Matthew Wood : Sept herbes, les plantes comme enseignants

Dans ce livre, Matthew Wood (né en 1954) s’efforce d’établir des liens entre sept plantes (dont nous donnerons l’identité en fin d’article) et sept épisodes décrivant des situations psycho-émotionnelles particulières tirés de la Bible, plus précisément de la Genèse. Ces vécus psychiques et émotionnels, toujours d’actualité, très précisément décrits et décortiqués par l’auteur par le biais de multiples exemples tirés de sa propre pratique, entrent en relation avec la personnalité des sept plantes pour lesquelles il a opté. S’inspirant de la théorie des signatures et de son pionnier Paracelse (1493-1541), du père de l’homéopathie Samuel Hahnemann (1755-1843) et du docteur Edward Bach (1886-1936) entre autres, Matthew Wood explique comment les teintures-mères des sept plantes qu’il appelle « points de repère » permettent aux personnes affectées par les problématiques exposées dans les paraboles bibliques de se libérer des chaînes qui les entravent.

Je ne vous cache pas que c’est le titre de cet ouvrage ainsi que l’illustration de couverture qui ont en partie motivé l’acte d’acquisition. Cependant, des renseignements pris au sujet du sommaire de ce livre ont complété mon intention de départ, non seulement parce que certaines plantes m’étaient inconnues, mais aussi parce que d’autres, dont je n’ignorais pas l’existence et qui ne sont pas regardées comme médicinales en Europe (ou très peu), offrent ici un autre aperçu de l’étendue de leurs pouvoirs. Mais, sans plus attendre, voici la traduction que j’ai effectuée de la première partie de cet ouvrage, histoire de vous donner un avant-goût de la chose.

« La Nature brille comme une lumière du Saint-Esprit et ainsi cette lumière atteint l’homme, comme dans un rêve », Paracelse.

Un vieil herboriste indien du nord du Minnesota débuta la formation d’un jeune étudiant avec ces mots : « Tout ce que tu dois savoir sur la vie se trouve dans les forêts. Vas-y pour trouver tes réponses. »

La nature est un livre à propos de la vie. Les formes, les couleurs et les habitudes de croissance des plantes racontent les difficultés qu’elles ont rencontrées au cours de leur développement et la façon dont elles ont été surmontées. Les stress physiques causés par le manque ou le surplus de chaleur, de froid, de nutriments, de lumière du soleil, d’ombre, de vent et de pluie ont donné des formes précises aux plantes, en les individualisant les unes par rapport aux autres. Ces formes et qualités précisément articulées correspondent aux propriétés médicinales dévolues à l’herbe, car les qualités au sein de la plante sont aussi une expression des conditions qui l’ont formée.

Le même environnement qui a moulé la plante a également contribué à l’existence de l’organisme humain. Chaque organe du corps, avec sa fonction différente et son environnement interne, représente une réponse aux difficultés qui lui sont présentées par nature. L’organe dans son espace de vie est analogue à la plante dans le sien. Lorsque le corps est stressé au-delà de sa capacité d’auto-régénération, la plante qui correspond à la fonction perdue « enseignera » au corps à reprendre le travail, parce qu’elle remplit une fonction correspondante dans la nature.

Il y a une unité derrière les différentes activités de la vie, que ce soit dans la plante ou dans l’homme, qui ne peut être appelée que « personnalité ». Le caractère intrinsèque d’un être est son « pouvoir médicinal », comme diraient les Indiens, parce que c’est la personnalité qui représente la réponse réussie au stress environnemental. Ce n’est pas dans les « principes actifs » que la médecine moderne distille de la nature. Ceux-ci ne représentent que des fragments, et n’étant pas eux-mêmes entiers, ne peuvent pas restaurer l’organisme dans son intégralité. Quand le guérisseur indien pointa du doigt la forêt, il ne parlait pas d’un tas de produits chimiques, mais de traits de caractère que les plantes incarnent. Elles doivent aider un jeune sur le chemin de la vie.

La personnalité d’une plante peut être « lue » comme celle d’une personne. L’apparence physique et les qualités de son environnement naturel nous disent ce qu’est cette personnalité. Cette correspondance explique l’origine de l’ancienne « doctrine des signatures », l’idée selon laquelle chaque herbe possède un « signe » ou une « signature » pointant en direction de sa vertu médicinale. C’est aussi l’origine de la toute aussi ancienne « doctrine des semblables » exprimée dans la devise « les semblables soignent les semblables » [NdT : c’est-à-dire la très célèbre formulation similia similibus curentur]. Cela indique que l’herbe qui détient le remède est similaire à l’organe, le tissu ou la constitution sur lesquels elle agit. Elle peut même être similaire à l’expression de la maladie, puisque celle-ci aussi a une personnalité, adoptée de la « niche » dans laquelle elle existe.

Il y a aussi une correspondance entre nos émotions et l’environnement. En témoignage de cela, nous disons que nous nous sentons « brillants », « sombres », « chauds », « froids », et ainsi de suite, exprimant nos émotions dans des termes analogues au monde naturel. Il y a une correspondance entre nos émotions et les plantes. La plante qui a appris à faire face à une certaine expression du froid dans la nature sera également en mesure de guérir un semblable état émotionnel « froid ». Ainsi, les plantes peuvent « enseigner » nos émotions ainsi que notre corps.

Nos émotions à leur tour correspondent à nos organes corporels. Chaque émotion a un organe physique qui vibre, pour ainsi dire, quand cette émotion est active. Quand une émotion est bloquée, l’organe analogue devient sans vie, et enfin malade. La plante qui correspond à l’organe affecté correspond aussi à l’émotion qui l’anime, et restaurera les deux à la santé. Nous ne pouvons pas conserver notre santé physique sans la santé émotionnelle qui va avec. Les plantes sont des incarnations de processus qui correspondent à la fois aux expressions émotionnelles et physiques de la vie. Elles présentent des personnalités, des pensées et des sentiments complexes, aussi articulés que les nôtres, parfois plus. Elles peuvent être nos « enseignants » à la fois physiquement et intérieurement, et sont un moyen idéal pour l’éducation et la guérison.

Au sens le plus vaste, les plantes sont des représentations des problèmes de la vie humaine. Elles nous parlent dans la poésie de l’âme. Ce livre n’est pas destiné uniquement aux herboristes, mais à toute personne en voie de développement intérieur. Les leçons incarnées par les plantes sont universelles. L’utilisation d’herbes dans la thérapie est une autre prérogative pour ceux qui ont une volonté d’action dans cette direction.

Où commençons-nous notre voyage dans un sujet aussi étendu ? L’étudiant herboriste débutant est toujours submergé par l’énormité du champ [d’action]. Parce qu’il y a tant de plantes, nous devrons isoler quelques points critiques dans l’organisme humain et trouver des herbes qui leur correspondent. Dans ce livre, nous étudierons sept articulations-clés importantes et complètes dans l’organisme humain, puis une série de plantes qui les incarnent.

