Le sapin, un géant qui a du coffre

Sapin baumier
Ci-dessus : sapin baumier

En Europe, on constate que chaque point cardinal s’accompagne d’un arbre emblématique : à l’est le bouleau, au sud le pin, à l’ouest le chêne et au nord le sapin. Ce sont tous des arbres anthropogoniques ayant eu une importance considérable pour les différents peuples habitants ces régions. Le sapin a jouit de ce statut non seulement dans les contrées nordiques mais également dans des zones plus continentales dont l’altitude élevée est adaptée à ses besoins qui sont les suivants : de la fraîcheur, un terrain acide, beaucoup d’eau, peu de soleil, de l’ombre, du gel (c’est particulièrement vrai du sapin de Sibérie, Abies sibirica). C’est ce qu’indiquait déjà, en partie, Théophraste au IV ème siècle av. J.-C., qui est, parmi les anciens botanistes, celui qui est sans doute le plus précis dans ses observations : « Le pin, qui vient particulièrement beau et grand aux endroits bien exposés, ne vient pas du tout à l’ombre ; en revanche, le sapin très beau à l’ombre, l’est beaucoup moins en plein soleil » (1).
En tant que conifère, le sapin porte ses aiguilles toute l’année. Il fait partie de ces espèces dites semper virens, dont nombreux sont les représentants (laurier, lierre, yeuse…). Difficile de ne pas remarquer la parure verte du sapin en plein hiver. C’est très certainement pour cette raison qu’il fut associé à un certain nombre de rites marquant le retour du soleil, à proximité du solstice d’hiver. C’est ce que l’on rencontre à travers le culte rendu à Mithra, symbolisant la victoire de la lumière sur l’obscurité néanmoins nécessaire. Il est alors question de régénération, tant physique que spirituelle. Est-ce donc étonnant si le sapin a été attaché à des rites nuptiaux ? A ce titre, le sapin possède un rôle très actif. Au cœur de l’hiver, il a l’avantage d’être toujours plein de verdeur. Aussi frappait-on les autres arbres avec des branches de sapin afin de souhaiter à ceux-ci qu’ils portent de beaux fruits. On faisait de même avec les femmes, manière de viser le même but : un bel enfant. Bien d’autres usages rappellent la valeur génésique du sapin. Par exemple, en Allemagne, les jeunes époux portaient en main des branches de sapin ainsi que des bougies. Par ailleurs, les cônes dressés du sapin ne rappellent-ils pas le phallus ?
Le sapin accompagné du feu des bougies doit immanquablement vous évoquer quelques chose ^^. Des anciens rites, les chrétiens s’accommodèrent. Par exemple, Sol invictus devint peu à peu la fête de la nativité, en relation avec celle du Christ, pourvoyeur de lumière et d’espoir, aux abords de la porte solsticiale ascendante. Qu’importe que le Christ soit né dans une contrée où le sapin ne poussait pas. Il s’agissait alors, à travers l’évangélisation, de coopter l’arbre sacré local pour en faire un avatar christique. Et cela dépend bien entendu des régions. Chez mes grands-parents, où le sapin ne pousse pas, c’était une branche de pin qui était décorée le soir de Noël. Premièrement nordique (Suède, Norvège, Russie, Pologne, nord de l’Allemagne, c’est-à-dire là où il poussait originellement), le « sapin de noël » s’est déployé petit à petit à des zones plus méridionales. En France, cette coutume est apparue tardivement, si l’on en croit les sources. Le premier sapin de Noël serait apparu dans la cathédrale de Strasbourg au XVI ème siècle, alors que d’autres ne font remonter cet usage qu’au règne de Louis-Philippe, soit trois siècles plus tard. Aujourd’hui, beaucoup de « sapins « de Noël vendus en France ne sont que des épicéas, que l’on retrouve malingres et dépenaillés dès janvier sur les trottoirs, après quelques heures de gloire…
On a aussi fait, un peu, du sapin, un symbole funéraire. Mentionné ici et là comme mitoyen des cimetières (là où ailleurs on plante ifs et cyprès), le bois de cet arbre fut employé dans la fabrication de cercueils, d’où la célèbre allocution : « ça sent le sapin ! » Ce qui paraît anecdotique ne doit pas dissimuler le fait que le sapin entretient avec ses congénères abattus près de lui de très étranges relations. En effet, lorsqu’un sapin est coupé, sa souche ne meurt pas, mais se couvre « d’une mince couche de tissus vivants, sans produire aucun rejet, c’est-à-dire qu’elle cicatrise spontanément » (2). La souche fait alors bénéficier aux sapins alentours, par un processus de soudure racinaire, de son propre système racinaire. A travers cet échange, on peut donc affirmer que le sapin utilise la souche pour accroître sa propre énergie. Peut-on dire, par là, qu’il rend une forme d’hommage à son frère mis à bas ?

Si le sapin est très sensible à l’ensoleillement, il semble être également tributaire de la lune. Un arbre n’appréciant pas le soleil devait nécessairement revendiquer une accointance lunaire. C’est ce que nous expose Francis Hallé sans son excellent Plaidoyer pour l’arbre. Ce grand spécialiste des arbres nous explique qu’on a constaté des dissemblances significatives dans la qualité du bois de sapin en fonction de l’époque où il était abattu. Lorsque la coupe a lieu en lune croissante, le bois est plus lourd de 1,7 %. En revanche, lorsqu’elle a lieu en lune descendante, le bois est plus dense de 7,5 % et plus résistant à la pression de 12,6 %. Si le premier chiffre ne porte pas énormément à conséquence, on aura tout lieu de couper un sapin en lune descendante si l’on souhaite en faire du bois de chauffage ou de la charpenterie.Tout ceci semble être attribué à la manière dont se comporte l’eau à l’intérieur du tronc, à la manière des marées assujetties aux mouvements de la lune. Si cette dernière, selon sa position, est un facteur déterminant, il en est d’autres que nous avons déjà nommés et que je rappelle au besoin : l’ombre, l’humidité, l’acidité du sol, peu de soleil, l’altitude et, peut-être, la latitude.

Ci-dessous : sapin de Sibérie
Sapin de Sibérie

Les sapins en aromathérapie

Nous ne privilégierons pas qu’un seul arbre, mais plusieurs, meilleur moyen pour prendre connaissance des singularités qui animent chacun et démontrer que différentes forces agissantes sont à l’œuvre en eux. C’est pourquoi nous considérerons ici deux sortes de sapins, le sapin de Sibérie et le sapin baumier (Abies balsamea). Pour rendre compte d’un phénomène intéressant qui les concerne et que nous développerons un peu plus loin, on prendra également en compte un troisième sapin, le sapin pectiné (Abies pectinata).
Les uns et les autres sont de très grands arbres longilignes atteignant 50 m de hauteur (parfois plus, comme le « géant » de la forêt de Saint-Antoine, en Haute-Saône) et dont l’âge varie de 200 à 500 ans. Chez les très grands sujets, le diamètre du tronc à la base oscille entre un et deux mètres. Des branches perpendiculaires au tronc et des cônes dressés les caractérisent encore.

Huiles essentielles : description et composition

Chez nos différents sapins, ce sont les aiguilles que l’on distille. Cela permet d’obtenir des huiles essentielles la plupart du temps incolores (ou bien jaune très pâle). Une odeur résineuse, fraîche, boisée et plus ou moins balsamique s’échappe des flacons qui les contiennent. Observons maintenant les compositions biochimiques propres à chacune des huiles extraites de ces trois sapins :

Monoterpènes
Pectinata : 90 %
Balsamea : 65 %
Sibirica : 60 %

Esters
Pectinata : 5 %
Balsamea : 15 %
Siberica : 35 %

Admirons les deux mouvements suivants et inversement proportionnels. Plus la quantité d’esters augmente et plus baisse celle de monoterpènes. Et vice-versa. Les sapins de basse altitude, comme le pectinata, sont davantage concentrés en monoterpènes que les sapins montagnards plus riches en esters (acétate de bornyle).
Avant de poursuivre, revenons un peu sur l’influence lunaire que subissent les sapins. Selon si la récolte des rameaux destinés à la distillation se situe en lune descendante ou ascendante, est-il permit de penser que la composition biochimique des huiles qui en sont issues est différente ? Si oui, comment le vérifier et, éventuellement, le mesurer ? Si telle chose était possible, cela aurait nécessairement une influence sur les propriétés et les usages subséquents… Trop important pour ne pas être souligné, tout cela ne peut rester qu’au stade de l’hypothèse pour le moment.

Propriétés thérapeutiques

Sapin de Sibérie

  • Antispasmodique intestinale
  • Anti-inflammatoire, antalgique
  • Expectorante, mucolytique, antitussive, décongestionnante et antiseptique des voies respiratoires
  • Antiseptique et décongestionnante des voies urinaires
  • Tonique, cortison like
  • Antiseptique atmosphérique

Sapin baumier

  • Antispasmodique
  • Anti-inflammatoire, antalgique
  • Expectorante, balsamique, décongestionnante et antiseptique des voies respiratoires
  • Antiparasitaire
  • Tonique, stimulante, positivante
  • Anti-arthrosique

Usages thérapeutiques

Sapin de Sibérie

  • Bronchite, bronchite asthmatiforme, asthme, toux, insuffisance respiratoire, autres affection ORL et bronchopulmonaires
  • Infection urinaire
  • Colite spasmodique, colopathies
  • Crampes, courbatures, douleurs musculaire
  • Fatigue générale, asthénie, burn out
  • Abcès dentaire, pyorrhée alvéolodentaire

Sapin baumier

  • Bronchite, sinusite, rhume, asthme, refroidissement
  • Arthrose, douleurs articulaires, rhumatismes, crampes, contractures musculaires
  • Aérophagie, ballonnement
  • Ascaridiose
  • Brûlure, cicatrice, éraflure, égratignure, irritation cutanée

D’un point de vue énergétique, il est possible d’associer le sapin de Sibérie au méridien des reins (élément Eau) et le sapin baumier à celui du poumon (élément Métal). Les reins sont à la base de la force vitale, c’est dans ce méridien que les autres viennent piocher si jamais leur énergie est insuffisante. Mais si le méridien des reins est à plat, on observe des phénomènes de fatigue générale, de fatigue chronique, de moindre résistance à l’effort et de douleurs musculaires. L’huile essentielle de sapin de Sibérie est donc tout à fait indiquée pour ce méridien, comme peut l’être celle d’épinette noire qui présente une composition biochimique proche.
Quant au méridien du poumon, on considère que c’est un sas qui autorise l’absorption du Ch’i venant de l’extérieur, lequel est transformé en énergie vitale. Cette porte qu’est le méridien du poumon ne saurait laisser entrer tout et n’importe quoi, voilà pourquoi ce méridien donne au corps la capacité de se défendre face aux agressions extérieures, qu’elles soient bactériennes ou constituées par l’ingérence d’une personne envahissant l’espace intérieur de quelqu’un. Ainsi, par immunosuppression et/ou incapacité à se défendre, dans les deux cas, on peut tendre vers un déséquilibre pathologique : bronchite, asthme, refroidissement, trouble de la voix (comme une aphonie, par exemple, symptomatique de l’incapacité de celui qui en est affligé de signifier à la personne invasive son caractère inopportun et sans gêne). Le méridien du poumon gérant également l’interface cutanée (la peau fait partie du système respiratoire), il n’est pas rare que, face à ces vécus agressifs, la peau en manifeste les séquelles. Irritations et eczéma sont donc tout à fait possibles lorsque l’énergie du méridien du poumon est défaillante. En ce cas, l’emploi du sapin baumier peut être bienvenu.

