Pourquoi le renard a-t-il si mauvaise réputation ?

Crédit photo : Miki Yoshihito.

Héros créateur et animal de la sagesse instinctive chez les Amérindiens, symbole de longévité pour les Chinois, le renard est également pour les Japonais un animal éminemment positif, protecteur de la nourriture, tel qu’on lui voit jouer cette fonction comme compagnon (ou figuration) d’Inari, déesse de l’abondance.

Mais alors, d’où vient que cet animal ait si mauvaise presse par chez nous ?

Remarquablement endurant, le plus commun des carnivores européens, s’accommode effectivement de milieux très variés, faisant preuve d’une capacité d’adaptation qu’il faut très certainement mettre sur le compte de son intelligence hors du commun. Ainsi disait Hildegarde : « grâce à ce qu’il tient du lion, il connaît beaucoup de choses ; à cause de ce qu’il tient de la panthère, il a un caractère changeant et connaît un peu l’homme »1. Bien qu’écrivant cela au XIIe siècle, l’abbesse ne prend pas en mauvaise part celui que l’on n’appelle pas encore renard, mais de manières bien différentes : goupil le plus souvent, plus rarement volpil duquel découle l’actuel nom scientifique latin du renard, Vulpes, contraction de la locution volitans pedibus, qu’en français l’on peut traduire par : « qui virevolte avec ses pieds ». Pourquoi un tel charabia qui fait penser que le renard est doué pour la danse ? Cette désignation cherche à mettre en lumière l’habitude qu’a le renard de ne jamais marcher droit, d’aller de travers, faisant force tours et détours sinueux et tortueux. Comptant sur le fait qu’il s’aventure rarement en terrain découvert, il n’en fallait pas davantage pour voir en lui un individu dénué de franchise. C’est là une évidente preuve de sa fourberie, de sa sournoiserie et de sa perfidie. Mais cette réputation ne naît pas avec le Moyen-Âge, puisqu’aux temps antiques les fables animalières, telles que celles d’Ésope, décrivaient le goupil avec la même valeur de fausseté.

Les XIIe et XIIIe siècles représentent l’âge d’or des bestiaires médiévaux. Ils ne sont pas à proprement parler des ouvrages de zoologie comme nous l’entendons à l’heure actuelle, puisque « chaque espèce est représentée par un animal ayant un nom propre, choisi en rapport avec ses caractéristiques physiques ou sa symbolique traditionnelle »2. Utiliser le renard, en usant d’une allégorie, c’était une bonne manière qu’avaient les auteurs des bestiaires de faire la morale aux hommes : ceux de peu de vertu s’avancent dans l’existence par des moyens détournés et se refusent à observer en face les commandements et les enseignements de l’Église. Le renard ne put dès lors pas être rangé au nombre des créatures de Dieu, d’autant que ses mœurs nocturnes et nécrophages en firent un animal lunaire et infernal. « Ce goupil, expert en perfidie, représente celui qui tourmente les hommes et qui sans cesse leur fait la guerre : le diable »3.

Les ruses du renard….

