Æsculape à Paris

Vendredi dernier, je me suis rendu à Paris pour le boulot. Bien qu’ayant quelques impératifs, je suis passé au cimetière du Père Lachaise, ai considéré, au passage, d’un œil morne l’ignominie que la municipalité s’est permise le long du mur ouest du cimetière. Le vent cinglait, tout mouillé d’un fin crachin qui parvenait à se faufiler jusque sous le parapluie. Le vent a dû faire fuir les fantômes, je n’ai pas trouvé de réponses. Bref. A tire-d’aile, je suis parvenu quai Henri IV, île saint Louis, quai de la tournelle. J’ai avisé quelques bouquinistes, mais comme je n’ai jamais un kopeck en poche, je ne me suis – hélas – pas arrêté. J’ai atterri dans le IV ème ou le V ème, je ne sais pas trop bien, ai arpenté rue Cochin, boulevard Saint-Germain (j’avais des courses à y faire et y ai trouvé un accueil charmant), mais rien de quoi apaiser ma soif et ma faim (on approchait midi). Après des centaines de mètres avalées le long de ce chemin de ronde de l’homme à la lance, me voilà débouchant sur un autre bolwerk attribué à un autre saint (y’en a plein dans le secteur, il faut pas être allergique ou anticatholique primaire), ce saint terrassant le dragon. Là, je suis entré dans une boutique, un parfait foutoir tant il y en a partout, de haut en bas, par terre, sur les étagères, un merdier véritable dans lequel une chatte ne retrouverait pas ses petits : des livres dans tous les états et à tous les prix, des disques, des dvd, des cd, etc., enfin la boutique parfaite pour les amateurs de puces. Et ça n’est pas vraiment là que je m’attendais à tomber nez à nez avec quelques exemplaires de la revue Æsculape, fondée en 1911 par le docteur Benjamin Bord et parue à raison de douze numéros par an jusqu’en 1974. Qu’un médecin intitule sa revue Æsculape, quoi de plus normal ? Esculape (chez les Romains), Asclépios (chez les Grecs), n’est-il pas le dieu de la médecine ? Certes, mais cette revue, malgré son nom, n’est pas le porte-parole de la médecine pure et dure. Pour cela, il n’est qu’à considérer les deux lignes qui suivent le titre de la revue : « revue mensuelle illustrée des lettres et des arts dans leurs rapports avec les sciences et la médecine ». Ceux qui me lisent, ceux qui comprennent où je veux en venir avec chacun de mes livres et articles, comprendront pourquoi je suis resté béat d’admiration face à une revue qui, joignant le texte à l’image de façon pertinente, peut poser la question de savoir si certains masques africains sont sculptés pour représenter une pathologie, sur ce que sont les pierres de foudre, la raison pour laquelle le pape Urbain V était affecté de strabisme, etc. Dans l’un des deux numéros que j’ai achetés, il y a un article huit pages sur les parfums dans l’Antiquité, je ne pouvais, lui, que l’acquérir. Dans le second, j’ai eu l’infini bonheur d’y découvrir un sonnet du docteur Henri Leclerc dont, vous le savez, je suis un fervent admirateur, un poème intitulé Le coquelicot, inscrit au sein d’un recueil paru en 1935, Similitudes et contrastes, aujourd’hui introuvable. Parfois, on recherche l’oiseau mais on n’en trouve qu’une plume. Je sais me satisfaire de cette plume.

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Le genêt à balai (Cytisus scoparius)

Pour beaucoup, le mot « genêt » évoque à peu de chose près ceci : un arbrisseau aux rameaux grêles et aux fleurs jaunes qui pousse sur des sols secs. C’est vrai, mais c’est insuffisant pour le reconnaître dans la nature avec exactitude, d’autant que des genêts, il en existe à profusion : le genêt d’Allemagne (Genista germanica), le genêt des teinturiers (Genista tinctoria), le genêt des Canaries (Genista racemosa), etc. La confusion d’une espèce à l’autre peut être entretenue par le fait qu’on applique le mot genêt à des espèces qui n’en sont pas : c’est le cas du genêt à balai qui, à proprement parler, n’est pas un genêt mais un sarothamne, nom barbare composé du grec saros, « balai » et de thamnos, « arbrisseau ». Quant à l’adjectif scoparius, du latin scopa, « balai », il offre un redoublement de la présence de cet ustensile de ménage qu’est le balai. C’est pourquoi, l’on peut émettre quelques doutes sur l’identité du genêt évoqué à plusieurs reprises dans la Bible, ou bien celui dont le médecin arabe Mésué usait comme diurétique et dépuratif rénal, ou encore celui que Pline donnait comme purgatif et efficace contre la sciatique, comme l’on lit dans Dioscoride : « le suc exprimé des branches, premièrement trempé d’eau, puis pilées, bu à la quantité d’un cyathe à jeun, aide aux sciatiques » (1). En réalité, durant l’Antiquité, le Moyen-Âge et la Renaissance, lorsque la littérature évoque un genêt, il y a plus de chance pour qu’il s’agisse du genêt des teinturiers. Bien qu’on dise que la thérapeutique par le genêt à balai est native du Moyen-Âge, il est possible que ce genêt s’entremêle à d’autres plantes qui le rappellent, mais cela paraît peu probable sachant qu’au XVI ème siècle, Matthiole ne fait aucune distinction entre les différents genêts et les plantes que l’on nomme ainsi sans être botaniquement des genêts. C’est seulement en 1586 que Camerarius identifiera le genêt à balai et qu’il cessera de se confondre à d’autres petits buissons aux fleurs jaune d’or. Ainsi, ce qu’indiquent Serenus Sammonicus (III ème siècle), Arnaud de Villeneuve (XIV ème siècle) et Jérôme Cardan (XVI ème siècle) au sujet du pouvoir hydragogue de « leur » genêt ne s’applique très certainement pas au genêt à balai, mais a pu y faire penser compte tenu des propriétés communes à plusieurs genêts et plantes apparentées.

Bien que l’on entende fréquemment que les vertus thérapeutiques du genêt à balai furent établies au XVIII ème siècle, déjà, aux alentours des années 1700, l’on trouve chez Thomas Sydenham une indication portant sur les fleurs que ce médecin anglais préconise en cas de rétentions liquidiennes comme l’ascite. Mais il est aussi remarquable par sa présence au sein de l’ouvrage d’une empirique, madame Fouquet (dont on a déjà parlé dans l’article portant sur la momordique) qui propose un vin de cendres de genêt comme remède contre la rétention urinaire. « Il y a lieu de supposer que le genêt contient une assez grande quantité de sels de potasse, particulièrement du carbonate et du nitrate qui exercent comme on sait sur le foie et les reins une action puissamment éliminatrice » (2). En grande majorité, les cendres sont avant tout composées de sels insolubles au 4/5 ème, le cinquième restant étant constitué de sels solubles dont la potasse effectivement.

Dans un article qui date d’octobre dernier, j’avais évoqué l’opposition symbolique entre plantes dites bénéfiques et maléfiques. Le couple ajonc/genêt s’y était distingué, expliquant le caractère forcément diabolique de l’ajonc car porteur d’épines, un arbuste formant des ensembles impénétrables, épuisant les terres des éléments essentiels à la plupart des végétaux, s’embrasant facilement et favorisant ainsi la disparition d’hectares de forêt. L’on peut donc établir, à la lumière de ces quelques éléments, que l’ajonc est une espèce végétale relativement problématique. Si, symboliquement, l’on a diamétralement opposé ajonc et genêt, nous verrons qu’en ce qui concerne ce dernier, tout n’a pas toujours été rose pour lui.
Faire du genêt un symbole de propreté est assez aisé à comprendre, lui dont les tiges servent à confectionner des balais solides et rustiques. En politique, le coup de balai – du vent ! de l’air ! du balai ! – équivaut à dire : « oust ! » Mais la propreté en politique mériterait plus qu’un coup de balai : certains que l’on chasse par la porte se faufilent par les fenêtres et remettent le nez dans la place sous couvert d’une nouvelle appellation qui ne trompe personne. L’on n’est donc pas prêt d’utiliser le balai de genêt tel qu’on en fait usage en jardinerie : pour chasser des plantes les parasites. Non seulement le balai chasse, mais il nettoie et purifie : c’est ce rôle qui incombe au balai de bruyère, de buis, de houx ou de saule. Et qui dit nettoyage, pense printemps ! C’est ainsi que « pour que les marins qu’elles aiment reviennent à bon port, les jeunes filles doivent aller, couronnées de roses et armées de balais de genêt, procéder au grand nettoyage de printemps de l’église de leur paroisse » (3). C’est là qu’on peut commencer à entrevoir que le balai de genêt peut être de quelque utilité dans la paix des ménages, intervenant dès les épousailles et les rites mariaux : en certaines régions, les demoiselles d’honneur offraient à la future mariée un bouquet de genêt, sans doute pour lui signifier qu’un nouveau statut était en passe d’en chasser un ancien, de même qu’en sorcellerie, l’on se sert du genêt pour attirer ou chasser le vent. Et d’ailleurs, à propos de vent, parlons un peu des femmes volages. En quelques endroits, on lit que le genêt devient plante protectrice, car, tel le balai qu’il peut devenir, on le dit capable de refouler les tentations des femmes qui s’éprendraient de quelqu’un d’autre que leur mari. Et c’est là, fatalement, qu’on va plonger en eaux troubles. L’on disait que pour conjurer le désir qu’elle avait d’un autre homme, la femme mariée s’asseyait à cru sur le fagot de son balai tout en mastiquant des fleurs de genêt. Cela n’est pas sans rappeler le bâton ou balai que la « sorcière » enfourche… Cependant, dans le genêt à balai, il existe un alcaloïde, la spartéine, dont l’une des propriétés est de stimuler les contractions de l’utérus et de faciliter, tout comme l’ergot de seigle, l’expulsion de l’enfant. Mais si le genêt est utilisé avant terme, cela signifie qu’on a souhaité lui voir jouer un rôle abortif et que, peut-être, y a-t-il eu adultère. Cela n’est pas impossible, d’autant que, du balai au sexe, il n’y a, parfois, pas grand-chose. Nous l’avons dit plus haut, le mot latin scopa a un rapport avec le balai : en italien, un scopatore, c’est un balayeur, une scopata, un coup de balai. Mais au sens vulgaire, ces deux mots en prennent un tout différent : le scopatore, c’est celui qui vous baise, qui vous nique, et la scopata s’apparente au coït, à l’acte de forniquer. Le balai est ici comparable au phallus. D’ailleurs, ne surnomme-t-on pas le genêt du sobriquet de verge-des-ménagères ? Ainsi, enfourcher son balai (pour aller au sabbat ou ailleurs), c’est vouloir se faire plaisir, prendre son pied, laisser libre court à l’extase, alors que le balai, quand on l’a dans le cul, c’est plutôt le contraire.
Donc, oui, tout n’est pas rose, pour le cocu du moins, sa couleur étant le jaune, à l’image de celle des fleurs du genêt à balai. En d’autres temps, en d’autres lieux, on nous apprend que frapper une vache avec une branche de genêt est le plus sûr moyen de la priver de lait, que répandre des branches de genêt fleuri durant les funérailles se pratiquait fréquemment, etc., toutes pratiques ou croyances dont on a, semble-t-il, oublié les causes profondes, n’apparaissant alors plus que comme de superstitieuses anecdotes sans queue ni tête. Mais il en est une autre, autrement plus sérieuse, car, sur le genêt, pèse une malédiction proférée par le Christ lui-même. De même qu’on l’a dit du pois chiche et du genévrier, végétaux interchangeables du légendaire chrétien, le genêt serait à l’origine de l’arrestation de Jésus, car, trop bruyant, il permit à ses persécuteurs de le surprendre en pleine prière dans le jardin de Gethsémané.

Le genêt à balai est un arbuste à taille humaine, atteignant de façon exceptionnelle quatre mètres. Ses tiges principales, striées dans le sens de la longueur, comportent le plus souvent cinq angles et portent de grêles rameaux verts qui tendent à noircir par temps sec. Dans les parties basses de la plante, l’on voit des feuilles pétiolées, trifoliées, plus grandes que les supérieures qui sont sessiles, ovales à lancéolées. Dès le mois de mai jusqu’en juillet, le genêt à balai se pare de fleurs jaune d’or. Solitaires ou par paires, elles donnent néanmoins, à l’extrémité des rameaux, une impression de grappes lâches qui illuminent les bordures de chemins, les clairières, les lisières de forêts, les landes, les forêts à sol acide abritant des chênes, des bouleaux, des châtaigniers et des pins. Absent des zones élevées et méridionales, le genêt à balai est néanmoins cultivé : c’est sous cette forme qu’il apparaît le long des autoroutes et des voies de chemin de fer, son goût pour les plans inclinés pierreux et les talus secs le faisant employer pour fixer le terrain de ces aménagements artificiels. Enfin, l’or floral cède la place à une gousse noirâtre, plate, velue, contenant une dizaine de graines. Sa particularité, c’est que, à maturité, contrairement à celle du caroubier, elle est déhiscente, c’est-à-dire qu’elle s’ouvre spontanément grâce à la chaleur, provoquant, en compagnie de ses congénères, une pétarade qui fut sans doute à l’origine de la malédiction du Christ, et explique comment un mode de dispersion des graines prend part, malgré lui, à un épisode sombre de la vie de Jésus. Mais bon, il n’est même pas dit qu’il s’agissait du genêt à balai, bien que la légende a besoin d’un bouc-émissaire plus ou moins crédible afin de véhiculer sa vindicte.

