Les bézoards

Objet typique des cabinets de curiosités, le bézoard était usité comme matière médicale il y a encore trois siècles. Par exemple, en Allemagne, un médecin du nom de Samuel Ledelius fait figurer parmi l’arsenal thérapeutique les bézoards entre autres choses, dans un cas qu’il juge désespéré et qui s’avéra être, en réalité, une scarlatine affectant une fillette de six ans. Bien entendu, l’on mit sa guérison sur le compte des bézoards et autres procédés qui nous paraissent aujourd’hui farfelus. C’est qu’il fallait bien perpétuer au bézoard sa qualité première, celle d’antidote, puisque son nom même explique sa fonction : l’arabe bad-zahr est explicite : « qui protège du poison ».

On rangeait les bézoards auprès d’autres objets médico-magiques du même acabit : cornes de licorne, pierres de crapaud, fossiles, pierres de langue, etc. Mais qu’est-ce donc au juste qu’un bézoard ? Contrairement aux divers objets que nous venons de citer qui sont, au pire une mystification, au mieux une mauvaise interprétation de leur réelle identité, le bézoard est une concrétion minérale, agglomérat de corps étrangers, mais en grande partie composée de carbonate de calcium, qui se développe dans l’estomac de certains animaux comme les antilopes et les chèvres. Sous l’aspect d’une masse dure, ronde ou oblongue, le bézoard se pare de différentes couleurs (jaune, brun, beige, verdâtre, noirâtre).

On a expliqué que le bézoard était un remède souverain parce que les animaux qui le portent l’imprègnent du suc des plantes médicinales qu’ils choisissent, avec le plus grand soin, d’absorber. De doctes compilateurs sont même allés jusqu’à prétendre que les bézoards parmi les meilleurs étaient ceux provenant de lointains pays (Perse, Siam, Pérou…) et d’animaux pour la plupart inconnus des Européens, pratique similaire à celle d’aujourd’hui, où l’on frétille à l’idée d’une quelconque drogue issue de pratiques soi-disant millénaires et pour laquelle on érige – marketing oblige – un portrait pour le moins flatteur…

Ainsi, il y a encore trois siècles, on croyait dur comme fer aux supra-pouvoirs du bézoard, et ceux qui en affirmaient la puissance n’étaient pas des rebouteux du fin fond de la brousse, mais des lettrés s’adressant à ceux qui savaient lire, c’est-à-dire assez souvent des nantis, raison de plus pour que le bézoard se monnaye à prix d’or. Une fois acquis, le bézoard s’utilisait de multiples manières : on le râpait finement, on le pulvérisait, puis on le mêlait à quelque potion ou à ses aliments. De même que cela se pratique en lithothérapie, on faisait tremper le bézoard dans un quelconque remède afin de lui ajouter ses propres forces qui, si l’on en croit ce qui se disait à cette époque, permettait de guérir une pléthore de maux parmi lesquels nous trouvons la peste, la petite vérole, l’épilepsie, la mélancolie, les morsures de serpents venimeux, toutes choses qui ne font pas exactement partie des bobos du quotidien. Selon les moyens qui étaient les siens, on « magnifiait » le bézoard en le montant en pendentif, enchâssé d’or et serti de pierres précieuses. Certaines cours royales s’y adonnèrent. Seulement, cette « pierre de fiel » ou « perle d’estomac » comme on la surnomme parfois, est composée, comme nous l’avons dit, de carbonate de calcium, constituant craie, marbre, calcite, aragonite, substance minérale très peu soluble dans l’eau. Autant dire que les infusions et autres macérations des Anciens devaient être bien peu pourvues d’effets et qu’il fallait sans doute mettre sur le compte de ses succès son pouvoir talismanique.

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Le symbolisme lunaire du lapin et du lièvre

Selon la légende populaire de création dualiste, il est dit que le lièvre est une créature divine tandis que le lapin fait son malin. Est-ce pour autant toujours ainsi ? Dans la Bible (Deutéronome, Lévitique), le lièvre est considéré comme une créature impure, et force est de constater qu’à certaines époques, avec son cousin le lapin, ils n’eurent pas bonne réputation, et cela pour des raisons dissemblables, bien que certaines autres les lient par les oreilles. Le « Lapin », surnom du diable en Grande-Bretagne, qui appelait parfois sous cette forme les sorcières au sabbat, apprécie de brouter les feuilles épineuses du chardon-marie, se montre assez peu sensible aux baies de la belladone, au feuillage du séneçon, plantes qui rendraient malades d’autres animaux que lui. Comment expliquer cette résistance au poison si ce n’est par son accointance avec le démon ? De plus, pour renforcer cette image diabolique, dans bien des folklores (Afrique, Asie, Amérique du Nord, Europe), le lapin prend l’habit du trickster, c’est-à-dire de celui qui trompe par ses farces et ses espiègleries, aspect s’additionnant à la lâcheté et à la poltronnerie du lapin. Mais c’est surtout sa lubricité – le lapin est fertile et particulièrement prolifique – qui est liée à une sexualité débridée confinant à la vulgarité : en effet, au Moyen-Âge, le lapin ne s’appelait pas encore ainsi et portait le nom de connin. Or, le con est l’un des très nombreux termes désignant le sexe féminin. « Dès le XV ème siècle, le pauvre petit quadrupède avait un nom imprononçable, et il fallut lui en trouver un autre » (1) afin de dissiper tout fâcheux malentendu. En effet, au XVI ème siècle, proposer à la table un boussac de connin, qui plus est aromatisé à la cannelle, eut été inconvenant. Cette réputation tenace va lui coller aux guêtres jusqu’à la fin du XIX ème siècle à travers une expression que nous connaissons et que nous utilisons encore : poser un lapin, où le « lapin » en question est le client indélicat d’une prostituée qui se sauve sans en avoir rétribué les faveurs. Le lapin a donc bien une relation étroite et fort trouble avec le sexe, que l’on retrouve assez bien atténuée à travers le lapin de Pâques qui, avant qu’il ne devienne de chocolat, était un symbole de fertilité fréquent en Europe médiévale. Mais « tout ce qui est lié aux idées d’abondance, d’exubérance, de multiplication des êtres et des biens porte aussi en soi des germes d’incontinence, de gaspillage, de luxure, de démesure » (2). Et le lièvre, bien qu’il ait été une créature sacrée, un esprit animal magique dans bien des civilisations européennes (Celtes, Scandinaves, Grecs…), n’est pas en reste sur ce point : consacré à Aphrodite, il est image de lascivité, et il faut être témoin de la folie qui s’empare de lui au printemps, époque du rut, d’où l’on tient aujourd’hui une expression – « fou comme un lièvre de mars » – qui nous permet de nous approcher de l’excentrique Lièvre de Mars dont le septième chapitre d’Alice au pays des merveillesUn thé extravagant – nous le montre non moins fou que le chapelier, trempant la montre de celui-ci dans sa tasse de thé, plongeant le loir dans la théière, proposant à Alice du vin qui n’existe pas, un liquide divin dont l’absence doit faire comprendre à Alice qu’elle ne tirera rien de ces énergumènes.

