Le cresson de fontaine

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D’anciens écrits révèlent que depuis la plus haute Antiquité, les hommes ont reconnu au cresson des qualités alimentaires et pharmaceutiques. Ils lui attribuèrent également des vertus magiques.. Au IV ème siècle avant J.-C., le philosophe Xénophon raconte que lorsque les jeunes Perses partaient en chasse, ils se contentaient d’eau et de pain assaisonné de cresson. Enfin, les anciens Grecs affirmaient que le cresson pouvait « redonner raison aux esprits dérangés » et qu’il avait le pouvoir d’atténuer les effets de l’ivresse. Il serait aussi un philtre puisque, selon Dioscoride, cette plante posséderait la qualité d’aphrodisiaque.
Le cresson était aussi fort réputé chez les Romains qui le consommaient en abondance, notamment parce qu’ils croyaient que cette plante pouvait prévenir la calvitie et stimuler l’activité de l’esprit, ce qui, dans un cas comme dans l’autre, est loin d’être faux.
Le Moyen-Âge a fait du cresson, cru comme cuit, une plante bien plus appréciée que les salades dont on se plaint alors de la fadeur. Il est vanté sur les marchés, comme le cresson de Cailly-sur-Eure (un petit village de Haute-Normandie portant encore dans ses armes deux tiges de sept feuilles de cresson de sinople). Son usage comme plante alimentaire est mentionné à l’époque médiévale dans le Viandier de Taillevent (ainsi que dans le Capitulaire de Villis bien que, pour ce dernier document, il ne s’agisse pas du cresson de fontaine, mais du cresson de terre ou cresson alénois, Lepidium sativum).
Le cresson est aussi reconnu comme matière médicale. Macer Floridus, qui l’appelle nasturtium, indique qu’à l’état frais, cette plante s’applique en cataplasme sur anthrax et furoncle, et que son suc est incomparable pour calmer les maux de dents et ralentir la chute des cheveux. Il en fait aussi un efficace antalgique contre les douleurs de la rate et de la poitrine, les névralgies telles que la sciatique, comme apaisant des maladies dermatologiques et des démangeaisons du cuir chevelu. Macer Floridus sera l’un des seuls à faire mention de l’usage des graines de cresson. Quand elles sont sèches, elles apaiseraient les ardeurs érotiques, et neutraliseraient même l’effet des morsures de serpent. Mieux, « l’odeur de cette graine placée sur les charbons ardents, suffit pour les mettre en fuite » (1).
Si Hildegarde n’est guère enthousiaste vis-à-vis du cresson (il n’est ni bon ni mauvais pour elle), il lui arrivera de l’indiquer dans quelques rares occasions (jaunisse, fièvre, douleurs digestives). C’est l’école de Salerne qui, véritablement, résume en quelques phrases l’action du cresson sur la santé : « Prenez jus de cresson, frottez-en vos cheveux ; ce remède les rend plus forts et plus nombreux ; apaise la douleur des dents et des gencives. Dartres farineuses, ou vives, s’en vont, quand par son suc, avec miel apprêté, on corrige leur âcreté. »
Aux XVI ème et XVII ème siècles, on est unanime sur les vertus diurétiques, apéritives et antiscorbutiques du cresson. Ambroise Paré et Simon Pauli font même du cresson un spécifique de la gale de tête chez les enfants. Au XIX ème siècle, le chirurgien Récamier, ré-inventeur du spéculum, guérit divers cas de tuberculose en faisant suivre aux malades un régime strict : deux bottes de cresson par jour. Un peu plus tard, Cazin prescrira abondamment le cresson en cas d’atonie générale, de maladies viscérales (foie, rate, vésicule biliaire, reins…), de goutte et de rhumatismes.

