Feuilleton estival : Histoires d’eau, épisode 1

Ces dernières semaines, durant lesquelles l’eau s’est faite rare (mais où sont donc la pluie et la fraîcheur, non de non ?!!!), ces dernières semaines, donc, ont néanmoins été l’occasion de voir apparaître en mon esprit clapotant des questions, vacillantes au début, comme l’improbable mirage d’un oasis en plein désert. En voici quelques-unes :

  • Dans quelle mesure une eau de qualité participe-t-elle à l’hydrodistillation d’une plante x ou y de culture biologique ?
  • Est-il pertinent d’opérer le simple exercice de l’infusion d’une plante de culture biologique en usant d’une eau de qualité médiocre ?
  • N’est-il pas absurde d’arroser des plantes de culture biologique avec une eau dont on ignore tout de la qualité ?

Nous n’aurons pas la prétention de répondre à toutes les questions, ici et maintenant, avec force détails et multiples explications concises. Entamons cependant une réflexion dans ce sens à travers ce premier billet.

Sans être hydrogéologue (j’aimerais bien), je me suis toujours passionné pour l’eau, ce liquide aussi courant que celui qui coule au robinet, mais pourtant inégalement réparti selon des états divers sur la planète et dont la perturbation des cycles, conjointe à d’autres facteurs, peut être l’opportunité de catastrophes. Ce liquide, oui, H₂O dans sa formule idéale, n’est pas, non plus, d’égale qualité d’un point à un autre du globe, en terme d’eau douce en particulier, celle-là même dont l’emploi à travers les trois interrogations que nous avons posées plus haut, m’a amené à ces questions et à l’ébauche de réponse que je suis en train de tracer aujourd’hui.

Si je suis ce que je mange, j’ai plus souvent tendance à oublier que je suis aussi ce que je bois : incroyable comme il est possible de pécher par ignorance, quand bien même chacun sait que le corps humain est constitué à 65-70 % d’eau, et que 80 % de nos cellules sont plus ou moins directement en relation avec elle. On sait les dérèglements que peut occasionner, par l’habitude longuement continuée, la prédilection pour telle ou telle substance alimentaire qui devient poison prise à des doses trop fortes et répétées : le saccharose en est un, le sel de table un autre.
Par sa quantité, l’eau peut bien évidemment être nocive : par son manque, tout d’abord, qui entraîne généralement le décès en quelques jours. Mais là ne réside pas notre problème du moment. Ni dans la potomanie d’ailleurs. Nous nous interrogerons surtout sur la qualité de l’eau en partant du point le plus immédiatement visible et évident : le pH ou potentiel hydrogène. Vous connaissez sans doute ces bandelettes que l’on trempe quelques secondes dans un liquide quelconque, puis qui affichent, sans trop de nuance, le pH correspondant à l’état de cette solution, à savoir si elle est :

  • acide (pH allant de 0 à 7,07)
  • neutre (pH = 7,07)
  • alcaline (pH allant de 7,07 à 14,14)

Le pH, pour dire simplement les choses, permet d’établir la richesse ou au contraire la pauvreté d’une substance en protons (ions H+). Un milieu acide en est riche, un alcalin en est dénué. Chez l’homme, les valeurs vitales sont situées non pas aux extrêmes, mais aux alentours de la neutralité : si le sperme est alcalin, l’ovaire, lui, est acide. L’union des deux permet l’obtention d’un embryon dont le pH s’approche de la neutralité, à savoir 7. N’y voyez là aucun hasard.
C’est pourquoi l’organisme, en contact plus ou moins prolongé avec des substances trop acides (acide chlorhydrique pH 1, acide acétique pH 2,9) ou trop alcalines (eau de Javel pH 12, soude pH 13) finit par en pâtir, surtout, bien sûr, si l’exposition est chronique. Eh bien, il en va de même pour l’eau à laquelle on voue une confiance aveugle puisque, tout petits déjà, les pouvoirs publics nous ont assuré que l’eau du robinet, parfaitement potable, ne présentait pas de risque pour la santé de ses consommateurs. Ce qui est loin d’être vrai. La plupart des eaux d’adduction qui fournissent les foyers en eau courante du robinet sont d’une qualité allant de médiocre à mauvais, qualité qui peut déjà s’évaluer, en partie, grâce à l’étude de leur pH. J’ai sous les yeux la liste d’une quinzaine de ces eaux, prélevées dans plusieurs villes de France, puis analysées. Sur ces quinze eaux, treize d’entre elles possèdent un pH alcalin, ce qui n’est déjà pas bon signe, compris entre 7,1 et 8,3, tandis que deux de ces eaux tirent leur épingle du jeu (si je puis dire), avec un pH situé entre 5,5 et 6,5 (valeur considérée comme parfaite dès lors qu’il s’agit d’eau). Au contraire, celle qui coule de mon robinet appartient hélas, comme beaucoup d’autres eaux en France, à la première catégorie : son pH est établi à 7,6.
Qu’envisager alors ? Filtrer l’eau de consommation courante à l’aide d’une carafe à cartouche ? La plupart n’améliorent que guère la qualité de l’eau du robinet… Un système plus élaboré au charbon actif permet-il de corriger ce problème de pH ? Non, hélas. Si ce type d’appareillage supprime beaucoup de ces choses très (trop) nombreuses contenues dans les eaux du robinet (virus, bactéries, résidus médicamenteux, métaux lourds, etc.), ils ont tendance à augmenter le pH, ce qui n’est pas l’objectif. Par exemple, l’eau de mon robinet, une fois filtrée par mon appareil au charbon actif, grimpe à 8,2. Il est néanmoins possible d’abaisser ce pH par l’adjonction de quelques dizaines de gouttes de jus de citron biologique par litre de cette eau.
Nous pourrions – pourquoi pas ? – nous en remettre à l’eau en bouteille, non ? Outre, le problème écologique que cela pose (transport, stockage, non recyclage des matières plastiques, etc.), on est souvent tenté, en France, de faire une fois de plus confiance aux étiquettes collées sur les bouteilles, et peut-être même léchées par la langue de bois qui nous sert le discours officiel sans faillir depuis des lustres. Et pourquoi donc pas ? Parce que, contrairement à l’eau du robinet, liquide parfaitement transparent pour lequel règne une opacité criante sur la question de ses valeurs bio-électroniques, les étiquettes des eaux de source en bouteilles plastiques, recèlent bien, elles, un certain nombre d’informations relatives à la qualité de ces eaux dont les plus courantes restent, de loin, la valeur du pH et les éléments minéraux dissous dans l’eau, exprimés le plus souvent en milligrammes par litre (mg/l). Eh bien, vous voulez que je vous dise ? Lisons ces étiquettes. Je me suis rendu dans un magasin typique de la grande distribution, j’ai ouvert les yeux, et j’ai lu les pH inscrits sur les étiquettes d’une dizaine d’eaux différentes : ils s’étalent de 7,2 à 8 pour la plupart, soit des pH, à peu de chose près, très semblables à ceux des eaux d’adduction. Allons bon !… Une seule de ces eaux affiche un pH parfait : Mont Roucous (pH 6). Mais il faut savoir que le pH lisible sur une bouteille représente une mesure de l’eau à la sortie du griffon. Une fois embouteillée (faut parfois voir comment…), transportée, stockée plus ou moins longtemps (même dans les limites fixées par la loi), une eau finit par s’altérer, même un peu. Alors, c’est sûr que si elle n’est déjà pas fantastique au départ… Dans le cas de la Mont Roucous, ça n’est pas trop dommageable : après analyse, son pH n’a pas trop grimpé puisqu’il est passé à 6,16. Cette eau n’en reste pas moins excellente, et je serai bien heureux de voir couler une eau pareille à tous les robinets de France et de Navarre, du monde entier même. Mais ça n’est malheureusement pas le cas.

