Huile essentielle de lavande aspic (Lavandula spica ou latifolia)

Synonymes : grande lavande, lavande à larges feuilles (ce qui est la traduction littérale de l’adjectif latifolia ; ce n’est pas parce que c’est écrit en latin que ça veut forcément dire quelque chose de transcendant ; très souvent, vous disais-je dernièrement, ça vole au ras des pâquerettes) , lavande en épis, lavande branchue, lavande mâle, aspic, spic, espider, espido, faux nard, badase.

Vous avez peut-être remarqué que dans chacun de mes articles je cherche avant tout à injecter des éléments qui me permettent de raconter l’histoire conjointe des hommes et des plantes à travers les âges. Ayant auparavant abordé la lavande fine dite également vraie (Lavandula angustifolia), ainsi que la lavande stoechade (Lavandula stoechas), je me suis alors bien rendu compte que nombre de contraintes s’imposaient à moi à propos de l’objectif visé. Comme vous le savez, pour l’avoir souvent répété, durant l’Antiquité on désigne assez souvent bien des plantes d’un même nom. Chez les Grecs, les lavandes portaient le nom de stochas, sans doute parce que la lavande papillon était leur préférée. Quant au Latin Pline, il parle de pseudo-nardus ou faux nard, une autre façon vernaculaire d’appeler la lavande aspic. Mais ni la stochas grecque, ni le pseudo-nardus romain ne nous permettent aujourd’hui de savoir de quelles plantes il s’agissait vraiment, ce qui est pour moi un crève-cœur, parce que j’ai alors l’impression de m’égarer et vous avec moi, qui me lisez. Aussi, l’on peut légitimement se demander si la lavande dont les quelques éléments qui vont suivre était bien l’aspic.

Au IX ème siècle, le célèbre savant Rhazès, Iranien de son état, recommande des fumigations d’hysope, de thym et de lavande contre la peste, comme en son temps Hippocrate. Mais, compte tenu de l’aire de répartition de la lavande aspic, on peut douter de sa présence au Proche-Orient. Ces fumigations furent également conseillées par le Grand Albert afin de purifier les abords des maisons ainsi que les pièces d’habitation. Mais restons un peu au sein de ce trouble Moyen-Âge. Dans son Physica, Hildegarde parle de la lavande en deux endroits. Dans le premier, elle appelle Lavendula une plante dont l’odeur « éclaircit la vue, car elle a la force des arômes les plus puissants et l’utilité des plus amers : c’est pourquoi elle arrête un certain nombre de maladies, et écarte en outre les mauvais esprits » (1). Comme Hildegarde dit cette plante bonne contre les poux, on serait tenté d’imaginer la lavande vraie. Continuons. Elle aborde une autre lavande qu’elle appelle… Spica : « La lavande est chaude et sèche, et sa chaleur est saine. Si on fait cuire de la lavande avec du vin – ou, si l’on n’a pas de vin, avec de l’eau et du miel – et qu’on en boit souvent, tiède, on apaise les douleurs du foie et du poumon, ainsi que les vapeurs de la poitrine ; on obtient aussi une connaissance pure et un esprit pur » (2). Hormis l’action pectorale de cette Spica, qui peut évoquer la lavande aspic, tout ceci reste bien maigre. Au XIV ème siècle, Jean de Gaddesden annonce la vertu diurétique d’une lavande qu’il érige comme spécifique de l’hydropisie. Si l’aromathérapie ne nous est d’aucun secours, il s’avère tout à fait exact que la lavande aspic employée en phytothérapie est très loin d’être dénuée d’effet diurétique. Mais l’identification fait encore défaut, de même que dans le Petit Albert (XVII ème siècle) quand il mentionne un spica nardi ou spicanardi, le mot spica ne pouvant en aucun cas nous autoriser à croire qu’il s’agit bien là de la lavande aspic, parce qu’à cette époque encore, les mots spic, spica, etc. étaient indifféremment associés à l’ensemble des différentes lavandes. Cela n’est qu’au milieu du XVIII ème siècle qu’on s’efforce enfin de les distinguer botaniquement. Aussi, quand Schroder, en 1665, écrit que la spica est souveraine pour guérir les maladies nerveuses d’origine psychique et qu’elle calme les spasmes, il est difficile de trancher puisque lavande vraie et lavande aspic sont toutes deux justiciables de ces emplois.
C’est ainsi que les données disponibles aux XIX-XX ème siècles à propos de la lavande aspic sont fiables. Cazin, Leclerc, etc. font très bien la distinction entre les trois types de lavandes connues en France et, grâce à eux, on est assuré de ne pas raconter d’âneries. Mais dès qu’il s’agit de plonger plus anciennement dans les sources, c’est tout de suite une autre paire de manches, chose fort regrettable que de ne pouvoir écrire plus fidèlement l’histoire d’une plante que tout le monde connaît et, paradoxalement, connaît bien peu.

Sous-arbrisseau de plus grande taille que la lavande fine parce qu’elle peut atteindre 75 cm de hauteur, la lavande aspic se compose de rameaux droits et nombreux, le plus souvent ramifiés, portant de longues feuilles spatulées, opposées, de couleur vert argenté. Ses fleurs en épis terminaux de couleur bleu violacé (parfois blanches), s’épanouissent de juin à septembre. Sensible au froid, la lavande aspic se maintient à une altitude modérée (300 à 700 m). A l’état naturel, on la rencontre dans la garrigue, sur sols secs et pierreux du Midi de la France et du sud de l’Europe.

La lavande aspic en phyto-aromathérapie

Aujourd’hui, l’usage des sommités fleuries de la grande aspic est quelque peu tombé en désuétude, concernant ses usages phytothérapeutiques. Mais il n’en a pas toujours été de la sorte, ne serait-ce qu’il y a un siècle, on s’intéressait peu à son huile essentielle, dont on disait qu’elle ne servait guère qu’à falsifier celle de lavande fine ou à un usage vétérinaire. Bien qu’étant beaucoup moins employée que l’huile essentielle de lavande fine, au XIX ème siècle, la lavande aspic aura joui d’une respectueuse réputation, étant davantage mise à l’honneur que la lavande fine. Les choses se sont depuis inversées et le regain d’intérêt qu’a rencontré la lavande aspic démontre bien qu’elle a su redorer son blason.
Qu’on fasse dans la phytothérapie ou dans l’aromathérapie, l’on se doit de récolter les fleurs juste avant leur complet épanouissement. Dans le premier cas, on les fait sécher pour un usage ultérieur, dans le second on distille la plante à l’état frais pendant environ 90 mn. Le rendement, peu élevé, se situe entre 0,5 et 0,7 %. L’huile essentielle obtenue, limpide, mobile, est généralement de couleur jaune pâle. Ses notes balsamiques, fraîches et prononcées évoquent le parfum de l’huile essentielle de romarin officinal en raison de la présence de molécules que nous retrouvons dans les données chiffrées suivantes :

  • Monoterpénols (dont linalol) : 30 à 45 %
  • Oxydes (dont 1.8 cinéole) : 30 à 40 %
  • Cétones (dont camphre) : 10 à 15 %
  • Monoterpènes : 8 %
  • Sesquiterpènes : 1 à 4 %
  • Coumarine : traces

Propriétés thérapeutiques

  • Anti-infectieuse : antibactérienne, antifongique, antivirale
  • Immunostimulante, positivante, neurotonique, neurotrope
  • Antalgique percutanée, analgésique, anti-inflammatoire
  • Antispasmodique, apaisante, sédative, calmante de l’excitabilité cérébro-spinale, anxiolytique
  • Expectorante, mucolytique, anticatarrhale
  • Astringente, tonique et régénératrice cutanée, cicatrisante
  • Emménagogue légère
  • Antitoxique
  • Insectifuge, insecticide

Ajoutons à cela que la lavande aspic se révèle stimulante, stomachique, cholagogue, décontractante, vermifuge et diurétique par le biais d’un emploi phytothérapeutique.

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère pulmonaire + ORL : bronchite, catarrhe bronchique chronique, bronchiolite virale chez l’enfant, laryngite, pharyngite, rhinite, rhume, toux grasse, toux quinteuse, enrouement, aphonie, angine, amygdalite, otite, sinusite, asthme humide
  • Troubles locomoteurs : arthrose, rhumatisme articulaire aigu, douleur musculaire, crampe
  • Affections cutanées : brûlure sévère (deuxième degré), plaie, plaie atone, blessure, contusion, coupure, ulcère, escarre, psoriasis, eczéma sec, zona, acné, panaris, impétigo, gerçure, coup de soleil, candidose, herpès labial, piqûre et morsure (guêpe, frelon, moustique, moustique tigre, scorpion, serpent (3), méduse, vive, ortie…)
  • Candidose gynécologique, herpès génital
  • Névralgie dentaire et migraineuse, névrite
  • Asthénie nerveuse et physique, déprime, dépression, insomnie
  • Autres infections : grippe, candidose buccale et digestive, cystite

Autres usages phytothérapeutiques : colique, flatulences, coqueluche, vertiges, vapeurs, congestion, torticolis, tendinite.

Propriétés psycho-émotionnelles et énergétiques

S’il est légitime que la première partie de cet article vous a sans doute laissé sur votre faim, dans cette ci-présente rubrique, il y a énormément de choses à dire. Je vais donc m’employer à les synthétiser de la plus simple des manières.

Si nous jetons un œil sur la médecine traditionnelle chinoise, avec évidence, nous constatons que l’huile essentielle de lavande aspic résonne très fortement avec les deux méridiens relevant de l’élément Métal, c’est-à-dire ceux du Poumon et du Gros intestin.

Dans le paragraphe ci-dessus, nous avons pris connaissance des actions multiples portées par l’huile essentielle de lavande aspic sur la sphère pulmonaire et ORL, ainsi que sur l’interface cutanée qui fait, rappelons-le, partie du système respiratoire. Le méridien du Poumon gère un sas entre notre monde intérieur et l’extérieur environnant. C’est à lui que revient la prérogative de prendre ce qui est bon pour nous et de laisser dehors ce dont nous n’avons pas besoin. Vous comprenez bien que dans la vie de tous les jours, des impondérables nous guettent sans que nous le sachions. Cela peut être, au choix, un voisin vampire chronophage qui vous bloque dans l’escalier pour des broutilles alors que vous devez urgemment vous rendre à un important rendez-vous, ou bien le camelot de rue expert dans l’art du pied-dans-la-porte, ou encore, vilain serpent à sornettes, le démarcheur téléphonique qui babille dans son combiné. Toutes ces situations reflètent une intrusion, une invasion, un envahissement de votre propre monde, non seulement physique, mais symbolique et sacré. Il peut ressortir que ces événements importuns laissent sur vous leur marque. Nous laissant sans voix, le souffle coupé, etc., il est bien évidemment permis de penser qu’ils auront une incidence sur la perturbation du méridien du Poumon. D’où les bronchites, rhinites, otites et autres sinusites qui indiquent bien un dysfonctionnement du méridien du Poumon, que l’huile essentielle de lavande aspic peut corriger en en tonifiant l’énergie. De ces rencontres non désirées avec l’extérieur peuvent naître d’autres affections, cutanées celles-là, dont les démangeaisons (je pense, en l’occurrence à celles provoquées par eczéma, psoriasis, etc.) disent tout l’agacement dans lequel ces vécus psycho-émotionnels nous font plonger. Observons même que certaines formes de psoriasis construisent comme une cuirasse qui, à l’instar de celle de la langouste, cherche à nous protéger en épaississant la peau, bien qu’il ne s’agisse là que d’un leurre, la marque de l’affection cutanée montrant de manière visible et explicite l’effet que la cause (l’intrusion, l’invasion, etc.) a provoqué. Là encore, l’huile essentielle de lavande aspic peut être particulièrement utile, non seulement pour agir localement sur un eczéma ou un psoriasis par exemple, mais aussi pour tonifier l’énergie du méridien du Poumon, ce qui permettra d’endiguer l’affection, parfois même l’infection. Bien sûr, nombre d’affections cutanées que nous avons listées plus haut sont la conséquence d’une rencontre toute différente : piqûre de guêpe, morsure de scorpion, etc. Quand le mal est fait, il n’est pas question de lésiner sur les moyens à employer. De même qu’un doigt coincé dans la porte est justiciable d’un usage immédiat d’huile essentielle de menthe poivrée pure ! Ce qui est intéressant, c’est que l’huile essentielle de lavande aspic repousse tout un tas de bestioles qui piquent, qui mordent, qui inoculent leur venin, qui parasitent, et, très franchement, à bien considérer certains de mes voisins, je me dis qu’ils incarnent à merveille ces parasites venimeux.

