Les objets magiques dans les contes de fées


Ivan Bilibin : la sorcière Baba Yaga à la poursuite de Vassilissa (1900).


Je souhaite aujourd’hui m’attacher à un motif que l’on rencontre de façon assez récurrente dans les contes de fées : la poursuite du héros par un opposant qui, à trois reprises, se voit entravé dans son action par un objet magique que le héros jette derrière lui. Nous allons nous intéresser à la forme que prennent ces objets et à ce que leur projection permet au héros d’obtenir.

Le héros, expédié chez sa mère-grand, sa tante par alliance ou je ne sais quelle autre personne qui ne lui veut pas du bien, pour un motif de peu d’importance ou carrément fallacieux, va devoir faire montre de son pouvoir de contrôle et de sa capacité à combattre l’adversaire, quelle que soit la forme qu’il prend. Rappelons-nous de Vassilissa-la-très-belle aux prises avec Baba Yaga la sorcière. Le danger, la plupart du temps imminent, est parfaitement pressenti par le lecteur. Celui-ci se demande bien comment notre héros va réussir à se dépatouiller du mauvais pas dans lequel il se trouve engagé. La plupart du temps, il peut compter sur l’intervention d’un adjuvant, c’est-à-dire d’un personnage tiers qui consent à venir en aide au héros. Dans le cas de Vassilissa, c’est le chat de Baba Yaga qui lui fournit l’astuce de sa fuite, après que la jeune fille lui ait donné du jambon. Ainsi, le héros se fait remettre trois objets bien distincts qu’il devra utiliser successivement selon un modus operandi précis révélé par l’adjuvant le plus souvent.

Que sont précisément ces objets ? Ils sont simples, usuels, assez anodins pour la plupart d’entre eux, courants, domestiques, préhensibles et façonnés par la main de l’homme. Après en avoir répertorié un assez grand nombre, je me suis amusé à les trier et à les ordonner en plusieurs classes, que voici :

  • Brosse, peigne, balai, étrille, râteau, trident ;
  • Miroir ;
  • Linge, drap, serviette, torchon, mouchoir ;
  • Bouteille, bouchon ;
  • Outre, pot, plat ;
  • Éponge ;
  • Sel, soufre ;
  • Briquet, pierre à feu ;
  • Couteau, épée, pierre à aiguiser ;
  • Pierre, caillou, boule d’or ;
  • Marteau ;
  • Branche, rameau, roseau, feuille, fruit.

Rien que de très banal en somme, à portée de main donc (à l’exclusion de la boule d’or). A quoi sert donc au héros de s’embarrasser de toutes ces choses (de trois d’entre elles, précisément) ? Par exemple, il se voit affecter un trident, un râteau et une brosse. Eh bien, au cours de l’histoire, le héros, prévenu du danger, met les voiles, et ne prend pas longtemps à comprendre que son martyriseur – geôlier ou ogresse – ne l’entend pas de cette oreille. Ainsi s’engage une course-poursuite entre le fugitif et son poursuivant. Afin de distancer davantage son assaillant, le héros jette un des objets magiques derrière lui : s’ensuit une première transformation en quelque chose de beaucoup plus immense, d’infiniment grand, impénétrable, infranchissable, inextricable, insaisissable, immuable, immobile, non mutable, voire indéterminé, afin, on l’a bien compris, de mettre des bâtons dans les roues du persécuteur. Et l’on répète deux autres fois le jet d’un nouvel objet qui provoque une métamorphose de plus en plus grandiose, la protection accordée par les objets successifs ne faisant que croître au fil du récit.

Penchons-nous donc également sur ces transformations. J’ai repéré, au cours de mes lectures, un certain nombre d’éléments que j’ai pareillement mis en ordre dans les listes suivantes :

  • Montagne : chaîne de montagnes, montagne boisée, montagne immense, montagne pleine d’aspérités, montagne ferreuse. Si l’on voit des miroir, rasoir, brosse ou peigne être jetés, en réponse y correspondent des montagnes de miroirs, de rasoirs, de brosses ou de peignes ;
  • Rocher ;
  • Vallée ;
  • Mer (de feu, houleuse, d’eau brillante), lac, étang, rivière, fleuve, autre étendue d’eau non déterminée ;
  • Plaine ;
  • Forêt, fourré, roncier, haie d’épines ;
  • Autres : ténèbres profondes, grande nuée, cataracte de feu (on rencontre très peu de phénomènes météorologiques comme la grêle, la foudre, l’ouragan ou toutes autres manifestations violentes de ce type).

Si les objets jetés appartiennent tous à la sphère humaine, ici nous remarquons qu’il s’agit essentiellement d’éléments paysagés, non humain par définition. Par le jet, on constate une forme de transfert de forces, du moins un appel à la Nature et à ses forces supérieures. L’objet magique l’est parce qu’il confère le pouvoir de métamorphose. Par certains facteurs qui le définissent, il convoque les forces d’un autre « objet » auquel il est apparenté. Par exemple, le miroir, objet plat et réfléchissant, fait nettement référence à la puissance de la mer ou du champ de glace, eux aussi concernés par les critères « plat » et « réfléchissant », tout en ajoutant des caractéristiques qui leur sont propres. Par une sorte de magie sympathique, on observe des analogies manifestes entre l’objet magique et sa transformation, fonctionnant par accord, affinité, proximité et voisinage d’idées. Donnons quelques exemples :

  • Un poil : une haie d’épines, une montagne boisée ;
  • Une pierre : un rocher, une montagne ;
  • Un plat : un lac ;
  • Un drap, un linge, un mouchoir, un torchon, une serviette : un lac, un fleuve ;
  • Une bouteille : une grande étendue d’eau, une rivière ;
  • Un rameau : une forêt ;
  • Une feuille : une forêt ;
  • Un briquet : une cataracte de feu.

Parmi d’autres relations, l’analogie fait défaut :

  • Un couteau : une plaine ;
  • Une pomme : une montagne ;
  • Une éponge : une forêt, une montagne ;
  • Un marteau : une montagne ;
  • Un bouchon : un étang ;
  • Une pierre à aiguiser : une rivière ;
  • Une pierre à feu : une montagne ;
  • Un morceau de soufre : un lac.

Ces quelques exemples permettent de constater qu’une même protection peut naître de divers objets magiques, tandis qu’un seul objet est capable de métamorphoses multiples, l’étrille, par exemple. Elle ne se transforme pas moins qu’en mer de feu, roncier, montagne, vallée, rivière, mer et forêt. On observe la même prodigalité avec un objet assez similaire, mon objet magique favori, le peigne : ainsi le voit-on se muer en forêt, plaine immense, fleuve, montagne de peignes, montagne pleine d’aspérités, chaîne de montagnes, etc.



Certaines transitions sont simples : on élargit, agrandit, approfondit, etc. un objet quelconque en son semblable démultiplié : une goutte d’eau devient ainsi un lac d’eau froide, une épine un bois d’épines noires, un éclat de pierre un grand rocher. Mais cela ne laisse que peu de place à l’imagination. Dans les exemples de métamorphoses de l’étrille et du peigne, certaines sont plus ou moins malheureuses : étrille/rivière et peigne/fleuve par exemple. On ne voit aucun lien logique avec un champ symbolique qui unirait ces deux couples. Parfois, la relation, pour peu claire qu’elle nous paraisse, semble pouvoir s’expliquer par des procédés quelques peu tirés par les cheveux. C’est le cas de la boule d’or dont la projection amène l’apparition d’une montagne de fer ! On transite d’un petit objet à un gros, d’un métal précieux à un autre vil (on aurait pu envisager l’inverse, pour peu que le poursuivant soit cupide et un peu niais…). Mais dès lors qu’on a affaire à des analogies plus fines, c’est tout un monde fantastique et merveilleux qui s’ouvre devant nous : quand l’étrille, la brosse ou encore le peigne se transforment en bois touffu, comme cela se produit dans le conte russe de Baba Yaga traduit par Louis Léger (1843-1923), le message est très clair ! Cette forêt doit être aussi épaisse que les poils de la brosse, les troncs de ses arbres aussi resserrés que les dents du peigne ou de l’étrille. On observe aussi un motif qui va crescendo, à travers la triade suivante : trident, râteau et brosse. Du premier jet au dernier, le nombre de dents/poils ne fait qu’augmenter, c’est-à-dire qu’on force de plus en plus le poursuivant à la contrainte et aux difficultés afin de lui faire définitivement lâcher prise (il renonce, se noie, succombe sous un rocher, etc.) : plus l’objet se fractalise (ou multiplie l’une de ses caractéristiques défensives), et plus le persécuteur doit s’obliger à perdre de précieuses minutes à s’empêtrer dans l’obstacle ou à le contourner, alors que le héros, lui, peut, parce que c’est de son ressort, facilement le traverser (on retrouve cette aisance dans le conte de la Belle au bois dormant : le prince s’avance dans l’épaisseur sombre et touffue du bois qui entoure de toutes parts le château dans lequel repose la princesse Aurore : les arbres s’écartent à son passage et se resserrent après lui. Mais il n’est pas question ici d’un objet magique et encore moins d’une course-poursuite).



Comme je l’indiquais un peu plus haut, mon objet magique fétiche, c’est le peigne. Lisant Baba Yaga, je m’étais imaginé Vassilissa-la-très-belle jetant son peigne derrière elle, ce qui a pour conséquence de faire surgir « une forêt dormante et épaisse ». Par le biais de sa transformation en un massif végétal impraticable, le peigne protecteur permet de communiquer et de s’identifier à des puissances supérieures. Le peigne, en tant qu’objet censé remettre de l’ordre et dénouer un problème (le nœud), est favorable au héros, mais jamais à son assaillant. La seconde métamorphose que j’ai trouvée audacieuse, c’est celle d’un pot qui fait apparaître de profondes ténèbres. En Inde, le pot est un symbole féminin et aquatique, assez semblable à la marmite matricielle. Il n’est pas étonnant de faire surgir cette obscurité enténébrée de l’insondable vacuité d’un pareil trou noir.

Voilà. Si jamais vous planchez sur la protection énergétique et les cercles magiques, ça peut sans doute vous donner quelques idées… ;)

© Books of Dante – 2023

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Le figuier (Ficus carica)

L’irrésistible figue ! Qu’elle soit sèche ou fraîche, remède ou dessert, on n’a jamais tari d’éloges à son sujet depuis des milliers d’années. Faisons donc une large place à ce fruit civilisateur autour duquel on a tant tourné qu’on pourrait en emplir des pages et des pages. En voici quelques-unes…

Beau week-end à toutes et à tous :)

Gilles



Les anciens Grecs considéraient la figue comme le fruit civilisateur que la déesse Déméter offrit aux premiers agriculteurs de l’histoire, après que Phytalis lui ait fait bon accueil alors que, éperdue, la déesse recherchait sa fille Coré enlevée par Hadès. Cela, c’est ce que l’on apprend si l’on se penche sur la mythologie grecque. Mais si l’on jette ses regards au delà, l’archéologie nous en fait savoir bien davantage sur le passé de la figue. Par exemple, au nord-est de l’état d’Israël, sur les rives du lac de Tibériade, le site archéologique dit d’Ohalo II a permis la mise à jour de plus d’une centaine (140) d’espèces de graines différentes dont des graines de figuier (et de framboisier, également). Dans ce site datant de 21 000 ans avant J.-C., il a été constaté un effet de sédentarisation certes limitée, visible en ce que les hommes s’y livrèrent à des ébauches de proto-agriculture suffisamment poussées pour que ces essais s’accompagnent déjà de la présence des habituelles « mauvaises » herbes qu’on voit surgir en pareil cas. Peut-on en déduire que, très probablement, il y a 20 000 ans, l’homme consommait occasionnellement les figues qu’il rencontrait sur son chemin ainsi que toutes ces baies qui lui valurent le surnom de chasseur-cueilleur ? Probablement. Sachant cela, et dans l’attente de tout ce qui nous reste encore à apprendre sur la figue, l’on ne s’étonnera pas qu’en Béarn l’on ait beaucoup d’estime pour les figuiers qui poussent près des habitations, ce qui est une façon de faire honneur à ce vieux compagnon de route historique. D’après Athénée de Naucratis, grammairien d’origine grecque, « c’est la figue qui a introduit parmi les hommes une manière de vivre moins grossière » et plus raffinée. De là à dire que ce fruit ait extirpé un pseudo-homme mal dégrossi de son statut de bête pour en faire un gentleman, il n’y a qu’un pas, que nous ne franchirons pas, d’autant que les hommes de Tibériade, d’il y a 23 000 ans, c’étaient déjà des Homo sapiens, c’est-à-dire des gens comme nous ^.^ Reconnaissons donc que s’être tourné du côté de la figue à cette époque fut loin d’être une erreur. On peut donc suggérer aux imbéciles d’aujourd’hui de manger des figues ^.^

Souvent placé à la limite de la vie et de la mort, le figuier passe pour un arbre anthropogonique et générateur : « les figues sont en relation, non seulement avec la fécondité, mais avec le monde des ancêtres, d’où celle-ci remonte, portée en quelque sorte, à partir des racines plongeant dans la terre, par la sève des arbres et singulièrement du figuier priapique. Ainsi dépose-t-on des figues dans les premiers sillons lors des labours et en abandonne-t-on sur les tombeaux et dans les sanctuaires comme la ‘part des Invisibles’ » ; les figues sont ‘l’offrande de choix réservée aux morts’ »1. C’est ainsi qu’on le considérait en Afrique du Nord il n’y a pas si longtemps, de même qu’en Égypte au temps des pharaons : il était alors arbre de vie, arbre de la déesse Nout portant des fruits conférant l’immortalité, également nourriture des défunts, prodiguant abondance, génération, prospérité et richesses multiples, ornement probable des cornes d’abondance avec grappes de raisins et autres grenades peintes en rouge sensuel. D’ailleurs, la vue qu’offre une figue entrouverte ne s’apparente-t-elle pas quelque peu à celle d’une grenade qu’une main experte aura séparée en deux parties ? La figue, en tant que réceptacle qui accueille de minuscules fleurs dont les véritables fruits ne sont autres que ces graines qu’on l’on sent craquer sous la dent quand les mâchoires se referment sur elles, appelle, par sa ronde douceur, un espoir de vie(s) nouvelle(s), à l’image de tous les fruits et légumes abritant une kyrielle de graines dans leur chair. Contrairement à la fraise, ces fruits minuscules ne sont pas extérieurs à la chair du réceptacle2. Pour que la figue se révèle, il faut donc la dévoiler. C’est à ce titre que les sycophantes – littéralement « les révélateurs de la figue » – jouèrent un rôle assez nébuleux, sans doute initialement dépositaires de certains mystères relatifs à la fécondité, mission probablement périlleuse tant les Grecs considéraient la figue aussi bien femelle que mâle (on s’étendra plus loin sur sa « sexualité »). « Sans doute [que] l’expression [de sycophante] cache-t-elle symboliquement un rite d’initiation de la fécondité » propre aux sociétés agraires primitives3. Comme l’on glisse très souvent du sacré au profane, le mot sycophante n’a plus servi qu’à nommer ceux qui dénonçaient la contrebande de figues – produit de première nécessité – et le vol de figues sur les figuiers consacrés. Devenu triste canéphore, le sycophante ne demeure plus qu’un vulgaire calomniateur et désigne, in fine, celui qui ouvre la bouche au lieu de la maintenir fermée. Puisque « les sycophantes révélaient […] en public des secrets qui auraient dû être tus », ils ont été suspectés de délation et de sacrilège4. Bref, terminons-en là avec cette information un peu indigeste et revenons-en aux rites de fécondité relatifs à la figue, au travers d’un procédé, la caprification, dont le sens, en l’espace de plusieurs siècles, s’est perdu : par exemple, au XIXe siècle, dans la campagne de Palerme, on suspendait des couronnes de rameaux de figuier aux arbres en cours de fructification afin d’assurer la parfaite maturation de leurs fruits. Or, quand on remonte le fil des sources, on constate que les arbres concernés par un tel rituel ne sont pas n’importe quels arbres fruitiers mais exclusivement des figuiers : on attachait des rameaux fleuris de figuier sauvage (ou caprifiguier) aux branches des figuiers cultivés afin de faciliter la fécondation des fleurs femelles de ceux-ci ! Caprifiguier, quel drôle de nom ! Il est très proche du capricorne, caper signifiant « bouc », terme issu d’un verbe grec, kapraein, « être en rut », ce qui rapproche ce figuier sauvage de la luxure et de la lubricité. A bien observer la forme scrotale de la figue, on comprendra de suite que l’expression « cueillir des figues » prend la même forme en grec – sykadzein – que cette autre expression : « palper les bourses ». A croire que tout tourne autour des parties, en somme. C’est pas peu dire ! Le nom grec de la figue est lui-même sujet à une interprétation sous-ventrière. Si, initialement, la Crète distinguait la figue fraîche, olynthos, de la sèche, sykon, c’est ce dernier mot qui s’est imposé en Grèce pour qualifier la figue, et ce quelque soit son état. Or, ce sykon fait référence au caractère succulent de la figue, en relation avec le latex blanc qui apparaît à la cassure du pédoncule (pour ne pas dire la queue). Si l’on rajoute à cela le fait que le mot sykon servait à désigner le mont de Vénus chez la femme, je pense que le panorama est à peu près complet, puisqu’il englobe aussi bien des aspects masculins que féminins. Ce latex est une forme d’« eau », et l’on connaît le pouvoir fécondant des eaux porteuses des germes de toute vie. Il est à l’image de la figue bourrée de semences, analogue en tout point aux testicules enfermés dans la toile du scrotum (c’est une raison pour laquelle, chez les Berbères, on n’emploie pas le mot usuel qui désigne la figue, trop semblable aux testicules, par pudeur, mais la saison à laquelle la figue est récoltée, c’est-à-dire l’automne, autrement dit : khrif). Ce fruit est déjà tout cela et même plus encore, car, par extension, il figure aussi, bien que plus rarement, un pseudo-membre viril. Or, comme la montée de sève est consacrée au dieu Mars (avant qu’il ne devienne qu’un simple dieu guerrier, Mars était un dieu de la nature en fleurs qui présidait au renouvellement printanier de la végétation), on peut y voir là son glyphe même : ♂ ne serait plus seulement la représentation d’un bouclier et d’une lance, mais la stylisation d’une verge en érection et d’un testicule vu de profil. Mais plus qu’à Mars, c’est davantage à Dionysos et à Priape auxquels on pense relativement aux vertus génératrices du figuier. On utilisait du bois de figuier pour sculpter des statues à l’effigie de ces divinités, quand ce n’était pas, de manière tout à fait univoque, des phallus que l’on processionnait lors des Dionysies. La portée sexuelle d’un tel rite était donc clairement affichée, et on cherchait à la magnifier grâce à des offrandes de figues faites au dieu de la vigne.



