Le crosne (Stachys affinis)

Le crosne. Qu’on dit aussi « du Japon ». Bien qu’il n’en provienne pas, il porte cependant le nom de choro-gi au pays du Soleil-Levant. D’après les spécialistes, le crosne est chinois, mandchou plus précisément (où il est connu comme légume depuis au moins la fin du XIII ème siècle). Et s’il s’appelle crosne, il n’y a bien qu’en France que ce soit le cas. Pour le mieux comprendre, il ne faut pas remonter bien loin, juste au temps du jardinier Nicolas-Auguste Paillieux, né à Paris en 1812. Comme cela est consigné dans un ouvrage co-écrit avec le botaniste Désiré Bois, et paru pour la première fois en 1885, Le potager d’un curieux, Paillieux fit la réception de tubercules de crosne en provenance de Chine. Il les mit en culture, et récolta à la fin de l’hiver de l’année suivante, pas loin de trois tonnes de ces tubercules rhizomateux. C’est du nom du lieu où Paillieux établit ses cultures que le crosne tire le sien, à savoir la commune de Crosne, à 20 km au sud-est de Paris, située en bordure de cet ancien département qu’était la Seine-et-Oise, dissout en 1968, et duquel, entre autres, est né l’Essonne. Il explique que, « convaincu que les mots Stachys affinis ne pouvaient être prononcés par nos cuisinières, j’ai donné aux tubercules le nom de crosne, qui est celui de mon village » (qui, à l’époque où Paillieux écrivit ces lignes, en était bel et bien un, puisqu’il ne comptait pas plus de 700 âmes, contre un peu plus de 9000 aujourd’hui). La campagne qu’il mena en faveur de ce nouveau légume exotique fut couronnée de succès. Les éloges portant « sur l’incomparable finesse de sa saveur » provinrent de France et même de l’étranger.
Rustique, résistant, ne craignant pas le froid, le crosne se naturalisa très rapidement, tant à vrai dire qu’« en certaines localités même […], il pullula au point d’envahir les plantations indigènes et de s’attirer l’ostracisme des cultivateurs » (1). Il perdit bien rapidement le lustre que lui avait fait acquérir le statut de légume rare, et donc recherché. Sa communauté, sa banalité même, lui firent quitter le monde sacré des gastronomes et gagner celui, plus profane, des halles du marché et des marchands des quatre saisons. Malgré cette descente aux enfers, avouons que, à l’heure actuelle, le crosne ne court pas les pavés des rues de France et de Navarre. Comment expliquer un tel désamour quand on n’a pas moins qu’Alexandre Dumas fils comme ambassadeur ? L’on ne peut pourtant pas dire que Dumas popularisa ce légume, car il mit en scène un épisode serti au sein d’une de ses pièces de théâtre, Francillon, dans lequel Annette et Henri, deux membres de la noblesse, discutent au sujet d’une recette de cuisine, qu’on retiendra sous le nom de salade japonaise. Composée de pommes de terre, de moules, d’autres ingrédients encore – comme une branche de céleri par exemple, Dumas fait cohabiter tout cela avec des truffes taillées en tranches épaisses. C’est si grossier – le voisinage des truffes avec les moules (beurk !) – que c’est finalement passé, et qu’on a cru longtemps que cette recette existait déjà du temps de Dumas dans les restaurants, alors que pas du tout : elle est du seul ressort créatif de Dumas ! Et, chose plus curieuse encore, cette salade dite japonaise, contient-elle des crosnes dit du Japon ? Que nenni ! Rien de japonais, mais tout est japonais maintenant, n’est-ce pas, disait-on à la fin du XIX ème siècle, y compris ce qui ne l’était pas. Mode ! Et le crosne ne fait pas exception, lequel, de toute façon, ne figure même pas comme ingrédient dans le texte de cette pièce de théâtre que Dumas présenta la première fois au public en 1887, en janvier exactement, soit à peu de chose près, à un ou deux mois de la future récolte de Paillieux dans son village de Crosne : ainsi, à l’époque où, soi-disant, est né ce mythe selon lequel Dumas flanquait des crosnes plein les assiettes, Paillieux ne les avait pas encore tirés de terre. Ballot, hein ? Et pour avoir été ballotté, on peut dire du crosne qu’il en connaît un rayon : mode, encore. Par exemple, le jardinier d’exception qu’est Jean-Luc Danneyrolles n’écrivit-il pas, dans l’un de ses petits ouvrages, il y a près de 20 ans, que le rhizome tubéreux du crosne représente, pour lui, « une de ces petites merveilles visuelles » (2) ? Enfin, ça dépend pour qui : 85 ans plus tôt, Simone de Beauvoir se plaignait de ce que sa mère serve au menu de tristes légumes, dont la bette et le crosne. La pauvresse se plaignait de manger des patates et de la viande de cheval durant la Première Guerre mondiale, quand des millions de Français se serraient la ceinture quand ils n’en bouffaient pas le cuir.
Le crosne, il attire et il repousse. Il a eu droit à tout, en terme de comparatif surtout, superlatif un peu moins. Bien évidemment, quand j’ai affaire à une conformation, ici un végétal inconnu, j’use de mon bagage lexical pour dire c’est comme ceci, c’est comme cela. Cela explique pourquoi on a déjà comparé les tubercules du crosne à un animal, du moins à une de ses parties : il fut donc queue de scorpion, crevette de terre, anneau de serpent, voire même ver de hanneton ! On est bien loin, très loin, de l’inspiration poétique des botanistes chinois qui virent en lui des perles de douce rosée unies entre elles ou des grains d’ivoire, anneaux de jade, soudés les uns aux autres. Non, ici, sous ce bas ciel occidental, si bas à vrai dire qu’il devrait faire l’humilité, on a traité le crosne de tous les noms : mécanicien (ressort à boudin), menuisier (vrille à bois), gargotier (torti italiennes), gastro-entérologue (fragment d’intestin), grammairien (anacoluthe). D’autres sont allés plus loin encore, et ont fait ressembler le crosne « à un fragment cassé de ces chapelets qu’on appelle en Grèce des komboloï, à un cordon ombilical oublié sur la table de la cuisine ou même à un sexe de femme » (3). La détestation et l’étonnement, comme l’on voit, peuvent faire dire bien des sottises.

Le crosne appartient à la famille botanique des Lamiacées, célèbre parce que largement exploitée en phytothérapie comme en aromathérapie, surtout pour les sommités fleuries de ses représentantes : menthe, sauge, sarriette, romarin, origan, marjolaine, hysope, thym, etc. Et qu’une lamiacée puisse intéresser autrement que par et pour ses parties aériennes, voilà qui peut surprendre. En cela, le crosne se rattache aux épiaires par son genre (stachys), dont certaines espèces européennes possèdent, elles aussi, des tubercules souterrains, traçant à l’horizontal dans le sol.
Vivace, le crosne arbore une classique tige quadrangulaire dont la caractéristique principale est d’être ramifiée dès la base, arborant un port buissonnant qui donne à la plante l’allure d’une touffe dense de 40 cm de hauteur en moyenne.
Le seul inconvénient du crosne, c’est que, sous notre climat, il ne fleurit pas : si on le dit envahissant, c’est sans doute que, diminué par cette floraison absente qui ne fait donc pas son office, il se propage vigoureusement, de même que la menthe poivrée dont les graines sont stériles, par un efficace système racinaire. Sachez cependant que dans son milieu naturel asiatique, le crosne porte des épillets terminaux de fleurs le plus souvent roses.

Le crosne en phytothérapie

Malgré un tel parcours digne d’une montagne russe, à l’image même de ce tubercule vu de profil, on s’est tout de même attaché à établir rapidement (dès la fin du XIX ème siècle), un certain nombre d’éléments constitutifs concernant la composition biochimique de ce légume. C’est bien peu, mais c’est avec reconnaissance qu’on accueille les données suivantes :

  • De l’eau : 79,4 %
  • Des hydrates de carbone : 16,6 %
  • Des substances azotées : 2,8 %
  • Des sels minéraux et des oligo-éléments : 1,1 %
  • Des lipides : 0,1 %

Parmi la belle proportion de matières hydrocarbonées, l’on trouve une sorte de « sucre », le stachyose, héxotétrose aux propriétés identiques au mannéotétrose, qui, par hydrolyse, donne du lévulose, du galactose et du glucose. Les substances protéiniques comptent quelques acides aminés : de la tyrosine, de la glutamine et de l’arginine.

Propriétés thérapeutiques

  • Assez nutritif
  • Très digestible

Note : cela ne concerne que les quelques qualités du tubercule seulement considéré comme légume. Mais en Chine, de là où provient cette plante qu’on appelle caoshican, elle est intégralement employée. De saveur douce et de nature neutre, la médecine traditionnelle chinoise a précisément destiné cette plante aux méridiens du Poumon et du Foie, considérant qu’elle « améliore la circulation du sang, calme la douleur, élimine les stases sanguines » (4).

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère respiratoire : rhume, sensation de fébrilité, maux de gorge, toux glaireuse, tuberculose
  • Rhumatismes
  • Ictère
  • Contusion

Modes d’emploi

  • Crosnes cuits, en nature.
  • Poudre de crosnes délayée dans un peu de vin rouge.
  • Décoction aqueuse de crosnes.
  • Décoction (mi eau, mi vin) de la plante entière sèche ou fraîche.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Comme avec le topinambour, le crosne peut indisposer certains estomacs qui ne le digèrent que très mal, y développant des tempêtes flatulentes.
  • Si jamais on parvient à dépasser ce malencontreux écueil, l’on pourra se délecter du crosne qui délivre une saveur d’amande fraîche à l’état cru, et, une fois cuit, situe ses arômes entre l’artichaut et le salsifis. Fragile et cassant, le crosne est une racine délicate qu’on ne peut conserver longtemps à l’air libre sans qu’il sèche rapidement. Sa peau fine ne tolère pas les vigoureux coups de brosse d’un lavage intempestif, le mieux étant encore de le « sasser », c’est-à-dire de le frotter au gros sel. Ceci fait, vient le moment de la cuisson de cette tendre racine peu consistante : on évitera le plus souvent de la cuire grossièrement à l’eau bouillante, afin d’en empêcher la détérioration. Le mode le plus adapté, cela reste encore de cuire le crosne à la vapeur ou à l’étouffé, ou alors frit ou sauté. C’est un bon légume d’accompagnement et, une fois refroidi après cuisson, il est excellent en salade composée. Pour de vraie ! Pas comme dans cette soi-disant recette dumasienne dans laquelle on ne trouve pas même le plus petit fantôme de crosne.
  • Autres espèces : elles sont nombreuses. Mais nous nous contenterons uniquement d’énumérer quelques autres stachys :
    – l’épiaire des bois (S. sylvatica),
    – l’épiaire des Alpes (S. alpina),
    – l’épiaire laineuse (S. byzantina) qui n’existe qu’à l’état de plante ornementale cultivée par chez nous (il lui arrive cependant de s’échapper des jardins comme j’ai récemment pu l’observer),
    la bétoine (S. officinalis),
    – l’épiaire des marais (S. palustris), dont les tubercules passent, d’après ce que j’ai pu constater, comme aussi comestibles que ceux du crosne du Japon.
    _______________
    1. Henri Leclerc, Les légumes de France, p. 75.
    2. Jean-Luc Danneyrolles, Un jardin extraordinaire, p. 20.
    3. Jean-Luc Hennig, Dictionnaire littéraire et érotique des fruits et légumes, p. 220.
    4. Liu Shaohua & Marc Jouanny, Phytothérapie alimentaire chinoise, p. 72.

© Books of Dante – 2019

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La betterave (Beta vulgaris ssp. vulgaris)