C’est donc un véritable réquisitoire qui s’abat sur l’échine du goupil au Moyen-Âge. En plus des griefs que nous avons déjà relevés, voici ce que l’on reproche encore à cet animal : faisant preuve de méchanceté gratuite, il berne largement son monde, n’hésitant pas à fournir une aide (non désintéressée) indispensable à la réussite d’une entreprise crapuleuse ou à l’élaboration d’un stratagème sournois, ce qui lui vaut régulièrement d’être traité de voleur, de menteur, de traître, de filou, d’être inconstant et rusé, moqueur et flatteur. A lui seul il globalise toute l’artificieuse hypocrisie de Satan. Les raisons de cet acharnement tiennent en une incontournable caractéristique : le pelage roux de la bête. Qu’il oscille du roux pâle au roux foncé, et même s’il est parfois plutôt brun-jaunâtre, le renard, dans l’imaginaire collectif, est indéfectiblement associé au roux, une abominable couleur qui signale la fausseté, la trahison et le mensonge de celui qui la porte, à l’image de nombreux personnages bibliques et de romans de chevalerie (Caïn, Ganelon, Judas, etc.). Pour preuve de sa culpabilité, le traître roux ne cherche, la plupart du temps, qu’à dissimuler sa rousseur. Malheureusement pour le goupil, le roux est durant le Moyen-Âge la seule couleur qui ne connaisse pas d’ambivalence. Désastreuse union du jaune et du rouge, le roux est toujours pris en mauvaise part. On le rapproche du rouge, mais il n’a rien de céleste, comme le rouge solaire. Au contraire, sa proximité avec les enfers en fait un rouge chthonien. S’il est feu, alors c’est un feu impur, un « feu infernal dévorant [qui jette l’homme dans] les délires de la luxure, la passion du désir, la chaleur d’en bas, qui consument l’être physique et spirituel »4. Avec l’odeur de plus en plus sulfureuse qu’il répand, l’on pourrait imaginer que le renard a maille à partir avec la sorcellerie. Cependant, à la sorcière n’échoie pas systématiquement une chevelure rousse : cela, c’est l’apanage de la sorcière « romantique » telle qu’on l’imaginait et la dépeignait au XIXe siècle surtout. A aucun moment l’on a vu son sérail d’animaux emblématiques être grandi de la malicieuse présence rousse d’un renard. Tant mieux pour lui, la sorcière ayant d’autres chats (noirs) à fouetter ! Non, décidément, pas besoin de tour de magie, le renard va tomber dans le piège de la langue. Pour le mieux comprendre, il faut se tourner en direction du Roman de Renart, œuvre composite narrant les aventures de Brun l’ours, Tibert le chat, Ysengrin le loup ou encore Noble le lion. Quant au goupil, on lui a donné Renart comme prénom, un mot provenant du germanique raginhart, qui signifie à peu près : « être fort hardi pour donner des conseils ». Ce qui n’était alors que son prénom va passer dans le langage courant, par le biais d’une figure de style que l’on appelle antonomase. Ainsi, le Renart du roman médiéval donnera-t-il son prénom à tous les renarts de France et de Navarre, et se fixera sur sa forme définitive, renard avec un d final, au XVIe siècle. En plus de ce legs patronymique, la mauvaise réputation du premier, largement dépeinte par les récits qui composent les aventures de Renart, va également, et par malheur, assurer celle des seconds.

… valent bien celles de Maître Renart !

Tout cela a concouru à la destruction impitoyable du renard. L’on invoqua la rage pour cela. Mais l’éradication du renard avait déjà cours bien avant l’irruption du virus de la rage qui, bien évidemment, n’a fait qu’augmenter la vindicte entretenue à l’encontre de cet animal, alors que cette maladie affecte plus favorablement les animaux domestiques (cheval, porc, mouton, chèvre, bœuf, chat et surtout chien) que sauvages. A une époque où l’immonde superstition le dispute au domaine scientifique, l’on voit apparaître cette maladie provoquée par un virus neurotrope dont les symptômes sont essentiellement neurologiques. Sa forme dite « furieuse » (causant dépression, tristesse, nuits cauchemardesques, hallucinations parfois et sensation d’angoisse qui oppresse la poitrine), comme celle qualifiée d’hydrophobique, laissent place à un ensemble de manifestations qui ne se réduisent pas au seul désir viscéral de lacérer de ses dents la chair de son prochain. Mais la rage peut faire passer le malade pour une victime du démon qui lui insuffle la folie. A ce titre, il n’est pas très étonnant qu’on ait cru capable le renard de provoquer des cas de possessions démoniaques, puisque le comportement des enragés y fait beaucoup penser.

