L’huile essentielle de cataire (Nepeta cataria)

Synonymes : chataire, herbe aux chats, menthe des chats.

Assez souvent, dans l’histoire de la phytothérapie, dès lors qu’il s’agit de comparer l’action de tel ou tel simple d’un pays à l’autre, on jette un coup d’œil par-dessus la frontière et, parfois, n’en croyant pas ses yeux, on s’efforce de les frotter afin de s’assurer qu’on voit bien ce que l’on voit, qu’on ne rêve pas : et là, soit on éclate de rire ou bien l’on dénigre ce voisin avec tous le fiel dont on est capable, ce voisin, qui, décidément, a tout du barbare. L’histoire regorge d’exemples de ce type : prenez ce truculent feuilleton historique au sujet du mal français, alias mal de Naples, etc. Qu’une université de médecine tire à boulets rouges sur sa voisine n’a rien d’exceptionnel : l’on se rappelle de la manière dont l’école de médecine de Montpellier se gaussa ouvertement de celle de Salerne. Tout cela favorise l’émergence de panoramas thérapeutiques qui, si l’on sait qu’ils évoluent d’une période à la suivante, peuvent aussi, dans le même temps, s’opposer rigoureusement d’une sphère d’influence géographique/politique/culturelle/etc. à une autre, comme si un simple donné fonctionnait dans tel pays mais devenait totalement inopérant dans tel autre pourtant distant de quelques kilomètres seulement. Vous imaginez bien qu’une plante médicinale x ou y ne s’arrête pas d’agir une fois passée telle ou telle frontière, mais la manière dont on la traite alors dit toute l’étendue de la façon dont les hommes se considèrent les uns les autres, se toisent, s’agonissent de tel ou tel nom d’oiseau de part et d’autre. Avec la cataire, rien de tout cela n’a eu lieu, puisque si l’on considère ses divers noms vernaculaires, on prend conscience de l’amplitude de l’unanimité qui a concerné cette plante :

  • en allemand : katzenminze = menthe de chat,
  • en anglais : catmint = menthe de chat,
  • en italien : gattoiala = chatière,
  • en français : menthe de chat, chataire (déformation de chatière ?)

Tout cela pour bien marquer que le chat (en général) en pince (pincer = to nip en anglais, qu’on retrouve dans un autre nom vernaculaire anglais : catnip) pour la cataire, alias Nepeta cataria, « chat » expliquant donc cet adjectif latin qu’est cataria, mais ne disant bien évidemment rien du tout au sujet de ce nepeta qui « était, chez les anciens Latins, le nom de diverses labiées odorantes ; il semble dériver de Nepet, ville d’Étrurie, aujourd’hui Nepi, à quelque 40 km au nord de Rome » (1). Nepi. Cette petite ville de 10000 habitants, anciennement Nepet ou Nepetum, semble devoir son nom aux cultures qu’y menèrent les Romains de l’Antiquité : l’histoire nous dit qu’en ces lieux les Romains cultivaient la plante qu’ils nommaient nepeta, un mot qui n’est malheureusement pas propre qu’à une seule plante mais à plusieurs. Nepeta est, hélas, un nom fourre-tout, Grecs et Romains ne parvinrent pas à établir le distinguo entre les diverses espèces de menthes et de calaments, produisant une salade russe qui perdura longtemps, puisqu’au Moyen-Âge, la cataire était encore indifféremment confondue avec mélisse, menthe(s) et calament(s), sans doute en raison de la proximité thérapeutique qui existe entre ces différentes plantes (affections communes commandées par des vertus vulnéraires, digestives et calmantes). C’est pourquoi, lorsqu’on voit le mot nepeta dans les textes antiques il ne faut pas s’alarmer : il peut aussi bien s’agir de la cataire (je suis très moyennement convaincu…) que du calament, alias Calamintha nepeta (beaucoup plus probable). Ce « nepeta », qui est chez l’un le nom, devient l’adjectif chez l’autre ! Mais chez Pline, il n’existe aucune de ces distinctions. Tout ce que l’on nous dit c’est qu’un « nepeta » était placé sous soi avant de dormir afin d’éloigner les serpents puisqu’ils fuient devant sa fumée et son odeur. Même chose du côté de Dioscoride qui présente trois sortes de kalaminthê dont une est dite « nepeta ». Insérée entre la menthe et le thym, pas de doute qu’il s’agit là d’une plante de la famille des Lamiacées. Mais ce qu’en dit Dioscoride suffit-il pour faire de cette plante la cataire, qui « est semblable au pouliot, plus grande toutefois, et pour cela d’aucuns l’ont appelée pouliot sauvage, pour lui ressembler en odeur. Les Latins appellent ce calament nepeta » (2). Semblable au pouliot, en possédant une odeur proche… On n’est quand même pas dans le même domaine qu’avec la cataire, où alors peut-être avec celle qu’on dit de parfum mentholé et fétide… Ce qui complique très nettement nos affaires : on peut penser qu’avec les Apiacées ex. Ombellifères c’est compliqué, avec les Lamiacées, c’est bien pis : quand on n’en sait rien, hormis affirmer que « ça » sent le citron ou la menthe, on n’est pas plus avancé. Quand Serenus Sammonicus explique que la cataire permet de faire venir les règles, que croire : sa vertu emménagogue (qui est bien réelle) ou bien que cette cataire n’en soit pas une ?… De même, plus récemment (enfin, ça remonte tout de même aux VIII-IX ème siècles) : du fait de la présence d’une plante nommée Nepta dans le Capitulaire de Villis, on en conclut qu’il s’agit là de l’herbe aux chats, ce qui fait que, de facto, on l’imagine être largement cultivée dans les jardins de l’empire carolingien d’alors. Voilà. Après avoir élaboré en son esprit une vision de la plante non loin de Rome, la voilà-t-elle pas à proximité d’Aix-la-Chapelle maintenant !… Avec Walahfrid Strabo, il ne nous est guère davantage autorisé à visualiser une cataire avec ce qu’il nous dit de la plante qu’il décrit et à qui il attribue ce nom : cette plante qui « dispense au loin une fort suave odeur » est surtout vulnéraire et cicatrisante. « Elle redonne à la peau son originelle blancheur, et sur les plaies même récentes, elle fait repousser les poils qu’arrachèrent les crevasses du mal, que dévorèrent le pus et l’infection » (3). De la poésie qui, par souci d’esthétisme, condamne certaines informations plus cruciales, botaniques et morphologiques, par exemple. Au XVI ème siècle, bien que la médecine européenne biberonne encore à des prescriptions vieilles de plus de 1500 ans, il se trouve quand même quelques praticiens comme Tabernaemontanus pour prétendre que la cataire agirait sur le foie (ictère) et sur la toux, même opiniâtre. Après quoi l’on voit, au XVIII ème siècle, le Dictionnaire de Trévoux se fendre de quelques lignes au sujet de l’herbe aux chats : cette plante apéritive est aussi apte à abattre les vapeurs, comme ils disaient dans ces anciens temps. Qu’est-ce que cela veut dire qu’abattre les vapeurs ? Cela fait référence au fait de réduire à néant une émanation : on connaît l’expression « avoir ses vapeurs ». Cela concernait les personnes sujettes aux malaises, vertiges et évanouissements, manifestations que l’on plaçait, à l’origine, dans les bouffées de chaleur qui affligeaient les représentantes du beau sexe souffrant de névropathie, de « névrose hypocondriaque », voire même d’« hystérie ». Voilà, le vilain mot est lâché. Dans le langage courant, l’hystérique, une femme le plus souvent, est une personne en proie au délire, à la folie. Ainsi, de cet unique point de vue, l’hystérique est celui qui fait une crise de nerfs, et une hystérique a forcément ses chaleurs, ses vapeurs. L’hystérie semble donc bien être un mal typiquement féminin, en particulier parce que ce mot est forgé sur la base du grec ancien, hysteros, hystera, autrement dit la « matrice », voire de l’indo-européen udero, « ventre ». Ce lien entre l’utérus et l’hystérie ayant été établi, l’on en déduisit qu’en calmant l’utérus, l’on assagirait cette manifestation qu’est l’hystérie. Cela a parfaitement fonctionné avec la cataire qui, par ses propriétés sédatives et calmantes, apaise l’anxiété, ce que d’aucuns parmi les Anciens appelèrent nervosisme : la cataire abat donc les vapeurs puisqu’elle les refoule au sein de l’organisme qui les suscite, c’est-à-dire l’utérus. Pur fantasme, bien évidemment, de même que celui qui prévalut durant fort longtemps, à savoir que l’utérus était un organe mobile pouvant se déplacer au sein du corps de la femme selon son bon plaisir et presque indépendamment d’elle. L’action de la cataire portée sur « l’hystérie » féminine a permis de prendre conscience de l’action stimulante de cette plante sur l’appareil génital féminin (Gilibert 1796, Chaumeton 1814), et même de lui voir jouer un rôle propice sur la fécondité (dernier point à vérifier).
La cataire est donc une plante qui étouffe les vapeurs féminines dans l’œuf, nous dit-on. Du moins est-ce l’écho qui émane des siècles qui nous précèdent. Ici elle calme, là elle excite : il n’est qu’à considérer la manière dont la plupart des chats se comportent à son contact pour bien prendre conscience qu’elle n’a pas usurpé son nom de cataire ainsi que son parentage avec la valériane officinale, autre excitant félin bien connu, alors que la cataire a aussi un pouvoir répulsif sur le rat. Cazin expliquait qu’on utilisait de son temps la cataire pour détourner des ruches les rats qui sont très friands de miel. « Les chats, au contraire, la recherchent avec passion ; ils se vautrent dessus, la dévorent, l’arrosent de leur urine : elle est pour eux très aphrodisiaque et leur cause l’hystérie » (4). Encore ce bon vieux lien entre appareil génital féminin et hystérie, bien sûr. A la différence que la cataire agit tant sur les femelles que sur les mâles dont certains n’aspergent pas seulement la plante de leur urine mais aussi de leur sperme. C’est l’un des constituants aromatiques de la cataire qui jouerait le même rôle que les phéromones.
Résumons : la cataire calme la femme frénétique, rend frénétique le chat, que ce soit madame ou monsieur. Et qu’en est-il de l’homme dans tout cela ? Quel effet spécial la cataire peut-elle bien avoir sur lui ? Eh bien, j’ai déniché un truc allant dans le sens qui nous intéresse. Le voici, in extenso : on « rapporte une très curieuse anecdote qui serait de nature à faire supposer d’autres propriétés très singulières à la cataire. Un médecin suisse du XVII ème siècle, dans un livre sur les eaux minérales, dit avoir connu un bourreau, dont la notoriété était très étendue, qui par suite d’un sentiment naturel de pitié ou par « faiblesse de cœur », n’aurait pu exécuter un malfaiteur sans avoir au préalable un peu mâché et gardé sous la langue de la racine de cataire, grâce à quoi, instantanément, il était saisi de fureur et devenait sanguinaire. Il semble donc […] que la racine de cataire possède une action analogue à celle de la fausse oronge et de sa muscarine, encore actuellement [en 1947] employée en Sibérie de façon analogue et utilisée jadis dans les pays nordiques pour faire naître la « fureur brutale et guerrière » (mot à mot la rage d’ours) » (5). Eh ben… C’est nettement moins rigolo que de regarder un chat devenir tout fou-fou en boulottant cette plante… ^_^

