Aromathérapie, problèmes cardiovasculaires et circulatoires

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Quand on jette un œil sur la cartographie moléculaire, on se rend compte qu’aucune des grandes familles de molécules aromatiques ne détient à elle seule le pouvoir d’intervenir sur le domaine qui nous occupe aujourd’hui. Les troubles cardiovasculaires et circulatoires ne sont donc la chasse-gardée d’aucune famille exclusive. Voyons. Les phénols et les monoterpénols sont hypertenseurs, alors qu’il revient aux acides et aux aldéhydes une propriété hypotensive. Les vertus décongestionnantes veineuses et lymphatiques sont accordables tant aux sesquiterpènes qu’aux sesquiterpénols, de même, aldéhydes et coumarines sont également vasodilatatrices, etc.

Cet article va donc se concentrer sur les propriétés principales offertes par les huiles essentielles sur un certain nombre d’affections cardiovasculaires et circulatoires les plus courantes. Nous les listerons une à une, en les définissant et en annexant à chacune les huiles essentielles correspondantes.

I. Les propriétés

Cardiotonique (qui soutient le cœur et en augmente la force de contraction) : fenouil, inule, lavande aspic, lavande fine, lavandin super, marjolaine sylvestre, menthe poivrée, menthe sylvestre, palmarosa, romarin officinal à camphre, santal blanc, thym vulgaire à géraniol

Coronodilatatrice (qui permet la dilatation des artères coronaires) : hélichryse angustifolium, hélichryse d’Italie, khella, laurier noble

Décongestionnante et tonique artérielle (qui permet d’abaisser la congestion au sein des artères et d’y améliorer la circulation) : cèdre de l’Atlas, hélichryse angustifolium, hélichryse d’Italie, lemongrass, petit grain bigarade, romarin officinal à 1.8 cinéole, sauge officinale, vétiver

Décongestionnante et tonique lymphatique (qui permet d’abaisser la congestion au sein du système lymphatique et d’y améliorer la circulation) : amyris, arbre à thé, bois de rose, cèdre de l’Atlas, cèdre de Virginie, citron, cyprès eucalyptus phellandra, eucalyptus smithii, famonty, gaïac, gingembre, issa, lentisque, myrte rouge, myrte vert, néroli, niaouli, orange douce, palmarosa, palo santo, patchouli, pin de Patagonie, pin sylvestre, santal blanc, santal jaune, tanaisie annuelle

Décongestionnante et tonique veineuse (qui permet d’abaisser la congestion au sein du système veineux et d’y améliorer la circulation) : amyris, arbre à thé, cajeput, cèdre de l’Atlas, cèdre de Virginie, céleri, citron, cyprès, eucalyptus phellandra, eucalyptus smithii, famonty, issa, gaïac, genévrier commun, gingembre, lentisque, myrte rouge, myrte vert, nard, néroli, niaouli, palo santo, patchouli, pin de Patagonie, romarin officinal à camphre, romarin officinal à 1.8 cinéole, santal blanc, sauge officinale, tanaisie annuelle, vétiver

Fluidifiante sanguine (qui permet de corriger l’hyperviscosité sanguine dont les causes sont multiples) : ail, aneth, cannelle de Ceylan « écorce », cannelle de Chine « écorce », citron, citron vert, gaïac, hélichryse angustifolium, khella

Hypertensive (qui permet d’augmenter la pression sanguine dans les artères) : carotte, menthe des champs, menthe poivrée, nard, pin sylvestre, sarriette des montagnes

Hypocholestérolémiante (apte à faire baisser le taux de cholestérol sanguin) : aneth, hélichryse d’Italie, pamplemousse, romarin officinal à camphre, sauge officinale, sauge sclarée

Hypotensive (qui permet d’abaisser la pression sanguine dans les artères) : ail, bouleau jaune, eucalyptus citronné, gaulthérie couchée, gaulthérie odorante, inule, lavande fine, marjolaine à coquilles, mélisse, myrte vert, nard, néroli, romarin officinal à camphre, tanaisie annuelle, verge d’or, verveine citronnée, ylang-ylang

Phlébotonique : synonyme de tonique veineuse.

Protectrice capillaire (propriété que possède une substance de protéger les capillaires sanguins d’une trop grande fragilité de leur paroi) : citron, citron vert, cyprès, famonty, gingembre, hélichryse d’Italie, issa, menthe poivrée

Vasoconstrictrice (se dit d’une substance capable de réduire le diamètre des vaisseaux sanguins) : baie rose, céleri, cyprès, genévrier commun, menthe des champs, menthe poivrée, pruche

Vasodilatatrice (se dit d’une substance capable d’augmenter le diamètre des vaisseaux sanguins) : ail, copahier, gaulthérie couchée, gaulthérie odorante, hélichryse angustifolium, hélichryse d’Italie, laurier noble, lavande fine, marjolaine à coquilles, vétiver

II. Les affections

Artériosclérose (il s’agit d’un durcissement et d’un épaississement des artères) : ail, carotte, cèdre de l’Atlas, céleri, citron, gaulthérie couchée, genévrier commun, hélichryse d’Italie, khella, laurier noble, oignon, romarin officinal à verbénone

Artérite (inflammation de la paroi des artères) : céleri, ciste, hélichryse angustifolium, hélichryse d’Italie, lavande fin, sauge officinale, verge d’or

Arythmie cardiaque (battements cardiaques irréguliers) : camomille romaine, fenouil, houblon, marjolaine à coquilles, mélisse, nard, petit grain bigarade, santal jaune, ylang-ylang

Cholestérol (précurseur de l’artériosclérose, le cholestérol en excès est néfaste à la bonne circulation artérielle) : ail, aneth, carotte, céleri, citron, hélichryse d’Italie, lédon du Groenland, oignon, pamplemousse, romarin officinal à camphre, romarin officinal à verbénone, sauge sclarée, thym vulgaire à thymol

Coronarite (inflammation des artères coronaires) : eucalyptus citronné, gaulthérie couchée, gaulthérie odorante, verveine citronnée, vétiver

Couperose (dilatation des petits vaisseaux, en particulier sur nez et pommettes) : bergamote, camomille romaine, carotte, ciste, cyprès, géranium, hélichryse angustifolium, hélichryse d’Italie, lavande fine, menthe poivrée, néroli, romarin officinal à verbénone, rose de Damas, santal blanc, sauge officinale

Endocardite (inflammation de la structure et de l’enveloppe interne du cœur) : verge d’or

Extrasystole (contraction prématurée du myocarde) : inule, lavande fine, lavandin super, mandarine, marjolaine à coquilles, romarin officinal à verbénone, santal jaune, verveine citronnée, ylang-ylang

Fragilité capillaire (diminution de la résistance des parois des capillaires sanguins) : cèdre de l’Atlas, citron, cyprès, famonty, hélichryse angustifolium, hélichryse d’Italie, lavande fine, niaouli

Hémorroïde (varice résultant d’une dilatation d’une veine rectale ou anale) : amyris, arbre à thé, bergamote, cajeput, cèdre de Virginie, céleri, ciste, cyprès, gaulthérie couchée, genévrier commun, genévrier des montagnes, géranium, hélichryse d’Italie, lavande stoechade, lavandin abrial, lentisque, myrte rouge, myrte vert, nard, néroli, niaouli, palo santo, patchouli, pin de Patagonie, pruche, santal blanc, sauge officinale, sauge sclarée

Hypertension (tension artérielle au repos anormalement haute) : ail, basilic, carotte, citron, cyprès, eucalyptus citronné, gaulthérie couchée, géranium, inule, lavande fine, lavandin super, mandarine, marjolaine à coquilles, mélisse, myrte vert, néroli, petit grain bigarade, romarin officinal à camphre, rose de Damas, verge d’or, verveine citronnée, ylang-ylang

Hypotension (tension artérielle au repos anormalement basse) : bay saint-Thomas, clou de girofle, épinette noire, hysope officinale, lentisque, menthe verte, menthe poivrée, nard, pin sylvestre, romarin officinal à camphre, romarin officinal à verbénone, sapin argenté, sauge officinale

Insuffisance lymphatique (mauvaise qualité du retour circulatoire lymphatique) : carotte, cèdre de l’Atlas, cèdre de Virginie, cyprès, géranium, hélichryse d’Italie, lentisque, myrte vert, niaouli, palmarosa, patchouli, ravintsara

Insuffisance veineuse (mauvaise qualité du retour sanguin par les veines vers le cœur) : carotte, cèdre de l’Atlas, cèdre de virginie, cyprès, hélichryse d’Italie, lentisque, patchouli, santal blanc

Jambes lourdes (phénomène en relation avec une mauvaise circulation du sang) : arbre à thé, cannelle de Chine « écorce », cèdre de Virginie, céleri, citron, cyprès, eucalyptus citronné, géranium, hélichryse d’Italie, issa, lavande fine, lavandin abrial, laurier noble, lentisque, manuka, menthe poivrée, myrte vert, niaouli, patchouli, pin de Patagonie, ravintsara, romarin officinal à 1.8 cinéole, santal blanc, sauge officinale, sauge sclarée, vétiver

Palpitations (trouble du rythme cardiaque : battements plus rapides et/ou moins réguliers) : anis vert, basilic, camomille romaine, fenouil, lavande fine, lavandin abrial, lavandin super, mandarine, manuka, marjolaine à coquilles, mélisse, menthe bergamote, menthe poivrée, néroli, petit grain bigarade, rose de Damas, verveine citronnée, ylang-ylang

Péricardite (inflammation de la membrane enveloppant le cœur) : eucalyptus citronné, gaulthérie couchée, verge d’or

Phlébite (caillot sanguin à l’intérieur d’une veine) : carotte, citron, cyprès, eucalyptus citronné, gaulthérie couchée, hélichryse angustifolium, hélichryse d’Italie, lentisque, manuka, romarin officinal à camphre, romarin officinal à 1.8 cinéole, vétiver

Remarque : ces huiles essentielles ne concernent qu’un traitement préventif ou applicable en cas de séquelle de phlébite. Il est conseillé de ne pas appliquer d’huiles essentielles sur une phlébite encore présente.