Pietro Bernini, Priape (1616). Metropolitan Museum of Art (New-York).


Du côté féminin, on accorda à la figue un « aspect de vulve aux saveurs occultes (Francis Ponge), ce qui, au reste, lui convient parfaitement, puisqu’en italien le mot fica (figue) s’applique aussi à la vulve (de même qu’aux testicules, au travers d’une expression que les Milanais ne sont pas prêts d’oublier : « fare la fica e la fava »). Coupe mystique offerte lors des mariages, la figue est encore l’image d’un sein que d’aucuns considérèrent comme avachi (de même qu’on y voyait un pauvre couillon fripé). Ce qui donne une drôle d’idée du rôle aphrodisiaque de la figue. Ne serait-elle pas l’expression d’une gloire fanée, séduction de la ridule et de la flétrissure ? Alors que, bien mûre et oubliée sur l’arbre, la figue prend l’allure d’un vieux pouf en simili cuir usé, son arbre, paré de feuilles à texture caoutchouteuse, laisse sourdre ce latex séminal à la moindre rupture. Avec un tel arsenal, on aurait pu s’attendre à ce que la figue se la joue BDSM, mais même pas ! Elle n’est pas si démonstrative, abandonne cravache et tenue intégrale de cuir noir à d’autres. Bien au contraire, cette mignonne grassette, grosse sultane joufflue, officie dans le secret de son alcôve qui dissimule ses amours aux regards, « chambre close où se célèbrent des noces » (André Gide). Elle est courtisane qui s’abrite dans son boudoir, femme languide assoupie dans la tiédeur du harem, toute transpirante d’ambre et de musc. Molle et melliflue, elle semble peu propice aux jeux d’amour, même quand on lui voit cette goutte visqueuse qu’on a nommé étrangement « larme de catin ». Elle paraît davantage portée à l’abandon lascif… d’autant que, paraît-il, le figuier protégerait en tant que felix arbor (arbre propice) du « coup de foudre »5. Cependant, au Moyen-Orient, où il semble que nous nous sommes transportés, les femmes confectionnaient des pénis artificiels en bois de figuier, qu’elles enduisaient ensuite d’une pulpe de dattes et de concombre. « Il est peu probable, conclut Jean-Luc Hennig, que cette technique ait uniquement été destinée à favoriser la conception »6. On pourrait s’arrêter là, mais non, j’ai décidé d’en rajouter une couche qui, malgré les apparences, poursuit sur la pente que nous avons empruntée depuis plusieurs dizaines de lignes. Sachez, donc, qu’en plus des analogies constatées entre la figue et les parties génitales tant masculines que féminines, que les anciens Grecs en découvrirent une autre entre ce fruit et le foie. Les Grecs engraissaient leurs oies avec des figues, ce qui avait pour conséquence de faire grossir le foie de ces volatiles. « Sous l’influence du nom grec, les Romains appelèrent le foie gras ficatum, le mot passa dans l’usage pour désigner le foie humain […]. Sans doute ne serait-ce là qu’une anecdote linguistique si le foie n’avait été pour les Anciens d’une part le siège des passions, en particulier de la colère, de la violence [NdA : Mars], et d’autre part un organe gorgé d’un suc amer, la bile, qui rappelle le lait âcre que contient la figue avant maturité »7. Galien rapportait que les hommes chargés de garder les vignes à l’approche des vendanges, ne se nourrissaient guère que de figues durant les deux mois qui précédaient la récolte du raisin. Et, tout comme les oies, ils avaient une très nette tendance à l’embonpoint, pour reprendre le bon mot d’Aristophane dans La Paix. Nous sont restées des expressions telles que « être gras comme une figue », « se nourrir de figues » (ficus edit), c’est-à-dire être abonné à la bonne chère et au luxe moelleux, en un mot « être figué », autrement dit : amolli et avachi. Nombreux furent les anciens Grecs et Romains à s’adonner au péché de la figue : Hérodote, Théophraste, Pline, Galien, Plutarque, Démocrite, etc., en firent l’éloge. Platon en fut si friand qu’on le surnomma phylosukos, le « mangeur de figues », une expression qui pourrait tout aussi bien s’appliquer aux jeunes gens dont aimait parfois à se régaler le philosophe.



Bassine remplie de figues carbonisées découvertes à Midéa (Grèce). 1250 à 1200 ans avant J.-C. Musée archéologique de Nauplie (Péloponnèse).


Huit siècles avant J.-C., Homère rapportait dans l’Odyssée que la culture du figuier avait déjà cours en Grèce. De même que chez les Égyptiens, la figue représenta une ressource alimentaire incontestable et faisait partie des repas avec le pain d’orge, les olives et le fromage de chèvre, et était consommée annuellement à l’état sec. Peut-être davantage que pour les Grecs, le figuier revêtit pour les Romains de l’Antiquité une importance capitale, puisque c’est, dit-on, un figuier qui stoppa dans sa course un panier jeté au Tibre, et qui ne contenait pas moins que Remus et Romulus. Le figuier aurait donc été impliqué au cœur même de la création de la cité de Rome, ce qui n’est pas rien. Cependant, la vénération du figuier dans la Rome antique s’avère relativement ambiguë. Le figuier était réputé dangereux lorsqu’on s’allongeait à son ombre, méthode privilégiée pour y faire la rencontre des fauni ficarii (plus tard apparentés à des spectres et à des démons spécifiques). On le disait si impur qu’il était à même de purifier l’impur, parce que ses caractéristiques rappelaient celles des choses – créatures monstrueuses ou livres impies – qu’on cherchait à détruire. Bien plus tard, dans les campagnes du département du Tarn, on considérait que brûler du bois de figuier dans la cheminée tarissait le lait des nourrices (Par sympathie ? Parce que le « lait » de l’arbre est desséché par la chaleur de l’âtre ?) Hildegarde de Bingen elle-même affirmait quelque chose d’approchant : « Si on fait brûler son bois dans le feu et que sa fumée touche quelqu’un, cette personne en est blessée et rendue malade »8. Mais ce qui, durant l’Antiquité, demeure le plus curieux concernant les pratiques ambiguës en rapport avec le figuier, c’est sans doute des rites expiatoires qui se pratiquaient en Grèce : « Il existait à Athènes, comme dans d’autres cités grecques, un rite annuel qui avait pour but d’expulser périodiquement la souillure de la ville, en processionnant à travers la cité deux pharmakoi »9 que l’on recrutait « parmi les gens de basse condition que leurs méfaits et leur laideur physique désignaient comme des êtres inférieurs, dégradés, le rebut de la société »10. On choisissait un homme et une femme. Au premier, l’on faisait porter un collier de figues noires, et à la seconde un collier de figues blanches. Cette cérémonie avait lieu le premier jour de la fête des Thargélies, durant laquelle on fouettait les profanes avec des rameaux de figuier, puis on les expulsait afin de bannir avec eux les calamités qui affectaient la cité. Le pharmakós, qui s’apparentait alors à ce que l’on peut appeler un bouc émissaire, n’avait pas que le sens de remède qu’on lui a conservé aujourd’hui, c’était avant tout l’être immolé en expiation des fautes d’un autre. A Rome aussi, on avait un sens de la pureté tout à fait extrémiste : on sait qu’il poussa un figuier sur le toit d’un temple dédié à la déesse Dia desservi par les vestales. Ce temple fut détruit de fond en comble. « De même que l’on ne tue pas un malade de peur qu’il puisse mourir, il faut qu’il y ait eu une raison plus sérieuse et plus grave pour amener la démolition de tout le temple sur le toit duquel le figuier avait poussé »11. Il faut dire qu’un arbre phallique (pour rappel : Adam, Mars, Dionysos, Priape, etc.) au beau milieu (c’est une image ! ^.^) des vestales, ça fait désordre tout de même !… On peut donc parler d’arbre hérétique, dans le sens où il est habité d’une inclination alternative, d’un choix d’existence différent de celui des vestales. Cette question de l’hérésie plaquée sur le figuier, on la retrouve bien évidemment dans le christianisme. Si, hérétique, la figue ne l’est sans doute pas, elle présente bel et bien un double visage dans ce vaste ensemble pas toujours cohérent qu’est la Bible. On se souviendra qu’il est communément admis que l’arbre tentateur du paradis perdu passe pour un figuier, comme inscrit dans la Genèse. Après leur faute, Eve et Adam « cousent des feuilles de figuier et se font des ceintures »12. L’idée est séduisante vu tout ce que nous avons dit des propriétés anthropogoniques et génésiques du figuier (si ce n’est pas lui, eh bien il s’agit de je ne sais quel autre pomum, terme qui ne nous dit à peu près rien, puisqu’il s’appliquait à la plupart des arbres fruitiers de l’époque). De phallique, il devint funéraire, sinistre, sinon diabolique. Il est vrai que le figuier, ne serait-ce que par son étrange configuration, projette une drôle d’ombre, indépendamment de son lien serré avec Judas dont on dit habituellement qu’il se serait pendu à un figuier (il se pendit à tellement d’arbres que le pauvre ne dût plus savoir où donner de la tête ^.^). Dans l’un de ses contes, le napolitain Giambattista Basile décrivait la figue en usant d’une image : son « col de pendu », disait-il. Par sa couleur (surtout quand la figue est violette), elle prend l’allure d’une petite bourse étranglée. Initialement blanche, c’est-à-dire non souillée, la figue prit cette couleur noire tandis que s’ensanglantèrent ses entrailles par la faute de Judas, ce qui priva même, dit-on parfois, le figuier de la capacité de fructifier. On incrimina donc le figuier sauvage, ce caprifiguier dont nous parlions tout à l’heure, car comment donc son homologue cultivé, qui fournit des fruits aussi savoureux, aurait-il bien pu s’associer à une aussi macabre opération ? Bien qu’orné d’une exubérance de feuilles, l’on ne vit plus un seul fruit venir au figuier sauvage après la pendaison de Judas à l’un de ces arbres. En Sicile, on pense qu’il ne fleurit plus depuis ce sinistre événement, et l’on voit dans chacune de ses feuilles comme un diable dessiné, ces feuilles même qui recouvrirent ces organes que nous ne saurions voir. En entremêlant Adam et Judas, la vie et la mort, une espèce d’alpha et d’oméga, le christianisme accorda effectivement une place bien singulière au figuier, semblable à ce qu’il fit d’un autre végétal. On dit de la figue qu’elle est aux fruits ce que la rose est aux fleurs. Il s’avère que ces deux végétaux partagent des caractéristiques communes dans leurs attributions symboliques, entre autres la valeur érotique qui, selon le « bord » dont on se réclame, peut être plaisante ou malfaisante. Enfin, il n’était pas en odeur de sainteté auprès de Jésus, car cet arbre incarne pour lui la vanité de l’intellectualisme, cette même science qu’il maudit dans Matthieu13 après avoir expulsé les marchands du Temple. Pour en terminer là, relativement à la décollation de saint Jean-Baptiste, qui eut lieu sous un figuier, l’on est beaucoup moins disert sur l’hypothétique rôle que cet arbre pût jouer à ce moment précis. C’est vrai que la décapitation de Jean le Baptiste, sous les dehors sanglants qu’elle peut prendre, est aussi un moyen de montrer que pour accéder à un état d’être supérieur, il faut être prêt à perdre la tête.

Après cela, entre interdits divers et malédiction, on peut se demander ce qu’il peut bien rester au figuier et à sa figue. Il paraît à peine croyable que des médecins, à toutes les époques, aient réussi à dépasser les différentes réputations faites à la figue afin de s’en servir comme matière médicale. Pourtant, ce fut bien le cas, bien que l’on ne s’empêchât pas de raconter quelques absurdités à son propos comme on le verra. En attendant, l’on peut dire que les vertus médicinales du figuier n’échappèrent pas aux anciens Grecs. Par exemple, Dioscoride, dans sa Materia medica (I, 154), exposa les principales vertus des figues fraîches mûres, ainsi que celles des figues sèches, qui s’opposent en presque tous les points : la première est rafraîchissante, coupe la soif et lâche l’estomac, tandis que la seconde est échauffante, engendre la soif et ramollit le ventre (cela ne l’empêche pas pour autant d’être un remède des poumons, des voies basses et du système vésico-rénal). Quant aux feuilles de figuier, on pouvait les cuire et les appliquer ainsi localement, formant des cataplasmes efficaces contre la « lèpre », les maladies cutanées chroniques, les plaies enflammées, ainsi que ces verrues dont la forme évoque celle d’une figue, les fics (en grec, le mot sukè désigne, d’ailleurs, autant le figuier que ce fic-là).

Au Moyen âge, l’école de Salerne, sise en un climat méditerranéen plein d’enthousiasme, connaissait parfaitement la figue : « Crue ou cuite, la figue est un fruit des meilleurs ». Mais gare aux excès, car elle est extrêmement nourrissante, en plus d’être laxative, pectorale et maturative des tumeurs. En plus de cela, la plupart des réceptuaires médiévaux la donnaient efficace contre la dysenterie et les hémorroïdes. Hildegarde de Bingen, pas située sous le même climat que la riante Campanie, qualifiait le Fichbaum « à l’image de la crainte », bien qu’elle indiquât que l’écorce et les feuilles de cet arbre pouvaient constituer de bons remèdes pour la poitrine et les reins, pour endiguer les maux de tête et le larmoiement. Quant au fruit, c’est tout juste si elle le jugeait correct pour le malade, et encore à condition de le modérer et de le tempérer en le trempant dans du vinaigre en tout premier lieu. En revanche, la figue « ne vaut rien à manger pour le bien-portant, parce qu’elle lui donne le goût du plaisir et de l’orgueil : il en deviendra ambitieux, recherchera les honneurs et sera cupide et aura des mœurs capricieuses, si bien qu’il ne sera jamais dans les mêmes dispositions d’esprit »14. Comment expliquer la dureté du ton de la bénédictine autrement que par le rapport potentiellement existant entre le figuier et Judas, une relation que Hildegarde ne devait pas ignorer. Si tel est le cas, nous constatons à quel point le prisme du dogme religieux est en mesure de faire dire bien des âneries. Comme quoi, même les plus grands esprits peuvent s’égarer, eux aussi, en vertu d’une croyance. Quoi que cela ne soit pas pire que les énormités qui furent déclamées durant la Renaissance, bien que l’estime que l’on avait pour le figuier transparaisse dans de nombreuses publications de l’époque. Nombre de médecins en recommandaient le fruit comme aliment d’hygiène et de santé, à destination des patraques et autres convalescents, ce à quoi nous ne pouvons qu’accorder raison à l’exposé des quelques informations qui suivront un peu plus loin, mais pas avant que nous nous soyons penchés sur un joli lot d’affabulations choisies ^.^ Dans le courant du XVIe siècle, Prosper Calamo soutenait qu’une trop grande consommation de figues provoquait bien des désagréments parmi lesquels la survenue d’ulcères gastro-intestinaux, ainsi que l’infestation par la gale et les poux (cette réputation aura la vie dure, puisqu’on rencontrait encore cette superstition dans le Dauphiné au XVIIIe siècle). Puis, un siècle plus tard, le médecin portugais Zacutus Lusitanus (1576-1642) relatait qu’un excès de figues occasionna, chez une femme enceinte, de bien curieux effets : une fièvre violente, des convulsions, une coloration pourpre de la peau… Enfin, le médecin genevois Théophile Bonet déclara dans un ouvrage de 1679 (Sepulchretum seu anatomica practica) qu’à la suite d’un trop copieux usage de figues, un enfant fut affecté par le genre de carcinome que l’on appelle squirrhe. En comparaison, Nicolas Lémery, une vingtaine d’années plus tard, ne fit pas plus que reprocher aux figues fraîches leur digestibilité compliquée, alors qu’il pensait les sèches de bien meilleur effet, comme le prétendait déjà un auteur de la Renaissance en 1597, Antoine Constantin. On sent bien qu’il y a trois siècles, il n’y avait pas encore tout à fait d’unanimité sur ce point : la figue est-elle digeste, si oui dans quel état ? En revanche, Lémery nous offre un portrait synthétique tout à fait convainquant des propriétés et usages de la figue : « Elles adoucissent les âcretés du rhume et de la poitrine, elles fortifient les poumons, elles amollissent les duretés, elles excitent l’accouchement, elles résistent au venin, elles soulagent les maladies des reins et de la vessie, étant prises intérieurement en décoction ; on en fait des gargarismes pour les maux de gorge et de la bouche ; on en applique aussi extérieurement pour digérer et pour hâter la suppuration »15. A cela, nous pouvons ajouter qu’au XVIIIe siècle, la figue, pour ses vertus émollientes, résolutives et maturatives, s’appliquait avec efficacité sur engelures, phlegmons, bubons et autres anthrax.