Afin de poursuivre mon enquête, j’ai aussi visité un magasin de produits biologiques, me suis dirigé au rayon des eaux de source en bouteille, et là je suis tombé nez à nez avec deux autres spécimens qu’en principe l’on n’a que très peu de chance de dénicher dans les espaces de vente type grande distribution. Je vais parler, pour l’instant, uniquement de l’un des deux, qui s’appelle Rosée de la reine, eau de source provenant du département du Tarn. Selon l’étiquette, le pH de cette eau est égal à 5,8. Ce qui est excellent. Mais nous allons l’analyser aujourd’hui même pour vérifier si ce pH a bougé depuis son embouteillement.

Je place donc un peu de cette eau dans un verre parfaitement propre, que j’entrepose ensuite un petit moment au réfrigérateur pour lui faire atteindre la température de 25° C (toutes mes analyses sont réalisées à cette température). Puis je plonge les électrodes de mon appareil de mesure du pH dans le verre d’eau. A la lecture des informations fournies par l’écran LCD de mon appareil, il apparaît que le pH se situe très précisément à 5,9. La détérioration est donc très minime. Enfin, j’utilise un second appareil qui mesure, lui, d’autres variables dont je parlerai dans le billet qui fera suite à celui-ci, et qui permettent de mieux préciser ce qu’est une eau de qualité, au-delà du seul pH.

Gain Express PH-099 (appareil de mesure du pH et du potentiel d’oxydoréduction).

 

HM Digital COM-100 (appareil de lecture de la conductivité et du total des minéraux dissous dans l’eau).

Maintenant, si vous le souhaitez, vous pouvez remonter tout au sommet de cet article, jusqu’aux trois questions posées. A l’aide de la lecture des quelques lignes tracées jusqu’ici, reconsidérez-les : ça pose question, tout cela, non ?

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La lampsane (Lapsana communis)

Synonymes : lapsane, herbe aux mamelles, poule grasse, grasse géline, grageline, gras de mouton, saune blanche.

Lampsane est un curieux nom dérivé du grec (lampsanê, lapsanê) et du latin (lapsana). Du temps des Grecs de l’Antiquité, ce terme servait à désigner une plante dont on usait comme légume. Elle reste néanmoins, pour nous, indéterminée. Il est donc impossible de dire si la lampsane, telle que nous la connaissons à l’heure actuelle, possède un quelconque rapport avec cette antique plante dont Dioscoride rapporte l’existence. Et si ce n’est pas elle, il n’y a, au sujet de cette hypothèse, pas davantage à en dire.
Étonnant comme une plante hyper fréquente dans une très grande partie de l’Europe et de l’Asie sait passer incognito. Pourtant, elle n’est pas moins dotée que n’importe laquelle de ses cousines appartenant à la vaste famille des Astéracées. Cette annuelle poilue, de taille variable (en moyenne, 0,3 à 0,8 m, parfois plus : 1,25 m) possède une tige d’allure grêle, ramifiée dans ses parties hautes. Comme souvent chez bon nombre de plantes, la forme des feuilles inférieures est bien différente de celle des feuilles supérieures : c’est le cas de la lampsane : les feuilles basales sont dites lyrées : trois à cinq fois lobées, de manière très inégale, ces feuilles pétiolées se remarquent par cet aspect très découpé non symétriquement. Les feuilles hautes, presque sessiles, sont beaucoup plus sages dans leur conformation, se contentant d’adopter une forme plus ou moins ovale, dont les bordures sont dentelées. Les capitules sont formés essentiellement de fleurs jaune d’or toutes ligulées, comme celles de la piloselle et du pissenlit (c’est-à-dire qu’ils ne comptent pas de « cône » central comme on peut le voir chez les marguerites, camomilles ou encore pâquerettes). De taille assez modeste (1 à 2 cm), ces capitules, qui s’épanouissent de juin en octobre, présentent la particularité de se fermer en milieu de journée. Sujette à la somnolence donc, la lampsane forme des fruits qui, chose rare chez les Astéracées, ne sont pas surmontés d’un pappus, autrement dit d’une aigrette.
Très commune en France (sauf en région méditerranéenne et au-dessus de 1800 m d’altitude), la lampsane sait multiplier ses terrains d’élection : terrains dits « pauvres » (terrains vagues, zones rudérales, friches, décombres, pied des vieux murs), dans les haies, à l’abord des lisières des bois frais et clairs, en bordure de chemin. Cependant, comme l’on sait que la lampsane apprécie par-dessus tout les terres riches en azote et régulièrement retournées, il est bien normal de la croiser près des champs cultivés, des jardins ainsi que des moissons.

La lampsane en phytothérapie

Il y a peu, je râlais à propos du manque flagrant d’informations concernant la composition biochimique du laiteron potager. Eh bien, dites, avec la lampsane… pfiouuu ! C’est très, très maigre, et faire la liste des divers principes plus ou moins actifs que contient cette plante ne devrait pas être bien difficile, étant donné qu’ils se comptent sur les doigts d’une seule main : du suc amer et légèrement salé de la lampsane, on a isolé du mucilage, des flavonoïdes, ainsi que des lactones sesquiterpéniques glycosylées.
C’est préférablement le suc de la plante qu’on emploie, ainsi que les feuilles fraîches.

