Le lilas (Syringa vulgaris)

Qui ignore le lilas, ce gracieux hôte des haies et des clairs bosquets ? Il est, à l’instar du coquelicot et de la marguerite, de ces végétaux dont on connaît nécessairement l’existence sans pour autant verser dans la botanique pure et dure. Pourtant, il n’en fut pas toujours ainsi, puisque le lilas est d’implantation récente en Europe occidentale. Lui qui semble avoir été introduit en Espagne peu avant l’an 1000 par les Arabes, a également suivi une voie alternative bien qu’empruntée plus tardivement. Mais ce premier point d’arrivée ne nous dit rien du point de départ, hormis qu’il semble se situer plus à l’est. A l’est, oui, c’est exact, mais pas en Inde ni en Chine comme on peut parfois le lire ici ou là. Celui qu’en 1554 Matthiole ne connaît qu’en 2D provient du sud-est de l’Europe, à savoir la Transylvanie et les Balkans, ainsi que d’une partie de la Turquie, de cette région qui fait face à la Thrace : la Bithynie, sur la mer Noire. C’est d’ailleurs de Constantinople, sous l’impulsion du botaniste flamand Ogier Ghislain de Busbecq (1522-1592), que le lilas fut rapporté, en compagnie de deux autres plantes bien acclimatées sous nos latitudes aujourd’hui : la tulipe et le marronnier d’Inde (cela explique aussi les cultures hollandaises non seulement de tulipes mais aussi de lilas dès le XVII ème siècle, bien que l’introduction du lilas en Europe de l’Ouest semble se situer dans les années 1560). Quoi qu’il en soit, à la toute fin du XVI ème siècle, il est présent dans grand nombre de jardins européens, et apparaît dans les œuvres de Rembert Dodoens, Matthieu de Lobel, Charles de l’Escluse, etc. Contrairement à d’autres végétaux, il ne semble pas avoir trop pâti de distorsions linguistiques qui le rendraient méconnaissable, du moins sur le papier : le persan lilaq ou nilak, qui sont deux termes dont on dit qu’ils font référence à la couleur des fleurs de cet arbuste, ainsi que l’arabe lilâk, ont été transportés, par l’intermédiaire du portugais lilâs et de l’espagnol lilac, jusqu’à nous, sans énormément de déformation. Quant à son nom latin, Syringa, il proviendrait du grec syrinx, qui désigne la flûte, pour la raison qu’avec les rameaux de lilas l’on fabriqua de ces instruments à vent, comme cela fut probablement le cas en Crète, où le nom indigène du lilas – seringa – prévalait au XVI ème siècle.

Le lilas appartient à l’étrange famille botanique des Oléacées qui comprend dans ses rangs ce solide guerrier qu’est le frêne, cet arbre chaste – l’olivier – dont on tire une huile vierge, ce rempart invisible qu’est le troène, enfin deux espèces remarquables par leurs fleurs très parfumées qu’il est pourtant impossible de ranger dans le même panier : d’une part, le jasmin, lascif, langoureux, invite à l’amour, et cet autre ornemental-là, le lilas, qu’on ne peut pas aligner sur le même plan symbolique que son cousin prisé en parfumerie. Mais le lilas ne partage ni la fatuité ni la vanité du jasmin, il a beau disperser son parfum autant qu’il peut au printemps, il s’avère que ce parfum est non extractible par les moyens habituels. Il faut donc l’imiter et le recomposer synthétiquement. C’est ainsi qu’on dit que le lilas est muet : il ne se livre pas, enfin pas à la manière de la plupart des autres fleurs à parfums. Peut-être peut-on entrapercevoir là le rôle symbolique qu’on lui a fait jouer à travers le langage des fleurs, qui nous explique qu’un bouquet de lilas livré à une jeune fille, surtout s’il s’agit de lilas blanc, signifie le statut virginal de cette jeune fille : c’est là une manière de lui adresser, même de loin, ses hommages, c’est-à-dire les premiers signes par lesquels se manifestent un amour. A la suite de quoi, si les fleurs du bouquet virent au mauve, on entre dans une dimension supplémentaire : une demande en mariage est en vue : « Parce que le lilas vient de Perse, cette pratique porte le nom d’envoi de ‘lettres persanes’. Elles sont le prélude bénéfique à une union » (1). Plus synthétiquement, l’on peut dire que le lilas englobe les amours adolescentes ainsi que les premiers émois ou troubles amoureux : ça reste tout de même relativement chaste. Pourtant, le lilas, sans pour autant être exubérant, participe de l’éclosion printanière, c’est du moins ainsi qu’il m’apparaît dans un très célèbre conte d’Andersen, Le vilain petit canard : « il se trouvait dans un grand jardin où les pommiers étaient en fleur, où les lilas embaumaient et laissaient pendre leurs longues branches vertes […] Et les lilas inclinaient leurs branches jusque dans l’eau, devant lui, et le soleil brillait, chaud et bon, alors ses plumes bruirent, son col flexible se dressa, et il exulta de tout son cœur : ‘Je ne rêvais pas de tant de bonheur quand j’étais le vilain petit canard !’ » (2). Il est vrai, comme le rappelle, narquois, Gustave Flaubert, que le lilas « fait plaisir parce qu’il annonce l’été » (3). Plus sérieusement, que le lilas jalonne, chez Andersen, la voie de celui qui, se métamorphosant, devient cygne, doit nous interroger. Il ne s’agit pas là que d’un simple décor. A l’instar des poèmes de la Britannique Felicia Hemans (1793-1835), il y a plus qu’un simple parfum dans le lilas : n’y aurait-il pas, en lui, comme quelque chose d’un peu « fée » ?

Arbuste (2 m), voire petit arbre (10 m), le lilas se reconnaît par ses feuilles cordiformes longuement pétiolées, simples, opposées une à une. Au printemps (avril-mai), il se distingue par des grappes de fleurs dont la corolle porte quatre lobes soudés, et dont la couleur va du blanc le plus immaculé à plusieurs tonalités de mauve auxquelles le lilas a donné son nom. Ces « fleurs sécrètent un abondant nectar, mais les abeilles, en raison de la longueur et de l’étroitesse de la corolle, n’y ont accès que si celle-ci est préalablement percée par les bourdons sauvages » (4). Heu… ^_^ Y a-t-il quelque chose de sexuellement implicite derrière tout cela, ou bien est-ce moi qui ai l’esprit placé en-dessous de la ceinture d’Aphrodite ? En tous les cas, il y a bien fécondation, puisque naissent, un peu plus tard, des fruits capsulaires, ovoïdes et pointus de 10 à 15 mm de longueur. A l’intérieur, se trouvent des graines plates équipées d’une aile leur autorisant la pratique de l’anémochorie.