Le genêt à balai en phytothérapie

Qu’on ait parfois utilisé les graines et la seconde écorce du genêt à balai est un fait indéniable mais qui demeure cependant fort satellitaire, la principale matière médicale résidant dans les fleurs, les sommités fleuries et les jeunes rameaux. Cela nous écarte de la toxicité des graines du genêt à balai, une toxicité qui pointe le bout de son nez dès lors que la floraison, bien entamée, laisse apparaître, à l’état embryonnaire, une minuscule gousse verdâtre contenant les graines en devenir. Le nom latin du genêt à balai – Cytisus – nous donne quelques indices au sujet de son maniement : s’il est loin de posséder la même virulence que le genêt d’Espagne, le genêt à balai est bel et bien actif par ses nombreux alcaloïdes (spartéine, sarothamnine, lupanine, génistérine) et par ce que l’on a qualifié d’adrénaline végétale, une amine aromatique du nom d’oxytyramine. Mais le genêt à balai ne se résume pas qu’à cela, puisque les analyses réalisées témoignent de la présence de nombreux autres corps : des flavonoïdes, un pigment jaune (la scoparine), des acides caféiques, du tanin, des principes amers, une essence aromatique et enfin une grande quantité de potassium.

Propriétés thérapeutiques

  • Diurétique puissant éliminateur des chlorures et de l’urée, dépuratif sanguin
  • Cardiotonique (par action sur les nerfs cardiaques et non sur le muscle), hypotenseur, vasoconstricteur (4)
  • Tonique utérin, ocytocique (qui provoque ou stimule les contractions utérines)
  • Antihémorragique
  • Purgatif, vomitif (à fortes doses)
  • Antitoxique, antivenimeux
  • Résolutif

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère vésico-rénale : néphrite, colique néphrétique, urémie, albuminurie, rétention d’urine, mal de Bright, oligurie, lithiase urinaire, goutte, rhumatismes
  • Troubles de la sphère respiratoire : pneumonie, bronchopneumonie
  • Troubles de la sphère hépatique : hépatite chronique, jaunisse
  • Hémorragies : alvéolaire, pulpaire et gingivale ; obstétricale et post-partum
  • Troubles de la sphère cardiaque : hypotension, bradycardie, arythmie
  • Œdème et engorgement : œdème chez le cardio-rénal, œdème des membres inférieurs, pleurésie, ascite, engorgement lymphatique, engorgement laiteux
  • Affections cutanées : dermatose, érysipèle, abcès froid, brûlure
  • Grippe, fièvre éruptive
  • Faiblesse générale
  • Morsure de vipère (5)

Modes d’emploi

  • Décoction de sommités fleuries.
  • Infusion de fleurs.
  • Teinture-mère.
  • Vin de cendres.
  • Fumigation de fleurs.
  • Cataplasme de rameaux tendres et de fleurs.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Récolte : bien que la floraison s’étale sur de nombreux mois, le genêt porte sur un seul et même pied des fleurs à différents stades de maturation. On privilégiera celles qui sont à peine ouvertes, les fleurs trop « avancées » étant susceptibles de provoquer des troubles gastriques. Quant aux rameaux, ils peuvent se cueillir de mai à juillet.
  • Séchage : s’il n’altère pas trop les rameaux, il rend rapidement inefficace les fleurs qui devront être renouvelées chaque année. Prendre soin d’écarter les fleurs qui noircissent durant la dessiccation.
  • Le genêt à balai est déconseillé chez l’enfant et la femme enceinte. Les personnes sujettes à l’hypertension et aux palpitations se passeront de ses services. Dans tous les autres cas, on veillera à ne pas entreprendre de cures trop longues à doses trop fortes. On écartera aussi soigneusement tout usage des graines, partie de la plante la plus toxique qui soit.
  • Faux amis : le cytise (Laburnum anagyroides), l’ajonc d’Europe (Ulex europaeus), le genêt d’Espagne (Spartium junceum).
  • Autres usages : aux rameaux du genêt à balai, on a fait subir le même procédé qui permet d’obtenir à partir du lin une fibre textile, c’est-à-dire le rouissage. Appliqué au genêt à balai, cette technique offre une fibre rude et peu élastique, avec laquelle on a tissé de la toile. Mais dans ce rôle, ainsi que dans celui de la fabrication du papier, c’est plutôt au genêt d’Espagne qu’on s’adresse plus qu’au genêt à balai. Au sujet des fleurs du genêt à balai, lorsqu’elles sont encore à l’état de boutons, on peut les inscrire dans la longue liste des plantes qu’il est possible de confire au vinaigre.
    _______________
    1. Dioscoride, Materia medica, Livre IV, chapitre 139.
    2. P. P. Botan, Dictionnaire des plantes médicinales les plus actives et les plus usuelles et de leurs applications thérapeutiques, p. 98.
    3. Pierre Canavaggio, Dictionnaire des superstitions et des croyances populaires, p. 112.
    4. Son action est identique à celle de l’adrénaline, toute toxicité mise à part, et supérieure à celle de l’ergot de seigle sans posséder les inconvénients de ce champignon parasite.
    5. L’on a remarqué que les moutons paissant dans une lande où poussent des genêts à balai, en croquent fréquemment les feuilles et les rameaux un peu rudes, qui, vraisemblablement, ne leur font pas peur (le mouton est une débroussailleuse naturelle). Sur ces terrains secs, ils peuvent être confrontés aux vipères qui, si on les dérange, deviennent agressives et finissent par mordre l’intrus. Cependant, le mouton brouteur de genêt n’en subit aucun dommage, cette consommation rendant totalement inactif le venin de la vipère. L’on peut donc à bon droit ériger le genêt à balai au rang des antidotes contre les morsures venimeuses tel que cela se produisait fréquemment chez les Anciens, toujours promptes, rappelons-le, à désigner toutes les plantes de la création (ou presque) efficaces en ce cas. Le professeur Léon Binet a aussi rendu compte de l’effet inhibiteur des fleurs de genêt sur le venin du cobra, chose bien utile à savoir quand on connaît l’infime DL50 du spécimen.

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Le mûrier noir (Morus nigra) et le mûrier blanc (Morus alba)

Qui n’a jamais vu un ver à soie croquer goulûment une feuille de mûrier ? C’est un spectacle qui ne véhicule pas la même sensation que celle produite par la chenille processionnaire anéantissant un pin. L’une a été déclarée ennemie, l’autre utilitaire, fournissant une soie naturelle dont l’homme, avec orgueil et fierté, aime à se parer. C’est une habitude déjà fort ancienne que d’exciter l’appétit du ver à soie avec des feuilles de mûrier, à condition qu’il s’agisse du blanc et non du noir, le feuillage par trop velu de ce dernier désobligeant la larve du bombyx du mûrier, l’une des rares espèces d’insectes domestiques, originaire de Chine, tout comme le mûrier blanc qui le nourrit, d’Inde et de Mongolie. En Extrême-Orient, le mûrier blanc possède une importance qui va bien au-delà du seul domaine de la sériciculture. En Chine, c’est l’arbre cosmique, l’arbre du levant, puisqu’on considère que c’est dans un mûrier géant que le soleil élit domicile et que celui-ci, en marquant sa course d’est en ouest, reproduit une succession d’étapes propres au mûrier : la blancheur de la chair de ses fruits indique le temps de l’innocence, puis rougissant de vigueur, ils finissent par décliner dans le noir final qu’on les voit arborer, désignant chez certains la perfection alors que d’autres, reprenant Paul Sédir, y voient davantage un état d’agonie, un fruit mûr étant considéré comme presque mort. C’est ce qui fait que le mûrier est tout autant annonciateur d’événements prospères que néfastes, semblant même « antérieur à la partition du yang et du yin, du mâle et de la femelle, du clair et de l’obscur, du ciel et de la terre. Il symbolisait, par conséquent, le Tao lui-même, l’ordre cosmique, le Principe universel » (1). C’est donc sans énormément de surprise que l’on croise, aussi bien en Chine qu’au Tibet des mûriers sacrés dont l’abattage est formellement interdit.
Tout à l’heure, nous soulignions le rôle bénéfique du mûrier : en Chine, à l’origine, c’est-à-dire lorsque le mûrier blanc n’était encore qu’asiatique, on tirait quatre flèches avec un arc en bois de mûrier aux quatre points cardinaux (ce qui rappelle assez ce que l’on faisait avec l’armoise), afin de préserver sa famille et son habitation. En Europe, où ce mûrier est assez tardivement apparu, il a aussi incarné ce rôle protecteur et propitiatoire. Par exemple, en Sicile, après avoir béni les champs et la mer, l’on détachait une branche d’un mûrier que l’on conservait pieusement toute l’année, alors que planter un mûrier à côté du mur est de sa maison (celui du levant, du soleil) devait assurer à son propriétaire non pas le bonheur pour l’année à venir mais durant toute sa vie. Bien sûr, l’aspect lumineux appelle nécessairement l’ombre qui lui est associée, et le mûrier n’en manque pas, quitte à être ombrageux… En Allemagne, l’on dissuade les enfants de manger des mûres en leur indiquant que le diable les utilise pour cirer ses bottes. Il s’agit là des fruits du mûrier noir qui marquent, par leur jus, durablement les vêtements, la peau, enfin toute chose mise à leur contact. Lui, au contraire du blanc, est connu depuis beaucoup plus de temps. On le dit originaire de Perse, présent au sud du Caucase, en Arménie, en bordure de mer Caspienne, puis plus tard acclimaté aux régions d’Europe méridionale. Si Ovide a retenu la région de Babylone pour y placer le mythe de Pyrame et Thisbé, l’on s’est depuis demandé si la Perse n’avait pas été qu’une étape de transition et non un lieu de naissance, qui serait, lui aussi, extrême-oriental. Mais laissons là ces conjectures, préoccupons-nous davantage de ce que le poète latin Ovide semble être le premier à évoquer au sujet de ces deux amoureux qu’étaient Pyrame et Thisbé, qui vivaient au sein de la cité édifiée par la reine Sémiramis, Babylone. Bien que demeurant chacun dans une maison contiguë, leurs parents respectifs s’opposaient à la possibilité d’une union entre les deux tourtereaux, motif ô combien fréquent et pénible, rappelant sans peine la querelle animant les Capulet et les Montaigu. Or, dans le mur commun aux deux habitations, se trouvait une fissure qui permettait à Pyrame et Thisbé d’entretenir, par de doux mots, leur amour. C’est par ce biais qu’ils finirent par convenir d’un rendez-vous auprès d’une fontaine où poussait un mûrier. Thisbé fut la plus prompte à se rendre au lieu du rendez-vous, mais rencontra sur le chemin une lionne aux babines encore toutes maculées du sang de son dernier repas. Thisbé, prenant peur devant le fauve, s’abrita non sans laisser choir au sol le voile qu’elle portait et sur lequel, par dépit, la lionne planta ses crocs ensanglantés. Puis Pyrame arriva et, face à une telle scène, persuadé de l’issue fatale à laquelle il pense que sa bien-aimée a été exposée, plongea son épée dans le corps, son sang aspergeant les fruits du mûrier. Thisbé, rassurée, sortit de sa cachette, revint auprès de la fontaine, assistant impuissante à la scène mortelle, et de désespoir, se laisse tomber sur l’épée. « Une même urne reçut les cendres des deux amants et le fruit du mûrier prit, en mûrissant, la sombre couleur de leur sang » (2). Le latin explique que le nom du mûrier était morus, celui de son fruit morum. Les étymologies proposent plusieurs explications fort intéressantes. Le mûrier tirerait son nom du latin mora qui signifie « retard », en relation, disent certains, avec l’éclosion tardive des fleurs et du feuillage du mûrier, ce qui lui a valu d’être symbole de prudence, comme le souligne Pline qui l’appelle sapientissima arborum, « le plus sage des arbres ». Mais ce retard peut aussi être celui de Pyrame. D’ailleurs, mora, en slovène, qui veut dire cauchemar, se prête, je pense, assez bien, à la tragique histoire de Pyrame et Thisbé. Cette histoire qui donne bien l’impression qu’un Shakespeare s’y est abreuvé, est, je crois, véritablement unique dans la littérature latine des débuts de l’empire romain, Ovide ayant été, si je ne me trompe pas, le premier à relater ce fragment qui n’a rien à voir avec le monde romain, mais qui, néanmoins, place un mûrier au sein d’un empire perse dont on a longtemps imaginé qu’il pouvait provenir. Pourtant, le mûrier, enfin, ce mûrier, le noir, n’est pas tout à fait un inconnu lorsque Ovide écrit à son propos dans les Métamorphoses, puisqu’il est déjà abordé par les hippocratiques depuis le V ème siècle avant J.-C., puis par Théophraste qui fait remarquer que son fruit incomplètement mûr est profitable dans la diarrhée et la dysenterie. Des poètes autres qu’Ovide (Horace, Eschyle, Sophocle) témoignèrent des qualités rafraîchissantes des fruits du mûrier, qui sont toujours d’actualité, de même que la capacité de l’écorce de la racine du mûrier noir de provoquer la purgation et l’évacuation des parasites intestinaux. En revanche, l’histoire sanglante de Pyrame et Thisbé a dû quelque peu monter à la tête de Pline lorsqu’il écrit ceci : « On cueille, dit-il, de la main gauche les fruits du mûrier en germe. S’ils n’ont pas touché terre, portés en amulette, ils arrêtent les hémorragies provenant soit d’une blessure, soit des narines, soit des hémorroïdes. » Les fruits du mûrier, encore verts, ont beau être astringents, ils n’ont rien d’hémostatique pour autant. Et plus ils rougissent, noircissant de leur sang végétal, et moins ils sont astringents, n’en déplaise à Jean-Baptiste Porta qui verra là, quinze siècles après Pline, une signature qui n’en est finalement pas une.