Propriétés thérapeutiques

  • Rafraîchissante
  • Émolliente
  • Cicatrisante, résolutive
  • Laxative
  • Diurétique
  • Antidiabétique, hypoglycémiante

Usages thérapeutiques

  • Coupure, plaie, crevasse et gerçure des seins (1)
  • Engorgement de toute nature (y compris engorgement des seins, ce qui explique le surnom d’herbe aux mamelles qu’on attribue fréquemment à la lampsane)
  • Constipation
  • Oligurie, glycosurie
  • Insuffisance hépatique
  • Diabète

Modes d’emploi

  • Feuilles fraîches, en nature.
  • Suc frais.
  • Infusion de feuilles fraîches.
  • Cataplasme de feuilles fraîches ébouillantées.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Risque de confusion : avec le vélar (Sisymbrium officinale). On alerte parfois dans ce sens ; mais ce serait bien difficile de se tromper, ne serait-ce que grâce aux fleurs à quatre pétales jaunes du vélar qui, si jamais il est défleuri, nous renseigne sur son identité grâce à un goût caractéristique, propre aux Brassicacées auxquelles il appartient. Confondre le vélar avec la lampsane n’est pas, en soi, dommageable. Cela peut l’être davantage, surtout avec une autre plante, aussi fréquente que la lampsane : le séneçon jacobée (Senecio jacobaea), en particulier lorsque ces deux plantes se présentent encore à l’état de rosettes basales. Mais comme les feuilles de ce séneçon sont âcres et amères, on les rejette, normalement, immédiatement.
  • Alimentation : les précautions listées ci-dessus sont utiles en ce sens que la lampsane offre à qui le sait un aliment abondant, faisant bonne figure à côté des pissenlits, mâches et chicorées, qu’aborde n’importe quel livre portant sur le passionnant sujet des plantes sauvages comestibles. Les jeunes feuilles crues de la lampsane peuvent se mêler à d’autres végétaux pour former un mesclun ; plus âgées, surtout celles qui sont prélevées sur les plantes fleuries, elles se destinent davantage à la cuisson (soupes, farces, plats cuisinés, etc.).

  1. A l’origine, la Théorie des signatures explique que cela trouve son origine dans la forme des capitules floraux non encore épanouis : l’on dit que, ressemblant à un mamelon, les fleurs de cette plante (et la plante toute entière par extension) pouvaient venir à bout des affections qui désobligent le bon fonctionnement des seins.

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Les orchidées européennes

L’orchis guerrier (Orchis militaris)

Moi qui sais si mal parler de la rose, vais-je réussir à tirer mon épingle du jeu au sujet des orchidacées européennes qui, bien qu’elles n’atteignent pas en taille et en couleurs éclatantes, leurs homologues tropicales (à l’exception du seul sabot de Vénus, Cypripedium calceolus), font néanmoins l’objet de diverses mesures de protection un peu partout en France : c’est donc bien qu’on a remarqué et reconnu leur préciosité.
On a épuisé bien des plumes et des encriers à propos des différents orchis, tant et si bien que si « les vieux recettaires sont pleins de leurs exploits, les traités modernes les suppriment » (1). C’est tout à fait vrai : il ne doit pas exister un seul ouvrage postérieur à 1900 qui se targue de faire la promotion thérapeutique des orchis ou autres ophrys.
Notre but aujourd’hui n’est pas de faire un inventaire exhaustif des 150 et quelques orchidées sauvages qui vivent en Europe (retenir seulement la petite liste d’une vingtaine de noms à laquelle j’ai fait appel pour cette rédaction va déjà vous prendre un peu de temps). Tout au contraire, il s’agira de montrer que, d’une période l’autre, ces orchidées ont acquis un statut, par le fait de l’homme seul, dont son successeur s’est moqué, avant d’être lui-même moqué à son tour. Pendant ce temps, nos braves orchis et ophrys traversèrent les siècles, et restèrent, finalement, aussi peu accessibles que la divinité à laquelle on se réfère le plus souvent quand on aborde ces plantes si particulières, j’ai nommé Aphrodite.

Pline a beau rapporter que les druides de la Gaule celtique faisaient usage de l’orchis, nous n’en savons pas davantage, et c’est tant mieux : ça coupe court à toute forme de spéculation hasardeuse. Ce qui n’est pas, évidemment, le cas de la plupart des auteurs gréco-romains ayant laissé des traces écrites au sujet de plantes à travers lesquelles on a bien voulu entr’apercevoir l’ombre de l’orchis et peut-être même celle de l’ophrys. C’est donc, tout légitimement, que nous allons nous tourner en direction des Grecs chez qui, une fois n’est pas coutume, on se mélange les pinceaux avec allégresse : voyons Théophraste, tout d’abord, pour lequel il existerait deux espèces des plantes qui nous intéressent, une grande et une petite. Soit. Poursuivant, il écrit que « la plus grande est la plus efficace pour les relations amoureuses, la plus petite leur est défavorable et les empêche ». C’est tout de même autrement plus passionnant que d’apprendre, via le Corpus hippocraticum, que ces plantes seraient présupposément le remède d’affections de la rate. N’est-ce pas ? Bref. Qu’est-ce que c’est que ces histoires d’aphrodisiaque/pas aphrodisiaque ? Pour les mieux comprendre, il est impératif de faire appel à divers autres indispensables auteurs. La plupart des orchis et des ophrys, enfin, un grand nombre d’entre eux, sont dotés d’une double racine tuberculeuse. Chaque tubercule, de forme ovoïde ou oblongue, de couleur brun jaunâtre ou grisâtre, présente une différence d’aspect selon son stade de maturation. Et lorsqu’on observe attentivement ces parties souterraines, on s’aperçoit rapidement que ces deux tubercules sont dissemblables en au moins un point d’importance : en fait, le tubercule dit aphrodisiaque, c’est le tubercule de l’année en cours, ferme et lisse. C’est donc un testicule bien garni. L’autre, ratatiné et ridé, maigre et flasque, n’est autre que le tubercule de l’année passée. Une couille molle, pourrait-on dire. A ce titre, on le considère comme anaphrodisiaque. Il fallait la trouver, celle-là ! En attendant, le truc tout fripé qu’on dirait une vieille pomme, mieux ne valait pas placer en lui ses espoirs libidineux les plus fous.
Cette dichotomie grand/plein/droit et petit/vide/gauche, on la retrouve chez Dioscoride, Galien, le Pseudo-Apulée, etc. Le tubercule vigoureux « provoque beaucoup d’amour chez les hommes envers leur femme et de même chez les femmes envers leur époux ». Est-ce à dire que l’autre tubercule cause exactement tout l’inverse ? Parfaitement : il « conduira les hommes et les femmes à avoir beaucoup d’aversion les uns envers les autres et ils ne coucheront pas ensemble ». A défaut de prendre son pied, on en vient aux mains. C’est là tout le double langage symbolique de Vénus, l’attraction et la répulsion. Cette plante peut donc faire passer d’un état à un autre, et inversement. Concorde vs discorde. Il existe diverses recettes plus ou moins alambiquées qui permettent de pousser à l’amour ou, tout à l’inverse, à l’invective et au pugilat. Et c’est là que d’aucuns commencèrent à parler de philtres, de charmes, de sorcellerie même, voyez-vous ça ! « Pour les maléfices », puis-je lire ici. « En Thessalie », lisais-je ailleurs. Ah. OK. La Thessalie, tout de même. Respect. Oui, parce que durant l’Antiquité gréco-romaine, cette région grecque est avant tout connue comme le pays des sorcières : aller voir la Thessalienne, c’était rendre visite à une émule de Pamphile pour lui demander, peut-être, des trucs louches. Tss.
En attendant, on spécialise l’orchis (s’il s’agit bien de lui). On dit que pour favoriser l’appétit pour Vénus, il faut administrer le tubercule le plus charnu avec du lait de chèvre, animal consacré à la déesse : c’est censé assurer une érection priapique, alors que le plus petit accompagné d’eau désoblige Aphrodite en éteignant toute velléité d’ordre sexuelle, provoquant jusqu’à la détumescence. Parfois, c’est l’inverse, comme chez Pline : « le gros […] absorbé dans de l’eau, excite les désirs sexuels, et le plus petit […], pris dans du lait de chèvre, les éteints ». Dioscoride va, lui-même, beaucoup plus loin, puisqu’il affirme quelque chose que nous n’avons pas abordé jusque là : « L’on dit que la plus grande [racine] mangée par les hommes fait concevoir des garçons, et la plus petite mangée par les femmes fait engendrer des filles » (2).

