Le cyprès (Cupressus sempervirens)

Vincent Van Gogh, Route de campagne en Provence la nuit (mai 1890).

Synonymes : cyprès commun, cyprès de Provence, cyprès d’Italie, cyprès mâle (variété horizontalis), cyprès femelle (variété fastigiata).

« Qui n’a dans la mémoire ces paysages méditerranéens où le sombre cyprès dresse sur le bleu violent du ciel ses étroites colonnes endeuillées ? » (1). Cette fascination dont parle Fournier – du moins pour moi cela en est une – peut nous paraître comme faisant partie intégrante du paysage provençal. Pourtant, cet hôte si typique de la Mare nostrum n’en est pas originaire, de même qu’il n’est pas indigène en France. Si on l’y voit, c’est parce qu’il a été apporté en Europe occidentale et mis en terre. Sans cela, Vincent Van Gogh n’aurait jamais pu réaliser la série arlésienne des cyprès, dont le fameux Nuit étoilée de mai 1889, dans lequel se blottit un petit village dont la flèche de l’église monte au ciel de même que la monumentale pointe sommitale de ce cyprès qui mange et obscurcit l’espace du côté gauche de la toile.
Avant d’embellir la Côte d’Azur et de jouer l’utile rôle de rempart face au vent et au sable (2), le cyprès prit racine en Asie mineure, où sa présence est consignée dans un vieux texte assyrien du XVI ème siècle avant J.-C. Au temps du roi Asir bel Nisêsu, Assyriens et Babyloniens attestent un emploi déjà fort ancien, puisque le cyprès était préconisé contre « les douleurs et démangeaisons du fondement ». Eh oui, les Anciens étaient, bien sûr, eux aussi affublés d’hémorroïdes ! Si le cyprès a plutôt tendance à s’élever vers les cimes des cieux, il faut admettre qu’il y a 3500 ans, il fut invité à sonder ce qui se passe au fond de la culotte, et il ne s’est jamais départi de cette antique réputation depuis. Il s’agit donc d’une fidélité qui remonte fort loin. A Babylone, des tablettes d’argile portant des caractères cunéiformes (c’est-à-dire en forme de « clou » ou de « coin », du latin cuneus) relatent l’existence du cyprès qui fut, en compagnie du saule, l’une des principales plantes de la pharmacopée babylonienne.
Très anciennement naturalisé, on le retrouve sur deux îles méditerranéennes, la Crète et Chypre, amené là par les Phéniciens. De là, il essaime en Grèce et en Italie (avec quelques difficultés d’acclimatation d’après Pline), puis à l’ensemble du pourtour méditerranéen (Midi de la France, Espagne, Maroc, Égypte…), tout en suivant un chemin inversement dirigé vers le nord de l’Inde et la Chine.

En Grèce, le cyprès était tout à la fois un médicament et la matière permettant d’honorer les divinités. C’est ainsi que Pythagore le recommandait pour cette fonction avec le cèdre, le laurier, le myrte et le chêne. Plus prosaïquement, Hippocrate utilisait le bois de cet arbre contre les affections utérines, la chute du rectum avec hémorragie, les hémorroïdes et leurs séquelles (marisques). Quand le malade n’était pas affecté par ces douloureuses pathologies, on lui ordonnait de se rendre dans un bois de cyprès afin que le pulmonique bénéficiât de ses saines exhalaisons. Un diffuseur atmosphérique géant et naturel, en somme.
Étrangement, l’on ne retrouve aucune des indications hippocratiques dans l’œuvre de Dioscoride. Il remarque la vertu diurétique du cyprès qu’il qualifie de remède urinaire, ainsi que son action sur la sphère respiratoire (oppression thoracique, dyspnée, asthme, toux, etc.), qui lui font employer les galbules concassés mis à macérer dans du vin. Les cônes du cyprès intervenaient aussi dans les désordres gastro-intestinaux (crachement de sang, diarrhée, flux de ventre, dysenterie). « Incorporés avec de la cire, mis sur l’estomac, le fortifient » (3). Ces galbules étant des drogues à tanin, ces préconisations sont tout à fait heureuses, de même que l’astringence couplée au pouvoir cicatrisant de ces cônes. Pulvérisées ou simplement broyés, mêlés à des figues sèches ou à des graines de lupin, cuits dans du vinaigre, puis emplâtrés, ils convenaient aux tumeurs du type apostume, aux ulcères rampants, aux manifestations visibles du charbon, aux plaies, étant non seulement résolutifs, mais hémostatiques. Bien plus tard, Serenus Sammonicus se démarque très nettement de ce tableau thérapeutique, conseillant le cyprès en cas de douleurs vésicales, de goutte, d’affections aux parties génitales masculines (prostatite ? il ne le dit pas…), enfin « contre les ruptures, les douleurs et les contractions des nerfs ». Passée sous silence par Hildegarde (elle ne conseille le cyprès que face à la diarrhée et pour amender le corps de sa faiblesse générale), la propriété anti-hémorroïdaire du cyprès réapparaît dans d’autres ouvrages majeurs du Moyen-Âge : le Circa instans, l’Hortus sanitatis, et surtout l’Arbolayre qui conseille une décoction aqueuse de feuilles et de galbules de cyprès contre les hémorroïdes fluentes. Ajouter de la poudre de cyprès dans les aliments est aussi très profitable contre cette affection, puisque « ce y vault moult ».

Ces indications médicales ne sauraient faire oublier le caractère sacré qu’eut le cyprès pour de nombreuses civilisations. Par exemple, qu’en Égypte il fasse partie des ingrédients rituels composant le kyphi, nous renseigne sur cette dimension. En Grèce, on comptait un certain nombre de bois sacrés composés de cyprès, à proximités des temples dédiés à différentes divinités : Apollon, Hermès, Rhéa, Laïs, Bellérophon, Asclépios, etc. Mais c’est tout particulièrement en tant que symbole des divinités infernales ou « sombres » que le cyprès est connu. On cite parfois Chronos ou Beroth, déesse chthonienne chypriote (4), mais, par-dessus tout, c’est immanquablement Hadès chez les Grecs, Pluton chez les Romains, qui voit ses prêtres se couronner de rameaux de cyprès. Les poètes, pour beaucoup d’entre eux, rendent volontairement sinistres les lieux qu’occupe cette divinité du dessous : « C’est un chaos, ce sont des rochers hérissés de pierre ponce, qui n’aiment que le cyprès lugubre dressé tout autour. C’est au milieu de ce séjour que Pluton a élevé sa tête marquée par les flammes et la cendre blanche des bûchers » (5).
Pourtant, le cyprès n’était-il pas considéré en Perse comme l’arbre primitif du paradis des anciens Iraniens, arbre attribué à une divinité tout au contraire solaire comme Ormuzd ? Ces derniers « voyaient, dans la forme du cyprès, dont la pointe aiguë se dresse vers le ciel, le représentant végétal du feu générateur […] ; c’est pourquoi on le trouvait devant tous les temples consacrés au feu, dans la cour du palais royal, et au centre même des jardins de plaisance qui étaient censés reproduire, quoique faiblement, le souvenir du paradis perdu » (6). De cela, le cyprès de Zoroastre d’Abarkouh, en Iran, vieux de près de 4500 ans, en est le témoin, et nous oblige à nous souvenir qu’aux temps des prophètes, l’on rendait un culte à ces cyprès remarquables par leur taille. De tels arbres étaient alors « l’emblème le plus auguste et le plus général de la divinité féminine [nda : sans doute la grande déesse Mère] dans un double rôle de génération et de mort » (7). Probable que le poète Horace n’a retenu du cyprès que cette dernière valeur. Pour lui, de même que pour Sénèque, il ne peut être autre chose qu’un arbre triste, puisqu’il sait – et n’accepte pas – que le cyprès lui survivra nécessairement. Virgile n’est pas loin de penser de même, mais sans injecter dans ses paroles autant de mauvaise humeur que l’auteur des Odes mort à moins de 57 ans et qui, précisons-le, se fichait pas mal de l’« autre vie », n’entretenant que le regret de la perte de celle-ci, terrestre. Qu’il ait su qu’à Rome l’on plantait des cyprès à l’abord des tombes, qu’on le plaçait sur les bûchers et à la porte des maisons en deuil, a dû le crisper quelque peu : ce grand machin droit et tout noir, devant cet autre machin raide et blanchi à la cendre du Tartare !… Non, décidément !
Dès lors qu’on évoque le monde infernal, on ne peut passer à côté de la mort et de la tristesse qu’on lui a culturellement associée (8), symbolique dont le cyprès funéraire (mais pas forcément funeste, comme nous allons bientôt le découvrir) est porteur depuis des temps très anciens. Réagir à la manière de Virgile, d’Horace ou encore d’Ovide et de Shakespeare plus tard, c’est se fourvoyer sur l’identité du cyprès (qui n’a jamais demandé à être planté dans les cimetières) et n’en considérer qu’une facette. Observons le fragment mythologique dans lequel prend pied Cyparissos de Kéos, qu’au temps d’Ovide l’on ne comprenait déjà presque plus. Ce jeune Crétois vivait avec un cerf apprivoisé qu’il blessa par mégarde avec un javelot. Inconsolable face à la mort de l’animal, désirant lui-même mourir à son tour, il fut métamorphosé en cyprès (9). Apollon s’adressa à l’homme devenu arbre en ces termes : « Moi, je te pleurerai toujours, toi, tu pleureras les autres et tu t’associeras à leur douleur ».
Si l’on s’arrête là… Mort, perte, tristesse, mélancolie. Voilà pourquoi le cyprès est, avec l’if et le lierre, un arbre funéraire hôte des cimetières, symbole du deuil et du chagrin. Mais si l’on va plus loin, au-delà… Cyparissos devait très certainement être un dieu-arbre dont l’animal sacré, le cerf, est le symbole de la renaissance perpétuelle de la vie (les bois de cerf, bien qu’ils chutent chaque année, repoussent toujours, et plus grands…). Unir, dans un seul mythe, deux emblèmes, l’un végétal, l’autre animal, possédant tous les deux une portée sémantique identique, n’est-ce pas une manière de rendre compte du fait que si le cyprès incarne l’idée de mortalité et de finitude, il est tout aussi porteur d’immortalité ?
De par sa verticalité, et son solide ancrage en terre, et même si plié par le vent il ne rompt pas, il représente pour les Chinois la passerelle permettant d’unir le Ciel et la Terre. C’est pourquoi on utilisera particulièrement l’huile essentielle de cyprès en tant qu’huile de transition et de séparation, afin d’adoucir les peines des personnes trop focalisées sur leur passé, qui sont incapable de se projeter en avant sans crainte, peureuses et inquiètes à l’idée que l’avenir, le fatum, leur réserve un mauvais tour. Une huile essentielle parfaite pour Horace !
Si le cyprès est qualifié d’arbre de vie, c’est en raison de sa pérennité et de son évident caractère semper virens. Cette persistance, cette durabilité (10) à vouloir se montrer toujours vert, s’accompagne de l’imputrescibilité de son bois dont la résine le rend inattaquable par la vermine, ce qui explique que les Égyptiens, horrifiés par le ver, aient taillé des sarcophages dans du bois de cyprès (11), de même que les cercueils des dignitaires de bien des sociétés antiques (et jusqu’aux cercueils des papes : une longue tradition justifie l’emploi du bois de cyprès : Jean-Paul II n’y a pas dérogé lors de son décès survenu en 2005). Précisons que « comme tous les arbres phalliques, le cyprès est, tout à la fois, un symbole de génération, de la mort et de l’âme immortelle » (12). Ce phallisme est indissociable des aspects symboliques que nous avons abordés jusqu’à présent : à Rome, ainsi qu’en Grèce et en Turquie, l’on plantait un cyprès à la naissance d’une fille, présageant par-là sa future dot, autre manière allégorique de lui souhaiter un mari. A son départ de la maison de ses parents, le cyprès était coupé, non pas en signe de deuil comme je l’ai pu lire (la jeune fille va se marier et sans doute avoir des enfants : où est le deuil dans tout ça ?). Peut-être propitiatoire, le cyprès est avant tout une figuration végétale du jeune homme, c’est plus précisément l’amoureux : alors que l’amoureuse est représentée par une rose en Orient, un narcisse en Crète, un arbre à sucre (un érable) en Russie, dans toutes ces régions son équivalent masculin est un cyprès, masculinité que l’on retrouve dans la flèche d’Éros et le sceptre de Zeus, qui étaient tout deux façonnés dans du bois de cyprès.
Il importe de relativiser et de ne pas faire parler les légendes et les croyances à tort et à travers. Par exemple, « en Sicile […], le jour des Morts, les enfants […] détachent aussi des branches de cyprès et de romarin, et rentrent joyeusement avec elles dans les maisons. Cette joie ne peut signifier autre chose que la vie bienheureuse des trépassés » (13). Planter un cyprès à la naissance d’une fille comme dot (on a fait de même du peuplier en Italie) ou à l’abord d’une maison procède de multiples intentions : assurer protection, adresser des souhaits de bienvenue, mais aussi fournir, quand le moment sera venu, le bois suffisant pour remplacer la poutre maîtresse de la maison quand l’ancienne viendra à rendre grâce. N’est-ce point pareil dans les cimetières ? Outre que le cyprès offre son pouvoir protecteur aux défunts dans l’au-delà, l’on taille aussi dans son bois les quatre planches clouées entre elles pour former un cercueil. De ces arbres droits comme des i, l’on passe à la poutre et aux planches bien horizontales, l’homme transitant d’une position debout à la suivante, couchée : cela dessine un cycle perpétuel, celui de la naissance et de l’ensevelissement, celui de la création sans laquelle il n’existe pas de destruction. (Tu as besoin d’anti-oxydants pour que tes cellules te fassent paraître presque aussi jeune que tu ne l’es, mais tu ne pourrais te passer de l’oxygène indispensable à ton existence.) Et d’un achèvement résulte, humus putride qui accueille la jeune graine qui rêve de germer, l’infime et ténu souvenir d’un recommencement, d’une résurrection : « Adam fut enterré dans la vallée de l’Hébron, et de son corps naquirent trois arbres provenant des graines célestes : un cèdre, un cyprès et un pin » (14). L’incorruptible cèdre, mêlé au cyprès endeuillé, est flanqué du pin, souvent substitué par le palmier, végétal phénix de résurrection, et de l’olivier, symbole de l’onction. L’on dit que ces arbres s’entremêlèrent ou n’en formèrent plus qu’un, et que c’est dans son bois que l’on tailla la croix christique, inversant le symbolisme, nous présentant nous plus un mourant couché, mais, malgré lui, forcé de conserver une position verticale. Origène expliqua que le cyprès est d’une très bonne odeur, celle de la sainteté, parce qu’« il représente le secret de Dieu » (15).
Protecteur, le cyprès était sculpté par les Romains qui plaçaient des statues à l’effigie de Priape tout autour de leurs champs et de leurs jardins. De cette manière, le cyprès écartait les indésirables. Il joue le même rôle tout autour des cimetières, le Cupresso protège des âmes errantes, des feux follets et des démons, comme le rapporte Hildegarde de Bingen, dans son Physica : « Si quelqu’un est envoûté par le diable ou par la magie, prends de ce bois qui est au centre de cet arbre, creuse-le avec une tarière et recueille dans un vase de terre l’eau d’une source vive, en la faisant passer par ce trou du bois […]. Que cette eau lui soit donnée à boire, quand il est à jeun, neuf jours de suite, parce qu’il est tourmenté ou envoûté par le diable, par des fantômes ou par la magie, et il ira mieux » (16). Le bois de cyprès était donc considéré comme un talisman contre les entités démoniaques, puisque « le diable fuit avec dédain tout ce qui est vertueux, parce qu’il n’a lui même aucune vertu » (17).