L’Antiquité s’achève dans le désordre, les premiers jalons de ce que les historiens appelleront Moyen-Âge se mettent en place. En 555, le mûrier blanc foule pour la première fois le sol européen, s’établissant tout d’abord en Grèce, mais sera bien long à faire son apparition plus à l’ouest, ne pénétrant en Italie qu’aux alentours de 1130, en compagnie de son animal fétiche, le ver à soie, et bien plus tardivement en Provence (1345). Pour le voir bien plus répandu en Europe occidentale, il faut attendre le XVII ème siècle, soit plus de mille ans après son arrivée en Grèce. Remarqué par de nombreux monarques français dont Henri IV, il peut aussi se féliciter de l’enthousiasme d’Olivier de Serres à son endroit qui, dit-on, aurait planté le premier mûrier blanc au jardin des plantes de Paris en 1601, puis des milliers un peu partout en France à destination de l’industrie de la soie. Durant ce temps et même après, le mûrier blanc se cantonne à son rôle industrieux et ne sera, au contraire du mûrier noir, presque jamais regardé comme une espèce médicinale. Chacun son domaine. Si le mûrier blanc nourrit son ver blanc, le mûrier noir comble la soif de ceux qui n’ont pas de vignes : dans les régions où la vigne ne vient pas, on élabore un vin de fruits de mûrier noir depuis le Moyen-Âge. Il n’y a alors pas que les paysans médiévaux qui ont ses faveurs, Hildegarde évoquant la qualité purgative et vomitive des feuilles du Mulbaum qu’elle exploite en cas d’empoisonnement. Quant à son fruit, il « est rempli de richesses et ne fait aucun mal, ni aux bien-portants ni aux malades » (3). Cette mûre-là étant, pour Hildegarde, bien plus profitable que celle qui pousse sur la ronce de renard, qui, elle, « n’est ni très utile, ni très nuisible » (4).

Mûrier noir et mûrier blanc en phytothérapie

De ces deux essences, l’on utilise plusieurs parties : les feuilles, les fruits, l’écorce de la racine et, parfois pour le blanc, les rameaux.
Du mûrier noir, l’on connaît mieux la composition de ses fruits que ceux du mûrier blanc néanmoins riches en vitamines (A, B1, B2, C) : eau (85 %), sucres (9 %), acide malique (2 %), sels minéraux (0,6 %), albumine (0,4 %). A cette liste, nous pouvons ajouter des tanins, des acides succinique et citrique, des anthocyanines, des vitamines (A, C). A l’inverse, concernant les feuilles, celles du mûrier blanc nous sont plus connues, abritant des flavonoïdes, des anthocyanines également, ainsi que de l’artocapine. Des feuilles du mûrier noir, l’on sait surtout qu’elles possèdent un important taux de calcium.

Propriétés thérapeutiques

  • Mûrier noir :
    -Fruit : tonique, rafraîchissant, dépuratif, laxatif (bien mûr), astringent (encore vert), antiscorbutique
    -Feuille : antidiabétique, hypoglycémiante
    -Écorce de la racine : vomitive, purgative, vermifuge
  • Mûrier blanc :
    -Fruit : tonique, adoucissant, purifiant, antispasmodique, diurétique, hydragogue
    -Feuille : diurétique, expectorante, fébrifuge, vulnéraire, résolutive
    -Écorce de la racine : laxative, diurétique, résolutive
    -Rameau : antirhumatismal, hypotenseur

Usages thérapeutiques

  • Mûrier noir :
    -Troubles de la sphère gastro-intestinale : entérite, parasites intestinaux (ténia)
    -Affections buccales : aphte, glossite, stomatite
    -États fébriles, angine, maux de gorge
    -Diabète, glycosurie
    -Asthénie
  • Mûrier blanc :
    -Troubles de la sphère respiratoire : rhume, toux, toux chronique, toux grasse, dyspnée, sécrétions bronchiques trop abondantes, maux de gorge
    -Troubles de la sphère gastro-intestinale : diarrhée, constipation chronique
    -Affections oculaires : yeux rougis, conjonctivite, irritations oculaires, troubles de la vision
    -Affections cutanées : urticaire, abcès, brûlure, irritation cutanée, acné
    -Troubles locomoteurs : rhumatismes, douleurs articulaires, crampe
    -Troubles de la sphère circulatoire : hypertension, mauvaise circulation sanguine, œdème, rétention d’eau

Modes d’emploi

  • Infusion de feuilles (blanc et noir).
  • Décoction de l’écorce de la racine (blanc et noir).
  • Sirop de mûres noires.
  • Suc des mûres noires avant complète maturité.
  • Mûres noires en nature.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Récoltes : elles sont multiples, puisqu’elles concernent tant le mûrier noir que le blanc et, donc, toutes les parties considérées chez l’un comme chez l’autre. Voici un calendrier indicatif :
    – juin : récolte des mûres noires pour leur astringence,
    – été : récolte des mûres blanches,
    – septembre : récolte des mûres noires pour leur propriété laxative,
    – automne : récolte des feuilles de mûrier blanc,
    – hiver : récolte de l’écorce de la racine du mûrier blanc,
    – fin de printemps : récolte de l’écorce de la racine du mûrier noir.
  • Alimentation : bien que comestible, la mûre blanche n’a que peu de rapport avec la noire, de saveur mucilagineuse, aigrelette et sucrée. La blanche, elle, est fade, douceâtre, écœurante même. Pour en avoir mangé quand j’étais enfant, elle ne m’a pas laissé un souvenir impérissable.
  • Le mûrier blanc, au même titre que le noir, est une espèce ornementale dont l’ombre dense est agréable pour s’y réfugier lors des chaleurs estivales.
    _______________
    1. Jacques Brosse, Mythologie des arbres, p. 35.
    2. Henri Leclerc, Les fruits de France, p. 215.
    3. Hildegarde de Bingen, Physica, p. 166.
    4. Ibidem, p. 105.

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Le câprier (Capparis spinosa)

 

Synonymes : tapenier, tapénié, taparié.

Linguistiquement, l’on constate une forme d’unanimité au sujet du câprier : l’arabe kabar, emprunté au grec kapparis, est transfiguré dans le latin capparis, duquel s’inspirent l’anglais capperbush, l’allemand kappern-strauch, l’italien cappero, enfin le français câprier. Le seul hic, c’est que cette racine, l’on ignore ce qu’elle signifie à l’origine. Qu’importe, cela ne nous empêche pas de reconnaître cette plante dans le livre second de la Materia medica de Dioscoride. Très prisé en Grèce semblerait-il, le câprier vaut tant pas sa racine que par sa graine. L’écorce de la première s’applique aux vieux ulcères, aux douleurs dentaires et auriculaires. Quant à la graine, elle désopile le foie et la rate, tient lieu d’emménagogue. De plus, « bue, elle aide aux douleurs des sciatiques, aux paralytiques, aux rompus et aux spasmés » (1). Dioscoride, avec plus tard Galien, évoque l’habitude que l’on avait de confire les câpres à l’aide de vinaigre et de saumure, non pour les destiner à un remède mais pour usage alimentaire. Cependant, il remarque qu’ainsi elles font mal à l’estomac et avivent la soif. C’est pourquoi l’on préférait les cuire.
Alors que durant l’Antiquité l’on prêtait serment sur les câpres, par la suite, hormis un Serenus Sammonicus qui donnait leur décoction efficace sur les affections de la rate, l’on n’entend plus guère parler de la câpre durant le Moyen-Âge. La Renaissance, bien qu’elle la remette au goût du jour, n’est pas non plus particulièrement prolixe à son endroit. L’on voit Olivier de Serres expliquer le mode d’emploi des câpres confites au vinaigre. Quant à Porta, il donne la recette d’un « remède convenable et salutaire » composé, entre autres choses, d’huile de câpres (capparibus), efficace dans la lèpre, en oignant « le patient tous les deux jours, jusqu’à ce que les écailles des pustules tombent » (2). Partant de là, l’on peut légitimement se demander d’où provient la réputation d’aphrodisiaque faite à la câpre, que souligne du reste un vieux dicton : « quand la câpre n’agit plus, l’homme doit renoncer à Vénus ».

En France, il n’existe qu’un seul représentant des Capparidées, aussi ne risque-t-on pas de se tromper. Doté d’une souche ligneuse, le câprier émet de très nombreux rameaux (poilus dans la variété sauvage, glabres dans celle qui est cultivée). Ses feuilles alternes, lisses, un peu charnues et coriaces, sont équipées de deux crochets épineux, un caractère que la culture fait presque entièrement perdre à la plante. Cet agencement végétal forme un arbrisseau d’assez petite taille, tout au plus un mètre. La floraison du câprier est remarquable : de grandes fleurs solitaires de 4 à 6 cm de diamètre, de couleur blanc rosé au centre desquelles émergent de très nombreuses et longues étamines purpurines qui donnent des baies vert clair puis rougeâtres à l’automne.
Originaire du bassin méditerranéen, le câprier est très présent en Italie, en Espagne, dans le Midi de la France. Il arrive qu’on le croise sur le littoral atlantique ainsi qu’en Corse, élisant domicile en des lieux pierreux bien exposés au soleil : friches, rocailles, vieux murs, éboulis, etc.
Et les câpres dans tout cela ? Je ne puis résister à partager avec vous une anecdote d’Henri Leclerc dans laquelle il évoque le souvenir « d’un ancien négociant en vins et spiritueux qui, fervent amateur d’horticulture mais profondément ignare en botanique, confia un jour à son jardinier, pour qu’il les semât, des câpres desséchées qu’il avait rapportées de la Provence : quelques jours plus tard, du sol qui les avait reçues dans son sein émergeaient, coiffées d’une toque de cire rouge, plusieurs flacons de câpres confites au vinaigre qu’y avait à demi-enfouies le facétieux jardinier » (3) qui savait, lui, que les câpres ne sont pas des fruits mais, à l’instar du clou de girofle, les boutons floraux du câprier !

Le câprier en phytothérapie

Difficile d’imaginer qu’on ait pu tirer du câprier autre chose que ces câpres vert métallique qui barbotent dans un liquide acide généralement contenu dans un bocal de faible volume. Mais il s’agit là, de même que les olives noires en saumure, d’un traitement en permettant la conservation pour un usage alimentaire ultérieur. Cependant, ces mêmes câpres, avant qu’elles ne soient passées au bain acétique, constituent l’une des fractions végétales que le câprier offre à la phytothérapie, mais ne sont pas les seules à pourvoir à ce domaine, puisque l’écorce des rameaux et, plus souvent, celle des racines sont également de la partie, lesquelles tirent leur amertume d’un rhamnoglucoside. Outre cela, le câprier possède en ses feuilles, graines et rameaux une faible fraction aromatique, une résine, de la pectine, une saponine, de la vitamine C, ainsi qu’une substance assez similaire à la rutine de la rue, la capparirutine.

Propriétés thérapeutiques

  • Les câpres : stimulantes des sécrétions gastriques, apéritives, digestives, laxatives, diurétiques, rafraîchissantes
  • L’écorce : tonique amère, apéritive, diurétique, dépurative, hémolytique, anti-hémorragique, astringente
  • Le vinaigre dans lequel ont macéré les câpres : résolutif, astringent

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : inappétence, maux d’estomac
  • Troubles de la sphère gynécologique : vaginite, dysménorrhée
  • Troubles circulatoires : fragilité des capillaires sanguins, hématome
  • Atonie générale, chlorose
  • Hydropisie, goutte
  • Sciatique
  • Ulcère

Modes d’emploi

  • Infusion de câpres.
  • Décoction d’écorce.
  • Poudre d’écorce.
  • Macération vineuse d’écorce.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Récolte : dans les régions méridionales où la culture du câprier est organisée en grand, on récolte les boutons floraux que sont les câpres au matin, de juin à septembre. Chaque pied peut annuellement produire jusqu’à 3 kg de câpres. Faiblement odorantes et à la saveur un peu piquante, elles sont ensuite triées selon des critères qui les font entrer dans telle ou telle catégorie (la « commune », la « mi-fine », la « fine », la « non-pareille », etc.). Ceci fait, on les entrepose en tas sur des draps pendant quelques jours puis on procède à la macération dans le vinaigre, à raison d’un litre pour un kilogramme de câpres. « Comme les câpres les plus vertes sont les plus estimées, remarquait Cazin dans les années 1850, et qu’elles se décolorent en vieillissant, on les colore quelquefois au moyen d’un sel de cuivre, ce qui peut causer des empoisonnements. Les sophistications, aujourd’hui si répandues dans les substances alimentaires, sont de nature à appeler toute l’attention du législateur et méritent toute la rigueur des lois » (4). Pauvre docteur Cazin, que ne dirait-il pas aujourd’hui face à cette ribambelle de E631, E127 et j’en passe !
  • La câpre est l’un des nombreux végétaux qui se prêtent admirablement à être confis au vinaigre. L’on peut faire de même avec les boutons floraux du pissenlit, de la pâquerette, du souci, du genêt à balai et de la chicorée, les fruits encore verts de l’épine-vinette et ceux de la capucine, les feuilles du pourpier, les petits oignons blancs, les petits pâtissons, les cornichons bien sûr, enfin les fruits que forme le câprier après floraison, parfois surnommés « cornichons de câprier ». La câpre est le condiment indispensable de la sauce tartare, de la rémoulade et de la tapenade.
  • Autres espèces : le câprier de la Jamaïque (C. cynophallophora), le câprier des Indes (C. zeylanica), le karira (C. decidua), etc.
    _______________
    1. Dioscoride, Materia medica, Livre II, chapitre 166.
    2. Jean-Baptiste Porta, La magie naturelle, p. 159.
    3. Henri Leclerc, Les épices, p. 68.
    4. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p. 231.

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Le caroubier (Ceratonia siliqua)

Synonymes : carouge, figuier d’Égypte, pain de Pythagore, pain de saint Jean Baptiste.

