L’if

Le mot taxus se retrouve dans la racine tox, qui donnera toxicité et toxique. On peut donc dire que l’if porte en son nom sa toxicité. Mais pas seulement, comme nous allons le voir.

Dans le monde celtique, l’if est un arbre funéraire, voilà pourquoi on le retrouve souvent planté dans les cimetières* à l’instar du cyprès. L’if porte en lui une longévité et un feuillage toujours vert qui en ont fait un symbole de vie éternelle. Quelle meilleure place qu’un cimetière pour signifier cette symbolique ?

Cela dénote déjà que l’if est une espèce que l’homme à « apprivoisé » il y a déjà fort longtemps. Par exemple, les Gaulois enduisaient leurs pointes de flèches d’extrait d’if**. Si l’arbre est associé à la mort de par sa toxicité, il l’est tout autant à la symbolique militaire. En effet, on a utilisé son bois très dur pour confectionner lances et boucliers. Cet usage s’étendit aux arcs. Durant la Guerre de Cent Ans, lors de la bataille de Crécy (26 août 1346), les archers anglais infligèrent une sévère défaite aux Français. Les Anglais étaient alors équipés d’arcs très longs en bois d’if. Leur supériorité technique paya encore lors de la bataille d’Azincourt (25 octobre 1415). Or l’affirmation selon laquelle l’arc en bois d’if est une invention anglaise est rigoureusement fausse. La fameuse momie surnommée Otzi découverte dans un glacier sur la frontière italo-autrichienne en 1991 avait avec elle un arc en bois d’if. Il y a donc 5 500 ans, ce bois était déjà fort prisé pour cet usage, ainsi que pour la fabrication de manches de hache.

La question de sa toxicité est connue depuis l’Antiquité. Dioscoride lui-même déconseillait de se reposer sous un if, pour risque d’empoisonnement***. Reposer sous un if, n’est-ce pas là une manière édulcorée d’indiquer un trépas par un arbre pourvoyeur de toxines dont on ne connaît aucun antidote ? Simple clin d’œil… ^^

Jules César rapporte le fait que deux rois vaincus de l’ethnie des Eburons se donnèrent la mort en ingérant des fruits d’if. Sa toxicité est telle qu’on en est venu à détruire l’if des forêts européennes pour des cas d’empoisonnement sur le bétail, en particulier, alors qu’une souris pourra se faire les dents sur ses graines sans aucun dommage.

L’if allait-il donc en rester là, sa toxicité en bandoulière ? Après 5 000 ans d’usages multiples, c’est en 1971 que des chercheurs américains ont isolé un principe actif présent dans l’écorce d’if : le taxol, mais non sans efforts. Le travail débuta dans les années soixante. Près de 35 000 espèces végétales furent passées au crible avec pour objectif de faire avancer la recherche sur le cancer.

L’if, n’étant pas arbre à se laisser abattre, donna du fil à retordre à la recherche américaine. Le problème étant que le taxol est une molécule très complexe, il est d’ores et déjà très difficile de la synthétiser. Qu’à cela ne tienne ! Les Américains écorcèrent donc leurs ifs dont une effarante majorité mourut. Et le gain fut mince, pour ne pas dire ridicule : une douzaine de milliers d’ifs donnèrent seulement deux petits grammes de taxol en 1988.

Autre problème de taille : la lente croissance de cet arbre. Impossible donc de planifier une culture qui serait rentable à échelle humaine.