Du cyprès, l’on connaît surtout son allure fastigiée (de fastigium, « faîte »), haute colonne étroite et profilée qui peut grimper jusqu’à 30 m. C’est là la caractéristique de la forme cultivée, celle-là même qu’on a plantée en masse dans le Midi pour s’abriter du vent et des bourrasques d’arène. Quant à la forme sauvage ou dite encore « mâle », elle possède des branches bien plus horizontales. C’est d’elle qu’on tire la matière végétale nécessaire à l’extraction de l’huile essentielle de cyprès. Dans un cas comme dans l’autre, le cyprès est toujours très ramifié, et chacun de ses rameaux porte de minuscules feuilles écailleuses emboîtées les unes dans les autres. Bien que n’étant pas des aiguilles, ces feuilles persistent sur l’arbre entre 2 et 4 ans, ce qui lui confère sa parure constamment verte.
Sur un même pied, l’on observe des fleurs mâles et d’autres femelles, les premières en forme de cônes jaunâtres, les secondes verdâtres, desquelles naîtront les cônes globuleux qu’on appelle galbules, plus ou moins sphériques, de couleur gris verdâtre veiné de rose violacé. Longs de 4 cm au maximum, chacun d’eux est constitué de 8 à 14 écailles hexagonales tout d’abord juxtaposées (le cyprès s’y connaît en pavage du plan ^.^) jusqu’à maturité. A ce stade, les écailles s’écartent les unes des autres tout en brunissant et en se lignifiant, afin de permettre à leurs petites graines ailées de s’envoler dans le souffle du vent.
En France, le cyprès est surtout présent dans deux zones géographiques dans lesquelles il fructifie, c’est-à-dire le Midi et l’Ouest. Il devient plus rare dans le Nord et dans l’Est, aux climats peu adaptés à son tempérament.

Le cyprès en phyto-aromathérapie

Aujourd’hui, si je vous dis « cyprès », vous devriez immédiatement penser « huile essentielle ». C’est un fait. On rencontre plus couramment cet arbre sous cette forme, plutôt que celle, en vrac, de feuilles et de galbules qui, au reste, ne sont pas autorisés à la vente libre en France. Ce qui fait que le regard ne croise pas le cyprès, par le biais de ses feuilles et de ses galbules, dans les boutiques de bien-être et de produits biologiques. Pour bien des personnes, le cyprès ne se résume donc qu’à un petit flacon de verre ambré. Pourtant, il y a un siècle et plus, la matière médicale se satisfaisait parfois des feuilles, mais surtout des galbules cueillis avant maturité lorsqu’ils sont verts, aux écailles encore soudées entre elles, et quelquefois le bois, bien que plus rarement, et l’écorce des jeunes rameaux.
L’on connaît beaucoup mieux la composition de l’huile essentielle de cyprès, du fait de sa sur-représentation par rapport aux autres parties brutes, même si elle est issue d’eux. A travers une seule huile essentielle, il est parfois difficile de s’imaginer la forme d’une feuille, la couleur d’une fleur, la rudesse de l’écorce d’un arbre…
Outre des données biochimiques portant sur cette huile essentielle, il n’y a pas grand-chose d’autre à se mettre sous la dent à propos des éléments constitutifs du cyprès. Contraint à la brièveté, je puis néanmoins vous indiquer la présence de flavonoïdes et de polyphénols, d’une grande quantité de tanin, de divers sels minéraux (fer, calcium, potassium, phosphore) et enfin d’une fraction aromatique dont la proportion est estimée autour d’1 %. Pour en obtenir l’huile essentielle, on distille les rameaux feuillés à galbules à l’aide de la vapeur d’eau. Le cyprès oblige à une distillation longue, parce que fractionnée (3 heures de distillation suivies de 8 heures de repos, puis reprise de la distillation pour trois dernières heures). Le rendement reste assez faible, variant de 0,5 à 1,2 %. Il ne faut pas pour autant faire de cette huile un produit aussi précieux que certains voudraient bien nous le faire croire (toutes les huiles essentielles le sont). En effet, la matière première qui en permet l’obtention n’est pas aussi rare que cela.
Après analyses de plusieurs chromatographies en phase gazeuse, il apparaît que la part belle moléculaire est allouée aux monoterpènes. J’ai établi des chiffres moyens :

  • Monoterpènes : 82 % dont α-pinène (48,5 %), δ-3-carène (17,9 %), β-myrcène (3,1 %), limonène (2,6 %), sabinène (2 %)
  • Sesquiterpènes : 5,1 % dont germacrène D (2 %)
  • Esters : 3,6 % dont acétate de terpényle (3,1 %)
  • Sesquiterpénols : 2 % dont cédrol (1,1 %)

Très légère (densité : 0,87), l’huile essentielle de cyprès est généralement incolore, mais peut aussi apparaître jaune très pâle. Son parfum boisé, balsamique, résineux et ambré lui vaut d’être utilisée en parfumerie, domaine dans lequel elle se double d’un absolu, afin d’entrer dans la composition de parfums aux notes de chypre et de fougère. Fraîche, forte et tenace, l’huile essentielle de cyprès est aussi employée en savonnerie.

Propriétés thérapeutiques

En bon arbre de vie qu’il est, le cyprès n’apprécie pas trop quand la circulation se fait difficile et stagnante. D’ailleurs, on notera avec délice et bonheur le parallèle que l’on peut faire entre l’arbre et l’homme : ils possèdent chacun deux circuits circulatoires (sève montante et sève descendante pour l’arbre, système veineux et système artériel pour l’homme). En effet, le cyprès aime quand ça bouge et ça circule. Ce n’est pas pour rien si le cyprès est un tonique circulatoire, un décongestionnant veineux et un vasoconstricteur. Il porte son action sur les troubles de l’insuffisance veineuse. Il a donc un rapport avec le sang qu’il canalise et qu’il évite de stagner, mais qu’il bloque également dans ses épanchements accidentels (bien des propriétés psycho-émotionnelles sont inspirées de ces caractéristiques).

  • Anti-infectieux : antifongique, antibactérien, antiviral, antiseptique atmosphérique
  • Régulateur du système neurovégétatif, rééquilibrant du système nerveux, stimulant général, immunostimulant, neurotonique, positivant (?)
  • Anti-inflammatoire, analgésique
  • Décongestionnant veineux et lymphatique, veinotonique, vasoconstricteur, rend son élasticité aux parois des veines, antihémorragique
  • Mucolytique, expectorant, antispasmodique bronchique, antitussif
  • Emménagogue, œstrogen like léger, régulateur du système hormonal féminin
  • Décongestionnant prostatique
  • Diurétique (bois)
  • Anti-oxydant, antiradicalaire
  • Astringent, détersif (galbule), cicatrisant
  • Antisudorifique (huile essentielle), sudorifique (bois)
  • Fébrifuge léger (bois)

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère circulatoire : hémorroïdes, varice, varicosité, phlébite, fragilité capillaire, insuffisance veineuse, drainage lymphatique, œdème des membres inférieurs, jambes lourdes, rétention hydrolipidique, cellulite, hypertension
  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : diarrhée, dysenterie, dysenterie infantile, flux muqueux, sang dans les selles, hématémèse, constipation chronique des personnes âgées et des asthéniques, paresse intestinale, collapsus rectal
  • Troubles de la sphère vésico-rénale : cystite, énurésie infantile, incontinence, vessie hyperactive, hématurie, congestion et adénome prostatiques, prostatite, écoulement urétral
  • Troubles de la sphère pulmonaire + ORL : rhume, bronchite, bronchite chronique, encombrement bronchique, hémoptysie, tuberculose pulmonaire, toux (spasmodique, quinteuse, sèche, rebelle, coquelucheuse), maux de gorge, trachéite, laryngite, pharyngite, aphonie, acouphènes
  • Troubles de la sphère gynécologique : aménorrhée, dysménorrhée, règles tardives et/ou abondantes, pertes blanches, congestion pelvienne, troubles liés à la ménopause
  • Affections cutanées : plaie, brûlure (premier et deuxième degré), ulcère variqueux, engelure, herpès labial, eczéma, soin des peaux grasses, coup, bleu, hématome, transpiration fétide et/ou excessive, vergetures
  • Troubles locomoteurs : rhumatismes, engorgement articulaire, crampe musculaire
  • Troubles du système nerveux : irritabilité, stress, asthénie, fatigue nerveuse, psychique et émotionnelle, insomnie, deuil
  • Parotidite, hyperthyroïdie (?)
  • Alopécie
  • Autres hémorragies passives : saignement de nez

Note : la médecine traditionnelle chinoise use d’une autre espèce de cyprès, le cyprès de l’Himalaya (Cupresssus torulosa), un bel et grand arbre. Curieusement, si la médecine traditionnelle chinoise s’adresse aux feuilles et aux rameaux, elle ne semble pas faire appel aux galbules, bien plutôt aux graines qu’ils contiennent : elles « nourrissent le cœur, calment l’esprit, lubrifient l’intestin, facilitent le transit » (18).
Selon les préceptes de cette médecine, feuilles, rameaux et graines s’adressent aux méridiens du Cœur et du Foie. Les graines seules s’occupent aussi de celui de la Rate/Pancréas, les feuilles et les rameaux du méridien du Gros intestin.

