L’éleuthérocoque (Acanthopanax senticosus)

Synonymes : ginseng russe, ginseng de Sibérie, buisson du diable, racine de la taïga, poivre sauvage, eleuthero, touch-me-not, shigoka, ciwujia, kan jang.

Eleutherococcus est l’étrange nom de genre accordé à un groupe de plantes de la famille des Araliacées (qui comprend aussi le lierre grimpant, Hedera helix) par le botaniste russe Carl Johannes Maximowicz (1827-1891) en 1859, soit quelques années après l’identification de cet arbuste dans son habitat naturel, c’est-à-dire les sous-bois humides mais bien drainés, les sols riches mi-ombragés ou parfois très ensoleillés, des forêts montagneuses mixtes ou à leur orée broussailleuse, d’une grande zone géographique située à l’est de l’Asie, comprenant notamment la Sibérie orientale, les provinces septentrionales de la Chine (Hebei, Shanxi), le Japon et la Corée, où cet arbuste robuste est très abondant, malgré les conditions rudes qui règnent en la plupart de ces lieux : les températures (qui peuvent atteindre les – 30° C) obligent l’éleuthérocoque à la rusticité et à la résistance au froid, ce qu’il fait au reste avec assez de facilité, étant d’ailleurs tributaire du gel pour s’assurer une germination plus aisée bien que fort lente : les semences de l’éleuthérocoque doivent subir l’épreuve du froid pour mieux réussir dans la vie. Si vous souhaitez vous-même semer cette plante dans votre jardin – des semences sont disponibles à la vente sur le site du Conservatoire National des Plantes –, vous aurez tout intérêt à les stocker préalablement au congélateur pendant quelques mois avant toute tentative de semis. L’éleuthérocoque se doit d’enregistrer cette épreuve afin de communiquer ce pouvoir inscrit en lui, à qui consommera cette plante, comme, par exemple la longévité, tel que le conseille la médecine traditionnelle chinoise depuis plusieurs millénaires (tonifiant du qi, renforçant l’énergie du méridien de la Rate et nourrissant de l’énergie du méridien des Reins, l’éleuthérocoque n’a effectivement pas usurpé sa réputation de plante de longue et bonne vie). « L’éleuthérocoque voudrait que les gens ne vieillissent pas, qu’ils n’aient pas peur de la mort, qu’ils ne se laissent pas immobiliser par des angoisses inutiles et qu’ils profitent de la vie très, très longtemps. Un sacré défi, mais lui qui pousse dans les froidures et la pauvreté des steppes, il connaît la valeur de la vie »1. L’éleuthérocoque a beau couvrir uniquement ses jeunes rameaux d’épines (à l’image du rosier, il protège essentiellement ce qui est fragile), on pressent à quel point il souhaite assurer une protection, tout d’abord face aux différents travers que l’homme est susceptible de croiser tout au long de son existence, mais également en pratique : par exemple, au Japon, c’est l’un de ses cousins, Acanthopanax sieboldianus, dont on forme des haies qui, dit-on, résistent bien à la pollution, mais qui, surtout, clôturaient autrefois la périphérie des maisons des samouraïs, convenant néanmoins qu’une fois l’hiver venu, l’épine à elle seule n’entrave pas le rayon des regards indiscrets.

Ce petit arbuste de deux à trois mètres de hauteur est couvert de feuilles caduques longuement pétiolées, palmatilobées par trois à sept, et dont chaque lobe est soigneusement dentelé sur son pourtour. Afin de rappeler sa parenté avec le lierre grimpant, on lui voit arborer, généralement en juillet, des ombelles globuleuses dont les fleurs mâles sont violettes et les femelles de couleur jaune verdâtre. L’union des deux sexes produit des grappes de baies noires et charnues.

L’éleuthérocoque en phytothérapie

L’éleuthérocoque est une plante assez semblable au ginseng en ce qui concerne ses propriétés même s’il a été largement ignoré par rapport à ce dernier. Il possède justement des composés similaires aux ginsénosides de Panax ginseng. C’est d’ailleurs en recherchant une plante sauvage qui, par analogie, posséderait le même portrait thérapeutique offert par le ginseng, que le professeur Brekham, directeur du département de physiologie et de pharmacologie de l’Institut biologique d’Extrême-Orient de l’Académie des sciences de l’ex URSS situé à Vladivostok, entama de premières études dans les années 1950 (et pour plusieurs décennies), faisant connaître cette plante médicinale à l’Occident au milieu des années 1970.

De la racine cylindrique bien droite ou au contraire très ramifiée de couleur brun foncé, l’on retire un certain nombre de composants dont beaucoup sont doués d’une action pharmacologique très nette. Tentons, sans trop dire d’âneries, de faire un inventaire de tous ces éléments.

Tout d’abord, nous voyons des glycanes, plus précisément des éleuthéranes, auxquels on a attribué les lettres de l’alphabet pour plus de commodité (A, B, C, D, E, F et G). A leur côté, se trouve ce que l’on appelle d’un nom proche, les éleuthérosides, eux aussi identifiés par des lettres : éleuthéroside A (glycoside de daucostérol), éleuthéroside B2 (glycoside de syringine), éleuthéroside C (polysaccharide), éleuthéroside D (lignane), éleuthérosides I, K, L et M (saponines triterpènes). En plus de cela, on y croise de la sésamine et du syringarésinol (deux autres lignanes), une coumarine (isofraxidine), des phénylpropanoïdes, des phytostérols (β-sitostérol), des flavonoïdes, une foule de sels minéraux et d’oligo-éléments (calcium, potassium, sodium, magnésium, fer, cuivre, zinc, manganèse, chrome, bore, phosphore, strontium, aluminium, baryum, etc.).

Bien que non usitées à l’instar des racines, les baies de l’éleuthérocoque renferment divers acides (caféique, vanillique, férulique, benzoïque et p-coumarinique), ainsi que des éléments minéraux comme le calcium, le magnésium et le potassium. Quant aux feuilles, leur hydrodistillation permet d’en retirer une huile essentielle dans laquelle on trouve une bonne centaine de molécules aromatiques dont une demi douzaine seulement forme la moitié de ce produit : des sesquiterpènes (β-carophyllène, germacrène D, β-bisabolène, α-humulène) et des sesquiterpénols (α-bisabolol).

Propriétés thérapeutiques

  • Adaptogène +++, accroît l’énergie, vitalisant, stimulant et tonique physique, augmente la capacité de résistance de l’organisme à l’effort et à l’égard de facteurs nocifs de nature physique, chimique ou biologique (poisons, certains médicaments chimiques, radiations ionisantes, modification des températures, décalage horaire, agents infectieux : bactéries, virus, parasites comme le trypanosome), améliore la récupération après l’effort, stimulant des surrénales mais réduit l’augmentation de la corticostérone suite à l’irruption d’un stress (on observe une libération plus économique et plus efficace de cette hormone)
  • Stimulant du système nerveux central, tonique nerveux, neuroprotecteur, améliore la mémoire et les fonctions cognitives, tonique psychique
  • Stimulant des glandes sexuelles, tonique sexuel, favorise la sécrétion androgénique
  • Immunostimulant, immunomodulateur, protecteur immunitaire, promoteur des cellules cytotoxiques et des lymphocytes
  • Anti-infectieux : antiviral à large spectre (virus à ARN : grippe, rhinovirus, virus respiratoire syncytial)
  • Hypoglycémiant, antihyperglycémiant, hypolipémiant, hypocholestérolémiant, hépatoprotecteur
  • Antistress, relaxant, sédatif, calmant
  • Anti-inflammatoire
  • Améliore la micro-circulation sanguine cérébrale, contribue au maintien d’une bonne circulation sanguine
  • Apéritif, stimulant du transit
  • Favorable à la bonne santé du système respiratoire
  • Antitumoral
  • Préventif de l’ostéoporose

Usages thérapeutiques

  • Quand on est déjà patraque physiquement : asthénie physique et sexuelle, fatigue, épuisement, surmenage, état de faiblesse et de langueur, stress physique, immunodéficience, convalescence
  • Quand on est déjà patraque psychiquement et intellectuellement : stress psychique, faiblesse intellectuelle, tension nerveuse, manque de tonus intellectuel, mémoire défaillante, manque de concentration
  • Quand on ne souhaite pas être patraque : toute situation exigeant de soutenir une attention, une vigilance, une concentration plus intenses qu’à l’accoutumée, supporter des efforts physiques intenses (entraînement sportif, épreuves d’exception : par exemple, meilleure adaptation à l’apesanteur chez les cosmonautes, contrer les effets du décalage horaire, lutter contre le froid) de même que psychiques et intellectuels (épreuves d’examens, etc.)
  • Autres troubles du système nerveux : angoisse, amélioration de l’humeur, insomnie
  • Troubles de la sphère respiratoire : rhume, infection des voies respiratoires, maladies pulmonaires obstructives chroniques
  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : constipation
  • Réduire la glycémie sanguine, endiguer le diabète
  • Prophylaxie contre le développement du cancer, carcinome du sein, de l’estomac, de la bouche, des ovaires, mélanome cutané, intoxication chimique liée à la chimiothérapie, difficulté à supporter les séances de radiothérapie (l’éleuthérocoque fut administré après la catastrophe de Tchernobyl d’avril 1986)
  • Céphalée

Modes d’emploi

  • Poudre de racine à diluer dans un jus de fruits ou présentée en gélules (extrait sec).
  • Extrait hydro-alcoolique : deux à trois prises de 30 gouttes chacune par jour (on peut fabriquer une teinture-mère de ménage en faisant macérer une partie de racine d’éleuthérocoque dans cinq parties d’alcool (style alcool pour fruits titrant 40 à 45°).
  • Décoction de racines mondées en petits fragments. Faire frémir jusqu’aux bouillons de l’ébullition. Dès qu’ils surviennent, couper le feu, laisser infuser à couvert pendant ¼ d’heure.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Récolte : la racine âgée de deux à trois ans s’arrache à l’automne ou bien au début du printemps. On la sèche intégralement, puis on la pile jusqu’à obtenir de tout petits fragments. La poudre exige un mixeur puissant pour se former.
  • Peut-on prétendre que l’éleuthérocoque n’est pas toxique ? Probablement. Affirmer qu’il est inoffensif, en revanche, serait beaucoup plus risqué, car de nombreuses contre-indications ont été relevées : la prise d’éleuthérocoque est incompatible avec la consommation d’alcool, de thé et de café, avec un traitement contre l’insomnie (hexobarbital, etc.), l’usage d’anti-inflammatoires non stéroïdiens, lors d’un traitement anticoagulant, anti-agrégeant, antidiabétique et/ou cardiotonique (digoxine, etc.). L’éleuthérocoque est un inhibiteur enzymatique : sa consommation peut endiguer la bio-transformation de médicaments pris en parallèle. Certains états de santé – maladies auto-immunes, greffe récente, apnée du sommeil, narcolepsie, maladies mentales, hypertension (Une fois oui, une fois non…), endométriose, état fébrile avec fièvre supérieure à 39° C, etc. requièrent l’attention du praticien. Chez l’enfant de moins de 12 ans, l’éleuthérocoque n’est pas recommandé, de même que chez la femme enceinte et celle qui allaite. En tous les autres cas, il est préférable d’éviter les prises tardives (jamais après 17h00), de même qu’une consommation quotidienne organisée sur un trop long temps (une cure d’éleuthérocoque oscille entre six semaines et trois mois). Un surdosage, une utilisation inappropriée, peuvent être susceptibles de provoquer un certain nombre de désagréments dont nervosité, excitation, irritabilité, palpitations et tachycardie, angoisse, confusion, tendance à l’insomnie, maux de tête, etc.
  • Associations possibles : avec le ginseng, l’ortie, la prêle, etc.
  • Autres espèces : le himeukogi (Eleutherococcus sieboldianus), le wu jiu pi (Acanthopanax gracilistylus), etc.

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  1. Guy Fuinel, L’amour et les plantes, p. 68.
  2. Il a été remarqué que cet éleuthéroside possédait un caractère cumulatif dans l’organisme avec le temps. Ainsi se retrouve-t-il dans la rate et le pancréas, mais également dans d’autres glandes du corps (hypophyse, surrénales).

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La stévia (Stevia rebaudiana)

Synonymes : feuille de sucre, feuille de miel, miel-yerba, herbe douce, feuille sucrée du Paraguay, plante sucrée du Paraguay, stévia de Rebaudi, chanvre d’eau. En anglais : candy leaf, sweet leaf, honey leaf. En chinois : 甜菊.

Pendant près d’un millénaire, les Indiens Guarani côtoyèrent une plante avant que le reste du monde soit informé de son existence. Cette plante, si jalousement gardée durant des siècles, parvint tout de même en Europe dès le XVIe siècle en compagnie de tout un contingent d’autres plantes sud-américaines. Mais il semble qu’on s’y soit peu intéressé pendant tout ce temps, malgré sa propriété de goûter sucré sans en comporter les désavantages. C’est au Paraguay que revint l’honneur de faire publiquement émerger cette plante jusqu’alors connue uniquement des Guarani qui l’employaient couramment afin de corriger l’amertume du maté (de même qu’on met du sucre dans le café). Elle était vue par eux comme une plante miraculeuse, sorte de panacée comme la plupart des yuyos et pour nous autres la sauge officinale par exemple. Mais méprisée, la culture de cette plante resta longtemps marginale et peu remarquée. Pourtant, à la fin du XIXe siècle, s’amorça un mouvement de reconnaissance de celle à qui Antonio José de Cavanilles donna en 1797 le nom de Stevia en l’honneur du botaniste espagnol de la Renaissance Pedro Jaime Esteve, latinisé en Petrus Jacobus Stevus (1500-1556).

Après que les Indiens Guarani lui en eurent confié des plants, le botaniste Moïse Bertoni (né en Suisse en 1857, parvenu au Paraguay en 1887, décédé au Brésil en 1929) étudia longuement cette plante que les autochtones nommaient ka’a heê (l’herbe douce) ou encore ka’a eirete (l’herbe à miel). Le sage, comme on surnommait Bertoni, ne se contenta pas que de la stévia, puisqu’il étudia également le maté entre autres. Il est reconnu comme étant le « découvreur » non autochtone de la stévia en 1887. En 1900, un chimiste paraguayen, Ovidio Rebaudi (1860-1931), se pencha sur les propriétés physico-chimiques de la stévia. A cette occasion, il découvrit que le goût sucré de la plante était causé par quelque chose d’autre que le saccharose. En 1908, Rasenack isola l’un des principes sucrés, le stévioside, tandis que l’année suivante, un autre chimiste-pharmacien fit la remarque que la culture de la stévia au Paraguay connaissait un succès grandissant. En 1931, ce fut au tour de deux chimistes français, M. Bridel et R. Lavieille, de partir à la recherche du principe sucrant de la stévia. Ils tirèrent des feuilles 6 % d’une substance cristallisée de couleur blanche, le stévioside.

En 1941, le blocus allemand de la Grande-Bretagne contraignit les Anglais, qui rencontraient des difficultés d’approvisionnement, à rechercher un substitut au sucre qui ne leur parvenait plus. En réaction aux entraves économiques, ils entreprirent la mise en culture de la stévia, ce qui n’est pas complètement idiot, le climat britannique convenant mieux à la stévia qu’à la canne à sucre ! Comme les Européens continentaux avec la betterave, à l’époque des blocus napoléoniens du XIXe siècle, les Anglais rencontrèrent peu de succès avec ces cultures de stévia, au contraire des Japonais qui tentèrent de premiers essais sous serre en 1954. Les bons résultats qu’ils en obtinrent les autorisèrent, dès la fin des années 1960, à interdire la totalité des édulcorants de synthèse sur l’ensemble du territoire japonais dont le diaboliquement célèbre aspartame. Cette superbe opportunité pour la stévia explique qu’actuellement 40 % du marché japonais des édulcorants soient occupés par cette plante, ce qui n’est pas qu’un emploi anecdotique, comme on peut le voir en Occident1. Cet emploi s’explique aussi pour des raisons qui poussèrent de plus en plus de Japonais à abandonner le sucre, facteur d’obésité, de diabète et de carie dentaire. Cela en fait une plante impliquée dans bien des préparations alimentaires au Japon, d’autant plus que sa qualité dulcorante se double d’une totale absence de toxicité.

Par manque de place, la culture de la stévia s’est orientée en direction de la Chine qui fournissait en 2012 plus des ¾ du marché mondial de stévia, approvisionnant largement une bonne part de l’Asie du Sud-Est (Thaïlande, Corée du Sud, Taïwan, Malaisie, etc.), formant là l’une des trois zones mondiales d’utilisation de la stévia, qui se distingue très bien de celle formée par l’Amérique du Sud (Paraguay, Brésil, Argentine, Colombie, Pérou, Bolivie), l’Amérique centrale (Mexique) et le sous-continent indien, où l’on fait, en plus de la cultiver, un usage coutumier de la plante, au contraire de la troisième grande zone géographique qui ne comprend aucun grand pays producteur et qui ne fait de la stévia qu’un usage « moderne » au travers des seuls glycosides de stéviol, négligeant la plante entière qu’en ces pays (Amérique du Nord, Russie, Europe, Océanie) l’on connaît peu ou pas du tout. Le fort potentiel biologique de la stévia a fait que cette plante est cultivée aussi bien au Kenya qu’en Europe méridionale (Espagne, Italie, Grèce), ce qui est louable dans la perspective de faire connaître ce trésor végétal et non de faire preuve de biopiraterie qui ne profite jamais aux populations de la zone géographique d’origine de la stévia, c’est-à-dire les paysans de la cordillère paraguayenne d’Amambay, au nord-est du pays. Pas sûr, en effet, qu’on pense aux Guarani quand l’on a face à soi une petite boîte, le plus souvent blanche et verte, remplie de comprimés où l’on a dilué, à la manière des comprimés neutres dont on use en aromathérapie, un peu des principes sucrés dissimulés sous l’appellation « glycosides de stéviol ». Le sucre, surtout, a toujours autant de poids : en 2011, au Paraguay, on produisait 2000 fois plus de sucre que de stévia (pour une production annuelle estimée à 2640 tonnes, largement dérisoire par rapport aux 90 000 tonnes produites annuellement par les Chinois).

La stévia est une plante vivace peu ligneuse hormis à sa base. De fait, son allure élancée – les pieds peuvent atteindre 0,80 à 1 m de hauteur (en particulier ceux qui sont cultivés) – expose ses rameaux cassants au vent dont on se méfiera. Sur ses tiges pubescentes, l’on voit s’empiler des paires de feuilles opposées, à texture un peu épaisse, en gouttière, crénelées de part et d’autre de huit à neuf crans arrondis et non piquants, et dont le limbe légèrement rugueux est couvert d’un réseau de nervures très nettement visibles. Dans les parties hautes de la plante, l’on voit émerger au moment de la floraison des hampes florales à partir de l’aisselle des feuilles : les petites fleurs blanches à cinq pétales de la stévia sont généralement groupées par petits panicules de cinq. Cela, c’est ce qu’on observe si l’on a chez soi une stévia à but essentiellement ornemental. Mais si l’on souhaite la cultiver pour ses feuilles, l’on ne voit habituellement jamais les fleurs, puisque la stévia se récolte avant floraison. De plus, l’on voit d’autant moins les fleurs que, afin d’encourager la ramification latérale et subséquemment l’obtention d’une plante buissonnante, l’on conseille de pincer la plante toutes les trois semaines pendant environ deux mois.

La stévia se sème au printemps sous abri et à une chaleur assez élevée. Elle se repique deux mois plus tard. Alors, elle demande une exposition ensoleillée (mais pas caniculaire non plus), un sol humide, mais sablonneux et bien drainé (en cas de culture en pot, prévoir une couche de billes d’argile au fond). Durant la croissance de la plante, éviter l’adjonction d’engrais abondamment azotés : s’ils produisent de grandes feuilles, elles ont néanmoins peu de saveur. A l’été, afin de conserver la fraîcheur souterraine nécessaire aux racines, l’on pourra pailler les pieds. A l’hiver, les parties aériennes disparaissent et l’on peut protéger la plante à l’aide d’un voile d’hivernage si l’on craint que le gel ne fasse subir à la plante quelque avarie.

La stévia en phytothérapie

Par le mot stévia, on entend généralement les feuilles séchées de la plante ainsi que la poudre verte qu’on en tire, aussi bien que ces préparations du type édulcorant de table composés d’un agent de charge auquel sont mêlés des extraits de la plante qu’en France on libelle selon la formule peu précise de « glycosides de stéviol ». L’emploi de l’un ou de l’autre n’a pas la même portée, puisqu’on bénéficie du totum d’une part, mais pas de l’autre. Ainsi, la plupart des informations qui suivent concernent essentiellement la stévia en tant que plante médicinale, non comme l’additif alimentaire estampillé E960.

Que l’on considère 100 g de feuilles de stévia séchées, l’on y trouvera :

  • Hydrates de carbone : 60 g (quand on dit que la stévia ne contient aucun glucide, on parle bien évidemment de son extrait)
  • Fibres : 10 g
  • Protéines : 9 g
  • Cendres : 8 g
  • Lipides : 4,50 g

Élargissons notre regard. L’importante richesse de la stévia en phytonutriments explique en quoi ses extraits présentent des avantages négligeables sur ce point. Dans la stévia, sont présents l’ensemble des substances suivantes :

  • des vitamines : B1, B2, B3, C ; du β-carotène ;
  • des sels minéraux et oligo-éléments : potassium, magnésium, calcium, phosphore, sodium, manganèse, sélénium, silicium, zinc, cobalt, chrome, aluminium, fer ;
  • des phytostérols : stigmastérol, β-sitostérol, campestérol (le même trio que dans le cacao) ;
  • des flavonoïdes (quercétine) ;
  • des diterpènes et des triterpènes ;
  • une essence aromatique (l’on croise parfois une huile essentielle de stévia, rarissime) ;
  • enfin les fameux glycosides : on retient surtout le stévioside et le rébaudioside A parce qu’ils sont proportionnellement les plus représentés. Chez l’un et l’autre, le goût sucré apparaît bien après qu’il ne se manifeste chez le sucre et s’accompagne, surtout chez le stévioside, d’un soupçon de saveur de réglisse qui n’est pas toujours apprécié, tandis que le goût sucré du rébaudioside est jugé beaucoup plus fin. D’autres glycosides les accompagnent : les rébaudiosides B, C, D, E et F, le dulcoside A, le stéviolbioside, l’isostéviol et le rubusoside.

Propriétés thérapeutiques

  • Antihyperglycémiante (maintient les niveaux de cholestérol total, de triglycérides, de lipoprotéines de très faible densité (VLDL), de lipoprotéines de faible densité (LDL), de lipoprotéines de haute densité (HDL), assure un bon ratio HDL/LDL), hypolipidémique, maintient le taux de glucose sanguin à jeun et en phase post-prandiale, diminue l’absorption intestinale du glucose, soutient le bon fonctionnement du pancréas et encadre le taux d’insuline et de glucagon, maintient un niveau sain de glycogènes musculaires et hépatiques, antidiabétique, soutient la bonne santé de la cellule hépatique, hépatoprotectrice
  • Diurétique, natriurétique
  • Apéritive, digestive
  • Anti-infectieuse : antifongique à large spectre (candida, aspergillus, cryptococcus), antivirale (herpès, rotavirus), antibactérienne (Borrelia burgdoferi)
  • Hypotensive, vasodilatatrice, maintient le taux d’angiotensine II
  • Anti-inflammatoire
  • Anti-oxydante, lutte contre le stress oxydatif
  • Anticancéreuse (utérus, pancréas, côlon)
  • Édulcorante non fermentescible ne causant pas de réaction de Maillard à la cuisson
  • Anti-ostéoporotique
  • Pro-énergétique
  • Augmente la vigilance mentale

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère hépatopancréatique : hyperinsulinisme, résistance à l’insuline, diabète de type II, diabète sucré non-insulinodépendant, amélioration des lésions hépatiques aiguës et chroniques, phénylcétonurie
  • Troubles de la sphère vésico-rénale : insuffisance rénale chronique du diabétique, cystite
  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : diarrhée d’origine virale, dyspepsie, brûlure d’estomac
  • Affections bucco-dentaires : gingivite, saignement des gencives, empêche le développement de la plaque dentaire et la formation des caries, bouton de fièvre (herpès labial), maux de gorge
  • Affections cutanées : dermatite, acné, pellicules
  • Obésité
  • Hypertension artérielle
  • Maladie de Lyme

En conclusion, « la plante est donc à la fois un substitut à l’usage du sucre et une médecine à ses conséquences néfastes comme le diabète ou l’obésité »2.

Modes d’emploi

  • Infusion de feuilles sèches ou fraîches : une cuillerée à café de feuilles sèches ou fraîches hachées dans une tasse d’eau bouillante pendant 5 mn. Il est possible de boire cette infusion tel quel après l’avoir passée et exprimée, ou bien la laisser refroidir pour en faire un édulcorant liquide stockable au frigo pour quelques jours. Notons ici que le stévioside ainsi que les autres glycosides de stévia sont parfaitement solubles dans l’eau.
  • Sucrer une boisson : ajouter quelques feuilles ou la valeur d’une pointe de couteau de poudre de feuilles à un verre ou une tasse de 15 cl.
  • Poudre de feuilles : pour « sucrer » une boisson froide ou chaude, par exemple. Son avantage sur les feuilles, c’est qu’on absorbe la totalité de la stévia par ce biais et qu’on ne profite pas que des seuls principes édulcorants tout en rejetant les feuilles une fois infusées.
  • Extrait hydro-alcoolique : suspension hydro-alcoolique d’extraits de feuille de stévia (très souvent, il s’agit des deux principaux glycosides, le stévioside et le rébaudioside A). Conditionné en flacon de verre ambré muni d’une pipette, cette préparation est fort pratique et s’utilise à raison de deux gouttes par jour diluées dans un verre d’eau. L’on augmente la dose de deux gouttes par jour, jusqu’à atteindre trente gouttes, puis l’on entame une phase décroissante. Attention pour les malades de Lyme : sous cette forme, les extraits de stévia sont susceptibles de provoquer une réaction de Jarisch-Herxheimer.
  • Masque pour le visage : macération huileuse (huile d’olive) de poudre de feuilles de stévia (à conserver au réfrigérateur).

Note : penchons-nous sur la délicate question des équivalence, chose bien nécessaire quand on voit la profusion d’informations qui fleurissent sur les emballages des produits qui touchent de près ou de loin à la stévia. Par exemple, quand vous lisez sur une boîte en plastique pas plus grosse que celles dans lesquelles on empile les Tic Tac, que 15 g de poudre équivalent au pouvoir sucrant de 3,38 kg de sucre blanc, il ne s’agit assurément pas du même produit que celui que propose la firme Biovia qui signale à notre attention qu’une cuillerée à café (apparemment bombée) de poudre de feuilles de stévia équivaut à trois morceaux de sucre (si morceau standard : 18 g). A partir de données chiffrés que j’ai pu recueillir après ma récente tournée d’inspection auprès des magasins spécialisés qui fournissent ce type de produits, je puis dire que :

  • les feuilles possèdent une intensité sucrée quinze fois plus importante que leur même poids de sucre ;
  • pour le stévioside, elle est multipliée par 300 ;
  • ½ cuillerée à café d’extrait de stévia en poudre = 1 ½ à 2 cuillerées à café de poudre de feuilles de stévia = 1 tasse de sucre blanc (style tasse à café de taille moyenne, pas le mug géant de 60 cl !) ;
  • du côté de l’extrait hydro-alcoolique, le pouvoir sucrant de seulement deux gouttes représente une cuillerée à café de sucre blanc (cela peut varier : l’important est de déterminer combien de gouttes sont nécessaires pour se rapprocher de la saveur sucrée d’une valeur étalon de sucre blanc en poudre et qui sera satisfaisante à chacun selon son goût).

