Le châtaignier (Castanea sativa)

Dans une certaine littérature qui ne voit pas plus loin que le bout de son nez, on nous apprend que le châtaignier, originaire d’Asie mineure, aurait été introduit en Europe au V ème siècle avant J.-C. après avoir fait escale en Sardaigne – chose à laquelle Pline croyait dur comme fer, nommant les châtaignes sardiana glans – et que les Romains poussèrent, en même temps que leurs armées, l’amabilité à en instaurer la culture en Alsace, parce qu’il est bien connu que les « Gaulois » de cette période reculée, bêtes comme leurs pieds, n’y connaissaient rien à rien et qu’il fallut bien « civiliser » ces farouches créatures. Chacun cherchant à s’arroger l’origine du châtaignier, on l’a vu tantôt provenir de Castanie, en Apulie, tantôt de Castana, en Magnésie. Les Grecs, également de la partie, situèrent son lieu de naissance à une ville du Pont, Castane la bien nommée, et jugèrent bon de désigner cet arbre par le nom de « noyer de Castana ». Malgré cette volonté affichée de tirer à soi la couverture, il est admis que le châtaignier était bel et bien présent sur le sol de l’Europe occidentale avant que n’éclatent ces querelles de chapelle, et que l’on peut parfaitement réfuter l’idée véhiculée que nous avons dénoncée plus haut, car elle est une parfaite gabegie : ne serait-ce qu’en France, la découverte de fragments de bois de châtaignier datant des temps préhistoriques en Charente et dans le Cantal devrait intimer le silence à quelques-uns, d’autant que l’un d’eux a été retrouvé silicifié, c’est nous dire qu’il ne date pas d’hier. Donc, les Romains de cette époque faisaient comme leurs voisins de Gaule et de Germanie, ni plus ni moins : ils faisaient une large consommation de la châtaigne, agape du peuple mais aussi appariement des tables les plus riches. Elle était en vogue, si je puis dire (les Lyonnais comprendront ^^). Dioscoride, qui ne lui accorde que quelques lignes dans le Livre I, chapitre 121, de sa Materia medica, révèle la propriété astringente des châtaignes, « principalement [de] cette petite pelure qu’elles ont entre la chair et l’écorce ». Galien qui, lui-même, professait à l’encontre des fruits la haine la plus viscérale, se prenait à en recommander l’usage, ce en quoi Serenus Sammonicus, médecin romain du III ème siècle après J.-C., ne lui donna pas tort, car selon lui une décoction de châtaignes valait contre la diarrhée.

Au Moyen-Âge, l’heure est véritablement aux réjouissances concernant le châtaignier. Hildegarde en faisait l’un des grands arbres de sa pharmacopée : « Ce qui est en lui, ainsi que ses fruits, est utile contre toutes les maladies qui attaquent l’homme » (1). Celle qui n’oublia pas que le corps et l’esprit sont mêlés (elle était Allemande, pas Française, ceci expliquant sans doute cela…) conseillait de souvent manger des châtaignes à l’homme affaibli, car « cela redonnera à son cœur une sorte de vigueur, il retrouvera force et joie » (2). Le Kestenbaum hildegardien, remède total par ses fruits, feuilles et écorce, intervenait dans la goutte, les douleurs du foie, de la rate et de l’estomac, mais l’abbesse lui reconnaissait également une vertu utile aux animaux (ânes, chevaux, bœufs, moutons, porcs) en cas d’épidémie. Hildegarde, à qui les homéopathes devraient rendre hommage, disait aussi que « si un homme se façonne un bâton de châtaignier et le tient à la main, si bien que celle-ci en est réchauffée, ses veines et toutes les forces de son corps en seront renforcées. Respire souvent, ajoute-t-elle, l’odeur de ce bois, elle donne bonne santé à la tête » (3).
Trois siècles plus tard, au cœur du XV ème siècle qui allait marquer l’achèvement du Moyen-Âge, Platine de Crémone relate les usages de son temps : les châtaignes, consommées frites ou bouillies, étaient aussi l’ingrédient de « la tierce table avec le fromage, cuytes sur la flambe dedans une poille percée », ce qui, je le crois, rappellera bien des souvenirs nostalgiques à beaucoup. Dans cette Renaissance qui n’en a encore que le nom, Antoine Mizauld offre à notre sagacité une sage recommandation : fendre au couteau l’écorce des châtaignes avant de les placer dans le « poëslon », « affin que par l’ouverture le vent que le feu agite et esmeut puisse sortir, autrement elles feront un bruit comme un tonnerre qui ne sera pas sans faire peur et mettre en danger ceux qui seront présens ». Par ailleurs, pour parer à ce désagrément tonitruant, on cuisait les châtaignes sous la cendre, à la manière des pommes de terre et des oignons.
Puisque nous sommes autour du feu, restons-y encore un moment, cela me fait me souvenir de la façon dont les amoureux s’y prenaient en Écosse pour pronostiquer la solidité de leur relation. A Samhain, ils plaçaient ensemble deux châtaignes dans le foyer. Si elles brûlaient doucement sans invoquer le dieu Crépitus, cela était de bon augure. En cas de vitupérance et d’éclatement, le jugement était tout autre… La châtaigne, symbole de prévoyance, était, ici, convoquée en vertu de son pouvoir génésique, ce qui n’est pas sans rappeler qu’en Chine, la châtaigne, lizi, se décompose, selon ces deux syllabes, en engendrement (li) et progéniture (zi). Est-ce à dire que le châtaignier est un arbre qui ne porte pas la guigne ? Voir… Quelques esprits binaires qui nous rendent le Moyen-Âge plus détestable qu’il ne l’était vraiment, se sont « amusés » à classer les animaux en « bien », « pas bien ». Eh bien, ils ont fait de même avec les plantes. C’est pour cela qu’on lit dans certains « grimoires » (ils n’en sont pas, en fait, d’où les guillemets) que le châtaignier s’oppose symboliquement au marronnier… Mais je viens de me rendre compte de ma boulette : au Moyen-Âge, le marronnier n’existait pas encore en Europe occidentale, puisqu’il débarqué à la Renaissance. Ces esprits chagrins y appartenaient donc, ce qui est encore plus grave. Qu’importe le continuum temporel, à la Renaissance, on a fait du marronnier une essence diabolique, comme ça, pouf ! et du châtaignier un arbre marqué du signe divin. Mais force est de constater que le premier a su, depuis, si bien tirer son épine du jeu, que plus aucun ouvrage sérieux traitant de phytothérapie digne de ce nom ne l’a oublié dans ses pages, alors qu’on ne peut en dire autant du châtaignier dont la production, et subséquemment, la consommation ne font que chuter : dans les années 1960, la France produisait cinq fois plus de châtaignes (dont la moitié était dévolue à l’alimentation des animaux) qu’au début des années 2000, où la production s’élevait péniblement à 11000 tonnes. Après cette nécessaire ellipse, expliquons pourquoi on rangeait le marronnier dans le clan du malin : « le marron doit subir de nombreuses et laborieuses étapes de transformation avant de pouvoir être consommé, alors que la châtaigne n’a guère besoin que d’être cuite pour l’être ». Tiens, juste pour embêter (je reste poli) les tenants de cette dichotomie grotesque, je les invite à sortir un tantinet de leurs plates-bandes : saviez-vous qu’en Toscane le châtaignier jouait le même rôle que le chêne ? Bien des contes populaires relatent que « le bûcheron coupe l’arbre ; un monstre, un démon, sort de l’arbre et le menace de lui prendre la vie, si le bûcheron ne lui livre pas en échange son fils ou sa fille » (4). Fragment écologique : si tu prends, tu donnes. Allons répéter cette sage parole aux tronçonneurs fous d’Amazonie ou d’Indonésie. Revenons en Italie, parce que là, je sens qu’on s’en éloigne. Dans sa partie septentrionale, il se déroula bien des événements qui ne permettent pas aujourd’hui d’accueillir l’idée saugrenue selon laquelle la bonté symbolique portait la châtaigne dans les hautes sphères. En effet, j’ai repéré une période d’environ 15 jours située aux alentours de la fête des morts. Le 11 novembre, c’est la Saint-Martin, du nom de celui qui découpa en deux moitiés son manteau pour en offrir une à un mendiant. Et en ce jour, les Vénitiennes parmi les plus pauvres se rendaient sous les fenêtres des plus riches maisons. Là, elles chantaient, s’épandaient en louanges sur les propriétaires des lieux dans le but d’apaiser leur faim par le don de quelques châtaignes. Le 28 octobre, en Toscane, on mangeait des châtaignes lors du jour dévolu à saint Simon : lui, n’ayant pas de manteau, fut découpé en deux dans le sens de la longueur. Et, dans le Piémont, la châtaigne représentait le repas rituel de la veille du jour des morts. « Dans certaines maisons, on en laisse encore tout exprès sur la table à l’intention des pauvres morts, qui sont censés venir la nuit pour s’en rassasier » (5). Est-ce tout cela, entre autres, ainsi que ce qu’en a dit Hildegarde plus haut, qui mènera Edward Bach à faire du châtaignier l’un de ses remèdes floraux ? Bien que je reste persuadé que Bach a lu et compris Hildegarde, ce que ce médecin britannique, homéopathe entre autres, écrit au sujet de Sweet Chestnut ne laisse pas de (me) surprendre : « Pour ces moments où, chez certaines personnes, l’angoisse devient si forte qu’elle en paraît insupportable. Quand il semble que l’esprit ou le corps ait atteint l’extrême limite de son endurance et qu’il doive maintenant abandonner. Quand il ne reste apparemment plus rien à envisager que la destruction et l’anéantissement » (6). Essence éminemment positive, le châtaignier, tel que décrit par Bach, ne s’opposera en rien au marronnier, puisque le docteur Bach dédiera pas moins de trois remèdes floraux à cet arbre. Sorti à l’évidence des carcans qui font encore bonne mesure en ce début de XXI ème siècle, Bach savait que la bonté, la beauté sont en tout, et qu’il est vain de vouloir répartir ce « bien » et ce « mal » en des entités, unités, propres. Moi-même ne suis pas, à proprement parler, une oie blanche, une colombe, je tiens aussi du vautour et de la hyène. Et si cela n’était pas, ce genre d’article n’existerait pas sur mon blog qui, avant tout, recherche l’équilibre.

