Le thuya (Thuja occidentalis)

Synonymes : thuya du Canada, thuya de Virginie, cèdre blanc, balai, arbre de vie.

Dans l’Odyssée, Homère place Ulysse aux prises avec Calypso qui souhaite coûte que coûte le tenir captif dans ses filets. On se rappelle comment le héros homérique finira par s’échapper de cette emprise avant de se diriger à la rencontre de maints autres périls. C’est dans ce même repère qu’Hermès vient trouver Ulysse, « chez elle, auprès de son foyer où flambait un grand feu. On sentait du plus loin le cèdre pétillant et le thuya, dont les fumées embaumaient l’île » (1). Victor Bérard, le traducteur d’Homère, plaçait, rappelons-le nous, l’antre de Calypso aux environs de cette petite pointe marocaine qui fait face à l’Espagne, étroite langue de mer qui sépare les terres par les colonnes d’Hercule, alias le détroit de Gibraltar. Le cèdre qu’évoque cet extrait, cela pourrait bien être le cèdre de l’Atlas (Cedrus atlantica), du nom de ce massif montagneux du Maghreb, s’étendant de l’Ouest à l’Est, du Maroc à la Tunisie. Quant à ce thuya… Précisons tout d’abord que ce mot tire son origine du grec. Durant l’Antiquité, on nommait thyia, thya ou thyon un arbre nord-africain au bois parfumé (du grec thyêeis, « odorant »). Peut-être bien qu’il s’agit du même dont parle Apulée dans L’âne d’or. Par trois fois, l’on croise le mot thuya dans le texte. Aujourd’hui, en Afrique du Nord, l’on connaît, au même titre que le cèdre de l’Atlas, un autre conifère que l’on nomme cyprès de l’Atlas ou, plus intéressant encore, thuya de Berbérie (Tetraclinis articulata). C’est séduisant dans le sens où Apulée est originaire de Madaure, une ville située non loin de la frontière qui sépare l’Algérie et la Tunisie : autant dire qu’à Madaure on est en plein Atlas. Ce Romain d’origine berbère qu’était Apulée, homme à la vaste érudition, connaissait-il ce thuya berbère ? Difficile à dire. Si jamais c’est le cas, il associe cet arbre par deux fois à l’ivoire (livres 2 et 5), avec lequel il compose, comme matériau de construction, du mobilier (table, caisson de plafond), et, plus loin (livre 11), une coque de navire à lui tout seul.

Celui qui parque dans l’anonymat le moindre pavillon de banlieue, fut, de même que le laurier-cerise à qui il dispute parfois le titre de meilleur camouflage péri-urbain, un arbre en provenance d’ailleurs : l’adjectif occidentalis nous donne un gros indice : ce thuya (contrairement à l’orientalis) est originaire de cette zone qui, pour nous, représente ce lieu lointain, cet ouest où le soleil, après déclin, se couche, avant d’aller illuminer d’autres cieux, nous forçant à reposer nos yeux émerveillés devant tant de beauté accumulée.
Il y a cinq siècles, alors que les vagues atlantiques poussèrent l’homme aventureux cherchant à se mesurer à l’élément liquide peuplé d’inquiétantes créatures, cet homme, à la recherche des merveilleuses Indes, rencontra ce que l’on appelle aujourd’hui les Amériques. Le navigateur français Jacques Cartier (1491-1557) fit la rencontre d’un thuya lors de son deuxième voyage (1535-1536). Bernard Assiniwi, l’auteur de La médecine des Indiens d’Amérique, en témoigne : « Le cèdre blanc [nda : aka le thuya occidental] est le véritable Annedda des Hurons de la rivière Saint-Charles, près de Québec, et l’arbre avec lequel Domagaya [nda : un des fils du chef iroquois Donnacona] soigna l’équipage de Jacques Cartier » (2). Les hommes de Cartier souffraient effectivement de scorbut, chose qui fut réparée grâce au thuya antiscorbutique que d’autres tribus amérindiennes mettaient à profit dans bien des affections (fièvre, toux, maux de tête, douleurs rhumatismales), soit pour des raisons assez identiques à celles qui firent qu’on employa cet arbre en Europe occidentale, où Samuel Hahnemann s’en empara et le vulgarisa comme remède, le disant capable de provoquer plus de 300 symptômes : ce qui lui fit remarquer que cet arbre pouvait trouver une utilité « dans le traitement de quelques maladies graves contre lesquelles on n’a pas encore trouvé de remède ». Au-delà d’un strict usage homéopathique, le thuya fit ses armes en thérapeutique traditionnelle, reconnu, tant en Allemagne, en Grande-Bretagne qu’en Pologne, comme un excellent remède des affections respiratoires (bronchite), rhumatismales (rhumatismes chroniques) et goutteuses. Il s’illustra aussi comme diurétique et sudorifique, et on le disait particulièrement actif sur les cancers génitaux d’origine vénériennes.