Venons-en maintenant au méridien du Gros intestin. Première remarque : parmi la liste de troubles et d’affections communiquée au paragraphe précédent (cf. Usages thérapeutiques), il n’en est aucun qui correspond à ce second méridien. Par exemple, nous ne lisons nulle part que l’huile essentielle de lavande aspic est bénéfique contre une diarrhée ou un ulcère intestinal. Cependant, tout comme le méridien du Poumon, un dysfonctionnement de celui du Gros intestin peut se traduire par des désagréments cutanés identiques. Ce méridien étant un transporteur, il est nécessaire que son débit soit bien réglé, afin de situer le transit entre la constipation d’une part et la diarrhée aqueuse d’autre part. Entre stase et extrême mobilité, il importe de trouver un équilibre qui, bien sûr, peut être rompu pour des raisons similaires à celles qui viennent perturber le méridien du Poumon. Des événements pénibles, désagréables, stressants, peuvent avoir chez certaines personnes des répercussions sur le colon. Un vécu psycho-émotionnel qu’on ne parvient pas à digérer pourra avoir pour conséquence une diarrhée, moyen violent et rapide mis en place par l’organisme afin de se débarrasser au plus vite de quelque chose qui nous apparaît comme indésirable, toxique, etc. Donc, l’intérêt de l’huile essentielle de lavande aspic sur le méridien du Gros intestin est de retrouver, si vous l’avez perdu, votre calme, ainsi que de le conserver.
A l’inverse, la peur de manquer peut se cristalliser par quelques désordres digestifs comme, par exemple, la constipation, qui est, en soi, une forme de rétention. En ce cas, on fera intervenir la lavande aspic, mais non sous forme d’huile essentielle, mais en en faisant un usage phytothérapeutique, parce que par ce biais il a été remarqué que la lavande aspic avait une action profitable sur l’atonie des voies intestinales. Dans ce dernier cas, psycho-émotionnellement parlant, l’huile essentielle de lavande aspic permet de relâcher les tensions.

Modes d’emploi

  • Infusion de sommités fleuries. A l’occasion, rappelons la recette des cinq fleurs sudorifiques et diurétiques, bien utile en cas de grippe, affection durant laquelle il est souhaitable d’exonérer les voies d’excrétion des toxines qui les encombrent : lavande aspic (10 g), souci (5 g), bourrache (5 g), genêt (5 g) et pensée sauvage (5 g)
  • Teinture
  • Macération acétique
  • Bain
  • Huile essentielle : voie orale, voie cutanée, olfaction, inhalation, diffusion atmosphérique

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Récolte et séchage : on coupe les tiges fleuries à l’été, lorsque les fleurs sont à peine écloses. Si vous possédez une faucille, servez-vous en, c’est l’instrument idéal. La dessiccation se réalise très facilement et la lavande aspic présente l’intérêt de ne rien perdre de sa vigueur une fois sèche. Cazin indique que « celle qu’on récolte dans les terrains secs, pierreux, arides, est plus active » (4), une information qui ne doit nullement nous étonner.
  • L’huile essentielle de lavande aspic doit s’employer avec prudence, en particulier durant les trois premiers mois de grossesse, le camphre étant neurotoxique et potentiellement abortif. Mais notons qu’il faut faire attention à l’origine de cette huile. Par exemple, celle qui provient du Portugal peut afficher un taux de cétones compris entre 50 et 70 % ! A ce niveau, ça n’est plus du tout la même farine, et une telle huile utilisée sans discernement pourrait poser des problèmes. De même que l’huile essentielle de romarin officinal, celle de lavande aspic est sujette à d’importantes variations biochimiques. Dans le cas d’une huile essentielle de lavande aspic comportant un raisonnable taux de camphre (10 %), on la proscrira tout de même chez l’enfant de moins de 36 mois, mais on n’en évitera pas l’usage en cas de geste d’urgence où elle peut alors, bien sûr, être employée en première intention. Il n’est pas question de pinailler lors de piqûres, morsures, brûlures. Dans tous les autres cas, cette huile essentielle gagne à être diluée dans des huiles végétales qui travaillent de concert : huile végétale de rose musquée du Chili, macérât de millepertuis (huile rouge), de souci, d’arnica, etc., ce qui explique parfaitement sa présence au sein de compositions magistrales telles que le vulnéraire du Codex ou bien le baume tranquille. Enfin, faisons remarquer que le linalol est une molécule porteuse d’un potentiel allergisant.
  • Autres usages : la parfumerie et la savonnerie se sont emparées de l’huile essentielle de lavande aspic, ainsi que, et cela depuis fort longtemps, la médecine vétérinaire (gale, ecchymose, seime, etc.).
    _______________
    1. Hildegarde de Bingen, Physica, p. 37
    2. Ibidem, p. 34
    3. La lavande mâle n’a pas démérité de son surnom d’aspic qui fait bien évidemment référence au serpent du même nom, Vipera aspis. Autrefois, les campagnards frottaient de lavande aspic les animaux mordus par cette vipère. Notons qu’aspis, en grec, signifie « bouclier ». La lavande aspic en est un contre ce serpent.
    4. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p. 528

© Books of Dante – 2017

L’épine-vinette (Berberis vulgaris)

Synonymes : berbéris, berberide, vinettier, vinaigrette, pisse-vinaigre, oseille des bois.

La dernière fois où j’ai eu le privilège de croiser la route de ce bel arbrisseau, c’était en 2007 au – ne riez pas – jardin botanique de la ville de Lyon. Mais n’allez pas croire que l’épine-vinette est reléguée au rang des fossiles qui hantent les musées. Elle n’est pas préhistorique, mais c’est une histoire bien singulière que la sienne, que je vais maintenant vous narrer.

Allez, approchons-nous d’elle, mais attention, elle est farouche. Il faut dire qu’on lui a fait tant de mal que… qu’elle n’hésite pas à darder ses paquets d’épines au nombre impair toujours (1, 3, 5, 7). Mais pourquoi donc cette épine est-elle vinette ? Tout simplement parce que la saveur de ses feuilles se rapproche de celle de la petite oseille (Rumex acetosella) et de la grande (R. acetosa), qui toutes deux portent le nom vernaculaire de vinette. Le goût de ces trois végétaux est sans doute à mettre au compte de l’acide oxalique qu’ils contiennent. Mais qu’en est-il de son nom latin, Berberis vulgaris ? J’invite un joker à ma table de rédaction : « Ce mot de berberis est le nom arabe des fruits de l’épine-vinette. A-t-il quelque lien effectif avec celui des Berbères, qui, dit-on, auraient apporté l’arbrisseau en Espagne ? Rien n’est plus contestable, car l’épine-vinette est indigène dans toute la péninsule ibérique et y est représentée en outre par deux espèces à fruits d’un bleu noirâtre » (1). Ceci étant dit, n’omettons pas de signaler à l’attention de nos lecteurs que la présence des Arabes dans la péninsule ibérique aura duré près de huit siècles (711-1492). Il n’est alors pas impossible que les Arabes aient désigné par « berberis » les fruits de cet arbrisseau local (chose relativement étrange, les Arabes ne sont pas tous des Berbères). N’étant, à l’heure actuelle, que peu certain de l’étymologie du mot berbère, il est quelque peu compliqué d’accorder un lien entre berbère et berberis. Le premier de ces mots évoquerait les personnes étrangères au monde gréco-romain et s’apparenterait au mot barbare. Quant à berberis, il serait issu du grec ancien berberi qui veut dire « coquillage » ou « coquille ». A partir de là, difficile d’établir une quelconque relation, sauf à tomber dans le saugrenu. Affaire bien épineuse que tout cela, je vous le dis !… Donc, non, aucun Berbère n’a débarqué en Espagne au Moyen-Âge avec, sur son dos, un pied d’épine-vinette qui, du reste, était inexistante en Afrique, étant endémique à l’Europe (sauf les contrées septentrionales comme la Scandinavie ou trop au sud comme la Grèce) et à certains territoires asiatiques (Caucase). Aussi, le mystère reste-t-il entier et ai-je quelque réticence à écouter ceux qui disent que l’épine-vinette, originaire d’Afrique du Nord, s’est ensuite répandue à l’Europe avant de gagner l’Amérique du Nord. S’il n’existe qu’une seule épine-vinette, on compte en revanche tous un tas de « Berberis ». Si ça n’était pas elle, c’était donc sa sœur.

La première à livrer ses impressions au sujet de l’épine-vinette n’est autre qu’Hildegarde de Bingen, et elle est loin d’en dire du bien. Voici qui commence fort mal pour l’épine-vinette : De Melzbaum « est l’image de l’agonie […] Cet arbre n’a d’utilité ni pour l’homme ni pour les animaux. Il ne vaut pas grande chose en médecine, il est juste bon à brûler » (2). Le seul mérite qu’elle lui reconnaisse, c’est de soigner les scrofules ou écrouelles. Ce qui n’est pas si mal ; bien des rois de France dont s’était l’apanage, n’y sont pas parvenus ^_^
Sous le nom de berberis, elle apparaît pour la première fois sous la plume de Simon de Gênes (XIII ème siècle). Bardeau nous explique que l’épine-vinette était l’objet d’un usage courant au Moyen-Âge, mais très peu de textes en parlent. Aussi, fièvres, inflammations internes et maladies du sang relevèrent sans doute d’un usage empirique. A la fin du XV ème siècle, une gravure sur bois représente cet arbrisseau dans l’Herbarius sive aggregator de simplicibus ou Herbarius moguntinus (1484). A cette époque encore, toujours désireux d’imiter et de reprendre les Anciens auteurs antiques, force est de constater que presque personne ne parle de l’épine-vinette, introuvable chez Macer Floridus et Albert le Grand, par exemple. Ce qui est curieux, car si elle avait été repérée par les Grecs et les Romains, les auteurs des XIV-XVI ème siècles y auraient immanquablement fait référence. Or preuve en est que ce n’est pas le cas. Pourtant, en 1554, il se passe quelque chose : les Commentaires de Matthiole sur les six livres de la Materia medica de Dioscoride sont édités. Dans le premier livre de Dioscoride, chapitre CIIII, on rencontre un arbuste nommé oxiacantha, dont Matthiole indique qu’il ne s’agit nullement de l’épine-vinette, bien que cela soit le nom qui lui est donné dans le fac-similé d’une édition de la Materia medica traduite en vieux français et datant de 1559 (cf. photo). En tous les cas, les indications fournies par Dioscoride font fortement penser à l’épine-vinette : « De l’épine-vinette, dite des Grecs, Oxiacantha. Des Latins, acuta spina. Des Italiens, la spina acuta. L’épine-vinette est un arbre semblable au poirier sauvage, mais plus petit, et beaucoup plus épineux. Il produit le fruit plein, frêle, tirant sur le roux, et de la grosseur du fruit de myrte, avec le noyau en dedans. Il a des racines en grand nombre, et profondes en terre. Le fruit mangé ou bu restreint le flux du ventre, et aussi fait-il du flux des femmes. La racine pilée et emplâtrée tire hors de la chair les fagettes [?] et les épines. L’on dit que les femmes se déchargent de leur fruit, si doucement par deux ou trois fois l’on leur bat le ventre de vergettes d’épine-vinette, et pareillement la mettant dessus le ventre en forme d’emplâtre ou d’onguent » (3). Alors, qu’en penser ? L’épine-vinette, inexistante en Grèce, aurait-elle été rencontrée par Dioscoride lors de ses pérégrinations ? Ou bien s’agit-il d’une erreur des traducteurs de l’époque qui, de toute évidence, n’ont pas lu Matthiole ? Bref. Matthiole, qui connaissait bien l’épine-vinette, signale à notre attention les vertus astringentes, antiseptiques, rafraîchissantes et vermifuges d’un vin de baies d’épine-vinette. Cette préparation convenait en cas de fièvre, de diarrhée, d’hémorragie (y compris utérine), d’affections du foie. De plus, elle permettait de raffermir les dents branlantes et de calmer les gingivites, de soulager les inflammations buccales, enfin de résoudre autant les plaies récentes que les vieux ulcères.
En toute fin de XVI ème siècle, le médecin et botaniste italien Prosper Alpini (1553-1617) se rend en Égypte et y séjourne trois années durant. Il fait état de l’usage d’une « limonade » rafraîchissante employée par les autochtones. De même que le vin de Matthiole, elle est composée de baies d’épine-vinette, et intervient en cas de fièvre infectieuse, de typhus et de dysenterie. Alpini « en a éprouvé les heureux effets ; il dut à ce remède d’être débarrassé d’une fièvre putride avec diarrhée bilieuse » (4). Les baies d’épine-vinette, mêlées à des semences de fenouil étaient d’un usage courant pour abaisser la fièvre chez les Égyptiens, alors qu’en Éthiopie, on utilisait l’épine-vinette au cours de rituels complexes dont le but était de délivrer un malade du zar (un démon) qui le tourmente.