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Récolte : oscillant de juillet à début octobre, nous nous contenterons de spécifier qu’elle doit impérativement s’opérer en sectionnant la plante à la base juste avant l’apparition des boutons floraux et préférablement le matin, période de la journée où la teneur en glycosides est la plus élevée. Cela doit être obligatoirement respecté, car une floraison trop avancée transfert au feuillage un goût amer peu agréable.
  • Séchage : éviter les déshydrateurs électriques ainsi que le séchage à la bouche du four, car tout cela promeut la formation d’amertume dans la plante. Bref, on suspend les tiges tête en bas sur une ficelle, on laisse sécher à l’ombre, au chaud, dans un local assez ventilé, jusqu’à ce que les feuilles craquent sous les doigts. Puis on monde les feuilles, on rejette les tiges, l’on ensache ou l’on moud les feuilles sèches à l’aide d’un moulin à café. La stévia, qu’elle soit sous forme de poudre ou de feuilles sèches, se conserve bien d’une récolte à la suivante.
  • La stévia est généralement bien tolérée par la plupart des personnes qui l’utilisent. Les possibles nausées et l’étourdissement qui se manifestent parfois au début de la prise disparaissent généralement rapidement. Elle ne provoque pas d’allergie (du moins, rien de connu dans ce sens à ce jour) et présente une parfaite innocuité aux doses usuelles. Comme elle n’entraîne aucun pic glycémique après ingestion, elle n’est pas addictive comme le sucre et ne provoque donc aucun phénomène d’accoutumance. Elle peut à la rigueur augmenter le taux de lithium par effet diurétique accru et chute de l’excrétion naturelle de lithium.
  • La consommation de saccharose, véritable problème de salubrité publique de par la pléthore de maux dont elle afflige celui qui tombe dans son piège doucereux, est responsable de statistiques plus qu’alarmantes : outre l’obésité (qui n’est pas seulement le fait « d’être gros » mais qui implique un facteur morbide grave), le saccharose provoque bien des cas de diabète de type II dans des pays où l’on peut parler d’épidémie, tant cette affection se répand à la vitesse d’une traînée de poudre : on pense aux États-Unis et à leur voisin mexicain (les policiers, du genre sergent Garcia, sont si gros qu’ils ne parviennent plus à courir après les voleurs !) avec des dizaines de millions de personnes qui forment des contingents d’obèses diabétiques. Mais sur ce point, la palme revient à la Chine, premier pays au monde comptant la plus grande population diabétique (400 millions, soit pas loin de 30 % de la population chinoise !), puis vient l’Inde à sa suite (50 millions de malades « seulement », mais le diabète y galope de plus en plus vite ; payer les travailleurs pauvres avec du coca-cola n’a sans doute pas amélioré la situation…). Ce mal tourmente aussi des pays auxquels on s’attend moins, comme le Maroc par exemple. L’avantage de la stévia dans ces cas-là, c’est qu’elle est déjà meilleure que la plupart des édulcorants de synthèse, cela va de soi. Ensuite, c’est que l’extrait hydro-alcoolique de même que l’extrait solide (c’est-à-dire les glycosides de stéviol mêlés à quantité suffisante d’excipient, ce qu’on appelle les agents de charge, à l’instar de l’érythritol principalement) possèdent un indice glycémique nul, car ces produits ne contiennent pas une once de glucides, en l’occurrence ni saccharose ni fructose. Ils ne sont donc pourvoyeurs d’aucune calorie. Par leur goût sucré, ils se substituent donc au sucre sans apporter avec eux les inconvénients nombreux de celui-ci. La poudre de feuilles de stévia, bien qu’elle soit composée à hauteur de 60 % d’hydrates de carbone, ne peut, en raison des quantités infimes absorbées à chaque prise, occasionner un massif apport de glucides. Il est clair que l’on peut réduire une partie de sa consommation de sucre par l’usage des extraits ou de la poudre de feuilles. Par exemple, si l’on souhaite faire un gâteau nécessitant deux tasses de sucre3, l’on peut remplacer l’une d’elles par une cuillerée à soupe de poudre de feuilles de stévia (selon la quantité, cela verdit forcément le mélange, donc le gâteau, à la façon du macha) ou l’extrait selon les équivalences fournies par le fabricant ou celles que vous aurez déterminées à la suite de fastidieux calculs que je vous abandonne bien volontiers. Remplacer ici une tasse de sucre par le pouvoir sucrant d’x gouttes d’extrait hydro-alcoolique est possible, la seule différence consistant en une perte de volume que l’on peut compenser avec de la poudre d’amande, par exemple. L’inconvénient de la stévia, entend-on parfois, c’est que comme cela goûte sucré, cela peut entretenir le besoin de manger sucré (bien que cette plante ne soit aucunement addictive comme nous l’avons dit plus haut). Cela est variable selon les personnes : les vrais accrocs au sucre, je ne les invite pas à utiliser la stévia sous quelque forme que ce soit, à moins de pouvoir s’en tenir strictement à elle, sans nécessité de lorgner avec insistance du côté du sucrier ^.^ Quant à moi, j’ai stoppé ma consommation de sucre en mai 2020, ce qui n’a pas été très compliqué, n’étant pas à la base un fana du sucré. Je ne parle pas uniquement du sucre blanc ou brun de table que l’on rajoute dans le café, mais des trois principaux oses – saccharose, fructose, glucose – que l’industrie agro-alimentaire saupoudre généreusement un peu partout dans les produits dont elle inonde le marché à disposition du public. Exit donc le miel. Ainsi que les confitures et tout ce que j’avais l’habitude de manger qui contenait du sucre (ce qui se chiffrait à pas grand-chose). Quand j’ai besoin de sucré, ce qui est rare, je m’en remets à la poudre de feuilles de stévia à laquelle va ma préférence et dont je fais un usage mesuré : sans nécessité, ça se résume à trois ou quatre fois par semaine, davantage l’été où l’ajouter à une eau citronnée permet de profiter de l’effet de fraîcheur qu’on peut lui trouver.
  • La stévia et la législation : avant le mois de décembre 2011, les glycosides de stéviol étaient interdits comme édulcorants à travers une application industrielle (cf. l’arrêté du 26 août 2009). Depuis, une certaine catégorie d’aliments (boissons sans alcool, desserts industriels, confiseries, etc., en réalité, toutes choses qui, d’une façon ou d’une autre, demeurent néfastes pour la santé ; ce n’est pas la seule stévia qui va en amender la nocivité) peuvent faire entrer dans leur recette ces agents édulcorants, à l’exclusion de la poudre de feuilles de stévia qui est interdite à cet usage en France, c’est-à-dire qu’on ne trouve aucune préparation alimentaire dans laquelle la liste des ingrédients ferait figurer la poudre de feuilles, hormis, bien entendu, les gâteaux que vous fabriqueriez avec elle à la maison. D’ailleurs, le commerce de la plante comme denrée alimentaire est interdit par l’union européenne, sans rapport aucun avec les pressions du puissant lobby sucrier, on s’en doute bien ^.^. Mais qu’on se rassure, car, dans le commerce, on trouve aujourd’hui en France la stévia sous les formes suivantes : – les feuilles sèches entières (bio et non bio) ; – la poudre de feuilles (bio et non bio) ; – les glycosides de stéviol (stévioside et rébaudioside A essentiellement) mêlés à un agent de charge ayant l’aspect du sucre pour former un produit qui, à quantité équivalente, possède le même pouvoir sucrant que son poids en sucre ; tout cela se décline en paquet de poudre, bûchette, comprimé et sucre cubique de volume variable. Faisons la remarque que l’érythritol qu’on utilise fréquemment comme agent de charge est issu de la fermentation du glucose du maïs et du blé. C’est donc un sucre, certes moins calorique, mais un glucide quand même et qui ne parvient pas à me convaincre de sa soi-disant bonne réputation. C’est d’ailleurs pour cela que je préfère le délaisser au profit du xylitol que l’on retire de l’écorce du bouleau. Si l’on excepte l’effet rafraîchissant plus marqué de celui-ci (qui n’est pas toujours des plus intéressants), le xylitol possède au moins l’avantage d’être non fermentescible. En définitive, me passer de sucre (saccharose) ne m’a pas amené à vouloir coûte que coûte le remplacer par je ne sais quel substitut. Ainsi, sur la table de la cuisine, il n’y a rien de tout cela hormis un petit pot de poudre de feuilles de stévia : c’est économique, ça ne prend pas de place, ça dure longtemps, comme ça je suis tranquille.
  • Comment et où se procurer de la stévia ? On trouve cette plante disponible chez la plupart des pépiniéristes aujourd’hui. Les semences sont aussi en vente libre. J’en ai reçu un échantillon gratuit lors de ma dernière commande chez Kokopelli, que je remercie au passage :) Semées selon les instructions le 13 mars dernier, elles sont en plein développement. Vivement la suite ! Si vous connaissez quelqu’un de votre entourage qui possède cette plante, faites-vous offrir quelques graines ou demandez-lui de vous fournir des boutures.
  • Autres espèces : on estime à environ 200 le nombre d’espèces de stévias dont Stevia ovata, Stevia micrantha, Stevia serrata, Stevia salicifolia ou encore Stevia eupatoria. D’aucuns prétendent que seule Stevia rebaudiana comprend des composés sucrés, mais je ne suis pas du tout certain de cette assertion, puisqu’on compte plusieurs espèces qui se font elles aussi appeler par le nom vernaculaire de candy leaf.
  • Autre plante à sucre : la verveine sucrée des Aztèques (Lippia dulcis).

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  1. C’est seulement dans les années 1990 que la firme Guayapi, dans une volonté de valorisation des simples autochtones et de commerce équitable, proposa à la vente en France des feuilles de stévia.
  2. Bastien Beaufort, Géohistoire de la diffusion globale de la plante stévia (ka’a heê), p. 5.
  3. Déjà on bannit le sucre blanc (qui ne vaut pas mieux que le sel raffiné) au profit du sucre brun un peu meilleur mais toujours en quantité modérée.

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Le coq et ses symboles

Katsushika Hokusai (1760-1849), Coq, poule et poussin, avec décor de misère (Tradescantia). Vers 1830-1833.

Il y a quelques semaines, le chant de la grenouille nous avait ramenés auprès des contes de notre enfance. De la mare située là-bas, au-delà du chemin, s’élevaient encore ce matin les voix cacophoniques de ces animaux dont nous avons montré l’évidente relation à l’astre diurne. Non loin de là, un autre chant – faut-il parler de cri ? – plus sporadique, fait entendre ses quatre syllabes, onomatopée fort célèbre, plus encore que le brekekekex koax koax d’Aristophane : coco, coco, cocorico (dont est issu le mot coq, apocope si l’on veut, du cri de l’animal, comme si, chez lui, tout ne se résumait qu’à cela). C’est là une forme écrite issue du bas latin coccus attesté dès le VIe siècle après J.-C. Un coup d’œil au clocher de l’église visible depuis le lieu où j’écris ces lignes me confirme qu’à son sommet ne s’y trouve pas le coq métallique que, parfois, l’on y voit juché (c’est surtout l’apanage des églises dédiées à saint Pierre). Ce symbole fort rappelle que le coq a autant à voir avec le temps – il joue le rôle d’horloge de par sa fonction de marqueur temporel (tout en tenant compagnie à celle qu’on voit souvent en haut des clochers), mais aussi avec l’espace : sa position élevée (qui semble être le reflet de la supériorité du spirituel sur le temporel) oscille au gré des vents : on peut le croire jouet des vents facétieux, ce qui ferait du coq un animal inconstant, mais cela ne lui permet-il pas d’embrasser le paysage d’un seul coup d’œil circulaire ? Le coq du clocher et celui qui projette son puissant cri dans la basse-cour (au contraire du sempiternel caquetage des poules) sont aussi les témoins de lieux particuliers, à dominante campagnarde, que d’un temps qui ne fonctionne pas de la même façon qu’en ces endroits où rugissent les klaxons et le vacarme de la Grande Cité.

La girouette (le weathercock anglais souligne bien le rapport que possède cet instrument avec la météo) surmontée d’un coq, permet donc à ce dernier de diriger son regard perçant dans toutes les directions. En tous les cas, il est de bonne compagnie avec la cloche dont l’airain sonore joue peu ou prou le même rôle que lui : depuis un peu avant l’an 1000, l’on considère que cette association chasse les démons, les mauvais esprits et tout un tas d’autres calamités (tonnerre, brouillard, maladies et fièvre, animaux « malfaisants » : souris, serpent, etc.). Le principal pouvoir du coq, c’est bien celui-ci : écarter les puissances infernales, les faire même disparaître, grâce à son chant qui est la manifestation de la diurnité divine et solaire qui va bientôt éblouir le monde de toute sa splendeur. L’ombre s’efface devant la lumière et ne se projette jamais en elle : il n’existe pas de rayon d’ombre. Annonciateur de l’initiation salvifique, le coq propulse son cri au point du jour, héraut du soleil qui annonce la fin de la nuit et le début de l’aube. Ce salut adressé au soleil, évident signe de joie, est censé marquer l’instant où l’ardeur et la foi doivent se ranimer. Il faut reprendre l’ouvrage, appeler le juste à la prière, secouer les dieux, réveiller l’humanité en la libérant des rets du sommeil. Le cri du coq, c’est la constante « vigilance de l’âme attentive à percevoir dans les ténèbres finissantes de la nuit les premières clartés de l’esprit qui se lève »1. Parce que lumière, le coq est aussi intelligence comme le souligne le livre de Job2. A cette clarté de l’esprit s’allie la blancheur du jour. Sans qu’on s’explique bien pourquoi cette prodigieuse capacité, le coq blanc est capable de mettre en fuite cet autre symbole solaire qu’est le lion. On a associé à la crête du coq le même symbolisme que celui de la crinière du lion : dans les deux cas, il est question de couronne, d’un attribut qui marque la primauté et la royauté. Les chroniqueurs médiévaux expliquaient ce pouvoir par le fait que le coq blanc mettrait en fuite des démons à l’allure de lion (à la suite, cela aurait concerné tous les lions, quels qu’ils soient). « Au crépuscule, quand le coq se tait, vient la nuit et son cortège de démons malfaisants : la nuit est noire, le coq est blanc »3. Peut-on voir dans cette image la persistance d’une infime fraction lumineuse dans le plus sombre des abymes ? Quand tout paraît inextricablement compliqué, ne subsiste-t-il pas une once d’espoir et de courage ? Maints lieux et époques reconnurent dans le coq un symbole solaire : par exemple, le dieu crétois Velchanos, apparenté à Zeus, possède un coq comme emblème. Lorsque Léto, enceinte des œuvres du même Zeus, accouche d’Artémis et d’Apollon (qui est un symbole de la lumière naissante), un coq se tient non loin. Au Japon, des offrandes, des incantations, le chant d’un coq sont censés rappeler la déesse du soleil Amaterasu qui est allée se terrer dans la grotte céleste Ame no Iwato. Cela assurerait le moyen de ré-insuffler de l’énergie au soleil au moment crucial du solstice hivernal (en quelque sorte, un sol invectus extrême-oriental). Associer le soleil au coq, c’est assurément faire entrer la protection dans toutes les maisons : on disait de bon présage le fait de voir un coq se promener dans la salle commune des fermes, plus sûr garant de la joie et du bonheur des habitants. Et si pas de coq en chair et en os, l’image de cet animal dessinée sur la porte d’une maison la protège des énergies pernicieuses.

Boîte en bouleau à décor de coq et de soleil.

Si jamais l’on doit quitter le domicile, voici comment l’on procède dans les pays slaves : on fabrique de petites boîtes en écorce de bouleau, que l’on remplit de pois secs ou de graines de pin, et dont on orne ensuite le couvercle d’un coq. La fonction de cet objet, une fois passé au cou, est très simple : on l’agite dès qu’on se sent en proie à une émotion un peu trop pénible, le bruit provoqué par la boîte permettant de mettre en fuite les esprits malicieux. Il va sans dire que les principaux symboles – coq et bouleau – n’ont pas été choisis au hasard : l’arbre tout comme l’animal sont des emblèmes de la lumière solaire. Aux deux symboles présents sur cet objet, l’on peut rajouter les deux couleurs que sont le rouge et le doré qui viennent davantage renforcer la valeur de protection de ce talisman. Pas étonnant qu’en Perse l’on ait laissé les coqs se balader en liberté dans les cimetières (pour briser la nuque à quelque démon en goguette) ou pour en chasser les vampires (Roumanie). Dans la Materia medica, Dioscoride écrivait que « la décoction de coq dissout les humeurs noires, crues, grosses, visqueuses »4. Que disais-je ? Que le coq est un repoussoir à ordures, un débordoir à saletés louches et malsaines ! Cela explique son caractère sacré dans bien des endroits du monde (que nous avons déjà nommés et quelques autres : Inde, Italie, etc.).

Poursuivons donc l’inventaire des aspects favorables qu’on a associés au coq au fil du temps (en Chine, l’idéogramme ki signifie tout à la fois « coq » et « de bon augure »). Bien qu’il soit parfois considéré comme ridicule lorsqu’il grattelle son tas de fumier, ce n’est pas toujours qu’une bête occupation : en effet, on prétend que le coq y enterre ses perles, c’est-à-dire les œufs qu’il pond. C’est à son jabot et à sa crête rouge qu’on reconnaît cet animal si hardi qu’il est admirable pour protéger ses poules – « dormez tranquilles ; après tout, je suis là pour vous défendre », les rassure Chantecler5 – en particulier contre plus fort que lui : les chroniques médiévales le croyaient assez puissant pour mettre en déroute le lion comme on l’a vu, mais aussi le loup. En vrai, un coq peut parfaitement réussir à mettre en fuite un renard ou un faucon. Courageux comme un coq, à l’inverse de la poule (mouillée) symbole de couardise (mais qui n’a jamais vu une maman poule, « mère Courage et ses enfants » ?). Si le coq agit ainsi, c’est non seulement en raison de l’affection qu’il porte à ses poules, sa largesse généreuse en faisant un symbole de la bonté. Non, c’est qu’il a aussi un rang à tenir : la poltronnerie ne peut se combiner à une crête arrogante irriguée de sang, des barbillons tout aussi écarlates, des ergots acérés (pour monter sur ses grands chevaux, c’est mieux), un plumage caudal qui ne manque pas de panache ! Sans cela, comment donc le coq pourrait-il être fier comme un pou6 ? Attirer tous les regards, les jeunes coqs savent faire, les vieux (beaux) un peu moins. Et il est vrai qu’à cette fierté s’associe souvent la séduction, parce que plus que la concupiscence, ce que recherche le coq, c’est surtout la convoitise qui peut dégénérer en jalousie en cas de concurrence : le coq, généralement non partageur, est prêt à défendre bec et ongles son harem face à la prétention d’un autre coq, d’où les combats fréquents, humiliants quelquefois, mortels de temps en temps. Quand le coq voit rouge, il développe effectivement une énergie de feu ! Normal, puisque le coq ardent qu’on livre aux combats est fort souvent dédié au dieu Mars (Arêos neottos). Ainsi sacrifiait-on un coq au dieu de la guerre afin de s’assurer la victoire dans la bataille. Les Lacédémoniens procédaient de la sorte. Peu avant la victoire de Marathon remportée par les Athéniens en 490 avant J.-C., Miltiade le Jeune fit assister les soldats à des combats de coqs afin d’en enflammer l’ardeur. Selon Johannes Goropius (1519-1573), les Danois emportaient deux coqs à la guerre, dont l’un d’eux avait pour fonction préliminaire d’exciter les hommes au combat. Parce qu’ils étaient particulièrement farouches à la bataille, les Cariens, ancien peuple d’Anatolie, étaient surnommés « coqs » par les Perses. Enfin, dans la mythologie grecque, on croise un personnage, Idoménée, qui, parce que descendant d’Hélios, portait un coq sur son bouclier, symbole guerrier que Pallas Athéna arborait sur son casque.

Les combats de coqs, dont l’Angleterre, l’Inde, l’Extrême-Orient sont très friands, étaient fort prisés également en France durant le XVIIe siècle, ce qui n’est pas rien à l’époque du Grand Siècle, où régna pour une bonne part pas moins que le Roi Soleil. Le jeu de mots aisé entre gallus (le coq) et Gallia (la Gaule) était facile et remonte à l’époque des Romains, mais ce n’est que plus tardivement, à la fin du Moyen âge, que le coq devint un des emblèmes des rois de France (et plus largement de la France elle-même). Plusieurs rois de France furent surnommés gallus : Charles VII (1403-1461), né à l’Hôtel Saint-Pol (!) à Paris, puis Louis XII (1462-1515) et Charles VIII (1470-1498). Au début du XVIe siècle, le coq se place, emblématiquement parlant, aux côtés de la couronne et de la fleur de lys. « Lucide, fier, courageux, attribut du Soleil, de Mars et de Mercure, emblème générique des anciens Gaulois, le coq est l’image même du roi de France »7.

Marc Chagall, En écoutant le coq (1944).

Sur une toile du peintre Marc Chagall (1887-1985), l’on voit un motif crucial et récurrent dans son œuvre : un coq. Cette toile de 1944 nous le montre rouge vif et flamboyant, en train de pondre un œuf. Or, ignore-t-on que lorsqu’il arrive à un coq de pondre un œuf… hum… il peut, si jamais cet œuf vient à être couvé par un crapaud ou un dragon, en naître un basilic, c’est-à-dire une terrifiante bestiole chimérique, coq serpentiforme à crête blanche (est-ce de ce « coq »-là que le lion s’effraie tant ?). Le basilic, qui n’est jamais que l’antithèse du coq, est une redoutable créature à côté de laquelle il est préférable d’avoir affaire à la coquecigrue, créature burlesque forgée par Rabelais à partir de morceaux de coq, de grue et probablement de cigogne. Le coq de Chagall n’a pas de rapport avec le basilic, tout au contraire il est la représentation de l’énergie universelle, celle-là même que la médecine traditionnelle chinoise fait circuler en partie dans le méridien du Rein, canal à la base de la force vitale et de l’énergie reproductrice. A ce méridien, régi par le principe de l’Eau, les Chinois ont fait correspondre le coq de l’astrologie chinoise. Ainsi, le coq astrologique et le méridien énergétique véhiculent-ils une commune énergie yang, l’autorité, le courage, le plein d’assurance (l’individu se transforme en véritable poule mouillée si l’énergie yin vient à sur-dominer). Selon l’astrologie chinoise, le type coq est doué de franchise (on n’imagine pas un coq timoré, le matin, au moment de sonner le réveil) et donc à une certaine forme de liberté (qui confine, il faut le dire, à la témérité parfois). Très intelligent, capable de beaucoup de vivacité pour se tirer d’affaire8, le coq chinois est reconnu pour son aptitude à la mémoire (sauf lorsque, vieillissant, affublé d’une mémoire de vieux coq, il devient oublieux au point de sauter du coq à l’âne). Comme il aime l’apparat, il étale sa vanité en faisant son coq. Par son caractère changeant (girouette, tiens !), il passe pour inconséquent. Par exemple, « prendre l’image du coq, qui manifeste sa superbe et vit au milieu d’un harem, est une façon de souligner qu’une fois l’hommage rendu à l’une de ses poules il se désintéresse totalement des conséquences de ses actes »9. Il n’est donc pas étonnant qu’on ait fait du coq un animal guerrier, car « notre agressivité, notre réactivité, notre fuite (adrénaline) ou bien notre calme [NdA : toutes qualités requises au combat] sont gérés par le Rein »10. Et quand le coq ne se bat pas, il met tout son caractère fougueux au service de sa grande ardeur sexuelle, cet animal polygame étant vu comme largement sensuel, au point, parfois, d’en devenir lubrique (certains auteurs médiévaux allèrent jusqu’à imaginer que, à l’issue d’un combat, le vainqueur s’autorisait à « couvrir » le vaincu pour finir d’asseoir sur lui sa domination). Mais ce que l’on retient, c’est avant tout la fécondité et la fertilité dont il est capable de faire preuve (d’ailleurs, par magie sympathique, les testicules de coq ont pour vocation, quand on les invite dans la confection d’une recette aphrodisiaque, de rendre à l’homme sa prime vigueur). Mais qu’il fasse chou blanc, et c’est l’explosion : ce non assouvissement du désir peut mener à une colère agressive et frustrée. C’est pourquoi, au Tibet, le coq, en particulier lorsqu’il est rouge, représente avec le serpent et le porc, l’un des trois poisons : ce coq rouge désigne l’excessif attachement, l’entrave du désir et de la convoitise, la soif inextinguible. A ces véritables détraquements symboliques, l’on peut ajouter les autres suivants : la poule qui chante comme un coq est de très mauvais présage, tandis que le coq qui pousse son cri, non pas à l’aube mais au crépuscule, annonce le décès d’une personne du voisinage, quand il ne se fait pas le relais de phénomènes météorologiques désastreux (grêle, tempête, etc.). C’est un coq tout pareil que décrit la mythologie nordique : Gullinkambi (= « Crête d’or ») chante à une seule occasion : pour avertir de l’imminence du désastre, c’est-à-dire le Ragnarök. Symbole de vigilance guerrière, il est juché sur les plus hautes branches d’Yggdrasil et observe, au loin, d’où viendront les géants. Un coq au fait de l’arbre cosmique alertant des dangers est une représentation assez similaire à celui que l’on fiche au sommet des églises : c’est un symbole de protection de la vie, ce qui apparaît de même dans ce conte des pays slaves, Le coq d’or, sentinelle vigilante : « Aussi longtemps que tout sera tranquille alentour, il restera coi ; mais dès qu’une menace de guerre se fera sentir, d’où qu’elle vienne, qu’il s’agisse d’une invasion ou de tout autre péril, mon petit coq aussitôt dressera sa crête, jettera un cri, et, battant des ailes, se tournera du côté d’où menace le danger »11. Dans la mythologie grecque, on voit aussi au coq cette fonction de guetteur : Alectryon, compagnon d’Arès, faisait le guet à chaque fois que le dieu de la guerre désirait passer la nuit avec son amante Aphrodite. Pourtant, une nuit, il céda au sommeil. Héphaïstos surprit les deux amants et, de colère, Arès métamorphosa Alectryon en coq. Le coq permettant d’écarter un péril, c’est une force qu’on nommait alké, d’où le terme aléktryon qu’utilise Homère : c’est le « protecteur », le « défenseur » (ce mythe n’est pas circonscrit qu’à la Grèce, un motif similaire s’observe pareillement en Inde).

Maintenant, nous avons le loisir de poser cette question : toute cette force ne confine-t-elle pas à la magie, en quelque sorte ? Parce qu’enfin, un animal qui possède la prescience du jour, capable de voir la lumière à l’intérieur de lui-même, n’est-il pas un peu sorcier ? Les amateurs de sciences occultes connaissent très certainement ces très singuliers grimoires que sont Le dragon rouge et La poule noire : un coq n’y déparerait pas, même s’il est vrai que la poule noire se prête plus volontiers comme accessoire de la sorcellerie (davantage qu’un coq, fût-il noir). Le coq noir n’est pas tant l’instrument par lequel la sorcière opère, qu’une image animalière d’elle-même, en particulier si on le surprend à chanter en pleine nuit. Il apparaît comme beaucoup plus redoutable quand la lune surgit, car, alors, « le coq se met à sauter comme un possédé », confessait le théologien Thomas de Cantimpré (1201-1272). Cette relation à l’obscure s’entrevoit encore dans le sacrifice d’un coq noir que la sorcière entreprend afin de métamorphoser les morts en ces créatures mort-vivantes du folklore roumain que sont les strigoï. D’ailleurs, si vous souhaitez apaiser le diable, il faut lui sacrifier un coq noir ou rouge lorsqu’on désire écarter les zar en Éthiopie. Mais ce coq démoniaque de la nuit, noir de ramure et rouge de crête, est surtout une figuration du soleil absent : en effet, s’il est rouge matin et soir, il devient intégralement noir la nuit, à l’exception de cette crête sommitale écarlate, reliquat de la lointaine flamboyance solaire qui n’est plus capable d’éclairer la nuit aux sombres tentures d’encre noire…

Pourtant, comme l’on sait, la lumière apparaît toujours, même minime, au bout du tunnel. Dans un conte rapporté par Giambattista Basile au début du XVIIe siècle, l’auteur raconte l’histoire de Mineco Aniello qui débute dans la ville de Grotte Noire. Cette obscurité, c’est, pour lui, le monde de la nuit et de la vieillesse. Cet infortuné vieillard ne possède en tout et pour tout qu’un coq nain, qu’un jour il décide d’aller vendre au marché afin d’en tirer la menue monnaie capable de faire taire sa faim lancinante pour quelques jours. Voilà que deux nécromants s’approchent. L’un d’eux s’exprime auprès de l’autre dans une langue qu’il croit inconnue de Mineco Aniello : « Ce coq est vraiment notre chance, avec cette pierre qu’il a dans le citron ; nous la ferons sertir sur un anneau et elle exaucera tous nos vœux »12. Mais l’autre, pas né de la dernière pluie, entend bien ce qui se jargonne et fausse compagnie aux deux larrons alors qu’il est encore temps. Il prend néanmoins celui de casser la tête à son coq, en extirpe la pierre – lapillus alectorius, la prodigieuse pierre de coq – la fait monter sur un anneau de laiton et prononce le vœu de jeunesse, mais aussi celui de posséder un palais si luxueusement garni que le roi, ébahi par tant de richesses, lui accorderait la main de sa fille sans barguigner. Mais les deux nécromants parviennent à lui dérober la bague, ce qui condamne Mineco Aniello à revenir à son état initial : mauvaise fortune et pas bon cœur ! Malgré sa condition nouvellement diminuée, il s’aventure à la reconquête de sa bague magique et parvient jusqu’au royaume de Sombre Cave. Après force péripéties, il atteint au but. La perte de la bague le prive de soleil et le plonge dans la nuit. Un fait est notable : dans le conte, c’est à la faveur d’une noire nuit d’encre qu’il se réapproprie sa bague, donc le soleil. Il y a donc bien, même dans les situations les plus désespérées, un rayon de lumière qui guide un tant soit peu ceux qui sont égarés dans les ténèbres.