Modes d’emploi

  • Décoction d’écorce, de galbules concassés, de feuilles.
  • Macération alcoolique de feuilles fraîches.
  • Fumigation humide de feuilles fraîches, fumigation sèche de feuilles sur charbon ardent.
  • Poudre de feuilles.
  • Cataplasme de feuilles fraîches.
  • Huile essentielle : par voie orale (avec mesure, parfois sous contrôle médical), par voie cutanée diluée, par diffusion atmosphérique, inhalation et olfaction.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Récolte : si jamais vous avez la chance d’avoir un cyprès sous la main, peut-être pourriez-vous lui demander son concours en récoltant ses galbules encore verts et ses rameaux au printemps.
  • Toxicité : du fait de sa propriété œstrogen like (c’est-à-dire à même de mimer les œstrogènes), l’huile essentielle de cyprès est potentiellement tératogène. On ne l’emploiera ni chez la femme enceinte ni chez celle qui allaite. De même, on ne l’utilisera pas dans les cas suivants : pathologies cancéreuses hormono-dépendantes, hyperœstrogénie, mastose, fibrome…
  • L’α-pinène est possiblement allergisant, aussi veillera-t-on à diluer l’huile essentielle de cyprès dans une huile végétale avant toute application cutanée.
  • Soyez attentif dans vos choix. Il est conseillé de se tourner vers une huile essentielle biologique, 100 % pure et naturelle. Parfois, cette huile essentielle est coupée avec de l’huile essentielle de térébenthine, peu onéreuse à produire. On comprend aisément le motif des falsificateurs.
  • En associant cette huile essentielle à des plantes comme le fragon, l’hamamélis, l’hydrastis, le marronnier d’Inde et la vigne rouge, on peut grandement améliorer la circulation sanguine. Pour la favoriser encore davantage, il faut privilégier dans l’alimentation ce qui contient des flavonoïdes (thé, vin, raisin, pomme, cacao, artichaut, ail, oignon, épinards, brocoli…).
  • Teinture capillaire : d’après Dioscoride puis, beaucoup plus tard, Jean-Baptiste Porta, les galbules du cyprès permettent de foncer les cheveux.
    _______________
    1. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 327.
    2. Le cyprès a été beaucoup planté dans certaines régions du Midi de la France pour cette raison, mais cette surpopulation a donné lieu à l’apparition d’inattendus problèmes d’allergie au pollen de cyprès, comme on le rencontre à propos du thuya et du peuplier par ailleurs, et ce pour de semblables raisons (au-dessous d’un certain seuil, il n’y a pas d’allergie ; ce phénomène apparaît lorsqu’on compte x grains de pollen par mètre cube d’air, et que la valeur dépasse le seuil critique).
    3. Dioscoride, Materia medica, Livre I, chapitre 85.
    4. D’après Angelo de Gubernatis, Chypre doit son nom à celui du cyprès. Beroth serait la façon dont on désignait le cyprès en phénicien.
    5. Pétrone, Le Satiricon, p. 181.
    6. Angelo de Gubernatis, La mythologie des plantes, Tome 2, p. 117. En Grèce, le cyprès était un temple à lui tout seul, surtout quand il forme, en masse, un bois sacré. Au Japon, le cyprès (cyprès du Japon ou hinoki faux-cyprès, Chamaecyparis obtusa) est très usité d’un point de vue cérémonial et religieux : outre qu’on façonne des temples dans du bois de cyprès, cet arbre fournit aussi la matière dont se compose le sceptre du prêtre shinto, le shaku (bien que d’autres essences puissent intervenir pour ce faire : cerisier, cèdre, houx, if, etc.). Ce sceptre, qui rappelle celui de Zeus, nous signale que pour les Japonais, le cyprès appelle aussi l’élément igné : le feu rituel est allumé par le frottement de deux morceaux d’hinoki.
    7. Ibidem, p. 54.
    8. Chez les Grecs antiques, les enfers n’ont pas la même valeur que l’enfer biblique du christianisme.
    9. C’est bien évidemment le cyprès qu’il faut lire dans le nom de Kupárissos, ayant emprunté au sémitique koper qui veut dire « résine » (ce qui peut surprendre : sachons que sous climat chaud, le cyprès exsude une résine qu’il ne produit pas en France).
    10. Parce qu’il l’estimait beaucoup plus durable que l’airain, Platon souhaitait voir les lois inscrites sur des tablettes de bois de cyprès.
    11. Ils doivent sans doute être également effarés de ce mot, sarcophage, qui a été forgé pour désigner leurs boîtes à momies, puisque, étymologiquement il veut dire « manger la chair » ; il y a mieux pour exprimer l’impérissabilité. Mais l’idée comme le mot qui la véhicule doivent parfois être tenus sous silence, comme le rappelait, mi-figue mi-raisin, le docteur Leclerc au siècle dernier : « On fera bien, comme je l’ai déjà conseillé, de formuler le médicament autrement que sous son nom français, le mot cyprès pouvant éveiller dans l’esprit des malades des pensées funèbres ou leur inspirer de ces plaisanteries classiques où l’humanité souffrante plaît à établir entre la Camarde et le médecin les liens d’une indésirable parenté » (Henri Leclerc, Précis de phytothérapie, p. 98).
    12. Angelo de Gubernatis, La mythologie des plantes, Tome 2, p. 115.
    13. Ibidem, p. 119.
    14. Michèle Bilimoff, Les plantes, les hommes et les dieux, p. 101.
    15. Hildegarde de Bingen, Physica, p. 171.
    16. Ibidem, pp. 171-172.
    17. Ibidem, p. 171.
    18. Liu Shaohua & Marc Jouanny, Phytothérapie alimentaire chinoise, p. 76.

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Le carvi (Carum carvi)

Synonymes : cumin des prés, cumin de montagne, cumin de Hollande, anis des Vosges, anis bâtard, faux anis, chervis, crantz.

Parce qu’on a fait dériver le français carvi et l’anglais caraway de l’arabe karwija, lui-même emprunté au grec kâron, cela a donné la prime illusion que le carvi provenait de quelque fantastique et merveilleuse contrée orientale. Contrairement à ce qu’indique Nicolas Lémery au XVII ème siècle, le carvi ne porte pas le nom du pays d’Asie dont il fut ramené. Il ne s’agit donc pas d’une épice « exotique » comme la cannelle et le clou de girofle, cette plante étant endémique à l’Europe, à l’Asie centrale et septentrionale. On l’y rencontre à l’état spontané dans les prairies montagneuses de ces vastes régions. En France, elle est localisée dans l’Est, le Sud-Est, le Centre et les Pyrénées, et se plaît surtout en altitude, sur des sols ensoleillés perchés jusqu’à 2000 m d’altitude.
« La plante qui le produit a eu l’honneur d’être mentionnée par César : dans ses commentaires De bello civili, il parle d’une racine appelée chara qui, mêlée avec du lait, fut d’un grand secours aux soldats de Valérius » (1). Il y a tout lieu de croire qu’il s’agit là d’un autre « carum », Carum bulbocastanum (ou Bunium bulbocastanum) dont les surnoms de terre-noix, noix de terre ou encore châtaigne de terre, indiquent bien la présence souterraine d’une racine tubérisée, qui plus est comestible. Pour marquer l’antériorité des usages du carvi, sachons que l’on a retrouvé de ses graines sur certains sites néolithiques européens.
Au Moyen-Âge, il fréquente aussi bien les cuisines que les apothicaireries. Aux côtés de la carvitas, la carotte, le careium apparaît clairement dans le capitulaire carolingien bien connu. « On sait que Charlemagne veillait avec un soin minutieux à tous les détails de sa fortune particulière ; la vente des produits de ses domaines, comme l’achat des denrées nécessaires à l’entretient de sa famille et de ses officiers, ne se faisaient qu’après avoir été soumis à son approbation. Les plantes énumérées dans le capitulaire nommé de Villis, sont celles que le grand empereur faisait cultiver dans les jardins de son palais » (2). Ce caractère précautionneux et sourcilleux explique sans doute pourquoi l’empereur ne misait pas sur de mauvais chevaux : en effet, pourquoi faire cultiver et imposer la culture d’une plante qui ne lui aurait rien rapporter ?

Depuis Aetius, l’on sait la valeur carminative du carvi. Cette réputation ne sera jamais démentie. En toute fin du XVI ème siècle, on le rencontre sous la plume de Shakespeare qui vantera les vertus digestives du carvi dans sa pièce de théâtre Henri IV. Au XVII ème siècle, Nicholas Culpeper précise, dans Le médecin anglais (1652), que le carvi est « bénéfique dans tous les cas de refroidissements à la tête et à l’estomac et possède une certaine efficacité qui lui permet de combattre les flatulences et de provoquer les émissions d’urine ». Un demi-siècle plus tard Jean-Baptiste Chomel relatera un mode opératoire pour le moins original afin de chasser les vents hors des intestins : « On prend un pain tout chaud sorti du four, on le saupoudre avec cette graine pilée, on l’arrose de bonne eau-de-vie et on l’applique sur le ventre » (on trouvera plus simple dans la section Modes d’emploi ^.^).

Si l’on qualifie le carvi de cumin des Vosges ou d’anis vert, c’est pour rendre compte des liens qu’entretient le carvi avec les graines aromatiques que sont anis et cumin. Ce sont toutes des plantes qui se ressemblent beaucoup mais qui bien entendu conservent des caractéristiques qui font leur particularité.
Plante bisannuelle (ou pérenne à vie courte), le carvi ressemble beaucoup à la carotte sauvage, y compris par son épaisse racine en pivot dont l’odeur fleure bon la carotte. Totalement glabre, le carvi porte une tige bien dressée, creuse, longitudinalement striée, de 40 à 60 cm de hauteur. Les feuilles radicales, sans pour autant être filiformes comme celles de l’aneth ou du fenouil, sont très découpées et rappellent effectivement celles de la carotte sauvage, à la différence que celles-ci sont velues. Les feuilles supérieures, longuement pétiolées, sont dites bipennatifides, formées de folioles linéaires, incisées et disposées en croix, comme verticillées autour de la côte principale, et flanquées de deux folioles-stipules. Les fleurs minuscules aux pétales bifides s’épanouissent au printemps (mai-juin, parfois juillet). Principalement blanches, elles peuvent apparaître lavées de rose. Elles sont portées par huit à seize rayons de longueur inégale, formant ombelle sans involucre. Les fruits du carvi, à l’image de ceux du cumin, sont des akènes doubles formés de deux graines accolées l’une à l’autre, tout d’abord vertes puis brunes en séchant. Longues de 3 à 7 mm (selon la variété), elles sont légèrement arquées et marquées de cinq côtes longitudinales (contre neuf pour le cumin).
Naturellement, le carvi adopte des terrains aux sols argilo-calcaires ou argilo-siliceux. Ces terres doivent être fraîches, mais non gorgées d’humidité, légères et fertiles. Le carvi élit domicile aux abords des jardins cultivés ou abandonnés, dans les prairies, au bord des chemins, sur les pâturages montagnards.
Le carvi est cultivé en plusieurs endroits du monde : Europe (Allemagne, Pays-Bas, Norvège, Suède, Espagne), Afrique du Nord (Algérie), Russie, États-Unis, etc.

Le carvi en phyto-aromathérapie

La petite graine du carvi, avant de brunir en séchant, est tout d’abord verte et sent l’orange douce. Mais ce n’est jamais en cet état qu’on l’utilise en thérapeutique, l’on attend avec patience qu’elle ait atteint l’ultime stade de son développement. Une fois pleine et entière, elle n’a peut-être plus ce parfum d’agrume, mais contient des substances qui ne sont pas moins intéressantes : des substances azotées (le cinquième de son poids), de l’amidon (4 à 5 %), du sucre (2 à 4 %), des polysaccharides, du mucilage, une huile végétale de couleur verte (7 %), des matières cireuses et résineuses, des corps protéiques et des flavonoïdes. Ce qui surpasse, si l’on peut dire, tout cela, c’est une phénoménale fraction d’essence aromatique (jusqu’à 9 % !). C’est elle qui confère au carvi une odeur proche du fenouil et une saveur rappelant l’anis vert, mais plus chaude, piquante et un peu âcre, très aromatique. Le produit issu de l’hydrodistillation des graines broyées ou pulvérisées ne s’éloigne guère de ces caractéristiques gustatives et olfactives : chaude mais douce, l’huile essentielle de carvi partage ce côté épicé, parfois un peu boisé, mais n’est en aucun cas un fac-similé de l’huile essentielle d’anis vert. Très liquide, mobile, presque incolore à jaune très pâle, cette huile essentielle n’est pas fantasque dans sa composition biochimique puisque moins de dix molécules forment 99,80 % du totum. Sur les plus hautes marches du podium, l’on place une cétone monoterpénique, la D-carvone (51,50 %), diamétralement opposée au limonène (46,25 %) sur le référentiel électronique. Les autres molécules (myrcène, β-phellandrène, cis et trans-carvéol, cis et trans-dihydrocarvone) se partagent la portion congrue.
La carvone « écrase » un peu le limonène. On pourrait imaginer que cette huile essentielle sentirait un peu le citron, or ça n’est pas le cas. Elle développe, au contraire, un parfum d’orange douce bien décelable, mais jamais au tout début de l’inspiration. Elle ne vient qu’après, comme si elle devait se frayer un chemin dans cette masse de carvone, dont on connaît, parce que cétone, la grosseur et la lourdeur.

Note 1 : la carvone existe sous deux forme, la D et la L. La seule différence concerne le pouvoir rotatoire : la D-carvone est dextrogyre, la L-carvone lévogyre. La carvone du type D présente dans l’huile essentielle de carvi, se trouve à l’identique dans celles d’aneth, de cardamome, etc., alors que la L-carvone apparaît dans l’huile essentielle de menthe verte par exemple. D et L-carvone possèdent la même composition biochimique mais leur parfum à chacune est différent ! Cela explique que l’huile essentielle de carvi ne sente pas la menthe.
Note 2 : le carvi est parfois exploité pour sa racine et ses parties aériennes fleuries. Des deux l’on tire une huile essentielle, mais elles restent des produits bien peu connus par chez nous.
Note 3 : l’on se préoccupe assez peu de ce qu’il advient du gâteau après distillation (gâteau : résidu de la distillation, c’est-à-dire les plantes contenues dans l’alambic après la distillation achevée). Celui du carvi est un bon engrais et un tourteau agréable pour nourrir le bétail.

Propriétés thérapeutiques

  • Apéritif, digestif, carminatif (plus puissant encore que l’anis), stomachique, antiputride intestinal, vermifuge
  • Cholagogue, cholérétique
  • Expectorant, mucolytique, améliore le souffle
  • Fortifiant du cœur, régulateur du rythme cardiaque (en cas de perturbation d’origine digestive)
  • Diurétique, dépuratif rénal, sudorifique (?)
  • Galactogène, emménagogue léger, stimulant ovarien
  • Sédatif, calmant, antispasmodique
  • Antinociceptif
  • Anti-infectieux : antibactérien sur germes Gram + et Gram -, parasiticide
  • Fortifiant et stimulant cérébral

Note : l’action conjuguée du limonène et de la carvone favorise la production de glutathion-S-transférase, une enzyme détoxicante qui agit au niveau du foie.