Un siècle plus tard, le médecin britannique John Ray déclare l’écorce de racine et de rameau (en réalité, la seconde écorce) d’épine-vinette apte à endiguer ce que l’on appelle ictère. C’est donc qu’elle a une action sur le foie, cholagogue entre autres, en le désopilant, bien qu’on ne sache pas encore quel principe en est le responsable, chose qu’on n’apprendra qu’au XIX ème siècle : outre un alcaloïde nommé oxyacanthine qui stimule la salivation, il en est un autre, de couleur jaune et à la saveur amère, la berbérine, dont l’action gastro-tonique accompagne un effet cholagogue. Mais tout ceci était trop beau. Alors qu’on est sur le point de percer les secrets de l’épine-vinette en mettant au jour son modus operandi, voilà qu’elle est l’objet des plus violentes attaques. Depuis quelques décennies, on fait peser sur l’épine-vinette un très grave soupçon : à elle serait imputable une maladie qui parasite le blé par le biais d’un champignon, la rouille (Puccinia graminis). Cette relation de cause à effet sera établie en 1815. Il ne restait dès lors qu’à détruire les pieds d’épine-vinette aux abords des champs de céréales, autant dire éradiquer la haie dont elle est (était) un hôte privilégié. N’allons pas trop vite en besogne en taxant l’homme du début du XIX ème siècle d’anti-écologique, car sachant que la rouille du blé provoque de drastiques chutes de rendement céréalier, ne jetons pas la pierre à ceux qui vécurent d’innombrables famines et disettes au siècle précédent. Durant le XIX ème siècle, le climat entre dans les extrêmes, des sécheresses particulièrement prononcées alternent avec des hivers très rigoureux, et il arrive même que la Seine gèle à Paris, c’est tout dire ! La destruction de l’épine-vinette explique pourquoi elle est aujourd’hui moins fréquente qu’autrefois. Sa disparition s’est rapidement fait ressentir puisque Cazin, au milieu du XIX ème siècle, déclarait qu’il « serait à désirer que l’on cultivât cette plante partout où elle n’est pas assez nombreuse [parce que ses baies] ont la saveur et les avantages réunis de la groseille et du limon » (5). Mais, notre bon docteur Cazin, par cette demande qui n’a rien d’une supplique, allait à contre-courant, voyant dans l’épine-vinette un remède, et non la cause de la perdition des récoltes.
Parachevons cette première partie en citant tout d’abord cet auteur qui se faisait appeler Botan : l’épine-vinette possède une action qui « se fait ressentir sur le foie, les reins et tout le système veineux […], tous les désordres de l’appareil digestif d’origine biliaire et rénale » relèvent de son emploi (6). A titre d’exemple, n’évoquons que la dysenterie qui tuait encore des gens au XIX ème siècle en France. Quand on sait quel médicament antidysentérique et anti-amibien est l’épine-vinette, on ne peut que regretter son arrachage massif. Triste ironie d’une époque où l’on pouvait mettre fin à ses jours grâce à une gastro-entérite qui, aujourd’hui, nous paraît bien banale. Enfin, donnons comme il se doit la parole au docteur Leclerc qui relate le mode opératoire de l’un des alcaloïdes de l’épine-vinette, la berbérine, sur une autre chouette maladie, le paludisme qui, je le rappelle, n’a disparu de France métropolitaine qu’au… XX ème siècle (en 1973 pour la Corse !…) : la « principale action [de la berbérine] est de contracter les éléments élastiques de la rate tuméfiée par l’infection palustre : elle chasse alors les hématozoaires [nda : des parasites qui détruisent les globules rouges] vers la circulation générale où les phagocytes les détruisent et où la quinine exerce plus aisément sur eux son action spécifique » (7).

L’épine-vinette est un arbrisseau qui ne dépasse pas trois mètres de hauteur la plupart du temps, très rarement le double. Des rameaux fragiles et cassants (jaunes à la cassure), couverts d’une écorce tout d’abord rougeâtre avant de virer au gris, constituent l’architecture de l’arbrisseau. Les feuilles caduques, ovales, vert mat, raides, à bord « épineux » (ou en dent de scie, c’est plus approprié) sont rassemblées sur de courts pétioles par groupes de sept à dix, avec une triple épine (en général) à la base de chaque groupe foliaire. Dès le mois d’avril, l’épine-vinette se pare de grappes pendantes de petites fleurs jaunes dont l’une des particularités nous est rapportée par Fabrice Bardeau : « Les étamines des fleurs se contractent au moindre contact et se portent vers le pistil où elles se serrent comme pour le garantir de toute attaque » (8). J’ai peut-être dit que l’épine-vinette est farouche, mais elle n’est pas asociale ni paranoïaque à ce point ! En fait, cette tactique permet aux étamines de déverser leur pollen sur le dos des insectes dont l’affleurissage aura été à l’origine du mouvement de repli observé. A la fin du mois d’août, les baies oblongues, préalablement vertes, deviennent d’un beau rouge corail vif.
On trouve essentiellement l’épine-vinette sur sol calcaire et jamais siliceux. Elle peuple les lisières de bois clairs, les broussailles, les rocailles, les pentes ensoleillées et, par-dessus tout, les haies.
De l’épine-vinette, il existe des variétés cultivées dans un but ornemental comme, par exemple, le berbéris pourpre (Berberis thunbergii « Atropurpurea »).

Dioscoride, Materia medica, Livre 1, Chapitre CIIII

L’épine-vinette en phytothérapie

En terme de matière médicale, l’épine-vinette offre pléthore : la seconde écorce des rameaux et des racines, tout d’abord, dans laquelle le taux de berbérine est à son maximum (1,7 %). Seule l’écorce de la racine contient d’autres alcaloïdes tels que la berbamine, la berberrubine, la jatrorrhizine, etc. Dans les fleurs, outre la berbérine déjà citée, on croise l’oxyacanthine, ainsi que du mucilage, de la pectine et un peu d’essence aromatique. Dans les feuilles, on trouve divers acides (malique, citrique, oxalique), enfin, les baies bien mûres affichent un taux d’acide malique élevé qui, en compagnie de vitamine C, confère à ces fruits un agréable goût frais et acidulé. Divers sucres (dextrose, lévulose) complètent la panoplie.

Propriétés thérapeutiques

  • Apéritive, laxative, antidiarrhéique, stomachique, cholagogue, tonique hépatique
  • Rafraîchissante, fébrifuge
  • Cardiotonique, vasodilatatrice périphérique (induisant un effet hypotenseur indirect), tonique veineuse
  • Anti-inflammatoire
  • Expectorante
  • Diurétique, purgative légère
  • Astringente, cicatrisante du tube digestif
  • Anti-infectieuse : antibactérienne (choléra, shigellose, salmonellose, eschérichiose, septicémie, typhus), antifongique, antiparasitaire (giardiase, amibiase, leishmaniose, paludisme)

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : dyspepsie chronique, inappétence, constipation, infections gastro-intestinales, dysenterie amibienne, nausées matinales de la femme enceinte
  • Troubles de la sphère hépatobiliaire : hépatisme, ictère, colique hépatique, lithiase biliaire, douleur vésiculaire
  • Troubles de la sphère vésico-rénale : lithiase rénale, colique néphrétique, pyélite, oligurie, goutte, rhumatisme
  • Troubles de la circulation sanguine : varice, hémorroïdes
  • Troubles gynécologiques : congestion pelvienne, dysménorrhée, métrorragie de la ménopause
  • Fièvre, refroidissement, angine, maux de gorge
  • Affections cutanées : plaie, ulcère, eczéma, psoriasis
  • Renforcement des gencives, scorbut
  • Sciatique
  • Cure de désintoxication morphinique

Modes d’emploi

  • Infusion (écorce des rameaux et/ou des racines, feuilles, baies)
  • Suc frais des baies
  • Sirop
  • Macération vineuse des baies
  • Teinture-mère

Précaution d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Récolte : les baies à parfaite maturité (dès le mois d’août, plus tardivement selon les régions), la seconde écorce au printemps ou à l’automne.
  • Lorsque les baies sont vertes, elles contiennent des alcaloïdes légèrement toxiques qui peuvent causer nausée, diarrhée, saignement de nez, assoupissement. Une dose massive de feuilles et d’écorce (par la berbérine qu’elles contiennent) peut provoquer stupeur et paralysie des voies respiratoires. Mais leur amertume est la meilleure garantie d’une intoxication. Dans tous les cas, on n’emploiera pas l’épine-vinette au-delà de quatre à six semaines de cure d’affilé.
  • L’épine-vinette est contre-indiquée durant la grossesse ainsi qu’en cas d’inflammation des voies urinaires.
  • Alimentation : les baies sont comestibles crues ou cuites quand elles sont mûres, bien que restant acides. On les utilise en gelée, confiture, rob, sauce, sirop, conserve. Ces baies peuvent être confites dans le sucre, ou dans le vinaigre lorsqu’elles sont encore vertes, à l’instar des câpres. Enfin, fermentées dans de l’eau miellée, elles constituent un « hydromel » aigrelet et agréable. Quant aux feuilles, elles sont consommables quand elles sont très jeunes.
  • L’écorce, qui contient un pigment de couleur jaune, permet de teindre la laine, le coton, la soie, ainsi que le bois et le cuir.
    _______________
    1. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 375
    2. Hildegarde de Bingen, Physica, p. 181
    3. Dioscoride, Materia medica, Livre 1, CIIII
    4. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 377
    5. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p. 390
    6. Botan, Dictionnaire des plantes médicinales les plus actives et les plus usuelles, p. 85
    7. Henri Leclerc, Précis de phytothérapie, pp. 139-140
    8. Fabrice Bardeau, La pharmacie du bon dieu, p. 110

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Le fenugrec (Trigonella foenum graecum)

Synonymes : fenu grec, foin grec, fenégré, senégré, sénégrain, senegrain, saine graine, graine joyeuse, sirdac, trigonelle, corne de bœuf, corne de chèvre.

Plante cosmopolite s’étendant aujourd’hui de la Chine à l’extrémité ouest de l’Europe, le fenugrec est né quelque part au beau milieu de cette immense zone. Certains l’imaginent provenir d’Asie mineure, d’autres du Proche-Orient ou d’Abyssinie (territoire situé sur l’actuelle Éthiopie). Ces discordances reflètent le fait que le fenugrec a été pour de nombreuses civilisations bordant la Mer méditerranée (mais pas seulement) une plante fort usitée et cela depuis des millénaires. Rendons-nous en Égypte pour savoir ce que contient la pharmacie de Thot : « les graines de fenugrec entrent dans la composition d’onguents, emplâtres et baumes destinés à évacuer le pus des abcès, à éviter l’infection des plaies, à réduire les œdèmes… et servent, elles aussi, à fabriquer des pilules aphrodisiaques » (1). On ne sera pas non plus surpris d’apprendre que le fenugrec figure dans le papyrus Ebers (- 1534 avant J.-C.) qui le recommande en application sur les brûlures. De plus, il intervenait en cas de préparation à l’accouchement, ainsi que pour prendre de l’embonpoint. Enfin, « les femmes égyptiennes font usage des semences cuites dans du lait pour se donner de la fraîcheur » (2). Prisé également en Inde, le fenugrec fait partie des remèdes populaires mais également de la médecine ayurvédique, c’est dire l’ancienneté de la confiance qu’on a placée en cette plante qui est, pour la Chine, toujours d’actualité, puisqu’on en fait un remède contre le diabète et un stimulant des contractions utérines. Il entre aussi comme médication oncologique dans le traitement des cancers de l’utérus et permet aussi de retarder l’évolution du cancer du foie.

De l’Orient, le fenugrec s’est propagé, comme son nom l’indique, au monde grec. Notre foin n’a donc rien de grec, de même que la camomille n’a rien de romain ^_^. Foin, fenum en latin, car cette plante est fort estimée comme fourrage, « c’est une nourriture excellente pour les animaux, dont elle entretient la vigueur, l’embonpoint et la santé » (3), un usage qui se répandra plus tard en Italie, les Romains s’empressant d’imiter les Grecs également sur ce point, ce qui vaudra à Caton l’Ancien (Ier siècle avant J.-C.) de le recommander pour l’engraissement du bétail. Mais le fenugrec ne se destine pas qu’aux bêtes à manger du foin, loin de là. Repéré comme remède émollient par les Hippocratiques (dès le V ème siècle avant J.-C.), il est abordé par Théophraste, Pline, puis, bien sûr, Dioscoride qui lui accorde une place en deux endroits de sa Materia Medica. Le premier porte sur le fenugrec en tant que tel (Livre 2, Chapitre XCIIII), le second sur ce qu’il appelle l’onguent de senegré (Livre 1, Chapitre XLV). Voici quelques extraits choisis au sein de ces deux rubriques : « La farine de senegré ramollit et résout. Elle est bonne pour les inflammations tant extérieures qu’intérieures, mise en pâte avec de l’eau miellée […] La décoction du senegré secourt aux accidents de la matrice […], on la met avec de la graisse d’oie pour en constituer des suppositoires [des ovules en réalité], pour ramollir et ouvrir les lieux naturels des femmes. Le senegré vert avec du vinaigre, vaut aux ulcères et faiblesses de ces mêmes lieux féminins. Semblablement, la décoction du senegré profite au ténesme (continuel désir de vider le ventre, sans aucun effet) et semblablement aux flux puants de la dysenterie » (4). Quant à l’onguent de senegré, il s’agissait d’une macération de cinq livres de senegré, deux de cyprès et une de calame odorant dans neuf livres d’huile durant une semaine. « L’on l’applique par-dessus aux femmes qui sont sur l’heure de rendre leur fruit, quand l’humidité sortant premièrement dehors, leurs lieux viennent à s’assécher. Il aide aux enflures du siège et se met dans les clystères pour ceux qui ont grande envie d’aller à la selle, sans aucun effet » (5). Outre ses emplois gynécologiques et déconstipants, notons qu’en Grèce antique, « les intellectuels avaient pour habitude de grignoter entre les repas ses graines à la saveur prononcée, après les avoir fait griller dans de l’huile d’orge » (6). Du côté des Romains, l’on ne chôme pas non plus. Un médecin romain du Ier siècle après J.-C., Servilius Damocrate, inventeur du sirop diacode, praticien à la cour des empereurs Tibère et Claude, évoque l’emplâtre diachylon contenant du fenugrec. Il « nous apprend que l’intervention de cet emplâtre était due à Ménécrate, ‘homme d’une grande habilité dans l’art de la médecine’, et qu’il l’avait appelé diachylon à cause des sucs qui entraient dans sa composition » (7). Cet emplâtre mêlait du mucilage de mauve, de graines de lin et de semences de fenugrec à de l’huile, de l’axonge et de la litharge (un oxyde de plomb), mais, par la suite, le Codex ne retiendra plus le fenugrec qui disparaîtra de cette composition magistrale, mais il saura trouver sa place au sein de l’onguent martiatum, du sirop de marrube blanc, du mondicatif de résine, etc.