Conifère de taille modeste (10 à 15 m) et de stature pyramidale, le thuya occidental est une essence bien connue comme arbre d’ornement. Il est, tout comme le laurier-cerise, aujourd’hui considéré comme un arbre indigène : c’est du moins ce que prétendait Cazin il y a environ un siècle et demi, même s’il est vrai – et cela s’applique aussi à l’épinette bleue – que le cantonnement de ces espèces à des buts strictement ornementaux ne nous les fait pas imaginer en pleine nature à côté d’essences autochtones comme le sont le chêne et le hêtre par exemple.
Originaire du sud-est canadien, le thuya est naturellement très résistant au froid ainsi qu’à l’humidité : les terrains situés en bordure de cours d’eau, les lieux frais et ombragés, voire même marécageux, ne l’effraient pas, ayant tout au contraire pour habitude de s’y complaire.
Arbre – faut-il le préciser ? – semper virens, le thuya occidental est assez proche des cyprès, étant inclus dans la famille botanique s’inspirant du nom de ces derniers, les Cupressacées. La parenté s’explique par des feuilles qui sont formées d’écailles aplaties imbriquées les unes dans les autres, et dont la couleur vert blond (qui tend à jaunir durant l’hiver) affuble ce thuya d’une parure qui lui donne l’allure d’un arbre artificiel. Les rameaux aplatis, disposés de façon étalée, presque à angle droit par rapport au tronc, renforcent cette ressemblance avec un faux arbre articulé de Noël. Mais, contrairement à celui-ci, feuillage vert bouteille engainant des tiges métalliques, le thuya ne sent pas le plastique, son feuillage dispersant une agréable odeur balsamique, au contraire de son bois dont le parfum n’est pas des plus avenants : mais on dit que c’est de cela que ce conifère tire son caractère imputrescible, comme, du reste, la plupart des autres thuyas ou arbres qui lui sont apparentés : par exemple, en Chine, le thuya dit « orientalis » était vu comme un des symboles de l’immortalité. C’est pourquoi sa résine et ses graines étaient absorbées par les « Immortels », parce que, comme le souligne Serge Hernicot, le thuya procure une « sensation de fraîcheur et de légèreté » (3). Même chose pour le thuya géant de Californie (West red cedarThuja plicata) dont on explique l’immortelle longévité par le fait que « lorsque cet arbre est isolé, ses branches basses se marcottent » (4), pérennisant ainsi l’arbre-mère auquel on attribue, comme de juste, le surnom d’arbre de vie : aux États-Unis, il faut demander de l’huile essentielle d’arbre de vie (arbor vitae) pour être bien servi. Cependant, malgré cette réputation d’invincibilité, il est arrivé au thuya une fâcheuse mésaventure : Jean-Marie Pelt explique dans un de ses ouvrages comment une haie de ces arbres plantée par son père fut complètement décimée par un autre hôte, lui aussi venu d’ailleurs : la renouée du Japon. Face à l’agressivité de cette dernière (et sans doute par toxicité allélopathique), les thuyas finirent par « vieillir prématurément » avant de dépérir.
La floraison discrète du thuya occidental se déroule en mai ; sa fructification laisse place à de petits fruits lisses, verts puis bruns, oblongs, ne dépassant pas les 2 cm de longueur. Ils se distinguent par là des galbules ligneuses de la plupart des cyprès.

