La cardère (Dipsacus sylvestris)

Synonymes : cabaret des oiseaux, fontaine des oiseaux, baignoire de Vénus, cuvette de Vénus, lavoir de Vénus, bain de Notre-Dame, cardère sauvage, cardère des bois, bonnetier sauvage, laitue aux ânes, peigne de loup, peignerolle.

Il aurait été étonnant que cette grande plante passe complètement inaperçue des Anciens, parmi lesquels nous pouvons citer Pline et Dioscoride. C’est pourtant ce que certains commentateurs, plus récents parce qu’ils appartiennent à l’époque moderne, ont soutenu. Dioscoride présente, au troisième livre (chapitre 11) de la Materia medica, une plante qu’il désigne sous le nom latin de dipsacum et dont il dit, au final, bien peu de chose, hormis le fait que la décoction vineuse de la racine de cette plante intervient dans certaines affections du fondement (fistule, fissure anale), et d’autres de nature cutanée (verrue, poireau). Par ailleurs, l’on appelle gallidraga une plante qui ressemble beaucoup à une cardère et dont parle Pline, rapportant, à peu de choses, les propos d’un médecin grec du même siècle que lui, Xénocrate d’Aphrodisios : « celui-ci nomme gallidraga une plante ressemblant au leucacanthos ; elle pousse dans les marais, épineuse, à haute tige férulacée, au sommet de laquelle adhère une boule semblable à un œuf. Dans cette boule, à mesure que l’été s’avance, naissent, selon Xénocrate, des petits vers qui mis dans une boîte avec du pain et portés au bras en amulette du côté où on a mal aux dents, enlèvent immédiatement la douleur ». Au XIX ème siècle, Cazin, pour en avoir fait lui-même à plusieurs reprises l’expérience, ne dit pas autre chose au sein de la très brève monographie qu’il accorde à la cardère, à la différence près qu’il écrase ces vers directement sur les dents souffrantes. La douleur s’estompe quasiment instantanément, disparaissant pour dix à vingt minutes. Dioscoride ne disait pas moins que Pline, mais, toujours, en rapportant les propos d’un autre, que l’on débute de manière appropriée ainsi : « L’on dit [nda : en usant de cette formulation, on s’implique moins soi-même] que les vers du capitule liés dans un sac de cuir et pendus au cou, ou au bras, guérissent les fièvres quartes » (1). Il ne dit, en revanche, rien du tout au sujet de ces vers analgésiques sur les affections dentaires, mais annonce qu’on appelle aussi cette plante de la manière suivante : labrum veneris, autrement dit « lavoir de Vénus », une désignation qui peut sensiblement s’expliquer en précisant que l’autre nom de cette plante, dipsacos en grec, dipsacus en latin, est tiré d’un mot grec – dipsa – qui veut dire « soif ». Un lavoir n’est pas forcément un lieu où l’on s’abreuve. Dipsa se rattache davantage aux deux autres noms vernaculaires donnés à la cardère : baignoire et cuvette de Vénus. Tout deux, plus encore que lavoir, renvoient aux soins apportés à la peau du visage et du corps ; le lavoir, s’il est impliqué dans la propreté, l’est moins dans la beauté (des vêtements, certes, mais pas dans celle du corps tout entier). En tous les cas, Vénus est forcément de la partie, en déesse de la beauté qu’elle est. « En raison de l’eau que l’on pouvait recueillir dans les godets que formaient ses feuilles » (2), il était normal d’y associer la déesse de Paphos, d’autant que la cardère peut, en effet, se revendiquer comme plante vénusienne puisque des préparations permettent de faire disparaître certains détails disgracieux du visage. Et si l’on est déjà très belle ou qu’on ignore cette propriété, la cardère offre tout de même une aide bienvenue aux petits oiseaux qui viennent s’agripper à ses tiges afin de puiser dans ces réceptacles naturels de quoi étancher et restaurer leur soif. C’est pourquoi cette plante qui propose son eau aux oiseaux de passage est parfois surnommée cabaret des oiseaux.

En 1493, le peintre allemand Albrecht Dürer, alors âgé de 22 ans, s’expose à travers une toile qu’il est convenu aujourd’hui de désigner comme L’autoportrait au chardon. Ce dernier est suffisamment détaillé pour qu’on le reconnaisse aisément : il s’agit d’une espèce de panicaut (probablement le panicaut des champs, Eryngium campestre). Cela n’est évidemment pas une plante choisie tout à fait par hasard par le peintre, le chardon, en général, signalant l’initié. Bien qu’étant d’un abord austère, revêche et désagréable, le chardon, parce qu’il expose une défense périphérique, permet de protéger le cœur des assauts du dehors, ce que, probablement, Dürer savait, le chardon qu’il tient à la main se nommant feld-mannstreu en allemand, et signifie un gage d’amour de la part du futur mari envers sa fiancée. A moins qu’il ne faille voir là un symbole plus élevé, en relation avec la passion christique, ou un respect envers sa Muse. Dans un cas comme dans l’autre, ce symbole est lumineux, s’inscrivant dans le rayonnement capitulaire que l’on retrouve aussi dans la cardère laquelle, bien qu’elle y ressemble beaucoup, n’est cependant pas un chardon. De même, le cardo présenté au chapitre 228 du Physica ne peut être la cardère, bien qu’Hildegarde donne ce cardo efficace contre les éruptions cutanées dont l’érysipèle.

Il est un domaine où a excellé la cardère et sur lequel il n’est point permis de douter : il s’agit de son implication dans l’industrie textile. Dans ce but, celle qui porte le nom de cardère à foulon (Dipsacus fullonum) a été très tôt cultivée, plante dont on utilisait les capitules épineux qui étaient fixés sur des planches ou des tambours, le tout formant des brosses bien particulières dont le but était de carder (de carde, du latin carduus, « chardon ») les lainages fins et légers ainsi que la filasse. Ainsi fait-on depuis le Moyen-Âge, la cardère constituant pendant fort longtemps un des indispensables instruments de la manufacture drapière, avant, bien sûr, de tomber dans la désuétude, l’homme de l’ère industrielle, âpre au gain, ayant préféré remplacer la cardère naturelle par un homologue métallique. Mais l’homme, imparfait, parvient toujours, imparfaitement, à imiter la Nature : la cardère, encore cultivée en grand en Normandie et dans le Vaucluse au XIX ème siècle, trouva un nouveau souffle au siècle suivant. En 1947, Fournier écrivait ceci : « L’emploi des capitules du chardon à foulon comme cardes s’est de nouveau développé récemment, spécialement pour la fabrication des lodens et draps analogues. En effet, les cardes d’acier manquent de la souplesse nécessaire et y produisent souvent de grosses détériorations » (3).

Plante fréquente en Europe et en Asie occidentale, la cardère adopte des terres argileuses, pas ou peu acides. Sauvage par certains de ses lieux de vie (lisières de forêts, ripisylves, prairies, fossés humides, talus), elle est aussi tournée en direction des hommes, ne dédaignant pas ces lieux où l’activité humaine est nettement visible : jardins, friches, terrains vagues, décombres, bordures de chemins, ballasts, ruines, etc.
Cette grande plante (jusqu’à deux mètres) bisannuelle est formée d’une tige bien droite et cannelée, d’une couleur verte assez terne mais réveillée d’épines dressées et nombreuses.
De même que chez les Astéracées, l’on voit au pied de la plante une couronne de feuilles en rosette, tandis que les feuilles supérieures, lancéolées, portent une forte nervure centrale proéminente sur le dessous, qui s’orne, ainsi que les bordures, d’aiguillons acérés. Opposées une à une, ces feuilles sont soudées sur la tige de telle manière qu’elles forment ces creux où l’eau de pluie s’amasse.
La seconde année de la vie de la plante est marquée par sa floraison : un capitule principal de forme ovoïde se développe, cerné de capitules secondaires ainsi que de bractées plus hautes que les inflorescences, le tout doté de crochets extrêmement épineux. Autant dire qu’on n’attrape pas cette plante à pleines mains. De juillet à août, chaque capitule se trouve ceinturé d’un ou plusieurs anneaux de petites fleurs lilas, mauves, violettes ou plus rarement blanches.