Que le caroubier soit d’origine proche-orientale ne semble pas faire l’ombre du moindre doute, puisqu’il y a environ deux millénaires, Grecs et Latins savaient bien que pour le rencontrer il fallait se rendre en Asie mineure, un territoire correspondant à peu de chose près à la Turquie actuelle. Or, comme cette vaste zone fut durant un temps sous occupation grecque, l’on peut dire que les Hellènes connaissaient fort bien cet arbre de la famille de l’acacia et du robinier. C’est donc relativement tôt qu’il s’est répandu aux zones orientales du bassin méditerranéen qui, outre l’Asie mineure, comptent les terres qu’occupèrent les anciens Hébreux (cet arbre fit partie de leur ancestrale pharmacopée) et, plus au sud, au niveau des terres d’Égypte : chez les anciens Égyptiens, les gousses du caroubier entraient dans plusieurs préparations médicinales tant fébrifuges, vermifuges qu’aphrodisiaques ou oculaires. Mais ce qui est placé en relief, c’est l’action du caroubier sur les désordres de la sphère gastro-intestinale : ces mêmes gousses, mêlées à de la bouillie d’avoine, à du miel et à de la cire d’abeilles constituaient un bon remède contre la diarrhée. Selon toute vraisemblance, les Égyptiens connurent l’action double du caroubier, puisque d’après les observations de Prosper Alpini à la fin du XVI ème siècle chez les descendants des bâtisseurs de pyramides, l’on remplaçait la casse par le caroubier en guise non pas d’antidiarrhéique mais de laxatif. Côté grec, comme nous le disions plus haut, le caroubier est bien connu de Dioscoride, Galien, Paul d’Egine, etc., bien que davantage vanté comme matière médicale que comme aliment, la valeur de la caroube étant alors considérée comme des plus médiocres. En effet, Dioscoride explique que « les carouges mangées (fraîches) nuisent à l’estomac, et lâchent le corps. Mais étant sèches, elles restreignent et sont utiles à l’estomac, elles provoquent l’urine, et principalement celles qui se gardent dans le marc des raisins » (1). L’on remarqua aussi le caroubier pour la taille et la masse de ses graines très régulières, ce qui les fit employer comme unité de mesure durant l’Antiquité. Par exemple, chez les Romains, une siliqua valait 1/6 de scrupule. Un scrupule pesant environ 1,27 g, une siliqua, autrement dit une graine de caroubier, équivaut donc à 0,21 g. Et, en effet, une graine de caroubier pèse, en moyenne, 0,2 g. Impliqué dans la médecine et dans les unités de poids et mesures, le caroubier s’est aussi illustré dans l’industrie diamantaire par le biais d’un chemin au parcours des plus inattendus. Pour bien le comprendre, nous devrons en passer une fois de plus par la sacro-sainte étymologie. La gousse ou silique du caroubier, du fait de la forme qu’elle arbore le plus souvent, rappelant une corne de chèvre, a été surnommée kéros en grec, que l’on retrouve dans le latin ceratonia (ayant, au passage, donné son nom à la kératine). Cette appellation grecque a été empruntée par les Arabes pour former le mot qîrat, carat en français moderne. Le carat métrique permettant de mesurer le poids des gemmes a été fixé en 1907 à… 0,2 g, soit le poids d’une graine de caroubier. Il y a donc un peu de cet arbre dans les diamants, émeraudes et autres saphirs. Mais les Arabes ne furent pas seulement à l’origine de ce terme de joaillerie que n’importe qui connaît sans pour autant porter un énorme cabochon ou être facetteur, le caroubier était, pour eux, avant tout, un arbre qu’ils vénéraient tant qu’ils l’emmenèrent avec eux jusqu’en Espagne pour l’y faire pousser au XII ème siècle, et en Afrique du Nord avant cela, ce qui explique qu’aujourd’hui, on trouve des caroubiers un peu partout autour de la Grande Bleue. Cet arbre, que l’on a mené d’est en ouest, représente pour les médecins arabes un remède adoucissant des bronches et des irritations pectorales, mais c’est aussi un élément utile en bien des cas pour toutes les populations qui virent passer les Arabes et les zones dans lesquelles ils s’installèrent, tout au long de la côté septentrionale de l’Afrique, de l’Égypte au Maroc. C’est pourquoi en Afrique du Nord (Tunisie et Algérie surtout), les caroubes sont cuites sous la cendre, broyées en farine, alors que leur pulpe intérieure permet de confectionner des galettes et de produire un ersatz de sucre, etc.
Nous avons, tout à l’heure, parlé des Hébreux. Quoi d’étonnant alors que le caroubier se retrouve dans la Bible et l’historiographie chrétienne ? L’on trouve dans L’évangile selon saint Luc un passage bien intéressant qui s’inscrit dans ce que l’on appelle communément la parabole de l’enfant prodigue. Avant tout, l’on se rappellera que saint Jean le Baptiste, alors qu’il était dans le désert, se repaissait de choses à son image, c’est-à-dire d’une maigre provende, de ces locustae qui firent que d’aucuns imaginèrent le Baptiste insectivore, cette armoise, aussi, dont il se ceignait le front afin d’échapper à la fièvre des démons. Un régime de vie somme toute léger. A son époque, la caroube était considérée comme un grossier aliment, mais « il eût bien voulu se rassasier des carouges que les pourceaux mangeaient ; mais personne ne lui en donnait. Étant donc rentré en lui-même, il dit : Combien y a-t-il de gens aux gages de mon père qui ont du pain en abondance, et moi, je meurs de faim ! » (2). A-t-il, pour autant, réussi à en faire du pain comme le firent les Grecs ? Je n’en sais trop rien, mais le caroubier s’appelle, encore aujourd’hui, johannisbrotbaum (= l’arbre du pain de saint Jean) en allemand. Autre saint avec lequel le caroubier est en lien : saint Georges, né en Palestine. Le caroubier fut placé sous sa protection, de petites chapelles dédiées à l’attention du saint furent édifiées à l’ombre de ces arbres. Je ne saisis pas trop cette association saint Georges/caroubier. Si ce saint est invoqué contre les maladies de la peau, le caroubier n’en a pas l’augure. C’est une raison qui interroge tout autant que celle qui a valu au caroubier d’être l’arbre auquel ce traître de Judas se serait pendu. Le légendaire chrétien n’est pas avare de prodiges, puisqu’il nous explique, selon les périodes et leurs hagiographes, qu’Iscariote se serait, finalement, pendu à plus d’un arbre, ce qui est beaucoup pour un seul homme : le sureau, le peuplier, l’églantier, le figuier et, donc, le caroubier, certains plus improbables que d’autres. Je dis bien improbable, pas impossible. Si, ici, sureau et surtout églantier permettent d’imaginer une scène de pendaison pour le moins risible compte tenu de la petitesse de la taille du dernier et de la fragilité des rameaux du premier, il est bon, également, de considérer le fait suivant : toutes ces plantes existaient-elles aux environs de la Terre Sainte à l’époque ? En ce qui concerne le caroubier, les avis les plus doctes semblent l’affirmer, d’autant que, si l’on en croit Fournier, le caroubier oriental n’a rien du gros arbuste rabougri dont il peut prendre la forme en Espagne ou dans le Midi de la France, atteignant péniblement sept mètres de haut, alors que dans la partie la plus occidentale du bassin méditerranéen, cet arbre atteint plus du double, sinon davantage (20 m). C’est mieux pour s’y pendre, non ? Quoique… le caroubier possède des branches et des rameaux dits réclinés, c’est-à-dire qu’ils pendent déjà eux-mêmes naturellement en direction du sol… De là à dire que c’est le poids du corps pendu de Judas qui les y aurait dirigés, il n’y a qu’un pas. Que nous ne franchirons pas. Mais vu que nous nous trouvons présentement sous cet arbre dont le gros tronc tortueux peut attendre deux mètres de circonférence au plus fort de son âge (500 ans), pourquoi ne pas y rester un moment afin d’observer de plus près son écorce brunâtre et rugueuse ? Sous des climats favorables, le caroubier est une espèce semper virens, c’est-à-dire qu’il conserve ses feuilles composées de quatre à dix folioles toute l’année, ce qui est bien pratique pour bénéficier de son ombre. Ses feuilles, qu’exaspèrent les chaleurs méditerranéennes, sont coriaces, luisantes en surface : observez celles du laurier, de l’yeuse, etc., toutes ces essences ont ceci en commun de lutter contre l’évapotranspiration, ce qui est d’autant plus vrai que les sols pauvres sur lesquels pousse le caroubier sont avares en eau. Mais, dans le même temps, le caroubier se borne à un autre impératif : il ne supporte pas les temps frais, voire trop froids, – 5° C lui sont fatals. Il est donc, pour cela, considéré comme espèce thermophile. Ce qui ne veut pas dire qu’il soit chaud pour autant ; chaud dans le sens d’érotique et d’aphrodisiaque, si vous voyez ce que je veux dire. C’est bien plutôt le contraire. Tout d’abord, le caroubier n’est en rien exubérant par sa floraison. N’ayant rien de comparable avec une orchidacée vanillée, il émet de tout petits épis de minuscules fleurs verdâtres dans un premier temps, rougissant comme des tomates par la suite. On peut se demander d’où le caroubier tire la force de faire surgir de ces fleurs lilliputiennes d’aussi grosses gousses vertes plus ou moins arquées (la corne de chèvre), épaisses, coriaces, aplaties, pendouillant le long des branches (c’est qu’il ne faut pas se fatiguer outre mesure sous ces brûlantes latitudes). Malgré tous les efforts déployés pour résister à la chaleur, les gousses du caroubier finissent par ressembler, extérieurement, à un morceau de cuir exposé aux éléments : un brun chocolaté et violacé, plus ou moins boucané, renfermant une pulpe rougeâtre et sucrée dans laquelle logent des graines très dures dont la couleur est intermédiaire entre celle de la gousse et celle de la pulpe. En dépit de toute cette chaleur accumulée, le caroubier, espèce dioïque, demeure frigide jusqu’à ses quinze ans et, passé ce délai, ce sont les dames caroubiers qui se farcissent tout le boulot : de 300 à 800 kg de caroubes par arbre et par an. Sachant qu’un caroubier peut vivre durant un demi-millénaire, cela en fait, des caroubes ! Mais cette prodigalité s’accompagne d’un regain de pruderie de la part des caroubes : en effet, ces gousses sont dites indéhiscentes. Je n’ai pas dit « indécentes » : quand on est indécent, on s’ouvre un peu trop facilement et rapidement, parfois n’importe comment. La gousse du caroubier, toute pudique, ne s’ouvre jamais de façon spontanée à maturité.

Le caroubier en phytothérapie

Par caroube, il faut donc entendre la gousse entière, y compris sa pulpe et les graines qui y logent. Au sujet de sa composition, les données chiffrées que nous allons communiquer s’adressent à la caroube au stade de son ultime maturité : eau (17 %), sucres (dont glucose 10 à 15 % et saccharose 20 à 35 %), amidon (35 %), cellulose (8 à 12 %), lipides (1 %), protéines (7 %), sels minéraux (dont calcium, phosphore, potassium, magnésium, silice, fer : 2,5 %), tanin (1,5 %). A cela, ajoutons de la pectine, de la provitamine A, des acides (formique, butyrique, isobutyrique). Notons également que la caroube ne contient pas de gluten.
Outre la caroube, la phytothérapie fait parfois appel aux feuilles et à l’écorce du caroubier.

Propriétés thérapeutiques

  • Expectorant, anticatarrhal, pectoral
  • Laxatif (par sa pulpe), antidiarrhéique (caroube sèche)
  • Astringent
  • Adoucissant
  • Nutritif

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : diarrhée, diarrhée infantile, entérite, entérite infantile, irritation des voies digestives, constipation
  • Troubles de la sphère respiratoire : adjuvant dans la tuberculose pulmonaire, maux de gorge, trachéite, inflammation et irritation des voies respiratoires

Modes d’emploi

  • Décoction de feuilles.
  • Décoction d’écorce.
  • Décoction de gousses sèches coupées en menus morceaux.
  • Sirop de caroubes.
  • Décoction de farine de caroubes.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Récolte : ce sont les mois d’août et de septembre qui représentent la meilleure période de récolte des caroubes.
  • Alimentation : partout autour de la Mer méditerranée l’on a su tirer parti des caroubes que l’on peut consommer tel quel parfaitement mûres. On en extrait une farine qui, mêlée à du froment, permet de fabriquer un pain « chocolaté » tel que cela se fait en Grèce. Chocolaté parce que la poudre de caroubes se rapproche du cacao, étant, en quelque sorte, l’un de ses succédanés, mais sans théobromine. Plus prosaïquement, l’industrie agro-alimentaire connaît la caroube sous le sigle E410, jouant un rôle d’épaississant (glaces, pâtisseries, etc.), en raison de la gomme composée majoritairement de galactomannane que contiennent ses graines.
  • Autres usages : les feuilles ainsi que l’écorce, par leur tanin, servirent au tannage des peaux. Quant au bois de caroubier, il intéressa souvent la marqueterie par sa dureté et son aspect strié de veines rougeâtres.
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    1. Dioscoride, Materia medica, Livre I, chapitre 129.
    2. Évangile selon saint Luc, Chapitre XVI, versets 15-16.

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Le sceau-de-Salomon (Polygonatum multiflorum)

Synonymes : faux muguet, muguet anguleux, muguet de serpent, herbe aux panaris, herbe à la forçure, genouillat, grenouillet, etc.