Le thuya en phyto-aromathérapie

Contrairement aux feuilles de Thuja orientalis, celles du Thuja occidentalis présentent chacune « une vésicule de résine liquide sur le dos », explique Cazin (5). Ce sont ces glandes à essence qui se déchirent lors de l’hydrodistillation des ramules fraîches de thuya, permettant d’obtenir « une sorte d’essence de térébenthine transparente, légère, de couleur jaune [nda : parfois jaune verdâtre, un peu à l’image du feuillage de ce conifère], couleur qui se perd par une seconde distillation ; elle offre une odeur forte, qui se rapproche de celle de la tanaisie ; sa saveur est un peu camphrée, légèrement âcre » (6) et légèrement amère. La distillation à la vapeur d’eau permet généralement d’offrir 0,4 à 1 % de cette huile essentielle au frais parfum, pétillant pourrait-on dire, qui ne peut cependant pas complètement dissimuler une solidité en arrière-plan, de même que la prime fraîcheur d’une huile essentielle de sauge officinale s’estompe assez vite devant la densité massive d’une molécule aromatique que sauge officinale et Thuja occidentalis ont en commun : la thuyone (parfois orthographiée « thujone » : il s’agit là de sa dénomination anglaise). Voici qui nous mène à établir un tableau de données concernant la composition biochimique de l’huile essentielle de thuya occidental :

  • Cétones : 70 % (dont cis-thuyone 45 % ; trans-thuyone 9 % ; camphre 2 % ; fenchone 14 %)
  • Monoterpènes : 15 %
  • Esters : 5 %

Au-delà, les feuilles de ce thuya partagent avec celles du pin sylvestre un principe amer du nom de pinipicrine. On y trouve aussi de la cire, du mucilage, du tanin et des flavonoïdes.
En thérapeutique traditionnelle, on a surtout utilisé les feuilles et les rameaux, plus rarement l’écorce et le bois de ce thuya.

Propriétés thérapeutiques

L’on a dit du Thuja occidentalis qu’il était un polychreste végétal. La preuve :

  • Antalgique, décontractant musculaire, antirhumatismal, anti-inflammatoire
  • Diurétique léger, sédatif urinaire
  • Expectorant
  • Sudorifique, fébrifuge
  • Antiscorbutique
  • Antiviral
  • Astringent, émollient
  • Vermifuge
  • Emménagogue, antisyphilitique

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère vésico-rénale : cystite, incontinence urinaire, énurésie, hypertrophie de la prostate, prostatite, congestion et névralgie pelviennes
  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : constipation, parasites intestinaux
  • Troubles de la sphère respiratoire : toux, bronchite aiguë, catarrhe pulmonaire, ozène
  • Troubles locomoteurs : rhumatismes, algies musculaires et articulaires, névralgie, douleur vertébrale
  • Troubles de la sphère gynécologique : métrite, leucorrhée, vaginisme
  • Troubles de la sphère génitale (masculine comme féminine) : « prophylaxie des maladies vénériennes » : « Le thuya entre dans la composition du savon prophylactique de Pfeiffer qu’on utilise en lotion sur les parties génitales aussitôt après un rapport douteux » (7), blennorragie, blennorrhée, balanite, condylome, condylome rebelle (= verrue génitale)
  • Affections cutanées : angiome, verrue, végétations, œil de perdrix, psoriasis, ulcère, scrofulose
  • Affections oculaires : conjonctivite, iritis
  • Affections cancéreuses : papillome, polype, néoplasme, épithélioma

Note : à cela, ajoutons certains grains de beauté par trop proéminents ainsi que les hémorroïdes, et l’on comprendra que, dans l’ensemble, le thuya est une espèce de rabot qui cherche à araser tout ce qui dépasse, ou presque, en particulier lorsque ces excroissances sont d’origine vénérienne : le thuya était employé dans « le traitement des excroissances […] rebelles, même de celles qui avaient résisté à l’action du mercure, des cautérisations et de l’excision […] : les excroissances […], après peu de jours, pâlissent, diminuent de volume et se flétrissent d’une manière remarquable » (8).