Le figuier est un arbre d’assez petite taille (3 à 5 m chez les spécimens cultivés, mais peut parfois atteindre le double si on le laisse croître sans l’entraver) qui pousse dans des sols rocailleux qui ne sauraient être ni acides ni trop humides. Bien qu’évoquant immanquablement le Sud, il est parfaitement exact que l’on a découvert des empreintes fossiles de feuilles de figuier dans le Bassin parisien. S’il peut effectivement se développer sous des latitudes septentrionales, c’est tout de même autour de la mer Méditerranée qu’il fructifie le mieux. Son aire de répartition géographique idéale, qui s’étend de l’Afrique du Nord aux pieds du Caucase, coïncide parfaitement avec celle de l’olivier. Dans ces zones ensoleillées, on peut procéder à deux récoltes annuelles, la première au début de l’été, l’autre en automne. Plus au nord, le manque de chaleur et le défaut d’ensoleillement font que la maturation des fruits s’en trouve ralentie, parfois inhibée (c’est un phénomène qui n’est en rien l’apanage du figuier, bien d’autres végétaux y sont sujets).

Ce drôle d’arbre au tronc gris et tortueux porte de larges feuilles palmées, alternes, profondément échancrées en lobes bien dessinés. Épaisses et succulentes, elles sont vert foncé au-dessus, plus pâles et pubescentes sur la face inférieure, enchâssées sur un pétiole rude. A cette caractéristique foliaire, on peut ajouter une autre étrangeté : le figuier semble dénué de fleurs. Pourtant, elles existent bel et bien, mais se cachent au sein de ce renflement que l’on appelle la figue, tapissant l’intérieur de cet appendice en forme de poire. On peut constater la présence de ces fleurs lorsqu’on coupe en deux une figue pas encore mûre. Plus tard, après la fécondation, les fleurs donneront naissance aux fruits véritables, de petits grains croquants contenus à foison dans la figue, qui n’est en définitive qu’un gros sac rempli de petits fruits. Pour en savoir davantage sur le mode de reproduction du figuier, veuillez consulter cette page.

De figuiers, il existe de multiples variétés dont les coloris des fruits s’étalent du très clair au très foncé (pour ne pas dire blanc ou noir, ce qui serait fort inexact). La coucourelle blanche est une figue à peau vert jaunâtre pâle, un peu à la façon de la figue dite de Marseille (vert pâle à jaune), de la Sucre vert (vert jaune) et de la Bourjassotte blanche (vert jaune également). Entre les deux teintes extrêmes, on trouve des figues vertes (Blanche d’Argenteuil) ou jaunes (Grosse jaune). Enfin, concernant les figues à la peau sombre, on observe plusieurs nuances : du rougeâtre plus ou moins violet (Sultane), du bleu ardoise (Bourjassotte noire), du violet (Bellone de Nice, un nom qui s’inspire peut-être de celui de la déesse de la guerre Bellona, tantôt sœur du dieu Mars, tantôt son épouse. Décidément !), du brun violet (Ronde de Bordeaux), enfin du noir violacé (Noire de Barbentane).



Deux variétés de figues : la « Longue noire de Caromb » et la « Goutte d’or ».


Le figuier en phytothérapie

Vu la disproportion que l’on peut constater entre les apports strictement médicaux abordés dans la partie précédente, et tout ce qui est du domaine de la croyance, de la mythologie et de la religion, on peut craindre de voir cette seconde partie relativement peu garnie. Si la gemmothérapie n’était pas venue nous sauver la mise, nous devrions encore nous contenter du peu qu’on a pu dire des effets thérapeutiques du figuier en phytothérapie, un arbre qui n’est pas autrement connu que pour l’usage de sa figue dans ce domaine (on voit, de temps à autre, d’anecdotiques recettes faisant participer les feuilles, les rameaux ou le latex, mais comme il y a absence de consensus à leur sujet, on n’ira pas plus loin sur ce point, nous contentant de la figue et de l’élixir de bourgeons de figuier).

Fruit bizarre qui n’en est pas un, la figue, qui se décline en plusieurs formats et coloris, est reconnue médicinale lorsqu’elle est jaune ou violette. En terme de composition, selon qu’elle est fraîche ou sèche, l’on observe de grandes disparités : c’est que l’on ne passe pas de 100 calories aux 100 g à l’état frais à 250 calories pour le même poids de figues sèches, sans que cela ne s’explique par une profonde transformation du profil biochimique de la figue. Voyons plutôt :

*Dont : fer, brome, calcium, manganèse…

A cela, rajoutons encore 1 % d’acides organiques, des enzymes, des flavonoïdes, une bonne part de vitamines (pro-vitamine A, vitamines B1, B2, B3, C), du mucilage, etc. Quant au latex de la plante, suc laiteux, âcre et corrosif, il contient lipodiastase, amylose, protéase et une quantité suffisante de furocoumarines pour rendre le figuier photosensibilisant par toutes ses parties vertes.

Propriétés thérapeutiques

La figue :

  • Nutritive, tonifiante
  • Stomachique, digeste, laxative légère, dépurative intestinale, vermifuge (?)
  • Expectorante légère, pectorale
  • Adoucissante, émolliente
  • Diurétique
  • Rafraîchissante
  • Maturative

L’élixir :

  • Sédatif, anxiolytique, régulateur du système nerveux
  • Régulateur de l’appétit, des sécrétions gastriques, abaisse l’acidité stomacale

Note : le latex est antalgique et purgatif, les feuilles emménagogues, prescrites en infusion quelques jours avant la date présumée du début des règles, mais aussi antitussives et toniques de la circulation. Quant au jeunes rameaux, ils constituent un laxatif doux bien adapté aux enfants.

Usages thérapeutiques

La figue :

  • Troubles de la sphère respiratoire : toux, enrouement, aphonie, irritation et inflammation de la gorge et des voies basses, rhume opiniâtre et traînant, catarrhe bronchique, bronchite, bronchite chronique, laryngite, trachéite, coqueluche, pneumonie, accès fébrile aigu
  • Troubles de la sphère vésico-rénale : cystite, néphrite et autres inflammations urinaires, catarrhe vésical, hydropisie
  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : dyspepsie, constipation, constipation rebelle, gastrite, colite et autres inflammations intestinales, diarrhée, intoxication alimentaire (aux fruits de mer et poissons)
  • Affections bucco-dentaires : aphte, stomatite, gingivite, fluxion dentaire, abcès dentaire
  • Affections cutanées : furoncle, dartre, brûlure, plaie atone, piqûre d’insecte, morsure, tumeur cutanée enflammée, maladies cutanées chroniques
  • Maladies infectieuses : la figue est rafraîchissante lors de rougeole et scarlatine
  • Asthénie physique et/ou nerveuse, convalescence, grossesse ; la figue est aussi fort profitable de 7 à 77 ans (enfants, adolescents, personnes âgées), et jusqu’au sportif (qui fait appel à ses bons services depuis au moins le temps des athlètes grecs de l’Antiquité)

L’élixir :

  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : mauvaise digestion, dyspepsie, nausée, vomissement, dysphagie œsophagienne, reflux gastro-duodénal, aérophagie, ballonnement, colite, diverticulite, colique, ulcère (duodénal, gastrique), pulsions alimentaires (boulimie, fringale, envie sucrée)
  • Troubles de la sphère gynécologique : améliore le syndrome prémenstruel, utile dans la plupart des effets pénibles de la ménopause
  • Troubles du système nerveux : stress, nervosité, angoisse, excès de pensées, insomnie, réveil nocturne, surmenage, burn-out, palpitations et tachycardie (d’origine nerveuse et non pas cardiaque), céphalée, migraine, mal des transports, jet lag (on saisit son implication dans les addictions alimentaires)
  • Action bénéfique auprès des articulations (souplesse, etc.)

Modes d’emploi

  • Figue fraîche ou sèche, en nature.
  • Figue sèche à faire tremper dans de l’eau à température ambiante toute la nuit (à la façon des pruneaux).
  • Cataplasme de figues fraîches.
  • Décoction de figues fraîches bouillies dans le lait ou l’eau (pour la valeur d’un bol de liquide, on compte trois à quatre figues coupées en quatre). A utiliser de suite, en tisane ou en gargarisme.
  • Décoction de feuilles de figuier fraîches : comptez 25 à 30 g par litre d’eau (pour lotion, compresse, bain de siège, etc.).
  • Suc de figuier (latex) en application locale sur les cors et les verrues.
  • Élixir gemmothérapeutique : 5 à 15 gouttes dans un verre d’eau trois fois par jour, en dehors de la prise des repas. En cas de compulsion alimentaire, on peut, en cas d’urgence, faire de cet élixir le même usage qu’avec le Rescue du docteur Bach : une goutte pure sur la langue.
  • Recette d’une boisson reconstituante (état fébrile, convalescence, etc.) donnée par Jean Valnet : dans 10 litres d’eau, placez 1 kg de figues fraîches et quelques baies de genévrier. Faites macérer pendant huit jours, filtrez et embouteillez.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Récolte : les figues se cueillent sur l’arbre entre août et septembre selon la localisation géographique. Pour les faire sécher, il faut tout d’abord les passer à l’eau salée bouillante, puis les exposer au soleil ou à la chaleur d’un four.
  • Quelques précautions doivent cependant être observées dès lors qu’on manipule le figuier à l’état frais : le suc laiteux qui sourd de la plante quand on en casse les feuilles, est caustique et irritant pour les muqueuses cutanées et oculaires. On observe parfois des dermites au contact des feuilles fraîches avec la peau. Possiblement photosensibilisant, ce latex n’est pas compatible avec une exposition solaire prolongée. Enfin, son application sur les cors et les verrues doit nous dispenser de l’employer partout ailleurs. Chomel relatait la mésaventure d’une dame de son époque, nous avertissant de la dangereuse causticité du suc de figuier : « Une dame en ayant mis plusieurs fois de suite sur un poireau qu’elle avait à la paupière inférieure, s’était attiré une violente inflammation, laquelle, jetant un peu de pus, était dégénérée en ulcère rongeant, qui avait mangé la paupière inférieure, et une portion des muscles de l’œil qui était tout à nu »16.
  • On considère que la figue sèche est de plus difficile digestion que la fraîche. Ceux qui ont de petites capacités digestives veilleront à cette distinction.
  • Le figuier (en gemmothérapie) est incompatible avec un traitement anticoagulant, ainsi que chez la femme enceinte.
  • Je ne vais pas m’étendre sur les innombrables usages culinaires de la figue, l’un des « quatre mendiants » (avec la noix, l’amande et le raisin sec), je me permets simplement de mentionner des emplois qui eurent cours et dont on n’entend plus parler : par exemple, à la lecture de Homère, l’on apprend que le latex de figuier fut utilisé parfois exclusivement comme présure pour faire cailler le lait (surtout bouilli) lors de la préparation de certains fromages. Ce même suc, qui présente bien des analogies avec le suc pancréatique, est capable de digérer la fibrine, c’est pourquoi, à l’instar du suc de papayer, il attendrit la viande (les recettes antiques de plats de viande qui requièrent de les cuire avec des figues, ne visent pas uniquement qu’un seul aspect gustatif). Sous des aspects convenables – sans doute sous l’égide de Vénus – il paraîtrait, selon Pline, que le figuier sauvage est capable de dompter les taureaux sauvages furieux (chose qu’on répétait encore dans la Maison rustique de 1597). Est-ce que tout cela peut avoir un rapport avec cette histoire d’attendrissement de la viande, hum ? ^.^ Quant aux figues fraîches, l’on sait bien que lorsque c’est la saison, on peut les déguster tout juste cueillies sur l’arbre. Fruit délicat et fragile, c’est ainsi qu’elle se mange préférablement, tant elle supporte avec difficulté les longs voyages. Sa chair se tale facilement, d’où il ressort que ce fruit moisit rapidement. Elle se transportait autrefois enveloppée dans des feuilles de chou, papier bulle naturel. Une fois sèches et complètement privées de leur eau de végétation, on peut les torréfier, les réduire en poudre et en élaborer une espèce de café ! Enfin, une fois tout ces préparatifs achevés, il ne reste plus qu’à faire la vaisselle : il paraît que les feuilles de figuier – sans que j’en ai bien saisi le mode d’emploi – s’avèrent être un très bon nettoyant des casseroles, bachasses et autres gamates !
  • Élixir floral de figuier : comme on utilise les fleurs pour confectionner ces élixirs-là, je me demande bien comment l’on s’y prend dans le cas du figuier. Sachez que cet élixir (à ne pas confondre avec ce qui se fabrique du côté de la gemmothérapie) permet d’apporter une plus large ouverture vers la confiance, en direction du monde extérieur. Il faut dire que la figue a un peu l’huître comme cousine ^.^ Il se destine donc non seulement à toutes les personnes animées par un excès de contrôle de soi, par peur de perdre pied, de se voir envahi et confus face à une situation perturbante. On retrouve, grâce à lui, de l’harmonie et de la souplesse dans le contrôle, ainsi que davantage de lucidité, chose qui semble un peu échapper au monde de la gemmothérapie. Se pose la question de savoir s’il est souhaitable de trop plébisciter le figuier, arbre qui forme peu de bourgeons et qui, paradoxalement, fait partie du quatuor de tête des ventes d’élixirs en gemmothérapie. N’est-ce pas risquer, à terme, une destruction de la matière première végétale ? A trop cueillir les mêmes bourgeons, ne peut-on craindre de scier la branche sur laquelle on s’est juché ? « Une gemmothérapie responsable se doit, elle aussi, de s’interroger sur les conséquences de l’augmentation du marché de la gemmothérapie sur les bourgeons prélevés en sauvage »17. La gemmothérapie, de même que l’aromathérapie, doit rester, à mon avis, un objet d’exception, car, de même que l’arbre cache la forêt, c’est un arbre en devenir qui se dissimule dans un seul bourgeon. Attention, donc, aux fringales immodérées pour tout ces remèdes dont on nous rebat les oreilles dès qu’on ouvre les pages de magasines consacrés à ces sujets : à l’élixir de bourgeons de figuier, ajoutons-y donc l’éleuthérocoque, la rhodiole, l’harpagophytum ou encore l’encens (Boswellia serrata, Boswellia carterii), toutes plantes sur lesquelles pèse un danger d’extinction à plus ou moins brève échéance.
  • Sur l’île de la Réunion, on appelle figue les bananes, chose tout à fait curieuse, peut-être relativement à l’image licencieuse que se trimballe la figue depuis des lustres, heureusement transposée à la banane dont la forme est, on ne peut mieux, suggestive ^.^
  • Autres espèces : il en existe une seule sur le territoire national, Ficus carica, donc. Partout ailleurs, les figuiers se comptent par centaines d’espèces différentes. Citons-en seulement quelques-unes, dont le majestueux figuier des pagodes (F. religiosa) abordé la semaine dernière, ainsi que ses compagnons, le figuier des marchands (F. benghalensis) et le figuier à cinq branches (F. racemosa), et tout un tas d’autres ficus : retusa, indica, cotinifolia, sycomorus, etc.

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  1. Jacques Brosse, Mythologie des arbres, p. 347.
  2. De la fraise à la figue, on peut se dire que, symboliquement, ces deux « fruits » sont bien différents : l’un, rouge extériorisé, affiche clairement sa tendance à la luxure, tandis que l’autre, violacé presque cyanosé intériorisé, semble habité par une crainte timide et maladive.
  3. Jean Chevalier & Alain Gheerbrant, Dictionnaire des symboles, p. 440.
  4. Jacques Brosse, Mythologie des arbres, p. 340.
  5. Alors que Zeus persécutait assidûment Gaïa, sans doute pour la violer, son fils Sykeus fit apparaître un arbre, le premier figuier, où elle put se cacher. Il existe une autre version de ce mythe qui inverse complètement la donne : Sykeus, un géant (ou titan) que Zeus poursuit (et pas pour lui faire des mamours) est métamorphosé en figuier par sa mère Gaïa. Je crois qu’il vaut mieux s’en tenir à cette dernière variante dont on doit le souvenir à Athénée, plutôt que la première qui me paraît être une incompréhension de lecture du mythe. Quoi qu’il en soit, cela a suffit pour désigner le figuier comme protecteur contre la foudre… ce qui est, convenons-en, un peu léger.
  6. Jean-Luc Hennig, Dictionnaire littéraire et érotique des fruits et légumes, pp. 233-234.
  7. Jacques Brosse, Mythologie des arbres, pp. 338-339.
  8. Hildegarde de Bingen, Physica, p. 168.
  9. Guy Ducourthial, Flore magique et astrologique de l’Antiquité, p. 108.
  10. Vittorio Bizzozero, L’univers des odeurs, p. 84.
  11. Angelo de Gubernatis, La mythologie des plantes, Tome 2, p. 142.
  12. Genèse, III, 7.
  13. Évangile selon saint Matthieu, XXI, 18-22.
  14. Hildegarde de Bingen, Physica, pp. 168-169.
  15. Nicolas Lémery, Dictionnaire universel des drogues simples, p. 360.
  16. Jean-Baptiste Chomel, Abrégé de l’histoire des plantes usuelles, p. 94.
  17. Aline Mercan, Manuel de phytothérapie écoresponsable, p. 111.

