La couronne : ses fonctions, ses symboles

Vitrail de la cathédrale de Strasbourg, vers 1200. Musée de l’œuvre Notre-Dame.

Il y a quelques jours, l’Épiphanie nous a rappelé qu’il appartient au « hasard » de désigner une reine ou un roi de pacotille, qu’à l’occasion l’on coiffe d’une couronne de circonstance, colifichet de papier doré qui est bien loin d’incarner et de justement représenter les hautes valeurs spirituelles que les hommes accordèrent à la couronne en général, véhiculant de puissantes symboliques telles que l’élévation, l’illumination, le pouvoir, la lumière, l’honneur, la grandeur, la victoire ou encore la joie. Comme nous le verrons, le port de la couronne comme simple parure n’est pas, partout et de tout temps, accepté, son usage répondant à une codification rigoureuse. Mais, avant d’entrer dans le détail, tentons de répondre à cette première interrogation : quelles sont les principales fonctions de la couronne ?

Tout d’abord, considérons-en bien l’emplacement. Coiffant la cime du corps, elle place donc en exergue le caput, c’est-à-dire la tête, autrement dit le chef. Par cette position même, la signification sur-éminente de la couronne réside en ceci : c’est un instrument par lequel on capture les émanations provenant de la sphère céleste. Elle signale donc la spiritualité, le don et l’autorité acquise de droit divin. Certains auteurs antiques se sont posés la question de savoir depuis quand l’on considérait ainsi les choses. Répondons-leur grâce à ces quelques phrases d’Angelo de Gubernatis : « L’usage des couronnes est aussi ancien que le premier mythe solaire. Dès que le soleil apparut comme une tête de prince couronné, comme un dieu coiffé de l’auréole, la couronne devint l’attribut de tous les dieux » (1).

Le Printemps, Sandro Botticelli, 1482. A droite, nous voyons la déesse Flore, portant couronne et robe fleurie.

Le latin corona colle très près de son équivalent français, puisqu’il ne signifie pas moins que couronne et guirlande, dont la forme circulaire renvoie effectivement à l’astre diurne. Son infinie perfection est représentée figurativement à travers la forme qu’on a fait adopter à la couronne, ceinturant très adroitement la tête, et plus précisément ce chakra sommital, qu’à bon droit l’on désigne par l’expression « chakra de la couronne ». A ce titre, peut-on considérer la couronne comme un condensateur fluidique ? En tous les cas, « elle unit dans le couronné ce qui est au-dessous de lui et ce qui est au-dessus, mais en marquant les limites qui, en tout autres que lui, séparent le terrestre du céleste, l’humain du divin » (2). C’est pourquoi l’usurpation de couronne est aussi grave que celle d’identité. Étant un symbole de la lumière intérieure, témoin du degré d’élévation spirituelle le plus élevé, la couronne irradiante (comme celle des saints, par exemple), « qui éclaire l’âme de celui qui a triomphé dans un combat spirituel » (3), ne peut effectivement pas être substituée, sans quoi cela se verrait. Si l’on considère que la couronne de l’initié, de provenance céleste, est issue de l’Arbre de Vie du Paradis (selon certaines traditions), l’on peut comprendre en quoi cela ne collerait pas si jamais l’imméritant s’arrogeait par force ou par fourberie une couronne qui ne lui est pas destinée, coutume, hélas, de plus en plus répandue en ces dernières décennies où règne la médiocratie…

Quand la Ruse couronne la Sottise, le pire est à craindre… Le Roman de Renard, illustration de Simonne Baudoin, Casterman, 1957.

Enfin, venons-en maintenant à la troisième grande fonction de la couronne. Étymologiquement, le mot couronne s’adresse à des verbes comme tourner et courber, sans doute pour bien rappeler qu’il y a de la rondeur dans la couronne, et qu’elle désigne, dans un sens plus large, l’assemblée et la réunion. Ainsi, celui qui porte couronne réunit-il des adeptes et se positionne-t-il comme un symbole d’identification. Dans ce cadre, la couronne rapproche qui la porte de la divinité qu’elle consacre. Leur composition était fort variable selon les divinités dont il était question. Ces antiques couronnes, de facture fort simple, étaient confectionnées dans un ou plusieurs motifs végétaux (feuilles, fruits, fleurs) qui disent quelque chose de qui les portent et l’occasion de se prêter à un tel rite. Voici une petite liste de plantes (en relation avec une divinité et diverses fonctions) que l’on employait pour en confectionner des couronnes :

  • Le laurier d’Apollon, comme protection contre la foudre et le tonnerre.
  • Le dictame de Lucine : l’on place en relation cette déesse invoquée lors des accouchements avec une plante à réputation obstétricale durant l’Antiquité.
  • L’olivier d’Athéna et d’Eiréné pour figurer la paix.
  • Le figuier de Chronos : des couronnes de rameaux de figuier étaient accrochées aux mêmes arbres afin d’assurer le complet mûrissement de leurs fruits.

Certains végétaux s’expliquent aussi « selon l’épisode mythologique auquel ils font référence » (4) et qui ne sont pas forcément évoqués dès lors qu’apparaissent ces symboles végétaux dans les textes antiques et dont la matière « révèle en même temps quelles forces supra-terrestres ont été captées et utilisées pour réussir l’exploit récompensé » (5). Voici donc quelques autres de ces insignes végétaux dont on élaborait des couronnes :

  • La vigne (Dionysos, Bacchus, Silène, Rhéa)
  • Le myrte (Aphrodite, Vénus)
  • Le chêne (Zeus, Rhéa)
  • Le peuplier blanc (Héraclès)
  • Les épis de blé (Déméter, Cérès)
  • L’asphodèle (Perséphone, Artémis, Sémélé, Dionysos)
  • Le narcisse (Perséphone)
  • Le dattier du désert (Isis)

Note : il n’est pas rare qu’à une divinité donnée corresponde plus d’un végétal. Par exemple, dans le cas de Déméter, on lui associe également le pavot et le narcisse (parce que funéraires et chthoniens), à Héraclès, la jusquiame, plante qui rend fou et stupide, pour rappeler le meurtre de ses enfants que le héros commît sous l’emprise de la folie instillée dans son esprit par la déesse Héra, enfin, à Dionysos, la rose (lors des banquets, il était de coutume de se coiffer de couronnes de roses parce que cette fleur avait, pensait-on, le pouvoir d’effacer les effets de l’ivresse).

Parfois, l’on établissait un lien entre une plante et une fonction, sans l’expliquer par l’intercession d’une quelconque divinité. C’est, par exemple, le cas du lierre et du raifort, dont les couronnes permettaient d’identifier les sorcières par l’intermédiaire d’un don de double vue, véritable capacité divinatoire. Il n’est pas surprenant de placer, à proximité du siège de la pensée, une plante dont les émanations vont avoir des effets bénéfiques sur le cerveau. Dans cette perspective, l’on comprend mieux pourquoi la devineresse de Delphes, la célèbre Pythie, se ceignait le front d’une couronne de feuilles de laurier qui participait ainsi de l’oracle.

Reine ou sorcière ? Erlé Ferronnière, Halloween, éditions Avis de tempête, 1998.

Alors que la couronne de cinnamome apportait la paix, celle d’amarante protégeait son porteur des médisances dont il pouvait être l’objet, en particulier les poètes. Enfin, la civica corona (c’est-à-dire la couronne civique, en rameaux de chêne), était attribuée à toute personne ayant sauvé la vie d’un citoyen.

D’informations que l’on peut glaner çà et là, il ressort que bien des domaines étaient concernés par le port des couronnes. Recensons-en quelques-uns.

