Nouveau livre – L’Ogham : divination et langage symbolique des arbres

« Le langage populaire a presque toujours et presque partout représenté le développement de la vie humaine avec des images de l’observation de la vie des plantes »1. Quelle docte et fort sage remarque du professeur de sanskrit Angelo de Gubernatis (1840-1913) ! Il écrivit cela dans son fameux ouvrage dédié à la mythologie des plantes, dont le premier tome comporte des pages qui regorgent de précieuses informations portant sur ce lien extrêmement ténu qu’entretiennent la Nature et l’homme du peuple (n’est-ce pas lui qui la connaît le mieux, celui qui en est au contact le plus entier et le plus régulier ?).

Ainsi demande-t-on à un homme quelles sont ses racines pour savoir de quelle souche il est issu. Devant son enfant, que l’on n’a pas vu depuis longtemps, l’on s’exclame : « Qu’il a poussé, ce petit ! » Et de son père, qui est un homme bâti comme un colosse, les plantes des pieds profondément enracinées dans la terre qui l’a vu naître, l’on dit qu’il est bien planté, tandis que l’homme nostalgique, éloigné de sa patrie, passe pour déraciné.

L’on pourrait poursuivre jusqu’à l’infini, je pense, la liste des expressions qui marquent l’évidente interrelation unissant l’arbre à l’homme. A cette étude, l’on constaterait que, de manière quasi universelle, l’homme a constamment été vu comme issu des arbres, en particulier des arbres creux, des vieilles souches ancestrales et, dans l’ensemble, de ces arbres générateurs dont le caractère sacré ne fait pas de doute. Cette coïncidence était autrefois si marquée qu’à la naissance d’un enfant l’on avait pour coutume de planter un arbre, parce que, à l’instar de l’homme, il pousse, il s’accroît, il s’élève. Ce type d’événement faisait grandir tout à la fois le peuple de l’homme et le peuplement forestier.

De cette materia prima qu’est le bois, émerge comme une forme de conscience, attendu qu’il participe de la sapience. D’ailleurs, à travers les âges, « le symbolisme général du bois reste constant : il recèle une sagesse et une science surhumaine »2, auprès desquelles s’abreuver puisque qui connaît le langage des arbres peut apprendre d’eux le passé et la sagesse du monde. Conscient de tout ce qui se passe dans l’humanité, l’arbre enveloppé d’une infinité de feuilles, incarne donc le rôle d’émissaire de la forêt. Or, celle-ci, « qui sait tout, peut aussi tout apprendre »3, puisqu’elle est le « symbole de la matière primitive, chaotique et désordonnée de l’Être, d’un monde sauvage où tout peut arriver »4, gigantesque réservoir des manifestations de la vie et des connaissances mystérieuses.

Une autre des caractéristiques de l’arbre et de la forêt, c’est qu’ils ont des oreilles et une langue, ils parlent et écoutent. Ainsi, les organes de l’arbre « les plus vivants, feuilles et fleurs, ne pouvaient manquer de connaître les plus précieux secrets, et par suite de les livrer à ceux qui sauraient les consulter. Voilà pourquoi les anciennes magiciennes et sibylles s’entouraient la tête de feuilles »5. La croyance populaire prétend avoir doté l’arbre de la parole après lui avoir accordé une âme. Mais ne la possédait-il pas déjà, avant toute chose ? N’est-ce point présomptueux de la part du bipède pensant, qui ne comprend pas que ce n’est pas toujours le vent qui fait frémir les feuilles d’un arbre, mais l’être vivant caché à l’intérieur ? Ce langage, bien que muet la plupart du temps, mystérieusement emblématique, s’il ne sait pas toujours se rendre intelligible, se fait néanmoins entendre (l’entente ne coïncidant pas toujours avec la notion de compréhension). Mais la ténébreuse forêt n’ajoute-t-elle pas du mystère en retranchant cette capacité de pénétration qu’il faut aller chercher sous les sombres arcanes des bois qui forment temple, cette forêt sanctuaire, celle-là même au sein de laquelle officiaient les druides ? Mais le temple, c’est avant tout le ciel que l’épaisse forêt dissimule aux yeux du profane…

[…]

Système d’écriture assez méconnu et surtout relativement tenu secret, l’Ogham – si jamais on devait le comparer aux runes – demeure avant tout du domaine de l’initié et du mystère.

Par l’occasion qui m’est ici offerte, je vais m’attacher à articuler cette incontournable grille de lecture de la Nature qu’est le langage symbolique des arbres à la divination, puisque les oghams sont aussi des instruments par lesquels interroger le destin.

Pour ce faire, les vingt-cinq arbres oghamiques sont minutieusement détaillés, accompagnés d’annexes et complétés par des index facilitant les recherches.

  • Format 23.5 x 15.5, intérieur noir & blanc
  • 270 pages
  • ISBN : 978-2-9546426-6-6
  • Illustration couverture : Gilles Gras

Tarif France : 18 € (+ 6,80 € de frais de port) ↓

Tarif Europe : 18 € (+ 13 € de frais de port) ↓

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  1. Angelo de Gubernatis, La mythologie des plantes, Tome 1, pp. 36-37.
  2. Jean Chevalier & Alain Gheerbrant, Dictionnaire des symboles, p. 135.
  3. Angelo de Gubernatis, La mythologie des plantes, Tome 1, p. 74.
  4. Jean Turnel, Approche symbolique in Perceval le Gallois, p. 136.
  5. Angelo de Gubernatis, La mythologie des plantes, Tome 1, p. 141.

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L’acanthe (Acanthus mollis)

Crédit photo : sgs (wikimédia commons).

Synonymes : branche-ursine, branc-ursine, branc-ursine vraie des anciens apothicaires, patte d’ours, pied d’ours, grande berce (sic), inérine, langue des ours (de l’allemand bärenklau, qu’on applique également à la berce du Caucase en raison de la similarité de ses feuilles avec celles de l’acanthe).

« Je ne reconnais pas l’architecture grecque, Monsieur ; je regarde la Madeleine comme un grand catafalque ; le Panthéon comme un biscuit de Savoie ; la façade du Louvre comme une niche à marionnettes. Je méprise la feuille d’acanthe et la cannelure, les oves et les tympans. » Face à une telle charge de Louis Reybaud (1799-1879), il va nous falloir opposer les plus solides arguments en faveur de l’acanthe. Mais qui se souvient encore de ce contemporain de Victor Hugo qu’était Reybaud ? Et puis l’acanthe, depuis ce temps, en a vu d’autre. Mais… commençons.

Étonnamment, du côté des Grecs, l’on n’a pas fait la part belle à la mythologie, elle si féconde à nous expliquer la venue sur terre des plantes suite aux caprices des dieux. Sur la question de l’acanthe, j’ai tout de même botté en touche, jusqu’à ce que je surprenne une maigre consolation, qui vaut ce qu’elle vaut. Dans cette micro-anecdote, tant le propos est léger, il y est question d’une nymphe dénommée Akantha dont s’éprit amoureusement le dieu Apollon. Mais mal lui en prit. Il faut dire qu’avec un nom pareil ! En effet, le nom de la belle s’explique par le biais de deux racines grecques : tout d’abord anthos qui veut dire « fleur » et aké « épine ». L’acanthe, rien de plus simple, est la fleur épineuse qu’on ne cueille pas sans quelque désagrément. En effet, Apollon dut supporter le coût de l’offense qu’il fit à Akantha, puisque celle-ci, tout naturellement, de ses piquants, lui griffa le visage, façon d’esquinter un peu la lumineuse beauté du dieu qui n’hésita pas à infliger sa vengeance à Akantha en la métamorphosant en une plante épineuse amoureuse du Soleil. Je vous préviens, en général on ne brode pas autant tout autour de ce motif, la plupart du temps c’est à peine si deux lignes de trame se juxtaposent sur cette croustillante et épineuse historiette mythologique, de troisième zone au moins. Mais rassurez-vous, j’ai beaucoup mieux que ça dans ma besace. En effet, après que j’aie pu être informé que certaines muses et déesses (?), de même que les jeunes filles vierges de l’Antiquité, se couronnaient de feuilles d’acanthe, sans qu’on puisse jamais en savoir davantage, je suis parvenu jusqu’à cet architecte célèbre du Ier siècle avant J.-C qu’était Vitruve. Voici ce qu’il écrit à ce sujet et que j’ai déniché – allez savoir pourquoi – dans Le Grand Dictionnaire de cuisine d’Alexandre Dumas : « Une jeune Corinthienne était morte peu de jours avant un heureux mariage, sa nourrice désolée mit dans une corbeille divers objets que la jeune fille avait aimés, les plaça sur son tombeau, et la couvrit d’une large tuile pour préserver ce qu’elle contenait des injures du temps. Le hasard voulut qu’un pied d’acanthe se trouvât sous la corbeille. Au printemps suivant, l’acanthe poussa, ses larges feuilles entourèrent la corbeille, mais arrêtées par les rebords de la tuile, elles se courbèrent et s’arrondir vers leurs extrémités. Callimaque passant par là, admira cette décoration champêtre, et résolut d’ajouter à la colonne corinthienne la belle forme que le hasard lui donnait. » C’est quelque peu fantaisiste, mais ça l’est à la manière de l’ordre corinthien, par rapport aux deux autres qui le précédèrent, c’est-à-dire le dorique et l’ionique. Apparus vraisemblablement l’un et l’autre au VIIe siècle avant J.-C., le plus dépouillé des deux demeure avant tout l’ordre dorique, puisque ses chapiteaux sont nus, comme on peut les voir au Parthénon d’Athènes, tandis que chez l’ordre ionique, les chapiteaux s’ornent déjà de quelques volutes. Le temple de l’Érechthéion, situé non loin du Parthénon, relève de cet ordre. Quant au corinthien proprement dit, il cadre à peu près avec le sculpteur Callimaque : si ce dernier fut actif surtout au Ve siècle avant J.-C., l’ordre corinthien serait apparu à la face du monde dans les années 380 avant J.-C. Ce style est au dorique ce que l’art gothique est à l’art roman. Pour s’en assurer, il faut attentivement observer les chapiteaux de la Maison carrée de Nîmes : ils portent tous une double rangée de feuilles d’acanthe, que l’on doit sans doute à une influence étrangère, asiatique ou pour le moins égyptienne.