Modes d’emploi

  • Voie orale
  • Voie cutanée
  • Diffusion atmosphérique, inhalation, olfaction

Contre-indications

  • Huiles essentielles à diluer dans une huile végétale pour éviter d’éventuelles rougeurs de la peau en usage externe.
  • Huiles essentielles déconseillées durant les premiers mois de grossesse.

  1. Guy Ducourthial, Flore magique et astrologique de l’antiquité, p. 60
  2. Francis Hallé, Plaidoyer pour l’arbre, p. 67

© Books of Dante – 2015

Herbes & feux de la Saint-Jean : le livre !

Couverture

Même sans jamais y avoir assisté, on peut avoir des feux de la Saint-Jean une idée plus ou moins proche de la réalité, tant cet événement semble profondément enkysté dans l’imaginaire collectif. Qui n’a jamais été fasciné par le feu ?

Les feux de la Saint-Jean ne sont pas des légendes. Ils s’inscrivent dans une factualité temporelle et spatiale mouvante. Ils nous renvoient tout d’abord vers d’ancestrales racines païennes, puis à une christianisation du phénomène, non sans peine, comme nous aurons l’occasion de le découvrir à travers ces pages. Enfin, tels qu’ils se déroulent aujourd’hui, on peut les assimiler à une fête laïque, même si subsistent à travers cette variante moderne des traces païennes et chrétiennes.

Le culte de la source, de la pierre et de l’arbre témoigne d’une contemporanéité qui n’est plus la nôtre. C’est celle de lointains ancêtres qui vécurent en relation avec lui, par proximité immédiate. Il s’agit là de l’expression d’un cadre socio-culturel et cultuel qui peut nous sembler étranger.

Le feu, célébré au solstice d’été, procède de la même logique. Qu’est-ce qui a poussé les hommes à allumer de gigantesques feux à cette date précise de l’année ? Quelles symboliques tout cela véhicule-t-il ? Qu’ils paraissent aujourd’hui plus folkloriques que sacrés signifie-t-il que certaines valeurs se sont dissoutes au fil du temps ?

Voici quelques questions préliminaires auxquelles nous allons tenter de répondre à travers cet ouvrage qui abordera autant les coutumes consignées dans de vieux livres que les paroles de témoins bien vivants qui nous raconterons comment ils vivent le solstice d’été à notre époque.

Bien sûr, nous accorderons toute leur importance aux herbes employées à cette période de l’année. Quelles sont-elles ? Pourquoi et comment les utilise-t-on ? A l’occasion, nous découvrirons qu’elles sont bien plus nombreuses que ce que l’on a communément admis…

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Gilles Gras
© [Books of] Dante éditions 2015
ISBN : 978-2-9546426-2-8
21 x 15, 180 p.
Couverture : Sabine Cazassus

© Books of Dante – 2015

Les huiles essentielles à esters

Cette vaste famille moléculaire est présente dans une grande variété de végétaux, allant de la petite plante qu’est l’hélichryse d’Italie à l’arbre majestueux qu’est le mélèze. On les trouve plus particulièrement chez les Lamiacées, les Abiétacées et les Astéracées. Le nom de tous les esters est composé : angélate de ceci, acétate de cela, etc. Raison pour laquelle on ne les retient que rarement ^^ Dans tous les cas, le premier mot se termine toujours par le suffixe -ate (formiate, salicylate…). Et, de hâte, avec les esters, il n’en est nullement question, comme nous aurons l’occasion de le découvrir. Si l’on a regroupé toutes ces molécules sous la même bannière, c’est qu’elles entretiennent des relations parentales. De structure biochimique proche, on peut en déduire qu’elles ont des domaines d’applications similaires. Tout à fait ! Les esters, en règle générale, sont :

  • antispasmodiques
  • anti-inflammatoires
  • neurotropes
  • musculotropes
  • hypotenseurs
  • calmants
  • négativants

Chacune de ces propriétés demande à être nuancée, en fonction d’au moins deux facteurs : la qualité de tel ou tel ester et sa concentration dans une huile essentielle donnée. Bien évidemment, certains esters possèdent des caractéristiques qui leurs sont propres et qui s’expriment à travers le référentiel électrique ci-dessous :

référentiel_électrique_esters_Franchomme_Pénoël

Par exemple, la molécule située en (4), l’acétate d’eugényle, contenue dans l’huile essentielle de clou de girofle est moins négativante que la molécule indiquée par le nombre (7), l’acétate de linalyle (lavande fine, sauge sclarée, petit grain bigarade). Aussi, ces dernières huiles essentielles sont plus sédatives que celle de clou de girofle.

Les propriétés des esters sont donc plus ou moins puissantes selon les huiles essentielles, mais chacune d’elles présente des propriétés que n’ont pas les autres, fait explicable, entre autres, en raison des molécules qui complètent le totum. Par exemple, les esters sont quasiment dénués de pouvoir anti-infectieux. Mais lorsqu’ils sont accompagnés de monoterpénols (comme c’est le cas de la lavande fine, du clou de girofle…), la synergie devient efficacement antifongique. De même, l’association esters+sesquiterpènes dote les huiles essentielles concernées de propriétés anti-allergiques.

Voici une petite liste d’huiles essentielles à esters : gaulthérie couchée (99 %), bouleau jaune (99 %), camomille romaine (90 %), sauge sclarée (80 %), khella (80 %), boswellia papyrifera (60 %), petit grain bigarade (60 %), cardamome (50 %), hélichryse d’Italie (50 %), lavande fine (50 %), menthe bergamote (45 %), épinette noire (30 %), thym vulgaire à géraniol (30 %), géranium odorant (25 %), ylang-ylang (20 %), laurier noble (17 %), mélèze (12 %), etc.

Les esters sont des molécules à peu près privées de toxicité aux doses physiologiques normales. Les huiles essentielles qui en contiennent de grandes quantités peuvent être appliquées pures sur la peau. Cependant, le risque zéro n’existe pas. Par exemple, un emploi à hautes doses et sur de longues durées est déconseillé. Autres cas particuliers : le salicylate de méthyle (gaulthérie couchée, bouleau jaune) est tératogène et anticoagulant. On n’emploiera donc pas ces deux huiles essentielles en cas de grossesse et de traitement coagulant. Enfin, la plupart des acétates sont épileptisants à hautes doses. Aussi, respectez les précautions d’usages et vous ne rencontrerez pas ce type d’écueils.

En médecine traditionnelle chinoise, les esters s’accordent aux éléments Eau et Terre. On peut associer la gaulthérie, l’épinette noire, le sapin de Sibérie, l’hélichryse d’Italie au méridien des reins et la sauge sclarée au méridien de la rate/pancréas, par exemple. Mais il existe d’autres utilisations via les méridiens du triple foyer et du maître cœur avec le petit grain bigarade, comme nous l’avons vu récemment. Enfin, nombre d’huiles essentielles à esters corrigent les excès des tempéraments sanguins et augmentent la vitalité des lymphatiques.

© Books of Dante – 2015

Le petit grain bigarade : usages thérapeutiques et psycho-émotionnels

Bigaradier_fleurs_feuilles

D’Est en Ouest, l’oranger aura effectué une longue course en l’espace de plusieurs siècles. Très anciennement cultivé et récolté par les Chinois – admirables arboriculteurs – l’oranger est mentionné dans des textes datant du II ème siècle av. J.-C. Originaire de Chine (tandis que l’oranger doux serait natif de Thaïlande), l’oranger amer ou bigaradier n’a peuplé le pourtour méditerranéen que tardivement. En effet, aucun texte ancien, qu’il soit grec ou latin, en indique la présence et l’emploi. L’unique représentant des agrumes que l’on connaît alors est le cédratier, depuis au moins le III ème siècle av. J.-C.
Le bigaradier aura tout d’abord gagné le Proche-Orient, puis s’implantera en Sicile vers l’an 1000. Là, il se développera à l’ensemble du pourtour méditerranéen ou presque, comme en Espagne, par exemple, où les commerçants arabes n’introduisirent pas que cet arbre, mais également leurs techniques de distillation. C’est pourquoi on surnomme le bigaradier oranger d’Espagne ou oranger de Séville. Contrairement au bigaradier, l’oranger doux, lui, arrivera en Europe beaucoup plus tard, au XVI ème siècle, c’est-à-dire à une époque où la culture du bigaradier s’installe en Provence pour connaître un destin dans la parfumerie et en médecine surtout. Immangeable crue, la bigarade n’a pas été implantée pour sa consommation alimentaire, cela, l’oranger doux s’en chargera dès cette époque. Ainsi, en France, dès le XVI ème siècle, on rencontre deux types d’orangers : le doux, dont les fruits arrivent par cargaisons entières dans les ports normands, et l’amer dont Catherine de Médicis viendra admirer la floraison provençale en 1560.

La mythologie nous conte de toutes autres histoires. « Contrairement à ce que l’on croît souvent et à ce que l’on a même écrit naguère, les  »pommes d’or » du jardin des Hespérides n’étaient certainement pas des oranges, mais, en sens contraire, le mythe grec des  »fruits d’immortalité » a largement contribué au prestige dont jouirent à leur introduction en Europe ces agrumes » (1). Expliquons pourquoi et comment.
Le mot orange, substantif et épithète, provient de l’arabo-persan narandj. L’italien l’aura transformé en melanracia (de mela, pomme et d’arancia, orange), puis, vers 1300, l’ancien français évoque une pome orange. Peut-on voir là un effet d’assimilation des oranges aux pommes du célèbre jardin ? C’est ce que prétend une partie du mythe, tout du moins son interprétation. Les mela-aurianta auraient été apportées en Italie par les trois Hespérides elles-mêmes ! Ce qui est osé car nous savons que les anciens Grecs ne connaissaient pas ces fruits ! Ce qui est étonnant, c’est que si l’on observe la façon dont on désigne l’orange dans différentes langues européennes, on constate de fortes similitudes linguistiques : orange (allemand, anglais), naranja (espagnol), arancioni (italien), laranja (portugais). A contrario, dans des pays moins occidentaux que ceux-ci, on trouve les mots suivants : portogala (grec), portokale (albanais), portoghal (kurde), etc. Étrange comme ces langues pointent la partie la plus occidentale de l’Europe – le Portugal – dans la manière qu’elles ont de désigner l’orange. Et c’est justement là que la mythologie grecque situait le jardin des Hespérides, là où le soleil se couche, c’est-à-dire l’occident. « Qu’elles fussent d’or s’expliquait fort bien par le fait que ces pommes représentaient la rencontre du soleil couchant avec la lune » (2), et c’est grâce à elle « que le soleil mourant, égaré, aveugle, retrouve au milieu de la nuit sombre son chemin, la lumière et la vie » (3).
Dès lors qu’on évoque l’orange dans un cadre symbolique, il semble y avoir une relation avec l’or du ciel (l’or des anges?), auquel la lune rend, dans un certain sens, la fertilité. Bien entendu, dans les rites, ici ou là, on retrouve cette dimension. Si la fleur d’oranger représente la pureté et l’innocence de la jeune fille, en Sardaigne, on pare de rameaux d’oranger les cornes des bœufs qui tirent le char nuptial, tandis qu’en Crète, les époux sont aspergés d’eau de fleurs d’oranger. L’orange, quant à elle, représente la fécondité. Dans son pays d’origine, une offrande d’oranges correspond à une demande en mariage. Est-ce la même symbolique qui transparaît dans le conte de Perrault, lorsque Cendrillon offre à ses sœurs les oranges que le prince lui a confiées ? Ou bien est-ce seulement l’expression d’un pouvoir régalien sachant que tout roi digne de ce nom se devait de posséder une orangeraie qui apportait le printemps au cœur de l’hiver ? La première proposition est d’autant plus séduisante que Cendrillon est un conte très ancien. Quand cette histoire « a été consignée par écrit au IX ème siècle av. J.-C., en Chine, elle avait déjà un passé »… (4).