Arbre d’une taille maximale de 30 m surtout s’il est isolé, le châtaignier, au tronc court couvert d’une écorce ridée brun noirâtre, dispose sa frondaison en forme arrondie ou pyramidale. Ses feuilles caduques, faiblement pétiolées, lancéolées, bordées de dents aiguës, mesurent généralement entre 15 et 25 cm de longueur. Vert foncé et luisantes au-dessus, elles sont un peu duveteuses sur la face inférieure.
Sur le même arbre, l’on trouve des chatons mâles et des fleurs femelles, lesquelles dernières, groupées par deux ou trois le plus souvent, se développent dans une enveloppe globuleuse, sorte de cupule tout d’abord jaune verdâtre mais néanmoins hérissée de piquants souples qui s’endurciront au fur et à mesure de la maturation des graines qu’elle contient. C’est cette bogue qui s’ouvre sur les châtaignes vernissées.
Appréciant les sols peu ou pas calcaires, le châtaignier se développe bien mieux sur ceux qui sont acides et siliceux, ce qui explique son inégale répartition sur le territoire. Capable de vivre jusqu’à 1000 ans, il peut former des troncs mesurant à leur base près de 15 m de circonférence.

Le châtaignier en phytothérapie

Cet arbre peut s’enorgueillir d’être aussi astringent par son écorce que ses cousins hêtre et chêne, une prouesse rendue possible grâce aux 8 à 14 % de tanins (ellagitanine entre autres) qu’elle contient. Les feuilles sont intéressantes par leurs flavonoïdes (quercétine, myricétine). Mais le fin du fin dans le châtaignier réside tout de même dans sa châtaigne, dont on ne se doute pas forcément de sa nature d’alliée santé lorsqu’on la déguste. Sa valeur nutritionnelle la rapprochant de celle du blé, cela explique pourquoi on la recommande aux personnes intolérantes au gluten. A l’état frais, la châtaigne contient de 50 à 60 % d’eau, 35 à 40 % de substances amylacées, 4 % de protides, 1 % de lipides (cette teneur s’élève à près de 3 % après dessiccation), du mucilage, des vitamines (B1, B2, C), enfin une pléthore de sels minéraux et d’oligo-éléments (potassium, fer, zinc, cuivre, magnésium, soufre, sodium, calcium, phosphore, manganèse, etc.). Très nutritive, la châtaigne apporte 200 calories aux 100 grammes.

Propriétés thérapeutiques

  • Nutritif, reminéralisant, énergétique, anti-anémique
  • Tonique nerveux, musculaire et veineux
  • Antiseptique
  • Astringent
  • Stomachique

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : dysenterie, diarrhée, dyspepsie, colite
  • Troubles de la sphère respiratoire : infection des voies respiratoires, toux, toux quinteuse, coqueluche, maux de gorge, irritation de la gorge, angine, bronchite, catarrhe bronchique
  • Troubles de la sphère circulatoire : varice, hémorroïde
  • Troubles locomoteurs : rhumatismes, douleur articulaire, lumbago
  • Affections cutanées : engelure, ulcère variqueux
  • Asthénie physique et psychique (pour les sportifs, les travailleurs de force et les intellectuels), anémie, convalescence. Par ailleurs, « c’est l’aliment de choix […] des petits enfants qui n’ont que quelques dents et des vieillards qui n’en ont plus du tout » (7).