Syndrome de Raynaud (trouble de la circulation aux extrémités : doigts, orteils, oreilles, nez…) : estragon, hélichryse angustifolium, hélichryse d’Italie, lentisque, mandarine, romarin officinal à camphre, thym vulgaire à thujanol

Tachycardie (rythme cardiaque plus élevé que la normale) : houblon, inule, lavande fine, marjolaine à coquilles, menthe bergamote, nard, néroli, petit grain bigarade, rose de Damas, santal jaune, verveine citronnée, ylang-ylang

Varice (dilatation permanente d’une veine généralement localisée sur les membres inférieurs) : amyris, arbre à thé, bergamote, cajeput, carotte, cèdre de l’Atlas, cèdre de Virginie, céleri, ciste, citron, cyprès, famonty, genévrier, géranium, gingembre, hélichryse angustifolium, hélichryse d’Italie, issa, lavandin abrial, lentisque, myrte rouge, myrte vert, nard, néroli, niaouli, palo santo, patchouli, pin de Patagonie, romarin officinal à camphre, romarin officinal à 1.8 cinéole, santal blanc, sauge officinale, sauge sclarée, tanaisie annuelle, vétiver

Pour finir, rappelons que l’emploi des huiles essentielles pour l’ensemble des pathologies concernées reste soumis aux précautions d’emploi et contre-indications propres à chacune. De plus, mentionnons qu’un traitement aromathérapeutique peut rester relativement inefficace lorsque ne sont pas pris en compte certains facteurs. Par exemple, artériosclérose, hémorroïdes et hypertension requièrent une alimentation végétarienne ; l’alcool et le tabac sont préjudiciables en cas d’artériosclérose, de palpitations et de couperose. De même, la sédentarité, tant de fois impliquée dans les affections que nous avons abordées, devrait laisser place à une activité physique régulière pratiquée au grand air. Ensuite, d’autres problématiques nécessitent du repos (hypertension), de se prémunir de la chaleur (varice, insuffisance veineuse), d’autres encore auront toutes les chances d’être résorbées si on accompagne un traitement à base d’huiles essentielles par un drainage hépatique (hémorroïde, varice, cholestérol, etc.).

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Huile essentielle d’élémi (Canarium luzonicum)

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Le genre Canarium regroupe un ensemble d’arbres de la famille des Burséracées. Semper virens et à forte stature la plupart du temps, on en rencontre les différentes espèces tant en Afrique qu’en Asie. Parmi eux, il en est dont les fruits sont comestibles et participent à l’économie locale, tel l’élémier d’Afrique (Canarium schweinfurthii), également connu sous le nom vernaculaire d’élémi d’Ouganda. Or, nous, celui qui nous intéresse ici en aromathérapie, c’est l’élémi de Manille (Philippines), dont on trouve, contradictoirement, très peu d’informations dans la littérature spécialisée moderne. Pourtant, il n’en a pas été toujours ainsi, puisque la gomme oléorésine de l’élémi est connue de l’Europe depuis le XVI ème siècle, ayant fait l’objet d’une importation. Cette « resina elemnia », telle qu’on la nommait alors, entrait comme cicatrisante et vulnéraire dans de nombreuses compositions magistrales : le baume de Fioraventi, l’emplâtre diachylon, etc. Ils se destinaient à un usage externe et permettaient de guérir plaies, ulcères et blessures. Nous verrons, à la lecture de ce qui va suivre, que le choix de l’élémi de Manille comme ingrédient était tout à fait éclairé.

L’huile essentielle d’élémi en aromathérapie

La gomme oléorésine d’élémi se présente sous la forme d’une masse épaisse et blanchâtre, contenant des inclusions d’écorce et de bois. En séchant, elle prend alors une teinte jaune d’ambre d’aspect laiteux et perd son parfum balsamique. Très productif, le canarium offre une généreuse résine que l’on récolte après avoir incisé l’écorce de l’arbre. Puis, elle est soumise à une distillation à la vapeur d’eau permettant d’obtenir une huile essentielle liquide et limpide, incolore à jaune pâle, et dont le rendement, très élevé, se situe entre 15 et 30 %.

Que dire du parfum de cette huile essentielle sinon qu’il est frais, légèrement acidulé et épicé ? C’est un suave « mélange » de poivre noir, d’oliban et de citron. A ce titre, on remarque que les monoterpènes sont dominants dans cette huile essentielle, de même que dans les huiles essentielles des trois plantes sus-citées :

  • Monoterpènes (dont limonène, alpha-phellandrène, bêta-phellandrène, sabinène) : 70 %
  • Sesquiterpénols (dont élémol) : 10 %
  • Phénylpropènes (dont élémicine) : 5 %
  • Sesquiterpènes : 5 %

Propriétés thérapeutiques

  • Harmonisante du système nerveux central, tonifiante, immunostimulante, positivante
  • Digestive, anti-infectieuse intestinale
  • Décongestionnante veineuse et lymphatique, activatrice de la circulation collatérale
  • Anti-inflammatoire musculaire
  • Astringente, cicatrisante, anti-inflammatoire cutanée

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : dyspepsie, diarrhée, colite, entérocolite, crampes intestinales, amibiase, fermentation intestinale
  • Troubles locomoteurs : dystonie musculaire, gonarthrose, dos voûté, douleur cervicale, douleur à la nuque et aux trapèzes (cette huile essentielle « redresse la colonne vertébrale, corrige la posture, crée de l’espace entre vertèbres et viscères », Michel Faucon, Traité d’aromathérapie scientifique et médicale, p. 394)
  • Troubles de la sphère respiratoire : infections respiratoires, bronchite, toux
  • Affections cutanées : plaie, plaie atone, abcès, ulcère, ulcère variqueux, escarres, brûlure
  • Bourdonnements d’oreilles
  • Stress, nervosité, agitation, excitation, impulsivité

Modes d’emploi

  • Voie orale
  • Voie cutanée
  • Diffusion atmosphérique, olfaction, inhalation
  • Bain

Précautions d’usage

  • Hormis la dilution dans une huile végétale avant application cutanée, rien de fâcheux n’a été recensé en ce qui concerne l’huile essentielle d’élémi.

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La primevère officinale (Primula officinalis = Primula veris)

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Synonymes : primevère jaune, printanière, fleur de printemps, primerole, coucou, clé de saint Pierre, herbe de saint Pierre, herbe de saint Paul, blairette, brayette, coqueluchon, oreille d’ours, herbe à la paralysie…

La primevère n’est-elle pas avec la violette un emblème printanier ? C’est indubitable, d’autant que c’est inscrit dans son nom même, que ce soit en français ou en latin. En effet, primevère et Primula veris signifient la même chose. Il s’agit des « premiers temps », c’est-à-dire ceux des premières floraisons de l’année calendaire. La primevère est donc la « toute première fleur vernale », autrement dit du printemps. Vernal est peu usité, on l’associe au mot « point ». Ensemble, ils désignent l’équinoxe de printemps. Primevère, primevoire et d’autres termes apparentés, faisaient tout d’abord référence à la saison avant de devenir le nom de la plante à la fin du XVI ème siècle, alors que le printemps, ex primevère, est devenu printemps !

En ce qui concerne notre primevère et toutes les autres espèces, sachez qu’il est tout à fait inutile d’aller les chercher dans les textes de l’Antiquité gréco-romaine. Nulle mention ne veut pas forcément dire désintérêt, mais méconnaissance de l’existence de cette plante dans les territoires considérés. En revanche, le peu que l’on sait de cette époque reculée, c’est qu’une primevère était connue des druides. Mais ceux-ci n’ayant laissé aucune trace écrite, tout ce que l’on sait, c’est que la primevère fut remarquée comme vermifuge et analgésique des douleurs goutteuses et articulaires. Cependant, on rencontre, dans de vieux poèmes – Le combat des arbres, Le chair de Taliesin – des références à la primevère, l’une des sept plantes sacrées des druides. C’est, dit-on, à base de fleurs de primevère et d’autres plantes que fut conçu la femme-fleur Blodeuwedd. Elle est aussi l’un des ingrédients qu’utilise le barde dans son chaudron initiatique. D’ailleurs, les druides modernes perpétuent un rite consistant à oindre un nouveau barde d’une huile dans laquelle auront macéré des fleurs de primevère et des feuilles de verveine officinale, autre plante sacrée.

Au Moyen-Âge, on évoque plusieurs primevères sous des vocables fort différents, mais d’un point de vue médicinal, on en parle encore très peu. Le Physica d’Hildegarde recèle cependant une monographie concernant une Hymelsloszel, que les traducteurs ont désigné comme « primevère ». Voici un extrait qui se détache de par son caractère médico-magique. Hildegarde considère cette primevère comme une plante chaude car de nature solaire, « c’est pourquoi elle apaise la mélancolie dans le cœur de l’homme. En effet, la mélancolie, lorsqu’elle apparaît chez l’homme, le rend triste et turbulent dans sa conduite, et le pousse à proférer des paroles contre Dieu. Quand ils s’en aperçoivent, les esprits aériens accourent auprès du malade et, par leurs conseils, le conduisent à la folie. Il faut alors que l’homme porte de cette herbe sur sa chair et sur son corps, jusqu’à ce qu’elle le réchauffe. Alors les esprits qui le tourmentent, redoutant la vertu que cette herbe reçoit du soleil, cesseront de le tourmenter » (1). Hormis cela, Hildegarde conseille aussi la primevère en cas de perte du bon sens et de… paralysie. C’est peut-être là l’origine du sobriquet d’herbe à la paralysie accordé à la plante encore aujourd’hui. Après Hildegarde, c’est le grand plongeon dans l’inconnu pour la primevère. Mais les principaux auteurs du XVI ème siècle rattrapent le temps perdu et se bousculent au portillon : Brunsfels, Fuchs, Gesner, Tabernaemontanus… Matthiole, ne l’oublions pas, recommande la primevère contre les faiblesses cardiaques, la goutte, les lithiases tant rénales qu’urinaires. En décoction avec de la sauge et de la marjolaine, il l’indique dans la paralysie et le tremblement des membres. Un siècle plus tard, Johann Schroder conseille la primevère dans les affections cérébrales, l’apoplexie, l’arthrite, la migraine et, une fois encore, la paralysie. Puis, on la rencontre sous les plumes de Boerhaave et de Linné qui, tous deux, la donnent comme sédative, analgésique et somnifère. Au XVIII ème siècle, le médecin de Louis XV, Jean-Baptiste Chomel, ne tarit pas d’éloge au sujet de la primevère : « Elle réussit bien dans le rhumatisme et dans les maladies des jointures. On a remarqué qu’elle avait quelque chose de somnifère, en ce qu’elle calme les vapeurs, dissipe la migraine et les vertiges des filles mal réglées ». De plus, Chomel reconnaît à la primevère le pouvoir de guérir la paralysie légère de la langue ainsi que le bégaiement. Au même siècle, Ray et Lieutaud lui attribuent une propriété antispasmodique dans les douleurs céphaliques. Puis, le XIX ème siècle fait assez bien l’impasse sur la primevère. Pire, Cazin, lui donne presque le coup de grâce : « Cette plante n’est pas tout à fait inerte ; mais elle est du nombre de celles dont on peut se passer sans inconvénient » (2). Le coup est rude, mais, à la décharge de ce grand médecin, signalons qu’il accorde aux seules fleurs les principales vertus de la plante, ce qui est loin d’être le cas. Mais de ces scories, dignes d’ovni, il en existe d’autres. Par exemple, je ne résiste pas à l’envie d’en partager une autre avec vous, et qui fera, j’en suis certain, bondir du simple ami des plantes jusqu’à l’aromathérapeute le plus confirmé. Le laurier est « un stimulant aromatique dont les emplois médicinaux sont pour ainsi dire nuls et qui sert presque exclusivement à parfumer nos ragoûts » ! (3). Voyez, même des esprits éclairés peuvent dire des âneries. La perfection n’étant pas de ce monde, passons donc outre. L’impasse aura été de courte durée. Dès le début du XX ème siècle, tout comme quatre siècles plus tôt, on se rue de nouveau sur la primevère. On lui reconnaît une valeur diurétique et expectorante, en particulier sur le catarrhe bronchique à son début et sur la pneumonie à sa fin. Une sorte d’alpha et oméga thérapeutique en somme. Concernant l’alpha, le Dr Leclerc dit qu’elle « peut être spécialement utile au début des grippes, en dégageant les voies respiratoires, en stimulant la diurèse et en exonérant l’intestin » (4). En exonérant l’intestin… Ah, nul doute, cet homme savait bien parler.