  • Les couronnes militaires : elles faisaient office de médaille (ou presque). On en distinguait de plusieurs espèces qui récompensaient différents actes de bravoure : la muralis corona (offerte au premier qui pénètre dans une ville assiégée), la castrensis corona (au premier qui pénètre dans le camp ennemi), la rostrata corona (à celui qui aborde le premier un navire ennemi), l’obsidionalis corona (décernée lors de la délivrance d’une ville assiégée), la triomphalis corona (qui consacrait les généraux victorieux), etc.
  • La victoire ne concerne pas que le domaine guerrier. Ainsi voit-on les couronnes être attribuées aux conquérants des jeux sportifs (une couronne d’olivier était remise aux vainqueurs des jeux d’Olympie, une autre en palmier aux Apollonies), mais également lors des concours de poésie. La couronne comme prix de la victoire pose cependant question, sachant que si le prix est ce que l’on reçoit, c’est également ce qui nous coûte…
  • Les funérailles et les repas funèbres : des couronnes – parfois de cyprès – ornaient le front des convives. L’on prenait soin de couronner aussi bien le défunt que ses parents.
  • Les rites nuptiaux et les mariages : lors du mariage d’Hélène avec Ménélas, celle-ci portait une couronne de lotus. Mais bien d’autres végétaux participaient à ces événements : l’oranger, la menthe, la marjolaine, le myrte ou encore le gattilier, dont les couronnes étaient offertes aux jeunes couples mariés, afin qu’elles leur assurent fidélité (le gattilier est placé sous la houlette de la déesse Héra, patronne du mariage et des liens fidèles entre époux).
  • Les cérémonies religieuses et les processions rituelles. Dans la première perspective, il n’était pas rare, en l’honneur de la divinité pour laquelle on ordonnait un sacrifice, que les sacrificateurs soient couronnés, de même que leurs victimes. Dans le second cas, l’on a vu, dans bien des pays (Inde, Grèce, Allemagne, pays slaves, etc.), en bien des époques, processionner des jeunes filles parées de couronnes ou de guirlandes, ce qui semble, dans la plupart des cas, procéder d’une volonté de rendre hommage à l’annuel retour de la fécondité, en particulier lorsque ces manifestations propitiatoires ont lieu aux premières amorces printanières. A l’humble niveau qu’occupe l’être humain, cela apparaît comme la réitération de l’apparition terrestre de ces couronnes tombées des cieux, semences divines qui n’ont pas d’autre but que d’accorder à l’Univers toute la vigueur nécessaire. L’on retrouve l’idée de nuptialité, consacrée par une couronne végétale adaptée, lorsque la jeune fille se lie à son futur mari. La couronne qu’on lui voit alors porter, possède à peu près le même sens que les anneaux, c’est-à-dire celui du lien librement consenti, qui est alors une acceptation, non pas une contrainte.

Bien au-delà de ces origines illustres, la couronne «  a figuré avec des matériaux divers [NdA : en or solaire et masculin, en argent lunaire et féminin, etc.] au front ou à la main […] des génies, des savants, des poètes, des allégories » (6) représentant bon nombre d’aspects que nous avons déjà abordés ci-dessus. Aujourd’hui, la couronne factice, posée de traviole sur la tête d’une quelconque miss rappelle à quel point l’humanité est tombée bien bas, bien éloignée des enseignements bibliques : « Sois fidèle jusqu’à la mort, et je te donnerai la couronne de vie » (7), c’est-à-dire l’immortalité. Quel dommage que beaucoup lui préfèrent le caractère éphémère de la petite gloriole sans foi ni loi.

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  1. Angelo de Gubernatis, La mythologie des plantes, Tome 1, p. 103.
  2. Jean Chevalier & Alain Gheerbrant, Dictionnaire des symboles, p. 303.
  3. Ibidem, p. 304.
  4. Guy Ducourthial, Petite flore mythologique, p. 53.
  5. Jean Chevalier & Alain Gheerbrant, Dictionnaire des symboles, p. 304.
  6. Ibidem, p. 306.
  7. Apocalypse, II, 10.

© Books of Dante – 2021

Annonciation, Hans Süss von Kulmbach (1480-1522).

Isabette et le pot de basilic (conte)

 

Isabette, jeune fille de bonnes manières, s’amouracha de Lorenzo, gérant de la fortune de ses trois frères, lequel le lui rendait bien. Mais, apprenant quel ménage il se tramait entre les deux tourtereaux, le frère aîné alerta les deux autres, attendu que la personne de Lorenzo, trop mauvais parti, était jugée comme une insulte au renom de la famille d’Isabette. Ils jouèrent donc un jeu hypocrite face à Lorenzo, qui ne se doutait de rien. Ceux-ci finirent par lui tendre un piège : ils l’assassinèrent puis l’enterrèrent à la sauvette afin de dissimuler son corps. Cette disparition inquiétait fort Isabette, qui piaffait comme un cheval privé de sa ration de picotin. Elle questionna bien ses frères, mais n’en obtint aucune réponse. Ce qu’elle ne put pas obtenir en plein jour, lui vint nuitamment : dans un rêve, un Lorenzo pâle et décomposé se présenta à elle. Il lui apprit quel méfait ses frères avaient commis, ainsi que l’emplacement où son corps a été enfoui. Isabette, résolue à en avoir le cœur net, se rendit donc sur place et découvrit le cadavre de son bien-aimé. Fidèle à la mode antique, elle s’arrache les cheveux et se frappe la poitrine. Puis, elle s’en retourna, non sans avoir tranché la tête de son amoureux qu’elle emporta avec elle, à défaut de prendre possession du corps dans son entier. Parvenue chez elle, elle dissimula la tête dans un pot, la couvrit de terreau et y planta quelques pieds de basilic, qu’elle décida de n’arroser que d’eau de rose et d’oranger, ainsi que de ses larmes. « Rien n’interrompt ses soins prolongés, et la tête putréfiée engraisse le terreau dont elle est couverte. La beauté du basilic en devient éclatante et son parfum exquis ». Mais voilà que ces agissements attirèrent la curiosité mal placée du voisinage, qui s’empressa, sûr de son fait, d’en informer les trois frères, qui subtilisèrent à Isabette le pot de basilic. Alors que, privée de l’objet de son amour, Isabette tomba malade de chagrin, les trois frères s’expliquèrent l’attitude intrigante de leur sœur en découvrant ce qui se cachait au fond du pot, ce qui eut pour effet immédiat de leur faire prendre la poudre d’escampette le plus discrètement possible, tandis qu’Isabette expira de douleur amoureuse.

D’après Giovanni Boccacio (1313-1375), in le Décaméron.

© Books of Dante – 2020

La branche de myrte (conte)

« O mon Dieu, faites-moi mettre quelque chose au monde, n’importe quoi, même un rameau de myrte ! », s’exclamait, continuellement, une femme des faubourgs napolitains. Malgré la présence d’un mari dont on ne sait s’il la besognait rudement, la pauvre femme se trouvait dans l’impossibilité d’enfanter. A force d’avoir si bien prié, elle mit enfin au monde un rameau de myrte qu’elle cajola comme si c’était là son propre enfant, jusqu’au jour où le rameau devint l’objet précieux de l’admiration béate d’un prince qui passait par là. Il s’en empara, non sans avoir promis à la mère qu’il le chérirait comme la prunelle de ses yeux, puis s’en alla l’esprit empli de joie amoureuse.

Ce myrte-là était fée. Chaque nuit en sortait une véritable colombe d’amour qui se glissait entre les draps du prince pour jouer avec lui « à saute-mouton et à la bête à deux dos » jusqu’au petit matin, où l’aurore naissante lui faisait regagner le myrte. Il devint si éberlué par la beauté de la jeunette qu’il en oublia complètement les soupirantes qui ne purent que soupirer, attendu qu’elles étaient, sans en connaître la cause, réduites au régime strict sur la question de leurs affaires amoureuses, leurs parcelles n’étant plus labourées comme il se doit depuis longtemps. Un jour que le prince s’absenta à regret, les mégères s’en vinrent par chez lui, et découvrir le myrte qu’elles effeuillèrent, ce qui eut pour conséquence d’en faire magiquement jaillir la fée qui, sous les mains bien décidées des harpies, acheva son existence, réduite à l’état de capilotade. Le serviteur à qui le prince avait enjoint d’entourer le myrte des plus hauts soins, n’en crut bien évidemment pas ses yeux. Il réunit ce qui restait de l’infortunée dans le pot où se tenait le myrte ébouriffé, et prit ses jambes à son cou. Ce faisant, le prince revint en sa demeure et, comme on l’imagine, fut inconsolable. Alors qu’il ne cessait de s’apitoyer sur son sort, qu’il s’apprêtait à verser son existence dans le plus noir terreau qui attend les âmes damnées, à l’image d’un poulpe avachi sur l’étal du poissonnier et dont personne ne veut, il se complaisait à laisser entrer dans toute son âme cet état de langueur qui fait se racornir les cœurs amoureux. Mais la fée avait plus d’un tour dans son sac, et, remise de ses émotions et de ses contusions, entendant l’aigre mélopée princière, elle surgit du pot de myrte et tâcha de ragaillardir le prince qui, bienheureux de cette belle surprise, la demanda illico en mariage et fit jeter aux égouts de la ville les vilaines qui avaient failli priver le prince de « l’œuf peint de Vénus ».

D’après Giambattista Basile (1575-1632), in Le conte des contes (ou Pentamerone).