Entre les prémices de culture de la lointaine ancêtre de la betterave et la moue désabusée du collégien prépubère devant la sacro-sainte assiette de crudités de la cantine scolaire – tomate, carotte, betterave –, près de 4000 ans ont passé. Cette plante des origines, elle existe toujours. Il s’agit de la bette maritime (Beta maritima), plante sauvage et vivace, à la racine dure et épaisse, aux tiges assez faibles, rampantes ou semi-ascendantes, en touffes parfois larges d’un mètre, qui s’étalent sur les rochers, galets et sables littoraux, s’enfonçant parfois à l’intérieur des terres, mais rarement au sein des prés salés, particulièrement en bordure de l’océan Atlantique et de la mer Méditerranée, bien moins fréquemment sur la Manche. Ses feuilles charnues et luisantes, parfois ondulées sur leurs marges, évoquent assez les feuilles de bette actuelle. Les fleurs sans pétales, peu visibles, en longs épis lâches, sont tout à fait typiques des Amaranthacées.
Il y a plusieurs milliers d’années, sans doute avait-on remarqué le caractère comestible des feuilles et racines de cette plante première. Fournier explique que « l’usage traditionnel autrefois et à peu près universel des soupes aux légumes amena à cultiver cette plante, et la culture, jointe aux influences climatériques, la modifia en deux sens différents », la bette d’une part, la bette-rave d’autre part (1), la seconde étant à la première ce que le céleri-rave est au céleri-branches. Reprenons Jean-Luc Hennig à ce sujet, il est fort clair : « L’une a la feuille généreuse et la racine pudique, l’autre le feuillage moins arrogant, mais la racine puissamment renflée et charnue. L’une s’est montée et aplatie, l’autre s’est enterrée et épaissie. L’une est devenue blanche et fade, l’autre sanguine et sucrée. Laquelle préférer, de la grande plate ou de la grosse rustaude ? » (2). C’est une question à ne point poser à notre écolier boutonneux qui fuit généralement les deux. Sans doute parce que la blette est monastique, tandis que la betterave véhicule quelque chose qui n’est pas de son âge, viatique vers des cieux pernicieux. Difficile pour lui, empêtré qu’il est dans ses problèmes hormonaux, de tirer le meilleur parti de la betterave, d’autant que le jeune bipède répugne généralement à ingurgiter cet aliment en compagnie d’autres tels que le cervelas en Alsace, le hareng-saur en Norvège. Après, faut voir… (3). La betterave, par son impulsion verticale en direction du monde du dessous, est une racine « de la ruralité et de la bestialité » (4), chose d’autant plus renforcée qu’elle est, dans l’inconscient collectif, le plus souvent rouge : c’est alors « la racine du sang, du vin » (5). Outre le fait que soit indiqué qu’à Rome (du temps de Pline), la betterave redonnait du tonus aux vins fatigués, il reste que la betterave confine à la cave dans laquelle elle voisine avec les boutanches après qu’on ait tiré son cul terreux de la terre grasse dont elle a parfois l’odeur. Rustaude ? Oui, alors. La trogne avinée, aussi. Jean-Luc Hennig souligne que « la betterave vous transforme donc in extenso en quartier de viande » (6). Si le sang de navet nous fait blafards, celui de betterave refléterait, paraît-il, une disposition qu’il serait malséant, du moins en Russie, de désigner comme telle : dire d’une jeune fille dont le teint n’est pas celui de la rose, qu’elle est couperosée de frais (= qu’elle a un « teint de betterave ») passe pour une grave injure. Comme l’on voit, la betterave ne convie pas toujours aux bons sentiments. Elle est de nature trouble : par exemple, saviez-vous qu’à côté des courges et des navets, il lui est arrivé de parader dans les défilés de lanternes végétales ? « On disait [et ça n’est pas moi qui invente, puisque c’est une historienne qui nous narre l’anecdote] que les meilleures lanternes étaient fabriquées avec des betteraves volées aux charretiers : était-ce là une évocation du ‘sinistre charretier’ qui, tel l’Ankou, incarnation de la mort en Bretagne, venait chercher ses victimes avec sa charrette grinçante ? » (7). Que faut-il ici imaginer ? Qu’on creusait une betterave assez grosse, sanguinolente, pour planter une bougie dans le creux ainsi formé ? Si l’on sait où une telle pratique se déroulait (sur les zones côtières de la Flandre maritime française), rien ne nous est transmis quant à l’époque. Parce que c’est bien beau de parler de betterave, mais il semble quand même (un peu, hein !?) qu’on ait déblatéré au sujet de ce légume que d’aucuns imaginent malfaisant, d’autres malheureux. Par exemple qu’on dise que la betterave est originaire d’Allemagne apparaît plus crédible que d’annoncer que, durant l’Antiquité, il existait déjà des « betteraves » aux racines plus ou moins charnues qu’on mangeait parfois. Quelle Antiquité ? L’on pense d’emblée à la grecque ou à la romaine, voire aux deux mêlées en une improbable chimère. L’on semble considérer que l’Antiquité ou le Moyen-Âge ne peuvent s’appréhender qu’à travers des territoires qui nous sont exclusivement proches. C’est faux : n’existe-t-il pas une période médiévale au Japon, par exemple ?
Originaire d’Allemagne. Plus crédible. Mais pas nécessairement vrai. Peut-être davantage que l’élucubration qui consiste à lire dans l’œuvre de Dioscoride la présence de la betterave rouge – hein, quoi, comment ? – dont le jus miellé s’appliquait aux maux de tête et auriculaires, et la décoction aux pellicules et œufs de lentes.
En réalité, il apparaît que les usages culinaires de la betterave ne sont pas antérieurs à la Renaissance, selon le docteur Henri Leclerc. Cependant, avant cela, l’on voit bien (ah bon ?) que, parmi l’inventaire d’un domaine royal (?) situé près de Versailles, l’on trouve le mot beta. Ce qui n’est pas en soi un indice. Ou alors, simplement celui de la bêtise (beta : pour la bette en feuilles ; pour la betterave, il faudrait plutôt attendre le mot rapa). Comme en Italie, par exemple : chou-rave, ainsi appelait-on la betterave au Moyen-Âge. Mais, le Moyen-Âge, c’est vaste, c’est long… comme un jour sans pain, sans fromage, sans vin, sans pistaches, sans olives noires de Nyons, biologiques et d’excellente qualité de surcroît… (il n’y a aucun message subliminal dans ce message… subliminal… ^^).
Ce qui ressort de mes lectures, c’est qu’aux environs de 1560, la betterave fourragère est introduite en Allemagne, mais au même siècle, ce pays se permet l’obtention de la « grosse rouge », tandis que Matthiole semble nous signaler qu’on n’y est pas du tout : les Italiens se posent comme les améliorateurs de ce qu’on a appelé la Beta romana (je n’ai pas de photos à présenter, seulement des conjectures à proposer). Ces variétés, augmentées, parviennent en Allemagne. Matthiole en décrit les usages culinaires d’alors : « Les Allemands mangent leurs racines en hiver cuites entre deux cendres et les dépouillent de leurs pelures, petit à petit, ils les mangent en salade avec un peu de poivre, tout ainsi qu’on fait des carottes. Ils en usent aussi avec le rôti les ayant un peu fait cuire et coupées de travers en pièces et mis en compote, en y mêlant du raifort sauvage, déchiqueté au préalable », c’est-à-dire pas moins qu’un autre truc de Teuton. Quant à Matthiole, comment dire ? Quelle drôle d’impression que véhicule cet Italien qui décrit mieux les usages culinaires germains d’un légume, soi-disant, émanant de son propre pays… Après, de l’Italie à l’Allemagne, y’a pas très loin : il faut juste sauter par-dessus l’Autriche (8).
Si l’on veut parler plus sûrement de la betterave, il faut s’en remettre, en tout premier lieu, à Olivier de Serres qui relate la beauté vermeille que prend le suc de la betterave cuite. A cela, on peut ajouter qu’il y a un peu plus de quatre siècles, l’homme fut le premier à consigner la présence de sucre dans cette racine, dont il paraît, à l’aide de ces indices, difficile de douter de l’identité. De même, Joseph du Chesne (1546-1609) s’extasia-t-il face au jus des betteraves « qui teint d’une belle teinture et de couleur de sang l’huile et le vinaigre ». Puis Claude Mollet (1557-1647), premier jardinier du roi, fit part de « l’excellence de cette racine », avant que le cuisinier François Pierre de La Varenne (1618-1678) n’en dise que du bien. Mais nous sommes là encore bien loin de l’assiette de betterave coupée en cubes et arrosée d’une vinaigrette aux vertus alibiles presque nulles, et toujours trop grasse, qu’on trouve à la cantine du collège ou du lycée. Au XVII ème siècle, au contraire, la betterave est encore parée de ses lettres de noblesse, sans doute en raison de la couleur peu commune de sa chair. Mais elle demeure presque essentiellement une lubie de « potagiste » royal et de maître-queue. On est très éloigné encore de ce sur quoi la betterave rencontrera, indirectement, un succès colossal auprès des jeunes gens piquetés d’acné : le sucre. Nous avons dit plus haut qu’Olivier de Serres le premier mentionna la présence de sucre dans cette racine. Mais à cette époque reculée, elle en contient bien trop peu pour envisager une extraction industrielle rentable. Et puis, à quoi bon s’enquiquiner alors que les colonies fournissent le sucre de canne qui est progressivement venu remplacer le miel dans les pratiques culinaires et pharmaceutiques, tant et si bien que l’expression « être pauvre comme un apothicaire sans sucre » signifiait l’extrême dénuement. Mais une pénurie croissante de sucre, augmentée d’une envolée de son prix en Europe (et donc des taxes, ce qui impliquera davantage de fraudes), vient expliquer la volonté de s’affranchir de l’étranger pour l’approvisionnement en sucre : c’est le cas en Prusse où le roi encourage la culture de la betterave en 1786. Mais ce sont quelques décennies plus tôt qu’est décidée l’amélioration de la betterave sucrière quand bien même elle ne contient pas davantage que 2 % de sucre (saccharose) du temps d’Andreas Sigismund Marggraf (1709-1782) qui envisage l’extraction du sucre de betterave aux alentours de l’année 1747. Les rendements sont encore trop faibles pour s’autoriser une culture et une production en grand. On ne désarme pas pour autant : il semblerait qu’une confiance grandissante en la betterave sucrière gagne du terrain puisqu’en 1775 Vilmorin introduit en France des betteraves à sucre afin de les améliorer. Bien lui en prit car moins d’un quart de siècle plus tard, le Français Achard, disciple de Marggraf, réalise la « première méthode pratique d’extraction », ce qui est heureux puisque entre-temps le taux de sucre a grimpé à 5 %. Puis Deyeux et Cadet de Vaux obtiennent des subventions de la part du gouvernement pour implanter la culture de la betterave à sucre en grand et multiplier les fabriques, ce qui vaudra à cette industrie d’être bien établie durant l’empire et de prospérer bien au-delà de sa chute. Au milieu du XIX ème siècle (1845-1855), la France produit entre 40000 et 50000 tonnes de sucre indigène par an, ce qui représente une exonération financière non négligeable. Par ailleurs, en 1858, Cazin signale les maladies qui affectent les vignes françaises, ce qui provoque la baisse de la production et l’augmentation des prix du vin. A chaque malheur son bonheur pourrait-on dire. L’occasion est trop belle pour la betterave qui s’empresse d’occuper cette niche quelque peu vacante : en effet, il se trouve que par fermentation puis distillation la betterave à sucre permet l’obtention d’un « vin » qui fera son office le temps nécessaire, tâche d’autant plus aisé que le taux de sucre de la betterave s’est envolé à 13-14 % !

La betterave en phytothérapie

Étonnant, non ? A l’époque où j’avais abordé ici même la bette (Beta vulgaris var. cicla), nous avions constaté que ce légume se double d’une plante médicinale aux douces vertus (sauf pour Cicéron qui s’était, dit-il, trouvé « sottement pincé » par la bette… ^^). Ce qui a précédé nous a amené à mentionner l’existence des betteraves fourragères (B. vulgaris var. rapa) et sucrières surtout (B. vulgaris var. altissima). Bien que ces deux dernières aient des destinations alimentaires précises, celle que nous consommons nous autres bipèdes, c’est la betterave potagère (B. vulgaris ssp. vulgaris), laquelle se subdivise en plusieurs sortes, variant formats et coloris, comme les radis et les navets, par exemple. Mais, ici, nous passerons outre tout cela, et donnerons des informations de portée générale en ce qui concerne les éléments constitutifs du profil biochimique de la betterave, en particulier sa racine. Celle-ci contient prioritairement de l’eau : 82,2 %. Puis des hydrates de carbone dont des sucres principalement : 13 à 14 % de saccharose, du pentose, de l’arabinose, du galactose, du raffinose, de l’hexose (ces derniers en toutes petites proportions). Des matières azotées (1,3 %) s’ajoutent à notre liste : il s’agit essentiellement d’acides aminés (asparagine, glutamine, tyrosine, bétaïne). Les oligo-éléments et sels minéraux représentent environ 1 % de l’ensemble : potassium (l’une des sources parmi les plus riches), magnésium, calcium, fer, cuivre, zinc, lithium, titane, strontium, rubidium, phosphore, manganèse, brome, silice, soufre…). Les vitamines ? Oui, il y en a quelques-unes : provitamine A, vitamine C, vitamines du groupe B (B3, B9), et sans doute d’autres encore.
Que voilà déjà un beau pedigree… Chez les betteraves couleur de sang, l’on trouve des pigments tels que les bétalaïnes (sous le nom de code E162 se cache, en réalité, le « rouge de betterave » ou bétanine). Pour en terminer là, précisons que la très faible quantité de lipides contenus dans cette racine (0,1 %), la DHA (ou déhydroxyacétone) et quelques valeurs bio-électroniques (pH à 6,5, rH2 à 8,5) justifient amplement le fait de décerner à la betterave le titre de super légume. Voilà de quoi en boucher un coin à notre écolier revêche.
Quant aux feuilles, dont on use moins, sachons néanmoins qu’elles contiennent, elles aussi, un peu de saccharose (3 %), des sels minéraux et oligo-éléments (sodium, magnésium, acide phosphorique), enfin de la carotine. Elles sont très rarement citées comme matière médicale, tendance désolante qu’accompagne assez souvent (trop) celle qui consiste à se débarrasser des feuilles de cette plante pour n’en considérer que la partie charnue souterraine. Ce qui est une grave erreur.

Propriétés thérapeutiques

  • Réductrice très bonne (= anti-oxydante, donc)
  • Très nutritive, énergétique, revitalisante
  • Très digestible
  • Régénératrice des cellules hépatiques, amélioratrice du métabolisme des graisses, hypocholestérolémiante
  • Rafraîchissante (j’ai lu quelque part que la betterave se réservait avant tout aux personnes animées par un tempérament chaud et irritable, aux « bilieux », donc)
  • Vertus antidépressives
  • Immunostimulante (?)

Usages thérapeutiques

  • Anémie, déminéralisation
  • Remède destiné aux personnes nerveuses, grippées, tuberculeuses (comme adjuvant dans cette dernière affection)
  • Protection de la vésicule et des voies biliaires, protection du foie
  • Névrites
  • Déprime, dépression
  • Certains cas de cancer (?)

Modes d’emploi

  • En nature : cuite, crue (à préférer sous cette forme : on peut la trancher, mais la finement râper est encore ce qui se fait de mieux).
  • Jus frais.
  • « Café » de betterave : spécialité dont il existe plusieurs variantes. Voici celle que j’ai retenue : considérons une betterave biologique et bien dodue. Débitons-la en tranches d’égale épaisseur (5-10 mm). Déposons ces tranchettes sur une plaque, enfournons. Il s’agit de faire évaporer complètement l’eau sans brûler le légume. Ceci fait, l’on réduit les tranches en poudre. Ainsi torréfiée, la betterave peut s’utiliser comme ersatz de café. Il paraît même qu’on peut la mêler à de la chicorée, à du café « véritable », ainsi qu’à toutes ces plantes dont on s’est servi pour remplacer – parfois avec panache – ce même café. « Café » que l’on pourra sucrer, ou pas, avec du sucre de betterave. N’est-ce pas là une toute-bonne que la betterave ?

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • La betterave, surtout lorsqu’elle est cuite, est l’un des (nombreux) ennemis jurés du diabétique. De même qu’avec l’épinard, malgré toute la détestation dont s’est auréolée la betterave en milieu scolaire depuis des décennies, il n’y a jamais eu autant de cas de diabète (du type sucré) chez nos babillantes têtes blondes. Fou, non ? Faut dire que beaucoup biberonnent au coca ou à d’autres saletés. Alors, bon. Et quand l’on pense sucre de betterave, il faut se rappeler que c’est du saccharose, soit le même que celui qu’on trouve dans la canne à sucre (Saccharum officinarum). Aujourd’hui, les méfaits de ce sucre sont bien connus. Mais, au XIX ème siècle, on en avait une tout autre idée, d’un point de vue thérapeutique : « Dans les colonies, les hommes employés à la fabrication de ce produit acquièrent beaucoup d’embonpoint, et offrent tous les signes de la force et de la santé la plus florissante, en mangeant en abondance de la mélasse, de la cassonade et du sucre » (9). C’est Cazin qui écrit cela au milieu du XIX ème siècle : si ressembler à Balzac ou à Flaubert à l’époque de leur « embonpoint » (= en bon point, contraire de « en mauvais point »), on serait tenté de penser que la bedaine qui fait péter la sous-ventrière, l’œil glauque et vague, les dents sales et l’haleine chargée, etc., sont les repères d’une excellente santé. Enfin, Cazin mitige un peu le tout : il accuse – parce qu’il sait – le sucre de former la carie dite « sucrée » et de favoriser la glycosurie dont la pathogenèse demeurait, à son époque, c’est-à-dire il y a un peu plus d’un siècle et demi, franchement obscure à la plupart des praticiens. Il n’en demeure pas moins que Cazin évoqua le cas d’un gars qui engouffrait ½ livre de sucre par jour et qui, pourtant, mourut tout de même à 70 ans, soulignant par là une « performance ». Rire ou pleurer. C’est au choix. Bien plus tard, Fournier ramena à la raison : il ne faudrait pas aller au-delà de 70 à 100 g de sucre par jour ! Quelle horreur ! C’est encore bien trop !
  • De pourpre ou d’ambre, pour reprendre l’expression du docteur Leclerc à propos de la chair des betteraves. Ce sont là les principales, mais il en existe d’autres dont la chair est rose, voire même noire violacée. Listons-les :
    – Rouge : crapaudine, rouge grosse, piriforme de Strasbourg, formanova, rote kugel, crosby egyptian, bull’s blood, etc.
    – Jaune : ronde de Détroit, jaune grosse, jaune de Castelnaudary, jaune ronde sucrée, yellow mangel.
    – Rose : winter keeper.
    – Noire/violette : noire plate d’Égypte.
  • N’oublions pas qu’il est permis de tirer un bon parti des feuilles et jeunes pousses de la betterave, puisque les deux sont comestibles crues. Les feuilles plus âgées peuvent se cuire comme (et avec) des épinards.
  • Enfin, conseil de jardinage : les germes de betterave inhibent la germination des graines d’ail. On les tiendra donc éloignées les unes des autres dans le jardin. Et si l’on s’inspire d’une ancienne coutume d’origine finnoise, il est préférable que la betterave soit semée par une femme, ainsi elle serait plus douce (par contre, si le semis est effectué par un homme, elle est censée devenir amère).
    ______________
    1. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 165.
    2. Jean-Luc Hennig, Dictionnaire littéraire et érotique des fruits et légumes, pp. 99-100.
    3. Et je dois vous dire que j’ai vu, du moins en ce qui concerne la liaison culinaire entre le hareng fumé et la betterave rouge. On peut en faire l’équivalent de la souskay (ou souskaï) qui, habituellement, nécessite de la morue et des carottes.
    4. Jean-Luc Hennig, Dictionnaire littéraire et érotique des fruits et légumes, p. 103.
    5. Ibidem.
    6. Ibidem, p. 104.
    7. Nadine Cretin, Fête des fous, Saint-Jean & Belles de mai, p. 207.
    8. Ce qui a laissé penser que la betterave était originaire d’Europe centrale, c’est la prédominance d’un plat qu’on connaît communément sous le nom de bortsch, bien que cette préparation culinaire porte des noms bien différents dans les pays que voici : la Russie, la Pologne, l’Ukraine, la Biélorussie, la Lituanie, la Roumanie. Par exemple, en Pologne, on l’appelle czerwony ; son importance est telle qu’il figure parmi les douze plats traditionnels du réveillon de Noël polonais. De même que ses appellations sont multiples, cette préparation varie au gré des localités : ici, on emploie des betteraves rouges, là des jaunes. Cuisson et agrément évoluent aussi de place en place : dans telle recette, la viande de bœuf accompagne la betterave, dans telle autre c’est celle du poulet.
    9. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p. 184.

