L’huile essentielle de laser de France (Laserpitium gallicum)

En France, l’on trouve quatre espèces de lasers, dont l’un se différencie très nettement des autres, parce qu’étant un laser des lieux humides : il s’agit du laser de Prusse (Laserpitium prutenicum), évoluant sur sols argilo-siliceux et marécageux essentiellement. Nous n’en parlerons pas davantage. Quant aux trois autres, leur cantonnement au quart sud-est de la France principalement, à haute altitude (jusqu’à 2000 m), fait qu’on peut plus facilement les ranger sous la même bannière (leur prédilection pour les sols de nature calcaire explique leur absence des Vosges et du Massif Central). Tous vivaces, ces lasers très aromatiques restent peu fréquents, préférant (surtout le laser de France et le sermontain, Laserpitium siler), les coteaux secs et la rocaille aride et ensoleillée, les éboulis fins et thermophiles, les marnes dont les pentes ne leur font pas peur, à proximité forestière des pins (surtout pour le laser de France), des chênes et des hêtres (pour le sermontain), tandis que le laser à larges feuilles (Laserpitium latifolium), s’il ne dénigre pas les pinèdes, les hêtraies et les chênaies, s’installe de préférence sur des terrains où la végétation basse est un peu plus dense, comme les prairies d’altitude composées de hautes herbes.

Le laser de France, avec ses 30 à 80 cm de hauteur à plein développement, est le plus petit des trois, suivi de peu par le sermontain, avec son bon mètre, puis le laser à larges feuilles, un véritable géant comptant bien deux mètres dans les cas les plus extrêmes. Ce qui en fait le plus robuste d’entre tous, bien qu’ils possèdent chacun une tige pleine et striée. A floraison, ces tiges sont surmontées d’ombelles fournies de très nombreux rayons (les lasers s’y connaissent, généralement, en rayons…) : 25 à 50, en moyenne, portant de petites fleurs blanches, parfois rosées (sermontain, laser de France), aux pétales échancrés (laser à larges feuilles), déployées au plus fort de l’été (juillet et août), donnant d’assez gros akènes ovoïdes, à quatre ailes planes ou ondulées (les semences du laser à larges feuilles étant doubles, elles portent dont huit ailettes). Quant aux feuilles, inférieures composées, supérieures sessiles, c’est à leur examen précis que l’on peut reconnaître ces lasers et les distinguer les uns des autres :

  • Laser de France : feuilles basales luisantes au-dessus, quatre à cinq fois découpées en segments épais ;
  • Laser à larges feuilles : feuilles basales très grandes longuement pétiolées, à larges folioles arrondies ou ovales, dentelées en forme de dents de scie ;
  • Sermontain : feuilles basales découpées en folioles elliptiques très nombreuses, de texture épaisse, de couleur bleu vert glauque.

Les lasers en phyto-aromathérapie

Tout comme moi, Paul-Victor Fournier a fait intervenir pas moins de quatre lasers différents pour donner un peu de corps à la double page qu’il leur accorde, sans quoi je pense que c’est à bon droit qu’on serait mort de faim ou de ce que vous voulez, tant des informations faméliques ne peuvent rassasier un appétit comme le nôtre. N’est-ce pas ?
Parmi ces lasers, il y en a un qui semble avoir eu bonne presse un temps durant, même si Cazin signalait l’absence de toute étude quant à ses composants biochimiques. Ce laser, le laser à larges feuilles, de même que le sermontain, semblent jouir de propriétés assez analogues : on a signalé l’amertume et l’âcreté de leurs racines, laiteuses et aromatiques en ce qui concerne le laser à larges feuilles, et dont les semences, elles aussi très aromatiques, semblent se placer d’égal à égal avec celle du sermontain, succédané du carvi et du fenouil en haute altitude. Ces graines, au parfum anisé mâtiné de coriandre, dont la distillation permet d’obtenir, selon Fournier, une huile essentielle de couleur bleue, représente une chose suffisamment peu fréquente pour mériter d’être signalée. Ce laser, le sermontain, j’ignore si sa distillation, même locale, a encore cours. En revanche, il en est un dont on ignorait apparemment presque tout à la même époque, hormis quelques propriétés juste assez nombreuses pour se battre en duel. Je veux parler ici de celui qu’en latin on appelle Laserpitium gallicum, le laser de France.
Au mois de juin dernier, alors que j’étais en train de préparer ma semaine de repos annuelle, je me suis rendu sur le site internet d’un cultivateur/récoltant/producteur d’huiles essentielles et d’hydrolats aromatiques, la Rivière des arômes à Rosans, dans les Hautes-Alpes. Chaque jeudi, durant les mois de juillet et d’août, les propriétaires, Jean-François et Dominique, organisent des sessions de découverte et d’échange auprès de l’alambic en plein fonctionnement. Jeudi 29 août, je suis à Rosans, je passe brièvement à l’office du tourisme (accueil charmant !) pour acquérir de plus précises informations quant à mon point de rendez-vous, que je découvre sans difficulté. Si je suis là, à la Rivière des arômes, c’est parce que je connais déjà un peu les produits de qualité qu’ils sont susceptibles d’élaborer : des huiles essentielles comme celles d’estragon, de mélèze, de cade, de lavande fine sauvage d’altitude, etc. (Je remercie d’ailleurs Pescalune pour la découverte ^^.) Lors de mon pré-repérage du mois de juin dernier, il en est ressorti quelque chose qu’on ne trouve pas chez tous les distillateurs de France et de Navarre, malgré son nom : l’huile essentielle de laser de France. Dominique, très à l’écoute, très agréable personne, après la démonstration de Jean-François, qui était en train de distiller des sommités fructifiées de carotte sauvage, me tend le flacon testeur de cette autre plante cousine de la carotte qu’est le laser. Je débouche le flacon, le porte à mon nez. Je hume durant une micro-seconde : un parfum de carotte évident monte dans mes narines, assaille mes cellules olfactives. J’y reviens, approche de nouveau le flacon, lui fait décrire un petit mouvement circulaire tout autour de mes narines. Mais qu’est-ce que c’est que cette odeur, dissimulée sous celle de la carotte sauvage, que je perçois ? Elle est terreuse, mieux elle est crayeuse, et là, paf !, je percute : elle me fait penser à l’odeur de la marne grise mouillée après l’averse. Et cette odeur, je la connais bien, ayant arpenté très souvent les massifs marneux à la recherche de fossiles. C’est bien assez pour moi pour acquérir cette huile essentielle sur place (de même que quelques autres, bien entendu). Et, de toute façon, je me suis déplacé pour ça, entre autres. Bien m’en a pris, parce que l’huile essentielle de laser, qui m’en avait déjà offert pas mal par olfaction, s’est révélée être davantage merveilleuse dès lors qu’appliquée sur la peau. Après en avoir placé une goutte à la jointure du poignet gauche, j’ai procédé au massage radial habituel, puis après quelques frictions circulaires légères, j’ai porté mes deux poignets réunis auprès de mon nez, pour le cycle, lui aussi habituel, d’inspiration et d’expiration. Et de quoi est-ce que je m’aperçois à ce moment bref mais intense ? La concomitance du laser avec deux de ses cousines apiacées, la coriandre et le cumin. Je n’invente rien, c’est écrit dans mes notes : « parfum de carotte tout d’abord (au flacon), puis citronné, coriandré, cuminé sur la peau ».

Voici maintenant un aperçu plus précis de ce qui compose cette huile essentielle :

  • Monoterpènes (86 %) dont : β-pinène (28 %), α-pinène (25,5 %), sabinène (17 %), β-myrcène (8 %), limonène (4 %) ;
  • Esters (9 %) dont : acétate de terpinyle (8 %) ;
  • Sesquiterpènes (1,3 %) ;
  • Monoterpénols (1 %) ;
  • Coumarines/furocoumarines (ombelliférone, oxypécédamine, iso-pécédamine) : traces

Propriétés thérapeutiques

  • Tonique, stimulante, positivante (probablement ?)
  • Sédative puissante du système nerveux, antidépressive, antispasmodique, sympatholytique
  • Diurétique, anti-inflammatoire urinaire
  • Anti-inflammatoire hépatique
  • Anti-inflammatoire cutanée, régénératrice cutanée et tissulaire, détersive
  • Stomachique
  • Emménagogue (?)
  • Anti-infectieuse (?)

Usages thérapeutiques

Il est fort dommage que la liste qui va maintenant suivre ne soit pas aussi fournie que celle qui précède…

  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : flatulence, douleur d’estomac, colique, etc.
  • Troubles de la sphère cardiovasculaire : artérite, capillarite
  • Troubles de la sphère vésico-rénale : cystite
  • Troubles de la sphère hépatique : insuffisance hépatique
  • Déprime marquée, dépression nerveuse
  • Affections cutanées : dermite, dermite sèche
  • Maux de dents

… et bien moins étendue que celle qui concernait, durant l’Antiquité, ce silphium aujourd’hui défunt, plante pour laquelle on peut fournir les éléments suivants.

A titre de comparaison, m’inspirant du seul Dioscoride (1), il m’est possible de brosser un portrait de cette plante que les Grecs appelaient silphion, les Latins laserpitium, les Italiens laserpitio, évoquant autant la racine, que cette substance que l’on nommait « laser ». De la première, dont Dioscoride avoue qu’elle est de difficile digestion et nuisible à la vessie, nous ne parlerons pas davantage, portant toute notre attention sur la résine qui s’écoule de la plante suite à l’incision que l’on pratique sur la tige à l’aide d’un instrument tranchant en fer. Ce laserpitium des Anciens se rapproche donc un peu de la férule gommeuse (Ferula gummosa) qui, en aromathérapie, porte communément le nom de galbanum, ou de cette autre férule plus connue sous le nom d’ase fétide (Ferula assa-fœtida), dont on extrait la résine de la seule racine, et avec laquelle le laserpitium pourrait avoir quelque analogie en ce sens que l’ase fétide était aussi surnommée l’aser puant, la contraction de l’article « l’ » et du nom « aser » ayant donné, à terme, le mot laser…
De la résine du silphion, Dioscoride indique qu’il est préférable d’opter pour celle de couleur rousse comme la myrrhe, étant la meilleure et pour cette raison, déjà falsifiée à l’époque. Elle entre, comme on s’y attend, dans une foule de préparations différentes, s’appliquant tant par voie externe qu’interne, comme emménagogue, expectorante (toux, enrouement), alexipharmaque parce qu’elle « résiste aux venins » (piqûres de scorpions, morsures des animaux enragés : le Petit Albert mentionne une chose identique sans savoir, apparemment, que la plante dont il est question n’existe plus depuis belle lurette). De même, sont justiciables de son emploi diverses affections cutanées (meurtrissures, scrofules, cals et poireaux, anthrax, gangrène, polype nasal, pelade, etc.). En plus de cela, le silphion se trouve être un remède aiguisant la vue (il en va de même d’une plante proche du laser et vantée par l’école de Salerne et dont on parle peu aujourd’hui, le séséli montagnard, Seseli montanum), réduisant les douleurs dentaires, désengorgeant les hydropiques, endiguant les états fébriles, etc. Ajoutons, pour finir, que le laserpitium était considéré comme un aromate de choix qui augmentait la saveur des viandes, et l’on aura presque l’impression d’avoir affaire à une panacée.
On constate aussi, si l’on met davantage son nez dans les sources, que si le mot laserpitium pose problème, il en va de même de silphium en ce sens qu’il désigne, lui aussi, plusieurs plantes diverses, habitude fort en vogue durant l’Antiquité gréco-romaine. Mais il semble exister une forme d’unanimité en ce qui concerne le silphium disparu des Anciens, plante « détruite par l’exploitation intensive qu’on en a faite », précise Fournier (2). Étant grandement en usage durant une période assez longue, les ressources en étant vraisemblablement limitées, le laser antique en est venu à être sophistiqué, comme toutes les substances et les produits dont la cherté, souvent dissuasive, incite certains à faire acte de fraude. Et, en effet, cette matière parfumée était fort onéreuse si l’on en croit ce que rapporte Émile Gilbert sur ce point : « Sous les premiers empereurs, la plante célèbre qui produisait cette substance était devenue extrêmement rare : on en présenta une à Néron, en grande cérémonie, et comme une chose fort curieuse ; Strabon et Pline disent que plus tard cette plante se trouva perdue, car les Barbares l’arrachaient et les tributaires de Rome l’enfouissaient sans doute pour donner plus de prix aux quelques pieds qu’ils conservaient » (3). C’est pourquoi, la gomme résine communément appelée laser, ayant tant de prix, ne peut être le laser qui nous occupe. Le silphion étant vendu – panacée oblige – au prix de l’or, il apparaît bien difficile d’y reconnaître Laserpitium gallicum ou même Laserpitium latifolium, car comment expliquer ce qui suit : « A Rome, on le conservait dans le trésor de l’État ; Jules César en fit vendre 1100 livres pour subvenir aux frais de la guerre civile » (4).
Adieu, donc, rêves de gloire… Parfois, pour éviter d’y passer, il est bon, voire même souhaitable, de se placer à l’abri de toute notoriété, ce qui est le cas du laser de France et de son anecdotique huile essentielle qui n’est pas moins précieuse.

Modes d’emploi

  • Voie orale diluée.
  • Voie cutanée diluée.
  • Diffusion atmosphérique.
  • Olfaction.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Hormis alerter sur le caractère phototoxique de cette huile essentielle (coumarines et furocoumarines), il n’y a pas, pour le moment, autre chose à déclarer à son sujet.
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    1. Dioscoride, Materia medica, Livre III, chapitre 76.
    2. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 550.
    3. Émile Gilbert, Les plantes magiques et la sorcellerie, p. 134.
    4. Ibidem.

© Books of Dante – 2019

Le noisetier (Corylus avellana)

On confond très souvent cet arbrisseau avec le coudrier. On peine parfois à les distinguer l’un de l’autre. Pourtant, il n’est pas nécessaire de s’échiner à cela, pour une simple et bonne raison : le coudrier et le noisetier sont le seul et même arbuste. Tout simplement, le mot coudrier est un terme plus ancien qui a été supplanté par le mot noisetier, parfois anciennement orthographié avec deux t.
Petite leçon d’étymologie : coudrier provient de l’ancien français coudre issu du bas-latin corulus et du latin classique corylus. Ah ! Et aussi du grec : korys qui signifie casque, eu égard à la forme très particulière du fruit du noisetier enchâssé dans sa bractée lacérée, j’ai nommé, la noisette. Oui, oui, j’ai bien dit un casque. Attrapez une noisette, placez la bractée vers le haut, le fruit vers le bas, dessinez-lui une bouche et deux yeux, et vous aurez la tête d’un petit lutin de la forêt. Pour peu que vous trouviez un gland pour le corps et quatre brindilles pour les bras et les pattes… Mais ça n’est pas un féroce guerrier qui se dessine là, puisque son casque est parfois traduit par le mot bonnet : aussi, la noisette ne serait pas autre chose qu’une noix coiffée, et être née coiffée, ça n’est pas rien !

