Le cresson (Nasturtium officinale)

Synonyme : cresson officinal, cresson de fontaine, cresson de ruisseau, cresson d’eau, cresson des maraîchers, cresson petit vert, cresson gros vert, berle, cardamine, nasitort.

Kardamon pour les Grecs, sisymbrium pour les Romains, les antiques dénominations du cresson sont tout juste bonnes qu’à nous embêter, ayant alimenter les berceaux dans lesquels naquirent cardamines d’une part, sisymbres et vélars d’autre part, formant une masse informe vaguement caractérisée par une proximité avec l’humide (et encore…), ainsi qu’une saveur moutardée. C’est sous la houlette de cette description pour le moins approximative que l’on peut imaginer un cresson. Mais – et je l’ai souvent répété – dans le monde gréco-romain, un même mot sert à désigner plusieurs objets et un seul objet peut répondre à une multitude de noms. Nous ne faisons d’ailleurs pas moins : c’est ce que je m’efforce de montrer en démarrant chaque article par une liste de synonymes et noms vernaculaires disponibles dans la littérature et la tradition orale. Ainsi, l’on apprend que « chez les Romains, nasturtium était le nom du cresson alénois ou nasitort, et Pline, à tort ou à raison, faisait dériver ce mot de narium tormentum, mot à mot ‘tord-nez’, allusion à l’effet produit par la saveur de la plante sur les organes voisins des papilles gustatives »1. C’est vrai que le cresson, sans être fort en gueule, l’est en bouche : chose étonnante que ce cousin de la moutarde dont toute la végétation est constamment lavée par les eaux douces et très pures des ruisseaux à l’écoulement lent et presque silencieux… Mais comme l’expliquait plus tôt Joseph Roques, « nous pouvons dire que les Anciens et les modernes ont un peu trop tordu la plante pour lui imposer le nom de nasturtium »2, un nom concernant tout d’abord un autre cresson comme nous l’avons dit plus haut, le cresson alénois (Lepidium sativum). Ainsi, « nez tordu » (nasus tordus), « tourment du nez » (narium tormentum), etc., ont-ils inspiré le nom latin du cresson d’eau. Mais y a-t-il vraiment en lui de quoi froncer le museau ? Assurément d’après Pline, qui évoque le cresson « qui crispe le visage avec son goût piquant »3, ce à quoi Roques ne peut souscrire : « Le cresson stimule agréablement les papilles de la bouche, mais sans tordre le nez. C’est une erreur, un préjugé que nous avions à cœur de combattre »4. Henri Leclerc n’a sans doute pas lu Roques sur ce point, puisqu’il expose encore l’origine tortueuse du nom accordé au cresson tant par les Latins que les Grecs : il reste, malgré lui, celui par lequel les yeux sont forcés de cligner, faisant adopter à celui qui en mange un air dur et renfrogné (soit un résultat qu’on sera plus certain d’atteindre avec une bonne cuillerée de raifort, ah ah !…). Quant au mot cresson lui-même, on s’est bien moins étalé à son propos : on le fait dériver du francique kresso, mué en allemand par kresse. Ce mot se serait-il entremêlé au latin cresco, « grandir », allusion à la célérité végétative dont sait faire preuve le cresson pour ramper et grimper ? De cela, les marmots et les gachettes qui s’égayaient autrefois dans les cressonnières n’en avaient cure, y pataugeant tant et si bien que, même troussés comme des curés, ils étaient trempés bien plus haut que la moitié du jarret !… De quoi rafraîchir les idées de tous nos étymologistes !

Dioscoride et Pline étaient à peu près d’accord sur les qualités thérapeutiques du cresson : vermifuge, pectoral et emménagogue. « Mais, tandis que le premier en fait un aphrodisiaque, le second le considère comme un moyen de refréner les ardeurs de la chair »5. Ces deux auteurs parlent-ils de la même plante ? Dioscoride n’évoque-t-il pas là le cresson alénois, ce qui augmenterait la méprise ? En tous les cas, cette question demeurera longtemps débattue puisque Platine de Crémone, au XVe siècle, se positionnait encore en défaveur d’une réputation aphrodisiaque du cresson. C’est donc bien que cela titilla longtemps l’entendement de nos illustres hommes de plume, dont certains éprouvèrent d’autres démangeaisons, moins avouables que de gratter du papier en long, en large et en travers pour nous dire ce qu’ils pensaient des soi-disant vertus luxurieuses du cresson. Alors ? Égaye-t-il autant les cœurs comme sait le faire sa cousine roquette ? L’interdit-on dans les couvents pour ne pas risquer un échauffement collectif ou bien faut-il le considérer, à la manière d’un Balzac, comme aussi froid qu’une Anglaise ? Dans la flore de pierre taillée, le feuillage du cresson est souvent figuré dans les chapiteaux des bâtiments ecclésiastiques, ce qui est un moyen de représenter l’élément Eau, ce qui n’étonnera personne. Mais, alors, d’où lui vient donc cette réputation d’échauffeur qui transparaît très nettement dans le texte de Pétrone, le Satyricon : on assiste à un rituel infligé par la prêtresse Œnothée au pauvre Encolpe et dont l’objectif très clair est de lui rendre sa virilité, du moins de l’augmenter. En plus du fouet d’orties qui s’abat sur ce qui se situe en-dessous de sa ceinture, l’on distingue, comme autres ingrédients, du suc d’aurone et de cresson. Il faut effectivement tout cela pour parvenir à contenter la déesse Circé présentée dans le texte comme une nymphomane à l’insatiabilité sexuelle débridée.

Comme on le constate, le cresson était fort réputé chez les Romains qui le consommaient en abondance, non seulement pour de présupposées raisons aphrodisiaques, mais aussi parce que, notamment, ils croyaient que cette plante pouvait stimuler ce qui pousse sur la tête mais aussi dedans ! En effet, remède de la calvitie, le cresson était aussi vivement recommandé aux sots puisqu’il posséderait des vertus contre les affections mentales (plus tard, on l’administra aux hypocondriaques, mélancoliques et autres « hystériques »). Il est donc tout à fait légitime de faire du cresson un stimulant, ce que ne manqua pas de relater tout d’abord Hippocrate, puis le philosophe Xénophon au IVe siècle avant J.-C. qui expliquait que lorsque les jeunes Perses partaient en expédition pour chasser, ils se contentaient d’eau et de pain assaisonné de cresson, ce qui, paraît-il, permettait d’augmenter leur résistance physique (le paysan français du XIXe siècle ne faisait pas moins).

Le Moyen âge a fait du cresson, cuit comme cru, une plante bien plus appréciée que les salades dont on se plaignait autrefois de la fadeur. Il était vanté sur les marchés, comme le cresson de Cailly-sur-Eure, petit village de Normandie portant dans ses armes deux tiges de cresson de sinople. Pour témoigner de cette habitude consumériste, l’on peut jeter un œil du côté du Viandier de Taillevent qui le mentionne clairement comme plante alimentaire (au contraire du Capitulaire de Villis qui recommande bien la culture d’un cresson, l’alénois et non pas celui des fontaines).

Aux temps médiévaux, le cresson était également reconnu comme matière médicale : Macer Floridus indique qu’à l’état frais le nasturtium s’applique sous forme de cataplasme sur des affections passant pour de l’anthrax, sur les furoncles, etc., et que son suc est incomparable pour calmer les maux de dents. Il en fait aussi un efficace antalgique contre les douleurs de la rate et de la poitrine (affections pulmonaires, « phtisie »), les névralgies telles que la sciatique, comme apaisant des maladies dermatologiques et des démangeaisons du cuir chevelu. A ce titre, l’école de Salerne n’en dit pas moins : « Prenez du suc de cresson et frottez-en vos cheveux ; ce remède les rend plus forts et plus nombreux ». De même, les Salernitains s’accordent à Macer Floridus sur la question des maux dentaires et gingivaux corrigés par le cresson, de même que les apparitions cutanées comme les dartres. Quant à Hildegarde de Bingen, si elle n’est guère enthousiasmée par le cresson (qu’elle appelle burncrasse ; brunnenkresse aujourd’hui en langue allemande) dont elle dit qu’il n’est ni bon ni mauvais, il lui arrive néanmoins de formuler quelques rares indications comme la jaunisse, la fièvre, les douleurs digestives, tandis que Macer Floridus va jusqu’à évoquer les vertus des semences du cresson qualifiées par lui d’anaphrodisiaques, au point même que « l’odeur de cette graine placée sur les charbons ardents suffit pour […] mettre [les serpents] en fuite »6. Le cresson aurait encore le pouvoir de chasser la folie, capable de « redonner raison aux esprits dérangés » et d’atténuer les effets de l’ivresse : c’est pourquoi on le donnait comme un antidote de la jusquiame dont l’une des manifestations s’apparente à une forme d’ébriété.

Durant la Renaissance, une unanimité se dégage au sujet des vertus majeures du cresson. Ce qui ressort de l’analyse rapide des faits médicaux à son endroit, ce sont les évidences suivantes : le cresson est un antiscorbutique efficace, un diurétique, un apéritif, un remède bucco-dentaire et capillaire, un topique, enfin un utile pectoral qu’on peut impliquer sans crainte dans les catarrhes bronchiques chroniques. Ambroise Paré et Simon Pauli en firent même un spécifique de la gale de la tête chez les enfants.

Siècle après siècle, on réaffirme les vertus principales du cresson : au XVIIIe siècle, Van Swieten mêle le cresson au chou rouge et au raifort pour confectionner une bière antiscorbutique. Au suivant, le célèbre chirurgien français Récamier guérit divers cas de « tuberculose » en faisant suivre aux malades un régime strict composé de deux bottes de cresson par jour. Un peu après lui, Cazin prescrira abondamment le cresson en cas d’atonie générale, de maladies viscérales (foie, rate, reins, vésicule biliaire qu’il importait de décharger et de purifier au printemps7), de goutte et de rhumatisme.

Le cresson est une brassicacée vivace qui, selon le milieu qu’elle occupe, adopte une morphologie très variable, à commencer par sa taille : de quelques centimètres dans les eaux peu profondes, à plus d’un mètre (voire deux à trois) dans certains cours d’eau. Ce qui implique une adaptation de sa posture : semi-aquatique et rampante dans le premier cas, aquatique flottante dans le second, ce que facilitent généralement des eaux au courant faible mais constant, ainsi que des tiges creuses jouant le rôle de flotteur. Également charnues, épaisses, abondamment ramifiées, les tiges du cresson sont régulièrement radicantes, ce qui favorise un enracinement de la plante de loin en loin. Cela explique que la majeure partie du cresson baigne dans l’eau : ses feuilles presque succulentes et grasses, lisses et brillantes, semblent luire du continuel passage des eaux à leur surface. Elles sont composées de trois à neuf folioles entières dont seule la terminale adopte une taille plus importante que les autres. Bien que pratiquement immergé, le cresson n’oublie pas de redresser quelque peu la tête (comme un nageur pratiquant le papillon ^.^), car, sans cela, comment pourrait-il bien se permettre de fleurir ? C’est ce qu’il fait de juin à septembre (au plus large : mai-octobre), faisant émerger à l’air saturé de soleil de petits bouquets de fleurs blanches ou blanc rosé aux quatre pétales bien ouverts et aux anthères jaune vif. A la suite, chaque fleur forme une silique falciforme de 20 à 25 mm de longueur contenant deux doubles rangées de graines, s’ouvrant par ressort sur ces semences presque rondes, petites, rougeâtres, au goût âcre.

Présent parfois jusqu’à 2000 m d’altitude, le cresson prolifère végétativement par fragments de tiges ou de bourgeons, parfois par le biais des racines adventives qu’on le voit propager aux nœuds de ses tiges. Cette inventivité lui permet d’être encore assez fréquent à l’état sauvage dans les eaux vives peu profondes, en bordure des lacs, à proximité des sources, dans les fossés humides. Mais il est honnête de remarquer que le cresson sauvage est aujourd’hui beaucoup moins courant qu’autrefois, les ruisseaux d’eau pure se faisant de plus en plus rares, d’où la relative disparition de cette plante aquatique de la plupart de ses lieux d’élection qui comptent sur des eaux modérément acides.

Les nymphes nourrissaient autrefois le cresson du moindre ruisseau, mais comme elles s’en sont allées depuis longtemps, voilà que le cresson périclite, d’autant plus qu’à cette suppression s’est substituée une addition : les pernicieux nitrates (entre autres) qui, engorgeant les sols, se déversent in fine dans les eaux vives par lessivage et gravité, profitant à cette soi-disant invasive qu’est la renouée du Japon. (Autrefois, par épandage de fumier, le cresson cultivé était porteur de germes dont celui de la typhoïde, ce qui n’était guère mieux.)

Les cressonnières de Veules-les-Roses (Seine-Maritime).

Le cresson se cultive traditionnellement en fosse remplie d’eau non stagnante appelée cressonnière. L’intérêt de cette culture aquatique, c’est de pouvoir récolter du cresson en plein hiver, à une période de l’année où les autres salades ne produisent qu’à grand-peine. Puisque le terme de cressonnière est attesté en français depuis 1286, il est évident que la culture du cresson ne date pas des premiers essais de culture en grand qui eurent lieu en France au début du XIXe siècle, après que l’idée ait traversé le Rhin, au-delà duquel elle avait cours depuis au moins le XVIIe siècle au centre de l’Allemagne, à Erfurt. En France, on transposa cette activité dans une zone géographique qui s’y prête, à savoir le bassin parisien et la Normandie. Ainsi, s’explique, par exemple, le blason de la ville de Vernon dans l’Eure comptant trois bottes de cresson et une devise à l’avenant : « Ver non semper viret, Vernon semper viret » (= Le printemps n’est pas toujours vert, mais Vernon l’est toujours). Les cressonnières se déployèrent donc également à une large zone comprise entre Senlis et Chantilly, soit à une bonne partie de la vallée de la Nonette, mais également plus à l’ouest encore comme à Saint-Gratien (Val-d’Oise) dont la cressonnière aura laissé à Joseph Roques quelques-uns de ses impérissables souvenirs : « Avant de partir, nous avons voulu visiter la maisonnette et la famille du jardinier. Qu’avons-nous vu ? Une bonne mère, une superbe fille, des enfants frais et vermeils, plusieurs saladiers remplis de cresson, du pain de ménage à faire envie, et un parfait contentement. Voilà la simplicité des campagnes, et, si j’osais le dire, le vrai bonheur »8. Mais attention, parce que dans ce tableau bucolique enchanteur, l’on peut parfois discerner quelque ombrage sournois, ennemi perfide qui se glisse jusqu’aux tréfonds de l’homme. En effet, la culture, la récolte et donc la consommation du cresson cru n’est pas sans poser problème parfois, cette plante étant l’hôte d’un parasite qu’on appelle la douve du foie (Fasciola hepatica) et dont nous allons un peu parler. Ce parasitage s’effectue préférablement dans un lieu connexe au pâturage des animaux domestiques, le mouton pour l’essentiel. Jetons donc un œil au foie et aux canaux biliaires de ce sympathique mais naïf quadrupède qu’est Ovus aries. S’il s’y trouve une douve, celle-ci va naturellement pondre des œufs qui vont être excrétés via les excréments du mouton. Parvenant, d’une façon ou d’une autre, à un lieu assez humide, ils vont se métamorphoser, devenant des embryons en forme de toupie qui, parce que ciliés, peuvent se déplacer et, ce faisant, parasiter un mollusque de passage, une sorte de limnée (Galba truncatula). A l’intérieur du gastéropode se déroule une autre phase de transformation (renvoyant Alien au rang de l’amateurisme ^.^) : « le parasite y donne finalement naissance à des organismes munis de ventouses et d’une queue qui quittent leur hôte pour gagner l’eau ambiante et se fixer ensuite sur une plante, telle que le cresson, où ils s’enkysteront » à la manière d’une graine de gui sur une branche9. Et c’est à ce moment que la tragédie peut se reproduire : en étant avalé par un mouton, ce cresson va de nouveau parasiter l’animal ou l’un de ses congénères qui ne l’était pas encore, ou bien directement l’homme en quête de cresson pour s’en régaler. Dans un cas comme dans l’autre, le kyste avalé va produire dans l’organisme (ovin comme humain) une nouvelle douve, et ainsi de suite. J’ai volontairement fait court, parce que, comment dirait l’autre, on n’a pas que ça à faire ^.^

Chez l’homme, l’infection à la douve du foie ou distomatose peut prendre une tournure sévère : le foie, sujet à l’hypertrophie, devient sensible à la palpation, durcit et se bosselle. Les manifestations les plus évidentes d’une infection à la douve du foie sont de nature avant tout gastro-intestinale (douleurs épigastriques, diarrhée sanguinolente et bilieuse). Apparaissent encore une tendance à l’œdème des membres inférieurs, mais surtout une abondance de globules blancs éosinophiles. Il existe aussi des formes pulmonaires, pharyngées et intestinales de distomatose. Parmi les remèdes végétaux capables d’expulser la douve du foie, j’ai noté l’émétine (alcaloïde tiré de l’ipéca ; cf. l’article dédié à cette plante) et la fougère mâle.

Bref, l’on peut toujours récolter du cresson dans des endroits qui paraissent douteux, cela ne signifie pas qu’il le soit aussi, mais, dans le doute, justement, on préférera lui faire subir la cuisson (qui détruit un parasite comme la douve), lui enlevant au passage ses qualités organoleptiques et médicinales : au final, cela ne sert pas à grand-chose. Dans ce cas, mieux vaut s’abstenir de le cueillir. A son bénéfice et au nôtre.

Le cresson en phytothérapie

Bien moins plébiscité qu’en son dernier âge d’or (le XIXe siècle), le cresson n’en reste pas moins un aliment-médicament alignable, d’un point de vue des propriétés et des usages thérapeutiques, sur le même plan que le cochléaire, le raifort, le radis ou encore les mieux connus ail et chou. C’est ainsi que le Larousse médical, dans les années 1920, le présentait encore.

Tout comme le cochléaire, le cresson s’utilise essentiellement à l’état frais, car cuisson, ébullition et dessiccation lui font perdre à peu près toute capacité. Au mieux, il importe de consommer dans la journée le cresson récolté afin de lui conserver son état de fraîcheur. Ce qui n’est pas toujours possible, surtout dans les régions éloignées des cressonnières. Sans doute connaissez-vous ces bottes de cresson liant entre elles des tiges sans fleur ni racine et dont le poids standard est de 275 g : il s’y trouve toujours, outre les feuilles abîmées par la pression mécanique, des feuilles fanées, jaunies. Celles-ci, il importe de les écarter, car, s’échauffant, elles peuvent présenter un degré de toxicité non négligeable.

Parfois surnommé « plante de santé » ou « santé du corps »10, le cresson s’avère, à l’analyse, digne de cet éloge attribué par les Anciens, puisqu’il totalise nombre de substances assimilables indispensables. Gorgé d’eau comme l’on peut s’en douter (93,30 %), le cresson contient peu d’hydrates de carbone (3 %) et encore moins de protéines (2,20 %) et de lipides (0,30 %). Concernant les vitamines, pour 100 g de cresson frais, nous trouvons : de la vitamine A (294 à 349 µg), de la vitamine B1 (0,08 mg), de la vitamine B2 (0,16 mg), de la vitamine B3 (0,90 mg), de la vitamine C (80 à 140 mg), de la vitamine E, de la vitamine D3 et de la vitamine K (250 µg). Au sujet des oligo-éléments et sels minéraux, nous pouvons aligner les chiffres suivants : potassium (282 mg), calcium (54 à 200 mg), phosphore (54 mg), sodium (52 mg), fer (1,7 mg11), soufre, cuivre, manganèse, zinc, iode12.

Un principe amer ainsi qu’une huile sulfo-azotée (parfois surnommée huile de moutarde) contenant du sénévol, des isothiocyanates et du raphanol, sont responsables de la saveur corsée, piquante et un peu amère du cresson, de son odeur chaude et un peu irritante.

Au total, l’on peut établir sans rougir que « c’est un légume sauvage très précieux qui nous restitue bien la vitalité propre à chaque retour de la belle saison »13.

Propriétés thérapeutiques

  • Stimulant des voies digestives, tonique digestif, apéritif, cholagogue, stomachique, vermifuge
  • Stimulant, énergétique, anti-anémique, minéralisant
  • Dépuratif sanguin, hypoglycémiant, stimulant des voies urinaires, sudorifique
  • Expectorant, modificateur des sécrétions bronchiques, pectoral, anticatarrhal
  • Stimulant et assainissant du cuir chevelu, stimulant des bulbes capillaires, favorise la repousse capillaire
  • Détersif, résolutif, cicatrisant, éclaircissant cutané, purifiant cutané, désintoxiquant tissulaire
  • Fébrifuge, rafraîchissant
  • Antiseptique, antibiotique
  • Antinévralgique, anti-odontalgique
  • Anticancéreux14
  • Antidote de la nicotine (?)
  • Purifiant et aseptisant bucco-dentaire

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère hépatobiliaire : lithiase biliaire, insuffisance hépatique, diabète (fait chuter le taux de sucre urinaire)
  • Troubles de la sphère vésico-rénale : lithiase urinaire et rénale, néphrite calculeuse, insuffisance rénale, catarrhe vésical, rétention urinaire, rhumatisme et douleur goutteuse par excès d’urée
  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : inappétence, atonie et débilité stomacale, parasites intestinaux
  • Troubles de la sphère respiratoire : toux, toux rebelle, tuberculose à ses débuts, coqueluche, bronchite, bronchite chronique, bronchite avec expectoration mucopurulente importante, catarrhe bronchique chronique, polype nasal (?)
  • Affections bucco-dentaires : raffermissement gingival, cicatrisation des ulcères buccaux, fluxion dentaire
  • Hydropisie, œdème généralisé, engorgement œdémateux et lymphatique, ascite
  • Scorbut
  • Asthénie, atonie générale, anémie, lymphatisme, avitaminose, rachitisme, convalescence
  • Bursite
  • Affections cutanées : ulcère (sordide, scrofuleux, scorbutique), plaie, plaie atone, abcès, phlegmon, anthrax, dartre, herpès, prurit vulvaire, eczéma, teigne, gale, tache de rousseur, éphélide, lentigo
  • Affections du cuir chevelu : gale du cuir chevelu (chez l’enfant essentiellement), soin des cheveux gras et des cuirs chevelus gras (Le cresson, étant plante de Vénus et donc de beauté, explique nombre de prescriptions présentes dans ces deux derniers points.)

Modes d’emploi

  • Dans l’alimentation quotidienne : quand c’est la saison, on peut consommer le cresson en salade, seul ou accompagné, nappé d’une bonne vinaigrette, ce qui a pour conséquence de stopper l’évaporation de la vitamine C qui, très volatile, se désagrège rapidement. Si l’on préconise de faire tremper le cresson, ainsi que la mâche et le pissenlit, dans une eau vinaigrée après leur récolte, ce n’est pas que pour les désinfecter, c’est aussi une manière d’aider ces végétaux à ne pas voir cette précieuse vitamine s’évanouir.
  • L’infusion (30 à 60 g de cresson frais par litre d’eau) est la méthode assurant de détruire la quasi totalité de la vitamine C. Or, si c’est elle qu’on recherche, on s’en remettra à un autre modus operandi… L’infusion à froid est aussi possible, mais l’on observe encore ce phénomène d’évaporation des vitamines, substances relativement fragiles.
  • La macération vineuse à froid et à couvert : 150 g de cresson frais dans un litre de vin blanc.
  • Le suc frais de la plante est ce qu’il y a de meilleur en interne comme en externe. D’une botte de cresson de 275 g, l’on peut tirer jusqu’à 190 g de ce suc, soit 70 % du total. Il peut être administré tel quel ou bien être mêlé à de l’eau, du bouillon, du vin, etc.
  • Avec du sucre, l’on peut faire de ce suc un sirop (500 g de suc de cresson filtré et 750 g de sucre).
  • Cataplasme : des feuilles fraîches de cresson peuvent être appliquées sur la peau en guise de cataplasme froid, mais cela n’est pas la meilleure manière d’utiliser le cresson en externe. L’on peut mixer 100 g de cresson frais que l’on réduit en pulpe fine, y ajouter 10 g de sel ou bien un blanc d’œuf battu.
  • Mâcher des feuilles de cresson fraîches est utile en cas d’affections bucco-dentaires.
  • Lotion capillaire n° 1 (inspirée du père Blaize) : teintures-mères de cresson, de sauge officinale, de romarin (50 ml de chaque), huiles essentielles de romarin, de sauge officinale, de gingembre (5 ml de chaque). A bien mélanger. En friction quotidienne du cuir chevelu.
  • Lotion capillaire n° 2 (Henri Leclerc) : suc frais de cresson (100 g), alcool à 90° (100 g), huile essentielle de géranium rosat (10 gouttes). A bien mélanger. En friction quotidienne du cuir chevelu.
  • Lotion antilentigineuse d’Anne Shirley15 : trois parties de suc de cresson dans une de miel. Mélangez bien et lotionnez avec un tampon de coton matin et soir. Laissez sécher. Lavez à l’eau claire.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Le cresson dont on ferait un usage abusif est tout à fait capable de porter une action irritante par son sénévol sur les parois stomacales, l’urètre et la muqueuse vésicale. A trop fortes doses, l’on observe parfois des cas de cystalgie et de strangurie, des spasmes vésicaux et des douleurs vésicales très pénibles. Il n’est donc pas recommandé aux personnes prédisposées aux irritations et inflammations des voies digestives et urinaires, d’employer trop longuement le cresson (sauf s’il est cuit, bien entendu). Des cas de nausée, de vomissements et de refroidissement des extrémités ont été observés après absorption de cresson à un stade trop avancé. Les états fébriles, l’instabilité et l’irritabilité nerveuses sont aussi des raisons valables de se passer de cresson frais. Pour en terminer là, on s’est interrogé sur les probables vertus abortives du cresson, cela par une action sur les muscles lisses de l’utérus. Au XVIe siècle, Lonitzer prenait position dans ce sens.
  • En cuisine, du cresson, l’on peut faire une salade unique ou composée. Cisaillé, il peut remplacer la ciboulette. La cuisson du cresson permet d’obtenir de succulents potages et autres porées, comme cela se faisait régulièrement au Moyen âge. Pour celles et ceux qui, pour une raison ou pour une autre, ne supportent pas le cresson frais, il est toujours possible de l’employer comme l’épinard, ainsi tourtes et quiches sont à vous, de même que farces et pâtés végétaux. On peut encore mêler le cresson aux pommes de terre auxquelles il se marie effectivement bien, mais aussi aux pâtes alimentaires, etc. En Europe centrale, on prépare le cresson selon la technique de la lactofermentation. Le cresson entre dans la composition de l’eau de mélisse des carmes, ainsi que dans certaines absinthes (pour les verdir surtout).
  • Le mot cresson a donné lieu à bien des confusions. Il faut faire attention de ne pas confondre le cresson de fontaine avec le cresson alénois (c’est-à-dire d’Orléans) qui, lui, pousse les pieds bien au sec. Listons encore quelques-uns de ces faux-amis : – Cresson du Pérou, du Mexique, d’Inde, des jésuites : la capucine (Tropaeolum majus) ; – Cresson du Pará : la brède mafane (Spilanthus acmela var. oleracea) ; – Cresson sauvage : la berle (Sium latifolium) ; – Cresson amphibie : le rorippe amphibie (Rorippa amphibia) ; – Cresson des prés : la cardamine (Cardamine pratensis) ; – Cresson de terre : la barbarée du printemps (Barbarea verna).

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  1. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 316.
  2. Joseph Roques, Nouveau traité des plantes usuelles, Tome 1, p. 212.
  3. Pline, Histoire naturelle, XIX, 44.
  4. Joseph Roques, Nouveau traité des plantes usuelles, Tome 1, p. 213.
  5. Henri Leclerc, Les légumes de France, p. 258.
  6. Macer Floridus, De viribus herbarum, p. 119.
  7. Plante emblématique des séances de dépuration qu’on entamait traditionnellement le vendredi saint (généralement en avril : le 15 en 2022, le 7 en 2023), le cresson fait partie des très nombreuses herbes qui firent du XIXe un siècle très « vert » en raison de cette tendance très nette et oubliée aujourd’hui à l’« enherbage ». Cerfeuil, vélar, cochléaire, pourpier, laitue, fumeterre, roquette, pissenlit, chicorée sauvage, moutarde, crépis, etc., font partie de ce groupe de plantes prédisposées à cette fonction.
  8. Joseph Roques, Nouveau traité des plantes usuelles, tome 1, p. 221.
  9. Léon Binet, Cent pas autour de ma maison, p. 87.
  10. Léon Binet, ayant visité enfant les cressonnières de Provins (Seine-et-Marne), reçut cette explication de la part de son père : il poussait là une plante considérée par lui comme une véritable « santé du corps ». L’hôpital de Provins porte encore le nom du professeur.
  11. Un cresson qui pousse dans un eau riche en fer peut se charger jusqu’à six fois plus de fer qu’à la normale.
  12. Au sujet de l’iode, en affichant déjà une valeur de 1 à 3 mg par botte, soit 4 à 11 mg au kilogramme, on a tout d’abord pensé à une erreur ou une malversation de laborantin. Des chiffres plus élevés – 15 à 48 mg – sont parfois évoqués, mais comme ils concerneraient un taux non plus au kilogramme mais aux cent grammes, je ne sais trop quoi en penser…
  13. Thierry Thévenin, Les plantes sauvages. Connaître, cueillir et utiliser, p. 219.
  14. Leclerc, rappelant les travaux de Léon Binet, signalait dans le Précis de phytothérapie que l’extrait de cresson « injecté à des rats et à des souris présente un effet restrictif sur la croissance du cancer expérimental » (Henri Leclerc, Précis de phytothérapie, p. 179).
  15. Anne Shirley est l’adorable héroïne d’une série de romans que l’on doit à la Canadienne Lucy Maud Montgomery (1874-1942) et dont la principale et frappante caractéristique est d’arborer une flamboyante chevelure rousse ainsi que sept taches de rousseur sur le nez : ses tentatives pour s’en débarrasser, couronnées d’insuccès, m’ont forcément fait penser à elle lorsque j’ai déniché cette vieille recette cressonnée ^.^

© Books of Dante – 2022

Le tupilak : auxiliaire de mort du chamanisme groenlandais

Le Groenland est un vaste territoire grand comme quatre fois la France où les groupements humains, bien que disparates, sont pourtant traversés et plus ou moins unis par une riche mythologie, la vie spirituelle n’ayant jamais pu s’effacer devant les effets de la conversion des populations du Groenland au christianisme.

Parmi les figures mythologiques magiques, l’on croise le tupilak, une créature maléfique créée de toutes pièces par la main de l’homme. Cet objet tabou, composite et chimérique, dont nous voyons ci-dessus quelques spécimens, est une sorte de golem intégrant des fractions d’animaux spécifiques à la sphère géographique et culturelle des Inuits, c’est-à-dire des os, des poils, de la peau, des tendons, aussi bien d’ours, d’oiseaux arctiques, de renards, de phoques que de chiens. Il arrive aussi qu’on y adjoigne des fragments humains (cheveux, ongles, dents de lait, placenta…). Élaboré en secret par l’ilisitsok (ou sorcier « noir »), en un lieu généralement désert et secret, le tupilak est animé par le sorcier qui lui insuffle une charge magique en lui offrant notamment son sperme, puis l’instruit de ses désirs par l’intermédiaire de chants rituels. Généralement, le but visé, de même qu’à travers les tablettes de défixion, c’est la mort d’un ennemi. Cette créature polymorphe, qui peut évoluer selon les besoins de sa charge, se rend auprès de sa victime conformément aux injonctions de l’ilisitsok. Il agit par la ruse, ce qui est là sa principale force : le tupilak « se réduit au pouvoir qu’il possède d’induire l’homme en tentation », parce qu’« il suscite l’attrait de la victime en lui laissant saisir une partie attrayante de lui-même qui cache le drame à venir »1. La victime du tupilak disparaît à travers un événement qui prend toute l’apparence d’un banal accident de chasse ou de navigation. Ce qui ouvre grand la voie au doute qui « engendre la crainte », d’autant que l’action psycho-magique du tupilak est inscrite dans une dimension qui se situe au-delà des limites du monde « réel ». Il n’y a guère que l’angakok (le chaman) qui peut déceler ce qui se trame, habitué qu’il est à côtoyer les forces brutales, sombres et inconscientes propres à chaque être humain.