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La guirlande d’Aphrodite

Je crois que, au départ, ça n’est pas un Big Bang qui a eu lieu, bien plutôt un Big Hug : de l’eau. De l’amour en naquit, ou bien était-elle déjà là, cette Aphrodite, dont on dit que le vert chapel incarne le commencement de la vie. Eau tout d’abord débordante de tout, de vie, etc., qu’il fallut bien raisonner et arraisonner, canaliser, afin de la mener à bon port, et qu’elle se déverse, plus ou moins tumultueuse selon les saisons, dans un premier bassin où elle s’ébrouait en compagnie de turbulents gammares d’eau douce, puis dans un second où, défrangée de son écume, elle se calmait et s’assoupissait sans déranger le sommeil somnambulesque de bucoliques têtards…

Que j’admire l’opiniâtre patience de mes devanciers qui, après avoir repéré une source, ont cherché à l’exploiter, à en conduire le contenu vif et bouillonnant plusieurs centaines de mètres en contrebas, dans la combe, vers cette ferme qui, sans eau, se serait destinée à mourir. Les tuyaux qui se bouchent, ceux qui éclatent sous l’éclair mordant du gel hivernal, l’eau souterraine qui emprunte parfois une direction qu’aucune carte géographique ne peut recenser… Quel courage et quels tracas aussi cela dût être face aux mystères de l’eau. Et n’est-ce pas, justement, la vie qui veut rester en vie, qui agit ainsi ? Car sans eau, nous le savons, pas de vie. Et sans vie, pas d’amour. Et inversement. Cet amour serait alors une négation de la mort. Du moins un sursis qu’on s’accorde face à elle.

Il y a de cela maintenant bien des années, quand ma grand-mère, désireuse de m’inculquer quelques éléments d’autonomie, plaça une bonne brosse de chiendent dans mes mains, ainsi qu’un savon de Marseille si gros qu’il s’en échappait sans cesse, et qu’elle m’enjoignit de lessiver mes propres nippes dans le grand bassin destiné à cet effet, je ne savais pas alors que, bien plus tard, je serais de nouveau face à ce même bassin. De même que j’ignorais que, à défaut des miens, il me faudrait, un jour, me préoccuper des dessous de la déesse Aphrodite.

Dans La magie des plantes, Paul Sédir écrit que « pour que le règne végétal puisse se manifester sur une planète, il faut que celle-ci soit assez évoluée pour, après avoir cristallisé ses atomes de façon à former une terre solide, produise des eaux et une atmosphère, ainsi que l’indique le récit de Moyse. Alors une vague de vie nouvelle descend, qui est le véhicule de la première animation sur la planète ; elle est donc le symbole de la beauté, et voilà pourquoi le règne végétal correspond à Vénus […] La verdure des végétaux, c’est la mer verte d’où est sortie Aphrodite, fixée à la surface de la terre » (1). En effet, la déesse Aphrodite est attachée par bien des manières à bon nombre d’espèces végétales. Par exemple, la mythologie grecque nous explique que la rose serait née d’une blessure que la déesse se serait faite au pied (quelques gouttes de sang en perlèrent et, tout d’abord blanche, la fleur rougit de ce sang versé), et que le myrte fut le buisson qui lui permit de dissimuler sa nudité. Prenant conscience de la honte que lui suscitait son plus simple appareil, Aphrodite trouva refuge derrière un buisson de myrte qui devint dès lors l’un de ses nombreux attributs. Pour marquer davantage la relation de la déesse à certains végétaux, il est remarquable que dans bien des noms de plantes, on retrouve l’équivalence d’Aphrodite, à savoir la romaine Vénus. Ainsi peut-on croiser le sourcil de Vénus (= l’achillée millefeuille, Achillea millefolium), le nombril de Vénus (= l’ombilic, Umbilicus rupestris), les cheveux de Vénus (= le capillaire de Montpellier, Adiantum capillus-veneris), la cuvette de Vénus (= la cardère, Dipsacus sylvestris), la couronne de Vénus (= corona veneris, la menthe (2)), le sabot de Vénus (3), toutes plantes qu’on a considérées, pour une raison ou pour une autre, comme étant placées sous le patronage de la déesse.

Aphrodite suggère la beauté, tant à travers l’art (le chant et la danse) que l’amour. Elle inspire plaisir, joie, sensualité, grâce et volupté. C’est pourquoi on lui a souvent attribué des plantes produisant de savoureux fruits, blonds nectars plus doux encore que le vin : le pommier, le grenadier, le poirier, le cognassier, le figuier, l’abricotier, l’oranger, le fraisier… Outre la suavité de ces fruits, certains expliquent leur présence dans cette liste pour des raisons supplémentaires. La grenade, par exemple. En raison de ses très nombreuses graines, de la rotondité de sa forme et de la couleur de sa pulpe, elle a été associée à Aphrodite. C’est également le cas des plantes aux belles fleurs odorantes comme le lis blanc, la violette, la rose, l’iris, le narcisse, la jacinthe, l’asphodèle… Ce qui la caractérise donc, c’est ce qui sent bon, ce qui est doux et agréable olfactivement et gustativement (au passage, signalons la proximité étymologique entre le mot suave et l’affection amoureuse, suavis, en latin, se traduisant par « bien-aimée »). La bonne odeur, autant dire le parfum : Aphrodite est inconcevable sans cela, le parfum étant, pour la déesse, un puissant auxiliaire : cela explique pourquoi les recettaires astrologiques et magiques regorgent de matières parfumées (tant d’origine animale, minérale que végétale), dès lors qu’il est question d’honorer et de louer la déesse par le biais de prières, d’offrandes ou encore de libations. Par exemple, dans Henri Corneille Agrippa, on lit cette recette destinée à l’élaboration d’un parfum pour Vénus : « Il faut préparer un parfum avec de l’ambre, du bois d’aloès, des roses rouges, du corail rouge, et délayer le tout avec du sang de passereau ou du sang de colombe » (4). Dans cette préparation, le pouvoir du parfum est renforcé par la présence d’un animal-attribut d’Aphrodite, la colombe qui, avec la tourterelle, l’hirondelle et le cygne, est fréquemment cité (5). Cet oiseau était parfois élevé dans certains sanctuaires dédiés à la déesse, comme, par exemple, en Sicile, à Aphrodisias. Faire appel à toutes ces substances rouges (les roses, le corail, le sang), c’est aussi chercher à accroître la puissance du charme magique par le biais des couleurs. Si le jaune doré (les cheveux d’Aphrodite), le glauque, sorte de vert bleuté (ses yeux), et le rose (ses lèvres) sont couramment proposés comme couleurs vénusiennes, il reste que le rouge et le pourpre-sang d’Adonis sont indissociables de la déesse Aphrodite qui règne aussi sur les fluides vitaux dont le sang. Pour la meilleure réalisation du but, on n’hésitait donc pas à élaborer de véritables synergies dont les matières empruntent souvent aux trois règnes, c’est-à-dire toutes ces substances dans lesquelles, croit-on, est logé plus d’Aphrodite que nulle part ailleurs. C’est le cas des résines, parfumées de surcroît : le labdanum, issu du ciste, par exemple.

Cependant, tout n’est pas si rose dans le monde d’Aphrodite, le parfum possédant « la singulière capacité de déclencher des rapprochements anti-sociaux, de séparer femme et mari, amant et maîtresse, d’attirer par une force irrésistible vers le compagnon inattendu, celui d’une heure ou de quelques nuits » (6). Parce que, oui, Vénus/Aphrodite, maîtresse des transports en commun, ça n’est pas que luxe, calme et volupté. Il y a, dans ses attributions et pouvoirs, la vengeance sur la tromperie amoureuse, la revanche, la discorde encore, dont un fragment mythologique très célèbre fait figurer ensemble Aphrodite et le pommier, un autre de ses attributs : « Au mariage de la déesse grecque Thétis, Éris (la Discorde) suggéra qu’une pomme d’or soit remise à la plus belle des femmes présentes. Les déesses Héra, Athéna et Aphrodite revendiquèrent toutes les trois ce titre. Zeus demanda à Pâris, le fils du roi de Troie Priam, de départager les concurrentes. Pâris offrit la pomme à Aphrodite, qui lui promit qu’il serait aimé de toute femme qu’il choisirait et lui décrivit les charmes d’Hélène, l’épouse du roi de Sparte Ménélas. Pâris séduisit Hélène et l’enleva, ce qui provoqua la guerre de Troie » (7). L’on entrevoit dès lors le caractère ambivalent de la pomme qui n’évoque pas ici l’amour chaste (Athéna), ni l’amour conjugal (Héra), mais l’amour érotique et l’adultère, la convoitise et la concupiscence, à travers la figure d’Aphrodite, déesse des unions clandestines et du désir passionné et aveugle. C’est de cet épisode mythologique qu’est née l’expression « pomme de la discorde ».
Il en va de même du lis blanc : sa symbolique glissa du couple Héra/Junon à celui d’Aphrodite/Vénus. De l’amour conjugal et marial, on passa à l’érotisme, voire à une forme certaine de lubricité. Le lis, qu’on figurait souvent avec les déesses Pudicita (la Pudeur) et Spes (l’Espérance), devint le sceptre des satyres.

« Les amours d’Aphrodite, de même que celles qu’elle suscite chez les mortels et même chez les dieux, sont toujours irrégulières et coupables, destructrices des couples légitimes et perturbatrices de l’ordre social », puis-je lire dans un intéressant ouvrage qu’on doit à Jacques Brosse (8). Avec Aphrodite, il y a un piège qui consiste à tomber dans l’excès. Et il importe de ne pas rester au niveau des pâquerettes. Car que considérons-nous ? Aphrodite Ourania, déesse des amours éthérées ou bien Aphrodite Pandemos, maîtresse du désir brutal ? Selon qu’il est céleste ou terrestre, le visage d’Aphrodite change. Dans le premier cas, il est question des « forces irrépressibles de la fécondité », pilotées par le dieu Amour, le dieu premier, « qui assure non seulement la continuité des espèces, mais la cohésion du cosmos » (9). Et on ne peut aller contre : ce serait folie que d’aller contre ce que des âmes chagrines appellent folie… Cette Aphrodite-là, principe générateur qui est toujours en action sans quoi tout s’arrête (il n’est qu’à considérer la manière dont elle houspille de manière harassante Psyché dans L’âne d’or d’Apulée !), est bien différente de sa version terrestre qui véhicule l’amour, le désir d’amour, la pulsion que d’aucuns imaginèrent par trop bestiale, ce qui fut là une belle occasion de la rejeter, d’où cette soi-disant perversion dont on a accusé la déesse. Ne sont-ce pas plutôt son héritage et ses fonctions qui ont été pervertis par certains hommes sentencieux ? Expliquons. Il y aurait eu « perversion de la joie de vivre et des forces vitales, non pas parce que la volonté de transmettre la vie serait absente de l’acte d’amour mais parce que l’amour lui-même ne serait pas humanisé : il resterait au niveau animal, digne de ces fauves qui composent le cortège de la déesse. Au terme d’une telle évolution, cependant Aphrodite pourrait apparaître comme une déesse qui sublime l’amour sauvage, en l’intégrant à une vie vraiment humaine » (10). Que faut-il donc envisager ? Dépasser le stade de la coquille, ce pecten dont on peut faire un peigne qui viendra augmenter la beauté ? Dépasser celui du bouc pour accéder à celui de la chèvre, dont le lait adoucira les traits du visage, qu’ainsi on illuminera d’un teint qui modèlera les perceptions ?
Bien au contraire, ce sont d’autres aspects qu’on attribue à la déesse Aphrodite et qu’on retient par conséquent, en particulier si l’on reste très terre-à-terre. Considérons l’épisode qui place la jeune Myrrha en proie à la fureur d’Aphrodite qui se prend à la détester d’une haine farouche, parce qu’elle néglige de lui rendre hommage, c’est-à-dire que Myrrha s’enquiert davantage de chasteté qu’autre chose. Brutale, Aphrodite fait en sorte d’instiller dans le cœur de la jeune fille une terrible pulsion. Les divinités peuvent bel et bien fasciner (Athéna et Hermès en sont de bons exemples), agir sur tel ou telle, et faire commettre des actes impensables autrement : attiser la concupiscence chez le plus sage, favoriser les unions clandestines comme l’adultère, allumer l’insatiable désir passionné et aveugle qui ne recherche, sans raison aucune, que son unique assouvissement (nymphomanie et satyriasis sont quelques-uns de ces désordres pathologiques). Enfin, l’inceste. C’est cela qu’Aphrodite fait germer dans l’esprit de Myrrha, une passion dévoratrice qui s’empare d’elle. Dès lors, la jeune fille n’a plus d’yeux que pour son père. Son sang bouillonne et le nécessaire est fait, par le biais des divinités à l’œuvre, pour que Myrrha puisse assouvir l’inextinguible désir qu’Aphrodite a logé dans ses entrailles. De cette union non consacrée naît Adonis, que la déesse s’empresse de dissimuler dans un coffret pour en éviter l’évaporation, parce que, issu de sa mère Myrrha, transfigurée en arbre à myrrhe, Adonis, donc, est… parfum !… Celui-là même qui est censé faire tourner bien des têtes dans le sillage d’une empreinte parfumée. (Le choix de l’arbre à myrrhe m’a toujours semblé malheureux dans cette légende mythologique, du fait que la myrrhe – enfin, celle que je connais – est strictement anaphrodisiaque.)