L’orchis homme-pendu (Orchis anthropophora)

Tout ceci n’est pas bien clair, et se complique grandement avec le chapitre 122 que Dioscoride accorde à ces plantes qu’on appelle très généralement satyrion, un mot « qui fait explicitement référence aux satyres et indirectement à leur réputation d’obsédés sexuels, […] fréquemment employé dans la littérature grecque pour désigner des plantes aux propriétés aphrodisiaques, mais les indications données par les textes sont généralement beaucoup trop imprécises pour qu’il soit possible d’en identifier l’espèce, voire le genre » (3). En effet, satyrion. A un seul mot correspondent plein de plantes. Satyrion, c’est aussi le nom générique attribué à toute substance censée provoquer l’excitation sexuelle, ainsi donc, à des matières pas forcément d’origine végétale… Et, parmi cette foule de possibles, l’on trouve bien « quelques » plantes aux racines doubles en forme de testicules et, donc, considérées comme excitantes/échauffantes/aphrodisiaques. Quelles que soient leurs appellations – herba priapiscus, priapiskon, orchis saturiou, testikoulous leporis (= « testicules de lièvre »), cynosorchis (= « couillon de chien »), etc. – toutes ces plantes convoquent au même objectif : inciter à l’amour ou pas. Parmi ces plantes, il y en a une qui est tellement puissante que « sa racine tenue en main provoque (à ce qu’on dit) le désir de la compagnie des femmes, et encore davantage si on la boit avec du vin » (4). Une autre encore est réputée agir, selon Pline, sur les animaux : « on en fait boire aux béliers et aux boucs trop lents à saillir ainsi qu’aux chevaux sarmates qu’un travail trop soutenu a rendu paresseux à s’accoupler ». Balèze, hein ? Bon, il y a beaucoup d’affabulations dans tout cela : au XVI ème siècle, alors que Mathias de L’Obel entreprend de mettre de l’ordre au sein des orchidacées européennes, voilà-t-il pas qu’un Jean-Baptiste Porta ne trouve rien de mieux à faire que de relater, encore et toujours, les ancestrales vertus des racines du satyrion qui « émeut fortement la semence ou le sperme et résiste longtemps aux plaisirs de la couche, et quant aux femmes, cette plante les excite et les chatouille fort et les poussent à l’embrassement » (5). A l’embrasement aussi. N’y a-t-il pas lieu d’exploser ? Nan mais ! Plus drôle encore, on lit dans La mythologie des plantes d’Angelo de Gubernatis (ouvrage qui date tout de même de 1878), un extrait tiré d’un autre livre plus ancien (il a été publié à Amsterdam en 1686) : il s’agit de La génération de l’homme ou tableau de l’amour conjugal de Nicolas Venette (1633-1698). Voici ce qu’il écrit au sujet du satyrion : « On lui attribue tant de vertu qu’il y en a qui pensent que pour s’exciter puissamment à l’amour, il ne faut qu’en tenir dans les deux mains, pendant l’action même ». Ce qui, immanquablement, rappelle ce qu’on disait de cette plante durant l’Antiquité. Ne serait-ce qu’imaginer la scène du type qui sert entre ses doigts gourds deux tubercules… quelle sottise… Il ne peut pas serrer autre chose entre ses mains, cet imbécile ? Tu veux être déçu ? Apprête-toi à l’être, pour reprendre à peu près les mots de Tacite. Il faut dire qu’en terme de déception, orchis et ophrys s’y connaissent, et pas qu’un peu. Aussi peut-on rester ébaubi face à l’inaptitude de ces plantes à dépasser le niveau de la ceinture et de se préoccuper de quelques domaines thérapeutiques appartenant à d’autres sphères que celle, génitale et sexuelle, qu’elles occupent habituellement. Il est dit de l’un des deux couillons de chien de Dioscoride que sa racine est résolutive et cicatrisante des ulcères rongeant et corrosifs. Également calmant des inflammations et astringent, ce tubercule est impliqué dans le bon traitement des affections bucco-dentaires que sont abcès et ulcérations. Dioscoride, toujours, mentionne aussi que le satyrion de première nature s’applique à l’opisthotonos. Derrière ce mot aux consonances « barbares » se dissimule une véritable affection morbide, l’opisthotonos résultant d’une atteinte par le tétanos : cela désigne les spasmes tétaniques, en particulier ceux qui contractent les muscles du cou et du rachis. Bien raide et empesé, surtout, hein !
Avec si peu, étonnons-nous si jamais les continuateurs des praticiens de l’Antiquité se targuent d’ajouter de l’eau à notre moulin, ma foi fort bien à sec. Il reste cependant que Cazin accorde deux bonnes pages de son Traité à un orchis en particulier, l’orchis mâle (Orchis mascula), qu’en thérapie l’on pouvait substituer à d’autres orchis indigènes : orchis guerrier (Orchis militaris), orchis tacheté (Dactylorhiza maculata), orchis bouffon (Anacamptis morio), orchis à deux feuilles (Platanthera bifolia), orchis bouc (Himantoglossum hircinum), homme-pendu (Orchis anthropophora), et la plupart des ophrys. En effet, toutes ces espèces possèdent des tubercules souterrains suffisants pour en extraire ce que l’on appelle le salep, une substance qu’originellement l’on faisait parvenir de Turquie, d’Iran et d’Inde à un prix relativement élevé, avant de se rendre compte qu’on pouvait procéder de même en France. La récolte, qui pouvait avoir lieu en juin, se déroulait de préférence au mois de juillet, après que la hampe florale se soit flétrie. Après déterrage des tubercules, on les lavait et nettoyait bien, puis on les ébouillantait dans l’eau très chaude. Ceci fait, on les enfilait sur une ficelle, et les mettait à sécher au soleil (il était aussi permis de les passer dans un four faiblement chaud pour ce faire). Une fois la dessiccation achevée, on les broyait et les pulvérisait, ce qui permettait d’obtenir une poudre d’aspect farineux et de couleur jaune blanchâtre aussi pure que le salep oriental. L’analyse de la composition biochimique de cette fécule permet d’établir que le salep est principalement constitué d’un hydrate de carbone qui reste insoluble dans l’eau, ne faisant qu’y gonfler, la bassorine (58 %), qu’on retrouve dans la plupart des gommes végétales dont la gomme adragante. Puis vient de l’amidon (27 %), des sucres (5 %), des substances protéiniques (5 %), du mucilage, des sels minéraux (calcium, sodium), enfin chez quelques espèces comme l’orchis vanille (Nigritella rhellicani) qui porte bien son nom, mais aussi chez l’orchis pourpre (Orchis purpurea), l’orchis guerrier, l’orchis singe (Orchis simia), l’orchis punaise (Anacamptis coriophora), une essence aromatique qui, à la dessiccation des plantes concernées, révèle une note coumarinique évidente, ce qui place d’emblée ces plantes parmi les sédatifs du système nerveux.