La primevère – notre commun coucou – est une plante des prairies et des sous-bois d’Europe et d’Asie occidentale. En France, on la trouve très rarement en région méditerranéenne, partout ailleurs elle est assez fréquente en plaine.
Avant floraison, la primevère déploie une rosette basale de feuilles ovales, plus ou moins crénelées, à pétiole épais, de couleur vert bleuâtre. Puis une hampe florale se dresse au cœur de la rosette pour atteindre parfois une trentaine de centimètres. Elle se ponctue d’un bouquet de fleurs pendantes, composées d’une corolle monopétale à cinq lobes jaune d’or et présentant une teinte orangée à la gorge. Très odorante, la primevère donne bon nectar aux abeilles qui la recherchent d’autant qu’en ce premier temps de la végétation, les fleurs sont encore rares pour nos amies les abeilles.

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La primevère en phytothérapie

On accorde au rhizome de cette plante la plus grande efficacité thérapeutique. Cependant, feuilles et fleurs sont aussi dignes d’un emploi thérapeutique.
Le rhizome, d’odeur anisée (ou semblable à celle du clou de girofle d’aucuns disent), à la saveur astringente et un peu amère, devient inodore une fois sec. Il contient deux substances glucosidiques, la primevérine et la primulavérine, mais également du tannin, des flavonoïdes, un peu d’acide salicylique, enfin une proportion non négligeable de saponine (10 %).

Propriétés thérapeutiques

  • Accroissante et fluidifiante des sécrétions bronchiques, expectorante, antitussive, pectorale
  • Diurétique légère
  • Laxative douce, vermifuge
  • Sédative, analgésique
  • Antispasmodique
  • Sialagogue
  • Sternutatoire
  • Vulnéraire, hémostatique, hémolytique

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère respiratoire : bronchite chronique, pneumonie, rhume, coqueluche, toux grasse chronique, asthme
  • Troubles nerveux : crise d’angoisse, stress, nervosisme, insomnie, insomnie infantile, sommeil agité, migraine et maux de tête d’origine nerveuse, hystérie, chorée, convulsions infantiles
  • Troubles de la sphère urinaire : lithiase, rhumatisme, goutte
  • Troubles de la sphère cardiaque : tension, palpitations
  • Troubles cutanés : boutons, rides, coup de soleil, ecchymose, contusion, meurtrissure, plaie, inflammation cutanée, piqûre d’insecte
  • Maux dentaires

Modes d’emploi

  • Décoction de rhizome
  • Décoction concentrée de rhizome
  • Infusion des parties aériennes (feuilles et/ou fleurs)
  • Poudre de rhizome
  • Suc frais des feuilles
  • Macération acétique de rhizome
  • Macérât huileux de fleurs fraîches (réalisable à la manière de l’huile rouge de millepertuis)

Contre-indications, précautions d’emploi, autres usages

  • Récolte : les fleurs d’avril à mai, le rhizome à l’automne ou à la fin de l’hiver
  • Inconvénients : un excès de rhizome par voie interne peut causer nausée, vomissement et diarrhée. Le contact des étamines sur les peaux sensibles peut y provoquer des dermatoses.
  • Alimentation : il est possible de consommer les feuilles à l’état jeune, crues comme cuites, en salade ou en farce, par exemple, comme cela se faisait en Angleterre. Les fleurs se prêtent aussi à un usage culinaire : salades, gelées de fruits. Autrefois, en Suède, on confectionnait une boisson fermentée composée de citron, de miel et de fleurs de primevère.
  • Autres espèces : en France, il existe environ une dizaine de primevères dont les 2/3 sont montagnardes. Mais, en plaine, on rencontre deux autres spécimens : la primevère élevée (P. elatior), qui ressemble beaucoup à l’officinale, hormis qu’elle est inodore, et la primevère acaule (P. acaulis), beaucoup plus petite et aux fleurs jaune pâle. C’est de cette dernière qu’on rencontre différents cultivars aux fleurs simples ou doubles, et aux coloris variés.
    _______________
    1. Hildegarde de Bingen, Physica, p. 102
    2. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p. 793
    3. Botan, Dictionnaire des plantes médicinales les plus actives et les plus usuelles, p. 117
    4. Henri Leclerc, Précis de phytothérapie, p. 259

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La grande ciguë (Conium maculatum)

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Synonymes : ciguë tachetée, ciguë des officines, faux persil, persil bâtard, mort-aux-oies, herbe à Socrate…

Aborder l’un des fleurons de la troupe des plantes héroïques, cette ciguë plus guère employée, n’est pas chose aisée, sachant qu’elle n’est pas de celles dont on peut facilement faire le tour sans que subsiste la sensation d’avoir oublié quelque chose à son propos. Il faut dire que les informations à son sujet sont pléthoriques et qu’il est nécessaire de faire preuve de perspicacité afin de distinguer ce qui relève de la fable ou de l’exactitude, tant il est vrai que la ciguë est un drôle de phénomène sur lequel ont couru de folles contradictions. Puisqu’il importe d’essarter, essartons du mieux que nous le pourrons.

L’on peut accorder à l’Égypte ancienne la plus ancienne trace écrite de l’usage d’une ciguë qui figure au sein du papyrus Ebers (XVI ème siècle avant J.-C.). Même les « traces » dont parle Fournier, des fruits secs découverts dans une station lacustre, ne sont pas si anciennes, puisqu’elles remontent à la civilisation de Hallstatt (-1200 à -475 avant J.-C.). C’est surtout à la Grèce que l’on doit de connaître la ciguë sous deux de ses principaux aspects : la drogue au sens premier, c’est-à-dire le médicament, et la drogue au sens second, autrement dit le poison. Comme aime à le dire un auteur que j’ai récemment lu, très souvent les extrêmes se touchent. C’est pourquoi, au V ème siècle avant J.-C., on voit se juxtaposer les visages de deux grands Grecs : Hippocrate et Socrate. Le premier, célèbre médecin, n’a pas été l’ordonnateur de la mort du second, et pour cause : sa profession de foi lui interdisant de provoquer la mort à l’aide d’un quelconque poison. Tout au contraire, connaissant le caractère vénéneux de la plante, il se garde bien d’en faire un usage par voie interne. Et il ne sera pas le seul à considérer la ciguë uniquement en guise de topique, puisqu’il sera imité par l’ensemble des médecins de l’Antiquité. Hippocrate en fait alors un remède contre les affections utérines et les hémorroïdes. Les Hippocratiques à sa suite, emploieront cette même plante pour d’autres affections (maladies pectorales et oculaires, hystérie, ulcères…). Parallèlement à ces premières investigations médicales, Théophraste nous apprend qu’au V ème siècle avant J.-C. (environ), il existait ce que l’on appelait le « poison d’état », et dont on dit qu’il aurait été élaboré par Thrasyas de Mantinée. Composé de suc de ciguë (Kôneion), de pavot et d’autres substances, il était réputé pour accorder une « mort douce et sans souffrance » aux condamnés à mort. Et c’est là que nous rencontrons la première contradiction. Théophraste explique que la racine de ciguë est de loin beaucoup plus toxique que ses graines, or ce sont les graines qui furent très probablement employées dans la confection de la potion destinée aux condamnés. Or, donc, la ciguë reste, encore aujourd’hui, indéfectiblement associée à la figure de Socrate. Accusé d’impiété envers les divinités et de corrompre la jeunesse, Socrate est condamné à mort par le tribunal des Héliastes en 399 avant J.-C. Platon, son disciple, est absent, car malade ce jour-là. C’est grâce aux propos qu’on lui a rapportés qu’il a pu les transcrire dans le Phédon où il décrit comme calme et digne la mort de son maître. C’est ainsi qu’il dresse l’ensemble des effets occasionnés par l’ingestion du poison sur la personne de Socrate : « éblouissement suivi de vertiges, convulsion, mal de tête redoutable, sensation brutale de froid, difficultés respiratoires et troubles de la vue, le tout conduisant à une paralysie progressive et inéluctable, qui aboutit au décès. » Mais, en aucun cas, Platon mentionne qu’il s’agit de ciguë (Kôneion ou Cicuta). Il emploie juste le mot pharmakon, qui désigne autant le remède que le poison. Qu’il s’agisse de la Kôneion ou de la Cicuta, aucun texte de l’époque de décrit cette dernière. C’est probablement Nicandre de Colophon qui, écrivant son Alexipharmaka au II ème siècle avant J.-C., a induit en erreur des générations d’historiens. S’attachant à décrire les effets des principaux poisons de son temps, Nicandre évoque la Cicuta et en affirme les violentes convulsions qu’elle provoque. Or de la ciguë à la Cicuta (très probablement Cicuta virosa), les toxines et les effets diffèrent. Cela n’est qu’au Ier siècle après J.-C. qu’un poète, dont l’histoire a apparemment oublié le nom, fait valoir que l’exécution de Socrate aurait pu être mise sur le compte de la ciguë. La lumière sur cette affaire semble se faire beaucoup plus tard. La mort lente et peu douloureuse décrite par Platon serait effectivement de la responsabilité de la grande ciguë. « Cette identification fut confirmée au XIX ème siècle dans un rapport rédigé par le toxicologue écossais John Hughes Bennett, qui soigna un malheureux tailleur qui avait mangé ‘un sandwich au persil’ concocté par ses enfants. Le persil en question était de la grande ciguë […] L’homme subit une paralysie progressive semblable à celle de Socrate et mourut d’un arrêt respiratoire » (1). Cependant, comme l’ajoute Jean-Marie Pelt, « il est probable que, aux fruits de ciguë, on ait ajouté […] de l’opium pour augmenter l’effet toxique, réduire la souffrance, atténuer l’angoisse et neutraliser les spasmes consécutifs à l’absorption de ciguë. Ceci expliquerait que Socrate ait pu garder son calme jusqu’à l’ultime instant » (2).

La mort de Socrate, par David.

La mort de Socrate, par David.

