Les orchidées européennes

L’orchis guerrier (Orchis militaris)

Moi qui sais si mal parler de la rose, vais-je réussir à tirer mon épingle du jeu au sujet des orchidacées européennes qui, bien qu’elles n’atteignent pas en taille et en couleurs éclatantes, leurs homologues tropicales (à l’exception du seul sabot de Vénus, Cypripedium calceolus), font néanmoins l’objet de diverses mesures de protection un peu partout en France : c’est donc bien qu’on a remarqué et reconnu leur préciosité.
On a épuisé bien des plumes et des encriers à propos des différents orchis, tant et si bien que si « les vieux recettaires sont pleins de leurs exploits, les traités modernes les suppriment » (1). C’est tout à fait vrai : il ne doit pas exister un seul ouvrage postérieur à 1900 qui se targue de faire la promotion thérapeutique des orchis ou autres ophrys.
Notre but aujourd’hui n’est pas de faire un inventaire exhaustif des 150 et quelques orchidées sauvages qui vivent en Europe (retenir seulement la petite liste d’une vingtaine de noms à laquelle j’ai fait appel pour cette rédaction va déjà vous prendre un peu de temps). Tout au contraire, il s’agira de montrer que, d’une période l’autre, ces orchidées ont acquis un statut, par le fait de l’homme seul, dont son successeur s’est moqué, avant d’être lui-même moqué à son tour. Pendant ce temps, nos braves orchis et ophrys traversèrent les siècles, et restèrent, finalement, aussi peu accessibles que la divinité à laquelle on se réfère le plus souvent quand on aborde ces plantes si particulières, j’ai nommé Aphrodite.

Pline a beau rapporter que les druides de la Gaule celtique faisaient usage de l’orchis, nous n’en savons pas davantage, et c’est tant mieux : ça coupe court à toute forme de spéculation hasardeuse. Ce qui n’est pas, évidemment, le cas de la plupart des auteurs gréco-romains ayant laissé des traces écrites au sujet de plantes à travers lesquelles on a bien voulu entr’apercevoir l’ombre de l’orchis et peut-être même celle de l’ophrys. C’est donc, tout légitimement, que nous allons nous tourner en direction des Grecs chez qui, une fois n’est pas coutume, on se mélange les pinceaux avec allégresse : voyons Théophraste, tout d’abord, pour lequel il existerait deux espèces des plantes qui nous intéressent, une grande et une petite. Soit. Poursuivant, il écrit que « la plus grande est la plus efficace pour les relations amoureuses, la plus petite leur est défavorable et les empêche ». C’est tout de même autrement plus passionnant que d’apprendre, via le Corpus hippocraticum, que ces plantes seraient présupposément le remède d’affections de la rate. N’est-ce pas ? Bref. Qu’est-ce que c’est que ces histoires d’aphrodisiaque/pas aphrodisiaque ? Pour les mieux comprendre, il est impératif de faire appel à divers autres indispensables auteurs. La plupart des orchis et des ophrys, enfin, un grand nombre d’entre eux, sont dotés d’une double racine tuberculeuse. Chaque tubercule, de forme ovoïde ou oblongue, de couleur brun jaunâtre ou grisâtre, présente une différence d’aspect selon son stade de maturation. Et lorsqu’on observe attentivement ces parties souterraines, on s’aperçoit rapidement que ces deux tubercules sont dissemblables en au moins un point d’importance : en fait, le tubercule dit aphrodisiaque, c’est le tubercule de l’année en cours, ferme et lisse. C’est donc un testicule bien garni. L’autre, ratatiné et ridé, maigre et flasque, n’est autre que le tubercule de l’année passée. Une couille molle, pourrait-on dire. A ce titre, on le considère comme anaphrodisiaque. Il fallait la trouver, celle-là ! En attendant, le truc tout fripé qu’on dirait une vieille pomme, mieux ne valait pas placer en lui ses espoirs libidineux les plus fous.
Cette dichotomie grand/plein/droit et petit/vide/gauche, on la retrouve chez Dioscoride, Galien, le Pseudo-Apulée, etc. Le tubercule vigoureux « provoque beaucoup d’amour chez les hommes envers leur femme et de même chez les femmes envers leur époux ». Est-ce à dire que l’autre tubercule cause exactement tout l’inverse ? Parfaitement : il « conduira les hommes et les femmes à avoir beaucoup d’aversion les uns envers les autres et ils ne coucheront pas ensemble ». A défaut de prendre son pied, on en vient aux mains. C’est là tout le double langage symbolique de Vénus, l’attraction et la répulsion. Cette plante peut donc faire passer d’un état à un autre, et inversement. Concorde vs discorde. Il existe diverses recettes plus ou moins alambiquées qui permettent de pousser à l’amour ou, tout à l’inverse, à l’invective et au pugilat. Et c’est là que d’aucuns commencèrent à parler de philtres, de charmes, de sorcellerie même, voyez-vous ça ! « Pour les maléfices », puis-je lire ici. « En Thessalie », lisais-je ailleurs. Ah. OK. La Thessalie, tout de même. Respect. Oui, parce que durant l’Antiquité gréco-romaine, cette région grecque est avant tout connue comme le pays des sorcières : aller voir la Thessalienne, c’était rendre visite à une émule de Pamphile pour lui demander, peut-être, des trucs louches. Tss.
En attendant, on spécialise l’orchis (s’il s’agit bien de lui). On dit que pour favoriser l’appétit pour Vénus, il faut administrer le tubercule le plus charnu avec du lait de chèvre, animal consacré à la déesse : c’est censé assurer une érection priapique, alors que le plus petit accompagné d’eau désoblige Aphrodite en éteignant toute velléité d’ordre sexuelle, provoquant jusqu’à la détumescence. Parfois, c’est l’inverse, comme chez Pline : « le gros […] absorbé dans de l’eau, excite les désirs sexuels, et le plus petit […], pris dans du lait de chèvre, les éteints ». Dioscoride va, lui-même, beaucoup plus loin, puisqu’il affirme quelque chose que nous n’avons pas abordé jusque là : « L’on dit que la plus grande [racine] mangée par les hommes fait concevoir des garçons, et la plus petite mangée par les femmes fait engendrer des filles » (2).

L’orchis homme-pendu (Orchis anthropophora)

Tout ceci n’est pas bien clair, et se complique grandement avec le chapitre 122 que Dioscoride accorde à ces plantes qu’on appelle très généralement satyrion, un mot « qui fait explicitement référence aux satyres et indirectement à leur réputation d’obsédés sexuels, […] fréquemment employé dans la littérature grecque pour désigner des plantes aux propriétés aphrodisiaques, mais les indications données par les textes sont généralement beaucoup trop imprécises pour qu’il soit possible d’en identifier l’espèce, voire le genre » (3). En effet, satyrion. A un seul mot correspondent plein de plantes. Satyrion, c’est aussi le nom générique attribué à toute substance censée provoquer l’excitation sexuelle, ainsi donc, à des matières pas forcément d’origine végétale… Et, parmi cette foule de possibles, l’on trouve bien « quelques » plantes aux racines doubles en forme de testicules et, donc, considérées comme excitantes/échauffantes/aphrodisiaques. Quelles que soient leurs appellations – herba priapiscus, priapiskon, orchis saturiou, testikoulous leporis (= « testicules de lièvre »), cynosorchis (= « couillon de chien »), etc. – toutes ces plantes convoquent au même objectif : inciter à l’amour ou pas. Parmi ces plantes, il y en a une qui est tellement puissante que « sa racine tenue en main provoque (à ce qu’on dit) le désir de la compagnie des femmes, et encore davantage si on la boit avec du vin » (4). Une autre encore est réputée agir, selon Pline, sur les animaux : « on en fait boire aux béliers et aux boucs trop lents à saillir ainsi qu’aux chevaux sarmates qu’un travail trop soutenu a rendu paresseux à s’accoupler ». Balèze, hein ? Bon, il y a beaucoup d’affabulations dans tout cela : au XVI ème siècle, alors que Mathias de L’Obel entreprend de mettre de l’ordre au sein des orchidacées européennes, voilà-t-il pas qu’un Jean-Baptiste Porta ne trouve rien de mieux à faire que de relater, encore et toujours, les ancestrales vertus des racines du satyrion qui « émeut fortement la semence ou le sperme et résiste longtemps aux plaisirs de la couche, et quant aux femmes, cette plante les excite et les chatouille fort et les poussent à l’embrassement » (5). A l’embrasement aussi. N’y a-t-il pas lieu d’exploser ? Nan mais ! Plus drôle encore, on lit dans La mythologie des plantes d’Angelo de Gubernatis (ouvrage qui date tout de même de 1878), un extrait tiré d’un autre livre plus ancien (il a été publié à Amsterdam en 1686) : il s’agit de La génération de l’homme ou tableau de l’amour conjugal de Nicolas Venette (1633-1698). Voici ce qu’il écrit au sujet du satyrion : « On lui attribue tant de vertu qu’il y en a qui pensent que pour s’exciter puissamment à l’amour, il ne faut qu’en tenir dans les deux mains, pendant l’action même ». Ce qui, immanquablement, rappelle ce qu’on disait de cette plante durant l’Antiquité. Ne serait-ce qu’imaginer la scène du type qui sert entre ses doigts gourds deux tubercules… quelle sottise… Il ne peut pas serrer autre chose entre ses mains, cet imbécile ? Tu veux être déçu ? Apprête-toi à l’être, pour reprendre à peu près les mots de Tacite. Il faut dire qu’en terme de déception, orchis et ophrys s’y connaissent, et pas qu’un peu. Aussi peut-on rester ébaubi face à l’inaptitude de ces plantes à dépasser le niveau de la ceinture et de se préoccuper de quelques domaines thérapeutiques appartenant à d’autres sphères que celle, génitale et sexuelle, qu’elles occupent habituellement. Il est dit de l’un des deux couillons de chien de Dioscoride que sa racine est résolutive et cicatrisante des ulcères rongeant et corrosifs. Également calmant des inflammations et astringent, ce tubercule est impliqué dans le bon traitement des affections bucco-dentaires que sont abcès et ulcérations. Dioscoride, toujours, mentionne aussi que le satyrion de première nature s’applique à l’opisthotonos. Derrière ce mot aux consonances « barbares » se dissimule une véritable affection morbide, l’opisthotonos résultant d’une atteinte par le tétanos : cela désigne les spasmes tétaniques, en particulier ceux qui contractent les muscles du cou et du rachis. Bien raide et empesé, surtout, hein !
Avec si peu, étonnons-nous si jamais les continuateurs des praticiens de l’Antiquité se targuent d’ajouter de l’eau à notre moulin, ma foi fort bien à sec. Il reste cependant que Cazin accorde deux bonnes pages de son Traité à un orchis en particulier, l’orchis mâle (Orchis mascula), qu’en thérapie l’on pouvait substituer à d’autres orchis indigènes : orchis guerrier (Orchis militaris), orchis tacheté (Dactylorhiza maculata), orchis bouffon (Anacamptis morio), orchis à deux feuilles (Platanthera bifolia), orchis bouc (Himantoglossum hircinum), homme-pendu (Orchis anthropophora), et la plupart des ophrys. En effet, toutes ces espèces possèdent des tubercules souterrains suffisants pour en extraire ce que l’on appelle le salep, une substance qu’originellement l’on faisait parvenir de Turquie, d’Iran et d’Inde à un prix relativement élevé, avant de se rendre compte qu’on pouvait procéder de même en France. La récolte, qui pouvait avoir lieu en juin, se déroulait de préférence au mois de juillet, après que la hampe florale se soit flétrie. Après déterrage des tubercules, on les lavait et nettoyait bien, puis on les ébouillantait dans l’eau très chaude. Ceci fait, on les enfilait sur une ficelle, et les mettait à sécher au soleil (il était aussi permis de les passer dans un four faiblement chaud pour ce faire). Une fois la dessiccation achevée, on les broyait et les pulvérisait, ce qui permettait d’obtenir une poudre d’aspect farineux et de couleur jaune blanchâtre aussi pure que le salep oriental. L’analyse de la composition biochimique de cette fécule permet d’établir que le salep est principalement constitué d’un hydrate de carbone qui reste insoluble dans l’eau, ne faisant qu’y gonfler, la bassorine (58 %), qu’on retrouve dans la plupart des gommes végétales dont la gomme adragante. Puis vient de l’amidon (27 %), des sucres (5 %), des substances protéiniques (5 %), du mucilage, des sels minéraux (calcium, sodium), enfin chez quelques espèces comme l’orchis vanille (Nigritella rhellicani) qui porte bien son nom, mais aussi chez l’orchis pourpre (Orchis purpurea), l’orchis guerrier, l’orchis singe (Orchis simia), l’orchis punaise (Anacamptis coriophora), une essence aromatique qui, à la dessiccation des plantes concernées, révèle une note coumarinique évidente, ce qui place d’emblée ces plantes parmi les sédatifs du système nerveux.

L’orchis mâle (Orchis mascula)

Le salep est, en quelque sorte, l’équivalent du tapioca (issu du manioc, Manihot esculenta) ou du sagou (tiré du sagoutier, Metroxylon sagu, une sorte de palmier), c’est-à-dire que c’est davantage un aliment qu’un médicament, dont la décoction peut se réaliser avec du lait (chocolaté ou non), de l’eau, du bouillon de légumes, etc. Si l’on force la dose, on obtient une gelée de salep. L’on a beau dire, l’on a pu tirer quelque parti de tout cela en thérapeutique, comme substance adoucissante, rafraîchissante et restaurante, intervenant dans le cours de plusieurs affections : troubles de la sphère respiratoire (irritations et inflammations pectorales, hémoptysie, hémoptysie opiniâtre, rhume, toux sèche), de la sphère gastro-intestinale (diarrhée, dysenterie chronique, entérite aiguë, autres inflammations et irritations des voies digestives, délicatesse stomacale, fièvre typhoïde) et de la sphère vésico-rénale (cystite, néphrite). On conseillait aussi le salep chez les convalescents et les patients accablés de fièvre hectique. Mais la plus comique des mentions relatives au salep issu des tubercules d’orchis concerne – écoutez bien – « l’épuisement produit par l’abus des plaisirs vénériens » ! L’orchidée est une « fleur trouble, qui reprend ce qu’elle donne », est-il écrit dans le Dictionnaire des symboles (6). Je suis prêt de le croire. C’est pour l’ensemble de toutes ces raisons, entre autres, que Cazin s’offusque des importations de salep oriental dont le coût lui semble bien prohibitif. Pour lui, « il serait bien temps de revenir à des idées plus saines et de se persuader que nos productions indigènes valent, dans le plus grand nombre de cas, les productions exotiques » (7). Cela, nous l’avons maintes fois répété : pas besoin de se rendre de l’autre côté de la terre pour aller y découvrir ce qui se cache sous notre chaussure et de prendre conscience que, en tout point, c’est identique, l’« exotisme » n’étant pas forcément une valeur ajoutée thérapeutique.
Du temps de Cazin, où l’écologie se réduisait, semblerait-il, à quelques pleurnicheries isolées (8), on ne se doutait pas que, désirant privilégier une production autochtone, on finirait par en dégarnir les plantes qui en sont à l’origine. C’est particulièrement vrai des orchis qui, on le sait depuis, entretiennent des relations souterraines mycorrhyzales : il est donc difficile d’en imaginer la culture en grand. Alors, quand Cazin indique que, de son temps, un cueilleur pouvait aller jusqu’à récolter six kilogrammes de ces bulbes en une seule journée, on peut imaginer les populations qui purent disparaître par place. L’on ne peut se rassurer sur la volonté écologique de Cazin quand il déplore qu’« on laisse perdre chaque année sur la surface de la France une immense quantité de ces tubercules nourriciers » (9). Fournier aura, à ce sujet, une tout autre opinion un siècle plus tard : « Il faut savoir toutefois que les orchidées, ces fleurs merveilleuses, disparaîtraient rapidement de nos contrées si l’on s’avisait de les exploiter un peu largement et l’on ne saurait trop mettre en garde contre un tel vandalisme. Même simplement cueillir une orchidée fleurie est déjà compromettre l’existence de l’individu ainsi amputé de ses parties aériennes ; c’est fatalement réduire les floraisons des années suivantes » (10). Pour Fournier, le jeu n’en vaut clairement pas la chandelle, d’autant qu’il en vient à préciser que le salep n’est « ni plus nutritif ni plus digeste que la simple fécule de pomme de terre » (11). Pire, sa valeur nutritive serait bien inférieure à celle du tapioca ou du sagou. Tant mieux, la médiocrité alimentaire des différents orchis et ophrys les a préservés de la dévastation.

