L’alchémille (Alchemilla vulgaris)

Synonymes : manteau de Notre-Dame, manteau de la dame, mantelet de la dame, pied-de-lion, patte-de-loup, patte-de-lapin, porte-rosée, soubeirelle.

Petite, vivace et rustique, l’on ne peut pas affirmer sans rougir que l’alchémille possède les atours de certaines plantes autrement plus sensuelles et luxuriantes, c’est évident. Cependant, bien qu’elle ne soit plus tellement utilisée par la pratique phytothérapeutique, elle vaut néanmoins le détour. En tous les cas, j’éprouve une sainte adoration pour cette plante cousine du fraisier et de la benoîte.

Ne dépassant pas une trentaine de centimètres de hauteur, l’alchémille prend pied dans le sol grâce à un épais rhizome brun, ligneux, garni de fibres capillaires, formant un chignon chevelu et ébouriffé. Ses feuilles inférieures et radicales émergent en rosette du collet de la racine. Portées par de longs pétioles, ces feuilles d’une belle couleur vert bleuâtre ou vert jaunâtre sur leur face supérieure, vert blanchâtre au-dessous, sont généralement formées de sept à onze lobes finement dentés, velues sur leurs nervures et bordures. Elles ressemblent assez, dans leur aspect général, aux feuilles de la mauve sylvestre. On les qualifie de « capes », d’où le surnom de manteau (ou mantelet) de Notre-Dame qu’on accorde parfois vernaculairement à cette plante. Ses tiges florales rondes et grêles, avant même d’émettre de petits boutons, égrènent quelques feuilles dites supérieures presque sessiles, puis expulsent à leur sommet de petits bouquets lâches de minuscules fleurs de couleur jaune verdâtre à chartreuse, sans corolle ni pétales, dont les quatre sépales font figure d’uniques pièces florales. Fleurissant timidement et sans faste de mai à septembre, il est vrai qu’on peut se surprendre à l’évocation de ce fait pourtant mûrement réfléchi : on a classé l’alchémille dans la vaste famille des Rosacées ! Pourtant, l’on peine à y déceler une quelconque ressemblance avec la rose qui a pris tant de place au fil des siècles, qu’à d’autres plantes plus modestes, c’est la portion congrue qu’on leur a attribuée.

On la trouve dans les lieux humides, en plaine surtout, où il lui arrive de descendre jusqu’à 400 m environ : prés et prairies humides, bordures de ruisseaux, lisières de forêts, chemins de campagne, tout autre lieu inculte et assez ombragé.

Absente de Corse, dans le quart sud-est de la France il est rare de la trouver en-dessous de 1500 m. Elle prend beaucoup moins d’altitude en Belgique, en Suisse, dans la région Grand Est, où il lui plaît d’accorder sa préférence aux prés de fauche, où on la voit parfois en nombre, et aux zones rocailleuses, pourvu qu’elles soit exposées à la fraîcheur.

Ce qui, par-dessus tout, caractérise l’alchémille commune, c’est sa capacité à recueillir la rosée au sein de ses feuilles. En réalité, cette eau n’est pas constituée que de rosée, elle est aussi composée d’une eau végétale excrétée par la plante elle-même : on l’appelle « eau céleste ». Parce que présentant toutes les caractéristiques de la parfaite pureté, l’on raconte que cette eau était utilisée par certains alchimistes dans leur quête de la pierre philosophale ou, plus prosaïquement, pour métamorphoser les métaux vulgaires en or…

L’alchémille était connue de Paracelse qui pensait que son ancien nom médicinal était flammula. Quoi qu’il en soit, son nom médiéval d’alchimillia ou alchemilla est issu d’une expression arabe, alkaest, qui signifie « solvant universel »…