Au Moyen-Âge, l’on n’est pas en reste en ce qui concerne le fenugrec. Mais, avant d’employer cette plante avec raison, il faut attendre son introduction en Europe occidentale et centrale qui intervient dès le VIII ème siècle grâce aux bénédictins dont on sait qu’ils la cultivèrent dans les jardins monacaux au nord des Alpes. Figurant en bonne place dans le Capitulaire de Villis sous le nom de Fenigrecum, on le considère alors comme un légume, c’est-à-dire les graines contenues dans les légumineuses du type Fabacées. A cette époque, le terme de légume ne s’appliquait pas du tout à ce que nous entendons aujourd’hui, le légume comme plante potagère. Le mot légume, du latin legumen, signifiait « plante à gousse ». Ainsi, pois, pois chiche, mongette, fève et fenugrec étaient-ils considérés comme des légumes au strict sens médiéval du terme. Notons qu’alors le mot légume était féminin (le genre féminin ne se retrouve plus guère que dans l’expression « être une grosse légume »).
Tout d’abord, Hildegarde nous expose un Fenugraecum aisément identifiable. Remède oculaire, cardiaque, expectorant et fébrifuge, elle le réserve aussi aux douleurs de la goutte et aux tumeurs des organes génitaux masculins. Jamais avare de recettes, Hildegarde nous confie celle d’un « électuaire plus précieux que l’or, car il enlève la migraine ; il […] enlève toutes les humeurs qui sont dans l’homme et le purge, comme on nettoie un vase des excréments qu’il contient » (8). Elle en propose une autre, à base de fenugrec toujours, pour qui « est rendu fou par des malédictions ou des paroles magiques » (9). D’abord plus scientifique, Albert le Grand insistera, un siècle plus tard, sur les propriétés lénitives, adoucissantes et maturatives du fenugrec, car, comme le rappellera Cazin bien des siècles plus tard, « en cataplasme, la graine de fenu-grec convient pour calmer la douleur et favoriser la résolution » (10).

Naturalisé dans tout le bassin méditerranéen, le fenugrec y est largement cultivé (Turquie, Égypte, Algérie, Maroc, Espagne, Italie, Midi de la France… et bien plus loin encore : Inde, Pakistan). Selon qu’on a affaire à la forme sauvage ou cultivée, le fenugrec présente des différences morphologiques notables : dans le premier cas, la plante, velue, porte des rameaux étalés et, dans le second, le fenugrec est presque glabre, dressé, ses fleurs et ses fruits sont plus grands. Ces deux types de fenugrec n’en restent pas moins des plantes à forte odeur aromatique, perceptible même à distance, annuelles et dont les feuilles sont formées par trois folioles ovales. Les fleurs, solitaires ou par paire, à l’aisselle des feuilles, de couleur blanche ou jaunâtre, s’épanouissent d’avril à juillet. Elles forment des gousses achevées par un aiguillon contenant 12 à 15 semences jaune d’ocre.

Le fenugrec en phytothérapie

Les graines de fenugrec sont de couleur jaune d’ocre quand elles sont récentes et brunissent avec la vétusté. Ce sont elles qui intéressent plus particulièrement la phytothérapie. Quant aux feuilles, elles ont été de tout temps destinées au fourrage. Nous n’en parlerons donc pas ci-dessous. Ces graines sont riches de mucilage (27 à 28 %). On y trouve aussi une huile végétale, à hauteur de 6 à 8 %, dont le quart est constitué de lécithine. Puis un alcaloïde du nom de trigonelline (0,4 %) qui, contrairement à ce qu’affirme Fournier, n’est pas dénué de propriétés thérapeutiques. Puis viennent du tanin, des flavonoïdes, des protéines, des glucides, un pigment jaune, de la saponine, de l’acide nicotinique (ou niacine), des vitamines (A, B1, C), des sels minéraux et oligo-éléments (fer, phosphore, soufre, calcium, magnésium), enfin, quelques traces d’essence aromatique dont on s’est longtemps demandé si c’était elle qui est responsable de l’odeur et de la saveur des graines de fenugrec, pour lesquelles les avis divergent grandement en particulier en ce qui concerne le parfum de cette graine : « l’emploi du fenugrec se heurte à la difficulté créée par son odeur pénétrante très spéciale […]. Odeur fragrante analogue à celle du mélilot, dit Cazin [nda : le mélilot est une plante dominée par l’odeur de la coumarine que l’on rencontre aussi dans la fève tonka]. Odeur très agréable, dit Fleury de la Roche. Odeur particulièrement désagréable dans la poudre, non dans les graines fraîches, disent Planchon, Bretin et Manceau. Odeur nulle dans la drogue sèche, déclare L. Reutter, spéciale dans la drogue pulvérisée. Odeur agréable aux Orientaux, désagréable aux Occidentaux, disent d’autres auteurs » (11). A cela, ajoutons que le fenugrec possède « une odeur assez nauséabonde » (12) et ce qu’en dit Leclerc : « La graine de fenugrec contient une huile riche en lécithine et d’où s’exhale une odeur forte et désagréable rappelant celle qui sort des usines où l’on traite les déchets animaux par l’acide sulfurique » (13). J’avoue ne pas pouvoir me représenter cette dernière odeur ! Cependant, ayant à portée de main un pot contenant des semences de fenugrec, je n’éprouve pas de dégoût à son ouverture, mais une odeur légèrement chaude et épicée, dont le parfum s’exalte davantage une fois les graines écrasées. De même, leur goût ne m’apparaît en rien comme suspect… Alors, qu’invoquer pour expliquer de telles dissemblances de perception ? Difficile à dire, mais cela montre, à l’évidence, que nous sommes inégaux face aux odeurs, chose que j’ai expliqué dans mon ouvrage Parfums sacrés.

Propriétés thérapeutiques

  • Tonique, fortifiant, reconstituant
  • Apéritif, digestif, stomachique, laxatif, anti-inflammatoire des muqueuses digestives, stimulant pancréatique, favorise la prise de poids
  • Émollient, adoucissant, lubrifiant
  • Antitussif
  • Régulateur du cholestérol et de la glycémie sanguine
  • Galactogène
  • Aphrodisiaque (?)
  • Fébrifuge (on accorde au fenugrec une action semblable à celle de la quinine, chose qui a été débattue)

Usages thérapeutiques

  • Asthénie physique et psychique, anémie, convalescence après maladie infectieuse
  • Inappétence, trouble de la nutrition, anorexie, rachitisme, maigreur, amaigrissement (« Son action se manifeste par le réveil de l’appétit, l’arrêt de l’amaigrissement, la reprise du poids, le retour des forces : il rend les mêmes services que l’huile de foie de morue » (14). Aujourd’hui, on le recommande aux sportifs. Du temps de l’Antiquité, on faisait de même avec les athlètes et les gladiateurs.)
  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : gastrite, gastro-entérite chronique, irritation gastrique, ulcère gastrique, diarrhée, dysenterie, entérite, flatulence, constipation
  • Troubles de la sphère respiratoire : toux, bronchite légère, angine, maux de gorge, amygdalite
  • Affections cutanées : plaie, ecchymose, brûlure, engelure, gerçure (lèvres, mamelon), furoncle, panaris, ulcère de jambe
  • Affections bucco-dentaires : aphte, inflammation gingivale
  • Troubles gynécologiques : douleur menstruelle, douleur utérine, leucorrhée, métrite
  • Rhumatisme, goutte, hémorroïdes (en calmer les douleurs)
  • Calvitie, activer la repousse capillaire, pellicules, teigne
  • Diabète léger
  • Autres inflammations : phlegmons, lymphangite, conjonctivite, cellulite douloureuse

Modes d’emploi

  • Décoction et décoction concentrée de semences
  • Poudre de semences
  • Cataplasme de farine de semences

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Favorisant la prise de poids, on déconseillera le fenugrec aux personnes dont l’embonpoint est manifeste. En revanche, dans l’optique d’une (re)prise de poids, on peut associer le fenugrec au curcuma, ou à l’aubépine et /ou à la passiflore quand l’amaigrissement est à mettre sur le compte du stress et de l’anxiété.
  • Des interactions avec certains médicaments (anticoagulants oraux, par exemple) sont possibles. On a relevé des cas d’allergie et d’asthme liés à la prise de fenugrec. Enfin, en raison de la présence de trigonelline (principe phyto-oestrogénique) dans le fenugrec, on évitera cette plante durant la grossesse.
  • Cuisine : les graines, grillées et moulues, sont très aromatiques. On en parfume currys et chutneys. Germées, elles peuvent être ajoutées à une salade. Dans la cuisine indienne, les graines entrent dans la composition du masala alors que les cuisines d’Afrique du Nord et du Moyen-Orient l’utilisent pour confectionner des mélanges d’épices, tel le ras-el-hanout. Les jeunes feuilles sont comestibles fraîches mais on évitera la consommation des feuilles parvenues à maturité : elles sont alors amères.
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    1. Claudine Brelet, Médecines du monde, p. 163
    2. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p. 403
    3. Ibidem
    4. Dioscoride, Materia Medica, Livre 2, Chapitre XCIII
    5. Dioscoride, Materia Medica, Livre 1, Chapitre XLV
    6. Ute Künkele & Till R. Lohmeyer, Plantes médicinales, p. 223
    7. Henri Leclerc, En marge du Codex, p. 38
    8. Hildegarde de Bingen, Physica, p. 161
    9. Ibidem, p. 165
    10. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales et indigènes, p. 404
    11. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 937
    12. Ute Künkele & Till R. Lohmeyer, Plantes médicinales, p. 223
    13. Henri Leclerc, Précis de phytothérapie, p. 168
    14. Ibidem

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L’alliaire officinale (Alliaria petiolata)

Synonymes : herbe à l’ail, herbe aux aulx, julienne, vélar alliaire, erysimum alliaire.

Bien qu’on la qualifie d’officinale, on ne peut pas dire, au contraire de célèbres officinales – sauge, hysope, verveine, pour n’en citer que quelques-unes, que l’alliaire ait depuis longtemps garni les officines. L’Antiquité n’a pas retenu ses vertus médicinales. Quant au Moyen-Âge, il a préféré estimer une plante aux propriétés proches, le vélar officinal (cf. Capitulaire de Villis, Hildegarde, etc.). En ce qui concerne l’alliaire, tout reste à faire. Cela n’est qu’au XVI ème siècle qu’elle attire enfin l’attention des médecins et des botanistes. En 1552, Tragus signale que les semences d’alliaire peuvent s’employer de même que celles de moutarde noire, c’est-à-dire en les pulvérisant afin d’en constituer des cataplasmes rubéfiants qui demeurent cependant bien moins virulents que les sinapismes. Un peu plus tard, en 1588, Joachim Camerarius le Jeune indiquera les vertus vulnéraires de l’alliaire dans l’un de ses ouvrages, Hortus medicus. Puis, Simon Paulli (1639), John Ray (1704), Herman Boerhaave (1739), etc. employèrent le suc frais de l’alliaire, une plante qui « résiste à la pourriture, qu’elle déterge et modifie les ulcères putrides et sordides ». Enfin, plus tard, Cazin éprouvera ses qualités vulnéraires sur des ulcères dépendant largement des misérables conditions de vie de ses malades. Quant à Leclerc, il fera appel à ses services durant la Première Guerre mondiale, où blessures, plaies infectées, gerçures causées par le froid ne manquèrent pas.