Tout cela fait donc du lapin et du lièvre des créatures fort étranges, aux mœurs nocturnes, apparaissant et disparaissant dans le silence de la nuit : cela en a fait des êtres lunaires. D’ailleurs, cela ne tient pas du hasard si bon nombre de traditions de par le monde ont vu se dessiner un lapin sur le disque laiteux de la Lune, satellite mère des eaux et des herbes, source de vie ; et le lapin qu’on y voit, joue, en Asie et en Amérique, un rôle identique à celui qu’on octroie à l’homme de la Lune. « Cette association du lièvre ou du lapin à la lune a amplifié la signification sexuelle du symbole en le liant à la notion de fertilité, de prospérité et d’abondance » (3). Par exemple, au Cambodge, l’on pense que l’accouplement des lièvres, sous l’égide de la Lune, a vertu de faire tomber la pluie, et le triptyque lune-eau-végétation trouve, concentré en lui, le soma indien, le haoma iranien, etc., toutes boissons d’immortalité. Aussi, associer le lapin à la Lune, c’est le rendre possesseur du secret de la vie élémentaire, participant de l’inconnaissable et de l’insaisissable… Ainsi cet intercesseur est-il surnommé le lièvre précieux, le docteur ou, plus communément, le lièvre de jade, le jade étant lui aussi symbole d’immortalité. C’est donc au pied d’un laurier (ou d’un figuier) que le lièvre de la Lune broie les simples dont il tire une drogue, un élixir d’immortalité, et on le figure avec un mortier et un pilon, deux objets au sens loin d’être anodin, leur symbolisme sexuel étant évident. Le mortier, assimilable à la matrice, au yoni du tantrisme indien, est celui au creux duquel la vie se perpétue, alors que le phallique pilon renvoie au linga. Or le lapin de jade n’est-il pas censé broyer un élixir d’immortalité, nectar lunaire, par la rencontre répétée du mortier et du pilon ?


  1. Claude Duneton, La puce à l’oreille, p. 55.
  2. Jean Chevalier & Alain Gheerbrant, Dictionnaire des symboles, p. 573. A propos de démesure, l’on se rappellera cet épisode durant lequel un fermier australien lâcha quelques vingts lapins à la nuit de Noël 1859, afin que lui et ses amis en tirent quelques-uns au fusil. Si tous ne succombèrent pas, les survivants – qu’aucun prédateur direct ne menaçait – n’en finir pas de proliférer, jusqu’à ce que l’Australie soit envahie par des centaines de millions de ces lagomorphes une quarantaine d’années plus tard. L’on constate, dès lors, à travers ce fragment de l’histoire, cette démesure qui n’est pas tant le fait du seul lapin, mais également celui de l’homme du XIX ème siècle ignorant tout de ce que l’on appelle écologie : en effet, l’on introduisit, à la suite du lapin, le renard, dont on s’est alors dit que, en tant qu’ennemi héréditaire du lapin, il allait lui régler son compte. Mal en pris à ces hommes qui découvrirent un peu tard que le renard préféra se faire les crocs sur une espèce endémique, un marsupial du nom de wombat, bien peu apte à la course, beaucoup plus dodu et, hélas, contrairement au lapin, ne mettant au jour qu’un seul petit par an. Finalement, le troupeau de lapins australiens fut décimé grâce à un autre ennemi beaucoup plus petit que lui : la myxomatose.
  3. Jean-Paul Ronecker, Le symbolisme animal, p. 281.

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Hermès et son caducée

Hermès

En grec, le caducée s’appelait kêrukeion, désignant littéralement l’insigne qui permettait de reconnaître les hérauts (à ne pas confondre avec les héros). Qu’est-ce qu’un héraut ? Selon le dictionnaire, on remarque deux significations à ce terme :

  • « personnage ayant rang d’officier ou de prêtre, chargé de certaines annonces officielles, notamment des déclarations de guerre, des défis et parfois des pourparlers de paix […]
  • « annonciateur et défenseur d’une idée nouvelle » (1)

Mais le caducée en tant que tel n’est pas qu’affaire d’Antiquité grecque. En effet, il s’agit d’un très ancien motif visible, par exemple, sur le vase du roi Gudea de Lagash (Mésopotamie, – 2100 ans avant J.-C.). Nous sommes alors encore très loin d’Hermès. C’est un symbole que l’on rencontre aussi en Inde, sur des tablettes de pierre appelées nâgakals, où il figure « l’arbre sacré… Le caducée mésopotamien montre une baguette centrale. Elle semble bien être le souvenir de l’arbre… On est donc en droit de regarder la baguette du caducée d’Hermès (et aussi, d’ailleurs, le bâton d’Esculape) comme le symbole de l’arbre, associé, demeure ou substitut de la divinité » (2).

caducee

Esculape, ou Asclépios chez les Grecs, fut formé à l’art de la médecine par le centaure Chiron. Il avait comme emblème un bâton autour duquel était enroulé un serpent. Rappelons que « la cause des guérisons, voire des résurrections, qu’il opérait procédait d’une seule source : le sang de la Gorgone, que lui avait donné Athéna. Le sang qui avait coulé des veines du côté gauche de la Gorgone était un poison violent, celui des veines de droite était bénéfique » (3). C’est toute la bivalence du serpent qui est ici exposée : par son venin, c’est l’empoisonneur, incarnant certaines forces du « mal », mais en tant que fils de Gaïa, il est aussi porteur d’une magie guérisseuse, ce qui rappelle le Phénicien Eshmun, autre divinité de la santé et de la guérison, dont on dit qu’il guérissait par les serpents. Peut-être alors que le bâton d’Asclépios illustre l’équilibre dynamique de forces contraires. Mais nous verrons que c’est davantage l’apanage du caducée d’Hermès. Cette divinité, on le sait, est en relation avec la communication, le transfert, la transaction, les échanges. C’est pour cela qu’on en a fait le dieu du commerce et, parallèlement, celui des voleurs. C’est aussi une divinité du voyage, lequel est une forme de communication par le déplacement qu’il implique. Ainsi honorait-on Hermès aux carrefours où se dressaient des statues du dieu afin d’apporter protection aux voyageurs face aux mauvaises rencontres et aux « fantômes ». Il serait cependant dommage de s’arrêter à de si triviales évidences. Pour mieux comprendre la valeur d’Hermès, il est incontournable de se pencher sur ce qui l’illustre le mieux : son caducée. Dans l’hymne homérique à Hermès (n° 4), on nous explique qu’Hermès inventa la lyre puis la cithare et qu’il les offrit au dieu Apollon. En guise de contre-don, Apollon lui accorda le caducée qui devait dès lors rester indéfectiblement associé à Hermès : « je te donnerai, déclame Apollon, une belle baguette en or, à trois feuilles, elle procure l’abondance et le bonheur ; elle protège et fait advenir, par les actes et par les paroles, tous les bonheurs que j’affirme connaître par la voix de Zeus » (vers 529-532). Il n’est pas encore question de serpents, le caducée d’Hermès est en voie d’élaboration, ici, les trois feuilles que porte cette baguette rappelle l’Arbre et le caractère agraire d’Hermès. La mythologie nous explique qu’un jour Hermès vint à séparer deux serpents qui s’affrontaient et les enroula l’un et l’autre autour de sa baguette. Ainsi formé, le caducée « perpétue le concept de spirale, de tourbillon de forces constructives et de mouvement éternel de la vie que les Égyptiens ont représenté par le hiéroglyphe figurant le Serpent » (4). En Inde, autour de l’axe du monde, « s’enroulent en sens inverse deux lignes hélicoïdales, qui rappellent l’enroulement des deux nâdi tantriques autour de l’axe vertébral » (5), et, à moi, une molécule d’ADN… Du combat chaotique primordial des serpents naît la vie… Mais notre caducée est encore incomplet. On y adjoindra une paire d’ailettes sommitale, après intégration de forces contraires : chaud/froid, sec/humide, diurne/nocturne, gauche/droite, fixe/volatil… ce qui me fait penser que l’on voit sur l’arcane XV – Le Diable – du tarot d’Oswald Wirth un caducée primitif accompagné des mots Solve et Coagula, soit dissoudre et rassembler, auxquels fixe et volatil font écho (6).