Aujourd’hui, l’on peut dire que les possédés du démon, ce sont bel et bien les contempteurs bêtes et méchants du renard qui les obsède malgré lui, ce qui ne devrait plus avoir cours, d’autant moins que la rage a été éradiquée sur le territoire français il y a 20 ans. Hélas, les opinions fausses sont tenaces dans leur enracinement. Elles s’ancrent dans un archaïsme aussi menaçant que les pièges à mâchoires dont on use encore pour capturer cet animal (on estime entre 500 000 et un million le nombre de renards annuellement exterminés en France). Pourtant, un examen attentif débarrassé des filtres moralisateurs, prenant en considération les faits et l’observation objective, permet de rendre compte d’une réalité qui est tout autre : le renard, que les bestiaires donnaient comme l’ami du corbeau, est facilement mis en fuite par ces petits corvidés que sont les choucas, surtout lorsqu’en masse ils le harcèlent du bec. La fable nous raconte que si le coq pousse avec plus d’ardeur son cri durant la nuit, c’est pour éloigner le renard qui rôde alentours. L’on raconte encore que le renard doit lutter contre le coq lorsqu’il lui vient l’idée alléchante de pénétrer dans le poulailler. Mais ce ne sont là qu’affabulations. A la vérité, « un renard peut être mis en fuite par une poule suitée de poussins »5. Enfin, l’on peut dire que les Japonais n’eurent pas tort de faire du renard une divinité protectrice des denrées alimentaires : en effet, en mettant les ravageurs à son menu, le renard ne limite-t-il pas la destruction des cultures ?

Araser les anciennes croyances superstitieuses est d’autant plus salutaire que convoquer de vieux griefs ne passe généralement pas pour un signe d’assouplissement de l’esprit.

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  1. Hildegarde de Bingen, Physica, p. 260.
  2. Michel Pastoureau, Bestiaires du Moyen-Âge, p. 307.
  3. Guillaume le Clerc, Le bestiaire divin, p. 91.
  4. Jean Chevalier & Alain Gheerbrant, Dictionnaire des symboles, p. 834.
  5. Zoo de Haye – GECNAL, Je découvre les animaux sauvages, p. 152.

© Books of Dante – 2021

La licorne

A la licorne, l’on a associé bien des sens symboliques parmi lesquels celui qui, ressortant avec le plus de prépondérance, concerne sa capacité à incarner la « force surnaturelle qui émane de ce qui est pur » et qui continuerait à s’exercer « sur les cœurs les plus corrompus » (1).

L’on a tous (?) de la licorne l’image du cheval blanc de lait au front orné d’une corne torsadée. Ce sont là ses caractéristiques physiques les plus couramment projetées. Mais si l’on y regarde de plus près, la licorne est un animal composite beaucoup plus polymorphique que cela. Est-il possible que des sur-ajouts d’éléments purent rendre l’animal aussi peu reconnaissable et visible au fil des siècles, en vertu de l’intarissable discours prodigué à son endroit ? Pas vraiment. Pourtant, entre son émergence orientale lointaine et les rangées de jouets à son effigie qui s’alignent dans les grands magasins, il a bien été question d’une métamorphose progressive de l’animal au fil du temps. Il est évident que la description qu’en donnait le médecin Ctisias au Ve siècle avant J.-C. – pour lui, la licorne est une espèce d’âne sauvage à la tête rouge et aux yeux bleus – et la version fluffy-bunny qui s’est imposée partout à l’heure actuelle, plus qu’un pas a été franchi. Oui, parce que la licorne, ça n’a pas toujours été ce cheval blanc à la crinière aux couleurs de l’arc-en-ciel, affublé d’une espèce de cornet de glace retourné et fiché sur le front, oh non ! Allez demander à un enfant d’étaler ses jouets – Little pony, Polly pockey, Playmobil, Lego, Barbie ou que sais-je encore –, il y aura forcément au moins une licorne dans le tas (2). S’apprêtent maintenant à déchanter celles et ceux qui vont apprendre que la licorne n’a pas toujours été ainsi. Plus haut, j’ai parlé de polymorphisme, ce qui veut dire que la licorne se rapproche d’une chimère, en ce sens qu’elle est constituée d’éléments empruntés à plusieurs animaux qui existent bel et bien. Du cheval, de l’âne, de la biche ou bien encore de la chèvre, l’on en tire l’élément principal, c’est-à-dire le corps de la bête, quadrupède très svelte au col délié, lequel s’achève le plus souvent par une tête équine ou caprine, tandis qu’à son autre extrémité, c’est l’âne, voire le lion, qui servent de modèle pour la queue de la licorne, dont les pattes sont chaussées de sabots fendus à la manière de ceux du cerf et du taureau. Enfin, elle peut être glabre ou poilue, arborant en ce dernier cas parfois une barbiche, voire une sorte de crinière.

Domenico Zampieri, La Vierge à la licorne, 1602. Domaine public.