Illustrations extraites de l’ouvrage de l’anthropologue danois Knud Rasmussen (1879-1933) Eskimo folk-tales paru en 1921.

Mais que l’ilisitsok prenne garde : le pouvoir, jamais acquis, peut toujours se retourner contre celui qui l’emploie. En effet, si le destinataire du tupilak est plus puissant que l’émissaire, cela n’est pas sans risque pour ce dernier. Le risque, pour le sorcier, c’est que le tupilak – ne parvenant pas à ses fins – fasse volte-face, s’attaque à son créateur et entraîne sa perte.

Le tupilak, et la tentation qu’il peut engendrer, est surtout un garde-fou contre elle : il signale que tenter le diable, activité bien solitaire contraire au communalisme propre aux Inuits, permet de refréner quelque peu les élans personnels qui ne manqueraient pas de venir perturber l’équilibre, toujours fragile et précaire dans ces régions farouches.

La nature même des éléments organiques qui composent les tupilaks explique que cela n’ait pas favorisé la conservation de ces artefacts. Les figurines ici présentées en photo ne sont, en réalité, que la représentation sculptée par les Inuits de ce que furent, peut-être, les vrais tupilaks dont les traits menaçants et horrifiques restitués par l’artiste, disent probablement un peu la teneur des intentions qu’attribuaient autrefois les chamans sorciers à leurs créatures.

Aujourd’hui, le tupilak est devenu l’une des principales formes d’expression artisanale (voire artistique) du Groenland, et s’est bien écarté de ses prérogatives d’antan, devant principalement séduire les touristes qui les ramènent chez eux en guise de souvenir. Afin d’en assurer la pérennité et la solidité, ces tupilaks « modernes » sont façonnés dans les parties dures tirées d’un certain nombre d’animaux (bois de renne, dent de cachalot, défense de morse et de narval).

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  1. Jean-Marc Huguet, Quand les chamans faisaient voler leurs âmes sous la glace, Nouvelle revue de psychosociologie, n° 2, 2006, pp. 204-205.

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Le fer (Ferrum)

Fer natif.

« L’idée d’établir une relation entre le fer, symbole de la force, et le sang, symbole de la vie, doit être vieille comme le monde », confiait Henri Leclerc dans l’un de ses ouvrages1. En effet, le fer, par ses vertus roboratives, ne donne-t-il pas du corps au ventre ? N’acquiert-on pas la robustesse d’une santé de fer grâce à lui ? Par une poigne de fer et des nerfs d’acier, l’on dispose de deux images qui font aisément comprendre quelle inflexibilité il peut exister dans une vie qui se fera un chemin coûte que coûte dès lors qu’elle fait appel au fer comme symbole de fertilité, et cela tant que son opiniâtreté ne nous fait pas glisser vers les dangers d’une excessive rigueur. La haute valeur que l’on a pu accorder au fer dépend d’au moins deux facteurs : il est d’autant plus sacré qu’on le sait d’origine météorique (c’est-à-dire céleste, là où résident les divinités) et qu’il est pur, car à la manière dont on l’extrait de sa gangue indifférenciée, l’on forge l’idée qu’il représente « l’esprit se dégageant de la matière pour devenir visible »2. Malgré toutes ces précautions, l’on a vu, au cours de l’histoire, le fer être délaissé, réduit au rang d’un métal suscitant parfois le mépris et la répugnance, comme on peut en faire le constat en ce qui concerne l’Égypte antique, ce qui explique la rareté des objets en fer durant l’Antiquité égyptienne. Pourquoi ? Parce que, considéré aux côtés de l’aimant – substance sacrée liée à Horus –, le fer non magnétique, vu comme les os de Seth, devint fatalement maudit. Est-ce la même aversion qui amena à proscrire l’emploi d’instruments de fer durant l’élévation du temple de Salomon ? Peut-être, car ce qui est sacré n’est généralement pas touché par le fer, ou alors au prix d’une grande vengeance de la part de la divinité offensée : en Inde, couper ou même seulement toucher l’Açvattha sacré avec un outil en fer, c’est attirer sur soi le courroux de la divinité qui habite cet arbre. Pourtant, cela ne troubla pas le moins du monde Hildegarde de Bingen, puisque, pour elle, couper des rameaux avec une lame n’est pas rédhibitoire. Peut-être parce qu’elle évoque, pour ce cas précis, non pas le fer (ferrum) mais l’acier (calybs) : si le premier, de par sa nature chaude, est puissant et utile, l’acier l’est d’autant plus « qu’il est la forme la plus puissante du métal de fer. Il représente, en quelque sorte, la divinité de Dieu, et c’est pourquoi le diable le fuit et l’évite »3. Quand on sait à quel point les esprits malins s’écartent devant le fer, l’on comprend que Hildegarde ait vu dans ce métal un remède capable d’inhiber l’action des poisons présents dans les aliments et les boissons. En revanche, lorsque Hildegarde usait d’instruments en acier ou bien qu’elle faisait cuire le contenu d’une marmite à l’aide d’une barre d’acier chauffée à blanc, elle ne nous précise pas si cela participait à la bonification des remèdes.

Nous voilà, en tous les cas, rendus à une première évidence : le fer est protecteur de la vie face aux influences mauvaises qui pourraient peser sur elle. Mais, parce qu’il est l’outil par lequel toutes les tyrannies forgent dans l’ombre leurs armes, il est aussi l’instrument satanique de la guerre et de la mort. C’est là toute l’ambivalence du fer que nous allons maintenant étudier dans le détail.

Durant l’Antiquité gréco-romaine, l’on voyait la rouille naissante sur le fer comme un remède des énergies défaillantes, ainsi qu’un principe générateur, sans doute par analogie entre sa couleur et celle du sang séché. Ne vit-on pas, parmi les recommandations allant dans ce sens, celle consistant à ingérer la rouille recueillie sur un poignard longtemps resté fiché dans le tronc d’un chêne4 ? Mais la rouille, davantage que le fer bien sûr, c’est la corrosion, la destruction, l’accablement des forces que le fer est justement censé incarner. Par exemple, dans ce manuel bien connu qu’est le Petit Albert, l’on rencontre la manière d’élaborer un talisman (ou sceau) que l’on grave tout d’abord sur une plaque de fer et que l’on glisse une fois achevé dans une étoffe rouge. « Ce talisman, explique-t-on, aura la propriété de rendre invulnérable celui qui le portera avec révérence. Il lui donnera une force et une vigueur extraordinaire. Il sera vainqueur dans les combats auxquels il assistera »5. De plus, histoire de faire bonne figure, ce même talisman protégera les forteresses au point que leurs assaillants ne pourront qu’être mis en déroute. Enfin, au pire, il provoquera révoltes, dissensions et guerres intestines. En douterait-on ? L’auteur du Petit Albert insiste : « Pourquoi faites-vous difficulté de reconnaître que celui qui a donné à l’aimant la vertu secrète d’attirer à soi une masse pesante de fer d’un lieu à un autre, est assez puissant pour donner aux astres, qui sont des créatures infiniment plus parfaites que l’aimant et que tout ce qu’il y a de plus précieux sur la Terre, a des propriétés et des vertus secrètes qui surpassent la portée de nos esprits, d’autant plus que ces astres sont régis par des intelligences célestes qui règlent leurs mouvements »6. Étant question du fer et de la couleur rouge, il n’est pas bien difficile de distinguer de quel astre parle le Petit Albert : en l’occurrence de la planète Mars qui doit non seulement être renvoyée au dieu romain du même nom mais également à celui qu’on s’abuse trop souvent à désigner comme son homologue, le grec Arès. (Dans les lignes qui suivent, nous aurons l’occasion de montrer en quoi ces deux figures mythologiques doivent être rigoureusement distinguées.) Afin de mieux mettre en lumière les spécificités d’Arès, il nous faut porter un éclairage singulier sur l’un de ses frères, le forgeron des dieux Héphaïstos. Si on les considère tous les deux comme nés des amours d’Héra et de Zeus, la mythologie nous explique aussi qu’ils sont chacun rejetés par leurs parents, le premier pour sa brutalité, le second pour sa laideur. Hormis cela, qu’est-ce donc qui unit ces deux frères au point que je me sente dans l’obligation de faire ici appel à leur existence respective ? Eh bien, ces deux personnages ont tous les deux un rapport avec le fer, à la différence qu’il est d’émanation saturnienne pour Héphaïstos, martienne pour Arès, l’un façonnant l’arme que l’autre ne fait qu’utiliser. La principale fonction du dieu Héphaïstos est donc de forger les armes des dieux et des héros, de leur insuffler un caractère magique, tandis qu’Arès, qui n’est jamais plus qu’un symbole et ne possède pas réellement de substance propre, c’est le fauteur de troubles, fléau de l’humanité, bravache, passionné par la force brutale qu’il impose aux autres tout en étant bien incapable de supporter à son tour ce qu’il leur fait subir. Ce maudit des hommes souillé de sang n’est pas toujours très courageux, se comporte en lâche et poltron, geignant et pleurnichant quand il lui arrive d’être blessé. Cet être passionné n’a rien à voir avec Mars, redoutable et invincible, qu’à Rome l’on honorait bien plus qu’on appréciait seulement Arès en Grèce.


Héphaïstos par le sculpteur danois Bertel Thorvaldsen (1770-1844). Musée Thorvaldsen à Copenhague. En guise de clin d’œil, notons que dans son nom, on lit celui d’une autre grande divinité au marteau ;-)

Héphaïstos et Arès sont encore liés par un autre point commun, une sorte de discorde en somme, cette pomme dans laquelle chacun souhaite croquer : Aphrodite. Épouse légitime du premier, cette dernière est présentée comme l’amante du second. Malgré le pacte marial établi entre Héphaïstos et Aphrodite, la préférence amoureuse de la déesse s’accommode finalement fort bien du tempérament belliqueux et brutal d’Arès, aussi incroyable que cela puisse être. Souvenons-nous de l’implication de la déesse de la beauté dans l’émergence du conflit armé allant opposer Grecs et Troyens. Elle prit bien entendu le parti de Pâris après le jugement qu’il donna en sa faveur. Et Arès se joignit à elle au profit des Troyens, tandis qu’Achille, promu aux Grecs et armé par Héphaïstos, peut apparaître comme un pied-de-nez adressé à Aphrodite et son amant. Héphaïstos ne manquera d’ailleurs pas de se gausser du couple, en particulier en raison de cette union perverse : l’œuvre d’Aphrodite est d’amour, non de guerre et de haine. Que traîne-t-elle ses escarpins sur les champs de bataille ? Malgré les armes qu’il façonne, Héphaïstos n’en est pas moins un dieu affable amoureux de la paix : l’on comprend mieux ainsi son opposition symbolique par rapport à Arès. Malgré sa difformité, sa grande laideur et la trahison de la déesse de l’amour, Héphaïstos est un esthète, non seulement parce qu’il fabrique des bijoux de grande beauté, mais également parce qu’il a beaucoup de succès auprès de la gente féminine, bien des femmes – toutes du plus grand charme – recherchant activement sa compagnie, à l’exception, bien sûr, d’Aphrodite dont le glyphe bien connu (♀) s’associe plus volontiers à celui de Mars (♂) pour symboliser les polarités mâles et femelles, qu’à celui d’Héphaïstos – un demi disque posé sur son diamètre et surmonté d’une barre horizontale –, lequel est généralement ignoré.

Si l’on s’imagine discerner, à travers la figure de Mars, une « amélioration » symbolique d’Arès, il n’en est rien. Ce dernier n’en reste pas moins le dieu de la guerre et du fer acéré7, métal apparaissant intrinsèquement mêlé à une période de brutalités criminelles et sanguinaires : qu’y a-t-il donc dans l’expression même d’âge de fer ? Si l’on sait que de l’or au fer, tout en passant par l’argent puis le cuivre, la chute n’est que continuelle (elle est censée se perpétuer jusqu’à l’âge encore plus barbare du plomb saturnien, ce qui ouvre de charmantes perspectives…). Cet âge de fer est marqué par la dureté de la race de fer qui s’exprime à travers lui et l’anime : c’est toujours davantage de vulgarité, de solidification, de pétrification, de ce qui n’est point éthéré mais, tout au contraire, épais, lourd et pesant. Cette régression vers la force brutale, tyrannique, sombre, impure et diabolique, mène vers davantage de matérialisation et de mise au ban des sentiments élevés (les hauteurs célestes) au profit de cette bassesse terrestre tout à fait caractéristique de notre siècle et de ce monde occidental qui n’en finit pas d’agoniser, tel que cela est inscrit dans son nom. Il y a presque trois millénaires, Hésiode avertissait déjà face à ce danger : « Nul prix ne s’attachera plus au serment tenu, au juste, au bien : c’est à l’artisan de crimes, à l’homme tout démesuré qu’ira leur respect ; le seul droit sera la force, la conscience n’existera plus ». Nul besoin de remonter bien loin pour en croiser dans le fil de l’histoire, de ces hommes de fer. Observons cet ancien symbole des chevaliers médiévaux teutoniques qu’est la croix de fer : elle symbolise tout d’abord le courage dans la bataille, la bravoure prodiguée lors du combat. Sous le sinistre sceau des nazis, elle a fini par dire dans quel abîme l’homme est finalement tombé depuis les craintes d’Hésiode de l’y voir trébucher. Aujourd’hui, nul ne porte plus de croix de fer au ras du cou. Mais les hommes de fer n’ont hélas pas disparu : aiguisez de façon acérée vos regards et vous en démasquerez forcément dans votre entourage…


Fer-de-lance. Quelle que soit la matière dans laquelle il est élaboré, on conserve cette locution qui renseigne davantage sur la forme et l’allure que sur la constitution exacte. Ici : pointe de flèche en bronze. 1300 à 1050 avant J.-C.

Si l’on se place à une extrémité symbolique stricte, il peut découler de ce que nous venons d’écrire que parce que « d’origine chthonienne, voire infernale, le fer est un métal profane qui ne doit pas être mis en relation avec la vie »8. Mais cela n’est-il pas trop restrictif ? Il est vrai que de même que l’« on n’installe pas une cible pour que les tireurs la manquent »9, l’on peut s’interroger sur la césure symbolique applicable au fer selon que le forgeron le soumet en le transformant en objets de vie (outils agricoles) ou de mort (armes). Le cas le plus typique me semble être la hache, un des seuls outils à être aussi une arme et inversement. Au travers de cet unique objet, l’on peut se rendre compte qu’à lui seul il ne compte pas : qu’est-ce que la technologie sans l’intention préalable qui la met en action ? Mais l’on ne fabrique pas d’armes en fer pour ne pas avoir à s’en servir…

Il importe de prendre de la hauteur : la plupart des forgerons mythiques, à l’image du démiurge, s’ils sont capables de « forger le Cosmos, ils ne sont pas Dieu »10, mais fournissent aux grandes figures créatrices l’instrument qui sera leur emblème et avec lequel ils vont créer/dé-créer le monde : on le voit bien avec le foudre de Zeus, le vajra d’Indra, le marteau Mjöllnir de Thor ou encore les flèches et la hache de Perkunas (ce dieu letton occupe tout à la fois les fonctions de forgeron et de père céleste, union d’un Héphaïstos et d’un Zeus). Même dans la Bible l’on voit un forgeron maître du cuivre et du fer officier dans quelque passage de la Genèse (IV, 22) : Tubal-Caïn, dont on dit qu’il forge toutes sortes d’instruments.

Par la maîtrise qu’il imprime au feu et par son aisance à manipuler les énergies de la nature, l’on a pu dire du forgeron qu’il confinait à la sorcellerie, surtout lorsqu’il excelle dans l’art de la magie des métaux (il y a beaucoup de magie dans la métallurgie , l’une nourrissant l’autre et vice-versa). Par la forge même, l’on accentue la proximité du forgeron avec l’enfer : par exemple, chez les Yakoutes, K’daai Maqsin, chef-forgeron de l’enfer, réside dans une maison de fer, ce qui accroît d’autant le caractère démoniaque du forgeron que l’on craint pour cela aussi bien chez les Bouriates qu’à travers les traditions folkloriques européennes : « le forgeron est maintes fois assimilé à un être démoniaque et le Diable est connu comme jetant des flammes par sa bouche. Nous retrouvons dans cette image, valorisée négativement, la puissance magique du feu »11. On peut avoir pour le forgeron une attitude ambivalente : à l’image d’un paria, il peut être autant honni que méprisé et, tout à la fois, respectueusement craint, voire vénéré, en particulier quand, dans certaines sociétés, on l’assimile au chef politique et à l’homme-médecine, une donnée très intéressante qui nous permet de connecter le forgeron au personnage du chaman, car comme le professe un proverbe yakoute, « forgerons et chamans sont du même nid ».

L’on croise chez l’un comme chez l’autre une importance cruciale accordée au fer que le forgeron s’oblige à marteler sans cesse afin de se tenir hors de portée des mauvais esprits, maniant constamment son marteau et ses pinces, insufflant énergie au feu de sa forge de laquelle émane un perpétuel fracas dont le but est d’écarter ces esprits. Le chaman, qui cherche aussi à les éloigner, s’y prend d’une manière toute différente : son costume comprend généralement de nombreux objets ferriques dont le but avéré est d’effrayer les esprits et de se protéger face à leurs mauvais coups. On voit ainsi faire les chamans de l’Altaï, de Sibérie et de Bouriatie. Chez certains, on leur voit porter un casque de fer et un bâton auquel sont attachées les miniatures de divers objets (lance, épée, hache, marteau, pointe de harpon, étrier, bateau, rame). Le costume du chaman sibérien est quant à lui bardé de nombreux objets en fer (disques percés d’un trou, étoiles, lunes, silhouettes animales, flèches…) et dont le poids total est la plupart du temps compris entre 15 et 20 kg : cela ne l’empêche pourtant pas d’être précis dans son équilibre et de faire la démonstration en toutes circonstances de son pouvoir de contrôle. A cela s’ajoutent encore de nombreuses chaînes (qui symbolisent la puissance et la résistance du chaman), ainsi qu’un pectoral sur lequel la foudre, peut-être, viendra un jour frapper… Tout cet attirail rouille-t-il ? Non, parce que, croît-on, ces objets ont tous une âme… Figurant aussi les os du chaman, ils sont encore l’incarnation physique et visible de son pouvoir et de sa puissance.


Le martèlement de la rate (Gaston Vuillier, 1845-1915). Par la charge magique dont il est investit, le forgeron est aussi un guérisseur. Ce marteleur de la rate cherche à évacuer le mal du corps du malade par des coups de marteau répétés sur son enclume.

Il a été depuis longtemps renvoyé à ses forges, Héphaïstos. Et le Champ-de-Mars n’est plus qu’un parc pour Parisiens désœuvrés, mais qui abritait non loin une école militaire. Pourtant, le souvenir du dieu romain de la guerre persiste dans quelques locutions : on le devine dans le martinet (cet infâme objet dont on corrigeait autrefois les enfants), dans la loi martiale (dont bien des états font usage trop souvent et inconséquemment) ou encore chez les Martiens, qu’on a voulu grimer en petits hommes verts. Mais, parmi elles, il y en a bien une dont on ne parle plus tellement : les préparations martiales. Tenez, la prochaine fois que vous vous rendrez dans une pharmacie, demandez-y une teinture de mars safranée, vous ne devriez avoir comme réponse que deux yeux éberlués ^.^ Le mot mars s’est tant confondu avec le métal qui le représente qu’on préféra souvent utiliser l’expression « préparation martiale » plutôt que « préparation ferrugineuse ». D’Hippocrate à la Renaissance (tout en passant par le plus gros des médecins de l’Antiquité gréco-romaine et de la médecine arabe du Moyen âge), l’on vit poindre une multitude de remèdes formant là ce que l’on pourrait nommer l’archaïque médication martiale : rubigo ferri (la rouille), stercus ferri (le mâchefer), squama ferri (l’écaille de fer), aethiops martialis (l’oxyde noir de fer), etc. L’on vit bien certaines de ces préparations traverser les siècles et y survivre : la rouille (ou safran de mars) apparaissait encore dans l’œuvre de Pierre Pomet à la fin du XVIIe siècle et l’aethiops martialis surnageait dans celle de Simon Morelot en 1807. S’y ajoutaient beaucoup d’autres assemblages ayant de près ou de loin le fer comme élément fondamental : safran de mars astringent, teinture de mars, teinture de mars astringent, huile de mars, sirop de mars, cristaux de mars, tout cela avant que les sulfate de fer et autre tartrate ferreux ne renvoient au rang des vieilleries toutes ces « absconseries » martiales ! Du côté des eaux ferrugineuses, cela n’était guère mieux. En dehors du fait de s’en remettre aux stations thermales d’eaux ferrugineuses chaudes ou froides, l’on en obtenait par des moyens artificieux en jetant dans de l’eau (douce ou de mer) un fer rougi au feu ou bien en plaçant des clous dans une grande quantité d’eau. Quant à l’eau chalybée, elle s’obtenait en éteignant dans l’eau une barre faite non pas de fer mais d’acier.

A la fin du XVIIIe siècle, tout cela se stabilisa un peu, bien qu’on vantait encore les propriétés toniques, astringentes et emménagogues du fer. Il s’utilisait alors lorsque la suppression du flux menstruel était le résultat de l’inertie, de la froideur et/ou de la langueur des humeurs. On le disait aussi vermifuge et carminatif. Les modes d’emploi, pour effrayants qu’ils peuvent nous paraître aujourd’hui, n’eurent pas le don d’horrifier le moins du monde les utilisateurs de ce siècle : Desbois de Rochefort transmet un de ces modus operandi : placez de la limaille de fer dans un petit sachet de toile bien noué et faites trempougner le tout dans une tisane ou un bouillon comme l’on fait maintenant de n’importe quelle infusette ! Il fallut patienter jusqu’au début du XIXe siècle pour voir se multiplier les préparations martiales qui, bien que fort plus nombreuses, furent rapportées à des proportions plus justes, contrairement à ce que prônaient les Anciens qui voyaient le fer capable d’intervenir à tout propos. Ceci dit, afin de remettre quelque peu les choses en perspective, je vous propose, pour achever cette première partie, quelques suggestions de recettes qui avaient cours en France il y a moins de deux siècles :

  • Remède emménagogue de Haller : infusion de menthe pouliot et de limaille de fer rouillée dans du vin blanc ;
  • Vin martial : 30 g de limaille de fer dans un litre de vin blanc en macération pendant une semaine ;
  • Bière diurétique : semences de moutarde, cendres de genêt et limaille de fer en macération à froid dans de la bière ;
  • Électuaire fébrifuge : racine de grande gentiane jaune, fleurs de camomille et limaille de fer, le tout dans du miel ;
  • Médication tonique : cannelle combinée au quinquina et au fer.

Caractéristiques minéralogiques

  • Composition : fer à 100 % (parfois naturellement associé à des inclusions de nickel).
  • Densité : 7,88.
  • Dureté : comprise entre 4 et 5.
  • Morphologie : cristaux (inconnus à l’état naturel), agrégat cristallin, grumeau, grain, imprégnation.
  • Couleur : gris acier.
  • Éclat : métallique.
  • Transparence : opaque.
  • Clivage : parfait selon /001/ (cf. schéma ci-dessous).
  • Cassure : rugueuse.
  • Fusion : 1553° C.
  • Solubilité : dans l’acide nitrique (HNO3) et l’acide chlorhydrique (HCl).
  • Nettoyage : à l’eau distillée. A sécher immédiatement.
  • Particularités : malléable, ductile, élastique, aimantable, oxydable par l’oxygène de l’air (ce qui forme la rouille).
  • Morphogenèse : magmatique pour le fer terrestre, météorique pour le fer cosmique. Quant au fer natif, c’est-à-dire dans un état de pureté dans lequel on peut trouver également l’or, l’argent ou le cuivre, l’on s’est longuement questionné, comme on le peut constater dans l’ouvrage de Simon Morelot daté de 1807 : « Le fer natif serait du fer à l’état métallique, si l’on pouvait croire qu’il en existât réellement »12. Parallèlement à cela, on avait bien pris en compte que certaines météorites n’étaient pas toutes pierreuses, d’autres étant ferropierreuses, ce qui est très rare, et d’autres encore intégralement ferriques (parfois avec du nickel, comme c’est le cas de la plus grosse de ces météorites, la météorite de Hoba, en Namibie : pesant soixante tonnes, elle est constituée de 84 % de fer et de 16 % de nickel). On a donné à ces météorites le nom de sidérites (sidèréos ouranos : le « ciel de fer », vieil héritage d’une dure croyance en l’existence d’une voûte céleste métallique). On était en effet convaincus qu’elles provenaient des étoiles, plus précisément de celles groupées en constellation, siderus, par opposition à stella, « étoile isolée ». Considérer* cela n’est-il pas sidérant* ? Bref, pendant longtemps, on a imaginé impossible l’existence de fer natif terrestre : tout cela a été révoqué en doute, voire carrément nié, même après la découverte de blocs de fer natif dont on crut qu’ils étaient « des produits de l’art qui ont été enfouis dans la terre par quelque circonstance »13 ou, pourquoi pas, les facéties d’un kobold… ^.^ On est depuis, revenu de cet état de sidération*, puisque l’on sait aujourd’hui que, bien que rare, le fer natif terrestre existe bel et bien, et cela sans le truchement d’un quelconque astéroïde qui nous expédierait un bloc de ferraille sur la tête selon son bon gré. Des gisements existent en Allemagne (près de Kassel), en Nouvelle-Zélande, au Groenland, en Irlande du Nord (comté d’Antrim). Si ce fer natif avait été plus fréquent, sans doute qu’il y a deux siècles l’opinion des minéralogistes aurait été aiguisée par davantage de sagacité, mais, face à leur incroyance, l’on invoquait le fait « que ce fer n’est pas assez abondant pour être compris dans le rang des mines propres à l’exploitation »14. Ce qui peut se comprendre dans un objectif sidérurgique15, l’industrie du même nom n’ayant pas attendu après le fer natif pour se développer, ayant principalement fait appel aux minerais de fer que compte la nature, à savoir : la sidérite (FeO : 62 %), la vivianite (FeO : 43 %), la goethite (Fe2O3 : 90 %), la magnétite (Fe2O3 : 69 % et FeO : 31 %), l’hématite (Fe : 70 % et O : 30 %) et la chalcopyrite (Fe : 30,50 %).
  • Paragenèse : olivine, pentlandite, pyrrhotite.

Note : on n’évoquera pas ici la manière de séparer le fer de la gangue minérale qui l’emprisonne, nous contentant de nous arrêter au seuil du haut fourneau dans lequel, en faisant fondre du minerai de fer, cela ne permet guère d’obtenir que de la fonte, que l’on commue par la suite en fer le plus pur possible en supprimant la partie carbonée de cette fonte. Quant à l’acier, c’est un alliage composé d’une majorité de fer et d’une faible fraction de carbone (0,20 à 2 %). Sachons enfin qu’on protège le fer de la rouille par le zincage et qu’en recouvrant une tôle de fer d’une fine couche d’étain, l’on obtient ce que l’on appelle le fer-blanc.

Le fer en thérapie

Autrefois, nombreuses étaient les spécialités prétendument pourvoyeuses de fer, ce qui ne se reflète plus dans la ribambelle de compléments alimentaires modernes.

Bien que très abondant dans les tissus du corps humain (jusqu’à 5 g chez l’homme, un peu moins – 3 à 3,50 g – chez la femme), le fer n’en reste pas moins un oligo-élément (et non un macro-élément) dont les ¾ sont stockés dans l’organisme sous la forme de ferritine. De fait, comme tout oligo-élément, il n’est pas interchangeable. Dans l’ensemble, les oligo-éléments « s’avèrent indispensables à l’équilibre physiologique et toute carence, en un ou plusieurs oligo-éléments, se solde par des manifestations plus ou moins graves »16. Décelé pour la premier fois dans le sang par Vincenzo Menghini en 1747, le fer doit être apporté par l’alimentation à hauteur de 10 à 18 mg par jour.

Propriétés thérapeutiques

  • Apéritif, digestif, carminatif
  • Constitutif essentiel de l’hémoglobine et des globules rouges (ainsi que de leur production), régénérateur sanguin, coagulant, hémostatique
  • Tonique, participe au processus de création énergétique, anti-asthénique, anti-anémique, participe au bon développement du système immunitaire
  • Transporteur d’électrons et d’oxygène (via le sang)
  • Régulateur du fonctionnement du système nerveux, participe au bon développement des fonctions cognitives
  • Antispasmodique
  • Astringent

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : digestion difficile et diarrhée par faiblesse et atonie des voies digestives, dyspepsie anémique
  • Troubles de la sphère gynécologique : menstruations abondantes, flueurs blanches (leucorrhée), grossesse
  • Fatigue physique et/ou intellectuelle, fragilité et faiblesse, affaiblissement général, anémie du nerveux et du lymphatique, neurasthénie, convalescence, convalescence traînante, convalescence après épisode hémorragique
  • Troubles locomoteurs : rhumatisme, ataxie locomotrice, pertes musculaires
  • Troubles du système nerveux, insomnie, difficulté de concentration
  • Pourvoir aux besoins des sportifs, des enfants et des adolescents en forte croissance, des personnes déficientes en fer (par exemple, les végétariens ou végétaliens)

Note : on évoque surtout la carence en fer à travers la très connue anémie, bien qu’elle ne se manifeste pas seulement par ce seul biais, puisqu’une carence en fer se traduit par une pâleur du teint, un essoufflement à l’effort. De plus, sa relative absence facilite les hémorragies (qui ne vont faire qu’accroître, cumulativement, cette carence), tout en ralentissant l’assimilation de la vitamine C, laquelle fonctionne en tandem parfait avec le fer. En revanche, l’on connaît beaucoup moins les perturbations que peut entraîner un excès de fer dans l’organisme, hormis le plus notable : la constipation. D’autres troubles gastro-intestinaux peuvent également survenir (troubles de la digestion, dyspepsie), ainsi que des éruptions cutanées de type acnéique. Signalons pour finir l’existence d’une maladie génétique, l’hémochromatose, se traduisant par un dérèglement de l’absorption intestinale du fer : l’organisme en accumule plus que nécessaire, entraînant une intoxication progressive des principaux organes (foie, cœur, etc.).

Modes d’emploi

L’administration « artificielle » du fer est très délicate. Tout d’abord, si l’on connaît les principaux préjudices convoyés par une carence ferrique, une trop forte complémentation n’est pas non plus sans danger, du fait de la très faible capacité de l’organisme à excréter le fer via les émonctoires : cela s’effectue à raison de 0,50 à 1 mg par jour ! De plus, supplémenter extérieurement l’organisme en fer peut ne pas servir à grand-chose si certains troubles en entravant la bonne assimilation persistent. Par ailleurs, certains troubles digestifs (comme le défaut d’absorption intestinale), un mauvais équilibre nutritionnel (c’est-à-dire défavorisé en d’autres oligo-éléments protagonistes), peuvent concourir à une carence en fer plus ou moins appuyée. On sait que l’inuline est promotrice d’absorption, de même que le cuivre, la vitamine C, la vitamine B9 ou encore B12.