© Books of Dante – 2020

Sous-bois

Tu le sais, lectrice, lecteur, que malgré cette distance qui nous sépare, je m’efforce toujours et encore d’insuffler dans mes mots, autant qu’il m’est possible, le maximum de verdeur. En effet, comment pourrait-on bien parler des plantes avec un langage d’herbier tout plat, un vocable pas fleuri duquel ne sourdrait aucune émotion ?…
Écrire au sujet des plantes, c’est pour moi l’occasion de rendre compte de l’histoire qu’entretient l’homme avec le monde végétal depuis aussi longtemps que le permettent les sources – quelles qu’elles soient – à ce sujet : le papyrus qui révèle les miracles médicaux des plantes sur lesquelles on n’écrit pas, ce papyrus n’a-t-il pas, pour nous, autant de valeur ? De même que ce bouleau dont l’écorce fournit un support à l’écriture, tout en protégeant un tronc au sein duquel, on ne sait comment, l’homme eut un jour la géniale idée d’aller puiser la sève salvatrice. Untel qui considère un chêne haut de cent coudées peut bien calculer le nombre de tonneaux que sa coupe pourrait bien occasionner ou envisager, pourquoi pas, de confectionner avec son bois, tout ou partie d’un petit esquif. C’est bien parce que les plantes n’ont jamais été qualifiées d’inutiles, parfois de mauvaises – mais c’est ce qu’on dit quand on ne les connaît pas vraiment – que mon blog existe. Cependant, je ne prône pas pour autant l’utilitarisme végétal tout azimut : je pense que, même au niveau des produits issus de la nature, il est bon d’être raisonnable. Mon arrière grand-père paternel était « marchand de bois », alors que mon grand-père maternel est celui qui, je ne sais pourquoi, abattit un jour ce frêne qui ne lui avait vraisemblablement rien fait, et que j’évoque dans l’article consacré à ce bel arbre. Ils eurent, l’un et l’autre, deux approches totalement différentes de l’objet « arbre ». L’un utilisait une vrille, sorte de long forêt métallique, qu’il vissait dans telle ou telle grume pour s’assurer que son contenu était valable, alors que le second employait sa tronçonneuse de telle manière qu’il me faisait toujours craindre de le voir trancher le bout de bois qui lui servirait bientôt de pilon. A multiples fonctions, autant de façons d’appréhender le même objet. Mais ce ne sont là que considérations de gueux, vous savez, ces ploucs campagnophiles que le pouvoir central se sent dans l’obligation de visiter de temps à autre, afin de les sermonner comme des enfants, et vérifier, par la même occasion que dans la nature, dites donc ! les arbres poussent dans un désordre, mazette ! « Enfin, moi, ministre du Ministère de n’importe quoi, je vois bien, depuis les fenêtres de mon bureau (est-ce du teck, de l’ikéa ? Je ne sais, ça m’a l’air bien précieux dans tous les cas), je vois bien, dis-je, que les arbres en contre-bas poussent bien alignés ! » Ce pouvoir central, qui s’organise comme une cohorte romaine, est bien en passe de réinventer la quadrature du cercle. C’est d’ailleurs complètement fou que les benoîts périphériques s’y connaissent mieux sur un sujet qui échappe complètement aux benêts ministériels parisiens. On appelle cela l’empirisme.

Il existe, dans la littérature au sens large, tout un tas de pages qui sont autant de plaidoyers en hommage à cette nature décidément bien peu connue de ceux qui, de loin, la jugent, oubliant, ayant oublié depuis fort longtemps, s’ils l’ont jamais su, qu’ils en font partie intégrante. Afin d’étayer mon propos et de ne pas avoir l’impression de parler tout seul, je vais convier un premier invité au sein de ces lignes. Appréciant autant Hugo que Mérimée, il est cependant moins connu que ces deux contemporains : il s’agit d’André Theuriet (1833-1907). Je vous livre ci-après les premières lignes d’un de ses ouvrages intitulé Sous-bois, impressions d’un forestier (1887) :

« Je n’avais pas vu de vrais bois depuis un an, et il y en aura bientôt dix-huit que je n’ai visité ceux-ci. A la descente du chemin de fer, quand, les oreilles encore toutes résonnantes des mille bruits parisiens, je me suis trouvé en pleine solitude sylvestre, j’ai ressenti une brusque commotion, et le vieux forestier qui sommeillait en moi s’est soudain réveillé. On redevient sauvage à l’odeur des forêts, a dit un poète contemporain. Cette maxime paraîtra peut-être contestable à ceux dont le courant tumultueux des grandes villes a bercé l’enfance et agité la jeunesse, mais elle est rigoureusement vraie pour quiconque a été élevé au milieu des forêts. Ce qui nous prend et nous charme, nous autres boisiers, ce n’est pas seulement l’originale beauté de ces nappes de verdure ondulant de colline en colline ; ce n’est pas la fière tournure des chênes centenaires, ni la limpidité des eaux ruisselantes, ni le calme des futaies profondes ; non, c’est par-dessus tout la volupté des sensations d’autrefois, ressaisies tout-à-coup et goûtées à nouveau. L’odeur sauvage, particulière aux bois, la trouvaille d’un bouquet d’alises pendant encore à la branche, ou d’une fleur perdue de vue depuis des années, le son de certains bruits jadis familiers : – la rumeur d’une cognée dans les coupes lointaines ou les clochettes d’un troupeau vaguant dans une clairière, – toutes ces choses agissent comme des charmes pour évoquer les esprits élémentaires qui dorment au fond de l’homme cultivé. Alors l’habit de théâtre que nous revêtons pour jouer notre rôle dans la comédie de la vie civilisée et raffinée, ce vêtement d’emprunt aux couleurs voyantes, aux étoffes précieusement brodées et artistement taillées, se déchire de lui-même et s’en va par lambeaux pendre aux buissons de la route. L’homme primitif reparaît avec la souplesse de ses mouvements naturels, la soudaineté de ses désirs, la naïveté de ses étonnements enfantins. Plongé dans ce bain des verdures forestières, il sent sourdre en lui une sève remontante ; et, dans son imagination rajeunie, les féeries du temps passé se remettent à chanter leurs contes bleus… Peu à peu j’ai éprouvé cette merveilleuse transformation, tandis que la voiture descendait les rampes tournantes de la forêt. Les sonnailles du cheval tintaient glorieusement, et glorieusement, entre deux traînées de lumière, les ombres des nuages glissaient le long des pentes boisées. Partout une mer moutonnante de feuillées épaisses ; mes regards, réjouis par la variété des verts, tantôt remontaient les rapides couloirs des tranchées abruptes, tantôt plongeaient dans les entonnoirs des combes. Et quelle pacifique et endormante solitude ! A peine si de loin en loin une maison de garde ou une ferme isolée dressait ses toits gris à l’abri des hêtres. De minces flocons de brume, suspendus aux cimes des arbres, s’éparpillaient lentement, puis s’envolaient pareils à ces vaporeuses graines de chardons que les enfants nomment des voyageurs. L’exquise fraîcheur du soir rendait plus pénétrante la senteur des regains récemment coupés. Cette humidité parfumée des bois au crépuscule, les murmures de l’eau dans le creux des gorges, les grappes noires et appétissantes des mûres sauvages rampant jusque sur le chemin, tout cela me montait au cerveau et me grisait. J’étais tenté de m’élancer de la voiture, d’étreindre un des arbres de bordure dans une embrassade fraternelle, ou de grimper aux sommités feuillues d’un chêne pour jeter de plus haut mon cri de liberté à la forêt… Quand la voiture et son cheval fumant se sont arrêtés devant l’auberge d’Auberive, j’étais de la tête aux pieds redevenu un sylvain » (1).

« On redevient sauvage à l’odeur des forêts ». Sully Prudhomme (1839-1907), poète français, produisit en 1865 un recueil, Stances et poèmes, dont cette ligne est extraite. Remarquons que cet auteur, dans une même phrase, emploie les mots « sauvage » et « forêts ». Qu’est-ce donc que le domaine sylvestre sinon la forêt ? Effectivement, le mot forêt découle du latin silva, alors qu’à propos du sauvage, je lis l’étymologie suivante : « bas latin salvaticus ; altération de silvaticus, dérivé de silva, ‘forêt’ » (2). Le sauvage est donc un être de nature, non atteint par une certaine civilisation. Le sauvage, basiquement, c’est l’habitant de la forêt, le forestier (de même que le païen est l’habitant du pays), mais aussi ce sylvain que la mythologie place dans les bois et les forêts.

