Le buis (Buxus sempervirens)

Synonymes : buis ordinaire, buis commun, buis toujours vert, buis arborescent, buis bénit, bois bénit.

Le buis est un arbuste compagnon de l’homme depuis des milliers d’années. Déjà aux temps néolithiques, tous deux entretenaient des relations de bon voisinage qui ne se sont jamais démenties par la suite. De taille modeste mais à l’âge parfois considérable (jusqu’à 600 ans : sa hauteur ne dit rien de sa grandeur), le buis est mentionné par bien des auteurs grecs et latins.
Attribué à Cybèle et à Hadès, le buis porte en lui une symbolique double. Funéraire, tout d’abord. Le buis, comme végétation perpétuelle et éternelle, est un symbole de la vie qui se fraie un chemin à travers l’hiver et le monde souterrain. C’est pourquoi il représente « la puissance végétative de la Nature. » Son feuillage semper virens est là pour nous rappeler cette évidence. C’est ainsi qu’il est, à l’instar du lierre et du houx, un symbole d’immortalité et était révéré comme tel par les Gaulois et les Celtes, parce que, en effet, l’immortalité se double assez souvent des notions d’espoir et de persévérance. Parce qu’il a été rangé parmi les arbustes infernaux, du moins plutoniens, on lui a associé un symbole de stérilité. Ce qui explique pourquoi on ne présentait pas de buis aux autels dédiés à Vénus, en particulier par des hommes qui craignaient ainsi de perdre leurs facultés viriles. Cependant, certains auteurs, voyant là affaire de superstition, pensent qu’il a pu être voué à la déesse Aphrodite afin de s’inscrire dans le cycle de vie (amour, fécondité, mort) : « Les arbres dont le feuillage reste verdoyant pendant l’hiver ont dû d’abord être consacrés à Aphrodite, car la couleur verte lui a toujours été attribuée spécialement » (1).
L’on dit que le buis proviendrait de Perse ou du nord de ce que l’on appelait autrefois l’Asie mineure, et qui aujourd’hui forme l’actuelle Turquie. Selon Angelo de Gubernatis, la patrie du buis, c’est la Paphlagonie, région turque bordant la mer Noire. Un proverbe grec – « Tu as porté des chouettes à Athènes, des vases à Corinthe, des marbres à Paros… » – est parfois complété par « Tu as porté du buis à Kytore ». Ce proverbe est « passé dans notre langue, pour exprimer l’abondance des biens et l’inutilité des tâches trop faciles » (2). L’on ne se permettait donc pas d’apporter du buis à Kytore, puisque le proverbe cherche à signifier qu’il y était très courant. Kytore, aujourd’hui Cytoros, a donné naissance à la ville d’Amasra qui se situe justement sur la côte de la Paphlagonie. Par la suite, le buis s’est déployé à la Grèce, à l’Empire romain, et même au-delà. En France (Picardie, Normandie, Bretagne) et en Angleterre, on note la présence de buxaies qui ont probablement servi de lieu de culte bien avant la naissance du christianisme. Et c’est pourquoi nous pouvons en parler, puisque le buis est intimement lié à certains pans de l’histoire de cette religion. Par exemple, dans nos contrées, le buis se rencontre lors de la semaine de Pâques. Le dimanche qui précède cette fête chrétienne est surtout connu comme étant le « dimanche des Rameaux ». A cette occasion, des rameaux de buis sont cueillis non à l’aide d’un instrument en fer, métal réputé impur, mais brisés à la main, action facilitée par le fait que le buis possède un bois très cassant, puis sont bénis en souvenir des palmes commémoratives que la foule agitait en criant « Hosanna ! » (« louage », « bénédiction » en hébreu) lors de l’entrée du Christ à Jérusalem. Une fois la messe des Rameaux terminée, chacun s’empresse de rentrer chez soi afin de procéder au changement de rameaux. Ceux de l’année nouvelle sont déposés auprès des crucifix et des images pieuses, dans les étables, les granges, les ruches. En Alsace, on va jusqu’à les piquer dans les champs afin d’en encourager la fertilité, tandis que pour des raisons identiques, le buis prend forme de croisettes dans les départements méridionaux. C’est donc un véritable talisman, que l’on suspend également au-dessus des portes et que l’on installe aux quatre coins de la maison. Ainsi, il apporte aide, protection et félicité, et écarte maléfices, mauvais sorts, foudre et maladies. Quant aux anciens rameaux, ils sont communément brûlés. Selon les différentes régions d’Europe, en lieu et place du buis, on utilise d’autres végétaux : l’olivier, le laurier, le houx, le romarin, le saule (comme c’est le cas en Allemagne, en Angleterre et en Écosse), etc.
Très certainement en souvenir d’Hadès (souvenir lointain et confus pour le moins), il est d’usage de planter ou de déposer des branches de buis sur les tombes le jour des Rameaux afin d’en assurer la protection. Quant à Cybèle, bien des rites plus récents renvoient à ses attributions. Puisqu’il est question de fertilité et de fécondité, le buis bénit aux Rameaux est un porte-bonheur féminin, ainsi que « celui qui a servi à bénir une nouvelle mariée pendant la cérémonie nuptiale » (3). Anciennement, un rameau de buis trempé dans l’eau bénite permettait l’aspersion rituelle de la bûche de Noël…
On est bien loin de l’image de stérilité qu’on a voulu attribuer à cet arbuste. En réalité, bien des rituels qui se déroulent lors des Rameaux se confondent, parce qu’ils imitent aussi des modus operandi plus ancestraux, en particulier si l’on observe les festivités païennes propres à l’équinoxe vernal. Et c’est d’autant plus confondant quand l’équinoxe de Printemps et le dimanche des Rameaux tombent sur la même date, comme cela fut le cas le 20 mars 2016. Cette année, l’équinoxe, qui aura lieu à cette même date, sera distant de plus de quinze jours avec les Rameaux, qui est une fête mobile (5 avril 2020).
Que ce soit en Languedoc, en Limousin, en Alsace ou en Charente, les rameaux sont ornés de fruits, de fleurs, de rubans, de sucreries, de gâteaux aux formes variées (bonhomme, anneau, corne…). Par exemple, les cornuelles sont des gâteaux cornus censés chasser le diable. Les gâteaux troués sont aussi de rigueur : les conelles, des sortes de brioches creusées en leur centre, dont on dit que cela facilite leur accrochage aux rameaux de buis (de même que la douzane, à base de pâte briochée tressée). En fait, ce type de gâteaux « représentait le sexe féminin pour célébrer le renouveau de la nature, le retour de la lumière et du printemps, en un mot celui de la fécondité » (4). Parfois, on confectionne des petits pains de forme phallique non équivoque, justement nommés les pines ou pignes (ça ne s’invente pas !) « qu’il suffisait d’introduire dans la conelle pour en augmenter le pouvoir fécond, aussi bien pour les hommes que pour les cultures » (5). Cybèle en filigrane, en somme. Que l’on retrouve encore dans cette coutume alsacienne : les enfants plantent leur bouquet de houx ou de buis décorés de fleurs et de rubans dans le jardin afin d’encourager la fertilité de la terre. Ainsi qu’en Suède, où, pour « accélérer » le printemps, l’on utilise des rameaux de saule ornés de plumes, en relation avec la grue, symbole de renouveau et de fécondité. Mais tout cela n’est pas nouveau, comme nous le rappelle l’historien grec Plutarque : « Les enfants athéniens allaient au temple d’Apollon déposer leurs bouquets de verdure garnis de fruits, de pains et de gâteaux ronds » (6), afin de célébrer le retour de la végétation.

L’enlumineur Jean Bourdichon sut admirablement rendre la beauté d’un brin de buis qu’il nous montre en compagnie d’un papillon qui n’est pas cet ennemi – la pyrale du buis – importé accidentellement en Europe occidentale cinq siècles après Les Grandes Heures d’Anne de Bretagne, réalisées entre 1503 et 1508.

Aussi emblématique que le houx, le buis aura cependant rencontré un écho beaucoup plus favorable auprès des thérapeutes. Bien qu’il ait été décrit durant l’Antiquité gréco-romaine, je n’ai rencontré, jusqu’à présent, aucune trace le concernant au sujet de ses usages médicinaux. C’est Hildegarde de Bingen qui semble en faire état la première. Le Buxo d’Hildegarde, chaud et sec, est image de générosité. « La sève de cet arbre est saine et forte, et c’est pourquoi son bois est sain et solide », nous explique l’abbesse (7). Hildegarde avait déjà perçu les vertus dépuratives du buis. En assainissant le sang, il pouvait alors lutter contre la variole. De son suc, mêlé à celui du genévrier et à de l’huile de baies de laurier, on venait à bout des douleurs goutteuses. Mais Hildegarde nous offre bien d’autres modes d’emploi, alliant sa sagacité à son inventivité. C’est ainsi qu’elle conseille de tailler une coupe dans du bois de buis et de l’emplir de vin. Celui-ci, par contact, acquiert les vertus de ce bois. Dans les campagnes, autrefois, les paysans ne faisaient pas autrement. Par exemple, ils creusaient une petite excavation dans du bois de lierre puis y versaient du vin (bien sûr, il est plus pratique de placer la plante dans le vin que l’inverse). Hildegarde va encore plus loin quand elle dit que « celui qui s’en fait un bâton et le tient souvent à la main et même l’approche souvent de ses narines pour en saisir l’odeur, ou en touche ses yeux, aura la chair, la tête et les yeux beaucoup plus sains » (8).
Par la suite, la thérapeutique à base de buis connaît un essor inégalé dès la Renaissance. Très franchement, à cette époque, cela se bouscule au portillon, tous le monde y va de son buis ! Pour l’un des plus grands médecins flamands de la Renaissance, Mathias de l’Obel (1538-1616), le buis possède des propriétés antidiarrhéiques et fébrifuges. Amatus Lusitanus (1511-1568) et Martin Ruland (1532-1602) le considèrent comme un efficace succédané du gaïac (d’où son implication anti-syphilitique sans doute, le bois de gaïac ayant connu ses heures de gloire en tant que grand remède des vénériens). Il sera repéré par Lazare Rivière (1589-1655) comme un excellent dépuratif sanguin, ainsi que par Antonio Brassavola (1500-1555), Pierre Joseph Garidel (1658-1737), Jean-Emmanuel Gilibert (1741-1814), Joseph Roques (1772-1850), etc. Ainsi, les râpures de bois de buis (tant des parties hautes que des racines), en décoction comme en macération vineuse, connaissent une renommée sans précédent. Au XVIII ème siècle, Linné rapporte qu’en Allemagne le buis jouit d’une grande réputation comme fébrifuge. Puis, à une époque où la quinine extraite du quinquina, originaire d’Amérique du Sud, n’était pas constamment disponible en Europe pour des raisons d’acheminement et surtout de cherté de la drogue, on avait recours au buis, à tel point que ce dernier faillit bien supplanter la quinine dans le courant du XIX ème siècle. Durant ce siècle, François-Joseph Cazin, qui pose le buis comme sudorifique et dépuratif, emploie cette plante dans des cas de rhumatismes chroniques, de goutte, de diarrhée et de maladies cutanées. Pendant la Première Guerre mondiale, le docteur Stephen Artault de Vevey (1862-1938) met en évidence l’efficacité du buis contre les fièvres intermittentes réfractaires à la quinine. Il note aussi ses actions cholagogues et laxatives. Dans les années 1960, l’Américain Kupchan, qui travaille sur l’un des alcaloïdes du buis – la buxénine G – avance l’effet inhibiteur de cette molécule sur des cellules cancéreuses humaines. A la même époque, Raymond Dextreit (1908-2001), plus pragmatique, se pose comme le chantre français de l’utilisation phytothérapeutique du buis, arguant qu’à « chaque fois qu’il y a infection quelque part, le recours au buis […] est toujours profitable » (9). Pour lui, le buis est un produit tellement miraculeux, qu’il ne peut s’empêcher d’en souligner l’action « extra-ordinaire » et « spectaculaire », et d’en féliciter les « résultats remarquables ».

Le buis, pyxos en grec, buxum en latin, conserve, grâce à ces deux mots, bien des caractéristiques qui lui sont propres. Ces termes expriment le côté dru et touffu du feuillage du buis, la densité de son bois très dur et bien souvent plus lourd que l’eau (10), ainsi que des objets qui en sont façonnés. A l’origine, les boîtes que l’on nomme pyxides étaient conçues dans du bois de buis (le nom anglais du buis est boxwood, autrement dit « bois à boîte »). Mais de son bois, l’on n’a pas fabriqué que des boîtes. Depuis longtemps, on a reconnu au buis la finesse et l’homogénéité de son bois dur : il a donc été travaillé afin d’en tirer plusieurs objets qui, pour exprimer la riche potentialité de ce bel arbuste, surent trouver utilité dans bien des domaines de la vie quotidienne : l’équipement domestique, puisqu’on en façonne des pilons, des fourchettes et des cuillères, mais aussi de l’outillage plus « offensif » comme fouets et maillets. Les pratiques artistiques (flûtes) et ludiques (toupies) ne furent pas non plus oubliées, de même que la coiffure (peignes) et la couture (œufs à repriser, objets dans lesquels se signalent la persévérance et la continuité propres au buis ; mon arrière grand-mère maternelle en possédait un tout patiné). On l’a aussi utilisé comme support d’écriture : du bois de buis, l’on fit des tablettes que l’on enduisait ensuite de cire et on gravait les caractères une fois la cire sèche. Comme avec le genêt, on peut confectionner des balais et des balayettes faits « maison » avec un bouquet de rameaux de buis, comme le faisait ma grand-mère maternelle.

Le buis, que l’on voit croître très lentement en Afrique du Nord, en Asie occidentale, ainsi qu’au centre et au sud de l’Europe, se localise uniquement aux sols calcaires de la France métropolitaine. On le trouve surtout dans les zones assez élevées du Sud-Est (jusqu’à 1600 m d’altitude). (De façon naturelle, il est beaucoup moins fréquent dans le Nord, l’Ouest et le Sud-Ouest.) Par cette préférence, il s’avère que le buis s’accorde bien aux paysages suivants : garrigue, landes à genêts, marnes grises, pré-bois, éboulis rocheux accueillant des pins, des hêtres ou encore des yeuses.
A une grosse racine ligneuse et rameuse fait suite un tronc unique si le buis se conforme en arbuste – ce qui est assez rare, faut-il l’avouer – ou bien à une brassée de rameaux touffus qui en fait plus couramment un arbrisseau. Dans les deux cas, sa taille varie de un à cinq mètres, voire six à sept grand maximum. Il existe bien entendu des exceptions : un buis, en Suisse près de Genève, dont le tronc avait bien deux mètres de circonférence, ou cet autre encore, caucasien celui-là, possédant un tronc d’un demi mètre de diamètre et plus de 16 m de hauteur, ce qui, dans cette conformation, en fait littéralement, et sans doute aucun, un arbre.
Pour ne pas devoir répéter le mot dru (du gaulois drutos, « vaillant », « fort », etc.), disons que le feuillage du buis est exubérant. Ses rameaux portent tant de feuilles qu’on penserait le buis uniquement composé d’elles, aspect d’autant plus renforcé que le buis fait persister plusieurs mois durant la verdeur luisante, coriace et renouvelée de ses petites feuilles opposées et oblongues, fortement marquées par une nervure centrale. Au printemps, à l’aisselle de ces feuilles, paraissent des inflorescences de couleur jaune verdâtre au suave parfum de caramel. Ces fleurs monoïques et sans corolle sont disposées à l’image d’une princesse à laquelle un parterre de prétendants feraient la cour, c’est-à-dire qu’une fleur femelle se trouve cernée par plusieurs fleurs mâles. Plus tard, quand sonne l’heure de la fructification, le pistil à trois styles forme un fruit capsulaire et globuleux, surmonté de trois petites cornes (de diable ^.^), qui le font sembler à une marmite ventrue qui, par déhiscence, finit pas se diviser en trois loges contenant chacune deux graines noires, brillantes et plus ou moins oblongues.