L’ophrys mouche (Ophrys insectifera)

Après s’être savamment et longuement égaré dans les tréfonds orchidéens, voilà que l’homme – cette bête – a enfin décidé de lever le groin en direction de quelque chose d’un peu plus élevé, à savoir les fleurs de ces mêmes orchis et ophrys. Vous verrez que c’est beaucoup plus intéressant que toutes ces saleperies que nous venons d’aborder bien malgré nous (mais avouez qu’on a bien ri) ! Exit donc le tubercule, concentrons-nous désormais sur les inflorescences qui diffèrent selon qu’on a affaire à un orchis ou à un ophrys. Chez le premier, les fleurs sont plus nombreuses et forment un épi terminal dense et fourni, alors que chez l’ophrys, on compte bien moins de fleurs par pied : par exemple, 2 à 6 pour l’ophrys araignée (Ophrys sphegodes), 3 à 7 pour l’ophrys bourdon (Ophrys fuciflora), 2 à 20 pour l’ophrys mouche (Ophrys insectifera). Cela donne, d’emblée, à chaque hampe florale un aspect quelque peu lâche et grêle. Nous verrons un peu plus loin le pourquoi de cette disposition florale peu prolixe. En attendant, indiquons que chez les orchis il en est certains qui ne produisent pas de nectar, mais qui imitent par leurs fleurs celles d’un autre orchis doté, lui, de cette boisson enivrante pour l’insecte qu’est le nectar. Il s’agit là d’une tromperie visuelle, l’insecte visiteur étant berné par la plante. Dépité par cet effet « Canada Dry », le pauvre insecte s’éloigne, transportant, sans le savoir, le pollen de la première fleur accostée. Plus fort encore : il existe des orchis qui imitent la forme et la couleur des inflorescences d’autres plantes qui n’appartiennent même pas à la famille botanique des Orchidacées. Là encore, l’insecte butineur se fait duper : croyant atterrir sur une fleur de sainfoin, il se trouve en réalité sur celle d’un orchis pyramidal (Anacamptis pyramidalis) ! Certains autres orchis développent un véritable arsenal biochimique pour parvenir à leurs fins : que tel insecte précisément leur rende visite et ce afin d’assurer leur pollinisation. Ainsi, l’orchis à deux feuilles disperse-t-il un parfum attractif en particulier pour certains papillons nocturnes, alors que l’orchis vanille, de même que le majestueux sabot de Vénus, diffusent une suave et irrésistible odeur vanillée, tandis que l’orchis grenouille (Dactylorhiza viridis) propose à ses hôtes un nectar parfumé comprenant des principes neurotropes aux effets addictifs et incitatifs : l’insecte est donc, malgré lui, invité à revenir y plonger la trompe. Quant à l’orchis bouc, il doit simplement son nom à l’odeur qu’il répand : il nous rapproche, lui aussi, de la femelle du bouc, la chèvre, et, partant, de Vénus, ainsi que des satyres et de leurs appétits sexuels : si les orchis et les ophrys sont aphrodisiaques, c’est surtout pour les insectes, même s’il est vrai que dans la plupart des cas qui nous intéressent, l’insecte, quel qu’il soit, ne tire pratiquement aucun avantage d’une relation qui s’avère unilatérale et au seul bénéfice de la plante.
Cependant, le summum de la manipulation, de la tricherie, du mensonge et de la simulation, est atteint avec les ophrys, décidément rois du mirage, clignant de l’œil, enjôleurs, tout regard ourlé de cils veloutés (12). Leurrer l’abeille, le bourdon, la mouche ou je ne sais quel autre petit hyménoptère, ils s’y entendent : ni vu ni connu, j’t’embrouille et tu repars bredouille, pourrait être la devise de chacun des ophrys dont l’originalité tient à la conformation d’un des trois pétales, le labelle (13). Alors que le labelle des orchis est très souvent éperonné, celui des ophrys présente des courbes arrondies et charnues, dont la pilosité et les couleurs sont censées s(t)imuler l’abdomen d’un insecte, plus précisément celui des femelles de tel type de mouches, d’abeilles ou de bourdons. Certains, pour s’assurer de réussir à merveille dans leur entreprise, ajoutent encore une subtilité à une panoplie déjà bien conséquente. Considérons le cas de l’ophrys bourdon : ses fleurs dégagent un cocktail biochimique aromatique qui ressemble à s’y méprendre aux phéromones qu’émet la femelle de l’hyménoptère – ici une andrène ou abeille solitaire – dont le mâle, berné, visite cette vraie fausse compagne. Appâté, le mâle cherche à satisfaire ses appétits sexuels. N’y parvenant pas, il repart peiné par cette pseudo copulation qui, tout au contraire, contente amplement l’ophrys dont la fleur vient ainsi d’être fécondée. Le seul bénéfice que le mâle éconduit peut tirer de cette relation déséquilibrée, c’est éventuellement de se faire la main en attendant la venue des femelles – des vraies cette fois-ci.
Ces plantes sont donc de véritables miroirs aux alouettes tendus aux insectes de passage, en raison aussi d’une tache qui se démarque au centre du labelle, comme, par exemple, chez l’ophrys miroir (Ophrys speculum, ça ne s’invente pas ! En gynécologie, l’on sait ce que c’est qu’un spéculum), où elle adopte une teinte bleutée et veloutée du plus bel effet sous l’éclat des rayons du soleil. Mais il ne s’agit pas, pour la fleur, que de se faire belle, elle doit aussi savoir se rendre agréable et confortable, la taille disproportionnée du labelle jouant le rôle de piste d’atterrissage. On n’allait pas courir le risque de proposer un minuscule tabouret aux mâles, dont certains, encore patauds à la sortie de leur nymphose, auraient pu trouver le moyen de se casser la figure. Il fallait donc, comme on le voit chez l’ophrys bécasse (Ophrys scolopax), l’ophrys abeille (Ophrys apifera) ou encore l’ophrys petite araignée (Ophrys araneola), offrir bien plus qu’un strapontin aux mâles en goguette.

Dans un guide portant sur la flore et la faune d’Europe auquel je me réfère à chaque fois que l’occasion est importante, il est écrit que « les bulbes d’orchis ont joué un rôle dans les pratiques magiques […] du Moyen-Âge » (14). Je veux bien. Ceci dit, si le rôle est à l’avenant des traces de ces usages que j’ai trouvées ici ou là, c’est-à-dire presque nulle part, l’on n’ira pas bien loin. J’ai cependant déniché ceci : « Les sorciers frottaient le seuil et le chaudron des maisons avec de l’orchis noir pour que les vaches de ceux qui leur résistaient ne donnent plus de lait » (15). Orchis noir ? Qu’est-ce à dire ? La nigritelle noire, alias orchis vanille, dont nous avons déjà parlé, ou bien s’agit-il d’un autre orchis encore ? Finalement, cela ne me semble pas très important, car ce qui est ici véhiculé, c’est l’inversion du symbole générateur, ce qui peut nous faire dire de nouveau que ces plantes reprennent ce qu’elles ont donné initialement, c’est-à-dire la protection face au fléau de la stérilité : parce que les orchidacées expulsent les influences pernicieuses (surtout au printemps), elles sont aussi vues comme symbole de fécondation, de génération, gage de paternité/maternité. Et elles ont beau en faire des tonnes au chapitre de l’amour et de la beauté, il n’empêche que subsiste, au-dessus de tout cela, une impression. Oui, une impression trouble… Glauque, même. Aphrodite ?


  1. Anne Osmont, Plantes médicinales et magiques, p. 56.
  2. Dioscoride, Materia medica, Livre III, chapitre 121.
  3. Guy Ducourthial, Flore magique et astrologique de l’Antiquité, p. 350.
  4. Dioscoride, Materia medica, Livre III, chapitre 121.
  5. Jean-Baptiste Porta, La magie naturelle, p. 142.
  6. Jean Chevalier & Alain Gheerbrant, Dictionnaire des symboles, p. 708.
  7. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p. 660.
  8. Par exemple, Jean-Marie Pelt nous explique que « le botaniste Schoenefeld déplora le 17 août 1855 la disparition d’une petite orchidée (Hammarbya paludosa) qui s’éteignait en forêt de Fontainebleau en raison de l’asséchement d’un marécage » (Jean-Marie Pelt, La raison du plus faible, p. 80).
  9. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p. 660.
  10. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 699.
    11. Ibidem, p. 698.
  11. Le mot ophrys provient du grec ophrûs qui signifie « sourcil ».
  12. Labelle, du latin labellum, « petite lèvre » ; ce terme renvoie inexorablement à la bouche ainsi qu’au sexe féminin : il n’y a pas à dire, la dimension ouvertement sexuelle de la plupart des orchidées ne peut que sauter aux yeux !
  13. Le guide du promeneur dans la nature, p. 182.
  14. Pierre Canavaggio, Dictionnaire des superstitions et des croyances populaires, p. 189.

© Books of Dante – 2019

L’ophrys miroir (Ophrys speculum)

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Le nerprun (Rhamnus cathartica)

Synonymes : nerprun épineux, nerprun purgatif, nerprun officinal, nerprun cathartique, noirprun, épine noire, bourgépine, bourguépine, épine de cerf, punajer, rhamnée (1).

A l’article « nerprun » du Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, Fournier me fait sourire, parce que, en l’espace d’une ligne, c’est comme si je le voyais pester malgré la distance temporelle qui nous sépare. Que dit-il donc ? Que le nerprun « se rencontre presque dans toute l’Europe (pas en Grèce !) » (2). Mais, monsieur Fournier, que ce nerprun n’existe pas en Grèce ne signifie pas qu’on n’ait pas employé un autre nerprun dans les Balkans durant l’Antiquité : ce qui est le cas, bien sûr. D’où les rhamnos véhiculés par les écrits des Anciens et dont l’identité précise fait parfois défaut. C’est, par exemple, le cas dans les Argonautiques orphiques où il est question d’un rhamnos. Hormis pouvoir affirmer qu’il s’agit d’un arbrisseau épineux, le texte n’en dit pas davantage. Il est vrai que même lorsqu’on lit une description botanique délivrée par Dioscoride, force est d’accepter le fait qu’il évoque un rhamnos en particulier dont il est juste permis de dire qu’il ne s’agit pas du nerprun purgatif : « Le rhamnos est un arbrisseau qui naît dans les haies et qui produit ses branches droites, épineuses et garnies d’épines semblables à celles de l’épine aiguë. Il produit des feuilles petites, tendres, longues et aucunement charnues » (3). Ce sont ces derniers indices qui amènent la preuve qu’il ne s’agit pas là de Rhamnus cathartica, d’autant que, pour compliquer un peu les choses, on compile joyeusement différentes informations portant sur des plantes diverses dans un seul et même chapitre : c’est ainsi que nous trouvons, dans la rubrique « rhamnos » de Dioscoride, pas moins de trois espèces végétales dont deux apparaissent clairement comme étant des nerpruns : l’on pense peut-être à l’épine noire (Rhamnus lycioides) et au nerprun faux-olivier (Rhamnus lycioides ssp. oleoides). C’est pourquoi, à l’exposé des vertus médicinales, d’ailleurs peu nombreuses, l’on peut être fort justement surpris de l’écart existant entre ces quelques données (les feuilles remédient au « feu Saint-Antoine » et autres ulcères rampants) et les valeurs actuelles. Mais ce qui m’apparaît être beaucoup plus intéressant, c’est le pouvoir protecteur de l’épine. Ne surnomme-t-on d’ailleurs pas le nerprun purgatif du surnom vernaculaire d’épine noire ? (Ce qui, d’immanquable façon, rappelle le prunellier, tout aussi épineux.) « La croyance aux bienfaits protecteurs du nerprun était autrefois largement répandue dans les campagnes. Pour chasser les sorciers et esprits malfaisants, on suspendait trois rameaux de nerprun au-dessus des portes des maisons, des étables et des écuries » (4). Il ne s’agit pas d’un autrefois qui remonte seulement au siècle dernier, puisqu’on retrouve la trace de telles pratiques il y a au moins deux mille ans : c’est dans ce sens qu’on trouve la présence du nerprun dans le Carmen de viribus herbarum, ou bien dans le Livre des Cyranides qui observe que « si tu places dans ta demeure un rameau de la plante rhamnos, tous les mauvais esprits s’enfuiront », ce que ne contredit pas Dioscoride qui, lui aussi, conseille d’attacher des brins de nerprun aux portes et aux autres ouvertures, afin d’en éloigner les « maléfices des magiciens ». Des rituels comme ceux-ci, très simples à mettre en œuvre, l’histoire européenne (de l’homme et de sa relation aux végétaux) en regorge. Mais il est parfois des astuces plus curieuses comme celle-ci : « il était recommandé de mâcher des feuilles de rhamnos, lors de la fête des Chytroi (5), à Athènes, pour se protéger des morts qui, ce jour-là, étaient censés revenir dans le monde des vivants pour les tourmenter » (6). Protecteur, oui. C’est un fait. Il n’est qu’à considérer l’inextricable fouillis d’épines que compose en général Rhamnus lycioides pour se dire que, assurément, l’on n’a pas envie de tomber dedans et que si c’est le cas, l’on ne pourrait s’en extirper qu’au prix de lancinantes et déchirantes douleurs, que, à leur seul évocation, j’en ai déjà mal à la tête. Enfin, tout dépend qui l’on est : la princesse des lardoirs campagnards, j’ai nommé la pie-grièche écorcheur (Lanius collunio) s’accommode très bien des épines du nerprun, raison pour laquelle cet oiseau fréquente souvent cet arbrisseau sur les épines duquel elle empale ses proies (criquets, bourdons, souris, etc.). Un Vlad Tepes avec des plumes : l’empaleur des Carpates n’a qu’à bien se tenir !

Passons à des choses autrement plus douces et concentrons-nous maintenant sur le nerprun purgatif dont l’emploi des baies semble remonter au IX ème siècle, en Europe du Nord. Mais il ne s’agissait que d’un seul usage tinctorial, celui médicinal – purgatif entre autres – ne remontant qu’au XVI ème siècle, où il a été repéré comme tel par Dodoens, Valerius Cordus, Gessner, De l’Escluse, Matthiole, etc. Ils ont tous connaissance de la valeur thérapeutique du nerprun (contrairement à Jérôme Bock qui ne voit en cette espèce végétal qu’un seul matériau tinctorial), quand bien même la confusion entre nerprun officinal et nerprun pour teinture perdure encore au XVI ème siècle, ce pour quoi Charles de l’Escluse mettra bon ordre en séparant nettement les deux espèces, alors que Matthiole a été, « le premier, à enseigner le moyen de préparer avec le nerprun un sirop propre à ‘évacuer le flegme et les humeurs grosses et visqueuses’ » (7).

Le nerprun est un végétal qui, loin d’être tape-à-l’œil est, tout au contraire, fort discret : dans les haies et les taillis thermophiles et ensoleillés qu’il affectionne, le nerprun laisse davantage la part belle à l’aubépine aux floraison et fructification éclatantes. Pourtant, il est commun dans les campagnes françaises, lisières de bois, buissons, fourrés et autres lieux humides, où il se tient souvent à proximité des chênes, hêtres, amélanchiers, noisetiers, buis et, bien sûr, prunelliers.
Arbrisseau (2 à 4 m), voire exceptionnellement petit arbre de 6 à 8 m, le nerprun se distingue par des branches bien droites, comportant des rameaux opposés deux à deux, le plus souvent épineux, sur lesquels on trouve des feuilles généralement plus longues que larges, ovales à arrondies (ou rondes à oblongues, si l’on préfère), marquées de 3 à 4 paires de nervures parallèles et convergentes en leurs extrémités, aux bordures finement dentelées. Les feuilles du nerprun sont sans doute l’élément le plus remarquable de cet arbrisseau, car ses fleurs, bien que groupées par paquets de cinq à dix à l’aisselle des feuilles, ne brillent pas par leur originalité : quatre pétales pointus de couleur vert jaunâtre, s’épanouissant de mai à juin, ne laissent pas un souvenir impérissable, il faut bien le reconnaître. Enfin, à l’automne, naissent des baies pas plus grosses que des petits pois qui, tout comme eux, sont vertes au début, puis noircissent en mûrissant, tout en acquérant une odeur assez peu agréable.
Quant au bois du nerprun, généralement de couleur rouge orangé, il est enfermé dans une écorce lisse quand l’arbre est encore juvénile, et crevassée lorsque l’arbrisseau est écrasé, ma brave dame, par le poids des ans.

Le nerprun en phytothérapie

Contrairement à sa cousine la bourdaine, de l’écorce du nerprun, « on n’en fait point usage, sans doute à cause de la facilité que l’on a de se procurer les baies de cet arbrisseau » (8). Et dans ces baies, l’on y trouve des substances aux noms à coucher dehors, comme, par exemple, les glucosides anthraquinoniques (hydroxyméthylanthraquinones, par exemple, à hauteur de 3,5 % ; rhamnocathartine ; xanthorhamnine ; émodine). Puis viennent des sucres (désoxyoses pour être exact : rhamnose) des flavonoïdes (quercétine), des flavonols (rhamnétine), un pigment de couleur jaune (rhamnégine), etc. Terminons cette liste ô combien laborieuse par quelques substances mieux connues et aux noms moins inquiétants : du tanin, des acides (acétique, succinique), de la résine, du mucilage, une saponine, une huile grasse, enfin de la vitamine C. Voilà. Ce n’est déjà pas si mal même s’il manque des données concernant sels minéraux et oligo-éléments, dont je n’ai trouvé nulle trace.
Tout cela concerne les baies qu’on utilise la plupart du temps, alors que les feuilles et l’écorce sont reléguées à quelques emplois anecdotiques et non systématiques. Au sujet de l’écorce, précisons qu’il s’agit de la seconde écorce, prélevée sur des rameaux âgés de 3 à 4 ans, après quoi il est bon et utile de la faire sécher pendant au moins deux années consécutives.

Propriétés thérapeutiques

  • Laxatif, purgatif doux (commode et sûr, lorsqu’il est utilisé dans une préparation ad hoc), purgatif plus drastique (à doses prononcées), éméto-cathartique (à doses plus élevées encore), vermifuge

Note : le nerprun purgatif est un remède végétal « à réserver aux individus robustes qu’il est difficile d’émouvoir », soulignait Alibert.

  • Dépuratif, diurétique
  • Fébrifuge
  • Révulsif
  • Tarit la sécrétion lactée

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : constipation, constipation chronique, parasites intestinaux
  • Troubles de la sphère vésico-rénale : urémie, défaut d’élimination (ascite, hydropisie, goutte, rhumatismes)
  • Hypertension
  • Congestion cérébrale
  • Sciatique
  • Maux de gorge (feuilles)
  • Maladies cutanées chroniques
  • Maladies hépatiques (jaunisse, etc.)

