Le tamaris (Tamarix gallica)

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Synonymes : tamarise, tamarisc, tamarix, tamarisque, tamarif, tamarin, tamarys, tamariz.

Présent partout autour de la mer Méditerranée sous une forme ou sous une autre, le tamaris est un végétal dont on s’est risqué à écorcher la terminaison, ce qui n’a pas rendu aisée la recherche que j’ai menée à son sujet : vous cherchez « tamaris » et tel auteur l’appelle tamarys ! Bon, je ne me plains pas, la moisson a été bonne, et à la vue du petit paquet de notes que j’ai accumulées, une drôle de sensation me traverse l’esprit : c’est vaporeux et inconstant, balayé par des mouvements qui ne lui appartiennent pas, à la manière d’un petit bout de bois flotté qu’incessamment le flux et le reflux de la mer ballottent entre deux eaux. Mais cette « vaporeusité » pourrait bien être de la grâce, sinon de la légèreté, et cette inconstance une manière de montrer qu’il ne faut pas nécessairement se fier aux apparences… Ce n’est pas parce que le tamaris se courbe devant la force du vent qu’il est pour autant prêt à se plier à toutes les fantaisies !

Tout d’abord, nous pourrions revenir à ses origines : d’où peut donc bien sortir ce mot, tamarix ? Eh bien, l’on n’en sait strictement rien, cela semble bien devoir rester du domaine de l’inconnu. Le latin, hélas, est bien incapable de nous fournir la moindre once d’explication. Et cela ne vaut pas mieux du côté des Grecs. En leur langue, le tamaris, semblable à la bruyère par certains aspects botaniques, s’appelait myrikê1. Parfois, dans les mythes, on nous accorde une ébauche plus ou moins aboutie de l’étymologie d’une plante et de sa phytogonie. Eh bien, là encore, rien. Nada ! Les Grecs sont muets, enfin presque : le peu qu’ils nous disent au sujet du tamaris ne peut que laisser quiconque sur sa faim : Myrikê, l’une des filles de Cinyras, roi de Chypre, et donc sœur de Myrrha, fut métamorphosée en tamaris sans que son histoire mythologique ne nous explique le pourquoi du comment. Hormis accepter ce fait sans pouvoir l’exploiter, il n’est guère plus de chose à faire… Mais l’on peut se rassurer : que le tamaris ait été inscrit à la pharmacie de Thot est déjà un bon indice. Qu’en plus, on ait accordé au Tamaris orientalis le surnom de tamaris d’Osiris permet d’ancrer encore davantage cet arbre/arbuste au sein d’une dimension qui dépasse le seul cadre de la médecine, même s’il est vrai que le tamaris se situe à cheval entre les choses médicales et celles qui sont de nature divine : avec Osiris, n’en doutons pas, mais sachons également qu’un autre tamaris, notre Tamarix gallica, est parfois appelé tamaris d’Apollon : ce dieu, parfois figuré portant un rameau de tamaris, était bien reconnu comme étant celui de la médecine. Mais cet arbre, vénéré au Proche-Orient, est bien davantage que cela : il confine à la prophétie, comme le soulignait Nicandre de Colophon bien après Hérodote qui mentionnait que parmi les peuples de l’Antiquité, comme par exemple les Perses, les mages auguraient en tenant en main un rameau de tamaris. Peut-être bien que les prêtres égyptiens dont Pline évoque le cas faisaient de même lorsqu’ils couronnaient leur chef de souples rameaux de tamaris. Le mystère demeure, de même que dans un épisode biblique qui prend place au sein de la Genèse (XXI, 33) : l’on dit du tamaris qu’il est l’arbre central du pays de Canaan et l’on lit dans la Bible qu’Abraham planta un tamaris à Bersabée avant d’invoquer Yahvé (ce qui bien étonnant, c’est que dans ma bible personnelle, l’on ne parle pas du tout de tamaris à cet endroit précis : j’y vois non pas un arbre mais « une chênaie »…). On prétend encore que la manne que Dieu envoya au peuple d’Israël était en fait de la résine sucrée de tamaris. Je veux bien, mais par « résine sucrée », je ne vois pas à quoi il est fait allusion, considérant que l’on parle bien d’un tamaris et non d’un autre arbre qui aurait fini par se confondre avec lui. Enfin, sans que j’en comprenne bien les raisons, il paraîtrait que l’arbre du Paradis, l’édénique arbre du bien et du mal, serait un tamaris. Inutile d’épiloguer, mais remarquons la présence fortement manifestée du tamaris au sein de la religion chrétienne et de son légendaire. Cette importance est tout aussi marquée en Asie extrême-orientale : en Chine, l’on associe communément le tamaris au pin à travers une triple symbolique de résistance, de longévité et d’immortalité, triplicité que l’on remarque aussi dans la manière dont les Japonais surnomment parfois cet arbre, « l’Unique aux trois printemps », car il est susceptible de fleurir trois fois durant la même année. Un tel prodige annonce un caractère magique et divin : en effet, cette fertilité dont il est capable fait de lui un arbre dont on affirme qu’il est censé annoncer la pluie, ce qui à la fois en fait un arbre fécond et un arbre prophétique.

« Il évoque la douceur de la solitude, les vastes étendues désertes, les grandes plaines chinoises, où des civilisations se sont englouties sans qu’on s’en aperçoive, l’indifférence de l’éternité »2.

