Les asphodèles

Il ressort bien peu de chose de la très courte rubrique que Fournier concède aux asphodèles en général. Et nous ne sommes guère plus chanceux avec Cazin, qui n’accorde qu’une demi page à un asphodèle (oui, le mot asphodèle est masculin) qui n’est cependant pas le plus connu (c’est-à-dire l’asphodèle blanc, Asphodelus albus), mais celui que l’on dit rameux, Asphodelus ramosus, qui se distingue essentiellement de l’asphodèle blanc par une tige ramifiée, « mais elle est tout à fait inusitée de nos jours comme médicament », explique-t-il (1). Et ce n’est pas non plus chez Botan qu’on trouve la pitance nécessaire pour rassasier cette fringale au sujet de l’asphodèle : « Cette dernière [nda : la racine] est employée en décoction par les Arabes, à l’extérieur pour guérir toutes espèces d’ulcération. Inusitée, mais pourrait rendre des services comme détergent interne et externe » (2). De l’ensemble de ces lectures, nous pouvons cependant confirmer que l’asphodèle (en général) est pourvu de quelque utilité : médicinale ? Très peu : on l’a dit diurétique, purgatif, apte à résoudre les ulcères (par le biais de décoction en lavages et de cataplasme), à éliminer la gale, etc. Le peu d’emploi qu’on en fait marque-t-il la possibilité de la toxicité de cette plante ? Pas du tout ! Même si son caractère comestible est encore discuté : les goûts d’hier sont-ils les mêmes que ceux d’aujourd’hui ? Puis-je prétendre détenir le même type d’estomac que Cro-Magnon, par exemple ? Sans remonter jusque là, des substances parfumées comme le musc et la civette étaient fort prisées il y a tout juste deux siècles. A l’heure actuelle, elles vaudraient sans doute une bonne part de répulsion à leur approche (sinon une paire de claques ^^). Pour en revenir à l’asphodèle, nous confirmons que la présence de saccharose, de fructose, de glucose et de substances amylacées au sein de ses bulbes font qu’ils se prêtent à la cuisson alimentaire, se préparant à la manière des pommes de terre, des salsifis, ou encore des scorsonères. Une fois desséchés et pulvérisés, ces mêmes rhizomes fournissent une « farine » dont on peut tirer, en la mêlant à celle de froment, un pain nourrissant, ce qui constitue un intéressant succédané aux pommes de terre en temps de disette. Si l’homme s’en est bien désintéressé, il reste que les bulbes d’asphodèle, là où cette plante est suffisamment abondante pour en supporter l’extraction, permet d’obtenir un aliment à forte valeur nutritive que ne dédaigne pas le bétail. Mais force est de constater qu’« on n’attribue plus aujourd’hui de propriétés thérapeutiques aux différentes espèces d’asphodèles » (3). Ni alimentaire du reste. Mais alors, que reste-t-il aux asphodèles ? Ces plantes devraient bien avoir quelque action, non ? C’est bien ce qu’on apprend lorsqu’on prend le temps de jeter un regard sur des textes beaucoup plus anciens : de l’asphodèle, on faisait déjà grand cas au temps d’Homère et d’Hésiode. C’est l’une des plantes héroïques des Anciens, considérée, avec la mauve, comme plante alimentaire des origines, tel que le suggère le poète Hésiode (qu’on dit également médecin) dans Les travaux et les jours : « On peut tirer un bon parti de la mauve et de l’asphodèle ». En effet, selon Théophraste, l’asphodèle « donne beaucoup pour la nourriture : la tige est comestible rôtie, la graine grillée et surtout la racine avec des figues ». Pline, surenchérissant, indique : « on mange dans l’asphodèle et la graine grillée et le bulbe, qu’on fait rôtir sous la cendre ; et on y ajoute du sel et de l’huile ; écrasé encore avec des figues, il donne, d’après Hésiode, un mets très agréable. » Si pour Théophraste et Pline l’Ancien l’asphodèle est un aliment aux grandes propriétés nutritives, il apparaît que pour Galien, point trop n’en faut : bien que comestible, ce bulbe se prête mieux à une pratique alimentaire après qu’il ait séjourné un certain temps dans l’eau douce, ce qui a pour fonction, sans doute, de séparer de la plante son âcreté naturelle. En reconnaissance des services alimentaires et nutritifs que cette plante aurait rendus aux Anciens, l’historien grec Plutarque relate le fait qu’il était offert « au sanctuaire d’Apollon Génétor, à Délos ‘‘la mauve et la fleur d’asphodèle comme souvenirs et comme spécimens de la nourriture primitive’’ » (4). Elle tient même du miracle pour les pythagoriciens, tant pour couper la faim que la soif (faciliterait-elle donc ainsi l’ascèse ?) Saine et frugale plante des sages, elle ne pouvait que posséder d’importantes vertus thérapeutiques sur lesquelles bien des auteurs antiques se sont arrêtés, dont le plus ancien semble être Théophraste : la description qu’il en fait rappelle assez l’asphodèle rameux (mais ne jugeons pas trop vite une chose à l’envergure de notre propre savoir, il y a un risque élevé d’être à côté de la plaque…). On trouve bien d’autres mentions relatives à l’asphodèle, éparpillées chez Aetius, Alexandre de Tralles, Paul d’Égine, Oribase, le pseudo-Apulée, etc. De tous ces auteurs, on se rappellera des vertus emménagogues de l’asphodèle, mais aussi de son aptitude efficace face aux douleurs auriculaires et à celles des membres inférieurs, les affections hépatiques, l’alopécie, etc. A cela, nous pouvons ajouter, en lisant Galien, des choses assez similaires et qui, contrairement aux deux autres auteurs qui l’ont précédé – Dioscoride et Pline l’Ancien – ne confinent pas à l’exubérance. A la lecture du seul Dioscoride, on sent davantage grandir encore cette sensation d’éparpillement, de copier-coller massif, formant assemblage de données disparates agencées sans rime ni raison. Avec Pline, c’est pire encore. A eux deux, ils en disent beaucoup plus long sur l’asphodèle que les différents auteurs dont nous avons déjà évoqué le travail plus haut. Mais Pline est un compilateur. Avec lui, tout y passe : le rhizome, le bulbe, la tige, la feuille, la graine, rien ne se perd dans l’asphodèle plinien. Toutes ces parties sont apprêtées de différentes manières : décoction dans l’eau et le vin, infusion dans le vin, le vinaigre et le miel, poudre de rhizome, suc frais, etc. Enfin, un fatras dans lequel il est bien difficile de déceler l’ombre d’un fil conducteur, l’asphodèle étant le remède permettant de soigner de si nombreuses affections qu’en établir la liste me donne le tournis : très franchement, la très longue (et surtout absconse) notice que Pline accorde à l’asphodèle ressemble à s’y méprendre à un de ces textes qui vantent le remède x ou y du premier camelot de foire venu. En ce sens, en compulsant Pline, nous ne sommes guère éloignés des différents opuscules d’astrologie botanique qui fleurissaient à la même époque : là, la médecine flirte fortement avec le domaine de la magie. Selon ces traités, l’asphodèle remplissait les fonctions de médicament face aux affections qui suivent, entre autres : douleurs de la rate, des reins, des genoux, des dents (chez les enfants), mal de tête, palpitations, dysenterie, épilepsie, affections cutanées et brûlures, asthénie, etc. Panacée ? Attendez, vous n’avez encore rien vu ! Elle est censée parvenir à guérir les morsures de par ses propriétés antivenimeuses, et représente en outre un antidote sûr contre les poisons végétaux. Tant qu’à faire, ouvrons les vannes en plein : ses pouvoirs magiques supplémentaires résident en ceci : évacuer les peurs nocturnes, lutter contre l’injustice dans les procès, se protéger des bandits de grand chemin et de la baskania, faire « disparaître » ses ennemis. De plus, en tant que plante divinatoire, prophétique, oraculaire, l’asphodèle permet de révéler des secrets et de découvrir l’emplacement de trésors. Malgré tout, « l’asphodèle semble avoir conservé longtemps encore après l’Antiquité la réputation d’être une plante médicinale efficace pour guérir de nombreuses affections » (5).

Dioscoride mentionne quelques informations à propos de la récolte de l’asphodèle qui permettent d’asseoir le fait que cette plante était, pour les Grecs antiques, d’essence nocturne, et peut-être féminine. Il fallait, selon lui, effectuer la récolte de cette plante en soirée, ou mieux durant la nuit, en particulier lorsque la lune était dans sa phase descendante, et surtout de s’en saisir de la main gauche. Pline précise que la racine d’asphodèle devait être arrachée à l’automne, période de sa plus grande efficacité. Puis, ceci fait, il était souhaitable d’exposer durant trois nuits la plante aux rayons des astres avant de la disséquer. Parfois pendant sept nuits consécutives. De plus, si vous cueillez l’asphodèle en parfait état de chasteté, à genoux et avec beaucoup de piété, cela est censé accroître la commisération de la plante à votre égard.
Si l’asphodèle est une plante de la vie à travers les divers aspects que nous venons d’aborder, elle est aussi – bien sûr ! – celle de la mort. Déjà, au VIII ème siècle avant J.-C., Homère jonchait la promenade des morts d’asphodèles. Selon la mythologie grecque, l’Hadès se décompose selon ces trois niveaux :

-Les Champs Élysées (= séjour des bienheureux ; espèce de paradis) ;
-La plaine d’asphodèles ou mieux, pré/prairie/plaine asphodèle, transcription littérale de « asphodelos leimôn » qu’on croise dans l’Odyssée (= sorte de « purgatoire » où les âmes attendent d’être purifiées) ;
-Le Tartare (pour les vilains).

Ainsi les prairies infernales étaient-elles peuplées de ces gracieuses plantes aux fleurs blanches. Cette « plante sera par la suite toujours considérée comme un des rares végétaux à pousser dans ce lieu mythique où ‘‘demeurent les âmes, ces fantômes des défunts’’ dont elle deviendra en quelque sorte l’un des symboles » (6). On a parfois été excessif avec l’asphodèle : de blanc, on l’a fait passer au gris. Écoutons Helmutt Baumann : « Royaume des morts, l’Hadès aux traits lugubres […] donnait asile aux ombres dans une prairie couverte d’asphodèles. Cette fleur pâle, grisâtre, correspond bien à ces lieux, elle donne au paysage un aspect qui convient particulièrement à la tristesse et au néant des Enfers » (7).
Pour une raison que j’ignore, les Anciens – du moins certains d’entre eux – ont allégué le fait curieux suivant : la fleur d’asphodèle aurait un parfum de pestilence, de par sa proximité avec la mort, le cadavre, le tombeau. Est-ce par ce que son parfum est rebutant qu’elle fut imaginée comme seul gazon de l’Hadès, ou bien son positionnement dans la géographie infernale des Grecs anciens a-t-il été à l’origine que, parce qu’il s’agissait d’enfer, cela ne devait que diffuser une odeur peu suave et forcément repoussante ? Autrement dit : la carte détermine-t-elle le territoire, ou l’inverse ? Étonnant, tout cela, lorsque l’on sait que la fleur d’asphodèle possède un parfum proche de celles du jasmin, deux mêmes plantes que Victor Hugo unit en un seul vers :

Jasmin ! asphodèle !
Encensoirs flottants !
Branche verte et frêle
Où fait l’hirondelle,
Son nid au printemps ! (8)

Perséphone, épouse bien connue d’Hadès, ne supportant pas toujours l’odeur empyreumatique que dégageait son époux, ne se couronnait-elle pas d’asphodèles ? Ainsi peut-on siéger durant grande partie de l’année aux Enfers et être pour le moins coquette ! L’asphodèle, mêlé au vin et au miel, n’était-il pas, selon cette formule, reconnu comme aphrodisiaque ? N’est-il pas vrai également que l’asphodèle forme l’un des maillons de la guirlande d’Aphrodite ? C’est du moins ce qu’il ressort du recueil d’épigrammes glanées çà et là par André Ferdinand Herald, largement en-dehors de sentiers bien trop souvent battus. Mais dans La guirlande d’Aphrodite, l’asphodèle occupe l’ultime chapitre dans lequel on côtoie la vieillesse, ce « soir » de la vie, le délabrement inéluctable de la beauté, les rides qui détournent le regard vers les charmes de ces femmes presque encore enfants, douces et rieuses, aux opulentes chevelures parfumées. Ce n’est plus face à la couche extatique que l’on se trouve confronté, mais à celle, funéraire, du naufrage inexorable, de cette chevelure éparse de fils d’argents, fins linéaments qui clament, stridulants, leur désespoir. C’est la tombe, c’est la mort qu’accompagnent ces asphodèles cendrés, bien que Hugo, encore, place entre ses touffes « un frais parfum ». Même Cazin, qui n’est pas forcément spécialiste de cette question, fait référence au caractère agréablement parfumé de l’asphodèle : « Les Grecs et les Romains plantaient l’asphodèle dans le voisinage des tombeaux, avec le lis, la rose, la violette, le narcisse et l’amaranthe. Ils voulaient que la dernière demeure de leurs pères fût constamment parfumée par ces fleurs odoriférantes » (9). Malgré tout, le caractère funéraire de l’asphodèle ne s’est pas perdu en cours de route. Sur leur tombe, les morts recevaient des bulbes d’asphodèle comme offrande, peut-être en guise « de viatique pour la vie immortelle […] S’il était censé donner aux morts la seconde vie immortelle, on comprend mieux le cas qu’on en faisait aussi dans la médecine grecque, comme d’un contre-poison » (10). Et c’est là que ça devient très intéressant ! Par poison, nous pouvons entendre au moins trois choses : le venin des animaux, celui des plantes, enfin, celui émanant d’entités n’étant ni humaines, ni végétales ou animales. Les animaux tels que scorpions et serpents, loin d’être tous venimeux, étaient tenus comme des êtres de nature chthonienne. Aussi plaçait-on de l’asphodèle sous le chevet afin d’en éloigner ces animaux considérés comme provenant du monde souterrain. On faisait de même en dissimulant de l’asphodèle sous l’oreiller. Par ailleurs, cette plante écarte les sortilèges maléfiques lorsqu’elle est plantée devant la porte des habitations, précise Pline, mais aussi ce que l’on appelle démon (11) : l’asphodèle délivre de l’emprise de telles entités. C’est, en partie, grâce à cela que certains antiques astrologues grecs ont attribué à Kronos l’asphodèle, « un dieu sombre, vivant sous la terre et sous les flots des mers, où il règne entouré de dieux infernaux » (12). C’est peut-être, comme le fait remarquer Guy Ducourthial, en raison des éléments souterrains remarquables de l’asphodèle que l’on a fait la déduction qui consiste à associer cette plante au monde d’en-bas, comme si son bulbe en était l’évidente signature.

Du bulbe d’asphodèle, on a tiré autrefois, dit-on, un alcool, de cet alcool même qui, faisant perdre le sens, provoque un état proche de la mort ; ici, la contiguïté avec le monde onirique n’est pas loin. L’asphodèle se rapproche, une fois de plus, du monde souterrain, présenté comme fleur d’ornement de l’autel d’un Dionysos infernal et funéraire, jusqu’à celui qui veille sur le sommeil de Booz endormi, vieillard au déclin de sa vie ; et cette lune – faucille d’or jetée dans le champ des étoiles – qui brille parmi « ces fleurs de l’ombre » que sont les asphodèles, rappelle, encore, la dimension chthonienne et saturnienne de l’asphodèle…


  1. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p. 96.
  2. P. P. Botan, Dictionnaire des plantes médicinales les plus actives et les plus usuelles et de leurs applications thérapeutiques, p. 27.
  3. Guy Ducourthial, Flore magique et astrologique de l’Antiquité, p. 546.
  4. Ibidem, p. 318.
  5. Ibidem, p. 546.
  6. Ibidem, p. 318.
  7. Helmutt Baumann, Le bouquet d’Athéna, p. 67.
  8. Victor Hugo, La prière pour tous, VII, mai 1830.
  9. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p. 96.
  10. Angelo de Gubernatis, La mythologie des plantes, Tome 2, p. 28.
  11. A sans doute bien différencier des antiques daïmones grecs, qui n’ont aucun rapport avec les diables du christianisme. Le daïmon est avant tout un « pouvoir », un être surnaturel intercesseur entre les hommes et les divinités ; parfois on le présente comme une puissance divine.
  12. Guy Ducourthial, Flore magique et astrologique de l’Antiquité, p. 322.

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L’huile essentielle d’arbre à thé (Melaleuca alternifolia)

Myrtacée d’assez petite taille (très souvent 3 à 4 m ; davantage en milieu sauvage : 10 m), l’arbre à thé est originaire d’Australie, principalement de ces deux grandes régions situées à l’est que sont la Nouvelle-Galles du sud et le Queensland. Cousin des eucalyptus et d’autres melaleucas (niaouli, cajeput, avec lesquels il ne faut pas le confondre), l’arbre à thé affectionne plus particulièrement les zones marécageuses et côtières, enfin des zones humides desquelles émergent ses rejets lorsque le tronc principal vient à disparaître, ce qui n’est pas si simple, son bois très dur étant quasiment imputrescible et qui plus est protégé par une épaisse écorce ignifugée dont la pellicule la plus extérieure, qui se détache en fines lanières, ne doit en aucun cas nous faire croire à une quelconque fragilité de cet arbre, souvent arbuste, à l’allure de gringalet. De même que ses rameaux réclinés au feuillage plumeux qui donnent une impression de grâce et de légèreté. Quand on y regarde de plus près, l’on se rend compte que les feuilles linéaires et lancéolées de l’arbre à thé sont de nature très coriace. A leur surface, de nombreuses glandes à essence sont visibles : il suffit de les froisser brusquement pour qu’elles dégagent une odeur aromatique forte qui contredit l’apparente sensation de faiblesse que véhicule l’image de cet arbre somme toute gracile, dont les fleurs blanches très parfumées, aux nombreuses étamines, augmentent davantage cette impression. Enfin, sa résistance avérée aux parasites achève de déconstruire le portrait erroné de l’arbre à thé qui ne doit pas être jugé sur son envergure, laquelle ne permet pas de soupçonner quelle formidable force s’abrite au sein de cet arbre finalement assez banal.

Cet arbre a été découvert par le capitaine Cook au XVIII ème siècle lors de l’une de ses expéditions dans le Pacifique. Traditionnellement, l’arbre à thé a été d’usage chez les indigènes australiens bien avant l’arrivée des colons. On utilisait les feuilles pour désinfecter l’eau de boisson ainsi que pour traiter les plaies, les brûlures et autres coupures à l’aide de cataplasmes. Les maladies cutanées ainsi que les affections de la sphère respiratoire étaient également traitées par l’emploi des feuilles de l’arbre à thé. Malheureusement, bien peu de ces savoirs ancestraux nous sont parvenus, du fait que d’immenses pans de la culture aborigène ont disparu avec ces populations, sous l’impulsion délétère de l’homme blanc. L’arbre à thé est donc un témoin muet de ce désastre : en 1770, James Cook rapporte des feuilles de cet arbre en Europe. On lui donne alors le nom anglais de tea tree du simple fait que, lors du voyage de retour, les marins l’utilisèrent comme ersatz de thé. Depuis, le nom est resté bien que l’arbre à thé appartienne à une famille botanique strictement distincte de celle du théier asiatique.
Les vertus thérapeutiques de l’arbre à thé ne semblent pas avoir intéressées le capitaine Cook puisqu’il faudra attendre les années 1920-1923 avant de voir naître toute une série d’études australiennes au sujet de son huile essentielle et de ses propriétés bactéricides qui furent alors testées sur de nombreuses souches. Durant la Deuxième Guerre mondiale, l’huile essentielle d’arbre à thé fut utilisée pour soigner les blessures des soldats australiens. Mais que le chemin aura été long entre l’usage traditionnel millénaire et l’utilisation thérapeutique moderne de cette huile essentielle par les descendants des colons ! La préciosité thérapeutique de cette substance a amené la culture en grand de l’arbuste qui la produit, ainsi l’arbre à thé est-il cultivé sur de nombreux hectares australiens, et s’est même déployée à d’autres pays : l’Inde, la Malaisie, la Nouvelle-Calédonie, l’Afrique du Sud et Madagascar.
Dans les années 1960, le docteur français Jean Valnet évoquera, dans son ouvrage L’aromathérapie, se soigner par les huiles essentielles, le niaouli et le cajeput, mais, curieusement, il fera l’impasse sur l’huile essentielle d’arbre à thé, chose d’autant plus étonnante qu’aujourd’hui cette huile essentielle est considérée comme un must qu’on se doit de posséder aux côtés de l’huile essentielle de lavande fine et de l’essence de citron.

L’huile essentielle d’arbre à thé en aromathérapie

Feuilles fraîches et petits rameaux forment l’ensemble de la matière première distillable de l’arbre à thé. La vapeur d’eau à basse pression prend environ trois heures de temps pour emporter une fraction aromatique dont la proportion se situe, en général, entre 1 et 2 %. Le produit final est une huile essentielle liquide et mobile, incolore à jaune très pâle, d’odeur forte, « terpinolée » ou « terpénique » disent certains, ce qui, grosso modo, ne veut pas dire grand-chose. Mais ces deux termes s’expliquent en raison de la composition biochimique de cette huile essentielle qui s’équilibre entre les monoterpènes (environ 40 %) et les monoterpénols (40 % également) :

  • Monoterpènes : dont α-terpinène (10 %), γ-terpinène (20 %), paracymène (11 %)
  • Monoterpénols : dont α-terpinéol (4 %), terpinène-4-ol (38 %)
  • Oxydes : dont 1.8 cinéole (9 %)
  • Sesquiterpènes (6 à 10 %)
  • Sesquiterpénols (1 à 3 %)

Propriétés thérapeutiques

  • Anti-infectieuse : antibactérienne majeure à large spectre d’action (Streptococcus pyogenes, Streptococcus mutans, Streptococcus pneumoniae, Staphylococcus aureus, Pseudomonas aeruginosa, Klebsellia pneumoniae, Escherichia coli, Propionobacterium acnes, Enteroccocus sp., Lactobacillus, Actinomyces, etc.), bactériostatique (la différence entre propriété antibactérienne et bactériostatique s’explique surtout par le passage d’une faible concentration en huile essentielle à une concentration plus élevée), antifongique à large spectre d’action (Saccharomyces cerevisiae, Trichophyton mentagrophytes var. interdigitale, Trichoderma viride, Pityriasis versicolor, Malassaria furfur, Candida albicans, Aspergillus niger, Microsporum audouinii, etc.), antiprotozoaire (Trichomonas vaginalis), antivirale (Herpes simplex I et II, zona VZV, Influenza, Molluscum contagiosum), antiseptique atmosphérique, antiparasitaire cutanée et intestinale, insectifuge
  • Immunostimulante, immunomodulante, anti-asthénique, positivante
  • Anti-inflammatoire, antihistaminique
  • Anti-oxydante
  • Cicatrisante, régénératrice cutanée, radioprotectrice
  • Décongestionnante veineuse et lymphatique
  • Neurotonique, équilibrante psychique

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère pulmonaire + ORL : infections virales et bactériennes des voies respiratoires hautes et basses, bronchite, rhinite, pharyngite, rhinopharyngite, laryngite, angine, maux de gorge, sinusite, sinusite chronique, otite, grippe
  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : gastro-entérite virale ou bactérienne, parasites intestinaux (lamblias, ascarides), mycose digestive
  • Troubles de la sphère génito-urinaire : vaginite à trichomonas, vulvite, urétrite, mycose vaginale (candidose surtout), leucorrhée, cystite, herpès génital, condylome
  • Troubles de la sphère circulatoire : œdème lymphatique, varice, jambes lourdes, hémorroïdes, ulcère variqueux
  • Affections bucco-dentaire : ulcère buccal, aphte, abcès dentaire, pyorrhée alvéolaire, mycose, carie, gingivite, stomatite, herpès labial, renforcement de l’hygiène buccale par limitation de la plaque dentaire
  • Affections cutanées : acné, mycose cutanée, unguéale ou sous-unguéale (candidose, onychomycose, pied d’athlète), eczéma, psoriasis, abcès, furoncle, plaie, plaie infectée, blessure, coupure, escarre, impétigo, intertrigo, cors, verrue, zona, soin des peaux et des cheveux gras
  • Brûlure accidentelle, radiodermite (accompagnement d’un traitement de radiothérapie : l’huile essentielle d’arbre à thé s’utilisera par voie cutanée diluée au moins ¼ d’heure avec la séance de radiothérapie. Étant anti-inflammatoire et régénératrice cutanée, elle permet à la peau de se protéger de l’impact des rayons. Cependant, comme elle est irritante chez certaines personnes, on la remplacera efficacement par les huiles essentielles de lavande fine ou de niaouli. Huile essentielle à appliquer aussi bien avant qu’après, sur peau bien sèche.)
  • Piqûres et morsures d’insecte, démangeaisons associées, repousser les poux, les acariens, les mites, les tiques, la gale
  • Asthénie, fatigue chronique

Modes d’emploi

  • Voie cutanée diluée à privilégier. Peut néanmoins s’appliquer pure sur la peau (geste d’urgence).
  • Voie sublinguale (diluée à hauteur de 10 % dans un excipient adapté).
  • Diffusion atmosphérique : en synergie de préférence, du fait que son odeur assez peu agréable parvient parfois à choquer certaines cellules olfactives délicates (cela reste à la libre appréciation de chacun, bien entendu).
  • Inhalation humide, olfaction.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • L’huile essentielle d’arbre à thé est déconseillée aux enfants de moins de sept ans ainsi que durant les trois premiers mois de grossesse.
  • A doses thérapeutiques normales et raisonnables, on peut parfois voir apparaître un phénomène d’irritation cutanée inflammatoire (et de nature allergique également), en raison d’une possible oxydation de cette huile essentielle avec le temps. Cela n’est pas dû, comme on le lit de temps à autre, à la forte proportion de terpinène-4-ol : c’est le 1.8 cinéole qui est alors en cause (bien que sa présence, en moyenne, ne s’élève jamais au-delà de 10 %). Bref, l’huile essentielle d’arbre à thé peut s’oxyder (mais elle n’est pas seule dans ce cas). Bien que les huiles essentielles se conservent facilement pendant cinq bonnes années (et très souvent au-delà de la DLUO), il est impératif de bien veiller à fermer correctement les flacons et à les entreposer dans un lieu sec et frais, à l’abri de la lumière du soleil et d’une source de chaleur importante.
  • Toxicité : à dose massive (de l’ordre de 5 à 10 ml, soit un demi à un flacon entier), que ce soit par voie orale ou cutanée, on peut voir survenir les perturbations suivantes : confusion mentale, difficulté d’élocution, incoordination motrice (ataxie locomotrice), coma.
  • L’huile essentielle d’arbre à thé, de même que celle d’eucalyptus globuleux, est très présente dans nombre de préparations pharmaceutiques, dont les dentifrices où elle s’associe à merveille à l’essence de citron et/ou l’huile essentielle de laurier noble.
  • Hydrolat aromatique : c’est un bon compromis que d’utiliser cet hydrolat en lieu et place de l’huile essentielle correspondante. Il intervient surtout par voie externe comme astringent et anti-infectieux. Complétant le traitement des mycoses (cutanées, buccales, vaginales ou encore unguéales) et de l’herpès labial, il permet aussi le lavage des plaies et des muqueuses, rétablissant l’hygiène buccale, apaisant les peaux irritées, désincrustant les peaux grasses.

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Les huiles essentielles d’eucalyptus

Les fleurs d’eucalyptus globuleux.