Il y a, chez le sceau-de-Salomon, comme une attitude révérencielle qui ne confine cependant pas à la crainte : voyez, en effet, comme les tiges de cette plante ont une aptitude à s’incliner, non parce que ses fleurs les alourdissent tant, ni qu’elle ploie sous le poids d’une trop lourde charge. Gracile et délicate, elle ne donne pas pour autant l’impression d’être en position inconfortable. Si l’on suit du doigt l’arc dessiné par une tige en dirigeant notre mouvement vers la terre, l’on peut deviner la partie souterraine du sceau-de-Salomon. Mais, pour mieux se rendre compte de son aspect général, il est préférable de déterrer entièrement son rhizome qui s’allonge, chaque année, formant une tige nouvelle, puis, plus tard, quand la plus ancienne vient à tomber – parce que tout finit par tomber –, elle abandonne sur le rhizome une trace de sa présence, une empreinte circulaire de son passage, comme un signet, un sceau que l’on aurait imprimé dans de la cire encore chaude et liquide, à l’image de ceux qu’on utilisait autrefois pour cacheter les lettres et en dérober le contenu aux messagers. Si vous vous promenez couramment dans les sous-bois qui abritent des hêtres et des chênes, peut-être aurez-vous déjà croisé la route de cette plante étonnante qui doit son curieux nom à une légende qui veut que le roi Salomon, tenant cette plante en main, se faisait obéir des pierres qui permirent l’érection du temple de Jérusalem, rappelant par là la prodigieuse prouesse des ouvriers égyptiens dans la bande dessinée d’Astérix chez Cléopâtre. L’on sait que le sceau de Salomon représente aussi un hexagramme ou étoile à six branches et l’on explique le nom de la plante en vertu des stigmates qui n’ont, bien entendu, rien de semblables avec un hexagramme, mais qui vaudrait à la plante la possibilité « de régulariser toutes choses et de rétablir l’harmonie » (1). Un autre aspect intéressant réside dans le nom latin de la plante, Polygonatum, « possédant de nombreux nœuds ou genoux », d’où ses surnoms de genouillat et, par transformation, de grenouillet. Si la grenouille appelle le bénitier, il ressort que cette plante inclinée qu’est le sceau-de-Salomon se prête aussi à la génuflexion, acte renforçant son caractère religieux pour ne pas dire sacré, que l’usage suivant souligne une fois encore : l’on traitait les racines de cette plante avec différentes solutions dont les compositions m’échappent, ce qui leur faisait acquérir l’aspect de fragments d’os humains : on en fit de fausses reliques qui n’en furent pas moins adorées.

Au Ier siècle après J.-C., le sceau-de-Salomon attire l’attention des médecins. En Occident, l’on voit un Dioscoride en offrir une belle description botanique, mais il n’est guère disert sur la question de ses propriétés médicinales, hormis le fait que son rhizome « profite (emplâtré) aux plaies et enlève les taches du visage » (2), indications qui lui colleront à la peau jusqu’à aujourd’hui même. Du côté oriental, le Shen’ nong Bencaojin mentionne cette plante que la médecine traditionnelle chinoise nomme Yuzhu, tonifiante et fortifiante de l’énergie yin, active sur les méridiens du Poumon et de l’Estomac. Le Moyen-Âge, bien que vaste en son étendue, n’y fait même pas allusion, ou bien une ou deux fois, comme ça, en passant. En revanche, il jouit d’une plus grande notoriété, surtout auprès des Allemands, aux XVI ème et XVII ème siècles. Lui qu’on disait expectorant, était aussi fort réputé comme diurétique, propriété trouvant une implication dans la goutte et les rhumatismes. Jérôme Bock s’aventure à mettre en application toutes les parties de la plante ou presque. Voici ce qu’il en dit en 1546 : « Le rhizome en décoction remédie aux épanchements sanguins, chasse la pierre, guérit les maladies des femmes et fait disparaître toutes les plaies internes ; douze baies provoquent le vomissement et la purgation. Les feuilles macérées dans le vin ou réduites en poudre chassent la pituite. A l’extérieur, le rhizome écrasé fait disparaître les ecchymoses en quelques jours et, en décoction, efface toutes les taches de la peau ». Pas si mal pour une plante marquée d’autant d’ocelles que d’ôter celles qui constellent la peau de l’homme.

Cette ingénieuse, vous l’aurez compris, est forcément vivace. Sur le dos de ses tiges cylindracées, se déploient deux rangées de feuilles alternes, elliptiques et sessiles, marquées de nervures longitudinales. Vertes au-dessus, elles bleuissent quelque peu en dessous. A l’aisselle de chacune de ces feuilles pendent, par paquet de deux à six, des fleurs tubuleuses à six dents (comme pour mieux rappeler l’hexagramme). Blanches, en forme de clochette allongée comme une trompette, elles n’excèdent pas 2 cm de longueur. A l’été, elles laissent place à des billes d’1 cm qui rougissent avec de se rembrunir : elles deviennent noires, poudrées d’une poussière bleuâtre.
Assez commun à très fréquent (selon les lieux et les auteurs), le sceau-de-Salomon, que l’on rencontre dans presque toutes les zones tempérées d’Amérique du Nord, d’Asie et d’Europe, apprécie les lieux où l’humidité est davantage aérienne que terrestre. De la plaine à la basse montagne, on le trouve à l’orée des bois, sur les rocailles et dans les haies.

Le sceau-de-Salomon en phytothérapie

Sont-ce les feuilles du sceau-de-Salomon, donnant à cette plante l’allure d’un oiseau préhistorique, que l’on utilise en phytothérapie, ou bien ses clochettes suspendues dont le nectar est inaccessible aux abeilles ? Ni les unes, ni les autres, puisque seul son rhizome fait office dans le domaine qui nous intéresse. De saveur douceâtre et quelque peu âcre, de consistance légèrement visqueuse, il a été malheureusement peu étudié. Cependant, l’on sait qu’il possède les éléments suivants : une saponine, du mucilage, de l’allantoïne, des flavonoïdes, du tanin, de l’asparagine, de la vitamine A, ainsi que des oxalates de calcium qui le rapproche assez des oxalis et du tamier (cf. articles sur ces deux plantes).

Propriétés thérapeutiques

  • Vomitif, purgatif (cela concerne les baies)
  • Astringent, détersif, adoucissant, stimule et accélère la cicatrisation, résolutif
  • Anti-inflammatoire
  • Hémolytique
  • Antigoutteux (?)
  • Antidiabétique (fait chuter le taux de sucre sanguin)

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère respiratoire : maux de gorge, toux sèche, toux chronique, bronchite, inconfort pulmonaire, expectoration difficile accompagnée de glaires épaisses et visqueuses
  • Troubles de la sphère vésico-rénale : cystite, polyurie
  • Affections cutanées : contusion, ecchymose, abcès, panaris, anthrax, furoncle, gale, impuretés de la peau
  • Troubles gynécologiques : leucorrhée
  • Troubles oculaires, yeux rougis et/ou douloureux
  • Apaisement de la soif durant les épisodes fébriles

Modes d’emploi

  • Infusion de rhizome.
  • Décoction de rhizome.
  • Macération vineuse de rhizome.
  • Suc frais.
  • Cataplasme de rhizome cuit puis mêlé à un corps gras.
  • Rhizome broyé et appliqué frais.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Récolte : disponible l’année durant, le rhizome du sceau-de-Salomon peut se récolter en tout temps ou simplement en automne.
  • Toxicité : certains ouvrages comparent les principes toxiques de la digitale pourpre et du muguet à ceux du sceau-de-Salomon. Il n’en est, heureusement, rien, hormis une ineptie imprimée à des milliers d’exemplaires. Non, le sceau-de-Salomon ne contient aucun glucoside cardiotonique. Seules les baies de cette plante peuvent se targuer de quelque nocivité, et encore relativement faible si l’on considère que leur effet le plus notoire est de faire vomir. Des cas d’empoisonnements mortels ont été, semble-t-il, répertoriés, mais doivent être considérés avec la plus grande circonspection.
  • Espèce proche : le sceau-de-Salomon odorant (Polygonatum odoratum).
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    1. Anne Osmont, Plantes médicinales et magiques, p. 75.
    2. Dioscoride, Materia medica, Livre IV, chapitre 5.

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Rhizome de sceau-de-Salomon sur lequel les nœuds sont bien visibles.

L’arroche (Atriplex hortensis)

Synonymes : bonne dame, belle dame des jardins, follette.

Arroche, déformation du latin atriplex, lui-même issu du grec atraphaxos, désigne une plante qui plonge si loin ses racines dans l’histoire qu’on ignore tout de la signification de ces termes. Dans l’histoire ? Bien avant même, car à l’époque préhistorique, déjà connue, elle était récoltée et consommée comme légume. C’est un usage qui va perdurer dans le temps comme nous l’explique Dioscoride, mentionnant qu’alors on la mangeait bouillie : « en cette sorte, elle ramollit le corps (= elle fait office d’émollient) » (1). Ses feuilles s’emplâtrent, « sa graine bue avec de l’hydromel guérit ceux qui ont le fiel répandu au corps (= c’est-à-dire qu’elle est dissipatrice de la jaunisse comme le soulignait également Galien) » (2). Elle est donc non seulement alimentaire mais aussi guérisseuse.

Le Moyen-Âge en fait une espèce végétale très présente, surtout dans les jardins, ce qui lui vaut le surnom d’hortulana (du latin hortus, « jardin »), d’autant qu’elle est inscrite dans le Capitulaire de Villis, c’est donc que l’on cherche à en souligner la valeur et à en encourager la culture et la consommation. Aux VIII ème et IX ème siècles, elle a encore le vent en poupe, ne pâtissant pas de la concurrence rude que lui fera l’épinard non encore parvenu en Europe occidentale. Comme quoi, une introduction très ancienne n’est pas forcément la garantie d’une pérennité dans le temps. En attendant, Platearius la conseille comme adoucissante, Macer Floridus comme laxative à l’intérieur et dissolvante à l’extérieur (en effet, elle dissout les cors et autres endurcissements de la peau). Pour Hildegarde, cette plante, ni trop froide ni trop chaude, est « en fait, juste tempérée et assure une bonne digestion » (3).

Plus qu’aux feuilles, les praticiens de la Renaissance s’attacheront davantage aux semences de cette plante. C’est ainsi que Matthiole en relate l’usage populaire auprès des paysans, et remarque que « ces graines les purgeaient vigoureusement mais avec beaucoup de douleur et de fatigue ». Souvent, les plantes purgatives sont aussi vomitives, c’est ce que soulignèrent Lazare Rivière et Geoffroy, précisant que l’arroche est qualifiée de vomitif doux, ce que contredit Wauters pour lequel l’arroche est un succédané de l’ipécacuanha, une plante pas exactement réputée pour sa douceur.

Plante annuelle, l’arroche met tout en œuvre pour atteindre une taille de près de deux mètres de hauteur. Elle n’est donc pas du genre à lambiner, assurant sa photosynthèse à l’aide de larges feuilles triangulaires plus ou moins cordiformes, ou mieux, hastées, c’est-à-dire en forme de fer de hallebarde. De couleur bleu glauque, parfois rougeâtres, brillantes au-dessus et gris argenté au-dessous, elles sont couvertes d’une fine pellicule rappelant de la farine. Puis viennent de petites fleurs verdâtres assez anonymes qui se groupent en grappes axillaires terminales de juillet à septembre. On peut se demander où d’aussi minuscules fleurs tirent la force de former d’aussi grosses semences qui font fléchir l’extrémité de l’inflorescence sous leurs poids réunis. Ces fruits, akènes ailés, aplatis voire comprimés, de 10 à 15 mn de diamètre, adoptent la vague forme d’un cœur.
Rustique et sobre, l’arroche, aujourd’hui négligée sinon inconnue, était autrefois très répandue surtout en Europe centrale. A l’heure actuelle, il est possible de la rencontrer à l’état subspontané en plaine comme en moyenne montagne, dans les champs, les jardins, les décombres et autres terrains vagues.

L’arroche en phytothérapie

De saveur douce et fade, intermédiaire entre l’oseille et l’épinard, l’arroche ne possède cependant pas les propriétés médicinales des deux plantes sus-dites. Nébuleuse et fantomatique à l’image de son feuillage, elle a à peu près disparu de la circulation et ne se réserve qu’à des usages extrêmement périphériques. Aussi a-t-elle été peu étudiée au contraire d’autres plantes passées sous le microscope et le scalpel de la science moderne, histoire de vérifier si les assertions des Anciens à leur sujet étaient fondées ou non. L’arroche, elle n’a pas véritablement eu cet honneur comme le démontrent assez les quelques maigres sources dont nous disposons à propos des composants biochimiques la constituant : abondante source de sels minéraux, de vitamine C et de chlorophylle, elle contient en outre de la saponine « qui justifie son emploi dans les maladies des voies respiratoires, digestives, urinaires et de l’épiderme » (4). Voyons voir ce que les feuilles et les graines de l’arroche nous réservent.

Propriétés thérapeutiques

  • Purgative (graine), vomitive (graine), laxative, carminative, vermifuge
  • Diurétique, dépurative
  • Maturative, émolliente

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : maladies inflammatoires des organes digestifs, maux de ventre, constipation opiniâtre, dysenterie, parasites intestinaux (ascarides)
  • Troubles de la sphère respiratoire : dyspnée, crachement de sang
  • Affections inflammatoires des voies urinaires
  • Troubles de la sphère hépatique : jaunisse
  • Affections cutanées : furoncle, abcès, enflure, blessure résultant d’un coup, inflammation de la matrice de l’ongle

Modes d’emploi

  • Infusion de feuilles.
  • Décoction de feuilles (= bouillon d’herbes).
  • Décoction de semences.
  • Poudre de semences.
  • Cataplasme de feuilles cuites.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Récolte : dès le début du printemps jusqu’aux premiers jours de l’été, l’on peut cueillir les feuilles de l’arroche. Encore jeunes, elles se prêtent mieux à un usage phytothérapeutique et culinaire, leur tendance à devenir âcres avec le temps n’étant pas des plus plaisantes.
  • En cuisine : en potage, cuite comme légume, chiffonnée comme l’oseille, etc., l’arroche est un agréable substitut à l’épinard. Elle forme, avec le chénopode blanc, le chénopode bon-henri et l’amarante, un groupe de sauvageonnes qui font toujours bonne figure dans l’assiette. Toutes se destinent aux mêmes emplois que l’épinard (tarte aux herbes, tourte, farce végétale, etc.).
  • Autres espèces : dans la nature, l’on peut croiser au moins trois autres arroches annuelles : l’arroche du littoral (A. littoralis), l’arroche hastée (A. hastata) et l’arroche étalée (A. patula).
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    1. Dioscoride, Materia medica, Livre II, chapitre 112.
    2. Ibidem.
    3. Hildegarde de Bingen, Physica, p. 66.
    4. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 114.