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : inappétence, dyspepsie, lourdeur d’estomac, indigestion, paresse d’estomac, ballonnement, aérophagie, météorisme, fermentation intestinale, flatulence, spasmes nerveux et crampes gastro-intestinales, diarrhée séreuse, colique (venteuse, spasmodique, du nourrisson ; sauf en cas d’irritation phlegmasique), constipation atonique, halitose, parasites intestinaux (4)
  • Troubles de la sphère pulmonaire : encombrement bronchique, toux, bronchite catarrhale aiguë
  • Troubles de la sphère gynécologique : règles difficiles et/ou douloureuses, aménorrhée, dysménorrhée, insuffisance lactée
  • Troubles de la sphère cardiovasculaire : cardialgie, palpitations, éréthisme cardiaque
  • Soins bucco-dentaires, maux de dents
  • Tintement d’oreille, écoulement auriculaire
  • Insuffisance hépatobiliaire
  • Colique néphrétique
  • Troubles du système nerveux : dépression nerveuse, états nerveux légers, fatigue intellectuelle et nerveuse
  • Maux de tête
  • Larmoiement
  • Vertige
  • Accès fébrile

Modes d’emploi

  • Infusion aqueuse ou vineuse de semences. Compter la valeur de 4 g par litre d’eau en infusion pendant 10 mn à couvert.
  • Décoction de semences.
  • Teinture alcoolique : dans 12 parties d’alcool, verser une partie de semences de carvi. Autre : 40 g de carvi en macération dans un litre d’alcool pendant 8 à 10 jours. Filtrer, exprimer. Pour embrocation, friction.
  • Liqueur : 40 à 70 g de carvi en macération dans un litre d’eau-de-vie pendant deux semaines. Filtrer, exprimer. Ajouter 200 à 500 g de sucre roux en poudre.
  • Poudre de semences dans un véhicule aqueux (bien touillée dans un lait d’amande par exemple).
  • Huile essentielle : en interne (sur une durée brève), en externe (diluée dans une huile végétale d’amande douce par exemple), en olfaction.
  • Application locale de semences chaudes nouées dans un linge.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Cazin notait que la culture du carvi le rend plus « docile », et lui fait perdre une partie de son âcreté naturelle (on observe un phénomène similaire chez le fenouil ; en réalité, chez bien des végétaux). Sa racine grossit, devient succulente. Ces modifications s’appliquent aussi aux semences dont le parfum gagne en intensité.
  • Récolte : elle se déroule en toute fin de période estivale, en fait dès que les semences sont parfaitement mûres. L’on peut couper les ombelles au sécateur ou à la faux (si la surface est importante). On laisse sécher sur place s’il n’y pas de raison de craindre une averse ou bien dans un lieu spécialement dédié à cet effet, pendant deux ou trois jours. On bat, puis l’on vanne, comme le blé.
  • Toxicité : la D-carvone, bien qu’elle soit une cétone monoterpénique, fait partie de ces molécules les moins délicates à employer, équivalent à la verbénone en terme de potentiel toxique. Sa toxicité par voie orale est assez faible, plus faible encore par les voies cutanée, rectale et vaginale. Pour preuve, l’huile essentielle de carvi n’est pas inscrite sur la fameuse liste qui recense une poignée d’huiles essentielles placées sous monopole pharmaceutique (armoise vulgaire, absinthe, sauge officinale, hysope officinale, etc.). Il n’en reste pas moins que cette huile essentielle est déconseillée chez le bébé, le jeune enfant, les femmes enceintes et allaitantes, les personnes neurologiquement fragiles. Aux doses non thérapeutiques, cette huile essentielle est potentiellement neurotoxique et abortive.
  • Alimentation : toutes les parties du carvi cultivé (racine, feuilles, jeunes pousses, graines) sont comestibles. La racine se cuisine comme le panais ou la carotte (ainsi la consommait-on dans les pays du Nord) et le feuillage se prépare cru comme la salade ou cuit à la manière des épinards. Mais l’histoire culinaire du carvi a surtout retenu la valeur condimentaire de sa semence, épice populaire dans toute l’Europe du Nord et l’Europe centrale. Les paysans suédois et allemands en parfumaient les soupes, certains ragoûts, le pain (cf. le pumpernickel allemand), les fromages, comme cela se fait encore en Hollande (gouda) et en Alsace (munster). Chez les Anglais, il assaisonne les pâtisseries, les confitures. On peut en ajouter utilement à une compote de rhubarbe. Il est l’indispensable ingrédient de certaines spécialités d’Europe centrale : le goulasch en Hongrie, la choucroute en Allemagne et en Autriche, l’ančka en République tchèque. De plus, le carvi accompagne à merveille la viande de porc et la charcuterie, le poisson et les crustacés. On peut l’intégrer en petite quantité dans une sauce et l’accompagner de graines de moutarde et/ou de coriandre lors de la préparation de conserves au vinaigre. C’était encore, autrefois, le condiment du marin de la mer du Nord et l’on en ajoutait souvent à la pâte de ce qu’on appelait le biscuit de mer. Enfin, on l’emploie en confiserie (on en fait des dragées qui ressemblent aux « anis de Flavigny ») et en liquoristerie, élément essentiel du kümmel que l’on élabore surtout aux Pays-Bas et en Allemagne.
  • Cosmétique et parfumerie : nombreux sont les produits faisant appel au carvi : bains de bouche, dentifrices, savons, après-rasage, parfums, etc.
  • Usage vétérinaire : l’huile essentielle de carvi, additionnée d’alcool, peut être employée en friction contre la gale démodécique affectant le chien. « Le carvi fait partie des plantes aromatiques que tout cultivateur soucieux de préserver, par des moyens naturels, la bonne santé de son bétail doit mêler aux graminées et aux légumineuses des prairies. La plante sèche est appréciée des vaches et des moutons ; elle facilite leur digestion, combat les fermentations et favorise la sécrétion lactée » (3). Elle est donc parfaitement recommandée dans l’insuffisance lactée de la vache, les coliques, les spasmes stomacaux, la disparition de l’appétit, etc.
  • D’un point de vue plus spirituel, « les Hollandais prétendent que manger du carvi aiguise la mémoire et aide à passer les examens. Ses graines aideraient les artistes à trouver l’inspiration » (4). Enfin, le carvi était utilisé pour composer des philtres d’amour puisqu’il était, dit-on, le garant de la fidélité conjugale…
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    1. Henri Leclerc, Les épices, p. 106.
    2. Émile Gilbert, La pharmacie à travers les âges : Antiquité, Moyen-Âge, Temps modernes, p. 93.
    3. Pierre Lieutaghi, Le livre des bonnes herbes, p. 160.
    4. François Couplan & Gérard Debuigne, Petit Larousse des plantes médicinales, p. 262.

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Le cumin (Cuminum cyminum)

Synonymes : faux anis, anis âcre, cumin blanc, cumin de Marie.

« L’on dit qu’il faut injurier le kuminon quand on le sème, afin d’obtenir une belle et abondante récolte ». Cette anecdote, qu’on tient de Théophraste, nous rappelle qu’on faisait de même avec le basilic et la rue fétide. Quelle drôle d’idée, tout de même ! L’on sait bien qu’un végétal exposé à d’aussi mauvaises vibrations, ne peut prospérer. Au pire, il en meurt, au mieux il végète, dans le sens du terme affaibli par des usages inadéquats souvent répétés. Proférer des malédictions en semant le cumin n’équivaut pas à maudire le cumin en le semant… L’explication de Théophraste est assez fragile. A la vérité, on ne sait pas trop pourquoi les Anciens procédaient ainsi, mais vu le caractère populaire et même sacré qu’il a conservé en Italie (de même que le basilic), l’on peut soupçonner quelque bonne raison relative à la protection (de la plante ? des esprits qui l’habitent ? de ses pouvoirs ?). L’information éclairante que voici va nous permette d’y voir un peu plus clair : le cumin joua parfois la fonction alléguée au sel. Au cumin, l’on a donc transféré les pouvoirs du sel, purificateur et protecteur entre autres. Ainsi, en Allemagne, « pour garantir le pain aussitôt tiré du four contre le vol des démons de la forêt, on le farcit de cumin (1). D’après Plutarque, en Grèce, le sel et le cumin possédèrent une autre valeur équivalente : l’amitié et l’hospitalité. C’est par le pain et le sel que l’on fait venir chez soi ses hôtes dans les pays slaves, et qu’on les « empêche » de partir de la maison. Il s’agit là de la tradition de bienvenue : l’offrande du sel et du pain. Ainsi, le sel de même que le cumin attire, fixe et retient (ce qui peut s’expliquer par une équivoque de langage : en latin, cominus, veut dire « de près »).
« Dans le Canavese, en Piémont, les jeunes filles tâchent de faire avaler le cumin à leurs amoureux, dans la conviction qu’il produira sur eux le même effet que l’on croit en obtenir, par le même moyen, sur les poules. En effet, lorsque les poules s’éloignent trop de la maison hospitalière qui les nourrit, on essaye de les attirer, de les attacher au toit par le cumin qu’on mêle à de la farine trempée d’eau. [nda : on procéda d’identique façon avec cailles et pigeons du côté de Rome et de Bologne : raffolant du cumin, ces oiseaux sont attirés et demeurent dans le voisinage de l’homme.] De même, lorsqu’un jeune fiancé doit quitter son pays pour le service militaire, ou pour aller travailler à l’étranger, sa fiancée lui donne un pain tout frais, farci de cumin, ou lui fait boire du vin dans lequel elle a, d’avance, pulvérisé du cumin, ce qui fait quelquefois maudire ainsi les amoureux brouillés. ‘Maudite sorcière ! elle m’a donné du cumin, et je ne puis plus m’en délivrer’ » (2). D’où le proverbe consacré : « on lui aura administré le cumin ».
Dans ce dernier cas, le cumin concourt à l’acte amoureux sans passer lui-même pour aphrodisiaque. Tout au contraire, on commit la bêtise d’affirmer qu’il apaisait les ardeurs érotiques. Une épice chaude comme lui, allons donc ! Ce qui est contraire à la croyance des Arabes qui ingèrent deux fois par jour du cumin et du poivre mêlés à du miel afin d’échauffer leurs sens. D’ailleurs, d’un seul point de vue vétérinaire, quand il est mêlé à leur nourriture, le cumin se comporte comme un « aphrodisiaque » pour les femelles d’un certain nombre d’animaux domestiques (juments, vaches, truies). Autant dire que, parce que boutefeu et boute-en-train, le cumin excite et aiguise l’appétit.
Après ce que nous venons de dire, et aussi étonnant que cela puisse paraître, durant l’Antiquité, le cumin passe pour la plante de la misère et du dénuement. C’est ainsi qu’en parle Joseph de Maistre (1753-1821) : « L’indigent ne sème dans son étroit jardin que l’aneth, la menthe et le cumin », allusion à peine dissimulée à un passage de l’évangile selon saint Matthieu : « Malheur à vous, Scribes et Pharisiens hypocrites ! car vous payez la dîme de la menthe, de l’aneth et du cumin, et vous négligez les choses les plus importantes de la loi, la justice, la miséricorde, la fidélité » (XXIII, 23). En effet, le kammon était une plante de grande importance pour les Hébreux, et le prophète Isaïe (VIII ème siècle avant J.-C.) en mentionne la culture. Il n’y avait pas que dans le jardin du nécessiteux qu’on prodiguait des soins au cumin : chez les peuples de Gaule, il côtoyait plusieurs autres condiments et aromates (ail, oignon, moutarde, etc.). Durant l’Antiquité gréco-romaine, l’on n’a pas trop médit des qualités thérapeutiques du cumin. Il n’y a guère que Celse qui le voit comme un aliment de « mauvais suc », alors que la plupart des médecins s’entendent pour lui reconnaître des effets bénéfiques sur l’ensemble du tube digestif : à côté du dieu Stercorius, divinité des lieux d’aisance, de ce qu’ils contiennent et qu’on y dépose, les Romains en placèrent un autre autour des tablées romaines : « le dieu Crepitus, personnification indiscrète et bruyante des tempêtes intestinales, régnait en maître absolu ; non content de circuler majestueusement dans les laticlaves [nda : tunique des sénateurs romains] des praticiens, il trônait à la table impériale où l’avait admis un édit de Claude, quo veniam daret flatum crepitumque ventris in convivio emittendi. Mis à l’aise par un hôte bienveillant, le citoyen romain satisfaisait aux exigences de l’hilare et retentissant Crepitus et, pour employer l’expression de Flaubert, ‘exhalait toute sa gaieté par les ouvertures de son corps’ » (3). Le cumin étant carminatif, l’on peut aisément en comprendre la présence à l’abord des nombreux mets qu’engloutissaient les Romains, comme ce cumin au vinaigre que Pétrone, l’auteur du Satiricon, place sur les tables du banquet de Trimalchion, quand ce n’était pas des olives macérées dans du vinaigre ou de la saumure et parfumées de divers aromates : fenouil, cumin, coriandre… Après ces détonantes prouesses, qui devaient demander quelques efforts à leurs auteurs, l’on pourrait avoir un peu de difficulté à comprendre l’exangue cuminum (cumin exsangue, c’est-à-dire « cumin blanc ») du poète Horace, sur lequel Matthiole donne une explication : « Le cumin est fort usité dans les plats et les hypocrites (!) s’en parfument souvent pour se faire pâlir et changer de couleur, trompant le monde sous l’ombre de quelque sainteté ». Autrement dit, le cumin éviterait de piquer un fard. Mais comme c’est un calmant du système nerveux central et un apaisant émotionnel, l’on saisit un peu mieux cet usage étonnant. Rapportée par Macer Floridus, mais avant tout par Serenus Sammonicus, cette caractéristique pour le moins surprenante, s’accompagne d’un autre discrédit à inscrire à la liste des méfaits dont on croit capable le cumin : ce n’est pas pour rien que les Grecs ont fait de lui l’emblème de la petitesse et de mesquinerie, voire de la radinerie : paraît-il que même chez les Romains, l’empereur Marc Antoine était surnom « cumin » en raison d’une maladie qu’on appelle « avoir des oursins dans les poches ». Ils partageraient tout, même le cumin, disait-on de ces personnages. Comment comprendre cela ? J’essaie une explication : en sanskrit, le cumin se nomme ágâgî, en référence à l’allure de cornes de chèvre que prend le fruit en cours de maturation. (Chèvre, Capricorne, Saturne : est-ce pour cela que Henri Corneille Agrippa considérait le cumin comme une plante saturnienne ?) Le fruit du cumin a ceci de particulier qu’il est constitué de deux graines tout d’abord accolées, qui se détachent l’une de l’autre au fur et à mesure que sèche le fruit : séparer le cumin, métaphore de l’avarice, se comprend-t-il à l’aune de la sécheresse du fruit et de ce sentiment ?
Dissipons ces obscurités, remettons-nous en à Serenus Sammonicus qui déclare l’excellence du cumin face aux troubles oculaires : « Si l’organe de la vue est atteint de cette maladie où l’humeur cristalline de l’œil devient livide et plombée, rien n’est plus efficace que l’haleine d’une personne qui a mâché de cette plante […] qu’on appelle cumin » (4). Hildegarde, bien après lui, conseillait le Kumel lorsque les yeux se voilent.
Il est bien évident que les auteurs médiévaux connaissaient le cumin, bien avant que les Arabes ne l’acheminent en péninsule ibérique au XII ème siècle. En Europe occidentale et centrale, cette plante parvint bien plus tôt, puisqu’elle est mentionnée dès la fin du VIII ème siècle dans le Capitulaire de Villis, puis, au siècle suivant, l’on sait qu’elle a été mise en culture au sein du monastère de Saint-Gall, en Suisse. Qu’Hildegarde connaisse le cumin n’a donc rien de bien surprenant. Elle signale tout de même que « chez l’homme en bonne santé, il est bon à manger, car il lui procure de bonnes dispositions et apporte un léger rafraîchissement à celui qui est trop chaud » (5). En revanche, il n’est pas très utile, et même nuisible avec le malade, devenant pathogène plutôt que de lui apporter remède. Pourtant, les douleurs du cœur, celles de la goutte et de l’estomac (vomissement, nausée, flux stomacaux) sont bel et bien des affections morbides. De même que les lithiases urinaires, les morsures de scorpion accidentelles, l’entrave du flux menstruel, l’orthopnée ne sont pas censées paver un chemin de santé. Outre cela, Hildegarde se permit un très sage conseil : elle indiquait que le cumin participe à la bonne digestion de ces fromages, ceux-là même dont le docteur Leclerc se moquait, précisant qu’on les reconnaît pas leur propension à devenir champion de footing : tous ces fromages à la limite de la déliquescence ou entrés de plain-pied dans la putréfaction. Mais il n’y eut pas que les laitages qui furent incriminés aux temps médiévaux. Par exemple, Rhazès donne un procédé bien alambiqué pour se prémunir des mauvais effets de l’abricot sur l’organisme, sorte de préservatif, en quelque sorte. Dans sa recette, on y voit du cumin. A ce dernier, l’on commande de faire chose identique au XII ème siècle : Platine de Crémone passe, lui aussi, par des voies sinueuses pour amender la lentille de ses effets crépitants par les bons offices du cumin.