Eucalyptus globuleux (Eucalyptus globulus) et eucalyptus radié (Eucalyptus radiata)

Bien que la langue en usage en Australie soit l’anglais, cette île n’a pourtant pas été découverte par les Britanniques, mais par les Hollandais au XVII ème siècle (1605). A cette époque, il est encore trop tôt pour raconter l’histoire de l’eucalyptus. Après l’anecdote à la sauce hollandaise, venons-en aux Anglais, incarnés en la personne du navigateur James Cook (1728-1779) qui effectua trois voyages entre 1768 et 1779 qui le menèrent à chaque fois non loin de cette immense île australe. A bord, des botanistes, et à chaque escale, des échantillons prélevés, mais qui ne seront, pour la plupart, étudiés que plus tardivement. Cela n’empêche pas l’Australie de devenir possession anglaise au grand dam des Français, en guerre, encore, contre Albion, l’ennemi juré. Or, à la même période, des navigateurs français croisent dans le même coin, ou peu s’en faut. C’est le cas du militaire et navigateur Jean-François de la Pérouse dont on finit pas ne plus avoir de nouvelle en 1788, après qu’il ait mouillé au large de Botany Bay entre janvier et mars de la même année. Aussi, peut-on dire que La Pérouse a touché l’Australie en au moins un point. Étant presque assuré qu’il lui est arrivé malheur, la France missionne D’entrecasteaux qui embarque en septembre 1791 à bord de frégates aux noms qu’on peut penser propitiatoires, La Recherche et L’Espérance, qui emportent (tant qu’à faire des milliers de kilomètres jusqu’aux antipodes, autant ne pas s’y rendre pour rien) dans son ventre un naturaliste, La Billardière (1755-1834). L’année suivante, en mai 1792, l’expédition découvre sur cette île qu’on n’appelle pas encore Tasmanie mais toujours « terre de Van Diemen », un arbre si haut qu’il fallut en couper le tronc pour en contempler les fleurs de près : le gommier bleu (= blue gum en anglais), plus communément eucalyptus, mot qui désigne le genre auquel cet arbre appartient et qu’un autre Français, L’Héritier (1746-1800) nomme et décrit en 1789, alors que La Billardière est, lui, le premier à décrire l’un des deux eucalyptus qui nous intéressent ici, c’est-à-dire Eucalyptus globulus, en 1800.
Mais cette opération de sauvetage tourne elle-même au désastre. Catastrophique à plus d’un titre, elle perd son capitaine, D’entrecasteaux, qui succombe au scorbut en 1793. Malgré ces écueils – ce qui est ballot pour des marins – c’est donc à un Français et non à un Anglais qu’échoira le droit d’associer son nom à l’un des eucalyptus les plus connus au monde. La France n’a pas gagné l’Australie, mais s’est arrogée le mérite d’apposer sa marque sur un arbre comptant dans sa famille près de 700 membres essentiellement endémiques à l’Océanie et, pour quelques-uns d’entre eux, au sud-est asiatique (Malaisie, etc.). C’est toujours mieux que rien. Et puisqu’on ne put maintenir la botte française sur le sol australien, on en exporta les arbres en Europe, bien que pas immédiatement, puisque ce n’est qu’en 1847 que le premier eucalyptus – le gommier rouge (Eucalyptus camaldulensis) – pose ses racines sur le sol européen, se répandant de la péninsule ibérique à la Côte d’Azur. En 1854, Ramel, horticulteur et négociant, se rend à Melbourne : il dit observer un jeune arbre qui lui paraît pousser à vue d’œil, à quoi Francis Hallé répond, en confirmant que « certains eucalyptus poussent de quatre mètres par an dans leur milieu naturel » (1). A la suite de quoi, compte tenu de l’acclimatation facile de l’eucalyptus tout autour de la Méditerranée, Ramel décide l’introduction de l’eucalyptus globuleux en Algérie (où il s’est depuis naturalisé), ainsi qu’en Provence en 1856. Les eucalyptus sont des arbres à grande plasticité écologique, pour reprendre une expression de Francis Hallé. C’est pourquoi ils purent, hors d’Australie, s’implanter dans différentes zones du monde aux climats similaires. Par exemple, Eucalyptus globulus, originaire de Tasmanie et de l’état de Victoria : cela prédisposait son aptitude à être semé dans l’ensemble du bassin méditerranéen.
Au milieu du XIX ème siècle, environ 50 espèces d’eucalyptus sont introduites dans le sud de l’Europe (ainsi qu’en Amérique du Sud et dans d’autres zones plutôt tropicales). L’engouement est tel que la culture des eucalyptus de part et d’autre de la mer Méditerranée confine à la véritable passion, qui finira par grossir le rang des espèces cultivées à une centaine dans les années 1890 pour les seuls territoires de l’Italie, de la Corse et de la Côte d’Azur, sur l’impulsion d’un de ses plus grands promoteurs, le Français Charles Naudin (1815-1895), ce qui explique la présence, aujourd’hui naturelle, de ces arbres, et donc du gommier bleu, aux abords de Cannes, Nice, Hyères ou encore Antibes, ainsi que dans cet arrière-pays niçois depuis lors redessiné : en effet, à quoi ressemblerait la Côte d’Azur sans les nombreuses espèces végétales qui la peuplent et qui proviennent des quatre coins du monde ?
Côté australien, l’engouement a pris, mais d’une toute autre manière : les côlons, après avoir entamé la décimation du peuple aborigène et grandement menacé puis anéanti une grande partie des savoirs traditionnels liés aux eucalyptus thérapeutiques, s’attachèrent à exploiter purement et simplement bon nombre d’eucalyptus. Après avoir abattu les hommes, on fit de même des arbres. Les plus grandes villes australiennes, à leur début, ne purent s’ériger sans ces alliés de choix que sont les eucalyptus. Et l’on peut légitimement poser la question de savoir si la colonisation de l’Australie aurait été possible sans eux… Oui, le côlon australien se dit qu’il serait probablement ridicule de ne pas user de ce bois lourd, dense, résistant à l’eau, à la pourriture et à l’infestation des parasites, qui dure dans le temps : tant qu’à bâtir, autant bâtir solidement, ce qui nous situe bien loin des futures pitreries d’Ikéa. La première fonction des eucalyptus australiens, c’est donc d’apporter du bois de construction, du bois d’œuvre : on en fabrique des maisons et d’autres bâtiments. Certains eucalyptus se paient le luxe de fournir le bois formant les bardeaux de toiture, alors que d’autres, plus colorés, plus chatoyants, procurent, quant à eux, la matière première nécessaire pour l’aménagement intérieur : marqueterie, menuiserie, ébénisterie. Quitte à y vivre, pourquoi ne pas doter ces maisons de cheminées ? Le combustible n’est autre que du bois d’eucalyptus. Et comme l’eucalyptus est un grand voyageur, on en fabrique des tonneaux qui roulent et des roues, des traverses de chemin de fer pour faire passer ici ou là des trains tractés par des locomotives dont la chaudière est alimentée en charbon de bois d’eucalyptus. Soucieux de favoriser la communication, c’est dans des troncs d’eucalyptus qu’on taille les poteaux télégraphiques qui envoient les nouvelles à longues distances par le biais de ce réseau ou par celui d’un autre : le papier. L’eucalyptus est largement exploité (de nos jours encore) comme essence fournissant une pâte à papier de qualité sur lequel on imprimera livres, gazettes et journaux, supports sur lesquels le savoir se répandra, par la mer s’il le faut : l’eucalyptus, encore lui, toujours lui, permet la conception des bateaux (coques, ponts, mâts), mais aussi des infrastructures qui facilitent l’embarquement : les ports. Forts de tous ces avantages, l’eucalyptus est donc partie à la conquête du monde, s’est implanté partout où l’homme, pour des raisons fort diverses, a fait appel à ses services, en particulier durant un XIX ème siècle très xylophage, révolution industrielle oblige. On comprend rapidement l’intérêt de planter un eucalyptus à la pousse rapide plutôt qu’un chêne qui va mettre des plombes pour parvenir au même résultat. Ainsi, on plante des eucalyptus à tour de bras, on les plante à foison, on les plante à millions : Chine, Inde, États-Unis, Andes, est africain… Des milliers d’hectares sont dévolus à l’arbre océanien.
Mais le piège que, sans le savoir, l’homme s’est tendu à lui-même a fini par se refermer sur lui : on ne décide pas de l’implantation en grand d’une espèce dans une zone où elle est inconnue sans se prendre tôt ou tard un retour de flamme dans la figure. Quand cela arrive, on accuse l’eucalyptus de tous les maux sans jamais (ou presque jamais) remettre en cause le responsable de tout ce merdier : ce bipède d’Homo sapiens. Il est vrai que certains motifs d’implantation sont tout à fait louables, de salubrité publique pourrait-on dire : l’eucalyptus, grâce à ses longues et profondes racines, est un gros buveur, ainsi absorbe-t-il les eaux souterraines. Quand il fut planté dans des zones marécageuses, comme celles situées entre la capitale italienne et la mer Méditerranée, l’effet se fit rapidement sentir : l’assainissement de cette région en éradiqua le paludisme. Assécher des zones d’eau croupie et marécageuse, vectrices de maladies, en supprimant les moustiques et les saletés qu’ils trimballent, représenta un véritable progrès, non seulement d’un point de vue médical, mais social puisqu’il concernait le bien-être et le mieux-vivre de tous les jours. Au XIX ème siècle en France, la malaria tue de manière effarante. Alors quand on voit arriver ce grand gaillard d’Eucalyptus globulus, dont le bruit court qu’il pourrait s’attaquer à la racine du mal, on ne réfléchit pas, on fonce. Pour renforcer cet effet antipaludéen, les eucalyptus, vu qu’ils boivent beaucoup, rejettent également beaucoup d’eau par évapotranspiration foliaire. A l’été surtout, et par forte chaleur, les eucalyptus semblent enveloppés d’un halo bleuâtre : c’est un effet provoqué par cette exsudation, eau des feuilles renvoyée à l’air, mais néanmoins chargée d’une fraction d’essence aromatique : ainsi peut-on voir l’eucalyptus dégazant comme un gigantesque diffuseur d’huile essentielle. Bien sûr, une partie du résultat de cette expectoration finit par tomber à terre, de même que les micro gouttelettes formées par un diffuseur ne demeurent pas indéfiniment entre le plancher et le plafond. Autrefois, l’on n’utilisait pas ce type d’appareillage qui, de toute façon, n’existait pas, mais on savait procéder par fumigation humide : on faisait ainsi bouillir des feuilles d’eucalyptus dans les chambre des malades, de même qu’on trimballait d’énormes lessiveuses emplies de la même décoction dans la plupart des hôpitaux qui se préoccupaient un tant soit peu d’asepsie, parce qu’on n’ignorait pas alors que l’eucalyptus est un tueur de bactéries. Pour s’en convaincre, il suffit d’observer le sol sur lequel pousse un eucalyptus : il n’y croît rien d’autre que lui, il inhibe le développement des plantes qui chercheraient à pousser à ses pieds. Exit non seulement les moustiques, mais également la flore spontanée. L’eucalyptus cultiverait-il le quant-à-soi ?
Un autre inconvénient de l’implantation à grande échelle des eucalyptus réside dans le fait qu’il est peu enclin à développer un sol de belle qualité, chose à propos de laquelle on alertait déjà dans les années 1950 : « ces eucalyptus auront toujours l’inconvénient de ne pas donner d’humus ou d’en donner très peu et plus leur croissance sera rapide, plus ils puiseront d’eau dans le sous-sol pour la transpirer et plus ils activeront l’aridité, ce qui est grave dans les régions semi-arides. On ne peut en vérité faire du reboisement sur les sols qu’ils auront déjà usés et appauvris en eau et en divers éléments chimiques ou même en micro-organismes entretenant la fertilité des terres en surface ou en profondeur » (2). Depuis, les plantations massives d’eucalyptus ont été largement controversées, et cela pour des raisons différentes : il n’améliore pas les sols, ne fournit pas ou peu d’ombre, ne procure pas de fourrage pour le bétail ni de fruits comestibles pour l’alimentation humaine, etc. Il est bien possible qu’on en soit venu à mesurer ses inconvénients plus grands que ses avantages. C’est ce que l’on a pu observer au Portugal il y a deux ans, après que des dizaines de milliers d’hectares d’eucalyptus sont partis en fumée : après les avoir adulés hier, aujourd’hui, c’est sans pitié qu’on les arrache.

L’eucalyptus appartient à la vaste famille des Myrtacées qui, outre le myrte qui lui a donné son nom, comprend parmi ses membres d’illustres représentants : l’arbre à thé, le niaouli, le cajeput, le giroflier, le goyavier, etc., riche famille aromatique s’il en est. L’eucalyptus n’est qu’un genre parmi tous ceux-là ; or ce genre compte à lui seul plusieurs espèces d’eucalyptus, dont certains ne sont pas même des arbres mais de petits arbrisseaux dont la hauteur est inférieure à un mètre. Rien à voir avec le géant gommier bleu : très souvent, il culmine à au moins 50 m dans son aire d’origine (en Europe, c’est très rare qu’il parvienne à cette taille), passant aussi les 70 m, jusqu’aux 100 m (on fait parfois état d’arbres bien plus grands encore : 125-130 m de hauteur ; c’est bien possible). Contrairement au niaouli, qui est tout tortueux, l’eucalyptus globuleux possède un tronc tout droit de couleur bleu gris, dont l’écorce se détache en longues lanières roussâtres. Si l’eucalyptus globuleux n’est pas prêt à laisser quiconque s’inviter sous sa frondaison légère, il n’en va pas de même – et heureusement pour lui – avec sa propre progéniture. C’est ainsi qu’à côté d’un géant l’on peut constater la frêle existence d’un scion de deux à trois mètres, bête tige toute droite qui porte des feuilles plus ou moins rondes, opposées et décussées, sessiles (c’est-à-dire sans pétiole : elles sont directement scotchées sur la tige). Ces feuilles juvéniles de couleur gris perle à bleutée, sont couvertes de pruine, cette substance cireuse qu’on trouve sur les raisins et les prunes, par exemple (certains expliquent qu’elle aurait pour fonction de faire déraper les insectes, ce que je ne peux imaginer sans un sourire). Cette forme de l’eucalyptus en son jeune âge « est tolérante à l’ombre du sous-bois, nous explique Francis Hallé ; en revanche, elle ne supporte pas la sécheresse qui règne dans les strates les plus hautes de la forêt. Une métamorphose est donc obligatoire » (3). En effet. C’est à croire que plus l’arbre grandit et plus ses feuilles, tout d’abord rondouillardes comme nous l’avons dit, s’allongent, prennent cette caractéristique forme de fer de faux, longues de presque 25 cm parfois et large de 5 ! Conservant plus ou moins leur texture épaisse et coriace, ces feuilles se dénuent de leur pruine, ce qui modifie sensiblement leur couleur, qui passe au vert olive, voire au vert doré cendré. Et, histoire d’apparaître plus longues qu’elles ne sont déjà, voilà qu’elles se munissent d’un pétiole. Des feuilles juvéniles aux feuilles matures, le changement morphologique est si époustouflant que même le « gui » de l’eucalyptus doit s’adapter à la situation : sur les rameaux d’eucalyptus globuleux qui portent des feuilles rondes, l’on voit l’une de ces plantes parasites – Dendrophthoe homoplastica – qui possède, elle aussi des feuilles rondes. Dans les strates les plus élevées, c’est un autre de ces guis, Dendrophthoe glabrescens, qui prend le relais : de même que les feuilles qui l’environnent, il porte des feuilles fort semblables ! Bref : « que signifie un arbre qui change d’aspect au point de devenir méconnaissable ? », interroge Francis Hallé (4). Qu’il a plus d’un tour dans son sac ? A ce titre, quand on observe sa floraison étrange, l’on n’est pas loin de se dire que cet eucalyptus-là est un drôle de phénomène : à cet endroit, l’on peut clairement parler de bouton floral. Son calice, plus ou moins rond à quadrangulaire, est coiffé d’un opercule en forme de coupe, voire d’encensoir (disent les plus mystiques d’entre les observateurs), de couleur verdâtre à roussâtre. Calice et corolle sont donc, au départ, intimement soudés l’un à l’autre. Mais, au fur et à mesure qu’avance la floraison, à l’intérieur de ce globule, les étamines blanches de l’eucalyptus, fort nombreuses, bien enfermées et protégées, finissent par expulser le capuchon qui les maintient captives (5). Puis les fleurs fructifient : les fruits ressemblent à de petites urnes coniques et cupulaires sur le couvercle desquelles se dessinent des figures géométriques étoilées à trois, quatre ou cinq branches, renfermant des graines ovales ou arrondies, de couleur noire.

Les feuilles de l’eucalyptus radié.

Plus petit que l’eucalyptus globuleux, l’eucalyptus radié est aussi originaire du sol australien, de Nouvelle-Galles du Sud plus exactement, c’est-à-dire cet état australien situé au sud-est et dont la capitale est Sydney.
Botaniquement, il est assez proche de son grand cousin Eucalyptus globulus, mais possède une cime étalée aux rameaux davantage réclinés. En terme de point commun, on observe chez cet eucalyptus une écorce de même couleur, gris bleuté, qui s’écaille en lenticules caduques. Là où l’eucalyptus radié se rapproche du globuleux, c’est au niveau de ses rameaux : tout d’abord verts quand ils sont jeunes puis rougeâtres, ils sont soumis au même phénomène de métamorphose foliaire : des feuilles juvéniles arrondies, opposées et sessiles font place à des feuilles adultes pétiolées, alternes et lancéolées, mais ne possédant pas la forme de fer de faux caractéristique de l’eucalyptus globuleux.
Cet arbre apprécie la lumière, les lieux exposés à sa convenance, les sols siliceux, frais, profonds et drainés de la plupart des zones subtropicales.

Les huiles essentielles d’eucalyptus en aromathérapie

« S’il est une essence méconnue, c’est bien Eucalyptus globulus qui réalise le paradoxe d’être à la fois l’une des essences les plus profondes et l’une des plus vulgarisées d’un point de vue commercial » (6). Pas seulement vulgaire dans le sens « commun » ou « banal », mais, dans une veine plus péjorative, l’on peut penser ce « vulgarisées » comme la chose quelconque, sans plus d’attrait que n’en recèle sa plate existence. Cependant, lors de sa « découverte », c’est-à-dire, plutôt, du début de l’engouement qu’elle suscita chez les colons australiens, elle ne se destinait pas encore à la fonction thérapeutique qu’on lui connaît : elle était employée, à équivalence avec l’essence de térébenthine, dans l’industrie de la peinture. Ainsi faisait-on dans les années 1860, jusqu’à ce qu’Eugène Rimmel (1820-1887) se penche sur cette essence et ne la fasse connaître au monde de la parfumerie. Quant à l’aromathérapie, elle sut tirer parti de cette substance extraite des feuilles de certains eucalyptus et que l’on confondit souvent avec l’eucalyptol pur. L’eucalyptol, aussi appelé cajeputol bien que plus rarement, porte plus couramment le nom de cinéole, désignation qu’on précède de 1.8. Il fait partie de la famille moléculaire qu’on surnomme époxydes monoterpéniques quand on est chimiste, mais nous autres, nous saurons nous contenter d’un seul mot : oxydes. Mais l’huile essentielle d’eucalyptus, qu’on parle du radié ou du globuleux, ne se réduit heureusement pas qu’au seul 1.8 cinéole, quand bien même on pourrait penser le contraire à l’examen de certains lots d’huiles essentielles (surtout celle d’Eucalyptus globulus) dans lesquels le taux de cette seule molécule grimpe parfois à 95 % ! Ce qui est tout sauf naturel. Passons outre les « communelles » (c’est-à-dire les huiles essentielles reconstituées : on réunit plusieurs productions provenant de différents territoires pour n’en former qu’un seul au final : l’on observe cette pratique avec l’huile d’olives, le miel, etc., et ce même en qualité bio…). Tout autre chose : pour faire grimper le taux de 1.8 cinéole, on distille les feuilles d’eucalyptus globuleux à la vapeur d’eau une première fois, puis on redistille l’huile essentielle obtenue en première distillation : on a donc affaire à une huile essentielle dite rectifiée, qui n’a donc plus rien de 100 % pure, naturelle, entière, etc. (le marché de l’eucalyptus étant très lucratif, on comprend que certains se laissent aller à des œuvres aussi basses). Cette opération vise aussi comme objectif de supprimer du produit final des molécules jugées indésirables (aldéhyde isovalérianique par exemple), mais également le désavantage de faire disparaître la majeure partie des sesquiterpènes et des sesquiterpénols. Face à 90 ou 95 % d’1.8 cinéole, il ne reste guère plus qu’une poignée de molécules, juste assez nombreuses pour se battre en duel. Je ne vois pas en quoi cela peut constituer un produit intéressant… En revanche, il existe des producteurs d’huiles essentielles d’eucalyptus globuleux qui procèdent beaucoup plus respectueusement, obtenant une huile essentielle en une seule et unique distillation des feuilles, à l’exclusion des rameaux, pour une durée de distillation avoisinant les dix heures !
Des eucalyptus, l’on distille les feuilles dont les limbes et la nervure centrale sont nimbés de poches schizogènes, sécrétrices d’essence aromatique. Voici quelques informations chiffrées qui donnent une idée des valeurs moyennes qu’on peut trouver dans les huiles essentielles d’Eucalyptus globulus et d’Eucalyptus radiata.

  • Eucalyptus globulus :
    – Oxydes : 70 à 85 % (1.8 cinéole)
    – Monoterpènes : 20 % (limonène, paracymène, α-pinène, β-pinène)
    – Sesquiterpénols : 1,5 % (globulol, lédol, viridiflorol)
    – Esters : 3 à 6 % (acétate d’α-terpinyle)
    – Sesquiterpènes : 2 % (aromadendrène)
    – Cétones : 4 %
  • Eucalyptus radiata :
    – Oxydes : 60 à 75 % (1.8 cinéole)
    – Monoterpènes : 12 % (limonène, sabinène, α-pinène, β-pinène, β-myrcène)
    – Monoterpénols : 14 % (α-terpinéol, terpinène-1-ol-4)
    – Esters : 5 % (acétate d’α-terpinyle)
    – Sesquiterpènes : 2 %

Ces deux huiles essentielles ont l’apparence d’un liquide mobile, fluide, incolore (ou parfois jaune très pâle). La distillation permet d’obtenir, chez l’un et l’autre de ces eucalyptus, un rendement compris entre 0,7 et 2,5 %. Tout d’abord fraîches, ces deux huiles s’avèrent rapidement brûlantes. C’est, du moins, ce que communique leur odeur, alors que les feuilles brutes, lorsqu’on les goûte, nous font passer du chaud au frais. Mais il s’agit là, une fois de plus, d’un des nombreux « paradoxes » propres aux eucalyptus. Comme en Europe l’on croise l’Eucalyptus globulus et non le radiata, il est possible d’apporter des informations relatives à la composition biochimique des feuilles de l’eucalyptus globuleux à toutes fins utiles. Elles contiennent, comme celles de nombreux autres eucalyptus, du tanin, ainsi qu’une résine (principe amer ?), des flavonoïdes, de l’alcool amylique, etc. Ces feuilles possèdent une odeur pénétrante, balsamique pourrait-on dire, bien qu’on a conscience que ce seul terme-là – balsamique – est bien en-deçà de la réalité. De même, on décrit le parfum de ces feuilles à l’état frais comme camphré, mais comment cela se pourrait-il, sachant que l’eucalyptus globuleux ne contient pas de camphre (ou si peu : 1 %) ?
Pour finir, notons que l’huile essentielle d’eucalyptus radié est moins agressive, olfactivement parlant, que celle d’eucalyptus globuleux.

Propriétés thérapeutiques

Propriétés communes :

  • Anti-infectieuse : antibactérienne (Staphylococcus aureus, Streptococcus pneumoniae, Escherichia coli, Pseudomonas aeruginosa), antivirale, préventive des maladies contagieuses d’origine virale surtout, antifongique (Candida sp.), antiseptique des voies respiratoires et urinaires, antiseptique atmosphérique, antiparasitaire
  • Expectorante, anticatarrhale, antitussive, mucolytique, décongestionnante des voies respiratoires, inhibitrice de l’irritation bronchique
  • Anti-inflammatoire (plus légèrement chez Eucalyptus radiata)
  • Insectifuge
  • Immunostimulante, positivante
  • Promotrice d’absorption (c’est-à-dire qu’elle multiplie le coefficient de pénétration des substances qui se trouvent dans le même support qu’elles. Il faut donc éviter de mélanger ces huiles essentielles dont celle d’eucalyptus globuleux à des supports non neutres, elles entraîneraient dans le sang via un usage cutané les substances contenues dans ces produits et qui seraient potentiellement indésirables pour l’organisme.)
  • Inductrice enzymatique (la haute teneur en 1.8 cinéole fait que la prise de ces huiles essentielles peut perturber le métabolisme d’autres médicaments pris dans le même temps. Elles contrecarrent, affaiblissent ou diminuent leurs actions.)

Propriétés propres à Eucalyptus globulus :

  • Stimulante générale, stimulante du système nerveux
  • Apéritive, digestive (7), vermifuge
  • Diurétique, sudorifique, fébrifuge
  • Astringente, rubéfiante, cicatrisante
  • Antispasmodique
  • Hémostatique
  • Antirhumatismale
  • Hypoglycémiante
  • Pédiculicide

Propriétés propres à Eucalyptus radiata :

  • Tonique mentale, neurotonique, énergisante

Usages thérapeutiques

(Pour davantage de commodité de lecture : les « g » pour globuleux, les « r » pour radié.)

  • Troubles de la sphère respiratoire : infections bactériennes et virales des voies aériennes (basses pour Eucalyptus globulus, hautes pour Eucalyptus radiata), rhinite, ozène (g), rhinopharyngite, pharyngite, laryngite, bronchite aiguë ou chronique, bronchite asthmatiforme (r), asthme hypersécrétant et surinfecté (g), rhume, sinusite, otite, otalgie (r), affection grippale avec fièvre, refroidissement, coup de froid des enfants (r), frilosités grippales (r), prévention des affaiblissements bronchopulmonaires (r), irritation des muqueuses nasales (g), maux de gorge (g), broncho-pneumonie (g), pneumonie (g), toux grasse (r), spasmodique (g), quinteuse (g), gangrène pulmonaire (g), tuberculose pulmonaire (g)
  • Troubles de la sphère vésico-rénale : infections urinaires, cystite (r), catarrhe vésical (g), blennorragie aiguë ou chronique (g), rétention urinaire légère (g), colibacillose (g)
  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : diarrhée rebelle (g), dyspepsie (g), parasites intestinaux : ascaris, oxyures (g)
  • Troubles de la sphère génitale : leucorrhée (r), candidose vaginale (r), vaginite (g)
  • Affections cutanées : gale, herpès labial, pédiculose (g), dermite bactérienne et mycosique (g), acné (g), plaie (g), plaie infectée (g), brûlure au premier et au deuxième degré (g), zona (r), pellicules (g)
  • Troubles locomoteurs : raideurs musculaires (g), douleurs aiguës (g), rhumatismes (g), névralgie (g)
  • Diabète (g)
  • Asthénie, asthénie profonde (surtout physique), fatigue chronique, déprime (à son début), convalescence
  • Désinfection des habitations en cours d’infection et même après (paludisme, rougeole, scarlatine, typhus, choléra)
  • Migraine (g)
  • Moustiques

D’un point de vue énergétique et psycho-émotionnel

Feuille falciforme fréquemment falsifiée, quels autres secrets peux-tu bien nous révéler maintenant ?

La médecine traditionnelle chinoise nous explique que nos deux eucalyptus s’associent à merveille au méridien du Poumon, étant donné les exceptionnelles qualités de leur huile essentielle sur la sphère respiratoire. Nous nous en serions doutés. Serge Hernicot disait plus précisément que l’eucalyptus « libère le biao (l’externe) (8), disperse le vent et la chaleur, fait tomber la fièvre. Est utile en prévention des énergies perverses » (9). Mais si l’eucalyptus sait agir ainsi au niveau du méridien du Poumon, l’on considère qu’il fait de même auprès de bien autres méridiens parmi lesquels nous trouvons plusieurs éléments représentés :
– le Métal : Poumon, Gros intestin,
– l’Eau : Rein, Vessie,
– la Terre : Estomac,
– le Feu : Cœur, Intestin grêle.
Hormis du Bois et un peu de Terre, il ne manque pas grand-chose pourrait-on dire. Mais ce qui est plus intéressant, c’est de classer ces différents méridiens selon leur polarité, selon qu’ils dépendent d’organes ou d’entrailles. Les organes étant de nature Yin et les entrailles Yang, nous pouvons établir le constat suivant :
– Yang : Gros intestin, Intestin grêle, Estomac, Vessie,
– Yin : Poumon, Cœur, Rein.
L’eucalyptus serait de nature davantage Yang que Yin. Or, comment expliquer que, par ailleurs, on lui attribue une nature exclusivement Yin ? C’est du moins ce que laissait sous-entendre le philosophe Jean Baudrillard à la fin du siècle dernier : « Il se dévêt de son écorce comme d’une robe, il est doux au toucher comme une peau. C’est un arbre féminin par sa pâleur et d’une grande élégance naturelle. » Certes, on ne peut lui ôter ces évidentes caractéristiques féminines, mais n’est-ce pas un peu réducteur que de n’en faire qu’une seule essence Yin ? Observons les feuilles juvéniles de l’eucalyptus, leur féminine rotondité, toutes farinées d’un talc qui n’en est pas, observez comme elles s’agrippent aussi bien à la tige qui les supporte, comme autant de petits enfants dans les jupes de leur mère (c’est encore plus frappant chez Eucalyptus perrininiana). Il y a là une fragilité, une tendresse toute maternelle qu’on ne retrouve plus chez les feuilles adultes désormais affranchies du joug maternel. Elles adoptent cette forme de lame de faux très typique. Disposées sur un plan vertical et non plus horizontal, elles ne donnent pas d’ombre, ne confinent pas à l’obscurité Yin qu’on peut observer généralement dans les sous-bois, mais, tout au contraire, elles laissent largement pénétrer la lumière à l’intérieur de la structure même de l’arbre qui devient dès lors solaire et aérien. De plus, « tel l’arbre qui assèche les marécages et purifie l’air de la contrée où il croît, Eucalyptus globulus disperse les eaux impures d’une affectivité compromettante et avilissante pour assainir la terre » (10) afin de tirer profit de ses richesses avec le temps, ce Chronos dont l’attribut est justement une faux (ou une faucille) qui souligne, on ne peut mieux, sa relation à l’eucalyptus : « la faucille est alors le terrible couperet qui rend stérile » (11) : ne voit-on pas cet arbre aux feuilles falciformes décimer tout ce qui pousse à ses pieds ? N’est-ce pas là une action spécifiquement Yang que cette capacité à pourfendre l’envahisseur et l’ennemi invisible et malfaisant, la bactérie pathogène, le virus virulent, le parasite sournois ? Mais cette faucille symbolise aussi l’abondance de la moisson, et à ce titre-là, on ne peut affirmer que l’eucalyptus soit totalement avare de ses bienfaits.
« Lorsque je traversais les grandes forêts d’eucalyptus, j’avais du mal à ne pas me dédoubler », déclamait le poète Bashistya Shivânanta. C’est l’un des effets qu’induit l’eucalyptus, tant il intime le calme et la sérénité. Pour étonnant qu’il soit, le voyage auquel cet arbre invite est intérieur. S’enfonçant au plus profond de notre arbre respiratoire, il nous rappelle, en accédant à l’extrémité de ses feuilles, que notre propre arbre ne se cantonne pas qu’à son seul tronc. Ces feuilles, dont je suis bien curieux de connaître la surface totale d’échange qu’elles peuvent entretenir avec leur environnement, est-ce qu’elles discutent entre elles ? ou avec le vent qui passe ? emportant leurs paroles issues de leur gorge bleutée ? Feuilles falciformes, non falsifiées, bien que la fausseté du faussaire de l’eucalyptus est connue, le faussaire, parce que faux et usage de faux, est un menteur, donc, alors que l’eucalyptus, lui, est un révélateur qui sait faire la transparence.