Modes d’emploi

  • Décoction de feuilles fraîches (voire, mais c’est plus rare, décoction d’écorce des jeunes ramules).
  • Extrait hydro-alcoolique.
  • Teinture-mère homéopathique.
  • Macération vineuse des feuilles fraîches.
  • Macération acétique des feuilles fraîches.
  • Huile essentielle : inhalation, olfaction, usage externe ; dans tous les autres cas, cette huile essentielle relève strictement des recommandations d’un médecin aromathérapeute.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Récolte : en vue d’un usage phytothérapeutique, les feuilles du thuya occidental se cueillent à la belle saison, c’est-à-dire durant tout l’été.
  • Toxicité : pour avoir fait intervenir plus haut la sauge officinale sous sa forme d’huile essentielle afin de la comparer à celle de ce thuya, pas de doute, du côté de l’huile essentielle de Thuja occidentalis : c’est, si je puis m’exprimer ainsi, du « lourd », dont on ne s’encombrera pas avec les enfants (jeunes à très jeunes), la femme enceinte (huile essentielle potentiellement abortive) ou celle qui allaite ; de plus, précisons qu’elle est neurotoxique, convulsivante, capable de provoquer des crises d’épilepsie. Par le JO n° 182 du 8 août 2007, cette huile essentielle a été placée sous le monopole pharmaceutique, de même que les huiles essentielles de deux autres thuyas : le cèdre de Corée (T. koraenensis nakai) et le thuya géant de Californie (T. plicata). Outre les phénomènes convulsifs, la toxicité par le biais de l’huile essentielle de Thuja occidentalis s’exprime par des atteintes vésico-rénales (néphrite, albuminurie, anurie) et gastro-intestinales (douleurs abdominales, irritations gastriques, vomissement, diarrhée, gastro-entérite), avant de parvenir, éventuellement, à un état comateux parfois suivi du décès.
    _______________
    1. Homère, Odyssée, p. 108.
    2. Bernard Assiniwi, La médecine des Indiens d’Amérique, p. 263.
    3. Serge Hernicot, Les huiles essentielles énergétiques, p. 56.
    4. Francis Hallé, Plaidoyer pour l’arbre, p. 47.
    5. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p. 951.
    6. Ibidem.
    7. Jean Valnet, L’aromathérapie, p. 353.
    8. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, pp. 951-952.

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Le silène enflé (Silene vulgaris)

Cette plante vivace commune d’une cinquantaine de centimètres maximum possède un feuillage glabre, des feuilles opposées, assez petites, pointues, assez proches de celles de la mâche, mais c’est la couleur vert glauque des feuilles de silène qui le distingue de cette dernière.
Les tiges portent des inflorescences groupées dont les fleurs périphériques possèdent un plus long pédoncule que les fleurs internes. Les unes comme les autres sont profondément découpées (elles ressemblent en cela à certains œillets), comptent cinq pétales blancs qui exhalent une douce odeur et ont la particularité de ne s’ouvrir que le soir. La floraison se déroule entre mai et septembre. Les calices dans lesquels s’insèrent les fleurs sont ovoïdes, également glabres, nervurés et veinés, teintés de jaune-verdâtre ou de rose-violacé.

Bien qu’il préfère les sols calcaires et drainés de préférence, on trouve le silène assez facilement, aussi bien en plaine qu’en montagne (jusqu’à 1800 m) : jardins, pelouses, prairies, haies, sous-bois très clairs, terrains vagues, bordures des routes, dunes, rochers, éboulis, friches, landes, fourrés forment l’ensemble de son aire de répartition.

Les feuilles et les jeunes pousses sont comestibles et se consomment en salade ou comme légume. Au-delà de cette prime verdeur, elles deviennent dures et amères. Dans certaines régions d’Italie (Vénétie et Frioul), le silène est considéré comme aromate : haché menu, il aromatise les plats de fruits de mer et de crustacés, par exemple. Une confusion est possible avec d’autres silènes tels que le silène penché (Silene nutans) ou le silène blanc (Silene alba), mais ces deux espèces sont également comestibles, aussi, pas de souci à se faire.

Quand le calice est sec, il est utilisé comme un petit sifflet. En revanche, quand il est encore vert, il joue le rôle de pétard si on le fait claquer sur la main, d’où ses surnoms de claquet et de claquot.
Lorsqu’un garçon fait claquer un silène sur le front d’une jeune fille, il lui signifie là son amour, ce qui n’est ni gracieux ni délicat (rien n’empêche la demoiselle de l’envoyer sur les roses le cas échéant…). La relation du silène à l’amour reste, au demeurant, fort étrange, Silène étant ce satyre mythologique qui passe le plus clair de son temps en état d’ivresse (qui n’a pas grand-chose à voir avec celle que peut parfois susciter l’ardeur amoureuse). Cependant, notons la ressemblance entre le silène enflé et le ventre proéminent de ces créatures aux mœurs bien particulières que sont les silènes. Dans ce cadre, nous sommes fort éloignés de la dimension symbolique que le Moyen-Âge attribua au silène, une fleur simple et gracile représentant une certaine idée de la mélancolie, cette disposition à la tristesse qu’il est difficile d’entrevoir à travers sa réputation de claquet. Tout au contraire, il fait figure d’ornement : il apparaît sur les enluminures (c’est ainsi qu’on le croise dans les pages des Grandes heures d’Anne de Bretagne ; cf. illustration ci-dessous), les ouvriers du textile l’insèrent dans les tissus qu’ils confectionnent, on décèle encore sa présence comme motif floral sur certains tapis mille-fleurs. Il est tant apprécié en fin de Moyen-Âge, qu’on en vient même à le surnommer « compagnon blanc ».