Modes d’emploi

  • Infusion de feuilles (si possible fraîches)
  • Décoction d’écorce
  • Décoction de chatons
  • Teinture
  • Bouillie de farine de châtaigne (très nutritive et de digestion aisée)

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • La forte teneur de la châtaigne en hydrates de carbone en interdit l’usage aux diabétiques.
  • Récolte : les feuilles de septembre à octobre, les fruits de septembre à novembre.
  • L’art culinaire aura largement tiré profit de la châtaigne : potages, confitures, purées, crèmes, pains, marrons glacés ou, plus prosaïquement, châtaignes au naturel, cuites à l’eau ou sur une poêle percée. Ce fruit, qui fut pendant longtemps une manne pour les habitants pauvres des campagnes, a donné lieu à de typiques recettes de terroir : tout d’abord en Suisse, dans le Valais, à travers la brisolée, une recette à base de châtaignes, de fromage et de vin blanc. Ensuite, du côté du Limousin, où l’on fait blanchir les châtaignes de la manière suivante : on plonge les châtaignes dans une marmite dont le cul est plus large que la gueule, on couvre d’eau, on porte à ébullition. En cours de cuisson, on fait appel à un instrument en forme de X, le débouéradour ou échouvadou, avec lequel on « baratte » les châtaignes afin de leur faire perdre le tan, c’est-à-dire la fine pellicule située entre l’écorce et la chair. Ceci fait, on rince les châtaignes à grande eau, on en tapisse le fond d’une autre marmite en compagnie de pommes de terre, et on remet le tout sur le feu. Ce plat, indiquait Jean Valnet, « se mange en guise d’amuse-gueule avant le repas, on verse le contenu de la marmite sur la nappe et chacun se sert » (8).
    _______________
    1. Hildegarde de Bingen, Physica, p. 167.
    2. Ibidem, p. 168.
    3. Ibidem, p. 167.
    4. Angelo de Gubernatis, La mythologie des plantes, tome 2, p. 62.
    5. Ibidem, p. 63.
    6. Edward Bach, La guérison par les fleurs, p. 106.
    7. Henri Leclerc, Les fruits de France, p. 223.
    8. Jean Valnet, Se soigner avec les fruits, les légumes et les céréales, p. 235.

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Les pimprenelles : la petite (Poterium sanguisorba) et la grande (Sanguisorba officinalis)

Grande pimprenelle

« La pimprenelle qui, de nos jours, ne sert plus qu’à aromatiser la salade »… (1). Bon, ça commence bien. Leclerc disait cela dans les années 1920. Voyons voir ce que l’un de ses illustres devanciers nous raconte au sujet de la pimprenelle, « plante vivace que tout le monde connaît plutôt par son usage en cuisine qu’en médecine […] C’est une plante, ajoute Cazin, dont la médecine peut très bien se passer » (2). Voilà qui est bien pis. Mais j’ai suffisamment de ressources pour démontrer, à l’instar du docteur Leclerc, que la pimprenelle n’est pas que l’aimable condiment apportant, aux dires de Platine de Crémone, « appétit et volupté », alors que La Bruyère Champier considérait une salade sans pimprenelle insipide aux gourmets. Mais si l’on poursuit la lecture de l’œuvre du bibliothécaire du Vatican que fut l’homme de Crémone, on y apprend que les feuilles de pimprenelle ajoutées au vin « rafraîchissent, stimulent et réjouissent », ce qui laisse suggérer quelques propriétés autres que culinaires, bien que, au temps de La Bruyère Champier et de Platine, la pimprenelle (la petite) était aussi en faveur que le persil, couramment cultivée dans les potagers pour un usage condimentaire. Mais il est fort heureux qu’à cette époque, le XVI ème siècle en gros, on ait aperçu en la pimprenelle autre chose que l’agrément d’une fade salade ou d’un ennuyeux brouet. En effet, contrairement à ce qu’affirmait Cazin au milieu du XIX ème siècle (à cette époque, les pimprenelles étaient déjà tombées dans un menaçant oubli), les pimprenelles étaient alors connues de longue date comme hémostatiques (poumons, estomac, intestins, utérus), qui plus est tant internes qu’externes, considérées comme astringentes, vulnéraires, anticatarrhales et diurétiques. Un bref survol de la littérature de cette époque nous apprend que, astringentes actives (Matthiole), les pimprenelles interviennent en cas d’hémoptysie et d’ulcères (Fernel), de dysenterie (Lazare Rivière), d’hémorroïdes (Thomas Bartholin), de métrorragie (Guy Riedlin), etc. Cependant, notons que nous sommes à une époque charnière, en particulier aux environs du milieu du XVI ème siècle. En effet, Léonard Fuchs attribue le nom de sanguisorba à la grande pimprenelle en 1542, un terme qui s’explique assez aisément grâce à ses deux racines latines : cette plante permet de résorber (et non d’absorber comme on peut le lire ici ou là) le sang d’une plaie, vertus hémostatique et antihémorragique qui expliquent les surnoms de sorbaria, sorbastrella, etc. parfois associés à cette plante. Outre le sang, les pimprenelles interviennent auprès d’un autre liquide organique, l’urine, du moins sur les conduits qui la véhiculent et qui, parfois, se trouvent entravés, voire carrément obstrués. Par exemple, Fabrice Bardeau nous raconte que Galien (II ème siècle après J.C.) considère la pimprenelle comme lithontriptique, c’est-à-dire « briseuse de pierres », une propriété qui ressort de période en période, et que certains adeptes de la théorie des signatures justifieraient par l’habitude qu’a la petite pimprenelle de vivre sur des sols secs et pierreux, entre les « pierres disjointes des vieux murs », etc. Les pimprenelles ont beau être légèrement diurétiques, intervenir parfois en cas de strangurie (Fernel), on peut se demander où des auteurs comme Gesner et Galien sont allés chercher que la pimprenelle permettait d’expulser les sables des reins et la pierre de la vessie… Le premier des deux sans doute chez le second, lequel même Galien affirme que de son temps sa « pimprenelle » permettait de provoquer le flux menstruel. Singulière vertu d’une plante censée le minimiser ! A défaut de pierre, c’est un os qui se présente à nous. Il est, aujourd’hui, communément admis que les deux pimprenelles furent ignorées de l’Antiquité et même du Moyen-Âge (à ce titre, si vous lisez quelque part que selon sainte Hildegarde, la pimprenelle serait « tout juste bonne à servir d’amulette contre les incantations » (3), il est bon d’accueillir cette information avec réserve). Fournier, qui s’y connaissait un peu, mentionne que le seul personnage médiéval à faire, soi-disant, référence à une pimprenelle, Ibn El Beithar, ne doit pas être considéré comme tel, non pas qu’il se serait trompé, mais que ses successeurs se seraient, eux, égarés au sujet de cette fameuse pimprenelle que d’aucuns semblent avoir reconnue. Bref, tout cela semble procéder d’une monumentale confusion au sein de laquelle une chatte ne retrouverait pas ses petits, c’est tout dire. J’ai, moi-même, sous le nez, un fatras de notes, et je n’y vois goutte. Je vais, cependant, tenté d’être clair. La pimprenelle est ainsi appelée, d’après Nicolas Lémery, en référence à un vieux mot, bipinella, « à cause que ses feuilles sont rangées deux à deux le long d’une côte ». Mais, à ce titre, le frêne, l’aigremoine, le sorbier, etc. sont aussi des bipinella. A la décharge de Lémery, à l’époque où il écrivait cela, le grand Linné n’avait pas encore frappé. Avant lui, la pimprenelle, c’était la pimpinella, la pipinella et autres du même tonneau, pipinella dans lequel on « retrouve » le mot piper, « poivre », à mettre en relation avec le parfum condimentaire de la pimprenelle, une saveur poivrée que, bien évidemment, elle ne possède pas, au contraire d’autres comme celle du concombre, cucurbitacée se rapprochant de ce que nous dit Jean-Baptiste Porta du peponella, pimprenelle à odeur de melon (lequel ? Des melons, il en existe des tas, certains n’ont même pas d’odeur). Laissons la parole au Napolitain : « sous le pied qui la foule, elle s’anoblit : car, ainsi écrasée, elle fait monter aux narines une odeur de melon et les réjouit par un parfum merveilleusement suave. » Melon, concombre, c’est kif-kif bourricot allez vous me dire. Mais je n’en ai pas terminé. Vous pensiez vous échapper aussi facilement ? Tss. Poursuivons. Déjà qu’on pédale bien dans la choucroute ou dans la semoule, au choix, le grand, l’illustre Linné, qui a dû picoler un brin, aurait mieux fait de se taire quand il a décidé d’associer le mot pimpinella à des plantes appartenant à la famille des Apiacées, les boucages dont l’anis vert, qui porte toujours le nom de Pimpinella anisum, boucages qui tirent leur nom de leur odeur de bouc, on est donc loin du concombre ou du melon, même si l’anis vert n’est pas concerné par des effluves caprins. Donc, non seulement Linné transfère pimpinella à cette fratrie botanique, mais utilise le nom latin Poterium pour en affubler la petite pimprenelle. Poterium, émanant du grec potêrion, renvoie, explique Fournier, à la « dénomination d’un sous-arbrisseau épineux des sables humides chez les écrivains de l’Antiquité » (4). Voilà, c’est encore plus clair qu’auparavant. Merci M. Linné. Cet homme devait boire, vous dis-je. Les botanistes, c’est un peu comme les grammairiens, ils ne sont pas exactement connus pour être des poètes. Ainsi, il eut été plus simple de faire de la petite pimprenelle une Pimpinella minor, et de la grande une Pimpinella major. Bref. Comme il est bien inutile d’ajouter de la confusion là où il y en a déjà beaucoup, passons, s’il vous plaît, à l’étape suivante, autrement plus intéressante, non sans avoir précisé qu’au début du XVIII ème siècle, Jean-Baptiste Chomel donnera un portrait assez complet de cette plante avant que de la voir tomber dans le plus immérité des mépris : « Cette plante, dit-il, excite les sueurs et pousse les urines ; elle arrête les hémorragies […], elle purifie le sang. Ceux qui sont sujets à la gravelle (sable dans les reins, calculs), se trouvent bien de son infusion dans l’eau commune à froid. »