Si j’ai une véritable tendresse pour le lilas, c’est parce que c’est sur lui qu’il y a longtemps j’ai été initié à la greffe par ma grand-mère paternelle. Il y avait, non loin de son jardin, une haie vive presque sauvage de laquelle émergeaient de temps à autre quelques touffes de lilas. Le premier travail, et non des moindres, consista pour moi à extraire de cet embrouillamini végétal sur lequel régnait la tortue grecque de l’ancienne école primaire attenante, un petit pied de lilas pour le transplanter dans le jardin de ma grand-mère. Après quelques arrosoirs et craintes de le voir dépérir, ce petit lilas a finalement réussi son intégration. Mais il n’était pas encore question de procéder à une greffe, opération qui fut reportée à l’année suivante. Nous effectuâmes donc ce que l’on appelle une greffe en écusson, probablement l’un des plus sûrs moyens d’enter un végétal. Pour cela, il faut inciser l’écorce d’une tige porteuse en forme de T, puis on soulève délicatement cette écorce pour y glisser « l’œil » à greffer, c’est-à-dire un bourgeon provenant d’un autre lilas. Puis on ligature au raphia. Et l’on prie pour que cela fonctionne. Dans mon cas, cette greffe me permit d’obtenir un lilas double : celui d’origine, le porteur donc, aux fleurs mauve foncé soutenu, et le porté, aux fleurs blanches comme neige. L’effet était saisissant.

Le lilas en phytothérapie

Quoi ? Si, si. Il n’y a pas de quoi en remplir un bouquin, mais il est quelques petites choses à dire à ce sujet, et, tout comme Cazin avant, moi, « je n’ai pas cru devoir les passer sous silence : c’est une obole jetée dans le trésor de la thérapeutique indigène » (5).
Les fleurs du lilas, si elles sentent divinement bon au printemps, c’est parce qu’elles contiennent, on s’en doute, une essence aromatique qu’aucun procédé (hydrodistillation à basse pression, enfleurage…) n’a réussi à extraire correctement : c’est une caractéristique propre à ce qu’on appelle les fleurs muettes comme le chèvrefeuille ou la tubéreuse. Donc, oui, l’huile essentielle de lilas est l’invention d’un escroc. Gare… Dommage. Parce qu’avec le lilas, il va falloir se contenter de quelque chose de bien moins agréable qui fait fuir jusqu’aux insectes eux-mêmes qui, à l’exception de quelques-uns, n’attaquent pas cet arbuste, de même qu’il n’est pas consommé par le bétail en raison d’une amertume bien trop grande présente dans les fleurs et les feuilles, mais surtout dans les capsules encore vertes et les semences qu’elles contiennent (on comprend pourquoi). Ce principe très amer, soluble dans l’eau et dans l’alcool, s’appelle la syringopicrine. Quant à la syringine, elle est parfaitement insipide, ce qui ne veut pas dire inoffensive : présente également dans l’écorce de son cousin le troène, la syringine du lilas sait se montrer hypotensive. Hormis ces quelques données, mentionnons tout de même que l’écorce, les bourgeons, les feuilles et les capsules du lilas contiennent diverses enzymes (émulsine, invertine) ainsi que des substances édulcorées (mannitol, saccharose).

Propriétés thérapeutiques

  • Fébrifuge (succédané du quinquina)
  • Tonique amer
  • Décongestionnant hépatique
  • Antinévralgique
  • Astringent
  • Hypotenseur

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : atonie digestive, diarrhée, colique, flatulences, dysenterie infantile
  • Troubles locomoteurs : algie rhumatismale, rhumatismes articulaires, goutte
  • Congestion hépatique
  • Maux oculaires (?)
  • Neurasthénie (?)
  • Fièvres intermittentes, états fébriles, malaria

Modes d’emploi

  • Infusion de feuilles fraîches.
  • Décoction de feuilles sèches, d’écorce ou de capsules vertes.
  • Macérat huileux de fleurs ou de feuilles sèches.
  • Application oculaire de feuilles fraîches.
  • Teinture-mère.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Attention aux autres « lilas » botaniques qui n’en sont pas : le lilas de Chine ou lilas de Perse (Melia azedarach), le lilas d’Espagne (Centanthrus ruber), le lilas des Indes (Lagerstroemia indica). Ici, le mot lilas est abusivement utilisé, à l’instar du mot thé qui a servi à forger bien des noms vernaculaires par exemple.
  • Le bois très dur à grain fin du lilas se prête bien à la confection de petites objets de marqueterie, comme le buis. De plus, il se polit très facilement.
    _______________
    1. Pierre Canavaggio, Dictionnaire des superstitions et des croyances populaires, p. 147.
    2. Hans Christian Andersen, Contes, pp. 129-131.
    3. Gustave Flaubert, Dictionnaire des idées reçues, p. 62.
    4. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 570.
    5. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p. 540.

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La scille maritime (Urginea maritima)

Synonymes : scille officinale, squille, urginée scille, oignon de mer, oignon maritime, oignon rouge, scipoule, charpentaire, ornithogale de mer.

La scille que, par ailleurs, on nomme squille… Ce qui a valu, de ma part, une bonne pétarade, m’emportant, comme ça m’arrive parfois, de manière brève mais grandiose ! La squille ? Non mais il est fou, lui ! Quelle squille ?
Il faut dire que j’avais, il y a encore quelques temps, une représentation mentale de la squille qui ne collait pas du tout à la scille, hormis la caractéristique qu’ont en commun scille et squille : celle d’être maritimes (bon, l’une vit dans l’eau, l’autre en bordure, on va pas chipoter). La squille qui vit dans l’eau, c’est pas un engin avec des feuilles, et tout, et tout, etc. Quoi que… Quand on observe l’individu en question… La squille, on l’appelle aussi mante-crevette, c’est dire si elle s’y connaît dans l’art du camouflage, ce qui lui permet de se fondre dans le paysage qui forme le plus clair de ses jours… Nan !… C’est juste que c’est une chasseuse hors pair, ultra rapide, que ses gestes sont indécelables pour l’œil humain décidément trop mou. Donc, mante aquatique (à ne pas confondre avec la menthe aquatique, Mentha aquatica), caparaçonnée, plus rapide que… Mais qu’est-ce que je raconte, moi !? La squille maritime est un crustacé marin dont à l’observation attentive des yeux l’on peut se dire que c’est à raison qu’ils ont évoqué à certains ceux de cette divinité teigneuse appelée Typhon. Quand on voit comment on a parfois figuré le bestiau, on comprend mieux pourquoi. Bref, tout cela pour dire qu’en Égypte, la scille – la plante cette fois-ci – était consacrée à ce même dieu et portait aussi le nom « d’œil de Typhon » (ainsi apparaît-il dans le papyrus Ebers bien connu, daté du XVI ème siècle avant J.-C.). Est-il possible qu’on ait vu dans ce gros oignon côtier la figuration d’un œil ? Et si tel est le cas, sa réputation devait être considérée telle qu’elle reflète celle de Typhon, divinité par forcément reconnue pour incarner la courtoisie même. Loin d’être accort, Typhon est une bestiole malfaisante, dont la scille se rapproche peut-être de par son caractère mordant et agressif, si mal accommodée. Ceci dit, on tenait suffisamment cette plante en estime pour, en son honneur, avoir consacré un temple à Péluse, en Basse-Égypte, ville qu’on appelle aujourd’hui Port-Saïd, et qui était, en ces temps anciens, un très important centre brassicole. Alors bon, des fois, on se pose des questions…

A votre gauche, la squille maritime (Odontodactylus scyllarus) et à droite, le dieu Typhon.

