Le laurier (Laurus nobilis)

Synonymes : laurier d’Apollon, laurier noble, laurier des poètes, laurier franc, laurier commun, laurier ordinaire, laurier des cuisines, laurier sauce, laurier à jambon.

Si j’ai classé dans cet ordre les surnoms du laurier, ça n’est pas par hasard, mais pour montrer la vertigineuse chute dans laquelle est tombé le laurier, des hautes sphères dans la plus cruelle des vulgarités, tant l’écart entre le temple et l’odéon, et l’arrière-cuisine d’une gargote mal famée est immense : celui dont on ornait le chef des grands hommes, n’est plus bon qu’à corriger l’indigestibilité et la lourdeur d’un quelconque rata. Bien pis, en 1935, Botan écrivait ceci à son sujet : « C’est un stimulant aromatique dont les emplois médicaux sont pour ainsi dire nuls et qui sert presque exclusivement à parfumer nos ragoûts » (1). Quelle déchéance, quelle mésestime, quelle erreur de croire qu’à la médecine le laurier ne vaut rien ! Peut-on, en quelques lignes, balayer des milliers d’années d’histoire auquel le laurier a prit part, qui plus est d’un point de vue médicinal ? Non, telle infamie ne saurait être tolérée !

Comment, lorsqu’on entend le mot laurier ne pas, de suite, penser à la Méditerranée ? Bien qu’il ourle le pourtour de la Grande Bleue comme une paire de cils un œil, il n’en fut pas de tout temps ainsi, le laurier a progressé surtout à l’initiative des hommes à partir d’un point que l’on pense situé en Asie mineure. Dire très exactement quand il a rejoint la Grèce m’est difficile. Néanmoins, du temps d’Hésiode, soit au VIII ème siècle avant J.-C., il était commun en Béotie et formait la principale parure végétale de la vallée de Tempé dans laquelle coule le fleuve Pénée. Il a donc peut-être été implanté il y a plus de 3000 ans par une société pré-hellénique. Puis les colons grecs l’ont importé au sud de l’Italie probablement aux VI ème et V ème siècles avant J.-C., puisque l’on sait qu’il était très fréquent en Italie aux alentours du IV ème siècle. Les Romains le déplacèrent en même temps qu’eux, en Narbonnaise, ainsi que dans la péninsule ibérique et au nord de l’Afrique. Aujourd’hui, pour ne prendre que l’exemple de la métropole, il suffit d’ouvrir les yeux pour constater que le laurier a largement dépassé le 45 ème parallèle, puisqu’on le trouve aussi bien au Finistère qu’en région parisienne. Cependant, ces arbres plantés et non venus d’eux-mêmes, ne fructifient généralement pas. Malgré tout, au fil de cette pérégrination, le laurier a essaimé de multiples manières, médicalement et symboliquement entre autres. Les médecins grecs, pas plus arriérés que nous, surent rapidement tirer avantage de ce petit arbre. D’Hippocrate, l’on apprend que l’usage du laurier ne lui était pas inconnu : les frictions de son huile affaiblissaient le tétanos, ses feuilles calmaient les douleurs post-partum. Théophraste, qui n’est pas médecin, lui concède intérêt, étant botaniste, mais l’usage qu’il en fait dénote certaines connaissances thérapeutiques à son sujet : il « pense écarter de lui toute impureté contagieuse en se promenant toute la journée dans la cité, le jour de la fête de Choes, avec une branche de laurier entre les dents, après s’être purifié les mains et aspergé d’eau lustrale » (2). Le laurier n’est pas seulement une plante médicinale, c’est aussi une plante « magique », qui avait pouvoir protecteur et purificateur de l’air et de l’eau, s’exprimant à travers la phrase « je porte un bâton de laurier », signifiant qu’on n’avait nulle crainte envers « poisons » et autres « maléfices ». Bien plus tard, l’empereur Néron ne se réfugia-t-il pas dans un bosquet de lauriers pour échapper à une épidémie de peste ? Pline, conseillant de mâcher trois feuilles de laurier pendant trois jours, pour être délivré de la toux, apporte un éclairage médical supplémentaire, mais attelons-nous plutôt à l’œuvre de Dioscoride : « Il y a deux espèces de laurier, écrit-il, l’une a les feuilles larges, l’autre les produit étroites » (3). S’agit-il d’une espèce et d’une sous-espèce ? Mystère… Leurs vertus réchauffantes et astringentes soulagent les douleurs de la vessie, de la matrice, ainsi que celles causées par les piqûres d’insecte et autres inflammations, mais attention prévient-il, les feuilles « prises en breuvage […] offensent l’estomac et font vomir » (4), mais l’on sait depuis que cela n’est possible qu’à doses trop élevées. Quant aux baies, il en fait principalement un remède respiratoire (asthme, catarrhe) et ORL (douleurs auriculaires ; propriété reprise par Serenus Sammonicus au III ème siècle après J.