Les articulations-clés présentées dans ce livre seront appelés les « sept points de repère ». Comprendre celles-ci et les sept herbes qui leur correspondent fournira la base d’une pratique saine des plantes, pour ceux qui en sont intéressés, et pour ceux qui ne le sont pas, une excursion dans les beaux mystères de l’humanité et de la Nature.

Dans la « Grand Medicine Society » des Ojibwés, ou Midewiwin, de la région du lac Supérieur, les élèves apprennent des connaissances en médecine et en herboristerie dans sept grades, dont chacun correspond à une plante qui incarne le pouvoir de médecine implicite dans la leçon de ce rang. L’identité de ces plantes est cachée et inaccessible au grand public. Certaines d’entre elles sont dangereuses. Certains de ces enseignements ont été oubliés, d’autres ne sont plus adaptés à notre époque et d’autres ne le sont que pour les Ojibwés. S’il n’y a pas d’étudiants appropriés, certaines connaissances peuvent disparaître de la tradition. Le contraire est également possible. S’il y a des élèves en dehors de la tradition qui conviennent à la réception de certains enseignements, une personne peut transmettre un héritage précieux à l’un d’entre eux. C’est mon lien avec la Grande Médecine. J’ai eu la chance de recevoir un héritage concernant l’utilisation des herbes guérisseuses. Lorsque cela s’est produit, les connaissances que j’avais absorbées au fil des années dans mon expérience de phytothérapie se sont réunies dans une organisation profonde. Sept des principales plantes de ma pratique se sont démarquées de diverses façons, jusqu’à ce qu’elles se combinent en une unité personnifiant les grands enseignements de la « voie de la médecine ». C’était un ensemble de plantes différentes de celles utilisées dans la Grande Médecine et j’ai exprimé les leçons qu’elles représentent par les mots de la culture occidentale, mais l’esprit demeure identique. C’est l’esprit qui nous murmure toujours les mystères et les défis inhérents à la condition humaine.

Seven Herbs. Plants as teachers est le premier livre de Matthew Wood qui me semble encore édité, mais qui est aussi disponible à l’état d’occasion assez facilement (j’ai acheté le mien dans cette condition à un bouquiniste français pour la modique somme de 10 €). Édité par North Atlantic Books (Berkeley, Californie) en 1987, il compte 128 pages, de format 23 x 15, en noir et blanc, ISBN : 0-938190-91-1, 8,95 $ à l’époque. Voici le site de l’auteur qui apporte des informations supplémentaires, ainsi que des liens vers ses autres ouvrages (une dizaine en tout) et parmi lesquels il en est quelques-uns qui se trouveraient bien d’être traduits en français, de même que ceux d’autres auteurs – je pense en l’occurrence à Wolf-Dieter Storl, à Christian Rätsch, etc. Mais bon, force est de constater que malheureusement des auteurs de cette qualité ne trouvent pas preneur auprès des éditeurs français et c’est bien dommage. Ceux qui se débrouillent bien en anglais pourront au moins tirer partie des ouvrages de Matthew Wood, qui a le mérite d’apporter un véritable souffle novateur (c’est ce qui m’évite de mourir de consomption, à l’image du poisson rouge qui n’a pas d’autre choix que de tourner en rond dans son bocal).

Voilà, voilà : plantes, émotions, Edward Bach, Hahnemann, Paracelse, médecine amérindienne, etc., cela fait beaucoup de mots-clés que l’affection que vous pouvez avoir pour l’un ou l’autre, peut motiver une saine lecture en compagnie de Matthew Wood dont la rencontre livresque me ravit et donne à mon début d’année 2021 une puissante impulsion.

Enfin, voici comme promis les sept plantes choisies par l’auteur, au regard desquelles je place les personnages des histoires bibliques correspondantes :

  1. Lis de Pâques (Lilium longiflorum) – Adam et Eve ;
  2. Yerba Santa (Eriodictyon californicum) – Caïn et Abel ;
  3. Iris versicolore (Iris versicolor) – Noé et l’Arche ;
  4. Armoise tridentée (Artemisa tridentata) – Abraham ;
  5. Oreille de chat (Calochortus tolmiei) – Isaac ;
  6. Actée noire (Cimicifuga racemosa) – Jacob ;
  7. Sabot de Vénus (Cypipedium calceolus) – Joseph.

© Books of Dante – 2021

La branche de myrte (conte)

« O mon Dieu, faites-moi mettre quelque chose au monde, n’importe quoi, même un rameau de myrte ! », s’exclamait, continuellement, une femme des faubourgs napolitains. Malgré la présence d’un mari dont on ne sait s’il la besognait rudement, la pauvre femme se trouvait dans l’impossibilité d’enfanter. A force d’avoir si bien prié, elle mit enfin au monde un rameau de myrte qu’elle cajola comme si c’était là son propre enfant, jusqu’au jour où le rameau devint l’objet précieux de l’admiration béate d’un prince qui passait par là. Il s’en empara, non sans avoir promis à la mère qu’il le chérirait comme la prunelle de ses yeux, puis s’en alla l’esprit empli de joie amoureuse.

Ce myrte-là était fée. Chaque nuit en sortait une véritable colombe d’amour qui se glissait entre les draps du prince pour jouer avec lui « à saute-mouton et à la bête à deux dos » jusqu’au petit matin, où l’aurore naissante lui faisait regagner le myrte. Il devint si éberlué par la beauté de la jeunette qu’il en oublia complètement les soupirantes qui ne purent que soupirer, attendu qu’elles étaient, sans en connaître la cause, réduites au régime strict sur la question de leurs affaires amoureuses, leurs parcelles n’étant plus labourées comme il se doit depuis longtemps. Un jour que le prince s’absenta à regret, les mégères s’en vinrent par chez lui, et découvrir le myrte qu’elles effeuillèrent, ce qui eut pour conséquence d’en faire magiquement jaillir la fée qui, sous les mains bien décidées des harpies, acheva son existence, réduite à l’état de capilotade. Le serviteur à qui le prince avait enjoint d’entourer le myrte des plus hauts soins, n’en crut bien évidemment pas ses yeux. Il réunit ce qui restait de l’infortunée dans le pot où se tenait le myrte ébouriffé, et prit ses jambes à son cou. Ce faisant, le prince revint en sa demeure et, comme on l’imagine, fut inconsolable. Alors qu’il ne cessait de s’apitoyer sur son sort, qu’il s’apprêtait à verser son existence dans le plus noir terreau qui attend les âmes damnées, à l’image d’un poulpe avachi sur l’étal du poissonnier et dont personne ne veut, il se complaisait à laisser entrer dans toute son âme cet état de langueur qui fait se racornir les cœurs amoureux. Mais la fée avait plus d’un tour dans son sac, et, remise de ses émotions et de ses contusions, entendant l’aigre mélopée princière, elle surgit du pot de myrte et tâcha de ragaillardir le prince qui, bienheureux de cette belle surprise, la demanda illico en mariage et fit jeter aux égouts de la ville les vilaines qui avaient failli priver le prince de « l’œuf peint de Vénus ».