Si j’ai connaissance qu’autrefois l’on donnait aux enfants des pommes après qu’on les ait préalablement piquées de clous en guise d’anti-anémique empirique des campagnes, l’on ne se contraindra plus à l’antique macération aqueuse de vieux clous rouillés, ni à je ne sais quelle eau « ferrugineuse » obtenue par la trempe d’une barre d’acier chauffée à blanc dans un baquet d’eau, ces méthodes barbares rappelant beaucoup trop le caractère martial du fer sur lequel nous avons eu l’occasion de nous attarder plus haut. En réalité, pour répondre à l’ensemble des besoins journaliers (en dehors d’une pathologie particulière), l’alimentation équilibrée, intégrant aussi bien des légumes que des fruits frais, est tout à fait capable d’y pourvoir. Voici un petit bréviaire des plantes que l’histoire médicale et diététique a retenues comme étant remarquablement riches en fer : abricot, ache, achillée millefeuille, amande, amarante, ananas, armoise annuelle, artichaut, asperge, aubergine, avocat, avoine, banane, bardane, bette, betterave, blé, bruyère, cacao, carotte, caroubier, céleri, centaurée chausse-trape, châtaigne, chénopode, chicorée, chiendent, chou, coing, coquelicot, cresson, datte, épinard, eupatoire, fenugrec, fève, figue, figue de Barbarie, fraise (fruit, feuille), framboise, frêne, fucus, garance, goji, groseille à maquereaux, guarana, gui, guimauve, hamamélis (feuille), haricot (grain), laitue, lamier blanc, lentille, liseron, luzerne, mâche, maïs, maté, melon, ményanthe, millepertuis, mouron des oiseaux, moutarde, navet (feuille), nigelle, noisette, noix, oignon, olivier (feuille), orange, orge, ortie, oseille, patience, pêche, peuplier (bourgeon), persil, petit pois, pignon de pin, pissenlit, poire, poireau, pois chiche, poivre d’eau, polypode, pomelo, pomme, pomme de terre, pourpier, prêle, prune, radis, raisin, reine-des-prés, scabieuse, seigle, thé, tomate, tussilage (feuille), violette.

Présent encore dans le vinaigre, le pollen et la spiruline, le fer se trouve aussi dans le jaune d’œuf, la viande rouge et les abats. Mais ce fer d’origine animale étant pro-inflammatoire et pro-oxydant (et la viande rouge l’est tout autant), on prendra soin de l’éviter sous cette forme et de le préférer en préparations pharmaceutiques microdosées faisant appel à des sels de fer biodisponibles (bisglycinate, pidolate, citrate, gluconate, lactate et pyrophosphate de fer).

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Pour les raisons que nous avons évoquées un peu plus haut, le fer est contre-indiqué en cas de maladies inflammatoires aiguës.
  • Les évacuations sanguines menstruelles sont la seule occasion de perte organique normale et chronique en fer, ce qui explique l’irritabilité et les sautes d’humeur, sans oublier la fatigue, propres à cette période féminine, d’autant plus accentuées que les pertes sont importantes. En dehors de cet unique cas, l’on fera attention aux hémorragies qui privent d’autant de fer l’organisme qu’elles sont plus étendues : perdre un millilitre de sang équivaut à l’excrétion en fer journalière, en perdre 20 ml, c’est se priver du bénéfice des apports quotidiens nécessaires. A cet éclairage, l’on se rappellera avec effroi de cette lubie des maniaques de la lancette : la saignée !
  • Avec la limaille de fer, l’on peut faire réagir diverses substances d’origine végétale : en faisant macérer ce lichen qu’on appelle cladonie des rennes (Cladonia rangeferina) avec de la limaille de fer, l’on obtient une belle teinture jaune fauve. De même, une décoction de rhizomes d’iris des marais mêlée à de la limaille forme une teinte noire dont on se servait comme d’encre d’écriture, à la manière de ce que l’on utilisait en teinturerie et en chapellerie : de la limaille de fer et de l’écorce de rameaux d’aulne produisent une teinte pareillement noire.

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  1. Henri Leclerc, En marge du Codex, p. 167.
  2. Jean Chevalier & Alain Gheerbrant, Dictionnaire des symboles, p. 628.
  3. Hildegarde de Bingen, Physica, p. 148.
  4. Poignard, chêne, fer, rouille, tout va dans le sens de la demande : on convoque des objets qui véhiculent une forte imagerie masculine et génésique.
  5. Petit Albert, p. 295.
  6. Ibidem, p. 303.
  7. Les mots acéré et acier ont une origine linguistique et étymologique commune : au sens premier, acérer une pointe, c’est la garnir d’acier pour lui faire gagner en robustesse.
  8. Jean Chevalier & Alain Gheerbrant, Dictionnaire des symboles, p. 434.
  9. Épictète, Manuel, 27.
  10. Jean Chevalier & Alain Gheerbrant, Dictionnaire des symboles, p. 457.
  11. Mircea Eliade, Le chamanisme et les techniques archaïques de l’extase, p. 369.
  12. Simon Morelot, Nouveau dictionnaire des drogues simples et composées, Tome 1, p. 569.
  13. Ibidem, p. 570.
  14. Ibidem.
  15. Dans les lignes qui précèdent ce mot, nous en avons signalés d’autres par un astérisque : considérer, sidérant, sidération. Avec sidérurgie, ils contiennent tous la racine grecque sídêros, « fer ».
  16. Jean Valnet, Se soigner avec les légumes, les fruits et les céréales, p. 109.

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Le sel (ou chlorure de sodium, NaCl)

Synonymes :

  • Sel de terre : sel gemme, sel fossile, halite (mot forgé par Ernst Friedrich Glocker (1793-1858) en 1847 : du grec hals, « mer » et lithos, « pierre »).
  • Sel de mer : sel marin, sel commun, sel blanc, sel de cuisine, sel de cuisson, sel de table.

Derrière toutes ces appellations se dissimule celui qu’en l’absence de toute précision l’on appelle le sel, alias chlorure de sodium, anciennement muriate de soude (ou de sodium ; murias sodae en latin), et dont la formule chimique a été établie par le chimiste anglais Humphry Davy en 1810.

Salt (anglais, suédois), sals (letton), salz (allemand), sal (espagnol, portugais), sale (italien), sole (russe), sól (polonais), sare (roumain), etc. Tous ces mots sont « parmi d’autres, des témoignages manifestes de la présence du sel dans toutes les civilisations »1. Présent à toutes les mers et toutes les terres du globe, tentons aujourd’hui de tracer dans le détail le caractère universel du sel, puisque la propagation de l’être humain à travers tous les territoires viables que lui offrit son environnement, le plaça nécessairement face aux mers et aux océans, à ces mers intérieures et ces lacs qui le sont tout autant, reliquats de ce qui fut, autrefois, une mer ouverte, à toutes ces anciennes étendues d’eau salée dont on ne peut deviner la nature archaïque que par la quantité de sel qu’elles ont accumulée çà et là avant de disparaître : les mines de sel terrestre sont de celles-là. Cela explique que, presque partout dans le monde, l’être humain ait pu bénéficier des bons offices du sel, et cela qu’il stationne auprès des côtes ou qu’il se renfonce plus à l’intérieur des terres. Procédons maintenant à un petit aperçu historique des rapports liant l’homme au sel et à sa quête.

Cette attraction pour le sel remonte bien avant l’invention de l’écriture. Cela signifie qu’il faut savoir se tourner du côté des vestiges préhistoriques pour écrire plus précisément l’histoire conjointe du sel et de l’homme. En ces époques reculées, prit-on connaissance de l’importance du sel d’un point de vue physiologique ? Le nomadisme de l’homme ne fut-il pas conditionné par l’absorption d’apports continués de sel ? Si, de tout temps, l’être humain a eu, métaboliquement parlant, besoin de sel, gageons qu’il ait fait le nécessaire pour survivre, afin de pourvoir son économie de ce précieux minéral. Cela impose donc, au minimum, une exploitation régulière du sel en des points connus et reconnus comme sources d’approvisionnement et sans doute son transport et son troc subséquents en des régions où l’être humain, dépourvu de sel, compte sur ce trésor qu’un autre lui apporte de fort loin et qu’il échangera contre ce qui représente de la valeur pour son fournisseur saunier, c’est-à-dire les richesses locales qu’on ne déniche pas ailleurs.

L’homme exploita-t-il tout d’abord le sel marin ou bien son homologue terrestre ? Je ne possède pas la réponse à cette question (bien que mon intuition me fasse pencher en direction de la seconde solution), mais je sais néanmoins qu’il y 3500 ans, l’on extrayait le sel en Autriche (Salzkammergut) et qu’un peu plus tard, toujours en Autriche, près de Hallstatt, les hommes de l’Âge du fer (et probablement même du bronze) s’improvisèrent mineurs et descendirent dans les entrailles de la terre par le biais de galeries creusées que l’on a retrouvées en compagnie de matériel en parfait état de conservation (pelles, échelles, instruments miniers). Le corps d’un mineur (du premier millénaire avant J.-C.) y a également été retrouvé au XVIIIe siècle. On observe, ailleurs en Europe, comme à Wieliczka (Pologne), d’autres gisement anciens de sel gemme et de gypse, ainsi qu’en Espagne (Catalogne : Cardona) ou dans d’autres parties du monde (en Inde, à l’époque des campagnes d’Alexandre le Grand menées au IVe siècle avant J.-C.). En plus de cette extraction minière, on peut remarquer une autre méthode d’exploitation du sel, celle qui se pratique encore du côté de Guérande par exemple, c’est-à-dire l’obtention du sel par évaporation de l’eau de mer dans des marais salants, ce qu’entreprennent les paludiers depuis au moins l’époque de Pline qui décrivit la manière dont on procédait pour tirer hors de l’eau le sel marin. Cette évaporation solaire fut quelque peu concurrencée par celle de l’eau issue des fontaines salées par le feu d’une chaudière : ainsi fit-on à Lons-le-Saunier, par extraction du sel du bassin salifère comtois. Dans un cas comme dans l’autre, il s’agit de récupérer le résidu sec, celui-là même qui est indiqué en milligrammes par litre sur la plupart des bouteilles d’eaux minérales, c’est-à-dire ce qui ne peut brûler et demeure au fond d’une casserole quand l’eau qu’on y a mise s’est entièrement évaporée : les sels minéraux dont, bien évidemment, le sodium. Parfois, il n’y a pas même besoin du feu nourri d’une chaudière pour obtenir le sel : au Tibet, les lacs salés de la région de Tang déposent naturellement sur leurs berges du sodium, du potassium et du bore. Ainsi, le sel de Byang-Thang est-il très apprécié des Népalais qui le transportent à travers les montagnes à dos de yacks (on voit ça très bien dans un film sorti en 1999, Himalaya, l’enfance d’un chef). Mais ce n’est pas là le plus gros de la production saline, celle-ci ayant été pendant longtemps assurée par les sauniers marins dont les méthodes restèrent identiques pendant de nombreux siècles (du Moyen âge jusqu’à l’avènement de la révolution industrielle du XVIIIe siècle, on note guère d’innovations à ce sujet). Il y a environ deux siècles, le travail saisonnier qu’on effectuait dans les salines de la mer Méditerranée ou bien dans les marais salants océaniques se propagea à d’autres zones du globe (Afrique, Amérique du Sud), ce qui permit d’accroître la production de sel marin de manière substantielle. Cependant, depuis les années 1970, on note une forte régression de l’extraction du sel par évaporation de l’eau des marais salants au profit du sel extirpé des mines terrestres.

Devant les difficultés que l’on pouvait avoir à se ravitailler en sel marin, on procédait de tout autre manière, comme en Afrique centrale, par exemple : on entreprit la culture de plantes à sel dont les cendres possèdent une haute teneur en chlorure de potassium (KCl), succédané du sel. C’est notamment le cas de la laitue d’eau (Pistia stratoties) et de Hygrophyla spinosa. Ce mode de fabrication n’est pas circonscrit qu’au seul territoire africain, puisqu’on fit de même en Europe : en effet, faire appel aux plantes halophytes ne date pas d’hier, cela pour en obtenir un ersatz de sel ou bien quantité de cendres bonnes pour faire la lessive. Pour cela, on brûlait des plantes maritimes pour obtenir des sels de potassium et des plantes davantage terrestres pour faire de même avec le sodium. Par exemple, de la soude commune (Salsola soda ; soda comme sodium), l’on tirait surtout du sodium, et de la soude brûlée (Salsola kali), essentiellement du potassium, comme ne l’indique pas précisément le nom de cette plante : dans le tableau périodique des éléments de Mendeleïev, le potassium est figuré – bizarrement – par un K, qui fait référence à l’autre nom du potassium : kalium, forgé sur l’arabe kali, duquel a découlé al-kali, puis alcalin, ce qui est bien dans la nature du potassium (et du sodium par la même occasion, tout deux étant des métaux alcalins).

Il aurait été curieux qu’une matière première qui fut, à une époque, aussi valeureuse que le sel, et dont l’usage s’étendit à bien des domaines de la vie quotidienne, n’ait pas donné lieu à tout un tas de pratiques, d’us et de coutumes plus variés les uns que les autres. C’est ce que nous allons aborder dans un nouveau paragraphe.

Il est marquant de constater à quel point le symbolisme du sel est double en plusieurs points. Si l’on a très tôt remarqué qu’il permettait d’assurer une conservation contre la corruption, il peut aussi devenir corrosif, et donc destructeur, lorsqu’il est présent en trop grande quantité. Mettre son grain de sel, certes, mais avec justesse et mesure. Quand l’emploi du sel a trop grand volume est sollicité, on parvient fatalement à une situation où rien ne peut plus être tenté face à l’indestructibilité et l’incorruptibilité du sel. Les Romains le savaient bien, eux qui « répandaient du sel sur la terre des villes qu’ils avaient rasées, pour rendre le sol à jamais stérile »2. Cette aridité peut aussi se transposer à la mer, dont la salinité, conférant à l’amer, en fait une eau d’amertume, ce qui ne peut en aucun cas lui donner valeur d’élixir de fertilité : les eaux marines qui s’aventurent trop avant dans les terres en amoindrissent généralement la puissance générative. Mais le sel n’est pas que cela : on considère aussi que lorsqu’il est débarrasser de son substrat humide et marin, il devient un feu délivré des eaux et, par conséquent, un symbole de nourriture spirituelle, puisque, émergeant de l’eau par son évaporation, il figure alors la transcendance matérialisée, agrégeant la matière jusqu’alors invisible et diluée, par cristallisation et solidification, ce qui n’était qu’indistinction se stabilisant à la manière des cristaux de sel, devenus de parfaits cubes à l’image de celui sur lequel s’appuie l’Empereur du Tarot de Marseille (arcane IV, le chiffre quatre renforçant davantage encore l’aplomb du personnage et les valeurs symboliques qui l’habitent). De cette assise solide et pérenne découle une certaine idée de la communion, l’expression d’un lien de fraternité à travers lequel partager le sel et le pain, le consommer en commun étant le plus assuré moyen de figurer l’amitié, l’hospitalité et la valeur accordée à la parole donnée. Par exemple, Plutarque voyait dans le sel un symbole d’amitié, tandis que dans les pays slaves, accueillir les hôtes avec le pain et le sel est une marque d’hospitalité. C’est pour cela que, pour ne pas se brouiller avec quelqu’un, on ne lui donne pas la salière lorsqu’il la demande : on la pose à côté de lui pour qu’il puisse s’en saisir lui-même. Ce qui veut dire que sur une table, la salière doit occuper un point équidistant à tous les convives, sans quoi la discorde risque de s’en mêler ! ^.^

Accueillir, c’est inviter à entrer chez soi : par le sel, on exerce un pouvoir attractif par lequel on retient aussi. Quoi d’étonnant, alors, à ce que le sel ait été intégré aux rites nuptiaux (comme on le peut voir dans les pays slaves) ? Dans les Abruzzes (Italie), on scelle ainsi un accord amoureux : chacun des membres du couple doit porter sur lui une amulette dans laquelle sont placés quelques miettes de pain, une plante nommée « concordia », un peu de sel et un bout de papier couvert de signes étranges. Cela est censé assurer la durabilité de l’union des deux tourtereaux. C’est donc attirer sur soi les bénéfices de cette union. D’ailleurs, dans d’autres domaines l’on peut constater que l’usage du sel a pour but premier de faire s’accroître la valeur des biens et du matériel : par exemple, en Chine, on jetait dans un brasier plusieurs poignées d’un mélange de riz et de sel pour obtenir une abondante récolte de riz dans l’année à venir. Bénir l’étable avec du sel, c’était nourrir l’espoir de voir augmenter la production laitière. En Allemagne, pour fortifier les chevaux, on leur faisait prendre, trois dimanches de suite, avant le lever du soleil, trois poignées de sel et soixante-douze baies de genévrier. Comme nous l’avons vu plus haut, éparpiller du sel sur la terre, c’est prononcer le vœu criminel d’en stopper définitivement la génération : après les Romains, ce fut à l’empereur Frédéric Barberousse (1122-1190) de faire de même : semant du sel sur Milan en ruines, il gageait ainsi de sa non-renaissance (sans cependant y parvenir). Cet épandage agressif confine aux mêmes objectifs que lorsque le sel est répandu par mégarde : l’on connaît tous cette « superstition » qui nous oblige à jeter immédiatement une pincée de sel au-dessus de son épaule gauche lorsqu’on renverse malencontreusement la salière sur la table. L’on fait ainsi pour conjurer le mauvais sort qui, sinon, ne manquerait pas de s’abattre sur le maladroit. Mais il n’y a peut-être là pas seulement le résultat d’une croyance irrationnelle : en effet, d’après Angelo de Gubernatis, le sel renversé sur la table véhiculerait une crainte d’origine phallique, car les grains de sel représentent la semence génératrice elle-même. L’homme salace (du latin salax) n’est-il pas celui-là même tout attaché à la lascivité qu’induisent les plaisirs sensuels et, par extension, sexuels ? La salière, qui s’effondre comme une tour aux fondations mal bâties, éjecterait alors ces quelques grains de sel, coup (d’épée dans l’eau) pour rien. La puissance génératrice ne saurait être gaspillée ! Car ajouter du sel, ce n’est pas adjoindre davantage de piquant, c’est aussi augmenter la valeur de quelque chose. D’où vient cette valeur ? De celles, symboliques, qu’on a reconnues au sel : conservant les denrées, il les soustrait à la putréfaction. Il est encore pureté et droiture, tendance pervertie à travers la pratique qui consiste, en l’arrondissant grassement, à saler une note : il s’agit de lui ajouter plus de valeur qu’elle n’en a, de la même manière qu’un plat gagne en sapidité et palatabilité quand on y verse quantité satisfaisante de sel. Ainsi, « l’aubergiste qui nous remet une note un peu lourde sacrifie donc à une très vieille et très pure tradition… A moins, bien sûr, qu’il ne veuille simplement se sucrer ! »3, augmentant ainsi son salaire de manière tout à fait artificielle4.

Le pouvoir attractif du sel n’est pas le seul dont il dispose : son statut de protecteur et de purificateur l’a fait employé dans de nombreux rites tout autour du monde, et cela peu ou prou pour les mêmes raisons. Que l’on répande du sel sur le seuil d’une habitation après le départ d’une personne détestable ou bien que l’on asperge les murs d’une eau lustrale salée, l’objectif demeure le même : bannir les énergies négatives qui ont été abandonnées sur les lieux. Ainsi peut-on agir ponctuellement, de même qu’on passe un coup de serpillière sur les traces que laissent les chaussures toutes crottées de quelqu’un qui débarque chez vous tout-à-trac et peu respectueusement. Le sel absorbe donc les énergies néfastes quand on le dispose « en petits tas près de l’entrée des maisons, sur la margelle du puits […], ou sur le sol après les cérémonies funéraires ; le sel a le pouvoir de purifier les lieux et les objets qui, par inadvertance [ou malveillance] se trouveraient souillés »5. On procédait ainsi au Japon, aussi bien à travers les événements de la vie courante que lors des cérémonies shintoïstes. En disposant du sel aux quatre coins d’un pâturage le premier avril de chaque année en Poitou, on adresse une supplique assez semblable (la protection du bétail, empêcher au lait des vaches de tourner, etc.). Outre le fait de débarrasser les lieux d’énergies peu propices au développement harmonieux des individus, le sel est encore mis à contribution pour lutter contre celles qui s’attaquent directement aux personnes, intervenant très fréquemment lors des désenvoûtements : dans les pays d’Afrique du Nord, des pratiques médico-magiques consistent à asperger d’eau salée les personnes qu’on imagine en proie au démon (mais dont certaines sont en fait épileptiques, saisies par des accès de bouffée délirante, d’hystérie ou de colère). Et si jamais l’on n’est pas attaqué, mais que l’on nourrit quelques craintes à ce sujet, l’on aura bien raison de porter sur soi un petit sachet de sel et, au pire, d’envisager de mettre en œuvre une plus grosse artillerie : « Lorsque notre environnement semble se densifier et receler des entités négatives, faites brûler des feuilles de laurier. L’expérience nous apprend qu’il faut ajouter du sel et un peu de thym et d’encens ; les effets sont alors immédiats ; les lieux se dégagent. Cet usage régulier constitue une excellente protection »6.

Si, donc, le sel est capable de mettre en fuite toutes ces mauvaises ondes et de détruire le mal, sans doute que, transposant ses puissantes propriétés au domaine médical, il est tout autant capable de soigner et de guérir les maladies. C’est ce qu’il nous reste à aborder, en balayant rapidement 2000 ans d’histoire médicale, en commençant tout d’abord par le point de vue d’un praticien antique, j’ai nommé Dioscoride, lequel accorde, à plusieurs paragraphes de sa Materia medica, une place pour le sel sous diverses formes : fleur de sel, saumure et sel commun, dont il reconnaît l’utilité, puisque selon lui, « il restreint, il nettoie, il purifie, il abaisse, il subtilie et induit des escarres »7, tout en gardant de la pourriture. On usait alors du sel en onction avec, selon les cas, de l’huile, du vinaigre et/ou du miel, accompagné parfois de graines de lin, d’origan, d’hysope et d’autres plantes encore. Et tout cela pour être appliqué sur des affections principalement externes comme tout ce qui touche spécifiquement à la peau (démangeaisons, croûtes cutanées, excroissances de chair, piqûres et morsures, gale, ulcère), aux oreilles ou encore à la structure ostéomusculaire.

Tandis que les médecins arabes du Moyen âge « conseillent de manger une gousse d’ail crue chaque jour, pilée avec du sel et de l’huile d’olive pour rester en bonne santé »8, un enthousiasme similaire s’empare de l’école de Salerne qui, on le sait, a été profondément influencée par les apports de la médecine arabe de l’époque. Voici, versifié, le propos qu’on tenait à l’endroit du sel dans cette célèbre école campanienne :

« Sur la table, outre la saucière,

Ayez devant vous la salière :

Toute viande sans sel n’a ni goût, ni saveur.

Le sel chasse le venin, corrige la fadeur ».

En revanche, alerte-t-on, tout abus de sel affaiblirait la vue ! Que dit-on du côté de Hildegarde maintenant ? Eh bien, à la lecture de ses principaux ouvrages consacrés à l’art de guérir, l’on peut constater qu’elle tient le sel en haute estime, non seulement à travers l’alimentation, mais encore en médecine, strictement dit : « Manger avec du sel en quantité modérée donne force et santé »9, explique-t-elle tout en mettant en garde contre les carences et les excès ; l’organisme tiédit d’un manque de sel, se dessèche par une alimentation trop salée qui le rend aride et le blesse. Ainsi, du temps de Hildegarde, on ajoutait du sel aux aliments dont ou souhaitait augmenter la comestibilité ou en préparer la salaison, comme le hareng par exemple. De plus, l’on en ajoutait à plusieurs recettes médicinales, car additionner du sel aux médicaments les bonifie. Distinguant le sel blanc purifié du sel brut nature, Hildegarde en remarquait les bons effets contre la « putréfaction », les maux dentaires, etc.

Jetons-nous, maintenant et pour finir, en pleine période moderne : quels rapports entretenait-on avec le sel à la veille de la Révolution française ? Eh bien, l’on était coutumier des douches et bains salés, dont les cures soutenues permettaient de soulager les infiltrations articulaires et les vieux rhumatismes. Tandis qu’en interne, l’on faisait appel aux eaux minérales salines qu’on absorbait à raison de cinq à six pintes par matinée, après purgation au sel de Glauber (sulfate de sodium). Apéritives et purgatives, ces eaux étaient usitées dans les cas où la digestion est entravée, les viscères (foie, rate) et les voies urinaires engorgés. On les administrait encore en cas d’asthme humide, de maladies cutanées (dartre, érysipèle, « gale et teigne ») et de troubles locomoteurs (goutte tophacée, rhumatisme froid). Mais encore fallait-il privilégier les eaux salines naturelles parce que, prévenait Desbois de Rochefort, « les eaux minérales salines factices ne réussissent pas aussi bien. On les prépare en faisant dissoudre une demi once de sel sur une pinte d’eau, mais les effets ne sont pas les mêmes, et il paraît que la nature a une manière toute particulière dans la composition de ces eaux »10. La pratique thermale étoffa son offre surtout au XIXe siècle, où l’on vit cette vogue se propager à la moindre (re)découverte d’une source d’eau chlorurée sodique, qu’elle soit chaude ou froide : dans la première catégorie, l’on peut signaler les cités savoyardes de Moûtiers et de Salins-les Thermes, dans la seconde Salies-du-Salat (Haute-Garonne), Salies-du-Béarn (Pyrénées-Atlantiques), Salses (Pyrénées-Orientales), Lons-le-Saunier (Jura), toutes localités qui portent dans leur nom leur relation historique plus ou moins lointaine avec le sel11, dont la présence fut exploitée par le biais d’eau salée, dont la proportion en sel, si elle est variable (5 à 20 %), doit néanmoins être l’objet d’une température constante, souvent située entre 32 et 35° C. Dans l’histoire des cures thermales, on imagina encore une kyrielle de moyens : douche d’eau chaude salée, douche nasale, étuve, application locale et fomentation, inhalation d’air chargé de vapeurs salines, etc., de quoi satisfaire à tous les genres.

Caractéristiques minéralogiques

  • Composition biochimique : sodium (Na : 39,34 %) et chlore (Cl : 60,66 %). Comporte des inclusions naturelles de chlorure de magnésium, de chlorure de calcium, de brome, d’iode, etc.
  • Densité : 2,1 à 2,2.
  • Dureté : 2 (fragile).
  • Morphologie : cristaux (cubiques, hexaédriques, plus rarement octaédriques), agrégat grenu ou fibreux, croûte, stalactite, macle.
  • Couleurs : blanc, gris, bleuâtre, violet, rosé, rougeâtre, orangé.
  • Éclat : gras, vitreux, terne.
  • Transparence : translucide.
  • Clivage : très bon, parfait (un coup de marteau abat un gros cristal cubique de halite en une multitude de petits cubes).
  • Cassure : conchoïdale.
  • Fusion : gicle au chalumeau avec un phénomène de décrépitation ; colore la flamme en jaune vif.
  • Solubilité : très rapide et aisée dans l’eau.
  • Nettoyage : pour la raison qui précède, on procédera grâce à l’alcool du fait du caractère hygroscopique de la halite.
  • Luminescence : rose, rouge.
  • Morphogenèse : « Les produits d’altération chimique des minéraux entraînés dans les lacs et les mers peuvent à la suite d’autres processus chimiques, précipiter et donner naissance à de nouveaux minéraux. C’est ainsi que naissent les gisement relativement étendus de halite »12. Plus précisément : « Ces gisements se sont formés, sous un climat chaud et sec, par l’évaporation de l’eau salée des golfes en voie de disparition. Le sel de l’eau s’est cristallisé graduellement, formant à l’origine des couches horizontales, qui ont souvent été plissées par la suite. Les couches de sel gemme, très plastiques, ont ainsi formé de puissants dômes de sel qui sont de nos jours le centre même de l’extraction »13.
  • Gisements : très répandus dans la nature. Outre celui qui est dissout dans l’eau de mer, l’on trouve du sel de terre ou sel gemme un peu partout dans le monde et parfois en amas considérables. Parmi les principaux pays producteurs de sel gemme, nous avons le Pakistan qui fournit le célèbre sel rose de l’Himalaya tiré de la mine de Khewra, la Russie (Sibérie), l’Allemagne (Heilbronn, Staßfurt, Berchtesgaden), l’Espagne (Catalogne), la Pologne (Wieliczka), la Grande-Bretagne, la Hongrie, l’Autriche (Hallstatt, Salzkammergut, autrement dit et littéralement : la « bonne mine de sel »). On trouve encore dans certains lieux des « fleurs de sel » : c’est le cas en bordure de la mer Morte (Proche-Orient) et du grand lac salé de l’Utah aux États-Unis.
  • Paragenèse : salmiac, nitronatrite, mirabilite, borax, trona, kainite, anhydrite, gypse, carnallite, sylvine.

Le chlorure de sodium en thérapie

Le plus souvent qualifié de blanc (sic), le sel NaCl est une substance sans odeur, de saveur particulière. Dans les propos qui vont suivre, il sera impérativement fait question du sel terrestre, le sel de mer devant être impérieusement rejeté. Tout d’abord parce qu’il est le plus souvent raffiné, purification obtenue par la séparation du caractère humide et coloré du sel marin, tout d’abord gris, et sa transformation en une substance immaculée, mais aussi morte que la mer du même nom. Le sel naturel n’étant pas intégralement du NaCl (on y trouve aussi un tout petit peu de bromure, d’iode, de nickel, de cobalt, d’argent, d’or…, qui sont tous des éléments catalyseurs d’importance pour la santé humaine), le raffinement permet donc d’obtenir un sel fin et blanc auquel, la plupart du temps, l’on rajoute de l’iode : c’est, ni plus ni moins, qu’un sel déséquilibré, à l’aura pervertie. Tout au contraire, le sel marin, gris et brut, bien que moins aisé à utiliser que le sel fin blanc, n’est certainement « pas nocif aux malades du cœur et ce n’est sûrement pas lui le responsable de l’obésité »14. Le raffinement semble s’expliquer par la volonté de débarrasser ce qui souille le sel brut : il y a un siècle, on avait fait le constat que ce sel était souvent sali par des impuretés et que certains échantillons étaient colonisés par de nombreuses bactéries et autres moisissures, contrairement au sel blanc qui en comportait moins (à moins que le sel ne soit tombé sous le même couperet que la farine, le sucre, etc. que l’on souhaitait intégralement blancs, gage de leur pureté illusoire). Est-ce toujours le cas aujourd’hui ? Le sel gris non raffiné est-il aussi « sale » qu’on l’imaginait autrefois ? Je ne sais. Mais, dans un cas comme dans l’autre, cela ne semble plus avoir d’importance, tant le sel marin est, depuis plusieurs décennies, pollué par tout autre chose, et ce qu’il soit raffiné ou pas : des hydrocarbures, des métaux lourds et des microparticules de plastique toujours plus nombreuses et pas plus grosses que quelques micromètres de long, issues du barattement d’unités plus grosses par les eaux océaniques, qui les broient aussi sûrement que le mortier sous la pression du pilon : mais il s’agit d’une transformation d’état de la matière, non pas d’une disparition magique. Consommer du sel marin aujourd’hui, c’est, par le truchement perfide d’un retour à l’envoyeur qu’on ne soupçonnait pas encore il y a quelques dizaines d’années, s’encrasser soi-même par le biais d’une consommation régulière. Bien que l’absorption du NaCl par l’organisme soit très rapide, le corps se débarrasse de ce qui est inusité par le biais des urines, de la sueur, des larmes, du lait maternel, des excréments, mais il accumule, avec patience et longueur de temps, un stock de plastique qui doit nous faire préférer le sel de terre, comme, par exemple, le sel rose de l’Himalaya, ex sel marin préhistorique non pollué par l’homme qui n’existait pas encore à cette époque.

Le sodium compose pour partie (à hauteur de 40 %) le sel de mer et de terre. C’est l’un des douze piliers de la matière vivante qui ne peut se passer de lui. On en trouve environ 0,73 % dans le plasma sanguin.