A la sentence de mort fait réponse l’intoxication involontaire, étant entendu que l’ignorance est de tous les siècles. Si Nicandre de Colophon rédige les principaux effets de substances toxiques, il cherche aussi à en proposer les antidotes, du moins les procédés par lesquels atténuer les effets des toxiques. Dioscoride fait de même. Pour empêcher le cours d’un empoisonnement, il procédait par vomissements, purgations, absorption de vin pur, de vin d’absinthe, de rue, de menthe, etc., remèdes qui seront repris par Macer Floridus au XI ème siècle, puis par Matthiole au XVI ème, lequel regarde cette médication comme efficace, ayant, de son fait, guéri plusieurs cas d’empoisonnement à la ciguë. Ce qui fonctionnait au XVI ème siècle devait bien faire de même au Ier, n’est-ce pas ? Très probablement. Mais il existe, concernant la toxicité de la ciguë, de telles confusions qu’elles confinent parfois à la contradiction. Par exemple, Théophraste mentionne que la plante née au froid et à l’ombre est plus énergique, alors que pour Cazin, c’est l’inverse : la ciguë perd de son activité à mesure qu’on s’écarte des contrées méridionales et qu’elle devient inerte dans les régions septentrionales. Le même Théophraste accusait la racine de la plus grande virulence, tandis que Pline accordait aux seules semences cette propriété, en particulier quand elles sont fraîches et cueillies juste avant maturité. Fournier et Cazin recommandaient un emploi frais des parties végétales dans un but immédiat, car l’on sait que chaleur et dessiccation amoindrissent la toxicité de la plante sans cependant l’abolir totalement. Peut-on dire de Dioscoride, qui employait le suc desséché, qu’il faisait preuve de prudence ? Donc, les parties considérées sont d’importance (graines et ombelles fleuries +++, feuilles et tiges ++, racine +). Mais bien d’autres facteurs influent sur la toxicité de la ciguë comme, par exemple, le cycle végétatif : la racine devient faiblement toxique avec l’âge, les tiges s’affranchissent d’une portion de leur toxicité avec la fructification, etc.
L’Antiquité a même cherché à expliquer, grâce à l’astrologie, que le pouvoir de la ciguë diffère selon l’endroit où elle pousse, car en différents lieux s’exerce l’influence de différents signes zodiacaux. C’est ainsi qu’il a été indiqué que l’Italie est placée sous le signe du Scorpion, et donc de la planète Mars, alors que la Crète est gouvernée par le Sagittaire, et donc Jupiter. Dans le premier cas, la ciguë qui y pousse est mortelle, alors qu’en Crète, la ciguë y est consommée à l’égal des autres légumes. Je me méfierais d’une telle interprétation, tant il est vrai que Jupiter est assez souvent animé d’intentions léthifères…
Bref. Loin de ces considérations d’ordre astrologique, durant l’Antiquité on a tout à fait conscience de la toxicité de cette matière médicale qu’est la grande ciguë. Au Ier siècle après J.-C., l’historien romain Valère Maxime rapporte qu’à Marseille, on utilisait la ciguë comme moyen d’euthanasie. « On en donnait à quiconque faisait valoir devant le Sénat de justes motifs pour vouloir quitter la vie » (3). Et c’est ce même Sénat qui procéda à l’inclusion de la ciguë parmi une liste de plantes interdites, parce que toxiques, aphrodisiaques ou abortives, sans doute pour les soustraire aux mains du « petit peuple sorcier » qui s’en donnait alors à cœur joie, bien conscient qu’avec la ciguë on peut mener des expéditions punitives que même la Bible n’a pas ignorées. Il s’agit là du fameux passage de l’Ancien Testament au cours duquel on assiste à un empoisonnement collectif par le truchement de cailles gavées de graines de ciguë. « Les oiseaux en grand nombre constituaient une manne providentielle pour les peuples en exil dans le désert, ce qui ne les empêchait pas de se plaindre. Las de ces lamentations, le Tout-Puissant aurait fini par empoisonner l’aliment providentiel, faisant alors passer de vie à trépas de nombreux exilés » (4). Bien sûr, il faut voir, à travers cette historiette biblique, un phénomène bien réel, le coturnisme (de Coturnix, la caille en latin) que Théodore Monod explique par l’habitude qu’auraient les cailles de se nourrir de graines de ciguë, d’aconit, d’hellébore, etc., comme le font d’ailleurs de nombreux oiseaux et non d’une volonté divine de châtier son peuple. D’ailleurs, d’un point de vue strictement animalier, l’action de la ciguë est du domaine du quitte ou double : si elle est sans effet sur le mouton, la chèvre, l’étourneau, elle est préjudiciable au lapin, au bœuf, au loup, au chien. Un autre animal est également sensible à la ciguë : « Matthiole rapporte l’amusante anecdote des ânes qui, en en ayant absorbé, tombèrent en léthargie et en sortirent brusquement lorsqu’on commença à les écorcher » (5). Parfois, c’est l’homme qui se transforme en animal. Leclerc raconte « l’histoire de deux moines qui, ayant mangé de la ciguë au lieu de persil, se crurent changés en canards et allèrent se noyer dans une mare » (6). Ils échappèrent à la noyade, mais pas aux effets secondaires que la ciguë peut occasionner. C’est pourquoi ils restèrent quelque peu « toqués ».

Du temps de Dioscoride, on exploitait la vertu calmante de la ciguë. Cette propriété ne s’est jamais démentie, de même que les suivantes : narcotique, antispasmodique. Ovide, Origène, Marcellus Empiricus, saint Jérôme, dans les premiers siècles de notre ère, furent tous unanimes : la ciguë serait un puissant anaphrodisiaque masculin, c’est pourquoi les prêtres égyptiens et ceux d’Eleusis se frottaient de ciguë pour se réduire à l’impuissance. Et il est tout à fait exacte que la ciguë fut utilisée jusqu’au XX ème siècle dans des cas de priapisme, de satyriasis et de nymphomanie, en raison de sa nature dite « froide », un état de fait que partage Macer Floridus, mais pas Hildegarde qui qualifie son Scherling de chaud (au Moyen-Âge, il y a encore indistinction entre grande ciguë et ciguë vireuse, alors peut-être que…). Mais elle est, pour ces deux auteurs, également dangereuse et vénéneuse, raison pour laquelle le premier n’en conseille l’emploi que comme topique sur feu sacré, dartre, douleurs goutteuses, inflammations, épiphora. Selon Hildegarde, la ciguë prise en petite quantité à l’intérieur, permet de purger l’organisme et d’en évacuer les mauvaises humeurs. Elle fera aussi prévaloir la vertu analgésique de la ciguë en externe contre coups et contusions provoqués par une chute par exemple, souvenir de très anciens remèdes domestiques, qui s’exprimera également à travers ce que l’on appelle les dwale, des concoctions anesthésiques dont la composition de certains peut faire frémir, tant les doses administrées étaient élevées et grand le nombre d’ingrédients à la toxicité bien connue. En plus de cela, la ciguë est utilisée comme sédatif de certaines affections neurologiques : le « haut mal », c’est-à-dire l’épilepsie, la danse de Saint-Guy, la folie furieuse… La médecine arabe, et Avicenne en particulier, l’emploie sur les tumeurs des seins et des testicules, sur les enflures, les douleurs articulaires…
C’est à la Renaissance qu’on nous dit que la ciguë fut employée par voie interne pour la première fois. Ce n’est pas l’exacte vérité puisque nous avons vu qu’Hildegarde s’est livrée à cet usage dès le XII ème siècle. Et même au XVI ème, on hésite : c’est tantôt Jean Wier (1560) qui sera « le premier à diriger l’emploi de la ciguë à l’intérieur dans les maladies cutanées et à en affirmer l’efficacité sur les dartres rebelles » (7), tantôt Paul Reneaulme (1606) qui en fait un remède interne des tumeurs du foie et de la rate. Mais nous n’en sommes pas à une contradiction près. Même si la voie interne est peu préconisée, on sait qu’avant Lémery, elle était opérative puisque ce pharmacien indique qu’il est souhaitable d’en éviter l’usage interne, pour cause les « stupeurs » que la ciguë occasionne, lui préférant l’usage externe, tout comme Matthiole, Ambroise Paré, Bock, Fuchs, Bauhin et d’autres encore. Si Wier (ou Reneaulme) est le précurseur de l’usage interne de la ciguë, il faudra véritablement attendre le Viennois Stoerck qui, selon Fournier, n’est pas celui qui a relevé la ciguë de l’oubli dans lequel elle est tombée avant lui. En 1761, le De cicuta libellus de Stoerck expose les propriétés anticancéreuses de la ciguë, disant qu’elle s’oppose aux progrès du cancer et en calme les douleurs. Il n’y a qu’un pas à franchir avant d’affirmer qu’elle pourrait le guérir. C’est bien pourtant l’expérience que certains praticiens feront, ce qui donnera lieu à une cohorte de partisans enthousiastes et d’opposants dédaigneux, comme toujours. « Stoerck préparait lui-même les extraits de cette plante à l’aide d’une douce chaleur et les administrait à l’état récent ; ce qui explique les avantages qu’il en retirait et que nous n’avons pu obtenir avec nos préparations inertes ou peu actives », avoue humblement Cazin (8). Or, les extraits se conservent difficilement, et peut-être faut-il mettre sur cette particularité le fait que l’action de la ciguë soit pour le moins aléatoire, ce qui explique le peu de succès rencontré par certains médecins grâce à cette médication. Et Cazin le confirme : « les extraits bien préparés, même ceux qui sont évaporés sous vide, perdent aussi, au bout de quelque temps, toute leur » propriété (9). Sur la question des cancers, au pire des cas, un traitement à base de ciguë a permis de prolonger la vie des malades, au mieux, elle a « souvent arrêté les progrès d’ulcères approchant de la nature du cancer et parfois les a guéris (10). Mais n’oublions pas les nombreux cas de cancers (sein, utérus) répertoriés par Cazin, pour lesquels on a observé de nombreuses guérisons (11). Par exemple, Cazin cite le cas d’un médecin, le Dr Tunfried, qui accompagnait le traitement du cancer d’un régime alimentaire à base de plantes issues de la famille des Apiacées, c’est-à-dire la même que celle de la ciguë (panais, carotte, céleri, cerfeuil, persil, cumin, anis, carvi, angélique, fenouil), ayant fait l’observation que chez les populations mongoles, grandes consommatrices d’Apiacées, le cancer est inconnu.
Au-delà de cette propriété qui a été longuement discutée, largement controversée, avant d’être oubliée (ce qui est fort dommage), la ciguë a été « essayée à peu près dans toutes les maladies, elle n’est restée le spécifique d’aucune » (12). C’est cela qu’être une plante héroïque, d’où la kyrielle d’affections qui va suivre et pour lesquelles la ciguë a été recommandée : phtisie pulmonaire, catarrhe pulmonaire bronchique, toux, toux coquelucheuse, asthme, bronchite chronique, spasmes des voies respiratoires, spasmes œsophagiens, tétanos, dysenterie, affections chroniques et douloureuses de l’estomac et des intestins, troubles neuromusculaires, raideurs parkinsoniennes, myoclonie, convulsions infantiles, épilepsie, chorée, névralgie, gonflement articulaire rhumatismal chronique, hydarthrose, palpitations, ascite, affections chroniques de la vessie, fièvre intermittente, fièvre puerpérale, engorgement des seins et des testicules, spermatorrhée, nymphomanie, dermites aiguës et chroniques, ulcères d’étiologies diverses, teigne, dartre, lichen, hygroma, impétigo, gale, érysipèle. Voilà. Et encore, je n’ai placé là que les principales ^^ Toutes ces affections appelaient différents modes de préparation et d’opération : cataplasme, emplâtre, pommade, bain, décoction en vase clos, poudre, suc frais, huile, et tant d’autres encore.