-C.). Quant à l’écorce de la racine du laurier, Dioscoride l’indique comme lithontriptique et abortive, un mot qui fera bondir le docteur Cazin au XIX ème siècle, reprochant à certains « pharmacologues » d’avoir prétendu que les baies de laurier avaient le même pouvoir, alors qu’il n’en est bien évidement rien. Enfin, le laurier sert-il face aux affections hépatiques ? Certes non. Est-il lithontriptique ? On n’en trouve aucune trace ultérieure. Est-il « resté utilisé par la médecine populaire grecque comme remède spécifique des tics et de l’épilepsie » ? (5). Oui. Les a-t-il, un jour, guéris ? Je ne sais pas non plus, mais ayant une contiguïté avec le domaine des nerfs, on peut le penser, étant une plante mercurienne, bien que cela ne soit pas à Hermès auquel on pense, en premier lieu, lorsqu’on parle du laurier. Devons-nous nous contenter de la fête des marchands célébrées chaque 15 mai à Rome, durant laquelle les commerçants et marchands bénissaient toute leurs marchandises avec une branche de laurier, pour rappeler que le laurier est avant tout une plante d’Hermès ? La couleur de l’aura de son huile essentielle n’est-elle pas bleue ? Le bleu ne renvoie-t-il pas au chakra de la gorge, siège de l’éloquence sous toutes ses formes ? Le laurier n’a-t-il pas quelques atomes crochus avec les Muses – poésie, chant, musique – entre autres ? Pourquoi donc évoque-t-on si peu Hermès dès qu’il est question du laurier et que l’on octroie l’entier mérite à une autre divinité, Apollon ? Sans doute parce que cela ne fut pas Hermès qui poursuivit la nymphe Daphné de ses velléités amoureuses. Et c’est là que nous entrons dans le vif palpitant du sujet. Ovide, dans les Métamorphoses (Livre I), aborde la question de la genèse du laurier : une nymphe, Daphné, fille de Pénée, est le sujet de l’amourachement d’Apollon, après que ce dernier se soit moqué d’Éros qui, pour se venger, décocha l’aiguillon perfide de l’amour dans le cœur du dieu à la beauté trop séduisante. Son acharnement poussa la nymphe aux dernières extrémités, elle supplia les dieux de la métamorphoser afin d’échapper aux insistantes suppliques d’Apollon. Daphné fut la seule nymphe à lui résister, « la seule, semble-t-il, que, sans doute à cause de son refus de tout amour, il aima » (6). Daphné devint racines, tronc, branches, feuillage… laurier. Quel symbole inversé que celui qui signe non pas une victoire mais un échec du dieu, à travers un laurier qui semble incarner une certaine idée de la chasteté, mais qu’attendre de plus de la part d’une nymphe prêtresse d’Artémis ? Aussi, Apollon se lamente-t-il : « Puisque tu ne peux être mon épouse, tu seras mon arbre ; tu orneras ma chevelure, ma cithare, mon carquois » (7). Face à un tel type de dieu, qu’une nymphe en réchappe par l’entremise d’autres divinités qui opèrent sa transformation ne suffit pas, il faut encore que le dieu éconduit s’arroge l’arbre qu’est devenue la pauvresse sur laquelle tant d’assiduités se sont acharnées ! L’on peut s’interroger sur le caractère machiste et patriarcal de la mythologie grecque, ainsi que sur la question du harcèlement sexuel au sein de cette même mythologie… Bref, Apollon a triomphé du laurier, pas de Daphné, mais nous verrons que ce succès n’est pas total, et cette histoire s’achève sur la couronne que tresse Apollon et dont il coiffe sa tête. Dès lors, le laurier restera indissociable d’Apollon. Cependant, cette couronne possède une seconde origine : elle aurait été offerte à Apollon comme insigne de distinction après qu’il ait tué Python, ce qui, pour le dieu, équivaut à purification, d’où les Jeux pythiques, primitivement organisés tous les huit ans, crées en souvenir des exploits et de la purification d’Apollon. La couronne, attribut du dieu, allait naturellement glisser en direction de ceux ayant été victorieux à ces jeux. Mais le souvenir de Python se retrouve aussi à travers la Pythie et ses prêtresses, les pythonisses, qui prophétisait, assise sur un trépied orné de laurier, en bordure d’une faille de laquelle émanaient des vapeurs issues du ventre de la terre. L’on dit que la Pythie et ses prêtresses se livraient à la manducation des feuilles de laurier afin de favoriser leurs visions. Or, quelques feuilles y suffisaient-elles ? L’on sait que le laurier est narcotique, mais il n’acquiert cette propriété qu’à hautes doses. Se peut-il que son pouvoir cathartique ait été rendu possible parce qu’il était consacré à Apollon ? Ou bien les graines de jusquiame, elles aussi employées, y étaient-elles pour quelque chose ? C’est bien probable, sans oublier les émanations « toxiques » de la terre, à même de placer la Pythie dans une position prophétique idéale. Quoi qu’il en soit, le pouvoir visionnaire du laurier se perpétuera. Par exemple, la fille du devin Tirésias, Manto, était aussi surnommé Daphné. Théocrite, dans sa deuxième Idylle, nous décrit la magicienne qui cherche à déceler des présages dans le crépitement produit par des feuilles de laurier qui se consument, une technique passée dans l’augure populaire où la feuille qui brûle bruyamment est signe de bonne récolte, et de mauvaise dans le cas contraire. D’autres rituels à visée divinatoire faisaient intervenir le laurier : placer une branche de laurier sous son oreiller, une demi feuille dans la bouche, permet de s’assurer la réponse à une question par voix onirique. Ou celui-ci, délivré par un papyrus magique : « écris sur une feuille de laurier avec de la myrrhe et du sang d’un mort, mort de mort violente […] : tu es celui qui sait tout à l’avance ». Avant de passer à un autre aspect du laurier, insistons sur le fait que « le culte du laurier était strictement interdit aux hommes, et l’on comprend dès lors qu’Apollon n’ait pas réussi à se l’approprier directement, mais tout au plus à raccorder son culte à l’arbre oraculaire » (8). Ainsi, la métamorphose de Daphné explique aussi la volonté de main-mise d’une nouvelle divinité sur un ancien culte rendu au laurier, bien qu’elle soit incomplète, en grec, laurier s’écrivant daphnai.