Partant de ces deux points de vue – le chrétien et l’extrême-oriental – on peut se demander fort à propos ce qui a bien pu se passer pour qu’au tamaris échoit une mauvaise réputation dont Pline se fait le principal (et seul ?) relais : comme on le remarque pour d’autres végétaux, aux temps antiques, l’on recommande de ne pas sectionner les rameaux de tamaris avec un instrument dont la lame est en fer, et cela afin de leur conserver un maximum d’efficacité, laquelle n’est intégralement assurée qu’à la condition de ne pas faire toucher la terre à ces rameaux après leur cueillette3. Après ces considérations d’ordre pseudo-magique, il était possible d’user du tamaris comme on voit Dioscoride le faire. C’est une médecine des yeux et de la bouche, dont l’astringence convient bien aux flux anormaux ou trop appuyés : à ce titre, l’on peut dire sans risque de proférer une ânerie que le tamaris est un condensateur fluidique réussissant très bien dans les crachements de sang, les flux stomacaux et menstruels, etc. Dioscoride en recommandait encore l’usage dans les cas de jaunisse, de morsure d’araignée phalange, de lentes et de poux. Ce qu’il écrit de commun avec Pline concerne la notoriété splénique du tamaris : en effet, par ce nom qu’on lui donne aussi, splenios, on sous-entend que le tamaris est un remède spécifique de la rate que désopile la décoction vineuse de ses feuilles. Mais à tout cela, Pline ajoute bien des étrangetés, par exemple que les cendres de bois de tamaris sont censées mettre fin au désir amoureux. De plus, arguant du fait que cet arbre ne porte pas de fruits (sic), il le considère tout juste bon à faire des balais – accusant par-là une similitude morphologique qu’il partage avec la bruyère –, ce que ses rameaux souples permettent de parfaitement réaliser. Du fait de cette croyance limitante – le tamaris ne fructifie pas ! –, Pline rajoute qu’« on regarde comme sinistre et la religion condamne les arbres que l’on ne sème jamais et qui ne portent pas de fruits ». Ce n’est pas tant qu’il ne fructifie pas, mais il élabore des fruits si petits et insignifiants que l’on peut, à tort, les prendre pour de simples graines…

Peut-on parler d’arbre à l’endroit du tamaris dit de France (Tamarix gallica) ? Non, pas vraiment. Si certains tamaris peuplant le pourtour de la Méditerranée sont véritablement de petits arbres, notre tamaris est tout au plus un arbuste (et non un arbrisseau : par définition, un arbrisseau n’est pas pourvu d’un tronc). Trois à quatre mètres, c’est, grand maximum, la taille que se permet d’atteindre ce tamaris au plus fort de son développement. Ses rameaux grêles, étalés et touffus sont très flexibles, ce qui lui offre une résistance bienvenue face au vent des bords de mer. Le brun rougeâtre de leur écorce se piquette du vert pâle de feuilles construites à la manière de celles du cyprès, par cet aspect écailleux qu’on leur voit adopter. Longues et menues, ces feuilles sont très proches les unes des autres, ce qui donne à l’ensemble du feuillage du tamaris un aspect abondant mais néanmoins aérien. Cette densité est imitée lors de la floraison du tamaris, qui compte une multitude de petites fleurs à cinq pétales, cinq étamines et un style à deux ou trois stigmates. Blanches et purpurines, ces fleurs pendent en grappes lourdes à l’extrémité des rameaux. A fructification, ces fleurs produisent des fruits lanugineux contenant des semences noires et dont Pierre Pomet signalait l’emploi comme matière tinctoriale équivalente à la noix de galle.

Le tamaris, arbuste à qui l’on confie souvent le rôle d’ornementer les jardins, réussit particulièrement en des zones où il n’aura pas à craindre de trop grands froids hivernaux. On le rencontre, naturellement, le plus souvent sur les terrains incultes, humides et sablonneux d’Espagne et d’Italie, mais également dans les prairies, le long des rivières dauphinoises et en bordure de mer du pays languedocien.

Ferdinand de Puigaudeau (1864-1930) Tamaris et champ de coquelicots

Le tamaris en phytothérapie

Quand je vis mes parents planter ce tamaris dans leur jardin, je ne me doutais guère qu’il pût avoir quelques vertus qu’habituellement l’on réserve aux plantes médicinales. Mais, en cette époque reculée, je ne m’en souciais pas encore, je me contentai de vérifier le fait que, pour le volume qu’il occupe, l’ombre de cet arbuste est ingrate.

Plus à même d’emplir les pages du catalogue d’une pépinière que de susciter l’engouement du phytothérapeute, l’on peut aujourd’hui constater ce désamour auquel on a livré le tamaris qui, nous l’avons vu, jouissait autrefois d’un certain privilège.

Nous pouvons tout de même amener quelques éléments relatifs à la composition biochimique de cet arbuste : beaucoup de tanin (dont de l’acide gallique), des flavonoïdes (catéchine, isoquercétine), de l’acide syringique, beaucoup de potassium et de sodium surtout (en particulier chez les tamaris vivant à proximité des bords de mer, puisque cette espèce est halophile), un pigment jaune, une coumarine (l’esculine), etc.

Le bois de tamaris n’a pas enflammé l’imagination des thérapeutes. Presque sans odeur, il ne vaut pas grand-chose en médecine, à l’exception des gobelets qu’on en fait, tel que le rapportait Pierre Pomet, reprenant un usage remontant au moins à Dioscoride : après avoir fabriqué un baril en bois de tamaris (du moins, un barillet tant cet arbuste fournit peu de matière ligneuse propre à honorer cet emploi), il faut l’emplir de bon vin qui, au contact du bois, s’imprègne de ses qualités. C’est donc qu’il n’est pas si mauvais que cela, ce bois. En buvant ce vin dans des tasses ou des gobelets apprêtés eux-mêmes dans du bois de tamaris, on renforce la médication. On a vu que l’histoire thérapeutique offrait d’autres exemples similaires, comme, par exemple, les gobelets de bois de lierre. Au contraire, les feuilles offrent davantage d’intérêt bien que la palme revienne en premier lieu à l’écorce du tamaris, plus précisément la seconde écorce des jeunes rameaux : rude, grise au dehors et rougeâtre en dedans, cette écorce légèrement aromatique, est imprégnée d’une saveur styptique, acerbe et amère.

Propriétés thérapeutiques

  • Apéritif, antidiarrhéique
  • Hépatoprotecteur, augmente la capacité de détoxication du foie, antidiabétique
  • Diurétique, sudorifique
  • Tonique astringent puissant
  • Détersif, abstersif
  • Anti-inflammatoire
  • Fébrifuge
  • Anti-oxydant
  • Antibactérien
  • Anticancéreux (?)
  • Splénique

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : flux et évacuations séreuses et muqueuses des membranes muqueuses, diarrhée par atonie intestinale, autres dévoiements intestinaux
  • Troubles de la sphère hépatobiliaire : jaunisse, obstruction hépatique
  • Troubles de la sphère respiratoire : crachement de sang, affection catarrhale chronique, histiocytose
  • Anémie, anorexie, mononucléose infectieuse, carence en globules rouges et en plaquettes, baisse de l’immunité, convalescence
  • Goutte, hydropisie
  • Obstruction de la rate
  • Leucorrhée, rappeler les règles supprimées
  • Hémorragies