© Books of Dante – 2023



Le figuier des pagodes (Ficus religiosa) : l’arbre de l’Éveil de Bouddha

Voilà plus de deux ans que des notes éparses et devenues pratiquement illisibles attendaient que je fasse quelque chose d’elles ! C’est enfin résolu : étant parvenu à me mettre au diapason idéal avec ce sujet particulier, je me permets aujourd’hui de partager ici-même cette modeste contribution :)

Bonne lecture et beau week-end à toutes et à tous !



Pippala du temple de Wat Na Phra Men à Ayutthaya (Thaïlande).


Synonymes : pippal, pippala, pipola, asvattha, açvattha, figuier sacré, arbre des conseils, etc.

Imaginez un arbre qui serait bien plus que cela, mais également un axe du monde, arbre perpétuel charriant non moins que des choses essentielles comme l’abondance et la puissance, tout bonnement la Vie. Cet arbre, c’est l’Açvattha, le « primordial », l’« éternel », à moins qu’il ne s’agisse de cet autre arbre de la sagesse qu’est le pippal dont les nombreux qualificatifs vont nous en dire un peu plus sur cet axis mundi : sage, sacrificiel, adorable, digne du culte qui lui est rendu, bienheureux, propice, glorieux, véridique, pur et purificateur, non mort, dont la fleur est cachée1. Ne serait-ce pas là ce qu’on réserverait plutôt à une divinité ? Par ailleurs, on serait mal avisé de rechercher dans les arbres existants sur Terre celui qui correspond à de tels indices descriptifs, d’autant que plusieurs arbres différents jalonnent l’existence de Shakyamuni. Ainsi, derrière la seule appellation d’« arbre de Bouddha » (bodhitaru, bodhidruna, bodhivriksha, etc.) se dissimulent en réalité plusieurs arbres, mais « le plus souvent cependant son caractère botanique nous échappe, et nous ne voyons dans le bodhitaru […] qu’un arbre merveilleux, arbre de perfection et de sainteté, exclusivement mythologique »2. Cet arbre ne peut donc se plier à un type ou une espèce quelconque, plus qu’à un(e) autre, particulièrement lorsqu’il est réduit à un seul mot, Bodhi (ou Bo), c’est-à-dire « sagesse », « connaissance suprême ». On ne peut que s’en convaincre grâce à la description qu’en donnait l’indianiste Émile Senart dans son Essai sur la légende de Bouddha (1875) : « Il est couvert de fleurs divines…, il brille de l’éclat de toutes sortes de pierres précieuses ; la racine, le tronc, les branches et les feuilles sont faites de toutes les pierres fines ; il pousse sur un terrain pur et uni auquel un opulent gazon donne des teintes du col du paon »3. Si cet arbre est autant « tout ça », c’est parce que, attribut nécessaire et constant, il s’identifie au Bouddha qui s’incarne, se personnifie dans et par l’arbre au point que du parinirvāna de Bouddha (qu’on localise au Ve siècle avant J.-C.) jusqu’au IIe siècle après J.-C., l’on usait de plusieurs symboles pour signifier la présence de Bouddha : il existe, par exemple, de nombreux monuments où l’on constate des références à la vie de Shakyamuni, sans que celui-ci ne soit jamais représenté. Le stupa est l’un d’entre eux. Quant aux symboles, remarquons la roue, le trône et l’arbre (qui sont, en fait, multiples, selon les étapes de la vie de Bouddha que l’on représente : par exemple, l’arbre auquel s’accroche sa mère au moment de sa naissance n’est pas le même que celui au pied duquel il connaîtra l’Éveil). Cette superposition est si intime que souiller ou injurier l’arbre, c’est faire affront au Bouddha lui-même. « L’arbre, dans la légende bouddhique, a pris une si grande importance qu’il ne le cède guère au Bouddha lui-même »4, l’Arbre étant tout à la fois Bouddha et cet arbre particulier lui ayant permis d’accéder au nirvāna. Pour cela, il est une inépuisable source de félicité cosmique : « C’est par l’arbre qu’on venait à la vie, par lui qu’on redécouvrait ses origines, par lui aussi que, les ayant retrouvées, on parvenait à l’immortalité »5. C’est le propre d’un arbre anthropogonique et cosmogonique, déjà investi d’un pouvoir sacré deux millénaires avant la naissance de Siddhartha, à équivalence avec les arbres mythologiques des Scandinaves et des anciens Grecs. La plante enfante l’homme, peut-on dire. C’est une idée que partageait Jean-Marie Pelt dans un intéressant petit ouvrage, Nature & spiritualité : « La civilisation indienne a ce caractère distinctif qu’elle situe sa source de régénération matérielle et intellectuelle non dans la ville, mais dans la forêt. C’est dans la communion des humains et des arbres que sont nées ses meilleures idées. Les penseurs vivaient environnés de la vie de la forêt et c’est la relation intime entre la vie humaine et la nature vivante qui a été la source de leurs savoirs »6.



Parmi les arbres du bouddhisme, il en est un qui marque la présence de Bouddha par l’entremise de ses feuilles cordiformes partout reconnaissables là où elles sont représentées, c’est-à-dire sur de très nombreux supports, et cela depuis bien plus longtemps que la naissance du bouddhisme en Inde. Cet arbre, c’est le figuier sacré ou figuier des pagodes. Sa feuille apparaît figurée depuis les très anciennes civilisations de l’Indus, jusqu’aux modernes peintures qui ornementent les temples bouddhistes modernes. Elle est visible comme décor sur les poteries, taillée sur les bas-reliefs, sculptée dans la pierre de l’art statuaire, peinte sur bien des fresques, dessinée dans les manuscrits et les jātakas, etc. (On pense que cette feuille est peut-être à l’origine du motif « paisley », improprement appelé « cachemire », présent dans de nombreuses localités d’Orient, dont l’Inde.) Sa forme s’est maintenue à l’identique durant cinq millénaires, sous-tendue par la plupart des Ficus religiosa de sève et de bois qui naquirent durant ce laps de temps, mais également par le figuier sacré primordial. La pérennité de l’arbre réel et de l’arbre idéel se superposa donc à celle de la doctrine bouddhiste, la suggérant même, au travers d’un va-et-vient qui s’auto-alimente : aussi longtemps qu’on conserverait cette forme à cette feuille, quitte à la répéter partout, et plus son empreinte graphique rappellerait le figuier sacré des origines et son heureuse intrication avec le Bouddha.



Ce motif, gravé dans une plaque de bois destinée à l’impression textile, a-t-il été inspiré par la feuille du figuier des pagodes ?


Bien avant de devenir Bouddha à 33 ans, Siddhartha Gautama, qui vécut au Ve siècle avant J.-C., se livra à un ascétisme rigoureux après avoir, à la manière du Mat du Tarot, longuement erré à la recherche d’une réponse, de la vérité peut-être. Durant six années, assis au pied du Bodhi, dans un parfait silence, Siddhartha se livra à ses sublimes méditations. Saisissant l’inutilité d’une méthode aussi restrictive que l’ascétisme, il opta finalement pour ce qui donnera au bouddhisme son contour : la « voie du milieu ». « Afin d’échapper au samsāra, cycle infini de naissance et de renaissances successives des êtres vivants conditionnés par leur karma, le bouddhisme propose à ses adeptes d’abréger la voie conduisant au nirvāna en se libérant des passions, causes des désirs dont les effets sont sources de souffrance »7. C’est pour cela que, en posture de yogi, sous le figuier des ascètes, Bouddha (qui ne l’est pas encore) s’offre lui-même en sacrifice. Par une nuit de pleine lune d’avril, il connaît enfin l’Éveil, c’est-à-dire l’Illumination, à l’image même de l’arbre sous lequel il médite. Cet arbre, « avec l’éventail de ses racines souterraines, son tronc étroit et son feuillage largement étalé, est l’image parfaite du processus même de l’illumination, de l’éveil, du rassemblement et de la concentration des énergies latentes nécessaires à la transformation spirituelle »8. On ne distingue plus qui de l’arbre qui de Bouddha est grand éveilleur, tant ils sont fondus l’un dans l’autre : « Ayant renoncé à son individualité souffrante, impermanente, transitoire, et ainsi réunifié avec l’univers entier, le Bouddha ne se distinguait plus de l’Arbre cosmique, il était caché en lui »9. Mais que la lutte aura été acharnée avant de parvenir à ce niveau ! Le bouddhisme est sans doute peu démonstratif, mais il est l’objet d’un intense combat intérieur, en particulier lorsque le futur Bouddha est en passe de vaincre le sournois et rusé Māra, le dieu de la mort (sorte de copie-carbone du désir, Kāma), maître de l’univers sensible dont Siddhartha cherche à s’affranchir, pour lui-même certes, mais également pour ses disciples, afin de leur montrer et de leur ouvrir la voie (le calme intérieur de Siddhartha contraste puissamment avec les trésors d’ingéniosité infernale que Māra déploie avec fureur). C’est ce à quoi Māra cherche à s’opposer : plus il y a d’hommes éveillés en ce monde, et plus l’empire de Māra risque de s’étioler comme peau de chagrin ! C’est pourquoi par le biais de la tentation, de la séduction et de la subversion, il entreprend de troubler Siddhartha. Mais, n’y parvenant pas, il recherche la destruction propre et nette de celui qui – c’est imminent – va parvenir à l’Illumination. Sans frémir, il supporte les vains assauts déployés avec énergie par Māra. « O seigneur de mon ego, lui dit-il, tu es pure illusion, tu n’as aucune existence, la terre en témoigne » (Siddhartha à Māra, dans le film Little Buddha, 1993). Remarquons que durant l’ultime combat, pas une feuille du Bodhi ne bouge (ce que l’on doit rapprocher de l’apparentement de Bouddha avec le figuier sacré). Cela étonnait Angelo de Gubernatis, car on compte pour acquis que le figuier des pagodes, tout comme le peuplier tremble par chez nous, agite continuellement ses feuilles. Dans La mythologie des plantes, il écrivit ceci : « Le tremblement paraît un signe de vie ; le pouvoir magique du démon qui combat contre Bouddha serait-il si grand que, pendant le combat, l’arbre perdit le mouvement de ses feuilles ? »10. Je ne crois pas. Siddhartha n’éprouve pas de peur, il ne tremble pas. Et l’arbre se conforme à cette attitude, l’un étant l’autre et inversement, comme il a déjà été dit. Et puis, n’oublions pas que c’est parce que « le Buddha s’empara de l’arbre [que] Māra s’efforça en vain de le lui enlever ». En effet, l’arbre, c’est le prix de cette lutte. Māra sait qu’il est vaincu parce que Bouddha a conquis l’arbre. Ainsi, l’ataraxie atteinte par Bouddha ne saurait se confondre avec une soudaine ataxie qui viendrait frapper l’arbre.



Bouddha du temple de Kelaniya (Sri Lanka).


Dans le légendaire bouddhiste, afin de renforcer la puissance de l’association entre le Bodhi et Bouddha, l’on prétend que l’Açvattha serait né concomitamment à la naissance du petit Siddhartha. Bien que cela passe pour peu probable, il est en revanche parfaitement avéré que le bouddhisme s’est propagé de la même façon qu’on a pris soin de répandre dans le même temps l’arbre sacré à toute l’aire d’influence du bouddhisme. C’est pour cela qu’en Inde, à l’abord du moindre temple, l’on trouve un figuier des pagodes obligatoirement secondé par une statue de Bouddha. En ces lieux, cet arbre marque l’emplacement de la plupart des rites qui s’y déroulent. Pour montrer la vivacité du bouddhisme, il n’est qu’à citer le figuier sacré d’Arunādhapura, au Sri Lanka. Cet arbre, qu’on pense vieux de quelques 2300 ans, serait né d’une pouce prélevée sur le pippala de l’Éveil. Il est l’exemple, encore vif, de cette coutume qui voulait que la conversion au bouddhisme s’accompagne de la mise en terre d’un rameau sacré, manière de bien marquer qu’à présent, cette terre et les habitants qu’elle porte sont dorénavant placés sous de bons auspices. Mais cela ne dit pas pour autant toute l’ampleur de l’acharnement qu’on prodigua envers le bouddhisme. Afin d’éliminer un mouvement religieux, une doctrine philosophique, etc., le moyen qu’on utilise fréquemment, c’est de s’attaquer à ses symboles fondamentaux, ici l’arbre de la Bodhi. A la fin du VIe siècle après J.-C., le figuier sacré de Bodhi-Gayā fut détruit pas un persécuteur du bouddhisme (on n’est pas loin du tout en substance de ce qui se déroulait à la même époque en Europe ; on se rappellera du rôle d’un saint Éloi dans l’exécution de la sinistre tâche consistant à abattre les arbres sacrés). Sur le point de dépérir, ce figuier, encore bien vif en 1811, survécut néanmoins (en même temps que le bouddhisme, ce qui renforça la vivacité entremêlée des deux), jusqu’à ce qu’un orage ne le couche à terre en 1876 alors qu’il était déjà mal en point. Or, comme subsistèrent encore quelques rejets… C’est grâce à eux qu’on peut voir aujourd’hui encore dans le temple de la Mahabodhi un figuier en majesté cerné par une balustrade rituelle. Au final, malgré ces nombreuses « transmutations », le pippal sacré de Bouddha ne parvint jamais à être extirpé du sol par les ennemis du bouddhisme. Il est donc adoré depuis un temps aussi reculé que celui qui vit naître Siddhartha, et mérite bien son titre d’arbre du combat et de la victoire finale.

Grimper à un arbre, c’est une autre façon de modeler l’ascension spirituelle. « Par l’arbre et en lui, le méditant remonte jusqu’à ses propres racines célestes et c’est seulement ainsi qu’il peut échapper »11 et partir à la découverte de ce lieu dont on ne revient pas quand on l’a trouvé. D’où l’inversion radicalaire : l’Açvattha s’expose racines en l’air, branches en terre.

Sources intéressantes :

  • Angelo de Gubernatis, La mythologie des plantes
  • Jacques Brosse, Mythologie des arbres
  • Biba Vilayleck, La voie des arbres dans le Bouddhisme
  • Émile Senart, Essai sur la légende de Bouddha

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  1. Ce qui est parfaitement typique des arbres du genre Ficus.
  2. Angelo de Gubernatis, La mythologie des plantes, Tome 1, p. 80.
  3. Émile Senart, Essai sur la légende de Bouddha, p. 288.
  4. Angelo de Gubernatis, La mythologie des plantes, Tome 1, p. 82.
  5. Jacques Brosse, Mythologie des arbres, p. 69.
  6. Jean-Marie Pelt, Nature & spiritualité, p. 53.
  7. Claudine Brelet, Médecines du Monde, p. 654.
  8. Roger Cook, L’arbre de vie, p. 22.
  9. Jacques Brosse, Mythologie des arbres, p. 69.
  10. Angelo de Gubernatis, La mythologie des plantes, Tome 1, p. 80.
  11. Jacques Brosse, Mythologie des arbres, p. 79.

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Saint-Valentin et huiles essentielles


« Nous savons que les Anciens Grecs portaient un anneau à la main gauche, au doigt voisin du plus petit. Le même usage devient général chez les Romains. Voici la cause qu’en rapporte Apion dans ses Egyptiaques : en disséquant les corps humains, selon la coutume égyptienne, on découvrit un nerf très délié, partant de ce seul doigt pour se diriger vers le cœur, où il vient aboutir, et l’on accorda cette distinction à ce doigt, à cause de ce lien qui l’unit au cœur, partie noble de l’homme »1.

En médecine traditionnelle chinoise, il existe bien aussi un méridien qui démarre à la pointe de l’ongle de ce doigt, celui du Triple Foyer, mais il n’aboutit pas dans la région cardiaque, terminant sa course à l’extrémité extérieure de l’arcade sourcilière après avoir contourné l’oreille.

L’anneau passé à l’annulaire en guise de confiance mutuelle et d’amour peut être renforcé dans son symbolisme par le méridien du Triple Foyer qui, tout comme le méridien du Cœur, relève de l’élément Feu et donc de l’Été. Et, comme il ne peut y avoir d’amour sans chaleur, le méridien du Triple Foyer pourvoie à cette nécessité.

Histoire de couronner le tout, sachons que les huiles essentielles de néroli et de petit grain bigarade, c’est-à-dire ces deux huiles essentielles issues de l’oranger amer, régulent la région cardiaque et agissent à merveille sur le méridien du Triple Foyer. Et, l’oranger, nul ne l’ignore, est un arbre dont la symbolique mariale n’est plus à prouver…

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  1. André Soubiran & Jean de Kearney, Le petit journal de la médecine, p. 98.