Pour conforter cette note positive, précisons les fonctions psychopompes du coq : il était vu ainsi par les anciens Germains, mais aussi par les Grecs, puisqu’il tient parfois compagnie à Hermès dont la fonction de transporteur d’âme est parfaitement identifiée. C’est pour faire prévaloir les qualités psychopompes du coq que Socrate, au moment de son exécution, formule auprès de Criton une requête bien particulière : celle de sacrifier un coq à Asclépios. Le dieu de la médecine, fils d’Apollon, qui guérit grâce aux serpents, « était précisément ce dieu qui, par ses médecines, avait opéré des résurrections sur terre, préfiguration des renaissances célestes »13. Ainsi le coq est-il, à l’instar du serpent, un guérisseur. De plus, « dans l’analyse des rêves, le serpent et le coq sont tous les deux interprétés comme des symboles du temps »14. La fabuleuse union des deux, tout au contraire, méduse : du basilic, l’on peut dire qu’il rend le temps éternel, tuant instantanément au premier regard.

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  1. Jean Chevalier & Alain Gheerbrant, Dictionnaire des symboles, p. 283.
  2. Le Livre de Job, XXXIX, 36.
  3. Michel Pastoureau, Bestiaires du Moyen âge, p. 69.
  4. Dioscoride, Materia medica, Livre II, chapitre 41.
  5. Le Roman de Renart, p. 31.
  6. Ce mot n’a ici aucun rapport avec la p’tite bébête qui court. Pou, poul ou pol encore sont d’anciens noms désignant le coq. Ainsi, 1 poul + 1 poule = 1 poulet ! Ils prêtaient autrefois le dos à la concurrence de gal/jal, termes d’ancien français issus du latin gallus.
  7. Michel Pastoureau, Bestiaires du Moyen âge, pp. 197-198.
  8. C’est sa vanité qui faillit bien perdre Chantecler lors de sa confrontation avec Renart. Mais son intelligence le sauva d’un méchant péril, à la barbe de Renart, le gabeur gabé pour l’occasion !
  9. Pierre Delaveau, La mémoire des mots en médecine, pharmacie et sciences, p. 224.
  10. Michel Odoul, Dis-moi où tu as mal, je te dirai pourquoi, p. 106.
  11. Contes de Pouchkine et des pays slaves, p. 153.
  12. Giambattista Basile, Le conte des contes, IVe journée, 1er conte, p. 318.
  13. Jean Chevalier & Alain Gheerbrant, Dictionnaire des symboles, p. 282.
  14. Ibidem, p. 283.

© Books of Dante – 2022

Le cacaoyer (Theobroma cacao)

Synonymes : cacaotier, théobrome, cacavate, caraquier, cacaohyer, chocolayer, chocolatier.

J’ignore bien ce que Linné avait précisément en tête quand il décida en 1753 d’attribuer au cacaoyer le nom latin de Theobroma cacao, qui nous assure tout d’abord sur le caractère alimentaire du cacao, au contraire du café, qui n’était alors qu’article de luxe et de curiosité. Et encore ne parle-t-on pas, à son endroit, de n’importe quel type de nourriture (brômé) : pas moins que celle des dieux (théos) ! « On a cherché une cause à cette qualification emphatique, expliquait Brillat-Savarin : les uns l’attribuent à ce que ce savant aimait passionnément le chocolat ; les autres, à l’envie qu’il avait de plaire à son confesseur ; d’autres, enfin, à sa galanterie, en ce que c’est une reine qui en avait la première introduit l’usage »1, ce qui est vrai si l’on se cantonne à la seule histoire européenne du cacao. Or il convient de ne pas négliger le fait que cet arbre, apprécié des Mayas et des Aztèques, est domestiqué en Amérique depuis 5000 ans. Et pour ces civilisations, il était déjà pourvoyeur d’un produit luxueux au compte des riches et des dignitaires. Les fèves de cacao avaient même pour fonction monnaie d’échange, ce qui sous-entend que le cacao possédait bel et bien de la valeur et que celle-ci – pour ne pas risquer une crise – se devait d’être constante. D’ailleurs, les peuples soumis à la domination des Aztèques s’acquittaient de leurs tributs sous forme de caisses remplies de fèves de cacao. Cet « or brun » servait même, selon Pierre Pomet, à « donner l’aumône aux pauvres ». Mais sa principale fonction était donc de favoriser les échanges. Dans les civilisations maya (entre 300 et 900 après J.-C.) et aztèque (1325-1521), les plus belles fèves se réservaient à l’élaboration de boissons sacrées que l’on consommait uniquement lors de cérémonies rituelles d’importance, d’autant que le cacaoyer, alors non cultivé, était bien moins disponible qu’aujourd’hui. Quant aux fèves les plus banales, parce qu’elles se manipulent facilement et ne se détériorent que lentement, elles devinrent donc monnaie d’échange, que les Aztèques placèrent au cœur d’un système numérique en base 20. C’est donc d’elles dont on se servait sur le gigantesque marché de Tlatelolco, près de Mexico. On les échangeait contre de l’or, du jade et de l’obsidienne, mais également contre des produits de consommation plus courante : pour obtenir une tomate, il fallait débourser une fève, trois pour un lapin, 100 à 500 pour un esclave. Ce système se maintint jusqu’au moment où le cacaoyer fut cultivé par les colons : les fèves devenues moins rares virent leur valeur se diluer. Cette dévaluation sonna le glas de la fève de cacao comme monnaie à la fin du XVIe siècle.

En nahuatl, c’est-à-dire la langue des Aztèques, on désignait par le mot xoco-atl une boisson froide (atl : « eau »), non sucrée, relevée au piment, agrémentée de vanille et de fleurs d’agave (on pense aussi que du mot tlacacahuatl – « cacao de terre » (ce qui désigne l’arachide) – dériverait le terme même de chocolat). Ce qui est certain, c’est que le tchocolatl est une sorte de bouillie brune constituée de fèves grillées puis broyées en une pâte huileuse à laquelle on ajoutait de la farine de maïs, du piment (ou du poivre long). Les premiers goûteurs extra-américains en trouvèrent la saveur exécrable. Sans doute auraient-ils préféré ce que l’on servait au Mexique et que nous rapporte Bernardino de Sahagun en 1529 : « Il raconte qu’après les repas on avait coutume de servir de délicieuses boissons de cacao, sucrées avec du miel »2.

Le cacaoyer est un arbre qui a autant de mérite pour les populations d’Amérique centrale et du Sud que, par chez nous, le sureau en eut pour les Européens de l’ancien temps, c’est-à-dire qu’on le considère véritablement comme un arbre à tout faire, comme le fit remarquer le naturaliste nord-américain Cotton Mather (1663-1728). En effet, cette « plante alimente les Indiens en pain, en eau, en vin, en vinaigre, en alcool, en lait, en huile, en miel, en sucre, en aiguilles, en fil, en toile, en vêtements, en bonnets, en cuillères, en balais, en paniers, en papier et en clous ; en bois pour couvrir les maisons, en mâts, en voiles, en cordages pour leurs vaisseaux ». C’est peut-être en cela qu’on peut le qualifier de « divin ».

Cacao, qui n’est jamais que la corruption du mot cacahuatl opérée par les Espagnols, gagna aussi à ce qu’on lui retranche quelques éléments constitutifs de sa composition : « Des Espagnols à l’estomac délicat ont proposé de retirer de cette mixture incendiaire la farine de maïs et le piment pour les remplacer par du sucre »3 ou, parfois, du jus d’agave fermenté. Malgré cette modification, toujours souhaitable selon son goût, le cacao demeura, durant un temps, un article de luxe d’un côté et de l’autre de l’océan Atlantique. Le premier contact de l’Europe avec le cacao s’est incarné en la personne de Christophe Colomb qui, avant de ramener des fèves de cacao en Espagne à l’occasion de son quatrième et dernier voyage en 1502, en fit connaissance sur l’île de Carate : « Christophe Colomb étant arrivé dans cette île apprit que les habitants y vivaient ordinairement plus de 100 ans, parce qu’ils ne mangeaient que du pain de cacao ; qu’ils y mêlaient quelquefois pour le rendre plus agréable, un peu de vanille, de girofle (sic), de cannelle (re-sic), ou de quelque autre drogue aromatique semblable, mais sans sucre ; que les Espagnols en goûtèrent : qu’ils en prirent pour leurs malades, et qu’ils s’en trouvèrent bien »4. Cette description, qui semble vouloir faire du cacao une drogue d’immortalité, explique qu’on ait souhaité comparer ce breuvage à l’ambroisie olympienne (ce qui est bien plus intéressant que les raisons soi-disant justifiées par Brillat-Savarin…). Cortès, en 1528, ne fera pas moins, apportant du cacao à la cour du roi d’Espagne, boisson tonique, vantée comme adaptogène et permettant la marche quotidienne d’un homme sans qu’il ait besoin de se reposer. De ce revigorant, on eut tôt fait de l’établir comme aphrodisiaque. On le crut comme tel. Et pourquoi pas fécondant, tant qu’on y est ? Certains n’hésitèrent pas à l’affirmer malgré les protestations de quelques grincheux, à l’exemple de José de Acosta qui décrivit le cacao comme un horrible breuvage dans son Historia natural y moral de las Indias en 1590. Mais, globalement, l’attraction resta plus forte que le rejet, tant auprès de la noblesse espagnole que de celle installée dans les nouveaux pays d’Amérique centrale et du Sud : par exemple, au Guatemala, aux environs de 1625, la tentation du chocolat était si forte que les dames se le faisaient apporter durant la messe jusque dans l’église ! Ce à quoi certains ecclésiastiques rétorquèrent par des menaces d’excommunication, tandis que d’autres, plus avisés, déclarèrent que « liquidum non frangit jejunium ». A peu près à la même époque, le cacao, sous forme de boisson toujours, était très en vogue en Espagne, avant de glisser progressivement à l’Italie, à la Grande-Bretagne et à la France enfin. Il faut dire que cet aliment/boisson, réservé à une élite, se popularisa tout d’abord de cour en cour. Rien de tel qu’une figure princière pour jouer le rôle de parfait ambassadeur du cacao : c’est ce qui s’est passé en France. En 1615, la fille du roi d’Espagne Anne d’Autriche arrive en France avec, en plus d’une promesse de mariage, du cacao. Ce qui, on peut le penser, plut à son mari Louis XIII, faisant de la reine la future mère du Roi Soleil. Et les faits se télescopent, puisqu’il est prétendu que la première apparition publique du cacao eut lieu au mariage de Louis XIV avec Marie-Thérèse d’Autriche en 1660. Ce qui ne cadre pas avec une anecdote que narre Jacques Brosse, mais dans laquelle transparaît encore cette aristocratie du chocolat : « La reine, qui en raffolait, en gardait des stocks sous clef et s’en faisait préparer en secret par une servante espagnole, mais cela se sut et aussitôt la mode s’en répandit dans le grand monde »5. Après avoir été contingenté, le cacao se vulgarisa, tant en Europe qu’en Amérique du Nord. Mais il fallut attendre plusieurs décennies avant qu’il ne se démocratise. C’est peut-être cette prééminence princière et royale qui lui fit mériter son nom de « nourriture » des dieux par l’intermédiaire de Linné, attendu que le roi détient son pouvoir de la main de Dieu : quoi de mieux, pour asseoir cette idée, qu’une boisson qui proviendrait des mêmes sphères ? C’est une bonne question, mais cette thèse ne parvient pas à me convaincre, car le cacao demeure un théobrome malgré les Louis XIII ou XIV. Non, je pense que s’il est en relation avec le divin, c’est pour une raison beaucoup plus intéressante que celle d’avoir frayé dans plusieurs cours d’Europe durant quelques siècles. La raison en est ailleurs, c’est évident. Avec toute vraisemblance du côté de l’Amérique centrale : de même qu’il y eut des divinités du maïs dans l’Amérique précolombienne, il y en eut sans doute certaines liées au cacao : c’est le cas de Yacatecutli pour les Aztèques et d’Ek Chuak, seigneur divin du cacao des Mayas, « dieu tutélaire des marchands ambulants et de la prospérité », espèce d’Hermès auquel on peut accorder un peu d’Arès, puisque cette divinité méso-américaine était aussi surnommée le « chef de guerre noir » ou « scorpion noir » (à moins qu’il n’ait été identifié, sous cette appellation, à une autre divinité, Ek Ahau…). Ces divinités veillaient donc à ce qu’il n’arrive rien à ceux qui acheminaient le cacao par des voies parfois fort dangereuses, l’approvisionnement en fèves de cacao et ses conséquences dépendant essentiellement d’eux. C’est pourquoi, tant chez les Mayas que chez les Aztèques, ces transporteurs longue distance et commerçants tout à la fois possédaient un statut qui leur valait d’être inclus parmi l’élite, du fait de l’aspect très respectable de leurs activités.

Au XVIIe siècle, alors qu’il se popularisait, le cacao, qui n’était pas encore du chocolat à proprement parler, demeurait sous forme liquide. C’est au siècle suivant, accédant à la forme solide comme on le connaît (presque) encore aujourd’hui, qu’il devint bel et bien du chocolat dont l’exquisité passait absolument par la résolution « d’équations très subtiles », comme le faisait très justement remarquer Brillat-Savarin. Que d’hésitations n’infligea-t-on pas au chocolat, de même qu’une audace qui passerait aujourd’hui pour parfaitement criminelle. Voici, par exemple, du temps de Lémery (fin XVIIe siècle), la liste des ingrédients retenus et la quantité nécessaire pour chacun : pour deux kilogrammes de pâte de cacao, ajouter 1,5 kg de sucre, ainsi qu’une poudre aromatique composée de 18 gouttes d’extrait de vanille, huit clous de girofle, 6 g de cannelle, 10 cg d’ambre gris et la moitié moins de musc. Mais, comme on le voit, aucun de ces ingrédients barbares, instruments de l’incendie capable d’affecter la délicatesse du palais, comme le poivre et le gingembre, jugés trop âcres, ou encore de ces substances dont on s’étonne que les Anciens aient, un jour, eu l’idée de les mêler au chocolat : la poudre de rocou (Bixa orellana), les graines d’anis, le cachou, le baume de copahu ou, mieux, le baume du Pérou avec ses notes vanillées bienvenues. Le bon goût français réfutait toutes ces choses-là, et l’on savait très bien qu’il n’appréciait que le chocolat que l’on fabriquait alors à Paris (ce qui passerait aujourd’hui pour une vaste blague ^.^). C’est du moins ce qu’affirmait, dur comme fer, Joseph Roques : « Nous croyons que ceux de Paris l’emportent sur tous les chocolats du monde quand le charlatanisme n’y met point la main »6. Reprenant point par point le propos de Brillat-Savarin, il partageait avec lui l’admiration que l’on vouait à ce maître chocolatier parisien des plus renommées, c’est-à-dire le fournisseur de chocolat des rois, Sulpice Debauve (1757-1836) qui, avec son neveu Jean-Baptiste Auguste Gallais (1787-1838), fit briller la chocolaterie parisienne, sise au 30 rue des Saints-Pères (où elle existe toujours au reste plus de deux siècles après sa fondation), face à la faculté de médecine (il faut dire que Debauve était initialement pharmacien), tandis que Gallais condensa dans un bref ouvrage ce qui représenta le cœur du métier des deux hommes pendant des décennies (Monographie du cacao ou Manuel de l’amateur de chocolat édité en 1827). Ces précurseurs favorisèrent le fait qu’au milieu du XIXe siècle, on observa une production de chocolat de grande consommation (ce qui est à relativiser par rapport à ce qu’elle put être par la suite), l’année 1856 voyant la première tablette de chocolat être produite. D’autres entrepreneurs firent entrer le chocolat dans l’ère industrielle : c’est le cas du chocolatier Menier (qui existe toujours, même si c’est sous la houlette de N*stlé…), œuvre d’Antoine Brutus Menier à Noisiel (Seine-et-Marne) en 1816, concurrent direct du Hollandais Coenraad Joahnnes Van Houten (1801-1887) et des Suisses qui innovèrent en 1876 en proposant au public le premier chocolat au lait.

A la fin du XVIIe siècle, Pierre Pomet faisait observer que l’irruption du café et du cacao en France en avait chassé le thé qui, jusqu’alors, n’avait été prisé que par « fort peu de gens de qualité ou de bons bourgeois »7. Un siècle plus tard, ces trois drogues furent rangées dans un seul et même sac par le médecin parisien Desbois de Rochefort en raison du fait qu’« on en abuse fréquemment, et non moins désavantageusement pour la santé »8. Mais le chocolat eut également son aréopage de prescripteurs zélés, tel médecin ne concevant pas de soigner un rhume sans le concours assidu du cacao. En clair, en faveur du chocolat, on découvre des noms célèbres dans l’histoire médicale : Cartheuser, Tissot, Van Swieten, Hufeland et jusqu’à Cullen lui-même, c’est tout dire ! Il était l’objet des plus élogieuses flatteries de la part des uns et des pires descentes en flammes par les autres. « Le chocolat a été tour à tour prôné et déprécié par les médecins. Ceux qui en on fait un pompeux éloge l’aimaient sans aucun doute ; ceux qui l’ont décrié avaient peut-être pris du chocolat de mauvaise qualité, tant le plaisir ou la peine influe sur notre jugement »9. En effet, le degré d’appréciation du corps médical à l’endroit du chocolat oscillait du nectar indien à l’aliment visqueux et colliquatif ! Parfois on changeait même d’avis comme de chemise : par exemple, sans être médecin, Madame de Sévigné, dans une lettre rédigée à l’adresse de sa fille en 1671, lui recommandait le cacao comme roboratif avant de le vouer aux gémonies, l’accusant deux mois plus tard de mener sûrement à la mort ! Desbois de Rochefort, malgré son titre de médecin, n’était pas à l’abri de proférer de telles « énormités », en particulier lorsqu’il écrit ceci dans son Cours élémentaire de matière médicale : « Le cacao est très peu nourrissant, parce que le principe nutritif y est en très petite quantité, et que le principe butyreux [NdA : relatif au beurre ; ici prend le sens de « gras »] domine »10. Il n’était cependant pas du genre à cracher dans la soupe, avouant son penchant pour le chocolat à la vanille, au contraire du chocolat dit de santé qui, selon lui, n’avait de santé que le nom, le préférant encore au chocolat royal empêtré de tout un tas d’ingrédients superflus (gingembre, cannelle, poivre, etc.), beaucoup trop fort et échauffant pour être d’un quelconque intérêt dans l’usage de la médecine. Le chocolat de santé, obtenu par broyage des fèves de cacao grillées en une pâte à laquelle on additionnait un peu de sucre, portait encore le nom de chocolat analeptique ou de chocolat des convalescents. Ça n’était donc pas un chocolat de dégustation, mais un chocolat médicinal, comme tous ceux qui lui firent suite : chocolat analeptique au salep, chocolat antispasmodique à la fleur d’oranger, chocolat au lait d’amande pour les tempéraments irritables, chocolat ambré, etc.

Comme d’après Joseph Roques Brillat-Savarin était un peu médecin, laissons donc libre court à la verve du célèbre gastrolâtre de la première moitié du XIXe siècle : « Avec le temps et l’expérience, ces deux grands maîtres, il est resté pour démontré que le chocolat, préparé avec soin, est un aliment aussi salutaire qu’agréable ; qu’il est nourrissant, de facile digestion ; qu’il n’a pas pour la beauté les inconvénients qu’on reproche au café, dont il est au contraire le remède ; qu’il est très convenable aux personnes qui se livrent à une grande contention d’esprit, aux travaux de la chaire [NdA : et non de la chair !] ou du barreau, et surtout aux voyageurs ; qu’enfin il convient aux estomacs les plus faibles ; qu’on en a eu de bons effets dans les maladies chroniques, et qu’il devient la dernière ressource dans les affections du pylore »11. En jetant un œil par ailleurs, l’on y trouve la confirmation de l’ensemble du point de vue de Brillat-Savarin, c’est-à-dire que le chocolat est favorable aux travailleurs intellectuels, aux personnes de constitution nerveuse, aux tempéraments ardents, bilieux et sanguins, aux spasmés, etc. On en fit même la consolation des hypocondriaques, raison qui explique que le Cardinal de Richelieu affecté par ce mal valut au chocolat une renommé qui s’appuya sur le fait que cet aliment exclusif parvint à remettre complètement sur pieds le ministre de Louis XIII. D’autres mal-en-point tirèrent encore profit des bons offices du chocolat : à ceux-là, on administrait le chocolat des affligés que Brillat-Savarin conseillait, assurant qu’il leur fallait absorber « un bon demi-litre de chocolat ambré, à raison de soixante-douze grains [NdA : environ 4 g] d’ambre par demi-kilogramme, et ils verront merveilles »12. Tout cela n’étant rendu possible qu’à partir du moment où l’on avait écarté ses pas des chausse-trapes tendues par les faussaires, car le chocolat, comme tout autre chose un tant soit peu convoitée, connut également ses sophistications et approximations dont l’énoncé laisse parfois pantois : il n’aurait pas été question, par exemple, de faire passer le premier racahout venu13 pour un chocolat d’excellence, sans que cela n’eut des conséquences fâcheuses, d’autant lorsqu’il est question de la santé des hommes, dont certains ne sont pas nécessairement en bon terme avec le chocolat, sachant qu’il ne sied guère aux tempéraments lymphatiques, froids, inertes, manifestant une faible volonté à l’exercice. En tous les cas, et pour en terminer là, nous pouvons affirmer, avec Jean-Marie Pelt, « qu’en devenant chocolat et médicament, le cacao a bien tourné. C’est un rare exemple d’une drogue qui a parfaitement réussi sa reconversion ! »14.

Le cacaoyer est un assez petit arbre, ne dépassant pas 15 m au naturel, la moitié moins lorsqu’il est cultivé. Originaire d’Amérique centrale et répandu maintenant à l’ensemble des régions chaudes et humides du globe, cet arbre « allergique » à la lumière se développe préférablement dans les sous-bois aux sols fertiles et drainés, à une température annuelle moyenne de 16° C. On le trouve dans les pays suivants :

  • Amérique centrale : Équateur, Honduras, Nicaragua, Guatemala, Mexique
  • Amérique du Sud : Brésil, Pérou, Guyane
  • Antilles : Jamaïque, Martinique, République dominicaine, Haïti
  • Afrique : occidentale (Côte d’Ivoire, Ghana, Togo, Burkina Faso, Nigeria), équatoriale (Kenya, Congo, Cameroun, Ouganda), Madagascar
  • Asie : Indonésie, Sri Lanka

Le cacaotier possède un bois à l’écorce brune et gercée, des branches garnies de grandes feuilles pendantes, alternes, plus ou moins ovales, de nature coriace et nervurées en talons. La floraison, constituée de grappes de petites fleurs, est étonnante en ce qu’elles peuvent émerger à même le tronc (mais aussi sur les plus grosses branches), ce qui est un bien curieux spectacle que ces fleurs fragiles qui fanent dans la journée de leur éclosion, sans parler de celles, nombreuses, qui avortent et tombent avant d’y parvenir. Cinq sépales, cinq pétales, une vraie « star », au centre de laquelle se déploient en faisceau dix étamines et cinq filaments stériles dont la couleur pourpre contraste très nettement avec celle des pétales, qui arborent une couleur pareille à celle du chocolat blanc, semblant même être taillés dans cette matière ! Puis vient la cabosse (la tête bosselée), c’est-à-dire le fruit du cacaotier, espèce de fuseau ventru côtelé dans le sens de la longueur par dix crêtes raboteuses. Mesurant généralement une vingtaine de centimètres pour un poids compris entre 300 et 500 g, chaque cabosse, initialement verte, s’oriente vers le jaune, puis un rouge tacheté de jaune15. Quand on vient à l’ouvrir, on constate que l’intérieur d’une cabosse abrite cinq loges contenant plusieurs rangées de grosses graines plates comprimées comme les grains d’une grenade prête à exploser, cernées par une pulpe gélatineuse et fondante, et attachées à un placenta central. On compte entre vingt et trente de ces amandes par cabosse (et parfois jusqu’à quatre-vingt). Grosses comme des olives, plus ou moins piriformes parfois, taillées encore en forme de cœur allongé, ces graines sont luisantes, polies, d’un beau violet clair en dehors, blanches en dedans.

Le cacaoyer en phytothérapie

Les voies divines sont impénétrables dit-on. Pourtant, sur l’unique question du cacaoyer, il aura fallu une succession d’étapes qu’il n’est pas possible d’imputer toutes au seul hasard afin que, de la fève contenue dans la cabosse grumeleuse, on parvienne à l’onctueuse finesse du chocolat. Mais la trajectoire qui s’est dessinée entre les deux n’est pas en droite ligne et ne trace par un trajet unilatéral, car c’est bien plus que du seul chocolat que le cacaotier a accouché. C’est cette évidence que nous souhaitons aborder dans cette seconde partie : rendre compte de toutes ces substances issues de la fève du cacaotier en dehors du chocolat auquel nous réserverons bien entendu les lignes qu’il mérite en fin d’article.

Une fois ouverte, l’on voit se dessiner dans la cabosse des empilements de fèves tassées au creux d’une substance mucilagineuse et visqueuse, un peu à la manière des graines de courge, parfois inextirpables en raison du caractère gluant de la matrice qui les héberge. Ces fèves sont protégées par un tégument, pellicule jaunâtre, qui sépare l’intérieur de la fève prenant l’aspect d’une substance tendre, pulpe blanche qui se divise en plusieurs particules inégales, et comme mousseuse, amère et un peu acide, abandonnant en bouche de l’âcreté et, détail cocasse, parfaitement inodore. L’on fait fermenter ces graines, on les terre16, puis on les rôtit (parfois on les sèche au soleil : ainsi fait-on lorsqu’on destine les fèves – entières, en poudre, en éclats – à demeurer crues), on les laisse refroidir puis, par le biais d’un mécanisme on les presse à froid, ce qui permet d’obtenir la masse de cacao de laquelle on retire l’huile végétale du cacaoyer, plus connue sous l’appellation de beurre de cacao, représentant la moitié du poids d’une fève de cacao. C’est par le biais de la fermentation et du séchage que la fève développe arômes et parfum, c’est pourquoi cette huile fixe de couleur jaune pâle crémeux qu’est le beurre de cacao possède des notes chocolatées très marquées. Peu sensible à l’oxydation, le beurre de cacao demeure, à température ambiante, à l’état solide et se liquéfie à partir de 35° C. Quel que soit le lieu de provenance (j’ai décortiqué des bulletins d’analyse de beurres de cacao issus de République dominicaine, du Congo et d’Ouganda), sa composition biochimique demeure relativement stable. Voici des chiffres moyens :

  • Acides gras saturés (62 %) dont : acide stéarique (34,80 %), acide palmitique (25,50 %), acide arachidique (1 %), acide béhénique (0,20 %), acide margarique (0,20 %), acide myristique (0,10 %), acide lignocérique (0,10 %) ;
  • Acides mono-insaturés (34,30 %) dont : acide oléique (34 %), acide palmitoléique (0,25 %), acide érucique (0,05 %) ;
  • Acides polyinsaturés (3,30 %) dont : acide linoléique (3,10 %), acide linolénique (0,20 %).

Tout cela représente le gros des troupes bien entendu, car il est des substances qui se cachent dans le détail. C’est, par exemple, le cas de la vitamine E, assez souvent associée aux acides gras. On y débusque encore des flavonoïdes comme la catéchine et l’épicatéchine, ce qui est bien normal puisque la fève de cacao est généralement riche de ces polyphénols comme la procyanidine. Dans le beurre de cacao se cachent encore des phytostérols, à l’image du β-sitostérol, du stigmastérol et du campestérol. Enfin, remarquons la présence d’une substance également constitutive du sébum humain : le squalène.

Élargissons maintenant notre propos à l’autre moitié de la fève de cacao, celle-là même qui n’est pas composée de lipides. En effet, si nous savons que 50 % d’une fève est de nature lipidique, on y trouve tout de même 8 % d’eau, 12 % de matières amylacées (amidon), 14 % de matières azotées, de la cellulose, des fibres et du tanin. En ce qui concerne les plus petites unités, nous pouvons constater l’existence d’une petite fraction de caféine (0,05 à 0,30 %), bien inférieure à celle de cet autre alcaloïde, la théobromine, qui se localise surtout dans le tégument de la fève (1 à 3 %). Afin de marquer sa communauté avec le théier, le cacaoyer fabrique encore un tout petit peu de théophylline. Du domaine de l’infiniment plus petit, il est à signaler un grand nombre de sels minéraux et d’oligo-éléments (fer, potassium, calcium, magnésium, manganèse, phosphore, zinc, cuivre) et de vitamines (A, B3, B12, C), enfin diverses substances impliquées dans la sécrétion de neurotransmetteurs capitaux (tyramine, dopamine, sérotonine).

Par la méthode d’extraction au CO2 supercritique, on retire du beurre de cacao un extrait aux notes de chocolat dont il faudrait que je m’assure qu’il possède bien un parfum similaire à l’absolu que l’on soustrait des fèves par solvant, substance épaisse, voire visqueuse, très foncée, au délicieux parfum chocolaté, doux, chaud et vanillé.

Propriétés thérapeutique

Le cacao en général :

  • Restaurateur des forces, excite la vigueur, rappelle les forces abattues, tonique, réparateur, nutritif, renforce le système immunitaire
  • Anti-oxydant, antiradicalaire
  • Antiseptique, antibactérien
  • Stimulant du système nerveux, stimulant de la sécrétion d’hormones (dopamine, sérotonine), relaxant, sédatif, euphorisant
  • Protecteur cardiovasculaire, cardiotonique, favorise la circulation sanguine artérielle, normalise le taux de LDL
  • Diurétique, éliminateur des chlorures, tonique rénal
  • Digestif, fortifiant de l’estomac
  • Expectorant, fortifiant pectoral
  • Astringent
  • Antalgique
  • Emménagogue (?)