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Le topinambour (Helianthus tuberosus)

 

Synonymes : hélianthe tubéreux, artichaut du Canada, artichaut de Jérusalem, patate de Virginie, poire de terre, tartouffe, cartofle, crompire, etc.

« Le topinambour pâtit d’un manque d’attrait certain des ménagères qui le considèrent comme un légume pauvre », se lamentait Jean Valnet dans son ouvrage dédié aux fruits, aux légumes et aux céréales (1). Et encore, il écrivait cela à une époque où ce tubercule était loin d’avoir été réhabilité, bien au contraire. Mais d’où vient que le topinambour ait été aussi peu estimé ? Écoutons ce que Simone de Beauvoir confiait dans ses Mémoires d’une jeune fille rangée à propos des repas que préparait sa mère : elle « confectionnait des omelettes sans œufs et des entremets à la margarine, où le saccharose remplaçait le sucre ; elle nous servait de la viande frigorifiée, des biftecks de cheval et de tristes légumes : crosnes, topinambours, bettes » (2). C’était là la condition de beaucoup de monde durant la guerre de 1914-1918 où l’alimentation, sujet crucial, se bornait à des tickets de rationnement. Aussi crosnes et topinambours devinrent-ils des aliments de la pénurie. Or « celui qui a nourri les hommes en période de disette mérite pourtant plus la reconnaissance que la mise en quarantaine », s’exclame Jean-Luc Daneyrolles (3). Certes, mais la synesthésie topinambour/guerres mondiales est parfois indépassable. Pendant longtemps, le topinambour a trop rappelé la consommation qu’on en fit, tant durant 14-18 que 39-45. Bien qu’il soit aussi riche que la pomme de terre ou le cul d’artichaut, on lui a conservé longtemps cette étiquette d’aliment famélique, quitte à en être réduit à l’arracher de la glèbe hostile à mains nues, parce que, en ces temps sombres et troublés, l’on manquait même de pioches. Le topinambour, ça n’est pas alors que la faim inassouvie, c’est aussi le froid, la peur, le départ des fils à la guerre, le sang, c’est le légume du traumatisme, c’est l’odeur terreuse et fade de ceux qui s’en souviennent. A la guerre comme à la guerre, serait-on tenté de suggérer. Mais ça n’est là qu’un argument spécieux balayant du revers de la main toutes ces années d’atrocités durant lesquelles, pour beaucoup, le topinambour fut l’un des avatars. Le topinambour, contrairement à la pomme de terre, s’accommode très bien des terrains pauvres, mais la pomme de terre, également fruit de la terre, il faut bien, elle aussi, l’extraire de sa gangue terreuse. Enfin, c’est ce que l’on aurait fait si l’on en avait eu durant la Seconde Guerre mondiale. Mais de patates, il n’y en avait guère, les kartoffel étant réquisitionnées par les Allemands, dont d’aucuns, nazis entre autres, jugèrent à propos d’abandonner à ces « bougnoules » de Français rutabagas et topinambours, aliments juste assez dignes de ces sous-hommes.

Chez mes grands-parents maternels, qui se décrivaient comme cultivateurs, outre l’établi de mon grand-père où je fabriquais à l’aide de chutes de planches des camions et de petits meubles pour mes playmobil, il y avait le jardin tout clôturé dans lequel je passais beaucoup de temps. Année après année, je constatais bien que dans un de ses recoins que couvrait d’ombre le feuillage d’un tilleul rond comme un ballon, revenaient des plantes toutes rangées le long d’un vieux muret de pierres, semblables à des tournesols pas très hauts, portant parfois des fleurs qui les rappelaient mais de taille beaucoup plus petite. Que pouvaient donc bien faire ces plantes remisées en cet endroit où rien d’autre ne poussait ?, me questionnais-je, intrigué. Un jour où nous étions à table, chacun devant son assiette de soupe, je posais la question à ma grand-mère : « Dis mémé, c’est quoi ces grandes plantes qui poussent en dessous des framboisiers ? » Elle n’a pas répondu tout de suite, a jeté un œil en direction de mon grand-père qui, manifestement, n’avait pas fait attention à mon interrogation. Puis, elle a dit : « Oh, ça, c’est des saletés. Topinambours qu’on les appelle ». Mon grand-père a failli s’étrangler avec une cuillerée de soupe puis est passé par toutes les couleurs. Ne m’expliquant pas ce que ce mot de topinambour pouvait bien avoir comme raison de provoquer une telle réaction, je sus néanmoins par la suite que mon grand-père tenait en horreur ce légume pour en avoir mangé durant toute la guerre. On préconise souvent de planter les topinambours en bordure de jardin parce qu’on les juge, avec raison, trop envahissants. Et si rien ne pousse à proximité, hormis les herbes folles qui ont l’audace d’y déposer leurs graines, c’est parce que le topinambour épuise la terre. Mais je persiste à croire encore aujourd’hui que les topinambours du jardin de mes grands-parents occupaient une place à part, relégués dans ce coin inculte où l’on ne se rendait jamais, histoire de leur faire comprendre qu’ils étaient persona non grata et que cette distance qu’on leur imposait devait aussi permettre de tenir en respect cette période de guerre et d’occupation dans l’esprit de mes grands-parents.

Cependant, l’histoire du topinambour n’est pas circonscrite à la seule période douloureuse des deux guerres mondiales. Si le rutabaga, malgré ses syllabes chantantes, est un mot d’origine suédoise, l’on peut s’interroger sur la provenance de ce nom à coucher dehors qu’est le mot topinambour qui apparaît bien exotique tout de même : c’est le cas, le topinambour étant américain, poussant à l’état sauvage au Canada ainsi qu’aux États-Unis. Bien avant l’arrivée des colons, cette plante entrait déjà dans l’alimentation des Hurons et des Algonquins qui la firent connaître aux Européens au tout début du XVII ème siècle, lesquels l’introduisirent en France aux environs de 1610 sous diverses appellations (truffe du Canada, tartifle, artichaut du Canada, etc.), de même que la pomme de terre eut les siennes durant un temps avant qu’on ne se fixe sur son nom actuel. Donc, la patate, c’est un « fruit » comestible issu de la terre d’Amérique du Sud, le topinambour c’est pareil, à l’exception de sa localisation géographique : l’Amérique septentrionale. Aussi, l’on s’explique mal pourquoi le topinambour fut baptisé en relation avec la tribu des Tupinambas originaire d’Amazonie. Leur nom francisé, Topinamboux, rapproche encore cette tribu du légume souterrain. Expliquons comment les Tupinambas qui n’ont jamais vu un topinambour de toute leur vie ont pu se confondre avec lui. Au tout début du mois d’avril 1613, six Tupinambas foulèrent le sol français. Exhibés comme des bêtes de foire – attitude propre aux colonisateurs –, ces indigènes dont plusieurs périrent, sans doute en raison du climat ou de maladie, parvinrent en France concomitamment au topinambour. L’on s’empressa donc, pour je ne sais quelle raison, de transmettre au tubercule le nom de cette tribu amazonienne, ce qui fit croire pendant longtemps que le topinambour était d’origine brésilienne. Mais bon, à l’époque, vus de France, Tupinambas, Hurons et Algonquins, tout ça, c’était des sauvages, d’où qu’ils proviennent. On ne se préoccupa plus des Tupinambas, mais on procéda à la culture en grand du topinambour en France, un légume racine dont l’adoption par le peuple français fut autrement facile que celle de la patate que l’on boudait pour ne pas dire plus, avant que cette tendance ne s’inverse au XVIII ème siècle. Le succès du topinambour ne peut cependant faire oublier qu’il a ses détracteurs (il y en a toujours et pour tout). Ainsi, le médecin français Philibert Guybert (1579-1633) n’est pas l’un de ses supporters : « je suis d’avis que l’on laisse cette viande barbare à ceux qui sont si fous qu’ils n’aiment que ce qui est étranger et à qui on a fait passer la mer pour trouver mieux, puisque nous avons en France d’autres racines plus saines et plus agréables ». Est-ce du chauvinisme ou bien cette opinion est-elle animée du désir de ne pas prendre part à ce que nous appelons bio-piraterie ? Je penche davantage pour la première solution, teintée, me semble-t-il, de xénophobie. Par ailleurs, on l’accuse de causer des flatulences, ce qui s’avère bien réel chez certaines personnes mais pas toutes. Aussi, celles qui en sont les victimes ont-elles toutes les raisons de dénigrer le topinambour. Malgré cela, il parvint à tirer son épingle du jeu, car on ne traite jamais un mauvais film de topinambour, mais de navet, bien que le mot topinambour demeure une des insultes que le capitaine Haddock profère sans difficulté aucune. Hergé avait-il, lui aussi, maille à partir avec le topinambour ?

Bien qu’étant un hélianthème comme le tournesol, le topinambour se distingue de lui de la façon suivante : le tournesol emmagasine ses principes nutritifs dans sa tête, le topinambour dans ses pieds. C’est pourquoi les racines du tournesol sont si grêles alors que les capitules du topinambour sont plus petits que ceux du soleil (4 à 8 cm de diamètre), lesquels, de toute façon, fleurissent plus rarement que ceux du tournesol (bien qu’on remarque des variétés plus florifères que d’autres) et surtout plus tardivement : alors que les tournesols baissent la tête, lourde du poids de leurs graines regroupées en spirales, les fleurs du topinambour apparaissent tout juste, aux environs d’octobre, tandis qu’au mois suivant sa tige commence à se dessécher. Ce qui fait que la fructification hasardeuse du topinambour ne permet pas d’en faire, au contraire du tournesol, un quelconque usage. D’ailleurs, il ne se sème pas, on le reproduit par éclat de tubercule, ce même tubercule que, vivace, la plante conserve sous la terre sans avoir à craindre la saison froide. Ceux-ci, de forme plus ou moins ovale ou arrondies (parfois carrément biscornues), adoptent des coloris changeants selon les variétés, ainsi qu’en terme de gabarit : un tubercule de 15 cm de longueur sur 4 à 5 cm de section est déjà un monstre. Sur la question des dimensions, ils valent bien certaines patates dont quelques-unes sont prodigieusement grandes, sans toutefois s’accompagner de parties aériennes telles que le topinambour peut en déployer : des tiges de 1 à 2,5 m de hauteur, parfois 4, et dont la section à la base atteint 5 cm, le rapprochant, une fois de plus, du tournesol.
Le topinambour, principalement cultivé, s’est parfois échappé des cultures, apparaissant alors de façon subspontanée çà et là, en des endroits où devaient autrefois se trouver des jardins ou des lieux de culture en grand.

Le topinambour en phytothérapie

Peut-on véritablement parler de phytothérapie à l’endroit du topinambour ? De diététique serait plus juste. Mais cela est déjà fort convenable sachant qu’il existe bien des connexions entre ces deux disciplines. En tous les cas, l’on ne peut lui dénier son statut d’aliment de santé, comme le prouve sa composition biochimique : de l’eau en quantité variable (74 à 91 %), des sucres (3,6 à 5,2 %), peu de lipides (0,2 %) et de cellulose (0,3 à 1,2 %), des substances azotées (2 à 2,5 %). En terme d’hydrates de carbone, le topinambour en contient plusieurs (pseudo-inuline, inulinine, hélianthine, synanthryne), mais le principal demeure l’inuline (1,5 %). Ces hydrates de carbone, « et en particulier l’inuline, ne sont pas transformés par le foie en glucose et fournissent néanmoins l’énergie thermique et organique nécessaire », explique Fournier (4). Non glucosigènes, ils sont en revanche fructosigènes. Ensuite, vient un faible taux de protéines qui fait que le topinambour abaisse le taux d’urée sanguine. Mais nous n’en avons pas pour autant terminé avec le topinambour : d’autres substances justifient toute sa richesse : acides aminés (asparagine, arginine), choline, bétaïne, albumine, vitamines (A, C), sels minéraux (potassium, etc.).

Propriétés thérapeutiques

  • Nutritif, énergétique, très digestible
  • Laxatif
  • Galactogène
  • Antiseptique

Usages thérapeutiques

  • Profitable aux dyspeptiques, diabétiques, azotémiques, urémiques, glycosuriques, goutteux et rhumatisants, ainsi qu’aux enfants et aux personnes âgées
  • Allaitement
  • Constipation

Modes d’emploi

  • Tubercules en nature dans l’alimentation, cuits à l’eau salée ou à la vapeur.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Les détracteurs que le topinambour a rencontrés au fil de son histoire s’expliquent par sa propriété de provoquer des flatulences, mais pas chez tous, certaines personnes qui le tolèrent s’en trouvent très bien. Ce qui valait autrefois le rejet trouve aujourd’hui une justification scientifique : « Des études ont montré qu’elles [les flatulences] ont pour origine notre flore intestinale, diversement constituée selon les individus. Certains le digèrent, d’autres non, qu’il soit cru ou cuit, et quelle que soit la manière de le préparer » (5). Ce qui nous mène au point suivant.
  • En cuisine : une fois bouilli ou cuit à la vapeur comme précédemment indiqué, le topinambour se prête bien aux purées et gratins que vous accommoderez à la sauce qu’il vous plaira. Cuit à la vapeur, il reste assez ferme, ce qui fait qu’on peut le débiter en tranches qu’il est possible d’incorporer à une salade. Par ailleurs, on peut le sauter à la poêle, le frire comme la pomme de terre et en confectionner des beignets. L’on dit généralement que ses utilisations culinaires sont identiques à celles de la pomme de terre, ce que je crois.
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    1. Jean Valnet, Se soigner avec les légumes, les fruits et les céréales, p. 422.
    2. Citée par Jean-Luc Hennig, Dictionnaire littéraire et érotique des fruits et légumes, p. 221.
    3. Jean-Luc Daneyrolles, Un jardin extraordinaire, p. 30.
    4. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, pp. 502-503.
    5. Jean-Luc Daneyrolles, Un jardin extraordinaire, p. 36.