L’engouement de Paracelse pour l’alchémille, l’empreinte quelque peu mystérieuse que l’on a imprimé à sa réputation, explique sans doute le prestige considérable dont aura été auréolée l’alchémille durant toute la Renaissance. Lors des premières décennies de cette faste période, le médecin espagnol Andrés Laguna de Segovia (1499-1559) l’indiquait pour des affections bien spécifiques : en réduisant sa racine à l’état de poudre que l’on délayait ensuite dans du vin rouge, l’on obtenait là un bon remède contre les blessures tant internes qu’externes, ce qui n’est pas un choix malheureux vu l’astringence de cette drogue à tanin. Secundo, il faisait préparer l’infusion des parties aériennes de la plante pour laquelle il disait qu’elle était fort efficace contre les fêlures et les fractures des bébés et des jeunes enfants, une admirable propriété que la science moderne ne semble pas avoir retenu. Tout ceci est fort étrange quand on sait que la tradition populaire fait de l’alchémille une miraculeuse plante de la femme. « Elle a toujours eu la réputation… », « en usage dans la médecine antique… », etc. J’ai pioché, çà et là, quelques extraits qui m’ont fait tiquer durant mes recherches sur l’alchémille. Il n’est pas vrai de dire que cette plante a toujours eu la réputation de…, d’autant moins depuis les temps anciens de la médecine antique où elle n’était répertoriée ni des Grecs ni des Romains. Qu’elle ait pu passer pour sacrée aux yeux de certains, je ne dis pas le contraire, son surnom de manteau de Notre-Dame est là pour le rappeler. Mais celui-ci semble posséder un autre sens que purement christique, parce que le manteau, s’il rappelle effectivement la cape, c’est aussi ainsi que l’on appelle les parois vaginales : le manteau de la dame prendrait dès lors une tout autre signification, et rapprocherait encore davantage l’alchémille de la femme pour ses propriétés gynécologiques dont certaines ont été hélas fantasmées : l’astringence de cette plante a pu faire croire qu’elle avait le pouvoir de faire retrouver sa virginité à la femme mûrissante ! C’est ce que n’était pas loin de penser le médecin allemand Frédéric Hoffmann (1660-1742) : « la décoction des feuilles donne de la fermeté au système musculaire, et répare la faiblesse des jeunes filles » (1). La Vierge Marie peut accomplir bien des miracles dit-on, mais celui de faire revenir à son état originel la femme qui n’est plus une jeune fille, je crois que c’est bien osé. En revanche, il s’avère parfaitement exact que « d’autres y ont vu le manteau de la Sainte Vierge, étendu pour protéger la gent humaine, et l’ont assimilée à une plante soignant de multiples maux, dont particulièrement ceux frappant les femmes » (2). Comme il n’y a pas de fumée sans feu, il se trouve que – loin des élucubrations passées – l’alchémille est effectivement une panacée de l’organisme féminin. Emménagogue (comment en douter ?) et sédative tant localement que d’un point de vue général, l’alchémille est utilisée en cas de règles profuses, de dysménorrhée et de leucorrhée. Elle provoque, régularise et rend plus anodines les menstruations. Tout cela, c’est ce à quoi s’attacha, au début du XX ème siècle, le prêtre herboriste Johann Künzle qui écrivit en 1911 que « le travail des femmes en couches s’accomplit sans problème, y compris dans des cas difficiles, et produit des enfants en bonne santé » dès lors que la délivrance est placée sous les bons auspices de l’alchémille. Effectivement, il est tout à fait possible de préparer l’accouchement et de le faciliter, en débutant une cure d’alchémille à partir du neuvième mois (en revanche, cette plante sera évitée à tout autre moment de la grossesse). Après que l’enfant soit né, il semblerait également que la plante fasse venir le lait aux femmes (en tous les cas, c’est vrai pour les vaches !).

On dit encore que l’alchémille est capable de rendre leur fermeté aux seins flétris par l’âge et les maternité successives, autorisant là un véritable rajeunissement, et « il est exact qu’un apport en progestérone améliore l’état de la peau et l’état général quand on sait que cette hormone induit un sommeil naturel qui est toujours réparateur » (3). Chose qu’ignoraient Künzle et consorts, c’est que l’alchémille abrite dans ses tissus un principe progestéronique… L’on comprend dès lors pourquoi l’alchémille est impliquée dans la grossesse, parce que progestative, c’est-à-dire qu’elle joue le rôle de support de la gestation. Cette information rend davantage réaliste la croyance déjà ancienne qui voulait qu’une infusion d’alchémille absorbée 15 jours durant faisait recouvrer à la femme sa fertilité, du moins favorisait la conception, puisque « dans le cycle ovarien, la progestérone inhibe les contractions rythmiques de la musculature utérine et crée un silence utérin sans lequel toute gestation serait impossible » (4).