Angelo de Gubernatis mentionne, dans sa Mythologie des plantes, que la pimprenelle est une herbe chère aux femmes. « Dans certains endroits du Piémont, on place la pimprenelle sur le ventre des femmes enceintes, dans l’espoir de faciliter les couches. [On] suppose que c’est avec la même intention que la belle-mère, en Corse, recevant la belle-fille sur le seuil de sa maison, lui présente la quenouille et le fuseau garnis de pimprenelle » (5), lui souhaitant la bienvenue, qu’elle puisse apporter bonté et habileté, paix et joie, garanties d’une longue vie et d’une mort sainte. De plus, en Italie, l’on disait que la pimprenelle ajoutait à la beauté des femmes et avait une intrication certaine dans le domaine amoureux : « point de salade sans pimprenelle, point d’amour sans une belle demoiselle. »

Petite pimprenelle : vivace de 20 à 60 cm. Elle pousse en touffe. Les feuilles sont groupées en rosettes basales. Elles comptent entre 3 et 12 paires de folioles profondément dentées. Les fleurs sont verdâtres ou teintées de rouge. Elles se présentent sous forme de masses globuleuses de 1 à 2 cm de diamètre. Il est bon de distinguer les fleurs femelles (celles qui rougissent l’inflorescence) des fleurs mâles qui se situent au-dessous, étamines pendantes et anthères jaunes.
Assez fréquente, elle fleurit de mai en septembre et pousse sur pelouses sèches et rocailles, et ce jusqu’à une altitude de 2 000 m.

Grande pimprenelle : grande plante vivace pouvant atteindre 1,50 m, la pimprenelle officinale ressemble beaucoup à la précédente par ses feuilles : en touffes, imparipennées, feuilles inférieures en rosettes. Nombreuses folioles, 9 à 25, par feuille, allongées et dentées, elles sont vert foncé et luisantes au-dessus, vert-bleuâtre en dessous. Un épais rhizome porte des tiges dressées et rameuses, fines, portant des glomérules de fleurs minuscules et rouge-brun. Floraison régulière entre juin et septembre.
Tout aussi commune que sa petite sœur, elle grimpe jusqu’à 2 000 m. En revanche, on ne la rencontre pas dans la région méditerranéenne compte tenu qu’elle ne supporte pas les sols secs qu’affectionne la petite pimprenelle. Elle opte donc pour des prairies humides ou tourbeuses, des bordures de ruisseau ou bien encore, des sous-bois humides.

Les pimprenelles en phytothérapie

Ici, nous ne nous encombrerons ni de minor ni de major, parce que nos deux pimprenelles possèdent d’identiques propriétés. Des deux l’on peut employer les parties aériennes fleuries ainsi que les racines. Il est dommage que les analyses biochimiques n’aient pas fourni plus que le peu que je vais maintenant dérouler : la proximité thérapeutique des pimprenelles avec d’autres rosacées des prés et des abords de chemins telles que l’aigremoine et les potentilles appose une évidente signature : une forte proportion de tanins, en particulier dans les racines. Nos deux plantes contiennent aussi saponines et flavonoïdes. Quant à la petite pimprenelle, une belle fraction de vitamine C accompagne une essence aromatique qui lui donne une « exquise saveur de concombre affinée d’une pointe d’ambre et de musc » (6).