La manducation du laurier n’était pas l’exclusif apanage de la Pythie, puisque l’on procédait de même lors de la célébration des mystères d’Éleusis et de ceux dédiés à Dionysos. Les mystes d’Éleusis employaient le laurier car il était considéré comme une plante censée favoriser la continence (cf. la chasteté de Daphné). Aussi, comment expliquer le rôle que lui fait prendre Ovide (Métamorphoses, Livre III) : « toute la maison, tapissée de laurier, illuminée de torches, retentissait du chant d’hyménée ». Vu le fiasco d’Apollon auprès de Daphné, l’on peut craindre que mariage et laurier ne fassent pas bon ménage. Pourtant, on trouve, çà et là, des indications de son emploi dans le domaine amoureux. Dans le Petit Albert, il y a un rituel amoureux usant de feuilles de laurier. En Corse, on ornait de guirlandes de laurier la maison où se déroulaient les noces, etc. Peut-être bien que le laurier n’a pas grand-chose à voir avec l’amour, et qu’il faut ici expliquer sa présence pour s’assurer la bonne réussite de l’entreprise, le laurier étant un symbole de victoire (9).
En Thessalie, dans la vallée de Tempé où coule le fleuve Pénée, les Ménades procédaient à un culte dionysiaque en mâchant des feuilles de laurier. Cette association entre la vigne symbolisée par Dionysos et le laurier est fort curieuse. Depuis au moins Théophraste (IV ème siècle avant J.-C.), on nous explique, à la manière de l’éléphant et de la souris, l’antipathie entre tel et tel végétal. Ainsi Théophraste explique-t-il que la vigne absorbe les odeurs du laurier. Mais par ailleurs, le motif s’inverse, on évoque l’action nuisible du laurier sur la vigne, ce qui fera dire beaucoup plus tard à Ibn El Beïthar que le laurier est un remède préventif de l’ivresse et que l’on trouve dans le Petit Albert une recette permettant de « rétablir le vin gâté », dans laquelle entre le laurier. Tout ceci est fort étrange à la vérité, surtout lorsqu’on sait que les Ménades étaient surnommées les Furieuses. Comment se pourrait-il alors qu’elles entrent dans une ivresse extatique si le laurier conjure les effets du vin ? En tous les cas, cela explique pourquoi le laurier était un attribut de Dionysos (et de Bacchus). Il fut également celui d’Asclépios/Esculape, fils d’Apollon. Cela nous fait comprendre qu’au Poitou, sans doute par le truchement d’un lointain souvenir, il n’y a pas si longtemps, les paysans se rendaient à la messe en emportant avec eux un rameau de laurier afin de recouvrer la santé, chose parfois possible par l’expiation : le laurier qui, chez les Romains ornait palais des empereurs et des pontifes en tant qu’insigne de gloire et de paix des armes et des esprits afin qu’elles durent toujours, formait, sur la colline de l’Aventin, l’une des sept collines de Rome, un bois spécialement destiné à se purifier de ses péchés, plante fort en usage à cette époque dans ce but, car selon Ovide (Les fastes), crépitaient souvent sur les autels les feuilles de laurier bien avant l’arrivée de l’encens et de la myrrhe. Si l’on purifiait les personnes, on en faisait de même des lieux, en particulier les temples : c’est ainsi qu’on purifiait le parvis du temple d’Apollon à Delphes à l’aide de branches de laurier, les mêmes dont usèrent, selon Sozomène, les premiers prêtres chrétiens, aspergeant ceux qui entraient dans les temples. Purificateur, le laurier était aussi protecteur, contrariant la foudre, le tonnerre et la tempête, et il était fréquent d’en planter auprès des habitations et des champs pour assurer la sécurité des personnes et des biens.
Le laurier apollinien et mercurien, parce qu’il célèbre l’improvisation poétique, artistique et musicale, compta aussi au nombre des plantes solaires. Très tôt, il fut remarqué que cet arbre à l’essence ignée, comme le soulignait Proclus, avait la vertu d’allumer le feu de lui-même en frottant vivement deux rameaux de laurier sur lesquels on jetait du soufre pulvérisé, une conjugaison au soleil maintes fois réaffirmées (Henri Corneille Agrippa, Grand Albert, Petit Albert, etc.) dont on pouvait s’attacher la protection en procédant ainsi : « il faudra préparer un nouet avec des feuilles de laurier, de la peau de lion [on peut s’en dispenser ^_^], que l’on suspendra à son cou par un fil d’or ou par un fil de soie de couleur jaune. »