Les « marmites ».

Le buis en phytothérapie

Le buis comme matière médicale est si peu usité de nos jours, que les études qui concernent ses constituants biochimiques marquent un coup d’arrêt depuis belle lurette, du moins en France. Plutôt que de hurler à la toxicité du buis, il serait sans doute bien préférable de voir si l’on ne peut pas tirer parti de lui, tout comme on l’a fait avec d’autres plantes héroïques (11) comme l’if et le gui. On n’a donc pas grand-chose à se mettre sous la dent côté biochimie.
Les principaux ingrédients que peut fournir le buis dans un contexte phytothérapeutique, ce sont ses feuilles et son écorce éventuellement accompagnée du bois s’il s’agit de rameaux de faible section (la racine que l’on râpait était autrefois usitée, mais on n’aurait plus l’audace d’aller déterrer un buis pour cela aujourd’hui, n’est-ce pas ?). Leur abord rend difficile leur emploi, étant d’odeur peu agréable, et de saveur amère et nauséabonde (pour s’en assurer, il suffit tout simplement de mâcher un bon moment une feuille fraîche de buis : c’est résolument infect). La buxine, alcaloïde du buis le plus étudié, est présente dans toute la plante. Dans la littérature, on la voit aussi être accompagnée d’un autre alcaloïde, la buxénine G. Puis, dans leur sillage, viennent d’autres alcaloïdes quelque peu oubliés : la parabuxine (de nature résineuse), la buxinidine et la parabuxinidine (il apparaît aussi que la buxéine soit à ranger dans le camp des alcaloïdes). Tout cela se trouve mêlé à du tanin, de la cire, de la gomme, de la chlorophylle, des matières pectiques, quelques traces d’une essence aromatique. Au rang des nouveautés (c’est-à-dire ce que je peux ajouter depuis ma précédente étude sur le buis qui remonte tout de même à quelques années), ce sont des flavonoïdes dont un flavone au nom impossible, ainsi que cet autre-là qu’on a baptisé artémitine. Tous les deux sont, entre autres, dotés d’effets anti-inflammatoires.

Propriétés thérapeutiques

  • Purgatif, laxatif
  • Apéritif, digestif
  • Cholagogue, spécifique des affections hépatiques (12)
  • Fébrifuge, sudorifique, dépuratif
  • Anti-inflammatoire, antirhumatismal
  • Détersif, désinfectant et cicatrisant cutané
  • Antipelliculaire, tonique du cuir chevelu, activateur de la repousse capillaire
  • Anti-infectieux : antiviral, antimycosique

Note : le bois est considéré également comme sédatif et narcotique.

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère hépatobiliaire : insuffisance hépatobiliaire, infection des voies biliaires, fièvre hépatique
  • Troubles de la sphère respiratoire : pleurésie (?), catarrhe pulmonaire chronique, hémoptysie, « refroidissement »
  • Affections fébriles : grippe, fièvre (rebelle, voire même réfractaire à la quinine), fièvre intermittente, fièvre paludéenne (en cas d’intolérance reconnue à la quinine)
  • Maladies virales éruptives (zona, herpès), mycose plantaire, onychomycose, infections urinaires, intestinales, voire même génitales
  • Troubles locomoteurs : arthrite, engorgement articulaire douloureux, rhumatisme articulaire chronique, douleurs rhumatismales, névralgiques et goutteuses
  • Affections cutanées : plaie atone, infectée, gangreneuse, ulcère, brûlure. A ce titre, citons Raymond Dextreit : « On est généralement stupéfait, en retirant la compresse, de constater qu’il n’y a plus aucune trace de pus, que les tissus sont propres et nets, et que la cicatrisation apparaît d’autant plus rapidement que l’on fait souvent alterner ces compresses avec des cataplasmes d’argile » (13)
  • Calvitie, alopécie, pellicules

Note 1 : on peut procéder à la fumigation sèche des maisons, des étables, des poulaillers, etc., à l’aide de rameaux de buis, ce qui a pour heureux effet d’en écarter la vermine, encore elle.
Note 2 : autrefois, on tirait du bois de buis une huile empyreumatique encore plus coriace que la créosote du hêtre (c’est tout dire !), et qu’on comparait – en terme d’effets mais non à l’odeur – à l’huile de cade. Cette huile de buis ne s’est jamais destinée qu’à un strict emploi externe, intervenant en cas de gale, d’affections dartreuses ou de douleurs dentaires occasionnées par des caries.

Modes d’emploi

  • Infusion de feuilles fraîches (60 g/l d’eau).
  • Décoction de feuilles fraîches (30 à 40 g/l d’eau).
  • Décoction de feuilles sèches et pulvérisées (100 g/l d’eau).
  • Décoction concentrée de feuilles fraîches (100 g/l d’eau). Pour usage externe (lotion, compresse, bain).
  • Décoction vineuse (vin rouge) de feuilles fraîches.
  • Teinture alcoolique de feuilles fraîches.
  • Teinture homéopathique de jeunes feuilles fraîches.
  • Macération vineuse de feuilles fraîches : 60 g dans un litre de vin blanc, pendant huit à dix jours, puis que l’on édulcore au sucre ou au miel selon les besoins.
  • Poudre de feuilles de buis : 2 à 4 g mêlés à un véhicule adapté comme une cuillerée de miel par exemple.

Note 1 : Raymond Dextreit conseillait, en cas d’absorption d’une décoction de feuilles de buis, que celle-ci se déroule dans le temps le plus rapproché possible et, que pour accroître le pouvoir sudorifique/dépuratif/fébrifuge du buis, il importait de l’aider en se caparaçonnant d’une (ou de plusieurs) bonne vieille couette ou autre couverture, peu importe, histoire de ressembler un peu à un Amérindien dans sa hutte de sudation, ce qui, dans un cas comme dans l’autre, représente une véritable épreuve de force salvatrice !
Note 2 : venons-en maintenant à des emplois strictement externes. Nous l’avons dit plus haut, le buis est un topique reconnu pour tout ce qui concerne la chevelure. Dans les temps anciens, Matthiole fit remarquer qu’une lotion à base de cendres de bois de buis, de rameaux et de feuilles, permettait d’obtenir une teinture capillaire de couleur rousse à auburn, et blonde pour Porta si l’on n’utilisait que les feuilles.
Non seulement le buis peut raviver la couleur de cheveux bel et bien encore présents, mais il peut aussi faire revenir ceux que l’on a perdus : la recette de lotion capillaire que voici (40 g de feuilles fraîches finement hachées et mises à macérer dans ½ litre d’eau de Cologne) se donne pour objectif de faire retrouver à la chevelure son antique lustre de tignasse largement abondante. Le docteur Leclerc rapporte ce fait qu’on doit, initialement, à Bosinus Centilius : « Une jeune paysanne, raconte cet auteur, avait perdu ses cheveux au point que son crâne était dénudé comme un œuf. S’étant frictionné la tête avec une décoction de buis, ‘elle recouvra une épaisse toison de cheveux d’un beau châtain’, mais, comme elle avait eu l’imprudence de se lotionner aussi la face et le cou, elle vit ces parties se couvrir de poils qui lui donnaient un ressemblance parfaite avec une guenon » (14). La bête du Gévaudan était née !… Plus sérieusement, le docteur Leclerc, qui soignait très bien ses cheveux ainsi que sa barbe, n’a pas pris cette histoire à la légère, bien qu’il l’ait expurgé des détails les plus fantaisistes et cocasses. C’est à lui que nous devons l’exposé de la recette de lotion capillaire suivante : 100 g de feuilles et de semences fraîches de capucine, 100 g de feuilles fraîches d’ortie, 100 g de feuilles fraîches de buis, 100 g de sommités fleuries de serpolet. Faire macérer tout cela, après l’avoir soigneusement haché, dans 0,5 l d’alcool à 90° pendant quinze jours. A l’issue de ce délai, passer et exprimer. A appliquer sur le cuir chevelu en lotion énergique, régulièrement et de manière assez longuement continuée.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Récolte : l’écorce, principalement entre les mois de mars et d’octobre ; les feuilles de même, voire toute l’année durant.
  • L’infusion et surtout la décoction de buis (les feuilles ou l’écorce avec ou non son bois) sont toutes des boissons répugnantes à avaler. Dire simplement qu’elles sont désagréables ne peut suffire. Afin de faire passer cette épreuve, il importe de les édulcorer et de les aromatiser avec du romarin ou du thym par exemple. Les personnes qui se connaissent l’estomac fragile se garderont de ces deux modes d’emploi par voie interne.
  • Toxicité : la poudre de feuilles de buis, sinon qu’elle peut occasionner de copieuses déjections (ce qui est l’effet attendu de cette matière médicale purgative), irrite néanmoins suffisamment les muqueuses intestinales pour former parfois des selles sanguinolentes. Une intoxication au buis (à la buxine, à la vérité, c’est-à-dire cette substance présente aussi bien dans le bois, l’écorce que les feuilles) se traduit par les principaux désagréments que voici : troubles gastro-intestinaux (nausées, vomissements, diarrhée, gastro-entérite), prostration, convulsions, troubles respiratoires et congestion pulmonaire. Dans le pire des cas, la mort survient par asphyxie. Le buis est déconseillé chez l’enfant, la femme enceinte, la femme qui allaite, ainsi que chez les hypotendus. Il est déconseillé d’en faire un usage au long cours, emplois prolongés et doses trop élevées pouvant occasionner des dommages rénaux (néphrites). Autrefois, de par l’ignorance et la fraude, l’homme était plus exposé qu’aujourd’hui à la toxicité du buis. Par exemple, l’habitude qu’eurent certains brasseurs de remplacer frauduleusement le houblon par le buis fut l’occasion d’accidents. Ceux qui, cependant, ont le plus à craindre du buis, ce sont avant tout les animaux de bât (ânes, chameaux), de trait (chevaux), ainsi que le bétail (vaches).
  • Le buis, qui fait les délices des amateurs d’art topiaire, est apprécié comme espèce ornementale depuis l’époque des Romains, puis présent dans les parcs et les jardins des châteaux et des monastères médiévaux. Dans ce domaine, Buxus rivalise d’ingéniosité avec son compère Taxus, l’if, autre espèce d’arbre qui se prête bien à l’exercice. A ce propos, ne sont-ce point des buis que taille Johnny Depp dans Edward aux mains d’argent (1990) ?
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    1. Jean Chevalier & Alain Gheerbrant, Dictionnaire des symboles, pp. 151-152.
    2. Edmond Pottier, La chouette d’Athénée, p. 533.
    3. Pierre Canavaggio, Dictionnaire des superstitions et des croyances populaires, p. 40.
    4. Michel Lis, Les miscellanées illustrées des plantes et des fleurs, p. 34.
    5. Ibidem.
    6. Nadine Cretin, Fête des fous, Saint-Jean et belles de Mai, p. 44.
    7. Hildegarde de Bingen, Physica, p. 172.
    8. Ibidem, p. 173.
    9. Raymond Dextreit, L’argile qui guérit, p. 107.
    10. Le buis « est le plus inaltérable et le plus pesant de nos bois indigènes, le seul qui se précipite au fond de l’eau », François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p. 210.
    11. Le buis peut-il mériter le titre de plante héroïque ? Sachant qu’assez peu de sa substance occasionne bien des effets énergiques… De même que la mythologie ne peut contenir que des déesses ou des dieux – ça serait assurément lassant –, il ne peut y avoir que des héros dans les contes, ces êtres qui ne se suffisent (presque) qu’à eux-mêmes et dont l’étymologie, parfaitement claire, nous les rend davantage proches encore du buis : c’est un protecteur que le héros, ce qui n’est pas sans rappeler la manière dont nos aïeuls, dans les campagnes, considéraient le buis, c’est-à-dire comme une espèce végétale favorable et protectrice, ce qui lui valut, tout comme au laurier noble d’ailleurs, d’être planté aux abords des habitations.
    12. Les expressions « être pâle comme bois de buis » ou encore « devenir jaune comme buis » expriment assez bien l’idée qu’on peut se faire de cette maladie du foie qu’est la jaunisse en général, ou de ce que l’on appelle patraquerie.
    13. Raymond Dextreit, L’argile qui guérit, p. 108.
    14. Henri Leclerc, Précis de phytothérapie, p. 88.

© Books of Dante – 2020

La rue fétide (Ruta graveolens)

Synonymes : rue puante, rue officinale, rue commune, rue domestique, rue des jardins, herbe à la roue, rouda, ruda, ronda, rhue, péganion, herbe à la belle-fille, faiseuse d’anges, herbe de grâce, etc.

La rue et ses mystères. A commencer par celui qui concerne son nom : en effet, les origines étymologiques du nom de cette plante en constitue un particulièrement insondable, mais les tentatives d’explication surent aller bon train. C’est cela qui ne nous laisse pas aujourd’hui sur notre faim. Chez les Grecs que sont Théophraste, Dioscoride et Galien, la rue portait le curieux nom de pêganon. Plutarque en donne la raison suivante : « On prétend que la rue a reçu son nom d’après la propriété qui la caractérise : elle coagule (pêgnusi) le sperme et le sèche par sa chaleur », puisque « les médecins s’accordent à reconnaître dans la rue une force de chaleur et de siccité du troisième degré » (1), ce qui soulève l’une des soi-disant propriétés de la rue dont nous reparlerons plus loin. Pourtant, ce n’est pas le terme de pêganon qui a été plébiscité par la suite, la rue se nommant également rhutê en grec, un mot qui sera latinisé en ruta, graphie que l’on rencontre presque intégralement dans le Capitulaire de Villis (rutam) et chez Hildegarde de Bingen (rhuta), et tel quel dans l’œuvre de Macer Floridus. Et c’est bien ce nom latin, ruta, que Linné empruntera pour désigner scientifiquement la plante au XVIII ème siècle. On la surnomme parfois herbe à la roue, sans doute par mauvaise interprétation et confusion entre rota et ruta, mais cela nous emmène sur de mauvais chemins, et ce n’est pas sur cette route que la rue mène carrosse. Au contraire, collons au plus près de la rue : le docteur Henri Leclerc, fin lettré, explique que le verbe grec duquel la rue tire son nom, ρέω, signifie « couler », un terme suggéré par les évidentes propriétés emménagogues de la rue que, bien entendu, l’on connaissait à cette époque de l’Antiquité gréco-romaine. Ce qui, pour tout bien résumer, nous donne le choix entre l’asséchement d’une part, l’écoulement d’autre part. Problème de robinet ? Et comme si cela ne suffisait pas, comme si les choses n’étaient pas aussi compliquées, on s’est égaré dans des chemins de traverse où l’étymologie creuse de profondes ornières boueuses plus qu’elle n’extirpe le malheureux enferré dans une situation sans espoir. Il y a donc eu, hélas, surenchère, le mot latin ruta ayant été expliqué par un autre mot de cette langue, ruo, « faire tomber », et rua, « sauver, conserver (la santé) ». Rien que ça. Il est donc bien difficile d’affirmer qu’on n’a pas tari d’éloges au sujet de cette plante dont le statut de panacée l’a placée durant de longs siècles au coude-à-coude avec cette autre plante salvatrice, la sauge, et dont les exploits nous sont contés par ces mêmes Théophraste, Dioscoride et Galien, auxquels nous n’oublions pas d’adjoindre Plutarque, Pline et Columelle.