Si certains auteurs situent l’aire d’origine du cumin au sein d’une vaste zone géographique ancienne située à l’ouest de la mer Caspienne et s’étendant jusqu’à la Chine – le Turkestan –, d’autres le disent égyptien (6). D’où qu’il puisse venir, le cumin s’est très tôt propagé à l’ensemble du pourtour méditerranéen. Ainsi, il a d’abord fait son apparition comme plante cultivée au Proche-Orient, en Afrique du Nord, en Arabie, en Grèce… et ce dès l’Antiquité comme en témoignent plusieurs sources : le papyrus Ebers permet de rendre compte de la grande popularité du cumin en tant qu’épice et plante médicinale (affections digestives et respiratoires, caries dentaires) ; Théophraste se fendant d’un conseil de culture pour le moins original comme nous l’avons vu ; Dioscoride enfin qui voyait dans cette plante pas moins qu’une panacée, même si le terme est très exagéré lorsqu’on prend connaissance des deux chapitres qu’il accorde au cumin, le domestique et le sauvage, dans la Materia medica. Le premier, agréable à la bouche, « échauffe, restreint et dessèche », et n’est pas si différent du second dans ses prérogatives médicales. En effet, selon Dioscoride tous deux s’appliquent à d’identiques besoins : coliques, flatulences, apostume testiculaire, morsure d’animaux venimeux. Au cumin sauvage, il alloue une aptitude à soulager « l’humidité de l’estomac » et les meurtrissures, et fait de l’autre un antihémorragique nasal et utérin. Il ajoute, pour finir, que « bu ou emplâtré par dehors, il blêmit tout le corps » (7).

Au sujet du cumin, j’ai une drôle d’impression : on le connaît mieux par ses graines que par la plante qui les forme.
Modeste ressortissant de la famille des Apiacées, le cumin ne mesure pas plus d’un demi mètre de hauteur. En plus d’être petit, il est aussi annuel. Cela ne favorise pas la visibilité, d’autant qu’il n’est pas indigène en France, l’on n’a donc aucune chance de le croiser au gré d’une promenade (quand on peut faire sa rencontre, c’est uniquement à l’état cultivé ou subspontané aux abords d’anciens foyers de culture, comme dans le Midi de la France, par exemple).
Sa racine pivotante et charnue, très semblable à celle du carvi ou de la carotte sauvage, porte une tige fourchue dès la base, très rameuse, qu’égaie un lumineux feuillage constitué de fines lanières très découpées. Incontournable caractère chez cette famille botanique, les ombelles de fleurs blanches (parfois rosées, lilacées, purpurines) ne sont dispersées que sur quelques rayons seulement, trois ou cinq tout au plus (comme chez la coriandre). Ces fleurs donnent naissance à des fruits verdâtres ou de couleur fauve. Ces fruits, des akènes doubles, se séparent à maturité, rendant bien visibles deux graines de cumin portant des côtes longitudinales à leur surface (certains disent qu’on peut le confondre avec le carvi : la graine de ce dernier est brune et bronzée, plus petite, et n’a surtout pas la même odeur ni le même goût).
Le cumin apprécie les sols riches et profonds, de préférence ensoleillés.
Au XIX ème siècle, il était surtout cultivé en Sicile, dans le Midi de la France, sur l’île de Malte. Depuis, l’aire de culture s’est déplacée à d’autres régions du monde : l’Inde, l’Iran, la Turquie, le Sri-Lanka, la Chine, l’Amérique centrale.

Le cumin en phyto-aromathérapie

Épice la plus consommée au monde après le poivre noir, le cumin brille par sa relative absence au sein de la pharmacopée occidentale. C’est pourquoi, j’ai bien peu à vous dire au sujet de la composition de cette semence, unique partie de la plante sur laquelle l’attention s’est arrêtée au fil des siècles. Du moins, puis-je affirmer qu’on y trouve un peu de tanin, des substances de nature résineuse et pectique, des flavonoïdes (dont l’apigénine entre autres, flavone anti-inflammatoire), une huile fixe (7 % ; peut-être même davantage), enfin, une grosse proportion d’huile éthérée (2 à 6 %) que l’on extrait par distillation à la vapeur d’eau après broyage des semences. L’on obtient une huile essentielle mobile et fluide, incolore, jaune vert pâle ou jaune brunâtre, restituant l’odeur vive, forte et aromatique des semences, mais bien davantage encore : chaude et épicée, l’huile essentielle de cumin peut aussi s’avérer boisée et cuirée, à tel point que son odeur peut rebuter certaines narines délicates qui lui trouvent en relent « anisé » (on se demande comment) ou celui de « punaise écrasée » (qui se réserve habituellement aux grains de coriandre encore verts). Sa saveur, âcre et piquante, est pénétrante.
J’ai regroupé dans le tableau suivant des données chiffrées qui portent sur la composition biochimique de trois huiles essentielles de cumin provenant de pays différents :

Le point commun à toutes ces huiles, ce sont les monoterpènes : 30 % chez la chinoise, 47 % chez la serbe et 40 % chez l’iranienne, avec une prévalence pour le γ-terpinène. Quant aux autres monoterpènes, ce sont toujours à peu près les mêmes que l’on croise, à la différence qu’on observe des variations de proportions. Même sur un lot de quatre huiles essentielles de cumin d’origine serbe, l’on observe ce phénomène, ce qui signifie que le facteur de la distance géographique entre un lot et un autre n’est pas la seule explication, bien entendu. Les facteurs sont très nombreux : les conditions météorologiques durant le temps de végétation de la plante, sa fertilisation, le temps que dure sa récolte, etc.
Par ailleurs, j’ai marqué en rouge des chiffres dans chaque colonne. L’on en peut déduire que :

  • l’huile essentielle chinoise possède une spécificité biochimique (s.b.) à aldéhydes aromatiques ;
  • l’huile essentielle serbe possède une s.b. à aldéhydes terpéniques (ou monoterpénals) ;
  • Enfin, fait curieux, l’huile essentielle iranienne possède une s.b. à phénols, ici du thymol, alors que le taux de cuminaldéhyde s’effondre. Cela fait de ce produit une huile essentielle plus proche d’un thym vulgaire CT thymol ou bien d’un thym rouge, Thymus zygis, que ce que l’on attend généralement d’un cumin.

Dernier fait remarquable, les huiles essentielles de cumin se composent d’assez peu de molécules :

  • Serbie : 22 molécules représentent 100 % du totum ;
  • Iran : 14 molécules représentent 87 % du totum ;
  • Chine : 37 molécules représentent 98 % du totum.

L’on dit que le cumin joue à peu près le même rôle thérapeutique que l’anis (docteur Reclu), que le carvi (P. P. Botan) ou encore que la coriandre (Jean Valnet). Ces « ressemblances » me laissent toujours songeur. (« Il a le nez de son père, les oreilles de sa mère, etc. » Suffit avec ça !) Voyons voir ce que le cumin a dans le ventre plutôt que de nous attarder sur ces billevesées.

Propriétés thérapeutiques

  • Apéritif, digestif, carminatif, stomachique, décongestionnant hépatique, vermifuge
  • Sédatif et calmant du système nerveux central, apaisant émotionnel, inducteur du sommeil, stupéfiant à hautes doses, antispasmodique
  • Emménagogue, décongestionnant pelvien, galactogène
  • Diurétique
  • Anti-inflammatoire
  • Sudorifique
  • Anti-infectieux : antibactérien
  • Anti-oxydant

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : ballonnement, aérophagie, flatulence, colique venteuse, gastralgie, épigastralgie, colite, entérocolite spasmodique ou inflammatoire, dyspepsie, dyspepsie nerveuse, tous autres états atoniques de la muqueuse digestive, tous autres spasmes intestinaux, parasites intestinaux
  • Troubles de la sphère gynécologique : règles insuffisantes, aménorrhée, leucorrhée, métrorragie, insuffisance lactée, engorgement des seins
  • Troubles de la sphère génitale masculine : orchite, engorgement testiculaire (rappelez-vous que Dioscoride avait dit un truc du même genre…)
  • Troubles de la sphère pulmonaire + ORL : refroidissement, fièvre, catarrhe bronchique chronique, tympanite, baisse de l’acuité auditive
  • Troubles de la sphère cardiovasculaire : éréthisme cardiovasculaire
  • Troubles locomoteurs : arthrite, rhumatisme, points douloureux de la goutte
  • Hépatite
  • Hyperthyroïdie
  • Tumeur froide et indolente, piqûre de scorpion
  • Insomnie, autres troubles du sommeil

Note : le cumin est un spécialiste des cas d’atonie, qu’elle soit locale ou générale.