Plante bisannuelle appartenant à la famille des Brassicacées (colza, roquette, bourse-à-pasteur, moutarde, etc.), l’alliaire développe une racine pivotante et une rosette de feuilles basilaires durant la première année. L’année suivante, une hampe florale s’érige petit à petit. Sur cette tige droite ou légèrement rameuse, on distingue deux types de feuilles : les inférieures, longuement pétiolées, en forme de cœur et crénelées, et les supérieures, plus petites, à pétiole bref, de forme ovale ou triangulaire rappelant celles des orties. Au printemps, dès le mois de mars, la cime du pédoncule s’orne de petites fleurs blanches à quatre pétales, n’excédant pas 3 à 5 mm de diamètre. A ce stade, et jusqu’à son complet développement, l’alliaire peut atteindre la taille maximale d’un mètre de hauteur. Puis, au mois de juillet, la plante fructifie sous la forme de longues siliques ascendantes de 3 à 7 cm de longueur, desquelles s’échapperont les graines après dessiccation du fruit.
Présente partout en France sauf en région méditerranéenne où elle est plus rare, l’alliaire pousse en colonie, en particulier sur des terrains humides et assez ombragés : bois clairs, jardins, haies, terres en friches, décombres, ce qui fait d’elle une espèce rudérale. Elle a une préférence pour les sols non acides et fertiles de plaine et de basse montagne (700 à 800 m d’altitude) d’Europe, d’Asie et d’Afrique du Nord. C’est la seule espèce d’alliaire connue en France.

L’alliaire officinale en phytothérapie

Cette plante n’est pas délicate : d’elle, tout se récolte, des racines en forme de petit navet jusqu’aux graines. L’on peut dire que c’est un succédané de l’ail (Allium sativum) et de la moutarde noire (Brassica nigra), deux plantes qui possèdent bien des propriétés communes à l’alliaire, quand bien même cette dernière passe pour moins puissante. Cette promiscuité fait que l’alliaire contient un ester – l’isosulfocyanate d’allyle – qui la rapproche de l’ail, alors que ses graines contiennent de l’essence de moutarde. Par ailleurs, elle est riche en provitamine A ainsi qu’en vitamine C.

Propriétés thérapeutiques

  • Antiseptique, fongicide, antibactérienne, vermifuge, antiputride
  • Pectorale, expectorante, antitussive
  • Cicatrisante, vulnéraire, détersive, rubéfiante
  • Antiscorbutique
  • Raffermissante des dents branlantes, fortifiante gingivale, préventive des caries
  • Stimulante, excitante
  • Diurétique
  • Sudorifique

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère pulmonaire + ORL : bronchite, catarrhe pulmonaire chronique, asthme humide, refroidissement, enrouement, autres affections du larynx et du pharynx, crachement de sang
  • Troubles de la sphère vésico-rénale : dysurie, rhumatisme, goutte
  • Diarrhée, vers intestinaux
  • Œdème des membres inférieurs, hydropisie
  • Jaunisse
  • Aménorrhée
  • Scorbut
  • Pyorrhée alvéolaire (ou parodontose)

Pas si mal pour une plante si peu usitée. Cependant, là où excelle l’alliaire, c’est sur l’interface cutanée : coupure, blessure, plaie, plaie infectée, plaie suppurante, ulcère sordide, ulcère gangreneux, ulcère de jambe, gerçure ulcérée, escarres, eczéma, impétigo, pyodermite (infection cutanée à streptocoque ou à staphylocoque). On l’a même utilisée dans certains cas de cancers de l’estomac.

Modes d’emploi

  • Infusion des parties aériennes fraîches
  • Suc frais
  • Cataplasme de feuilles fraîches
  • Alcoolature des parties aériennes fraîches
  • Teinture-mère
  • Poudre de semences sèches

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Récolte : elle peut s’opérer dès le printemps, aux mois de mars et d’avril, puis autant de fois que l’on rencontre l’alliaire fleurie, soit jusqu’au mois de juillet environ. Par après, l’on peut partir à la recherche du vélar officinal (Sisymbrium officinale) qui possède des propriétés similaires à celles de l’alliaire. A elles deux, ces plantes offrent une belle provende pendant plusieurs mois, mais l’inconvénient c’est qu’il faut les récolter au fur et à mesure, en particulier l’alliaire. Cela implique donc de connaître l’emplacement d’un gisement qui procurera autant de matière qu’on aura, pendant plus ou moins longtemps, besoin d’employer, parce que, chose à savoir, l’alliaire ne supporte pas la dessiccation. On ne peut donc en constituer des réserves sèches pour plus tard.
  • Si le séchage est l’un des premiers ennemis de l’alliaire, la décoction en est le second, c’est pourquoi cette préparation ne figure pas dans la liste des modes d’emploi. En effet, bouillir l’alliaire dissipe la plupart des propriétés de la plante, alors qu’une infusion courte ne pose pas ce problème. Il a été dit plus haut qu’il n’était pas possible de faire des réserves d’alliaire. C’est inexact : l’alcoolature permet de conserver intactes les bienfaits de l’alliaire. Ou, plus simplement, l’on peut se tourner en direction de la teinture-mère d’alliaire officinale disponible chez certains commerces spécialisés.
  • Cuisine : grâce à sa fraîcheur et son goût aillé, l’alliaire peut se prêter à bien des usages culinaires. Quelques feuilles ciselées dans une salade, par exemple, ou bien dans une vinaigrette ou, pourquoi pas, dans un fromage blanc aux herbes, avec ciboulette et persil. On peut aussi en jeter quelques feuilles dans une soupe ou, si l’on a une grosse récolte, en élaborer un « pesto » auquel, bien sûr, il ne sera pas nécessaire d’ajouter d’ail. Quant aux siliques, il est permis de les faire frire ou bien d’en conserver les graines qui constituent un agréable condiment.
  • La feuille d’alliaire est tinctoriale, elle permet d’obtenir une teinture de couleur jaune.
  • Confusion possible : avec Circaea lutetiana (Circée de Paris ou herbe aux sorcières ; une plante qui, malgré ses noms, n’a rien de toxique et se distingue de l’alliaire du fait qu’elle n’en possède pas l’odeur aillée).

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La verge d’or (Solidago virga aurea)

Synonymes : solidago, solidage, gerbe d’or, herbe des juifs, baguette d’Aaron, bâton d’Aaron.

Bien qu’étant originaire d’Europe et d’Asie, la verge d’or est passée complètement inaperçue des Anciens. Le premier à l’évoquer comme simple médicinal sera le médecin catalan Arnaud de Villeneuve (1240-1311) qui, si l’on en croit ce qu’on dit de lui, aura employé à bon escient cette plante qu’il devait bien connaître, en consignant les effets les plus évidents : « Arnault de Villeneuve dit qu’un gros [environ 4 g] de poudre de verge d’or, infusé du soir au matin dans un petit verre de vin blanc, continué 12 ou 15 jours, brise la pierre dans la vessie !… », raconte Cazin en 1858, une prouesse qui le laisse pour le moins dubitatif, s’empressant d’ajouter que « l’oubli dans lequel est tombée cette plante s’explique par de telles exagérations » (1). Pourtant, Joseph Roques que Cazin cite dans sa monographie consacrée à la verge d’or n’en disait pas moins qu’Arnaud de Villeneuve. Par ailleurs, ce même médecin catalan employait la verge d’or en cataplasme sur les ulcères de jambe. Perspicace, il a mis en évidence les deux principales propriétés de la verge d’or : ses actions vulnéraires, astringentes et cicatrisantes d’une part, et celle diurétique d’autre part. C’est dire si elle ne porte pas le nom de solidage par hasard. Ce mot est issu du verbe latin solidare, autrement dit : affermir, consolider. En raison de ses propriétés vulnéraires, elle consolide, elle rend entier. C’est une référence explicite à son pouvoir de guérison des plaies. Solidago, terme forgé par Otto Brunfels au XVI ème siècle se destina un temps à la pâquerette avant d’échoir à la verge d’or. Avec raison !
Aux XV ème et XVI ème siècles, les médecins allemands prisèrent fort la verge d’or et ne tarirent pas d’éloges sur la capacité de cette plante à refermer les plaies mêmes internes, ainsi que son pouvoir lithontriptique (= « briseur de pierre »). Alors qu’en 1554 Matthiole ne la décrit que brièvement, en 1546 Jérôme Bock place la verge d’or et la sanicle (qui était alors une panacée) sur le même pied d’égalité. La sanicle, très réputée dans les contrées germaniques bien avant Jérôme Bock, présente, en effet, un portrait thérapeutique presque identique à celui de la verge d’or, à l’exception de ses actions curatives sur la sphère vésicale et rénale. En France, au tout début du XVII ème siècle, Olivier de Serres fait de la verge d’or une jolie description dans son Théâtre d’agriculture. Au XVIII ème siècle, le Dictionnaire de Trévoux n’oublie pas la verge d’or, « tout à la fois vulnéraire et diurétique, propre pour le calcul et pour la dysenterie », non plus que les illustres Carl von Linné et Pierre-Jean-Baptiste Chomel qui la décrivent comme l’un des plus utiles végétaux. En 1731, le médecin allemand Johann Christoph Lischwitz fait valoir la valeur hémostyptique de la verge d’or sur l’hémoptysie et l’ulcère de l’urètre. Puis, peu à peu, on se désintéresse de cette plante « presque inusitée aujourd’hui, bien qu’elle ne soit pas dépourvue de propriétés », écrira Cazin en 1858 (2). C’est une longue traversée du désert qui attend la verge d’or, malgré son indéniable réputation d’astringente, de vulnéraire et de diurétique qui mena les hommes à l’utiliser à travers une foule de maux (hémorragie utérine, néphrite, hydropisie, catarrhe vésical, gravelle (= lithiase), etc.). Pourtant, elle n’est pas entrée dans la composition du faltrank (ou vulnéraire suisse) pour rien, mais bon, non, la verge d’or ne déchaîne plus les passions, enfin, jusqu’à ce que… « Beaucoup de choses renaîtront, qui étaient depuis longtemps oubliées », proclamait le poète Horace… jusqu’à ce que Duché, en 1886, la prescrive dans l’anurie et la dysurie, et surtout Leclerc qui rapprochait la verge d’or de la bruyère, ce qui n’est pas rien !

La verge d’or est une plante herbacée vivace possédant un rhizome pivotant, parfois profond (jusqu’à un mètre), duquel s’érige une forte et épaisse tige rougeâtre, voire violacée, dont la taille oscille entre 30 et 100 cm. Ses feuilles basales, larges et ovales, sont dotées d’un pétiole dentelé, alors que les feuilles supérieures, plus étroites, n’en possèdent pratiquement pas et se mêlent à l’épi floral, une grappe de capitules jaune d’or qui apparaît entre juillet et octobre, faisant le régal des abeilles durant une bonne partie de l’automne. Étant une astéracée, la verge d’or présente des « fleurs » composées : des fleurs centrales à cinq pétales cernées par une douzaine de fleurs ligulées tout au plus.
C’est une plante commune, tant en plaine qu’en montagne. On la trouve au soleil ou à mi-ombre sur sols secs et sablonneux, rocailles, rochers, landes, clairières, bois secs, terrains vagues, etc.

La verge d’or en phytothérapie

La racine de la verge d’or contient essentiellement de l’inuline (comme de nombreuses autres Astéracées), ainsi que des saponines. Mais, quoi qu’en disent certains, la partie souterraine de la verge d’or n’est pas celle qui a, de tous temps, fait le plus d’émules. Pour s’en convaincre, un coup d’œil jeté aux recettaires nous renseigne : ce sont les sommités fleuries qui représentent le gros des troupes, quelquefois les feuilles seules. Les parties aériennes fleuries de cette plante nous offrent grande quantité de tanin, du mucilage, des flavonoïdes, des acides (acétique, salicylique), des hétérosides phénoliques (virgauréoside A, leiocarposide), enfin quelques trace d’une essence aromatique dont la composition biochimique me semble assez proche de celle d’une autre verge d’or, Solidago canadensis. Voici quelques chiffres concernant l’huile essentielle extraite de cette dernière plante :

  • Monoterpènes (dont alpha-pinène : 13 % ; limonène : 11 % ; béta-myrcène : 10 %) : 50 %
  • Sesquiterpènes (dont germacrène D : 30 %) : 40 %
  • Esters : 3 %

Si l’on considère que le Solidago virga aurea et le Solidago canadensis possèdent des propriétés phytothérapeutiques assez équivalentes, nous verrons que l’huile essentielle de Solidago canadensis s’en distingue nettement.