La cardère en phytothérapie

Bien que cette plante ne soit pas issue de la famille des Astéracées, ses racines n’en contiennent pas moins de l’inuline, c’est-à-dire un polysaccharide formant les réserves de la plante. Elle possède néanmoins un point commun avec d’autres plantes de sa propre famille (les Dipsacacées), scabieuses et knauties, par le biais d’une substance nommée scabioside (saponine ?). Cette racine médicinale compte, en outre, un principe amer, de l’acide silicique et des sels minéraux dont du potassium. Il est dommage qu’on n’en sache pas davantage au sujet de la composition biochimique des cardères pour lesquelles il n’existe aucune information (d’après moi) à propos des parties aériennes de cette belle et grande plante, hormis ceci : dans la plante entière (sauf la racine), on trouve un chromogène du nom de dipsacan. Entre 35 et 100° C, il produit un colorant bleu égal à l’indigo, la dipsacotine…

Propriétés thérapeutiques

  • Stimulante des sécrétions : diurétique, sudorifique, dépurative
  • Apéritive, digestive, stomachique
  • Tonique hépatique (?)
  • Anti-ophtalmique

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère hépatobiliaire : jaunisse, affections de la vésicule biliaire
  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : diarrhée, « maux d’estomac »
  • Affections cutanées : eczéma, psoriasis, acné, dartre, impétigo, dermatose prurigineuse, verrue, taches de rousseur
  • Ophtalmie légère

Note : on évoque depuis quelques années le rôle non négligeable mais, semblerait-il, mal défini de la cardère dans le traitement de la maladie de Lyme. C’est une donnée qu’il serait bon de faire grandir grâce à des recherches conséquentes.

Modes d’emploi

  • Extrait fluide de racine.
  • Décoction de racine sèche.
  • « Eau de nuit » : il s’agit de l’eau de pluie accumulée dans ces godets naturels formés par les feuilles de la cardère. Cependant, des auteurs (Fournier, Lieutaghi) alertent sur la pratique consistant à utiliser ce liquide comme lotion ophtalmique : « Ces emplois sont condamnables car une multitude d’impuretés, de cadavres d’insectes, font souvent du ‘lavoir de Vénus’ une flaque stagnante » (4). A chacun de voir, ai-je envie de dire… On écrasait bien ces fameux vers de cardère sur les dents, pourquoi ne pas s’avaler une infusion à froid des insectes venus se noyer là ?…

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Récolte : on peut extraire la racine de cardère du sol en fin d’été, ou au printemps de la seconde année (rappelons que la cardère est une plante bisannuelle).
  • Association : dans une visée cutanée, l’on peut joindre à la cardère la bardane et/ou la pensée sauvage.
  • Autres espèces : la cardère laciniée (D. laciniatus), la cardère poilue (D. pilosus).
    _______________
    1. Dioscoride, Materia medica, Livre III, chapitre 11.
    2. Larousse des plantes médicinales, p. 202.
    3. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 216.
    4. Pierre Lieutaghi, Le livre des bonnes herbes, p. 151.

© Books of Dante – 2018

Publicités

Les boucages (Pimpinella saxifraga et Pimpinella major)

Les fleurs du petit boucage.

Synonymes : boucage, boucage saxifrage, petite pimprenelle pour le petit ; pied-de-chèvre, faux saxifrage, boucage à grandes feuilles, boucage à feuilles de berle, grande pimprenelle pour le grand ; pimprenelle blanche, persil de bouc, bouquetine en commun.

Avant de nous aventurer au sein de méandres où notre frêle esquif aura toutes les chances de s’embourber, débutons bien plutôt cet article par ce qui nous apparaît de plus certain : si l’on en croit Fournier, petit et grand boucages « n’existant pas en Grèce, les anciens ne les ont pas mentionnés [nda : attention, attention, les « Anciens » ne peuvent et ne doivent, en aucun cas, être réduits à la seule Grèce !]. On ne sait pas par ailleurs, continue-t-il, s’ils ont connu les boucages méditerranéens qui, eux, n’y sont pas rares » (1). On pense, en l’occurrence, au boucage rupestre, autrement dit (en latin), Pimpinella tragium. « Rappelons que le nom de Pimpinella a été retenu par les botanistes pour désigner les boucages, dans les textes latins le mot pimpinella désigne les différentes espèces de pimprenelles », précise Guy Ducourthial (2). C’est donc plus postérieurement qu’on a attribué aux différents boucages le nom générique de pimpinella qui apparaît fort parlant, au regard d’une certaine caractéristique de ces plantes : la racine forte et âcre peut évoquer la morsure du poivre, piper en latin, que d’aucuns pensent retrouver dans le mot pimpinella. Autre chose : si l’on explique que le mot tragium, tiré du grec tragion, fait référence à cet animal qu’on appelle le bouc (tragos), on y voit un peu plus clair : les boucages dégagent une forte odeur. Dans l’œuvre de Dioscoride, l’on croise deux plantes, le Tragion et le Tragos (Materia medica, Livre IV, chapitres 40 et 41), qu’il serait bien tentant d’associer à nos plantes à odeur de bouc que sont les boucages. Mais je sens qu’on s’égare sur cette question. Il y a peu de chance pour que ces tragion et tragos aient un quelconque rapport avec nos boucages, petit et grand. Les choses se compliquent encore davantage lorsqu’on compulse quelques traités d’astrologie botanique dans lesquels on décèle la trace d’un tragion. C’est le cas d’un manuscrit grec qui expose les fabuleuses capacités de ce tragion que, bien entendu, l’on a voulu raccorder à un autre boucage que le petit et le grand, c’est-à-dire celui dont on a déjà parlé, Pimpinella tragium, le plus puant de tous si l’on en croit l’adjectif tragium (cela ne signifie pas pour autant que les autres sentent la rose, loin de là…) : « le tragion avait la réputation d’émettre une odeur forte et repoussante, proche de celle du bouc, à la fin de l’automne. L’observation de cette particularité avait conduit à donner à la plante la réputation de faire fuir ceux qui s’en approchaient. L’imaginaire collectif avait suffisamment amplifié cette réputation pour que l’on ait fini par croire que la plante possédait un pouvoir général de protection dont pouvait bénéficier ceux qui la portaient sur eux : ils n’avaient rien à craindre des animaux dangereux, ni même des lions qui symbolisent […] les plus redoutables d’entre eux et sans doute aussi tous les dangers de quelque nature qu’ils soient » (3). Mettre les mots bouc et astrologie dans le même panier devait nécessairement conduire à évoquer une des constellations du zodiaque, celle du Capricorne. S’il n’est pas évident de savoir si le tragion astrologique est bien plante de cette constellation, il est en revanche tout à fait possible de passer au crible les boucages afin de vérifier si eux le sont bien. Si tel est le cas, le boucage serait non seulement une plante « capricornienne », mais aussi saturnienne, puisque Saturne gouverne les natifs du Capricorne (22 décembre – 20 janvier). En tant que planète, Saturne joue « un rôle calcifiant, durcissant, coagulant. Elle rigidifie et participe aux processus de scléroses, d’obstructions, de fabrication de pierres » (4). Bien. En ce cas, il est nécessaire que les boucages soient des plantes aux vertus lithontriptiques, autrement dit antilithiasiques, ce qu’on a parfois dit d’elles, bien que cela ait été très souvent battu en brèche, en particulier au XIX ème siècle comme l’attestent ces deux extraits :
* « On a exagéré ses vertus au point de lui attribuer le pouvoir de dissoudre les calculs » (5).
* C’est une plante « dont la racine, allongée, blanche, d’odeur de bouc, de saveur âcre et aromatique, a été regardée, bien à tort, comme pouvant dissoudre les calculs » (6).
Bon, voilà qui n’arrange pas nos affaires. En revanche, sur la question des durcissements et des affections osseuses, telles que rhumatisme articulaire et arthrite, l’on est un peu plus proche de la réalité, ce terrain, propre au Capricorne, pouvant, en partie, intéresser les boucages. Saturne, qui se caractérise aussi par des insuffisances d’élimination, permet aux boucages de briller d’un point de vue phytothérapeutique, puisqu’ils sont considérés comme des plantes évacuantes. C’est pourquoi le Capricorne a besoin de plantes dépuratives pour s’affranchir d’affections comme les rhumatismes, la goutte, ce en quoi les boucages réussissent bien. Il n’a pas le choix, le Capricorne, il est assujetti à cette unique planète, contrairement au Verseau qui dépend à la fois de Saturne et d’Uranus. Dernier point que l’on peut évoquer pour souligner, une fois de plus, les propriétés évacuantes des boucages, leur implication dans ces phénomènes de restriction propre à Saturne. Les plantes liées à cette planète agissent généralement sur les flux intestinaux en luttant, par exemple, contre la constipation, correspondant à une solidification et à une densification, tout le contraire des boucages qui interviennent sur les mouvements inverses que sont les diarrhées et autres catarrhes intestinaux. En définitive, l’on ne peut pas affirmer que les boucages soient des plantes maîtresses de la constellation du Capricorne. Mais cela n’empêchera en rien qu’on prête à ces plantes un intérêt certain, en particulier à partir du XVI ème siècle : de cette époque date un engouement (sans pareille mesure depuis) pour les boucages. Fournier écrit qu’on « leur attribue tant de si puissantes vertus qu’on en ferait tout un volume » (7) dans lequel on ferait entrer ces plantes comme remède du choléra et de la peste entre autres. Ce qui paraît être une exagération parmi tant d’autres, en Allemagne les boucages intervenant d’un point de vue magique pour lutter contre ces épidémies. Tout ceci est bien compréhensible et rappelle l’obsession des Anciens de l’Antiquité gréco-romaine face aux bêtes venimeuses, qu’elles soient serpent, scorpion ou encore araignée phalange. Au Moyen-Âge et même après, l’épidémie « miasmatique » est ce que l’on redoute sans doute le plus. Il est donc aisé de comprendre que l’homme se soit adressé à une foule de végétaux dans l’espoir d’y découvrir la plante qui viendrait alors à son secours. Et cette attitude n’est pas propre qu’à ces anciens temps, de nos jours on fait encore de même : avant que le taxol de l’if réponde favorablement face à certains types de leucémie, plus de 35000 substances végétales furent testées… Autre chose concernant les boucages mériterait de l’être : « Schroeder et Bossechius l’ont préconisée comme sudorifique et comme propre à expulser les restes du mercure répandus dans les humeurs après un traitement anti-vénérien. Cette propriété n’a pas été suffisamment confirmée par l’expérience », concluait Cazin dans les années 1850 (8). Si jamais les boucages sont des plantes chélatrices des métaux lourds, cela vaudrait quand même la peine que ça se sache, non ?