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La carline acaule (Carlina acaulis)

Synonymes : chardon argenté, chardon doré, chardonnette, chardousse, carline noire, caméléon blanc, artichaut sauvage, loque, baromètre, etc.

Au chapitre 8 du troisième livre de la Materia medica, Dioscoride expose l’étendue de ses connaissances au sujet de la carline, plante dont suinte des racines une sorte de glu, dont on se sert comme de mastic, dit-il. Ses feuilles sont comparées à celles du sylibon et de l’artichaut. Ce sylibon est-il bien « notre » chardon-marie (Sylibum marianum) ? C’est-à-dire l’image exacte qu’on en a et qui saute de notre mémoire quand nous nous disons : « chardon-marie » ? De même avec l’artichaut… Son seul nom est beaucoup plus vaste que n’était l’envergure de cette plante durant l’Antiquité : les artichauts actuels, produits transformés par la main de l’homme depuis au moins la Renaissance, n’ont rien de commun avec l’artichaut de Dioscoride, quel qu’il soit. Ensuite, ce dernier ne fait pas autre chose que de comparer telle ou telle partie de la plante qu’il décrit avec telle ou telle autre plante. C’est toujours la bonne vieille antienne que de comparer un objet qu’on a sous les yeux avec d’autres qui ne le sont pas : le problème, en lisant la monographie que Dioscoride consacre à cette « carline », c’est que nous autres, deux mille ans plus tard, nous n’avons aucune de ces plantes sous les yeux. Il faut donc fouiller chez Dioscoride et chez d’autres encore, parmi la masse d’informations (si elle existe) pour y dénicher les détails qui permettent d’attester que telle plante décrite est bien celle à laquelle on pense. Mais c’est un travail très fastidieux, de nombreuses erreurs sont commises et rendent la tâche particulièrement ardue, ce qui ne facilite pas l’élaboration d’un fond commun et pérenne des savoirs, pour reprendre une formulation de Pierre Lieutaghi.
Comment expliquer à quelqu’un qui n’a jamais vu une fleur ce que c’est ? Les superlatifs et autres comparatifs ne sont parfois d’aucun secours, le vocabulaire, incomplet et imparfait, vient à manquer… Ainsi, Dioscoride se sert-il de connaissances déjà acquises, bien installées, sur lesquelles il s’appuie, pour aborder l’inconnue, cette carline, donc. Il fait appel à la « chardonnette », au « hérisson marin » et à la « carchiophe » afin d’aiguiser l’imagination du lecteur en lui indiquant que les feuilles sont comme ceci, les fleurs comme cela, etc. Et, justement, comme il est question de fleurs, nous rencontrons un hic, puisque Dioscoride attribue à « sa » carline des fleurs « rouges et moussues ». Qui a déjà vu une carline acaule ou à feuilles d’acanthe sait pertinemment que le capitule floral de ces plantes n’est en aucun cas rougeoyant. Mais nous interprétons le monde en fonction de ce que nous savons de lui. Qui me dit, à moi, qui suis arrêté sur une certaine image de la carline (image exacte au demeurant), qu’il n’existe pas, quelque part, sur des terres foulées par Dioscoride il y a 2000 ans et sur lesquelles je n’ai jamais mis les pieds, une carline dont les inflorescences partageraient la teinte de celles du chardon-marie ?