Alors comme ça, il paraîtrait que le noisetier est d’essence magique ? Hum. Jugeons plutôt. J’apprends que le noisetier et son fruit ont joué un grand rôle dans la symbolique des peuples nordiques, germaniques et celtes. Pour ces derniers, la noisette incarnait la connaissance, la sapience, la sagesse, autrement dit le savoir divin et magique dans ce qu’il a de plus élevé, tandis que le bois de coudrier était utilisé par les druides comme support d’incantation, ce bois étant de ceux que, traditionnellement, on employait pour y tailler des tablettes sur lesquelles on gravait les glyphes de l’alphabet oghamique. Pour cela, les druides, après avoir choisi une belle branche adéquate, y débitaient les petits bouts de bois nécessaires qu’ils entaillaient ensuite de signes. Ceci fait, ils jetaient l’ensemble sur la surface d’une étoffe blanche.
Il est étonnant que l’adjectif en relation avec le verbe deviner soit divinatoire et non pas devinatoire, n’est-ce pas ? Le divinatoire appellerait-il le divin ? Cela nécessite quelques explications. Arbre de la science et de la sagesse, le noisetier, par les oghams qu’on peut en tirer, devient l’arbre intercesseur des dieux qui apprennent aux hommes par ce biais quelles sont les décisions à prendre. De même que certains jettent les dés, les druides jetaient les bois. Aussi, la divination est-elle une manière d’obtenir des réponses des dieux par le truchement de l’ogham manipulé par le devin qui n’est, lui, finalement qu’un médium, c’est-à-dire un intermédiaire.
Chercher des réponses, n’est-ce pas dans ce but que l’on utilise la baguette de sourcier, qui est également divinatoire en ce sens que son rôle consiste à deviner là où se dissimule l’eau invisible aux regards. Il s’agit d’une branche fourchue en forme de Y, la furcelle, nécessairement en bois de noisetier, taillée dans un seul jet, mais ne nécessitant pas, au contraire de la baguette magique, d’être élaborée « dans certaines circonstances astrologiques, avec des cérémonies appropriées » (1). On dit de cet arbuste au bois souple mais solide qu’il entretient une très grande affinité avec l’eau : la noisette étant une des formes botaniques de la Lune, cette dernière étant largement pénétrée d’humidité (la Lune est la reine des choses humides, faisait dire Flaubert à Salammbô), l’on ne s’étonnera pas de placer dans la même nacelle le noisetier, l’élément liquide, le petit luminaire et les pratiques divinatoires.
Le noisetier s’adresse au monde du dessous « parce que, rapporte la tradition, les bourgeons de ses feuilles et ses feuilles croissent en direction du sol et sont donc en affinité avec les énergies du monde souterrain » (2). Ainsi, cette baguette est censée entrer en résonance avec les ondes émises par la concentration des eaux dans le sol, mais également avec les radiations des nœuds métallifères, ce qui en a fait la baguette des chercheurs de trésors et de gisements d’or, bien que l’eau soit elle aussi un trésor à bien des égards… et plus précieuse que ne le seront jamais toutes les mines de pierres et autres gemmes vénales. En guise de notice explicative, voici exposé par Pierre-Adolphe Chéruel le maniement de cette baguette : « On tient de sa main l’extrémité d’une branche, en ayant soin de ne pas trop la serrer, la paume de la main doit être tournée en haut. On tient de l’autre main l’extrémité de l’autre branche, la tige commune étant parallèle à l’horizon. On avance ainsi doucement vers l’endroit où l’on soupçonne qu’il y a de l’eau. Dès qu’on y est arrivé, la baguette tourne dans la main et s’incline vers la terre comme une aiguille qu’on vient d’aimanter. » (Dictionnaire des institutions, mœurs et coutumes de la France, 1855).

Dans tous les exemples que nous venons d’aborder, la baguette est essentiellement un objet qui capte et attire vers soi, puisque dans tous les cas, elle est dans l’attente de quelque chose, une réponse par exemple. De quelle maladie tel animal ou tel homme est atteint ? Cette maladie est-elle d’origine magique ? Malgré tout, le malade guérira-t-il ? Etc. Ce sont autant de questions qui avaient une importance cruciale dans les temps anciens. Occasionnant un stress évident, questionner le noisetier sur un diagnostic ou un pronostic permettait d’en avoir le cœur net et de savoir à quoi s’en tenir pour l’avenir.
Le noisetier ne saurait se satisfaire que de cela, car dans bien d’autres circonstances, la baguette – de fée, de sorcier, de magicien, de chef d’orchestre, etc. – dirige, écarte (la foudre, les serpents, les scorpions…) et émet : c’est ce que Anne Osmont expose dans le passage suivant que nous reproduisons in extenso : « Cette baguette, ce bâton qui est aussi celui du sage des Indes est représentatif de la volonté forte et bien dirigée de celui qui assume un quelconque commandement. Entre les mains du chef suprême, elle remplace l’épée ; le maréchal ne combat plus avec des armes matérielles mais par sa sage et puissante direction. Le Roi a son sceptre comme il a sa main de Justice. Le sceptre est sa volonté personnelle qui admet parfois une part de favoritisme ; mais la main de Justice est la Loi transmise avec la puissance et qui n’admet point de vue personnelle. Si les Codes humains ne résolvent point la question posée, le juge s’en remet à la direction divine. Ce qui nous fait comprendre que les ordalies et le Jugement de Dieu n’étaient point des solutions aussi fantaisistes et brutales qu’il plaît aux ignorants d’imaginer. Le Héraut porte un sceptre parce qu’il est l’envoyé, l’image, la puissance qu’il incarne, et c’est pourquoi il est sacré. Le Pape tient la triple Croix, parce que sa puissance sort du monde visible et du monde sensible pour atteindre le monde spirituel d’où lui vient sa très sainte autorité. Les évêques ont leur crosse, la branche recourbée sur elle-même, image de la pensée qui se replie pour se projeter ensuite avec plus de force dans la direction à imposer, traduction fort exacte en symbolisme du mot episcopos – celui qui regarde en avant, qui sait l’avenir que les autres ignorent » (3).

Le noisetier a aussi une valeur très largement reconnue de fertilité. En ce sens, nous pouvons faire référence à Iduna, déesse de la vie et de la fertilité chez les peuples germano-scandinaves. Loki, changé en faucon, emporte Iduna dans les airs, laquelle a pris pour l’occasion la forme d’une nacelle (nous aurons l’opportunité, plus loin, de lier encore l’idée de nacelle à celle de nocelle – la noisette, en italien, et donc du transport et du voyage). Tout autant, un conte islandais relate l’histoire d’une princesse stérile qui se promène dans un bois de coudriers afin de consulter les dieux qui lui permettront de devenir féconde. Cela explique pourquoi la noisette a souvent sa place dans les rites mariaux.
Voici un petit florilège qui répertorie quelques-unes de ces croyances parmi les plus courantes :

  • La quête, tout d’abord. Par exemple, l’expression « casser des noisettes » était employée en Allemagne comme un euphémisme amoureux : se livrer aux amourettes, faut-il entendre par là. De même que « in die haseln gehen » que l’on proférait en Westphalie, rappelant assez bien une locution finlandaise du même cru : « aller aux écrevisses ».
  • Que deux amoureux jettent deux noisettes dans le feu de l’âtre. Si elles brûlent ensemble, c’est un excellent présage. Dans le cas contraire…
  • Si nos deux amoureux parviennent à surmonter cet écueil, pour assurer la fécondité de leur mariage, il importe de jeter des noisettes sur leur passage, à la sortie de l’église (même symbolique que le riz) ; si cela se déroule du côté de Hanovre, c’est au cri de « Noisettes, noisettes ! » que la foule des invités exhorte les jeunes épousés à « croquer la noisette », d’où les corbeilles de noisettes placées près ou sous le lit des jeunes mariés. Plus gourmand, si l’on souhaite un enfant, il faut que lors du repas de noces un dessert à base de noisettes soit servi aux mariés (c’est tout de même plus agréable que la soupe poivrée à la carotte… ^^).
  • La mariée, parfois, distribuait des noisettes au troisième jour de ses noces, pour signifier à l’assistance que le mariage avait bel et bien été consommé, la noisette croquée !
  • L’on disait proverbialement d’une année à noisettes qu’elle est une année à enfants (en Allemagne : « Das Jahr, in welchem viele Nüsse wachsen, bringeuach viele Kinder der Liebe »), qu’une année de nésilles ne donnera que des filles, mais aussi qu’une année à noisettes sera une année à bâtards ou à femmes publiques (Hongrie).
  • Enfin, peut-être se trouvait-il, parmi ces enfants issus du jeu du casse-noisette certains pour lesquels, durant les tournées, « les noix et les noisettes données comme étrennes […] étaient des cadeaux de bon augure, évoquant par excellence l’échange des biens alimentaires entre le monde des vivants et celui des morts » (4). La boucle est bouclée : la noisette est bel et bien présente du berceau à la tombe. C’est ainsi qu’au nord du lac de Constance, l’on a découvert des tombes où des citrouilles, des noix et des noisettes avaient été placées en gage de régénération et d’immortalité.

En raison d’une forme de perversion, il semble bien que cet arbre de la fertilité soit assez souvent devenu celui de la débauche. En certaines régions d’Allemagne, des chants folkloriques opposent, comme arbre de la constance, le sapin au coudrier, alors que la noisette est assez souvent un fruit de science, un « symbole de patience et de constance dans le développement de l’expérience mystique, dont les fruits se font attendre »… (5). Ce qui nous fait revenir aux Celtes qui virent, comme nous l’avons déjà mentionné, un fruit de la connaissance dans la noisette, mais dont il faut briser la dure écale avant de parvenir à l’amande centrale à douceur de lait. Il est bien évident que tout cela contraste nettement avec ce qui se clamait en Italie au XV ème siècle : « Je suis un fruit chaud et je mène tout droit là où est le bordel et où se vend le bon vin. » Il est clair que si les noix sont les couilles, la noisette figure assez fréquemment le clitoris. D’où, peut-être, la volonté de faire glisser le noisetier du sourcier au sorcier, et à son maître présupposé, à savoir le diable. Que peut donc être la « baguette du diable » (dans l’esprit borné de certains), sinon le balai de la sorcière ? Sorcier, sourcier, cela a dû être pratique, à une époque où l’on a voulu placer les œufs pourris dans la même nacelle. En effet, ces deux termes, si orthographiquement proches, ne laissent pas d’étonner, d’autant qu’ils sont unis par le même arbre dont la baguette qu’on en tire peut porter à confusion. Il apparaît plus qu’opportun de ne pas placer dans le même sabot le sourcier et le sorcier, ils n’ont pas grand-chose en commun, hormis, peut-être, le fait d’avoir été vilipendés l’un comme l’autre : une imbécile bigote toute imprégnée de prêchi-prêcha ne verrait-elle pas la marque du Malin dans l’oscillation d’une baguette tenue par un sourcier ? Est-il donc possible de confondre la baguette divinatoire du sourcier avec le balai de la sorcière, hum ? Là encore, j’en appelle à l’étymologie – grands dieux ! que ferions-nous sans toi ? Éclairons cette scène d’une manière pour le moins surprenante. En latin, balai se dit scopa. Ce même mot est issu du grec skêptron qui signifie… bâton et, par extension, sceptre ! Comment ne pas penser au thyrse de Dionysos coiffé d’une pomme de pin ? Comment, alors, parlant de baguette de sourcier (fourchue, la baguette…), ne pas évoquer le balai que la sorcière enfourche à califourchon ? Encore un peu d’étymologie – pourquoi s’arrêter en si bon chemin ? Allez ! Califourchon : du breton kall, « testicules » et du français fourche qui, en langage imagé signifie pas moins que… diable ! Impossible de ne pas avoir en tête la fameuse image (d’Épinal d’aucuns diront) de la sorcière sur son balai, autrement et littéralement dit, assise sur les testicules (et donc la verge) du diable ? Et que dire de tout cela si jamais, comme on le peut redouter, le dit balai est façonné dans une forte branche de coudrier ? Rappelez-vous la furcelle figurant un Y, lequel, schématiquement, dessine la charnière des deux jambes féminines, formant le Y du sexe de la femme que l’on surnomme, très justement, le « fourchu »…
Libidineuse noisette, n’es-tu pas, définitivement, d’obédience diabolique ? Le noisetier fait partie de ces nombreux végétaux à qui, un jour ou l’autre, l’on a fait un procès parce que ceci, parce que cela. Et, dans ce cas, le Malin n’est jamais très loin (que ne le convoque-t-on pas quand besoin s’en fait sentir), comme on peut aisément l’entr’apercevoir dans le petit conte qui suit : « Le diable souhaitait impressionner un enfant. Pour cela, il se transforma d’abord en monstre gigantesque, puis en tout petit vermisseau. A la demande de l’enfant, le diable pénétra à l’intérieur d’une noisette à travers le petit trou qui s’y trouvait. L’enfant reboucha bien vite le trou et porta la noisette au forgeron, l’homme le plus solidement bâti du village, afin qu’il écrase diable et noisette sous son énorme marteau. Ce qui fut fait. Hélas, la noisette se brisa en mille morceaux, le diable en jaillit comme une nuée d’étincelles qui se répandirent au monde entier, allant se ficher dans le cœur des hommes. Depuis lors, chaque habitant de la terre porte en son sein une petite part diabolique. » C’est fort naïf, bien entendu, comme dès lors qu’il s’agit de ridiculiser le diable. Mais le coudrier, dans son essence même, n’a rien à voir avec tout cela, car, comme toujours, ça n’est jamais que ce que l’on fait de lui qui finit par porter sur lui une ombre préjudiciable et qui fait dire qu’il est comme ceci, comme cela. Prenons l’exemple qui suit : les minutes d’un procès de sorcellerie en date de 1596 nous révèlent que si dans la nuit de Walpurgis une sorcière avait battu une vache avec la baguette du diable, cette vache donnait du lait toute l’année. Tandis que d’autres sources mentionnent le fait que si une vache battue avec une branche de noisetier est plus prolifique de son lait, il n’est pas question que cette branche est forcément d’émanation diabolique. Ici, la connotation n’a rien de sulfureux. Cela rappelle une pratique qui avait cours dans plusieurs endroits en Europe : d’une verge de coudrier, fesser légèrement les vaches, les jeunes filles, les femmes, sans méchanceté aucune, représentait un rite propitiatoire. Ainsi procédait-on en Wallonie où l’on appelait cela « quérir les noisettes ». Cela permettait d’augmenter la fertilité (le lait, les enfants, etc.), de même que toucher l’avoine des chevaux d’une baguette de coudrier recherchait le même but.
Angelo de Gubernatis mentionne l’existence de l’usage d’une baguette de noisetier contre les sorcières : « par des baguettes de noisetier, on force les sorcières à rendre aux animaux et aux plantes, la fécondité qu’elles leur avaient enlevée » (6), alors qu’avec des baguettes du même genre, on officiait d’une tout autre manière : près d’Otrante, en Italie (dans le talon de la botte), d’autres sorcières se livraient à la recherche de trésors à l’aide d’un rameau de coudrier. A la faveur de la nuit sublunaire, cette branche, verge, baguette… permet à la sorcière de localiser l’emplacement précis où est censé se trouver le trésor. Auraient-elles recherché de l’eau qu’on n’y verrait là rien de bien répréhensible. Le sorcier et le sourcier seraient-ils, finalement, aussi semblables que le sont noisetier et coudrier, c’est-à-dire deux branches d’un même arbre ?

Si l’on a dit du bâton de coudrier qu’il était un instrument de transport pour les sorcières ou de n’importe qui ayant placé son bois entre les jambes, il en est de même de la noisette dont la coque aurait servi de nacelle à Hercule revenant du jardin des Hespérides… Angelo de Gubernatis ajoute une note très intéressante au bas de la page 240 du second tome de La mythologie des plantes : « Dans Roméo et Juliette, de Shakespeare, Mercutio nous montre la reine des fées Mab arrivant la nuit sur un carrosse qui est une noisette ». Il est bien connu que «  les bonnes fées de nos contes populaires [font tailler] leurs carrosses dans des noisettes, et tissent ou font tisser des robes si fines, qu’elles peuvent tenir aisément dans une seule noisette ». Mercutio ne vous rappelle pas le nom d’une divinité des voyageurs dont l’équivalent grec est Hermès, auquel, pense-t-on, il est pertinent de lier l’arcane IX du Tarot de Marseille, l’Hermite ?