Modes d’emploi

  • Infusion aqueuse de semences à vase clos : une cuillère à café de semences de cumin pour une tasse d’eau bouillante en infusion pendant 10 mn. Variante : tisane des quatre semences chaudes majeures (anis, fenouil, carvi, cumin) : compter une cuillère à café du mélange pour une tasse d’eau bouillante en infusion pendant 10 mn. Dans l’un ou l’autre cas, on peut légèrement broyer les semences avant utilisation, ou bien les faire bouillir un peu puis les infuser.
  • Décoction de semences pendant 10 mn. On filtre, puis on place les semences entre deux épaisseurs de linge et on applique immédiatement à la façon des cataplasmes chauds.
  • Teinture alcoolique.
  • Macération acétique et vineuse (vin blanc).
  • Poudre de semences (à broyer au fur et à mesure des besoins afin d’en éviter l’éventation).
  • Usage quotidien dans l’alimentation.
  • Huile essentielle : par voie orale (avec raison et sur une brève période), par voie cutanée diluée dans l’excipient idéal, par olfaction, plus rarement par dispersion atmosphérique, étant un peu entêtante.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Récolte : la semence de cumin se cueille à parfaite maturité, en fin d’été (dès le mois d’août).
  • Toxicité : compte tenu de la présence d’aldéhydes aromatiques (quand ce ne sont pas des phénols), tous dermocaustiques, et de monoterpènes potentiellement allergisants dans l’huile essentielle de cumin, l’on veillera à la diluer dans une quantité suffisante d’huile végétale adaptée pour les usages externes qu’on en attend. Dans le cas contraire, des dermatoses irritatives peuvent survenir, en particulier sur les peaux fines et sensibles, ainsi qu’après un usage intensif. Enfin, signalons que la plante est photosensibilisante.
  • Alimentation : le cumin est l’indispensable ingrédient de plusieurs cuisines : chinoise, indienne, proche-orientale, méditerranéenne et maghrébine. Bien qu’il ait été abondamment utilisé durant des milliers d’années, il se fait rare en Occident : encore résiste-t-il en Hollande, en Allemagne et en Grande-Bretagne, où on lui fait jouer un rôle condimentaire équivalent au carvi. Mais cela n’a rien de comparable avec le statut qu’il occupait au Moyen-Âge : les noms d’anciennes recettes médiévales en témoignent : les comminée (8) de volaille ou de poisson sont des plats préparés avec une sauce au cumin. Cette utilisation condimentaire déclina néanmoins à la fin du Moyen-Âge. Cette désaffection se lit encore de nos jours : en Europe occidentale, il est plus facile de se procurer de l’huile essentielle de carvi que celle de cumin. Il n’empêche, cette épice fait encore le délice des amateurs de curry et autres mélanges d’épices (paanch phoron, garam masala, ras el-hanout, etc.), de couscous, tajine, chorba et autre méchoui. En ce qui me concerne, je ne peux pas imaginer ma cuisine sans cumin (ni carvi d’ailleurs ^.^). Outre la suavité de ses arômes, le cumin est très pratique pour effacer les haleines par trop marquées par l’ail ! On peut encore signaler quelques emplois en liquoristerie, comme, par exemple, au travers du kummel allemand et hollandais : mais c’est là une erreur. L’on dit parfois que le kummel est élaboré à base de cumin, alors qu’il s’agit de carvi (9). Il apparaît cependant certain que durant les deux guerres mondiales, le cumin remplaça le carvi dans cette fonction.
  • Dans sa Magie naturelle, Jean-Baptiste Porta apportait l’information selon laquelle le cumin était l’une de ces matières qui permettraient de blondir la chevelure.
  • Confusion et faux-amis : le mot cumin sert parfois à désigner d’autres plantes. Voici les principales :
    – cumin des prés, cumin des Vosges, cumin de montagne : le carvi (Carum carvi) ;
    – cumin royal : le sison (Sison amomum) ;
    – cumin noir, cumin cornu : la nigelle cultivée (Nigella sativa) ;
    – faux cumin : la nigelle des champs (Nigella arvensis).
    En Inde, au moins deux autres plantes portent le nom de cumin noir : le kala zeera (Elwandia persica) et le black zeera (Bunium bulbocastanum). Tous les deux appartiennent à la même famille botanique que le cumin (Apiacées) et forment des graines qui ressemblent beaucoup à celles du cumin (zeera), à la différence qu’elles sont de couleur gris brunâtre.
    _______________
    1. Angelo de Gubernatis, La mythologie des plantes, Tome 2, pp. 113-114.
    2. Ibidem, p. 114.
    3. Henri Leclerc, Précis de phytothérapie, pp. 161-162.
    4. Serenus Sammonicus, Préceptes médicaux, p. 23.
    5. Hildegarde de Bingen, Physica, p. 31.
    6. Sa présence est avérée dans la vallée du Nil où des semences de cumin furent découvertes dans d’anciennes tombes.
    7. Dioscoride, Materia medica, Livre III, chapitre 53.
    8. De comin, coumin, « cumin » au XIII ème siècle ; le verbe cominer signifie « ajouter du cumin ». Ajoutons-le à saler, poivrer, ailler, épicer. Créons-en d’autres : coriandrer, gingembrer, etc.
    9. En allemand, le carvi s’appelle kümmel ; je me demande si le Kumel d’Hildegarde n’est pas le carvi finalement…

© Books of Dante – 2020

Le souci (Calendula officinalis)

Synonymes : calendula, calendule, fleur de tous les mois, souci des jardins, souci des jardiniers, souci cultivé, souci officinal, grand souci, souci du poète, épouse de l’été, épouse du soleil, cadran du mari, fleur de vache, fleur de taureau, fleur dorée de Marie (le « marigold » anglais), marianne, fleur d’or, fleuron, fleuron d’or, flamme, herbe brillante, jaune d’œuf, safran du pauvre homme, ivrogne, campagnard, dragon d’eau, merveille, fleur du chagrin, fleur de la mort (lisible également dans le totenblum allemand, le death-flower anglais et le flor de muerto espagnol).

Du temps des anciens Grecs, Théophraste et Dioscoride par exemple, on parle d’une plante appelée Klymenos. Parallèlement, chez les Romains (Virgile, Pline, Columelle…), on évoque le cas d’un Caltha. Certains auteurs peu avisés ont voulu voir dans ces deux appellations le souci. Si le premier de ces termes a été oublié depuis, une confusion a longtemps perduré à propos du second, tant et si bien qu’au XVI ème siècle, Jean Bauhin désignait le souci des jardins par le nom latin de Caltha vulgaris, alors qu’un autre caltha, Caltha palustris – qui n’est autre que le fréquent populage – était, lui, surnommé souci des marais, souci d’eau (marsh marigold en anglais, histoire d’entretenir la confusion)… Hormis la couleur des fleurs, ces deux plantes n’ont pas grand-chose en commun. Il semblerait que le souci ait été inconnu des Anciens gréco-romains, d’autant que, comme le rappelle Fournier, cette espèce végétale est inexistante en Italie comme en Grèce. Aussi, quand il est affirmé çà et là que le souci faisait déjà l’objet d’une utilisation culinaire et thérapeutique chez les Romains, qu’ils introduisirent eux-même cette plante en Angleterre, j’ai quelque peine à le croire.
Dès la fin du VIII ème siècle, on rencontre le souci dans le Capitulaire de Villis sous le nom de solsequia, un terme proche du solsequium que nous avons abordé lorsque nous avons étudié la chicorée. Mais ce capitulaire attribue un autre nom à cette dernière : Intubas. Elle se distingue donc nettement du souci carolingien, bien que la communauté de ces deux appellations ait provoqué bien des confusions, puisque souci, chicorée et même pissenlit répondaient au titre de plantes « météorologiques », solsequia et solsequium faisant référence au fait que ces plantes suivent la trace du soleil dans le ciel, s’ouvrent à son apparition en milieu de matinée et se ferment à sa disparition à l’approche de l’heure du thé. La mythologie grecque tenta d’expliquer ce phénomène à sa manière : quatre nymphes des bois tombèrent éperdument amoureuses du dieu Apollon et en conçurent de la jalousie les unes pour les autres. Cela dissipa tant leur attention qu’elles finirent par négliger leurs obligations auprès d’Artémis, qui les métamorphosa en quatre soucis blancs et ternes, à la vue desquels Apollon s’affligeait. Il ne pût pas faire autre chose que d’en colorer les fleurs à l’aide des rayons du soleil. C’est depuis ce jour que le souci porte des capitules jaune d’or ou orange qui déplacent leur tête selon la course du soleil, pour rappeler l’amoureux souvenir des nymphes qui n’eurent d’yeux que pour le lumineux Phœbus.
Puis, la forme solsequia s’est transformée en soulcil, comme l’écrit Rabelais au XVI ème siècle, soulcie, soucie, enfin souci, mot apparu vers 1540. Quant au nom scientifique du souci, calendula, plus ancien (du temps de l’école de Salerne au moins), il proviendrait du latin calandæ, qui désigne les calendes, c’est-à-dire le premier jour de chaque mois, puisqu’il est vrai que sous climat clément, et en l’absence de gelées, le souci est capable de fleurir toute l’année, autrement dit tous les mois. C’est donc non seulement une plante météorologique mais également calendaire (dont est tiré le mot calendrier).
Le souci est une plante très prisée au Moyen-Âge, passant pour une panacée. Hildegarde ne s’embarrasse pas du latin pour le nommer, puisqu’elle l’appelle Ringula, forme proche de l’allemand actuel, Ringelblume. Elle exploite ses puissantes propriétés pour guérir ulcérations cutanées et démangeaisons occasionnées par la gale et l’impétigo du cuir chevelu. Il est alors déjà un excellent topique. Hildegarde le prescrit également en cas de troubles intestinaux et, tout comme Albert le Grand, le considère comme antidote face au poison, aux morsures d’animaux venimeux et autres intoxications. De plus, Albert conseille le souci en cas d’obstruction des viscères abdominaux tels que le foie et la rate.
En 1498, on rencontre dans l’Arbolayre (aka Le grant herbier en françois) la première mention concernant les qualités emménagogues du souci, lesquelles seront rappelées par Matthiole en 1554, puis par Matthias de l’Obel qui le considérait comme modérateur des flux menstruels exagérés et remède à leur insuffisance. « Pour provoquer et aussi faire courre les fleurs qui sont retenues » : autrement dit, réguler la fonction cataméniale. Matthiole dit en avoir obtenu de très bons et très nombreux effets.
Puis, très tôt, dès le XVII ème siècle, le souci tombe dans l’oubli, mais pas forcément pour tout le monde : Schröder (1641) et Vitet (1770) poursuivent dans la voie tracée par Matthiole et de l’Obel, faisant intervenir cette plante en cas d’aménorrhée. Roques sans doute le premier, remarque au début du XIX ème siècle que « ces plantes ont beaucoup perdu de leur réputation ; elles figurent encore dans la pharmacologie, mais aucun médecin ne les emploie » (1). Même son de cloche du côté de Cazin : « Le souci, dont la médecine moderne fait à peine usage, et auquel les gens de la campagne accordent par tradition mille propriétés plus merveilleuses les unes que les autres, a été considéré comme stimulant, antispasmodique, sudorifique, emménagogue, fébrifuge, fondant » (2), dépuratif et anticancéreux par la médecine populaire. A ce titre, le souci a régulièrement été employé contre les diverses maladies de la peau, les maladies nerveuses et l’hystérie, l’engorgement des viscères abdominaux, les affections scorbutiques et scrofuleuses, les fièvres intermittentes, la jaunisse, les menstruations laborieuses, etc. On a beau dire et moquer les empiriques qui ne sont pas des scientifiques, il est cependant « bien curieux de constater que l’emploi du souci contre la jaunisse et les troubles hépatiques de la médecine empirique et populaire, que l’on avait cru simple effet de la ‘doctrine des signatures’ en raison de la couleur des fleurs, s’est trouvé confirmé par les recherches modernes » (3).
Au début du XIX ème siècle (1804), l’oncologue français Bernard Peyrilhe attribue des qualités « narcotiques » au souci et dit de lui que c’est une « plante excellente, très usitée comme emménagogue domestique ». A la fin du même siècle, l’abbé Sébastien Kneipp se pose comme l’ardent défenseur du souci, plante qui trouva un usage inattendu comme hémostatique sur les champs de bataille lors de la Guerre de sécession américaine.
En 1937, le médecin allemand Wolfgang Bohn considère non seulement le souci comme un préventif du cancer, mais il affirme aussi que c’est « l’une des médications les plus puissantes contre la décomposition du sang cancéreux et contre le cancer inopérable ». Aujourd’hui, cette dernière propriété, relayée encore récemment par Jean Valnet dans les années 1970, n’est peut-être pas celle qu’on croît, mais force est de constater que la pommade de souci remplace très avantageusement la biafine dans le traitement des dermites provoquées par la radiothérapie.
Lors de la longue histoire thérapeutique d’une plante, l’on découvre, l’on ajoute, plus l’on retranche pour diverses raisons telle ou telle propriété : c’est ce que l’on peut voir chez Bisset et Wichtl (Herbal Drugs & Phytopharmaceuticals, 1994), ouvrage dans lequel ces auteurs battent en brèche les vertus du souci sur les sphères hépatobiliaires et stomachiques que vantait Fournier dans les années 1940.

Le souci est une astéracée annuelle ou à pérennité brève quand les conditions climatiques s’y prêtent, et dont la taille à plein développement est généralement comprise entre 30 et 50 cm de hauteur. Sur les tiges rameuses et pubescentes du souci, l’on distingue deux types de feuilles : les inférieures en forme de spatule épaisse et charnue, piquetées de points translucides, et les supérieures, également sessiles, plus petites et lancéolées. Durant les fortes chaleurs, le feuillage du souci colle aux doigts, le calice devient poisseux. Sous le soleil, l’on sue, c’est bien normal. Les capitules tubuleux de 2 à 5 cm de diamètre fleurissent généralement de juin à octobre. Solitaires sur leur long pédoncule, on les voit s’orner de jaune d’or, d’orange vif, de rouge brique parfois. Ils ne forment pas à eux seuls des fleurs uniques, car chez les Astéracées, ex Composées, ils sont formés d’une multitude de fleurons. Un capitule n’est jamais qu’un regroupement massif de fleurs serrées les unes contre les autres comme des sardines dans leur boîte : un seul capitule est donc un bouquet à lui tout seul. Chez le souci, on dénombre trois fleurs bien distinctes : un cœur de fleurs mâles et stériles, une double couronne de ligules femelles et fertiles, enfin des fleurs intermédiaires fertiles et hermaphrodites. Originale, la fructification du souci donne donc lieu à trois formes de semences différentes, akènes sans aigrettes, « les uns bordés de larges ailes en bateau destinées à favoriser leur dispersion par le vent, les autres, formant le rang externe, sans ailes mais munis de crochets en vue de leur dispersion par les animaux, d’autres enfin, dans le centre, sans ailes ni crochets, étroits, en forme de chenilles » (4) ou de lunes.
Le souci des jardins est originaire de zones méditerranéennes, chaudes et ensoleillées, où il vient spontanément. Il a une préférence pour les sols calcaires et les terres assez riches, mais ne dédaigne pas les bords de chemins, les talus, les champs labourés, ainsi que les friches. Partout ailleurs, il est cultivé.