Aphrodite, bien que réprouvée, n’est pas celle qui a donné lieu au plus grand nombre d’expressions dans la langue française : hormis les mots aphrodisiaque et anaphrodisiaque (dont nous évoquerons un peu plus loin les fonctions), il n’est pas grand-chose d’autre dont ait accouché la déesse. En revanche, concernant Vénus, il en va bien autrement : si l’on sait peu que le verbe vénérer provient d’elle, on se rappelle davantage de l’adjectif vénérien qu’on associe, forcément, à une maladie sexuellement transmissible. Autrefois, les médecins, qui étaient plus poètes que de nos jours, employaient l’expression « coup de pied de Vénus » pour qualifier ces affections, la syphilis généralement, qui s’attrapaient (nous sommes bien dans la matière, là) lorsque Priape accostait aux abords du mont de Vénus (chez la femme, cette expression désigne le pénil) pour, peut-être, y déposer un de ses châtiments, c’est-à-dire une maladie de son cru – vénérienne, donc. Ce châtiment, infligé en raison de l’excès qu’on peut faire des pouvoirs de Vénus, s’exprima lors de « l’épouvantable débauche de tous genres, dans la fange desquelles se vautrait la société romaine, sous le règne des empereurs, [qui] ne pouvait manquer de corrompre la santé publique » (11). Inutile d’aller plus loin que la phrase d’introduction de ce petit ouvrage, immonde compilation de contre-vérités et d’hypothèses absurdes. Tout cela ne m’étonne que guère, Vénus étant la transposition de la belle hellène Aphrodite, elle-même issue d’une divinité plus orientale encore, véhiculant, dans l’imaginaire, la séduction et les dangers aussi qu’on peut déceler à travers cette lointaine origine, un « exotisme » peut-être lisible dans ces autres façons qu’on avait d’appeler la déesse, Cythérée et Kypris le plus souvent, tours et détours de la langue, lacs et entrelacs de la pensée, que l’esprit veule redoute. Peut-être à raison : la couronne qu’on associe à Vénus est bel et bien un insigne céleste : elle renseigne sur l’origine divine de la déesse. La forme circulaire de la couronne, on la retrouve aussi dans un autre objet, la ceinture : quand elle est conservée sur soi, elle est de chasteté, mais lorsque la jeune fille la dénoue, on passe tout de suite dans une autre dimension, celle où l’homme et la femme vont s’épouser. Et encore, son symbolisme est-il trouble : « Reliant, elle rassure, conforte, donne force et pouvoir ; liant, elle entraîne en échange soumission, dépendance et donc restriction, choisie et imposée, de la liberté » (12). Et que dire de la guirlande ? Il y a, dans un petit livre d’Anne Osmont que j’aime beaucoup, la description d’un rituel dans lequel une guirlande, emblème de bonheur et de beauté d’une femme, est détournée de sa fonction première en vue de nuire à sa propriétaire.

Ce n’est pas tout. Il importe de faire appel à l’astrologie afin de compléter au mieux la guirlande fleurie d’Aphrodite. Si l’on se contente de seulement prendre en compte l’avis des poètes de l’Antiquité gréco-romaine sur ce sujet, on constate que, en totalisant un certain nombre d’informations, les parties du corps humain sur lesquelles siégerait Aphrodite vont des pieds à la tête, en passant par les cuisses. Mais c’est loin d’être une généralité : en réalité, prédominent surtout le visage (le front, les yeux, les sourcils et les cils, armes d’amour, les cheveux – longs et souples, noirs ou blonds dorés), les seins, la taille, et surtout les épaules et les bras sans lesquels il n’y aurait pas d’embrassades possibles.

Adressons-nous maintenant directement auprès de la planète Vénus qui gouverne la peau, le système veineux et lymphatique, la gorge, les poumons et les organes génitaux féminins. Au contraire de la planète Mars, les natifs vénusiens rencontrent souvent des troubles en hypo-, ce qui fait qu’ils n’ont ni grande force ni grande résistance, qu’ils sont sujets à un hypofonctionnement glandulaire, à de l’asthénie, de l’hypotension, etc. Bien sûr, selon qu’on est Balance ou Taureau les choses diffèrent quelque peu. Le Taureau est concerné par la gorge, l’œsophage, le cou, la mâchoire inférieure et la peau. Les principaux troubles qui l’affectent sont les suivants : problèmes d’assimilation, déminéralisation, douleurs cervicales, perturbation thyroïdienne, affections touchant la sphère ORL comme les angines, par exemple. La Balance souffre, quant à elle, généralement au niveau des reins (vertèbres lombaires, glandes surrénales). La sphère génito-urinaire est chez elle défaillante, ainsi que la circulation veineuse et lymphatique.
Les personnes placées sous l’influence de Vénus devront principalement s’adresser à plusieurs types de plantes :

  • Celles qui assurent à la peau une bonne santé : l’iris, le lis blanc, la rose, la fleur d’oranger, la violette.
  • Celles qui stimulent l’activité des glandes. Thyroïde : le myrte vert. Surrénales : la sarriette des montagnes. Ovaires : la verveine citronnée.
  • Celles qui augmentent la circulation veineuse et lymphatique : le cassis, le marronnier d’Inde.
  • Celles qui purifient l’organisme : le tilleul, le citron, le cresson.
  • Celles qui prodiguent quantité suffisante de substances minéralisantes : l’ortie, la prêle.
  • Enfin, celles qui accroissent la résistance à l’effort et entretiennent un tonus suffisant : l’épinette noire, le thym vulgaire, la menthe poivrée, etc.

Un peu de pragmatisme pour achever cet article. Nous avons vu plus haut qu’outre les mots aphrodisiaque et anaphrodisiaque, notre Kypris (a)dorée n’avait pas donné naissance à d’autres termes que ceux-là. Et pour ce qui va suivre, ils sont bien suffisants. Dans l’un on lit un accroissement (l’attraction), dans l’autre une diminution (la répulsion). On ne retrouve pas cette opposition avec le mot vénérien. Existe-t-il des plantes dites vénériennes, d’autres antivénériennes ? A l’intérieur de ce mot, il y a bien quelque chose, mais ce quelque chose confine au sale, au morbide, au virus, à la souillure, et celle-ci ne peut être à la fois bonne et mauvaise. Dans la maladie vénérienne, on lit le péché, la faute commise en dehors d’un cadre social pré-établi : l’homme qui s’est rendu au bordel et qui en est revenu avec la chaude-pisse ; les soldats de la guerre de 1914-1918 que guettaient des hordes de filles syphilitiques, etc. Il n’existe rien de tel avec le couple aphrodisiaque/anaphrodisiaque, parce que derrière lui, ne se profile pas (plus ?) un spectre mortifère : par les substances dites aphrodisiaques et anaphrodisiaques, on cherche à rétablir un certain équilibre qui confine, de nos jours, plus souvent au plaisir qu’au pathologique. L’empirisme, c’est-à-dire l’expérience, que la science est parfois venue confirmer, a établi, au fur et à mesure de l’histoire qu’entretient l’homme avec les plantes depuis des millénaires, des données sur lesquelles on peut confortablement s’asseoir. Il existe donc des plantes aphrodisiaques qu’il est permis de lister : la grande berce, le gingembre, l’ortie, la vanille, le clou de girofle, le ginseng, la grande capucine, l’amande douce, le poivre noir, le petit galanga, la roquette, l’oignon, le safran, la noix de kola, le catuaba. A cela, ajoutons quelques huiles essentielles et absolus : la sarriette des montagnes, la rose de Damas, le santal blanc, le patchouli, le néroli, la maniguette, le jasmin, la cannelle de Ceylan « écorce », le thym à feuilles de sarriette, le bay Saint-Thomas. Tout au contraire, d’autres plantes sont résolument anaphrodisiaques. De façon très étonnante, un grand nombre d’entre elles vivent dans ou près de l’eau, ou bien leurs tissus en sont fort riches (eau bienvenue pour calmer les ardeurs d’un feu érotique trop grand) : nénuphar, nymphéa, lotus, saule blanc, grande ciguë, pourpier, laitue, chicorée, etc. D’un point de vue aromatique, signalons les huiles essentielles de myrrhe, de marjolaine à coquilles, de petit grain bigarade et de gattilier. Criante disproportion des substances aptes à favoriser et entretenir l’Amour dans son acception la plus large. Si nous étions fous, nous l’augmenterions d’autres plantes dont la réputation aphrodisiaque, bien qu’elle ait eu cours pendant un temps plus ou moins long, s’est finalement avérée fausse. Permettons-nous d’évoquer quelques-uns de ces cas :

  • La jusquiame, parce qu’elle passait pour rendre avenant, se place non loin de la bryone que, pour une raison assez semblable, on surnommait « navet galant ».
  • Le poireau, la joubarbe des toits, l’asperge, le chervis, l’arum, le panais, en vertu de leur forme éminemment phallique. Ajoutons-y la carotte : dans La magie naturelle, Jean-Baptiste Porta recommande cette racine pour « vaillamment combattre dans le camp de Vénus ». Cette réputation s’est perpétuée à travers un rite nuptial, la soupe aux mariés, dans laquelle « carotte et oignons prennent des formes phalliques pour bien marquer ce rituel de passage » (13).
  • La fève et le haricot sec : l’on a vu, dans la forme testiculaire de ces graines, une signature qu’on a longtemps considérée comme l’évidence même. A tort.
  • Le pois chiche : il doit sa présence dans cette liste en raison de la forme de sa graine. Parce qu’on croît y voir, stylisée, une tête de bélier, animal lubrique, on a fait rallier à cette humble plante le camp de Vénus.

Enfin, il est tout un contingent de plantes pour lesquelles il est difficile de trancher, puisque pour beaucoup, soit on les a considérées aphrodisiaques, soit l’inverse. Avec elles, nous nageons donc entre deux eaux, glauques, en conformité avec la déesse : il s’agit du céleri, de la benoîte, de la rue fétide, de la mauve sylvestre, de l’aurone mâle, des pignons de pin, de la camomille, etc.


  1. Paul Sédir, La magie des plantes, p. 16.
  2. Parfois, des couronnes étaient tressées à l’aide de rameaux de menthe. Les jeunes époux portaient de telles couronnes. De même, on parsemait aussi les chambres nuptiales de feuilles de menthe afin d’encourager les époux dans leurs ardeurs amoureuses.
  3. Le sabot de Vénus, soit la plus grosse orchidée d’Europe, tire son nom d’un récit légendaire durant lequel Vénus fut surprise à l’aurore en train de danser au sein d’un essaim de nymphes : « Lorsqu’un pâtre des environs, s’étant hissé avec témérité le long du rocher abrupt, avait jeté un regard sacrilège sur l’incomparable déesse, celle-ci avait donné un coup de talon sur le sol pour prendre son essor vers d’autres édens. Et juste à l’endroit touché par son pied avait fleuri l’admirable  »Cypripedium calceolus » » (Séverine Baumier, Entre le buis et la lavande, p. 130), Cypripedium étant, littéralement, la traduction de « pied de Kypris ». Cette explication fonctionne si l’on prend le sens de sabot comme celui de soulier. Mais, un sabot, c’est également une petite baignoire, instrument de beauté, qui plus est à destination d’une déesse telle qu’Aphrodite. Le sabot de Vénus devrait alors son nom à la forme du labelle, jaune et proéminent, qu’en botanique l’on appelle bel et bien un « sabot » qui, s’il n’accueille point d’eau, sert néanmoins à piéger les insectes de passage.
  4. Henri Corneille Agrippa, La magie naturelle, p. 130.
  5. Figuration de l’âme, la colombe « représente l’accomplissement amoureux que l’amant offre à l’objet de son désir. » (Jean Chevalier & Alain Gheerbrant, Dictionnaire des symboles, p. 269).
  6. Tobie Nathan, Psychanalyse païenne, p. 174.
  7. David Fontana, Le langage secret des symboles, p. 127.
  8. Jacques Brosse, Mythologie des arbres, p. 356.
  9. Jean Chevalier & Alain Gheerbrant, Dictionnaire des symboles, p. 36.
  10. Ibidem, p. 55.
  11. Paul Lacroix Jacob, Recherches historiques sur les maladies de Vénus, p. 1.
  12. Jean Chevalier & Alain Gheerbrant, Dictionnaire des symboles, p. 185.
  13. Christophe Auray, Remèdes traditionnels de paysans, p. 32.

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La centaurée chausse-trape (Centaurea calcitrapa)

Synonymes : chausse-trape (ou chausse-trappe), calcitrape, centaurée étoilée, chardon étoilé (= le « star thistle » des Anglais), pignerolle.

Que voilà encore un succédané, celui du chardon béni exactement, cette plante que nous avons traitée sur le blog il y a quelques semaines, lequel chardon béni s’avère être, lui aussi, le succédané d’une plante exotique, la quinine de Cayenne (Quassia amara) que, donc, l’on substituait par temps de vaches maigres ou bien parce que, irréductibles comme certains « Gaulois », un nombre conséquent de praticiens eurent la préférence pour les espèces indigènes (ici, chardon béni et surtout centaurée chausse-trape), non par chauvinisme et ostracisme, mais par simple mesure d’économie. C’est ce dont on prend connaissance lorsqu’on lit Cazin et, avant lui, Joseph Roques, par exemple. Ce dernier, après avoir été consulté par un malade, lui montra « au bord des champs le remède qui devait le guérir. Il s’empressa d’en faire une ample provision » (1). Puis il procéda par décoction édulcorée plusieurs fois répétées des feuilles et des capitules floraux de chausse-trape, ce qui, précise in fine Roques, parvint à le guérir entièrement. Faire bénéficier le pauvre et l’indigent d’une ressource thérapeutique locale et (presque) gratuite, tel était le credo des Roques et Cazin entre autres, plutôt que d’obérer ces populations déjà si miséreuses au XIX ème siècle, en particulier dans les campagnes et les faubourgs. Ils préférèrent de loin cela plutôt que de prescrire la dernière pilule exotique à la mode qu’on acquiert en officine à la condition impérieuse de payer à l’aide d’un argent sonnant et trébuchant de préférence. C’est tout un débat de société qui s’exprime ici, entre les médecins à la riche clientèle urbaine et bourgeoise, et ces médecins dits de campagne, à force ou à raison, et donc l’opposition manifeste entre les drogues exotiques lointaines et les remèdes locaux peu onéreux. La centaurée chausse-trape et l’un d’entre eux et « en raison de son abondance, elle a été beaucoup plus expérimentée que les précédentes [c’est-à-dire les quelques autres centaurées listées plus bas] et son action est beaucoup mieux connue » (2). Une chance ! Repérée du temps des Dodoens, Tabernaemontanus, Bauhin et autres Charles de l’Escluse pour ses qualités fébrifuges (sur diverses sortes de fièvres : la quotidienne, la tierce, la quarte, l’intermittente), il est arrivé à la chausse-trape de se rendre plus efficace encore que cet autre antipaludéen qu’est le quinquina (sous forme de sulfate de quinine, pour être exact), et d’être victorieuse là où l’écorce péruvienne avait rendu depuis longtemps les armes. Il faut dire que la chausse-trape est une batailleuse, comme l’illustre assez aisément son nom qu’on croit tiré du latin calcitrapa, alors que non : chausse-trape n’est pas autre chose que la transformation d’un mot d’ancien français, chauchetrepe, lui-même émanation et contraction des verbes chauchier et treper, signifiant, l’un et l’autre, « marcher sur quelque chose ». Les chausse-trapes sont ces objets métalliques aux quatre pointes acérées, qu’on jetait pour que s’y enferrent hommes et chevaux, l’ancêtre de la mine antipersonnelle en quelque sorte. Qu’une de ces pointes, parfois barbouillée de poison ou d’excrément, pénètre la chair, et c’était, à plus ou moins long terme, la mort assurée. Cette appellation de chausse-trape, donc, est relativement curieuse, puisque dans sa finalité guerrière et meurtrière, elle s’oppose de façon diamétrale au nom même de la chausse-trape, c’est-à-dire, en tout premier lieu, centaurée, pour lequel Fournier nous fournit quelques précieuses explications : « Les noms de Centaurée, Centaurea, Centaurium, sont la transcription du grec Kentaurion qui désignait diverses plantes médicinales dont la vertu était rapportée au centaure Chiron » (3). Ah oui, quand même ! Malgré le fait que la chausse-trape ait été investie d’une telle charge divine, « ce remède n’en fut pas moins abandonné, malgré les résultats ultérieurement obtenus par d’autres praticiens » (4), c’est-à-dire ceux du XVIII ème siècle, dont le docteur Clouet qui administra cette plante dans un très large cadre : en 1787, il en éprouva les vertus fébrifuges sur plus de 2000 soldats de la garnison de Verdun. Mais devant une telle audience, rien n’y fit. L’irruption du quinquina en Europe au XVII ème siècle, puis de la Quassia amara au siècle suivant, sonna le glas des fébrifuges indigènes, qu’on connaissait bien malgré ce que certains semblent insinuer : le quinquina a été vu comme un sauveur lors de son arrivée sur le marché européen, parce que, jusque là, on était, soi-disant, bien incapables, avec les seuls moyens du bord (notez l’élégance de la formule), de soigner un patient de fièvre intermittente. Oh, eh, à d’autres, hein !? Mais « nous n’estimons point ce qui croît chez nous, nous n’estimons que ce qui s’achète, ce qui coûte et s’apporte du dehors », professait déjà il y a plus de quatre siècles le théologien parisien Pierre Charron (1541-1603). Si ce brave homme voyait ce qu’on fait aujourd’hui, son sang ferait plus que trois tours dans sa tombe !…