Arrivés là, nous ne saurions passer sous silence le rôle du noisetier au sein de l’ogham, dont nous avons déjà dit quelques menues choses un peu plus haut. Pour le bien comprendre, adressons-nous tout d’abord à quelques fragments légendaires intéressants. Un mythe irlandais nous explique qu’un saumon ayant mangé neuf noisettes magiques fut tout pénétré de science et de sagesse. Créature considérée comme la plus ancienne, incarnation du premier homme, le saumon représente on ne peut mieux la vie qui naît de l’ève. Ce saumon vint à être capturé par Finn mac Coll (« fils du noisetier » !). Celui-ci, goûtant la chair du poisson qui ne meurt jamais et se régénère toujours, fut également imprégné de connaissance universelle. L’on assiste donc là à une transmission indirecte de la noisette au personnage de Finn à qui échoie la fonction de devin omniscient, « druide et sage mythique primordiale, ‘expert en jugements justes’ » (7). Il existe des variantes nombreuses du même mythe, ainsi que des contes plus tardifs où l’on retrouve, en filigrane plus qu’apparent, le même motif (8). Le saumon, qui remonte auprès du lieu de sa naissance pour y frayer, n’a pas été choisi par hasard dans cette association avec Coll dont on a dit qu’il a lui-même une grande accointance avec l’eau. Aussi Coll exige-t-il de la patience et de la persévérance pour remonter le courant, ce retour aux sources dessinant une grande aptitude à circuler dans l’avant et dans l’après. Grand voyageur, le saumon qui naît dans l’eau douce du ruisseau transite ensuite durant le plus clair de son temps en mer avant que l’impulsion génésiaque ne le fasse migrer sur les lieux mêmes de sa naissance. Lors de cet ultime voyage, effectué sans manger une once, il doit vaillamment remonter le fil de l’eau, braver mille dangers, affronter bien des embûches, avant de parvenir, enfin !, à son aire de reproduction, acte final que celui de donner la vie alors que peu après, pour cause d’épuisement, il s’abandonne à la mort qui vient le quérir.

Le noisetier est aussi l’arbuste des poètes depuis des temps aussi reculés que l’Antiquité romaine (9) et apparaît plus tardivement chez les conteurs médiévaux et récemment encore auprès des chanteurs français du XIX ème siècle. Parce que, outre l’étude minutieuse et le travail intellectuel à mener à son terme, le caractère prophétique et divinatoire de bon nombre de poètes – Taliesin, Ossian, Merlin, Gwyddyon, etc. – rappelle qu’ils sont tous inspirés, c’est-à-dire qu’ils font entrer le souffle divin à l’intérieur d’eux-mêmes, irriguant leur être jusqu’à ses tréfonds, avant de le restituer – parce que médiums – via un langage que l’on peut qualifier… d’inspiré !… Les dieux parlent à travers le poète, fut-il lui-même très proche des divinités dont il est le héraut. Et compte tenu de la position du noisetier Coll dans l’équation, on comprend qu’il ne peut se contenter de seule créativité génésique et physique, au sens où l’appelle le chakra sacré (dit du sexe), mais aussi en collaboration avec un autre chakra qui génère une créativité plus abstraite, le chakra de la gorge pour lequel Hermès n’est pas tout à fait étranger…

Avant de poursuivre avec les qualités botaniques et thérapeutiques du noisetier et de son fruit fécond, laissons le soin à Jacques Brosse de clore la première partie de cet exposé : « Bâton ou balai, verge ou caducée, la baguette magique n’est jamais qu’une branche d’arbre et celle-ci tient son pouvoir du seul fait qu’elle est censée provenir de l’arbre sacré, Arbre de Vie ou Arbre Cosmique » (10).

Qu’on l’appelle indifféremment coudrier ou noisetier, il n’y a là rien à objecter. En revanche, l’on ne pourra, tour à tour, le traiter d’arbuste et d’arbrisseau : il est l’un, sans jamais être l’autre. Ce sont des critères botaniques exigeants qui permettent de distinguer ces deux formes et, en l’occurrence, le noisetier n’est pas un arbrisseau, mais un arbuste caducifolié qui peut atteindre couramment cinq mètres de hauteur une fois adulte (bien que sa taille puisse parfois presque doubler). C’est ce que l’on observe chez de très vieux spécimens, mais chez le noisetier, la taille n’est en rien le gage d’une longévité étendue. En effet, les plus gros troncs ne dépassent jamais 30 cm de diamètre chez ces sujets (ce qui, pour un noisetier, est énorme), ce qui s’explique par la nature arbustive dont nous parlions quelques lignes plus haut, le noisetier commun étant une espèce de noisetier à troncs multiples formant un faisceau, touffe dense et ramifiée au pied de laquelle émergent de nombreux drageons. Il n’y a là donc aucun rapport avec le noisetier de Byzance (Corylus colurna), parfois planté en France, et dont la taille maximale approche 35 m pour un tronc unique de 150 cm de diamètre au grand maximum, soit une conformation toute différente.
A cet aspect buissonneux, s’ajoutent nombre de rameaux souples et juvéniles, à l’écorce fine de couleur beige et au bois très pâle. Ils portent des feuilles assez rondes et doublement dentées, non opposées mais alternes. Glanduleuses et légèrement pubescentes, les feuilles du noisetier ressemblent beaucoup à celles de l’hamamélis, portant un bref pétiole velu et une pointe au sommet.
Les fleurs, apparaissant dès janvier parfois, présentent des différences notables selon qu’elles sont mâles ou femelles : les premières sont des chatons brun jaunâtre dont les 5 à 6 cm de longueur pendent dans le vide pour se rendre accessibles aux caresses du vent venant disperser leurs millions de grains de pollen (très prolifiques en pollen, les chatons du noisetier offrent une manne inespérée aux abeilles en plein cœur de l’hiver). Les fleurs femelles sont plus discrètes, pistillées de rouge rubis (cf. photo ci-dessus), minuscules boutons bourgeonneux, qui, à terme, forment les noisettes, réunies par trochets de deux à trois fruits. La noisette est un fruit à coupelle verte enserrée par des bractées qui lui donnent l’allure d’une robe déchirée. La coque ligneuse – l’écale – qui contient l’amande comestible, de couleur crème pelliculée de brun, passe du vert au marron clair avec le temps.
Le noisetier est un arbuste très robuste, qui est assez indifférent aux terrains qu’il occupe. Il a tendance à peupler les coulées volcaniques et les zones sablonneuses aux abords des voies de communication. Il opte aussi bien pour la plaine que pour la moyenne montagne (jusqu’à 1700 m). On aura la chance de le croiser dans les sous-bois clairs, en lisières de forêts, dans les haies, sur les talus, ravins et éboulis, dans pratiquement toute l’Europe ainsi qu’au nord de l’Afrique.
C’est une espèce végétale dont les racines entretiennent des relations de mycorhize avec quantité de champignons dont la truffe.

Le noisetier en phyto-aromathérapie

« En réalité, le coudrier est plus utile à l’économie domestique et aux arts qu’à la médecine » (11). Voyez-vous ça ! C’est sûr qu’avec la très brève monographie (19 lignes !) qu’il accorde au noisetier, Cazin fait pâle figure.

L’usage alimentaire de la noisette ne date pas d’hier. Il remonte à près de 10000 ans, à l’époque des chasseurs-cueilleurs de la Préhistoire. Pour preuve, on a retrouvé sur des sites archéologiques des restes de noisettes fossilisés, alors que ses premières traces de culture remontent au moins au IV ème siècle avant J.-C. en Grèce.
Que la noisette ait été l’objet d’une cueillette sauvage ou domestique ne nous permet pas de déterminer avec exactitude ses usages médicinaux d’alors, surtout que la noisette est, si je puis dire, l’arbre qui cache la forêt puisque, du noisetier, on utilise bien davantage que les seules noisettes : les feuilles, les chatons et l’écorce des jeunes rameaux.
Par ses feuilles et son écorce, le noisetier est très proche des propriétés de l’hamamélis (arbuste parfois nommé noisetier américain, witch-hazel en anglais alors que le noisetier porte celui de hazel tree). Toniques veineuses et vasoconstrictrices, feuilles et écorce portent leur action sur les troubles de l’insuffisance veineuse (varices, phlébites, œdème des membres inférieurs, etc.). Feuilles et écorce possèdent la commune propriété qui consiste à resserrer les tissus. On appelle cela l’astringence, laquelle trahit la présence de tanin. Elles sont également cicatrisantes, ainsi les utilise-t-on en externe sur dermatoses, plaies, ulcères variqueux, hémorroïdes, etc. Dans les feuilles, on trouve également une essence aromatique, des flavonoïdes (dont de la myricitrine) et des proanthocyanidols (tanins catéchiques). L’écorce, comme celle de beaucoup d’autres essences (frêne, tilleul, chêne, etc.), est fébrifuge ; elle est applicable en cas de fièvres intermittentes. Au contraire des chatons de noisetier qui sont amaigrissants, les noisettes sont hautement nutritives et énergétiques. On en consommera avec profit en cas de croissance (chez les enfants et les adolescents), de grossesse, de sénescence, de convalescence, de chlorose et d’anémie. Elle s’adapte à toutes les conditions (chez le diabétique, le végétarien, le sportif, etc.) et à tous les âges, inutile de s’en priver d’autant plus qu’elle est parmi les fruits oléagineux celui qui est le plus digeste. En terme d’usages typiquement médicinaux, ajoutons l’utilité de la noisette dans les troubles de la sphère rénale (colique néphrétique, lithiase urinaire), respiratoire (comme adjuvant de la tuberculose), intestinale (comme ténifuge).
Nous sommes donc très loin de ce qu’évoquait Hildegarde de Bingen à propos du noisetier au XII ème siècle : il « ne vaut pas grand-chose pour la médecine ; il est l’image de la lascivité ». Oups ! Il y a bien, dans les écrits de l’abbesse, une filiation entre le noisetier et son rôle générateur, mais c’est si confus que je vous déconseille de tenter la recette pour laquelle il faut employer les chatons mêlés à d’autres plantes ainsi qu’au « foie d’un jeune bouc déjà apte à engendrer » et à « de la chair de porc crue, et grasse » (12). Tout un poème ! De même, la bénédictine n’apprécie pas des masses la noisette qu’elle présente comme neutre, mais indique qu’elle est nuisible aux malades ! Est-ce la réputation sulfureuse de la noisette qui aura induit, de la part de l’abbesse, un jugement aussi dur ? A toutes fins utiles, rappelons qu’au Moyen-Âge les plantes connues pour « exciter les sens » sont assez mal vues dans les jardins monacaux…
Au passage, profitons-en pour indiquer que la noisette est parmi les fruits oléagineux celui qui contient le plus d’huile, à hauteur de 50 à 60 %, soit bien plus que l’amande ou la noix. Dans cette huile fine, douce, agréable et légèrement parfumée, on trouve une très grande proportion d’acides gras insaturés (87 à 92 %) dont une partie importante d’oméga-9, alors qu’échoit aux acides gras saturés la portion congrue (4 à 7 %). Elle contient aussi de la vitamine A et de la vitamine D.
C’est une huile dite « sèche », fluide, au grand pouvoir de pénétration, ne laissant aucun effet « gras » sur la peau. Elle pénètre rapidement l’hypoderme ainsi que les muscles, elle permet dont de travailler en profondeur. Notons quelques-unes de ses principales propriétés : adoucissante, assouplissante, nourrissante et régénératrice cutanée, régulatrice du taux de sébum, relaxante, dynamisante, anti-anémique, régulatrice du taux de cholestérol sanguin, hypotensive légère, antilithiasique, vermifuge doux pour les enfants. Mentionnons également une action positive de cette huile végétale sur les sphères respiratoire, rénale et génitale.
Cette huile de couleur jaune ambré possède un goût exceptionnellement fin. En cuisine, il faudra la consommer exclusivement crue, et assez rapidement : bien qu’elle rancisse moins vite que l’huile de noix, le délai de garde de cette huile est compris entre trente et soixante jours. Par ailleurs, elle est utilisée en parfumerie, cosmétique, savonnerie, en tant que lubrifiant, pour l’éclairage aussi !

Composition de la noisette

Par sa très forte teneur en lipides et en matière azotées, la noisette est donc le plus nutritif et le plus riche de tous les fruits oléagineux (= noix, amande, olive, avocat), que l’on ne confondra pas avec les graines oléagineuses que sont sésame, lin, courge, tournesol et pignon de pin.

  • Lipides : 50 à 61 %
  • Protéines : 14 à 20 %
  • Glucides : 8 à 14 %
  • Fibres/cellulose : 4 %
  • Eau : 3,5 à 5 %
  • Vitamines A, B9, C, E
  • Sels minéraux et oligo-éléments : potassium, calcium, sodium, magnésium, phosphore, chlore, fer, cuivre, soufre, etc. : 2,5 à 3 %

Note : une fois sèche, la noisette se vide intégralement de son humidité. Ses 3,5 à 5 % d’eau disparaissant, cela grossit de facto les autres taux (lipides, protéines, glucides, sels, etc.). Il n’y a donc pas énormément de variation entre la composition biochimique d’une noisette fraîche et d’une autre sèche, la différence principale résidant essentiellement dans la saveur et la texture en bouche.

Composition de l’huile végétale de noisette

  • Acides gras insaturés : de 92 à 96 % dont :
    – oméga-9 : 83 à 85 %
    – oméga-6 : 6 à 9 %
    – oméga-3 : 0 à 3 %
  • Acides gras saturés : 4 % dont :
    – acide stéarique : 2 %
    – acide palmitique : 1 %
    – acide tétradécanoïque : 1 %
  • Vitamine A
  • Vitamine E : de 25 à 34 mg/L
  • Insaponifiables : 0,5 %

Propriétés thérapeutiques

  • Feuille : anti-inflammatoire, veinotonique, vasoconstrictrice, antidiarrhéique, antihémorragique, cicatrisante, dépurative
  • Écorce : astringente, cicatrisante, hémostatique, sédative locale des hémorroïdes
  • Chaton : diaphorétique, sudorifique, amaigrissant

Usages thérapeutiques

  • Feuille : troubles de la sphère circulatoire (varice, hémorroïdes, érythrocyanose, couperose, séquelle de phlébite, œdème des membres inférieurs), affections cutanées (dermatoses, ulcère, plaie atone, poches sous les yeux), diarrhée
  • Écorce : affections cutanées (ulcère de jambe, ulcère variqueux, plaie atone), troubles de la sphère gynécologique (métrorragie, règles douloureuses et/ou excessives, dysménorrhée), états fébriles
  • Chaton : obésité, diarrhée, pneumonie, grippe

Modes d’emploi

  • Décoction aqueuse de feuilles, d’écorce ou de chatons.
  • Décoction vineuse d’écorce (avec du vin rouge, pour renforcer l’astringence du breuvage).
  • Infusion longue (douze heures) de feuilles.
  • Extrait fluide de feuilles.
  • Teinture-mère.
  • Alcoolature.
  • Fruit en nature (sec, il est préférable de le râper, de le piler ou de le moudre afin d’augmenter sa digestibilité).
  • Huile végétale de noisette à la cuillère le matin.
  • Huile végétale en massage, seule ou accompagnée d’une ou de plusieurs huiles essentielles.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Récolte : les chatons au mois de février (ou un peu avant selon les régions : en tous les cas, avant que le pollen ne se disperse) ; les feuilles thérapeutiques de fin mai à début juillet ; les noisettes dès la fin du mois d’août et en septembre (il importe de les stocker dans un lieu sec et bien aéré).
  • Alimentation : l’usage culinaire et gastronomique de la noisette est bien trop connu pour que nous nous y étendions ici. Signalons uniquement que les très jeunes feuilles cueillies en avril peuvent aisément se consommer crues en salade.
  • Variétés : elles sont nombreuses et proviennent d’au moins trois foyers (Turquie, Italie, Espagne). Notons la Merveille de Bolwiller, la Rouge longue, la Bergeri, la Blanche longue, l’Impériale de Trébizonde ou encore la Fertile de Coutard.
  • Autres espèces : le noisetier à long bec (C. cornuta), le noisetier de Byzance (C. corluna), le noisetier de Lambert (C. maxima), etc.
  • Cazin évoquait le caractère domestique utile et précieux du noisetier : nous ne saurions l’ignorer, puisque, outre la substitution du tabac par des feuilles de noisetier, son bois est fort prisé Auvergne, dans le Limousin et ailleurs encore, aussi bien dans la vannerie (fabrication de paniers rustiques et solides), qu’en ébénisterie ou à destination de la confection de petits objets usuels (tasses, gobelets, cerceaux, claies, etc.).
    _______________
    1. Anne Osmont, Plantes médicinales et magiques, p. 125.
    2. Claudine Brelet, Médecines du monde, p. 339.
    3. Anne Osmont, Plantes médicinales et magiques, pp. 125-126.
    4. Nadine Cretin, Fête des fous, Saint-Jean et belles de mai, pp. 251-252.
    5. Jean Chevalier & Alain Gheerbrant, Dictionnaire des symboles, p. 675.
    6. Angelo de Gubernatis, La mythologie des plantes, Tome 2, p. 241.
    7. Julie Conton, L’ogham celtique, p. 143.
    8. « D’après un conte anglais, traduit par M. Louis Brueyre, un médecin ordonne à Farquhar de se procurer une verge en noisetier semblable à la sienne. Farquhar reçoit aussi, avec l’ordre d’aller chercher la verge magique, une bouteille qu’il placera devant le trou de la demeure du serpent blanc, près du noisetier. Le serpent blanc entre dans la bouteille. On le fait cuire dans un pot en brûlant le noisetier ; Farquhar veut en goûter ; aussitôt qu’il porte un doigt à sa bouche, il acquiert soudainement la science universelle, et devient lui-même un médecin infaillible » (cité par Angelo de Gubernatis, La mythologie des plantes, Tome 2, p. 241). Bien entendu, avec une baguette et un serpent, l’on peut aussi imaginer le caducée d’Asclépios, dieu grec de la médecine. Hermès n’est pas très loin non plus.
    9. Dans les Bucoliques, il écrit que « Populus Alcidæ gratissima, vitis Iaccho, Formosæ myrtus Veneri, sua laurea Phœbo, Phyllis amat corylos, illos dùm Phyllis amabit ; Nec myrtus vincet corylos nec laurea Phœbi », c’est-à-dire : « Hercule aime le peuplier et Bacchus les pampres de la vigne, le myrte est consacré à Vénus, et le laurier est chéri d’Apollon. Mais Phyllis aime les coudriers, et tant qu’elle les aimera, les coudriers l’emporteront et sur les myrtes de Vénus et sur les lauriers d’Apollon. »
    10. Jacques Brosse, Mythologie des arbres, p. 301.
    11. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p. 632.
    12. Hildegarde de Bingen, Physica, p. 167.