Le retour aux sources, lorsqu’on les a depuis longtemps quittées, est forcément salvateur. Parce que, chose fort remarquable, un seul séjour à la campagne est profitable même à celui qui est né dans une cité de béton et de goudron puant. Peut-être est-ce là l’occasion de comprendre que « seule la vie dans la Nature peut délivrer l’être humain de tous les maux. Il lui faut donc rechercher ‘l’air pur de la forêt ou celui des champs’, s’y promener pieds nus et dévêtu afin que ‘l’ange de l’air chasse du corps toutes les impuretés qui le souillaient’, à l’extérieur et à l’intérieur » (3). Et voilà que sans y toucher, je viens d’amener jusqu’à nous ma deuxième intervenante dont les propos pleins de sagesse viendront encore émailler le cours de cet article : Claudine Brelet, anthropologue française née à Paris en 1941. La forêt prendrait donc soin de l’homme ? C’est ce que cherche à établir la sylvothérapie, par exemple. Mais nul besoin d’entrer dans les détails. Même si l’on n’en sait rien, l’on sent bien, par l’intermédiaire de cette intuition qui fait la marque de fabrique des hommes libres, que la forêt est un monumental diffuseur énergétique et ionisant. Et si jamais il s’agit de pins, ce diffuseur devient aussi aromatique, allant loger au plus profond de nos cellules ses bienfaits, par le biais de ce que, chez l’homme, on appelle l’arbre respiratoire…

Au fil du temps, une conviction s’est renforcée dans mon esprit : Hildegarde de Bingen n’aurait pu naître ailleurs que là où elle a vu le jour. Elle a beau échanger avec Bernard de Clairvaux qui est un Bourguignon et non un Germain, je pense qu’elle peut entendre ce qu’il dit lorsqu’il affirme que « tu trouveras bien plus dans les forêts que dans les livres », rappelant par là la parole de nombreuses figures amérindiennes. Et, en effet, à la lecture de bien des chapitres du Physica (ou Livre des subtilités des créatures divines), l’on constate que l’abbesse n’a pas attendu le sage conseil du cistercien pour cela : peu perméable aux legs d’origine gréco-romaine qu’elle ignore, Hildegarde innove et découvre là où d’autres se contentent de recopier et d’imiter les Dioscoride et consorts. Il faut dire que la conquête de la Germanie par les Romains ne s’est pas déroulée aussi facilement que celle de la Gaule. Et à cet endroit, il n’est pas autorisé de parler de conquête, tout juste d’occupation dont la durée n’a pas véritablement permis aux usages romains de s’implanter et de perdurer, ce que l’on ne rencontre pas en Gaule où la mixité gallo-romaine est, en grande partie, à l’origine de ce qu’est devenu la France moderne. Non, Hildegarde de Bingen n’aurait pu naître en France, c’est impensable : il n’est qu’à considérer qu’on parle d’elle depuis seulement quelques décennies, tout d’abord au sein des sphères spécialisées, avant qu’une partie de ses ouvrages ne soient traduits en français.
« Notre héritage gréco-romain », peut-on parfois entendre dans la bouche de tel ou tel centraliste pérorant ou bien dans le gosier des culs-terreux acquis à sa cause à qui l’on a téléphoné la nouvelle. Si l’on replace les choses dans leur contexte, les Romains, avec entre autres Jules César, amenèrent en Gaule une civilisation qu’on ne leur demandait pas. Et là, le choc – non seulement celui des armes mais surtout celui des idées – fut brutal : en effet, alors que le Celte pense tout en rondeur, le Romain fait des carrés avec sa tête, d’où la difficulté que rencontrèrent ces deux peuples qui eurent bien du mal à se comprendre. « Tout ce qui est celtique est contraire à l’idéal gréco-romain », souligne Jean Markale. Face au Celte, je crois bien que le Romain fut tout aussi surpris que le colon américain quand, débarquant au pays du dindon, il rencontra pour la première fois l’Amérindien, cette autre créature qui pense tout en rond. Le Celte pratique sa religion en plein air, dans des clairières dont on serait surpris si elles avaient été rectangulaires. Non, cela c’était l’apanage du temple romain, en dur, où les pratiques religieuses sont intérieures et non livrées aux quatre vents. Et ce sont bien ces deux modes de pensée inconciliables qui vont mener à la volonté de l’écrasement de l’un au détriment de l’autre, par le biais d’un argumentaire, dont hélas, bien de ces soi-disant héritiers du mode de fonctionnement gréco-romain se targuent d’être les jalons : non pas celui qui vint à la face du monde grâce à Pythagore, mais bien plutôt celui qui émana de la réflexion que mena Aristote en son temps. Or, « la philosophie aristotélicienne oppose l’homme à la nature » (4). Ce qui aurait pu être un moindre mal, mais « le paradigme anthropocentriste et réductionniste d’Aristote […] séparera en deux camps et pour de nombreux siècles, la culture officielle écrite et savante du pouvoir politique installé à la culture orale du monde paysan vivant en étroit contact, voire en symbiose, avec la nature » (5). Nous y revoilà : le centre et la périphérie, Paris et la province, l’arrogance et l’humilité, l’impérialisme et l’empirisme, le maître et l’esclave, le civilisé et le primitif, l’héritier du modèle politique gréco-romain et cet autre, le barbare, etc. Mais il faut savoir que « tous les systèmes politiques totalitaires occidentaux se sont appuyés sur cette ‘logique d’opposition’ […], procédant par exclusion afin de se justifier en diabolisant leurs opposants » (6). C’est pour cela que ça coinçait entre les Celtes et les Romains : ces derniers pensent de manière binaire, les premiers de façon ternaire, sans tomber dans le piège du tout blanc ou du tout noir. Les Celtes, se refusant aux oppositions, à cette logique qui opposait le bien au mal, privilégiaient au contraire « une troisième voie consistant en un dialogue inductif qui permet à chaque interlocuteur de s’exprimer et à tous de coévoluer » (7). Or, quand on constate qu’en France l’on envoie la force brutale de la police – bras armé du pouvoir central – pour évacuer les zadistes, l’on se prend à penser que cette ‘troisième voie’ n’est pas prête d’être empruntée, cet affrontement entre CRS et ZAD rappelant un peu le mode d’opposition qui prévalut entre les légions romaines et les rebelles des tribus celtes non acquises à la cause de César. N’y aurait-il pas un peu de ‘celtitude’ dans le zadiste ? Les Celtes croyant en la réincarnation, tout est possible. En tous les cas, « il semble clair que […] toute civilisation respectueuse de son environnement naturel est, à l’égal de l’antique culture celtique, contraire aux valeurs par lesquelles s’est défini l’idéal aristotélicien, paradigme dont le symbolisme politique gréco-romain fera ce rouleau compresseur qui deviendra le modèle de tous les totalitarismes » (8). Et l’actualité nous rappelle, hélas, que le Romain d’hier, qui dévasta la forêt de Gaule, semble trouver son équivalent chez le sinistre « Trump des Tropiques », odieux personnage dont les postures anti-ceci et anti-cela ne font aucun doute sur la pensée binaire poussée à l’excès de leur propriétaire. Et comme rouleau compresseur, je pense que nous avons là ce qui se fait de pire, puisque cet ancien militaire d’extrême droite élut à la présidence du Brésil n’imagine pas moins que de s’attaquer à la géante forêt amazonienne, générant par la même occasion des crises d’angoisse et des sueurs froides chez les écologistes les plus aguerris et les plus chevronnés. Sous prétexte que la forêt est inutile, ce patibulaire dirigeant entend bien la mettre en coupe réglée, afin d’y faire passer une autoroute et d’industrialiser à outrance cette zone sauvage pourtant indispensable à la bonne santé de la planète. Mais « quand tout aura été noyé dans la même couleur grise, quel triste logis sera le monde pour ceux qui vivent de la vie de l’imagination !, se lamentait André Theuriet il n’y a pas loin d’un siècle et demi. La terre aura l’air d’un vaste domaine racheté après une faillite par des parvenus et des cuistres, qui changeront les parterres en carrés de choux, nivelleront les collines et défricheront la forêt » (9). Voilà, c’est bien de cela dont il est question : ici, on houspille les orangs-outans afin de pouvoir engraisser les petits diabétiques occidentaux qui n’ont jamais vu un singe qu’au zoo. Ailleurs, on déforeste tant et si bien pour favoriser une agriculture imbécile que les sols harcelés finissent par disparaître en fumée. La liste est longue. Voyez-vous, l’homme sain a besoin d’entretenir en lui-même – occupe-toi de ton jardin, disait l’autre – l’idée que tout n’est pas encore perdu, et au lieu de cela, on tente de lui imposer des projets mortifères comme cette monstruosité qui cherche à sortir de terre à quelques 20 km au nord-ouest de Paris. Que ne reboisez-vous donc pas à la place, attendu qu’« un peuple qui n’a plus de forêts est bien près de mourir » (10). Même si ces forêts bien rangées, à la romaine pourrait-on dire (c’est-à-dire comme des salades), n’ont pas grand-chose de sauvage, au moins représentent-elles quelques hectares de plus gagnés sur la folie de ces hommes profondément perturbés qui confondent un arbre avec un porte-feuille.

Reboiser et s’embellir l’âme, je crois, sont synonymes. Un sursaut de prise de conscience peut même tenir dans la pomme de la main : j’avais naguère un de ces fruits en ma possession. Après l’avoir tranché en quatre, il apparut nettement à mon entendement qu’il y avait au sein de cette pomme, non pas un ver, mais quelque chose qui y ressemblait fortement. Un pépin, au cœur de sa moiteur aqueuse et sucrée, avait germé, dessinant un tout petit fil. Celui d’Ariane. Et l’on sait la valeur symbolique de la pomme pour le Celte. On sait aussi que, à l’instar de la pâte à tarte, le Celte est pétri d’une liberté peu perméable au Romain, ce que des esprits aussi peu éclairés que ceux que j’évoque au début pourraient qualifier d’anarchie au sens péjoratif du terme. Non, car « être libre, c’est avant tout être responsable » (11).