Non seulement la feuille d’acanthe stylisée devint l’un des ornements de l’architecture classique, mais se déploya aussi au monde romain, traversa les siècles puisqu’elle intégra l’ensemble des garnitures de l’architecture gothique, côtoyant même cet autre élément tiré du règne végétal, la feuille de bardane, qui jouait des fonctions ornementales similaires. Même plus tardivement, à chaque grand roi – de Louis XIII à Louis XVI – l’on vit évoluer morphologiquement la feuille d’acanthe ornementale.

Après autant de siècles, il est à peu près possible que le symbolisme de départ se soit égaré en chemin. « L’acanthe est utilisée pour renforcer les forces vitales qui contribuent à l’évolution de l’âme », nous explique Claudine Brelet1. Je veux bien le croire ! Après avoir contemplé d’aussi près les frontons de maints temples dédiés à des dieux tout aussi nombreux parmi lesquels on trouve Zeus, Arès et Aphrodite, il apparaît presque normal que l’acanthe, plus que simple ornement, ait été touchée, un peu, par ces divins effluves auxquels elle prend part, en magnifiant les lieux dans lesquels se pratiquait l’antique religion des anciens Grecs. L’on vit l’acanthe orner également certains vêtements ainsi que du mobilier funéraire. On en justifiait la présence en la considérant comme un symbole de triomphe sur l’adversité, « pour indiquer que les épreuves de la vie et de la mort symbolisées par les piquants de la plante, étaient victorieusement surmontées »2. On peut aussi se demander si la feuille d’acanthe d’or que place Ovide sur une coupe d’airain ne participe pas du même symbolisme.

Après tout cela, il passerait pour tout à fait anecdotique de signaler le fait que l’acanthe fut, de temps à autre, rangée au nombre des espèces végétales dont usa la pharmacopée dans les temps antiques. En tout premier lieu, je ne crois pas qu’on la trouve chez tout autre que Dioscoride. Celle qu’il appelle paiderô est surtout vantée pour sa racine dont les cataplasmes s’appliquent sur les brûlures, les luxations, les fractures et les entorses. Par ailleurs, Dioscoride signale les possibles vertus diurétiques et antidysentériques de l’acanthe. En plus de cela, nous voyons dans le troisième livre de la Materia medica (chapitre 17), des informations supplémentaires non dénuées d’intérêt : « emplâtrées, les racines sont convenables aux membres démis de leur place, et aux brûlures causées par le feu. Bues, elles provoquent l’urine, mais elles restreignent le corps, et sont grandement utiles aux phtisiques, aux rompus et aux spasmés ». Sur ces beaux débuts, l’on ne peut qu’être enthousiaste et attendre la suite avec impatience. Mais l’on peut regretter qu’elle ne se soit jamais véritablement produite, le Moyen-Âge restant absolument muet sur le sujet de l’acanthe thérapeutique. Au début de la période qui lui fait suite, « Matthiole s’étonnait de ce discrédit succédant à un passé si glorieux »3, et le peu qui osèrent encore en parler sous ce spectre-là, n’en dirent pas davantage sinon des âneries. A ceux-là, nous ne discernerons donc pas de feuille d’acanthe, distinction publique que, généralement, l’on accorde aux écrivains.

Très rare à l’état sauvage en France (elle se localise surtout à sa fraction méridionale : Pyrénées-Orientales, Aude, Gard, Hérault, Var, Alpes-Maritimes, Corse), elle est bien plus souvent cultivée. Donnant alors l’impression d’être taillée dans le marbre, elle ne se remarque quasiment même plus malgré sa grande envergure : en effet, au plus fort de son développement, cette plante vivace peut atteindre 150 cm de hauteur, sublimée par des feuilles dont la longueur, mesurée entre l’extrémité du limbe et celle du pétiole, peut égaler un mètre. Pour maintenir tout cela solidement au-dessus de la surface du sol, il faut bien l’arrimer sous la terre, ce à quoi s’y entend l’acanthe, forant le sol à l’aide d’une épaisse racine fibreuse. C’est donc à cette condition que peut s’ériger une tige droite, simple, ferme, qui est garnie lors de l’époque de la floraison (au plus tôt : mai/août ; au plus tard : juillet/octobre), du milieu jusqu’au sommet, d’un épi floral constitué de fleurs intérieurement blanc jaunâtre, dont la corolle tubulée et labiée s’orne extérieurement d’une teinte rougeâtre allant du rose clair au pourpre. Chaque fleur est munie d’une bractée ovale et épineuse qui la soutient. C’est la seule partie de la plante qui le soit. A tout cela succède une période de fructification qui fait ressembler la hampe de l’acanthe à celle de la jacinthe, quand on lui laisse le temps de parvenir jusqu’à cette étape ultime où elle est capable de fabriquer des graines. Tout au long de la tige de l’acanthe, l’on voit un chapelet de fruits capsulaires formés de deux loges contenant chacune une semence réniforme de couleur rousse. Et durant tout ce temps, les feuilles n’ont pas cessé d’orner à profusion la base de la plante. Très amples, elles sont formées chacune de plusieurs lobes dentés mais non épineux, mous tout au contraire, d’où l’adjectif mollis associé au nom latin de l’acanthe. Vert foncé, lisses et brillantes au-dessus, l’on peut voir, si l’on soulève un peu l’exubérante masse foliaire de l’acanthe, que ses feuilles embrassent la partie inférieure du pétiole, ce qui fait que les eaux de pluie empruntent cette canule pour se diriger au cœur même de la plante.

L’acanthe est une plante typique des zones mésoxérophiles telles qu’on peut en voir, outre en France, dans tous ces pays baignés par la mer Méditerranée (Espagne, Italie, Grèce). Cela correspond donc à une exposition sur terres légères, rocailleuses et chaudes, mais suffisamment profondes pour pourvoir la quantité satisfaisante d’humidité à la plante qui ne renonce pas à quelque fraîcheur échappée des sous-sols. Là, on pourra éventuellement rencontrer l’acanthe en bordure de chemin, sur des terrains incultes et broussailleux, à basse altitude (300 m et moins).

L’acanthe en phytothérapie

Que vous dire qui n’ait jamais été dit au sujet de l’acanthe thérapeutique ? Aussi bien certains phytothérapeutes réservèrent l’épinard aux fourneaux de la cuisine, presque aussi exclusivement vîmes-nous l’acanthe se cantonner au seul domaine, certes flamboyant, de l’architecture. L’on pourrait interchanger ces deux plantes, faire de la feuille d’épinard le modèle d’un nouveau motif végétal applicable à je ne sais quelle colonne, et envisager, comme cela se fit en quelques endroits de Grèce et de la péninsule arabique, de vouer l’acanthe à une carrière alimentaire, ses jeunes feuilles crues étant, dit-on, comestibles. Mais ainsi ne sont pas les choses. En revanche, que reste-t-il de ces deux plantes dès lors qu’il s’agit de les convoquer au chevet du malade, à l’officine de l’apothicaire, au cabinet du maître-mire ? Eh bien, l’épinard s’y débrouille alors que l’acanthe bricole dans son coin, et encore sous étroite surveillance : en effet, ayant argué du fait que sa racine s’emploie à la manière de celle de la grande consoude, que ses propriétés s’apparentent à celles de la mauve et de la guimauve, l’on n’est pas allé plus avant, préférant opter pour la matière médicale immédiatement disponible. Et cela, l’acanthe l’est à grand-peine en France, sauf en quelques points méridionaux où il est préférable de l’abandonner à un rôle ornemental qu’elle joue, ma foi, à merveille. En envisager la culture est tout à fait possible, mais il est important de savoir que sa « domestication » donne paradoxalement lieu à des phénomènes végétatifs pour le moins « anarchiques » : avec l’acanthe, la rotation des cultures est rendue plus difficile du fait que ses tubercules souterrains peuvent subsister pendant des décennies sur le même terrain et former, à l’instar de la renouée du Japon, des colonies denses et durablement gênantes.