Le Professeur Potier ayant eu vent des recherches américaines s’intéressa de plus près à l’if dès 1979. Cela tombait bien, le parc du laboratoire de chimie des substances naturelles du CNRS basé à Gif-sur-Yvette (Essonne) où il travaillait alors compte quelques spécimens d’ifs. Potier ne s’occupe pas de l’écorce mais des aiguilles. Il parvient à isoler une autre molécule dont les effets sont deux fois plus importants que le taxol, laquelle molécule donnera le fameux Taxotère ®, mais un problème survint : « On s’aperçut que dans les cancers du côlon notamment, les cellules cancéreuses résistent volontiers au Taxotère. En fait, ces cellules expriment des gènes de résistance aux drogues qui fabriquent une sorte de protéine vigile : lorsque cette protéine voit arriver le Taxotère à proximité de la cellule, elle bloque son entrée et annule ainsi son activité. En employant un dérivé masqué, très voisin mais non identique, on peul tromper la protéine vigile, qui laisse alors entrer la molécule camouflée, laquelle pourra remplir sa tâche en éliminant la cellule cancéreuse. C’est d’ailleurs une des préoccupations majeures des cancérologues que d’améliorer le transport des médicaments jusqu’au lieu où il doit agir, sans détruire les organes sains et sans qu’il se détériore lui-même en cours de route » (Les vertus des plantes, Jean-Marie Pelt, Chêne, 2004).

Depuis, les recherches se poursuivent. Taxol et Taxotère ® sont deux importants médicaments anticancéreux. En 1995, ce dernier fut mis sur le marché en Europe et aux Etats-Unis.

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© coulanges – Fotolia.com

L’if est un arbre semper virens à la croissance lente. Il peut vivre plusieurs fois millénaires, mais cela ne fera jamais de lui un géant, 15 m de hauteur, tout au plus.

Ses aiguilles disposées en spirales abritent des fleurs mâles (à étamines peltées dans l’aisselle des feuilles) ainsi que des fleurs femelles en forme de bourgeons qui s’épanouissent de mars à avril. L’if, contrairement à d’autres conifères ne donne pas de cônes mais des arilles rouges à maturité (non toxique) contenant une graine brune, elle, très toxique en revanche.

  • Danger : toxique.

Le centre antipoisons de Lille indique que dans 91% des cas d’intoxication par l’if, la tranche d’âge est celle des enfants de 1 à 5 ans. En effet, les fruits présentent une couleur rouge attirante et possèdent une saveur sucrée. Cependant, la graine logée au cœur de la chair rouge est très dure. Si on ne la mâche pas, les sucs gastriques ne pourront pas l’attaquer en cas d’ingestion. Mais on note donc des cas d’intoxications légers chez les enfants. 4 à 5 fruits sont déjà susceptibles de provoquer les premiers signes : nausées, vomissements, diarrhées.

A plus hautes doses, on constate les effets suivants : baisse de la pression sanguine, ralentissement du pouls, importants troubles du rythme cardiaque, cyanose, arrêt respiratoire.

En cas d’intoxication : appeler un médecin, le centre antipoisons le plus proche. Avant cela, absorption de charbon actif possible. Provoquer des vomissements. Ne surtout pas boire et encore moins du lait. Pas d’antidote aux toxines de l’if connu à ce jour.

  • Automédication interdite !

  • Cas d’irritation de la peau constatés lors du contact avec des branches (lorsque quelqu’un taille une haie d’ifs, par exemple).

  • Faire brûler lentement des aiguilles humides éloigne les moustiques.

  • On utilise parfois le bois d’if pour confectionner des oghams.

* Certains cimetières français possèdent des ifs dont l’âge est estimé entre 1 600 et 1 800 ans. C’est le cas de quelques cimetières normands, comme ceux de la Haye-de-Routot (Eure) et d’Estry (Calvados). On en compte de plus vieux encore en Grand-Bretagne.

** A ce propos, il est bon de noter que la tribu gauloise des Eburons a une relation très étroite avec l’if. En effet, eburonices signifie : « combattant par l’if ». Le mot celte eburos sera latinisé en eboracum, lequel donnera son nom à la ville d’Evreux (Eure) ainsi qu’à la ville d’Evrecy (Calvados).

*** En effet, les chroniques du cimetière du Père-Lachaise rapportent que les chevaux des corbillards avaient la fâcheuse tendance à brouter des aiguilles d’if durant les enterrements. Gourmandise pour le moins fatale !

© Books of Dante

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