Le sapin, un géant qui a du coffre

Sapin baumier
Ci-dessus : sapin baumier

En Europe, on constate que chaque point cardinal s’accompagne d’un arbre emblématique : à l’est le bouleau, au sud le pin, à l’ouest le chêne et au nord le sapin. Ce sont tous des arbres anthropogoniques ayant eu une importance considérable pour les différents peuples habitants ces régions. Le sapin a jouit de ce statut non seulement dans les contrées nordiques mais également dans des zones plus continentales dont l’altitude élevée est adaptée à ses besoins qui sont les suivants : de la fraîcheur, un terrain acide, beaucoup d’eau, peu de soleil, de l’ombre, du gel (c’est particulièrement vrai du sapin de Sibérie, Abies sibirica). C’est ce qu’indiquait déjà, en partie, Théophraste au IV ème siècle av. J.-C., qui est, parmi les anciens botanistes, celui qui est sans doute le plus précis dans ses observations : « Le pin, qui vient particulièrement beau et grand aux endroits bien exposés, ne vient pas du tout à l’ombre ; en revanche, le sapin très beau à l’ombre, l’est beaucoup moins en plein soleil » (1).
En tant que conifère, le sapin porte ses aiguilles toute l’année. Il fait partie de ces espèces dites semper virens, dont nombreux sont les représentants (laurier, lierre, yeuse…). Difficile de ne pas remarquer la parure verte du sapin en plein hiver. C’est très certainement pour cette raison qu’il fut associé à un certain nombre de rites marquant le retour du soleil, à proximité du solstice d’hiver. C’est ce que l’on rencontre à travers le culte rendu à Mithra, symbolisant la victoire de la lumière sur l’obscurité néanmoins nécessaire. Il est alors question de régénération, tant physique que spirituelle. Est-ce donc étonnant si le sapin a été attaché à des rites nuptiaux ? A ce titre, le sapin possède un rôle très actif. Au cœur de l’hiver, il a l’avantage d’être toujours plein de verdeur. Aussi frappait-on les autres arbres avec des branches de sapin afin de souhaiter à ceux-ci qu’ils portent de beaux fruits. On faisait de même avec les femmes, manière de viser le même but : un bel enfant. Bien d’autres usages rappellent la valeur génésique du sapin. Par exemple, en Allemagne, les jeunes époux portaient en main des branches de sapin ainsi que des bougies. Par ailleurs, les cônes dressés du sapin ne rappellent-ils pas le phallus ?
Le sapin accompagné du feu des bougies doit immanquablement vous évoquer quelques chose ^^. Des anciens rites, les chrétiens s’accommodèrent. Par exemple, Sol invictus devint peu à peu la fête de la nativité, en relation avec celle du Christ, pourvoyeur de lumière et d’espoir, aux abords de la porte solsticiale ascendante. Qu’importe que le Christ soit né dans une contrée où le sapin ne poussait pas. Il s’agissait alors, à travers l’évangélisation, de coopter l’arbre sacré local pour en faire un avatar christique. Et cela dépend bien entendu des régions. Chez mes grands-parents, où le sapin ne pousse pas, c’était une branche de pin qui était décorée le soir de Noël. Premièrement nordique (Suède, Norvège, Russie, Pologne, nord de l’Allemagne, c’est-à-dire là où il poussait originellement), le « sapin de noël » s’est déployé petit à petit à des zones plus méridionales. En France, cette coutume est apparue tardivement, si l’on en croit les sources. Le premier sapin de Noël serait apparu dans la cathédrale de Strasbourg au XVI ème siècle, alors que d’autres ne font remonter cet usage qu’au règne de Louis-Philippe, soit trois siècles plus tard. Aujourd’hui, beaucoup de « sapins « de Noël vendus en France ne sont que des épicéas, que l’on retrouve malingres et dépenaillés dès janvier sur les trottoirs, après quelques heures de gloire…
On a aussi fait, un peu, du sapin, un symbole funéraire. Mentionné ici et là comme mitoyen des cimetières (là où ailleurs on plante ifs et cyprès), le bois de cet arbre fut employé dans la fabrication de cercueils, d’où la célèbre allocution : « ça sent le sapin ! » Ce qui paraît anecdotique ne doit pas dissimuler le fait que le sapin entretient avec ses congénères abattus près de lui de très étranges relations. En effet, lorsqu’un sapin est coupé, sa souche ne meurt pas, mais se couvre « d’une mince couche de tissus vivants, sans produire aucun rejet, c’est-à-dire qu’elle cicatrise spontanément » (2). La souche fait alors bénéficier aux sapins alentours, par un processus de soudure racinaire, de son propre système racinaire. A travers cet échange, on peut donc affirmer que le sapin utilise la souche pour accroître sa propre énergie. Peut-on dire, par là, qu’il rend une forme d’hommage à son frère mis à bas ?