Bref, tout cela pour dire que cette plante éclatante ne brille pas par l’étendue des substances biochimiques qu’on est allé rechercher dans ses tissus. Que ressort-il donc des quelques vieilles études qui ont été consacrées à l’acanthe ? Eh bien, peu de choses en stricte réalité : du tanin, du mucilage, des sucres (dont du glucose), des substances de nature pectique. Bien qu’on ait un peu cherché dans les feuilles, les racines, la moelle contenue dans les pétioles et jusque dans les fleurs à odeur fort désagréable, l’on n’y a rien découvert d’un peu palpitant, et c’est bien dommage. Mais cela ne va pas nous empêcher de dérouler notre propos jusqu’au bout.

Propriétés thérapeutiques

  • Émolliente
  • Cicatrisante, vulnéraire
  • Astringente, détersive
  • Digestive
  • Diurétique (?)
  • Antispasmodique (?)
  • Tonique musculo-ligamentaire

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère respiratoire : catarrhe bronchique, hémoptysie
  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : inflammation des muqueuses de l’appareil digestif, irritation d’entrailles, phlegmasie viscérale, dysenterie
  • Troubles de la sphère vésico-rénale : inflammation des muqueuses de l’appareil urinaire, ardeur d’urine, ténesme
  • Troubles locomoteurs : luxation, entorse, traumatisme articulaire
  • Affections cutanées : brûlure, morsure et piqûre (scorpion, serpent, tarentule), dartre et autres affections cutanées accompagnées d’ardeur et de prurit
  • Hémorroïdes

Modes d’emploi

  • Infusion de feuilles.
  • Décoction de feuilles pour usage externe (lavement, fomentation).
  • Extrait fluide.
  • Suc frais.
  • Cataplasme de feuilles ou de racine fraîche.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Récolte : les fleurs peuvent être cueillies dès leur apparition et durant tous le temps que se poursuit leur floraison, autrement dit du printemps à l’été. Les feuilles se récoltent avant même qu’elles ne deviennent ligneuses, c’est-à-dire au tout début de l’été. Enfin, l’on extrait du sol les racines à l’automne.
  • Séchage : celui des feuilles est possible à la condition de le réaliser dans un local sec et aéré, placé à l’ombre.
  • Autre espèce : nous ne nous étalerons pas sur les trente et quelques espèces d’acanthes, mais signalerons simplement l’existence de cette autre acanthe, dont on parle souvent dès lors qu’on aborde l’acanthe dite molle, à savoir l’acanthe épineuse (Acanthus spinosus), dont la hampe florale reste morphologiquement proche de celle de sa consœur. Elle s’en distingue cependant nettement par ses feuilles dont le dessin ne se retrouve effectivement pas au sommet des colonnes de style corinthien.

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  1. Claudine Brelet, Médecines du monde, p. 161.
  2. Jean Chevalier & Alain Gheerbrant, Dictionnaire des symboles, p. 6.
  3. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 31.

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L’ancolie (Aquilegia vulgaris)

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Synonymes : gants de Notre-Dame, gants de la vierge, gants de Marie, gants d’évêque, fleur des capucins, gants de fée, cinq doigts, manteau royal, chaussure de dame, soulier de poulette, cornette, cloche, clochette, clochette franche, culotte, colombe, colombine, bonne dame, bonne femme, galantine, aiglantine, petit aigle, griffe d’aigle, griffe de loup, gonneau.

Plante qui fut très populaire durant le Moyen-Âge et la Renaissance, l’ancolie est aujourd’hui loin de briller des feux d’antan qui l’animèrent et la firent vibrer. Sa fonction et sa portée symbolique, mouvantes selon les lieux et les époques, sauront néanmoins nous la dépeindre aussi fidèlement que possible, avec, peut-être, la même minutie dont sut faire preuve Albrecht Dürer quand il la représenta il y a cinq siècles. L’artiste allemand n’immortalisa sans doute pas cette plante tout à fait au hasard, et pour en mieux comprendre la présence au sein de son œuvre, il importe de rappeler que Dürer était alchimiste. Par ailleurs, l’analogie avec l’œuvre alchimique apparaît de façon évidente chez Dante Alighieri qui « se servait aussi comme symbole de l’ancolie, plante mâle et femelle représentant le parfait amour, les deux principes qui se fondent pour créer »1. A cela, il importe de préciser que la couleur violette de l’ancolie, support de la méditation mystique, peut hisser la conscience jusqu’à des niveaux très élevés : ce n’est pas par fantaisie qu’on a voulu la lier symboliquement à l’aigle. L’ancienne dénomination latine de l’ancolie – aquilena – dériverait, dit-on, du mot aquila, « aigle », référence ici implicite à l’animal qu’on associe généralement à l’un des quatre évangélistes, à savoir l’aigle de saint Jean-Baptiste. Pour justifier ce rapprochement, on a argué du fait que les cornets crochus de la plante s’apparentaient assez à un bec d’aigle ou à ses serres. Cela explique en tous les cas que l’ancolie « fut investie des vertus prêtées à ce saint : ‘Foy, constance et loyauté’ »2. Mais revenons-en à Dante et à son ancolie. Violette, cette dernière est la symbiose de l’active puissance du rouge martien, chthonien et nadiral, et de la réflexive sagesse du bleu vénusien, céleste et zénithal. Elle suggère, plus qu’elle ne dépeint nettement, cet arcane du Tarot de Marseille, la Tempérance (XIV), sur lequel on voit un ange portant deux vases, un bleu et un rouge (ainsi est-il figuré dans le tarot que l’on doit encore aujourd’hui au cartier Grimaud et qui constitue généralement l’une des éditions les plus courantes). De l’union du bleu et du rouge naît un fluide, incolore sur l’arcane, représentant, outre la paix, la sérénité et l’équanimité, l’union réussie des deux couleurs primaires, dont la laborieuse tentative avait été initiée par l’arcane VII, le Chariot.

L’ancolie, mâle et femelle, est donc hermaphrodite. Elle est l’union du roi et de la reine au creux de l’athanor. Cela n’est pas exactement pour rien qu’elle est symbole d’amour parfait, puisque, c’est bien cela que recherche l’alchimiste : l’absolue perfection. De même que l’alchémille, l’ancolie serait bel et bien fleur d’alchimiste, sa compagne même, puisque ce dernier agit « avec la présence d’un être aidant l’œuvre par la force de sa pensée. La présence près de l’alchimiste de la femme, ‘principe féminin’, est essentielle. Cette présence peut être soit réelle, soit réalisée sous la forme de mariage mystique de l’alchimiste avec une déesse ou une ‘élue’ »3.

Puisque nous évoquons une déesse, convoquons donc tout d’abord Aphrodite, dont il est parfois affirmé que l’ancolie compterait parmi les fleurs de sa cour. C’est pour cela qu’on attribua à cette plante une connotation érotique, le pouvoir de dénouer l’aiguillette et d’avantager la fécondité. Mais, plus qu’à la fille de Zeus, c’est à l’une de ses sœurs que l’ancolie est intimement mêlée : en effet, la déesse Hestia (Vesta chez les Romains), divinité du feu domestique, était secondée par ses prêtresses, les vestales, dont l’obligation, outre la conservation d’une virginité intégrale, consistait en l’entretien perpétuel du feu sacré de Vesta. Or, à ces vestales, il était expressément interdit de cultiver et de cueillir l’ancolie. Partant de là, on peut se demander comment l’ancolie est devenue l’une des fleurs de cette autre vierge, Marie, et dont elle est censée venir souligner à la fois la modestie et l’humilité (l’ancolie, ça n’est pas une violette non plus !). En tout cas, cette combinaison a fait que les enluminures médiévales nous montrent des ancolies qui symboliseraient l’amour divin, amour par définition parfait. Plus qu’à la Vierge Marie, l’ancolie est surtout associée à l’Esprit-Saint, souvent représenté sous l’apparence d’une colombe, ce qui vaut encore à la plante de porter le nom de columbine en anglais. Bref, nous l’avons compris, l’ancolie, considérée sous cet angle, touche de très près aux affaires du christianisme, et l’on ne semble pas loin de vouloir faire de cette fleur l’annonce de la résurrection du Christ, si l’on en croit la tenture dite de La Chasse à la licorne (1495-1505). En effet, sur la septième et dernière tapisserie de la série, l’on voit la licorne enclose, revenue à la vie malgré les blessures mortelles qu’on lui a infligée. Dans mon article récent consacré à la licorne, j’explique que cet animal est une préfiguration du Christ. Or, si l’on observe attentivement cette tapisserie de la licorne captive, l’on découvre, quelque part, une ancolie qui pourrait représenter l’Esprit-Saint. Mais n’est-il pas plus raisonnable d’envisager cela comme ce qui, à cette époque (XVe et XVIe siècles), était fort à la mode, à savoir les mille-fleurs, c’est-à-dire l’occupation du fond des tapisseries par des motifs floraux très variés formant de véritables parterres : sur cette tapisserie, l’on n’y voit en effet pas qu’une ancolie, mais également des fraisiers, des violettes, des iris, des pensées ou encore des œillets. Cela me semble uniquement ornemental, à la manière de ce « corset court de velours rose, brodé d’ancolies de perles » dont on trouve trace dans l’inventaire de Marie de Blois (1345-1404). C’est vrai que durant les derniers siècles du Moyen-Âge, l’ancolie se retrouve un peu partout : on la voit très clairement enluminée dans les Grandes heures d’Anne de Bretagne (1503-1508), peinte par Jérôme Bosch dans le panneau central du Jardin des délices (1503-1504), tissée sur cette autre tenture très célèbre, La Dame à la licorne (1484-1538), en particulier sur la tapisserie symbolisant le sens du toucher, mais participant, une fois de plus, au principe du mille-fleurs. En revanche, quand cette plante est représentée sur les armoiries – « d’azur à trois ancolies d’or », « d’or à trois ancolies d’azur », « d’argent, à la fasce de gueules, accompagnée de trois ancolies d’argent » –, elle signale que son porteur entend symboliser par l’héraldique l’amour qu’il éprouve envers Dieu, ainsi que sa piété et sa nature charitable.