L’alchémille n’est donc pas une plante de la Lune pour rien… D’ailleurs, à ce titre, je me permets d’indiquer qu’il existe un élixir floral d’alchémille (alchémille argentée de chez Deva, pour être exact). Il se destine aux femmes qui renient l’aspect maternel ou nourricier de leur féminité. Il aide à surmonter les sensations de perte ou de vacuité liées aux troubles qu’occasionne la sphère gynécologique (dans son axe reproductif surtout). Il a aussi une action sur le chakra du cœur (!), que de nombreuses expériences et autres vécus de type psycho-émotionnel peuvent venir faire dérailler dans sa bonne marche, engendrant indifférence et incapacité à aimer et/ou à manifester son amour par peur du rejet et de l’échec. Ce chakra est aussi affecté par les déceptions amoureuses fréquentes, les relations amicales qui se dérobent, le manque de générosité, l’égoïsme, le repli sur soi, le sentiment de solitude, etc. Sur tout cela, l’élixir floral d’alchémille peut donc avoir une incidence marquée, préférablement en synergie avec d’autres élixirs floraux comme ceux de jasmin, d’aubépine, de violette des bois et d’une autre violette, celle dite aquatique, et qui n’est pas autre chose que le Water violet du docteur Edward Bach.

Après cela, il paraît bien difficile de croire que certains praticiens des temps passés s’en soient pris vertement à l’alchémille, comme cela fut le cas de William Cullen (1710-1790), médecin et chimiste britannique, qui prétendait « que cette plante devrait être bannie de la matière médicale à cause de son inertie », confessait Roques, tout effaré, qui prenait la défense de l’alchémille (sans zèle et empressement cependant), faisant tout de même la remarque que ce médecin anglais « est si rigoureux dans son système de réforme, qu’il est très peu de plantes tout-à-fait dignes de son suffrage » (5). Fort heureusement, l’on n’a pas fait tabula rasa de l’alchémille « qui ne mérite ni les éloges outrés […], ni la réprobation absolue » (6). Sachons donc être mesurés, à l’image de Nicolas Lémery, par exemple. Les tanins que l’alchémille contient la rendent plus ou moins puissamment astringente, voilà pourquoi elle est fort profitable en cas de dévoiements intestinaux. Cette propriété astrictive, doublée d’une vertu hémostatique, fait merveille en usage externe pour arrêter le cours du sang, en application sur les plaies, les ulcères de jambes, les blessures minimes et autres petites ecchymoses. En revanche, Lémery en assurait l’efficacité en cas d’ulcère pulmonaire et de « phtisie », mais force est de remarquer que les âges médicaux qui lui succédèrent n’accordèrent aucun importance à cette observation, l’alchémille agissant bien moins sur la sphère respiratoire que ce que l’on pourrait imaginer. Nous aurons bientôt l’occasion d’en vérifier l’exacte véracité.

L’alchémille en phytothérapie

La présence de l’alchémille dans la plupart des ouvrages traitant de près ou de loin de phytothérapie me donne toujours une drôle d’impression : elle semble être peu prise au sérieux, et si jamais elle est conviée aux festivités, c’est tout juste « parce que c’est elle » (je le fais pour toi, mais sinon…), sorte de condescendance à peine voilée qui laisse à penser que la place de l’alchémille n’est pas dans ces pages, à la rigueur dans les plates-bandes du jardinier, et encore. Et cela se ressent tristement dans la manière dont l’alchémille est traitée, non pas mal, mais avec une certaine indifférence, chose particulièrement lisible, pour ainsi dire, dans la quasi absence d’informations concernant ses constituants biochimiques. Roques le disait déjà il y a deux siècles, Fournier au siècle dernier, et, à l’aube du XXI ème siècle, nous ne pouvons que constater la même pauvreté, peut-être diminuée à l’aide de quelques éléments nouveaux. Voici néanmoins ce que j’ai recensé à ce propos : du tanin, ce qui est l’évidence même, en quantité non négligeable (8 %), un principe amer, des triterpènes, des flavonoïdes, de la résine, une saponine, de l’acide salicylique, un caroténoïde du nom de lutéine, un polyphénol anti-oxydant, l’acide ellagique, enfin divers acides gras (palmitique, stéarique). En revanche, rien n’est dit au sujet du principe progestéronique que la plante semble abriter. Les plantes sont bien assez peu nombreuses dans ce cas pour être en position d’être délaissées. C’est proprement incroyable !

A cette plante inodore, de saveur styptique par sa racine, balsamique et acerbe par son feuillage, l’on prétend habituellement qu’elle exerce les mêmes actions que l’aigremoine (Agrimonia eupatoria). Vérifions donc en quoi cela est vrai (ou pas).

