L’aristoloche clématite (Aristolochia clematitis)

Synonymes : aristoloche des vignes, sarrasine, poison de terre, guillebaude, ratelaire, ratalie, pomerasse, brigbog, etc.

Lors de l’Antiquité, les aristoloches furent placées sous les meilleurs auspices, ceux des hommes et ceux des dieux. Pour s’en convaincre, citons Hippocrate, Théophraste, Dioscoride, Pline et Galien du côté des premiers, Artémis du côté des seconds. Voyez, cette faveur est même inscrite dans son nom : aristoloche, du grec aristos, « excellent ». Face à un tel pedigree, il ne peut y avoir de doute, l’on n’appelle pas ainsi une plante si ses propriétés sont médiocres, elle doit donc posséder une extrême puissance. Pour démontrer cela, basons-nous tout d’abord sur un extrait tiré d’un traité de botanique astrologique anonyme : « Son fruit, bu avec du miel et du vin repousse toutes les maladies corporelles. La racine, fumée et portée sur soi chasse tout démon et tout brouillard de la vue ; elle écarte toute calamité si on la consomme. Elle sert aussi de contrepoison pour tous les animaux venimeux ». Que de prodiges ! N’a-t-on pas là affaire à une panacée ? De leur côté, Hippocrate et Théophraste n’ont pas fait l’impasse sur l’aristoloche. Bien qu’on décèle sa présence dans les traités de la collection hippocratique, ses principaux panégyristes demeurent Pline et Dioscoride. Et lorsqu’on combine la lecture de tous ces auteurs, il faut se faire une raison, l’aristoloche est véritablement une plante à tout faire. C’est un remède cutané venant à bout des ulcères, des plaies, de la gale, des dartres, de la « lèpre », des abcès, des inflammations diverses et variées, etc. Active, elle l’est également sur la sphère urinaire (lithiase, oligurie, urines sédimenteuses et purulentes, goutte) et respiratoire (asthme, spasmes bronchiques). De plus, c’est un antidotaire face aux morsures de serpents, une propriété révélée par la déesse Artémis, que l’on élargira aux piqûres de scorpions, ainsi qu’à toutes autres formes d’empoisonnements mortels. Non seulement elle remédiait aux poisons et aux venins, mais elle avait la capacité d’écarter serpents, scorpions, jusqu’aux démons même ! Selon Pline, en plaçant l’aristoloche au-dessus du foyer, cela chasse les serpents des maisons. Chose curieuse, Aëtius, s’il préconise l’aristoloche comme purgative, avance, avec Pline, que cette plante constitue un remède oculaire, alors que, c’est bien connu, la plupart des aristoloches sont irritantes pour les muqueuses oculaires, « l’eau contenue dans les fleurs peut causer des ophtalmies très graves », précise Fournier (1). Cette énormité est néanmoins relayée par notre traité de botanique astrologique qui, en revanche, fait totalement l’impasse sur l’une des principales propriétés de l’aristoloche : si nous savons que c’est une plante excellente (aristos), c’est aussi une plante de la femme, un aspect que l’on distingue dans les deux syllabes qui achèvent le mot aristoloche : -loche, du grec lokia, « accouchement », une nature gynécologique abordée par tous : dysfonctionnement de l’utérus (Théophraste), activer les fonctions vitales de l’utérus (Hippocrate), affections de la matrice (Dioscoride, Pline), provoquer les menstruations (Dioscoride), faciliter l’accouchement et l’évacuation des lochies (Hippocrate, Dioscoride, Galien) ; Pline ajoute même que l’aristoloche dite « mâle » devait favoriser la naissance d’un garçon ! Et Dioscoride mentionne que, par voie de sympathie, l’aristoloche est fort utile pour extraire de la chair épines et esquilles en vertu de cette propriété évacuatrice active chez la femme enceinte. L’on comprend aussi la présence d’Artémis dans ces lignes car « la relation de la plante avec la déesse était également suggérée par le nom qui lui avait été donné : ne rappelle-t-il pas son pouvoir de faciliter les accouchements auxquels présidait Artémis, qui portait pour cette raison l’épiclèse de louchia ? » (2).

Au Moyen-Âge, la réputation de l’aristoloche ne se dément pas. Macer Floridus, copiant Dioscoride et Pline entre autres, ne nous apprend rien de nouveau, et ajoute à la vertu de cette plante de mettre en fuite les esprits malins, celle d’égayer les enfants ! Paul d’Egine et Mésué la disent purgative, tandis qu’Hildegarde préconise celle qu’elle appelle Byuerwurtz contre l’indigestion et autres désordres gastro-intestinaux. Si elle note la propriété emménagogue de l’aristoloche, elle ne fait, en revanche, aucune référence à son rôle lors de l’accouchement, et évoque quelque chose qui rappelle la panacée des vieux textes antiques : une poudre composée d’aristoloche, de cannelle et de pyrèthre. Grâce à elle, « l’on n’aura jamais aucune infirmité importante ou prolongée, jusqu’à la mort » (3). Les siècles suivants virent peu à peu l’aristoloche être délaissée par les praticiens, bien qu’il demeure çà et là bien des informations relatives à son sujet. Porta la conseille contre la « lèpre », le Petit Albert pour la guérison des plaies. Aux XVII ème et XVIII ème siècles, c’est, si l’on peut dire, le remède antigoutteux à la mode, à travers la poudre du Prince de la Mirandole, préparation magistrale qui, loin de faire fuir la Parque, était plus connue pour faire passer de vie à trépas que de soulager les affections goutteuses. Qu’importe ! Gilibert perpétue le souvenir de l’aristoloche, remarquant ses propriétés diurétiques, détersives sur les ulcères sordides, fébrifuges et emménagogues, mais s’étonnera du discrédit croissant dans lequel l’aristoloche tombera en son temps. « Qu’une plante aussi énergique soit presque abandonnée » est, pour lui, incompréhensible. Et le siècle suivant, le XIX ème, hélas pour lui, ne lui donnera pas raison : l’aristoloche sera pratiquement négligée, avant de revenir hanter les écrits de Leclerc et de Valnet au XX ème siècle, ce qui ne la sauvera en rien : aujourd’hui, l’aristoloche n’appartient plus à la matière médicale en raison de sa trop grande dangerosité. En effet, l’une de ses molécules l’a fait interdire de toute pratique phytothérapeutique, seule l’homéopathie sait en tirer profit sans inconvénient. Pourtant, tout ceci demande que l’on s’interroge. Aux doses létales, l’aristoloche paralyse le système respiratoire alors qu’autrefois elle soignait l’asthme ; de même, elle provoque des convulsions et soulageait les spasmes. Étonnant, non ? Les vieux textes médicaux de l’Antiquité, assez souvent avares de précisions lorsqu’il s’agit des modus operandi, nous ont légué la preuve des nombreux bienfaits imputables à l’aristoloche. Or, 2000 ans plus tard, comment se fait-il que plus personne ou presque ne se soucie de cette plante ? Y a-t-il eu affabulation et invention fantaisiste de la part des Anciens ? N’observe-t-on pas une excessive prudence des modernes ? Pouvons-nous nous placer dans l’esprit de Dioscoride pour savoir comment il opérait afin de tirer le meilleur parti de cette plante ? Cela ne me semble, hélas, pas possible. Du XXI ème siècle duquel nous jetons un regard sur ces antiques prescriptions, l’écart est si vaste, les modes de vie, de penser, de concevoir la matière médicale aussi. Mais une question demeure : comment est-il possible qu’une même plante ait pu profiter aux Anciens et pas à nous ? Beaucoup de continuateurs, jusqu’à récemment encore, à l’échelle des siècles, ont consigné, par leurs expérimentations, la validité d’une grande partie de ce qu’avançaient les Anciens. Ces derniers étaient-ils plus proches des doses que préconise l’homéopathie, là où l’aristoloche réussit le mieux ?

Malgré son nom, l’aristoloche clématite n’a rien de l’herbe aux gueux, l’épithète clematitis ayant été adopté par Bauhin et conservé par Linné, concernait une plante grimpante à vrilles que l’on appelait ainsi durant l’Antiquité. Seule l’aristoloche siphon, grimpante, longue de cinq à dix mètres, peut se prévaloir de cet adjectif, mais il ne s’agit pas d’une aristoloche européenne, étant nord-américaine. Au contraire, l’aristoloche clématite est assez courte sur pattes : 30 à 50 cm, 80 au grand maximum. Des tiges assez grêles, semblant peu robustes, portent de grandes feuilles longuement pétiolées, en forme de cœur. A leur aisselle, se groupent, par faisceaux de deux à huit, des fleurs jaunes à pédoncule étroit, sorte de tubes terminés par une languette, tout d’abord dressés puis réfractés vers le bas. La floraison printanière de cette aristoloche fait intervenir un acteur ailé : garantissant le gîte et le couvert, les fleurs laissent pénétrer les insectes qui ne peuvent en ressortir en raison d’une barrière de poils jouant le rôle de herse à bascule. Tant que la fleur n’est pas fécondée, l’insecte reste captif, puis, une fois que cela est fait, poils et fleurs s’assèchent, libérant ainsi l’insecte. Puis la plante fructifie, donnant des capsules vertes dont les six valves sont emplies de graines.
Cette vivace thermophile possède une racine fusiforme d’une trentaine de centimètres de longueur, brunâtre et rugueuse à l’extérieur, jaunâtre à l’intérieur.
Comme beaucoup d’autres aristoloches européennes, elle se cantonne surtout aux régions méridionales (Espagne, Italie, Midi de la France). Partout ailleurs, sa présence locale témoigne de sa culture ancienne, demeurant cependant rare voire inexistante dans le Nord et le Nord-Est, en basse altitude surtout. Ses lieux de vie sont très variés : lisières des bois, haies, rocailles, champs, berges, vignes, terrains incultes, etc.