Arbre semper virens, l’oranger amer est aujourd’hui cultivé dans presque toutes les zones chaudes du globe, tropicales et subtropicales surtout. Ses rameaux épineux portent des feuilles coriaces, vert foncé et luisantes. On peut en sentir l’arôme puissant lorsqu’on les froisse. Les fleurs blanches aux pétales épais sont, elles aussi, très aromatiques.
Enfin, l’orange amère ou bigarade est constituée d’un péricarpe, tout d’abord vert, puis orange vif à maturité, dont l’épaisseur est plus ou moins variable, la surface plus ou moins grenus. C’est cette écorce qui projette, lorsqu’on la pince, de minuscules gouttelettes qui piquent les yeux lorsqu’elles y atterrissent, un phénomène propre à tous les agrumes dont les essences ont été regroupées dans la famille des hespéridées en parfumerie. Où l’on constate qu’un mythe peut être tenace ^^

petit_grain_bigarade

Le petit grain bigarade en aromathérapie

Huile essentielle : description et composition

Si l’essence de bigaradier se concentre sur son fruit et l’huile essentielle de néroli sur sa fleur, celle que l’on appelle communément huile essentielle de petit grain bigarade (ou de bigaradier, d’oranger amer…) jette son dévolu sur une autre partie végétale de cet arbre : les rameaux, sur lesquels on trouve des feuilles mais également de petites fleurs en bouton, ainsi que le « petit grain », c’est-à-dire de petits fruits verts de la taille d’une cerise. C’est tout cela que l’on distille à la vapeur d’eau durant trois à quatre heures. On obtient une huile essentielle de couleur jaune pâle, à l’odeur fraîche, à l’arôme rond et fleuri. Elle associe le raffinement du néroli et la douceur – sans amertume – d’une orange douce. C’est elle que l’on retrouve, entre autres, dans l’eau de Cologne. Le rendement, assez faible, est compris entre 0,3 et 0,7 %.
D’un point de vue biochimique, elle partage ses molécules entre le groupe des esters (50 à 70 %) et des monoterpénols (30 à 40 %), à travers deux molécules que nous avons conjointement abordées lorsque nous parlions récemment de la sauge sclarée : l’acétate de linalyle et le linalol. Notons au passage la présence d’une moindre fraction de monoterpènes (10 %).

Propriétés médicinales

  • Anti-infectieuse légère : antibactérienne, fongistatique (selon la proportion de linalol, principal responsable de l’activité anti-infectieuse du petit grain bigarade)
  • Antispasmodique majeure
  • Anti-inflammatoire, antalgique cutanée, anesthésiante locale
  • Régulatrice cardiaque, tonique de la micro-circulation artérielle
  • Tonique digestive
  • Régénératrice cutanée, tonique cutanée, cicatrisante, astringente
  • Positivante (action du linalol) : musculotrope et neurotrope (stimule l’intellect, renforce la mémoire, redonne le goût au travail)
  • Puis négativante : calmante, apaisante, sédative, consolante, rassurante, anxiolytique, le tout sans assommer (comme peuvent le faire le néroli et l’eau de fleurs d’oranger employés en trop grandes quantités). Nous reviendrons sur l’implication de ces dernières propriétés sur les usages psycho-émotionnels du petit grain bigarade.

Usages thérapeutiques

Le petit grain bigarade concerne surtout les spasmes d’étiologie nerveuse, partout où il y a sursauts incontrôlés et incontrôlables au niveau respiratoire, cardiaque et digestif entre autres.

  • Troubles de la sphère respiratoire : asthme, asthme nerveux, toux grasse, toux quinteuse, dyspnée
  • Troubles cardiaques : palpitations, tachycardie, arythmie, hypertension
  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : dyspepsie, gastralgie, colite spasmodique, syndrome du côlon irritable, ballonnement, flatulence
  • Troubles locomoteurs : arthrite, arthrose, rhumatisme, crampes et contractures musculaires, spasmophilie
  • Troubles gynécologiques : spasmes utérins, dysménorrhée
  • Affections cutanées : furoncle, acné, dartre, eczéma, plaies, piqûres, transpiration excessive, peaux grasses
  • Troubles du sommeil : insomnie, difficulté d’endormissement d’origine nerveuse (parce qu’il y a spasmes dans la tête et le cœur)

Maintenant, nous attaquons le plus gros morceau : l’incidence de l’huile essentielle de petit grain bigarade sur la sphère psycho-émotionnelle. Ceci étant, je tiens à bien préciser que ce qu’il vient, jusqu’ici, d’être dit ne saurait se distinguer d’aucune manière, la machine humaine est constituée autant d’aspects physiques que psychiques et émotionnels. Tout ceci fonctionne (ou pas) de concert.
Régulatrice et équilibrante, l’huile essentielle de petit grain bigarade permet d’amoindrir les écarts à la moyenne, comme nous l’enseigne la médecine traditionnelle chinoise. S’il existe un méridien qui entre en parfaite résonance avec le petit grain bigarade, c’est bien celui du triple foyer (Odoul/Miles). Si l’énergie de ce méridien est en excès, on observera des phénomènes d’irritabilité, d’agressivité, d’excitation, d’agitation. Des spasmes, donc. Elle sera utile en cas de stress, anxiété, angoisse, nervosité, trac, surmenage, hyperactivité. En revanche, si cette énergie est insuffisante, on constatera davantage d’apathie, de frilosité, de manque de tonus, de vitalité, de confiance, de créativité. Elle sera efficace en cas de frustration, déception, amertume, hypertrophie de l’affectif et de l’ego (Faucon), repli sur soi, absence de communication, etc.
Autre méridien liée à l’élément feu, le maître cœur peut aussi accueillir l’huile essentielle de petit grain bigarade pour en équilibrer l’énergie qui, selon sa qualité, peut engendrer des problèmes vasculaires et circulatoires (cf. propriétés thérapeutiques vues plus haut), ainsi que des obsessions et psychoses sexuelles. Or, l’huile essentielle de petit grain bigarade est réellement employée en aromathérapie classique pour ce type de souci (Franchomme). Le trajet du méridien du maître cœur, débutant au majeur et terminant sa course sur la poitrine, passe par un point qu’on emploie souvent pour y appliquer les huiles essentielles : l’intérieur des poignets (massage radial). Étonnant, non ? ^^
Régulatrice émotionnelle, l’huile essentielle de petit grain bigarade gomme donc les « trop haut » et les « trop bas », et permet de se réadapter, d’où qu’on parte. Par exemple, l’agité extraverti qui parle de tout à n’importe qui n’importe comment peut y trouver son compte, grâce à un effet de reconnexion avec le chakra de la couronne (de soi à soi), tandis que l’introverti pourra, à nouveau, engager le dialogue avec d’autres que lui, via le chakra secondaire auquel cette huile est liée : le plexus solaire (de soi vers les autres). Oui, cette huile essentielle érode les excès propres à l’hyperémotivité : du pleur au rire, de la volonté à l’incapacité, etc. Elle recentre, en direction d’un chakra qu’on lui attribue souvent, celui du cœur. Aussi, peine de cœur, chagrin amoureux ou rupture sentimentale peuvent trouver maille à partir avec le petit grain bigarade. Cette huile essentielle sera donc de bonne compagnie lors de carences affectives et fera en sorte d’endiguer les déprimes ou dépressions consécutives. C’est un aspect que l’on retrouve même au sein de l’industrie de la parfumerie, comme le souligne justement Le Guide de l’Olfactothérapie (p. 219) : le petit grain bigarade « est très présent dans la culture de la parfumerie tant son odeur rassemble et discipline les autres parfums du mélange. »

Modes d’emploi

  • Voie orale
  • Voie cutanée
  • Diffusion atmosphérique, inhalation, olfaction

Contre-indications

  • Pas recommandée durant les trois premiers mois de grossesse.
  • Pure sur la peau, c’est selon. Si vous vous savez sensible à la lavande fine, à la sauge sclarée, etc., diluez le petit grain bigarade dans une huile végétale avant application cutanée.

  1. Jacques Brosse, La magie des plantes, p. 250)
  2. Ibid., p. 254)
  3. Angelo de Gubernatis, La mythologie des plantes, Tome 2, p. 267)
  4. Bruno Bettelheim, Psychanalyse des contes de fées, p. 349)

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La sauge sclarée (Salvia sclarea)

Sauge_sclarée

Entre la sauge officinale et la sauge sclarée, c’est du 10 contre 1. Si la littérature croule d’informations concernant la première, force est de constater que la partie congrue échoie à la seconde. Aussi vais-je faire mon possible pour relater les quelques événements bien maigres consignés çà et là à son sujet, pour raconter son histoire. Et je profiterai de cet article pour raconter mon histoire avec elle.

Les traces les plus anciennes qui concernent la sauge sclarée semblent remonter à 2 000 ans environ. Dioscoride évoque un horminon qui pourrait bien être la plante du jour (à moins qu’il n’y ait, une fois de plus, confusion avec la sauge vert).
Mentionnée dans le Capitulaire de Villis (fin VIII ème siècle), on la retrouve peu après sous la plume de Strabon (Hortulus, 827) qui regrettait qu’elle soit, contrairement à l’officinale, aussi peu employée médicinalement, bien qu’elle ait hérité de noms vernaculaires élogieux à ce sujet : herbe aux plaies, toute-bonne, etc.
Au XIV ème siècle, on la rencontre sous l’étrange appellation d’orvale alors que deux siècles plus tôt, Hildegarde la recommande comme antitoxique, digestive et antimigraineuse.
Cultivée en grand au XVI ème siècle, elle eut ses entrées un siècle plus tard à la cour du roi Louis XIV qui, selon toute vraisemblance, l’utilisait abondamment (mais quelle plante n’employait-il pas ? Il y en eut tant et tant que cela ne relève même pas de l’anecdote…). Puis, la sclarée est lentement tombée dans l’oubli pour ressurgir au XIX ème siècle. De nouveau cultivée en grand pour être ensuite abandonnée, elle reviendra en force au XX ème siècle (aromathérapie, parfumerie).