Arcane XX, Le Diable. Tarot d'Oswald Wirth.

Arcane XV, Le Diable. Tarot d’Oswald Wirth.

Les serpents, étant d’essence chthonienne, sont donc liés à la sphère ouranienne par ces ailes dont on retrouve des exemplaires sur les chaussures d’Hermès. Et c’est ce caducée ailé qui fait d’Hermès une divinité psychopompe et messagère des dieux, parce que non seulement il circule, à l’instar d’Iris, entre les divinités du dessous (Hadès, Perséphone…) et celles du dessus (Zeus, Héra…), ce en quoi l’aptitude aux rapides mouvements lui est profitable, mais il est également le guide des âmes, « capable de descendre aux Enfers et d’y envoyer ses victimes, aussi bien que d’en revenir à son gré et d’en ramener à la lumière certains prisonniers » (7). En cela, on peut dire d’Hermès qu’il est un dieu (ré)générateur, son caducée, dans lequel certains ont vu un phallus en érection, qui plus est cerné par deux serpents, évoque l’idée de fécondité. Ce phallus, baguette magique de puissance et de clairvoyance, « pénètre dans les lieux secrets […] en faisant sortir la vie lumineuse des ténèbres » (8), car, dans ces lieux, il est toujours possible d’obtenir « un message spirituel de délivrance et de guérison » (9) véhiculé par les mouvements hélicoïdaux, ascendants et descendants, des deux serpents qui flanquent la baguette, l’un dextrogyre, l’autre sinistrogyre, de même que le caducée éveille (parce que tonique et positivant ?) ou endort (parce que sédatif et négativant ?) Hermès est, nous dit-on, un dieu expert en liens et dénouements. Si l’on veut, il ouvre et il ferme. Et, dans le domaine de la santé, ça n’est pas anodin. Par exemple, à l’aide de certains moyens il est possible de fermer une plaie ou d’ouvrir un meilleur passage à quelque fluide corporel. Or, « la santé, c’est :  »la juste mesure, l’harmonisation des désirs […], la mise en ordre de l’affectivité [avoir de l’affection ; être le sujet d’une affection], l’exigence de spiritualisation-sublimation, (qui) président non seulement à la santé de l’âme, (mais) co-déterminent la santé du corps ». Cette interprétation ferait du caducée le symbole privilégié de l’équilibre psychosomatique » (10), une vision qui, dans nos contrées, n’est que peu observée par la médecine et la pharmacie officielles si l’on en croit leur emblème respectif : un serpent rouge sinistrogyre pour la première, un serpent vert dextrogyre escaladant une vasque pour la seconde. Si l’on associe les deux, on obtient bien un caducée, mais ces deux figurations semblent non plus évoquer l’équilibre de forces opposées et nécessaires l’une à l’autre. Pour cela, il n’est qu’à considérer le long et difficile chemin parcouru par les pharmaciens à travers l’histoire et les très nombreuses chausse-trappes que les médecins auront glissées sous leurs souliers comme vulgaire peau de banane. Par ailleurs, il est très étonnant de lire çà et là que le caducée d’Hermès est à l’origine de l’actuel insigne de l’ordre des médecins. Il y a un serpent de différence entre les deux, tout de même ! Celui des médecins est, à juste titre, appelé « bâton d’Esculape », un Esculape qui apparaît, avec une certaine Hygie, dans le très célèbre serment d’Hippocrate. On y évoque aussi Apollon, mais pas Hermès, parce que ce dernier n’est pas à proprement parler un dieu de la médecine et de la santé.

Planche issue du livre de Georges Nataf, Symboles, signes et marques, p. 68. a) Caducée grec archaïque b) Caducée libyque c) Caducée punique d) Caducée grec de la période classique

Planche issue du livre de Georges Nataf, Symboles, signes et marques, p. 68. a) Caducée grec archaïque b) Caducée libyque c) Caducée punique d) Caducée grec de la période classique

On a vu dans le caducée d’Hermès une forme de perfection, de même que les pythagoriciens considéraient le pentacle, c’est-à-dire l’étoile à cinq branches, comme une autre figure de perfection, car il incluait les quatre éléments (U/Hudor/Eau, G/Gaïa/Terre, EI/Heile/Feu et A/Aer/Air) et un cinquième, I/Idea/Objet divin. Et ces cinq lettres, placées dans l’ordre suivants, UGIEIA, ont ensuite dessiné le nom de la déesse de la santé, Hygeia/Hygie, représentant l’équilibre, la totalité, la grâce divine.

Pour finir, il est dit d’Hermès qu’il est le dieu de l’éloquence, mais aussi divinité « du mystère et de l’art de le déchiffrer » (11). C’est pourquoi, il n’est pas indubitablement certain que je n’ai pas dit une seule ânerie dans ces quelques lignes ^_^


  1. Logos, Bordas, p. 1503
  2. Jean Boulnois, Le caducée et la symbolique dravidienne indoméditerranéenne de l’arbre, de la pierre, du serpent et de la déesse-mère
  3. Jean Chevalier & Alain Gheerbrant, Dictionnaire des symboles, p. 621
  4. Claudine Brelet, Médecines du monde, p. 145
  5. Jean Chevalier & Alain Gheerbrant, Dictionnaire des symboles, p. 111
  6. Le caducée apparaît aussi dans l’arcane X – La roue de fortune – du même tarot.
  7. Jean Chevalier & Alain Gheerbrant, Dictionnaire des symboles, p. 155
  8. Angelo de Gubernatis, La mythologie des plantes, Tome 1, p. 63
  9. Jean Chevalier & Alain Gheerbrant, Dictionnaire des symboles, p. 154
  10. Ibidem, p. 155
  11. Ibidem, p. 500

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Gustave Klimt, La médecine, 1901. Détail montrant la déesse Hygie.

Gustave Klimt, La médecine, 1901. Détail montrant la déesse Hygie.

Solstice d’hiver, sapin et lumières

Tout comme le solstice d’été, le solstice d’hiver a toujours été un marqueur temporel fort et l’occasion de célébrations et de festivités. En Égypte antique, ce moment unique dans l’année était fêté avec de petites pyramides de bois décorées et surmontées d’un disque solaire. Des lampes à huile étaient accrochées à l’entrée des habitations afin d’illuminer les rues comme en plein jour. De la nourriture et de la bière étaient offertes aux esprits de l’autre monde. En Perse ancienne, Khoram rooz, le jour du Soleil, faisait suite au solstice. Des feux étaient allumés durant la nuit, on procédait à prières et offrandes. A Rome, lors des Saturnales qui avaient lieu en décembre, des feux étaient aussi embrasés. Le nord de l’Europe honorait cette date avec les feux nouveaux propres au monde celte. En Afrique du Nord, on ornait les habitations de lanternes et de rameaux de laurier, un arbre éminemment solaire. Tout cela avait pour but de conjurer l’hiver, la nature dépouillée, l’obscurité… parce que, bien sûr, le solstice d’hiver marque la porte solsticiale ascendante, il symbolise la renaissance solaire, mais aussi la gestation, la conception et la germination des plantes sous l’influence grandissante du Soleil.