Mais quel est donc la plante qui est capable d’autant de prodiges ? La cataire est peu difficile, inutile, donc, de l’aller chercher dans des endroits farfelus comme si l’on partait en quête de l’ultime edelweiss. Parce qu’elle est dite rudérale et compagnon, on la croise de préférence non loin des activités humaines, récentes comme plus anciennes : on la rencontre assez massivement en Haute-Provence, dans l’Aveyron, en Normandie ainsi qu’en Limagne, en des lieux qui apparaissent être les vestiges d’anciennes cultures à destination du marché des plantes médicinales. C’est cela qui explique, en partie, son existence dans tous ces lieux fréquentés par l’homme, à un moment ou à un autre : lieux incultes, le long des chemins, fossés, haies et clôtures, sur sols secs, sablonneux, pierreux et ensoleillés. A cela, ajoutons les décombres, les ruines et les cimetières (autres lieux de décombres), les friches, le pied des vieux murs, etc., et le tour complet sera joué. Cela, partout en France, sauf si vous êtes montagnard(e) (1500 m et plus), méditerranéen(ne) ou solognot(e).
La cataire, lamiacée vivace aux tiges quadrangulaires, atteint parfois la respectable hauteur d’un mètre. D’aspect poilu – pubescent disent les dictionnaires distingués, la cataire est effectivement velue à plus d’un titre : des tiges rameuses portent des feuilles dont la forme rappelle assez celles de l’ortie : oui, elles sont pétiolées, dentées, plus ou moins ovales, d’une longueur comprise entre 3 et 7 cm et, chose absente chez l’ortie, le feuillage de la cataire semble comme poussiéreux, surtout sur la face inférieure. Bref. Au milieu de tout cela, au sommet de la tige ou presque, entre juin et septembre, l’on voit, verticillées par paquets de quelques-unes, de petites fleurs blanches ponctuées de rouge framboise foncé (vous voyez, là ?), mêlées à de plus petites feuilles, ce qui est complètement fou, ça ! Comment tu l’expliques ? Eh bien, si jamais tu places de très grosses et grandes feuilles au niveau des verticilles floraux, tu emmerdes plus ou moins les gros bourdons, les tites nabeilles et consorts qui, de fait, ne peuvent plus accéder au cœur central de la fleur. Alors que si tu dégarnis le bas de la tige de ses feuilles les plus longues qui chatouillent généralement la truffe de l’un des 600000 renards qui ne se fait pas flinguer annuellement dans ce « magnifique » pays qu’est la France (respirez !), eh bien tu affaiblis les défenses de la plante qui, bien qu’elle ressemble par certains de ses aspects à une ortie, n’en est pas une pour autant.

La cataire en phyto-aromathérapie

Les qualificatifs ne manquent pas pour décrire fidèlement le parfum de la cataire : citronné, mentholé, fétide, etc. Cette odeur forte, qui s’additionne à une saveur peu agréable, dite âcre et amère, s’explique bien évidemment par la présence d’une petite fraction d’une huile volatile (environ 0,3 %) dans cette plante. Si les avis sont si différents au sujet de l’odeur que propage cette plante, c’est parce qu’elle se présente sous deux spécificités biochimiques qui font douter qu’elle soit bien la seule et même plante à les produire. Le premier de ces chémotypes s’oriente en direction des monoterpénols (environ 75 % : géraniol, nérol, citronnellol), auxquels s’ajoutent des aldéhydes terpéniques (5 à 10 % : géranial, citral, irodial), des sesquiterpènes (8 % : β-caryophyllène), des esters (acétate de linalyle). De l’autre bord, on a affaire à une huile essentielle assez étrange dans laquelle on trouve essentiellement une molécule du nom de népétalactone, qu’accompagnent vraisemblablement du menthol et de l’acétate de menthyle. Ce qui explique que, d’une part l’on trouve à cette huile essentielle un parfum citronné, d’autre part mentholé. Ce sont donc bien deux produits différents comme l’atteste la densité de chacun : 0,89 pour l’huile essentielle CT monoterpénols contre 1,03 pour l’huile essentielle CT lactone. Il est donc bien évident que l’action de ces deux huiles essentielles (on trouve plus fréquemment la première dans le commerce) va être fort différente. Ce que nous ne manquerons pas de préciser, tout autant que les propriétés de la cataire en phytothérapie (dont on utilise les sommités fleuries).