L’orchis mâle (Orchis mascula)

Le salep est, en quelque sorte, l’équivalent du tapioca (issu du manioc, Manihot esculenta) ou du sagou (tiré du sagoutier, Metroxylon sagu, une sorte de palmier), c’est-à-dire que c’est davantage un aliment qu’un médicament, dont la décoction peut se réaliser avec du lait (chocolaté ou non), de l’eau, du bouillon de légumes, etc. Si l’on force la dose, on obtient une gelée de salep. L’on a beau dire, l’on a pu tirer quelque parti de tout cela en thérapeutique, comme substance adoucissante, rafraîchissante et restaurante, intervenant dans le cours de plusieurs affections : troubles de la sphère respiratoire (irritations et inflammations pectorales, hémoptysie, hémoptysie opiniâtre, rhume, toux sèche), de la sphère gastro-intestinale (diarrhée, dysenterie chronique, entérite aiguë, autres inflammations et irritations des voies digestives, délicatesse stomacale, fièvre typhoïde) et de la sphère vésico-rénale (cystite, néphrite). On conseillait aussi le salep chez les convalescents et les patients accablés de fièvre hectique. Mais la plus comique des mentions relatives au salep issu des tubercules d’orchis concerne – écoutez bien – « l’épuisement produit par l’abus des plaisirs vénériens » ! L’orchidée est une « fleur trouble, qui reprend ce qu’elle donne », est-il écrit dans le Dictionnaire des symboles (6). Je suis prêt de le croire. C’est pour l’ensemble de toutes ces raisons, entre autres, que Cazin s’offusque des importations de salep oriental dont le coût lui semble bien prohibitif. Pour lui, « il serait bien temps de revenir à des idées plus saines et de se persuader que nos productions indigènes valent, dans le plus grand nombre de cas, les productions exotiques » (7). Cela, nous l’avons maintes fois répété : pas besoin de se rendre de l’autre côté de la terre pour aller y découvrir ce qui se cache sous notre chaussure et de prendre conscience que, en tout point, c’est identique, l’« exotisme » n’étant pas forcément une valeur ajoutée thérapeutique.
Du temps de Cazin, où l’écologie se réduisait, semblerait-il, à quelques pleurnicheries isolées (8), on ne se doutait pas que, désirant privilégier une production autochtone, on finirait par en dégarnir les plantes qui en sont à l’origine. C’est particulièrement vrai des orchis qui, on le sait depuis, entretiennent des relations souterraines mycorrhyzales : il est donc difficile d’en imaginer la culture en grand. Alors, quand Cazin indique que, de son temps, un cueilleur pouvait aller jusqu’à récolter six kilogrammes de ces bulbes en une seule journée, on peut imaginer les populations qui purent disparaître par place. L’on ne peut se rassurer sur la volonté écologique de Cazin quand il déplore qu’« on laisse perdre chaque année sur la surface de la France une immense quantité de ces tubercules nourriciers » (9). Fournier aura, à ce sujet, une tout autre opinion un siècle plus tard : « Il faut savoir toutefois que les orchidées, ces fleurs merveilleuses, disparaîtraient rapidement de nos contrées si l’on s’avisait de les exploiter un peu largement et l’on ne saurait trop mettre en garde contre un tel vandalisme. Même simplement cueillir une orchidée fleurie est déjà compromettre l’existence de l’individu ainsi amputé de ses parties aériennes ; c’est fatalement réduire les floraisons des années suivantes » (10). Pour Fournier, le jeu n’en vaut clairement pas la chandelle, d’autant qu’il en vient à préciser que le salep n’est « ni plus nutritif ni plus digeste que la simple fécule de pomme de terre » (11). Pire, sa valeur nutritive serait bien inférieure à celle du tapioca ou du sagou. Tant mieux, la médiocrité alimentaire des différents orchis et ophrys les a préservés de la dévastation.

L’ophrys mouche (Ophrys insectifera)