Bien longtemps après cette grandeur et cette magnificence, le laurier, quoi qu’on en dise, ne brille plus des mêmes fastes qu’autrefois, bien que quelques poètes, tel Thibault Lespleigney, chantent encore ses louanges : « En cet arbre vertu abonde, autant qu’en arbre de ce monde. » On a dépouillé le laurier de son caractère sacré et ostentatoire, de plante servant à de multiples usages, mais l’on a cependant conservé cet arbre comme plante médicinale durant tout le Moyen-Âge et, chose digne d’intérêt, l’on ne s’est pas contenté de l’affubler de propriétés farfelues : au IX ème siècle, le savant iranien Rhazès remarque l’utilité du laurier contre les tics nerveux du visage (son statut de plante de Mercure explique cette action sur les nerfs), le byzantin Nicolas Myrepsus (XIII ème siècle) emploie les baies pour leur fonction antitussive, enfin Hildegarde de Bingen affirme, à propos du Lauro, qu’il est chaud, modérément sec, image de constance. C’est surtout les baies qui entrent dans les recettes d’Hildegarde pour apaiser des douleurs de multiples origines (tête, estomac, poumons, cœur, reins, dos, etc.). Elle usait également de leurs qualités fébrifuges et antigoutteuses, leur accordant même une vertu pour la colère et dans les cas de « démence ».
Passée l’époque médiévale, la carrière thérapeutique du laurier s’étire en longueur comme un jour sans pain. Dire qu’il est délaissé n’est pas assez fort. « Pourquoi, s’interroge Gilibert, faut-il que les praticiens négligent un arbre qu’ils ont sous la main, pour employer avec mystère les congénères des Indes ? » Éternelle rengaine dont chaque siècle trouve toujours une personne pour la réitérer (pensons à Cazin au XIX ème siècle, à Botan au XX ème, etc.). Le lustre exotique des épices lointaines ayant bravé mille dangers sur la route qui les mènent jusqu’en Europe y est certainement pour quelque chose, l’attraction de la nouveauté aussi, la croyance infondée selon laquelle, avant le retour de bateaux d’Inde ou d’Amérique lourdement chargés de substances médicinales, les peuples européens devaient se contenter de deux ou trois herbettes, n’y est pas étranger non plus. Mais le laurier aura su tirer son épingle du jeu : si au XIX ème siècle on connaît son huile essentielle, elle reste néanmoins peu courante dans le commerce et n’apparaît pas en tant que tel dans l’ouvrage que Valnet consacre à l’aromathérapie. Aujourd’hui, il n’y a pas un seul guide qui omette d’en parler, une seule boutique qui lui ferait l’injure de ne pas la compter parmi son contingent aromatique.