Propriétés thérapeutiques

  • En phytothérapie :
    – digestive, stomachique, carminative
    – expectorante, anticatarrhale, pectorale
    – antispasmodique, sédative
    – sudorifique, fébrifuge
    – analgésique
    – emménagogue
    – sialagogue
  • En aromathérapie :
    – HE CT monoterpénols : calmante, sédative, anxiolytique, immunostimulante puissante, antivirale, antalgique, anti-inflammatoire
    – HE CT lactone : mucolytique, hépatostimulante, immunostimulante, insectifuge

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère respiratoire : toux, toux quinteuse, toux coquelucheuse, coqueluche, catarrhe bronchique chronique, en général tous les autres spasmes des voies respiratoires, hoquet, hoquet persistant, bronchite chronique, rhume
  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : spasmes des voies digestives, gastralgie, atonie gastrique, dyspepsie non inflammatoire, colique, dysenterie, indigestion, maux de tête d’origine digestive, flatulences
  • Troubles locomoteurs : rhumatismes, arthrite, faiblesse musculaire
  • Troubles de la sphère gynécologique : aménorrhée spasmodique, aménorrhée asthénique
  • Troubles de la sphère hépatobiliaire : ictère, lithiase biliaire
  • Hémorroïdes
  • Névralgie dentaire
  • Affections cutanées d’origine virale (zona, herpès) et fongique (mycoses cutanées)
  • Repousser la dépression, la nervosité, l’anxiété, éteindre l’insomnie
  • Repousser… le cafard et les moustiques

Modes d’emploi

  • Infusion aqueuse ou vineuse des sommités fleuries.
  • Macération vineuse de sommités fleuries.
  • Alcoolature de sommités fleuries.
  • Teinture-mère.
  • Huiles essentielles : on peut réserver l’usage de ces deux huiles essentielles pour la diffusion atmosphérique, l’olfaction, l’inhalation et la voie cutanée. Seule l’huile essentielle de cataire à monoterpénols peut faire l’objet d’un emploi par voie interne.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Récolte : dès l’apparition des fleurs, il est possible de procéder à la cueillette des sommités fleuries de cataire, généralement au mois de juillet. Séchage et conservation requièrent les même soins que pour la mélisse officinale.
  • Association : ses propriétés, qu’on dit équivalentes à celles de la valériane officinale, peuvent s’allier avec d’autres plantes qui combattent sur le même terrain que la cataire : l’hysope officinale, le lierre terrestre, le marrube blanc, la ballote fétide. Cela vaut surtout pour les affections des voies respiratoires et digestives.
  • Autres espèces : Nepeta racemosa, Nepeta sibirica, etc.
    _______________
    1. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 224.
    2. Dioscoride, Materia medica, Livre III, chapitre 35.
    3. Walahfrid Strabo, Hortulus, p. 46.
    4. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p. 243.
    5. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 225.

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L’huile essentielle de buplèvre ligneux (Bupleurum fruticosum)

Synonymes : seseli d’Éthiopie, lou cabrinu (Sardaigne), lengo de catt (Hérault), cachebugade (Narbonnais), baladre, matabou (Catalogne), albitru muntanacciu (Corse).

Cet étrange nom de buplèvre, nous le devons à Pitton de Tournefort qui établit en 1694 son nom latin – bupleurum – pour désigner cette plante, terme issu du grec boupleuron dans lequel la première syllabe fait référence au bœuf, et les deux dernières à la forme des feuilles de certaines espèces qui prennent l’aspect d’une côte. Bupleurum équivaut, littéralement, à « côte de bœuf ».

Hippocrate, dit-on, évoque un « bupreste », mais le seul bupreste que je connais est un insecte parasite qui s’attaque à des arbres comme le chêne et le thuya. En revanche, il semble avéré que le buplèvre qu’évoque Théophraste est le buplèvre à feuilles rondes (B. rotundifolium), une bien étrange créature. Bien plus tard, Pline fait mention de divers usages de buplèvres médicinaux, avant que ces plantes soient complètement oubliées durant des centaines d’années, jusqu’à ce que Jean Camerarius remette la main dessus au XVI ème siècle : à nouveau, l’on lève le voile sur le buplèvre. Nous sommes à la Re-naissance, faut-il dire. On s’empara donc un peu des buplèvres, en particulier de celui à feuilles rondes et celui dit « en faux » (B. falcatum). Le condensé de ce que dirent différents auteurs au sujet de ces deux plantes permet d’établir, qu’en terme de propriétés, ils étaient astringents, vulnéraires, analgésiques, anti-inflammatoires, sudorifiques et fébrifuges. Cazin, de même que Botan, évoque ces deux plantes. Son constat est sans appel : « Les éloges prodigués au buplèvre sont réduits à bien peu de choses au creuset de l’expérience. Linné l’avait déjà jugée infidèle et superflue ». Un peu plus loin, il assomme le second buplèvre, B. falcatum : « Ses vertus sont tout aussi illusoires que celles du B. rotundifolium. » (1).
Pourtant, bien avant lui, il est question du caractère thérapeutique affirmé des buplèvres : l’odeur forte du feuillage en détourne le bétail et la racine est jugée « narcotique » pour les poissons. Face à une telle activité, il est difficile d’estimer les buplèvres sans action. Aujourd’hui, force est de reconnaître que le « creuset de l’expérience » a permis d’allouer au B. falcatum des propriétés propres à faire pâlir Cazin lui-même : anti-inflammatoire, antinévralgique, détoxifiant, antibactérien, anti-ulcéreux, inducteur d’apoptose. Ce que l’on appelle une plante « inactive »… (Nous verrons, qu’avec le buplèvre ligneux et son huile essentielle, il en va de même, partageant avec le buplèvre en faux bien des vertus médicinales intéressantes et précieuses.)

Comment ne pas reconnaître le buplèvre ligneux ? En France, c’est le seul représentant de la famille des Apiacées possédant un port arbustif. Il est plus convenable de le qualifier d’arbrisseau, atteignant facilement 2 à 2,5 m de hauteur au maximum. Il se distingue par deux autres caractéristiques morphologiques : ses feuilles et ses fleurs.
Dense, semper virens, dégageant une forte odeur aromatique au froissement, le feuillage du buplèvre ligneux se compose de feuilles alternes de 3 à 7 cm de longueur, aux faces supérieures brillantes et inférieures vert terne. Coriaces, lancéolées, à la nervure centrale bien prononcée, les feuilles du buplèvre ligneux s’apparentent assez à celles du laurier noble : eh oui, le feuillage des Apiacées est généralement denté, découpé, lobé ; ici, les limbes entiers du buplèvre séparent cette espèce de la plupart des autres figurants de cette famille botanique. De plus, alors que la très grande majorité des Apiacées possède des feuilles nettement pétiolées, les feuilles du buplèvre ligneux sont sessiles ou embrassantes : tout pour bien se faire remarquer. Des ombelles surmontent cette architecture végétale. 5 à 25 rayons assez courts exposent du mois de mai à celui de septembre des fleurs jaunes, mais surtout jaune verdâtre sans pétales. Pour seule possession, on leur voit porter cinq sépales rikiki. Cela n’empêche pas le buplèvre ligneux de former de doubles akènes « à cinq côtes ailées » de 7 ou 8 mm de longueur, semences rivalisant avec celles du fenouil ou du cumin sur les tables sardes.
Ce sont les sols calcaires qui abritent essentiellement le buplèvre ligneux, qu’il se situe en France (Provence, Aquitaine, Corse) ou ailleurs (Portugal, Espagne, Italie, etc.), tant qu’il trouve un terrain à sa mesure : garrigue, maquis, coteaux secs et arides, etc.

Le buplèvre ligneux en aromathérapie

Certains prétendent que de cette huile essentielle l’on parle peu parce qu’elle est rare (et donc chère par voie de conséquence). Depuis qu’en Provence (par exemple), les boulangers ne se servent (presque) plus de ses rameaux comme bois d’allumage des fours à pain, la population des buplèvres méridionaux a fortement augmenté, ce qui fait de cette plante une espèce commune et fréquente aujourd’hui. Or, comme le buplèvre n’est pas rare, son huile essentielle ne devrait pas afficher des tarifs prohibitifs. Eh bien… Hum… Pour avoir relevé les prix affichés sur une dizaine de sites internet qui vendent cette huile essentielle (sites français et suisses), on tourne, en moyenne, à une trentaine d’euros pour un flacon de 10 ml, ce qui est parfaitement aberrant !
Non, le buplèvre est peu connu parce qu’une foultitude de sites – qui s’octroient le droit de procéder au copier-coller – proposent à la lecture du visiteur des informations émaillées d’approximations souvent, d’inepties parfois. On comprend dès lors pourquoi et comment le buplèvre se cantonne à l’anonymat. Mais grâce aux informations qui vont maintenant suivre, j’espère qu’il ne se maintiendra pas trop longtemps dans cette posture.
Au buplèvre, l’on fait subir une distillation à la vapeur d’eau et à basse pression. Dans l’alambic, l’on entrepose différentes fractions végétales (semences, feuilles ou sommités fleuries) qui produisent chacune une huile essentielle spécifique. Nous nous attarderons uniquement sur la dernière des trois, produit transparent, clair, très fluide, à la composition biochimique fort variable selon la localisation géographique où pousse tel ou tel buplèvre ligneux. Ces quelques données permettent de bien mettre en évidence des chémotypes évidents :

Dans tous les cas, on remarque de fortes proportions de monoterpènes (de 56 à 85 %). Deux chémotypes se distinguent :

  • huile essentielle portugaise : CT pinènes
  • huiles essentielles italienne, sarde et corse : CT β-phellandrène

C’est sur l’huile essentielle provenant de Corse que nous avons jeter notre dévolu. Elle contient jusqu’à 87,50 % de monoterpènes et un peu de cétones (cryptone : 2 %).