Modes d’emploi

  • Baies mûres en nature (médication à seconder d’une décoction de racines de guimauve ou d’une infusion de feuilles et fleurs de mauve, édulcorées l’une comme l’autre, afin de passer outre le caractère par trop irritant de ces baies sur les muqueuses gastro-intestinales).
  • Suc frais de baies.
  • Décoction de baies.
  • Alcoolature de baies.
  • Teinture-mère.
  • Sirop de baies fraîches.
  • Rob de baies fraîches.
  • Poudre de baies sèches et torréfiées.
  • Infusion de feuilles.
  • Décoction d’écorce.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Toxicité : « qui confond les drupes noires du nerprun avec les baies du sureau constatera bien vite sa méprise à leur violent effet purgatif », peut-on lire quelque part (9). Cependant, le suc âcre, amer et nauséeux des baies de nerprun a tôt fait de dissuader l’appétit le plus vorace : une répulsion immédiate et naturelle met bien plus rapidement en garde l’imprudent promeneur souhaitant se contenter d’une agape frugale et sauvage. Quant à l’odeur de ces baies, elles n’ont rien d’engageant. En cas de prise interne d’une automédication non mesurée peuvent apparaître des symptômes sans véritable gravité (nausée, vomissement : rien de plus normal, l’organisme s’efforce de rejeter quelque chose qui ne lui convient pas). Quand il y a une intoxication plus avancée, il ne s’agit en fait que de l’exploitation maximale des propriétés thérapeutiques du nerprun : entérite et diarrhée violente en sont les apex évidents. C’est en particulier le cas chez des sujets à l’âge et à la constitution non adaptés à la rudesse du nerprun, surtout à doses prononcées. On évitera l’emploi de cette plante chez la femme enceinte et celle qui allaite.
  • Récolte : les baies doivent répondre à ces critères de qualité avant d’être cueillies : « lorsqu’elles s’écrasent aisément entre les doigts, et qu’elles donnent un suc d’un rouge noirâtre gluant, qui passe au vert dès qu’il est en contact avec l’air » (10), état que, généralement, elles atteignent au mois de septembre ou d’octobre. Une fois récoltées, ces baies se destinent à un emploi immédiat fraîches, ou bien passent par une laborieuse étape de dessiccation (il est, en effet, difficile de bien faire sécher ces fruits en raison du suc poisseux et gluant qu’ils recèlent).
  • Confusion/falsification : aujourd’hui ça n’est plus le cas, mais autrefois l’on interchangeait les baies de nerprun avec celles de troène ou, plus amusant, avec celles du prunellier, lesquelles sont astringentes : autrement dit, elles constipent là où on demande au nerprun de dégager les voies intestinales. Bande de petits rigolos, va ^_^
  • Autres espèces : nerprun des Alpes (R. alpina), nerprun des rochers (R. saxatilis), bourdaine (R. frangula), alaterne (R. alaterna), nerprun tinctorial (R. infectoria), etc.
  • Le bois du nerprun est prisé pour le tournage de petits objets, la fabrication de cannes, la marqueterie, etc.
  • Ses baies produisent une teinture jaune quand elles sont encore immatures, puis orange brunâtre une fois mûres. Après traitement, elles offrent aussi une couleur vert jaune, autrefois désignée par le nom de vert de nerprun, et de vert de vessie aujourd’hui.
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    1. Le mot nerprun s’expliquerait par contraction et déformation du latin niger prunus, « prunier noir ». Quant au mot rhamnus, on le fait remonter au mot celte ram.
    2. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 677.
    3. Dioscoride, Materia medica, Livre I, chapitre 90.
    4. Ute Künkele & Till R. Lohmeyer, Plantes médicinales, p. 230.
    5. La fête des Chytroi (ou Chistroi) est plus connue sous son nom de « fête des marmites », célébrée au début du mois de mars en l’honneur de Dionysos : « On avait coutume d’offrir à cette occasion des marmites de plats cuisinés à la divinité », précise Guy Ducourthial. Quoi ? Un coq au vin ?
    6. Guy Ducourthial, Flore magique et astrologique de l’Antiquité, p. 190.
    7. Henri Leclerc, Précis de phytothérapie, p. 4.
    8. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p. 630.
    9. Ute Künkele & Till R. Lohmeyer, Plantes médicinales, p. 230.
    10. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p. 628.

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Le laiteron (Sonchus oleraceus)

Synonymes : laitron, laisseron, laisson, laiteron potager, laiteron maraîcher, laiteron des jardins, laiteron lisse, lait d’âne, laitue de lièvre, palais de lièvre, etc.

Dioscoride distinguait deux espèces de laiterons, ce qui nous rassure un peu sur la sagacité des Anciens (parfois, ces andouilles classaient une plante selon son soi-disant sexe, en mâle ou femelle, ou selon une différence qui tient à la taille (petite ou grande) ou à la couleur (noire ou blanche), alors qu’il s’agit le plus souvent de la même plante à deux stades de développement distincts). Disons-nous clairement – et acceptons-le tout net : ce qui est ancien, ça n’a pas forcément de la valeur. Quand Dioscoride dit qu’il existe une espèce de laiteron plus tendre que l’autre dite sauvage et épineuse (et donc, de facto, désignée comme asper, « âpre »), qui me dit qu’il a bien vu là, d’une part, le laiteron commun, alias Sonchus oleraceus et cet autre – espèce bien à part – qu’est le laiteron rude (Sonchus asper) ? La botanique était balbutiante à cette époque, fort éloignée de ce qu’elle est aujourd’hui ; nous dire que l’un de ces laiterons porte des feuilles qui forment comme des gaines autour d’une tige anguleuse ne peut nous convaincre, surtout quand le Grec d’Anazarbe nous apprend que la plante entière ainsi que sa racine bénéficient aux piqûres de scorpion. Mais il ne nous dit pas dans quelle mesure cet incident douloureux profite de l’emploi du laiteron : parce qu’il est rafraîchissant, il calmerait l’inflammation que la piqûre d’un scorpion ne manquerait pas de provoquer ? En tous les cas, cette vertu rafraîchissante s’exploite ailleurs : les feuilles « emplâtrées sur les estomacs et sur les inflammations leur donnent allégeance » (= les diminuent) (1). Même bu (sous sa forme de suc), le laiteron agit de l’intérieur, sur les « excoriations » (ulcérations) de l’estomac. Cependant, une chose curieuse, déjà rapportée par Dioscoride, et répétée par Pline, tient dans les quelques mots suivants : « Pline note que la tige bouillie donne du lait en abondance aux nourrices […] Dioscoride recommande d’en boire le suc pour obtenir le même effet » (2). Croyance qui se perpétuera longtemps au sein des campagnes : que cette plante qu’on imagine galactogène ait hérité son nom de celui du lait. Cela ne semble pas, cependant, remonter aussi loin, puisque chez les Grecs cette plante portait le nom de songchos (ou sogkos) et de sonchus chez les auteurs de langue latine, terminologie dont les botanistes plus modernes (Linné, en l’occurrence) se sont servis pour établir le nom scientifique du laiteron. Bref. Le laiteron, galactogène ? C’est bien évidemment suspect, de même que son aptitude à endiguer les inflammations anales et génitales chez la femme. Revenons sur terre. Non pas au niveau des pâquerettes, mais pas loin : Galien observe que le laiteron que l’on trouve par les champs, les jardins et les vignes, est comestible à l’état jeune, et met en garde au sujet de celui dont l’âge est trop avancé : il serait peu agréable au goût, ce qui se confirme aisément.

Plante annuelle (ou bisannuelle lorsque les conditions le permettent), le laiteron est très fréquent, de la plaine jusqu’en assez haute altitude (1700 m). Sa taille – et donc son allure – sont très variables selon le type de sols qu’occupe cette plante : par exemple, dans le voisinage des terres cultivées (comme souvenir d’un ancien temps durant lequel le laiteron faisait l’objet d’une culture vivrière, par exemple), le laiteron est généralement plus « gras » que dans les friches ou les décombres. Mais si on le trouve ailleurs encore (jardins, fossés, vignes, bordures de chemin et de route), c’est qu’il a de bonnes raisons d’y « venir ». On a remarqué que ce laiteron pouvait parfois devenir envahissant : il semble y avoir là confusion avec un autre laiteron, vivace celui-là, le laiteron rude.
Quant au laiteron commun, le caractérisent une racine en pivot, une forte tige creuse et sillonnée sur laquelle s’érigent, alternées, des feuilles dentelées largement embrassantes, piquantes, si peu, si légèrement, qu’il n’y a pas de quoi en faire un diable. Tout en haut de cette cathédrale végétale, se déploient des corymbes terminaux de capitules floraux formés de fleurons jaune d’or, qui donnent naissance à des akènes bruns – graines ovoïdes surmontées d’une aigrette – qui feront l’effort nécessaire, conjugué à celui du vent, pour aller voir ailleurs si j’y suis.

Le laiteron en phytothérapie

Je crois que les Anciens – Grecs et Romains – ont davantage dit, à eux seuls, des propriétés et usages du laiteron thérapeutique que l’ensemble de leurs successeurs en l’espace de 2000 ans. Et ça n’est pas la mention selon laquelle les propriétés du laiteron sont proches de celles du pissenlit qui y changeront grand-chose : si le laiteron avait été un succédané du pissenlit, ça se saurait, on écrirait – en lui consacrant des livres entiers – autant sur lui que sur son illustre cousin.
Qu’allons-nous bien pouvoir faire et dire de cette astéracée dégingandée qu’est le laiteron ? Tout d’abord, préciser que cette plante tire son nom du suc laiteux qui sourd de la plante à la moindre cassure qu’on occasionne à l’une de ses parties : ce latex (même origine lactée), bien qu’apparemment abondant, n’est pas suffisant pour faire du laiteron une source indigène de caoutchouc ! Il en contient à peine 2 %, c’est bien trop peu pour envisager une culture industrielle en grand (et, ai-je envie de dire, tant mieux). On y trouve aussi du mannitol, de l’inosite, ainsi qu’un phytostérol également présent dans l’arnica, le lactucérol.
C’est bref, c’est peu. Le laiteron me fait penser à ces fleurs qu’une main nonchalante cueille sur le bord d’un chemin de campagne et qu’elle abandonne un peu plus loin, le temps de s’être rendue compte que le suc, tout d’abord laiteux de cette plante, tourne, au contact de l’air, à une espèce de gomme poisseuse de couleur brunâtre qui macule les doigts. Oui, on peut dire que le laiteron a été oublié sur le chemin de la thérapie par les plantes.

Propriétés thérapeutiques

  • Diurétique, dépuratif
  • Stomachique, laxatif
  • Cholagogue
  • Adoucissant, émollient

Usages thérapeutiques

  • Affections chroniques des organes digestifs
  • Maladies hépatiques
  • Obstructions abdominales
  • Douleurs auriculaires (?)
  • Remède des « asthmatiques, des pulmoniques et des stranguriques »

Modes d’emploi

  • Frais, en nature.
  • Suc frais.
  • Cataplasme de feuilles fraîches contuses.

Précautions d’emploi, contre-indications et autres informations

  • Du laiteron, il n’y a pas trop à s’en méfier comme de la peste, ce qui fait qu’on n’écrira (jamais), je pense, sur sa toxicité, ni sur les précautions liées à un usage médicinal au long cours : il faut savoir accepter qu’une plante ne puisse d’être aucun recours en phytothérapie, et que si l’on constate une inactivité (ou presque) d’une plante relativement à nos attentes, il apparaît bon de rappeler qu’elle doit avoir une autre fonction pas moins précieuse dont on ignore tout parce qu’elle reste à découvrir. C’est aussi accepter l’idée que le monde nous sera, à jamais, inaccessible dans son intégralité. Cependant, outre le fait que le laiteron n’est pas très compétent d’un point de vue médicinal, nous pouvons affirmer que :
  • Le laiteron est un aliment : au printemps, dans la campagne toscane, le laiteron était, au côté d’autres herbes, une plante destinée à se « verdir », à purger le sang et les humeurs, comme l’on disait autrefois. Depuis le XVI ème siècle (et même avant, puisqu’au Moyen-Âge le laiteron était classé comme légume), cet usage n’a pas varié, l’on peut s’emparer de lui durant une bonne partie de l’année, à l’exclusion de celle durant laquelle le laiteron fleurit, c’est-à-dire l’été : la naissance des capitules floraux s’accompagnent d’un durcissement des limbes foliaires. Si on veut le consommer cru, il est effectivement préférable de le cueillir quand, non encore fleuri, il est tendre : il se prête alors bien mieux aux salades composées (seul, il devient vite astringent et trop « vert » en bouche). En cet état juvénile, de même que plus âgé, il peut se laisser cuire et entrer dans la composition de bien des préparations : soupes, potées, omelettes, risottos, pâtés végétaux, farces, légume d’accompagnement, gratins (partout où l’on utilise l’épinard, l’on peut user du laiteron, en somme). Certains emploient les racines. Je n’ai encore jamais testé. A voir.
  • Confusions : elles sont possibles, mais ne mènent pas à manger « les pissenlits par la racine ». Heureusement. A côté du laiteron commun, objet de cet article, il est possible de croiser en France le laiteron des champs (S. arvensis) et le laiteron rude (S. asper). Un autre, plus rare, le laiteron des marais (S. palustris), ne se rencontre que dans les zones humides.
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    1. Dioscoride, Materia medica, Livre II, chapitre 124.
    2. Guy Ducourthial, Flore magique et astrologique de l’Antiquité, p. 512.

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La sabine (Juniperus sabina)

Synonymes : genévrier sabine, sabinier, savinier, sabine mâle, sabine femelle, sabine à feuilles de cyprès, sabine à feuilles de tamaris.

Qui est cette sabine qui a donné son prénom à la plante ? Une sainte, me suis-je dit en tout premier lieu, dont l’hagiographie nous expliquerait, peut-être, sa relation à la plante, par l’entremise d’un mystérieux pouvoir détenu par cette « herba sabina » ? Eh bien non ! J’ai quelques éléments d’explication, et vous allez être déçus. Sous les yeux, ces données faméliques, je vous les adresse sans en ôter la moindre virgule : « Sainte sabine, vierge romaine, fut martyrisée au IV ème siècle pour avoir donné une sépulture à sa servante chrétienne (fête le 29 août). Elle était invoquée contre les cauchemars. Autre sainte Sabine (fête le 8 décembre), une Anglaise du VIII ème siècle qui chercha à s’enfuir à Rome pour se faire religieuse. Le noble qui voulait l’épouser contre son gré la rattrapa et l’assassinat » (1). Tiens, maintenant qu’écrivant ces lignes, je les relis, je me dis qu’il se pourrait bien qu’on déniche là quelque chose de plus intéressant que cette origine ethnico-géographique du nom de la plante : l’herba sabina, autrement dit, l’herbe des Sabins, s’appellerait ainsi en raison de cette région située au nord-est de Rome, la Sabine, où, semblerait-il, cet arbre résineux viendrait allègrement, ce qui n’est pas faux, compte tenu de la répartition relativement méridionale de ce genévrier.
Ceci étant dit, il n’y a pas qu’en Italie qu’on se targue de posséder quelques connaissances sur le sujet. Enlevons aux Sabins cet apparent privilège et tournons-nous en direction de la péninsule balkanique, du côté de ce peuple honni mais admiré des Romains, j’ai nommé les Grecs, Dioscoride en tête, qui, dans la Materia medica, Livre I, chapitre 87, fait clairement le distinguo entre deux « saviniers », comme il les appelle : « l’un des deux produit les branches semblables au cyprès, mais plus épineuses, d’une forte odeur, et âcres et irritantes au goût. C’est une plante de petite grandeur, parce qu’elle croit plus en largeur qu’en longueur » (ici, Dioscoride fait référence au caractère « rampant » de la sabine). Quand on lit ses notes thérapeutiques au sujet de la sabine, ainsi que celles de Galien, qu’en ressort-il ? Elle a beau être dite diurétique et dépurative, c’est surtout sur les usages externes qu’on insiste alors : abcès, tumeurs, ulcères « rampants et corrosifs », inflammations, « anthrax », érysipèle… En revanche, s’il est dit que la sabine permet d’expulser les fœtus morts en dehors de la matrice, rien n’est affirmé, ni chez Dioscoride, ni chez Galien et Pline, en ce qui concerne les propriétés abortives de la sabine. Au reste, pourquoi donc en parlerait-on si elle n’existe pas, cette aptitude à provoquer l’avortement, hein ? La sabine est-elle, oui au non, abortive ? Ce sont là des questions délicates qui méritent qu’on s’y attache. Mais pour l’instant, silence radio, et même après, puisque le Moyen-Âge, pas plus que l’Antiquité gréco-romaine, n’aura mis en lumière cette particularité propre à la sabine. A cela, rien d’étonnant : quand on lit Macer Floridus, on y retrouve – nihil novi sub soli – les mêmes recommandations que chez Dioscoride (du copier-coller, bien sûr), à la différence près que Macer signale que la sabine remédie aux défauts des menstrues : c’est donc qu’elle est emménagogue (et que, de fait, elle exerce une action sur l’utérus… mais de là à être abortive…). Il s’agit d’une mention bien esseulée, malgré le fait que, selon toute apparence, le Moyen-Âge ait ratissé largement au sujet des genévriers en général, l’un se confondant sans doute avec un autre, c’est bien possible. Mais pas toujours. Par exemple, dans le Physica d’Hildegarde, on trouve un Wacholderbaum qui, d’après ce qu’en dit l’abbesse, ne me semble pas correspondre à la sabine. Sachons, cependant, que le terme wacholder désigne le genévrier en général. Et des genévriers, il y en a pléthore. En revanche, il est plus aisé de reconnaître la sabine dans le Synenbaum d’Hildegarde, un mot très proche du terme allemand qui sert à désigner la plante aujourd’hui : sebenbaum. Arbre semper virens (ce qui n’est pas un indice pertinent : tous les genévriers le sont), ce second genévrier, décrit comme arbre de la rudesse par Hildegarde, est qualifié par elle de remède antiparasitaire contre la vermine en général, acception largement répandue en ces temps médiévaux, autant que la vermine elle-même. Cette plante, ce Synenbaum, était aussi réputée contre les empoisonnements (au vert-de-gris, est-il dit), le « pourrissement » des poumons et autres affections de la sphère respiratoire comme l’asthme et la coqueluche. Les obstructions viscérales du foie et de la rate, la sciatique, les maux auriculaires étaient aussi justiciables d’un emploi thérapeutique de la sabine. Mais nulle trace d’une quelconque propriété abortive de ce genévrier. Aussi, pourquoi s’alarmer ? Le ton change quelque peu au XVI ème siècle, avec le médecin italien Pierre-André Matthiole qui indique la sabine dans les accouchements difficiles, mais sans jamais en recommander l’usage à la légère. Alors ? La sabine est-elle directement abortive ? Si tel est le cas, cette affirmation est mise en cause par Fournier : « on tient plutôt qu’en conséquence de la violente irritation gastro-intestinale produite par la drogue se propage à l’utérus une excitation réflexe qui peut donner lieu à des hémorragies » (2). Tout cela est bien étrange, d’autant que la sabine fut employée pour le traitement des « dispositions naturelles aux avortements ». En utilisant une plante qui est censée les provoquer ? Et que dire, de plus, de l’adjonction de seigle ergoté dans le même but ? (Et c’est qui les soi-disant « sorcières » ?) Il y a là comme deux sons de cloche, en tous les cas comme une grave dissonance. Selon toute vraisemblance, Cazin plaide pour une propriété résolument abortive. C’est ce qui transparaît dans deux extraits du Traité pratique et raisonné que j’ai sélectionnés : « Murray rapporte qu’une femme de trente ans, dans l’espoir de sauver sa réputation, prit une infusion de cette plante, qui causa des vomissements affreux et continuels, suivis, au bout de quelques jours, de douleurs violentes et d’avortement avec hémorragie utérine mortelle » (3). Avant de poursuivre avec le second extrait croustillant de Cazin, rappelons qu’après lui Leclerc s’était fait le relais de cette information : même utilisée à faibles doses et avec circonspection, la sabine passe pour une médecine aléatoire sur la sphère utérine. Il écrit que « de nombreuses observations ont prouvé que sa réputation n’était que trop méritée et qu’elle amenait l’expulsion du fœtus, mais en occasionnant le plus souvent la mort de la mère […] : c’est un remède brutal, dangereux et infidèle dont on doit s’abstenir » (4). Sauf si, bien sûr, on est mal intentionné. Ce que n’a pas manqué de signalé Cazin dans ce second passage du Traité : « Nous avons vu administrer cette plante par des sages-femmes ignorantes et cupides, dans l’intention de rappeler les règles lorsque leur suppression était plus que suspecte » (5). Peut-on, à cet endroit-là, évoquer une forme d’ignorance de la part de ces praticiennes ? Sommes-nous à ce point naïfs ? Pourquoi donc appelait-on, dans les campagnes qui environnent la ville italienne de Bologne, cette plante des « doux » noms de « plante damnée » et de « cyprès des magiciens » ? « A cause du grand emploi qu’autrefois en faisaient les sorciers, nous répond Angelo de Gubernatis. Qui poursuit : on lui attribuait des pouvoirs extraordinaires pour faire avorter les femmes enceintes auxquelles on voulait du mal » (6). Voilà que, pour de bon, ça sent fort le soufre. Pourquoi ne pas le reconnaître ? Pourquoi s’enfermer dans cette naïveté effarouchée à la manière de Fournier qui soutient que « la vraie raison pour laquelle on trouve la sabine dans un coin du jardin des paysans » (7), c’est pour l’avoir à portée de main quand besoin se fait sentir d’expulser la vermine et les parasites, alors qu’il est clairement avéré que, en Bretagne par exemple, la sabine intervenait dans des « soucis de reproduction »… Histoire d’enfoncer le clou, l’on dit de la sabine qu’elle a été attribuée à Saturne, parce qu’abortive, et, de par sa puissante activité, à la planète Mars. Donc, parmi les corps astrologiques, à ceux qu’on qualifie souvent de petit et grand maléfiques (tout en oubliant qu’ils sont bien davantage que cela). Et si la sabine n’était pas aussi puissante, pourquoi donc recommandait-on aux jeunes filles de glisser quelques feuilles de sabine dans leurs chaussures afin de provoquer leurs règles ? Ce dont se moque gentiment Cazin, mais ce sur quoi il est bien intéressant d’arrêter son attention : cela ne représente-t-il pas le moyen homéopathique le plus sûr d’administrer la sabine ?