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Les orties : Urtica urens & Urtica dioica

Être exhaustif et précis au sujet des orties n’est pas chose simple. Il fallait relever le défi, c’est aujourd’hui chose faite (jusqu’à la prochaine fois… ^.^)

Beau week-end à toutes et à tous, et bonne lecture :)

Gilles



Petite ortie


Synonymes de la grande ortie : ortie dioïque, ortie vivace, ortie commune, échardille, ortie méchante, ortie grièche (de griesche : douloureux, méchant). Ceux de la petite ortie : ortie brûlante (de urere, « brûler »), ortie piquante, ortie des jardins.

Les patronymes, surnoms, « douces » appellations vernaculaires des orties ayant été rappelés, je me propose de vous raconter l’histoire qui unit les orties aux hommes depuis belle lurette, un fort long temps, associé à une vastitude d’usages mis en œuvre au fil des siècles et des millénaires. A la façon d’un carré d’orties, vous aurez sans doute l’impression que je vous pousse dans toutes les directions. Ce sera le cas, tant avec elles on ne sait plus où donner de la tête, chaque parcelle défrichée livrant son nouveau lot d’informations touffues et de secrets parfois inextricablement emmêlés. Nous pouvons d’ores et déjà remercier chaleureusement le premier homme qui mit la main sur ces plantes. A son grand dam ? Certainement pas ! Vu les paragraphes nombreux qu’il me faut maintenant compiler pour donner une idée de ce qu’est vraiment l’ortie, je gage qu’il ne s’arrêta pas à la brûlure que lui infligea cette plante lors de cette première prise de contact. Et c’est tant mieux, car nous serions indubitablement passés à côté de quelque chose de grand.

Bien que l’ortie ait mené la vie dure à l’homme, ce dernier ne s’est pas gêné pour lui en faire le reproche : quelques expressions en témoignent, comme, par exemple, « être gracieux comme une poignée d’orties », ce qui est une façon de caractériser le peu d’aménité dont est dotée une personne. Par celle de « jus d’ortie », on condamne un vin infamant. L’une et l’autre font référence au caractère singulier de l’ortie, scandaleusement agressif et outrancier, très haut en couleur si l’on peut ainsi dire. Mais, avant de déborder sur un futur chapitre, poursuivons sereinement le cours de cette introduction.

Passons outre l’évocation de ces quelques désagréments et dépassons la vision erronée qu’ils donnent de l’ortie. Si le jus d’ortie est un picrate pour l’homme, c’est aussi un dynamiseur végétal du plus grand effet. On le connaît aussi sous le nom de purin d’ortie. Il rend de grands services à d’autres végétaux qu’il magnifie (arbres fruitiers, légumes). De plus, l’ortie poussant à proximité de plantes à parfum accroît leur teneur en essence aromatique, tandis que « le suc des plantes qui ont crû dans son voisinage s’altère moins vite »1. Peut-on alors encore soutenir qu’elle entretient de mauvais rapports avec son entourage ? Certes non ! Même les animaux l’apprécient énormément ! Le grand mythologue italien du XIXe siècle, Angelo de Gubernatis, rapportait que, dans le Piémont, le fait de mêler de la graine d’ortie au son donné aux poules était la garantie d’obtenir beaucoup d’œufs. Mais ce qui semble n’être qu’un rituel propitiatoire s’est révélé tout à fait exact, puisqu’il est aujourd’hui reconnu que la graine d’ortie active la ponte des poules. Les poussins, les canetons, les oisons et les dindonneaux en sont friands. Il y a même jusqu’aux grands animaux domestiques qui la consomment, une fois sèche et flétrie. Dans les pays scandinaves, elle offre un excellent fourrage fournissant trois coupes par an. Chez la vache, l’ortie augmente la lactation ainsi que le taux de lipides dans la crème, ce qui permet d’obtenir un beurre de meilleure qualité. L’ortie améliore sensiblement la santé des animaux, et l’on a remarqué depuis au moins le début du XIXe siècle (Louis-Augustin Bosc d’Antic, 1822) que les vaches qui consomment régulièrement de l’ortie résistent mieux aux épizooties.

Devant tant de bienfaits, allons-nous nous arrêter en si bon chemin ? Cela m’étonnerait, d’autant que la proximité de l’homme et de l’ortie durant des siècles ne pouvait que se solder par la découverte progressive de ses propriétés médicinales, sachant que cette plante fut un « légume » dès les temps préhistoriques, puis régulièrement consommée en Europe jusqu’au XVIe siècle au moins. Maintenant que nous sommes clairement conscients que l’ortie prodigue ses excellentes qualités auprès des animaux et d’autres végétaux, penchons-nous un peu sur les effets bienheureux que cette plante compagne peut avoir sur l’homme, au travers de son histoire médicale.

On peut accorder comme probable le fait qu’entre les premières expériences préhistoriques et les traces écrites laissées par les auteurs de l’Antiquité, il se soit passé beaucoup de choses au sujet des liens que tissèrent conjointement l’homme et l’ortie. Mais, inutile d’ergoter et d’extrapoler, contentons-nous déjà de ce qui nous paraît suffisamment exact pour l’amener ici sans trop de doute. Dans l’œuvre du médecin grec Dioscoride, l’on trouve un chapitre (Livre IV, 78) entièrement consacré à une ortie qu’il nomme akalêphê, un nom rendant déjà compte du caractère urticant de cette plante (puisque ce mot est construit à partir du grec akis, « pointe, dard, piquant »). On pense généralement à Urtica pilulifera, une ortie qui pousse sur le pourtour de la mer Méditerranée et qui est urticante dans toutes ses parties. Voici ce que disait précisément Dioscoride : « La graine bue en vin excite au jeu de l’amour et, prise en électuaire avec du miel, elle redonne du souffle, ôte les inflammations du côté et du poumon et purge la poitrine. Ses feuilles cuites […] lâchent le ventre, font uriner et résolvent toutes ventosités ». Il remarqua aussi que les feuilles de cette plante, parfois emplâtrées avec du sel, apportent une solution à bien des affections cutanées où le sang abonde de façon anormale, c’est-à-dire ni plus ni moins que sa qualité hémostatique et astringente (morsure de chien, gangrène, ulcère, apostume, chancre, petite tumeur…), également mise à profit au travers d’affections internes (hémoptysie, métrorragie, saignement de nez, et toutes autres hémorragies internes actives). Il explique encore que cette plante est emménagogue et qu’elle remédie aux défauts de la rate, mais ne fait en revanche aucune allusion à ce qu’évoquait un de ses prédécesseurs au Ier siècle avant J.-C., le médecin encyclopédiste romain Celse, qui préconisait les applications d’ortie fraîche sur les membres paralysés, ce qui ouvrit la voie à ce qu’on appela l’urticatio, et qu’on retrouve dans les dires d’Arêtée : à la même époque que Dioscoride, il faisait intervenir ce modus operandi énergique pour chasser la léthargie ! De son côté, le naturaliste romain Pline l’Ancien aborda le cas d’une « ortie d’automne » qui n’était, en réalité, qu’un lamier (la confusion entre les orties et les lamiers ne date visiblement pas d’hier), mais lorsque, par ailleurs, il assurait que c’était un préservatif face aux maladies courantes que l’on peut rencontrer au cours de l’année, comment ne pas penser à l’ortie plus qu’à un quelconque lamier ? Puis Galien, répétant peu ou prou les paroles de Dioscoride, manifesta un intérêt pour la graine d’ortie en ce qui est de guérir les plaies et les ulcères, tandis que Serenus Sammonicus s’attarda sur leur pouvoir échauffant pour lutter contre les refroidissements.

Le Moyen âge ne fut pas non plus en reste au sujet de l’ortie, à propos de laquelle l’école de Salerne donnait largement le ton : « L’ortie, aux yeux du peuple herbe si misérable, tient dans la médecine une place honorable. Qu’un malade inquiet dorme malaisément, elle lui rend bientôt un sommeil secourable. Contre un fâcheux vomissement, c’est un spécifique admirable. Sa graine avec du miel abrège le tourment d’une colique insupportable. Le breuvage d’ortie étant réitéré, adoucit de la toux le mal invétéré, réchauffe les poumons, du ventre ôte l’enflure, et de la goutte même apaise la torture ». A peu près à la même période, Macer Floridus utilisait l’ortie, seule ou accompagnée, pour bien des affections : la feuille dans du vin contre la jaunisse, avec du miel pour la toux quinteuse, avec du sel en cataplasme sur ulcère, plaie, chancre, morsure de chien, avec de la myrrhe comme emménagogue ; la racine broyée dans du vinaigre contre douleurs goutteuses et articulaires ; la graine dans du vin comme boisson aphrodisiaque… De plus, Macer repéra les propriétés hémostatique, astringente, diurétique et tonique capillaire de l’ortie. Mais comme il ne fait que bachoter en répétant presque mot pour mot Dioscoride, nous n’irons pas plus loin que de citer un passage du paragraphe qu’il consacre à l’ortie et qui explicite, à coup sûr, la méconnaissance réelle qu’il avait de cette plante : «Le jus de l’ortie ou seulement une de ses feuilles mise dans les narines, en fait jaillir le sang »2. Sauf que – c’est ballot – c’est justement tout le contraire, l’ortie étant réputée contre l’épistaxis ! Enfin, l’Urtica d’Hildegarde complète ce tableau médiéval. Cuite, l’ortie purge l’estomac en évacuant les humeurs mauvaises qui l’encombrent. L’abbesse l’indiquait aussi contre les vers, les maladies articulaires (occasionnant des boiteries), ainsi que contre les pertes de mémoire, Enfin comme remède pulmonaire.

La Renaissance et l’époque moderne n’abandonnèrent pas l’ortie, loin de là ! Bien plus, elles ré-affirmèrent, tout d’abord du XVIe au XVIIIe siècle, les principales vertus de l’ortie, c’est-à-dire non pas les quelques babioles périphériques qu’on lui voit parfois tenir (jaunisse, « phtisie », vers intestinaux, etc.), mais bien plus, ce qui forme exactement le fer-de-lance de son bagage thérapeutique. Ce furent avant tout les extraordinaires vertus hémostatiques et astringentes de l’ortie qui furent répétées comme un leitmotiv, tenant haut le pavé : elle s’illustra notamment auprès des malades atteints d’hémoptysie, d’hématémèse, d’hématurie, d’épistaxis, de métrorragie et de la plupart des autres pertes utérines anormales et trop abondantes. Cette incroyable propriété ne se cantonna pas qu’à garnir les rayonnages des connaissances scientifiques et médicales de l’époque. En effet, la courante et plébéienne ortie, toujours à portée de la main, faisait également le ravissement de la médecine populaire : celle-ci ne manqua pas de remarquer que l’infusion d’ortie est secourable lorsqu’on est affecté de saignements actifs et chroniques, de même qu’on se rendit bien compte qu’une feuille d’ortie fraîche, mâchée puis introduite dans les narines, formait une manière de pansement hémostatique hautement efficace face aux saignements de nez. On employait aussi bien la petite ortie que la grande, pour leurs fleurs, feuilles et racines. Au delà de l’évident rapport de l’ortie avec le fluide sanguin, on lui vit jouer un rôle sur le couple reins et vessie (rétention d’urine, énurésie, lithiase rénale et urinaire, goutte, rhumatisme), compte tenu de sa bonne disposition à agir favorablement sur la miction. Également propice à la sudation, l’ortie – parfois usitée comme fébrifuge –, accélère l’éruption dans le cours des maladies infectieuses (rougeole, petite vérole), ce qui n’était pas non plus sans effet sur quantité d’affections cutanées qui bénéficiaient de la capacité dépurative de l’ortie. Quand il s’agissait d’affections plus graves, comme un ulcère putride ou un début de gangrène, on agissait directement, par voie externe, par le biais de compresse et de cataplasme. Active sur la sphère respiratoire, on la voit propre pour l’asthme et la péripneumonie, ainsi que pour les petits maux des voies basses (amygdalite, maux de gorge) et ceux qui affectent la cavité buccale (aphte, gingivite). L’on peut encore dire de l’ortie qu’elle est apéritive et qu’elle excite les mois aux femmes, mais l’un des modes d’emploi le plus impressionnant demeure très certainement l’urtication, pour laquelle nous avons donné quelques informations un peu plus haut. Énergique, l’urtication consiste à flageller les parties du corps qui le nécessitent avec des paquets d’ortie fraîche : cela permet d’« attirer les esprits [NdA : animaux] et le sang sur les parties desséchées et paralytiques »3. Ainsi, les malades justiciables de cette opération musclée sont ceux présentant des rhumatismes chroniques, des douleurs musculaires et articulaires au niveau des membres inférieurs, de l’atonie musculaire, ainsi qu’une tendance à la léthargie (c’est sûr que ça réveille !). Bien entendu, malgré tous ces excellents services rendus, il apparaît que, aussi grincheux que l’ortie peut être grièche, quelques praticiens n’hésitèrent pas à offenser la vaillante ortie en la considérant comme une plante « positivement inerte », « superflue », aux « propriétés douteuses ». Bernard Peyrilhe (1735-1804), Jean-Louis Alibert (1768-1837) et William Cullen (1710-1790) comptèrent au nombre des accusateurs. Si bien qu’au début du XIXe siècle, l’ortie était tombée dans un oubli très relatif (si l’on excepte Roques – pour n’en pas dire grand-chose, il est vrai). Mais elle sut ne pas péricliter trop longtemps et fut rapidement remise sur les rails au milieu du siècle par Ginestet, Menicucci et Cazin. Tous trois rappelèrent les vertus hémostatiques et antihémorragiques de l’ortie, qui sont loin d’être des affabulations. Puis, au XXe siècle, la recherche, loin de faiblir, fut, bien au contraire, animée d’un tel enthousiasme qu’en 1924 Dobreff mit en évidence dans l’ortie la présence de sécrétine, une substance qu’on trouve analogue dans l’épinard. Dix ans plus tard, les travaux de H. Cremer établirent la fabuleuse capacité de l’ortie d’enrichir l’organisme en globules rouges. Parallèlement à cette constatation, au début des années 1930, Wasicky constata que l’ortie, en prise régulière, était capable de faire chuter le taux de glucose sanguin. Enfin, en 1935, W. Ripperger attesta de son efficacité dans le traitement des affections cutanées, en particulier grâce à ses vertus dépuratives.



« Combat » à l’ortie lors du festival de l’ortie qui se tient dans le village de Krapivna (oblast de Toula, au sud de Moscou) chaque année au mois de juin.


Nous avons dit plus haut – il y a longtemps maintenant – que l’ortie passait pour une plante aphrodisiaque, ce qui peut paraître curieux à bien des égards. En effet, qui aurait l’idée d’aller s’y frotter, alors que, des substances aphrodisiaques, l’on peut avoir une représentation bien différente : il importe qu’elles soient agréablement parfumées, d’un emploi plus « ludique » qu’à proprement parler thérapeutique, afin de ne pas risquer de passer de la catégorie des aphrodisiaques véhiculant charme épicé et exotisme, à celle des toniques sexuels rébarbatifs. Bref. Tout cela ne nous dit pas ce qu’Aphrodite vient faire dans ce pré carré dangereux, hormis pour s’y faire piquer les fesses aux dards acérés de ces plantes qu’on juge, à raison, peu commodes. L’on peut dès lors difficilement comprendre comment de ces plantes austères et rustres il peut bien émaner le moindre soupçon de désir amoureux ! En quoi l’ortie, pourtant emblème de la luxure, ne peut-elle pas être une plante de Vénus ? Eh bien, au risque de nous répéter : elle est dénuée de parfum, elle manque de grâce, elle dispense des caresses qui n’ont rien de sensuel, ses fleurs rikiki n’ont aucune chance de figurer dans un bouquet réservé à son amoureuse ou à son amoureux (à moins de lui faire signe, de façon plus ou moins sibylline, que quelque chose ne vas pas ^.^). Comment donc une plante qu’on dit revêche, querelleuse, criarde, fâcheuse, horripilante, méchante, cruelle, cuisante, douloureuse, grièche4, gaillarde – soit autant de qualificatifs relevés dans la littérature pour définir l’ortie –, pourrait-elle bien représenter Vénus dans tous ses attributs, alors que cette plante au caractère guerrier qui voit rouge, amassée souvent en denses colonies mouvementées (la preuve, elle active les membres impotents et stimule les énergies dormantes, rappelle le sang, etc.), devrait faire penser à bien d’autres divinités qu’Aphrodite ! Selon Paul Sédir, les deux planètes en lien avec l’ortie sont Jupiter et… Mars ! Eh oui, nous y voilà, l’ortie tient tout de même plus de l’amant de Vénus que de la déesse de l’amour elle-même ! Elle est plus ♂ que ♀ en définitive. Cela s’explique beaucoup mieux ainsi : parce que vésicante et urticante, qui plus est rubéfiante, l’ortie cravache à coups de fouet, n’y allant pas de main morte. Il n’y a alors pas de mal à en faire un végétal emblématique de la planète rouge qui a signé un pacte avec le feu, le sang et le fer. Ainsi, se fouetter avec des orties, ça n’est pas qu’une pratique thérapeutique des campagnes, un truc de bonne femme, en somme. Non ! A l’approche du 1er mai, vers la Saint-Georges (23 avril) et la Saint-Marc (25 avril), on avait pour coutume de se fouetter à l’ortie pour au moins deux raisons : la vigueur printanière de cette plante annonce le renouveau ; se fouetter avec cette vigueur végétale manifestée au travers de l’ortie, c’est aussi un moyen de désengourdir le sentiment amoureux au milieu du printemps, saison des amours s’il en est. On s’inflige quelques « volées de bois vert » avant d’aller offrir des roses aux femmes. A la violence de l’urtication fait suite la doucereuse caresse des batifolages amoureux. Notons cependant qu’ortie et rose sont pareillement pourvues d’épines. Il faudra donc, à nos Mars et Aphrodite printaniers, veiller à ne pas se laisser aller à éprouver l’aiguillon de la jalousie, déchet toxique de l’amour. A ces couples Mars/Vénus en opposition, l’on pourra toujours suggérer l’élixir de fleurs d’ortie qui viendra contrarier ce vilain penchant qu’est la jalousie. Également envisageable au sein d’une fratrie, lorsqu’il y a déchirement dans la cellule familiale, cet élixir saura résoudre (recoudre ?) des liens entamés et effilochés. Avec patience, l’ortie s’acquittera de cette tâche de ravaudage.