Propriétés thérapeutiques

  • Apéritif, digestif, stimulant des sucs digestifs (salive, sucs pancréatique et gastrique), stimulant de la sécrétion biliaire, décongestionnant hépatique, laxatif, réveille la contractilité des muscles de l’estomac et de l’intestin, purgatif (à hautes doses : 20 à 60 g), anthelminthique
  • Fluidifiant sanguin, facilite l’oxygénation du sang, stimule la circulation périphérique, puis générale, mais abdominale surtout, lymphotonique, normalise la pression sanguine
  • Diurétique, régularise la répartition de l’eau dans le corps, stimulant osmotique (l’osmose est la faculté qu’ont les liquides de l’organisme de traverser les membranes, particulièrement celles des voies circulatoires. Ainsi, une augmentation du NaCl sanguin se traduit-elle par une attraction de l’eau des tissus voisins (l’eau suit le sel), ensuite éliminée par les reins), participe aux échanges entre les cellules et le milieu extracellulaire
  • Rééquilibrant du métabolisme, favorise la nutrition générale, alcalinisant du milieu humoral, reconstituant, tonique, indispensable à l’économie (dans un manuel scolaire maintes fois réédité au début du XXe siècle, on peut lire que « si nous en étions privés d’une manière absolue pendant quelques années, cette privation nous occasionnerait des maladies qui pourraient être très graves »15)
  • Action favorable sur la thyroïde (surtout par l’entremise de l’iode naturel que l’on trouve hélas en moins grande quantité dans le sel terrestre par rapport au sel de mer. Iode versus plastique. Au choix…)
  • Calmant, sédatif, apaisant nerveux (quand il contient du brome)
  • Cicatrisant, détersif, résolutif, décongestionnant des muqueuses
  • Antiseptique puissant
  • Détoxiquant : il « constitue un pôle d’attraction pour les substances morbides, de rayonnement négatif. En d’autres termes, il attire et absorbe le mal »16

Usages thérapeutiques

  • Affections bucco-dentaires : inflammation des muqueuses buccales, inflammation gingivale, arthrite dentaire, pyorrhée
  • Troubles de la sphère respiratoire + ORL : maux de gorge, rhume à répétition, lavage des fosses nasales, sinusite
  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : dyspepsie avec hypochlorhydrie (le NaCl favorise la bonne acidité gastrique, normalement située entre pH 1 et pH 3. Consommer moins de sel, c’est s’exposer à la dilution du pH des sucs gastriques et ainsi favoriser l’hypochlorhydrie qui mène généralement à faire un abus d’IPP malfaisants), pyrosis, diarrhée avec déshydratation
  • Troubles de la circulation lymphatique : engorgement lymphatique, lymphatisme, scrofulose
  • Hyposurrénalisme
  • Affections cutanées : plaie (et lavage des plaies), ulcère (putride, malin), tumeurs, abcès, furoncle, panaris
  • Lavage des séreuses
  • Troubles de la sphère génitale : retard pubertaire, engorgement de la matrice
  • Anémie, fatigue générale, asthénie physique et psychique
  • Rhumatisme chronique du lymphatique
  • Réduction des œdèmes tissulaire

Modes d’emploi

  • Dans l’alimentation quotidienne : les aliments d’origine végétale comme animale apportent trop peu de NaCl qui doit donc faire l’objet d’une adjonction quotidienne. On évoque, dans certaine littérature, des besoins fixés à deux grammes par jour et par personne. Pour faire réponse à cette indication, précisons qu’« il n’est pas possible d’établir une règle générale concernant l’emploi du sel dans l’alimentation, car c’est une question strictement individuelle à résoudre selon la pléthore ou les carences diverses »17. Selon les médecins Boris Dufournet et Victor Arnould (du site www.sequoiasante.com), les besoins quotidiens se fixent aux environs de 4 à 10 g par jour, en dehors de toute contre-indication liée à une affection rédhibitoire, et concernent avant tout les personnes en bonne santé pratiquant une activité physique régulière. De son côté, Desbois de Rochefort proposait de dissoudre 6 g de sel dans un litre d’eau, tout en ajoutant que « la boisson de la mer est encore meilleure » (18). N’en doutons pas, mais, depuis, deux-cents années de pollution industrielle s’y sont déversées…
  • Cure d’eau minérale chlorurée.
  • Plasma de René Quinton (1866-1925).
  • Bain d’eau salée : pour un adulte, on compte jusqu’à 5 kg de sel pour un bain, pour un enfant cinq à dix fois moins. Dans les deux cas, l’on peut envisager un bain de 15 à 20 mn par semaine.
  • Bain de pieds : deux à trois poignées de sel (125 g) dans une bassine d’eau chaude (40° C environ). A éviter en cas de varices.
  • Bain de bouche : une cuillère à soupe de sel dans un verre d’eau à température ambiante (peut être poursuivi en gargarisme si besoin).
  • Ablution d’eau fraîche légèrement salée.
  • Mélange de sel et d’argile verte : lorsqu’on prépare l’argile verte nécessaire à un cataplasme, on y ajoute une certaine quantité de sel.
  • Sels de Wilhelm Heinrich Schüßler (1821-1898) : on en compte douze dont l’un porte le nom de Natrum muriaticum (c’est-à-dire le chlorure de sodium) dont voici une présentation condensée de type physiologique et psychologique : il « a un fond mélancolique, voire dépressif. Lorsqu’on se plaint sur son sort, cela ne le console pas mais au contraire aggrave son état. Plutôt hypocondriaque, il peut avoir un sentiment de frustration, et souffrir d’insomnie. Sa musculature est faible. Il peut maigrir bien qu’il ait bon appétit. Son dos est souvent douloureux »19.
  • Voici, pour vous aiguiller un peu, une liste d’ingrédients d’origine végétale caractérisés par un plus ou moins fort taux de sodium (et non pas de NaCl, bien entendu) : abricot, ache, artichaut, aubergine, avoine, banane, bardane, betterave (feuilles), bouleau (sève), carotte, cassis, céleri, cerfeuil, châtaigne, chicorée, cresson, criste marine, églantier (cynorrhodon : 146 mg/100 g), épinard (510 mg/100 g), fraise des bois, fucus vésiculeux, garance, gratiole, guarana, gui, guimauve, laitue, lamier blanc, lentille, noisette, oignon, olivier (feuilles), orange, orme, ortie, pêche, persil, pervenche bleue, petit pois, pissenlit, plantain, poire, poireau, pois chiche, pomelo, pomme de terre, prune, raifort, raisin, riz, scabieuse des prés, séneçon, soja, sureau, tamaris, tussilage. On trouve aussi du sodium dans le vinaigre, la spiruline, le pollen, etc.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Toxicité : une dose de sel de 15 à 25 g par jour et par personne serait préjudiciable, d’autant plus pour l’enfant. Comment expliquer cette soi-disant toxicité ? 8 à 15 g dans un verre d’eau (qui oserait ?) ne provoquent-ils pas le vomissement ? N’est-ce donc pas là une preuve que le sel est toxique ? On nous a tellement répété, durant des décennies, les méfaits du sel que cette diabolisation semble irréversible. Voici donc précisément ce qu’on lui reproche : « C’est un déshydratant qui déclenche les mécanismes de la soif et qui risque d’augmenter les affections cardiaques, le durcissement des artères, l’hypertension artérielle et surtout l’insuffisance rénale (rétention d’eau) ou hépatique »20. Au banc des accusés, l’on trouve majoritairement l’industrie agro-alimentaire qui pervertit les pauvres masses bêlantes à l’aide de tout ce sel : en tant qu’instrument de conservation des aliments, il est évident qu’on en retrouve beaucoup dans toutes les salaisons (saucisson : 1000 mg/100 g ; jambon fumé : 2100 mg/100 g ; sardine à l’huile : 760 mg/100 g ; thon : 360 mg/100 g, etc). L’industrie agro-alimentaire a effectivement la main lourde de sel, enrichissant de façon certes exagérée ses produits en chlorure de sodium (lequel ?) et autres sels étranges pour en allonger la durée de conservation, rehausser le goût d’ingrédients de base qui en manquent cruellement, stimuler sournoisement l’appétit, poussant ainsi à une consommation accrue de toutes ces bonnes choses bourrées de sel : les chips (à répudier de toute façon à cause non seulement du sel, mais des hydrates de carbone contenus dans les pommes de terre et les huiles végétales polyinsaturées et trans utilisées pour les faire frire : un combo d’horreur !), les cacahuètes, la plupart de ces infâmes plats tout prêts micro-ondables, j’en passe et des meilleurs ! Bien évidemment, il y a fort à parier qu’il s’agit là de ce sel à bannir, de ce blanc, raffiné, mort et pollué, le même qui en fait contre-indiqué l’emploi chez l’obèse et le cardiaque. A ces derniers, l’on a parfois conseillé le jeûne comme moyen de décharger l’organisme : en abaissant le taux de sel excédentaire, l’on réduit l’œdème tissulaire, lequel ne se peut que si il existe une atteinte rénale : « Si les tissus contiennent un excès de chlorure de sodium par suite d’une lésion empêchant son élimination, les vaisseaux laissent passer plus de liquide, d’où formation d’œdème »21. Dans ce cas, une forte absorption de NaCl provoque l’augmentation de la proportion d’eau dans le corps, tandis qu’une diminution de l’apport en NaCl provoque l’inverse.
  • Contre-indications : il importe de limiter la consommation de sel en cas de dyspepsie avec hyperchlorhydrie (cela augmenterait l’acidité gastrique), de prédisposition aux congestions et aux hémorragies, d’ataxie et d’atrophie musculaire progressive. N’oublions pas l’insuffisance cardiaque sévère (consommer du sel en ce cas mènerait à désamorcer la pompe cardiaque) et l’insuffisance rénale (le pouvoir osmotique du sel est précisément dangereux dans ces deux derniers cas).
  • Ceci étant dit, nous pouvons nous autoriser un bref paragraphe portant sur quelques idées reçues sur le sel : tout d’abord, le sel n’est pas cancérigène pour l’estomac comme on a bien voulu le (faire) croire. Ce n’est en tout cas pas l’apanage du chlorure de sodium (l’estomac a justement besoin du chlore contenu dans le sel pour fabriquer l’acide chlorhydrique qu’il contient), très probablement celui des sels nitrités. S’il existe – ce dont on peut douter –, le pouvoir cancérigène du sel n’est à ce jour absolument pas démontré. Ensuite, certaine propagande provenant des autorités de santé semble insinuer dans l’esprit des gens que manger moins sucré équivaut à manger moins salé, ce qui est, bien évidemment, parfaitement faux, le chlorure de sodium étant nécessaire et vital là où le sucre est toxique et dispensable. Pour finir, consommer du sel augmente la pression artérielle : c’est encore une croyance erronée. Si un excès de sel peut provoquer cet effet, il ne se pérennise en aucun cas sur une longue durée, tant la modification de la pression sanguine qu’il induit est fugace. En l’absence de toute pathologie qui en minimise l’emploi, le seul sel ne peut majorer la pression artérielle sur l’ensemble de la journée.
  • A ceux qui emploient le gros sel pour désherber leur jardin, disons leur que la surcharge du sol en sel peut mener à son infertilité durable. Rappelons-nous des Romains. La juste dose suffit en tout : j’ignore si cela se fait toujours, mais à une certaine époque, l’on répandait du sel dans les prairies, ce qui avait pour objectif d’augmenter la saveur du fourrage destiné aux bestiaux qui apprécient également la pierre à sel de l’étable, comme j’ai pu le voir fréquemment, les chèvres de mes grands-parents se livrant avec délectation à cet exercice.
  • De par son puissant pouvoir conservateur et purificateur, le sel (NaCl) accompagna parfois l’alun comme ingrédient des recettes de sels à tanner et à conserver les peaux fines ou épaisses, et celles destinées à la fourrure.

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  1. Pierre Delaveau, La mémoire des mots en médecine, pharmacie et sciences, p. 25.
  2. Jean Chevalier & Alain Gheerbrant, Dictionnaire des symboles, p. 858.
  3. Claude Duneton, La puce à l’oreille, p. 213.
  4. A l’origine, le mot salaire, du latin salarium, correspondait au seul crédit nécessaire à l’achat de sel.
  5. Jean Chevalier & Alain Gheerbrant, Dictionnaire des symboles, p. 858.
  6. Sorcellerie.net, Encens et senteurs, Tome 1, p. 16.
  7. Dioscoride, Materia medica, Livre V, chapitre 75.
  8. Claudine Brelet, Médecines du monde, p. 459.
  9. Hildegarde de Bingen, Physica, p. 95.
  10. Louis Desbois de Rochefort, Cours élémentaire de matière médicale, Tome 1, p. 74.
  11. En effet, toutes ces localités portent une marque salée dans leur nom, bien que l’histoire de chacune diffère de celle des autres. C’est, par exemple, l’extraction du sel remontant probablement à 1500 ans avant J.-C. qui veut à Salies-du-Béarn d’avoir été ainsi baptisée. L’on y trouve, de même qu’à Salies-du-Salat, une fontaine salée exploitée comme telle par les Romains, qui y établirent des thermes toujours actifs, tandis qu’ailleurs ils signalèrent tout bonnement l’existence d’une source d’eau salée, comme cela a été le cas à Salses, commune située au pied du massif des Corbières. Parfois, malgré l’existence avérée de sel dans les eaux, l’heure de gloire des activités thermales a été plus tardive : c’est le cas à Salins-les-Thermes où le premier établissement ne fut fondé qu’en 1820, ou encore à Salies-du-Béarn : l’attrait suscité par les thermes fit que de riches curistes vinrent loger dans les hôtels de luxe que l’on mit à leur disposition, participant ainsi au développement touristique et économique de toute une région.
  12. Rudolf Dud’a & Laboš Rejl, La grande encyclopédie des minéraux, p. 11.
  13. J. Kouřimsky & F. Tvrz, Encyclopédie des minéraux, p. 88.
  14. Jean Valnet, Se soigner avec les légumes, les fruits et les céréales, p. 141.
  15. O. Pavette, Notions élémentaires de sciences, p. 125.
  16. Raymond Dextreit, L’argile qui guérit, p. 38.
  17. Ibidem, p. 37.
  18. Louis Desbois de Rochefort, Cours élémentaire de matière médicale, Tome 1, p. 157.
  19. Sylvie Chernet-Carroy, L’astrologie médicale, p. 185.
  20. Roger Castell, La bioélectronique Vincent, p. 113.
  21. Larousse médical, p. 1127.

© Books of Dante – 2021

Le cuivre (Cuprum)


Cuivre natif provenant de la mine de Cap d’or (Nouvelle-Écosse, Canada).

Historiquement, l’on a accordé à une période s’étalant de 1200 à 700 avant J.-C. le nom d’Âge de fer. Peut-on en dire pareillement du cuivre ? Pas à proprement parler, bien qu’il apparaisse en filigrane de l’expression Âge de bronze, ère historique précédant celle dévolue à la technique et à la maîtrise du fer. En effet, pour fabriquer du bronze, il faut du cuivre (mais comme il faut aussi de l’étain, il n’y a pas de raison pour que l’un de ces métaux l’emporte aux dépens de l’autre). En revanche, l’on parle bel et bien d’une civilisation chalcolithique qui, comme son nom l’indique, coïncide à une exploitation du cuivre conjointe à l’usage continué de la pierre polie néolithique. Le cuivre se fond tant et si bien dans l’image du bronze, que le mot grec qui désigne ce métal, chalkos, s’applique aussi au bronze (ou airain). Ce qui est remarquable, avant d’en arriver à l’Âge du bronze, c’est que le cuivre, à lui seul, s’avère être le premier métal usité par l’homme, cela en raison de sa découverte à l’état natif et de sa relative abondance (au contraire de l’argent et, à plus forte raison, de l’or). Ainsi fait-on depuis au moins 9000 ans en Anatolie, où, en premier lieu, on l’a utilisé tel quel, tout d’abord sans transformation thermique, l’homme s’étant contenter de le marteler, ce qui en soi n’est pas un très grand progrès technique, mais le cuivre est si malléable qu’on aurait eu tort de se priver de son bénéfique concours. 6500 ans avant J.-C. l’on fabriquait ainsi des armes et des outils en Égypte, ainsi que des bijoux. En Bulgarie, au cinquième millénaire avant J.-C., l’on faisait grand cas du cuivre, puisqu’on a retrouvé dans la nécropole de Varna la présence concomitante d’armes de cuivre et d’objets en or destinés à honorer les dépouilles des hommes de haut rang. Cette appétence pour le cuivre se lit même dans les récits légendaires relatifs à la reine de Saba qui échangea avec Salomon, contre de l’or, de l’encens et de la myrrhe, du cuivre en provenance du Sinaï. Parallèlement, l’usage du vert-de-gris médicamenteux se fit jour. L’Âge du bronze, quant à lui, se caractérise, dès 2700 ans avant J.-C., par la fonte du cuivre avec de l’étain, formant là un alliage aux intéressantes qualités mécaniques, déployées à de nombreux domaines de la vie quotidienne (armes, outillages, objets liturgiques et artistiques, etc.). C’est à peu près à cette même époque qu’on voit apparaître la technique de fonte et de moulage à la cire perdue dans l’ensemble du Proche-Orient. Les Celtes, se déplaçant vers l’ouest de l’Europe, y emmenèrent cette technologie, répandant le bronze sur le continent européen de 1800 à 600 ans avant J.-C., tandis que les Babyloniens perpétuèrent la fréquentation d’une île méditerranéenne dans laquelle abondait le cuivre : Kypros, ainsi nommée relativement au métal, cyprium, qu’on en tirait, mais aussi en rapport avec cette divinité chypriote, Kypris, alias Aphrodite, divinité dont le métal emblématique allait devenir le cuivre, le tout renforcé par l’accointance du cuivre avec l’eau et la couleur verte, mettant bien en avant la relation de la déesse au monde végétal, à tout ce qui vit, buissonne, végète, projette feuilles et fleurs, organes de pouvoir. Cette île, qui porte le nom de ce métal rouge qui peut virer au vert, couleur de la divinité, veut que se dessine en filigrane le nom de la déesse de l’amour dans les actuels noms du cuivre, que cela soit en langues espagnole (cobre), allemande (kupfer) ou roumaine (cupru). Ainsi, « le cuivre trouvait en Vénus sa planète associée, ce qui explique que longtemps les sels de cuivre ont été utilisés dans le traitement des maladies vénériennes, pratique que condamnait d’ailleurs l’éminent Nicolas Lémery au XVIIe siècle »1. D’autres encore imaginèrent qu’au cuivre « il paraît que c’est la raison pour laquelle on lui a donné le nom de Vénus, parce qu’il semble se prostituer comme cette divinité »2, c’est-à-dire posséder une grande appétence pour se combiner à une infinité de corps (sous cette optique, la soi-disant corrélation antivénérienne du cuivre s’explique d’elle-même…). Aphrodite n’est pas la seule divinité à laquelle le cuivre est rattaché : dans les monts Oural, où les mines de cuivre pourvurent à la richesse de toute une région, la mythologie a façonné le personnage qu’on appelle la Maîtresse de la Montagne de cuivre (on rencontre une figure assez similaire en Suède), portant une robe de malachite, un minéral qui « contient et montre toutes les beautés de la Terre »3. L’on dit qu’elle se laisse voir par l’humanité chaque année, parfois sous la forme d’un lézard vert, au cours de la nuit des serpents qui a lieu le 25 septembre, le cuivre étant lié au serpent mythique. Mais « la rencontre de cette femme aux yeux vert-de-gris est néfaste : celui qui tombe sous son regard est condamné à mourir de nostalgie »4. Pour ce malheureux, la vie réelle n’aurait plus aucune valeur, ni saveur…


Objets en bronze (Âge du bronze tardif) découverts à Pierrevillers (Moselle) en 2014.

Le cuivre, métal d’Aphrodite donc. Dioscoride explique que de son temps l’on fabriquait du vert-de-gris artificiellement à base de cuivre de Chypre que l’on faisait réagir face à quelque acide. La nature astringente et purifiante de ce remède permet d’ôter du corps tout ce qui peut effectivement déplaire à la déesse : le vert-de-gris est censé arrêter les ulcères sanieux et sales (ords, disait-on autrefois), ceux qui rongent les chairs, jusqu’à finir par les cicatriser. Il fait de même avec les cals, les fistules et autres enflures peu gracieuses. Bien plus tard, Hildegarde de Bingen fait elle aussi intervenir le cuivre, mais pour des raisons fort différentes de celles de Dioscoride. Elle accorde au cuprum un long chapitre dans le Livre des métaux. Mais pour en dire quoi ? Eh bien, que c’est un remède de l’arthrose, ce qui ne saurait nous surprendre, mais aussi de la goutte, ce qui est bien plus curieux, et des intoxications alimentaires, ce que je trouve fort audacieux de la part de l’abbesse, d’autant qu’elle explique à de multiples reprises employer une barre de cuivre qu’elle met en chauffe pour ensuite la tremper dans le vin où elle prépare ses remèdes. Ses textes mentionnent de plus la cuisson des aliments dans des récipients de cuivre, sans qu’on sache s’ils sont étamés ou non. Mais ce qui est le plus contraire au bon sens et n’argumente pas en faveur des soi-disant propriétés antitoxiques du cuivre, c’est la pratique consistant à faire macérer de la limaille de cuivre dans du vin afin que ce dernier, par contact, s’imprègne de toute la force du métal. Ce qui m’apparaît plus problématique, c’est de faire de même avec du vinaigre, ce qui n’est certes pas une bonne idée puisque la combinaison du cuivre à l’humidité, mais surtout à l’acidité, est la meilleure garantie de voir se former cette substance toxique qu’on appelle le vert-de-gris. Cette ignorance eut fait bondir Desbois de Rochefort qui savait parfaitement que le cuivre pris à l’intérieur est nocif par sa continuité, dangereux et infidèle, comme sût l’être l’oes ustum, c’est-à-dire le cuivre brûlé médicinal, substance émétique également vouée à la résolution des ulcères. De plus, « on a regardé le cuivre comme très bon contre la rage, parce que cette maladie ayant des symptômes violents, on a cru qu’il lui fallait des remèdes violents, et l’on a recommandé tous ceux des trois règnes »5, dont le cuivre. Quel aveu sur la dangerosité du cuivre, parfaitement connue au XVIIIe siècle, mais, semblerait-il, considéré comme suffisamment précieux pour être continué comme remède. Effectivement, à la fin de ce siècle, le seul vert-de-gris, desséchant et corrosif, bien qu’il s’appliquait presque exclusivement à l’interface cutanée, était encore « tartiné » sur les chancres et les vieux ulcères, pris à la manière d’un gargarisme pour s’amender des aphtes buccaux, des ulcères de la gorge et de la langue, enfin comme collyre dans le traitement des taies et des ulcères de la cornée ! Destinées à l’intérieur, on vit naître diverses pilules qu’on dut à des frondeurs. Leur prise n’entravait généralement pas la maladie, mais, tout au contraire, en augmentait le cours et menait ainsi plus sûrement à la mort. A l’énoncé de leur composition, l’on comprend mieux le supplice infligé par cette maîtresse dont on n’approche pas la montagne impunément : on les farcissait donc de cuivre dissout dans du vieux vinaigre, de limaille de fer et d’extrait de ciguë. Ce qui fit dire à Desbois de Rochefort qu’« il n’y a que fort peu de tempéraments qui puissent supporter l’usage du cuivre, et comme il est difficile de distinguer ces sujets privilégiés, il vaut mieux éloigner le cuivre et ses préparations, de l’usage intérieur »6, ce que même Anton von Storck, plutôt versé dans l’emploi parfois terrifique (vu de la France) de moult substances toxiques par voie interne, n’avait pas osé faire à l’endroit du cuivre. Toutes ces précautions ne firent pas abandonner le cuivre thérapeutique si l’on en juge par les données que j’ai tirées du Larousse médical de 1927. Voici donc quelles spécialités à base de cuivre avaient encore cours il y a environ un siècle : l’oxyde de cuivre colloïdal, que l’on employait contre le cancer et la tuberculose ; le sulfate ammoniacal de cuivre jouait le rôle d’antispasmodique, de même que le sulfate de cuivre (ou couperose bleue, vitriol bleu). Ce dernier était encore vu comme antiseptique, désinfectant et antibactérien (contre le streptocoque), astringent et caustique, enfin vomitif. On en signalait l’usage interne (potion, injection intraveineuse), mais c’était surtout l’usage externe qui l’emportait (collyre, lotion, pommade), au travers d’affections aussi variées que l’impétigo, l’ecthyma, la furonculose, les dermo-epidermites ou encore parfois la fièvre puerpérale. Achevons cette liste peu amène avec, une fois encore, le vert-de-gris et le verdet (carbonate et acétate de cuivre qui compose pour partie le vert-de-gris, lequel se forme au contact de l’humidité de l’air ou de certains acides). Insecticide et fongicide, on l’employait surtout pour ronger les cors et les végétations, pour soigner la tuberculose. Dieu merci, cette ère barbare est bel et bien révolue. Aujourd’hui, l’on fait du cuivre un usage tout à fait différent et surtout beaucoup plus anodin.

Caractéristiques minéralogiques

  • Composition : en théorie, Cu à 100 % (mais inclusions possibles d’argent, de fer, d’arsenic et de bismuth).
  • Densité : 8,93.
  • Dureté : 2,5 à 3.
  • Morphologie : copeaux, fils, masses, agrégats dendritiques (c’est-à-dire arborescents), cristaux rares (hexaèdres, tétraèdres, dodécaèdres, plus rarement octaèdres).
  • Couleur : rouge clair, rouge cuivré, rouge roussâtre brun.
  • Éclat : métallique.
  • Transparence : opaque (quand on lamine le cuivre suffisamment finement, il laisse transparaître une lumière… verte !)
  • Clivage : sans.
  • Cassure : dentelée, conchoïdale (= qui prend l’allure d’une coquille ; voyez le silex et l’obsidienne pour exemples).
  • Fusion : fond sous le chalumeau à une température de 1084,62° C.
  • Solubilité : dans l’acide nitrique.
  • Nettoyage : à l’eau distillée. A sécher aussitôt.
  • Particularités : très conductible de l’électricité, coupant, élastique, malléable et ductile, sonore.
  • Morphogenèse : le cuivre «  se forme, dans la nature, par la cristallisation de solutions hydrothermales ou la décomposition de minerais sulfureux de cuivre dans les parties superficielles des veines de minerais (dites zones de cémentations ) »7.
  • Gisements : aux États-Unis, la péninsule de Keweenaw marque le lieu de la première ruée au cuivre états-unienne, en bordure du lac Supérieur (état du Michigan), où un monumental bloc de 420 tonnes a été retiré. On trouve encore du cuivre au Colorado, en Arizona (Bisbee). Allemagne : Saxe (Zwickau), Saxe-Anhalt (Mansfeld), Rhénanie (Herdorf), Thuringe (Reichenback). Mexique. Russie (chaîne de l’Oural : Krasnotourisk). Namibie. Chili. Australie. Grande-Bretagne (Cornouailles). Danemark. Anciennement : Suède, à Stora Kopparberg (la bien nommé, koppar signifiant cuivre en suédois). C’est un gisement aujourd’hui épuisé mais qui a fait toute la richesse du royaume de Suède dès le XVIIe siècle. France : les anciens gisements de Chessy et de Sain-Bel dans le Rhône sont restés célèbres. Pour habiter à proximité de l’une de ces deux petites villes, je dois faire une remarque : dans un article printanier, j’ai pu écrire que la renouée du Japon était une plante bio-indicatrice de la pollution au cuivre. Eh bien, les activités minières ont laissé sur place suffisamment de cuivre pour qu’on trouve de cette plante un peu partout dans la vallée, et jusqu’aux berges de la rivière, la Brévenne, où prenaient place les activités de cémentation du cuivre.
  • Paragenèse : la cuprite (88,82 % de cuivre, 11,18 % d’oxygène), la malachite (71,95 % d’oxyde de cuivre), l’azurite (69,24 % d’oxyde de cuivre). Ce dernier était le minerai de cuivre exploité à Chessy-les-Mines. On appelait localement cette pierre d’un nom dérivé de celui de cette petite ville, la chessylite. A la fin de l’exploitation qui intervint vers 1875 après épuisement du filon cuprifère, la ville redevint Chessy, tout simplement. Saint-Pierre-la-Palud est une autre de ces villes concernées par l’exploitation des minerais de cuivre, de même que Sourcieux-les-Mines toute proche.
Vert-de-gris typique. Fontaine de Neptune (Piazza della Signoria, Florence, Italie).

Le cuivre en thérapie

A l’analyse chimique du corps humain, il est permis de constater que 99,98 % de sa masse moléculaire est constituée de douze éléments plastiques dont l’azote, l’oxygène, le carbone, le calcium, le potassium, le sodium, etc. En complément de ce tableau, l’on trouve une minuscule fraction d’autres substances, métaux et métalloïdes, qui forment à peine un millième du poids du corps humain à eux tous, et au chapitre desquels on voit le fer, l’iode ou encore le cuivre. Ce dernier, présent à hauteur de 0,0004 % dans l’organisme, n’est donc pas un sel minéral majeur (ou macro-élément) comme le calcium, le potassium, le phosphore, le magnésium ou encore le sodium, mais un oligo-élément ou élément en trace (oligo-, du grec ancien oligos, « peu abondant ». Exemple : oligoménorrhée : se dit de règles peu profuses). Sels minéraux et oligo-éléments furent, durant un temps, considérés comme des impuretés, alors qu’ils « semblent n’agir que par leur seule présence et non point par leur masse »8. Non seulement ils sont retrouvés intacts après opération, mais la survenue d’un excédent est perturbant pour l’organisme. Ainsi, si dans le plasma humain on en trouve 0,70 à 1,40 mg par litre, dans le cours de certaines affections, on voit les concentrations de cuivre prendre de vertigineuses proportions. C’est ce que remarquait Jean Valnet : un oligo-élément, pour bien agir, exige une concentration optimale. « Cette concentration, bien qu’extrêmement faible puisqu’il s’agit de traces, doit toutefois être suffisante. Mais au-delà, apparaissent des effets défavorables »9. C’est ainsi qu’agissent les complexes catalytiques dont nous allons parler dans la suite de cet exposé.

Propriétés thérapeutiques

  • Nécessaire à la fixation du fer et concourt avec lui (en compagnie du cobalt et du manganèse) à la fabrication de l’hémoglobine, s’oppose à la coagulation excessive du sang, favorise la fabrication des globules rouges, protecteur des vaisseaux sanguins
  • Anti-infectieux (antibactérien, antiviral), renforce les vertus anti-infectieuses des autres médicaments, immunostimulant
  • Anti-inflammatoire
  • Antidégénérateur, ralentit l’expansion des radicaux libres
  • Indispensable à la formation des os, des tendons et des ligaments
  • Indispensable à la vie cellulaire
  • Équilibrant pancréatique (avec nickel et cobalt)

Note : chez les autres organismes vivants, le cuivre a toute son importance, puisqu’on le voit essentiel à la croissance des végétaux et des animaux. Par exemple, un lapin carencé en cuivre voit son poil tomber, un mouton sa laine de même. Il préside encore à leur prise de poids.