D’après Giambattista Basile (1575-1632), in Le conte des contes (ou Pentamerone).

© Books of Dante – 2020

Le Manuel de l’Eau par Onésime Reclus

Très récemment, m’a pris l’envie soudaine de descendre à la cave pour en extirper un carton empli de livres, contenant très justement LE livre dont j’avais besoin pile-poil en ce moment. Il est des lubies qui ne s’expliquent pas toujours.
Ce livre, dont nous voyons ci-dessus la couverture, c’est un livre de famille si je puis dire, puisqu’il a appartenu au grand frère de mon arrière grand-père maternel, acquis pour ses bons résultats obtenus au collège en l’an 1911, ce qui est également la date du-dit bouquin.
Vieillerie et poussières, vous allez peut-être me dire… Nan ! J’avais surtout le désir d’en réitérer la lecture, la première remontant au moins à 25 ans. Entre mes mains, ce livre fatigué, je le feuillette doucement ; lecture diagonale glissant sur la douceur du papier. Et là – paf ! – un écueil écorche mes yeux et me fiche une bonne claque dans la figure. Que lisais-je donc sur telle page, qui provoqua en moi un tel émoi ? « La Terre ne vit que de l’Eau, comme l’Eau vit de l’Arbre, et l’Arbre de l’Eau. Ce sont là deux époux dont le divorce est la calamité suprême. » Je rétropédale. Vite, une autre page ! Peut-être n’y verra-t-on pas quelque chose qui rappelle de trop la brûlante actualité, mais non, c’est pis encore : « Dès que l’homme attente à la selve [nda : la forêt], la nature se trouble, le climat s’affole, l’eau s’en va, l’homme disparaît. » Tiens, prends ça dans la tronche ! Mais le clou, celui qui crucifie, tient en ceci, un paragraphe entier que je vous dévoile :

Le statut de la nature, impérieux comme tous les décrets, se lit ainsi : « Obéis ou meurs ! »
« J’ai décidé, dit-elle, que du moindre des lichens au chêne indéracinable, de la mousse invisible au sapin géant de Californie, toutes les plantes tireront de la roche inerte les sucs qui seront le sang de leur vie : ainsi, de ce qui semblait à jamais immobile, jailliront les feuilles, les fleurs et les fruits.
« J’ai décrété que de la vie inférieure des plantes naîtrait la vie supérieure des bestioles et des bêtes : si bien que de la plus méprisable des radicelles cramponnées à la pierre la chaîne des êtres arrive aux animaux qui bondissent.
« J’ai résolu d’élever l’un des moindres de ces animaux, l’homme, à la compréhension de quelques-unes de mes lois ; il parlera d’un bout du monde à l’autre bout avec la vitesse de la pensée ; il dominera la Terre et la Mer ; il montera dans les airs plus haut que le condor et il y voguera dans des aéroplanes conquérants de l’azur.
« Mais, ayant compris mes lois, il lui faudra les respecter sous peine de mort. Qu’il ne viole jamais la sainte harmonie que j’ai disposée entre les existences, de la roche à lui ! Qu’il n’oublie jamais que la forêt unit la vie sourde, confuse, immobile des pierres à la vie mobile des animaux et qu’à la détruire, cette forêt, il se détruirait lui-même parce que, ce faisant, il abaisserait la montagne et transformerait en ennemie l’eau qui crée tout, qui peut tout, qui règle tout ! »
Or, l’homme ayant méprisé la selve, s’est attiré l’inimitié de l’eau. Haine partout visible, dans la maladie ou la mort des sources, l’appauvrissement des rivières, la croissante caducité des fleuves.

L’ironie grinçante de l’affaire veut que ce livre, que l’on doit à l’un des frères du clan Reclus, Onésime (1837-1916), a été édité par le Touring-Club de France, association aujourd’hui dissoute, dont l’objectif principal consistait en la promotion du tourisme partout en France. A l’époque de cette publication, son président, Abel Ballif, rédige quelques lignes en guise de préface. En voici quelques-unes : « Œuvre d’une science profonde, où l’élévation de la pensée le dispute à l’originalité de la forme, le Manuel de l’Eau instruit et passionne. De chaque chapitre, on peut tirer tout à la fois un haut enseignement, une leçon de style, un sujet de méditation. Le maître et l’élève y trouveront également leur profit. Aux hommes de bien, qui ont accueilli avec un si vif empressement le premier de ces travaux [nda : Le Manuel de l’Arbre d’Émile Cardot paru en 1907], devenu en leurs mains une arme de salut public, un moyen de combat contre des erreurs, des ignorances, des préjugés invétérés, nous demandons le même généreux accueil pour ce dernier. » Dispendieuse de ses bienfaits, l’association qu’Abel Ballif présida jusqu’en 1919, adressa gracieusement 50000 exemplaires du Manuel de l’Arbre aux écoles de la République, et « nous en donnerons autant du Manuel de l’Eau et nous continuerons tant qu’il faudra cette œuvre de propagande » en direction de l’enseignement sylvo-pastoral dans les écoles. En voilà une de propagande qu’elle est douce (mot qui prend ici son sens le plus noble : celui de propagation et de diffusion du savoir), et dont la devise, très claire, et toujours d’actualité, était la suivante : « Pas d’arbres, pas d’eau ! »