L’aristoloche clématite en phytothérapie

De cette plante, l’on usait autrefois de la racine et des feuilles. Bien que son emploi remonte à fort longtemps, l’on en sait assez peu au sujet de sa composition, d’autant que son abandon récent par la thérapeutique moderne n’a pas engagé de nouvelles recherches. Tout au plus savons-nous que cette plante contient du tanin, de la résine, de la fécule, des principes amers, des acides (tannique, malique), un pigment dit « jaune d’aristoloche », mais elle se distingue surtout par le redoutable acide aristolochique dont nous reparlerons ultérieurement en raison de sa toxicité.

Propriétés thérapeutiques

  • Fortifiante, stimulante
  • Diurétique, antirhumatismale, antigoutteuse, sudorifique
  • Astringente, vulnéraire, cicatrisante
  • Emménagogue, congestionnante utérine
  • Fébrifuge
  • Anti-inflammatoire

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère gynécologique : aménorrhée, dysménorrhée, accouchement, évacuation des lochies et du placenta, prévention des infections après accouchement, troubles de la ménopause
  • Troubles locomoteurs : goutte chronique, rhumatismes, douleurs musculaires
  • Affections cutanées : ulcère chronique, ulcère de jambe, dermatose purulente, prurit, eczéma, intertrigo, inflammation cutanée, plaie, blessure, morsure de serpent
  • Troubles de la sphère respiratoire : asthme, hémoptysie
  • Hydropisie
  • Fièvre intermittente

Modes d’emploi

  • Poudre de racines.
  • Infusion de feuilles.
  • Décoction de racine.
  • Teinture-mère.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Récolte : la racine au printemps et à l’automne, les sommités fleuries en mai et en juin.
  • Toxicité : l’odeur pénétrante et fétide de l’aristoloche, sa saveur âcre, signalent que la plante n’est pas dénuée d’effets. Très énergique, trop diraient certains, l’aristoloche présente une intensité variable dans ses actions selon sa provenance. Les spécimens méridionaux semblent agités d’une énergie de loin supérieure à l’aristoloche qui croît au centre de la France. Ce qui expliquerait les observations antagoniques que l’on a faites à son sujet. Ajoutons à cela que de nombreux paramètres (saison de récolte, état de fraîcheur, conditionnement, etc.) font que, comme souvent, l’on puisse obtenir et, partant, utiliser des produits de valeur fort différentes. Mais avec l’aristoloche, il y a un hic. Un gros hic : l’acide aristolochique. « Cette molécule est métabolisée en substance cancérigène qui induit notamment le cancer des reins » (4). L’on se souviendra peut-être de l’erreur commise il y a une vingtaine d’années, où un laboratoire importa de Chine une aristoloche asiatique en lieu et place d’une autre plante, au motif que leurs noms chinois sont très proches, et qui se destina à un médicament amaigrissant, dont les prises répétées et continuées par de nombreux patients provoquèrent chez eux des néphropathies dont certaines exigèrent une greffe rénale. L’acide aristolochique, responsable de cet état de fait, provoque des désordres gastro-intestinaux (crampes, douleurs, vomissement, diarrhée, superpurgation, selles sanglantes, météorisme, gastro-entérite) et circulatoires (accélération du pouls, baisse de la tension artérielle, intoxication des vaisseaux capillaires). De plus, il est potentiellement abortif, toxique rénal, modificateur du patrimoine génétique. Puis viennent des convulsions, le coma et le décès par paralysie des voies respiratoires.
  • Autres espèces : en Europe, l’on croise d’autres aristoloches parmi lesquelles nous trouvons l’aristoloche ronde (A. rotunda), l’aristoloche longue (A. longa) et l’aristoloche pistoloche (A. pistolochia). Il en existe beaucoup d’autres dans bien des endroits du monde :
    A. indica (Inde ; contraceptif),
    A. klugii (Amazonie ; morsure de serpent),
    A. serpentaria (Amérique du Nord ; morsure de serpent, maux d’estomac, rage de dents, fièvre),
    A. bracteata (Soudan ; piqûre de scorpion),
    A. kaempferi et fangchi (Chine ; affections pulmonaires, rétention d’eau).
    _______________
    1. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 97.
    2. Guy Ducourthial, Flore magique et astrologique de l’Antiquité, p. 467.
    3. Hildegarde de Bingen, Physica, p. 84.
    4. Kurt Hosttetmann, Tout savoir sur les poisons naturels, p. 57.

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L’asaret (Asarum europaeum)

Synonymes : oreille d’homme, oreillette, rondelle, cabaret, nard sauvage, girard, roussin, panacée des fièvres quartes.

Plus timide que la violette, il y a l’asaret, plante mettant tout en œuvre pour qu’on ne remarque qu’avec peine sa présence. Mais sa discrétion ne l’a pas soustrait du regard des Anciens, puisqu’ils furent nombreux à en prodiguer les vertus au fil des siècles, et ce depuis au moins Dioscoride, dont l’extrait suivant, concernant la description de sa racine, ne laisse aucun doute : « Il produit sous lui des racines noueuses, subtiles, entortillées, semblables à celles de dent-de-chien, mais plus subtiles et plus odoriférantes, qui échauffent et mordent fortement la langue quand on les mâche » (1). Avec Galien, il remarquera la vertu vomitive de cette racine, lui accordant également des pouvoirs purgatifs, emménagogues, diurétiques et antinévralgiques. La thérapeutique vomitive n’étant plus à la mode, cela peut surprendre qu’on fasse appel à une plante pour provoquer un désordre que l’organisme met en œuvre afin de se délester d’une substance étrangère. La saveur nauséabonde de cette racine explique peut-être l’étymologie de l’asaret, terme issu, selon certains, d’une racine grecque, asê, signifiant « nausée, dégoût ». Mais d’autres y voient une origine fort différente : asaret se nommait asaron en grec, un mort formé par la construction du a privatif et de saïro, « qui reste fermé », en relation avec les fleurs de l’asaret qui ne donnent jamais l’impression d’être totalement épanouies, pudiques qu’elles sont. Enfin, d’aucuns n’imaginent qu’un développement d’arum, ayant formé asarum, mais sans plus d’explication quant à ce choix. L’âcreté commune à l’asaret et à l’arum y est-elle pour quelque chose ?

Bref. Malgré son caractère émétique, l’asaret restera, de l’Antiquité au XIX ème siècle, l’un des meilleurs remèdes purgatifs indigènes, bien qu’il ait été détrôné par l’ipécacuanha, racine sud-américaine, également vomitive. Dès lors, on négligera l’asaret, sauf dans les campagnes où l’on s’attache plus longtemps qu’ailleurs aux traditions populaires. « Si quelques praticiens ont rejeté l’emploi de l’asaret comme agissant avec violence, et n’ayant qu’une action irrégulière et inconstante, c’est parce qu’on l’a administré sans précaution ou à doses trop élevées, ou même dans des cas où une irritation préexistante en contre-indiquait l’usage, tempête Cazin. Si une prédilection marquée pour les médicaments exotiques n’existait pas chez la plupart des médecins, on tiendrait compte aussi de l’action irrégulière de l’ipécacuanha, si souvent observée dans la pratique » (2). Mais l’ipéca, bien que plus connu que l’asaret, n’aura pas réussi à lui enlever son rôle de vomitif dont la littérature abonde à son sujet sur un point bien particulier : on a qualifié l’asaret de « plante des ivrognes ». En effet, dans l’ensemble de mes lectures, il ressort que l’asaret était utilisé par d’infâmes pochards pour se faire vomir et, comme dit Fournier, pour « débarrasser l’estomac après des libations trop copieuses » (3), afin, disent de mauvaises langues, de se remettre à boire derechef ou, pour certains, d’échapper à la vindicte de leurs femmes une fois rentrés à la maison. Que l’asaret puisse évacuer l’estomac de l’alcool qui s’y trouve encore, soit. Mais quid de celui parcourant déjà le sang ? L’on passerait, avec l’asaret, d’une ébriété à une demi ivresse. Ceci dit, comme l’asaret ne souffre pas l’approximation, il eut fallu, de la part de ces ivrognes, une rude observation des quantités exactes pour atteindre leur objectif, un discernement rendu bien difficile sous l’empire de l’alcool. J’ignore si cela fut une généralité de la part des adorateurs de Bacchus ou bien une anecdote montée en épingle afin d’expliquer le surnom de cabaret que porte l’asaret, chose que réfute Fournier en raison des explications qu’il fournit (cabaret serait, selon lui, une altération de baccaret, du latin bacchar), mais que l’on trouve encore, éparpillée çà et là, dans différents ouvrages dont certains sont même très modernes. Ceci étant dit, il s’agit là d’un aspect de la plante que je n’ai rencontré ni chez les auteurs antiques ni chez les auteurs médiévaux. Par exemple, au XI ème siècle, Macer Floridus, de même que ses devanciers, relate les propriétés diurétiques, emménagogues et antihydropiques de cette plante, n’accordant aucune importance à son pouvoir émétique. Mais, sensible à l’idiosyncrasie, il nous donne le détail des conditions idéales pour lesquelles administrer l’asaret pour ses vertus purgatives, prenant compte de l’âge, de la condition physique et de la robustesse du sujet, de l’époque de l’année, du climat même ! Le malade type, selon Macer Floridus, est donc un adulte gras et fort, travailleur, vivant sous un climat plus froid que tempéré, c’est-à-dire, en transposant à une époque plus moderne, le profil du bûcheron sibérien, fervent amateur de boissons fortes et d’asaret censé conjurer les effets de l’ivresse. Mais la recette donnée par Macer n’eut pas convenu : une infusion à froid de feuilles d’asaret dans du vin pendant une nuit entière (laissant à l’ivresse tout le loisir de se dissiper d’elle-même) que, avant d’absorber, l’on précède d’une lampée de vin blanc fort, ce qui n’est pas la meilleure solution à la gueule de bois !
De même avec Hildegarde, qui va nous ennuyer un peu car elle fait apparaître deux asarets (Haselwurtz et Asarus) dans le Physica, il n’est nullement question de ses vertus vomitives et encore moins dissipatrices de l’ivresse. La première plante, l’Haselwurtz, est sans doute celle dont Fournier disait que l’abbesse lui déniait toute utilité en tant que plante médicinale. En effet, dit-elle, « il contient une force dangereuse et doit être redouté ; il est fort noir et de nature instable, et semblable à une tempête ; sa chaleur et son instabilité le rendent dangereux » (4). Nuisible au malade, empirant le mal, et à la femme enceinte parce que jugé abortif, ainsi pouvons-nous compléter le portrait de cette plante. Mais plus loin dans le Physica, dans le chapitre consacré au fenouil, Hildegarde prodigue le conseil suivant : placer un cataplasme chaud d’asaret et de fenouil sur le dos et le haut des cuisses d’un parturiente calme ses douleurs durant l’accouchement. Mais s’agit-il de l’Haselwurtz ou du second, l’Asarus ? Probablement de ce dernier, vu ce qu’elle dit à son sujet dans le chapitre qui lui est réservé : cette plante à la « verdeur douce et utile » est « d’une grande utilité, car son suc soigne l’intérieur de l’homme » (5). Comme Hildegarde donne cet Asarus comme remède auriculaire, on est tenté de penser qu’il s’agit bien d’Asarum europaeum, mais elle ne souffle mot de la toxicité de cette plante, laquelle transparaît très nettement chez l’Haselwurtz