Contrairement au chardon béni, le chardon étoilé, c’est-à-dire notre chausse-trape, est présent dans la France entière, de préférence sur des sols presque exclusivement calcaires (c’est presque à se demander si ce n’est pas aussi cela qu’il faut lire dans ce nom latin de la chausse-trape, calci-trapa…). Tout au contraire, elle est beaucoup plus rarissime sur les terrains granitiques et siliceux. Ainsi est-elle accueillie, durant deux ans ou davantage, sur les prés secs et caillouteux, les friches, à proximité des habitations de village, en bordure des chemins sur lesquels on se promène, près des édifices religieux aussi (voir l’image ci-dessous).
Et quelle architecture ! Au-dessus de longues racines charnues, se déploie tout un ensemble de tiges rameuses et anguleuses qui forme une sorte de buisson tout en boule. Ses feuilles !… oh, alternes et pubescentes, changent de nom selon l’étage où elles se situent. Non seulement : elles changent aussi de forme. Ainsi, les basses (radicales et pinnatifides) sont-elles surmontées par celles qu’on appelle du beau nom de caulinaires : celles-ci sont sessiles. Enfin, les supérieures sont suffisamment petites pour ne pas faire d’ombre à celles qu’elles chaperonnent, là, juste au-dessous. Mais, vu ce qui les surplombe, ces dernières « pitites » feuilles n’ont pas véritablement le besoin de darder des épines protectrices que, de toute façon, les involucres se chargent d’aiguiser : de leurs écailles ovales l’on voit émerger de longs et forts dards de couleur jaune paille, divariqués en étoile. Quelle puissance dans ce dernier mot, divariqués !… Face au temple, pour le mieux comprendre, le champ lexical architectural est toujours fort utile pour décrire, plus aisément, l’édifice que nous avons sous les yeux. La botanique, avec toute la richesse qui la caractérise, sait pourvoir à ce besoin pour désigner, grâce à des mots compliqués, une réalité végétale qui ne l’est pas moins.
Enfin, au-dessus de cette ligne de défense, la chausse-trape s’orne de capitules ovoïdes ou oblongues (rappelant, par leur forme, une sorte de bulbe), surmontés de fleurs – des fleurons centraux (on n’y voit aucune fleur ligulée) – de couleur pourpre.

La chausse-trape, gardienne du temple.

La centaurée chausse-trape en phytothérapie

Plante à peu près inodore, la chausse-trape, si elle possède des racines et des semences de saveur douce, change de ton avec ses feuilles et ses capitules floraux, qu’elle a très amers et styptiques, caractéristique que la centaurée chausse-trape doit à plusieurs principes amers (calcitrapine, cnicine, acide calcitrapique). Dénuée d’alcaloïde, la chausse-trape contient, en revanche des matières gommeuses et résineuses, de l’acide acétique, un pigment et, enfin, quelques sels minéraux et oligo-éléments (potassium, calcium, silice, fer, soufre).
Heureusement que Fournier nous a dit qu’on la connaissait bien mieux que les autres centaurées, hein ! Bon, trêve de sarcasme. Nous pouvons mentionner que plusieurs parties de ce végétal peuvent entrer en ligne de compte dans une pratique phytothérapeutique. Et qu’on n’emploiera pas les unes pour les autres. Rappelons que la racine et les semences de la chausse-trape ne sont en aucun cas amères, alors que les feuilles et les capitules floraux, si. C’est donc que toutes ces fractions détiennent des propriétés bien différentes que nous allons signaler ci-après.

Propriétés thérapeutiques

Les racines et surtout les semences :

  • Diurétique

Les feuilles et les capitules floraux :

  • Tonique amère
  • Apéritive, stomachique
  • Fébrifuge, sudorifique
  • Astringente, vulnéraire, détersive
  • Anti-ophtalmique

Note : comme c’est de coutume pour tous les succédanés, rappelons que les sommités fleuries de la chausse-trape s’emploient dans les mêmes conditions que la grande gentiane jaune (Gentiana lutea) et la petite centaurée (Centaurium erythraea).

Usages thérapeutiques

  • Fièvres de diverses natures : fièvre paludéenne, fièvre non pernicieuse, fièvre intermittente, fièvre intervenant aux équinoxes (comme, par exemple, la fièvre automnale cachectique)
  • Affections vésico-rénales : gravelle, hydropisie
  • Leucorrhée atonique

Modes d’emploi

  • A partir des feuilles et des capitules floraux : infusion, décoction, macération vineuse, poudre, suc frais, extrait alcoolique.
  • A partir des semences : décoction, macération des semences réduites en poudre dans du vin blanc.

Note : les semences étant beaucoup plus actives que les racines, il n’y a pas d’intérêt à utiliser ces dernières, plus utiles à la plante qu’à une pratique phytothérapeutique.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Récolte : elle doit se réaliser alors que les fleurs ne sont pas encore épanouies. Ensuite, la plante se dessèche et il est alors plus difficile d’en tirer avantage.
  • Association dans une visée fébrifuge : saule blanc (Salix alba), reine-des-prés (Filipendula ulmaria), absinthe (Artemisia abinthium).
  • Autres espèces : le bleuet (Centaurea cyanus), la centaurée du solstice (Centaurea solstitialis), la croix de Malte (Centaurea melitensis), la jacée (Centaurea jacea), etc.
    _______________
    1. Joseph Roques, Nouveau traité des plantes usuelles, tome II, p. 331.
    2. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 229.
    3. Ibidem, p. 228.
    4. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p. 259.

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Feuilleton estival : Histoires d’eau, épisode 2

Dans l’épisode précédent (si vous ne l’avez pas encore vu, c’est par ici), j’achevais ma diatribe (j’ai hésité avec compendium, mais diatribe c’est bien aussi) en indiquant qu’outre le pH, il existe d’autres critères qui permettent de qualifier telle ou telle eau de médiocre, mauvaise, passable, assez bonne, excellente. C’est ce qui nous amène aujourd’hui au point suivant : l’étude de la minéralisation des eaux.

C’est un sujet qui est à la portée de tous, ou presque. Encore faut-il aller chercher l’information là où elle se trouve, en comprendre le sens, afin d’en tirer les conclusions qui s’imposent, ce qui, vous allez le voir, n’a rien de bien sorcier.

Nous n’évoquerons pas pour le moment la minéralisation de l’eau du robinet (qui n’est pas uniforme : elle n’est bien évidemment pas la même partout). A ce titre, intuitivement, de la minéralisation de l’eau du robinet, qu’en savons-nous, nous autres quidams ? Pas grand-chose, en réalité. Nos expériences se bornent à la petite pellicule poudreuse qui blanchit le fond de la casserole dans laquelle on fait bouillir de l’eau, ou à celle qui s’accumule, croûteuse, sur la semelle métallique de la bouilloire électrique (qu’il faut nécessairement nettoyer au vinaigre régulièrement, ça rallonge la durée de vie de l’appareil et consomme moins d’énergie pour chauffer le même volume d’eau). Ou bien quoi encore ? Tenez, les cheveux qui crissent quand on les rince avec une eau trop calcaire après le shampooing, ou ce même calcaire qui entartre les tuyaux au point de les faire ressembler à des artères engluées de cholestérol. Il ne s’agit là que d’une simple approche empirique qui nous apprend que, oui, dans l’eau, il n’y a pas que de l’eau. C’est pourquoi, dans le fer à repasser, on n’y instille pas d’eau du robinet, mais de l’eau déminéralisée, c’est-à-dire une eau ne contenant pas d’ions : elle est donc purifiée. Précaution bien utile sans quoi le fer peut s’encrasser, mot qui prend ici le sens synonyme d’entartrer. Et l’on sait tous qu’il n’y a rien de bien valeureux à l’encrassement et à l’entartrage. Et le tartre, il faut bien le dire, n’a pas bonne presse. C’est par ce terme que le médecin et pharmacologue allemand Johann Schröder (1600-1664), qui se réclamait de Paracelse, désigne l’ensemble des substances qui se déposent dans l’organisme, et qui sont responsables de la plupart des maladies. On le voit à notre simple niveau : le tartre est souvent associé à la notion de méfait (je n’ai jamais rien entendu de contraire). Autrefois, bien conscient de ce que le tartre pouvait engendrer, on avait bien raison de partir à la recherche de matières médicales – des plantes, par exemple – à même de dissoudre et d’évacuer ce tartre hors du corps, action d’expulsion garantissant le retour de la santé. Or, nous le savons, l’eau du robinet contient du tartre. Par ce seul fait, elle ne peut être bonne pour la santé. Pourtant, on a tendance à l’oublier. Aussi, que faire ? Derechef, adressons-nous aux eaux vendues dans des bouteilles. Mais là, gros hic : beaucoup de ces eaux sont dites minérales. Voilà que ça commence bien. Qu’est-ce que c’est qu’une eau minérale, d’abord ? En France, on lui accorde le statut suivant : « Eau d’origine souterraine, protégée de toute pollution. Ses caractéristiques chimiques doivent être stables. Elle doit être de nature à apporter, dans certains cas, ses propriétés favorables à la santé. »
« Naturelle », « minérale », « protégée de toute pollution », « santé », « stable ». Go, allons-y, qu’attendons-nous donc ? Qu’es-tu fish marin d’eau douce, on te dit que c’est bon, on peut la boire sans risque, cette eau-de-là, et…
Ata-ta-ta-ta, mon cousin. Prends ta tête à deux mains. Posons-nous un moment. Posons-nous surtout les bonnes questions. « Elle doit être de nature à apporter, dans certains cas, ses propriétés favorables à la santé. » C’est ce que l’on souhaite, en effet. Cela explique pourquoi sur la plupart des étiquettes d’eau en bouteille, aussi bien celles qu’on trouve dans la grande distribution que celles qui se dénichent dans des circuits alternatifs, la plupart – que dis-je ? – toutes, oui, toutes ces eaux portent une étiquette sur laquelle on peut clairement lire le pH ainsi que la minéralisation globale, c’est-à-dire ce que l’on appelle le résidu sec. Le résidu sec, c’est ce qui reste dans la casserole après qu’un litre d’eau bouillie à 180° C s’en soit évaporé ; la pellicule blanche et poudreuse, quoi, que nous autres ne pouvons pas peser avec une balance de ménage, ni même avec un pèse-lettre. Non, là, c’est affaire de spécialistes, on entre dans le monde de l’infiniment petit, puisque le résidu sec est exprimé commodément en milligrammes par litre d’eau. Par exemple, pour Volvic : résidu sec à 180° C : 130 mg/L. Après, sans doute histoire d’en mettre plein la vue à la bande de nouilles que nous sommes, les firmes (Évian, Contrex, Hépar et compagnie) affichent carrément dans le détail les substances minérales, nous faisant regretter de ne pas avoir été plus attentif durant les cours de physique/chimie de Madame La Burette. Soit c’est pour gagner de la place, soit c’est pour faire son intéressant, mais on a toujours l’impression d’avoir affaire à un micro tableau de Mendeleïev avec ces Mg, K, Ca, Na. Hg, aussi (nan, j’déconne). Et là, c’est fatalement le drame : une telle contient plus de magnésium que telle autre qui, elle, contient moins de sodium et presque autant de magnésium qu’une troisième ; et la quatrième, là, tiens, qu’est-ce qu’elle raconte, hum ? Comme l’impression de se faire balader. D’façon, il est passé 20h00, ta marmaille hurle à pleins poumons qu’elle a faim, t’es garé en double file, t’a pas le temps pour toutes ces conneries, j’en passe et des meilleures. Bref. On prend la première qui passe ou la moins chère, ce qui s’avère être souvent la même chose. C’est ainsi que se targue de l’être celle qui a l’audace de s’appeler « eau préférée des Français » (merci de ne pas m’inclure dans le lot). Vous ne voyez pas de quelle eau je parle ? Siii ! Allez, ça commence par un c. C comme communelle. Non, toujours pas ? Bon. (Chut alors).