Propriétés thérapeutiques (S. virga aurea)

  • Draineuse rénale, diurétique éliminatrice de l’acide urique, antiseptique et sédative des voies urinaires
  • Draineuse hépatique, cholérétique
  • Digestive, carminative, antidiarrhéique
  • Astringente, vulnéraire, cicatrisante, adoucissante
  • Antifongique
  • Anti-allergique

Usages thérapeutiques (S. virga aurea)

  • Troubles de la sphère vésico-rénale : néphrite, néphrite chronique, colique néphrétique, mal de Bright, lithiase (rénale et urinaire), urine sédimentaire, oligurie, dysurie, albuminurie, phosphaturie, hématurie, cystite, colibacillose, incontinence urinaire, urétrite, goutte, rhumatisme, arthrite
  • Troubles de la sphère hépatobiliaire : insuffisance hépatique, ictère, lithiase biliaire, diabète
  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : entérite (y compris chez le nourrisson), entérocolite, entéralgie, dysenterie, diarrhée (y compris celle des tuberculeux et des jeunes enfants), gastro-entérite (chez l’enfant)
  • Affections cutanées : plaie, ulcère, ulcère de jambe, brûlure, piqûre d’insecte, eczéma chronique
  • Affections bucco-dentaires : ulcère buccal, stomatite, relâchement gingival, gencives saignantes
  • Affections ORL : maux de gorge, toux, sécrétions nasales chroniques, rhinite allergique
  • Hydropisie, obésité, cellulite
  • Mycose vaginale (candidose)

Propriétés thérapeutiques (HE S. canadensis)

  • Antispasmodique cardiovasculaire, hypotensive
  • Régulatrice du système nerveux autonome
  • Anti-inflammatoire (petit bassin, reins)
  • Draineuse hépatique et rénale
  • Apaisante

Usages thérapeutiques (HE S. canadensis)

  • Troubles de la sphère cardiovasculaire et circulatoire : hypertension, artérite, endocardite, péricardite
  • Dystonie neurovégétative
  • Douleurs articulaires
  • Nervosisme

Modes d’emploi

  • Infusion de sommités fleuries
  • Décoction de sommités fleuries
  • Alcoolature
  • Teinture-mère
  • Sirop
  • Cataplasme de feuilles fraîches
  • Huile essentielle : voie interne, voie externe, inhalation, olfaction, diffusion atmosphérique

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Récolte : elle se déroule lors de la floraison, laquelle est fonction du climat et de l’altitude. La verge d’or poussant jusqu’à 2800 m d’altitude, on comprend que la floraison des spécimens montagnards est plus tardive. En règle générale, la verge d’or se cueille entre juillet et octobre. Son séchage ne demande pas de soins particuliers.
  • Autres espèces : elles sont nombreuses. Seul le S. virga aurea est indigène, mais aujourd’hui on rencontre sur le territoire française d’autres espèces. C’est le cas du S. canadensis dont nous avons parlé plus haut. Comme son nom l’indique, il provient d’Amérique septentrionale et a été introduit en France en 1648. Autre solidage américain : S. gigantea. Arrivé en France en 1758, il s’est rapidement implanté comme espèce potentiellement invasive.
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    1. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p. 977
    2. Ibidem, p. 976

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La matricaire (Matricaria recutita)

Synonymes : petite camomille, camomille commune, camomille sauvage, camomille matricaire.

D’autorité, le docteur Cazin nous informe qu’on « doit rapporter à cette plante tout ce qu’on trouve dans les anciens sur la camomille » (1) que je ne qualifierai pas d’allemande tant cet adjectif est par trop réducteur. Appelons un chat un chat. Ici, il sera question de matricaire, une plante qui tire son nom du latin matrix, faisant bien évidemment référence à la matrice féminine. La matricaire est donc une autre plante de la femme (et pas seulement de la mater, la mère). D’ailleurs, le Dictionnaire botanique et pharmaceutique de 1716 n’écrit-il pas que « son principal usage est pour les maladies froides et venteuses de la matrice » ? Simon Paulli (1603-1680) n’indique-t-il pas la matricaire, associée à la camomille romaine et à l’armoise vulgaire, pour les femmes sujettes aux vapeurs ? Bien avant cela, Dioscoride évoquait les propriétés emménagogues d’une plante s’apparentant à la matricaire. Mais le parthenion de Dioscoride ne s’attache pas qu’à la sphère gynécologique, loin s’en faut. En relation avec ses propriétés vésico-rénales, il est diurétique, élimine les calculs. Cholagogue, il intervient sur certaines affections du foie. Un siècle plus tard, Galien met à profit la matricaire dans les algies et les fièvres. Il faut dire que cette plante est fébrifuge, et c’est avec raison qu’elle est nommée febrifuga dans le Capitulaire de Villis. Febrifuga, ça veut dire qu’elle chasse la fièvre. Et la matricaire s’y connaît pour repousser tout type de choses, un aspect que les anciens Égyptiens n’omirent pas de lui concéder, consacrant cette plante au dieu Soleil. Ce qu’écarte la matricaire, c’est essentiellement la vermine, les poux, les mites, ainsi que d’autres insectes encore. Elle éloigne aussi les miasmes de la mort, à tel point qu’une chair avancée dans la putréfaction en perd l’odeur à son contact, une chose qui m’a profondément perturbé quand je l’ai apprise, car si j’ai toujours été admiratif du parfum de l’huile essentielle de camomille romaine, celui de l’huile essentielle de matricaire m’a, durant longtemps, rebuté par les relents nauséeux de fruits en décomposition, pourrissant, que je reniflais à même le flacon, le seul que j’ai jamais possédé et que je tiens tout près de moi alors que je rédige cet article. Pourtant, elle avait tout pour me séduire : une couleur qu’on ne voit pas tous les jours, une composition biochimique à l’avenant. Aujourd’hui, je peux ouvrir ce flacon sans rechigner. Je ne l’ai pas bêtement jeté (T’es fou ? T’as vu le prix ?) ou donné à quelqu’un. C’est moi qui me le suis procuré un jour, pour une raison qui sans doute m’a échappé. C’est pourquoi je suis assez peu d’accord avec certains olfactothérapeutes ou bien des personnes qui ne le sont pas et n’y connaissent pas grand-chose : ces personnes conseillent de ne prendre en considération que les odeurs aimées, de rejeter les autres, attitude stupide et contre-productive s’il en est. J’ai haï l’huile essentielle de niaouli que je trouvais puante il y a 10 ans. Aujourd’hui, je la trouve tout juste supportable olfactivement parlant. Et un problème bien plus complexe s’impose à moi avec l’huile essentielle d’arbre à thé que je ne puis toujours pas digérer ; mais je reviens à elle de temps à autre et, chose remarquable, c’est l’une des rares huiles essentielles que je n’ai pas abordée sur le blog. C’est un signe. Je ne rejette rien. Je n’appartiens pas à cette tribu de personnes qui se gargarisent chaque jour d’un verre de « lâcher-prise ». La devise du blog est là pour rappeler que je suis des sentiers peu fréquentés mais dans lesquels, néanmoins, je recherche l’équilibre. Ainsi, repousser ce qui déplaît, c’est annoncer à la Lune qu’elle ne possède pas une face non visible de nous depuis la Terre. Si l’on devait mettre un joli petit mouchoir sur toute chose déplaisante, où irions-nous, je vous le demande ? Aussi, et pour le dire très clairement, à l’ouverture et à l’olfaction d’un flacon d’huile essentielle quel qu’il soit, s’il y a rejet, ça n’est pas la faute de l’huile essentielle en question. Si problème il y a, il est de notre côté, chose que ne veulent surtout pas comprendre les béni oui-oui de l’aromathérapie, lesquels vous dirons doctement (la blague !) : « Cette huile essentielle n’est pas pour toi », plutôt que d’aider à apprendre la raison de ce rejet. Et ainsi perpétuer l’idée ridicule selon laquelle l’aromathérapie serait une « médecine douce ». Si l’on fait comme ces pleutres, douce, elle peut l’être. Mais, en ce qui me concerne, j’ai pour habitude de plonger dans la merde, et plutôt deux fois qu’une. Bref. Fin de l’incise.

Au Moyen-Âge, on croit retrouver la matricaire dans les écrits d’Hildegarde de Bingen. Ce n’est probablement pas de là qu’on a appelé la matricaire « camomille allemande ». Le capitulaire carolingien y est peut-être pour quelque chose, mais vue l’étendue de l’empire de Charlemagne aux VIII ème – IX ème siècles, il est permis d’en douter : il est bien plus vaste que l’Allemagne actuelle. La matricaire, très cultivée en Allemagne et en Europe de l’Est, l’est aussi dans les Balkans et en Égypte. Alors pourquoi pas « camomille grecque » ou « camomille égyptienne » ? Peut-être sont-ce les regards que firent peser Jérôme Bock et Tabernaemontanus, deux « Germains », sur la matricaire qui donna à cette plante son surnom de camomille allemande. En tous les cas, les deux hommes, bien que distants d’un siècle, s’entendirent pour lui accorder des vertus digestives et vulnéraires et, Lazare Rivière, un Français, remit au goût du jour ses qualités fébrifuges. Ajoutons à cela que le Petit Albert propose une recette « pour se préserver de la goutte : Ce mal est causé par Saturne. Prenez à l’heure de Mars, ou de Vénus, l’herbe nommée matricaria, que vous pilerez et mêlerez avec le jaune d’un œuf cuit, en façon d’omelette, et mangez-en à jeun, cela vous préservera tout à fait de la goutte » (2), une observation fort docte puisque les affections par rétention relèvent essentiellement de la planète Saturne et l’on accorde à la matricaire de pouvoir parfois dissiper les points douloureux de la goutte, mais, comme le souligne le docteur Leclerc, « si elle ne sidère pas complètement la douleur, elle l’émousse dans de fortes proportions » (3).

Si la matricaire s’y entend pour chasser, elle attire aussi sur ceux qui en ont besoin des bénéfices certains. Aussi n’est-ce pas un hasard si cette plante voisine des habitations était régulièrement semée aux abords des maisons. Protectrice, son infusion permettait la lustration des propriétés. Attractive et répulsive, la matricaire « macérée dans du vin donne une boisson qui neutralise l’effet de la piqûre des serpents » (4), elle constitue, en outre, une excellente « consolation des hypocondriaques » (5), une recommandation que l’on retrouve quelque peu dans l’élixir floral de matricaire qui apaise les tempéraments agités, les enfants à l’humeur changeante, ceux qui pleurent et se vexent facilement.

La matricaire que, bizarrement, l’on surnomme « petite camomille » est bien plus haute que la camomille romaine, puisqu’elle atteint sans peine une taille de 50 cm. En revanche, elle est annuelle. Ses tiges rondes et dressées, particulièrement rameuses, portent des feuilles découpées en forme de filaments. Ses caractéristiques fleurs capitulaires se distinguent de celles de la camomille romaine, en cela que le cône de fleurs tubulées jaunes est beaucoup plus bombé que chez la romaine où il est davantage aplati. Autre critère de distinction : les ligules blanches et stériles de la matricaire s’arquent vers le bas en cours de floraison, laquelle a généralement lieu entre mai et août, répandant un parfum fort et marqué.
Très commune en Europe, la matricaire est également présente sur d’autres continents (Asie, Afrique, Amérique du Nord). En France, l’on aura toutes les chances de la découvrir sur des sols pauvres en calcaire. Parmi ses divers domiciles, elle compte les lieux incultes (terrains vagues, pierreux et rocailleux, décharges), les abords des champs cultivés (quand elle ne pénètre pas à l’intérieur), les prés et les clairières, les bordures de chemins. Il lui arrive même de s’aventurer le long des ruelles de villages.

La matricaire en phyto-aromathérapie

Pour le phytothérapeute, seuls comptent les capitules de la matricaire. On y trouve des substances courantes : tanin, résine, mucilage, lévulose, acide salicylique, flavonoïdes (apigénine, rutine, lutéoline, anthémidine), acides (oléique, palmitique, stéarique, cérotinique). D’autres qui le sont moins dans ces pages : triacontane, choline, acide anthémique. Une coumarine du nom d’ombelliférone rapproche la matricaire de la piloselle épervière.
Pour l’aromathérapeute, le capitule a aussi son importance car c’est de lui qu’on extrait l’huile essentielle de matricaire au rendement un peu plus élevé que celui de camomille romaine (0,8 à 1 %). Assez épaisse, cette huile est tout d’abord bleu foncé, puis elle verdit et brunit à la lumière et par l’influence de l’oxydation de l’air. Sa composition biochimique l’éloigne de beaucoup de la camomille romaine, quand bien même on confond fréquemment ces deux plantes :

  • Oxydes sesquiterpéniques (dont oxyde de bisabolol A, oxyde de bisabolol B, oxyde de bisabolone) : 50 %
  • Sesquiterpènes (dont béta-farnesène et chamazulène, responsable de la couleur bleue de cette huile essentielle) : 40 %
  • Sesquiterpénols : 6 %
  • Monoterpènes : 1 %

Propriétés thérapeutiques

  • Anti-inflammatoire puissante, antalgique, analgésique, antispasmodique (sur ces deux dernières propriétés, on a remarqué que la matricaire agit plus rapidement et constamment que la camomille romaine), antirhumatismale
  • Anti-infectieuse : antivirale (herpès génital), antifongique (Candida sp.), antibactérienne, bactériostatique (à la dose de 0,0005 % sur Helicobacter pilori, Staphylococcus aureus, Proteus vulgaris), antiparasitaire (pédiculicide)
  • Apéritive légère, digestive, carminative, stomachique, cholagogue, désobstruante hépatique
  • Sédative et calmante de la tension nerveuse, relaxante, inductrice du sommeil
  • Fébrifuge, sudorifique
  • Diurétique
  • Emménagogue
  • Cicatrisante, vulnéraire