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Le petit pois (Pisum sativum) et le pois chiche (Cicer arietinum)

Fleurs de petit pois

Bien que petit pois et pois chiche (petitpoischiche, quand on ne mâche pas assez ses mots ^^) soient assez souvent spontanés (le premier dans les moissons – beaucoup moins aujourd’hui avec les pesticides qui ravagent les messicoles –, le second dans le Midi de la France ainsi qu’en Suisse, en Espagne et en Italie entre autres), qu’ils soient devenus tous les deux cosmopolites, cette hyper présence qui crève les yeux comme l’évidence reflète une propagation de ces deux plantes par les efforts de culture et d’amélioration entrepris par l’homme dès une période fort reculée dans le temps (vous avez le droit de respirer, là ^^). D’ailleurs, le pois chiche tel que nous le connaissons n’existe nulle part à l’état sauvage, tandis qu’on croise dans les taillis buissonneux du sud de la France des petits pois poussant en toute nature, bien qu’ils soient fort différents du petit pois potager. On place tantôt l’origine du petit pois à la région méditerranéenne, tantôt à l’Inde, de laquelle on l’aurait, dans un premier temps, rapporté en Asie mineure, avant qu’il ne s’éparpille un peu partout en Europe à la manière de ses congénères échappés d’une boîte de conserve. Il n’est peut-être pas endémique à l’Europe, mais il s’est naturalisé comme plante cultivée en des âges fort anciens (âge de pierre, âge de bronze), sans doute apporté là par des peuplades aryennes ayant donné lieu aux flux migratoires indo-européens. Quoi qu’il en soit, en Suisse, en Hongrie ainsi qu’en Turquie, des fouilles archéologiques ont exhumé des petits pois, certes archaïques, mais pois néanmoins. Quant au pois chiche, cultivé dans tous le bassin méditerranéen dès l’Antiquité, on le dit probable descendant d’une espèce asiatique. Bref, pour l’un et l’autre, il ressort qu’ils ont emprunté une route d’est en ouest comme, du reste, de très nombreuses plantes peuplant aujourd’hui vergers et potagers.
Ce qui est remarquable, c’est que durant l’Antiquité gréco-romaine, on s’intéresse prioritairement au pois chiche, n’accordant aucune importance au petit pois qui semble méconnu, l’avènement de ce dernier apparaissant plus tardif. Aujourd’hui davantage relégué en cuisine, le pois chiche jouissait alors d’une grande réputation thérapeutique. Il faut dire que son statut alimentaire n’était pas des plus appréciés : considéré comme un aliment grossier – rustique dira Horace –, on l’évitait en tant qu’aliment venteux, faisant enfler le ventre de flatulences qui ne demandaient qu’à sortir par les voies naturelles. Mais si l’on souhaitait en faire un usage interne, il fallait bien en passer par là. Dioscoride, que reprendra Galien un siècle plus tard, donne les pois chiches comme diurétiques et emménagogues : « Ils font sortir le fruit hors du ventre de la mère et provoquent le flux menstruel, et engendrent abondance de lait » (1). Bien conscient qu’il provoque des flatuosités, il remarque, à son avantage, que le pois chiche a des effets bénéfiques sur la jaunisse et l’hydropisie. En externe, il l’applique sur les ulcères, la gale et la teigne, et relate, au sujet des verrues, le bien curieux usage que font certains des graines de pois chiches pour les faire disparaître : à la nouvelle lune, ils touchent une à une les verrues d’un patient avec autant de grains qu’il possède de verrues. Puis, ceci fait, ils placent ces grains dans un nouet de toile de lin qu’ils jettent (comme d’autres le sel) par-dessus leur épaule, geste censé emporter le mal et garantissant de faire ainsi tomber les verrues. Actif sur la sphère vésicale (colique néphrétique, calcul urinaire, etc.), le pois chiche se révèle être un bon vermifuge, un remède qui soulage les douleurs lombaires et les inflammations génitales, mais cette action supposée du pois chiche sur les verrues s’inscrira dans l’histoire, du moins dans celle des Romains : ceux-ci utilisaient le mot cicer, hérité d’une langue qui leur est bien antérieure, pour désigner le pois chiche et que l’on a conservé à travers son nom scientifique latin actuel (Cicer arietinum). L’on ne connaît très certainement pas le politicien Marcus Tullius, mais l’excroissance qu’il portait sur le nez, semblable par sa forme à un pois chiche, lui valut d’être surnommé Cicero en guise de boutade par ses détracteurs, un surnom qui lui est resté, puisqu’on l’appelle plus volontiers Cicéron aujourd’hui encore. Je ne pense pas que sa « verrue » soit tombée, sans quoi Marcus Tullius ne serait jamais devenu Cicéron, mais il fut assassiné en 43 avant J.-C. , ce qui est une autre manière de tomber. Outre cicer, le pois chiche était nommé arietinum par les Romains, car, selon comme on le regarde, un pois chiche figure assez une tête de bélier (aries), sans les cornes toutefois. Nous verrons tout à l’heure quelle sera l’implication de cette signature visuelle dans l’histoire du pois chiche. Lié à un autre animal, le sanglier, Plutarque disait que le pois chiche permettait de juger de la bonne disposition de l’âme d’un sanglier avant sacrifice : « si ces animaux n’y touchent pas, on les considère comme n’étant pas de bonne condition ». Le sanglier, « porc sauvage […] symbole de la débauche effrénée » (2), se rapproche alors ici assez du bélier dont on connaît l’ardeur sexuelle infatigable. C’est bien sous ce rapport là que le pois chiche fut considéré comme un énergique aphrodisiaque, remarqué comme tel par Arnaud de Villeneuve au XIII ème siècle, repris par Jean-Baptiste Porta au XVI ème : « Pour combattre vaillamment dans le camp de Vénus, écrit-il, prenez en bonne quantité de la roquette, des pois chiches, des oignons, des carottes, de l’anis, du coriandre [masculin à l’époque], des noyaux de pommes de pin [c’est-à-dire des pignons], l’homme qui prendra cela sera rendu dispos à l’acte vénérien » (3). Sans doute est-ce encore cette similitude entre la tête de bélier et la forme du pois chiche qui est à l’œuvre, mais, durant le Moyen-Âge, le pois chiche est davantage convié en thérapeutique qu’à animer les ardeurs de Monsieur… chose que devait certainement ignorer la chaste abbesse de Bingen, bien qu’elle dise que « le pois chiche est chaud et agréable, léger et agréable à manger » (4). Rien qui puisse laisser imaginer, dans le pois chiche, une aptitude libidineuse : « il n’augmente pas les humeurs mauvaises chez celui qui en mange. Si on a de la fièvre, faire cuire des pois chiches sur des charbons ardents et les manger : ainsi on sera guéri » (5). Pendant ce temps, du côté du petit pois, l’on n’est pas à la fête. A Salerne, on se pose des questions, certes légitimes : « Faut-il louer le pois, ou faut-il qu’on le blâme ? Ce légume en sa peau n’est pas sain, il enflamme. Ôtez-la lui : sans nul danger, ce légume se peut manger ». Ce en quoi Hildegarde est loin d’être de cet avis, préconisant de s’abstenir « de nourriture forte, de pain salé, de pois et de lentilles » (6) lorsqu’on est affecté de maladies pulmonaires par exemple. Bien pire : « Le pois est même nocif dans toutes les maladies, et il n’a en lui aucune propriété pour les chasser » (7). En ce cas, l’on peut se demander pourquoi il était « crié » dans les rues de Paris (entre autres) dès le XIII ème siècle par les marchands de légumes. Après, il est vrai que c’est peu dire que c’est le propre de l’homme que de crier tout et n’importe quoi à travers pub, réclame (ça fait plus vintage), démarchage téléphonique, tant et si bien que certains sont capables de vendre une sorbetière à un Inuit. Mais je sens qu’on s’égare…

Puis vint le grand siècle, l’âge d’or du petit pois, à savoir celui durant lequel s’éternisa le règne de Louis XIV, introduit au siècle précédent, relate La Bruyère Champier contemporain de Rabelais, affirmant que le petit pois représentait déjà un régal à la cour. Mais c’est véritablement au XVII ème siècle que le petit pois sera au faîte de sa gloire, engouement se cristallisant aux environs de 1660, alors que, dans le même temps, le pois chiche est relégué au rata plébéien. L’on appelle alors cela une mode, une fureur même, presque une lubie qui n’allait pas s’éteindre de si tôt puisque près de quarante années plus tard, Madame de Maintenon y faisait encore allusion : « Le chapitre des pois dure toujours, l’impatience d’en manger, le plaisir d’en avoir mangé et la joie d’en manger encore sont les trois points que nos princes traitent depuis quelques jours ».
Ainsi, pois chiches et petits pois furent-ils triés sur le volet, le premier se réservant à l’homme du peuple, le second aux têtes couronnées, ce qui est fort amusant, puisque le volet dont il est question dans l’expression « trier sur le volet » consistait, au XV ème siècle, en une « assiette de bois, ustensile de cuisine sur lequel on triait patiemment les pois et les fèves » (8), quitte, parfois, à en devenir fou, mais un tri qui peut représenter dans certaines circonstances l’épreuve face à un défi imposé, une initiation : c’est ce à quoi Aphrodite confronte Psyché dans L’âne d’or d’Apulée, motif similaire que l’on rencontre dans le conte où Vassilissa est aux prises avec la sorcière Baba Yaga : les deux héroïnes doivent séparer des graines en monceaux selon leur nature en un temps donné.
Initiatique, le petit pois l’est aussi à travers de nombreux autres contes : souvent, un personnage minuscule s’extrait d’un pois figurant la lune ; accédant au statut de héros, il monte au ciel avant de se rendre aux enfers. Cette solidarité entre le pois et l’homme se rencontre aussi en Prusse orientale (aujourd’hui, territoire partagé entre la Pologne et la Russie) où les femmes se rendaient nues aux champs pour y semer les petits pois, gage de fécondité et, subséquemment, de richesse, chose qui se répète en Chine également. C’est ce que nous transmet Gustav Schlegel (1840-1903), professeur de langue et de littérature chinoises dans cet extrait très inspirant d’un ouvrage intitulé L’uranographie chinoise (1875) : « Dans les États de Tsin et de Wei, les dames du palais mesuraient avec un fil de soie rouge l’ombre du soleil. Après le solstice d’hiver, l’ombre avait augmenté de l’épaisseur d’un fil. Durant la dynastie de Tang, les dames du palais mesuraient la longueur du soleil par leurs tapisseries. Après le solstice d’hiver, elles augmentaient chaque jour leur travail d’un fil, ce qui fit dire au poète Toufou : « en brodant avec des fils de cinq couleurs, elles augmentent un faible fil. » Aujourd’hui, on place, la nuit du 7 de la septième lune, des tables sur le ciel ouvert, sur lesquelles on dépose du vin, du hachis et les fruits de la saison. On répand de l’encens pour les astérismes Bouvier (Aquila) et Tisseuse (Lyra), et l’on prie pour la richesse, une longue vie et de la progéniture. On peut seulement prier pour un seul de ces biens, et non pour tous à la fois, et on peut espérer, pendant l’espace de trois ans, l’accomplissement de ses vœux. Ce vin s’appelle le vin des étoiles brillantes, et le hachis, le hachis des cœurs unis. Mais le souvenir que ces astérismes indiquaient primitivement l’époque des mariages ou la onzième heure, n’est pas encore perdu, ni oublié. Ainsi, on sème pendant la nuit du 7 de la septième lune, dans un pot de porcelaine, des pois verts, des petits pois et du blé, et quand les jets ont quelques pouces de longueur, on les lie ensemble avec un ruban de soie rouge et bleue. On appelle cela planter le principe de la vie. »

Le pois chiche (Cicer arietinum)

Petit pois et pois chiche en phytothérapie

Petits et plus ou moins ronds, rangés dans des cosses et tassés comme des sardines dans leur boîte, petit pois et pois chiches sont pourtant fort différents dans le détail.

Outre les sels minéraux cités qu’ont en commun petit pois et pois chiche, remarquons de la silice, du bore, du lithium et de l’arsenic dans le pois chiche, et du manganèse et de l’iode dans le petit pois.