Le cresson est une plante vivace aquatique (flottante donc) ou semi-aquatique (rampante) qui atteint une taille variable : de quelques centimètres en eau peu profonde, à plus d’un mètre dans certains cours d’eau. Ses tiges sont radicantes, creuses et épaisses, ses feuilles luisantes et composées à grandes folioles terminales. Au printemps et en été, de petites fleurs blanches aux anthères jaunes apparaissent, suivies à l’automne par la formation de siliques de 2 cm qui contiennent les graines.
Le cresson, assez fréquent, est une plante sauvage mais également cultivée d’Europe et du sud-ouest de l’Asie. Elle pousse dans des eaux vives peu profondes, au bord des lacs, près des sources, dans des fossés humides. Dans la nature, cette plante peut être porteuse de la douve du foie. Aussi, il est bon de se méfier.
Le cresson se cultive traditionnellement en fosses remplies d’eau non stagnante, appelées « cressonnières » (terme attesté depuis 1286). La culture aquatique permet de récolter du cresson en plein hiver, au moment où les autres salades ne produisent plus.

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Le cresson en thérapie

Tout comme le cochléaire que nous avons récemment abordé, le cresson s’utilise toujours à l’état frais, car dessiccation et cuisson de quelque nature que ce soit lui feraient perdre l’ensemble des qualités que l’on attend de lui. On connaît bien les bottes de cresson liant entre elles des tiges sans fleurs ni racines.
Parfois surnommé « plante de santé », le cresson est riche de vitamines (A, B, C, D) et d’oligo-éléments nombreux (fer, iode, soufre, cuivre, manganèse, phosphore, potassium, calcium, sodium…). Un extrait amer et une huile sulfo-azotée, parfois appelée huile de moutarde, sont responsables de la saveur piquante du cresson.

Propriétés thérapeutiques

  • Apéritif, tonique digestif
  • Reminéralisant, anti-anémique, antiscorbutique
  • Dépuratif, diurétique
  • Résolutif, détersif, cicatrisant
  • Sudorifique
  • Hypoglycémiant
  • Vermifuge intestinal
  • Stimulant des bulbes pileux
  • Expectorant
  • Anticancéreux
  • Éclaircissant cutané

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère hépato-biliaire : lithiase biliaire, insuffisance hépatique
  • Troubles de la sphère urino-rénale : lithiase rénale, insuffisance rénale, rétention urinaire, rhumatismes et douleur goutteuse par excès d’urée
  • Troubles de la sphère pulmonaire : bronchite, bronchite avec expectoration mucopurulente, catarrhe chronique des bronches, coqueluche, tuberculose
  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : inappétence, parasites intestinaux
  • Affections du derme et du cuir chevelu : ulcère scrofuleux, scorbutique, sordide, plaie atone, abcès, phlegmon, anthrax, dartre, herpès, prurit, eczéma, teigne, gale du cuir chevelu (chez l’enfant surtout), alopécie, taches de rousseur, lentigo
  • Asthénie, anémie, lymphatisme, rachitisme, avitaminose, convalescence
  • Bursite

Par ailleurs, comme le souligne le docteur Leclerc qui rend une forme d’hommage au Professeur Léon Binet, dont le nom a été attribué à bien des hôpitaux français, « on sait aussi par lui que [l’extrait de cresson] injecté à des rats et à des souris présente un effet restrictif sur la croissance du cancer expérimental » (2).

Modes d’emploi

  • Dans l’alimentation quotidienne quand c’est la saison, en salade par exemple, avec une bonne vinaigrette qui aura pour effet de stopper l’évaporation de la vitamine C (très volatile, la vitamine C se désagrège rapidement. Si l’on préconise de faire tremper le cresson, ainsi que la mâche et le pissenlit dans une eau vinaigrée après récolte, ça n’est pas que pour les désinfecter, c’est aussi une manière d’aider ces végétaux à ne pas perdre cette précieuse vitamine).
  • L’infusion à froid est aussi possible, mais l’on observe encore ce phénomène d’évaporation des vitamines, substances relativement fragiles.
  • La macération vineuse à froid et à couvert lui est préférable.
  • Le suc frais de la plante est ce qu’il y a de meilleur, en interne comme en externe.
  • Enfin, les feuilles fraîches de cresson peuvent être appliquées sur la peau en guise de cataplasme.