Un petit, un grand, deux boucages. La moitié d’un mètre pour l’un, le mètre entier pour l’autre. Cela est le premier critère distinctif de ces deux plantes vivaces, assez fréquentes à largement répandues en France, de la plaine à une altitude maximale de 2000-2300 m, principalement sur des sols non acides tels que coteaux, pâturages, lisières de bois et de forêts, bordures de chemins, pelouses, rocailles, haies, à la différence que le petit boucage marque une préférence pour les lieux secs, humides pour le grand.
Outre cette dissemblance de gabarit, l’on peut facilement distinguer ces deux boucages par leurs tiges : le grand les a glabres, creuses, profondément sillonnées, alors que celles du petit boucage sont poilues dans leur partie inférieure, pleines, peu profondément sillonnées. Sur ces tiges, l’on trouve des feuilles de deux natures :
– Les inférieures, plus grandes, plus ou moins longuement pétiolées, composées de folioles en nombre impair (sept, neuf…).
– Les supérieures, petites, souvent trifoliées, parfois réduites à l’état du seul pétiole.
Chez l’un ou l’autre boucage, les fleurs sont réunies en ombelles peu rayonnantes (6 à 15 chez le grand boucage, 10 à 12 chez le petit). Généralement blanches, ces fleurs peuvent piquer un fard léger, ou carrément jaunir (comme c’est le cas du petit boucage). Honorant l’été et une bonne partie de l’automne, ces bouquets fleuris déploient des couronnes de petits fruits oblongues et côtelés, peu ridés, de quelques millimètres de longueur.

Les boucages en phytothérapie

Ce qui ressort majoritairement de l’ensemble des pratiques qui ont concerné les boucages jusqu’à ce jour, c’est que la phytothérapie n’a considéré comme seule matière médicale que la seule racine de ces deux plantes. « Principalement » serait plus juste, puisque les semences entrèrent quelquefois dans la composition de remèdes. A peu de choses près, les propriétés et usages de nos deux boucages se valent, caractéristique que l’on doit à des constituants biochimiques quasiment identiques. Présentons-les : de la résine, du tanin, de l’amidon, du mucilage, une saponine, des matières de nature pectique, etc. De plus, « cette racine possède en même temps une saveur âcre, brûlante, qui peut être à l’origine de son nom pimpinella. (Au Moyen-Âge, pibinella, pour pipernella, de piper, « poivre »). Odeur et saveur s’atténuent graduellement par la dessiccation » (9). Ces quelques mots de Fournier sont bien utiles : la racine des boucages, venant à sécher, perd de son parfum dont le responsable n’est autre qu’une essence aromatique (0,3 à 0,5 %) de couleur jaune d’or chez le petit boucage, contrairement au grand qui « contient une huile essentielle très forte, de couleur bleue », explique Cazin, ajoutant que, selon lui, la substance qui donne sa couleur à cette essence est aussi cause de l’âcreté de la racine du grand boucage, de même que cette coumarine du nom de pimpinelline qui apporte son amertume aux parties aériennes des deux boucages. Ce bleu se retrouve encore dans un autre boucage, Pimpinella nigra, comme le raconte Fournier : « la racine fraîche bleuit à l’air lorsqu’on la coupe (comme certains champignons) et certains fabricants de liqueur ont utilisé cette propriété pour donner à leurs produits une belle teinte bleue » (10). C’est, ma foi, fort intéressant et aussi très intrigant…

Propriétés thérapeutiques

  • Stimulants, toniques
  • Apéritifs, stomachiques, cholagogues, vermifuges légers
  • Diurétiques, dépuratifs, sudorifiques = « évacuants »
  • Expectorants, pectoraux
  • Vulnéraires, détersifs
  • Antispasmodiques
  • Emménagogues
  • Fébrifuges (?)

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère respiratoire : maux de gorge, angine atonique, infection de la gorge, toux, pharyngite, enrouement, trachéite, bronchite, catarrhe pulmonaire bronchique
  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : digestion difficile, diarrhée, crampe d’estomac, pyrosis, catarrhe intestinal
  • Troubles de la sphère vésico-rénale : infection urinaire, lithiase vésicale, lithiase rénale, irritation rénale, hydropisie, rhumatismes, goutte
  • Troubles de la sphère hépatobiliaire : engorgement hépatique, lithiase biliaire
  • Affections bucco-dentaires : stomatite, maux de dents
  • Règles douloureuses

Usages homéopathiques : ils concernent exclusivement des affections touchant la tête à partir du cou : douleurs de la nuque et des vertèbres supérieures, torticolis, acouphènes, saignement de nez, maux de tête…

Modes d’emploi

  • Infusion de racine fraîche.
  • Décoction de racine fraîche (pour lotion, gargarisme, bain de bouche, bain d’yeux).
  • Décoction de semences.
  • Poudre de racine sèche.
  • Teinture-mère de racine.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Boucages = Apiacées = coumarines = phototoxicité. Je pense que c’est clair ainsi, non ?
  • Récolte : les semences à maturité parfaite (fin septembre – début octobre, par là). Les racines se déchaussent au printemps mais généralement c’est à l’automne qu’on se livre à la récolte des racines de boucage, petit ou grand.
  • Alimentation : ce sont surtout les feuilles récoltées à l’état jeune (au mois de mai) que l’on utilise à travers une pratique culinaire : on peut les incorporer à diverses préparations : salades, soupes, sauces, beurre d’herbes, etc.
  • Autres espèces : le boucage rupestre (P. tragium), le boucage voyageur (P. perigrina), le boucage noir (P. nigra), l’anis (eh oui ! P. anisum), etc.
    _______________
    1. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 171.
    2. Guy Ducourthial, Flore magique et astrologique de l’Antiquité, p. 579.
    3. Ibidem, p. 451.
    4. Sylvie Chermet-Carroy, L’astrologie médicale, p. 110.
    5. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, pp. 190-191.
    6. M. Reclu, Manuel de l’herboriste, pp. 71-72.
    7. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 171.
    8. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, pp. 190-191.
    9. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 171.
    10. Ibidem.

© Books of Dante – 2018

Les feuilles du petit boucage.

La criste marine (Crithmum maritimum)

Synonymes : crithme maritime, casse-pierre, perce-pierre, herbe de saint Pierre (en anglais : rock samphire, samphire étant une corruption de « saint Pierre », orthographié sampière, avant de devenir ce qu’il est), fenouil marin (meerfendel en allemand).

Parlons aujourd’hui de la criste marine que j’ai vu récemment écrite de la manière suivante : christe marine. On n’arrête pas le « progrès » et l’on est en droit de se demander d’où peut bien sortir ce « h ». Peut-être s’agit-il là d’une tentative, plus désespérante que désespérée, de relier cette plante honorable au messie des chrétiens, comme on a déjà voulu le faire, peu judicieusement il faut bien le remarquer, avec cette soi-disant « rose marine » qu’on a vu dans le latin rosmarinus désignant le romarin. Non seulement l’on aurait une rose marine faisant, bien évidemment, allusion à la Vierge Marie, mais, de plus, elle trouverait un compagnon en l’image de cette espèce de fenouil de bord de mer qui s’apparenterait au Christ. Je vous prie de bien vouloir m’excuser, mais ce genre d’interprétations me donne la nausée. Non, un peu de sérieux voulez-vous. Criste, qui découle du latin crithmum, est issu du grec krithmon, un mot plus ancien que le Christ lui-même et évoquant bien davantage Déméter (par exemple) que le fils du dieu des chrétiens. Oui, Déméter, puisque krithmon nous renvoie à une céréale qui est étroitement liée à la déesse : il s’agit de l’orge. La criste doit donc son nom du fait que sa semence rappelle, par sa forme, celle d’un grain d’orge. Puisque nous voilà plongés dans ces temps antiques, vérifions, avec Dioscoride, la véracité de ces dires : « La criste marine, que les Grecs appellent krithmon, ou kritamon, est une herbe rameuse, pleine tout autour de feuilles, qui croît à la hauteur d’une coudée presque. Elle naît près de la mer et dans les lieux pierreux (1), avec beaucoup de feuilles, salées au goût, grasses, blanchâtres, comme celles du pourpier, bien qu’elles soient plus larges et plus longues. Elle produit les fleurs blanches. La graine est comme celle du romarin, tendre, odoriférante et ronde. Elle se rompt quand elle est sèche, et a, par le dedans, un noyaux semblable au grain de blé. Les racines, qui sont tantôt trois tantôt quatre, sont grosses d’un doigt et rendent, à l’odorat, une plaisante et agréable odeur. La décoction de la racine, des feuilles et de la graine, faite dans du vin puis bue, vaut pour les difficultés d’uriner, à la jaunisse et pour provoquer le flux menstruel. L’on mange la criste marine, crue ou cuite, comme les autres herbes du jardin, et outre cela, l’on la mange en saumure » (2).