Propriétés thérapeutiques

  • Petit pois : énergétique, très nutritif, favorise l’évacuation intestinale, diurétique léger, émollient (en externe)
  • Pois chiche : énergétique, très nutritif, stomachique, vermifuge, diurétique, éliminateur de l’acide urique et des chlorures, antiseptique urinaire, maturatif (en externe), résolutif (en externe)

Usages thérapeutiques

  • Petit pois : aliment très digestible, il joue le rôle de balai intestinal et d’aliment de résistance (travaux de force)
  • Pois chiche : travaux de force, asthénie, insuffisance digestive, parasites intestinaux, oligurie, lithiase urinaire, blennorragie chronique

Modes d’emploi

  • Cataplasme de purée de pois.
  • Cataplasme de farine de petits pois ou de pois chiches.
  • Pois chiches grillés (leblebi).
  • En nature, cuits, dans l’alimentation.
  • Pois chiches torréfiés puis pulvérisés.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Petits pois et pois chiches peuvent être de nature indigeste, en particulier lorsqu’ils sont secs et que l’on souhaite les faire cuire. Au préalable, il est important de les faire tremper dans de l’eau suffisamment longtemps pour que les enveloppes s’en détachent. Ainsi préparés, ils conviennent, surtout apprêtés en purée, aux estomacs les plus délicats. Les petits pois et les pois chiches, mangés entiers, se doivent d’être correctement mâchés – ils ne sont pas l’aliment du tachyphage – au risque de provoquer flatulences et pyrosis.
  • Contre-indications : les petits pois sont peu recommandés aux entéritiques, ainsi qu’aux malades mis au vert : le petit pois a beau l’être, il n’est pas des plus légers en pareil cas. Quant aux goutteux, ils en feront une faible consommation (cf. l’acide urique qu’ils contiennent), ainsi que les travailleurs intellectuels sédentaires.
  • Dans le jardin : le petit pois souffre de la proximité de l’ail et du poireau.
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    1. Dioscoride, Materia medica, Livre II, chapitre 96.
    2. Jean Chevalier & Alain Gheerbrant, Dictionnaire des symboles, p. 845.
    3. Jean-Baptiste Porta, La magie naturelle, p. 142.
    4. Hildegarde de Bingen, Physica, p. 98.
    5. Ibidem.
    6. Ibidem, p. 164.
    7. Ibidem, p. 25.
    8. Claude Duneton, La puce à l’oreille, p. 92.

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Fleurs de pois chiche

La bette (Beta vulgaris var. cicla)

Synonymes : bette blanche, bette à côtes, bette à cardes, poirée, poirée blanche, poirée à cardes, poirée à coudes, réparée, jotte.

La bette – je vois déjà se dessiner des moues écœurées à l’évocation de ce seul nom – la bette disais-je, que tout le monde connaît sans pour autant l’apprécier (à qui la faute ? un cuisinier qui ne sait pas l’apprêter ?), se remarque par une caractéristique qui a traversé les âges : si aujourd’hui il s’en trouve qui la désavouent, sachons qu’il y a 2000 ans il en allait de même. Pauvre bette, va, tu ne t’es pas fait que des amis, à commencer par les Grecs et les Romains. Les premiers, moins accusateurs que les seconds, ne lui concèdent que peu de vertus : « La bette se mange comme les autres légumes du jardin, explique Dioscoride. L’on ne s’en sert aucunement en médecine, car son usage est de tenir le ventre lâche » (1). Les Romains ont encore moins d’estime pour ce légume. Écoutons Pline : « La bette paraît inerte, sans saveur ou même sans âcreté aucune. Aussi, dans Ménandre (2), les femmes donnent-elles ce nom injurieux à leur mari ». Il faut dire aussi que… la bette, peut-être favorisée par la Nature, ne l’est pas par la linguistique. Voyez son nom latin. Beta. Qu’est-ce qu’un bêta ? Une lettre grecque, mais pas que, c’est aussi l’équivalent du bête, de l’idiot, de l’imbécile. Après le radis alpha, la bette n’arrive qu’en deuxième position. Des gens sérieux (Gaspard Bauhin, Nicolas Lémery) expliquèrent que la bette porte ce nom latin de beta parce que la forme de la graine de cette plante ressemble à la graphie de la lettre grecque β. L’on trouve même chez Leclerc cette explication fantaisiste : la bette, « lorsqu’elle est chargée de graines, […] incline l’extrémité de sa tige de façon à dessiner la boucle d’un β » (3). Mais il y a bien pis : partout en France, on l’appelle bette sauf dans le sud. Ma grand-mère drômoise ne l’appelait pas bette mais blette. Et moi qui vous parle, quand j’écris bette, je pense « blette ». Or que dire du blet qui rappelle le cul-de-chien ? Amollissement, avachissement, informité, déliquescence ? Si « tête (ou face) de blette » n’a rien d’un aimable compliment, « une telle anémie devait, un jour ou l’autre, la conduire à l’évanouissement : tomber dans les blettes […], c’est tomber dans les pommes » (4). Face à une figure si flasque, il fallait lui faire dresser la tête, la lui relever donc : c’est ce que les Romains (cf. le De re coquinaria entre autres) s’employèrent à faire à l’aide de plantes d’essence ignée : moutarde, cumin, coriandre, jusqu’au fameux garum faisant passer le premier nuoc-mâm venu pour une insipide soupe de poissons. Martial, lui, considère la bette – légume juste bon pour les artisans dont il n’est pas – admissible qu’à condition d’être fortement assaisonnée de poivre et de vin, enfin, pas les crus que nous connaissons, bien plutôt d’ignobles brouets à côté desquels le plus infâme des Beaujolais aurait beau jeu de ne pas se prendre pour de la piquette. Sans quoi son inconcevable et affligeante fadeur lui vaut d’être repoussée de la main en direction des solides estomacs de la plèbe. Malgré tous ces correctifs apportés, la bette est accusée de causer des vomissements, des tranchées et des flux de ventre selon Pline, et des nuisances d’estomac si elle est cuite sans vinaigre pour Galien. Des flux de ventre ! Bon sang, mais c’est bien sûr ! Ne recommandait-on pas des ragoûts de bette et de mauve (avec ou sans polypode) durant l’Antiquité pour exonérer le ventre de son contenu (et quel contenu !, quand l’on songe à ce qu’engloutissaient les Romains !) ? L’un d’entre eux s’en souvient, cela l’a tellement marqué qu’il l’a consigné dans une lettre. Ainsi parle Cicéron après avoir subi une colique ayant duré dix jours : « La diarrhée m’a pris si bien que je commence, aujourd’hui seulement, à en espérer la fin. Ainsi, moi à qui il en coûte si peu de m’abstenir d’huîtres et de murènes, me voilà sottement pincé par des bettes et de la mauve ». C’est dire s’il avait dû en avaler, des saletés, pour que sa purge dure un tiers de mois ! Ainsi, aucun Romain, aucun Grec a pu dire que la bette était un « manger des dieux », et ça n’est pas l’anecdote de Pline qui en redorera le blason (il explique qu’une racine de bette humectée d’un peu d’eau et suspendue à une cordelette à la manière d’un talisman est efficace contre les serpents).

Enfin vient le Moyen-Âge, l’âge d’or et non plus d’argent de la bette. Dire qu’elle est très populaire serait mentir, puisqu’elle est aussi placée sous les bons auspices du pouvoir régalien : inscrite au Capitulaire de Villis, c’est donc que Charlemagne lui a reconnu bien davantage de valeur que tous les Grecs et les Romains réunis. Mais à cette époque, elle n’est pas encore connue sous le nom actuel de bette : c’est la poirée ou porée, terme issu du latin porrum dont on affuble encore le poireau (Allium porrum). « Qu’elle est belle ma poirée ! », criait-on sur les marchés médiévaux en des temps où l’épinard n’avait pas encore fait son apparition. L’engouement fut tel que toutes les villes du nord de la France, comme Paris et surtout Arras, étaient connues pour contenir en leurs murs une rue, ou mieux, un marché à la poirée, un nom générique ayant largement dépassé le simple cas de la bette pour être attribué à l’ensemble des légumes verts en général, de même que par « légume » nous entendons aujourd’hui un panel de plantes qui ne sont pas toutes vertes mais qui ont l’inestimable vertu d’être comestibles. Le terme poirée, aujourd’hui tombé en désuétude, équivalait donc, à peu près, à notre « légume » actuel qui, du reste, n’existait pas encore en tant que tel au Moyen-Âge, puisqu’il n’apparaît qu’au début du XVII ème siècle sous le genre féminin (d’où la locution grosse légume). Cette réputation, qui se perpétuera jusqu’au XVIII ème siècle, voire même au XIX ème, avait déjà été retranscrite par Albert le Grand qui parle de la bette en maints endroits, ce qui peut apporter la preuve que ses usages étaient fort répandus. Mais comme on le voit, il ne s’agit là que d’emploi à même d’affoler le viandier : la bette se mange, c’est heureux et c’est déjà ça. Mais la médecine dans tout cela ? Ce qu’on dit de la bette est alors fort maigre, pour ne pas dire ectoplasmique, aussi livide qu’une livrée de cardes : « La bette est fort légère, explique-t-on du côté de Salerne ; et selon qu’on l’apprête, excite le ventre ou l’arrête ». La médecine arabe, largement en avance sur celle, occidentale, qui ne sait pas quoi faire d’autre que s’en remettre aux bons vieux chefs gréco-romains, affirme que le suc de la bette, instillé dans les narines, passait pour un soi-disant remède anti-épileptique. Je ne sais quoi en penser. Lémery non plus d’ailleurs, puisqu’au début du XVIII ème siècle, il répétera la chose à l’identique. Tout cela me laisse songeur : comme si, aujourd’hui, je vous affirmais que le calcium des produits laitiers était votre ami pour la vie et que, dans 1000 ans, l’on retrouve pareille sottise dans l’œuvre d’un quelconque compilateur. J’en frémis d’avance.

En 1600 ou peu s’en faut, Olivier de Serres annonce que la bette s’est propagée d’Italie en France à la fin du XVI ème siècle. Avec lui, on a presque l’impression que tous les légumes sont parvenus de la botte à la même époque. Je ne sais s’il avait une quelconque accointance avec les Italiens, s’il était un de leurs agents potagers secrets, mais là, ça frôle le ridicule. La tête dans la binette et le cul où vous voudrez, ce brave homme ignorait très certainement que l’ancêtre de notre bette actuelle fut cultivée il y a déjà 4000 ans en Europe du Nord comme l’attestent des fouilles archéologiques, et que le probable parent de la bette, Beta maritima, est une espèce des littoraux devenue endémique, allant de la Manche jusqu’à l’Inde en passant par la mer Caspienne. Tout cela n’a que peu d’intérêt. Bien après le Moyen-Âge, l’on ne semble plus quoi dire, d’intéressant ou non, au sujet de la bette, sinon répéter des paroles vieilles de 2000 ans. Par exemple, Naudié, dans son Nouveau recueil de remèdes pour toutes sortes de maladies, affirme, en 1745, que la bette est « un singulier remède pour faire vider les excréments qui résistent aux lavements laxatifs ». Rien de neuf sous le soleil donc. Et Porta, bien avant lui, propageait l’idée que la consommation de blettes par les sorcières de son temps favorisait chez elles le sentiment de transport hallucinatoire suscité par des onguents où se mêlaient aconit et morelle.

L’ancêtre probable de la bette : Beta maritima.

La bette en phytothérapie

Aujourd’hui désignée comme légume, autrefois comme viande dans son acception médiévale (5), l’on peut se demander avec justesse et rigueur comment une telle réputation suivie au fil des siècles fit qu’on retrouve cette plante dans cette rubrique. Aucune plante n’est exclusivement un légume ou bien un simple médicinal, elles ont toutes, plus ou moins, plusieurs fonctions dont une domine, éclipsant souvent les autres. Dans le cas de la bette, l’aspect alimentaire a pris le pas sur les qualités médicinales. A raison, puisqu’on ne peut pas affirmer, de manière éhontée, que la bette est un must dans le domaine de la thérapeutique par les plantes. Mais ce qui est bon comme aliment n’est pas forcément mauvais comme médicament : rappelez-vous qu’Apollon lui a décerné une médaille d’argent, derrière le radis couronné d’or.
La bette, par ses côtes épaisses et spongieuses, trahit la présence d’une grande quantité d’eau dans ses tissus : pas moins de 95 %, qu’accompagnent très peu de matières azotées (1,1 %), de matières grasses (0,2 %) et de cellulose (0,4 %). Assez riche en fer comme l’épinard, davantage en chlorophylle, la bette fournit aussi des vitamines (provitamine A, vitamines B9 et C) et deux substances dont les noms s’inspirent de celui de la bette : tout d’abord un pigment rouge, la bétanine ou rouge de betterave (bien plus présente dans cette dernière que dans la bette), enfin la bétaïne impliquée dans la digestion et le fonctionnement hépatique.

Propriétés thérapeutiques

  • Régénératrice des cellules hépatiques, préventive de l’accumulation graisseuse du foie
  • Favorable au métabolisme des lipides, assure une meilleure digestion des protéines
  • Laxative
  • Diurétique
  • Rafraîchissante
  • Émolliente
  • Anti-oxydante

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère vésico-rénale : irritation et inflammation des voies urinaires, utile aux lithiasiques
  • Constipation
  • Hémorroïdes
  • Affections cutanées : dermatose, furoncle, dartre (douloureuse, irritative, rongeante, suppurante), croûte de lait, brûlure, plaie, abcès, tumeur

Modes d’emploi

  • En nature, dans l’alimentation.
  • Décoction : rappelons le bouillon d’herbes (cerfeuil, oseille, laitue, bette, mercuriale).
  • Cataplasme de feuilles cuites.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • La bette serait contre-indiquée aux diabétiques (?).
  • En cuisine : contrairement à une idée reçue, le limbe, c’est-à-dire la partie verte et cloquée de la feuille de bette, se consomme. On peut, avec lui, faire tout ce pour quoi on utilise l’épinard (potage, tourte, farce, porée verte, etc.). Quant aux cardes, qui portent ce nom en référence au cardon auquel la bette ressemble assez, elles se prêtent à des emplois culinaires similaires : au jus, au beurre, en gratin, frites mêmes, etc. Avant de cuisiner les cardes, il est important de leur ôter la très fine pellicule qui les couvre au couteau, cela n’en sera que meilleur.
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    1. Dioscoride, Materia medica, Livre II, chapitre 110.
    2. Ménandre est un auteur comique grec du IV ème siècle avant J.-C.
    3. Henri Leclerc, Les légumes de France, pp. 180-181.
    4. Jean-Luc Hennig, Dictionnaire littéraire et érotique des fruits et légumes, pp. 101-102.
    5. Du latin vivenda, de vivere, « ce qui sert à la vie », c’est-à-dire toute nourriture.

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