Modes d’emploi

  • Poudre d’écorce : 15 à 30 g par jour par fraction unitaire de 1 à 1,5 g prise dans du vin, du bouillon, etc.
  • Décoction d’écorce : 15 à 50 g en décoction dans deux litres d’eau jusqu’à réduction de moitié.
  • Macération vineuse d’écorce : 15 à 25 g en macération à froid pendant quelques jours dans un litre de vin.
  • Teinture-mère alcoolique d’écorce.
  • Macérat glycériné de bourgeons de tamaris : 5 à 15 gouttes par jour selon l’âge et la constitution.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Récolte : la seconde écorce du tamaris se prélève au printemps, les feuilles durant toute la bonne saison.
  • Associations possibles : les propriétés et usages thérapeutiques du saule blanc, de la tormentille, de la benoîte et du frêne, évoquent en bien des points celles et ceux du tamaris. On peut additionner toutes ces plantes au tamaris ou bien les y substituer.
  • Le tamaris, sous sa forme de macérât glycériné, s’avère être un remède hypercoagulant. Il est donc contre-indiqué en cas de traitement anticoagulant, de thrombose, d’hyperviscosité du sang et d’hépatite chronique. En dehors de ces cas précis, on en évitera l’emploi chez la femme enceinte ou celle qui allaite, ainsi que chez le jeune enfant.
  • Autres espèces : le tamarin anglais (T. anglica), le tamarin à cinq étamines ou tamarin chinois (T. sinensis), le tamarin athel (T. aphylla), le tamarin d’Afrique (T. africana), etc.
  • Feuilles et rameaux furent employés par les Danois dans l’industrie brassicole, remplaçant alors le houblon.

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  1. Myrikê est le mot qui a été retenu pour transformer l’ex Tamarix germanica en Myricaria germanica. On appelait autrefois cet arbrisseau tamaris d’Allemagne ou petit tamaris. Contrairement au tamaris objet de cet article, le petit tamaris est une espèce beaucoup moins développée dans sa stature et de tempérament plutôt continental.
  2. Jean Chevalier & Alain Gheerbrant, Dictionnaire des symboles, p. 919.
  3. La recommandation de ne point user d’instrument en fer revient souvent chez Pline et consorts, sans qu’on puisse parfaitement l’expliquer. Le fer n’est pourtant pas un nouveau venu à l’époque du naturaliste, puisque même s’il n’est pas encore question d’acier, un Âge de fer se met en place dès le VIIIe siècle avant J.-C., soit près d’un millénaire avant Pline. Réprouver le fer était-il une manière de démontrer sa nostalgie envers l’Âge de bronze (2200 à 750 avant J.-C.) ?

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Le tamarinier (Tamarinus indicus)

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Quel que soit la manière dont on le nomme – Tamarinus indicus, tamar hindi, tamarindi, tamer hindy –, il ressort de tout cela une seule signification que voici : « dattier de l’Inde ». Le tamarinier y est depuis si longtemps installé qu’on l’en a cru originaire, alors que là n’est pas sa réelle provenance, son fief natal se situant plutôt du côté des régions sèches d’Afrique de l’est (ou de Madagascar, entend-on parfois être avancé).

Son intégration à la flore asiatique est donc déjà fort ancienne, si l’on en juge par la forte prégnance du tamarinier dans des pays comme le Laos, la Thaïlande, l’Inde ou encore Sri Lanka. Là-bas, l’on dit que l’odeur qui se dégage de son bois très dur ainsi que l’ombre épaisse fournie par cet arbre tout ce qu’il y a de plus ornemental, ne seraient pas sans danger, puisque l’on considère le tamarinier comme la demeure d’influences malfaisantes, comme semble l’attester l’un de ses noms sanskrits – yamadūtaka, c’est-à-dire « messager du dieu de la mort », ce qui n’est pas exactement anodin, non plus que ce qui se dessine dans l’extrait suivant : « Les bâtons de tamarinier, les armes blanches dotées d’un fourreau de tamarinier sont efficaces même contre ceux qui se sont rendus invulnérables : c’est que ce bois hérite des dangereux pouvoirs des esprits qui l’habitent »1. A côté de ces frémissantes évocations, le tamarinier apparaît parfois comme plus propitiatoire que clairement ombrageux, ne serait-ce qu’en cernant le tronc de l’un de ces arbres avec un vêtement féminin, manière d’attirer à soi la fécondité de l’arbre, et peut-être même aussi celle de la femme…

Bien sûr, lorsque les Européens décidèrent d’emporter un peu de tamarins dans leurs bagages, ils laissèrent sur place le chapitre des mythes et légendes, et c’est bien regrettable, puisque cela m’empêche de vous en narrer davantage sur ce sujet.

Redescendons sur terre. Par chance, quand le tamarin débarquait dans les ports d’Europe, il y était expédié en gousses entières, ce qui permit de se rendre un peu compte de l’allure de la bête, chose tout à fait différente lorsque c’était la pulpe toute prête qui arrivait dans les cales des navires, surtout qu’en cet état, elle pouvait être l’objet de quelques falsifications, pratique fâcheuse sachant qu’on la réservait à la pharmacie. Du temps de Pomet et Lémery, on avait déjà levé un lièvre. Dressant les caractéristiques majeures que doit montrer la pulpe de tamarin pour être acceptée, Jean-Baptiste Chomel indiquait qu’elle doit avoir au goût une saveur vineuse et aigrelette, tandis que Lémery conseillait de se méfier de la pâte de tamarin trop noire, par possible sophistication au cuivre, et d’accorder toute sa confiance à celle qui est brun rougeâtre, laquelle a plus de chance d’être proche de l’état de nature. Et par-dessus tout, il faut s’aviser « qu’ils n’aient point été encavés, ce qui se connaîtra à leur trop grande humidité, à l’odeur de cave qu’ils ont, et à leurs noyaux qui se gonflent, et qu’il n’ait point été goussé, c’est-à-dire falsifié avec de la mélasse, du sucre et du vinaigre »2. Cette frauduleuse imitation prend compte du fait que « cette pulpe contient un principe gommeux très abondant, une huile douce, un principe sucré, et un sel absolument analogue à la crème de tartre »3, duquel, en grande partie, le tamarinier tire cet agréable goût suret qui fait de lui, par ses feuilles et sa pulpe, une matière médicale efficacement rafraîchissante et désaltérante, ce qui en cas de fièvre ardente convient fort à propos. Fort usité comme la casse et le séné, le tamarin fut l’un des purgatifs doux à la mode durant les XVIIe et XVIIIe siècles, avant que de tomber dans l’oubli.