Le laurier est un petit arbre dont la taille moyenne est de dix mètres. Ses racines drageonnantes et imputrescibles portent un tronc droit à l’écorce lisse presque noire. Ses rameaux rigides, élancés le long du tronc, verdissent de feuilles que n’importe quel amateur de cuisine connaît : glabres sur leurs deux faces, plus foncées au-dessus qu’en dessous, elles adoptent une forme lancéolée tout à fait identifiable, persistantes, coriaces, gondolées sur leur bordure. A l’aisselle de ces feuilles, dès avril, de petits groupes de fleurs jaune blanchâtre s’épanouissent. Discrètes, ces fleurs sont soit dioïques, soit hermaphrodites. Elles sont suivies, à l’automne, par des drupes ovoïdes et brillantes, tout d’abord vertes avant de virer à un brun foncé aux reflets bleuâtres ou noirâtres.
Le laurier, plus à l’aise à proximité du littoral de la Mer méditerranée, se trouve aussi à l’intérieur des terres. Mais dans un cas comme dans l’autre, des sols perméables, riches, exposés au soleil, abrités du vent lui sont nécessaires. Ne supportant pas les excès d’eau, ni une sécheresse prolongée, l’on dit aussi qu’il craint le gel dès – 10° C. Or, je me souviens très bien du laurier qui poussait dans le jardin de mes grands-parents, située dans un minuscule village drômois à près de 800 m d’altitude et où, durant certains hivers, les températures baissent bien en-deçà de – 10° C. Il n’a pourtant jamais gelé.