Le beurre de cacao en particulier :

  • Nourrissant, hydratant puissant (évite les pertes d’humidité excessives via la peau), protecteur cutané, renforce l’élasticité, la flexibilité et la douceur de la peau, réparateur cutané, régénérateur du film hydrolipidique, cicatrisant, résolutif, apaisant, émollient
  • Revitalisant et protecteur des cheveux secs, prévient la déshydratation capillaire
  • Anti-oxydant

Usages thérapeutiques

Le cacao en général :

  • Troubles de la sphère vésico-rénale : rétention d’urine, oligurie, œdème, ascite
  • Troubles de la sphère cardiovasculaire : artériosclérose, hypertension artérielle modérée, établir une circulation sanguine normale, hémorroïdes internes
  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : diarrhée, dysenterie, débilité stomacale
  • Troubles de la sphère respiratoire : angine, calmer la toux convulsive des asthmatiques
  • Faiblesse générale, convalescence, humeur dépressive

Le beurre de cacao en particulier :

  • Affections cutanées : peau sèche à très sèche, peau déshydratée, rêche, irritée, peau mâture, ridée
  • Gerçure du nez et des lèvres, brûlure, dartre, furoncle
  • Prévention des vergetures durant la grossesse
  • Soin des cheveux secs et déshydratés

Modes d’emploi

  • Théobromine : par dose de 0,50 g à raison de deux à six fois par jour. Il y a très longtemps (j’ai repéré ce que je vais vous apprendre dans des magazines médicaux des années 1930), diverses spécialités utilisant la théobromine avaient cours, à l’image de la Théocardine Laleuf, une auxithérapie cardio-rénale qu’on absorbait au rythme de deux à huit dragées dans les 24 heures, ou de la Théobromose Dusménil, spécialité diurétique et cardiotonique. Tout ceci est bien désuet, mais si vous souhaitez profiter de la théobromine, peut-être que ce que j’ai à vous conter saura vous satisfaire : entamer ce travail sur le cacao m’aura fait souvenir que mon beau-frère m’avait naguère offert des écorces de fèves de cacao dont, jusqu’à présent, je n’avais pas trouver que faire. On peut les moudre très facilement avec un moulin à café, puis ajouter l’équivalent d’une petite cuillerée de cette poudre à votre café usuel au moment d’y faire passer l’eau. On peut encore, sans avoir à les moudre, s’en servir d’une autre manière : les faire infuser tel quel à raison d’une cuillère à café d’écorces pour 125 cl d’eau à 80° C pendant 5 mn maximum. Avec les doses de théobromine que cela fait absorber à l’organisme, il n’y a pas de risque d’un excès. En tous les cas, ce que je puis dire de mon expérience avec l’écorce de cacao, c’est qu’une prise régulière semble avoir les effets suivants : réveil matinal plus facile et qui survient plus tôt que prévu, meilleure résistance à la fatigue durant la journée, pas de sensation de piquer du nez, concentration accrue, moins de dispersion, etc. On pourrait presque parler de propriété adaptogène (?). A moins qu’il ne faille mettre cela sur le compte de l’action combinée de la théobromine du cacao à celle de la caféine du café…
  • Infusion aqueuse de poudre de cacao (plus ou moins concentrée selon les cas), additionnée de lait (si vous le digérez), de lait d’amande, etc.
  • Beurre de cacao : à la base de plusieurs pommades et cosmétiques (baumes, crèmes, sticks à lèvres, etc.). Autrefois, on se servait du beurre de cacao pour fabriquer les suppositoires sachant que cette substance lipidique demeure solide, ce qui est aisé pour en concevoir des médicaments qui fondent à partir de 35° C, soit un peu en-dessous de la température corporelle.
  • Absolu : à diluer dans une huile végétale. Parfait pour se livrer à des massages à visée tonique, euphorisante et/ou aphrodisiaque. Qui a dit érotique ? ^.^

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Le cacao est contre-indiqué chaque fois que l’organisme est sujet à une irritation et/ou une inflammation intestinale chronique. Son excès peut mener à des maux de tête, des vomissements, des vertiges. Quant à la tyramine seule, à son contact, une intolérance, voire une réaction allergique, sont possibles.
  • Le beurre de cacao, du fait de la forte proportion d’acides gras saturés qu’il contient, est une substance relativement stable dans des conditions normales de conservation (stockage à l’abri de l’air, de la lumière et de la chaleur). Au cours de son emploi, il faut veiller à ne pas le chauffer directement mais toujours à le fondre à feu doux, au bain-marie. Non irritant pour la peau et les yeux, le beurre de cacao est biodégradable et non écotoxique.
  • Après torréfaction des fèves de cacao, celles-ci sont broyées afin d’en obtenir une pâte de cacao que l’on convie ensuite au conchage. Concher le chocolat, c’est l’affiner par brassage à 80° C dans une conche, afin de l’harmoniser avant adjonction des principaux autres ingrédients que sont le beurre de cacao, le sucre et la vanille, coadjutrice du cacao, comme autrefois la cannelle. Quand on opère un mélange à partie à peu près égale de sucre et de chocolat, on obtient un produit final ainsi composé : sucre (57 %), lipides (24 %), protéines (12 %). Rien à voir avec les chocolats que je consomme habituellement (90 % au moins) : sucre (7 à 11 %), lipides (55 à 58 %), protéines (8 à 10 %). Il est selon moi dommage d’« abrutir » un tel produit avec des quantités de sucre telles qu’on peut se demander si elles ne cherchent pas à corriger l’extrême médiocrité du cacao initialement employé pour ce faire… Médiocrité ou pas, ces excès de sucre doivent interroger, car ce n’est pas tant la graisse du chocolat qui pose problème contrairement à ce qui est parfois avancé (pour preuve, ne disait-on pas que la poudre de cacao dégraissé serait beaucoup plus digestible que le chocolat usuel du commerce ?). Aujourd’hui, ceux que je considère comme immangeables, ne sont pas ceux riches en graisse saturées (il faut en revenir des graisses saturées soi-disant vectrices des pires maladies ?!), mais ces chocolats qui abritent de phénoménales quantités de sucre. Au-delà du chocolat noir (je vous fais grâce de cette abomination qu’est le chocolat au lait. Quelle idée ?!), il existe un nombre incalculable de spécialités, des plus attendues aux plus loufoques (chocolat à la noisette, aux zestes d’orange, aux noix de pécan, aux cranberries, etc.), autre manière de varier les plaisirs, toutes babioles dont savent parfaitement se passer les « grands crus » dont les « qualités varient suivant le climat, la nature du sol, l’exposition où croît le cacaoyer, et suivant les soins qu’on apporte à sa culture »17. D’autres préparations fort nombreuses requièrent l’indispensable présence du cacao (pâtisseries, confiseries, boissons…), sans doute parce que « vanille, café, cacao forment une triade où le soleil des tropiques semble avoir enclos, sous une livrée d’ébène ou de bure, les senteurs et les saveurs les plus alliciantes »18. Le chocolat noir, qui assure 600 calories aux 100 g en moyenne, se conserve longtemps (un an) à une température ambiante de 18° C. Un voile blanc se développe parfois à la surface des tablettes de chocolat ayant été exposées un tantinet à la chaleur. Certains disent que cela n’altèrent en rien sa qualité. Je ne suis pas exactement d’accord avec cela.

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  1. Jean Anthelme Brillat-Savarin, Physiologie du goût, p. 118.
  2. Henri Leclerc, Les épices, p. 40.
  3. André Soubiran & Jean de Kearney, Le petit journal de la médecine, p. 273.
  4. Nicolas Lémery, Dictionnaire universel des drogues simples, p. 153.
  5. Jacques Brosse, La magie des plantes, p. 187.
  6. Joseph Roques, Nouveau traité des plantes usuelles, Tome 1, p. 331.
  7. Pierre Pomet, Histoire générale des drogues, p. 144.
  8. Louis Desbois de Rochefort, Cours élémentaire de matière médicale, Tome 2, p. 305.
  9. Joseph Roques, Nouveau traité des plantes usuelles, Tome 1, p. 331.
  10. Louis Desbois de Rochefort, Cours élémentaire de matière médicale, Tome 2, p. 261.
  11. Jean Anthelme Brillat-Savarin, Physiologie du goût, p. 119.
  12. Ibidem, p. 120.
  13. Il s’agit d’une poudre alimentaire d’origine nord-africaine à base de farines (riz, gland) et de fécules (pomme de terre, salep), agrémentée de cacao, de vanille et de sucre.
  14. Jean-Marie Pelt, Drogues et plantes magiques, p. 77.
  15. La couleur de la cabosse mûre (jaune, orangée, rouge, brun violacé) dépend de la variété. En effet, il existe plusieurs cultivars dont le criollo (de loin le plus rare et recherché : 5 % de la production mondiale), présent au Mexique, en Colombie, en Indonésie, au Sri Lanka ainsi qu’aux Caraïbes. Ensuite, vient le plus commun, le forastero (80 % de la production mondiale) du Brésil et d’Afrique occidentale et équatoriale. Le trinitario est quant à lui un hybride des deux précédents (10 % de la production mondiale). Enfin, on note l’existence du nacional, présent surtout en Équateur. Il est, tout comme le criollo, relativement rare.
  16. Cacao terré : il s’agit d’enfermer sous terre durant trente à quarante jours les amandes de cacao afin de leur faire perdre de leur âcreté.
  17. Joseph Roques, Nouveau traité des plantes usuelles, Tome 1, p. 329.
  18. Henri Leclerc, Les épices, p. 43.

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Le papayer (Carica papaya)

Synonymes : arbre à melons, figuier des îles, mamara1.

Dans ce qui s’appelle aujourd’hui le Mexique, les anciens Mayas employaient différentes fractions végétales du papayer en guise de matière médicale dont les pousses de la plante, le latex de la peau du fruit, ainsi que son jus. Au Brésil, les fleurs étaient utilisées en infusion pour traiter des problèmes de la sphère respiratoire comme la bronchite et la trachéite, mais également pour régler des soucis hépatiques et digestifs, les graines comme vermifuge. L’Amérique centrale et du Sud n’a visiblement pas attendu que les conquistadores débarquent pour savoir comment appareiller ce fruit à tout faire. Pour autant, la papaye n’est connue des Européens que depuis le XVIIe siècle : on voit Joseph Roques en parler dans les années 1830 comme s’il s’agissait d’un fruit à la réputation assez répandue, mais c’est, je crois, dans l’œuvre de Lémery qu’elle apparaît pour la toute première fois. Il dit de cet arbre d’Amérique qu’il est « haut de quinze à vingt pieds [NdA : soit 5 à 7 m], gros comme la cuisse d’un homme, creux et spongieux en dedans, si tendre qu’on peut le couper en travers entièrement d’un coup de sabre »2. Précisons, afin de ne pas tromper le lecteur, que malgré sa configuration, le papayer n’est pas un arbre mais, à l’instar des palmiers et autres bananiers, une herbe dont le gigantisme et l’archaïsme semblent le rapprocher des dinosaures : il est vrai qu’il se configure de telle manière qu’on peut aisément l’imaginer participer au décor d’une époque lointaine et reculée : la moitié de sa hauteur est occupée par un « tronc » nu couvert d’une écorce lisse couleur de cendres, alors que la moitié supérieure est organisée en « mode palmier », formant un ensemble rayonnant de pétioles nombreux, lisses comme le « tronc » et au bout desquels s’enchâssent le limbe des feuilles, comme pour faire remarquer qu’une feuille de papayer est à l’image réduite de l’herbe qui la porte. Pour rappeler davantage la filiation entre palmier et papayer, le tronc de ce dernier est marqué par les empreintes des feuilles tombées. Ces grandes feuilles peuvent mesurer près d’un demi mètre de largeur et comptent sept lobes inégaux. Plante parfois hermaphrodite, le papayer est le plus souvent dioïque. Les pieds femelles portent des fleurs groupées par deux ou trois sur la partie supérieure du tronc, faisant comme une ceinture à la plante. Fixés sur un pédoncule simple, court et pendant, les fleurs femelles possèdent cinq divisions par corolle, un ovaire ovale et cinq styles brefs. Quant aux fleurs mâles, à la suave odeur de lis des vallées (sans doute le muguet), elles sont insérées sous forme d’épillets pendants au bout d’un long pédoncule, fichées à l’aisselle des feuilles. Ces fleurs sont formées d’un petit calice à cinq dents et d’une corolle infundibuliforme, c’est-à-dire en forme d’entonnoir (un truc à rendre fou, des mots pareils ^.^). Si les fleurs hermaphrodites produisent des fruits allongés en forme de concombre, ce n’est pas vraiment ce standard qui nous vient à l’esprit quand on lui suggère l’idée même de papaye, fruit plus ou moins piriforme, mou et ovoïde, creusé de cinq sillons (en rapport avec les cinq divisions des fleurs femelles), à l’écorce fine, tout d’abord verte, renfermant une chair blanchâtre, dure et ferme. Puis, jaunissant à maturité, la chair épaisse et succulente (sans être dégoulinante) de la papaye lui fait mériter le surnom de « chair de melon », tant l’orangé du fruit mûr y fait songer. Les fruits parfois monumentaux du papayer peuvent atteindre jusqu’à 60 cm de longueur pour un poids de 5 à 10 kg. A la façon d’une citrouille, l’intérieur de la papaye est tapissé de graines noir grisâtre nombreuses, oblongues, bosselées et chagrinées. Ces semences renferment un petit grain blanc et visqueux, dont le goût est proche de celui du cresson, d’où la similitude avec la saveur « moutardée » évoquée par ailleurs.

Les fleurs mâles du papayer.

Originaire d’Amérique centrale (probablement du Mexique), le papayer est une plante à vie courte et à croissance très rapide (en six mois d’existence, il peut atteindre la taille d’un homme), qui exige une exposition ensoleillée et une température moyenne de 25° C, un sol profond et riche, ainsi qu’une abondante pluviométrie, ce qui explique son actuelle présence en tant qu’espèce cultivée à l’ensemble des zones tropicales et subtropicales du globe, où il est largement consommé : Brésil, États-Unis (Californie, Floride, Hawaï), Australie, Inde, Afrique, Antilles… Voyageant mal, on trouve rarement les papayes en Europe (même s’il m’arrive parfois d’en dénicher quelques-unes dans certains magasins de produits biologiques).

Du fait de sa relative rareté et du peu d’auteurs anciens qui ont pris la peine de se pencher sur le cas de la papaye, il existe donc très peu d’informations dignes d’intérêt dans l’œuvre de nos prédécesseurs, hormis ce que la science moderne a établi au sujet de ce fruit. Tout au plus pouvons-nous convoquer de nouveau Nicolas Lémery qui faisait remarquer que ce fruit « est avant qu’il soit mûr rempli d’un suc laiteux ; l’arbre en contient aussi un semblable, mais il est acerbe et de mauvais goût : on s’en sert pour effacer les taches de la peau qui viennent de la chaleur »3. Ces informations s’adressent à celui que Lémery nommait papayer mâle. J’aime voir dans son papayer femelle celui qui forme les fruits poussant très près du tronc et dont il dit ceci : « Le fruit du papayer fortifie l’estomac, ses semences sont bonnes pour le scorbut, pour exciter l’urine et les mois aux femmes »4.

Le papayer en phytothérapie

Cette grande herbe qu’autrefois l’on classa dans la même famille que la passiflore, possède quelque rapport avec une plante dont le nom latin entretient beaucoup de similitude orthographique avec celui du papayer : Papaver somniferum. A l’un on incise les capsules vertes, à l’autre l’écorce des fruits pas encore mûrs. Dans les deux cas, un liquide blanc et laiteux s’écoule des plaies jusqu’à ce que l’air ambiant le fige en une masse blanchâtre ou brune, que l’on récolte par raclage, ce qui permet d’en prélever environ dix grammes par fruit. Quand on brûle ce suc desséché, il répand une odeur animale, rappelant celle de la viande grillée et forme une cendre phosphorescente à la flamme du chalumeau.

En accordant au papayer le nom latin de Carica papaya, la taxinomie binominale a cherché à rapprocher ce végétal d’un autre par lequel il est uni par cette communauté laticifère, le figuier (Ficus carica).

Le latex brut, sec et épaissi du papayer se singularise par la présence de trois substances d’importance thérapeutique formant la papaïne brute, à savoir : deux enzymes protéolytiques tout d’abord, la papaïne et la chymopapaïne. A ces deux substances s’ajoutent la papayaprotéinase. On y décèle aussi un alcaloïde, la carpaïne.

Outre le latex que l’on retire majoritairement de la peau des fruits verts et des feuilles, la pulpe de la papaye est remarquable par ses glucides, ses vitamines nombreuses (A, B1, B2, B5, B9, C, E) et ses sels minéraux (fer, phosphore, potassium, calcium, magnésium…). Du carotène, des fibres et des flavonoïdes complètent ce portrait. Au cœur de la pulpe, les rangées de graines serrées, bien plus que les fleurs, participent de la thérapeutique du papayer : elles doivent leur goût « moutardé » à des glucosalinates qu’on trouve aussi dans les feuilles (tétraphylline, prunasine, glucosalinate de benzyle). Ces dernières recèlent encore de l’acétogénine, une substance anticancéreuse qui fait parler d’elle à travers un autre fruit tropical sud-américain peu connu, le corossol ou graviola (fruit du corossolier, Annona muricata).

Propriétés thérapeutiques

  • Latex : – Soutien du tube digestif (estomac, intestins, foie), digestif, protéolytique (digestif des protéines : transforme les matières albumineuses en peptones, à la manière de la pepsine animale présente dans le suc digestif ; action portée également sur les graisses et les hydrates de carbone), eupeptique, carminatif, laxatif léger, vermifuge – Soutien du système immunitaire – Éliminateur des toxines (il a été avancé que la papaye serait chélatrice des métaux lourds), anti-oxydant – Régulateur du système nerveux – Calme les contractions musculaires, soulage les douleurs tendineuses – Cicatrisant – Hypotenseur : abaisse la tension artérielle systolique, diastolique et artérielle
  • Semence : – Protectrice du système digestif, carminative, améliore le processus de digestion des sucres et des graisses, purgative, dépurative hépatique, vermifuge – Protectrice rénale – Anti-inflammatoire – Antibactérienne – Fébrifuge
  • Fleur : – Emménagogue
  • Feuille : – Hypotensive – Analgésique – Relaxante – Immunomodulante – Hypoglycémiante – Antitumorale (inhibitrice du développement tumoral dans les cancers du sein, du foie, des poumons, de la prostate et des cervicales)
  • Fruit frais : – Rafraîchissant, anti-inflammatoire – Laxatif – Galactogène

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : dyspepsie, dysenterie, diarrhée chronique et/ou rebelle, insuffisance digestive et gastrique par insuffisance des sécrétions gastriques et duodénales, fermentation gastro-intestinale, entérite infantile, entérite, constipation, brûlure d’estomac, hypochlorhydrie, ballonnement, désordres post-prandiaux, parasites intestinaux, salmonellose, insuffisance pancréatique
  • Troubles de la sphère respiratoire : toux (tuberculeuse), infection buccopharyngée
  • Troubles de la sphère cardiovasculaire et circulatoire : hypertension artérielle, hémorroïde
  • Insuffisance rénale
  • Troubles locomoteurs : contractures musculaires, foulure, lumbago, tendinite, sciatique rebelle, hernie discale (voir note ci-après)
  • Affections cutanées : plaie, ulcère, blessure, furoncle, verrue, cor et durillon, entretien de la beauté de la peau
  • Infection (par staphylocoque, dengue, etc.), immunodéficience
  • Cancer

Note : au sujet de la hernie discale, mentionnons que la papaïne a été utilisée depuis les années 1970 aux États-Unis puis en France afin de soigner cette douloureuse affection. Voici un extrait tiré d’un des ouvrages du docteur Valnet : « On sait que la papaïne est depuis longtemps utilisée comme attendrisseur des viandes coriaces et comme agent clarifiant de la bière. Selon le docteur Negri, la papaïne, ‘miracle commercial’, est en voie de prendre rang parmi les remèdes médicaux. En effet, en injectant la chymopapaïne, le principe purifié de la papaïne, dans le disque intervertébral responsable des douleurs, on agit de la même façon que pour attendrir la viande, en lysant (en dissolvant) le noyau qui comprime les nerfs. A son réveil, le malade peut être totalement guéri. L’expérience de Negri et de ses collaborateurs portait, en avril 1970, sur plus de 2000 cas. Il admet que l’intervention chirurgicale visant à décomprimer les nerfs en sectionnant les lames vertébrales, entraîne 70 % de succès. Les injections de chymopapaïne en ont 88 % »5. A l’usage, il s’avéra que cette technique, la chymonucléolyse, était beaucoup plus simple, rapide, moins traumatisante et surtout moins coûteuse que la laminectomie (suppression de lames vertébrales par intervention chirurgicale). Bien qu’abritant un potentiel pouvoir allergisant (pouvant induire jusqu’à l’accident anaphylactique), la chymopapaïne a vu l’arrêt de sa fabrication être décidé il y a une vingtaine d’années, non pas en raison de cette explication, mais parce que, d’après diverses sources, cette technique induisait un coût financier dérisoire… Or, « il convient de savoir que l’intervention chirurgicale, préconisée comme la seule attitude possible par certaines hautes sommités, fut refusée à de nombreuses reprises par les malades. Et ce sont des méthodes inconnues de ‘ces incomparables techniciens’ qui eurent raison de la maladie »6 et dont on ne peut rappeler que le souvenir, appartenant désormais aux archives de l’histoire médicale, ce qui est fort dommage. Chasser le remède peu cher mais efficace à l’avantage de celui qui est autrement plus onéreux et dont l’efficacité, parfois douteuse, se lit davantage dans les cours de la bourse que dans les comptes-rendus scientifiques (on a encore pu voir cela il y a peu de temps, pour preuve que ce phénomène reste, hélas, toujours d’actualité).

Modes d’emploi

  • Papaïne brute, séchée et réduite en poudre : 10 à 50 cg par jour. Ce suc sec est facile a délayé dans l’eau, mais comme il contient une substance non hydrosoluble, cela donne au mélange un aspect laiteux tout à fait normal.
  • Latex frais issu des fruits verts et/ou des feuilles.
  • Cataplasme de feuilles fraîches broyées.
  • Poudre de papaye sèche (dans un véhicule liquide adapté).
  • Décoction de papaye sèche dans l’eau ou le vin.
  • Cataplasme de pulpe de papaye fraîche (passée durant un temps au four pour la ramollir).
  • Graines : les broyer, les mélanger à du jus de citron ; à absorber tel quel (on peut tout aussi bien les mâcher sans chichi).
  • Décoction de poudre de graines de papaye (à édulcorer, c’est assez amer).

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Récolte : le papayer est capable de produire du fruit pendant quelques années (trois à cinq), mais par la suite on observe une baisse du rendement ainsi qu’une dégénérescence des fruits, comme si, devenu trop vieux, le papayer ne savait plus se tenir et se répandait sous lui. Rappelons que ce n’est pas un arbre : sa durée de vie est donc beaucoup plus brève. En général, les papayes se récoltent de juillet en octobre (on en trouve parfois à la période de Noël).
  • Les allergies à la papaïne sont possibles dans 1 % des cas. Mieux vaut alors écarter les spécialités qui en contiennent si l’on se sait sensible. De même, on a observé le pouvoir irritant du latex sur l’estomac : il est capable d’endommager cet organe et de causer des gastrites ainsi que des ulcères gastriques. La carpaïne, substance de nature alcaloïdique dont nous avons parlé au début de la seconde partie de cet article, parce que cardiotonique, est plausiblement toxique pour le cœur à fortes doses. Enfin, dernier avertissement : il est utile de faire preuve de prudence lors de l’utilisation de la papaye en cas de prise d’anticoagulant.
  • Dans beaucoup de pays tropicaux, les feuilles du papayer se livrent à un usage bien particulier : on en enveloppe les viandes un peu dures car elles ont pour vertu de les attendrir, tout en les protégeant comme font les beeswax wrap. Outre la qualité ménagère des feuilles de cette plante, l’on n’a pas dédaigné les avantages alimentaires de la papaye à la douce saveur aromatique. A Tahiti, la papaye est cuite au four et accompagnée de manioc, alors qu’en Nouvelle-Guinée, à l’état encore vert, elle se cuisine comme un légume assortissant la viande et le poisson. En Thaïlande, on mêle la pulpe de papaye à celle de mangue afin de former un condiment venant agrémenter la viande et les fruits de mer. Ailleurs, on la déguste crue ou mûre, en guise de hors d’œuvre (avec du jambon cru, comme l’on fait du melon), en salade de fruits, en brochettes apéritives, ou bien l’on râpe finement le fruit encore vert que l’on assaisonne d’une vinaigrette ou d’un mélange d’huile et de jus de citron. Bref, il est possible de consommer la papaye crue comme cuite, sucrée comme salée (purée, marmelade, gratin, légume farci), de la préparer au vinaigre pour en faire des pickles condimentaires, à l’instar des graines qu’on peut broyer en petite quantité dans certaines préparations afin d’en exhausser la saveur.
  • De la pulpe, l’on confectionne crèmes et shampooings, du latex une gomme à mâcher, etc.
  • Autres espèces : on croise parfois une espèce nommée Carica digitata en latin, mais mais elle a été débaptisée en Jacaratia digitata. Cet arbre, le chamburo, n’a pas de rapport botanique avec le papayer car il appartient à la famille des Caryophyllacées. Il ne faut pas non plus faire la confusion avec la papaye des montagnes (Vasconcellia pubescens) relativement plus proche car faisant elle aussi partie de la famille des Caricacées. Cette papaye d’altitude possède bien des points communs avec la papaye, aussi bien d’un point de vue alimentaire que médicinal. Beaucoup plus petit, le fruit de ce papayer est profondément marqué par cinq côtes longitudinales. Enfin, la médecine traditionnelle chinoise fait parfois état d’une papaye qu’elle nomme Mu Gua, mais il ne s’agit absolument pas de notre papayer mais des fruits de ce qu’en Occident nous appelons le cognassier du Japon (Chaenomeles speciosa).

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  1. Du portugais mamaon, « mamelle », en raison de la forme des papayes qui « sortent » du tronc comme les seins de la poitrine d’une femme.
  2. Nicolas Lémery, Dictionnaire universel des drogues simples, p. 654.
  3. Ibidem.
  4. Ibidem, p. 655.
  5. Jean Valnet, Se soigner avec les légumes, les fruits et les céréales, p. 178.
  6. Jean Valnet, Phytothérapie, p. 621.

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Crapauds & grenouilles

Le tintamarre trépidant et tonitruant de la grenouille – brekekekex koax koax ! (ainsi qu’Aristophane l’onomatopéise dans sa pièce Les Grenouilles) – me rappelle (à l’ordre ?) en ce début de printemps. Ne (me) grondent-elles pas par le biais de ce « bre » qui renvoie à Dionysos bromios, c’est-à-dire « celui qui tonne » ? Que si ! Rana ridibunda – la grenouille rieuse – est l’annonciatrice des orages printaniers censés ranimer la vie. Il est donc plus que l’heure – je les entends sonner depuis la mare la plus proche – d’ordonner mes notes, d’autant que, depuis quelques temps, passe en mon esprit l’image d’une grenouille qui attend avec patience, assise sur une feuille de nénuphar, une couronne d’or sur la tête.

La grenouille, ici couronnée, est bel et bien un animal solaire comme nous le montre ce sympathique portillon pris en photo quelque part à Leipzig.