Le tamarinier est un bel et grand arbre (10 à 25 m) à croissance lente, dont les sujets les plus vieux peuvent approcher un âge vénérable, ce qui le rend remarquable « par la grosseur de sa tige qui est telle que trois ou quatre hommes peuvent à peine l’embrasser, lorsqu’il est parvenu à son entier accroissement »4. Son écorce brune, épaisse, gercée, contraste nettement avec la verdeur candide et luisante de ses feuilles paripennées longues comme la main, composées d’un pétiole d’une quinzaine de centimètres de long, duquel s’égrènent dix à vingt paires de folioles un peu velues en-dessous, épaisses, quelque peu charnues et persistantes. Si les feuilles de la sensitive (Mimosa pudica) se referment lorsqu’on les touche, celles du tamarinier font de même une fois que la nuit tombée les étreint. A l’aisselle de ces mêmes feuilles ainsi qu’à l’extrémité des rameaux, apparaissent au printemps des racèmes de fleurs groupées par huit à dix. Ce n’est pas le tout que de s’extasier sur le tamarin si l’on n’est pas même capable de s’autoriser à prendre connaissance de la fleur qui peut bien le fabriquer : tout d’abord bouton floral d’un rouge luisant et éclatant (de loin, l’effet est saisissant), il s’ouvre sur trois pétales ondulés, à peu près d’égale longueur, d’une couleur allant du jaune clair au jaune orangé, le tout finement veinulé de rouge sang. Au cœur de la corolle émergent un pistil et trois grosses étamines recourbées en direction des pétales. Le tout élabore, au final, une fleur des plus somptueuses que l’allure boudinée du tamarin ne permet qu’à grand-peine de soupçonner : premièrement verte, la gousse incurvée du tamarinier dessine une à trois loges renfermant chacune jusqu’à trois semences épaisses, coriaces, brillantes. Presque carrées , elles sont empilées les unes sur les autres au point de paraître comprimées par une invisible pression. A cela s’ajoute un filet de filaments durs et fibreux qui emprisonne ces graines, qu’une pulpe brun rougeâtre vient dissimuler. L’on n’a aucunement conscience de la lutte qui se joue là, lorsque l’on considère le tamarin de l’extérieur : une surface pelucheuse finement veloutée et fragile qui se brise facilement sous la pression des doigts. Longs de 10 à 15 cm, les tamarins se ramassent par grappes fournies quand vient le mois d’octobre, et cela dans bien des pays d’Asie (Inde, Chine, Asie du sud-est…), d’Afrique (Madagascar, Égypte) ou encore d’Amérique, puisqu’on l’y a amené au XVIe siècle. Cela fait qu’aujourd’hui le tamarinier est très présent non seulement dans les Antilles mais aussi au Mexique et en Amérique centrale (Honduras, Guatemala).

Le tamarinier en phytothérapie

De même que la pomme est fruit du pommier, le tamarin est celui du tamarinier. Jusqu’à présent, et pour le peu de cas que la thérapeutique a fait du tamarinier, elle ne s’est jamais concentrée que sur le fruit de cet arbre, plus précisément sa pulpe. C’est pourquoi il est plus fréquent de dénicher des informations à ce seul sujet plutôt que sur les feuilles ou encore les graines qu’abrite la pulpe du fruit. Nous pouvons cependant apporter un peu d’eau à notre moulin sur ces deux derniers points : les feuilles recèlent des flavonoïdes et deux triterpènes, le lupanone et le lupéol, dont l’un semble doué d’intéressantes propriétés anti-inflammatoires et anticancéreuses. Quant aux graines, elles sont bourrées de sucres (polysaccharides : 65 à 70 %), de protéines (15 à 20 %) et de lipides (3 à 7 %). A propos de la pulpe, on y trouve aussi une forte proportion de sucres, plus précisément des monosaccharides comme le fructose (20 à 40 %) et presque la moitié moins d’acides organiques variés (10 à 18 %), ce qui confère à cette pulpe un goût mêlant le doux à l’acide. Voici quels sont ces acides : lactique, formique, acétique, malique, tartrique, citrique, nicotinique, succinique… A de l’amidon et de la pectine, il est bon d’ajouter encore des sels minéraux (dont pas loin d’1 % de potassium), de grosses quantités de vitamine C, et enfin quelques traces d’essence, avec des molécules aromatiques telles que la pyrazine et le cinnamate d’éthyle.

Propriétés thérapeutiques

  • Rafraîchissant, calmant de la soif, tempérant de la chaleur fébrile
  • Purgatif doux, laxatif léger, stimulant de l’appétit, améliore la digestion, cholérétique, tonifiant de l’estomac, antiputride intestinal
  • Expectorant
  • Favorable au foie et aux reins

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : constipation, constipation chronique, constipation des hépatobiliaires, dysenterie, flatulences, nausée et vomissement (y compris lors de la grossesse)
  • Troubles de la sphère respiratoire : maux de gorge, rhume, bronchite, affections pulmonaires muqueuses et séreuses
  • Troubles de la sphère hépatobiliaire : jaunisse, inflammation bilieuse
  • Fièvre, ardeur de la fièvre

Modes d’emploi

  • Pulpe telle quelle, c’est-à-dire sans cosse, mondée de ses semences et du réseau fibreux qui emprisonne le tout. On peut en avaler 10 à 50 g par jour.
  • Infusion aqueuse de pulpe : compter 20 à 50 g pour un litre d’eau.
  • Extrait : 3 à 15 g dans un demi verre d’eau sucrée.
  • Décoction de pulpe dans l’eau, le petit lait, le lait.

