La mauve sylvestre (Malva sylvestris)

Synonymes : mauve officinale, mauve des bois, grande mauve, maude, fausse guimauve, fromage, petit fromage, herbe à fromage, fromageaon, fouassier.

Au sujet des origines de la mauve, l’on voit deux thèses majeures s’opposer régulièrement dans la littérature. Si certains affirment qu’elle tire son nom de la couleur de ses fleurs, il est également dit que son nom latin, malva, proviendrait d’un mot grec désignant la plante : malakaï, de malakos qui veut dire « mou », une mollesse qui s’appliquerait plus précisément au ventre (du latin alvus). (De là à prétendre que la mauve serait le ventre mou de la matière médicale…) A première vue, on serait tenté d’accorder davantage de crédit à la première proposition. C’est ce qu’on se dit quand on jette un œil sur les fleurs violet pâle de la mauve. Mais nous verrons que ces deux suggestions, loin de se contredire, se complètent, à la condition d’expliquer en quoi la mauve est quelque chose de « mou », et qui par je ne sais quel tour de force, est parvenu à se maintenir en plusieurs langues : malve en allemand, malva en italien, malwa en polonais, mallow en anglais, etc.
Durant l’Antiquité gréco-romaine, bien des personnalités évoquent la mauve, sans pour autant être tous médecins. Cela exprime le fait que cette plante débordait alors largement du strict cadre médicinal. C’est sans doute Hésiode le premier qui, au VIII ème siècle avant J.-C., nous livre les premières informations concernant la mauve. En effet, le poète grec raillait « les sots qui ne savent pas quelle richesse se trouve dans la mauve et l’asphodèle », et ceux qui étaient incapables de tirer partie de ces deux espèces végétales considérées comme plantes alimentaires des origines. « Selon Plutarque, on présentait au sanctuaire d’Apollon, à Délos, la mauve et l’asphodèle, comme souvenirs et comme spécimens de la nourriture primitive, parmi d’autres produits simples et naturels » (1). J’ignore si Hésiode lui-même se sustentait à l’aide de ces deux plantes, mais il semble transmettre un état de fait qui n’apparaît pas forcément contemporain, mais bien antérieur à sa propre époque, peut-être un héritage lointain des us et coutumes de nos ancêtres qui vécurent durant la dernière période glaciaire qui s’est achevée il y a environ 10000 ans : des graines de mauve ont été découvertes en nombre dans des stations préhistoriques datant de cette période. Ainsi, si la mauve est un aliment des origines, cela remonte bien avant le monde hellénique. Également abordée par Homère, cette plante sut conserver une dimension mythique. Au VI ème siècle avant J.-C., on rencontre la mauve comme plante chère à Pythagore. « Les Pythagoriciens en faisaient une plante symbolique et quasi sacrée, en raison, paraît-il, de l’orientation de ses fleurs vers le soleil » (2). Globalement, Grecs et Romains observèrent l’aptitude de la mauve à l’héliotropisme. Bien plus, les adeptes de Pythagore disaient cette plante « propre à modérer les passions et à procurer la liberté de l’esprit » (3), à élever l’âme, à s’affranchir des contingences terrestres, quand bien même ils constatèrent que la mauve apportait aussi la paix et la liberté du ventre ! Au III ème siècle avant J.-C., Hermippe de Smyrne, qui a écumé la bibliothèque d’Alexandrie pour écrire un monumental ouvrage qu’on ne connaît plus que sous forme de divers fragments, relate le fait que la mauve entrait dans la composition de deux préparations qui étaient censées supprimer l’une la faim, l’autre la soif.
Le médecin Hippocrate recommandait cette plante en cas de digestions difficiles. Mais pas uniquement pour cette raison, puisque ses continuateurs usèrent de malagmata, c’est-à-dire d’une préparation émolliente en application locale. Dès lors, nombreux seront les auteurs à s’attacher aux propriétés thérapeutiques de cette plante qui non seulement était un médicament mais aussi un légume que l’on cultivait dans les jardins grecs et romains, à côté des blettes, des poireaux, de l’oseille, du chervis, de l’aunée, comme cela fut le cas du temps du poète latin Martial. Appréciée des Romains en raison du fait qu’elle leur permettait de tempérer leurs « orgies », il était d’usage de s’en purger copieusement. C’est du moins à cela que se livrait Cicéron qui « raconte qu’il éprouva une violente colique suivie d’un dévoiement qui dura dix jours, après qu’il eut mangé d’un ragoût de bettes et de mauves : ‘La diarrhée, dit-il, m’a si bien pris que je commence, aujourd’hui seulement, à en espérer la fin. Ainsi, moi à qui il en coûte si peu de m’abstenir d’huîtres et de murènes, me voilà sottement pincé par des bettes et de la mauve’ » (4). Le poète Martial conseilla « un mélange de laitue et de mauve à l’un de ses contemporains, dont le visage attristé traduisait une irréductible constipation » (5). Il en usait lui-même, tout comme Cicéron, pour assurer les lendemains de bombance, mais trouvait cet ingrédient trop frustre et assez insignifiant, contrairement à cet autre poète latin qu’était Horace qui prétendait se nourrir uniquement d’olives, de chicorée et de mauve : « Me pascunt olivæ, me cichorea, levesque malvæ ».
Au II ème siècle avant J.-C., Athénée de Naucratis fait référence par fragments à un auteur peu connu, Diphilos de Siphnos, ayant écrit, un siècle avant lui, un ouvrage intitulé Sur le régime adapté pour les personnes en bonne et en mauvaise santé. C’est ainsi que grâce à l’auteur du Banquet des sophistes, l’on apprend que la mauve est considérée comme « lubrifiant de la trachée-artère et dissipatrice des âcretés superficielles ». En plus d’être bonne pour le ventre, elle agit aussi sur les poumons, ainsi que sur la sphère rénale et urinaire. Nous verrons plus loin dans quelle mesure les paroles de Diphilos sont pleines de justesse.
Dioscoride, qui la nommait malachê, mélangeait de la mauve à de l’huile, afin de soulager les piqûres d’abeille et de guêpe. Bien plus, des feuilles de mauve pilées dans du vin et additionnées de graines de lin finement broyées formaient un cataplasme pour les tumeurs cutanées et les inflammations dans les parties voisines. C’est à cette occasion que l’on peut revenir enfin sur le caractère « mou » de la mauve. Malakôs, le mot grec qui signifie mou, provient du verbe malassô, « ramollir ». Aujourd’hui, on ne parle pas de plante ramollissante, mais de plante émolliente, c’est-à-dire d’une plante ayant pour propriétés d’amollir et de détendre les tissus. Ces vertus, que possède la mauve, proviennent de la présence de mucilage, une substance qui, au contact de l’eau, gonfle et prend un aspect visqueux. Ce qui est intéressant dans la recette relatée plus haut, c’est que les graines de lin contiennent aussi du mucilage. On a donc affaire à une recette qui recherche l’amollissement des tissus tumoraux, ce qui procure indirectement un effet anti-inflammatoire.
Pline vante la décoction de mauve dans du lait pour guérir la toux, mais avance qu’elle aurait le pouvoir de nuire à la chasteté ! Plus exactement, il affirme que la graine de mauve serait dotée d’une grande puissance aphrodisiaque, puisque, paraît-il, une racine (parfois trois) de mauve liée à la cuisse incite à combattre dans le camp de Vénus. Qu’elle agisse sur les affections de la matrice ou des seins par sa racine qu’il fallait prendre soin de lier dans de la laine noire, ne dit pas nécessairement que la mauve est aphrodisiaque, bien que, il est vrai, il lui arrivait d’entrer dans la composition d’onguents destinés à favoriser l’amour. Pline, reprenant Xénocrate, ira même jusqu’à affirmer « que les mauves naissent tellement pour l’amour qu’un saupoudrage avec la graine pour le traitement des maladies des femmes accroît infiniment leurs désirs ». S’il est difficile de confirmer que la mauve est aphrodisiaque, il n’en reste pas moins vrai que « plusieurs plantes passaient pour agir sur les accouchements, comme les feuilles de mauve qui, placées sous les parturientes, [les] facilitaient » (6). Quoi qu’il en soit, bien des observations vont dans ce sens que la mauve aurait un rapport avec la sphère génitale féminine, tant d’un point de vue de la sexualité que de l’enfantement. Sur ce dernier point, le botaniste Phainias d’Érèse explique dans son Traité des plantes (IV ème siècle avant J.-C.) qu’on peut observer une comparaison entre le fruit de la mauve qui évoque la forme d’un gâteau, et le placenta (du grec plakoûs) qui, d’après son aspect aplati rappelle celui d’une galette.

Les petits « fromages » végétaux de la mauve.

Au Moyen-Âge, on retrouve la mauve en bonne place au sein du Capitulaire de Villis, cette fameuse ordonnance carolingienne (Charlemagne, Louis le Débonnaire) qui édicte un certain nombre de règles à observer en matière d’espèces végétales. La mauve (malva) y est présentée autant comme médicament que légume.
Fidèle aux paroles de l’Antiquité, Macer Floridus s’inspire largement de Dioscoride et de Sextus Niger, un médecin romain du Ier siècle avant J.-C. Macer met en garde contre l’emploi des feuilles crues, mauvaises pour l’estomac. Cependant, cuites, elles sont très efficaces contre les affections internes, telles que celles de la vessie. Mais, surtout, Macer indique une kyrielle d’indications externes : la mauve intervient sur les douleurs dentaires, comme cicatrisante sur les blessures et les brûlures, comme remède pour réparer les fractures. Il conseille aussi l’usage de la mauve pour des problèmes propres à son époque (XI ème siècle). Des feuilles de mauve pilées et mélangées à du sel s’appliquaient sur les égilops, c’est-à-dire de petits ulcères cailleux se formant à l’angle interne des paupières. Une décoction de mauve dans de l’urine venait à bout de la teigne. Enfin, une décoction de mauve, dans l’huile cette fois-ci, intervenait en cas de feu sacré (ou mal des ardents, feu de saint Antoine), une maladie enclavée aux X ème et XI ème siècles surtout, mais qui ressurgira beaucoup plus tard au cours de l’histoire. Aujourd’hui, elle porte le nom d’ergotisme. Cette affection est provoquée par l’ergot de seigle, une moisissure contenant plusieurs alcaloïdes toxiques. Une fois le seigle récolté, la moisissure se retrouve dans la farine. On ingérait, par l’alimentation, un dangereux poison. Longtemps resté indétectable dans ses causes, le feu sacré provoque une compression des petits vaisseaux sanguins, ce qui entraîne une perturbation de la circulation et, par voie de fait, une gangrène terminale, accompagnée de démangeaisons, de sensation de brûlure et de nécrose. Il va de soi que la mauve ne guérit pas l’ergotisme, pour lequel il n’existe aucun antidote. Cependant, les propriétés émollientes, anti-inflammatoires et rafraîchissantes de la mauve permettaient-elles sans doute de soulager quelque peu les malades.
Au Moyen-Âge, il existe toujours cette controverse portant sur les prétendus pouvoirs de la mauve auprès de la sphère génitale féminine. Si elle est toujours employée dans les affections internes de la matrice et autres obstructions hystériques, Macer indique que la racine de mauve broyée et mêlée à de la graisse d’oie constitue un redoutable pessaire abortif, tandis qu’Albert le Grand voit dans la mauve le plus sûr moyen de savoir si une jeune fille est encore vierge (De secretis mulierum).
Hildegarde distingue deux mauves dans son Physica : elle appelle Babela la première et Ybischa la seconde, qui semble désigner non pas la mauve mais la guimauve, comme les anciens noms de cette plante en attestent : ybesche, ybischea, ywesche, etc. (aujourd’hui eibisch en langue allemande). La grande mauve d’Hildegarde, Babela donc, n’est pas recommandée à l’état cru, car selon l’abbesse, elle contiendrait des « humeurs épaisses et vénéneuses ». Elle fait donc écho aux paroles de Macer Floridus et lui préfère la mauve cuite. De cette manière elle facilite la digestion. Si elle la dit modérément bonne pour le malade, elle serait à éviter chez le bien-portant car elle contiendrait « une sorte de poison ». Dans son exposé, Hildegarde privilégie davantage les usages externes. De la mauve et de la sauge broyées ensemble et mélangées à de l’huile d’olive en cataplasme permettent de venir à bout des maux de tête causés par la mélancolie et les fièvres. Les feuilles de mauve additionnées de racines de plantain appliquées sur les fractures aidaient à leur consolidation. Enfin, la rosée recueillie sur des feuilles de mauve au matin, lorsque le ciel est clair, pur et doux, avait le don d’éclaircir la vue.
Donnons maintenant la parole à l’école de Salerne, en Campanie italienne : « La mauve, émollient fourni par la Nature, des intestins aide la fonction. Moyennant sa décoction, d’un pauvre constipé, la délivrance est sûre. De ses racines la raclure au ventre rend la liberté, sert au beau sexe, et lui procure le retour de ses fleurs, d’où dépend sa santé. » Émolliente, la mauve porte son action sur la sphère digestive par le biais de ses propriétés laxatives. Les deux derniers vers s’appliquent aux femmes pour lesquelles la mauve joue le rôle de tonique utérin et d’emménagogue, les « fleurs » désignant ici les règles (7).
Dans d’autres manuscrits médiévaux, comme les réceptuaires par exemple, on trouve des indications supplémentaires concernant la mauve : somnolence, maladies vésico-rénales (rétention d’urine, gravelle, lithiase), œdèmes pulmonaires, hémorragies, charbon (anthrax), piqûres d’abeille, etc.

Au tout début de la Renaissance, Matthiole nous dit que bien que la mauve ne soit plus consommée comme légume en Italie, elle y est devenue une panacée médicinale (Omnimorbia). A ce titre, Jérôme Bock affirmait en 1577 que quiconque absorbe une dose quotidienne de suc de mauve est assuré d’être préservé de toute attaque morbide dans la journée ! Quant à Matthiole, voici ce qu’il écrit au sujet de cette plante : « La racine sèche macérée un jour dans l’eau, puis enveloppée tout humide de papier et cuite sous la cendre chaude, puis de nouveau desséchée, constitue un excellent dentifrice, qui détruit même le tartre dentaire [nda : cette utilisation sera reprise quelques décennies plus tard par Olivier de Serres]. La décoction des feuilles et des racines en gargarisme calme les maux de gorge […] Les feuilles écrasées avec celles du saule fournissent un excellent emplâtre sur les blessures et toutes les inflammations […] Comme laxatif, on consomme les jeunes pousses pelées et cuites assaisonnées à l’huile et au vinaigre » (8). Amatus Lusitanus, puis plus tard Jean-Baptiste Chomel, préconisèrent la mauve en cas d’ardeur d’urine (sans doute faut-il entendre par là les infections urinaires), tandis que l’Allemand Ettmüller (1644-1683) imagina un onguent de mauve contre la teigne des enfants.

Il est bien évident que la quasi totalité des pouvoirs de la mauve n’a pas échappé à la médecine populaire des campagnes ni à celle des empiriques. L’infusion de mauve soignait les brûlures alors que sa décoction permettait d’apaiser les irritations cutanées et de laver les plaies et les ulcères. Bien connue pour ses vertus digestives, elle soignait diarrhée et constipation, aussi bien chez les êtres humaines que chez les jeunes animaux (veaux, porcelets, poulains). Indigestion, ballonnements, flatulences, tout cela était du ressort de la mauve. Les troubles respiratoires ne sont pas oubliés : cela n’est pas un hasard si la mauve fait partie de la « tisane des sept fleurs », infusion pectorale, en compagnie du bouillon-blanc, de la violette, du coquelicot, de la guimauve, du tussilage et du pied-de-chat. Adoucissante et émolliente, cette tisane était réservée pour la toux, les irritations bronchiques, etc.
Enfin, tout comme cela fut le cas lors de l’Antiquité et du Moyen-Âge, on retrouve la mauve dans les affections génitales spécifiques aux animaux : de la décoction en lavement pour les infections après délivrance à la fumigation de mauve contre les mammites, il était courant de présenter, après la mise-bas des animaux, de la nourriture et des boissons réservées spécialement à leur intention. Ainsi, en Alsace, par exemple, une soupe de mauve et de graines de lin était-elle offerte aux génitrices.

Dans la nature, il est difficile de ne pas reconnaître la grande mauve, même si celle-ci adopte un port semi-rampant ou ascendant : en effet, selon qu’elle est bien droite, comme l’envie lui en prend quelque fois, ou couchée (il lui arrive bien plus souvent de faire les efforts nécessaires pour éviter la reptation complète), sa taille à partir du sol passe à peu près du simple au double (de 40 à 100 cm). Cette adaptation à son milieu est aussi observable à propos de son cycle végétatif : habituellement bisannuelle, la mauve peut être marquée par une pérennité un peu plus étendue, et devenir une vivace à vie brève.
C’est donc une racine en pivot assez profonde qui porte des rameaux nombreux, plus ou moins lâches et pubescents. Ses feuilles crénelées, bien que lobées par cinq ou sept, s’inscrivent dans un cercle. Conformées comme celles du lierre ou de la vigne, elles s’achèvent, à l’opposé du lobe le plus grand, par un long pétiole. Molles et lanugineuses, elles accueillent en leurs aisselles, et ce dès le mois d’avril au plus tôt, des fleurs fasciculées qui, une fois bien écloses, peuvent atteindre jusqu’à cinq bons centimètres de diamètre : un calice à cinq sépales, doublé d’un calicule à trois languettes, abritent cinq pétales soudées à leur base (même si ça ne se voit pas au premier coup d’œil), d’aspect qu’on peut qualifier de cordiforme, à l’échancrure plus ou moins profonde. Habituellement veinés de violet dans le sens de leur longueur, ces pétales, mauves donc, prennent parfois des coloris plus soutenus, rose vif, voire rose pourpre (on peut se demander si ces veinules permettent de diriger les abeilles auprès des étamines, puisqu’il est vrai que la mauve est une plante dont les fleurs sont très recherchées par ces hyménoptères).
Puis passe le temps. Les mois estivaux font leur office, et font provisions (parfois jusqu’en automne et même aux portes de l’hiver) de fruits semi-globuleux et orbiculaires, couronnes formées de huit à dix akènes ridés et soudés entre eux, ceux-là même qui forment le gâteau rond, tout plat et percé en son centre, à qui les enfants attribuent le nom de fromage puisqu’ils en ont le goût lorsqu’ils sont encore à l’état frais. Puis, une fois sèche, chaque part se sépare de ses consœurs et s’en va se disperser de par le vaste monde. Enfin, c’est vite dit, toutes ces petites parts de gâteau n’atterrissant jamais bien loin de maman. Se séparer à maturité, c’est ici une image.
Cette plante, assez fréquente jusqu’à des altitudes moyennes (1100-1500 m), apprécie surtout les sols secs et azotés que les cultures ont tendance à délaisser : bordures de chemins, talus, haies, friches, lisières de forêt, ainsi que tous ces terrains proches des habitations que sont les terrains vagues et les décombres.

La mauve sylvestre en phytothérapie

Pas moins puissante, mais plus courante que la guimauve (Althæa officinalis) et le lin (Linum usitatissimum), la mauve était couramment usitée dans les campagnes française où les médecins, appelés au chevet des malades, prélevaient parfois à l’entour des fermes, les fleurs et les feuilles de cette plante qui affecte d’y pousser avec d’autant de plus de véhémence que ces sols ammoniacaux sont riches en nitrates.
S’il est une substance qui caractérise particulièrement la mauve, ce sont les mucilages (de nature pectosique, en ce qui concerne cette plante). Certains chimistes en trouvèrent dans les racines moins que dans les feuilles, mais cependant à hauteur de 25 % environ, ce qui donne une petite idée de la quantité de mucilage qu’elles peuvent contenir.
De peu d’odeur, voire d’odeur nulle, la mauve ne brille pas non plus par sa saveur qu’elle possède assez fade et herbacée, devenant mucilagineuse au fur et à mesure qu’elle est mâchée, ce qui, à force, n’est pas exactement ce qu’il y a de plus agréable en bouche. Si dans le commerce de l’herboristerie, l’on trouve plus souvent les fleurs de mauve à la vente, les usagers des apothicaireries d’antan privilégiaient tant les fleurs que les feuilles de la mauve. Ce que nous faisons aussi d’un point de vue personnel. La racine de mauve fut parfois employée, mais comme celle de guimauve – cultivée à cet effet – est beaucoup plus efficace que celle de la mauve, on a quelque peu laissé de côté cette dernière, qu’on peut tout à fait bien utiliser à défaut.
La mauve ne tient pas qu’à la présence de son mucilage, fut-il nutritif, parce que de nature glucidique. Elle contient aussi du tanin, des saponines, des glucosides flavoniques et des matières résineuses.
Plus précisément, nous pouvons ajouter des sels minéraux (potassium, calcium), des vitamines (B1, B2, C et provitamine A). Dans les fleurs, on a détecté une faible fraction d’essence aromatique, de la malvine et, chose bien plus évidente au regard, de ces anthocyanosides responsables des jolis coloris des pétales de fleur de mauve.

Propriétés thérapeutiques

  • Antitussive, expectorante, mucolytique, pectorale
  • Apéritive (?), anti-inflammatoire intestinale, eccoprotique (en clair : laxative)
  • Émolliente, adoucissante, rafraîchissante
  • Décongestionnante des muqueuses
  • Diurétique légère
  • Insectifuge (?)

Note : les anthocyanosides sont anti-oxydants, protecteurs des membranes cellulaires et anti-agrégeants plaquettaires.

Usages thérapeutiques

Le docteur Jean Valnet préconisait la mauve « partout où il y a de l’inflammation » (9). En gros, on peut dire de cette plante qu’elle porte son action sur un ensemble d’affections inflammatoires, tant externes qu’internes, qui perturbent principalement les muqueuses stomacales, intestinales, pulmonaires, urinaires, oculaires, cutanées, buccales… Avancer qu’elle joue le rôle de « lubrifiant » n’a rien d’exagéré.

  • Trouble de la sphère gastro-intestinale : dans l’ensemble, irritations et inflammations des voies digestives, gastrite, entérite, gastro-entérite, entérocolite, diarrhée, dysenterie, colique, vomissement de sang, constipation chronique, atonique, spasmodique (chez le nourrisson, l’enfant et la personne âgée ; veillez à modifier aussi les habitudes alimentaires néfastes pour corriger ce travers)
  • Troubles de la sphère respiratoire et ORL : irritations et inflammations des voies respiratoires, bronchite, bronchite aiguë, catarrhe bronchique chronique, toux, toux sèche, trachéite, pharyngite, laryngite, maux de gorge, enrouement, angine, amygdalite, rhume, asthme, crachement de sang, adjuvant utile dans la tuberculose (ainsi que dans ces autres maladies infectieuses que sont la grippe, la rougeole, la variole et la scarlatine)
  • Troubles de la sphère vésico-rénale : irritations et inflammations des voies rénales et urinaires, cystite chronique, néphrite, urétrite, affections goutteuses
  • Affections bucco-dentaires : stomatite, glossite, aphte, gingivite, poussée dentaire (chez le nourrisson, on peut utiliser la racine de mauve, comme on le fait de la guimauve)
  • Affections oculaires : inflammation des paupières, ophtalmie, conjonctivite
  • Affections cutanées : plaie, plaie infectée et douloureuse, abcès, ulcère enflammé, tumeur, furoncle, brûlure, eczéma, érythème, piqûres d’insectes (mouche, guêpe), pellicules
  • Vaginite

Note : Pierre Lieutaghi ajoutait aussi que la mauve est secourable en cas d’« inflammations causées par l’absorption de liquides ou de corps caustiques » (10).

En médecine traditionnelle chinoise

On utilise les graines, les feuilles et les racines de Dongkui, alias la mauve de Chine ou mauve crépue (Malva verticillata). Plante de nature froide à la saveur douce, cette mauve est tout à fait qualifiée pour tonifier l’énergie du méridien du Poumon, et pour porter également secours à ceux du Gros intestin, de l’Intestin grêle et de la Vessie. Pour tout dire, cette mauve partage bien des points communs avec la mauve sylvestre : elle agit sur la sphère vésico-rénale à un degré supérieur (hématurie, polyurie, cystite, miction difficile), applique d’égales propriétés aux sphères gastro-intestinale (constipation, dysenterie), respiratoire (pneumonie, maux de gorge) et cutanée (brûlure, morsures d’animaux, piqûres d’insectes, escarres). Enfin, elle semble se montrer plus efficace auprès de la femme, lui rendant le service d’augmenter la lactation et de désengorger les seins gonflés et douloureux.

Modes d’emploi

  • Fleurs : infusion longue, décoction légère.
  • Feuilles : infusion, décoction légère, décoction concentrée.
  • Racine : infusion longue, décoction.
  • Cataplasme de feuilles fraîches contuses, de pulpe de racine fraîche.
  • Suc frais en application locale.
  • Teinture-mère.

Note : classiquement, on procède à la décoction de feuilles de mauve. Pour cela, on compte « une poignée par litre d’eau. Bouillir 15 minutes. En lavages oculaires, injections vaginales, lavements émollients, lavage des plaies infectées et douloureuses, bains de bouche » (11).
Note 2 : l’infusion de fleurs peut se sophistiquer en procédant au mélange suivant : 1/3 de fleurs de mauve + 1/3 de fleurs de bouillon-blanc + 1/3 de fleurs de violette.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Récolte : les fleurs sont cueillies en début de journée, avant leur complet épanouissement, aussi longtemps que dure la période de floraison. On peut donc partir en cueillette plusieurs jours durant, dès le mois de juin, puis juillet (selon les localités, jusqu’en septembre). Quant aux feuilles, il est préférable de les ramasser avant floraison (avril-mai), si l’on souhaite en faire un usage thérapeutique. C’est ce que préconisait Lieutaghi, mais d’autres praticiens ne s’embarrassaient pas de telles restrictions, estimant que cette récolte pouvait l’être au fur et à mesure des besoins, pour une utilisation fraîche et immédiate, et seulement en juin et en juillet en vue d’une dessiccation. Les racines s’arrachent à l’automne, ou bien durant l’hiver de la première année du cycle végétatif de la plante.
  • Séchage : dans l’ensemble, il requiert les mêmes soins attentifs que pour les pétales de coquelicot. C’est une chose qu’on observe dès l’abord avec la racine mucilagineuse de la mauve, qui se doit d’être bien lavée et nettoyée, puis bien séchée au torchon (son fort taux de mucilage peut l’amener à la faire facilement pourrir). Les feuilles et les fleurs se disposent sur une claie, sans se chevaucher trop les unes les autres. On les remue doucement chaque jour, et on peut les protéger à l’aide d’une feuille de papier de soie afin de les soustraire à un excès de luminosité (au cas où elles seraient entreposées dans un local non totalement plongé dans l’obscurité). Les fleurs prennent une couleur bleue caractéristique lorsque leur dessiccation s’est bien déroulée (si non, elles blanchissent). Cette couleur bleue dure dans le temps, mais je ne puis en dire autant des propriétés curatives des pétales dont l’âge est trop avancé. Feuilles et fleurs sont sensibles à la lumière et après séchage elles devront être impérativement stockées dans un récipient hermétique et opaque, placé à l’obscurité.
  • Alimentation : les feuilles destinées à l’usage culinaire peuvent se dispenser des précautions préconisées plus haut. Tout d’abord, on peut élargir la période de récolte, l’étirer de mai à septembre, tout en prenant soin (comme précédemment au reste) de bien choisir ses lieux de cueillette, d’éviter les feuilles piquetées par ce champignon à qui l’on donne le nom vulgaire de « rouille » (Puccinia malvacearum), puis de bien laver sa récolte comme on le ferait de n’importe quelle salade, sauvage ou domestique (un filet de vinaigre dans l’eau de trempage peut parfois avoir son utilité). Toutes jeunes, les pousses se consomment crues en salade ou bien cuites en poêlée, en soupe, en farce, etc., en compagnie d’autres plantes sauvages (plantain, chénopode, amarante, ortie, coquelicot…). Une salade ainsi composée – feuilles de mauve, de pissenlit, de chicorée, un tiers de chaque – est particulièrement goutteuse. Les fleurs ainsi que les boutons floraux trouvent une place de choix sur une salade composée, un taboulé, etc. en compagnie d’autres pétales de fleurs tout aussi comestibles (souci, bourrache, violette, capucine). Les boutons peuvent se confire au vinaigre comme les câpres.
  • Parfois citée comme plante tinctoriale, la mauve, par ses pétales, offre une assez bonne teinture.
  • Associations : à destination de la sphère gastro-intestinale (entérite, diarrhée, dysenterie) : potentille, benoîte, etc. ; à destination de la sphère vésicale (cystite et autres affections de la vessie) : bruyère, myrtille, aspérule odorante.
  • Élixir floral : si l’on ne trouve pas la mauve parmi les 38 quintessences florales du docteur Bach, d’autres que lui ont imité sa méthode pour concevoir un élixir à base de fleurs de mauve. Inspirons-nous de ce que dit Guy Fuinel de cette plante pour mieux comprendre le message porté par cet élixir : « La mauve ne tolère pas la colère, elle calme les nerveux, les excités tous azimuts. Elle est tempérance aussi bien pour le corps que pour l’esprit » (12). Plante au caractère féminin très marqué, emprunte de douceur et de tendresse maternelle, « la mauve propose détente et ressourcement à la femme. Elle lui conseille l’amour sans élans excessifs, sans émotions destructrices » (13). Enfin, l’on peut souligner le fait que cet élixir s’adresse aussi aux personnes que l’idée de vieillir insupporte, craignant cela comme la mort elle-même. Cette crainte, si elle n’est pas endiguée, accélère d’autant plus le vieillissement en suscitant des tensions, objets de nouvelles craintes, etc.
  • Autres espèces : la mauve à feuilles rondes (M. rotundifolia ou M. neglecta), la mauve crépue, frisée ou chinoise (M. verticillata), la mauve musquée (M. moschata), la mauve alcée (M. alcea).
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    1. Guy Ducourthial, Flore magique et astrologique de l’Antiquité, p. 318.
    2. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 614.
    3. Ibidem.
    4. Henri Leclerc, Les légumes de France, p. 181.
    5. Henri Leclerc, Précis de phytothérapie, p. 15.
    6. Guy Ducourthial, Flore magique et astrologique de l’Antiquité, p. 213.
    7. On devrait écrire non pas fleurs, mais flueurs, du latin fluor, « écoulement ».
    8. Cité par Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 614.
    9. Jean Valnet, La phytothérapie, p. 360.
    10. Pierre Lieutaghi, Le livre des bonnes herbes, p. 287.
    11. Jean Valnet, La phytothérapie, p. 360.
    12. Guy Fuinel, L’amour et les plantes, p. 29.
    13. Ibidem, p. 30.

© Books of Dante – 2020

Mauve sylvestre sous-espèce mauritiana.

Le coquelicot (Papaver rhoeas)

Synonymes : pavot sauvage, pavot des champs, pavot rouge, pavot coq, ponceau, chaudière d’enfer, gravesolle, bambagelle, mahon.

Le coquelicot si commun et banal… Enfin, pas tout à fait. Il a longtemps été considéré comme une mauvaise herbe mêlée aux céréales en particulier. Mais que voulez-vous, c’est un habitué des champs. Pline l’ancien rapporte déjà l’affection que porte le coquelicot aux cultures céréalières : entre « les pavots domestiques et les sauvages, existe une espèce intermédiaire qui croît d’elle-même dans les terres cultivées ; nous l’appelons rhoeas ou pavot erratique ». Contrairement à Cazin, il n’alla pas jusqu’à affirmer que le coquelicot est une espèce nuisible des cultures céréalières, ni faire courir à son sujet les bruits les plus saugrenus (1). En attendant, Pline nous livre deux bons indices : premièrement le caractère mobile du coquelicot dont l’introduction très ancienne a accompagné les flux migratoires. Quant au second, il tient dans le mot rhoeas qui signifie à peu près « qui coule » (ou « qui tombe »). Concernant le coquelicot, ce mot fait référence à la brièveté de sa floraison : ses fleurs fanent effectivement très rapidement. C’est d’ailleurs exactement ce que rapporte Dioscoride dans le passage que voici : « Le pavot sauvage, nommé rhoeas, naît au printemps par les champs, avec une fleur qui tombe aussitôt, et dont il a pris le nom en usage chez les Grecs. Ses feuilles sont semblables à celles de la roquette […], mais plus longues, entaillées et rudes. La fleur est semblable à l’anémone sauvage, rouge et quelquefois blanche, et avec un capitule assez long, plus petit toutefois que celui de l’anémone. La graine est rousse, la racine est longue, blanchâtre, moins grosse que le petit doigt, et amère au goût » (2).
Comme l’affirment aujourd’hui les modernes, les Anciens virent dans ce coquelicot une plante bonne à manger : c’est par exemple le cas de Théophraste. Mais c’est surtout en tant que plante médicinale qu’il parvint à tirer son épingle du jeu : la vertu somnifère des capsules du coquelicot n’était pas inconnue de Pline, de Celse, ainsi que de Dioscoride qui le conseille ainsi : « Cinq ou six têtes de coquelicot cuites dans trois cyathes de vin jusqu’à consomption de la moitié, et prises en breuvage, font dormir et reposer la personne » (3). Il ajoute que les semences de coquelicot, absorbées à la dose d’un acétabule (4) avec de l’eau édulcorée au miel, s’avèrent légèrement laxatives. Le coquelicot entrait aussi dans d’autres recettes qui avaient pour but de soulager les douleurs auriculaires, les flux de ventre anormaux (comme la dysenterie) et les inflammations cutanées.