En tout premier lieu, il est frappant de remarquer l’étroitesse du lien existant entre ces batraciens que sont crapauds et grenouilles et la reine des choses humides, c’est-à-dire la Lune. Cela place d’emblée ces deux animaux sous l’égide du yin. Bien qu’on hésite entre ce principe et son contraire, l’on observe néanmoins une prédominance de yin chez le crapaud, évidence qui ne fait pas l’ombre d’un doute à propos de la grenouille. En Chine, c’est un crapaud à trois pattes que l’on voit se dessiner sur la Lune, et les éclipses lunaires ont lieu lorsque le crapaud dévore l’astre nocturne. Comme a pu l’écrire Dino Buzzati dans l’une de ses nouvelles, le crapaud « observe la Lune en connaisseur, trouve que c’est une lune fort respectable, parfaitement adaptée aux circonstances [dès lors qu’il] se sent tout entier étreint par le printemps »1. En sanskrit, un seul mot fait référence à la grenouille et à la Lune, harit, qui est aussi celui permettant de désigner la couleur vert, ce qui souligne encore davantage la relation du crapaud et de la grenouille à l’élément humide. Avatar de la lune pluvieuse, la grenouille est donc conjointement liée aux masses d’eau accumulées que sont les nuages qui, à l’instar de la grenouille qui souhaite se faire plus grosse que le bœuf, enfle tant et si bien qu’elle finit par en crever. Ce qui peut passer pour une fable amusante dissimule une autre vérité : le rapport entre le nuage et la grenouille : si ce dernier laisse parfois échapper une pluie de grenouilles (cf. les sept plaies d’Égypte), « il n’y a pas à s’étonner que, dans la fable, la grenouille ait la présomption de croire qu’elle peut atteindre en se gonflant à la grosseur d’un bœuf ; mais quand le petit nuage s’est élargi, il finit par crever, comme le fait la grenouille »2. Si l’on se rappelle, de plus, que le bœuf est une figuration de la Lune, on décode aisément le message : le nuage ne peut pas s’arrondir comme la Lune indéfiniment. Pour faire œuvre constructrice, il doit se détruire par le biais des immenses masses d’eau qu’il transporte par la voie des airs. De là les multiples divinités batraciennes impliquées dans la pluie comme en Extrême-Orient ou bien chez les Mayas Quichés. Voilà pourquoi coassent les grenouilles au printemps, symbole de l’orage qui véhicule le tonnerre. Non seulement elles sont les annonciatrices de l’été, mais sont garantes des pluies printanières qui vont plus sûrement permettre d’y mener. Mais avant d’aller aussi loin, précisons un élément important que j’emprunte à Gubernatis : il disait se rappeler qu’à Turin, durant la semaine sainte (qui, cette année, a eu lieu du 10 au 16 avril, pour situer), les enfants faisaient grincer un instrument en bois, la canta-rana (ou rana, rena, etc.), espèce de crécelle qui palliait l’absence des cloches parties pour Rome. De même que les coassements de la grenouille, cette cacophonie printanière avait pour fonction d’assurer la résurrection du Christ (ou d’Indra, de Zeus, etc., selon les lieux et les époques auxquels on se situe). Par le signal de renouveau qu’est son chant, la grenouille dit bien à quel point elle est un symbole de résurrection. Pline remarqua qu’après avoir péri durant l’hiver, la grenouille renaissait au printemps (après une mort « apparente » : en effet, la plupart des crapauds et grenouilles hibernent durant la froide saison, et même davantage puisque leur léthargie dure six mois dans l’année). En Chine, l’on associait la période filant de l’équinoxe d’automne à celui de printemps à la grenouille, barbotant donc bien en plein yin. Et ce n’est qu’en ce point d’équilibre, au printemps, qu’elle est censée se métamorphoser en caille, animal yang ayant pour fonction d’occuper les six prochains mois, jusqu’à sa propre métamorphose future en grenouille, et ainsi de suite. A travers cette transformation d’un animal en un autre, qui plus est doublée de celle du têtard juvénile en grenouille adulte, comment ne pas y voir un symbole qui saute au yeux, celui de la résurrection ? (le yin procédant du yang qui lui-même procède du yin, etc.). Avec cette verdeur, cette pluie que déversent, féconds, les nuages, et les forces vives qui éclatent au printemps, on se rapproche insensiblement de l’idée de fertilité et d’abondance. Parce que yin, le crapaud et la grenouille sont forcément féminins. Ainsi président-ils à la sexualité et à la génération, étant des animaux très prolifiques. En Égypte, la très peu connue déesse-grenouille Héqet était la protectrice des femmes enceintes et des nouveaux-nés. De là, l’imagination n’eut guère de peine à faire de la grenouille un être luxurieux : « Plusieurs auteurs affirment que si les grenouilles s’accouplent la nuit, c’est pour se livrer à des orgies nocturnes semblables à celles du sabbat. Viols et coïts n’y sont pas rares. Ce sont des êtres démoniaques »3. Ainsi dépeint-on les mœurs libidineuses des grenouilles au Moyen âge, animaux qu’on accusait même, à cause de leurs nocturnes coassements intempestifs, de venir perturber les ébats nuptiaux des jeunes époux, raison pour laquelle des villageoises venaient battre l’eau des douves entourant le château, pour faire taire les bruyants batraciens. Ce qui est fort curieux : pourquoi vouloir réduire au silence ce symbole de fécondité/fertilité qu’est la grenouille ? Un coassement n’est-il pas censé favoriser une plus étroite cohabitation ? Peu importe les arguments quand il est décidé de déraper en direction de la face lunaire, cette fois-ci infernale et ténébreuse, de la grenouille.

Il se passe parfois de drôles de choses aux abords de la mare… Illustration d’Arthur Rackham (1867-1939) pour l’édition des fables d’Ésope de 1916.

Les lutins, eux aussi, se métamorphosent en grenouille, animal fort sympathique qu’on ne retrouve jamais à portée du chaudron de la sorcière, abritant généralement un autre batracien plus « inquiétant », formant avec la chauve-souris, le hibou, le corbeau et le chat noir4 l’habituel bestiaire que l’iconographie diabolique a indexé au personnage de la sorcière. Quand une gravure montre une de ces créatures danser, figurée portant une cape et des grelots aux pattes, l’on peut être certain qu’il ne s’agit jamais d’une grenouille, toujours d’un crapaud car montré laid et verruqueux5. De plus, ces gesticulations peu naturelles renforcent les liens que le crapaud entretient avec l’univers du sabbat. D’ailleurs, n’avez-vous pas vu se glisser – subreptice – l’ombre d’une Médée ? Attardons-nous en exposant quelques remarques qui ont pu frapper l’imagination de nos prédécesseurs. Par son chant doux semblable à une plainte, le sonneur à ventre jaune (Bombina variegata) ne fait-il pas œuvre de magie ? De même que le crapaud accoucheur (Alytes obstetricans) qui émet de jolies notes flûtées « comme un émouvant lamento »6 ? Comment des animaux aussi horribles peuvent-ils former des chants aussi beaux ? Au contraire, le pélobate brun (Pelobates fuscus) est plus conforme à ce qu’on attend généralement d’un crapaud : quand on cherche à le saisir , il lance des cris perçants et dégage une forte odeur d’ail ! Poison ? Pas sûr. Ce qui l’est, c’est que le crapaud commun (Bufo bufo) secrète par sa peau une espèce de liquide blanchâtre, venimeux et irritant les muqueuses, contenant un alcaloïde appartenant à la classe des bufadéniolides, la bufotoxine, substance apparentée aux glycosides cardiotoniques que recèle une de ces plantes sorcières bien connues, la grande digitale pourpre. Mais nous sommes ici bien loin de la batrachotoxine ou encore de la 5-méthylbufoténine (la première est mortelle, la seconde devient hallucinatoire après léchage du crapaud). Cet animal empoisonné est forcément diabolique : quiconque le touche est envahi d’un froid glacial et peut voir sa main s’insensibiliser au point de contact. Il est si plein de poison qu’il est capable de demeurer invulnérable face à celui du serpent ! A cela s’ajoute le fait que certains batraciens peuvent modifier leur coloris : par exemple, c’est le cas de la rainette (Hyla arborea) qui peut passer du vert vif au gris foncé. Les mœurs nocturnes de ces animaux ne sont pas sans susciter l’inquiétude : toutes les nuits, que mangent-ils donc ? Que trament-ils au fond des sombres repaires dans lesquels ils apprécient de s’abriter ? C’est parce qu’il hait la lumière, que le crapaud commun se dissimule sous des pierres, dans des anfractuosités ou toutes autres retraites obscures et humides pour y faire seul Dieu sait quoi ! Parait-il que cet animal puant y mange de la terre tout en bavant comme un enragé. Mais, bien plus encore, cet animal lâche, « horrible à voir et haï de tout le monde » scelle sa proximité avec certains humains jusqu’à occuper régulièrement leurs caves et autres lieux fréquentés de ce type (chez mes grands-parents, l’un d’eux s’était installé sous une souche d’arbre sur laquelle la boîte aux lettres avait été posée). Mais qu’est-ce que c’est que cette familiarité ? En réalité, le crapaud commun « vit très bien en captivité et serait capable d’être apprivoisée au point de reconnaître son maître… »7. Et qui donc, à votre avis, est capable de réaliser un tel prodige, hum ? Celle qui, parce que le crapaud est assurément l’un de ses animaux domestiques, l’habille de velours rouge, vert ou noir et le garnit de grelots, tout en poussant la forfanterie à le faire baptiser par le diable lui-même8  : la sorcière !

Les sorcières de Macbeth en pleine tambouille, par Alexandre-Gabriel Decamp (1803-1860).

Habituellement juché sur son épaule gauche, le crapaud de la sorcière est invisible pour quiconque n’est pas sorcier. Cette proximité avec le diable est encore parfaitement lisible dans d’autres caractéristiques. En effet, « les hommes se livrent à l’idolâtrie et à beaucoup de sottises à l’aide de cette vermine, grâce à des procédés diaboliques »9 : on ne compte plus les recettes contenant diverses parties de ces animaux dont la langue, la bave et le venin, les yeux, les os et la peau, les pattes, etc. Tout cela pour faire bénéficier le charme des principaux traits constitutifs propres au crapaud : la colère, la luxure, l’orgueil, l’égoïsme et l’avarice surtout (en Chine, l’idéogramme chan signifie aussi bien crapaud qu’avarice). C’est pour cela, entre autres (et contrairement à la grenouille), que le crapaud porte malheur : pour se défaire de son influence néfaste, il suffit de déloger le crapaud qui loge sous la dalle du seuil de l’étable. Toutes ces croyances justifièrent l’emploi qu’on put faire du crapaud à travers des pratiques qui nous paraissent fort étranges aujourd’hui : faire sécher une grenouille ou un crapaud avait pour but, en les portant sur soi, d’en confectionner une amulette. Si on la portait sous les aisselles, elle protégeait de la peste et des substances vénéneuses. Clouée au plafond des étables, elle protégeait les animaux qui s’y abritaient. On pouvait aussi pulvériser ces animaux desséchés : la poudre de crapaud était le remède courant de lou masclou, c’est-à-dire un terme générique englobant aussi bien les coliques que la crise d’appendicite. On administrait cette poudre en la délayant dans un véhicule liquide adapté. Avec les seuls os de la grenouille réduits en poudre et bus ensuite dans du vin, on confectionnait ainsi un aphrodisiaque permettant l’envoûtement d’amour. On pouvait aussi mêler cette poudre à quelque mets que l’on offrait à la personne convoitée pour qu’elle en goûte ou bien la répandre sur ses vêtements. Pour renforcer la manœuvre, il n’était pas impossible de porter sur soi un bijou sur lequel une grenouille est représentée : non seulement ça éloigne la maladie, mais ça attire la sympathie. Une chose est évidente : le pouvoir de fascination du crapaud est si puissant qu’il serait capable de forcer les oiseaux à se jeter dans la gueule d’un tel monstre. Autrefois, on croyait qu’en fixant quelqu’un, un crapaud pouvait le faire s’évanouir ou provoquer en lui des convulsions pouvant parfois mener à la mort. Par son regard fixe, le crapaud se montre indifférent voire insensible à la lumière qu’il intercepte par absorption : tout cela nous éloigne fort du charme d’amour ! D’autres pratiques s’apparentent plus à la magie sympathique qu’à la médecine proprement dite : la froideur glaciale qu’on lui suppose permet à la grenouille de lutter contre les fièvres ; en liant une grenouille au malade, celle-ci est censée « prendre » le mal ; enfin, frotter verrues et panaris avec un crapaud en assure la disparition. Chez Dioscoride et Hildegarde, on peut bel et bien parler de zoothérapie, puisque le crapaud autant que la grenouille interviennent dans diverses affections (scrofule, goutte, flux sanguins, douleurs dentaires, activer la repousse des cheveux et des sourcils). Mais ce qui demeure le plus intéressant du point de vue magico-thérapeutique, c’est la pierre de crapaud (ou crapaudine, bufonite, etc.). Dans un ses contes, sobrement intitulé Le Crapaud, Hans Christian Andersen évoque cette légende qui veut que la tête du crapaud renferme une pierre précieuse. Voici un petit résumé des pouvoirs qui sont attachés à une telle pierre : elle « protégeait des venins. Elle avait en effet la réputation […] d’attirer les poisons quand on la frottait sur la peau10. Pour l’extraire, il fallait mettre un vieux crapaud dans un pot percé de trous, que l’on plaçait ensuite dans une fourmilière. Une fois dévoré, il ne restait plus que ses os et la pierre. Pour savoir si la crapaudine n’était pas un faux, il fallait la présenter à un crapaud vivant qui, s’il faisait mine de sauter dessus, était la preuve irréfutable de son authenticité »11. Qu’un animal très laid possède dans la tête la plus précieuse des gemmes, c’est là qu’est le paradoxe. Et ça devient d’autant plus troublant qu’on avoue parfois sur le bout des lèvres qu’il s’agirait là de rien de moins que de la pierre philosophale… On dit encore que la grenouille rejette une pierre précieuse au printemps, le crapaud une perle : leur retour à la vie ainsi manifesté signe également celui du soleil. Qu’en pense Andersen ? « Il vit les étoiles, grandes et brillantes ; il vit la lune, il vit le soleil se lever et monter de plus en plus haut dans le ciel »12. Plus le crapaud sort de son puits, et plus le soleil entre dans sa course ascendante. « Que je suis heureux ! Le désir que j’éprouve rend certainement plus heureux que la pierre précieuse dans la tête. Et c’était justement lui, qui avait le joyau : l’éternel désir de s’élever plus haut, toujours plus haut, il rayonnait de joie et d’amour de la vie »13). Cependant, ce talisman immatériel qui permet d’obtenir le bonheur sur la Terre « scintille trop fort. Nos yeux ne sont pas encore assez puissants pour le voir dans toute sa gloire, comme Dieu l’a crée »14. Mais bien des pierres du crapaud n’en sont pas : ainsi appelle-t-on les galets de variolite dont les dessins rappellent la surface verruqueuse de la peau de cet animal. Aussi tangible et matérielle que la précédente est de nature subtile et impalpable : ainsi cette crapaudine ne peut-elle pas parvenir à la cheville de la pierre de l’œuvre logée en chacun d’entre nous et que l’on peut rendre exploitable pour peu qu’on s’en donne la peine, bien qu’elle exige de nous que nous transmutions une existence première en sa version exaltée.

Parce qu’il est associé aux aspects les plus laids de l’existence, dans les contes de fées, le crapaud l’est aussi au personnage habituellement haï de la sorcière, à qui insupportent la jeunesse et la beauté, c’est-à-dire la princesse, blonde, très belle, mais insouciante et même « légère » dans ses engagements. Dans Le Roi des Crapauds, un pacte engage la jeune princesse à épouser le crapaud en échange du service que celui-ci lui rend à sa demande : aller repêcher une balle qu’elle a laissée choir dans un puits (ce qui peut paraître bien disproportionné : je ne reçois pas une demande en mariage à chaque fois que je ramasse le trousseau de clés d’une dame !). La voilà donc prise au piège de son propre empressement, de sa candeur, mais surtout de son immaturité. Rappelez-vous du passage du conte où le crapaud veut déjeuner avec la princesse, jouer avec elle, dormir dans son lit en sa compagnie, etc. Et puis quoi encore ? Quelle est, finalement, la réaction de la jeune fille ? Elle le jette contre le mur ! On peut se demander en quoi ce geste peu sympathique et écœuré de la princesse peut avoir pour effet de transformer le crapaud en prince charmant, tenu jusque là prisonnier de sa froide peau de cuir d’eau par le méchant sort d’une fée ou d’une sorcière qui n’apparaît jamais dans le conte que sous cette trace résiduelle15. Pour que la transformation ait lieu, il importe que la princesse dépasse la répugnance et le dégoût que suscite en elle la grenouille qui n’est jamais un animal qui fait peur mais dont la laideur et la maladresse peuvent s’avérer repoussantes. Ainsi, un sourire, le signe d’une émotion accommodante, quand ce n’est pas la classique demande du baiser, initient la métamorphose du crapaud en un joli prince, mais jamais avant que la jeune fille ait prit contact avec son propre éveil sexuel. La violence de la jeune fille n’est donc nullement gratuite, elle est libératrice pour elle comme pour la grenouille-prince. Mais que le crapaud dissimule, in potens, un prince charmant, cela, la princesse ne le sait pas encore consciemment. Avant toute chose, elle devra, par le biais d’un objet capricieux et fatidique – la balle d’or (pour courir l’aventure, n’est-ce pas indispensable ?) – laisser échapper son candide statut d’enfant qui plongera avec la balle dans les profondes eaux de la psyché dans lesquelles circule sans difficulté la grenouille. « Pour aimer, il faut être capable d’éprouver des sentiments », expliquait Bruno Bettelheim dans la Psychanalyse des contes de fées. Or, jouer toute seule à la balle, égoïstement, n’y aide pas. « En respectant l’engagement qu’elle a pris, la princesse est contrainte de mûrir »16. Dans ce même conte, la grenouille non plus n’est pas achevée (judicieux choix que celui de la grenouille, animal transitant d’une phase larvaire, le têtard, à une autre, l’adulte accompli), elle se comporte avec la princesse comme si elle était son enfant : or, « quel est l’enfant […] qui n’a pas grimpé dans le lit de sa mère avec l’espoir de passer la nuit avec elle ? […] Il vient un moment où la mère doit ‘jeter’ son enfant à bas de son lit »17 au risque qu’il ne puisse devenir une personne à part entière. L’accomplissement ne peut être rendu efficient en brûlant les étapes. C’est ce qu’un autre conte des pays slaves, La reine des grenouilles, cherche à nous exposer. C’est non pas une balle d’or mais une flèche qui désigne celle que doit épouser Ivan l’un des trois fils du roi. Quelle n’est pas sa surprise quand il constate que le sort l’oblige à se lier à Kvakouchka la grenouille. Mais il se trouve que sous cette peau de grenouille se dissimule malgré elle Vassilissa la très sage (la très savante, la très connaisseuse). Le père d’Ivan veut s’assurer de la loyauté de Vassilissa à l’égard de son époux. Aussi lui impose-t-il une première épreuve : confectionner un pain blanc très tendre à la croûte parfaitement dorée. Puis une deuxième : tisser un tapis (ou une chemise) en soie en une seule nuit. Enfin, une troisième et dernière : assister à la revue exigée par le roi et y exceller à la danse. Or comme Vassilissa est un peu magicienne, elle parvient temporairement à ôter sa peau de grenouille, à enfiler de riches atours puis à se rendre au bal, où sa beauté fait sensation. Elle s’y révèle à l’aide d’un coup de tonnerre (cf. la proximité symbolique entre les nuées et la grenouille). Ravi de cette métamorphose à laquelle il ne s’attendait pas, Ivan brûle les étapes si je puis dire, et s’empresse de jeter au feu la peau de grenouille que la princesse Vassilissa est forcée de revêtir par la force du sort par lequel elle est encore malgré elle liée. Dépitée, elle s’adresse ainsi à Ivan : « Si tu avais eu la patience d’attendre quelques instants encore, j’aurais été à toi pour toujours, tandis qu’à présent il me faut te dire adieu ! »18. Les trois épreuves par lesquelles Vassilissa est passée n’y suffisent hélas pas, la dernière étant inachevée. Ce n’était pas Ivan qui portait la peau de grenouille, ce n’était donc pas à lui de s’en débarrasser. Pour retrouver Vassilissa, Ivan devra lui aussi passer par une série de trois épreuves, fréquent motif ternaire devant amener une libération. Avant de disparaître, elle lui fournit néanmoins un indice : « Cherche-moi dans la vingt-septième terre, dans le trentième royaume ». Ce qui peut paraître bien sibyllin nous est expliqué par Angelo de Gubernatis : « C’est-à-dire, à ce que je crois, en enfer, dans la nuit où descendent la Lune et l’aurore et d’où la Lune renaît et se renouvelle au bout de vingt-sept jours »19.

Impossible d’en douter : la Lune a bien partie étroitement liée avec la grenouille, et les contes sont les supports de bien des enseignements qu’on ne soupçonne pas toujours au premier regard. Ne les négligeons donc pas ;-)

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  1. Dino Buzzati, Bestiaire magique, p. 32.
  2. Angelo de Gubernatis, Mythologie zoologique, Tome 2, p. 395. Hildegarde de Bingen écrivait que le crapaud est « semblable aux vents dangereux qui accompagnent les éclairs, le tonnerre et la grêle » (Physica, p. 276).
  3. Michel Pastoureau, Bestiaires du Moyen âge, p. 246.
  4. Selon Hildegarde de Bingen, il existe une parenté entre le crapaud, le serpent et le chat.
  5. La laideur pustuleuse et boutonneuse du crapaud est bien plus marquée que chez la grenouille, être plus « lisse ».
  6. Dino Buzzati, Bestiaire magique, p. 35.
  7. J. Felix, J. Toman & K. Hisek, Guide du promeneur dans la nature, p. 314.
  8. Quand il n’est pas lui-même une représentation du diable : en Moselle, un crapaud rouge juché sur un coffre rempli de pièces d’or et dont il tient la clé dans la bouche est une manière populaire de figurer le malin.
  9. Hildegarde de Bingen, Physica, p. 277.
  10. Elle change de couleur quand on s’empoisonne.
  11. Une histoire des médecines populaires. Herbes, magie, prières, p. 61.
  12. Hans Christian Andersen, Contes, p. 177.
  13. Ibidem, p. 180.
  14. Ibidem.
  15. La grenouille métamorphosée abrite généralement un seigneur, un génie incompris, une fée puissante. C’est aussi la figuration d’une âme en voyage. C’est pourquoi il faut être indulgent à son égard de crainte de lui faire du mal, ce qui serait assurément un grand malheur. Dans un autre registre d’idée, au Moyen âge on pensait que l’âme des méchants se changeait en crapaud.
  16. Bruno Bettelheim, Psychanalyse des contes de fées, p. 415.
  17. Ibidem, p. 417.
  18. Contes de Pouchkine et des pays slaves, p. 111.
  19. Angelo de Gubernatis, Mythologie zoologique, Tome 2, p. 400.

© Books of Dante – 2022

Grenouilles rieuses en pleine ablution. Une autre manière de faire des bulles…

L’huile essentielle de khella (Ammi visnaga)

Synonymes : ammi visnage1, bisnago, herbe au cure-dent, cure-dent d’Espagne, carotte aux dents, herbe aux gencives, cumin d’Éthiopie, fenouil annuel, noukha, kell.

Passant un temps pour la férule creuse dans laquelle Prométhée apporta le feu aux hommes, il est possible de déceler la présence (?) du khella dans ces quelques informations délivrées par Georges Contenau : « Si un homme est oppressé ; si son estomac est ballonné ; si sa nourriture revient dans sa bouche et que rien de ce qu’il mange ne lui plaise », eh bien il lui faut préparer telle recette dans laquelle entre vraisemblablement du khella. Et si ce n’est lui, c’est donc l’un de ses frères : le khella apparaissant dans le papyrus Ebers, il est tout à fait envisageable de le voir occuper une place au sein de la pharmacopée des anciens Assyro-babyloniens. En tous les cas, l’on peut dire sans se tromper que sa réputation antispasmodique, qui remonte à l’Égypte antique, n’est plus à faire. Du temps des pharaons, et même jusqu’à récemment encore, le thé de khella était usité lors d’épisodes urinaires douloureux comme les lithiases. Ces concrétions ressemblant à des grains de sable, il est tout à fait probable qu’on se soit servi du mot grec amos, c’est-à-dire « sable », pour l’attribuer à l’Ammi visnaga. C’est du moins ce qu’expliquait Fournier : « Ce nom a été donné à cette plante, à cause de sa semence qui ressemble à des grains de sable »2. C’est beaucoup plus convaincant que l’explication qui prétend que le nom latin du khella – ammi – nous renseignerait sur son aire de prédilection, à savoir les zones sableuses parce que, effectivement, les terrains sablonneux sont ce que le khella affectionne tout particulièrement. Aujourd’hui encore, cette plante fait partie de la pharmacopée traditionnelle marocaine. En Israël, elle participe au traitement du diabète et en Andalousie ses graines assurent la fonction de « dentifrice ». En Égypte encore, le khella fut usité en cas de lithiase biliaire, de faiblesse cardiaque et de vitiligo. Tout cela, en effet, parce qu’on trouve le khella sur une grande partie du pourtour de la mer Méditerranée et, çà et là, en Espagne comme dans le sud de la France (bien que plus rarement qu’autrefois en raison des modes agricoles qui ont fait reculer le khella des territoires qu’anciennement il occupait).

L’ammi était le nom que les Grecs et les Romains donnaient à différentes ombellifères aromatiques, ce qui explique que l’ammi de Dioscoride ne soit peut-être pas la plante dont on parle dans cet article, c’est-à-dire le khella. Mais, dans le doute, ne nous abstenons pas d’en parler un peu. Voici la description qu’il en donne : « C’est une graine vulgaire et connue, menue et bien plus petite que celle du cumin. Elle a la saveur de l’origan [sic : bien possible qu’il parle là de l’ajowan]. [Sa semence] est chaude3, fervente, dessiccative. L’on la boit avec du vin contre les tranchées, les douleurs urinaires et les morsures d’animaux venimeux. Elle provoque le flux menstruel […] et purge la matrice »4. De plus, elle corrigerait l’ardeur provoquée par l’usage des cantharides. Enfin, « emplâtrée avec du miel, elle résout les meurtrissures »5.

A la suite de Dioscoride, l’on retrouve souvent le nom d’ammi dans les textes consacrés aux plantes médicinales. Mais celui de khella, trop exotique peut-être, n’y apparaît jamais. Par exemple, chez Nicolas Lémery, on trouve des conseils pour bien sélectionner la semence d’ammi, mais il pourrait tout aussi bien s’agir de celle de l’ammi élevé, Ammi majus : « On doit choisir la semence d’ammi la plus récente, la mieux nourrie, la plus nette, la plus odorante, d’un goût un peu amer : elle contient beaucoup d’huile exaltée et de sel volatil »6. Chez Chomel, c’est clair : nul khella à l’horizon. La plante dont il parle est bel et bien l’ammi élevé qui, comme on peut facilement le constater, partage bien des propriétés médicinales avec le khella : il est entre autres carminatif et emménagogue. On peut y ajouter les vertus suivantes : apéritif, céphalique, incisif. On dit encore de l’ammi qu’il résiste aux venins. Enfin, le chimiste Simon Morelot nous ramène à Dioscoride en évoquant, au début du XIXe siècle, un ammi aux semences d’une saveur proche de celle du thym ou de l’origan. Ces semences ont beau être menues, presque rondes, de couleur gris brunâtre, c’est-à-dire très similaires à celles du khella, je crois bien qu’il n’est absolument pas question de cette plante dans cet « ammi de Candie » dont parle Morelot.

Très semblable à la carotte mais en plus rustique cependant, le khella fut autrefois nommé Daucus visnaga (daucus = carotte) pour signaler cette ressemblance. Il faut dire que sa racine en pivot est un premier critère de similitude. Cependant, il s’en distingue par sa grande taille (80 à 120 cm), ainsi que par le nombre très élevé (jusqu’à cent) de rayons qui composent ses ombelles. Et, contrairement à la carotte, ils s’écartent par temps humide, attendant un temps plus sec pour se recroqueviller en forme de nid ou à la manière des baleines d’un parapluie fermé, lorsque les semences parviennent à maturité. D’ailleurs, elles aussi se distinguent des graines griffues et éperonnées de la carotte puisque les semences de khella sont courtaudes, ovoïdes, vaguement hexagonales, sans poils ni aiguillons.

Plante annuelle (ou bisannuelle), le khella est une apiacée robuste, rameuse, très feuillue mais intégralement glabre. Cette profusion foliaire se retrouve même au niveau des involucres à folioles découpées en très fines lanières qui enserrent de petites fleurs blanc jaunâtre.

Le khella est un hôte des sols rudéralisés (terrains vagues, jachères), se plaisant également en bordure de route, dans les champs sableux et les vignes. Exigeant une situation bien ensoleillée et un sol correctement drainé, le khella explique ainsi sa présence naturelle dans le sud et le sud-ouest de la France. Cependant, on ne l’y retrouve pas plus au nord qu’une ligne liant la Charente à la Drôme. Au-delà du territoire national, on croise le khella dans une grande partie du pourtour méditerranéen, des Canaries à la Perse en passant par l’Égypte et l’Afrique du Nord. Il a été également naturalisé en Australie et en Amérique du Sud.

Le khella en phyto-aromathérapie

Seules les semences du khella jouissent d’un intérêt thérapeutique. Autrefois employées comme celles du cumin par les peuples autochtones du pourtour méditerranéen, elles s’illustrent en nos temps modernes par l’huile essentielle qu’on en tire par le biais de la distillation à la vapeur d’eau. Ce produit, au rendement faible (0,10 %), est incolore, liquide, mobile et limpide, de couleur jaune vert pâle à jaune d’or. On y retrouve bien la saveur un peu amère des fruits, ainsi que leur parfum agréable et doux, mix entre anis/fenouil/estragon d’une part, carotte/pomme douce d’autre part, ce qui confère à l’huile essentielle de khella des notes de cœur vertes et herbacées associées à quelque chose de terreux, racines un peu âcres.