Note : l’ancienne pharmacopée avait intégré la pulpe de tamarin dans certaines compositions comme l’électuaire lénitif, dont « la vertu de cette composition réside dans le séné, qui en est le seul ingrédient réellement purgatif : toutes les autres drogues ne servent qu’à en masquer le goût et à en corriger l’activité »5. Que disais-je pas plus tard que la semaine dernière ? Le roi Séné et ses pitoyables sujets ! Sachons, tout de même, qui sont ces derniers : orge, polypode, raisins secs, jujube, sébeste, pruneau, scolopendre, mercuriale, violette, réglisse, casse, fenouil. Pas sûr que dans cette liste-là il ne s’en trouve pas un, au moins, qui puisse tenir la comparaison avec le seul séné !… En tous les cas, c’est un avis tout à fait représentatif de son siècle et surtout du précédent, durant lequel, rappelez-vous, l’on ne jurait (presque) que par le séné.

On trouve encore la pulpe de tamarin dans le catholicon double de rhubarbe, qui ressemble beaucoup au précédent, et dont le nom nous renseigne sur l’entière confiance qu’avaient en lui les Anciens : si l’on considère que le mot électuaire provient du latin electus, « excellent », s’y ajoute le caractère universel de la dite panacée à travers ce terme même de catholicon.

Enfin, il en existait bien d’autres ayant pour ingrédient le tamarin dont l’électuaire hydragogue de François Sylvius, l’électuaire de tamarin d’Horstius, etc.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Récolte : lorsque la fructification est complète, c’est-à-dire au mois d’octobre (cela reste relatif selon la région bien entendu). On sèche ensuite les gousses entières (qu’on découvre parfois parmi les fruits exotiques dans des boîtes cartonnées souvent d’½ kg, ce qui est tout à fait typique des épiceries asiatiques). Il est possible d’enlever les coques, la résille et les semences, et de compacter la pulpe sous forme de pain, comme on le fait des dattes. Parfois, le tamarin est vendu sous la forme d’une sorte de mélasse, pâte épaisse et collante, ou bien confit. Enfin, les modes d’apprêt ne manquent pas.
  • Cuisine : comme nous venons de le souligner, partout où le tamarinier s’est implanté, il a suscité bien des vocations culinaires : l’on a bien remarqué l’agréable saveur acidulée de ses feuilles (que l’on consomme comme légume à l’occasion dans plusieurs pays d’Asie du sud-est), mais c’est surtout sur la gousse, le tamarin, que toute l’attention s’est portée, lequel entre dans de nombreuses préparations, parmi lesquelles nous pouvons lister celles-ci (procédons pays par pays, ce sera plus simple) : – Inde : curries, ragoûts de légumes épicés, chutneys, tamar (pulpe à laquelle on ajoute du séné et du chocolat) ; – Thaïlande : soupes ; – Chine : tamarin confit ; – Moyen-Orient : confitures, confiseries, sorbets ; – Afrique : boissons rafraîchissantes ; – Antilles : plats de riz, desserts, boissons rafraîchissantes. En souvenir de la domination séculaire qu’ils imprimèrent au sous-continent indien, les Anglais conservent le tamarin sous la forme d’un condiment que les amateurs de brunch connaissent bien, la worcestershire sauce.
  • Enfin, sachez toujours que si jamais vous n’appréciez guère le goût aigrelet du tamarin, vous pouvez toujours vous servir de sa pulpe, à condition qu’elle soit bien mûre, pour fourbir l’argenterie et surtout les objets en cuivre !

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  1. Jean Chevalier & Alain Gheerbrant, Dictionnaire des symboles, p. 919.
  2. Pierre Pomet, Histoire générale des drogues, p. 253.
  3. Louis Desbois de Rochefort, Cours élémentaire de matière médicale, Tome 1, p. 382.
  4. Nicolas Lémery, Nouveau dictionnaire général des drogues simples et composées, Tome 2, p. 507.
  5. L’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert, Tome 9, p. 385.

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Le séné (Senna alexandrina)

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Synonymes : feuille orientale.

Probablement introduit dans la pharmacopée occidentale durant le XVe siècle, le séné avait déjà fait les beaux jours de la médecine arabe, puisqu’on signale que cette plante était utilisée par elle depuis le IXe siècle, lui donnant même le nom arabe de sena, latinisé en senes au Moyen-âge, lequel donnera naissance au moderne séné. Ce mot désigne alors plusieurs espèces d’arbrisseaux d’Égypte et du Levant regroupés sous la même bannière générique. Les apothicaires et les herboristes n’ayant, pendant longtemps, jamais su quelle plante pouvait bien fabriquer le séné, ils glissèrent çà et là quelques erreurs, rendant les propos peu intelligibles. Afin de partir clairement sur de bonnes bases, remettons-nous en à Pierre Pomet qui hiérarchise les sénés en trois catégories dans l’Histoire générale des drogues (1694) :

  • Le séné du Levant, de la palte (du nom d’une taxe qu’il fallait acquitter ; la palte n’est pas le nom d’une ville comme on peut parfois le laisser croire) ou de Seyde (du nom d’une ville libanaise, Sidon aujourd’hui) : « On doit choisir le séné de la palte en feuilles étroites et d’une moyenne grandeur, faites en forme de fer de pique, d’une couleur jaunâtre, d’une odeur forte et odorante, doux à le manier, le moins brisé et le moins rempli de bûchettes, de feuilles mortes, ou autres corps étrangers qu’il sera possible »1.
  • Le séné d’Alexandrie (ou de Tripoli) : du temps de Pomet, il était moins fréquent que le précédent, puisque interdit à l’importation en France, ce qui faisait augmenter le coût du séné levantin.
  • Le séné de Mokha (ou de la pique) : « La méchante qualité de ce séné fait que je n’en puis dire autre chose sinon qu’il doit être entièrement rejeté, comme n’étant propre à rien, ce qui devrait en empêcher l’entrée, et les marchands d’en vendre »2.

A ces trois types-là, s’ajoutaient des sous-espèces dont Pomet avait parfaitement conscience de l’existence. Pour finir, il accorde la pire qualité au grabeau, c’est-à-dire aux menues feuilles qui passent au crible. Il est alors possible, même si on le vend un peu moins cher, de sophistiquer ce séné avec des feuilles de plantain ou autre, ou bien de le substituer carrément avec une plante présente en Toscane et dans le Midi de la France, le baguenaudier, qu’à raison l’on a surnommé séné d’Europe.