© Books of Dante – 2019

Æsculape à Paris

Vendredi dernier, je me suis rendu à Paris pour le boulot. Bien qu’ayant quelques impératifs, je suis passé au cimetière du Père Lachaise, ai considéré, au passage, d’un œil morne l’ignominie que la municipalité s’est permise le long du mur ouest du cimetière. Le vent cinglait, tout mouillé d’un fin crachin qui parvenait à se faufiler jusque sous le parapluie. Le vent a dû faire fuir les fantômes, je n’ai pas trouvé de réponses. Bref. A tire-d’aile, je suis parvenu quai Henri IV, île saint Louis, quai de la tournelle. J’ai avisé quelques bouquinistes, mais comme je n’ai jamais un kopeck en poche, je ne me suis – hélas – pas arrêté. J’ai atterri dans le IV ème ou le V ème, je ne sais pas trop bien, ai arpenté rue Cochin, boulevard Saint-Germain (j’avais des courses à y faire et y ai trouvé un accueil charmant), mais rien de quoi apaiser ma soif et ma faim (on approchait midi). Après des centaines de mètres avalées le long de ce chemin de ronde de l’homme à la lance, me voilà débouchant sur un autre bolwerk attribué à un autre saint (y’en a plein dans le secteur, il faut pas être allergique ou anticatholique primaire), ce saint terrassant le dragon. Là, je suis entré dans une boutique, un parfait foutoir tant il y en a partout, de haut en bas, par terre, sur les étagères, un merdier véritable dans lequel une chatte ne retrouverait pas ses petits : des livres dans tous les états et à tous les prix, des disques, des dvd, des cd, etc., enfin la boutique parfaite pour les amateurs de puces. Et ça n’est pas vraiment là que je m’attendais à tomber nez à nez avec quelques exemplaires de la revue Æsculape, fondée en 1911 par le docteur Benjamin Bord et parue à raison de douze numéros par an jusqu’en 1974. Qu’un médecin intitule sa revue Æsculape, quoi de plus normal ? Esculape (chez les Romains), Asclépios (chez les Grecs), n’est-il pas le dieu de la médecine ? Certes, mais cette revue, malgré son nom, n’est pas le porte-parole de la médecine pure et dure. Pour cela, il n’est qu’à considérer les deux lignes qui suivent le titre de la revue : « revue mensuelle illustrée des lettres et des arts dans leurs rapports avec les sciences et la médecine ». Ceux qui me lisent, ceux qui comprennent où je veux en venir avec chacun de mes livres et articles, comprendront pourquoi je suis resté béat d’admiration face à une revue qui, joignant le texte à l’image de façon pertinente, peut poser la question de savoir si certains masques africains sont sculptés pour représenter une pathologie, sur ce que sont les pierres de foudre, la raison pour laquelle le pape Urbain V était affecté de strabisme, etc. Dans l’un des deux numéros que j’ai achetés, il y a un article huit pages sur les parfums dans l’Antiquité, je ne pouvais, lui, que l’acquérir. Dans le second, j’ai eu l’infini bonheur d’y découvrir un sonnet du docteur Henri Leclerc dont, vous le savez, je suis un fervent admirateur, un poème intitulé Le coquelicot, inscrit au sein d’un recueil paru en 1935, Similitudes et contrastes, aujourd’hui introuvable. Parfois, on recherche l’oiseau mais on n’en trouve qu’une plume. Je sais me satisfaire de cette plume.

© Books of Dante – 2018

François-Joseph Cazin, médecin humaniste

francois-joseph_cazin_1788-1864

Né dans le département du Pas-de-Calais en 1788, François-Joseph Cazin se destine très tôt à la médecine, étant tout d’abord, dès 1804, aide-chirurgien en hôpital militaire, avant de devenir lui-même chirurgien, puis médecin dans la marine. Par la suite, il pratiquera pendant une vingtaine d’années la médecine à Calais, avant qu’un événement inattendu n’imprime de sa patte providentielle la destinée du jeune médecin. En 1832, une épidémie de choléra se déclare dans le nord de la France. Cette maladie, provoquée par la bactérie Vibrio cholerae, touchera bien des parties du monde au gré de vagues successives. En 1832, c’est la deuxième pandémie de choléra (1826-1841) qui s’abat sur la France. Le docteur Cazin met toute son énergie au service de l’éradication de ce fléau, mais il en est lui-même l’une des victimes. C’est cela qui le décide à renoncer à la vie urbaine. Il se rend donc à la campagne, à 50 km de Calais, dans la petite ville de Samer qui l’a vu naître. Il y séjournera jusqu’en 1846. Durant ces presque quinze années, de médecin de ville, Cazin devient médecin de campagne. Et c’est durant ces années que va s’élaborer en son esprit la structure de son œuvre majeure, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes. En 1847, il est récompensé par la Société royale de Médecine de Marseille pour un mémoire qui n’est qu’une ébauche de son traité, lequel paraîtra, dans sa première édition, en 1850. N’ayant, pour ainsi dire, connu que la ville en ce qui concerne ses pratiques médicales, le docteur Cazin est particulièrement frappé par les conditions de vie des habitants des campagnes, considérant, parce que cela lui saute aux yeux, qu’en ville tout est disponible rapidement ou presque, contrairement à cette campagne où contrastent l’opulence de quelques-uns et l’indigence du plus grand nombre. Comparant sa pratique urbaine et celle rurale conditionnée par les plantes qu’il récolte aux alentours, il s’est alors convaincu de la supériorité des espèces végétales indigènes. Dans cette démarche, il a été aidé par la sensibilité qu’il a pu éprouver par rapport à l’empirisme et à la médecine populaire des campagnes, tout en ne tombant jamais dans le piège du remède de charlatan de champ de foire. Plus que tout conscient de la pauvreté dans laquelle vivent la plupart des gens qui l’entourent, il se propose de mettre à l’honneur une médecine bon marché, possible grâce à des moyens simples et peu coûteux, afin que « s’économise l’argent du malade et le temps du médecin » (1), car l’homme de la campagne du XIX ème siècle, « le plus souvent, alors, il souffre sans secours, lutte péniblement, languit ignoré et meurt silencieux et résigné dans une chaumière où le froid, l’humidité, la malpropreté se joignent aux autres causes de destruction ». « J’ai donc renoncé, poursuit-il, dans ma pratique rurale, aux médicaments d’un prix plus ou moins élevé, et aux préparations pharmaceutiques dont le luxe ne peut être payé que par le riche ».

cazin_traite_pratique_et_raisonne_page_de_garde

Cazin est l’une de ces icônes propres au XIX ème siècle, symbole de cette dichotomie entre cité et campagne, riches et pauvres, et il se range au côté de ces derniers en homme humaniste qu’il est. Alors que, dans le même temps, pérorent médecins et pharmaciens de ville, qui ne savent que louer les « progrès » de la médecine thérapeutique chimique, exaltant les bienfaits du mercure et de l’antimoine, vouant aux gémonies la thériaque et la conserve de roses. Cazin pointe du doigt les malversations concernant les drogues provenant de pays lointains et qui, une fois parvenues dans les officines, sont de bien moins bonne qualité qu’à leur départ ; non pas que le transport en aura amoindri la valeur thérapeutique, mais surtout parce qu’elles subissent, de la part de marchands peu scrupuleux, une transformation pour laquelle l’appât du lucre n’est pas étranger. C’est aussi l’occasion pour Cazin de remettre en cause cette idée reçue, particulièrement tenace puisqu’elle existe toujours en ce début de XXI ème siècle, que ce qui est exotique est plus efficace ; et, en travaillant avec des produits locaux, à portée de mains, il démontre l’inanité de ce jugement et prouve avec aisance que l’herbe n’est pas forcément plus verte chez le voisin. Il n’en va pas que de la qualité d’une plante, il en va aussi de celle de celui qui l’emploie. Et si manque le bon sens, qu’un végétal soit exotique ou indigène, il n’est rien qui soit possible de faire, l’échec thérapeutique ne saurait être que patent. Il est assez facile de jeter l’opprobre sur les plantes locales en les regardant de haut, lorsqu’on a toujours connu ces préparations médicamenteuses, embouteillées et étiquetées, flambantes neuves, sur les étagères du pharmacien, chose que Cazin finira par rejeter, insistant sur les étapes préalables et incontournables d’une bonne pratique phytothérapeutique : maîtriser la botanique médicale (!!!), récolter des plantes sauvages de préférence au moment opportun, les faire sécher correctement si cela s’avère nécessaire ou bien en faire un usage immédiat. Oui ! Qui imaginerait faire une soupe avec une botte de poireaux ayant jauni au réfrigérateur ou à la cave ? Soyons sérieux.