© Books of Dante – 2019

Le houx (Ilex aquifolium)

Synonymes : grand houx, houx épineux, housson, alquiroux, agréfous, agrifous, agriou, gréou, agaloussé, grifeuil, grand pardon, bois franc, laurier sauvage, cerise de merle, cerise de bouvreuil.

« L’auteur de cet ouvrage fait volontiers une confidence à ses lecteurs : il a toujours été frappé par les arbustes restant constamment verts et vivaces, et il s’est souvent demandé si cette vitalité, – insolite après tout, les plantes subissant en général le cours des saisons –, si cette vitalité, disons-nous, ne révélait pas chez les individus botaniques qui y sont enclins, des qualités et des vertus médicinales inconnues, particulières, extraordinaires, formelles, utiles à connaître. Il s’est souvent fait intérieurement cette réflexion, en pensant à certaines plantes qui, comme le gui, par exemple, ont une force thérapeutique encore à peine entrevue… Il est des problèmes passionnants dans la nature… Celui du houx reste presque entier à résoudre […]. Il y a encore de beaux jours pour les chercheurs – désintéressés » (1). Il n’est pas le seul à partager cette pensée me semble-t-il. Et que dire du if dont l’un des arcanes a été percé il n’y a pas plus de 50 ans ? Mais bien plus qu’avec l’if, le houx doit en partie son nom du fait de la ressemblance qu’il entretient avec un autre arbre, la yeuse ou chêne vert. En effet, Ilex est l’ancien nom qu’on donnait à ce chêne persistant. Quant à l’adjectif aquifolium, il semble être une transformation progressive du mot acrifolium qui veut dire « feuilles à pointes aiguës ». Le houx est donc l’arbre qui porte des feuilles similaires à celles de la yeuse, à la différence près qu’elles sont épineuses. Le mot « houx », lui, provient du vieil allemand huls (hülse en allemand actuel) et du francique hûliz (des racines que l’on retrouve naturellement dans les mots anglais holm et holly).

De tout temps, on a volontiers accordé au houx un rôle symbolique, spirituel et magique, bien plus que strictement médicinal, au grand dam de Botan. Cependant, l’histoire explique qu’il a bien été employé comme tel, mais on ne peut dire que ce soit là sa vertu prioritaire, ayant été principalement confiné à des rôles secondaires dans les pratiques médicales européennes. Théophraste, au IV ème siècle avant J.-C., parle d’une yeuse sauvage (prinos agria) qui, peut-être, désigne le houx. Pline, plus précis, nomme un arbre aquifolia arbor (« yeuse à feuilles piquantes »), ce qui semble être une dénomination plus acceptable. Bien qu’il ait été dit que le houx jouissait d’une réputation néfaste chez les peuples latins (?), Pline n’hésite pas à mentionner qu’on plantait des houx à proximité des maisons afin de les protéger des maléfices, des intrusions négatives, des esprits malveillants. Autrefois, l’on fabriquait les poignées de porte en bois de houx afin de souligner cette caractéristique magique de protection pérenne, le houx passant pour un gardien des seuils, des gués et des passages. De même, suspendre des rameaux de houx dans les maisons et les étables comme protection magique était d’usage courant. Il possède donc une fonction similaire au genévrier, autre arbuste dont les aiguilles dissuasives repoussent et écartent. Et la baguette, extension de l’épine, bénéficie, avec le gourdin de bois de houx, de la même fonction : leurs porteurs sont censément protégés.
S’il a été sacré et protecteur pour les peuples anglo-saxons, il est plante maléfique pour d’autres (2). En réalité, il incarne à merveille ces deux aspects, tant « maléfique » que « bénéfique ». Il offre des signatures antagonistes qui ne sont finalement qu’une simple question de point de vue mettant en évidence la versatilité des opinions à son sujet.

On l’a lié à la force de par sa longévité particulièrement étendue pour un arbuste : 300 ans et plus. Or, 300 ans à être toujours vert valent bien les 500 qu’un chêne passe à se dévêtir chaque hiver. Ses feuilles semper virens lui attribuent de facto une symbolique de vitalité, de pérennité, d’éternité, comme c’est le cas de nombreuses autres plantes aux feuilles persistantes telles que le laurier, le lierre, le buis, l’if…, ce qui fait écho à ce qui se disait en Rome antique : le houx est symbole de vie nouvelle. Et c’est bien pour cette raison qu’on procédait à des échanges de rameaux de houx durant les Saturnales.
Ainsi le houx bénéficie du pouvoir protecteur de l’épine, comme le prunellier (Straif : ) et l’ajonc (Ohn : ) d’une part, et d’autre part de l’ensemble des symboliques qu’on associe communément aux végétaux toujours verts, comme le lierre (Gort : ) et l’if (Ioho : ). En ce sens, est-il étonnant que le Roi vert, géant immortel, porte une massue en bois de houx (cf. Le roman de Gauvain et du chevalier vert) ?

Bien que symbolisant l’agressivité (nous verrons plus loin qu’elle demande à être nuancée) du fait de son feuillage épineux, l’observation attentive du houx permet de dessiner des variables. Par exemple, le houx, lorsqu’il est âgé, prend un tout autre aspect qu’en sa jeunesse : en effet, avec le temps qui passe et dure, il perd la quasi totalité de ses pointes épineuses. Ne subsistent alors plus que des feuilles lancéolées portant chacune un unique éperon à la pointe terminale, vestige de son agressive jeunesse, tandis qu’un houx juvénile conserve plus drues et nombreuses ses épines, quand bien même on aura observé qu’elles sont plus coriaces qu’à l’accoutumée durant l’hiver. A cela, il y a une excellente raison : le houx est l’une de ces rares plantes pouvant offrir pâture aux animaux herbivores sauvages durant l’hiver. Afin de se mieux protéger des coups de dents, les feuilles du houx deviennent plus coriaces à cette saison, problème que n’a pas un houx plus ancien. Sa forte stature peut lui permettre d’être plus clément vis-à-vis de ces animaux, puisqu’ils ne représentent plus le même danger pour lui, alors qu’un jeune pâtirait de se dégarnir intégralement (très souvent ce sont seulement ses feuilles sommitales qui perdent leurs épines). L’on peut donc dire du houx qu’il est prévoyant.
Dans le langage des fleurs et des plantes, le houx figure l’insensibilité, le mauvais caractère, la résistance face à l’amour (manque d’amour : amour non reçu, amour non donné). C’est un ensemble de symboles que l’on croise dans la pratique des « mais d’amour », qui sont chacun la représentation d’une jeune fille, mais aussi le « jugement public du groupe de garçons sur la vertu et le pouvoir de séduction de chaque fille » (3). De tels mais décorés de houx par les garçons pouvaient tout aussi bien représenter le caractère valeureux d’une jeune fille (son courage, sa bravoure), que l’attitude acariâtre d’une autre dont les coups de griffes rappellent un peu trop l’idée même du combat. Ici, ce mai peut rappeler à la raison et attirer l’attention de la jeune fille sur son caractère par trop piquant, et la questionner sur sa propre violence, celle qu’elle cause, mais celle aussi qu’elle subit, la menant à être peu aimable avec les autres et elle-même, ce qui évoque, avant l’heure, l’une des significations de l’ogham lié au houx, Tinne (ᚈ). Qu’on s’en écarte, parce que trop passif ou, au contraire, trop actif, l’on ne peut nier la dimension amoureuse du houx. Par exemple, sachons qu’autrefois les demoiselles utilisaient les feuilles de houx comme oracle, à l’instar de la marguerite. « Pour savoir si elles se marieront, les jeunes filles peuvent interroger les feuilles de houx. Elles touchent successivement chacune des épines jusqu’à avoir fait le tour de la feuille en disant en même temps qu’elles piquent leur doigt : fille… femme… veuve… nonne… » (4). Ce qui me semble dissimuler une dimension assez phallique rappelant le fuseau auquel, bien involontairement, la Belle au bois dormant se pique le doigt. De là à faire du houx un symbole d’amour éternel, il n’y a qu’un pas. Si c’est téméraire, alors c’est à l’image de cet arbre martien qui incite assez souvent au combat, non seulement parce qu’il cherche à assurer notre protection en optant pour une attitude de défense, mais parce qu’il représente aussi une arme : on fabriquait de son bois des hampes de lance, attribut typiquement martien. Prenons le glyphe de Mars : qu’y voit-on sinon un bouclier et une lance ? Cette violence de Mars, on la retrouve aussi dans une autre des fonctions du houx : la punition et la correction. Par exemple, à l’aide de rameaux de houx, on confectionnait des balais dont on se servait autrefois comme martinet (mot dans lequel on peut encore lire une empreinte martiale). Pour bien marquer la typicité de ces objets, on les appelait des houssoirs. La houssine, quant à elle, peut se présenter sous plusieurs formes : fouet, cravache, baguette, verge, toujours associés à Mars. Autrefois, les brintiers fabriquaient des manches de fouet et de martinet avec du bois de néflier, d’aubépine et de houx. Le brintier, à n’en pas douter, devait être l’époux de la houspilleuse qui houspille, de ce verbe – houspiller – très agressif, en particulier par l’aspect harassant et harcelant qu’il peut assez souvent revêtir : oui, littéralement, houspiller, c’est poursuivre sans relâche quelqu’un avec un fouet de rameaux de houx pour lui flanquer une bonne peignée, ce qui nous mène à un autre verbe bien moins courant, houssepeignier, c’est-à-dire peigner avec un rameau de houx, parce que non seulement le houx peut mettre de l’ordre dans une chevelure rebelle, mais il peut également corriger les tempéraments qui le sont tout autant !…
La branche de houx, qu’elle que soit la forme qu’elle adopte, l’on sait qu’elle montre et qu’elle dirige, en rectifiant une direction, une posture, physiques comme mentales, empruntées par tel ou telle. Il est toujours question de guidance à travers le houx, il ne perdrait pas le temps de paraître dans ses habits verts (et rouges pour les dames houx) en plein hiver s’il n’y avait pas là le motif sérieux d’attirer sur lui une certaine attention. Il n’y a pas à tortiller, la verdeur du houx, si visible à la morte saison, il faut bien qu’elle serve à quelque chose et l’on voit ce houx rayonner perpétuellement en des mouvements qui soulignent on ne peut mieux ce caractère martien qu’on peut lui trouver parce qu’il brosse, il bat, il frappe. En fait, si l’on est un peu plus attentif, l’on se rend compte que le houx ne pousse jamais dans une seule direction. Il pose question sur un positionnement : suis-je trop passif ou non ? Trop yang (ou trop yin) ? N’est-il pas temps, enfin, de prendre le taureau par les cornes ou, tout au contraire, de les lui lâcher ? Le houx module, c’est-à-dire qu’il ramène à une plus juste mesure réduisant les écarts à la moyenne (il suffit d’observer une feuille de houx : une pointe en haut, une pointe en bas, une pointe en haut, etc.). Recherchant la sagesse, qui, parfois parvient avec l’âge, à l’image d’une feuille de houx portée par un vieux sujet…. Et c’est cela que commande l’ogham Tinne : l’équilibre entre la réflexion intérieure et l’action concrète, expliquant pourquoi il est permis d’associer Tinne à l’arcane VII du Tarot de Marseille, à savoir le Chariot, mais également avec la Tempérance (arcane XIV). Canaliser, nuancer, tenir en bride avec justesse mais sans fermeté excessive, sans quoi l’énergie déborde alors qu’on recherche justement la maîtrise des capacités énergétiques, car qui peut bien tenir longtemps la lance en mains, s’il s’épuise dans un maniement approximatif, dans une quête au but insensé, déséquilibrée ? Justesse et mesure, ce sont là les deux maîtres mots qui définissent le mieux l’ogham Tinne. Si la baguette de houx avait le pouvoir de faire avancer les attelages récalcitrants, il invite aussi à l’audace, au courage, à la rébellion justifiée, à une réaction juste face à un penchant trop marqué pour la destruction : il permet alors d’envisager la sortie de l’ornière afin de favoriser l’érection et la transmutation, parce que le caractère très martien du houx est un moteur d’émancipation, de transformation et de révolution.

Ambivalent comme sait l’être le houx, ce sont une bonne partie des signatures vues jusque là que le docteur Edward Bach a dû utiliser pour se pencher sur le cas de l’élixir floral qu’il élabora à base de fleurs de houx, Holly. Il écrit qu’il s’adresse surtout aux personnes « qui sont parfois assaillies de pensées telles que la jalousie, le désir de vengeance, la suspicion » (5), plaçant ces mêmes personnes dans une forme de dépendance. Soyons davantage précis : « vous cherchez à laver tout affront supposé par des tortures morales que vous n’infligerez peut-être pas mais sur lesquelles vous laisserez votre imagination divaguer. Ces conflits qui semblent vous opposer à tout le monde sont dus à une souffrance profonde, invisible, incompréhensible » (6). Il m’est arrivé de croiser la route d’une personne de ce type il y a une dizaine d’années, elle n’avait rien de « holy » (= saint), mais tout du houx dans ses dispositions les plus fâcheuses, teigne vénéneuse qu’elle était. C’est un type Bach particulièrement épuisant, souffrant pour un motif de douleur qui n’existe pas la plupart du temps.
Mais, et parce qu’il y a un mais, le houx passe aussi pour être à l’image de la cruauté. S’il offre un refuge aux oiseaux qui nidifient entre ses branches épineuses, les plaçant par-là même à l’abri des prédateurs, on a tiré de sa seconde écorce une glu qui, comme celle du gui, a été employée par les chasseurs à la glu qu’on appelle des macaires pour capturer les… oiseaux !… Alors que saint Macaire, patron des serrures récalcitrantes, libère en ouvrant, le macaire emprisonne. Mais ce dernier ne fait qu’exploiter ignoblement un aspect du houx qui, si l’on peut dire, « se rattrape » de ce méchant travers en offrant le couvert aux merles et aux grives grâce à ses baies rouge vif qui persistent tout l’hiver. La générosité du houx à leur égard s’exprime à travers le fait que même le vent ne fait pas choir ces baies, ce qui rend leur consommation plus aisée par les oiseaux.
Malgré la sombre figure de ce sinistre macaire, ne doutons pas un instant que la persistance du houx durant l’hiver est symbole d’espoir et de joie, parant encore les maisons à l’approche des fêtes de fin d’année, allant jusqu’à orner la traditionnelle bûche de Noël. Le houx, qu’il décore ou qu’il soit décoré (7), est activement recherché à cette période de l’année. Une attitude qui ne tire pas seulement son origine dans le caractère ornemental du houx. En effet, placer des rameaux de houx dans les maisons, en suspendre aux portes et aux fenêtres, tout cela est un héritage de coutumes païennes dont certaines ont été rapportées par Plutarque, c’est dire si ça ne date pas d’hier, et dont semble s’inspirer celui qu’on connaît depuis le XVII ème siècle sous le nom de Father Christmas en Grande-Bretagne, à savoir un personnage mythique portant un long vêtement (bleu, gris, vert ou rouge), et couronné de houx… Au XIX ème siècle, l’on faisait encore appel au pouvoir protecteur du houx en perpétuant les antiques traditions (Angleterre, France, Suisse, Italie, etc.).
A l’approche de Noël, le légendaire chrétien s’est emparé du houx (on a vu dans ses feuilles la couronne d’épines du Christ et dans la rougeur de ses baies son sang). Quand Hérode décida de massacrer tous les nouveaux-nés juifs afin de s’assurer que l’enfant Jésus y passerait, Marie et Joseph fuirent en Égypte. La nécessité de se cacher étant grande, ils s’abritèrent alors sous le feuillage d’un houx auquel Marie accorda sa bénédiction, souhaitant qu’il conserve toujours vert son feuillage (on trouve un motif similaire mettant en œuvre le romarin, la sauge et d’autres plantes encore durant cet épisode demeuré célèbre de « la fuite en Égypte »). En d’autres circonstances, aux Rameaux par exemple, selon les régions, la liturgie s’adapte, c’est pourquoi il ne fut pas rare de voir le buis être remplacé par le houx.