L’un des premiers bruits qui court à propos de la rue, la légende le situe entre les mains de Mithridate IV, roi de Pont, auquel on doit, encore aujourd’hui, le concept de mithridatisation, qui consiste à accoutumer l’organisme aux poisons en en consommant chaque jour d’infimes quantités. Mais cette légende s’ancre bien plus avant dans le temps, puisqu’on la fait remonter, au moins, à Aristote, soit au IV ème siècle avant J.-C. : il s’agit de l’astuce qu’utilise la belette qui souhaite s’affranchir des effets du venin de la vipère (Henri Corneille Agrippa parle, lui, non pas de vipère, mais de basilic, c’est-à-dire le roi de tous les serpents, ce qui est tout à fait autre chose). De cette observation naquit, dit-on, l’inspiration du roi Mithridate pour élaborer son célèbre antidote, la thériaque, « composé de plusieurs ingrédients si communs, que Pompée (nda : l’un des généraux romains engagés dans le conflit qui oppose l’empire romain et Mithridate) se prit à rire lorsqu’il en trouva la recette dans l’écrin du roi de Pont. Il y entrait vingt feuilles de rue, un peu de sel, deux noix, autant de figues, le tout broyé et délayé dans un peu de vin » (2). Ainsi parle Serenus Sammonicus au III ème siècle après J.-C., en reprenant largement Pline, lequel dernier ajoute que pour s’assurer la totale protection de l’antidote, il fallait le prendre à jeun chaque matin, afin d’être préservé de tout poison la journée durant. Ce qui est drôle, c’est que les guerres mithridatiques menèrent à la chute du roi de Pont face à la supériorité des armées romaines et que, voyant son heure arriver, Mithridate résolut de se suicider à l’aide du poison. N’y parvenant pas, et pour cause, il fit appel au fer de son épée pour mettre fin à ses jours. En réalité, l’on s’en doute, la thériaque est une composition magistrale bien plus élaborée. Mais peu importe, car cette anecdote historique cherche à nous faire comprendre, même si c’est tiré par les cheveux, la naissance de la carrière alexipharmaque de la rue, c’est-à-dire d’antidote et de contre-poison, que Nicandre de Colophon n’omettra pas d’inclure dans son bien-nommé Alexipharmaka, un traité qu’il consacre aux poisons et à leurs antidotes. Naturellement, Dioscoride se fait aussi l’écho de la capacité de la rue à lutter contre les empoisonnements et les venins mortifères, réputation qui aura si longuement cours qu’on la croise en plusieurs ouvrages médiévaux, comme dans l’Hortulus de Walahfrid Strabo, le Physica d’Hildegarde de Bingen, mais surtout au sein du De viribus herbarum de Macer Floridus, vaste compilation fourre-tout accumulant, sans critique, du copier-coller à la pelle. Plus de quinze siècles après, il nous casse encore les pieds avec cette histoire de belette qui s’immunise grâce à la rue (il aurait été question de mangouste, cela eut été plus crédible…). Macer, sûr de son bon droit (à défaut de bon sens), nous assène une fois de plus l’anecdote ayant trait à l’antidote du roi Mithridate. C’est là que l’on constate que des paroles – bien qu’antiques – sont à mourir de rire, et qu’on les honore sans faillir, dès lors qu’elles portent l’estampille « made in greek or roman antiquity ». Et pour Macer, rien d’autre ne semble importer, le réservoir des vérités absolues ayant ses origines en ce temps révolu auquel il n’appartient pas et qu’il exhume nostalgiquement. Comment appeler cela ? De la naïveté ? De la bêtise ? Quelle tristesse…
Un antidote, au sens propre, c’est un remède auquel on attribue la propriété de prévenir ou de combattre les effets des poisons, des venins et des maladies contagieuses. Ainsi la rue est-elle réputée secourable « contre les piqûres des scorpions, des araignées, des abeilles, des frelons et des guêpes et contre les cantharides et les salamandres ou contre les morsures de chiens enragés… On dit que les personnes ointes de son suc ou même portant sur elle de la rue ne sont pas attaquées par ces animaux malfaisants et que les serpents fuient l’odeur de la rue que l’on brûle ». Ouf ! Pas plus, pas moins. Merci Pline ! Mais à tout cela, Cazin conclue sèchement : « Ses vertus antivénéneuses doivent être reléguées au rang des fables » (3).
D’un point de vue strictement médical, s’il faut tenter une synthèse de l’ensemble des propriétés que les Anciens de l’Antiquité concédèrent à la rue fétide, nous pourrions dire que cette plante est antispasmodique, diaphorétique, diurétique, antiseptique, vermifuge, emménagogue, spécifique des maux de tête, d’yeux et d’oreilles. De plus, elle passait comme remède gastro-intestinal et pulmonaire, mais était aussi reconnue comme rubéfiante et irritante, ce qui fit dire à Dioscoride que la rue, dans sa version sauvage, était bien trop âcre et agressive pour que l’on se prête à l’ingestion avec elle, ce que la rue des jardins, plus civilisée, assurait, disait-on, sans dommage. (Dioscoride alertait sur le caractère mortel de cette rue sauvage si on la consommait comme aliment en trop grande quantité.) Par ailleurs, elle était employée en direction d’affections plus bénignes. C’est ainsi que l’on pilait des feuilles de rue fraîche dans du vin, que l’on mélangeait le tout à de la farine de graines de lin pour en confectionner des emplâtres à appliquer sur les tumeurs enflammées, quand on n’en concoctait pas, en compagnie d’origan, de sarriette, de céleri et de menthe, des gargarismes contre l’angine.