C’est cette fraîcheur et cette instantanéité que le docteur Cazin a placées en exergue durant toutes ses années passées comme médecin de campagne avec, sous la main, foison de remèdes végétaux que l’on retrouve dans son monumental ouvrage, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes. Cette somme, rééditée et augmentée en 1858, présente en 1200 pages environ 500 plantes, accompagnée de 40 planches botaniques dessinées par le fils de François-Joseph, Henri Cazin (1836-1891), également médecin et artiste peintre.


  1. Toutes les citations placées entre guillemets sont extraites de la préface du Traité pratique et raisonné.

© Books of Dante – 2017

cazin_traite-pratique_et_raisonne_page_1

Le Docteur Henri Leclerc, en marge du codex

henri_leclerc_en_marge_du_codex

Ah, le Dr Leclerc, que je cite souvent dans mes articles, je pense qu’il est de bon ton de lui accorder enfin un espace dédié qu’à lui. C’est aussi l’occasion d’inaugurer une nouvelle catégorie : les figures de la phytothérapie.

Quand on hasarde ses yeux sur divers ouvrages de phytothérapie générale, on rencontre çà et là bien des personnages ayant animé l’histoire médicale de la thérapie par les plantes, et ce de l’Antiquité jusqu’à nous : Dioscoride, Galien, Hildegarde, Matthiole, Lémery, Cazin, Fournier, Valnet… Et il y a Leclerc, dont l’ouvrage principal, je crois, se trouve être son Précis de phytothérapie. C’est, du moins, celui-là auquel on fait le plus souvent référence, comme moi-même l’ai fait jusqu’à ce jour. Pourtant, ça n’est pas là l’unique œuvre de l’homme. Il a produit bien d’autres ouvrages tels que Les épices, Les fruits de France, Les légumes de France, En marge du Codex, ainsi qu’une foule d’articles et d’études disséminés dans La Presse Médicale et La Revue de Phytothérapie qu’il fonda en 1937.

Si l’on connaît assez bien les ouvrages d’Henri Leclerc, il s’avère qu’on en sait beaucoup moins sur l’homme lui-même. Voyez Wikipédia : seulement deux lignes lui sont accordées. Et je n’ai pas même été dans la mesure de dénicher le moindre portrait de cet illustre médecin. Dévoué, affable, humble, comme le relate la Revue d’Histoire de la Pharmacie (n° 145, 1955, p. 75), le docteur Leclerc « était peut-être le seul à ignorer sa bonté et sa valeur ».

Henri Leclerc est né à Paris le 5 octobre 1870, c’est-à-dire durant le siège de la capitale par les troupes allemandes. Étudiant en médecine dans les années 1890, il se lie d’amitié avec un certain Paul Verlaine et un certain Joris-Karl Huysmans, pourtant tous les deux de plus de 20 ans son aîné (Verlaine et né en 1844, Huysmans en 1848). Tout d’abord établi à la campagne, Leclerc ne reviendra à Paris qu’en 1908. Il accueille une clientèle riche et huppée et, dans le même temps, prodigue gratuitement ses soins à une foule de pauvres gens. Puis, la Première Guerre mondiale éclate, Leclerc devient médecin militaire pour la cause.

Leclerc n’était pas qu’un médecin spécialiste, il était aussi un historien de la phytothérapie. Il connaissait, dit-on, l’histoire médicale du Moyen-Âge comme sa poche, « il ne séparait pas la science du passé de celle du présent : il appliquait à ses malades, après les avoir prudemment expérimentées et amendées, les recettes de botanique médicale recueillies par lui dans les vieux arbolayres » (Revue d’Histoire de la Pharmacie, p. 74). C’est un aspect qui n’apparaît pas de manière criante dans le Précis de phytothérapie, bien qu’à sa lecture, il est évident que le docteur Leclerc était un grand lettré, dans le sens d’un amoureux de la lettre, de la conjugaison, de la grammaire, de la syntaxe, en un mot, de la langue. C’est dans un autre de ses ouvrages, En marge du Codex, que cela saute aux yeux. J’ai réussi à mettre la main sur un exemplaire relié de 1924. Et rien que la préface, écrite de la main de Leclerc, est un régal de poésie, allant même jusqu’à citer Baudelaire. Et, dans cet ouvrage, on comprend mieux le lien que ne contournait pas Leclerc entre l’hier et l’aujourd’hui, exposant en 39 chapitres bien des préparations magistrales dont le Codex s’est enorgueilli et puis qu’il a chassé comme valetaille « au nom des lois tyranniques de l’hygiène ». Le docteur Leclerc écrit, pour chacune de ces compositions, en quelques pages, trois à six, un riche historique, donne des recettes. C’est ainsi que nous retrouvons au fil du livre des noms de formules encore célèbres tels que la thériaque, le diascordium, le laudanum, le vinaigre des quatre voleurs, l’élixir de Garus et d’autres encore malheureusement moins connus.
Ah ! Cette préface d’En marge du Codex, je ne résiste pas à l’envie de vous la partager. Ceux qui ont lu Huysmans, en particulier Là-bas, seront peut-être surpris de constater que, dans ce roman, plane, comme qui dirait, l’ombre d’Henri Leclerc. Je ne sais pas. Comme ça, une intuition…

Le 15 mars 1955, le docteur Leclerc décède d’une crise cardiaque. Il avait 84 ans.

Note liminaire : il serait bon et profitable qu’un éditeur sérieux exhume de nouveau le fabuleux travail du docteur Leclerc. Mon exemplaire de Précis de phytothérapie, acheté d’occasion, date tout de même de 1994 ! Ce n’est pas parce que j’ai dit qu’Henri Leclerc était humble et discret qu’il faut s’abstenir !

Bon, et maintenant, cette préface. Régalez-vous !

C’est pour les fervents de la tradition, pour ceux dont le culte du souvenir étreint le cœur d’une émotion pleine de charme en sa mélancolie, un deuil à nul autre pareil de voir s’effriter sous la pioche des démolisseurs le Paris de nos pères. Pierres patinées par l’œuvre du temps, rues étroites où circule encore, comme une sève, le souffle du passé, maisons mystérieuses aux pignons fantastiques, aux façades couturées de rides, aux lucarnes qui semblent cligner de l’œil pour raccrocher la pensée du promeneur, tous ces vestiges des siècles écoulés, témoins des heures glorieuses ou tragiques de notre histoire, s’abîment ou s’abîmeront un jour, victimes des besoins du Moloch qu’est une ville moderne, balayés au nom des lois tyranniques de l’hygiène : si ami soit-on du progrès, on ne peut s’empêcher de déplorer leur disparition et de murmurer, devant ces ruines que remplaceront demain des maçonneries d’une laideur attristante, les vers de Baudelaire

Le vieux Paris n’est plus : la forme d’une ville
Change plus vite, hélas ! Que le cœur d’un mortel.