Bon. Et nos deux saintes Sabine, y avez-vous repensé ? L’une vivait à Rome, l’autre souhaitait s’y rendre. Toutes deux étaient marquées du sceau de cette religion – le christianisme – qui ne me semble pas jouer ici autre chose que le rôle d’antagonisme. Ce qui reste remarquable, c’est que ces deux femmes étaient vierges et qu’elles périrent brutalement dans leur propre sang. Quand on connaît l’histoire thérapeutique de la sabine ainsi que ses annexes, l’on ne peut qu’être surpris de cette apparente filiation. Il est vrai – quelle évidence ! – qu’il y a bien de la violence dans ces multiples sabines. On en connaît un bel exemple pictural qu’on doit à Nicolas Poussin : L’enlèvement des Sabines (XVII ème siècle), un thème repris plus tard par Jacques-Louis David en 1799. Sur la toile qui représente cet épisode légendaire durant lequel les Romains s’emparent des Sabines de force pour en faire leurs femmes, l’on voit ce personnage féminin central, les bras largement écartés, dont Pierre Gandon s’inspira pour créer cette Sabine qui, chose curieuse, ornera les timbres français d’usage courant de 1977 à 1981.

David, L’enlèvement des Sabines (détail).

La sabine n’est pas un arbre, tout au plus un arbuste, mais comme elle ne comporte pas de tronc principal, on dit d’elle que c’est un arbrisseau dont une des caractéristiques réside dans son hétérophyllie, c’est-à-dire qu’elle porte simultanément deux types de feuilles : les juvéniles sous forme d’aiguilles, ce qui rapproche ici la sabine du genévrier commun, et des feuilles en écailles emboîtées les unes dans les autres lorsqu’elles sont plus âgées, ce qui rappelle immanquablement les rameaux du thuya et du cyprès.
Contrairement au genévrier commun, la sabine est monoïque : ses fleurs forment, par fécondation des cônes femelles, de petites « baies » (en réalité des galbules) de 4 à 5 mm, dont la couleur varie du pourpre au bleu foncé. Tout comme les baies de genièvre, elles sont couvertes de pruine et contiennent une à trois graines.
La sabine est endémique aux sols secs, pierreux et calcaires d’une grande partie de l’Europe méridionale et centrale, de l’Asie (de la Turquie à la Mongolie) et d’Afrique du Nord (chaîne de l’Atlas), en particulier sur la presque totalité des points les plus élevés que ces trois zones géographiques comportent, puisque la sabine s’épanouit plus précisément entre 1400 et 2800 m d’altitude, ce qui fait qu’en France on la trouve uniquement, à l’état sauvage, dans les départements alpins et pyrénéens.

La sabine en phytothérapie

Impossible de rester indifférent face à l’odeur de la sabine : très aromatique, elle dissimule néanmoins un fond de fétidité qui donne à l’ensemble quelque chose de peu agréable, et qui fait dire que cela est bien trop beau pour être vrai : tant de prodigalité, c’est suspect. De cela, une abondante essence aromatique logée dans les rameaux feuillus, davantage encore dans les baies (3 à 5 %), est responsable. Extraite par distillation à la vapeur d’eau, elle forme une huile essentielle incolore à jaune pâle qui détermine sur la langue une sensation résineuse, âcre et amère. Bannie de la vente « in many countries due to its toxic effects », ai-je lu quelque part. C’est aussi le cas en France : l’huile essentielle de sabine est interdite à la vente libre puisque placée sous strict monopole pharmaceutique (cf. le JO n° 182 du 8 août 2007). L’on peut cependant en dire un peu au sujet de la composition biochimique de cette huile essentielle :

  • Monoterpènes (sabinène, α-pinène, limonène, germacrène D, camphène, α-phellandrène) : au moins 42 % ;
  • Monoterpénols (sabinol, géraniol, citronnellol, terpinène-4-ol, apiol) : au moins 10 % ;
  • Esters (acétate de sabinyl) ;
  • Phénylpropènes (myristicine) : 9 % (c’est la substance la moins anodine de cette huile essentielle à qui elle doit grande partie de son caractère toxique : la myristicine est également l’un des éléments biochimiques de l’huile essentielle de noix de muscade, produit qui n’est pas, lui non plus, sans danger en raison de cette myristicine qu’elle contient en plus grande quantité encore).

Après cela, quel intérêt peut-il bien y avoir à énoncer que dans la sabine l’on trouve aussi du tanin, de la résine, des sucres, de la cire, de l’acide gallique et de la pinipicrine ? Le ver est dans la pomme. La sabine – qui est un genévrier qui n’a rien de comparable avec celui qu’on dit commun (Juniperus communis) et dont l’huile essentielle n’est pas interdite – ne nous laissera pas sur notre faim pour autant : nous allons, malgré tout, continuer de tracer l’histoire thérapeutique de cet ancien simple de la pharmacopée, parfaitement inusité de nos jours dans ce domaine, hormis en homéopathie.

Propriétés thérapeutiques

  • Vésicante, rubéfiante (= irritante en externe ; le mot est faible), détersive
  • Antipsorique, antiparasitaire, vermifuge
  • Emménagogue, antimétrorragique
  • Hémostatique
  • Antirhumatismale, antinévralgique, antigoutteuse

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère gynécologique : métrorragie, aménorrhée (voire suppression totale des règles), ménorragie (dans la métrorragie, la métrite, la leucorrhée, les menaces d’avortement, on préfère user de la teinture-mère homéopathique, utilisée elle-même à doses infimes)
  • Troubles de la sphère génitale : condylome acuminé (sans doute les « excroissances vénériennes » décrites dans certains traités), gonorrhée, blennorragie, blennorrhée indolente
  • Troubles locomoteurs : rhumatismes chroniques, crise de goutte, douleurs osseuses, névralgiques et arthritiques, paralysie et contracture des membres, pædarthrocacé (carie osseuse)
  • Troubles de la sphère vésico-rénale : cystite, ischurie des femmes en couches, néphrite
  • Troubles bucco-dentaires : douleurs odontalgiques, dent « gâtée »
  • Affections cutanées : ulcère de mauvaise nature (blafard, putride, gangreneux), plaie putride, escarres, chairs « fongueuses », chancre, verrue, alopécie
  • Parasitoses : ténia, oxyure, ascaride, poux, punaise, mite, tribolion brun de la farine (Tribolium confusum), gale, teigne
  • Fièvres intermittentes

Modes d’emploi

  • Infusion très légère de feuilles (un à deux grammes de feuilles par litre d’eau).
  • Poudre de feuilles (dix à trente centigrammes par prise unitaire).
  • Teinture-mère.
  • Macérât huileux de feuilles fraîches.
  • Pommade (à l’axonge).
  • Huile essentielle.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • La sabine, toujours verte, peut donc, confirme Cazin, être cueillie toute l’année (ce sur quoi j’ai un doute, la biochimique évoluant de saison en saison) et ne doit pas être confondue avec une autre plante au nom très proche, la sabline (Arenaria rubra). Si nous avons vu plus haut que l’étymologie du mot sabine ne nous a pas menés bien loin (si ? ça vous a plu ?), celle de la sabline s’explique par la vertu casse-pierre, lithontriptique, etc. qu’on lui confère. Mais il n’y a bien que dans les livres, à une lettre près, qu’on peut se tromper et encore quand on y trouve la sabline qui, contrairement à l’autre, n’est pas un médicament répudié, jouissant de propriétés sur la sphère vésico-rénale et encore exploitée de nos jours ; mais, au lieu de nous en dire plus sur elle, on (moi en l’occurrence) nous rabat les oreilles avec une plante tout droit tirée d’un coffre en bois qui fleure bon le XIX ème siècle, et je suis gentil. Je résume : de la sabline dont on peut user personne ne dit rien, de la sabine dont on ne peut (plus) user, on en parle encore. Merveilleux ! Mais il faut savoir. Et je vais d’autant plus chercher à me renseigner sur une plante qu’elle est absente de la totalité des ouvrages modernes de certains éditeurs dit de « qualité ». Et dans ces autres bouquins, déjà anciens, qui sentent un peu le remugle, l’on ne s’étonne point que, dans la liste alphabétique des plantes qu’ils traitent, la sabine fasse suite à la rue (Ruta graveolens), autre abortive fétide faiseuse d’anges. Il est maintenant temps d’aborder plus précisément la question de la toxicité de la sabine.
  • Nous avons souligné, un peu plus haut, le caractère irritant de la sabine. Ulcérant serait plus juste. Tant à l’intérieur qu’à l’extérieur, sur une plaie saignante, l’application de poudre de feuilles de sabine peut localement s’avérer caustique, et de ce point, elle peut répandre son action à l’ensemble de l’organisme : avec la sabine, on ne peut donc même pas bénéficier, sans risque, d’application externe, chose préférable quand un végétale x ou y présente, per os, une activité trop agressive. Ainsi, toute application de sabine en externe va se solder, tôt ou tard, par une attaque interne via le système circulatoire avec lequel la sabine – martienne – semble avoir quelque affinité. En attendant, voici parmi les symptômes d’intoxication à la sabine, ceux qui sont les plus communs :
    – atteintes gastro-intestinales : hoquet, vomissement biliaire par hypercrinie, excès de salivation (en gros, la sabine augmente les sécrétions), traces inflammatoires sur le tube intestinal, le duodénum et le rectum, déjections sanglantes, chaleur épigastrique, inflammation stomacale… ;
    – incidence sur les systèmes cardiaque (augmentation du pouls) et pulmonaire (dérégulation du rythme respiratoire, hémoptysie) ;
    – action sur la sphère gynécologique : inflammation ovarienne et utérine, hémorragie utérine, avortement.
    Même à faibles doses, les conséquences peuvent être dramatiques et, tout aussi sûrement, mener au décès.
    _______________
    1. Julie Bardin, Saints, anges et démons, p. 131.
    2. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 453.
    3. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p. 843.
    4. Henri Leclerc, Précis de phytothérapie, p. 235.
    5. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p. 843.
    6. Angelo de Gubernatis, La mythologie des plantes, Tome 2, p. 328.
    7. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 454.

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Les liserons

Les fleurs du petit liseron.

Le grand (1 : Calystegia sepium) et le petit (2 : Convolvulus arvensis)

Synonymes (1) : liseron des haies, grande vrillée, grand lignot, liset, clochette, campanette, evenille, gobelet de Notre-Dame, chemise de Notre-Dame, manchette de la Vierge.

Synonymes (2) : liseron des champs, vrillée, vrillet, lignot, lignolet, liset, petit liset, liseret, clochette des blés, campanette, evenille, vroncelle, bédille.

Petit et grand, adjectifs prosaïques qui n’en font pas des tonnes et qui disent, en quelques lettres simples, la différence majeure existant entre l’une et l’autre de ces plantes très fréquentes (pour ne pas dire invasives…) sur le territoire métropolitain. Toutes proportions conservées, de plus grandes fleurs, de plus larges feuilles, de plus longues tiges sont des points qui permettent de faire le distinguo de l’un à l’autre.
Parfois bref, le petit liseron comprend des tiges d’une longueur de 20 à 100 cm (jusqu’à 200 cm dans ses occasions les plus vigoureuses), alors que celles du grand peuvent atteindre allègrement jusqu’à 5 m ! Chez l’un et l’autre, les feuilles pétiolées sont simples, et leurs formes empruntent largement au vocabulaire guerrier : en fer de hallebarde ou de pertuisane, hastées ou sagittées (= en fer de flèche). C’est beaucoup plus rarement qu’on les dit cordiformes. Alternes, elles se teintent de vert vif chez le grand liseron, et se parent d’un vert grisâtre chez le petit, manière, sans doute, de marquer le fait que celui-là vit essentiellement à terre, sur laquelle il ne fait (presque) que ramper, alors que le grand liseron, grimpant, part à la conquête des sommets, même s’il est juste de remarquer que le petit ne dédaigne pas la grimpette, à la condition, bien entendu, qu’il dispose d’un tuteur qui s’avère être, souvent, une autre plante poussant à proximité.
Du mois de mai à celui de septembre, nos liserons font émerger, à l’aisselle de leurs feuilles, des bourgeons floraux longuement pédonculés. Généralement solitaires, ces fleurs en entonnoir, lorsqu’elles sont largement épanouies, laissent apparaître, fort visibles, cinq plis bien marqués. Larges de 2 à 3 cm chez le petit liseron, elles sont deux fois plus grandes chez le second de nos liserons. Ces plantes compensent la brièveté de l’existence de leurs fleurs en en produisant tout au long de l’été. Elles regagnent presque leur forme originelle lorsqu’il pleut ou que le temps, à l’orage, s’assombrit. Qu’elle que soit l’espèce, ces fleurs sont le plus souvent blanches, voire légèrement rosées pour ce qui concerne celles du petit. A ces volutes qui spiralent et s’enroulent (de manière sénestrogyre), nos volubiles liserons ajoutent les mouvement floraux qui se torsadent et se dé-torsadent. Ce qui se déroule au-dessus de la surface du sol n’est pas autre chose qu’un reflet de ce qui se passe dans les anfractuosités de la terre : les racines des liserons, pour fantomatiques et grêles qu’elles sont au premier regard, sont amplement longues pour s’opposer à la main qui souhaite les extirper, tâche d’autant plus ardue que ces racines s’enfoncent en spiralant dans le sol… Puissamment vissés en terre, les liserons sont pratiquement indélogeables et à l’origine des crises de nerfs des jardiniers. Ces derniers ont beau tirer dessus, ces plantes finissent par casser au ras du sol, y abandonnant les parties végétatives qui n’auront pas de mal à repartir, de plus belle, à l’attaque. Et pour cela, outre le potager du jardinier désespéré, les liserons jettent leur dévolu sur d’autres surfaces cultivées (champs, moissons, vignes, vergers), mais, à force de se faire houspiller à l’image du coquelicot, il leur arrive également de poser leurs valises sur des lieux incultes où une main vengeresse ne viendra pas les briser : fossés, friches, terrains vagues, décombres, bordures de chemin et de rivière. Garrigue, landes, haies et clôtures constituent aussi d’excellents terrains de jeu pour les liserons dont nous devons cependant signaler l’absence en haute altitude. Dernière chose : notons la prédilection du grand liseron pour les zones fraîches sur sols fertiles, lequel ne se prend pas pour n’importe qui puisque selon les étymologistes, le nom de « liseron » lui fut attribué en raison de la ressemblance de ses fleurs avec celle du lis. Rien que ça, voyez-vous ! Pas gonflé, quand même ! Mais il est vrai qu’il y a, chez le grand liseron, une espèce de supériorité naturelle : alors que le petit se contente la plupart du temps de circumambuler, le grand est adepte des circonvolutions lisibles jusque dans le nom même du liseron : convolvulus provient du verbe latin convolvere, « envelopper », « s’enrouler ». Et il s’y connaît en vrilles et torsades, tant et si bien que celui-ci, qui forme comme des réseaux sur la végétation, pourrait en être l’élégant coiffeur. N’a-t-on pas, d’ailleurs, orner des peignes « art nouveau » du motif de fleurs de liseron ?