Contre-indications, remarques et autres usages

  • Le cresson dont on ferait un usage abusif est capable d’irriter les parois stomacales ainsi que la muqueuse vésicale. A trop fortes doses, on observe parfois des cas de cystalgie et de strangurie. Il n’est pas recommandé aux personnes prédisposées aux inflammations des voies urinaires d’employer trop longtemps le cresson (sauf s’il est cuit). Des cas de nausée, de vomissements et de refroidissement des extrémités ont été observés après absorption de cresson à un état trop avancé (fané, jauni…).
  • En cuisine, du cresson, l’on peut faire une salade unique ou variée ; cisaillé, il remplace la ciboulette. La cuisson du cresson permet d’obtenir de succulents potages et autres porées comme cela se faisait régulièrement au Moyen-Âge. Pour celles et ceux qui, pour une raison ou une autre, ne supporteraient pas le cresson frais, il est possible de l’employer comme l’épinard, aussi tourtes et quiches sont à vous !
  • Le mot cresson a donné lieu à bien des confusions. Faites attention de ne pas confondre notre cresson de fontaine avec le cresson alénois qui, lui, pousse les pieds au sec.

  1. Macer Floridus, De viribus herbarum, p. 119
  2. Henri Leclerc, Précis de phytothérapie, p. 179

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L’herbe-à-la-cuillère (Cochlearia officinalis)

Cochléaire officinal - Cochlearia officinalis

N’étant pas une plante méditerranéenne, le cochléaire est resté ignoré des anciens Grecs et Romains. Malgré tout, c’est une école de médecine italienne, la célèbre école de Salerne, qui sera, je pense, la première à être à l’origine de la plus ancienne source concernant le cochléaire, plante que les médecins salernitains médiévaux surnomment « herbe britannique ». Voici l’aphorisme que consacre l’école de Salerne à cette plante : « Elle vaut contre les maux et les pourritures de la bouche. En effet, mangée crue et comme de la laitue, elle les soigne merveilleusement. En cas de dents sur le point de tomber, cette herbe a grande vertu ». Nous verrons plus loin en quoi cette description des propriétés du cochléaire dénote un sens aigu de l’observation et de grandes connaissances en matière d’herboristerie. Malgré tout, cette plante ne va pas emporter l’adhésion, ce qui explique qu’on en parlera plus (ou presque) avant le XVI ème siècle. A l’époque, le médecin flamand Rembert Dodoens (1517-1585) avait déjà repéré les remarquables propriétés antiscorbutiques du cochléaire. Outre cette propriété majeure (contre cette affection qu’est le scorbut, il n’y a pas plus puissant que le cochléaire si ce n’est le raifort), cette herbe soignait aussi des troubles pulmonaires (asthme, catarrhe bronchique), désengorgeait le foie et la rate, apaisait la scrofule et autres maladies cutanées chroniques.
C’est au tout début de la Renaissance que le mot cochléaire sera attribué à cette plante par les botanistes. En latin, ce sera cochlearia, de cochlear qui veut dire cuillère (d’où le nom vernaculaire d’herbe-à-la-cuillère qu’on accorde parfois à cette plante). Le cochléaire porte son nom en raison de la ressemblance qui existe entre la forme de ses feuilles et celle d’une cuillère, tout simplement (l’enrobage savant du latin ne saurait toujours faire oublier un pragmatisme certain).
Pas très grand, il ne dépasse pas les 25 cm de hauteur. Les tiges, tout d’abord étalées, se redressent par la suite. A la base, des feuilles luisantes, charnues et cordiformes sont longuement pétiolées. Celles situées sur les parties hautes de la plante présentent cette caractéristique forme de cuillère. Mais, en réalité, ce que l’on croit être des feuilles en forme de cuillère n’en sont pas : il s’agit des fruits de la plante en formation.  Enfin, en haut des tiges, on trouve de petits bouquets de fleurs blanches et odorantes, formées de quatre pétales qui dessinent une croix (l’ancien nom de la famille botanique à laquelle le cochléaire appartient, les Crucifères, est aujourd’hui remplacé par celui de Brassicacées). Très résistant au froid, le cochléaire végète et fleurit même dans des conditions où d’autres plantes n’auraient même pas idée de mettre un pétale dehors.
Territorialement, le cochléaire se cantonne aux littoraux, ceux de la Manche et de l’Océan atlantique, c’est-à-dire des stations salines, le cochléaire appréciant les embruns, les marais saumâtres et les rives d’estuaires. Poussant sur les côtes, cela explique pourquoi les marins le connaissaient bien et l’utilisaient pour compenser les effets d’une carence en vitamine C que de longs mois passés en mer occasionnent. On remarquera avec bonheur que la solution se trouve à proximité du problème, ce qui est assez souvent le cas dans la Nature.
A l’intérieur des terres, il existe une sous-espèce de cochléaire, le Cochlearia pyrenaica. C’est une plante d’eau douce que l’on pourra rencontrer près des mares et des étangs, le long des petits ruisseaux, mais dans des zones très localisées : les Pyrénées ainsi que certains départements du Massif central (Puy-de-Dôme, Cantal).
Ces deux espèces de cochléaires possèdent des propriétés médicinales analogues.