Aussi fou que cela puisse paraître, l’urtication vénusienne est loin d’être un produit de la mythologie : faisant déjà partie des anciennes croyances germaniques, les vertus aphrodisiaques de l’ortie sont relatées par Jean-Baptiste Porta, Nicolas Flamel, Macer Floridus, Dioscoride, etc. Dans l’œuvre de Pétrone, l’on trouve plus qu’une allusion à ce pouvoir : au sein d’un même passage, interviennent non seulement la graine d’ortie mêlée à du poivre broyé et à de l’huile en manière d’onguent, mais aussi la rude poignée d’ortie dont on fouette ardemment les parties situées en-dessous de la ceinture, afin de leur faire regagner quelques forces aptes au combat qui les attend : c’est Mars qui réveille, avec violence, son amante Aphrodite ! C’est vrai que ce moyen destiné « à des fins aphrodisiaques, […] tient plus du sadisme que de la phytothérapie »5. Peut-être bien ! Il n’est qu’à considérer Encolpe qui fuit face à ce traitement « sado-maso-curatif » dans le Satyricon de Pétrone ! Bien qu’il soit spécifié que cela excite à volupté et à paillardise, cela fait bigrement penser à une correction, plus qu’à un remontant. Mais qu’est-ce qu’une correction, sinon un moyen de restaurer l’intégrité d’une situation ? Peut-être en souvenir de ces pratiques passées, il n’était pas rare que le marié se voit offrir un bouquet de tiges d’ortie fraîche comme « instrument » de la nuit de noce, chose confirmée jusqu’au début du XXe siècle dans la péninsule balkanique. Au cas où cela ne chaufferait pas assez sous les draps ^.^

Sans aller jusqu’à se soumettre à l’urtication des parties génitales à l’aide de bouquets d’orties, l’on sait parfaitement depuis l’Antiquité – Juvénal et Martial nous renseignent sur ce point – que les vertus martio-vénusiennes de l’ortie s’administrent aussi par le biais de sa graine, ce qui est une méthode bien moins démonstrative et tout aussi efficace : c’est cette même graine que Catherine Sforza (1463-1509) recommandait dans son Liber de experimentiis afin « d’éveiller aussitôt la luxure délectable aux femmes ». Pour cela, il suffisait de broyer des graines d’ortie avec du poivre, de mélanger cette poudre à du miel et d’absorber le tout avec du vin. Cependant, l’ortie martienne ne se réserve pas qu’à de seules considérations d’ordre sexuel, elle fait aussi appel à d’autres pouvoirs de Mars que l’on peut entrevoir au travers du rituel magique que voici : porter sur soi un petit sachet de toile rouge contenant de la poudre d’ortie et de la limaille de fer forme une protection face à un environnement malsain, lutte contre les influences négatives et apporte la vaillance nécessaire et la force roborative de Mars afin de surmonter les épreuves. Cette vertu propice de l’ortie ne se circonscrit pas qu’au seul Mars antique, elle est visible dans bien des pays d’Europe. En Irlande, porter une feuille d’ortie dans sa poche était considéré comme porte-bonheur, de même que dans le Piémont : elle protège son porteur de tout maléfice. En Allemagne, l’ortie cueillie avant le lever du soleil avait la réputation de chasser les mauvais esprits qui tourmentent le bétail. Proche du feu encore une fois, comme va nous le montrer la nouvelle information qui suit : dans l’oblast de Novgorod (Russie), les enfants sautaient au-dessus des orties à la veille de la Saint-Jean, « pour indiquer l’entrée du soleil dans la saison brûlante »6. L’ortie était aussi considérée comme protectrice contre le feu du ciel, c’est-à-dire la foudre, en Hongrie et au Tyrol. Lorsque l’orage venait à éclater, on jetait des orties sur le feu pour éloigner tout danger (dont la foudre, ainsi que les sorcières que l’on s’imaginait capables de tels méfaits). En Serbie, l’on dit que jamais la foudre ne frappe l’ortie. On la voit aussi liée au détenteur de Mjöllnir, le dieu de la mythologie nordique Thor7, au travers de sa fonction de divinité du tonnerre. Protectrice, l’ortie l’est encore contre la peur provoquée par les apparitions : « qui tiendra cette herbe dans sa main avec du millefeuille n’aura point de peur, et ne sera point effrayé à la vue de quelque fantôme »8. Belle association : l’ortie martiale unit ses forces à l’achillée millefeuille attribut du héros Achille et autre grande plante du sang, faisant en sorte que ces deux personnages mythologiques que sont Arès et Achille ne soient plus en opposition, comme au temps de la guerre de Troie.

J’ai relevé, dans l’œuvre de Hans Christian Andersen, deux contes où figure l’ortie. Ce qui en est dit dans chacun me donne la très nette sensation qu’il existe, de l’un à l’autre, une sorte de résonance. Dans le premier, intitulé simplement Le Sapin, une fois passés les fastes de Noël, le bel arbre lumineux est jeté aux ordures et finit lamentablement sa vie là, gisant dans un coin, « parmi les mauvaises herbes et les orties »9. Seule subsiste de sa gloire flétrie une étoile dorée qu’un enfant lui arrache en le traitant de « sale vieil arbre ». Dans le conte suivant, L’Estropié, Andersen cite la deuxième strophe d’un cantique de Hans Adolph Brorson (1694-1764) que voici :

« Quand tous les rois à la file

S’avanceraient dans leur pouvoir et leur splendeur,

Ils ne sauraient faire pousser

La moindre feuille sur une ortie. »

Devant l’ortie s’abat un prince étoilé déchu, le sapin, roi des forêts, et défile, à l’indienne, une ribambelle de têtes couronnées dont le pouvoir ne peut rien contre la puissance mystérieuse des forces végétatives. Peu lui importe, à l’ortie. Impavide, elle reste égale à elle-même, conquérante austère et sûre de son bon droit.

Jamais deux sans trois ! Une troisième histoire de l’auteur danois fait référence avec évidence aux pouvoirs magiques de l’ortie : Les cygnes sauvages. La belle et pieuse fille de sang royal, Élisa, fut réprouvée par son acariâtre belle-mère qui jeta un sort à ses onze frères : ceux-ci, changés en cygnes, ne pouvaient recouvrer forme humaine qu’à la tombée du jour. Élisa fit en rêve la rencontre de la fée Morgane qui lui expliqua comment tirer ses frères de ce mauvais pas : leur tisser, à chacun, une cotte de maille en fibres d’ortie – le lin vert comme l’appelle Andersen – cueillies expressément dans un cimetière10. L’opération réussira à la seule condition qu’Élisa ne prononce pas une seule parole pendant tout le temps que durera la confection des tuniques d’ortie. Il existe d’autres contes où la rencontre du héros avec des orties équivaut à une libération (la sienne, celle d’âmes en peine, etc.). En tous les cas, tout cela ne contrevient pas à ce qu’exprime un vers de Shakespeare : « C’est sur cette ortie, le danger, que nous cueillons cette fleur, la sécurité » et peut-être même la liberté, tant il est vrai que l’ouvrage forcené d’Élisa représente un véritable tour de force guidé par l’amour qu’elle porte à ses frères. Saviez-vous seulement que la fibre d’ortie peut justement se prêter à des activités de tissage ? En effet, la grande ortie est parfois utilisée dans ce but, concurremment à sa cousine urticacée, la ramie (Boehmeria utilis). Je ne suis pas certain que l’emploi textile de la fibre d’ortie soit aussi ancien que celui du lin mais au moins puis-je vous dire que certaines de ces fibres, âgées de deux bons millénaires, ont été découvertes en Chine, ainsi que dans les tourbières acides du nord de l’Europe, ce qui pourrait pousser leur ancienneté à bien plus loin encore. Malgré cela, il n’y a jamais véritablement eu d’unanimité autour de cette fibre, d’autant que l’ortie est assez peu productive de cette matière (généralement moins de 10 %) et qu’elles sont, de plus, assez courtes (25 à 55 mm). Cependant, rouie comme le lin puis apprêtée, l’ortie forme un fil étonnamment doux, soyeux et souple au toucher. On l’a utilisé en plusieurs endroits de l’Eurasie, à différentes époques. De cette matière fibreuse, l’on a tiré aussi bien du fil de couture que de solides pièces de tissu. Connue comme telle au temps d’Albert le Grand, la fibre textile de l’ortie fit plusieurs fois l’objet de tentatives de production industrielle entre le XVe et le XVIIe siècle en Allemagne, mais tout cela s’avéra vain, puisque le succès ne fut pas au rendez-vous. Malgré les écueils face auxquels l’homme buta, il réitéra l’expérience et put de nouveau réquisitionner l’ortie durant la Première Guerre mondiale. Le fil d’ortie permit alors de fabriquer divers objets usuels (toiles de tente, sacs à dos, torchons, liens, cordages et ficelles, vêtements tricotés, etc.). Si j’en crois une récente lecture, l’ortie fut même conviée une fois de plus durant la Seconde Guerre mondiale : le manque de coton contraignit l’Allemagne à se tourner vers l’ortie pour en tirer de quoi confectionner les uniformes des militaires. Est-ce seulement anecdotique ? Ajouter au caractère martial de l’ortie, que nous avons largement abordé, la rune Sieg (ᛋ) doublée de la Schutzstaffel, fut-il un moyen dont disposa l’Allemagne pour convoquer des forces belliqueuses à même de lui faire remporter la guerre ? Je n’en sais trop rien, mais revêtir un soldat d’une tunique fabriquée en fibres d’ortie est, d’un point de vue symbolique, tout à fait surprenant et certainement pas anodin (tant on connaît l’appétence des nazis vis-à-vis de certains symboles anciens). Loin de toute cette agressivité guerrière, la douceur de la soie se mêla à celle de la fibre d’ortie au Turkestan lors des étapes de tissage, tandis qu’en Toscane, lorsque la feuille de mûrier dont se repaissent les vers à soie venait à manquer, on leur fournissait de l’ortie comme agape de remplacement. Quant aux habitants de la péninsule du Kamtchatka, ils usèrent eux aussi du fil d’ortie pour fabriquer bien des objets de la vie courante, en particulier des filets de pêche, étant un peuple principalement tourné vers la mer, celle-là même que redoutèrent les frères d’Élisa jusqu’à ce qu’elle vînt les délivrer de leur triste condition.



Femmes Rai du Népal exposant le fenga, gilet traditionnel tissé en fibre d’ortie de l’Himalaya (Girardinia diversifolia).


Si les propriétés thérapeutiques des orties sont très similaires, force est de constater qu’elles se distinguent nettement d’un point de vue botanique. Ces distinctions commencent tout d’abord sous le sol. Les parties souterraines de la grande ortie, vigoureux système de rhizomes jaunâtres, font d’elle une plante vivace, tandis que la petite, à la racine fusiforme blanche, n’est qu’annuelle. C’est ce qui justifie que la grande ortie adopte régulièrement une taille comprise entre 30 et 100 cm (parfois bien davantage chez des sujets frôlant les deux mètres), tandis que la petite ne dépasse généralement pas un demi mètre de hauteur. Les feuilles aiguës longuement pétiolées de la grande ortie sont beaucoup plus longues que larges, alors que les feuilles brièvement pétiolées de la petite sont aussi longues que larges, et portent deux stipules à leur base. Des différences s’observent encore au niveau des pièces florales, ne serait-ce que sur l’organisation sexuée de nos deux orties : la grande ortie, aussi dite dioïque, porte donc ses fleurs mâles et femelles sur des pieds distincts, ce qui n’est pas le cas de la petite ortie, monoïque, elle (autrement dit, les fleurs mâles et femelles se trouvent sur le même pied, avec une prédominance de fleurs femelles). « Lorsqu’on irrite les étamines, elles se meuvent rapidement, et les anthères lancent en forme de fusée leur poussière séminale » en si grande quantité qu’elle est visible à l’œil nu11. C’est là un autre des caractères martiaux des orties !

Au registre des caractéristiques communes, nous remarquons des poils urticants sur les tiges et les feuilles des deux espèces, des feuilles opposées à bordures dentées, des fleurs vertes à l’aisselle des feuilles, dénuées de pétales et comptant quatre sépales, et dont la floraison s’étale de juin à septembre/octobre, formant à terme des fruits de forme ovale.

Espèce européenne tout d’abord, l’ortie s’est vulgarisée depuis l’avènement de la « mondialisation ». On peut dire qu’elle ne s’en est jamais plus donnée à cœur joie que depuis que l’homme, primo, s’est sédentarisé (bien des sites néolithiques font apparaître des dépôts de graines d’ortie), secundo, qu’il s’est, paradoxalement, engagé à coloniser la planète entière. Ce qui explique que les orties soient, à l’image de l’homme, des pionnière envahissantes. On peut d’ailleurs suivre la progression de l’ortie en observant la propagation humaine à la surface du globe, attendu que l’ortie, en tant que plante rudérale est un compagnon de l’homme et un marqueur de la présence de ses activités, très friande des détritus qu’il abandonne derrière lui ou tout à côté de son « chez-lui », c’est-à-dire un ensemble de pollutions relatives à ses entreprises. Supportant tous les sols, se reproduisant sans beaucoup d’aide, elle suit littéralement l’homme à la trace : on la trouve dans les décombres, les dépotoirs, près des habitations en ruines (jamais non loin de son grand ami le sureau), dans tous les autres lieux laissés à l’abandon (vieilles voies de chemin de fer, à proximité d’engins agricoles rouillés placés à l’écart des fermes), ainsi que friches, fossés, ruisseaux « fatigués », talus, bois humides, bordures de chemin, etc. Elle a beau être « mauvaise », elle n’en reste pas moins la plus fidèle ambassadrice de l’homme : partout où on la voit, l’homme s’y trouve aussi. Et si tel n’est pas le cas, elle révèle la trace d’un passage ancien de l’homme bien après que celui-ci s’en soit allé. Cette fidélité s’étend d’ailleurs jusqu’au cimetière ! L’intrication de l’ortie avec la vie humaine est si prononcée qu’on peut se demander à quoi pouvait se réduire l’existence de l’ortie avant l’apparition de l’homme sur Terre…

Elle élit domicile dans des lieux gorgés de nitrates et d’ammoniaque, c’est-à-dire toutes ces zones pourvoyeuses d’une exceptionnelle richesse nutritionnelle (déchets organiques, minéraux, etc.) dont l’ortie sait faire grand cas. Elle apprécie aussi beaucoup la ferraille et elle « contribue […] à débarrasser le sol de son excès de fer car elle élabore l’oxyde de fer »12, ce même fer qu’elle contient elle-même en grande quantité et qui fait le bénéfice de l’anémié ! Ainsi, une colonie dense de grandes orties signale, non pas la pauvreté d’un terrain comme on s’abuse parfois à le penser, mais son excessif engorgement, jusqu’au débordement, à l’écœurement même, si je puis dire. En état clinique de crise de foie, certains l’enrichissent, pensant l’ortie signalétique d’un sol famélique… Erreur fatale ! Cette prolifération est donc – tout comme on la constate à l’identique pour la renouée du Japon – le signe patent d’une perturbation majeure du sol. Si l’ortie est présente en masse, qui plus est sous la forme de grands spécimens de deux mètres de hauteur, c’est pour corriger un tant soit peu un déséquilibre. Si on la laisse faire, bien entendu


Illustration tirée de l’ouvrage de Rembert Dodoens, Stirpium historia commentariorum (1553-1554).


Les orties en phytothérapie

Malgré des caractéristiques botaniques bien distinctes, il est tout à fait envisageable d’employer indifféremment les orties en phytothérapie, du moins en ce qui concerne les parties aériennes. En revanche, au sujet des racines, seules celles de la grande ortie ont été retenues par la pratique phytothérapeutique occidentale moderne. Ce qui nous facilite la tâche, puisque les feuilles d’ortie (et accessoirement leurs tiges) sont les principaux organes végétaux dont on se sert dans le domaine qui nous intéresse.