Cet article dans l’article est, ma foi, fort utile, donnant un bel aperçu de la criste marine durant l’Antiquité. Et c’est tant mieux, parce qu’une très longue éclipse attend la criste marine ; est-ce que l’invisible enfer des eaux était redouté à ce point qu’on ne veuille plus s’approcher du rivage où se tient la criste ? Quelle panique « poséidoniaque » s’est-elle emparée des hommes pour qu’on n’entende plus parler de la criste durant des siècles ? J’ignore s’il s’agit de crainte ou de tout autre chose, mais il est vrai que la criste fut parfois emportée loin de la « marine » : en effet, elle a été plantée dans les jardins, expliquent les commentateurs de la Materia medica de 1559 (fac-similé, je vous rassure) que je possède, et dans laquelle Dioscoride apporte, au Livre IV, chapitre 181, la description de cette plante éloignée de son biotope naturel. L’on peut déduire que cela a substantiellement transformé le profil biochimique de la plante, jusqu’à son nom même puis Dioscoride l’appelle empetron. Mais, nous-mêmes, ne nous empêtrons pas dans ce dédale. Du reste, le verbe empêtrer, malgré sa forme, n’a pas de rapport avec la pierre, pétra en grec ancien. Empetron explique simplement que la criste est « une plante des rochers et sables marins, explique Fournier, spécialement des crêtes qui séparent le côté marin du côté terrestre » (3). Une plante des lignes de crête, que l’on surnomme parfois crête marine, bien que son nom commun de criste marine n’ait aucun rapport avec cela. Non, c’est du détail du même acabit que celui qui nous a fait ouvrir cet article. Ce ne sont pas ces quelques bricoles – fort douteuses au demeurant – qui peuvent nous faire oublier (ou nous empêcher) de prendre en compte le beau message que voici : de même que Janus, la criste porte son attention autant devant que derrière elle (à condition qu’une plante ait un devant et un derrière…) ; cette attitude, cette posture rappellent celles de la sentinelle. Adaptée par nécessité à son milieu, la criste se couche presque sur les dunes sableuses afin d’offrir le moins de résistance possible aux éléments déferlants du grand large. Ses parties aériennes sont secondées par de puissantes racines qui peuvent paraître démesurées dans leur longueur (4 à 5 mètres), lorsqu’on considère la modeste hauteur de cette plante. C’est qu’il faut bien s’accrocher lorsqu’on est, comme elle, battu par le vent du large, ce ne sont pas quelques radicelles qui permettraient de contrer ses assauts. Même les fleurs semblent accompagner cet élan protectionniste : elles n’exposent pas complètement leurs pétales qui, vues les conditions du bord de mer, ne pourraient ressembler à une fine dentelle que le souffle des divinités océaniques réduirait à néant… Aussi, protéger ce qui formera semence de la houle et de la morsure des embruns aux cristaux acérés justifie-t-il cette forteresse qu’est la criste marine.

Ligne de crête, ligne d’horizon, ligne de partage des eaux, aussi. Quand on considère l’action de la criste, aqueuse et marine, sur les liquides organiques, l’on comprend mieux qu’elle permet d’établir un équilibre plus stable entre deux éléments. Dans le Dictionnaire de Trévoux (XVIII ème siècle), l’on trouve ces quelques mots au sujet de la criste marine : cette plante « est bonne pour l’estomac et pour exciter l’appétit, elle fait aussi uriner et ouvre les obstructions ». Autrement dit, elle dégage les voies naturelles de ce qui les encombre. Elle qui adore la caillasse, infiltrant ses racines en peu partout, l’on peut dire que ce que le spéléologue appelle goulet d’étranglement est son affaire. Ou goulet d’angoisse, lorsque la panique, encore elle, s’empare de l’homme bloqué sous la terre, à la suite de Norbert Casteret. La criste dégage l’angoisse logée là, peut-être même se sent-on pousser des ailes avec elle, que la matière environnante a moins de prise, que de terrestre l’on devient davantage aérien, ce qui délivre l’individu de ses chaînes anxieuses. Vous qui me lisez et qui, peut-être, en connaissez bon bout au sujet des huiles essentielles, il y en a sans doute une – grandiose et majeure – qui vous vient à l’esprit sur la question de son aptitude à chasser les angoisses, non ? Je pense, moi, à la lavande, non seulement par béate simplicité, mais parce qu’elle va me permettre de rendre la suite de mon propos bien plus claire. Cette lavande, celle qu’on dit fine, parce que le mot latin qui la qualifie et la distingue de la spica et de la stoechas, c’est-à-dire angustifolia, fait très justement référence à cette étroitesse : angustifolia = « à feuilles étroites ». S’il ne fait pas de doute qu’ici folia veut dire feuille, qu’en est-il d’angusti– ? Eh bien, ce mot latin est issu d’angustia, qui, au sens propre, concerne un resserrement – le goulet d’étranglement, le défilé rocheux dans lequel on peut craindre quelque attaque surprise, difficultés que l’on appelle plus communément… angoisse. Quand on est une lavande, « angustifolia » est bien mérité, surtout si la lavande en question est anxiolytique, sédative du système nerveux et que sais-je encore ? Eh bien, la criste marine est de la même trempe, bien qu’elle agisse fort diversement. Peut-être bien que certains types d’angoisse relèvent davantage de la criste ou de la lavande et inversement. C’est pourquoi, la Nature, dans son infinie bonté, a placé des principes permettant de lutter contre l’angoisse de l’homme dans des plantes différentes les unes des autres, afin que, nous autres hommes qui sommes également fort différents, puissions, chacun, y trouver bon compte. Ce qui implique que nous partions, chacun, à la recherche de ce qui nous est unique. C’est aussi comprendre que la solution propre à mon prochain ne m’est pas nécessairement transposable…

Nous n’en avons pas terminé. Il est encore une chose éminemment remarquable. La voici : peut-être même que la criste marine favorise la lutte contre l’impression d’être englué, embourbé, emmazouté même ! La criste a beau apprécier les bordures de la mer Noire, elle répugne aux marées du même nom, quand cette « huile de pierre » envahit l’eau un peu trop fréquemment, la couvre de ses reflets miroitants, comme cela fut le cas lors du tristement célèbre événement de mars 1978 où un super tanker, l’Amoco Cadiz, fit déferler son brut en direction des côtes bretonnes. La criste marine n’est-elle pas, elle-même, une huile issue des pierres, « une huile essentielle qui a l’odeur du pétrole et qui a la plus grande analogie avec lui », expliquait Cazin en des années où ni Erika ni Exxon Valdez ne venaient souiller, de leurs déjections, les côtes des mers du monde entier…

Que la criste soit vivace est, pour elle, une obligation. Elle ne pourrait être, à l’instar de son gracile et (plus) fragile cousin le fenouil, une espèce bisannuelle, comme c’est si fréquent chez les Apiacées, ce qui ne la rend pas moins abondante le long des côtes atlantiques et méditerranéennes, où elle enfonce ses racines dans des sols formés de rochers, de galets, de dunes sableuses à gros grains, sur des falaises à proximité de l’immensité liquide. « La capacité de cette plante à s’installer dans les fissures des falaises lui a valu d’autres appellations telles que  »perce-pierre » » (4). Tant que personne n’y voit une quelconque allusion aux propriétés lithontriptiques de la plante, tout va bien. D’autant que la criste marine n’a aucunement les moyens de briser les lithiases.