Du point de vue du caractère, on dit la licorne douce, mais fière et orgueilleuse. Elle est parfois vue comme une créature mauvaise et cruelle au Moyen-Âge. Farouche et brutale, elle voue, quand elle en rencontre un, une haine tenace à l’éléphant (allez savoir…), et tente alors de l’embrocher avec sa corne, qu’elle a, dit-on, longue, droite et très brillante. Elle l’utilise aussi comme un moyen de dissuasion face à ceux qui chercheraient à s’en prendre à elle, bien qu’elle préfère fuir si elle le peut. Si elle est poursuivie, c’est que la licorne suscite la convoitise en raison des fabuleux pouvoirs logés dans sa corne frontale, dont le principal est de purifier tout ce qu’elle touche d’impur, de détecter la plupart des substances empoisonnées – venins, poisons, tout autres produits toxiques – et d’éloigner les démons. Ses supposées propriétés obligeaient sa vente à prix d’or, et il n’y avait guère que les rois, les seigneurs aisés et les monastères opulents qui cherchaient à se procurer une corne de licorne. On en découpait de petits fragments, que l’on enchâssait dans diverses vaisselles à boire et à manger, parce qu’il était bien connu que la corne de ce fantastique animal garantissait des poisons quiconque en absorberait par mégarde ou par le biais « des machinations d’une perfide marâtre », pour reprendre le bon mot de Serenus Sammonicus. En France, on s’en servit comme tel à la cour du roi, en compagnie des pierres de foudre et autres bézoards, et ce jusqu’à la veille de la Révolution française. Il faut également dire que la licorne incarnait de merveilleuses symboliques : la puissance et la force surnaturelle, la justice royale, le faste. Porte-bonheur augurant de bons présages, cette corne favorisait aussi la révélation divine, étant depuis longtemps liée à la chrétienté. L’on comprend que, dotée de toutes ces intéressantes qualités, l’homme n’ait pas hésité bien longtemps avant de partir à la conquête d’une corne de licorne, quitte, bien sûr, à tuer l’animal pour ce faire. Mais avant d’en arriver là, encore fallait-il s’emparer d’elle, ce qui n’était pas donné à tout le monde, puisque, comme nous l’avons souligné, elle évite la compagnie des hommes, leur préférant de loin les jeunes filles nobles, douces et agréables, dont elle se régale, dit-on, de l’odeur de virginité. Cette attraction détourne la licorne de sa route, qui s’en vient alors auprès de la jeune fille qui peut l’endormir à l’aide d’un lait virginal, ce qui en facilite la capture. Mais attention, si le piège est frelaté – c’est-à-dire que la jeune fille n’est plus vierge – la licorne entre dans une furieuse colère et tue généralement la menteuse de sa corne, parce que s’emparer de la licorne, cela signifie être suffisamment pur soi-même pour accéder à la sagesse et à l’intégrité spirituelle. Et c’est pour cela qu’à la jeune fille généralement anonyme l’on a substitué la Vierge Marie dans l’iconographie chrétienne : combien d’œuvres d’art montrent Marie dans une tonnelle de roses accompagnée d’une licorne, par exemple ? Le plus souvent, l’association des deux préfigure l’annonciation, c’est-à-dire l’annonce de la survenue prochaine du Christ par l’ange Gabriel. Il ne s’agit plus seulement d’unir la pureté féminine, souvent figurée par l’immaculée blancheur de cet animal, à la spiritualité masculine suggérée par la corne roide et bien droite, mais de faire de la licorne un symbole christique que l’on place dans le giron de Marie, au sein de l’Église elle-même, la Vierge Marie étant alors spirituellement fécondée par le Saint-Esprit, c’est-à-dire par ce phallus psychique qu’est la corne de licorne, qui se suffit à elle-même, le Père et le Saint-Esprit s’unissant tous deux en elle seule. A cette image de chasteté, l’on ajoute aussi la colombe et l’ange dans l’iconographie, afin que les choses soient bien claires : la licorne ne cherche ni à lutiner Marie ni à forniquer avec elle, comme certaines langues à la vue basse l’ont fait entendre.

La Dame à la licorne, 1484-1500. © Thesupermat (Wikimédia commons).