Le coquelicot est une plante qui a presque failli disparaître en raison du tri soigneux des semences, mais surtout de l’emploi massif d’herbicides, c’est-à-dire ces substances qui visent à détruire les adventices dans un champ, sans s’attaquer à l’espèce cultivée. Par exemple, Roundup est le nom commercial d’un de ces produits fabriqué par Monsanto depuis… 1975. Il insupporte le coquelicot, de même que le bleuet, autre adventice célèbre des champs de céréales, qui a encouru le même risque de disparition. Ce n’est pas là une manière de reconnaître le respect que ces deux plantes méritent amplement. Si l’on a découvert des fleurs de coquelicot dans des sépultures égyptiennes datant du XII ème siècle avant J.-C., ça n’est sans doute pas sans raison qu’on les y a placées. Sic transit gloria mundi. Et cela ne pouvait pas mieux tomber, puisque dans le langage symbolique des fleurs, le coquelicot incarne la grâce éphémère, eu égard, entre autres, à la fragilité et à la brièveté de sa floraison. Tout comme son compère bleuet, le sémillant coquelicot est une plante d’amour chère au poète (5).
Forcé de s’exiler – mais la tâche lui est aisée, puisqu’il est erratique –, le coquelicot a pris possession de terrains justement dédaignés par l’agriculture. Par son adaptabilité, il a su assurer sa survie. Les points rouge sang qui constellaient naguère les champs de blé mûris au soleil s’en sont allés… ailleurs ! Le coquelicot pionnier, même s’il a eu la vie dure, a donc colonisé d’autres contrées : terrains vagues, décombres, vieilles ruines, friches d’anciennes cultures, jachères, dépotoirs, décharges, talus, remblais, bordures de chemin et de route, etc. Ceci étant, il n’est pas rare d’en voir quelques-uns parader en plein champ, en guise de pied-de-nez ! Son déménagement lui a plutôt bien réussi, d’autant que, au contraire de certaines espèces végétales dont le territoire est limité, le coquelicot se trouve presque partout dans le monde.
Nous comprendrons un peu plus loin pour quelle raison le coquelicot, espèce messicole et emblème floral de la France aux côtés du bleuet et de la marguerite, a été harcelé de la sorte. Cela ne lui a pas empêché de faire ses preuves médicinales, dont les premières, comme nous l’avons vu, remontent à l’Antiquité gréco-romaine. Bien plus tard, durant une grande partie de la Renaissance (Matthiole, Jérôme Bock) et même après (Jean-Baptiste Chomel…), les pétales pulvérisés entrent dans la composition d’un remède spécifique de la pleurésie, c’est-à-dire une inflammation de la plèvre, membrane qui isole les poumons de la cage thoracique. Mais sur ce point précis il tombera en désuétude au cours du siècle des Lumières. Seuls seront conservés les usages expectorants du coquelicot « dans les fluxions de poitrine, dans le rhume, dans la toux sèche » (Dictionnaire de Trévoux), comme béchique en définitive. C’est lors du même siècle que le coquelicot fut employé comme succédané de l’opium, puisqu’il agit à sa manière bien que de façon beaucoup plus atténuée, sans en observer les inconvénients. Effectivement, on ne peut évoquer le coquelicot sans parler de l’opium, cette substance extraite d’un des cousins du coquelicot, le pavot somnifère (Papaver somniferum), opium dont on a tiré un antalgique qu’à ce jour aucune molécule synthétique n’est parvenue à égaler : la morphine (ainsi que la codéine). Bien sûr, lier le coquelicot au pavot n’est pas sans danger. Mais, comme souvent, il réside dans l’ignorance.
C’est ce qui amène la question suivante : alors, le coquelicot, toxique ou non ? Qu’on le qualifie de petit cousin du pavot pourrait le laisser penser, sans compter qu’ils sont tous les deux des Papaver. Si l’on connaît l’un rouge sang et l’autre portant des fleurs généralement blanches ou mauves, il se trouve que la fleur du coquelicot peut parfois présenter des coloris proches de celles du pavot. Cependant, entre les deux, un détail d’importance demeure : botaniquement, on ne peut que les distinguer. Mais cela ne répond pas à la question de la toxicité du coquelicot. Nous y venons ! La fleur du coquelicot développe, lorsqu’on la froisse, une odeur vireuse d’opium, ce qui n’est pas, d’emblée, rassurant, d’autant plus que des capsules fraîches du coquelicot exsude, quand on les incise, un suc blanc, du latex en fait, qui se concrète comme l’opium, substance dont les propriétés narcotiques, analgésique et antispasmodiques sont connues depuis au moins 3000 ans.
Cazin, célèbre médecin français du XIX ème siècle, employait énormément les plantes dans un but thérapeutique. Voici porté à la lecture un fait très curieux dont il a été le témoin direct : « Un de mes enfants, âgé de trois ans, atteint de coqueluche, ayant pris le soir 16 g de sirop de coquelicot, eut pendant toute la nuit des hallucinations continuelles. La même dose, répétée quatre jours après, produisit le même effet » (6). On ne peut raisonnablement penser que Cazin ait commis la bourde d’employer du pavot en lieu et place du coquelicot ! Il possède de solides et indispensables notions botaniques qui ne peuvent lui faire prendre des vessies pour des lanternes. Narcotique, hypnotique plus ou moins léger, les capacités somnifères du coquelicot étaient connues depuis aussi loin que les praticiens de l’Antiquité grecque, et après eux, des médecins arabes. Aussi, doit-on mettre en doute le coquelicot ? Tout dépend duquel l’on parle, du rhoeas ou bien de l’un de ses confrères, Papaver dubium, qui, bien que coquelicot, présente une toxicité que ne possède pas rhoeas. Papaver dubium, autrement dit : coquelicot douteux. Comme son nom l’indique, il est permis d’avoir un doute sur son innocuité. Ce dernier contient un alcaloïde toxique dans ses pétales, l’aporéine, dont l’action est assez proche de la thébaïne, autre des nombreux alcaloïdes contenus dans l’opium. Aussi, le coquelicot employé par Cazin pourrait-il être celui-là ? La confusion est toujours possible entre les deux espèces, dont on a parfois dit qu’elles peuvent s’utiliser l’une et l’autre de la même manière…, ce qui est faire preuve de légèreté. Dans tel cas, on comprend mieux les effets hallucinatoires du sirop sur l’enfant. Ceci étant dit, rien n’est clair à ce sujet, le mot même d’aporéine étant construit sur une racine grecque – aporon – un terme qui signifie lui-même « doute » ! L’aporéine serait donc une substance douteuse contenue dans un coquelicot non moins douteux et faux-ami… Mais si le coquelicot hallucinatoire de Cazin père est bel et bien un Papaver rhoeas ? Cela peut signifier qu’en des cas très particuliers, certains plantes qu’on dit assez anodines, peuvent se montrer très énergiques et provoquer des effets inattendus que l’on peut alors qualifier de secondaires ou d’indésirables. A moins d’une surdose : 16 g, cela représente environ trois cuillerées à café rases ; pour un enfant âgé de 3 ans, les préconisations habituelles situent la dose quotidienne à une seule cuillerée de ce sirop…
Dès lors, l’on comprend pourquoi le charmant coquelicot a été banni des champs de céréales. Ne rien faire, c’était courir le risque de voir des graines (dont la toxicité reste à prouver) se mêler aux céréales, et donc à la farine et au pain, aliment essentiel au XIX ème siècle. Le coquelicot a beau être consacré à Déméter, on ne peut tolérer que la déesse apporte le bon grain mêlé à l’ivraie. En guise de clin-d’œil, signalons que le 1er janvier 1849, soit à peu de chose près à l’époque où Cazin accuse le coquelicot d’être nuisible, la France met en circulation le premier trio de timbres-postaux de toute son histoire : il s’agit de la série à l’effigie de la déesse Cérès (= Déméter) dont la chevelure est ornée d’épis de blé, de rameaux d’olivier et d’une grappe de raisin. Celui qui porte la valeur faciale de 1 franc, eh bien, il possède une couleur qui n’est pas sans rappeler celle des pétales du coquelicot. Appeler à soi les bienfaits que Cérès/Déméter est censée apporter, sans vouloir en supporter le contre-coût, n’est pas très correct ni honnête. Qu’on se rappelle aussi ces soi-disant intoxications provoquées par des graines de nielle des blés (Agrostemma githago), cette jolie plante aux fleurs roses, cousine des œillets, et autre adventice des champs de céréales, mais dont la science, aujourd’hui enfin, est capable d’expliquer l’exact fonctionnement : les saponines amères de la nielle des blés ne sont toxiques qu’à la condition que les graines de cette plante soient absorbées en grandes quantités. Sous forme de semences moulues mêlées à la farine de froment, la nielle devient totalement inoffensive une fois le pain cuit, puisque la cuisson détruit ces saponines.
Quoi qu’il en soit, le cas relevé par Cazin ne doit pas faire en sorte de condamner notre rhoeas. A l’évidence, cela pose la question de la sensibilité du sujet face à une substance donnée. Je me souviens bien d’avoir eu des hallucinations dignes du Serpent cosmique il y a une vingtaine d’années de cela, après la prise d’un quart de comprimé d’un somnifère que l’on trouve encore en vente dans la plupart des pharmacies (et qui est le somnifère le plus prescrit/vendu depuis sa mise sur le marché en 1988).

En lisant la chronique que Paul-Victor Fournier consacre au coquelicot, m’est revenu en mémoire un souvenir marquant qui remonte au début des années 1990. La ligne de bus que j’empruntais pour me rendre à la fac, passait non loin d’une gigantesque et abominable ZAC, aux abords de laquelle des travaux se succédaient pour faire sortir de terre toutes ces mochetés de magasins dont je ne vais pas citer les noms d’enseigne pour ne pas m’attirer d’ennuis ^.^ Des bulldozers, qui avaient précédemment déplacé des centaines de m³ de terre, s’attelaient encore à la tâche, tels ces sisyphes coléoptères qui poussent leur boulette et qui, contrairement au singe savant, ne sèment pas inutilement la merde. Un jour de printemps, après un week-end fort pluvieux, et tout ces efforts de chamboulement, sur l’un de ces énormes monticules de terre amassée, apparurent de « vastes draperies rouges », improbable étendard de coquelicots survenu à la faveur d’éléments réunis en une parfaite osmose. Il faut dire que le coquelicot adore les terres mises à nu, qu’elles le soient par une chenillette industrieuse, ou bien par une machine agricole – tracteur et charrue multi-socs – dont les labours, trop profonds et anti-écologiques, semblent, a contrario, favoriser d’autant plus l’apparition du coquelicot en plein champ où, hélas !, l’herbicide bête et méchant l’attend au tournant. Ou alors d’autres machines encore, bien moins glorieuses celles-là, puisqu’elles sèment la désolation et la mort : « Les habitants des champs de bataille de la Première Guerre mondiale avaient observé que, sur les terres de Verdun labourées par les tirs d’obus, des coquelicots fleurissaient en abondance […] Les graines du coquelicot peuvent demeurer longtemps privées d’air et de lumière dans le sol. Remontées à la surface, elles germent, croissent et fleurissent promptement » (7). Certains voudraient bien y voir là un symbole confraternel, mais je ne puis hélas pas souscrire à cette éventualité. Ce coquelicot, sang du combattant versé lors de la Grande Guerre, c’est donc celui de la mort : c’est immanquablement à cette fleur que le médecin militaire de l’armée canadienne John McCrae (1872-1918) fait appel en 1915 dans un poème qui demeure encore fort renommé, In Flanders Fields, convié notamment lors du Jour du Souvenir qui correspond aux commémorations du 11 novembre dédiées à tous ceux qui sont morts durant la guerre. On les honore, surtout dans les pays du Commonwealth, en particulier au Canada, par des coquelicots en papier qui ont, pour eux, la même valeur symbolique qu’eut autrefois le bleuet en France. Ce Jour du Souvenir est aussi appelé Poppy Day en anglais, qui est aussi le titre d’une chanson parue sur le deuxième album du quatuor britannique Siouxsie & the Banshees en 1979, et dont les paroles ne sont pas autre chose que la première strophe du poème de McCrae.
Je pense que le coquelicot définit bien cette période occultée et comprise entre la naissance (et la renaissance sempiternelle) et cette phase à proximité de la mort qu’est le grand âge gériatrique. On dit plus précisément qu’il symbolise l’oubli qui se situe entre ces deux pôles, tout en le mettant paradoxalement en lumière grâce à l’éclatant écarlate de ses pétales qui tombent aussi vite que les corps meurtris des hommes à l’assaut du Chemin des Dames. Tous ces coquelicots, sont issus de ces graines, peut-être plus nombreuses qu’il y a encore d’éclats d’obus mortifères dans le sol souillé des campagnes verdunoises et de tant d’autres lieux marqués des cicatrices infligées par ce fou furieux qui marche sur ses deux jambes. Plus qu’à l’oubli, alors, le coquelicot oblige au devoir de mémoire et à lutter face à l’amnésie – il n’est pas fleur des revenants pour rien non plus. C’est un signal – red light – qui rend on ne peut plus visible le chambardement, le caractère hautement éruptif, brutal et meurtrier de la violence.

Les semences réniformes de Papaver rhoeas vues au microscope électronique.

Plante herbacée annuelle, le coquelicot est bien difficile à distinguer de ses cousins quand il n’est encore qu’à l’état de rosettes de feuilles basales dont le polymorphisme est très variable. Tout au plus pouvons-nous dire qu’elles sont pétiolées et plus ou moins « lancéolées ». De ce cœur de feuilles au ras des pâquerettes, s’élève au mois d’avril – dressée/dégingandée – une tige simple ou parfois ramifiée, qui s’achève par de longs pédoncules au bout desquels se suspendent, à l’image des lamparos des pêcheurs, deux sépales verts, ventrus et poilus, surplombant les feuilles supérieures velues, sessiles et généralement trilobées. Au fur et à mesure que passe le temps, et sous la poussée d’une force viride, les deux sépales, n’y tenant plus, finissent par s’entrouvrir et abandonner au regard curieux la précieuse marchandise qu’ils contiennent, comprimée comme une balle de soie. De cette gangue végétale fragile, finit par s’échapper une masse rouge écarlate informe : tel une jupe abandonnée, toute froissée, au fond d’un sac de voyage, les quatre pétales du coquelicot rafraîchissent à l’air libre leur teint fripé par cette longue claustration. Solitaires, aux pétales qui se chevauchent, alors que chutent les sépales épuisés dans le vide, les fleurs satinées du coquelicot, parfois larges de 10 cm, ne tiennent pas plus long temps qu’une journée. Tachés de noir à leur base, ces quatre pétales conduisent le regard au cœur de la fleur où trône un pistil capsulaire et ovoïde non poilu, et cerné d’étamines nombreuses au bout desquelles ballottent des anthères de couleur bleu noirâtre. Coiffé d’une sorte de toit de pagode rayonnant d’une douzaine de stigmates, il rappelle aussi le toit d’une tour ronde crénelée de pertuis réguliers sur son pourtour, d’où s’échappent, lorsque la capsule est agitée par les vents comme un hochet, de minuscules graines grisâtres et réniformes.
Le coquelicot opte de préférence pour les sols calcaires, secs et bien ensoleillés. Présent de la plaine à la montagne, on ne le trouve néanmoins guère à plus de 1600 m d’altitude. Malgré cela, cette plante peut être largement représentée en un endroit et être totalement absente d’un autre pourtant tout proche. Bien qu’irrégulier dans sa répartition géographique, le coquelicot est une espèce bien moins menacée qu’à l’époque où on lui a signifié son éviction des champs de blé.

Le coquelicot en phytothérapie

L’on a pu dire que le coquelicot « c’est l’opium de la pharmacie familiale » (8). Pourtant, il apparaît difficile et même osé de comparer l’humble coquelicot au pavot (Papaver somniferum) dont on tire l’opium et, par extension, la morphine et la codéine. Si ces deux plantes se ressemblent, c’est avant tout parce qu’à leur caractère inodore à l’état frais, fait suite une odeur vireuse assez désagréable lorsqu’on vient à froisser leurs pétales. A cette analogie olfactive, s’en associe une autre de nature gustative portant sur les latex très amers excrétés par ces deux plantes quand on en incise les parties hautes que sont les tiges et surtout les capsules. Ce qu’il importe aussi de préciser, c’est que le coquelicot reproduit les effets du pavot, mais très faiblement, et encore cela ne s’applique-t-il qu’au seul extrait tiré de ses capsules. La grande question a été posée maintes fois : le coquelicot contient-il, même en infime fraction, un peu d’opium ? Bien qu’ayant été dit « légèrement vénéneux ou toxique », le coquelicot ne contient aucune substance psycho-active, quand bien même on a cru tirer de ses capsules quelque chose qui s’apparente à l’opium. On a même pensé y voir de la morphine, c’est-à-dire l’un des constituants de l’opium. En revanche, le coquelicot contient bel et bien un alcaloïde, la rhoéadine, présent dans l’opium, chose que partage son compère Papaver dubium qui, lui, présente à l’analyse de cette aporéine dont nous avons déjà parlé plus haut. En terme d’alcaloïdes, le coquelicot possède aussi de l’isorhoéadine et de la papavérine, ce qui, en aucun cas ne peut lui faire partager l’héroïque réputation de son célèbre cousin fabriquant d’opium.
Les pétales du coquelicot, lorsqu’ils sont frais, sont un peu amers, de texture mucilagineuse, mais contiennent aussi du tanin, et, chose bien évidemment frappante, un pigment responsable de la couleur des pétales du coquelicot, écarlate comme une crête de coq, d’où son nom comme nous l’apprend Fournier : « Coquelicot est une autre forme de cocorico et a d’abord désigné le coq lui-même ; il a été appliqué à la plante par comparaison avec la crête rouge de l’oiseau » (9). Ce pigment est le résultat de l’association de plusieurs corps anthocyanosidiques.
Par ailleurs, l’on a découvert une petite quantité d’acide méconique dans le latex du coquelicot, mais cette substance à peu près inactive, n’est pas très sollicitée par la médecine. Que pouvons-nous encore énumérer ? D’autres acides (gallique, malique), de la cire, de la gomme, de la fibrine et des sels minéraux (dont une grosse portion de potassium, mais aussi du calcium, du magnésium et du fer).
Dans les graines, on a trouvé environ 40 % d’huile végétale.

Propriétés thérapeutiques

  • Sédatif, narcotique léger, hypnotique, inducteur du sommeil (en particulier chez les enfants et les personnes âgées), anxiolytique
  • Antispasmodique, antitussif, expectorant, pectoral

Note : à l’origine, le coquelicot formait pour un quart la tisane dite des quatre fleurs pectorales, qui compte aussi le bouillon-blanc ou molène, la mauve et la violette. Plus tard y ont été ajoutées trois autres plantes : le tussilage et, au grand dam de Leclerc, la blafarde guimauve et l’anecdotique pied-de-chat (ou antennaire). Ces sept fleurs pectorales doivent être bien distinguées du groupe des quatre espèces pectorales que sont le lierre terrestre, l’hysope officinale, la véronique officinale et le capillaire de Montpellier.

  • Analgésique dans les douleurs modérées
  • Sudorifique
  • Adoucissant, émollient

Note : les remèdes émollients (du latin emollir, « amollir ») sont des « médicaments adoucissants qui relâchent les tissus et atténuent leur inflammation » (10). On les utilise tant en interne (infusion, looch…), qu’en externe (cataplasme, fomentation).

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère respiratoire : bronchite, catarrhe bronchique chronique, pneumonie, coqueluche, toux (spasmodique, quinteuse, rebelle, coquelucheuse, sèche), irritation de la gorge et de la poitrine, enrouement, angine
  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : maux de ventre des enfants (tranchées et coliques)
  • Troubles du système nerveux : insomnie et troubles du sommeil essentiellement chez l’enfant et le vieillard, irritabilité, nervosité et nervosité excessive, émotivité, anxiété
  • Fièvre éruptive dans la rougeole et la scarlatine (on ne s’en étonnera pas, le coquelicot rouge, ardent et solaire, comme son homologue animal avec lequel, substantivement, il se confondit à une époque reculée, offre là encore une merveilleuse signature, d’autant plus pertinente qu’autrefois la scarlatine portait aussi le nom de fièvre écarlate)
  • Inflammation des yeux et des paupières (c’est bel et bien l’inséparable ami du bleuet)
  • Abcès et douleurs dentaires

Modes d’emploi

  • Infusion de pétales séchés (à édulcorer au besoin).
  • Tisane des sept fleurs pectorales : 1/7 de chaque. 10 g du mélange pour la valeur d’un litre d’eau.
  • Tisane sudorifique : violette, pensée, bourrache, coquelicot, en parties égales.
  • Tisane somnifère et endormante : on peut associer le coquelicot à de bien nombreuses plantes parmi lesquelles nous comptons le houblon, l’aubépine, la fleur d’oranger, la ballote fétide, la verveine citronnée, la mélisse officinale, la lavande fine, le lotier corniculé, le tilleul, l’aspérule odorante, la valériane officinale, etc.
  • Tisane pour les maux de ventre des enfants : ½ part de pétales de coquelicot + ½ part de feuilles de sauge officinale. Ou bien : ¼ de pétales de coquelicot + ¼ de semences de fenouil + ¼ de semences d’anis + ¼ de semences de carvi.
  • Décoction longue de raisins secs ou de figues sèches dans laquelle on place une pincée de pétales de coquelicot pour la valeur d’une tasse.
  • Décoction de capsules sèches tant pour usage interne qu’externe (bain de bouche, gargarisme).
  • Teinture alcoolique.
  • Vin de coquelicot : macération vineuse et édulcorée de pétales frais.
  • Sirop de pétales de coquelicot.
  • Conserve de pétales de coquelicot (mode opératoire identique à celui utilisé pour la confection de la conserve de rose).
  • Cataplasme de pétales appliqué chaud (sur les inflammations aussi bien oculaires que dentaires).

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Récolte : elle se déroule au fur et à mesure de l’éclosion des pétales, soit sur une période assez longue, de mai à juillet environ. On peut ramasser les capsules lorsqu’elles sont encore de couleur jaune verdâtre, les utiliser immédiatement ou bien les livrer au séchage sur une toile tendue. Si la dessiccation ne fait pas perdre aux pétales leurs propriétés, il n’en va pas de même pour les capsules dont elle amoindrit très nettement les vertus. Ces dernières sèchent sans précaution particulière. La dessiccation des pétales leur fait perdre environ 92 % de leur masse à l’état frais. Aussi, pour bien les sécher, il importe de s’y employer dans un local sec, chaud, aéré (pas en plein soleil de préférence), tout en veillant à remuer régulièrement la drogue. Si tout se déroule à merveille, les pétales sont censés passer du rouge vif au lie-de-vin ou à un rouge terne, ce qui est tout à fait normal. En revanche, ce qui l’est moins, c’est de les voir noircir ou se décolorer : c’est là un indice que les choses ne se sont pas passées comme on l’avait prévu. Une fois bien secs (ils craquent facilement dans les doigts), les pétales doivent obligatoirement être stockés dans un récipient parfaitement étanche, que l’on prendra soin d’entreposer à l’abri de la lumière, et surtout de l’humidité (les pétales de coquelicot ont la fâcheuse tendance à capter l’humidité ambiante, ce qui, à terme, finit par les faire moisir).
  • Si l’on se sait potentiellement intolérant aux narcotiques de type opiacé, on prendra soin d’éviter l’emploi thérapeutique du coquelicot. Dans les autres cas, on déconseillera l’usage de la décoction de capsules chez l’enfant âgé de moins de 8 ans ; au-dessus, la posologie devra nécessairement être adaptée à l’âge et à la corpulence/nature/etc. du sujet. Il en va de même avec le simple sirop de coquelicot dont voici les doses journalières exprimées en cuillerées à café : une de 15 à 36 mois, deux entre 3 et 5 ans, trois à cinq entre 5 et 12 ans, cinq à dix pour les adultes.
  • Alimentation : la capitale française du coquelicot est la petite bourgade seine-et-marnaise de Nemours, située au sud de Paris. Les confiseurs s’y donnent à cœur joie pour offrir aux papilles curieuses des bonbons aromatisés au coquelicot. Les pétales, qui offrent leurs bons services pour atteindre cet objectif, permettent aussi de confectionner des liqueurs, des sirops, des crèmes glacées. En plus des pétales, les jeunes feuilles ainsi que les graines sont comestibles. Les rosettes de feuilles, on en peut faire une salade, les cuire doucement à la poêle, ainsi qu’en soupe ou en potage : oui, pourquoi ne pas faire comme Louis XIV qui se faisait servir des soupes à l’ortie et au coquelicot ? Dans les Cévennes, les feuilles de coquelicot sont l’une des herbes de ce plat rural et rustique que sont les caillettes et que l’on dit ardéchoises. Ma grand-mère, qui était drômoise, n’était pas exactement de cet avis, et d’ailleurs elle ne les appelait pas ainsi, mais crépinettes (du nom de la crépine de porc qu’on utilise pour réaliser cette recette). Elle en préparait d’excellentes avec de la soutourne et du vert de blette, entre autres. Quant aux petites semences de coquelicot, elles se prêtent aux mêmes usages que celles de pavot : sur une salade, dans une pâte à pain ou dans tout autre préparation où leur présence sera appréciée. Légèrement grillées dans une poêle sèche, puis mêlées à du sel de table, elles permettent d’élaborer un condiment bien agréable (qui l’est bien davantage quand on ajoute des graines de nigelle), faisant ainsi concurrence au gomasio d’origine japonaise.
  • Autres espèces : le pavot douteux (P. dubium), dont nous avons déjà évoqué le cas, le pavot argémone (P. argemone), dont les pétales moins larges ne se chevauchent pas, le pavot hybride (P. hybridum). Ces deux derniers sont beaucoup plus rares. La seule concurrence avec le coquelicot, en terme de risque de confusion, c’est avant tout celle de Papaver dubium.
  • Les pétales secs et pulvérisés du coquelicot, après avoir été apprêtés de diverses manières et selon des procédés plus ou moins alambiqués, ont permis d’obtenir une belle teinte rouge franc, à même d’imprimer sa carnation au papier, au cuir, à la soie, à la laine, et même aux joues et aux lèvres des femmes.
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    1. Dans les Flandres, on faisait croire aux enfants que le coquelicot était un « buveur de sang » afin qu’ils ne s’aventurassent pas dans les champs de blé.
    2. Dioscoride, Materia medica, Livre IV, chapitre 54.
    3. Ibidem.
    4. L’acétabule est une unité de mesure des liquides qui correspond à 1,5 cyathe, soit environ 6,75 cl.
    5. « Pour savoir si on est payé de retour en amour, on fait claquer un pétale de coquelicot entre ses doigts. Plus le pétale claque fort et plus on est aimé », Pierre Canavaggio, Dictionnaire des superstitions et des croyances populaires, p. 61.
    6. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p. 325.
    7. Jean-Marie Pelt, La raison du plus faible, p. 84.
    8. P. P. Botan, Dictionnaire des plantes médicinales les plus actives et les plus usuelles et de leurs applications thérapeutiques, p. 72.
    9. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 733.
    10. Larousse médical illustré, p. 441.

© Books of Dante – 2020

Pétales de coquelicot après séchage.

Le millepertuis officinal (Hypericum perforatum)

Synonymes : millepertuis commun, mille trous, herbe aux mille trous, herbe percée, herbe aux piqûres, trascalon perforé, frascalon, truchereau, trucheran jaune, trucheron jaune, herbe aux mille vertus, chasse-diable, crugie, herbe de la Saint-Jean (1), sang de saint Jean (l’allemand et l’anglais insistent particulièrement sur la filiation du millepertuis à saint Jean-Baptiste, puisque dans ces deux langues, on l’appelle communément Johanniskraut et Saint John’s wort).

Le mot hypericum, qui n’apparaît en tout premier lieu qu’au Ier siècle après J.-C., sous la plume de Dioscoride, a occasionné diverses tentatives d’explication étymologique. L’une d’elles, assez peu palpitante il faut bien le reconnaître, est relayée par Fournier : le « nom d’hypericum, en grec hypericon, signifie originairement ‘semblable à la bruyère’ (il s’agit de la bruyère arborescente [nda : Erica arborea ?] et se rapporte à une espèce à feuilles courtes et étroites de la région méditerranéenne orientale » (2). Mouais. Tout ça manque assurément de sel. La seconde explication, il n’y a que dans un ouvrage de Jean-Marie Pelt que j’en ai trouvé la trace. Beaucoup plus intéressante, elle expose la formation du mot hypericum comme suit : du grec hyper, qui signifie « au-dessus » et eikon, « image ». Littéralement : au-dessus de l’icône. C’est tout à fait séduisant. Ce sens s’expliquerait du fait que les anciens Grecs protégeaient les statues des divinités en suspendant des bouquets de millepertuis au-dessus d’elles, en vue d’en éloigner les mauvais esprits et les « démons », d’où le nom de fuga dæmonum, alias chasse-diable, qu’on a accordé à la plante depuis fort longtemps (des fois, il est dit que cela remonte à l’époque gallo-romaine, parfois que c’est beaucoup plus tardif, puisque cette dénomination aurait pris naissance au Moyen-Âge ; en tous les cas, cela ne semble pas devoir dater antérieurement à la naissance du Christ). Séduisante hypothèse, comme peut l’être également le diable. Mais plus je retourne cette explication dans tous les sens, et moins je la trouve crédible. Quoi qu’il en soit, le diable colle au train du millepertuis de bien des manières. Tenez, par exemple, autre petite leçon d’étymologie. Après nous être occupé d’hypericum, concentrons-nous sur l’adjectif perforatum qui le suit, et avec lequel existe une filiations aux noms vernaculaires que voici : millepertuis, mille trous, herbe percée, herbe aux piqûres. Cet ensemble de substantifs fait référence à la myriade de petits « trous » qui constellent la surface des feuilles de cette plante, d’autant plus visibles quand on les observe à travers les rayons du soleil. Ici, ce sont des légendes qui en amènent la compréhension : pour raccorder le millepertuis à saint Jean-Baptiste, on assure que ces « trous » sont les traces laissées par les gouttes de sang qui jaillirent du cou du supplicié lors de sa décapitation. C’est sans doute un peu bancal, mais cela a au moins le mérite de lier le millepertuis au sang et à l’idée même de blessure, puisque la couleur rouge, on la retrouve lorsqu’on froisse les pétales du millepertuis, laissant au bout des doigts des macules de teinte vineuse. Il n’en fallait pas davantage au millepertuis pour qu’on lui accorde, par le biais d’une aussi évidente signature, une propriété vulnéraire que, fort heureusement, il possède bel et bien, et qui fut très justement plébiscité comme tel par l’école de médecine de Montpellier qui, au XIII ème siècle, déclarait le millepertuis comme un vulnéraire qui ne le cède à nul autre. Cette propriété semble trouver son origine au temps des croisades (XI-XIII ème siècle). En effet, l’histoire raconte que les chevaliers de Saint-Jean de Jérusalem s’en servaient pour soulager les plaies et les brûlures sur les champs de bataille. Peut-on en déduire qu’ils connaissaient déjà les vertus antiseptiques et cicatrisantes de l’huile rouge, qu’on obtient par macération de millepertuis dans de l’huile ? A cette dernière question, je n’ai aucune certitude, et, là encore, plus j’y repense, et plus je me dis qu’il s’agit d’une fable qui ne cherche pas autre chose qu’à nous emmener en bateau. Puisque, ce qui est bien plus certain, c’est qu’on ne peut pas dire que le Moyen-Âge ait fait un grand accueil à cette plante : quelques réceptuaires en déclarent l’efficacité contre la goutte ; Albert le Grand, qui le surnomme « couronne royale », un nom qui, me semble-t-il, lui va à ravir, n’en dit cependant pas davantage, de même que Hildegarde de Bingen qui n’en fait absolument pas cas. Elle précise tout simplement, en deux lignes, que cette plante est tout juste bonne pour être donnée en pâture au bétail, et qu’elle ne convient pas du tout à la médecine. (Hildegarde a fait d’autres erreurs, comme avec l’oignon, par exemple. Et sur le seul chapitre du millepertuis, elle ne sera pas la seule à raconter des âneries, aussi ne l’accablons pas trop : elle n’en reste pas moins une très grande phytothérapeute médiévale.)
Le diable semble avoir plus d’un tour dans son sac, même si on le moque un peu, comme le montre l’anecdote suivante : pas content, comme il sied à un personnage de son rang, le diable, pour se venger du millepertuis qui le chasse, chercha à le détruire en dévorant ses feuilles, morsures qui laissèrent en vue des traces de perforation, c’est-à-dire les « trous » ponctuant le feuillage d’Hypericum perforatum comme les étoiles la voûte céleste. Mais le diable peut toujours y aller, le millepertuis est placé sous la houlette de Dieu, comme ne manque pas de le rappeler l’un de ses surnoms anglais, grace of god (comme autres synonymes de sa puissance, il porte aussi ceux de balm of warrior et surtout de touch-and-heal). L’on dit aussi du millepertuis que, parce que son parfum rappelle celui de l’encens, cela le place, de facto, en odeur de sainteté, celle-là même qui met en fuite les mauvais esprits, comme le soulignera Karl von Eckartshausen, signalant cet emploi aux côtés du soufre, de l’ase fétide, du vinaigre et du castoréum, et cela pour protéger aussi bien les habitations que les lieux sacrés, mais également l’être humain sur lequel peut s’abattre les influences négatives, les attaques des forces occultes, parce que les démons tiennent cette plante tant en horreur qu’ils ne peuvent que fuir les lieux où on la fait brûler. Mais comment entendre le terme de démon, et par là même l’action qu’il est censé porter sur l’homme ? Par exemple, quand on prend connaissance de ce qu’écrivait Jean-Baptiste Chomel (1671-1740) à propos du millepertuis, on perçoit une forme de nuance : selon lui, le millepertuis est très utile « pour abattre les vapeurs hypocondriaques, et soulager les prétendus possédés ou maniaques, d’où son nom de fuga dæmonum ». Les prétendus possédés ? Ou ceux qui sont sujet à la manie ? Au XVIII ème siècle, la possession, ça fait un moment qu’elle a botté en touche, ce qui n’était pas encore le cas auparavant, comme l’explique Jean-Marie Pelt : « Au Moyen-Âge, la dépression était volontiers confondue avec la possession ; on pensait que des forces surnaturelles pouvaient s’emparer d’un être humain et provoquer chez lui des sentiments et des effets funestes » (3), comme la mélancolie, les idées noires ou toutes autres ténèbres de l’esprit. Au sens que l’on accorde au mot démon, dépend toute une interprétation, différant du tout au tout. Si on l’entend au sens médiéval chrétien, il n’exprime pas la même chose qu’au sens antique de la pensée grecque, pour laquelle « les démons sont des êtres divins ou semblables aux dieux par un certain pouvoir […] Puis, le mot vint à désigner les dieux inférieurs et enfin les esprits mauvais » (4). Et il serait plus juste d’utiliser le mot adéquat de daimôn : par là, je ne veux bien évidemment pas parler de cette espèce de père fouettard affublé d’un trident et de deux cornes, dont le christianisme nous rabat les oreilles depuis des lustres. Non, le daimôn, sous la forme où parviennent à le dessiner les Grecs antiques, c’est tout autre chose : selon Empédocle, il s’agit du soi occulte qui persiste à travers les incarnations successives. Sa fonction « est d’être chargé de la divinité en puissance de l’individu » (5), ce qui est censé assurer à chacun l’inspiration intérieure alliée à un sentiment d’illumination supérieure. Et si le daimôn se sert de l’esprit et du corps humain comme d’un instrument, ça n’est pas pour les raisons qui amenèrent plus tard les diables du christianisme à agir. La grande différence entre ce type de démons et l’idée que l’on se fait du daimôn, c’est que le premier est forcément extérieur aux hommes qu’il vient tourmenter, tandis que le second n’est pas « une force étrangère attaquant leur raison du dehors, mais une instance de leur propre être » (6). Ceci étant dit, il est utile de préciser que les Grecs pédalèrent pas mal dans la semoule afin de définir et d’établir au mieux cette notion du daimôn, qu’ils surent distinguer de celle de passion qui diffère grandement de ce à quoi l’on associe ce terme aujourd’hui : le passionné est nécessairement plein d’entrain et de fougue. Alors que chez les Grecs, ce mot est marqué du sceau de son sens premier, issu du latin passio, désignant l’action même de supporter passivement un grand abattement, qui affecte l’individu par la langueur et la perturbation morale. Ce qui brouille quelque peu les pistes entre les causes exogènes et les causes endogènes, c’est que « le primitif, sous l’influence d’une forte passion, s’estime possédé, ou malade, ce qui est, pour lui, la même chose » (7). Or, le millepertuis recherche l’ataraxie, c’est-à-dire la libération de ces émotions troublantes, semblant agir aussi bien auprès de la possession que de la maladie de nature morale et psychique.
La théorie des signatures explique que la plante solaire qu’est le millepertuis, s’épanouissant plus particulièrement lors du solstice d’été, est une plante dont la symbolique nous dirige directement auprès de sa propension à savoir chasser les affres grisailleuses de la dépression. Le millepertuis préserve des esprits malins qui, à notre époque moderne, sont autant d’exemples des difficultés que nous pouvons rencontrer, dès lors que s’estompe notre propre soleil intérieur, se muant inexorablement en une pâle et terne piécette d’argent. Sur ce point, cette théorie ne s’est pas trompée : le millepertuis modifie le taux de sérotonine dans le cerveau, ce qui accroît ainsi la sensation de bien-être général. Il aide aussi à supprimer la douleur, et l’on sait très bien que, généralement, les phénomènes algiques et inflammatoires ne sont pas exactement responsables du retour d’un ciel bleu sans nuage, bien au contraire. De plus, facilitant l’endormissement, il lutte donc contre l’insomnie d’origine nerveuse, l’angoisse et la dépression. (Peut-on alors établir l’équation suivante : fuga dæmonum = antidépresseur ?)
Si l’usage interne du millepertuis permet de ramener en soi le soleil, il est important de mentionner que ce même usage n’autorise pas l’exposition au soleil subséquente, puisque cette plante est photosensibilisante. Jean-Marie Pelt en donne l’explication : « Plante étrange, en vérité, que ce millepertuis qui entretient décidément avec le soleil des liens privilégiés. En 1920, en effet, on s’aperçut que des herbivores à robe claire ayant brouté du millepertuis présentaient, lors d’une forte exposition au soleil, des œdèmes et des érythèmes sur les muqueuses et les parties dépigmentées de la peau [nda : on vit aussi apparaître des ulcérations et des nécroses cutanées]. Dans certains cas plus sévères, les animaux étaient frappés d’une intense agitation avec diarrhées, dermatites et perturbations du rythme cardiaque. Des cas mortels furent même rapportés » (8). Est-ce à dire que dans certaines circonstances le millepertuis attire plus qu’il ne repousse le diable ? Hildegarde, souvenez-vous en, qui déclarait le millepertuis juste bon pour que le bétail s’en repaisse, n’a pas fait de remarque de ce type, de même qu’il n’en existe nulle trace auparavant, aucun auteur de l’Antiquité n’ayant fait le constat que le millepertuis pouvait pousser des animaux à se livrer à une espèce de « ménadisme ». Rien de tel chez Dioscoride et Galien. Tout au contraire, ils en signalent l’emploi en direction des « points chauds », comme la sciatique par exemple, mais aussi pour les plaies, les ulcères et les brûlures. Toutes ces plantes (9), dont Dioscoride signale le parfum résineux et la capacité des pétales froissés à teindre les doigts de la couleur du sang (10), sont de plus emménagogues et diurétiques, parfois fébrifuges. Le point de vue des médecins grecs de l’Antiquité ne variera pas énormément jusqu’à la Renaissance, après l’éclipse médiévale presque totale. On établit pour évidentes ses propriétés pectorales, calmantes, hémostatiques et vermifuges (en réalité, il fait mieux fuir les « démons » que les vers…). Mais ce en quoi on s’accorde sans barguigner, c’est avant toute chose la merveilleuse vertu vulnéraire du millepertuis, réputation louée par Matthiole, Paracelse, Camerarius, Fallope, etc. au XVI ème siècle, par Scopoli et Geoffroy au suivant, j’en passe et des meilleurs. Jean-Baptiste Porta transcrit la recette d’un remède censé rendre « vaines les blessures de toutes espèces de bêtes » (11), et que l’on retrouve à peine altérée un peu plus tard dans le Petit Albert. Mais il est une bête plus pernicieuse encore, qui apprécie rien moins que de sévir sur les champs de bataille. L’huile rouge fut qualifiée de vulnéraire par excellence par le chirurgien militaire que fut Ambroise Paré (1510-1590), et que l’Anglais John Gerard résume à ceci en 1597 : « C’est un remède précieux pour les blessures profondes et celles qui traversent le corps ». C’est pourquoi on reste incrédule face à Cazin qui, une fois de plus, n’y va pas avec le dos de la cuillère à pot, assurant, sans sourciller, « qu’il faut reléguer au rang des fables [ce qu’on a rapporté] sur les vertus prétendues vulnéraires et cicatrisantes de l’hypericum » (12). Il a fumé ou bu, c’est sûr ! Ou bien son esprit a été attaqué par les vapeurs d’essence de térébenthine ! A moins qu’on ait acheté sa voix, ce pour quoi j’ai un gros doute, Cazin me semblant plus intègre que bon nombre de parasites qui pullulent de nos jours dans ce milieu. A la fin du XIX ème siècle, le docteur Reclu, dans son manuel à destination des herboristes, réitère cette énormité sans plus donner d’explication : le millepertuis est « dénué de toutes vertus vulnéraires ou cicatrisantes » (13). Et hop, un deuxième adepte de la picole ! Cependant, Cazin ne renie en rien les bons effets du millepertuis en interne, allant jusqu’à conclure sa monographie de la manière suivante : « loué outre mesure par les anciens, et abandonné sans restriction par les modernes, le millepertuis ne mérite ni les pompeux éloges des uns, ni l’inconcevable indifférence des autres » (14). C’est sûr qu’il y avait mieux à faire que de dénigrer le nec plus ultra des vulnéraires en balançant du lourd. Critiquant beaucoup, Cazin n’apporte pas non plus énormément d’eau à notre moulin. Certes, il nuance avec mesure les propriétés antituberculeuses du millepertuis qui, selon lui, sont très exagérées, et fait de même en ce qui concerne ses vertus diurétiques. Bien plus humble, le docteur Martin-Lauzer, contemporain de Cazin, écrivit, en 1854, que « le millepertuis est tombé dans un oubli tel qu’il n’a pu trouver place dans les formulaires modernes, qui seront peut-être un jour retournés contre nous comme une preuve de notre ignorance ». Ah ben oui alors, je ne vous le fais pas dire ! Mais, à partir du début du XX ème siècle, bien des études pharmacologiques menées sur cette plante surent venir à bout des réticences passées, ce qui fait que « le millepertuis, aujourd’hui bien étudié, délivré des fables, a enfin trouvé une juste et bonne place parmi les remèdes végétaux » (15).