Voici quelques données chiffrées qui vous permettront de dessiner un portrait biochimique de cette huile essentielle :

ESTERS : 45 à 50 %

  • Dont méthylbutyrate d’isoamyle : 13,60 %
  • Dont isobutyrate d’amyle : 11,20 %
  • Dont isobutyrate de 2-méthylbutyle : 11 %
  • Dont valérate d’amyle : 6 %
  • Dont 3-méthyle-butyrate de 2-méthylbutyle : 6 %
  • Dont méthyle-2-butyrate isobutyle : 3,75 %

MONOTERPÉNOLS : 35 %

  • Dont linalol : 34,50 %

MONOTERPÈNES : 10 %

  • Dont trans-β-ocimène : 4,30 %

CÉTONES : 2 %

  • Dont pulégone : 1,70 %

SESQUITERPÈNES : 1,60 %

FURANOCHROMONES : 3 % maximum

  • Dont khelline, visnagine, khellinol, khellol, khellinine, amiol

FUROCOUMARINES (ammoïdine), COUMARINES, PYROCOUMARINES (visudine) : traces

Note : les semences de khella contiennent aussi de la résine, des phytostérols et plusieurs flavonoïdes.

Le prix moyen d’un flacon de 5 ml d’huile essentielle de khella biologique se situe autour de 28 €.

Propriétés thérapeutiques

  • Puissante relaxante et antispasmodique des muscles lisses (ces derniers se trouvent au niveau des organes internes – vessie, estomac, intestins et poumons – et constituent également une partie des vaisseaux sanguins : ainsi, cette propriété peut se lire dans bien des points abordés ci-dessous), musculotrope, décontractante
  • Coronadilatatrice, vasodilatatrice coronaire, chronotrope négative, inotrope négative, augmente le taux de cholestérol HDL, fluidifiante du sang, anticoagulante
  • Apéritive, digestive, stomachique, carminative
  • Anti-infectieuse : antibactérienne, antivirale, antifongique
  • Emménagogue, décontractante utérine
  • Diurétique, urétérodilatatrice
  • Anti-inflammatoire
  • Antihistaminique, bronchodilatatrice
  • Stimulante, tonique
  • Modératrice du système nerveux central, négativante, relaxante, calmante, apaisante, réconfortante

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : faiblesse stomacale, crampe d’estomac, dyspepsie, colique, gaz intestinaux, spasmes digestifs
  • Troubles de la sphère pulmonaire : asthme, spasmes bronchiques, bronchite, bronchite allergique, bronchite chronique, emphysème, toux sèche, coqueluche, gêne respiratoire, maladies pulmonaires obstructives chroniques, angine
  • Troubles de la sphère vésico-rénale : colique néphrétique, lithiase urinaire
  • Troubles de la sphère cardiovasculaire et circulatoire : infarctus du myocarde, prévention de l’angine de poitrine (angor), insuffisance coronarienne, artériosclérose, hémogliase, arythmie cardiaque
  • Troubles de la sphère hépatobiliaire : calcul biliaire, colique hépatique
  • Troubles de la sphère gynécologique : aménorrhée, syndrome prémenstruel (ballonnement, constipation, douleurs et crampes menstruelles), spasmes utérins
  • Troubles locomoteurs : rhumatismes, spasmes musculaires
  • Affections bucco-dentaires : carie, gingivite, hygiène bucco-dentaires
  • Affections cutanées : rougeur, démangeaison et irritation cutanée, enflure, vitiligo
  • Troubles du système nerveux central : attaque de panique, angoisse, oppression pectorale (à la perspective d’une modification du cadre de vie, par exemple), incertitude

Quelques informations concernant l’efficacité du khella sur les lithiases. Tout d’abord, qu’est-ce qu’une lithiase ? C’est le résultat de la précipitation de substances normalement ou accidentellement dissoutes dans les urines (acide urique, urates, oxalate de calcium, phosphate de calcium, phosphate ammoniaco-magnésien), adoptant selon les cas différentes formes : poussière, gravelle, gravier, calcul ou pierre. Une alimentation trop riche en calcium, ainsi qu’une déshydratation chronique concourent à la formation des lithiases. Il faut savoir qu’un calcul de 5 mm de diamètre peut occasionner une obstruction urétérale totale, de cuisantes douleurs, ainsi que, parfois, de l’hématurie. Le khella est efficace contre les lithiases non seulement pour des raisons lithontriptiques, mais parce qu’en détendant et en relaxant l’uretère, il favorise l’évacuation du calcul jusqu’alors bloqué. De plus, il exerce une action préventive en ralentissant la formation des cristaux d’oxalate de calcium.

Concernant le vitiligo (ou leucodermie : « peau blanche »), maintenant : il s’agit d’une maladie cutanée caractérisée par une achromie et une hyperchromie adjacente. Est à l’œuvre une destruction des mélanocytes, cellules responsables de la production de la mélanine impliquée dans la couleur de la peau. Ces taches non pigmentées se localisent au dos, aux mains et poignets, aux coudes et bras, aux chevilles et genoux, à la poitrine, enfin au visage.

Modes d’emploi

  • Huile essentielle : voie interne, olfaction, inhalation, dispersion atmosphérique (?), voie externe sous condition.
  • Teinture-mère de semences de khella.
  • Infusion : une cuillerée à café de graines de khella en infusion dans 100 g d’eau pendant 10 mn.
  • Décoction : 100 g de graines de khella dans un litre d’eau. A proportion de 60 g par litre d’eau, on peut utiliser cette décoction en guise de gargarisme.
  • Pommade : 100 g de graines de khella en macération au bain-marie dans 100 g d’un substrat gras (on peut éventuellement broyer les semences avant opération).
  • Les rayons, à l’état sec, sont traditionnellement employés comme cure-dents (Espagne, Maroc).

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Phototoxicité : caractéristique qu’elle partage avec bon nombre d’huiles essentielles tirées d’apiacées, à la différence que celle de khella est particulièrement agressive. On ne s’exposera donc pas au soleil après ingestion ou application cutanée durant 24 à 48 heures. L’exposition au soleil s’envisagera uniquement pour les personnes ayant besoin d’une pigmentation cutanée.
  • L’huile essentielle de khella est potentiellement allergisante.
  • Il importe de ne pas faire cohabiter l’huile essentielle de khella avec la prise d’anticoagulants car celle-ci en amoindrirait les effets.
  • Dans tous les cas, on fera de cette huile essentielle un usage raisonné et ordonné sur de brèves périodes, car une utilisation au long cours peut occasionner des nausées, de la migraine et une tendance à l’insomnie.
  • Autres espèces : – Ammi commun (Ammi majus), – Ammi vrai ou ajowan (Trachyspermum ammi).

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  1. « Ce nom de visnaga est un vrai phénomène linguistique. Il désigne, au Mexique, les échinocactées et dérive par corruption du mot nahuatl (langue des Aztèques) huiznahuac, signifiant ‘entouré d’épines’. Adopté par les conquérants espagnols, ce mot, castillanisé en bisnaga ou visnaga, est d’un usage courant dans le langage populaire mexicain et sud-américain. Par analogie, au Mexique, au Chili, en Argentine, ou l’herbe aux cure-dents s’est naturalisée et est parfois cultivée, on lui a donné le même nom, qui, de là, est revenu en Europe au XVIe siècle » (Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 77).
  2. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 76.
  3. Dans la littérature on trouve habituellement un ammi au nombre des quatre semences chaudes mineures. Mais celle qui tient compagnie aux graines de persil, d’ache et de carotte n’est pas le khella mais Ammi majus.
  4. Dioscoride, Materia medica, III, 59.
  5. Ibidem.
  6. Nicolas Lémery, Dictionnaire universel des drogues simples, p. 36.

© Books of Dante – 2022

Le giroflier (Syzygium aromaticum)

Synonymes : géroflier, girofflier, girroflier, gyroflier, caryophyllon, quarunfel (de l’arabe), ki shê-kiang (du chinois : « bec d’oiseau »), rose noire.

Il existe, au sujet du clou de girofle, un imbroglio qui tient au fait que le nom qu’on lui donna autrefois – caryophyllus – était déjà connu et employé avant même l’introduction de cette épice sur le sol européen. C’est pour des raisons que nous allons préciser qu’il a été choisi puis octroyé à ce nouveau venu. Selon l’étymologie, ce mot est constitué de deux racines grecques. La plus évidente, phullon, fait référence soit aux feuilles soit aux pétales. Quant à la seconde, les avis sont partagés. Première hypothèse : l’on a le choix d’y voir le mot káryon, qui veut dire « noyau », relativement au nœud hypertrophié où sont insérées les feuilles opposées du giroflier. Secondement, il faudrait y voir plutôt le mot karuon, celui-là même que l’on réservait au noyer. Ainsi, le giroflier aurait été appelé caryophyllus en raison de la similitude de ses feuilles avec celles du noyer. Ce qui, dans un cas comme dans l’autre, ne me console guère. Signalons tout de même que káryon, si parfois il fait référence à la noix (terme générique), désigne aussi tout objet s’apparentant à une graine, un corps sphérique (sans qu’il soit nécessairement d’origine végétale). Me concernant, il m’a toujours semblé qu’il pouvait avoir quelque rapport avec la « tête » du clou de girofle qui forme comme une « boîte » ronde enfermant le secret de son identité (à moins qu’il n’y ait là une confusion entre le clou de girofle et la noix de muscade dont on a longtemps pensé qu’elle était le fruit du giroflier). Chose certaine cependant, c’est que la plante que Pline nomme caryophyllon n’a pas de rapport avec le clou de girofle, non plus que la caryophyllata que l’empereur romain Constantin offrit au pape Sylvestre Ier au début du IVe siècle après J.-C. L’on peut affirmer sans l’ombre d’un doute que les Grecs et les Romains n’eurent point connaissance de l’existence du clou de girofle que les marchands arabes s’attacheraient plus tard à mettre en lumière, la première mention « européenne » du clou de girofle étant due au médecin spécialisé en obstétrique Paul d’Égine au VIIe siècle, information pour le moins palpitante si l’on en juge par l’ancien nom botanique latin que portait autrefois le giroflier : Eugenia caryophyllata. Cela nous rapproche d’Alexandrie où Paul d’Égine vint faire une partie de ses études et où le clou de girofle était déjà connu dès le IIe siècle après J.-C. Quelle raison peut bien me mener à croiser toutes ces informations ? Eh bien, du fait que, tout d’abord, le mot eugenia, provenant du grec eugenios, signifie « bien né ». Il n’y a donc pas de raison de ne pas le connecter à un médecin que l’on connaissait sous le surnom d’« accoucheur », qui plus est lorsque l’on sait qu’il fut le premier « Européen » à rendre compte des vertus de cette nouvelle plante médicinale. Or, sachez aussi que « sainte Eugénie, fille du gouverneur d’Alexandrie, au IIIe siècle, sous le prénom d’Eugène, entra dans un monastère dont il devint abbé. Une femme qui en était amoureuse, dépitée de se voir repoussée, l’accusa de viol »1. Une fille qui se fait passer pour un garçon : pourquoi ? Peut-être parce qu’« elle agit toujours [en son fors intérieur] comme la réplique féminine ou syzygue de quelque mâle »2. Jetez un œil sur l’actuel nom botanique latin du giroflier : Syzygium aromaticum. Étonnant, n’est-ce pas ? En astronomie, une syzygie est la conjonction ou l’opposition entre la Lune et le Soleil, correspondant aux périodes de Nouvelle Lune et de Pleine Lune. Où l’on entrevoit l’idée de hiérogamie. En effet, selon Jung, la notion de syzygie (du grec suzugia et du bas latin syzygia) se réfère bien à l’idée d’union (ou de réunion), d’assemblage et d’accouplement des principes masculin et féminin, distincts l’un de l’autre, mais néanmoins unis l’un à l’autre. Pas mal pour une plante impliquée dans la conception et dans l’obstétrique, et à laquelle on a donné le nom d’une sainte que la tradition a fini par désigner comme patronne des sages-femmes, son huile essentielle ayant même été surnommée « accoucheuse », au même titre que Paul d’Égine.

Afin de prendre le contre-pied de ces dernières données, voici quelques informations croustillantes issues de La Magie naturelle de Jean-Baptiste Porta : « Si vous voulez rétrécir la porte de la nature, c’est-à-dire la vulve, parce qu’elle s’est élargie à la suite de l’enfantement, et si d’aventure cela déplaît au mari, vous vous y prendrez ainsi : pilez des noix de galle bien menu, ajoutez-y un peu de poudre de girofle, laissez bouillir cela dans du vin. Trempez-y alors un drap et appliquez celui-ci sur la vulve »3. Surprenant que celui qui promeut l’ouverture soit aussi celui qu’on convie pour la fermeture !

Bien plus tard, l’on observe que l’histoire du clou de girofle fut l’occasion de soumettre l’écologie aux sombres diktats de l’économie. Initialement transporté par les marchands arabes et débarqué dans les ports italiens de Venise et de Gênes, le commerce du clou de girofle prit une tout autre tournure dès lors que les Portugais décidèrent de s’en mêler. N’attendant pas que le clou leur parvienne, ils prirent la décision de remonter à sa source, qu’ils découvrirent quelque part en Indonésie, au début des années 1500, avant de mettre la main sur les îles Moluques, véritable paradis du giroflier, et dont ils demeurèrent les seuls maîtres pendant environ un siècle, jusqu’en 1605, année lors de laquelle ils se firent expulser des Moluques par les Hollandais qui y imposèrent un monopole drastique sur le commerce du clou de girofle. Cette suite d’interruptions et de remplacements explique la cherté de cette épice aussi bien au Moyen âge que durant la Renaissance, un effet premièrement visible qui s’accompagne d’un autre, autrement plus vicieux, car a priori invisible : l’on sait que pour accroître le monopole sur le clou de girofle, les Hollandais procédèrent à la destruction de tous les arbres non placés sous leur contrôle immédiat. Rapidement, se développèrent d’étranges maladies épidémiques inconnues jusqu’alors. « Des observateurs attentifs attribuèrent ce phénomène aux exhalations d’un volcan qui étaient, auparavant, neutralisées par les corpuscules aromatiques que les girofliers diffusaient dans l’air »4. Bien joué, mais c’est à moitié faux : on sait bien depuis que lorsqu’on retranche ou ajoute en masse une espèce d’un écosystème, celui-ci s’en trouve perturbé comme on a put le voir à cette époque (même chose avec les lapins en Australie, les cerfs en Nouvelle-Zélande, etc.). Bien après ces tristes événements, l’intendant gouverneur de l’île Maurice, le Lyonnais Pierre Poivre (1719-1786) utilisa cette possession française comme base arrière afin de mener des expéditions en direction des Moluques. Après plusieurs tentatives infructueuses, il parvint à chiper soixante-dix pieds de giroflier et à en développer la culture, de même que celle du muscadier, sur l’île Maurice et à la Réunion. Plus tard, en 1793, le giroflier fut introduit en Guyane française.

Faisons maintenant emprunter à nos propos un tour inattendu : on le sait, quand on ne parvient pas à expliquer objectivement un fait, on élabore un stratagème en construisant ce qui, après coup, sonne tout à fait comme une légende. De façon imprévisible, j’ai lu qu’on allait cueillir le giroflier à même le nid de cet oiseau mythique présent dans différentes mythologies (Amérique centrale, bassin de la mer Méditerranée, Extrême-Orient, péninsule arabique, Éthiopie), c’est-à-dire pas moins que le phénix apparenté au bénou égyptien, au simurgh perse ou encore au feng huang chinois. Mais ne nous perdons pas dans le détail, réunissons plutôt ce qui, autour du phénix, en fait l’unité.

Hortus sanitatis (1491)

Mot d’origine probablement phénicienne, phénix semble vouloir évoquer le rougeoiement de la couleur du sang, comme le suggère une partie de son allure : en effet, cet oiseau gigantesque (qui pourrait être un aigle, un paon, un faisan ou un oiseau de paradis) possède un poitrail purpurin et des rubis en guise de serres. Son splendide plumage – collier d’or fin et ailes rutilantes – lui confère une incomparable beauté. On le connaît pour vivre par cycle de 100, 500, 1000, 1461 ou 129 494 ans et se livrer régulièrement à une auto-combustion par le feu qu’il anime lui-même après s’être juché sur un palmier où il construit un nid, bûcher funéraire en fait, composé de brindilles aromatiques. Après s’être enduit d’aromates (encens, myrrhe, etc.), il alimente la flamme en battant des ailes, se consume et renaît de ses cendres après trois jours de combustion. De là, on en a déduit plusieurs symboliques qui lui sont propres : la longévité, l’immortalité, la vie après la mort, le rajeunissement éternellement reconquis sur les forces destructrices (donc la résilience face à l’inéluctabilité du déclin et du destin), la sagesse divine, enfin la chasteté, car, ne s’accouplant pas, il se féconde lui-même (mais c’est oublier que le 2 procède de l’1, que l’unique se prodigue de lui-même : c’est l’apanage des divinités fondatrices). Sa couleur rouge, le fait qu’il naisse à l’Orient, en se levant à l’aube comme le soleil et qu’il ressuscite avec l’aurore, en a fait la manifestation zoologique du premier dieu, le dieu créateur, c’est-à-dire le soleil, le seul à connaître tous les secrets. Très simplement, « le phénix est, sans qu’il soit possible d’en douter, le soleil à son lever et à son coucher »5, plus précisément ce double phénomène du soleil qui naît chaque jour et meurt chaque soir, de même qu’il le fait à l’échelle d’une année entière, transitant du zénith au nadir. C’est pour cela que, où qu’on se trouve sur Terre, l’on rencontre de nombreuses versions du même mythe : par exemple, il était naturel pour les Égyptiens que le phénix arrivât de l’Arabie, c’est-à-dire exactement de l’endroit où le soleil surgissait pour eux. Idem pour le giroflier. « Les Arabes [le cherchaient] dans l’Inde, les Indiens aux Moluques, ainsi que l’on cherchait toujours plus loin, sans jamais le rejoindre, l’oiseau solaire, l’oiseau oriental, le phénix, le soleil »6. L’on a tout de même réussi à mettre la main sur le giroflier, mais pas sur le phénix qui nous échappe continuellement. C’est pourquoi la plupart des symboles de ce dernier ne peuvent s’appliquer totalement au giroflier. De là découla néanmoins le fait que le giroflier fut déclaré plante solaire et arbre de lumière, expliquant que ses clous soient d’obédience solaire, formant un encens de même nature, profitable aux natifs du Lion (éventuellement du Bélier), favorisant l’aspect masculin et donc yang, permettant l’acquisition plus aisée de gains financiers et matériels par exemple. Parce qu’il est aphrodisiaque, on a fait du giroflier une plante de Vénus (bien qu’il le soit moins que la cannelle). Mieux, on l’attribue parfois à Mercure, ce qui peut trouver une pertinence dans le fait que l’aura de l’huile essentielle de clou de girofle est bleue : elle entre donc directement en résonance avec le chakra de la gorge avec lequel Hermès entretient beaucoup d’affinités. De façon synthétique, voici donc dans quelles circonstances employer le clou de girofle en tant que drogue magique : pour renforcer l’élément Feu, pour purifier les habitations, pour protéger les personnes, pour se libérer émotionnellement, pour retrouver courage, confiance et apaisement. Ne nous plaignons donc pas.

Après cela, faire état de la carrière thérapeutique du giroflier, des temps médiévaux à d’autres plus modernes, va paraître bien terne. Au Moyen âge, compte tenu de sa rareté, il était beaucoup moins courant en cuisine que gingembre, poivre et cannelle. C’est pourquoi il se réserva essentiellement à la médecine. C’est ainsi qu’il apparaît dans l’œuvre de Macer Floridus, sous le nom de gariofilus : fortifiant du foie et de l’estomac, une fois broyé « dans du lait de vache [il] donne une boisson qui porte à l’amour et fortifie la mémoire »7. Quant au gariofiles hildegardien, bien qu’extrêmement chaud, il est mêlé de la douce humidité du miel. Hildegarde n’en fait pas un aphrodisiaque mais en remarque les vertus gynécologiques, ce qui nous rapproche un peu de sainte Eugénie, une relation aussi lisible dans cette constatation : Hildegarde dit que le clou de girofle est apte à conjurer le hoquet, chose que l’on peut atteindre aussi en invoquant… sainte Eugénie ! Outre ce fait saillant, l’abbesse réservait l’usage du giroflier aux lourdeurs de tête avec surdité, à la fièvre, à la goutte et à l’hydropisie. Plus tard, durant la Renaissance, on ajoute aux vertus du clou de girofle, celles de fortifier le cœur, de cicatriser les blessures et de guérir les ulcères, de soulager les maux de dents (enfin !), d’apaiser la fièvre et de se préserver de la peste, réputation qu’il conservera longtemps, pour preuve ce passage de Lémery : « On larde un citron tout autour avec des clous de girofle et on le porte dans sa poche pour le sentir souvent dans le temps des maladies épidémiques, afin de se garantir de la contagion »8. Ce dernier ajoute des qualités cordiales, céphaliques et stomacales au clou de girofle, tandis que Chomel le conseille dans bien des cas de défaillance (vertige, syncope, léthargie, etc.).

Il nous reste à stationner encore un moment au cœur du Grand Siècle pour dire tout l’attachement de la cour pour le clou de girofle, le roi Louis XIV allant jusqu’à faire parfumer ses vêtements par des vapeurs odorantes de muscade, d’aloès, d’orange, de musc et de giroflier, ce qui ne devait oblitérer en rien une hygiène corporelle déplorable. On opérait à peu près de la même manière avec la poudre de la maréchale destinée à parfumer les perruques, sans se soucier de savoir si elle avait aussi le pouvoir de faire fuir ce qui ne devait pas manquer de s’y cacher (la girofle met les mites en déroute, c’est déjà ça ! ^.^). « Ce serait dans son hôtel, où réside actuellement la Pharmacie centrale de France [NdA : au 7 rue de Jouy à Paris 75004 ; il accueille aujourd’hui le tribunal administratif de Paris] que la maréchale d’Aumont préparait cette fameuse poudre »9 dont les ingrédients sont renseignés par Simon Barbe dans Le parfumeur françois (1693) : santal citrin, souchet, acore calame, cannelle, bois de rose, benjoin, storax, citron, labdanum, orange, coriandre, fleurs d’oranger, rose de Provins, iris, lavande, marjolaine et, donc, clou de girofle. Avis du « parfumeur françois » sur la question : « Je ne dis pas que c’était là quelque chose de bien fleurant, loin de là »… Au siècle suivant, au Tivoli, parc de loisirs et haut lieu du libertinage parisien, se déroulaient des pratiques pas moins étonnantes, en l’occurrence des bains prénuptiaux aromatisés de vin, suivis de massages aux onguents et huiles parfumées avec du musc, de la rose, de la vanille, de l’ambre et du clou de girofle. J’imagine le truc, du moins j’essaie. Comment ça se terminait ? En libations orgiaques ? ^.^

Assujetti au même caprice que le cannelier, le giroflier peut varier du simple au quadruple selon qu’il est cultivé ou bien qu’on lui fiche la paix : ainsi, sa taille oscille-t-elle de 4 à 15 m, formant une cime conique, voire pyramidale, constituée de rameaux grêles couverts de feuilles persistantes, coriaces, lancéolées, dont le limbe est couvert d’un vert sombre luisant et lustré, à l’exception de leur pointe qui est rouge. Cette même surface foliaire est criblée de « trous » à son revers : il s’agit là de poches sécrétrices d’essence aromatique.

Au sommet des rameaux s’épanouissent des fleurs disposées en cymes. Tout d’abord tubuleuses, de couleur vert jaunâtre crémeux (la même couleur qu’à l’intérieur d’un avocat à peu près), qui, si on les laisse se développer, commencent par s’empourprer légèrement puis à se carminer davantage, s’ouvrant sur quatre pétales clairs au centre desquels explose un faisceau d’étamines jaunes, rappelant par là celles de son cousin le myrte. Puis, ces fleurs forment des baies allongées de couleur violet foncé contenant une amande oblongue et noirâtre, sillonnée longitudinalement.

Le giroflier se plaît sur des sols riches bien drainés, exposés à beaucoup de soleil et de chaleur (ça, on sait pourquoi). Et, à l’image du phénix, on peut dire du giroflier qu’il sait faire place nette autour de lui, évinçant les autres espèces en se comportant à la manière d’autres myrtacées, les eucalyptus par exemple (il faut dire que ces arbres sont de véritables arrosoirs à substances bactéricides !).

Originaire d’Indonésie, le giroflier s’est déplacé à d’autres lieux de la planète offrant des conditions adéquates à sa culture : l’Inde et le Sri Lanka, l’Afrique (Tanzanie, Madagascar), le Brésil, enfin toutes les îles dont nous avons parlé (Réunion, île Maurice, Antilles, etc.).

Fiche pédagogique botanique réalisée par le pasteur Jean-Frédéric Oberlin (1740-1826) au XVIIIe siècle. Musée Jean-Frédéric Oberlin à Waldersbach (Bas-Rhin).

Le giroflier en phytothérapie

« Le giroflier, qui fut longtemps l’épice la plus coûteuse, fut considéré, pendant des siècles, comme une panacée. Son utilisation en médecine pourrait être beaucoup plus répandue qu’elle ne l’est de nos jours » 10. On peut dire que depuis rien n’a bien évolué sur ce point, l’huile essentielle restant marginale en aromathérapie, le clou de girofle j’en parle même pas ! Si, justement, parlons-en, car on ne peut le résumer à des images convenues : être piqué sur l’oignon du pot-au-feu ou sur l’orange en guise de décoration attrape-poussière un peu – euh – ringarde !… Élevons donc un peu le propos, car ce clou est un objet pour lequel on est allé jusqu’à trahir et à tuer dans les siècles passés.

On dit des clous de bonne qualité qu’ils doivent être de couleur brun rouge assez clair, épais et laisser suinter un peu de l’essence qu’il leur reste quand on les presse (ce qui n’arrive jamais parmi les clous de girofle disponibles sur le marché, même biologiques ; enfin, si ça vous est déjà arrivé, dites-le), ce à quoi ils n’ont guère de difficulté, puisqu’ils peuvent contenir jusqu’à 1/5 de leur masse en essence, composée à grande majorité d’eugénol (70 à 85 %), un phénol responsable de l’engourdissement de la bouche qui le goûte. Cette sensation localisée et passagère s’accompagne d’une saveur piquante et légèrement amère sublimant l’arôme chaud et épicé du clou de girofle. Hormis cette fraction aromatique, l’analyse biochimique du clou de girofle a mis en évidence la présence de tanins (dont l’eugéniine, substance antivirale intéressante), de gomme, d’un principe amer (la caryophylline), de flavonoïdes (kaempférol, quercétol), d’acides (ursolique, oléanolique) et de divers stérols.

Note :

  • A l’instar des rameaux feuillés du cannelier de Ceylan, ceux du giroflier sont aussi distillés pour en tirer une huile essentielle.
  • Si le clou de girofle n’avait intéressé ni le gourmet ni le médecin, le giroflier aurait pu faire valoir ses fruits qu’on appelait communément antofles (du latin antophylli), mère des fruits (ou des girofles) ou bien encore clous matrices. Intéressant de constater que la relation du giroflier à la gynécologie transparaît même jusqu’aux fruits de cet arbre qui « se trouvent remplis d’une gomme extrêmement odorante et aromatique, et doués de très grandes propriétés, ce qui ne se rencontre pas dans les girofles ordinaires »11. Pierre Pomet a l’air de sous-entendre que les antofles sont le nec plus ultra de ce que le giroflier peut offrir. A défaut, nous saurons nous passer de ces fruits que les Hollandais confisaient afin de pouvoir les emporter partout avec eux sur mer en guise d’antiscorbutique. Nous nous pencherons, humblement, sur les propriétés et usages thérapeutiques du clou de girofle qui, vous pouvez me croire, valent largement le détour.
Clous de girofle au séchage.

Propriétés thérapeutiques

  • Anti-infectieux : antibactérien, antiviral, antifongique, antiparasitaire (contre le paludisme : Plasmodium ; contre la babésiose : Babesia ; contre les parasitoses intestinales : Giardia lamblia ; contre les douves du foie (Fasciola gigantica) et du sang (Schistosoma mansoni), antiseptique
  • Antalgique dentaire puissant, antinévralgique, analgésiant, anti-inflammatoire
  • Apéritif, digestif, stomachique, carminatif, anti-émétique, vermifuge intestinal
  • Stimulant et éveillant général, tonique puissant12, excitant, stimulant physique et intellectuel (favorise la mémorisation)
  • Stimulant des contractions de l’utérus au moment de l’accouchement, emménagogue
  • Aphrodisiaque
  • Sudorifique
  • Cicatrisant
  • Antispasmodique
  • Détoxifiant

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : diarrhée, colique, flatulences, fermentation gastrique, dyspepsie, parasites intestinaux, nausée, vomissement, hoquet, mauvaise haleine, indigestion, douleurs stomacales et abdominales, intoxication alimentaire, sténose pylorique
  • Troubles de la sphère respiratoire : toux spasmodique, tuberculose, état grippal
  • Affections bucco-dentaires : rage de dents, névralgie, infection, carie, cicatrisation de la pulpe dentaire
  • Affections cutanées : plaie, plaie infectée, ulcère cutané, mycose (pied d’athlète), psoriasis
  • Affections oculaires : orgelet, taie de la cornée
  • Troubles locomoteurs : spasmes musculaires, carie osseuse
  • Troubles de la sphère génitale : impuissance, frigidité
  • Préparation à l’accouchement
  • Asthénie physique et intellectuelle, convalescence
  • Parasitose (gale), insectes (mite, moustique)
  • Prévention des maladies infectieuses (paludisme, choléra)
  • Céphalée

Modes d’emploi

  • Poudre de clou de girofle : 0,50 à 2 g dans un véhicule liquide ou semi-liquide adapté.
  • Infusion de clou de girofle : une cuillerée à café de clous pour la valeur d’un bol d’eau bouillante (pour lotion, compresse, bain de bouche).
  • Teinture alcoolique de clou de girofle.
  • Macération vineuse : broyez grossièrement quatre ou cinq clous et placez-les dans un demi litre de vin rouge pendant une demi journée.
  • Décoction aqueuse ou vineuse de clou de girofle.
  • Clou à mâcher : pour l’hygiène buccale, contre les douleurs bucco-gingivales et dentaires. Voici une recette d’un élixir dentifrice partagé par Joseph Roques : « Prenez : myrrhe, demi-once ; girofle, un gros et demi ; alcool à 32°, huit onces. Faites macérer pendant quelques jours ; filtrez la liqueur et ajoutez-y une once d’alcool de menthe. Cet élixir fort simple et peu coûteux raffermit les gencives et parfume la bouche »13.