Petite plante vivace d’un décimètre de hauteur, l’asaret vit en colonies nombreuses, tapissant le sol des sous-bois frais et autres lieux ombragés comme sait le faire le lierre en forêt. Un rhizome brun grisâtre à l’extérieur, jaune à l’intérieur, s’entortille et se tord, portant tubercules et fibres radicales blanchâtres. Les tiges, très courtes, supportent seulement deux feuilles longuement pétiolées, larges, vert foncé, luisantes, presque cireuses, succulentes, en forme de rein. Les fleurs, montées sur un très bref pédoncule, émergent à l’aisselle des feuilles dès le mois d’avril. Elles se composent d’une corolle en cloche trilobée penchée vers le sol, de couleur variant du rouge lie-de-vin au noirâtre en passant par le pourpre foncé.
L’asaret est une plante commune sur sol calcaire, à l’Est, au Nord et au Centre de la France, à une altitude comprise entre 400 et 1800 m, bien qu’il lui arrive d’être présent en bordure de mer.

L’asaret en phytothérapie

Les feuilles froissées de l’asaret dégagent un parfum poivré et pénétrant, bien plus soutenu au niveau de ses racines : un relent camphré accompagne une saveur âcre et nauséeuse. Cette plante doit cette particularité à une essence aromatique constituée de monoterpènes et d’asarone (ou camphre d’asaret), une molécule que l’on croise aussi dans l’huile essentielle d’acore calame. Cette cétone, potentiellement carcinogène, est ce qui distingue l’asaret en terme de composition biochimique, laquelle expose aussi des constituants bien connus : tanin, résine, gomme, fécule, albumine, acide citrique, allantoïne. Ajoutons-y une substance cristalline, l’asarite, et divers flavonoïdes.

Propriétés thérapeutiques

  • Purgatif, vomitif, vermifuge
  • Diurétique, antihydropique, sialagogue
  • Astringent, cicatrisant
  • Expectorant
  • Emménagogue
  • Anti-arthritique
  • Stimulant
  • Sternutatoire (6)
  • Remède auriculaire (7)

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère respiratoire : asthme, catarrhe bronchique, spasmes bronchiques, bronchite chronique, coqueluche
  • Troubles de la sphère hépatique : engorgement et obstruction du foie, ictère
  • Troubles de la sphère urinaire : hydropisie, goutte
  • Fièvres intermittentes
  • Névralgies : céphalée, céphalée opiniâtre, sciatique
  • Diarrhée
  • Affections cutanées
  • Surdité

Modes d’emploi

  • Poudre de racines ou de feuilles.
  • Macération vineuse de racines.
  • Infusion de feuilles (mises en contact avec de l’eau froide pendant huit à dix heures).
  • Teinture-mère.
  • Alcoolature.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Récolte : les racines au printemps et à l’automne, les feuilles durant tout l’été.
  • L’asarone est une substance altérable, et l’on ne peut bénéficier de ses vertus qu’à la condition d’employer la plante fraîche, parce que, au bout de six mois de dessiccation, les racines vétustes ne sont plus vomitives, simplement purgatives. Ainsi, si l’on récolte la racine d’asaret tous les six mois, on dispose d’un asaret frais et vomitif et d’un asaret sec et purgatif. Si l’on attend davantage, de l’ordre de deux ans, l’asaret n’est plus purgatif du tout, il devient diurétique. C’est ce qui fera dire à Jean Valnet, reprenant Gilibert, que cette plante est un « remède qui pousse par tous les couloirs » (8). Cela démontre que la thérapeutique de l’asaret est à géométrie variable, d’autant plus accentuée encore que la plante sèche diffère grandement de la fraîche en terme d’intensité d’action et de mode de préparation. Par exemple, il a été remarqué que la plante fraîche absorbée par voie aqueuse était beaucoup moins vomitive et purgative.
  • Toxicité : l’asarone est une cétone, et qui dit cétone, veut que l’on prenne garde à cette molécule neurotoxique à haute dose. Bien sûr, la plante fraîche, ne contenant qu’1 % d’essence aromatique, ne confronte pas aux mêmes inconvénients que l’asarone pure. La toxicité de l’asaret s’exprime par des sensations de brûlure dans la bouche, des nausées, des douleurs stomacales, des irritations rénales et utérines qui valurent à l’asaret d’être autrefois convié comme abortif. De plus, la plante fraîche en contact avec la peau y déploie une inflammation locale très vive. L’asaret a beau vivre à l’ombre, c’est avec raison que l’on peut affirmer qu’il est plein de feu.
  • Autre espèce : l’asaret du Canada (Asarum canadense).
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    1. Dioscoride, Materia medica, Livre I, chapitre 9.
    2. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p. 90.
    3. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 119.
    4. Hildegarde de Bingen, Physica, p. 42.
    5. Ibidem, p. 103.
    6. Autrefois, l’asaret entrait pour une bonne part dans la poudre capitale de Saint-Ange, remède faisant éternuer, en compagnie de bétoine, de verveine et, paraît-il, de crapaud séché…
    7. Les médecins sensibles à la théorie des signatures, ayant comparé la forme de ses feuilles à celle de l’oreille humaine, usaient de l’asaret contre certaines surdités, bien que cela ne soit pas là sa principale indication. En revanche, les feuilles réniformes de l’asaret entrent bien en écho avec ses propriétés diurétiques.
    8. Jean Valnet, La phytothérapie, p. 153.

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L’éphédra (Ephedra sinica)

Cette plante étrange qu’est l’éphédra, à l’allure préhistorique, semble plonger ses racines loin dans le temps. Il est vrai qu’elle n’est pas née d’hier et que son emploi n’est pas si récent qu’on pourrait le penser, si l’on considère cette plante d’un strict point de vue occidental. En effet, des fouilles conduites sur un site irakien ont exhumé des restes d’éphédra dans un tombeau vieux de près de 60000 ans. Ces débris d’éphédra peuvent-ils nous révéler ce que firent de cette plante ceux qui l’ont placée en cet endroit ? C’est bien difficile à confirmer. Usage alimentaire ? Les baies de cet arbrisseau, c’est un fait, sont comestibles. Quant à ses rameaux, ils ne se prêtent guère à un usage culinaire, mais médicinal. A moins qu’il y ait là une toute autre raison… Il est bien plus facile de prendre connaissance de textes anciens que de faire parler des fragments végétaux dont l’âge les dépasse de plusieurs dizaines de milliers d’années. Les textes, eux, se comptent en siècles, voire en millénaires, mais pas davantage. L’un d’eux, le Shennong Bencao Jing, livre attribué à l’empereur Schen-Nung et dont, traditionnellement, l’on fait remonter l’origine à presque 5000 ans (1), fait figurer l’éphédra parmi 365 drogues. Un autre ouvrage, Les Recettes du coffret d’or de Tchang Tchong-King, plus récent (II ème siècle après J.-C.), fait lui aussi référence à l’éphédra dont il conseille l’emploi contre les affections respiratoires et les refroidissements, la médecine traditionnelle chinoise indiquant que cette plante dissipe le froid et soutient le qi. Le ma huang, comme on l’appelle en chinois, étant une plante native de la Chine du nord et de la Mongolie, l’on comprend aisément son utilisation par la pharmacopée chinoise, une plante dont on dit même que les gardes du corps de Gengis Khan en usaient afin d’éviter de sombrer dans le sommeil durant leurs tours de garde ; en effet, une infusion d’éphédra leur permettait de demeurer alertes et vigilants. Il n’y eut pas que les guerriers qui tirèrent profit de l’éphédra, puisque les moines bouddhistes affinaient leur concentration méditative grâce à elle.
Cependant, si Ephedra sinica est une plante indigène au territoire asiatique, du moins à sa partie septentrionale et orientale, on remarque qu’une autre plante, Ephedra distachya s’étend, elle, de l’Europe au Tibet. L’on peut donc dire que ces deux espèces se juxtaposent au niveau de l’Himalaya. C’est ainsi qu’à l’époque où les Chinois établirent les premiers textes concernant l’éphédra qu’ils utilisaient, en Europe on faisait de même, comme on peut le constater dans les œuvres de Pline et de Dioscoride, évoquant un tragos dont on pense qu’il s’agirait d’une plante différente de l’Ephedra sinica, peut-être Ephedra distachya, autrement dit le raisin de mer, se distinguant par des grappes de petits fruits rouges dont l’astringence leur valait d’être employés comme remède dans les troubles de la menstruation.
A la méconnaissance des Occidentaux des usages que firent les Chinois de l’éphédra, s’additionne le fait que les éphédras européens furent perdus de vue par les successeurs des auteurs antiques. Ce n’est qu’en toute fin de XIX ème siècle que de nombreuses recherches furent réalisées au sujet de l’éphédra, tandis qu’en Russie, en Sibérie, en Arménie, etc., l’on continuait de faire prévaloir l’éphédra dont on récoltait les baies acidulées, que l’on consommait crues, sèches ou préparées en gelée, ainsi que ses vertus diaphorétiques, antigoutteuses, antirhumatismales et antisyphilitiques. Les efforts de recherche des Occidentaux aboutirent à la synthèse de la principale molécule contenue dans l’éphédra, l’éphédrine, en 1927. Ce qui, alors, suscita beaucoup d’engouement, c’est que l’éphédrine ressemble à s’y méprendre à l’adrénaline et a comme vertu d’exciter la contraction des muscles à fibres lisses des intestins, de l’estomac et de l’utérus. Bien qu’étant moins toxique que l’adrénaline, l’éphédrine agit favorablement « chaque fois qu’est désirable une excitation lente, douce et durable du sympathique », explique Fournier (2), concluant en affirmant que « la découverte d’une drogue végétale offrant d’étroites ressemblances chimiques et pharmacologiques avec une hormone animale est de toute façon d’un puissant intérêt biologique » (3).