Section d’une tige de millepertuis vue au microscope électronique : on remarque bien, de part et d’autre, les deux protubérances formées par les lignes qui sillonnent la tige.

Le millepertuis est une plante vivace constituée de tiges robustes longées de deux lignes droites et saillantes plus ou moins rougeâtres. Selon que le terrain est de nature riche ou maigre, la taille maximale du millepertuis peut aller du simple au triple (20 à 60 cm). Ses feuilles ovales et sessiles comptent de nombreux points translucides, nettement visibles à contre-jour.
Les fleurs groupées en inflorescences terminales peu denses, se caractérisent par la brièveté de leur éclosion : ouvertes le matin, elles sont fanées le soir même. Mais comme de nouvelles fleurs apparaissent sans discontinuer entre mai et août, voire septembre, on a largement le temps de pouvoir en admirer les cinq pétales jaune d’or : asymétriques, l’une de leur bordure est lisse, l’autre denticulée, et si l’on observe attentivement chacun d’eux, l’on s’aperçoit qu’une ligne de petits points noirâtres en piquette le contour : ces autres petits points ne sont pas autre chose que de minuscules vésicules glanduleuses contenant un pigment rouge pourpre et aromatique, celui-là même qui donne sa belle couleur à l’huile de millepertuis. Puis, chaque fleur fanée est progressivement remplacée par un petit fruit conique dont les trois loges sont bourrées de toutes petites semences noirâtres.
Cette plante très commune et prolifique, apprécie énormément le soleil. D’ailleurs, ce caractère expansif (ou parfois invasif, comme on le lui voit en Amérique du Nord), est intimement corrélé à l’ensoleillement, puisque « la levée de dormance de sa graine est directement liée à une insolation forte » (16), alors que chez d’autres espèces végétales, elle se déclenche par le froid (bouleau, érable, etc.) ou par un chambardement du sol (coquelicot).
Présent jusqu’à 1500-1600 m d’altitude maximum, il colonise surtout les milieux ouverts, ne tolérant pas la frondaison des grands arbres au-dessus de sa tête. On ne trouve donc presque jamais le millepertuis en sous-bois. A la rigueur à l’orée des forêts et à proximité des boisements clairs suffisamment lumineux. Il a tout de même une préférence pour les sols drainés comme les pelouses et les prairies sèches, les landes, les talus, les bordures de chemin et de voies de chemin de fer, les friches et généralement tout autre lieu non cultivé.
Le millepertuis a beau être, comme nous l’avons maintes fois souligné, une plante solaire, il en craint une autre qui l’est tout autant, la piloselle épervière (Hieracium pilosella). A son contact, le millepertuis périclite.

Le millepertuis officinal en phytothérapie

A l’état frais, et à distance respectable, le millepertuis ne sent pas grand-chose. Pour en saisir l’empreinte olfactive, il importe de s’approcher de lui. Il s’en dégage alors un parfum balsamique et résineux, parfois citronné. Si on le mâche, il développe une saveur légèrement amère, âcre et un peu salée. Ce sont là deux bons indices de son efficacité.
Quand on observe le millepertuis amplement fleuri, il est une chose évidente qui saute aux yeux, si l’on ne se contente pas de survoler en un clin d’œil la structure de ses pétales et de ses sépales : chacun d’eux est bordé d’une rangée de petits points noirs, lesquels ne sont pas autre chose que des glandes à essence. En les froissant entre le pouce et l’index, ils abandonnent non seulement leur parfum, mais également leur couleur, sorte de rouge sang caillé et cramoisi. De nature résineuse, cette substance soluble dans l’alcool et dans les corps gras (d’autant plus qu’ils sont chauds), est composée d’hypéricine et de pseudohypéricine. Mais cela ne suffit pas à résoudre à ce seul point la composition biochimique de cette plante, qui est bien plus complexe qu’on ne l’a parfois imaginé. Comme le suggère un peu la couleur de ses fleurs, le millepertuis contient plusieurs corps flavoniques, dont des flavonoïdes comme l’hypérine, la quercétine, la rutine, et un biflavonoïde, l’amentoflavone. Puis arrivent des substances aux noms un peu biscornus : l’hyperforine, composé phénolique appartenant à la classe de phloroglucinols, des proanthocyanines, de l’alcool céryllique et plusieurs types d’acides : stéarique, palmitique, myristique, chlorogénique.
Rassurons-nous, le millepertuis recèle aussi des composants dont les noms sont plus courants et dont l’orthographe ne cause pas de véritables migraines : un tanin, de nature assez proche de celui contenu dans le thé et présent à hauteur de 12 %, des sucres (4 %) et des polysaccharides (5 %), des substances protéiniques (15 %), du pentosane (11 %), de la pectine, de la choline, une pléthore de sels minéraux (4,5 %), dont du fer, chose qui ne doit pas nous surprendre, si l’on prend en considération la relation du millepertuis avec la couleur rouge. Il nous reste à évoquer un produit peu connu et dont l’existence est souvent occultée par le macérât huileux de sommités fleuries de millepertuis, quand on ne fait pas la confusion entre l’un et l’autre. Je veux parler de l’huile essentielle qu’on tire de ces mêmes parties végétales par distillation à la vapeur d’eau. Il est vrai que l’huile rouge est tellement à la portée du premier venu, qu’il serait dommage de s’en passer, d’autant plus que sa fabrication exige plus de patience qu’elle n’engage les frais nécessaires à l’achat d’un petit flacon de cette huile essentielle qui, généralement, n’est pas donnée : en qualité biologique, j’ai évalué un prix moyen de 27,80 € les 5 ml. Aussi, en ce qui concerne cette huile essentielle de couleur verdâtre, les données biochimiques ne courent-elles pas les rues, mais nous pouvons néanmoins indiquer quelques chiffres : des sesquiterpènes (germacrène D, β-caryophyllène), des monoterpènes (α-pinène, β-pinène), des monoterpénols (5 %), enfin une grosse fraction d’hydrocarbures dont 16 à 20 % de 2-méthyloctane.

Propriétés thérapeutiques

  • Sédatif, équilibrant du système nerveux, anxiolytique, antidépresseur
  • Apéritif, digestif, tonique hépatobiliaire, cholagogue, s’oppose aux excès d’acidité gastrique, vermifuge (?)
  • Antiseptique et régénérant cutané, astringent, cicatrisant, vulnéraire, anti-érythémateux
  • Antihémorragique
  • Diurétique, antiseptique urinaire
  • Stimulant balsamique, décongestionnant respiratoire, anticatarrhal
  • Tonique circulatoire, cicatrisant artérioveineux
  • Tonique utérin
  • Anti-oxydant
  • Anti-infectieux : antibactérien, antiviral
  • Anti-inflammatoire, antalgique
  • Fébrifuge, sudorifique

Note : voici résumée, selon le docteur Henri Leclerc, l’action externe du millepertuis sur les blessures et les plaies en général : « il diminue les symptômes douloureux par suite d’une action anesthésique locale, légère, mais constante ; il modère les réactions inflammatoires ; il joue vis-à-vis des tissus lésés un rôle protecteur sans en compromettre la vitalité, sans déterminer de rétention, ni de suppuration des liquides excrétés ; il favorise la réparation du revêtement épidermique » (17).

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère respiratoire : bronchite, catarrhe bronchique chronique, asthme, asthme humide, tuberculose à son début
  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : inappétence, lourdeur d’estomac, flatulence, dyspepsie atonique, colite, entérite, ulcère gastrique, inflammation et irritation de la muqueuse gastrique, dysenterie, diarrhée, vers intestinaux
  • Troubles de la sphère gynécologique : troubles de la menstruation, prise en charge des symptômes de la préménopause et de la ménopause, leucorrhée, aménorrhée, dysménorrhée, vaginite
  • Troubles de la sphère vésico-rénale : infection urinaire (cystite), colique néphrétique, catarrhe vésical chronique, oligurie, énurésie, pyélonéphrite, prostatite, affections goutteuses et rhumatismales
  • Troubles de la sphère hépatobiliaire : ictère, colique hépatique, insuffisance hépatique
  • Troubles locomoteurs : affections ostéo-articulaires et ostéoligamentaires, traumatismes musculaires, douleurs articulaires et musculaires, névrite (sciatique), foulure, entorse, luxation, crampe, lumbago
  • Troubles de la sphère circulatoire : hémorroïdes, varice, phlébite, insuffisance circulatoire, artériosclérose, artérite oblitérante
  • Troubles du système nerveux : agitation, fatigue nerveuse, épuisement mental, nervosité, angoisse, peur, anxiété, insomnie d’origine nerveuse et médicamenteuse, déprime, dépression (légère à modérée), soulagement des symptômes de manque dans le sevrage (alcool, drogues)
  • Affections cutanées : plaie, plaie bénigne, coupure, ecchymose, hématome, contusion, muqueuse irritée et/ou enflammée, peau fine et hypersensible sujette aux irritations, érythème, coup de soleil et autres brûlures du premier degré (c’est-à-dire qui ne concernent que l’épiderme), ulcère cutané, ulcère variqueux, piqûre d’insectes, crevasse, eczéma, psoriasis, vergeture, chéloïde
  • Migraine, céphalalgie d’origine nerveuse

Modes d’emploi

  • Infusion des sommités fleuries fraîches ou sèches.
  • Décoction des sommités fleuries fraîches ou sèches.
  • Teinture alcoolique : macération à froid des sommités fleuries fraîches dans un alcool fort.
  • Macération vineuse : 50 g d’écorce de frêne (des feuilles, à défaut) et 50 g de sommités fleuries fraîches de millepertuis dans un litre de vin rouge ou blanc durant huit jours. A l’issue, filtrage et stockage.
  • Huile essentielle : voie orale (usage bref : une semaine maximum), voie cutanée diluée dans une huile végétale adaptée. Pourquoi pas dans la célèbre huile rouge indissociable du millepertuis ?
  • Macérât huileux : il existe de nombreuses recettes, dont certaines mettent en œuvre un mode opératoire permettant d’accélérer la cadence, usant de la technique du bain-marie. Mais la plus célèbre, et la plus pratiquée aussi, consiste en une macération solaire de millepertuis dans de l’huile (d’olive le plus souvent ; j’ai cependant vu que celles d’arachide, de pépins de raisin, de macadamia, etc., étaient parfois conviées à l’occasion). L’on peut faire le choix de n’utiliser que les fleurs débarrassées de leur calice ou bien les sommités fleuries, que l’on renouvelle ou pas durant l’opération qui dure, selon les personnes un certain nombre de semaines, à la condition expresse qu’elles soient bien ensoleillées, afin que le soleil puisse faire doucement chauffer l’huile végétale utilisée, condition sine qua non de l’expression de l’hypéricine qui donne sa jolie teinte à l’huile rouge. J’ai déjà écrit un article plus élaboré à ce sujet. Je vous laisse vous y référer si besoin est. Il est ici.
  • Historiquement, bien que le Codex se soit enrichi de compositions magistrales farfelues, il est remarquable que le millepertuis ait prêté son concours à la recette d’une teinture dite balsamique, mais mieux connue sous le nom de baume du commandeur, issu de la combinaison de l’angélique et du millepertuis, auxquels on ajoute de l’encens d’oliban, de la myrrhe, du benjoin, du bois d’aloès et du baume de Tolu, mélange final qui doit sentir excessivement bon ^.^

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Récolte : elle ne doit pas être trop tardive (si les fleurs les plus basses ont roussi, il est déjà trop tard). Avec la floraison pleine du millepertuis, c’est comme si tous ces pétales bien écartés laissaient s’évaporer tant l’odeur et la saveur de la matière médicale. Il importe donc de cueillir les fleurs (ou les sommités fleuries) au tout début de l’éclosion des pétales, c’est-à-dire communément au mois de juin (en fait, la période de récolte s’étale du mois de mai au mois d’août). Cela, c’est pour un emploi quotidien, ce qui se trouve facilité du fait que de nouvelles fleurs apparaissent chaque jour, éclosant et se fanant dans la journée (la cueillette devra donc être plutôt matinale, mais jamais aurorale pour éviter que la plante ne soit couverte de rosée).
  • Séchage : il est délicat. Il importe de bien vérifier qu’il ne reste plus d’humidité résiduelle sur les sommités fleuries avant de leur faire subir l’épreuve de la dessiccation – deux s, deux c. Une fois sèches, les feuilles perdent rapidement de leur saveur. Quant aux fleurs, elles « sont d’autant plus jaunes qu’elles ont été mieux séchées et depuis moins de temps » (18). Mais cela n’empêche en rien le tout de se décolorer avec le temps, fleurs et feuilles prenant une teinte plus ou moins brunasse, malgré un rigoureux stockage au sec et à l’abri de la lumière, ce qui oblige à renouveler le stock chaque année. On s’imposera donc de récolter la juste quantité utilisable pour la seule année à venir. Il n’est pas utile, ni souhaitable, de ramasser le millepertuis au kilo si c’est pour jeter un gros excèdent pour cause de vétusté. En ce cas, n’oubliez pas que le délai de garde du macérât huileux est supérieur (deux ans), et qu’il est porté à une limite beaucoup plus étendue en ce qui concerne la teinture alcoolique.
  • Toxicité : Jean-Marie Pelt nous a déjà alertés par l’intermédiaire de l’extrait que j’ai incisé dans le corps de texte de la première partie. De l’effet du millepertuis chez les animaux qui en consomment en masse et qui stationnent ensuite en plein cagnard, l’on peut tout de suite faire la déduction suivante : chez l’homme, l’exposition solaire après une prise régulière de millepertuis est susceptible de provoquer des dermatites, des gonflements et d’autres brûlures cutanées, comme toute substance photosensibilisante, alliée au soleil, est censée le faire. L’hypéricine, c’est-à-dire le principe phototoxique du millepertuis, étant très peu soluble dans l’eau, par le biais d’une infusion ou d’une décoction de millepertuis, l’on ne craint donc absolument rien. A moins de brouter du millepertuis frais, d’ingurgiter des préparations fortement chargées en la dite substance incriminée – teinture alcoolique et macérât huileux en quantité dantesque –, le risque peut devenir réel. Mais sans cela, il n’y a donc, là encore, aucune crainte à avoir. Pour que le phénomène de photosensibilisation se déclenche, il faut nécessairement grande quantité de cette hypéricine et exposition au soleil le temps nécessaire (cela ne se fait pas en quelques secondes ou minutes). Il faut dire aussi que le millepertuis entretient avec le soleil une relation particulièrement trouble, d’autant plus troublante que de cette plante potentiellement photosensibilisante, l’on tire cette huile rouge dont l’application locale sur la peau vient en soulager les coups de soleil !, et dont elle ne ferait qu’augmenter le caractère agressif si jamais cette utilisation était immédiatement suivie d’un bain de soleil prolongé, puisque l’on peut établir l’équation simple suivante : hypéricine + UV = aïe. De tout cela, l’on peut faire la conclusion que l’hypéricine soulage à l’ombre ce qu’elle est susceptible de provoquer en pleine lumière (et ce, qu’elle soit absorbée per os ou appliquée sur la peau). On a bien souvent tendance à oublier que ces substances phototoxiques – comme les molécules aromatiques qu’on appelle furocoumarines – sont tout aussi actives par voie interne. Au contraire de la chrysomèle du millepertuis, nous ne possédons pas d’élytres protectrices nous permettant de parer l’agressivité des rayons du soleil, qui s’additionnent à la propension de l’hypéricine à entrer en réaction avec les UV.
    Outre que l’hypéricine augmente la photosensibilité cutanée, il s’avère qu’un excès de millepertuis en interne peut irriter le système nerveux, devenir convulsionnant même, et provoquer de fortes migraines. Quant à l’huile essentielle , qui n’est pas phototoxique, elle peut éventuellement causer quelque irritation cutanée après application (pour éviter tout désagrément, procéder au test dit du « pli du coude »).
  • Ce malencontreux effet a bien évidemment été brandi comme une épée (de bois) par les contempteurs du millepertuis. L’on dit parfois que l’interdiction à la vente libre en France fut à mettre sur le compte d’une inefficacité du millepertuis, ce qui est, vous vous en doutez, une parfaite ineptie. Tout au contraire, c’est pour cause d’efficacité (et, accessoirement, de concurrence), qu’on a écarté cette plante. De nombreuses études menées sur plusieurs décennies sont parvenues à aller au-delà de ce pour quoi l’on considérait le millepertuis jusqu’à la Seconde Guerre mondiale à peu près. Mais il a bien fallu se rendre à l’évidence et montrer l’équivalence, sinon la supériorité parfois, d’effets entre le millepertuis et les antidépresseurs, tous chimiques, la plante présentant bien moins d’effets secondaires à la clé. Contrairement à la brutalité d’action de cette thérapie chimique et synthétique, le millepertuis, lui, prend son temps, qui n’est autrement que le temps nécessaire, pour agir, ne pouvant envisager une guérison ex nihilo. C’est pourquoi on peut parfois lire que ses effets sont longs à se manifester. Non, ils ne sont pas longs, ils sont tout simplement normaux. Ne sont-ce pas, au contraire, toutes ces pilules bleues ou roses qui vont trop vite, dans une société folle où tout (ou presque) est toujours trop rapide, où le médicament doit remettre le travailleur droit sur ses jambes et dans sa tête, parce que cette société, qui confond le vide avec la vacuité, estime que, à la dureté de la tâche, le temps ne peut pas être autre chose que de l’argent. Ceux qui ont fait le choix d’opter pour le millepertuis pensent tout à fait différemment. Ceci étant dit, « le millepertuis n’est nullement cette drogue miracle qu’on a voulu en faire en le comparant au Prozac® qui d’ailleurs n’en est pas une non plus » (19). Il est vrai qu’on a cherché pendant longtemps LE principe actif du millepertuis. Fournier se devait bien d’avouer, dans les années 1940, qu’alors, on n’en savait encore rien. Mais, encore une fois, un principe actif isolé d’une plante, administré isolement, provoque des effets qu’on n’avait jamais observés avec l’emploi de la plante entière aux doses usuelles, via les modes d’emploi traditionnels. C’est pourquoi l’on a constaté que la prise interne de millepertuis (en tant qu’extrait standardisé), concomitante à celles de divers médicaments chimiques (à visée cardiotonique, anti-asthmatique, antirétrovirale, contraceptive, etc.), pouvait en diminuer l’activité thérapeutique. L’un ne condamne pas l’autre. Il n’est pas question de ce principe binaire qui opposerait le « bon » au « mauvais ». A ce titre, l’argile et le charbon actif, qui, ensemble, ne font pas bon ménage, excellent chacun en célibataire. Avec le millepertuis, il suffit d’observer cette règle qui n’a rien de bien compliqué, pour ne pas dire sorcier… ;-)
  • Autres espèces : le millepertuis des montagnes (H. montanum), le millepertuis à quatre ailes (H. tetrapterum), le millepertuis tacheté (H. maculatum), le millepertuis de Richer (H. richeri), le millepertuis élégant (H. pulchrum), le millepertuis pubescent (H. hirsutum), le millepertuis rampant (H. humifusum), etc.
  • A distinguer de l’androsème officinal (H. androsaemum).
    _______________
    1. Le millepertuis n’est pas l’unique herbe dite de la Saint-Jean. Vulgairement, on a l’habitude de répéter qu’elles forment un groupe de sept plantes : l’armoise, la sauge, la joubarbe des toits, le lierre terrestre, la marguerite, l’achillée millefeuille et, donc, le millepertuis. Mais il en existe bien plus que sept. Pour en savoir davantage, se référer à mon livre Herbes & feux de Saint-Jean.
    2. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 637.
    3. Jean-Marie Pelt, Les nouveaux remèdes naturels, p. 68.
    4. Jean Chevalier & Alain Gheerbrant, Dictionnaire des symboles, p. 348.
    5. Eric Robertson Dodds, Les Grecs et l’irrationnel, p. 157.
    6. Ibidem, p. 186.
    7. Ibidem.
    8. Jean-Marie Pelt, Les nouveaux remèdes naturels, p. 67.
    9. Dioscoride en énumère quatre à la toute fin du Livre III de la Materia medica : chapitre 146 : hypericon ; chapitre 147 : askyron ; chapitre 148 : androsaimon ; chapitre 149 : korès.
    10. Ce qu’illustre bien le mot androsaimon, du grec andros, « homme » et haïma, « sang ».
    11. Jean-Baptiste Porta, La magie naturelle, p. 157.
    12. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p. 596.
    13. M. Reclu, Manuel de l’herboriste, p. 64.
    14. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p. 596.
    15. Pierre Lieutaghi, Le livre des bonnes herbes, p. 308.
    16. Thierry Thévenin, Les plantes sauvages. Connaître, cueillir et utiliser, p. 177.
    17. Henri Leclerc, Précis de phytothérapie, p. 273.
    18. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p. 595.
    19. Jean-Marie Pelt, Les nouveaux remèdes naturels, p. 70.

© Books of Dante – 2020

Les plantains

Synonymes :

  • Grand plantain (Plantago major) : plantain à grandes feuilles, plantain à larges feuilles, plantain ordinaire, plantain à bouquet, queue de rat, herbe aux oiseaux, pied du blanc (typiquement européen, le grand plantain s’est répandu à bien des régions du monde à partir du XVI ème siècle, comme au Québec où certaines tribus amérindiennes lui donnèrent ce nom) ;
  • Plantain lancéolé (Plantago lanceolata) : herbe à cinq côtes, herbe à cinq coutures, oreille-de-lièvre, bonne femme, lancelée, petit plantain, plantain étroit, herbe de saint Joseph, herbe au charpentier, tête noire…

Les plantains ont reçu tant de noms vernaculaires depuis l’Antiquité gréco-romaine qu’il est parfois difficile de savoir de quelle plante l’on parle. Fort heureusement, en ce qui concerne ces plantes herbacées, les Anciens ont su faire preuve de précision. Chez les Grecs, les plantains répondent aux noms d’arneion, de probateion, de poluneuron, d’heptapleuron, de kunoglôsson, d’arnoglôsson (lequel dernier peut être petit – mikron – ou grand – meizon). Mais l’ensemble de ces termes n’a rien à envier avec les noms beaucoup plus récents qu’on utilise aujourd’hui pour désigner ces plantes : pied-d’homme (1), oeil-de-chien, langue-de-brebis (ou d’agneau), oreille-de-lièvre, etc., tout cela en raison de la forme spatulée qu’affectent les feuilles de ces plantes. Ainsi parle le pseudo-Apulée qui ajoute à l’attention de ses lecteurs les noms portés par le « plantain » par les divers peuples de son époque : asoeth en Égypte, thisarikam en Espagne, astirhok en Afrique, tarbêlothadion en Gaule, plantagô minor à Rome, etc. Aujourd’hui même, il est difficile de dire si toutes ces dénominations s’appliquent à la même plante, ou bien s’il s’agit de transposer en des mots l’idée qu’on peut se faire du plantain (qui, bien entendu, n’est pas partout le même : dans notre domaine, c’est une erreur grave que de voir midi à sa porte).
Quoi qu’il en soit, le plantain demeure une plante très connue et très utilisée durant l’Antiquité. Outre le pseudo-Apulée qui en rapporte largement l’usage, il y eut durant le Ier siècle après J.-C., un auteur qui tint l’arnoglôsson, soit la langue-d’agneau, en grande estime. Alors que les hippocratiques font complètement l’impasse sur cette plante, le médecin grec Thémison de Laodicée lui consacre l’intégralité d’un ouvrage. Avec lui, viennent Dioscoride et Pline qui faisaient déjà la distinction entre le grand plantain (Plantago major) et le plantain lancéolé (Plantago lanceolata). Chacun d’eux indique les différentes parties de ces plantains à employer, les préparations à réaliser et les modes d’emploi. Les feuilles, desséchantes et astringentes (donc cicatrisantes), étaient largement employées pour tout ce qui touche aux affections cutanées (abcès, ulcère de différentes natures, plaie, plaie suppurante, brûlure, excoriation, tumeur, anthrax, feu sacré, lichen…), mais aussi pour tous les problèmes hémorragiques que sont les morsures de chien, les crachements de sang, les hémorroïdes, les fistules, le saignement des gencives, l’écoulement de la matrice… En règle générale, on accordait aux plantains une action efficace contre les douleurs (maux de dents, d’oreilles, d’estomac, d’utérus) et les affections locomotrices (douleur de la goutte, des tendons et des articulations, luxation). A l’intérieur, on les réservait pour des affections pulmonaires (crise d’asthme, phtisie) et gastro-intestinales (indigestion, dysenterie et autres flux de ventre). Comme la mauve, par ses vertus vulnéraires et adoucissantes, le plantain est un anti-inflammatoire indirect, et s’employait donc dans beaucoup de cas où il y avait inflammation interne comme externe.
J’ai abrégé. Mais sachez qu’il y aurait encore beaucoup à dire sur nos deux énergumènes (je parle de Pline et de Dioscoride, pas de nos deux plantains). Ils feront d’ailleurs les choux gras de Macer Floridus mille ans plus tard, comme si rien n’avait changé en un millénaire : comment peut-on être naïf à ce point pour le croire ? Et, puisque nous parlons de chou, ils iront jusqu’à prendre la tête à ce brave Cazin qui, à mon avis, devait être de mauvaise humeur lorsqu’il a rédigé l’assez courte monographie qu’il consacre au plantain. J’sais pas, il a dû découvrir que dans les bonbons au plantain, il n’y avait généralement jamais de plantain, de même que dans la guimauve il n’y en a pas non plus. Un truc du genre, peut-être. Mais il est vrai qu’avec ce que nous venons de nous ingurgiter, il est possible que quelques estomacs délicats ne supportent pas la charge et finissent par tout revomir – burp. Nous y reviendrons tout à l’heure.
On a reconnu au plantain des vertus antivenimeuses. Beaucoup de plantes, et cela de l’Antiquité jusqu’au Moyen-Âge, auront été créditées de ce pouvoir, parfois à tort, mais pas en ce qui concerne le plantain, à tel point qu’une vieille légende raconte ceci : « Avant de livrer bataille aux vipères, les belettes auraient soin de se rouler sur des touffes de plantain de façon à s’assurer une immunisation complète, prélude d’une victoire infaillible » (2). Selon le symbolisme chrétien, la belette représente la guérison. Il pourrait s’agir là de l’évocation d’une force solaire – ici la belette – terrassant un esprit chthonien représenté par le serpent. Quoi qu’il en soit, Pline préconisait le grand plantain, qui avait sa préférence, en cas de piqûres de scorpion et de morsures d’animaux, car il « a une force merveilleuse pour dessécher et resserrer, et produit l’effet d’un cauter » (ou cautère, c’est-à-dire un fer à cautériser).
Galien reprendra peu ou prou les indications de Pline et de Dioscoride, indiquant que le plantain possède des propriétés rafraîchissantes et desséchantes pouvant être mises à profit pour cicatriser les plaies, soigner les abcès, les tumeurs et les ulcères, calmer les maux de dents, arrêter les hémorragies, lutter contre la dysenterie, les obstructions hépatiques et rénales, etc. (Une bonne partie de ce que nous avons dit se retrouvera plus ou moins réécrit par des praticiens de l’Antiquité tardive comme Aetius, Alexandre de Tralles et Paul d’Égine.)

On a aussi attribué au plantain, outre des propriétés médicinales, des propriétés magiques et astrologiques. En effet, l’arnoglôsson – notre langue-de-mouton – était considéré comme une plante d’Arès, le dieu grec qu’on a assimilé à Mars. En tant que planète, Mars gouverne le signe du… Bélier (ça ne s’invente pas) et celui du Scorpion. Un extrait d’un vieux traité astrologique rapporté par Guy Ducourthial explique les raisons pour lesquelles le plantain est plante d’Arès : « Sa racine guérit les tumeurs malignes sur les parties sexuelles, car Arès a son domicile dans le signe du Scorpion, qui a reçu en partage cette partie du corps. La graine de la plante, en enduit, guérit les parties sexuelles gangrenées et difficiles à cicatriser dans cette partie du corps. La plante, portée en amulette, convient parfaitement pour le mal de tête, car Arès a son domicile dans le signe du Bélier, lequel est à la tête de l’univers. Le suc, pris en boisson et en lavement, rétablit ceux qui souffrent de dysenterie, ceux qui crachent le sang et il est efficace pour les hémorragies, car Arès domine le sang » (3). Bien qu’on ne sache pas s’il s’agit là du grand plantain ou du plantain lancéolé, notre astrologue anonyme indique donc d’assez bonnes raisons pour attribuer la planète Mars au plantain. Cette mélothésie ne doit pas occulter le fait qu’on recherchait aussi des astuces symboliques liées au pouvoir des chiffres : ainsi, « trois racines sèches de plantain, bues dans trois cyathes (4) de vin et autant d’eau guérissent la fièvre tierce et quatre racines la fièvre quarte », nous explique Dioscoride. Parfois, des désaccords se faisaient jour. Si Théophraste conseille de cueillir le plantain « avant que le soleil ne le frappe », Dioscoride indique, sans donner davantage d’explications, que le plantain se ramasse après le coucher du soleil, qui plus est en lune descendante et de la main gauche.