Tout au contraire des courage, succès et autre abondance qu’on lui voit parfois arborer, il a été dit que l’ancolie était aussi un symbole de mélancolie, très certainement par la proximité orthographique qui existe entre ces deux mots. C’est comme si l’on considérait que le mot finement pouvait avoir le moindre rapport sémantique avec le mot confinement, ce qui est parfaitement ridicule bien entendu, tant la manœuvre à l’œuvre à travers cela est tout à fait grossière. Nul besoin d’ingurgiter un dictionnaire étymologique pour constater que l’hypothèse ne tient pas debout deux secondes : mélancolie est issu du grec melankholía, qui signifie tout bonnement « bile noire », ce fluide étrange secrété par la rate, de nature froide et sèche, correspondant à l’élément Terre. Il n’a donc aucune parenté avec notre aquilegia latin qui désigne l’ancolie. C’est bel et bien ce terme qui nous intéresse. Mais l’on n’en sait pas faire grand-chose non plus : sans doute que la confusion entre l’ancolie et cette autre plante d’alchimiste qu’est l’alchémille aura conclu en l’aptitude de la première aux mêmes prodiges que la seconde, à savoir cette capacité à accumuler, gouttelette après gouttelette, de cette eau céleste au sein de feuilles dont la forme le lui permet, ce qui n’est absolument pas le cas de celles de l’ancolie, qui ne partage, avec l’alchémille, pas plus que le caractère hydrophobe. Ainsi, « le sens de ‘qui recueille l’eau’ (du latin aquilegus) ne convient ni aux feuilles ni aux fleurs qui, penchées, sont au contraire abritées de la pluie »4. Aussi, les étymologies de « gouttière » et de « réservoir » qu’on accorde encore de nos jours à l’ancolie doivent-elles être révoquées en doute. En revanche, sa relation avec le monde aviaire semble pointer l’évidence : nous avons vu de quelle façon la plante est liée à l’aigle ; nous avons communiqué son principal nom vernaculaire anglais, columbine ; enfin, nous pouvons ajouter que l’espagnol la nomme pajarilla, un mot qui s’applique aussi aux passereaux de petite taille, du genre des moineaux par exemple. Il suffit, à cela, de la bien regarder : n’a-t-elle pas davantage de rapport avec l’élément aérien qu’avec celui aqueux ? Mais on la dit froide par nature. Or le froid, c’est l’apanage de deux éléments, la Terre et l’Eau. Et c’est à ce dernier que Hildegarde de Bingen associe l’ancolie qu’elle appelle agleya. Partisane de la théorie des contraires, l’abbesse consacre donc l’ancolie à des tâches telles qu’endiguer la fièvre : « Si on commence à ressentir une ébullition dans les membres, il faut manger de l’ancolie »5. De même, elle conseille des cataplasmes d’ancolie en application locale, en particulier sur les abcès et les ulcères enflammés. Hildegarde n’en dit pas davantage au chapitre de l’ancolie, mais au moins expose-t-elle des informations que l’histoire médicale de cette plante n’a pas contredites. Elle fut, en revanche, plus mesurée que ses suivants, mais « ne soyons pas trop prévenus contre l’engouement des anciens. Il y a quelquefois du vrai et du bien dans ce que nous rejetons sans examen comme faux ou absurde. Nous dédaignons trop légèrement ce que nos prédécesseurs ont avancé avec exagération sur les propriétés de nos plantes indigènes. On doit prendre en considération les faits qu’ils ont signalés ; car les faits dépouillés des théories trop souvent erronées qui les obscurcissent, sont de tous les temps et conservent leur autorité. Ce sont des perles trouvées dans le fumier »6. A la suite de l’exposé botanique qui va maintenant suivre, nous aurons le loisir de constater que de ces perles l’on n’est pas prêts de se faire un collier, tant les informations relatives à l’ancolie médicale sont pauvres.

Plante vivace de taille moyenne, l’ancolie déploie une tige généralement peu rameuse. Droite, grêle et pubescente, il lui arrive parfois d’être lavée de rouge. L’appareil foliaire de cette plante distingue les feuilles radicales des feuilles situées au sommet de la plante : si ces dernières sont de plus en plus petites au fur et à mesure de leur ascension en direction des hautes sphères, les feuilles inférieures ou basales rappellent un peu le feuillage de la capillaire de Montpellier : vert foncé au-dessus, glauque au-dessous, elles sont composées de trois folioles trilobées et arrondies, qui confèrent beaucoup de douceur à cette plante. Quand vient le temps de la floraison, c’est-à-dire le mois de mai, l’ancolie fait bien ce qui lui plaît : le résultat est tel qu’il n’y a aucune difficulté pour confondre cette plante avec toute autre, du moins à l’état fleuri (et même fructifié). Sur de longs pédoncules, l’on trouve des fleurs solitaires de couleur généralement violacée (bien que cette plante puisse porter des fleurs occasionnellement blanches, roses ou pourpres encore). Elles pendent dans le vide à la manière des clochettes du muguet, d’où, peut-être, l’attitude prieurale concédée à la plante et la palanquée de surnoms vernaculaires relatifs à la Vierge Marie.

Bien dotée comme elle l’est par la Nature, il est plus qu’évident que l’ancolie possède cette grâce élégante et cette aptitude naturelle à susciter l’engouement qui confine à l’adoration mesurée et silencieuse : en effet, on l’imagine sans mal orner les parterres d’un petit jardin de curé. Les sépales de l’ancolie, colorés comme les pétales, sont bien séparés d’eux et ne forment en aucun cas une seconde rangée de pétales. Ceux-ci dessinent donc ces cornets aquilins, c’est-à-dire éperonnés au sommet. Au beau milieu de ses 5 cm de diamètre, la fleur d’ancolie voit émerger une touffe composée de plusieurs dizaines d’étamines dont le jaune citron contraste idéalement avec le violet soutenu de l’inflorescence, manière supplémentaire de nous exposer que la Nature sait prendre soin de son apparence en faisant se côtoyer couleurs primaires et secondaires, formant, à travers l’ancolie, un couple de couleurs complémentaires. Comme par un fait exprès, notre cerveau est ainsi programmé. Pour en faire l’expérience, procédez comme suit : fixez intensément un objet de couleur jaune (ou violette) pendant une trentaine de secondes, puis aussi vivement que possible, reportez votre regard sur une surface blanche et fixez-la également. Vous devriez voir s’y esquisser grossièrement l’image de votre objet (c’est un phénomène de persistance rétinienne qui est ici à l’œuvre). Observez bien de quelle couleur est cette image « transposée » de l’objet initialement choisi pour cette petite expérience.

Pendant tout l’été, l’ancolie fournit à nos yeux ébahis l’accumulation de sa beauté et de sa grâce. En ces derniers jours estivaux, où nous ne savons que musarder comme le lézard blotti au soleil, l’ancolie voit septembre arriver et avec lui sa cargaison de graines. C’est ainsi, la rentrée c’est aussi l’occasion annuelle de faire ses comptes. Et ce n’est pas le signe zodiacal de la Vierge (23 août-22 septembre) qui me contredira : c’est en septembre que se mesure l’effort végétatif de cette plante et que l’on constate si la moisson a été bonne. Chez l’ancolie, le fruit prend un aspect bien original, composé de cinq follicules tubulaires, droits et presque cylindriques, achevés chacun par une pointe souple dirigée vers l’extérieur, et dans lesquels s’entassent une ribambelle de minuscules semences noires et luisantes comme des souliers vernis, qui finissent par dégringoler au fur et à mesure de la dessiccation du fruit.