De la licorne originelle à toutes ces licornes qu’on vit fleurir entre les XVe et XVIIe siècles – l’une des plus célèbres restant, selon mon goût, la tapisserie dite de La Dame à la licorne (1484-1500) du Musée de Cluny à Paris –, un long chemin a été emprunté par la licorne pour qu’elle devienne ce qu’elle est en toute fin de Moyen-Âge. Cette accointance de la chrétienté avec elle s’explique par la présence de la licorne au cœur même de son livré sacré, puisque ce fabuleux animal est évoqué en plusieurs points de l’Ancien Testament. Cela justifierait donc le fait de l’avoir convoquée pour l’associer en bonne part à la figure mariale. Qu’en est-il exactement, surtout quand d’autres soutiennent qu’ils n’ont jamais rencontré de licorne au détour d’un verset lors de leur lecture de la Bible ? Selon certaines sources, la licorne apparaît en au moins sept circonstances dans l’Ancien Testament (3). J’ai donc recherché ces passages dans les deux bibles que je possède pour voir de quoi il retourne. Eh bien, il est uniquement question de licorne dans les Psaumes, dont un passage signale que l’animal ne possède qu’une corne, tandis qu’un autre pourrait nous faire imaginer qu’elle en a plus d’une… Partout ailleurs, l’on ne parle pas de licorne, mais de chevreuil et de… taureau ! Ce qui n’est pas tout à faite la même chose. Le meilleur pour la fin reste encore le livre de Job, au chapitre 39, qui est une véritable ménagerie : y figurent lion, lionceau, corbeau, paon, autruche, épervier, aigle, chamois, biche, âne, cheval, chèvre. Mais il n’y a pas de licorne à l’horizon. Pourtant, certaines bibles la font figurer dans les versets 12-14 : « La licorne voudra-t-elle te servir ou s’établira-t-elle près de ta crèche ? La lieras-tu de son lien pour labourer au sillon, ou hersera-t-elle les vallées après toi ? Te reposeras-tu sur elle, parce que sa force est grande, et lui abandonneras-tu ton travail ? » Dans une de mes bibles, pas de licorne, mais une chèvre sauvage, ce qui passe pour peu crédible. Un bœuf n’est-il pas plus adapté pour ces tâches agricoles, qui dissimulent bien évidemment une métaphore ? Il eut été question, non pas d’une chèvre, mais d’un taureau sauvage, ces versets auraient été beaucoup plus éloquents : le christianisme va-t-il pouvoir placer un joug sur l’échine du taureau sauvage afin d’en faire un docile animal ? (Autrement dit : peut-on évangéliser ces territoires barbares peuplés de ces « bœufs » sauvages que sont les aurochs, par exemple ?) Ce qui serait profitable à l’Église, parce que « de tous les animaux domestiques, le taureau est de loin le plus ‘sauvage’ » (4). Mais la licorne n’est pas vue comme un taureau, « au fil du temps, l’aspect de l’animal se transforme, son asinité [NdA : qu’on lui voyait emprunter durant l’Antiquité] disparaît, sa corne s’allonge, ses propriétés se multiplient » (5). Surtout, son allure équine au Moyen-Âge est le reflet de l’image valorisée et idéalisée du cheval à cette époque.

Lorsque les premiers traducteurs grecs de la Bible eurent affaire au mot hébreu re’em dans le texte, ils ne surent qu’en faire et finirent par lui accorder le sens de monoceros (qui deviendra unicornis en latin). Le chemin de la licorne était dès lors tout tracé. Or, si l’on en croit certaines sources, le re’em biblique ne serait pas autre chose qu’un bovidé sauvage, boúbalis, comme dit le grec, c’est-à-dire une « antilope », un « bœuf sauvage », peut-être l’oryx, bovidé dont les cornes longilignes peuvent dépasser un mètre de longueur. Le seul hic, c’est que cet animal en a deux (sauf quand il est vu de profil…), qui plus est orientées vers l’arrière de l’animal. Ainsi, la licorne, par le truchement d’un défaut de traduction, devint la remplaçante accorte du taureau, du moins de ce re’em/bovidé sauvage, ce qui arrangea fort les bestiaires moyenâgeux : que les taureaux bibliques devinssent des licornes, cela convenait parfaitement à la tradition chrétienne médiévale, parce que cet animal, au contraire du chaste bœuf – étant castré, il ne peut en aller autrement –, est considéré comme une créature diabolique. En effet, le taureau, animal au sang chaud et « empoisonné », est par trop fougueux et violent pour être facilement soumis. Imaginez un peu un taureau dans les jupons de la Vierge Marie, cela ferait tout de même désordre, d’autant que le taureau est une créature libidineuse à la sexualité débridée et inassouvissable, et qui, de toute façon, évoque trop instamment le culte de Mithra avec lequel le christianisme était en concurrence aux premiers siècles de notre ère. Du coup, la symbolique de la pureté et de chasteté en aurait rudement pâti, haem ^.^