Plus largement, on remarque la présence dans la pharmacopée égyptienne de la scille, et comme c’est une plante méditerranéenne, elle n’a pas échappé aux Grecs dont la péninsule baigne littéralement dans l’eau salée. On trouve sa trace dans le Corpus hippocraticum sous le nom de skilla, de même que chez Théophraste, Dioscoride et Galien. Dioscoride, qui a remarqué la propriété caustique de la scille en interne à l’état frais, en déconseille l’emploi en cas d’ulcération d’un quelconque organe, ce qui est fort avisé, compte tenu de son acuité et de son amertume : pour les diminuer, Dioscoride propose de l’utiliser cuite plutôt que crue, afin de pouvoir en user par voie interne sans dommage. Ainsi fait-on cuire à plusieurs eaux les tuniques du bulbe de scille, avant de les mettre à sécher : c’est par ce seul biais, à en croire Dioscoride, que l’on peut envisager d’en confectionner huile, vin et vinaigre « scillitiques », administrables en diverses occasions : faiblesse d’estomac, vomissement, toux, ictère, hydropisie, morsure de vipère, engelure et gerçure des pieds, etc. La vertu diurétique de la scille est largement connue durant l’Antiquité, ainsi que celle qu’on dit cardiotonique. La scille, bien avant que la digitale pourpre ne soit de mise sur la question du traitement des affections cardiovasculaires, a été, en Europe, et jusqu’au Moyen-Âge, le seul médicament cardiotonique employé en médecine : par exemple, si le Capitulaire de Villis mentionne la scille – pour étonnant que cela soit –, aux environs de l’an 800, comme plante recommandable, l’école de Salerne vante les qualités de la scille dite rouge, l’Arbolayre réitère les vertus diurétiques de cette plante à la fin du XV ème siècle, tandis qu’à la même époque, l’ouvrage de Johannes de Cuba – Gart der Gesundheit (alias Le jardin de santé ou Hortus sanitatis) présente une qualité propre à la scille dont on n’a pas encore parlé : son action foudroyante sur les rats, qui lui vaut le sobriquet latin de cepe muris (= « oignon de rat ». Toxique mortelle, elle l’est pour les rongeurs en général, mais aussi pour les chiens et les chats.)
Par la suite, alors qu’on découvre les vertus cardiotoniques et diurétiques de la grande digitale, on redécouvre les mêmes propriétés chez la scille au milieu du XVIII ème siècle (Van Swieten, Home, etc.) après une période d’absence des recettaires. Mais le potin qu’on fait au sujet de cette sombre belle plante des sous-bois va marquer l’essor définitif du gant de notre-dame au détriment de cet oignon méditerranéen dont l’usage est finalement resté circonscrit et contigu à son aire d’origine.

Comme toutes les plantes à action vive plus ou moins prononcée, la scille maritime n’a pas échappé à diverses vocations « magiques » : parce que « caustique » (et donc chaud), on a voulut voir dans l’oignon de scille une substance au pouvoir aphrodisiaque, aspect accentué par sa forme globulaire : la scille véhicula donc des symboliques de fécondité et de fertilité. D’ailleurs, « les momies des femmes égyptiennes, comme nous l’apprend Angelo de Gubernatis, la tiennent souvent à la main [comme] symbole probable de génération perpétuelle » (1), ce qui ne se peut bien comprendre si on ne prend pas la peine d’observer attentivement les différentes tuniques qui habillent ce bulbe. Mais il s’agit là d’un des moindres de ses pouvoirs, la scille étant davantage réputée pour sa qualité apotropaïque dont le principal volet est synthétisé ainsi par Dioscoride : « La scille pendue sur la porte des maisons, les engarde du charme » (2). De cette manière, ou plantée à l’entrée des habitations, la scille était censée en détourner les esprits mauvais, le mauvais sort (fascinatio). Elle agissait de même si on l’installait à proximité des tombes.

D’un gros bulbe vivace à l’intérieur rougeâtre ou blanchâtre qui émerge un peu du sol s’érige une longue et robuste hampe florale dont la taille se situe très souvent entre 100 et 150 cm, et au sommet de laquelle s’égrainent de très nombreuses fleurs blanches étoilées. A la base, de très grandes feuilles (50 à 80 cm de longueur) entourent la tige florale. Épaisses et luisantes, elles sont aiguës en leur extrémité.
Cette plante qu’on dit méditerranéenne généralement, est cependant nommée par Cazin comme présente en Bretagne ainsi qu’en Normandie. Pourtant, force est de constater que, en France, sa présence est attestée certaine dans les seuls départements du Var et des Alpes-Maritimes (ce qu’indiquait déjà Fournier il y a 80 ans), sans qu’il soit jamais fait mention d’une répartition extra-méditerranéenne, alors qu’en d’autres lieux (sud de l’Espagne, Afrique du Nord, Syrie, Sicile…), elle abonde.

La scille maritime en phytothérapie

Ayant pour principale fonction le stockage, le bulbe de la scille maritime (dont le poids fréquent de 3 à 4 kg peut parfois parvenir au double) est constitué d’écailles parcheminées rappelant assez celles de la jacinthe dont on a tous, au moins un jour, piqué le bulbe de quelques cure-dents pour lui faire faire trempette dans un bocal de verre empli d’eau. De même qu’à un oignon culinaire (Allium cepa) nous ôtons les « pelures » supérieures coriaces et incomestibles, procédons à l’identique avec la scille, puisque ce qui nous intéresse chez elle, ce sont les tuniques intérieures, ou plus précisément des écailles charnues de couleur blanche ou rose, ce qui a valu à la scille d’être déclinée selon deux variétés médicinales :

  • La scille rouge ou scille mâle, originaire de la péninsule ibérique et fréquemment usitée en France ;
  • la scille blanche ou scille femelle, d’Italie, qu’on préféra en Grande-Bretagne (cette dernière est réputée moins active que la précédente, mais également moins toxique).