Le laurier en phytothérapie

Les feuilles du laurier constituent, avec les baies de cet arbre, les deux fractions végétales employées en phytothérapie. Les premières, tout aussi odorantes que les fleurs, possèdent une saveur amère et aromatique, alors que les baies, semblables à des olives, n’en partagent pas le goût, se contentant d’être âcres. Dans les feuilles, les principaux principes actifs sont les suivants : du tanin, des principes amers, un peu de mucilage, des matières résineuses et pectiques, des alcaloïdes isoquinoléiques, enfin une essence aromatique que les amateurs d’aromathérapie connaissent, une fois distillée, sous le nom d’huile essentielle de laurier noble, et dont une monographie lui est consacrée ici. Les baies, quant à elles, partagent certains éléments communs avec les feuilles : du mucilage, de la résine, des principes amers (1 %), la même essence aromatique que les feuilles (1 %). Parmi les éléments qui leur sont propres, remarquons du sucre (2 %), de l’amidon (23 %), de la bassorine, une substance composant en partie la plupart des gommes végétales, et surtout 17 à 25 % d’une huile végétale de densité élevée, que l’on appelle tout simplement huile de laurier. De couleur verte, de saveur amère et d’odeur forte, extraite à chaud, elle devient onctueuse une fois refroidie, d’où son surnom de beurre de baies de laurier, une particularité qu’elle doit à la trilaurine qui la compose, partie solide, blanche, formée d’aiguilles cristallines à l’éclat soyeux. De plus, elle est riche d’une multitude d’autres composants : acides laurique et mélissique, triacétine, trimyristine, tripalmitine, tricaprine, triarachidine, etc.
L’écorce et le bois furent quelquefois usités, mais ils concernent des emplois satellitaires très rares. Aussi nous concentrerons-nous exclusivement sur les baies et les feuilles, qui possèdent d’identiques propriétés, bien que plus prononcées dans les baies.

Propriétés thérapeutiques

  • Stimulant, tonique
  • Apéritif, digestif, stomachique, carminatif, activateur des sécrétions salivaires et gastriques
  • Expectorant, anticatarrhal, antitussif
  • Diurétique, sudorifique
  • Antispasmodique
  • Emménagogue
  • Détersif, résolutif
  • Narcotique léger (forte dose)
  • Vomitif (très forte dose)

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : inappétence, dyspepsie atonique, digestion laborieuse, fermentation intestinale, flatulences
  • Troubles de la sphère respiratoire + ORL : bronchite chronique, catarrhe pulmonaire chronique, rhume, état grippal, asthme humide, bronchorrhée, sinusite, angine, refroidissement
  • Troubles locomoteurs : entorse, foulure, crampe musculaire, paralysie ponctuelle, névralgie, membres douloureux, lumbago, rhumatisme articulaire chronique, douleur arthritique, engorgement indolent des articulations, goutte
  • Troubles de la sphère gynécologique : aménorrhée atonique, règles douloureuses
  • Affections cutanées : désinfection des plaies, escarres, abcès, ulcère atonique, ulcère sordide, coup, contusion, bleu
  • Hydropisie
  • Hémorroïdes
  • Insomnie
  • Adynamie

Modes d’emploi

  • Infusion de feuilles
  • Infusion de baies sèches concassées
  • Décoction de feuilles
  • Décoction de baies sèches concassées
  • Poudre de feuilles
  • Poudre de baies
  • Bain de feuilles
  • Macérât huileux de feuilles fraîches
  • Onguent de baies