Propriétés thérapeutiques

  • Antihémorragiques, hémostatiques, astringentes, vulnéraires, résolutives
  • Anti-inflammatoires (?)
  • Apéritives, digestives, carminatives, stomachiques, modératrices des sécrétions intestinales
  • Diurétiques légères
  • Antiseptiques

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : entérite (y compris glaireuse et sanguinolente), diarrhée, diarrhée infantile, dysenterie, dysenterie amibienne, entérocolite, entérocolite du nourrisson, fermentation intestinale, ballonnement
  • Troubles de la sphère gynécologique : métrorragie, règles excessives, leucorrhée
  • Affections bucco-gingivales : inflammations de la bouche et de la gorge, angine, aphte, gencives saignantes
  • Affections cutanées : blessure, brûlure (d’où les surnoms de great et small burnet que portent ces deux plantes en anglais), plaie, plaie atone, ulcère, contusion, irritation cutanée, coup de soleil
  • Autres hémorragies : hématurie, hémoptysie, hémorroïdes

Modes d’emploi

  • Infusion de feuilles fraîches
  • Décoction de racines
  • Suc frais des parties aériennes
  • Teinture-mère
  • Alcoolature
  • Cataplasme de feuilles fraîches contuses

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Dans la masse de matière assez importante que j’ai pu consulter, je n’ai rencontré rien qui puisse faire des pimprenelles des plantes qui causeraient quelques problèmes, hormis en qualité de plantes fourragères : leur forte teneur en tanins oblige à ne pas laisser les animaux s’en repaître inconsidérément.
  • Récolte : les feuilles de mai à septembre, les racines à l’automne.
  • Alimentation : seule la petite pimprenelle fait office dans l’art culinaire comme condiment aromatique et légume, en particulier lorsque ses feuilles sont jeunes. Ces feuilles, au goût de concombre comme nous l’avons dit, instillent aussi celui du poivron vert au niveau des papilles gustatives. Finement ciselées, elles rehaussent une salade ou un plat de crudités, ajoutées à une soupe, elles peuvent y prendre la place du céleri ou de l’épinard. Quant aux fleurs, à l’âpre saveur de noix verte ou de châtaigne crue, elles aromatisent à merveille les salades, les fromages blancs aux herbes, les omelettes, les potages, les mayonnaises, les sauces pour poissons, etc.
    _______________
    1. Henri Leclerc, Précis de phytothérapie, p. 123.
    2. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p. 760.
    3. Henri Leclerc, Les épices, p. 117.
    4. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 759.
    5. Angelo de Gubernatis, La mythologie des plantes, Tome 2, p. 287.
    6. Henri Leclerc, Les épices, p. 118.

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Petite pimprenelle

La vanille (Vanilla planifolia)

En 1529, un missionnaire franciscain du nom de Bernardino de Sahagun (1500-1590) se trouve au Mexique. Précurseur de l’ethnologie, cet homme a beaucoup fait pour nous rendre compréhensibles la culture et la société aztèque d’alors. C’est ainsi qu’il nous apprend que le tlilxochitl – vanille en langue nahuatl – jouait un rôle d’aromatisant de boissons cacaotées. Cultivée dans les plaines bordant les côtes du golfe du Mexique, la vanille se présente sous la forme d’une liane souple, faiblement ramifiée, portant des feuilles alternes, planes, en forme d’ovale pointu, aux nœuds de laquelle naissent des racines adventives qui, s’élançant en direction du sol, sont suffisamment longues pour y puiser les éléments essentiels à son existence. Parce que, oui, la vanille est une « monte-en-l’air », juchée parfois à près de dix mètres du sol, se servant des arbres comme tuteur. Cette orchidée grimpante porte des fleurs groupées à l’aisselle des feuilles. Généralement de couleur blanches, vertes ou jaunâtres, elles possèdent la particularité de devoir faire appel à un agent extérieur pour assurer leur pollinisation, des abeilles du genre Melipona ou des oiseaux-mouches, au choix. Cela n’est qu’à cette seule condition que la vanille fructifiera, formant des capsules vertes et cylindriques de 15 à 25 cm de longueur, ce que nous appelons improprement « gousses », un terme renvoyant au nom même de la vanille, issu de l’espagnol vainilla, diminutif de vaina, « gaine », « fourreau », un mot provenant du latin vagina. Pour une plante aphrodisiaque, orchidée qui plus est, c’était bien trouvé.

Au XVI ème siècle, la vanille fit partie du contingent de plantes nouvelles, parmi lesquelles nous trouvons la tomate, la pomme de terre, le haricot, le tabac, etc., que l’on ramena en Espagne. Cependant, les Espagnols constatèrent rapidement l’impossible acclimatation de cette liane tropicale sur le sol européen. Cela ne découragea pas les botanistes, par exemple, Charles de l’Escluse en fit la première description en 1602. Un siècle plus tard, Nicolas Lémery « en donna une figure, d’ailleurs assez médiocre, évoquant plutôt l’image de vulgaires haricots grimpant à l’assaut le long d’un échalas » (1). C’est bien là l’inconvénient de représenter une plante n’ayant jamais été observée in situ. Mais, c’est encore grâce aux Espagnols que cet écueil pourra être franchi. En effet, en 1721, la réussite d’un essai de culture de la vanille à Cadix en permettra une plus juste description, d’autant qu’à cette époque, le monopole du Mexique sur la vanille reste d’actualité, la propagation de la plante à d’autres zones géographiques ne prendra effet qu’au XIX ème siècle, et encore, pas sans quelques inconvénients. L’insecte naturellement pollinisateur de la plante n’ayant pu être acclimaté à la Réunion, on fut dans l’obligation de procéder à une pollinisation artificielle selon un procédé imaginé par un jeune Réunionnais du nom d’Edmond Albius en 1841. Passée l’étape de la fécondation manuelle, le travail ne s’arrête pas là pour obtenir les gousses brun noirâtre telles que nous les connaissons, parce que, récoltées au bout de six à quatorze mois, les capsules de vanille sont encore vertes et surtout parfaitement inodores !… Une fois cueillies, les gousses subissent un traitement thermique dont l’objectif est d’en interrompre la maturation. Ensuite vient l’épreuve de la fermentation par étuvage. Enfin, une phase de séchage permet aux gousses de revenir à un taux d’humidité compris entre 25 et 35 %. Tout cela a pour conséquence d’amollir, de flétrir et de noircir les gousses, en même temps que s’opèrent des modifications biochimiques et aromatiques en leur sein. Cela n’a pas eu d’effet dissuasif sur l’homme si l’on en juge par les nombreuses zones du globe qui accueillirent la culture de la vanille : l’Amérique du Sud, l’Afrique, les Antilles, l’Asie du Sud-Est, l’océan Pacifique et l’océan Indien.