Bref, ce qui a intéressé la médecine dans la scille, ce sont les écailles intérieures du bulbe, à l’exclusion des plus centrales. L’odeur forte de la scille rappelle celle de l’oignon mais passe pour être davantage lacrymogène. De saveur tout d’abord douce, le bulbe de scille laisse place à une âcreté et à une amertume dont les papilles gustatives ont le plus grand mal à se défaire (le suc de bulbe de scille frais étant caustique pour la peau – il y occasionne des ampoules –, on peut imaginer ce qu’il peut provoquer sur les muqueuses buccales, nasales et oculaires). Bien sûr, quand on observe la composition biochimique du bulbe de cette plante, on est assuré que ce ne sont ni les sucres (glucose, saccharose, fructose) qu’il contient, ni les mucilages qui sont à l’origine de cette capacité d’enflammer peau et muqueuses, ni d’ailleurs l’oxalate de calcium, comme on l’a parfois imaginé. Encore moins la gomme et le tanin qu’on y croise aussi. Cette causticité est, semble-t-il, à mettre sur le compte de ces substances – scillitoxine, scillipicrine et scilline de Merck (sont-elles les mêmes que les scillarènes A, B et C de Stoll ?), ou plutôt du côté de cette autre matière dont le nom s’inspire de celui du crapaud commun (Bufo bufo), la bufadéniolide, qu’on trouve à hauteur de 0,15 à 2,4 % dans l’oignon de scille ?

Propriétés thérapeutiques

  • Cardiotonique, hyposthénisante cardiovasculaire, diminue les battements cardiaques, ralentit le pouls
  • Diurétique rapide, éliminatrice des chlorures et de l’urée
  • Expectorante, mucolytique
  • Éméto-cathartique (à fortes doses)
  • Irritante cutanée, vésicante, rubéfiante, maturative

En bref, et pour reprendre Botan, l’on peut dire que la scille exerce des « effets très énergiques sur l’appareil urinaire, le cœur, les veines, les organes de la respiration » (3).

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère cardiovasculaire : myocardite, hydropéricardite, insuffisance mitrale et aortique
  • Troubles de la sphère respiratoire : adénopathie trachéobronchique, catarrhe pulmonaire chronique, pneumonie (à sa fin), asthme humide, coqueluche, bronchite, emphysème, pleurésie
  • Troubles de la sphère vésico-rénale : néphrite chronique, néphrite calculeuse, catarrhe vésical chronique, dysurie, oligurie, albuminurie, excès d’urée sanguine
  • Pathologies œdémateuses : anasarque (la scille a été longtemps l’unique remède de l’œdème généralisé en Occident des suites des défaillances du cœur), ascite, hydropisie, rétention d’eau et autres « infiltrations »
  • Affections cutanées : hygroma chronique, engelure

Modes d’emploi

  • Macération vineuse de scille (vin de Trousseau, vin diurétique de la Charité).
  • Vinaigre scillitique.
  • Miel de scille.
  • Extrait hydro-alcoolique.
  • Teinture-mère.
  • Décoction.
  • Poudre.
  • Cataplasme.
  • Pommade.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Récolte : le bulbe de scille se déterre à la fin de l’été ou un peu plus tard, au commencement de l’automne, aux environs de la fin du mois de septembre.
  • Séchage : conseillé, il permet à cet oignon de perdre en piquant et en âcreté (bien qu’il conserve intégralement son amertume). Qu’il se pratique au soleil ou à l’étuve, il doit s’opérer promptement. Cette précaution ne suffit cependant pas à la bonne conservation de la scille qui demeure, une fois sèche, un produit fragile : l’humidité, d’une part, peut la corrompre en favorisant l’apparition de moisissures. D’autre part, le temps : même bien conservée, les propriétés de la scille finissent par s’altérer.
  • Toxicité : contrairement à la digitale pourpre, les principes actifs de la scille s’accumulent moins dans l’organisme, d’autant qu’ils en sont plus rapidement éliminés. Cela ne signifie pas qu’avec la scille on peut faire ce qui nous plaît, puisque, malgré tout, la toxicité de la scille existe bel et bien et s’apparente assez à celle de la digitale pourpre. On la considère comme toxique du cœur, du système nerveux et des muscles (cela explique aussi, en partie, pourquoi cette plante tombée en désuétude n’a presque jamais été répertoriée comme remède domestique, et quand elle a été recommandée dans un cadre médical strict, c’était toujours à brève échéance, il n’était pas question d’envisager des cures au long cours). Après plusieurs désordres qui affectent le tube digestif que la scille enflamme (nausée, vomissement, diarrhée, colique…), c’est au tour du tissu rénal de subir les conséquences d’une intoxication. Peuvent alors apparaître hématurie, anurie et/ou strangurie. A ce stade, on peut voir se produire une gangrène rénale et gastro-intestinale, à quoi s’ajoutent parfois une cardialgie, des mouvements de nature convulsive et de l’agitation, avant de parvenir au coma et, enfin, au décès.
  • Autres espèces : la scille à deux feuilles (Scilla bifolia) et la scille lis-jacinthe (Scilla lilio-hyacinthus). Ces deux plantes se distinguent très nettement de la scille maritime en ce sens qu’elles sont continentales, s’abritant dans les frais sous-bois européens. Leurs dimensions sont aussi moins spectaculaires que celles de la scille maritime à l’allure de « monstre ».
    _______________
    1. Angelo de Gubernatis, La mythologie des plantes, Tome 2, p. 342.
    2. Dioscoride, Materia medica, Livre II, chapitre 164.
    3. P. P. Botan, Dictionnaire des plantes médicinales les plus actives et les plus usuelles et de leurs applications thérapeutiques, p. 183.