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère respiratoire + ORL : infection ORL, grippe, affections fébriles aiguës, angine, tuberculose, états infectieux pulmonaires chroniques, fragilité de l’arbre respiratoire, asthme, coqueluche, rhino-pharyngite
  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : entérocolite
  • Troubles locomoteurs : rhumatisme (articulaire aigu, chronique), polyarthrite chronique évolutive, état arthritique, poliomyélite, suppuration osseuse
  • Troubles de la sphère gynécologiques : troubles pubertaires, troubles des règles chez la jeune fille
  • Retard de développement, asthénie, fatigue chronique, anémie
  • Troubles du système nerveux : mélancolie, abandon du goût de la vie
  • Chute de l’immunité, déficit en globules blancs
  • Furonculose (staphylococcie)

Modes d’emploi

  • En gélules : complexe cuivre et vitamine C par exemple.
  • En suspension buvable : cuivre/zinc, cuivre/or/argent, cuivre/manganèse. Nombreuses spécialités ionisées : pour la peau, le confort féminin, la sphère cardiovasculaire, la diurèse, les fonctions musculaires, le confort articulo-tendineux, la vision, etc.
  • Dans l’alimentation : l’organisme exige une fourniture de 2 à 3 mg de cuivre par jour (davantage pour le nourrisson : 5 mg). Voici quels fruits et légumes, quelles plantes médicinales, offrent une notable quantité de cuivre : abricot (12 mg/100 g), ail, amande, argousier, artichaut, asperge, aubergine (0,10 mg/100 g), avocat, banane, betterave, blé, café (1 à 3 mg/100 g), carotte, céleri, châtaigne, chicorée, chou, citron, coing, cresson, épinard (0,13 mg/100 g), fève, figue de Barbarie, framboise, frêne (feuilles), fucus vésiculeux, goji, gui (feuilles), haricot vert, laitue, lotus (rhizome), luzerne, mâche, navet, noisette, noix, oignon, olive, orange, ortie, pêche (0,05 mg/100 g), persil, petit pois, poire, poireau, pois chiche, pomelo, pomme, pomme de terre, prune, radis, raisin, ronce (feuilles), sarrasin, tomate, etc. Dans les aliments d’origine non végétale, remarquons la richesse des abats et des fruits de mer en cuivre. On en trouve encore dans la levure de bière et le pollen.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Toxicité : autrefois plus étendue qu’aujourd’hui, elle était surtout mise sur le compte de diverses activités professionnelles (ébarbeurs, fondeurs, teinturiers, pelletiers, chapeliers, maréchaux, peintres…), les troubles apparaissant en raison directe de la finesse des particules de cuivre absorbées par voie respiratoire (pneumoconiose) et digestive surtout. Une exposition chronique au cuivre et à ses sels avait pour conséquence une coloration verte d’une grande partie de l’économie, comme le signalait Desbois de Rochefort à la fin du XVIIIe siècle à propos des maladies de ceux qui travaillent le cuivre : « Ils ont le teint d’un jaune vert, les yeux et la langue [ainsi que les dents] sont de la même couleur, les cheveux [et les poils] sont verdâtres, les excréments, les urines, les crachats sont empreints de la même couleur, qui se communique à leurs habits par la transpiration »10. Les petits hommes verts ne viennent pas de Mars, mais de Vénus ! L’intoxication peut aussi se dérouler par l’entremise d’un corps gras, chose d’autant plus aisée que la plupart d’entre eux sont dissolvants du cuivre. On pourra ici évoquer l’empoisonnement par la batterie de cuisine, à l’époque où bassines et casseroles étaient confectionnées dans ce métal, d’où les injonctions de Lavoisier : « On doit bannir le cuivre de tout ce qui a rapport aux aliments, à la pharmacie »11. L’étamage des ustensiles de cuisine est donc capital, puisque « le lait, les huiles et les corps gras qui séjournent dans le cuivre, le convertissent en un oxyde vert qui est un poison des plus actifs »12. L’étamage consiste en la couverture des surfaces en contact avec les préparations alimentaires ou pharmaceutiques d’une fine couche d’étain, ce métal pouvant s’utiliser en ce cas, bien que le zincage soit encore de mieux préférable. D’autres sources à la pollution au cuivre sont encore d’actualité tandis que la casserole en cuivre à l’ancienne a déserté la plupart des cuisines : l’eau provenant des conduites en cuivre, les pilules contraceptives, le stérilet (un dispositif anti-fécond façonné dans le métal d’Aphrodite, j’en reste pantois…), l’hémodialyse (risque d’intoxication intraveineuse au cuivre). L’empoisonnement cuprique se caractérise par de violents vomissements au goût métallique et qui « sont colorés : verdâtres, puis jaunâtres et grisâtres ; en y ajoutant de l’ammoniaque, ils prennent une couleur bleue décelant la présence de cuivre »13. On constate d’autres perturbations gastro-intestinales (douleurs gastriques, nausée, irritation du bas-ventre, diarrhée, selles douloureuses à caractéristique dysentérique), ainsi qu’une sécheresse buccale et un phénomène constrictif au niveau de la gorge. Même sous forme d’oligo-élément, l’excès de cuivre est bien évidemment dommageable et peut occasionner la détérioration de la muqueuse intestinale, des atteintes rénales irréversibles, une nécrose hépatique et un effondrement du taux de globules rouges. Face à tous ces désagréments, déjà, du temps des Anciens, l’on avait imaginé des parades pour endiguer les méfaits de l’intoxication au cuivre. Voici ce que la pratique des arts médicaux a retenu en manière d’antidotes : contre l’intoxication au vert-de-gris, des cataplasmes chauds de farine de moutarde ; contre l’intoxication au sulfate de cuivre, du lait à volonté (encore mieux s’il est crémeux), du blanc d’œuf battu avec deux à trois fois son poids d’eau (la décoction albumineuse réussit aussi très bien). A cela, on peut ajouter les boissons mucilagineuses (comme la tisane de graines de lin), la décoction d’orge, la décoction de gomme arabique, le café, le laudanum, etc.
  • Alliages cupriques : ils sont nombreux, nous allons en citer quelques-uns. – Le bronze : une majorité de cuivre mêlée à de l’étain où les proportions des deux évoluent en fonction des besoins (par exemple, on trouve moins d’étain dans le bronze qui compose une cloche d’église que dans celui destiné à la miroiterie). Des adjonctions (plomb, zinc, phosphore) sont possibles. – Le laiton (ou léton, cuivre jaune) : constitué pour la plus grande part de cuivre et de zinc (ce dernier peut varier de 5 à 30 % selon les nécessités). – Le tombac (ou tombak, cuivre blanc) : autre alliage de cuivre et de zinc, on lui ajoute parfois de l’arsenic, mais encore du plomb ou de l’étain. – Le similor ou chrysocale : autre alliage de cuivre et de zinc dont le but avoué est de lui donner l’éclat de l’or. – Le pinchbeck, du nom de son créateur Christophe Pinchbeck (1670-1732) qui élabora aux environs de 1720 cet autre alliage de cuivre (83 %) et de zinc (17 %), avant tout destiné à la bijouterie bon marché.

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  1. Pierre Delaveau, La mémoire des mots en médecine, pharmacie et sciences, p. 32.
  2. Simon Morelot, Nouveau dictionnaire des drogues simples et composées, Tome 1, p. 445.
  3. Jean Chevalier & Alain Gheerbrant, Dictionnaire des symboles, p. 329.
  4. Pierre Canavaggio, Dictionnaire des superstitions et des croyances populaires, p. 69.
  5. Louis Desbois de Rochefort, Cours élémentaire de matière médicale, Tome 1, p. 265.
  6. Ibidem, Tome 1, p. 267.
  7. J. Kouřimsky & F. Tvrz, Encyclopédie des minéraux, p. 41.
  8. Jean Valnet, Se soigner par les légumes, les fruits et les céréales, p. 106.
  9. Ibidem, p. 108.
  10. Louis Desbois de Rochefort, Cours élémentaire de matière médicale, Tome 1, p. 271.
  11. Antoine-Laurent Lavoisier, Cours élémentaire de chimie, Tome 2, p. 87.
  12. Simon Morelot, Nouveau dictionnaire des drogues simples et composées, Tome 1, p. 445.
  13. Larousse médical, p. 340.

© Books of Dante – 2021


Batterie de cuisine (Pologne, début XXe siècle). Au premier plan, la casserole non étamée est forcément criminelle.

Le galbanum (Ferula galbaniflua)

Synonymes : férule gommeuse, barije, barijeh, ghasnu’s, gaosheer, jawaasheer, helbenâh.

En faisant coïncider l’aire de répartition originelle du galbanum avec les plus anciens peuplements humains dont l’histoire a relaté les traces à l’aide de l’écriture, l’on peut fixer à plus de 3000 ans son usage par les Assyro-babyloniens, puisque de multiples tablettes font référence aux pratiques médicales auxquelles on le fit alors participer. A leur lecture, l’on apprend que le galbanum intervenait en cas de prolapsus rectal et de blennorragie. On en composait une « potion pour qui souffre de la constipation […]. Cette composition est un trésor royal », expliquait George Contenau1. Bien qu’il ne soit pas certain qu’il s’agisse là du chalbanê des anciens médecins grecs (Hippocrate, Dioscoride, Galien…), l’on est tout juste assuré que cette férule indifférenciée n’est sans doute pas la plante qu’on connaît sous le nom de galbanum, même si, bien sûr, ce mot dérive de celui-là – chalbanê – d’origine sémitique. En hébreu, chelb (ou chelb’neh) donne quelques indications étymologiques : ce mot explique la consistance laiteuse, muqueuse et gommeuse de la gomme-résine que l’on retire de cette férule (et de plusieurs autres en réalité). Ce qui complique l’identification, c’est que le mot galbanum désigne tout à la fois la gomme extraite d’une férule, le galbanum, que celle de tous un tas d’autres plantes similaires qui, elles, ne portent pas ce nom. Ainsi, dans les textes anciens, un galbanum peut-il en cacher un autre. Mais démailloter l’embrouillamini est, pour moi, peine perdue, l’on sait bien que dans ce que les Anciens nous ont transmis, il y a à boire et à manger, et qu’il n’est pas toujours possible, sur cette base, de faire feu de tout bois. Mais lorsqu’on voit poindre un « galbanum » comme chez Théophraste par exemple, comment ne pas s’y arrêter ? Voici ce qu’il en dit dans ses Recherches sur les plantes : « Voilà donc à peu près les produits de Syrie exceptionnellement odorants, explique-t-il après en avoir listé le nombre, et continuant : « le galbanum sent plus fort et il est plutôt médicinal ; toujours est-il que lui aussi s’obtient du côté de la Syrie ». Comptant parmi les parfums antiques classiques, le galbanum apparaît à ce titre dans la Bible, quand l’Éternel s’adresse à Moïse pour lui demander de composer un mélange parfumé dans lequel il fait entrer le chalbaneh, dont le sens d’« onctueux » s’applique bien entendu à un baume (il ne faut pas imaginer un parfum que l’on vaporise). « Cet encens sacré était réservé au service de Dieu et il était défendu expressément aux Israélites d’en composer de pareil pour leur usage personnel »2. Le purent-ils, au reste ? Parce qu’à travers cet épisode biblique, on semble insinuer que le galbanum dont il est ici question est « une espèce très fine qui se trouvait en Syrie sur le mont Amomus et qui différait entièrement du galbanum ordinaire employé en médecine, dont l’odeur est loin d’être suave »3. En effet, pour renforcer ces dires, on peut ici partager ce que l’on peut lire quelque part dans l’œuvre de Pline qui nous livre la recette d’un parfum solide, le métopion, indiquant par ce nom qu’il s’articule autour du galbanum. Pour l’obtenir, il faut diluer dans du vin miellé et de l’omphacion, de la cardamome, du jonc odorant, de la myrrhe, de la térébenthine, du roseau aromatique et des graines de baumier (outre l’appréciation olfactive subjective de chacun de ces ingrédients, on peut aussi s’échiner à créer dans son esprit une synthèse de la chose…). Peut-être y avait-il alors une distinction forte entre un galbanum destiné aux hautes œuvres, et un autre seulement voué à l’ordinaire, de même qu’on différencia le galbanum en larmes du galbanum en masse dès la Renaissance.

Au lieu de supputations, faisons plutôt le compte des vertus médicinales du galbanum, telles qu’elles furent établies par les Anciens, parce que, bien évidemment non, le galbanum ne se cantonna pas qu’à la seule fonction de produit cosmétique et de parfumerie. Ainsi peut-on dire au sujet de cette « liqueur » aux vertus chaudes et brûlantes : tout d’abord elle est diurétique, résolutive, emménagogue, provoque l’accouchement et va jusqu’à délivrer la femme du fœtus mort dans ses entrailles, d’après ce que Pline relate : « Si on enduit de galbanum un rameau d’hellébore qu’on place sous la femme, il extirpe les fœtus qui ne sortent pas »4.

On lui faisait porter une action intéressante sur les troubles locomoteurs (insensibilité des nerfs et des articulations, contractions musculaires, paralysie, réduction des fractures), les affections cutanées, gynécologiques (infections vaginales), gastro-intestinales (diarrhée, parasites intestinaux) et enfin pulmonaires (dyspnée, grippe, asthme, toux ancienne). Souvent emplâtré, il lui arrivait d’être pris à l’intérieur ou tout simplement respiré comme nous le signale Dioscoride : « Flairé, il réveille ceux qui tombent du mal caduc, les femmes étranglées de la matrice, et ceux qui sont tourmentés de tournoiement de tête ».

Après une éclipse d’une durée considérable (toute l’étendue du Moyen âge en fait), l’on retrouve le galbanum en Europe non pas comme matière médicale mais pour assurer un rôle qu’on lui voyait déjà tenir en Égypte antique, c’est-à-dire celui de résine d’embaumement, ce qu’attestent des papyrus qui citent son emploi conjointement à la myrrhe, au cèdre ou encore au cyprès. Dans certains inventaires datant du XVe siècle, l’on discerne à travers une flopée de drogues (encens, gomme adragante, mastic, alun, etc.), le nom du galbanum qui était voué à l’embaumement des souverains. Si les soins accordés aux défunts sont ici rappelés, l’on n’oublia pas non plus d’en prodiguer d’autres auprès des malades qui y trouvèrent un large profit si j’en crois les chroniques s’étalant du XVIe au XVIIIe siècle. En effet, tout au long de cette période l’on ne compte plus les nombreuses recettes de baumes, d’onguents ou encore d’emplâtres dans lesquelles on trouve du galbanum, attendu que cette gomme-résine est vue comme résolutive et apte à amollir les tumeurs extérieures, qu’elles soient rebelles ou squirreuses. Ainsi, l’onguent des apôtres, l’emplâtre divin ou encore le galbanet de Paracelse justifièrent-ils le bon emploi qu’on fit du galbanum que l’on croise encore dans l’une de ces compositions applicables à la peau, l’emplâtre diachylon qui était « d’un usage courant pour maintenir les pansements, pour ‘cuire et digérer la matière du pus et celle des tumeurs’, rapprocher les lèvres d’une plaie et exercer sur un membre une compression prolongée »5. On fit aussi participer le galbanum à toutes les grandes compositions du temps comme le mithridate, la thériaque d’Andromaque et l’orviétan, de même qu’on le trouvait dans le diascordium de Fracastor (ou petite thériaque), dans lequel se côtoient une foule d’ingrédients articulés autour de l’opium : l’on y voit des racines de tormentille, des pétales de rose rouge, du succin et, donc, du galbanum, tout cela devant concourir à faire de cet assemblage un remède antidiarrhéique. Le galbanum s’illustra encore dans cette célèbre composition que l’on doit à Fioravanti, un distillat alcoolique d’une quinzaine de drogues aromatiques (galanga, myrrhe, élémi, cannelle, galbanum…) dont l’usage se réservait parfaitement à l’extérieur (rhumatisme, névralgie, sciatique, lumbago, pleurite, congestion rénale…). Enfin, on lui accordait des vertus expectorantes, antispasmodiques et stimulantes, de même qu’emménagogues encore, ce qui lui fit mériter, surtout en Allemagne, le nom de mutterharz (= résine de la mère), corrélativement aux emplois gynécologiques qu’on fit de lui.

Le galbanum est une apiacée vivace assez trapue, aussi large qu’elle est haute, formant une sorte de buisson d’un mètre de diamètre. D’une puissante racine en pivot profondément enfoncée dans le sol émergent des tiges lisses et creuses, dont les pétioles, également glabres, portent des feuilles luisantes, finement dentées, découpées en lanières menues. La floraison organisée en ombelles de petites fleurs jaunes est fortement parfumée, parfois jusqu’au désagréable. Elle donne ensuite de nombreuses semences plates, des akènes pour être plus précis.

Le galbanum est localisé à l’Asie occidentale ou Proche-Orient (Iran, Syrie, Turquie, Liban), mais son aire de répartition peut s’écarter plus à l’est, jusqu’à toucher l’Inde, tout en passant par l’Afghanistan et le Turkménistan.

Le premier producteur mondial de galbanum demeure l’Iran, avec – ce qui est bien entendu anecdotique, 80 tonnes par an.

Le galbanum en aromathérapie

La récolte traditionnelle du galbanum s’opère de cette façon : on sectionne superficiellement la base des tiges ou bien le collet de la volumineuse racine du galbanum. De cette blessure infligée à la plante suinte une gomme laiteuse blanchâtre qui s’écoule autant qu’elle peut. On patiente une quinzaine de jours avant de venir écailler la surface des tiges et de la racine, la récolte ne s’opérant qu’à partir du moment où la gomme résine du galbanum est solidifiée. A cette occasion, on pratique de nouvelles incisons sur les mêmes tiges.

De cette opération, l’on peut retirer au moins deux sortes de galbanum :

  • Le galbanum en larmes luisantes un peu translucides. Jaunâtres en dedans, elles sont jaune doré à leur surface, d’un goût amer, d’une odeur forte, ce qu’elles comportent de commun avec le suivant :
  • Le galbanum en masse ou en sorte : il s’agit là du galbanum mou. Au contraire du précédent, il n’est ni sec ni bien net, mais tout conformé en une masse visqueuse et agglutinée, brune, remplie d’ordures et de gravillons. Il se présente « sous la forme de larmes gluantes, agglomérées […] et mêlées de débris végétaux, de couleur jaunâtre à rougeâtre à la bonne odeur de résine, forte et boisée »6, flirtant parfois avec cette pénétrante odeur alliacée que l’on retrouve cependant bien plus marquée dans l’ase fétide, autre férule.

Quand on distingue un peu tout cela, on constate que le galbanum est constitué au 2/3 de sa masse par une résine soluble dans l’alcool, de 20 % de gomme et d’environ 6 % d’essence aromatique, en direction de laquelle nous allons maintenant tourner nos regards.

En distillant à la vapeur d’eau la gomme-résine du galbanum, l’on obtient un joli rendement (de 11 à 17 %, parfois jusqu’à 24 % !), d’une huile aussi incolore que la masse dont on la tire est sombre, aussi liquide et limpide que l’autre est épaisse et collante. Le subtil et l’épais, en quelque sorte. Le produit que l’on obtient, anodin par sa classique transparence, n’en reste pas moins « agressif » et tenace de par les composés soufrés qu’on y décèle à l’analyse qui, plus que de simplement rappeler l’ail, évoque nettement le « parfum » très atténué de l’ase fétide. Outre cette marque sulfureuse – et si l’on parvient à ne pas se faire olfactivement envahir par elle –, l’huile essentielle de galbanum, très « verte » et terrestre, oscille entre le boisé et le balsamique, le frais et l’amer.

Abordons maintenant la question de la composition biochimique de cette huile essentielle :

  • Monoterpènes : 85 %, dont β-pinène (57,50 %), α-pinène (10,80 %), δ-3-carène (5,30 %), myrcène (3,20 %), limonène (1,60 %)
  • Sesquiterpénols : 5,20 %, dont gaiol (1,85 %), bulnésol (1,60 %)
  • Sesquiterpènes : 4,30 %
  • Monoterpénols : 2 %
  • Composés azotés (traces)
  • Composés soufrés (traces)
  • Coumarines : ombelliférone

Si l’on observe la variabilité des monoterpènes surtout, l’on observe de fortes disparités d’un lot d’huile essentielle à l’autre :

  • β-pinène : de 43 à 69 %
  • α-pinène : de 6 à 16 %
  • δ-3-carène : de 3 à 11 %
  • Limonène : de 0 à 13 %

Concernant le galbanum, l’on ne s’est donc concentré uniquement que sur sa racine et le bas de ses tiges. Et l’on a eu raison, puisque dans un seul gramme de racine l’on trouve 14 mg d’essence aromatique contre seulement 6 mg dans la même quantité de fleurs. Mais on entre là dans une autre sphère : si les rendements évoluent, c’est également le cas des compositions biochimiques : par exemple, les feuilles seules sont surtout estampillées par la présence d’acétate de bornyle, etc.

Propriétés thérapeutiques

  • Anti-infectieux : antiseptique, antibactérien, antiparasitaire (sur Tetramychus urticae, Ephestia kuehniella, Echinococcus granulosus)
  • Apéritif, digestif, carminatif, laxatif
  • Analgésique, anti-inflammatoire, antinociceptif
  • Antirhumatismal, décontractant musculaire
  • Emménagogue, décongestionnant du petit bassin
  • Aphrodisiaque (?)
  • Cicatrisant, antiseptique cutané
  • Tonique, stimulant
  • Relaxant, stimulant psychique, rééquilibrant nerveux
  • Antispasmodique
  • Antidiabétique

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : diarrhée, colique, dyspepsie, infections intestinales, colite, aérophagie, flatulence, douleurs gastriques, parasites intestinaux
  • Troubles de la sphère respiratoire : bronchite, asthme, toux, grippe, expectoration glaireuse importante
  • Troubles de la sphère gynécologique : leucorrhée, dysménorrhée, infection génitale, régulation des fonctions menstruelles, crampe menstruelle, aide à l’accouchement (accompagne le travail)
  • Affections cutanées : plaie (y compris purulente), abcès, furoncle, ulcère, tumeur indolente, escarre, infection cutanée (acné)
  • Troubles locomoteurs : articulation infiltrée de sérosité, arthrose, douleurs articulaires et musculaires
  • Infection urinaire
  • Insuffisance pancréatique
  • Œdème lymphatique
  • Asthénie physique, psychique et/ou intellectuelle, fatigue, épuisement
  • Stress, nervosité, irritabilité, hyperémotivité, angoisse, peur, paranoïa, tension, crispation, rigidité mentale et psychologique

Propriétés psycho-émotionnelles et énergétiques

La correspondance du galbanum avec l’élément Terre est clairement établie par diverses croyances qui en font le parfum des gnomes, élémentaux de la Terre, et des djinns de la terre tels qu’on peut les rencontrer en magie arabe. De fait de cette appartenance élémentale, on employait le galbanum lors des évocations géomantiques voire nécromantiques, puisque le galbanum apaise et permet une plus grande relation aux forces telluriques. Sous ce rapport, on a prédestiné le galbanum à la délicate tâche de faire fuir les serpents, animaux éminemment chthoniens, dès lors qu’on le faisait brûler. En s’en frottant la peau, on atteint un même résultat qui peut s’étendre à l’ensemble des classes d’animaux venimeux. Du fait, on l’a aussi généralisé aux poisons, aux esprits mauvais et jusqu’au diable lui-même ! Pour toutes ces choses, on le brûle par fumigation. C’est encore un potentialisateur : « un soupçon de galbanum incorporé à n’importe quelle composition parfumée en dynamise les propriétés »7.

« En lien avec l’énergie minérale, la structure osseuse et les reins, [le galbanum] nous renvoie à notre force originelle et ancestrale qu’il mobilise et pousse à se manifester »8. Faisons accueil à ces quelques mots, même si tout ceci n’est pas très clair. Que peut donc bien être notre « force originelle » ? Jutta Lenze se fait plus explicite : « La puissance de son odeur âcre, piquante, voire nauséabonde et son côté brut, sec et poignant peuvent provoquer, déranger, choquer et perturber profondément ceux qui lui résistent »9. Tout le monde n’est pas dans l’obligation d’accueillir toutes les huiles essentielles en son sein, l’attraction et la répulsion pour telle ou telle signalant notre propre profil aromatique, biochimique pourrais-je même oser. Il existe des chémotypes chez les huiles essentielles, pourquoi n’en serait-il pas de même auprès des individus ?

Je ne puis mentionner que ma relation avec le galbanum est complexe, non. J’ai tout d’abord pris contact avec cette huile essentielle à l’époque où je préparais la rédaction de mon ouvrage Parfums sacrés. Vu le peu de place que j’ai accordé à cette huile essentielle alors, on peut aisément deviner que l’attraction n’était pas au rendez-vous. Pourquoi, en effet, s’appesantir sur quelque chose qui rebute nos sens ? Notre but n’est-il pas au contraire la promotion et la contemplation du beau ? En revanche, il est parfaitement vrai qu’être, de nouveau, mis en contact rapproché avec une même huile essentielle des années plus tard peut réserver son lot de surprises. Soigneusement obturé, le flacon de galbanum dont j’ai fait l’acquisition il y a une dizaine d’années, est resté, non pas dans l’oubli, mais dans une relative réserve, n’étant pas, en ce qui me concerne, de ces huiles qui traversent mon esprit pour un oui ou pour un nom (celles-là – faites le compte – ne sont pas aussi nombreuses qu’on le croit, même si on possède des dizaines d’huiles essentielles différentes à la maison comme c’est mon cas).

Aussi, peut-on dire que l’huile essentielle de galbanum est l’huile essentielle des grandes occasions ? Jutta Lenze parle à son sujet de « périodes charnières », une formule que je relève immédiatement au regard de ce qu’elle dit un peu plus loin dans le texte : pour mieux faire parler le caractère du galbanum, elle l’explique à l’aide d’un arcane du tarot de Marseille, la Maison-Dieu, qu’en anglais l’on pourrait résumer par une formule que j’ai récemment rencontrée à son sujet et qui me plaît énormément : expect the unexpected, autrement dit : « Espère l’inespéré ».

Le bon accueil que l’on pourrait faire au parfum du galbanum, de quoi donc pourrait-il alors être le révélateur ? Cela signifierait-il que nous avons déjà subi les épreuves qu’il n’aurait pas manqué de nous imposer sans cela ? En effet, comment est-ce possible de percevoir, en tout premier lieu, cette écœurante odeur alliacée dont les composés soufrés – minoritaires, sont responsables, alors même qu’ils sont noyés dans la masse des monoterpènes que, pour le coup, l’on pourrait considérer comme de vulgaires molécules de remplissage ! Cette parcelle qui dérange et rebute, n’est-elle pas l’arbre qui dissimule la forêt, la pierre dans la chaussure ou celle qu’on dit d’achoppement ? Ce qu’il nous faut nécessairement abraser afin que notre âme ne s’effarouche plus de son contact. Hormis si les conditions de stockage (lumière du soleil, contact avec l’air, etc.) sont peu respectueuses de la bonne tenue d’une huile, il n’y a pas de raison pour qu’elle se pervertisse au fil du temps. Or, si elle reste inchangée, et qu’au contraire notre relation à elle évolue à travers les années, cela ne veut-il pas dire que nous avons profondément évolué nous-mêmes, pour parvenir à tolérer ce qui l’était plus ou moins difficilement jadis ou naguère ? Puisque j’expose tout cela à vos yeux, je me dois aussi de vous faire une confidence : la rédaction de cet article n’est point le fruit du hasard. Qui l’imaginerait ? Hormis la petite page que j’ai consacré au galbanum dans Parfums sacrés, je n’avais jusqu’alors jamais travaillé plus profondément cette huile essentielle qui fait partie de ces plantes dont la maîtrise – du moins l’appréciation polie – n’a été que tardive. Or, plusieurs fois, lors de récentes lectures, j’ai vu papillonner le mot « galbanum » au gré des pages tournées. Cette insistance m’a amené à fouiller plus avant les sources dont je dispose et à les regrouper en une liste, ma foi, fort enthousiasmante. Comme à chaque fois que j’écris au sujet d’une huile essentielle, je prends toujours soin d’accompagner les différentes étapes du travail d’écriture du flacon relatif, en procédant à des inspir/expir réguliers tout au long du processus, à placer ce même flacon au creux de ma main libre tandis que l’autre s’échine en arabesques ou bien d’en appliquer une goutte à l’intérieur des poignets, c’est-à-dire en ce septième point du méridien du Maître-Cœur, Da Ling. Eh bien, comme vous pouvez aisément le constater, mon travail à propos du galbanum a été fièrement mené, il est significatif en ceci qu’il me met le nez sur mon évolution de ces dix dernières années. Qu’est-ce que cela peut donc signifier pour moi ? Qu’une maturation est à l’œuvre et qu’elle va délivrer son lot de bonnes surprises ? Ce qui n’est pas inexact, Jutta Lenze remarquant que « le galbanum vous pousse à l’action, à faire jaillir l’énergie de votre volcan intérieur »10, ce qui, du fait, remodèle nécessairement l’environnement immédiat. Accoucher, mettre à jour ou au monde, témoigner ouvertement et visiblement d’un long travail souterrain, c’est à peu près ce qui me vient à l’esprit lorsqu’on envisage l’huile essentielle de galbanum sous cet angle. De l’état lactescent où l’on voit tout d’abord sa gomme résine fraîche, il prend peu à peu l’aspect d’une résine qui, qu’elle soit en « larmes » ou en « masse », est bien le reflet que quelque chose est en train de se concrétiser (du latin concretus, « épais, dru »).

« Force brute de vie, le galbanum est l’ennemi de l’inertie. D’un caractère guerrier et martial, il détient la puissance explosive de la foudre. Son tempérament instinctif, impulsif – expulsif, audacieux et volcanique nous pousse à l’action »11. Si le galbanum est charnière, alors poussons donc la porte qui nous fait face et découvrons encore ce qu’elle dissimule à notre entendement.

Modes d’emploi

  • Voie cutanée (en dilution obligatoire dans une huile végétale, surtout pour les peaux fines, sensibles et sujettes aux irritations cutanées, ce qui peut s’avérer possible en cas de contact étendu et souvent répété, ce qui ne me semble néanmoins pas être une règle générale avec cette huile essentielle fort onéreuse).
  • Dispersion atmosphérique : si vous la tolérez seule, pourquoi pas, mais il est envisageable de l’unir à d’autres huiles essentielles, de pins en particulier ou encore d’agrumes.
  • Olfaction.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Autres espèces : nous ne les dénombrerons pas toutes tant elles sont nombreuses, mais nous citerons une fois de plus l’ase fétide (Ferula assa-fœtida), la férule alliacée (Ferula alliacea), la férule à feuilles étroites (Ferula angustifolia), la férule à tige rouge (Ferula rubricaulis).
  • Bien des industries surent tirer parti du galbanum, dont la parfumerie, la cosmétique et la savonnerie. D’autres domaines insoupçonnés lui accordèrent de l’importance, ceux aux travers desquels l’on fabriqua peintures, vernis, colles ou encore détergents.

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  1. George Contenau, La médecine en Assyrie et en Babylonie, p. 184.
  2. Eugène Rimmel, Le livre des parfums, p. 42.
  3. Ibidem.
  4. Pline, Histoire naturelle, XXIV, 22.
  5. Henri Leclerc, En marge du Codex, p. 39.
  6. Serge Schall, Plantes à parfum, p. 91.
  7. Sorcellerie.net, Encens & senteurs, Tome 1, p. 5.
  8. Jutta Lenze, Huiles royales. Huiles sacrées, p. 92.
  9. Ibidem, p. 93.
  10. Ibidem.
  11. Ibidem, p. 94.