Au Moyen-Âge, la carrière de la rue apparaît comme une réplique beaucoup plus intense encore de ses usages antiques. Non seulement, elle passe les Alpes (ce qui fait qu’on la trouve dans les jardins carolingiens, ce que nous montre bien des inventaires des IX ème et X ème siècles, comme à Saint-Gall ; Strabo la cultive au début des années 800 environ), mais bon nombre de praticiens puisent à ses mêmes sources anciennes (sinon marigots), ce qui, bien évidemment, provoque une désagréable sensation d’écho. C’est le cas lorsqu’on a l’impression de lire Pline dans le texte mille ans après sa mort, mais dans l’œuvre d’un autre. Comme nous l’avons signalé déjà, la rue est inscrite dans le Capitulaire de Villis, c’est donc qu’elle a fait ses armes ! En effet, on n’aurait jamais fait paraître le nom d’une plante dans un tel document sans qu’elle ait fait la preuve de ses talents (réels ou supposés), et aussi de faire gagner des sous à l’empire tant qu’à faire. Que ne serait-on pas capable d’inventer pour cette dernière raison ? Il faut dire que « les Réceptuaires énumèrent tant de maux auxquels la rue remédierait que l’on ne voit guère quelle maladie échapperait à son action » (4). Et pour sceller cette importance dans le marbre, on n’hésite pas à proclamer – à l’image de l’adage salernitain – que qui a de la rue dans son jardin, ne se prend pas pour un moins que rien. Mais c’est un peu oublier la vision poétique de la rue que Strabo nous présente, en de beaux termes choisis, bien plus joliment que l’école de Salerne : « Dans ce taillis ombrageux, voyez ici la tache viride de la rue, petite forêt céruléenne » (5). Mais le moine poète se laisse embarquer par la légende, et nous assure que cette plante au parfum âpre « combat les poisons insidieux, chassant les troubles toxiques des fibres qu’ils ont pénétrées » (6). Où l’on voit l’antidote pointer de nouveau le bout de son nez. Pas plus que l’Antiquité, le Moyen-Âge n’en démord pas. Selon le Grand Albert, la rue serait l’antidote de l’aconit et du coloquinte, mais aussi des piqûres de serpents et de scorpions, de la morsure des chiens enragés (bon, ça rappelle un peu Pline et consorts tout de même !), alors qu’Hildegarde de Bingen la recommande comme remède contre les empoisonnements (par exemple, elle serait un antidote à « l’odeur » de la bryone). Au XVII ème siècle, bien qu’on ne soit plus au Moyen-Âge, Nicolas Lémery ne fera pas mieux : « Les rues sont incisives, atténuantes, discussives (id est : permettant de dissiper les humeurs), propres pour résister aux venins, pour fortifier le cerveau, pour exciter les mois aux femmes, pour abattre les vapeurs, pour la colique venteuse, pour les morsures des chiens enragés et des serpents ». Bon. Même Jean Valnet, au XX ème siècle, relate ce fait dans son tome Phytothérapie !
La propension de la rue à lutter contre les maladies contagieuses semble être, elle aussi, quelque peu usurpée. Si le Grand Albert fait d’elle un répulsif contre les puces, dans le Petit Albert, l’on trouve la recette d’un baume contre la peste à base de rue. En effet, « la rhue n’a-t-elle pas réussi, lors de la grande peste de 1666, à préserver tout un quartier de Londres ? », interroge Alain Corbin (7). De même, qui ne se souvient pas de ces sachets et petites boîtes contenant diverses épices et plantes aromatiques (la rue incluse), dont l’usage régulier permettait à son porteur de s’affranchir du souffle malodorant de la peste ? Dans le même sens, Charles de l’Orme (1584-1678), médecin des rois Henri IV, Louis XIII et Louis XIV, « ne sortait jamais, en temps d’épidémie, sans garder dans sa bouche une gousse d’ail, dans ses oreilles de l’encens, et dans chaque main un brin de rue » (8). Or, de la peste à la puce, il n’y a qu’un saut, et un transporteur, le rat (il est depuis lors attesté que l’odeur de la rue fait fuir cet animal ; il y aurait donc un peu de vrai dans les vertus « anti-épidémiques » de la rue). Mais, déjà que ses qualités comme antidote face à tous les poisons et venins sont très surfaites, l’on a fini par se rendre compte (bien qu’un peu tard, au XIX ème siècle, où la peste sévit toujours), des décevantes capacités de cette plante à endiguer ce sinistre fléau. Si la rue ne guérit pas la peste, son puissant parfum fut, semble-t-il, un obstacle à l’invasion, faisant en sorte de mettre en déroute les rats et les puces véhiculées par ces mêmes rats, et donc d’éloigner, à la manière du joueur de flûte de Hamelin, le vecteur pestilentiel.
Répulsive face à la vermine en général (terme aussi peu précis que peut l’être celui de microbe), sa présence au sein du vinaigre des quatre voleurs (dont l’histoire nous apprend que les prouesses se situent très justement en temps de peste), a sans doute favorisé l’accroissement de la réputation de la rue face aux maladies contagieuses. Mais répulsive ne veut pas dire curative : par exemple, jouant le même rôle que la tanaisie, on en peut placer des tiges fraîches dans la niche d’un chien pour en éloigner les hôtes indélicats qui l’accablent. On est donc ici bien loin de ces fables qui voulurent que la rue pouvait également venir à bout de la rage et de la lèpre. On aurait aimé, je pense. Mais non. Vœu pieux.
Voyons maintenant l’implication de la rue dans un troisième grand volet, c’est-à-dire son rôle sur la sphère génitale qui n’est pas, lui non plus, dénué de toute contradiction. Cela nous amènera à nous poser au moins deux grandes questions : la rue est-elle, oui ou non, aphrodisiaque ? La rue est-elle une plante abortive ? Bien qu’on ait affaire à des avis très différents d’un siècle à l’autre, on remarque une affinité certaine de la rue avec la femme, tout d’abord de par ses propriétés emménagogues : il est indubitable, qu’à des doses thérapeutiques normales, la rue favorise les fonctions cataméniales. Avec Macer Floridus, et avant lui Serenus Sammonicus, qui lui voient jouer un important rôle lors de l’accouchement, on pourrait presque affirmer que la rue est l’une de ces autres plantes de la femme, venant frayer dans les mêmes jardins d’herbes que l’absinthe et l’armoise. La féminité de la rue est consolidée par le fait que, autrefois, dans certaines campagnes, les femmes s’appliquaient une bouillie de feuilles de rue fraîche sous les aisselles, ce qui avait pour but, non pas de stopper la lactation, mais, par l’odeur ainsi propagée, de forcer les enfants au sevrage. Une plante présente à presque tous les âges de la vie d’une femme, que demander de plus, surtout lorsqu’on est désargentée, qu’on habite à la campagne, et que le médecin est denrée rare ? Cette rue, « qu’il faut se garder d’oublier », conseillait le poète latin Martial, s’invitait déjà dans les jeux amoureux des Romains, une signature, qu’on a voulu évidente, tenant dans le fait que d’aucuns ont soutenu que l’odeur fétide de la rue leur évoquait celle du sperme. C’est ce sur quoi se prononce le Tacuinum sanitatis – un manuel aussi populaire en son temps que plus tard l’almanach Vermot ; c’est tout dire ! –, qui affirme que la rue « augmente la quantité de sperme et favorise le coït », alors qu’Hildegarde voit en la rue un remède à l’éjaculation défaillante. Ce que contredit l’école de Salerne pour laquelle la rue ne serait profitable qu’à la femme, éteignant les ardeurs érotiques de l’homme, en particulier de l’homme d’église qu’elle permet d’affranchir d’un prurit amoureux. Il n’y a donc nul besoin de s’étonner de sa présence dans les jardins de curé et ceux des monastères, comme l’observait Jérôme Bock en 1551 : « Tous les moines et religieux qui veulent se garder chastes et conserver leur pureté doivent toujours utiliser la rue dans leurs aliments et leurs boissons ». Dioscoride, déjà, considérait la rue comme anaphrodisiaque, de même que Jean-Baptiste Porta qui conseillait d’en manger avec du camphre afin de rafraîchir le désir de luxure et de se soustraire à l’influence magique des lacs d’amour. L’été dernier, à travers l’article portant sur la déesse Aphrodite, la question de trancher sur les supposées propriétés aphrodisiaques de la rue s’était déjà présentée à moi. Six mois plus, je penche davantage sur sa capacité anaphrodisiaque, quand bien même l’on peut voir en elle un autre moyen d’être bien raide. Haem ^.^
Aphrodite ayant déserté, envisageons maintenant de donner quelques éléments de réponse à la seconde de nos questions. Si l’on se contente de faire comme certains, c’est-à-dire de ne s’en référer qu’au seul dictionnaire, comme s’il s’agissait d’un dieu tout puissant et unique, l’on apprendrait ceci : « La rue ne possède pas de propriétés abortives. L’avortement, lorsqu’il se produit après son absorption, est une conséquence banale de l’intoxication, qui peut être mortelle » (9). Si la mère meurt systématiquement avec l’enfant qu’elle porte, l’on ne peut, en ce cas-ci, dire que la rue est abortive, l’avortement ne consistant pas en cela. Mais il fut activement recherché (de même qu’aujourd’hui au reste). Que court le bruit que la rue permettrait de se délester d’un fardeau par trop encombrant, et hop ! L’on sait qu’un seul cas ne peut être réduit à l’envergure d’une loi intangible. C’est pourquoi nous allons le prendre avec des pincettes. Sous le règne de l’empereur romain Domitien (Ier siècle après J.-C.), Julia, fille de Titus, illégitimement enceinte, fut forcée par l’empereur à recourir à la rue dont l’absorption lui fut fatale. Nul doute que, contrairement à ce que prévoyait Cazin, l’on n’a pas, avec beaucoup d’importance, pris en compte l’état de la personne à laquelle devait s’appliquer la médication à base de rue. Signalé comme tel par Dioscoride, l’usage abortif (et/ou mortel) de la rue était monnaie courante chez les Romains de l’Antiquité. Abortive, elle l’était aussi pour des auteurs plus tardifs comme Jean-Baptiste Porta, Desbois de Rochefort, Cazin, Botan, etc. Cette plante est donnée comme exemple de sa force par une expérience relatée par Cazin, qui confie le cas d’une jeune femme ayant employé la rue, laquelle détermina, in fine, métrorragie et violentes douleurs utérines. Après avoir signalé que la jeune femme a réussi à s’extirper d’une situation aussi morbide, Cazin vient à conclure ainsi : « Je suis convaincu que si l’hémorragie n’avait pas eu lieu, l’inflammation de l’utérus eût été la funeste conséquence de l’ingestion de la rue » (10).
Afin de minimiser l’usage de ses supposés pouvoirs abortifs, plusieurs espèces de légendes circulèrent, comme celle qui prétendait que les prostituées et les femmes ayant leurs règles devaient se garder d’approcher la rue, au risque de la faire dépérir (et donc de la rendre inopérante si jamais on en voulait faire un usage « coupable »). Tout au contraire, l’on assurait que toute femme enceinte enjambant un pied de rue, pissant dessus ou le frôlant tout simplement de ses vêtements, finirait par avorter. Lors de l’installation du jardin botanique au cœur du jardin des plantes à Paris, « les jardiniers durent mettre dans une solide cage grillagée la rue, pour la soustraire à la convoitise des prostituées désespérées » (11), dont une grossesse soudaine constituait la mise au chômage de leur gagne-pain. Dans certaines régions, seuls les curés délivraient cette plante (comme aujourd’hui son huile essentielle par un pharmacien, ordonnance à l’appui). Ailleurs, à force de « jeter l’opprobre sur les filles mères, l’exaltation populaire a contraint de nombreuses femmes à se tourner vers des remèdes dont seule l’extrême toxicité apparaissait comme libératrice » (12). Cela explique pourquoi elle était vendue sous le manteau, et qu’il fallait se cacher de son emploi, comme cela était, il n’y a pas si longtemps, le cas dans l’Ouest de la France (Bretagne, Vendée, Poitou-Charentes).
Remède brutal, à tous le moins. D’ailleurs, le nom latin de la rue y est inscrit : b-ruta-l. La rue passe alors, d’après une signature psychologique et affective, comme la plante remède des femmes brutalisées. En cela, je me suis souvenu juste à temps de ce que consignait le docteur Bernard Vial il y a quelques années dans un petit livre, au sujet de cette plante : « Chez la femme adulte […], une déception amoureuse profonde suivie d’un retrait et d’une grande méfiance vis-à-vis de la sexualité : craint sa propre capacité à s’illusionner à nouveau. Son dévouement n’a pas été payé de retour, s’en sent trahie, mise sur la touche, bien qu’elle ait toujours assuré les devoirs de son statut d’épouse, de compagne. Une image de soi dévalorisée et un sentiment de perdition […]. Sentiment d’usure et révolte contre cette mise au placard qu’elle subit comme la pire des injures, après des années de bons et loyaux services » (13). Des femmes-rue « à la rue », vous en connaissez sans doute au moins une dans votre entourage. Si Hildegarde conseillait la rue pour lutter contre la mélancolie et « pour réconforter le cœur et retrouver la joie », il devait y avoir là une excellente raison.
Outre cela, elle aiguise l’esprit et fortifie le cerveau, elle est bonne pour l’estomac et les intestins (dysenterie, inflammations), abat les vapeurs (la fièvre) et s’oppose à de nombreuses douleurs (goutteuses, auriculaires, pulmonaires, hépatiques, rénales, musculaires, lombaires, névralgiques, articulaires, etc.). Ensuite, n’omettons pas de mentionner une propriété que la rue partage avec l’absinthe et la tanaisie entre autres : elle chasse les vers, tant intestinaux que cutanés. Pour finir, elle était encore usitée dans les cas qui suivent : saignement de nez, herpès, ulcères, « feu sacré »…, le tout accompagné selon les cas de miel, vinaigre, vin, beurre, huile, huile rosât, à travers des modes d’emploi divers et très variés dont la fomentation et la décoction ne sont que les parties émergées de l’iceberg. Ah oui, et encore ceci : « Le vinaigre imprégné de rue a aussi une vertu qui agit favorablement sur le cerveau » (14), « la frénésie et les embarras de tête ». On va s’arrêter là, au risque de la voir exploser !… C’est qu’il faut y voir clair pour allonger le reste : voilà qui tombe merveilleusement bien : la rue possède (rhooo, encore ?!!!) cette autre particularité d’être un remède oculaire depuis l’Antiquité (pour Dioscoride, et même avant : de plus anciens Grecs que lui, et les Égyptiens antiques, lui concédaient le pouvoir d’augmenter l’acuité visuelle). Au Moyen-Âge se dessine une unanimité qui relate et partage très largement ce fait (Macer Floridus, Hildegarde de Bingen, école de Salerne, Tacuinum sanitatis, etc.), ce qui, à première vue, peut surprendre, si l’on considère la phototoxicité réelle de cette plante. Mais il doit bien résider une part de vrai dans tout cela, puisque, afin de combattre la fatigue oculaire, elle fut même utilisée sous forme de collyre par Léonard de Vinci et Michel-Ange, qui étaient loin d’être des imbéciles. D’ailleurs, Jean-Baptiste Porta récapitule une recette de remède oculaire constituée de plantes qui, à tort ou à raison, furent considérées comme des ophtalmiques : le fenouil, la verveine, la chélidoine, l’euphraise casse-lunette et, bien sûr, la rue.
Puisque nous évoquons cet homme de la Renaissance qu’est Porta, c’est une bonne occasion de signaler qu’à son époque l’estime placée en la rue n’a en rien diminué, le succès de la plante étant encore largement assuré. Cependant, des contrastes se dessinent : tandis que Matthiole reste très bref à propos des propriétés de la rue (1554), Tabernaemontanus en fait l’apologie (1588, 1613). Remarquons que, dès le début du XVII ème siècle, la rue se trouve de plus en plus confinée à la pratique populaire, habitée des mêmes caractéristiques d’opposition qu’au sein de la médecine académique, c’est-à-dire : ici, c’est une panacée, là, une plante de mauvaise réputation. En 1600 environ, et ce depuis à peu près un siècle, la médecine reste encore fortement imbibée de pratiques magiques, les arts (plus ou moins) occultes ayant tendance à mordre sur cette marge-là. Et cela débute dès sa récolte, qui était, dès l’époque antique, l’opportunité d’observer des rituels très précis et méticuleux. Passer un délai d’une journée solaire entre la prise de possession de la rue et son extirpation était de rigueur. Ensuite, à l’aide d’un instrument façonné de noble matière (or, argent, ivoire), on dessinait un cercle tout autour de la plante. Enfin, les pousses de rue étaient cueillies entre le pouce et l’auriculaire de la main droite, et si l’on en devait trancher les tiges, Pline recommandait de ne pas user d’un outil en fer pour ce faire ; et si l’on souhaitait pleinement profiter des propriétés abortives de la rue, sa récolte devait nécessairement s’opérer en lune décroissante. De même, lorsqu’on semait de la rue, les pratiques n’étaient pas moins étranges : tout comme on le faisait du basilic et du cumin, il fallait insulter la plante afin de lui assurer une belle croissance. Cette étonnante manière de procéder s’expliquerait-elle par le fait que le mot insulter, d’un strict point de vue étymologique, signifie « sauter dessus » (du latin insultare) ? Peut-être que le fait de tasser la terre après le semis de graines de rue est à l’origine de cette procédure, qui sait ? Pour compléter ce portrait jardinier quelque peu saugrenu, Pline soutenait qu’une rue que l’on dérobe croît mieux, et qu’elle fait de même si on la blesse, selon Porta.
Comme à cette époque (fin Moyen-Âge/début Renaissance), on s’abreuve encore aux sources antiques, l’on retrouve la rue au sein de l’attirail magique des médecins, et cela aussi bien pour soigner des maux qu’on dit propres à l’intégrité physique, que ceux paraissant émaner d’une autre dimension. Dans le Piémont (Montferrato), on l’appelle erba alegra (= herbe d’allégresse), parce que, pense-t-on, elle est capable de chasser l’hypocondrie. En 1635, le médecin italien Pietro Piperno propose, dans un ouvrage au titre fort à propos – De magicis affectibus – un remède usant de rue contre l’épilepsie et le vertige. Selon lui, il convenait de suspendre de la rue à son cou, en prononçant une formule magique de renonciation au diable, tout en invoquant Jésus. Et c’est là qu’on voit, enfin, être désigné l’ennemi, ce qui n’est pas un sujet d’étonnement, connaissant la sulfureuse réputation de la rue. Mais encore faut-il savoir de quel côté se situe cette plante. Les quelques données suivantes vont permettre de s’en assurer. La rue avait vertu préservative : en Allemagne, on la plantait dans les jardins, près des habitations afin d’en éloigner les mauvais esprits et les sortilèges. Dans les Abruzzes, c’était un talisman contre les sorcières, en Toscane contre le mauvais œil, à Venise, installée dans la maison, un porte-bonheur. Frotter les sols avec une décoction de rue ou en faire brûler les graines sur un charbon ardent permettait de purifier les lieux. Durant le XVI ème siècle, où elle était encore populaire et réputée, inquisiteurs et autres exorcistes se servaient de la rue comme d’un détecteur de « sorcières », ainsi que pour chasser les démons qui tourmentaient les possédés et la folie provoquée par des incantations magiques. Mais le chrétien considère aussi que, par son odeur, elle a quelque rapport, sinon accointance, avec le malin, chose que ne manque pas de souligner Joris-Karl Huysmans dans Là-bas (1891), lors de la description de la messe noire conduite par des satanistes : parmi les ingrédients végétaux qui brûlent dans une cassolette, l’on trouve de la rue parce qu’elle possède un parfum qui plaît à leur maître, expliquent-ils.
Aux XVIII ème et XIX ème siècles, malgré la pugnacité de certains de ses plus ardents défenseurs, comme l’abbé Sébastien Kneipp, la rue amorce un lent déclin qui se solde aujourd’hui par une négligence quasi complète, ce qu’explique la prise en compte de la dangerosité de son emploi, hormis dans le domaine homéopathique où la teinture-mère que l’on produit à partir des racines fraîches, demeure encore usitée, bien qu’ayant une portée d’action limitée. Son éviction de l’armoire à pharmacie dessine un mouvement similaire à ce qui se déroule côté cuisine, où elle est encore malgré tout présente dans quelques préparations comme assaisonnement des viandes, des sauces ou encore des omelettes, ainsi que pour parfumer la grappa, une eau-de-vie de marc produite essentiellement en Italie septentrionale, ainsi que dans le canton suisse du Tessin. Mais ces emplois sont beaucoup plus rares que durant le Moyen-Âge, période durant laquelle la rue représentait un condiment très employé, sans commune mesure avec ce qu’elle est aujourd’hui, de même que durant l’Antiquité où on la voit souvent présente dans les pages du De re coquinaria, et entrant, avec l’ail et d’autres herbes, dans la recette du moretum, préparation à base de fromage frais, d’huile et de vinaigre, très appréciée des Romains et dont une recette est consignée dans Le cachat.
Les modes se défont aussi sûrement qu’on tire sur le fil d’une écharpe qui se trouve ainsi détricotée. Le prestige et le crédit dont a joui autrefois la rue se sont parfaitement évaporés. Réduite à bien peu de chose, même la cage protectrice a disparu, comme j’ai pu le voir au jardin botanique du parc de la Tête d’Or de Lyon, où le feuillage de la rue, inconnu de beaucoup, ne suscite absolument plus aucune méfiance. La magie n’opère plus. Pourtant, et nous l’avons largement souligné, la magie est un fil qui traverse une bonne part de l’histoire de la rue. La pensée magique s’est appliquée aux épidémies, aux venins et poisons de toutes sortes, aux animaux qui les transportent et les inoculent. La rue a été investie d’une charge magique qui a amplement suffit à faire d’elle matière à panacée (au sens très large du terme). Même si nous avons vu que cette réputation est très surfaite, en définitive, ne vaut-il mieux pas placer ses espoirs, pétris de foi et de croyance, en l’image d’une plante qui incarne cette puissance magique, plutôt que d’adresser ses vœux auprès du néant ?

Plante à la désagréable odeur, d’où son qualificatif de fétide (graveolens = « à odeur lourde, pesante »), la rue est un petit sous-arbrisseau vivace et semper virens, dont on sera surpris d’apprendre qu’il a prêté son nom à la famille qu’il représente, c’est-à-dire les Rutacées, comptant parmi ses membres des arbustes aux fleurs et fruits suavement parfumés : citronnier, bergamotier et oranger, entre autres.
Sa forte racine fibreuse et abondamment radiculée porte des tiges droites, rigides et cylindracées, faisant atteindre à la plante la hauteur maximale d’un mètre. Ses feuilles alternes et trilobées sont suffisamment épaisses pour paraître charnues. Bleuâtres à glauques, si on les regarde d’assez près, on voit leur surface criblée de glandes contenant une essence aromatique. Au plus tôt en mai, la rue se pare de corymbes terminaux de fleurs jaune verdâtre dont les quatre (ou parfois cinq) pétales sont dentés et frangés, formant à terme, en septembre-octobre, des fruits verts couverts, de même que l’épicarpe d’un citron, de glandes à essence.
Dans son état naturel, on trouve la rue en Italie méridionale et dans la péninsule balkanique. Cela explique son appréciation des terrains secs et arides tels qu’on les trouve dans le bassin méditerranéen (15), les rocailles et rochers ensoleillés, les falaises calcaires et thermophiles, les friches et garrigues, le pied des vieux murs de pierres sèches.

La rue fétide en phytothérapie

On a dit la rue odorante et certains se sont offusqués, rétorquant qu’il eut mieux valu utiliser l’adjectif puante. Mais ce qui est odorant n’est pas forcément aromatique, ni suave parfum, n’est-ce pas ? Odorant : qui possède une odeur (« bonne » comme « mauvaise »). Point. Oui, la rue dégage une forte odeur désagréable, et il n’est généralement pas besoin de savoir ce que veulent dire les mots fétide et vireuse pour opérer, à son approche, un net mouvement de recul. Sa saveur, quand la plante est fraîche, se compose d’âcreté, d’amertume et de piquant. Ce parfum et cette saveur, la rue les doit en partie à une essence aromatique qui se loge dans presque toutes ses fractions (feuilles, fleurs), soit exactement celles que l’on distille à la vapeur d’eau en vue d’en obtenir une huile essentielle qui transpose en bonne partie l’odeur de la rue fraîche dans sa globalité, et beaucoup de son âcreté. Liquide, de couleur jaune verdâtre ou brunâtre, il lui arrive d’être aussi incolore. Pour marquer sa singularité, signalons que sous lumière fluorescente, cette huile apparaît bleu violacé, et qu’elle est plus hydrosoluble que bien des huiles essentielles. Un produit pas comme les autres, en somme, contenant à très grande majorité des cétones (90 %), dont de la méthyl-nonyl cétone (2-undécanone) et de la méthyl-heptyl cétone (2-nonanone), auxquelles on peut ajouter quelques monoterpènes (pinènes et limonène) et oxydes (1.8 cinéole), sans oublier, rutacée oblige, des furocoumarines comme le bergaptène.
Passé le cap aromatique, on remarque chez cette plante la présence d’un flavonoïde dont est riche le sarrasin (et le bouleau dans une mesure moindre), quand bien même son nom s’inspire de celui de la rue : il s’agit de la rutine. A cela, ajoutons des alcaloïdes quinoléiques (1 à 2 %, dont fagarine, arborinine, skimmianine…), de la résine, de la gomme, un principe amer, de l’albumine, de l’inuline, du tanin, de l’acide malique, de la chlorophylle, etc.

Propriétés thérapeutiques

  • Emménagogue, congestionne et stimule les fibres lisses de l’utérus
  • Sudorifique, diaphorétique
  • Antispasmodique
  • Laxative
  • Antihémorragique, renforce la paroi des vaisseaux sanguins, abaisse la tension
  • Rubéfiante (irrite la peau et les muqueuses), détersive, vulnéraire
  • Vermifuge, antiparasitaire, insecticide, germicide, répulsive (vermine, serpents, rats, animaux domestiques)
  • Anti-épileptique (?)