Modes d’emploi

  • Diffusion atmosphérique (à petites doses et en synergie avec d’autres huiles essentielles et/ou essences en ce qui concerne l’huile essentielle d’Eucalyptus globulus chargée en 1.8 cinéole).
  • Inhalation sèche, inhalation humide, olfaction.
  • Voie cutanée diluée (à privilégier).
  • Voie orale diluée uniquement pour Eucalyptus radiata et à petites doses sur une courte durée.

Tout cela ne concerne bien évidemment que les deux huiles essentielles d’eucalyptus globuleux et radié. Au sujet de ce premier arbre, dont les feuilles sont autorisées à la vente libre en France, il est possible de procéder des manières suivantes :

  • Infusion longue de feuilles sèches émiettées.
  • Décoction de feuilles sèches émiettées.
  • Macération vineuse de feuilles sèches émiettées.
  • Alcoolature.
  • Teinture-mère.
  • Poudre de feuilles sèches.
  • Sirop.
  • Fumigation sèche sur charbon ardent.
  • Fumigation humide dans un baquet d’eau brûlante.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Récolte : les personnes qui habitent non loin d’eucalyptus (Midi de la France, Corse, etc.) auront plaisir d’apprendre qu’il est possible de cueillir les feuilles adultes de l’eucalyptus globuleux, c’est-à-dire celles en forme de faux, à l’été et à l’automne, bien que le caractère semper virens de cet arbre en autorise la récolte toute l’année. Leur dessiccation, qui n’exige pas de soins particuliers tant elle est facile, peut se dérouler tranquillement au soleil ou à l’ombre.
  • Inconvénients : le principal concerne la grosse proportion d’1.8 cinéole qu’on trouve dans chacune de ces deux huiles essentielles. Ce n’est pas tant le type d’eucalyptus qui est concerné, mais la fraction d’1.8 cinéole qu’il contient :
    – si 1.8 cinéole supérieur à 70 % : huile essentielle interdite aux enfants de moins de 12 ans ;
    – si 1.8 cinéole inférieur à 70 % : huile essentielle partiellement autorisée aux enfants de 7 à 12 ans sous conditions : dans ce cadre-là, seules la diffusion atmosphérique et la voie cutanée sont possibles (en massage, on évite, dans tous les cas, d’appliquer les huiles essentielles d’eucalyptus, même diluées, sur la poitrine pour éviter les sensations d’oppression, d’étouffement, de suffocation : ces huiles s’appliquent plus sûrement dans le dos).
    La diffusion atmosphérique doit être conditionnée à quelques règles élémentaires de bon sens : jamais pures, les huiles essentielles d’eucalyptus devront être couplées avec au moins une autre huile essentielle (ou une essence) moins agressive afin d’éviter d’irriter et de léser les muqueuses tant respiratoires qu’oculaires. Même en ce cas, il est recommandé de ne pas s’exposer continuellement à une telle diffusion, même si on n’est pas une femme enceinte ou qui allaite, ni un enfant de plus de 12 ans. De plus, la richesse de ces huiles en 1.8 cinéole est susceptible de provoquer une crise d’asthme chez le sujet sensible, d’où les interrogations bien nécessaires : qu’est-ce je diffuse ? Pendant combien de temps ? Où ? En la présence de qui ? Ainsi, on évite pas mal d’écueils. Rappelons, avant de passer à la suite, que les eucalyptus furent massivement employer pour assécher les eaux marécageuses, leurs huiles essentielles agissent de même : une goutte d’huile essentielle d’Eucalyptus globulus sur la peau peut y déterminer une ocelle blanchâtre qui prouve que l’humidité superficielle de la peau a été entamée. C’est pourquoi ces deux huiles demandent d’être impérativement diluées dans une huile végétale sans quoi un risque de « causticité », du moins d’irritation cutanée avec sensation de chaleur, peut se produire.
    Il est rarement recommandé d’user d’huile essentielle d’eucalyptus par voie orale (en interne, la voie rectale est bien préférable, même chez l’enfant). L’on sait que ces huiles essentielles, par leur 1.8 cinéole, sont convulsivantes et épiléptogènes, mais uniquement à très fortes doses (la dose létale se situe tout de même autour de 10 à 30 ml, soit l’équivalent de trois flacons standard !).
    A doses plus faibles (mais supérieures à la DMT), de nombreux troubles peuvent apparaître : troubles gastro-intestinaux (nausée, vomissement, diarrhée, gastro-entérite), troubles vésico-rénaux (néphrite, hématurie, protéinurie). En plus de cela, on assiste à d’autres perturbations comme des maux de tête. En cas d’intoxication avérée, on constate un affaiblissement de la respiration, un abaissement de la température corporelle et de la pression sanguine, une « altération du niveau de conscience », enfin l’asphyxie par paralysie respiratoire, laquelle est suivie du décès.
    Par ses cétones, l’huile essentielle d’eucalyptus globuleux peut présenter un risque de neurotoxicité, voire être potentiellement abortive (ce qui s’explique assez mal sachant la faible teneur de cétones contenue dans cette huile essentielle).
  • Hydrolat aromatique : en cas d’intolérance à l’huile essentielle d’eucalyptus globuleux, il est tout à fait possible de s’adresser à ce produit alternatif. Bien entendu, il n’est pas doté de la puissance de l’huile essentielle correspondante. Cependant, il est tout de même relativement antibactérien, anti-inflammatoire et expectorant. On l’utilisera particulièrement par voie externe, par le biais de lavages et de compresses.
  • Cette molécule, le 1.8 cinéole, donne aux urines un parfum de violette et/ou d’iris.
  • L’huile essentielle d’eucalyptus globuleux est présente dans un grand nombre de préparations pharmaceutiques à visée respiratoire (gommes, pastilles, sirops, etc.). Le baume du tigre et Végébom sont deux compositions bien connues qui contiennent de l’eucalyptus.
  • Associations thérapeutiques :
    – dans un but respiratoire : + huiles essentielles de lavande vraie, de pin sylvestre, de thym vulgaire ;
    – dans un but cicatrisant : + huiles essentielles de romarin officinal, de lavande vraie, de thym vulgaire ; huiles végétales : macérât huileux de millepertuis (= huile rouge), huile d’œillette ;
    – dans un but insectifuge : + huiles essentielles de citronnelle de Ceylan, de géranium rosat, de palmarosa, de niaouli.
  • Autres espèces : l’aromathérapie occidentale moderne exploite bien d’autres huiles essentielles issues d’eucalyptus dont on croise les noms ici ou là. Les voici :
    – Eucalyptus mentholé (Eucalyptus dives),
    – Eucalyptus citronné (Eucalyptus citriodora),
    – Eucalyptus à bractées multiples (Eucalyptus polybractea),
    – Eucalyptus de Smith (Eucalyptus smithii),
    – Eucalyptus à phellandrène (Eucalyptus phellandra),
    – Bois de fer citronné (Eucalyptus staigeriana).
    _______________
    1. Francis Hallé, Plaidoyer pour l’arbre, p. 56.
    2. Auguste Chevalier, Revue internationale de botanique appliquée et d’agriculture tropicale, Travaux français sur le genre Eucalyptus, mars-avril 1952, p. 112.
    3. Francis Hallé, Plaidoyer pour l’arbre, p. 85.
    4. Ibidem.
    5. Ici, nous pouvons nous permettre un petit clin d’œil étymologique fort instructif : le mot eucalyptus, issu du grec, se décompose comme suit : eu, « bien » et kalyptos, « couvert, coiffé, caché ». C’est dire si ces fleurs sont frileuses, de même que l’arbre tout entier, rares étant les eucalyptus qui résistent à des températures inférieures à – 5° C.
    6. Philippe Malhebiau, La nouvelle aromathérapie, p. 449.
    7. Cet eucalyptus « rend […] de précieux services à des malades dont le système digestif est souvent perturbé par leurs ennuis respiratoires », Petit Larousse des plantes médicinales, p. 70.
    8. Le biao, à l’inverse du li, est la manifestation extérieure, en surface, de nature Yang.
    9. Serge Hernicot, Les huiles essentielles énergétiques, p. 50.
    10. Philippe Mailhebiau, La nouvelle aromathérapie, p. 450.
    11. Bertrand Hell, Sang noir, p. 150.

© Books of Dante – 2019

Huile essentielle de niaouli (Melaleuca quinquenervia)

Synonymes : arbre à peau, arbre à papier (= paper bark tree, broad-leaved paper), yauli (Nouvelle-Calédonie), kinim-drano (Madagascar).

Dans le Figaro du mardi 8 septembre 1896, le journaliste Émile Gautier (1853-1937) écrivait ceci : « On trouve, à ce qu’il paraît, à la Nouvelle-Calédonie, un tas de produits qui ne se trouvent nulle part ailleurs, pas même en Australie. Parmi ces produits auxquels la grande île océanienne doit le meilleur de son originalité, une mention spéciale appartient à un nouveau produit chimique – mettons une drogue sui generis – qui pourrait bien, si j’en crois mes ‘tuyaux’ personnels, faire pas mal de tapage dans le monde où l’on tousse. » Ce produit, c’est – comme nous l’apprend le titre de cet article – le goménol. Mais qu’est-ce donc que le goménol ?

Aux environs de 1887, l’industriel français Jules Prévet (1854-1940), qui fait dans la conserverie de légumes et de viandes, tente l’aventure en se rendant en Nouvelle-Calédonie, territoire acquis à la France en 1853. C’est à lui qu’est confiée la toute nouvelle conserverie créée près de la petite ville de Gomen (aujourd’hui, Kaala-Gomen, située à 356 km au nord de Nouméa). Il « observe que la cueillette du café, répandue dans cette partie de l’île, donne lieu à des blessures chez les cueilleurs locaux qui, pour se soigner, mâchent des feuilles de niaouli […], puis mettent cet emplâtre de fortune sur les plaies pour éviter l’infection » (1). S’étant assuré de l’efficacité de ce remède, Prévet revient en France et confie à deux scientifiques, Bertrand et Gueguen, la tâche d’étudier l’essence de niaouli à laquelle ils finissent par attribuer des vertus cicatrisantes, anesthésiques et antiseptiques, soit celles dont usent empiriquement les indigènes de la Nouvelle-Calédonie. De fait, dès le 2 mai 1893, la marque « goménol » est déposée au tribunal de commerce de Paris, une appellation que Prévet explique ainsi : « Comme c’est dans un domaine de Nouvelle-Calédonie appelé Gomen que j’ai commencé à distiller cette essence, et que d’autre part, dans les pays de langue anglaise, on désigne sous le nom de gum tout ce qui est résine ou essence, l’idée m’est venue de chercher une appellation qui francise ce nom gum et qui rappelle aussi la localité où le Goménol a été tout d’abord produit. » S’ensuivit une commercialisation à grande échelle d’essence de goménol et de produits dérivés, nombreux puisqu’on compte des baumes, des onguents, des pommades, des ovules, des suppositoires, des huiles, savons, dentifrices, etc. Et il ne s’agit pas là d’une seule question de cameloterie de foire, puisqu’une ample communication scientifique, via brochures, formulaires et expositions, est consentie pour faire valoir le goménol qui est, en réalité, une huile essentielle de niaouli rectifiée : on lui a ôté ses aldéhydes. Il ne s’agit donc pas d’une huile essentielle 100 % pure et naturelle telle qu’on exige qu’elle soit généralement de nos jours. Il n’en reste pas moins que, thérapeutiquement parlant, le goménol, cet arbre qui cache la luxuriante forêt des produits goménolés, recouvre l’ensemble de ce qui, peu ou prou, justifie encore aujourd’hui l’usage de cette huile essentielle, à savoir : les affections gynécologiques et celles des voies tant urinaires que respiratoires. Mais Prévet, qui n’est jamais qu’un industriel libéral et opportuniste, n’est cependant pas le « découvreur » du niaouli, simplement son plus fervent vulgarisateur. Le genre Melaleuca, auquel appartient le niaouli, a été décrit par Linné en 1767, mais ces arbres restèrent peu connus en Europe, quand bien même des explorateurs français récoltèrent différents extraits de plantes issues de cette famille botanique, les Myrtacées. Mais on ne distille pas le niaouli avant 1862. Quand c’est fait, cela n’obtient pas le moindre succès. En fait, et plus probablement anecdotique, aucune suite n’est donnée à ce premier essai répertorié par l’histoire. En 1869, les choses se précisent un peu plus nettement : Bavay, pharmacien militaire de première classe de la Marine, présente une thèse portant sur l’huile essentielle de niaouli et sur l’anacardier. Au sujet de la première, il écrira : « Je ne sais si, comme on le suppose, l’essence de niaouli est appelée à un avenir quelconque, soit médical, soit industriel ; mais à coup sûr, si cet arbre ne devient pas une source d’aisance pour la Nouvelle-Calédonie, cela ne l’empêchera pas d’avoir été une précieuse ressource pour ses premiers habitants. » Néanmoins, ajoute-t-il, « je serais heureux si je pouvais appeler l’attention sur un produit qui a, je crois, quelque valeur. » Bien que finalement entendues, ces paroles ne furent pas immédiatement suivies d’effets, puisque ce n’est que 50 ans après la thèse de ce pharmacien que débute, sous la dynastie Prévet, la véritable production industrielle d’huile essentielle de niaouli, qui augmentera constamment jusqu’en 1939, où l’entrée en guerre de la France provoquera une chute brutale de la production durant toutes les années du conflit, jusqu’à ce qu’elle reprenne pour quelque temps, de 1946 à 1950 environ, avant de péricliter jusqu’au début des années 1990, date à laquelle la production, très faible, l’est davantage que durant la Seconde Guerre mondiale. Cela s’explique en partie par la concurrence du cajeput, puis de l’arbre à thé, qui mènent une vie rude au niaouli dont le nombre de compositions magistrales pharmaceutiques qui contiennent de son essence ne cesse de chuter dès 1975 pour finir par s’effondrer en 2003.

D’un point de vue botanique, le niaouli, à la silhouette tortueuse parce que son tronc est à l’avenant, oscille (sous le vent… ^^) entre quatre et douze mètres de hauteur (il lui arrive parfois de parvenir à près de 25 m… plus pratique pour contempler les embruns). Dans son nom latin, Melaleuca, l’on peut lire une autre de ses caractéristiques morphologiques : en effet, ce mot se scinde en deux racines grecques, mela signifiant noir et leuca blanc. Le niaouli est donc un blanc-noir (ou l’inverse). Mais qu’est-ce à dire exactement ? Cela tient simplement à la blancheur du tronc qui contraste avec le feuillage foncé du niaouli, qui est constitué de feuilles persistantes, brillantes et très odorantes lorsqu’on les froisse (plus jeunes, les feuilles présentent un aspect blanchâtre, soyeux à duveteux). Et ces feuilles lancéolées de 5 à 10 cm de longueur expliquent à elles seules l’adjectif quinquenervia que l’on peut traduire en français par pentanervé, c’est-à-dire nervuré cinq fois : l’examen des feuilles de niaouli révèle bien cinq nervures longitudinales sur chacun des limbes de ces feuilles. Maintenant, si l’on jette un œil à l’écorce présupposément blanche du niaouli, l’on observe que cet effet vaut surtout à grande distance. De près, c’est tout différent. Blanchâtre plus ou moins, avec des traînées fauves de rouille, cette écorce se distingue par des couches laminées nombreuses qui desquament au fur et à mesure, les couches les plus profondes, sous leur poussée, éventrant presque les couches supérieures qui résistent aux fréquents feux de brousse, cette écorce, dont le suber est de liège, étant, de fait, ignifugée. Les inflorescences terminales du niaouli s’apparentent à des goupillons rince-bouteilles : longues de 4 à 8 cm, elles se composent de paquets de fleurs blanches (ou blanc crème) groupées par trois, tout hérissées de très nombreuses étamines.
Originaire de Nouvelle-Calédonie (il semble aussi être natif en Nouvelle-Guinée, ainsi qu’au sud-est de l’Australie), le niaouli est un arbre rustique, assez peu exigeant, qui se contente soit des sols en zones humides (estuaires, marécages, zones inondables…), soit de la brousse ou de ce que l’on appelle la savane à niaouli qui apparaît après défrichement et feux de forêt. Si telles n’avaient pas été ses préférences, il n’occuperait pas à lui seul 40 % de la surface du territoire néo-calédonien, soit 7400 km². De Nouvelle-Calédonie, le niaouli s’est propagé à l’Asie (Indonésie, Malaisie, Philippines, Vietnam) et à l’Afrique (Égypte, Bénin, Cameroun, Ouganda, Kenya, Tanzanie, Madagascar). Dans ces pays, le niaouli est cultivé pour des raisons fort différentes : le bois (matériau d’œuvre, construction, charbonnage…), le miel (les fleurs du niaouli sont très mellifères), l’huile essentielle (à destination de la parfumerie dès 1880 environ, puis de l’aromathérapie). Mais il y a fort à parier que l’ensemble de ces pays n’aura pu tirer parti du niaouli aussi bien que le peuple kanak pour lequel cet arbre représente un emblème particulièrement cher. Redonnons la parole à notre journaliste du Figaro : « Les Canaques prêtent au ‘niaouli’ toutes sortes de vertus extraordinaires, notamment celles de retaper les muscles courbaturés, d’assainir les marécages et de désinfecter les eaux malsaines ; ils lui attribuent, en tous cas, le secret de leur vigueur et de leur endurance, et ils ne boivent jamais d’une eau suspecte sans y avoir fait infuser une pincée de feuilles de ‘niaouli’ » (2). Cette infusion peut aussi être de nature théiforme et consister, comme avec l’arbre à thé, en un succédané de thé, tandis que ces mêmes feuilles remplacent aisément celles du laurier en cuisine comme matière condimentaire aromatique. Quant à l’écorce, on en enveloppait traditionnellement les nouveaux-nés afin que l’arbre imprime en eux la force et la protection, ce que perpétue cette même écorce dans la vie de tous les jours, puisqu’elle forme les toitures des habitations et en couvre les murs.

L’huile essentielle de niaouli en aromathérapie

Le niaouli est un arbre à l’importante instabilité morphologique. Il en va de même de son huile essentielle. Comme nous l’avons vu plus haut, il a été implanté pour diverses raisons en maints lieux différents et, de même que le camphrier de Bornéo qui tantôt devient bois de hô, tantôt ravintsara, le niaouli se permet le tour de force de largement modifier sa composition biochimique selon l’endroit où il s’épanouit. En Europe, on connaît l’exemple fameux du romarin officinal qui permet de s’initier à la notion de chémotype (ou chimiotype : les deux se valent et s’abrévient CT). Cela fonctionne pareillement avec les huiles essentielles de niaouli. Sans trop entrer dans un dédale de détails, établissons quelques données synthétiques :

    • En Nouvelle-Calédonie :
      – CT 1 : à monoterpènes
      – CT 2 : à oxydes (1.8 cinéole)
      – CT 3 : à sesquiterpénols (viridiflorol) et monoterpènes (α-pinène)
    • En Australie :
      – CT 1 : à monoterpénols (linalol) et sesquiterpénols ((E)-nérolidol)
      – CT 2 : à oxydes (1.8 cinéole) et sesquiterpénols (viridiflorol)
    • A Madagascar :
      – CT 1 : à oxydes (1.8 cinéole) et monoterpènes (α-pinène, limonène)
      – CT 2 : à sesquiterpénols (viridiflorol)
      – CT 3 : à sesquiterpénols ((E)-nérolidol)

Comme il est aisé de le constater, tout cela représente une très large palette sur laquelle on distingue néanmoins des familles moléculaires récurrentes : oxydes, monoterpènes, sesquiterpénols et monoterpénols. Parmi les molécules, ont été souvent répétés les noms suivants : 1.8 cinéole, viridiflorol (E)-nérolidol, α-pinène. Les données chiffrées qui vont maintenant suivre établissent un profil biochimique moyen (d’où les assez larges fourchettes parfois observables) :

    • Oxydes : 1.8 cinéole (35 à 65 %)
    • Monoterpènes : α-pinène (6 à 15 %), β-pinène (2 à 3 %), limonène (4 à 9 %), γ-terpinène (1 %)
    • Sesquiterpènes : β-caryophyllène (1 à 2,5 %)
    • Esters : 1,5 %
    • Monoterpénols : α-terpinéol (5 à 14 %)
    • Sesquiterpénols : viridiflorol (2 à 10 %), (E)-nérolidol (1 à 8 %)

A cela, n’oublions pas d’ajouter une faible (mais néanmoins puissante) fraction d’un ester soufré qui donne aux narines non averties l’impression d’avoir affaire à un œuf pourri. Je dois avouer qu’au premier achat d’une huile essentielle de niaouli il y a plus de dix ans maintenant, la répulsion fut vive et immédiate. Aujourd’hui, après être passé il y a deux ou trois ans par une phase de tolérance tout juste polie, je suis maintenant dans l’acceptation et ne suis pas loin de lui trouver un certain charme. Elle demeure ma rencontre aromatique la plus violente à ce jour, et elle en dit, je pense, davantage que l’abandon que préconisent certains olfactothérapeutes au sujet des huiles essentielles « non aimées », comme ils disent. Oui, ne pas se colleter avec ce qui nous pose problème, j’appelle ça un abandon.
Cette huile essentielle liquide, limpide, mobile, incolore à jaune très pâle, s’obtient en distillant les rameaux feuillés à la vapeur d’eau durant une à trois heures, ce qui, selon la saison et les talents du distillateur, permet d’obtenir un rendement assez souvent situé entre 0,7 et 2 %>.

Propriétés thérapeutiques

L’huile essentielle de niaouli est très polyvalente : c’est la lavande du Pacifique, si je puis dire.

      • Anti-infectieuse : antibactérienne (Staphylococcus aureus, Streptococcus pneumoniae, Escherichia coli, etc.), antifongique (Aspergillus niger, Aspergillus ochraceus, Fusarium culmorum, Microsporum gypseum, Sacharomyces cerevisiae), antivirale puissante (grippe, Herpes simplex de type I, Herpes simplex de type II), antiseptique atmosphérique, pulmonaire, intestinale et urinaire
      • Immunostimulante
      • Expectorante, mucolytique, anticatarrhale, décongestionnante nasale et respiratoire
      • Anti-inflammatoire, analgésique, antalgique, antirhumatismale
      • Antispasmodique
      • Décongestionnante et tonique veineuse, décongestionnante et tonique lymphatique, phlébotonique
      • Antidysentérique, vermifuge intestinale
      • Tonique cutanée, stimulante tissulaire, cicatrisante, antiprurigineuse, radioprotectrice
      • Équilibrante nerveuse et du système neurovégétatif
      • Oestrogen like
      • Insectifuge, antiparasitaire (3)

Usages thérapeutiques

        • Troubles de la sphère respiratoire + ORL : bronchite (simple, chronique, fétide, grippale), rhume, pharyngite, rhinopharyngite, laryngite, catarrhe pulmonaire, coqueluche, pneumonie, otite, sinusite, angine, asthme, asthme allergique, tuberculose pulmonaire (4)
        • Troubles de la sphère cardiovasculaire et circulatoire : varice, hémorroïdes, insuffisance lymphatique, jambes lourdes, artérite, artériosclérose, fragilité capillaire
        • Troubles de la sphère urinaire : cystite, urétrite, prostatite
        • Troubles de la sphère gynécologique : métrite, endométrite, leucorrhée, herpès génital, infection puerpérale, oligoménorrhée, aménorrhée, prévention des troubles de la ménopause, dysplasie du col de l’utérus, condylome acuminé (5), candidose vaginale
        • Troubles de la sphère gastro-intestinale : gastrite, colite, entérite, dysenterie, parasites intestinaux, diarrhée cholériforme, fièvre typhoïde
        • Troubles locomoteurs : rhumatisme chronique, douleurs musculaires et articulaires, crampe musculaire
        • Affections cutanées : plaie, plaie atone, plaie infectée (voire sur-infectée), plaie opératoire, ulcère, abcès, escarre, dartre, panaris, acné, psoriasis, molluscum (6), furoncle, mycose cutanée, zona, herpès labial, démangeaison, piqûre d’insecte, brûlure (premier et deuxième degré), radiodermite (7), coup de soleil (à appliquer aussi bien avant qu’après), peaux fatiguées, teint terne, marques de lassitude sur le visage
        • Faiblesse immunitaire, prévention des épidémies, asthénie physique, nerveuse et mentale, manque de tonus, épuisement, apathie
        • Troubles du système nerveux : stress, nervosité, trac, angoisse, instabilité psychique
        • Douleurs dentaires (en compagnie des huiles essentielles de clou de girofle, de laurier noble, de menthe poivrée)

D’un point de vue énergétique et psycho-émotionnel

Dans un livre de Michel Odoul et d’Eslke Miles (La phyto-énergétique : stimulez vos points d’acupuncture par les huiles essentielles) que je consulte souvent dès lors qu’il est question des huiles essentielles liées aux énergies méridiennes, il est écrit, page 167, que les auteurs considèrent comme particulièrement appropriée l’huile essentielle de niaouli en direction du méridien du Poumon, élément Métal, que nous avons abordé en long, en large et en travers via l’article portant sur l’huile essentielle de bois de rose. A cette huile-là, ils ajoutent les prévisibles ravintsara et eucalyptus radié, huiles essentielles dont les actions broncho-pulmonaires et ORL ne sont plus à prouver. Mais à la différence de ces deux produits, il appert que le niaouli répond ici à un objectif double : son implication pulmonaire, mais également ce que l’on attend généralement de lui sur l’interface cutanée qui forme, du système respiratoire, la partie la plus visible. Notons que ravintsara et eucalyptus radié, à elles seules, ne permettent pas la réunion de ces deux facettes. Pour ce faire, il faudrait leur associer une huile essentielle de katrafay par exemple.
L’autre intérêt du niaouli, c’est que, tout comme pour nous autres le laurier noble, il s’applique à la gorge et surtout au chakra qui y siège, Vishuddha. C’est par ce moyen que l’huile essentielle de niaouli, qui permet un soutien, voire un étayage, intellectuel, mental et psychique, clarifie, éclaircit les idées comme l’on dit, dissipant les paroles de leurs approximations, parfois vénéneuses, vaines et inutiles scories (le niaouli est l’ennemi de la langue de bois, qu’on s’en souvienne). Une fois de plus, elle ressemble beaucoup au laurier noble, dans le sens où cette huile essentielle équilibre en cas de manque de contrôle émotionnel, de dispersion, d’éparpillement, de confusion et de labilité, c’est-à-dire d’instabilité au point de vue émotionnel et affectif. Tout au contraire de ces désordres et égarements, le niaouli favorise le travail intellectuel, stimule la mémoire et soutient la concentration.
Enfin, par l’intermédiaire de son implication sur le méridien du Poumon, l’huile essentielle de niaouli permet aux personnes influençables de résister face aux énergies pour elles négatives. Effectivement, comme le souligne Le guide de l’olfactothérapie, l’huile essentielle de niaouli aide à se battre contre « ce envers quoi nous sommes parfois perméables. Elle peut aussi être une excellente ‘protection’ […] contre les gens envahissants et autres vampires énergétiques… » (8).

Modes d’emploi

      • Voie orale.
      • Voie cutanée : diluée ou pure. La tolérance cutanée est excellente chez les huiles essentielles de niaouli peu riches en 1.8 cinéole, ne provoquant pas d’asséchement cutané. Rappelons que le niaouli, l’eucalyptus, etc. sont des arbres qu’on a souvent plantés, dans le sud de la France dès les années 1860 en ce qui concerne le second, dans le but d’assécher les zones marécageuses. De même, le 1.8 cinéole se comporte comme s’il « aspirait » l’eau.
      • Inhalation humide, olfaction au flacon.
      • Diffusion atmosphérique.
      • En bain, dans une base de dilution adaptée (solubol, disper, etc.).

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

      • L’huile essentielle de niaouli est un produit qui ne pose pas de problèmes particuliers. On la maniera néanmoins avec un peu de prudence durant les trois à quatre premiers mois de la grossesse. Par ailleurs, elle reste déconseillée chez l’enfant de moins de sept ans, surtout à l’approche du visage et de la zone nasale. En revanche, le niaouli doit être banni dans les cas de maladies inflammatoires du tractus gastro-intestinal et des voies biliaires. De même, sa propriété oestrogen like en contre-indique l’usage dans les cas de cancers hormonaux dépendants.
      • Le 1.8 cinéole présent dans les huiles essentielles de niaouli de mauvaise qualité (comme cela arrive parfois), peut irriter les voies respiratoires et provoquer chez l’asthmatique une soudaine crise d’asthme. De plus, le 1.8 cinéole peut rendre convulsivante cette huile essentielle à hautes doses, surtout si sa proportion dépasse 70 %, ce qui n’est pas si fréquent que cela, il faut bien en convenir.
      • Le niaouli est, comme nous l’avons dit, un Melaleuca, un parmi plus de 250 autres. Dans cette longue liste, nous en comptons quelques-uns bien connus de l’aromathérapie :
        – l’arbre à thé (Melaleuca alternifolia),
        – le cajeput (Melaleuca cajeputii),
        – la rosalina (Melaleuca ericifolia),
        – le mélaleuque à feuilles linéaires (Melaleuca linariifolia).
        _______________
        1. Bruno Bonnemain, Revue d’histoire de la pharmacie n° 341, 2004, p. 152.
        2. Article entier en lecture libre ici.
        3. L’huile essentielle de niaouli assure une protection intégrale pendant huit heures contre Aedes aegypti responsable de la dengue, Anopheles stephensi responsable du paludisme et Culex quinquefasciatus responsable de l’encéphalite de Saint-Louis. Tous trois sont des moustiques porteurs de virus (Aedes aegypti, Culex quinquefasciatus) ou de parasite (Anopheles stephensi) qui sont transmis à l’homme lors d’une piqûre.
        4. Le bacille tuberculeux est neutralisé par l’huile essentielle de niaouli dans la proportion de 0,04 %.
        5. Les condylomes acuminés résultent d‘une infection par le virus du papillome humain (VPH). Ils sont contagieux et sont sexuellement transmissibles. Il s’agit en général de verrues bénignes de la taille d’une tête d’épingle. Elles apparaissent sur les parties génitales et ont tendance à se regrouper en prenant un aspect de chou fleur.
        6. Le Molluscum contagiosum résulte d’une infection cutanée par un virus spécifique. Il forme de petits nodules bénins de couleur rouge clair qui affectent généralement les enfants ayant la peau très sèche. Chez les adultes, ils peuvent indiquer une faiblesse immunitaire.
        7. L’huile essentielle de niaouli assure la prévention des brûlures lors des séances de radiothérapie. Elle s’applique au moins 15 mn avant exposition aux rayons, en compagnie des huiles essentielles de lavande aspic et/ou d’arbre à thé qui proposent les mêmes caractéristiques.
        8. Guillaume Gérault, Jean-Charles Sommerard, Catherine Béhar & Ronald Mary, Le guide de l’olfactothérapie, p. 210.