Belle et grande Apiacée, la ciguë peut atteindre près de 2,50 m de hauteur, mais se cantonne le plus souvent à une taille deux fois moins élevée. Ses hautes tiges creuses, vert glauque, sont constellées, surtout à leur base, de taches de couleur rouille ou lie-de-vin. Ses feuilles vert foncé sont très découpées, à l’image de celles du persil plat, ce qui augmente les confusions. Mais l’odeur ne trompe pas : elle est dite fétide, musquée, cuivrée, et on l’a souvent comparée à celle de l’urine de rat, de souris ou de chat. Elle est beaucoup plus prononcée par temps chaud.
Cette bisannuelle porte donc ses fleurs la seconde année sous forme d’ombelles comptant 10 à 20 rayons. Les fleurs blanches de la ciguë, comme celles de nombreuses autres Apiacées, sont minuscules et n’excèdent pas 2 mm de diamètre. La floraison, qui se déroule de juin à août, laisse place à de petits fruits globuleux et striés de 3 mm de longueur.
Assez fréquente, la ciguë affectionne les lieux rudéraux humides : décombres, terrains vagues, pieds des vieux murs, bois clairs, taillis, bordures de chemins et de rivières, cimetières, dans tous les cas sur sols riches en sels ammoniacaux.

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La grande ciguë en thérapie

Les parties végétales privilégiées chez la ciguë sont ses graines et ses feuilles, mais surtout les premières. Cette plante est riche d’alcaloïdes dont l’un d’eux, la conicine, isolée au XIX ème siècle, a été largement étudiée et commentée au XX ème siècle. Liquide, volatile, incolore, de saveur âcre et à odeur forte, elle est présente à hauteur de 0,01 à 0,04 % dans les feuilles, davantage dans les fruits verts (1,3 à 3,6 %). C’est un poison paralysant très violent : deux gouttes sur une blessure entraînent la mort en 2 mn. Cet alcaloïde est accompagné de quatre autres : la conicéine, la méthylconicine, la conhydrine et la pseudo-conhydrine. La plante contient en outre de l’amidon, de la résine, de la pectine, divers acides (malique, caféique, ascétique), plusieurs essences aromatiques, des sels minéraux (potassium, manganèse, magnésium), etc.

Propriétés thérapeutiques

  • Sédative, analgésique et antinévralgique des nerfs trijumeau, pneumogastrique et sciatique, antispasmodique
  • Anaphrodisiaque
  • Résolutive (en externe)
  • Anticancéreuse (?)

Usages thérapeutiques

  • Spasmes (œsophage, pylore, intestins, utérus, vessie, poumons), convulsions, épilepsie, tétanos
  • Raideurs musculaires (Parkinson), névralgies
  • Tumeurs bénignes, diminution de la douleur dans certains cancers (cancer du sein)
  • Érection douloureuse de la blennorragie

=> Homéopathie : circulation artérielle, troubles prostatiques, cystite, engorgements viscéraux, paralysie, épilepsie, régulation mentale, problèmes dermatologiques

Modes d’emploi

Tout comme l’hellébore noir et le colchique, la ciguë est du seul ressort d’un médecin. Le seul emploi domestique que l’on puisse en conseiller est le suivant : décoction douce de feuilles pour lavage et compresse (usage externe).

Contre-indications, précautions, autres informations

  • Toxicité : la ciguë a des effets curarisants et nicotinisants entraînant la mort en trois à six heures (parfois, une seule suffit), non sans faire passer sa victime par toute une série d’effets non moins agréables. Les premiers symptômes apparaissent seulement trente minutes après ingestion : sécheresse de la gorge, soif intense, douleur épigastrique, nausée, vomissements, gastrite, anxiété, douleurs céphaliques, vue troublée, vertiges, perte de coordination, difficulté à la marche, défaillance, assoupissement, ivresse ou exaltation avec délire et/ou hallucinations, pouls faible et rapide, tremblement des membres, convulsions, stupeur, refroidissement général, prostration, syncope, paralysie ascendante (paralysie des muscles volontaires des membres inférieurs, paralysie du diaphragme), teint bleuâtre du visage, asphyxie, mort. Une intoxication dégorge de sang les poumons… d’où l’asphyxie, tandis que le foie et le réseau veineux intestinal en sont emplis. Les globule sanguins sont détruits, le sang devient noirâtre et se liquéfie, la putréfaction du corps est assez rapide cependant que la conscience, qui n’est pas altérée, reste lucide jusqu’à la fin. Si jamais l’intoxiqué en réchappe, il n’est pas impossible que subsistent paralysie, paraplégie et « folie ». D’ailleurs, dernière chose avant de clore cet austère chapitre, il est remarquable comme une plante qui place dans ses parties les plus hautes le plus grand de sa virulence, afflige tout d’abord les membres inférieurs des personnes intoxiquées. Selon Joel Levy, le dimercaprol serait un bon antidote. Mais il est surtout connu comme chélateur des métaux lourds.
  • Confusions : le monde des Apiacées (ex Ombellifères) est vaste et semé d’embûches pour l’observateur inattentif. Tout comme les Solanacées, les Apiacées regorgent d’espèces salvatrices dont certaines sont inoffensives et d’autres beaucoup plus délicates à manier. Mais avant cela, il faut savoir les reconnaître. Les confusions les plus fréquemment observées concernent le persil sauvage, le cerfeuil sauvage, le panais, le fenouil, voire l’asperge qui n’est même pas une représentante des Apiacées. Mais il est également possible de se tromper et de jeter son dévolu non sur un panais ou une carotte, mais sur d’autres ciguës : la ciguë vireuse (Cicuta virosa) et la petite ciguë (Aethusa cynapium). Quand ce n’est pas le cerfeuil penché (Chaerophyllum temulum).
    _______________
    1. Joel Levy, Histoire des poisons, p. 100
    2. Jean-Marie Pelt, Les vertus des plantes, p. 120
    3. Henri Leclerc, Précis de phytothérapie, p. 316
    4. Bernard Bertrand, L’herbier toxique, p. 80
    5. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 282
    6. Henri Leclerc, Précis de phytothérapie, p. 318
    7. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 281
    8. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p. 283
    9. Ibidem
    10. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 281
    11. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, pp. 288-290
    12. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 281

© Books of Dante – 2016

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Le colchique d’automne (Colchicum automnale)

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Synonymes : safran des prés, safran d’été, safran bâtard, lis vert, narcisse d’automne, oignon-de-loup, tue-loup, tue-chien, veilleuse, veillote, poulotte, vachotte, chénarde, flamme nue, dame nue, dame sans chemise, etc.

La flore, pour ne considérer que celle du continent européen, est vaste. Il est possible de porter une comparaison entre un spécimen découvert dans un écrit vieux de plusieurs siècles et l’expérience que l’on possède de la plante que nous évoque ce spécimen semblant comme issu des temps anciens. Mais ce que l’on oublie assez souvent, c’est que la distance ne se calcule pas qu’en siècles, également en kilomètres, parfois en centaines et milliers. La flore n’est pas seulement vaste, elle est également riche, et telle plante n’est pas forcément présente à l’identique dans un territoire autre que celui qu’on a communément sous les yeux. Ainsi, connaître le colchique de la comptine ou du poème d’Apollinaire, ça n’est pas vraiment connaître la plante, que l’on pourrait qualifier d’originelle, ayant donné son nom à cette petite représentante des Liliacées qu’est le colchique d’automne. Colchicum est issu du grec Kolkhikon, terme qui, littéralement, peut se traduire ainsi : « originaire de la Colchide », patrie reconnue comme étant celle de deux personnages passés maîtres ès poisons : la magicienne Médée et le roi Mithridate VI. Où se situe la Colchide ? Ce pays, qui n’existe plus, bordait la Mer noire. Il correspondrait aujourd’hui à la Géorgie. Si notre colchique est relativement bien représenté en France (plus rare au Nord, au Nord-Ouest et en région méditerranéenne), on le rencontre aussi en Europe occidentale et centrale. Mais il est absent d’Europe orientale. Par exemple, il n’existe pas en Roumanie. Aussi, le colchique décrit par Dioscoride dans sa Matière médicale au Ier siècle après J.-C. ne peut être le colchique automnal, mais très probablement l’une des espèces de colchiques balkaniques et sud-européens. Quand Dioscoride (MM, 4, 72) indique que le colchique possède une agréable saveur, on pourrait le prendre pour un fou, voire un inculte ignorant, si on devait comparer cette saveur à celle généralement âcre et amère que l’on accorde au colchique d’automne. Et Dioscoride n’est pas fou, ni inculte, il décrit seulement une autre espèce dont on dit que certaines possèdent un bulbe sans saveur particulière. Ces différentes espèces de colchiques propres à l’Europe du Sud-Est ont reçu le nom d’Hermadaktylos, autrement dit « doigt d’Hermès ». Cet hermodacte des Anciens était connu de Dioscoride et Galien pour sa toxicité, et le premier d’entre ces deux grands médecins de l’Antiquité indique clairement, à propos de « son » colchique, que ce qui est sans saveur n’est pas forcément sans malheur… Nicandre de Colophon, qui n’est même pas médecin, écrit dans son Alexipharmaka la chose suivante à propos du colchique : il « produit sur le corps une rougeur et une chaleur excessives, et il provoque des vomissements avec déchirement d’entrailles ».
Peut-on affirmer que les sources médicinales premières propres au colchique remontent bien après ? Bien possible. C’est à Byzance, au V ème siècle après J.-C., que Jacopus Psychestris mentionne la première utilisation « du » colchique contre une affection qui lui est restée, jusqu’à aujourd’hui, étroitement associée : la goutte. Puis, un autre médecin, Alexandre de Tralles, s’inspire de Psychestris, au siècle suivant : « Certaines personnes prennent en boisson le remède du colchique et prétendent que la douleur [de la goutte] cesse aussitôt, en même temps que se produit une évacuation intestinale. Le soulagement est tel, qu’elles veulent aussitôt marcher ». En effet, la goutte est une affection particulièrement douloureuse, touchant principalement les extrémités, surtout celles des pieds. Le gros orteil, le plus fréquemment touché, empêche quiconque de poser le moindre pied par terre. Au VII ème siècle, Paul d’Egine réitérera ces recommandations. Où donc est-on allé chercher tout cela ? Ceux, parmi mes lectrices et lecteurs les plus assidu(e)s, ne s’étonneront pas du fait que, une fois encore, j’en appelle à la fameuse théorie des signatures qui explique, grosso modo, que les semblables guérissent les semblables. J’ignore qui le premier a fait le rapprochement entre la forme du bulbe du colchique et celle d’un orteil goutteux (ou un doigt, ce qui expliquerait peut-être ce terme d’hermodacte, bien que j’imagine difficilement le dieu Hermès affecté d’une maladie pareille). Mise en place par Paracelse, théorisée par Jean-Baptise Porta, la théorie des signatures a toujours rencontré son lot de railleurs. Cependant, les anciens praticiens (beaucoup ont été jaloux des succès de Paracelse) et de plus récents (qui, pour la plupart, n’entendent rien à cette théorie) peuvent se gausser de ce qui, pour eux, n’est qu’une fable moyenâgeuse. Il n’empêche : aujourd’hui encore, au XXI ème siècle, le colchique EST le médicament antigoutteux par excellence.
La médecine arabe, au passage de l’an 1000 environ, fut prompte à s’emparer de ce qui était alors inconnu, voire méprisé en Europe occidentale. Il n’est qu’à considérer la magnificence des arts du « monde arabe » en ce temps, par rapport à ce qui se passait en Europe médiévale à la même époque. Cela n’a rien de comparable. Employés par la médecine arabe, les colchiques orientaux parvinrent d’Orient jusqu’en différents pays d’Europe occidentale, sous les noms d’hermodacte ou hermodatte, à destination de cette Europe occidentale et médiévale, incapable de saisir qu’elle possédait sur ses propres terres un remède équivalent : le colchique d’automne ! D’ailleurs, Macer Floridus n’en parle pas, je n’en ai pas trouvé trace chez Albert le Grand. Tout juste Hildegarde lui reconnaît-elle son caractère vénéneux : il « ne contient rien de sain ni de salutaire, et ne doit pas être consommé par l’homme » (1). Et puis, paf ! au XIII ème siècle, un autre médecin arabe, Ibn el Beïthar, le recommande de nouveau contre la goutte. Mais là, rien n’y fait, l’Europe médiévale et renaissante de l’Occident reste réfractaire à ce remède qu’elle possède sur son propre sol ! Même Matthiole, grand érudit toscan du XVI ème siècle s’arrache les cheveux à son sujet, si j’en crois ce que dit Fournier : il « n’arrive pas à se dépêtrer de ces errements et finit par donner le nom d’hermodactyle à un iris tubéreux que Busbeck lui avait envoyé de Constantinople » ! (2). Bon. Matthiole, d’un point de vue intellectuel, était une force de la nature, et il a accompli un travail colossal, assez esseulé à travers ce XVI ème siècle qui aura vu poindre la plupart de ses majestueux travaux. C’est sans doute en raison des « errements » dont parle Fournier qu’on ne parle plus tellement du colchique avant le siècle de Stoerck, c’est-à-dire le XVIII ème. Les propriétés toxiques du colchique sont alors connues. On ne l’emploie qu’avec une très grande prudence. Certains médecins recommandent seulement de le porter en guise d’amulette. Pourtant, Stoerck sera considéré comme le « père » fondateur d’un emploi rigoureux du colchique et c’est lui qui le fait entrer, de nouveau, dans la matière médicale de son temps. En 1763, il écrit que « le colchique convient dans tous les cas où il y a surabondance et stagnation des humeurs » (3). C’est donc tout naturellement, qu’à la suite du médecin viennois, on ait préconisé le colchique dans l’hydropisie, l’ascite, l’anasarque, l’hydrothorax, le catarrhe pulmonaire bronchique, etc. Jusqu’à ce que le début du XIX ème siècle mette enfin en évidence ce que les siècles précédents n’ont cessé de susurrer pendant des lustres. Tiens donc, la colchicine, découverte par Pelletier et Cavantou en 1820, serait un remède du rhumatisme et de la goutte ! Mais ces savants chimistes la confondent avec la vératrine, alors qu’en 1833, Geiger et Hesse déterminent son statut : alcaloïde. En 1884, Houdé obtient une colchicine cristallisée. Et puis, on rencontre le colchique chez Leclerc, Fournier, Valnet. Les laboratoires Houdé, crées en 1886, mirent sur le marché un médicament antigoutteux, Colchicine ®, finalement retiré en 2004.