Ce qui va maintenant suivre paraîtra bien maigre au regard de ce que nous venons de développer ci-dessus. Si nous sommes restés sur notre faim avec l’histoire thérapeutique du houx durant l’Antiquité gréco-romaine, il est bon de savoir que la longue période suivante, le Moyen-Âge, n’est guère plus prolixe à son sujet ; on n’en parle finalement que très peu. Albert le Grand, qui le nomme daxus (un mot assez proche de taxus, désignant l’if), ne mentionne aucun élément thérapeutique. Hildegarde n’en parle pas, Macer Floridus encore moins. Il existe néanmoins dans un codex anglo-saxon, le Lacnunga (= « remèdes ») datant au moins du début du XI ème siècle, une recette relative au houx, proposant une décoction d’écorce de houx dans du lait de chèvre en vue d’amender les poumons de la gêne respiratoire qui pourrait venir les embarrasser. Après cela, il faut s’en remettre à Paracelse qui donne la seconde information thérapeutique digne d’intérêt, puisqu’il a employé les feuilles de houx comme remède de l’arthrite et des rhumatismes. Un peu plus tard, Matthiole délivre bien peu de choses : la décoction de l’écorce ou des racines apparaît souveraine « sur les articulations indurées à la suite de luxation » (8). En revanche, les qualités esthétiques du houx surent séduire les artistes médiévaux puisqu’il apparaît dans les Grandes heures d’Anne de Bretagne (1503-1508), ainsi que sur les tapisseries dites de la Dame à la Licorne (1484-1538).

Arbuste ou petit arbre (9), le houx que l’on dit « commun » est la seule espèce d’Ilex poussant de façon spontanée sur le continent européen (ainsi qu’au nord de l’Afrique et en Asie occidentale et centrale). Assez fréquent jusqu’à 1500 m d’altitude, le houx se plaît à l’ombre et sur des sols qui, bien qu’humides, se doivent d’être relativement bien drainés, c’est-à-dire dans les fourrés, les haies, les bois et sous-bois de forêts de feuillus (chênes et hêtres), déployés sur des terrains pierreux, gras et « graveleux ». En France, il est assez commun partout (sur sols exclusivement calcaires), sauf en région méditerranéenne et en haute montagne.
Essence au tronc lisse couvert d’une écorce gris argent, le houx est considérablement branchu et ramifié, portant des rameaux verts et souples (ces rameaux restent verts même une fois coupés). Jeune, il porte les fameuses feuilles piquantes et gondolées ; plus âgé, les piquants disparaissent pour laisser place à des feuilles lancéolées, bien qu’elles demeurent tout aussi coriaces, brillantes et vernissées, peintes d’un vert sombre qui tranche nettement avec le rouge vif des baies apparaissant à l’approche de l’hiver.
Le houx est une plante dioïque, « mais il arrive que le sexe change d’une année sur l’autre » (10). En attendant, ce sont toujours les pieds femelles qui portent les fruits, drupes d’un centimètre de diamètre, qui sont le résultat de la transformation des petits fleurs blanches (ou légèrement rosées) à quatre pétales, s’épanouissant en corymbes parfumés à l’aisselle des feuilles de mai à juin.

Le houx en phytothérapie

Avec tout ce que l’on vient de raconter jusque là au sujet du houx, l’on pourrait s’étonner – comment ? – qu’on puisse encore tirer à la ligne sur cet ultime sujet qu’est la pratique phytothérapeutique, surprise tout à fait recevable en ce sens qu’il est tout à fait concevable de ne pas parvenir à faire tenir ensemble le houx d’une part et la seule idée d’une infusion de ses feuilles d’autre part. Pourtant, rappelons-nous les paroles de Botan que j’ai placées au frontispice de cet article. Que fait-il sinon exhorter à la recherche, non au rejet ? Invitons parmi nous cet autre arbre au feuillage semper virens et aux baies également rouges, c’est-à-dire l’if. Il a presque failli disparaître des forêts européennes en raison de sa très réelle toxicité qui demande à être maîtrisée, canalisée, aiguillonnée, amoindrie, détournée, nuancée. Cette attitude, autrement plus respectueuse du végétal (profitons-en pour rappeler que le mal absolu n’existe pas dans ce monde), a permis il y a une cinquantaine d’années d’extraire du if une molécule anticancéreuse. Alors ? Qu’en aurait-on su si l’on avait éradiqué l’if de cette terre pour cause de persona non grata ? Et, vérification faite, l’if n’est même pas abordé dans le dictionnaire de Botan daté de 1935. Quant au Larousse médical illustré (1924), s’il consacre une rubrique à cet arbre, il n’en présente que le caractère toxique, douteux et dangereux. Aujourd’hui, l’on sait bien que l’if est curatif de certains cancers : cela remet de suite les pendules à l’heure. Cependant, puisqu’il nous faut en revenir au houx, ce dernier ne possède en rien la toxicité de l’if (malgré ce que l’on peut croire sur ce point), et c’est sans doute pour cela que ses emplois phytothérapeutiques sont un peu plus étendus, bien qu’ils n’aient en rien l’ampleur d’un catalogue. Botan, à son sujet, invite à percer un mystère. Mais les ouvrages postérieurs ne recèlent rien qui puisse faire un parallèle avec le taxol anticancéreux de l’if. Est-il trop tôt pour que sonne l’heure de gloire du houx ? Sommes-nous à côté de la plaque ou, pire encore, trop bêtes ? Signalons tout de même, histoire de relativiser, que la première fleur, à son stade le plus archaïque, est apparue il y a environ 130 millions d’années, alors, le végétal, base de tout, s’y connaît quand même un peu, bien davantage que ce bipède qui pense souvent de travers.
Non, concernant le houx, rien de bien substantiel ne s’ajoute à ce que j’ai déjà pu écrire à propos de cet arbre il y a cinq ou six ans. Mais peut-être les réponses se situent-elles ailleurs (auprès de l’ogham Tinne, de l’élixir floral Holly…) ?

En attendant, puisque c’est là notre mission, tenons-nous informés de l’implication phytothérapeutique du houx dont on use principalement des feuilles et de l’écorce dans une mesure moindre. L’on y trouve un principe amer baptisé ilicine au XIX ème siècle ; les feuilles, sans odeur, mais à la saveur âpre et amère désagréablement marquée, recèlent des matières qui ne feraient aucun mal à une mouche : cire, chlorophylle, gomme, tanin, pigment jaune (ilixanthine ?), sels minéraux (calcium, potassium), sucre (glucose). Ce qu’il est bon de remarquer au-delà de ces données, c’est que la composition biochimique des feuilles de houx se distingue par la présence de flavonoïdes et d’acide caféique qui, contrairement à ce qu’il pourrait laisser croire, n’est pas l’apanage du seul café, parce qu’il est présent dans de nombreuses plantes (à l’image du limonène et du pinène dont les noms empruntent l’un au citron l’autre au pin). Notons que cet acide n’a aucun rapport avec la caféine. Enfin, un peu de théobromine, ce qui, sur ce point, rapproche le houx du cacaoyer, du guarana et du maté. La première écorce du houx s’exploitait surtout pour son tanin, la seconde pour la glu qu’elle procure, « substance molle, tenace, visqueuse, filante, peu soluble dans la salive, et agglutinant les lèvres lorsqu’on la mâche, s’épaississant par le froid, se liquéfiant par la chaleur, soluble dans l’alcool et dans les huiles fixes et volatiles, mais très peu dans l’eau pure » (11). (Impression d’avoir vu passer par là le spectre du Holly de Bach…)
Comme nous l’avons vu plus haut, ça n’est pas la médecine qui a fait le plus grand cas de la glu du houx, quand bien même son obtention en passait par des procédés pas moins compliqués que ceux qui permettent la fabrication du brai de bouleau, et dont il a fallu, je pense, réfléchir à deux fois, au moins, avant d’établir une formule et un modus operandi convenables. Cette glu ne se produit effectivement pas aussi facilement qu’on pourrait le penser. Les paysans enfouissaient « les rameaux de houx dans un tas de fumier où ils les laissent fermenter pendant quinze à trente jours après les avoir fait bouillir pendant huit à dix heures » (12). Je ne dispose pas d’informations relatives à la composition de cette glu : Fournier posait la question de savoir si elle contenait de la glutine (= ancien nom qui permettait de désigner parfois le gluten) ou de la viscine dont on atteste la présence dans les baies du gui qu’on exploita pour son caractère collant et visqueux, et donc, elle aussi, destinée à la capture des oiseaux. Oui, Fournier posait la question, mais, à sa suite, ce fut, semble-t-il, le silence. Enfin, achevons par les baies qui contiennent un cyanoglucoside non-cyanogène, la ménisdaurine (c’est-à-dire que les fruits du houx ne libèrent pas d’acide cyanhydrique, ce qui limite grandement la réputation toxique de cet arbuste).

Propriétés thérapeutiques

  • Feuille : tonique amère, diurétique, sudorifique, fébrifuge, stomachique, laxative, antispasmodique, antirhumatismale
  • Écorce : anti-épileptique (?)
  • Glu : émolliente, maturative, résolutive
  • Baie : vomitive, purgative (semblable au nerprun)

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : rétablissement d’un transit perturbé, estomac manquant de tonicité (atonie gastrique), colique, prédisposition aux diarrhées, digestion pénible, crampe d’estomac
  • Troubles de la sphère pulmonaire : bronchite, catarrhe bronchique chronique, toux spasmodique, toux opiniâtre, rhume, pleurésie
  • Troubles de la sphère vésico-rénale : lithiase, goutte, affections rhumatismales, œdème
  • Infections : variole, tumeur blanche, fièvre intermittente liée au paludisme
  • Ictère
  • Point de côté
  • Abcès, furoncle (en ce qui concerne la glu)
  • Éviter la formation de cals après fracture

Modes d’emploi

  • Décoction de feuilles fraîches ou sèches.
  • Poudre de feuilles sèches.
  • Cataplasme de feuilles fraîches pilées.
  • Infusion longue et à froid d’écorce.
  • Décoction de baies préalablement macérées dans de l’eau pendant une bonne douzaine d’heures.
  • Eau-de-vie de baies de houx (spécialité alsacienne).
  • Macération vineuse (dans du vin blanc) de feuilles de houx fraîches.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Toxicité : les baies deviennent rapidement émétiques après ingestion, susceptibles donc d’engendrer des vomissements, ce qui explique qu’elles n’ont rien à faire dans l’estomac ou alors qu’on peut s’en servir pour provoquer volontairement le vomissement en cas d’intoxication par exemple. A doses plus fortes, elles purgent. On a même laissé entendre que des troubles neurologiques (convulsions), ainsi que de la somnolence pouvaient survenir via l’ingestion de baies de houx. Quant aux feuilles, parfois consommées par le bétail, elles partagent cette vertu vomitive mais uniquement à très hautes doses. A l’instar des feuilles de gui, il est recommandé de ne pas faire du houx un usage massif et prolongé, du fait de l’énergie dont il est investi : le houx, à doses thérapeutiques correctes, provoque déjà une sorte de « malaise », de la pesanteur, une chaleur épigastrique qui s’étend par la suite aux membres, au ventre, à la poitrine ; elle rayonne, peut-on dire. « Cette chaleur, ajoute Cazin, quand elle se généralise, dure trois heures et même plus : elle se fait sentir au toucher de la peau » (13). Pour un arbre qui évoque surtout l’hiver, par sa présence magique à proximité du solstice, c’est tout de même une signature tout à fait étonnante ! :)
  • Récolte : les feuilles au moment de la floraison, soit au printemps (mai-juin), les baies en hiver.
  • Espèce ornementale comme l’if, le houx présente de multiples cultivars et se prête sans difficulté à l’art topiaire, et permet aussi d’élaborer des clôtures et des palissades végétales.
  • Le bois de houx est relativement rare. Cependant on l’utilise volontiers en marqueterie, tabletterie, coutellerie et tournerie, autorisant, par exemple, la fabrication d’objets usuels comme des cannes, des dents d’engrenage, des houssines (fouets et cravaches). C’est ce bois qu’on utilise pour fabriquer les pièces blanches des jeux d’échecs. Bois dense et à grain très fin, très facile à travailler, il brunit avec l’âge.
  • Autres espèces : de par le monde, il existe d’autres espèces de houx :
    – L’apalachine (Ilex vomitoria), utilisé par les Amérindiens comme narcotique, stimulant et principal ingrédient de la « boisson noire » ; est longtemps passé pour une panacée nord-américaine ;
    – Le houx américain (Ilex opaca), constituant l’alter ego du houx européen ;
    – Le houx verticillée (Ilex verticillata) ;
    – Le maté (ou yerba maté, Ilex paraguariensis), laxatif, tonique, diurétique, décontractant, apaisant la sensation de faim et accroissant la vigueur intellectuelle.
    _______________
    1. P. P. Botan, Dictionnaire des plantes médicinales les plus actives et les plus usuelles et de leurs applications thérapeutiques, pp. 108-109.
    2. D’après une légende béarnaise, Dieu aurait crée le laurier, plante de la victoire. Le Diable, voulant l’imiter, ne pût que produire le houx au feuillage épineux et sans arôme.
    3. Nadine Cretin, Fête des fous, Saint-Jean et Belles de mai, p. 69.
    4. Pierre Canavaggio, Dictionnaire des superstitions et des croyances populaires, p. 124.
    5. Edward Bach, La guérison par les fleurs, p. 104.
    6. Paul Ferris, Le guide des fleurs du docteur Bach, p. 75.
    7. Cf. le pastrage : on processionnait durant la messe de minuit en tenant à la main des rameaux de houx garni de rubans et de lumières.
    8. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 513.
    9. Dix mètres, parfois plus, comme c’est le cas du houx de la forêt de l’Isle-Adam dans le département du Val-d’Oise qui atteint presque la vingtaine.
    10. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 512.
    11. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p. 481.
    12. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 514.
    13. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p. 481.

© Books of Dante – 2019

Le hêtre (Fagus sylvatica)

Synonymes : hêtre commun, hêtre blanc.