Cochléaire officinal - Cochlearia officinalis

Le cochléaire en phytothérapie

De cette plante, on fera exclusivement un usage à l’état frais. En effet, tout comme le cresson, il perd la majeure partie de ses vertus à l’état sec. On emploie la totalité de la plante hormis ses racines. Comme principaux constituants, on trouve de la cochléarine, une substance à la saveur âcre, du tanin, un principe amer, une essence à l’odeur irritante, des oligo-éléments dont beaucoup d’iode, enfin une grande richesse en vitamine C. Tout cela fait que le cochléaire, à l’état frais, rappelle, par son piquant le cresson et la moutarde, un goût assurément relevé !

Propriétés thérapeutiques

  • Antiscorbutique puissant (d’égal à égal avec le raifort)
  • Dépuratif, diurétique
  • Diaphorétique, sudorifique
  • Tonique digestif et stomacal
  • Cholagogue, cholérétique
  • Rubéfiant et détersif léger (on est tout de même très loin de l’action du raifort ou de celle de la moutarde ; peut-être que le sinapisme rigollot rappellera des souvenirs cuisants à certains d’entre vous…)

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère respiratoire : bronchite, bronchite chronique, catarrhe bronchique, toux, œdème pulmonaire, asthme
  • Troubles de la sphère hépatique : engorgement du foie, maladies hépatiques
  • Troubles digestifs : atonie digestive, manque d’appétit
  • Avitaminose, carence, cachexie, maigreur, anémie, convalescence
  • Troubles locomoteurs : rhumatisme, goutte
  • Troubles bucco-dentaires : ulcération buccale et gingivale, gingivite, gencives enflées, douloureuses, ramollies et/ou saignantes, parodontose, déchaussement dentaire, névralgie dentaire, prévention des caries
  • Troubles gynécologiques : leucorrhée, gonorrhée
  • Affections cutanées : scrofule, ulcère et ulcère atone
  • Contusion, fracture
  • Fièvre intermittente

On aura repéré dans cette liste certains symptômes typiques du scorbut. De graves cas de cette maladie ont été guéris grâce au cochléaire.