Le griffon de Dax (Landes)

Puis l’habitude de boire de telles eaux devient aussi courante que l’eau du robinet. On se fait donc un devoir de se trimballer à bout de chaque bras un gros pack de neuf litres, on s’esquinte le dos à grimper tout cela dans les étages, pour se farcir, au final, une eau aussi médiocre que celle du robinet que, sans un égard pour eux, on abandonne au poisson rouge dans son bocal ou à la serpillière. On se sent fier du sacrifice accordé, de l’effort consenti, contre cette eau du robinet qui possède néanmoins un avantage sur sa consœur embouteillée : tu ouvres le robinet, elle monte toute seule !
L’habitude, donc. L’on croit bien faire, on imagine préserver sa santé parce qu’on a compris que l’eau du robinet, ça pue et pis c’est nul ; on s’enorgueillit donc de faire consommation courante d’eau en bouteille parce que – pH, minéralisation, slogan – tout y est. Confiansss… Je n’irai pas jusqu’à dire que ceux qui vendent la plupart de ces eaux seraient capables d’aller fourguer une sorbetière à un Inuit, non, je ne franchirai pas cette délicate ligne rouge. Mais nous ne sommes jamais qu’à quelques encablures de l’arnaque qui procède d’un abus de langage et d’un défaut d’interprétation des informations apportées au consommateur. Les eaux richement minéralisées, c’est comme la lessive, « on doit en manger, parce qu’ils nous en vendent », pour reprendre le bon mot de Coluche à l’encontre de la publicité.
Une approximation s’étant juchée et établie au niveau d’une vérité scientifique indéboulonnable, il y en a plus d’une. Comme, par exemple celle-ci demeurée célèbre : l’épinard et son formidable taux de fer, qui s’est avéré n’être, finalement, qu’une erreur due à un mauvais placement d’une virgule. Le pire est que, même après qu’un correctif ait été apporté, on s’est ingénié à perpétuer la croyance – Popeye avait déjà frappé – que l’épinard était un végétal bourré de fer. On vole ici au même niveau que la rengaine des « produits laitiers qui sont vos amis pour la vie », un truc de ouf dont l’objectif semble consister à gaver des bambins de machins trop gras pour qu’ils aient droit – ces malheureux – à leur quota de calcium. Ce qui ressemble encore fort à cette autre entourloupe : « Si tu ne veux pas manger tes légumes, OK, mais mange au moins ta viande », attendu que si elle ne l’est pas, c’est du gaspillage, alors que si on balance des brocolis à peine mâchouillés par des dents de lait à la poubelle, c’est moins grave, n’est-ce pas ? Faire l’inverse, cela contreviendrait à un ordonnancement artificiel (et surtout inepte des choses) : l’argument voulant que la viande est plus nutritive que les légumes. Faux, faux, archi-faux ! On sait depuis plus d’un siècle que 100 grammes de lentilles fournissent 2,5 fois plus de calories que la même quantité de viande, on sait aussi que, à poids égal, on trouve 18 % de protéines dans la viande de bœuf contre 45 % dans les graines de soja !
Pour que le chafouin puisse vendre et l’alouette acheter, en voici donc quelques-uns, des mensonges et des à-peu-près. Pourtant, dans ces aliments (viande de bœuf, soja, produits laitiers, épinards), on en trouve bien, des « sels minéraux », non ? Alors, pourquoi il nous casse la tête avec les mêmes minéraux dissous dans l’eau, qu’elle soit robinesque ou minérale ? La raison en est bien simple, mes bons : l’homme est une espèce hétérotrophe, au contraire des plantes qui sont autotrophes. C’est là une différence abyssale : une plante se contente d’une eau minérale, y puise les éléments minéraux. Pas nous, puisque notre nature hétérotrophe nous incite à partir en quête d’aliments organiques. Les seuls minéraux qui nous sont donc accessibles, ce sont ceux contenus dans d’autres organismes vivants. Sucer un caillou, ça ne nous nourrira pas. C’est pour cela que ces eaux – minérales ou du robinet – sont inacceptables pour un organisme humain, quand bien même elles contiendraient 500, 1000, 2000, voire 10000 mg/L de substances minérales dissoutes. L’organisme ne sait pas quoi en faire, ne sait pas s’en servir (ou si peu), puisque ces substances sont inorganiques, et donc non biodisponibles. Tu dois donc aller chercher le calcium, le silicium, le fer, le sodium, etc. là où ils se trouvent bons pour toi, c’est-à-dire dans les végétaux et les animaux, parce que si tu t’en remets aux sels minéraux et oligo-éléments contenus dans l’eau quelle qu’elle soit, en pensant faire une bonne action, je suis au regret de te dire que tu es, hélas, dans l’erreur : tu ne te soignes pas, tu t’encrasses. Rappelle-toi Schröder et le tartre. Ici, les valeurs thérapeutiques de l’ensemble des éléments dissous n’ont plus cours.
Que les bouteilles portent des étiquettes comportant les valeurs minéralogiques des eaux qu’elles contiennent, pourquoi pas. Mais le choix, si besoin, doit impérativement se porter en direction des eaux dont le résidu sec, exprimé en mg/L, n’excède pas un nombre comptant plus de deux chiffres (si 80 mg/L représente un taux moyen à ne pas dépasser pour un usage quotidien, certaines sources annoncent un nombre à trois chiffres : 120 mg/L maximum). Et, à ce niveau, force est de remarquer, qu’il existe, plusieurs catégories, plusieurs tailles, comme pour les vêtements :

  • Small : TDS inférieur à 50 mg/L : Lauretana (14), Mont Roucous (22), Rosée de la reine (26,8), Montcalm (32), Volcania (43,6).
  • Medium : TDS compris entre 50 et 500 mg/L : Celtic (50), Mont-Blanc (105), Cristaline (300), Thonon (342), Évian (342), Perrier (456).
  • Large : TDS supérieur à 500 mg/L. Se subdivisant en :
    – XL : TDS compris entre 500 et 1000 mg/L : Salvetat (520), Arcens (773), San Pellegrino (854), Quézac (980).
    – XXL : TDS compris entre 1000 et 5000 mg/L : Badoit (1100), Velleminfroy (2010), Contrex (2078), Hépar (2513), Vichy Célestins (3325), Vichy Saint-Yorre (4774).
    – XXXL : TDS supérieur à 5000 mg/L et plus : Hydroxydose (9050).

Note : on parle aussi de TDS : total dissolved solids, c’est-à-dire le total des solides dissous dans l’eau, équivalent au résidu sec.
Note 2 : les eaux peu minéralisées proviennent de massifs granitiques ou volcaniques, tandis que celles qui comptent les plus forts taux de matières minérales dissoutes émanent de zones calcaires. Celles qu’on disait autrefois miraculeuses ont toujours appartenu à la première catégorie.

On imagine ce qu’une eau contenant 1000 mg/L (soit un gramme tout de même), continuellement bue, peut causer, à la longue, sur la santé d’un organisme. La seule raison qui peut expliquer et légitimer qu’on boive une eau hautement minéralisée, c’est en cas de cure, ce qui justifie ce passage que je place de nouveau sous nos yeux : « Elle doit être de nature à apporter, dans certains cas, ses propriétés favorables à la santé ». Dans certains cas. S’agissant d’une cure, médicalement ordonnée et suivie, elle consiste donc en l’absorption d’une eau x ou y durant un laps de temps donné, jamais de manière pérenne, et de préférence sur place, parce que « cette eau, que l’on peut boire au griffon dans une station thermale, est thérapeutique » (1). Mais il n’est pas toujours possible de se déplacer auprès de la source salvatrice. Qu’à cela ne tienne, c’est l’eau qui vient auprès du patient, s’il le faut. Seulement « la mise en bouteille fait perdre à l’eau ses propriétés initiales. L’eau s’oxyde, s’alcalinise et se minéralise. L’eau a perdu sa structure, elle est devenue une eau morte » (2), moribonde à tout le moins. C’est là l’apanage d’une eau chargée en substances minérales inassimilables, alors qu’une eau pure (du moins, la plus pure possible) est vectrice de santé, donc de vie. Il est impératif de se départir de l’idée que des eaux riches en sels minéraux et autres oligo-éléments apportent de multiples bienfaits. Parce que l’eau n’est pas censée apporter, ajouter, accumuler, nourrir. Au contraire, la véritable fonction de l’eau dans l’organisme, c’est d’épurer, d’éliminer, de nettoyer, de retrancher, d’emporter, c’est-à-dire l’inverse même de l’entartrage et de l’encrassement. On n’aurait pas sérieusement l’idée de laver ses sols avec une eau boueuse, n’est-ce pas ? Eh bien, là, il en va de même. Une eau peu minéralisée possède véritablement des fonctions essentielles pour l’organisme : elle favorise l’élimination des toxines et la dépuration du sang, elle déterge les organes tels que les reins, la vessie et les intestins, elle protège l’organisme de la suroxydation, etc.

Pour en terminer là sur cette question de la minéralisation des eaux, il est temps pour moi de vous faire part des résultats obtenus à l’aide de mon appareil de mesure du TDS qui établit pour chaque eau analysée le nombre de ppm qu’elle contient. Par ppm, on entend partie par million ; 1 ppm = 1 mg/L). Voici :

  • « Mon » eau du robinet : 342 ppm. Résultat médiocre.
  • La même, filtrée par mon appareil au charbon : 277 ppm. On observe une baisse de 19 % par rapport à ce qui précède. Le résultat reste néanmoins médiocre.
  • Eau de pluie : il a beaucoup plus sur la région lyonnaise le 6 août dernier, j’en ai donc profité pour disposer un récipient en verre afin qu’il s’emplisse suffisamment d’eau du ciel. Après analyse, il s’avère qu’elle ne compte que 49,9 ppm d’éléments minéraux dissous, ce qui en fait une eau de boisson de valeur très largement supérieure à l’eau du robinet, sans compter que son pH est aussi excellent : 6,66 contre 7,63 pour l’eau du robinet qui coule chez moi.

Voilà. Avant de clôturer, je me permets de préciser que ces lignes seront suivies d’autres qui exploiteront, sur la base de la minéralisation, les notions de conductivité et de résistivité de l’eau, propriétés intrinsèquement liées à la présence ou à l’absence de matières minérales dissoutes dans les eaux de boisson.


  1. Roger Castell, La bioélectronique Vincent, p. 65.
  2. Ibidem, p. 73.

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La lampourde (Xanthium strumarium)

Synonymes : glouteron, petit glouteron, petit gletteron, gratteron, grapelle, grosse pagode, petite bardane, fausse bardane, herbe aux écrouelles.

Lampourde. Rigolo, comme nom ^^. Il provient de l’occitan lamporda, issu lui-même du latin lappa qui servait à désigner autrefois la bardane (la grande bardane, à travers son actuel nom scientifique latin en conserve le souvenir : Arctium lappa). Et cet étrange nom latin – xanthium – dont on s’est servi au XVIII ème siècle (Linné, 1753) pour fixer la lampourde dans le marbre de la taxinomie binominale. Xanthium, donc. Il provient du grec xanthios, mot faisant référence à la couleur jaune, et ce même mot servait, durant l’Antiquité gréco-romaine, à identifier une plante tinctoriale dont l’intérêt consistait à fournir une teinture capillaire blonde. On s’est posé la question de savoir si ce xanthion correspondait à la lampourde, mais sur ce point, les avis divergent. Certains disent que non, puisque, selon eux, les lampourdes sont originaires d’Amérique du Sud, on expliquerait donc difficilement ce qu’elles seraient venues faire en pleine Antiquité, il y a 2000 de cela. D’autres comme Fournier, même s’ils n’associent pas forcément lampourde et xanthion antique, signalent que la lampourde commune n’est en rien américaine, puisqu’elle existe à l’état spontané dans l’ancien monde. En attendant, en France, la lampourde est présente, surtout au sud d’une ligne Nantes-Strasbourg, s’épanouissant tant à basse altitude que sur les massifs légèrement montueux (j’ai récemment eu la chance d’en voir quelques petites colonies le long de la Saône au niveau de Rochetaillée), prêtant une affection non dissimulée aux sols humides en suffisance (berges sableuses des cours d’eau, proximité des mares, fossés frais, haies), mais également dans des lieux sur lesquels on rencontre aussi d’autres végétaux qui marquent une similarité avec la lampourde, c’est-à-dire ces chénopodes, amarantes ou encore arroches, appréciant donc particulièrement ces lieux incultes que sont les bordures de chemins et surtout les décombres.

La lampourde, astéracée annuelle qui n’excède pas un mètre de hauteur, est constituée d’une tige simple (ou un peu rameuse), rude et épaisse (qui rappelle assez celle du chénopode blanc le plus vigoureux par sa robustesse). Au registre des ressemblances, il est possible de comparer les feuilles triangulaires, longuement pétiolées et grossièrement dentées de la lampourde avec celle du bouleau. En revanche, quand elles prennent l’allure cordiforme à trois lobes obtus, c’est là qu’elles ressemblent assez aux feuilles de bardane, même s’il est vrai que leur aspect pubescent et rugueux au toucher (style papier émeri) renforce cette comparaison.
La lampourde porte des « fleurs d’un blanc verdâtre, axillaires, disposées en petites grappes et occupées supérieurement par les fleurs mâles réunies en tête, et inférieurement par les fleurs femelles, moins nombreuses, mais plus apparentes » (François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p. 518), parce que pistillées. C’est assez bien souvent le cas : fleurs mâles petites et nombreuses, fleurs femelles grosses et moins fréquentes. Ainsi peut-on les voir chez la lampourde de juillet en octobre, surtout les femelles, sans corolle, groupées par deux au maximum, sous la forme d’un involucre épineux, akène épizoochore, qui formera le fruit par la suite, lequel contient deux semences. Ovoïde et épineux, au premier coup d’œil, c’est au datura stramoine auquel j’ai pensé quand j’ai été pour la première fois confronté à la lampourde, bien qu’elles se rapprochent davantage des teignes de la bardane.

La lampourde en phytothérapie

La lampourde appartient à cette famille de plantes médicinales dont on dit succinctement qu’elles possèdent les mêmes propriétés thérapeutiques que telle ou telle autre plus connue, plus illustre, plus etc., la réputation de cette consœur de renom devant assurer à ses succédanées une relative protection et notoriété. Ainsi, la lampourde est-elle un succédané des deux principales bardanes médicinales, la grande (Arctium lappa) et la petite (Arctium minus), comme s’il s’agissait là d’un évident sauf-conduit, laissez-passer à tout le moins. Pourquoi donc se casser la nénette à établir des valeurs biochimiques rigoureuses dans ce cas ?
Première évidence aisément vérifiable : les feuilles de lampourde possèdent une saveur astringente et amère. Fournier communique néanmoins quelques données chiffrées : matières protéiques (36 %), sucre (saccharose : 3 %), matières grasses (38 %), résine et essence aromatique. Ce qui donne un aperçu bien léger quant à la composition biochimique de la lampourde. Dans les semences ont été isolées deux substances apparemment propres à la plante du jour : tout d’abord de la xanthostrumine, d’autre part un carboxyatractyloside du nom de xanthostrumarine.

Propriétés thérapeutiques

  • Diurétique, dépurative
  • Sudorifique
  • Antiscrofuleuse
  • Résolutive

Usages thérapeutiques

  • Troubles du système circulatoire lymphatique : adénopathie cervicale tuberculeuse chronique ou écrouelles (= scrofules)
  • Troubles de la sphère vésico-rénale : catarrhe vésical, gravelle
  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : diarrhée
  • Affections cutanées chroniques (dartre), « lèpre »
  • Goitre
  • Fièvre intermittente

Modes d’emploi

  • Infusion vineuse de feuilles fraîches.
  • Macération vineuse de feuilles fraîches.
  • Décoction de feuilles fraîches.
  • Extrait de feuilles fraîches.
  • Suc frais de la plante entière (sauf parties souterraines).

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • La lampourde n’est pas cataloguée parmi les plantes toxiques pour l’homme, mais pour les animaux, oui : c’est du moins le cas chez la vache et le mouton pour lesquels elle détermine divers troubles dont vomissements, faiblesse et ataxie, convulsions, paralysie cardiaque, enfin coma.
  • Autres espèces : la lampourde à gros fruits (Xanthium orientale), la lampourde épineuse (Xanthium spinosum), la lampourde blanche (Xanthium albinum), etc.