Si le nom même du hêtre est connu et admis de tous, il s’avère que selon les lieux et les époques, il a porté d’autres noms, dont son nom latin – fagus – semble être inspiré, à moins qu’il ne s’agisse de l’inverse… Ainsi le hêtre est-il foyau, foyard, fouillard, fouteau, fou, fau, fayard, fagette, faillette, favinier… De l’ensemble de ces noms vernaculaires, le latin fagus souhaite nous rappeler sa proximité avec le grec phagein, un verbe qui veut dire « manger », en raison, dit-on, du caractère comestible de certaines parties de cet arbre. Pourtant, des arbres plus comestibles que le hêtre, il en existe bien d’autres, et il apparaît peu acceptable de déclarer le hêtre comme l’arbre (sauvage) comestible par excellence, comme j’ai pu le lire quelque part. Ainsi faut-il s’interroger quant à la filiation qui peut bien exister entre fagus et phagein. Tous ces noms, auxquels on peut rajouter fol et foutel, représenteraient ainsi les diverses manières de désigner cet arbre jusqu’au début du XIII ème siècle (1220 environ), avant que le hester germanique et le haistr francique ne se stabilisent et ne donnent, par la suite, le mot hêtre.
Bien entendu, ces anciennes appellations ne furent pas abandonnées : ma grand-mère maternelle n’a jamais appelé un hêtre un hêtre ; pour cela, elle utilisait le mot franco-provençal fayard. De même, dans le Petit Albert, on trouve une recette pour la réalisation de laquelle il est demandé « une livre de bon charbon de faux » (c’est certain que si l’on ne sait pas ce que c’est, la recette est irréalisable ; simple question de linguistique, non de magie, laquelle nécessite quelques élémentaires notions de botanique dont on fait trop souvent l’économie…).

Le hêtre, bien qu’il fasse partie, tout comme le chêne, de la famille des Fagacées, n’en reste pas moins à l’ombre dudit chêne. Chez Angelo de Gubernatis, on le trouve encore sous le nom de Quercus fagus, quercus faisant référence au genre chêne, comme si, d’une façon ou d’une autre, on avait voulu faire absorber le hêtre par le chêne, afin d’assurer la suprématie de ce dernier au dépend de l’autre. Pourtant, si l’on en juge la mythologie grecque, l’on se rend compte que cette idée n’a rien de saugrenu. Bien qu’indissociable du chêne masculin pour la vieille culture hellène, le hêtre représentait alors la part féminine de la création. Puis, il a été détrôné par le chêne, de la même façon que l’on a, petit à petit, répudié le principe féminin. Bien avant cela, le hêtre était dédié à une déesse-mère primordiale du nom d’Eurynomé, puis les Achéens remplacèrent cette divinité par Zeus, le hêtre par le chêne. Eurynomé fut intégrée au panthéon, mais dans un rôle assez mineur. Voilà pourquoi, lorsqu’on parle du sanctuaire de Dodone, on pense immédiatement au chêne. Or, Lucien de Samosate, un auteur du II ème siècle après J.-C., affirme que l’oracle de Dodone se constituait autant de chênes que de hêtres sacrés. Il n’en reste pas moins que pour des auteurs plus tardifs comme Henri Corneille Agrippa, le hêtre est d’essence jupitérienne, avant de glisser davantage en direction du couple Héra/Junon, alors que pour les anciens Germains le hêtre est indubitablement masculin, formant couple avec l’orme féminin.
Il est donc inexact d’insinuer que les anciens Grecs et Romains ignoraient le hêtre : par exemple, dans l’Odyssée, ce sont bien des faines – le fruit du hêtre – que jette Circé, avec des glands et des cornouilles, aux compagnons d’Ulysse changés en porcs captifs par les bons soins de la déesse. De même dans les Bucoliques que l’on doit au poète latin Virgile : il est question d’un fagus dont certains exégètes dirent qu’il n’est pas prouvé qu’il fut un hêtre. Virgile étant né en Gaule cisalpine, je doute fort qu’il n’y ait jamais rencontré le moindre fayard. Si Pline est capable de décrire correctement la faine – petite pyramide triangulaire – il n’y a pas de raison pour que Virgile soit ignare à ce point. Non, on connaissait bien le hêtre, tant chez les Grecs que chez les Romains.

En ce qui me concerne, le hêtre est éminemment féminin. Ainsi, les coupes sacrificielles – symbole féminin – étaient-elles taillées dans du bois de hêtre. L’écorce du hêtre est aussi lisse et douce que peut être rugueuse celle du chêne ; son bois, ferme et flexible, contraste avec la rudesse de celui du chêne ; le hêtre est rarement touché par la foudre alors que, statistiquement, le chêne l’est quarante-cinq fois plus souvent, signant bien par-là son accointance avec Zeus, maître des éclairs, s’opposant ici symboliquement, par un emblème comme le chêne, au hêtre féminin plus proche du monde souterrain, parce que plus « rond », plus « humide », plus « ombrageux » que ne le sera jamais le chêne… Et si l’on reste dubitatif devant la dimension féminine du hêtre, il n’est qu’à considérer les fameux hêtres tortillards, des êtres surnaturels qui semblent presque danser, et dont les spécimens les plus connus sont désignés sous le terme de « faux de Verzy », du nom de la petite commune, à proximité de Reims, qui en regroupe le plus grand nombre sur près de 80 hectares. Aujourd’hui encore, on s’interroge sur l’origine de cet état de fait. On a évoqué la nature du sol. Mais après avoir planté des graines de hêtre tortillard en dehors de ce regroupement, on a constaté qu’elles donnaient naissance à de nouveaux hêtres tortillards. Il a également été avancé l’origine virale de ce phénomène pour lequel les investigations demeurent toujours autant tortueuses… Francis Hallé nous explique que « les soudures racinaires permettent des échanges entre les arbres. Les hêtres ‘tortillards’ […] sont capables d’induire le caractère ‘tortillard’ chez les hêtres voisins, avec lesquels ils sont soudés par les racines » (1). Cela apporte de l’eau à notre moulin, mais l’origine première demeure, pour l’instant, un véritable mystère. Malgré tout, ces arbres, par leurs formes serpentines, nous invitent à la réflexion : de la Terre au Ciel, le chemin n’est pas toujours une ligne droite. Plutôt à l’image du rond dont on ne sait pas toujours s’il est de fée ou de sorcière. Dans une région à peine distante de 200 km à l’est de la ville de Reims, et où l’on connaît bien le hêtre, il est impossible de passer sous silence le majestueux hêtre fée de la forêt de Domrémy au temps de Jeanne la Pucelle, lequel était fréquenté par la noblesse locale, mais aussi par ces dames fées dont Jeanne n’a bien évidemment jamais fait partie. On a cependant insisté sur ce point pour faire gonfler l’idée que, peut-être, elle aurait été quelque peu… sorcière. Cependant, « il est vrai que, si les fillettes pieuses allaient à l’arbre seulement les jours de fête et dans un but de piété ou d’amusement familial, d’autres y cherchaient un appui plus profane dans le monde élémental » (2), c’est-à-dire probablement toutes celles qui n’avaient pas entièrement (ou pas du tout) répudié leur foi païenne, et je ne parle pas seulement de celles qui venaient y chercher, en songe, la vision de leur futur, afin de savoir si leur mariage serait heureux ou vérifier si, comme le soutenait Macrobe dès le IV ème siècle après J.-C., le hêtre était un véritable membre des « felices arbores », autrement dit, des arbres portant bonheur, des arbres sous lesquels aucune sieste ne peut virer au cauchemar, sans quoi l’on n’aurait jamais laissé de très jeunes fillettes effectuer les tournées du premier mai en portant à la main une branchette de hêtre, fleurie et décorée de rubans. (Plus anciennement, le hêtre figurait l’épouse du Soleil, la « très brillante » Belisama, dont le culte était rendu le premier du mois de mai, jour de la fête du hêtre.) « Cependant […], il est certain qu’au pied de l’arbre enchanté, on trouvait, vers la nuit magique de Saint-Jean, ces rondes de mousserons roses et ces cercles d’herbe foulée où dansèrent des pieds menus, plus légers que les pieds d’aucune femme » (3).

L’ogham Phagos et son glyphe spiralé… : ᚗ Comment, encore, douter de la féminité manifeste du hêtre ? Pour nous éclairer davantage sur ce point crucial, transportons-nous donc au jardin botanique royal de Kew, un quartier situé au sud-ouest de Londres. Un hêtre s’y prête à une curieuse singularité : « le marcottage spontané des branches basses », pour reprendre la formulation exacte de Francis Hallé qui poursuit, ajoutant que ce phénomène se déroule (presque) uniquement « dans le cas d’arbres isolés : recevant un éclairement suffisant, ces branches basses ne s’élaguent pas, s’allongent, s’affaissent sous leur propre poids, entrent en contact avec le sol, s’y enracinent, réitèrent et donnent naissance à un cercle de jeunes arbres qui entourent le vieil arbre initial » (4), mère au centre de sa prodigieuse descendance, dont on sait que, pour chacun d’eux, le cordon ombilical, même s’il vient à se rompre, ne supprime en rien l’étroite relation, ni le rôle de chacun : à tous les âges de sa vie, la mère sait qu’elle reste mère. Que peut donc bien vouloir nous montrer cette ronde arborée, figurée par un hêtre vénérable entouré de ses jeunes sujets dans lesquels subsistent, par filiation, une partie de l’héritage ancestral ? C’est là, en partie, ce que Phagos cherche à nous faire comprendre : l’existence d’une mémoire individuelle mais également collective, la connexion avec les ancêtres et l’acceptation des messages qu’ils nous adressent. Aller chercher dans un temps plus ancien que soi une réponse à une question bien d’aujourd’hui. Comment s’éclaire cette donnée à la lumière actuelle ? Comment peut-on l’intégrer à ce monde moderne sans la dénaturer ? L’on ne peut illuminer le présent sans les fréquents coups d’œil adressés à ce qui se trouve derrière soi ; c’est à ne pas négliger, c’est une base de laquelle on émerge soi-même, qui contient, fertile, un terreau de bon augure, mais aussi, parfois – qui sait ? – un problème irrésolu qui gangrène l’humus. Des générations peuvent se succéder sans que le problème soit arasé. Ça n’est donc qu’en revenant à la source, en amont, auprès de la « mère », qu’on parvient à expliquer le fait que l’eau qu’on voit couler dans la rivière de sa propre existence possède un si faible débit, ou une couleur, une odeur, qui laissent tout à fait craindre une pollution qu’elle aurait subi, et qui implique de (se) soigner, de remonter, de repérer les thèmes qui se répètent afin de pouvoir les corriger, d’inverser, etc. Ce sont là commandements de Phagos !
Nous avons dit plus haut que la coupe sacrificielle que l’on sculptait en bois de hêtre était un symbole typiquement féminin, sans doute parce qu’elle est matrice. Or, « selon certaines versions de la quête du Graal, la coupe sacrée est reliée à l’image du livre. Cette quête représente alors la recherche de la parole perdue, soit l’ancienne Sagesse devenue inaccessible » (5). Lorsqu’on prend la peine de creuser plus avant, ou plus profond, l’on se rend compte effectivement que la relation du livre au hêtre est très, très proche, ne serait-ce que linguistiquement, surtout si l’on considère la manière dont on nomme le hêtre en plusieurs langues européennes : beech (anglais), buche (allemand), beuk (néerlandais), buk (polonais), bukev (slovène), bok (suédois). Soit autant de termes qui s’apparentent à d’autres permettant de désigner le livre : book (anglais), buch (allemand), boek (néerlandais). Même le français bouquin y fait référence. Cela exprime plusieurs causes : avec du bois de hêtre, on confectionnait des tablettes d’écriture (jouant là la même fonction que l’écorce de bouleau) ; sur ce bois, il arrivait qu’on y trace des runes ; enfin, de ce bois, on fabriquait de la pâte à papier. C’est donc tout cela que Phagos véhicule également, l’ogham du hêtre signifiant plus globalement la connaissance écrite inscrite dans le bois même de cet arbre. Tirer Phagos peut donc vouloir dire qu’il importe de partir en quête de sagesse (sapience, savoir), de pratiquer l’introversion, bien nécessaire pour découvrir, entre deux lignes, le message qui s’y dissimule, chercher, avec calme et tempérance toujours, une réponse dans les traces écrites qui sont multiples et qui ne peuvent se résoudre et se réduire au seul Livre… C’est avec l’aide de Phagos qu’on peut entrer plus intimement en contact avec l’un des arcanes majeurs du Tarot de Marseille, à savoir la Papesse (bien davantage encore qu’avec l’arcane V, le Pape).

D’un point de vue thérapeutique, le hêtre a surtout joui d’un grand nombre d’emplois populaires. En revanche, rares ont été les praticiens à s’être penchés sur le cas du hêtre, et ce quelle que soit la période à laquelle ils ont appartenu. Tous (ou presque), sauf une : Hildegarde de Bingen. Après elle, il y a bien eu Matthiole, qui n’en dit pas grand-chose tout en reprenant celui qu’il commente, à savoir Dioscoride qui ne cherche pas à faire supplanter le hêtre par le chêne. Convaincu des caractéristiques si fortement marquées entre chêne et hêtre, il place dans le même chapitre 120 du premier livre de la Materia medica ces deux arbres, parce que, dit-il, ils sont de semblables vertus, tant et si bien qu’il achève en disant que « les feuilles de tous ces arbres pilées, aident aux enflures et fortifient les parties affaiblies des membres » (6). Que rajoute donc Matthiole qui ne se trouve pas dans Dioscoride ? Le seul fait que les feuilles du hêtre remédient aux défauts des lèvres et des gencives, ce qui est fort mince, et sans commune mesure avec l’approche d’Hildegarde à laquelle nous allons maintenant nous intéresser. Quand on prend connaissance de ce qu’elle écrit à propos de celui qu’elle nomme Fago, on pressent avec évidence la puissance qu’elle décelait dans cet arbre qui est pour elle image de la discipline : « Je coupe ta verdeur, parce que tu purifies toutes les humeurs qui entraînent l’homme sur des chemins d’erreur et d’injustice », écrit-elle (7). A la lecture du long chapitre qu’elle accorde à cet arbre, on peut noter les nombreuses prières qu’elle associe au hêtre. Si, à l’heure actuelle, on n’accorde plus aux feuilles du hêtre guère d’importance (hormis leur caractère comestible à l’état jeune, ce que souligne du reste l’abbesse), Hildegarde voyait en elles un excellent moyen de lutter contre les états fébriles accompagnés de frissons : « Arrache-les aux branches sans les briser, en les conservant entières ; place-les dans ton lit près de toi pour qu’elles te réchauffent et qu’elles absorbent la sueur de ton corps […] : tu trouveras la joie, et, dans ton cœur, tu sentiras l’apaisement » (8). Soucieuse de ne pas se cantonner qu’à l’arbre seul, Hildegarde considérait aussi comme remède la rosée que l’on recueillait sur ses feuilles, laquelle était bonne pour éclaircir la vue. Quant « au champignon qui pousse sur le hêtre […], il est bon à manger pour le bien-portant comme pour le malade » (9). Hildegarde semble nous indiquer que, par sympathie, les « forces » de l’arbre pouvaient se communiquer au champignon qui en était le récipiendaire. L’abbesse de Bingen n’évoque pas le charbon de bois de hêtre mais ses cendres, dont une lessive, c’est-à-dire une lotion composée de cendres et d’eau, permet de nettoyer les affections cutanées légères, de même que la poudre de charbon de bois de hêtre qui possède des propriétés plus puissantes encore. Enfin, Hildegarde note, non sans humour, que le fruit du hêtre, dont l’huile était connue, ne rend pas malade mais que, en revanche, il fait grossir. En effet, ce dernier est riche de protides, de glucides et de lipides !