Il s’agit là de modus operandi fort simples à réaliser. Sachons néanmoins, pour en revenir à l’observation de Valnet qui ouvre cette seconde partie, que le clou de girofle participa à une foule de préparations plus ou moins connues dont certaines fort prestigieuses comme le laudanum de Sydenham, l’eau de mélisse des carmes déchaux, l’élixir de Garus, le vinaigre des quatre voleurs, l’orviétan, le baume de Fioravanti. On le trouvait encore dans des recettes moins connues comme le spécifique anodin de Paracelse, l’électuaire de satyrio, la bénédicte laxative, la poudre dysentérique, enfin dans la poudre dite contre l’avortement, ce qui me paraît tout à fait curieux, le clou de girofle étant un tonique utérin, il est donc interdit durant toute la grossesse sauf au moment ultime de sa délivrance. A moins qu’il ne s’agisse d’un contre qui veut dire pour…

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Récolte : les clous se cueillent deux fois dans l’année, la première en été (juillet), la seconde en hiver (décembre), avant que les boutons floraux ne soient complètement éclos, puis mis à sécher au soleil. La production intéresse principalement les arbres dès l’âge de 8 à 20 ans et peut s’étaler durant des décennies (jusqu’à 70 ans d’exploitation selon certaines sources). Chaque arbre peut produire chaque année entre 4 et 8 kg de clous de girofle.
  • En cuisine : « semé par une main discrète », le clou de girofle fait merveille dans les marinades, les courts-bouillons, la plupart des mélanges d’épices (cinq épices, colombo, curry, massalé, garam massala, épices à couscous), bon nombre de plats salés et de pâtisseries (je pense au pain d’épices en l’occurrence). Enfin, n’oublions pas les liqueurs de ménage (cherry, ambroisie, raspail, etc.) qui peuvent accueillir avec bonheur la quantité suffisante de clou de girofle. Le clou de girofle augment la digestibilité des viandes « noires », des poissons gras, du chou, des légumineuses, des champignons, etc.
  • « Il est presque inutile de dire que l’usage des aliments épicés est funeste dans les inflammations, dans les irritations vives. Les personnes d’un tempérament chaud, bilieux ou sanguin, d’une constitution sèche, irritable ; les hémorroïdaires ; les goutteux qui souffrent des entrailles ; les adolescents ; les femmes sujettes aux pertes utérines, à des irritations intérieures ; les hommes ardents, passionnés, enclins à la colère, doivent user avec modération des aliments, des ragoûts épicés. Ces précautions de régime font partie de la science de la vie, elles influent sur nos dispositions morales, sur notre bonheur, notre repos, et nous épargnent bien souvent des regrets amers »14.
  • Par la présence d’eugénol dans leurs tissus, un certain nombre de plantes se distinguent par un parfum de girofle : l’œillet rouge, le basilic sacré (tulasi), la benoîte officinale et la primevère (pour ces deux dernières plantes, ça se déroule au niveau de leurs racines).
  • Autrefois, l’eugénol du clou de girofle était impliqué dans la production de colles, de vernis et d’encres d’imprimerie.

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  1. Julie Bardin, Saints, anges & démons, p. 54.
  2. Esther Harding, Les mystères de la femme, p. 202.
  3. Jean-Baptiste Porta, La magie naturelle, p. 140.
  4. Vittorio Bizzozero, L’univers des odeurs, p. 105.
  5. Angelo de Gubernatis, Mythologie zoologique, Tome 2, p. 210.
  6. Angelo de Gubernatis, La mythologie des plantes, Tome 2, p. 96.
  7. Macer Floridus, De viribus herbarum, p. 169.
  8. Nicolas Lémery, Dictionnaire universel des drogues simples, p. 252. On faisait de même en Égypte antique où des colliers de clous de girofle jouaient un rôle identique.
  9. Bulletin de la société d’histoire de la pharmacie, 1914, p. 144.
  10. Jean Valnet, L’aromathérapie. Se soigner avec les huiles essentielles, p. 267.
  11. Pierre Pomet, Histoire générale des drogues, p. 199.
  12. Ce que résumait non sans humour Joseph Roques dans les lignes suivantes : « La médecine fait rarement usage du girofle ; elle pourrait néanmoins le donner utilement à ces tempéraments inertes, glacés, qui ont à peine essayé la vie, et qui meurent sans avoir vécu. Quelques grains de girofle infusés dans du vin, ou dans de l’alcool, leur donneraient peut-être des nouvelles de ce bas-monde » (Joseph Roques, Nouveau traité des plantes usuelles, Tome 1, p. 464).
  13. Joseph Roques, Nouveau traité des plantes usuelles, Tome 1, p. 473.
  14. Ibidem, p. 470.

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Quand on ne récolte pas les clous de girofle, on laisse libre cours à la formation des fruits.

Le Tarot des plantes sauvages (par Marine Lafon & Sandrine de Borman)

Certains arpentent la piste des plumes ou de quelque autre indice animal – présage zoologique –, traces fugaces qui pourraient les renseigner sur leur destin ou, à tout le moins, leur dire un peu qui ils sont en cet instant précis qui a été choisi pour leur délivrer un signe. Pourquoi cette primauté de l’animal devrait-elle laisser dans l’ombre l’ensemble des indices complémentaires de même nature que les plantes dispersent çà et là à notre attention, comme autant de messages abandonnés par Cybèle et adressés à nous autres humains ? On lève les yeux vers le ciel constellé, l’on y voit la Lune : sa face cachée, bien qu’invisible, n’en existe-t-elle pas moins ? Pourquoi ne pas faire de même avec ce qui se trouve sous nos pieds, frôle nos pas, sans qu’on s’en aperçoive ? Sachons qu’auprès de toute herbe, union des dons célestes et des racines ignées de la Vie, ont lieu bien des théophanies, qui s’expriment à nous, linéament ou filigrane, dans toute leur ineffabilité, enchevêtrement de signes plus difficiles à percer encore que de simples entrelacs. Initions-nous donc à ce langage écrit à l’encre sympathique par Dame Nature. La tâche n’est pas si complexe, le mystère n’étant pas aussi complet qu’on le prétend parfois. Bien qu’arcane, il fait surtout appel à la discrétion et non à la parfaite invisibilité. Et parce qu’arcane, il est bien compréhensible qu’il faille l’enfermer, tel un secret dans une boîte, ou mieux un coffre ou une cassette, ce qui sous-entend que ce que l’on y cache possède une valeur telle qu’on ne souhaite aucunement en divulguer la teneur auprès du commun des mortels. Pour s’emparer de son sens a priori insondable, l’arcane nous invite à l’initiation et à une exploration profonde de notre cœur.

Quels liens ténus – arachnéennes passerelles – est-il possible de tendre entre les arcanes du Tarot de Marseille et les plantes sauvages les plus communes (la pâquerette, l’armoise ou encore le coquelicot) afin d’y lire « ce qu’en elles déjà elles portent », pour reprendre un vers de Margherita Guidacci ? Vers quel destin dessinent ces lignes qui, à l’instar de celles qui s’empruntent dans nos mains, peuvent révéler, quand on les presse un peu plus qu’à l’habitude, quelque secret dissimulé ? Quel mystère de la Nature peut-on y entrevoir ? Que dit-il qui, la plupart du temps, nous échappe, parce que, trop empressés, nous ne nous y arrêtons pas le temps qu’il demande ? Le recueillement, la pause contemplative, l’écoute intérieure, la prise de conscience d’une résonance, d’un écho, c’est cela que cherche à stimuler le propos riche et précieux contenu dans les pages de ce livre. Ralentir la marche du temps, cela permet aussi de surprendre une plante dans une phase de son développement et de son existence pas forcément connue de nous, univers que nous appréhendons, se révélant à nous et disant de telle plante bien plus qu’on en connaît déjà. Par exemple, il peut y avoir au revers d’une feuille un indice permettant d’en savoir davantage sur la plante qui la porte. Sous le couvert d’un ombrage, les pétales d’une fleur n’adoptent-ils pas une teinte ou une irradiation particulières qui en expliquerait mieux un sens caché ou peu visible ? Cette écorce fissurée ne renseigne-t-elle pas sur le caractère de celui qui la revêt telle une peau ? A cela, ajoutons des signatures de nature symbolique, mythologique et biochimique. Il s’agit donc de faire appel à la créativité, c’est-à-dire ce « pouvoir de relier ce qui est apparemment sans lien », selon l’observation judicieuse du poète William Plomer.

Ainsi, le Pissenlit renvoie-t-il à l’assurance conquérante du Chariot, la petite Pervenche aux opportunités d’évolution qu’offre la Roue de Fortune. La Ronce exprime la verdeur progressive de l’énergie vitale développée par la Force et le Plantain lancéolé la puissance pragmatique de l’Empereur. L’Arcane sans Nom, illustrée par la Rue fétide, dit bien l’ambivalence qui existe en chacune d’elles avec, toujours, cette volonté de couper court, tabula rasa : éclaircir pour mieux laisser croître. La Lune, féconde et menstruelle, fait écho à l’Alchémille gestatrice qui porte un joyau au creux de ses tuniques. Enfin, pour achever ici ce compendium, au Diable se superpose le Lierre, plus Cernunnos que le démon voulu par le christianisme.

Le texte est dense sans être étouffant. La précision est mise au service d’une écriture souple et dénuée des figures de style par trop grossières qui alourdissent parfois ce type de texte. On pressent que la rédaction a exigé beaucoup de travail. Cela se perçoit à travers une sensation qui m’a accompagnée durant toute la lecture du livre : il n’y a ici aucun déséquilibre dans le corps du texte qui serait induit par quelque pesanteur disgracieuse. Ici, c’est tout le contraire : au carat près si je puis utiliser une expression d’orfèvre, qui m’autorisera dès lors une liaison entre le texte et l’image. Abondamment illustré, cet ouvrage est à ce titre bien particulier en raison de la technique employée par Sandrine de Borman, qu’elle explique par un néologisme qu’elle a forgé à base de deux racines japonaises : oshi-zomés. A l’aide de la force d’une presse, les pigments et les sucs végétaux des plantes diffusent leur propre substance dans la structure du papier qui les accueille et les supporte, de la même façon que les plantes qui y sont figurées dessinent une résille d’informations qui parlent d’elles et qui se révèlent à nous selon l’audace qu’on mettra à aller à leur rencontre, en s’affranchissant des attentes préconçues et des préjugés stériles. On peut être surpris qu’un procédé aussi simple et modeste permette d’aborder les plantes sous un angle neuf, formant là un herbier comme il n’en existe aucun autre. Ce modus operandi est néanmoins enchanteur car chacune des illustrations contenues dans ce livre est une œuvre d’art qui réclamerait d’être vue in situ, pour de vrai, car comment rester de marbre devant ce millepertuis, candélabre incandescent, et cette lavande fine qui nous révèle sa part aqueuse ?

Ce livre est structuré en trois grandes parties. La première, fort indispensable, est un préalable nécessaire (introduction, prérequis) avant de tomber nez à nez avec les 22 plantes-arcanes que Marine Lafon a choisies de présenter selon une trame régulière :

  • un poème consacré à chaque plante en guise d’entrée en matière est placé vis-à-vis de l’illustration principale représentant cette plante (au grand format de 21 x 15 cm) ;
  • ensuite, un long développement aborde en détails les mots-clés associés à l’arcane en question ;
  • enfin, chaque chapitre se conclue par ce que l’autrice appelle les « rituels sauvages ». Ils n’ont rien de complexe dans leur réalisation et sont bien utiles pour toucher encore davantage du doigt chaque plante.

L’ouvrage s’achève par diverses annexes (glossaire, bibliographie, notes) qui nous permettent de quitter en douceur la pièce centrale, c’est-à-dire les 130 et quelques pages toutes dévolues aux 22 arcanes majeurs.

Le Tarot des plantes sauvages par Marin Lafon et Sandrine de Borman, Tana éditions, 2022.

ISBN : 979-10-301-0430-1

Prix : 25 €

192 pages richement illustrées en couleur, auxquelles s’ajoutent deux planches regroupant les arcanes détachables au format 11 x 6 cm. Ce qui est heureux. Il aurait été dommage de ne pas les joindre au livre.

Envie d’aller plus loin ? Découvrez l’univers des deux autrices : le site de Marine Lafon, le site de Sandrine de Borman.

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La cannelle (Cinnamomum zeylanicum ou verum)

Synonymes : laurier-cinnamone, canéficier.

Imaginez un peu : la première fois qu’on a parlé de cannelle sur le sol français remonte à 716 ! De facto, cela nous plonge dans un passé complètement improbable, mais néanmoins formidable, en particulier parce que la vie dans le VIIIe siècle en ce territoire qui est devenu la France, était loin d’être facile, plutôt âpre et farouche à dire vrai. De cet événement, nous avons une preuve, comme l’expose Henri Leclerc : « la plus ancienne mention qui soit faite de son introduction dans le nord de l’Europe se trouve dans un diplôme délivré en 716 par Chilpéric II au monastère de Corbie »1, situé à 15 km à l’est d’Amiens, dans la Somme. Tout cela est tout à fait prodigieux, mais n’est rien en comparaison de la Chine où la cannelle est une plante d’usage courant depuis au moins 3000 ans. Oui, je dis bien d’usage courant – en guise de médicament – et non pas comme une précieuse curiosité que l’on conserve sous la haute protection d’un écrin serti de joailleries non moins précieuses ! Déjà, un demi millénaire plus tôt, la cannelle était réservée à l’usage des Césars, et qui en possédait et en faisait un large usage marquait par là sa puissance et éventuellement sa folie : souvenons-nous de Néron qui, à l’occasion des funérailles de Poppée, fit brûler plus de cannelle que la seule « Arabie heureuse » (on pensait qu’elle provenait de la péninsule arabique en ce temps-là2) était capable d’en produire en l’espace d’une année. Il faut dire que la proximité de la plante, ainsi que son abondance, autorisaient là-bas à faire ce qu’ici on s’interdisait : quelle expérience durable aurait-on bien pu retirer de quelques bâtons de cannelle dont la préciosité valait justement en raison de leur rareté ? En 716, à Corbie, on ignorait sans doute que sur son lieu de naissance, la cannelle était vue comme une plante fortifiante qui régénère avec constance l’énergie vitale, au point qu’elle serait capable de garantir l’immortalité (si l’on avait su ça en Europe au VIIIe siècle, c’est certain qu’on aurait assisté à des phénomènes encore plus délirants que les funérailles de la deuxième épouse de l’empereur fou). En effet, des chroniques historiques relatent le cas de paysans chinois devenus plusieurs fois centenaires. Rien d’étonnant à ce qu’on ait fait d’elle une habituelle nourriture d’immortalité, comme le prouve encore P’ongtsou qui parvint à l’âge extraordinaire de 888 ans ! Elle faisait gagner le corps en âge, certes, mais par son entremise et abstention de céréales, les taoïstes visaient la purification corporelle, subtile manière de désentraver l’organisme et de le faire « durer » autant que possible en bonne santé. Parce qu’il ne s’agit pas de vieillir vieux, il s’agit aussi de vieillir bien, loin de l’idée de l’acharnement thérapeutique dont l’Occident fait malheureusement preuve. A quoi sert d’étayer un corps à l’aide de quelques ficelles, et cela jusqu’à ce que mort s’ensuive, alors que le propriétaire de ce même corps n’aura peut-être pas été capable, sa vie durant, de faire les choix les plus judicieux en matière d’hygiène et de nutrition ? Ce qui est bien pire, c’est qu’abandonné à son triste sort, rien ni personne ne se sera inquiété de cette question cruciale, une attitude déplaisante qui mène à ces hordes de malades par ignorance de ce qui est bon pour l’humain et par la continuation de ce qui est mauvais pour lui (les glucides – sucre en tête –, les graisses hydrogénées, certains acides gras insaturés, les antibiotiques, etc. La liste est longue.).

Bien, revenons-en à nos moutons ^.^ La médecine traditionnelle chinoise apporte des indices bienvenus : l’écorce du cannelier, réduite en poudre, de nature chaude, piquante et un peu douce, facilite la circulation du sang, tonifie l’énergie des deux méridiens dépendant du principe du Métal (Poumon et Gros intestin), réchauffe celle des deux méridiens régis par le principe de la Terre (Estomac et Rate/Pancréas), possède encore d’excellents effets sur les méridiens du principe de l’Eau (Rein et Vessie). Tout cela concourt, d’un point de vue physique, sentimental, affectif et sexuel, à chasser les froideurs, la cannelle étant un tonifiant général du yang. D’ailleurs, « on prépare avec la cannelle, un vin dont une seule goutte donne au corps la couleur de l’or, c’est-à-dire qu’elle le métamorphose en pur yang ». Ce dont on peut questionner l’utilité : le pur yang existe-t-il, peut-il exister, indépendamment du yin ? Est-ce seulement souhaitable ? Qu’est donc le pur yang d’ailleurs ? La lumière solaire dont la température s’élève à plusieurs milliards de degrés ? Non, il est préférable de faire entrer le yin et le yang en parfaite conjonction, philosophie du juste milieu qui ne privilégie jamais l’un aux dépens de l’autre, comme savent parfaitement bien nous le rappeler les deux vessies de poisson qui constituent la plénitude du symbole du taijitu. Aussi, le cannelier peut-il être l’arbre de la Lune auprès duquel le lièvre broie les simples pour en élaborer des drogues d’immortalité ? Épineuse question qui sera suivie de beaucoup d’autres, puisque la botanique antique n’est jamais simple, le voyage de la cannelle d’Asie en Europe ayant été émaillé de nombreuses escales et débarquements. Corbie, 716. Cela peut faire rire, au regard de ce que nous avons dit jusque là. Que sont-ce que les hommes qui vivaient à cette époque, à proximité de ce lieu ? Des attardés ? Probablement. En revanche, savoir cette cannelle là-bas à ce moment précis, c’est aussi considérer le fait que le diamant ne brille jamais aussi bien qu’au milieu de sa gangue charbonneuse, à la manière du yin et du yang. A chaque port, à chaque étape, les langues changent et s’entremêlent, une substance donnée emprunte un nom qui n’est peut-être que la déformation de celui d’origine, qu’une oreille inattentive transcrit différemment. A l’arrivée, on comprend qu’il est facile de jouer au jeu des sept erreurs entre l’original lointain et la copie parvenue jusqu’à nous. Mais c’est la vie, chacun y insuffle un peu de lui-même. Ainsi, dans les textes antiques, on voit souvent surgir deux termes – cinnamomum et cassia – dont on a longtemps questionné l’identité : lequel des deux désigne la cannelle de Chine, la cannelle de Ceylan ? On a réussi à établir le fait que la « cassia » était la cannelle en provenance de Chine (Cinnamomum cassia, en langage moderne) tandis que le mot cinnamomum4 référait à la cannelle de Ceylan. Or, entre la kassia et le kinnamômon, la cannelle était l’une des nombreuses drogues manipulées par les pastophores dans les temples, c’est-à-dire les prêtres, pour définir exactement cette expression tardive que l’on doit à Rabelais. Les erreurs de traduction, les mauvaises interprétations, etc., qui se glissèrent là où on ne les attendait pas, purent être l’occasion de témoignages pour le moins étonnants : par exemple, il est couramment admis que la cannelle pénétra fort anciennement le royaume d’Égypte, et que vers le Ve siècle avant J.-C, elle intervenait dans les procédures d’embaumement. Mais après observation attentive, Jean-François Bonastre (1783-1856) en conclut que ce n’était pas là poudre de cannelle mais de muscade5. Aussi, est-il légitime d’avoir un doute à chaque fois qu’on nous parle de cannelle en terres égyptiennes ? Par exemple, l’aegyptium dont Cléopâtre parfumait ses pieds, contenait-il véritablement de la cannelle comme on l’affirme ? Dans le Kosmètikon, la cannelle est déclarée comme astringente légère, antiseptique, échauffante, stimulante et aphrodisiaque, ce que les cannelles chinoise et indienne sont toutes les deux. Ainsi, on y parle d’une cannelle qui pourrait tout à fait être l’autre, et inversement. A moins qu’il ne s’agisse tout bonnement des deux, comme le laisse entendre Eugène Rimmel dans un extrait de son Livre des parfums consacré à l’Égypte : « C’était surtout dans leurs processions religieuses, lors des Panégyries, que les Égyptiens déployaient un luxe inouï de parfums. Les historiens nous donnent les détails d’une solennité de ce genre qui eut lieu sous le règne d’un des Ptolémées, et dans laquelle figuraient cent vingt enfants portant dans des vases d’or de l’encens, de la myrrhe et du safran, et une quantité de dromadaires chargés les uns de trois cents livres d’encens, les autres de safran, de cannelle, de cinnamome, d’iris et d’autres précieux aromates »6.

Ce ne sont là encore que vétilles. Le plus gros reste à venir : il tient essentiellement dans les récits que rapportèrent les auteurs antiques pour tenter de s’expliquer la provenance de cette épice, la cannelle. C’est en suivant Hérodote qu’on tombe dans le traquenard. Faisons un peu de clarté avant de subir l’épreuve d’affabulation. Durant l’Antiquité, la cannelle de Ceylan se confond avec celle provenant de Chine. Mais il est vrai que l’on ne distingue pas toujours l’une de l’autre, et les récits légendaires associés à l’une le sont aussi à l’autre (ou au giroflier qui vient parfois semer le trouble dans ce qui est déjà, il faut bien l’avouer, une véritable pagaïe). C’est par exemple, ce que retrace Hérodote – venons-y – dans ses Histoires, à savoir le stratagème que l’on met en place pour récolter la cannelle dont de gros oiseaux terrifiants garnissent leurs nids. Pour espérer en chiper quelques rouleaux sans se faire massacrer, les hommes disposent à l’entour des nids de gros quartiers de viande. Voyant cela, les oiseaux prennent leur envol et s’en viennent quérir cette viande peu difficile à conquérir, puis, à tire-d’aile, regagnent leur nid. Mais sous la masse ajoutée ainsi au nid, celui-ci ne tarde pas à s’écrouler, ce qui est le but avéré des hommes qui, profitant de la soudaine débandade aviaire, n’ont plus qu’à venir ramasser quelques bâtons de cannelle épars et prendre leurs jambes à leur cou pour échapper à la vindicte furieuse des oiseaux ainsi dupés. Passons le caractère parfaitement invraisemblable du subterfuge de même que la balourdise de ces volatiles. Nous verrons dans un futur article ce que sont exactement ces oiseaux et que cette légende rapportée par Hérodote n’est que la retranscription abâtardie d’un mythe beaucoup plus ancien et mal compris, tant il s’est déformé avec le temps et les différentes étapes de transmission par lesquelles il est passé. La légende portant sur la casse n’est pas moins étrange : « Elle poussait dans des marécages difficiles d’accès et était défendue à coup de griffes par des animaux ailés, ressemblant à des chauves-souris : aussi, pour la récolter, devait-on s’envelopper corps et visage de peaux de bœuf »7. Selon Pline, toutes ces scènes terrifiques ont pour but de dissuader la convoitise : la cannelle, qu’on sait être un aromate coûteux, est ainsi bien gardée. Mais de cette tentative d’expliquer la cherté de la cannelle, je n’en crois pas un mot, même si l’on observe, heureusement, que Pline n’admet pour vrai aucune de ces fariboles (c’est déjà ça !…). Plus intéressantes sont les données apportées par Diodore de Sicile qui, au Ier siècle avant J.-C., parvint à expliquer qu’outre cette provenance bien connue – l’Arabie heureuse – la cannelle émanait d’une sphère plus lointaine encore puisqu’il parlait de Chine ! A l’en croire, ces contrées orientales regorgeaient de cannelle : en effet, dans ce pays les « arbustes de ce genre poussent en taillis et en fourrés si touffus que ce qu’ailleurs ont met avec parcimonie sur les autels des dieux sert là-bas de combustible même pour les fours, et que ce qui ailleurs est à l’état de rareté tient lieu là-bas de paillasses pour domestiques sur le haut des maisons »8. Quelles que soient les élucubrations – s’expliquer le monde passe souvent par ce qui, après coup, paraît très fantaisiste – l’irruption de la cannelle eut pour effet de révolutionner l’offrande comme l’explique le poète Ovide dans Les Fastes car « autrefois, pour rendre les dieux propices aux hommes, il suffisait de froment, d’un grain de sel pur »9. Avec la cannelle, tout change : on y voit là un encens de nature solaire, aussi procède-t-on à des fumigations de cannelle afin de « recevoir les bonnes grâces d’Apollon » et de Zeus. La cannelle, outre qu’elle soit encens, est aussi parfum (est-elle aussi condiment ? L’Antiquité ne le dit pas) : Pline remarque une abondance de préparations parfumées accueillant de la cannelle et que l’on se procure dans les boutiques des parfumeurs de l’époque. Ces deux aspects font que « les senteurs de myrrhe, de cannelle et d’encens sont tout autant témoins des largeurs royales que du plaisir des sens ou de la protection des dieux »10. On pourrait même se demander si la présence de la cannelle non loin de l’autel et dans l’armoire à parfums n’est pas censée servir la même cause. C’est apparemment lisible à travers son statut de plante consacrée à Héra, relativement au fait que cette déesse veille sur les différents aspects physiologiques de la vie féminine et que la cannelle est une drogue emménagogue intervenant également au moment de l’accouchement. Mais la relation ne me semble pas assez forte, bien trop ténue, pour quelle soit suffisamment pertinente. En revanche, si l’on jette un œil du côté d’Aphrodite… Cela ne surprendra personne si j’apprends que la cannelle est plante de Vénus, celle-là même dont la ceinture est embaumée de cannelle et de benjoin (par ceinture, il ne faut pas se méprendre avec nos accessoires modernes : celle d’Aphrodite est en fait une sorte de pagne de corps, longue bande de tissu enserrant le buste de la déesse, et constituant, en quelque sorte, une partie de ses « dessous ») et dont Homère nous dit dans l’Iliade qu’elle est « le talisman précieux du désir amoureux ». Canalisant les hautes vibrations de Vénus, la cannelle accroît le flux de la vie et de l’épanouissement : elle est clairement l’apanage de la bien-aimé devant laquelle cette autre plante de Vénus vient s’incliner : « La rose rougit devant la cannelle », écrivait Pétrone11. Pour s’en convaincre, rien de tel que de faire appel à ce glorieux chant d’amour qu’est le Cantique des cantiques. Le bien-aimé s’adressant à la Sulamite : « Mon amie, ma fiancée, tu es un jardin clos, une source secrète, une fontaine scellée. Tes fruits sont plus succulents et parfumés que ceux d’un verger où le jasmin, le safran, le cinname et la menthe auraient exhalé leurs senteurs »12. Pas besoin de convoquer davantage de superlatifs, même si l’on peut comprendre que, dans la bouche du bien-aimé, les mots sont bien incapables d’exprimer l’ineffable qui consiste en l’amour pur. Comment, au reste, celui-ci peut-il bien se dire sans disparaître aussitôt ? L’amour pur, je l’apparente à l’état de grâce. Si la cannelle permet, même ne serait-ce qu’un peu, d’approcher cet état, eh bien il n’y a pas lieu de s’en priver, bien au contraire, quand bien même l’on pourrait douter de ses vertus dans le domaine qui nous intéresse présentement. Ainsi, Roques : « On regarde la cannelle comme un excitant aphrodisiaque, et les hommes épuisés par toutes sortes de jouissances en font souvent usage pour réveiller dans leurs organes flétris les dernières étincelles du désir »13. Mais Roques doit apprendre qu’aucune drogue et pas même la cannelle ne sont capables de restaurer en l’homme l’essence qui lui a été accordée à la naissance : s’il mange son pain blanc dès les premiers temps de sa vie, alors il lui faut s’attendre à vivre un second âge plus douloureux. Bien. Ceci dit, n’hésitons pas à réaffirmer le statut clairement vénusien de la cannelle, comme il peut s’entrevoir en quelques lignes extirpées du Petit Albert lorsqu’il expose la « composition d’une savonnette pour le visage et pour les mains, qui rend agréable la personne qui s’en sert »14. Or savon + cannelle = beauté = Vénus. C’est tout simple ! En revanche, si le caractère sacré de la cannelle ne fait pas de doute15, l’on aperçoit le piège qu’elle peut constituer dès lors qu’elle atterrit dans le monde profane, devenant l’instrument de la ruse de la courtisane campée dans un extrait des Proverbes : « J’ai parfumé ma couche de myrrhe, d’aloès et de cinnamome ; viens, enivrons-nous d’amour jusqu’au matin, livrons-nous aux délices de la volupté, car mon mari n’est point à la maison, il s’en est allé bien loin en voyage »16. « Par les mignardises de ses lèvres »17, elle enchaîne celui qu’elle est allée quérir au dehors, avant de le ramener en « sa maison [qui] est le chemin du sépulcre, qui descend aux profondeurs de la mort »18. La fascination et l’attraction que suscite une telle femme – femme fatale, au sens aussi irrévocable que le fatum dont les Moires et les Parques accablent chaque être humain – est de nature démoniaque, plaçant l’homme qui en subit l’influence en position d’esclave.