Propriétés thérapeutiques

  • Anti-infectieuse : antifongique majeure, antivirale (on doit ces deux activités au β-phellandrène)
  • Expectorante, mucolytique, anti-asthmatique
  • Digestive, détoxifiante intestinale
  • Tonique, stimulante, positivante
  • Anti-inflammatoire, antirhumatismale
  • Antispasmodique
  • Diurétique
  • Emménagogue

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère respiratoire : toux, toux opiniâtre, gêne respiratoire, bronchite, pneumonie, asthme
  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : inappétence, indigestion, diarrhée, constipation, ulcère gastrique et/ou intestinal, infection des voies digestives
  • Troubles de la sphère gynécologique : aménorrhée, dysménorrhée, candidose vaginale
  • Troubles locomoteurs : crampe, courbature, élongation, contractures et spasmes musculaires, tétanie musculaire, hypertonie musculaire, foulure, entorse, tendinite, sciatique, arthrite, coxalgie, coup, séquelle de choc (pour bon nombre de ces raisons, l’huile essentielle de buplèvre ligneux peut s’employer pour l’échauffement ainsi qu’en traumatologie sportive)
  • Rétention urinaire
  • Fatigue physique et intellectuelle, insomnie, déprime
  • Maux de tête
  • Grippe, fièvre

Modes d’emploi

  • Diffusion atmosphérique.
  • Inhalation, olfaction.
  • Voie cutanée (massage, friction).
  • Voie orale (avec mesure).

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • L’huile essentielle de buplèvre ligneux contient quelques substances potentiellement allergisantes (limonène, pinènes, etc.). Assurez-vous que votre peau n’y est pas sensible avant toute application. Par ailleurs, elle est contre-indiquée en cas de grossesse et d’allaitement, chez l’enfant de moins de sept ans, enfin en cas d’insuffisance rénale (elle peut causer une inflammation rénale).
  • Autres espèces : buplèvre du mont Baldo (B. baldense), buplèvre de Toulon (B. ranunculoides), buplèvre rigide (B. rigidum), buplèvre en faux (B. falcatum), buplèvre étoilé (B. stellatum), etc.
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    1. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p.212.

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L’huile essentielle d’épicéa (Picea abies)

Synonymes : pesse, épinette de Norvège.

L’épicéa est un géant des forêts tempérées de l’hémisphère nord : 50 m de hauteur en moyenne, mais un spécimen isolé (et qui ne souffre pas de la présence intempestive de ses congénères) peut grimper dix mètres au-dessus dans certaines régions européennes.
Bien qu’il soit particulièrement équipé pour résister au froid (1), l’épicéa n’en apprécie pas moins le soleil, les sols acides surtout et parfois calcaires, ce qui lui facilite la vie à haute altitude : aujourd’hui, le fait d’avoir été massivement planté un peu partout en Europe nous fait oublier que l’épicéa est avant tout une essence montagnarde. Malgré ses atouts, il craint par-dessus tout ce que l’on appelle le chablis, c’est-à-dire les arbres tombés au sol, cassés ou déracinés, et l’ensemble des perturbations créées par la chute de ces arbres sur les arbres alentours. De même que l’on ne peut longuement titiller involontairement un arbre aux branches chargées de paquets de neige sans que l’un deux vous tombe sur le râble : c’est ce qu’apprend à ses dépens le personnage principal d’une nouvelle de Jack London intitulée Construire un feu (1902).

Bon an mal an, l’épicéa fait son chemin pendant généralement trois ou quatre siècles, bien que le record de longévité de cet arbre se situe autour du demi millénaire. Mais il y a bien pire comme danger que le chablis pour un épicéa : ses propres congénères ! En effet, l’épicéa est une espèce au sein de laquelle prévaut un phénomène de compétition intraspécifique : les plus frêles spécimens ne font pas le poids très longtemps face à l’ombre portée des dominants. Ils finissent par mourir, leur parure passant du vert au roux. L’on peut donc dire qu’en ce qui concerne l’épicéa, le plus faible n’a que peu de chances de survie et que son salut – loin de cette loi de la jungle sévissant au septentrion – serait de rester, si possible, à l’écart de ses grands frères, ce qui est arrivé à certains, pour leur malheur, hélas. Mais il faut dire qu’ils ont été grandement aidés par ce grand dadais d’homme qui pense toujours bien faire mais qui, assez souvent, ne fait pas autre chose que semer la zizanie quand ça n’est pas tout bonnement la m*rde. Depuis quelques années, je vois passer des informations qui relatent des actions soutenues par une bonne volonté évidente mais menées en dépit du bon sens : je veux parler des bombes à graines et du reboisement à la sauvage. Premier constat : on ne peut pas introduire volontairement ou non une espèce végétale quelle qu’elle soit dans un lieu donné sans courir, tôt ou tard, à la catastrophe. C’est pourquoi les bombes à graines, c’est la plupart du temps idiot, car elles contiennent des semences qu’on fait atterrir dans des lieux où elles n’ont rien à y faire. C’est un truc de fluffy bunny en somme. De même, d’aucuns s’imaginent que planter un arbre est à la portée du premier venu. Que nenni mon brave. C’est affaire de spécialiste. Il faut tout d’abord une solide connaissance du terrain sur lequel on veut réintroduire une espèce ou seulement la multiplier, une question, qu’à l’évidence, l’on ne s’est pas posée à propos de l’épicéa. Comme beaucoup d’autres espèces d’arbres, l’épicéa est très sensible à la symbiose mycorhizienne. Chaque épicéa, s’il peut tuer l’un de son clan que des dispositions fragiles vouent à une mort certaine, ne peut, lui, vivre, sans le champignon souterrain avec lequel ses racines entrent en relation d’échange mutuel : la première tentative d’implantation de l’épicéa en Australie tourna au désastre car il manquait au sol australien le champignon nécessaire à l’épicéa. C’est là qu’on peut dire que l’expression de « terre natale » prend tout son sens : ces épicéas ne purent que dépérir. Bien qu’enracinés, ils demeurèrent déracinés et moururent effectivement d’un mal du pays, ce vague à l’âme qui peut assombrir jusqu’aux plus puissants colosses de la Nature. Ce sont là des données fort intéressantes qui permettent de mieux cerner la personnalité de cet arbre, ce géant au cœur tendre quand les circonstances l’y obligent, sinon il demeure fier et altier : j’en veux pour preuve que, originellement, l’arbre de Noël, ça n’est pas le sapin mais l’épicéa, ce qui est une chose assez étonnante, car nous avons dit que le sapin est le plus frileux des deux, il résiste donc mieux à l’intérieur d’une maison durant la période des fêtes, perdant plus lentement ses aiguilles que l’épicéa. Je vous renvoie à l’occasion à deux articles déjà présents sur le blog depuis quelques années : celui sur le sapin en général et cet autre sur le rôle symbolique de l’arbre de lumière à l’approche du solstice d’hiver.

Arbre festif, l’épicéa est aussi une essence liée d’une manière bien particulière au monde des arts : il est utilisé en lutherie dans la fabrication de la table d’harmonie des violons. Pour cela, on ne s’y prend pas au hasard. Les épicéas faisant l’objet d’un tel traitement sont issus d’une pousse lente à assez haute altitude (environ 1000 m). Souvent, le luthier est présent lors de l’abattage durant lequel on tient compte des phases de la Lune (le volume d’un tronc d’arbre, et donc sa densité, changent selon les phases lunaires, mais également en fonction de l’activité solaire…), et du signe zodiacal dans lequel pérégrine l’astre lunaire au moment précis où l’arbre s’abat, ce qui doit occasionner une autre musique que celle d’un stradivarius, vu que le colosse de 50 m de hauteur possède, au grand maximum, un tronc d’un diamètre de 150 cm à la base : le « timber » du lumberjack prend ici toute son importance : c’est un jeu de mikado puissance 10000 qui s’abat tout autour, çà et là à grand fracas, l’écorce volant en tout sens sous la violence du choc, une écorce que l’épicéa possède lisse et brune dans son jeune âge, puis qui s’écaille, se ride et se fendille une fois que l’arbre repose sur quelques siècles.
L’altitude, encore elle, influe sur la conformation des rameaux : c’est grâce à elle qu’on peut reconnaître un épicéa de basse altitude (les rameaux sont longs et pendants, dit « en draperie » ; cf. image ci-dessus), alors qu’en plus haute altitude, ces mêmes rameaux, plus rigides, ne font pas dans la dentelle et sont de fait beaucoup plus courts. Dans un cas comme dans l’autre, ils portent de brèves aiguilles (1 à 2 cm), vertes et foncées sous toutes leurs faces, ainsi que des chatons dont on distingue ceux qui sont mâles (de couleur rouge puis jaunâtre) des femelles (de couleur rouge carminé ; cf. image ci-dessous). Plus tard, des cônes pendants de 10 à 15 cm de longueur apparaissent. Dès qu’ils parviennent à maturité, ils tombent à terre, bombes à graines naturelles, restants entiers, composés de solides écailles losangiques qui abritent des semences dont se régalent les écureuils.