L’ancolie, qu’on trouve de la plaine à la montagne (2000 m), se plaît tout particulièrement sur les sols calcaires d’Europe, d’Asie tempérée et d’Afrique du Nord. En France, on aura toutes les chances d’en croiser le chemin en des lieux assez frais et ombragés tels que les bois de feuillus clairs, les vallons, les haies broussailleuses, les terrains rocailleux et l’abord des jardins où elle fait des pieds de nez aux fleurs domestiques.

Albrecht Dürer, ancolie (1520). Domaine public.

L’ancolie vulgaire en phytothérapie

François-Joseph Cazin regrettait l’inscription de l’ancolie au rang des Renonculacées, plus assuré moyen, selon lui, de jeter sur elle le discrédit. Bien que ne contenant aucun alcaloïde susceptible de la hisser au même niveau que l’aconit napel ou encore l’hellébore noir, l’ancolie n’en recèle pas moins un principe narcotico-âcre qui ne s’amenderait de toute façon pas, si jamais l’on avait l’idée de déménager la plante d’une catégorie botanique à une autre. Mais je puis le comprendre : moi-même déplore que la tomate soit une solanacée. De cette activité énergique, Cazin en avait lui-même bien conscience : « Les graines de cette plante […] communiquent aux mortiers dans lesquels on les pile, une odeur forte et tellement tenace qu’il est presque impossible de la dissiper »7. Face à la révélation d’une information aussi frappante, l’on se sentirait invité à en savoir davantage au sujet de la composition biochimique de l’ancolie : hélas, il faudra se contenter de maigres données sur ce point. Aux semences âcres et mucilagineuses, font suite de l’émulsine et des matières grasses, et surtout un glucoside cyanogénique dont on ne semble pas avoir bien compris la nature ni la fonction, faute d’études prolongées sur la question.

Du temps où l’ancolie faisait encore partie de la matière médicale, on en employait les feuilles, les fleurs, les semences et quelquefois la racine.

Propriétés thérapeutiques

  • Dépurative : diurétique, diaphorétique, favorise l’éruption dans les maladies infectieuses (rougeole, scarlatine, variole)
  • Antispasmodique, calmante et tempérante (voyez-vous ça !)
  • Apéritive
  • Antiscorbutique, antiputride
  • Maturative des abcès
  • Détersive, vulnéraire
  • Emménagogue (?), facilite l’accouchement (?)

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère respiratoire : toux bronchique et phtisique, inflammation de la gorge
  • Troubles de la sphère hépatique : ictère
  • Affections buccales : aphte, ulcère scorbutique
  • Affections cutanées : plaie, ulcère, dartre, croûte de lait, furoncle, maladies éruptives
  • Accès fébrile
  • Maux de tête
  • Dysménorrhée
  • Somnolence

Modes d’emploi

  • Infusion de semences, de feuilles fraîches (cette dernière est destinée aux gargarismes).
  • Décoction de semences pour fomentation (usage externe).
  • Suc frais délayé dans un véhicule adapté.
  • Poudre de semences, émulsion de semences.
  • Sirop de fleurs (d’une belle couleur bleue paraît-il).
  • Teinture-mère de fleurs.
  • Cataplasme de feuilles et de fleurs fraîches.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Toxicité : elle est évidente à en croire le Larousse médical qui libelle ainsi la courte phrase qu’il accorde à cette plante : « Renonculacée, employée encore dans les campagnes comme diurétique, mais qui peut donner lieu à des empoisonnements »8. Et il ajoute : « Voir aconit. » Gloups ! C’est là une manière très claire de marquer l’appartenance de l’ancolie à une catégorie de plantes auxquelles « la médecine domestique doit rarement […] avoir recours, et les hommes de l’art eux-mêmes ne doivent les employer qu’avec beaucoup de réserve »9. Donc, non, pas question de se faire une petite infu de boutons d’or !… La virulence de l’ancolie est néanmoins amoindrie par la dessiccation à laquelle l’on se doit d’être attentif : il est en effet impératif de prendre soin de bien faire sécher les fleurs à l’abri de toute humidité.
  • Associations thérapeutiques : – avec la chicorée sauvage (Cichorium intybus), l’ancolie se prête bien au drainage et à la dépuration hépatique ; – en compagnie du chardon béni (Cnicus benedictus), elle forme un duo détersif pour le moins efficace.
  • Des pétales d’ancolie l’on est parvenu à extraire une belle teinture bleue et naturelle qui intéressa un temps l’industrie de la teinturerie. Au nombre des composants biochimiques, l’on peut donc ajouter un pigment bleu.
  • Autres espèces : – l’ancolie des Alpes (A. alpina), plante aux fleurs bleu clair à violet, et dont le feuillage est plus divisé encore que celui de l’ancolie vulgaire ; – l’ancolie des Pyrénées (A. pyrenaica) : ses fleurs sont davantage violacées que celles de l’espèce alpine ; – l’ancolie bleue à fleurs précoces (A. caerulea) : ancolie américaine, de couleur bleue et blanche, très résistante au froid (- 20° C), de même que la suivante ; – l’ancolie du Canada (A. canadensis), aux fleurs jaunes et rouges, longuement éperonnées, venant sur sols frais, ombragés ou ensoleillés ; – l’ancolie jaune (A. chrysantha), aux fleurs parfumées, grande plante pouvant atteindre un mètre de hauteur, présente aussi bien au Mexique qu’en Arizona ; – Aquilegia eximia, qui ressemble beaucoup à l’ancolie canadienne ; – l’ancolie chocolat (A. viridiflora), plante provenant de la fraction orientale du continent asiatique et portant des fleurs brunes ; – l’ancolie des montagnes rocheuses (A. saximontana), assez proche de l’ancolie alpine européenne ; – l’ancolie d’Einsele (A. einseleana), poussant sur les sols calcaires des Alpes centrales et orientales, entre 600 et 2300 m d’altitude ; – l’ancolie sans éperons (A. ecalcarata), aux faux airs de fritillaire et dont on dit qu’elle n’est pas vraiment une ancolie, d’où son surnom latin de Semiaquilegia ecalcarata.
  • Variétés : l’horticulture a développé maints cultivars d’ancolie, aux coloris très variés : monochromes (par exemple : variété Nivea), bichromes (variétés William Guiness, Biedermeir, etc.), aux fleurs simples ou composées (= doubles : cf. les variétés Ruby port, Clementine blue ou encore Black barlow).

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  1. http://lesecretdestempliers.com/alchimie/
  2. Michèle Bilimoff, Les plantes, les hommes et les dieux, p. 118.
  3. http://lesecretdestempliers.com/alchimie/
  4. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 79.
  5. Hildegarde de Bingen, Physica, p. 80.
  6. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p. 56.
  7. Ibidem, p. 55.
  8. Larousse médical, p. 60.
  9. Joseph Roques, Nouveau traité des plantes usuelles, Tome 1, p. 127.

© Books of Dante – 2021

Crédit photo : Matvei Kiselev (wikimedia commons).

Le mouron rouge (Anagallis arvensis)

Mouron rouge (crédit photo : Rosser1954, wikimedia commons).

Synonymes : mouron des champs, mouron mâle, anagallide, fausse morgeline, morgeline d’été, menuet, menudon, baromètre, miroir du temps.

J’ai plaisir à imaginer les druides faisant usage du mouron rouge : aux dires de Pline l’ancien, ils en confectionnaient une sorte d’eau lustrale. Mais n’allons pas plus loin dans ce rêve éveillé, puisque sur ce premier point, il y a erreur sur la personne : il n’est absolument pas question de mouron rouge, mais de mouron d’eau – une très légère erreur, n’est-ce pas ? –, une plante plus connue sous le nom de samole, terme que l’on retrouve au sein même du nom latin qu’on lui a attribué : Samolus valerandi. Cet aveu d’échec n’est pas si grave : il permet, au moins, de signaler à notre attention qu’au temps de Pline, c’est-à-dire il y a deux millénaires, l’on connaissait déjà ces plantes qu’on appelle mouron, un terme que l’on ne doit en aucun cas aux Grecs, ni aux Romains, puisqu’il semble plausiblement issu du germanique miere (aujourd’hui, vogelmiere désigne le mouron des oiseaux, une autre plante encore, que nous avons déjà traitée sur le blog et que l’on appelle aussi stellaire, plante complètement inoffensive, au contraire de notre zigoto de mouron). Mais réfrénons cet excès d’empressement, le bel ouvrage ne supportant pas qu’on s’y prenne comme des pieds.

Au temps de Pline, donc. Et même avant ! Le mouron foisonne dans les écrits des Anciens, à la manière invasive dont il se répand sans vergogne sur les sols les plus riches, espèce d’accaparateur de terrain nain dont la vivacité végétative est inversement proportionnelle à l’incapacité de l’herbe de pousser après le passage de ces troupes barbares venues de l’est, les Huns en tête, les autres à cheval. Mais voilà que je m’égare. Faisons donc preuve, comme le conseillait Krishnamurti, d’unité de direction vers le but !