On situe le berceau de cette belle plante vivace en Asie occidentale et en Europe du sud. C’est une plante des terres en friches et des bordures de chemin, des coteaux arides et des pentes rocailleuses, qui peut atteindre un mètre de hauteur. Une tige de section carrée caractéristique porte de très grandes feuilles (20 cm !) rudes et rugueuses surmontées d’un épi terminal de fleurs rose violacé très mellifères.
En France, elle est surtout cultivée avec lavandes et lavandins dans le sud de la France : Hautes-Provence et… Drôme provençale. Et c’est là que commence mon histoire avec cette plante.

Il y avait, au tout début des années 80, derrière la maison de mes grands-parents paternels, un champ qui s’étendait à perte de vue. Si quelques années auparavant de la lavande y était plantée, je me rappelle très bien de ces grandes plantes alignées dont j’ignorais jusqu’au nom. Me promenant parmi les rangées pendant des heures, j’ai fait l’expérience enivrante et euphorisante de la sauge sclarée ; un effet que j’ai retrouvé bien plus tard relaté par Lydia Bosson dans l’un de ses livres : « A un stage d’aromathérapie en Provence en 1997, nous avions entrepris de ramasser des gerbes de sauge sclarée pour les protéger du temps qui devenait très orageux. A la fin de la journée, l’équipe était hilare et éclatait de rire à tout bout de champs » (L’aromathérapie énergétique, p. 237).
La sauge sclarée est, en effet, si euphorisante qu’elle rend la gaieté et la joie, elle éloigne les soucis, les peurs, la mélancolie. Par la même occasion, elle renforce la certitude et la confiance en soi (cependant, je la déconseille en voiture, cela pourrait être dangereux… ! ^^).
Hier soir, sous son influence, j’ai écrit les lignes qui suivent : « Plusieurs auteurs indiquent que la sauge sclarée est à même de favoriser, de relancer la créativité. Quand j’ai le dessein d’écrire à propos d’une plante, je ne le fais jamais de but en blanc. Je me concentre et réquisitionne dans ma claire mémoire tous les événements durant lesquels j’ai été en contact direct avec elle. Et jamais je n’entame la rédaction d’un article à son sujet sans m’accompagner du précieux flacon qui en contient l’essence. Peut-être cela se ressent-il sur la qualité des articles, qui sait ? ^^ Appliquer une goutte sur le poignet gauche (je suis droitier), masser légèrement, porter le poignet jusqu’au nez, inspirer une fois, deux fois, trois fois. Écrire un paragraphe. Attendre que les molécules les plus volatiles s’estompent. Reporter le poignet, respirer à nouveau. Constater les modifications olfactives. Et l’avancée de mon travail. Les notes les plus tenaces apparaîtront beaucoup plus tardivement. Il m’est bien arrivé de sentir les derniers effluves du patchouli le lendemain de son application, alors que je gambergeais sur l’article qui lui était dédié. Avec la sauge sclarée, je ne sais si cela se produira à l’identique. Mais une chose est certaine avec elle : le sclaréol qu’elle contient est utilisé comme fixateur d’odeur en parfumerie. C’est une molécule dite « lourde », qui arrive en queue de distillation. Bien après les préliminaires. Le sclaréol permet de poser les jalons. Mais respirant les notes intermédiaires de cette sauge sclarée, elle ne m’aide pas trop à les poser ! ^^ Quelques lignes et hop ! Je file à la fenêtre admirer le bleu clair du ciel de ce presque équinoxe ! Cela virevolte ! C’est cela, l’un des effets de l’huile essentielle de sauge sclarée, cette euphorie grisante qu’elle occasionne. Je le vois bien à la manière de coucher les mots sur le papier ! Puis, une douce béatitude survient durant laquelle rien ne se produit ou si peu. Les jalons ont été posés l’un après l’autre. La sauge sclarée demande de ne pas revenir aussi vite en arrière, car l’impression de « disque rayé » n’est jamais très loin avec elle. Si l’on est trop craintif et qu’on jette sans arrêt un coup d’œil sur le rétroviseur, la sauge sclarée, au moment où l’on cherche à l’appréhender, aura la « désagréable » habitude de nous faire relire la même ligne, presque indéfiniment. Elle est comme ça, la sauge sclarée : un petit coup derrière la tête, puis un looonnng assoup(l)issement non dénué d’intérêt. »

sauge sclarée

La sauge sclarée en aromathérapie

Huile essentielle : description et composition

Extrêmement complexe, cette huile essentielle est constituée d’environ 250 molécules différentes. Mais celles qui sont majoritaires se regroupent au sein des familles moléculaires suivantes :

  • Esters : 80 % (dont l’acétate de linalyle que l’on retrouve dans les huiles essentielles de lavande fine, de petit grain bigarade, de bergamote…)
  • Monoterpénols : 13 %
  • Sesquiterpènes : 7 %
  • Diterpénols : 5 %

Pour l’obtenir, on distille la plante entière à la vapeur d’eau pendant deux à quatre heures, selon un mode opératoire qui peut changer d’une année à l’autre, selon l’aspect qu’a la plante au moment de la récolte. Parfois, contenant trop d’eau, les tiges de la plante doivent être séchées pendant 24 à 72 heures avant d’être distillées. Le rendement, évalué entre 1 et 2 %, permet d’obtenir une huile essentielle incolore à jaune pâle. Telle année, elle sera assez proche d’une lavande fine (acétate de linalyle + linalol – camphre), telle autre, elle développera des parfums d’humus amers et de chocolat noir. Mais, quoi qu’il en soit, demeure toujours une note unique qu’on doit au sclaréol. Très proche olfactivement de l’ambre gris issu du cachalot, le sclaréol présente un côté fort et tenace qui vaut à cette huile essentielle d’entrer dans la composition de parfums musqués et ambrés. C’est l’unique sauge qu’emploie l’industrie de la parfumerie. On la retrouve chez Hermès, Dior, Jean Patou… Se substituant à l’ambre gris, l’huile essentielle de sauge sclarée est très recherchée pour une autre raison : c’est un excellent fixateur de parfums.

Propriétés thérapeutiques

  • Anti-infectieuse : antibactérienne légère, fongistatique
  • Hypotensive, régulatrice cardiaque
  • Antispasmodique
  • Anti-inflammatoire
  • Emménagogue, oestrogen like (le sclaréol possède une structure très proche de celle de l’œstradiol), tonique utérine, tonique sexuelle
  • Circulatoire artérielle, phlébotonique
  • Carminative, digestive
  • Hypocholestérolémiante
  • Antisudorifique
  • Régulatrice des glandes sébacées
  • Lipolytique
  • Activité antitumorale (cancer colorectal)
  • Relaxante, apaisante, antidépressive
  • Stimulante psychique, neurotrope, neurotonique, musculotrope, stimulante des corticosurrénales
  • Positivante, puis largement négativante (ce sont les monoterpénols qui donnent le coup de fouet positivant, puis les esters, majoritaires, induisent une réponse négativante. C’est ce qui fait que cette huile essentielle peut être, à la fois, relaxante et stimulante)

Hormonale (ovarienne, thyroïdienne) et émotionnellement chaude, cette huile essentielle s’oppose à celle de sauge officinale, hypophysaire et froide. Aussi peut-ont associer l’huile essentielle de sauge sclarée au chakra de la gorge et celle de sauge officinale au chakra du troisième œil. C’est, du reste, ce que j’indique dans un de mes livres, Parfums sacrés, même s’il est vrai que j’entre par une porte différente.
Bien que principalement associée au chakra de la gorge, il est bon de savoir que la sclarée a des implications au niveau du troisième œil, comme le laisse sous-entendre son nom même. Sclarea proviendrait du latin clarus qui signifie clair et lumineux. De plus, cette plante était surnommée « œil clair » au Moyen-Âge. En anglais, elle porte le nom de « clary sage », sage signifiant aussi bien sage que sauge. Littéralement : sage clarté. Bref, une terminologie qui a grandement à voir avec le troisième œil et ses attributions.

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la ménopause : bouffées de chaleur, irritabilité, transpiration excessive, sécheresse vaginale
  • Troubles de la menstruation : aménorrhée, dysménorrhée, oligoménorrhée, règles insuffisantes, en retard, migraine cataméniale
  • Troubles génitaux : infection par insuffisance œstrogénique, mycose vaginale, cystite, leucorrhée, inappétence sexuelle, impuissance, frigidité
  • Troubles circulatoires : varice, hémorroïdes, anévrisme veineux, jambes lourdes, cellulite, excès de cholestérol sanguin
  • Hypertension
  • Spasmes digestifs et intestinaux, flatulences
  • Contractures et crampes musculaires
  • Affections cutanées : soin des peaux et des cheveux gras, séborrhée, furoncle
  • Troubles du système nerveux : stress, anxiété, nervosité, dépression, fatigue nerveuse, épuisement, insomnie et autres troubles du sommeil

Modes d’emploi

  • Voie cutané (l’emploi pur sur la peau n’est pas contre-indiqué, esters et sesquiterpènes n’étant pas toxiques aux doses physiologiques normales)
  • Voie orale raisonnée (« Il est conseillé de toujours l’associer à des tisanes de plantes stimulant la progestérone (gattilier, alchémille, mélisse…), à raison de 2 à 3 bols par jour en infusion, pour rééquilibrer la balance hormonale, dans la deuxième partie du cycle menstruel ou à la ménopause », Le petit Larousse des huiles essentielles, Thierry Folliard, p. 151)
  • Diffusion atmosphérique, inhalation, olfaction

Contre-indications

On présente souvent la sauge sclarée comme étant beaucoup plus inoffensive que la sauge officinale. C’est vrai. La sauge officinale, eu égard au taux de cétones qui la caractérise, est neurotoxique, alors que la sauge sclarée qui n’en contient pas ne l’est pas. Les dangers de la sauge sclarée résident dans le sclaréol, une molécule potentiellement tératogène, capable de passer la barrière placentaire et pouvant avoir de fâcheuses incidences sur le système nerveux du fœtus, relativement fragile. Cela en fait donc une huile essentielle interdite à la femme enceinte. En revanche, dans tous les autres cas (de la puberté chez la jeune fille à la femme ménopausée) on peut employer sans crainte cette huile essentielle, sauf en cas de mastose, de fibrome, de kyste ovarien et de pathologie cancéreuse hormono-dépendante (cancer du sein, par exemple).

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Le cyprès, secret de la résurrection

Cyprès

Le cyprès tire ses racines d’Asie mineure, comme l’atteste l’emploi déjà fort ancien qu’en firent les Assyriens et les Babyloniens. Un très vieux texte assyrien (1 500 ans av. J.-C.) préconisait le cyprès contre « les douleurs et démangeaisons du fondement ». Et oui, les anciens étaient déjà affublés d’hémorroïdes ! A Babylone, des tablettes portant des caractères cunéiformes relatent la présence du cyprès qui fut, avec le saule, l’une des principales plantes de la pharmacopée.
Très anciennement naturalisé, on le retrouve sur deux îles méditerranéennes, la Crète et Chypre. Il essaimera par la suite en Grèce et sur l’ensemble du pourtour méditerranéen (Italie, Égypte, France, Maroc) où on le trouve encore aujourd’hui, et plus à l’est (Inde, Chine).