Nous ne saurions clôturer cette première partie sans évoquer l’élixir de Garus. De Garus, l’on connaît aujourd’hui encore davantage l’élixir qu’il a cédé à la postérité que l’homme lui-même. A son sujet, les informations étant pour le moins contradictoires, nous ne nous y attarderons donc pas. En revanche, des prospectus datant du XVIII ème siècle nous vantent cet élixir en des termes pour le moins dithyrambiques. Il avait pour effet de « fortifier la Nature, conserver la santé, la maintenir et la rétablir » (2). Insistant sur le caractère universel de cet élixir, la réclame de l’époque proclamait l’utilité et l’intérêt de cette originale boisson dans des affections aussi variées que la dysenterie, la rougeole, l’apoplexie, la léthargie, etc., ce qui n’est pas rien, bien que sensiblement exagéré. Mais comme rien ne se fait de rien, au-delà de la poudre aux yeux qu’on cherche à nous faire miroiter, il est aisé de savoir, si on le veut bien, que l’élixir de Garus est d’inspiration paracelsienne. C’est ainsi qu’ont en commun ces deux préparations la myrrhe, le safran et l’aloès, mais bien évidemment pas la vanille que, probablement, Paracelse ne connaissait pas. Si les pouvoirs superfétatoires qu’on a prêté à l’élixir de Garus ne font plus autant d’émules qu’autrefois, il peut faire, comme le relate Leclerc, « bonne figure comme liqueur de table » (3), ce que ne désapprouverait pas le regretté Jean-Marie Pelt qui ne connaissait « aucun apéritif qui puisse lui tenir tête » (4). Outre les ingrédients cités ci-dessus, cet élixir contenait aussi de la cannelle, des clous de girofle, de la muscade, de l’eau de fleur d’oranger, du sucre et, donc, un soupçon de vanille dont on peut douter que l’usage fut simplement thérapeutique.

La vanille en phytothérapie

Il va de soi que la sur-représentation de la vanille dans les domaines de l’industrie de la parfumerie et de la gastronomie n’a laissé que peu de place à la phytothérapie. Cependant, nous pouvons tout de même en dire quelques mots.
Tout d’abord, évoquons un aldéhyde aromatique plus connu sous le nom de vanilline. C’est lui qui, parfois cristallisé, forme à la surface des gousses ce que l’on appelle le « givre de la vanille ». On a longtemps cru que la vanille devait son parfum à un dérivé benzoïque ou à la coumarine avant que soit mise en évidence la vanilline dans le courant du XIX ème siècle, ainsi qu’un autre aldéhyde aromatique, le pipéronal à parfum d’héliotrope.

Propriétés thérapeutiques

  • Stimulante, aphrodisiaque
  • Antiseptique
  • Modificatrice des sécrétions bronchiques, expectorante

Usages thérapeutiques

  • Bronchite chronique, catarrhe bronchique, trachéite, toux du fumeur
  • Dyspepsie, flatulence
  • Asthénie physique et psychique, convalescence

Modes d’emploi

  • Alcoolat
  • Teinture
  • Extrait pur (sous forme liquide, tel que proposé par la gamme Valnet, l’extrait mou, sorte d’absolu, étant réservé à la parfumerie)

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • La vanille, en excès, peut provoquer des maux de tête. C’est d’ailleurs à ce type de désagrément que sont exposées les personnes restant longtemps en contact avec la plante, en particulier les cueilleurs. Cette affection connue sous le nom de vanillisme peut également provoquer des troubles gastro-intestinaux ainsi que de l’urticaire, en raison de moisissures se développant sur les gousses de vanille, lesquelles attirent un petit acarien agissant comme le sarcopte de la gale. Mais cela reste avant tout une maladie professionnelle.
  • Parfumerie : Guerlain, Cartier, Calvin Klein sont quelques-uns des parfumeurs qui font entrer la vanille dans la composition de certains de leurs parfums.
  • Alimentation : confiserie, liquoristerie, pâtisserie, etc. Nombreuses sont les branches de l’art culinaire qui font appel à la vanille.
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    1. Henri Leclerc, Les épices, p. 40.
    2. Henri Leclerc, En marge du codex, p. 92.
    3. Ibidem, p. 93.
    4. Jean-Marie Pelt, Les vertus des plantes, p. 135.

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Les radis : commun (Raphanus sativus) et noir (Raphanus sativus var. niger)

Dans le monde souterrain des racines, rien n’est vraiment très simple, et ça l’est d’autant plus avec le radis dont l’origine demeure encore incertaine, même si l’on a bien voulu voir dans le sud de l’Asie sa terre natale.
Il existe une expression latine dont les auteurs anciens étaient fort friands. Elle supposait que, le lecteur sachant de quoi parle l’auteur, ce dernier n’avait pas le soin de s’étendre en de longues descriptions, c’est pourquoi bien des végétaux pâtirent de ce qui nous apparaît comme une négligence. Aussi, la grand-mère de notre radis moderne est-elle la ravenelle, Raphanus raphanistrum ? Ou bien une autre plante ? En tous les cas, raphanus en latin et raphanos en grec furent des noms génériques appliqués à diverses espèces de la famille botanique des Brassicacées. Ces deux termes sont apparentés à la rapa, la rave, qui est, elle aussi, un nom vernaculaire qui cultive l’ambiguïté, ainsi qu’au mot latin radix, autrement dit la « racine ». Imaginez un peu qu’on utilise le seul mot « feuille » pour désigner toutes sortes de salades !…
Ce que l’on sait en revanche, c’est que dans le plus ancien traité chinois portant sur la matière médicale, le Shennong bencao jing ou Classique de la matière médicale du laboureur céleste, le radis est bel et bien présent, et tout porte à croire que différentes sortes de radis étaient cultivées en Chine environ 3000 ans avant notre ère. Lors de la dynastie Tang (618-907), le radis est usité comme stimulant de la digestion, et son importance pour les peuples orientaux est telle que l’on fait fermenter des radis avec d’autres plantes dans des pots en terre ou en porcelaine pour des durées qui oscillent entre quelques années et plus de quarante !
A une époque aussi ancienne que les prémices de culture du radis chinois, l’Égypte se fait fort d’en assurer la production à l’identique. Durant la construction de la pyramide de Khéops, l’on sait que les ouvriers attelés à son érection étaient nourris d’ail, d’oignon et de radis, ce qui semble signifier que, il y a déjà plus de 4500 ans, ce légume était largement entré dans les mœurs égyptiennes. Le noun, tel qu’on l’appelait alors, était tant un aliment qu’un remède, des variétés rondes et longues sont figurées, bien visibles, dans le temple de Karnak (18 ème dynastie) et la nécropole de Kahoum (12 ème dynastie), comme le rapporte l’historien grec Hérodote au V ème siècle avant J.-C. Cultivé pour sa racine et sa graine oléagineuse par les Égyptiens, cette pratique sera rapportée par Pline au I er siècle comme étant encore d’actualité. Mais les petits radis roses étant d’obtention récente, il ne faut pas s’imaginer un Égyptien ou même un homme vivant au temps de Louis le Germanique en croquer un au sel.
Ce qui se déroule en Égypte se retrouve en Grèce, les Grecs ayant largement puisé à la source féconde du Nil. C’est ainsi que la culture du radis est consignée par Théophraste en Grèce, où diverses variétés sont connues : le cléonien, le béotien, le corinthien, le léothalasse. Bien sûr, la médecine s’empare de lui : Hippocrate en fait un remède contre l’hydropisie et l’érysipèle, tandis que pour Dioscoride c’est un médicament apéritif, stomachique, antitussif et emménagogue. Il aurait même la possibilité d’aiguiser la vue. Un autre médecin grec bien connu, Galien, remettra en cause l’opinion de Dioscoride selon laquelle les radis se doivent d’être consommés après les repas. Il indique tout le contraire, car pris en début de repas, il ouvre l’appétit. Force est de constater que Galien, une fois de plus, a raison, un avis qui sera secondé par celui d’Horace qui exprime l’efficacité du radis pour lutter contre l’atonie de l’estomac. Quant à Pline, il indique le radis contre l’hémoptysie et l’insuffisance lactée, mais par-dessus tout, contre une affection – la lithiase – pour laquelle le radis est un remède de prédilection.