Vivace, le colchique possède un bulbe souterrain duquel de grandes feuilles lancéolées, brillantes, groupées par quatre ou six, émergent au printemps. Puis, à la belle saison, la plante se sépare de son feuillage et laisse la place, dès le mois d’août, voire plus tardivement, à des fleurs tubulées dans la partie inférieure et en forme d’entonnoir à leur sommet. Mesurant 4 à 6 cm de hauteur, elles portent six anthères jaune orangé. Généralement de couleur lilas pâle, elles peuvent aussi se parer de mauve, de rose ou de blanc. Puis la plante fructifie, forme une capsule de 3 à 4 cm de longueur contenant des graines, que l’on retrouve au printemps suivant nichée au creux des feuilles, et ainsi de suite. Cependant, avant de seulement fleurir, le colchique peut passer par une longue période végétative pouvant durer une vingtaine d’années. « Étant donné cette lenteur de développement […], on peut assez facilement prévoir la raréfaction progressive du colchique et, dans un délai plus ou moins long, sa quasi-disparition des prairies françaises » (4), une raréfaction que Fournier imputait à la demande importante en colchique qui, par ailleurs, se cultive difficilement. Mais force est de constater que l’inquiétude de Fournier était infondée, puisque le colchique reste relativement fréquent en France, sur les sols calcaires et humides, hormis au Nord, au Nord-Ouest et dans le Midi de la France.

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Le colchique d’automne en phytothérapie

Mieux vaudrait dire thérapie que phytothérapie, quand bien même le colchique est effectivement une plante, mais par là, soucions nous d’indiquer qu’il ne peut faire l’objet d’une médecine familiale, soyons clair à ce sujet. En effet, toutes les parties du colchique (bulbe, feuilles, fleurs, semences) sont toxiques à un plus ou moins grand degré, en particulier en raison de la présence d’alcaloïdes dont le plus connu se nomme colchicine. C’est sans doute dans les semences qu’on décèle le plus fort taux de colchicine : 0,2 à 0,4 %. Dans le bulbe, cet alcaloïde présente un taux variable et assez faible : 0,003 à 0,006 %. Enfin, dans la fleur, ce taux se situe dans l’entre-deux : 0,1 à 0,2 %. Comme nous le voyons, ces taux sont loin d’être fixes. Par exemple, la teneur en colchicine contenue dans les bulbes est à son maximum en juin et juillet, c’est ce qui fait que le colchique ne doit en aucun cas être pris à la légère, car dans cette mécanique de précision qu’est le colchique, le moindre milligramme compte. Outre cela, le colchique contient des matières beaucoup plus anodines : tanin, résine, sucre, gomme, inuline, amidon, huile grasse, essence aromatique, etc.
La partie végétale la plus active du colchique sont les semences, bien qu’on ait accordé de l’intérêt aux fleurs et aux bulbes, sans doute parce qu’on a reconnu aux semences une meilleure conservation et une activité moins inconstante que fleurs et bulbes.

Propriétés thérapeutiques

  • Diurétique, anti-inflammatoire spécifique de la goutte, analgésique
  • Purgatif
  • Hydragogue
  • Antitussif, expectorant
  • Excitant des sécrétions hépatiques et intestinales
  • Anticancéreux : on lit parfois que le colchique est un inhibiteur des mitoses cellulaires, et il est vrai que, dans les années 1930, on a espéré lui voir jouer un rôle contre le cancer, « malheureusement, sa toxicité est telle qu’il est impossible de limiter son action destructrice des noyaux au seul tissu cancéreux » (5)

Note : la thérapie au colchique, ou devrais-je dire, à la colchicine, « demande une surveillance très étroite, à cause de la variabilité des mêmes préparations galéniques en substances actives, de la variabilité d’action considérable d’un sujet à un autre » (6). Il est également nécessaire de prendre en compte l’état du cœur et des reins de la personne à laquelle se destine la colchicine. En cas de crise de goutte aiguë, on administre 0,5 à 2 mg par jour pendant quelques jours, et l’on stoppe dès lors qu’apparaissent les phénomènes inévitables que produisent des doses modérées, c’est-à-dire diarrhée et vomissement.

Usages thérapeutiques

  • Crise de goutte, rhumatisme articulaire aigu
  • Hydropisie, ascite
  • Migraine, névralgie, névralgie rebelle, chorée, crampe
  • Catarrhe pulmonaire muqueux ou chronique, asthme
  • Leucorrhée, gonorrhée
  • Érysipèle, prurigo, cors
  • Mucoviscidose ? (K. Hostettmann, 2006)

Modes d’emploi

Autrefois, on préparait le colchique selon divers procédés bien connus : poudre, macération vineuse, macération acétique, oxymel, teinture alcoolique, etc. Aujourd’hui, tout cela est tombé en désuétude pour d’évidentes raisons de toxicité, et il n’est même pas question d’imaginer une quelconque infusion, et cela même en utilisant des fragments végétaux à l’état sec, car la dessiccation n’altère en rien la colchicine. De toute manière, gardons bien en tête qu’un traitement à la colchicine demeure du seul ressort d’un médecin.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres remarques