Dans cette nature morne et décharnée, les arbres à feuilles persistantes brillent de leur verdeur. Que ce soit le laurier, le lierre, le genévrier ou le houx de la Rome païenne, il est toujours question de force, de courage, de constance, de longévité et d’immortalité quand on évoque ces végétaux. C’est pourquoi des rameaux de différentes espèces étaient cueillis pour ornementer l’intérieur des maisons. Non seulement décoratifs, ils participaient aussi à la protection de la maisonnée, en particulier ceux aux feuilles piquantes comme le houx et le genévrier. Ce sont justement des végétaux semper virens, particulièrement résistants et endurants, qui sont choisis pour incarner cette vivacité encore fragile qu’est le retour imminent de la lumière qui, de jour en jour, grappille peu à peu quelques minutes. Le point le plus bas qu’est le solstice d’hiver est un instant délicat, qu’il faut savoir et pouvoir protéger. C’est pourquoi l’on cherche à supporter le soleil dans son dernier instant de chute, afin de l’exhorter à revenir briller sur le monde. Sol invictus et Yule sont, par exemple, tout à fait représentatifs de cette vision.

decoration

A la fin du Moyen-Âge, on remplace les gerbes de rameaux par des arbres entiers que l’on fait pénétrer à l’intérieur des maisons, du moins est-ce ainsi que l’on procédait en Allemagne, où on a jeté son dévolu sur le sapin dès 1419. Cet engouement est si vif qu’en 1521, en Alsace, on s’efforce de surveiller les forêts afin d’éviter un trop grand abattage d’arbres. Que l’on passe de la branche à l’arbre, il demeure cependant une constante : cette végétation est décorée, très souvent de noix et de pommes, dont la symbolique de fécondité, trop évidente, n’est plus à expliquer. Puis, peu à peu, cette décoration va se sophistiquer. C’est ainsi qu’apparaissent des sujets en forme d’étoile, de croissant, de sabot, de cœur, de sapin, etc., qui possèdent comme points communs d’être au moins dotés d’une pointe et de tous représenter l’opulence sinon l’abondance. Sous forme de cornes, de bois de cerf ou d’animaux les portant (bélier, bouc, cervidé), ces sujets ornementaux renvoient à la même logique : la défense et la protection, mais aussi la fécondité dont ces animaux hautement prolifiques sont les avatars. Ces arbres portaient également le feu, on y accrochait de petits cierges, des lumignons, des lanternes… On y suspendait aussi fleurs, rubans, petites pâtisseries, etc.

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Le sapin, qui est le plus souvent un épicéa, longtemps associé aux rites nordiques du solstice d’hiver, est à l’image de l’arbre générateur et anthropogonique formant l’axe du monde, et dont la bûche n’est que le fragment. Indissociable de la cheminée, la bûche marque la différence d’avec le solstice d’été où le brasier est extérieur, alors que le solstice hivernal se concentre, lui, sur l’idée de foyer intérieur qui, avant de désigner l’habitation, faisait référence à son point crucial, la cheminée, lieu de l’entretien de la vie sociale de la famille et, tout comme le sapin, symbolisation de l’axe du monde figuré par son conduit qui s’élève vers le ciel.
La bûche solsticiale devait être choisie parmi les plus belles. En chêne, on convoquait la robustesse, issue d’arbres fruitiers la fécondité. Le plus grand respect lui était accordé. On la bénissait en la lustrant avec un rameau de buis, parfois on l’arrosait de vin cuit ou d’huile, tout en accompagnant ces rituels de souhaits pour l’année à venir. Il était fréquent d’allumer la bûche à l’aide d’un tison prélevé sur la bûche de l’année précédente. Le bois de chêne était souvent retenu. Bois dur et très dense, il a l’avantage de se consumer lentement, contrairement aux résineux qui flambent littéralement. La nuit du solstice étant très longue, on ne pouvait se permettre de voir la bûche être totalement calcinée trop tôt dans la nuit, car, au cœur du foyer qu’est la cheminée, la bûche est placée là, pour que, en brûlant continuellement, elle tienne, par la chaleur dégagée, au dehors de la maison les entités malsaines qui auraient l’audace de s’aventurer à l’intérieur en empruntant le conduit de cheminée ! Les cendres de cette bûche faisaient elles aussi l’objet d’un pieu respect. C’est souvent qu’elles étaient répandues dans les champs et les jardins pour en assurer la prospérité future.

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Aujourd’hui, les choses sont quelque peu différentes. On sait bien que le classique sapin de Noël est la résultante d’une volonté de l’église chrétienne d’effacer les anciens rites païens de Yule et de Sol invictus, par exemple. Mais cet avènement ne s’est pas fait en un jour, le rôle du sapin dans les rites solsticiaux étant particulièrement inféodé aux régions d’Europe centrale et septentrionale. L’on a dit que l’ancêtre du sapin de Noël était allemand, et c’est encore d’Allemagne que proviendra l’habitude de fêter Noël avec un sapin. En effet, la belle fille de Louis-Philippe, Hélène de Mecklembourg, épouse allemande du duc d’Orléans, fera installer un tel sapin aux Tuileries dès 1837. Cependant, la France reste relativement réticente à cette coutume jusqu’au début du XX ème siècle, alors que l’idée se propagera aisément au monde anglo-saxon (Grande Bretagne, Amérique du Nord) dès le milieu du XIX ème siècle, mais sera peu populaire en Italie à la même période comme le soulignait Angelo de Gubernatis en 1878.

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L’arbre, entre sacré et superstitieux

Très tôt, l’Église chrétienne tenta par tous les moyens d’éradiquer les anciennes pratiques païennes qu’elle considérait d’un autre âge et donc nécessairement d’origine diabolique. Le culte des arbres n’y fit pas exception. C’est pourquoi, contrairement à saint Éloi et saint Audouin qui préconisèrent l’abattage pur et simple des arbres dits sacrés, l’Église changea son fusil d’épaule. A peu de frais, en bénissant ces arbres et en y plaçant des images de la Vierge (cf. image 1 : le chêne à la Vierge à la Guerche-de-Bretagne), elle christianisa des arbres où l’on sacrifiait auparavant aux divinités païennes. La tâche ne fut cependant pas aussi simple que cela, car les panthéons grecs et latins comptent une profusion de divinités qu’on remplaça petit à petit par la Vierge Marie et les différents saints et saintes. Ainsi, à saint Jean furent attribués les arbres et les plantes solaires, par exemple.

Chêne à la Vierge

Aujourd’hui encore, on peut constater à quel point les vaines tentatives de l’Église chrétienne furent utopiques. Par exemple, la pratique qui consiste à couvrir un arbre de bandelettes de tissus n’est autre qu’un héritage païen que l’on retrouve en l’image des ex-voto qui ornent ce que l’on appelle les arbres à loques (cf. image 2 : l’arbre de saint Claude à Neuville-Coppegueule). D’une part on évoque la Vierge et un saint, d’autre part des arbres, dont le chêne, qui ne sont pas moins que des témoins d’un âge païen autrement plus ancestral. Ainsi « l’Église […] a fait tout ce qu’il fallait pour perpétuer les superstitions qu’elle prétendait vouloir extirper » (Angelo de Gubernatis, La mythologie des plantes, Tome 1, p. 223). Ces ex-voto, dans leur emploi et leur charge symbolique, ne sont pas tellement éloignés de ce qui se faisait en Inde où on suspendait aux arbres des socs de charrue, figuration explicite et évidente d’un culte agraire. Cela n’est donc pas sans rappeler ces arbres tout occidentaux et encore bien réels qui se couvrent de lanières de tissus multicolores, les arbres à vœux, qui disent, encore aujourd’hui, toute la soit-disant superstition que l’Église a cherché à combattre.