Le Moyen-Âge, aussi peu ordonné que l’Antiquité sur la question du classement taxinomique, affuble le radis de divers substantifs : raffane, rafle, ravenet, raïz, refort, raifort… Si cela entretient une part de confusion, cela indique aussi le grand et large usage qu’on fit du radis. Inscrit au Capitulaire de Villis, c’est un bon indice de l’intérêt qu’on portait à celui qu’on nommait alors radice. Sa vertu antitussive se rencontre chez Walafrid Strabo – « cette racine délivre les viscères de la toux qui les ébranle » (1) – et dans le Livre des simples médecines de Platearius : « mangé cuit, il est efficace contre les toux provoquées par de grosses humeurs ». Ce dernier auteur ajoute, de même que l’école de Salerne à laquelle il appartient, que le radis se recommande « à ceux qui ne puent plus pisser ». Quant à Hildegarde, le radis vaut comme dépuratif général, car, dit-elle, il « purge […] les viscères de leurs humeurs malignes ».

L’homme, qu’il soit ou non médecin, n’échappe pas aux jugements de valeur, c’est-à-dire des appréciations portées sur telle ou telle chose. Il est donc avéré que le goût subjectif de chacun – qui offre pléthore d’exemples depuis des milliers d’années – érige au pinacle telle plante, voue aux gémonies telle autre. Cela explique pourquoi la réputation des radis vacille un tantinet et que La Bruyère Champier, lui étant hostile, en fait un « aliment grossier » et que le Portugais Amatus Lusitanus le considère comme « légume indigeste », car responsable de flatuosités. Bien sûr, de nombreuses questions peuvent être posées à ces deux personnages : vos radis étaient-ils frais, de bonne qualité, bien préparés, consommés avec modération dans des cas que la médecine préconisait alors ? Mais ils sont morts depuis longtemps, il n’est plus possible de leur arracher de réponses. Mais bon, face à un ou deux bougons récalcitrants, nous trouvons cinq ou six adeptes à la mine réjouie : aussi le radis est-il convié dans le traitement de la lithiase par Matthiole, Savonarole, Mizauld, tandis que Saxonia le juge de bon effet pour désopiler le foie et que Lucas Schrök en fait carrément le spécifique de la coqueluche. Puis, à la suite, plus rien ou presque, le radis semble boudé par les instances scientifiques et médicales, mais demeure un remède populaire que les campagnards utilisent soit par empirisme ou par vulgarisation scientifique, comme antiscorbutique, diurétique et expectorant dans catarrhe pulmonaire chronique et coqueluche. Que l’académie royale de médecine répugne à se pencher sur le radis est de peu d’importance quand l’humilité sait en faire ses choux gras. Malgré cela, le radis n’a pas fini de nous étonner. Dès la fin du XIX ème siècle, on revient sur ce qui dessine le profil thérapeutique du radis qui sera admirablement synthétisé par Paul-Victor Fournier, reprenant les travaux des Drs F. Eckstein et S. Flamm : en 1933 ces deux praticiens « conseillent l’emploi du radis dans toutes les affections catarrhales de l’appareil digestif, dans les divers troubles de la sécrétion biliaire, soit par inflammation soit par tendance à la formation de calculs, dans tous les cas d’épanchements de sérosité, qu’elle qu’en soit la cause, sauf dans les cas d’irritation des organes digestifs ou des reins, même dans le catarrhe sec et la toux convulsive » (2). Et, à propos de toux convulsive, laissez-moi vous en conter une bien bonne. Dans le chapitre des Légumes de France que le Dr Leclerc accorde au radis, il partage le souvenir personnel d’une manifestation psychosomatique pour laquelle sa mère prend la décision de soigner le « mal » par le « mal » après bien des échecs thérapeutiques et d’impuissants médecins. Les mathématiques n’ayant jamais été le point fort du lycéen Henri Leclerc, il était épouvanté par cette discipline qu’on tentait de lui rendre digne d’intérêt durant ses études. Cette angoisse lui procura une toux quinteuse qu’endigua un sirop de radis noir préparé par le sagesse maternelle : « c’était, dit-il, le plus affreux breuvage qu’on pût imaginer [nda : le Dr Leclerc exagère : il y a bien pire ^^], mais les résultats qu’il produisit dépassèrent toute espérance ; jugeant l’arithmétique moins amère que le sirop maternel, je cessais de tousser et Euclide compta un disciple de plus » (3).

Le radis est une plante annuelle, voire bisannuelle dans certains cas, dont la taille diffère selon la variété : un radis noir fleuri peut atteindre un mètre de hauteur alors que la plupart des radis roses conservent une taille plus modeste (10 à 30 cm). Les feuilles composées comprennent généralement un lobe proéminent par rapport aux autres. Les fleurs, que l’on voit peu sauf si l’on fait « monter » la plante (ce qui n’est pas l’objectif lorsqu’on cultive des radis pour leurs racines, mais peut le devenir pour l’obtention de graines), sont constituées de quatre pétales dont la couleur est variable (jaune, blanc, violet). Quant aux racines en pivot, elles sont sujettes aux mêmes variations chromatiques : blanc, noir, jaune, violet, rose, rouge vineux. Parmi les très nombreuses variétés, on trouve des radis longs ou ronds, certains pas plus gros que l’ongle, d’autre véritablement gigantesques.