Propriétés thérapeutiques

  • Anti-inflammatoire, sédative locale et générale
  • Stomachique, antidiarrhéique, décongestionnante hépatique
  • Détersive, résolutive, cicatrisante, vulnéraire, raffermissante cutanée
  • Veinotonique, régulatrice de la tension artérielle, bénéfique sur l’artériosclérose
  • Hémostatique
  • Tonique astringente
  • Diurétique, dépurative
  • Expectorante
  • Stimulante progestéronique, emménagogue, préventive des fibromes (?)
  • Fébrifuge

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : inflammation des muqueuses gastro-intestinales, diarrhée, dysenterie chronique, entérite, spasmes gastriques, météorisme, ballonnement
  • Troubles de la sphère respiratoire : angine, catarrhe bronchique, pharyngite (comme on le voit, l’alchémille s’adresse surtout aux voies respiratoires hautes)
  • Affections bucco-dentaires : gingivite, arthrite dentaire
  • Troubles de la sphère gynécologique : prévention des douleurs menstruelles, règles douloureuses, règles trop abondantes, règles insuffisantes, dysménorrhée, faciliter la ménopause (bouffées de chaleur, troubles circulatoires, etc.), leucorrhée, métrorragie, inflammation utérine, endométriose, démangeaisons et irritations vaginales (prurit vulvaire), vaginite, faciliter l’accouchement, lésion suite à l’accouchement, mastose, mastite
  • Troubles de la sphère hépatique : congestion hépatique, diabète
  • Troubles de la sphère circulatoire : varice, phlébite, hémorroïdes, artériosclérose
  • Affections cutanées : plaie, plaie suppurante, fongueuse, variqueuse, gangreneuse, ulcère variqueux, atonique, de jambe, abcès, inflammation et rougeur cutanées, prurit eczémateux, enflure, piqûre, acné
  • Affections oculaires : conjonctivite et autres inflammations
  • Hydropisie, obésité
  • Rhumatisme
  • Énurésie
  • Fatigue et épuisement nerveux, anémie, insomnie (parfois)
  • Migraine, céphalée, pesanteur de tête
  • Saignement de nez

Modes d’emploi

  • Infusion de la plante sèche.
  • Décoction des parties aériennes, décoction de la racine (cette dernière se destine surtout aux usages externes, comme le bain par exemple : compter quatre cuillerées à soupe en décoction dans un litre d’eau jusqu’à ébullition. Laisser infuser 10 mn hors du feu, filtrer, verser dans l’eau du bain).
  • Teinture alcoolique.
  • Suc frais.
  • Plante fraîche broyée pour former cataplasme.
  • Plante fraîche froissée et passée sur les piqûres, les petites irritations cutanées, etc.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Récolte : elle se déroule dès que la rosée s’est évaporée. On prélève les feuilles uniquement ou la totalité des parties aériennes durant tout l’été (au plus large, de mai à septembre). La racine se déchausse à l’automne.
  • Séchage : il se déroule sur claies, au sec et à l’ombre. On conserve la drogue sèche à l’abri de la lumière et de l’humidité. Le délai de garde de l’alchémille n’excède pas une année.
  • Sur la question des activités progestéroniques de l’alchémille, il importe de savoir que cette plante se prête avant tout à un traitement au long cours, son action demandant plusieurs mois pour se mettre en branle. Il est bon d’en faire une cure chaque mois, du dixième au vingt-cinquième jour du cycle, et de répéter ce rituel jusqu’à amélioration. On prendra soin de ne pas administrer des doses trop massives ou prises trop longuement, en particulier par voie interne, chez les personnes fragiles et/ou sensibles de l’estomac (agressivité du tanin).
  • Les jeunes feuilles d’alchémille sont comestibles crues comme cuites. Les plus âgées devront être écartées, car trop riches en tanin pour être un régal succulent. Ce tanin, d’ailleurs, contre-indique l’utilisation d’instruments contenant du fer pour réaliser les diverses préparations qui le nécessitent. Opter donc pour un contenant émaillé.
  • Des feuilles d’alchémille, l’on peut tirer une teinture verte.
  • Autres espèces : Alchémille des Alpes ou alchémille argentée (A. alpina) : propriétés semblables à celles de l’alchémille vulgaire, plus efficaces et prononcées encore. Alchémille des champs (A. arvensis) : astringente et diurétique, elle s’avère assez semblable à l’alchémille vulgaire dans ses effets également. Alchémille quinte-feuille (A. pentaphylla) : tonique amère et astringente. Alchémille glauque (A. glaucescens).

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  1. Cité par Joseph Roques, Nouveau traité des plantes usuelles, Tome 1, p. 560.
  2. Erika Laïs, Le livre des simples, p. 23.
  3. Martine Bonnabel-Blaize, Les herbes du Père Blaize, p. 120.
  4. Wikipédia, page « progestérone ».
  5. Joseph Roques, Nouveau traité des plantes usuelles, Tome 1, p. 560.
  6. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p. 1014.

© Books of Dante – 2020

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