L’épicéa en aromathérapie

L’épicéa, du latin Picea, ne dira peut-être rien aux personnes qui s’intéressent un tant soit peu à l’univers des huiles essentielles, bien qu’en France, l’on connaisse assez bien, depuis quelques décennies, l’un de ces Picea que l’on dit mariana, autrement dit l’épinette noire qui est, effectivement, une espèce d’épicéa, de même que l’épicéa commun, c’est-à-dire notre Picea abies, est parfois désigné par le surnom d’épinette de Norvège. Outre que ces deux espèces partagent bien des points communs d’un point de vue de la botanique, l’on peut en dire autant concernant l’aspect thérapeutique. De même que pour l’épinette noire (et la blanche, la bleue, la rouge…), ici on distille les aiguilles de l’épicéa par l’intermédiaire d’une distillation à la vapeur d’eau et à basse pression, laquelle permet d’obtenir un liquide léger, très fluide, presque incolore, où dominent essentiellement des molécules appartenant à la famille des monoterpènes : alpha-pinène, bêta-pinène, delta-3-carène, limonène, camphène. On y trouve également un ester que l’on croise dans la plupart des résineux, l’acétate de bornyle.

Propriétés thérapeutiques

  • Anti-infectieuse : antibactérienne, antifongique, antiseptique atmosphérique
  • Immunostimulante
  • Tonique respiratoire, expectorante, mucolytique, balsamique
  • Tonique lymphatique
  • Antispasmodique, sédative, relaxante, inductrice du sommeil
  • Anti-inflammatoire
  • Répulsive insecte

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère respiratoire : toux, bronchite, rhume, asthme
  • Troubles circulatoires : rétention d’eau
  • Troubles locomoteurs : muscles enflammés et/ou douloureux, arthrite, articulations (genoux, hanche, épaules) enflammées et/ou douloureuses
  • Troubles du système nerveux : difficultés d’endormissement, agitation, nervosité, stress
  • Piqûres d’insectes (volants surtout)
  • Suite de convalescence, fatigue après maladie infectieuse, épuisement, asthénie physique et intellectuelle
  • Pour méditer (en fait, on peut méditer avec toutes les huiles essentielles…)

Modes d’emploi

  • Diffusion atmosphérique.
  • Inhalation, olfaction.
  • Usage externe (bain, massage, friction).
  • Voie orale mesurée.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • En ce qui concerne les deux premiers points, on se référera à ce que nous avons naguère énoncé à propos de l’huile essentielle d’épinette noire.
  • Il existe un élixir floral à base d’épicéa qui est destiné aux personnes qui présentent un tempérament rigoureux et austère, qui n’acceptent ni compromis ni remise en cause. Pour qui (re)cherche souplesse.
  • Autres espèces : l’épinette blanche (P. glauca), l’épinette bleue (P. pungens), l’épinette rouge (P. rubens), etc.
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    1. Jusqu’à – 40° C, contrairement au sapin, bien plus frileux et fragile. Cette capacité permet la présence de l’épicéa aux abords du cercle polaire.

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Le thuya (Thuja occidentalis)

Synonymes : thuya du Canada, thuya de Virginie, cèdre blanc, balai, arbre de vie.

Dans l’Odyssée, Homère place Ulysse aux prises avec Calypso qui souhaite coûte que coûte le tenir captif dans ses filets. On se rappelle comment le héros homérique finira par s’échapper de cette emprise avant de se diriger à la rencontre de maints autres périls. C’est dans ce même repère qu’Hermès vient trouver Ulysse, « chez elle, auprès de son foyer où flambait un grand feu. On sentait du plus loin le cèdre pétillant et le thuya, dont les fumées embaumaient l’île » (1). Victor Bérard, le traducteur d’Homère, plaçait, rappelons-le nous, l’antre de Calypso aux environs de cette petite pointe marocaine qui fait face à l’Espagne, étroite langue de mer qui sépare les terres par les colonnes d’Hercule, alias le détroit de Gibraltar. Le cèdre qu’évoque cet extrait, cela pourrait bien être le cèdre de l’Atlas (Cedrus atlantica), du nom de ce massif montagneux du Maghreb, s’étendant de l’Ouest à l’Est, du Maroc à la Tunisie. Quant à ce thuya… Précisons tout d’abord que ce mot tire son origine du grec. Durant l’Antiquité, on nommait thyia, thya ou thyon un arbre nord-africain au bois parfumé (du grec thyêeis, « odorant »). Peut-être bien qu’il s’agit du même dont parle Apulée dans L’âne d’or. Par trois fois, l’on croise le mot thuya dans le texte. Aujourd’hui, en Afrique du Nord, l’on connaît, au même titre que le cèdre de l’Atlas, un autre conifère que l’on nomme cyprès de l’Atlas ou, plus intéressant encore, thuya de Berbérie (Tetraclinis articulata). C’est séduisant dans le sens où Apulée est originaire de Madaure, une ville située non loin de la frontière qui sépare l’Algérie et la Tunisie : autant dire qu’à Madaure on est en plein Atlas. Ce Romain d’origine berbère qu’était Apulée, homme à la vaste érudition, connaissait-il ce thuya berbère ? Difficile à dire. Si jamais c’est le cas, il associe cet arbre par deux fois à l’ivoire (livres 2 et 5), avec lequel il compose, comme matériau de construction, du mobilier (table, caisson de plafond), et, plus loin (livre 11), une coque de navire à lui tout seul.

Celui qui parque dans l’anonymat le moindre pavillon de banlieue, fut, de même que le laurier-cerise à qui il dispute parfois le titre de meilleur camouflage péri-urbain, un arbre en provenance d’ailleurs : l’adjectif occidentalis nous donne un gros indice : ce thuya (contrairement à l’orientalis) est originaire de cette zone qui, pour nous, représente ce lieu lointain, cet ouest où le soleil, après déclin, se couche, avant d’aller illuminer d’autres cieux, nous forçant à reposer nos yeux émerveillés devant tant de beauté accumulée.
Il y a cinq siècles, alors que les vagues atlantiques poussèrent l’homme aventureux cherchant à se mesurer à l’élément liquide peuplé d’inquiétantes créatures, cet homme, à la recherche des merveilleuses Indes, rencontra ce que l’on appelle aujourd’hui les Amériques. Le navigateur français Jacques Cartier (1491-1557) fit la rencontre d’un thuya lors de son deuxième voyage (1535-1536). Bernard Assiniwi, l’auteur de La médecine des Indiens d’Amérique, en témoigne : « Le cèdre blanc [nda : aka le thuya occidental] est le véritable Annedda des Hurons de la rivière Saint-Charles, près de Québec, et l’arbre avec lequel Domagaya [nda : un des fils du chef iroquois Donnacona] soigna l’équipage de Jacques Cartier » (2). Les hommes de Cartier souffraient effectivement de scorbut, chose qui fut réparée grâce au thuya antiscorbutique que d’autres tribus amérindiennes mettaient à profit dans bien des affections (fièvre, toux, maux de tête, douleurs rhumatismales), soit pour des raisons assez identiques à celles qui firent qu’on employa cet arbre en Europe occidentale, où Samuel Hahnemann s’en empara et le vulgarisa comme remède, le disant capable de provoquer plus de 300 symptômes : ce qui lui fit remarquer que cet arbre pouvait trouver une utilité « dans le traitement de quelques maladies graves contre lesquelles on n’a pas encore trouvé de remède ». Au-delà d’un strict usage homéopathique, le thuya fit ses armes en thérapeutique traditionnelle, reconnu, tant en Allemagne, en Grande-Bretagne qu’en Pologne, comme un excellent remède des affections respiratoires (bronchite), rhumatismales (rhumatismes chroniques) et goutteuses. Il s’illustra aussi comme diurétique et sudorifique, et on le disait particulièrement actif sur les cancers génitaux d’origine vénériennes.