Dès Théophraste, l’on entend parler en bien du mouron : si les traités de la Collection hippocratique n’y prêtent guère attention – à peine y est-il consigné comme étant apte à soigner les plaies – le botaniste grec y adjoint d’utiles propriétés résolutives et détersives, ce qui se peut comprendre, le mouron contenant des saponines, c’est-à-dire de ces substances qui moussent au contact de l’eau. D’où la fonction détergente. C’est en partie sur cette base-là que Dioscoride étayera sa rubrique portant sur celui que l’on appelle encore anagallis. Celui ? Non pas : ceux. En effet, Dioscoride compile, dans le même texte, des informations qui concernent aussi bien le mouron mâle aux fleurs rouges que le mouron femelle aux fleurs bleues, codage coloré fort aisé à comprendre et sur lequel il est inutile de s’attarder.

Que peut-on retenir de ce que les auteurs antiques ont consigné au sujet des propriétés thérapeutiques du mouron ? Avant toute chose, il fallait se rendre nuitamment auprès de la plante, que l’on se devait de saluer, avant de faire silence, puis de l’arracher, et enfin d’en extraire le suc le plus rapidement possible afin qu’il ne s’altérât pas et conservât toute sa vigueur. Comme l’on pouvait s’y attendre, une distinction s’opère selon que le mouron est bleu ou rouge. Dans le premier cas, il est expectorant et dégage parfaitement bien les voies respiratoires, tant hautes que basses. Quant au rouge, on l’adresse aux épileptiques, aux asthmatiques, à ceux qui délirent ; l’on dit encore du mouron qu’il est utile à la guérison de la mélancolie, au sens où l’entendaient les Grecs, c’est-à-dire une affection très éloignée de la vision qu’en avait le romantisme du XIXe siècle et qui trouvait son origine dans l’excès de sécrétion de bile noire. Un truc crade, donc.

En condensant Pline, Dioscoride et Galien, il ressort que le mouron permet de ressouder les plaies, de soigner les chairs putréfiées et les ulcères corrosifs, d’effacer les éphélides et autres écueils disgracieux du visage. Le suc de la plante, aspiré par la narine droite, soulage les douleurs de la mâchoire gauche, et inversement. Gargarisé, il purge la tête. De plus, il est diurétique, inducteur du sommeil, anti-inflammatoire, ophtalmique (c’est pourquoi on surnomme la plante « œil de chat » ou encore « sang de l’œil »). Signalons encore trois points, reflets des étonnantes capacités qu’on prête au mouron : si l’on s’enduit le visage de son suc, l’on en deviendra irrésistible, et s’il s’agit du suc de l’espèce rouge, il prédispose à induire le plaisir sexuel, deux affirmations peu courantes, mais qui font suffisamment saillie pour qu’on ait envie de s’y arrêter. Enfin, Dioscoride considérait la plante comme particulièrement apte à retirer les épines et le venin de la vipère hors de la chair des membres, deux belles prouesses qui semblent expliquer pourquoi l’on a fait du mouron, en plus des Gémeaux, des Poissons et de la Balance, une plante du signe zodiacal du Sagittaire, chose dont nous allons nous expliquer, non sans avoir tout d’abord fait la remarque que durant l’Antiquité tardive, il ne se passe pas grand-chose de neuf sous le soleil, concernant le mouron : on reprend les antiques prescriptions, en les copiant largement, ce qui, plus qu’une absence de vergogne, s’apparente davantage à une manifestation excessive de la foi que l’on plaçait dans les Anciens.

Bien. Comme on le peut voir en plusieurs textes antiques, l’anagallis serait donc une plante propre au Sagittaire, que l’on appelle Toxotês en grec. Les mélothésies planétaires seraient-elles impuissantes à nous expliquer cette correspondance pour le moins étonnante ? Il est vrai que même lorsqu’on place Jupiter dans la balance, c’est-à-dire la planète qui gouverne le signe astrologique du Sagittaire, il reste assez difficile de comprendre le choix du mouron, qu’il soit rouge ou bleu, comme plante de Toxotês. Oh ! on trouve bien quelques justifications, mais elles sont loin de se voir comme le nez au milieu de la figure : par exemple, l’anagallis, plante expectorante, correspond bien à la poitrine, partie du corps humain placée sous la domination de Jupiter, lequel règne également sur la sécrétion du sperme : ça tombe très bien, l’on nous apprend que l’anagallis/mouron antique provoque l’érection et rend agréables les rapports sexuels, ce qui est parfaitement farfelu et délirant. L’anagallis ou comment inventer de soi-disant propriétés afin qu’elles fassent écho à telle planète ou constellation !… Par exemple, la prétendue capacité du mouron à extraire des objets fichés dans les chairs, à l’image de la flèche, attribut du Sagittaire, et, par extension – à force, on risque l’élongation et le claquage, gare ! – des substances toxiques comme le venin des vipères, répond bien par là à la dénomination grecque – Toxotês – du signe zodiacal du Sagittaire, pertinence que l’on va chercher dans le fait que le mot grec toxon fait autant référence à la flèche qu’aux poisons dans lesquels on trempe cette même flèche. L’analogie de ce type de flèche empoisonnée avec les crochets venimeux de la vipère est donc ici aisément compréhensible.

Vous l’avez vu arriver, l’entourloupe ? Mieux vaut en rire. D’ailleurs, le mouron « passait pour exciter la gaieté », comme nous l’apprend Joseph Roques. « Son nom dérive d’un mot grec, qui signifie je ris »1, je me réjouis, je pouffe, je me gondole, je m’esclaffe, devant aussi peu de sérieux. Pourquoi autant d’enjouement ? De par cette, encore, soi-disant propriété du mouron sur le foie, dont il fond les obstructions. Or, désobstruer le foie, cela revient aussi à le désopiler. La réputation du mouron de provoquer grande allégresse lui est d’ailleurs restée. Ne dit-on pas à celui qui se fait de la bile : « Ne te fais pas de mouron » ? Formule que l’on réserve encore à cet autre qui, si jamais il rigole, ne rit que jaune. Hilarant, n’est-ce pas ?

Par chance pour nous, pratiquement rien ne se raconte durant le Moyen-Âge au sujet du mouron qu’on semble avoir parfaitement oublié. A peine le croise-t-on chez Hildegarde (si c’est bien de lui dont elle parle) : en effet, en deux endroits du Physica, l’on rencontre un mouron. Le premier est une mauvaise herbe de nature chaude résorbant les hématomes, le second, de nature froide, est propre à guérir les ulcères vermineux. Il n’est pas certain que le chaud soit le rouge et le froid le bleu. On suspecte l’un des deux d’être cet autre mouron, la stellaire ou morgeline, drôle de mot qui n’apparaît visiblement pas avant le XVe siècle, et qui va, lui aussi, nous donner l’occasion de bien nous désopiler, ah, ah ! ^.^, en particulier parce qu’il prête, non pas à rire, mais à confusion, ce qui est autrement plus grave. Déroulons un peu le tapis aux explications : morgeline n’est pas autre chose que la contraction du vieux français mort geline, morsus gelinae en latin. Et tout cela ne signifie qu’une seule chose : mort aux poules ! Or, ce qui est drôle, c’est d’attribuer ce nom au mouron aviaire dont les graines sont distribuées aux oiseaux qui en sont très friands, alors que, très justement, ce nom souligne le caractère hautement toxique, pour ces mêmes oiseaux, des graines de l’autre mouron, le rouge. Je vous l’avais bien dit qu’on allait se tordre !… Le plus rigolo, c’est que cette équivoque se perpétua longtemps, puisqu’en 1837 Joseph Roques relatait le fait que cette confusion se lisait encore « dans un nouveau Dictionnaire d’économie domestique »2 qui conseillait donc le mouron rouge aux petits oiseaux, afin, sans doute, qu’ils soient bien cuits-cuits. Qu’est-ce qu’on s’marre ! Mais attentez un peu, on est loin d’en avoir terminé.