En Grèce, Hippocrate utilisait du bois de cyprès contre les affections utérines et les hémorroïdes. On avait aussi constater les qualités pectorales du cyprès, c’est pourquoi on envoyait les personnes affligées de maladies poitrinaires dans des bois de cyprès, afin qu’elles bénéficient de leurs saines exhalaisons (ce qui ressemble assez à la démarche d’une personne qui place un diffuseur d’huiles essentielles dans une pièce). En Égypte, la poudre de graines de cyprès était un cicatrisant astringent, tandis qu’en Rome impériale, Galien employait les galbules du cyprès contre la diarrhée (ces galbules étant des drogues à tannin, l’indication est tout à fait heureuse).

Ces indications médicinales ne sauraient faire oublier le caractère sacré qu’eut le cyprès pour ces différents peuples. On comptait un certain nombre de bois sacrés composés de cyprès en Grèce antique, à proximité de temples dédiés à différentes divinités (Hermès, Apollon, Rhéa, Bellérophon, Asclépios). Mais c’est tout particulièrement en tant que symbole des divinités infernales que le cyprès est connu. Hadès pour les Grecs, Pluton chez les Romains (les prêtes de Pluton se couronnaient de cyprès), Beroth, une déesse chthonienne, à Chypre. En Perse, où l’on considérait le cyprès comme l’arbre primitif du paradis des anciens Iraniens, il est plutôt attribué à une divinité solaire, Ormuzd. Ces derniers « voyaient, dans la forme du cyprès, dont la pointe se dresse vers le ciel, le représentant végétale du feu générateur […]. C’est pourquoi on le trouvait devant les temples consacrés au feu, dans la cour du palais royal, et au centre même des jardins de plaisance qui étaient censés représenter, quoique faiblement, le souvenir du paradis perdu » (1).
Dès lors qu’on évoque le monde infernal, on ne peut passer à côté de la mort (et de la tristesse qu’elle occasionne parfois), une symbolique que porte le cyprès funéraire (mais pas forcément funeste, comme nous allons bientôt le découvrir) depuis des temps très anciens. Ne s’attacher qu’à ces seuls aspects (comme l’ont fait les poètes Virgile, Ovide, Horace et, plus tard, Shakespeare), c’est se fourvoyer sur l’identité du cyprès et n’en considérer qu’une face. Lui faire injure en somme.
C’est ce que l’on constate à travers le mythe de Cyparissos. Ce jeune Crétois vivait avec un cerf apprivoisé que, par mégarde, il blessa avec un javelot. Inconsolable face à la mort de l’animal, désirant lui-même mourir à son tour, il fut métamorphosé en cyprès. Apollon s’adressa à l’arbre en ces termes : « Moi, je te pleurerai toujours, toi, tu pleureras les autres et tu t’associeras à leur douleur. »
Si l’on s’arrête là…
Mort, perte, tristesse. Voilà pourquoi le cyprès est, avec le lierre et l’if, un arbre funéraire poussant dans les cimetières et qu’il est symbole de deuil et du chagrin qui lui est associé.
Si l’on va plus loin…
Cyparissos était très certainement un dieu-arbre dont l’animal sacré, le cerf, est symbole de renaissance perpétuelle de la vie. Associer, dans un mythe deux symboles, l’un végétal, l’autre animal, possédant tout deux un sens identique, c’est rendre compte du fait que si le cyprès incarne l’idée de mortalité et de finitude, il est aussi porteur d’une symbolique d’immortalité (Platon souhaitait voir les lois inscrites sur des tablettes en bois de cyprès car, pour lui, cet arbre est beaucoup plus durable que le bronze).
Avec cette capacité qu’il a de traverser les âges, c’est avec évidence qu’on l’a désigné comme arbre propre à incarner le cycle nécessaire et incontournable de la mort et de la résurrection (de la transcendance, même). Ce qui explique pourquoi de nombreux peuples sacrifièrent cet arbre de vie car, « comme tous les arbres phalliques, le cyprès est, tout à la fois, un symbole de génération, de la mort et de l’âme immortelle » (2). Cette dimension phallique est indissociable des aspects symboliques déjà abordés. A Rome, où le cyprès était souvent considéré comme un triste sir, on plantait à chaque naissance d’une fille un cyprès, autre manière allégorique de lui souhaiter un mari (la flèche d’Éros était en bois de cyprès, de même que le sceptre de Jupiter), lequel était souvent figuré par un cyprès en Crète et en Orient.
Protecteur, le cyprès était sculpté par les Romains qui plaçaient des statues à l’effigie de Priape tout autour de leurs champs et de leurs jardins. De cette manière, le cyprès écartait les indésirables. Il joue le même rôle tout autour des cimetières, il protège des âmes errantes et des démons, comme le rapporte Hildegarde de Bingen, dans son Physica : « Si quelqu’un est envoûté par le diable ou par la magie, prends de ce bois qui est au centre du cyprès, creuse-le avec une tarière et recueille dans un vase de terre l’eau d’une source vive, en la faisant passer par ce trou du bois […]. Que cette eau lui soit donnée à boire, quand il est à jeun, neuf jours de suite, parce qu’il est tourmenté ou envoûté par le diable, par des fantômes ou par la magie, et il ira mieux » (3). Le bois de cyprès était donc considéré comme un talisman contre les entités démoniaques.

Cyprès_galbules

Du cyprès, on connaît surtout le port fastigié qui monte au ciel comme une prière, à une hauteur comprise entre 25 et 40 m. Cela est la caractéristique de la forme cultivée, la sauvage possède des branches plus horizontales. Dans un cas comme dans l’autre, le cyprès est très ramifié et chacun de ses rameaux porte de minuscules feuilles écailleuses imbriquées les unes dans les autres. Ce ne sont pas des aiguilles.

Cyprès_feuilles

La floraison donne lieu à deux types de fleurs : des cônes mâles jaunâtres et des cônes femelles verdâtres qui deviennent bruns par la suite. Il s’agit des fameuses galbules pavées de polyèdres. A maturité, les écailles pentagonales des galbules s’écartent les unes des autres et laissent échapper leurs graines.
Beaucoup planté pour former des haies abritant du vent et du sable dans certaines régions du midi de la France, cette surpopulation a donné lieu à des phénomènes d’allergie au pollen du cyprès, comme on le rencontre à propos du thuya et du peuplier par ailleurs, et ce pour une raison similaire.

Le cyprès en aromathérapie

Huile essentielle : description et composition

Généralement incolore, l’huile essentielle de cyprès peut parfois être jaune très pâle. Son odeur boisée, balsamique, résineuse et ambrée lui vaut d’être utilisée en parfumerie depuis le XIX ème siècle, afin d’entrer dans la composition de parfums aux notes de chypre et de fougère. Fraîche, forte et tenace, cette huile essentielle est également employée en savonnerie.
On distille les rameaux selon un mode opératoire précis : deux à trois heures de distillation, huit heures de repos, trois nouvelles heures de distillation. Le rendement reste assez faible (0,6 à 1 %) ; cela ne fait pas, pour autant, de cette huile un produit aussi précieux que certains voudraient bien le faire croire. En effet, la matière première qui permet de l’obtenir n’est pas rare.
Prioritairement constituée de monoterpènes (alpha-pinène : 40 à 60 % ; delta-3-carène : 15 à 20 %), on trouve aussi dans cette huile essentielle une petite fraction de cédrol (1 à 1,5 %).

Propriétés thérapeutiques

En bon arbre de vie qu’il est, le cyprès n’apprécie pas trop quand la circulation se fait difficile et stagnante. D’ailleurs, on notera avec délice et bonheur le parallèle que l’on peut faire entre l’arbre et l’homme : ils possèdent chacun deux circuits circulatoires (sève montante et sève descendante pour l’arbre, système veineux et système artériel pour l’homme). En effet, le cyprès aime quand ça bouge et que ça circule. Ce n’est pas pour rien si le cyprès est un tonique circulatoire, un décongestionnant veineux et un vasoconstricteur. Il porte son action sur les troubles de l’insuffisance veineuse. Il a donc un rapport avec le sang qu’il canalise et qu’il évite de stagner, mais qu’il bloque également dans ses épanchements accidentels (bien des propriétés psycho-émotionnelles sont inspirées de ces caractéristiques).

  • Anti-infectieuse : antifongique, antibactérienne, antivirale, antiseptique atmosphérique
  • Immunostimulante
  • Positivante
  • Décongestionnante veineuse et lymphatique, tonique circulatoire veineuse, phlébotonique, vasoconstrictrice
  • Mucolytique, expectorante, antispasmodique bronchique, antitussive
  • Astringente, cicatrisante
  • Rééquilibrante du système nerveux, neurotonique
  • Emménagogue, oestrogen like, régulatrice du système hormonal féminin, décongestionnante prostatique
  • Anti-oxydante, antiradicalaire
  • Antisudorifique

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère circulatoire : hémorroïdes, varices, phlébite, fragilité capillaire, couperose, œdème des membres inférieurs, jambes lourdes et fatiguées, insuffisance veineuse, drainage lymphatique, cellulite
  • Troubles de la sphère respiratoire + ORL : rhume, bronchite, encombrement bronchique, trachéite, laryngite, pharyngite, tuberculose pulmonaire, toux (spasmodique, quinteuse, sèche, coquelucheuse), aphonie, acouphènes
  • Troubles de la sphère génito-urinaire : congestion et adénome prostatiques, prostatite, cystite, énurésie infantile, incontinence, vessie hyperactive, aménorrhée, dysménorrhée, règles tardives et/ou abondantes, métrorragie, troubles liés à la ménopause (transpiration excessive…)
  • Affections cutanées : herpès labial, eczéma, peaux grasses, coup, bleu, hématome
  • Insuffisance pancréatique, paresse intestinale
  • Rhumatismes, crampe musculaire
  • Syndrome des jambes sans repos (impatiences)
  • Irritabilité, stress, asthénie, fatigue nerveuse, psychique, affective, deuil

D’un point de vue émotionnel, l’huile essentielle de cyprès aide à aller à l’essentiel, elle structure la pensée et permet l’action concrète, elle consolide la force de caractère et le sentiment de certitude. Ainsi lutte-t-elle contre la dispersion, le laisser-aller, le gaspillage d’énergie…

Modes d’emploi

  • Voie orale
  • Voie cutanée
  • Diffusion atmosphérique, inhalation, olfaction

Contre-indications et remarques

  • Du fait de sa propriété oestrogen like (c’est-à-dire à même de mimer les œstrogènes), l’huile essentielle de cyprès est potentiellement tératogène. On ne l’emploiera ni chez la femme enceinte ni chez celle qui allaite. De même, on ne l’utilisera pas dans les cas suivants : pathologies cancéreuses hormono-dépendantes, hyperoestrogénie, mastose, fibrome…
  • L’alpha-pinène est possiblement allergisant, aussi veillera-t-on à diluer l’huile essentielle de cyprès dans une huile végétale avant toute application cutanée.
  • Attention de ne pas faire de confusion entre le cyprès toujours vert (Cupressus sempervirens) et le cyprès bleu (Cupressus arizonica), extrêmement toxique.
  • Soyez attentif dans vos choix. Il est conseillé de se tourner vers une huile essentielle bio, 100 % pure et naturelle. Parfois, cette huile essentielle est coupée avec de l’huile essentielle de térébenthine, peu onéreuse à produire. On comprend aisément le motif des falsificateurs.
  • En associant cette huile essentielle à des plantes comme le fragon, l’hamamélis, le marronnier et la vigne rouge, on peut grandement améliorer la circulation sanguine. Pour la favoriser encore davantage, il faut privilégier dans l’alimentation ce qui contient des flavonoïdes (thé, vin, pomme…).