Conifère de taille modeste (10 à 15 m) et de stature pyramidale, le thuya occidental est une essence bien connue comme arbre d’ornement. Il est, tout comme le laurier-cerise, aujourd’hui considéré comme un arbre indigène : c’est du moins ce que prétendait Cazin il y a environ un siècle et demi, même s’il est vrai – et cela s’applique aussi à l’épinette bleue – que le cantonnement de ces espèces à des buts strictement ornementaux ne nous les fait pas imaginer en pleine nature à côté d’essences autochtones comme le sont le chêne et le hêtre par exemple.
Originaire du sud-est canadien, le thuya est naturellement très résistant au froid ainsi qu’à l’humidité : les terrains situés en bordure de cours d’eau, les lieux frais et ombragés, voire même marécageux, ne l’effraient pas, ayant tout au contraire pour habitude de s’y complaire.
Arbre – faut-il le préciser ? – semper virens, le thuya occidental est assez proche des cyprès, étant inclus dans la famille botanique s’inspirant du nom de ces derniers, les Cupressacées. La parenté s’explique par des feuilles qui sont formées d’écailles aplaties imbriquées les unes dans les autres, et dont la couleur vert blond (qui tend à jaunir durant l’hiver) affuble ce thuya d’une parure qui lui donne l’allure d’un arbre artificiel. Les rameaux aplatis, disposés de façon étalée, presque à angle droit par rapport au tronc, renforcent cette ressemblance avec un faux arbre articulé de Noël. Mais, contrairement à celui-ci, feuillage vert bouteille engainant des tiges métalliques, le thuya ne sent pas le plastique, son feuillage dispersant une agréable odeur balsamique, au contraire de son bois dont le parfum n’est pas des plus avenants : mais on dit que c’est de cela que ce conifère tire son caractère imputrescible, comme, du reste, la plupart des autres thuyas ou arbres qui lui sont apparentés : par exemple, en Chine, le thuya dit « orientalis » était vu comme un des symboles de l’immortalité. C’est pourquoi sa résine et ses graines étaient absorbées par les « Immortels », parce que, comme le souligne Serge Hernicot, le thuya procure une « sensation de fraîcheur et de légèreté » (3). Même chose pour le thuya géant de Californie (West red cedarThuja plicata) dont on explique l’immortelle longévité par le fait que « lorsque cet arbre est isolé, ses branches basses se marcottent » (4), pérennisant ainsi l’arbre-mère auquel on attribue, comme de juste, le surnom d’arbre de vie : aux États-Unis, il faut demander de l’huile essentielle d’arbre de vie (arbor vitae) pour être bien servi. Cependant, malgré cette réputation d’invincibilité, il est arrivé au thuya une fâcheuse mésaventure : Jean-Marie Pelt explique dans un de ses ouvrages comment une haie de ces arbres plantée par son père fut complètement décimée par un autre hôte, lui aussi venu d’ailleurs : la renouée du Japon. Face à l’agressivité de cette dernière (et sans doute par toxicité allélopathique), les thuyas finirent par « vieillir prématurément » avant de dépérir.
La floraison discrète du thuya occidental se déroule en mai ; sa fructification laisse place à de petits fruits lisses, verts puis bruns, oblongs, ne dépassant pas les 2 cm de longueur. Ils se distinguent par là des galbules ligneuses de la plupart des cyprès.

Le thuya en phyto-aromathérapie

Contrairement aux feuilles de Thuja orientalis, celles du Thuja occidentalis présentent chacune « une vésicule de résine liquide sur le dos », explique Cazin (5). Ce sont ces glandes à essence qui se déchirent lors de l’hydrodistillation des ramules fraîches de thuya, permettant d’obtenir « une sorte d’essence de térébenthine transparente, légère, de couleur jaune [nda : parfois jaune verdâtre, un peu à l’image du feuillage de ce conifère], couleur qui se perd par une seconde distillation ; elle offre une odeur forte, qui se rapproche de celle de la tanaisie ; sa saveur est un peu camphrée, légèrement âcre » (6) et légèrement amère. La distillation à la vapeur d’eau permet généralement d’offrir 0,4 à 1 % de cette huile essentielle au frais parfum, pétillant pourrait-on dire, qui ne peut cependant pas complètement dissimuler une solidité en arrière-plan, de même que la prime fraîcheur d’une huile essentielle de sauge officinale s’estompe assez vite devant la densité massive d’une molécule aromatique que sauge officinale et Thuja occidentalis ont en commun : la thuyone (parfois orthographiée « thujone » : il s’agit là de sa dénomination anglaise). Voici qui nous mène à établir un tableau de données concernant la composition biochimique de l’huile essentielle de thuya occidental :

  • Cétones : 70 % (dont cis-thuyone 45 % ; trans-thuyone 9 % ; camphre 2 % ; fenchone 14 %)
  • Monoterpènes : 15 %
  • Esters : 5 %

Au-delà, les feuilles de ce thuya partagent avec celles du pin sylvestre un principe amer du nom de pinipicrine. On y trouve aussi de la cire, du mucilage, du tanin et des flavonoïdes.
En thérapeutique traditionnelle, on a surtout utilisé les feuilles et les rameaux, plus rarement l’écorce et le bois de ce thuya.

Propriétés thérapeutiques

L’on a dit du Thuja occidentalis qu’il était un polychreste végétal. La preuve :

  • Antalgique, décontractant musculaire, antirhumatismal, anti-inflammatoire
  • Diurétique léger, sédatif urinaire
  • Expectorant
  • Sudorifique, fébrifuge
  • Antiscorbutique
  • Antiviral
  • Astringent, émollient
  • Vermifuge
  • Emménagogue, antisyphilitique

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère vésico-rénale : cystite, incontinence urinaire, énurésie, hypertrophie de la prostate, prostatite, congestion et névralgie pelviennes
  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : constipation, parasites intestinaux
  • Troubles de la sphère respiratoire : toux, bronchite aiguë, catarrhe pulmonaire, ozène
  • Troubles locomoteurs : rhumatismes, algies musculaires et articulaires, névralgie, douleur vertébrale
  • Troubles de la sphère gynécologique : métrite, leucorrhée, vaginisme
  • Troubles de la sphère génitale (masculine comme féminine) : « prophylaxie des maladies vénériennes » : « Le thuya entre dans la composition du savon prophylactique de Pfeiffer qu’on utilise en lotion sur les parties génitales aussitôt après un rapport douteux » (7), blennorragie, blennorrhée, balanite, condylome, condylome rebelle (= verrue génitale)
  • Affections cutanées : angiome, verrue, végétations, œil de perdrix, psoriasis, ulcère, scrofulose
  • Affections oculaires : conjonctivite, iritis
  • Affections cancéreuses : papillome, polype, néoplasme, épithélioma

Note : à cela, ajoutons certains grains de beauté par trop proéminents ainsi que les hémorroïdes, et l’on comprendra que, dans l’ensemble, le thuya est une espèce de rabot qui cherche à araser tout ce qui dépasse, ou presque, en particulier lorsque ces excroissances sont d’origine vénérienne : le thuya était employé dans « le traitement des excroissances […] rebelles, même de celles qui avaient résisté à l’action du mercure, des cautérisations et de l’excision […] : les excroissances […], après peu de jours, pâlissent, diminuent de volume et se flétrissent d’une manière remarquable » (8).