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : dyspepsie, digestion lente et difficile, gastrite, ulcère gastrique, infection de la muqueuse gastrique (Helicobacter pilori), colite, crampe gastrique, ballonnement, spasmes digestifs, colique et colique du nouveau-né, nausée, nausée matinale de la femme enceinte, acidité gastrique, gastralgie, hernie hiatale, parasites intestinaux (oxyures, ascaris)
  • Troubles gynécologiques : aménorrhée, dysménorrhée, spasmes utérins, règles douloureuses, prurit vulvaire, métrorragie, seins et mamelons douloureux
  • Affections bucco-dentaires : douleurs dentaires, gingivite, stomatite, inflammation buccale
  • Troubles locomoteurs : douleurs rhumatismales, élongation, crampe et contracture musculaire, hernie discale
  • Troubles de la sphère respiratoire + ORL : asthme allergique, rhume des foins, rhinite allergique, otite
  • Affections cutanées : plaie infectée, plaie variqueuse, ulcère, ulcère de jambe, eczéma (sec, ancien, atopique), coupure, morsure, piqûre, écorchure, brûlure, gerçure, crevasse, furoncle, urticaire, acné, psoriasis, pityriasis, démangeaison, irritation du cuir chevelu, teigne, poux
  • Migraine et maux de tête d’origine nerveuse, stress, irritabilité, asthénie nerveuse, surmenage intellectuel
  • Cystite, spasmes vésicaux
  • Hémorroïdes, fissure anale
  • Fièvre intermittente, grippe

Modes d’emploi

  • Infusion de capitules
  • Décoction de capitules (pour un bain, par exemple)
  • Poudre de capitules secs mêlée à du sucre
  • Cataplasme de capitules frais
  • Teinture-mère
  • Huile essentielle : voie interne, voie externe, olfaction, inhalation, diffusion atmosphérique
  • Hydrolat aromatique : il constitue une bonne alternative à l’huile essentielle qui est relativement onéreuse. On lui prête les propriétés suivantes :
    – Antispasmodique : stress, émotivité, troubles du sommeil, digestion difficile, spasmes digestifs
    – Anti-inflammatoire : démangeaisons et irritations cutanées, acné, psoriasis, eczéma, irritations oculaires, conjonctivite, nettoyage des yeux et des paupières
    – Antifongique : candidose buccale
    – Astringent, adoucissant : hypersensibilité des peaux sèches, feu du rasoir, irritation du cuir chevelu, coup de soleil

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Récolte : elle se déroule à l’été (juin-juillet) par temps sec. On cueille les capitules à peine éclos.
  • Séchage : les capitules doivent être séchés rapidement. On prendra soin de bien les étaler et non de les entasser en couche épaisse, sans quoi cette proximité les fait fermenter. Une fois bien secs, on les conserve dans des boîtes hermétiques afin de les garder de la lumière et de l’humidité.
  • L’huile essentielle de matricaire ne présente pas d’inconvénient aux doses physiologiques normales. Seules les personnes potentiellement allergiques prendront l’initiative de faire un test cutané avant tout emploi étendu. On l’évitera aussi durant les trois premiers mois de grossesse. Enfin, attention à la matricaire (en usage phytothérapeutique) chez les sujets nerveux et sensibles : elle peut provoquer une excitation générale et de l’insomnie.
  • Associations : souhaite-t-on renforcer l’effet sudorifique de la matricaire lors d’une grippe, par exemple ? On fera intervenir tilleul, bouillon-blanc, sauge officinale, sureau. Recherche-t-on des effets stomachiques et carminatifs ? Menthe verte, menthe poivrée, carvi, anis, fenouil seront les parfaits alliés de la matricaire.
  • Soins capillaires : la décoction de capitules comme eau de rinçage sur les cheveux blonds permet d’obtenir des reflets dorés.
  • Insectifuge : les capitules de matricaire, placés dans de petits sachets de tissu comme on le fait de la lavande, font fuir les mites loin des placards et du linge de maison.
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    1. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p. 569
    2. Petit Albert, p. 405
    3. Henri Leclerc, Précis de phytothérapie, p. 212
    4. Macer Floridus, De viribus herbarum, p. 100
    5. Pierre Lieutaghi, Le livre des bonnes herbes, p. 141

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La camomille romaine (Chamaemelum nobile ou Anthemis nobilis)

Camomille romaine à l'état sauvage

Camomille romaine à l’état sauvage

Synonymes : camomille officinale, camomille noble, camomille odorante.

Imaginez un peu qu’aujourd’hui encore on fait la confusion entre la camomille romaine et celle que l’on désigne par l’épithète d’ « allemande », autrement dit la matricaire (Matricaria recutita). Cette erreur fut commise par des thérapeutes et non des moindres, ce qui rappelle l’imbroglio plus récent concernant ravintsara et ravensare. Aussi comprendrons-nous à quel point il est difficile de se dépêtrer d’informations relatives à ces deux camomilles quand elles nous imposent une distance de plusieurs siècles ou, plus ardu, de plusieurs millénaires. On dit que la camomille romaine était connue des Grecs (Dioscoride évoque le cas d’un parthenion apte à soigner jaunisse, calculs, accès fébriles et troubles oculaires) et, qui plus est, des Romains. Avec un nom pareil, quoi de plus naturel ? Aussi, quand il est écrit que Galien la préconisait au II ème siècle de notre ère contre les maux de tête, les migraines, les névralgies et les coliques, personne ne bronche car ces indications sont toutes du ressort de la romaine. Quand ce même Galien assure que les anciens Égyptiens l’auraient dédiée au dieu Soleil de par son efficacité à lutter contre les fièvres et les accès de chaleur, là encore, personne ne bouge une oreille. Pensez donc, Galien, l’un des plus grands médecins après Hippocrate ! De même, lorsqu’on lit chez Macer Floridus que l’Anthemis était vantée par Esculape (l’équivalent romain d’Asclépios), plus aucun doute n’est permis : la camomille dont on parle est bien la camomille romaine ! Euh… en fait, non. Celle qu’on croit être, à tort, la romaine dans les textes antiques, ne l’est pas, l’Anthemis nobilis étant inconnue de l’Antiquité gréco-romaine, et cette assertion n’est pas avancée à l’absence de toute preuve, bien au contraire. Pour cela, invitons la camomille dite allemande afin de donner davantage de contraste à nos propos. Par camomille allemande, on pourrait s’attendre à une plante relativement septentrionale, et par camomille romaine à une plante méridionale. Or, c’est l’exact inverse qui est vrai ! Aujourd’hui courante un peu partout en Europe, la camomille allemande, la matricaire donc, originaire des régions méditerranéennes, « est si abondante en Grèce qu’en mars-avril, l’atmosphère, aux environs de l’Acropole, en est toute parfumée » (1). A l’inverse, la camomille romaine est une plante qui, en France, est présente surtout à l’Ouest et au Centre, puis qui se raréfie ou devient inexistante au fur et à mesure que l’on progresse plus avant dans les terres. Au-delà de l’Auvergne, il est rare de rencontrer la camomille romaine au naturel. La romaine est atlantique (largement répandue en Espagne, au Portugal, en Grande-Bretagne), alors que l’allemande est méditerranéenne ! L’une s’est déployée en suivant la course du soleil, l’autre en allant à rebours ! Tout les opposerait donc ? Si l’on estime que la romaine est poilue, l’autre glabre, oui. Si l’on considère que l’allemande est annuelle et l’autre vivace, deux fois oui. Et si la romaine porte cet épithète, c’est parce que, implantée plus à l’est, échappée des jardins, « c’est dans ces dernières conditions que Joachim Camerarius la rencontra dans la campagne romaine et lui donna le nom de camomille romaine » (2) en 1588, un nom qui lui est finalement resté. Si l’on pense difficile de distinguer les deux espèces dans les textes antiques, cette appréhension n’a pas lieu d’être. La camomille romaine n’étant pas une plante originaire du midi, il est somme toute normal que les anciens Grecs et Romains ne l’aient pas connue et qu’ils ne nous aient, par conséquent, rien transmis à son sujet. Si l’Antiquité égyptienne consacre une camomille au Soleil, si l’Antiquité gréco-romaine fait référence à une camomille, il ne peut en aucun cas s’agir de la romaine qui, même ignorée au Moyen-Âge, n’apparaît clairement dans les textes qu’à partir du XVI ème siècle. Par exemple, la febrifuga du Capitulaire de Villis (fin VIII ème – début IX ème siècle) ne peut être la camomille romaine. Sans doute s’agit-il de la matricaire, mais rien n’est bien certain à ce sujet.
Ainsi, quand l’auteur anonyme du Carmen de viribus herbarum conseille de récolter « sa » camomille au mois de juillet, il est permis de s’interroger à propos de son identité. Si je dis « lavande », on peut tous avoir en tête une image mentale qui différera d’une personne à l’autre. L’une pensera à l’aspic, l’autre à la stoechade, etc. Même constat chez Macer Floridus lorsqu’il parle de Chamomilla. Le bas latin Chamomilla émane du grec Khamaimêlon, terme forme de khamai (« qui vit près du sol », « qui est petit ») et mêlon, terme générique ne désignant pas que la pomme mais l’ensemble des fruits. C’est pourquoi on s’est hasardé à qualifier cette plante du nom littéral de « pomme de terre » (aucun rapport avec la patate ^_^), simplement du fait que la camomille est une petite plante portant des fruits, en fait des capitules floraux, à l’odeur de pomme. Ce que Macer dit de sa Chamomilla donne néanmoins des indices : il s’agit d’une petite herbe odorante, emménagogue et fébrifuge, ce qui correspond à la camomille romaine, mais il la dit aussi diurétique et antilithiasique, ce qu’elle n’est pas vraiment. Du côté d’Hildegarde de Bingen, on a affaire à une Metra. Anagramme de Mater, la « mère » en latin ? Ce qui nous propulse, au choix, du côté de la matricaire ou bien de la mutterkraut, « l’herbe à la mère » qui se trouve être la grande camomille, Chrysanthemum parthenium. Mais tout ceci n’est qu’un égarement de mon esprit fébrile face à l’insolubilité d’une telle question. Las. Selon Hildegarde, cette « camomille est chaude, elle a un suc agréable qui constitue un suave onguent pour les intestins » (3). Et, tout comme camomille romaine, matricaire et grande camomille, la Metra hildegardienne est emménagogue. De plus, elle intervient en cas de colique, d’affections cutanées, d’hémorragie et de douleur goutteuse, toutes affections, ou presque, relevant du domaine thérapeutique de la camomille romaine.

Loin de ces considérations, l’implantation de la camomille romaine sur la façade atlantique explique bien pourquoi elle fut une plante privilégiée par les Celtes, bien que le monde celte ne se réduise pas à ses extrémités océaniques, puisque, à l’apogée de son expansion (au II ème siècle avant J.-C.), il s’étendait de l’Ouest (Portugal, Irlande) jusqu’à l’Est, en bordure de Mer noire. Ce fut donc un remède druidique dont le souvenir s’est perpétué puisqu’elle fait partie des plantes sacrées du solstice d’été, très usitée par les Anglo-saxons lors de la Saint-Jean d’été, alors qu’ailleurs, où cette plante est inconnue, on accorde tout son intérêt à certaines de ses cousines telles que pâquerette et grande marguerite.

Soit qu’on lui préfère la variété « double » ou bien qu’on la confonde avec la matricaire, la camomille romaine est tombée dans une sorte de déshérence. De plus, « l’invasion » de substances extraites de pharmacopées lointaines a mis à mal la réputation de la camomille romaine. Mais tous les praticiens ne tombèrent pas dans le panneau qui consiste à croire que l’herbe est forcément plus verte chez le voisin. Ainsi, Lieutaud, sans chauvinisme, se penche sur le cas de la camomille romaine dans les années 1760 et met en évidence des propriétés qui ont toujours cours à l’heure actuelle : carminative, antispasmodique, fébrifuge, propre à soulager les douleurs goutteuses. Puis, au siècle suivant, Cazin la préconise comme tonique, calmante, digestive, fébrifuge également, insistant sur le fait qu’elle fut très employée comme fébrifuge indigène dont l’action est proche, selon maints auteurs, de celle du quinquina et, bien souvent, supérieure à l’écorce péruvienne.

La camomille romaine est une petite plante vivace dont la taille n’excède pas 30 cm, parfois moins, habituée à étaler et coucher ses tiges dès la base, ce qui fait qu’elles sont rarement dressées d’un seul tenant. Son feuillage, composé de feuilles divisées et très découpées, donne à cette plante une allure vaporeuse, un effet visuel en cela renforcé par la multitude de petits poils qui couvrent son feuillage, lui donnant une teinte vert blanchâtre. Solitaires, les fleurs se perchent sur de longs pédoncules. Mais, caractéristique propre aux Astéracées, elles n’en sont pas vraiment. Auparavant, l’on ne parlait pas d’Astéracées mais de Composées : les « fleurs » de la camomille romaine sont, en fait, des capitules constitués de deux types de fleurs : celles jaunes, tubulées et hermaphrodites formant un cône bombé au centre, le tout cerné par des fleurs ligulées blanches et femelles sur le pourtour.
Comme nous l’avons dit, la camomille romaine élit domicile à l’Ouest de la France (Indre, Mayenne, Maine-et-Loire, etc.), mais également au Centre (Île-de-France, Cher, etc.). Elle apprécie les sols sablonneux, salés parfois, ce qui explique sa présence sur le littoral océanique. On la cultive dans divers endroits du monde : Afrique du Nord, États-Unis, Argentine. En France, se concentre la majeure partie de la production hexagonale dans le Maine-et-Loire, près de Chemillé-Melay. Mais il s’agit bien évidemment là de la variété annuelle à « fleurs doubles », qu’il faut donc semer chaque année, alors que la camomille romaine sauvage se propage par marcottage : ses tiges couchées s’enracinent de loin en loin et forment alors de nouveaux plans (pour conquérir la planète, ah ! ah !).