Après s’être savamment et longuement égaré dans les tréfonds orchidéens, voilà que l’homme – cette bête – a enfin décidé de lever le groin en direction de quelque chose d’un peu plus élevé, à savoir les fleurs de ces mêmes orchis et ophrys. Vous verrez que c’est beaucoup plus intéressant que toutes ces saleperies que nous venons d’aborder bien malgré nous (mais avouez qu’on a bien ri) ! Exit donc le tubercule, concentrons-nous désormais sur les inflorescences qui diffèrent selon qu’on a affaire à un orchis ou à un ophrys. Chez le premier, les fleurs sont plus nombreuses et forment un épi terminal dense et fourni, alors que chez l’ophrys, on compte bien moins de fleurs par pied : par exemple, 2 à 6 pour l’ophrys araignée (Ophrys sphegodes), 3 à 7 pour l’ophrys bourdon (Ophrys fuciflora), 2 à 20 pour l’ophrys mouche (Ophrys insectifera). Cela donne, d’emblée, à chaque hampe florale un aspect quelque peu lâche et grêle. Nous verrons un peu plus loin le pourquoi de cette disposition florale peu prolixe. En attendant, indiquons que chez les orchis il en est certains qui ne produisent pas de nectar, mais qui imitent par leurs fleurs celles d’un autre orchis doté, lui, de cette boisson enivrante pour l’insecte qu’est le nectar. Il s’agit là d’une tromperie visuelle, l’insecte visiteur étant berné par la plante. Dépité par cet effet « Canada Dry », le pauvre insecte s’éloigne, transportant, sans le savoir, le pollen de la première fleur accostée. Plus fort encore : il existe des orchis qui imitent la forme et la couleur des inflorescences d’autres plantes qui n’appartiennent même pas à la famille botanique des Orchidacées. Là encore, l’insecte butineur se fait duper : croyant atterrir sur une fleur de sainfoin, il se trouve en réalité sur celle d’un orchis pyramidal (Anacamptis pyramidalis) ! Certains autres orchis développent un véritable arsenal biochimique pour parvenir à leurs fins : que tel insecte précisément leur rende visite et ce afin d’assurer leur pollinisation. Ainsi, l’orchis à deux feuilles disperse-t-il un parfum attractif en particulier pour certains papillons nocturnes, alors que l’orchis vanille, de même que le majestueux sabot de Vénus, diffusent une suave et irrésistible odeur vanillée, tandis que l’orchis grenouille (Dactylorhiza viridis) propose à ses hôtes un nectar parfumé comprenant des principes neurotropes aux effets addictifs et incitatifs : l’insecte est donc, malgré lui, invité à revenir y plonger la trompe. Quant à l’orchis bouc, il doit simplement son nom à l’odeur qu’il répand : il nous rapproche, lui aussi, de la femelle du bouc, la chèvre, et, partant, de Vénus, ainsi que des satyres et de leurs appétits sexuels : si les orchis et les ophrys sont aphrodisiaques, c’est surtout pour les insectes, même s’il est vrai que dans la plupart des cas qui nous intéressent, l’insecte, quel qu’il soit, ne tire pratiquement aucun avantage d’une relation qui s’avère unilatérale et au seul bénéfice de la plante.
Cependant, le summum de la manipulation, de la tricherie, du mensonge et de la simulation, est atteint avec les ophrys, décidément rois du mirage, clignant de l’œil, enjôleurs, tout regard ourlé de cils veloutés (12). Leurrer l’abeille, le bourdon, la mouche ou je ne sais quel autre petit hyménoptère, ils s’y entendent : ni vu ni connu, j’t’embrouille et tu repars bredouille, pourrait être la devise de chacun des ophrys dont l’originalité tient à la conformation d’un des trois pétales, le labelle (13). Alors que le labelle des orchis est très souvent éperonné, celui des ophrys présente des courbes arrondies et charnues, dont la pilosité et les couleurs sont censées s(t)imuler l’abdomen d’un insecte, plus précisément celui des femelles de tel type de mouches, d’abeilles ou de bourdons. Certains, pour s’assurer de réussir à merveille dans leur entreprise, ajoutent encore une subtilité à une panoplie déjà bien conséquente. Considérons le cas de l’ophrys bourdon : ses fleurs dégagent un cocktail biochimique aromatique qui ressemble à s’y méprendre aux phéromones qu’émet la femelle de l’hyménoptère – ici une andrène ou abeille solitaire – dont le mâle, berné, visite cette vraie fausse compagne. Appâté, le mâle cherche à satisfaire ses appétits sexuels. N’y parvenant pas, il repart peiné par cette pseudo copulation qui, tout au contraire, contente amplement l’ophrys dont la fleur vient ainsi d’être fécondée. Le seul bénéfice que le mâle éconduit peut tirer de cette relation déséquilibrée, c’est éventuellement de se faire la main en attendant la venue des femelles – des vraies cette fois-ci.
Ces plantes sont donc de véritables miroirs aux alouettes tendus aux insectes de passage, en raison aussi d’une tache qui se démarque au centre du labelle, comme, par exemple, chez l’ophrys miroir (Ophrys speculum, ça ne s’invente pas ! En gynécologie, l’on sait ce que c’est qu’un spéculum), où elle adopte une teinte bleutée et veloutée du plus bel effet sous l’éclat des rayons du soleil. Mais il ne s’agit pas, pour la fleur, que de se faire belle, elle doit aussi savoir se rendre agréable et confortable, la taille disproportionnée du labelle jouant le rôle de piste d’atterrissage. On n’allait pas courir le risque de proposer un minuscule tabouret aux mâles, dont certains, encore patauds à la sortie de leur nymphose, auraient pu trouver le moyen de se casser la figure. Il fallait donc, comme on le voit chez l’ophrys bécasse (Ophrys scolopax), l’ophrys abeille (Ophrys apifera) ou encore l’ophrys petite araignée (Ophrys araneola), offrir bien plus qu’un strapontin aux mâles en goguette.

Dans un guide portant sur la flore et la faune d’Europe auquel je me réfère à chaque fois que l’occasion est importante, il est écrit que « les bulbes d’orchis ont joué un rôle dans les pratiques magiques […] du Moyen-Âge » (14). Je veux bien. Ceci dit, si le rôle est à l’avenant des traces de ces usages que j’ai trouvées ici ou là, c’est-à-dire presque nulle part, l’on n’ira pas bien loin. J’ai cependant déniché ceci : « Les sorciers frottaient le seuil et le chaudron des maisons avec de l’orchis noir pour que les vaches de ceux qui leur résistaient ne donnent plus de lait » (15). Orchis noir ? Qu’est-ce à dire ? La nigritelle noire, alias orchis vanille, dont nous avons déjà parlé, ou bien s’agit-il d’un autre orchis encore ? Finalement, cela ne me semble pas très important, car ce qui est ici véhiculé, c’est l’inversion du symbole générateur, ce qui peut nous faire dire de nouveau que ces plantes reprennent ce qu’elles ont donné initialement, c’est-à-dire la protection face au fléau de la stérilité : parce que les orchidacées expulsent les influences pernicieuses (surtout au printemps), elles sont aussi vues comme symbole de fécondation, de génération, gage de paternité/maternité. Et elles ont beau en faire des tonnes au chapitre de l’amour et de la beauté, il n’empêche que subsiste, au-dessus de tout cela, une impression. Oui, une impression trouble… Glauque, même. Aphrodite ?


  1. Anne Osmont, Plantes médicinales et magiques, p. 56.
  2. Dioscoride, Materia medica, Livre III, chapitre 121.
  3. Guy Ducourthial, Flore magique et astrologique de l’Antiquité, p. 350.
  4. Dioscoride, Materia medica, Livre III, chapitre 121.
  5. Jean-Baptiste Porta, La magie naturelle, p. 142.
  6. Jean Chevalier & Alain Gheerbrant, Dictionnaire des symboles, p. 708.
  7. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p. 660.
  8. Par exemple, Jean-Marie Pelt nous explique que « le botaniste Schoenefeld déplora le 17 août 1855 la disparition d’une petite orchidée (Hammarbya paludosa) qui s’éteignait en forêt de Fontainebleau en raison de l’asséchement d’un marécage » (Jean-Marie Pelt, La raison du plus faible, p. 80).
  9. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p. 660.
  10. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 699.
    11. Ibidem, p. 698.
  11. Le mot ophrys provient du grec ophrûs qui signifie « sourcil ».
  12. Labelle, du latin labellum, « petite lèvre » ; ce terme renvoie inexorablement à la bouche ainsi qu’au sexe féminin : il n’y a pas à dire, la dimension ouvertement sexuelle de la plupart des orchidées ne peut que sauter aux yeux !
  13. Le guide du promeneur dans la nature, p. 182.
  14. Pierre Canavaggio, Dictionnaire des superstitions et des croyances populaires, p. 189.

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L’ophrys miroir (Ophrys speculum)

Le nerprun (Rhamnus cathartica)

Synonymes : nerprun épineux, nerprun purgatif, nerprun officinal, nerprun cathartique, noirprun, épine noire, bourgépine, bourguépine, épine de cerf, punajer, rhamnée (1).