Arbre aux loques

Là où l’action de l’Église chrétienne a été la plus pernicieuse, c’est sans doute dans celle qui réside à avoir fait des forêts, à la fois temple et asile, des lieux hantés. En effet, quel meilleur moyen d’empêcher le peuple de pénétrer dans les bois pour y honorer les divinités païennes que d’inventer la présence de démons dans ces mêmes forêts ? Cela est tant inscrit dans la mémoire collective qu’un proverbe russe indique qu’il ne peut sortir qu’un hibou ou qu’un sorcier d’un vieil arbre. Il en est de même en Sicile où les paysans prennent grand soin de ne pas s’endormir sous les arbres afin de ne pas être obsédés durant leur sommeil par les démons qui, parait-il, s’y cachent.
Ainsi, la forêt riche de mystères et de miracles est devenue la « gaste forêt » dans laquelle il ne vaut mieux pas s’aventurer, chose qui a été relayée par bien des contes européens. C’est la demeure de la sorcière et du revenant (Sleepy Hollow), celle du loup (Le petit chaperon rouge), des hors-la-loi (Robin des bois), de la pauvreté et de la solitude (dans Perceval le Gallois, la pucelle misérable erre seule dans la forêt), etc.

Sorcières

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Rig-Veda, Soma & Môlu

Après avoir abordé ce sujet dans un post un peu ancien, je me permets de revenir sur la question de savoir ce qu’est le SOMA décrit par les Aryens dans le Rig-Veda.
Ceux que l’on nomme les Rishis composèrent les plus anciens hymnes du Rig-Veda (1500 à 900 av. J.-C.). C’est dire l’importance de ce corpus de textes dont l’origine, par l’intermédiaire des Rishis, serait divine et céleste.

Rigveda

Le soma, abordé dans de nombreuses stances du Rig-Veda, serait-il alors une boisson d’immortalité telle que l’a été l’ambroisie pour le panthéon grec ? (1) Rien n’est certain. Cependant, Robert Gordon Wasson propose une hypothèse d’identification du soma : l’amanite tue-mouches. C’est, du moins, un avis qu’il étaie et explicite sur une vingtaine de pages contenues dans ce petit ouvrage :

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Certains passages du Rig-Veda laissent perplexes et d’après Wasson il se pourrait bien que le soma soit un champignon de type amanite même si d’autres auteurs ont indiqué par ailleurs que « les descriptions vagues et poétiques du soma ne permettent aucune identification scientifique de la plante » (George Watt, botaniste britannique).
L’ancienneté du Rig-Veda (3000 ans au moins), le langage symbolique et « ésotérique » qui le caractérisent laissent penser qu’une identification n’est pas forcément aisée. Beaucoup de textes anciens (grecs notamment) sont trop évasifs sur la description des plantes pour qu’on soit certain que la plante considérée est bien une telle et pas une autre. Si l’on fouille quelque peu les anciens textes grecs de l’Antiquité, l’on n’y parle pas de soma mais de MÔLU (ou môly).
La plus ancienne mention se trouve dans l’Odyssée d’Homère (VIII ème siècle av. J.-C.). Hermès désigne à Ulysse une « plante de vie » qui l’aidera à déjouer les sortilèges de la magicienne Circé. Il lui en parle de telle manière qu’il « ne se borne pas à cueillir la plante pour la remettre à Ulysse et à lui en expliquer la […] nature cachée, il lui en révèle aussi le nom, que seuls les dieux prononcent pour la désigner, un nom qui appartient à la langue des dieux » (Guy Ducourthial, Flore magique et astrologique de l’Antiquité, p. 131).
Complexe tâche que d’identifier le môlu, en particulier parce que de nombreux auteurs postérieurs à Homère ont chacun décrit une plante qu’ils indiquent s’appeler môlu mais dont les descriptions diffèrent d’une texte à l’autre.
Il y a tout lieu de penser que le môlu doive être rangé parmi les plantes magiques fabuleuses » (Guy Ducourthial, Flore magique et astrologique de l’Antiquité, p. 500). Bien évidemment, histoire de corser davantage notre affaire, Homère ne dit rien sur la manière d’absorber le môlu, encore moins s’il est, à l’instar de l’ambroisie, une préparation de type potion magique que les dieux réservent à leur usage exclusif.

J’ai dit plus haut qu’on ne parlait pas de soma chez les Grecs antiques. Or de récentes lectures semblent suggérer le contraire. Il y est question d’une liqueur divine issue d’une plante nommée Asclepia acida : « on exprime le suc de la plante […], on le filtre ensuite au moyen d’un tamis en laine de brebis et le laisse fermenter dans un vase en bois. Ensuite, on le clarifie et on le sert, soit pur, soit mêlé à de l’eau ou à du lait : c’est le soma » (Roger Castell, La bioélectronique Vincent, p. 85). Malheureusement, j’ignore d’où proviennent ces sources, tout juste nous parle-t-on d’un « vieux traité ». Cependant, cette pratique semble avoir été en vigueur lors de l’Antiquité grecque où de telles préparations étaient coutumes courantes lors des annuelles cures de régénération.

Bien plus qu’une plante, le soma, à l’instar du môlu, ne pourrait-il pas être le nom d’une préparation (médico-magique) composée de plusieurs ingrédients plutôt que de désigner simplement l’un deux ?
Ce qui est certain, c’est que le mystère demeure tant le Rig-Veda et les anciens manuscrits grecs sont parfois nébuleux ou bien carrément ésotériques, à tel point que cela empêche l’identification exacte de ce que peut être le soma. Chose que, sans doute, les dieux ont souhaité…


  1. En grec ancien, ἀμϐροσία / ambrosía, de l’adjectif ἀμϐρόσιος / ambrósios, « immortel, divin, qui appartient aux Dieux ».

© Books of Dante – 2014

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Coca-cola en Inde : une énième répétition de l’Histoire

Sous couvert d’investissements, la célèbre marque s’est implantée en Inde. L’idée fut assez bien accueillie par les Indiens, voyant là une manne tomber du ciel. Hélas, le revers de la médaille, c’est que la firme pompe allégrement l’eau des Indiens, asséchant les nappes phréatiques, rejetant les eaux usées dans la Nature, ce qui, immanquablement provoque des dégâts.
De nombreuses manifestations ont eu lieu en Inde afin de s’indigner et de se révolter contre cet état de fait. Malheureusement, elles ont été durement réprimées par le gouvernement indien qui a lui-même été à l’origine de la pénétration du ver dans la pomme.

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Cet impérialisme économique doublé de terreur n’est pas sans évoquer un certain colonialisme marchand… Il rappelle très étrangement ce qu’il se passa dans les îles Moluques il y a quatre siècle déjà. C’est un épisode de l’histoire que j’ai déjà relayé dans un de mes livres et dont je place ici un extrait :

Les îles Moluques – un archipel de plus de 600 îles à proximité de l’Indonésie – ont attiré très tôt, dès le XVI ème siècle, les différentes puissances européennes dont les Portugais, propriétaires des îles jusqu’en 1605 avant de s’en faire déloger par les Hollandais, guerre économique oblige ! Afin de s’arroger le monopole commercial du clou de girofle, les Hollandais procédèrent à la destruction de l’ensemble des girofliers poussant sur les îles Moluques et constituèrent une réserve bien gardée tout en punissant de mort quiconque chercherait à en dérober un plant ! Bref, une terreur politico-économique se mit en place durant le XVII ème siècle, à tel point que l’ensemble des girofliers de l’île de Ternate seront détruits. Dans le même temps, on constata qu’un certain nombre d’épidémies inconnues jusqu’alors ravagèrent la population. Bien entendu, il est fort peu probable que les Hollandais mirent cela sur le compte de la disparition des girofliers dans cette partie de l’archipel, et pourtant…

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En 1979, un lecteur hollandais du Docteur Valnet lui écrit ceci : « L’une des plus grandes épidémies des îles Moluques, au XVII ème siècle, était les Hollandais eux-mêmes car ils ne détruisirent pas seulement les arbres de Ternate mais aussi toute la population d’autres îles de l’archipel, suspecte de négocier avec les Portugais. Il y a donc bien longtemps que les problèmes de santé sont liés à l’écologie elle-même dépendante des conditions politico-économiques ».