  1. André Theuriet, Sous bois, impressions d’un forestier, pp. 3-6. Signalons à l’attention du lecteur qu’Auberive est cette petite commune du département de Haute-Marne qui, du temps de Theuriet, comptait plus d’un millier d’âme.
  2. Logos, Bordas, p. 2727.
  3. Claudine Brelet, Médecines du monde, p. 214.
  4. Ibidem, p. 292.
  5. Ibidem.
  6. Ibidem.
  7. Ibidem.
  8. Ibidem, p. 293.
  9. André Theuriet, Sous-bois, impressions d’un forestier, pp. 194-195.
  10. Ibidem, pp. 76-77.
  11. Jean Markale, Les trois spirales, p. 67.

© Books of Dante – 2019

Les pots pharmaceutiques

Aujourd’hui, une fois n’est pas coutume, nous ne parlerons pas de plantes mais des récipients destinés à les stocker et à les conserver dans les officines d’antan : les pots.

Si l’on en connaît certains faits de bois, les premiers et plus anciens d’entre eux relevaient du travail du potier : constitués de terre glaise, ils étaient ensuite peints puis passés au vernis. Mais les plus connus demeurent cependant les pots en céramique dont la production se développe surtout dès le XVII ème siècle, accueillant des fabriques dans diverses villes de France : Bordeaux, Lyon, Besançon, Montpellier, Rouen, Nîmes, Narbonne, Moustiers, Nevers, Paris, Saint-Cloud, Saint-Jean-du-Désert, etc.

Richement décorés et ornés tels des pièces de vaisselle, ces pots, avant de passer l’épreuve du feu, étaient émaillés après quoi l’on appliquait le décor à la main. Pour ce faire, une habile et délicate dextérité était nécessaire, sans quoi l’on n’aurait pu faire cuire un pot s’il avait présenté la moindre bavure. C’est ce que l’on appelle le « décor de grand feu ». Au siècle suivant, à savoir le XVIII ème, on mit en œuvre le « décor de petit feu » : cette technique consistait à peindre le vase après une première cuisson effectuée. Au XIX ème siècle, puis au début du XX ème, l’on abandonne la céramique au profit de la porcelaine, les décors gagnent en sobriété, apparaissant davantage standardisés, alors que dans les siècles précédents, l’ornementation équivalait à un argument marketing de la part de l’apothicaire.

Bien sûr, ces pots, aussi bellement façonnés et artistiquement revêtus qu’ils soient, n’étaient pas seulement des séries de bibelots placés en rangs rigoureux sur les étagères de l’apothicaire et de l’herboriste. Ils répondaient, chacun par leurs formes, à une fonction, de même qu’en cuisine, il existe plusieurs styles de couteaux : celui à poisson, tel autre pour couper le pain, etc. Ainsi trouvons-nous :

  • Le pot simple : cylindre parfait posé sur son cul, souvent surmonté d’un couvercle à pignon afin de le mieux saisir avec les cinq doigts de la main réunis. En ce cas, on l’appelle pot couvert. Et lorsqu’il n’en possédait pas dès l’origine ou qu’une main maladroite l’avait fait choir au sol, se trouvant dès lors orphelin de son chapeau, l’on tendait sur l’ouverture un morceau de parchemin ou de papier en guise d’opercule, maintenu par de la ficelle, de même qu’on ligature un pot de confiture d’une membrane de cellophane et d’un élastique.
  • Le pot-canon : il tire sans doute son nom de sa forme qui évoque celle des canons de la marine royale d’ancien temps. Son fût est donc plus ou moins oblongue, posé sur un piédouche ou non.
  • Le pilulier : format miniature du pot-canon.
  • L’albarelle : il s’agit d’un pot beaucoup plus haut que large, dont le fût déprimé en son milieu permet une meilleure prise en main.
  • La chevrette : dotée d’une anse et d’un bec, elle ressemble à un pot-à-eau ; elle accueillait donc des substances liquides à visqueuses comme, par exemple, les mellites et les sirops.
  • La fontaine : plus volumineuse que la chevrette, elle a, comme elle, un bec, mais elle est armée de deux anses afin de la mieux saisir.
  • La cruche : elle ne fait pas dans le détail, elle accueille en gros. Elle est au pot ce qu’est le sac de blé à l’humble paquet de farine d’un kilogramme.
  • Le vase de montre : comme son nom l’indique, c’est un monstre. Il contient le « clou du spectacle », c’est-à-dire les compositions magistrales d’importance (thériaque, mithridate, etc.). Pour le faire bien voir, on le plaçait au centre des montres, c’est-à-dire les étagères tapissant l’intérieur de l’apothicairerie du sol au plafond.

Albarelle

Pot-canon sur piédouche

Chevrette

Vase de montre

© Books of Dante – 2018

Les bézoards

Objet typique des cabinets de curiosités, le bézoard était usité comme matière médicale il y a encore trois siècles. Par exemple, en Allemagne, un médecin du nom de Samuel Ledelius fait figurer parmi l’arsenal thérapeutique les bézoards entre autres choses, dans un cas qu’il juge désespéré et qui s’avéra être, en réalité, une scarlatine affectant une fillette de six ans. Bien entendu, l’on mit sa guérison sur le compte des bézoards et autres procédés qui nous paraissent aujourd’hui farfelus. C’est qu’il fallait bien perpétuer au bézoard sa qualité première, celle d’antidote, puisque son nom même explique sa fonction : l’arabe bad-zahr est explicite : « qui protège du poison ».

On rangeait les bézoards auprès d’autres objets médico-magiques du même acabit : cornes de licorne, pierres de crapaud, fossiles, pierres de langue, etc. Mais qu’est-ce donc au juste qu’un bézoard ? Contrairement aux divers objets que nous venons de citer qui sont, au pire une mystification, au mieux une mauvaise interprétation de leur réelle identité, le bézoard est une concrétion minérale, agglomérat de corps étrangers, mais en grande partie composée de carbonate de calcium, qui se développe dans l’estomac de certains animaux comme les antilopes et les chèvres. Sous l’aspect d’une masse dure, ronde ou oblongue, le bézoard se pare de différentes couleurs (jaune, brun, beige, verdâtre, noirâtre).

On a expliqué que le bézoard était un remède souverain parce que les animaux qui le portent l’imprègnent du suc des plantes médicinales qu’ils choisissent, avec le plus grand soin, d’absorber. De doctes compilateurs sont même allés jusqu’à prétendre que les bézoards parmi les meilleurs étaient ceux provenant de lointains pays (Perse, Siam, Pérou…) et d’animaux pour la plupart inconnus des Européens, pratique similaire à celle d’aujourd’hui, où l’on frétille à l’idée d’une quelconque drogue issue de pratiques soi-disant millénaires et pour laquelle on érige – marketing oblige – un portrait pour le moins flatteur…

Ainsi, il y a encore trois siècles, on croyait dur comme fer aux supra-pouvoirs du bézoard, et ceux qui en affirmaient la puissance n’étaient pas des rebouteux du fin fond de la brousse, mais des lettrés s’adressant à ceux qui savaient lire, c’est-à-dire assez souvent des nantis, raison de plus pour que le bézoard se monnaye à prix d’or. Une fois acquis, le bézoard s’utilisait de multiples manières : on le râpait finement, on le pulvérisait, puis on le mêlait à quelque potion ou à ses aliments. De même que cela se pratique en lithothérapie, on faisait tremper le bézoard dans un quelconque remède afin de lui ajouter ses propres forces qui, si l’on en croit ce qui se disait à cette époque, permettait de guérir une pléthore de maux parmi lesquels nous trouvons la peste, la petite vérole, l’épilepsie, la mélancolie, les morsures de serpents venimeux, toutes choses qui ne font pas exactement partie des bobos du quotidien. Selon les moyens qui étaient les siens, on « magnifiait » le bézoard en le montant en pendentif, enchâssé d’or et serti de pierres précieuses. Certaines cours royales s’y adonnèrent. Seulement, cette « pierre de fiel » ou « perle d’estomac » comme on la surnomme parfois, est composée, comme nous l’avons dit, de carbonate de calcium, constituant craie, marbre, calcite, aragonite, substance minérale très peu soluble dans l’eau. Autant dire que les infusions et autres macérations des Anciens devaient être bien peu pourvues d’effets et qu’il fallait sans doute mettre sur le compte de ses succès son pouvoir talismanique.