Modes d’emploi

Plusieurs raisons peuvent mener à minimiser l’emploi de cette plante : l’état frais (il n’est donc pas possible de faire, comme pour la sauge et d’autres herbes encore, des réserves au cas où), sa répartition géographique localisée aux côtes de l’Atlantique et de la Manche, le fait qu’elle ne supporte pas d’être bouillie, etc. Cependant, malgré ces inconvénients, voici comment l’on peut employer le cochléaire pour en tirer le meilleur bénéfice :

  • Dans l’alimentation, comme plante condimentaire (elle peut aisément remplacer la ciboulette et le persil). En salade, comme cure dépurative de printemps, en compagnie d’autres plantes telles que le pissenlit, par exemple.
  • Si la décoction n’est pas recommandée, on peut procéder à une infusion en utilisant une eau bouillie que l’on aura pris soin de faire refroidir quelque peu. La durée d’infusion ne devra pas excéder les dix minutes.
  • La teinture-mère est un bon compromis si l’on n’a pas de cochléaire sous la main. Ainsi, l’on n’est pas assujetti à un problème d’accessibilité.
  • La macération alcoolique à froid permet également de tirer partie des propriétés du cochléaire en compagnie d’autres plantes qu’on choisira en fonction de leurs diverses vertus. En ce qui concerne les troubles bucco-dentaires, le docteur Valnet propose la recette suivante : prévoir, à quantités équivalentes, 30 à 35 grammes de romarin frais, de feuilles de sauge officinale, de cochléaire frais, de tranches de citron, de bâtons de cannelle. Il est même possible d’y adjoindre du clou de girofle, antalgique dentaire bien connu. On place le tout dans 50 cl d’alcool (cognac, vodka) et l’on fait macérer pendant un mois. Durant ce temps, on agite le tout régulièrement. Enfin, à l’issue du terme, on filtre.

Contre-indications

  • L’emploi du cochléaire est contre-indiqué dans les cas suivants : irritations inflammatoires, hémoptysie, hémorroïdes, toux sèches et spasmodiques, palpitations, céphalée. Dans tous les autres cas, le docteur Cazin conseille de « mitiger l’action de la plante par l’addition des mucilagineux » (mauve, violette, plantain, graine de lin…).
  • Par ailleurs, cette plante est très utile pour les régimes carnés, comme le souligne cette anecdote rapportée par Pierre Lieutaghi : « Cazin cite un cas fort intéressant à la fois du point de vue médical et diététique : un garçon boucher, âgé de 25 ans, qui se nourrissait presque exclusivement de viandes, se fractura le tibia en tombant de cheval. Malgré le maintien du membre dans l’immobilité, aucune soudure ne s’était opérée quarante jours après. Cazin diagnostiqua un état scorbutique corroboré par l’aspect des gencives, saignantes et tuméfiées. Il ordonna l’abstention totale de viande, un régime composé de pommes de terre et de légumes, et l’absorption de suc de cochléaire […] Quarante jour après, la fracture était guérie et le malade en parfaite santé » (Le livre des bonnes herbes, pp. 202-203).

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Le houx (Ilex aquifolium)

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Cet arbre doit en partie son nom du fait de la ressemblance qu’il entretient avec un autre, la yeuse ou chêne vert. En effet, Ilex est l’ancien nom qu’on donnait à ce chêne persistant. Quant à l’adjectif aquifolium, il semble être une transformation progressive du mot acrifolium qui veut dire « feuilles à pointes aiguës ». Le houx est donc l’arbre qui porte des feuilles similaires à celles de la yeuse, à la différence près qu’elles sont épineuses. Le mot « houx », lui, provient du vieil allemand huls.