Au Moyen-Âge, la réputation du plantain n’a pas été oubliée et n’a pas échappé aux médecins médiévaux. Comme à son habitude, Macer Floridus reste relativement fidèle aux antiques prescriptions concernant le plantain. C’est pourquoi l’on retrouve dans son discours bien des paroles déjà évoquées. Rappelant Pline, il réaffirme la puissance du grand plantain face au plantain lancéolé, mais, dans l’ensemble, il indique pour chacun de ces deux plantains des propriétés et usages similaires : étancher le sang, sécher les plaies suppurantes, dissoudre les tumeurs les plus dures, déterger les ulcères sordides, cicatriser les blessures récentes. Selon Macer, une longue liste d’affections relève du plantain : mangé cuit comme légume pour les flux de ventre, en compagnie de lentilles pour apaiser les douleurs intestinales et la dysenterie, et expulser hors du corps les parasites intestinaux. De plus, brûlure, érysipèle, morsure de chien, ulcération buccale, maux dentaires, douleurs d’oreilles, hémoptysie, fièvre quarte et phtisie entrent dans la ligne de mire de l’arsenal thérapeutique du plantain. On retrouve, en filigrane, le côté très martien, sinon guerrier du plantain, une plante qui fut alors, à l’instar de l’achillée millefeuille, très utilisée par les soldats sur les champs de bataille vues ses qualités hémostatiques. Ce que Macer note de neuf (il y en a quand même un peu, ne soyons pas mauvaise langue) dans son De viribus herbarum réside en trois points : les vertus gynécologiques du plantain aiderait à l’expulsion du placenta. Ensuite, « broyée dans du vinaigre, et appliquée sous la plante des pieds, elle [la plante, ici, le plantain lancéolé] calme la douleur qu’y produit souvent une longue marche » (5). Appliquer une plante qui tire son nom de la plante des pieds sous cette même plante semble relever de la théorie des signatures. Il n’empêche que, pour en avoir fait l’expérience, ça marche ! Les effets rafraîchissants du vinaigre accompagnés de ceux, anti-inflammatoires, du plantain y sont bien pour quelque chose. Enfin, notre ami Macer indique le plantain contre les inflammations oculaires, peut-être en utilisant une eau de plantain. De cela, nous reparlerons un plus loin. En attendant, voyons voir ce que la pharmacopée hildegardienne nous réserve à propos du plantain. Tout d’abord, nous pouvons mentionner qu’Hildegarde distingue deux plantains, celui qu’elle appelle Psillium et l’autre Plantago. Le premier n’est autre que le psulleion des Anciens, c’est-à-dire une plante dont le nom latin actuel est Plantago afra. Le Psillium d’Hildegarde, de nature froide, vient à bout de fortes fièvres et de brûlures d’estomac, la froideur de ce plantain corrigeant ces deux inflammations. Elle l’indique aussi, avec muscade, galanga et glaïeul en cas de… comment dire ? Aujourd’hui, nous dirions « asthénie intellectuelle ». C’est évident qu’avec un tel mélange, l’asthénie ne devait pas faire long feu ! « Par son équilibre tempéré, il réjouit l’esprit de l’homme quand celui-ci est oppressé ; tant par son froid que pas sa tiédeur, il ramène le cerveau à la santé et lui donne de la vigueur », précise-t-elle (6). Quant au Plantago d’Hildegarde, de nature chaude (Arès en filigrane ?) et sèche, il est utilisé contre la goutte, les élancements, les points de côté, les piqûres d’insectes. C’est ce même plantain qu’Hildegarde conseille d’employer avec la mauve pour favoriser la consolidation des fractures. Pour cela, Hildegarde propose la recette de « l’onguent d’Hilaire », élaboré à base de persil, de plantain, de basilic et de sysémère mêlés à du saindoux et à de l’huile de laurier. Hildegarde, qui ne devait pas être coutumière de la bombance, pense aussi à notre foie : « Si on a pris diverses nourritures de façon immodérée et que le foie est blessé et endurci, [il faut] couper en petits morceaux de cette herbe [que l’on nomme tussilage] avec deux fois autant de racines de plantain » (7). L’abbesse prend également soin de notre esprit (ou âme ?) lorsqu’elle dit ceci : « Si un homme ou une femme a bu un philtre d’amour maléfique, qu’il prenne du suc de plantain, avec ou sans eau, puis qu’il prenne une autre boisson forte [laquelle ? Elle ne ne dit malheureusement pas], et cela le soulagera : il sera purgé de l’intérieur, et son état sera amélioré » (8). Par ailleurs, elle signale l’usage d’une poudre composée de plantain, de géranium et de mauve, fort utile contre « le poison et les paroles magiques ». C’est peut-être ce qui fera dire à Paul Sédir bien plus tard que « la plante entière guérit les maléfices » (9).
Trotula de Ruggiero (10), exerçant la médecine et la chirurgie au sein de la célèbre école de médecine de Salerne, est, en quelque sorte, le pendant méridional de l’abbesse de Bingen. Dans son Traité des maladies des femmes, elle conforte les vertus emménagogues du plantain en cas de métrorragie et de déplacement de l’utérus. Comme elle ne se préoccupait pas que de gynécologie, elle a aussi laissé un bon nombre de recommandations sur ce que le docteur Leclerc appelait la coquetterie : par exemple, Trotula conseillait l’usage du mucilage d’un plantain particulier, le psyllium, contre « les fissures des lèvres provenant de baisers excessifs »… ^.^
En toute fin de Moyen-Âge, on parle d’une « eau vulnéraire » ou « eau d’arquebusade ». Elle n’est, ni plus ni moins, qu’une eau de plantain aux vertus rafraîchissantes, dépuratives, adoucissantes et astringentes. A l’époque, cette eau jouissait du même prestige que celle de bleuet pour les ophtalmies et autres inflammations oculaires. Elle intervenait alors en lavement sur les ulcères et autres maladies cutanées, en application locale sur hémorragie bénigne. Enfin, par voie interne, sur diarrhée et phtisie (ce que l’on appelle aujourd’hui tuberculose). Bien plus tard, au XIX ème siècle, Joseph Roques semble beaucoup apprécier cette eau de plantain pour les affections oculaires.
Le Petit Albert, qu’il est raisonnable de dater du XVII ème siècle, relate le cas d’un soldat polonais ayant guéri l’un de ses camarades blessé par arme blanche avec de l’eau de rose et de l’eau de plantain, un usage qui se perpétuera bien après, puisque lors de la Première Guerre mondiale, on employa abondamment le plantain pour ses vertus hémostatiques, ainsi que la bourse-à-pasteur entre autres. Mais avant d’en arriver à l’aube du XX ème siècle, on accorde au plantain toute sa place, en l’occurrence au sein du Dictionnaire de Trévoux, par exemple, qui dit que « cette plante est vulnéraire, résolutive, fébrifuge, et qu’on s’en sert dans la dysenterie, dans le crachement de sang, dans les hémorroïdes », ce qui, sans pour autant en faire des tonnes, s’avère tout à fait exact. Voilà. Fin XVIII ème, tout va encore bien pour nos plantains, jusqu’à ce que Cazin père ne vienne jeter une véritable bombe, belle charge rédigée de 25 bonnes lignes bien aiguisées contre cette plante, pour lequel, dit-il, « il faut avoir une foi robuste pour croire aux propriétés du plantain […] opérées sans doute par l’eau dans laquelle avait bouilli le plantain, ou avec laquelle on l’avait distillé » (11). Rappelons qu’au XX ème siècle, Jean Valnet s’érigeait vertement face à une certaine catégorie d’imbéciles qui ne voyaient pas autre chose dans une tisane que de l’eau « salie ». Bref. En attendant, c’est là un sévère coup de semonce ! Dire de Galien et de Matthiole qu’ils furent crédules à l’endroit du plantain, a très justement suscité la mienne, d’incrédulité. Or, selon Cazin, l’ancienneté n’est pas seule gage de crédulité, puisque, ajoute-t-il, « des auteurs plus modernes et non moins crédules » prirent en considération ces plantes, quand ils ne leur déroulèrent pas le tapis rouge (12). Que la logorrhée verbale des auteurs antiques comme médiévaux lui ait flanqué le bourdon, je puis le reconnaître, sachant que même la plus opiniâtre des chattes n’y retrouverait qu’à grand-peine ses petits. Mais Cazin, intraitable, ne laisse rien passer. Par exemple, sur l’usage populaire de la feuille de plantain appliquée sur les plaies fraîches, il n’est pas loin de tenir le même discours qu’avec l’achillée, à savoir qu’il est impensable d’user de ces plantes sur des plaies ouvertes, récentes et saignantes. Si c’est effectivement mal venu en ce qui concerne l’achillée, le plantain s’y prête à merveille, tout au contraire. Peu importe, pour Cazin le plantain n’est pas cicatrisant (résolutif, vulnéraire, etc.). Mais que lui reste-t-il donc, alors ? Une efficacité sur certaines fièvres intermittentes, les ulcères atoniques et scrofuleux, les dartres corrosives et suppurantes. C’est tout.
Cependant, « la phytothérapie actuelle a rendu justice à ces plantes que le XIX ème siècle avait méprisées malgré leur passé glorieux » (13). Après une petite page botanique, c’est ce vers quoi nous allons tendre : l’actualité thérapeutique des plantains.

Les minuscules fleurs du grand plantain en vue rapprochée.

Qu’on ait appelé « major » l’un de ces plantains, ne me semble pas être une référence à la suprématie de ses pouvoirs thérapeutiques aux dépends de l’autre. Peut-il alors s’agir d’une question de gabarit ? Hum… Bien que majeur (et très certainement vacciné), le grand plantain est d’une stature plutôt modeste, même une fois fleuri, puisqu’il ne dépasse que très rarement 40 cm de haut, tandis que le plantain lancéolé, comme le suggère un peu son nom, est beaucoup plus élancé, et se paie même le luxe d’aller percher ses épillets floraux à pas loin de 60 cm de hauteur, dans les temps les plus fastes, bien entendu (parce que des fois, il est plus rachtok que ça). Alors ? A la rigueur, l’on peut dire que les feuilles plus larges et plus étalées du grand plantain lui donnent un air trapus et costaud. Mais grand ? Euh. Bref, bottons courageusement en touche ^.^ Puisque nous parlons des feuilles, remarquons que chez les deux espèces, elles sont marquées de fortes nervures longitudinales, et s’organisent en rosette basale à partir d’un centre duquel émergeront plus tard les hampes florales. Du côté du lancéolé, ses feuilles sont généralement cinq fois plus longues que larges, ascendantes, ou parfois couchées-ascendantes, rétrécies à leur base en un long pétiole placé dans la continuité du limbe. Celles du grand plantain, assez souvent orientées perpendiculairement aux hampes florales, sont formées de deux parties bien distinctes : un limbe plus ou moins ovale et un pétiole ailé aussi long que le limbe, le tout donnant l’illusion d’une raquette végétale.
Plus précoce dans sa floraison, le plantain lancéolé part à la conquête du ciel dès le mois d’avril, à l’aide des ses hampes florales, sortes de hallebardes végétales, sillonnées dans leur longueur, tandis que le grand plantain patiente facilement jusqu’en juin pour ce faire, et à la différence que ses hampes sont nues et non striées. Dans un cas comme dans l’autre, les fleurs en épis denses, de couleurs variables (verdâtres chez le major, brunâtres aux anthères jaunes bien visibles chez le lanceolata), achèvent ces hampes, comme un fer une flèche. Généralement petites, tassées comme des pingouins sur la banquise, les fleurs de plantain n’attirent guère l’attention, le plus « démonstratif » restant sans doute le lancéolé, peut-être parce qu’il se donne à voir en dehors des zones qu’affectionne généralement son « grand » cousin, c’est-à-dire des lieux incultes, terrains plus ou moins vagues, décharges, talus, remblais, décombres, ballast ferroviaire, jusqu’aux fissures du bitume des parkings urbains, où il aime à se faire piétiner allègrement, à la manière de la renouée des oiseaux, autre traînasse des bouts de trottoirs. Mais ne soyons pas si catégorique, parce que, en effet, il arrive fréquemment de rencontrer le grand plantain dans les mêmes types d’habitats que le plantain lancéolé, à savoir : les prairies, les jardins, le bord des chemins de campagne qui mènent aux champs (et où l’on voudra).
Très fréquents en plaine, nos deux plantains peuvent devenir montagnards et s’installer à pas loin de 2300 m d’altitude !

Les plantains en phytothérapie

Ici, nous dépasserons les querelles et les clivages habituellement observables à l’endroit des plantains : il importe peu de savoir lequel des deux a été le plus souvent plébiscité (Botan et Bardeau indiquent, par exemple, que la préférence fut accordée au plantain lancéolé). Tout au contraire, retenons ce qui unit de ce qui désunit : à l’image de la consoude, avec laquelle les plantains possèdent nombre de propriétés communes. Pour être clair et bref, disons seulement, que du grand plantain au plantain lancéolé, c’est kif-kif bourricot (en terme de propriétés et d’usages médicinaux).
De ces deux plantes inodores et à la saveur herbacée un peu amère et styptique, nous utiliserons essentiellement les feuilles (le plus souvent à l’état frais, mais pas toujours), quelques fois les racines (beaucoup plus fréquemment dans l’ancien temps), moins souvent les semences (d’autres plantains que ceux-ci sont spécialisés dans ce domaine). Ceci étant dit, rien n’empêche de considérer les plantains (major et lanceolata), tant pour leurs feuilles que pour leurs sommités fleuries, et d’utiliser les unes mêlées aux autres dans une pratique phytothérapeutique régulière.
Faisons maintenant le point des divers composants biochimiques qu’offrent nos deux plantains. Fournier signalait que, parmi les plantes médicinales, plantain lancéolé et grand plantain se remarquaient par le fait d’être les rares représentants de la caste des « astringents-émollients », une caractéristique qui s’explique par une importante quantité de tanin (pour l’astringence) et de mucilages (pour l’émollience). Remarquons des hétérosides iridoïdes, l’aucubine et le catalpol, ainsi qu’un flavone du nom d’apigénine, des vitamines (A, B1 et C ; pour cette dernière, on en trouve jusqu’à 70 mg aux 100 g de feuilles fraîches au printemps), nombre de sels minéraux et d’oligo-éléments (sodium, soufre, chlore, magnésium, zinc (14), potassium, etc.), des matières gommeuses et pectineuses, des acides (citrique, oxalique, silicique, planténolique), enfin un corps aromatique de la famille des coumarines, l’esculétine.

Propriétés thérapeutiques

  • Désinfectant, antiseptique et calmant cutané, émollient et adoucissant de la peau et des muqueuses
  • Expectorant, antitussif, fluidifiant des sécrétions bronchiques, anticatarrhal pulmonaire
  • Astringent doux et léger, vulnéraire, résolutif, cicatrisant
  • Stimulant, tonique amer, reminéralisant, reconstituant de portée générale
  • Laxatif (à hautes doses), antidiarrhéique (à faibles doses)
  • Dépuratif, diurétique (les semences surtout)
  • Anti-inflammatoire, freine les phénomènes allergiques
  • Antibactérien léger, antivenimeux, antidote de l’opium (15)
  • Hémostatique, augmente la coagulabilité sanguine, antihémorragique
  • Anti-ophtalmique
  • Fébrifuge

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère respiratoire et ORL : toux, toux sèche, toux grasse, toux coquelucheuse, extinction de voix, douleur auriculaire, rhinite, rhinite allergique, inflammation nasale, saignement de nez, rhinopharyngite, pharyngite, laryngite, trachéite, catarrhe bronchique chronique, asthme, asthme humide, bronchite aiguë, bronchite chronique, adjuvant utile dans le traitement de la tuberculose pulmonaire, hémoptysie, crachement de sang
  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : diarrhée bénigne, diarrhée, dysenterie, entérite, colite, constipation, pyrosis, gastrite, ulcère gastro-duodénal, autres irritations du tube digestif en général
  • Troubles de la sphère vésico-rénale : catarrhe chronique des voies urinaires, néphrite, hématurie, incontinence urinaire
  • Affections bucco-dentaires : stomatite, gingivite, névralgie et douleur dentaire
  • Affections oculaires : fatigue oculaire, inflammation des paupières, conjonctivite, blépharite, yeux chassieux
  • Troubles de la sphère gynécologique : métrite, métrorragie, pertes blanches, leucorrhée
  • Troubles circulatoires : hémorroïdes, fistule
  • Affections cutanées : peau sèche, enflammée et/ou squameuse, brûlure, acné, acné rosacé, plaie fraîche, plaie purulente, coupure, ulcère, ulcère variqueux, abcès, panaris, dartre, furoncle, impétigo (et ses complications : ecthyma, par exemple), contusion, piqûre d’insecte (abeille, guêpe, frelon, moustique), piqûre d’ortie, morsure de vipère, morsure de chien, ampoule du marcheur et du travailleur de force
  • Fatigue, asthénie, anémie, retard du développement infantile (le docteur Jean Valnet donnait le plantain en équivalence avec l’huile de foie de morue en ce cas ; ce qui n’est pas rien)
  • Infection grippale, fièvre
  • Maux de tête, céphalée
  • Jaunisse
  • Crampe musculaire
  • Lésion et fracture osseuse
  • Dépuration de l’organisme de son acide urique, de son urée et de ses chlorures (ce qui, à terme, a forcément un effet bienveillant sur les affections rhumatismales et goutteuses qui en dépendent)

En médecine traditionnelle chinoise

« Le général chinois Ma-Wu, sous la dynastie Han, sauva son armée grâce à son palefrenier et à une plante. Errant avec son armée dans une région inhospitalière et aride, ses soldats et ses chevaux étaient décimés jour après jour. Son palefrenier remarqua que trois chevaux qui broutaient plus particulièrement un plantain (Plantago asiatica) résistaient sans problèmes. Il l’essaya en infusion et se remit sur pied. L’armée fut sauvée par cette providence et la plante est restée dans la pharmacopée chinoise comme anti-inflammatoire, antimicrobien et diurétique » (16). Effectivement, en médecine traditionnelle chinois, on utilise les talents du Che Qian Zi, alias le plantain asiatique, une espèce qui ressemble beaucoup à notre Plantago major. On use de la plante entière ou des semences. Parce qu’acide et doux, de nature froide, on reconnaît à ce plantain la qualité de disperser l’énergie des méridiens du Foie et de la Vésicule biliaire, et de tonifier celle des méridiens de la Rate et de la Vessie. Pour le non initié, ça n’est pas forcément très clair, mais quand on entre dans le détail, on constate que les propriétés et usages propres à ce plantain se rattachent beaucoup à ceux des plantains européens (major et lanceolata), portant son action sur les sphères respiratoire (expectorant et mucolytique ; maux de gorge, toux, coqueluche, rhume, hémoptysie), vésico-rénale (diurétique ; affections urinaires, cystite, miction difficile, hématurie) et ophtalmique (conjonctivite).

Modes d’emploi

  • Infusion, décoction, décoction concentrée de feuilles fraîches dans l’eau, le vin ou bien un mélange des deux.
  • Suc frais en application locale ou mêlé à un véhicule adapté (miel, huile, etc.).
  • Sirop : Lémery en a laissé une recette longtemps usitée. Au sujet du sirop de Nicolas Lémery, voici comment s’y prenait l’apothicaire né à Rouen en 1645 : il broie finement quatre onces de racines fraîches de plantain et une once de ses semences. Il place tout cela dans quantité suffisante d’eau qu’on pousse aux bouillons jusqu’à consomption du tiers. Puis à cette décoction, il incorpore le sucre nécessaire pour lui donner consistance de sirop (17).
  • Hydrolat aromatique : la plupart du temps issues d’une cueillette sauvage, les feuilles et fleurs fraîches de plusieurs plantains (major, media, lanceolata) sont distillées à la vapeur d’eau. On en tire un hydrolat aromatique applicable surtout à la peau en tant que sédatif et cicatrisant d’une part, anti-ophtalmique d’autre part. A peu de chose près, il joue le même rôle qu’une infusion de plantain qui s’avère fort secourable sur les démangeaisons et irritations provoquées par l’eczéma, l’urticaire, la varicelle, l’acné et les piqûres d’insectes. Comme collyre, il soulage les inflammations oculaires, et instillé dans les narines, il procure un nettoyage efficace toujours bienvenu en cas de rhinite simple ou allergique.
  • Macérât huileux de feuilles de plantain (seules ou accompagnées de fleurs de millepertuis et/ou de pétales de lis blanc).
  • Cataplasme de feuilles fraîches contuses puis légèrement pilées (on peut, au préalable, les tremper brièvement dans de l’eau bouillante).
  • Application et friction locale de feuilles fraîches sur piqûres d’ortie, d’insectes, petites écorchures et éraflures. Ces mêmes feuilles fraîches peuvent être placées dans les chaussures : elles soulagent les pieds durant la marche, les rafraîchissent en limitant les phénomènes inflammatoires (ampoules et rougeurs).

Extra : une suggestion de recette, signée par le docteur Joseph Roques, médecin valentinois (1772-1850), et autre de mes grands chouchous : « Prenez miel de Narbonne, une once, décoction de plantain et de feuilles de rose filtrée, une livre. Mêlez et faites fondre exactement le miel. On bassine souvent les yeux avec cette liqueur, dans laquelle on trempe aussi des compresses dont on les recouvre, et que l’on humecte de temps en temps. »

Précautions d’emploi, contre-indications et autres informations

  • Récolte : préférablement à la belle saison, soit de mai à septembre, en ce qui concerne les feuilles. Cazin indiquait que la racine pouvait l’être toute l’année. Attention de ne prélever aucun plantain en tout lieu passant. Le séchage du plantain lancéolé est plus aisé que celui du grand plantain : ce dernier, plus humide, devra voir ses feuilles être tranchées en tronçons, perpendiculairement aux nervures. On opérera le tout en un lieu sombre et bien aéré. Quant au stockage, il devra être réalisé bien au sec : les plantains, craignant l’humidité, peuvent voir leurs feuilles noircir, ce qui n’est pas, en général, un bon indice de la qualité de la drogue.
  • On ne connaît ni toxicité ni contre-indication grave à l’usage de nos différents plantains, ce qui explique qu’ils soient :
  • Comestibles ! Le plantain lancéolé devra être cueilli au printemps pour ses jeunes feuilles, qu’il est alors possible de manger crues, en compagnie, pourquoi pas, d’ail des ours, d’achillée millefeuille, d’ache, de pissenlit, de mauve, de cochléaire, d’ortie… (18). Il importe de privilégier pour chacune de ces plantes les toutes jeunes pousses, celles d’entre les plus tendres. En mélange, et avec le concours d’une bonne romaine toute simple, on peut réaliser une jolie et bonne salade dépurative printanière. On peut faire de même avec un plantain de plaine, le plantain pied-de-corbeau, d’entre tous le plus savoureux sans doute, mais disponible uniquement dans le Midi et sur la façade ouest (les Italiens s’en régalent tant qu’ils ont fini par en organiser la culture). Plus âgées, cueillies après floraison, il est vrai que les feuilles du plantain lancéolé deviennent plus coriaces et plus âpres, ce qui les prête davantage à la cuisson comme légume vert (soupe, farce, etc.), contrairement à celles du grand plantain qui, même cuites, restent épaisses et ligneuses, ce qui ne les rend pas toujours très agréables en bouche. Ce qui l’est bien davantage, chez lui, ce sont ses fleurs, de même que, plus tard, ses graines, que l’on peut consommer aussi bien crues que revenues au beurre, ce à quoi ne se sont pas trompés de nombreux petits oiseaux (pinsons, chardonnerets, canaris), de même que les lapins et autres animaux apparentés, qui en grignotent aussi les feuilles, tant celles du plantain lancéolé que du grand plantain. Et si jamais on ne peut/veut les manger, on peut toujours les fumer, comme cela se faisait autrefois, après les avoir apprêtées comme l’on fait des feuilles du tussilage (cf. article correspondant).
  • En synergie avec des feuilles d’eucalyptus globuleux, le plantain gagne en pouvoir anti-inflammatoire de nature desséchante. Pour un effet anti-inflammatoire adoucissant et émollient, on mêlera au plantain des plantes dites pectorales telles que la mauve sylvestre, la violette ou le bouillon-blanc.
  • Depuis quelques années, on rencontre un autre plantain, l’ispaghul (P. ovata) provenant d’Inde et qu’on confond avec un plantain européen, le psyllium (P. afra). Très souvent, on désigne par psyllium l’ispaghul, ce qui n’est pas sans poser quelques problèmes d’identification. Pour mieux les distinguer, on accorde au plantain d’Inde le nom de psyllium blond, alors que le psyllium européen est dit rouge en raison de la couleur de ses graines. Si ce dernier porte le nom de psyllium, c’est grâce à la ressemblance de ses semences avec des puces. Tout naturellement, il porte les noms vernaculaires d’herbe-aux-puces, pulicaire, plantain pucier, etc. Les graines de ces deux plantains sont riches en mucilage, cette substance qui gonfle au contact de l’eau en prenant une texture assez visqueuse. La principale vertu de ces graines est d’être laxatives en cas de constipation rebelle. Elles enrayent aussi les diarrhées en protégeant les muqueuses intestinales. Enfin, l’ispaghul est de plus en plus détourné de son usage premier puisqu’il sert de coupe-faim dans le cadre de régimes amincissants.
  • Autres espèces : le plantain moyen (P. media), le plantain des sables (P. arenaria), le plantain maritime (P. maritimum), le plantain à feuilles carénées (P. holosteum), le plantain pied-de-corbeau (ou pied-de-corneille, corne-de-cerf : P. coronopus), etc.
  • Confusions : le « plantain des Alpes » n’en est pas un, il s’agit là d’un des nombreux surnoms de l’arnica (Arnica montana). Ensuite, le « plantain d’eau » (Alisma plantago-aquatica), dont les feuilles ressemblent beaucoup à celles de P. major, n’est pourtant en rien un plantain (il n’appartient même pas à la même famille, mais à celle des Alismatacées). Il s’agit aussi d’une plante médicinale, usitée en médecine traditionnelle chinoise, et présente naguère au sein de la pharmacopée de l’ancien temps. Ses feuilles et rhizomes âcres, vésicants, exhalant une forte odeur de chlore, sont depuis lors oubliés.
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    1. Plantago, du latin planta, la plante des pieds, et ago, suffixe exprimant la ressemblance. Ce mot fait directement référence au Plantago major. C’est là l’étymologie la plus fréquemment acceptée.
    2. Henri Leclerc, Précis de phytothérapie, p. 276.
    3. Guy Ducourthial, Flore magique et astrologique de l’Antiquité, p. 335.
    4. Cyathe : il s’agit d’un petit gobelet servant de mesure pour le vin et l’eau et représentant un douzième de septier (ou chopine), c’est-à-dire à peine 4 cl. Ce n’est pas pire que de savoir que le petit mystre valait huit scrupules, n’est-ce pas ? ^.^
    5. Macer Floridus, De viribus herbarum, p. 87.
    6. Hildegarde de Bingen, Physica, p. 34.
    7. Ibidem, p. 103.
    8. Ibidem, p. 64.
    9. Paul Sédir, Les plantes magiques, p. 169.
    10. Trotula de Ruggiero, ayant vécu peu de temps avant Hildegarde de Bingen (l’Allemande est née l’année suivant celle du décès de l’Italienne), a laissé un certain nombres d’écrits qui ne sont malheureusement pas disponibles en français à l’heure actuelle. On peut regretter que ce spécialiste de l’histoire médicale du Moyen-Âge qu’était le docteur Henri Leclerc, n’ait pas intégralement, comme il l’a fait de l’Hortulus de Walahfrid Strabo, transmis en français la parole latine de Trotula, recelée dans le De passionibus mulierum medendis (Traité des maladies des femmes).
    11. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p. 776.
    12. Ibidem.
    13. Pierre Lieutaghi, Le livre des bonnes herbes, p. 354.
    14. Fournier expliquait que « le plantain lancéolé serait une plante à calamine, capable d’extraire du sol de fortes quantités de carbonate de zinc », (Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 773). Si le plantain est riche en zinc, on comprend mieux pourquoi on le prescrivait en cas de retard de croissance chez l’enfant, puisqu’une carence en zinc peut se solder, entre autres, par des retards tant de poids que de taille.
    15. Selon ce que rapporte Paul Sédir, c’est le fait de la racine infusée dans le vin qui est capable de ce prodige.
    16. Dominique Lepage, Miscellanées végétales. Un autre regard sur les plantes, p. 4.
    17. Lémery destinait ce sirop aux diarrhée, aux hémorragies, à la gonorrhée, etc., des affections qui peuvent donner l’impression d’un tableau disparate, mais à travers lesquelles on peut désenclaver une racine grecque commune visible dans les mots diarrhée, gonorrhée, hémorr(h)agie, métrorr(h)agie, etc. Souvent placée comme suffixe dans bien des mots de la langue française, -rrhée provient de l’ancien verbe grec rheo qui signifie « couler ». Effectivement, le plantain est reconnu pour entraver le cours des flux anormaux ou trop abondants.
    18. J’imagine bien un mélange de toutes ces plantes, séchées et émiettées, à saupoudrer au-dessus d’une salade, d’un potage, d’un plat de légumes, ou bien encore de certaines spécialités fromagères fraîches ou d’autres préparations aux œufs.

© Books of Dante – 2020

Le grand plantain en mode « rosulaire » (Plantago major rosularis).

L’achillée millefeuille (Achillea millefolium)

Synonymes : millefeuille, millefeuille des pharmacies, herbe à la coupure, saigne-nez, herbe du soldat, herbe aux militaires, herbe aux voituriers, herbe aux cochers, herbe aux charpentiers, herbe de saint Joseph, Herbe de Saint-Jean, sourcil de Vénus, camomille de montagne, grassette, joubarbe des vignes, queue de taupe, herbe à dinde, herbe aux dindons.

Voici quelques-uns des noms vernaculaires de l’achillée dite millefeuille. Parmi eux, laissons de côté ceux qui font l’effet d’un chien dans un jeu de quilles (joubarbe des vignes, par exemple. Sérieusement ?), et penchons-nous avec davantage d’intérêt sur ceux qui soulignent d’une façon plus ou moins explicite ses propriétés thérapeutiques comme, par exemple, herbe du soldat, herbe aux militaires, saigne-nez, herbe à la coupure, etc. Les deux principaux, achillée et millefeuille, n’ont pourtant que peu de rapport avec les vertus médicinales de la plante : si le second évoque l’aspect finement dentelé et découpé de son feuillage, le premier tire sa genèse du célèbre héros légendaire de la guerre de Troie, Achille, roi des Myrmidons. On connaît la portion du mythe lors de laquelle la mère d’Achille, Thétis, le baigne, enfant, dans les eaux du Styx, à l’exception d’un des talons par lequel elle le maintient. Ce point, depuis connu sous l’expression de talon d’Achille – le point de faiblesse –, représente l’endroit même du corps du héros qui n’est donc pas rendu invulnérable, ce qui, bien plus tard, lui sera fatal. Mais avant d’en arriver là, la mythologie nous apprend qu’Achille aurait été confié au centaure Chiron qui, en tant que précepteur, aurait enseigné l’art médical au jeune Achille, en particulier les propriétés de cette plante hémostatique à laquelle le nom du héros fut accordé. C’est là que la légende s’embrouille un peu. Beaucoup, même. Faisons donc un peu de tri dans la masse des informations dont nous disposons : durant le long siège de la bataille de Troie, après avoir vengé Patrocle en tuant Hector, « Achille fut blessé au talon par une flèche empoisonnée que lui décocha Pâris » (1), frère d’Hector et fils de Priam, c’est-à-dire le roi de Troie (on ajoute parfois qu’à Pâris s’est joint Apollon lors de la manœuvre meurtrière). Pour qu’il puisse adoucir la douleur de sa peine, Vénus lui suggèra alors de s’enduire du suc d’une plante, l’achillée (et dont il usa également pour soigner les blessures de ses compagnons d’armes, d’après Pline). L’on dit encore (mais là on s’écarte de la trame la plus connue), qu’Achille se serait servi d’achillée pour panser les blessures du roi de Mysie, Télèphe, puisqu’il connaît ce secret guérisseur. Le seul hic, c’est qu’il n’y a pas véritablement de raison pour qu’Achille soigne une blessure qu’il inflige lui-même à Télèphe, qui se trouve justement être un de ses ennemis (à moins qu’il ait été manœuvré par la déesse Atê, mais il y a peu de chance, rien de tel n’apparaissant dans l’ensemble des épisodes mettant Achille en proie aux Troyens). Parfois, c’est davantage le poète qui, plus qu’inspiré par les Muses, s’égare et nous brode un motif qui n’ajoute aucun détail digne d’intérêt, mais retranche, au contraire, une belle part de compréhension.
Bref. Achille n’est peut-être pas le « découvreur » de l’achillée, il n’en reste pas moins que l’explication légendaire de la mythologie grecque a suffi à assurer la carrière thérapeutique de cette plante qui, et cela tombe fort bien, est bel et bien un vulnéraire, c’est-à-dire un remède des plaies et des blessures, permettant la guérison de « toutes plaies faites par glaives, couteaux et autres ferrements », ce qui explique pourquoi « on en use pendant la guerre et dans les campements » (ses surnoms d’herbe du soldat et d’herbe aux militaires coulent donc de source). Un point douteux de la mythologie grecque précise que Vénus elle-même enduisit le corps du héros Achille (dont Vénus était censément déesse protectrice, ce qui est fort curieux) de suc d’achillée (confusion avec Thétis qui le tartine d’ambroisie ?), afin de le rendre in-vulnérable, c’est-à-dire impossible à blesser (du latin vulnerare), qu’on retrouve bien évidemment dans le mot vulnéraire (du latin vulnerarius, « blessure »), propriété de l’achillée qui lui a valu, abusivement cependant, le surnom d’herbe aux coupures. Or selon Reclu, l’achillée, « contrairement à l’opinion vulgaire », n’est pas vulnéraire. Encore faut-il s’entendre sur le sens exact du mot vulnéraire : « Qui est propre à la guérison des plaies ou des blessures », selon Émile Littré, définition englobant les contusions, le résultat d’une chute ou d’un coup. Or, une plaie n’est pas une contusion. Cette dernière est une « lésion produite par un choc extérieur, sans solution de continuité de la peau et avec extravasation de sang » (2), tandis que dans la plaie, il y a section de la peau et des muqueuses (comme dans la coupure, par exemple). Si plaie et contusion sont bien toutes deux des blessures, il apparaît qu’un certain nombre d’entre elles (provoquées par un instrument perforant ou coupant, par une arme à feu), ne peuvent être prises en charge par l’achillée malgré son nom vulgaire d’herbe aux coupures, puisque l’application de cette plante, de même qu’on l’observe scrupuleusement avec l’arnica, ne peut s’envisager sur une plaie récente et surtout saignante : « Les paysans retardent la guérison de leurs coupures mal réunies en y appliquant cette herbe ; mais comme ils guérissent par les effets de la nature, malgré cette application, ils lui attribuent le merveilleux travail de la cicatrisation », explique Cazin (3). On dit de l’achillée qu’elle fut combinée à diverses autres plantes dans des préparations telles que le thé suisse ou faltrank (de l’allemand fallen, « tomber » et trank, « potion »). C’est vrai, mais il s’agit essentiellement d’achillées alpines (la musquée, la noire, la naine). Cependant, dans sa destination, le thé suisse est plus proche des prérogatives de l’achillée millefeuille que cette autre préparation connue sous les noms d’eau vulnéraire, eau rouge ou encore eau d’arquebusade, que l’on obtient par la distillation dans l’eau ou l’alcool d’un grand nombre de plantes réputées vulnéraires. Or dans toutes les recettes dont j’ai pu prendre connaissance, je n’y ai pas découvert la moindre trace d’achillée millefeuille.