L’éphédra peut largement rivaliser avec la prêle au statut de plante primitive, même si l’on peut pousser le vocable à l’affubler du nom d’arbuste. Tout au plus un buisson dans les faits, dont la hauteur n’excède que très rarement 75 cm. Guère avenant, l’éphédra est doté de longs et grêles rameaux anguleux et striés dans le sens de la longueur, lui conférant l’allure du genêt à balai. Sur ce squelette, de petites feuilles coriaces, réduites à l’état d’écailles, s’établissent au niveau des nœuds. On distingue des cônes mâles et des fleurs femelles jaunes, produisant après floraison des baies de couleur rouge.

L’éphédra en phytothérapie

Curieux destin que celui de l’éphédra qui, au début du siècle dernier constituait seulement une thérapeutique récente aux yeux des Occidentaux, alors que son usage chinois s’avère millénaire. Mais l’on sait combien l’Empire du Milieu, resté inaccessible pendant des siècles, empêcha l’extension de l’éphédra à un monde autre qu’asiatique, alors que, des éphédras, il en existe un peu partout dans l’hémisphère nord.
Les rameaux, seule partie végétale de cette plante usitée en thérapeutique, offrent tanin, flavonoïdes, saponosides, essence aromatique, ainsi que cet alcaloïde proche par sa structure et ses effets de l’adrénaline, l’éphédrine, souvent accompagné de pseudoéphédrine.

Propriétés thérapeutiques

  • Augmente l’intensité des mouvements respiratoires, décongestionnant des muqueuses respiratoires, dilate les bronchioles, antispasmodique bronchique, mucolytique, expectorant, antitussif
  • Stimulant cardiaque et circulatoire (surtout au niveau des capillaires), hypertenseur par vasoconstriction
  • Diurétique, sudorifique
  • Augmente vigilance et concentration, diminue la sensation de fatigue

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère respiratoire + ORL : dyspnée, asthme, rhinite, rhume, rhume des foins, coryza, coqueluche, toux, sinusite
  • Troubles d’origine allergique : urticaire, dermatose prurigineuse, œdème de Quincke
  • Rhumatismes, goutte
  • Fièvre, refroidissement
  • Hypotension
  • Asthénie physique et psychique

Modes d’emploi

  • Décoction de rameaux.
  • Teinture-mère.
  • Éphédrine.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Récolte : elle peut se réaliser toute l’année. Le séchage des rameaux ne pose pas de problème particulier.
  • L’éphédra, quelle que soit la forme sous laquelle on l’utilise, exige un strict respect de la posologie. Contrairement à l’éphédrine pure, la plante entière est beaucoup moins apte à produire des effets secondaires, même si migraine, tremblements, nervosité et insomnie restent toujours possibles. Les cures devront être brèves.
  • Contre-indications : l’éphédra est une plante qui ne convient pas dans les cas suivants : insuffisance coronarienne, hypertension, hypertrophie de la prostate, hyperthyroïdie (maladie de Basedow), diabète, glaucome, grossesse, allaitement, sympathicotonie.
  • Interactions médicamenteuses : avec les digitaliques et certains antidépresseurs (IMAO). De plus, l’usage du café est incompatible avec l’éphédra.
  • Associations possibles :
    – pour l’asthme : plantain, marrube,
    – pour la rhinite : plantain, bourgeons de pins.
    _______________
    1. En réalité, il ne remonterait pas avant le III ème siècle avant J.-C.
    2. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 372.
    3. Ibidem.

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Le polypode (Polypodium vulgare)

Synonymes : polypode du chêne, fougère douce, fougère réglisse, réglisse des bois, millepieds, herbe de gagne, etc.

L’Europe, malgré son climat, peut se targuer de posséder bien des variétés de fougères sur son territoire, bien moins que les zones tropicales, mais suffisamment assez et communes pour ne pas avoir été oubliées des Anciens. C’est donc sans surprise que nous retrouvons le polypode dans l’œuvre de Théophraste, de Pline, de Galien, de Celse et de Dioscoride entre autres. L’unanimité qui ressort des écrits de ces auteurs au sujet du polypode nous autorise à en faire le résumé suivant : cette fougère, cuite avec des bettes et de la mauve, est purgative et lâche doucement le ventre. Elle agit aussi sur l’expulsion de la bile, s’applique sur les luxations et les gerçures des doigts. Le Moyen-Âge corrobore ce tableau dressé par l’Antiquité : Hildegarde, bien qu’elle reconnaisse au Polypodium des vertus internes contre la fièvre tierce et pour purger l’estomac et les intestins, accorde plus d’importance à ses emplois externes contre gale, plaies, ulcères et démangeaisons, parce que, explique-t-elle, « la chaleur du polypode dessèche les humeurs mauvaises » (1). Un siècle après l’abbesse, Aldebrandin de Sienne réaffirmera les qualités purgatives de cette plante dont Joseph Roques dira beaucoup plus tard que son action est telle qu’elle n’excite que très modérément les muqueuses des voies intestinales.

Si nous avons récemment vu que l’aspérule odorante s’ébattait au sein des forêts de hêtres, le polypode, lui, voue une prédilection au chêne et au bouleau. Qu’une plante pousse au pied de ces deux arbres sacrés fut sans doute le signe pour les Celtes, les Slaves et les Germains que le polypode avait statut d’hôte divin. De plus, le polypode est animé par une caractéristique rarissime sous nos latitudes : il lui arrive d’être une plante épiphyte, c’est-à-dire poussant à même les vieilles branches creuses d’un arbre, en particulier si c’est un feuillu comme le sont chêne et bouleau. Imaginez un peu le respect qu’un tel spécimen juché sur un arbre sacré devait susciter ! Une dévotion aussi, qui devait placer le polypode à l’égal du gui, entre le Ciel et la Terre. Nul doute que cette plante devait être tenue en grande estime par les druides, car, comme l’explique Hildegarde, les fougères sont des plantes censées contenir la sagesse et donc la sapience, le savoir, qu’on localisa rapidement semble-t-il dans la « graine » de fougère, ces petits amas jaunâtres qu’on leur voit arborer sur le revers de leurs frondes, alignés en rangs serrés, dessinant le contour de la feuille avec une précision métronomique. Il va sans dire que le polypode aura tôt fait de glisser du domaine du sacré à celui de la magie. Tout un chacun pouvait se lancer à la recherche de la graine de fougère pour laquelle la nuit de la Saint-Jean est le moment capital pour ce faire. Mais que l’on prenne garde, car le polypode est une herbe qui écarte, c’est-à-dire qui égare, c’est pourquoi « on doit éviter de marcher sur plus de sept pieds de fougère lorsqu’on se promène en forêt. Ainsi ne risque-t-on pas de se perdre dans les bois » (2). De même, si on loupe le coche, que l’on passe devant elle sans la remarquer, on se perd à coup sûr. Il est donc nécessaire de veiller à bien ouvrir l’œil et prendre soin de ne pas poser les pieds n’importe où (c’est pour toutes ces raisons qu’en Thuringe elle porte le nom d’irrkraut). Tout danger écarté, l’on peut dès lors procéder à la récolte en pleine nuit. Mais c’est sans compter sur la perturbation du rituel par les esprits qui virevoltent autour du cueilleur, allant parfois jusqu’à le déséquilibrer, le heurtant violemment, afin de l’épouvanter et de lui faire renoncer à son projet. « La nuit de la Saint-Jean, avant minuit […] [on] voit en même temps une foule d’autres choses merveilleuses, par exemple, trois soleils, une lumière complète qui dévoile tous les objets, même les plus cachés ; on entend rire, on se sent appelé ; devant de tels spectacles, il ne faut pas s’effrayer : si on demeure tranquille, on apprendra tout ce qui arrive dans le monde et tout ce qui pourra encore arriver » (3). Oui, la graine de fougère recueillie durant la nuit magique de la Saint-Jean accorde à son possesseur le don de prophétie, ainsi que la connaissance des secrets, rendant possible, par exemple, la découverte de trésors : elle permet de dominer sur l’eau et sur la terre, de retrouver des animaux égarés, de se protéger lors d’épidémies et d’assurer la sécurité de la femme enceinte et du nouveau-né. « La tradition relative à la semence de fougère est universellement répandue, et pendant le Moyen-Âge, au temps où fleurissait la sorcellerie, on lui attribuait le pouvoir de résister à tous les charmes magiques » (4). Non seulement la graine de fougère rend invisible (son nom de walpurgiskraut explique l’usage qu’en faisaient les sorcières pour gagner l’invisibilité), mais fait fuir toutes forces magiques (envoûtement, visions effrayantes, etc.) et favorise la chance, d’où son nom d’herbe de gagne. La puissante attraction que représentait la graine de fougère fut telle qu’en 1612 le synode de Ferrare en vint à en interdire la récolte à l’approche de la Saint-Jean !