Albrecht Dürer, Rhinocéros, 1515. Domaine public.

Cette fascination pour la licorne subsista longtemps. Par exemple, entre le XVIe et le XVIIIe siècles, de nombreux témoins affirmèrent avoir contemplé, ici ou là, une ou plusieurs licornes. C’est également le cas bien plus tôt, au XIIIe siècle, dans l’œuvre de Marco Polo, Le Livre des Merveilles, où l’on voit « se manifester une sorte de tension entre ce que la tradition lui suggérait de voir et ce qu’il voyait en réalité » (6). L’auteur, Umberto Eco, poursuit ses explications quelques pages plus loin : « Marco Polo pouvait-il ne pas chercher de licornes ? Il en chercha donc et les trouva, car il était enclin à poser sur les choses le regard de la tradition. Mais après avoir regardé, et vu, et en se fondant sur la culture du passé, voilà qu’il se met à réfléchir en témoin véridique, capable de critiquer les stéréotypes de l’exotisme. Il reconnaît en effet que les licornes qu’il a vues sont quelque peu différentes des gracieux chevreuils blancs à petite corne en spirale qui apparaissent sur les armoiries de la couronne anglaise » (7). Confronter la réalité aux fantasmes des cabinets de curiosités permet d’établir un nouveau regard qui n’est pas forcément plaisant pour qui privilégie la croyance aux dépens du savoir. Pourtant, malgré le titre de son ouvrage, Marco Polo s’efforce de contrôler son imagination, ce qui n’est pas en tout endroit réussi. Cependant, sur la question de la licorne, il parvient à ne pas s’échouer sur l’écueil de l’illusion et concède que « cette bête est assez laide à voir. Contrairement à ce que l’on dit chez nous, elle ne se laisse pas prendre par des pucelles, bien au contraire ». Eh oui, si l’on conjecture que cette « licorne » n’est pas autre chose que le rhinocéros ! Certains pensent même qu’il pourrait être le re’em des Hébreux, et Pline lui-même en son temps se demandait quand même si les soi-disant cornes de licornes ne proviendraient pas tout bonnement du rhinocéros (que l’on connaissait pour le voir combattre dans les arènes lors des jeux du cirque à Rome). En tous les cas, le naturaliste était suffisamment informé pour savoir que ces cornes étaient difficiles à se procurer, ce qui explique que l’on jeta très tôt son dévolu sur celles de l’oryx pour les faire frauduleusement passer pour des cornes de licorne tout ce qu’il y a de plus véritable. Marco Polo décrit donc au XIIIe siècle ce que Albrecht Dürer a gravé en 1515. Bien que l’artiste n’ait jamais vu l’animal en vrai (ici, un rhinocéros indien), il s’inspire d’un croquis et d’une description écrite anonyme de l’animal. Quand on voit le travail de Dürer, c’est là une preuve que la transformation d’une information au fur et à mesure de sa circulation est tout à fait relative. A plus de 500 ans de distance, pas de doute, le rhinocéros de Dürer est bel et bien un rhinocéros. Son sens du détail, son souci de l’exactitude ne sont pas tout à fait de la même nature que les grossières gravures que l’on peut voir dans l’ouvrage de Joannes de Cuba, l’Ortus sanitatus, datant de la fin du XVe siècle : l’on se prête à sourire devant les illustrations nous montrant une… licorne. Parfois, de telles illustrations, n’ayant que peu de rapport avec le sujet dont on parle, mais qui établissent la vision particulière que l’on a du monde, étaient parfois intercalées dans des ouvrages manuscrits, stratagème permettant de renforcer les légendes qui les imprègnent. C’était le cas des mirabilia, c’est-à-dire de cette littérature médiévale dont le but principal était la relation de voyages lointains et de ce qui y avait été vu et rencontré.