Nous voilà donc bien pourvus, nous pouvons donc partir à la conquête du monde au cri de « Senna quasi sana ! » (= le séné guérit pratiquement tout !) Ce qui est bien évidemment exagéré… Mais à l’époque, cela n’était pas une blague, certains s’enthousiasmant tant pour le séné que l’on put craindre à leur endroit un féroce entêtement. Une idée, s’y tenir, coûte que coûte, quand bien même elle est bête et méchante. Tous les chiens de garde font ça. Qu’avait donc fait Ibn-el-Baytar, au XIIe siècle, que d’ajouter aux laxatifs déjà connus la manne, la casse, la rhubarbe et le séné ? Ce dernier devint rapidement la base des « ptisanes », des poudres et autres électuaires, tant et si bien qu’on peut encore avoir l’impression aujourd’hui qu’il était partout présent. C’est un fait ! Celui du prince, tout d’abord : avec le jalap, la bourdaine et la rhubarbe, le séné forma l’un des quatre éléments du quadrige purgatif du Roi Soleil. Rappelons que Louis XIV, durant toute sa vie, fut purgé probablement plus de mille fois, soit, en moyenne, tous les… quatre jours ! Ensuite, le séné s’infiltra à la faculté de médecine de Paris, où son doyen, Guy Patin, faisait reposer toute sa thérapeutique sur bien peu de chose : son arsenal « se réduisait ordinairement au séné, au son et à la saignée, ces trois S avec lesquels Théophraste Renaudot (1586-1653) l’accusait d’envoyer charitablement ses malades dans un autre monde »3. A force d’en avoir abusé, cette pratique louée par les médecins humoristes fut discréditée. « Ils ne reconnaissent que la lancette [NdR : le petit outil pointu et coupant par lequel opérer les saignées] et le séné dans le traitement de presque toutes les maladies aiguës, ce qui leur attira cette raillerie de la part de notre grand satirique [id est : Nicolas Boileau (1636-1711)] : ‘L’un meurt vide de sang, l’autre plein de séné’ »4. Roques, écrivant cela en 1837, avoua même qu’à cette date il passait pour inconvenant de faire grand cas du séné tant il en fut fait d’abus durant le Grand Siècle. C’est tout juste si cet élan d’enthousiasme se calma à la fin du XVIIIe siècle, du moins c’est ce qui me semble ressortir à la lecture de la notice que Desbois de Rochefort accorde au séné, qu’il range soigneusement dans le groupe bien garni des purgatifs, mais sans en faire l’exclusif instrument de la purgation, puisqu’il nuance ses propos en considérant le séné comme l’un des purgatifs « minoratifs » : ceux-là contiennent « un principe mucilagineux sucré, qui agit en humectant, relâchant, et occasionnant, pour ainsi dire, une sorte d’indigestion. Leur manière d’agir est donc bien différente des drastiques » comme la coloquinte par exemple5.

A la veille de la Révolution Française, le séné s’avère donc être le purgatif idéal des arthritiques et des rhumatisants, le sudorifique laxatif convenant aux maladies vénériennes (dont la vérole) et participe même au traitement de la colique de plomb ou saturnisme.

Dans sa conquête médicale occidentale, le séné en vint à être étroitement lié au mot même de médecine, en particulier lorsqu’on l’utilisait au sens de remède. Aux XVIIIe et XIXe siècles, parler de médecine sans plus de précision, c’est faire référence à une potion purgative qui, peut-être, contient du séné. En revanche, le doute n’est pas permis lorsqu’on utilise l’expression de « médecine noire ». Imaginez un peu ce que cette seule dénomination peut engendrer d’élucubrations dans votre esprit, au moment même où vous lisez ces lignes. L’inquiétude vous gagne-t-elle, d’autant plus qu’il existe aussi des « médecines blanches » ? Cela peut paraître peu anodin, en effet, mais si on les dit noires, c’est en raison de la teinte foncée que leur donnent le séné et la casse surtout (Cassia fistulosa) qu’on y adjoint. « La rhubarbe, le séné, le noir tamarin, sont d’excellents purgatifs, on n’en peut douter ; mais si vous pouvez obtenir les mêmes effets de quelques feuilles de rose, offrez-les à ce malade que les médecines noires font frissonner d’horreur »6. En revanche, les blanches sont des espèces de looch dont la blancheur de l’aspect est causée par une émulsion d’amandes douces mondées. Ouf ! Mais il est permis de douter et de se demander s’il n’y a pas derrière cette médecine noire quelque arrière-pensée démoniaque. Cependant, pourquoi en venir jusque-là, puisque les noms même de séné et de casse pouvaient jeter certaines âmes sensibles dans le plus profond des tourments ? A ce titre, Joseph Roques relate un très curieux fait qui le fit se présenter un jour devant une patiente affligée d’une constipation que rien, jusqu’à présent, n’avait pu vaincre. Il lui proposa la marmelade de Tronchin, « une sorte de looch épais, d’un goût agréable, préparé avec deux onces d’huiles d’amandes douces, autant de sirop de violette, de manne en larmes, de pulpe très fraîche de casse, seize grains de gomme adragante et deux drachmes d’eau de fleur d’oranger », autrement dit une composition émolliente, adoucissante, laxative et pectorale, qui, au su des ingrédients qui la composent, devait effectivement sentir suavement bon. Mais quid de son aspect ? La malade du patient docteur Roques n’en voulut rien savoir, arguant que « d’en entendre parler seulement, mes entrailles se bouleversent »7. Cependant, Roques fit préparer la marmelade par un pharmacien qui la livra à la malade le soir même. Mais celle-ci, même mise devant le fait à accomplir, ne put s’y résoudre et s’endormit sans en avaler la moindre cuillerée, et, la nuit durant, rêva, à travers un sommeil fort agité, de la marmelade recommandée par son médecin. Le lendemain, à la grande surprise de Roques, sa malade était parfaitement purgée, sans pourtant avoir touché d’un seul cheveu de cette marmelade qui était demeurée sur la table de chevet : « C’est l’antipathie, c’est la peur qui les purge », expliqua-t-il, se satisfaisant de cette constatation. Mais, cher docteur, veuillez agréer que la chose ne s’interprète pas uniquement dans ce sens. Par exemple, Desbois de Rochefort n’avait-il pas remarqué que « si on reste longtemps dans un endroit où il y a beaucoup de séné, on est purgé avec coliques » ?8. On peut, dans le premier cas, évoquer une suggestion propice chez le sujet impressionnable, et dans le second une action du séné par le truchement d’une émanation aérienne ou, mieux, par radiation, ce que l’extrait qui suit va permettre de mieux mettre en lumière : « Les docteurs Bourru et Burot ont fait, sur ce point, des expériences qui ont été reprises par M. Hector Durville. Les uns et les autres ont agi sur des malades ou sur des sujets sensibles, non par ingestion d’un remède, mais en faisant tenir ce remède à la main. Les effets ont été des plus extraordinaires. Les substances médicamenteuses agissaient très fortement et parfois avec des conséquences inattendues. Par exemple, l’eau de laurier-cerise amenait des transes mystiques, une extase religieuse tournée plutôt vers la Sainte Vierge, et cela chez des personnes qui n’avaient aucune piété particulière ; même chez une Israélite. M. Hector Durville, qui était la conscience même, se demanda un jour si, connaissant la plante qu’il confiait à la malade, il ne lui transmettait pas la pensée qu’elle allait subir telle ou telle action. C’est pourquoi il se procura une quantité de petits bocaux de verre tous pareils dans lesquels il plaça ses médicaments, en poudres ou en feuilles. Pour être sûr de n’avoir pas d’action personnelle, il enveloppa tous les bocaux d’un identique papier bleu. Il n’enlevait ce papier qu’une fois l’action obtenue. Or, un jour, le bocal qu’il avait donné contenait du séné en feuilles et les suites sont aisées à comprendre. Le sujet après une courte absence, reprit sa place et son travail. La malchance voulut, bien que les flacons aient été chaque fois brouillés comme un jeu de dominos, que le séné fut trois fois de suite l’objet de l’expérimentation. Il n’est pas nécessaire d’insister sur les troubles qui s’ensuivirent »9.