© Books of Dante – 2017

Le symbolisme lunaire du lapin et du lièvre

Selon la légende populaire de création dualiste, il est dit que le lièvre est une créature divine tandis que le lapin fait son malin. Est-ce pour autant toujours ainsi ? Dans la Bible (Deutéronome, Lévitique), le lièvre est considéré comme une créature impure, et force est de constater qu’à certaines époques, avec son cousin le lapin, ils n’eurent pas bonne réputation, et cela pour des raisons dissemblables, bien que certaines autres les lient par les oreilles. Le « Lapin », surnom du diable en Grande-Bretagne, qui appelait parfois sous cette forme les sorcières au sabbat, apprécie de brouter les feuilles épineuses du chardon-marie, se montre assez peu sensible aux baies de la belladone, au feuillage du séneçon, plantes qui rendraient malades d’autres animaux que lui. Comment expliquer cette résistance au poison si ce n’est par son accointance avec le démon ? De plus, pour renforcer cette image diabolique, dans bien des folklores (Afrique, Asie, Amérique du Nord, Europe), le lapin prend l’habit du trickster, c’est-à-dire de celui qui trompe par ses farces et ses espiègleries, aspect s’additionnant à la lâcheté et à la poltronnerie du lapin. Mais c’est surtout sa lubricité – le lapin est fertile et particulièrement prolifique – qui est liée à une sexualité débridée confinant à la vulgarité : en effet, au Moyen-Âge, le lapin ne s’appelait pas encore ainsi et portait le nom de connin. Or, le con est l’un des très nombreux termes désignant le sexe féminin. « Dès le XV ème siècle, le pauvre petit quadrupède avait un nom imprononçable, et il fallut lui en trouver un autre » (1) afin de dissiper tout fâcheux malentendu. En effet, au XVI ème siècle, proposer à la table un boussac de connin, qui plus est aromatisé à la cannelle, eut été inconvenant. Cette réputation tenace va lui coller aux guêtres jusqu’à la fin du XIX ème siècle à travers une expression que nous connaissons et que nous utilisons encore : poser un lapin, où le « lapin » en question est le client indélicat d’une prostituée qui se sauve sans en avoir rétribué les faveurs. Le lapin a donc bien une relation étroite et fort trouble avec le sexe, que l’on retrouve assez bien atténuée à travers le lapin de Pâques qui, avant qu’il ne devienne de chocolat, était un symbole de fertilité fréquent en Europe médiévale. Mais « tout ce qui est lié aux idées d’abondance, d’exubérance, de multiplication des êtres et des biens porte aussi en soi des germes d’incontinence, de gaspillage, de luxure, de démesure » (2). Et le lièvre, bien qu’il ait été une créature sacrée, un esprit animal magique dans bien des civilisations européennes (Celtes, Scandinaves, Grecs…), n’est pas en reste sur ce point : consacré à Aphrodite, il est image de lascivité, et il faut être témoin de la folie qui s’empare de lui au printemps, époque du rut, d’où l’on tient aujourd’hui une expression – « fou comme un lièvre de mars » – qui nous permet de nous approcher de l’excentrique Lièvre de Mars dont le septième chapitre d’Alice au pays des merveillesUn thé extravagant – nous le montre non moins fou que le chapelier, trempant la montre de celui-ci dans sa tasse de thé, plongeant le loir dans la théière, proposant à Alice du vin qui n’existe pas, un liquide divin dont l’absence doit faire comprendre à Alice qu’elle ne tirera rien de ces énergumènes.

Tout cela fait donc du lapin et du lièvre des créatures fort étranges, aux mœurs nocturnes, apparaissant et disparaissant dans le silence de la nuit : cela en a fait des êtres lunaires. D’ailleurs, cela ne tient pas du hasard si bon nombre de traditions de par le monde ont vu se dessiner un lapin sur le disque laiteux de la Lune, satellite mère des eaux et des herbes, source de vie ; et le lapin qu’on y voit, joue, en Asie et en Amérique, un rôle identique à celui qu’on octroie à l’homme de la Lune. « Cette association du lièvre ou du lapin à la lune a amplifié la signification sexuelle du symbole en le liant à la notion de fertilité, de prospérité et d’abondance » (3). Par exemple, au Cambodge, l’on pense que l’accouplement des lièvres, sous l’égide de la Lune, a vertu de faire tomber la pluie, et le triptyque lune-eau-végétation trouve, concentré en lui, le soma indien, le haoma iranien, etc., toutes boissons d’immortalité. Aussi, associer le lapin à la Lune, c’est le rendre possesseur du secret de la vie élémentaire, participant de l’inconnaissable et de l’insaisissable… Ainsi cet intercesseur est-il surnommé le lièvre précieux, le docteur ou, plus communément, le lièvre de jade, le jade étant lui aussi symbole d’immortalité. C’est donc au pied d’un laurier (ou d’un figuier) que le lièvre de la Lune broie les simples dont il tire une drogue, un élixir d’immortalité, et on le figure avec un mortier et un pilon, deux objets au sens loin d’être anodin, leur symbolisme sexuel étant évident. Le mortier, assimilable à la matrice, au yoni du tantrisme indien, est celui au creux duquel la vie se perpétue, alors que le phallique pilon renvoie au linga. Or le lapin de jade n’est-il pas censé broyer un élixir d’immortalité, nectar lunaire, par la rencontre répétée du mortier et du pilon ?


  1. Claude Duneton, La puce à l’oreille, p. 55.
  2. Jean Chevalier & Alain Gheerbrant, Dictionnaire des symboles, p. 573. A propos de démesure, l’on se rappellera cet épisode durant lequel un fermier australien lâcha quelques vingts lapins à la nuit de Noël 1859, afin que lui et ses amis en tirent quelques-uns au fusil. Si tous ne succombèrent pas, les survivants – qu’aucun prédateur direct ne menaçait – n’en finir pas de proliférer, jusqu’à ce que l’Australie soit envahie par des centaines de millions de ces lagomorphes une quarantaine d’années plus tard. L’on constate, dès lors, à travers ce fragment de l’histoire, cette démesure qui n’est pas tant le fait du seul lapin, mais également celui de l’homme du XIX ème siècle ignorant tout de ce que l’on appelle écologie : en effet, l’on introduisit, à la suite du lapin, le renard, dont on s’est alors dit que, en tant qu’ennemi héréditaire du lapin, il allait lui régler son compte. Mal en pris à ces hommes qui découvrirent un peu tard que le renard préféra se faire les crocs sur une espèce endémique, un marsupial du nom de wombat, bien peu apte à la course, beaucoup plus dodu et, hélas, contrairement au lapin, ne mettant au jour qu’un seul petit par an. Finalement, le troupeau de lapins australiens fut décimé grâce à un autre ennemi beaucoup plus petit que lui : la myxomatose.
  3. Jean-Paul Ronecker, Le symbolisme animal, p. 281.

© Books of Dante – 2017

Hermès et son caducée

Hermès

En grec, le caducée s’appelait kêrukeion, désignant littéralement l’insigne qui permettait de reconnaître les hérauts (à ne pas confondre avec les héros). Qu’est-ce qu’un héraut ? Selon le dictionnaire, on remarque deux significations à ce terme :

  • « personnage ayant rang d’officier ou de prêtre, chargé de certaines annonces officielles, notamment des déclarations de guerre, des défis et parfois des pourparlers de paix […]
  • « annonciateur et défenseur d’une idée nouvelle » (1)

Mais le caducée en tant que tel n’est pas qu’affaire d’Antiquité grecque. En effet, il s’agit d’un très ancien motif visible, par exemple, sur le vase du roi Gudea de Lagash (Mésopotamie, – 2100 ans avant J.-C.). Nous sommes alors encore très loin d’Hermès. C’est un symbole que l’on rencontre aussi en Inde, sur des tablettes de pierre appelées nâgakals, où il figure « l’arbre sacré… Le caducée mésopotamien montre une baguette centrale. Elle semble bien être le souvenir de l’arbre… On est donc en droit de regarder la baguette du caducée d’Hermès (et aussi, d’ailleurs, le bâton d’Esculape) comme le symbole de l’arbre, associé, demeure ou substitut de la divinité » (2).