D’hier à aujourd’hui, le scénario n’a guère changé : une puissance économique envahissante, une ressource naturelle à exploiter, enfin des dommages collatéraux (déforestation, pollution, misère, répression, etc., la liste est longue) dont la grande puissance se moque la plupart du temps.

Et dire que le slogan de la firme en 2007 était : Make every drop count ! Trop drôle.

© Books of Dante – 2013

Enquête : les herbes de la Saint-Jean

On dit des herbes qu’elles étaient très souvent sacrées, particulièrement grâce à leurs propriétés curatives qui auraient été découvertes par les dieux. Ainsi, rendre hommage aux plantes fut-il un bon moyen de reconnaître aux divinités leurs grandeurs. Si pour les Égyptiens antiques le blé poussait du corps d’Osiris, cela ne doit rien au hasard, ce dieu égyptien étant considéré comme l’inventeur de l’agriculture. Ainsi, les plantes, par leurs caractères sacrés purent-elles établir une liaison entre les dieux, les hommes et elles-mêmes.

QU’EST-CE QU’UNE HERBE ?

Que se cache-t-il sous le vocable d’herbe ? C’est un mot quelque peu fourre-tout qui, à lui seul, dit bien peu de chose, raison pour laquelle on l’a très souvent augmenté de divers supplétifs. Pour s’en convaincre, il suffit de s’en référer à l’index des noms français savants et populaires du monumental ouvrage de Paul-Victor Fournier (Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France). Aux pages 1018-1020, ce ne sont pas moins de 269 plantes qui sont listées. Y lira-t-on « herbe aux jointures » ou « herbe aux sept chemises » qu’on pourra sourciller un brin, alors que d’autres locutions (« herbe aux teigneux », « herbe aux verrues », etc.) sont encore bien connues de nos jours.
Ce qui rend difficile l’identification d’une plante à travers de telles dénominations, c’est qu’un même nom peut être attribué à plusieurs plantes différentes. C’est ainsi le cas de l’hysope, de la sauge et de la verveine (toutes trois officinales) qui répondent au substantif d’herbe sacrée ! Et il en va de même pour les herbes de la Saint-Jean dont on dit communément qu’elles sont au nombre de sept (millepertuis, armoise, sauge, joubarbe, achillée, marguerite et lierre – sans qu’on sache s’il s’agit du terrestre ou du grimpant). Si Paul-Victor Fournier s’accorde pour dire qu’achillée, armoise, marguerite, millepertuis et lierre portent bien le populaire nom d’herbe de la Saint-Jean, il ne dit rien de tel pour les deux autres. En revanche, il place dans le groupe des herbes de la Saint-Jean certaines plantes qui ne figurent pas dans le fameux groupe des sept. C’est le cas de la coronille bigarrée (Coronilla varia) et de l’orpin reprise (Sedum telephium). Il y aurait donc bien plus que sept herbes de la Saint-Jean. Tentons de savoir pourquoi.

Millepertuis

LINNÉ S’EN MÊLE

Si la liste d’herbes à mille maux/mots de Paul-Victor Fournier est conséquente, elle est loin d’être exhaustive, loin s’en faut. Aujourd’hui, ces appellations sont bien moins employées, on se réfère davantage au nom commun français, mieux, au nom botanique en latin, méthode initiée par Linné au XVIII ème siècle. Le latin scientifique aurait-il fait perdre son charme aux appellations vernaculaires qu’on ne les emploie plus guère aujourd’hui ? Le siècle des Lumières de Linné chercha-t-il par là un moyen de conjurer l’obscurantisme lié à des noms aussi étranges que saugrenus, noms vernaculaires qui changent d’un pays à l’autre, pis, d’une région à l’autre ?
Ainsi donc, la désignation « herbe de ceci » ou « herbe de cela » ne rend pas forcément simple la distinction des plantes dont on parle. Ainsi, les herbes de la Saint-Jean sont-elles légion. Tout comme il existe différentes armoises (parfois appelée artémise, ce qui entretient une confusion avec l’absinthe), on dénombre plusieurs espèces de millepertuis, les mots armoise et millepertuis devant être entendus comme génériques.
Bien plus, un auteur du XVI ème siècle, Jean II Bauhin, s’est employé à rédiger un petit opuscule qui regroupe l’ensemble des herbes dites de Saint-Jean de son époque. Il en compte pas moins de 60, parmi lesquelles on retrouve la sauge, le millepertuis et l’armoise, mais également d’autres telles que le chiendent, la bardane et la verveine officinale.
On ne peut donc restreindre cette liste à sept plantes, les sources diffèrent quant au nombre et à l’identité des dites plantes. Si mes comptes sont bons, plus d’une douzaine de plantes évoquées ici répondent au nom d’herbe de la Saint-Jean.

Achillée

TOUTES PLANTES DE SAINT-JEAN MAIS TOUTES DISSEMBLABLES

En effet. Ce qu’elles possèdent en commun, c’est d’avoir été attribuées à Saint-Jean Baptiste, dont la fête se situe le 24 juin, c’est-à-dire peu ou prou à proximité temporelle du solstice d’été. Chez nombre de plantes listées ici-même, l’apogée de la floraison se situe justement à cette période. Le solstice d’été est également nommé porte solsticiale descendante, puisque c’est à ce moment de l’année que s’amorce la descente vers l’obscurité ; le solstice marquant, quant à lui, l’apogée de la course du soleil qui est alors à son zénith. Ainsi donc a-t-on fait de cette date (liée à la Saint-Jean) la fête du soleil. Ces plantes représentent donc l’ « énergie solaire condensée et manifestée […]. Elles captent les forces ignées de la terre et reçoivent l’énergie solaire. Elles accumulent cette puissance. D’où leurs propriétés guérisseuses ou vénéneuses » (1). Et, ici, pas de dualisme entre bien et mal, seul l’emploi intentionnel ou pas fait qu’elles sont bénéfiques ou pas. Sans compter que certaines sont dédiées à des divinités (Artémis, Zeus, etc.) dont l’ambivalence ne fait pas de doute.
« Si les plantes ont des vertus médicinales, c’est qu’elles sont elles-mêmes des dons du ciel et les racines de la vie. On les invoque comme des divinités, comme si chacune d’entre-elles était l’émanation particulière d’une divinité » (2). Mais, n’y a-t-il pas un glissement de sens à travers l’attribution de toutes ces plantes à Jean le Baptiste qu’on invoque contre épidémies, épilepsie, spasmes et convulsions ? Qu’on rapporte, selon une légende, que Saint-Jean Baptiste utilisa couronne et ceinture faites d’armoise lorsqu’il était dans le désert, ne signifie en aucun cas qu’il ait employé également les autres plantes. Ne faut-il pas voir là une volonté de christianisation d’un rite païen plus ancien, qui s’illustre à travers une pratique qui a toujours cours aujourd’hui, les feux de la Saint-Jean ? Avant d’en arriver là, évoquons, pour quelques-unes des plantes de la Saint-Jean quelques traits anecdotiques.

TRIUMVIRAT SACRÉ

« Le millepertuis, que les Anciens considéraient comme une plante douée du pouvoir de chasser les démons, s’appelle aussi chasse-diable, herbe de la Saint-Jean [ndr : depuis au moins le XIV ème siècle], et la tradition veut d’ailleurs que la cueillette s’effectue le 24 juin à midi » (3).

De l’armoise, « on croyait que la plante avait toute sa vertu au solstice d’été […]. On attribuait surtout de grandes vertus antiépileptiques aux fragments de vielles racines noircis […] que l’on cherchait sous les souches d’armoise à la veille de la Saint-Jean » (4). Rappelons au passage que Jean le Baptiste était patron des épileptiques.