Pourtant, des vastes corridors de l’Histoire nous proviennent des échos déjà fort anciens au sujet de cette soi-disant propriété de l’achillée portée sur les plaies vives et saignantes. Sans pour autant remonter aux temps préhistoriques, signalons que, plus récemment, Dioscoride mit à l’honneur les vertus hémostatiques de l’achillée en affirmant qu’elle est « d’une efficacité incomparable contre les plaies saignantes, les ulcères anciens ou récents ». Cette valeur hémostatique est reprise par Marcellus Empiricus au IV ème siècle après J.-C., tandis que chez Hippocrate l’on croise quelque chose de bien plus intéressant : la capacité de l’achillée à résorber les hémorroïdes, ainsi qu’auprès de Serenus Sammonicus, signalant le bon emploi qu’on peut faire de l’achillée en cas de fistule, et « contre les blessures causées par des accidents divers » (4). Ainsi, quand on considère les propriétés médicinales de l’achillée millefeuille, on se rend compte à quel point cette plante possède un rapport étroit avec le sang. Que n’a-t-elle pas fait partie de cette fameuse eau rouge ? Que ce soit les saignements accidentels, ceux de la menstruation et de ses désordres, ou encore ce sang qui, circulant dans le corps, connaît parfois de mauvais travers, il semblerait bien que l’achillée millefeuille ait trouvé là une vocation taillée à sa mesure. Or, s’il n’est pas difficile de reconnaître cette plante, finement représentée au sein des Grandes Heures d’Anne de Bretagne (quand bien même l’enlumineur lui a donné le nom de Millez feuilles), il n’en va pas de même dans les textes antiques où un « millefeuille » peut en cacher un autre. C’est ce que nous allons devoir maintenant analyser.
D’aucuns ont vu (ou cru voir) l’achillée millefeuille sous le nom grec de muriophullon, autrement dit « myriade de feuilles », myriade signalant le grand nombre, plus exactement 10000 (il y a donc surenchère par rapport aux mille feuilles de l’achillée, mais on comprend l’idée ; aussi, ne chipotons pas). Là où ça se corse, outre le fait que le grec muriophullon se transpose en myriophyllum et millefolium latins, c’est qu’on a fait des noms stratiôtiké et stratiôtes chiliophyllos (deux termes qui marquent la relation de cette plante au soldat en général) des synonymes de muriophullon. Mais lorsqu’on lit le Livre IV de la Materia medica de Dioscoride, il se trouve que bon nombre d’informations relatives à plusieurs probables achillées sont dispersées au fil des pages. Par exemple, au chapitre 87, l’on trouve la mille feuille militaire (stratiôtes chiliophyllos) dont Dioscoride affirme qu’« elle est en grand usage aux ulcères anciens, et aux nouveaux, aux flux de sang et aux fistules », soit, ni plus ni moins que ce que l’on a imaginé que Dioscoride attribuait à l’achillée, du moins à celle que nous connaissons comme Achillea millefolium (un grand défaut consiste en ceci : imaginer que la flore que nous connaissons est partout la même dans le temps et dans l’espace). Et que penser de cette Achilleios en grec, Achillea en latin : « Ses sommités fleuries broyées et emplâtrées ressoudent les plaies fraîches. Il restreint les flux sanguins, de même que le flux menstruel. Et à cette occasion, les femmes qui sont tourmentées par leurs menstrues, peuvent effectuer un bain de siège à l’aide de sa décoction. Outre cela, on le boit pour la dysenterie » (5). Enfin, il y a encore l’Ageraton, au chapitre 49, dans lequel on a pensé imaginer, malgré de faméliques informations, une sorte d’achillée. En effet, Dioscoride explique que « sa décoction est très échauffante. L’herbe appliquée provoque l’urine et ramollit les indurations de la matrice ». A l’examen attentif de toutes ces données, l’on ne peut douter d’avoir affaire à des achillées, si ce n’est, encore, cette référence clairement amenée de l’efficacité de ces plantes sur les plaies saignantes, ce qui, en ce qui concerne véritablement notre achillée millefeuille (au sens où l’entendent les modernes), ne peut que demeurer qu’au stade de la croyance. Mais il est vrai que cette croyance, l’on pense en trouver la confirmation dans la parole des Anciens, aussi sûrement que dans les évangiles. Cette plante, associée au signe astrologique du Bélier, animal de feu et de sang, que les astrologues disent soigner les plaies, les coupures, les contusions, est même capable d’effacer « en trois jours une blessure mortelle causée par un coup de couteau », etc. Nous sommes bien là dans le domaine de la croyance (et de la magie, également). L’identification du muriophullon, à défaut d’être prononcée de manière indubitable, n’est pas non plus unanime, parce que myriophyllon, millefolium, stratiôtiké, ne sont que des mots plus ou moins synonymes qui regroupent non pas des plantes selon leur lignage botanique, mais parce qu’elles présentent en commun de posséder des propriétés identiques. Ainsi, dans ce groupe de plantes diverses, l’on trouve des achillées mais pas seulement, puisqu’on a cru identifier des plantes du type hottonie et, d’après certaines descriptions fournies par Pline et surtout Dioscoride, une plante du genre Myriophyllum, dont le myriophylle en épis (M. spicatum). Or, Ducourthial apprend à notre attention que cette plante ne possède pas de propriétés thérapeutiques. Dès lors, on comprend difficilement ce qu’elle serait venue faire dans la Materia medica de Dioscoride et dans l’Histoire naturelle de Pline. Il est vrai qu’aujourd’hui, on passe plus de temps à lutter contre cette plante dite invasive aux États-Unis et au Canada (au Québec, on l’appelle « plante zombie » !), qu’à l’étudier d’un point de vue de sa biochimie. Achillea, alors ? Il en existe plus d’une centaine d’espèces dans l’hémisphère nord. Parmi elles, il devrait bien pouvoir s’en trouver au moins une qui concorde avec les descriptions faites de cette plante durant l’Antiquité gréco-romaine. Mais c’est une tâche fort peu aisée, sachant que Dioscoride et Pline insistent sur ce point : cette plante est censée vivre dans des zones humides, voire marécageuses même. On peine à imaginer Achillea millefolium dans un tel tableau, barbotant les pieds dans l’eau.

Tout au contraire, le Moyen-Âge offre peu de données au sujet de l’achillée, mais elles apparaissent plus sûres. Et encore… Par exemple, il est permis de douter de l’identité du Garwa d’Hildegarde, auquel le traducteur a attribué le nom français de millefeuille. Garwa ? Curieux. En tous les cas, la compilation des vertus qu’elle accorde à cette plante tient en ceci : les blessures tant internes qu’externes (comme celles causées par un choc, par exemple), les écoulements de sang (saignements de nez, flux menstruels et douleurs afférentes), ainsi que quelques usages fort éloignés de cette antique réputation d’étancher les flux sanguins (insomnie, fièvre tierce, yeux larmoyants). D’autres réceptuaires médiévaux ajouteront à cela quelques données supplémentaires : hématurie, hémoptysie, maux de dents, panaris, ce qui cadre bien avec ce qu’on connaît aujourd’hui des propriétés et usages thérapeutiques de l’achillée millefeuille, même si, tout comme durant l’Antiquité, la période médiévale qui lui donne suite, ne peut se départir de cette obsession consistant à user de l’achillée sur les plaies récentes, comme le souligne au XII ème siècle Matthaeus Platearius : « L’achillée millefeuille vaut surtout pour ressouder et cicatriser les plaies récentes. Pour cela, appliquer un onguent composé du suc de cette plante, additionné d’huile, de cire et de térébenthine ».

Au XVII ème siècle, tout à côté de la présupposée et largement répétée réputation hémostatique de l’achillée, il y a, enfin, une autre idée qui émerge, celle consistant à affirmer, à nouveau, la spécificité de l’achillée face aux hémorroïdes, ainsi qu’aux hémorragies internes en général, une idée qui trouve ses défenseurs en Lazare Rivière, Herman Boerhaave, Mathias de l’Obel, Johann Schröder, précisant le bon emploi qu’on peut faire de l’achillée en cas de flux sanguins anormaux affectant autant les intestins, le rectum que l’utérus. Au siècle suivant, le XVIII ème donc, on ajoute une autre idée : l’achillée serait antispasmodique. Et au XIX ème ? Eh bien, on n’en a pas des masses, des idées, on a surtout la mauvaise d’oublier l’achillée sur le bord du chemin thérapeutique, d’autres antiphlogistiques lui ayant, semblerait-il, damer le pion et fait mériter cette mise en jachères. Cependant, aux environs des années 1850, Cazin s’étonne qu’« on n’en fait même pas mention dans les Traités récents de matière médicale » (6), dans ces ouvrages où, à bon droit, l’on devrait légitimement s’attendre à découvrir de longs développements consacrés à l’achillée millefeuille. Or Cazin, de même que Teissier, a bien remarqué la grande efficacité de l’achillée en interne contre certaines affections veineuses, dont ce que l’on appelle communément les hémorroïdes, une affection qui prête à sourire niaisement quand on apprend que « ça » se situe au-dessous de la ceinture, mais qui ne fait généralement pas rire les personnes qui en sont affligées, celles-là même dont Cazin offre plusieurs observations, dont certaines particulièrement gratinées pour ne pas dire gravissimes, se soldant par des pertes sanguines journalières d’un litre – un litre ! – dans les pires des cas.

Plus aussi commune qu’autrefois mais encore fréquente, l’achillée millefeuille est une rustique plante herbacée vivace dont la taille maximale ne dépasse pas 80 cm (elle se situe plus régulièrement autour de 50 cm). Malgré sa vulnérabilité aux pesticides (à chacun son « talon »), elle peut coloniser des terrains entiers et s’établir en bordure de chemin, à proximité des cultures, sur les sols agricoles inoccupés (friches, jachères), les pelouses et autres sols secs et rocailleux, à une altitude maximale de 2000-2200 m. Non ramifiées dans leurs parties basses, les tiges ligneuses de l’achillée se séparent en plusieurs sections d’inégale longueur dans leurs parties supérieures, pas tout à fait ramules, presque ramuscules, achevés chacun par un petit capitule, dont l’assemblage des uns et des autres, placés sur un même plan, forment ainsi une piste d’atterrissage sûre aux insectes. Un seul coup d’œil suffit pour en déterminer la couleur : généralement blanc grisâtre, il leur arrive d’être plus rarement rose pâle, voire purpurins.
L’achillée est une astéracée. Aussi, chacune de ses « fleurs » n’en est pas une, c’est pourquoi l’on parle plus justement de capitule floral. Chacun d’eux est composé d’un cœur de fleurs centrales tubuleuses, de couleur blanc jaunâtre et hermaphrodite, cerné par cinq fleurs ligulées périphériques, femelles et fertiles, marquées de deux stries longitudinales.
Prolixe de sa floraison, l’achillée fleurit facilement durant six mois dans l’année, de mai en octobre. A l’image des fleurs, les feuilles de l’achillée sont, elles aussi, composées. Longues et découpées comme une fine dentelle jusqu’à la nervure centrale, elles expliquent le fait que la plante a mérité le surnom de sourcil de Vénus.

L’achillée millefeuille en phyto-aromathérapie

Figurant fréquemment en tête de liste de tous bons ouvrages de phytothérapie qui se respectent (quoique tous ne suivent pas l’ordre alphabétique), on introduit généralement les propriétés de l’achillée millefeuille après avoir succinctement mentionné le nom de quelques principes actifs. Il est vrai que cette plante a souffert d’un manque cruel d’étude concernant ses composants biochimiques. Mais avec le renouveau de l’aromathérapie depuis plusieurs décennies en Europe occidentale, il est permis d’ajouter bien des détails au sujet de l’huile essentielle d’achillée qu’on connaît cependant depuis belle lurette, et dont la belle couleur bleu indigo vire normalement au vert olive foncé avec le temps sans que, pour autant, son parfum s’en trouve dévalorisé. De terreux à quelque peu boisé (« terreux » et « boisé » n’étant que des valeurs relatives), on peut reconnaître, dans cette huile essentielle, quelques notes qui font bigrement penser à celle de sa cousine matricaire possédant, de même que la tanaisie annuelle, une huile essentielle bleue, caractère suffisamment rare pour être souligné comme il se doit. Mais cette couleur peut être amenée à changer en fonction des « crus », de la provenance, du terroir, etc. C’est sans doute en raison de tout cela (quand bien même l’essence aromatique loge essentiellement dans les capitules floraux à hauteur de 0,1 à 0,25 %), que l’on ne s’est jamais trop bien entendu sur la question du parfum de cette plante au naturel. C’est ainsi qu’on l’a dite faiblement aromatique, exprimant une verdeur amère qui évoque davantage la tanaisie vulgaire que la matricaire, à laquelle s’ajoute une nette touche camphrée, qu’apparemment d’autres observateurs n’ont pas décelée, même après froissement des sommités fleuries entre les doigts (ce qui est, pour une odeur, le meilleur moyen de la faire sortir. De ses gonds ? ^.^). Par ailleurs, l’on a accordé à l’achillée une forte odeur épicée. Même au sujet de sa saveur, l’on n’a pas non plus réussi à s’entendre, puisqu’on lui a parfois découvert un goût épicé en début de croissance, se transformant par la suite en une saveur amère plus ou moins styptique. Tout cela prouve bien à l’évidence qu’il est nécessaire de prendre en compte le milieu et les conditions dans lesquelles croissent telles ou telles achillées, c’est-à-dire un ensemble de facteurs qui ont obligatoirement un impact sur le parfum, la saveur, la composition biochimique et, par voie de conséquence, la couleur finale de l’huile essentielle qu’on tire du végétal concerné.
Puisque nous avons concentré nos premiers efforts sur les fleurs d’achillée, profitons-en pour aligner quelques chiffres portant sur la représentation des grandes familles moléculaires qu’on croise généralement dans cette huile essentielle :

  • Esters : 10 à 20 %
  • Sesquiterpènes : dont β-caryophyllène (10 %), farnesène (15 %) et chamazulène (6 à 17 % ; certaines huiles affichent des taux de pas loin de 40 % !)
  • Monoterpènes : dont sabinène (20 %), α-pinène (10 %), β-pinène (10 %)
  • Oxydes : dont 1.8 cinéole (3 à 10 %)
  • Monoterpénols : dont bornéol (12 %)
  • Sesquiterpénols : 4 %
  • Cétones : dont camphre (15 %), thuyone (3 %)
  • Acides : 2 %
  • Coumarines :  traces ?

Quant aux principes amers, ils sont surtout localisés dans le feuillage de l’achillée. Il est principalement question d’une résine dont la structure lui valut, semble-t-il, d’être classée parmi les alcaloïdes et portant aussi bien le nom d’achilléine que de bétonicine (puisque également présente dans la bétoine, Betonica officinalis).
Que trouvons-nous donc encore dans cette plante ? Aussi étonnant que cela puisse être, du mucilage. De l’inuline (surtout dans sa racine), plusieurs acides (achilléique, salicylique, malique, acétique), des acides aminés (asparagine), du tanin bien entendu, quelques sels minéraux (potassium, phosphates, fer… Sans doute d’autres encore), des flavonoïdes enfin.

Propriétés thérapeutiques

  • Antispasmodique intestinale, antiseptique des voies digestives, digestive, stomachique, cholagogue, tonique amère, vermifuge
  • Antiseptique respiratoire, expectorante
  • Diurétique, lithontriptique (?), dépurative
  • Abaisse la pression sanguine, régulatrice de la circulation sanguine au niveau des capillaires, tonique circulatoire
  • Astringente, détersive, décongestionnante des muqueuses, résolutive, cicatrisante, épithéliogène
  • Anti-inflammatoire, antalgique, analgésique
  • Hémostatique, antihémorragique, antihémorroïdale puissante
  • Emménagogue, sédative utero-ovarienne
  • « Aphrodisiaque pour les paresseux du sexe »
  • Anti-infectieuse : antibactérienne

Note : à cette longue liste, ajoutons quelques propriétés supplémentaires spécifiques à l’huile essentielle : anti-allergique, antiprurigineuse, anti-œdémateuse, progesteron like.

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : inappétence, atonie digestive, fermentation gastro-intestinale, flatulence, dyspepsie flatulente, dysenterie, diarrhée, gastrite (aiguë et chronique), pyrosis, crampe d’estomac, spasmes gastro-intestinaux, ascarides
  • Troubles de la sphère hépatobiliaire : insuffisance hépatobiliaire, lithiase biliaire, hypertrophie du foie
  • Troubles de la sphère respiratoire : asthme, asthme humide, crachement de sang, hémoptysie, catarrhe pulmonaire, toux, enrouement, phtisie, rhume, rhume des foins, grippe, pneumonie
  • Troubles de la sphère vésico-rénale : incontinence urinaire chez l’enfant, miction nocturne fréquente des prostatiques, lithiase urinaire
  • Troubles de la sphère gynécologique : hémorragie passive de l’utérus, métrorragie, aménorrhée (suppression des règles par le froid, une émotion, l’anémie, etc.), menstruations insuffisantes ou, au contraire, trop abondantes, spasmes utérins, dysménorrhée, leucorrhée, troubles de la pré-ménopause et de la ménopause (nervosité, jambes lourdes, etc.), congestion du petit bassin, douleur pelvienne, mastite
  • Troubles de la sphère génitale masculine : prostatisme, congestion et infection prostatique, blennorragie
  • Troubles de la sphère cardiovasculaire et circulatoire : endocardite, péricardite, angor, hypertension, varice, phlébite, douleur cellulitique

Note : l’achillée millefeuille est, comme nous l’avons dit, un antihémorroïdale majeur, c’est pourquoi elle intervient généralement en cas d’hémorragie rectale, de flux hémorroïdaire suffisamment anormal pour qu’il ne s’accompagne généralement pas d’une excessive faiblesse, d’une lassitude et d’une profonde anémie. A cela, nous pouvons ajouter les flux hémorroïdaires puriformes et muqueux, ainsi que des affections du genre melæna. A noter que l’achillée peut également intervenir en cas de fissure anale, parfois même de fistule.

  • Troubles locomoteurs : goutte, douleurs musculaires, articulaires et rhumatismales, inflammation articulaire, entorse, foulure, névralgie, névrite
  • Zona
  • Affections cutanées : lavage des plaies et des muqueuses non saignantes, contusion, coup, blessure, inflammation, démangeaison et irritation de la peau et des muqueuses, brûlure légère, ulcère (de jambe, variqueux, sordide, atonique), engelure, crevasse et gerçure en plusieurs parties du corps (périnée, mamelon, etc.), acné, eczéma, dartre, teigne, piqûre d’insecte, impétigo, éphélides
  • Affections bucco-dentaires : saignement des gencives, hygiène buccale
  • Saignement de nez
  • Fatigue, fatigue générale, neurasthénie
  • Chute des cheveux

Modes d’emploi

  • Infusion des sommités fleuries fraîches ou sèches. Une variante : 1/3 d’achillée millefeuille (sommités fleuries) + 1/3 de millepertuis (sommités fleuries) + 1/3 de sauge officinale (feuilles). Il est possible d’échanger la sauge avec la mélisse officinale.
  • Décoction de sommités fleuries fraîches ou sèches dans l’eau, le vin rouge, la bière.
  • Décoction concentrée de sommités fleuries fraîches pour usage externe (bain, lotion, fomentation, compresse).
  • Macération vineuse de sommités fleuries fraîches.
  • Teinture alcoolique : compter une part de feuilles fraîches hachées et cinq parts d’alcool à 90°.
  • Sirop.
  • Huile essentielle (en massage, en application locale, en friction, en olfaction).
  • Hydrolat aromatique.
  • Application locale de suc frais.
  • Pommade : ½ part de suc frais + ½ part de saindoux. Ou bien : ½ part de suc frais + ¼ de part d’huile végétale + ¼ de part de cire d’abeille. A ces deux recettes simples, on peut ajouter quantité suffisante d’huile essentielle d’achillée millefeuille (4 à 5 %).
  • Cataplasme de sommités fleuries fraîches broyées.

Précaution d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Récolte : les feuilles, tout d’abord, du mois d’avril à celui de juin. A cette période fait suite celle de la récolte des sommités fleuries qui peut s’étaler jusqu’en septembre, parfois même octobre. Grosso modo, cela signifie qu’on peut cueillir l’achillée durant près de la moitié de l’année, et s’en servir tout l’an durant, puisque sa dessiccation aisée n’a rien de bien sorcier, et que, de plus, l’achillée, même sèche, se conserve très bien. Elle est plus à l’aise avec le sec qu’avec l’humide :
  • Infusion et décoction d’achillée se détériorent très rapidement (on va dire que le truc tourne vite fait en eau de boudin). L’on ne peut donc pas en faire des litres à l’avance, la solution noircissant avec le temps. Ainsi est l’achillée. Au risque de perdre le produit, ce qui serait dommage et hautement punissable (du moins par moi ^.^), il est donc recommandé d’effectuer de toutes petites quantités de ces préparations, à absorber presque immédiatement. On peut ralentir cette détérioration en préparant infusion et décoction dans des contenants émaillés.
  • L’achillée millefeuille est une plante déconseillée durant la grossesse, surtout sous forme d’huile essentielle, et lorsque cette dernière contient une forte proportion de camphre, molécule neurotoxique et potentiellement abortive. Dans ce dernier cas, on l’interdira durant l’allaitement, auprès du bébé et du jeune enfant. Au-delà, les coumarines, comme toujours, peuvent induire des phénomènes de photosensibilisation. Il importe donc de limiter les expositions prolongées au soleil durant une cure.
  • Si l’huile essentielle d’achillée millefeuille est un antiphlogistique cutané et un antiprurigineux, elle ne partage pas la vocation de la plante fraîche à provoquer, sur des peaux fragiles, des irritations cutanées, dites dermites de contact, et autres allergies (même la plante en interne, par voie d’extrait fluide ou de décoction, peut amener ce résultat malheureux qui est, comme le souligne bien justement Fournier, un bon indice homéopathique).
  • On le sait, la feuille d’achillée est aromatique : c’est-à-dire qu’elle possède aussi une vertu condimentaire. On peut, par exemple, s’en servir comme du persil et, après l’avoir finement ciselée, en saupoudrer une salade composée ou un fromage blanc. Se prêtant aussi à la cuisson, on peut ajouter l’achillée en petite quantité dans une farce, une soupe, une sauce, un beurre aux herbes, une omelette, et dans bien d’autres plats. On peut encore, en les conservant entières, les sauter au beurre ou les préparer en mode tempura.
  • Dans certains pays viticoles, des sachets d’achillée étaient plongés dans les barriques de vin pour aider à sa conservation. Et dans ceux qui ne le sont pas (la Suède, par exemple), où la boisson commune est la bière, l’achillée venait assez fréquemment prêter ses arômes à la bière de gruit, ainsi qu’à la cervoise. Quant aux fleurs, elles parfument agréablement thés, infusions, liqueurs et limonades.
  • Du fait de sa cherté, l’on conseille de ne pas faire un usage abusif de l’huile essentielle d’achillée millefeuille. « On », enfin moi, quoi. J’ai vu, encore récemment, en plusieurs endroits, des témoignages de personnes qui, selon leurs dires, y allaient massivement avec elle. Je suis pourtant certain que dans la plupart des cas, l’on peut trouver d’autres huiles essentielles aussi efficaces, mais surtout moins onéreuses (et dont l’impact sur la Nature sera aussi moins grand ; on a tendance à oublier ce détail). En ce qui me concerne, j’ai acheté un petit flacon d’une contenance de 2 ml il y a 8 ans. Hormis la couleur qui a changé, le niveau n’a pas dû baisser plus du quart. L’achillée, c’est comme le néroli ou l’absolu de rose de Damas ou celui de jasmin, on ne s’en tartine pas non plus au litre. Ce sont là les huiles des (très) grandes occasions, qu’on se doit d’utiliser avec respect, en olfaction ou, plus rarement, en bref massage radial après avoir déposé sur l’intérieur du poignet une gouttelette pas plus grosse qu’une tête d’épingle. Sans compter, bien sûr, qu’elle donne à qui sait voir ou pressentir son aura. Le plus souvent de couleur jaune, elle s’applique donc directement auprès du chakra du plexus solaire et, indirectement, vis-à-vis de celui de la couronne (violet). On parle énergétique et psycho-émotionnel, là. Comme on le ferait en évoquant un élixir, par exemple. D’ailleurs, il en existe un, d’élixir floral, à base d’achillée millefeuille qu’on destine plus spécialement aux personnes sensiblement irritables, et dont la principale tendance consiste à s’identifier aux émotions (réelles ou supposées) de leur entourage, forme d’empathie, en somme. C’est un élixir fort utile aux personnes facilement influençables et naïves. Fleur bleue ? Oui, on peut le dire.
  • L’hémisphère nord compte environ une centaine d’espèces d’achillées. Par nos contrées, on en trouve quelques-unes qu’on peut classer en deux grands groupes :
    – les achillées naines de montagne : la « camomille » de montagne (A. erba-rotta), l’achillée noire (A. astrata), l’achillée musquée (A. moschata), l’achillée naine (A. nana) ;
    – les achillées de plaine, plus robustes : l’achillée ptarmique (A. ptarmica), l’achillée noble (A. nobilis), l’achillée visqueuse (A. ageratum).
    _______________
    1. Fabrice Bardeau, La pharmacie du bon Dieu, p. 28.
    2. Larousse médical illustré, p. 300.
    3. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p. 593.
    4. Serenus Sammonicus, Préceptes médicaux, p. 52.
    5. Dioscoride, Materia medica, Livre IV, chapitre 28.
    6. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p. 587.

© Books of Dante – 2020

La grande consoude (Symphytum officinale)

Synonymes : consoude officinale, langue de vache, oreille de vache, oreille d’âne, herbe aux cochons, herbe aux charpentiers, herbe à la coupure, consyre, grande consyre, pecton, confée (par proximité de l’anglais comfrey qui désigne généralement cette plante ?).

Plante plausiblement connue de certaines tribus gauloises et employée par leurs druides, la grande consoude écrit une histoire depuis au moins 2000 ans. Non mentionnée par les hippocratiques, la plus ancienne référence qui est faite d’elle, on la doit à un médecin militaire romain du II ème siècle avant J.-C., Glaucias, qui en signale l’emploi en cas de lésions et de fractures osseuses, ce que ne lui dénient en rien des médecins plus tardifs comme Dioscoride et Galien dont le premier réunit deux plantes aux propriétés très voisines dont l’une ressemble beaucoup à une consoude : c’est celle qu’il appelle pektê et qui, si elle en est une, ne peut en aucun cas être la consoude officinale, tout juste présente en Grèce septentrionale, même si l’on a ainsi traduit Dioscoride : « La grande consoude que d’aucuns appellent pecton… » (1). Elle y ressemble en effet beaucoup, si ce n’est la couleur jaune de ses fleurs (mais il arrive que la grande consoude, c’est-à-dire Symphytum officinale, porte de temps à autre des fleurs jaunes). L’autre plante concernée correspond merveilleusement aux propriétés que l’on connaît de la consoude, mais la description qu’en fait Dioscoride nous la donne comme une espèce de lamiacée proche de l’origan qui pousse dans la rocaille. Avec le nom de Sumphuton petraion qu’il lui accorde, on s’y tromperait presque : c’est qu’il ne faudrait pas se laisser abuser et y voir une autre forme de consoude, la consoude tubéreuse avec laquelle on a tenté de l’identifier, ce qui est parfaitement ridicule, puisque cette dernière consoude apprécie tout autant que sa grande cousine la proximité des terrains humides, comme j’ai pu le constater en région parisienne. C’est évident qu’en considérant ce mot – sumphuton (ou parfois orthographié symphuton), – on court le risque de n’y voir qu’une consoude, puisque c’est de ce terme dont s’est inspiré Linné pour désigner botaniquement et scientifiquement ces plantes. A raison, bien entendu. Symphytum découle du grec symphyeïn union de deux mots : sun, « ensemble » et pheô, « faire croître ». En synthèse, cela signifie donc « réunir », « unir en un seul tout », explicite référence à la capacité qu’on attribue à cette plante, c’est-à-dire de résoudre ce problème qu’est une fracture et à fermer les plaies dont on dit que le symphuton réunit les lèvres, attendu qu’il est cicatrisant et résolutif, et si puissant que si l’on en saupoudre un plat de viande, il en agglutine les morceaux qui cuisent dans une marmite ! (Il s’agit là d’une jolie fable que l’on croisera jusque sous la plume d’Isidore de Séville…)
Sumphuton est néanmoins passé dans la langue latine sous les mots consolida, solidago, conferua, véhiculant la même idée. Ils ne qualifient pas exactement tous la consoude, mais d’autres plantes dont les propriétés sont identiques. Elles ont donc été réunies sous les mêmes noms en raison de vertus majeures qu’elles possèdent en commun. Cela ne nous facilite pas la tâche. Par exemple, il existe dans un opuscule d’astrologie botanique rédigé en grec une référence nette à un sumphuton, dont il est dit qu’il est plante du signe du Cancer, et donc placée sous la domination de la Lune. Les pouvoirs thérapeutiques que l’auteur anonyme de ce texte attribue à la plante tiennent la route, c’est-à-dire qu’on peut imaginer là qu’une consoude est responsable des bons effets décrits que voilà : cicatrisation des blessures, résolution des nerfs (?) coupés, des artères et des veines rompues, hémorragies internes (et plus précisément pulmonaires comme les crachements de sang), métrorragie, « déchirure et ulcérations qui surviennent sur l’enveloppe cornée des yeux » (?). Mais l’auteur n’accorde aucune ligne à la description physique de cette plante. Alors, voilà…
Durant l’Antiquité tardive, d’autres auteurs bien identifiés (Oribase, Alexandre de Tralles, Paul d’ Égine, Aetius) écrivent des choses qui ressemblent beaucoup au verbe dioscoridien, ce qui fait que le doute persiste.

Malgré sa longue durée, la période médiévale qui suit ne fut pas une époque favorable pour la consoude qui n’a pas pu prendre véritablement ses aises. Étant peu plébiscitée, on en a rarement relayé les emplois, hormis dans quelques réceptuaires qui la classent comme vulnéraire dans les plaies qui suppurent. Elle se distingue – si c’est bien d’elle dont il s’agit – dans l’œuvre d’Hildegarde de Bingen où l’on voit une Consolida devenir, en compagnie de feuilles de cassis et mêlée à de la graisse de loup, un remède contre la goutte. Mais elle a surtout été remarquée par l’abbesse pour intervenir valeureusement « si on a un membre cassé, couvert d’ulcères ou blessé » (2).
A la Renaissance, la consoude, clairement identifiable, poursuit son chemin qui l’amènera à une réputation encore bien plus grande, s’illustrant à travers le sirop de Jean Fernel (1506-1558), médecin du roi de France Henri II (longtemps suivi dans ce sens, le sirop de Fernel se destine essentiellement aux affections pulmonaires comme l’hémoptysie et en tant qu’adjuvant dans la phtisie). De plus, Fernel fait une recommandation aux chirurgiens : celle d’employer la consoude dans les traumatismes osseux et les fractures, parce que « les racines écrasées appliquées sur les membres écrasés les guérissent », soulignera, avec un peu de sympathie en prime, l’Allemand Adam Lonitzer (1528-1586), un écho que renforcera par un son de cloche identique Léonard Fuchs (1501-1566), affirmant que « la consoude est utile pour toutes espèces de plaies et de fractures, c’est pourquoi les chirurgiens doivent la tenir en grand honneur », concert de louanges auquel s’ajoutent, en chœur, les voix de Jérôme Bock, Rembert Dodoens, Guillaume Rondelet, etc.
Puis l’on verra la médecine officielle se détacher de la consoude et revoir à la baisse sa considération d’antan, tandis que cette plante fera toujours autant d’émules auprès de la médecine populaire où elle sut maintenir, tant bien que mal, son prestige. Du côté des officiels, il y eut, sur ce point, un trou noir et béant dans lequel on fit tout simplement choir la consoude, considérant comme pures fables bien des usages qu’on lui fit jouer dans les siècles précédents. C’est ainsi qu’au XIX ème siècle, Cazin soutenait que la consoude « est loin de justifier la haute opinion qu’en avaient conçue les anciens dans le traitement des plaies, des hernies, des fractures, des luxations, de la sciatique, des douleurs de la goutte. Il suffit du plus simple examen pour faire justice de ces erreurs de la crédulité » (3). Croire n’est pas savoir, certes. Mais tout de même ! Qu’à cela ne tienne ! En terme d’examens, l’on peut dire que les décennies qui suivirent surent donner raison à la courageuse consoude. Eh oui, ce qui est ballot, c’est qu’au début du siècle suivant, bien des travaux de différents chercheurs vinrent mettre en relief cette énorme saillie du père Cazin.
Jouissant d’une très grande réputation dans les pays anglo-saxons, il est presque normal qu’il revienne à un Anglais l’honneur de réhabiliter la grande consoude : c’est ce à quoi s’attela le médecin Macalister en 1912, qui parvint à venir à bout d’un ulcère du thorax à l’aide de compresses d’infusion concentrée de racine de consoude. Devant une aussi spectaculaire réussite, il soupçonna l’existence d’un « proliférant cellulaire » dans la racine de cette plante. De même, l’usage de cette même racine dans des cas de gastralgie comme adoucissant eut comme résultat « de favoriser la croissance de nouveaux tissus à la surface irritée et congestionnée de l’ulcère gastrique » (4). La même année, d’autres médecins anglais, Coppin et Thiterley, se penchent sur le cas de Macalister et mettent en évidence que le travail de reconstruction cellulaire dont est capable la consoude est à mettre sur le compte de l’allantoïne qu’elle contient. Puis vient le tour des Américains Robinson et Béthune en 1936, de Kaplan en 1937, une année faste pour la consoude puisque l’éminent docteur Leclerc fera, lui aussi, part de ses observations durant cette même année dans La revue de phytothérapie. Il va donc piocher des informations dans un livre écrit par Philipp Hoechstetter en 1624 (Rararum observationum medicinalum decades tres), informations qui, bien qu’il les considère du niveau de la fable (encore !), ont pour objectif de montrer, de manière certes fantaisiste, le pouvoir styptique, « resserrant », « réunissant » de la grande consoude (accrochez-vous, c’est cocasse et semble tout droit tiré d’un recueil de contes). Voici la première observation repérée par Leclerc. Elle « concerne un paysan à qui des farceurs firent boire du Malvoisie [nda : un vin issu de cépages originaires du bassin de la mer Méditerranée] où avait macéré de la consoude : sa gorge se resserra au point qu’il ne pouvait plus avaler sa salive » (5). La seconde observation tient en ceci : « Une servante qui, pour se donner les apparences d’une pureté depuis longtemps flétrie, utilisa, à la veille de se marier, un bain de consoude : sa maîtresse s’y étant plongée à son tour, sans rien savoir du stratagème, obtint de tels résultats que son époux ne fut pas médiocrement surpris de lui trouver une virginité nouvelle » (6). Le docteur Leclerc, après avoir dépoussiéré tout cela, a retenu ce qui lui a été utile, c’est-à-dire ce pourquoi la consoude est censément renommée : ses propriétés cicatrisantes et épithéliogènes. Ainsi, « il a vu […] les plaies se déterger rapidement, les fongosités s’affaisser, les sécrétions perdre leur fétidité, les bords des plaies se raviver et finalement, la cicatrisation s’opérer » (7). Au grand dam de Cazin, laissons au docteur Leclerc le suave mot de la fin : « La confiance professée par nos ancêtres dans les vertus de la grande consoude n’avait rien que de justifié ».

Cette consoude est dite grande parce qu’il n’y a pas plus élevé qu’elle parmi le clan resserré des Symphytum. En effet, cette vivace herbacée peut atteindre un bon mètre de hauteur au plus fort de son développement. Elle n’est pas seulement grande, elle est aussi touffue. Cespiteuse dirait le botaniste. Il faut dire qu’il y a de quoi : dans le sol, la vigoureuse racine pivotante de la consoude, extérieurement brune, très blanche et légèrement visqueuse à l’intérieur (elle rappelle celle de la scorsonère), aussi longue qu’est haute la plante au-dessus du sol (quoique pas toujours : Fournier lui donne trois bons décimètres comme taille maximale). Eh bien, cette racine, disais-je, projette d’épaisses tiges ramifiées couvertes de poils raides un peu piquants. Et les feuilles inférieures qui les ornent sont les plus grandes : 40 cm est une taille qui n’est pas rare. Un mètre est, en revanche, exceptionnel. Ces feuilles alternes, plus ou moins ovales/lancéolées, partagent la rugosité des tiges, ce qui leur a valu le surnom de langue de vache. Les feuilles supérieures, quasiment sessiles, sont plus étroites et surtout plus courtes. C’est qu’il ne faudrait pas qu’elles viennent faire de l’ombre aux inflorescences qu’on voit émerger aux environs du mois de mai. Ses fleurs, toutes orientées du même côté, sont tout d’abord enroulées en crosse. Se prendrait-elle pour une fougère, cette consoude à qui l’ombrage de quelque futaie ne fait pas peur ? Ces grappes de fleurs serrées et pendantes, varient d’un point de vue des coloris : les corolles à cinq dents brèves de la consoude empruntent parfois leur teinte à une cousine, la pulmonaire officinale par exemple. Aussi voit-on des fleurs de consoude arborer des rose violacé, des bleu rougeâtre, des rouge purpurin. Il leur arrive aussi d’être roses, violettes, plus rarement blanches ou jaunes. Bien que non parfumées, ces fleurs n’en restent pas moins très mellifères, mais ne sont fréquentées des abeilles qu’après que les bourdons aient mis en perce leur calice. Elles forment des semences d’à peine plus deux millimètres, à l’allure assez étonnante malgré leur couleur gris brun luisant tout à fait banale : elles sont équipées chacune d’un élaïosome, c’est-à-dire d’une petite protubérance dans laquelle les fourmis trouvent une excellente raison de trimballer les graines de consoude : non seulement, cet élaïosome sert de poignée, ce qui est plus pratique pour agripper la charge, mais en échange du transport, il offre quantité de nutriments (lipides, protéines) aux fourmis qui en nourrissent leurs larves. Cela profite donc à la plante qui fait déplacer ses semences par myrmécochorie.
La grande consoude, assez fréquente en France, mais rare en son midi, accapare vigoureusement les sols gras, riches et nutritifs de la plaine et de la moyenne montagne (1500 m), à la condition qu’ils lui offrent assez d’humidité : ainsi ripisylves, fossés, prairies, peupleraies, trouvent-ils grâce à ses yeux. Quand le terrain lui plaît, elle dépose armes et bagages et s’installe en colonies durables.