Nous nous demandions plus haut si la cannelle, en plus d’être de nature solaire, ne pouvait pas s’apparenter à la Lune par quelques-uns de ses aspects. C’est bien possible, bien que la tonalité soit amenée à changer, car il n’échappe à personne que du personnage de la Sulamite du Cantique à la courtisane des Proverbes, l’image est littéralement inversée : alors, si la cannelle a quelque rapport avec la Lune, dans le premier cadre, elle aide à produire une pensée limpide et claire, dans l’autre elle brouille l’esprit car « être frappé par la Lune produit la folie »19. Or, si nous en sommes arrivés là, c’est que nous n’empruntons pas la bonne voie surtout quand, de la cannelle, nous attendons la sagesse que la courtisane ne peut offrir à celui qu’elle met aux fers, puisque avec elle les valeurs de noblesse, d’honneur, de confiance et de prospérité sont balayées.

En 745, l’évangélisateur de la Germanie Boniface de Mayence (ville dont il est archevêque), reçut de la part d’un diacre nommé Gemmulus quatre onces de cannelle accompagnées de son plus profond respect, ce qui ne lui a pas porté chance, puisqu’il a été assassiné à plus de 70 ans par une bande de païens. Pas sûr que la cannelle y soit pour grand-chose dans cette affaire, mais cela nous permet néanmoins de nous relier au fil historique dont nous avons relâché la tension depuis plusieurs paragraphes. Nous voici donc immergés de nouveau dans l’époque médiévale, même si l’âge d’or de la cannelle n’a pas encore sonné. On dit que cela se produisit au XIIIe siècle, parce que non seulement c’est une drogue dont la préciosité ne se dément pas, mais surtout parce qu’elle se répandit plus largement que jamais en Europe. Cela me semble démarrer même un siècle plus tôt, car c’est au XIIe siècle qu’est forgé l’ancêtre du mot cannelle qui n’existait pas auparavant. Il proviendrait du latin canna qui désigne « un végétal à tige creuse ». A ce sujet, Pierre Delaveau nous offre un très intéressant éclairage étymologique, assurant qu’« en réalité, la très ancienne racine qnh avait le sens d’acquérir, fournissant kânu en akkadien et quêneh en hébreu où l’on retrouve une double idée de tige, mais aussi de possession »20. Cela signifierait-il qu’outre son statut végétal la cannelle incarne un quelconque symbole de pouvoir ? Nous en avons listés quelques-uns plus haut, cela ne devrait donc pas trop nous surprendre. En revanche, tout cela peut nous laisser sur notre faim : de quelle « possession » peut-il bien s’agir ? Difficile à dire. Ce que l’on peut avancer à coup sûr, c’est qu’après avoir occupé les fonctions d’encens et de matière parfumée, la cannelle s’est aventurée dans le domaine des arts thérapeutiques, devenant même l’un des éléments les plus fréquemment usités de l’armoire à pharmacie.

Tout d’abord, chez Mésué, l’on trouve des indications médicinales qui sonnent très médecine traditionnelle chinoise, en particulier quand il dit que la cannelle est capable de « favoriser la distribution des aliments dans le corps » (entendre le sang, la chaleur, l’énergie), mais surtout elle apparaît centrale chez deux auteurs médiévaux : Hildegarde, tout d’abord, pour qui la cynamomum participe de la bonne santé du foie, des poumons (rhume, fièvre) et des intestins (colique, dysenterie). Dans un passage du Physica, elle indique la recette d’une potion dans laquelle entre la cannelle : elle la dit « meilleure que l’or », ce qui ne peut que nous faire tilter, rappelant là ce vin de cannelle dont une seule goutte propageait à tous le corps bien plus encore que ce que nous révèle Hildegarde dans cet autre extrait : « La cannelle est très chaude et a beaucoup d’énergiques propriétés ; elle a également en elle une certaine humidité [NdA : Hildegarde ne commet pas l’erreur de lui dénier une particule yin] ; mais sa chaleur est si forte qu’elle fait disparaître l’humidité [zutre !], et celui qui en mange souvent fait disparaître en lui les humeurs mauvaises et en fait naître de bonnes »21. Du côté d’Albert le Grand, la cannelle calme la toux, déterge la poitrine, fortifie l’estomac et le foie, enfin apaise la matrice. C’est là un ensemble de recommandations qui seront reprises à bon compte dans les siècles suivants, durant lesquels on poursuivra l’emploi de la cannelle, au point où Pierre Pomet concédera cet aveu : « La cannelle est d’un si grand usage que nous avons peu de drogues fines dont on fasse un plus grand emploi, tant à cause de ses belles qualités qu’à cause de son agréable goût et odeur »22. A la lecture du seul Nicolas Lémery, on dispose d’un assez bel aperçu du profil thérapeutique de la cannelle au XVIIe siècle : « Elle excite l’urine et les humeurs, elle fortifie l’estomac, le cœur et le cerveau, elle aide à la digestion, elle excite les mois et l’accouchement des femmes, et elle chasse les vents. Son usage immodéré enflamme les humeurs, et les jette dans une grande agitation. Elle convient, en temps froids, aux vieillards, aux phlegmatiques, aux mélancoliques, et à ceux qui ont un estomac faible, et qui ne digèrent pas bien ; mais elle ne convient point aux jeunes gens d’un tempérament chaud et bilieux »23. Le rétablissement de la chaleur naturelle en luttant contre les maladies de cause froide a été bien remarqué, de même que les propriétés céphaliques, béchiques, expectorantes et corroboratives de la cannelle qui ranime le mouvement du sang et les « esprits » (ceux-là même auxquels on fait référence dans l’expression « reprendre ses esprits », qui ne sont pas les mêmes que dans cette autre expression : « perdre l’esprit »). Enfin, comme l’écrivait Pierre Pomet, de la cannelle, « on en prend aussi pour résister au mauvais air »24, plus précisément pour se préparer « contre ces dangereuses maladies qui s’engendrent ordinairement de la corruption de l’air que l’on respire. C’est pour cette raison que l’on donne ici les remèdes pour s’en garantir et empêcher que cette infection ne pénètre jusqu’au cœur »25, c’est-à-dire aussi bien par le biais de fumigations de plantes (lavande, encens, myrrhe, laurier, genévrier, cannelle, etc.) autour des maisons et dans les chambres, que de ces boîtelettes – les pomandres. L’on empilait les aromates dans ces dispositifs transportables, dont la cannelle, l’une des espèces les plus antiseptiques qui soient avec l’origan et la sarriette.

La récolte de la cannelle expliquée par les Anciens : avant même l’irruption portugaise dans le sous-continent indien (1505) et l’occupation permanente du Sri-Lanka (1536), la récolte traditionnelle de la cannelle était l’apanage de la caste des Salagama. Je n’ai trouvé aucune information (qui me soient accessibles, s’entend) concernant les manières de mener cette cueillette : à tout le moins puis-je dire qu’ils opéraient auprès de canneliers sauvages. Il est même permis d’imaginer que, n’en ayant pas instauré la culture, ils se satisfaisaient de ce que la Nature sauvage avait à leur offrir. (La culture du cannelier au Sri-Lanka fut décidée par les Hollandais à la fin du XVIIIe siècle, après qu’ils en aient évincé les Portugais au XVIIe siècle.) Ce qui accentua d’autant plus les sombres questions de monopole et d’approvisionnement des marchés mondiaux. Aussi ne pouvait-on pas se permettre d’y acheminer n’importe quoi. Cela fut à l’origine de la distinction qui s’opéra entre trois niveaux de qualité de cannelle : la fine, la moyenne et la commune qu’on différenciait toutes de cette autre cannelle en provenance de Chine, qui « est plus épaisse, d’une couleur plus foncée et d’un goût aromatique et moins piquant ; elle rend même la salive gluante quand on en a mâché : sa qualité n’approche pas de celle de la première espèce »26. Au contraire de ça, la meilleure cannelle de Ceylan qui soit, c’est celle qui se roule le plus rapidement et qui « ne doit pas être plus épaisse que du papier qui a un peu de corps »27. Jaune clair, assez douce, elle ne doit pas « cuire » en bouche quand on la goûte. Cela, c’est la cannelle fine, adjectif qui tient essentiellement à la qualité de sa saveur et de son parfum, mais également de sa configuration en fragiles rouleaux qui se brisent assez facilement quand ils sont secs. Celle-ci est l’objet de deux récoltes dans l’année : la grande (d’avril à fin août) et la petite (qui se réalise en fin d’automne). Pour ce faire, « on choisit les tiges les plus droites, qui ont deux à trois pieds de hauteur28. On fait aux deux extrémités une incision horizontale, et au milieu une incision longitudinale. L’épiderme extérieur se détache, on l’enlève ; la seconde écorce se sépare à son tour de la tige, on la déroule, on l’étend sur des linges placés sur le sol exposé aux rayons d’un beau soleil ; la dessiccation s’en opère très promptement ; l’écorce se roule sur elle-même, à mesure qu’elle se sèche »29. Ceci étant fait, on la réduit en poudre ou on la distille (bien que contenant moins d’essence, on la préfère car le produit obtenu est plus fin et plus suave). La cannelle de deuxième catégorie est tirée de tiges de plus forte section (et/ou plus âgées), ce qui forme des rouleaux de cannelle plus épais. Enfin, de dernière catégorie, l’écorce retirée des très grosses branches forme un produit rude et épais, de couleur jaune livide, de saveur âcre et mordicante, abandonnant dans la bouche une certaine viscosité quand on la mâche, brûlant le palais en y laissant un désagréable arrière-goût de punaise. Elle produit plus d’huile essentielle mais celle-ci est, olfactivement, de moins bonne qualité. Cet ordonnancement donna lieu à quelques trafics et sophistications. Par exemple, la deuxième cannelle se voyait mêlée, ni vu ni connu, à celle de première qualité, ce qu’on opérait de même avec la cannelle de Chine qui, selon Chomel, valait en son temps quatre fois moins cher que celle de Ceylan. L’avarice menait aussi à proposer sur le marché des bâtons de cannelle épuisés d’une partie de leur essence par la distillation, ce qui rappelle ce qui se faisait avec les stigmates de safran, et exigeait qu’on s’oblige à l’acheter à des commerçants de la plus complète confiance.

Celui qu’on imagine n’être qu’un arbuste, peut s’avérer emprunter un assez grand port quand il pousse à l’état sauvage et que, non cultivé, on ne vient pas rabattre sa superbe en le cantonnant au plus près du sol, ce qu’on fait pour en faciliter la récolte. On peut donc affirmer sans risque de se tromper que le cannelier est aussi haut qu’un saule (10 à 15 m). Cet arbre semper virens des forêts tropicales de basse altitude est couvert d’une écorce papyracée brun grisâtre qui dissimule la seconde écorce souple et brun rougeâtre. Ses grandes feuilles opposées, coriaces, oblongues, luisantes, tout d’abord rouge écarlate vif lorsqu’elles sont jeunes, passent au vert vif sombre avec l’âge. Elles sont marquées de deux nervures parallèles à leurs marges qui n’en atteignent pas nettement le sommet acuminé, mais se noient dans la masse foliaire au fur et à mesure de leur progression. Les limbes veinulés de blanc du cannelier étant riches en eugénol, ces feuilles répandent donc une agréable odeur lorsqu’on les froisse (on en tire une autre huile essentielle de cannelle, dite « cannelle feuilles », très proche biochimiquement de l’huile essentielle de giroflier). Placées en panicules à l’extrémité des rameaux du cannelier, se trouvent de nombreuses petites fleurs également odorantes, de couleur blanche ou jaune, et comptant un pistil et neuf étamines. Elles donnent, en mûrissant, de petits fruits à cupule semblables à des glands et pas plus gros qu’une olive, tout d’abord verts, puis mauves, pourpres, bleu foncé ou noirâtres.

Pour sa culture, le cannelier exige un sol humide mais bien drainé et une température jamais inférieure à 5° C, l’espèce n’étant pas rustique. Ces caractéristiques permettent de voir s’épanouir le cannelier ailleurs que dans le sous-continent indien, comme en Indonésie (Java), aux Philippines, en Afrique (Madagascar, Seychelles, Congo), aux Antilles (Martinique), en Amérique du Sud (Guyane française), etc.

La cannelle en phytothérapie

C’est une chance immense que d’avoir été mis nez à nez avec la cannelle de Ceylan dont la magnificence s’est illustrée très largement depuis des siècles. Quand l’on sait que les cinnamomum se comptent par centaines, ce miracle tient du même prodige que celui qui vous fait découvrir l’aiguille dans une botte de foin.

Comme l’on sait, l’objet de notre attention du jour tient en la seconde écorce des jeunes rameaux du cannelier (cultivé, autrefois sauvage) que l’on découpe en fines lanières tous les deux à quatre ans, que l’on met à sécher, puis que l’on broie ou non.

De couleur jaune-rougeâtre (elle donne l’impression de ne pas savoir entre laquelle des deux choisir), d’odeur suave et très pénétrante, le fragile rouleau de la cannelle dégage tout d’abord une saveur douce et sucrée, devenant par la suite âcre et quelque peu piquante. C’est son essence (4 %) qui est responsable de cela, ainsi qu’un peu de sucre pour la note édulcorée. Mais comme la cannelle râpe un peu la langue, on peut affirmer qu’à coup sûr elle contient des tanins, ce qui est effectivement le cas (phlobotanins). Pour appuyer sur la douceur quelque peu onctueuse, la cannelle sait compter sur son amidon, sa mannite et son mucilage.

Propriétés thérapeutiques

  • Anti-infectieuse : antibactérienne, antivirale, antifongique, antiseptique, parasiticide
  • Excitante, tonique, stimulante, fortifiante
  • Apéritive, digestive, carminative, stomachique, antiputride intestinale, anti-nauséeuse, vermifuge
  • Hypotensive, stimule la circulation périphérique, les fonctions cardiaques et circulatoires
  • Hémostatique, antihémorragique
  • Échauffante, sudorifique, fébrifuge
  • Antispasmodique
  • Stimulante des fonctions respiratoires
  • Emménagogue
  • Aphrodisiaque (légère)
  • Odontalgique
  • Astringente (légère)

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : perte et manque d’appétit, paresse intestinale, atonie de l’appareil digestif, indigestion, constipation, diarrhée, dysenterie, infection intestinale (choléra, typhoïde), dyspepsie, nausée, vomissement, spasmes digestifs, colite spasmodique, flatulences, ballonnement, parasites intestinaux
  • Troubles de la sphère gynécologique : leucorrhée par atonie, aménorrhée, métrorragie, règles insuffisantes, hémorragie utérine faisant suite à une fausse couche ou un accouchement laborieux, inertie utérine, douleurs post-partum
  • Troubles de la sphère cardiovasculaire et circulatoire : hypertension, mauvaise circulation (stase sanguine occasionnant une sensation de froid, générale ou dans le détail : mains et doigts, pieds et orteils)
  • Troubles de la sphère pulmonaire : rhume, grippe et état grippal (avec adynamie), infection des voies respiratoires, refroidissement pulmonaire, hémoptysie, angine, fièvre maligne ou putride
  • Troubles de la sphère génitale : impuissance, frigidité, panne sexuelle, affaiblissement du désir
  • Affections cutanées : pédiculose, gale, piqûre de guêpe, morsure de serpent
  • Troubles locomoteurs : douleur arthritique, rhumatisme, coup, contusion, chute
  • Asthénie physique et psychique, asthénie post-grippale, fatigue, convalescence
  • Céphalée, migraine
  • Infection des voies urinaires
  • Rage de dents

Modes d’emploi

  • Infusion de bâtons de cannelle concassés : de 8 à 15 g pour 0,50 à 1 litre d’eau. En infusion pendant 20 mn.
  • Décoction de bâtons de cannelle dans du vin sucré ou non (c’est l’hypocras que préférait Rabelais).
  • Macération vineuse : placez une gousse de vanille et 50 g de cannelle concassée dans un litre de vin blanc pendant deux semaines.
  • Poudre de cannelle : 0,50 à 5 g par jour délayés dans une certaine quantité d’eau, de lait, de lait d’amande, etc., enfin dans un « quelconque » liquide. Ne vous aventurez pas sur le même chemin que les adeptes du cinnamomum challenge dont le principal et unique défi consiste à gober, à sec, une cuillerée bien remplie de poudre de cannelle. Peu y parviennent. En ce qui me concerne, je procède très simplement : je place ½ cuillerée à café de cannelle en poudre dans une tasse, je délaye avec de l’eau chaude aux ¾ et je complète avec du lait d’amande. Même sans sucre, c’est une boisson que je trouve fort agréable. On peut y ajouter la même quantité de poudre de gingembre.
  • Teinture : 50 g de cannelle concassée dans un litre d’alcool à 40° pendant deux semaines.
  • Sirop : effectuer une décoction de bâtons de cannelle concassés dans un litre d’eau, faites réduire de moitié. Ajouter à la quantité obtenue deux fois plus de sirop de sucre (2 kg de sucre pour un litre d’eau).

La cannelle est présente dans nombre de liqueurs dont on ne sait plus trop si elles appartiennent au salon ou à l’officine, et prête ses services à d’innombrables préparations pharmaceutiques qui, pour beaucoup, fleurent bon l’herboristerie d’antan. C’est la remarque que faisait Simon Morelot (1751-1809) il y a deux siècles : « Il y a peu de substances dont l’usage soit aussi multiplié en pharmacie. On en fait une eau distillée, un alcool distillé de cannelle, une teinture, un sirop, et elle entre dans une multitude de compositions pharmaceutiques qu’il serait trop long de rapporter »30. Eh bien, nous ferons preuve d’un peu plus de courage que le pharmacien bourguignon. Parmi celles ayant eu grande presse, citons le baume de Fioravanti dont on parle beaucoup ces derniers temps, l’élixir antiseptique de Chaussier, l’élixir végétal de la Grande Chartreuse, l’eau de mélisse des carmes déchaux, la potion de Todd, la potion cordiale, l’eau d’Arménie, le laudanum de Sydenham, le vinaigre des quatre voleurs, le diascordium de Fracastor, la confection alkermès, l’opiat de Salomon, l’orviétan, le mithridate et la thériaque (en Inde, la médecine des Védas préconise une préparation qui s’en rapproche un peu : de la poudre de serpent macérée dans une décoction d’écorce de cannelle, afin de soigner et guérir les empoisonnements, les morsures d’araignées venimeuses, les intoxications alimentaires, la « lèpre », les fièvres, etc.).

Afin d’étoffer mon propos et de ne pas en faire une bête liste de préparations, voici trois recettes triées sur le volet. La première est une teinture d’arnica composée à visée stimulante et tonique. Pour cela, il vous faudra 50 g de fleurs d’arnica, 10 g de clous de girofle, 10 g de cannelle, 10 g de gingembre et 100 g d’anis vert. Placez tout cela pendant huit jours dans un litre d’alcool. A l’issue, passez et filtrez soigneusement. En deuxième position, j’ai choisi une formule aphrodisiaque qui peut largement parader du côté des essence d’Italie et autres vins du cru : il s’agit de la liqueur dite du parfait amour donnée par Jean Valnet. Voici ce qu’il faut faire et les ingrédient à réunir : 40 g de zestes de citron, 10 g de vanille, 10 g de macis (ou de muscade, à défaut), 15 g de cannelle, 10 g de coriandre et 30 g de thym. Déposez toutes ces choses dans deux litres d’eau-de-vie et faites-les macérer quinze jours durant, puis ajoutez-y un sirop de sucre (obtenu à l’aide d’un litre d’eau et de 2 kg de sucre). Mélangez bien, puis filtrez. Enfin, en troisième position, voici une rapide recette de grog tout à fait utile en cas de refroidissement avéré ou lorsque le froid menace (bonne prophylaxie) : dans une grande tasse d’eau chaude, pressez un demi citron et diluez-y une cuillerée à soupe de miel. Ajoutez ½ cuillerée à café de poudre de cannelle. Mélangez bien, c’est prêt !

J’avais dit trois. Mais je me suis laissé tenter par la recette de l’élixir de Garus proposée par Joseph Roques : « Prenez : myrrhe, trois gros ; aloès et safran, de chaque deux gros ; giroflier, cannelle fine et muscade, de chaque un scrupule ; eau-de-vie à 22°, deux litres. Faites macérer pendant huit ou dix jours, filtrez, édulcorez avec partie égale de sirop de capillaire, et aromatisez avec de l’eau de fleurs d’oranger. Si l’on préfère cet élixir par distillation, on fait alors macérer les substances dans l’alcool, on distille au bain-marie, et on mêle le produit distillé avec partie égale en poids de sirop capillaire, ensuite on aromatise avec l’eau de fleurs d’oranger. En plongeant cet élixir dans de la glace pilée, pendant six heures, on lui ôte l’odeur d’empyreume et on le rend plus agréable. Quelques personnes y ajoutent un peu d’ambre gris. C’est encore un élixir stomachique ou cordial, qu’on prend par cuillerées. On le sert également comme les liqueurs de table, comme les ratafias, dont il se rapproche »31.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • En raison de son efficacité manifeste sur la sphère utérine qu’elle tonifie, la cannelle se contre-indique donc de fait durant la grossesse. Les affections inflammatoires (comme un ulcère d’estomac par exemple) devront convaincre leurs propriétaires de se passer de cannelle, afin de ne pas jeter plus d’huile sur le feu encore. Enfin, un excès de cannelle peut occasionner des phénomènes allergiques et des réactions cutanées (en raison de la présence des coumarines dans cette écorce, entre autres) : la cannelle est comme la muscade, elle sait rappeler efficacement à ses usagers qui en font un trop large emploi de lever le pied.
  • En cuisine : soyons synthétiques, sans quoi nous n’en sortirons pas ! Quelques remarques et idées de mariage : on peut signaler que la cannelle fait bon ménage avec des fruits comme la poire, la pomme, le coing et la châtaigne, et que l’on peut l’unir par le biais du vin ou de l’alcool aux petits fruits rouges, à l’angélique et à la rhubarbe, aux noix et aux amandes, au genévrier encore. Si l’on a tendance à ne pas l’oublier lorsqu’on fait du riz au lait, l’on peut ne pas savoir qu’en des temps anciens, la cannelle pactisait agréablement avec le cacao, comme nous l’explique Desbois de Rochefort : « Le chocolat royal contient, outre la vanille, du gingembre, de la cannelle, quelquefois du poivre et d’autres aromates très actifs et en grande quantité »32 comme l’ambre, par exemple. Dire que, originellement, le cacao était fréquemment consommé avec du piment avant l’arrivée des Européens en Amérique du Sud ! On voit que ceux-ci n’hésitèrent pas non plus à le maltraiter !
  • Voici un usage qui n’est parvenu jusqu’à nous qu’à travers quelques lignes accordées dans des livres déjà anciens : il s’agit de la cire de cannelle. Elle est extraite des fruits du cannelier et se présente sous l’aspect d’un suc huileux de couleur verdâtre à odeur et saveur de cannelle. Avec cette graisse, l’on fabriquait des chandelles dont on se servait dans les temples, ce qui les parfumaient agréablement. Sachez que la cannelle en bâton ou en poudre peut tout à fait jouer le rôle d’encens dont voici quelques recettes glanées au cour de mes recherches : – encens de protection de la famille : encens (¼), myrrhe (¼), cannelle (¼) et sang-dragon (¼) ; – encens pour accroître la concentration : verveine (3/8), santal (¼), cannelle (¼) et œillet (1/8) ; – encens pour invoquer l’aspect masculin : poivre noir (1/5), clou de girofle (1/5), laurier noble (1/5), menthe poivrée (1/5) et cannelle (1/5).
  • Faux ami : la cannelle blanche (Canella winterana), arbuste antillais.
  • Autres espèces : – La cannelle de Chine (Cinnamomum cassia) ; – La cannelle du Vietnam (Cinnamomum loureirii) ; – La cannelle indonésienne (Cinnamomum burmanii) ; – La cannelle de Sumatra (Cinnamomum culilawan) ; – La cannelle des Philippines (Cinnamomum philippinensis) ; – Le kayu manis (Cinnamomum deschampii).

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  1. Henri Leclerc, Les épices, p. 32.
  2. D’après Strabon, « l’Arabie Heureuse était divisée en cinq royaumes : le premier était habité par les guerriers qui combattaient pour tout le pays. Le deuxième renfermait les laboureurs, le troisième les artisans, enfin le quatrième et le cinquième étaient exclusivement consacrés à la production de la myrrhe, de l’encens, de la cannelle, du cinnamome, du nard, en un mot de tous ces trésors odorants qui faisaient la richesse de cette contrée, et qui, du port de Musa, s’expédiaient dans toutes les parties du monde connu » (Eugène Rimmel, Le livre des parfums, p. 124).
  3. Jean Chevalier & Alain Gheerbrant, Dictionnaire des symboles, p. 163.
  4. L’hébreu kinnamon fut adopté par le grec – kinnamômum – puis transformé par les Latins en cinnamon.
  5. Le pharmacien français Jean-François Bonastre « a publié environ cinquante articles, principalement dans le domaine des produits naturels, et au sein de celui-ci, l’identification et l’analyse de leurs principes actifs. Il a également fait des travaux intéressants dans l’analyse du processus de momification par les anciens Égyptiens » (Jaime Wisniak, Département de génie chimique, Université Ben-Gourion du Néguev, Beer-Sheva, Israël).
  6. Eugène Rimmel, Le livre des parfums, p. 31.
  7. Jacques Brosse, La magie des plantes, p. 196.
  8. Odeurs antiques, p. 20.
  9. Ovide, Les Fastes, I, 338-348.
  10. Odeurs antiques, p. 64.
  11. Pétrone, Satiricon, p. 132.
  12. Le Cantique des cantiques, traduction de Franz Toussaint, pp. 65-67.
  13. Joseph Roques, Phytographie médicale, Tome 1, p. 294.
  14. Petit Albert, p. 392.
  15. Elle fait partie des substances odoriférantes précieuses comme il appert dans l’Exode, lorsque l’Éternel s’adresse à Moïse pour lui commander la confection d’une huile d’onction sainte dans laquelle se trouvent aussi bien de la cannelle que de la casse.
  16. Proverbes, VII, 17-19.
  17. Ibidem, VII, 21.
  18. Ibidem, VII, 27.
  19. Esther Harding, Les mystères de la femme, p. 333.
  20. Pierre Delaveau, La mémoire des mots en médecine, pharmacie et sciences, p. 113.
  21. Hildegarde de Bingen, Physica, p. 32.
  22. Pierre Pomet, Histoire générale des drogues, p. 126.
  23. Nicolas Lémery, Dictionnaire universel des drogues simples, p. 249.
  24. Pierre Pomet, Histoire générale des drogues, p. 128.
  25. Grand Albert, p. 246.
  26. Jean-Baptise Chomel, Abrégé de l’histoire des plantes usuelles, p. 298.
  27. Joseph Roques, Phytographie médicale, Tome 1, pp. 289-290.
  28. Les canneliers sont recépés tous les deux ans, de façon à ce qu’ils forment une souche de laquelle partent quatre ou cinq rameaux. L’écorce est récoltée sur ces nombreux rejets.
  29. Simon Morelot, Nouveau dictionnaires des drogues simples et composées, Tome 1, p. 277.
  30. Ibidem, p. 278.
  31. Joseph Roques, Nouveau traité des plantes usuelles, Tome 1, pp. 472-473.
  32. Louis Desbois de Rochefort, Cours élémentaire de matière médicale, Tome 2, p. 309.

© Books of Dante – 2022

Cannelle de Ceylan à gauche, cannelle indonésienne à droite. Cette dernière est souvent vendue comme cannelle sans qu’il soit indiqué sa provenance. Elle forme des rouleaux beaucoup plus épais, à la coupure un peu « grasse ». Gustativement et olfactivement, même si elle est moins chère, elle demeure très largement insignifiante par rapport à la cannelle de Ceylan, tout juste bonne, à la rigueur, à jouer le rôle de décoration attrape-poussière en compagnie des tranches d’orange séchées, enfin, vous voyez de quoi je veux parler ^.^