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L’huile essentielle de bois de rose (Aniba rosaeodora)

Le bois de rose est un arbre typique du bassin amazonien : son aire d’origine s’étend du Brésil au Pérou en passant par la Guyane française, englobant Suriname, Venezuela, Équateur et Colombie. D’ailleurs, « les habitants de la forêt amazonienne utilisent souvent cet arbre pour des rituels de purification physique et spirituels en fumigation avant de partir à la chasse », lit-on dans Le guide de l’olfactothérapie (1). Cela mériterait davantage de précisions. En revanche, ce que l’on a rapporté de la sombre canopée amazonienne, c’est un usage alternatif de cet arbre de taille moyenne : un emploi en marqueterie qui remonterait au moins au XVII ème siècle. Cependant, le bois de rose a beau être connu comme rosewood tree, brazilian rosewood, etc., il n’appartient pourtant pas au groupe d’espèces dont on utilise la matière comme bois d’œuvre et que l’on désigne, de manière commune et indifférenciée, rosewood (de même que le terme blackwood s’applique à de très nombreuses espèces d’arbres). Vous trouverez dans ce lien une liste (à mon avis non exhaustive) de l’ensemble des rosewood que l’on compte au monde, et pas seulement en Amérique du Sud, mais également en Afrique, en Asie…). Selon Wikipédia, « rosewood oil, used in perfume, is extracted from the wood of Aniba rosaeodora, which is not related to the rosewoods used for lumber » (= « l’huile essentielle de bois de rose, utilisée dans les parfums, est extraite du bois d’Aniba rosaeodora, qui n’est pas lié aux bois de rose utilisés comme bois d’œuvre ». Les bois de rose qui permettent le façonnage de mobilier de luxe, de pièces de jeu d’échec, voire d’instruments de musique (guitare, flûte…), sont appelés ainsi en raison de la couleur de leur bois : rougeâtre, la plupart du temps, sinon rosâtre. Et encore. Certains s’apparentent plus à la couleur de la chair d’un vieux sanglier gorgée de sang noir. Une approximation à peu près semblable s’applique aussi au bois de rose, non pas aux arbres à couleurs, mais, cette fois-ci, à l’arbre à odeur. Tout d’abord, son bois de couleur gris jaunâtre contredit cette appellation de rosewood. Ensuite, si on le dit « de rose », c’est parce qu’il en a le parfum. Faut l’dire vite. De toute façon, la comparaison des analyses biochimiques contrecarre cette conclusion hâtive. En effet, la principale molécule contenue dans l’huile essentielle de bois de rose (parfois dans des proportions délirantes qui frôlent les 100 % !), c’est-à-dire le linalol, n’est présente qu’à hauteur de 1 % dans l’huile essentielle de rose de Damas. On s’explique donc difficilement comment une collection d’une myriade de molécules (des dizaines et des dizaines dans Rosa damascena) pourraient bien, par le biais d’un savant arrangement, sentir la même chose qu’une huile essentielle de bois de rose rigoureusement distincte d’un point de vue chimique. En effet, le bois de rose est à la rose de Damas ce que la litsée citronnée est à la verveine. Ne mélangeons pas tout.
C’est au botaniste et ethnologue brésilien Walter Adolfo Ducke (1876-1959) que le bois de rose doit son nom latin Aniba rosaeodora qui lui vaut lieu de baptême en 1930. Dans la décennie précédente, c’est la parfumerie et la cosmétique qui font appel à l’essence de bois de rose, grand fournisseur de ce linalol indispensable au parfumeur. Aussi coupe-t-on des bois de rose à parfum dans le but d’en extraire l’huile essentielle. L’homme, à la quête de cet alcool linalylique, a honteusement surexploité les forêts d’Amérique du Sud, à tel point qu’une déforestation massive a bien failli avoir raison de lui (accentuée, cette déforestation, par l’engouement occidental pour les bois de rose menuisiers dans une période presque identique, 1930-1960, par là). Heureusement, au tout début des années 1980, deux événements vont venir (indirectement ou pas) au secours du bois de rose : la synthèse du linalol et l’interdiction d’abattre un arbre si un autre n’est pas replanté (difficile de dire si la première mesure découle de la seconde ou l’inverse ; ou si elles n’ont aucun rapport ; je sais pas, j’ai pas cherché ^^). Entre l’entichement d’une clientèle aisée pour les parfums à linalol et la synthèse de ce dernier, ô combien le bois de rose a-t-il souffert, en ces temps (pas si lointains que ça : là, on peut dire « jadis et naguère ») où l’homme ne se rendait pas compte (?) qu’une ressource comme celle-là n’est pas infinie, bien au contraire ! Mais l’alerte fut donnée, semblerait-il, à temps, puisqu’à la suite de ce saccage, on eut (enfin !) l’idée de reboiser au fur et à mesure. Les abattages, pour raisonnés qu’ils furent par la suite, ne s’interrompirent pas pour autant, mais le bois obtenu ne se destina depuis lors plus autant à la parfumerie (qui se contente, dans sa quasi majorité, de linalol de synthèse), mais à un autre domaine : l’aromathérapie. L’huile essentielle de bois de rose est donc, au regard de cette branche de la phytothérapie, un produit thérapeutique très récent en Occident, la plus ancienne référence que j’ai découverte à son sujet ne remontant pas au-delà de 1994, dans La nouvelle aromathérapie de Philippe Mailhebiau. Malgré les programmes de reboisement, l’utilisation raisonnée des ressources, etc., cela n’a pas évité le trafic, ce qui conduisit l’UICN à déclarer le bois de rose comme espèce en danger en 1998. Aussi a-t-on imaginé de se tourner du côté de cet arbre asiatique, le bois de hô, grand pourvoyeur de linalol, pour remplacer, à terme, l’huile essentielle de bois de rose. Jusqu’à le détruire lui aussi ?
Le même Philippe Mailhebiau écrivait au sujet de cette huile essentielle qu’on « la trouve couramment et elle est peu onéreuse, ce qui représente un intérêt non négligeable, et compense quelque peu son absence de propriétés vraiment spécifiques ; mais, qui sait, peut-être se révélera-t-elle un jour et nous étonnera-t-elle par des vertus insoupçonnées ? » (2). Bingo ! Quelle perspicacité, puisque aujourd’hui l’on ne peut dire que cette huile essentielle soit un produit de consommation courante du fait de sa cherté/rareté, mais elle est, bien effectivement, compensée par un profil thérapeutique qui ne peut faire de cette huile une huile essentielle de seconde zone, comme nous allons maintenant le découvrir.

L’huile essentielle de bois de rose en aromathérapie

Existe-t-il un bois de rose sans linalol (C10 H18 O) ? Je ne crois pas, bien que cette molécule ne puisse, à elle seule, réduire Aniba rosaeodora à une usine tropicale de fabrication d’un corps chimique qui n’est pas circonscrit à la seule Amazonie. Le linalol, c’est un peu comme le limonène ou l’α-pinène, c’est une molécule que l’on rencontre dans de très nombreuses huiles essentielles, dans des proportions très variables. J’ai choisi, au hasard, 42 analyses chromatographiques en phase gazeuse. Parmi elles, 75 % des huiles essentielles concernées contiennent du linalol :
– de manière infime (taux inférieur à 0,1 %) : estragon, ravintsara, gaulthérie couchée, inule, lédon du Groenland, arbre à thé ;
– de 0,1 à 1 % : ciste ladanifère, mandarine, niaouli, verveine citronnée, menthe poivrée, basilic tropical, rose de Damas, sauge officinale, eucalyptus (citronné, radié) ;
– de 1 à 10 % : ylang-ylang, cannelle de Ceylan « écorce », palmarosa, eucalyptus (mentholé, à cryptone), hélichryse d’Italie, laurier noble, myrte vert, marjolaine à coquilles, romarin officinal à verbénone, thym officinal à thymol ;
– taux supérieur à 10 % (sans jamais dépasser 50 %) : petit grain bigarade, lavande fine, lavande aspic, lavandin super, hysope couchée.
Le linalol qui est, rappelons-le, un monoterpénol peut, à lui tout seul, atteindre le taux extrême de 98,55 % dans l’huile essentielle de bois de rose (elle se situe donc au coude-à-coude avec l’huile essentielle de bois de hô dont nous avons brièvement parlé dans l’article dédié au camphrier). On peut se demander, dans ce cas, en quoi consiste le 1,45 % restant ! Voici en quoi :
– en quelques autres monoterpénols (dont α-terpinéol : 0,5 à 7 %) ;
– en oxydes (dont 1.8 cinéole : 1 à 3 %) ;
– en sesquiterpènes (dont α-copaène, β-sélinène : 3 à 5 %) ;
– etc.
Remarquons qu’on n’observe pas d’estérification du linalol en acétate de linalyne dans l’huile essentielle de bois de rose, contrairement à celle de lavande fine par exemple.
Dans toutes les plantes que nous avons citées plus haut, le linalol qui en est extrait se localise aux feuilles, aux fleurs ou à ce que l’on nomme commodément les sommités fleuries. Pas pour le bois de rose, puisque, comme nous l’indique son nom, son huile essentielle est issue du bois réduit à l’état de copeaux, de sciures, etc., que l’on distille durant trois heures de temps à la vapeur d’eau. Cela permet d’obtenir, pour environ 100 à 125 kg de matière première, un litre d’une huile essentielle limpide, liquide, incolore à jaune très pâle, et dont la fragrance rappelle, non pas tant celle de la rose, mais celle de la lavande fine et/ou du muguet (3). Les deux flacons d’huile essentielle de bois de rose que j’ai à ma disposition présente chacun une odeur très distincte, reflet d’une variation biochimique évidente.

Propriétés thérapeutiques

  • Anti-infectieuse à large spectre :
    – antibactérienne sur Gram – : Campylobacter jejuni, Escherichia coli
    – antibactérienne sur Gram + : Bacillus cereus, Bacillus subtilis, Staphylococcus aureus, Listeria monocytogenes
    – antifongique
    – antivirale respiratoire
    – antiparasitaire (Giardia lamblia, Leishmania amazonensis), pédiculicide
    – antiseptique atmosphérique
  • Positivante, immunomodulante (le linalol est un modulateur immunitaire des immunoglobines basses et des immunoglobines en excès)
  • Tonique : neurotonique, tonique psychique, tonique du système lymphatique, tonique musculaire
  • Astringente légère, régénératrice, tonique et cicatrisante cutanée, raffermissante tissulaire
  • Stimulante et sédative du système nerveux, inductrice du sommeil
  • Spasmolytique
  • Hypotensive légère par vasodilatation
  • Antalgique et anesthésiante locale, antinociceptive (4)

De plus, ajoutons que le linalol augmente le taux de dopamine et calme l’excitabilité. L’huile essentielle de bois de rose est donc une régulatrice de l’humeur. Enfin, comme elle augmente la vitesse d’apprentissage et stimule la mémoire, l’on dit d’elle qu’elle est neurotrope.

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère respiratoire + ORL : bronchite chronique ou aiguë (chez l’enfant surtout), bronchiolite du nourrisson, rhume, catarrhe nasal, rhinite, laryngite, sinusite, otite, pharyngite
  • Troubles de la sphère uro-génitale : cystite, autres infections urinaires (tant chez l’enfant que chez l’adulte), mycose vaginale, leucorrhée
  • Affections cutanées : mycose (des pieds, des ongles, de la peau), candidose, acné, impétigo, furoncle, plaie infectée, eczéma sec, Lichen simplex, érythème fessier du nourrisson, psoriasis, éruptions irritantes liées à certaines maladies infectieuses (rubéole, rougeole, varicelle, scarlatine), piqûres d’insectes, coup de soleil, brûlure, coupure, rides, ridules, peaux fatiguées, sèches, rougies et sensibles, vergetures, cicatrices, poux
  • Grippe, prévention des maladies tropicales
  • Constipation
  • Aphte
  • Troubles du système nerveux : troubles du sommeil, difficultés d’endormissement, terreur nocturne chez l’enfant, stress, anxiété, angoisse, nervosité, agitation, trac, asthénie profonde et générale, apathie, léthargie, surmenage, déprime, dépression

D’un point de vue énergétique et psycho-émotionnel

Tout d’abord, poursuivons le propos précédant en le détaillant davantage : l’huile essentielle de bois de rose, tant chez l’enfant que chez la personne âgée, chasse les idées noires, la tristesse, le sentiment de solitude : c’est une huile essentielle réconfortante. De même, elle est efficace chez les sujets inquiets, soucieux, tourmentés, etc. Si vous pressentez qu’elle peut vous être utile, adoptez-la quand bien même vous n’appartenez à aucune des deux catégories sus-citées. Favorisant la relaxation, le bois de rose permet de trouver l’apaisement lors d’autres moments difficiles, en particulier chez l’enfant : angoisse de séparation, endormissement, réveil nocturne, pleurs et chagrin, cauchemar. En somme : retrouver le calme dans toutes ces situations. Et puisque nous parlons d’étapes, évoquons ces autres périodes de passage et de transition qui jalonnent le cours d’une existence : examen, concours, entretien d’embauche, licenciement, départ à la retraite, déménagement (avec l’élixir floral du docteur Bach, Hornbeam), accidents graves et handicapants, chocs brutaux entraînant d’importantes blessures physiques et une perte d’autonomie quand bien même la tête reste entière, deuil, etc. La difficulté éprouvée face à chacune de ces situations peut être endiguée par l’huile essentielle de bois de rose qui apaisera la nostalgie excessive, qui est le signal de la perturbation d’un méridien dont nous allons parler un peu plus loin, celui du Poumon.
L’un des points forts de l’huile essentielle de bois de rose, c’est que, sans être ni agressive ni brutale, elle agit rapidement : j’ai d’ailleurs remarqué la vitesse à laquelle elle pénètre la surface des comprimés neutres là où d’autres prennent leur temps (comme l’huile essentielle de clous de girofle, par exemple). Autant dire qu’elle entre en contact très aisément : c’est pourquoi lorsqu’on souhaite être à l’aise avec les autres, cette huile essentielle autorise une communication plus expressive, « le retour des souvenirs et la libération de la parole », soulignent les auteurs du Guide de l’olfactothérapie (5). L’affirmation de soi, l’assurance de la parole retrouvée, la confiance en qui écoute ce que l’on dit, tout cela est du ressort du chakra de la gorge sur lequel l’huile essentielle de bois de rose est particulièrement active.
Du côté de la médecine traditionnelle chinoise, on reconnaît au bois de rose deux saveurs :
– L’amer : élément Feu, méridiens du Cœur et de l’Intestin grêle ;
– Le piquant : élément Métal, méridiens du Poumon et du Gros intestin.
Au sujet du premier binôme, concernant les produits de nature amère, nous pouvons dire qu’ils « contribuent à chasser l’excès de Chaleur hors du corps. Ils sont donc utiles aussi bien pour soulager la fièvre que pour freiner les éruptions cutanées rouges et chaudes, soigner les états inflammatoires (cystite, conjonctivite), apaiser l’agitation mentale… » (6). Vu ce que nous avons dit sur la question des propriétés et usages thérapeutiques, nous pouvons affirmer sans crainte que l’huile essentielle de bois de rose entre en forte résonance avec l’élément Feu et l’un de ses méridiens, celui du Cœur surtout.
Venons-en maintenant aux deux méridiens liés à l’élément Métal : le méridien du Poumon tout d’abord, dont on peut vérifier le bon fonctionnement en observant la qualité de la peau et des phanères (entre autres). Ce méridien porte son action sur l’interface cutanée (irritation et démangeaison, acné, eczéma, psoriasis, etc.) et ce qui lui est complémentaire, c’est-à-dire le système pulmonaire qu’affectent grippe et état fébrile, sinusite et laryngite, etc. quand se dérèglent ses fonctions. La fine tranche qui sépare les deux faces d’une pièce de monnaie, c’est cela le méridien du Poumon, la limite, le sas entre le dedans et le dehors, la balance entre stimulation et dépression, et l’on ne sera pas surpris d’apprendre que l’huile essentielle de bois de rose, parce qu’immunostimulante, corrige l’immunodépression induite par un mal fonctionnement du méridien du Poumon qui, alors, ne joue plus son rôle de porte filtrante, laissant entrer tout et n’importe quoi : les bactéries, les champignons, les virus, mais aussi les paroles… virulentes ! L’organisme tout entier, affecté, s’infecte. Les mots infection et infestation traduisent bien cette notion d’envahissement : tout deux découlent du latin infestus qui veut dire hostile. L’huile essentielle de bois de rose est donc d’une belle utilité, agissant autant sur le terrain que sur les hôtes indésirables qui l’occupent. Symboliquement, il va de soi que cela peut se transposer non seulement sur le corps, mais aussi sur le psychisme, les intrusions réelles ou imaginées (personnes invasives, ingérence…) tenant lieu de véritables agents infectieux : dès lors on n’attrape pas forcément des mycoses, des candidoses ou je ne sais quelle pathologie infectieuse, mais on se trouve assailli par des idées noires, de la tristesse, du chagrin…
Le méridien du Gros intestin est lui aussi concerné par l’huile essentielle de bois de rose mais dans une portée moindre : on mesure néanmoins son implication dans les affections cutanées et les troubles d’ordre nerveux (stress, agitation, nervosité).

Modes d’emploi

  • Voie orale.
  • Voie cutanée pure en geste d’urgence ou diluée.
  • Diffusion atmosphérique.
  • Olfaction.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • On peut employer cette huile essentielle pure sur la peau du fait qu’elle n’est pas irritante et que très faiblement allergisante. Pour davantage de sûreté, il est toujours possible de la diluer dans une huile végétale ou une base neutre pas exemple.
  • L’huile essentielle de bois de rose appartient, avec les essences de citron, d’orange douce et quelques autres encore, au petit groupe des huiles essentielles diffusables auprès des jeunes enfants et des femmes enceintes.
    _______________
    1. Guillaume Gérault, Jean-Charles Sommerard, Catherine Béhar & Ronald Mary, Le guide de l’olfactothérapie, p. 139.
    2. Philippe Malhebiau, La nouvelle aromathérapie, p. 510.
    3. Le muguet, dont on ne sait pas extraire l’essence, ni par la technique de l’enfleurage ni par celle de l’hydrodistillation, est donc composé synthétiquement : un parfum de muguet, outre qu’il contient divers absolus (tubéreuse, violette, etc.), recèle également une bonne part de linalol issu du… bois de rose. On comprend donc mieux cette filiation olfactive entre le muguet et l’huile essentielle de bois de rose
    4. Sur la question de ces dernières propriétés, j’abandonne la parole à Fabienne Millet : « Le linalol intervient par l’intermédiaire des récepteurs nociceptifs, qui sont situés à la surface de la peau et des viscères et qui transmettent l’information ‘douleur’ par des fibres sensitives très fines. Le linalol agit également sur les récepteurs opioïdes. En inhibant cette transmission, on obtient une action anesthésiante locale » (Fabienne Millet, Le guide Marabout des huiles essentielles, p. 71).
    5. Guillaume Gérault, Jean-Charles Sommerard, Catherine Béhar & Ronald Mary, Le guide de l’olfactothérapie, p. 140.
    6. Philippe Maslo & Marie Borrel, Guérir par la médecine chinoise, p. 82.

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Tabac et chamanisme en Amérique du Sud

Petit tabac ou mapacho (Nicotiana rustica).

C’est sur le constat cinglant suivant que nous envisageons d’entamer la rédaction de cet article : entre les usages du tabac par les autochtones sud-américains et l’état des lieux alarmant concernant les maladies nombreuses et les autres cancers induits par un usage occidental du tabac (via la cigarette entre autres), il y a une grande distance temporelle et un écart culturel qui ne se peut combler qu’avec quelques ponts suspendus çà et là. Il n’y a – non ! – aucun rapport entre l’emploi rituel et codifié du tabac par telle ou telle tribu amazonienne et l’adjonction, dans un tabac qui n’est plus que le très vague souvenir de ces anciens temps, de substances telles que le polonium 210 par de très grosses majors comme Philipp Morris ou British American Tobacco. Mais cette désacralisation ne concerne pas que le monde occidental, bien que ce mot soit là mal choisi. Il l’est beaucoup mieux dans la phrase qui suit : « La désacralisation qui affecte, de façon croissante, l’usage du tabac parmi les Indiens est un effet de l’influence européenne » (1). Non seulement l’Européen n’a jamais pu véritablement saisir le sens sacré du tabac (là où l’Amérindien septentrional y a réussi), mais l’attitude inique qu’il a eu envers lui s’est transférée à celui qu’il est venu détrousser, abordant aux marges du Nouveau Monde. Il y a là quelque chose d’écœurant : c’est comme si on se présentait à vous avec de la manne, et que vous vous en serviez pour boucher un trou dans un mur.

L’Amérique du Sud et le tabac… Je ne pense pas qu’on puisse concevoir l’un sans l’autre, tant le tabac s’est entremêlé à la vie des hommes de cette partie du monde depuis des millénaires, bien avant que la culture et les traditions des Amérindiens sud-américains ne se trouvent menacées par cet homme blanc ayant surgi, juché sur sa coquille de noix, d’au-delà le vaste océan situé à l’est.
Il serait impensable de se passer de tabac dès lors qu’on aborde le chamanisme sud-américain, tant cette plante possède un rôle central quand bien même il n’est pas classé parmi les plantes hallucinogènes, même si « certains experts soupçonnent le tabac, qui appartient à la même famille botanique que le datura, de contenir des substances susceptibles d’élargir le champ de conscience » (2). Si elles existent, on ne les a toujours pas découvertes depuis que ces lignes ont été tracées au début des années 1970. Par exemple, chez les Ashaninka du Pérou, le chaman guérisseur est appelé sheripiari, un terme que l’on peut traduire ainsi : « celui qui utilise le tabac », « celui qui est transfiguré par le tabac ». Pour marquer la prééminence du tabac dans les sociétés précolombiennes, au même titre que le maïs, il est cultivé. Cependant, bien qu’étant l’objet de soins agricoles, le tabac ne s’adresse pas à tous, il est, si l’on peut dire, la chasse gardée des chefs et des chefs spirituels, les prêtres, les chamans, peu importe la manière de les appeler : eux-mêmes ne se désignent pas ainsi, le terme chaman leur est inconnu, provenant du mot d’origine toungouse shaman, mot que cette langue sibérienne traduit par « moine ». Il est de toutes les manières bien question des affaires religieuses et spirituelles à travers toutes ces dénominations.
En Amérique du Nord, « le tabac est une plante sacrée, fumée avec le plus profond respect dû aux objets les plus sacrés et avec grande parcimonie », écrit l’anthropologue Claudine Brelet (3). Il en va de même des peuples autochtones d’Amérique du Sud, à la différence près qu’on ne peut, à leur endroit, parler de parcimonie dès lors qu’il est question de tabac. Il marque sa prédominance par sa présence en bien des rites, cérémonies et circonstances autres, il est emprunt de mythologie comme chez les Warao de l’Orénoque (Venezuela), alors qu’ailleurs on le dit enfant de l’ayahuasca (4).

Liane de Banisteriopsis caapi.

Il y a cinq siècles, les Européens remarquèrent fort bien cette plante qu’est le tabac, et son usage qui leur était inconnu. Des descriptions s’attardèrent à l’immédiatement visible, comme ce passage de l’ouvrage du franciscain André Thevet : « Ils enveloppent, étant sèche, quelque quantité de cette herbe dans une feuille de palmier, qui est fort grande, et la roulent comme de la longueur d’une chandelle, puis mettent le feu par un bout, et en reçoivent la fumée par le nez et la bouche. » Que pouvons-nous objecter à cela ? Thevet décrit un mode opératoire, mais ne dit pas forcément pourquoi les autochtones, qu’il voit se livrer à ces pratiques, agissent ainsi. Il nous communique cependant une observation des effets de cette plante sur l’organisme : « elle est fort salubre, disent-ils, pour faire distiller et consumer les humeurs superflues du cerveau. Davantage, prise de cette façon, fait passer la faim et la soif pour quelques temps. » C’est bien, mais il n’est question uniquement que de ce que nous nommons « propriétés thérapeutiques » du tabac, dont les usages médicinaux furent bien perçus par les Amérindiens d’Amérique du Sud : chez les populations descendant du peuple maya, le tabac soignait l’asthme et les affections cutanées, de même que chez les Aztèques où l’on distingue les emplois du tabac dans le cadre des affections cutanées (abcès, plaie, entorse, coupure) d’un part, respiratoires d’autres part (rhume, catarrhe pulmonaire, etc.). Mais l’on observe aussi que le tabac est bien davantage que cela : les Tupinambas du Brésil l’utilisaient pour ses capacités à éclaircir l’intelligence, mais aussi pour maintenir une humeur gaillarde et joyeuse chez ses usagers. Serait-ce que le tabac aurait aussi un impact sur la psyché et le cerveau ? Dans ce cas, il agirait sur l’impalpable et non plus sur le seul corps physique. En 1497, Ramon Pané observe les Amérindiens Taïnos des Grandes Antilles (sur l’île d’Hispaniola, qui regroupe aujourd’hui la République dominicaine et Haïti). Lui aussi remarque que le tabac engendre sur l’esprit de ces autochtones des effets inattendus.
Avec Thevet, bien sûr, ça n’est qu’une faible portion de l’iceberg qui s’offre aux regards : l’homme blanc découvrira, au fur et à mesure qu’il s’enfoncera plus profondément dans les terres, que le tabac n’est pas seulement fumé : certes, les gigantesques cigares des Warao sont fort remarquables avec leur 50 à 75 cm de longueur ! Le porte-cigare, en bois, ouvragé le plus souvent, n’est pas qu’un simple accessoire. Sa forme fourchue en Y est un symbole matriciel. Il s’unit au cigare de conformation phallique. Fumer, c’est remonter aux sources, à l’origine, afin de mieux renaître dans la sagesse et le savoir. Mais l’usage du cigare et du porte-cigare n’est en aucun cas un apanage, puisque dans d’autres régions, le tabac est fumé à l’aide d’un autre instrument : la pipe. Avec le tabac, on ne procède pas uniquement à une combustion : il est également prisé, par exemple. En certains autres lieux, on absorbe le jus des feuilles vertes, dans d’autres, après avoir fait sécher les feuilles au soleil, on les cuit en une décoction qui atteint le point de perfection au moment où le tabac devient une masse liquide, noire et très amère, qui se destine à une ingestion par voie nasale ou buccale.

Chaman Desana, Colombie, 1904.

Étant donné que le chaman est autant guérisseur que chef spirituel, le tabac intervient sur ces deux volets de la pratique chamanique : l’aspect thérapeutique et les actions « magiques ». Mais avant d’en parvenir là, il est nécessaire que l’apprenti chaman s’impose une initiation âpre et difficile. Il ne suffit pas de regarder monter une colonne de fumée en direction des cieux pour y accéder aussi. Le jeune candidat doit forcément en passer par le tabac qui jalonne toute son initiation. Qu’il soit fumé ou ingéré sous sa forme liquide, le candidat chaman doit s’efforcer d’apprendre à consommer du tabac, chose qu’un chaman guide et initiateur pourra partager avec son jeune élève. Le tabac n’étant pas une plante hallucinogène, qu’on le boive ou qu’on le fume, il importe d’en absorber de grosses quantités afin qu’elles induisent la transe narcotique, tout en faisant l’effort conséquent pour ne pas vomir : résister à cette envie est la condition sine qua non de l’accession du futur chaman aux capacités divinatoires et magiques. Cela participe, avec le jeûne, à favoriser le voyage chamanique de l’apprenti en direction des esprits qui ont pour le tabac un appétit quasiment insatiable (ce que je puis confirmer). C’est effectivement ainsi en diverses tribus d’Amazonie et plus largement d’Amérique du Sud : le tabac, de même que le chanvre, nourriture des dieux en Inde, est le régal des esprits et de ceux qu’on appelle « auxiliaires ». Mais le tabac n’est pas seulement une nourriture destinée aux esprits (ce qui, en passant, explique l’énorme consommation qu’en fait le chaman), c’est aussi une nourriture pour le propre esprit de l’apprenti chaman, c’est en ce sens, aussi, qu’on la dit spirituelle. Ainsi, « fumer ou priser du tabac en poudre ‘génère’ et fait vivre l’esprit de celui qui ingère la substance » (5). En même temps qu’elle nourrit son esprit, la fumée du tabac le purifie, de même que son propre corps. « Les propriétés inhérentes à cette plante facilitent les métamorphoses que doivent subir les chamans pour accéder au monde des esprits », explique Carmen Bernand, anthropologue française née en Argentine en 1939 et ayant beaucoup écrit au sujet de l’Amérique du Sud (6).

Chaman fumant du mapacho à la pipe.