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère gynécologique : aménorrhée par atonie, dysménorrhée, oligoménorrhée, leucorrhée, hémorragie puerpérale
  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : constipation, colique, flatulence, inertie intestinale, crampe d’estomac, tympanite, parasites intestinaux (ascarides vermiculaires)
  • Affections cutanées : blessure, contusion, ulcère sordide, ulcère atone, verrue, parasitose cutanée (poux, gale, teigne)
  • Affections bucco-dentaires : ulcération gingivale, ulcère scorbutique des gencives, engorgement gingival
  • Affections oculaires : yeux fatigués (paupières surtout), cernes (on s’adressera plus sûrement aux remèdes homéopathiques pour tout ce qui concerne les affections oculaires)
  • Troubles de la sphère respiratoire : catarrhe bronchique chronique, ozène (affection nasale signalant une pleurésie dont les sécrétions ont comme pour particularité de posséder une odeur semblable à celle de la rue, c’est-à-dire fétide…)
  • Troubles de la sphère cardiovasculaire : hypertension, palpitations
  • Engorgement glandulaire (en particulier des seins)
  • Sciatique, sclérose en plaque, paralysie de Bell
  • Vertige
  • Hystérie (?), convulsions (?), épilepsie (?), chorée (?), « mélancolie » (?)
  • Traumatologie et rhumatologie (voir en homéopathie, avec la teinture-mère tirée des racines fraîches)

Modes d’emploi

  • A destination d’un usage interne : on peut procéder à l’infusion (5 g de plante fraîche par litre d’eau, le double si elle est sèche) et à la décoction (bien que plus rarement). La poudre de feuilles peut aussi s’envisager per os.
  • Pour l’usage externe, il est possible de confectionner un macérât huileux de feuilles de rue fraîches ou bien une pommade à l’axonge. L’infusion sera concentrée (10 à 30 g par litre d’eau) et se destinera aux bains de bouche, lavements et autres fomentations. Enfin, la décoction, comptant de 30 à 350 g de plante fraîche par litre d’eau, représente le véritable arsenal contre la vermine, les poux, etc.
  • Anciennement, de nombreuses recettes eurent cours : signalons-en quelques-unes à la curiosité de nos lecteurs : l’alcoolat vulnéraire du Codex, la macération alcoolique de feuilles de rue édulcorée au sirop, le cataplasme composé de gousses d’ail, de feuilles de rue et de saindoux (nous ne sommes pas loin du moretum, là ^.^), enfin l’huile essentielle qu’on administrait généralement en interne par le biais d’une potion.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Récolte : l’on cueille les tiges feuillées bien garnies de la rue avant la floraison. Notons que la plante sauvage est plus active que celle qui est domestique.
  • Séchage : il est possible et ne diminue pas la qualité thérapeutique de la plante (contrairement à ce qu’on peut lire ici ou là).
  • Toxicité : le caractère neurotoxique et potentiellement abortif des deux principales molécules contenues dans l’huile essentielle de rue fétide font d’elle un produit tout aussi virulent que ces autres huiles essentielles que sont l’absinthe, le thuya ou encore l’armoise vulgaire. C’est pourquoi on l’a aussi mise en cage : le JO n° 182 du 8 août 2007 place cette huile essentielle sous strict monopole pharmaceutique et en interdit donc la vente libre en France.
    La rue fraîche, prise en interne à des doses plus élevées que la moyenne, provoque de violents désordres : tuméfaction de la langue et du pharynx, inflammation gastro-intestinale (gastro-entérite, lésion intestinale), excitation suivie d’abattement profond, vertiges, tremblements, convulsions, affaiblissement du pouls et dépression cardiaque, refroidissement, douleurs articulaires (précisément dans toutes les articulations), polyurie, inflammation et hémorragie utérine, etc. De quoi dissuader quiconque souhaiterait lui voir jouer son rôle de « faiseuse d’anges », sauf si, bien entendu, l’on a affaire à celles qui connaissent la juste dose pour ce faire. Mais je crois que c’est du flan, un bon gros flan pour naïves désespérées, et dont on nous rabat les oreilles depuis des lustres, et qu’on trouve encore, dégoulinant, dans des bouquins bien récents qui amènent la chose sans discussion possible. Pourquoi vouloir encore et toujours demeurer dans l’erreur ? Mystère. Même la teinture-mère (préparée avec les sommités fleuries de la rue, et que l’on doit donc bien distinguer de celle provenant des racines), prise en interne à doses moyennes, détermine un cortège d’inconvénients que voici : idées noires, cauchemars sinon rêves pénibles, sensation de froid et de grelottement – n’a-t-on pas déjà l’impression d’avoir passé l’arme à gauche ? Que la camarde est à nos trousses ? Que Galien, impuissant à nous guérir, déclame une oraison funèbre à défaut d’ordonnance, à l’aplomb du trou qui nous accueille ? Et ça continue : migraine, vertige, affaiblissement de l’acuité visuelle, douleurs musculaires, étouffement, vomissements, diarrhée, polyurie, excitation génitale, etc. O joie ! A côté de ça, la phototoxicité de la rue passe pour de la petite bière : cependant, elle peut tout de même déterminer des dermatites après ingestion puis exposition au soleil. A l’état frais, par simple contact avec cette plante irritante et vésicante, des dermatites peuvent survenir. Cela remet donc très sérieusement en question le rôle de remède ophtalmique qu’on a voulu faire jouer à la rue fétide à travers les âges thérapeutiques, ce bénéfice se réduisant à la seule homéopathie (granules 5 CH pris par trio en plusieurs moments de la journée ; et encore cela ne concerne-t-il pas toutes les affections oculaires).
  • La rue fétide est cultivée comme plante ornementale et médicinale dans de nombreuses régions du monde, comme, par exemple, dans ce petit pays sud-américain, l’Équateur, où elle porte le nom de ruda de Castilla.
  • Autres espèces métropolitaines : la rue de Chalep (Ruta chalepensis), la rue de Corse (Ruta corsica), la rue à feuilles étroites (Ruta angustifolia).
    _______________
    1. Macer Floridus, De viribus herbarum, p. 88.
    2. Serenus Sammonicus, Préceptes médicaux, p. 65.
    3. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p. 840.
    4. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 847.
    5. Walahfrid Strabo, Hortulus, p. 22.
    6. Ibidem.
    7. Alain Corbin, Le miasme et la jonquille, p. 100.
    8. Jean-Luc Hennig, Dictionnaire littéraire et érotique des fruits et légumes, p. 38.
    9. Larousse médical illustré, p. 1078.
    10. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p. 840.
    11. Bernard Bertrand, L’herbier toxique, p. 168.
    12. Ibidem.
    13. Bernard Vial, Affectif et plantes d’Amazonie, p. 71.
    14. Serenus Sammonicus, Préceptes médicaux, p. 17.
    15. La culture de la rue depuis l’Antiquité gréco-romaine justifie le fait qu’on la trouve sur (presque) l’ensemble du pourtour de la mer Méditerranée : sa naturalisation y est déjà fort ancienne.

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Le maté (Ilex paraguariensis)

Synonymes : yerba, yerba mate, thé du Paraguay, thé du Brésil, thé des gauchos, thé des jésuites.

Dans l’un de ses ouvrages, Jean-Marie Pelt faisait observer que chaque grande partie du globe (ou presque) pouvait s’enorgueillir d’avoir offert au monde une grande boisson : le thé pour l’Asie, le café pour l’Afrique et le cacao pour l’Amérique du Sud. Face à une telle richesse, qui met d’autant plus en relief la carence européenne dans ce domaine, on serait tenté de vouloir expliquer les velléités colonisatrices de ces grandes nations qui formaient l’Europe il y a cinq siècles. (Chut… C’est une bêtise.) Mais ce trio gagnant – thé, café, cacao – ne saurait faire oublier que dans chacune de ces trois grandes régions géographiques, on use de bien d’autres plantes pour rassasier les besoins de boisson : si on les connaît moins, c’est parce qu’elles sont moins plébiscitées et que, surtout, notre regard extérieur s’arrête à la surface des choses le plus souvent. Or, le thé, le café et le cacao ne peuvent évidemment pas réduire les habitudes de consommation à eux seuls. Considérons l’implication du seul riz comme ingrédient majeur de différentes boissons asiatiques. Regardons du côté de la noix de kola et de l’iboga en Afrique, ou encore de celui du guarana et de la guayusa en Amérique du Sud. Et du maté, donc, plante typiquement sud-américaine qui, dans la nature, prend l’aspect d’un assez grand arbre d’une vingtaine de mètres de hauteur, adepte des forêts tropicales de basse montagne (environ 600 m d’altitude), et présent dans plusieurs pays du continent (Argentine, Brésil, Paraguay, Bolivie…).
C’était une plante connue des autochtones bien avant que des barbus européens ne vinssent s’aventurer là pour de tout autres raisons. Connue, certes, et cultivée par eux également, puisque la boisson tonique et énergisante qu’on en tire était déjà en faveur auprès des autochtones, dont les plus zélés en organisèrent effectivement la culture, afin d’avoir la plante à portée de main (ce que, dit-on, l’on doit aux Guarani, ce qui suppose un effort de sédentarisation, ce qui n’est pas le cas de toutes les tribus amazoniennes, comme les Nambikwara, nomades itinérants, qui ne sont pas sans rappeler, dans leur mode de vie, les tribus pygmées du centre de l’Afrique). Si les jésuites sont les premiers colons cultivateurs de cette plante, cette économie domestique est bien postérieure à la culture locale du maté par les Amérindiens. Il est bien possible que les premiers matés rencontrés par les colonisateurs furent des arbres de culture que, pour en faciliter la récolte, l’on rabat, de même qu’on fait de l’ylang-ylang en Asie : ainsi ce qui en forêt est un arbre, devient, à l’état de culture, un simple arbuste rameux d’environ cinq mètres de hauteur, possédant néanmoins d’identiques caractéristiques botaniques avec son confrère sauvage, à savoir : de grandes feuilles persistantes et coriaces, vert clair mat quand elles sont jeunes, plus foncées en vieillissant, légèrement dentées, piquantes jamais. A l’abri de brefs pétioles, se développent des boutons floraux qui forment, tout comme chez le cousin européen du maté qu’est le houx commun, de minuscules fleurs à quatre pétales blancs et à quatre étamines, qui donnent suite au véritable caractère distinctif du maté, qui ne tient donc pas dans sa floraison, mais dans sa fructification, rouge sur vert : de petites baies sphériques comptant quatre loges, composées d’une pulpe glutineuse recouverte d’un fin vernis de couleur rouge pourpre.

Consommé essentiellement en Amérique du Sud, dans les pays d’origine, mais aussi dans d’autres qui, limitrophes, l’ont adopté (comme le Chili et l’Uruguay), le maté n’a pas rencontré, en dehors de cette zone géographique, un succès aussi retentissant que celui du cacao. Bien que le maté, par sa culture, se soit expatrié, c’est essentiellement en direction de la sphère hispanico-portugaise. C’est pourquoi on le voit en culture aussi bien en Espagne qu’au Portugal, alors que dans son aire d’origine, sur la seule question des plantes toniques et stimulantes, il se place bien avant le guarana et la triste coca.
On laisse entendre que le premier mode archaïque de consommation du maté fut la manducation de ses feuilles par les populations indigènes. Après quoi, l’on recensa différentes autres manières de consommer le maté, dépendant essentiellement de l’évolution des mœurs et également des circonstances (par exemple, au Japon, la pratique du thé infusé est relativement récente eu égard à l’histoire du thé dans l’empire du soleil levant). C’est ainsi que l’on pouvait porter de l’eau à ébullition pour faire une décoction de maté, et si l’on n’avait pas moyen d’avoir de l’eau chaude (comme cela peut arriver au fin fond de la forêt amazonienne), on procédait par macération à froid de poudre de feuilles de maté dans de l’eau. Dans certains pays, on observe des façons de procéder inexistantes par ailleurs. C’est le cas au Paraguay, où l’on prépare le mate dolce qu’on obtient en faisant caraméliser à feu vif de la poudre de maté dans du sucre, puis qu’on allonge d’eau bouillante par la suite. Mais ce qui prévaut, et reste indissociable de l’espace culturel du maté, c’est ce qu’au Brésil, l’on appelle le chimarrão (et maté dans les pays hispanophones d’Amérique du Sud). « Rite social et vice privé », le rituel bi-quotidien du chimarrão, prend place en fin de matinée ainsi qu’en fin d’après-midi. C’est exactement ce que décrivit l’ethnologue français Claude Lévi-Strauss dans son célèbre Tristes tropiques : « On s’assied en cercle autour d’une petite fille, la china, porteuse d’une bouilloire, d’un réchaud et de la cuia, tantôt calebasse à l’orifice cerclé d’argent, tantôt […] corne de zébu sculptée par un péon [id est un ouvrier agricole]. Le réceptacle est au deux tiers empli de poudre que la fillette imbibe progressivement d’eau bouillante ; dès que le mélange forme pâte, elle creuse, avec le tube d’argent terminé à sa partie inférieure en bulbe percé de trous, un vide soigneusement profilé pour que la pipette repose au plus profond, dans une menue grotte où s’accumulera le liquide, tandis que le tube doit conserver juste assez de jeu pour ne pas compromettre l’équilibre de la masse pâteuse, mais pas trop, sinon l’eau ne se mélangera pas. Le chimarrão ainsi disposé, il n’y a plus qu’à le saturer de liquide avant de l’offrir au maître de maison ; après qu’il a aspiré deux ou trois fois et retourné le vase, la même opération a lieu pour tous les participants, hommes d’abord, femmes ensuite s’il y a lieu. Les tours se répètent, jusqu’à épuisement de la bouilloire. Les premières aspirations procurent une sensation délicieuse – au moins à l’habitué, car le naïf se brûle – faite du contact un peu gras de l’argent ébouillanté, de l’eau effervescente, riche d’une mousse substantielle : amère et odorante à la fois, comme une forêt entière en quelques gouttes concentrée […]. Après quelques tournées, le maté s’affadit, mais de prudentes explorations permettent d’atteindre avec la pipette des anfractuosité encore vierges, et qui prolongent le plaisir par autant de petites explosions d’amertume » (1). Aux mots, il est parfois souhaitable d’additionner des images. En voici quelques-unes : cette petite vidéo très bien faite permet de mieux comprendre le mode de préparation du chimarrão. A son visionnage, on comprend assez facilement que les conditions réelles de la forêt amazonienne ne permettent pas toujours le « confort » nécessaire à un tel protocole et qu’il faille donc s’en remettre à des méthodes alternatives plus simples, comme nous les avons mentionnées plus haut.

La cuia, autrement dit le pot à maté, est constituée par le corps d’une calebasse séchée et évidée, dont la forme se prête à la fonction qu’on attend d’elle. Du gabarit d’un mug, on peut facilement la tenir dans la main et la poser sur une surface plane si son « postérieur » l’autorise (sinon, l’on prévoit un support, comme ceux des cornes à boire). La bombilla (ou bombilha, bomba, etc.), d’une longueur comprise entre 15 et 20 cm, c’est la « paille », métallique le plus souvent (argent, acier inoxydable…) ou fabriquée dans du bambou, qui permet l’absorption du liquide. Remarquons que dans cette configuration, le maté n’est plus seulement la poudre de feuilles de l’arbre du même nom, ni la boisson qu’on en tire, mais désigne l’assemblage cuia + bombilla + poudre de feuilles de maté + eau chaude.