Du côté des hauts faits historiques, l’on ne peut pas dire de ces envahisseurs (que même Attila est un petit rigolo en comparaison) qu’ils brillent par leur présence tout au long de l’histoire thérapeutique de ces deux derniers millénaires : je n’ai pas découvert d’informations consistantes antérieures à l’époque de Masawaih (aka Mésué le Jeune, 925-1015) qui conseillait le liseron (lequel ?) contre la jaunisse, précisant que « c’est le remède des fièvres putrides et bilieuses, des maux de tête chroniques ». Un peu plus tard, on le retrouve dans l’œuvre d’Hildegarde, qui le désigne sous le nom de Winda (winde en allemand actuel), mais c’est pour lui accorder bien peu de crédit : « Le liseron est froid, ne contient pas beaucoup de vertus, et il n’est guère utile. Si un homme en mangeait, il n’éprouverait pas de douleurs, mais n’en tirerait pas de profit » (1). Cependant, elle lui reconnaît quand même quelques qualités, comme son aptitude à éclaircir la vue si on applique sur les yeux la rosée recueillie sur ses feuilles, ou bien en constituer un remède des ongles cassants ou participer – chose beaucoup plus curieuse – à la recette qui permet à l’homme d’endiguer la stérilité et de retrouver son pouvoir d’engendrer.
Repéré par Bauhin, Dodoens, Tabernaemontanus et quelques autres encore, il n’y a cependant pas à en dire plus ici que ce qui va maintenant suivre. Hormis, peut-être, cette dernière petite chose que l’on doit à Michel Lis qui révèle deux appellations peu courantes du liseron : herbe aux sonnettes et boyau du diable qui, « par ses graines entrent dans la composition de nombreux philtres (enfouies dans un oreiller, ses graines empêchent les cauchemars et favorisent les rêves de bonheur) » (2). Les liserons, bien que très courants, ne sont jamais toujours exactement là où on s’attend à les rencontrer. Ce sont décidément des plantes pleines de surprises !

Grand liseron.

Les liserons en phytothérapie

Ils ont beau s’y mettre à plusieurs, il n’y a pas plus long à en dire que si l’on traitait un seul d’entre les deux, puisque, hormis une plus grande efficacité accordée au grand liseron, peu de chose les distingue nettement sur le volet thérapeutique.
Ces plantes sont sans odeur, à l’exception des fleurs du petit liseron qui exhalent, surtout par temps chaud, un parfum d’amande amère vanillé très agréable. En revanche, ces mêmes fleurs, ainsi que les feuilles, développent une saveur amère tandis que les racines se caractérisent par un peu d’âcreté.
Peu employés aujourd’hui en thérapie, nos deux liserons souffrent quelque peu du manque d’informations les concernant, surtout d’un point de vue biochimique. Disons néanmoins ceci : à des matières grasses s’ajoutent un peu de sucres cristallisables (0,5 %), de l’albumine, de l’amidon et du tanin, quelques sels minéraux encore (silice, fer, soufre). Mais la botte secrète de nos deux liserons réside en une grosse fraction d’une gomme résineuse (5 %) dont il a été dit que ces plantes tiraient l’essentiel de leurs propriétés.
Des liserons, l’on utilise la racine, les fleurs qu’accompagnent très souvent les feuilles, enfin le suc extrait des feuilles fraîches et, occasionnellement, les semences.

Propriétés thérapeutiques

  • Purgatifs, laxatifs
  • Cholagogues
  • Fébrifuges
  • Vulnéraires, maturatifs

Usages thérapeutiques

  • Constipation
  • Insuffisance hépatique, cirrhose
  • Excès d’urée sanguine
  • Hydropisie, œdème (des suites de fièvres intermittentes)
  • Asystolie
  • Leucorrhée
  • Abcès, furoncle

Modes d’emploi

  • Infusion de feuilles fraîches contuses (on peut y ajouter des fleurs).
  • Infusion prolongée de racines fraîches.
  • Alcoolature de racines fraîches.
  • Teinture-mère.
  • Suc de feuilles fraîches.
  • Poudre de feuilles.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • La récolte – qui peut se dérouler au mois de juillet – se destine soit à un emploi immédiat (extraction du suc par exemple), ou bien à une mise au séchoir. Les liserons ne servent peut-être pas à grand-chose, il n’empêche qu’on peut leur reconnaître une certaine aisance à la dessiccation : une fois sèches, ces plantes conservent pendant longtemps leurs propriétés, contrairement à certaines qui s’évanouissent déjà à l’idée du moindre séchage. Comme le basilic, par exemple. Peut-on être bête au point de faire sécher du basilic ?
  • Second avantage, « la gomme-résine de son suc agit à la façon de celles de la scammonée et du jalap, mais offre sur elles d’être moins soluble dans les milieux alcalins, tels que la salive. Il en résulte une saveur moins âcre et une irritation plus faible » (3) de la muqueuse gastro-intestinale entre autres. Les liserons sont donc d’action plus douce et ne causent ni tranchées (douleurs aiguës ressenties au niveau du ventre), ni nausées contrairement aux autres plantes auxquelles Fournier fait référence : la scammonée (Convolvulus scammonia) et le jalap (Ipomoea purga), deux autres plantes de la famille des Convolvulacées, parmi laquelle nous trouvons également :
  • Des plantes alimentaires (la patate douce, Ipomoea batatas), des plantes médicinales (le turbith, Operculina turpethum) et des plantes ornementales (le volubilis, Ipomoea purpurea). Mais, en ce qui concerne les liserons proprement dits, nous trouvons, sur le sol français, les différentes espèces suivantes : le liseron fausse-guimauve (Convolvulus althaeoides), le liseron des dunes (Calystegia soldanella) et le liseron de Biscaye (Convolvulus cantabrica).
  • Attention, la littérature botanique vernaculaire véhicule parfois le nom d’un « liseron haut ». Il s’agit du tamier (Tamus communis), qui, bien que grimpant, ne possède pas davantage de rapport avec nos liserons.
    _______________
    1. Hildegarde de Bingen, Physica, p. 46.
    2. Michel Lis, Les miscellanées illustrées des plantes et des fleurs, p. 82.
    3. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 580.

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Les feuilles sagittées du petit liseron.

Le chardon béni (Cnicus benedictus)

Synonymes : cnicaut béni, centaurée bénie, centaurée sudorifique, safran sauvage.

Nous n’irons pas inutilement fouiller du côté de l’Antiquité et du Moyen-Âge pour savoir quel sort réservèrent les praticiens propres à ces deux périodes au chardon béni. On a beau l’appeler cnicus en latin aujourd’hui, il n’entretient pourtant aucun rapport avec le knêkos des Grecs qui désigne généralement le carthame. Si l’on peut reconnaître le chardon béni, c’est sous le nom d’akorna, bien qu’on nous en dise que peu de choses. Voilà, comme ça, nous ne sommes pas dans l’obligation de nous soumettre à une séance d’arrachage capillaire.
Au Moyen-Âge circule souvent le mot benedicta qui s’applique essentiellement à la benoîte commune, plante avec laquelle le chardon béni n’a évidemment pas de parenté. Hormis la couleur jaune de leurs fleurs, c’est sans doute là leur seul point commun. Aussi, toutes les mentions relatives à un chardon béni médiéval doivent-elles être considérées avec la plus grande circonspection, comme, par exemple, celle qui concerne la présence de ce chardon dans les jardins monacaux du Moyen-Âge. Ainsi, les différents chardons d’Hildegarde (Cardo, Distel et Vehedistel) ont-ils peu de chance d’être un chardon béni, et il est bien utile de marquer une nette différence surtout quand on aborde des propriétés alexipharmaques ou la propriété de tel ou tel remède face à une maladie comme la peste. Il est des paroles qu’on ne peut pas prononcer à la légère. Dans la réalité, le chardon béni passe complètement inaperçu avant l’époque du botaniste italien Andrea Cesalpino (1519-1603). C’est véritablement durant ce siècle que cette plante se popularise, à commencer par l’Italie, ce qui n’empêche nullement Shakespeare de la faire apparaître dans l’une de ses pièces, Beaucoup de bruit pour rien, en 1600, dans laquelle elle est présentée comme un puissant remède des palpitations et de l’agitation cordiale. Mais c’est surtout parce qu’elle se montre efficacement sudorifique et dépurative qu’elle va entrer dans le cortège des plantes médicinales qu’il suffit de vanter de façon exagérée pour qu’on les oublie deux siècles plus tard, après avoir été portées au pinacle. Selon George-Christophe Petri (1669), le chardon béni n’est pas autre chose que le « refuge des malades, la panacée des pères de famille, le vrai trésor des pauvres ». Mais il apparaît que cette formulation, pour pompeuse qu’elle soit, en dit finalement très peu sur les capacités thérapeutiques réelles du chardon béni. En compilant plusieurs auteurs des XVII ème et XVIII ème siècles, il ressort que le chardon béni peut se ranger (aux côtés de l’absinthe entre autres) dans la catégorie des fébrifuges, et intervenir en cas de fièvres tierces et quartes, de fièvres « malignes », de fièvres intermittentes qui « traînent »). Dans ce registre précis, c’est le cas du Danois Simon Pauli qui signale à l’attention l’efficacité du chardon béni sur la plupart des cas de fièvres connues. Quoi de plus normal pour une plante fébrifuge ? En revanche, ce qui l’est moins, c’est qu’il va « jusqu’à dire qu’elle peut préserver de la peste, des fièvres pétéchiales, de la rougeole et de la variole » (1). Ce qui n’est pas tout à fait exact. Les erreurs d’appréciation, voulues ou non, proviennent sans doute de ce qu’on a rangé plusieurs affections fort différentes sous l’étendard des « maladies putrides ». Il ne s’agit plus seulement de vanter le chardon béni dans des cas de palpitations, de désordres stomacaux, intestinaux, hépatiques et rénaux, de douleurs migraineuses ou autre, c’est-à-dire nettement : dans une foultitude de maux. Comme la réputation du chardon béni « contre tous les maux qui creusent les chairs » est clairement établie, il est possible que l’éloge se soit transporté de sa capacité à venir à bout d’ulcères gangreneux et cancéreux, aux manifestations organiques les plus évidentes que peut occasionner, par exemple, la peste bubonique, cette maladie terrible dont on s’imagine que des « miasmes » en sont les responsables, ce qui est, il faut bien l’avouer, fort nébuleux. D’où l’extension d’une garantie thérapeutique du chardon béni aux venins et poisons, etc. Alors, certes oui, le chardon béni, accomplit des miracles qui sont à sa mesure : par exemple, le médecin anglais Turner, n’écrivait-il pas, au XVI ème siècle, qu’« il n’y a rien de meilleur pour les plaies ulcéreuses ainsi que pour les anciennes plaies infectées et suppurantes que les feuilles, le jus, le bouillon, la poudre et l’eau de chardon béni » ? Compte tenu de l’éclairage moderne qui a jeté la lumière d’une plus grande vérité sur les propriétés réelles du chardon béni, il est moins possible d’avoir des soupçons sur le même Simon Pauli dont Cazin nous explique qu’il recommandait la décoction et l’eau distillée de chardon béni « sur les ulcères chancreux, qu’il saupoudrait ensuite avec la poudre des feuilles. [On] a vu guérir par ce moyen un homme dont la chair de la jambe était rongée jusqu’à l’os par un vieil ulcère » (2). Ulcère, cancre (pour cancer), variole, peste, etc. Il n’est pas impossible que des témoins directs aient eu quelques difficultés – surtout s’ils n’étaient pas médecins – à bien identifier telle ou telle manifestation morbide, ce qui rend d’emblée les choses plus complexes dès lors qu’on n’est pas – comme je le suis moi-même – observateur de première main des affirmations qu’on prodigue. C’est ce qui rend souvent l’examen des faits plus compliqué : quand, à l’été 1518, survient, dans la ville de Strasbourg, une « épidémie » de danse (des dizaines de personnes viennent à danser sans arrêt parfois jusqu’à l’épuisement), une telle manifestation remarquable fait écho dans les décennies, voire les siècles, qui suivent : pour qualifier ce « trouble », on a parlé de choréomanie, de danse de Saint-Guy, de tout autre chose encore. Aujourd’hui, malgré des études sérieuses à ce sujet, force est de constater qu’on ignore l’origine de cette éruption dansante. Aussi, ne nous hâtons pas d’aller trop vite en besogne sur ce point et confrontons, si possible, une problématique à l’épreuve des sources disponibles. Toute croyance ne s’inscrit pas nécessairement dans le marbre, mais peut rester longtemps inaltérable sur le papier. Par exemple, d’où vient que le chardon dont nous parlons ici ait été dit, un jour ou l’autre, béni ? J’ai, sous les yeux, quelques éléments de réponse : l’empereur d’Allemagne, Frédéric III (1831-1888) souffrait vraisemblablement de violentes crises de migraine (il est décédé des suites d’un cancer du larynx, ça, c’est avéré ; quant à la migraine, je ne sais pas). Bref, la légende nous explique que le chardon béni aurait été adressé des Indes à l’empereur comme présent antimigraineux. Du succès que cette plante aurait obtenu, elle acquit, dit-on, le surnom de « bénie » (ou « bénite »), ce qui est, bien entendu, parfaitement faux : le botaniste allemand Joseph Gärtner lui avait déjà attribué le nom de Carduus benedictus dès 1790 et Léonard Fuchs celui de Carduus sanctus au XVI ème siècle. Et d’ailleurs, puisque nous y sommes, mettons au clair un point précis : dans la plupart des ouvrages qui osent ouvrir leurs pages au chardon béni, on trouve, invariablement, deux orthographes : celle que j’ai choisie, « chardon béni » et cette autre, « chardon bénit ». Pour être bénit (comme l’eau), il faut avoir été « consacré au culte par des bénédictions ». Et lorsque l’acte de consécration n’apparaît pas, l’on ôte le « t » final et l’on opte pour l’adjectif béni. C’est donc à un chardon laïc auquel nous avons affaire.

Le chardon béni est une plante annuelle endémique au pourtour de la mer Méditerranée et des pays qui voisinent avec la grande Bleue, comme la Perse et l’Afghanistan, appréciant les sols chauds, secs et arides, calcaires, sablonneux et pierreux. Si jamais vous le découvrez en dehors de cet habitat, c’est que vous avez affaire à un spécimen échappé des jardins (ou il est parfois semé comme plante ornementale) ou d’anciennes cultures (à l’instar des quelques pieds de fenouil aux abords d’une ruine médiévale).
Plante de taille moyenne, il est rare que ce chardon dépasse les 50 cm de hauteur, mais il y parvient néanmoins grâce à une tige dressée, parfois ramifiée, dont l’aspect lanugineux et la couleur rougeâtre sont une clé qui permet mieux son identification. Ses feuilles, à nervures plus claires que le limbe et saillantes à l’envers, sont généralement de couleur vert pâle : dures, coriaces et alternes, elles sont dentelées et équipées d’une « épine » à l’extrémité de chaque dentelure. Enserrant les capitules jaunes comptant 20 à 25 fleurons, se déploient des bractées rougeâtres elles aussi et également épineuses. Velus et collants, ces capitules s’épanouissent du printemps (avril-mai) à l’été (juillet-août), et tardent parfois jusqu’à l’entrée de l’automne. S’en échappent, dès qu’ils sont mûrs, des akènes longitudinalement striés et dont les soies qui les surmontent doivent difficilement leur permettre de se disperser par la voie des airs…

Le chardon béni en phytothérapie

Ce joli végétal trouve ses équivalents thérapeutiques parmi les plantes suivantes : la grande gentiane jaune (Gentiana lutea), la petite centaurée (Centaurium erythraea), le ményanthe (Menyanthes trifoliata) et la centaurée chausse-trape (Centaurium calcitrapa), qui, bien que plus ou moins bien connues les unes et les autres, se caractérisent toutes par la présence, au sein de leurs tissus, de principes (très) amers : concernant le chardon béni, son principe amer du nom de cnicine (de la classe des lactones sesquiterpéniques) se présente, à l’état pur, sous la forme d’aiguilles blanches dont la franche amertume qu’elle donne à la plante n’est cependant pas persistante. Après la saveur, passons à l’odeur : celle que dispense le chardon béni à l’état frais est à mettre sur le compte d’une essence aromatique au parfum épicé qui, hélas, disparaît presque intégralement à la dessiccation. Voici sur la question des spécificités. Complétons le profil thérapeutique de la belle en y ajoutant de la résine, de la gomme, du mucilage, du tanin, une huile grasse mêlée à de la chlorophylle, de l’albumine, des flavonoïdes. C’est à peu près tout en ce qui concerne les substances courantes. Parmi les moins fréquentes, notons que le chardon béni peut s’enorgueillir, à bon droit, de posséder lignanes, phytostérols et tyramine (ce qui lui procure une proximité thérapeutique avec l’ergot de seigle hémostatique). Achevons cette liste de principes actifs en y adjoignant divers sels minéraux (dont le fer, le soufre, le calcium, le potassium et le magnésium).
Avant d’en passer aux propriétés et usages, notons que ce sont essentiellement les sommités fleuries du chardon béni qui font l’objet d’une pratique phytothérapeutique, et, de temps à autre, les semences.

Propriétés thérapeutiques

  • Tonique amer, apéritif, digestif, stimulant des sécrétions gastro-intestinales et biliaires, stomachique, vermifuge léger
  • Diurétique, éliminateur de l’urée et de l’acide urique, dépuratif, sudorifique
  • Anti-inflammatoire, sédatif des douleurs rhumatismales et névralgiques
  • Antihémorragique, antihémorroïdaire
  • Antiseptique et désinfectant cutané, cicatrisant, détersif, antiputride
  • Antibactérien
  • Stimulant du système nerveux, reconstituant, réconfortant
  • Expectorant léger
  • Anticancéreux (?)