Modes d’emploi

  • Décoction de feuilles fraîches (voire, mais c’est plus rare, décoction d’écorce des jeunes ramules).
  • Extrait hydro-alcoolique.
  • Teinture-mère homéopathique.
  • Macération vineuse des feuilles fraîches.
  • Macération acétique des feuilles fraîches.
  • Huile essentielle : inhalation, olfaction, usage externe ; dans tous les autres cas, cette huile essentielle relève strictement des recommandations d’un médecin aromathérapeute.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Récolte : en vue d’un usage phytothérapeutique, les feuilles du thuya occidental se cueillent à la belle saison, c’est-à-dire durant tout l’été.
  • Toxicité : pour avoir fait intervenir plus haut la sauge officinale sous sa forme d’huile essentielle afin de la comparer à celle de ce thuya, pas de doute, du côté de l’huile essentielle de Thuja occidentalis : c’est, si je puis m’exprimer ainsi, du « lourd », dont on ne s’encombrera pas avec les enfants (jeunes à très jeunes), la femme enceinte (huile essentielle potentiellement abortive) ou celle qui allaite ; de plus, précisons qu’elle est neurotoxique, convulsivante, capable de provoquer des crises d’épilepsie. Par le JO n° 182 du 8 août 2007, cette huile essentielle a été placée sous le monopole pharmaceutique, de même que les huiles essentielles de deux autres thuyas : le cèdre de Corée (T. koraenensis nakai) et le thuya géant de Californie (T. plicata). Outre les phénomènes convulsifs, la toxicité par le biais de l’huile essentielle de Thuja occidentalis s’exprime par des atteintes vésico-rénales (néphrite, albuminurie, anurie) et gastro-intestinales (douleurs abdominales, irritations gastriques, vomissement, diarrhée, gastro-entérite), avant de parvenir, éventuellement, à un état comateux parfois suivi du décès.
    _______________
    1. Homère, Odyssée, p. 108.
    2. Bernard Assiniwi, La médecine des Indiens d’Amérique, p. 263.
    3. Serge Hernicot, Les huiles essentielles énergétiques, p. 56.
    4. Francis Hallé, Plaidoyer pour l’arbre, p. 47.
    5. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p. 951.
    6. Ibidem.
    7. Jean Valnet, L’aromathérapie, p. 353.
    8. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, pp. 951-952.

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Le silène enflé (Silene vulgaris)

Cette plante vivace commune d’une cinquantaine de centimètres maximum possède un feuillage glabre, des feuilles opposées, assez petites, pointues, assez proches de celles de la mâche, mais c’est la couleur vert glauque des feuilles de silène qui le distingue de cette dernière.
Les tiges portent des inflorescences groupées dont les fleurs périphériques possèdent un plus long pédoncule que les fleurs internes. Les unes comme les autres sont profondément découpées (elles ressemblent en cela à certains œillets), comptent cinq pétales blancs qui exhalent une douce odeur et ont la particularité de ne s’ouvrir que le soir. La floraison se déroule entre mai et septembre. Les calices dans lesquels s’insèrent les fleurs sont ovoïdes, également glabres, nervurés et veinés, teintés de jaune-verdâtre ou de rose-violacé.

Bien qu’il préfère les sols calcaires et drainés de préférence, on trouve le silène assez facilement, aussi bien en plaine qu’en montagne (jusqu’à 1800 m) : jardins, pelouses, prairies, haies, sous-bois très clairs, terrains vagues, bordures des routes, dunes, rochers, éboulis, friches, landes, fourrés forment l’ensemble de son aire de répartition.

Les feuilles et les jeunes pousses sont comestibles et se consomment en salade ou comme légume. Au-delà de cette prime verdeur, elles deviennent dures et amères. Dans certaines régions d’Italie (Vénétie et Frioul), le silène est considéré comme aromate : haché menu, il aromatise les plats de fruits de mer et de crustacés, par exemple. Une confusion est possible avec d’autres silènes tels que le silène penché (Silene nutans) ou le silène blanc (Silene alba), mais ces deux espèces sont également comestibles, aussi, pas de souci à se faire.

Quand le calice est sec, il est utilisé comme un petit sifflet. En revanche, quand il est encore vert, il joue le rôle de pétard si on le fait claquer sur la main, d’où ses surnoms de claquet et de claquot.
Lorsqu’un garçon fait claquer un silène sur le front d’une jeune fille, il lui signifie là son amour, ce qui n’est ni gracieux ni délicat (rien n’empêche la demoiselle de l’envoyer sur les roses le cas échéant…). La relation du silène à l’amour reste, au demeurant, fort étrange, Silène étant ce satyre mythologique qui passe le plus clair de son temps en état d’ivresse (qui n’a pas grand-chose à voir avec celle que peut parfois susciter l’ardeur amoureuse). Cependant, notons la ressemblance entre le silène enflé et le ventre proéminent de ces créatures aux mœurs bien particulières que sont les silènes. Dans ce cadre, nous sommes fort éloignés de la dimension symbolique que le Moyen-Âge attribua au silène, une fleur simple et gracile représentant une certaine idée de la mélancolie, cette disposition à la tristesse qu’il est difficile d’entrevoir à travers sa réputation de claquet. Tout au contraire, il fait figure d’ornement : il apparaît sur les enluminures (c’est ainsi qu’on le croise dans les pages des Grandes heures d’Anne de Bretagne ; cf. illustration ci-dessous), les ouvriers du textile l’insèrent dans les tissus qu’ils confectionnent, on décèle encore sa présence comme motif floral sur certains tapis mille-fleurs. Il est tant apprécié en fin de Moyen-Âge, qu’on en vient même à le surnommer « compagnon blanc ».

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La carline acaule (Carlina acaulis)

Synonymes : chardon argenté, chardon doré, chardonnette, chardousse, carline noire, caméléon blanc, artichaut sauvage, loque, baromètre, etc.

Au chapitre 8 du troisième livre de la Materia medica, Dioscoride expose l’étendue de ses connaissances au sujet de la carline, plante dont suinte des racines une sorte de glu, dont on se sert comme de mastic, dit-il. Ses feuilles sont comparées à celles du sylibon et de l’artichaut. Ce sylibon est-il bien « notre » chardon-marie (Sylibum marianum) ? C’est-à-dire l’image exacte qu’on en a et qui saute de notre mémoire quand nous nous disons : « chardon-marie » ? De même avec l’artichaut… Son seul nom est beaucoup plus vaste que n’était l’envergure de cette plante durant l’Antiquité : les artichauts actuels, produits transformés par la main de l’homme depuis au moins la Renaissance, n’ont rien de commun avec l’artichaut de Dioscoride, quel qu’il soit. Ensuite, ce dernier ne fait pas autre chose que de comparer telle ou telle partie de la plante qu’il décrit avec telle ou telle autre plante. C’est toujours la bonne vieille antienne que de comparer un objet qu’on a sous les yeux avec d’autres qui ne le sont pas : le problème, en lisant la monographie que Dioscoride consacre à cette « carline », c’est que nous autres, deux mille ans plus tard, nous n’avons aucune de ces plantes sous les yeux. Il faut donc fouiller chez Dioscoride et chez d’autres encore, parmi la masse d’informations (si elle existe) pour y dénicher les détails qui permettent d’attester que telle plante décrite est bien celle à laquelle on pense. Mais c’est un travail très fastidieux, de nombreuses erreurs sont commises et rendent la tâche particulièrement ardue, ce qui ne facilite pas l’élaboration d’un fond commun et pérenne des savoirs, pour reprendre une formulation de Pierre Lieutaghi.
Comment expliquer à quelqu’un qui n’a jamais vu une fleur ce que c’est ? Les superlatifs et autres comparatifs ne sont parfois d’aucun secours, le vocabulaire, incomplet et imparfait, vient à manquer… Ainsi, Dioscoride se sert-il de connaissances déjà acquises, bien installées, sur lesquelles il s’appuie, pour aborder l’inconnue, cette carline, donc. Il fait appel à la « chardonnette », au « hérisson marin » et à la « carchiophe » afin d’aiguiser l’imagination du lecteur en lui indiquant que les feuilles sont comme ceci, les fleurs comme cela, etc. Et, justement, comme il est question de fleurs, nous rencontrons un hic, puisque Dioscoride attribue à « sa » carline des fleurs « rouges et moussues ». Qui a déjà vu une carline acaule ou à feuilles d’acanthe sait pertinemment que le capitule floral de ces plantes n’est en aucun cas rougeoyant. Mais nous interprétons le monde en fonction de ce que nous savons de lui. Qui me dit, à moi, qui suis arrêté sur une certaine image de la carline (image exacte au demeurant), qu’il n’existe pas, quelque part, sur des terres foulées par Dioscoride il y a 2000 ans et sur lesquelles je n’ai jamais mis les pieds, une carline dont les inflorescences partageraient la teinte de celles du chardon-marie ?