La grande consoude en phytothérapie

Un rapide survol de l’histoire thérapeutique de la grande consoude conduira sans aucun doute à la prééminence du rôle médicinal de sa racine. Mais depuis qu’on a découvert dans les feuilles environ 2,5 à 3,5 % de protéines et de la cobolamine (c’est-à-dire de la vitamine B12), il apparaît tout naturel que ces feuilles au net parfum de concombre (de même que la bourrache dont ce sont les fleurs qui en ont la saveur) puissent entrer en faveur auprès des végétariens qui trouveront en elles une utile et agréable raison de subsistance. Mais au regard du rôle médicamenteux, c’est bien évident que la racine de consoude remporte la palme. D’odeur quasi nulle, cette racine, lorsqu’elle est fraîche, présente une saveur assez fade, légèrement astringente : il s’agit là de l’effet des tanins (5 à 10 % ; acide gallique en particulier) noyés dans une masse de mucilage visqueux (jusqu’à 30 %) que ne soulignent que quelques traces d’essence aromatique et d’asparagine. Quant aux sucres (du saccharose surtout), ils ne sont pas assez nombreux pour donner envie de faire de cette racine une poêlée comme on en ferait des carottes. Puis viennent de la résine, une gomme, de l’inuline, divers sels minéraux et oligo-éléments (calcium, potassium, phosphore…), des acides phénols, de la choline.
Maintenant, venons-en à ce qui fait qu’on montre d’un doigt vindicatif cette plante qu’est la consoude : des alcaloïdes dont on s’imagine que le nom seul va nous faire trembler. Même pas. Ceux dont il nous faut parler représentent une large classe de plus de 200 membres, les alcaloïdes pirrolizidiniques dont la lycopsamine et la symphytine, dont la racine est le plus gros réservoir (jusqu’à 0,4 % en hiver). Les feuilles sont elles aussi concernées par ces mêmes substances, mais dans des proportions si infiniment plus faibles (0,003 à 0,07 % dans les feuilles sèches), qu’on peut s’autoriser à les considérer comme parfaitement inoffensives (nous verrons un peu plus loin dans la suite de cet article ce qu’il en est de la toxicité globalement retenue et avérée de la grande consoude).
Avant de clôturer ce bref paragraphe, attardons nous un peu devant une autre substance, l’allantoïne (son suffixe en -ine n’en fait en rien un alcaloïde, soyons rassurés), découverte parallèlement en 1800 par le médecin italien Michele Francesco Buniva (1761-1834) et le chimiste français Louis-Nicolas Vauquelin (1763-1829), lequel fit l’erreur de croire que cette allantoïne était issue du liquide amniotique de la vache. C’est finalement Jean-Louis Lassaigne (1800-1859), assistant de Vauquelin, qui isola cette matière en 1821, en la découvrant dans le fluide de l’allantoïde duquel l’allantoïne tire son nom.
L’allantoïne, présente à hauteur de 0,8 à 4,7 % dans la racine de consoude, est aussi existante chez d’autres boraginacées (pulmonaire, bourrache, buglosse officinale), mais également dans des plantes toutes différentes : la sanicle, l’asaret, le sceau-de-Salomon, les bourgeons d’érable champêtre et de platane oriental, les graines de blé, de tabac et de datura metel, l’écorce du marronnier d’Inde, les cosses de haricot à grains, etc.

Propriétés thérapeutiques

  • Cicatrisante, stimulante de la cicatrisation des plaies, régénératrice tissulaire, accélère la formation des néoplasmes, épithéliogène, stimulante de la desquamation, vulnéraire, sédative de la douleur causée par brûlure
  • Antihémorragique, hémostatique, favorise la coagulation du sang
  • Détersive, tarit les suppurations
  • Participe à la résorption des œdèmes
  • Accélère la consolidation des fractures
  • Antalgique, analgésique, anti-inflammatoire
  • Adoucissante, émolliente, rafraîchissante, favorise l’hydratation de l’épiderme
  • Diurétique
  • Béchique
  • Nutritive et reminéralisante (la feuille)

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : ulcère (gastrique, gastro-duodénal, intestinal), cancer gastrique (l’allantoïne en est un des spécifiques), diarrhée, diarrhée sanguinolente, dysenterie, entérite tenace, entérite du tuberculeux, colite
  • Troubles de la sphère vésico-rénale : dysurie, hématurie
  • Troubles locomoteurs : inflammation et douleur articulaire, arthrose, articulation goutteuse, tendinite, élongation, luxation, entorse, foulure, fracture, lésion du périoste et du tissu osseux
  • Troubles de la sphère respiratoire : toux, toux persistante, trachéite, catarrhe pulmonaire, bronchite, pleurésie, tuberculose pulmonaire : adjuvant dans ses manifestations hémophiles comme les crachements de sang et l’hémoptysie (8)
  • Troubles de la sphère gynécologique : hémorragie utérine sans gravité, métrorragie, métrite, vaginite, salpingite, leucorrhée
  • Affections cutanées : éraflure, écorchure, coupure, contusion, hématome, plaie (purulente, suppurante, sanieuse, fongueuse, infectée, eczémateuse), plaie de cicatrisation lente et/ou difficile (plaie rebelle, plaie atone, retard ou absence d’épidermisation), perte de substance au niveau du derme, escarres, ulcère (torpide, variqueux), brûlure, brûlure profonde, crevasse (dont celle du mamelon), gerçure (dont celle des seins), furoncle, panaris, psoriasis, acné, piqûre d’insecte

Modes d’emploi

  • Décoction de racine fraîche, décoction concentrée de racine fraîche (ou sèche, si l’on n’en a pas de fraîche sous la main : pour usage externe en lavage et compresses ; à employer tiède).
  • Macération longue de racine dans l’eau bouillante qu’on laisse froidir durant le temps d’une bonne nuit.
  • Infusion légère de racine fraîche.
  • Sirop simple ou composé, à la manière de celui de Fernel. Ce dernier comprenait des pétales de rose rouge, du plantain, de la bétoine, de la scabieuse, de la pimprenelle, du tussilage, enfin des sommités et de la racine râpée de consoude.
  • Pommade de racine fraîche, épluchée, bien lavée, ébouillantée, broyée (on peut aussi tout simplement se servir de la pulpe râpée en cataplasme).
  • Cataplasme de feuilles fraîches hachées.
  • Macérât huileux de feuilles ou de racine.
  • Gel de consoude ainsi composé : 50 % de teinture-mère de consoude et 50 % de gel neutre.
  • « Cupule » à mamelon : si mamelon pas trop gros et racine de consoude pas trop petite, l’on peut y tailler une rondelle creusée d’un trou du genre d’un dé à coudre qui viendra épouser au mieux le mamelon, y formant un pansement tout naturel qu’on maintiendra en place à l’aide d’un bout de sparadrap.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Récolte : les parties aériennes de la consoude (jeunes pousses et feuilles) peuvent être ramassées du mois d’avril jusqu’en août. Quant à la racine, les choses sont peu claires : on s’est néanmoins entendu pour dire qu’il n’était pas profitable de déchausser la racine de consoude à l’été parce qu’elle était plus pauvre en allantoïne, substance qui trouve son niveau maximum à l’automne (plus précisément en octobre). Par ailleurs, on conseille l’automne et le printemps : de préférence l’automne (Fournier) ou le printemps (Lieutaghi). Cazin, qui ne s’embêtait pas, conseillait de la recueillir en tout temps (cela lui a, semble-t-il, joué quelques tours).
  • Dessiccation : malgré le formidable taux de mucilage que recèle la racine de consoude qui ne facilite pas l’opération (cette racine peut réabsorber l’humidité ambiante), le séchage est cependant possible, à la condition d’être réalisé bien au sec : la preuve, en herboristerie, l’on trouve des tronçons de racine de consoude officinale.
  • Les tanins (ici, l’acide gallique surtout) contenus dans la racine de consoude sont incompatibles avec le fer : on veillera donc à ne pas réaliser une décoction de cette plante dans une casserole en ferraille.
  • Alimentation : les jeunes pousses et les feuilles de consoude sont comestibles. Les premières peuvent se préparer à la manière des asperges, les secondes à celle des épinards ou, tout simplement, de la bourrache, autre sauvage que l’on peut également manger sans risque. Crues (quand elles sont jeunes) ou cuites (une fois plus âgées), elles font parfaitement l’office dans des salades composées, des soupes, des potages, des farces, des pâtés végétaux, des tartes, des tourtes, des poêlées, etc. Ce à quoi les contempteurs de la consoude pourraient doucement rigoler. A ceux-là, je vais devoir expliquer deux-trois choses : nous parlons bien ici des parties aériennes utilisées dans un cadre culinaire, non des racines qui, bien qu’autrefois consommées de temps à autre, sont d’une « fadeur telle qu’on croirait absorber un fragment de guimauve échappé à une décoction pour lavement émollient » (9). Il n’y a pas d’intérêt gastronomique dans cette racine. Si, autrefois, l’on a fait appel à elle, c’est très probablement en raison de la famine et de la disette, et au plus bas mépris de tout risque d’intoxication. Mais le problème n’est pas là. Il tient essentiellement à la toxicité de la consoude, un bien grand mot pour elle, comme il va nous falloir maintenant le montrer.
  • « Toxicité » : les guillemets n’entendent pas souligner le fait que je ne prends pas au sérieux cet état de réalité, mais il importe de comprendre comment, de Fournier et de Lieutaghi qui disaient à peu près la même chose (10), on a pu passer à l’état d’alerte qui entoure aujourd’hui la consoude. Comprendre et nuancer cette soi-disant toxicité, c’est cela qui importe : comment un même auteur est-il capable d’écrire qu’on court un risque à la seule condition de consommer des dizaines de kilogrammes de la plante fraîche par jour, alors qu’il conseille de « dissuader les usagers d’ingérer feuilles et racines de consoude », lesquelles dernières contiennent, généralement, dix à cent fois plus d’alcaloïdes que les feuilles, qui sont les seules à faire l’objet d’une consommation alimentaire. Or, comme le précise Bernard Bertrand, « s’inquiéter de la consommation de cette dernière [il parle de la racine], c’est soulever un faux problème » (11). Quels arguments les tenanciers de la toxicité de la consoude ont-ils bien soulevés et placés sur la table ? Que les alcaloïdes pirrolizidiniques administrés à hautes doses à des animaux de laboratoire leur causent des tumeurs hépatiques, ces alcaloïdes étant hépatotoxiques. Or, comme l’on sait qu’ils se concentrent avant toute chose dans la racine et que celle-ci n’est (presque) jamais consommée au travers de l’alimentation, il n’y a donc aucune raison de tirer la sonnette d’alarme, non ? Pourtant, certains s’y acharnent. En effet, il y a tout lieu de penser qu’une absorption régulière de consoude peut induire des « atteintes hépatiques graves, dont la cirrhose et le cancer du foie » chez l’être humain, ainsi que des syndromes veino-occlusifs imputables à un usage interne et au long cours de racine de consoude officinale. Donc, pour se départir du danger, on évitera ce que nous commandent ces trois injonctions : interne, longue durée, racine. Si la racine de consoude doit faire l’objet d’un usage médicinal, il faut prévoir une cure de trois semaines maximum, et préférer l’infusion ou la décoction (au contraire des gélules de poudre par exemple), les alcaloïdes pirrolizidiniques n’étant quasiment pas hydrosolubles. Ils ont donc une chance infime d’accéder au foie. Voilà. On arrête de prendre les gens pour des benêts, parce qu’« il semble qu’une consommation raisonnable soit sans danger : en Angleterre et aux États-Unis, de nombreuses personnes en mangent occasionnellement depuis 30 ans sans connaître de problèmes de santé » (12). Ainsi parlent les auteurs du Petit Larousse des plantes médicinales, avant d’ajouter, hélas, que « par mesure de précaution… » Bla-bla-bla. Oui. Mais non. « On » appelle de plus en plus au sacro-saint principe de précaution/vigilance, une sale bête qui s’infiltre dans toutes les chaumières à la moindre occasion, attisé qu’il est par une crainte fabriquée de toute pièce : on rend « toxique » une plante qui ne l’était pas autant que ça. La souris qui accouche d’une montagne. Thierry Thévenin cherche à expliquer la vindicte orchestrée par ce « on » derrière lequel il dit que se dissimulent les autorités médicales et pharmaceutiques. Quand on prend connaissance des recherches menées par Henri Leclerc et consorts, on s’oblige à penser que la grande consoude est investie d’un gros potentiel, or il ne faudrait pas que cette plante vienne faire de la concurrence aux molécules « prometteuses » de la pharmacochimie. Les gens qui connaissent les vertus de la consoude et en font un usage raisonné, on ne les impressionne pas avec quelque menace de ce type, mais les citadins qui auraient l’envie de se tourner vers la consoude ne le peuvent qu’à la condition de respecter scrupuleusement cette « autorité » qui veille au grain (de ses intérêts et/ou de ceux des lobbies qui font pression sur elle par les moyens habituellement connus). Cet excès de zèle précautionneux a ainsi mené certains pays à réglementer l’usage de cette plante, quitte à en interdire certaines préparations, comme au Canada, aux États-Unis, en Belgique, en France (où elle est interdite à la vente libre en vertu du décret n° 2008-841 du 22 août 2008).
    « Eu égard à l’intérêt exceptionnel de la plante, notamment en terme d’autonomisation des systèmes de production agricoles, […] elle devrait rapidement être réhabilitée… Mais ce n’est pas le cas, pourquoi ? Ne soyons pas naïfs, c’est justement ce qu’on lui reproche à la consoude, d’être trop performante ! » (13). Pas de doute, Bernard Bertrand y voit clair et Thierry Thévenin l’accompagne sur ce point, avançant qu’« en ce qui concerne la consoude, sa ‘mise à l’index’ permettrait de lever les inquiétudes d’un lobby comme celui du soja, pour qui sa culture pourrait constituer une sérieuse concurrence » (14). En revanche, la consoude est fort appréciée de la permaculture en raison du purin insectifuge qu’on en tire, de l’engrais vert qu’elle fournit (pour bien démarrer les semis, en apport régulier lors de la croissance des plantes – légumes et arbres fruitiers entre autres), et de son rôle d’activateur de compost.
    Tout cela pourrait presque nous faire oublier que par ses feuilles la consoude n’est pas – c’est une évidence – riche de dangereux alcaloïdes : elles ont pourtant subi l’effet dévastateur d’une erreur bête et humaine, de même que l’épinard dont on croît encore dur comme fer qu’il en contient des tonnes. Au départ, il y a un scoop fébrile, à la fin un flop qui laisse une trace baveuse et dont le bruit ressemble assez à celui que cause une serpillière qu’on jette mollement dans son seau : s’en servira-t-on pour laver l’offense ? Pas si sûr.
  • Donc, l’on consommera la consoude avec prudence, mais sans psychose, dans le juste respect de la posologie (rappelons, pour l’exemple, que même l’eau, mal employée, peut tuer…). Aussi, s’en interdire l’emploi à cause d’une fable relève-t-il de la bêtise ! On l’évitera cependant chez l’enfant en bas âge, la femme enceinte et celle qui allaite. Quant aux cataplasmes, on prendra soin de ne pas les appliquer sur une plaie non nettoyée et aseptisée au préalable.
  • La consoude permet de teindre la laine en un brun assez solide.
  • Ses feuilles, tout comme celles du tussilage, furent fumées comme tabac.
  • Autres espèces présentes en France : la consoude tubéreuse (Symphytum tuberosum), la consoude d’Orient (Symphytum orientale), la consoude bulbeuse (Symphytum bulbosum).
    _______________
    1. Dioscoride, Materia medica, Livre IV, chapitre 8.
    2. Hildegarde de Bingen, Physica, p. 84.
    3. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p. 324.
    4. Henri Leclerc, Précis de phytothérapie, p. 120.
    5. Ibidem, p. 119.
    6. Ibidem.
    7. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 307.
    8. « Dans ce dernier cas, elle ne peut évidemment jouer qu’un rôle secondaire, en calmant la toux par son mucilage, en tonifiant l’organisme par son tanin, en travaillant par son allantoïne à la réparation des cellules lésées, en refrénant les diarrhées rebelles liées à la tuberculose ; ce rôle néanmoins n’est pas négligeable ». Et comment ! (Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 307).
    9. Henri Leclerc, Les légumes de France, p. 279.
    10. Compte tenu de l’infime taux d’alcaloïdes présents dans les tissus de la consoude, cela en fait une plante parfaitement inoffensive aux doses thérapeutiques. Cela résume bien l’avis de ces deux auteurs sur la question.
    11. Bernard Bertrand, L’herbier toxique, p. 86.
    12. Petit Larousse des plantes médicinales, p. 188.
    13. Bernard Bertrand, L’herbier toxique, p. 86.
    14. Thierry Thévenin, Les plantes sauvages. Connaître, cueillir et utiliser, p. 227.

© Books of Dante – 2020

Cousine de la grande consoude, la consoude tubéreuse apprécie aussi de vivre en colonies familiales de plusieurs individus.

Le charbon actif (Carbo ligni ou Carbo vegetabilis)

Comme l’indiquent les adjectifs latins ligni et vegetabilis, nous évoquerons ici le seul charbon dit de bois, abandonnant le charbon animal (ou noir animal), ainsi que le charbon de terre, de pierre ou minéral, autrement dit la houille. Au reste, le mot charbon lui-même rend bien compte de cette prime origine : si l’on s’en tient au latin carbo, on demeure dans le domaine de la braise, que l’on obtient à partir d’un mot de langue celte, car, signifiant « bois », après qu’il ait été passé au gril indo-européen par le biais du mot ker qui veut dire « brûler ». Étymologiquement, je crois que l’on comprend l’idée.

Un charbonnier charbonne dans sa charbonnière où nulle mésange du même nom ne se pose sans se faire charbonner les plumes ni carboniser la viande à l’état de carbonnade ! ^.^

Laissons à un maître-charbonnier le soin de nous expliquer comment l’on élabore une meule, qui devra être établie sur un terrain plat, uni et bien battu : « C’est une rude besogne, et capricieuse […] ; d’abord il faut chercher un bon cuisage, abrité du vent et à proximité des routes forestières ; puis il y a le dressage du fourneau, qui est une opération délicate, exigeant de la patience et du savoir. Sur l’emplacement choisi, on compte huit enjambées ; c’est le diamètre du fourneau. Au centre, avec des perches fichées en terre, on ménage un vide qui servira de foyer. Les premiers bâtons ou attelles dont on entoure ce vide doivent être secs et fendus par quartier, le haut bout appuyé contre les perches. Tout autour, on place une rangée de rondins, puis une seconde, une troisième, et ainsi jusqu’à l’extrémité du cercle. C’est le premier lit ; il ressemble quasiment aux grandes toiles rondes des araignées d’automne. Sur ce premier lit, on en élève un second, qui se nomme l’éclisse, et on continue de la sorte, de façon que le fourneau tout entier prenne la forme d’un large entonnoir renversé. Le troisième lit a nom le grand haut, le quatrième et le cinquième s’appellent le petit haut. Le dressage terminé, il faut habiller le fourneau d’un épais manteau qui le mette à l’abri de l’air. On le couvre d’une garniture de ramilles sur lesquelles on applique une couche de terre fraîche, épaisse de trois doigts ; enfin on répand sur le tout le frasil, c’est-à-dire une cendre noire prise sur une ancienne place à charbon. Le sommet du fourneau étant resté à découvert, on y met le feu au moyen de broussailles et de charbons allumés ; le courant d’air s’établit, et le bois commence à brûler… Alors seulement viennent les vraies fatigues et les tracas du métier. Le charbon est comme un enfant gâté sur lequel il faut veiller jour et nuit. Quand la fumée, blanche d’abord, devient plus brune et plus âcre, on bouche les ouvertures avec de la terre ; puis, douze heures après, on redonne un peu d’air. Le charbonnier doit toujours être maître de son feu (1). Si le charbon gronde, c’est que la cuisson va trop vite, et avec le râteau on applique du frasil sur les ouvertures ; si le vent s’élève, autre souci : il faut abriter le fourneau avec des claies d’osier. Enfin, après mille maux et mille soins, la cuisson s’achève. Le fourneau s’aplatit lentement, on l’éventre d’un seul côté, et le charbon paraît noir comme une mûre, lourd et sonnant clair comme argent » (2).

Cette combustion à « l’étouffé » est donc très longue et incomplète, ce qui, au reste, est le but recherché, sans quoi le bois serait irrémédiablement réduit à l’état de cendres. Depuis lors, les choses ont bien changé, le charbon de bois se fabrique à l’aide d’appareillages spéciaux (tunnels, cornues). Dans un cas comme dans l’autre, on obtient du charbon de bois, combustible léger, qui ne fume pas ou très peu lorsqu’on le fait brûler, et qui, par combustion, libère de l’acide carbonique, émanation gazeuse à laquelle on prenait soin de faire attention autrefois, en particulier lorsque le charbon était employé en cuisine ainsi que dans les appareils de chauffage (quand l’oxygène vient à manquer, le charbon produit des oxydes carboniques, monoxyde de carbone et dioxyde de carbone, entre autres).
Mais ce qui, auparavant, contentait la cuisinière, n’a pas sa place au sein de la pratique thérapeutique, le charbon dont nous allons maintenant parler, c’est-à-dire le charbon médicinal, s’obtenant de manière bien différente, en faisant calciner en vase clos des rameaux de peuplier noir âgés de trois à quatre ans, d’après les quelques lignes que concède Fournier au sujet. Mais le peuplier n’est pas le seul arbre convié à cette pratique, puisqu’elle exploite aussi les bois du saule, du tilleul, du bouleau, du pin, du hêtre, du chêne et, plus récemment, des coques de noix de coco. Fournier ajoute que ce charbon subit le traitement dont voici le déroulement : « on le fait ensuite bouillir dans de l’eau mélangée avec 1/32 ème d’acide chlorhydrique, on le lave, on le sèche et on le réduit en poussière » (3), forme pulvérulente qui est, selon certains, la forme galénique la plus efficace. Déjà très poreux naturellement, le charbon de bois, une fois réduit en poudre, voit sa surface d’échange devenir plus importante, ce qui accroît son efficacité. Mais nous verrons, au chapitre des posologies et modes d’emploi, que la forme a parfois son importance, et pas seulement pour de basses raisons esthétiques. Posons nous maintenant l’essentielle question que voici : médicalement, le charbon actif, ça sert à quoi ?

Pots d’apothicaire. De gauche à droite : Pix carbonis (ou coaltar = goudron de houille), Carbo ligni, Sapo mollis (savon mou) et Aurantii cortex (écorce d’orange amère).

Propriétés thérapeutiques

  • Apéritif, sialagogue (= augmente les sécrétions salivaires), digestif, désinfectant des voies gastro-intestinales, constipant
  • Désodorisant et assainissant de l’air (odeur de renfermé, pièce où séjourne longtemps un malade, etc.)
  • Désodorisant et assainissant de l’eau (il est possible de débarrasser une eau de son odeur douteuse en y plongeant quelques charbons rougeoyants)
  • Antiputride (faire bouillir une viande putréfiée ou faisandée avec du charbon de bois la débarrasse des matières organiques en décomposition), prévient la putréfaction (il s’y oppose avant même qu’elle ne s’installe. Autrefois, pour éviter que les plus fragiles aliments du garde-manger ne se gâtent trop rapidement, on les encerclaient d’une ligne de poudre de charbon de bois, véritable cercle de protection)

Note : à partir de là, on a pu dire du charbon actif qu’il était un contrepoison universel, ce qui est parfaitement faux, et malheureusement relayé ici et là, un peu partout sur Internet, par le biais d’un épisode qu’on veut historique mais qui ressemble beaucoup à une légende urbaine, et dont voici la trame : on explique qu’en 1813, un chimiste français ayant pour nom Bertrand, se serait prêté à une expérience publique cherchant à établir la valeur alexipharmaque du charbon (actif ?). Pour cela, il absorbe volontairement cinq grammes de trioxyde d’arsenic, un produit hautement toxique qu’on trouve, à raison, dans la mort-aux-rats. Mais à aucun moment de cette histoire l’on fait intervenir le charbon de bois. Ce chimiste l’absorbe-t-il avant, après, ou bien en même temps que le poison ? Nul ne sait. Cet élément n’existe pas dans l’énoncé : on laisse l’initiative au lecteur de déduire que Bertrand a forcément utilisé du charbon. L’on préfère s’attacher à l’élément dramatique de la scène, sous-tendu par le suspens : avec une telle dose de poison, on s’attend à voir Bertrand trépasser dans d’horribles souffrances, qui ne surviennent pas, abandonnant tout au contraire la place à l’élément du merveilleux : il est toujours en vie, c’est un miracle (ce qui est conforme à la construction de la légende urbaine, dont l’élément ici présenté a plus de rapport avec la démonstration du camelot de foire ou du prestidigitateur, qu’avec le rigoureux exposé de faits scientifiques). Tout au plus le charbon actif est-il :

  • Adsorbant et absorbant des gaz putrides, de certaines bactéries infectieuses et surtout des toxines que bon nombre d’entre elles relarguent dans l’organisme (le charbon agit à la manière de l’argile : les produits adsorbants fixent à leur surface les toxines, alcaloïdes et autres ; à distinguer de l’absorption, phénomène dans lequel les produits sont pompés par l’argile ou le charbon actif)
  • Participe à la détoxication de l’organisme (mais cela ne signifie pas qu’à lui seul il fait tout le travail, c’est d’autant moins vrai dans les cas d’intoxication accidentelle où, la plupart du temps, lorsqu’on fait appel à son aide, il seconde assez souvent d’autres pratiques complémentaires comme le lavage d’estomac par exemple)
  • Participe à la détoxication hépatique

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : dyspepsie, dyspepsie flatulente, fermentation malodorante (gastrique comme intestinale), fétidité des selles, diarrhée, fièvre typhoïde, tourista, gastro-entérite, météorisme intestinal, aérophagie, ballonnement, dilatation stomacale, nausée, renvoi acide, aigreur d’estomac, pyrosis, halitose, fétidité de l’haleine
  • Troubles de la sphère hépatique : excès de cholestérol, excès de triglycérides
  • Affections bucco-dentaires : ulcération des gencives, inflammation chronique des gencives, hygiène bucco-dentaire
  • Affections cutanées : plaie, plaie suppurante, plaie à tendance fétide
  • Affections gynécologiques : leucorrhée, fétidité des sécrétions dans le cancer de l’utérus
  • Intoxications :
    – par des plantes : belladone, datura stramoine, jusquiame, aconit tue-loup, vératre, if, colchique, cytise, bois gentil…
    – par des champignons : amanite phalloïde, amanite tue-mouche…
    – par des coquillages
    – par les métaux lourds : aluminium, mercure, cadmium, etc. (à l’exception de ceux qui sont déjà stockés dans les cellules graisseuses : ils sont inatteignables par le charbon actif, même administré par voie interne et à forte dose)
    – par le chlore, le bioxyde de chlore
    – par l’ozone
    – par les nitrates
    – par tout un tas d’autres produits chimiques dont la liste est trop longue à communiquer ici, mais dont je donne néanmoins quelques spécimens connus du grand public : bisphénol A, benzène, kérosène, glyphosate, etc.
    – par des toxines larguées dans l’organisme par bon nombre de bactéries parmi lesquelles nous trouvons : le staphylocoque doré (Staphylococcus aureus), les salmonelles (Salmonella sp.), le bacille de Klebs-Loeffler (Corynebacterium diphtheriae), Clostridium tetani responsable du tétanos, Clostridium botulinum responsable du botulisme, Clostridium perfringens responsable de l’entérite nécrosante, Borrelia burgdorferi responsable de la maladie de Lyme (le charbon actif trouve toute son utilité en cas de réaction de Jarisch-Herxheimer que les malades de Lyme ne connaissent que trop bien…)
    – par les toxines dégagées par certaines moisissures (aflatoxines)
    – par les venins de divers animaux dont : l’abeille, la guêpe, le taon, le frelon, la tique, l’araignée, le scorpion, le serpent, l’anémone de mer, la physalie (ou fausse méduse)

Note : pour les derniers cas listés, il s’agit d’un geste qui relève de l’urgence, puisqu’une intoxication aiguë a été constatée. Pour fonctionner au mieux, il importe que le charbon actif pulvérisé « se trouve en contact intime et immédiat avec la substance toxique qu’elle peut alors coller, en quelque sorte, et fixer en débarrassant l’organisme » (4). Il en va de même avec les intoxications chroniques et au long cours pour lesquelles le charbon actif peut amener, chaque jour, son lot de bienfaits. Cependant, retenons que dans certaines situations, dont la gravité sera mesurée par un médecin, il importe de faire appel au centre antipoison le plus proche de son domicile.

Modes d’emploi

  • Poudre de charbon actif : 2 à 20 g par 24 heures, répartis en plusieurs prises, et absorbées avant ou après le repas du midi ou du soir, ou bien à jeun le matin dans un demi verre d’eau ou de jus de fruits (ce qui est autrement plus agréable si le charbon employé, non pulvérisé, se présente à l’état de granules).
  • Pastilles, de type Belloc par exemple (5). Dans le commerce, on rencontre des comprimés unitaires de charbon actif, dont certains affirment qu’ils sont moins efficaces que la poudre parce que, contrairement à cette dernière, la pastille ou le comprimé n’ont pas l’opportunité d’étendre partout leur activité. Mais face à la poudre de charbon absorbée per os, on objecte que, le temps qu’elle parvienne dans l’intestin, le produit se dénature. C’est pourquoi, l’on voit aussi la poudre de charbon en gélules gastro-résistantes (autrefois, on l’enrobait de gluten, ce qui était le meilleur moyen de faire atteindre l’intestin par le charbon sans qu’il soit « noyé » au préalable).
  • Dentifrice :
    – simple ;
    – en mélange avec de la craie ou des cendres végétales ;
    – en mélange avec de la craie et de la poudre de quinquina ;
    – en mélange avec du bicarbonate de sodium.
    Il s’agit là de dentifrices secs, qu’on accuse parfois de noircir la dentition (ce qui est exagéré : à moins d’un émail dentaire poreux (mordançage, etc.), il n’y a pas de risque). Il existe aussi dans le commerce des dentifrices pâteux dans lesquels on trouve de la poudre de charbon actif. Ils sont parfois vendus dans des boîtes qui passeraient aisément pour du cirage tant elles sont semblables. Aussi, attention aux confusions ^.^

Charbon de Belloc : sa ressemblance avec une boîte de cirage est, là encore, tout à fait fortuite… ^.^

Précaution d’emploi, contre-indications, autres informations

  • En l’absence de toute intoxication sévère, il est possible d’envisager une cure dépurative et drainante. Cependant, il importe de veiller à ménager une pause d’un bon mois après trois mois de prise maximum ou bien réduire la cure à trois semaines suivies d’une semaine de repos. Parce qu’aller au charbon, ça n’est pas être un stakhanoviste de la cure de dépuration non plus !
  • De par ses propriétés absorbantes et adsorbantes, le charbon actif ne fait pas toujours la différence et attire à lui des substances utiles à l’organisme. Cela explique qu’une prise de charbon concomitante à celle d’autres produits tels que des médicaments chimiothérapeutiques, des contraceptifs oraux, des compléments alimentaires et nutritionnels, etc., rende drastiquement inefficace l’action qu’on attend d’eux généralement. Ce qui oblige à observer un nécessaire délai de deux à trois heures entre l’une de ces prises et l’ingestion interne d’une dose de charbon. Si l’on souhaite procéder à une cure alliant le charbon à l’argile, il n’est pas permis de prendre ces deux substances dans le même temps, le charbon, en neutralisant l’argile (et vice-versa), en rendrait l’action tout à fait inopérante. Ainsi, pour bénéficier des bons effets de l’un et de l’autre, il est préférable d’employer l’argile au matin et le charbon en soirée.
  • Le charbon actif a tendance à absorber l’eau intestinale, ce qui explique son effet constipant. L’on pensera à compenser les pertes en s’hydratant davantage qu’à l’habitude.
  • Le bois de fusain (Euonymus europaeus) ainsi que celui de bourdaine (Rhamnus frangula) permettent la fabrication des bâtonnets dits de fusain, dont les dessinateurs se servent pour charbonner un portrait.
  • Le charbon de bois, du fait de ses propriétés listées plus haut, est l’incontournable ingrédient des filtres à eau. Les systèmes de filtration d’eau modernes qui utilisent le charbon actif ne sont guère éloignés des systèmes très simples que nos patients et consciencieux ancêtres surent mettre au point. Mes lectures, parmi des archives assez anciennes, m’ont permis d’exhumer trois modèles de filtres à eau par charbon, dont voici le détail :
    -Petit filtre à eau : on le confectionne avec un pot de fleur du modèle usuel, propre et de grande taille, au fond duquel on renverse une soucoupe à fleur qui sert de support aux différentes couches d’épaisseur régulière placées les unes sur les autres. Ceci fait, on installe le tout au-dessus d’un récipient où coule l’eau épurée.

-Grand filtre à eau : ce dispositif se compose d’un assez grand tonneau dans lequel on a placé un baril qui repose sur un faux fond. On y superpose plusieurs couches des mêmes produits employés dans le petit filtre.

-Autre grand filtre à eau : cette barrique est une variante un peu plus perfectionnée du filtre précédent.


  1. « Symbole du feu caché, de l’énergie occulte ; la force du soleil dérobée par la terre et enfouie en son sein […]. Un charbon ardent représente une force matérielle ou spirituelle contenue, qui chauffe et éclaire, sans flamme et sans explosion ; parfaite image de la maîtrise de soi chez un être de feu », Jean Chevalier & Alain Gheerbrant, Dictionnaire des symboles, p. 211.
  2. André Theuriet, Sous-bois : impressions d’un forestier, pp. 34-36.
  3. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 752.
    4. Larousse médical illustré, p. 224.
  4. Petit-fils du créateur de la médecine légale, Camille Belloc (1807-1876) est issu d’une grande famille de médecins. Médecin-chef des hôpitaux militaires, il fut un jour amené à employer le charbon végétal en automédication alors qu’il souffrait d’une gastro-entérite. Réalisant le formidable pouvoir de ce remède peu onéreux, facile à préparer et à utiliser, il écrivit dans ce sens, et élabora le médicament qui porte toujours son nom : le charbon de Belloc.

© Books of Dante – 2020

Les peupliers

Feuille cordiforme de peuplier noir.

Synonymes : peuplier commun, peuplier franc, peuplier suisse, liard, liardier (pour le peuplier noir, Populus nigra) ; peuplier de Hollande, blanc de Hollande, franc picard, bouillard, ypréau, piboule (pour le peuplier blanc, Populus alba).