Il importe de se départir vraiment de l’idée que l’on se fait du tabac d’un point de vue occidental. Après avoir prévalu, le petit tabac (Nicotiana rustica) fut rapidement abandonné au profit du grand tabac (Nicotiana tabacum), également connu sous le nom de tabac de Virginie : c’est lui qui est exploité par l’industrie cigarettière. En Amérique du Sud, on les connaissait tous les deux, ainsi que Nicotiana paniculata, à la différence que les deux précédents étaient couramment cultivés par les populations indigènes d’Amérique du Sud. Au mot « tabac », l’on peut aussi bien comprendre le tabac rustique (tabaco moro) que le grand (tabaco blanco), bien qu’il s’agisse plus souvent du Nicotiana rustica qu’on dit plus « violent ». Il importe assez peu de savoir, en définitive, si le tabac que Colomb et ses compagnons virent être fumé la première fois qu’ils accostèrent était l’un ou l’autre (ou un autre encore). Ce qu’il faut en revanche conserver à l’esprit c’est que ce tabac était beaucoup plus puissant dans ses effets que le tabac de Virginie de la première « blonde » venue : alors que le taux de nicotine ne dépasse pas 2 % dans le grand tabac, il atteint presque dix fois cette dose dans le petit (jusqu’à 18 % !). C’est comme de passer du chanvre cultivé pour sa fibre textile au cannabis résineux proche-oriental, on ne peut plus dire qu’il s’agit de la même plante. Par ailleurs, histoire de compliquer l’étude du sujet, on peut entendre le mot tabac comme une substance végétale à même de produire une fumée multifonctionnelle, quand bien même elle est émise par une plante qui n’est pas, à proprement parler, un tabac botaniquement défini. Dans tous les cas, la destination spirituelle reste la même. Ce tabac, ou ce qui s’y apparente, induit un certain nombre de transformations : « l’acuité de vision, spécialement la vue, [se trouve augmentée], l’état prolongé de veille, la voix rauque, la langue empâtée et une odeur corporelle âcre » (7), sont les principales manifestations qu’implique un emploi régulier du tabac chez le chaman, pour lequel une image résiduelle peut nous interpeller : celle, précisément, du chaman qui souffle de la fumée de tabac sur tel ou tel point du corps du patient dans un but thérapeutique (chose qui a été tentée en Europe avec, il faut bien s’y attendre, peu de succès). « Le pouvoir du chaman est souvent lié à son souffle ou à la fumée du tabac, l’un et l’autre possèdent les vertus purificatives et revigorantes qui jouent un rôle important dans les rituels de guérison et dans d’autres pratiques magiques » (8). Souffler la fumée de tabac en direction du mal et y appliquer une feuille de tabac, permet d’extirper du corps ce mal qui y est logé. Cela permet de guérir le malade, de le purifier et de le replacer dans une dynamique plus conforme à sa nature (purifier le malade oblige à une purification des lieux afin d’écarter le mal, la mort contagieuse, les airs viciés, etc.). Parfois, le trouble dont souffre tel ou tel est occasionné par l’attaque magique du chaman d’un autre clan, agissant lui aussi par l’intermédiaire du tabac et d’objets magiques qui ciblent la personne qui tombe malade. Si le tabac permet d’expédier la charge magique, il peut aussi donner lieu à l’extraction subséquente de l’objet magique par le chaman du clan ayant subi l’attaque. Ceci fait, c’est encore le tabac qui accompagne l’expulsion définitive de l’objet magique responsable loin de la communauté. La bonne guérison de telle ou telle maladie est aussi rendue possible par le biais de ce que l’on peut appeler « mancie par le tabac ». Bien sûr, les vertus apaisantes et euphorisantes du tabac peuvent engendrer une certaine forme de rêverie, voire de réflexion, à travers lesquelles on peut entrevoir tout ou partie de la solution (ce qui n’est pas mauvais en soi, puisque, tout au contraire, cela permet d’accroître l’apprentissage du chaman). Pour ce faire, « le prêtre-chaman rend visite aux esprits en rêve, ou en état de transe tabagique. Lorsqu’il revient de voyage, il transmet à la communauté le message des Grands Esprits » (9). A moins que la divination, à travers la fumée du tabac, se déroule de manière différente : décoder la fumée, c’est aussi comprendre les messages qu’« on » adresse au chaman : cette communication avec les esprits permet le diagnostic des maladies ainsi que le pronostic de leur guérison. En remerciement, les offrandes de tabac sont fréquentes auprès des divinités vis-à-vis desquelles on se place. Toujours, ces divinités (Ekoko en Bolivie, Kanobo au Venezuela, Maximon au Guatemala, etc.) se disposent favorablement auprès des hommes, à la condition qu’elles trouvent du tabac parmi ces offrandes régulières.

Résine de breu branco (vulgairement surnommé « encens brésilien ») issue du Protium heptaphyllum.

Si le tabac apparaît comme principe premier de la transe chamanique pour la grande majorité des peuplades indigènes du continent sud-américain, ce serait injuste de ne pas relater que, en principe et souvent, cette plante est accompagnée de ce que la nature prodigue de plantes dites hallucinogènes et enthéogènes çà et là, bien qu’il soit parfaitement admis que la transe chamanique peut s’en passer (par exemple, les Warao n’emploient que le seul tabac pour ce faire). Nous rencontrons fréquemment l’association tabac et ayahuasca en Colombie, en Bolivie orientale, dans les basses terres d’Amérique du Sud, le tabac et le peyotl (Lophophora williamsii) chez les Huichols, le tabac et le cactus San Pedro (Echinopsis pachanoi) dans le nord du Pérou, etc. Ailleurs, le tabac, sous forme de jus, est mêlé à la poudre des semences du yopo (Anadenanthera peregrina), tandis qu’en quelques endroits du Brésil, le tabac est mélangé à un « encens » qui, bien que non hallucinogène, joue le même rôle de véhicule, de viatique même, de l’extase chamanique : c’est par exemple le cas du breu branco, résine d’un arbre sud-américain (Protium heptaphyllum entre autres ; d’autres Protium sont concernés par ces pratiques). Enfin, il existe d’autres plantes utilisées par les chamans en lieu et place du tabac : au Venezuela, Virola sebifera est l’une d’elles. L’écorce de cet arbre, qui contient de la DMT (diméthyltryptamine), de même que les graines du yopo, procure une fumée que le chaman emploie pour l’ensemble des raisons qui mènent ailleurs tels autres chamans à utiliser le tabac (éloigner les mauvais esprits, purifier les corps, etc.).

Virola sebifera

En Europe, dans le courant du XVIII ème siècle, on utilisait le tabac (Nicotiana tabacum) comme remède oculaire, ayant réussi dans des cas d’ophtalmie chronique et/ou purulente, de conjonctivite, etc. Au siècle suivant, Cazin répéta les paroles de ses contemporains, Armand Trousseau et Hermann Pidoux, qui disaient que « c’est de cette manière qu’il faut entendre ce proverbe, que le tabac éclaircit la vue ». Non. Pas tant. Ce serait avoir la vue basse que de seulement le penser. Mais Trousseau et Pidoux ne sont pas des chamans, ils ignorent que la fumée du tabac rend visibles les esprits et les auxiliaires aux yeux du chaman. De même, lorsqu’on projette du jus de tabac dans les yeux du futur chaman, c’est avant tout pour renforcer en lui son don de clairvoyance. Alors que la fumée du tabac fait pleurer les yeux de l’homme blanc occidental, en Amérique du Sud, « la propriété du tabac, c’est qu’il me montre les choses réelles. [Grâce à lui], je peux voir les choses comme elles sont » (10). Étrange. Ce qui là-bas montre la réalité ne fait, ici, par écran de fumée, que la dissimuler. Quand l’homme blanc a mis les pieds dans les Amériques, il a certes beaucoup gagné matériellement. Mais quel fut son gain spirituel ?


  1. Johannes Wilbert, Le tabac et l’extase chamanique chez les Indiens Warao du Venezuela, p. 6.
  2. Peter T. Furst, Introduction à la chair des dieux, p. 25.
  3. Claudine Brelet, Médecines du monde, p. 798.
  4. L’ayahuasca, qu’on appelle aussi yagé (et de bien d’autres façons selon la localisation : jagé, caapi, gahpi, kahpi, pildé…), n’est pas une plante à proprement parler, mais un breuvage composé de plusieurs plantes dont cette liane qu’en latin on identifie ainsi : Banisteriopsis caapi. C’est la plus connue et étudiée, mais il existe d’autres de ces plantes : B. inebrians, B. lucida, B. muricata, etc.
  5. Réunion des musées nationaux, Les esprits, l’or et le chaman, p. 73.
  6. Article cité : L’herbe cordiale : le tabac, médecine et ivresse chamanique, mai 2002.
  7. Ibidem.
  8. Johannes Wilbert, Le tabac et l’extase chamanique chez les Indiens Warao du Venezuela, p. 6.
  9. Ibidem, p. 8.
  10. Jeremy Narby, Le serpent cosmique, p. 36.

© Books of Dante – 2019

Graines de yopo (Anadenanthera peregrina).

Le camphrier de Bornéo (Cinnamomum camphora)

Synonymes : arbre à camphre, laurier d’Asie, kapura-gaha.

Utilisé depuis des milliers d’années par la pharmacopée chinoise, le camphre, issu du camphrier, de nature légèrement froide, de saveur piquante, brûlante et amère, est une substance typiquement asiatique. Remontons la corde à nœuds : le mot camphre est la déformation du latin médiéval camphora (ou camfora), issu lui-même de l’arabe kâfûr, qui dérive d’une locution malaise, kapur barus, relative à cette substance blanche comme de la craie qu’on exploitait dans le nord de Sumatra.
Les camphriers, que l’on plantait aux alentours des pagodes dans le sud de la Chine, ont été décrits par Marco Polo dans le courant du XIII ème siècle, pas tant les arbres eux-mêmes que les usages qui avaient cours à l’époque, à savoir ses implications médicinales et celles concernant l’élaboration des parfums. La médecine arabe fut, bien avant cela, inspirée par le camphre qui avait une grande importance : très apprécié par le Prophète, il apparaît cité dans le Coran. Pour le médecin arabe, le camphre est, par son parfum, une substance qui fortifie « les tempéraments manquant de chaleur. [Il est] donc conseillé aux personnes manquant d’énergie » (1). Pour étonnant que cela soit, on trouve dans l’œuvre d’Hildegarde, pourtant d’un siècle antérieure au Livre des merveilles de Polo, un paragraphe intégralement consacré à une substance « totalement froide » qui s’écoule d’un arbre qu’Hildegarde appelle Gamphora. De fait, elle lui attribue des propriétés fébrifuges et anaphrodisiaques, tant pour l’homme que pour la femme : le camphre, comme rafraîchissant, est donc censé éteindre les élans tumultueux de la concupiscence (2). En dehors de ces deux cas extrêmes, Hildegarde met néanmoins en garde : « Si quelqu’un mangeait du camphre pur sans l’adoucir avec des plantes, le feu qui est en lui se trouverait arrêté par le froid du camphre » (3). Elle en conseille l’ingestion mais à doses beaucoup plus faibles, à travers de petites galettes contenant du camphre, et qu’elle recommande pour cela : « Si on est fort et en bonne santé, on sera alors étonnement plus fort et en meilleure santé, et on verra ainsi son énergie renforcée ; et si on est faible, cela redresse et réconforte admirablement, tout comme le soleil illumine un jour sombre » (4).

Jusqu’à la guerre sino-japonaise de 1895, le camphrier est exploité de façon aléatoire par les Chinois sur l’île de Formose (actuelle île de Taïwan). La production de camphre s’organise dès lors que les Japonais s’emparent de l’île. Ils reboisent, développent sensément la production, ce qui permet au camphre de partir à la conquête du monde, bien que le Japon en conserve le monopole en très grande partie. Avant de parvenir à en réaliser la synthèse (à partir de la térébenthine du pin), d’autres grandes puissances mondiales, très demandeuses de camphre, cherchèrent à se soustraire à l’hégémonie nippone. C’est cela qui, partiellement, fut à l’origine de l’implantation du camphrier sur plusieurs continents :
– Amériques : États-Unis, Brésil, Jamaïque.
– Europe : Italie (Sicile), Portugal (Madère), Espagne.
– Russie : en bordure de la mer Noire.
– Asie : Inde, Sri Lanka, Philippines.
Dans certaines de ces zones, l’objectif était moins l’obtention de camphre que d’user du camphrier comme essence de reboisement, ce à quoi il se prête remarquablement. Quant à envisager la culture du camphrier en vue d’en distiller le bois, « les sociétés et les particuliers ne peuvent économiquement le cultiver pour l’exploiter, par suite de l’échéance lointaine des bénéfices » (5), la croissance du camphrier imposant un demi siècle de soins et d’attente pour cela. On tenta tout de même, en particulier en dehors des zones tenues par les Japonais à la fin du XIX ème siècle et au début du suivant, de distiller, non pas le bois de ces camphriers, de toute façon trop jeunes, mais leurs feuilles. Par ce biais, l’on n’est pas dans l’obligation de décimer l’arbre, ce qui serait contraire au jugement si on l’a justement planté pour reboiser telle ou telle zone. Différents essais furent menés dès la fin du XIX ème siècle. Il arriva qu’on obtienne, en distillant les feuilles sèches de ces camphriers-là, une huile essentielle (rendement : 3 à 4 %) contenant du camphre (jusqu’à 40 % dans certains lots). Et dans d’autres (camphriers de l’île Maurice, de Madagascar), on n’en obtint pas. Cependant, nous verrons, dans la seconde partie de cet article, que la quête du camphre amena l’homme à reconsidérer le camphrier qui, selon son implantation, lui offre autre chose que du camphre, mais qui n’est pas moins précieux.

Le camphrier, espèce endémique des régions subtropicales d’Asie, peut devenir un très grand arbre rustique (jusqu’à 50 m de hauteur, 12 à 15 m de circonférence) si les conditions s’y prêtent : une humidité suffisante (il nécessite 100 cm de précipitations par an), pas ou peu de gel (une température maximale de – 12° C lui est bien souvent fatale), enfin un sol de préférence siliceux et fertile (les sols calcaires réduisent son développement : cela en fait des arbres généralement plus petits). Ainsi, si l’on ne convoite pas son camphre, un camphrier peut atteindre l’âge vénérable de 1000 ans, parfois trois millénaires, comme c’est le cas du spécimen que nous voyons sur la photo ci-dessous.
Le camphrier demeure, où qu’il se situe, une essence semper virens dont les longues feuilles lancéolées, luisantes au-dessus, vert glauque au-dessous, aromatiques lorsqu’on les froisse, ne sont pas sans évoquer celles du laurier noble, arbre de la même famille que le camphrier, ou plus nettement celles du cannelier de Ceylan. De même, les panicules de fleurs jaune crème à l’aisselle des feuilles ainsi que les fruits, drupes charnues et ovoïdes de couleur bleu nuit à noire à maturité, rappellent étrangement Laurus nobilis (l’ancien nom latin du camphrier marque cette proximité : Laurus camphora).

Le camphrier de Bornéo en phyto-aromathérapie

Le lecteur attentif aura sans doute remarqué que notre camphrier porte le même nom latin que le ravintsara, Cinnamomum camphora. C’est aussi le cas de celui qu’on appelle bois de hô. Comment cela se peut-il ? Cela se peut, l’explication en est très simple : le camphrier, le ravintsara et le bois de hô sont le seul et même arbre, botaniquement parlant. Sa souplesse biologique lui a valu, tout comme le chanvre, de s’adapter et de modifier son profil biochimique selon le lieu dans lequel il se situe :

  1. Le camphrier, parfois appelé camphrier de Bornéo, parce qu’il est originaire de ce secteur du monde, évolue aussi à Sumatra, au Japon, à Taïwan.
  2. Le bois de hô est surtout présent en Chine.
    3. Le ravintsara est un camphrier acclimaté à l’île de Madagascar.

Chacun produit une huile essentielle, et ces trois produits sont rigoureusement fort différents. D’un point de vue de la taxinomie latine, on distingue ainsi :

  1. Cinnamomum camphora : camphrier qui fabrique du camphre (ou bornéone).
  2. Cinnamomum camphora linaloliferum ou CT linalol : camphrier qui fabrique du linalol (son huile essentielle en contient environ 95 % ; cette molécule signe la spécificité biochimique du bois de hô).
  3. Cinnamomum camphora cineolifera ou CT 1.8 cinéole : camphrier qui fabrique du 1.8 cinéole (ou ex eucalyptol) dans une proportion comprise entre 50 et 60 %. Il est proche du Cinnamomum camphora planté sur l’île Maurice dont l’huile essentielle ne contient ni camphre, ni safrole, mais du 1.8 cinéole).

Les huiles essentielles de bois de hô et de ravintsara, contrairement à l’huile essentielle extraite du camphrier, ne contiennent pas de camphre. Si ce n’était un nom latin commun, l’on pourrait penser avoir affaire à trois arbres différents.
L’huile essentielle de camphrier de Bornéo est extraite du bois de cet arbre après qu’il ait été réduit à l’état de bûchettes ou de copeaux. La distillation par entraînement à la vapeur d’eau est la méthode privilégiée ici. Ainsi obtient-on une huile essentielle de couleur jaune pâle, à la saveur piquante et amère, à la forte odeur particulière causée, en partie, par une belle proportion de camphre (40 à 50 %), cétone monoterpénique (C10 H16 O), faut-il le rappeler. A cela, s’ajoute une molécule connue sous le nom de safrole, principal composant de l’huile essentielle de sassafras (Sassafras albidum), aujourd’hui interdite à la vente libre en France, en raison de la propriété cancérigène sur le foie de cette molécule qu’est le safrole. Dans l’huile essentielle de camphrier de Bornéo, l’on en trouve entre 10 et 15 %. Puis viennent des oxydes (1.8 cinéole : 10 %), des monoterpènes (limonène, camphène), des monoterpénols (bornéol), enfin des sesquiterpénols (nérolidol). Le camphre s’avère être la substance cristallisable de cette huile essentielle. Autrefois en Chine, on se procurait le camphre ainsi : on faisait chauffer le bois de cet arbre dans de l’eau contenue dans de grandes cucurbites. Puis le camphre est purifié, raffiné et modelé en forme de pains aux poids et tailles variables. Blanc, translucide, gras au toucher, le camphre est produit par plusieurs pays asiatiques (Taïwan et Japon surtout, Chine, Inde). Le camphre n’est pas circonscrit qu’aux seuls arbres asiatiques (comme le Dryobalanops balsamifera, par exemple), c’est une molécule que l’on rencontre en diverses proportions dans bien des plantes herbacées, des sous-arbrisseaux et des arbustes, se retrouvant, après distillation à la vapeur d’eau, dans leur huile essentielle. Citons-en quelques-unes : la grande camomille (Tanacetum parthenium), le thuya occidental (Thuja occidentalis), la sauge officinale (Salvia officinalis), la sauge d’Espagne (Salvia lavandulifolia), le petit galanga (Alpinia officinarum), la tanaisie annuelle (Tanacetum annuum), la tanaisie vulgaire (Tanacetum vulgare), la lavande vraie (Lavandula vera), la lavande aspic (Lavandula spica), le romarin officinal (Rosmarinus officinalis), le sambong (Blumea balsamifera), la sauge du Bengale (Meriendra benghalensis), l’alfavaca (Ocimum canum), etc.

La production d’huile essentielle de camphrier de Bornéo demeure cependant assez aléatoire. On remarque un rendement très dissemblable selon que l’on distille le bois des branches, du tronc, de la souche ou des racines. Il peut aussi arriver que l’on distille du bois de camphrier qui produit une huile essentielle ne contenant pas de camphre ! Cela peut s’expliquer par certains facteurs comme la latéralisation : le camphre peut se situer d’un seul côté de l’arbre (manque d’homogénéité, ou excès de timidité, allez savoir). La teneur en camphre de ces arbres varie aussi selon le climat, la saison de récolte, l’âge de l’arbre au moment de son abattage (il produit mieux lorsqu’il a un siècle qu’à 50 ou 60 ans). « Les anciens distillateurs japonais ou chinois avaient reconnu depuis longtemps l’existence de camphriers sans valeur et de camphriers précieux » (6). Cela en fait donc un arbre assez imprévisible. Cependant, dès lors qu’on en a obtenu l’huile essentielle attendue, dûment analysée et contrôlée, il est possible d’en faire un usage précis.

Propriétés thérapeutiques

Sur la seule question du camphre :

  • A doses infimes : stimulant général, stimulant du système nerveux central, sympathicotonique, tonicardiaque
  • A doses faibles : calmant, sédatif, hypothermisant

Au sujet de l’huile essentielle de camphrier de Bornéo :

  • Analgésique, antalgique, antirhumatismal puissant, anti-inflammatoire
  • Stimulant et tonique cardiaque, vasodilatateur, favorise une meilleure circulation au niveau des capillaires sanguins, permet une plus grande irrigation des tissus, facilite les échanges et l’élimination des toxines
  • Tonique, stimulant et décongestionnant respiratoire, expectorant, mucolytique
  • Antispasmodique
  • Tonique nerveux, tonique surrénalien
  • Anti-infectieux : antiviral, antiseptique
  • Résolutif, rubéfiant

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère respiratoire : bronchite, asthme, rhume
  • Troubles de la sphère cardiaque : faiblesse cardiaque
  • Troubles locomoteurs : arthrite, rhumatismes, douleurs articulaires, musculaires (7) et névralgiques, mal de dos, crampe, entorse, luxation, contusion
  • Migraine
  • Affections cutanées : eczéma
  • Épuisement, asthénie

Modes d’emploi

  • Huile essentielle : par voie cutanée, diluée pour friction et massage.
  • Huile camphrée : une part de camphre pour neuf parts d’huile (d’olive ou d’amande).
  • Eau camphrée : 10 g de camphre pour un litre d’eau distillée.
  • Eau-de-vie de camphre : une part de camphre pour neuf parts d’alcool à 60°.
  • Alcool camphré : une part de camphre pour neuf parts d’alcool à 90°.

Le camphre est un parfum typique des apothicaireries d’antan. De nombreuses compositions magistrales plus ou moins célèbres en contiennent.

  • Vicks Vaporub : depuis environ 1905, à de la vaseline sont mêlés du camphre, de la menthe et de l’eucalyptus.
  • Le baume de secours aux huit plantes de Végébom : établi selon une formule élaborée par le docteur Camille Miot au XIX ème siècle, il contient du laurier, de la menthe, de l’eucalyptus, du cajeput, du cèdre, de la noix de muscade, de la matricaire et enfin du camphre. « En friction sur la poitrine ou dilué dans de l’eau très chaude pour une inhalation, il dégage les voies respiratoires. En massage, il détend les muscles, relaxe jambes et pieds gonflés, décongestionne ecchymoses et contusions, apaise les peaux irritées, sèches ou crevassées, soulage les démangeaisons des piqûres d’insectes » (8).
  • Le baume du tigre, sans tigre mais bien chinois, élaboré en Chine dans les années 1870, commercialisé dès 1926, il est décliné sous deux versions : le baume blanc à visée respiratoire, le baume rouge musculaire et locomoteur. L’un et l’autre contiennent la même quantité de camphre : 25 %.
  • Le baume Opodeldoch : moins usité que les trois qui précèdent. Alors que jusqu’à la fin du XVIII ème siècle sa formule était fort élaborée, le Codex de 1818 la réduit à seulement six ingrédients. Le camphre, qu’on y trouve à l’état pulvérisé, était alors accompagné d’huiles essentielles de thym et de romarin entre autres.
  • Le vinaigre des quatre voleurs : « liquide antiseptique » dont usèrent « quatre voleurs » à Marseille durant l’année 1720 (ou 1721), alors que sévissait la peste. Il en existe plusieurs formules : par exemple, les deux recettes que j’ai sous le nez contiennent également du camphre, dans des proportions assez faibles par rapport à d’autres substances comme l’absinthe et la sauge. En réalité, il existe peut-être autant de recettes que de variantes de l’histoire qui les firent naître (en effet, le vinaigre des quatre voleurs, à travers son élaboration au sein de son écrin historique, ressemble assez à une légende urbaine : on en voit la truffe sans jamais en voir la queue).
  • L’eau d’Alibour : Jacques Dalibour, chirurgien des armées, conçoit au tournant du XVIII ème siècle une eau « excellente pour toutes sortes de plaies, blessures, coups d’épée, de sabre, de tous instruments tranchants, contondants », vante la réclame de l’époque.
  • L’eau sédative que l’on doit au chimiste François-Vincent Raspail (1794-1878), grand panégyriste du camphre que l’on retrouve dans cette eau constituée uniquement de quatre ingrédients (alcool camphré, ammoniac liquide, chlorure de sodium et eau distillée) et où le camphre n’entre qu’à hauteur de 0,1 %, ce qui était heureux, puisque cette eau se pouvait boire. Décrite comme une panacée à tous les maux, on la disait fort chaste mais capable d’accroître la fécondité !?

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Voie interne : le camphre, ainsi que l’huile essentielle de camphrier de Bornéo, ne sont pas recommandés pour une absorption per os. Comme nous l’avons précédemment vu avec l’eau sédative, l’ingestion de camphre peut éventuellement se faire, mais à doses minimes. On trouve des recettaires du XIX ème siècle où les recommandations ne dépassent jamais un gramme de camphre pur par prise. A doses trop élevées, l’huile essentielle de camphrier devient, en particulier à cause de son camphre, une substance neurotoxique, convulsivante, épileptisante, stupéfiante et abortive, comme toutes les cétones en C10. Si la DL50 du camphre est établie à 1,47 g/kg, les premiers troubles d’intoxication peuvent apparaître dès 0,05 g/kg : bourdonnement d’oreilles, troubles oculaires, troubles gastro-intestinaux (nausée, vomissement, irritation de la muqueuse gastrique), vertiges, céphalée, épuisement général, bouffées délirantes, importante chute de la température corporelle, coma. C’est pour cela, entre autres, qu’on en désoblige l’usage chez la femme enceinte, la femme qui allaite et l’enfant en général.
  • Si on lui ôte son camphre, l’huile essentielle de camphrier permet d’obtenir toute une ribambelle de sous-produits parmi lesquels : l’essence de camphre blanche (dissolvante des résines pour la fabrication des laques), l’essence de camphre rouge (fabrication des encres de Chine), l’huile bleue, etc.
    _______________
    1. Claudine Brelet, Médecines du monde, p. 442.
    2. Quatre siècles plus tard, Jean-Baptiste Porta ne dit pas moins : « Pour rafraîchir le désir de luxure. Vous arriverez à ce résultat de la façon suivante : mangez de la rue et du camphre, car cela détruit l’état qui fait lever la verge, tellement qu’un homme en pourrait devenir comme châtré » (Jean-Baptiste Porta, La magie naturelle, p. 144).
    3. Hildegarde de Bingen, Physica, p. 38.
    4. Ibidem, p. 39.
    5. P. Tissot, La culture du camphrier et la production du camphre, pp. 345-346.
    6. Ibidem, p. 341.
    7. « Le camphre appliqué sur la peau donne une sensation de chaleur. Cette sensation est due à la dilatation des vaisseaux sanguins et à la stimulation des récepteurs cutanés responsable de la perception de la température. En aucun cas le camphre ne va chauffer le muscle situé beaucoup plus profondément. »
    8. Marie-Noëlle Pichard, Les secrets des médicaments de toujours, p. 70.

© Books of Dante – 2019

Coffre chinois en bois de camphrier.

Le tabac (Nicotiana tabacum)

Synonymes : grand tabac, tabac commun, tabac vrai, tabac mâle, tabac à grandes feuilles, tabac de Virginie, tabac de Floride, jusquiame du Pérou, panacée antarctique, herbe à tous les maux, petun, herbe à Nicot, nicotiane, herbe à l’ambassadeur, herbe à la reine, catherinaire, médicée, herbe de monsieur le prieur, herbe sainte, herbe divine, herbe de Sainte-Croix, tornabone, tornabonne, herbe de tornabon, toubac, pontiane, angoumoisine, herbe angoumoise, etc.