Le séné est un sous-arbrisseau proche-oriental d’un mètre de hauteur, venant dans les sols secs et rocailleux, tant d’Égypte que du Levant (Syrie, Liban, etc.). Ses tiges rameuses et dressées portent une foultitude de feuilles dites paripennées, c’est-à-dire composées d’un long pétiole sur lequel on trouve un nombre paire de folioles elliptiques. Bien qu’inscrit dans la grande famille botanique des Fabacées comprenant des végétaux aussi divers que le robinier, le fenugrec ou la réglisse, on ne voit pas, dans le séné, les fleurs typiques de cette famille, c’est-à-dire des fleurs en forme de papillon, similitude ayant donné son nom à l’ancienne famille botanique des Papilionacées. Lorsqu’on observe une fleur de petit pois ou de genêt, par exemple, l’on voit ceci de face : un étendard, deux ailes et deux carènes. Bien que cela fasse bien cinq pièces florales, cela n’a rien de comparable avec la fleur de séné, composée de cinq pétales jaunes de forme assez similaire, réunis en leur centre par des étamines proéminentes.

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La fructification est en revanche conforme aux plantes de cette famille, puisque le séné fabrique des espèces de « haricots » plats, des gousses peu charnues à la manière des mange-tout et achevées par une pointe acuminée. Par transparence, l’on pressent des graines plates et minuscules, néanmoins perceptibles le long de la gousse, où elles forment un chapelet de petites protubérances.

Le séné en phytothérapie

Il y a longtemps que cette plante a quitté la pharmacopée française, sans doute parce qu’on purge moins qu’autrefois (l’on a moins d’occasions de le faire) et que l’on a remplacé le séné par quelque autre drogue mieux à même de remplir cette fonction. Cependant, nous allons présenter les faits comme si nous y étions encore !

Malgré le flou qui entoure cette matière médicale (sa provenance lointaine et son conditionnement ajoutèrent en confusion), l’on peut aujourd’hui affirmer sans risquer de se tromper que sous l’appellation de séné, l’on sous-entend tout d’abord les folioles des feuilles de ce sous-arbrisseau, ainsi que ses follicules, c’est-à-dire les fruits de cette plante, que l’on croisait habituellement sous deux formes selon leur origine : on avait premièrement affaire aux follicules dit de la palte, qui sont grands, larges, de couleur vert sombre, et deuxièmement ceux de Tripoli, plus petits et de couleur vert fauve. Quant aux folioles, longues de 3 cm et larges d’un, elles sont généralement d’allure lancéolées et de couleur vert pâle.

A vue de nez, ce qui permet de bien distinguer folioles et follicules (d’autant plus à l’état de dessiccation et que les parties sont mondées), c’est l’odeur et le goût. Les feuilles, robustes et nervurées, dégagent une odeur nauséeuse, une saveur âcre, amère et mucilagineuse, tandis que chez les follicules cela est beaucoup plus atténué. Cette différence majeure s’explique surtout de par la composition biochimique du séné qui contient des anthraquinones dont l’émodine, l’iso-émodine, la rhéine et surtout la sennoside B. Mais le menu ne se résume pas qu’à cela, puisque s’y ajoutent des flavonoïdes, des acides (malique, chrysophanique, cathartique), du tanin, du mucilage, de la gomme, un principe résineux, de la chlorophylle, un pigment jaune, des matières grasses, une essence aromatique et des sels minéraux tels que le calcium, le potassium et le magnésium.

Propriétés thérapeutiques

  • Purgatif mécanique par augmentation du péristaltisme colique : purgatif relativement doux à moyen, il exerce uniquement cette action sur le côlon. Ce sont les sennosides qui, irritant ses parois, provoquent ses contractions. Cela réveille la tonicité de la couche musculaire de l’intestin. Lui rendant peu à peu son énergie, le séné entraîne l’émission d’une selle environ une dizaine d’heures après son absorption per os (Cette activité se double d’une rétention aqueuse dans le côlon, ce qui a pour effet de ramollir les selles.)
  • Laxatif
  • Stimulant
  • Emménagogue (à doses appuyées)

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : langueur intestinale, constipation chronique, ancienne et/ou rebelle, inappétence, flatulences
  • Douleurs contusives des extrémités et des lombes
  • Opérer une révulsion favorable dans des affections aussi diverses que celles concernant la tête (céphalalgie, ophtalmie), la poitrine (catarrhe pulmonaire) que les organes locomoteurs (rhumatismes) ; vertiges
  • Crise d’acétone chez l’enfant (traitement homéopathique)