Ces impressions, j’en retrouve l’équivalent chaque fois qu’il m’arrive de feuilleter un Codex et je serais étonné d’être le seul chez qui la lecture de notre pharmacopée officielle produise un tel effet. Comme dans la cité parisienne, le temps exerce dans la cité des médicaments son œuvre destructrice : c’est la même destinée qui condamne à la ruine les vieilles pierres et les vieilles formules : aux unes les coups de pioche, exécuteur implacable de la volonté de nos édiles, aux autres le trait de plume dont un aréopage de savants, choisi parmi les plus insignes, proclama l’opportunité. Sans doute serait-ce pousser à l’excès l’amour du Bonhomme Jadis que de crier au vandalisme pour quelques drogues dont la science a démontré l’inanité et décidé l’ostracisme : le Codex n’est pas le catalogue rétrospectif de l’art médical ; seules doivent figurer sans ses pages les substances qui intéressent directement le praticien et dont la raison d’être est établie par un examen rigoureusement critique et je ne sache pas qu’il se trouve de traditionaliste assez irréductible pour regretter la graisse de vipères, la poudre de cloportes, l’huile de vers de terre et autres monstruosités qui feraient, dans la pharmacopée, l’effet que font, dans une ville, des masures informes et sordides ; mais à côté de ces vestiges du fétichisme thérapeutique, il existe toute une série de formules archaïques, les unes déjà ensevelies dans l’oubli, les autres appelées à y sombrer un jour, dont on peut éprouver quelque tristesse à voir effacer les noms. Ce n’est pas qu’elles fussent irremplaçables, ni que beaucoup d’entre elles ne représentassent un bizarre assemblage d’éléments hétéroclites : toutefois, nos devanciers avaient apporté, à les édifier, tant de foi et d’imagination – si glorieux fut le rôle qu’elles jouèrent dans la lutte séculaire de l’humanité contre la maladie, qu’on ne peut se défendre, à leur égard, d’un sentiment fait d’indulgence, d’attendrissement et de vénération ; en faveur des matériaux qui les composaient, choisis le plus couvent avec un sens très judicieux du déterminisme thérapeutique, on leur pardonne volontiers l’étrangeté de leur architecture, le luxe de leur ornementation, les rinceaux touffus d’aromates, de baumes, de résines qui s’y enroulaient en volutes capricieuses, comme les frondaisons folles sculptées par les « tailleurs d’images » aux frontons des cathédrales. Dans beaucoup, c’est toute l’âme de l’antiquité qui vient jusqu’à nous, couronnée de fleurs comme une idylle de Théocrite ; d’autres, parfumées de myrrhe, d’oliban et de cinnamome, ressuscitent en notre esprit les splendeurs du « Moyen-Âge énorme et délicat », alors que, confinée dans les cloîtres ou tapie dans l’officine des alchimistes, la médecine exhalait un relent de mysticisme et de nécromancie ; dans celles-ci nous retrouvons le grand siècle, la gravité de M. Fagon, l’ironie de Guy Patin, le pathos de M. Diafoirus ; celles-là nous font assister à une consultation où, dans un boudoir à trumeaux peint par Boucher, des médecins à perruques poudrées, à mollets d’abbés, secouent d’une chiquenaude leurs jabots de fine batiste en discutant sur les vapeurs de leur belle cliente langoureusement étendue entre son nègre et son perroquet.
A vrai dire, cette évocation de fantômes majestueux ou gracieux serait, en faveur des vieilles formules, un plaidoyer insuffisant : la thérapeutique est une science trop austère pour former ses lois à l’école de la sentimentalité et il serait du dernier ridicule qu’un membre de la commission chargée de réviser le Codex apportât à cette mission auguste une mentalité de troubadour ou de poète romantique. Bien des drogues chères à nos pères ont, heureusement, à leur actif des mérites plus sérieux que celui d’éveiller l’attendrissement en les âmes sensibles ou de fournir un aliment à la curiosité des antiquaires : chaque jour, nous en prescrivons encore qui, par le choix et l’agencement de leurs composants, représentent des associations aussi maniables qu’efficaces et dont l’introduction dans la matière médicale est à inscrire parmi les conquêtes de la science.
C’est ainsi qu’à l’antiquité nous empruntons les pilules de cynoglosse qui nous permettent, sous un pseudonyme, de faire accepter l’opium aux malades les plus timorés, qu’à Lazare Rivière nous devons l’antiémétique le plus innocent et le plus rationnel, que le vieil emplâtre de Vigo reste toujours le topique sans rival de certaines dermatoses, que dans le laudanum l’action déprimante du roi des narcotiques est ingénieusement combattue par l’adjonction de principes stimulants ; nul purgatif n’a pu détrôner le sel de Glauber, la liqueur de Fowler résiste à la concurrence des cacodylates et des méthylarsinates et les immenses progrès réalisés dans le traitement de la syphilis n’empêchent pas qu’en plus d’un cas de cette affection la liqueur de Van Swieten ne rende encore de signalés services. Les exemples abondent qui mettraient en lumière ce que nous devons aux vieux maîtres de la thérapeutique dont ces notes historiques ont pour but d’étudier, non pas l’œuvre entière, mais quelques-uns de ses chapitres. En les réunissant, je me suis flatté de l’espérance d’être utile aussi bien à l’historien qu’au praticien. Si l’historien n’y trouve rien d’inédit, elles lui épargneront, du moins, de longues recherches sur les vieilles formules du Codex, sur leur origine, sur ceux qui les publièrent : au praticien, elles apprendront à mieux connaître les armes qu’il manie chaque jour et à se pénétrer de l’idée, toujours féconde en enseignements, qu’il n’y a rien de nouveau sous le soleil, que notre génération n’a pas tout inventé et que nous ferions preuve d’ingratitude ou oubliant ceux de qui nous tenons notre patrimoine thérapeutique.

© Books of Dante – 2017

Watership Down, un roman plein d’aventure… et de lapins !