La découverte des Amériques fit en Europe comme un coup de tonnerre, un coup de tabac aurait-on dit autrefois, qui se répandit comme une traînée de poudre, vocabulaire qu’il est nécessaire de bien choisir pour montrer la soudaineté et la surprise qu’occasionna un tel événement. Bien que Christophe Colomb ait imaginé ses projets de voyage dès 1481, à cette date comme onze ans plus tard, l’on ne sait pas encore que bientôt, déferleront en Europe des produits inconnus provenant de ce qu’il sera convenu d’appeler le nouveau monde, et parmi lesquels certains feront fureur, sinon un malheur ou un tabac.
Alors que l’équipage de Christophe Colomb touche cette nouvelle terre le 12 octobre 1492, il faudra patienter encore une quinzaine de jours avant d’accoster à Cuba (le 28 octobre) où sa rencontre avec les premiers indigènes occasionnera l’une des premières erreurs de ce pan de l’histoire qui s’ouvre aux Européens : pensant être parvenu aux Indes, Colomb nommera « Indiens » ces indigènes. Par la même occasion, Colomb et ses hommes « virent avec étonnement les Indiens fumer par les narines de curieux cylindres formés de feuilles enroulées […] Intrigués, ces hardis navigateurs ne manquèrent pas d’imiter les indigènes, ce qui leur valut d’être emprisonnés pour sorcellerie dès leur retour en Espagne : il fallait au moins avoir pactisé avec le diable pour réussir à souffler de la fumée par le nez » (1). On ne songe pas encore à les passer à tabac pour ça, mais cela viendra (2). C’est lors du deuxième voyage de Colomb (1493-1496) qu’un religieux, Ramon Pané, va se pencher davantage sur les us et les coutumes des populations qu’il rencontre. C’est à lui qu’on doit de savoir comment se déroulait la vie des peuples autochtones il y a cinq siècles, observations qu’il a consignées dans un petit ouvrage intitulé Relation de l’histoire ancienne des Indiens. C’est ainsi qu’il est « frappé des effets d’exaltation produits chez les prêtres du grand dieu Kiwasa par les vapeurs enivrantes du tabac » (3). Pané est le premier à renseigner l’Europe sur les effets particuliers du tabac sur l’être humain. En revanche, il faudra attendre le siècle suivant pour que le tabac fasse irruption physiquement en Europe : aux alentours des années 1518-1520, Gonzalo Hernandez de Oviedo y fait parvenir les premières graines de tabac qui n’est, selon les chroniques, uniquement planté que comme plante ornementale au Portugal ainsi qu’en Espagne. Faire le beau, c’est ce que, au début, on lui a demandé. En 1555, André Thevet, un moine franciscain, se rend au Brésil duquel il revient l’année suivante, non sans avoir mis dans ses poches des graines de tabac qu’il sème puis cultive près d’Angoulême, plante qu’il décrira dans un ouvrage qu’il fera paraître en 1557 : Les singularités de la France antarctique. A peu près à la même époque, François Rasse des Neux se livre lui aussi à la culture expérimentale du tabac à Paris. Mais le tabac n’a pas encore fait la rencontre de celui qui imprimera son nom en lui jusqu’à nos jours : Jean Nicot. Diplomate français – en effet, Nicot est ambassadeur de France au Portugal sous le règne de François II –, en 1560, il « reçut d’un gentilhomme flamand, archiviste du roi, des graines et des pieds de tabac ‘apporté de Floride’ et les transmit à Catherine de Médicis » (4) parce qu’il s’avéra que cette plante du nouveau monde était à même de soulager la reine ainsi que François II de leurs crises migraineuses. Le médecin parisien Jacques Gohory (1520-1576) proposa de baptiser cette plante des noms de médicée et de catherinaire, explicites références à la reine, mais « sous la pression du duc de Guise [c’est-à-dire François de Lorraine qui, lui aussi, souffrait de migraine] et soucieux de s’attirer les faveurs de la cour, le botaniste Daléchamps lui attribua le nom de Nicotiana tabacum en hommage à Nicot » (5). Au grand dam d’André Thevet, qui fustigera l’usurpateur : ce « quidam qui ne fit jamais de voyage, quelques dix ans que je fus de retour, lui donna son nom » (6). Thevet « découvreur », Nicot « vulgarisateur » qui remporte la palme. C’est souvent ainsi dans l’histoire. Malgré les protestations du franciscain, rien n’y fit : aujourd’hui encore, le tabac porte toujours le même nom latin empruntant à l’espagnol qui transmet le mot tabaco, dérivé de tabacco, tiré « lui-même […] de la langue des Arouaks d’Haïti où tabacco ne signifie toutefois pas ‘tabac’, mais désigne ou bien un tube recourbé servant à l’inhalation de la fumée de tabac ou bien une sorte de cigare fabriqué par ces sauvages » (7). Voilà pour la petite leçon d’étymologie. Durant une bonne partie du XVI ème siècle (sa seconde moitié), le tabac demeure un remède exclusif de la cour royale française, sous forme de tabac à priser essentiellement. Mais, déjà, les opposants au tabac médicinal élèvent la voix, alors que ses partisans (Jacques Gohory, Olivier de Serres, etc.) exploitent les vertus thérapeutiques de cette plante que l’on s’efforce de découvrir : on établit néanmoins les propriétés du tabac sur différentes algies (tête, dents, etc.) et sur les plaies et affections cutanées. Ce n’est seulement qu’après que le tabac se vulgarise aux autres couches de la société. Parallèlement à sa consommation domestique croissante, nombreux seront les hommes de l’art médical à s’opposer, une fois encore, à ces nouvelles pratiques véhiculées par le tabac : priser tout d’abord, chiquer, puis fumer la pipe (en France, surtout à partir de la Révolution Française), le cigare (qui se fait connaître un peu plus tardivement en France, à l’issue des guerres d’Espagne de 1808-1814) et la cigarette (à partir de 1825 ; elle s’industrialise aux environs des années 1840). Les médecins ont beau dire, on accrédite le tabac en l’inscrivant au Codex comme « herbe à tous les maux » en 1748, tandis qu’au même siècle, on trouve, pour la seule ville de Paris, près de 1200 débits de tabac, soit quatre fois plus qu’il n’y a de bureaux de tabac parisiens aujourd’hui ! On n’écoute pas les médecins, bien entendu, comme on n’a guère écouté la ministre de la santé Simone Veil malgré sa loi de lutte contre le tabagisme votée en 1976. Elle-même fumait, ça décrédibilise. Trois siècles et demi plus tôt, se voyant dans l’incapacité de l’interdire, le cardinal de Richelieu, sous le règne de Louis XIII, décide l’imposition du tabac en 1629 : autant que le tabac rapporte quelques sous à l’état. Les choses vont plus loin sous Louis XIV, puisqu’en 1674, Colbert instaure un monopole d’état sur le tabac, qui n’est plus seulement encadré fiscalement mais aussi législativement. Ce monopole est aboli à la Révolution Française, mais restauré par Napoléon en 1811 (pour faire la guerre, il faut des sous…), tandis qu’en 1816, la culture du tabac est soumise à réglementation.
En dehors du territoire français, les choses sont autrement répressives. Au XVII ème siècle, le tsar Michel Ier (1596-1645) cherche à éliminer celle que les raskolniks considèrent comme herbe du diable, et qu’en Ukraine l’on dit maudite. Jusqu’à Pierre le Grand, les priseurs et les fumeurs sont déclarés hérétiques : aux premiers on coupe le nez, aux seconds les lèvres. Quant aux récidivistes, on leur coupe le col, meilleur remède contre le cancer de la gorge. En Turquie, où l’usage du tabac fait l’objet d’une sévère répression, l’on pend les fumeurs, tandis qu’en Perse on les empale. Joie ! En France, on se contente de le blâmer et de le taxer, alors que de l’autre côté de la Manche, le roi d’Angleterre, Jacques Ier, fulmine face à cette « coutume exécrable pour les yeux, nauséabonde pour le nez, nocive pour le cerveau et dangereuse pour les poumons », écrit-il dans le Misocapnos, un traité contre le tabac dans lequel il affirme toute la détestation qu’il a face à cette plante qui produit une fumée « noire et puante » évoquant « l’horreur d’un enfer plein de poix et sans fond ». L’Église, plutôt que de se contenter d’arracher les pieds de tabac, exprime par le biais du pape Urbain VIII (plus connu pour son implication dans le procès de Galilée), sa remontrance face aux usagers du tabac : ainsi en 1642 est proclamée l’interdiction de fumer et de priser dans les églises au moment de l’office sous peine d’excommunication. Son successeur, Innocent X, va beaucoup plus loin puisqu’il généralise à l’ensemble de la société cette interdiction en 1650. Tout cela peut passer pour un arsenal répressif tout à fait inepte, via des moyens de lutte ridicules. Pourtant, mal en pris à cinq moines qu’on emmura vivants à Saint-Jacques-de-Compostelle en 1692 pour avoir fumé du tabac dans le chœur durant l’office. Sans blague ! Puisqu’on impose châtiment au fumeur (priseur, chiqueur, etc.), c’est qu’il s’adonne à une activité criminelle : ainsi considère-t-on le fait de fumer à Berne au XVII ème siècle. En Ukraine, dans ce que l’on appelait autrefois la Petite Russie, l’on s’inspira de contes moralisateurs censés dissuader le fumeur : « Les Tchumaches rencontrèrent jadis une femme idolâtre dans une pose indécente qui les attirait. La chasteté des Tchumaches courait un grand danger. Dieu parut et leur ordonna de mettre à mort la séductrice. Les Tchumaches obéirent et ensevelirent la femme idolâtre. Le mari de cette femme planta une branche sur son tombeau ; la branche devint une plante aux larges feuilles. Les Tchumaches, passant par là, remarquèrent que l’idolâtre détachait des feuilles et en remplissait sa pipe. Ils l’imitèrent, et y prennent un tel plaisir, qu’ils ne cessent de fumer, jusqu’au jour où, après la fumée, le feu viendra consumer ces impies. La plante qui donne de la fumée a été considérée comme une figure du diable lui-même, lequel, après avoir passé par un endroit, y laisse des traces, c’est-à-dire de la fumée et une mauvaise odeur » (8). Rien ne prouve que les Tchumaches eurent véritablement affaire au diable, sans doute à une image de cet « autre » que l’on ne comprend pas, bien que tout cela rappelle assez le titre de l’ouvrage le plus connu de Carlos Castaneda. Après ces considérations, revenons dans ce triste pays qu’est la France où sévit, toujours, le binôme fisc et fric. Nous l’avons souligné plus haut déjà : le même qui blâme le tabac est aussi celui qui le taxe : hypocrisie gouvernementale, comme aujourd’hui, du reste, consistant à augmenter les taxes (donc, in fine, les prix) pour dissuader les consommateurs d’acheter ce qui constitue une partie des recettes de l’état. Allons, bon !… En France, l’on a souvent remarqué peu d’ardeur, mais beaucoup de mollesse dans la lutte contre le tabac. Quand telle campagne est censée préserver les fumeurs des méfaits du tabac, cela ne fonctionne jamais, ou si peu. Pourquoi, donc, ne pas déclarer le tabac hors-la-loi et envoyer aux galères celui qui serait pris la main dans le pot à tabac ? Tout d’abord parce que cela n’empêcherait très certainement pas les gens de fumer (substituts, contrebande, etc.), que cela ne rapporterait plus un kopeck à l’état qui, tout au contraire, devrait cracher au bassinet pour payer une croisière royale aux tabacophiles.
En autorisant chacun à s’adonner à son « vice », on s’assure ainsi une main-mise évidente. C’est ce envers quoi Cazin s’insurgeait : « L’usage du tabac est tellement répandu dans nos campagnes et parmi les classes indigentes des villes, que le malheureux supporte plutôt la privation de pain que celle de cette plante narcotique, qu’il mâche, fume et prise ». Ce qui tombe bien, parce que si la banane vaut un steak, fumer coupe la faim (et non la chique ; ça vous la coupe, hein ?!) Tout cela n’a guère changé depuis que Cazin a rédigé ces lignes. Il poursuit : « « L’ouvrier prend sur son salaire de quoi satisfaire une habitude qui lui fait perdre beaucoup de temps et le rend lourd, moins apte à se livrer au travail » (9). Les fumeurs sont-ils tous des fumistes ?

Il y a une quarantaine d’années, Jacques Brosse posait cette question : « D’où vient donc cette fascination qui est arrivée à faire – ou plutôt à refaire – du tabac ce qu’il était à l’origine, une plante magique ? » (10). Je ne vous cache pas que j’ai failli m’étrangler la première fois que j’ai lu ces quelques lignes. Si le tabac était vraiment une herbe à tous les maux, dans le sens qu’elle les soigne et non qu’elle les provoque, l’on pourrait indubitablement considérer cette interrogation à une valeur plus juste. Quelques années avant lui, Jean-Marie Pelt en posait une autre : « Comment une herbe fétide, fumée par les sauvages de l’Amérique, a-t-elle soumis le monde presque entier à un empire qui ne fait que s’accroître chaque jour ? » (11). Les réponses sont multiples, cet article en aborde quelques-unes ici et là. L’auteur poursuit : « Le tabac est par excellence la drogue des sociétés industrielles et des peuples avancés. » Rigolons doucement sous cape au mot « avancés ». Tout cela me laisse fort songeur à la vérité. Non seulement on débarque chez les gens sans autorisation, on les extermine pour s’approprier leurs terres et leurs richesses, et on s’étonne par la suite de ce que ces exactions massives soient payées en retour par l’usage hors de propos d’une plante dont on peut dire que l’Occidental est passé complètement à côté. Que ce soit pour le thé, le café, la coca, la noix de kola, etc., j’ai comme l’impression que, dès que l’Occidental s’arroge le droit d’user de ces plantes, ça tourne à la catastrophe, de même que substituer un usage thérapeutique, sacré et ponctuel du tabac, à la consommation quotidienne d’une plante architraitée par cette même industrie qui va croissant avec le tabagisme. J’abhorre le blanc occidental pour cela. Qui se dit civilisé. Qui plus est, membre d’une société dite « avancée ». Et ça traite les autres de sauvages ! Le ver blanc de l’humanité, c’est sans doute aucun ce genre d’individus ! En plus de cela, « signalons au passage que l’extension de sa culture est au moins en partie responsable de la traite des Noirs ; en effet, si les colons employèrent d’abord la main-d’œuvre caraïbe dans les premières plantations, qui furent établies dès 1634 à la Guadeloupe et à la Martinique, celle-ci ne tarda pas à succomber à l’alcool introduit par les Européens, ainsi qu’aux mauvais traitements que ceux-ci lui firent subir. Il fallut alors les remplacer par des esclaves noirs, que l’on alla chercher par milliers sur les côtes de l’Afrique » (13). Le sordide de l’histoire. Gloups.

Le tabac est une grande plante annuelle (voire bisannuelle) de 150 à 250 cm de hauteur. Il possède une forte tige visqueuse plantée sur une racine en pivot, laquelle porte de grandes et larges feuilles alternées tout aussi visqueuses, à la face inférieure plus claire, dégageant une odeur assez faible mais quelque peu âcre.
C’est une plante hermaphrodite qui fleurit de fleurs tubuleuses blanc verdâtre à roses, dont la corolle peut mesurer jusqu’à 5 cm. Ces fleurs, à la délicieuse odeur, rappellent que le tabac a le pétunia comme cousin.
Nicotiana tabacum est originaire d’Amérique du Sud, il est spontané dans plusieurs pays : Mexique, Brésil, Bolivie, Équateur, Venezuela, Guyane, Argentine, etc.

Le tabac en phytothérapie

Il est bien difficile, en parlant du tabac, d’évoquer ses qualités en phytothérapie, plus globalement en médecine, puisque comme nous l’avons vu précédemment, sa carrière a été ballottée, tout comme celle du chanvre, entre deux extrêmes qui ne sont jamais conciliables. Il n’est pas de ces plantes avec lesquelles on peut procéder à une automédication, chose devenue beaucoup plus difficile du reste depuis que le tabac est monopole d’état en France. Autrefois, au même titre que la petite chènevière d’appoint, le paysan français faisait pousser quelques pieds de tabac dans son jardin pour sa consommation personnelle, et qui pouvait, le cas échéant, être utilisé, une fois les feuilles séchées la plupart du temps (sauf pour le cataplasme qui exige que les feuilles demeurent exclusivement vertes) dans l’art de guérir, avec assez souvent, les désagréments que nous avons évoqués dans la partie précédente de cet article, parce que, en effet, ça n’est pas une sinécure que d’utiliser le tabac en thérapie, plante qui a été abandonnée au profit d’autres tout aussi efficaces mais par-dessus tout plus sûres. Dans son Traité pratique et raisonné, Cazin écrivait que « le point qui sépare […] le remède du poison ne pouvant être fixé, le médecin consciencieux et prudent ne s’exposera point à perdre son malade pour le guérir, surtout s’il a à sa disposition des moyens moins dangereux et tout aussi efficaces » (13). Mais nous pouvons néanmoins nous pencher sur l’histoire thérapeutique du tabac et la décortiquer davantage dans le détail.
Les feuilles vertes du tabac sont presque sans odeur, en revanche, leur saveur est âcre et amère. Une fois séchées, leur parfum pénétrant est, pour d’aucuns, fort agréable. D’un point de vue de sa composition biochimique, le tabac est surtout connu pour un alcaloïde neurotoxique de nature alcaline, la nicotine, présente à hauteur de 0,4 à 2 %, un taux qui varie fortement selon que les feuilles sont vertes ou fermentées (ces dernières contiennent moins de nicotine), mais également en fonction de différents facteurs (climat, sol, saison, mode de culture, etc.). Isolée en 1809 par Vauquelin, la nicotine est une substance liquide, volatile et toxique, qu’accompagnent d’autres alcaloïdes (nicotelline, nornicotine, nicotéine, nicotimine, etc.). L’analyse des informations de nature biochimique nous apprend que dans les feuilles de tabac l’on croise des substances beaucoup plus anodines telles que du tanin, de la gomme, de la résine, de la chlorophylle, de l’amidon, des sels minéraux (potassium, calcium), des acides (malique, acétique, nicotianique), et d’autres qui le sont beaucoup moins comme, par exemple, l’ammoniac (chlorhydrate d’ammoniaque), ainsi qu’une essence particulière, le « camphre de tabac » ou nicotianine, à odeur empyreumatique, très toxique (une goutte tue un chien dans l’instant). Cazin signale aussi que les petites semences du tabac (elles font moins d’un millimètre) contiennent jusqu’à 21 % d’une huile végétale douce et comestible : « on pourrait tirer quelque parti de ce produit, qui est ordinairement sans emploi » (14). Mais cela nécessite de ne pas sectionner les bourgeons floraux de la plante. Or cette amputation régulière, qui précède la récolte, est responsable de l’étoffement des feuilles destinées à l’industrie du tabac. Aussi faut-il faire le choix : de l’huile ou du tabac ?

Propriétés thérapeutiques

  • Calmant, narcotique (15), anxiolytique, décompresseur du système neurovégétatif
  • Laxatif, purgatif, vermifuge, éméto-cathartique, coupe-faim
  • Diurétique, hydragogue, sudorifique
  • Expectorant, sternutatoire
  • Éveillant, abaisse le sentiment de fatigue et d’ennui
  • Effets positifs de la nicotine sur la mémorisation (mémoire immédiate, mémoire différée) et sur l’apprentissage, ce qui contredit Fournier : « La prétendue excitation cérébrale donnée comme prétexte par certains grands fumeurs est tout à fait illusoire. » (16)
  • Antinociceptif
  • Insecticide (nicotine concentrée), insectifuge (macération de feuilles fraîches)

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère vésico-rénale : paralysie de la vessie, rétention d’urine, ischurie
  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : constipation, constipation opiniâtre, colique de plomb, hernie étranglée, parasites intestinaux (ascarides)
  • Troubles de la sphère pulmonaire : pneumonie, hémoptysie, asthme, coqueluche, catarrhe pulmonaire
  • Troubles locomoteurs : douleurs goutteuses, rhumatismales (pleurodynie), névralgiques (sciatique), lumbago
  • Affections oculaires : ophtalmie (purulente, chronique), conjonctivite
  • Affections cutanées : ulcère (atone, rebelle, putride), plaie gangreneuse, tumeur blanche, prurigo, dartre, infestation parasitaire (gale, poux de tête, poux de pubis) et fongique (teigne)
  • Affections dentaires : odontalgie, nettoyage des dents (avec les cendres de tabac, remède populaire bien connu)

A cela, ajoutons :

  • Maladie d’Alzheimer
  • Maladie de Parkinson
  • Syndrome de Gilles de la Tourette (chez l’enfant)

Pour le moment, les données et les résultats concernant ces trois points sont trop parcellaires pour être parlants, mais certains d’entre ces résultats encouragent les recherches dans ce sens.

Modes d’emploi (donnés à titre informatif)

  • Infusion de feuilles sèches.
  • Décoction de feuilles sèches.
  • Macération vineuse de feuilles sèches.
  • Sirop de tabac.
  • Suc frais ou poudre de feuilles sèches mêlés à un corps gras (type axonge) pour en confectionner une pommade.
  • Teinture homéopathique de tabac à prescrire « dans tous les troubles analogues à ceux qu’il produit à dose forte », indiquait Botan dans les années 1930 (17).

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Divers facteurs (temps de guerre, embargo, disette, etc.) amenèrent l’homme à substituer un très grand nombre de plantes au tabac lors de pénuries. « Les principaux produits utilisés sont les feuilles de cerisier, de merisier à grappes, de prunellier, de pas-d’âne (l’un des meilleurs), de saule, de galé [?], de noyer, de hêtre, de charme, de bouleau, de noisetier, d’orme, de chalef, de houblon, de gui, de chanvre, d’ortie (pulvérisées, les feuilles se mélangent au tabac à priser), de betterave, de rhubarbe, de thé, de marronnier d’Inde, de tilleul, de guimauve, de consoude, de cornouiller mâle, de lavande, de lierre terrestre (gléchome), d’origan, de brunelle, de sauge, de serpolet, de bétoine, de menthe, de plantain, de reine des bois (aspérule), de sureau, de viorne, de soleil [= tournesol], d’arnica, de chicorée, d’armoise, de doronic, d’achillée millefeuille, de bardane, de séneçon, d’ajonc, de mélilot, de cytise, de cyclamen (Alpes autrichiennes) et de busserole ; les fleurs de muguet (en poudre dans le tabac à priser), de rose, de coquelicot, de mélilot et de flouve odorante ; les rhizomes d’iris et de valériane ; les tiges de clématite (enfants) et de canne de Provence ; l’écorce de saule (Amérique du Nord), de cornouiller (Italie), de pin (Italie), de viorne (Italie) et de charme (Italie) » (18). A cela, ajoutons encore les bourgeons d’aubépine et les feuilles d’églantier.
  • Autres espèces : petit tabac (Nicotiana rustica), tabac glauque (Nicotiana glauca).
  • Toxicité : je ne vais pas me fendre d’un laïus « fumer, c’est mal », etc. Cela n’a pas d’intérêt ici. Soulignons cependant que « grâce aux gouvernements, toujours habiles à profiter de ce qui peut augmenter leurs ressources, nous sommes volontairement tributaires d’une herbe âcre, puante et sale » (19). A l’époque où Cazin écrit ces lignes, l’imposition du tabac existe depuis plus de deux siècles, et participait de la richesse fiscale avec le café, le sucre et l’eau-de-vie.
    La nicotine, nous le savons, est un violent poison : une goutte seule de nicotine pure appliquée sur les lèvres est facilement mortelle, autant dire foudroyante. 50 mg représentent une dose létale pour l’homme adulte. Mais le tabac ne se réduit pas qu’à sa seule nicotine, et une intoxication peut prendre plusieurs formes : la nicotine, à faibles doses, est agoniste et excitante. A fortes doses, elle devient sédative et antagoniste. Il est aussi possible d’observer une toxicité aiguë et une autre, plus courante, parce qu’elle est chronique. La première s’exprime sur un terrain qui n’y est généralement pas préparé. Cela explique pourquoi l’on a pu avoir affaire à des empoisonnements, un mot qui souligne davantage la volonté humaine de nuire que le mot intoxication : c’est ce que l’histoire nous rappelle à travers l’assassinat de Gustave Fougnies par le Belge Hippolyte Visart de Bocarmé (1818-1851), pour lequel l’agent criminel était en partie constitué de nicotine. Il y eut d’autres exemples d’intoxications bien moins médiatisées mais beaucoup plus nombreux : des macérations, des liniments, des extraits aqueux, de simple contacts plus ou moins prolongés avec du tabac, des décoctions, etc., aussi bien commandés par l’empirisme que par ceux qui se déclaraient comme maîtres dans l’art de guérir, furent à l’occasion de catastrophes ; malgré l’intention de bien faire, par ignorance, par accident, par abus, l’on a compté de nombreux incidents pour lesquels le mis en cause, le tabac, s’est emparé jusqu’à la vie parfois, d’enfants, de jeunes filles, voire même d’hommes et de femmes adultes. Et il s’agit là d’usages thérapeutiques du tabac, ne parlons même pas de l’usage domestique de cette plante, que ce soit par l’habitude qu’on avait de le priser, de le chiquer et de le fumer, à la pipe surtout, dans le courant du XIX ème siècle. Aujourd’hui, priser et chiquer, ça n’est plus tellement à la mode, du moins en France, mais ce qui, au départ, passait pour une habitude, n’est pas sans poser problème. L’on dit que, généralement, lorsqu’on chique, l’on s’intoxique moins si l’on n’avale pas le jus de tabac mêlé de salive. Mais alors, à quoi bon chiquer ? Quant à priser le tabac, seul ou accompagné de telles ou telles autres plantes (pétales de muguet séchés, par exemple), le geste addictif s’avère être le même qu’avec la cigarette. Priser le tabac, surtout s’il est consommé à l’excès, occasionne diverses perturbations : inflammations (pharynx, œsophage, estomac), ulcère, affections nasales (polypes, anosmie plus ou moins prononcée), paralysie, vertige. On a également relaté des cas de cécité et de « crétinisme ». Au pire, l’apoplexie peut déboucher sur le décès. Et nous n’avons encore rien dit des intoxications aiguës et chroniques émanant du fait de fumer.
    La toxicité aiguë par la nicotine est sans doute la moins fréquente mais n’est pas moins dangereuse : « après les nausées, les coliques et la diarrhée, se manifestent la dyspnée, les troubles visuels, la cyanose, les palpitations, l’angoisse précordiale, l’arythmie cardiaque, le délire violent, les convulsions, la paralysie, le coma, avec dilatation de la pupille, puis le pouls faible et la mort par syncope » (20). Cette syncope finale dont parle Fournier correspond plus précisément à une dépression du système neurovégétatif qui provoque une paralysie respiratoire pouvant faire intervenir le décès dans un délai de deux heures.
    Au sujet de la toxicité chronique, c’est ni plus ni moins que l’intoxication classique au tabac du fumeur de cigarette qui, aujourd’hui, doit être distingué du priseur et du chiqueur. Notons aussi qu’à consommation identique, la qualité du tabac qui compose les cigarettes actuelles est fort différente de celle qui avait cours il y a encore un siècle et demi, par exemple. En ce temps, nous étions encore loin des tabacs copieusement assaisonnés d’additifs divers et variés, dont la liste est longue comme le bras (et encore…) et ajoutent à la toxicité initiale du tabac qui trouve son origine, non seulement à travers ses alcaloïdes, mais aussi via l’ammoniac naturel contenu dans les tissus foliaires du tabac : cette substance est susceptible de causer des affections chroniques de la muqueuse buccale et de la gorge. Et que dire de la radio-activité des fumées dont on parle généralement si peu ? Donnons quelques grands domaines sur lesquels la toxicité du tabac porte plus particulièrement son attention, autrement dit les méfaits du tabagisme actif sur l’organisme :
    – Sur la fonction cardiovasculaire : augmentation de la pression artérielle et du rythme cardiaque, hypertension, palpitations, angine de poitrine (angor), infarctus.
    – Sur la fonction digestive : augmentation de la sécrétion des acides gastriques, ulcère et squirrhe stomacaux, dérèglement intestinal avec constipation opiniâtre, nausée.
    – Sur la fonction respiratoire : emphysème, irritation chronique du larynx avec toux et obstruction invalidante des voies respiratoires.
    – Sur la fonction génitale : perturbation de la libido masculine, augmentation des risques de troubles menstruels et d’avortement, difficulté lors de l’accouchement.
    – Cancers : bronches, poumons, cavités buccales, œsophage, vessie, col de l’utérus, estomac.
    – Maux de tête, vertiges, étourdissement, faiblesse inhabituelle, baisse de la résistance à l’effort.
    Pour finir, « le fumeur fait un usage désastreux d’une plante que les recherches actuelles pourraient pourtant bien réhabiliter dans les prochaines années… » (21).
  • Lors de mes lectures, j’ai été étonné de constater qu’il existe ce que l’on appelle la maladie du tabac vert. Après renseignements, il s’avère que j’en ai été la victime il y a de cela 25 ans : alors que je fumais depuis environ trois ans, je me suis rendu, en tant qu’ouvrier agricole, auprès d’un producteur de tabac dans le nord-Isère afin de prendre part à la récolte du tabac qui se déroule durant les mois de juillet et d’août. De par le contact incessant de la peau avec les feuilles des plants de tabac à raison d’une dizaine d’heures par jour, on s’arrête rapidement de fumer. L’absorption cutanée fait son travail : j’ai été incapable d’allumer la moindre cigarette durant ces deux mois-là. Cela montre qu’avec une adjonction régulière de nicotine dans le sang, on retire de cet alcaloïde les avantages sans les inconvénients, si je puis dire. Un patch géant à portée de bras ! Comme l’on n’a pas forcément un champ de tabac sous la main, il existe des méthodes alternatives pour se désaccoutumer : je n’en ferai pas ici la liste, je partagerai néanmoins l’une d’elles parce que je la trouve fort pittoresque. En Afrique, l’on a imaginé le rituel qui suit pour cesser de fumer. L’on conseille « d’uriner sur des feuilles de tabac, de les laisser sécher, puis de les fumer dans une pipe. Les vomissements qui s’ensuivent dégoûteraient à jamais du tabac » (22). Sympa, non ? ^_^
  • Pour poursuivre et conclure avec les mots de Jean-Marie Pelt (1933-2015), professeur de biologie et de pharmacologie de l’université de Metz, « le tabac serait dont devenu une plante maudite par excellence. Il est décidément bien loin, le temps où il était censé guérir les migraines de Catherine de Médicis ! » (23). Non seulement c’est, comme nous l’avons vu, un remède assez peu fiable dont le bénéfice thérapeutique n’est pas toujours évident eu égard aux risques encourus, mais, de plus, « l’habitude que l’on en contracte, lors même qu’on parvient à dissiper les maux qui en avaient indiqué l’usage, fait que le remède est pis que le mal » (24).
    _______________
    1. Jean-Marie Pelt, Drogues et plantes magiques, p. 89.
    2. Dans sa célèbre pièce de théâtre Don Juan datant de 1665, Molière place dans la bouche du personnage qui entame cette œuvre, Sganarelle, les mots suivants : « Quoi que puisse dire Aristote, et toute la philosophie, il n’est rien d’égal au tabac, c’est la passion des honnêtes gens ; et qui vit sans tabac n’est pas digne de vivre. » L’on peut se contenter de prendre cette diatribe au pied de la lettre, mais cela serait passer à côté d’un sens véritable mais difficilement décelable si l’on ne possède pas quelques clés que voici : Molière joue sur le double sens de l’expression « donner du tabac à quelqu’un », que, pour bien comprendre, il importe de savoir qu’à l’époque de Molière, le tabac se prisait comme ceci : « prendre la tabatière de la main droite ; la passer dans la gauche ; taper sur la tabatière ; ouvrir la tabatière ; présenter la tabatière à la compagnie ; rassembler le tabac dans la tabatière en la frappant sur le côté ; prendre une pincée de tabac avec la main droite ; la tenir entre ses doigts avant de la porter au nez ; présenter le tabac au nez ; renifler avec justesse des deux narines ; ne pas faire vilaine figure ; serrer la tabatière, refermer le couvercle ; éternuer, cracher, souffler avec le nez. » Pour priser, il faut donc porter le tabac à son nez. Mais si jamais l’on vous en offre, cela signifie que votre interlocuteur porte sa main au niveau de votre nez, et parfois sans tabac ! De là est née l’idée du coup de poing dans la figure – « donner du tabac à quelqu’un » – action violente et soudaine s’il en est, que soulignent les expression « un coup de tabac » (dans la marine : une tempête) et « faire un tabac » (qui nous ramène au théâtre : un tonnerre d’applaudissements = avoir du succès). L’autre expression, « passer à tabac », c’est-à-dire rouer de coups, procède de la même origine. Ayant maintenant ceci en tête, l’on comprend mieux les mots que Molière fait dire encore à Sganarelle : « Ne voyez-vous pas bien dès qu’on en prend, de quelle manière obligeante on en use avec tout le monde, et comme on est ravi d’en donner, à droite et à gauche, partout où l’on se trouve ? On n’attend pas même qu’on en demande, et l’on court au-devant du souhait des gens : tant il est vrai, que le tabac inspire des sentiments d’honneur, et de vertu, à tous ceux qui en prennent. » L’on savait se chiquer la gueule, du temps de Molière !…
    3. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 922.
    4. Ibidem, p. 923.
    5. Jean-Marie Pelt, Drogues et plantes magiques, p. 90.
    6. Ibidem.
    7. Claude Duneton, La puce à l’oreille, p. 297.
    8. Angelo de Gubernatis, La mythologie des plantes, Tome 2, p. 357.
    9. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p. 940.
    10. Jacques Brosse, La magie des plantes, p. 291.
    11. Jean-Marie Pelt, Drogues et plantes magiques, p. 87.
    12. Jacques Brosse, La magie des plantes, p. 290.
    13. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p. 942.
    14. Ibidem, p. 938.
    15. Synonyme de stupéfiant, une substance narcotique, du grec narkê, « sommeil », est donc un produit qui provoque une sensation qui en est proche.
    16. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 923.
    17. P. P. Botan, Dictionnaire des plantes médicinales les plus actives et les plus usuelles et de leurs applications thérapeutiques, p. 189.
    18. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 924.
    19. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p. 937.
    20. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 923.
    21. Jean-Marie Pelt, Les nouveaux remèdes naturels, p. 136.
    22. Claudine Brelet, Médecines du monde, p. 48.
    23. Jean-Marie Pelt, Les nouveaux remèdes naturels, p. 135.
    24. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p. 940.