N’est-ce pas étonnant que cette plante en forme de soleil abrite des fruits en forme de minuscules lunes ? Si ce n’était qu’une anecdote, nous passerions rapidement dessus. Mais, d’un point de vue astrologique, l’on peut dire que le souci est une fleur lunaire dans le sens où il résorbe les œdèmes et s’avère être un puissant cicatrisant. Et, à n’en pas douter, il est aussi l’une des grandes plantes solaires, tant il est bénéfique aux personnes placées sous la domination de l’astre diurne. En effet, le souci agit sur les troubles oculaires, les fièvres et l’hypertension. L’on dit aussi qu’il permet de tempérer les excès de Mars, ceux du Bélier surtout, entravant les élans par trop téméraires, injectant un peu de patience dans ces têtes brûlées. Il s’adresse aussi aux chocs, états de chocs, traumatismes, émotions fortes (colère, furie), tout à fait « dignes » du Bélier.
Par le signe du Lion, le souci concentre son attention sur le cœur et les yeux. Dans le premier cas, cela explique son rôle dans la sphère amoureuse et sa plausible réputation d’aphrodisiaque : semer du souci dans l’empreinte du pas d’un bien-aimé est censé l’attacher à soi. Tout au contraire, l’on a parfois qualifié le souci de fleur du chagrin. C’est ainsi que Shakespeare le présente dans Le conte d’hiver : « The marigold that goes to bed with the sun, and with him rises weeping » (Le souci qui va se coucher avec le soleil se réveille avec lui en pleurant). C’est une observation très vraie du poète anglais et qui repose sur une caractéristique botanique : passant la nuit fermé, il s’ouvre au matin, dégoulinant de la rosée qui a été capturée au sein de ses capitules, d’où l’impression que la plante pleure.
En ce qui concerne la sphère visuelle, comme le Soleil apporte la claire voyance l’on a fait du souci une plante de vision permettant de discerner les voleurs des honnêtes gens, de voir les fées, de comprendre le langage des oiseaux. Placer ses fleurs sous l’oreiller favoriseraient les songes prophétiques, en même temps qu’elles sont censées protéger les dormeurs durant leur sommeil. Cette lumière dorée qui émane du Soleil et qui s’est transposée en un plus infime fragment en la fleur du souci, explique que les Anglais aient appelé cette plante marigold (qui est le nom vernaculaire qu’ils utilisent le plus fréquemment pour désigner vulgairement cette plante, comme nous autres faisons avec « souci ») : le légendaire chrétien explique que c’est parce que le souci fleurit pendant presque toutes les célébrations dédiées à la Vierge Marie, qu’il porte ce nom d’or de Marie. L’or solaire étant inaltérable, on a vu dans le souci un puissant symbole de protection, écartant le mal si on le porte sur soi enfermé dans un sachet de toile blanche. Ainsi, le souci est un parfait compagnon pour les personnes nerveuses qui s’effrayent d’un rien, qui ne se sentent pas à l’abri, estimant faibles leurs défenses (psychiques, sociales et immunitaires), ce qui les fait tomber malades bien souvent.
Réconfort du cœur et de l’esprit, « le souci, aux couleurs chatoyantes, était supposé abriter des esprits et favoriser la gaieté » (5). Au Moyen-Âge déjà, l’on pensait que la seule vue de soucis fleuris permettait d’expulser les mauvaises humeurs qui encombrent l’esprit.
Toujours en vertu de son caractère solaire, le souci résonne très fortement avec le chakra du plexus solaire qui prodigue chaleur et compassion. Ce chakra, se superposant au symbolisme du souci, fait donc de cette plante une fleur éminemment sociale qui peut nous faire prendre conscience des liens qui nous unissent au plus grand nombre, c’est-à-dire la communication, la parole utilisée comme une « véritable force spirituelle créatrice de l’âme ».

Le souci en phyto-aromathérapie

Le souci est un drôle de gaillard. Qu’une plante qui exhale une odeur si forte et assez désagréable (et cela vaut tant pour les feuilles que les fleurs toutes deux fraîches) ait pris à sa charge des interventions réparatrices de la peau, a de quoi laisser pantois. La brusquerie de son parfum cadre effectivement mal avec l’interface cutanée, enveloppe fragile, d’autant si elle est blessée dans ses chairs.
Parfum cireux, d’aucuns purent dire. Vireux eût mieux valu. Mais le ramage ne vaut pas toujours le plumage : si les feuilles sont quasi insipides (infusées, elles dégagent, dit-on, une odeur rappelant celle du vin…), les racines (dont on ne se servira pas ici) et les fleurs dégagent une saveur qu’on a dite acerbe, acidulée, âcre, un peu amère…
Aujourd’hui, les deux seules parties végétales de la plante qui font l’objet d’un usage régulier sont les feuilles mais surtout les capitules floraux qui, les unes et les autres, s’emploient de préférence à l’état frais, bien qu’on puisse utiliser les capitules et/ou les ligules une fois la dessiccation accomplie, mais, comme assez souvent, elle s’accompagne d’une perte de saveur (il demeure encore un brin d’amertume) et d’odeur (en froissant la plante sèche entre les doigts, un reliquat parfumé pas si désagréable que ça les imprègne).
Voici maintenant de quoi se compose le souci officinal : des substances amères (20 %), une gomme-résine (6 %), du mucilage (1,5 %), de l’acide malique (7 %) et un peu d’acide salicylique, de saponines, des flavonoïdes, des phytostérols, un triterpène du nom de faradiol (molécule anti-inflammatoire et anti-œdèmateuse), et une palanquée de caroténoïdes (pas seulement pour la couleur) : lycopène, carotène, calenduline (3 %), lutéine, lutéoxanthine, flavoxanthine, etc. Enfin, dernier point de détail, une infime fraction aromatique (0,02 %). Les composés aromatiques du souci ne se prêtent pas à ma connaissance à la distillation à la vapeur d’eau. Mais il existe un absolu de souci, se présentant sous la forme d’un liquide visqueux de couleur brun verdâtre foncé, au fort parfum herbacé. Autre méthode d’extraction : le CO2 supercritique. J’ai un de ces extraits à la maison, je puis donc vous en parler un peu. Le produit que je possède est constitué de 10 % d’extrait CO2 de calendula et de 90 % d’huile végétale de tournesol désodorisée (cela permet une fluidité que l’extrait n’a pas lui-même : s’il est liquide à 40° C, à température ambiante, il est cireux, ce qui n’en facilite pas l’utilisation).
Cette substance rouge sombre à brun est tirée des fleurs sèches. Au flacon, j’y perçois une odeur épaisse, terreuse. Un peu de pain d’épices, de caramel, de fumée, mais pas autant de douceur que cela, pas de sucre (un peu, il est fruité, raisin sec), ni l’odeur trop fondante de la mélasse, malgré une commune couleur. Encore un peu de floral et de foin (coumarines ?) dans tout cela.
Quelques données chiffrées pour se faire une idée de la composition biochimique de cette étonnante substance :

  • Alcools : 33 %, dont alcool oléylique
  • Acides : 28 %, dont acides eicosénique et octodécanoïque
  • Esters : 15 %, dont eicosénoate de méthyle, eicosénoate d’éthyle

Propriétés thérapeutiques

  • Digestif, stimulant hépatique, cholagogue, cholérétique, cicatrisant gastro-intestinal, anti-émétique
  • Dépuratif puissant, diurétique
  • Sudorifique puissant (action semblable à celle de la bourrache que le souci peut remplacer ou compléter), fébrifuge
  • Anti-infectieux (antibactérien, antifongique, antiviral), antiseptique
  • Emménagogue très sûr (régulateur des menstruations, modérateur des flux menstruels trop abondants, sédatif des douleurs menstruelles), œstrogen like léger
  • Hypotenseur par vasodilatation périphérique, draineur lymphatique, hémostatique, cicatrisant des capillaires sanguins
  • Antispasmodique
  • Soulage les contractions musculaires
  • Calmant, apaisant et protecteur cutané, cicatrisant puissant, vulnéraire, résolutif, régénérateur cutané, détersif, astringent, anti-inflammatoire cutané, émollient, adoucissant
  • Insectifuge (?)
  • Antitumoral (?)
  • Anti-oxydant superbe

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : douleur, inflammation, ulcération et spasmes du tube digestif, gastrite, entérite, colite, iléite, pyrosis et autres inflammations œsophagiennes, vomissement, vomissement opiniâtre, cancer gastro-intestinal (?)
  • Troubles de la sphère hépatobiliaire : congestion hépatique, ictère, affections biliaires
  • Troubles de la sphère gynécologique : aménorrhée (en cas d’anémie et de névropathie), dysménorrhée, retard des règles, engorgement du col de l’utérus, ulcère utérin, cancer de l’utérus et des seins, douleurs au mamelon lors de l’allaitement, mammite, candidose vaginale, ménopause
  • Troubles de la sphère circulatoire : varice, douleur hémorroïdaire, couperose, circulation sanguine paresseuse, rupture des capillaires sanguins, hématome (le souci est moins efficace que l’arnica en ce cas)
  • Affections bucco-dentaires : irritation, inflammation et infection de la bouche, ulcère buccal, maux de dents, saignement gingival
  • Troubles de la sphère respiratoire : inflammation de la gorge, pneumonie, grippe
  • Troubles de la sphère vésico-rénale : cystite, infection urinaire, oligurie
  • Œdème, anasarque, hydropisie, engorgement de la rate
  • Affections oculaires : ophtalmie, ophtalmie chronique (sauf en cas d’irritation de la conjonctive), palpébrite chronique, ulcération des paupières
  • Troubles locomoteurs : rhumatisme, inflammation rhumatismale, crampe et spasmes musculaires, foulure, entorse
  • Fièvre, fièvre éruptive (lors de la varicelle), fièvre intermittente, cachexie paludéenne
  • Adénite, ulcère scrofuleux

Voilà qui n’est déjà pas si mal. Mais comme « le souci est l’un des meilleurs vulnéraires de la flore d’Europe » (6), il est surtout attendu pour l’ensemble de ses actions remarquables sur l’interface cutanée.

  • Affections cutanées : soin des peaux sensibles, irritées, enflammées, grasses comme sèches, plaies de toute nature (y compris ulcérées et cancéreuses), ulcère (sordide, calleux, variqueux, ulcus cruris ou ulcère de jambe), contusion, coup, choc, blessure, meurtrissure, brûlure, engelure, engelure grave, engelure ulcérée, gerçure, crevasse (y compris des mamelons), éraflure, écorchure, cor, durillon, chancre, psoriasis, eczéma squameux ou lichénoïde, ecthyma, dartre, impétigo, acné, furoncle, verrue, prurit, radiodermite, rougeur, érythème fessier du nourrisson, urticaire, démangeaison, coup de soleil, piqûre d’insecte, escarre, excoriation, abcès, staphylococcie cutanée, pied d’athlète, candidose cutanée, muguet, intertrigo miliaire (d’après l’aspect pris par cette affection : en forme de grains de millet)

Le souci en médecine traditionnelle chinoise

On usera du souci avec profit afin de tonifier l’énergie au sein de deux méridiens étroitement liés puisque associés au même élément, la Terre. Il s’agit du méridien de la Rate/Pancréas (Yin) et de celui de l’Estomac (Yang). C’est ainsi que nous rencontrons une fois de plus le caractère tant solaire que lunaire du calendula.
Le premier de ces méridiens prend en charge l’ensemble des glandes situées sur le trajet de l’appareil digestif, mais également les glandes mammaires et les ovaires (rappelons que le souci est emménagogue, il a une action manifeste sur la sphère gynécologique). Le méridien de la Rate/Pancréas, c’est aussi celui qui différencie ce qui est utile ou non au sein de l’organisme. Si ce méridien est perturbé, apparaissent alors troubles digestifs, aménorrhée et dysménorrhée. En terme de situations psycho-émotionnelles, ce dérèglement se traduit par de l’inquiétude, de l’angoisse, de l’insécurité, de la mélancolie, de la procrastination, en somme, par des soucis. C’est pourquoi cette herbe avait autrefois la vertu de faire retrouver la paix quand on l’avait perdue, comme le suggère cet extrait du Petit Albert : « Si quelqu’un, ayant observé que le Soleil est entré au signe de la Vierge, a soin de cueillir la fleur de souci, qui a été appelée, par les Anciens, Épouse du Soleil et si on l’enveloppe dedans des feuilles de laurier avec une dent de loup, personne ne pourra parler mal de celui qui les portera sur lui et vivra dans une profonde paix et tranquillité avec tout le monde » (7).
Le second méridien, celui de l’Estomac, est en relation avec la chaleur produite par le corps. La fleur solaire qu’est le souci est donc tout indiquée. Une perte énergétique au niveau de ce méridien peut se transposer par des difficultés digestives, voire pire, des ulcères gastriques. Mais il est aussi impliqué dans le bon fonctionnement des glandes génitales, tant féminines (Yin et lunaires) que masculines (Yang et solaires).

Modes d’emploi

  • Infusion aqueuse ou vineuse de feuilles ou de fleurs fraîches ou sèches (ça donne le choix !). Suggestion : tisane des cinq fleurs sudorifiques. Compter fleurs de souci, de bourrache, de genêt, de pensée (5 g de chaque) et de lavande (10 g). Une cuillère à soupe du mélange pour une tasse d’eau en infusion pendant 10 mn.
  • Décoction de fleurs ou de feuilles fraîches pour usage interne comme externe (compresse, lotion, bain). Voici une recette qui se destine aux bains de pieds (pieds douloureux, mycoses, etc.) : sauge, aigremoine, souci (cinq cuillerées à soupe de chaque) en décoction dans un litre d’eau pendant 10 mn. Autre : deux poignées de capitules de souci frais en décoction dans un litre d’eau durant 10 mn.
  • Macération acétique, vineuse, alcoolique de la plante fraîche. Pour la teinture, compter une partie de souci pour cinq d’alcool en digestion pendant 15 jours.
  • Macérât huileux des ligules fraîches dans l’huile d’olive (même mode d’obtention que pour l’huile rouge, le macérat huileux de pâquerette, de feuilles de lierre, etc.).
  • Cataplasme de feuilles fraîches ou de « pétales » frais.
  • Onguent : 50 g de ligules fraîches en digestion douce dans 150 g de saindoux.
  • Pommade : une part de teinture alcoolique de souci pour neuf parts de glycérine végétale. Autre : suc de la plante entière fraîche (4 à 6 g) mêlé à un corps gras (40 à 60 g).
  • Suc des feuilles ou de la plante entière.
  • Extrait CO2 en application locale, pur ou dilué dans une huile végétale.