Il ne faut pas se fier au goût légèrement styptique, assez faiblement oléracé, parfois aigrelet des feuilles d’ortie, non plus qu’à l’absence d’odeur dans leur tissu. Si on allait dans ce sens, l’on pourrait en déduire que manque d’odeur et de saveur équivaudrait à défaut d’efficacité. Cela ne se vérifie pas à propos des deux orties ici présentées, bien au contraire, tant leur incomparable richesse en font un must en phytothérapie, à l’instar de l’huile essentielle de menthe poivrée en aromathérapie. Nous allons donc nous attacher à faire maintenant le portrait biochimique des orties, entreprise laborieuse, puisqu’elles visent pas moins que l’extrême prodigalité, et offrent à bon compte un étonnant stock d’éléments indispensables à l’organisme. La première chose frappante, quand on enquête sur les composants biochimiques des orties, c’est le formidable taux de protéines qu’elles affichent (de 13 à 20 % dans les feuilles), accouplé à une faible présence de fibres cellulosiques (6 à 8 %). « Il est intéressant de noter la richesse en protéines et la pauvreté relative en cellulose car la digestibilité des premières est inversement proportionnelle à la quantité de cellulose qui les entoure »13. Or, comme les protéines des orties se situent surtout dans les feuilles et les fibres dans les tiges (que l’on ne consomme généralement pas), l’on rencontre assez peu ce problème au travers d’une consommation régulière d’ortie, de toute façon presque toujours plus profitable que dommageable (sauf contre-indications bien évidemment). C’est d’autant plus intéressant que, contrairement à ce qu’on nous serine à longueur de temps, une surconsommation de fibres (surtout les dures) est contre-indiquée chez tous, car de formidables apports réguliers sont une véritable manne pour des bactéries Gram – du type prevotella dont la pullulation intestinale n’est pas sans conséquence sur l’organisme. Donc, mettre le holà sur les fibres et l’idéologie qui entoure leur soi-disant bienfaisante consommation, est une bonne idée que l’ortie nous permet d’appliquer à peu de frais (ce qui explique qu’il est souhaitable de consommer 100 g d’ortie fraîche plutôt que son équivalent en céleri branche, par exemple, bourré de fibres). L’on trouve aussi des lipides dans l’ortie (acides gras, surtout dans les semences : 5 %), de petites quantités de mucilage, des acides organiques (acétique, silicique), ainsi qu’une surprenante proportion de chlorophylle (jusqu’à 0,15 % dans l’ortie fraîche, ce taux grimpe à 6-7 % dans la même quantité d’ortie sèche). L’influence de la chlorophylle sur la formation du sang est bien supérieure à celle du seul fer. Peu de chose distingue la chlorophylle de l’hémoglobine : cela tient à un atome de magnésium pour la première et un atome de fer pour la seconde. De plus, cette substance verte « favorise les réactions du métabolisme cellulaire, la cicatrisation des plaies et, en tant que substance azotée, elle supplée au manque de protides »14. Puis viennent des tanins (acide gallique), des flavonoïdes (rutine, quercétine, etc.), des acides phénols, ainsi qu’une pléthore de vitamines et d’éléments minéraux. Concernant les premières, on remarque parmi elles une abondance de vitamines du groupe B (B2, B5), de provitamine A (carotène), de vitamine C (sept fois davantage que dans les oranges à quantité égale !), ainsi que des vitamines E et K. Au sujet des sels minéraux et des oligo-éléments, ont été dénombrés les suivants : du fer (largement plus que dans l’épinard qu’une vieille et fausse croyance a toujours tenu en estime sur ce point, avant qu’on ne se rende compte que sa teneur en fer se situait bien en-deçà de cette réalité usurpée). Au sujet de l’herboristerie, on lit parfois que la place de l’ortie « y serait au même titre que celle de l’épinard »15. On constate un peu trop souvent cette comparaison de parenté qui laisse entendre qu’épinard et ortie se valent bien. Il n’y a rien de plus faux, l’ortie est bien supérieure à l’épinard des jardins qui, bien qu’honnête, ne fait pourtant pas de miracles. Au fer, on peut adjoindre une abondance de calcium et de potassium, que secondent sodium, magnésium, sélénium, cuivre, zinc, soufre, phosphore, manganèse et silice, laquelle se trouve davantage dans les tiges que partout ailleurs, à l’exclusion des aiguilles qui couvrent intégralement les limbes foliaires : chaque aiguille est formée d’une base calcaire surmontée d’une pointe de silice qui casse comme du verre quand on la touche. C’est alors qu’elle répand une surprise urticante bien connue des étourdis, un suc contenant de l’acétylcholine (1 %), de l’histamine (0,05 à 2 %) et de l’acide formique. Ce suc irritant n’est pas sans posséder quelque analogie avec le venin des serpents, mais surtout avec celui des abeilles. Cependant, les quantités injectées à chaque fois sont telles que la sensation douloureuse ne s’installe généralement pas dans le temps.

Autre point important : les orties recèlent de la sérotonine ainsi qu’une hormone intestinale favorable aux sécrétions, la sécrétine, substance qui « compte parmi les meilleurs stimulants connus des sécrétions stomacale, pancréatique, biliaire et intestinale, ainsi que des mouvements péristaltiques de l’intestin »16.

Propriétés thérapeutiques

  • Diurétique puissante (augmente le débit et le volume des urines, réduit le volume post-mictionnel), éliminatrice de l’acide urique, dépurative rénale, préventive de la formation de lithiase rénale
  • Draineuse et dépurative hépatobiliaire, antidiabétique (fait baisser la glycosurie), favorise les sécrétions biliaires et pancréatiques
  • Apéritive, digestive, favorise les sécrétions gastro-intestinales, antidiarrhéique, stomachique, laxative légère
  • Favorable à la circulation sanguine, vasoconstrictrice, augmente la pression artérielle, accélère le rythme cardiaque, régénératrice du sang, augmente le taux de globules rouges sanguins, le nombre des hématies et la teneur du sang en hémoglobine, hémostatique
  • Anti-infectieuse : antiseptique, bactériostatique
  • Anti-inflammatoire, antalgique articulaire, antirhumatismale, prévient la dégradation des cartilages articulaires
  • Astringente puissante, résolutive, détersive, révulsive, régulatrice des sécrétions de sébum
  • Emménagogue, galactogène (?)
  • Aphrodisiaque
  • Stimulante, tonique, adaptogène, revitalisante, fortifiante, reconstituante, minéralisante, antirachitique, anti-anémique, très nutritive
  • Anti-oxydante
  • Sudorifique
  • Stimulante de la glande thyroïde
  • Stimulante de la repousse capillaire, réductrice de l’alopécie, supprime les pellicules

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : diarrhée (y compris celle des tuberculeux), selles muqueuses, dysenterie (y compris de nature cholérique), entérite aiguë, chronique et mucomembraneuse, transit intestinal irrégulier, atonie digestive, ulcère gastrique et intestinal, flatulences, nausée, hématémèse
  • Troubles de la sphère vésico-rénale : inflammation et infection des voies urinaires, cystite, néphrite, énurésie chez l’enfant, lithiase urinaire, insuffisance urinaire, rétention d’eau, hydropisie, hyperuricémie (goutte, rhumatisme, arthrite), hématurie, affections prostatiques (hyperplasie bénigne, hypertrophie, congestion, adénome, prostatisme)
  • Troubles de la sphère gynécologique : préparation à la grossesse et à l’accouchement, hémorragie post-partum, congestion utérine, hémorragie utérine (en dehors des règles), métrorragie, insuffisance lactée (après accouchement), démangeaison génitale, leucorrhée chronique, ménopause (bouffées de chaleur, maux de tête, baisse de la libido)
  • Troubles de la sphère respiratoire : hémoptysie, asthme, asthme humide, pleurésie, angine, amygdalite, rhume des foins et autres allergies respiratoires, infection pharyngée
  • Troubles du système cardiovasculaire et circulatoire : hémophilie, hémorroïde, épistaxis, autres écoulements sanguins des sujets affaiblis, engorgement lymphatique, tumeur lymphatique
  • Troubles de la sphère hépatobiliaire : ictère, lithiase biliaire, diabète
  • Troubles locomoteurs : goutte, rhumatisme, arthrite, atonie musculaire, déminéralisation (rachitisme, ostéoporose), paralysie, apoplexie, entorse
  • Affections bucco-dentaires : aphte, muguet, inflammation et engorgement des gencives
  • Affections cutanées : acné, eczéma, psoriasis, dartre, lichen, urticaire (y compris celui causé par l’absorption de crustacés et de mollusques marins), brûlure (premier et deuxième degré), impétigo, sycosis, ulcère (putride et sordide), gangrène, érythème fessier, piqûre (d’insecte, mais aussi les siennes propres !)
  • Soin des ongles, des cheveux et du cuir chevelu, pellicules
  • Fatigue, asthénie, anémie, faiblesse générale, fragilité face aux infections (faiblesse immunitaire), convalescence
  • Inappétence sexuelle, baisse du désir sexuel

Modes d’emploi

  • Infusion de feuilles : comptez 15 à 30 g (jusqu’à 60) par litre d’eau en infusion à couvert pendant 10 mn. Par tasse d’eau bouillante (15 cl), on prévoira une cuillerée à café de feuilles d’ortie environ.
  • Infusion de feuilles et de racines : 50 g en mélange par litre d’eau, que vous ferez bouillir durant une poignée de minutes, puis infuser hors du feu et à couvert pendant 20 mn.
  • Infusion composée : mélangez la même quantité de feuilles d’ortie, de feuilles de plantain et de baies de genévrier. Comptez une belle cuillerée à café de ce mélange en infusion durant 10 mn dans une tasse d’eau bouillante.
  • Décoction de racines : 30 à 50 g par litre d’eau en décoction pendant 10 mn.
  • Décoction de plante entière (feuilles et racines) : 100 g par litre d’eau pendant 10 mn. Cette décoction concentrée se réserve surtout à l’usage du bain. Pour un bain de pieds défatiguant, les feuilles seules sont suffisantes.
  • Décoction composée : comptez autant d’ortie (feuilles et racines), que de racine fraîche de bardane et de thym frais. Menez en décoction durant un quart d’heure, filtrez et servez-vous en en compresse locale (affections cutanées, soin du cuir chevelu, etc.).
  • Lotion du docteur Leclerc : 25 g de feuilles et fleurs fraîches de capucine, 25 g de feuilles fraîches d’ortie, 25 g de feuilles fraîches de buis, 25 g de sommités fleuries fraîches de serpolet. Faites macérer les plantes hachées dans ½ litre d’alcool à 90° pendant quinze jours. Filtrez en exprimant bien puis remplissez-en une bouteille hermétique. A utiliser en friction du cuir chevelu.
  • Autre lotion capillaire : 25 g de racines d’ortie et 25 g de feuilles de romarin dans un litre d’alcool à 90°. Ou alors : 60 g de racines d’ortie et 60 g d’origan en macération dans un litre d’eau-de-vie pour fruit (40°) pendant un mois.
  • Lotion vinaigrée : faites bouillir une belle poignée de racines d’ortie dans ½ litre de vinaigre de cidre pendant 10 mn. Après filtrage de la préparation, on peut s’en servir en compresse locale (affections cutanées, soins du cuir chevelu, etc.).
  • Macération vineuse : mêlez 5 g de poudre de poivre noir fraîchement moulu à 10 g de semences d’ortie, placez le tout dans 75 cl de vin rouge durant au moins deux semaines. C’est là un des rares exemples d’utilisation de la graine d’ortie, particulièrement usitée pour ses prétendues propriétés aphrodisiaques qui m’ont été rapportées par un ami il y a quelques années.
  • Poudre de feuilles d’ortie : à équivalence ou en complément de la poudre de prêle, du lithothamne, etc. A mélanger à un peu de miel, sirop d’agave, etc.
  • Extrait fluide alcoolique ou glycériné (méfiez-vous de la composition de ces produits : on trouve soit la racine, soit la feuille. Selon la destination, il est souhaitable de prendre connaissance des informations libellées sur l’étiquette).
  • Suc frais : usage bien moins courant qu’autrefois (on préfère le mode d’emploi précédent, bien plus pratique), d’autant qu’il faudrait recourir à 60-120 g de ce suc quotidiennement. Il est aussi peut-être plus souhaitable de s’en remettre à l’usage suivant.
  • Dans l’alimentation : l’ortie fraîche, quand elle est jeune et que la saison s’y prêtre, peut faire l’objet d’une consommation alimentaire quotidienne. Dans ce sens, on privilégiera les feuilles de petite ortie, bien moins filandreuses que celles de grande ortie. En vue d’une dessiccation pour usage ultérieur, les deux orties se valent. Une fois bien sèches, leurs feuilles peuvent s’émietter sous forme de paillettes, ce qui permet de les saupoudrer au-dessus d’une salade, de les incorporer à une préparation chaude (une omelette, par exemple, à l’instar de l’ail des ours). Prenez cependant soin de la chose suivante : de la feuille fraîche à la feuille sèche, l’ortie perd les 4/5 de sa masse environ. Si une recette requiert 100 g d’ortie fraîche, on n’en utilisera que 20 g à l’état sec. C’est qu’il ne faudrait pas risquer une surdose ^.^
  • Urtication ou flagellation à la botte d’ortie. C’est une donnée affirmée de façon très sérieuse par Reclu dans son ouvrage de 1889. Elle était d’usage courant dans les campagnes françaises, même au XXe siècle. La littérature médicale européenne des cinq derniers siècles aborde très favorablement cette technique pour des cas médicaux qu’aucuns autres remèdes n’avaient su résoudre (Roques, qui militait en faveur de ce « moyen cruel et barbare », cite, par exemple, le cas d’un homme à peu près paralysé d’un bras, ayant recouvré son usage après plusieurs mois de séances d’urtication !).

Note : l’infusion ainsi que la consommation régulière d’ortie sont profitables à l’organisme, sachant que la sécrétine que cette plante contient est soluble dans l’eau et qu’elle ne s’y décompose pas. Le bénéfice de l’infusion d’ortie, c’est que son effet se prolonge sur plusieurs jours. On peut donc espacer les prises dans un souci d’économie.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Lors d’une récolte, avant toute chose, munissez vous de gants et éventuellement d’un sécateur. Afin de bénéficier au mieux des qualités de l’ortie que vous cueillerez, évitez les lieux passants (bords de route, sites fréquentés par des chiens et/ou des renards…). L’ortie est moins virulente par temps chaud ou juste après la pluie (mais comme il n’est pas conseillé de récolter les simples quand ils sont trempés, on n’oubliera pas les gants ^.^). Affirmer qu’on peut récolter les feuilles d’ortie toute l’année est sans doute un peu osé. Sans aller jusque-là, disons que durant une bonne partie de l’année, la petite ortie peut se prêter à trois coupes facilement, ce qui permet d’étaler la période de récolte du mois de mars à celui d’octobre. On peut cueillir les tiges entières des deux espèces entre juin et septembre. Quant aux racines, il faut situer leur extraction en dehors de la période végétative de la grande ortie, soit immédiatement après la fin de la fructification (septembre/octobre) ou bien juste avant son ré-amorçage printanier (mars).
  • Sécher l’ortie est un travail minutieux, car une fois coupée cette plante a tendance à fermenter facilement. Il faut donc en disposer les tiges sur des claies ou les suspendre à des ficelles dans un local ombragé, sec et ventilé, seules conditions permettant de mener rapidement à bien la dessiccation des feuilles d’ortie, et d’éviter leur noircissement, signe qui montrerait immanquablement l’échec de l’opération.
  • La racine de grande ortie est strictement réservée à l’homme adulte. Quant aux feuilles des deux espèces, elles sont utilisables par tous. Cependant, une trop grande consommation alimentaire et/ou médicamenteuse d’ortie peut amener la suppression des urines, de même que des phénomènes d’irritation gastro-intestinale et allergiques, une sensation de malaise épigastrique, une sudation anormale. Il faut se méfier des plantes d’ortie trop mâtures qui ne seraient pas sans risque pour la sphère rénale, ce qui n’aurait rien de bien étonnant, sachant que, globalement, l’ortie est déjà contre-indiquée chez les dialysés, les uratiques, les oxaluryques, les arthritiques, les goutteux et les rhumatisants. Son emploi est aussi contre-indiqué chez la femme enceinte (on dit qu’elle serait potentiellement abortive à haute dose…). Certains médicaments sont aussi susceptibles d’entrer en conflit avec l’ortie : antidiabétiques, antihypertenseurs, dépresseurs du système nerveux central, analgésiques, AINS, anticoagulants, etc. A haute dose, les graines seraient purgatives (voire super purgatives), abortives, vénéneuses, etc. Sont-ce des ouï-dire ? Bien assez pour être citées comme tel dans un ouvrage de Pierre Bulliard qui traite des plantes vénéneuses et suspectes de la France. Mais comme tout ceci manque assurément de précision, nous n’en pouvons dire davantage… Rougeurs, sensation douloureuse, éruption de papules, tels sont les effets de la caresse de l’ortie. En cas de piqûre, il vous est loisible d’appliquer du vinaigre, d’utiliser certaines huiles essentielles (lavande fine, lavande aspic, lavandin, manuka, tanaisie annuelle, cataire), de frotter les piqûres avec des feuilles de plantain, d’oseille, de patience ou de joubarbe des toits, selon ce que vous avez sous la main. On considère que la piqûre de la petite ortie est plus vive que celle de la grande.
  • L’ortie, comme l’on sait, est une espèce végétale consommée depuis des lustres. On ferait remonter à plusieurs millénaires cette consommation et peut-être même une culture rudimentaire de l’ortie. Sans entrer dans des détails qui nous feraient remonter bien loin dans la préhistoire, observons simplement que si aujourd’hui l’ortie ne fait plus l’objet d’une ferveur alimentaire indéniable, jusqu’au XVIe siècle en Europe, on avait coutume de la consommer régulièrement toute l’année. Cette habitude s’est perpétuée jusqu’à très récemment en Europe du Nord (Scandinavie), ainsi qu’en Europe de l’Est (Russie, Ukraine). On retrouve aussi cette habitude alimentaire en Asie himalayenne (Népal). En France, il arrive parfois de trouver cette plante sur les marchés, comme j’ai pu moi-même le constater à proximité de Lyon. Je ne vous cache pas que c’est très anecdotique, bien moins que l’habitude retrouvée d’aller soi-même en cueillir une brassée pour la cuisine. Une fois cuite, elle perd son piquant grâce à la chaleur (vers 85° C). On peut en faire des potages, des farces, des tapenades, des pestos, l’incorporer dans une omelette ou une quiche en remplacement des épinards (qu’on peut substituer par l’ortie de préférence, vu que cette dernière ne contient pas d’oxalates comme c’est le cas de l’épinard). Les jeunes pousses printanières peuvent être cuites à la vapeur puis incorporées à une préparation. On peut faire de même des feuilles un peu plus âgées. C’est mieux que de les ébouillanter comme on le voit parfois suggéré. L’ortie est également comestible à l’état cru, en particulier quand elle est jeune. Mais, afin de bénéficier d’une ortie dénuée de son habituelle protection urticante, il importe de la faire faner une douzaine d’heures dans le réfrigérateur, ce qui a pour conséquence malheureuse de lui faire perdre une grande partie de sa vitamine C, substance qu’on sait fragile et volatile. Pour pallier l’inconvénient du suc irritant de l’ortie, l’on peut aussi, après nettoyage des feuilles, les sécher au torchon (ce traitement mécanique brise bon nombre d’aiguilles). On peut encore les faire tremper un certain temps dans une eau vinaigrée ou citronnée (l’acidité attaque la structure calcaire des aiguilles de l’ortie). L’expérience a effectivement démontré que l’ortie perd de son agressivité lorsque, finement ciselée, on la mêle à du vinaigre, du jus de citron, ainsi qu’à des corps gras (huile d’olive, beurre, crème fraîche, fromage blanc…). En tout état de cause, on comprendra que l’ortie fraîche ne peut se consommer abusivement sans précaution, des œdèmes suffocants ayant été observés au niveau de la cavité buccale.
  • La racine de grande ortie permet d’obtenir une teinture de couleur jaune pour la laine, quand on la fait réagir avec de l’alun. Quant à la décoction de jeunes pousses, elle fournit une couleur « jaune soufre intense ». Si on l’expose à l’air et aux alcalis, elle tourne à un vert proche du vert de Chine.
  • L’ortie est la principale source d’extraction industrielle de chlorophylle dont on utilise le pouvoir tinctorial (médicaments, aliments) et désodorisant, entre autres.
  • Autres espèces d’orties européennes : l’ortie romaine (Urtica pilulifera), l’ortie à membranes (Urtica membranacea).