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Le chanvre (Cannabis sativa)

Synonymes : chanevet, chanvret, canebier, cherve, chervet, chêne, chenove, etc.

Le point de départ de l’histoire du chanvre se situe à mi-chemin entre la Turquie et la Chine, ce que l’on appellerait l’Asie centrale : cette zone d’origine comprend une partie de la Chine et du sous-continent indien, une portion iranienne et se compose enfin des ex républiques soviétiques que sont l’Ouzbékistan, le Turkménistan, l’Afghanistan, le Tadjikistan, le Kazakhstan et le Kirghizistan. A peu près. De là, il irradia tant vers la Chine orientale qu’en direction de l’ouest. En Chine, son usage médicinal remonte au moins au XV ème siècle avant J.-C. Il était alors utilisé comme sédatif des affections goutteuses et rhumatismales, ainsi que comme remède de l’aliénation mentale. Mentionné dans le Shennong bencao jing, le chanvre est recommandé contre la faiblesse générale, le paludisme, le béribéri et la constipation. Il apparaît aussi entre les mains du médecin chinois Hua Tuo (110-207 après J.-C.) afin de favoriser l’atténuation des douleurs au cours des opérations chirurgicales en anesthésiant les malades avant intervention. Depuis au moins le IX ème siècle avant J.-C., il apparaît en Inde comme médicament mais également comme substance permettant d’accéder à l’extase mystique : en sanskrit, on mentionne une boisson à base de chanvre, le bhang (1) ou indracarana, « nourriture des dieux » : « A Bénarès, Ujjain et autres lieux sacrés, les yogis prennent de fortes quantités de bhang afin de pouvoir concentrer leurs pensées sur l’éternel » (2). Puis il aurait glissé davantage vers la Perse avant de, peut-être, se frayer un chemin dans la vallée du Nil, d’où il se serait déployé au monde grec, puis romain au premier siècle avant J.-C., dit-on. Or, d’autres sources semblent suggérer que le chanvre aurait emprunté une voie complémentaire, plus au nord, lui permettant de parvenir jusqu’en Europe centrale 500 ans avant J.-C. A peu près à la même époque, Hérodote relate l’usage que font les Scythes des graines de chanvre dans un but extatique : « Les Scythes prennent les graines de chanvre et, se glissant sous l’épaisse toile de leur tente, les jettent sur les pierres rougies par le feu. Là elles se consument en émettant une vapeur qu’aucun bain de vapeur en Grèce ne saurait surpasser, et cette vapeur fait crier les Scythes de joie ». Ainsi font-ils à travers ces cérémonies purificatrices prenant place après les funérailles. La découverte de tombes qui renfermaient des sacs de graines de chanvre et le nécessaire à fumigation accrédite cette thèse, qui n’apparaît pas seule isolée, puisque « chez les Gallo-Romains, l’emploi de pipes retrouvées en plusieurs sites, la présence de Cannabis sativa dans certaines sépultures coïncident apparemment avec un tel usage » (3). L’introduction du chanvre dans l’Europe occidentale n’est donc pas le fait des modernes, contrairement à ce que l’on a longtemps imaginé. Naturellement, puisque Hérodote y fait référence, le chanvre parvient en Grèce, puis dans l’empire romain un peu plus tardivement. Durant l’Antiquité gréco-romaine, d’un point de vue médicinal, il est surtout réputé pour apaiser tant l’anxiété que la douleur, ce que ne manque pas de remarquer Dioscoride qui use du chanvre comme anesthésiant, précisant par la même occasion qu’il peut « faire paraître devant les yeux des fantômes et illusions plaisantes et agréables », tandis que Galien met davantage en avant ses effets euphorisants : « on en donnait habituellement aux convives des banquets pour les mettre à l’aise et les rendre joyeux ». Ceci dit, il met en garde et recommande de n’en point trop user au risque de déranger les esprits. Signalons d’ores et déjà une évidence : que ce soit en Chine ou dans le monde gréco-romain, la réputation analgésique du chanvre est la même : elle sera même perpétuée par la médecine arabe qui réserve au chanvre les mêmes usages médicinaux que l’opium chez les Occidentaux. L’emploi du chanvre anesthésique nous est surtout connu par le biais du médecin arabe Ibn-al-Baitar (1197-1248), « un de nos plus grands botanistes [qui] a voyagé dans tous l’Orient et dans toute l’Afrique du Nord avant d’écrire le Jam’l Mufridat ou Collection des simples, où sont décrites plus de 300 plantes médicinales nouvelles » (4), dont le chanvre. A la même époque (ou peu s’en faut), le dominicain Théodoric Borgognoni (1205-1298) met en pratique l’usage d’éponges anesthésiantes (déjà décrites par Dioscoride) : « on imprègne de jusquiame, d’huile de mandragore, d’opium ou de chanvre indien, une éponge, et on la laisse longuement sécher au soleil. Une heure avant l’utilisation, on la détrempe dans l’eau. Il n’est plus que de l’appliquer sur le nez du patient pour le voir s’endormir » (5).

La découverte de vêtements confectionnés en fils de chanvre en Chine et dont l’âge remonte à 600 ans avant J.-C., atteste de l’ancienneté de l’un des principaux rôles attribués au chanvre dans l’histoire des hommes. Tissé depuis des lustres, il est aussi un remède médicinal depuis autant de temps si l’on en croit certaines sources. Cela a surtout contribué à forger la croyance qu’il existait non pas un seul chanvre mais deux : le chanvre « profane » et utilitaire, c’est-à-dire le chanvre textile (= Cannabis sativa) et le chanvre « sacré » et médicinal (= Cannabis indica). Ce qui a apporté du crédit à ce constat, c’est que des pieds de chanvre européen sont généralement pauvres en composés psychotropes (Δ9 THC), alors que leurs homologues africains et orientaux en sont davantage garnis. Mais il en va de même pour les fibres : mal en prit à Méhémet Ali (1769-1849), vice-roi d’Égypte, qui importa d’Europe des graines de chanvre textile pour les semer en Égypte, dans l’espoir d’obtenir de hautes et grandes plantes desquelles retirer de la fibre textile, mais « ces plantes ne fournirent que des fibres courtes et peu solides, tandis qu’elles sécrétaient toujours davantage de résine poisseuse. En sens inverse, la culture de graines venues d’Orient procure peu de résine aux amateurs de haschisch qui les sèment en Europe » (6). C’est que le chanvre devient plus énergique en fonction du climat : la localisation géographique a son importance, cela s’est vérifié de l’Europe à l’Égypte, mais aussi d’un pays comme la France à un autre comme la Suède : le chanvre suédois ne sera en rien porteur d’un potentiel narcotique et euphorisant, tandis que le chanvre qu’on cultivait autrefois dans le Midi de la France n’était pas totalement dénué d’effets : « ceux qui dorment près du champ où il se trouve en pleine vigueur éprouvent en s’éveillant des vertiges, des éblouissements, une sorte d’ivresse » (7) qui se manifestent surtout par temps très chaud, la chaleur atmosphérique étant rendue responsable de la volatilisation de la résine du chanvre. Ainsi, d’un point de vue strictement botanique, le chanvre cultivé est dit sativa, le chanvre indien n’en étant qu’une variété et non une espèce distincte : Cannabis sativa var. indica. Ce méli-mélo s’explique par le fait que le chanvre « représente le prototype parfait d’une espèce non stabilisée, à forte plasticité génétique, très sensible à l’influence du milieu et modifiée par l’homme depuis des millénaires. En même temps qu’il s’acclimatait à de nouveaux modes de vie, par naturalisation ou par culture, le chanvre modifiait sa biologie et ses propriétés » (8). Cet embrouillamini ayant été dénoué, nous pouvons mieux comprendre les deux carrières du chanvre, c’est-à-dire le chanvre textile qui attache et le chanvre indien qui libère (mais qui, parfois aussi, englue quand même pas mal, à l’image de sa résine poisseuse).
« Porter une cravate de chanvre », « mériter un collier de chanvre » sont autant d’expressions qui rappellent le rôle que joua le chanvre dans la fabrication des cordes, qu’on destinait parfois au gibet (9), mais pas seulement : la solidité de la corde de chanvre lui valut d’être employée dans la marine à l’époque où Éole seul se chargeait amplement de gonfler les voiles des navires, emploi dans lequel il fit merveille puisque cette plante, une fois apprêtée et tressée, supporte aisément le contact de l’eau. C’est là le chanvre costaud emprunt de rusticité, aspect qui ne date pas d’hier, puisque Dioscoride mentionne déjà la spécialisation cordelière de cette plante, usage confirmé par Apulée lorsque son personnage principal, Lucius, se retrouve réduit aux traits d’un âne entravé par cette forme de licol carcéral, symbole non seulement de sa captivité mais également de sa déchéance. Au Moyen-Âge, le chanvre commence à prendre une réputation davantage sinistre (du moins en Europe). « On craignait autrefois les cordiers, populations isolées au Moyen-Âge au même titre que les lépreux, car les fabricants de cordes et de liens passaient pour des êtres magiques, dangereux et religieux à la fois. Ils avaient un lien privilégié avec l’au-delà, car les vapeurs du chanvre auxquelles ils étaient soumis les y faisaient voyager » (10), ce qui explique que, même sans être cordiers, les sorciers utilisaient les propriétés narcotiques du chanvre dans la préparation d’onguents et de fumigations, moyens par lesquels ils cherchaient à entrer en contact avec les forces magiques. En Sicile, le chanvre intervenait dans certains charmes de magie populaire afin de s’attacher la personne aimée (par magie sympathique, bien sûr). Ainsi faisait-on : « Le vendredi […], on prend un fil de chanvre, et vingt-cinq aiguillées de soie teinte. A l’heure de midi, on en fait une tresse en disant : ‘celui-ci est le chanvre du Christ, il sert pour attacher cet homme’. On entre ensuite dans l’église, le petit lacet à la main, au moment de la consécration ; et on y fait trois nœuds, en y ajoutant les cheveux de la personne aimée ; après quoi, on invoque tous les diables, pour qu’ils attirent la personne aimée envers la personne qui l’aime » (11). Plus pittoresque que véritablement effrayant. Bien loin de la Sicile, à proximité du Rhin, l’abbesse de Bingen emploie cette plante qu’en allemand on appelle aujourd’hui hanf, mais elle ne fait aucune référence à un quelconque pouvoir magique ou psychoactif de cette plante. Tout au plus recommande-t-elle ses graines (le chènevis) comme nourriture saine et digeste, et partage-t-elle l’habitude qu’on avait alors d’employer des pièces de chanvre pour bander les ulcères et les plaies, confectionner et maintenir des emplâtres. Enfin, rien de ce qui alimentera la mauvaise réputation qu’on a faite au chanvre. Il n’y a pas de fumée sans feu, dit-on, et celle-ci va occulter pour un long temps, de manière fumeuse, un épisode pour lequel on a fait tout un foin. Celui-ci semble si évident et couler de source, que même Fournier s’y laisse prendre : « Au XI ème siècle, le chanvre atteignit à une renommée sinistre avec les méfaits du ‘Vieux de la montagne’ qui employait le haschisch […] pour fanatiser ses sicaires [c’est-à-dire des tueurs à gages], devenus pour les Croisés, les ‘assassins’ » (12). En réalité, il s’agit davantage d’une rumeur à forte valeur propagandiste avec laquelle on a fait feu de tout bois. On la doit à Marco Polo qui rapporte la chose au XIII ème siècle. Plus tard, en 1809, l’orientaliste Antoine-Isaac Silvestre de Sacy commet, sans véritablement rencontrer de résistance, une horreur étymologique en osant faire un douteux rapprochement entre les mots assassin et haschischin. Comprendre, par ce biais, que le fumeur de haschisch serait forcément une bête furieuse capable du pire sans faire preuve de discernement : « ce récit […] a été maintes fois repris et maintes fois enjolivé, surtout à notre époque, afin de démontrer la sournoise et périlleuse nocivité du haschisch. Il est même devenu le principal argument employé pour en dénoncer les effets par ceux qui, de bonne ou de mauvaise foi, citent cette histoire sans remonter à sa source » (13). Il n’est nul besoin de revenir au plus près d’un récit à l’origine des plus obscures pour souligner l’utilisation de drogues en vu de provoquer et/ou d’augmenter l’adhésion des masses. Ici ou là, hier ou aujourd’hui, l’histoire nous montre que c’est une pratique bien plus courante qu’on l’imagine : considérons, par exemple, l’emploi massif par l’Allemagne nazie de cette méthamphétamine surnommée pervitine qui procura aux soldats allemands leur invincibilité, avant de tomber dans les affres des effets secondaires de cette drogue très addictive (dépression, psychose, etc.). Et qu’aucun étymologiste approximatif ne s’attarde à faire un parallèle entre la pervitine et la perversité des nazis, comme si cette drogue n’était l’émanation que de ce seul régime idéologique : pour preuve du contraire, la Grande-Bretagne et les États-Unis se droguèrent à la même substance durant le second conflit mondial. Bref, après une entrée aussi calamiteuse dans le XIX ème siècle à cause de Silvestre de Sacy, le chanvre trouve des supporters un peu moins sinistres, à la ‘coolitude’ un peu plus affichée, à l’image de la chenille au narguilé juchée sur son champignon dans Alice au pays des merveilles, dont on peut justement se poser la question de savoir si elle fume ou non du cannabis. Le haschisch, à « ne pas confondre avec le hachis, qui ne provoque aucune extase voluptueuse » (14), subit, dans le courant du XIX ème siècle, un puissant effet de mode porté par la vague de l’orientalisme né au siècle précédent. Après l’écriture d’une nouvelle intitulée La pipe d’opium en 1838, c’est au tour du haschisch d’inspirer Théophile Gautier (1811-1872) quelques années plus tard. Dans ces textes – Le hachich (1843), Le club des hachichins (1846) – Gautier relate le fruit de ses expériences au sein du Club des Haschischins fondé par le docteur Moreau de Tours en 1844, et auquel cet autre illustre poète qu’est Charles Baudelaire participa (de même qu’Eugène Delacroix, Gérard de Nerval, Alexandre Dumas, Gustave Flaubert, Honoré de Balzac, etc.). De même que Gautier, Baudelaire aborde autant le haschisch que l’opium, en particulier dans Les paradis artificiels (1860). Quelques années avant la parution de cet essai, il avait rédigé un texte plus court intitulé Du vin et du hachisch comparés comme moyens de multiplication de l’individualité : il y conclut à l’inutilité du haschisch, à la supériorité du vin, après s’être, semblerait-il, fait l’apologue du chanvre comme le suggèrent ces quelques phrases : « Ce n’est plus quelque chose de tourbillonnant et tumultueux. C’est le bonheur absolu. C’est une béatitude calme et immobile. Dans cet état onirique tout paraît possible, facile, les problèmes se trouvent résolus sans efforts et des intuitions ineffables créent l’illusion de la toute puissance » (15). De la part d’un personnage mort presque de misère, rongé par la syphilis, ayant passé le plus clair de son temps à fuir ses créanciers, que n’eut-il pas été profitable pour lui qu’il s’en remette au seul chanvre, plutôt que de poursuivre dans la voie de l’opiomane alcoolique : il est un fait, et ça n’est pas du domaine de ‘l’intuition indicible’, qu’aujourd’hui en France, les opioïdes sont la première cause de mort par overdose, lisais-je naguère. Et que dire de l’alcool comme fossoyeur ? Pas franchement drôle, ce Baudelaire. Je lui conseille de s’adresser à Pline l’ancien. Peut-être ce dernier lui accordera-t-il un peu de sa drôle de feuille, la gelotophillis : « si on la boit avec de la myrrhe et du vin, on a toutes sortes de visions et on ne cesse pas de rire avant d’avoir pris des pignons de pin avec du poivre et du miel dans du vin de palmier » (16). La gelotophillis n’est peut-être pas le chanvre, mais au moins a-t-elle le mérite de nous emporter loin des pitoyables jérémiades de cet insupportable Baudelaire moralisateur.

Les temps et les mœurs ont bien changés depuis l’époque de Baudelaire : aujourd’hui, les deux usages (médecine, toxicomanie) sont illégaux dans de nombreux pays. Cependant, en Inde, ainsi que dans certains pays du Proche-Orient, ces usages sont toujours autorisés. A ce titre, les régions de production (Maroc, Liban, Afghanistan, Pakistan et Inde sont de grands producteurs) recouvrent peu ou prou les zones d’utilisation légale du cannabis. Ce qui est loin d’être le cas en France, par exemple, vu que le décret du 27 mars 1953 a retiré le chanvre de la pharmacopée française. On s’est méfié de cette substance stupéfiante qu’est la résine de cannabis (laquelle est obtenue en raclant les feuilles de chanvre) que l’on trouve, la plupart du temps, sous forme de barrettes dont les couleurs varient en fonction des régions de production. On s’en inquiète comme on l’a fait de l’opium et de son dérivé, l’héroïne. Il est dommage que les usages dévoyés de cette plante aient mis à mal son utilisation en thérapie, vu qu’elle possède des vertus indéniables dans ce domaine, comme nous allons le constater.
Il y a eu glissement de sens entre les deux notions attribuées au mot « drogue ». Au sens premier du terme, une drogue est une matière première d’origine minérale, animale ou végétale servant à la préparation de remèdes médicinaux. Dans ce sens, Le dictionnaire universel des drogues simples de Nicolas Lémery (1645-1715) n’a rien du manuel de défonce récréative et festive. Le chanvre a perdu le premier de ces statuts pour devenir une drogue au sens second du terme, c’est-à-dire une substance propre à entraîner une toxicomanie à travers laquelle ce ne sont donc plus les effets thérapeutiques qui sont recherchés. Il faut dire que l’accent fut mis sur cette dérive, en particulier à travers les divers effets négatifs que cette pratique est susceptible d’engendrer : euphorie, sensation d’apaisement, somnolence, etc. Cependant, à doses plus fortes, on note des perturbations des perceptions temporelles et visuelles, et de la mémoire immédiate, une forme de léthargie, une augmentation des palpitations cardiaques, un gonflement des vaisseaux sanguins (d’où les symptomatiques yeux rouges du fumeur de shit), des sensations nauséeuses, etc. Pour toutes ces raisons, il semble difficile au chanvre d’entrer en odeur de sainteté auprès du corps médical. Et pourtant… En 1839, le professeur O’Shaughnessey de la faculté de médecine de Calcutta mit en évidence l’efficacité des extraits de cannabis contre les douleurs et les convulsions. Cela valut le droit au cannabis d’entrer dans la pharmacopée des États-Unis en 1854 en tant qu’analgésique, mais on l’en supprima dès 1941 en raison de la concurrence des opiacés et des barbituriques.
Pourtant le chanvre n’est pas avare de propriétés médicinales avérées. Mais sa nature psychotrope est effrayante : les effets hallucinatoires apparaissent dès 15 mg de Δ9 THC par inhalation, davantage, 40 mg, par ingestion, «chez les sujets non rendus tolérants par une longue consommation de chanvre », précise Jean-Marie Pelt (17). On sait maintenant que le Δ9 THC (de synthèse, comme c’est le cas aux États-Unis) entre dans les procédures de chimiothérapie anticancéreuse afin de réguler les vomissements typiques de ce type de thérapie. On l’utilise aussi pour contrer certaines affections liées au sida et faciliter l’appétit des sidéens en Grande-Bretagne ainsi que dans certains états américains. Le cannabis a aussi des effets positifs sur la sclérose en plaques (et d’autres pathologies musculaires) ainsi que sur le glaucome. En ce qui concerne la première de ces deux maladies, on s’est rendu compte que le cannabis en atténuait les symptômes (contractions et spasmes musculaires, tremblements, perte de coordination, incontinence urinaire, insomnie) et que, de plus, il retardait sa progression ! A propos du glaucome, les découvertes sont le fruit du hasard. C’est lors d’une expérience qui visait à mettre en évidence dans quelle mesure le cannabis avait des effets sur la dilatation de la pupille que les propriétés du chanvre indien pour cette affection se sont révélées. Non seulement, la pupille ne se dilate pas, comme on le croit souvent, mais elle se contracte. Cela permet donc une réduction de la pression intra-oculaire et un abaissement du taux de sécrétions lacrymales ! Au niveau du stress, on a mis en évidence les vertus anxiolytiques du chanvre. Cela permet d’aider à trouver plus facilement le sommeil sans les inconvénients des sédatifs et autres somnifères d’usage malheureusement trop courant.

Malgré toutes ces recherches et tous ces résultats, le cannabis demeure persona non grata. En particulier en France, où l’on indique que de biens meilleurs médicaments sont déjà sur le marché, sans qu’on ait besoin de s’encombrer d’une plante qui porte en elle autant de dangers que de bienfaits. Là encore, il ne s’agit que de faire une partition entre usage thérapeutique et pratique de défonce, laquelle dernière semble poursuivre le chanvre tel un spectre. Or, le chanvre, lui, n’y est pour rien. C’est l’usage qui en est fait qui pose problème au monde médical, en général. Cette frilosité toute française semble s’être dégelée en 1998. Bernard Kouchner, alors secrétaire d’état à la santé, proposa d’élaborer un rapport sur la dangerosité du cannabis, mais aussi des études susceptibles d’être mises en œuvre en ce qui concerne le champ des applications médicales du cannabis. Mais la peur des dérives et des conséquences sur le psychisme humain semble être un frein à l’accession du cannabis au rang de médicament. Aussi, la répression se poursuit-elle. Le cannabis, quels que soient ses usages, est toujours illégal en France, alors que les propriétés psychotropes de la morphine, pourtant tout aussi dangereuse, sont acceptées. On a beau apporter l’argument qui consiste à dire que la toxicité aiguë du chanvre est faible, et que c’est seulement lorsqu’elle est chronique qu’elle devient problématique, rien n’y fait, « la réputation du chanvre s’aggrave au fur et à mesure que la science explore sa chimie et sa pharmacologie. Sans égaler, tant s’en faut, le danger des autres poisons de l’esprit, on doit néanmoins le considérer comme un de ces agents ‘déstructurants’, dont l’impact répété ne peut qu’aggraver la fragilité du psychisme » (18). Selon ce prédicat, le chanvre ne semble pas prêt d’être, à nouveau, autorisé à la vente libre en France. Il y a de bonnes raisons d’en maintenir l’interdiction, et d’autres qui sont, semble-t-il, un peu moins bonnes… Jean-Marie Pelt s’inquiétait de ce que l’autorisation du chanvre n’amène d’emblée l’héroïne comme première expérience, expliquant qu’une autorisation désacraliserait le produit et son usage, ce qui, de fait, ferait s’effondrer son prestige. Raisonnement pour le moins étonnant, manquant selon moi, de nuance : qu’y a-t-il de sacré dans « l’art » de la défonce à l’occidentale ? Le fumeur de shit n’est-il pas au yogi ce qu’est Lipton à la cérémonie japonaise du thé ?

Plante herbacée annuelle, le chanvre est constitué d’une rude et rêche tige, verte et ligneuse, dont la hauteur varie, selon le climat, de un à six mètres. Quelque peu ramifié, le chanvre porte des feuilles longuement pétiolées : on les dit palmatiséquées. Composées et digitées, les feuilles du chanvre, lorsqu’elles atteignent leur pleine maturité, sont formées de folioles à grosses dents, dont la centrale est aussi la plus longue, alors que de part et d’autre, les folioles latérales (au nombre de 6 à 8), diminuent de taille progressivement.
De même que l’ortie, le chanvre est une plante dioïque fleurissant généralement de juin à août. Sur les pieds femelles, l’on voit des fleurs sans pétale de couleur verte, réunies en épillets à l’aisselle des feuilles. Presque sessiles, elles se distinguent des fleurs mâles disposées en grappes lâches et axillaires. Une fois les fleurs femelles fécondées, les pieds mâles disparaissent, laissant le soin aux dames chanvre de mettre au monde des akènes contenant une seule graine blanchâtre, le chènevis.

Contrairement à ce qu’annonce le cartouche en bas à gauche de cette page des Grandes Heures d’Anne de Bretagne, il ne s’agit pas là d’un pied de chanvre mâle mais d’un pied femelle. La seconde illustration extraite du même ouvrage, et que l’on trouvera en contrebas, représente donc un pied de chanvre mâle.

Le chanvre en phytothérapie

Nous avons déjà dit l’essentiel au sujet des implications du Cannabis sativa var. indica en médecine, nous n’irons pas au-delà, mais présenterons néanmoins usages et propriétés de manière synthétique, ainsi que quelques données propres à la biochimie de cette plante, en particulier des sommités fleuries des pieds femelles dont est extraite la résine dite de cannabis (19). Elle contient divers agents dont le cannabinol, le cannabidiol, la cannabine, qui, malgré leur nom, sont parfaitement inoffensifs et, semblerait-il , peu impliqués dans l’activité thérapeutique du chanvre indien, dont les principaux responsables sont une soixantaine de cannabinoïdes dont le plus célèbre, le Δ9 tétrahydrocannabinol, est plus connu sous le sigle THC. Par ailleurs, il est possible d’employer les feuilles et les semences du chanvre cultivé dénué d’effet psychotrope, puisque depuis 1990 sa culture est de nouveau autorisée en France, offrant par là même l’opportunité d’user de ses graines et de l’huile végétale qui en est tirée, tant d’un point de vue alimentaire que thérapeutique. Dans les feuilles et les sommités fleuries de ce chanvre cultivé, on trouve des flavonoïdes, de la choline, de l’acide cannabidiolique, ainsi qu’une essence aromatique qui semble expliquer une partie de l’action médicinale de la plante. Obtenue par hydrodistillation de la plante fraîche, l’huile essentielle de chanvre cultivé est un produit peu courant, dont la rareté s’explique par un rendement faible (0,5 à 1 %), ainsi qu’une littérature malgré tout pusillanime à l’endroit du chanvre quand bien même il s’agit du chanvre cultivé. Rappelons qu’au sujet du Cannabis sativa var. indica « il est bien difficile, en effet, de faire état d’études cliniques et épidémiologiques sérieuses dans la mesure où la législation de la plupart des pays avancés va jusqu’à interdire toute recherche sur le cannabis », déplorait Jean-Marie Pelt (20), ce qui, bien entendu, facilite les objections des contempteurs d’autant. Bref, l’huile essentielle de chanvre cultivé est en vente libre en France. Issue de chanvre provenant de France, de Grande-Bretagne, de Suisse, etc., elle se caractérise par un parfum et une saveur fort agréables, le tout porté par une majorité de monoterpènes : 70 %, dont α-pinène (11 %), β-pinène (4 %), myrcène (30 %), β-ocimène (8 %), terpinolène (11 %). Ainsi qu’une belle portion de sesquiterpènes : 25 %, dont, chose remarquable, pas loin de 15 % de β-caryophyllène et un peu moins d’α-humulène (4 %). Elle ne contient pas de THC.
Quant au grain de chanvre, le chènevis donc, il doit être « gros, lisse, noirâtre et pesant » : tels sont les indices d’une semence de qualité selon Cazin. La graine de chanvre cultivé contient environ 35 à 40 % d’une huile végétale qu’on exposera plus en détails ci-après, mais aussi des substances albuminoïdes (20 à 25 %), des matières résineuses, des protéines (édestine), une flopée de vitamines (A, B1, B2, B6, C, D, K…) et de sels minéraux (potassium, calcium, fer, etc.).
Pressées à froid, les graines de chènevis permettent d’obtenir une huile végétale fluide et « sèche », d’une belle couleur vert émeraude profond, au goût de noisette et à la forte valeur diététique, trouvant un usage comme huile d’assaisonnement (à cru, seulement), en raison de ses nombreux acides aminés et de sa composition biochimique que voici :

  • Acides gras saturés (palmitique et stéarique) : 8 %
  • Acides gras insaturés : 75 à 88 %
    – acide linoléique : 55 %
    – acide linolénique : 17 %
    – acide oléique : 14 %
    – acide γ-linolénique : 2 %

Il s’agit là d’une huile que l’on rencontre de plus en plus fréquemment et qui n’était, il y a encore à peine un siècle, presque exclusivement consommée qu’en Russie. Dans les années 1850, le docteur Cazin se demandait si on ne pourrait pas, « en médecine, substituer l’huile de chènevis à celle d’amandes douces » (21). Pourquoi ne pas lui répondre que oui ?