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Le Manuel de l’Eau par Onésime Reclus

Très récemment, m’a pris l’envie soudaine de descendre à la cave pour en extirper un carton empli de livres, contenant très justement LE livre dont j’avais besoin pile-poil en ce moment. Il est des lubies qui ne s’expliquent pas toujours.
Ce livre, dont nous voyons ci-dessus la couverture, c’est un livre de famille si je puis dire, puisqu’il a appartenu au grand frère de mon arrière grand-père maternel, acquis pour ses bons résultats obtenus au collège en l’an 1911, ce qui est également la date du-dit bouquin.
Vieillerie et poussières, vous allez peut-être me dire… Nan ! J’avais surtout le désir d’en réitérer la lecture, la première remontant au moins à 25 ans. Entre mes mains, ce livre fatigué, je le feuillette doucement ; lecture diagonale glissant sur la douceur du papier. Et là – paf ! – un écueil écorche mes yeux et me fiche une bonne claque dans la figure. Que lisais-je donc sur telle page, qui provoqua en moi un tel émoi ? « La Terre ne vit que de l’Eau, comme l’Eau vit de l’Arbre, et l’Arbre de l’Eau. Ce sont là deux époux dont le divorce est la calamité suprême. » Je rétropédale. Vite, une autre page ! Peut-être n’y verra-t-on pas quelque chose qui rappelle de trop la brûlante actualité, mais non, c’est pis encore : « Dès que l’homme attente à la selve [nda : la forêt], la nature se trouble, le climat s’affole, l’eau s’en va, l’homme disparaît. » Tiens, prends ça dans la tronche ! Mais le clou, celui qui crucifie, tient en ceci, un paragraphe entier que je vous dévoile :

Le statut de la nature, impérieux comme tous les décrets, se lit ainsi : « Obéis ou meurs ! »
« J’ai décidé, dit-elle, que du moindre des lichens au chêne indéracinable, de la mousse invisible au sapin géant de Californie, toutes les plantes tireront de la roche inerte les sucs qui seront le sang de leur vie : ainsi, de ce qui semblait à jamais immobile, jailliront les feuilles, les fleurs et les fruits.
« J’ai décrété que de la vie inférieure des plantes naîtrait la vie supérieure des bestioles et des bêtes : si bien que de la plus méprisable des radicelles cramponnées à la pierre la chaîne des êtres arrive aux animaux qui bondissent.
« J’ai résolu d’élever l’un des moindres de ces animaux, l’homme, à la compréhension de quelques-unes de mes lois ; il parlera d’un bout du monde à l’autre bout avec la vitesse de la pensée ; il dominera la Terre et la Mer ; il montera dans les airs plus haut que le condor et il y voguera dans des aéroplanes conquérants de l’azur.
« Mais, ayant compris mes lois, il lui faudra les respecter sous peine de mort. Qu’il ne viole jamais la sainte harmonie que j’ai disposée entre les existences, de la roche à lui ! Qu’il n’oublie jamais que la forêt unit la vie sourde, confuse, immobile des pierres à la vie mobile des animaux et qu’à la détruire, cette forêt, il se détruirait lui-même parce que, ce faisant, il abaisserait la montagne et transformerait en ennemie l’eau qui crée tout, qui peut tout, qui règle tout ! »
Or, l’homme ayant méprisé la selve, s’est attiré l’inimitié de l’eau. Haine partout visible, dans la maladie ou la mort des sources, l’appauvrissement des rivières, la croissante caducité des fleuves.

L’ironie grinçante de l’affaire veut que ce livre, que l’on doit à l’un des frères du clan Reclus, Onésime (1837-1916), a été édité par le Touring-Club de France, association aujourd’hui dissoute, dont l’objectif principal consistait en la promotion du tourisme partout en France. A l’époque de cette publication, son président, Abel Ballif, rédige quelques lignes en guise de préface. En voici quelques-unes : « Œuvre d’une science profonde, où l’élévation de la pensée le dispute à l’originalité de la forme, le Manuel de l’Eau instruit et passionne. De chaque chapitre, on peut tirer tout à la fois un haut enseignement, une leçon de style, un sujet de méditation. Le maître et l’élève y trouveront également leur profit. Aux hommes de bien, qui ont accueilli avec un si vif empressement le premier de ces travaux [nda : Le Manuel de l’Arbre d’Émile Cardot paru en 1907], devenu en leurs mains une arme de salut public, un moyen de combat contre des erreurs, des ignorances, des préjugés invétérés, nous demandons le même généreux accueil pour ce dernier. » Dispendieuse de ses bienfaits, l’association qu’Abel Ballif présida jusqu’en 1919, adressa gracieusement 50000 exemplaires du Manuel de l’Arbre aux écoles de la République, et « nous en donnerons autant du Manuel de l’Eau et nous continuerons tant qu’il faudra cette œuvre de propagande » en direction de l’enseignement sylvo-pastoral dans les écoles. En voilà une de propagande qu’elle est douce (mot qui prend ici son sens le plus noble : celui de propagation et de diffusion du savoir), et dont la devise, très claire, et toujours d’actualité, était la suivante : « Pas d’arbres, pas d’eau ! »

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Les polygalas (Polygala sp.)

Polygala vulgaire (Polygala vulgaris)

Synonymes : herbe bleue, herbe au lait, laitier, polygalon.

Les commentateurs de Dioscoride ne s’y sont pas trompés : le « polygala » dont il parle au chapitre 125 du quatrième Livre de la Materia medica n’a pas retenu l’attention, et si tel avait été le cas, Matthiole n’aurait pas manqué de faire un parallèle évident avec le polygala – quel drôle de nom (la citation de Dioscoride ci-après va l’expliquer) – dont nous allons aujourd’hui nous préoccuper. Que dit Dioscoride à ce sujet ? Peu de chose, en réalité : « Le polygala croît à la hauteur d’une palme, avec des feuilles semblables aux lentilles, astringentes au goût. Cette herbe bue fait abonder le lait ». Littéralement, polygala signifie : plusieurs (poly) lait (gala). C’est donc une plante que l’on dit galactogène. Le hic, c’est que notre polygala a beau s’appeler ainsi, il n’est absolument pas propre à augmenter la sécrétion lactée chez la femme. On ne sait donc trop comment cette désignation s’est transférée au polygala qui, s’il est vrai qu’il stimule un certain nombre de sécrétions, ne passe pas pour galactagogue.
Après ce bond dans un lointain passé, effectuons-en un autre, géographique celui-ci, puisqu’il nous porte en Amérique du Nord, où il existe un autre polygala, le polygala de Virginie (Polygala senega), qui s’est taillé depuis longtemps une belle réputation tant auprès des autochtones que des colons. Il tire d’ailleurs son nom de celui d’une des Cinq-Nations, les Sénécas, localisées aux Grands Lacs américains. Cette plante, qu’on appelle snake-root en anglais, rappelle l’usage alexitère qu’en firent les Amérindiens appartenant à cette tribu, bien qu’on ne se soit pas arrêté à ce strict usage. En effet, pour le docteur Alexander Garden de Charleston, « le polygala de Virginie est le médicament galénique le plus puissant et le plus efficace pour atténuer fièvres et inflammations ». Ainsi disait-il en 1768, alors que, à peu près à la même époque, de l’autre côté de l’océan Atlantique, en Europe précisément, on argumentait en faveur du polygala indigène. C’est le cas de Van Swieten, par exemple, qui place le polygala vulgaire sur le même plan que le polygala américain, d’où le fait que le polygala vulgaire fut, durant le XVIII ème siècle, considéré comme succédané du virginien, ce qu’expliquaient d’autres praticiens comme Coste et Wilmet qui en usèrent dans la « phtisie » (que je place volontairement entre de gros guillemets) ou encore Gmelin, considérant cette plante de quelque utilité dans la syphilis. D’autres, tout à l’inverse, objectèrent qu’il était impossible qu’une si humble fleurette puisse se rendre responsable d’autant de prodiges (quand bien même il est plus que certain qu’elle joue un seul rôle d’adjuvant dans les deux affections – pathologiquement « lourdes » – sus-citées, ce qui n’est, évidemment, pas rien). Plus mesuré, le Dictionnaire de Trévoux soulignait fin XVIII ème qu’« un verre de vin dans lequel on fait infuser une poignée de cette plante purge fort doucement et sans aucun accident fâcheux ».

Petite plante vivace presque ligneuse par sa souche, le polygala vulgaire se conforme selon une tige, le plus souvent simple, qui est, selon les cas, dressée, rampante ou semi-ascendante (verticale, horizontale, en diagonale, pour dire les choses plus simplement). A ce titre, elle ressemble fort au lierre terrestre. Ses feuilles, toutes alternes, lancéolées et linéaires, sont surmontées dès le mois de mai (et jusqu’en août) par des grappes assez lâches de fleurs bleues le plus souvent (il leur arrive d’être légèrement rosées ou blanches). Ces fleurs, si on ne s’y arrête pas, l’on n’en remarque pas la singulière disposition : chacune possède plus de sépales que de pétales : ces derniers, jamais plus longs que cinq à huit millimètres, sont soudés entre eux et sont accompagnés de cinq sépales dont trois sont verts et assez petites, alors que les deux autres, plus grands, colorés comme les pétales, donnent l’impression fausse que la fleur du polygala vulgaire dispose de cinq pétales alors que c’est inexact. De plus, les deux plus grands sépales sont plus longs que les pétales et en possèdent l’identique texture. Et pourtant, ce ne sont pas des pétales. Fou, non ? Malgré ces simagrées, les fleurs du polygala vulgaire produisent des semences dont il est impossible de douter sur la question de la forme : toutes plates, on dirait des cœurs.
Le polygala vulgaire se plaît sur les sols à tendance plutôt sèche, de la plaine à la moyenne montagne (2000 m) : landes et autres sols sableux, prairies, friches, pelouses, pâturages, bordures de chemins, etc.

Le polygala amer, très semblable au précédent de par son allure générale, possède néanmoins une floraison au bleu plus soutenue et un goût qui explique l’adjectif amara. Lui qu’on dit plus rare que le commun (normal !) élit, de préférence, domicile sur des sols calcaires et, au contraire du polygala vulgaire, à tendance humide et fraîche : prés et pâturages, proximité des marécages et des tourbières.

Les fruits en forme de cœur du polygala vulgaire :)

Les polygalas en phytothérapie

Autrefois, les racines de ces divers polygalas (ainsi que celles du polygala « exotique » qu’est le polygala de Virginie, Polygala senega) étaient fréquemment mélangées dans les commerces qui détaillaient les plantes médicinales, comme les herboristeries. Cela valait au temps de l’intérêt qu’on attribuait encore à ces plantes, et ce pour au moins deux raisons diamétralement opposées : primo, considérant qu’elles ont toutes la même valeur thérapeutique, pourquoi s’enquiquiner à les distinguer ? Secundo, comme l’on a accusé le polygala vulgaire d’être pratiquement inerte, on a cru voir dans ce mélange de racines diverses une tentative de fraude. C’est pourquoi, le docteur Reclu, dans son Manuel à l’attention des herboristes, apportait les détails nécessaires à une bonne identification : la racine « du polygala de Virginie est grise, tortueuse, marquée d’une côte saillante, de saveur d’abord fade, puis âcre et piquante. Celle du polygala vulgaire est moins contournée, plus foncée, de saveur faiblement aromatique, puis un peu âcre ; la dernière est rameuse, blanchâtre, et très amère » (M. Reclu, Manuel de l’herboriste, p. 62). Il semble surtout que la confusion, la mauvaise identification botanique, etc., aient été à l’origine de dissemblances si criantes parmi les thérapeutes : par exemple, si pour le docteur Henri Leclerc le polygala vulgaire vaut largement le polygala américain, pour Hegi le polygala indigène est parfaitement inactif, alors que ce dernier, pour n’être pas totalement dénué d’action, passe pour une plante moins énergique que le polygala amer, voire même du polygala petit-buis (Polygala chamaebuxus).
Le polygala de Virginie emprunte des saponosides triterpéniques (sénégrines) au polygala vulgaire et de l’éther méthylique d’acide salicylique au polygala amer, c’est donc bien qu’entre ces diverses espèces il y a plus qu’une filiation purement botanique. Autres points communs aux trois espèces : tanin, matières résineuses, gomme, essence aromatique, mucilage. Ajoutons encore des sucres, des acides phénoliques, des phytostérols (surtout chez le polygala américain), de la gaulthérine (également présente dans la reine-des-prés, le bouleau flexible et, donc, la gaulthérie couchée). Enfin, le polygala amer doit son amertume à un principe particulier, la polygalamarine, surtout concentrée dans l’écorce de la racine de cette plante. Si ce sont les racines des polygalas qui emportent largement les suffrages, la matière médicale sait aussi se satisfaire des parties aériennes fleuries du polygala vulgaire.

Propriétés thérapeutiques

  • Expectorant, pectoral puissant, stimulant des muqueuses bronchiques, fluidifiant des sécrétions bronchiques, mucolytique, tonique respiratoire
  • Diurétique, diaphorétique, sudorifique, dépuratif
  • Tonique gastrique, sialagogue, purgatif
  • Tonique nerveux
  • Emménagogue

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère respiratoire : catarrhe bronchique aigu, bronchite chronique, bronchite post-grippale, atonie et congestion des mucosités bronchiques, pneumonie, pleurésie, hydrothorax, asthme humide, tuberculose pulmonaire (en prévention), toux sèche, toux quinteuse, coqueluche, croup
  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : atonie digestive, inappétence, diarrhée, diarrhée chronique
  • Troubles de la sphère vésico-rénale : affections rénales, goutte, rhumatismes, hydropisie
  • Faiblesse générale, anémie, convalescence

Modes d’emploi

  • Infusion de la plante entière sans ses racines (Polygala vulgaris).
  • Décoction de racines (2 à 5 %).
  • Décoction concentrée de racines (10 %).
  • Extrait aqueux de racines.
  • Poudre de racines sèches.
  • Teinture-mère homéopathique (de préférence avec le polygala de Virginie).

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Récolte : celle du polygala de Virginie ne nous concerne pas, étant inexistant sur le territoire national. Le polygala amer, qui semble plus précoce que le vulgaire, fait l’objet de cueillettes printanières alors que son cousin se récolte davantage à l’été, en pleine floraison.
  • Le polygala de Virginie, assez virulent, est inemployable durant la grossesse, même à doses idoines. A fortes doses, il détermine diverses perturbations gastro-intestinales (brûlure d’estomac, nausée, colique, diarrhée), raisons qui expliquent qu’on veuille plus souvent utiliser le polygala amer qui, lui aussi, peut amener des sensations nauséeuses, et devenir émétique à fortes doses. Bien que moins violent, on prendra soin d’user de ce polygala avec circonspection. De même, on se gardera de faire usage des polygalas en phytothérapie dans des cas de lésions du tube digestif et d’hémoptysie.
  • Associations :
    – pour renforcer l’action « pulmonaire » du polygala vulgaire : lichen d’Islande, hysope officinale, lierre terrestre, millepertuis ;
    – pour minimiser l’action « énergique » du polygala amer sur les muqueuses gastro-intestinales : guimauve, mauve, tussilage, violette, bouillon-blanc.
  • Autres espèces : il en existe une douzaine environ en France, parmi lesquelles nous trouvons le polygala chevelu (P. comosa), le polygala du calcaire (P. calcarea), le polygala alpestre (P. alpestris), etc.