Si le sapin est très sensible à l’ensoleillement, il semble être également tributaire de la lune. Un arbre n’appréciant pas le soleil devait nécessairement revendiquer une accointance lunaire. C’est ce que nous expose Francis Hallé sans son excellent Plaidoyer pour l’arbre. Ce grand spécialiste des arbres nous explique qu’on a constaté des dissemblances significatives dans la qualité du bois de sapin en fonction de l’époque où il était abattu. Lorsque la coupe a lieu en lune croissante, le bois est plus lourd de 1,7 %. En revanche, lorsqu’elle a lieu en lune descendante, le bois est plus dense de 7,5 % et plus résistant à la pression de 12,6 %. Si le premier chiffre ne porte pas énormément à conséquence, on aura tout lieu de couper un sapin en lune descendante si l’on souhaite en faire du bois de chauffage ou de la charpenterie.Tout ceci semble être attribué à la manière dont se comporte l’eau à l’intérieur du tronc, à la manière des marées assujetties aux mouvements de la lune. Si cette dernière, selon sa position, est un facteur déterminant, il en est d’autres que nous avons déjà nommés et que je rappelle au besoin : l’ombre, l’humidité, l’acidité du sol, peu de soleil, l’altitude et, peut-être, la latitude.

Ci-dessous : sapin de Sibérie
Sapin de Sibérie

Les sapins en aromathérapie

Nous ne privilégierons pas qu’un seul arbre, mais plusieurs, meilleur moyen pour prendre connaissance des singularités qui animent chacun et démontrer que différentes forces agissantes sont à l’œuvre en eux. C’est pourquoi nous considérerons ici deux sortes de sapins, le sapin de Sibérie et le sapin baumier (Abies balsamea). Pour rendre compte d’un phénomène intéressant qui les concerne et que nous développerons un peu plus loin, on prendra également en compte un troisième sapin, le sapin pectiné (Abies pectinata).
Les uns et les autres sont de très grands arbres longilignes atteignant 50 m de hauteur (parfois plus, comme le « géant » de la forêt de Saint-Antoine, en Haute-Saône) et dont l’âge varie de 200 à 500 ans. Chez les très grands sujets, le diamètre du tronc à la base oscille entre un et deux mètres. Des branches perpendiculaires au tronc et des cônes dressés les caractérisent encore.

Huiles essentielles : description et composition

Chez nos différents sapins, ce sont les aiguilles que l’on distille. Cela permet d’obtenir des huiles essentielles la plupart du temps incolores (ou bien jaune très pâle). Une odeur résineuse, fraîche, boisée et plus ou moins balsamique s’échappe des flacons qui les contiennent. Observons maintenant les compositions biochimiques propres à chacune des huiles extraites de ces trois sapins :

Monoterpènes
Pectinata : 90 %
Balsamea : 65 %
Sibirica : 60 %

Esters
Pectinata : 5 %
Balsamea : 15 %
Siberica : 35 %

Admirons les deux mouvements suivants et inversement proportionnels. Plus la quantité d’esters augmente et plus baisse celle de monoterpènes. Et vice-versa. Les sapins de basse altitude, comme le pectinata, sont davantage concentrés en monoterpènes que les sapins montagnards plus riches en esters (acétate de bornyle).
Avant de poursuivre, revenons un peu sur l’influence lunaire que subissent les sapins. Selon si la récolte des rameaux destinés à la distillation se situe en lune descendante ou ascendante, est-il permit de penser que la composition biochimique des huiles qui en sont issues est différente ? Si oui, comment le vérifier et, éventuellement, le mesurer ? Si telle chose était possible, cela aurait nécessairement une influence sur les propriétés et les usages subséquents… Trop important pour ne pas être souligné, tout cela ne peut rester qu’au stade de l’hypothèse pour le moment.