Dent de narval. © Licorne37 (Wikimédia commons).

Ainsi, l’on peut s’exclamer, avec certains zoologues modernes, que « oui, la licorne est une créature fabuleuse issue de la description déformée et mal comprise du rhinocéros d’Asie » (8). Certes, certes. Mais par quel puissant ressort psychique l’homme s’entiche-t-il de ces cornes qui ont valeur de fétiche si précieux que le mythe de la licorne se s’effondrera qu’au XVIIIe siècle ? Eh bien, l’existence tangible d’un autre animal – le narval – a servi de support physique à l’illusion chimérique de l’existence de la licorne terrestre. Et la question que l’on peut se poser, c’est la suivante : comment, à partir d’une seule corne, le reste de l’animal s’est construit tout autour ? Surtout que les tenants de l’existence de la licorne de terre n’ont jamais vu de narval, un animal marin fidèlement décrit par un texte anonyme norvégien remontant au XIIIe siècle, Le Miroir royal : « Dans les mers d’Islande, il y a aussi une espèce de baleine qu’on appelle náhwalr. Mais cette baleine n’est pas très grande, ne dépassant pas vingt aunes [NdA : c’est-à-dire 5 m pour le corps du mâle auxquels on rajoute 3 m pour la corne] ; elle n’est en aucune façon agressive et évite la rencontre des chasseurs. Mais elle a des dents toutes petites, sauf une dans la mâchoire supérieure, au bout de la tête. Cette dent est belle, bien formée et droite comme un oignon, elle est longue de sept aunes au maximum et tout entière tournée en vrille, comme si elle avait été façonnée par des outils. » Quelle fraîcheur ! On respire ! Comme tout cela nous change des égarements médiévaux que nous avons rencontrés jusqu’ici ! Les pêcheurs scandinaves étaient parfaitement au fait de l’existence du narval, alias licorne de mer, en raison de cette étonnante dent qui fut longtemps prise pour une corne. De plus, toutes ces informations proviennent d’un ouvrage très sérieux qui recense la totalité des connaissances établies en Norvège au sujet de la géographie, du commerce, de la zoologie, etc. Y figure même une démonstration prouvant la rotondité du globe terrestre (si, si !). Comme nous sommes loin en substance de ce qu’écrivait le zoologue français Bernard-Germain de Lacépède il y a deux siècles seulement, reprenant le pire de ce qui se disait au sujet du narval aux temps médiévaux, c’est-à-dire l’appétence de cet animal à couler des navires et à faire périr leurs passagers ! En effet, selon Lacépède, les 14 à 20 m de longueur du narval (sic) lui permettent sans peine, armé comme il l’est jusqu’aux dents, d’envoyer par le fond n’importe quel navire qui viendrait, imprudent, tomber sous sa dent vengeresse. Parce que ce qui fut pris pour une corne n’est en fait « que » l’incisive gauche modifiée de la mâchoire supérieure du narval. Mais peu importe, puisque « l’existence de cette licorne de mer fut un argument pour les tenants de la réalité de la licorne de terre. Depuis l’Antiquité, de nombreux auteurs étaient en effet persuadés que chaque animal terrestre avait son homologue dans la mer » (9).

Louis A. Sargent, Narvals, 1909. Domaine public.

Malgré toute l’honnêteté intellectuelle clairement lisible dans Le Miroir royal, de nombreux Européens se firent pendant longtemps abuser – et d’autres s’abusèrent eux-mêmes – par des marchands scandinaves qui leur vendaient des défenses de narval pour de véritables cornes de licorne de terre. La grande distance entre l’animal et celui qui le décrit, sans parfois l’observer sur le vif, a donné libre court à l’exagération, dont le point d’orgue fut sans doute les nombreuses hypothèses parfois farfelues qui furent proposées au sujet de l’utilité que pouvait bien avoir sa corne pour le narval, ce qui a sans doute aucun augmenté ses prétendus pouvoirs fabuleux et magiques. En somme, Lacépède, pour reprendre son exemple, adopte un comportement bien pire que celui de Marco Polo à l’endroit des licornes, qu’elles soient de terre comme de mer. Au sujet de cette dernière, son lieu de vie inhabituel, c’est-à-dire les latitudes élevées de l’océan Arctique, ne facilita effectivement pas l’observation in situ de l’animal par nos zoologues de salon.