Image inversée des racines, les tiges de la criste marine favorisent le développement à plat là où les lames rugissantes leur couperaient la tête si jamais l’audace les poussait à grimper droit vers le soleil. Le plus souvent ligneuses à la base pour assurer une meilleure attache au sol, les tiges de la criste sont intégralement glabres. Cela serait sans doute d’aucune importance, si les feuilles ne l’étaient pas également : autant dire que la Nature les a rasées de près, ce qui me semble être une forme de protection face au vent, une plante glabre ayant moins de chance de voir s’empêtrer (!) dans ses feuilles des déchets transportés par le vent qu’une plante poilue. Les feuilles de la criste, bleu glauque – céladon pourrait-on dire vue la proximité de la mer –, d’aspect charnu, ce qui leur donne un faux air de succulente, sont composées de lanières de section triangulaire. Les ombelles florales sont généralement assez petites, 3 à 6 cm de diamètre tout au plus, au nombre de rayons variable (8 à 30 environ). Les fleurs jaunâtres/verdâtres/blanchâtres sont, comme nous l’avons dit plus haut, peu développées, et se transforment, à la fin de l’été, en petits fruits globuleux, glabres eux aussi, profondément sillonnés. Une touche de couleur lie-de-vin, bien que parfois présente sur les fleurs, teinte bien davantage les fruits en cours de maturation tels de gros nez avinés. L’ivresse du large, sans doute…

La criste marine en phyto-aromathérapie

A cette jolie apiacée atypique, l’on accordait autrefois davantage d’importance qu’aujourd’hui. On usait de cette plante de la racine jusqu’aux parties aériennes. Maintenant, on se contente plus sobrement de ces dernières et/ou des seules semences. La criste marine se distingue surtout par sa grande richesse en éléments minéraux (iode, sodium, potassium, brome) et vitaminiques (vitamine C surtout). Outre l’acide acétique et la pectine qu’on trouve dans ses tissus, la criste est intéressante de par l’essence aromatique que la distillation extrait par la vapeur d’eau, formant une huile essentielle tout à fait particulière dont la composition est très variable selon que la plante considérée pousse en Bretagne ou au Portugal par exemple (5). Nous pouvons néanmoins affirmer la présence de nombreux monoterpènes (sabinène, gamma-terpinène, bêta-phellandrène, etc.) au sein de cette huile essentielle, des phénols méthyl-éthers (comme le thymol méthyl-éther 6), des éthers-oxydes (apiole, dillapiole), enfin, chose commune à toutes les Apiacées, des coumarines.

Propriétés thérapeutiques

  • Diurétique, dépurative, draineuse lymphatique
  • Apéritive, digestive, carminative, vermifuge
  • Antiscorbutique
  • Stimulante, tonique, reconstituante, reminéralisante
  • Anti-infectieuse : antibactérienne, antivirale
  • Expectorante

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : diarrhée, flatulence, parasites intestinaux
  • Troubles de la sphère vésico-rénale : hydropisie, goutte
  • Rétentions liquidiennes : engorgement des viscères abdominaux, cellulite, obésité
  • Asthénie, lymphatisme
  • Scorbut

Modes d’emploi

  • Infusion, voire décoction des parties aériennes (cela a l’inconvénient de supprimer une grande partie des vitamines…).
  • Suc frais des feuilles.
  • Cataplasme de feuilles fraîches écrasées (sur le ventre en cas d’affections vermineuses).
  • Huile essentielle en interne et en externe (à diluer dans l’un ou l’autre cas). En diffusion atmosphérique, ainsi qu’en olfaction.
  • En nature, préalablement macérée avec du vinaigre, du jus de citron ou un peu d’eau salée.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Récolte : elle est possible dès le début de l’été ; cependant mentionnons que certains distillateurs sont actuellement en plein travail de cueillette de la criste marine.
  • Aliment : en bordure de mer, la criste marine représente un agréable légume sauvage, à l’instar de la salicorne, que l’on peut déguster cuite, fraîche en salade (ou salade composée), en condiment (les feuilles peuvent se confire au vinaigre comme les cornichons). Par ailleurs, ici ou là sur Internet, certains sites proposent des recettes plus élaborées que les quelques suggestions apportées ici.
  • Précautions : les femmes enceintes, allaitantes, ainsi que les très jeunes enfants se garderont de faire un usage de l’huile essentielle de criste marine.
  • Attention : huile essentielle photosensibilisante (tant par voie interne qu’externe).
    _______________
    1. Ou, peut-être, de krêthmon, comme l’avance Gabriel Garnier, ce mot faisant référence à « un lieu escarpé, tel que les rochers du bord de mer », Laurence Coiffard, Revue d’histoire de la pharmacie n° 290, p. 314.
    2. Dioscoride, Materia medica, Livre II, chapitre 122.
    3. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, pp. 319-320.
    4. Jean David, Les plantes du bord de mer, p. 35.
    5. Ceci explique très certainement les avis fort variés concernant l’odeur et la saveur de la criste marine, plante à odeur forte et agréable qui évoque le citron et la carotte à certains. Quant aux feuilles, elles sont emplies d’un suc aromatique abondant, à la fois sucré et salé pour les uns, seulement amer et salé pour les autres.
    6. D’après Michel Faucon, les phénols méthyl-éthers possèdent des propriétés identiques aux esters, mais davantage marqués par leur aspect plus « psychique », impliqués qu’ils sont au niveau du cerveau droit.

© Books of Dante – 2018

L’euphraise (Euphrasia officinalis)

Synonymes : casse-lunettes, brise-lunettes, herbe aux aveugles, herbe à l’ophtalmie, œil brillant, luminet, luminette, etc.

L’euphraise n’est pas plante rare en Europe. Cependant, elle est absente du territoire grec, ce qui explique que l’on n’ait pas longuement monologué à son sujet lors de l’Antiquité du même nom. En revanche, on la localise à l’Asie mineure (où sont nés Dioscoride et Galien tout de même), ainsi qu’en Italie, pays dans lequel Pline l’ancien a vu le jour. Bref, ils n’eurent pas l’œil pour l’euphraise. C’est au Moyen-Âge que son usage se vulgarise sans pour autant retrouver l’euphraise au sein du célèbre Capitulaire de Villis par exemple. Cette plante apparaît néanmoins dans d’autres documents médicaux, recueils de recettes – les réceptuaires bien nommés. L’on dit même, mais là il me faut chausser mes bésicles, qu’Hildegarde aurait écrit quelque part dans son œuvre au sujet de l’euphraise. Ces propos étant rapportés par Fournier, il m’est difficile de les mettre en doute. Selon ce qu’il dit, Hildegarde conseillait l’euphraise surtout par voie externe sur plaies, blessures et éruptions cutanées. Mais à cette époque, il ne nous est encore rien dit à propos des vertus oculaires de cette plante, un long temps de patience sera nécessaire pour cela : c’est dans la version rénovée du Livre des simples médecines (aka le Circa instans) de Matthaeus Platearius qu’on lit la première référence ophtalmique de l’euphraise dont l’eau distillée, fortement vantée, était administrée en cas d’obscurcissement de la vue, mais permettait aussi de fortifier la mémoire. Qu’est-ce que la mémoire et la vue peuvent bien avoir en commun qu’on les mette ensemble ? On connaît bien une expression telle que : loin des yeux, loin du cœur. Cela signifie qu’une personne que l’on n’est plus amené à côtoyer de visu s’oublie plus facilement, c’est-à-dire qu’on en perd davantage la trace mnémonique. Le cœur est considéré comme le siège de la mémoire depuis l’Antiquité grecque et la mémorisation se retrouve dans l’expression « savoir par cœur », dont l’origine ne semble cependant pas remonter bien avant Rabelais. Ainsi, ce qui est bon pour les yeux l’est également pour la mémoire. D’ailleurs, certains fabricants d’élixirs floraux semblent s’inspirer de cette ancienne conception quand l’un d’entre eux écrit que l’élixir d’euphraise se destine à « ceux qui perçoivent leur environnement et autrui de manière superficielle ». Ainsi, l’euphraise est-elle un « forget me not », autrement dit cousine du myosotis, car l’euphraise est fille : une fraise, une euphraise ^^. Il y a cinq siècles en arrière cette eau distillée, dont la réputation était telle qu’elle intervenait dans bien des maux oculaires (conjonctivite, ophtalmie, blépharite, larmoiement…), tenait le haut du pavé si l’on peut dire. Mais d’où lui vient qu’Olivier de Serres la surnomme luminette, autrement que parce qu’elle a vertu d’éclairer les yeux ? Cela semble émerger au XV ème siècle, peu probablement avant. Une recette additionnée à La magie naturelle de Porta – chose qui se faisait couramment en ces temps (par exemple, le Grand Albert est une œuvre multiséculaire) – nous donne ce « remède pour les yeux : prenez verveine, rue, éclaire [nda : la chélidoine], euphraise et fenouil et en faites eau à la chapelle, lavez vos yeux ou en versez soir et matin un petit peu dedans » (1).
Pour expliquer les vertus ophtalmiques de l’euphraise, il faut nécessairement en appeler à la théorie des signatures, et forcément à Paracelse : cette plante « dont les fleurs marquées de raies pourpres et violettes, présentent une tache jaunâtre qui a été comparée à la forme de l’œil, ce qui a fait employer son infusion en collyres contre les maladies des yeux » (2). Voilà qui apporte une réponse à l’interrogation du docteur Leclerc qui, contrairement à Reclu, ne remet pas en cause les vertus oculaires de l’euphraise. Mais avant d’en arriver là, il faut prendre connaissance de ce qui se passait à la Renaissance concernant l’euphraise. Des noms célèbres – Matthiole, Jérôme Bock, Arnaud de Villeneuve – ne font pas autre chose que diffuser les travaux qui les précèdent au sujet de l’euphraise. Il serait malaisé de leur jeter la pierre quand on constate que certains auteurs bien actuels se permettent de pérenniser des erreurs parfois vieilles de vingt siècles. Qu’importe. Au XIX ème siècle, on en viendra à discréditer l’euphraise : selon Cazin, on affabule sur la question des propriétés ophtalmiques de cette plante : « il faut la crédulité de Matthiole pour croire que l’euphraise guérit la cataracte, l’épiphora, l’obscurité de la vue, la cécité et presque toutes les maladies de l’appareil oculaire » (3). Le docteur Cazin apporte une nuance bien nécessaire : Fournier, lui aussi, traitera de fou celui qui prétend faire recouvrer la vue à un aveugle par le biais de l’euphraise. Pour conclure la demi page qu’il accorde à la plante, Cazin assène les mots très sévères que voici : « Quand de grands noms accréditent l’erreur, elle marche, traverse les siècles et vient s’asseoir gravement à côté de la science. Croira-t-on qu’il est encore des praticiens qui prescrivent comme un précieux remède anti-ophtalmique l’eau distillée d’euphraise ? » (4). Autant dire tout de go que Cazin n’accordait aucun crédit à la théorie des signatures qu’il jugeait parfaitement absurde.
Le XX ème siècle réhabilite quelque peu l’euphraise, sans pour autant faire d’elle la panacée oculaire qu’on a imaginé auparavant : que l’on ne conçoive donc pas en son esprit une haie d’honneur lançant cotillons et confettis : certains ont vu dans le nom de l’euphraise celui de l’euphorie, du plaisir et de la bonne humeur. L’explication, selon Fournier, tient en ceci : « c’est une allusion à la joie qu’on éprouve à retrouver une bonne vue après un usage de cette plante. Mais rien de plus douteux que cette origine » (5). Bien d’accord. L’étymologiste fou a dû encore frapper.