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Les asphodèles

Il ressort bien peu de chose de la très courte rubrique que Fournier concède aux asphodèles en général. Et nous ne sommes guère plus chanceux avec Cazin, qui n’accorde qu’une demi page à un asphodèle (oui, le mot asphodèle est masculin) qui n’est cependant pas le plus connu (c’est-à-dire l’asphodèle blanc, Asphodelus albus), mais celui que l’on dit rameux, Asphodelus ramosus, qui se distingue essentiellement de l’asphodèle blanc par une tige ramifiée, « mais elle est tout à fait inusitée de nos jours comme médicament », explique-t-il (1). Et ce n’est pas non plus chez Botan qu’on trouve la pitance nécessaire pour rassasier cette fringale au sujet de l’asphodèle : « Cette dernière [nda : la racine] est employée en décoction par les Arabes, à l’extérieur pour guérir toutes espèces d’ulcération. Inusitée, mais pourrait rendre des services comme détergent interne et externe » (2). De l’ensemble de ces lectures, nous pouvons cependant confirmer que l’asphodèle (en général) est pourvu de quelque utilité : médicinale ? Très peu : on l’a dit diurétique, purgatif, apte à résoudre les ulcères (par le biais de décoction en lavages et de cataplasme), à éliminer la gale, etc. Le peu d’emploi qu’on en fait marque-t-il la possibilité de la toxicité de cette plante ? Pas du tout ! Même si son caractère comestible est encore discuté : les goûts d’hier sont-ils les mêmes que ceux d’aujourd’hui ? Puis-je prétendre détenir le même type d’estomac que Cro-Magnon, par exemple ? Sans remonter jusque là, des substances parfumées comme le musc et la civette étaient fort prisées il y a tout juste deux siècles. A l’heure actuelle, elles vaudraient sans doute une bonne part de répulsion à leur approche (sinon une paire de claques ^^). Pour en revenir à l’asphodèle, nous confirmons que la présence de saccharose, de fructose, de glucose et de substances amylacées au sein de ses bulbes font qu’ils se prêtent à la cuisson alimentaire, se préparant à la manière des pommes de terre, des salsifis, ou encore des scorsonères. Une fois desséchés et pulvérisés, ces mêmes rhizomes fournissent une « farine » dont on peut tirer, en la mêlant à celle de froment, un pain nourrissant, ce qui constitue un intéressant succédané aux pommes de terre en temps de disette. Si l’homme s’en est bien désintéressé, il reste que les bulbes d’asphodèle, là où cette plante est suffisamment abondante pour en supporter l’extraction, permet d’obtenir un aliment à forte valeur nutritive que ne dédaigne pas le bétail. Mais force est de constater qu’« on n’attribue plus aujourd’hui de propriétés thérapeutiques aux différentes espèces d’asphodèles » (3). Ni alimentaire du reste. Mais alors, que reste-t-il aux asphodèles ? Ces plantes devraient bien avoir quelque action, non ? C’est bien ce qu’on apprend lorsqu’on prend le temps de jeter un regard sur des textes beaucoup plus anciens : de l’asphodèle, on faisait déjà grand cas au temps d’Homère et d’Hésiode. C’est l’une des plantes héroïques des Anciens, considérée, avec la mauve, comme plante alimentaire des origines, tel que le suggère le poète Hésiode (qu’on dit également médecin) dans Les travaux et les jours : « On peut tirer un bon parti de la mauve et de l’asphodèle ». En effet, selon Théophraste, l’asphodèle « donne beaucoup pour la nourriture : la tige est comestible rôtie, la graine grillée et surtout la racine avec des figues ». Pline, surenchérissant, indique : « on mange dans l’asphodèle et la graine grillée et le bulbe, qu’on fait rôtir sous la cendre ; et on y ajoute du sel et de l’huile ; écrasé encore avec des figues, il donne, d’après Hésiode, un mets très agréable. » Si pour Théophraste et Pline l’Ancien l’asphodèle est un aliment aux grandes propriétés nutritives, il apparaît que pour Galien, point trop n’en faut : bien que comestible, ce bulbe se prête mieux à une pratique alimentaire après qu’il ait séjourné un certain temps dans l’eau douce, ce qui a pour fonction, sans doute, de séparer de la plante son âcreté naturelle. En reconnaissance des services alimentaires et nutritifs que cette plante aurait rendus aux Anciens, l’historien grec Plutarque relate le fait qu’il était offert « au sanctuaire d’Apollon Génétor, à Délos ‘‘la mauve et la fleur d’asphodèle comme souvenirs et comme spécimens de la nourriture primitive’’ » (4). Elle tient même du miracle pour les pythagoriciens, tant pour couper la faim que la soif (faciliterait-elle donc ainsi l’ascèse ?) Saine et frugale plante des sages, elle ne pouvait que posséder d’importantes vertus thérapeutiques sur lesquelles bien des auteurs antiques se sont arrêtés, dont le plus ancien semble être Théophraste : la description qu’il en fait rappelle assez l’asphodèle rameux (mais ne jugeons pas trop vite une chose à l’envergure de notre propre savoir, il y a un risque élevé d’être à côté de la plaque…). On trouve bien d’autres mentions relatives à l’asphodèle, éparpillées chez Aetius, Alexandre de Tralles, Paul d’Égine, Oribase, le pseudo-Apulée, etc. De tous ces auteurs, on se rappellera des vertus emménagogues de l’asphodèle, mais aussi de son aptitude efficace face aux douleurs auriculaires et à celles des membres inférieurs, les affections hépatiques, l’alopécie, etc. A cela, nous pouvons ajouter, en lisant Galien, des choses assez similaires et qui, contrairement aux deux autres auteurs qui l’ont précédé – Dioscoride et Pline l’Ancien – ne confinent pas à l’exubérance. A la lecture du seul Dioscoride, on sent davantage grandir encore cette sensation d’éparpillement, de copier-coller massif, formant assemblage de données disparates agencées sans rime ni raison. Avec Pline, c’est pire encore. A eux deux, ils en disent beaucoup plus long sur l’asphodèle que les différents auteurs dont nous avons déjà évoqué le travail plus haut. Mais Pline est un compilateur. Avec lui, tout y passe : le rhizome, le bulbe, la tige, la feuille, la graine, rien ne se perd dans l’asphodèle plinien. Toutes ces parties sont apprêtées de différentes manières : décoction dans l’eau et le vin, infusion dans le vin, le vinaigre et le miel, poudre de rhizome, suc frais, etc. Enfin, un fatras dans lequel il est bien difficile de déceler l’ombre d’un fil conducteur, l’asphodèle étant le remède permettant de soigner de si nombreuses affections qu’en établir la liste me donne le tournis : très franchement, la très longue (et surtout absconse) notice que Pline accorde à l’asphodèle ressemble à s’y méprendre à un de ces textes qui vantent le remède x ou y du premier camelot de foire venu. En ce sens, en compulsant Pline, nous ne sommes guère éloignés des différents opuscules d’astrologie botanique qui fleurissaient à la même époque : là, la médecine flirte fortement avec le domaine de la magie. Selon ces traités, l’asphodèle remplissait les fonctions de médicament face aux affections qui suivent, entre autres : douleurs de la rate, des reins, des genoux, des dents (chez les enfants), mal de tête, palpitations, dysenterie, épilepsie, affections cutanées et brûlures, asthénie, etc. Panacée ? Attendez, vous n’avez encore rien vu ! Elle est censée parvenir à guérir les morsures de par ses propriétés antivenimeuses, et représente en outre un antidote sûr contre les poisons végétaux. Tant qu’à faire, ouvrons les vannes en plein : ses pouvoirs magiques supplémentaires résident en ceci : évacuer les peurs nocturnes, lutter contre l’injustice dans les procès, se protéger des bandits de grand chemin et de la baskania, faire « disparaître » ses ennemis. De plus, en tant que plante divinatoire, prophétique, oraculaire, l’asphodèle permet de révéler des secrets et de découvrir l’emplacement de trésors. Malgré tout, « l’asphodèle semble avoir conservé longtemps encore après l’Antiquité la réputation d’être une plante médicinale efficace pour guérir de nombreuses affections » (5).