© Books of Dante – 2021

Le soufre (Sulfur)

« La pièce sentait le soufre et la résine », peut-on lire dans le très célèbre et foudroyant roman de Mikhaïl Boulgakov, Le maître et Marguerite, précisément dans le chapitre où Marguerite, définitivement devenue sorcière, vient tout juste d’arriver auprès du prince des enfers. Que le soufre ardent ait partie liée à l’Enfer, voilà qui ne peut faire aucun doute, en particulier au travers du symbolisme qu’il entretient avec le feu, parce que « la flamme jaune enfumée du soufre est pour la Bible cette anti-lumière dévolue à l’orgueil de Lucifer »1. Le soufre satanique représente donc l’aspect néfaste du jaune solaire : à ce dernier, qui est fécondant, peut substituer le caractère par trop désinfectant du second, au point d’en devenir stérilisateur : « Prends donc garde que la Lumière qui est en toi ne soit que ténèbres », prévient Luc2. C’est par le soufre que l’on purifie les coupables et que l’on châtie les méchants : en répandant du soufre sur leur maison3 ou en « faisant pleuvoir des cieux […] du soufre et du feu »4, ce qu’illustre l’antique punition que fit subir l’Éternel aux habitants dépravés et débauchés de Sodome et Gomorrhe. La purification par le soufre apparaît bien ailleurs que dans la Bible : dans l’œuvre païenne du poète Ovide, l’on voit la magicienne Médée purifier Éson à trois reprises par le soufre tandis qu’elle procède au rituel de rajeunissement du père de Jason. Mais il faut savoir s’en méfier, tant le soufre est avide de déposséder quiconque dispose des ressources lui permettant d’accroître son pouvoir. User du soufre exige de faire preuve de la même retenue, de la même poigne solide et volontaire à laquelle fait appel le personnage de l’arcane du Chariot du Tarot de Marseille : il ne peut pas accorder trop de liberté à ses deux chevaux, ni privilégier l’un aux dépens de l’autre, sans quoi c’est son propre cheminement qui peut se trouver menacé. On fait de même lorsqu’on doit employer le soufre en guise d’encens : souvent adjuvant de la combustion de nombreuses autres substances, il est préférable d’en user en compagnie plutôt que seul, et toujours à doses modérées. Citons Hildegarde de Bingen pour mieux comprendre comment fonctionne le soufre dans ce cas-là : « Quand il brûle, il attire à lui les humeurs mauvaises ; il ne vaut rien pour faire des médicaments, sauf dans le cas où on est victime de sorcellerie, d’enchantements ou d’apparitions fantomatiques : si, dans ce cas, on brûle du soufre, sa fumée est si forte qu’elle affaiblit tout cela et qu’ainsi on en reçoit moins de blessure »5. Et cette précaution prévaut encore aujourd’hui : celles et ceux qui souhaiteraient faire appel aux pouvoirs curatifs du soufre à travers la pratique de la lithothérapie, auront tout soin de se méfier, du moins de se prémunir, face au caractère extrêmement changeant de ce minéral, car « son action n’est pas très sélective, et si l’on n’y prend pas garde, il peut tout aussi bien s’attaquer sans discernement et détruire ce qu’il y a de bon en soi ou dans son environnement »6.

Bien qu’ils n’en eurent pas conscience à l’époque, le soufre fut l’un des rares corps purs dont les Anciens pouvaient disposer. Remarquant sa couleur et sa provenance volcanique, ce minéral apte à la combustion basse devint pour l’homme l’émanation d’un pouvoir surnaturel. Sa proximité avec le monde souterrain, infernal et magmatique, fait de gouffres béants qui s’ouvrent – profonds et insondables abîmes – dans le sol, le mêle, sur ces terrains inhumains, à ces fumerolles qu’expectorent en miasmes les mofettes et autres solfatares fantastiques qui poudrent l’air d’importantes quantités de soufre. N’imaginons pas un instant que l’homme ait pu négliger un spectacle se déroulant dans un lieu duquel il fallait d’abord pouvoir s’approcher sans crainte. Car bien évidemment qu’il vit là l’œuvre maligne et inquiétante de quelques divinités du dessous. Malgré ce décor faustien, sachez tout de même que les Romains ne manquèrent pas d’exploiter le soufre qui se trouvait en Sicile dès l’Antiquité et que la peur s’étant bien amendée déjà au premier siècle de notre ère, cela permit au naturaliste romain Pline l’ancien de s’approcher suffisamment près du Vésuve, tant et si bien qu’il mourut de cette audace en 79, après que ce volcan fut entré en éruption, cataclysme donnant lieu aux vestiges – cendres pétrifiées pompéiennes bien connues. Donc, oui, pas de souci, il y a 2000 ans, on savait bien qu’il y avait quelques risques (chimiques, thermiques, mécaniques) à trop frayer auprès de ces lieux d’où sourd en masses terreuses ce minéral jaune issu des profondeurs de la Terre. En réalité, on l’avait jugé suffisamment peu dangereux pour en faire un ingrédient cosmétique et thérapeutique, comme par exemple en Égypte, où l’on en formait des pilules laxatives et purgatives. On bénéficiait encore de ses vertus détersives et purifiantes en le mêlant à du miel, le tout étant destiné à diverses maladies chroniques de la peau, les furoncles, les dartres et jusqu’à l’alopécie (on avait, semblerait-il, déjà entrevu la relation bénéfique du soufre aux phanères). On croise aussi le soufre dans le Kosmétikon attribué à Cléopâtre, précisément dans une recette constituée de soufre, d’encens et de céruse calcinée. On broyait tout cela finement, après quoi on le mélangeait à de l’huile pour en faire un baume dont les onctions répétées étaient censées chasser les dartres et autres disgraciosités du visage. Sur le rôle purificateur du soufre, il est utile d’insister. Il fut perpétué par les médecins grecs et romains durant l’Antiquité. En effet, le sulphur des Latins, qualifié d’échauffant, d’apaisant, de drainant, de cicatrisant et d’expectorant, quand l’on en faisait un onguent, s’emplâtrait en application sur les ulcères qu’il déterge et assainit, ainsi que sur les plaies, les démangeaisons qui s’en viennent par tout le corps, voire les piqûres et les morsures d’animaux. On entrevoit même cette qualité purificatrice du soufre dans une ligne de la Materia medica de Dioscoride : « La puanteur du soufre brûlé chasse le fruit hors du ventre [de la mère] »7. C’est bien connu que le soufre met en fuit les parasites, façon dont on considère le fœtus durant l’Antiquité. Apte à dissiper la toux et à remédier aux autres difficultés respiratoires comme le catarrhe pulmonaire, le soufre s’avère un tonique respiratoire efficace, aveu qui peut surprendre quand l’on sait que l’acide sulfurique qu’on tire de lui fait larmoyer et irrite généralement l’arrière-gorge et les muqueuses, et cela même à petites doses. Autre preuve de ses propriétés purifiantes de l’organisme : il favorise la digestion parce qu’on le considère comme cholagogue ; il dissipe la goutte ; enfin il met bon ordre aux flux sanguins anormaux (hémoptysie, hémorragie suspecte).

A chaque époque de l’histoire, l’on découvre l’une des grandes propriétés du soufre, par exemple, au Moyen âge, Sainte Hildegarde me semble être la première à faire la mention des vertus antipsoriques du soufre, c’est-à-dire de l’action de ce minéral contre la gale, qu’elle profite encore d’appliquer, en façon d’onguent, sur les « lèpres ». Bien plus tard, à la Renaissance, l’on en fit l’un des ingrédients d’une recette permettant d’obtenir la teinte capillaire qu’on nomme blond vénitien : il suffisait de distiller à l’eau claire deux livres d’alun, six onces de soufre et quatre autres de miel. Une fois la teinture prête, on l’appliquait sur les cheveux, puis l’on s’exposait en plein soleil, et l’on patientait. Longtemps. Parfois durant des heures entières. Pensez donc : qu’un minéral tout droit sorti des entrailles de la Terre, où l’on n’y voit pas grand-chose, puisse accrocher une lumière d’or sur les cheveux des belles de la Renaissance, mais c’est que cette pierre est résolument magique, non ? Apporter la couleur et la lumière, n’est-ce pas ce que l’on attend de la part d’une drogue d’immortalité ? Ne voit-on pas déjà le soufre agir en tant que tel dans les Védas, étant considéré par les brahmanes comme un élixir de longue vie ? Au rapport de Marco Polo, « ces gens utilisent un étrange breuvage car ils préparent une potion de soufre et argent-vif [c’est-à-dire du mercure], qu’ils boivent deux fois par mois. Ils prétendent que cette action permet de prolonger leur vie, et ils la prennent depuis l’enfance ». La puissance de la potion n’est pas qu’étymologique ! On surprend encore l’association du soufre au mercure dans une préparation de base élaborée par les médecins tibétains, le tsothel, surnommé le Roi des essences, qui, bien qu’il fasse appel à du mercure détoxifié (?), peut néanmoins poser question quant à sa biosécurité. Enfin, l’union du soufre et du mercure n’est pas sans rappeler un des fondements de l’alchimie occidentale : le principe mâle actif (yang et feu pourrait-on ajouter) incarné par le soufre, féconde le mercure, féminin et passif (yin et eau). Si le soufre brûle, quant il est à l’état d’acide, c’est moins par sa qualité d’acide qui ronge et attaque que pour sa grande avidité pour l’eau : en l’absorbant, il assèche les tissus. Or, il n’y a évidement pas d’eau dans le mercure, qu’on surnomme encore « magnésie ». On peut alors se demander ce que le soufre peut bien venir y assécher (si tant est que c’est bien là le but recherché). Il n’en reste pas moins que la magnésie vraie (c’est-à-dire l’oxyde de magnésium), mélangée à un peu d’eau tiède, s’avère être un bon antidote de l’acide sulfurique (au cas où ce liquide inodore, incolore, pesant et visqueux aurait été confondu avec de l’eau et avalé ; à mon avis, passé ce stade, il n’est plus question d’antidote…). Bref, n’ergotons pas à ce sujet situé en dehors de nos compétences. Apprécions simplement que l’alchimie et la chimie surent rendre davantage visibles et lisibles les mécanismes d’action du soufre comme élément de la nature, ce qui ne fut pas confirmé avant 1809 : c’est à cette date qu’il fut établi que le soufre est un élément en tant que tel, symbolisé par un S majuscule sur le tableau périodique des éléments que l’on doit au chimiste russe Dmitri Mendeleïev (1834-1907), puisque, jusqu’alors, on imaginait que le zolfo, l’azufar, le souphre, puis le soufre (forme stabilisée au Moyen âge) était composé de deux corps distincts, ce que Lavoisier déclara comme nul et non avenu en 1777. Cet engouement pour le soufre fit naître de nombreux néologismes comme sulfite, sulfate, sulfater, sulfateuse, qui, avant de curieusement devenir cet engin de mort à cadence de tir élevée, faisait tout d’abord référence à cet outil agricole imaginé par Victor Vermorel (1848-1927) en 1880 et initialement destiné à pulvériser les vignes pour les débarrasser de l’oïdium et du phylloxéra.

Bon, revenons-en à nos moutons, parce que j’ai comme l’impression qu’ils s’égaient un peu, là ! Les progrès de la chimie, disais-je, purent profiter au médecin. Mais il n’était pas question de faire du soufre un usage immédiat, pas avant de l’avoir rendu parfaitement bio-compatible. On fit donc subir au soufre issu de la terre de nécessaires étapes de purification. L’histoire médicale a retenu la fleur de soufre ou soufre sublimé, la sublimation ayant lieu dans un aludel et donnant lieu à de petits cristaux aiguillés formant des « fleurs ». Ce soufre sublimé est obtenu par le brusque refroidissement de la vapeur de soufre dans l’aludel. « La véritable fleur de soufre, écrira Pierre Pomet, est un baume naturel pour les poumons et est douée de tant de belles qualités que je n’aurais jamais fait si je voulais entreprendre de les écrire toutes »8. Ah, ah ! Mais c’est que le sieur Pomet nous met l’eau à la bouche ! Il va nous être impossible de surseoir ! Il y eut aussi la crème de soufre ou soufre lavé, obtenu par lavage de la fleur de soufre avec de l’eau distillée bouillante, afin d’en tirer un soufre encore plus pur. D’autres spécialités virent le jour : le sel de soufre, le lait de soufre, l’esprit de soufre rectifié (ou huile de soufre), le baume de soufre, le soufre précipité (par décomposition du sulfure de sodium par l’acide chlorhydrique) et jusqu’à l’acide sulfurique, dont la découverte est attribuée au médecin arabe Geber (721-815). Oui, oui, l’acide sulfurique ! Après cela, on peut entièrement accepter les réticences de certains à l’endroit du soufre, même administré sous sa forme la plus anodine : « Plusieurs praticiens hésitent à le donner à l’intérieur en substance, précisait Desbois de Rochefort, parce qu’ils disent qu’il ne se dissout pas dans les humeurs ; mais c’est à tort, car après son usage, les urines, la transpiration, l’haleine ont une odeur sulfureuse ; les chemises de ceux qui en font usage sont jaunâtres »9. S’il n’y a pas lieu de douter des vertus thérapeutiques indispensables du soufre, il est vrai qu’il est bien nécessaire de se méfier de l’acide sulfurique, une substance capable de réduire en une espèce de « charbon » les moindres substances d’origine tant végétale qu’animale. De toute façon, l’acide sulfurique comme médicament ne représente ici qu’une anecdote, certes piquante, suffisamment pour mériter d’être révélée à l’attention. Puissamment escarrotique, l’acide sulfurique détermine une brûlure de la peau et des muqueuses telle qu’il s’avérait préférable de le diluer préalablement avant d’en faire le moindre usage médicinal. Ceci fait, l’on pouvait bénéficier de ses vertus comme stimulant, résolutif et astringent. Une fois dilué dans l’eau (en le versant dans l’eau et non l’inverse), on procédait parfois à des injections vaginales pour lutter contre les hémorragies utérines, on en composait une sorte de pommade contre la gale chronique et autres affections cutanées, on a élabora même une « limonade minérale » : quelques gouttes d’acide sulfurique dans de l’eau sucrée, comme on le ferait aujourd’hui du jus de citron ! Tout cela, c’est bien beau, mais l’on constate parfaitement que l’acide sulfurique seul limite drastiquement l’emploi du soufre en thérapie. Qu’à cela ne tienne, rédigeons donc maintenant un bréviaire des usages thérapeutiques du soufre durant l’ancien temps : spécialiste des affections pulmonaires, on le conviait en cas de toux, d’asthme humide, de pleurésie et d’ulcère du poumon. Son efficacité sur la sphère gastro-intestinale l’a aussi fait employé dans l’inappétence, les flatulences et la colique. Per os ou en onction, il seconda l’homme face à de redoutables maladies, parce que, selon les cas, épidémiques, vénériennes, pestilentielles même. Ce qui, vu l’odeur peu appétissante des préparations sulfureuses, est un peu fort de café ! Mais ne tortillons pas et poursuivons donc l’œuvre sans faillir.

Caractéristiques minéralogiques

  • Composition chimique : en théorie, S à 100 % (avec parfois des inclusions d’arsenic, de sélénium, de tellure ou encore de thallium).
  • Densité : 2 à 2,1.
  • Dureté : 1,5 à 2 (fragile).
  • Morphologie : cristaux souvent en druses, de forme bipyramidée, disphénoïde ou en tablette épaisse ; rognon ; agrégat grenu ; imprégnation et incrustation ; stalactite.
  • Couleur : citrin (= jaune citron), jaune, jaune miel, brun jaunâtre, jaune verdâtre.
  • Éclat : résineux à gras, adamantin.
  • Transparence : translucide à opaque.
  • Clivage : imparfait.
  • Cassure : inégale.
  • Fusion : selon divers degrés de température, on obtient une agrégation molle et jusqu’à une fluidité parfaite aux alentours de 115° C. Se volatilise à température plus élevée.
  • Combustion : brûle en formant une flamme bleu violacée, qui devient blanche quand le soufre en combustion se sature d’oxygène, tout en exhalant une odeur pénétrante et piquante pour les yeux et l’arrière-gorge, facilement identifiable.
  • Solubilité : insoluble dans l’eau, le soufre devient odorant à son contact : lorsqu’il est mouillé (ou du moins humidifié par l’humidité de l’air ambiant), il s’empare de l’oxygène de l’air. De plus, l’hydrogène de l’eau dissout une partie du soufre et propage l’odeur d’hydrogène sulfuré10. Insoluble dans l’alcool, il l’est cependant dans l’éther, l’acide nitrique, le benzol, la chaux, l’ammoniaque, de même que dans certains huiles végétales (lin, noix), graisses animales (axonge) ou encore huiles essentielles (anis vert, genévrier commun, térébenthine).
  • Nettoyage : à l’eau distillée.
  • Particularités : le soufre natif pâlit à la lumière. Il est donc souhaitable – en particulier pour les minéraux de collection – de les protéger des rayons directs du soleil. Si l’on plonge du soufre dans de l’eau, il en abaisse la température. Les cristaux de soufre sont extrêmement fragiles. Ils peuvent se désagréger à la seule chaleur de la main ! Incroyable pour une pierre volcanique issue des chaleurs infernales du sous-sol ! En serrant la main sur un échantillon de soufre suffisamment longtemps, on peut l’entendre pétiller si l’on tend l’oreille. Une chaleur plus soutenue l’amène à craquer davantage et à se fendiller.
  • Morphogenèse : le soufre peut avoir au moins deux origines. La première est volcanique. Par le biais d’émanations de gaz dans les fumerolles et les solfatares, le soufre se forme, de même qu’à proximité des sources d’eau chaude et des zones d’oxydation des gisements sulfurés. La seconde origine tient aux gisements sédimentaires : « des minéraux nouveaux se forment à partir des substances dissoutes dans l’eau grâce à l’action des organismes vivants et s’accumulent souvent en grandes quantités. Ainsi naissent par exemple les gisements de calcite, de diatomite, de phosphorite, de soufre, etc. »11. Cette seconde origine est donc de nature organique.
  • Gisements : en abondance dans plusieurs endroits du monde. Mentionnons pour mémoire le soufre sicilien formant entre l’Etna à l’est et Agrigente, une bande d’une cinquantaine de kilomètres de large. Au début du XXe siècle, ces gisements fournissaient le plus gros de la production mondiale, aujourd’hui dominée par le soufre des États-Unis (Texas, Louisiane). L’Italie pourvoie encore en soufre grâce aux gisements proches de Naples et de Pouzzoles. En Europe, on en trouve aussi dans le sud de l’Espagne, près de Cadix, en Islande, au sud-est de la Pologne. En Asie, il est présent en Turquie, au Turkménistan (désert du Kara-Koum), au Japon et en Indonésie. Il a été signalé au Mexique. Le soufre natif (donc presque pur) ne prend pas toujours la forme cristalline qu’on peut le voir arborer en Pologne, en Italie (Sicile) ou encore aux États-Unis, formant parfois de majestueux cristaux d’une quinzaine de centimètres de longueur (ce qui, dans son cas, est tout à fait exceptionnel). On exploite le soufre lorsqu’il est natif parce que cela est plus rentable (sauf en Italie, où l’on purifiait il y a fort longtemps le soufre par fusion dans des fours à soufre, les calcaroni, eux-mêmes alimentés par la combustion du soufre !). Quand l’on ne dispose pas de soufre natif, on privilégie les minerais qui en contiennent, comme la pyrite par exemple : par le grillage de ce bisulfure de fer (FeS2), on sépare le fer (46,60 %) du soufre (53,40 %), ce qui forme là une importante source de soufre industriel. Voici quelques autres minerais contenant du soufre : – l’orpiment : arsenic (61 %), soufre (39 %) ; – le réalgar : arsenic (70 %), soufre (30 %) ; – le cinabre : mercure (86 %), soufre (14 %) ; – la galène : plomb (87 %), soufre (13 %) ; – la blende : zinc (67 %), soufre (33 %) ; – la marcassite : fer (46 %), soufre (54 %) ; – la chalcopyrite : fer (30,50 %), cuivre (34,50 %), soufre (35 %).
Cratère du Halemaʻumaʻu (Hawaï).

Le soufre en thérapie

Comme bon nombre de sels minéraux, oligo-éléments ou encore vitamines, le soufre est nécessaire à l’organisme afin que celui-ci assure parfaitement ses fonctions. Si l’alimentation n’est pas susceptible d’apporter la quantité satisfaisante de soufre quotidienne, des supplémentations demeurent toujours envisageables, comme à travers le méthyl-sulfonyl-méthane (MSM), soufre organique hautement assimilable, que l’on absorbe sous forme de poudre ou de gélules.

Les apports en soufre doivent être évalués à la hausse plus on vieillit, puisque l’expérience montre que les personnes âgées sont carencées en soufre, en particulier dans les zones du corps où il participe activement aux fonctions organiques, à savoir : le cartilage, les tendons, les os, les articulations, les phanères (poils, cheveux, ongles), les dents et la peau.

Propriétés thérapeutiques

  • Anti-infectieux : antiseptique général, antibactérien, désinfectant atmosphérique, antiparasitaire, antifongique
  • Apéritif, digestif, anti-infectieux intestinal, laxatif, purgatif
  • Stimulant respiratoire, expectorant, modificateur de la muqueuse pulmonaire
  • Sudorifique, diaphorétique
  • Éliminateur des toxines (facilite l’élimination du plomb), dépuratif
  • Topique, sébo-régulateur, exfoliant cutané, éclaircissant du teint, antiseptique cutané
  • Tonique capillaire, antipelliculaire
  • Reconstituant tissulaire, impliqué dans la régénération cellulaire
  • Favorise la respiration cellulaire
  • Relaxant du système nerveux, améliore l’humeur

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère respiratoire : bronchite chronique, coryza, laryngite, pharyngite, sinusite, asthme humide, emphysème, expectoration glaireuse, allergie pulmonaire
  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : infection intestinale, colite, acidité gastrique, indigestion, constipation chronique
  • Troubles locomoteurs : rhumatisme, arthritisme, dystrophie des tissus cartilagineux et tendineux, raideur, douleur et usure des articulations, douleur arthritique, ostéoarthrite, ostéoporose, arthrose, goutte
  • Troubles de la sphère gynécologique : métrite, vaginite
  • Troubles de la sphère hépatobiliaire : cholestérol en excès, diabète (sénile)
  • Troubles de la sphère cardiovasculaire et circulatoire : artériosclérose, hypertension, artérite, athérome artériel
  • Affections cutanées : acné, psoriasis, eczéma, séborrhée, érysipèle, dermatose, prurit, dartre, phtiriase (pédiculose inguinale), gale et teigne, lupus érythémateux, brûlure, inflammation de la peau
  • Sénescence, chlorose, convalescence
  • Empoisonnement saturnien (colique de plomb)
  • Désinfection des appartements, de la literie et des vêtements des malades contagieux
  • Troubles de la sphère psychologique : troubles de l’attention, hyperactivité mentale, troubles de l’humeur
  • Élimination de la plaque dentaire, régénération des gencives, déchaussement des dents

Modes d’emploi

  • Poudre de soufre organique : à absorber en gélules toutes prêtes ou en poudre que l’on mêle à du miel par exemple ou tout simplement à de l’eau (une cuillère à café rase deux fois par jour).
  • Savon et shampooing au soufre : pour peau et cuirs chevelus problématiques. Prendre garde à la teneur en soufre affichée. 2 % est un bon compromis.
  • Gel au méthyl-sulfonyl-méthane et aux huiles essentielles : par un usage externe, il permet d’apporter du confort aux muscles et aux articulations.
  • Pommade d’Helmerich : contre la gale (moins courante qu’autrefois, mais on ne sait jamais…).
  • Huile de Harleem : mélange de soufre, d’huile de lin et d’huile essentielle de térébenthine.
  • Soufre colloïdal.
  • Galet de soufre : en usage externe uniquement. S’applique localement en massant les zones douloureuses du rhumatisme et de l’arthrite entre autres.
  • Dans l’alimentation : en privilégiant les acides aminés soufrés comme la L-méthionine, la taurine, la L-cystéine, laquelle forme en partie le glutathion, dont on parle de plus en plus ces dernières années, en particulier en raison de ses vertus anti-oxydantes et du rôle majeur qu’il joue dans la détoxification de l’organisme des métaux lourds entre autres. Pour profiter au mieux des apports soufrés de l’alimentation, il est préférable d’user de produits frais (les boîtes de conserve longuement stockées ne sont pas ce qui se fait de mieux sur ce point). De même, l’alimentation industrielle, très transformée, est à bannir si vous manquez de soufre, car ce n’est pas dans ces produits, brutalement maltraités, qu’on trouverait de quoi satisfaire des besoins vitaux en soufre. Voici une liste non exhaustive de végétaux regroupant des fruits, des légumes, des plantes condimentaires et/ou médicinales remarquables et utiles pour le soufre qu’ils contiennent : abricot (6 mg/100 g), acore calame, ail (+++), amande, ananas, argousier, armoise annuelle, aubergine (15-16 mg/100 g), aunée, benoîte, betterave, blé, brocoli, camomille romaine, capucine, carotte, ciboulette, céleri, centaurée, cerise, chardon béni, châtaigne, chausse-trape, chou, cochléaire, coing, concombre, cresson, datte, échalote, épinard (29 mg/100 g), fenouil, fenugrec, garance, hépatique des fontaines, hysope, liseron, luzerne, mercuriale, moutarde, navet, noisette, noix, oignon (+++), olivier (dans les feuilles), ortie, pariétaire, patience, pêche (7 mg/100 g), persil, pissenlit, plantain, poire, poireau, pomelo (7 mg/100 g), pomme, pomme de terre, radis, raifort, reine-des-prés, riz, roquette, scabieuse des prés, soja, sureau (écorce, fleurs), tomate, tussilage (feuilles), etc. A cela ajoutons une algue (la padine queue-de-paon), le vinaigre et le pollen.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Toxicité : c’est essentiellement sous la forme d’acide sulfurique (H2SO4) que le soufre comporte un danger maximal. Cette combinaison d’oxygène et de soufre (69 kg de soufre absorbent 31 kg d’oxygène pour former 100 kg d’acide sulfurique) s’avère être d’un maniement plus que délicat et doit être écarté d’un usage autre qu’industriel. Les premiers signes de la toxicité de cet acide se manifestent avant même que d’être mis en contact direct avec lui, en particulier par l’irritation des muqueuses, des maux de tête, une ophtalmie, des tremblements et des mouvements spasmodiques du larynx et de la trachée-artère, un asthme sec et convulsif, une toux opiniâtre, parfois l’asphyxie. On put observer ces troubles chez les ouvriers de l’industrie de la bonneterie qui usaient largement du soufre. Quant à la dermocausticité de l’acide sulfurique, elle occasionne de graves lésions cutanées. Le savon au soufre peut parfois provoquer des rougeurs cutanées, ce qui est particulièrement le cas de ceux qui sont dosés trop fortement.
  • Dans le secteur industriel, le soufre s’est imposé depuis longtemps comme matière première incontournable impliquée dans nombre de processus. Tout d’abord capable de mettre le feu aux poudres (il est l’un des trois ingrédients constituant la poudre noire, les deux autres étant le nitrate de potassium ou salpêtre et le charbon de bois), il est également tout à fait apte à éteindre un corps en combustion, comme par exemple un feu de cheminée : pour cela, il suffit d’obturer le foyer avec un linge mouillé, puis d’ajouter du soufre dans l’âtre : en privant le feu de l’oxygène de l’air, le soufre finit par l’étouffer et l’éteindre. Il n’est donc pas toujours aussi yang qu’on voudrait bien l’imaginer. Vu son accointance avec le feu, on le retrouve encore dans certains autres explosifs, dans la fabrication d’allumettes. Il est impliqué dans l’industrie papetière (fabrication de la cellulose), dans celles du cuir, du textile (blanchissement des étoffes de soie et de laine) et du caoutchouc (vulcanisation du caoutchouc), dans l’agriculture. Dans ce dernier domaine, le soufre est utile aux viticulteurs lorsqu’il est nécessaire de procéder au soufrage des tonneaux, opération qui permet de les assainir et d’éviter au vin de se gâter. On procédait de même pour le cidre et la bière. Autrefois, quand le vin était falsifié à l’aide de divers oxydes de plomb, parce qu’ils présentaient l’avantage d’adoucir les vins un peu rêches, on usait du soufre qui joue le parfait rôle de révélateur du plomb. On appliquait une méthode identique à la bière, au cidre et au poirée que l’on frelatait de la même manière. En médecine vétérinaire, la fleur de soufre constitue l’un des éléments fondamentaux d’une poudre insecticide permettant de chasser les parasites des animaux (puces du chien, gale du cheval et de la poule). Voici une recette : 100 g de fleur de soufre non lavée, 70 g de poudre de pyrèthre, 20 g de poudre de Quassia amara, 10 g de poudre d’iris. On peut encore employer le soufre pour lutter contre les insectes dont les punaises (parce que le soufre est sans doute plus puant qu’elles ^.^), la vermine, les champignons, pour éloigner les animaux domestiques ou plus ou moins errants (comme les chiens) qui s’en viennent uriner partout. Le « sulfatage » des parties concernées devrait normalement les dissuader de revenir commettre leur malodorant méfait.

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  1. Jean Chevalier & Alain Gheerbrant, Dictionnaire des symboles, pp. 901-902.
  2. L’évangile selon saint Luc, XI, 35.
  3. Job, XVIII, 15.
  4. Genèse, XIX, 24.
  5. Hildegarde de Bingen, Physica, p. 98.
  6. Reynald Boschiero, Le guide des pierres de soins, p. 220.
  7. Dioscoride, Materia medica, Livre V, 73.
  8. Pierre Pomet, Histoire générale des drogues, p. 91.
  9. Louis Desbois de Rochefort, Cours élémentaire de matière médicale, Tome 1, p. 98.
  10. L’hydrogène sulfuré (H2S) disperse une odeur que les Bretons connaissent bien : s’il vous est arrivé de vous balader près de plages envahies par cette algue opportuniste qu’est la laitue de mer (Ulva lactuca), sans doute aurez-vous été assailli par une dérangeante odeur d’œuf pourri. L’algue, en fermentant, dégage de l’hydrogène sulfuré, gaz toxique dont les émanations plus ou moins concentrées peuvent s’avérer dangereuses.
  11. Rudolf Dud’a & Laboš Rejl, La grande encyclopédie des minéraux, pp. 12-13.

© Books of Dante – 2021

Le pin noir (Pinus nigra)

Crédiot photo : Zeynel Cebeci (wikimedia commons).

La lavande fine sauvage du quart sud-est de la France doit beaucoup à la déforestation massive qui a touché ce secteur géographique dans le courant du XVIIIe siècle (et même après). C’est le cas en Drôme, dans le petit hameau où vécurent mes grands-parents, mes arrières grands-parents et leurs parents avant eux. Cela sera le point de départ pour ce qui va maintenant suivre.

En ces temps reculés, les populations qui vivaient là, alors très pauvres, purent plus facilement subsister, sans que ce soit forcément Byzance tous les jours, en faisant entrer la lavande dans l’équation. Comme beaucoup de familles possédaient des chèvres et/ou des brebis, le pâturage était chose courante et utile, dans le sens où les animaux qui se déplacent dans des espaces libres et ouverts, contrairement aux vaches parquées, débroussaillent parfaitement les haies, les abords des ruisseaux, les talus, les petits sentiers, etc., et si jamais cela ne suffit pas, on procède éventuellement à l’écobuage. C’est de l’entretien, au même titre qu’on balaie devant sa porte. L’intérêt, c’est que, à travers cette activité de nettoyage champêtre et forestier régulier, la lavande fine sauvage est épargnée par les dents des ovins et des caprins qui baguenaudent de-ci de-là. L’amertume de cette plante est sans doute la raison pour laquelle elle n’est pas consommée, en particulier par ces gloutons de moutons. Alors, il se forma, sans que la lavande n’ait rien demandé, une interrelation qui se mit en place entre cette lamiacée et les bêtes formant les troupeaux, et cela au bénéfice des hommes. Cette lavande resta sauvage, mais elle fut entretenue et également protégée dans son écosystème naturel, non seulement par le passage régulier des troupeaux, mais aussi par l’intervention humaine : en effet, il arriva que l’homme apportât du fumier pour engraisser les sols sur lesquels pousse la lavande fine sauvage, qui demeura certes plus difficilement accessible que si elle avait été cultivée en rangs serrés réguliers, ceux-là même qui occasionnent encore bien des paysages de cartes-postales, vision qui, au reste, n’a pas plus d’un siècle.