Nous allons prendre l’histoire à rebours, nous positionner en 1850 à peu près, et regarder derrière nous et considérer l’étendue des dégâts. Si l’on recense, pêle-mêle, l’ensemble des raisons plus ou moins justifiées qui ont poussé les hommes de l’art à user du mouron pour ses vertus thérapeutiques, l’on va avoir affaire à une espèce d’inventaire aussi décousu que composite, devant lequel on se laisse à penser qu’il est heureux (?) qu’autant de naïve candeur n’ait pas fait plus de victimes que celles qu’occasionnèrent les maladies réquisitionnant initialement les bons soins du mouron. Parmi ces affections, il en est quelques-unes, me semble-t-il, qui font encore partie des cibles thérapeutiques du mouron : c’est par exemple le cas des obstructions viscérales dont il vient à bout de par ses propriétés fondantes et, donc, désopilantes. L’on croise encore ses qualités ophtalmiques et cette très ancienne croyance qui voulut faire du mouron un remède contre le haut mal, savoir l’épilepsie, ce qui est déjà un glissement en direction du délire. Mais si l’on poursuit la rédaction de la réputation du mouron, l’on parvient assez vite à des cas extrêmes : manie, frénésie, hypocondrie, phtisie, peste, etc. Certaines observations laissent à penser que le mouron rouge aurait eu quelque efficacité contre la rage, aussi bien d’un point de vue préventif que curatif. Pasteur n’a qu’à bien se tenir ! On le recommanda même pour des cas de tumeurs : « Le soulagement que l’application du mouron sur un cancer au sein produisit […], ne fut pas de longue durée, et le mal ayant fait de nouveaux progrès, conduisit bientôt la malade au tombeau »3. Attention aux emplois contre-productifs, ainsi qu’aux autres biais suivants que sont les faux-semblants (la plante utilisée est-elle bien du mouron rouge ou bien tout autre chose ?) et l’oubli par trop récurrent du fait que soigner n’est pas synonyme de guérir. De plus, vue la toxicité avérée du mouron rouge, comment se fait-il que les Anciens n’en aient rien deviné et, qui plus est, en aient administré parfois des doses de cheval que l’on considère aujourd’hui comme parfaitement délétères ? Au XIXe siècle, on imaginait que la promiscuité frauduleuse entre mouron rouge et mouron des oiseaux ait pu être à l’origine de résultats ayant fait toute la preuve de l’innocuité de la plante, et pour cause ! En fait, le mouron « est une plante qui, pour n’être pas dépourvue de propriétés est loin de posséder celles que les anciens et les modernes lui ont si gratuitement accordées »4. Il faut donc se tenir bien éloigné de la naïveté, encore un peu lisible dans les écrits de Margaret Grieve (A modern herbal, 1931), par exemple, qui veut que « cette plante avait autrefois une grande réputation en médecine et était utilisée comme une panacée universelle ». « No heart can think, no tongue can tell the virtues of the pimpernel », conclut-elle (5). Et c’est bien ça qui est embêtant.

Le mouron rouge est une petite plante annuelle qui rampe plus qu’elle ne pousse, et si jamais c’est le cas, elle se contente de grimper en biais : elle est alors qualifiée de semi-ascendante. Ses tiges, parce qu’elles sont tortueuses et courbées, ne permettent pas à la plante d’atteindre une taille supérieure à 15 cm, faisant du mouron rouge, de même que cette stellaire que nous avons fréquemment évoquée dans cet article, une plante tapissante. Très rameuses, glabres et quadrangulaires, ces tiges portent des feuilles ovales acuminées opposées une à une, sessiles et tachetées de petits points brunâtre en-dessous.

Les fleurs hygrométriques du mouron rouge – c’est-à-dire qui s’ouvrent et se ferment en fonction de l’ensoleillement – se remarquent parce que bien dressées au bout d’un long pédoncule finement fiché à l’aisselle des feuilles. De petit diamètre (5 mm), elles comptent cinq pétales et un même nombre de sépales tout aussi longs. Les pétales, généralement rouge vif, possèdent des bordures poilues, qu’ils conservent quand bien même leur coloris est amené à changé : en effet, le mouron rouge peut parfois être rose, blanc ou bien carrément bleu : c’est ainsi qu’on le voit paré dans sa variété « caerulea », que l’on confond généralement avec un autre mouron, le mouron bleu (Anagallis foemina). Les deux plantes se distinguent en fonction du nombre de poils glanduleux que l’on voit en bordure des pétales : vu la petitesse de la chose à observer, il est préférable de faire appel à une forte loupe pour ce faire. Bref, qu’il soit bleu toujours ou rouge devenu bleu, le mouron dit des champs, une fois défleuri, s’attache à fabriquer des graines qu’il loge dans des fruits remarquables : capsulaires et sphériques, ils s’ouvrent horizontalement « comme une boîte à savonnette », aux dires de Joseph Roques. Amusant détail pour une plante riche en saponines !

Capable de coloniser des territoires perchés jusqu’à 1200 m d’altitude, le mouron rouge est présent aussi bien en Europe, en Afrique du Nord que dans les régions tempérées d’Asie occidentale. On le trouve préférablement sur les sols sableux constituant les friches, les talus bordants les routes, les cultures (vergers, vignes), etc.

Le mouron rouge en phytothérapie

Cette plante sans odeur surprend celui qui la goûte par la douceur de sa saveur oléracée qui fait rapidement suite à une acrimonie amère et nauséeuse. Il est bien évident qu’à cela des principes amers sont en cause. En outre, le mouron rouge contient au moins deux saponines hémolytiques dont l’anagallide, des cucurbitacines, de la cyclamine, du tanin, enfin de la primavérase, ferment protéolytique présent chez bien d’autres représentants de la famille des Primulacées.

Remarquons que d’après certaines études les semences du mouron rouge contiendrait d’importantes quantités de saponines là où celles du mouron bleu n’en afficheraient pas un gramme sur la balance, au contraire d’huile végétale et de phytostérine, ce qui n’aligne pas ces deux mourons sur le même profil biochimique.

Propriétés thérapeutiques

  • Expectorant puissant, antitussif
  • Dépuratif : sudorifique et diurétique
  • Détersif externe, topique
  • Détersif interne
  • Antalgique et sédatif des troubles nerveux
  • Stimulant

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère vésico-rénale : lithiase urinaire et rénale, gravelle, néphrite, hydropisie
  • Troubles de la sphère hépatobiliaire : lithiase hépatique et biliaire, ictère
  • Troubles de la sphère respiratoire : stase bronchique, bronchite muco-purulente, rhume, grippe, coryza spasmodique, asthme des foins, enrouement
  • Affections cutanées : plaie (enflammée, infectée, douloureuse, fongueuse, torpide), ulcère douloureux et/ou de mauvaise nature, escarre fongueuse et/ou sanieuse, dartre, prurit, verrue, granulome, piqûre d’insecte
  • Troubles locomoteurs : névralgie, goutte, rhumatisme
  • Affections oculaires : conjonctivite, ophtalmie
  • Troubles du système nerveux : épilepsie (efficacité non prouvée bien que, longuement, le mouron ait été usité dans ce sens), troubles mentaux (?), mélancolie (?)
  • Hémorroïdes, douleur hémorroïdale
  • Colo-entérite

Modes d’emploi

  • Décoction de la plante entière (sans ses racines) dans le lait ou le vin.
  • Macération vineuse de la plante sèche, macération acétique de la racine fraîche.
  • Infusion de la plante sèche.
  • Suc frais mêlé à de l’eau, du lait.
  • Poudre de racine.
  • Extrait fluide.
  • Teinture-mère.
  • Cataplasme de la plante fraîche entière.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Récolte : elle se déroule durant toute la bonne saison, soit de mai à septembre. Il importe que la plante soit fleurie pour ce faire. Comme nous l’avons vu précédemment, la racine est parfois déterrée.
  • Toxicité : si l’on préconise des cures courtes de mouron rouge, qui plus est sous contrôle médical, c’est parce que l’on a pris en compte l’action énergique sur l’économie de doses imparfaitement adaptées, puisque aux dires de Botan, des doses assez fortes forment un poison assez dangereux, sauf s’il s’agit de mouron à l’état sec, nettement moins problématique du fait de la réduction de l’action des saponines en ce cas. Les oiseaux ne sont pas les seuls animaux pour qui le mouron rouge est nuisible et vénéneux, puisque cette toxicité se transpose aussi aux mammifères : non consommé par le bétail en règle générale, le mouron rouge exerce une stupéfaction du système nerveux chez le cheval, une attaque irritante et inflammatoire des muqueuses gastro-intestinales et bronchiques, une diurèse exagérée, des convulsions musculaires de la gorge et du train postérieur. Chez l’homme, la toxicité emprunte quelques traits de celles que nous constatons chez le cheval, en plus d’accidents diarrhéiques, de tremblements et d’inertie cérébro-spinale. Le mouron rouge est également délétère pour le chien.
  • Autres espèces : – le mouron des marais (Anagallis tenella) ; – le mouron bleu (Anagallis foemina), plante aussi peu fréquente que le rouge est courant. Il posséderait les mêmes usages thérapeutiques que son compère écarlate.

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  1. Joseph Roques, Nouveau traité des plantes usuelles, Tome 3, pp. 212-213.
  2. Ibidem, p. 215.
  3. Jean-François Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p. 605.
  4. Ibidem, p. 606.
  5. Scarlet pimpernel est le nom anglais du mouron rouge.

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Mourou bleu, variété caerulea (crédit photo : Zeynel Cebeci, wikimedia commons).

Pourquoi le renard a-t-il si mauvaise réputation ?

Crédit photo : Miki Yoshihito.

Héros créateur et animal de la sagesse instinctive chez les Amérindiens, symbole de longévité pour les Chinois, le renard est également pour les Japonais un animal éminemment positif, protecteur de la nourriture, tel qu’on lui voit jouer cette fonction comme compagnon (ou figuration) d’Inari, déesse de l’abondance.

Mais alors, d’où vient que cet animal ait si mauvaise presse par chez nous ?