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Polygala de Virginie (Polygala senega)

Feuilleton estival : Histoires d’eau, épisode 1

Ces dernières semaines, durant lesquelles l’eau s’est faite rare (mais où sont donc la pluie et la fraîcheur, non de non ?!!!), ces dernières semaines, donc, ont néanmoins été l’occasion de voir apparaître en mon esprit clapotant des questions, vacillantes au début, comme l’improbable mirage d’un oasis en plein désert. En voici quelques-unes :

  • Dans quelle mesure une eau de qualité participe-t-elle à l’hydrodistillation d’une plante x ou y de culture biologique ?
  • Est-il pertinent d’opérer le simple exercice de l’infusion d’une plante de culture biologique en usant d’une eau de qualité médiocre ?
  • N’est-il pas absurde d’arroser des plantes de culture biologique avec une eau dont on ignore tout de la qualité ?

Nous n’aurons pas la prétention de répondre à toutes les questions, ici et maintenant, avec force détails et multiples explications concises. Entamons cependant une réflexion dans ce sens à travers ce premier billet.

Sans être hydrogéologue (j’aimerais bien), je me suis toujours passionné pour l’eau, ce liquide aussi courant que celui qui coule au robinet, mais pourtant inégalement réparti selon des états divers sur la planète et dont la perturbation des cycles, conjointe à d’autres facteurs, peut être l’opportunité de catastrophes. Ce liquide, oui, H₂O dans sa formule idéale, n’est pas, non plus, d’égale qualité d’un point à un autre du globe, en terme d’eau douce en particulier, celle-là même dont l’emploi à travers les trois interrogations que nous avons posées plus haut, m’a amené à ces questions et à l’ébauche de réponse que je suis en train de tracer aujourd’hui.

Si je suis ce que je mange, j’ai plus souvent tendance à oublier que je suis aussi ce que je bois : incroyable comme il est possible de pécher par ignorance, quand bien même chacun sait que le corps humain est constitué à 65-70 % d’eau, et que 80 % de nos cellules sont plus ou moins directement en relation avec elle. On sait les dérèglements que peut occasionner, par l’habitude longuement continuée, la prédilection pour telle ou telle substance alimentaire qui devient poison prise à des doses trop fortes et répétées : le saccharose en est un, le sel de table un autre.
Par sa quantité, l’eau peut bien évidemment être nocive : par son manque, tout d’abord, qui entraîne généralement le décès en quelques jours. Mais là ne réside pas notre problème du moment. Ni dans la potomanie d’ailleurs. Nous nous interrogerons surtout sur la qualité de l’eau en partant du point le plus immédiatement visible et évident : le pH ou potentiel hydrogène. Vous connaissez sans doute ces bandelettes que l’on trempe quelques secondes dans un liquide quelconque, puis qui affichent, sans trop de nuance, le pH correspondant à l’état de cette solution, à savoir si elle est :

  • acide (pH allant de 0 à 7,07)
  • neutre (pH = 7,07)
  • alcaline (pH allant de 7,07 à 14,14)

Le pH, pour dire simplement les choses, permet d’établir la richesse ou au contraire la pauvreté d’une substance en protons (ions H+). Un milieu acide en est riche, un alcalin en est dénué. Chez l’homme, les valeurs vitales sont situées non pas aux extrêmes, mais aux alentours de la neutralité : si le sperme est alcalin, l’ovaire, lui, est acide. L’union des deux permet l’obtention d’un embryon dont le pH s’approche de la neutralité, à savoir 7. N’y voyez là aucun hasard.
C’est pourquoi l’organisme, en contact plus ou moins prolongé avec des substances trop acides (acide chlorhydrique pH 1, acide acétique pH 2,9) ou trop alcalines (eau de Javel pH 12, soude pH 13) finit par en pâtir, surtout, bien sûr, si l’exposition est chronique. Eh bien, il en va de même pour l’eau à laquelle on voue une confiance aveugle puisque, tout petits déjà, les pouvoirs publics nous ont assuré que l’eau du robinet, parfaitement potable, ne présentait pas de risque pour la santé de ses consommateurs. Ce qui est loin d’être vrai. La plupart des eaux d’adduction qui fournissent les foyers en eau courante du robinet sont d’une qualité allant de médiocre à mauvais, qualité qui peut déjà s’évaluer, en partie, grâce à l’étude de leur pH. J’ai sous les yeux la liste d’une quinzaine de ces eaux, prélevées dans plusieurs villes de France, puis analysées. Sur ces quinze eaux, treize d’entre elles possèdent un pH alcalin, ce qui n’est déjà pas bon signe, compris entre 7,1 et 8,3, tandis que deux de ces eaux tirent leur épingle du jeu (si je puis dire), avec un pH situé entre 5,5 et 6,5 (valeur considérée comme parfaite dès lors qu’il s’agit d’eau). Au contraire, celle qui coule de mon robinet appartient hélas, comme beaucoup d’autres eaux en France, à la première catégorie : son pH est établi à 7,6.
Qu’envisager alors ? Filtrer l’eau de consommation courante à l’aide d’une carafe à cartouche ? La plupart n’améliorent que guère la qualité de l’eau du robinet… Un système plus élaboré au charbon actif permet-il de corriger ce problème de pH ? Non, hélas. Si ce type d’appareillage supprime beaucoup de ces choses très (trop) nombreuses contenues dans les eaux du robinet (virus, bactéries, résidus médicamenteux, métaux lourds, etc.), ils ont tendance à augmenter le pH, ce qui n’est pas l’objectif. Par exemple, l’eau de mon robinet, une fois filtrée par mon appareil au charbon actif, grimpe à 8,2. Il est néanmoins possible d’abaisser ce pH par l’adjonction de quelques dizaines de gouttes de jus de citron biologique par litre de cette eau.
Nous pourrions – pourquoi pas ? – nous en remettre à l’eau en bouteille, non ? Outre, le problème écologique que cela pose (transport, stockage, non recyclage des matières plastiques, etc.), on est souvent tenté, en France, de faire une fois de plus confiance aux étiquettes collées sur les bouteilles, et peut-être même léchées par la langue de bois qui nous sert le discours officiel sans faillir depuis des lustres. Et pourquoi donc pas ? Parce que, contrairement à l’eau du robinet, liquide parfaitement transparent pour lequel règne une opacité criante sur la question de ses valeurs bio-électroniques, les étiquettes des eaux de source en bouteilles plastiques, recèlent bien, elles, un certain nombre d’informations relatives à la qualité de ces eaux dont les plus courantes restent, de loin, la valeur du pH et les éléments minéraux dissous dans l’eau, exprimés le plus souvent en milligrammes par litre (mg/l). Eh bien, vous voulez que je vous dise ? Lisons ces étiquettes. Je me suis rendu dans un magasin typique de la grande distribution, j’ai ouvert les yeux, et j’ai lu les pH inscrits sur les étiquettes d’une dizaine d’eaux différentes : ils s’étalent de 7,2 à 8 pour la plupart, soit des pH, à peu de chose près, très semblables à ceux des eaux d’adduction. Allons bon !… Une seule de ces eaux affiche un pH parfait : Mont Roucous (pH 6). Mais il faut savoir que le pH lisible sur une bouteille représente une mesure de l’eau à la sortie du griffon. Une fois embouteillée (faut parfois voir comment…), transportée, stockée plus ou moins longtemps (même dans les limites fixées par la loi), une eau finit par s’altérer, même un peu. Alors, c’est sûr que si elle n’est déjà pas fantastique au départ… Dans le cas de la Mont Roucous, ça n’est pas trop dommageable : après analyse, son pH n’a pas trop grimpé puisqu’il est passé à 6,16. Cette eau n’en reste pas moins excellente, et je serai bien heureux de voir couler une eau pareille à tous les robinets de France et de Navarre, du monde entier même. Mais ça n’est malheureusement pas le cas.

Afin de poursuivre mon enquête, j’ai aussi visité un magasin de produits biologiques, me suis dirigé au rayon des eaux de source en bouteille, et là je suis tombé nez à nez avec deux autres spécimens qu’en principe l’on n’a que très peu de chance de dénicher dans les espaces de vente type grande distribution. Je vais parler, pour l’instant, uniquement de l’un des deux, qui s’appelle Rosée de la reine, eau de source provenant du département du Tarn. Selon l’étiquette, le pH de cette eau est égal à 5,8. Ce qui est excellent. Mais nous allons l’analyser aujourd’hui même pour vérifier si ce pH a bougé depuis son embouteillement.

Je place donc un peu de cette eau dans un verre parfaitement propre, que j’entrepose ensuite un petit moment au réfrigérateur pour lui faire atteindre la température de 25° C (toutes mes analyses sont réalisées à cette température). Puis je plonge les électrodes de mon appareil de mesure du pH dans le verre d’eau. A la lecture des informations fournies par l’écran LCD de mon appareil, il apparaît que le pH se situe très précisément à 5,9. La détérioration est donc très minime. Enfin, j’utilise un second appareil qui mesure, lui, d’autres variables dont je parlerai dans le billet qui fera suite à celui-ci, et qui permettent de mieux préciser ce qu’est une eau de qualité, au-delà du seul pH.

Gain Express PH-099 (appareil de mesure du pH et du potentiel d’oxydoréduction).

 

HM Digital COM-100 (appareil de lecture de la conductivité et du total des minéraux dissous dans l’eau).

Maintenant, si vous le souhaitez, vous pouvez remonter tout au sommet de cet article, jusqu’aux trois questions posées. A l’aide de la lecture des quelques lignes tracées jusqu’ici, reconsidérez-les : ça pose question, tout cela, non ?

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La lampsane (Lapsana communis)

Synonymes : lapsane, herbe aux mamelles, poule grasse, grasse géline, grageline, gras de mouton, saune blanche.

Lampsane est un curieux nom dérivé du grec (lampsanê, lapsanê) et du latin (lapsana). Du temps des Grecs de l’Antiquité, ce terme servait à désigner une plante dont on usait comme légume. Elle reste néanmoins, pour nous, indéterminée. Il est donc impossible de dire si la lampsane, telle que nous la connaissons à l’heure actuelle, possède un quelconque rapport avec cette antique plante dont Dioscoride rapporte l’existence. Et si ce n’est pas elle, il n’y a, au sujet de cette hypothèse, pas davantage à en dire.
Étonnant comme une plante hyper fréquente dans une très grande partie de l’Europe et de l’Asie sait passer incognito. Pourtant, elle n’est pas moins dotée que n’importe laquelle de ses cousines appartenant à la vaste famille des Astéracées. Cette annuelle poilue, de taille variable (en moyenne, 0,3 à 0,8 m, parfois plus : 1,25 m) possède une tige d’allure grêle, ramifiée dans ses parties hautes. Comme souvent chez bon nombre de plantes, la forme des feuilles inférieures est bien différente de celle des feuilles supérieures : c’est le cas de la lampsane : les feuilles basales sont dites lyrées : trois à cinq fois lobées, de manière très inégale, ces feuilles pétiolées se remarquent par cet aspect très découpé non symétriquement. Les feuilles hautes, presque sessiles, sont beaucoup plus sages dans leur conformation, se contentant d’adopter une forme plus ou moins ovale, dont les bordures sont dentelées. Les capitules sont formés essentiellement de fleurs jaune d’or toutes ligulées, comme celles de la piloselle et du pissenlit (c’est-à-dire qu’ils ne comptent pas de « cône » central comme on peut le voir chez les marguerites, camomilles ou encore pâquerettes). De taille assez modeste (1 à 2 cm), ces capitules, qui s’épanouissent de juin en octobre, présentent la particularité de se fermer en milieu de journée. Sujette à la somnolence donc, la lampsane forme des fruits qui, chose rare chez les Astéracées, ne sont pas surmontés d’un pappus, autrement dit d’une aigrette.
Très commune en France (sauf en région méditerranéenne et au-dessus de 1800 m d’altitude), la lampsane sait multiplier ses terrains d’élection : terrains dits « pauvres » (terrains vagues, zones rudérales, friches, décombres, pied des vieux murs), dans les haies, à l’abord des lisières des bois frais et clairs, en bordure de chemin. Cependant, comme l’on sait que la lampsane apprécie par-dessus tout les terres riches en azote et régulièrement retournées, il est bien normal de la croiser près des champs cultivés, des jardins ainsi que des moissons.

La lampsane en phytothérapie

Il y a peu, je râlais à propos du manque flagrant d’informations concernant la composition biochimique du laiteron potager. Eh bien, dites, avec la lampsane… pfiouuu ! C’est très, très maigre, et faire la liste des divers principes plus ou moins actifs que contient cette plante ne devrait pas être bien difficile, étant donné qu’ils se comptent sur les doigts d’une seule main : du suc amer et légèrement salé de la lampsane, on a isolé du mucilage, des flavonoïdes, ainsi que des lactones sesquiterpéniques glycosylées.
C’est préférablement le suc de la plante qu’on emploie, ainsi que les feuilles fraîches.

Propriétés thérapeutiques

  • Rafraîchissante
  • Émolliente
  • Cicatrisante, résolutive
  • Laxative
  • Diurétique
  • Antidiabétique, hypoglycémiante

Usages thérapeutiques

  • Coupure, plaie, crevasse et gerçure des seins (1)
  • Engorgement de toute nature (y compris engorgement des seins, ce qui explique le surnom d’herbe aux mamelles qu’on attribue fréquemment à la lampsane)
  • Constipation
  • Oligurie, glycosurie
  • Insuffisance hépatique
  • Diabète

Modes d’emploi

  • Feuilles fraîches, en nature.
  • Suc frais.
  • Infusion de feuilles fraîches.
  • Cataplasme de feuilles fraîches ébouillantées.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Risque de confusion : avec le vélar (Sisymbrium officinale). On alerte parfois dans ce sens ; mais ce serait bien difficile de se tromper, ne serait-ce que grâce aux fleurs à quatre pétales jaunes du vélar qui, si jamais il est défleuri, nous renseigne sur son identité grâce à un goût caractéristique, propre aux Brassicacées auxquelles il appartient. Confondre le vélar avec la lampsane n’est pas, en soi, dommageable. Cela peut l’être davantage, surtout avec une autre plante, aussi fréquente que la lampsane : le séneçon jacobée (Senecio jacobaea), en particulier lorsque ces deux plantes se présentent encore à l’état de rosettes basales. Mais comme les feuilles de ce séneçon sont âcres et amères, on les rejette, normalement, immédiatement.
  • Alimentation : les précautions listées ci-dessus sont utiles en ce sens que la lampsane offre à qui le sait un aliment abondant, faisant bonne figure à côté des pissenlits, mâches et chicorées, qu’aborde n’importe quel livre portant sur le passionnant sujet des plantes sauvages comestibles. Les jeunes feuilles crues de la lampsane peuvent se mêler à d’autres végétaux pour former un mesclun ; plus âgées, surtout celles qui sont prélevées sur les plantes fleuries, elles se destinent davantage à la cuisson (soupes, farces, plats cuisinés, etc.).

  1. A l’origine, la Théorie des signatures explique que cela trouve son origine dans la forme des capitules floraux non encore épanouis : l’on dit que, ressemblant à un mamelon, les fleurs de cette plante (et la plante toute entière par extension) pouvaient venir à bout des affections qui désobligent le bon fonctionnement des seins.

© Books of Dante – 2019