caducee

Esculape, ou Asclépios chez les Grecs, fut formé à l’art de la médecine par le centaure Chiron. Il avait comme emblème un bâton autour duquel était enroulé un serpent. Rappelons que « la cause des guérisons, voire des résurrections, qu’il opérait procédait d’une seule source : le sang de la Gorgone, que lui avait donné Athéna. Le sang qui avait coulé des veines du côté gauche de la Gorgone était un poison violent, celui des veines de droite était bénéfique » (3). C’est toute la bivalence du serpent qui est ici exposée : par son venin, c’est l’empoisonneur, incarnant certaines forces du « mal », mais en tant que fils de Gaïa, il est aussi porteur d’une magie guérisseuse, ce qui rappelle le Phénicien Eshmun, autre divinité de la santé et de la guérison, dont on dit qu’il guérissait par les serpents. Peut-être alors que le bâton d’Asclépios illustre l’équilibre dynamique de forces contraires. Mais nous verrons que c’est davantage l’apanage du caducée d’Hermès. Cette divinité, on le sait, est en relation avec la communication, le transfert, la transaction, les échanges. C’est pour cela qu’on en a fait le dieu du commerce et, parallèlement, celui des voleurs. C’est aussi une divinité du voyage, lequel est une forme de communication par le déplacement qu’il implique. Ainsi honorait-on Hermès aux carrefours où se dressaient des statues du dieu afin d’apporter protection aux voyageurs face aux mauvaises rencontres et aux « fantômes ». Il serait cependant dommage de s’arrêter à de si triviales évidences. Pour mieux comprendre la valeur d’Hermès, il est incontournable de se pencher sur ce qui l’illustre le mieux : son caducée. Dans l’hymne homérique à Hermès (n° 4), on nous explique qu’Hermès inventa la lyre puis la cithare et qu’il les offrit au dieu Apollon. En guise de contre-don, Apollon lui accorda le caducée qui devait dès lors rester indéfectiblement associé à Hermès : « je te donnerai, déclame Apollon, une belle baguette en or, à trois feuilles, elle procure l’abondance et le bonheur ; elle protège et fait advenir, par les actes et par les paroles, tous les bonheurs que j’affirme connaître par la voix de Zeus » (vers 529-532). Il n’est pas encore question de serpents, le caducée d’Hermès est en voie d’élaboration, ici, les trois feuilles que porte cette baguette rappelle l’Arbre et le caractère agraire d’Hermès. La mythologie nous explique qu’un jour Hermès vint à séparer deux serpents qui s’affrontaient et les enroula l’un et l’autre autour de sa baguette. Ainsi formé, le caducée « perpétue le concept de spirale, de tourbillon de forces constructives et de mouvement éternel de la vie que les Égyptiens ont représenté par le hiéroglyphe figurant le Serpent » (4). En Inde, autour de l’axe du monde, « s’enroulent en sens inverse deux lignes hélicoïdales, qui rappellent l’enroulement des deux nâdi tantriques autour de l’axe vertébral » (5), et, à moi, une molécule d’ADN… Du combat chaotique primordial des serpents naît la vie… Mais notre caducée est encore incomplet. On y adjoindra une paire d’ailettes sommitale, après intégration de forces contraires : chaud/froid, sec/humide, diurne/nocturne, gauche/droite, fixe/volatil… ce qui me fait penser que l’on voit sur l’arcane XV – Le Diable – du tarot d’Oswald Wirth un caducée primitif accompagné des mots Solve et Coagula, soit dissoudre et rassembler, auxquels fixe et volatil font écho (6).

Arcane XX, Le Diable. Tarot d'Oswald Wirth.

Arcane XV, Le Diable. Tarot d’Oswald Wirth.

Les serpents, étant d’essence chthonienne, sont donc liés à la sphère ouranienne par ces ailes dont on retrouve des exemplaires sur les chaussures d’Hermès. Et c’est ce caducée ailé qui fait d’Hermès une divinité psychopompe et messagère des dieux, parce que non seulement il circule, à l’instar d’Iris, entre les divinités du dessous (Hadès, Perséphone…) et celles du dessus (Zeus, Héra…), ce en quoi l’aptitude aux rapides mouvements lui est profitable, mais il est également le guide des âmes, « capable de descendre aux Enfers et d’y envoyer ses victimes, aussi bien que d’en revenir à son gré et d’en ramener à la lumière certains prisonniers » (7). En cela, on peut dire d’Hermès qu’il est un dieu (ré)générateur, son caducée, dans lequel certains ont vu un phallus en érection, qui plus est cerné par deux serpents, évoque l’idée de fécondité. Ce phallus, baguette magique de puissance et de clairvoyance, « pénètre dans les lieux secrets […] en faisant sortir la vie lumineuse des ténèbres » (8), car, dans ces lieux, il est toujours possible d’obtenir « un message spirituel de délivrance et de guérison » (9) véhiculé par les mouvements hélicoïdaux, ascendants et descendants, des deux serpents qui flanquent la baguette, l’un dextrogyre, l’autre sinistrogyre, de même que le caducée éveille (parce que tonique et positivant ?) ou endort (parce que sédatif et négativant ?) Hermès est, nous dit-on, un dieu expert en liens et dénouements. Si l’on veut, il ouvre et il ferme. Et, dans le domaine de la santé, ça n’est pas anodin. Par exemple, à l’aide de certains moyens il est possible de fermer une plaie ou d’ouvrir un meilleur passage à quelque fluide corporel. Or, « la santé, c’est :  »la juste mesure, l’harmonisation des désirs […], la mise en ordre de l’affectivité [avoir de l’affection ; être le sujet d’une affection], l’exigence de spiritualisation-sublimation, (qui) président non seulement à la santé de l’âme, (mais) co-déterminent la santé du corps ». Cette interprétation ferait du caducée le symbole privilégié de l’équilibre psychosomatique » (10), une vision qui, dans nos contrées, n’est que peu observée par la médecine et la pharmacie officielles si l’on en croit leur emblème respectif : un serpent rouge sinistrogyre pour la première, un serpent vert dextrogyre escaladant une vasque pour la seconde. Si l’on associe les deux, on obtient bien un caducée, mais ces deux figurations semblent non plus évoquer l’équilibre de forces opposées et nécessaires l’une à l’autre. Pour cela, il n’est qu’à considérer le long et difficile chemin parcouru par les pharmaciens à travers l’histoire et les très nombreuses chausse-trappes que les médecins auront glissées sous leurs souliers comme vulgaire peau de banane. Par ailleurs, il est très étonnant de lire çà et là que le caducée d’Hermès est à l’origine de l’actuel insigne de l’ordre des médecins. Il y a un serpent de différence entre les deux, tout de même ! Celui des médecins est, à juste titre, appelé « bâton d’Esculape », un Esculape qui apparaît, avec une certaine Hygie, dans le très célèbre serment d’Hippocrate. On y évoque aussi Apollon, mais pas Hermès, parce que ce dernier n’est pas à proprement parler un dieu de la médecine et de la santé.

Planche issue du livre de Georges Nataf, Symboles, signes et marques, p. 68. a) Caducée grec archaïque b) Caducée libyque c) Caducée punique d) Caducée grec de la période classique

Planche issue du livre de Georges Nataf, Symboles, signes et marques, p. 68. a) Caducée grec archaïque b) Caducée libyque c) Caducée punique d) Caducée grec de la période classique

On a vu dans le caducée d’Hermès une forme de perfection, de même que les pythagoriciens considéraient le pentacle, c’est-à-dire l’étoile à cinq branches, comme une autre figure de perfection, car il incluait les quatre éléments (U/Hudor/Eau, G/Gaïa/Terre, EI/Heile/Feu et A/Aer/Air) et un cinquième, I/Idea/Objet divin. Et ces cinq lettres, placées dans l’ordre suivants, UGIEIA, ont ensuite dessiné le nom de la déesse de la santé, Hygeia/Hygie, représentant l’équilibre, la totalité, la grâce divine.

Pour finir, il est dit d’Hermès qu’il est le dieu de l’éloquence, mais aussi divinité « du mystère et de l’art de le déchiffrer » (11). C’est pourquoi, il n’est pas indubitablement certain que je n’ai pas dit une seule ânerie dans ces quelques lignes ^_^


  1. Logos, Bordas, p. 1503
  2. Jean Boulnois, Le caducée et la symbolique dravidienne indoméditerranéenne de l’arbre, de la pierre, du serpent et de la déesse-mère
  3. Jean Chevalier & Alain Gheerbrant, Dictionnaire des symboles, p. 621
  4. Claudine Brelet, Médecines du monde, p. 145
  5. Jean Chevalier & Alain Gheerbrant, Dictionnaire des symboles, p. 111
  6. Le caducée apparaît aussi dans l’arcane X – La roue de fortune – du même tarot.
  7. Jean Chevalier & Alain Gheerbrant, Dictionnaire des symboles, p. 155
  8. Angelo de Gubernatis, La mythologie des plantes, Tome 1, p. 63
  9. Jean Chevalier & Alain Gheerbrant, Dictionnaire des symboles, p. 154
  10. Ibidem, p. 155
  11. Ibidem, p. 500

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Gustave Klimt, La médecine, 1901. Détail montrant la déesse Hygie.

Gustave Klimt, La médecine, 1901. Détail montrant la déesse Hygie.

Solstice d’hiver, sapin et lumières

Tout comme le solstice d’été, le solstice d’hiver a toujours été un marqueur temporel fort et l’occasion de célébrations et de festivités. En Égypte antique, ce moment unique dans l’année était fêté avec de petites pyramides de bois décorées et surmontées d’un disque solaire. Des lampes à huile étaient accrochées à l’entrée des habitations afin d’illuminer les rues comme en plein jour. De la nourriture et de la bière étaient offertes aux esprits de l’autre monde. En Perse ancienne, Khoram rooz, le jour du Soleil, faisait suite au solstice. Des feux étaient allumés durant la nuit, on procédait à prières et offrandes. A Rome, lors des Saturnales qui avaient lieu en décembre, des feux étaient aussi embrasés. Le nord de l’Europe honorait cette date avec les feux nouveaux propres au monde celte. En Afrique du Nord, on ornait les habitations de lanternes et de rameaux de laurier, un arbre éminemment solaire. Tout cela avait pour but de conjurer l’hiver, la nature dépouillée, l’obscurité… parce que, bien sûr, le solstice d’hiver marque la porte solsticiale ascendante, il symbolise la renaissance solaire, mais aussi la gestation, la conception et la germination des plantes sous l’influence grandissante du Soleil.