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  1. Pierre Lieutaghi, Le livre des bonnes herbes, p. 332.
  2. Macer Floridus, De viribus herbarum, p. 82.
  3. Jean-Baptiste Chomel, Abrégé de l’histoire des plantes usuelles, p. 445.
  4. Ce mot renvoie au nom de l’oiseau, la pie du même nom (Lanius collurio). Connue sous le nom d’écorcheur, elle empale ses proies sur des épines d’acacia…
  5. Pierre Lieutaghi, Le livre des bonnes herbes, p. 328.
  6. Angelo de Gubernatis, La mythologie des plantes, Tome 2, p. 271.
  7. Le dieu Donar des anciens Germains, surtout connu pour être le dieu du tonnerre, est également celui du mariage. C’est pourquoi on lui associe l’ortie dont la graine aphrodisiaque facilite aussi les accouchements.
  8. Grand Albert, p. 89.
  9. Hans Christian Andersen, Contes, p. 142.
  10. Cimetière, c’est aussi le surnom qu’on attribue à la lugubre ortie qui pousse abondamment aux alentours de ces aires de repos.
  11. Joseph Roques, Nouveau traité des plantes usuelles, Tome 3, p. 407.
  12. Pierre Lieutaghi citant E. Pfeiffer dans Le livre des bonnes herbes, p. 324. Contrairement aux guerriers qui, eux, ont plutôt tendance à l’abandonner sur les terrains qu’ils dévastent, l’ortie, fidèle à ses capacités purificatrices, cherche à faire place nette après la bataille, en assainissant les sols, même si l’on sait bien qu’elle est placée sous l’égide de Mars.
  13. Pierre Lieutaghi, Le livre des bonnes herbes, p. 331.
  14. Ibidem, p. 329.
  15. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 709.
  16. Ibidem.

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Grande ortie


Février, mois des purifications et de la fécondité retrouvée

Pour être né durant une nuit de pleine lune au mois de février, je peux dire que je connais bien ce mois. Voici quelques éléments pour le mieux comprendre ;)



Qu’on jette un œil sur la liste des mots dont on se sert dans de multiples langues pour désigner le mois de février, et l’on sera surpris de constater que le bas latin febrarius puis le latin classique februarius ont largement essaimé, donnant lieu à une riche progéniture, tant auprès des langues germaniques (february en anglais, februar en allemand, februari en néerlandais) que romanes (febrero en espagnol, fevereiro en portugais, febbraio en italien). Même la Scandinavie (februari en suédois) et l’Europe de l’Est (februarie en roumain) n’y échappent pas.

On dit généralement, et sans plus d’explications, que le mois de février est celui des purifications, placé sous l’égide d’une divinité romaine, Fébruus (mais qui pourrait être beaucoup plus ancienne, remontant aux Étrusques). L’année civile étant censée débuter en mars, le mois de février devait être l’occasion d’opérer un ménage en profondeur, tant des habitations que des hommes (corps et âme), en vue de l’arrivée du printemps. Chez les Romains, la traversée des ténèbres hivernales et le triomphe sur elles se soldaient par les Lupercales qui avaient lieu le 15 février : assurant très largement la purification des villes et de leurs habitants, tout comme la fertilité des hommes, des troupeaux et des champs, cette fête est, en quelque sorte, l’ancêtre de la Saint-Valentin qui a « sa place dans le calendrier à une date proche du Carnaval où les enjeux amoureux sont importants, époque de licence et de rupture favorable au retour de la fécondité. D’ailleurs, le saint était souvent représenté sur les anciens calendriers tenant en main un soleil annonçant le printemps »1. Si Valentin porte dans son nom même un présage de bonheur conjugal, cela intensifie le fait que février soit généralement connu comme le mois des fiançailles, placé sous le patronage de Junon februata, tandis que chez les Grecs, le mois des mariages, Gamélion (de gamos, « mariage ») correspondait au mois de janvier.

Le mois de février est donc une période festive durant laquelle, après avoir vécu l’apnée des sombres mois hivernaux, l’on peut enfin se réjouir, dénouer sa gorge de l’angoisse qui, jusque-là, l’opprimait, maintenant que l’on s’est éloigné de cette divinité de la peine et du silence qu’est Angerona, gardienne du solstice d’hiver, passage étroit et difficile. Tout au contraire, on fait appel à la lumière. L’allongement des jours, renforcé par les chandelles qu’on allume en plus grand nombre en février, donne toute liberté à la joie et aux sentiments amoureux. C’est pourquoi lumière et fécondité vont souvent de paire en février. C’est ce que l’on remarque à travers l’Imbolc celte du 1er février, de même que lors de la festa candelorum, alias fête des chandelles ou Chandeleur, se tenant le 2 février, qui sont l’une et l’autre l’occasion de se purifier des souillures de l’hiver, étape préalable nécessaire pour s’assurer un passage heureux vers la nouvelle année toute proche. De même qu’on allume la flamme d’une bougie, la nature s’anime par le réveil des forces chthoniennes jusqu’alors tapies dans le sol et dans les tréfonds de l’homme.

Ce caractère souterrain doit nous rappeler de très anciennes festivités d’origine grecque, aussi bien joyeuses que funèbres, qui avaient lieu en février, les Anthestéries, fête des fleurs consacrée à Dionysos, mais également fête des morts que l’on apaisait par des cérémonies appropriées. Cette proximité avec l’Hadès explique qu’on ait parfois assimilé le dieu Fébruus à Pluton. En tous les cas, le mois de février fut jugé suffisamment néfaste pour ne pas que l’on s’impose de le faire durer plus de 28 jours.

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  1. Nadine Cretin, Fête des fous, Saint-Jean et belles de Mai, p. 360.

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Trois flocons de neige…


Bien que je ne sois pas un amateur de choses sucrées, je me suis tout de même laissé tenter par l’épreuve de la sacro-sainte papillote en fin d’année dernière. Quand j’étais petit, j’appréciais de les ouvrir pour deux raisons : le chocolat (ou la pâte de fruit, à la rigueur) et le pétard que parfois, mais pas toujours, l’on y trouvait. Aujourd’hui, je me contente de la lecture de ces courtes citations imprimées sur cet espèce de papier cristal qui bruit quand on le froisse. En voici une : « Chacun recèle en lui une forêt vierge, une étendue de neige où nul oiseau n’a laissé son empreinte ». De la part de l’autrice D’une chambre à soi (Virginia Woolf, 1882-1941), quoi de plus normal ? Justement, parlant de territoires vierges et inviolés (avec le souhait qu’ils demeurent le plus longtemps inviolables…), nous allons aujourd’hui narrer diverses choses en relation avec la symbolique de la neige, entre autres.

Bien moins fréquente que la pluie, la neige est un événement à chaque fois qu’elle tombe dans des endroits où l’on n’est pas trop coutumier de la voir. Quand ses duvets immaculés, échappés de l’édredon de quelque personnage céleste (le père Noël, le bon homme Hiver) ou de tel autre qui plume ses oies (le bon Dieu, etc.), se déversent doucettement sur le Monde, la neige est capable de soustraire à un paysage l’empreinte de sa laideur et d’en purifier l’atmosphère. Par cette capacité unificatrice, la neige est donc symbole de pureté : ne dit-on pas d’un innocent qu’il est « blanc comme neige » ? Mais, dans le même temps, toute cette blancheur étincelante abdique le moindre repère : comment s’y retrouver dans toute cette étendue cristalline uniforme ? Par le biais d’un calme (trop !) plat, le papillonnement des mouches blanches de la neige égare à coup sûr et, si l’on n’y prend pas garde, peut devenir aisément un linceul. Quand la neige follette s’abat comme le père du loup, outre qu’elle soit mystérieuse, elle peut cumuler une peur triple : le loup, la perte, la mort. Cependant, la neige est aussi occasion de jeu, c’est un météore ludique qui fait oublier le froid et sa saison. Par sa blancheur moelleuse, elle ravive au cœur de l’homme des sentiments dont la vue de la pluie est, elle, bien incapable. Avec le gel, elle peut néanmoins, en fouillant bien, rappeler quelques anciennes histoires autrefois contées par des parents compatissants, les enfants douillettement installés sous les couvertures, derrière cette vitre qui les sépare du dehors, de ses cortèges d’ombres et de peurs, encore (la faim, le froid, la fatigue, la crainte de perdre courage au sein même de cette mort blanche). Malgré le – parfois – sinistre danger que la neige représente, elle peut aussi être l’opportunité d’épreuves. Dans bon nombre de contes, quand elle se ligue contre le héros avec l’aide du vent et de la foudre, on peut être certain d’une chose : ce passage imposé, quand bien même douloureux et effrayant, lui permettra d’accéder à un nouvel état d’être, une nouvelle façon de vivre augmentée, à la condition qu’il ne se détourne pas ni ne renonce sous peine de malheur.


Trois petits garçons chinois et facétieux en train de rouler une énorme boule de neige. Porcelaine, 1800-1830.


De jeu, disais-je… Par exemple, voyez-vous ce que je veux dire en employant l’expression « ange de neige » ? On comprend fort bien que l’épaisseur molletonnée de la neige puisse y accueillir l’empreinte d’un corps. Mais qu’est-ce que cela est censé consacrer ? Dessiner ces formes – ange, dieu, saint – sur une neige tombée du ciel, est-il un moyen d’entrer plus intimement en contact avec les forces du dessus ? Dessiner des anges de neige ici bas a-t-il un quelconque rapport avec l’architecture étoilée très significative des flocons de neige ?

Parfois, mobile et projectile, la neige se fait martiale. Mais toujours pour de faux.

Quand elle abonde, elle est neige roulée en boule et fixée sur ses deux pieds (si je puis dire) sous une forme accumulée de deux sphères superposées, parfois trois : le bon homme de neige. Quelle pulsion anime l’enfant à ériger ce genre de golem tout blanc, quitte à réquisitionner toute la neige des alentours ? Quand c’est le fait de l’homme, c’est encore plus curieux, car on le prend alors pour un fada ! Dans un conte du Limousin, un couple de vieux paysans désolé de ne jamais avoir eu d’enfant, fabrique avec de la neige ce qui ressemble fort à un « petit garçon de neige ». A leur grande surprise, ainsi qu’à celle de ceux attroupés là pour gentiment les moquer, celui-ci se mit en mouvement, embrassa ses créateurs comme si c’étaient son père et sa mère. Mais plus le soleil progressait dans sa course jusqu’à l’été, et plus le petit garçon de neige s’attristait et recherchait des recoins aussi ombrageux que ses pensées. « Lors de la Saint-Jean, les enfants réunirent du bois et de la paille, et firent un grand feu de joie autour duquel ils se mirent à danser. Mais le petit garçon de neige n’était pas là. Ses amis allèrent le chercher et l’entraînèrent dans leur ronde autour du foyer allumé en l’honneur de saint Jean. L’enfant dansa fort joyeusement ; mais quand le feu fut à moitié éteint et que l’on sauta par-dessus, il disparut subitement, fondu à la flamme, et ne laissant qu’un peu d’eau dans la main de ses petits camarades »1. Ne désigne-t-on pas cette fragilité par l’expression « fondre comme neige au soleil » ? Cela se dit surtout des économies, mais est-il possible de « capitaliser » avec de la neige ? Bien que non pérenne, celle-ci « figure aussi souvent une sagesse cachée, une vérité latente qui doit mûrir dans la conscience avant d’apparaître »2, chose qui n’apparaît pas avec clarté dans ce conte qui, tout au contraire, nous laisse sur notre faim et n’explique rien, n’offre aucune leçon… C’est pourquoi il est curieux qu’il n’ait pas été signalé en France aucun rituel de conjuration du gel. C’est d’autant plus étonnant que l’on sait que le tapis neigeux, très mauvais conducteur du gel, est ainsi salvateur pour les cultures qui dorment sous son épais manteau moutonneux, ralentissant la progression des élans du gel qui, sans cela, viendrait les mordre férocement. Quant au bonhomme de neige lui-même, comme figurine décorant l’arbre de Noël ou sous forme de confiserie festive, il prend de suite des formes harmonieuses, à mille lieues de celles qu’il arbore quand il est façonné par la main de l’homme : il suffit d’observer une collection d’images de ces bonhommes pour se rendre compte qu’ils sont tous disgracieux, plus ou moins informes et emprunts d’une certaine laideur, arborant des visages effrayants malgré les sourires tracés malhabilement sur leur face. Bien qu’on les trouve le plus souvent drôles, ils passeraient pour quelque peu sinistres. Aussi, qu’ils soient parvenus à façonner un bonhomme de neige si ressemblant à un petit garçon fait assurément des deux vieux du conte limousin des magiciens !


L’habitude de faire des bonhommes de neige n’est pas nouvelle : en voici un enluminé dans les marges d’un livre d’heures datant de 1380. Bibliothèque royale des Pays-Bas. Si c’est un brasero que l’on voit à ses pieds, il risque fort de lui arriver la même mésaventure qu’au petit garçon de neige… Comment torturer un bonhomme de neige !


Lorsque la neige tombe, elle demeure quelquefois en place sous forme de congères ou, plus effrayant, de « loups de neige ». Mais elle n’est jamais destinée à perdurer indéfiniment, même selon les croyances les plus pessimistes, son caractère éphémère ayant été plusieurs fois souligné jusqu’ici. Sauf quand elle dite éternelle. Cette neige, accumulée en grande quantité, devient d’autant plus inquiétante que, secondée par le gel, elle se mue en névés et parfois en glaciers, être difformes et goulus, crevassés de séracs et hérissés d’aiguilles aussi tranchantes que des couteaux. La glace, sous sa forme de mer, étendue rigide, stérile et désertique, devient un lieu d’abandon et de perdition, menant droit au supplice : c’est, par exemple, le lieu du retour des spectres des morts emprisonnés dans les flancs de ce purgatoire glacé. La mer de glace est encore l’instrument par lequel s’accomplit la vengeance de quelque divinité des montagnes vis-à-vis des habitants qui manquent d’observance et de ceux ayant négligé certains interdits. L’inhospitalité est souvent punie, de même que l’avarice, une malédiction s’abat donc fréquemment sur les populations coupables de tels péchés, des villages entiers sont alors engloutis par un chaos de glace. On est loin du surnom d’or blanc qu’on accorde quelquefois à la neige…

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  1. Henry Carnoy, Contes français, p. 143.
  2. David Fontana, Le langage symbolique des symboles, p. 113.

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