L’euphraise est une coquine, sous ses faux airs de lamiacée que, pourtant, elle n’est pas : après avoir été rangée parmi les Scrofulariacées, elle appartient désormais aux Orobanchacées, curieuse famille regroupant des plantes absolument parasites, extrayant des substances nutritives, des sels minéraux auprès d’autres plantes dont laîches, graminées, trèfle, thym, etc. L’euphraise, parasite, ne l’est qu’à demi, puisqu’elle assure sa propre photosynthèse contrairement à l’orobanche du trèfle (Orobanche minor) à la livide pâleur d’endive, en attente d’une perfusion de chlorophylle. L’euphraise, non, c’est une gazouillante plante annuelle dont le caractère (très) commun dans la plus grande partie de l’hémisphère nord, équilibre le fait d’être quasiment invisible à l’œil nu (j’exagère) tant sa petite taille (5 cm) la maintient fréquemment au ras du sol et loin de nos mirettes. Mais pas toujours : en d’autres cas, elle atteint fièrement deux, voire trois décimètres de hauteur. Juste assez pour que ses petites feuilles opposées (ou alternes), sessiles, ovales, viennent vous grattouiller les mollets, si jamais vous traversez des lieux où elle abonde, c’est-à-dire prés et pâturages, pelouses et prairies, ou des zones plus humides telles que les bordures de ruisseaux, même moussus, le tout en dehors des régions méditerranéennes.
Ses tiges, rampantes ou dressées, grêles mais parfois raides, plus ou moins ramifiées, rougeâtres, velues, etc. honorent leurs extrémités d’« épis » de fleurs qui, de mai à octobre, montrent des corolles bilabiées, lobées/casquées par deux au-dessus, par trois sur la partie inférieure de la fleur, sorte de piste d’atterrissage pour les insectes qui viennent volontiers la butiner. Ce sont ces fleurs blanches, dont les rayures variables (pourpre, violet, rose) dirigent l’œil vers un gros point central de couleur jaune qui, selon comment l’on regarde chaque fleur, fait penser à un œil ou, parfois, au cœur d’un petit personnage.

L’euphraise en phytothérapie

Bien que la carrière thérapeutique de l’euphraise ait adopté le profil d’une montagne russe, l’on peut se rassurer sur la question de ses constituants parmi lesquels nous trouvons les très communes substances suivantes : du tanin, une huile grasse, du sucre, un principe amer, des acides phénols et des flavonoïdes. Quand on étale quelques mots compliqués, on a affaire à ça : de l’acide euphrastanique, des iridoïdes comme l’aucuboside et l’aucubine, des hétérosides phénylpropaniques (eukovoside), des lignagnes, enfin une substance de couleur bleue de nature proche de la rhinantine. Ce cocktail procure à la plante une odeur balsamique, bien qu’assez faible, et une saveur amère et forte en revanche.

De l’euphraise, l’on emploie essentiellement les parties aériennes fleuries.

Propriétés thérapeutiques

  • Tonique astringente
  • Anti-inflammatoire, analgésiante légère des muqueuses
  • Fortifiante de la vue, anti-ophtalmique
  • Fortifiante stomacale

Usages thérapeutiques

  • Affections oculaires : en général, infections, allergies et inflammations des yeux et des paupières, ophtalmie, ophtalmie du nouveau-né et du scrofuleux, conjonctivite, blépharite, kératite, iritis, photophobie, affaiblissement de la vue, relâchement des paupières, larmoiement par causes diverses, sécrétion muqueuse abondante des yeux, orgelet
  • Troubles de la sphère respiratoire + ORL : coryza, coryza rebelle, rhinite, rhinite allergique, pharyngite, maux de gorge, toux, toux muqueuse, rhinorrhée, expectoration visqueuse, enrouement, infection des sinus, des voies nasales et de l’oreille moyenne
  • Affections gastriques légères
  • Affaiblissement de la mémoire (?)

Modes d’emploi

  • Infusion des parties aériennes fraîches, en solo ou en trio (avec 1/3 d’euphraise, 1/3 d’absinthe et 1/3 de fenouil).
  • Décoction des parties aériennes fraîches.
  • Cataplasme de parties aériennes fraîches et contuses.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Récolte : elle se déroule durant toute la période de floraison, soit de juin à octobre.
    _______________
    1. Jean-Baptiste Porta, La magie naturelle, XIII.
    2. M. Reclu, Manuel de l’herboriste, p. 98.
    3. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p. 400.
    4. Ibidem.
    5. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 393.

© Books of Dante – 2018

L’euphorbe épurge (Euphorbia lathyris)

Synonymes : grande ésule, purge, tire-fort, petite catapuce, euphorbe catapuce, triette, catherinette, ginousèle, euphorbe lathyrienne, tithymale épurge…