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Récolte : du fait de leur caractère semper virens, les feuilles peuvent se récolter toute l’année, mais certains praticiens promeuvent les récoltes estivales : il est possible de penser que le moment de l’année influe sur le profil biochimique et organoleptique par voie de conséquence. Les baies ne souffrent point du même régime, elles exigent d’être cueillies à pleine maturité en octobre et novembre.
  • Comme l’explique Cazin, « toutes les parties du laurier sont puissamment excitantes. Ses propriétés ne peuvent se réaliser que dans les cas où les organes qui en reçoivent l’action sont dans un état d’atonie, de relâchement plus ou moins prononcé » (10). Cela explique pourquoi le laurier, en phytothérapie, est déconseillé en cas de processus inflammatoires.
  • Autrefois le beurre de laurier entrait dans la composition de l’emplâtre de Vigo (XV ème siècle) et du baume de Fioravanti (XVI ème siècle). Depuis longtemps exclue du Codex, l’huile grasse contenue dans ces drupes a trouvé d’autres emplois (en liquoristerie, en parfumerie), mais c’est surtout la savonnerie qui l’a ramenée de l’oubli dans lequel elle était tombée : le cas du pain d’Alep est signifiant à cet égard. Ce savon est composé d’huile d’olive en majorité et d’huile de laurier (il doit en contenir au moins 10 %). Il se présente sous forme de cube de couleur bistre et d’aspect rugueux, alors que le cœur vert est crémeux. Il fut très en vogue au début du XX ème siècle, les médecins le prescrivaient pour la toilette et le soin des cheveux. C’est un excellent agent lavant : peu agressif, il permet de laver les textiles délicats. A la campagne, les paysans utilisaient le savon d’Alep qu’ils passaient sur le pelage des animaux (bœufs, ânes, chevaux, etc.) afin d’en éloigner les mouches et les taons. Aujourd’hui, il est disponible dans n’importe quelle boutique bio digne de ce nom.
  • Alimentation : en cuisine, les feuilles du laurier sont utilisées au même titre que d’autres plantes aromatiques telles que le thym, le romarin ou le persil : mentionnons, au moins, le célèbre bouquet garni parfumant les marinades, rendant plus digestes les plats de viande, de poisson, aromatisant riz, café (Afrique du Nord), omelette ou polenta (Italie), olives noires, etc.
  • Risques de confusion : bien des plantes portent elles aussi le nom de laurier, mais n’en sont pas et sont, pour certaines d’entre elles, violemment toxiques (espèces soulignées) :  le laurier rose (Nerium oleander), le laurier-cerise (Prunus laurocerasus), le laurier-tin (Viburnum tinus), le laurier d’Alexandrie (Danae racemosa), le laurier de Madère (Laurus azorica), les lauriers indiens (Codiaeum variegatum, Syzygium polyanthum), etc.
    ___________
    1. P. P. Botan, Dictionnaire des plantes médicinales les plus actives et les plus usuelles et de leurs applications thérapeutiques, p. 177.
    2. Guy Ducourthial, Flore magique et astrologique de l’Antiquité, p. 207.
    3. Dioscoride, Materia medica, Livre I, chapitre 89.
    4. Ibidem.
    5. Claudine Brelet, Médecines du monde, p. 253.
    6. Jacques Brosse, Mythologie des arbres, p. 238.
    7. Ovide, Métamorphoses, Livre I.
    8. Jacques Brosse, Mythologie des arbres, p. 242.
    9. A Rome, le messager de la victoire était porteur, tel un héraut, d’une branche de laurier ; c’est ainsi que Scipion se présenta devant Carthage vaincue. Les missives elles-mêmes – litterae laureatae – étaient scellées par de petites branches de laurier. La déesse Niké (Victoire) était aussi couronnée de laurier, etc.
    10. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p. 520.

© Books of Dante – 2017

Publicités

L’huile essentielle de laurier noble

Laurier noble

Arbre sacré lié à l’histoire d’Apollon et de Daphné, le laurier a été depuis très longtemps reconnu comme un arbre d’immortalité, mais également comme un symbole de triomphe, de gloire et de victoire (1). En cela, on se remémorera la fameuse couronne de laurier dont on ornait le chef des généraux antiques ainsi que celui des poètes. De même, les médecins nouvellement promus recevaient une couronne de baies de laurier : bacca laurea, expression que l’on retrouve encore de nos jours dans le nom du diplôme de fin d’études secondaires, le baccalauréat. Symbole de paix à l’instar de l’olivier, il est réputé protéger de la foudre (à ce titre, il est utile d’indiquer que c’est un arbre sur lequel la foudre jamais ne s’abat…).

Si son aire d’origine concerne l’Asie mineure, le laurier s’est, par la suite, déployé à tout le bassin méditerranéen où il est encore actuellement cultivé (Croatie, Albanie, Maroc…) mais également dans d’autres points du globe : Amérique centrale, Amérique du sud, Inde, etc.

Arbre de petite taille, il peut lui arriver de grimper à près de 10 m de hauteur. Ses tiges ligneuses et robustes portent les fameuses feuilles en forme de fer de lance, coriaces et vernissées sur la face supérieure, à l’odeur aromatique caractéristique, lesquelles entrent dans la composition du fameux « bouquet garni » si cher aux cordons bleus.