Modes d’emploi

  • Infusion de follicules (on peut tout simplement en placer trois dans une tasse d’eau chaude ou concentrer cette infusion, en passant de 4 à 15 g de follicules pour la valeur d’¼ de litre d’eau).
  • Infusion prolongée (six à douze heures) de trois à six follicules et d’un gramme de gingembre frais dans une tasse d’eau bouillante pendant 15 mn. Y ajouter deux clous de girofle est également possible.
  • Infusion de feuilles de séné dans une décoction de pruneaux sucrée ou miellée.
  • Infusion composée ou thé Saint-Germain : 40 g de séné, 30 g de fleurs de sureau, 12 g de semences de fenouil, 10 g de semences d’anis et 10 g de crème de tartre (bitartrate de potassium). Comptez 5 g de ce mélange chaque matin pour la valeur d’une tasse d’eau bouillante.
  • Décoction légère de feuilles : l’ébullition dissipant les principes irritants et purgatifs du séné, si l’on souhaite bénéficier de la principale propriété du séné, mieux vaut ne pas pousser trop longtemps un feu soutenu sous la casserole de la décoction que l’on prépare, sauf si l’on destine cette préparation à quelque sujet sensible et délicat. Dans ce cas, mieux vaut user des follicules, moins puissants que les feuilles, mais alors d’un usage plus aisé. C’est à préférer quand on craint un excès de sensibilité et/ou d’inflammation, car le séné « feuilles » donne de si pénibles tranchées et coliques, qu’il est préférable d’amender l’organisme d’un si détestable potage dont beaucoup répugnent jusqu’à y tremper seulement les lèvres. Pour aller jusqu’au bout de la précaution, on peut même laver les follicules sèches à l’alcool, cela permet d’en ôter le principe irritant.
  • Teinture-mère à 65 % d’alcool obtenue à partir des folioles sèches du séné (en homéopathie, c’est un médicament qui porte le nom de Senna ; son action demeure peu étendue). C’est la dernière préparation magistrale contenant du séné qui soit inscrite au Codex.
  • Sirop de séné, en prenant exemple sur celui de Jean-Charles Desessartz (1729-1811) qui contient du séné, de l’ipécacuanha, du serpolet, des pétales de coquelicot, de l’eau de fleur d’oranger, du vin blanc et du sulfate de magnésium.
  • Extrait fluide alcoolique.
  • Poudre libre ou en comprimé unitaire.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • On prendra soin de ne pas utiliser le séné en cas d’état irritatif et/ou inflammatoire, c’est-à-dire essentiellement les affections pectorales et gastro-intestinales de cette nature, telles que la colite, l’appendicite, l’entérite, les spasmes coliques ou encore les hémorroïdes. Métrite et cystite contreviennent également à son usage, de même que la plupart des hémorragies. On l’évitera chez l’enfant de moins de douze ans, durant la grossesse et l’allaitement (il risquerait de rendre le lait purgatif).
  • L’infusion, même à dose raisonnable, peut occasionner des tranchées et des coliques. Étant peu agréable au goût, il est possible de la sophistiquer en l’édulcorant, mais surtout en lui additionnant les habituels correctifs du séné que sont la menthe, l’anis, le fenouil, le cumin, la coriandre, l’écorce d’orange, la camomille romaine, etc. Réduisant la répugnance jusqu’à l’acceptabilité polie, toutes ces substances « empêchent la tempête intestinale et en favorisent la vertu laxative »10. A privilégier toutes ces belles plantes aromatiques, l’on s’exempte de la suggestion fournie par Nicolas Lémery, c’est-à-dire celle consistant à mitiger le caractère peu amène de l’infusion/décoction de séné par l’intermédiaire de la scrofulaire aquatique, parce que « ses feuilles sèches, employées à poids égal avec le séné, corrigent l’odeur et la saveur nauséabonde de ce dernier, et rendent une médecine, par exemple, moins désagréable à prendre »11. J’ignore où l’apothicaire normand est allé pêcher une telle idée, puisque l’on sait bien que la scrofulaire est une plante parfaitement détestable sur la seule question de l’odeur qu’elle dégage !
  • Dans tous les cas, la durée d’un traitement à base de séné ne doit pas excéder dix jours.
  • Récolte : les folioles se détachent de la plante juste avant la floraison et une fois qu’elle est parfaitement achevée. Quant aux follicules, il faut patienter jusqu’à l’automne avant de s’emparer d’eux.
  • Substitutions : les feuilles de robinier (Robinia pseudo-acacia) purgent les enfants aussi bien sinon mieux que le ferait le séné, de plus il est disponible partout en France, de même que l’eupatoire (Eupatoria cannabinum) avec laquelle on a constaté beaucoup d’analogies avec l’action du séné. Il paraît encore que les folioles des feuilles de frêne (Fraxinus excelsior) exercent une action purgative aussi sûre que celles de séné, mais cela ne lui a jamais fait mériter le surnom de séné indigène, au contraire du baguenaudier (Colutea arborescens), que l’on surnomme encore séné d’Europe, séné vésiculeux et, avec la coronille (Coronilla sp.), séné bâtard, laquelle écope encore du surnom de faux séné ou de séné sauvage. Enfin, derrière le séné de Provence se dissimule la globulaire buissonnante (Globularia alypium) et le séné des prés renvoie, lui, à la gratiole (Gratiola officinalis).
  • Attention aux ustensiles utilisés lors de la préparation de décoction ou encore d’infusion, puisque l’on connaît l’incompatibilité du séné avec le matériel contenant du fer (cf. les tanins présents dans la plante).

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  1. Pierre Pomet, Histoire générale des drogues, p. 164.
  2. Ibidem.
  3. Henri Leclerc, Les fruits de France, p. 72.
  4. Joseph Roques, Nouveau traité des plantes usuelles, Tome 1, p. 46.
  5. Louis Desbois de Rochefort, Cours élémentaire de matière médicale, Tome 1, p. 400.
  6. Joseph Roques, Nouveau traité des plantes usuelles, Tome 1, p. 534.
  7. Ibidem, Tome 2, p. 514.
  8. Louis Desbois de Rochefort, Cours élémentaire de matière médicale, Tome 1, p. 379.
  9. Anne Osmont, Plantes médicinales et magiques, pp. 139-140.
  10. P. P. Botan, Dictionnaire des plantes médicinales les plus actives et les plus usuelles et de leurs applications thérapeutiques, p. 184.
  11. Nicolas Lémery, Nouveau dictionnaire général des drogues simples et composées, Tome 2, p. 413.

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