« La sauge était considérée comme une plante sacrée par les Grecs, et il était d’usage d’en offrir aux dieux afin de les disposer favorablement à l’égard des sollicitations » (5). Mais il est possible de penser que le rituel de la fête du soleil recherchait les mêmes effets en vertu des différentes autres plantes que l’on jetait dans le foyer. Cela s’illustre à travers l’emploi que l’on peut faire encore aujourd’hui de l’oliban et du tabac, entre autres pourvoyeurs de prières.

Sauge

Quant à l’oracle sentimental qu’est la margarita, la barbe de Jupiter censée écarter la foudre ou les sourcils de Vénus (c’est ainsi que l’on nomme l’achillée depuis le VI ème siècle au moins), quand bien même on les désigne toutes comme herbes de Saint-Jean, il est difficile de les lier au baptiste, cousin de Jésus. Ceci étant dit, cela ne veut pas dire qu’on ne les employa pas lors du rituel païen solsticial (puis christianisé) selon les mêmes raisons évoquées plus haut. Procéder à un rituel de la Saint-Jean, c’est faire preuve de dévotion et d’abandon. La magie s’entremêle aux vertus curatives de plantes qu’on connaît plus ou moins empiriquement, le tout sur fond d’appel aux divinités. Devant de telles manifestations, à grand renfort de brasiers, il n’est pas étonnant que ces pratiques aient été fustigées, car diabolisées, par l’Aigle de Meaux au XVII ème siècle, par exemple. Malgré toutes ces réprobations, la pratique consistant à « jeter des herbes par-dessus le feu, en cueillir le midi, ou à jeun, en porter sur soi » (6) ne cessa pas, bien au contraire, elle redoubla, ce qui amena l’évêque d’Amiens à ordonner en 1656 que ces feux soient désormais embrasés par des dignitaires ecclésiastiques. Cependant, malgré cet encadrement du rite par l’Église, ces pratiques liées au feu ne furent pas abandonnées ni même celles consistant à se rendre aux sources miraculeuses durant la nuit de la Saint-Jean.

feu

SURVIVANCE

Frappés d’anathème, inféodés aux pressions religieuses ou autres, ici comme ailleurs, les rites s’adaptent. C’est cela qui a permis la survivance de ce rite si particulier. Et c’est très bien. C’est ce qui rend ce type de manifestations si vivaces alors qu’ils seraient condamnées à la déshérence et à l’oubli si on souhaitait les reproduire à l’identique, à l’infini.
Aujourd’hui, pour peu qu’on se renseigne, de la Normandie à l’Alsace, de la Belgique au Roussillon en passant par la Bretagne, chaque année, les plantes de la Saint-Jean crépitent encore dans le feu des brasiers. Et, si l’on est attentif, peut-être surprendra-t-on l’esprit de Déméter…


PROLOGOMENON

En finalité, toute plante est (ou peut être) une herbe de la Saint-Jean. Si vous vous êtes renseignés sur ses multiples propriétés. Que vous la jetiez dans un feu, ou dans un ruisseau ou ailleurs.
Parce que, pour que cette pensée soit vivace, il ne faut simplement pas s’arrêter à ce que de grands chantres ont dit par le passé. Soit, il est bon de prendre connaissance de leurs paroles si désuètes qu’elles puissent par(être). Mais j’abhorre l’immobilisme de la pensée, je ne suis pas un natif des Verseaux pour rien !
C’est pour cela, très cher lecteur, que je t’invite à penser par toi-même, de la même façon que je pense par moi-même. S’il y a eu de grands pontes avant toi, moi et les autres, qui nous dit que nous ne contenons pas en nous-mêmes certaines parcelles de vérité ?

Mon livre sur les feux et les herbes de la saint-Jean ! :)


  1. Dictionnaire des symboles, Jean Chevalier & Alain Gheerbrant, p. 764
  2. Ibid. p. 764
  3. La pharmacie du bon dieu, Fabrice Bardeau, p. 182-183
  4. Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, Paul-Victor Fournier, p. 105
  5. La pharmacie du bon dieu, Fabrice Bardeau, p. 261
  6. Une histoire des médecines populaires, Herbes, magies, prières, Yvan Brohard & Jean-François Leblond, p. 24-25

© Books of Dante – 2013

Rig-Véda et Soma

Qu’est-ce que le Rig-Véda ? Il s’agit d’un corpus de textes écrit en sanskrit védique contenant un ensemble de 1028 hymnes découvert au XIX ème siècle et dont l’origine remonte à trois ou quatre millénaire, à l’époque où la tradition orale était de mise et qui vit les brahmanes véhiculer ces hymnes durant près de trente siècles.

Dans ce corpus, on trouve pas moins de 120 hymnes entièrement consacrés à une plante, le Soma. Et ce simple mot est présent plus de 1 500 fois dans le Rig-Véda. Or, on est longtemps resté sans savoir qu’elle était précisément cette plante dont les louanges sont chantées par le Rig-Véda, malgré de nombreuses hypothèses à ce sujet.

Qu’est donc le Soma ? S’il est difficile de répondre à cette question d’emblée, peut-être est-il plus facile de répondre à la question suivante : que n’est-il pas ?

A aucun endroit dans le Rig-Véda on parle de feuilles, de fleurs, de graines de Soma. Il n’a donc ni feuilles, ni fleurs, ni graines ! Quelle « plante » est capable d’un tel prodige, à considérer qu’il s’agisse bien là d’une plante telle que nous l’entendons. Le Soma a-t-il disparu pour qu’on n’en trouve plus trace aujourd’hui ? Chercherions-nous dans une mauvaise direction ?

En revanche, l’on compare le Soma à « une mamelle éclaboussée par les gouttes de son lait divin. »  On le désigne comme une « colonne de l’Univers », d’un « pilier du ciel ». On trouve aussi des références à sa « tête » ainsi qu’à son « pied »… On compare sa peau rouge et brillante à celle du taureau, animal que les prêtres védiques révéraient par-dessus tout.

Le Soma, « œil unique », est « resplendissant le jour, et la nuit d’une blancheur argentée. »

Un petit extrait ? Allez…

Nous avons bu le Soma, nous sommes devenus immortels,

Arrivés à la lumière, nous avons trouvé les dieux.

Qui peut désormais nous nuire, quel danger peut nous atteindre,

Ô Soma immortel !

Enflamme-moi comme le feu qui naît de la friction,

Illumine-moi, fais-nous plus fortunés…

Boisson qui a pénétré nos âmes,

Immortel en nous mortels…

© Books of Dante – 2010

Amanites : phalloïde & tue-mouche

Vous avez sans doute le souvenir de ces petits champignons tout rebondis, au chapeau rouge constellé de petits points blancs qui constituent une partie du décor sur une bûche de Noël ?

Bien, aujourd’hui, au-delà de ce pur aspect décoratif, nous allons nous pencher sur deux représentantes du genre amanitacées : l’amanite phalloïde et l’amanite tue-mouche.

Bien qu’arborant de riches couleurs, l’amanite tue-mouche n’est pas la plus dangereuse des deux, loin s’en faut. Dangereuses ? Oui, si notre petit champignon de Noël est comestible, il en va tout autrement de ces deux beautés vénéneuses que l’on trouve dans la nature. Phalloïde et tue-mouches sont toutes deux dangereuses. Si cette dernière n’est pas mortelle, il en va tout autrement de la première dont les couleurs fades ne laissent rien présager. Décortiquons-les.

1. Descriptif

A droite, l’amanite phalloïde, à gauche l’amanite tue-mouche. Ces deux vues concernent chacun de ces champignons dans leur jeunesse respective.