Propriétés thérapeutiques

  • Analgésique, sédatif, apaisant, relaxant, narcotique, anxiolytique, antispasmodique
  • Diurétique, sudorifique
  • Anti-inflammatoire
  • Laxatif, antivomitif puissant
  • Abaisse la tension artérielle
  • Immunodépresseur
  • Antimitotique, anticancéreux
  • Huile essentielle : anti-infectieuse à large spectre d’action, calmante, inductrice du sommeil… (à creuser)
  • Huile végétale : hydratante, régénérante, revitalisante, assouplissante cutanée, abaisse le taux de cholestérol, tarit la lactation
  • Chènevis : diurétique, emménagogue

Usages thérapeutiques

  • Douleurs et affections douloureuses : ulcère et cancer du tube digestif, douleurs menstruelles, douleurs liées à l’accouchement, à l’arthrite, aux rhumatismes, à la goutte, névralgie
  • Troubles de la sphère vésico-rénale : cystite chronique, paralysie vésicale, névralgie urétrale, catarrhe vésical, colique néphrétique, inflammation des voies urinaires, rétention d’urine, gonorrhée, blennorragie
  • Troubles de la sphère respiratoire : asthme, emphysème, bronchite chronique
  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : phlegmasie gastro-intestinale, colique de plomb
  • Troubles du système nerveux : stress, anxiété, hystérie, neurasthénie, cauchemars, chorée, épilepsie
  • Affections cutanées : dartre, abcès, furoncle ; huile végétale : psoriasis, eczéma, croûte de lait, peaux sèches, irritées, fatiguées, rougies, soins capillaires (apporte brillance, souplesse, vigueur aux cheveux ; en général, l’huile végétale de chanvre cultivé favorise le peignage)
  • Dysménorrhée
  • Migraine, maux de tête
  • Malaise consécutif aux séances de chimiothérapie

Modes d’emploi

  • Infusion des sommités fleuries fraîches de chanvre cultivé.
  • Cataplasme de feuilles fraîches de chanvre cultivé.
  • Teinture-mère.
  • Infusion de chènevis concassé.
  • Macération vineuse (vin rouge) de chènevis.
  • Huile végétale : en interne (comme huile de table, support des huiles essentielles), par voie cutanée (elle permet l’élaboration de liniments, de préparer des onguents et des cérats, etc.).
  • Huile essentielle : voie orale, voie cutanée (massage, friction), olfaction, diffusion atmosphérique.

Pour finir, mentionnons cette méthode originale tirée de la vieille pharmacopée des campagnes : contre l’acné, une ancienne croyance indique qu’il faut se rouler dans un champ de chanvre quand il est encore couvert de la rosée du matin ! Plus simplement, pour faire « sécher le mal », on pouvait se contenter de porter un fil de chanvre au poignet. Cela me semble plus discret, la première méthode risquerait de vous faire passer pour un maboul, ce qui aggraverait encore la réputation du chanvre qui n’a pas besoin de cela ^_^.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • La récolte du chènevis se déroule du mois d’août au mois d’octobre, mais la culture en est réglementée : « en France, la mise en culture sans autorisation est assimilée à du trafic de stupéfiants et interdite par la loi. La germination du chènevis est soumise à l’accord de la fédération nationale des producteurs de chanvre (FNPC), basée au Mans. Les variétés de chanvre industriel doivent avoir une teneur en THC inférieure à 0,2 %. Seule une vingtaine de cultivars sont légalement éligibles à la culture » (22). Comme on le voit, tout cela est bien encadré, ne vous avisez donc pas de substituer du chanvre à un carré de choux, vous pourriez être inquiété parce que, passant au regard de la loi, pour un potentiel teufeur.
  • Cette culture du chanvre se destine à au moins deux usages bien distincts :
    – la production de chènevis : aliment des oiseaux bien connu, son expression permet, comme nous l’avons vu plus haut, d’obtenir une huile végétale alimentaire, thérapeutique et industrielle (éclairage, fabrication de peintures, d’encres, de vernis, étant une huile végétale très siccative) ;
    – la production de fibres, avec lesquelles on élabore du papier (la Bible de Gutenberg de 1491 a été imprimée sur du papier de chanvre), de la ficelle et de la corde, mais surtout des textiles, l’industrie de la toile et du tissu ayant trouvé dans le chanvre un compagnon de travail très sûr. Dérivé du persan kanab, le mot cannabis reflète aujourd’hui davantage les usages illicites qu’on fait du Cannabis sativa var. indica que ceux qui prévalurent dans l’industrie chanvrière. Or il est intimement lié à la culture textile du chanvre, puisqu’en grec cannabis signifie « eau croupissante », non seulement parce que cette plante se complaît dans les lieux où l’eau stagne, mais aussi parce que sa préparation oblige au rouissage, longue épreuve de macération des fibres de chanvre pendant une dizaine de jours. En effet, tout comme le lin, le chanvre, après avoir été passé sur le veilloir pour y être teillé (broyage des tiges du chanvre pour en briser les parties ligneuses), est macéré, ce qui, dans le même temps, fermente les fibres brutes, lesquelles sont par la suite peignées et assemblées. Au Moyen-Âge, ce chanvre textile qu’on utilisait à l’ordinaire, portait le nom de canava, ayant par la suite donné le plus actuel canevas qui, depuis, n’est plus nécessairement fait de chanvre, mais véhicule toujours l’idée d’un plan qui ébauche seulement les grandes lignes sans entrer dans les détails : en cela, le canevas de chanvre se rapproche assez de la bure par le fait qu’ils sont tous les deux l’objet d’un travail qui, peu soigné, est dit grossier. Concernant les textiles à base de chanvre, cette image semble avoir perduré, surtout à travers les premiers jeans qui n’étaient, au début du moins, pas encore confectionnés dans du coton mais dans du chanvre. Or, le jeans, initialement, c’est un vêtement rustaud, celui du travailleur de force, sans finesse. Pourtant, quand il est finement travaillé, le chanvre textile surpasse de beaucoup le jute (23), « on en compose aussi des tissus plus délicats, dont la blancheur, la finesse le disputent aux étoffes de lin » (24). Les tissus plus résistants formaient, quant à eux, les toiles des navires qui accostaient aux ports picards ou provençaux entre autres. D’ailleurs, il reste un exemple célèbre de cette histoire ancienne : la Cannebière, à Marseille, était auparavant une chènevière ou canebière, en provençal, chanvre se disant canebier. Autrefois, chacun en France possédait sa petite chènevière pour se fournir en cordages, d’où son emploi dans nombre de remèdes traditionnels. On préconisait autant les graines, les feuilles que les étoupes ou les cordes, pour soigner divers maux, du lumbago à l’insomnie, en passant par les infections uro-génitales.
    _______________
    1. Ce bhang, consommé en Inde, est un mélange de sommités mâles et femelles, substance provoquant l’ivresse et que les Iraniens de l’Antiquité appelaient bangha, un mot signifiant « chanvre », se rapprochant du bangue des Ouzbèkes. La lexicographie du chanvre est très vaste, on recense à ce jour plus de 350 mots qui désignent celle que, très prosaïquement, en France, on appelle tout simplement « herbe » ou « shit » (= merde) s’il s’agit de la résine de cannabis. Au Maroc, il porte le nom de kif (ou kief), de tarouki (ou takrouri) en Tunisie. Puis il y a la ganja (ou ganjah) composée des fleurs du chanvre indien, préparation assez proche de la plus célèbre marijuana (ou marihuana, marie-jeanne, etc.), constituée autant des sommités fleuries que des feuilles du chanvre. Enfin vient le haschisch (ou haschich, hachisch, hachish, hachich, etc., qui ne sont pas autre chose que des variantes orthographiques), c’est-à-dire la résine de cannabis qu’on appelle encore chara (ou charas, autrement dit la « merde »), etc. Cette résine est obtenue soit en roulant les sommités fleuries entre les mains, soit en les battant sur un voile à mailles très fines pour en retirer la résine. Celle-ci est ensuite travaillée pour former des plaquettes et des barrettes de couleur brun verdâtre ou parfois plus noirâtre, certaines présentant une estampille gouvernementale pour rassurer le consommateur sur la bonne qualité du produit. Achevons cette brève liste par le maslac (Turquie, Afghanistan…) et le dawamesk, préparation plus élaborée puisqu’à une base graisseuse, on ajoute du miel, des pistaches concassées et de la résine de cannabis : c’est la fameuse confiture au haschisch qu’évoquèrent les membres du club des Haschischins.
    2. Jacques Brosse, La magie des plantes, p. 204.
    3. Ibidem, p. 206.
    4. André Soubiran & Jean de Kearny, Le petit journal de la médecine, p. 127.
    5. Ibidem, p. 191.
    6. Jacques Brosse, La magie des plantes, p. 202.
    7. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p. 251.
    8. Jean-Marie Pelt, Drogues et plantes magiques, pp. 173-174.
    9. Dans son œuvre, Rabelais désigne le chanvre sous le nom de pantagruélion : il y sert à confectionner les cordes avec lesquelles on pendait les hommes condamnés par Pantagruel.
    10. Nadine Cretin, Fête des fous, Saint-Jean et Belles de mai, p. 38.
    11. Angelo de Gubernatis, La mythologie des plantes, Tome 2, p. 59.
    12. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 242.
    13. Jacques Brosse, La magie des plantes, p. 208.
    14. Gustave Flaubert, Dictionnaire des idées reçues, p. 50.
    15. Charles Baudelaire, Les paradis artificiels, p. 99.
    16. Guy Ducourthial, Flore magique et astrologique de l’Antiquité, p. 125.
    17. Jean-Marie Pelt, Drogues et plantes magiques, p. 178.
    18. Ibidem, pp. 126-127.
    19. La résine est présente autant chez Cannabis sativa que chez Cannabis sativa var. indica, mais, de l’un à l’autre, sa quantité et sa qualité diffèrent : le chanvre cultivé produit un peu de résine, 1 à 2 %, essentiellement constituée de cannabidiol et d’acide cannabidiolique, alors que le chanvre indien peut former jusqu’à 30 % d’une résine aux fortes proportions de tétrahydrocannabinols. Il s’agit donc de deux produits rigoureusement distincts.
    20. Jean-Marie Pelt, Les nouveaux remèdes naturels, p. 126.
    21. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p. 252.
    22. Wikipédia.
    23. Le jute est tiré de deux plantes : Corchorus olitorius (jute rouge) et Corchorus capsularis (jute blanc) appartenant à des familles botaniques différentes mais obéissant à la même fonction « textile » (fabrication de toiles, sacs, cordes, filets, etc.).
    24. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p. 251.

© Books of Dante – 2019

Sous-bois

Tu le sais, lectrice, lecteur, que malgré cette distance qui nous sépare, je m’efforce toujours et encore d’insuffler dans mes mots, autant qu’il m’est possible, le maximum de verdeur. En effet, comment pourrait-on bien parler des plantes avec un langage d’herbier tout plat, un vocable pas fleuri duquel ne sourdrait aucune émotion ?…
Écrire au sujet des plantes, c’est pour moi l’occasion de rendre compte de l’histoire qu’entretient l’homme avec le monde végétal depuis aussi longtemps que le permettent les sources – quelles qu’elles soient – à ce sujet : le papyrus qui révèle les miracles médicaux des plantes sur lesquelles on n’écrit pas, ce papyrus n’a-t-il pas, pour nous, autant de valeur ? De même que ce bouleau dont l’écorce fournit un support à l’écriture, tout en protégeant un tronc au sein duquel, on ne sait comment, l’homme eut un jour la géniale idée d’aller puiser la sève salvatrice. Untel qui considère un chêne haut de cent coudées peut bien calculer le nombre de tonneaux que sa coupe pourrait bien occasionner ou envisager, pourquoi pas, de confectionner avec son bois, tout ou partie d’un petit esquif. C’est bien parce que les plantes n’ont jamais été qualifiées d’inutiles, parfois de mauvaises – mais c’est ce qu’on dit quand on ne les connaît pas vraiment – que mon blog existe. Cependant, je ne prône pas pour autant l’utilitarisme végétal tout azimut : je pense que, même au niveau des produits issus de la nature, il est bon d’être raisonnable. Mon arrière grand-père paternel était « marchand de bois », alors que mon grand-père maternel est celui qui, je ne sais pourquoi, abattit un jour ce frêne qui ne lui avait vraisemblablement rien fait, et que j’évoque dans l’article consacré à ce bel arbre. Ils eurent, l’un et l’autre, deux approches totalement différentes de l’objet « arbre ». L’un utilisait une vrille, sorte de long forêt métallique, qu’il vissait dans telle ou telle grume pour s’assurer que son contenu était valable, alors que le second employait sa tronçonneuse de telle manière qu’il me faisait toujours craindre de le voir trancher le bout de bois qui lui servirait bientôt de pilon. A multiples fonctions, autant de façons d’appréhender le même objet. Mais ce ne sont là que considérations de gueux, vous savez, ces ploucs campagnophiles que le pouvoir central se sent dans l’obligation de visiter de temps à autre, afin de les sermonner comme des enfants, et vérifier, par la même occasion que dans la nature, dites donc ! les arbres poussent dans un désordre, mazette ! « Enfin, moi, ministre du Ministère de n’importe quoi, je vois bien, depuis les fenêtres de mon bureau (est-ce du teck, de l’ikéa ? Je ne sais, ça m’a l’air bien précieux dans tous les cas), je vois bien, dis-je, que les arbres en contre-bas poussent bien alignés ! » Ce pouvoir central, qui s’organise comme une cohorte romaine, est bien en passe de réinventer la quadrature du cercle. C’est d’ailleurs complètement fou que les benoîts périphériques s’y connaissent mieux sur un sujet qui échappe complètement aux benêts ministériels parisiens. On appelle cela l’empirisme.

Il existe, dans la littérature au sens large, tout un tas de pages qui sont autant de plaidoyers en hommage à cette nature décidément bien peu connue de ceux qui, de loin, la jugent, oubliant, ayant oublié depuis fort longtemps, s’ils l’ont jamais su, qu’ils en font partie intégrante. Afin d’étayer mon propos et de ne pas avoir l’impression de parler tout seul, je vais convier un premier invité au sein de ces lignes. Appréciant autant Hugo que Mérimée, il est cependant moins connu que ces deux contemporains : il s’agit d’André Theuriet (1833-1907). Je vous livre ci-après les premières lignes d’un de ses ouvrages intitulé Sous-bois, impressions d’un forestier (1887) :

« Je n’avais pas vu de vrais bois depuis un an, et il y en aura bientôt dix-huit que je n’ai visité ceux-ci. A la descente du chemin de fer, quand, les oreilles encore toutes résonnantes des mille bruits parisiens, je me suis trouvé en pleine solitude sylvestre, j’ai ressenti une brusque commotion, et le vieux forestier qui sommeillait en moi s’est soudain réveillé. On redevient sauvage à l’odeur des forêts, a dit un poète contemporain. Cette maxime paraîtra peut-être contestable à ceux dont le courant tumultueux des grandes villes a bercé l’enfance et agité la jeunesse, mais elle est rigoureusement vraie pour quiconque a été élevé au milieu des forêts. Ce qui nous prend et nous charme, nous autres boisiers, ce n’est pas seulement l’originale beauté de ces nappes de verdure ondulant de colline en colline ; ce n’est pas la fière tournure des chênes centenaires, ni la limpidité des eaux ruisselantes, ni le calme des futaies profondes ; non, c’est par-dessus tout la volupté des sensations d’autrefois, ressaisies tout-à-coup et goûtées à nouveau. L’odeur sauvage, particulière aux bois, la trouvaille d’un bouquet d’alises pendant encore à la branche, ou d’une fleur perdue de vue depuis des années, le son de certains bruits jadis familiers : – la rumeur d’une cognée dans les coupes lointaines ou les clochettes d’un troupeau vaguant dans une clairière, – toutes ces choses agissent comme des charmes pour évoquer les esprits élémentaires qui dorment au fond de l’homme cultivé. Alors l’habit de théâtre que nous revêtons pour jouer notre rôle dans la comédie de la vie civilisée et raffinée, ce vêtement d’emprunt aux couleurs voyantes, aux étoffes précieusement brodées et artistement taillées, se déchire de lui-même et s’en va par lambeaux pendre aux buissons de la route. L’homme primitif reparaît avec la souplesse de ses mouvements naturels, la soudaineté de ses désirs, la naïveté de ses étonnements enfantins. Plongé dans ce bain des verdures forestières, il sent sourdre en lui une sève remontante ; et, dans son imagination rajeunie, les féeries du temps passé se remettent à chanter leurs contes bleus… Peu à peu j’ai éprouvé cette merveilleuse transformation, tandis que la voiture descendait les rampes tournantes de la forêt. Les sonnailles du cheval tintaient glorieusement, et glorieusement, entre deux traînées de lumière, les ombres des nuages glissaient le long des pentes boisées. Partout une mer moutonnante de feuillées épaisses ; mes regards, réjouis par la variété des verts, tantôt remontaient les rapides couloirs des tranchées abruptes, tantôt plongeaient dans les entonnoirs des combes. Et quelle pacifique et endormante solitude ! A peine si de loin en loin une maison de garde ou une ferme isolée dressait ses toits gris à l’abri des hêtres. De minces flocons de brume, suspendus aux cimes des arbres, s’éparpillaient lentement, puis s’envolaient pareils à ces vaporeuses graines de chardons que les enfants nomment des voyageurs. L’exquise fraîcheur du soir rendait plus pénétrante la senteur des regains récemment coupés. Cette humidité parfumée des bois au crépuscule, les murmures de l’eau dans le creux des gorges, les grappes noires et appétissantes des mûres sauvages rampant jusque sur le chemin, tout cela me montait au cerveau et me grisait. J’étais tenté de m’élancer de la voiture, d’étreindre un des arbres de bordure dans une embrassade fraternelle, ou de grimper aux sommités feuillues d’un chêne pour jeter de plus haut mon cri de liberté à la forêt… Quand la voiture et son cheval fumant se sont arrêtés devant l’auberge d’Auberive, j’étais de la tête aux pieds redevenu un sylvain » (1).

« On redevient sauvage à l’odeur des forêts ». Sully Prudhomme (1839-1907), poète français, produisit en 1865 un recueil, Stances et poèmes, dont cette ligne est extraite. Remarquons que cet auteur, dans une même phrase, emploie les mots « sauvage » et « forêts ». Qu’est-ce donc que le domaine sylvestre sinon la forêt ? Effectivement, le mot forêt découle du latin silva, alors qu’à propos du sauvage, je lis l’étymologie suivante : « bas latin salvaticus ; altération de silvaticus, dérivé de silva, ‘forêt’ » (2). Le sauvage est donc un être de nature, non atteint par une certaine civilisation. Le sauvage, basiquement, c’est l’habitant de la forêt, le forestier (de même que le païen est l’habitant du pays), mais aussi ce sylvain que la mythologie place dans les bois et les forêts.

Le retour aux sources, lorsqu’on les a depuis longtemps quittées, est forcément salvateur. Parce que, chose fort remarquable, un seul séjour à la campagne est profitable même à celui qui est né dans une cité de béton et de goudron puant. Peut-être est-ce là l’occasion de comprendre que « seule la vie dans la Nature peut délivrer l’être humain de tous les maux. Il lui faut donc rechercher ‘l’air pur de la forêt ou celui des champs’, s’y promener pieds nus et dévêtu afin que ‘l’ange de l’air chasse du corps toutes les impuretés qui le souillaient’, à l’extérieur et à l’intérieur » (3). Et voilà que sans y toucher, je viens d’amener jusqu’à nous ma deuxième intervenante dont les propos pleins de sagesse viendront encore émailler le cours de cet article : Claudine Brelet, anthropologue française née à Paris en 1941. La forêt prendrait donc soin de l’homme ? C’est ce que cherche à établir la sylvothérapie, par exemple. Mais nul besoin d’entrer dans les détails. Même si l’on n’en sait rien, l’on sent bien, par l’intermédiaire de cette intuition qui fait la marque de fabrique des hommes libres, que la forêt est un monumental diffuseur énergétique et ionisant. Et si jamais il s’agit de pins, ce diffuseur devient aussi aromatique, allant loger au plus profond de nos cellules ses bienfaits, par le biais de ce que, chez l’homme, on appelle l’arbre respiratoire…

Au fil du temps, une conviction s’est renforcée dans mon esprit : Hildegarde de Bingen n’aurait pu naître ailleurs que là où elle a vu le jour. Elle a beau échanger avec Bernard de Clairvaux qui est un Bourguignon et non un Germain, je pense qu’elle peut entendre ce qu’il dit lorsqu’il affirme que « tu trouveras bien plus dans les forêts que dans les livres », rappelant par là la parole de nombreuses figures amérindiennes. Et, en effet, à la lecture de bien des chapitres du Physica (ou Livre des subtilités des créatures divines), l’on constate que l’abbesse n’a pas attendu le sage conseil du cistercien pour cela : peu perméable aux legs d’origine gréco-romaine qu’elle ignore, Hildegarde innove et découvre là où d’autres se contentent de recopier et d’imiter les Dioscoride et consorts. Il faut dire que la conquête de la Germanie par les Romains ne s’est pas déroulée aussi facilement que celle de la Gaule. Et à cet endroit, il n’est pas autorisé de parler de conquête, tout juste d’occupation dont la durée n’a pas véritablement permis aux usages romains de s’implanter et de perdurer, ce que l’on ne rencontre pas en Gaule où la mixité gallo-romaine est, en grande partie, à l’origine de ce qu’est devenu la France moderne. Non, Hildegarde de Bingen n’aurait pu naître en France, c’est impensable : il n’est qu’à considérer qu’on parle d’elle depuis seulement quelques décennies, tout d’abord au sein des sphères spécialisées, avant qu’une partie de ses ouvrages ne soient traduits en français.
« Notre héritage gréco-romain », peut-on parfois entendre dans la bouche de tel ou tel centraliste pérorant ou bien dans le gosier des culs-terreux acquis à sa cause à qui l’on a téléphoné la nouvelle. Si l’on replace les choses dans leur contexte, les Romains, avec entre autres Jules César, amenèrent en Gaule une civilisation qu’on ne leur demandait pas. Et là, le choc – non seulement celui des armes mais surtout celui des idées – fut brutal : en effet, alors que le Celte pense tout en rondeur, le Romain fait des carrés avec sa tête, d’où la difficulté que rencontrèrent ces deux peuples qui eurent bien du mal à se comprendre. « Tout ce qui est celtique est contraire à l’idéal gréco-romain », souligne Jean Markale. Face au Celte, je crois bien que le Romain fut tout aussi surpris que le colon américain quand, débarquant au pays du dindon, il rencontra pour la première fois l’Amérindien, cette autre créature qui pense tout en rond. Le Celte pratique sa religion en plein air, dans des clairières dont on serait surpris si elles avaient été rectangulaires. Non, cela c’était l’apanage du temple romain, en dur, où les pratiques religieuses sont intérieures et non livrées aux quatre vents. Et ce sont bien ces deux modes de pensée inconciliables qui vont mener à la volonté de l’écrasement de l’un au détriment de l’autre, par le biais d’un argumentaire, dont hélas, bien de ces soi-disant héritiers du mode de fonctionnement gréco-romain se targuent d’être les jalons : non pas celui qui vint à la face du monde grâce à Pythagore, mais bien plutôt celui qui émana de la réflexion que mena Aristote en son temps. Or, « la philosophie aristotélicienne oppose l’homme à la nature » (4). Ce qui aurait pu être un moindre mal, mais « le paradigme anthropocentriste et réductionniste d’Aristote […] séparera en deux camps et pour de nombreux siècles, la culture officielle écrite et savante du pouvoir politique installé à la culture orale du monde paysan vivant en étroit contact, voire en symbiose, avec la nature » (5). Nous y revoilà : le centre et la périphérie, Paris et la province, l’arrogance et l’humilité, l’impérialisme et l’empirisme, le maître et l’esclave, le civilisé et le primitif, l’héritier du modèle politique gréco-romain et cet autre, le barbare, etc. Mais il faut savoir que « tous les systèmes politiques totalitaires occidentaux se sont appuyés sur cette ‘logique d’opposition’ […], procédant par exclusion afin de se justifier en diabolisant leurs opposants » (6). C’est pour cela que ça coinçait entre les Celtes et les Romains : ces derniers pensent de manière binaire, les premiers de façon ternaire, sans tomber dans le piège du tout blanc ou du tout noir. Les Celtes, se refusant aux oppositions, à cette logique qui opposait le bien au mal, privilégiaient au contraire « une troisième voie consistant en un dialogue inductif qui permet à chaque interlocuteur de s’exprimer et à tous de coévoluer » (7). Or, quand on constate qu’en France l’on envoie la force brutale de la police – bras armé du pouvoir central – pour évacuer les zadistes, l’on se prend à penser que cette ‘troisième voie’ n’est pas prête d’être empruntée, cet affrontement entre CRS et ZAD rappelant un peu le mode d’opposition qui prévalut entre les légions romaines et les rebelles des tribus celtes non acquises à la cause de César. N’y aurait-il pas un peu de ‘celtitude’ dans le zadiste ? Les Celtes croyant en la réincarnation, tout est possible. En tous les cas, « il semble clair que […] toute civilisation respectueuse de son environnement naturel est, à l’égal de l’antique culture celtique, contraire aux valeurs par lesquelles s’est défini l’idéal aristotélicien, paradigme dont le symbolisme politique gréco-romain fera ce rouleau compresseur qui deviendra le modèle de tous les totalitarismes » (8). Et l’actualité nous rappelle, hélas, que le Romain d’hier, qui dévasta la forêt de Gaule, semble trouver son équivalent chez le sinistre « Trump des Tropiques », odieux personnage dont les postures anti-ceci et anti-cela ne font aucun doute sur la pensée binaire poussée à l’excès de leur propriétaire. Et comme rouleau compresseur, je pense que nous avons là ce qui se fait de pire, puisque cet ancien militaire d’extrême droite élut à la présidence du Brésil n’imagine pas moins que de s’attaquer à la géante forêt amazonienne, générant par la même occasion des crises d’angoisse et des sueurs froides chez les écologistes les plus aguerris et les plus chevronnés. Sous prétexte que la forêt est inutile, ce patibulaire dirigeant entend bien la mettre en coupe réglée, afin d’y faire passer une autoroute et d’industrialiser à outrance cette zone sauvage pourtant indispensable à la bonne santé de la planète. Mais « quand tout aura été noyé dans la même couleur grise, quel triste logis sera le monde pour ceux qui vivent de la vie de l’imagination !, se lamentait André Theuriet il n’y a pas loin d’un siècle et demi. La terre aura l’air d’un vaste domaine racheté après une faillite par des parvenus et des cuistres, qui changeront les parterres en carrés de choux, nivelleront les collines et défricheront la forêt » (9). Voilà, c’est bien de cela dont il est question : ici, on houspille les orangs-outans afin de pouvoir engraisser les petits diabétiques occidentaux qui n’ont jamais vu un singe qu’au zoo. Ailleurs, on déforeste tant et si bien pour favoriser une agriculture imbécile que les sols harcelés finissent par disparaître en fumée. La liste est longue. Voyez-vous, l’homme sain a besoin d’entretenir en lui-même – occupe-toi de ton jardin, disait l’autre – l’idée que tout n’est pas encore perdu, et au lieu de cela, on tente de lui imposer des projets mortifères comme cette monstruosité qui cherche à sortir de terre à quelques 20 km au nord-ouest de Paris. Que ne reboisez-vous donc pas à la place, attendu qu’« un peuple qui n’a plus de forêts est bien près de mourir » (10). Même si ces forêts bien rangées, à la romaine pourrait-on dire (c’est-à-dire comme des salades), n’ont pas grand-chose de sauvage, au moins représentent-elles quelques hectares de plus gagnés sur la folie de ces hommes profondément perturbés qui confondent un arbre avec un porte-feuille.

Reboiser et s’embellir l’âme, je crois, sont synonymes. Un sursaut de prise de conscience peut même tenir dans la pomme de la main : j’avais naguère un de ces fruits en ma possession. Après l’avoir tranché en quatre, il apparut nettement à mon entendement qu’il y avait au sein de cette pomme, non pas un ver, mais quelque chose qui y ressemblait fortement. Un pépin, au cœur de sa moiteur aqueuse et sucrée, avait germé, dessinant un tout petit fil. Celui d’Ariane. Et l’on sait la valeur symbolique de la pomme pour le Celte. On sait aussi que, à l’instar de la pâte à tarte, le Celte est pétri d’une liberté peu perméable au Romain, ce que des esprits aussi peu éclairés que ceux que j’évoque au début pourraient qualifier d’anarchie au sens péjoratif du terme. Non, car « être libre, c’est avant tout être responsable » (11).


  1. André Theuriet, Sous bois, impressions d’un forestier, pp. 3-6. Signalons à l’attention du lecteur qu’Auberive est cette petite commune du département de Haute-Marne qui, du temps de Theuriet, comptait plus d’un millier d’âme.
  2. Logos, Bordas, p. 2727.
  3. Claudine Brelet, Médecines du monde, p. 214.
  4. Ibidem, p. 292.
  5. Ibidem.
  6. Ibidem.
  7. Ibidem.
  8. Ibidem, p. 293.
  9. André Theuriet, Sous-bois, impressions d’un forestier, pp. 194-195.
  10. Ibidem, pp. 76-77.
  11. Jean Markale, Les trois spirales, p. 67.

© Books of Dante – 2019