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La camomille romaine en phyto-aromathérapie

Tout tient dans le capitule. Le reste de la plante est le plus souvent négligé. Le capitule, donc. Selon que la plante est sauvage ou cultivée, il se montre sous deux aspects : une simple couronne de ligules blanches dans le premier cas, une double couronne et une quasi absence de fleurons jaunes au centre dans le second. Le hic, c’est que la camomille romaine sauvage est suffisamment rare pour qu’on ne puisse en faire un emploi de grande envergure. Ainsi, c’est sous sa forme cultivée qu’on la rencontre le plus souvent en herboristerie et commerces apparentés, au dépend de ses propriétés, la version cultivée étant bien moins puissante que la sauvage. Il y a également tout lieu de penser que l’huile essentielle – qui est extraite de la plante cultivée – l’est beaucoup moins que celle que l’on obtiendrait si l’on distillait la camomille romaine sauvage.
Les capitules de camomille romaine développent un très agréable parfum. En revanche, leur saveur chaude et balsamique est particulièrement amère, chose qui tient à la présence de germacranolides (des lactones sesquiterpéniques). Mais la camomille romaine ne contient pas que cela : des flavonoïdes, de la résine, de la gomme, des phytostérols, un camphre du nom d’anthémol, des coumarines, divers sels minéraux (soufre, calcium), enfin une très faible fraction d’essence aromatique dont la distillation des capitules secs par la vapeur d’eau ne permet d’obtenir qu’un rendement de 0,4 à 1 %. Vous comprenez pourquoi l’huile essentielle de camomille romaine est si onéreuse. De pH acide (3,7), cette huile est tout d’abord de couleur bleu céleste à la sortie de l’alambic, mais air et lumière la rendent verte, puis jaune brunâtre. C’est ainsi qu’on la trouve dans les flacons de verre teinté vendus dans les commerces spécialisés. Dommage pour le bleu !… Si la couleur de cette huile essentielle évolue, son parfum se renforce : doux, fleuri, fruité, à l’évident arôme de pomme.
En terme de profil biochimique, cette huile essentielle est composée d’esters à hauteur de 75 % (angélates et isobutyrates), puis on y rencontre quelques cétones (5 %), des monoterpénols (5 %), enfin un peu de monoterpènes (3 %).

Propriétés thérapeutiques

  • Puissante sédative du système nerveux central, relaxante, anxiolytique, négativante, inhibitrice des surrénales, inductrice du sommeil
  • Anti-inflammatoire, antalgique, analgésique, pré-anesthésiante, antinévralgique, antirhumatismale
  • Stimulante de la production des leucocytes, tonique, anti-anémique
  • Apéritive, digestive, stimulante hépatobiliaire, carminative, cholagogue, stomachique, antiparasitaire intestinale
  • Désinfectante cutanée, cicatrisante, vulnéraire, régénératrice cutanée (derme, épiderme), antiprurigineuse
  • Antispasmodique puissante
  • Fébrifuge, sudorifique
  • Bactériostatique
  • Anti-allergique
  • Emménagogue
  • Anti-ophtalmique
  • Inhibitrice thyroïdienne

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : indigestion, nausée, vomissement, embarras gastrique, crampes d’estomac et d’intestins, colique (et colique du nouveau né), diarrhée, lourdeur digestive, ballonnement, manque d’appétit, flatulence, entérite, colite, maladie de Crohn, ulcère gastro-intestinal, parasitose intestinale (lamblias, oxyures, ascaris, ankylostomes)
  • Troubles de la sphère respiratoire + ORL : prémisse de rhume, bronchite, sinusite, trachéite, pharyngite, laryngite, otite, toux sèche
  • Affections cutanées : urticaire, eczéma, psoriasis, prurit, acné, furoncle, dartre, panaris, démangeaison, irritation et inflammation cutanées, engelure, gerçure, brûlure, coup de soleil, coupure, plaie, plaie infectée, ulcère, ulcère de jambe
  • Affections oculaires : conjonctivite, blépharite, paupières gonflées, orgelet
  • Troubles locomoteurs : rhumatisme, douleur goutteuse, douleur articulaire, crampes et contractures musculaires, sciatique, lumbago, entorse, foulure, courbature
  • Autres douleurs : maux de tête, migraine (d’origine digestive, infectieuse, gynécologique), névrite, névralgie faciale, douleurs et poussées dentaires
  • Troubles de la sphère cardio-circulatoire : couperose, arythmie cardiaque, palpitations
  • Troubles de la sphère gynécologique : aménorrhée, dysménorrhée, fatigue sexuelle féminine, frigidité
  • Asthénie, anémie, fatigue générale
  • Hygiène buccale, aphte
  • Syndrome des jambes sans repos (impatience)
  • Vertiges
  • Acouphènes
  • Préparation à une intervention chirurgicale

Propriétés psycho-émotionnelles et énergétiques

Si j’ai tendance à associer les esters à l’élément Eau, le référentiel électronique me rappelle que, en (petite) partie, ils relèvent aussi de l’élément Terre. Ces deux éléments nous dirigent droit vers deux méridiens : le premier, celui de la Rate/Pancréas, lié à la Terre, le second, celui de la Vessie, lié à l’Eau. Selon Michel Odoul et Elske Miles, l’huile essentielle de camomille romaine est bénéfique au méridien de la Vessie. Par ailleurs, Philippe Maslo et Marie Borrel indiquent que la camomille, sans préciser laquelle (tss), agirait comme tonifiante de l’énergie du méridien de la Rate/Pancréas. Voyons voir ce qu’il en est.

  • La faiblesse du méridien de la Rate/Pancréas s’exprime par une tendance à la rumination, à la contrariété et à la mauvaise humeur. Son action corporelle s’applique aux ovaires et à l’ensemble du tube digestif. Sommes-nous des vaches pour ruminer, alors que nous ne sommes garnis, contrairement à ces paisibles bovidés, que d’une seule panse ? Nous avons vu dans quelle mesure la camomille romaine était efficace sur un très grand nombre d’affections gastro-intestinales, ainsi que son implication sur les troubles gynécologiques, aménorrhée et dysménorrhée relevant d’une perturbation du méridien de la Rate/Pancréas. Par ailleurs, l’élément Terre qui régit ce méridien implique un rapport à la « matière » (le « tangible », le « réel ») : sa maîtrise, sa possession, sa domination, son pouvoir sur elle. Ou le contraire si jamais ce méridien ne fonctionne pas comme il le devrait. Dans ce cas, la propension à agir sur la gestion de la vie quotidienne s’en trouve réduite, les difficultés financières et professionnelles (autrement dit, ce qui permet d’asseoir son existence sur une base essentielle) augmentées. Tout cela peut occasionner inquiétude, stress, angoisse, toutes choses que l’huile essentielle de camomille romaine est capable d’endiguer afin de faire retrouver le calme nécessaire pour qu’une réflexion raisonnable s’instaure face aux problèmes rencontrés. De plus, la camomille romaine aide à lutter contre le sentiment d’abandon de soi-même, lequel peut prendre la forme de « blues », de mélancolie et de déprime, voire même de dépression légère.
  • Le second méridien, celui de la Vessie, est intimement lié à des émotions telles que peur, phobie et angoisse. Chocs nerveux et émotionnels, trauma affectif et hypersensibilité sont aussi de la partie. Quand il défaille, courage et sérénité cèdent le pas à l’inquiétude et à la panique. C’est alors l’immersion dans les énergies profondes et aqueuses qui peut déclencher un ensemble de troubles liés aux peurs nocturnes, viscérales et secrètes : cauchemars, insomnie et autres troubles du sommeil sont alors au rendez-vous. Ici, la camomille romaine a davantage une influence sur les vécus psycho-émotionnels et prend très peu en charge les troubles physiologiques imputables à une perturbation du méridien de la Vessie. En réalité, c’est l’autre méridien lié à l’élément Eau, celui des Reins, qui entre le plus fortement en résonance avec l’huile essentielle de camomille romaine.
  • Enfin, pour faire bonne figure, indiquons que les chakras de prédilection de l’huile essentielle de camomille romaine sont ceux du cœur et du plexus solaire, et ceux de la couronne et de la racine dans une moindre mesure.

Modes d’emploi

  • Infusion de capitules
  • Décoction de capitules ou de la plante entière fleurie (usage interne comme externe)
  • Poudre de capitules additionnée de sucre
  • Sirop
  • Macération vineuse (vin rouge de préférence), huileuse, acétique de capitules
  • Teinture-mère
  • Huile essentielle : diffusion atmosphérique, olfaction, inhalation, voie orale, voie cutanée
  • Hydrolat aromatique : gargarisme, vaporisation cutanée, voie orale

Sur la question de l’infusion : bien des auteurs mentionnent qu’elle doit être prise après les repas, ce en quoi s’élèvent des voix face à cette habitude : «  Il est déconseillé de boire cette infusion après les repas, comme le font tant de personnes âgées : la plante, par son action sur les muqueuses internes dont elle active les sécrétions et calme les spasmes, doit en effet trouver le champ libre pour le préparer à l’invasion alimentaire » (4). Cette prise doit avoir lieu 30 à 45 mn avant chaque repas. Maintenant que nous avons résolu la question du « quand ? », interrogeons-nous sur celle du « combien ? ». Pour la valeur d’une tasse d’eau (15 cl), la plupart des auteurs sont unanimes pour compter, en moyenne, quatre à six capitules, sauf Henri Leclerc qui considère cette quantité comme insatisfaisante. En réalité, le nombre de capitules par tasse d’eau dépend de l’usage que l’on souhaite en faire : 4 à 5 têtes pour une infusion apéritive, 10 à 12 pour une boisson fébrifuge. Ce qui justifie la prudence de beaucoup, c’est que, à haute dose, la camomille romaine est vomitive. Notons enfin que les effets de la camomille romaine diffèrent selon le mode de préparation : ainsi la décoction et la teinture sont toniques, alors qu’infusion et sirop procurent des effets excitants et antispasmodiques.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Récolte : les capitules se cueillent durant l’été par temps sec (une rosée résiduelle les noircirait lors du séchage), alors qu’ils ne sont ouvert qu’au ¾.
  • Séchage : il est délicat, doit s’opérer rapidement en un lieu sec et aéré.
  • Associations : afin de renforcer l’action fébrifuge de la camomille romaine, on peut la mêler à d’autres plantes qui visent le même objectif : petite centaurée, saule blanc, absinthe, quintefeuille, marrube blanc, benoîte, grande gentiane jaune. Le mieux étant, comme le soulignait Cazin, d’associer tant les principes amers, les astringents que les aromatiques. En revanche, la camomille romaine est incompatible avec le noyer, le quinquina et la plupart des drogues à tanin.
  • Par la grande fraction d’esters contenue dans l’huile essentielle de camomille romaine, celle-ci peut donc s’employer sans risque dans la limite des doses thérapeutiques et physiologiques, et ce quelle que soit la voie envisagée. Cependant, en cas d’usage au long cours et sur les peaux fines et fragiles, il est recommandé de diluer cette huile dans un support adapté. Les personnes allergiques à l’un des constituants de cette huile essentielle devront procéder par le test du pli du coude avant toute utilisation par voie cutanée. Dans tous les autres cas, rappelons que toute substance est susceptible, un jour ou l’autre, de poser problème si on en fait un usage inconsidéré. Il n’existe pas d’huiles essentielles sans risque d’un côté, et d’autres « dangereuses » de l’autre, comme on a assez souvent tendance à le lire çà et là, ce que je déplore. Durant la grossesse, l’huile essentielle de camomille romaine s’utilisera avec parcimonie à partir du quatrième mois.
  • La camomille romaine est une plante « soin » pour les autres plantes environnantes. Ce qui veut dire qu’elle leur rend vigueur. Ce qui explique sa présence au sein des engrais anthroposophiques.
  • Soins capillaires : la camomille romaine renforce la brillance des cheveux blonds et en avive la blondeur. Voici une recette simple de vinaigre de fleurs de camomille romaine qui peut parfaitement jouer le rôle de lotion capillaire : placez une poignée de fleurs dans un récipient hermétique pouvant contenir ½ litre de vinaigre de cidre. Laissez macérer trois semaines dans un lieu chaud ou pourquoi pas en plein soleil. A l’issue, filtrer et conservez en bouteille.
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    1. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 609
    2. Ibidem, p. 203
    3. Hildegarde de Bingen, Physica, p. 73
    4. Pierre Lieutaghi, Le livre des bonnes herbes, p. 141

© Books of Dante – 2017

Camomille romaine à l'état cultivé

Camomille romaine à l’état cultivé