Espèce d’ubac plus que d’adret, le hêtre est l’une des quatre essences les plus représentatives des forêts européennes aux côtés du chêne, du pin et du sapin. Sa présence depuis le tertiaire et ses capacités d’adaptation n’y sont sans doute pas étrangères. Assez fréquent sur les reliefs (collines, zones montagneuses : maximum 1700 m d’altitude), le hêtre s’épanouit aussi bien sur sol calcaire qu’acide. Il est capable de prendre racine dans des amas pierreux tout autant que sur des terrains argileux, à la condition qu’ils soient richement pourvus d’éléments nutritifs. L’important pour lui, c’est que le sol qui le porte soit bien drainé, ce qu’il trouve au creux des vallons frais et confinés. C’est pour ces raisons qu’il apprécie les régions océaniques et montagnardes à climat humide, comme c’est le cas de l’Iraty, au Pays basque. Là, s’y trouve la plus vaste hêtraie d’Europe (90 % des arbres sont des hêtres). Elle couvre 17000 hectares dont 2300 se trouvent du côté français. A 60 km à l’est de l’océan Atlantique, à près de 1000 m d’altitude, les précipitations y sont abondantes et bien réparties tout au long de l’année. Malgré quelques gels hivernaux, le climat y est relativement doux. Dans cette forêt de l’Iraty, on distingue les hêtres exposés sur les versants sud et ouest, plus secs (les arbres restreignent alors leur besoin en eau) de ceux qui jouissent d’une humidité plus importante dans les autres zones.
Comme nous l’avons dit, le hêtre s’adapte à de nombreuses conditions. C’est peut-être pour cette raison qu’il est difficile de reconnaître la silhouette de cet arbre à première vue. En effet, en forêt il possède un port élancé qui peut lui permettre d’atteindre des dizaines de mètres de hauteur (35 à 40 m au maximum), alors qu’un hêtre isolé se conforme sphériquement.
Son tronc est lisse, de couleur gris argent/cendré/blanchâtre, ses feuilles courtement pétiolées, ovales, brillantes et vert tendre (elles prendront des teintes allant du jaune d’or au brun en automne). Les nervures sont bien droites alors que les bordures ciliées comme l’œil d’une femme présentent quelques ondulations.
Au printemps, ce sont feuilles, chatons mâles et femelles qui apparaissent en même temps. Les chatons mâles ont la forme d’épis brun clair, pendants et longuement pédonculés, couverts de poils soyeux alors que les femelles se composent de une à trois fleurs enfermées dans une enveloppe qui donneront plus tard les faines – graines brunes et luisantes –, à l’abri d’une cupule à quatre divisions couverte d’aiguillons mous.

Le hêtre en phytothérapie

La plus évidente des manières pour utiliser le hêtre en phytothérapie, c’est encore d’employer son écorce, en particulier celle des rameaux juvéniles, âgés de un à trois ans. S’il est aisé de récolter cette écorce, cela n’est pas là l’unique partie de son anatomie que cet arbre est susceptible d’offrir au thérapeute. Si l’on en parle moins, c’est parce qu’il est beaucoup plus compliqué aujourd’hui d’obtenir les autres substances médicinales qu’il est à même de fournir.
La première de ces matières, c’est le charbon végétal que produit le hêtre qui, dans ce registre, n’est pas la seule espèce d’arbre à apporter une telle substance, puisqu’en terme de charbon végétal thérapeutique, le chêne, le tilleul, le peuplier et le pin se prêtent aisément à l’exercice. Observons que ce charbon est plus efficace à l’état sec que lorsqu’on l’humidifie.
La seconde porte le curieux nom de créosote, réunion de deux racines grecques, kréas, « chair » et sôtêr, « protéger », qui met en exergue la qualité antiputride de ce produit de saveur âcre et caustique, peu soluble dans l’eau et fortement miscible dans l’alcool. On l’obtient par la distillation du goudron de bois de hêtre, après qu’il ait été plusieurs fois rectifié. Cette espèce d’huile essentielle contient majoritairement des phénols (gaïacol, créosol, homocréosol, etc.), ce qui explique son caractère « brûlant ».
Le hêtre, dont on consomme parfois les très jeunes feuilles fraîches, offre aussi, par l’intermédiaire de cette surface foliaire, une substance thérapeutique certes moins usitée que l’écorce, mais présentant néanmoins l’avantage de contenir des principes non négligeables : du tanin, une essence aromatique, de la vitamine C, ainsi qu’un glucoside flavonique, tandis que dans l’écorce, on trouve surtout du tanin, de la résine, de la glucovanilline, ainsi que cette matière très étonnante qu’est la subérine, principal constituant du liège. Avant de faire le compte précis de ce qui constitue la faine, signalons que dans la sève du hêtre se croise de l’acétate d’alumine qui, sous forme de gel, joue un rôle polyvalent, de l’acétate de calcium, de l’acide gallique, et sans aucun doute tout un tas d’autres composants fort intéressants.
Au tour de la faine maintenant. Bien que non thérapeutique (du moins non reconnue comme tel, son histoire au contact de l’homme ne lui ayant reconnu qu’une seule fonction alimentaire), nous pouvons tout de même communiquer certaines données qui la concernent : eau (5 %), sels minéraux et oligo-éléments (4 %), matières protéiques (14 %), fibres (22 %), matières extractives non azotées (32 %), lipides (23 %). La faine, exprimée à froid, produit environ le cinquième de son poids d’une huile fine, de couleur jaune paille, de saveur douce et d’odeur peu prononcée. Elle contient essentiellement de l’oléine, ainsi que des acides palmitiques et stéariques.

Propriétés thérapeutiques

  • Écorce : tonique astringente, fébrifuge (considérée non seulement comme un succédané du quinquina, mais également comme son équivalent par Furhmann en 1842), antiseptique générale, antiseptique pulmonaire, apéritive, vermifuge, purgative et vomitive à hautes doses
  • Feuille : stimulante du métabolisme
  • Charbon : antiseptique, désinfectant, absorbant des gaz intestinaux excessifs, antiputride, désodorisant
  • Créosote officinale : astringente, antibactérienne, puissante désinfectante pulmonaire, antituberculeuse, odontalgique, escarrotique
  • Sève : fortifiante, dépurative (surtout usitée en Lorraine)
  • Cendres de bois de hêtre : antilithiasiques (?), résolutives des ulcères (?), fortifiantes des articulations (?)

Usages thérapeutiques

  • Écorce :
    – Fièvre, fièvre intermittente, fièvre paludéenne, fièvre typhoïde
    – Troubles de la sphère gastro-intestinale : diarrhée, dysenterie, parasites intestinaux
    – Affections cutanées : dermatose rebelle, démangeaison cutanée, engelure, gerçure, escarre (10), brûlure, lavage des plaies, des enflures et des irritations cutanées
    – Rhumatismes, goutte
    – Affections pulmonaires chroniques
    – Hydropisie
  • Charbon :
    – Troubles de la sphère gastro-intestinale : fermentation gastrique ou intestinale anormale, dyspepsie flatulente, météorisme intestinal, gastro-entérite, diarrhée, fétidité des selles
    – Affections cutanées : ulcère, plaie purulente et enflammée
    – Glycosurie
    – Hygiène buccale
    – Empoisonnement (au phosphore et aux alcalis entre autres)
  • Créosote officinale :
    – Troubles de la sphère respiratoire : tuberculose, bronchite chronique
    – Troubles de la sphère gastro-intestinale : diarrhée, dysenterie, dyspepsie, nausée, vomissement, hémorragie intestinale (?)
    – Affections cutanées : ulcère, engelure, érysipèle, plaie gangreneuse, cancer cutané susceptible d’être résorbé, brûlure

Modes d’emploi

  • Écorce fraîche ou sèche : comme toutes les écorces, celle de hêtre doit faire l’objet d’une décoction, que l’on filtre une fois obtenue. Elle se destine tant à un usage interne qu’externe, comme, par exemple, en lavement et compresse. Elle peut aussi s’absorber sous forme de poudre.
  • Charbon : par voie interne principalement, sous forme de poudre ou de pastille, bien qu’il semble préférable de privilégier la poudre, fort utile également comme dentifrice. De plus, les pastilles de charbon peuvent être brûlées, seules ou en compagnie d’herbes choisies selon les besoins, pour assurer une meilleure hygiène domestique.
  • Créosote : plus tellement utilisée de nos jours, on lui préfère maintenant son équivalent homéopathique, Kreosotum.
  • S’adosser à l’arbre lui-même : il vous communiquera une partie de ses forces et vous fera assurément éprouver son effet roboratif.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Toxicité : si l’emploi de l’écorce et du charbon de bois de hêtre ne pose pas véritablement de problèmes majeurs, il faut savoir se méfier de la créosote officinale, irritante et narcotique. Assez mal tolérée par l’estomac (même en dilution à un pour mille), elle ne doit pas faire l’objet de doses excessives, ces dernières pouvant parfois occasionner des phénomènes d’intoxication mortelle.
  • Récolte : les jeunes feuilles aux mois d’avril et de mai, les fruits en septembre et octobre, enfin l’écorce à la fin de l’hiver.
  • Alimentation : dans ce registre, on connaît moins la valeur alimentaire de la jeune feuille de hêtre que celle de la faine. Pourtant cette feuille, à la saveur un peu aigrelette, se laisse agréablement déguster en salade. Quant à la seconde, nous pouvons dire que l’histoire, même locale, a davantage retenu son nom, et ce depuis la déjà lointaine préhistoire. Sans remonter aussi longtemps en arrière, en Europe, la faine fit l’objet d’une récolte assidue du début du XVIII ème siècle jusqu’au début du XX ème, laquelle se destinait surtout à l’expression de son huile végétale, tel que le relate André Theuriet à la fin du XIX ème siècle : « Vers la fin de septembre, les capsules rougeâtres et rugueuses des hêtres s’entr’ouvrent, les faines s’en échappent, deux à deux, avec un bruit sec ; le sol est jonché de leurs graines brunâtres et triangulaires. Alors tous les bois sont en rumeur ; femmes, vieillards, enfants, accourent des villages voisins pour récolter la faine. On étend sous chaque arbre de grands draps blancs, on secoue les branches à coup de gaule, et les graines anguleuses tombent comme une averse. La faine est très savoureuse. Nos paysans en font de l’huile en soumettant les amandes, enfermées dans des sacs de toile neuve, à de lentes pressions. Cette huile, extraite à froid, vaut l’huile l’olive ; elle a l’avantage de se conserver dix ans sans perdre de sa qualité, et elle sert à confectionner des fritures fines, dorées, affriolantes… Essaies-en, et comme dit Brillat-Savarin, tu verras merveille ! » (11). Cette huile, donc, ne rancit pas, se prête à l’assaisonnement et à la cuisson, il est donc normal qu’on en ait fait un usage quotidien, en particulier dans les zones européennes riches en hêtres. On en fit également une huile d’éclairage, mais c’est tout de même gâcher le produit. Quant aux faines proprement dites, elles sont comestibles aussi bien crues que grillées à la poêle, ou bien torréfiées, comme cela fut aussi le cas du gland de chêne, afin d’en tirer un ersatz de café. Bien plus tôt, puisque ça remonte au XVI ème siècle, Matthiole raconte aussi que la savoureuse faine, quoi qu’un peu styptique, était l’objet d’une grande considération de la part des paysans des forêts slovènes et autrichiennes, mais aussi de ces autres hôtes des forêts que sont les souris, les écureuils, les loirs, les merles, les grives et bien d’autres oiseaux encore. Cependant, une surconsommation de ces fruits n’est pas sans provoquer certains désagréments : chez les animaux, bien qu’ils soient peu nocifs pour le bœuf, le mouton et le porc, ils représentent en revanche un poison pour le cheval. Tout comme l’amande, la noisette et la noix, la faine est recouverte d’une fine pellicule brunâtre contenant une substance répondant au nom de fagine, composé qu’on a dit proche de la choline et de la triméthylamine et, plus inquiétant, de la muscarine. Bien que n’étant pas un alcaloïde, il a couru sur la fagine une drôle de réputation. Bizarrement, l’alerte fut essentiellement donnée par des médecins et botanistes de nationalité danoise du XVII ème siècle : Simon Paulli, Thomas Bartholin, Ole Borch, etc. En tous les cas, ils associent, tous, à une excessive consommation de faines, la survenue de maux tels que de violentes migraines, une fièvre intense et ardente, une ivresse voisine de la folie, des vertiges ou encore du délire. En l’occurrence, elle se comporte un peu comme l’ivraie, ce qui doit nous rappeler Circé en nourrissant les compagnons porcins d’Ulysse (des fois, on se demande un peu quand même…). Mais « il faut accueillir ces assertions avec beaucoup de réserve, nuançait Henri Leclerc : j’ai vu des enfants consommer des poignées de faines sans jamais éprouver le moindre malaise et j’en ai moi-même usé assez longuement pour me convaincre de leur innocuité » (12). Il faut dire que le docteur Leclerc était végétarien et qu’il appréciait particulièrement les plantes sauvages. On peut donc lui faire confiance sur ce point.

  • Avant d’en terminer avec l’une des fractions végétales du hêtre dont nous n’avons pas encore évoqué le rôle dans cette seconde partie, signalons à l’attention que les feuilles du hêtre constituèrent un ersatz de tabac, que l’écorce se voua à la tannerie, le bois à la charpenterie, à la menuiserie, à l’ébénisterie et au charronnage, autant de corps de métier qui se méfient de la sciure de bois de hêtre suspectée d’être cancérigène.
  • Parlons un peu des fleurs du hêtre maintenant, puisque c’est grâce à elles que le docteur Edward Bach conçut l’un des trente-huit remèdes floraux qui portent son nom : Beech, en l’occurrence. Cet élixir, inscrit dans le groupe de l’altruisme, est particulièrement destiné aux personnes critiques, tatillonnes, arrogantes, peu compréhensives et intolérantes, à celles qui voient le négatif en toute chose et « qui éprouvent le besoin de voir plus de bien et de beauté dans tout ce qui les entoure » (13).
  • Enfin, dans la catégorie des hêtres remarquables, citons le hêtre de Ponthus, situé dans la forêt de Paimpont (Ille-et-Vilaine), ceux qui peuplent la forêt de Huelgoat (Finistère), enfin cette rangée de hêtres moussue formant ce que l’on appelle l’allée des géants ou le chemin des sorcières (Saint-Nicolas-des-Biefs, Allier), laquelle nous montre, si besoin était de le prouver encore, en quoi le hêtre est éminemment de nature féminine…
    _______________
    1. Francis Hallé, Plaidoyer pour l’arbre, p. 66.
    2. Anne Osmont, Plantes médicinales et magiques, p. 120.
    3. Ibidem.
    4. Francis Hallé, Plaidoyer pour l’arbre, p. 45.
    5. Julie Conton, L’ogham celtique, p. 342.
    6. Dioscoride, Materia medica, Livre I, chapitre 120.
    7. Hildegarde de Bingen, Physica, p. 174.
    8. Ibidem, p. 46.
    9. Ibidem, p. 91.
    10. Autrefois, pour l’usage humain comme vétérinaire, on recueillait l’eau qui stagnait dans les parties creuses des hêtres – sorte de macération à froid naturelle, en quelque sorte – pour soigner les escarres.
    11. André Theuriet, Sous-bois : impressions d’un forestier, pp. 67-68.
    12. Henri Leclerc, Les fruits de France, pp. 160-161.
    13. Edward Bach, La guérison par les fleurs, p. 110.

© Books of Dante – 2019

La lavande sauvage, la brebis et le pin noir d’Autriche

Au premier plan, une lavande fine sauvage (Lavandula angustifolia).

La lavande fine sauvage du quart sud-est de la France doit beaucoup à la déforestation massive qui a touché ce secteur géographique dans le courant du XIX ème siècle. C’est le cas en Drôme, et donc dans le petit hameau où vécurent mes grands-parents, mes arrières grands-parents et leurs parents avant eux. Cela sera mon point de départ pour ce qui va maintenant suivre.