A l’article « nerprun » du Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, Fournier me fait sourire, parce que, en l’espace d’une ligne, c’est comme si je le voyais pester malgré la distance temporelle qui nous sépare. Que dit-il donc ? Que le nerprun « se rencontre presque dans toute l’Europe (pas en Grèce !) » (2). Mais, monsieur Fournier, que ce nerprun n’existe pas en Grèce ne signifie pas qu’on n’ait pas employé un autre nerprun dans les Balkans durant l’Antiquité : ce qui est le cas, bien sûr. D’où les rhamnos véhiculés par les écrits des Anciens et dont l’identité précise fait parfois défaut. C’est, par exemple, le cas dans les Argonautiques orphiques où il est question d’un rhamnos. Hormis pouvoir affirmer qu’il s’agit d’un arbrisseau épineux, le texte n’en dit pas davantage. Il est vrai que même lorsqu’on lit une description botanique délivrée par Dioscoride, force est d’accepter le fait qu’il évoque un rhamnos en particulier dont il est juste permis de dire qu’il ne s’agit pas du nerprun purgatif : « Le rhamnos est un arbrisseau qui naît dans les haies et qui produit ses branches droites, épineuses et garnies d’épines semblables à celles de l’épine aiguë. Il produit des feuilles petites, tendres, longues et aucunement charnues » (3). Ce sont ces derniers indices qui amènent la preuve qu’il ne s’agit pas là de Rhamnus cathartica, d’autant que, pour compliquer un peu les choses, on compile joyeusement différentes informations portant sur des plantes diverses dans un seul et même chapitre : c’est ainsi que nous trouvons, dans la rubrique « rhamnos » de Dioscoride, pas moins de trois espèces végétales dont deux apparaissent clairement comme étant des nerpruns : l’on pense peut-être à l’épine noire (Rhamnus lycioides) et au nerprun faux-olivier (Rhamnus lycioides ssp. oleoides). C’est pourquoi, à l’exposé des vertus médicinales, d’ailleurs peu nombreuses, l’on peut être fort justement surpris de l’écart existant entre ces quelques données (les feuilles remédient au « feu Saint-Antoine » et autres ulcères rampants) et les valeurs actuelles. Mais ce qui m’apparaît être beaucoup plus intéressant, c’est le pouvoir protecteur de l’épine. Ne surnomme-t-on d’ailleurs pas le nerprun purgatif du surnom vernaculaire d’épine noire ? (Ce qui, d’immanquable façon, rappelle le prunellier, tout aussi épineux.) « La croyance aux bienfaits protecteurs du nerprun était autrefois largement répandue dans les campagnes. Pour chasser les sorciers et esprits malfaisants, on suspendait trois rameaux de nerprun au-dessus des portes des maisons, des étables et des écuries » (4). Il ne s’agit pas d’un autrefois qui remonte seulement au siècle dernier, puisqu’on retrouve la trace de telles pratiques il y a au moins deux mille ans : c’est dans ce sens qu’on trouve la présence du nerprun dans le Carmen de viribus herbarum, ou bien dans le Livre des Cyranides qui observe que « si tu places dans ta demeure un rameau de la plante rhamnos, tous les mauvais esprits s’enfuiront », ce que ne contredit pas Dioscoride qui, lui aussi, conseille d’attacher des brins de nerprun aux portes et aux autres ouvertures, afin d’en éloigner les « maléfices des magiciens ». Des rituels comme ceux-ci, très simples à mettre en œuvre, l’histoire européenne (de l’homme et de sa relation aux végétaux) en regorge. Mais il est parfois des astuces plus curieuses comme celle-ci : « il était recommandé de mâcher des feuilles de rhamnos, lors de la fête des Chytroi (5), à Athènes, pour se protéger des morts qui, ce jour-là, étaient censés revenir dans le monde des vivants pour les tourmenter » (6). Protecteur, oui. C’est un fait. Il n’est qu’à considérer l’inextricable fouillis d’épines que compose en général Rhamnus lycioides pour se dire que, assurément, l’on n’a pas envie de tomber dedans et que si c’est le cas, l’on ne pourrait s’en extirper qu’au prix de lancinantes et déchirantes douleurs, que, à leur seul évocation, j’en ai déjà mal à la tête. Enfin, tout dépend qui l’on est : la princesse des lardoirs campagnards, j’ai nommé la pie-grièche écorcheur (Lanius collunio) s’accommode très bien des épines du nerprun, raison pour laquelle cet oiseau fréquente souvent cet arbrisseau sur les épines duquel elle empale ses proies (criquets, bourdons, souris, etc.). Un Vlad Tepes avec des plumes : l’empaleur des Carpates n’a qu’à bien se tenir !

Passons à des choses autrement plus douces et concentrons-nous maintenant sur le nerprun purgatif dont l’emploi des baies semble remonter au IX ème siècle, en Europe du Nord. Mais il ne s’agissait que d’un seul usage tinctorial, celui médicinal – purgatif entre autres – ne remontant qu’au XVI ème siècle, où il a été repéré comme tel par Dodoens, Valerius Cordus, Gessner, De l’Escluse, Matthiole, etc. Ils ont tous connaissance de la valeur thérapeutique du nerprun (contrairement à Jérôme Bock qui ne voit en cette espèce végétal qu’un seul matériau tinctorial), quand bien même la confusion entre nerprun officinal et nerprun pour teinture perdure encore au XVI ème siècle, ce pour quoi Charles de l’Escluse mettra bon ordre en séparant nettement les deux espèces, alors que Matthiole a été, « le premier, à enseigner le moyen de préparer avec le nerprun un sirop propre à ‘évacuer le flegme et les humeurs grosses et visqueuses’ » (7).

Le nerprun est un végétal qui, loin d’être tape-à-l’œil est, tout au contraire, fort discret : dans les haies et les taillis thermophiles et ensoleillés qu’il affectionne, le nerprun laisse davantage la part belle à l’aubépine aux floraison et fructification éclatantes. Pourtant, il est commun dans les campagnes françaises, lisières de bois, buissons, fourrés et autres lieux humides, où il se tient souvent à proximité des chênes, hêtres, amélanchiers, noisetiers, buis et, bien sûr, prunelliers.
Arbrisseau (2 à 4 m), voire exceptionnellement petit arbre de 6 à 8 m, le nerprun se distingue par des branches bien droites, comportant des rameaux opposés deux à deux, le plus souvent épineux, sur lesquels on trouve des feuilles généralement plus longues que larges, ovales à arrondies (ou rondes à oblongues, si l’on préfère), marquées de 3 à 4 paires de nervures parallèles et convergentes en leurs extrémités, aux bordures finement dentelées. Les feuilles du nerprun sont sans doute l’élément le plus remarquable de cet arbrisseau, car ses fleurs, bien que groupées par paquets de cinq à dix à l’aisselle des feuilles, ne brillent pas par leur originalité : quatre pétales pointus de couleur vert jaunâtre, s’épanouissant de mai à juin, ne laissent pas un souvenir impérissable, il faut bien le reconnaître. Enfin, à l’automne, naissent des baies pas plus grosses que des petits pois qui, tout comme eux, sont vertes au début, puis noircissent en mûrissant, tout en acquérant une odeur assez peu agréable.
Quant au bois du nerprun, généralement de couleur rouge orangé, il est enfermé dans une écorce lisse quand l’arbre est encore juvénile, et crevassée lorsque l’arbrisseau est écrasé, ma brave dame, par le poids des ans.