Dioscoride mentionne quelques informations à propos de la récolte de l’asphodèle qui permettent d’asseoir le fait que cette plante était, pour les Grecs antiques, d’essence nocturne, et peut-être féminine. Il fallait, selon lui, effectuer la récolte de cette plante en soirée, ou mieux durant la nuit, en particulier lorsque la lune était dans sa phase descendante, et surtout de s’en saisir de la main gauche. Pline précise que la racine d’asphodèle devait être arrachée à l’automne, période de sa plus grande efficacité. Puis, ceci fait, il était souhaitable d’exposer durant trois nuits la plante aux rayons des astres avant de la disséquer. Parfois pendant sept nuits consécutives. De plus, si vous cueillez l’asphodèle en parfait état de chasteté, à genoux et avec beaucoup de piété, cela est censé accroître la commisération de la plante à votre égard.
Si l’asphodèle est une plante de la vie à travers les divers aspects que nous venons d’aborder, elle est aussi – bien sûr ! – celle de la mort. Déjà, au VIII ème siècle avant J.-C., Homère jonchait la promenade des morts d’asphodèles. Selon la mythologie grecque, l’Hadès se décompose selon ces trois niveaux :

-Les Champs Élysées (= séjour des bienheureux ; espèce de paradis) ;
-La plaine d’asphodèles ou mieux, pré/prairie/plaine asphodèle, transcription littérale de « asphodelos leimôn » qu’on croise dans l’Odyssée (= sorte de « purgatoire » où les âmes attendent d’être purifiées) ;
-Le Tartare (pour les vilains).

Ainsi les prairies infernales étaient-elles peuplées de ces gracieuses plantes aux fleurs blanches. Cette « plante sera par la suite toujours considérée comme un des rares végétaux à pousser dans ce lieu mythique où ‘‘demeurent les âmes, ces fantômes des défunts’’ dont elle deviendra en quelque sorte l’un des symboles » (6). On a parfois été excessif avec l’asphodèle : de blanc, on l’a fait passer au gris. Écoutons Helmutt Baumann : « Royaume des morts, l’Hadès aux traits lugubres […] donnait asile aux ombres dans une prairie couverte d’asphodèles. Cette fleur pâle, grisâtre, correspond bien à ces lieux, elle donne au paysage un aspect qui convient particulièrement à la tristesse et au néant des Enfers » (7).
Pour une raison que j’ignore, les Anciens – du moins certains d’entre eux – ont allégué le fait curieux suivant : la fleur d’asphodèle aurait un parfum de pestilence, de par sa proximité avec la mort, le cadavre, le tombeau. Est-ce par ce que son parfum est rebutant qu’elle fut imaginée comme seul gazon de l’Hadès, ou bien son positionnement dans la géographie infernale des Grecs anciens a-t-il été à l’origine que, parce qu’il s’agissait d’enfer, cela ne devait que diffuser une odeur peu suave et forcément repoussante ? Autrement dit : la carte détermine-t-elle le territoire, ou l’inverse ? Étonnant, tout cela, lorsque l’on sait que la fleur d’asphodèle possède un parfum proche de celles du jasmin, deux mêmes plantes que Victor Hugo unit en un seul vers :

Jasmin ! asphodèle !
Encensoirs flottants !
Branche verte et frêle
Où fait l’hirondelle,
Son nid au printemps ! (8)

Perséphone, épouse bien connue d’Hadès, ne supportant pas toujours l’odeur empyreumatique que dégageait son époux, ne se couronnait-elle pas d’asphodèles ? Ainsi peut-on siéger durant grande partie de l’année aux Enfers et être pour le moins coquette ! L’asphodèle, mêlé au vin et au miel, n’était-il pas, selon cette formule, reconnu comme aphrodisiaque ? N’est-il pas vrai également que l’asphodèle forme l’un des maillons de la guirlande d’Aphrodite ? C’est du moins ce qu’il ressort du recueil d’épigrammes glanées çà et là par André Ferdinand Herald, largement en-dehors de sentiers bien trop souvent battus. Mais dans La guirlande d’Aphrodite, l’asphodèle occupe l’ultime chapitre dans lequel on côtoie la vieillesse, ce « soir » de la vie, le délabrement inéluctable de la beauté, les rides qui détournent le regard vers les charmes de ces femmes presque encore enfants, douces et rieuses, aux opulentes chevelures parfumées. Ce n’est plus face à la couche extatique que l’on se trouve confronté, mais à celle, funéraire, du naufrage inexorable, de cette chevelure éparse de fils d’argents, fins linéaments qui clament, stridulants, leur désespoir. C’est la tombe, c’est la mort qu’accompagnent ces asphodèles cendrés, bien que Hugo, encore, place entre ses touffes « un frais parfum ». Même Cazin, qui n’est pas forcément spécialiste de cette question, fait référence au caractère agréablement parfumé de l’asphodèle : « Les Grecs et les Romains plantaient l’asphodèle dans le voisinage des tombeaux, avec le lis, la rose, la violette, le narcisse et l’amaranthe. Ils voulaient que la dernière demeure de leurs pères fût constamment parfumée par ces fleurs odoriférantes » (9). Malgré tout, le caractère funéraire de l’asphodèle ne s’est pas perdu en cours de route. Sur leur tombe, les morts recevaient des bulbes d’asphodèle comme offrande, peut-être en guise « de viatique pour la vie immortelle […] S’il était censé donner aux morts la seconde vie immortelle, on comprend mieux le cas qu’on en faisait aussi dans la médecine grecque, comme d’un contre-poison » (10). Et c’est là que ça devient très intéressant ! Par poison, nous pouvons entendre au moins trois choses : le venin des animaux, celui des plantes, enfin, celui émanant d’entités n’étant ni humaines, ni végétales ou animales. Les animaux tels que scorpions et serpents, loin d’être tous venimeux, étaient tenus comme des êtres de nature chthonienne. Aussi plaçait-on de l’asphodèle sous le chevet afin d’en éloigner ces animaux considérés comme provenant du monde souterrain. On faisait de même en dissimulant de l’asphodèle sous l’oreiller. Par ailleurs, cette plante écarte les sortilèges maléfiques lorsqu’elle est plantée devant la porte des habitations, précise Pline, mais aussi ce que l’on appelle démon (11) : l’asphodèle délivre de l’emprise de telles entités. C’est, en partie, grâce à cela que certains antiques astrologues grecs ont attribué à Kronos l’asphodèle, « un dieu sombre, vivant sous la terre et sous les flots des mers, où il règne entouré de dieux infernaux » (12). C’est peut-être, comme le fait remarquer Guy Ducourthial, en raison des éléments souterrains remarquables de l’asphodèle que l’on a fait la déduction qui consiste à associer cette plante au monde d’en-bas, comme si son bulbe en était l’évidente signature.