La botanique est de rigueur en phytothérapie ; c’est une chose que je souligne assez régulièrement. Si les descriptions morphologiques faites par les auteurs anciens laissent le plus souvent à désirer, il est permis, souhaitable même, de s’adresser aux lignes concernant les aspects purement thérapeutiques afin d’y déceler, éventuellement, une porte d’entrée, pourquoi pas un sésame ? Or, si nous prenons connaissance des quelques informations apportées par Dioscoride à propos de la « carline », nous nous rendons compte que, bien qu’elles se concentrent uniquement sur la seule racine, elles correspondent à des emplois plus récents : vermifuge et diurétique sont deux propriétés données par Dioscoride, et qui s’appliquent encore à la carline actuelle. Par contre, la fin du paragraphe s’attarde sur des « vertus » qui ne s’appliquent pas (plus ?) à la carline acaule : « la racine bue avec du vin, est très bonne face au venin des serpents [!!!]. Mêlée avec du gruau sec, ou avec de l’eau, et avec de l’huile, elle tue les chiens, les porcs et les rats » (1). En plus de cela, la carline était un « antidote de la peste et des maladies contagieuses, elle conférait […] une force inouïe et produisait différents effets magiques » (2), comme semble le souligner le surnom de chardon angélique que lui donne Paracelse, reprenant par là une vieille légende selon laquelle Charlemagne (ou plus tardivement Charles Quint) reçut de la part d’un ange la carline comme remède contre la peste qui affligeait une bonne portion de son armée. Fort vantée autrefois, la racine de carline participait à l’élaboration de préparations magistrales aujourd’hui complètement oubliées, si ce ne sont leurs noms dont la force antique résonne encore jusqu’à nous : citons, pour l’exemple, l’orviétan et la thériaque, ainsi que l’essence de Stahl, toutes compositions qui cherchèrent à mettre en évidence les soi-disant propriétés alexipharmaques de la carline, dont le renom impérial brilla par le biais des deux Carolus dont nous avons parlés plus haut, ayant cru qu’il existait une filiation avec le nom latin de la carline : carlina. Chose que ne partage pas Césalpin qui vécut au même siècle que Charles Quint : « leur nom latin reproduit […] un nom vulgaire italien du XVI ème siècle qui semble une corruption de cardina, diminutif de l’italien cardo, ‘chardon’ » (3). Tout cela semble de suite moins prestigieux, mais ne doit pas nous faire oublier que la carline est une plante résolument magique, manifestant par rapport à l’humidité une sainte phobie qui s’exprime par la réaction de la plante par rapport à l’hygrométrie : les « bractées se redressent et se rapprochent en forme de toit conique, protégeant comme d’une tente les fleurs du capitule » (4). Ainsi fait la carline par temps pluvieux et lorsque l’obscurité l’y oblige. La carline joue donc le rôle de baromètre que l’on placarde sur les portes… en guise de décoration diront certains qui ne savent pas : « Puissent les montagnes du Sud héberger toujours la grande carline à feuilles d’acanthe, la plus menacée, ce soleil des herbes que les anciens paysans clouaient sur la porte des granges où, parfois encore, il darde son œil lumineux, terreur des créatures de l’ombre et des forces néfastes » (5).

Acaule. Littéralement : « sans queue ». « A quoi servirait l’aide insignifiante d’une tige quand on s’est agrandi à la dimension même de l’astre vénéré ? », interroge Pierre Lieutaghi ? (6). Et il est vrai que ce que la carline acaule n’a pas en hauteur, elle l’a en largeur, même si parfois elle adopte une allure ascendante, perchant ses gros capitules à plus de 50 cm du sol, où ses feuilles pennatilobées très découpées, peu poilues mais où les poils se sont transformés en épines durcies, forment alors des rosettes aériennes que, par ailleurs, l’on trouve étalées à même le sol en une structure de pas loin de 60 cm de diamètre. Les capitules sont quant à eux formés des bractées périphériques, longues, pointues et argentées, qui enserrent des fleurs tubuleuses blanchâtres ou brunâtres fleurissant de juin à septembre, produisant de nombreux akènes à aigrette jaune. Cet ensemble floral forme des soleils de 5 à 10 cm de diamètre, parfois jusqu’à 15 cm, un gigantisme qui a été pour beaucoup dans la récolte inconsidérée et massive de la carline acaule, plante vivace que l’on trouve jusqu’à 2500 m d’altitude sur les terrains secs et calcaires des Alpes, des Pyrénées, du Jura, de la Provence et du Languedoc.

La carline acaule en phytothérapie

Ni les feuilles de la carline acaule, ni son capitule ne préoccupent le phytothérapeute puisque c’est essentiellement à sa racine épaisse, brun jaunâtre à l’intérieur, rousse à l’extérieur, au suc laiteux que revient l’honneur d’entrer dans les faveurs de l’herboriste : d’« odeur forte et désagréable, séchée elle devient aromatique, d’abord douce, puis amère et forte » (7). Ici, le mot « aromatique » concerne essentiellement une essence (1 à 2 %) qu’on dit « pesante », voire « narcotique », dans laquelle on a détecté la présence de sesquiterpènes. Cette racine contient également de cette inuline de réserve (18 à 22 %), du tanin, de la résine, un principe amer, enfin un ferment de type présure que nous avons abordé à l’époque où nous traitions du gaillet jaune.

Propriétés thérapeutiques

  • Tonique gastrique, cholagogue, stomachique, vermifuge légère
  • Diurétique, dépurative, diaphorétique, sudorifique
  • Fébrifuge
  • Cicatrisante, détersive

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : faiblesse et atonie stomacales, inappétence, flatulences (le docteur Leclerc avait remarqué que chez les patients atteints de la grippe espagnole de 1918 l’on constatait le retour de l’appétit et le bon fonctionnement des voies digestives grâce à l’extrait fluide de carline)
  • Troubles de la sphère vésico-rénale : affections rénales, difficultés urinaires, hydropisie, rhumatismes
  • Affections cutanées : plaie, blessure, ulcère, escarre, urticaire, dartre, teigne, acné ; en général, toute autre éruption cutanée chronique
  • Grippe
  • Maux de gorge
  • Aménorrhée

Note : « Les phytothérapeutes allemands ajoutent à ces indications […] les vers intestinaux, le ténia, les points de côté, la paralysie de la langue, les états fébriles de l’appareil digestif, les typhoïdes, les maux de dents, etc. » (8).

Modes d’emploi

  • Décoction de racine (pour gargarisme, bain de bouche, lotion, compresse).
  • Teinture-mère.
  • Extrait fluide de racine.
  • Macération vineuse (vin blanc, vin rouge).
  • Macération acétique.
  • Cataplasme de racine broyée.
  • Poudre de racine sèche.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Récolte : elle est difficile vue l’extrême longueur de la racine de la carline qui, tout comme le pissenlit, abandonne une grande fraction de ses parties souterraines dans le sol si on lui tire un peu trop fort sur la tête. Avant que la carline ne se raréfie au point qu’on en a interdit la récolte dans certains départements, on avait coutume d’arracher la racine surtout à l’automne. La conservation de cette racine en vue de la sécher est hasardeuse : rappelons l’hydrophobie de cette plante dont la racine peut alors facilement moisir. Ainsi, mieux vaut s’abstenir de récolter une plante comme la carline si c’est pour voir sa partie vive terminer dans un état malheureux : ce serait alors un acte anti-écologique.
  • A hautes doses, la carline occasionne nausée et vomissement.
  • Alimentation : la carline alimentaire est tombée en désuétude. Compte tenu de sa rareté très relative, il est préférable de laisser cette plante tranquille. Précisons simplement que ce sont surtout les capitules de la carline à feuilles d’acanthe que l’on faisait bouillir à l’eau salée, en particulier à l’état immature. De même que l’on déguste encore le « cul » de l’artichaut, l’on consommait celui de la carline, comme cela se faisait dans les Cévennes où les paysans pauvres en faisaient un de leurs aliments. Ce met « savoureux et fondant » d’après Henri Leclerc, entrait dans la composition d’une confiture de carline, élaborée avec du sucre ou du miel, approchant peut-être de la cramaillotte. Rappelons enfin le rôle fromager que jouèrent les feuilles (sèches ou fraîches) de la carline afin de cailler le lait : c’est ainsi, aux dires de Matthiole, que les paysans toscans procédaient au XVI ème siècle.
  • Autres espèce : la carline commune (Carlina vulgaris), la carline à feuilles d’acanthe (Carlina acanthifolia), la carline à grosse tête (Carlina macrocephala), etc.
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    1. Dioscoride, Materia medica, Livre III, chapitre 8.
    2. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 217.
    3. Ibidem, p. 216.
    4. Ibidem.
    5. Pierre Lieutaghi, Le livre des bonnes herbes, p. 155.
    6. Ibidem, p. 153.
    7. Ute Kunkële & Till R. Lohmeyer, Plantes médicinales, p. 63.
    8. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 217.

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