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Maintenant, nous les voyons alors qu’ils ont grandi. Le chapeau s’est développé et aplani. Celui de l’amanite phalloïde arbore une couleur vert jaunâtre, voire olivâtre, alors que celui de l’amanite tue-mouche porte cette caractéristique couleur rouge vif constellée d’excroissances verruqueuses blanches.

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Chacune d’elles porte un large anneau dans la partie supérieure, des lamelles blanches à l’intérieur du chapeau, ainsi qu’une volve que l’on voit très bien sur chacune des deux dernières images : à la base du pied, elle joue le rôle de gaine enveloppante.

On pourra rencontrer des spécimens isolés ou en colonies en Europe dans les bois clairs, les bois de feuillus (à proximité du bouleau, entre autres…) et les bois mixtes plus particulièrement. A l’automne surtout, même si l’amanite phalloïde peut pointer le bout de son nez dès l’été.

2. Historique

Comment ne pas évoquer la mort par empoisonnement de l’empereur romain Claude par sa seconde femme Agrippine afin que le fils de cette dernière, Néron, monte sur le trône ? Claude étant friand de champignons, en particulier de ceux qu’on nomme amanite des césars, par le biais de Locuste, Agrippine ajouta à ce plat comestible quelques amanites phalloïdes. Pris d’horribles douleurs intestinales, Claude se fit vomir comme c’était de coutume à l’époque avant d’y revenir. Agrippine paracheva le travail en lui faisant ingurgiter une mixture à base de coloquinte, une petite cucurbitacée dont le suc est violemment purgatif et dangereux. Ainsi donc, Néron prit place sur le trône en lieu et place de Britannicus, l’un des fils de Claude né d’un premier mariage, mais ce dernier présentant une gêne, il fut également empoisonné un an plus tard…

A la fois porte-bonheur et maléfique, très connue mais malgré tout mystérieuse, l’amanite tue-mouches fit des adeptes parmi de nombreux artistes, en particulier le peintre Jérôme Bosch (1450-1516) dont certains historiens d’art estiment qu’il aurait peint un certain nombre de ses toiles alors qu’il était sous son emprise.

Champignon hallucinogène, l’amanite tue-mouches est utilisée par les chamans du nord de l’Asie, en Sibérie et en Laponie, entre-autres.

Entracte : nous nous en rendons compte, impossible d’évoquer l’histoire de ces deux champignons sans faire référence à leurs propriétés hallucinogènes et psychotropes. Ce que nous allons évoquer dans la partie suivante.

3. Composition et pouvoirs

L’amanite phalloïde, champignon le plus toxique d’Europe, contient des peptides (amatinine), des alcaloïdes (phalloïdines), etc. La dose létale est atteinte avec 40 à 50 g de ce champignon à l’état frais. Les effets toxiques sont lents à se manifester après ingestion. On considère que plus le temps entre la consommation d’un champignon toxique et l’apparition des symptômes se fait plus long, et plus l’intoxication est grave.

En ce qui concerne l’amanite phalloïde, le délai d’incubation peut aller de huit heures à deux semaines ! (Généralement de 6 à 24 h, le plus souvent de 8 à 12 h).

Lors d’une intoxication avec ce champignon, on voit apparaître les effets suivants : troubles digestifs, vomissements incessants, diarrhées abondantes, liquides et sanguinolentes, crampes abdominales, déshydratation sévère, chute de la tension, destruction des cellules hépatiques et rénales, mort par hémorragie interne et hypoglycémie

En cas d’intoxication, on peut mettre en place les mesures suivantes : lavage gastrique, charbon actif, hospitalisation en service de réanimation, injection de pénicilline, prise de silybine (principe actif hépatoprotecteur présent dans le chardon-marie et constituant le principal antidote de l’amanite phalloïde). Le problème réside dans le fait que lorsque les premiers symptômes apparaissent, les dégâts causés au foie sont déjà importants. Dans le pire des cas, une greffe de foie s’avère nécessaire.

A la lumière des faits exposés ci-dessus, nous pouvons dire que l’amanite phalloïde n’a pas usurpé son titre de champignon le plus toxique d’Europe. Elle est responsable de 95 % des intoxications mortelles et de 90 % des empoisonnements graves en France. Le plus souvent, l’intoxication involontaire est à mettre sur le compte d’une méconnaissance, la reconnaissance d’un champignon toxique ou non passant par sa préalable connaissance. Ainsi, l’amanite phalloïde est couramment confondue avec d’autres amanites comestibles et appréciées : Amanita caesara, Amanita vaginata, Amanita solitaria, etc.

L’amanite tue-mouches, bien que plus spectaculaire que la précédente, n’est pas si dangereuse. Elle contient des acides gras ainsi que de l’acide iboténique qui sont à même de tuer les mouches ainsi que d’autres insectes, ce qui explique le nom de ce champignon.

Le chapeau de l’amanite tue-mouche doit sa couleur à des pigments appelés bétalaïnes également présents dans la betterave rouge, mais ceux-ci n’ont pas d’action psychotrope.

Ce qui rend la consommation de ce champignon dangereuse, c’est la présence d’un alcaloïde, la muscarine, mais présente en si petite quantité (de l’ordre de 0,0002 %) que ses effets sont loin d’être aussi dévastateurs que ceux de l’amanite phalloïde.

Les toxines de ce champignon attaquent le système nerveux et le temps de latence est bien plus rapide que celui de l’amanite phalloïde : les effets se font sentir ½ heure à trois heures après ingestion. On peut alors observer l’ensemble des troubles suivants : troubles digestifs, sudation et salivation excessives, angoisse, rétractation de la pupille, tachycardie, convulsions, pseudo ébriété (avec excitation ou somnolence), vertiges, agitation, modification de la perception dans l’espace, modification de la perception de la personnalité, hallucinations et visions

Bien que la liste des effets de ce champignon soit assez longue, on observe une régression des symptômes au bout de vingt-quatre heures. Ceci dit, il est toujours possible d’accélérer la désintoxication par les moyens suivants : charbon actif, laxatifs, sédatifs, anticonvulsivants, hospitalisation (parfois nécessaire mais plus rarement que dans un cas d’intoxication à l’amanite phalloïde).

Revenons à la liste des effets. J’ai noté : hallucinations et visions. C’est pour cette raison que l’amanite tue-mouches est utilisée par les chamans en Sibérie et en Laponie, entre-autres. Là-bas, on n’hésitera pas à échanger un renne contre un seul de ces champignons qui, si l’on en croit l’expérience, est beaucoup plus actif consommé une fois sec qu’à l’état frais.

Voici ce qu’en dit John Mann dans son ouvrage de 1996, Magie, meurtre et médecine : « Les champignons sont séchés, puis mangés en larges morceaux et ingérés à l’aide d’eau froide. Au bout d’une demi-heure environ, la personne est complètement ivre et intoxiquée et fait l’expérience d’extraordinaires visions. Ceux qui ne peuvent pas payer le prix plutôt élevé des champignons boivent l’urine de ceux qui en mangent, à la suite de quoi ils sont tout autant intoxiqués, voire plus. L’urine paraît plus puissante que le champignon lui-même et ses effets perdurent jusqu’au quatrième ou cinquième homme ».

Au-delà de ces usages psychotropes de base, n’oublions pas que le chaman ingère savamment ce champignon afin de l’aider à entrer en transe, ce qui a pour but de voir son esprit traverser par les plantes qui permettront la guérison de ses patients malades. Il ne s’agit donc pas là d’une « défonce » crasse et gratuite, je tiens à le souligner, mais d’une recherche visionnaire incluse dans un rituel de guérison.

N. B. : Agaricus phalloides et agaricus muscarius sont deux remèdes homéopathiques.

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