watership_down_richard_adams

L’entrée en matière de ce roman, bucolique à souhait, ne trompe pas son monde très longtemps. Tout débute par une crise. Qu’elle soit cardiaque ou économique, une crise est un événement soudain, violent et brutal, très souvent imprévisible.
Dans une garenne de la campagne anglaise, une menace sourde pèse sur une colonie de lapins. Or l’on sait bien que face à un stress potentiel les deux issues possibles sont la fuite, et éventuellement la vie à la clé, ou la tétanie, et la mort à coup sûr. Cette crise va contraindre un petit groupe d’entre eux à l’exil, sous l’égide d’Hazel et de son frère Fyveer. Fort du pressentiment d’un désastre imminent, ce dernier, un lapin timide et quelque peu « rêveur », est à l’origine du départ de son groupe. Mais le lapin étant grégaire et assez sédentaire, il n’est pas facile de forcer son caractère et ses aptitudes en lui faisant parcourir d’immenses distances, même au prix de sa vie. Pourtant, c’est bien ce qui va se produire, Fyveer ayant eu la vision du lieu où ses compagnons et lui-même doivent se rendre pour échapper au danger. Mais cela ne se fera pas sans péril ni écueil, un lapin en terrain inconnu devant nécessairement compter sur de mauvaises rencontres, incarnées tant par l’homme, que par le renard ou la belette, quand ce n’est pas le rat et le chat. Cependant, dans Watership Down, ces ennemis naturels ne s’opposent que rarement, et quand c’est le cas, la bande d’Hazel en réchappe toujours, non sans de grandes frayeurs et quelques blessures. Mais l’ennemi n’est pas toujours celui qu’on croit. Ceux qui, par deux fois, leur posent le plus de problème, ne sont autres que des lapins ! Les premiers, de gros lapins semi-domestiques ne peuvent s’adapter au tempérament d’Hazel et de sa bande, véritables lapins de garenne, ni eux au leur. Ils savent que s’ils ne souhaitent pas finir en civet ou en gibelotte, il leur faut fuir ce lieu inhospitalier et dangereux car truffé de pièges posés par les hommes.
Embarquant un de ces gros lapins avec eux, Hazel, Fyveer et les autres finissent par parvenir au lieu tant espéré où élire domicile, vu par Fyveer dans ses visions qui tiennent véritablement de la transe chamanique. Mais ils ne sont pas au bout de leurs peines, même juchés sur un pog digne de Montségur. Sachant que ce sont les femelles qui creusent les terriers et qu’il n’y en a aucune dans le groupe, nos lapins vont devoir, une fois de plus, forcer leur nature afin de se mettre à l’abri, chose indispensable pour ces créatures anxieuses. Et l’on sait à quel point l’exil est anxiogène pour celui qui migre… [Lire la suite ou s’arrêter là pour ne pas connaître le mot de la fin, parce que ce roman vous paraît si génial que vous ne souhaitez pas que je le spoile ? Si vous voulez tout savoir, cliquez sur ce lien, sinon poursuivez ci-dessous ^_^]

On s’immerge rapidement dans ce roman, pour peu qu’on soit, comme moi, familier et sensible à la faune et, surtout, à la flore qui le peuplent. D’ailleurs, ces deux dimensions sont étroitement imbriquées : les noms que portent de très nombreux lapins disent toute l’importance que représente pour eux le monde végétal dont ils dépendent. Ainsi rencontrons-nous Hazel (le noisetier), Dandelion (le pissenlit), Fraga (la fraise), Rubus (le mûrier), Bugloss (la buglosse), Stachys (l’épiaire), Chervil (le cerfeuil), Campàna (la campanule), Vervin (la verveine), etc.
La truffe au vent, les oreilles aux aguets, on perçoit une multitude d’odeurs et de sons typiques de la campagne, cela aide, selon moi, à l’immersion dans ce monde fascinant qu’est celui des lapins, peuplé de figures héroïques et mythologiques, assurant une cosmogonie solide et offrant de multiples occasions de raconter des histoires dans la tiédeur bienheureuse d’un terrier où toutes les (grandes) oreilles sont attentives.

En lisant Watership Down, vous en apprendrez davantage sur cet animal qu’est le lapin, une créature banale et connue, et dont on sait finalement très peu de choses. Lisez, vous aurez l’occasion de découvrir certains termes propres à leur langue tels que sfar, vilou, speussou, farfaler et faire raka. Mais cet enrobage sémantique et mythologique ne doit pas faire oublier l’une des leçons du livre : afin d’être un lapin libre, il faut savoir et pouvoir s’affranchir du totalitarisme, pour lequel il n’y a pas d’autre but que le combat et, au final, la mort.

Watership Down de Richard Adams aux éditions Monsieur Toussaint Louverture, 544 pages, 21,90 €

© Books of Dante – 2016

Herbes & feux de la Saint-Jean

Couverture

Même sans jamais y avoir assisté, on peut avoir des feux de la Saint-Jean une idée plus ou moins proche de la réalité, tant cet événement semble profondément enkysté dans l’imaginaire collectif. Qui n’a jamais été fasciné par le feu ?

Les feux de la Saint-Jean ne sont pas des légendes. Ils s’inscrivent dans une factualité temporelle et spatiale mouvante. Ils nous renvoient tout d’abord vers d’ancestrales racines païennes, puis à une christianisation du phénomène, non sans peine, comme nous aurons l’occasion de le découvrir à travers ces pages. Enfin, tels qu’ils se déroulent aujourd’hui, on peut les assimiler à une fête laïque, même si subsistent à travers cette variante moderne des traces païennes et chrétiennes.

Le culte de la source, de la pierre et de l’arbre témoigne d’une contemporanéité qui n’est plus la nôtre. C’est celle de lointains ancêtres qui vécurent en relation avec lui, par proximité immédiate. Il s’agit là de l’expression d’un cadre socio-culturel et cultuel qui peut nous sembler étranger.

Le feu, célébré au solstice d’été, procède de la même logique. Qu’est-ce qui a poussé les hommes à allumer de gigantesques feux à cette date précise de l’année ? Quelles symboliques tout cela véhicule-t-il ? Qu’ils paraissent aujourd’hui plus folkloriques que sacrés signifie-t-il que certaines valeurs se sont dissoutes au fil du temps ?

Voici quelques questions préliminaires auxquelles nous allons tenter de répondre à travers cet ouvrage qui abordera autant les coutumes consignées dans de vieux livres que les paroles de témoins bien vivants qui nous raconterons comment ils vivent le solstice d’été à notre époque.

Bien sûr, nous accorderons toute leur importance aux herbes employées à cette période de l’année. Quelles sont-elles ? Pourquoi et comment les utilise-t-on ? A l’occasion, nous découvrirons qu’elles sont bien plus nombreuses que ce que l’on a communément admis…

  • Illustration de couverture : Sabine Cazassus
  • ISBN : 978-2-9546426-2-8
  • 180 pages, intérieur noir & blanc
  • 15 €

ÉPUISÉ, mais encore disponible ici et

[Books of] Dante – 2021

Petit Larousse des huiles essentielles

Thierry Folliard
ISBN : 978-2-035-89596-7
24,90 € TTC

Petit Larousse des HE

La première fois où j’ai eu ce livre entre les mains, il n’y a pas eu coup de foudre. Mais comme j’aime observer et décortiquer ce qui se fait dans le domaine de l’aromathérapie, j’en ai acquis un exemplaire (en plus, ça m’a donné l’occasion de filer quelques sous à mon libraire).
Les couleurs de la couverture sont fadasses, on dirait plus un bouquin de découverte des champignons au fin fond de la Corrèze au mois de septembre qu’un bouquin sur les huiles essentielles qui ne sont ni corréziennes, ni fadasses, ni si pauvrement présentées qu’elles le sont sur le présent ouvrage dont je me propose aujourd’hui de vous faire la critique.