De tout temps, on aura volontiers accordé au houx un rôle symbolique, spirituel et magique, bien plus que strictement médicinal. Il a bien été employé comme tel, mais on ne peut dire que cela soit sa vertu prioritaire. Théophraste, au IV ème siècle av. J.-C., parle d’une yeuse sauvage qui, peut-être, désigne le houx. Pline, plus précis, nomme un arbre aquifolia arbor (« yeuse à feuilles piquantes »), ce qui semble une dénomination plus acceptable. Bien qu’il ait été dit que le houx jouissait d’une réputation néfaste chez les peuples latins, Pline n’hésite pas à mentionner qu’on plantait des houx à proximité des maisons afin de les protéger des maléfices (autrefois, on fabriquait les poignées de porte en bois de houx afin de souligner cette caractéristique magique de protection). Il possède donc une fonction similaire au genévrier, autre arbuste dont les aiguilles dissuasives repoussent et éloignent. S’il a été sacré et protecteur pour les peuples anglo-saxons, il est plante maléfique pour d’autres (1). En réalité, il incarne à merveille ces deux aspects, tant maléfique que bénéfique. Il offre des signatures antagonistes qui ne sont finalement qu’une simple question de point de vue mettant en évidence la versatilité des opinions à son sujet.
On l’a lié à la force de par sa longévité particulièrement étendue pour un arbuste (300 ans et plus). Ses feuilles semper virens lui attribuent de facto une symbolique d’éternité, comme c’est le cas de nombreuses autres plantes aux feuilles persistantes telles que le laurier, le lierre, le buis, l’if…, ce qui fait écho à ce qui se disait en Rome antique : le houx est symbole de vie nouvelle.
Bien que symbolisant l’agressivité du fait de son feuillage épineux, le houx âgé prend un tout autre aspect. En effet, avec le temps, ses épines disparaissent. Ne subsistent alors plus que des feuilles lancéolées portant chacune un unique éperon à la pointe, vestige de son agressive jeunesse, tandis qu’un houx plus jeune conserve plus drues ses épines, quand bien même on aura observé qu’elles sont plus coriaces qu’à l’accoutumée durant l’hiver. A cela, il y a une excellente raison : le houx, espèce toujours verte, est l’une de ces rares plantes pouvant offrir pâture aux animaux herbivores durant l’hiver. Afin de mieux s’en protéger, les feuilles du houx deviennent plus coriaces à cette saison, problème que n’a pas un houx plus ancien. Sa forte stature peut lui permettre d’être plus clément vis-à-vis de ces animaux puisqu’ils ne représentent plus le même danger pour lui.
Dans le langage des fleurs, le houx représente l’insensibilité, le caractère mauvais ou repoussant de quelqu’un, la résistance face à l’amour. C’est un ensemble de symbole que l’on retrouve dans la pratique des « mais d’amour », qui sont chacun la représentation symbolique d’une jeune fille, mais aussi le « jugement public du groupe de garçons sur la vertu et le pouvoir de séduction de chaque fille » (2). De tels mais décorés de houx par les garçons pouvaient tout aussi bien représenter le caractère valeureux d’une jeune fille, que l’attitude acariâtre d’une autre. Par ailleurs, les demoiselles utilisaient les feuilles de houx comme oracle, à l’instar de la marguerite. « Pour savoir si elles se marieront, les jeunes filles peuvent interroger les feuilles de houx. Elles touchent successivement chacune des épines jusqu’à avoir fait le tour de la feuille en disant en même temps qu’elles piquent leur doigt : fille… femme… veuve… nonne… » (3). Ce qui me semble dissimuler une dimension assez phallique rappelant le fuseau auquel, bien involontairement, la Belle au bois dormant se pique le doigt.
De là à faire du houx un symbole d’amour éternel, il n’y a qu’un pas, lui dont la témérité martienne pousse au combat – on fabriquait des lances avec du bois de houx – ou à la punition : à l’aide de rameaux de houx, on confectionnait des balais dont on se servait autrefois comme martinet. On appelait ces engins de torture des houssoirs, terme qui donnera le verbe houspiller. Ambivalent comme sait l’être le houx, ce sont ces signatures qu’utilisera le Docteur Bach pour mettre au point l’élixir floral Holly (houx, en anglais) et dont il dit ceci : « Pour ceux qui sont parfois assaillis de pensées telles que la jalousie, le désir de vengeance, la suspicion » (4).
Mais, et parce qu’il y a un mais, le houx est aussi l’image de la cruauté. S’il offre un refuge aux oiseaux qui nidifient entre ses branches épineuses, les mettant par là même à l’abri des prédateurs, on a tiré de son écorce une glu qui, comme celle du gui, a été utilisée pour capturer les… oiseaux ! Il offre aussi le couvert pour les merles et les grives grâce à ses baies rouge vif qui persistent tout l’hiver. La générosité du houx à leur égard s’exprime à travers le fait que même le vent ne fait pas tomber ses baies, ce qui rend leur consommation plus aisée pour les oiseaux.
Il est bien difficile aujourd’hui de se douter de ce que dissimule celui dont on pare encore les maisons à l’approche des fêtes de fin d’année, le même encore qui orne la traditionnelle bûche de Noël. Le houx, qu’il décore ou qu’il soit décoré (5), est activement recherché à cette période de l’année. Une attitude qui ne tire pas seulement son origine dans le caractère ornemental du houx. En effet, placer des rameaux de houx dans les maisons, en suspendre aux portes et aux fenêtres, tout cela est un héritage de coutumes païennes dont certaines ont été rapportées par Plutarque, c’est dire si ça ne date pas d’hier. Au XIX ème siècle, on faisait encore appel au pouvoir protecteur du houx en répétant les antiques traditions (Angleterre, France, Suisse, Italie, etc.).
A l’approche de Noël, le légendaire chrétien s’est emparé du houx (on a vu dans ses feuilles la couronne d’épines du Christ et dans la rougeur de ses baies son sang). Quand Hérode décida de massacrer tous les nouveaux-nés juifs afin de s’assurer que l’enfant Jésus y passerait, Marie et Joseph fuirent en Égypte. La nécessité de se cacher étant grande, ils s’abritèrent alors sous le feuillage d’un houx auquel Marie accorda sa bénédiction, souhaitant qu’il conserve toujours vert son feuillage (on trouve un motif similaire mettant en œuvre le romarin, la sauge et d’autres plantes encore durant l’épisode de la fuite en Égypte).