Propriétés thérapeutiques

Sapin de Sibérie

  • Antispasmodique intestinale
  • Anti-inflammatoire, antalgique
  • Expectorante, mucolytique, antitussive, décongestionnante et antiseptique des voies respiratoires
  • Antiseptique et décongestionnante des voies urinaires
  • Tonique, cortison like
  • Antiseptique atmosphérique

Sapin baumier

  • Antispasmodique
  • Anti-inflammatoire, antalgique
  • Expectorante, balsamique, décongestionnante et antiseptique des voies respiratoires
  • Antiparasitaire
  • Tonique, stimulante, positivante
  • Anti-arthrosique

Usages thérapeutiques

Sapin de Sibérie

  • Bronchite, bronchite asthmatiforme, asthme, toux, insuffisance respiratoire, autres affection ORL et bronchopulmonaires
  • Infection urinaire
  • Colite spasmodique, colopathies
  • Crampes, courbatures, douleurs musculaire
  • Fatigue générale, asthénie, burn out
  • Abcès dentaire, pyorrhée alvéolodentaire

Sapin baumier

  • Bronchite, sinusite, rhume, asthme, refroidissement
  • Arthrose, douleurs articulaires, rhumatismes, crampes, contractures musculaires
  • Aérophagie, ballonnement
  • Ascaridiose
  • Brûlure, cicatrice, éraflure, égratignure, irritation cutanée

D’un point de vue énergétique, il est possible d’associer le sapin de Sibérie au méridien des reins (élément Eau) et le sapin baumier à celui du poumon (élément Métal). Les reins sont à la base de la force vitale, c’est dans ce méridien que les autres viennent piocher si jamais leur énergie est insuffisante. Mais si le méridien des reins est à plat, on observe des phénomènes de fatigue générale, de fatigue chronique, de moindre résistance à l’effort et de douleurs musculaires. L’huile essentielle de sapin de Sibérie est donc tout à fait indiquée pour ce méridien, comme peut l’être celle d’épinette noire qui présente une composition biochimique proche.
Quant au méridien du poumon, on considère que c’est un sas qui autorise l’absorption du Ch’i venant de l’extérieur, lequel est transformé en énergie vitale. Cette porte qu’est le méridien du poumon ne saurait laisser entrer tout et n’importe quoi, voilà pourquoi ce méridien donne au corps la capacité de se défendre face aux agressions extérieures, qu’elles soient bactériennes ou constituées par l’ingérence d’une personne envahissant l’espace intérieur de quelqu’un. Ainsi, par immunosuppression et/ou incapacité à se défendre, dans les deux cas, on peut tendre vers un déséquilibre pathologique : bronchite, asthme, refroidissement, trouble de la voix (comme une aphonie, par exemple, symptomatique de l’incapacité de celui qui en est affligé de signifier à la personne invasive son caractère inopportun et sans gêne). Le méridien du poumon gérant également l’interface cutanée (la peau fait partie du système respiratoire), il n’est pas rare que, face à ces vécus agressifs, la peau en manifeste les séquelles. Irritations et eczéma sont donc tout à fait possibles lorsque l’énergie du méridien du poumon est défaillante. En ce cas, l’emploi du sapin baumier peut être bienvenu.

Modes d’emploi

  • Voie orale
  • Voie cutanée
  • Diffusion atmosphérique, inhalation, olfaction

Contre-indications

  • Huiles essentielles à diluer dans une huile végétale pour éviter d’éventuelles rougeurs de la peau en usage externe.
  • Huiles essentielles déconseillées durant les premiers mois de grossesse.

  1. Guy Ducourthial, Flore magique et astrologique de l’antiquité, p. 60
  2. Francis Hallé, Plaidoyer pour l’arbre, p. 67

© Books of Dante – 2015

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