Le maté, c’est aussi, dans l’imagerie, une boisson indistinguable de ceux qui jouent le rôle de cow-boy dans les plaines sud-américaines, les Gauchos. Dans leur culture, le maté prend le rôle de boisson, mais ce sont aussi les occasions durant lesquelles le maté intervient qui sacralisent quelque peu ses fonctions : festives, sociales (le maté invite à la fraternité et à l’hospitalité), peut-être même cosmogoniques, si j’en crois ce que semble sous-entendre les quelques lignes que voici : pour déguster le chimarrão/maté, « les Gauchos s’organisent en cercle où il passe de main en main selon un rituel très précis qui invite par exemple les participants à faire circuler la calebasse dans le sens anti-horaire afin de faire passer le temps moins vite » (2).

Le maté en phytothérapie

Qui connaît le thé, le café et le cacao, ne sera pas très surpris à l’énoncé des quelques noms de principes actifs contenus dans toutes ces plantes, ainsi que dans le maté, dont on ne considère que les feuilles attachées par leur pétiole aux petits rameaux et ramilles, dont le mode de préparation – outre qu’il leur confère une magnifique couleur réséda – offre aussi une légère odeur aromatique et une saveur qui l’est tout autant, bien qu’elle soit quelque peu mâtinée d’amertume (qui reste toute relative : dans le commerce, il existe plusieurs espèces de maté : doux, moyen, amer).
Le premier mot bien connu des amateurs de café, sans être biochimiste, c’est la caféine : le maté en contient en moyenne 1,5 %. Puis, l’on constate la présence de cet autre alcaloïde de type méthylxanthique, la théophylline, qui, contrairement à ce que son nom indique, ne se trouve pas que dans le thé, mais aussi dans le cacao et le café, de même que la théobromine, qu’une mauvaise habitude semble vouloir n’associer toujours qu’au seul cacao, ce qui est inexact, puisque le maté en possède environ 0,4 %. Autre substance commune à toutes ces plantes, le tanin (16 % dans le maté), mais en moindre quantité que dans le thé et le café. Puis viennent de nombreux flavonoïdes (rutine, catéchine, quercétine, kaempférol), des saponosides, divers acides (chlorogénique, quinique, caféique, etc.), de la résine, une importante portion de chlorophylle, quelques traces d’essence aromatique (0,01 %), des sels minéraux et oligo-éléments (fer, magnésium, potassium, manganèse, etc.).

Note : certaines sources signalent l’existence de matéine dans le maté : ne nous y trompons pas, ce mot n’est pas autre chose qu’un synonyme de la caféine.

Propriétés thérapeutiques

  • Stimulant du système nerveux central, tonique nerveux, psychotrope et analeptique, tonique musculaire, musculotrope, stimulant des fibres musculaires lisses, glycogénolytique, adaptogène
  • Digestif, stomachique, lipolytique
  • Diurétique léger
  • Anti-athéromateux, tonique de la circulation périphérique
  • Anti-inflammatoire
  • Anti-oxydant
  • Anxiolytique

Usages thérapeutiques

  • Asthénie physique et intellectuelle, neurasthénie, fatigue, fatigue du convalescent, dépression légère
  • Dyspepsie
  • Maux de tête, migraine, céphalée migraineuse
  • Douleur rhumatismale
  • Obésité, prise de poids
  • Prévention des maladies dégénératives (Parkinson, Alzheimer)

Modes d’emploi

  • Infusion théiforme de feuilles de maté légèrement torréfiées et pulvérisées : après ébouillantage d’une théière, l’on place la valeur d’une à deux cuillerées à café de maté dans le récipient, auquel on ajoute 200 cl d’eau chaude (ou 10 g de maté pour un litre d’eau), puis on laisse infuser de 5 à 15 mn, et enfin l’on filtre.
  • Décoction de feuilles de maté légèrement torréfiées et pulvérisées : à démarrer à l’eau froide, après avoir placé l’équivalent d’une poignée (la poignée d’une petite fille, c’est bien suffisant pour commencer) de maté dans un litre d’eau. Dès les premiers bouillons, on retire du feu, puis on laisse infuser 2 à 3 mn avant de passer (une décoction trop longtemps poursuivie se solde par une perte des propriétés thérapeutiques du breuvage).
  • Chimarrão : à réaliser avec le matériel adéquat, bien entendu (c’est sans doute la meilleure manière domestique d’absorber le maté).
  • Extrait fluide.
  • Extrait hydro-alcoolique.
  • Teinture-mère.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • N’imposant pas les mêmes inconvénients que le thé et le café, le maté peut s’ingérer en plus grande quantité que les deux plantes sus-citées. Cependant, il importe de respecter un certain nombre d’obligations. Ainsi, le maté « ne doit pas être consommé en mangeant, mais à jeun ou assez longtemps après le repas, sans y rien ajouter, ni crème, ni alcool, ni sucre » (3), interdiction s’expliquant par la trop grande présence de tanin dans le maté, substance pouvant nuire à la bonne fonction digestive durant les repas.
  • Récolte : on cueille les feuilles de maté lorsque les baies sont parfaitement mûres.
  • Préparation : les feuilles sont chauffées au-dessus d’un feu de bois, ce qui a pour but l’obtention d’une légère torréfaction. Après quoi, elles sont conservées pour une durée égale à un an avant d’être employées.
  • Le maté fournit une énergie suffisante même si les rations alimentaires sont insatisfaisantes. Ce qui n’est pas, pour autant, une raison de sous-alimenter l’organisme.
  • Comme il est moins constipant que le thé et le café, le maté peut être ingéré par les malades constipés et migraineux qui ne tolèrent ni thé ni café. Enfin, bien qu’affichant un taux élevé de tanin, le maté exerce une action beaucoup moins irritante que le thé sur les muqueuses gastriques, d’où son emploi autorisé en cas de dyspepsie.
  • Autre espèce proche : la guayusa (Ilex guayusa), dont le formidable taux de caféine avoisine les 7 % ! Aucune autre plante n’en contient autant.
  • Pour aller plus loin : une e-boutique spécialisée en France : https://www.yerba-mate.fr/. Vous y trouverez tant des calebasses avec ou sans pied, des bombillas, ainsi que du maté, « j’entends le vrai maté, car le produit vendu en Europe sous cette étiquette a généralement subi de si maléfiques transformations qu’il a perdu toute ressemblance avec l’original » (4). Ainsi parlait Claude Lévi-Strauss dans les années 1954-1955. Depuis, le maté vendu en France est de qualité très honorable.
    _______________
    1. Claude Lévi-Strauss, Tristes tropiques, pp. 192-193.
    2. Wikipédia, page « Gaucho ».
    3. Larousse médical illustré, p. 724.
    4. Claude Lévi-Strauss, Tristes tropiques, p. 192.

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La vigne (Vitis vinifera)

Grain de raisin (la partie verte et charnue) au début de son développement.

Comme l’atteste la découverte de dépôts de pépins de raisin sur des sites archéologiques turcs, syriens et libanais, l’histoire que la vigne écrit en compagnie de l’homme est une affaire déjà fort ancienne. Si cela nous semble éloigné, pas seulement dans le temps, mais aussi dans l’espace, il importe de connaître l’hypothèse qui voudrait voir dans le Caucase (la Géorgie et ses environs, plus exactement), le fief natal de la vigne : c’est ce que veulent suggérer des traces dont la datation s’établit autour de 7000 ans. De même avec l’Afghanistan qui revendique aussi cette paternité : le Nouristan (région afghane située à l’est du pays) est considéré, selon une autre hypothèse, comme le berceau de la vigne. Ce n’est que beaucoup plus tard que cette plante s’implantera en Europe, dont en France (enfin, sur le territoire de l’époque qui aujourd’hui correspond à la France), cette même France où les aficionado du Beaujolais nouveau, emprunts d’un patriotisme douteux, nous serinent chaque année qu’en dehors de la France, question pinard, point d’salut (à ce niveau-là, ça n’est plus du chauvinisme, c’est bien pis encore). Que l’exhumation de fossiles de graines en Italie (Parme) ou de feuilles en France (Montpellier, Meyrargues) ait été effective n’y changera rien : la vigne n’étant pas originaire de ces régions, mais bien plutôt – ce qui nous ramène aux hypothèses de départ – de cette vaste zone géographique qui s’étend de la mer Noire à la mer Caspienne, constituée, à peu près, de la Géorgie, de l’Arménie et de l’Azerbaïdjan : en ce territoire, que l’on nomme Caucase, la vigne pousse naturellement et spontanément. La présence avérée d’un végétal x ou y dans un lieu donné ne dit rien de son origine, et il ne faut pas se laisser abuser à confondre terre d’accueil (même si les traces sont anciennes) et terre d’origine, surtout quand le cheminement entre le point de départ et ceux d’arrivée est complexe. Par exemple, qu’on proclame, comme ça, que des traces de la vigne vieilles de 5000 ans ont été retrouvées en Chine est-il, en soi, pertinent ? De même, quand l’on fait le constat qu’on parle d’elle dans le Râmâyana, en quoi cela fait-il avancer l’histoire de la vigne ? Il est peu rigoureux de considérer isolément ces faits, mais les faire tenir ensemble, dans une synthèse quelque peu artificielle, est un drôle de défi, parce que la culture de la vigne (et accessoirement son culte), sut être exubérante, comme l’est cette plante dont les très nombreux grains de pollen s’insinuent partout une fois le printemps venu : l’on peut au moins être certain du fait que la vigne a bel et bien essaimé partout dans le monde. La difficulté, en revanche, réside dans le fait de retracer cette longue marche. Nous pouvons néanmoins en donner quelques étapes, qui à elles seules ne dessinent en aucun cas l’intégralité du parcours emprunté par la vigne au fil des siècles. Partie de sa zone natale caucasienne, la vigne se trouve en Mésopotamie il y a environ 4500 ans, où, en sumérien, on lui donne le nom de geshtin, c’est-à-dire d’herbe/arbre de vie. Ainsi nous l’explique Mircea Eliade dans le Traité d’histoire des religions : « Gilgamesh rencontre dans un jardin un arbre miraculeux et près de lui la divinité Siduri (i.e. la « jeune fille ») qualifiée sabitu, c’est-à-dire ‘la femme au vin’. En fait, Gilgamesh la rencontre à côté d’un cep de vigne ; la vigne était identifiée par les paléo-Orientaux à ‘l’herbe de vie’, et le signe sumérien pour la ‘vie’ était originairement une feuille de vigne. Cette plante merveilleuse était consacrée aux Grandes Déesses [nda : comme toutes les plantes dont les feuilles ressemblent à une main]. La Déesse Mère était nommée au début ‘la Mère cep de vigne’ » (1). Qu’à une divinité déjà fort ancienne, on associe non seulement la vigne mais aussi le vin qu’elle produit, cela fournit un bel indice de l’aspect archaïque de ce fait culturel qu’est l’implantation de la culture de la vigne et de sa récolte en vue d’en tirer ce breuvage qui fera couler beaucoup d’encre. Rendons-nous maintenant en Égypte, au cours de la XVIII ème dynastie (de – 1550 à – 1292 avant J.-C., plus précisément), considérée à bon droit comme l’apogée de la civilisation égyptienne antique. Dans la tombe du scribe et astronome Nakht et de son épouse Taouy, l’on voit plusieurs fresques, très fraîchement conservées, montrant des travaux agricoles, dont la cueillette de grappes de raisin par des ouvriers, tandis que d’autres foulent au pied celui qui a été entassé dans une cuve. Cette importance de la vigne est telle qu’elle est, avec le blé, une plante liée au dieu Osiris, qu’on appelle parfois le seigneur du vin. Parallèlement, le culte et la culture de la vigne se sont propagés à la Grèce pour s’y implanter vers – 1700 à – 1500 avant J.-C. Si l’on connaît généralement bien la divinité indissociable du vin et de la vigne en Grèce, Dionysos, ce dernier est une divinité beaucoup plus archaïque, dont le culte remonte bien avant la venue de la vigne en Grèce. Ce qui remet bien évidemment en cause la croyance qui veut que la culture de la vigne et la vinification soient d’origine crétoise ou grecque à la rigueur, Crète et Grèce étant à ranger parmi les lieux de transition (on dit que les Romains empruntèrent beaucoup aux Grecs, ce qui est une évidence, mais ceux-ci, bien avant les Romains, firent de même, adoptant techniques et aspects religieux de zones situées en dehors du monde grec d’alors). Provenant de Thrace ou de Phrygie, Dionysos a été certainement confondu avec d’autres divinités si l’on en croit les plantes qu’il possède en commun avec d’autres dieux et déesses : le figuier (Priape), le myrte (Hadès), la grenade (Perséphone), le pin (Attis), le lierre (Osiris). Cependant, même si la mythologie de la vigne demeure assez pauvre dans sa forme archaïque et primitive, il est tout à fait vrai que Dionysos n’est pas grec et qu’il est, tout comme la vigne, un produit d’importation. Et si il provient, comme on a pu le dire d’Asie mineure (Anatolie ?), Dionysos se superposerait alors à un foyer de culture de la vigne beaucoup plus ancien que les tout premiers débuts de sa culture en Grèce. Dionysos, tout comme Osiris d’ailleurs, est le dieux nomade de la végétation qui meurt et qui se renouvelle : il est donc un dieu à l’image de cette plante qui s’est aventurée (presque) partout, le mot nomade étant une donnée essentielle à côté de laquelle il ne faut pas passer sans s’y arrêter pour bien la considérer. La suite du chemin est mieux connue : la Crète semble avoir été un avant-poste, avant la migration de la vigne en direction de la péninsule balkanique. Puis, elle glisse à l’Italie entre le IX ème et le VII ème siècle avant J.-C., se fixe dans la cité phocéenne tenue alors par les Grecs au VI ème siècle avant J.-C., pénètre en Gaule à la même époque, la vigne et sa culture se propageant à tous les nouveaux territoires conquis par les Romains. Ce qui vaut à l’échelle européenne durant l’Antiquité s’applique aussi durant la longue période médiévale où la vigne se disperse en même temps que le christianisme : prenons en compte les vignes liées aux monastères, abbayes et autres bâtiments de la liturgie chrétienne (partout où il y eut l’Église, il y eut des vignes). Puis, plus tard, quand l’homme s’aventura loin sur les mers, il emporta avec lui la vigne (Afrique du Sud, Australie, Californie, etc.), sa présence dans une contrée où elle n’est pas native témoignant des déplacements des hommes, de leurs velléités colonisatrices, comme cela est encore lisible en Algérie et au Maroc, où les vignes présentes sont le souvenir de la colonisation de ces pays par la France.
Voilà donc quelques éléments taillés à la serpe. La vigne, par son exubérance et sa luxuriance, demande à être contrôlée pour ne pas se laisser déborder par elle, mais, pleine de verdeur et de vivacité, elle a plus d’un (a)tour dans son sac. Quand on la pense ici, elle est déjà ailleurs, un peu à l’image étymologique du mot vitis qui, de même que la reconstitution du parcours historique et géographique de la vigne, a dû faire s’arracher les cheveux aux exégètes : on a rapproché vitis de vita, la « vie », de vis, la « force », de vitta, la « vrille », etc. En revanche, on s’est entendu pour refuser toute parenté de vitis avec le latin vinum qui désigne le vin.