Au Moyen-Âge, on parle peu du houx. Albert le Grand, qui l’appelle daxus (un mot assez proche de taxus, qui désigne l’if), ne mentionne aucun élément thérapeutique. Hildegarde n’en parle pas, Macer Floridus encore moins. C’est peut-être Paracelse qui donne la première information thérapeutique intéressante, puisqu’il aura employé les feuilles de houx comme remède de l’arthrite et des rhumatismes. Quant à Matthiole, lui aussi délivre peu d’informations. En revanche, les qualités esthétiques du houx surent séduire les artistes médiévaux : il apparaît dans les Grandes heures d’Anne de Bretagne (1503-1508) ainsi que sur les tapisseries dites de la Dame à la Licorne (1484-1538).

D’un point de vue médicinal, le houx est surtout connu pour ses usages populaires. Par exemple, la glu du houx était employée comme maturatif des abcès et des furoncles, alors que ses feuilles hachées et macérées dans du vin blanc constituaient le vin de houx reconnu pour ses qualités fébrifuges. Une fois de plus, c’est la médecine empirique qui tirera le houx de l’oubli, à tel point qu’il connaîtra une carrière comme fébrifuge au XIX ème siècle, tant et si bien qu’il était employé dans ce but à l’instar du quinquina, bien que, contrairement à lui, les effets fébrifuges du houx ne sont pas brutaux, mais lents et graduels.

Arbuste ou petit arbre (6), le houx que l’on nomme « commun » est la seule espèce d’Ilex poussant spontanément sur le continent européen (ainsi qu’au nord de l’Afrique et en Asie occidentale).
Essence au tronc lisse de couleur gris argent, le houx est considérablement branchu et ramifié. Jeune, il porte les fameuses feuilles piquantes et gondolées ; plus âgé, les piquants disparaissent pour laisser place à des feuilles lancéolées. Cependant, elles demeurent tout aussi coriaces, brillantes et vernies, peintes d’un vert sombre qui tranche avec le rouge vif des baies apparaissant à l’hiver, fruits des plantes femelles uniquement (le houx est une plante dioïque, plus rarement monoïque.) Ces fruits – des drupes d’un centimètre de diamètre – sont le résultat de la transformation des fleurs blanches et parfumées, petites à quatre pétales, poussant à l’aisselle des feuilles.
Fréquent jusqu’à 1 500 m d’altitude, le houx se plaît à l’ombre particulièrement et sur sols humides mais relativement drainés. On le trouve dans les forêts, les haies et les fourrés.