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : inappétence, atonie et faiblesse gastrique, mauvaise digestion, aérophagie, flatulences, dyspepsie hyposthénique, colique, vomissement des femmes enceintes, anorexie des convalescents
  • Troubles de la sphère respiratoire : pneumonie (à sa fin), catarrhe bronchique chronique, pleurésie
  • Troubles de la sphère hépatique : ictère, obstruction hépatique
  • Troubles locomoteurs : rhumatismes, douleur articulaire ou rhumatismale, névrite
  • Affections cutanées : plaie et ulcère de nature atonique, gangreneuse et/ou cancéreuse, tout autre ulcère de mauvaise nature à la condition qu’il n’ait pas de caractère inflammatoire, abcès, blessure, engelure, zona
  • Troubles de la sphère gynécologique : hémorragie utérine, douleur menstruelle
  • Troubles de la sphère cardiovasculaire : tension artérielle, palpitations
  • Asthénie, atonie et faiblesse générales, anémie, convalescence après maladie infectieuse des voies respiratoires
  • Hydropisie, œdème
  • Fièvres intermittentes, fièvre éruptive (dans la rougeole et la scarlatine), fièvre de Malte (= fièvre « ondulante » ou, terme qui prévaut désormais : brucellose)

Modes d’emploi

  • Infusion aqueuse ou vineuse des sommités fleuries ou des feuilles.
  • Décoction aqueuse ou vineuse des sommités fleuries ou des feuilles.
  • Macération à froid des feuilles dans l’eau ou le vin.
  • Eau distillée.
  • Suc des feuilles fraîches.
  • Poudre de feuilles sèches.
  • Teinture-mère.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Récolte : on cueille la plante entière avant total épanouissement des capitules floraux durant le mois de juin.
  • Séchage : il doit s’opérer dans un lieu sec et chaud, autrement dit en plein soleil ou dans une étuve. Pour ce faire, « on rassemble les feuilles et les sommités fleuries, on en fait des paquets minces que l’on fait promptement sécher », nous explique Cazin (3).
  • Le chardon béni peut s’administrer chez l’homme pour l’ensemble des affections que nous avons listées plus haut, « mais toujours lorsque ces états morbides sont accompagnés d’atonie et sans inflammation interne », précise Fournier (4). On en proscrira l’emploi en cas d’affection rénale et chez l’enfant de moins de sept ans (de sept à douze ans, on diminuera simplement les doses de moitié).
  • Une surconsommation de chardon béni peut occasionner nausée, vomissement et irritation gastro-intestinale.
  • Si l’on trouve le chardon béni loin de ses terres natales, c’est qu’il signale parfois l’emplacement proche d’une ancienne culture : ainsi procédait-on encore il y a un siècle en Allemagne, le chardon béni venant en remplacement du houblon dans l’industrie brassicole. Cette culture en grand fut aussi l’occasion d’exprimer l’huile végétale (24 à 28 %) contenue dans les semences de cette plante qui forment, de plus, un très bon tourteau pour le bétail.
    _______________
    1. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p. 254.
    2. Ibidem.
    3. Ibidem, p. 253.
    4. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 245.

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Le lilas (Syringa vulgaris)

Qui ignore le lilas, ce gracieux hôte des haies et des clairs bosquets ? Il est, à l’instar du coquelicot et de la marguerite, de ces végétaux dont on connaît nécessairement l’existence sans pour autant verser dans la botanique pure et dure. Pourtant, il n’en fut pas toujours ainsi, puisque le lilas est d’implantation récente en Europe occidentale. Lui qui semble avoir été introduit en Espagne peu avant l’an 1000 par les Arabes, a également suivi une voie alternative bien qu’empruntée plus tardivement. Mais ce premier point d’arrivée ne nous dit rien du point de départ, hormis qu’il semble se situer plus à l’est. A l’est, oui, c’est exact, mais pas en Inde ni en Chine comme on peut parfois le lire ici ou là. Celui qu’en 1554 Matthiole ne connaît qu’en 2D provient du sud-est de l’Europe, à savoir la Transylvanie et les Balkans, ainsi que d’une partie de la Turquie, de cette région qui fait face à la Thrace : la Bithynie, sur la mer Noire. C’est d’ailleurs de Constantinople, sous l’impulsion du botaniste flamand Ogier Ghislain de Busbecq (1522-1592), que le lilas fut rapporté, en compagnie de deux autres plantes bien acclimatées sous nos latitudes aujourd’hui : la tulipe et le marronnier d’Inde (cela explique aussi les cultures hollandaises non seulement de tulipes mais aussi de lilas dès le XVII ème siècle, bien que l’introduction du lilas en Europe de l’Ouest semble se situer dans les années 1560). Quoi qu’il en soit, à la toute fin du XVI ème siècle, il est présent dans grand nombre de jardins européens, et apparaît dans les œuvres de Rembert Dodoens, Matthieu de Lobel, Charles de l’Escluse, etc. Contrairement à d’autres végétaux, il ne semble pas avoir trop pâti de distorsions linguistiques qui le rendraient méconnaissable, du moins sur le papier : le persan lilaq ou nilak, qui sont deux termes dont on dit qu’ils font référence à la couleur des fleurs de cet arbuste, ainsi que l’arabe lilâk, ont été transportés, par l’intermédiaire du portugais lilâs et de l’espagnol lilac, jusqu’à nous, sans énormément de déformation. Quant à son nom latin, Syringa, il proviendrait du grec syrinx, qui désigne la flûte, pour la raison qu’avec les rameaux de lilas l’on fabriqua de ces instruments à vent, comme cela fut probablement le cas en Crète, où le nom indigène du lilas – seringa – prévalait au XVI ème siècle.

Le lilas appartient à l’étrange famille botanique des Oléacées qui comprend dans ses rangs ce solide guerrier qu’est le frêne, cet arbre chaste – l’olivier – dont on tire une huile vierge, ce rempart invisible qu’est le troène, enfin deux espèces remarquables par leurs fleurs très parfumées qu’il est pourtant impossible de ranger dans le même panier : d’une part, le jasmin, lascif, langoureux, invite à l’amour, et cet autre ornemental-là, le lilas, qu’on ne peut pas aligner sur le même plan symbolique que son cousin prisé en parfumerie. Mais le lilas ne partage ni la fatuité ni la vanité du jasmin, il a beau disperser son parfum autant qu’il peut au printemps, il s’avère que ce parfum est non extractible par les moyens habituels. Il faut donc l’imiter et le recomposer synthétiquement. C’est ainsi qu’on dit que le lilas est muet : il ne se livre pas, enfin pas à la manière de la plupart des autres fleurs à parfums. Peut-être peut-on entrapercevoir là le rôle symbolique qu’on lui a fait jouer à travers le langage des fleurs, qui nous explique qu’un bouquet de lilas livré à une jeune fille, surtout s’il s’agit de lilas blanc, signifie le statut virginal de cette jeune fille : c’est là une manière de lui adresser, même de loin, ses hommages, c’est-à-dire les premiers signes par lesquels se manifestent un amour. A la suite de quoi, si les fleurs du bouquet virent au mauve, on entre dans une dimension supplémentaire : une demande en mariage est en vue : « Parce que le lilas vient de Perse, cette pratique porte le nom d’envoi de ‘lettres persanes’. Elles sont le prélude bénéfique à une union » (1). Plus synthétiquement, l’on peut dire que le lilas englobe les amours adolescentes ainsi que les premiers émois ou troubles amoureux : ça reste tout de même relativement chaste. Pourtant, le lilas, sans pour autant être exubérant, participe de l’éclosion printanière, c’est du moins ainsi qu’il m’apparaît dans un très célèbre conte d’Andersen, Le vilain petit canard : « il se trouvait dans un grand jardin où les pommiers étaient en fleur, où les lilas embaumaient et laissaient pendre leurs longues branches vertes […] Et les lilas inclinaient leurs branches jusque dans l’eau, devant lui, et le soleil brillait, chaud et bon, alors ses plumes bruirent, son col flexible se dressa, et il exulta de tout son cœur : ‘Je ne rêvais pas de tant de bonheur quand j’étais le vilain petit canard !’ » (2). Il est vrai, comme le rappelle, narquois, Gustave Flaubert, que le lilas « fait plaisir parce qu’il annonce l’été » (3). Plus sérieusement, que le lilas jalonne, chez Andersen, la voie de celui qui, se métamorphosant, devient cygne, doit nous interroger. Il ne s’agit pas là que d’un simple décor. A l’instar des poèmes de la Britannique Felicia Hemans (1793-1835), il y a plus qu’un simple parfum dans le lilas : n’y aurait-il pas, en lui, comme quelque chose d’un peu « fée » ?

Arbuste (2 m), voire petit arbre (10 m), le lilas se reconnaît par ses feuilles cordiformes longuement pétiolées, simples, opposées une à une. Au printemps (avril-mai), il se distingue par des grappes de fleurs dont la corolle porte quatre lobes soudés, et dont la couleur va du blanc le plus immaculé à plusieurs tonalités de mauve auxquelles le lilas a donné son nom. Ces « fleurs sécrètent un abondant nectar, mais les abeilles, en raison de la longueur et de l’étroitesse de la corolle, n’y ont accès que si celle-ci est préalablement percée par les bourdons sauvages » (4). Heu… ^_^ Y a-t-il quelque chose de sexuellement implicite derrière tout cela, ou bien est-ce moi qui ai l’esprit placé en-dessous de la ceinture d’Aphrodite ? En tous les cas, il y a bien fécondation, puisque naissent, un peu plus tard, des fruits capsulaires, ovoïdes et pointus de 10 à 15 mm de longueur. A l’intérieur, se trouvent des graines plates équipées d’une aile leur autorisant la pratique de l’anémochorie.

Si j’ai une véritable tendresse pour le lilas, c’est parce que c’est sur lui qu’il y a longtemps j’ai été initié à la greffe par ma grand-mère paternelle. Il y avait, non loin de son jardin, une haie vive presque sauvage de laquelle émergeaient de temps à autre quelques touffes de lilas. Le premier travail, et non des moindres, consista pour moi à extraire de cet embrouillamini végétal sur lequel régnait la tortue grecque de l’ancienne école primaire attenante, un petit pied de lilas pour le transplanter dans le jardin de ma grand-mère. Après quelques arrosoirs et craintes de le voir dépérir, ce petit lilas a finalement réussi son intégration. Mais il n’était pas encore question de procéder à une greffe, opération qui fut reportée à l’année suivante. Nous effectuâmes donc ce que l’on appelle une greffe en écusson, probablement l’un des plus sûrs moyens d’enter un végétal. Pour cela, il faut inciser l’écorce d’une tige porteuse en forme de T, puis on soulève délicatement cette écorce pour y glisser « l’œil » à greffer, c’est-à-dire un bourgeon provenant d’un autre lilas. Puis on ligature au raphia. Et l’on prie pour que cela fonctionne. Dans mon cas, cette greffe me permit d’obtenir un lilas double : celui d’origine, le porteur donc, aux fleurs mauve foncé soutenu, et le porté, aux fleurs blanches comme neige. L’effet était saisissant.

Le lilas en phytothérapie

Quoi ? Si, si. Il n’y a pas de quoi en remplir un bouquin, mais il est quelques petites choses à dire à ce sujet, et, tout comme Cazin avant, moi, « je n’ai pas cru devoir les passer sous silence : c’est une obole jetée dans le trésor de la thérapeutique indigène » (5).
Les fleurs du lilas, si elles sentent divinement bon au printemps, c’est parce qu’elles contiennent, on s’en doute, une essence aromatique qu’aucun procédé (hydrodistillation à basse pression, enfleurage…) n’a réussi à extraire correctement : c’est une caractéristique propre à ce qu’on appelle les fleurs muettes comme le chèvrefeuille ou la tubéreuse. Donc, oui, l’huile essentielle de lilas est l’invention d’un escroc. Gare… Dommage. Parce qu’avec le lilas, il va falloir se contenter de quelque chose de bien moins agréable qui fait fuir jusqu’aux insectes eux-mêmes qui, à l’exception de quelques-uns, n’attaquent pas cet arbuste, de même qu’il n’est pas consommé par le bétail en raison d’une amertume bien trop grande présente dans les fleurs et les feuilles, mais surtout dans les capsules encore vertes et les semences qu’elles contiennent (on comprend pourquoi). Ce principe très amer, soluble dans l’eau et dans l’alcool, s’appelle la syringopicrine. Quant à la syringine, elle est parfaitement insipide, ce qui ne veut pas dire inoffensive : présente également dans l’écorce de son cousin le troène, la syringine du lilas sait se montrer hypotensive. Hormis ces quelques données, mentionnons tout de même que l’écorce, les bourgeons, les feuilles et les capsules du lilas contiennent diverses enzymes (émulsine, invertine) ainsi que des substances édulcorées (mannitol, saccharose).

Propriétés thérapeutiques

  • Fébrifuge (succédané du quinquina)
  • Tonique amer
  • Décongestionnant hépatique
  • Antinévralgique
  • Astringent
  • Hypotenseur

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : atonie digestive, diarrhée, colique, flatulences, dysenterie infantile
  • Troubles locomoteurs : algie rhumatismale, rhumatismes articulaires, goutte
  • Congestion hépatique
  • Maux oculaires (?)
  • Neurasthénie (?)
  • Fièvres intermittentes, états fébriles, malaria

Modes d’emploi

  • Infusion de feuilles fraîches.
  • Décoction de feuilles sèches, d’écorce ou de capsules vertes.
  • Macérat huileux de fleurs ou de feuilles sèches.
  • Application oculaire de feuilles fraîches.
  • Teinture-mère.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Attention aux autres « lilas » botaniques qui n’en sont pas : le lilas de Chine ou lilas de Perse (Melia azedarach), le lilas d’Espagne (Centanthrus ruber), le lilas des Indes (Lagerstroemia indica). Ici, le mot lilas est abusivement utilisé, à l’instar du mot thé qui a servi à forger bien des noms vernaculaires par exemple.
  • Le bois très dur à grain fin du lilas se prête bien à la confection de petites objets de marqueterie, comme le buis. De plus, il se polit très facilement.
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    1. Pierre Canavaggio, Dictionnaire des superstitions et des croyances populaires, p. 147.
    2. Hans Christian Andersen, Contes, pp. 129-131.
    3. Gustave Flaubert, Dictionnaire des idées reçues, p. 62.
    4. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 570.
    5. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p. 540.

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La scille maritime (Urginea maritima)

Synonymes : scille officinale, squille, urginée scille, oignon de mer, oignon maritime, oignon rouge, scipoule, charpentaire, ornithogale de mer.

La scille que, par ailleurs, on nomme squille… Ce qui a valu, de ma part, une bonne pétarade, m’emportant, comme ça m’arrive parfois, de manière brève mais grandiose ! La squille ? Non mais il est fou, lui ! Quelle squille ?
Il faut dire que j’avais, il y a encore quelques temps, une représentation mentale de la squille qui ne collait pas du tout à la scille, hormis la caractéristique qu’ont en commun scille et squille : celle d’être maritimes (bon, l’une vit dans l’eau, l’autre en bordure, on va pas chipoter). La squille qui vit dans l’eau, c’est pas un engin avec des feuilles, et tout, et tout, etc. Quoi que… Quand on observe l’individu en question… La squille, on l’appelle aussi mante-crevette, c’est dire si elle s’y connaît dans l’art du camouflage, ce qui lui permet de se fondre dans le paysage qui forme le plus clair de ses jours… Nan !… C’est juste que c’est une chasseuse hors pair, ultra rapide, que ses gestes sont indécelables pour l’œil humain décidément trop mou. Donc, mante aquatique (à ne pas confondre avec la menthe aquatique, Mentha aquatica), caparaçonnée, plus rapide que… Mais qu’est-ce que je raconte, moi !? La squille maritime est un crustacé marin dont à l’observation attentive des yeux l’on peut se dire que c’est à raison qu’ils ont évoqué à certains ceux de cette divinité teigneuse appelée Typhon. Quand on voit comment on a parfois figuré le bestiau, on comprend mieux pourquoi. Bref, tout cela pour dire qu’en Égypte, la scille – la plante cette fois-ci – était consacrée à ce même dieu et portait aussi le nom « d’œil de Typhon » (ainsi apparaît-il dans le papyrus Ebers bien connu, daté du XVI ème siècle avant J.-C.). Est-il possible qu’on ait vu dans ce gros oignon côtier la figuration d’un œil ? Et si tel est le cas, sa réputation devait être considérée telle qu’elle reflète celle de Typhon, divinité par forcément reconnue pour incarner la courtoisie même. Loin d’être accort, Typhon est une bestiole malfaisante, dont la scille se rapproche peut-être de par son caractère mordant et agressif, si mal accommodée. Ceci dit, on tenait suffisamment cette plante en estime pour, en son honneur, avoir consacré un temple à Péluse, en Basse-Égypte, ville qu’on appelle aujourd’hui Port-Saïd, et qui était, en ces temps anciens, un très important centre brassicole. Alors bon, des fois, on se pose des questions…

A votre gauche, la squille maritime (Odontodactylus scyllarus) et à droite, le dieu Typhon.

Plus largement, on remarque la présence dans la pharmacopée égyptienne de la scille, et comme c’est une plante méditerranéenne, elle n’a pas échappé aux Grecs dont la péninsule baigne littéralement dans l’eau salée. On trouve sa trace dans le Corpus hippocraticum sous le nom de skilla, de même que chez Théophraste, Dioscoride et Galien. Dioscoride, qui a remarqué la propriété caustique de la scille en interne à l’état frais, en déconseille l’emploi en cas d’ulcération d’un quelconque organe, ce qui est fort avisé, compte tenu de son acuité et de son amertume : pour les diminuer, Dioscoride propose de l’utiliser cuite plutôt que crue, afin de pouvoir en user par voie interne sans dommage. Ainsi fait-on cuire à plusieurs eaux les tuniques du bulbe de scille, avant de les mettre à sécher : c’est par ce seul biais, à en croire Dioscoride, que l’on peut envisager d’en confectionner huile, vin et vinaigre « scillitiques », administrables en diverses occasions : faiblesse d’estomac, vomissement, toux, ictère, hydropisie, morsure de vipère, engelure et gerçure des pieds, etc. La vertu diurétique de la scille est largement connue durant l’Antiquité, ainsi que celle qu’on dit cardiotonique. La scille, bien avant que la digitale pourpre ne soit de mise sur la question du traitement des affections cardiovasculaires, a été, en Europe, et jusqu’au Moyen-Âge, le seul médicament cardiotonique employé en médecine : par exemple, si le Capitulaire de Villis mentionne la scille – pour étonnant que cela soit –, aux environs de l’an 800, comme plante recommandable, l’école de Salerne vante les qualités de la scille dite rouge, l’Arbolayre réitère les vertus diurétiques de cette plante à la fin du XV ème siècle, tandis qu’à la même époque, l’ouvrage de Johannes de Cuba – Gart der Gesundheit (alias Le jardin de santé ou Hortus sanitatis) présente une qualité propre à la scille dont on n’a pas encore parlé : son action foudroyante sur les rats, qui lui vaut le sobriquet latin de cepe muris (= « oignon de rat ». Toxique mortelle, elle l’est pour les rongeurs en général, mais aussi pour les chiens et les chats.)
Par la suite, alors qu’on découvre les vertus cardiotoniques et diurétiques de la grande digitale, on redécouvre les mêmes propriétés chez la scille au milieu du XVIII ème siècle (Van Swieten, Home, etc.) après une période d’absence des recettaires. Mais le potin qu’on fait au sujet de cette sombre belle plante des sous-bois va marquer l’essor définitif du gant de notre-dame au détriment de cet oignon méditerranéen dont l’usage est finalement resté circonscrit et contigu à son aire d’origine.