Ainsi, tant que les troupeaux prospéraient, la lavande fine put être récoltée à l’état sauvage par des familles entières chaque été. On cueillait, puis on distillait dans la foulée, puisque chaque cellule familiale (ou presque) possédait son propre alambic (et si l’on n’en avait pas, l’on se faisait prêter gracieusement celui d’un voisin). Puis l’on vendait : cela mettait du beurre dans les épinards, faisant assez bien les affaires de ces populations. Il se trouvait là une matière première à profusion, ainsi que de la main d’œuvre et une demande commerciale d’huile essentielle de lavande fine sauvage dans le même temps. Parfait ! Mais le commerce connaît ses modes et ses fluctuations. Dans la Drôme provençale, on a estimé qu’un pic de la production de cette huile essentielle, corrélativement à la demande, s’est situé aux environs de 1920. A cette époque, « on » jugea (à tort ? à raison ?) que la qualité de cette huile essentielle décroissait en même temps que s’amorçait la chute de la demande (s’agissait-il là d’une astuce de courtiers ? Sachant que les huiles essentielles, produits assez peu périssables, peuvent être stockées le temps nécessaire puis être déployées sur le marché en temps utile…).

L’exode rural eut pour conséquence la désertification des montagnes et la raréfaction de la main d’œuvre familiale, ce qui obligea ceux qui restèrent sur leurs terres à engager des manœuvres pour x journées de récolte, de même qu’on emploie encore aujourd’hui des travailleurs saisonniers pour les vendanges. C’est pour cela que mon grand-père maternel engagea durant de nombreuses années bon nombre de personnes, dont certaines effectuaient à pieds facilement 20 km aller-retour à chaque journée de labeur !

Malgré tout, la lavande fine parvint à se maintenir, ainsi que les troupeaux qui vaquaient par-ci, par-là, formant un efficace tampon devant l’envahissante broussaille. Cependant, de plus en plus, la lavande fine finira par se cultiver, ainsi que plusieurs types de lavandins. La production s’organisa, puis se mécanisa tant bien que mal afin de palier aux divers inconvénients que vivront, parfois brutalement, les campagnes reculées où les modes de vie, à la sortie de la Seconde Guerre mondiale, accusèrent un net retard avant d’entrer progressivement dans une nouvelle ère, sans trop d’effet immédiat cependant : par exemple, mon grand-père maternel n’a pu acheter son premier tracteur (un « Petit-Gris » de chez Massey Ferguson) qu’en 1955, et encore était-il d’occasion. Il l’utilisa conjointement à ses chevaux de trait qu’il n’a abandonnés qu’au tout début des années 1980. Mais cette mécanisation sonna le glas de la production nationale d’huile essentielle de lavande fine sauvage : située à 90 tonnes en 1923, elle tomba à seulement 8 tonnes en 1956 ! La récolte de la sauvage fut laissée à l’abandon, de même que disparurent petit à petit ces troupeaux qui entretenaient avec elle une symbiose bien involontaire, mais longtemps profitable. On la cultiva donc. D’autant que pourquoi se casser la nénette à aller cueillir la fine dans la montagne – ce qui représente une somme de travail véritablement harassant – et tout cela pour un salaire de misère ? Alors, bien sûr, il y avait bien moins de troupeaux, tous moins impliqués qu’autrefois dans l’entretien de la lavande sauvage. Qu’est-ce que cela pouvait donc bien donner à terme ? L’on sait bien que les lieux de passage régulier des animaux, ainsi que les champs cultivés, quand ils sont abandonnés, la Nature sauvage y regagne rapidement le recul qu’elle avait dû y opérer auparavant ; en quelques décennies, un ravin peut se trouver comblé, à nouveau envahi de buis, de genêts, d’églantiers et d’autres sous-arbrisseaux adaptés aux marnes grises et aux sols secs, caillouteux et calcaires de ces régions de garrigue. Dont la lavande fine sauvage, qui entre obligatoirement en concurrence avec ces hôtes qui étaient jusqu’alors bannis du paysage par la dent de l’animal et par la pioche de l’homme.

A travers la désaffection qui toucha la lavande et l’ensemble des acteurs qu’elle impliquait, dans les années 1950, l’État français, qui entendait lutter contre la production clandestine d’alcool, chercha à la régulariser. C’est pourquoi le décret n° 54-1149 du 13 novembre 1954 stipule la destruction des alambics en situation irrégulière, attendu que les appareils qui distillent la lavande sont soupçonnés – à raison – d’être aussi employés pour distiller, entre autres, le marc de raisin. Ce que m’a confirmé mon grand-père. Qui ne s’est pas gêné. Aussi, l’interdiction de posséder, et donc de faire fonctionner un alambic familial, finira par dissuader beaucoup de paysans qui cessèrent donc de récolter la fine sauvage, ce qui ne valait pas toujours la peine, surtout pour les petites quantités dont il s’agissait le plus souvent, sauf pour les plus forcenés, comme – encore ! – mon grand-père qui, avec l’aide de son frère et de son père, parvint, un été, à produire 100 kg d’huile essentielle de lavande fine sauvage !

Puis, on finit par opter pour la lavande fine cultivée, en abandonnant son homologue sauvage entre le buis et le genêt, et auquel on ajouta plusieurs espèces de lavandins (abrial, grosso, etc.). Le nombre de cultivateurs qui « faisaient encore dans la lavande » visèrent gros : bien qu’ils furent de moins en moins nombreux, ils s’efforcèrent d’augmenter les surfaces de lavande et de lavandins cultivés, mais cela n’empêcha pas le marché de s’effondrer et de voir disparaître 60 % des surfaces nationales plantées de lavande fine entre 1950 et 1990. Beaucoup de contraintes s’ajoutèrent à cet état de fait : il fallut parfois, pour les très importants volumes, aller distiller ailleurs, parfois à près de 30 km, dans des alambics pouvant accueillir plusieurs tonnes par cuve.

Aujourd’hui, dans ces Baronnies drômoises, où mon grand-père mena l’ensemble des activités relatives à la lavande, les derniers exploitants vont bientôt cesser les leurs, pour cause de départ à la retraite. Il ne reste plus qu’un seul alambic en fonction, et nul ne sait s’il aura ou non un repreneur (j’ai récemment appris qu’il avait été démonté pour être installé un peu plus loin : c’est un couple de jeunes agriculteurs qui font perdurer son fonctionnement). De même que les activités liées aux lavandes se réduisent comme peau de chagrin, les troupeaux, eux aussi, ne sont plus que l’ombre de ce qu’ils furent dans le passé.

Parallèlement à tout cela, afin de lutter contre l’érosion des sols (provoquée par les déboisements massifs des XVIIIe et XIXe siècles), pour les stabiliser et les restaurer, ainsi que pour corriger les torrents et autres rus d’ève, des parcelles furent achetées par l’État en vue de les reboiser largement. Ce fut le cas dans le quart sud-est de la France, où l’on repeupla à partir des années 1880 environ, à l’aide d’un pin, le pin noir dit d’Autriche (Pinus nigra ssp. nigra), une variété de pin noir1. Les conditions de départ furent difficiles, mais il s’avère que l’expérience menée représente une belle réussite, puisqu’on comptait, en 1968, pour le seul département de la Drôme, 44 000 hectares de pins noirs issus de ce plan de reforestation. Cette essence n’a bien évidemment pas été choisie au hasard, puisque son enracinement puissant l’autorise à évoluer sur des substrats superficiels comme le podzosol, ainsi que sur des sols très pauvres, instables et ravinés, aussi bien calcaires qu’argilo-compacts. Et « le résultat est probant. Cet arbre devrait permettre de constituer un lit d’humus favorisant la réintroduction naturelle d’espèces disparues du fait de leur surexploitation durant le siècle précédent (pin d’Alep, pin sylvestre et sapins) »2. De quoi se plaint-on ? A une époque – la nôtre – où chaque arbre est précieux, il n’en reste pas moins que ce pin noir « colonise tous les milieux ouverts, se comporte comme une ‘mauvaise’ herbe forestière très invasive… »3. « Malheureusement, son envahissement est tellement dense qu’il empêche les autres espèces de se réimplanter »4.

Autrefois, l’on entendait beaucoup moins (voire pas du tout) parler du caractère invasif du pin noir d’Autriche, en ce sens que les troupeaux pâturant – quand il y en avait davantage qu’aujourd’hui – se chargeaient de « rousiguer jusqu’au trognon » les plus jeunes sujets de pin noir : or, l’on sait bien qu’un pin sectionné à sa base ne repousse pas. Ainsi, les populations de pins noirs pouvaient être maintenues sans gêner l’homme dans sa volonté première de conserver intactes les lavanderaies sauvages. Mais comme, à un moment, il y eut beaucoup moins d’hommes et d’animaux pour assurer vaille que vaille l’entretien et la protection de ces zones de vie occupées par la lavande fine sauvage, celle-ci recula face aux buis, aux genêts à balai, aux pins noirs donc, sans pour autant disparaître : non, elle reprit tout simplement sa juste place naturelle. J’ai vu il y a deux ans de cela, à 1000 m d’altitude, des lavandes fines sauvages nombreuses pousser au voisinage de pins noirs. Mais personne ne vient les cueillir. Alors, qu’est-ce que ça peut faire qu’il y ait ou non du pin noir dans les environs, qui, au passage, et contrairement au mouton, permet de retenir le sol et, donc, l’eau. Et oui. C’est un fait que, vraisemblablement, l’on a oublié. Mais en faire le rappel ne suffit apparemment pas, puisque j’en vois certains crier à l’extermination du pin noir ! Pourtant, plutôt que de demeurer dans cette attitude bornée et figée, de vouloir à tout prix extirper du sol un arbre qui y a été volontairement planté pour des raisons pensées et sensées (et dont les bénéfices ne peuvent absolument pas être révoqués en doute), plutôt que de s’opposer à lui comme des bêtes têtues (pour ne pas dire des ânes bâtés), pourquoi ne pas faire de ce pin, qui fournit du bois pour la construction, le chauffage et la pâte à papier, oui, pourquoi ne pas faire de lui un allié ? Mais l’homme, à la vue basse (je sais pas, le manque d’iode, à ces hautes altitudes, ça rend idiot…), demeure enferré dans sa seule vision : il préfère, par force d’habitude, privilégier une sauvage dite utile par lui, aux dépens d’une autre considérée comme nuisible, par lui également. Pourtant, le pin noir d’Autriche a fait montre de caractéristiques qui dessinent bonne partie de sa puissance, non seulement par sa résistance au vent, à la sécheresse (cela veut dire qu’il n’est pas gourmand en eau dans une région qui n’en est pas abondamment pourvue) et aux grands froids (jusqu’à – 30° C). De plus, il résiste excellemment bien au sel routier, aux diverses pollutions (atmosphérique, à l’ozone), à la tordeuse du pin (Rhyacionia buoliana), là où d’autres (comme le pin sylvestre) y succombent ou crient famine. L’homme d’aujourd’hui ne peut donc pas reprocher au pin noir d’avoir réparé les bêtises de l’homme d’hier, tout cela sous l’œil bienveillant des ingénieurs en agroforesterie qui travaillèrent d’arrache-pied au XIXe siècle et l’imposèrent comme un « grand régénérateur des terrains calcaires »5, ce à quoi il pourvoit à merveille avec ses compagnons que sont l’érable, le sycomore, le noyer, l’épicéa, le sapin et plusieurs types d’autres pins (laricio, Alep, sylvestre).

Crédit photo : Emoke Denes (wikimedia commons).

Présent du pied des Alpes calcaires à l’est du bassin méditerranéen (Turquie, Chypre, Crimée, Carpates du sud, Caucase occidental), le pin noir est le spécialiste des biotopes pionniers qu’il occupe facilement en semant ses graines qu’il a profuses. Dans ces zones (alluvions, falaises, pieds de barres rocheuses, talus, marnes, rocailles, landes, garrigues) – habituellement situées entre 300 et 1800 m d’altitude (bien que particulièrement rare en-dessous de 1000 m), le tronc droit très haut (de 20 à 55 m selon les conditions), très sombre et profondément fissuré du pin noir, le distingue de celui de son cousin sylvestre, de couleur orange cendré, bien plus tortueux, de même que celle de ses aiguilles vert foncé et très longues (jusqu’à 20 cm), raides et piquantes. La floraison du pin noir, par l’union printanière de chatons mâles jaunes et cylindrique et de chatons femelles en masses pruineuses carminées à violettes, forment des cônes luisants et dressés, brun jaunâtre, qui n’atteignent leur maturité qu’au bout de la troisième année.

Le pin noir en aromathérapie

Nous allons maintenant constater qu’ailleurs, sans même aller très loin, mais au-delà des piailleries évoquées ci-dessus, l’on a su tirer parti de la présence de ce pin noir qui offre une matière aromatique facilement exploitable, pour peu qu’on se donne la peine de ne pas le voir que comme un ennemi qu’il faut obligatoirement châtier. Faisons donc fi de cet ostracisme, et adressons-nous plutôt à l’huile essentielle de pin noir ! Extraite des rameaux récoltés en divers pays d’Europe dont la France, la Serbie, la Bulgarie et la Grèce, elle reste, pour l’heure, relativement peu courante, bien que proposée à un prix assez modique : en qualité biologique, j’ai répertorié des prix allant de 5 à 10 € les 10 ml, avec un prix moyen fixé à 8 € le flacon de 10 ml. Que peut-on donc lui souhaiter sinon le même succès que l’huile essentielle de pin laricio de Corse qui n’est pas autre chose qu’une sous-espèce de pin noir ? Si, si, son petit nom latin étant Pinus nigra ssp. laricio. Alors, si les Corses y arrivent, pourquoi pas nous, hein ? D’autant qu’avec l’exposé des données qui vont suivre ci-dessous, je pense qu’on aurait tort de se priver de cette nouvelle ressource qu’est le pin noir.

En distillant les rameaux et les aiguilles fraîches du pin noir, l’on obtient une huile essentielle liquide, mobile et limpide, de couleur jaune très pâle (voire incolore), au parfum boisé et résineux, fin, légèrement chaud et peu piquant. Cette huile essentielle, comme celles de beaucoup de résineux, contient essentiellement des monoterpènes : environ 85 à 90 % du total, dont majoritairement de l’α-pinène (70 à 80 %), du β-pinène (5 à 10 %), du limonène (5 à 6 %). L’autre grande famille moléculaire représentée au sein de cette huile essentielle est celle des sesquiterpènes : du β-caryophyllène surtout (2 à 6 %) et du germacrène D (3 %). En risquant un œil en dehors de France, on se rend compte des variations biochimiques : par exemple, certaines huiles essentielles de pin noir turques font apparaître moins de monoterpènes (65 %), observant un écart plus réduit entre l’α-pinène (31 %) et le β-pinène (26 %), ce qui favorise une plus grande représentation des sesquiterpènes (23 %), où les taux de germacrène D et de β-caryophyllène peuvent respectivement grimper à 12 % et 7 %.

Le mot terpène est tiré de l’allemand terpen, lui-même issu de la manière dont on désigne la térébenthine dans cette langue, das Terpentin (turpentine en anglais), que lui attribua le chimiste allemand Friedrich August Kekulé (1829-1896) en 1863. Parmi ces hydrocarbures que sont les terpènes, l’on trouve les très connus et fréquents monoterpènes, dont l’α-pinène, molécule très volatile, au point que lors des analyses, elle est l’une des toutes premières à sortir, ce qu’exprime un temps de rétention très bref, de l’ordre de 15 mn, sauf cas particuliers : 9 mn pour l’α-pinène de l’huile essentielle de rose de Damas – qui ne fait rien comme tout le monde – 12 mn pour celle de santal blanc. Monoterpène, et non pas diterpène comme j’ai pu le lire : dans ce cas, l’α-pinène devrait posséder vingt atomes de carbone, ce que contredit sa formule chimique : C10H16.

Les noms même d’α-pinène et celui de son isomère, le β-pinène, pourraient laisser penser que l’on rencontre ces deux molécules uniquement dans les huiles essentielles de pins, voire de sapins, ce qui n’est pas vrai. Où trouve-t-on de l’α-pinène ? Eh bien, dans pas mal d’huiles essentielles en réalité. Pour m’en assurer, j’ai compulsé plus d’une cinquantaine de bulletins d’analyse : sur cet ensemble, moins de 10 % d’entre eux ne mentionnaient aucune présence de cette molécule lors de l’analyse par chromatographie en phase gazeuse. On trouve parfois l’α-pinène en masse (térébenthine 70 %, genévrier 52 %), minoritaire (épinette noire 17 %, eucalyptus globuleux 14 %, ciste ladanifère 12 %) ou strictement anecdotique (1 % et moins : estragon, ylang-ylang, camomille romaine, etc.).

Propriétés thérapeutiques

  • Tonique et stimulante générale, énergétique, cortison like (stimulante des cortico-surrénales)
  • Tonique et stimulante puissante des glandes digestives
  • Tonique circulatoire et anti-inflammatoire vasculaire, lymphotonique
  • Tonique sexuelle (à défaut d’aphrodisiaque)
  • Expectorante, anticatarrhale bronchique et fluidifiante des sécrétions pulmonaires, antiseptique des voies aériennes
  • Anti-artérioscléreuse
  • Antalgique ostéomusculaire, anti-arthrosique, échauffante (préparation musculaire)
  • Purifiante, antiseptique et désinfectante atmosphérique
  • Anti-infectieuse : antivirale (HSV-1), antifongique (Candida albicans, Aspergillus niger, Dermatophytes sp.), antibactérienne (ce n’est clairement pas sa tasse de thé ; on a néanmoins remarqué une activité in vitro de l’α-pinène sur Escherichia coli, Staphylococcus aureus, Proteus mirabilis et Klebsellia pneumoniae)
  • Fébrifuge
  • Odontalgique

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère respiratoire : bronchite, bronchite chronique, angine, maux de gorge, laryngite, congestion pulmonaire, rhume, coup de froid, sinusite
  • Troubles de la sphère cardiovasculaire et circulatoire : artériosclérose, stases veineuses
  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : insuffisance digestive et hépatopancréatique, ulcère gastro-duodénal
  • Troubles locomoteurs : douleurs et fatigues musculaires, douleur articulaire, rhumatisme et ses douleurs, arthrite, arthrose
  • Asthénie physique, stress physique, épuisement
  • Troubles du système nerveux : asthénie nerveuse et intellectuelle, stress psychique
  • Asthénie sexuelle
  • Affection cutanée : érythème fessier, lichen plan
  • Odontalgie
  • Fièvre

Modes d’emploi

Les modes d’emploi, classiques, consistent en la voie orale (huile essentielle diluée dans un substrat adapté), le massage et la friction, enfin l’olfaction, l’inhalation et la dispersion atmosphérique.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Comme c’est bien connu, la plupart des huiles essentielles riches en terpènes doivent nous alerter en cas d’asthme avéré (insuffisance respiratoire) et d’épilepsie. Elles sont généralement bannies chez le très jeune enfant (moins de 36 mois), chez la femme enceinte et celle qui allaite. On se méfiera même de la diffuser en présence d’animaux domestiques. Par voie cutanée, il importe de diluer l’huile essentielle de pin noir dans une huile végétale compte tenu de la présence d’α-pinène et de limonène, toutes deux molécules aromatiques potentiellement allergisantes et irritantes pour la peau, en particulier lorsqu’on en fait usage à trop forte dose et/ou chez le sujet sensible. Les monoterpènes sont irritants pour le système rénal. Attention aux usages internes de l’huile essentielle de pin noir en ce cas. Des cas de néphrotoxicité ont été répertoriés. Enfin, un usage trop fréquent et massif de l’huile essentielle de pin noir peut entraîner une inhibition du système nerveux central. Sachez tout de même qu’en dehors de ces quelques cas extrêmes, l’huile essentielle de pin noir n’est pas toxique, la DL50 par voie orale étant fixée à 1,68 g par kilogramme de poids, soit, pour un homme adulte de 80 kg, la bagatelle de 135 g à absorber per os en une seule lampée !
  • Les huiles essentielles à haute teneur en monoterpènes doivent impérativement demeurer à l’abri de la lumière et des fortes températures, car ceux-ci se polymérisent facilement.
  • Autres espèces : en aromathérapie, elles sont nombreuses, faisons donc un peu de tri afin de s’y mieux retrouver : le pin mugo, mugho ou pin couché (Pinus mugo), le pin cembro, auvier ou arolle (Pinus cembra), le pin sylvestre ou sauvage (Pinus sylvestris), le pin d’Alep (Pinus halepensis), le pin crochu ou à crochets (Pinus uncinata, dont je me suis récemment procuré un flacon ; il faudrait que je vous en parle mais la littérature est drastiquement silencieuse à son sujet…), le pin parasol (Pinus pinea), le pin de Patagonie (Pinus ponderosa), le pin maritime ou pin des Landes (Pinus pinaster).

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  1. Pinus nigra regroupe au moins quatre sous-espèces : ssp. nigra (pin noir d’Autriche, pin noir de Turquie et pin de Crimée), ssp. salzmannii (pin de Salzmann), ssp. mauretanica (pin noir de l’Atlas), ssp. laricio (pin laricio de Corse et pin laricio de Calabre).
  2. Bernard Ducros, Lavande et distillation, une page de l’histoire d’un village en Drôme provençale, p. 155.
  3. Marie-Hélène Le Roux, Herbier de la Drôme provençale, p. 32.
  4. Bernard Ducros, Lavande et distillation, une page de l’histoire d’un village en Drôme provençale, p. 155.
  5. Émile Cardot, Manuel de l’Arbre, p. 78.

© Books of Dante – 2021

Crédit photo : Wouter Hagens (wikimedia commons).

L’ipécacuanha (Carapichea ipecacuanha)

Synonymes : ipéca, ipeca, (apocope : sans doute parce que l’on ne se souvient jamais comment la suite se rédige ; du moins pour mon cas personnel ^.^), ipéca du Matto Grosso, poaia do Mato, cipo, racine du Brésil, ipéca du Brésil, ipéca de Rio, ipéca annelé mineur, bexuguillo, bexuquillo, beguquella, beloculo, beculo, cagofanga, specacuanha, racine d’or, mine d’or.

Au XVIIe siècle, une expédition composée d’un certain nombre de botanistes, naturalistes, médecins et scientifiques se rendit au Brésil pour en explorer une partie du territoire. Peut-être firent-ils la découverte de cette plante des bords de chemin qu’en langue tupi l’on appelle ipega’kwãi. En tous les cas, dans l’ouvrage qui relate les résultats de cette expédition, Historia Naturalis Brasiliae (1648), apparaît une racine vomitive dont on vantait le succès face à un grand nombre de maladies. Ce qui encouragea sa récolte et son exportation en direction de l’Europe. Pour ce faire, l’on dit que ce furent les forçats condamnés aux mines d’or du Brésil qui se chargèrent d’en récolter les racines, avec – sans doute – pas mal d’approximation, tant on distingua finalement différentes « sortes » d’ipéca : le brun, qu’on disait officinal parce que le plus sûr et le plus inestimable, répondant aussi au nom d’ipéca annelé. Il proviendrait non pas du Brésil mais du Pérou, s’acheminant par l’entremise des Espagnols à destination de Cadix. Il y eut aussi l’espèce grise que Lémery donnait pour le seul ipéca officinal, transitant du Brésil par le biais de la flotte portugaise jusqu’à Lisbonne. Puis l’on vit aussi un ipéca noir ou strié, qui pourrait bien être de la même espèce que le gris si l’on en juge par la communauté de leur action, généralement donnée comme étant beaucoup plus violente que le brun. Enfin, vint un ipéca blanc dont on n’est pas certain qu’il en soit bien un et qui jamais ne fit les faveurs de la médecine et de pharmacie au XVIIe siècle. Il est donc fort possible, qu’au beau milieu des racines d’ipéca, se soient glissées celles d’espèces proches ou tout à fait étrangères, allez savoir. Vu les conditions de récolte, pourquoi ne pas imaginer que des malversations aient eu lieu, augmentées par les marchands qui ne firent pas tous dans le détail et la dentelle. Ce qui fait que, une fois parvenus en Europe, les stocks d’ipéca devaient être passés au crible pour qu’on en puisse distinguer le véritable ipéca, qu’au reste, nuls Européens n’avaient jamais vu en pied. Il fallait donc jouer de confiance, se fier aux témoignages et éventuelles gravures. Ainsi, les conseils de Pierre Pomet pour nous aider à faire notre choix en matière d’ipéca : « On doit choisir cette racine nouvelle, bien nourrie, foncée, difficile à rompre, résineuse dans sa substance, et ayant un nerf en son milieu, et prendre garde qu’elle ne soit mélangée de sa tige et de ses filaments, que ceux qui l’envoient y laissent quelquefois, et qu’elle soit d’un goût amer et désagréable »1. Cependant, il attribuait à cette racine une action si violente qu’on peut douter d’avoir affaire à l’ipéca vrai, ce dernier étant un vomitif doux. Mais encore ne racontait-il cela qu’en toute fin de XVIIe siècle. Avant d’en arriver jusque-là, jetons un œil en direction de nos explorateurs : eh bien, force est de constater que tous n’en revinrent pas. C’est le cas de Georg Markgraf naturaliste et polyscientifique d’origine allemande, décédé à Sao Paulo en 1644 d’une mauvaise fièvre à l’âge de seulement 34 ans ! Ce qui, semble-t-il, autorisa le médecin naturaliste hollandais Willem Piso (1611-1678) à s’approprier le travail des autres membres de l’équipe, du moins de ceux qui décédèrent entre-temps. Ainsi réécrivit-il le travail d’untel, fit disparaître le nom de tel autre, etc. Les éditions successives de l’ouvrage collectif initial perdirent en précisions, en particulier au niveau des illustrations. Ce qui explique que « la description vague qu’ils donnèrent de cette racine et de la plante qui la fournissait, fit que la cupidité produisit une foule de racines, de végétaux, de caractères botaniques et de pays différents, n’offrant d’autres ressemblances avec les véritables racines, que de jouir de la propriété plus ou moins énergique de contracter l’estomac et de produire le vomissement »2. A cette confusion, le médecin et botaniste portugais Félix de Avelar Brotero (1744-1828) mit bon ordre, quoique fort tardivement, en lui attribuant le nom botanique de Callicocha ipecacuanha, commué ensuite en Caephaelis ipecacuanha par Richard. Mais tout cela nous écarte de la piste initiale que nous avons tracée dans la jungle brésilienne. Portons donc tout intérêt aux linéaments qu’elle prolongea jusque dans les rues de… Paris ! La littérature se targue généralement d’écrire que c’est le médecin hollandais Jean-Adrien Helvetius (1661-1727) qui vulgarisa en France l’emploi de l’ipéca dès l’année 1686 (ou 1689), ce que démonte Pierre Pomet dans son Histoire générale des drogues datée de 1694 : « Quelques-uns veulent que ce soit M. Helvetius, médecin hollandais, qui ait mis l’ipécacuanha en usage en France, depuis environ quatre ou cinq années, mais je pourrais certifier le contraire, parce qu’il y a plus de vingt années que j’en ai vu à Paris »3, ce qui remonterait à une époque où Helvetius n’était encore qu’un enfant. Si l’on date l’introduction de l’ipéca en Europe aux environs des années 1670, l’on peut donner raison au sieur Pomet, un certain docteur Legras ayant pris soin de le faire parvenir jusqu’en France. Toujours est-il qu’en 1689 un marchand herboriste français du nom de Granier (ou Grenier…) se retrouva possesseur de cent-cinquante livres d’ipéca dont il ne savait que faire. Il trouva moyen d’en confier une petite partie à Helvetius, qui professait à Paris. Parallèlement (ou presque) à une thèse soutenue aux écoles de médecine de Paris, qui prétendait la grande estime dans laquelle les « Américains » tenaient cette racine du Brésil bonne contre les flux de ventre dont la dysenterie, Helvetius amena la preuve que l’ipéca possédait bel et bien un effet antidysentérique, en administrant « sa » racine sur la personne du dauphin de France et de plusieurs gentilshommes de la cour, parvenant tous à les guérir de cette affection. « Le roi, informé par son ministre Colbert du secret que possédait Helvetius, chargea son médecin d’Aquin et son confesseur le père de la Chaise, d’entrer en arrangement avec lui pour la publication de son remède. Mille louis d’or furent le prix qu’il en reçut, et par la suite il fut élevé aux premières dignités médicales »4. Ces expériences valant passe-droit, elles lui ouvrirent toutes grandes les portes de l’Hôtel-Dieu où les succès s’enchaînèrent sans répit, ce que confirmèrent de nombreux placards publicitaires affichés en ville, consacrant la réussite médicale d’Helvetius grâce à l’ipéca, ce que Granier n’entendit pas de cette oreille. Il paraît que fut convenu un marché entre les deux hommes, c’est-à-dire que l’ipéca fourni à Helvetius par Granier devait lui rapporter quelques royalties. Or il n’en fut rien. Attisant la jalousie de Granier, l’ipéca fut au cœur d’une lutte juridique à l’issue de laquelle le marchand perdit le procès qu’il intenta à Helvetius. « Et voici comme quoi, nous sommes possesseurs aujourd’hui d’un médicament précieux ; beaucoup de jeunes praticiens en vendant le sirop d’ipécacuanha au détail ignorent souvent les péripéties par lesquelles passa une drogue d’une renommée incontestable, et qui eut beaucoup de peine dès le principe à être admise dans la pratique par la mauvaise volonté que montrait la Faculté de médecine à cette époque, en ne voulant nullement reconnaître l’utilité des innovations »5, celle-ci qu’on appelle ipéca ou cette autre – le quinquina – dont nous avons déjà parlé au printemps dernier, formant avec quelques autres exotiques dont l’opium, le trépied thérapeutique dont on ne saura se passer durant tout le XVIIIe siècle (et même après), et que l’on préféra surtout substituer à l’asaret, à la scille et à l’hellébore ! Qu’il a fallu attendre si longtemps pour réduire la part qu’emportaient ces plantes agressives jusque-là, afin de pouvoir les nuancer avec une plante plus douce, comme sait l’être l’ipéca ! Mentionnons que Granier, pour se venger d’Helvetius, révéla son secret. Ce qui fit des émules parmi les guérisseurs zélés et autres empiristes mâtinés du jargon de bateleur de foire charabiatisant, faisant leurs choux gras de la crédulité des minus-habens. Bref : s’il est question de dysenterie, alors l’ipéca s’impose ! Pourtant, l’expérience battit en brèche cette assertion, aussi frauduleuse qu’inconséquente : en effet, l’ipéca s’avéra très efficace dans certains cas de dysenterie et pas dans d’autres. Par exemple, dans l’épidémie de dysenterie qui ravagea la France en 1725, l’ipéca se montra tout à fait inopérant, tant qu’on lui préféra un arbre sud-américain, le simarouba (Simarouba amara) : quand l’un fonctionne, l’autre pas. Et inversement. Pourquoi ? Parce qu’ils s’attaquent chacun à un type de dysenterie d’étiologie différente, comme nous l’explique Jean-Baptiste Chomel : « Il y a un grand nombre de dysenteries différentes ; [l’ipécacuanha] ne convient pas dans toutes, ni dans tous les temps : aussi mon père disait-il fort habilement, que cette racine ne guérit jamais plus sûrement que lorsque la dysenterie est plus invétérée »6, ce qui manque assurément de clarté et de précision. Invétérée. C’est-à-dire rebelle. « C’est ainsi, poursuit Desbois de Rochefort, que l’ipécacuanha est à préférer […] dans les cas de dysenterie qui est produite par un amas glaireux, âcre, irritant pour le canal intestinal, et rendant l’excrétion des selles difficiles et douloureuses »7. Tout cela n’est pas encore satisfaisant. Mais au XVIIIe siècle, on ignorait la cause microscopique de la dysenterie qui peut prendre deux formes distinctes selon qu’elle est d’origine bacillaire (Shigella sp.) ou amibienne (Entomoebia histolytica). Or l’ipéca est actif sur cette dernière forme, mais pas sur la première. S’il est antiparasitaire, il n’est en rien antibactérien contre les bactéries du type Shigella sp. C’est pourquoi il n’est pas nécessaire de s’opiniâtrer si les premières ou secondes doses d’ipéca ne mettent pas bon ordre dans ces dévoiements intestinaux que sont les dysenteries, souvent doublés de rectorragie, rangeant au rang des balades de santé les gastro-entérites banales que nous connaissons sous nos latitudes. Non seulement l’ipéca fait cesser la dysenterie amibienne, mais en évacuant hors du corps les matières nuisibles dont elle est la conséquence, il « fait quelquefois cesser comme par enchantement le dégoût, le malaise, l’agitation, la céphalalgie, etc. »8. Ainsi fleurirent les spécialités antidysentériques comme la mixture tonique de Vogler (hydrolat de menthe 125 g, extrait de gentiane 8 g, cachou 2,50 g, gomme arabique 2,50 g, opium 0,10 g et ipéca 0,10 g), l’électuaire antidysentérique (pour 100 g de conserve de rose : 25 g de poudre d’écorce de simarouba, 3 g de racine d’ipéca, 0,30 g d’extrait d’opium et quantité suffisante de sirop d’écorce d’orange pour former façon d’électuaire), la teinture aqueuse d’ipéca (infusion répétée de la même quantité d’eau sur une dose initiale d’ipéca, ce qui fait que la force de cette racine s’amoindrit du premier au troisième jour de cette médication), la pâte de Ravaut, les pilules de Segond, etc. Mais comme l’ipéca n’est pas qu’antidysentérique, l’on en vint à imaginer une foule de remèdes alternatifs qui exploitaient ses autres vertus médicinales, dont la principale – émétique – permit de faire vomir tant les enfants que les adultes, tout en soulageant le cœur et en minimisant les spasmes, et cela qu’on l’emploie seul ou en compagnie (menthe poivrée, mélisse officinale, kermès minéral, oxymel scillitique, tartrate double d’antimoine et de potassium, etc.). On conçut encore – puisque l’ipéca est un très efficace expectorant – des mixtures anticatarrhales (comme celle du docteur Double), des pilules contre l’hémoptysie, le sirop d’ipéca composé (que l’on doit à Desessartz dont nous avons déjà parlé dans ces pages : cf. l’article sur le séné), destiné prioritairement à la toux des enfants. Certaines formules défrayèrent la chronique et frayèrent même avec l’apostasie médicale, tant les doses recommandées étaient hors de propos. Ainsi en était-il de la poudre du britannique Thomas Dover (1660-1742), telle qu’on en peut prendre connaissance dans l’ouvrage que ce médecin anglais légua à la postérité, The ancient physician’s legacy to his country (1733). Dans la recette du docteur vif-argent (comme on le surnommait de par sa promptitude à mettre du mercure partout), l’on y trouve de l’opium, du salpêtre (nitrate de potassium), du sulfate de potasse, enfin de l’ipéca. Henri Leclerc remarquait non sans malice que « certains apothicaires, justement effrayés de cette posologie, exigeaient de leurs clients qu’ils fissent leur testament et missent ordre à leurs affaires tant spirituelles que temporelles »9 !