Du bulbe d’asphodèle, on a tiré autrefois, dit-on, un alcool, de cet alcool même qui, faisant perdre le sens, provoque un état proche de la mort ; ici, la contiguïté avec le monde onirique n’est pas loin. L’asphodèle se rapproche, une fois de plus, du monde souterrain, présenté comme fleur d’ornement de l’autel d’un Dionysos infernal et funéraire, jusqu’à celui qui veille sur le sommeil de Booz endormi, vieillard au déclin de sa vie ; et cette lune – faucille d’or jetée dans le champ des étoiles – qui brille parmi « ces fleurs de l’ombre » que sont les asphodèles, rappelle, encore, la dimension chthonienne et saturnienne de l’asphodèle…


  1. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p. 96.
  2. P. P. Botan, Dictionnaire des plantes médicinales les plus actives et les plus usuelles et de leurs applications thérapeutiques, p. 27.
  3. Guy Ducourthial, Flore magique et astrologique de l’Antiquité, p. 546.
  4. Ibidem, p. 318.
  5. Ibidem, p. 546.
  6. Ibidem, p. 318.
  7. Helmutt Baumann, Le bouquet d’Athéna, p. 67.
  8. Victor Hugo, La prière pour tous, VII, mai 1830.
  9. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p. 96.
  10. Angelo de Gubernatis, La mythologie des plantes, Tome 2, p. 28.
  11. A sans doute bien différencier des antiques daïmones grecs, qui n’ont aucun rapport avec les diables du christianisme. Le daïmon est avant tout un « pouvoir », un être surnaturel intercesseur entre les hommes et les divinités ; parfois on le présente comme une puissance divine.
  12. Guy Ducourthial, Flore magique et astrologique de l’Antiquité, p. 322.

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L’huile essentielle d’arbre à thé (Melaleuca alternifolia)

Myrtacée d’assez petite taille (très souvent 3 à 4 m ; davantage en milieu sauvage : 10 m), l’arbre à thé est originaire d’Australie, principalement de ces deux grandes régions situées à l’est que sont la Nouvelle-Galles du sud et le Queensland. Cousin des eucalyptus et d’autres melaleucas (niaouli, cajeput, avec lesquels il ne faut pas le confondre), l’arbre à thé affectionne plus particulièrement les zones marécageuses et côtières, enfin des zones humides desquelles émergent ses rejets lorsque le tronc principal vient à disparaître, ce qui n’est pas si simple, son bois très dur étant quasiment imputrescible et qui plus est protégé par une épaisse écorce ignifugée dont la pellicule la plus extérieure, qui se détache en fines lanières, ne doit en aucun cas nous faire croire à une quelconque fragilité de cet arbre, souvent arbuste, à l’allure de gringalet. De même que ses rameaux réclinés au feuillage plumeux qui donnent une impression de grâce et de légèreté. Quand on y regarde de plus près, l’on se rend compte que les feuilles linéaires et lancéolées de l’arbre à thé sont de nature très coriace. A leur surface, de nombreuses glandes à essence sont visibles : il suffit de les froisser brusquement pour qu’elles dégagent une odeur aromatique forte qui contredit l’apparente sensation de faiblesse que véhicule l’image de cet arbre somme toute gracile, dont les fleurs blanches très parfumées, aux nombreuses étamines, augmentent davantage cette impression. Enfin, sa résistance avérée aux parasites achève de déconstruire le portrait erroné de l’arbre à thé qui ne doit pas être jugé sur son envergure, laquelle ne permet pas de soupçonner quelle formidable force s’abrite au sein de cet arbre finalement assez banal.

Cet arbre a été découvert par le capitaine Cook au XVIII ème siècle lors de l’une de ses expéditions dans le Pacifique. Traditionnellement, l’arbre à thé a été d’usage chez les indigènes australiens bien avant l’arrivée des colons. On utilisait les feuilles pour désinfecter l’eau de boisson ainsi que pour traiter les plaies, les brûlures et autres coupures à l’aide de cataplasmes. Les maladies cutanées ainsi que les affections de la sphère respiratoire étaient également traitées par l’emploi des feuilles de l’arbre à thé. Malheureusement, bien peu de ces savoirs ancestraux nous sont parvenus, du fait que d’immenses pans de la culture aborigène ont disparu avec ces populations, sous l’impulsion délétère de l’homme blanc. L’arbre à thé est donc un témoin muet de ce désastre : en 1770, James Cook rapporte des feuilles de cet arbre en Europe. On lui donne alors le nom anglais de tea tree du simple fait que, lors du voyage de retour, les marins l’utilisèrent comme ersatz de thé. Depuis, le nom est resté bien que l’arbre à thé appartienne à une famille botanique strictement distincte de celle du théier asiatique.
Les vertus thérapeutiques de l’arbre à thé ne semblent pas avoir intéressées le capitaine Cook puisqu’il faudra attendre les années 1920-1923 avant de voir naître toute une série d’études australiennes au sujet de son huile essentielle et de ses propriétés bactéricides qui furent alors testées sur de nombreuses souches. Durant la Deuxième Guerre mondiale, l’huile essentielle d’arbre à thé fut utilisée pour soigner les blessures des soldats australiens. Mais que le chemin aura été long entre l’usage traditionnel millénaire et l’utilisation thérapeutique moderne de cette huile essentielle par les descendants des colons ! La préciosité thérapeutique de cette substance a amené la culture en grand de l’arbuste qui la produit, ainsi l’arbre à thé est-il cultivé sur de nombreux hectares australiens, et s’est même déployée à d’autres pays : l’Inde, la Malaisie, la Nouvelle-Calédonie, l’Afrique du Sud et Madagascar.
Dans les années 1960, le docteur français Jean Valnet évoquera, dans son ouvrage L’aromathérapie, se soigner par les huiles essentielles, le niaouli et le cajeput, mais, curieusement, il fera l’impasse sur l’huile essentielle d’arbre à thé, chose d’autant plus étonnante qu’aujourd’hui cette huile essentielle est considérée comme un must qu’on se doit de posséder aux côtés de l’huile essentielle de lavande fine et de l’essence de citron.