Qu’on trouve déjà des recettes de vins médicinaux épicés à la cannelle et au gingembre entre autres du temps d’Hippocrate, devrait nous consoler de cet infâme vin chaud que les camelots peu scrupuleux cherchent à nous faire avaler au premier frimas venu en échange d’une pièce de – quoi ? – deux euros ! Hier, je ne sais trop par quelle bêtise je me suis trouvé orienté à travers les pierres mal appointées d’une venelle débouchant sur une rue où des échoppes temporaires avaient dressé d’improbables toiles de tente pour y abriter, je suppose, le fourbi habituel duquel naît une cuisine la plupart du temps diabolique : crêpes insipides férocement tartinutellées, gaufres ruisselantes de l’exsudat graisseux dans lequel naquirent celles qui les précédèrent, churros étronnés façon beurk, etc., enfin, le genre de trucs que, parce qu’on ne les trouve pas à ma table, fut-elle petite, ne me donnent pas l’envie d’ouvrir la bouche, que ce soit pour en faire l’éloge ou m’en repaître l’œsophage. J’ai vu de grands sages repousser du pied un fraisier comme s’il se fut agi d’une malédiction, alors, merci bien. Après une centaine de mètres à faire la carpe à pas de fourmi, qu’est-ce que je hume, mêlé à l’odeur âcre et un peu rance des châtaignes cuites sur je ne sais quoi trop? Oui, enfin, bon, des fois faut pas trop y regarder : ce diable d’homme, à la faveur d’une odeur à dégonder les portes ou à décorner les bœufs qui ont déjà perdu beaucoup, est tout à fait investi – et le mot est juste pour une fois – d’une humeur que l’adjectif « festive » ne rend que très mollement et pâlement, peut alors se prendre à faire des choses titanesques, comme manger sans délectation et avec ses doigts le tout-venant qu’on lui engoberge, comme le goret à l’auget, c’est-à-dire sans cérémonie. Qu’humai-je donc, qu’éparpillonai-je en mes miennes narines ? L’odeur parfaitement acétique de ce vin chaud. Ça jette un froid. Quand on insiste trop avec moi avec ce type de rince-évier, il me prend des allures autistiques, presque je fais des vers, quand il ne me prend pas l’envie d’en lancer. Bref. De toute façon, la fête lyonnaise où il n’y a pas que des lumières, ça me gonfle. En plus, j’étais pas venu pour ça, je passais juste à travers. Pourtant, bien avant moi, il s’en est fait, il s’en est dit des choses pas croyables pour le moins (pour ne pas dire : âneries, énormités, autres trucs à ne pas mettre sous les yeux des enfants). Des choses comme celle-ci : Dioscoride, à ce qu’il paraît, ne disait-il pas que « le suc des pampres […] tempère les caprices des femmes enceintes qui s’entichent de choses déraisonnables » ? Ce brave Dioscoride. A sa lecture, on se demande si le médecin d’Anazarbé n’était pas en train de faire carousse tant il y en a partout et que, à l’instar de la vigne qui pousse dans toutes les directions si on la laisse faire, ici aussi l’on a ce sentiment – encore plus prononcé qu’ailleurs il me semble – que la vigne aurait pu, même à son seul contact, à sa simple évocation, tourner les sens du médecin grec. En opposition à la vigne sauvage (Ampelos agria), l’on trouve, comme entame au cinquième livre de la Materia medica, un long développement assez confus au sujet de la « vigne portant vin » (ce qui est la traduction littérale de Vitis vinifera), puis de la grappe de raisin (Uva) en tant que telle, duquel je suis parvenu à extirper les données suivantes, épuisées de la lie dans laquelle elles me semblaient baigner. On usait des feuilles et des vrilles broyées pour être ensuite emplâtrées (douleur de tête, inflammation et « ardeur » de l’estomac et de la rate), tandis que le suc tiré des feuilles, parce qu’astringent, entrait comme remède face à la dysenterie, aux crachements de sang, à la faiblesse d’estomac et à l’appétit « corrompu » (?) des femmes enceintes. Quant à la grappe, plus qu’y mordre tout d’abord, il valait mieux la lâcher, en la laissant « sécher » quelque temps après sa cueillette, car « la grappe de raisin fraîche trouble le corps et gonfle l’estomac » (2). Pas de cure uvale durant l’Antiquité, donc. Pour qu’elle soit plus agréable, on pouvait en tempérer le caractère en la conservant un temps durant dans du marc ou du moût, quand on ne conseillait tout bonnement pas de la confire. Dioscoride distingue propriétés et usages de la chair du grain de raisin de ceux des pépins qu’il contient. De la première, il dit qu’elle est bonne contre les fièvres ardentes, les maux de gorge comme la toux, les affections vésico-rénales, les inflammations testiculaires, la goutte, les ulcères corrosifs et gangreneux, etc. Quant aux pépins, qu’on apprêtait de manières diverses, ils amenaient la réduction de l’inflammation dans les gerçures des mamelons et parvenaient à endiguer tant les flux stomacaux que gynécologiques. Plus loin, au même livre, chapitre 82, il nous livre quelques informations concernant les Sarmentorum cinis, c’est-à-dire les cendres de sarments, qui interviennent en cas de douleurs articulaires (la vigne est une liane si souple qu’on comprend facilement la signature), mais aidaient également face aux morsures de chiens et de serpents, et, chose qui sort de l’ordinaire, ces cendres bues dans du vinaigre miellé et salé, annulaient les effets des potions malfaisantes. Voilà, voilà. Et encore, je vous fais grâce des vins variés et divers (coing, poire, rose, myrte, dattes, figues sèches, squille, pignons de pin, absinthe, hysope, cèdre, genévrier, laurier, pin, sapin, cyprès…), ainsi que les vins composés et miellés, le résiné, la lie de vin, etc. etc. etc.

Comme l’écrivit Jacques Brosse, « s’il est un dieu qui corresponde au culte orgiastique et extatique rendu aux arbres sacrés, s’il est un dieu qui évoque la montée et le bouillonnement de la sève, mais aussi la mort hivernale des arbres, ce n’est plus à l’époque classique Zeus, mais son fils Dionysos » (3), bien que du temps d’Homère son culte passe pour scandaleux. Tentons d’expliquer en quoi le dieu au thyrse (4), que l’on figure parfois couronné de grappes de raisin, a été mal vu (5). D’un point de vue symbolique, Dionysos est le dieu du vin et de l’extase, condensant en lui-même le Ciel et la Terre. Et s’il dérange autant, c’est parce qu’il est l’union « de la spiritualité et de la sensualité, caractéristique de l’homme à la fois animal et divin » (6). Il y a en lui autant l’aigle ouranien que le serpent chthonien, deux animaux qui s’opposent et se complètent néanmoins, de même que la vigne, plante génésique, demeure non dissociable du lierre, vigne et lierre, deux plantes ambiguës qui ne sont pas des arbres. Walter F. Otto en avait déjà fait la remarque, consignant que « la vigne et le lierre sont comme deux frères qui se seraient développés dans des directions opposées sans cependant pouvoir renier leur parenté ». En effet, si la première est lumière et chaleur, le second est ombre et froidure, ce qui cadre bien avec le personnage même de Dionysos qu’on dit, bien que solaire, né au solstice d’hiver. Tandis que la vigne « meurt » en hiver, le lierre semper virens reste vivace. C’est lui qui, tardivement, fleurira, fournissant du pollen aux abeilles à la limites de l’hiver, puis, tout comme la vigne (ou presque), des baies que picoreront les oiseaux suffisamment affamés pour se soumettre à l’épreuve. A peu de choses près, l’on a fait observer que les baies de la vigne et du lierre marquent, chacune, un équinoxe (ce qui n’est pas tout à fait exact). A l’automne se déroulent les dionysies des champs qui marquent le début des vendanges et le pressage des grappes. Six mois plus tard, on goûte le vin neuf lors des dionysies des villes. Mais, entre ces deux moments phare, il se déroule quelque chose de fabuleux et mystérieux : l’homme assiste, sans le comprendre, à un phénomène naturel pour lequel le raisin n’a besoin de personne pour se réaliser : la fermentation (par le biais de ferments qui se trouvent dans la peau des raisins). Lorsque les grains sont écrasés lors du foulage, ces ferments se mêlent au jus ainsi libéré (fouler le raisin, c’est, en somme, accélérer ce processus naturel). Et là débute une lente transformation qui passe par un dédoublement des sucres (fructose et glucose) contenus dans le raisin, en alcool éthylique, en même temps que se dégagent du dioxyde de carbone ainsi qu’une importante quantité de chaleur (celles et ceux qui ont déjà fait les vendanges ont pu constater ces effets à l’abord des cuves, effet grisant sans même boire !). Il est donc normal, surtout qu’on ne se l’expliquait pas de manière scientifique, qu’on ait pu voir dans cette opération une action magique, et qu’on ait fait du vin un produit émanant des dieux. « Le vin semble par sa transformation restituer l’ardeur solaire captée par l’air libre » (7). Il représente une fraction de la force ignée du soleil différée dans le temps. Ce qui rappelle une légende perse qui explique la culture, et le processus d’élaboration et de conservation du vin à partir de la vigne, la genèse de son enseignement en quelque sorte. De même que dans les Védas, où un aigle apporte le soma, ici, un autre aigle fait don aux hommes d’un cep de vigne chargé de grappes de raisin, en guise de remerciement, pour le service que l’homme a rendu à l’aigle, en le débarrassant d’un serpent qui cherchait à l’assaillir et à le mordre : « En Perse, la découverte du vin est le sujet d’une légende des plus belles. Le Shah ben Gian se reposait un soir sur la terrasse de son palais quand il vit un aigle qui, en plein ciel, emportait un serpent. Le reptile se débattait, cherchait à lier les grandes ailes sous ses replis, à mordre à travers les plumes pour infuser son venin à cette énergie céleste. Le Roi des rois ordonna au chef de ses archers qui se trouvait auprès de lui de tuer le serpent sans nuire à l’aigle. L’ordre fut immédiatement exécuté. Le serpent tomba, foudroyé, tandis que l’aigle, déployant son vol, remercia son sauveur et l’assura de sa gratitude.
Quelques temps après, l’aigle se posait sur la terrasse du palais, y laissant un cep de vigne chargé de raisins. Le Roi et ses courtisans goûtèrent les fruits, les trouvèrent excellents et les pépins furent donnés aux jardiniers afin que cette plante précieuse fût mise en valeur le plus tôt possible. La plante sacrée germa, poussa, donna des feuilles et des fruits en grande abondance. Pour en conserver plus longtemps la saveur, le Roi ordonna que les grappes fussent pressées et leur suc enclos dans des jarres. Ce qui fut fait.
Un soir d’hiver, il en voulut goûter de nouveau mais le vin, en pleine fermentation avait une saveur exécrable. Comme le messager céleste ne s’était sûrement pas dérangé pour lui donner un breuvage aussi mauvais le Shah pensa que c’était un poison très mystérieux qui ne devait être donné qu’à des criminels princiers. Il fit reboucher et sceller la jarre. Et il n’en fut plus fait mention. Or, plusieurs mois après, un jour qu’il était à la chasse, la reine fut prise d’un tel mal de tête qu’elle ne le pouvait supporter. Estimant qu’elle ne devait pas donner à son époux le déplaisir de la voir souffrir de la sorte et prendre dans sa douleur des attitudes ou des expressions nuisibles à sa grâce et à sa pudeur, elle résolut de mourir. Elle fit prélever dans les jarres scellées une dose assez copieuse du breuvage réputé mortel. Elle s’endormit d’un sommeil profond et se réveilla bien guérie. Au retour du roi, elle lui conta ce qu’elle avait fait et chacun voulut de nouveau savourer la boisson miraculeuse. Le vin était fait, il était très bon. Ils en burent peut-être un peu plus qu’il convenait, car ils s’endormirent tous et se réveillèrent de fort bonne humeur. […] Les prêtres sentirent qu’ils devaient consacrer à Dieu, à Ormuzd, maître de la lumière, la plante merveilleuse qui fait cesser la douleur et ouvre les portes du songe » (8). Face à face avec le miracle de la boisson divine (et c’est ainsi, quelles qu’elles soient : vin, nectar, ambroisie, hydromel, soma, haoma, etc., sont toutes d’origine ouranienne), l’homme entreprit donc la consommation du vin selon un mode rituel dont l’objectif était d’obtenir une ivresse mystique, et non pas seulement se mettre dans les vignes jusqu’au péché (c’est-à-dire s’enivrer jusqu’à plus soif). Tout au contraire, il fallut considérer le vin sous un autre aspect symbolique, celui que l’on cherchait à faire prévaloir, à savoir que « le vin favorise l’extase et dilue l’ego dans ce sentiment d’union avec le cosmos » (9). Mais, entre-temps, certains hommes confondirent extase et ivresse, puisqu’on dira que, à l’évidence, il existe dans la grappe même comme une empreinte de la volupté (il aurait été bien surprenant qu’à une plante primordiale comme la vigne n’ait échu qu’une seule ligne directrice symbolique). De la luxuriance à la luxure, on n’a parfois vu aucune différence, ce qui a mené certains à voir en la vigne, qui croît gaillardement, l’image même de ces hommes qui, aveuglés par leur penchant pour la débauche crasse, ne s’apaisent jamais.
Dionysos, parce que « mis en pièce et jeté dans un chaudron, est aussi une divinité qui se sacrifie pour tous [ce qui n’est pas autre chose que l’expression du cycle perpétuel par lequel passent les choses], qui meurt [comme la vigne, en apparence] et qui renaît. Sa passion correspond à la fois au traitement automnal auquel est soumis le raisin, coupé et foulé au pied, et la taille printanière de la vigne. Sans doute, le vin est-il devenu le sang du dieu et c’est en tant que tel qu’on le célébrait lors des fêtes dionysiaques » (10). Non seulement androgyne, Dionysos incarne autant ce qui se rapporte au phallique (résurgence et montée vigoureuse de la sève humide des plantes au printemps) qu’au mortel : « C’est cette liaison de Dionysos avec les mystères de la mort, qui sont également ceux de la naissance et de la co-naissance, qui a fait aussi de la vigne un symbole funéraire » (11). Et l’homme, du haut de sa petitesse, s’insère dans cette chaîne, sans toujours comprendre que ce que l’on appelle le délire dionysiaque n’a pas de rapport avec l’ivresse provoquée par le vin de l’homme. Il fait le grand écart avec ce liquide pétri de ses pieds et cette inatteignable extase, laquelle parce que issue de la vigne, usant de l’alcool comme véhicule, le nargue parce que immortelle jeunesse, elle est le gage de la vie éternelle. Ironiquement, aujourd’hui encore, et davantage en France que (presque) partout ailleurs, on cherche dans les « eaux-de-vie » non pas la transcendance mais la destruction conduite à un feu plus ou moins rapide. Mais c’est ce qui se passe presque toujours lorsqu’une substance échappe au domaine du sacré pour entrer dans celui du profane : comment, en profanant le vin, pourrait-on bien en obtenir les mêmes bienfaits qui, de toute façon, n’échoient qu’aux dieux ? Sont-ce les débordements, très largement ultérieurs à Dionysos qui, quelles que soient les périodes, finirent par ternir de façon plus ou moins définitive, l’image du dieu, rendue encore davantage ridicule à travers son pendant romain, Bacchus, à la trogne avinée, rabelaisien avant l’heure, qui pète et rote à table, tout ignoble pochard qu’il est. Et encore, à bien y chercher, il se trouve dans cette vision quelque chose de sacré, bien qu’elle cadre mal avec ce que l’on sait en général de la culture de la vigne par les Romains, ainsi que l’élaboration du vin, qui sont menées selon des règles très strictes. L’inauguration des vendanges était fixée aux Vinalia rustica (le 19 août), lors desquelles on immolait des agneaux à Jupiter, avant que les prêtres ne cueillent les premières grappes. Il en allait de même de la date qui marquait le jour à partir duquel on pouvait goûter le vin neuf. La taille était aussi encadrée religieusement. En effet, il aurait été impensable d’offrir du vin en libation, qui consistait à répandre du vin sur la victime offerte en sacrifice, ou bien à verser du vin à même la terre ou dans le feu, s’il provenait d’une vigne non taillée. Les prescriptions rigoureuses ne s’arrêtent pas qu’au monde romain, elles semblent accompagner la vigne et l’emploi du vin partout où on les apporte avec soi, en particulier pour des raisons religieuses. Dès lors que l’empire romain s’effondre, le christianisme qui s’était fait assez petit jusqu’alors, va pouvoir répandre sa parole, ainsi que l’usage du vin d’un point de vue rituel (même si l’on sait bien qu’il n’en restera pas la chasse-gardée, et que le vin continuera d’occuper les postes de boisson quotidienne mais aussi de médicament et d’excipient de transport). Par exemple, au Moyen-Âge, l’on sait que « l’enclos de chaque monastère renfermait des vignes et un pressoir, et tous les instruments nécessaires à la vendange. Le vin était dispersé par le pigmentorius qui en réglait l’emploi, soit pour le service pharmaceutique, soit pour les distributions faites aux pauvres » (12). Mais il n’est pas question que d’intendance. Pour mieux nous éclairer, il est bon de prendre connaissance de quelques-uns des emplois symboliques que le christianisme tente de faire transparaître à travers la vigne et le vin, recherche qui débute sans doute avec le fait d’entendre ce que d’aucuns ont à nous dire : ceux-là soutiennent que l’arbre de vie du Paradis était une vigne. D’ailleurs, Adam et Eve sont souvent représentés dans le Paradis terrestre avec une feuille de vigne qui leur permet de dissimuler leur nudité, feuille de laquelle Flaubert se moquera, demandant s’il s’agit d’une armure ou d’une censure, et qu’il eut été bien heureux que le membre viril ne soit pas disproportionné, sans quoi il aurait fallu faire appel à une feuille de figuier ! D’anciennes monnaies juives datant du temps des anciens Hébreux montrent en effet des feuilles de vigne comme motif. Ne fut-ce pas Noé qui planta la première vigne après le déluge, les juifs passant pour découvreurs de la vigne et premiers vignerons ? Même si l’inexactitude historique persiste, cette insistance bien marquée dans l’Ancien Testament, est importante, car Noé, c’est le consolateur. Ainsi, le vin allait-il devenir une consolation pour les juifs. La grappe de raisin devint alors le symbole de la terre promise (sa présence au sein de la Corne d’abondance n’a rien d’anodin), tandis que la vigne joua le rôle de la résurrection spirituelle ou physique. Lors des noces de Cana, Jésus change l’eau en vin (de la même manière que les pleurs printaniers de la vigne semblent se transmuter en une autre forme d’eau, celle-là même contenue dans les grains de raisin frais, avant qu’elle ne s’achemine à travers une lente et prodigieuse transformation en direction du vin). Durant le dernier repas du Christ, le vin est bel et bien présent. Comme l’on sait, l’eucharistie consacre le pain et le vin mêlé d’eau : il est le symbole du sang du Christ et de sa double nature. Il possède un rôle bien plus subtile que le pain, car il devient sang là où le pain n’est que chair. Or le vin/sang s’avère être le mode de transport de cette subtilité, symbole de l’initiation supérieure, puisque « breuvage fermenté nécessaire au saint Sacrifice » (13). Ce sang du Christ, on le retrouve donc en l’image du vin de messe. Ainsi, comme nous l’avons vu, dans chaque monastère, il y avait de la vigne, et, partout où se développera l’évangélisation et la progression du christianisme, on en est venu à planter et cultiver la vigne. C’est donc définitivement le christianisme qui en favorisera incontestablement la propagation.
Au temps des Carolingiens, avec le très chrétien Charlemagne surtout (Cf. Capitulaire de Villis : Vitis), on assiste à un grand développement de la culture de la vigne, et je ne veux pas simplement parler de son implication artistique à travers l’enluminure, la tapisserie et le travail des lissiers, bien entendu. Le vin produit n’est pas seulement destiné à un usage liturgique bien qu’il se soit répandu sous l’impulsion des monastères, mais il devient produit de consommation courante auprès de la paysannerie. En effet, on boit beaucoup de vin au Moyen-Âge, comme boisson domestique, mais aussi pour pallier la mauvaise qualité de l’eau. Cependant, les procédés de vinification de l’époque étaient bien différents des actuels moyens techniques. On procédait à des adjonctions d’épices, de plantes aromatiques et de miel pour éviter que le vin ne tourne (et lorsqu’il était gâté, bien d’autres recettes tentaient d’en corriger le caractère égaré, ce qui n’était pas toujours simple). C’est peut-être de là qu’est né l’hypocras qui n’est pas autre chose qu’une décoction/macération de plantes et d’épices dans du vin sucré. Or, il s’avère que le vin est précieux afin de conserver aux plantes médicinales leurs bienfaits. Et le vin, outre qu’il est un topique et un fortifiant stomacal en tant que tel, permet aussi l’élaboration de recettes qui ne laissent pas toutes la place au hasard : c’est le cas du vin antiscrofuleux (à base de raisins de Corinthe) et de tous ces vins médicinaux que proposa l’école de médecine de Montpellier. Beaucoup d’entre les recettes d’Hildegarde de Bingen étaient, elles aussi, préparées à base de vin, plutôt que d’utiliser de l’eau, laquelle était loin d’être toujours potable au siècle d’Hildegarde. Parce qu’à l’état pur, le vin permet l’infusion et la décoction. Non seulement il est le véhicule du suc des plantes, mais par le biais de la macération vineuse d’une plante donnée, fraîche ou sèche, le vin devient un ingrédient tempérant. Mais elle n’utilisait pas que le vin, dont elle disait qu’il rendait le sang bon et sain et qu’il apaisait la colère, la tristesse et la mélancolie quand on le buvait mélangé à de l’eau chaude. Elle utilisait aussi le produit de sa modification, autrement dit le vinaigre (acetum) dont Hildegarde parle autant comme d’un médicament (il ôte « la pourriture qui est dans l’homme », remédie aux ulcères et aux abcès) que d’un condiment puisqu’elle conseille d’en ajouter aux aliments en quantité juste suffisante pour n’en pas dissiper la saveur. Le vinaigre de vin rouge représente un large pan de la gastronomie médiévale, de même que cet autre produit tiré de la vigne qu’est le verjus, c’est-à-dire le suc exprimé des petits raisins encore tout verts. Ce dernier, dont les usages médicinaux sont minimes – ce qui est d’ailleurs fort dommage – permettait de faire mariner les viandes avant que de les cuire, quand on n’allait pas jusqu’à les faire bouillir dans une macération où se trouvait préalablement du verjus. Il est aussi connu comme ingrédient de la célèbre sauce verte, un incontournable de la cuisine médiévale, dont il existe mille variantes, mais dans lesquelles il y a toujours, ou presque, du vinaigre, mais par-dessus tout du verjus qui vient aciduler cette sauce verdie par différents végétaux dont, parfois, des feuilles de vigne. Les cendres de sarments de vigne étaient considérées par Hildegarde comme « dentifrice ». Elle disait qu’en chauffant ces cendres, on avait un bon produit pour renforcer les dents faibles et les gencives fatiguées. Elle en faisait aussi une lessive pour nettoyer les ulcères cutanés et les blessures. La sève des sarments de vigne représentait pour Hildegarde un remède ophtalmique, que l’on pouvait aussi mêler à de l’huile d’olive en cas de maux de tête ou d’oreilles. Quant aux feuilles de vigne, cuites à l’eau, elles soignaient la toux, les douleurs pectorales et stomacales, et Hildegarde les voyait comme l’excellent remède de l’ivresse, ce qu’il eut mieux valu accorder à la sève dont Jean-Baptiste Porta dira, bien après Hildegarde, qu’elle permet de ramener la sobriété, ce qui est une parfaite manière d’opposer la sève récoltée à l’équinoxe de printemps au jus (qui va devenir vin) obtenu à l’équinoxe d’automne (transformer l’eau en vin, c’est aussi et surtout cela).