__________
1. Angelo de Gubernatis, La mythologie des plantes, Tome 2, p. 117
2. Ibid. p. 115
3. Hildegarde de Bingen, Physica, p. 171-172

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Le cèdre, à l’image de la Force

Cedrus atlantica

Les relations qui unissent l’homme au cèdre sont multimillénaires et bien plus longues, en durée, que peut l’être la vie d’un cèdre (1 000 à 2 000 ans). Peut-être existe-t-il encore un très vieux cèdre, témoin d’une époque encore plus reculée, qui sait ? L’homme a très rapidement compris que plusieurs générations humaines naissaient, vivaient et mourraient, pendant qu’un seul cèdre faisait de même. Il semble si fort qu’il en est presque impérissable, et c’est d’autant plus vrai si l’on considère la seule vie d’un homme. En effet, la Nature a doté le cèdre de qualités qui ont été remarquées par l’homme, mais en aucun cas attribuées par lui. Dire du cèdre qu’il est fort, c’est simplement constater sa pérennité (essence semper virens) et sa longévité, par exemple. Ce sont des qualités intrinsèques mais néanmoins remarquables. Les anciens ont observé le cèdre et ont fait mention de sa capacité à perdurer dans le temps. C’est ce qu’on lit dans le Livre des Morts : « Je suis oint de l’essence du cèdre, je suis incorruptible. » C’est-à-dire que je ne peux être corrompu, rompu, voire vermoulu, image adéquate dès lors qu’on parle d’un arbre comme le cèdre. En effet, cet arbre est imputrescible et inaltérable, en raison de la présence de certaines molécules dans son bois ayant un effet répulsif sur la vermine (bactéries, parasites, moisissures). Sachant cela, on comprend fort bien pourquoi les Égyptiens antiques s’intéressèrent de près au cèdre, d’autant plus qu’il ne poussait pas en Égypte. Les Égyptiens étaient obsédés par l’idée d’éternité. On ne peut pas dire que la longévité du cèdre soit tombée dans l’oreille d’un sourd du côté des grandes pyramides. Toujours vert, le cèdre eut, de facto, une relation avec le monde des morts. C’est donc sans trop d’étonnement qu’on apprend que les anciens Égyptiens employaient l’essence de cèdre pour favoriser l’embaumement des cadavres. Non seulement c’est un excellent agent de conservation mais, de plus, comme nous l’avons souligné, le cèdre écarte la vermine (les vers nécrophages), ce dont ont horreur les anciens Égyptiens. Aussi n’y sont-ils pas allés de main morte. Ils fabriquèrent des cercueils dans du bois de cèdre – les fameux sarcophages à l’étymologie éloquente – pour des raisons similaires. La résine de cèdre étant symboliquement associée à l’or, cela ne pouvait que plaire aux Égyptiens, dont l’une des divinités de leur panthéon – Osiris – entretient des liens très étroits avec le cèdre. Après avoir été tué par Seth, le cadavre d’Osiris fut déposé dans un cercueil en bois de cèdre, parce qu’impérissable. « Il existe dans les textes des pyramides un vieux mot qui signifie  »gémir » et qui est manifestement dérivé du mot âsh,  »cèdre » et ce mot est toujours appliqué à Osiris » (1). Or, le cèdre « aurait été rapporté de Phénicie par les premiers voyageurs égyptiens qui entendirent dans le bruit du vent parcourant les forêts de cèdres une sorte de plainte, laquelle aurait été attribuée à Osiris enfermé, d’après la légende, dans le tronc d’un cèdre » (2). « Chaque arbre fabriquant un bois d’une structure et d’une densité particulières va posséder une voix unique, une identité sonore. Ainsi, le chêne dense et nerveux grince comme un vieillard grognon, alors que le cèdre du Liban, au bois tendre et au grain fin, se met plus facilement en résonance et produit des sons doux et mélodieux » (3). Est-ce cela, la plainte d’Osiris ? Lorsqu’on se penche sur les rituels funéraires de l’ancienne Égypte, on constate qu’on identifie un mort à une plante ou à un arbre, afin qu’il puisse bénéficier au mieux des forces régénérantes du végétal en question. Associer le cèdre à Osiris – une divinité qui incarne le renouveau de la vie végétative – n’a strictement rien du hasard. C’est de l’ordre de la perfection. Le cèdre oraculaire nous renseigne encore mieux sur l’unité cèdre/Osiris. Il était de coutume de couper et d’évider un arbre. Puis on plaçait dans le creux ainsi constitué une représentation du dieu, à l’image du corps au sein du sarcophage en bois de cèdre. On mettait ensuite le feu à l’ensemble, l’immolation unissant à la fois la divinité et l’instrument du sacrifice. Le cèdre, comme l’écrira Alphonse de Lamartine en 1833, est « un être divin sous la forme d’un arbre », il est chez lui question d’intégrité (ou d’entièreté). Cèdre, cedrus, kedron, cela en appelle à la force, une force bienveillante à l’épreuve du temps qui passe. Or, un cèdre, qui plus est de l’Atlas, possède et met en œuvre de manière exponentielle cette force. Atlas, celui qui porte sans faillir le monde sur ses épaules, est également le terme qui désigne le monde dans son intégralité.

Il n’y a pas que les Égyptiens qui firent du cèdre un symbole. A Babylone, on utilisait son bois pour la fabrication des navires et du mobilier, y compris mortuaire, alors que, plus largement en Mésopotamie, il était présent au cœur des rituels de purification. Chez les Assyriens, le cèdre représente un rempart contre démons et maladies, tandis que selon l’antique magie chaldéenne, le cèdre – arbre protecteur – éloigne les mauvais esprits. La vermine en est un…

Le cèdre est aussi particulièrement connu grâce au rôle qu’il a joué dans l’élévation du premier temple de Jérusalem en 976 av. J.-C. Pour cela, Salomon fit importer cèdres et cyprès. Hiram, roi du Liban, lui expédia mille troncs d’arbres. Il fallait bien cela pour donner grandeur et noblesse à ce temple. Pour appuyer les symboliques du cèdre (immortalité, pérennité, incorruptibilité…), on est même allé jusqu’à affirmer que les actuels cèdres libanais sont les mêmes que ceux du temps de Salomon.

Chez les populations gréco-romaines, on retrouve quelques mentions liant certaines divinités au cèdre. Un temple érigé à Utique (Tunisie) et dédié au dieu grec Apollon comportait des poutres en bois de cèdre, de même que le temple d’Artémis dans l’ancienne cité grecque d’Éphèse.
L’auteur anonyme des Argonautiques orphiques mentionne que le cèdre était souvent brûlé aux côtés d’autres plantes épineuses dans des fosses, en préambule à certains rituels liés à Hékate.
Quant au papyrus magique de Leyde, il fait référence à un kedros (Cèdre ? Genévrier ? Cade?) sous un nom magique, kedria glossa ou sang de Chronos.
La statuaire gréco-romaine employait elle aussi le bois de cèdre pour façonner des représentations des ancêtres et des divinités.

Il semble exister une filiation entre Osiris, Adam et Jésus à propos du cèdre. Pour mieux comprendre l’essence biblique qu’est cet arbre, il est bon de revenir un peu aux temps des anciens Égyptiens. C’est Seth, le meurtrier d’Osiris, qui remit à Adam trois graines célestes que ce dernier plaça dans sa bouche. Du corps d’Adam, trois arbres naquirent : un cyprès, un pin et un cèdre. S’entrelaçant, ils ne formèrent plus qu’un (cela rappelle l’unité réalisée en plaçant une image d’Osiris au creux d’un cèdre). C’est de cet arbre que Moise détacha la baguette qui lui permit de faire jaillir l’eau du rocher dans la vallée de l’Hébron. Concernant la croix christique, la version la plus répandue nous dit qu’elle était constituée de quatre bois différents : le cyprès (deuil), le cèdre (incorruptibilité), le pin (résurrection) et l’olivier (onction et consécration). « Le cèdre qui attire la foudre fournit le bois à la croix et allume le feu générateur et régénérateur ; le cèdre, l’arbre d’Adam, l’arbre phallique, l’arbre anthropogonique, sauve encore une fois le monde par la croix qui vient ranimer la vie parmi les hommes. L’arbre d’Adam et l’arbre phallique, Adam et le cèdre anthropogonique, ne font qu’un » (4). Ceci explique sans doute les représentations christiques au cœur du cèdre que l’on rencontre parfois, le Christ et Osiris ayant été sacrifiés, il me semble, pour des raisons assez similaires.

Cette idée d’incorruptibilité sera ensuite reprise par Pline dans son Histoire naturelle : le cèdre « conserve les cadavres et corrompt les corps vivants. C’est pourquoi, pendant longtemps, les apothicaires l’ont appelé  »la vie des morts et la mort des vifs » » (5).
Origène, chrétien d’Égypte né à Alexandrie dira : « le cèdre ne pourrit pas ; faire de cèdre les poutres de nos maisons, c’est préserver l’âme de la corruption ». Quant à Hildegarde de Bingen, qui utilise le cèdre dans des affections accompagnées de putréfaction (par analogie), elle rapporte des indications qui font curieusement songer à ce que dit Pline (peut-être l’a-t-elle lu ?) : il ne faut pas abuser du cèdre quand on est bien portant, sans quoi la force et la dureté de l’arbre s’imprime dans l’homme.

Originaire de l’Atlas, une chaîne montagneuse qui s’étend du Maroc à la Tunisie, le cèdre de l’Atlas est très proche botaniquement de ses compères libanais (Cedrus libani) et himalayen (Cedrus deodora), mais doit être distingué du cèdre de Virginie qui est, en fait, un genévrier (Juniperus virginiana). Introduit en Europe au XIX ème siècle, il est connu sous nos latitudes comme essence ornementale.

Cèdre de l'Atlas

Le cèdre de l’Atlas en aromathérapie

Huile essentielle : description et composition

S’il est possible de distiller les aiguilles de cet arbre, l’huile essentielle dont on va maintenant parler est tirée du bois réduit à l’état de copeaux et de sciure. Comme c’est souvent le cas des parties dures, la distillation est plus longue. Elle est comprise entre cinq et sept heures dans le cas du cèdre. Légèrement visqueuse, de couleur jaune miel, elle développe des notes boisées, chaudes et suaves, sur un fond doux et légèrement fumé. Très souvent employée en parfumerie, on pourrait penser qu’elle se destine prioritairement aux parfums masculins, mais ce serait oublier un parfum féminin, Féminité du bois (Shiseido), constitué de violette, de rose, de fleur d’oranger… organisées autour du cèdre.
Principalement composée de sesquiterpènes (70 %), l’huile essentielle de cèdre de l’Atlas affiche un petit taux de cétones (5 à 6 %) dites sesquiterpéniques. Elles ont l’avantage d’être beaucoup moins « agressives » que les cétones monoterpéniques (thuyone, fenchone…). En terme de toxicité, on peut placer le cèdre de l’Atlas au niveau de l’hélichryse d’Italie.