Qui n’a jamais rencontré cette élégante fougère aux frondes longuement pétiolées, aux segments nombreux, allongés, entiers et alternes ? Si l’on retourne l’une de ces feuilles, nous voyons de petits tas arrondis de couleur jaune ocre, constituant deux rangées qui suivent le contour des feuilles : ce sont les sores, formés chacun de plusieurs sporanges qui, lorsqu’ils parviennent à maturité, de juillet à septembre, laissent échapper de microscopiques corpuscules, les spores, qui vont assurer la reproduction du polypode en deux temps. Par ses caractéristiques botaniques propres aux mousses et aux champignons, les fougères tiennent des cryptogames (du grec crypto, « caché » et game, « union, mariage »), mais comme elles possèdent un système vasculaire, elles s’apparentent pour cette raison aux plantes à fleurs. Lors de la première phase, asexuée et visible, la plante libère donc ses spores qui, si elles bénéficient de conditions idéales (humidité, température adéquate), vont germer et former un prothalle portant des organes masculins et féminins. C’est alors qu’a lieu la seconde phase, sexuée et occultée cette fois-ci, lors de laquelle va avoir lieu la fécondation par l’intermédiaire d’anthérides, formant à terme une première racine et une première feuille : une nouvelle fougère est née. Puis cette racine va former un rhizome, véritable tige de la plante, écailleux, brun-jaunâtre à roussâtre à l’extérieur, vert à l’intérieur, jamais plus gros que le petit doigt duquel s’érigeront les crosses des futures feuilles.
Le polypode, très courant sur sols non calcaires, est une espèce propre à l’hémisphère nord et fréquente des lieux de vie très particuliers : rochers, rocailles, murailles, vieux murs, troncs d’arbres feuillus, humides et moussus, voire même pourrissants.

Le polypode en phytothérapie

Cette plante depuis longtemps égarée par l’herboristerie, mérite pourtant que l’on s’attarde sur son profil thérapeutique. Ce sont les parties souterraines qui nous intéressent chez elle. L’analyse démontre l’existence d’une saponine propre au polypode dans son rhizome (polypodosapogénine) de saveur douce et sucrée au début, puis légèrement amère et nauséeuse au fur et à mesure qu’on le mâche. Une huile grasse (8 %) accompagne du tanin (4 %), de la mannite, du mucilage, de la résine, ainsi que de la fécule. Contenant en outre une essence aromatique, le rhizome présente aussi des substances aux noms complexes (polypodine, phloroglucine, ecdystéroides, sammambaïne) et d’autres que l’on connaît mieux : albumine et sels minéraux (magnésium, calcium, potassium, fer).

Propriétés thérapeutiques

  • Purgatif doux, laxatif, vermifuge
  • Astringent léger, émollient
  • Cholagogue
  • Expectorant, antitussif
  • Fébrifuge

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : constipation, constipation chronique, constipation opiniâtre, constipation par insuffisance biliaire, inappétence, indigestion, vers intestinaux (ténia, ascaris)
  • Troubles de la sphère hépatobiliaire : insuffisance hépatique et biliaire, embarras chronique du foie, ictère, hépatite
  • Troubles de la sphère respiratoire : bronchite, bronchite chronique, catarrhe pulmonaire, toux avec irritation, toux chronique, pleurésie, rhume traînant et/ou invétéré
  • Profitable chez certains goutteux, rhumatisants et asthmatiques

Modes d’emploi

  • Décoction de rhizome frais.
  • Sirop de rhizome frais.
  • Extrait fluide.
  • Poudre de rhizome sec.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Récolte : elle peut se dérouler durant toute l’année, bien qu’on accorde une préférence aux rhizomes déterrés en été, de juillet à août.
  • Séchage : il est possible mais la perte des propriétés du rhizome va croissant avec sa vétusté.
  • Au mot purgatif est parfois associé celui de drastique. Avec le polypode, il n’est nul besoin de s’inquiéter, ça n’est pas de la coloquinte ! Le polypode, précisons-le, « ne donne jamais lieu à aucun phénomène douloureux, à aucune réaction inflammatoire, congestive ou spasmodique » (5). C’est pourquoi il est parfaitement adapté aux enfants.
  • Le rhizome frais, une fois broyé, peut s’appliquer localement en cas d’affection hépatique par exemple. Par ce biais, en contact direct avec la peau, il est susceptible de faire apparaître un urticaire.
    _______________
    1. Hildegarde de Bingen, Les causes et les remèdes, p. 240.
    2. Pierre Canavaggio, Dictionnaire des superstitions et des croyances populaires, p. 106.
    3. Angelo de Gubernatis, La mythologie des plantes, Tome 2, pp. 145-146.
    4. M. Brueyere, Contes populaires de la Grande-Bretagne, cité par Angelo de Gubernatis, La mythologie des plantes, Tome 2, pp. 143-144.
    5. Henri Leclerc, Précis de phytothérapie, pp. 12-13.

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L’aspérule odorante (Galium odoratum)

Synonymes : reine des bois, muguet des bois, muguet des dames, petit muguet, hépatique, hépatique étoilée, hépatique odorante, gaillet odorant, belle étoile, thé suisse, etc.

L’aspérule odorante est une petite plante vivace vivant très souvent en colonies composées de nombreux individus, espèce renforçant son caractère tapissant par sa racine grosse et rougeâtre à rhizome traçant. Ses tiges presque quadrangulaires, cannelées, creuses, portent des feuilles un peu rugueuses (d’où le nom de la plante, d’asper en latin qui signifie âpre, rude), verticillées par six à huit, c’est-à-dire disposées en roue autour de l’axe de la tige. Sa floraison, assez modeste, se compose de petites fleurs blanches à quatre pétales en croix, formant des corymbes au sommet des tiges. Ces fleurs exhalent une suave odeur d’avril à juin, avant de laisser place à des fruits globuleux couverts de poils en forme de crochet. Très fréquente en France, plus rare au Nord, inexistante en région méditerranéenne (sauf en haute altitude : 1600-1800 m), l’aspérule odorante apprécie tout particulièrement les sols humiques des forêts de feuillus, fuyant celles de résineux, les sous-bois clairs, les lieux ombragés, comme peuvent l’être les hêtraies dont les arbres semblent entretenir une relation avec l’aspérule à tel point qu’on a forgé l’expression galio fagetum (hêtraie à aspérules) pour rendre compte de cette association entre l’arbre à faines et la modeste petite aspérule odorante. Pour marquer l’appartenance de l’aspérule à la forêt, elle portait au Moyen-Âge les noms de mater silvarum et de matrisilva.

Que dire de l’histoire de l’aspérule odorante ? Bien peu de chose en réalité. Inconnue de l’Antiquité, elle apparaît pour la première fois dans les écrits d’un moine bénédictin, Wandalbert de Prüm, en 854, s’attachant non pas exclusivement à cette plante, mais au breuvage dans lequel elle est conviée, connu en Allemagne, au Luxembourg, en Belgique, ainsi que dans l’Est de la France (Lorraine, Alsace) sous le nom de vin de mai (maiwein, maitrank), une infusion de la plante fraîche et fleurie dans du vin blanc édulcoré. « On dit que c’est ce breuvage que les jeunes filles apportaient dans une coupe plus ou moins précieuse sans que l’amoureux regardât beaucoup à la coupe quand sa bien-aimée le lui apportait » (1). Vin de mai, le bien nommé, élaboré à la période de Beltane, située entre équinoxe et solstice, fêtant l’exubérance de la nature renaissante. Et à cette époque, il n’y a pas que les bourgeons qui se dressent, ce qui aura fait dire que l’aspérule pourrait mériter une réputation d’aphrodisiaque. Si ce fait n’a pas été établi, le vin de mai, par l’excès que l’on peut en faire, colle, paraît-il, de sacrées migraines…

L’aspérule odorante en phytothérapie

Tout comme son cousin le gaillet gratteron, l’on n’use de l’aspérule odorante uniquement des parties aériennes fleuries. Plante inodore à l’état frais, à l’exception de ses fleurs à l’odeur suave, c’est en séchant que l’aspérule odorante révèle toute sa puissance aromatique. En effet, la plante, en cours de dessiccation, élabore une molécule que l’on connaît bien, la coumarine (1 à 3 %). C’est elle qui participe de son agréable parfum de foin coupé (à l’image du sweetgrass amérindien – autrement dit le foin d’odeur – qui en contient également). En plus de cela, l’on trouve chez elle un hétéroside (aspéruloside), des iridoïdes, des anthraquinones, des flavonoïdes, enfin des principes amers.

Propriétés thérapeutiques

  • Sédative du système nerveux, hypnotique, inductrice du sommeil, antispasmodique
  • Anti-inflammatoire, antinévralgique
  • Stimulante hépatique, cholagogue, digestive
  • Diurétique, antiseptique des voies urinaires, sudorifique
  • Anticoagulante
  • Vulnéraire, détergente, astringente, adoucissante

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère vésico-rénale : colique néphrétique, inflammation des reins et de la vessie, lithiase urinaire, oligurie, rétention d’urine, colibacillose, hydropisie
  • Troubles de la sphère hépatobiliaire : engorgement et congestion du foie, hépatisme, jaunisse, lithiase biliaire
  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : dyspepsie, digestion difficile, indigestion, spasmes gastriques, lourdeur d’estomac, ballonnement
  • Troubles du système nerveux : stress, anxiété, angoisse, nervosité, insomnie (chez l’enfant, le convalescent), neurasthénie, mélancolie, palpitations
  • Troubles du système circulatoire : varice, phlébite, hémorroïdes
  • Névralgie, maux de tête, migraine
  • Affections oculaires : conjonctivite, blépharite
  • Blessure, abcès, enflure

Modes d’emploi

  • Teinture-mère.
  • Cataplasme de plante fraîche.
  • Macération vineuse de plante fraîche.
  • Infusion de plante sèche : rappelons le thé de véronique (véronique officinale 1/3 + mélisse 1/3 + aspérule odorante 1/3) et le thé de ronce (ronce 1/3 + feuilles de fraisier 1/3 + aspérule odorante 1/3).