Il y a fort longtemps – cela est rapporté par Hippocrate –, l’empoisonnement à l’épurge existait déjà, événement s’inscrivant sous le double signe suivant : la présence de cette euphorbe sur le pourtour méditerranéen d’une part, d’autre part l’emploi médicinal de celle qu’on n’appelait pas encore euphorbe épurge mais lathuris, plante inscrite dans le groupe des tithumallos, un mot composé signifiant « tendre mamelle », en raison du suc laiteux (qu’à bon droit l’on a nommé latex) qui s’écoule de ces plantes à la moindre cassure, ce qui est le cas de toutes les euphorbes, mais également de ces Papavéracées telles que pavot, coquelicot ou encore chélidoine, ou bien Astéracées, pissenlit et laitue pour n’en citer que quelques unes. L’écarlate ponceau portait-il le nom de tithymale durant l’Antiquité ? Non, malgré ses qualités lactescentes évidentes. En revanche, cette autre « herba lactaria » telle que l’appelait Pline, portait aussi le nom « magique », en tout cas occulte, de astêr apo kephalês, se traduisant par « étoile séparée de la tête », ce qui complique notre affaire d’identification. A tout le moins, pouvons-nous dire que le mot tithymale concernait un nombre réduit d’euphorbes, au moins sept ai-je lu quelque part, parmi lesquelles, outre l’épurge, l’on trouvait l’hêlioskopios, plante connue de Dioscoride et de Pline, ainsi nommée parce qu’elle tourne ses inflorescences au fur et à mesure que progresse le soleil dans le ciel. Un peu à la manière du tournesol et de la chicorée, en somme. Bref. Il n’en reste pas moins que grâce à cette signature, l’Euphorbia helioscopia fut consacrée au Soleil selon l’astrologie botanique de l’Antiquité grecque qui ajoute pour preuves supplémentaires ses fleurs jaunes, ses ombelles à rayons, la causticité de son latex issu d’une plante vésicante, « d’une nature si chaude, qu’appliqué tel que sur un point quelconque du corps, il produit, nous indique Pline, des ampoules comme celles que détermine le feu et qu’on l’utilise comme caustique ». D’où les précautions envisagées par Pline et Dioscoride vis-à-vis des yeux, partie du corps gouvernée par le Soleil, ce qui rattache, s’il était besoin, cette euphorbe à l’astre diurne dont la soi-disant implication amena nos antiques astrologues à affirmer que cette euphorbe était utile à chaque fois qu’il était besoin de découvrir richesses et trésors, de se rendre plus affable auprès des têtes couronnées et des grands de ce monde (parce qu’ils rayonnent), de se faire respecter des gens « patibulaires », etc. D’ailleurs, Pline nous offre une belle anecdote concernant l’un de ces principaux points : « On dit que si l’on écrit sur le corps avec le lait de cette plante, et qu’une fois sec, on le saupoudre de cendres, les caractères sacrés apparaissent aussitôt, et que certains amants ont préféré correspondre ainsi avec leur maîtresse plutôt qu’au moyen de billets. » Par « caractères sacrés », il est possible d’entendre « hiero-glyphe », non seulement sacrés, mais cachés ; cependant, n’allons pas trop loin en conjectures, « cette plante possède ces vertus sans que rien n’en arrête l’efficacité », nous dit-on en guise de conclusion. On comprend pourquoi, dans ces conditions, l’ensemble de ces considérations astrologiques, ces rituels médico-magiques furent moqués par les hommes de lettres de l’Antiquité, Aristophane le premier, par exemple.
D’autres auteurs comme Serenus Sammonicus, considèrent l’euphorbe comme une plante bonne à faire face à la léthargie, ce qui fit dire à d’autres qu’elle avait forcément quelque utilité comme plante de Mars, planète dont le caractère bouillonnant et vitupérant n’est plus à prouver, régissant tant le fougueux Bélier que l’incisif Scorpion. Ce qu’on comprend moins, c’est que certains aient vu en l’euphorbe une plante de la constellation du Verseau (signe zodiacal régi par Saturne et Uranus, pour rappel) : « Les plantes signées par le Verseau sont modérément chaudes et humides ; elles sont également aériennes ; et très souvent aromatiques ; elles prennent la forme des jambes ; parfum, l’euphorbe » (1). Parfum, l’euphorbe ?!!! J’espère qu’il ne s’agit pas du même que celui que propose Jean-Baptiste Porta « pour faire arriver la mort au moyen de fermentation », proposant une recette à base de crapaud, de vipère aspic et d’euphorbe ! Ah, ah ! Personnellement, en tant que Verseau, je préfère le patchouli, dieu merci, un aveu que je ne devrais peut-être pas faire, mais – oups ! – trop tard. Je le fais néanmoins, car il me permet de poursuivre la ligne sinueuse de mon propos : le patchouli, tout habillé d’une opulente et charnelle énergie, nous renvoie, non plus au Verseau mais à Mars. Libellé dans le Petit Albert, cet étrange opuscule offre au creux de ses pages souvent hardies un « parfum pour le mardi, sous les auspices de Mars », contenant non seulement de la racine d’hellébore et de la fleur de soufre, mais également de l’euphorbe. C’est (bon sang, ça doit cocoter un truc pareil !) pourquoi l’euphorbe est une plante chaude, non seulement parce qu’elle est solaire, mais sexuelle parce qu’elle est piquante. C’est ainsi que Pline l’ancien nous explique que « ceux qui ont sur eux de la moelle de branche d’euphorbe deviennent plus enclins à faire l’amour ». Ce qui peut s’expliquer par le fait que le latex ne rappelle pas que le lait, mais aussi le sperme et qu’on utilisait effectivement une euphorbe (Euphorbia apios) connue sous le nom d’Ischas lors de rituels compliqués permettant de ranimer Éros. L’on peut dire ce qu’on veut d’une plante. Pour diverses raisons. Rappelons-nous les légendes pompeuses et pompantes au sujet de tel ou tel qui aurait découvert les vertus de tel ou tel végétal. Je préfère de très loin les Métamorphoses d’Ovide à ces contes à dormir debout qui ne semblent pas avoir autre fonction que d’asseoir peut-être davantage la place d’un souverain comme ce soi-disant Juba, roi de Mauritanie (ou de Libye, on ne sait pas très bien) qui, selon Pline, nomma, du nom de son médecin Euphorbe (frère de Musa, médecin d’Auguste), une plante qu’il aurait découvert dans les chaînes de l’Atlas… Une anecdote assez creuse en soi et qui n’apporte finalement pas grand-chose. Pas de quoi se faire mousser, donc, au contraire de ce qui se passait en Mongolie ainsi qu’en Sibérie où, au moins, une sorte d’euphorbe faisait partie de la pharmacopée utilisée par les chamans : ainsi récoltaient-ils la racine de cette euphorbe, qu’ils séchaient et broyaient afin de pouvoir la conserver. Elle se destinait à une personne mordue non par l’amour mais par un animal ayant la rage : « lorsqu’on la coupe, un latex blanc, d’apparence semblable à la bave mousseuse caractérisant la rage, s’en écoule » (2). « Sa liqueur a vertu d’échauffer », disait Dioscoride, au risque de raconter n’importe quoi, ce qui ressort nettement au chapitre 88 du livre III de la Materia medica : « Ointe, elle résout les cataractes des yeux (?!!!). Bue, elle rend l’homme enflammé l’espace d’une journée, et à cette occasion, au moyen de son acuité, on doit l’incorporer à du miel ». A l’emplâtre de Vigo et le sirop contre la fièvre « cotédiane » de Platearius (à base d’arroche, de racine de rave et d’euphorbe), l’on peut opposer ce que préconisait Actuarius en 1539, c’est-à-dire la mastication des graines d’épurge (jusqu’à vingt parfois !) pour obtenir une purgation suffisante, et de Matthiole qui témoignait de l’importante fréquence de l’épurge sur le bord des chemins de la campagne toscane, recommandant cette plante comme purgatif en cas d’empoisonnement. Sage conseil quand l’épurge n’intoxiquait pas elle-même, ce qu’Hildegarde ne manque pas de remarquer, elle qui, il y a huit siècles, distinguait bien l’euphorbe épurge (Springwurtz) d’une autre épurge qu’elle nomme Wulfesmilch en allemand. L’abbesse a bien conscience du caractère dangereux, ardent et brutal du suc de ces deux euphorbes ; elle n’en recommande pas moins quelques usages très circonstanciés cependant. De l’une, « on en ajoute parfois à certaines potions contre les maux d’estomac » (3), de l’autre on peut faire emploi lorsqu’une purgation légère est souhaitable. A cela, elle ajoute que l’euphorbe (laquelle ? on ne sait..) est bonne pour « diminuer les humeurs superflues et empoisonnées » (4), ce qui rappelle quelque peu Matthiole, et « le mal qui s’en prend aux membres, les ronge et les dévore » (5). Feu Saint-Antoine ?

Rapprochons-nous, voulez-vous, d’une période moins lointaine et plus facilement interprétable dans les diverses émanations qui en proviennent : un crapaud coassant dans un puits ou auprès d’un marigot n’apporte pas, à nos oreilles, les mêmes sonorités. C’est Cazin que je désigne comme dernier intervenant de cette ci-présente partie. Que dit-il, l’aimable médecin boulonnais ? Ceci : « L’épurge est un purgatif drastique des plus violents. La semence de cette plante n’est pas moins d’un emploi tout à fait vulgaire [nda : par vulgaire, entendre commun] dans nos campagnes. On en avale six à douze graines pour produire un effet purgatif suffisant » (6). Que dire ? Cela doit-il mettre en exergue l’indigence dans laquelle grande partie de la population des campagnes françaises se trouvait encore au XIX ème siècle, ou plutôt la robustesse, bien plus grande que la nôtre, de ceux qui furent nos ancêtres ? Hum… Habiter la campagne, contrairement à ce que pensent ceux qui portent plainte contre le cri de la grenouille ou la sonnaille de la vache, est-ce bien le signe d’une indigence, même lorsqu’on est un cultivateur du milieu du XIX ème siècle ? C’est sans doute ce qu’imagine cette cocotte de citadin poudré, pestant quand il met le pied dans la crotte. Pourquoi donc ce que certains considèrent comme un manque de confort et de commodités – lequel réside dans l’essentiel débarrassé du superflu – serait, non pas une marque de pauvreté, mais un mieux-être vers lequel tendre ? Quand j’étais petit et que je passais mes vacances d’été chez mes grands-parents maternels, je dormais dans la même chambre qu’eux, sur un lit de fortune, déplié pour l’occasion. Dans cette chambre, il n’y avait aucun système de chauffage, et ce en hiver également, hormis la brique chaude au fond du lit et, au cœur, la sensation profonde – sans doute suscitée par l’épais et moelleux édredon – d’être au monde, très simplement. Il est bien possible qu’autrefois la « pauvreté » des moyens ait été concomitante à la robustesse de nos aïeuls : aujourd’hui, certains en font des tonnes pour se préserver de ceci ou de cela, et tout cela pour arriver, finalement, dans un état déplorable à un âge où d’autres parvenaient sans pour autant prodiguer autant de vains et pernicieux efforts…

L’euphorbe épurge, magnifiquement représentée dans les Grandes heures d’Anne de Bretagne, « se reconnaît entre toutes les euphorbes à l’aspect très spécial que lui confèrent ses feuilles disposées par paires régulièrement en croix, l’une par rapport à la suivante, d’un vert bleuâtre foncé, sans dents et sans poils, à une seule nervure » (7). L’épurge, surtout lorsqu’elle est en fleur (mai-juillet), est sans doute l’une de nos plus belles euphorbes indigènes. Haute d’un mètre sinon plus, cette grande plante bisannuelle à la tige centrale épaisse se dresse face au soleil, le long des grands axes ou des plus petits chemins, sur les terrains sablonneux et/ou boisés, d’une grande partie de l’Europe, de l’Afrique et de l’Asie.