A force de n’en considérer que la seule racine, toute happée par des considérations d’ordre thérapeutique, on en oublierait presque de libeller les caractéristiques botaniques majeures de l’ipécacuanha. Indiquons tout d’abord qu’il s’agit d’un sous-arbrisseau vivace de faible hauteur, ne dépassant jamais 40 à 50 cm. De sa racine à section ronde un peu rameuse et annelée (sorte de crosne, mais sans que cela ne forme des « perles » si marquées), une tige ascendante, mais souvent semi couchée, donne l’illusion du sarment tant elle passe pour ligneuse, ce qu’elle n’est pas intégralement. Ses feuilles opposées, d’un beau vert et légèrement velues, empruntent assez leur forme à celles de l’avocatier, à la différence qu’elles ne sont point acuminées. Elles se regroupent en général par quatre, six ou huit au sommet des tiges, et se distinguent par des stipules interpétiolaires laciniées. Les fleurs blanches de l’ipéca, réunies en cymes, comptent un calice à cinq dents, une corolle en forme d’entonnoir à cinq lobes et cinq étamines. Ses baies, violacées à noirâtres, contiennent deux loges abritant des graines planes.

L’ipéca trouve abri dans les lieux ombragés et humides de plusieurs pays d’Amérique du Sud dont le Paraguay, la Bolivie, le Pérou et le Brésil (Rio, Bahia, Pernambouc).

L’ipécacuanha en phytothérapie

Le seul ipéca dont il va être ici question est celui dont la racine cylindrique et annelée est plus ou moins rugueuse en surface et de couleur gris brunâtre. Si on la sectionne dans le sens de son diamètre, se révèle un cœur ligneux blanchâtre que recouvre la partie corticale épaisse. Celle-ci, ferme et d’une saveur amère et un peu âcre, répand une odeur peu amène, nauséabonde pourrait-on dire. Des deux parties, c’est encore l’écorce de cette racine qui s’avère être la plus active.

De quoi se compose donc cette racine ? Tout d’abord d’amidon, qu’on y trouve à hauteur de 30 à 40 %. Puis de gomme et de résine, de tanins (acide gallique, acide ipécacuanique) et de glucosides. Une touche d’essence aromatique ne rend pas le parfum de cette racine des plus affriolants ! C’est de pure forme pourrait-on dire ! En revanche, ce qui nous permet de toucher le fond de l’affaire, c’est une ribambelle d’alcaloïdes isoquinoléiques dont le plus connu – également présent dans la racine de la violette odorante – se trouve être l’émétine, flanquée de la céphéline, de la psychotrine, de la proto-émétine, de l’isocéphéline et de quelques autres encore. Malgré son nom, l’émétine n’est pas douée de vertu émétique, c’est-à-dire vomitive, cette fonction revenant à la céphéline. En revanche, c’est à l’émétine que l’ipéca doit ses vertus expectorantes, amoebicides et virucides. Cette substance se présente sous la forme d’écailles transparentes de couleur brun rougeâtre. D’odeur nulle, de saveur amère, elle se concentre pour l’essentiel dans l’écorce de la racine d’ipéca.

Propriétés thérapeutiques

  • Vomitif non drastique, peu irritant, doux, constant et fidèle
  • Vasoconstricteur des fibres lisses des bronches, expectorant
  • Vasoconstricteur des fibres lisses des vaisseaux, vasoconstricteur capillaire, hémostatique, modérateur cardiaque de la tension artérielle
  • Antidysentérique (toxique sur l’amibe dysentérique, Entomoebia histolytica), « vermifuge », cholagogue
  • Sudorifique
  • Résolutif

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère respiratoire : asthme (humide, spasmodique), bronchite (même grave), bronchite chronique, bronchopneumonie, péripneumonie, péritonite, dyspnée, congestion pulmonaire, toux, coqueluche, angine catarrhale, œdématie pulmonaire légère, hémoptysie
  • Troubles de la sphère cardiovasculaire et circulatoire : cardiopathie, artériosclérose, tachycardie paroxystique, pâles couleurs
  • Troubles de la sphère gynécologique : perte utérine, flux utérin sanguin et/ou séreux, leucorrhée, ménorragie
  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : inappétence, diarrhée, diarrhée sanglante, hématémèse, hémorragie du tube digestif et autres évacuations intestinales sanguinolentes, faiblesse d’estomac, embarras gastrique (glaireux, visqueux, muqueux), amoebiose, dysenterie amibienne aiguë et ses complications
  • Troubles de la sphère hépatobiliaire : colique hépatique, distomatose hépatique (infection parasitaire par la douve et autres vers apparentés)
  • Empoisonnement, overdose par stupéfiants
  • Affections rhumatismales
  • Asthénie, convalescence
  • Bilharziose
  • Psoriasis

Modes d’emploi

  • Infusion de racine d’ipéca : 0,60 g de poudre pour 150 g d’eau (en prise fractionnée).
  • Décoction de racine d’ipéca (qu’il est utile de ne pas trop pousser : quand elle est trop forte, elle supprime la vertu vomitive de l’ipéca).
  • Poudre à délayer dans de l’eau tiède, du vin, de l’eau-de-vie. Pour un adulte, l’on compte un à deux grammes en trois prises que l’on administre à un quart d’heure d’intervalle. On fait de même pour les enfants, suivant l’âge et la constitution : – 6 à 12 mois : 0,15 à 0,25 g – 1 à 3 ans : 0,25 à 0,50 g – 3 à 5 ans : 0,50 à 0,75 g – 5 à 10 ans : 0,75 à 1 g
  • Macération vineuse : placer 30 g de poudre de racine d’ipéca dans un demi litre de vin blanc pendant une nuit entière. Administrer une cuillerée à jeun chaque matin.
  • Sirop de racine d’ipéca.
  • Pastilles expectorantes.
  • Teinture-mère homéopathique élaborée à partir des parties souterraines, fragmentées et séchées. Sur les usages homéopathiques de l’ipéca, voyez cet article.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Récolte : il faut arracher les racines des plants qui ont atteint trois ans (après la floraison de la troisième année, plus précisément). On les brosse, on les ébarbe des radicelles, l’on retire les morceaux abîmés, puis l’on fait procéder au séchage.
  • L’ipéca ne se recommande pas chez les personnes âgées, celles affectées de troubles cardiaques, les sujets déprimés, etc. En terme de vomitif, on peut dire que l’ipéca est l’émétique des personnes délicates (cela ne signifie pas qu’il saura vous apprendre à vomir avec classe, cette action, de nos jours, étant davantage considérée comme un trouble qu’un moyen d’en venir à bout). En tous les cas, l’ipéca occasionne de bien moins violentes secousses, ce qui l’adresse plus précisément aux enfants, aux personnes de constitution fragile ou dont l’état ne permet pas des efforts trop conséquents (femme enceinte ou en couches), les personnes qui répugnent à avaler de trop grandes rasades de potion médicamenteuse (l’ipéca est le spécialiste des petites gorgées). Dans tous les cas listés ci-dessus, la faiblesse subséquente à l’absorption de l’ipéca est moins conséquente. Il importe d’éviter l’ipéca lorsque les états dysentériques sont d’origine bilieuse ou que préexiste un état inflammatoire de l’intestin.
  • Toxicité de l’émétine : c’est là une molécule qui s’élimine très lentement de l’organisme, c’est pourquoi l’on ne peut faire de l’ipéca d’emploi à tort et à travers, puisqu’une quantité d’émétine équivalente à 0,50-1 g est la dose minimale par laquelle le décès peut survenir, le potentiel toxique de l’émétine se portant essentiellement sur le cœur, étant hypotensive et cardiotoxique. Les phénomènes d’intoxication sont les suivants : asthénie généralisée et perte de tonus musculaire, douleurs névralgiques le long des membres, parésie et paralysie des membres, tête ballante, céphalée, violente inflammation du tissu pulmonaire et de la membrane muqueuse intestinale, etc. « Le malade meurt avec des symptômes de polynévrite généralisée, avec une tachycardie et une hypotension considérable et des troubles respiratoires intenses »10. Les tanins de la noix de galle sont un antidote à l’action délétère de l’émétine, puisqu’ils la décomposent.
  • Autres espèce : l’ipéca du Costa Rica ou ipéca majeur (Carapichea acuminata).
  • Faux ami : l’ipéca des Indes ou faux-ipéca (Tylophera asthmatica), le faux ipéca blanc du Brésil (Ionidium ipecacuanha).

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  1. Pierre Pomet, Histoire générale des drogues, p. 47.
  2. Émile Gilbert, La pharmacie à travers les siècles, p. 329.
  3. Pierre Pomet, Histoire générale des drogues, p. 47.
  4. Joseph Roques, Phytographie médicale, Tome 2, pp. 326-327.
  5. Émile Gilbert, La pharmacie à travers les siècles, p. 330.
  6. Jean-Baptiste Chomel, Abrégé de l’histoire des plantes usuelles, p. 58.
  7. Louis Desbois de Rochefort, Cours élémentaire de matière médicale, Tome 2, p. 330.
  8. Joseph Roques, Phytographie médicale, Tome 2, p. 328.
  9. Henri Leclerc, En marge du Codex, p. 26.
  10. Larousse médical, p. 641.

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Le sassafras (Sassafra albidum)

Synonymes : saxifras, pavame, bois de cannelle, arbre à fièvre, laurier des Iroquois.

Lorsque les colons européens débarquèrent en Amérique du Nord, ils firent la connaissance des autochtones, mais également celle des plantes peuplant ce territoire inconnu d’eux. Parmi elles, ils purent remarquer l’abondance du sassafras, un arbre qui pousse couramment dans les champs, les bois clairs et le long des chemins de la plupart des contrées de l’est états-unien (Virginie, Caroline, Floride, etc.), parfois en si grand nombre que l’air est tout embaumé de ses effluves odorants. Bel arbre grand et droit, divisée en très nombreux rameaux verdâtres et cylindriques très fins, il est couvert d’une écorce épaisse, raboteuse et rude, de couleur brun orangé à rougeâtre, qu’il est aisé de rompre et dont l’odeur et la saveur aromatiques frappent l’attention. Son élégant feuillage caduc est formé de grandes feuilles vert pâle (jusqu’à 20 cm de longueur), alternes, pétiolées, trilobées (mais pas toujours : certaines sont simples, d’autres portent un lobe avorté), duveteuses sur le revers, agréablement parfumées une fois devenues sèches. La floraison du sassafras s’épanouit à travers de maigres bouquets floraux de petites fleurs blanches/jaunes/verdâtres paraissant de mars à mai, constituées de six pétales ovoïdes et de neuf étamines. Cet effort floral se traduit par un tout petit fruit, baie d’un centimètre de diamètre, que le mûrissement fait virer au bleu noirâtre. Voilà, pour vous donner une idée, à quoi ressemble le sassafras, un arbre que l’on a bien désiré implanter sur le sol métropolitain, mais qui ne s’y est guère plu, raison pour laquelle on a bien peu de chance de le croiser au détour d’un bosquet.

Cet arbre, déjà en usage auprès des Amérindiens avant que n’aient débarqué les Européens, fut nommé sassafras par l’Espagnol Nicolas Monardes au XVIe siècle, terme que l’on dit provenir du mot saxifrage, attribué tout d’abord à une plante qu’en Europe l’on connaît pour avoir la réputation de rompre la pierre (c’est, littérairement, ce que veut dire saxifrage). Ainsi, cette proximité linguistique semble-t-elle souligner les propriétés lithontriptiques du sassafras, dont on dit encore qu’il proviendrait de la mauvaise prononciation du mot saxifraga par les Espagnols. Si c’est le cas, c’est que l’on connaissait donc déjà le sassafras sous l’angle thérapeutique, en particulier par le biais de son bois jaune citrin rappelant celui du cannelier, de pénétrante odeur, analogue à celle du fenouil et de l’anis étoilé, de saveur chaude et âcre. Sa renommée, initiée par les Espagnols, fut telle qu’au XVIIe siècle, il se vendait en France du bois de sassafras qui y parvenait sous forme de morceaux longs de 65 à 100 cm, et que l’on râpait, pour la cause, à l’aide d’une écouane, c’est-à-dire une grande lime plante dont font usage les ébénistes entre autres. Sous le rapport strictement médical, l’intérêt pour cette essence nord-américaine fit établir, au début du XIXe siècle, le portrait thérapeutique suivant : « En ranimant les forces vitales, il tire l’économie de l’état de stupeur où elle était plongée ; il condense la fibre, dont le relâchement forme un des principes de la diathèse scrofuleuse ; il active la circulation, augmente la chaleur générale ; en un mot, il excite tous les organes, et particulièrement le système lymphatique et les glandes »1. Mais n’allons pas trop vite en besogne et revenons-en à Nicolas Monardes qui écrivait ceci en 1569 : « Les Espagnols ont commencé à se soigner avec l’infusion de cet arbre et cela a provoqué en eux de bénéfiques effets à peine croyables, car, avec la viande avariée et la boisson constituée d’une eau suspecte, les nuits passées à dormir dans la rosée, la plupart d’entre eux venaient à tomber malades de fièvre. Beaucoup prirent l’habitude d’emporter avec eux un morceau de la racine de ce bois afin de le respirer continuellement, comme on le ferait d’une pomme de senteur, son parfum corrigeant l’air infecté ». A la guerre comme à la guerre, me direz-vous ! Il est tant vrai qu’il faut se satisfaire de ce que la providence met sur notre chemin. Cela explique que l’usage de cette plante se popularisa très vite, en particulier à travers son infusion ou thé de sassafras, dont l’acceptation s’accorda à la croyance qui voulait que cet arbre avait la capacité de venir à bout de tous les maux, y compris l’ivresse. « Le thé, appelée saloop, est devenu la boisson à la mode parmi les gentlemen anglais, qui se réunissaient aux étals de rue pour participer publiquement à la promotion du nouveau breuvage, tout en échangeant les potins quotidiens. Quand on a su que le thé de sassafras n’était pas le véritable saloop – produit des tubercules d’une espèce d’orchidée – et, pire encore, qu’il était le remède des Amérindiens pour la syphilis, on a jugé discret de ne plus prendre un tel remède, du moins en public »2. Je me demande bien par le truchement de quoi nous avons pu passer du salep des Orientaux (saloop n’en est que la truculente transformation ; je vais allé prendre un saloop au saloon, lol ! Il peut y avoir équivoque !) à une boisson que l’on a nommée de la même manière mais qui n’a rien de comparable, le salep étant la boisson issue de la fécule que l’on extrait des tubercules d’orchis qui, au passage, doivent leur nom au grec órkhis qui veut dire testicule. Ajoutez à cela la tradition qui veut que le saloop de sassafras était censé remédier à la syphilis, le tour est complet et le niveau au-dessous de la ceinture ! Quelle pépite, tout de même ! On peut comprendre l’attitude des « gentils hommes » qui se dédouanèrent de cette boisson jugée soudainement peu accorte et pouvant soulever quelques doutes au sujet de leur virilité. Pourtant, ne dit-on pas que le sassafras, bénéfique bien que fugace, permet de donner de soi la meilleure image afin d’obtenir des bienfaits qu’on n’atteindrait pas sans lui ? Il n’en reste pas moins que ce thé de sassafras devint la boisson courante des hommes du peuple, pauvres et travailleurs. Dans certains états, et cela jusque dans les années 1990, il se perpétua comme une boisson quotidienne d’usage courant. Il fut même vendu à la criée dans les rues, était servi avec du sucre et du lait, ravissant les porteurs, les charpentiers et les autres travailleurs de rue. Si l’on creuse la question des usages alimentaires du sassafras, l’on s’aperçoit qu’ils ne demeurèrent pas qu’au seul niveau de cette infusion de confort, traditionnellement usitée au printemps avec d’autres herbages pour purifier le sang après l’hiver. La racine réduite en poudre aromatisa, en guise de condiment alimentaire, les bouillons et bouillies que l’on servait aux convalescents et aux enfants, jusqu’aux bébé pour en entamer le sevrage. En raison des mucilages contenus dans l’écorce de sassafras, en la réduisant en poudre, on la diluait dans une quantité d’eau bouillante suffisante pour que, après l’avoir remuée, elle s’en devienne une façon de gelée, à laquelle on pouvait encore rajouter du lait, du sucre, voire du vin blanc. Mêlée à de la farine, l’on en fit même du pain. L’industrie agro-alimentaire en parfuma les bonbons, les sodas, etc. La parfumerie, la savonnerie et l’industrie du tabac firent de même. Populairement, l’on confectionnait une sorte de « root beer » en Virginie, à l’aide des jeunes pousses de l’arbre qui venaient la parfumer. L’on mangeait même jusqu’aux feuilles de cet arbre en salade. Une fois séchées et moulues, elles formaient une poudre condimentaire. On extirpa encore de la racine une matière tinctoriale de couleur pêche, et de l’écorce, un beau jaune que révélait davantage un mordançage à l’alun.

Après tous ces siècles durant lesquels les populations nord-américaines tombèrent en odoration devant le sassafras, il se produisit, pour cet arbre, de retentissants événements venus mettre à mal sa carrière polyfonctionnelle. Mais rien n’y fit, il ne put impétrer d’aucune manière et l’homme allait bel et bien le laisser choir. Et pour quel ignominieux motif, je vous prie ? Au rapport de sa toxicité. Ah !… en voilà, une nouvelle. Vous en êtes certain ? Puisque je vous le dit. Bon sang ! Toutes ces années à s’intoxiquer, donc… Mais n’y a-t-il pas dans notre alimentation actuelle des substances jugées au-dessus de tout soupçon mais qui, en fait, pourraient bien être sujettes à cautions, étendant malignement leur empire maléfique à l’ensemble de notre corps et de notre esprit ? Oh ça, si, bien entendu : les sucres. Entendons-nous bien : TOUS les sucres, y compris ces xylitol et autre érythritol qu’on vous vend comme d’inoffensifs succédanés du sucre, aka saccharose. Ou bien les oméga-6, acide linoléique en tête, toutes matières traîtreusement pro-inflammatoires. A propos du sassafras, on eut bien quelques doutes au sujet d’une plausible toxicité, du moins d’une énergique activité : dans les années 1830, Joseph Roques faisait remarquer que l’écorce et le bois de sassafras représentaient une substance nuisible aux personnes dotées d’un tempérament sec, irritable, à écarter lorsque le système sanguin est excité, qu’il y a menace inflammatoire ou colliquative. Mais ces quelques mises en garde sont loin de recouvrir l’exacte étendue des reproches que l’on put faire au sassafras dont les divers usages alimentaires, ainsi que l’huile essentielle, furent bannis aux États-Unis par la FDA (Food & Drug administration). Le coupable incriminé tient en un composant de l’huile essentielle de sassafras (et qui se retrouve aussi dans le thé du même nom) : le safrole, un éther-oxyde (de même que la myristicine de la noix de muscade et l’apiole du persil), autrement dit une molécule à manier avec grande précaution. On fit le constat, par le biais d’études menées en laboratoire, que le safrole du sassafras était hépatotoxigène, susceptible d’entraîner de graves dommages hépatiques et rénaux en cas d’usage à forte dose. Le pire étant que le safrole s’est avéré cancérigène chez le rat, occasionnant chez lui une hépatomégalie, c’est-à-dire une hypertrophie du foie, accompagnée des tumeurs bénignes et malignes afférentes. Cette activité, qui passe pour faible chez l’homme, peut néanmoins provoquer des dommages oxydatifs du foie. Il n’en fallut pas davantage pour juger d’une interdiction fort à propos du sassafras aux États-Unis, surtout après qu’il fut remarqué que le safrole – précurseur de la MDMA, composant l’ecstasy – faisait l’objet d’abus ayant mené à des cas d’intoxications mortelles, ce qui engagea la DEA (Drug enforcement agency) sur la voie de l’obligation d’une réglementation.

Voici maintenant ce que nous pouvons malheureusement exposer à la charge du sassafras (on aurait voulu qu’un remède qui sent aussi bon soit exempt de nocivité…).

La souris à laquelle on ajoute tous les jours à l’alimentation une petite quantité de safrole pur (0,04 à 1 %) développe, au bout de six mois à deux ans de ce régime, des cancers hépatiques. Le safrole possède donc une propriété cancérigène, c’est-à-dire la capacité à induire des tumeurs, qu’elles soient bénignes ou malignes, d’augmenter leur incidence et leur caractère malin, ou bien de précipiter leur apparition. C’est ce vers quoi tend toute substance digne de ce nom lorsqu’elle est inhalée, inspirée, appliquée sur la peau ou injectée. Bref, la souris soumise à un tel traitement, même si une fraction du safrole est excrétée par les urines, n’y peut réchapper sans dommage. Mais nous autres ne sommes pas des souris, n’est-ce pas ? S’imagine-t-on assaisonner nos repas quotidiens de 0,04 à 1 % de safrole ? Vous mangez 100 g de pain, hop !, un gramme de safrole, soit environ 50 gouttes d’huile essentielle de sassafras. Or la dose dangereuse pour l’homme débute à 0,66 mg par kilogramme de poids. Autrement dit, pour un homme de 80 kg, 0,05 g. Tirons-en les conclusions qui s’imposent d’elles-mêmes… En plus de cela, les métabolites du safrole peuvent induire un effet mutagène chez certaines bactéries, ce qui n’est pas exactement une excellente nouvelle quand on sait aussi que le safrole peut nuire aux fonctions de défense des neutrophiles, qui sont des globules blancs possédant un rôle majeur dans le bon état du système immunitaire. De plus, le même safrole peut induire des mutations du matériel génétique et mener à l’apoptose des neurones. De fortes doses sont susceptibles d’amener des désordres dissuadant d’en faire un usage prolongé (ce que firent les fervents consommateurs du thé de sassafras, ingurgitant à chaque tasse, une quantité de safrole que l’on estime entre 0,09 et 4,66 mg) : vomissement, tachycardie et augmentation de la tension artérielle, stupeur et tremblements, anxiété, dilatation pupillaire. C’est pourquoi « en raison de sa toxicité, de sa cancérogénicité et de son manque d’avantages thérapeutiques (sic), l’utilisation du sassafras ne peut être recommandée en aucune circonstance ». Sur cette base, l’on comprendra que l’Union européenne ait interdit l’utilisation du safrole comme substance aromatisante pure et que l’huile essentielle de sassafras, quasiment introuvable, demeure du strict monopole du pharmacien qui, très certainement, n’en a jamais vue lui-même. Le sassafras n’est plus qu’une ligne dans la grisaille d’un arrêté bureaucratique paru au journal officiel… Les lignes qui suivent n’ont donc d’autre valeur qu’être purement informatives, jugeant qu’il n’est pas obligatoire de ne faire que la part belle aux remèdes efficients, sûrs et toujours d’actualité, puisque nous traitons sur le blog aussi bien de l’histoire médicale que des substances modernes et contemporaines.

Le sassafras en phyto-aromathérapie

« C’est dans le bois le plus près de la racine, et dans celui de la racine même, qu’on a observé les propriétés du sassafras au degré le plus éminent. On croit même que l’écorce de la racine a encore plus d’énergie ; elle fournit une grande quantité d’huile aromatique »3. Voilà qui nous met parfaitement au clair ! On aurait pu simplement distiller l’écorce des parties aériennes, mais non, il a fallu aller bien au-delà, éplucher les racines de leur écorce, sans doute la fraction la plus aromatique du sassafras, ce qui doit heurter l’imagination. On réduit tout d’abord cette écorce en copeaux que l’on fait ensuite bien sécher avant de leur faire subir l’hydrodistillation. On en obtient 1 à 2 % d’un liquide pesant (densité : 1,087), de couleur jaune pâle, au parfum jugé doux et épicé, à la note de tête fraîche et légèrement camphrée, et au final boisé et floral. Cette huile essentielle, qui s’oxyde facilement au contact de l’air, est (très) majoritairement composée de safrole (60 à 88 %), de cétones (dont camphre : 3 à 25 % ; camphone, asarone, thuyone), de méthyle-éthers (méthyle-eugénol : 1 à 13 % ; anethol), d’éthers-oxydes (apiole, en plus du safrole), de monoterpènes (α-pinène, β-phellandrène), etc.

Le safrole (ou shikimol) est une molécule présente dans plusieurs autres huiles essentielles : badiane, noix de muscade, macis, cannelle de Ceylan « feuilles », camphrier du Japon, sassafras du Brésil, qui, malgré son nom, n’a pas de rapport botanique avec le sassafras nord-américain, mais Ocotea pretiosa s’en rapproche pas son taux élevé de safrole (jusqu’à 95 % !) ce qui l’expose à la même dangerosité.

Que n’a-t-on pas jugé bon de préférer les feuilles de cet arbre, autrement plus anodines ! Parfois distillées pour la recherche, elles offrent une huile essentielle à la composition biochimique très différente, constituée avant tout de monoterpènes et de monoterpénals :

  • Monoterpénals : géranial (19 %), néral (14 %)
  • Monoterpènes : limonène (11 %), α-pinène (8 %)
  • Sesquiterpènes : (E)-caryophyllène (9 %)
  • Monoterpénols : linalol (5 %)

Tout cela doit être bien agréable, flirtant avec un citron un peu résineux mâtiné des citrals du lemongrass… Faites appel à votre imagination.

Propriétés thérapeutiques

  • Tonique générale
  • Tonique gastro-intestinale, carminative
  • Anti-infectieuse : antiseptique, antiparasitaire, fongicide (le safrole passe pour exercer une action pesticide)
  • Antirhumatismale, antigoutteuse (fait circuler l’énergie au niveau des articulations)
  • Fébrifuge, sudorifique
  • Antalgique, analgésique
  • Tonique rénale (action sur l’énergie des reins)
  • Tonique cutanée, rubéfiante
  • Dentifrice
  • Antidote du tabac

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : langueur d’estomac, flatulences, constipation
  • Troubles de la sphère respiratoire : rhume, catarrhe pulmonaire chronique, bronchite
  • Troubles de la sphère vésico-urinaire : néphrite, lithiase rénale (le voilà, notre « brise-pierre » ! j’étais sûr que le sassafras pédalait dans le domaine sabulaire !), gonorrhée, cystorrhée (écoulement vésical de nature muqueuse), chaude-pisse chronique, infection urinaire, rétention d’eau, anasarque
  • Troubles locomoteurs : arthrite, douleurs rhumatismales et goutteuses, douleurs et spasmes musculaires, lombalgie
  • Affections cutanées : acné, piqûre d’insecte, poux (+++)
  • Asthénie physique et intellectuelle
  • Hypertension artérielle, dépuration de la lymphe
  • Troubles de la menstruation
  • Sevrage tabagique
  • Syphilis (sassafras, grand compagnon du gayac dans ce but)

Modes d’emploi

J’ai dû piocher dans la vieille pharmacopée européenne (XVII-XIXe siècles) pour en extirper de quoi vous montrer ce que l’on pouvait bien fabriquer à base d’écorce de racine de sassafras :

  • Infusion simple : 10 à 30 g d’écorce de racine dans ½ litre d’eau bouillante (à couvert).
  • Infusion composée : 120 g d’écorce de racine de sassafras + 15 g de racine de réglisse + 15 g de racine de garance. Faire infuser 30 g de ce mélange dans ½ litre d’eau bouillante (à couvert).
  • Décoction simple : 30 à 45 g d’écorce de racine dans 2 à 2,50 l d’eau. A réduire de moitié. « La décoction doit être forte, et faite à vaisseau fermé »4, sans quoi l’évaporation disperse les principes aromatiques actifs de l’écorce).
  • Vin de sassafras : 8 à 12 g d’écorce de racine en macération dans un litre de vin rouge durant une dizaine de jours.
  • Poudre : 2 à 4 g par prise.
  • Teinture : pour un litre d’eau-de-vie, comptez 12 g de baume du Pérou, 125 g d’écorce de racine de sassafras et 175 g de résine de gayac (et oui, encore lui !). Faire macérer le tout pendant deux à trois semaines.

Le sassafras entra par le détail ou ses qualités générales dans une foule de préparations tombées en désuétude : l’alcool général, la décoction sudorifique, la tisane royale, la poudre d’ambre, l’élixir antivénérien, l’élixir antigoutteux de Villette qui était une macération de quinquina, pétales de coquelicot, écorce de racine de sassafras, résine de gayac, le tout dans du rhum de Jamaïque additionné de sirop de salsepareille.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • On l’aura compris, le sassafras (sous quelque forme que ce soit) n’est plus en vente libre en France. Du temps où cette espèce d’arbre était couramment employée en Amérique du Nord, on préconisait des cures brèves (une semaine), sans jamais exagérer les quantités journalières d’huile essentielle utilisées (deux gouttes). On l’interdisait alors aux femmes enceintes en raison du probable risque de fausse couche encouru.

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  1. Joseph Roques, Nouveau traité des plantes usuelles, Tome 3, p. 347.
  2. Lesley Gordon, A country herbal, pp. 159-164.
  3. Joseph Roques, Nouveau traité des plantes usuelles, Tome 3, p. 348.
  4. Louis Desbois de Rochefort, Cours élémentaire de matière médicale, Tome 1, p. 421.

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