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Récolte : dès la fin du printemps, à partir du moment où la plante fleurit.
  • Séchage : s’il est effectué dans de mauvaises conditions, il y a un risque que les feuilles noircissent. C’est le signe que la coumarine s’est transformée en son dérivé, le dicoumarol ou hydroxycoumarine, substance anticoagulante utilisée dans des produits raticides provoquant de graves hémorragies internes. Dans le doute, mieux vaut s’abstenir d’employer de telles feuilles dans une pratique phytothérapeutique, même s’il est admit que le dicoumarol est pratiquement insoluble dans l’eau et dans l’alcool.
  • Au sujet de la coumarine : cette substance « se comporte comme un agent stupéfiant, hypnotique et anesthésique paralysant le cerveau et l’excitabilité réflexe, sans exercer d’influence sur les nerfs périphériques » (2). Il s’agit là de données concernant la coumarine à l’état pur. A haute dose, elle peut occasionner des maux de tête, des migraines, des nausées, des vomissements, des vertiges, un ralentissement du cœur et une chute de la température corporelle. Mais comme la nature sait parfois être parcimonieuse, l’usage courant de l’aspérule odorante n’expose en rien à ce type de désagréments, vu le faible pourcentage de coumarine qu’elle contient, de même que d’autres plantes à coumarine comme le mélilot officinal et la mélitte, ou bien des huiles essentielles d’Apiacées ou des essences aromatiques d’agrumes ne contenant généralement qu’une faible fraction de cette molécule. Cependant, l’aspérule odorante sera proscrite en cas de grossesse, de règles trop abondantes, ainsi que chez les personnes sujettes à un traitement circulatoire et/ou anticoagulant.
  • Les usages domestiques de l’aspérule odorante ne manquent pas : parfumer les armoires, éloigner les insectes des penderies, confectionner des liqueurs aromatiques, rembourrer des paillasses, teindre la laine (pigment rouge), succédané de tabac, fourrage pour les animaux (l’aspérule semble avoir un effet galactogène sur les vaches).
  • Autre espèce : aspérule à l’esquinancie (Asperula cinanchyca), l’esquinancie étant un terme vieilli désignant l’angine.
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    1. Anne Osmont, Plantes médicinales et magiques, p. 32.
    2. Henri Leclerc, Précis de phytothérapie, p. 221.

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Le gaillet gratteron (Galium aparine)

Synonymes : grateron, caille-lait gratteron, petit glouteron, gleton, aparine, rièble, capille à teigneux, herbe à la punaise, petit peignot, herbe collante, prend main, saigne-langue, traînasse, teigne, etc.

Le gaillet gratteron mérite son surnom d’aparine qu’il portait déjà durant l’Antiquité grecque, soulignant son caractère « agrippant », ce qui a fait dire à certains qu’il confinait à l’importunité, tandis que Galien, non sans quelque humour, le qualifiait de « philanthrope » vu sa grande capacité à s’accrocher à tout support : vos pantalons, le chien qui se balade par là, voire même d’autres plantes voisines. Il doit être dit que le gaillet gratteron, des poils, il en a un peu partout : touchons ses tiges, elles sont rugueuses au toucher, couvertes d’aiguillons accrochants. Longue au maximum de 150 cm, cette plante au port couché ou rampant (si elle n’a pas de tuteur dans son voisinage) peut devenir grimpante grâce non seulement à ses tiges mais aussi à ses feuilles lancéolées, verticillées par paquets de six à neuf, elles-mêmes hérissées de poils crochus. Cela n’est pas non plus sa floraison qui arrêtera cette « monte-en-l’air-dès-qu’elle-en-a-l’occasion ». Celle-ci, s’étendant du printemps à l’automne, n’est cependant pas très spectaculaire : des cymes de minuscules fleurs blanchâtres d’à peine 2 mm de diamètre. Mais, par leur fructification, elles ajouteront une nouvelle couche de velcro : ces petits fruits sont, en effet, couverts de crochets s’agrippant tant et si bien aux vêtements, que j’ai récemment lu que leur pugnacité les avait amenés jusqu’au lit de certains… ^_^
Difficile de louper le gaillet gratteron tant il est fréquent en Europe (mais aussi en Asie occidentale, en Afrique du Nord, ainsi qu’en Amérique du Nord). Pour son bon développement, il a une préférence pour les sols richement azotés situés en dessous de 800 m d’altitude ; broussailles, jardins, abords de champs et de chemins, haies, sont ses terrains de jeu favoris.

Je ne reviendrais pas sur l’admirable description que fait Dioscoride du gaillet gratteron, je rappellerais simplement les principales indications de l’antique médecin grec : « Le suc de la graine, de la tige et des feuilles est valeureux bu contre les morsures des vipères et des araignées nommées phalange. Il remédie aux douleurs des oreilles, y étant instillé. L’herbe broyée avec de l’axonge et emplâtrée résout les scrofules » (1). Au Moyen-Âge, un silence assourdissant règne au sujet du gratteron, tout au plus repérons-nous une information dans l’œuvre d’Hildegarde en tant que remède cutané. Mais la tendance s’inverse à la Renaissance grâce à Jérôme Bock et surtout Matthiole : « il en est qui font grand cas de son suc frais pour obtenir la cicatrisation des plaies récentes et la guérison des gerçures du mamelon. Son eau distillée se donne avec avantage dans la dysenterie. Réduite en poudre, la plante ferme les lèvres des plaies et guérit les ulcères ». Les siècles suivants lui accorderont bien d’autres propriétés médicinales et le gaillet gratteron sera vanté dans bien des affections (hydropisie, scrofules, scorbut, ictère, dartre, gravelle, etc.) avant que la porte poussée par certains praticiens ne se referme sur lui.

Le gaillet gratteron en phytothérapie

Cette herbe est si abondante dans la nature qu’elle aurait mérité l’adjectif latin vulgaris, mais le vulgaire qui ne saisit pas toujours que ce mot signifie commun et qu’il n’a donc rien de péjoratif, pourrait avoir, envers le gaillet gratteron, une attitude de dédain, ce dont il n’a pas besoin, étant déjà fort loin d’appartenir au top 10 des plantes médicinales. Ses propriétés et usages ont été mis en doute par des praticiens ne l’ayant jamais expérimenté. Il aurait dès lors pu tomber dans le plus immérité des oublis si d’autres, plus perspicaces et honnêtes, n’avaient pas su en tirer avantage.
Plante inodore de saveur tout d’abord amère puis âcre, le gratteron, dont on utilise toutes les parties à l’exclusion des racines, possède du tanin, des acides (citrique, galitannique), de l’aspéruline, des flavonoïdes, des acides polyphénoliques, des iridoïdes tels que l’aspéruloside. La racine se distingue notamment par la présence d’un pigment tinctorial rouge dont nous reparlerons en fin d’article.

Propriétés thérapeutiques

  • Diurétique rapide, puissant et pérenne, dépuratif sanguin, sudorifique, fait baisser la glycémie
  • Antispasmodique, calmant léger
  • Apéritif, laxatif léger
  • Détersif, cicatrisant, actif sur les cancers ouverts

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère vésico-rénale : hydropisie, anasarque, rétention d’urine, lithiase rénale et urinaire, albuminurie
  • Troubles de la sphère hépatobiliaire : ictère, engorgement du foie, lithiase biliaire
  • Affections cutanées : eczéma, psoriasis, gale, dartre, séborrhée, ulcère, ulcère rebelle, ulcère scrofuleux, plaie cancéreuse
  • Engorgement et tumeur ganglionnaires, cancer ouvert
  • Obstruction de la rate et des glandes mésentériques
  • Affections nerveuses en général (gastralgie, etc.)

Modes d’emploi

  • Infusion de plante fraîche.
  • Décoction de plante fraîche.
  • Suc frais.
  • Teinture-mère.
  • Cataplasme de plante fraîche.
  • Macération vineuse de semences sèches.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Récolte : le gaillet gratteron se cueille dès la fin du printemps, juste avant la floraison. Cette période peut s’étendre au mois de juillet en cas de floraison plus tardive. Le gaillet gratteron, qui doit se faire sécher rapidement en le suspendant par bouquets de quelques tiges, est cependant plus actif à l’état frais. En cas de dessiccation, songer à remplacer la plante séchée chaque année.
  • Dans la racine du gaillet gratteron, un pigment rouge peut tenir concurrence à la garance voyageuse, une expression fort à propos : la garance appartient à la même famille botanique que le gaillet gratteron, les Rubiacées, et quand on voit l’énergie avec laquelle cette plante se colle aux vêtement et aux poils des animaux de passage, l’on peut dire qu’elle aussi, elle voyage ! Mais c’est le rouge garance qui l’emportât, teignant les culottes des soldats français durant la Première Guerre mondiale.
  • Cette même racine est un substitut à la chicorée, ce succédané de café dont certains ne raffolent pas. Quant aux semences, une fois torréfiées, elles rappellent non seulement l’odeur du café mais aussi sa saveur.
  • Le gratteron à quelque chose à voir avec le lait pour au moins deux raisons : tout d’abord son nom vernaculaire et celui latin, Galium, dérivent du grec galion, de gala, « lait », en raison du fait que le gaillet, surtout le gaillet jaune ou caille-lait jaune, fut usité comme présure afin de cailler le lait. Ensuite, depuis l’Antiquité, les bergers se servent de cette herbe accrochante afin de « peigner » le lait des poils qui pourraient s’y trouver après la traite.
  • Autres espèces : à celui dont nous venons de parler (gaillet jaune, Galium verum), nous pouvons ajouter bien d’autres espèces indigènes (G. elatum, G. palustre, G. debile, G. odoratum, G. mollugo…) ou exotiques (G. umbrosum, G. orizabense…).
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    1. Dioscoride, Materia medica, Livre III, chapitre 86.

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La phytolaque (Phytolacca americana ou decandra)

Synonymes : laque, herbe à la laque, raisin de teinturier, faux vin, vigne de Judée, raisin d’Amérique, raisin du Canada, épinard de Cayenne, épinard des Indes.

Originaire du continent nord-américain, la phytolaque est une plante vivace et robuste dont la taille peut atteindre quatre mètres, ce qui en fait un « monstre » végétal à l’égal de la berce du Caucase. Sa grosse racine en forme de navet, brune à l’extérieur, blanche à l’intérieur, pivote dans le sol et porte un système radiculaire rayonnant. Ses épaisses tiges droites, glabres, luisantes, anguleuses, sont fréquemment ramifiées et ont tendance à rougir avec le temps. Alternes et lancéolées, les feuilles de la phytolaque, dont la longueur parvient parfois jusqu’à 40 cm, sont ponctuées d’une épine dure et aiguë. Elles dégagent une odeur vireuse, signature de la toxicité de la plante. Lors de la floraison, qui a généralement lieu en juillet-août, la plante déploie de longues grappes de fleurs sans pétales et à cinq sépales, de couleur blanche, verdâtre voire rosée, qui donneront des baies ovoïdes et comprimées, tout d’abord vertes, puis fonçant jusqu’à en devenir presque noires. Chacune d’elle contient une dizaine de loges et autant de semences rondes.