L’euphorbe épurge en phytothérapie

L’huile d’euphorbe, déjà présente dans les apothicaireries du temps de Louis XIV, ne dira peut-être rien au premier venu contrairement à l’huile de ricin, bien que ces deux huiles aient en commun d’être purgatives. Cette communauté dans l’action est remarquable dans le sens de leur appellation respective : du grec katapotion (« médicament avalé sans être mâché », « pilule »), on a forgé le curieux nom français de catapuce. L’on a distingué la catapuce majeure – le ricin – de la mineure, c’est-à-dire l’épurge. C’était là une façon de marquer la moindre estime qu’on avait pour l’épurge au profit du ricin qui remplacera, avec son arrivée sur le « marché » pharmaceutique, l’épurge dans le courant des années 1760, alors qu’avant cette date (1764 exactement), l’huile d’épurge était le purgatif le plus employé en France. Après cela, l’huile d’épurge, bien moins plébiscitée, demeura assez active au niveau de la pharmacopée de campagne où les médecins ruraux en faisaient encore usage. Mais on ne peut effectivement pas dire qu’elle ait déchaînée les passions des chimistes durant l’ensemble du XIX ème siècle : c’est pour cette raison qu’on en sait assez peu à son sujet. On peut néanmoins affirmer que les graines de l’euphorbe épurge, contenant 40 à 50 % d’huile végétale, sont l’objet d’une expression, soit mécaniquement, soit par solvants (alcool, éther). De couleur jaune plus ou moins brunâtre, cette huile contient des triglycérides des acides palmitique, oléique et stéarique, une résine de couleur brune d’odeur désagréable et de saveur âcre et une toxalbumine proche de la ricine, ce en quoi ricin et épurge s’apparentent une fois de plus. La plante, en tant que tel, contient aussi une grande quantité de tanin, de la gomme, une essence aromatique, une saponine, des acides (gallique, malique et racémique).
Quant au latex, dont la proportion est variable d’une euphorbe à l’autre, en fonction du lieu, de la saison, de l’âge de la plante, etc., c’est, comme nous l’avons dit, une substance plus qu’irritante mais également cancérigène en raison des esters de phorbol qu’elle contient. Ce suc, de nature gommo-résineuse, n’est donc pas à prendre à la légère car, nous explique Cazin, « la dégustation de la plante cause un sentiment d’ardeur qui se répand dans toutes les parties de la bouche et dans la gorge » (8). Appréciez le « dégustation » ^_^

Propriétés thérapeutiques

  • Éméto-cathartique (= vomitive drastique), purgative, purgative drastique
  • Rubéfiante, vésicante, caustique
  • Hydragogue
  • Sternutatoire

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère respiratoire : bronchite, coqueluche
  • Troubles locomoteurs : sciatique, paralysie, rhumatismes
  • Troubles de la sphère vésico-rénale : hydropisie, albuminurie chronique
  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : constipation, constipation opiniâtre
  • Affections cutanées : psoriasis, érysipèle, verrue, teigne
  • Douleur dentaire
  • Ictère chronique

Modes d’emploi

Autant dire qu’aujourd’hui, ils se font rares ; hormis l’approche homéopathique, on ne compte plus guère d’officines qui délivrent, comme autrefois, de l’huile d’épurge, non plus que les multiples compositions magistrales de l’ancienne pharmacopée, inusitées à ce jour, bien entendu. Remémorons néanmoins quelques uns de ces antiques modes d’emploi :

  • Graines à mâcher (= « catapuce », autrement dit ; chaque graine représente une « pilule »). On s’adaptait alors à la nature du patient :
    – pour un sujet très robuste : six à douze graines à mâcher ;
    – pour un sujet tout juste robuste : la même quantité, simplement concassée ;
    – pour un sujet sensible : la même quantité, en émulsion dans un jaune d’œuf allongé d’eau.
  • Suc frais (en externe).
  • Huile d’épurge (en interne (9), en externe pour friction).
  • Infusion à froid de feuilles fraîches.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Récolte : les feuilles se cueillent à l’été et se sèchent avec le même soin que l’on prodigue aux succulentes ; quant aux semences, on les ramasse à maturité parfaite.
  • Toxicité : elle est relative et dépend essentiellement de la nature des parties de la plante considérées : huile et feuilles sont « problématiques », racine et écorce le sont beaucoup moins, sans doute parce qu’elles sont moins actives. Tout d’abord, l’huile d’épurge, qui est de délicate conservation, peut finir par rancir, se troubler, devenir piquante. Elle peut, alors, provoquer des coliques. Mais ce en quoi l’on met véritablement en garde dès lors qu’on aborde une euphorbe ou l’autre, c’est leur gomme résine lactescente, autrement dit leur latex dont la causticité enflamme non seulement la peau (boutons, vésicules, cloques, œdèmes, quelques fois lésions tissulaires profondes), mais également l’ensemble du tube digestif en cas d’ingestion, des muqueuses buccales jusqu’à l’anus pour le moins, qui se trouvent alors violemment enflammées, sans compter d’autres manifestations pour le moins douloureuses : vomissements, diarrhée, diarrhée rebelle, superpurgation, selles sanglantes, spasmes gastro-intestinaux, etc. A cela, ajoutons vertige, délire, convulsions, défaillance du pouls, troubles circulatoires, décès (par excès d’inflammation ou par épuisement)… Par inadvertance, il est aussi possible que ce latex soit projeté dans les yeux, ce qui peut mener à une brûlure et/ou une érosion de la cornée, une conjonctivite, une kératite, une baisse de l’acuité visuelle, voire même la cécité. Se frotter simplement les yeux après manipulation d’une euphorbe peut causer une brûlure irritative pouvant perdurer des heures… A travers une pratique médicinale, il faudra se tourner vers des substances moins violentes que l’épurge, laquelle doit être reconsidérée dès lors que préexiste une irritation intestinale. Ainsi, l’on pourra procéder à une substitution par le nerprun, la bryone, la gratiole, etc. Pour adoucir le caractère agressif des feuilles d’euphorbe épurge, mieux vaut les faire sécher et les laisser à l’air libre durant plusieurs mois d’affilée. Dans ces conditions, elles jouent le rôle d’émétique et de purgatif plus doux qu’à l’état frais. Il en va de même des capsules contenant les graines de l’euphorbe épurge : en Europe centrale, elles furent torréfiées comme un ersatz de café durant la Première Guerre mondiale : certains s’en épouvantèrent, d’autres s’en esbaudirent, mais tous devaient ignorer que la torréfaction efface de beaucoup la virulence agressive de l’épurge.
  • Autres espèces : on en compte de fort connues comme l’euphorbe réveil-matin (un nom à coucher dehors ; E. helioscopia), la grande euphorbe (E. characias), l’euphorbe petit-cyprès (E. cyparissias). Ce ne sont là que les euphorbes les plus fréquemment citées par les ouvrages de phytothérapie et de botanique. Mais il en existe bien d’autres en France (E. peplus, E. dulcis, E. amygdaloïdes, E. esula, E. palustris…) comme en dehors : E. maculata (Amérique du Nord), E. atoto (Malaisie), E. pilulifera (Inde), E. pekinensis (Chine), etc.
    _______________
    1. Paul Sédir, Les plantes magiques, p. 49.
    2. Claudine Brelet, Médecines du monde, p. 102.
    3. Hildegarde de Bingen, Physica, p. 43.
    4. Ibid., p. 89.
    5. Ibid., p. 106.
    6. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p. 394.
    7. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 390.
    8. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p. 393.
    9. « L’huile d’épurge partage, avec un grand nombre de substances purgatives, la propriété de ne purger qu’autant qu’elle est administrée à faible dose. Dans ce cas, elle agit comme hyposthénisant entérique ; mais à haute dose, elle se montre un hyposthénisant vasculaire général » (François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p. 395).

© Books of Dante – 2018