La botanique est de rigueur en phytothérapie ; c’est une chose que je souligne assez régulièrement. Si les descriptions morphologiques faites par les auteurs anciens laissent le plus souvent à désirer, il est permis, souhaitable même, de s’adresser aux lignes concernant les aspects purement thérapeutiques afin d’y déceler, éventuellement, une porte d’entrée, pourquoi pas un sésame ? Or, si nous prenons connaissance des quelques informations apportées par Dioscoride à propos de la « carline », nous nous rendons compte que, bien qu’elles se concentrent uniquement sur la seule racine, elles correspondent à des emplois plus récents : vermifuge et diurétique sont deux propriétés données par Dioscoride, et qui s’appliquent encore à la carline actuelle. Par contre, la fin du paragraphe s’attarde sur des « vertus » qui ne s’appliquent pas (plus ?) à la carline acaule : « la racine bue avec du vin, est très bonne face au venin des serpents [!!!]. Mêlée avec du gruau sec, ou avec de l’eau, et avec de l’huile, elle tue les chiens, les porcs et les rats » (1). En plus de cela, la carline était un « antidote de la peste et des maladies contagieuses, elle conférait […] une force inouïe et produisait différents effets magiques » (2), comme semble le souligner le surnom de chardon angélique que lui donne Paracelse, reprenant par là une vieille légende selon laquelle Charlemagne (ou plus tardivement Charles Quint) reçut de la part d’un ange la carline comme remède contre la peste qui affligeait une bonne portion de son armée. Fort vantée autrefois, la racine de carline participait à l’élaboration de préparations magistrales aujourd’hui complètement oubliées, si ce ne sont leurs noms dont la force antique résonne encore jusqu’à nous : citons, pour l’exemple, l’orviétan et la thériaque, ainsi que l’essence de Stahl, toutes compositions qui cherchèrent à mettre en évidence les soi-disant propriétés alexipharmaques de la carline, dont le renom impérial brilla par le biais des deux Carolus dont nous avons parlés plus haut, ayant cru qu’il existait une filiation avec le nom latin de la carline : carlina. Chose que ne partage pas Césalpin qui vécut au même siècle que Charles Quint : « leur nom latin reproduit […] un nom vulgaire italien du XVI ème siècle qui semble une corruption de cardina, diminutif de l’italien cardo, ‘chardon’ » (3). Tout cela semble de suite moins prestigieux, mais ne doit pas nous faire oublier que la carline est une plante résolument magique, manifestant par rapport à l’humidité une sainte phobie qui s’exprime par la réaction de la plante par rapport à l’hygrométrie : les « bractées se redressent et se rapprochent en forme de toit conique, protégeant comme d’une tente les fleurs du capitule » (4). Ainsi fait la carline par temps pluvieux et lorsque l’obscurité l’y oblige. La carline joue donc le rôle de baromètre que l’on placarde sur les portes… en guise de décoration diront certains qui ne savent pas : « Puissent les montagnes du Sud héberger toujours la grande carline à feuilles d’acanthe, la plus menacée, ce soleil des herbes que les anciens paysans clouaient sur la porte des granges où, parfois encore, il darde son œil lumineux, terreur des créatures de l’ombre et des forces néfastes » (5).

Acaule. Littéralement : « sans queue ». « A quoi servirait l’aide insignifiante d’une tige quand on s’est agrandi à la dimension même de l’astre vénéré ? », interroge Pierre Lieutaghi ? (6). Et il est vrai que ce que la carline acaule n’a pas en hauteur, elle l’a en largeur, même si parfois elle adopte une allure ascendante, perchant ses gros capitules à plus de 50 cm du sol, où ses feuilles pennatilobées très découpées, peu poilues mais où les poils se sont transformés en épines durcies, forment alors des rosettes aériennes que, par ailleurs, l’on trouve étalées à même le sol en une structure de pas loin de 60 cm de diamètre. Les capitules sont quant à eux formés des bractées périphériques, longues, pointues et argentées, qui enserrent des fleurs tubuleuses blanchâtres ou brunâtres fleurissant de juin à septembre, produisant de nombreux akènes à aigrette jaune. Cet ensemble floral forme des soleils de 5 à 10 cm de diamètre, parfois jusqu’à 15 cm, un gigantisme qui a été pour beaucoup dans la récolte inconsidérée et massive de la carline acaule, plante vivace que l’on trouve jusqu’à 2500 m d’altitude sur les terrains secs et calcaires des Alpes, des Pyrénées, du Jura, de la Provence et du Languedoc.