La phytolaque élit domicile dans les clairières et en bordures de forêts, plus rarement sur les sols en friche, lieux incultes, bords de chemins et de routes, décombres, où elle côtoie verge d’or et buddleia, autres plantes que l’on a affublées du sobriquet d’invasives, bien que le caractère « colonisateur » de la phytolaque soit bien moins marquée que celui de la renouée du Japon par exemple. Parvenue en France par l’ouest en 1650, la phytolaque, bien présente dans les zones sud de l’Europe (Pyrénées, Piémont, Landes, etc.), peut, aujourd’hui, être considérée comme naturalisée, Cazin, en 1858, la fit même figurer dans son Traité des plantes indigènes. « On néglige trop en France cette plante, tandis qu’aux États-Unis on sait en tirer parti », écrit-il (1). Doit être souligné le fait que le regard porté sur elle de part et d’autre de l’Atlantique n’est pas le même. Ici, elle est considérée comme envahissante, là-bas comme indigène, et on semblerait avoir plus de sympathie pour une plante volontairement intégrée au paysage que celle qui s’épanouit sans qu’on lui ait jamais rien demandé. Quoique… Si l’on relate l’expérience subie par des plantes à visée alimentaire, l’on se rend compte que ce raisonnement n’est pas toujours juste et qu’il y a loin des lèvres à la coupe. Et que dire de ces spécimens – pensons de nouveau à la berce du Caucase –, tout d’abord cantonnés dans les jardins botaniques dont ils s’échappèrent par la suite ? L’on ne peut nier une forme d’ostracisme à leur égard…

En attendant, si la phytolaque a été introduite en Europe, c’est parce que les colons surent lui reconnaître une valeur : tout d’abord présente au sein de la pharmacopée amérindienne, elle trouva aussi des usages médicinaux auprès des colons. Certaines tribus autochtones formaient des cataplasmes à base de racine qu’ils appliquaient pour traiter diverses maladies de peau, plaies et ulcères. Les Abénakis et les Mohawks en consommaient les pousses et les feuilles, quand au printemps elles sont encore jeunes, comme tonique dépuratif. Les colons firent tout simplement de même. Arrivée en Europe, la phytolaque fut mise à contribution d’une manière que les Amérindiens ne soupçonnèrent sans doute pas : la teinture violette de ses baies permet de redonner des couleurs aux vins un peu trop clairets !, une fraude qui valut aux phytolaques d’être coupées avant floraison afin de réduire à néant le trafic consistant à pigmenter le vin blanc pour en faire du rouge, procédé qui, du reste, altère la qualité dudit vin.

La phytolaque en phytothérapie

Malgré ses surnoms de raisin et d’épinard, il ne faut pas s’y tromper, la phytolaque est une plante vigoureuse dont la composition exige de la bien manier. La racine, utilisée exclusivement fraîche, sèche elle est à peu près dénuée d’effets, est sans doute la partie la plus virulente de cette plante. Contenant une saponine du nom de phytolaccine, elle recèle aussi des lectines, des matières résineuses et pectiques, un alcaloïde (ombuine), de la vitamine C. Les baies, amères et acerbes, ainsi que les graines qu’elles contiennent, présentent à l’analyse du mucilage, une huile fixe, une saponine et un pigment rouge. Quant aux feuilles, elles sont surtout riches de potassium.

Propriétés thérapeutiques

  • Anti-inflammatoire
  • Purgative violente, vomitive
  • Décongestionnante lymphatique
  • Antivirale, antifongique
  • Rubéfiante, détersive, résolutive
  • Antiscorbutique

Note : au XVIII ème siècle, Linné signala que la phytolaque fut efficace pour guérir un cas de cancer du sein. Mais depuis lors, les vertus anticancéreuses et antitumorales de la phytolaque ont été abandonnées.

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère respiratoire : angine, maux de gorge, aphonie, enrouement, catarrhe bronchique
  • Affections bucco-dentaires : gingivite, aphte, herpès
  • Rhumatismes, arthrite
  • Hypertrophie et inflammation des ganglions lymphatiques
  • Douleurs ovariennes et testiculaires
  • Affections cutanées : acné, gale, dartre, irritation des mamelons, éruptions cutanées chroniques, folliculite, sycosis, favus
  • Grippe
  • Hémorroïdes

Modes d’emploi

  • Teinture-mère.
  • Macération alcooliques de baies fraîches.
  • Cataplasme de feuilles fraîches.
  • Onguent à base de racine fraîche.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Récolte : la racine par tout temps (on préconise parfois la saison automnale pour ce faire), les baies jusqu’en toute fin d’automne, les feuilles à la belle saison.
  • Toxicité : d’un usage délicat, la phytolaque est déconseillée en automédication. Elle sera également proscrite chez l’enfant et la femme enceinte. Toutes les parties de la plante sont, à haute dose, violemment purgatives et émétiques, entraînant diarrhée et vomissement. De plus, en contact avec la peau, la plante fraîche peut s’avérer potentiellement irritante.
  • Alimentation : les toutes jeunes pousses ainsi que les jeunes feuilles sont comestibles après cuisson à deux eaux. Les premières s’accommodent comme les asperges, les secondes à la manière des épinards.
  • Plante tinctoriale : outre les emplois vinicoles, on a tenté de teindre des tissus avec les pigments des baies de la phytolaque, mais les couleurs ne tiennent généralement que peu de temps.
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    1. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p. 807.

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Le haricot (Phaseolus vulgaris)

J’ai récemment lu quelque part que le haricot « serait originaire d’Amérique du Sud ». Ce conditionnel ne sied guère à celui qu’on importa d’Amérique centrale dès le XVI ème siècle. Rendons, s’il vous plaît, à César ce qui est à César, formule bien trouvée pour marquer l’impérialisme dont firent preuve les Espagnols il y a 500 ans envers les Amériques. Que cela soit bien clair : les haricots verts à la persillade ou ceux qui forment la majeure partie d’un gras et gluant cassoulet émanent de ce lointain horizon plein ouest. Pourquoi instiller le doute dans l’esprit du lecteur lorsqu’il n’est nul besoin et que l’information est vérifiable ? C’est faire offense aux habitants de cette contrée qui virent débarquer des « visages pâles » sur de gros bateaux ventrus pareils à des coques de noix. J’ai également repéré dans le même ouvrage une autre énormité, mais je vous en fais grâce. Bref. Après ce correctif apporté à un point de détail qui me turlupinait, nous pouvons enfin entrer au cœur de notre sujet.

Avant le XVI ème siècle, toute référence faite au haricot ne peut concerner Phaseolus vulgaris, bien plutôt d’autres Fabacées telles que la féverole, la jarosse ou surtout le dolique qui portait déjà le nom grec de phaselos durant l’Antiquité. Ainsi, si l’on croise un fasiole dans l’œuvre de Dioscoride ou ailleurs, il ne faut surtout pas en conclure qu’il s’agit du haricot tel que nous le connaissons aujourd’hui et que les Anciens se régalaient de haricots beurre. C’est d’autant plus vrai qu’on n’a jamais retrouvé de graines de haricot lors des diverses fouilles effectuées en Europe, contrairement aux fèves et aux pois. A l’inverse, la présence archéologique du haricot est bel et bien attestée aux Amériques (Pérou, Mexique, USA) où il fut probablement rencontré à la fin du XV ème siècle à Cuba par Christophe Colomb, puis en 1528 par l’explorateur Cabeza de Vaca en Floride, avant de rejoindre l’Europe au temps du pape Clément VII qui « venait d’en recevoir les premières graines et cherchait à en répandre les premiers essais de culture » (1).
Le haricot, dont le nom paraît dériver du nahuatl ayacotl, était un mot qui existait déjà au XV ème siècle, sous l’orthographe proche de héricot (ou parfois haligot), désignant non pas la fabacée issue du Nouveau Monde, mais un ragoût de fèves, de pois et de mouton. Par analogie, l’on fusionna la nouvelle plante et ce plat dans lequel elle pouvait faire bonne mesure en remplaçant fèves et pois.
L’apparition du haricot suscita l’intérêt de bien des médecins et botanistes. Décrit par Tragus et Fuchs au milieu du XVI ème siècle, ils ont néanmoins pour le haricot, avec Daléchamp, l’estime qu’avaient leurs homologues grecs et latins pour le dolique, c’est-à-dire, pour reprendre les mots de Pisanelli, que le haricot était regardé comme un « manger de vilains ». Cela n’est qu’un peu plus tard que l’on conçoit l’idée de faire jouer un rôle médicinal au haricot. Lonicer, grâce à une décoction des cosses, remarque l’action du haricot sur les maladies de la vessie, dont la lithiase urinaire, en 1564, suivi de près par Jérôme Bock en 1572 qui constate lui aussi la vertu diurétique de cette plante. Malgré cela, il faudra attendre bien longtemps avant que le haricot ne s’impose autant comme aliment que comme remède, Nicolas Lémery, aux environs de 1700, ne lui accordant juste que de simples « vertus amollissantes et résolutives ». Cependant, Nicolas Andry de Boisregard (1658-1742), puis Étienne-François Geoffroy (1672-1732) offrent au haricot un semblant de réhabilitation. Si tous deux en recommandaient la consommation, ils mettaient néanmoins en garde contre la pénibilité de la digestion de ces grains qui provoquent des vents, accusés, eux aussi, tout comme la lentille, de faire « songer de terribles et fâcheux songes », chose en quoi le Dictionnaire de Trévoux, maintes fois réédité entre 1704 et 1771, sera le jalon, rédigeant que « les semences de haricot, ou fèves de haricot mûres et sèches sont venteuses, chargent l’estomac et se digèrent mal. Cet aliment ne convient qu’à des personnes robustes ». Pourtant, malgré l’ensemble des désagréments dont est victime bien malgré lui le haricot, une forme de riposte va se frayer un chemin au début du XIX ème siècle, le haricot devenant apprécié par bien des hommes de renom qui en seront, en quelque sorte, les ambassadeurs : le poète et humoriste Joseph Berchoux (1760-1838), Napoléon Ier, le gastronome Louis de Cussy (1766-1837), l’archiviste et traducteur René Tourlet (1756-1836), etc. Il n’y a guère que Brillat-Savarin qui fustige les haricots, en particulier ceux à grains dit haricots de Soissons, dont la variété la plus connue forme des cosses de 25 cm de longueur contenant de gros grains réniformes. Dans la XXI ème méditation de La physiologie du goût, intitulée « De l’obésité », il exprime sans fard et sans honte l’aversion qu’il prodigue à l’encontre du haricot. Je vous livre un extrait, dialogue entre plusieurs personnes que Brillat-Savarin qualifie d’obèses et lui-même, réunis autour d’une table :