Pierre Pomet, Histoire générale des drogues, 1694. Domaine public.

S’il est vrai que le Larousse médical du XXe siècle ne fait plus mention des merveilleuses vertus curatives de la corne de licorne, l’on voyait encore au XVIIe siècle, dans l’œuvre du marchand droguiste parisien Pierre Pomet (1658-1699), Histoire générale des drogues, traitant des plantes, des animaux et des minéraux parue en 1694, de magnifiques illustrations de licornes, précédant la notice qu’il consacre à ces créatures et qui débute le livre des animaux ! Ceci dit, contrairement à d’autres, Pomet n’était pas dupe sur la question de l’identité de la dite corne de licorne de terre : « Ce sont des tronçons de cette corne que nous vendons à Paris, comme ils se vendent ailleurs, pour véritable corne de licorne, à laquelle quelques personnes attribuent de grandes propriétés, ce que je ne veux ni autoriser ni contredire, pour ne pas l’avoir expérimenté, n’ayant trouvé l’occasion d’en avoir des preuves suffisantes » (10). Ce passage prend place au chapitre XXXIII, qui traite non pas de la licorne de terre mais du narval ! Pomet poursuit et, deux pages plus loin, nous pouvons encore lire ceci : « On sera donc désabusé de croire que ce que nous appelons corne de licorne, des Latins unicornis et des Grecs monoceros, soit la corne d’un animal terrestre dont il est parlé dans l’Ancien Testament (sic), ou la corne de ces animaux ci-devant représentés au chapitre des licornes, mais n’est autre chose que la corne de narval […]. Autrefois ces cornes étaient si rares que Monsieur André Racq, médecin de Florence, dit qu’un marchant allemand en vendit une à un pape 4500 livres, ce qui est bien contraire au présent, en ce qu’il s’en trouve de très belles que l’on peut avoir à beaucoup meilleur marché » (11).

Las de ces chimères, l’homme du siècle des Lumières se résigna et abandonna l’idée de mettre un grelot au chat, mais ne s’en jeta pas moins avec délice à la conquête de nouvelles toquades tenaces comme chaque siècle en compte de nombreuses.

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  1. Jean Chevalier & Alain Gheerbrant, Dictionnaire des symboles, p. 569.
  2. Il y en a une dans tous. J’ai vérifié ^_^
  3. Les voici : Job XXXIX, 12-13 ; Psaumes XXII, 22 ; Psaumes XXIX, 6 ; Psaumes XCII, 11 ; Nombres XXIII, 22 ; Nombres XXIV,8 ; Deutéronome XXXIII, 17.
  4. Michel Pastoureau, Bestiaires du Moyen-Âge, p. 130.
  5. Ibidem, p. 96.
  6. Umberto Eco, Histoire des lieux de légendes, p. 109.
  7. Ibidem, pp. 111-112.
  8. Michel Pastoureau, Bestiaires du Moyen-Âge, p. 97.
  9. Nelson Cazeils, Monstres marins, p. 84.
  10. La tradition médicale nous a déjà livré la plupart des secrets médicinaux de la corne de licorne. Donnons-en quelques-uns supplémentaires. Au temps d’Hildegarde de Bingen, cette dernière intercale, dans son Livre des animaux, entre l’ours et le tigre, une licorne (De unicorni) dont le foie, mêlé en forme d’onguent avec du jaune d’œuf, est bon contre la lèpre, de même que la peau de cet animal dont Hildegarde conseille de s’en confectionner des ceintures et des chausses qui font que, « pendant que tu les porteras, aucune peste ne te nuiras. » (Hildegarde de Bingen, Physica, p. 250).
  11. Pierre Pomet, Histoire générale des drogues. Seconde partie. Livre I, pp. 78-80.

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