Dans cette nature morne et décharnée, les arbres à feuilles persistantes brillent de leur verdeur. Que ce soit le laurier, le lierre, le genévrier ou le houx de la Rome païenne, il est toujours question de force, de courage, de constance, de longévité et d’immortalité quand on évoque ces végétaux. C’est pourquoi des rameaux de différentes espèces étaient cueillis pour ornementer l’intérieur des maisons. Non seulement décoratifs, ils participaient aussi à la protection de la maisonnée, en particulier ceux aux feuilles piquantes comme le houx et le genévrier. Ce sont justement des végétaux semper virens, particulièrement résistants et endurants, qui sont choisis pour incarner cette vivacité encore fragile qu’est le retour imminent de la lumière qui, de jour en jour, grappille peu à peu quelques minutes. Le point le plus bas qu’est le solstice d’hiver est un instant délicat, qu’il faut savoir et pouvoir protéger. C’est pourquoi l’on cherche à supporter le soleil dans son dernier instant de chute, afin de l’exhorter à revenir briller sur le monde. Sol invictus et Yule sont, par exemple, tout à fait représentatifs de cette vision.

decoration

A la fin du Moyen-Âge, on remplace les gerbes de rameaux par des arbres entiers que l’on fait pénétrer à l’intérieur des maisons, du moins est-ce ainsi que l’on procédait en Allemagne, où on a jeté son dévolu sur le sapin dès 1419. Cet engouement est si vif qu’en 1521, en Alsace, on s’efforce de surveiller les forêts afin d’éviter un trop grand abattage d’arbres. Que l’on passe de la branche à l’arbre, il demeure cependant une constante : cette végétation est décorée, très souvent de noix et de pommes, dont la symbolique de fécondité, trop évidente, n’est plus à expliquer. Puis, peu à peu, cette décoration va se sophistiquer. C’est ainsi qu’apparaissent des sujets en forme d’étoile, de croissant, de sabot, de cœur, de sapin, etc., qui possèdent comme points communs d’être au moins dotés d’une pointe et de tous représenter l’opulence sinon l’abondance. Sous forme de cornes, de bois de cerf ou d’animaux les portant (bélier, bouc, cervidé), ces sujets ornementaux renvoient à la même logique : la défense et la protection, mais aussi la fécondité dont ces animaux hautement prolifiques sont les avatars. Ces arbres portaient également le feu, on y accrochait de petits cierges, des lumignons, des lanternes… On y suspendait aussi fleurs, rubans, petites pâtisseries, etc.

arbre_solstice

Le sapin, qui est le plus souvent un épicéa, longtemps associé aux rites nordiques du solstice d’hiver, est à l’image de l’arbre générateur et anthropogonique formant l’axe du monde, et dont la bûche n’est que le fragment. Indissociable de la cheminée, la bûche marque la différence d’avec le solstice d’été où le brasier est extérieur, alors que le solstice hivernal se concentre, lui, sur l’idée de foyer intérieur qui, avant de désigner l’habitation, faisait référence à son point crucial, la cheminée, lieu de l’entretien de la vie sociale de la famille et, tout comme le sapin, symbolisation de l’axe du monde figuré par son conduit qui s’élève vers le ciel.
La bûche solsticiale devait être choisie parmi les plus belles. En chêne, on convoquait la robustesse, issue d’arbres fruitiers la fécondité. Le plus grand respect lui était accordé. On la bénissait en la lustrant avec un rameau de buis, parfois on l’arrosait de vin cuit ou d’huile, tout en accompagnant ces rituels de souhaits pour l’année à venir. Il était fréquent d’allumer la bûche à l’aide d’un tison prélevé sur la bûche de l’année précédente. Le bois de chêne était souvent retenu. Bois dur et très dense, il a l’avantage de se consumer lentement, contrairement aux résineux qui flambent littéralement. La nuit du solstice étant très longue, on ne pouvait se permettre de voir la bûche être totalement calcinée trop tôt dans la nuit, car, au cœur du foyer qu’est la cheminée, la bûche est placée là, pour que, en brûlant continuellement, elle tienne, par la chaleur dégagée, au dehors de la maison les entités malsaines qui auraient l’audace de s’aventurer à l’intérieur en empruntant le conduit de cheminée ! Les cendres de cette bûche faisaient elles aussi l’objet d’un pieu respect. C’est souvent qu’elles étaient répandues dans les champs et les jardins pour en assurer la prospérité future.

feu_buche

Aujourd’hui, les choses sont quelque peu différentes. On sait bien que le classique sapin de Noël est la résultante d’une volonté de l’église chrétienne d’effacer les anciens rites païens de Yule et de Sol invictus, par exemple. Mais cet avènement ne s’est pas fait en un jour, le rôle du sapin dans les rites solsticiaux étant particulièrement inféodé aux régions d’Europe centrale et septentrionale. L’on a dit que l’ancêtre du sapin de Noël était allemand, et c’est encore d’Allemagne que proviendra l’habitude de fêter Noël avec un sapin. En effet, la belle fille de Louis-Philippe, Hélène de Mecklembourg, épouse allemande du duc d’Orléans, fera installer un tel sapin aux Tuileries dès 1837. Cependant, la France reste relativement réticente à cette coutume jusqu’au début du XX ème siècle, alors que l’idée se propagera aisément au monde anglo-saxon (Grande Bretagne, Amérique du Nord) dès le milieu du XIX ème siècle, mais sera peu populaire en Italie à la même période comme le soulignait Angelo de Gubernatis en 1878.

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L’arbre, entre sacré et superstitieux

Très tôt, l’Église chrétienne tenta par tous les moyens d’éradiquer les anciennes pratiques païennes qu’elle considérait d’un autre âge et donc nécessairement d’origine diabolique. Le culte des arbres n’y fit pas exception. C’est pourquoi, contrairement à saint Éloi et saint Audouin qui préconisèrent l’abattage pur et simple des arbres dits sacrés, l’Église changea son fusil d’épaule. A peu de frais, en bénissant ces arbres et en y plaçant des images de la Vierge (cf. image 1 : le chêne à la Vierge à la Guerche-de-Bretagne), elle christianisa des arbres où l’on sacrifiait auparavant aux divinités païennes. La tâche ne fut cependant pas aussi simple que cela, car les panthéons grecs et latins comptent une profusion de divinités qu’on remplaça petit à petit par la Vierge Marie et les différents saints et saintes. Ainsi, à saint Jean furent attribués les arbres et les plantes solaires, par exemple.

Chêne à la Vierge

Aujourd’hui encore, on peut constater à quel point les vaines tentatives de l’Église chrétienne furent utopiques. Par exemple, la pratique qui consiste à couvrir un arbre de bandelettes de tissus n’est autre qu’un héritage païen que l’on retrouve en l’image des ex-voto qui ornent ce que l’on appelle les arbres à loques (cf. image 2 : l’arbre de saint Claude à Neuville-Coppegueule). D’une part on évoque la Vierge et un saint, d’autre part des arbres, dont le chêne, qui ne sont pas moins que des témoins d’un âge païen autrement plus ancestral. Ainsi « l’Église […] a fait tout ce qu’il fallait pour perpétuer les superstitions qu’elle prétendait vouloir extirper » (Angelo de Gubernatis, La mythologie des plantes, Tome 1, p. 223). Ces ex-voto, dans leur emploi et leur charge symbolique, ne sont pas tellement éloignés de ce qui se faisait en Inde où on suspendait aux arbres des socs de charrue, figuration explicite et évidente d’un culte agraire. Cela n’est donc pas sans rappeler ces arbres tout occidentaux et encore bien réels qui se couvrent de lanières de tissus multicolores, les arbres à vœux, qui disent, encore aujourd’hui, toute la soit-disant superstition que l’Église a cherché à combattre.

Arbre aux loques

Là où l’action de l’Église chrétienne a été la plus pernicieuse, c’est sans doute dans celle qui réside à avoir fait des forêts, à la fois temple et asile, des lieux hantés. En effet, quel meilleur moyen d’empêcher le peuple de pénétrer dans les bois pour y honorer les divinités païennes que d’inventer la présence de démons dans ces mêmes forêts ? Cela est tant inscrit dans la mémoire collective qu’un proverbe russe indique qu’il ne peut sortir qu’un hibou ou qu’un sorcier d’un vieil arbre. Il en est de même en Sicile où les paysans prennent grand soin de ne pas s’endormir sous les arbres afin de ne pas être obsédés durant leur sommeil par les démons qui, parait-il, s’y cachent.
Ainsi, la forêt riche de mystères et de miracles est devenue la « gaste forêt » dans laquelle il ne vaut mieux pas s’aventurer, chose qui a été relayée par bien des contes européens. C’est la demeure de la sorcière et du revenant (Sleepy Hollow), celle du loup (Le petit chaperon rouge), des hors-la-loi (Robin des bois), de la pauvreté et de la solitude (dans Perceval le Gallois, la pucelle misérable erre seule dans la forêt), etc.

Sorcières

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