  • Récolte : du temps où l’emploi du colchique n’était pas aussi encadré, on récoltait les semences (à maturité, soit aux mois de juin et de juillet), les bulbes (en juillet-août ; Cazin indique novembre), enfin les fleurs (en septembre, à plein épanouissement).
  • Toxicité : nous avons vu que même à dose raisonnable, le colchique n’est pas sans inconvénients. Ce n’est donc pas pour rien que cette plante est inscrite au tableau A des plantes toxiques mortelles. La DL50 est atteinte dès 1,2 à 1,5 g de semences chez l’enfant, 5 g chez l’adulte. Si l’on rapporte cela à la seule colchicine, 5 mg représentent déjà une dose toxique, le double une dose mortelle. A partir de seulement 0,5 mg/kg, on voit apparaître les premiers troubles, c’est-à-dire ceux accompagnant souvent un traitement à la colchicine (diarrhée, vomissements, douleurs abdominales). Puis, vers 0,8 mg/kg et au-delà, c’est une toute autre affaire en terme d’intoxication aiguë. Les désordres occasionnés ressemblent assez à ceux que provoque la belladone : inflammation et irritation violente des muqueuses digestives, soif intense, diarrhée, vomissements, gastro-entérite violente, douleurs viscérales, selles sanglantes, spasmes vésicaux, analgésie par paralysie des terminaisons nerveuses (d’où les sueurs froides aux extrémités), tremblement des membres, délire, diminution et insensibilité du pouls, salivation, évanouissement, paralysie respiratoire, cyanose. Pendant ce temps, volonté et intelligence restent peu affectées. Elles demeurent intactes « jusqu’aux périodes ultimes de l’intoxication mortelle » (7), qui survient, chez l’adulte, à la dose de 1,25 mg/kg. Il s’agit là d’un ensemble de phénomènes provoqués par une intoxication aiguë, dont on s’est rendu compte qu’elle avait de faibles effets sur les animaux à sang froid, sensibles chez les herbivores, très élevés chez les carnivores. « Tout se passe comme si l’alcaloïde favorisait l’espèce qui le contient dans la confrontation immémoriale de la plante désarmée à la voracité de l’animal » (8). Des accidents, occasionnés par des confusions entre espèces dans la nature, ont été recensés. Des suicides également. En dehors de ces cas guidés par l’ignorance ou le désespoir, il est notable que le colchique présente le même inconvénient que l’hellébore noir : la colchicine s’accumule plus vite dans l’organisme qu’elle n’en est excrétée. Aussi, un traitement même rigoureusement encadré doit-il être le plus court possible afin d’éviter une intoxication chronique. Le Dr Valnet indiquait l’angélique comme contre-poison, mais j’ignore véritablement si son efficacité est réelle.
  • Autres espèces : il existe cinq espèces de colchiques en France, dont les plus courants sont C. automnale et C. alpinum. Une espèce proche est le bulbocode du printemps ou campanette (Bulbocodium vernum). Il est tout aussi toxique que le colchique commun des prairies.
  • Confusions : le colchique peut occuper le même biotope qu’une autre plante, comestible, elle : l’ail des ours. Au printemps, quand on récolte cette dernière plante, il faut prendre garde de ne pas récolter des feuilles de colchique au passage. Cette confusion est possible, sachant que, comme nous l’avons dit, au printemps, le colchique n’est pas en fleurs. Les feuilles de ces deux plantes sont, en effet, assez semblables. Mais plusieurs points les distinguent : celles du colchique sont plus rigides et davantage pointues que celles de l’ail des ours. Différence de taille : le colchique est tout à fait dénué d’odeur, alors que les feuilles d’ail des ours exhalent un parfum aillé tout à fait reconnaissable. Enfin, certains noms vernaculaires du colchique (safran d’été, safran bâtard…) disent toute l’inconséquence qui a pu se produire dans la mauvaise identification du colchique avec le crocus qu’on appelle safran. Pourtant, il existe un moyen sûr de bien distinguer ces deux plantes : le colchique ne porte JAMAIS feuilles et fleurs simultanément. De plus, le safran possède trois anthères jaune d’or et trois longs stigmates rouge orangé, alors que le colchique, lui, est uniquement orné de six anthères de couleur jaune.
    _______________
    1. Hildegarde de Bingen, Physica, p. 41
    2. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 301
    3. Cité par François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p. 316
    4. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 305
    5. Ibidem, p. 303
    6. Ibidem
    7. Henri Leclerc, Précis de phytothérapie, p. 321
    8. Jean-Marie Pelt, Drogues et plantes magiques, p. 122

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L’hellébore noir ou rose de Noël

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Tout d’abord, permettons-nous de dire que le mot « hellébore » (ou ellébore) doit être considéré avec circonspection, car il a été associé à bien des plantes qui ne sont pas du tout des hellébores (par exemple, le vératre blanc, que l’on appelait il n’y a pas si longtemps encore hellébore blanc). Par ailleurs, les hellébores sont nombreux. En plus du noir, il existe l’hellébore fétide, l’hellébore vert, etc.
Dans ce qui va suivre, il ne nous a pas toujours été évident d’identifier avec certitude de quel hellébore l’on parlait dans les différentes sources que nous avons consultées pour élaborer cet article qui, de toute façon, ne vise pas l’exacte précision, l’hellébore cultivant suffisamment le mystère pour ne pas se laisser décrire avec toute l’aisance que l’on souhaiterait apporter. Aussi, à chaque fois que nous emploierons le mot « hellébore », il est permis de ne pas exactement imaginer qu’il s’agit en premier chef de celui qui donne un titre à cet article.

Avant de devenir la rose de Noël qui déploie ses fleurs de nacre chez tous les fleuristes à la veille des fêtes de fin d’année, l’hellébore a parcouru un long chemin dont le but n’avait strictement rien de purement ornemental. Nous verrons qu’il a occupé bien des statuts fort éloignés de celui qu’on lui alloue désormais. Cela est d’autant plus vrai que la célèbre rose de Noël n’existe pas dans la nature, elle n’est qu’un cultivar destiné aux jardins, dont il lui arrive, bien que très rarement, de s’échapper.

On relève les premières traces d’un emploi de l’hellébore chez les Grecs, environ cinq siècles avant J.-C. Il s’agit probablement de l’H. orientalis, dont Hippocrate aura vanté les effets méritoires, le considérant comme le remède par excellence de la folie. Du reste, cette particularité est inscrite dans son nom même. En effet, hellébore proviendrait d’un très ancien terme d’origine sémitique : helibar (ou helebar) signifiant tout simplement « remède contre la folie ». Ceci n’est point une anecdote ayant laissé lettre morte, car, selon Oribase, les lieux de récolte de cet hellébore étaient situés sur le Mont Oeta et à Anticyre (actuelle Paralia Distomou, dans le golfe de Corinthe), une ville qui a été surnommée avec raison « la ville des fous ». On s’y livrait à la pratique de l’helléborisme, c’est-à-dire la cure par l’hellébore, de laquelle résultaient moult guérisons miraculeuses de cette affection que l’on appelle folie (mais attention : les mots d’aujourd’hui ne désignent pas forcément les choses d’hier). Ces pratiques n’étaient pas circonscrites à Anticyre, elles furent appliquées en différents lieux pendant des siècles.
Tenu en si haute estime, l’hellébore exigeait un pieu respect lors de la récolte de sa racine noire. Si Dioscoride indique que ceux qui souhaitent déterrer l’hellébore noir doivent se tenir devant lui en adressant une prière à Apollon et à Asclépios, Théophraste conseille de se tourner vers l’est quand on le recueille. Pour ces auteurs, ainsi que pour Pline également, il est recommandé « de regarder si aucun aigle ne vole au moment où l’on s’approche de la plante pour la cueillir, car, s’il en vole un, c’est un présage qui annonce la mort proche du cueilleur » (1), car, en ce temps, l’aigle « pouvait être jugé bon ou mauvais présage selon qu’il volait à la droite ou à la gauche de celui qui l’observait » (2). Cela découle d’une loi de sympathie, l’hellébore passant, tour à tour, pour bienfaiteur ou mortel. Observer le vol de l’aetos, c’était se garantir de la toxicité de l’hellébore qui, si l’on en croit ce rituel, était déjà bien connue, et pas que de la seule Antiquité gréco-romaine, puisque les Celtes, pour lesquels il était plante médicinale et magique, connaissaient le pouvoir de ses toxines dont ils enduisaient la pointe de leurs flèches…

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A propos du Moyen-Âge, il est presque à se demander si, davantage encore que l’Antiquité, il n’a pas fait de l’hellébore une panacée universelle. Au XI ème siècle, Macer Floridus le cite dans une liste de maux fort divers tels que, bien entendu, la folie, mais aussi les douleurs goutteuses, articulaires et dentaires, l’hydropisie, etc. Selon lui, cette plante évacuait la bile et favorisait l’écoulement menstruel. L’hellébore pouvait, pour ce faire, être cuit avec des lentilles ou dans du bouillon, tel qu’on le ferait d’un simple et inoffensif navet. Cela devait être quelque chose, concernant la question de l’administration des doses et de leur degré de dangerosité ! A l’extérieur, Macer Floridus le dit maturatif et résolutif des abcès et apte à effacer les « taches » cutanées, sans doute des dartres. Il ajoute aussi que l’hellébore est un bon remède contre la surdité, chose qui sera reprise au XVII ème siècle par le médecin italien Piperno qui « recommande l’hellébore avec accompagnement d’exorcismes, comme l’un des remèdes contre la surdité causée par quelque sorcellerie » (3). Hildegarde aborde l’hellébore en deux endroits de son Physica. Mais, dans l’un et l’autre, il ne porte pas le même nom. Le premier, Nyesewurtz, chaud et sec, légèrement humide, semble être une plante complètement différente du second, Cristiana, qu’elle dit chaud et froid (?). Cependant, elle accorde aux deux plantes un pouvoir contre les douleurs de la goutte, mais suggère l’emploi de la Cristiana face aux brûlures d’estomac, ce qui est un non-sens total (s’il s’agit bien là de l’hellébore noir. Nous comprendrons plus loin pourquoi). Peut-être pouvons-nous dire, pour le moment, que le Grand Albert propose un « parfum pour le mardi, sous les auspices de Mars », dans lequel on trouve, entre autres, l’hellébore. Mars, drastique, rubéfiant, vif, rêche et violent… et… brûlures d’estomac ?…

Il va sans dire que l’hellébore noir est absent de toute liste de plantes médicinales usuelles. « Il est impensable aujourd’hui d’en conseiller l’usage. Cela d’autant plus que nous avons perdu pour longtemps tout savoir qui permettaient aux anciens d’atténuer les effets vénéneux des plantes, pour n’en prendre que la quintessence ! » (4). Ce n’est pas exactement le cas de toutes les plantes dites toxiques, car certaines sont encore employées par la pharmacopée moderne. Mais il reste vrai qu’en ce qui concerne le cas de l’hellébore noir, cela fait bien longtemps qu’il n’agite plus la sagacité des médecins. C’est sa racine dont on a toujours fait grand cas. Récoltée à l’automne, elle était soit employée fraîche, soit immédiatement séchée. On élaborait alors infusion, décoction, poudre, macération vineuse, teinture alcoolique, extrait, etc., soit l’ensemble des grandes préparations classiques. Il se vouait, comme beaucoup d’autres plantes, à des usages tant externes qu’internes, selon des propriétés que l’on peut ainsi résumer : purgatif, drastique, rubéfiant, anesthésique, cardiotonique, congestionnant de l’utérus et des organes pelviens, etc. Pour l’ensemble de ces raisons, l’emploi thérapeutique de l’hellébore noir par les anciens et les modernes concernait une foule d’affections : troubles mentaux, chorée, épilepsie, hypocondrie, apoplexie, léthargie, paralysie, hydropisie, rhumatisme, goutte, hémorroïdes, fièvres intermittentes, aménorrhée par congestion passive de l’utérus, maux de tête, parasites intestinaux, dartre, lèpre, éléphantiasis, etc.
En réalité, que ce soit par usage interne ou externe, on s’est rendu compte à quel point l’hellébore noir posait problème. Simplement lécher un morceau de racine fraîche détermine une action stupéfiante sur la langue. Appliquer une fleur fraîche sur une plaie ouverte peut engager un processus d’intoxication, ainsi que des vomissements. Et il ne s’agit là que de faibles doses. Qu’imaginer en cas de doses plus puissantes ? Une superpurgation, des vomissements, de la dysenterie, une inflammation du tube digestif, des selles sanglantes, de la déshydratation, une sensation de froid extrême, la mort. Le docteur Leclerc disait, dans la première moitié du XX ème siècle, que l’hellébore noir était trop mal connu pour qu’on puisse l’utiliser sans risque en thérapeutique. Aujourd’hui, l’on en sait un peu plus : les principes actifs de l’hellébore, des glucosides cardiotoniques, présentent l’inconvénient d’un effet cumulatif dans le temps. Ils sont, de plus, très lentement éliminés par l’organisme. C’est pourquoi, même à d’infimes doses, l’hellébore noir est susceptible de poser problème un jour ou l’autre. Actuellement (et à ma connaissance), seule l’homéopathie en fait encore usage.