LA FORME

De dimension moyenne (24 * 20), ce livre à la couverture renforcée et à la tranche toilée veut donner toute l’apparence d’un dico, même si cela n’est pas spécifié sur la couverture. (D’façon, le mot « Larousse » est tombé dans le langage commun pour désigner un dictionnaire. Et depuis le temps que ça dure – 1852 – on ne s’étonnera pas de cette prééminence.)
304 pages de papier de belle qualité (imprimées en Espagne : quand donc Larousse refera-t-il du made in France ?), relativement épais (2,5 cm), massif, solide, fait pour durer comme tout dictionnaire qui se respecte. Ceux qui connaissent déjà le Petit Larousse des plantes médicinales (2009) auront, grosso modo, une idée de la bête. En cela, on est très loin de la bible de Festy, à la couverture souple et fragile, aux pages brochées constituées d’un papier si fin qu’on dirait du papier à cigarette. Les deux bouquins affichent un prix quasi identique mais, à deux euros près, je note une très nette préférence pour celui de Folliard. De plus, chez Festy, aucune illustration, c’est d’un triste, alors qu’on ne peut en dire autant du dernier né de chez Larousse, riche d’une nombreuse iconographie. (Quoi que certains clichés sont d’une classique banalité : pas mal d’images se trouvent dans d’autres bouquins d’aromathérapie. On prend les mêmes et on recommence ?)

L’HOMME

Folliard, contrairement à Festy, n’est pas homme à s’éparpiller dans une multitude d’ouvrages qui se recoupent les uns les autres, parfois de manière fort grossière. On lui doit un ABC de l’herboristerie familiale chez Grancher entre autres. Laconique à son sujet, la quatrième de couverture nous explique en deux lignes qui il est : « Thierry Folliard est naturopathe éducateur de santé. Ancien ingénieur, diplômé d’aromathérapie, il exerce aujourd’hui dans une herboristerie parisienne ».

LE FOND

On distingue nettement trois grandes parties.

  • Généralités : origines, modes d’extraction, familles moléculaires, propriétés thérapeutiques, etc.

Petit larousse des HE p. 29 (extrait)

  • Les huiles essentielles : une cinquantaine en double-page, plus du double mais moins détaillées à la suite. On retrouve les grandes huiles essentielles classiques et archiconnues (essence de citron, huile essentielle de menthe poivrée, d’eucalyptus globuleux, etc.) qui côtoient des huiles essentielles moins courantes (saro, lentisque pistachier, katrafay…). A noter, une assez belle représentation des huiles essentielles malgaches (baie rose, famonty, gingembre papillon, iary, issa, hélichryse faradifani…) et du continent océanique (kunzéa, fragonia, manuka…).

Petit larousse des HE p. 132-133
Petit larousse des HE p. 188-189

  • Les recettes de A à Z : 167 affections répertoriées. Chacune d’elles est introduite pas un petit texte descriptif. Que nous propose-t-on ? Certaines affections n’appellent qu’une seule recette. Selon les cas, elle est plus ou moins élaborée, plus ou moins onéreuse. En revanche, pour d’autres troubles, l’auteur se fait plus prolixe. Prudent, Thierry Folliard, en tant que naturopathe, sait qu’il peut indiquer des recettes à faire soi-même : il invite donc le lecteur à les préparer lui-même à la condition expresse qu’elles se destinent uniquement à un usage externe. Il n’en va pas de même pour un usage interne, pour lequel l’auteur exprime explicitement au lecteur qu’il doit faire préparer en officine les différentes compositions.

Petit larousse des HE p. 232-233
Petit larousse des HE p. 247 (extrait)

Bon. Là on bute face à un problème logique : les recettes de l’auteur, bien qu’intéressantes, ne peuvent en aucun cas être préparées en officine sans l’aval d’un médecin aromathérapeute ayant rédigé une ordonnance. Or ce livre n’est pas une ordonnance. On peut donc imaginer dans quelle situation drastique pourra être placé une personne désireuse de faire préparer les remèdes indiqués, chose rendue d’autant plus difficile, sinon impossible, depuis la loi d’avril 2008. En effet, un pharmacien n’est plus autorisé à effectuer des compositions magistrales à la demande d’un patient. De plus, la faiblesse du nombre de pharmacies que compte l’hexagone à même de répondre à de telles demandes ne laisse que peu de choix. Le docteur Valnet se plaignait déjà du peu de pharmacies sérieuses capables d’élaborer des compositions magistrales à base d’huiles essentielles. On se rend compte que cela n’a guère évolué depuis… Pour réussir ce tour de force, il faut avoir sous la main un médecin formé à l’aromathérapie ainsi qu’une pharmacie pouvant répondre à ses ordonnances. Force est de constater que cela n’est pas donné à tous le monde et que la réunion de ces deux conditions ne concerne qu’une fraction de la population française, à grande majorité urbaine (Ce n’est pas tout à fait un hasard si Valnet exerçait à Paris et non au fin fond de la Creuse…) Ainsi, un grand nombre de ces recettes reste inutilisable en l’état. Cela donne l’impression (malheureuse) de dissuader plus que d’inciter. Un livre qui ne colle pas vraiment à la réalité du terrain (accessibilité aux prescripteurs et aux préparateurs, coût exorbitant de certaines compositions à base d’huiles essentielles non inscrites au Codex : non seulement c’est cher, mais vous ne serez même pas remboursé par la Sécurité Sociale. La santé est-elle à ce prix ?) A coup sûr, ce livre finira comme ultime référence en la matière sur l’étagère d’un « bobo » qui ne manque pas de moyens. Le gros des troupes, passez votre chemin.

Bref. Dans l’ensemble, du bon, du moins bon, quelques coquilles, inexactitudes et autres bourdes. Quelques exemples : l’image de droite, page 26, ne représente pas une hysope officinale comme indiqué dans la légende mais une espèce de sauge ; plus loin, page 30, l’image du centre n’est pas une berce du Caucase mais une angélique ; page 41, une confusion est faite entre macérât huileux et huile végétale, de même qu’à la page 43 ; page 42, le jojoba n’est pas une huile végétale mais une cire végétale ; l’auteur ne distingue pas les notions d’essence et d’huile essentielle, etc.

© Books of Dante – 2014

Découvrez mon nouveau livre !

Animaux-totems & Roue-médecine : les avis des lecteurs :-)

Quelques récentes chroniques portant sur mon tout dernier ouvrage ;-)

Audrey

Je vous en avais déjà parlé (pour ceux qui suivent le compte facebook, twitter ou google plus), parce que je l’ai reçu dans les premières (que voulez-vous, c’est ça de connaître l’auteur aussi. ;-)) et hop, dédicacé en plus.

Avant même d’ouvrir ce livre, plusieurs choses me viennent à l’esprit: [Lire la suite].

Gab

Ce que j’ai aimé lire et relire cet ouvrage de Gilles Gras ! Simple et accessible, il permet une approche du totémisme et du chamanisme pour tous. Que l’on soit initié ou non, les mots nous touchent et permettent de comprendre les interactions entre nos animaux totem, l’univers et nous même. [Lire la suite].

Books of Dante