Si l’on sait que c’est le latin qui a donné son nom au peuplier – populus –, il est permis de dire que ce terme a un rapport avec le peuplement, la population, le peuple. Mais le terme précis qui désigne le peuple est pŏpǔlus, alors que celui qui concerne le peuplier est pōpǔlus. La différence est infime et pourtant elle a toute son importance, le premier de ces termes étant masculin, le second féminin (en réalité, ils sont aussi différents que peuvent l’être les mots français matin et mâtin). En revanche, par sa présence ou son absence, le peuplier est un indice du peuplement des hommes car l’on sait bien que l’arbre signale l’eau auprès de laquelle l’homme s’installe préférablement. Mais, plutôt que de s’aventurer en terrain scabreux ou, pire, marécageux au risque de s’y enliser, mieux vaut reconnaître, avec Fournier, que l’« on en ignore le sens étymologique et l’origine » (1).
Le peuplier joue sur l’ambivalence ambiguë et les contraires. C’est une caractéristique qui transparaît nettement à travers les deux adjectifs qualifiant les peupliers que nous abordons dans l’article du jour : le blanc et le noir (un couple souvent mis en opposition dans le monde végétal : par exemple, l’hellébore noir et l’hellébore blanc, le chêne noir et le chêne blanc, etc.).
L’on peut affirmer que cet arbre, le noir, est très anciennement connu des Grecs, et même auparavant, puisqu’il fut un temps reculé durant lequel il était consacré à la Terre-Mère (dans la Grèce pré-hellénique). Homère le fait apparaître dans l’Iliade et, dans l’Odyssée, il le place à portée des mains d’Ulysse quand celui-ci s’apprête à débiter les troncs des arbres qui poussent près de l’antre de Calypso pour s’en faire un radeau. Et le blanc qu’évoque Sénèque est lui aussi concerné : on le connaît sous les appellations de populus graeca, populus alba, peuplier d’Hercule (ou mieux : d’Héraclès), c’est-à-dire le célèbre héros né des amours illégitimes de Zeus et d’Alcmène. Chacun de ces deux arbres est clairement inscrit dans la mythologie gréco-romaine qui, comme souvent, par phytogonie, nous en explique la genèse.
Dans le deuxième livre de ses Métamorphoses, Ovide nous raconte l’épisode durant lequel Phaéton, le frère des trois Héliades, s’empare du char solaire d’Apollon. Son inconduite, provoquant de multiples désastres, déchaîne la colère de Zeus qui foudroie l’inconscient afin de mettre un terme à la catastrophe. C’est en raison du désespoir causé par la mort de leur frère, que les Héliades se transformèrent en peupliers noirs près de l’Éridan (un fleuve mythologique assimilé au Pô, en raison des peupliers qui bordent, nombreux, ce fleuve aujourd’hui encore), dans lequel l’on dit que Phaéton serait tombé à l’issue de sa vertigineuse chute.
Par ailleurs, ce peuplier est lié à d’autres figures divines de la mythologie grecque : Athéna, par exemple. Ou Héra, c’est-à-dire la « belle-mère » d’Héraclès. Est-ce tout à fait un hasard qu’ils soient unis par le peuplier, quand on considère que dans Héraclès, il y a quand même, quoi qu’on en dise, un peu d’Héra, à la différence qu’ils se partagent les couleurs : peuplier blanc pour Héraclès, peuplier noir pour Héra (2). A Pagae, en Mégarie, existait un peuplier noir vaticinateur situé dans un sanctuaire dédié à la déesse Héra. En revanche, « c’est à Perséphone, déesse des morts, qu’était attribué un autre oracle par les peupliers noirs à Aegeira, en Achaïe » (3). On dit aussi que le peuplier noir funéraire, dont on signale la présence à l’entrée du Tartare, est dédié à Hadès et à Hécate. Cela en fait-il, pour autant, un arbre sinistre ? En lui faisant peupler les cimetières, c’est sans doute ce qu’on a voulu exprimer (4). En Irlande, la baguette de fé, taillée dans du bois de peuplier, et à ne pas confondre avec celle de la fée, était utilisée pour prendre les mesures des cadavres et de leur cercueil. Est-ce à dire que ces arbres ont toujours symbolisé quelque chose de funéraire et, par extension, de triste ? Les couronnes et colliers de feuilles de peuplier que l’on a découverts dans des tombes sumériennes âgées de plus de 5000 ans permettent-ils d’accréditer cette opinion ? (Ces couronnes, parfois mêlant feuilles de peuplier et feuilles d’ache, étaient spécialement destinées aux cérémonies funéraires.) Pas si sûr. Même si « cet arbre apparaît également lié aux Enfers, à la douleur et au sacrifice, ainsi qu’aux larmes. Arbre funéraire, il symbolise les forces régressives de la nature, le temps passé plus que l’avenir des renaissances » (5). En fait, ils sont surtout représentatifs de la Terre qui les porte, vaste espace de génération et de destruction immuables. Il ne faudrait pas tomber dans le piège du « tout noir », de même que dans celui du « tout blanc ». Vaccinons-nous de cette possibilité en nous remémorant l’ambivalence lisible au sein même du monde végétal.
Au sujet du second de nos peupliers, on rencontre dans la mythologie grecque plusieurs personnages qui lui sont plus ou moins fortement attachés, en premier lieu Leukè la blanche, nymphe de son état, poursuivie par les assiduités du dieu des Enfers, Hadès, qui, pour la conserver toujours auprès de lui, la métamorphosa en peuplier blanc (il avait omis de prendre en considération le fait que, parce que nymphe, elle n’était pas immortelle). Sous cette forme, « Leukè dut demeurer au seuil des Enfers, au bord du fleuve de Mémoire [qui] formait la limite entre le Tartare, soumis à Hadès, et l’Élysée, séjour des bienheureux, gouverné par Cronos » (6). Un peu de blanc dans toute cette noirceur des Enfers, quand même ! Ces mêmes Enfers qui menèrent Héraclès à accomplir son avant-dernier travail titanesque (7) : rendre visite à Cerbère, le chien tricéphale gardien des Enfers (et pas pour lui apporter un susucre). En attendant, dans cette aventure, qui a pour but l’enchaînement du chien, Héraclès découvre un peuplier blanc au bord du fleuve Achéron (Homère appelait achéroïde ce peuplier, afin d’en souligner le caractère funéraire qu’il partageait avec le cyprès, attendu que l’Achéron est ce fleuve infernal sur lequel circulent Charon et sa barque, chargée des âmes des morts en partance pour les Enfers). L’on dit parfois que c’est du peuplier blanc Leukè qu’Héraclès détache un rameau feuillu, qu’il tresse, puis dont il se fait une couronne. (Dans certaines œuvres qu’on doit à des auteurs de langue latine, il est parfois affirmé que la couronne de peuplier d’Hercule signale sa victoire face au fils de Vulcain, le géant Cacus.) « Les feuilles extérieures de cette couronne demeurèrent noires, car le noir est la couleur du monde souterrain, mais les feuilles qui touchaient le front d’Hercule pâlirent et devinrent argentées à cause du contact de sa glorieuse sueur » ou parfois, nous est-il dit, de la chaleur de son front (8). Ce que cette version implique, c’est donc que les deux faces des feuilles du peuplier blanc étaient donc, initialement, noires, ce qui explique mal pourquoi on l’appelle blanc, en particulier en raison de la couleur claire de l’écorce de son tronc, mais surtout pour le revers de ses feuilles littéralement garni d’une fine peluche d’un blanc neigeux saisissant. Ce chromatisme double, qu’explique la mythologie grecque, associe la face claire au jour, la sombre à la nuit. Mais jour et nuit n’existaient-ils pas déjà avant ce périlleux travail herculéen ? L’on doit aussi indiquer que ce n’est pas tant grâce au héros que les faces supérieures des feuilles du peuplier blanc finirent par foncer, mais en raison du souffle méphitique et pestilentiel de l’infernal clébard à trois têtes (mais appuyer sur la responsabilité de Cerbère c’est desservir le héros…). Par la suite, le peuplier blanc couronna la tête des prêtres d’Héraclès, et devint un arbre dédié au père du héros, à savoir, pour rappel, le maître de l’Olympe, Zeus lui-même. Par la même occasion, cet arbre sacré passa du statut d’essence funéraire à celui d’arbre oraculaire/prophétique, météorologique et générateur (ainsi qu’anthropogonique : en Andalousie, on le qualifie d’« Adam végétal »).

Feuilles de peuplier blanc : lanugineuses au verso, vert grisâtre au recto.

Tout cela confirme qu’il n’est guère possible d’affirmer que c’est un arbre davantage tourné vers le passé que vers l’avenir. Et c’est également vrai en ce qui concerne son compère le peuplier noir. Revenons-en brièvement à Leukè. Ce nom désigne aussi celui « d’une des îles Fortunées, sorte de paradis […] où viennent se reposer après leur mort les héros » (9). Nous sommes, dans cette configuration, plus proches des Champs-Élysées que des marges du Styx. Jacques Brosse poursuit : « Ceci nous indique la signification symbolique que les Grecs donnaient au peuplier blanc, arbre de la mort lumineuse » (10). De même, nous abreuver de nouveau à la source ovidienne nous sera bien profitable : après qu’ait eu lieu la métamorphose végétale des Héliades en peupliers noirs, Ovide mentionne que de l’écorce de ces arbres les larmes des sœurs de Phaéton s’écoulent encore : « Elles se distillent en perles d’ambre et durcissent au soleil. L’Éridan les recueille dans ses eaux limpides et les porte aux mariées du Latium qui en font leur parure » (11). La tentative d’explication de la morphogenèse de l’ambre est maladroite (du temps d’Aristote et, après lui, d’Ovide puis de Pline, l’on croyait que l’ambre n’était autre que de la résine s’écoulant de certains arbres, ce qui n’est pas faux, mais l’on ignorait qu’il s’agissait d’une résine fossilisée). Quand on connaît le pouvoir lumineux de l’ambre, on ne peut totalement attribuer au peuplier noir une seule dimension funeste, et avoir lié l’ambre à cet arbre apparaît comme une volonté, non pas de dépasser cet état de fait, du moins de le nuancer. Il n’empêche, le peuplier noir est bel et bien un arbre fécond lié aux rites conjugaux. Parce qu’il est prophétique, par exemple : « Si une jeune fille glisse sous son oreiller trois feuilles de peuplier, elle rêvera de son fiancé » (12), une information sans doute puisée à l’auget de grimoires plus anciens, comme le Petit Albert, dans lequel on lit un rituel à peu près approchant, faisant appel à des feuilles de peuplier « pour faire voir aux filles ou veuves durant la nuit le mari qu’elles doivent épouser » (13). Mieux encore : « Autrefois, dans la campagne de Bologne, à la naissance d’une fille, on plantait, si on le pouvait, jusqu’à mille peupliers ; et on en prenait grand soin jusqu’au mariage de la jeune fille ; alors on les coupait, et le prix de la vente était la dot de la mariée » (14). En comptant 200 pieds à l’hectare, il en faut donc cinq pour réaliser cette plantation ; le peuplier pouvant pousser de deux bons mètres l’an, si l’on prend en considération l’âge de 20 ans pour y fixer le mariage de la jeune fille, celle-ci pourra disposer, en plus de son saint-frusquin, d’un millier de peupliers de 35 à 40 m de hauteur (on n’aurait pas l’idée d’aller planter du chêne en lieu et place de ce peuplier qui, à travers cette fonction rapportée par Angelo de Gubernatis, nous montre qu’il peut être dirigé aussi vers l’avenir).
Ce symbolisme lumineux, on le croise aussi dans les lignes de Théophraste, qui connaît bien les deux peupliers, ainsi que leurs lieux de vie privilégiés. Il mentionne surtout que les faces supérieures du feuillage du peuplier se retournent « après le solstice d’été et on reconnaît à ce signe que le solstice est passé » (c’est un phénomène qu’on dit avoir observé chez d’autres arbres, et qui a été repris par Varron, Pline puis, bien plus tard, Jean-Baptiste Porta). D’ailleurs, dans le Sud de l’Europe, le peuplier était assez souvent utilisé comme arbre solsticial. En Sicile, ce peuplier, qu’on appelait la sainte poutre, était abattu à la veille de la Saint-Jean d’Été. Il symbolisait alors la plus haute ascension du soleil et sa chute subséquente. On retrouve cette fonction du peuplier dans la cérémonie amérindienne de la danse du Soleil.

Tronc de peuplier blanc à l’écorce criblée de lenticelles en forme de losange.

Du côté des Celtes, point n’est question de solstice, mais d’équinoxes : on associait plus volontiers celui du printemps au peuplier blanc et celui de l’automne au peuplier noir (ceci dit, Robert Graves signale l’inverse, preuve est qu’il faut bien un peu de noir dans la masse du blanc, et inversement). Mais creusons bien davantage, et ne nous arrêtons pas à ces deux seules dates. Chez les Gaulois, l’on rencontre une divinité du nom d’Ogmios, que l’on désigne sous le nom d’Ogme en Irlande. Il s’agit, dans un cas comme dans l’autre, du « dieu de l’éloquence, de la parole, du pouvoir occulte des mots et des lettres magiques de l’Ogham, dont il est l’inventeur mythique. Les noms Ogmios/Ogme et Ogham sont clairement apparentés » (15). Ce qui nous intéresse, c’est que, parmi les oghams, il en est un qui est taillé dans du bois de peuplier : Eadha (ᚓ). La grande accointance des peupliers avec le vent en fait des arbres marqués par l’élément Air, dont les vibrations et les tremblements provoquent murmures et paroles : sous l’infime souffle du vent, le bruissement des feuilles du peuplier n’est pas sans rappeler celui des nombreux arbres oraculaires et prophétiques que compte la mythologie grecque. En effet, ogham aérien, Eadha est tout à la fois le vent, le souffle, la respiration, la parole, le mouvement, la communication, la circulation des idées. La souplesse et la mobilité qu’induit cet ogham sont davantage mentales que, à proprement parler, physiques. De même Héraclès : tout au long de ses douze travaux, le héros ne fait pas seulement preuve que de force physique, il sait identifier les situations qui requièrent de faire appel à la sagesse, maniant alors parfaitement bien le discours et la parole persuasive : c’est ainsi, par exemple, que sans violence, Héraclès se rend maître des pommes du jardin des Hespérides gardées par le géant Atlas. On a pu rétorquer que, parce que le bois de peuplier permettait la fabrication de boucliers, il était aussi question de force en lui. Mais on n’aurait pas l’idée de concevoir une arme défensive en un matériau aussi fragile. Il évoque, à travers cet exemple, non pas une force physique, mais mentale et spirituelle. On parle de bouclier psychique ! (Lorsque le peuplier est brouté par un herbivore, il procède comme l’acacia, c’est-à-dire qu’il augmente le taux de tanin de ses feuilles, se rendant ainsi impropre à la consommation : c’est là une autre forme de bouclier de défense.) Parce que puiser dans les forces du peuplier, c’est s’affranchir des sentiments de crainte et de danger, d’angoisse, de peur des phénomènes occultes, de peur du noir et de ce qui s’y dissimule, de peur d’être attaqué (aussi bien physiquement que psychiquement), de peur de la peur, qui est sans doute plus grande et terrifiante que la peur elle-même (les valeurs concédées au tremble Aspen ne sont pas bien loin). C’est pourquoi, plus qu’à Hermès, on a établi une parenté entre Ogmios et Héraclès. On a dit du dieu Ogmios qu’il était un dieu (re)lieur. C’est effectivement le cas, puisqu’« il invente l’Ogham, ces lettres magiques dont la puissance est si grande qu’elle peut paralyser tout adversaire » (16). Il est ici question de la maîtrise de la parole et du langage, et cela est dans les attributions du dieu et suggéré par Eadha. Qui maîtrise est maître, et celui qui est maître dirige et conduit : à travers ce souffle, cette respiration qu’est l’échange, il est bien évidemment question d’enseignement de connaissances qui confinent, dans leur forme implicite et occulte, à l’inconnaissable chant magique que dissipe le peuplier dans le bruissement incessant de ses feuilles, qu’une oreille, qui est plus qu’une oreille de chair et de sang, se doit de pouvoir entendre d’une manière qui dépasse ce que l’on imagine généralement au sujet du verbe « entendre ».
La force physique et brutale s’incline parfois tant devant la bonté d’âme, qu’il ne fait pas de doute que même « chez les barbares les plus sauvages, la passion cède à la sagesse et Arès respecte les Muses » (Diodore de Sicile), quand le poète et le guerrier ne s’avancent pas, main dans la main, sur le champ de bataille : on disait de certains bardes qu’ils détenaient le pouvoir de méduser (de pétrifier et donc d’immobiliser), comme en sont capables bien des divinités du panthéon grec (Athéna, Zeus et Hermès entre autres), ce qui ne manque pas de rapprocher davantage encore les figures d’Ogmios et d’Héraclès, dont les Grecs imaginaient qu’il avait pu inspirer la figure d’Ogmios le Parleur. C’est, du moins, ce qui transparaît dans les écrits de Lucien de Samosate. Ce qui est le plus singulier dans la description qu’il donne de cet Hercule barbare, c’est ceci : le dieu « attire un grand nombre d’hommes attachés par les oreilles et ayant pour liens des chaînettes d’or et d’ambre qui ressemblent à de très beaux colliers. En dépit de leurs faibles liens, ils n’essaient pas de fuir, bien que cela leur soit facile ; loin de résister, de se raidir et de se renverser en arrière, ils suivent tous, gais et contents, leur conducteur, le couvrant de louanges, cherchant tous à l’atteindre et, en voulant le devancer, desserrent la corde comme s’ils étaient étonnés de se voir délivrés. Ce qui me parut le plus singulier, je vais vous le dire immédiatement. Le peintre, qui ne savait où placer le début des chaînes – car la main droite tient déjà la massue et la gauche l’arc, a perforé le bout de la langue et la fait attirer les hommes qui suivent » (17). Contrairement à ce que l’on a pu croire, à force d’incompréhension, il n’est nullement question d’enchaînement dans cette transfiguration, les fragiles chaînettes d’or et d’ambre (renforçant la relation au peuplier) n’étant en aucun cas des laisses par lesquelles traîner derrière soi des esclaves qui n’en sont pas. Ces chaînettes sont très simplement une représentation graphique de la parole vibrante du dieu partant de sa bouche en direction de ses suiveurs, dans les oreilles desquels les chaînes sont fixées par leur autre extrémité. Cette chaîne peut néanmoins nous diriger vers des entraves dont Eadha peut révéler la présence, tels que des troubles du langage et de la communication, comme la timidité, par exemple (on ne saurait envisager un héros timide…), qui, plus que nouer le gosier y ensable les mots, les idées, les concepts, mettant à mal le chakra laryngé, plus communément appelé chakra de la gorge. Mais « il s’agit aussi de résoudre des difficultés physiques liées au mouvement et à la locomotion » (18). Or, il s’avère que le peuplier est un grand remède des troubles locomoteurs, qu’ils soient ou non causés par un excès d’urée sanguine. Voyons ce qu’il est dit du peuplier comme remède de ce type durant l’Antiquité gréco-romaine. Théophraste distinguait trois sortes de peupliers auxquels il attribuait d’identiques propriétés. Dioscoride donnait l’écorce diurétique bonne contre la sciatique, névralgie féroce qui peut entraver l’aisance des mouvements. De plus, il faisait macérer des feuilles de cet arbre dans du vinaigre afin de venir à bout des douleurs occasionnées par une crise de goutte, ce que ne manque pas de répéter Pline, qui ajoute que le peuplier noir, dont on tire un peu de résine, est doué de grandes vertus. Quant au peuplier blanc, « on accordait [à ses rameaux] les vertus de prévenir les écorchures et les inflammations diverses, occasionnées pendant la marche par le frottement sur les parties sensibles » (19). Dans ses Préceptes médicaux, Serenus Sammonicus y va aussi de ses conseils avisés : « Souvent la hanche devient le siège d’un mal occulte, douloureux, qui ôte jusqu’à la faculté de marcher. L’écorce du peuplier et la feuille tendre du genêt donnent une boisson qui en calme les angoisses » (20). Enfin, au II ème siècle après J.-C., Galien signale l’emploi des bourgeons de peuplier. Il était temps : en effet, c’est la principale matière médicale auprès de laquelle se sont remis, génération après génération, nombre de thérapeutes. Cependant, selon les Anciens, il apparaît assez vrai d’affirmer que les peupliers comme médicament jouent un rôle dans la locomotion, ce que nous aurons l’occasion de découvrir plus en détails dans la suite de cet article.

Crevassée et grisâtre, l’écorce du peuplier noir lui a valu son nom.

Les botanistes ayant beau n’avoir différencié ces deux arbres que par un simple adjectif de couleur, il apparaît que les peupliers noir et blanc offrent à l’examen un certain nombre de points communs, à commencer par une taille comprise entre 25 et 30 m. Ce sont des arbres noueux et d’allure robuste, et dont la croissance très rapide peut approcher les deux mètres par an, pour les sujets les mieux lotis. Cette vivacité est parfois si exubérante que ces arbres ne manquent pas de nous la rappeler par le biais de drageons qui émergent du sol parfois à plusieurs mètres de l’arbre mère (en particulier chez le peuplier blanc). Les bourgeons résineux, visqueux et parfumés, s’accompagnent, quand ils débourrent au printemps (mars-avril) de chatons mâles bien plus volumineux que les femelles qui sont plus brefs. Leur union forme des semences revêtus d’un duvet cotonneux formant une aigrette apte au vol longue distance (sur 30 km parfois) et faisant le désespoir des allergiques quand c’est la saison.
Morphologiquement, ce sont les feuilles et l’écorce de ces deux arbres qui permettent de clairement faire la différence : quand on les regarde, il n’est pas étonnant d’appeler alba le peuplier blanc et nigra le noir. On peut même se demander s’ils appartiennent bien à la même famille. Chez le premier, l’on voit une écorce lisse qui, bien qu’elle se couvre de lenticelles losangiques avec l’âge, demeure d’une couleur gris blanchâtre qui se démarque de la sombre écorce crevassée et fissurée longitudinalement du peuplier noir. Quant aux feuilles, chez le peuplier blanc, selon le côté observé, c’est le jour ou la nuit : vert gris sur le dessus, elles recèlent une face inférieure légèrement velue et blanchâtre, dont les nervures saillantes se démarquent nettement (dans leur jeune âge, ces feuilles frileuses sont lanugineuses même au recto). Grossièrement dentées ou lobées, les feuilles du peuplier blanc ne ressemblent en rien à celles cordiformes du peuplier noir qui, sans compter leur long pétiole aplati, sont bien souvent un peu plus larges que longues. Tout à fait glabres (alors que presque tout est poilu chez le peuplier blanc), ces jolies feuilles sont serties d’une soigneuse dentelure et sont peintes d’un vert presque équivalent sur leurs deux faces.
Dans la nature, on a souvent moins de peine à reconnaître le peuplier noir que le blanc (qui présente un plus grand apparentement avec le tremble), en particulier lorsqu’il prend sa forme fastigiée, rameaux plaqués le long du tronc, tout semblable à un cyprès de Provence, élancé comme lui. En ce cas, on l’appelle commodément « peuplier d’Italie » (Populus nigra ssp. italica), dont on dit qu’il aurait été rapporté par Napoléon à l’issue des campagnes d’Italie. Sous son aspect naturel, sa cime est ample et touffue.
En terme de répartition géographique, le peuplier noir est indigène à une grande partie de l’Europe et de la France. Quant au peuplier blanc, bien que commun, il se rencontre surtout à l’Ouest, au Sud et au Centre de la France (je l’ai néanmoins vu en Île-de-France), et ce jusqu’à une altitude ne dépassant pas 900 m, contre 1300 pour le peuplier noir.
Le peuplier blanc, à qui il peut arriver de former comme son compère le tremble, des bosquets sur sols assez humides, n’apprécie rien tant que les terrains alluvionnaires et sablonneux comme les ripisylves, tandis que son ami peuplier noir, qui apprécie aussi les sols mésophiles qu’on trouve généralement en bordure de rivières et de ruisseaux, ne craint cependant pas les terrains dont l’hygrométrie, d’humide passe à la détrempe, voire même au marécageux. C’est pourquoi, avec frênes, aulnes et saules, les peupliers, surtout le noir, forment une essence de repeuplement privilégiée sur les sols à fonds mouillés et ceux qui sont sujets à l’inondation. Ils y agissent alors par l’intermédiaire de leur système racinaire, et non de leur couronne, comme on l’imaginait il y a encore deux siècles : « [le médecin Jean-Baptiste] Banau et [le journaliste François] Turben proposent de planter platanes, peupliers, ormes et bouleaux en bordure des marais ; autant d’arbres aux vastes branchages dont la cime mobile balaie, selon eux, les basses couches de l’atmosphère » (21), un balayage censé dissiper les miasmes putrides émanant des marais et marécages, responsables des fièvres et autres accès paludéens, ce en quoi les hygiénistes du XVIII ème siècle n’eurent pas tort, au détail près que le nettoyage se faisant, non pas en l’air, mais en terre (chose impensable à l’époque où, le sol, considéré comme sale, ne pouvait dont rien purifier du tout, bien au contraire).

Un grand peuplier d’Italie à droite : il signale la présence d’un petit ruisseau qui glougloute à ses pieds.

Les peupliers en phytothérapie

Ces deux peupliers sont à rapprocher d’un autre populus que nous avons étudié la semaine dernière, à savoir : le tremble (Populus tremula). Mais c’est essentiellement le cas sur la question de l’écorce. On n’emploie pas effectivement les bourgeons du tremble, qui font, chez les deux peupliers, toute la valeur thérapeutique de ces deux arbres, ou presque. L’écorce, chez le tremble, c’est la principale fraction végétale qu’emploie la phytothérapie, alors que celle du peuplier noir relève d’un emploi anecdotique, de même que ses feuilles. Le peuplier blanc s’accorde avec le noir : sa seconde écorce, astringente et très amère, n’est guère utilisée non plus, et ses feuilles tout autant. Chez eux, on privilégie les bourgeons : « on peut les utiliser de la même façon et dans les mêmes cas que ceux des autres peupliers », indique Fournier (22). Soyons précis en ce qui concerne cette matière médicale : parlant de bourgeons, il s’agit de considérer les bourgeons apicaux encore clos et visqueux, plus exactement les bourgeons à fleurs frais si possible. Non encore épanouis, ils devancent donc l’éclosion des feuilles, ce qui situe aux mois de mars et d’avril leur récolte. Au printemps, ces bourgeons sont couverts d’un suc visqueux et résineux, de même que les très jeunes feuilles de peuplier noir qui, du bout des pointes de leur dentelure, en sécrètent également. Cette substance amère, de couleur jaunâtre, dégage un parfum balsamique dont Cazin nous disait qu’il lui rappelait celui du styrax, et le baume de Tolu et la camomille pour Leclerc. C’est, bien entendu, une essence aromatique (0,5 %) qui est responsable de ces effluves. La distillation de la résine de peuplier permet l’obtention d’une huile essentielle riche en sesquiterpènes, en particulier constituée d’α et de β-caryophyllène, des molécules connues pour leurs effets anti-inflammatoires marqués. En outre, ces bourgeons contiennent des substances prioritairement repérées comme matière colorante de couleur jaune d’or, mais dont le vocabulaire relatif à la chimie nous apprend qu’elles appartiennent à la large classe des flavones : ici chrysine (dioxyflavone) et tectochrysine (oxymethoxyflavone) renforcent un peu plus l’arsenal anti-inflammatoire des bourgeons de peuplier. Avec eux, tout n’est pas question que de salicine comme on a pu le croire autrefois. Elle a bien évidemment son importance, puisque ce glucoside phénolique « se décomposant sous l’action de ferments en glucose et en saligénine, l’ingestion de la drogue aboutit à la mise en liberté, au sein de l’organisme, d’acide salicylique à l’état naissant » (23), c’est-à-dire le précurseur de l’aspirine, que l’on rencontre aussi chez le saule blanc (Salix alba), la reine-des-prés (Filipendula ulmaria) et le tremble, comme nous l’avons vu naguère.
N’omettons pas de signaler la présence dans ces bourgeons de tanins, de cire, de gomme, de matières grasses et albumineuses, de sucre (mannitol), d’acides (gallique et malique surtout), d’acides gras, de divers sels minéraux et oligo-éléments (calcium, potassium, fer, etc.).

Propriétés thérapeutiques

  • Tonique, stimulant
  • Diurétique, uricolytique (= éliminateur de l’acide urique), antiseptique et antiputride des voies urinaires
  • Pectoral, expectorant, mucolytique, antiseptique et fluidifiant des sécrétions bronchiques
  • Anti-inflammatoire, balsamique, adoucissant
  • Fébrifuge, sudorifique
  • Sédatif articulaire, antirhumatismal, antigoutteux
  • Cicatrisant, résolutif, vulnéraire, astringent cutané
  • Tonique du cuir chevelu
  • Antiscorbutique

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère respiratoire : bronchite, bronchite chronique, stase bronchique, catarrhe pulmonaire, phtisie pulmonaire, toux, toux quinteuse, trachéite, dyspnée, autres affections pectorales avec expectoration importante et/ou purulence des sécrétions bronchiques
  • Troubles de la sphère vésico-rénale : faiblesse vésicale des vieillards, douleur articulaire, arthralgie, arthrite, polyarthrite, point rhumatismal douloureux, rhumatismes, crise de goutte
  • Troubles locomoteurs : courbature, luxation, foulure, entorse, lombalgie, névralgie (sciatique), point névralgique douloureux
  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : maux d’estomac en général, aigreur d’estomac, dyspepsie, ballonnement, fétidité des selles, fermentation intestinale
  • Affections cutanées : plaie, blessure, inflammation locale et superficielle, contusion, brûlure, crevasse, fissure aux mains, aux lèvres, à l’anus, gerçure aux mamelons, ulcère, ulcère atone, abcès cutané, panaris, furoncle, dartre
  • Hémorroïdes douloureuses
  • Métrorragie
  • Fièvre, fièvre intermittente
  • Soin des cheveux dévitalisés, assainissement du cuir chevelu

Modes d’emploi

  • Infusion, ou mieux, décoction de bourgeons frais.
  • Décoction de bourgeons frais.
  • Décoction d’écorce.
  • Macération alcoolique de bourgeons frais.
  • Macération vineuse de bourgeons frais (compter 100 g de bourgeons hachés grossièrement, en macération durant une huitaine de jours dans du vin blanc).
  • Sirop composé de bourgeons frais.
  • Application locale d’écorce fraîche (seconde écorce de peuplier blanc).
  • Macérât huileux de bourgeons frais à froid (méthode plus longue que la suivante).
  • Huile œgirine (Oleum œgirinum) : il s’agit d’une macération à chaud de bourgeons de peupliers cuits au bain-marie pendant une à deux heures. Compter 200 g de bourgeons pour un demi litre d’huile d’olive. A l’issue, filtrer et exprimer, puis conserver dans une bouteille hermétiquement fermée.
  • Onguent : il en est resté un fort célèbre, et dans lequel le peuplier a imprimé plus que sa marque, puisqu’il lui a donné son nom : en effet, la pratique médicale des Anciens nous a laissé ce que l’on appelle l’onguent populéum. Son histoire, déjà fort ancienne, semble remonter au début du XVI ème siècle, bien qu’on dise qu’au Moyen-Âge (qui est une période durant laquelle le peuplier n’est guère plébiscité), il ait été fait état d’une pommade confectionnée à base de résine de bourgeons de peuplier, que l’on destinait aux maux de tête, à la somnolence et, chose qui ne devrait pas tomber dans l’oreille d’un sourd, à la perte de la parole (alors que, on l’ignore sans doute, les peupliers parlent). Bref, l’onguent populéum, c’est le résultat de la cuisson dans 40 parties d’axonge de 8 parties de bourgeons de peuplier, mais aussi de feuilles des plantes suivantes : pavot noir, belladone, jusquiame et morelle noire (de chaque, 5 parties). C’est, du moins, sous cette forme que Thibault Lespleigney célébrait cet onguent en 1538. Au fil des âges, cet onguent balsamique et vulnéraire connaîtra – comment s’en étonner ? – des variantes. On retranche, on additionne. Ainsi Jérôme Bock (1552) ajoute-t-il de la bryone et de la ronce, Guybert (1631) de la laitue, de la joubarbe et de l’eau de rose. En 1795, Antoine Baumé (1728-1804), dont la recette est connue, l’indiquait encore comme sédatif, anti-inflammatoire et calmant des douleurs hémorroïdaires. Cette pommade de couleur verte se maintint dans sa formulation la plus courante jusqu’au milieu du XX ème siècle. Certaines mauvaises langues soutinrent que cet onguent devait son efficacité aux feuilles de pavot et de solanacées qui entraient dans sa composition. Il existait, surtout dans les campagnes, des recettes domestiques plus simples de cet onguent, desquelles sont absents pavot et autres, et pourtant, les usagers n’eurent jamais à pâtir de leur emploi (rappelons-le, le peuplier exerce à lui seul, et sans le concours d’aucune autre plante, une action anti-inflammatoire).
  • Nous ne saurions clôturer cette liste sans évoquer le charbon végétal qu’on tire du bois des peupliers : il fera l’objet d’un article distinct d’ici les prochaines semaines. Nous n’en dirons donc pas davantage à son sujet ici.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Récolte : celle des bourgeons se déroule en mars et en avril, avant épanouissement et développement des feuilles. Quant à l’écorce des rameaux, elle se prélève sur ceux qui sont âgés de deux à quatre ans. La dessiccation des bourgeons est possible, mais pas recommandée, puisqu’elle s’accompagne d’une perte notable des propriétés de la matière médicale.
  • Souvent cultivés, les peupliers peuvent être reproduits par boutures (et par marcotte pour le tremble). On les destine à des usages ornementaux, arborant parcs et allées. Alignés en bordure de route, ils brisent le vent, évitant les tourbillons de poussière, préservant tout au long du trajet routier une relative fraîcheur.
  • Cette culture ne vise pas que des buts esthétiques : en effet, le bois des peupliers est souvent destiné à la menuiserie légère (fabrication de caisses, de boîtes, de malles, etc.). Assez peu résistant, il n’est guère employé en charpenterie, par exemple. On en fait plus souvent des allumettes (pour un arbre qui pousse presque dans l’eau !…). Libre à vous d’en fabriquer, si le cœur vous en dit, un joli château ou une humble bicoque. Ou bien de la pâte à papier. Remarquons que le duvet des semences a servi autrefois à faire du « très bon et très beau » papier, des toiles à la finesse exceptionnelle, ce qui évoque quelque peu le symbolisme de l’ogham Eadha.
  • L’écorce du peuplier (surtout celle du blanc), riche en tanins, lui a valu d’être employée en tannerie (pour l’apprêt des maroquins en Russie, par exemple, cuirs que l’on destine plus précisément à la couverture des livres). Son écorce, par le biais d’une décoction très concentrée, et avec addition de sulfate de fer, produit un liquide noir semblable à l’encre de Chine. Du papier, de l’encre, parfois des pigments jaune d’or, l’on peut tirer du peuplier de quoi fabriquer un livre, que viendra couvrir ou non une belle peau de maroquin. C’est peut-être aussi à travers cela que le peuplier est oraculaire : il n’est pas seulement réductible au bruissement de ses feuilles, il semble aussi nous montrer le chemin qui doit être suivi pour conserver la trace de sa voix.
  • La résine des bourgeons de peuplier, outre ses fonctions médicinales, a trouvé d’autres débouchés : la savonnerie et la parfumerie (comme fixateur), etc.
  • Les feuilles de peuplier noir constituent un bon fourrage pour les chèvres et les moutons.
  • Attention : on répète la précaution qui veut qu’on s’interdise l’emploi des peupliers par voie interne en cas d’allergie avérée aux dérivés salicylés.
    _______________
    1. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 750.
    2. L’étymologie du nom même du héros nous fait savoir qu’il signifie « gloire d’Héra ». L’a t-on ainsi nommé pour apaiser le courroux de la déesse ?
    3. Jacques Brosse, Mythologie des arbres, p. 100.
    4. Dans La magie naturelle de Jean-Baptiste Porta, on trouve une recette « sorcière » particulièrement stéréotypée dans laquelle l’auteur expose le modus operandi permettant d’obtenir un onguent de sabbat : il s’y trouve des feuilles de peuplier dont il ne nous est pas dit s’il s’agit du blanc ou du noir. Bien plus tard, Anne Osmont communiquera une recette presque identique, pour laquelle elle signale l’emploi des feuilles de peuplier noir.
    5. Jean Chevalier & Alain Gheerbrant, Dictionnaire des symboles, p. 746.
    6. Jacques Brosse, Mythologie des arbres, p. 243.
    7. Onzième ou douzième travail, cela dépend des sources.
    8. Robert Graves, Les mythes grecs, p. 405.
    9. Jacques Brosse, Mythologie des arbres, p. 243.
    10. Ibidem.
    11. Ovide, Les Métamorphoses, Livre II, p. 100.
    12. Pierre Canavaggio, Dictionnaire des superstitions et des croyances populaires, p. 195.
    13. Petit Albert, p. 270.
    14. Angelo de Gubernatis, La mythologie des plantes, Tome 2, p. 286.
    15. Julie Conton, L’ogham celtique, p. 281.
    16. Ibidem, p. 282.
    17. Lucien de Samosate, Discours, Hercule.
    18. Julie Conton, L’ogham celtique, p. 284.
    19. Guy Ducourthial, Flore magique et astrologique de l’Antiquité, p. 188.
    20. Serenus Sammonicus, Préceptes médicaux, p. 46.
    21. Alain Corbin, Le miasme et la jonquille, p. 143.
    22. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 753.
    23. Henri Leclerc, Précis de phytothérapie, pp. 128-129.