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Le houx en thérapie

On utilise les feuilles et l’écorce. L’on y trouve un principe amer, l’ilicine, du tanin, de l’acide caféique (qui, contrairement à ce qu’il pourrait laisser penser n’est pas l’apanage du seul café et qu’il est présent dans bien des plantes ; notons qu’il n’a aucun rapport avec la caféine), de la théobromine (que l’on trouve dans les graines du cacaoyer, le guarana et le maté), etc.
Les feuilles du houx sont toniques, antispasmodiques, diurétiques, laxatives, antirhumatismales et fébrifuges. Quant à l’écorce, elle a fait état de propriétés anti-épileptiques.
Le houx agit sur la sphère gastro-intestinale en rétablissant le transit, en tonifiant l’estomac et en chassant les coliques. Il calme le rhume et les toux spasmodiques, soulage les rhumatismes. Enfin, il agit nettement sur les fièvres intermittentes liées au paludisme.

Contre-indications, remarques et autres usages

  • Les baies toxiques sont rapidement émétiques, susceptibles d’engendrer vomissements, désordres intestinaux, voire même troubles neurologiques. Quant aux feuilles, elles partagent cette vertu vomitive mais uniquement à très hautes doses. A l’instar des feuilles de gui, il est recommandé de ne pas faire du houx un usage massif et prolongé.
  • Espèce ornementale, le houx présente de multiples cultivars et se prête sans problème à l’art topiaire.
  • Le bois de houx est relativement rare. Cependant, on l’utilise volontiers en marqueterie et en tournerie, par exemple. C’est lui qu’on utilise pour fabriquer les pièces blanches des jeux d’échecs. Bois dense et à grain très fin, très facile à travailler, il brunit avec l’âge.
  • De par le monde, il existe d’autres espèces de houx : Ilex vomitoria, utilisé par les Amérindiens comme narcotique, stimulant et principal ingrédient de la « boisson noire », Ilex paraguariensis, autrement dit, la yerba maté, laxatif, tonique, diurétique, décontractant, apaisant la sensation de faim et accroissant la vigueur intellectuelle.
  • L’ogham Tinne en bois de houx est tout particulièrement yang. Il demande qu’il y ait équilibre entre la réflexion intérieure et l’action concrète. Il offre protection ou indique qu’il faut devenir soi-même le bouclier protecteur d’une cause ou d’une personne. Tinne renvoie aussi aux blessures occasionnées ou faites à d’autres, il appelle à la cicatrisation de ces anciennes marques psychiques ou mémorielles. Enfin, son caractère très martien est un moteur d’émancipation, de transformation et de révolution.

  1. D’après une légende béarnaise, Dieu aurait crée le laurier, plante de la victoire. Le Diable, voulant l’imiter, ne pût que produire le houx au feuillage épineux et sans arôme.
  2. Nadine Cretin, Fête des fous, Saint-Jean et belles de mai, p. 69
  3. Pierre Canavaggio, Dictionnaire des superstitions et des croyances populaires, p. 124
  4. Edward Bach, La guérison par les fleurs, p. 104
  5. cf. le pastrage : on processionnait durant la messe de minuit en tenant à la main des rameaux de houx garni de rubans et de lumières.
  6. Dix mètres, parfois plus, comme c’est le cas du houx de la forêt de l’Isle-Adam dans le département du Val d’Oise qui atteint presque la vingtaine.

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