L’huile essentielle d’arbre à thé en aromathérapie

Feuilles fraîches et petits rameaux forment l’ensemble de la matière première distillable de l’arbre à thé. La vapeur d’eau à basse pression prend environ trois heures de temps pour emporter une fraction aromatique dont la proportion se situe, en général, entre 1 et 2 %. Le produit final est une huile essentielle liquide et mobile, incolore à jaune très pâle, d’odeur forte, « terpinolée » ou « terpénique » disent certains, ce qui, grosso modo, ne veut pas dire grand-chose. Mais ces deux termes s’expliquent en raison de la composition biochimique de cette huile essentielle qui s’équilibre entre les monoterpènes (environ 40 %) et les monoterpénols (40 % également) :

  • Monoterpènes : dont α-terpinène (10 %), γ-terpinène (20 %), paracymène (11 %)
  • Monoterpénols : dont α-terpinéol (4 %), terpinène-4-ol (38 %)
  • Oxydes : dont 1.8 cinéole (9 %)
  • Sesquiterpènes (6 à 10 %)
  • Sesquiterpénols (1 à 3 %)

Propriétés thérapeutiques

  • Anti-infectieuse : antibactérienne majeure à large spectre d’action (Streptococcus pyogenes, Streptococcus mutans, Streptococcus pneumoniae, Staphylococcus aureus, Pseudomonas aeruginosa, Klebsellia pneumoniae, Escherichia coli, Propionobacterium acnes, Enteroccocus sp., Lactobacillus, Actinomyces, etc.), bactériostatique (la différence entre propriété antibactérienne et bactériostatique s’explique surtout par le passage d’une faible concentration en huile essentielle à une concentration plus élevée), antifongique à large spectre d’action (Saccharomyces cerevisiae, Trichophyton mentagrophytes var. interdigitale, Trichoderma viride, Pityriasis versicolor, Malassaria furfur, Candida albicans, Aspergillus niger, Microsporum audouinii, etc.), antiprotozoaire (Trichomonas vaginalis), antivirale (Herpes simplex I et II, zona VZV, Influenza, Molluscum contagiosum), antiseptique atmosphérique, antiparasitaire cutanée et intestinale, insectifuge
  • Immunostimulante, immunomodulante, anti-asthénique, positivante
  • Anti-inflammatoire, antihistaminique
  • Anti-oxydante
  • Cicatrisante, régénératrice cutanée, radioprotectrice
  • Décongestionnante veineuse et lymphatique
  • Neurotonique, équilibrante psychique

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère pulmonaire + ORL : infections virales et bactériennes des voies respiratoires hautes et basses, bronchite, rhinite, pharyngite, rhinopharyngite, laryngite, angine, maux de gorge, sinusite, sinusite chronique, otite, grippe
  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : gastro-entérite virale ou bactérienne, parasites intestinaux (lamblias, ascarides), mycose digestive
  • Troubles de la sphère génito-urinaire : vaginite à trichomonas, vulvite, urétrite, mycose vaginale (candidose surtout), leucorrhée, cystite, herpès génital, condylome
  • Troubles de la sphère circulatoire : œdème lymphatique, varice, jambes lourdes, hémorroïdes, ulcère variqueux
  • Affections bucco-dentaire : ulcère buccal, aphte, abcès dentaire, pyorrhée alvéolaire, mycose, carie, gingivite, stomatite, herpès labial, renforcement de l’hygiène buccale par limitation de la plaque dentaire
  • Affections cutanées : acné, mycose cutanée, unguéale ou sous-unguéale (candidose, onychomycose, pied d’athlète), eczéma, psoriasis, abcès, furoncle, plaie, plaie infectée, blessure, coupure, escarre, impétigo, intertrigo, cors, verrue, zona, soin des peaux et des cheveux gras
  • Brûlure accidentelle, radiodermite (accompagnement d’un traitement de radiothérapie : l’huile essentielle d’arbre à thé s’utilisera par voie cutanée diluée au moins ¼ d’heure avec la séance de radiothérapie. Étant anti-inflammatoire et régénératrice cutanée, elle permet à la peau de se protéger de l’impact des rayons. Cependant, comme elle est irritante chez certaines personnes, on la remplacera efficacement par les huiles essentielles de lavande fine ou de niaouli. Huile essentielle à appliquer aussi bien avant qu’après, sur peau bien sèche.)
  • Piqûres et morsures d’insecte, démangeaisons associées, repousser les poux, les acariens, les mites, les tiques, la gale
  • Asthénie, fatigue chronique

Modes d’emploi

  • Voie cutanée diluée à privilégier. Peut néanmoins s’appliquer pure sur la peau (geste d’urgence).
  • Voie sublinguale (diluée à hauteur de 10 % dans un excipient adapté).
  • Diffusion atmosphérique : en synergie de préférence, du fait que son odeur assez peu agréable parvient parfois à choquer certaines cellules olfactives délicates (cela reste à la libre appréciation de chacun, bien entendu).
  • Inhalation humide, olfaction.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • L’huile essentielle d’arbre à thé est déconseillée aux enfants de moins de sept ans ainsi que durant les trois premiers mois de grossesse.
  • A doses thérapeutiques normales et raisonnables, on peut parfois voir apparaître un phénomène d’irritation cutanée inflammatoire (et de nature allergique également), en raison d’une possible oxydation de cette huile essentielle avec le temps. Cela n’est pas dû, comme on le lit de temps à autre, à la forte proportion de terpinène-4-ol : c’est le 1.8 cinéole qui est alors en cause (bien que sa présence, en moyenne, ne s’élève jamais au-delà de 10 %). Bref, l’huile essentielle d’arbre à thé peut s’oxyder (mais elle n’est pas seule dans ce cas). Bien que les huiles essentielles se conservent facilement pendant cinq bonnes années (et très souvent au-delà de la DLUO), il est impératif de bien veiller à fermer correctement les flacons et à les entreposer dans un lieu sec et frais, à l’abri de la lumière du soleil et d’une source de chaleur importante.
  • Toxicité : à dose massive (de l’ordre de 5 à 10 ml, soit un demi à un flacon entier), que ce soit par voie orale ou cutanée, on peut voir survenir les perturbations suivantes : confusion mentale, difficulté d’élocution, incoordination motrice (ataxie locomotrice), coma.
  • L’huile essentielle d’arbre à thé, de même que celle d’eucalyptus globuleux, est très présente dans nombre de préparations pharmaceutiques, dont les dentifrices où elle s’associe à merveille à l’essence de citron et/ou l’huile essentielle de laurier noble.
  • Hydrolat aromatique : c’est un bon compromis que d’utiliser cet hydrolat en lieu et place de l’huile essentielle correspondante. Il intervient surtout par voie externe comme astringent et anti-infectieux. Complétant le traitement des mycoses (cutanées, buccales, vaginales ou encore unguéales) et de l’herpès labial, il permet aussi le lavage des plaies et des muqueuses, rétablissant l’hygiène buccale, apaisant les peaux irritées, désincrustant les peaux grasses.

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