© Books of Dante – 2020

Un bourgeon de peuplier noir luisant de résine.

Le tremble (Populus tremula)

Synonymes : peuplier tremble, tremble d’Europe.

A-t-on dénigré le tremble autrefois ? A-t-on daubé à son sujet ? Pour s’en assurer, il faudrait disposer de sources anciennes. Or, on n’en a pas (1), du moins pas avant l’époque d’Hildegarde de Bingen, dont la localisation non loin du Rhin explique qu’elle ait été mise au contact de cet arbre qui apprécie beaucoup les terrains humides à la condition qu’ils soient bien drainés, parce que c’est vrai qu’il n’est pas si hygrophile que le peuplier blanc et, plus encore, le peuplier noir. Il y a, tout au contraire, de la chaleur dans le tremble, aussi étonnant que cela puisse paraître. Hildegarde ne dit-elle pas que « le tremble est chaud [et qu’]il est image de l’excès » ? (2). Pour affirmer cela, elle dût sans doute s’en remettre à la vertu sudorifique de ses feuilles, mais également au fait que le tremble réchauffe l’estomac refroidit. Un observateur averti aura constaté que le tremble, puisqu’il n’aime pas l’ombre, est donc une espèce thermophile. Sans aller jusque là, l’on peut néanmoins affirmer que le tremble est un arbre de pleine lumière et qu’il apprécie rien moins que venir sur des terres calcinées et incendiées. Ce pionnier n’a donc pas froid aux yeux, comme on pourrait l’imaginer au prime abord. Pourtant… Pourtant, deux points de détail viennent en contradiction (il en faut toujours) à cette thèse : Hildegarde l’appelle Aspa (espe est son nom aujourd’hui en langue allemande), l’italien tremolo. Quel rapport, me direz-vous ? Eh bien, d’aspa dérive le mot bien connu, désignant un médicament également très célèbre, l’aspirine, dont on use en cas de fièvres et d’inflammations diverses. Aspa lutte donc ici contre « l’effet chaud ». Tremolo, passé en français sous une forme guère différente (trémolo) indique cette répétition très rapide d’un même son, dont le sens familier confine au mépris à peine voilé d’exaspération. Et le tremolo rappelle le latin tremula, explicite référence aux tremblements continuels qui agitent les feuilles du tremble au moindre soupçon de zéphyr. Le botaniste explique que c’est en raison du pétiole extrêmement souple et flexible de ses feuilles qui, parce qu’il est écrasé latéralement, bouge la feuille qu’il porte de droite à gauche, toujours et encore, dès que la plus petite brise en lèche le limbe. Mais nous, nous allons nous autoriser à rêver au-delà de ce seul aspect, parce que le botaniste, pas très drôle, n’est pas toujours un poète. Le tremble tremble-t-il parce qu’il a froid ? S’il est bleu, ça n’est pas de froid, mais de peur ; de peur, tant qu’il pourrait, s’il en avait, dresser ses cheveux sur sa tête. Mais il est pratiquement glabre dans toutes ses parties, s’il frissonne, il est bien incapable de hérisser cette pilosité qu’il n’a pas. Lui dont le bois fournit matière à fabrication d’allumettes serait incapable d’en craquer une en raison de la peur, cette frousse qui le fait frissonner ! Amusez-vous à allumer un feu les mains tremblantes !
Mais point n’est question de froid. De la peur d’avoir froid, à la rigueur. Mais, en premier lieu, il s’agit bien de peur. C’est le mauvais présage aussi, la crainte et la panique face à l’imminence d’un désastre, tout cela venant assaillir une victime sans qu’elle sache ni pourquoi, ni comment, parce que redoutable, surgissant de nulle part, inidentifiable dans son origine, mais prenant des formes changeantes, comme, chaque soir, le peut faire le croque-mitaine. On a cherché, de plusieurs manières, à expliquer les tremblements du tremble. Anne Osmont écrivait qu’il « est une autre espèce dont la feuille est sans cesse agitée et qu’on nomme le tremble pour cela. Le sens populaire ne s’est pas contenté de l’explication naturelle. Avide, dans la droiture de son jugement, d’unir sans cesse le visible à l’invisible, il attribua ce tremblement continuel à la vue d’un affreux spectacle. Le tremble a pâli et il a frémi parce que Judas s’est pendu à son ombre après son odieux forfait » (3). D’aucuns ont soutenu, en particulier dans les territoires anglo-saxons, que c’est tout bonnement de son bois qu’on tira la croix du supplice (entre le motif « Judas » et celui de la « croix christique », l’on constate, une fois de plus, qu’on n’a pas été à cours d’explications farfelues, ni d’inexactitudes, encore moins d’inepties). Le tremble frémit, non seulement face aux frimas, mais parce que c’est sa fonction et dans notre intérêt qu’il la signale à notre attention, sa signature pourrait-on oser. A ce sujet, le docteur Leclerc narre, dans son Précis de phytothérapie, une bien étonnante anecdote dans laquelle le tremble joue un rôle central. Prêtons une oreille attentive à ce qu’il dit : « J’ai relaté la curieuse et énigmatique observation d’une jeune fille qui fut guérie d’une impressionnante et opiniâtre chorée, après avoir, sur le conseil d’un guérisseur, pris chaque jour quatre verres d’une décoction de 10 pour 1000 de feuilles de tremble. » Nous n’exposerons pas dans le détail ce qu’est la chorée, il y faudrait plusieurs pages. Disons que cette affection est généralement caractérisée par des mouvements involontaires et désordonnés. Le choréique a donc, grosso modo, la bougeotte, la tremblote. A cela, le guérisseur dont parle Leclerc a-t-il opposé le tremble, dont il devait probablement connaître le caractère « dansant au moindre mouvement de brise » ? Ce que pense reconnaître Leclerc, qui poursuit : « S’agissait-il d’un phénomène de suggestion ? » C’est une hypothèse qui n’a rien de saugrenu. Nous verrons tout à l’heure pourquoi en invitant un autre docteur à se joindre à notre propos. En attendant, Leclerc propose une autre hypothèse, selon lui tout à fait admissible : « La malade avait, étant enfant, fait une crise sévère de rhumatisme articulaire aigu, dont le rôle est reconnu capital dans l’étiologie de la chorée : on peut donc se demander si elle ne devait pas sa guérison au salicylpopuloside dont l’apozème du guérisseur était le véhicule » (4). Oui, et aussi : est-il raisonnable d’exclure une hypothèse en raison de l’existence d’une autre qui apparaît plus plausible ? Pourquoi, au lieu d’écarter, ne pas favoriser un phénomène d’accrétion ? Hildegarde ne précisait-elle pas, sagement, que la sève issue du bois de tremble, est une substance qui permet de potentialiser l’action des « divers onguents que tu utilises et qui seront ainsi plus efficaces contre les maladies qui frappent l’homme à la tête, dans le dos, les reins, l’estomac et les autres membres, et qui apaiseront mieux les humeurs mauvaises » ? (5). Et, donc, justement, en parlant de suggestion… Ne peut-on pas imaginer que la jeune fille choréique qu’évoque Leclerc ait pu bénéficier de l’action « mécanique » du tremble, mais également de ce qu’avait décelé le docteur Bach à son endroit, et qu’il va falloir nécessairement aborder, c’est-à-dire cet impalpable et invisible influx subtile dont chaque végétal est pourvu ? Que dit Edward Bach à propos du tremble, aspen en anglais ? (bien évidemment proche de l’aspa d’Hildegarde et de l’espe qu’utilisent les Allemands à l’heure actuelle). Il explique que cet élixir « concerne les craintes vagues pour lesquelles il ne se peut donner aucune explication, aucune raison. Le patient peut cependant être terrifié par on ne sait quoi de terrible sur le point d’arriver. Ces vagues et inexplicables craintes peuvent hanter de nuit ou de jour. Ces malades craignent souvent de parler aux autres de leurs troubles » (6). Bach avait crée sept groupes d’émotion, on ne sera pas surpris de voir l’élixir Aspen porter l’étiquette de la peur. Ce groupe de la peur, en général, porte un regard assez ample sur un ensemble d’affections récurrentes qui touchent les sujets qui en sont les malheureuses victimes : on assiste, chez eux, à une diminution rapide ou, tout au contraire, très lente de la vitalité ; on observe des infections virales et bactériennes à caractère aigu (cystite, otite, angine, etc.), et donc, chose cadrant merveilleusement avec Aspen, des rhumatismes articulaires, eux aussi aigus. Aigus, oui, c’est-à-dire en pointe, de même que les feuilles du tremble qu’on dit, pour cela, acuminées. Ainsi, pour synthétiser notre propos, pouvons-nous dire qu’Aspen affronte la lame acérée de la peur et toutes les blessures qu’elle occasionne en se frayant un chemin au sein même des êtres dont elle fait ses proies. Portons maintenant une vision plus aiguisée sur les affections spécifiques au type Aspen : peurs diffuses et fréquentes, angoisse, timidité et trac, hypersensibilité, mélancolie, émotions pouvant engendrer des réveils nocturnes récurrents, une tendance migraineuse, des affections fébriles, une fatigue sexuelle ou encore des douleurs articulaires arthritiques et/ou rhumatismales. Le haut fait qu’on est en droit d’attendre de l’élixir floral Aspen, c’est sans aucun doute sa participation active à la cicatrisation tant du corps que de l’âme, conjointement. Ce qui me permet de revenir une dernière fois sur cette jeune fille choréique : la chorée, dans ses toutes premières manifestations, se distingue par une modification du caractère : l’on devient inquiet et émotif sans véritable raison apparente. La décoction de feuilles de tremble du guérisseur explique donc aisément son action tant sur les mouvements désordonnés de la chorée que sur l’état psychique et émotionnel de la malade, Aspen ayant uni en un même creuset, si l’on peut dire, tant la chorée que la peur, c’est-à-dire la part visible et la part invisible.

Très commun partout en Europe (sauf en ses fractions trop méridionales : il est absent du Portugal, de la Grèce, de la Bulgarie et d’une grande partie de l’Espagne et de l’Italie), on a cependant la sensation que le tremble est mal connu. Pourtant, on le rencontre facilement de la plaine à la haute montagne (on le voit parfois perché à plus de 2000 m d’altitude, bien qu’à ces hauteurs il soit frappé de nanisme) où il élit domicile au sein de stations humides et lumineuses : lisière de forêt (rarement à l’intérieur, toujours à son pourtour), prairie, clairière, bosquet (parfois formé du seul Populus tremula qui, pour ce faire, n’utilise pas énormément la reproduction par voie aérienne par le biais de la pollinisation, mais par voie souterraine : ses drageons traçants, qui se comportent comme ceux du peuplier blanc, l’autorisent à couvrir de larges espaces et d’établir des campements de type coloniaire).
Lisse et de couleur brun jaunâtre quand l’arbre est jeune, l’écorce du tremble se ternit en direction du gris crevassé avec l’âge. Tout comme celle de son cousin peuplier blanc, elle est marquée de traces qu’on dirait faites à l’aide de ces longs clous quadrangulaires qu’utilisaient les charpentiers autrefois. Peut-on y voir là les cicatrices des coups portés contre Aspen ? En réalité, ces lenticelles de forme losangique sont des por(t)es qui permettent d’assurer les échanges entre l’air environnant et le suber de l’arbre.
Avant toute chose, le tremble assure sa floraison tôt dans l’année, puisqu’elle peut intervenir dès la toute fin de l’hiver. Sur le même arbre, les petits chatons femelles côtoient les longs chatons mâles qui pendent dans le vide, formant par leur union des fruits à aigrette plumeuse. Puis viennent les feuilles, presque rondes, finement dentelées, qui, vieillissant, assure à l’arbre son argentement, frémissant avec un bruit de papier de soie que l’on déchire, mais douées de mémoire (7).
Compagnons des aulnes, des frênes, des saules et des peupliers blancs comme noirs, les trembles « fixent, consolident avec leurs racines les berges de terre meuble ou de sable, que le courant des eaux tend à ronger et à détruire. Tous ombragent les masses liquides, modèrent les vents qui les agitent et par cette double action diminuent l’évaporation qui se produit à leur surface » (8). Ainsi en est-il des fonctions écologiques du tremble, bien qu’elles dépassent aisément ces quelques constats.
Le tremble compense la brièveté de son existence, 80 à 100 ans tout au plus, par une croissance très rapide, ce qui en favorise davantage la culture pour son bois blanc crémeux, très homogène et doué d’une bonne résistance mécanique. On n’en a pas tiré le bois de la croix de Jésus (il n’est pas assez robuste pour cela), mais c’est un bois qu’on peut aisément mettre à profit pour la fabrication de caisses et d’emballages, de lambris et de placages, de même que pour l’élaboration de la pâte à papier.

Le tremble en phytothérapie

Éclipsé par ses cousins peupliers noir (Populus nigra) et blanc (Populus alba) dans les pratiques thérapeutiques européennes, le tremble apparaît le plus souvent – lorsqu’on daigne le citer – en quelques lignes, en toute fin d’une synthèse consacrée à l’un ou l’autre (voire les deux) peupliers nommés plus haut. Pourtant, l’on dit souvent que son action médicinale est à rapprocher du peuplier noir et dans une mesure moindre du saule argenté (Salix alba). D’ailleurs, regroupées par des caractéristiques botaniques communes, toutes ces espèces de Salicacées, jouissent de propriétés thérapeutiques proches les unes des autres.
La tradition thérapeutique propre au tremble a retenu que ses feuilles, contenant ces deux acides phénoliques que sont la salicine et la populine, s’emploient en phytothérapie, mais bien moins fréquemment que la seconde écorce de cet arbre malgré son amertume très marquée, et pour cause, elle contient aussi de la salicine, ainsi que de cette populine qui, tout au contraire, partage avec la réglisse ce petit goût édulcoré. Viennent ensuite des tanins (dont de la corticine), une matière gommeuse, de l’acide pectique, de l’acide benzoïque, divers sels minéraux dont du calcium et du potassium.
Il est à remarquer que les chatons du tremble sont parfois cités comme faisant partie de la matière médicale. Ils mériteraient sans doute des investigations plus poussées.

Propriétés thérapeutiques

  • Fébrifuge, hypothermisant
  • Anti-inflammatoire, antalgique
  • Antiseptique cutané, astringent, kératolytique
  • Tonique circulatoire
  • Antiscorbutique (?)
  • Expectorant

Note : les chatons sont donnés comme antiseptique de l’appareil urinaire et diurétique puissant.

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère respiratoire : toux, bronchite
  • États de faiblesse, fièvre, accès de fièvre (en particulier chez l’arthritique), état grippal
  • Troubles de la sphère vésico-rénale : prostatisme (chatons), lithiase rénale (chatons), infection de l’appareil urinaire
  • Troubles de la sphère circulatoire : hémorroïdes
  • Troubles locomoteurs : douleurs rhumatismales et arthritiques
  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : colite, diarrhée
  • Affections cutanées : plaie infectée, plaie scorbutique et syphilitique

Modes d’emploi

  • Infusion de feuilles fraîches.
  • Décoction de chatons frais.
  • Décoction de seconde écorce fraîche.
  • Décoction concentrée de seconde écorce (pour usage externe).
  • Lessive de cendres de rameaux de tremble en fomentation, lavage, compresse.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Récolte : la seconde écorce se prélève sur de jeunes rameaux d’un à trois ans au tout début du printemps ; les feuilles, un peu plus tard, en mai et juin (remarquons qu’elles tolèrent la dessiccation).
  • Le tremble, de par les dérivés salicylés qu’il contient, devra être utilisé avec circonspection par les personnes qui sont allergiques à l’aspirine (ou s’en abstenir, tout bonnement, du moins par voie interne). Attention également en cas d’hémophilie, de menstruations trop abondantes en général, etc.
  • Autre espèce : le peuplier faux-tremble (Populus tremuloides). D’origine nord-américaine, il était autrefois usité comme vermifuge, et doit très certainement regorger de secrets et de valeurs thérapeutiques qui ne sont très probablement pas parvenues jusqu’à nos oreilles européennes.
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    1. Est-ce bien du tremble dont parle Dioscoride dans les lignes annexées au chapitre qui concerne le peuplier blanc ? En effet, dans le Livre I de la Materia medica, chapitre 92, l’on trouve les informations suivantes : « Les feuilles du tremble (appliquées avec du vinaigre) aident aux douleurs de la goutte. La résine qui se distille du tronc se met dans les emplâtres. L’on donne (avec utilité) la graine, pour la prendre en breuvage dans du vinaigre en cas de mal caduc (= épilepsie). »
    2. Hildegarde de Bingen, Physica, p. 176.
    3. Anne Osmont, Plantes médicinales et magiques, p. 124.
    4. Henri Leclerc, Précis de phytothérapie, pp. 128-129.
    5. Hildegarde de Bingen, Physica, p. 176.
    6. Edward Bach, La guérison par les fleurs, p. 92.
    7. Science & Vie, mars 2013, p. 57 : « Le tremble se souvient d’un coup de vent pendant presque une semaine ! […] Trente minutes après que la branche de l’arbre a été pliée, l’expression d’un gène, jusqu’alors inactif, se déclenche. Cependant, lorsque la torture se répète chaque jour, ce gène cesse de s’exprimer. Et il faut attendre entre cinq et sept jours de repos pour qu’il soit prêt à se déclencher à nouveau. Ce souvenir de la torsion subie permet à un arbre exposé au vent de s’habituer, en quelque sorte, à la sensation.
    8. Émile Cardot, Le manuel de l’arbre, p. 9.

© Books of Dante – 2020

L’écorce martelée du tremble.

L’yeuse (Quercus ilex)

L’yeuse. L’on pourrait dire la yeuse, non pas pour volontairement commettre une faute d’orthographe – l’élision de l’article défini « le » devant un mot débutant par une voyelle étant obligatoire – mais avant tout afin de montrer que l’yeuse est un arbre portant un nom femelle. Il est, avec l’hièble, de ces mots-plantes dont on hésite à déterminer le genre, le « l’ » n’y aidant pas. Mais l’hièble n’est pas l’yeuse. L’hièble, ou encore sureau en herbe, n’est pas un arbre, mais elle est au « grand » sureau noir ce que l’yeuse est aux chênes, pédonculés et rouvres entre autres. C’est-à-dire une créature bien plus humble, montrant que la plante femelle devrait nécessairement prendre abri à l’ombre de ces géants qui portent, de facto, obligatoirement un nom masculin (car il ne faudrait pas oublier que ce qui est mâle est grand, beau et fort, etc.). Certains se sont même laissés prendre à affirmer que les arbres, par leur haute taille, devaient donc porter un nom masculin, et les herbettes un nom féminin. Dans la réalité, cela n’est pas si simple, la partition entre ces deux aspects végétaux n’étant pas toujours tranchée par la seule réponse du genre. On a bien sûr voulu masculiniser l’hièble (en l’appelant petit sureau par exemple). On a fait de même avec l’yeuse : on ne compte plus le nombre de fois où elle se dénomine par les mots « chêne vert ». Non, non, l’yeuse est femelle, et pis c’est tout. Déjà que ne sont pas nombreuses les espèces d’arbres – petits arbres et arbustes pour la plupart – à porter des noms femelles, on ne peut pas se permettre, pour je ne sais quel étrange et pernicieux prédicat, de réduire ce nombre à l’état d’une peau de chagrin.
Il y a pourtant un problème avec l’yeuse : c’est justement cette « femellité ». Même s’il lui arrive de surpasser très largement les chênes pubescents qu’elle fait pâlir à vue d’œil, sachant que dans certains contrées du sud de l’Europe, il se voit des yeuses dont la stature et la grandeur dépassent aisément celles des chênes pubescents les plus vigoureux. Apulée, dans L’âne d’or, n’évoque-t-il pas le cas d’une énorme yeuse ? Certaines mauvaises langues pourraient dire que la prouesse est facile, puisque le chêne pubescent compte parmi les petits chênes : la hauteur maximale de Quercus pubescens n’excède pas 25 m, bien qu’il ne dépasse que très rarement les 15 à 20 m (on peut dire que 15 m de hauteur est une valeur habituelle pour ce chêne qui ne sait pas toujours sur quel pied danser, se faisant tantôt appeler chêne blanc, tantôt chêne noir). En tous les cas, les botanistes ne s’y sont pas trompés, l’appelant parfois humilis, c’est-à-dire « petit ». Mais n’était-on pas censé parler du chêne vert, pardon, de l’yeuse ? Oui, j’y viens. Mais le chêne pubescent est bien pratique, il va me permettre de rehausser mon propos, de même qu’un trait de khôl aiguise le regard d’une femme. Dans le sud de la France, dans les Baronnies drômoises par exemple, les deux espèces se côtoient, et sont toutes les deux privilégiées par l’homme en tant qu’essences truffières. Parfois, l’on croise des forêts mixtes desquelles disparaît le chêne pubescent dès lors que les conditions de vie lui déplaisent. Il a beau être un pionnier, l’yeuse l’est plus encore, colonisant les espaces nus, les terrains superficiels et caillouteux, voire médiocres : c’est alors qu’il prend le pas sur le chêne pubescent quand ce dernier, parfois réduit à l’allure de gnome végétal, ne peut plus tolérer des conditions d’existence trop dégradés, et des sols non plus seulement secs mais arides, l’yeuse réussissant mieux, même par manque d’eau, que le chêne pubescent qu’on voit alors en mauvaise posture : durant l’hiver, l’arbre porte ses feuilles toutes sèches, comme s’il n’avait pas la force de les faire tomber. La botanique nous explique que ce phénomène porte un nom, la marcescence. Cela signifie que la caducité ne semble être assurée que par les jeunes feuilles qui, au printemps suivant, expulsent sans ménagement, ces vieilles machines toutes desséchées que, pour un peu, l’on pourrait croire habitées d’un peu de vie, si ce n’était leur couleur. Mais, en plein hiver, l’effet est frappant : n’a-t-on pas l’impression que ce chêne souhaite concurrencer l’yeuse, dite chêne vert, parce qu’elle garde ses feuilles – evergreen disent les Anglais – toute l’année ? A l’école, on apprend généralement que les feuillus perdent limbes et pétioles à l’approche de l’hiver, que les conifères s’en distinguent en conservant leurs aiguilles des années durant. Dans les faits, et même sous nos latitudes, cela n’est pas toujours exact : considérons un conifère qui perd ses aiguilles chaque année comme le mélèze (Larix decidua). Et cette autre yeuse, feuillue, toujours verte, qu’importe la saison.
Si son nom ne trompe pas, ce Quercus qu’on attribue à tous les chênes, il est cependant accompagné de l’adjectif ilex. Or, ilex c’est le houx commun (Ilex aquifolium), autre arbre aux feuilles toujours vertes, tolérant tout comme l’yeuse tant les espaces lumineux que l’obscurité. D’ailleurs, ilex était l’ancien nom latin de l’yeuse chez les Romains de l’Antiquité, ainsi nommée non pas tant en raison de la verdeur de ses feuilles, mais par le fait que les feuilles de l’yeuse sont épineuses comme celles du houx. Vernissées et coriaces sont deux caractéristiques qui rapprochent encore l’yeuse du houx. Son écorce assez fine rappelle, elle aussi, celle du houx. De gris clair, elle passe au noir avec le temps. (Pour toutes ces raisons, on surnomme parfois l’yeuse chêne faux-houx.) Cela participe, avec la ramure dense et serrée de l’yeuse, à faire de cette espèce de chêne une essence ombrageuse, bien distincte des autres chênes de par les caractères frappants de son anatomie que nous avons énumérés.

Espèce méditerranéenne, l’yeuse n’a échappé ni aux Grecs ni aux Romains. Par exemple, en Arcadie, elle était consacrée à Pan le Lumineux, ainsi qu’à Héra comme le signale Pausanias, géographe voyageur né en Lydie au début du II ème siècle après J.-C. Autrement dit, cela signifie que ses observations suivent de près celles d’un autre Grec né dans cette Asie dite mineure, à savoir Dioscoride, qui connaît autant le chêne, le hêtre que l’yeuse, tous arbres qu’il regroupe au sein du même chapitre, attendu que l’yeuse est de vertu semblable aux deux autres, et qu’en ce qui concerne ses glands, ils « surmontent en vertu ceux du chêne » (1). Le chêne vert, dont on recherche la seconde écorce, est réputé pour son astringence, dont des tanins (environ 15 %) sont responsables (dans l’économie domestique, cela implique que l’yeuse trouve une justification à des emplois similaires à ceux qu’offrent les Quercus robur ou encore pedunculata, comme à travers, par exemple, le tannage des peaux). Mais puisque nous évoquons Dioscoride, abordons l’aspect médical de la chose. La décoction d’écorce d’yeuse se donne en cas de flux gastro-intestinaux anormaux comme la dysenterie ou pulmonaires (crachements de sang), ou en cas d’une trop grande abondance du flux menstruel. Dioscoride accorde aux glands les mêmes effets. En interne, ils ont vertu diurétique et sont présentés comme antidote des morsures des animaux venimeux. Mais on prévient qu’une consommation trop abondante de glands peut provoquer des flatulences et des migraines. Extérieurement, on peut les broyer, de même que les feuilles, puis les emplâtrer sur les enflures et les inflammations. Accompagnés de sel et mêlés à de l’axonge, les glands profitent aux ulcères malins ainsi qu’aux indurations. Enfin, l’écorce de la racine d’yeuse seule, préparée en décoction, permettait d’obtenir selon Dioscoride une teinture capillaire de couleur noire.
A une semblable époque, Pline signale l’antériorité de l’adoration dont l’yeuse fut l’objet, puisqu’il fait référence à un chêne vert depuis longtemps vénéré comme arbre sacré à une époque remontant vraisemblablement aux Étrusques, ainsi qu’un trio de chênes verts particulièrement adorés par les Tiburtes, un peuple à l’origine quelque peu obscure, s’étant alliés aux Gaulois afin de s’opposer à Rome en 360 avant J.-C. On peut donc en conclure que les Romains obtinrent l’yeuse en héritage et que le caractère sacré de cet arbre lui fut conservé. En tous les cas, c’est ce que semble suggérer les multiples traces écrites que l’on doit aux auteurs antiques, tant de langue latine que grecque (de même que des auteurs beaucoup plus tardifs qui n’hésitèrent pas à rappeler l’éclatant passé de l’yeuse).
Le caractère distinctif le plus marquant concernant ce chêne, c’est la relation établie entre lui et le feu et sa chaleur : on dit de son bois que c’est un excellent combustible, ce que cherche à exposer ces quelques vers :

« De tous les bois, celui qui donne la chaleur la plus forte est le chêne vert
Nul ne peut lui résister sans dommage.
A qui veut lui rendre hommage de trop près, la tête devient douloureuse
Et son âcre cendre fait pleurer l’œil » (2).

Si chaud est le bois de l’yeuse qu’on a cru que l’arbre lui-même était à même de produire le feu, et qu’il lui était possible de dominer un animal qu’on associe plus volontiers à cet élément : « Le lion foulant les rameaux ou les feuilles de l’yeuse, devient tout à coup très craintif » (3). En plus du feu de la Terre, l’yeuse a quelque rapport avec celui du Ciel : attirant la foudre (cf. Aristophane) – outre une pragmatique fonction de paratonnerre – on a vu dans cet augure favorable une bonne raison de placer l’yeuse sous le patronage de ces divinités fulgurantes, Jupiter et Zeus en premier lieu. En résumé, pour les Anciens, l’yeuse, en produisant le feu, permet de réchauffer l’homme et de lui apporter la lumière matérielle comme spirituelle (le rameau d’or virgilien serait-il un rameau d’yeuse, s’interrogent certains ?). De plus, elle semble tout disposée à s’offrir en sacrifice, car en attirant sur elle la foudre, elle l’écarte donc de l’homme. Pourtant, malgré ces bons états de service, l’yeuse fut, on ne sait trop pourquoi, jugée en paria, contrairement au cèdre et au chêne, qu’il soit robur, pedunculata ou autre. Le Chêne, quoi ! Angelo de Gubernatis qui, semble-t-il, avait une grande affection pour l’yeuse, n’en décolérait pas, bien que dans ses lignes, cela soit avant tout une tristesse résignée et une incompréhension qui se manifestent au premier chef, d’autant plus que, très anciennement, du chêne à l’yeuse, c’était kif-kif, les mêmes rôles mythologiques étant aussi bien attribués à l’une qu’à l’autre. Avant qu’une césure ne vienne écarter l’yeuse de tous les autres chênes. On utilisa, tout comme de nos jours, bien peu de chose pour défaire l’illustre réputation de l’yeuse. Ses feuilles sombres, dont le vert dure toujours, orientèrent l’yeuse malgré elle dans la voie qu’empruntent généralement les arbres funéraires (ce qui, dans bien des cas, implique aussi l’idée de résurrection, ne l’omettons pas : par exemple, dans le huitième livre des Métamorphoses, Ovide explique qu’après sa chute mortelle, le corps d’Icare fut dissimulé « sous les branches touffues d’une yeuse ».), c’est-à-dire ces arbres que, sans les accabler davantage, Sénèque jugeait tristes : l’if, le cèdre et le cyprès. C’est par la méconnaissance de son ancestrale et illustre réputation, qu’on a, selon Angelo de Gubernatis, bafoué l’yeuse, qui apporte un semblant d’explication à l’outrage qui la frappe selon lui, regrettant que « le sort mythologique du chêne vert a[it] été des plus malheureux » (4). Bien plus, il devint aussi un arbre infernal et fut, de fait, associé tant aux Moires qu’à la déesse Hécate (5), comme si la « déchéance » dans laquelle on avait fait tomber cette divinité devait nécessairement s’accompagner de celle du chêne vert qui, désormais considéré comme de mauvais augure, sera condamné, calomnié et jugé infâme.
Comme si l’infamie ne suffisait pas, le christianisme, lui aussi, a éreinté l’yeuse d’ignoble manière comme nous allons pouvoir en prendre connaissance grâce à cet extrait que nous communique encore Angelo de Gubernatis : « Lorsqu’il fut décidé à Jérusalem de crucifier le Christ, tous les arbres se rassemblèrent et s’engagèrent d’une seule voix à ne pas livrer leur bois pour l’instrument de l’indigne supplice. Mais il y avait aussi un Judas parmi les arbres. Lorsque les Juifs arrivèrent avec les haches pour découper la croix destinée à Jésus, tous les troncs se brisèrent en mille petites pièces, de manière qu’il fut impossible de les utiliser pour la croix. Le seul chêne vert resta debout tout entier et livra son tronc pour qu’on en fit l’instrument de la passion » (6). Ce qui, en plus d’être parfaitement odieux, est aussi fort curieux : la croix christique a donné lieu à maintes interprétations quant aux diverses essences de bois qui soi-disant la composèrent. Mais, depuis que je tombe sur ce motif récurrent, je n’ai souvenir d’aucune mention faisant référence explicitement à l’yeuse. Ceci explique l’horreur superstitieuse de certains à l’endroit du chêne vert. Ce jeu qu’est la vie n’est pas, au reste, autrement fait d’attraction et de répulsion, d’amour et de désamour, de cours et de décours, d’adoration et, donc, d’abhorration. Comment trouver raison, bonne ou mauvaise, à sa propre détestation ? C’est assez simple : on peut accuser son chien ou celui du voisin d’avoir la rage pour s’autoriser à l’abattre ou à le noyer. Comment, au lieu de devenir un martyr, le chêne vert est-il devenu, aux yeux de certains hommes, un traître dont il est bénéfique et souhaitable de se méfier ? C’est là une question dont l’énonciation de la réponse est beaucoup plus délicate. Mais rien n’est universel, si ce n’est la bêtise. En certaines périodes, en d’autres lieux, on se moqua pas mal de ce que les contempteurs de l’yeuse purent raconter à son sujet. On l’ignorait même. Et chacun voit midi à sa porte. Rendons-nous en Russie pour ce faire : à 450 km au sud de Moscou, à Voronej, et à une époque assez lointaine où cette ville russe comptait moins d’habitants que les chênes verts poussant alentours. Considérons encore cette autre localité russe, Saratov, 500 km plus à l’est de la précédente. Eh bien, dans ces deux cités, le chêne vert était de ces espèces auprès desquelles on adressait des suppliques de guérison. Ainsi l’yeuse accueillait-elle le mal des enfants atteints de consomption (ce que justifie, encore, l’essence ignée de cet arbre). Consolateur, le chêne vert sait nous rappeler à quel point son gland constitua, au sens mythique, la première nourriture, « l’antique provende ». Ce qui ne se peut comprendre si l’on considère l’astringence des glands du seul Quercus ilex. Mais, en Espagne, de même qu’en Afrique du Nord, on rencontre une sous-espèce de chêne vert, le chêne vert à glands doux (Quercus ilex ssp. ballota), dont les amandes peuvent se croquer fraîches tel que, chose confirmée par une dame d’origine kabyle à qui j’ai acheté maintes fois des pistaches et qui avait le regret de ces glands doux (à ne pas confondre avec les glandus dont on peut se passer). On faisait aussi sécher ces glands, que l’on réduisait ensuite en une poudre finement moulue, formant une sorte de farine dont le pain, très pâteux qu’on en tirait, fournissait le nécessaire en temps de disette. Nourrissant, le gland savait l’être. Au Nuristan (une région afghane), il permettait, dit-on, de nourrir une autre sorte d’appétit : il était, d’après sa forme, aphrodisiaque. Si l’esprit commande, alors soit !


  1. Dioscoride, Materia medica, Livre I, chapitre 120.
  2. Extrait du Chant des Arbres de la Forêt, cité par Robert Graves, Les mythes celtes. La Déesse blanche, p. 243.
  3. Jean-Baptiste Porta, La magie naturelle, p. 30.
  4. Angelo de Gubernatis, La mythologie des plantes, Tome 2, p. 82.
  5. Une divinité dont, selon toute apparence, Angelo de Gubernatis ignorait tant le rôle que les fonctions, ce qui lui fit écrire les absurdités suivantes : « Les anciens Grecs et Romains avaient commencé à entamer quelque peu la réputation de cet arbre honorable, en le consacrant à l’impure Hécate [Comment ne pas rire ?], en couronnant de feuilles de chêne vert les trois Parques funéraires et le dieu ivrogne Silène » (Angelo de Gubernatis, La mythologie des plantes, Tome 2, p. 83). Pour peu qu’un corvidé aux ailes noir métallique se perche sur ses branches, et c’est la fin, l’yeuse se voit obligatoirement conduite vers le groupe des arbres prophétiques funestes. La lecture de Gubernatis au sujet de la déesse Hécate et des Moires est bien évidemment honteuse : elle l’est tout autant que ce qu’il dénonce, c’est-à-dire la déchéance de l’yeuse à ses yeux.
  6. Angelo de Gubernatis, La mythologie des plantes, Tome 2, pp. 88-86.

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