Les radis en phytothérapie

Dans cette rubrique, nous ne distinguerons pas le radis commun du noir, tant leur profil biochimique respectif sont proches. Ces deux racines gorgées d’eau à 95 % sont assez peu pourvues d’éléments nutritifs (matières azotées, matières grasses, sucres). Sur la question des vitamines, nous y trouvons certaines du groupe B, la C, la E, la P, etc. Quant aux cendres, c’est-à-dire l’ensemble des éléments minéraux, elles ne représentent que 0,60 % du poids total d’un radis. Il s’agit en l’occurrence de soufre, d’iode, de fer, de calcium et de magnésium. Dans cette brassicacée qu’est le radis, nous rencontrons de nouveau des hétérosides sulfurés, ainsi qu’une essence aromatique de couleur jaune rougeâtre également soufrée qui donne, avec le raphanol, le piquant caractéristique dont tout radis digne de ce nom se réclame.

Propriétés thérapeutiques

Radis noir (elles sont très proches de celles du cresson et du raifort, quoi que bien moins prononcées) :

  • Tonique respiratoire, antitussif, dépuratif pulmonaire
  • Apéritif, digestif, laxatif, tonique gastrique
  • Draineur hépatique, stimulant hépatique, dépuratif hépatique et biliaire, cholérétique, cholagogue, cholécystokinétique
  • Diurétique
  • Reminéralisant, fortifiant, antiscorbutique
  • Antioxydant
  • Dépuratif cutané, rubéfiant (en particulier « l’écorce » de cette racine, ceci dit à un degré moindre que la farine de moutarde)
  • Antibiotique (4)
  • Préventif du cancer (5)

Radis commun :

  • Apéritif
  • Antirachitique, antiscorbutique
  • Antiseptique général
  • Draineur hépatique et rénal
  • Pectoral

Usages thérapeutiques

Radis noir :

  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : ballonnement, constipation, flatulences, infections intestinales
  • Troubles de la sphère hépatobiliaire : insuffisance hépatique, ictère, cholécystite, colique hépatique
  • Troubles de la sphère pulmonaire + ORL : toux, toux sèche, bronchite, catarrhe bronchique, coqueluche, asthme, sinusite
  • Affections cutanées : eczéma, urticaire, érythème, coup de soleil, engelure
  • Troubles de la sphère vésico-rénale : lithiase urinaire, lithiase rénale (de nature non inflammatoire), goutte, rhumatismes, arthrite chronique
  • Rachitisme, scorbut

Radis commun :

  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : inappétence, flatulences, aérophagie, atonie stomacale, fermentation intestinales
  • Troubles de la sphère hépatobiliaire : hépatisme, ictère, lithiase biliaire
  • Troubles de la sphère pulmonaire : asthme, bronchite
  • Scorbut, rachitisme, déminéralisation
  • Rhumatismes, arthrite

Modes d’emploi

  • Cru, en nature : tout simplement à la « croque au sel » en ce qui concerne les petits radis roses par exemple, ou, après avoir été épluché, en passant le radis noir sous la râpe que l’on additionne ensuite de sel, de poivre, de jus de citron ou de vinaigre selon son goût, ce qui forme un condiment très agréable. La possibilité est offerte de mêler ces râpures de radis noir à une salade composée. Il est, bien sûr, conseillé de consacrer le radis à l’entrée en matière car, en effet, il « titille fortement les papilles gustatives et communique au tube digestif l’ardeur et l’énergie indispensables aux exploits gastronomiques » (6). Au sujet du radis rose, le docteur Valnet préconisait d’en consommer également les feuilles, parce qu’elles aident à la digestibilité de cette racine.
  • Suc frais, confectionné après avoir soigneusement lavé les radis à l’aide d’une petite brosse, que l’on passe ensuite à la centrifugeuse. Il est plus intéressant de boire ce jus frais, qui ne se conserve pas au réfrigérateur au-delà de 24 heures.
  • Sirop : obtenu avec le suc mêlé de sucre et cuit.
  • Radis « dégorgé » : c’est un remède populaire largement répandu (Est et Nord de la France, Bretagne, etc.) que j’ai pris et fait prendre très souvent. Pour cela, procurez-vous un radis noir long ou rond, tranchez-le finement, déposez les tranches dans une assiette creuse et couvrez-les de sucre ou de miel. Laissez le tout durant plusieurs heures, puis recueillez le jus qui s’est dégagé lors de l’opération. Un autre mode de préparation consiste à couper un radis noir en deux, à le creuser et à verser sucre ou miel dans la cavité ainsi formée.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Les radis, qu’ils soient noirs ou communs, sont d’excellents légumes en qualité biologique. On aurait dont bien tort de s’en priver. Cependant, il est bon de respecter quelques observations : le suc des radis étant potentiellement irritant pour les muqueuses gastriques, il faut les éviter crus en cas d’ulcère gastrique, de gastrite, de dyspepsie. Les estomacs délicats peuvent éventuellement procéder à une légère cuisson et/ou absorber un peu de pain après avoir consommé des radis. De même que le chou, le radis est contre-indiqué en cas d’affections thyroïdiennes. En l’absence de toute contre-indication, on se souviendra que les radis se consomment en petites quantités et qu’une cure ne peut dépasser trois à quatre semaines d’affilée.
  • Confusion : on appelle souvent le radis noir par le nom vernaculaire de « raifort des Parisiens ». Bien évidemment, ces deux plantes n’ont rien à voir, mais jouissent, d’un point de vue condimentaire et médicinal, de propriétés analogues.
  • L’on a trop souvent tendance, lorsqu’on se procure une botte, qu’elle soit de carottes, de navets ou de radis, à négliger les fanes, c’est-à-dire les feuilles qui, fréquemment, atterrissent dans le bac à ordures, ce qui est bien dommage, puisque les feuilles de radis peuvent prendre part à une salade ou accompagner un potage. Aussi, fuyez les bottes de radis au feuillage avachi et jaunissant, c’est le signe que ces radis sont sortis de terre depuis bien trop longtemps : ils se dessèchent, se creusent intérieurement et ne sont plus guère agréables au palais, bien au contraire devenant particulièrement âcres.
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    1. Henri Leclerc, Les légumes de France, p. 190.
    2. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 805.
    3. Henri Leclerc, Les légumes de France, p. 188.
    4. Nous devons aux professeurs Esch et Gurusiddiah de l’université de Washington des études portant sur les vertus antibiotiques des radis et des principales plantes de la famille des Brassicacées.
    5. Il a été remarqué que la consommation fréquente de radis représentait une « mesure prophylactique […] dans la lutte contre le cancer », Terre de semences, p. 42.
    6. Henri Leclerc, Les légumes de France, p. 193.

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