Le nerprun en phytothérapie

Contrairement à sa cousine la bourdaine, de l’écorce du nerprun, « on n’en fait point usage, sans doute à cause de la facilité que l’on a de se procurer les baies de cet arbrisseau » (8). Et dans ces baies, l’on y trouve des substances aux noms à coucher dehors, comme, par exemple, les glucosides anthraquinoniques (hydroxyméthylanthraquinones, par exemple, à hauteur de 3,5 % ; rhamnocathartine ; xanthorhamnine ; émodine). Puis viennent des sucres (désoxyoses pour être exact : rhamnose) des flavonoïdes (quercétine), des flavonols (rhamnétine), un pigment de couleur jaune (rhamnégine), etc. Terminons cette liste ô combien laborieuse par quelques substances mieux connues et aux noms moins inquiétants : du tanin, des acides (acétique, succinique), de la résine, du mucilage, une saponine, une huile grasse, enfin de la vitamine C. Voilà. Ce n’est déjà pas si mal même s’il manque des données concernant sels minéraux et oligo-éléments, dont je n’ai trouvé nulle trace.
Tout cela concerne les baies qu’on utilise la plupart du temps, alors que les feuilles et l’écorce sont reléguées à quelques emplois anecdotiques et non systématiques. Au sujet de l’écorce, précisons qu’il s’agit de la seconde écorce, prélevée sur des rameaux âgés de 3 à 4 ans, après quoi il est bon et utile de la faire sécher pendant au moins deux années consécutives.

Propriétés thérapeutiques

  • Laxatif, purgatif doux (commode et sûr, lorsqu’il est utilisé dans une préparation ad hoc), purgatif plus drastique (à doses prononcées), éméto-cathartique (à doses plus élevées encore), vermifuge

Note : le nerprun purgatif est un remède végétal « à réserver aux individus robustes qu’il est difficile d’émouvoir », soulignait Alibert.

  • Dépuratif, diurétique
  • Fébrifuge
  • Révulsif
  • Tarit la sécrétion lactée

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : constipation, constipation chronique, parasites intestinaux
  • Troubles de la sphère vésico-rénale : urémie, défaut d’élimination (ascite, hydropisie, goutte, rhumatismes)
  • Hypertension
  • Congestion cérébrale
  • Sciatique
  • Maux de gorge (feuilles)
  • Maladies cutanées chroniques
  • Maladies hépatiques (jaunisse, etc.)

Modes d’emploi

  • Baies mûres en nature (médication à seconder d’une décoction de racines de guimauve ou d’une infusion de feuilles et fleurs de mauve, édulcorées l’une comme l’autre, afin de passer outre le caractère par trop irritant de ces baies sur les muqueuses gastro-intestinales).
  • Suc frais de baies.
  • Décoction de baies.
  • Alcoolature de baies.
  • Teinture-mère.
  • Sirop de baies fraîches.
  • Rob de baies fraîches.
  • Poudre de baies sèches et torréfiées.
  • Infusion de feuilles.
  • Décoction d’écorce.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Toxicité : « qui confond les drupes noires du nerprun avec les baies du sureau constatera bien vite sa méprise à leur violent effet purgatif », peut-on lire quelque part (9). Cependant, le suc âcre, amer et nauséeux des baies de nerprun a tôt fait de dissuader l’appétit le plus vorace : une répulsion immédiate et naturelle met bien plus rapidement en garde l’imprudent promeneur souhaitant se contenter d’une agape frugale et sauvage. Quant à l’odeur de ces baies, elles n’ont rien d’engageant. En cas de prise interne d’une automédication non mesurée peuvent apparaître des symptômes sans véritable gravité (nausée, vomissement : rien de plus normal, l’organisme s’efforce de rejeter quelque chose qui ne lui convient pas). Quand il y a une intoxication plus avancée, il ne s’agit en fait que de l’exploitation maximale des propriétés thérapeutiques du nerprun : entérite et diarrhée violente en sont les apex évidents. C’est en particulier le cas chez des sujets à l’âge et à la constitution non adaptés à la rudesse du nerprun, surtout à doses prononcées. On évitera l’emploi de cette plante chez la femme enceinte et celle qui allaite.
  • Récolte : les baies doivent répondre à ces critères de qualité avant d’être cueillies : « lorsqu’elles s’écrasent aisément entre les doigts, et qu’elles donnent un suc d’un rouge noirâtre gluant, qui passe au vert dès qu’il est en contact avec l’air » (10), état que, généralement, elles atteignent au mois de septembre ou d’octobre. Une fois récoltées, ces baies se destinent à un emploi immédiat fraîches, ou bien passent par une laborieuse étape de dessiccation (il est, en effet, difficile de bien faire sécher ces fruits en raison du suc poisseux et gluant qu’ils recèlent).
  • Confusion/falsification : aujourd’hui ça n’est plus le cas, mais autrefois l’on interchangeait les baies de nerprun avec celles de troène ou, plus amusant, avec celles du prunellier, lesquelles sont astringentes : autrement dit, elles constipent là où on demande au nerprun de dégager les voies intestinales. Bande de petits rigolos, va ^_^
  • Autres espèces : nerprun des Alpes (R. alpina), nerprun des rochers (R. saxatilis), bourdaine (R. frangula), alaterne (R. alaterna), nerprun tinctorial (R. infectoria), etc.
  • Le bois du nerprun est prisé pour le tournage de petits objets, la fabrication de cannes, la marqueterie, etc.
  • Ses baies produisent une teinture jaune quand elles sont encore immatures, puis orange brunâtre une fois mûres. Après traitement, elles offrent aussi une couleur vert jaune, autrefois désignée par le nom de vert de nerprun, et de vert de vessie aujourd’hui.
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    1. Le mot nerprun s’expliquerait par contraction et déformation du latin niger prunus, « prunier noir ». Quant au mot rhamnus, on le fait remonter au mot celte ram.
    2. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 677.
    3. Dioscoride, Materia medica, Livre I, chapitre 90.
    4. Ute Künkele & Till R. Lohmeyer, Plantes médicinales, p. 230.
    5. La fête des Chytroi (ou Chistroi) est plus connue sous son nom de « fête des marmites », célébrée au début du mois de mars en l’honneur de Dionysos : « On avait coutume d’offrir à cette occasion des marmites de plats cuisinés à la divinité », précise Guy Ducourthial. Quoi ? Un coq au vin ?
    6. Guy Ducourthial, Flore magique et astrologique de l’Antiquité, p. 190.
    7. Henri Leclerc, Précis de phytothérapie, p. 4.
    8. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p. 630.
    9. Ute Künkele & Till R. Lohmeyer, Plantes médicinales, p. 230.
    10. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p. 628.

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