Propriétés thérapeutiques

  • Anti-infectieuse : antibactérienne, antivirale, antifongique, antiseptique des voies respiratoires et gynéco-urinaires, antiparasitaire
  • Phlébotonique, lymphotonique, tonique circulatoire artérielle (à la différence du cyprès qui est un tonique circulatoire veineux), régénératrice artérielle
  • Décongestionnante respiratoire, expectorante, mucolytique
  • Anti-inflammatoire, antalgique
  • Antispasmodique
  • Régénératrice cutanée, cicatrisante, astringente
  • Lipolytique puissante
  • Tonique du cuir chevelu
  • Sédative, calmante, relaxante, réconfortante

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère respiratoire : encombrement bronchique, bronchite, tuberculose, rhume, toux
  • Troubles circulatoires : athérosclérose, insuffisance artérielle, fragilité capillaire, congestions et stases lymphatiques, varices, cellulite
  • Troubles locomoteurs : rhumatismes, douleurs articulaires, polyarthrite
  • Affections cutanées : mycoses, psoriasis, eczéma, engelures, plaies, hallux valgus, œil de perdrix, herpès labial, peau grasse
  • Affections du cuir chevelu : cheveux gras, pellicules, alopécie
  • Troubles génitaux : congestion prostatique, gonorrhée
  • Rétention hydrolipidique, œdème des membres inférieurs, surcharge pondérale
  • Stress, angoisse, indécision, déprime

Comme l’indiquait lucidement Hildegarde de Bingen au XII ème siècle, le cèdre apporte la joie et l’apaisement du cœur. Il efface la tristesse, la timidité, ainsi que la procrastination qu’elles impliquent. Celui que Hildegarde désignait comme « image de la fermeté », permet de lutter contre la dispersion, la labilité mentale. Sans doute que ses qualités relaxantes n’y sont pas étrangères. On peut, pour cela, employer cette huile essentielle en méditation, ce qui favorise la libération de la nervosité et de la susceptibilité entre autres.
En médecine traditionnelle chinoise, le cèdre a une action sur le ch’i des poumons et des reins. Odoul ajoute que l’huile essentielle de cèdre de l’Atlas, associée à l’élément Bois, convient au méridien de la vésicule biliaire. Quand l’énergie de ce méridien est équilibrée, l’individu fait face et a toujours le courage et l’énergie pour résister, ce qui n’est pas sans rappeler certaines facettes symboliques propres au cèdre.

Modes d’emploi

  • Voie orale
  • Voie cutanée
  • Diffusion atmosphérique
  • Inhalation, olfaction

Contre-indications

  • Bien que contenant une faible proportion de cétones, l’huile essentielle de cèdre de l’Atlas présente un potentiel pouvoir neurotoxique et abortif qui, comme l’on sait, est cumulatif dans le temps. On ne la prescrira donc pas dans les cas suivants : femme enceinte, femme allaitant, nourrisson, enfant de moins de six ans. Par ailleurs, elle n’est pas toxique aux doses physiologiques normales (sauf en cas de cancers hormono-dépendants).
  • Grâce aux nombreux sesquiterpènes qu’elle contient, cette huile essentielle n’est pas dermocaustique. On peut donc l’appliquer pure sur la peau (en cas de doute, procéder au test dit « du pli du coude »).

  1. Jacques Brosse, Mythologie des arbres des arbres, p. 205
  2. Ibid.
  3. Francis Hallé, Plaidoyer pour l’arbre, p 148
  4. Angelo de Gubernatis, La mythologie des plantes, tome 2, p. 85
  5. Michel Faucon, Traité d’aromathérapie scientifique et médicale, p. 417

© Books of Dante – 2015

D’autres parfums sacrés ? ;-)

Le romarin (Rosmarinus officinalis)

Romarin

Son histoire, ses symbolismes

Le romarin est une plante typique du bassin méditerranéen depuis longtemps cultivée et utilisée. Ses champs d’application sont vastes : aromathérapie, phytothérapie, parfumerie, cuisine, magie, etc.
Bien que fort prisé des Anciens, le romarin n’a joué pour eux qu’un rôle médical mineur. Si on a retrouvé des rameaux de romarin dans des tombes remontant aux toutes premières dynasties égyptiennes, rien n’atteste qu’il avait une telle fonction. Peut-être avait-il en Égypte la même attribution qu’en Grèce antique et en Rome impériale. Des sources indiquent que Grecs et Romains employaient la plante comme médecine, mais rien n’est moins certain. Si Horace et Virgile avancent des vertus magiques du romarin, on peut douter du fait que les plantes décrites par Théophraste et Dioscoride soient réellement le romarin. Ils évoquent bien une plante soignant les affections du foie, comme sait le faire le romarin, mais on ne peut affirmer avec certitude qu’il s’agit bien de lui.
Il semblerait, plutôt, que le romarin ait eu une valeur symbolique très tôt dans l’Antiquité. « Plante aromatique devenue funéraire, son arôme passait pour conserver le corps du trépassé, et son feuillage toujours vert semblait un gage d’immortalité » (1). Associé à un certain nombre de rites funéraires, il permettait d’accompagner le défunt dans l’au-delà. Mais il avait aussi une utilité pour les vivants lors de ces rites, puisqu’on sait que les Romains portaient des couronnes de romarin (d’où son surnom d’herbe à la couronne, coronarius) pour, très certainement, les aider à garder la tête froide lors de tels événements. Symbole de mort, il est aussi symbole de vie et d’amour. Aussi l’employait-on couramment, toujours sous forme de couronne, lors des mariages. Du culte des morts on glisse vers l’idée du rajeunissement et de la résurrection. Nous verrons que certains emplois plus tardifs du romarin incarnent cette dimension. Mais le romarin, de plante cultuelle, est passé au stade médicinal puis condimentaire, à travers un processus de désacralisation, comme on en rencontre tant dès qu’on parle des plantes. « Mais cette injuste déchéance ne pouvait être elle-même que toute provisoire, puisque, après tout, les légendes concernant les plantes n’étaient qu’une manière d’en souligner les vertus. Nous pourrions dire aujourd’hui qu’elles étaient destinées à engendrer un conditionnement psychique préalable qui rendent plus efficaces encore leurs très réelles propriétés » (2).
C’est cela aussi la magie, qui autorise à ce qu’un remède marche plus ou moins bien, en fonction de l’attitude qu’on observe vis-à-vis de lui. Par exemple, il ne suffisait pas aux étudiants grecs de se tresser des couronnes de romarin pour que cela favorise immédiatement leur intellect (de même qu’on le ferait avec un diffuseur d’huiles essentielles aujourd’hui). Il faut retrouver le caractère sacré de la plante que des siècles et des siècles de dénégation et d’ignorance ont effacé. La distillation participe à cela, elle permet de séparer le subtil de l’épais et de retrouver « l’esprit de la plante ». C’est ce que tente Archigène au Ier siècle ap. J.C., en procédant par décoction. Plus tard, il est dit que ce sont les Arabes qui, les premiers, ont distillé le romarin. Si l’on est certain que cela s’est produit au XIV ème siècle, les sources sont discordantes quant à l’identité de ceux qui ont officié la manœuvre : s’agit-il des Arabes ou bien de Ramon Lull ou encore d’Arnaud de Villeneuve ? Quoi qu’il en soit, sera obtenue une huile essentielle tenue en très haute estime par les spagyristes et les apothicaires de la Renaissance, mais, avant d’y parvenir, mentionnons encore quelques anecdotes médiévales propres au romarin. En dehors de son aire géographique d’origine, le romarin est très cultivé dans les jardins médiévaux. En effet, il est mentionné dans le Capitulaire de Villis (le territoire de l’empire carolingien s’étendant bien au-delà du seul pourtour méditerranéen), mais aussi sur le plan de Saint-Gall, en Suisse ! Enfin, Hildegarde en parle un peu et le Grand Albert mentionne une recette à base de lavande, de menthe pouliot, de marjolaine et de romarin déjà présentée comme « eau de jouvence ».
Enfin, la Renaissance accueille le romarin. On lui fera beaucoup d’éloges du XVI ème au XVIII ème siècle. Présent dans l’opodeldoch de Paracelse, on le trouve aussi dans le vinaigre des quatre voleurs. Mais c’est surtout à travers la très célèbre eau de la reine de Hongrie que le romarin défraya la chronique au XVII ème siècle. Cette eau, en réalité un alcoolat, contenait des fleurs de romarin distillées et fermentées avec du miel et probablement de l’essence de térébenthine et de cèdre. La légende dit qu’elle fut offerte par un ermite à la reine de Hongrie en 1370. Cet élixir « passait pour avoir transformé une princesse septuagénaire, paralytique et goutteuse, en une séduisante jeune fille qui fut demandée en mariage par un roi de Pologne » (3). Si Valnet force un peu le roman avec de l’eau de rose, il n’en reste pas moins vrai que cet élixir eut le mérite de soigner cette reine des rhumatismes dont elle était affligée, et qu’il lui aurait apporté une seconde jeunesse dans son grand âge. Ce n’était peut-être pas une reine de Hongrie, peut-être que cela ne se déroulait pas au XIV ème siècle, cependant, au XVII ème siècle, cette eau est le nec plus ultra dont les grands de ce monde ne surent se passer. Louis XIV en fit l’usage pour, lui aussi, soulager ses rhumatismes, alors que Madame de Sévigné en faisait l’apologie à sa fille, Madame de Grignan. En 1678, Madame Fouquet reviendra sur le cas de la reine de Hongrie dans son Recueil des remèdes faciles et domestiques. Elle y écrit que cette reine se lavait le visage de cet élixir, ce qui aurait eu pour effet de la rendre plus belle…
Populaire, le romarin n’était pas réservé qu’à l’élite. Il fait partie de la pharmacopée traditionnelle de nombreux pays méridionaux. Mais il est vrai que si la sagesse populaire a parfois du bon, le romarin, cultivé, étudié et utilisé dans les monastères, sera peu à peu entré dans le domaine du religieux chrétien. En tant que simple, c’est particulièrement au Moyen-Âge qu’on lui a reconnu certaines de ses propriétés médicinales (faciliter la mémoire dont il est l’un des symboles, lutter contre les rhumatismes…). Autant de propriétés qui s’illustrent à travers d’innombrables préparations au cours des siècles (eau de Dardel, baume Nerval, baume tranquille, alcoolat vulnéraire du Codex, baume nervin, onguent de romarin…).
Du religieux, donc. Au XVI ème siècle, Jean Bauhin mentionne ce que l’on appelle les herbes de la madone, c’est-à-dire celles dédiées à la vierge Marie. Parmi elles, on trouve le romarin « qui doit sans doute son nom à une équivoque entre marinus et marianus, ou encore à une certaine analogie de son feuillage avec celui du genévrier qui servit à cacher la vierge fugitive » (4). Ah, ah ! Nous y voilà ! La mythologie chrétienne est aussi alambiquée, décousue et contradictoire que peuvent l’être les mythologies gréco-romaines. En latin, le nom scientifique du romarin est bien rosmarinus, non rosmarianus. Le romarin n’appartient donc pas à Marie, même si on en a fait son « arbre », mais davantage aux côtes marines (nous verrons que le légendaire chrétien à propos du romarin est tenace). Il a été dit que le mot rosmarinus se décompose comme suit : ros_marinus, ros pouvant signifier autant « rose » que « rosée », le romarin serait donc une « rose marine » ou une « rosée marine » (l’anglais rosemary et surtout l’allemand rosmarin ne font pas de doute à ce sujet). Pis, le romarin pourrait être la rose de Marie ! Mais Paul-Victor Fournier, homme d’église pourtant, nous dit que c’est du délire. Érudit, l’homme indique que ros est un vieux mot latin apparenté à rhus qui veut dire… buisson. Étymologiquement, le romarin n’est donc pas autre chose qu’un arbrisseau maritime. Ce qui est, du reste, une banale évidence.
Plus haut, nous avons indiqué – enfin pas moi, mais Angelo de Gubernatis – que le genévrier aurait caché la vierge Marie de la vue de ses poursuivants lors de la fuite en Égypte Dans d’autres textes, il s’agit de la sauge et d’un tas d’autres plantes. Elles n’y étaient sans doute pas toutes, mais cette exubérance met en évidence que des récits localisés rendent compte de la prégnance d’un végétal dans tel ou tel territoire. Ainsi, en Andalousie, où le romarin est très fréquent, c’est forcément lui qui a été désigné comme la plante ayant offert refuge à la vierge qui, « se reposant à côté d’un buisson de romarin, lors de la fuite en Égypte, y aurait étendu les langes de l’enfant Jésus ; depuis lors, les fleurs de cet arbrisseau ont la couleur du ciel [cf. la symbolique du bleu liée à la vierge] et s’épanouissent le jour de la Passion [ce qui est une imposture, puisque sous climat méditerranéen, le romarin fleurit toute l’année], de plus, le romarin ne dépasse jamais la taille qu’eut, au cours de son existence humaine, Jésus Christ » [autre imposture : ça peut concerner tout le monde ! Oo] (5). Je vous l’ai dit, le légendaire chrétien est tenace au sujet du romarin ; mais, désacralisé, on n’étend plus maintenant le linge sur des touffes de romarin pour les mêmes raisons que la vierge, mais simplement pour qu’il sente bon…