A l’heure actuelle, il est plus que négligé d’un point de vue de ses usages thérapeutiques, il a été, à tort, relégué à la cuisine, comme simple condiment, en compagnie du persil qui a lui aussi subi la même disgrâce. Comme l’indiquait Paul-Victor Fournier dans son Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, le laurier « est descendu de l’officine à la cuisine », chose que beaucoup d’auteurs contemporains auront remarqué. Pourtant il est riche de propriétés et de vertus.


  1. De par son caractère semper virens, il possède, à l’instar du cyprès et de l’if, une symbolique d’immortalité. Et ce n’est pas pour rien que les Romains en firent un symbole de gloire. Sans doute afin de chercher à pérenniser la grandeur de Rome…

Huile essentielle

Extraite des feuilles par distillation à la vapeur d’eau, l’huile essentielle de laurier noble est un liquide mobile incolore ou jaune très pâle. Son parfum, aux notes épicées, est frais et puissant, en raison de la présence d’eucalyptol (ou 1-8 cinéole) à hauteur de 35 à 45 %.
Le rendement est très variable, compris entre 1 et 4 % mais il peut doubler en fonction de la saison à laquelle les feuilles sont récoltées.
Jusqu’à la fin du XIX ème siècle, on distillait les baies pour ne se préoccuper que des feuilles par la suite, quand bien même l’huile essentielle extraite des baies présentait des propriétés bien plus puissantes encore.

Propriétés thérapeutiques

-Anti-infectieuse (antibactérienne, antifongique, antivirale), antinévralgique, antalgique, anti-inflammatoire, décontractante musculaire, antispasmodique, mucolytique, expectorante, anticatarrhale, carminative, digestive, équilibrante du système nerveux sympathique et parasympathique, immunostimulante, tonique, anti-oxydante, insectifuge, tonifiante du cuir chevelu, stimulante capillaire

Usages thérapeutiques

-Troubles de la sphère respiratoire : bronchite, sinusite, rhinite, toux…
-Maladies virales : grippe, rougeole, varicelle, herpès labial, hépatite, entérocolite
-Maladies fongiques : mycoses cutanées, unguéales, gynécologiques et digestives
-Troubles de la sphère gastro-intestinale : inappétence, dyspepsie, colite, flatulence, putréfaction et fermentation gastro-intestinale
-Troubles circulatoires : jambes lourdes, mauvaise circulation sanguine
-Troubles de la sphère génito-urinaire : énurésie, incontinence, prostatite
-Troubles bucco-dentaires : gingivite, stomatite, aphte, odontalgie, parodontose
-Troubles cutanés : acné, psoriasis, escarres, ulcères variqueux, nécrose, gangrène
-Troubles articulaires et musculaires : arthrite, polyarthrite, rhumatisme, névrite, hématome, bleu, coup, choc, crampe musculaire, contracture musculaire, lumbago, entorse
-Action sur la sphère psycho-émotionnelle : anxiété, peur, dépression, déprime, asthénie, trouble de l’humeur
-Alopécie, cheveux ternes

Propriétés psycho-émotionnelles

-Donne confiance à ceux qui sous-estiment leurs capacités intellectuelles ou qui ont des difficultés à s’exprimer verbalement.
-Renforce la capacité de concentration et la mémoire.
-Manque de confiance en soi, peur de parler en public, trac, timidité, en cas d’examen oral et/ou écrit, de compétition sportive, d’entretien d’embauche ; développe le courage pour affronter une épreuve, aide à dépasser ses limites, apporte la force du vainqueur, amène la réussite.

Modes d’emploi

-Voie cutanée diluée (5 % pour le visage, 20 % pour le corps)
-Voie orale diluée
-Diffusion atmosphérique
-Inhalation sèche et humide

Précautions d’emploi, contre-indications et autres remarques

-L’huile essentielle de laurier noble n’est réservée qu’à l’adulte, et encore, à faibles doses et sur de courtes périodes, car elle peut induire une action narcotique. On en évitera l’emploi chez la femme enceinte et allaitante.
-Si elle est utilisée pure sur la peau, des irritations sont possibles, ainsi qu’une sensibilisation de type allergique.
-Des études japonaises cherchent à démontrer l’action de l’eucalyptol sur le cancer.

© Books of Dante – 2014

Découvrez mon nouveau livre !