En ces temps reculés, les populations qui vivaient là, alors très pauvres, purent plus facilement subsister, sans que ce soit forcément Byzance tous les jours, en faisant entrer la lavande dans l’équation. Comme beaucoup de familles possédaient des chèvres et/ou des brebis, le pâturage était chose courante et utile, dans le sens où les animaux qui se déplacent dans des espaces libres et ouverts, contrairement aux vaches parquées, débroussaillent parfaitement les haies, les abords des ruisseaux, les talus, les petits sentiers, etc., et si jamais cela ne suffit pas, on procède éventuellement à l’écobuage. C’est de l’entretien, au même titre qu’on balaie devant sa porte. L’intérêt, c’est que, à travers cette activité de nettoyage champêtre et forestier régulier, la lavande fine sauvage est épargnée par les dents des ovins et des caprins qui baguenaudent de-ci de-là. L’amertume de cette plante est sans doute la raison pour laquelle elle n’est pas consommée, en particulier par ces gloutons de moutons. Il se forma alors, sans que la lavande ne demande rien, une interrelation qui commença à se mettre en place entre cette lamiacée et les bêtes formant les troupeaux, et cela au bénéfice des hommes. Cette lavande resta sauvage, certes, mais elle fut entretenue et également protégée dans son écosystème naturel, non seulement par le passage régulier des troupeaux, mais aussi par l’intervention humaine : en effet, il arriva que l’homme apportât du fumier pour engraisser les sols sur lesquels pousse la lavande fine sauvage, qui resta encore, certes moins facilement accessible que si elle avait été cultivée en rangs serrés bien réguliers, ceux-là même qui occasionnent encore bien des paysages de cartes postales, une vision qui, au reste, n’a pas plus d’un siècle.
Ainsi, tant que les troupeaux se maintinrent, la lavande fine pût être récoltée à l’état sauvage par des familles entières chaque été. On cueillait, puis on distillait dans la foulée, puisque chaque cellule familiale (ou presque) possédait son propre alambic. Puis on vendait : cela mettait du beurre dans les épinards, ce qui faisait assez bien les affaires de ces populations. Il se trouvait là une matière première à profusion, ainsi que de la main d’œuvre et une demande commerciale d’huile essentielle de lavande fine sauvage dans le même temps. Parfait ! Mais le commerce connaît ses modes et ses fluctuations. Dans la Drôme provençale, on a estimé qu’un pic de la production de cette huile essentielle, corrélativement à la demande, s’est situé aux environs de 1920. A cette époque, « on » juge (à tort ? à raison ?) que la qualité de cette huile essentielle décroît en même temps que s’amorce la chute de la demande (s’agit-il là d’une astuce de courtiers ? Sachant que les huiles essentielles, produits assez peu périssables, peuvent être stockées le temps nécessaire puis être déployées sur le marché en temps utile…).
L’exode rural a eu pour conséquence la désertification des montagnes et la raréfaction de la main d’œuvre familiale, ce qui obligea ceux qui restèrent sur leurs terres à engager des manœuvres pour x journées de récolte, de même qu’on emploie encore aujourd’hui des travailleurs saisonniers pour les vendanges. C’est pour cela que mon grand-père maternel engagea durant de nombreuses années bon nombre de personnes, dont certaines effectuaient à pieds bien 20 km aller-retour à chaque jour de labeur !
Malgré tout, la lavande fine parvint à se maintenir, ainsi que les troupeaux qui vaquaient par-ci, par-là, formant un efficace tampon devant l’envahissante broussaille. Cependant, de plus en plus, la lavande fine finira par se cultiver, ainsi que plusieurs types de lavandins ; la production s’organisa, puis se mécanisa tant bien que mal afin de palier aux divers inconvénients que vivront, parfois brutalement, les campagnes reculées où les modes de vie, à la sortie de la Seconde Guerre mondiale, accusèrent un net retard avant d’entrer progressivement dans une nouvelle ère, sans trop d’effet immédiat cependant : par exemple, mon grand-père maternel n’a pu acheter son premier tracteur (un « Petit-Gris » de chez Massey Ferguson) qu’en 1955, et encore était-il d’occasion. Il l’utilisa conjointement à ses chevaux de trait qu’il n’a abandonnés qu’au tout début des années 1980. Mais cette mécanisation sonna le glas de la production nationale d’huile essentielle de lavande fine sauvage : située à 90 tonnes en 1923, elle tomba à seulement 8 tonnes en 1956 ! La récolte de la sauvage fut laissée à l’abandon, de même que disparurent petit à petit ces troupeaux qui entretenaient avec elle une symbiose bien involontaire, mais longtemps profitable. On la cultiva donc. D’autant que pourquoi se casser la nénette à aller cueillir la fine dans la montagne, ce qui représente une somme de travail véritablement harassant, et tout cela pour un salaire de misère ? Alors, bien sûr, il y eut bien moins de troupeaux, tous moins impliqués qu’autrefois dans l’entretien de la lavande sauvage. Qu’est-ce que cela pouvait donc bien donner à terme ? L’on sait bien que les lieux de passage régulier des animaux, ainsi que les champs cultivés, quand ils sont abandonnés, la Nature sauvage y regagne rapidement le recul qu’elle avait dû y opérer auparavant ; en quelques décennies, un ravin peut se trouver comblé, à nouveau envahi de buis, de genêts, d’églantiers et d’autres sous-arbrisseaux adoptés aux marnes grises et aux sols secs, caillouteux et calcaires de ces régions de garrigue. Dont la lavande fine sauvage, qui entre obligatoirement en concurrence avec ces hôtes qui étaient jusqu’alors bannis du paysage par la dent de l’animal et par la pioche de l’homme.
Avec cette désaffection qui touche la lavande et l’ensemble des acteurs qu’elle implique, dans les années 1950, l’état français, qui entend bien lutter contre la production clandestine d’alcool, cherche à la régulariser. C’est pourquoi le décret n° 54-1149 du 13 novembre 1954 stipule la destruction des alambics en situation irrégulière, attendu que les appareils qui distillent la lavande sont soupçonnés – à raison – d’être aussi employés pour distiller, entre autres, le marc de raisin. Ce que m’a confirmé mon grand-père. Qui ne s’est pas gêné. Aussi, l’interdiction de posséder, et donc de faire fonctionner un alambic familial, finira par dissuader beaucoup de paysans qui cessèrent donc de récolter la fine sauvage, ce qui ne valait pas toujours la peine, surtout pour les petites quantités dont il s’agissait le plus souvent, sauf pour les plus forcenés, comme – encore ! – mon grand-père qui, avec l’aide de son frère et de son père, parvint, un été à produire 100 kg d’huile essentielle de lavande fine sauvage !

Mon arrière arrière grand-père Jules photographié avec ses moutons en 1938 ; à l’arrière-plan, sur la gauche, l’on voit l’alambic et sur la droite le bois de chauffe (surtout des fagots).

Puis, on finît par opter pour la lavande fine cultivée, en abandonnant son homologue sauvage entre le buis et le genêt, et à laquelle on ajouta plusieurs espèces de lavandins (abrial, grosso, etc.). Le nombre de cultivateurs qui « faisaient encore dans la lavande » visèrent gros : bien qu’ils furent de moins en moins nombreux, ils s’efforcèrent d’augmenter les surfaces de lavande et de lavandins cultivés, mais cela n’empêcha pas le marché de s’effondrer et de voir disparaître 60 % des surfaces nationales plantées de lavande fine entre 1950 et 1990. Beaucoup de contraintes s’ajoutèrent à cet état de fait : il fallut parfois, pour les très importants volumes, aller distiller ailleurs, à près de 30 km dans certains cas, dans des alambics pouvant accueillir plusieurs tonnes par cuve. Cela reste anecdotique, en effet : cela m’a été raconté par mon grand-père, pas plus tard qu’il y a un mois.
Aujourd’hui, dans cette portion drômoise, où mon grand-père mena l’ensemble des activités relatives à la lavande, les derniers exploitants vont bientôt cesser les leurs, pour cause de départ à la retraite. Il ne reste plus qu’un seul alambic en fonction, et nul ne sait s’il aura ou non un repreneur. De même que les activités liées aux lavandes se réduisent comme peau de chagrin, les troupeaux, eux aussi, ne sont plus que l’ombre de ce qu’ils furent dans le passé.

Parallèlement à tout cela, afin de lutter contre l’érosion des sols (provoquée par le déboisement massif au XIX ème siècle), pour les stabiliser et les restaurer, ainsi que pour corriger les torrents et autres rus d’ève, des parcelles sont achetées par l’état en vue de les reboiser largement. C’est le cas dans le quart sud-est de la France où l’on repeuple à partir des années 1880 environ, à l’aide d’un pin, le pin noir dit d’Autriche (Pinus nigra ssp. nigra), une variété de pin noir (1). Bien que les conditions de départ furent difficiles, il s’avère que l’expérience qui fut menée représente une belle réussite, puisqu’on comptait, en 1968, pour le seul département de la Drôme, 44000 hectares de pins noirs issus de ce plan de reforestation. Cette essence n’a bien évidemment pas été choisie au hasard, puisque son enracinement puissant l’autorise à évoluer sur des substrats superficiels comme le podzosol, ainsi que sur des sols très pauvres, instables et ravinés, aussi bien calcaires qu’argilo-compacts. Et « le résultat est probant. Cet arbre devrait permettre de constituer un lit d’humus favorisant la réintroduction naturelle d’espèces disparues du fait de leur surexploitation durant le siècle précédent (pin d’Alep, pin sylvestre et sapins) » (2). De quoi se plaint-on ? A une époque – la nôtre – où chaque arbre est précieux, il n’en reste pas moins que ce pin noir « colonise tous les milieux ouverts, se comporte comme une ‘mauvaise’ herbe forestière très invasive… » (3). « Malheureusement, son envahissement est tellement dense qu’il empêche les autres espèces de se réimplanter » (4).

Parmi les chênes et les buis, deux pins noirs reconnaissables à leurs aiguilles de couleur vert foncé.

Autrefois, l’on entendait beaucoup moins (voire pas du tout) parler du caractère invasif du pin noir d’Autriche, en ce sens que les troupeaux pâturant – quand il y en avait davantage qu’aujourd’hui – se chargeaient de « rousiguer jusqu’au trognon » les plus jeunes sujets de pin noir : or, l’on sait bien qu’un pin sectionné à sa base ne repousse pas. Ainsi, les populations de pins noirs pouvaient être maintenues sans gêner l’homme dans sa volonté première de conserver intactes les lavanderaies sauvages. Mais comme, à un moment, il y eut beaucoup moins d’hommes et d’animaux pour assurer vaille que vaille l’entretien et la protection de ces zones de vie occupées par la lavande fine sauvage, celle-ci recula face aux buis, aux genêts à balai, aux pins noirs donc, sans pour autant disparaître : non, elle reprit tout simplement sa juste place naturelle. J’ai vu il y a un mois de cela, à 1000 m d’altitude, des lavandes fines sauvages nombreuses pousser au voisinage de pins noirs. Mais personne ne vient les cueillir. Alors, qu’est-ce que ça peut faire qu’il y ait ou non du pin noir dans les environs, qui, au passage, et contrairement au mouton, permet de retenir le sol et, donc, l’eau. Et oui. C’est un fait que, vraisemblablement, l’on a oublié. Mais en faire le rappel ne suffit apparemment pas, puisque j’en vois certains crier à l’extermination du pin noir ! Pourtant, plutôt que de demeurer dans cette attitude bornée et figée, de vouloir à tout prix extirper du sol un arbre qui y a été volontairement planté pour des raisons pensées et censées (et dont les bénéfices ne peuvent absolument pas être mis en doute), plutôt que de s’opposer à lui comme des bêtes têtues (pour ne pas dire des ânes bâtés), pourquoi ne pas faire de ce pin, qui fournit du bois pour la construction, le chauffage et la pâte à papier, oui, pourquoi ne pas faire de lui un allié ? Mais l’homme, à la vue basse (je sais pas, le manque d’iode, à ces hautes altitudes, ça rend idiot), demeure enferré dans sa seule vision : il préfère, par force d’habitude, privilégier une sauvage dite utile par lui, aux dépends d’une autre considérée comme nuisible, par lui également. Pourtant, le pin noir d’Autriche a fait montre de caractéristiques qui dessinent bonne partie de sa puissance, non seulement par sa résistance au vent, à la sécheresse et aux grands froids (jusqu’à – 30° C). De plus, il résiste excellemment bien au sel routier, aux diverses pollutions (atmosphérique, à l’ozone), à la tordeuse du pin (Rhyacionia buoliana), là où d’autres (comme le pin sylvestre) y succombent ou crient famine. A ce pedigree déjà bien étendu, nous allons voir maintenant, qu’ailleurs, sans même aller très loin, en dehors des piailleries évoquées ci-dessus, l’on a sut tirer parti de la présence de ce pin noir qui offre une matière aromatique facilement exploitable, pour peu qu’on se donne la peine de ne pas le voir que comme un ennemi qu’il faut obligatoirement châtier. Faisons donc fi de cet ostracisme, et adressons-nous plutôt auprès de l’huile essentielle de… pin noir ! Extraite des rameaux récoltés en divers pays d’Europe dont la France et la Grèce, elle reste, pour l’heure, relativement peu courante, bien que proposée à un prix assez modique : en qualité biologique, j’ai répertorié des prix allant de 5 à 10 € les 10 ml, avec un prix moyen fixé à 8 € le flacon de 10 ml. Que peut-on donc lui souhaiter sinon le même succès que l’huile essentielle de pin laricio de Corse qui n’est pas autre chose qu’une sous-espèce de pin noir, si, si : Pinus nigra ssp. laricio. Alors, si les Corses y arrivent, pourquoi pas nous, hein ? D’autant qu’avec l’exposé des données qui vont suivre ci-dessous, je pense qu’on aurait tort de se priver de cette nouvelle ressource qu’est le pin noir.
Cette huile essentielle, comme celles de beaucoup de résineux, contient essentiellement des monoterpènes (environ les 2/3 du total), dont du limonène (22,5 %), du β-pinène (13,5 %), du δ-3-carène (12,7 %), de l’α-pinène (11,4 %) et du myrcène (2,5 %). L’autre grande famille moléculaire représentée au sein de cette huile essentielle est celle des sesquiterpènes : du β-caryophyllène surtout (20 % : énorme !), du germacrène-D (2,4 %), de l’α-munolène (1,8 %), de l’α-humulène (1,4 %), du δ-élémène (1,1 %), enfin du β-élémène (0,5 %).
En terme de propriétés thérapeutiques, l’huile essentielle de pin noir est considérée comme tonique et stimulante puissante des glandes digestives, tonique circulatoire et anti-inflammatoire vasculaire, expectorante, anticatarrhale bronchique et fluidifiante des sécrétions pulmonaires. Antalgique et odontalgique, cette huile se targue d’être aussi anti-arthrosique et (r)échauffante musculaire. Cortison-like, parce qu’hormon-like, elle passe aussi pour aphrodisiaque (du moins pour tonique sexuelle). Enfin, sa capacité à être un excellent antiseptique atmosphérique accompagne sa qualité fébrifuge. En voici maintenant les principaux usages :

  • Troubles de la sphère respiratoire : bronchite, bronchite chronique, angine, laryngite
  • Troubles de la sphère cardiovasculaire et circulatoire : artériosclérose, stases veineuses
  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : insuffisance digestive et hépatopancréatique, ulcère gastro-duodénal
  • Troubles locomoteurs : asthénie physique, douleurs et fatigues musculaires, douleur articulaire, rhumatisme et ses douleurs
  • Troubles du système nerveux : asthénie nerveuse et intellectuelle
  • Asthénie sexuelle
  • Affection cutanée : érythème fessier, lichen plan
  • Odontalgie
  • Fièvre

Les modes d’emploi, classiques, consistent en la voie orale (huile essentielle diluée dans un substrat adapté), le massage et la friction, enfin l’olfaction et la diffusion atmosphérique.
Comme c’est bien connu, la plupart des huiles essentielles riches en terpènes doivent nous alerter en cas d’asthme avéré, d’épilepsie et sont généralement bannies chez le très jeune enfant (moins de 36 mois), chez la femme enceinte et celle qui allaite.


  1. Pinus nigra regroupe au moins quatre sous-espèces : ssp. nigra (pin noir d’Autriche, pin noir de Turquie et pin de Crimée), ssp. salzmannii (pin de Salzmann), ssp. mauretanica (pin noir de l’Atlas), ssp. laricio (pin laricio de Corse et pin laricio de Calabre).
  2. Bernard Ducros, Lavande et distillation, une page de l’histoire d’un village en Drôme provençale, p. 155.
  3. Marie-Hélène Le Roux, Herbier de la Drôme provençale, p. 32.
  4. Bernard Ducros, Lavande et distillation, une page de l’histoire d’un village en Drôme provençale, p. 155.

© Books of Dante – 2019

Un jeune pin noir qui se distingue bien des genévriers communs au premier plan et des pins sylvestres aux aiguilles vert bleuâtre bien différentes.