Remarquablement endurant, le plus commun des carnivores européens, s’accommode effectivement de milieux très variés, faisant preuve d’une capacité d’adaptation qu’il faut très certainement mettre sur le compte de son intelligence hors du commun. Ainsi disait Hildegarde : « grâce à ce qu’il tient du lion, il connaît beaucoup de choses ; à cause de ce qu’il tient de la panthère, il a un caractère changeant et connaît un peu l’homme »1. Bien qu’écrivant cela au XIIe siècle, l’abbesse ne prend pas en mauvaise part celui que l’on n’appelle pas encore renard, mais de manières bien différentes : goupil le plus souvent, plus rarement volpil duquel découle l’actuel nom scientifique latin du renard, Vulpes, contraction de la locution volitans pedibus, qu’en français l’on peut traduire par : « qui virevolte avec ses pieds ». Pourquoi un tel charabia qui fait penser que le renard est doué pour la danse ? Cette désignation cherche à mettre en lumière l’habitude qu’a le renard de ne jamais marcher droit, d’aller de travers, faisant force tours et détours sinueux et tortueux. Comptant sur le fait qu’il s’aventure rarement en terrain découvert, il n’en fallait pas davantage pour voir en lui un individu dénué de franchise. C’est là une évidente preuve de sa fourberie, de sa sournoiserie et de sa perfidie. Mais cette réputation ne naît pas avec le Moyen-Âge, puisqu’aux temps antiques les fables animalières, telles que celles d’Ésope, décrivaient le goupil avec la même valeur de fausseté.

Les XIIe et XIIIe siècles représentent l’âge d’or des bestiaires médiévaux. Ils ne sont pas à proprement parler des ouvrages de zoologie comme nous l’entendons à l’heure actuelle, puisque « chaque espèce est représentée par un animal ayant un nom propre, choisi en rapport avec ses caractéristiques physiques ou sa symbolique traditionnelle »2. Utiliser le renard, en usant d’une allégorie, c’était une bonne manière qu’avaient les auteurs des bestiaires de faire la morale aux hommes : ceux de peu de vertu s’avancent dans l’existence par des moyens détournés et se refusent à observer en face les commandements et les enseignements de l’Église. Le renard ne put dès lors pas être rangé au nombre des créatures de Dieu, d’autant que ses mœurs nocturnes et nécrophages en firent un animal lunaire et infernal. « Ce goupil, expert en perfidie, représente celui qui tourmente les hommes et qui sans cesse leur fait la guerre : le diable »3.

Les ruses du renard….

C’est donc un véritable réquisitoire qui s’abat sur l’échine du goupil au Moyen-Âge. En plus des griefs que nous avons déjà relevés, voici ce que l’on reproche encore à cet animal : faisant preuve de méchanceté gratuite, il berne largement son monde, n’hésitant pas à fournir une aide (non désintéressée) indispensable à la réussite d’une entreprise crapuleuse ou à l’élaboration d’un stratagème sournois, ce qui lui vaut régulièrement d’être traité de voleur, de menteur, de traître, de filou, d’être inconstant et rusé, moqueur et flatteur. A lui seul il globalise toute l’artificieuse hypocrisie de Satan. Les raisons de cet acharnement tiennent en une incontournable caractéristique : le pelage roux de la bête. Qu’il oscille du roux pâle au roux foncé, et même s’il est parfois plutôt brun-jaunâtre, le renard, dans l’imaginaire collectif, est indéfectiblement associé au roux, une abominable couleur qui signale la fausseté, la trahison et le mensonge de celui qui la porte, à l’image de nombreux personnages bibliques et de romans de chevalerie (Caïn, Ganelon, Judas, etc.). Pour preuve de sa culpabilité, le traître roux ne cherche, la plupart du temps, qu’à dissimuler sa rousseur. Malheureusement pour le goupil, le roux est durant le Moyen-Âge la seule couleur qui ne connaisse pas d’ambivalence. Désastreuse union du jaune et du rouge, le roux est toujours pris en mauvaise part. On le rapproche du rouge, mais il n’a rien de céleste, comme le rouge solaire. Au contraire, sa proximité avec les enfers en fait un rouge chthonien. S’il est feu, alors c’est un feu impur, un « feu infernal dévorant [qui jette l’homme dans] les délires de la luxure, la passion du désir, la chaleur d’en bas, qui consument l’être physique et spirituel »4. Avec l’odeur de plus en plus sulfureuse qu’il répand, l’on pourrait imaginer que le renard a maille à partir avec la sorcellerie. Cependant, à la sorcière n’échoie pas systématiquement une chevelure rousse : cela, c’est l’apanage de la sorcière « romantique » telle qu’on l’imaginait et la dépeignait au XIXe siècle surtout. A aucun moment l’on a vu son sérail d’animaux emblématiques être grandi de la malicieuse présence rousse d’un renard. Tant mieux pour lui, la sorcière ayant d’autres chats (noirs) à fouetter ! Non, décidément, pas besoin de tour de magie, le renard va tomber dans le piège de la langue. Pour le mieux comprendre, il faut se tourner en direction du Roman de Renart, œuvre composite narrant les aventures de Brun l’ours, Tibert le chat, Ysengrin le loup ou encore Noble le lion. Quant au goupil, on lui a donné Renart comme prénom, un mot provenant du germanique raginhart, qui signifie à peu près : « être fort hardi pour donner des conseils ». Ce qui n’était alors que son prénom va passer dans le langage courant, par le biais d’une figure de style que l’on appelle antonomase. Ainsi, le Renart du roman médiéval donnera-t-il son prénom à tous les renarts de France et de Navarre, et se fixera sur sa forme définitive, renard avec un d final, au XVIe siècle. En plus de ce legs patronymique, la mauvaise réputation du premier, largement dépeinte par les récits qui composent les aventures de Renart, va également, et par malheur, assurer celle des seconds.

… valent bien celles de Maître Renart !

Tout cela a concouru à la destruction impitoyable du renard. L’on invoqua la rage pour cela. Mais l’éradication du renard avait déjà cours bien avant l’irruption du virus de la rage qui, bien évidemment, n’a fait qu’augmenter la vindicte entretenue à l’encontre de cet animal, alors que cette maladie affecte plus favorablement les animaux domestiques (cheval, porc, mouton, chèvre, bœuf, chat et surtout chien) que sauvages. A une époque où l’immonde superstition le dispute au domaine scientifique, l’on voit apparaître cette maladie provoquée par un virus neurotrope dont les symptômes sont essentiellement neurologiques. Sa forme dite « furieuse » (causant dépression, tristesse, nuits cauchemardesques, hallucinations parfois et sensation d’angoisse qui oppresse la poitrine), comme celle qualifiée d’hydrophobique, laissent place à un ensemble de manifestations qui ne se réduisent pas au seul désir viscéral de lacérer de ses dents la chair de son prochain. Mais la rage peut faire passer le malade pour une victime du démon qui lui insuffle la folie. A ce titre, il n’est pas très étonnant qu’on ait cru capable le renard de provoquer des cas de possessions démoniaques, puisque le comportement des enragés y fait beaucoup penser.

Aujourd’hui, l’on peut dire que les possédés du démon, ce sont bel et bien les contempteurs bêtes et méchants du renard qui les obsède malgré lui, ce qui ne devrait plus avoir cours, d’autant moins que la rage a été éradiquée sur le territoire français il y a 20 ans. Hélas, les opinions fausses sont tenaces dans leur enracinement. Elles s’ancrent dans un archaïsme aussi menaçant que les pièges à mâchoires dont on use encore pour capturer cet animal (on estime entre 500 000 et un million le nombre de renards annuellement exterminés en France). Pourtant, un examen attentif débarrassé des filtres moralisateurs, prenant en considération les faits et l’observation objective, permet de rendre compte d’une réalité qui est tout autre : le renard, que les bestiaires donnaient comme l’ami du corbeau, est facilement mis en fuite par ces petits corvidés que sont les choucas, surtout lorsqu’en masse ils le harcèlent du bec. La fable nous raconte que si le coq pousse avec plus d’ardeur son cri durant la nuit, c’est pour éloigner le renard qui rôde alentours. L’on raconte encore que le renard doit lutter contre le coq lorsqu’il lui vient l’idée alléchante de pénétrer dans le poulailler. Mais ce ne sont là qu’affabulations. A la vérité, « un renard peut être mis en fuite par une poule suitée de poussins »5. Enfin, l’on peut dire que les Japonais n’eurent pas tort de faire du renard une divinité protectrice des denrées alimentaires : en effet, en mettant les ravageurs à son menu, le renard ne limite-t-il pas la destruction des cultures ?

Araser les anciennes croyances superstitieuses est d’autant plus salutaire que convoquer de vieux griefs ne passe généralement pas pour un signe d’assouplissement de l’esprit.

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  1. Hildegarde de Bingen, Physica, p. 260.
  2. Michel Pastoureau, Bestiaires du Moyen-Âge, p. 307.
  3. Guillaume le Clerc, Le bestiaire divin, p. 91.
  4. Jean Chevalier & Alain Gheerbrant, Dictionnaire des symboles, p. 834.
  5. Zoo de Haye – GECNAL, Je découvre les animaux sauvages, p. 152.

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