Note : d’un point de vue plus « cosmétique », le souci entre pour une grande part dans de multiples recettes : lotion capillaire éclaircissante, crème de nuit nutritive, bain purifiant pour la peau, gommage de la peau du visage, etc.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Récolte : les capitules se cueillent au fur et à mesure des besoins (prendre soin de ne pas ramasser des capitules trop avancés dans leur floraison, voire fanés). On les utilise immédiatement ou bien on les fait sécher. Les feuilles, qui exigent un usage à l’état frais, peuvent être récoltées durant toute la bonne saison. Noter qu’une fois secs, les capitules doivent absolument être conservés bien à l’abri, sinon ils captent l’humidité ambiante ce qui, in fine, les rend impropre à quelque consommation que ce soit.
  • Toxicité : aucune n’a été consignée à ce jour. Il faut cependant se méfier de la contagion que les emplois de l’arnica font peser sur le souci. Bien que de la même famille, le souci ne présente aucun des inconvénients de l’arnica dont la toxicité a été bel et bien établie. Néanmoins, persiste toujours une possible allergie aux plantes de la famille des Astéracées.
  • Alimentation : le souci, par ses « pétales », n’est pas à proprement parler une espèce alimentaire, ses ligules étant peu goûteuses. Cependant, si elles décorent joliment une salade, elles sont tout de même comestibles. Le souci est surtout réputé pour ses vertus tinctoriales. Outre qu’on l’invite parfois à teindre les cheveux et le textile, autrefois on en colorait le lait, ce qui jaunissait le fromage et le beurre obtenu avec lui. « Les laitières de Paris se servent quelquefois de la fleur du souci pour colorer le lait qu’elles ont écrémé et délayé (8) ; mais cette addition lui donne un goût désagréable » (9). Sans doute que le beurre au calendula n’était-il manifestement pas très appétissant, mais il formait là un onguent bien pratique contre les brûlures et usité comme tel. Une fois bien secs, les pétales pulvérisés teintent le riz, le poisson, etc., à la manière du safran et du curcuma, mais sans accorder la note épicée de ces derniers aux aliments. C’est pourquoi le souci a souvent falsifié l’onéreux safran. Quant aux boutons floraux, ils se préparent au vinaigre comme les câpres.
  • Variétés : le Resina aux abondantes fleurs jaunes, le Porcupine à l’allure de dahlia, le Baby Orange aux doubles fleurs, le Kablouna aux gros capitules doubles et plats. Ajoutons encore les variétés Pot Marigold, Sherbert Fizz et Pacific Beauty.
  • Autres espèce : le souci des champs (Calendula arvensis). Espèce sauvage et annuelle, elle est bien moins majestueuse que le souci officinal qui prend abri entre les quatre murs des jardins. Plus modeste (10 à 30 cm), ses capitules de couleur jaune d’or ou orange sont surtout plus petits puisqu’ils n’excèdent pas 2 cm de diamètre. Ce souci est particulièrement endémique au Midi de la France. Autrefois très fréquent, il s’est raréfié aujourd’hui sans toutefois faire partie des espèces végétales menacées en France. Présent surtout à basse altitude, il ne se trouve jamais bien loin de son cousin domestique, s’implantant près des cultures, des vergers, des vignes et des jardins. Il offre les mêmes emplois thérapeutiques que Calendula officinalis.

  1. Joseph Roques, Nouveau traité des plantes usuelles spécialement appliqué à la médecine domestique et au régime alimentaire de l’homme sain ou malade, Tome 2, p. 352.
  2. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p. 914.
  3. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 907.
  4. Ibidem, p. 906.
  5. Larousse des plantes médicinales, p. 73.
  6. Pierre Lieutaghi, Le livre des bonnes herbes, p. 424.
  7. Petit Albert, p. 328.
  8. On procédait ainsi dès la fin de l’automne, pour non seulement en rehausser la couleur – le lait d’hiver étant plus pâle – mais également en augmenter la teneur en provitamine A dont est riche le souci.
  9. Joseph Roques, Nouveau traité des plantes usuelles spécialement appliqué à la médecine domestique et au régime alimentaire de l’homme sain ou malade, Tome 2, p. 352.

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L’huile essentielle de tanaisie annuelle (Vogtia annua)

Synonymes : tanaisie bleue, camomille bleue, camomille du Maroc, roumanin-de-plan (en provençal).

A une astéracée, l’on a donné le nom d’un astéroïde : Vogtia. Par la même occasion, l’on a débaptisé la tanaisie annuelle, la libérant de son Tanacetum annuum qui, décidément, n’a fait qu’entretenir la confusion avec sa grande cousine, la tanaisie vulgaire. Déjà qu’elle a fort à faire avec les camomilles !… L’on dit que la tanaisie bleue porte ce nom en raison de sa proximité botanique avec la tanaisie vulgaire. Faut l’dire vite. A l’exception des capitules floraux qui sont presque semblables, il n’y a pas véritablement d’autres raisons de s’émoustiller d’une similarité. Prenons cet autre nom vernaculaire, camomille du Maroc. Il n’est pas inexact sur la question du pays, mais désigne une plante qui n’a pas de rapport avec ces plantes qu’on appelle communément (et correctement) camomilles, c’est-à-dire la camomille romaine (Anthemis nobilis) et la matricaire (Matricaria recutita), abusivement nommée camomille allemande. Peuh. La tanaisie bleue se métamorphose parfois en camomille bleue. Bleue, non pas d’un point de vue botanique, mais parce qu’elle offre une incroyable huile essentielle couleur indigo, tout comme la matricaire, qui mérite davantage ce surnom de camomille bleue. Parce que c’est une camomille et qu’elle est bleue par l’huile. Simple, non ? Ainsi, l’image mentale qu’on se fait d’une camomille fait qu’on peut s’imaginer que la tanaisie annuelle prend l’allure d’une pâquerette. Apparemment, certains s’y sont laissés prendre, illustrant un article sur la tanaisie bleue avec une photographie de Bellis perennis. C’est la moindre des énormités que j’ai pu dénicher sur internet à propos de notre belle arlésienne dont tous le monde parle mais que bien peu connaissent en définitive (on n’a pas de photos ; c’est loin, le Maroc ; j’ai la flemme ; on n’y verra que du feu si je mets un autre truc ; etc.). Consignons tout de même quelques-unes de ces absurdités, comme ça, si jamais vous tombez dessus ailleurs qu’ici, vous saurez que ça en est :
– La tanaisie annuelle est plus efficace que la tanaisie vulgaire. Ce qui ne veut rien dire. A quel point de vue ?
– L’huile essentielle de tanaisie bleue contient des thuyones. Ce qui est parfaitement faux, bien entendu. Cela concerne la seule huile essentielle de tanaisie vulgaire.
– Nombre de photographies de Tanacetum vulgare illustrent flacon et emballage d’huile essentielle de tanaisie bleue, ainsi que des articles qui lui sont dédiés.
– Bien des sites anglais et francophones affectent à la tanaisie bleue des caractéristiques botaniques appartenant à la tanaisie vulgaire, de même que certaines vertus médicinales, ce qui est fâcheux.

La tanaisie bleue est une plante typique de la partie occidentale du pourtour de la mer Méditerranée. Particulièrement présente au Maroc, elle s’y déploie à proximité de localités du nord du pays (Larache, Tanger, Tétouan, Assilah…), mais aussi dans la grande plaine du Gharb au centre du Maroc, enfin plus en altitude, dans le Moyen Atlas, où elle fréquente les environs de la ville d’Azrou. Quand le Tangérois regarde au nord, au-delà des colonnes d’Hercule, se dessine l’Espagne où la tanaisie bleue est très fréquente sur le littoral andalou, et s’aventure quelquefois en direction du Portugal. En France, elle, que Charles de l’Écluse avait déjà répertoriée il y a plus de quatre siècles, se fait rare dans la région Provence-Alpes-Côte-d’Azur, tant et si bien que les menaces qui pèsent sur elle lui doivent d’être inscrite sur la liste rouge des espèces en danger critique. Le Maroc faillit bien connaître lui aussi une pareille mésaventure : une cueillette abusive amena la raréfaction de cette plante. Aujourd’hui, elle a été réintroduite en agriculture biologique à travers une volonté d’exploitation raisonnée.

D’une souche grêle, s’élève une tige dressée et pubescente, rameuse seulement dans sa partie supérieure. Dès la base de cette tige, les feuilles fasciculées se fixent à chaque nœud et s’excèdent généralement pas 15 mm de longueur. (On est loin des 5 cm que certains prétendent leur accorder.) De juillet à septembre, des corymbes denses de capitules formés de fleurs tubulées jaune d’or, se hissent en haut des tiges, faisant alors atteindre à la plante une hauteur maximale de 60 cm. Ces capitules, un  peu plus petits que ceux de la tanaisie vulgaire, donnent naissance à des akènes lisses sans aigrette.
La tanaisie bleue, rudérale et nitrophile, apprécie rien moins que l’abord des cultures et des friches, les sols dégradés, argileux ou humides, des zones sublittorales.

L’huile essentielle de tanaisie annuelle en aromathérapie

Dire que dans les années 30 Botan osait affirmer que cette plante n’avait aucun emploi médicinal, alors qu’elle est très proche de la matricaire ! Il en va , bien évidemment, tout autrement. C’est sans doute qu’il ignorait l’existence de son huile essentielle par exemple. Celle-ci est extraite des sommités fleuries par distillation à la vapeur d’eau. Bien que son rendement se situe entre 0,7 et 1,2 %, l’huile essentielle de cette plante demeure rare et chère (31,30 € les 5 ml en moyenne).
Si l’on dit la tanaisie proche de la matricaire, elle l’est tout autant de l’achillée millefeuille : elles ont ce point commun qui consiste à produire une huile essentielle bleue, témoignant de la présence de chamazulène dans chacune d’elles. Bleue, mais aussi bleu très intense, voire bleu nuit, liquide et opaque. Son puissant parfum herbeux, un peu sec, rappelle les fleurs et les fruits macérés avec peut-être une touche lactée.
Voici ce que l’on peut dire de la composition biochimique de l’huile essentielle de tanaisie bleue :

  • Monoterpènes : 55 % dont sabinène (21 %), β-pinène (7 %), myrcène (6 %), α-phellandrène (5 %), paracymène (5 %), α-pinène (4 %), limonène (3 %)
  • Sesquiterpènes : 16 % dont chamazulène (9 %), α-farnesène (2 %)
  • Cétones : 10 % dont camphre (9 %)
  • Monoterpénols : 4 % dont bornéol (2 %), terpinène-1-ol-4 (1,5 %)

Propriétés thérapeutiques

  • Anti-infectieuse : antivirale, antibactérienne (Staphylococcus sp.), antifongique (Candida sp. ; elle s’avère également efficace sur plusieurs champignons phytopathogènes comme Verticillum dahliae, Alternaria solani et Botytris cinerea, responsable de la maladie de la pourriture grise)
  • Sédative nerveuse, calmante
  • Hypotensive, tonique des systèmes veineux et lymphatique, phlébotonique
  • Anti-inflammatoire puissante, antalgique, antalgique percutanée
  • Antihistaminique
  • Tonique digestive
  • Mucolytique
  • Emménagogue, œstrogen like
  • Mimétique de la théophylline, alcaloïde présent entre autres dans le thé, réputé pour être bronchodilatateur, diurétique et stimulant psychique

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère respiratoire + ORL : asthme (en soulage les crises, les prévient), emphysème, oppression respiratoire, rhinite allergique et autres symptômes allergiques printaniers (rhume des foins), bronchiolite du nourrisson, otite aiguë
  • Troubles de la sphère circulatoire : hypertension, insuffisance veineuse et lymphatique, œdème lymphatique, congestion veineuse, risque de phlébite, varice, couperose, érythrose
  • Troubles locomoteurs : rhumatisme, rhumatisme articulaire aigu, rhumatisme musculaire, douleur, élongation et déchirure musculaires, arthrite, arthrose, douleur névralgique (névrite, sciatique), entorse, foulure, tendinite, enflement des chevilles
  • Troubles de la sphère gynécologique : aménorrhée, dysménorrhée, interruption des règles suite à une forte émotion chez les sujets délicats et sensibles
  • Troubles du système nerveux : insomnie, troubles du sommeil
  • Affections cutanées : démangeaison, irritation, inflammation, dermite allergique et irritative, prurit (y compris allergique), eczéma, eczéma sec, psoriasis, acné, érythème, rougeur cutanée, coup de soleil, sensibilité marquée de la peau au soleil, piqûre (moustique, araignée, ortie), gale, escarre, ulcère variqueux

Note : il est aussi possible d’employer l’huile essentielle de tanaisie bleue pour calmer l’incendie que pourrait provoquer sur la peau une autre huile essentielle dermocaustique employée accidentellement ou à trop forte dose.

Modes d’emploi

  • Voie cutanée pure (en geste d’urgence) ou diluée (le test du pli du coude est recommandée chez les personnes présentant une sensibilité habituelle aux plantes de la famille des Astéracées).
  • Voie olfactive.
  • Voie orale (sous avis médical).

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Confusion : il importe de bien distinguer la tanaisie annuelle de la tanaisie vulgaire. Bien qu’étant proches par le nom, il n’en va pas de même en ce qui concerne leur huile essentielle. Celle de tanaisie vulgaire n’est pas en vente libre en France, elle est neurotoxique, convulsivante et potentiellement abortive.
  • Cette puissante activité s’explique par un formidable taux de cétones monoterpéniques. L’huile essentielle de tanaisie bleue, si elle en contient aussi, n’affiche pas des quantités aussi énormes (environ 10 % de camphre et un peu de pulégone). C’est bien assez pour contre-indiquer cette huile essentielle durant la grossesse et l’allaitement, auprès des très jeunes enfants ainsi que des personnes sujettes à l’épilepsie.

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