L’hellébore noir appartient à la vaste famille des Renonculacées, comptant majoritairement des plantes « vénéneuses » : aconits, renoncules, anémones, ancolies, etc. L’hellébore noir est une plante vivace à la vie très longue, rustique, opposant une grande résistance aux froids hivernaux. Sa racine est formée d’un souche noirâtre de laquelle partent des radicelles grêles. C’est de cette racine que s’érigent, d’une part, des feuilles persistantes longuement pétiolées. Épaisses et coriaces, elles sont le plus souvent vert foncé, voir rougeâtres. D’autre part, les fleurs émergent directement de la racine, portées par un long pédoncule. Inclinées vers le sol, d’une diamètre d’environ 4 cm, elles portent de très nombreuses étamines enserrées parce que l’on croit être les pétales, mais qui sont en réalité les sépales d’un blanc rosé. L’hellébore noir fleurit de décembre à avril, et l’on aura d’autant plus la chance d’en admirer les fleurs remarquables qu’on évitera de le cultiver en pot.


  1. Guy Ducourthial, Flore magique et astrologique de l’Antiquité, p. 156
  2. Ibidem, p. 157
  3. Angelo de Gubernatis, La mythologie des plantes, Tome 2, p. 170
  4. Bernard Bertrand, L’herbier toxique, p. 100

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La petite centaurée (Centaurium erythraea)

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Synonymes : petite gentiane, gentiane centaurée, herbe au centaure, herbe de Chiron, herbe à la fièvre, fiel de terre, quinquina français, herbe aux enchantements…

Qu’espérer de mieux, pour une plante, que de devenir la panacée d’une figure mythologique aussi connue que peut l’être le centaure Chiron ? Bien que contradictoires, les récits mythologiques ont très tôt accordé à la petite centaurée une place de choix. Doué d’une grande culture, Chiron fut le « précepteur » d’Aristeus, d’Achille, d’Asclépios, etc., et la légende raconte qu’il employa la petite centaurée en cataplasme pour soigner une blessure qu’Hercule se serait faite au pied lors d’un combat. L’histoire a conservé le nom de « panacée de Chiron » pour désigner la petite centaurée qui porte encore aujourd’hui dans son nom actuel le souvenir de ce fragment mythologique. C’est donc tout naturellement que Dioscoride la nommera Kentaurion. Pour lui, la petite centaurée est vulnéraire, cholagogue, emménagogue et anti-ophtalmique. Quant à Pline, tout comme moi, il fait référence au centaure pour expliquer le nom latin de cette plante, Centaurium. Selon Pline, la petite centaurée faisait partie du contingent d’herbes les plus souvent employées par les druides. Les Celtes « croyaient qu’elle chasse tous les maux par sa vertu évacuante » (1). Cette plante était également considérée comme un antidote contre les morsures de serpents et les piqûres de scorpions, et comme un fébrifuge par la médecine druidique. Par la suite, nombreux seront ceux qui feront l’éloge de cette plante, sa réputation sera très tôt faite. C’est ainsi qu’en parlent Galien, Avicenne, Mésué, Sérapion… On remarque rapidement qu’elle « réveille les fonctions motrices et sécrétoires des voies digestives » (2). On réaffirme ses pouvoirs contre les poisons et les substances nocives. Largement inspiré des auteurs de l’Antiquité gréco-romaine, Macer Floridus rappelle le puissant pouvoir siccatif de la petite centaurée : « elle cicatrise promptement les plaies récentes, et dispose les anciens ulcères à la guérison » (3). Comme l’on voit, le souvenir du centaure Chiron n’est pas totalement évanoui et l’on peut dire qu’au Moyen-Âge, la petite centaurée reste toujours fort réputée tant et si bien qu’elle est même cultivée dans les jardins comme plante médicinale. Elle favorise la consolidation des fractures, agit sur les névralgies comme la sciatique, intervient comme emménagogue et antihémorroïdaire, on en fait même des collyres. Au XVI ème siècle, « les auteurs insistent encore longuement sur ses diverses propriétés, celles déjà indiquées par les anciens » (4). C’est, par exemple, le cas d’Olivier de Serres qui écrit que « cette herbe fraîchement cueillie, pilée et appliquée sur les grandes plaies les referme et tous les vieux ulcères en sont consolidés ». On croirait lire Macer Floridus ! A la même époque, ou peu s’en faut, Matthiole fait de la petite centaurée un cicatrisant, un remède du foie et de la rate, enfin un fébrifuge possédant presque le pouvoir du quinquina, d’où son emploi contre les fièvres intermittentes et les accès paludéens. Mais à cette époque, elle est battue en brèche par la grande gentiane, puis par le quinquina venu d’Amérique du Sud, lequel aura fait beaucoup de mal à la réputation des fébrifuges indigènes, malgré les réquisitoires de Roques, Gesner, etc. qui rappellent la grande histoire fébrifuge de la petite centaurée. A la fin du XIX ème siècle, l’abbé Kneipp cherche bien à la sortir de la torpeur dans laquelle elle est tombée, il lui reconnaît même le titre de panacée, comme à l’époque du grand Chiron, mais force est de constater que les suivants seront beaucoup plus modérés dans leurs jugements au sujet de la petite centaurée. En revanche, sa carrière de vulnéraire n’a pas été interrompue : on l’a utilisée avec succès sur les ulcères atones, scrofuleux et scorbutiques. Elle est même présente dans la composition magistrale nommée « vulnéraire de Suisse » ou « faltranc ».

Comment pourrait-il être possible qu’il ne court pas, au sujet de la petite centaurée, d’aussi folles anecdotes que les quelques-unes que je vais maintenant vous narrer ? Celle que le Grand Albert appelle Isiphilon (selon les Chaldéens) et Orlegonia (selon les Grecs), était connue (apparemment) des Égyptiens. Comme c’est encore le cas chez nous, des offrandes de fleurs avaient lieu lors des cultes funéraires. Dans de nombreuses tombes, on a découvert des fresques murales représentant des bouquets composés de coquelicots, de lotus, de mandragores et de centaurées. Toutes ces plantes étaient alors particulièrement consacrées au « dieu caché », c’est-à-dire Amon.
Dans un tout autre registre, les fleurs de la petite centaurée trouvèrent un emploi capillaire du temps de Matthiole. Il rapporte que dans la campagne toscane, cette plante se nommait biondella car elle était employée pour blondir les chevelures.
L’Allemagne a fait de cette plante une tausendguldenkraut, autrement dit une « herbe à mille florins », très probablement dérivé d’un contresens sur son nom latin (Centaurium / Centum aurum).

La petite centaurée, plante annuelle voire bisannuelle, est assez commune dans toute la France, hormis la région méditerranéenne où elle se fait plus rare. Elle apprécie les prés plutôt secs, les friches, les landes, les coupes forestières, les sables littoraux, etc.
Au grand maximum, la petite centaurée ne dépasse pas les 50 cm de hauteur (deux fois moins la plupart du temps). Elle s’érige grâce à des tiges quadrangulaires et glabres, le plus souvent ramifiées au sommet. Sur ces tiges, on trouve deux types de feuilles : en rosette au pied de la plante, lisses, ovales, opposées deux à deux dans les étages supérieurs. Les fleurs forment une ombelle dite « cyme dichotome », régulièrement disposées telles les branches d’un chandelier. Très nombreuses, roses, rarement blanches, elles portent cinq pétales et cinq étamines qui possèdent la particularité de s’enrouler sous forme de spirales par beau temps.

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La petite centaurée en phytothérapie

Le parfum de la petite centaurée sait demeurer discret. Son goût, un peu moins, puisqu’il est terriblement amer, tout comme celui de la gentiane jaune. D’ailleurs, elles partagent des propriétés similaires, bien que moins marquées chez la petite centaurée. Contrairement à la grande gentiane jaune, les principaux principes actifs de la petite centaurée se situent dans les parties aériennes fleuries. Que sont-ils, ces principes ? Des xanthanes, des flavonoïdes, des stérols, un principe amer du nom d’érythamarine, une lactone (l’érytaurine), enfin des séco-iridoïdes (centauroside, gentiopicroside, sweroside, swertiamarine…).

Propriétés thérapeutiques

  • Tonique amère, hépatique, biliaire (cholagogue, cholérétique), pancréatique
  • Apéritive, digestive, stomachique, carminative, laxative, antidysentérique, antidiarrhéique (dans l’ensemble, on peut accorder à la petite centaurée une qualité sédative sur le tube digestif)
  • Détersive, cicatrisante
  • Anti-inflammatoire
  • Fébrifuge

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère hépatobiliaire : prévention des lithiases biliaires, obstruction hépatique, ictère, diabète (parfois)
  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : dyspepsie douloureuse avec fermentation et tympanisme, paresse et atonie digestive (avec constipation ou diarrhée), crampes et douleurs stomacales, aigreur et acidité gastrique, flatulences, ballonnement, inappétence, parasites intestinaux, pyrosis
  • Faiblesse générale, anémie, surmenage, asthénie, épuisement nerveux, convalescence suite à une maladie aiguë
  • Affections cutanées : plaie, plaie atone, ulcère, ulcère de jambe, dermatose, eczéma, contusion, teigne
  • Fièvre
  • Goutte
  • Hémorroïdes
  • Chute de cheveux

Modes d’emploi

  • Infusion
  • Poudre
  • Suc frais
  • Sirop
  • Macération vineuse
  • Teinture-mère
  • Décoction (pour usages externes)

Contre-indications, précautions d’emploi, autres usages

  • Récolte : elle peut se dérouler de juin à septembre, mais on remarque une plus grande efficacité avec la petite centaurée cueillie en juillet et en août. La dessiccation doit s’effectuer promptement. Une fois sèche et bien gardée, elle peut se conserver très longtemps. Douze années disait Pline, mais des auteurs plus récents en indiquent parfois trente sans que la petite centaurée ne perde de son efficacité.
  • Contrairement à la gentiane jaune, la petite centaurée provoque l’irritation des muqueuses gastro-intestinales. Il est donc nécessaire d’espacer les cures et de ne pas les faire durer plus de 10 jours d’affilée, sans quoi diarrhée et vomissement peuvent se manifester. En tout état de cause, cette plante est proscrite dans tous les états inflammatoires des voies digestives (entérite, ulcère, etc.).
  • De nombreuses sous-espèces et variétés de la petite centaurée existent dans la nature. Mais il n’y a pas lieu de s’en méfier puisqu’elles possèdent toutes des propriétés identiques.
  • La petite centaurée est une plante extrêmement amère. Il est donc préférable de bien l’édulcorer lorsqu’on en fait une infusion.
  • Il existe un élixir floral élaboré par le Dr Bach à base de fleurs de petite centaurée : Centaury. Il prend place dans le groupe de la dépendance.
  • Plante tinctoriale : la décoction de petite centaurée colore la laine en jaune verdâtre.
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    1. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 231
    2. Henri Leclerc, Précis de phytothérapie, p. 136
    3. Macer Floridus, De viribus herbarum, p. 150
    4. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 231

© Books of Dante – 2016

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