Comme toutes les plantes à action vive plus ou moins prononcée, la scille maritime n’a pas échappé à diverses vocations « magiques » : parce que « caustique » (et donc chaud), on a voulut voir dans l’oignon de scille une substance au pouvoir aphrodisiaque, aspect accentué par sa forme globulaire : la scille véhicula donc des symboliques de fécondité et de fertilité. D’ailleurs, « les momies des femmes égyptiennes, comme nous l’apprend Angelo de Gubernatis, la tiennent souvent à la main [comme] symbole probable de génération perpétuelle » (1), ce qui ne se peut bien comprendre si on ne prend pas la peine d’observer attentivement les différentes tuniques qui habillent ce bulbe. Mais il s’agit là d’un des moindres de ses pouvoirs, la scille étant davantage réputée pour sa qualité apotropaïque dont le principal volet est synthétisé ainsi par Dioscoride : « La scille pendue sur la porte des maisons, les engarde du charme » (2). De cette manière, ou plantée à l’entrée des habitations, la scille était censée en détourner les esprits mauvais, le mauvais sort (fascinatio). Elle agissait de même si on l’installait à proximité des tombes.

D’un gros bulbe vivace à l’intérieur rougeâtre ou blanchâtre qui émerge un peu du sol s’érige une longue et robuste hampe florale dont la taille se situe très souvent entre 100 et 150 cm, et au sommet de laquelle s’égrainent de très nombreuses fleurs blanches étoilées. A la base, de très grandes feuilles (50 à 80 cm de longueur) entourent la tige florale. Épaisses et luisantes, elles sont aiguës en leur extrémité.
Cette plante qu’on dit méditerranéenne généralement, est cependant nommée par Cazin comme présente en Bretagne ainsi qu’en Normandie. Pourtant, force est de constater que, en France, sa présence est attestée certaine dans les seuls départements du Var et des Alpes-Maritimes (ce qu’indiquait déjà Fournier il y a 80 ans), sans qu’il soit jamais fait mention d’une répartition extra-méditerranéenne, alors qu’en d’autres lieux (sud de l’Espagne, Afrique du Nord, Syrie, Sicile…), elle abonde.

La scille maritime en phytothérapie

Ayant pour principale fonction le stockage, le bulbe de la scille maritime (dont le poids fréquent de 3 à 4 kg peut parfois parvenir au double) est constitué d’écailles parcheminées rappelant assez celles de la jacinthe dont on a tous, au moins un jour, piqué le bulbe de quelques cure-dents pour lui faire faire trempette dans un bocal de verre empli d’eau. De même qu’à un oignon culinaire (Allium cepa) nous ôtons les « pelures » supérieures coriaces et incomestibles, procédons à l’identique avec la scille, puisque ce qui nous intéresse chez elle, ce sont les tuniques intérieures, ou plus précisément des écailles charnues de couleur blanche ou rose, ce qui a valu à la scille d’être déclinée selon deux variétés médicinales :

  • La scille rouge ou scille mâle, originaire de la péninsule ibérique et fréquemment usitée en France ;
  • la scille blanche ou scille femelle, d’Italie, qu’on préféra en Grande-Bretagne (cette dernière est réputée moins active que la précédente, mais également moins toxique).

Bref, ce qui a intéressé la médecine dans la scille, ce sont les écailles intérieures du bulbe, à l’exclusion des plus centrales. L’odeur forte de la scille rappelle celle de l’oignon mais passe pour être davantage lacrymogène. De saveur tout d’abord douce, le bulbe de scille laisse place à une âcreté et à une amertume dont les papilles gustatives ont le plus grand mal à se défaire (le suc de bulbe de scille frais étant caustique pour la peau – il y occasionne des ampoules –, on peut imaginer ce qu’il peut provoquer sur les muqueuses buccales, nasales et oculaires). Bien sûr, quand on observe la composition biochimique du bulbe de cette plante, on est assuré que ce ne sont ni les sucres (glucose, saccharose, fructose) qu’il contient, ni les mucilages qui sont à l’origine de cette capacité d’enflammer peau et muqueuses, ni d’ailleurs l’oxalate de calcium, comme on l’a parfois imaginé. Encore moins la gomme et le tanin qu’on y croise aussi. Cette causticité est, semble-t-il, à mettre sur le compte de ces substances – scillitoxine, scillipicrine et scilline de Merck (sont-elles les mêmes que les scillarènes A, B et C de Stoll ?), ou plutôt du côté de cette autre matière dont le nom s’inspire de celui du crapaud commun (Bufo bufo), la bufadéniolide, qu’on trouve à hauteur de 0,15 à 2,4 % dans l’oignon de scille ?

Propriétés thérapeutiques

  • Cardiotonique, hyposthénisante cardiovasculaire, diminue les battements cardiaques, ralentit le pouls
  • Diurétique rapide, éliminatrice des chlorures et de l’urée
  • Expectorante, mucolytique
  • Éméto-cathartique (à fortes doses)
  • Irritante cutanée, vésicante, rubéfiante, maturative

En bref, et pour reprendre Botan, l’on peut dire que la scille exerce des « effets très énergiques sur l’appareil urinaire, le cœur, les veines, les organes de la respiration » (3).

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère cardiovasculaire : myocardite, hydropéricardite, insuffisance mitrale et aortique
  • Troubles de la sphère respiratoire : adénopathie trachéobronchique, catarrhe pulmonaire chronique, pneumonie (à sa fin), asthme humide, coqueluche, bronchite, emphysème, pleurésie
  • Troubles de la sphère vésico-rénale : néphrite chronique, néphrite calculeuse, catarrhe vésical chronique, dysurie, oligurie, albuminurie, excès d’urée sanguine
  • Pathologies œdémateuses : anasarque (la scille a été longtemps l’unique remède de l’œdème généralisé en Occident des suites des défaillances du cœur), ascite, hydropisie, rétention d’eau et autres « infiltrations »
  • Affections cutanées : hygroma chronique, engelure

Modes d’emploi

  • Macération vineuse de scille (vin de Trousseau, vin diurétique de la Charité).
  • Vinaigre scillitique.
  • Miel de scille.
  • Extrait hydro-alcoolique.
  • Teinture-mère.
  • Décoction.
  • Poudre.
  • Cataplasme.
  • Pommade.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Récolte : le bulbe de scille se déterre à la fin de l’été ou un peu plus tard, au commencement de l’automne, aux environs de la fin du mois de septembre.
  • Séchage : conseillé, il permet à cet oignon de perdre en piquant et en âcreté (bien qu’il conserve intégralement son amertume). Qu’il se pratique au soleil ou à l’étuve, il doit s’opérer promptement. Cette précaution ne suffit cependant pas à la bonne conservation de la scille qui demeure, une fois sèche, un produit fragile : l’humidité, d’une part, peut la corrompre en favorisant l’apparition de moisissures. D’autre part, le temps : même bien conservée, les propriétés de la scille finissent par s’altérer.
  • Toxicité : contrairement à la digitale pourpre, les principes actifs de la scille s’accumulent moins dans l’organisme, d’autant qu’ils en sont plus rapidement éliminés. Cela ne signifie pas qu’avec la scille on peut faire ce qui nous plaît, puisque, malgré tout, la toxicité de la scille existe bel et bien et s’apparente assez à celle de la digitale pourpre. On la considère comme toxique du cœur, du système nerveux et des muscles (cela explique aussi, en partie, pourquoi cette plante tombée en désuétude n’a presque jamais été répertoriée comme remède domestique, et quand elle a été recommandée dans un cadre médical strict, c’était toujours à brève échéance, il n’était pas question d’envisager des cures au long cours). Après plusieurs désordres qui affectent le tube digestif que la scille enflamme (nausée, vomissement, diarrhée, colique…), c’est au tour du tissu rénal de subir les conséquences d’une intoxication. Peuvent alors apparaître hématurie, anurie et/ou strangurie. A ce stade, on peut voir se produire une gangrène rénale et gastro-intestinale, à quoi s’ajoutent parfois une cardialgie, des mouvements de nature convulsive et de l’agitation, avant de parvenir au coma et, enfin, au décès.
  • Autres espèces : la scille à deux feuilles (Scilla bifolia) et la scille lis-jacinthe (Scilla lilio-hyacinthus). Ces deux plantes se distinguent très nettement de la scille maritime en ce sens qu’elles sont continentales, s’abritant dans les frais sous-bois européens. Leurs dimensions sont aussi moins spectaculaires que celles de la scille maritime à l’allure de « monstre ».
    _______________
    1. Angelo de Gubernatis, La mythologie des plantes, Tome 2, p. 342.
    2. Dioscoride, Materia medica, Livre II, chapitre 164.
    3. P. P. Botan, Dictionnaire des plantes médicinales les plus actives et les plus usuelles et de leurs applications thérapeutiques, p. 183.

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Les asphodèles

Il ressort bien peu de chose de la très courte rubrique que Fournier concède aux asphodèles en général. Et nous ne sommes guère plus chanceux avec Cazin, qui n’accorde qu’une demi page à un asphodèle (oui, le mot asphodèle est masculin) qui n’est cependant pas le plus connu (c’est-à-dire l’asphodèle blanc, Asphodelus albus), mais celui que l’on dit rameux, Asphodelus ramosus, qui se distingue essentiellement de l’asphodèle blanc par une tige ramifiée, « mais elle est tout à fait inusitée de nos jours comme médicament », explique-t-il (1). Et ce n’est pas non plus chez Botan qu’on trouve la pitance nécessaire pour rassasier cette fringale au sujet de l’asphodèle : « Cette dernière [nda : la racine] est employée en décoction par les Arabes, à l’extérieur pour guérir toutes espèces d’ulcération. Inusitée, mais pourrait rendre des services comme détergent interne et externe » (2). De l’ensemble de ces lectures, nous pouvons cependant confirmer que l’asphodèle (en général) est pourvu de quelque utilité : médicinale ? Très peu : on l’a dit diurétique, purgatif, apte à résoudre les ulcères (par le biais de décoction en lavages et de cataplasme), à éliminer la gale, etc. Le peu d’emploi qu’on en fait marque-t-il la possibilité de la toxicité de cette plante ? Pas du tout ! Même si son caractère comestible est encore discuté : les goûts d’hier sont-ils les mêmes que ceux d’aujourd’hui ? Puis-je prétendre détenir le même type d’estomac que Cro-Magnon, par exemple ? Sans remonter jusque là, des substances parfumées comme le musc et la civette étaient fort prisées il y a tout juste deux siècles. A l’heure actuelle, elles vaudraient sans doute une bonne part de répulsion à leur approche (sinon une paire de claques ^^). Pour en revenir à l’asphodèle, nous confirmons que la présence de saccharose, de fructose, de glucose et de substances amylacées au sein de ses bulbes font qu’ils se prêtent à la cuisson alimentaire, se préparant à la manière des pommes de terre, des salsifis, ou encore des scorsonères. Une fois desséchés et pulvérisés, ces mêmes rhizomes fournissent une « farine » dont on peut tirer, en la mêlant à celle de froment, un pain nourrissant, ce qui constitue un intéressant succédané aux pommes de terre en temps de disette. Si l’homme s’en est bien désintéressé, il reste que les bulbes d’asphodèle, là où cette plante est suffisamment abondante pour en supporter l’extraction, permet d’obtenir un aliment à forte valeur nutritive que ne dédaigne pas le bétail. Mais force est de constater qu’« on n’attribue plus aujourd’hui de propriétés thérapeutiques aux différentes espèces d’asphodèles » (3). Ni alimentaire du reste. Mais alors, que reste-t-il aux asphodèles ? Ces plantes devraient bien avoir quelque action, non ? C’est bien ce qu’on apprend lorsqu’on prend le temps de jeter un regard sur des textes beaucoup plus anciens : de l’asphodèle, on faisait déjà grand cas au temps d’Homère et d’Hésiode. C’est l’une des plantes héroïques des Anciens, considérée, avec la mauve, comme plante alimentaire des origines, tel que le suggère le poète Hésiode (qu’on dit également médecin) dans Les travaux et les jours : « On peut tirer un bon parti de la mauve et de l’asphodèle ». En effet, selon Théophraste, l’asphodèle « donne beaucoup pour la nourriture : la tige est comestible rôtie, la graine grillée et surtout la racine avec des figues ». Pline, surenchérissant, indique : « on mange dans l’asphodèle et la graine grillée et le bulbe, qu’on fait rôtir sous la cendre ; et on y ajoute du sel et de l’huile ; écrasé encore avec des figues, il donne, d’après Hésiode, un mets très agréable. » Si pour Théophraste et Pline l’Ancien l’asphodèle est un aliment aux grandes propriétés nutritives, il apparaît que pour Galien, point trop n’en faut : bien que comestible, ce bulbe se prête mieux à une pratique alimentaire après qu’il ait séjourné un certain temps dans l’eau douce, ce qui a pour fonction, sans doute, de séparer de la plante son âcreté naturelle. En reconnaissance des services alimentaires et nutritifs que cette plante aurait rendus aux Anciens, l’historien grec Plutarque relate le fait qu’il était offert « au sanctuaire d’Apollon Génétor, à Délos ‘‘la mauve et la fleur d’asphodèle comme souvenirs et comme spécimens de la nourriture primitive’’ » (4). Elle tient même du miracle pour les pythagoriciens, tant pour couper la faim que la soif (faciliterait-elle donc ainsi l’ascèse ?) Saine et frugale plante des sages, elle ne pouvait que posséder d’importantes vertus thérapeutiques sur lesquelles bien des auteurs antiques se sont arrêtés, dont le plus ancien semble être Théophraste : la description qu’il en fait rappelle assez l’asphodèle rameux (mais ne jugeons pas trop vite une chose à l’envergure de notre propre savoir, il y a un risque élevé d’être à côté de la plaque…). On trouve bien d’autres mentions relatives à l’asphodèle, éparpillées chez Aetius, Alexandre de Tralles, Paul d’Égine, Oribase, le pseudo-Apulée, etc. De tous ces auteurs, on se rappellera des vertus emménagogues de l’asphodèle, mais aussi de son aptitude efficace face aux douleurs auriculaires et à celles des membres inférieurs, les affections hépatiques, l’alopécie, etc. A cela, nous pouvons ajouter, en lisant Galien, des choses assez similaires et qui, contrairement aux deux autres auteurs qui l’ont précédé – Dioscoride et Pline l’Ancien – ne confinent pas à l’exubérance. A la lecture du seul Dioscoride, on sent davantage grandir encore cette sensation d’éparpillement, de copier-coller massif, formant assemblage de données disparates agencées sans rime ni raison. Avec Pline, c’est pire encore. A eux deux, ils en disent beaucoup plus long sur l’asphodèle que les différents auteurs dont nous avons déjà évoqué le travail plus haut. Mais Pline est un compilateur. Avec lui, tout y passe : le rhizome, le bulbe, la tige, la feuille, la graine, rien ne se perd dans l’asphodèle plinien. Toutes ces parties sont apprêtées de différentes manières : décoction dans l’eau et le vin, infusion dans le vin, le vinaigre et le miel, poudre de rhizome, suc frais, etc. Enfin, un fatras dans lequel il est bien difficile de déceler l’ombre d’un fil conducteur, l’asphodèle étant le remède permettant de soigner de si nombreuses affections qu’en établir la liste me donne le tournis : très franchement, la très longue (et surtout absconse) notice que Pline accorde à l’asphodèle ressemble à s’y méprendre à un de ces textes qui vantent le remède x ou y du premier camelot de foire venu. En ce sens, en compulsant Pline, nous ne sommes guère éloignés des différents opuscules d’astrologie botanique qui fleurissaient à la même époque : là, la médecine flirte fortement avec le domaine de la magie. Selon ces traités, l’asphodèle remplissait les fonctions de médicament face aux affections qui suivent, entre autres : douleurs de la rate, des reins, des genoux, des dents (chez les enfants), mal de tête, palpitations, dysenterie, épilepsie, affections cutanées et brûlures, asthénie, etc. Panacée ? Attendez, vous n’avez encore rien vu ! Elle est censée parvenir à guérir les morsures de par ses propriétés antivenimeuses, et représente en outre un antidote sûr contre les poisons végétaux. Tant qu’à faire, ouvrons les vannes en plein : ses pouvoirs magiques supplémentaires résident en ceci : évacuer les peurs nocturnes, lutter contre l’injustice dans les procès, se protéger des bandits de grand chemin et de la baskania, faire « disparaître » ses ennemis. De plus, en tant que plante divinatoire, prophétique, oraculaire, l’asphodèle permet de révéler des secrets et de découvrir l’emplacement de trésors. Malgré tout, « l’asphodèle semble avoir conservé longtemps encore après l’Antiquité la réputation d’être une plante médicinale efficace pour guérir de nombreuses affections » (5).

Dioscoride mentionne quelques informations à propos de la récolte de l’asphodèle qui permettent d’asseoir le fait que cette plante était, pour les Grecs antiques, d’essence nocturne, et peut-être féminine. Il fallait, selon lui, effectuer la récolte de cette plante en soirée, ou mieux durant la nuit, en particulier lorsque la lune était dans sa phase descendante, et surtout de s’en saisir de la main gauche. Pline précise que la racine d’asphodèle devait être arrachée à l’automne, période de sa plus grande efficacité. Puis, ceci fait, il était souhaitable d’exposer durant trois nuits la plante aux rayons des astres avant de la disséquer. Parfois pendant sept nuits consécutives. De plus, si vous cueillez l’asphodèle en parfait état de chasteté, à genoux et avec beaucoup de piété, cela est censé accroître la commisération de la plante à votre égard.
Si l’asphodèle est une plante de la vie à travers les divers aspects que nous venons d’aborder, elle est aussi – bien sûr ! – celle de la mort. Déjà, au VIII ème siècle avant J.-C., Homère jonchait la promenade des morts d’asphodèles. Selon la mythologie grecque, l’Hadès se décompose selon ces trois niveaux :

-Les Champs Élysées (= séjour des bienheureux ; espèce de paradis) ;
-La plaine d’asphodèles ou mieux, pré/prairie/plaine asphodèle, transcription littérale de « asphodelos leimôn » qu’on croise dans l’Odyssée (= sorte de « purgatoire » où les âmes attendent d’être purifiées) ;
-Le Tartare (pour les vilains).