Romarin_fleur

Le romarin en aromathérapie

Huile essentielle : description et composition

Extraite des sommités fleuries par distillation à la vapeur d’eau, l’huile essentielle de romarin officinal présente des spécificités selon les lieux de culture et/ou de récolte. Bien qu’il pousse sur l’ensemble du pourtour méditerranéen, il offre des huiles essentielles qualitativement fort dissemblables par leur couleur, parfum, rendement, composition biochimique et destinations thérapeutiques, même s’il existe entre elles des points communs. D’où l’importance de lire les emballages.

  • Les 3 chémotypes

-Romarin à camphre : France, Espagne, Portugal. Le camphre porte ce nom, et aussi parfois celui de bornéone, en relation avec un arbre, le camphrier, qui en contient.
-Romarin à cinéole : Tunisie, Maroc. Le cinéole, anciennement appelé eucalyptol, renvoie aux eucalyptus australiens parmi lesquels on trouve du cinéole.
-Romarin à verbénone : Corse. Le verbénone est une molécule qu’on ne semble connaître en France qu’associée au romarin. Si elle porte ce nom, c’est parce que c’est le constituant majoritaire d’une plante de la famille des verveines, la verveine espagnole (verbénone découle du mot latin désignant la verveine, verbena).

  • Les compositions biochimiques

composition_biochimique_HE_romarin

Bien entendu, ces différents portraits biochimiques influent sur les propriétés thérapeutiques. Par exemple, le romarin à cinéole est le plus anti-infectieux des trois, alors que le romarin à camphre est à peu près dénué de pouvoir antibactérien.

  • Autres caractéristiques

Le romarin à camphre sent… le camphre, ça ne s’invente pas, tandis que le romarin à verbénone possède une odeur plus douce, un peu florale. Bien sûr, le romarin à cinéole rappelle l’eucalyptus ainsi que d’autres huiles essentielles riches de cette molécule (saro, ravintsara, niaouli, cajeput, etc.).
Les couleurs de ces huiles essentielles passent du jaune pâle à l’incolore. Le rendement est aussi variable que peuvent l’être les précédentes caractéristiques. S’il tourne assez souvent autour de 1,5-2 %, il peut parfois s’avérer bien inférieur selon le chémotype (0,2 % pour certains romarins corses).

Propriétés thérapeutiques

  • Romarin à camphre

-Neurotrope, musculotrope, décontractante et relaxante neuromusculaire
-Cardiotonique, tonique circulatoire, décongestionnante veineuse, hypotensive
-Anticatarrhale, expectorante, mucolytique
-Antalgique, anti-inflammatoire
-Régulatrice hépatique, cholérétique, cholagogue
-Diurétique, urolytique
-Lipolytique
-Emménagogue non hormonale

  • Romarin à cinéole

-Anti-infectieuse (antibactérienne, antivirale, fongistatique), antiseptique atmosphérique
-Expectorante, mucolytique, anticatarrhale
-Tonique cérébrale, circulatoire, musculaire
-Antalgique
-Digestive

  • Romarin à verbénone

-Régulatrice hépatique, régénératrice hépatocytaire, drainante et décongestionnante hépatique, détoxicante hépatique, cholérétique, cholagogue
-Expectorant, mucolytique, anticatarrhale, antispasmodique bronchique
-Anti-infectieuse (antibactérienne, antivirale), immunostimulante
-Régulatrice cardiaque
-Équilibrante physique et nerveuse, régulatrice nerveuse, neurotrope, antidépressive
-Équilibrante endocrinienne (hypophyso-ovarienne, hypophyso-testiculaire)
-Diurétique
-Régénératrice cutanée, cicatrisante

Usages thérapeutiques

  • Romarin à camphre

-Troubles locomoteurs : douleurs musculaires et articulaires, crampes et contractures musculaires, arthrose, rhumatismes, entorse, tendinite, myalgie
-Troubles cardiovasculaires : faiblesse cardiaque, hypertension cérébrale
-Troubles circulatoires : varice, phlébite, syndrome de Raynaud
-Troubles hépatiques : cirrhose, hépatite
-Troubles génitaux : oligoménorrhée, aménorrhée ; retard ou absence des règles
-Hypercholestérolémie, surcharge pondérale, adiposités
-Crise de goutte
-Douleurs dentaires
-Acouphènes

  • Romarin à cinéole

-Troubles de la sphère respiratoire + ORL : bronchite, encombrement bronchique, toux quinteuse, refroidissement, rhume, sinusite, otite
-Troubles cutanés d’origine infectieuse : acné, herpès labial, candidose
-Céphalées, algies rhumatismales et sportives
-Entérocolite fermentaire
-Cystite
-Chute de cheveux

  • Romarin à verbénone

-Troubles de la sphère hépatobiliaire : insuffisance hépatobiliaire, hépatite virale, cirrhose, congestion hépatique
-Troubles de la sphère respiratoire + ORL : congestion pulmonaire, encombrement bronchique, bronchite, toux quinteuse, asthme, sinusite, otite
-Troubles cardiaques : arythmie, tachycardie, hypotension, palpitations, extrasystole
-Troubles de la sphère gastro-intestinale : gastro-entérite virale, entérocolite virale, entérocolite colibacillaire, spasmes digestifs
-Troubles génitaux : leucorrhée, vaginite, fatigue sexuelle
-Troubles cutanés : peau sèche et parcheminée, couperose, acné, séborrhée, rides
-Fatigue, asthénie nerveuse et mentale, déprime, dépression, angoisse, troubles de l’humeur, plexus noués
-Diabète
-Cholestérol sanguin en excès
-Chute de cheveux, pellicules

Modes d’emploi

-Diffusion atmosphérique
-Inhalation, olfaction
-Voie cutanée
-Voie orale sous réserve (certains aromathérapeutes s’interdisent l’emploi oral de ces trois huiles essentielles)

Contre-indications et précautions

Si l’on dit souvent que l’huile essentielle de romarin à cinéole est la moins à même de poser problème, cela ne signifie pas pour autant qu’elle est exempte de toxicité contrairement aux deux autres, camphre et verbénone étant des cétones monoterpénique, classe moléculaire dont nous avons déjà souligné les conditions d’emploi dans un article précédent. Or, des cétones, ces trois huiles en contiennent. Si elles sont présentes à hauteur de 20 à 25 % dans les huiles à camphre et à verbénone, on en trouve environ 10 % dans celle à cinéole. La toxicité des cétones est multifactorielle : « le type de cétones, sa concentration dans l’huile essentielle, la dose unitaire et journalière, la voie d’administration et bien sûr le patient » (6). Sachons que le camphre est neurotoxique, hépatotoxique et potentiellement abortif et que le verbénone est neurotoxique. On fera donc un usage mesuré des huiles essentielles de romarin à camphre et à verbénone dans les circonstances suivantes :
– Chez la femme enceinte (le camphre passe la barrière placentaire et accède donc à la circulation sanguine fœtale)
– Chez la femme qui allaite
– Chez le nourrisson
– Chez les personnes présentant des troubles neurologiques (convulsions, épilepsie)
– Chez les personnes allergique (un usage cutané peut provoquer rougeurs et boursouflures)

Cela veut-il dire que l’huile essentielle à cinéole peut être employée là où on interdirait les deux autres ? Certes non : pas chez la femme enceinte ou qui allaite, pas chez le nourrisson, pas chez l’enfant de moins de 7 ans, pas en cas d’hypertension.
Selon le niveau de toxicité, on peut classer ces trois huiles, de la moins toxique à la plus toxique, ainsi : romarin à cinéole, romarin à verbénone, romarin à camphre.
Enfin, il est bon de savoir que ces huiles essentielles utilisées à trop hautes doses, même par voie cutanée, peuvent induire gastro-entérite et néphrite. C’est également vrai du romarin qu’emploie la phytothérapie.


  1. Angelo de Gubernatis, La mythologie des plantes, Tome 2, p. 315
  2. Jacques Brosse, La magie des plantes, p. 280
  3. Jean Valnet, L’aromathérapie, se soigner par les huiles essentielles, p. 325
  4. Angelo de Gubernatis, La mythologie des plantes, Tome 1, p. 217
  5. Jacques Brosse, La magie des plantes, p. 279
  6. Dominique Baudoux & Elske Miles, Les cahiers pratiques d’aromathérapie selon l’école française, Tome 6, p. 64

© Books of Dante – 2015

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Romarin