La carline acaule en phytothérapie

Ni les feuilles de la carline acaule, ni son capitule ne préoccupent le phytothérapeute puisque c’est essentiellement à sa racine épaisse, brun jaunâtre à l’intérieur, rousse à l’extérieur, au suc laiteux que revient l’honneur d’entrer dans les faveurs de l’herboriste : d’« odeur forte et désagréable, séchée elle devient aromatique, d’abord douce, puis amère et forte » (7). Ici, le mot « aromatique » concerne essentiellement une essence (1 à 2 %) qu’on dit « pesante », voire « narcotique », dans laquelle on a détecté la présence de sesquiterpènes. Cette racine contient également de cette inuline de réserve (18 à 22 %), du tanin, de la résine, un principe amer, enfin un ferment de type présure que nous avons abordé à l’époque où nous traitions du gaillet jaune.

Propriétés thérapeutiques

  • Tonique gastrique, cholagogue, stomachique, vermifuge légère
  • Diurétique, dépurative, diaphorétique, sudorifique
  • Fébrifuge
  • Cicatrisante, détersive

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : faiblesse et atonie stomacales, inappétence, flatulences (le docteur Leclerc avait remarqué que chez les patients atteints de la grippe espagnole de 1918 l’on constatait le retour de l’appétit et le bon fonctionnement des voies digestives grâce à l’extrait fluide de carline)
  • Troubles de la sphère vésico-rénale : affections rénales, difficultés urinaires, hydropisie, rhumatismes
  • Affections cutanées : plaie, blessure, ulcère, escarre, urticaire, dartre, teigne, acné ; en général, toute autre éruption cutanée chronique
  • Grippe
  • Maux de gorge
  • Aménorrhée

Note : « Les phytothérapeutes allemands ajoutent à ces indications […] les vers intestinaux, le ténia, les points de côté, la paralysie de la langue, les états fébriles de l’appareil digestif, les typhoïdes, les maux de dents, etc. » (8).

Modes d’emploi

  • Décoction de racine (pour gargarisme, bain de bouche, lotion, compresse).
  • Teinture-mère.
  • Extrait fluide de racine.
  • Macération vineuse (vin blanc, vin rouge).
  • Macération acétique.
  • Cataplasme de racine broyée.
  • Poudre de racine sèche.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Récolte : elle est difficile vue l’extrême longueur de la racine de la carline qui, tout comme le pissenlit, abandonne une grande fraction de ses parties souterraines dans le sol si on lui tire un peu trop fort sur la tête. Avant que la carline ne se raréfie au point qu’on en a interdit la récolte dans certains départements, on avait coutume d’arracher la racine surtout à l’automne. La conservation de cette racine en vue de la sécher est hasardeuse : rappelons l’hydrophobie de cette plante dont la racine peut alors facilement moisir. Ainsi, mieux vaut s’abstenir de récolter une plante comme la carline si c’est pour voir sa partie vive terminer dans un état malheureux : ce serait alors un acte anti-écologique.
  • A hautes doses, la carline occasionne nausée et vomissement.
  • Alimentation : la carline alimentaire est tombée en désuétude. Compte tenu de sa rareté très relative, il est préférable de laisser cette plante tranquille. Précisons simplement que ce sont surtout les capitules de la carline à feuilles d’acanthe que l’on faisait bouillir à l’eau salée, en particulier à l’état immature. De même que l’on déguste encore le « cul » de l’artichaut, l’on consommait celui de la carline, comme cela se faisait dans les Cévennes où les paysans pauvres en faisaient un de leurs aliments. Ce met « savoureux et fondant » d’après Henri Leclerc, entrait dans la composition d’une confiture de carline, élaborée avec du sucre ou du miel, approchant peut-être de la cramaillotte. Rappelons enfin le rôle fromager que jouèrent les feuilles (sèches ou fraîches) de la carline afin de cailler le lait : c’est ainsi, aux dires de Matthiole, que les paysans toscans procédaient au XVI ème siècle.
  • Autres espèce : la carline commune (Carlina vulgaris), la carline à feuilles d’acanthe (Carlina acanthifolia), la carline à grosse tête (Carlina macrocephala), etc.
    ________________
    1. Dioscoride, Materia medica, Livre III, chapitre 8.
    2. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 217.
    3. Ibidem, p. 216.
    4. Ibidem.
    5. Pierre Lieutaghi, Le livre des bonnes herbes, p. 155.
    6. Ibidem, p. 153.
    7. Ute Kunkële & Till R. Lohmeyer, Plantes médicinales, p. 63.
    8. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 217.

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