Ainsi les prairies infernales étaient-elles peuplées de ces gracieuses plantes aux fleurs blanches. Cette « plante sera par la suite toujours considérée comme un des rares végétaux à pousser dans ce lieu mythique où ‘‘demeurent les âmes, ces fantômes des défunts’’ dont elle deviendra en quelque sorte l’un des symboles » (6). On a parfois été excessif avec l’asphodèle : de blanc, on l’a fait passer au gris. Écoutons Helmutt Baumann : « Royaume des morts, l’Hadès aux traits lugubres […] donnait asile aux ombres dans une prairie couverte d’asphodèles. Cette fleur pâle, grisâtre, correspond bien à ces lieux, elle donne au paysage un aspect qui convient particulièrement à la tristesse et au néant des Enfers » (7).
Pour une raison que j’ignore, les Anciens – du moins certains d’entre eux – ont allégué le fait curieux suivant : la fleur d’asphodèle aurait un parfum de pestilence, de par sa proximité avec la mort, le cadavre, le tombeau. Est-ce par ce que son parfum est rebutant qu’elle fut imaginée comme seul gazon de l’Hadès, ou bien son positionnement dans la géographie infernale des Grecs anciens a-t-il été à l’origine que, parce qu’il s’agissait d’enfer, cela ne devait que diffuser une odeur peu suave et forcément repoussante ? Autrement dit : la carte détermine-t-elle le territoire, ou l’inverse ? Étonnant, tout cela, lorsque l’on sait que la fleur d’asphodèle possède un parfum proche de celles du jasmin, deux mêmes plantes que Victor Hugo unit en un seul vers :

Jasmin ! asphodèle !
Encensoirs flottants !
Branche verte et frêle
Où fait l’hirondelle,
Son nid au printemps ! (8)

Perséphone, épouse bien connue d’Hadès, ne supportant pas toujours l’odeur empyreumatique que dégageait son époux, ne se couronnait-elle pas d’asphodèles ? Ainsi peut-on siéger durant grande partie de l’année aux Enfers et être pour le moins coquette ! L’asphodèle, mêlé au vin et au miel, n’était-il pas, selon cette formule, reconnu comme aphrodisiaque ? N’est-il pas vrai également que l’asphodèle forme l’un des maillons de la guirlande d’Aphrodite ? C’est du moins ce qu’il ressort du recueil d’épigrammes glanées çà et là par André Ferdinand Herald, largement en-dehors de sentiers bien trop souvent battus. Mais dans La guirlande d’Aphrodite, l’asphodèle occupe l’ultime chapitre dans lequel on côtoie la vieillesse, ce « soir » de la vie, le délabrement inéluctable de la beauté, les rides qui détournent le regard vers les charmes de ces femmes presque encore enfants, douces et rieuses, aux opulentes chevelures parfumées. Ce n’est plus face à la couche extatique que l’on se trouve confronté, mais à celle, funéraire, du naufrage inexorable, de cette chevelure éparse de fils d’argents, fins linéaments qui clament, stridulants, leur désespoir. C’est la tombe, c’est la mort qu’accompagnent ces asphodèles cendrés, bien que Hugo, encore, place entre ses touffes « un frais parfum ». Même Cazin, qui n’est pas forcément spécialiste de cette question, fait référence au caractère agréablement parfumé de l’asphodèle : « Les Grecs et les Romains plantaient l’asphodèle dans le voisinage des tombeaux, avec le lis, la rose, la violette, le narcisse et l’amaranthe. Ils voulaient que la dernière demeure de leurs pères fût constamment parfumée par ces fleurs odoriférantes » (9). Malgré tout, le caractère funéraire de l’asphodèle ne s’est pas perdu en cours de route. Sur leur tombe, les morts recevaient des bulbes d’asphodèle comme offrande, peut-être en guise « de viatique pour la vie immortelle […] S’il était censé donner aux morts la seconde vie immortelle, on comprend mieux le cas qu’on en faisait aussi dans la médecine grecque, comme d’un contre-poison » (10). Et c’est là que ça devient très intéressant ! Par poison, nous pouvons entendre au moins trois choses : le venin des animaux, celui des plantes, enfin, celui émanant d’entités n’étant ni humaines, ni végétales ou animales. Les animaux tels que scorpions et serpents, loin d’être tous venimeux, étaient tenus comme des êtres de nature chthonienne. Aussi plaçait-on de l’asphodèle sous le chevet afin d’en éloigner ces animaux considérés comme provenant du monde souterrain. On faisait de même en dissimulant de l’asphodèle sous l’oreiller. Par ailleurs, cette plante écarte les sortilèges maléfiques lorsqu’elle est plantée devant la porte des habitations, précise Pline, mais aussi ce que l’on appelle démon (11) : l’asphodèle délivre de l’emprise de telles entités. C’est, en partie, grâce à cela que certains antiques astrologues grecs ont attribué à Kronos l’asphodèle, « un dieu sombre, vivant sous la terre et sous les flots des mers, où il règne entouré de dieux infernaux » (12). C’est peut-être, comme le fait remarquer Guy Ducourthial, en raison des éléments souterrains remarquables de l’asphodèle que l’on a fait la déduction qui consiste à associer cette plante au monde d’en-bas, comme si son bulbe en était l’évidente signature.

Du bulbe d’asphodèle, on a tiré autrefois, dit-on, un alcool, de cet alcool même qui, faisant perdre le sens, provoque un état proche de la mort ; ici, la contiguïté avec le monde onirique n’est pas loin. L’asphodèle se rapproche, une fois de plus, du monde souterrain, présenté comme fleur d’ornement de l’autel d’un Dionysos infernal et funéraire, jusqu’à celui qui veille sur le sommeil de Booz endormi, vieillard au déclin de sa vie ; et cette lune – faucille d’or jetée dans le champ des étoiles – qui brille parmi « ces fleurs de l’ombre » que sont les asphodèles, rappelle, encore, la dimension chthonienne et saturnienne de l’asphodèle…


  1. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p. 96.
  2. P. P. Botan, Dictionnaire des plantes médicinales les plus actives et les plus usuelles et de leurs applications thérapeutiques, p. 27.
  3. Guy Ducourthial, Flore magique et astrologique de l’Antiquité, p. 546.
  4. Ibidem, p. 318.
  5. Ibidem, p. 546.
  6. Ibidem, p. 318.
  7. Helmutt Baumann, Le bouquet d’Athéna, p. 67.
  8. Victor Hugo, La prière pour tous, VII, mai 1830.
  9. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p. 96.
  10. Angelo de Gubernatis, La mythologie des plantes, Tome 2, p. 28.
  11. A sans doute bien différencier des antiques daïmones grecs, qui n’ont aucun rapport avec les diables du christianisme. Le daïmon est avant tout un « pouvoir », un être surnaturel intercesseur entre les hommes et les divinités ; parfois on le présente comme une puissance divine.
  12. Guy Ducourthial, Flore magique et astrologique de l’Antiquité, p. 322.

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L’huile essentielle d’arbre à thé (Melaleuca alternifolia)

Myrtacée d’assez petite taille (très souvent 3 à 4 m ; davantage en milieu sauvage : 10 m), l’arbre à thé est originaire d’Australie, principalement de ces deux grandes régions situées à l’est que sont la Nouvelle-Galles du sud et le Queensland. Cousin des eucalyptus et d’autres melaleucas (niaouli, cajeput, avec lesquels il ne faut pas le confondre), l’arbre à thé affectionne plus particulièrement les zones marécageuses et côtières, enfin des zones humides desquelles émergent ses rejets lorsque le tronc principal vient à disparaître, ce qui n’est pas si simple, son bois très dur étant quasiment imputrescible et qui plus est protégé par une épaisse écorce ignifugée dont la pellicule la plus extérieure, qui se détache en fines lanières, ne doit en aucun cas nous faire croire à une quelconque fragilité de cet arbre, souvent arbuste, à l’allure de gringalet. De même que ses rameaux réclinés au feuillage plumeux qui donnent une impression de grâce et de légèreté. Quand on y regarde de plus près, l’on se rend compte que les feuilles linéaires et lancéolées de l’arbre à thé sont de nature très coriace. A leur surface, de nombreuses glandes à essence sont visibles : il suffit de les froisser brusquement pour qu’elles dégagent une odeur aromatique forte qui contredit l’apparente sensation de faiblesse que véhicule l’image de cet arbre somme toute gracile, dont les fleurs blanches très parfumées, aux nombreuses étamines, augmentent davantage cette impression. Enfin, sa résistance avérée aux parasites achève de déconstruire le portrait erroné de l’arbre à thé qui ne doit pas être jugé sur son envergure, laquelle ne permet pas de soupçonner quelle formidable force s’abrite au sein de cet arbre finalement assez banal.

Cet arbre a été découvert par le capitaine Cook au XVIII ème siècle lors de l’une de ses expéditions dans le Pacifique. Traditionnellement, l’arbre à thé a été d’usage chez les indigènes australiens bien avant l’arrivée des colons. On utilisait les feuilles pour désinfecter l’eau de boisson ainsi que pour traiter les plaies, les brûlures et autres coupures à l’aide de cataplasmes. Les maladies cutanées ainsi que les affections de la sphère respiratoire étaient également traitées par l’emploi des feuilles de l’arbre à thé. Malheureusement, bien peu de ces savoirs ancestraux nous sont parvenus, du fait que d’immenses pans de la culture aborigène ont disparu avec ces populations, sous l’impulsion délétère de l’homme blanc. L’arbre à thé est donc un témoin muet de ce désastre : en 1770, James Cook rapporte des feuilles de cet arbre en Europe. On lui donne alors le nom anglais de tea tree du simple fait que, lors du voyage de retour, les marins l’utilisèrent comme ersatz de thé. Depuis, le nom est resté bien que l’arbre à thé appartienne à une famille botanique strictement distincte de celle du théier asiatique.
Les vertus thérapeutiques de l’arbre à thé ne semblent pas avoir intéressées le capitaine Cook puisqu’il faudra attendre les années 1920-1923 avant de voir naître toute une série d’études australiennes au sujet de son huile essentielle et de ses propriétés bactéricides qui furent alors testées sur de nombreuses souches. Durant la Deuxième Guerre mondiale, l’huile essentielle d’arbre à thé fut utilisée pour soigner les blessures des soldats australiens. Mais que le chemin aura été long entre l’usage traditionnel millénaire et l’utilisation thérapeutique moderne de cette huile essentielle par les descendants des colons ! La préciosité thérapeutique de cette substance a amené la culture en grand de l’arbuste qui la produit, ainsi l’arbre à thé est-il cultivé sur de nombreux hectares australiens, et s’est même déployée à d’autres pays : l’Inde, la Malaisie, la Nouvelle-Calédonie, l’Afrique du Sud et Madagascar.
Dans les années 1960, le docteur français Jean Valnet évoquera, dans son ouvrage L’aromathérapie, se soigner par les huiles essentielles, le niaouli et le cajeput, mais, curieusement, il fera l’impasse sur l’huile essentielle d’arbre à thé, chose d’autant plus étonnante qu’aujourd’hui cette huile essentielle est considérée comme un must qu’on se doit de posséder aux côtés de l’huile essentielle de lavande fine et de l’essence de citron.

L’huile essentielle d’arbre à thé en aromathérapie

Feuilles fraîches et petits rameaux forment l’ensemble de la matière première distillable de l’arbre à thé. La vapeur d’eau à basse pression prend environ trois heures de temps pour emporter une fraction aromatique dont la proportion se situe, en général, entre 1 et 2 %. Le produit final est une huile essentielle liquide et mobile, incolore à jaune très pâle, d’odeur forte, « terpinolée » ou « terpénique » disent certains, ce qui, grosso modo, ne veut pas dire grand-chose. Mais ces deux termes s’expliquent en raison de la composition biochimique de cette huile essentielle qui s’équilibre entre les monoterpènes (environ 40 %) et les monoterpénols (40 % également) :

  • Monoterpènes : dont α-terpinène (10 %), γ-terpinène (20 %), paracymène (11 %)
  • Monoterpénols : dont α-terpinéol (4 %), terpinène-4-ol (38 %)
  • Oxydes : dont 1.8 cinéole (9 %)
  • Sesquiterpènes (6 à 10 %)
  • Sesquiterpénols (1 à 3 %)

Propriétés thérapeutiques

  • Anti-infectieuse : antibactérienne majeure à large spectre d’action (Streptococcus pyogenes, Streptococcus mutans, Streptococcus pneumoniae, Staphylococcus aureus, Pseudomonas aeruginosa, Klebsellia pneumoniae, Escherichia coli, Propionobacterium acnes, Enteroccocus sp., Lactobacillus, Actinomyces, etc.), bactériostatique (la différence entre propriété antibactérienne et bactériostatique s’explique surtout par le passage d’une faible concentration en huile essentielle à une concentration plus élevée), antifongique à large spectre d’action (Saccharomyces cerevisiae, Trichophyton mentagrophytes var. interdigitale, Trichoderma viride, Pityriasis versicolor, Malassaria furfur, Candida albicans, Aspergillus niger, Microsporum audouinii, etc.), antiprotozoaire (Trichomonas vaginalis), antivirale (Herpes simplex I et II, zona VZV, Influenza, Molluscum contagiosum), antiseptique atmosphérique, antiparasitaire cutanée et intestinale, insectifuge
  • Immunostimulante, immunomodulante, anti-asthénique, positivante
  • Anti-inflammatoire, antihistaminique
  • Anti-oxydante
  • Cicatrisante, régénératrice cutanée, radioprotectrice
  • Décongestionnante veineuse et lymphatique
  • Neurotonique, équilibrante psychique

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère pulmonaire + ORL : infections virales et bactériennes des voies respiratoires hautes et basses, bronchite, rhinite, pharyngite, rhinopharyngite, laryngite, angine, maux de gorge, sinusite, sinusite chronique, otite, grippe
  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : gastro-entérite virale ou bactérienne, parasites intestinaux (lamblias, ascarides), mycose digestive
  • Troubles de la sphère génito-urinaire : vaginite à trichomonas, vulvite, urétrite, mycose vaginale (candidose surtout), leucorrhée, cystite, herpès génital, condylome
  • Troubles de la sphère circulatoire : œdème lymphatique, varice, jambes lourdes, hémorroïdes, ulcère variqueux
  • Affections bucco-dentaire : ulcère buccal, aphte, abcès dentaire, pyorrhée alvéolaire, mycose, carie, gingivite, stomatite, herpès labial, renforcement de l’hygiène buccale par limitation de la plaque dentaire
  • Affections cutanées : acné, mycose cutanée, unguéale ou sous-unguéale (candidose, onychomycose, pied d’athlète), eczéma, psoriasis, abcès, furoncle, plaie, plaie infectée, blessure, coupure, escarre, impétigo, intertrigo, cors, verrue, zona, soin des peaux et des cheveux gras
  • Brûlure accidentelle, radiodermite (accompagnement d’un traitement de radiothérapie : l’huile essentielle d’arbre à thé s’utilisera par voie cutanée diluée au moins ¼ d’heure avec la séance de radiothérapie. Étant anti-inflammatoire et régénératrice cutanée, elle permet à la peau de se protéger de l’impact des rayons. Cependant, comme elle est irritante chez certaines personnes, on la remplacera efficacement par les huiles essentielles de lavande fine ou de niaouli. Huile essentielle à appliquer aussi bien avant qu’après, sur peau bien sèche.)
  • Piqûres et morsures d’insecte, démangeaisons associées, repousser les poux, les acariens, les mites, les tiques, la gale
  • Asthénie, fatigue chronique

Modes d’emploi

  • Voie cutanée diluée à privilégier. Peut néanmoins s’appliquer pure sur la peau (geste d’urgence).
  • Voie sublinguale (diluée à hauteur de 10 % dans un excipient adapté).
  • Diffusion atmosphérique : en synergie de préférence, du fait que son odeur assez peu agréable parvient parfois à choquer certaines cellules olfactives délicates (cela reste à la libre appréciation de chacun, bien entendu).
  • Inhalation humide, olfaction.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • L’huile essentielle d’arbre à thé est déconseillée aux enfants de moins de sept ans ainsi que durant les trois premiers mois de grossesse.
  • A doses thérapeutiques normales et raisonnables, on peut parfois voir apparaître un phénomène d’irritation cutanée inflammatoire (et de nature allergique également), en raison d’une possible oxydation de cette huile essentielle avec le temps. Cela n’est pas dû, comme on le lit de temps à autre, à la forte proportion de terpinène-4-ol : c’est le 1.8 cinéole qui est alors en cause (bien que sa présence, en moyenne, ne s’élève jamais au-delà de 10 %). Bref, l’huile essentielle d’arbre à thé peut s’oxyder (mais elle n’est pas seule dans ce cas). Bien que les huiles essentielles se conservent facilement pendant cinq bonnes années (et très souvent au-delà de la DLUO), il est impératif de bien veiller à fermer correctement les flacons et à les entreposer dans un lieu sec et frais, à l’abri de la lumière du soleil et d’une source de chaleur importante.
  • Toxicité : à dose massive (de l’ordre de 5 à 10 ml, soit un demi à un flacon entier), que ce soit par voie orale ou cutanée, on peut voir survenir les perturbations suivantes : confusion mentale, difficulté d’élocution, incoordination motrice (ataxie locomotrice), coma.
  • L’huile essentielle d’arbre à thé, de même que celle d’eucalyptus globuleux, est très présente dans nombre de préparations pharmaceutiques, dont les dentifrices où elle s’associe à merveille à l’essence de citron et/ou l’huile essentielle de laurier noble.
  • Hydrolat aromatique : c’est un bon compromis que d’utiliser cet hydrolat en lieu et place de l’huile essentielle correspondante. Il intervient surtout par voie externe comme astringent et anti-infectieux. Complétant le traitement des mycoses (cutanées, buccales, vaginales ou encore unguéales) et de l’herpès labial, il permet aussi le lavage des plaies et des muqueuses, rétablissant l’hygiène buccale, apaisant les peaux irritées, désincrustant les peaux grasses.

© Books of Dante – 2019