« Une dame obèse, s’adressant à Brillat-Savarin : Vous seriez bien bon si vous envoyiez chercher pour moi de ces haricots de Soissons que j’aperçois au bout de la table.
Brillat-Savarin, après avoir exécuté l’ordre et en chantant tout bas sur un air connu : Les Soissonnais sont heureux, les haricots sont chez eux…
Un autre obèse : Ne plaisantez pas ; c’est un vrai trésor pour ce pays-là. […]
Brillat-Savarin : Anathème aux haricots ! […]
L’obèse, d’un air résolu : Je me moque bien de votre anathème ; ne dirait-on pas que vous êtes à vous seul tout un concile ? » (2)

Ce qu’il faut comprendre à travers ce passage, c’est qu’assister à cette scène où s’empiffrent des obèses est pour Brillat-Savarin une abjecte révulsion, d’autant plus qu’il est convaincu que les haricots sont obésigènes ! La tentative de Brillat-Savarin, coup d’épée dans l’eau, de détourner de ces obèses un aliment qu’il considère comme un poison pour eux, non plus que la moquerie plus tardive d’Eugène Chavette qui prétendait ce légume comme l’ami du pauvre « dont il égaie la solitude par ses bavardages et ses saillies », ne seront parvenus à menacer le destin du haricot dont le docteur Ramm affirmera en 1893 qu’il « n’est pas de moyen plus propre à freiner la formation de l’acide urique dans le corps et d’en dissoudre les dépôts » (3) grâce à une décoction de cosses de haricot, attestant par là ses puissantes vertus diurétiques aperçues au XVI ème siècle, intervenant dans de nombreuses affections de la sphère vésico-rénale (lithiase, goutte, maladies chroniques des reins et de la vessie). Le haricot eut, par la suite, tant de succès que, depuis environ un siècle, a lieu dans l’Essonne, à Arpajon, la fête du haricot chaque année au mois de septembre. Fort heureusement, elle n’a pas lieu dans l’Ain, sans quoi Brillat-Savarin se retournerait dans sa tombe !

« Aux Indes, les haricots étaient l’offrande par excellence apportée aux morts, mais ils étaient considérés en même temps comme aphrodisiaques » (4) du fait de la forme du haricot en relation avec celle du testicule, d’où sa présence au sein de rituels de magie amoureuse. Une telle croyance se rencontre aussi aux Amériques où manger des haricots est supposé accroître la vigueur sexuelle. Ces rites de fécondité et, partant, de prospérité, apparaissent également au Japon où, durant le 3 février, a lieu une cérémonie lors de laquelle on éparpille des haricots un peu partout dans les maisons, en joignant à ce geste les paroles suivantes : « Les démons dehors et le bonheur dedans ! », rituel de protection et d’exorcisme censé éloigner les mauvais esprits, ainsi que la foudre et les maux qui pourraient peser sur les maisonnées.

Le haricot en phytothérapie

Voici encore une autre plante n’étant pas uniquement alimentaire et qu’il va falloir faire sortir du cadre étriqué dans lequel on l’a logée. Le haricot aux frondes volubiles rappelant le liseron, est pourtant un être qui sait échapper aux contingences fixées par les hommes. Pour débuter, essartons un peu le terrain et distinguons le haricot que l’on dit communément vert (il lui arrive aussi d’être jaune, violet, vert panaché de violet) et que l’on cueille alors qu’il n’a pas atteint sa totale maturité, et le haricot à écosser ou haricot à grains dont les couleurs sont variées (blanc, beige, jaune, chamois, noir…). Que ce dernier type de haricot et celui qu’on dit mangetout, c’est-à-dire le vert, se différencient par des caractéristiques physiologiques, l’on remarque qu’il existe chez l’un comme chez l’autre des variétés naines et d’autres à rames, autrement dit grimpantes. Nous n’irons pas plus loin dans les distinctions botaniques sachant que les variétés de haricots sont bien plus nombreuses que la quantité de haricots à grains nécessaire à l’élaboration d’un cassoulet : à la fin du XIX ème siècle, Vilmorin en recensait 472, un siècle plus tard, aux États-Unis, le Seed Savers Exchange s’enorgueillissait de posséder plus de 4000 variétés dans sa collection. En terme de matière médicale, les haricots offrent au moins trois choses : le haricot vert en tant que tel, les grains du haricot à écosser et les cosses débarrassées de leurs grains. L’on comprend dès lors que ces trois parties possèdent des profils biochimiques fort différents. Aussi allons-nous tenter de mettre un peu d’ordre dans un pléthorique ensemble de données :

A cela, ajoutons que le haricot vert, riche en chlorophylle, contient aussi une saponine, c’est pourquoi il a tendance à mousser légèrement lorsqu’on le porte à ébullition. A l’approche de la maturité, les cosses du haricot à grains révèlent de nombreux acides aminés (asparagine, arginine, tyrosine, leucine, lysine, etc.), un alcaloïde (trigonelline), de la choline, de l’allantoïne aux effets anti-inflammatoire et régénérateur cutané, de l’acide urique (45 mg aux 100 g), enfin de la nucléine riche en phosphore. Point commun à nos deux types de haricot, une toxo-albumine du nom de phaséoline (ou phasine) dont nous reparlerons en fin d’article, et de l’inosite aux propriétés tonicardiaques qui, ironie du sort, se loge principalement dans les filandres du haricot vert, ces fils qui nous font redouter le haricot vert de même que les arêtes le poisson.

Propriétés thérapeutiques

  • Haricot vert : tonicardiaque, diurétique, dépuratif, tonique hépatique et pancréatique, reconstituant, stimulant nerveux
  • Cosse : diurétique puissante, abaisse le taux de glucose sanguin
  • Grain : nutritif, énergétique, reconstituant, émollient, adoucissant

Usages thérapeutiques

  • Haricot vert : convalescence, surmenage, croissance, troubles de la sphère vésico-rénale (lithiase rénale, oligurie, albuminurie, insuffisance rénale chronique, rhumatisme, goutte)
  • Cosse : diabète, troubles de la sphère vésico-rénale (albuminurie, rhumatisme chronique, goutte, arthritisme), hydropisie, œdème, insuffisance hépatique, sciatique, convalescence
  • Grain : affections cutanées (brûlure, dartre, érysipèle, panaris, abcès, démangeaisons, eczéma aigu ou chronique, humide ou sec), dyspepsie

Modes d’emploi

  • Haricot vert ou à grains frais en nature.
  • Suc de haricot vert frais.
  • Poudre de cosses sèches.
  • Décoction de cosses.
  • Cataplasme de farine de grains.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Afin de corriger le caractère assez peu digeste des haricots à grains tel que cela se présente parfois chez certaines personnes, nous ne saurions assez conseiller d’y adjoindre de nombreuses plantes qui en facilitent la digestion : persil, cerfeuil, ail, laurier, basilic, pimprenelle, sauge, fenouil, thym, sarriette, coriandre.
  • Toxicité : elle concerne uniquement le haricot cru, par le biais de cette phasine dont on a déjà parlé, détruite par la cuisson cependant. Mais qui aurait l’idée de croquer des haricots crus ? Si pour je ne sais quelle absurde raison cela devait être le cas, nous pouvons néanmoins dire que l’absorption de phasine engendrerait gastro-entérite et douleurs abdominales, ce qui reste, comme toute, assez léger.
  • Antagonisme : si dans l’assiette ail et haricot font bon ménage, ce n’est pas le cas au jardin où il faudra veiller à les tenir éloignés l’un de l’autre.
  • L’une des propriétés du haricot à grains (surtout lorsque ceux-ci sont secs) se situe au-dessous de la ceinture : c’est bien connu, le fayot fait péter. Cela provient du fait qu’une partie des féculents qui le composent migrent jusqu’au côlon où ils sont digérés par fermentation par des bactéries (Lactobacillus casei et Lactobacillus plantarum), ce qui a pour conséquence l’émission de gaz divers (dioxyde de carbone, méthane, hydrogène, etc.). A l’état frais, et selon l’épaisseur de la peau de certaines variétés, l’on ne rencontre pas (ou moins) ce problème.
  • Autres espèces : le haricot d’Espagne (Phaseolus coccineus), également originaire d’Amérique centrale, surtout utilisé comme plante ornementale, mais qui n’en reste pas moins comestible, au contraire de l’espèce suivante, le haricot de Lima (Phaseolus lunatus), ayant déjà occasionné des accidents mortels, tant chez l’homme que chez l’animal, de par la présence d’un composé cyanogénétique libérant de 0,05 à 0,32 % d’acide cyanhydrique par contact avec l’eau. Il est cependant consommé dans beaucoup de pays après qu’on lui a fait subir certains traitements que nous n’aborderons pas ici.
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    1. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 498.
    2. Jean Anthelme Brillat-Savarin, La physiologie du goût, p. 217.
    3. Cité par Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 499.
    4. Mircea Eliade, Traité d’histoire des religions, p. 348.

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Haricots à grains, variété red calypso.