Après l’Antiquité (Hippocrate, Théophraste, Dioscoride, Pline, Galien, etc.), le Moyen-Âge aura été lui aussi unanime sur les qualités de la vigne et du vin en général, dont Matthiole résume, en 1554, la pensée de son siècle et de ceux qui l’ont précédé en ces quelques mots : le vin est « le principal bien de la vie humaine, le meilleur régénérateur des esprits vitaux et de toutes les facultés corporelles », un contemporain de Matthiole, La Bruyère-Champier allant même jusqu’à faire du vin un préventif contre la peste ! En même temps que grandit cette réputation, aux XVI ème et XVII ème siècles, on assiste à l’extension maximale de la culture de la vigne en Europe, laquelle trouvera son apogée au XVIII ème siècle.
A une époque plus moderne, l’introduction de la vigne dans des territoires extra-européens coïncide avec le passage des colons du vieux continent dans chacune de ces zones : l’Afrique du sud en 1684, l’Australie en 1788, la Californie en 1875, dernière date qui suit de près l’épidémie de phylloxera qui touchera le vignoble français à partir du département du Gard dès 1863, détruisant la moitié des vignes et réduisant de 2/3 la production vinicole. Cette calamité, qui sera vécue comme un drame national mais surtout moral, amorcera la diminution de la proportion de terres allouées à la culture de la vigne qui ne tient pas qu’au spectre du mildiou, mais aussi au recul du christianisme dans certaines régions et à l’amélioration des infrastructures permettant le transport du vin dans des zones où la vigne n’existe que très peu. Et quand un danger semble écarté, c’est un autre qui surgit : c’est pourquoi l’on imagina de multiples rituels de protection de la vigne pour la soustraire à la grêle, à l’orage, aux autres intempéries ainsi qu’aux impondérables dégâts auxquels on ne pense pas toujours (le vol de raisin, le sectionnement des ceps de vigne la nuit venue, etc.). On fit appel à divers saints en vue de protéger le vignoble : saint Georges en Auvergne et en Franche-Comté, saint Valentin et sainte Agathe dans certains départements des Alpes, saint Roch contre le phylloxéra spécifiquement. On aspergeait les vignes d’eau bénite (Périgord, Quercy), on en écartait les jeunes filles aux règles soudaines (le sang cataménial avait pour vertu de meurtrir la vigne par son seul contact), tandis qu’ailleurs on plantait dans les vignes des croisettes, c’est-à-dire de petites croix formées de rameaux de frêne, de laurier, de noisetier, etc., décorées de fleurs et de buis parfois, mais que, toujours, l’on prenait soin d’aller faire bénir à l’église en vue d’en former une efficace protection contre l’orage et la grêle. Et si cela n’avait pu satisfaire le désir du vigneron, on allait parfois jusqu’à menacer tel ou tel saint de ce que les vendanges n’avait pas été suffisamment bonnes ! Mais c’était surtout les rituels propitiatoires qui avaient le plus souvent cours, comme celui-ci, qui se déroule à la Saint-Marc, le 25 avril, une date qui « est encore célébrée aujourd’hui par la fête de la Souche, en Basse-Provence et dans le Comtat, où le saint est patron des vignobles. Un cep de vigne enrubanné est bénit, puis porté à travers la campagne. La procession est interrompue de temps en temps par la danse de la souche et, le soir, le cep est brûlé dans un feu de joie au cri de : « Vivo lo maiou ! » (Vive le mai). Chacun repart avec un tison protecteur du feu cérémoniel » (14). Mais il n’y a là rien de nouveau sous le soleil, comme l’on peut légitimement s’en douter : c’est effectivement le cas, puisque, à partir du V ème siècle après J.-C., les Rogations se superposèrent à des pratiques qui avaient déjà cours durant l’Antiquité romaine, et qui se situaient à cette même période de l’année : les Vinalia priora le 23 avril, suivies des Robigalia (le 25 avril ?), puis des Floralia le 29 avril. Toutes ces fêtes étaient des occasions de supplier les divinités de préserver qui la vigne, qui le blé, qui les arbres fruitiers. Ce qui n’est, en définitive, pas très éloigné de ce que sont, en substance, les Rogations puisque ce mot, provenant du latin rogatio, veut dire « requête, demande ».

Tire-bouchon ?

Le poète Homère déclama péremptoirement que ceux qui ne connaissent ni ne goûtent au vin sont des barbares : s’il évoque ici tous ceux qui boivent la bière et l’hydromel, cela concerne pas mal de monde. Se servir du vin comme ligne de démarcation, parce que objet civilisationnel, ne doit pas nous surprendre, cette volonté d’opposer le monde, qu’il soit grec ou romain, à ce qui ne l’est pas, était monnaie courante déjà à l’époque (et même après, au reste, ne rêvons pas : l’histoire nous a souvent montré et nous montre encore de ces civilisations qui affichent un dégoût certain face à ceux qu’elles qualifient d’untermenschen). Est-ce à dire que les Celtes ignoraient tout de la vigne ? Non pas, puisque la grappe et la feuille de vigne faisaient partie des importants motifs picturaux qu’on retrouve sur des objets datant de l’âge du bronze (période qui, dans sa phase finale court de – 850 à – 700 avant J.-C., est contemporaine de l’auteur de l’Odyssée). Mais les Celtes connurent-ils, à quelque moment que ce soit de leur histoire, le vin ? En tous les cas, ils en savaient suffisamment au sujet de la vigne pour donner son nom à l’un des oghams : Muin (ᚋ).
Comme nous l’avons dit, la vigne, lorsqu’elle redevient sauvage, s’avère être rapidement incontrôlable, et cet ogham, taillé dans un tronçon de sarment, nous renvoie irrésistiblement dans des bras dionysiaques. A l’image du délire du même nom, Muin représente le signal qui nous alerte qu’il est nécessaire de se libérer de ses propres inhibitions, de s’affranchir d’un excès de contrôle sur soi-même, de toute chose qui entrave l’inspiration et l’intuition, parce que le vin, c’est bien connu, est ami du poète. Muin peut donc nous susurrer l’invitation à un ressourcement auprès de la nature, mais pas nécessairement de la nature dans sa pureté sauvage, puisque cet ogham est relatif à une plante domestique, cultivée et élevée par l’homme. C’est donc d’une nature sous contrôle et d’un ensauvagement qui l’est tout autant dont il s’agit. Peut-être cela concerne-t-il la campagne et les menus plaisirs qu’elle peut prodiguer, ainsi que le retrait, l’isolement, la mise au vert, loin des turpitudes quotidiennes dont la grande ville aime bien s’affubler. Mais surtout, puisqu’on évoque le « contrôle », on touche là un des aspects essentiels de Muin : sa nature chamanique. L’on sait bien que le chaman doit, tout en conservant le contrôle, dominer le chaos pour ramener l’ordre. Pour cela, il s’aide de substances diverses et variées que la Nature a mit à sa disposition ici et là. Cela n’est donc pas pour rien qu’à Muin correspondent les mots-clés d’extase, de transe, de vision et de prophétie. L’exercice est périlleux, parce que Muin pose la question de savoir « comment diviniser ou illuminer la matière » (15). Comment, en effet, se libérer tout en conservant le contrôle, le délire dionysiaque n’étant pas que pure folie comme on peut se plaire à l’imaginer. Parce que, en effet, comment pourrait-on bien détacher l’esprit en restant attaché à la matière ? Parce que les liens sont nombreux (les sens, les instincts, les tabous, etc.), l’attachement confine à la densité et à l’enfermement. Avec l’ivresse divine et dissolvante, il est clair qu’on ne se situe plus du tout dans cette matière de laquelle on cherche justement à échapper. Mais parce que le vin élaboré par l’homme est fatalement imparfait, il n’est donc qu’un pâle reflet de ce produit censé provoquer l’extase divine, ce qui fait que l’ivresse humaine fait chuter dans l’eau du caniveau, là où les étoiles de l’ivresse divine se réverbèrent. La première abaisse, la seconde élève l’âme. Parce qu’il y a des attaches, il y a forcément des attacheurs. Hélas, nombreuses sont les raisons qui peuvent mener à un excessif attachement. Or comprendre le message de Muin consiste en l’abandon de la tyrannie que l’on s’impose ou, pire encore, que l’on impose aux autres : c’est abandonner la posture de Vine, cet élixir floral qu’on doit au docteur Bach et à travers lequel nous trouvons grand nombre d’informations ici abordées. Quand les circonstances exigent l’emploi de cet élixir, c’est en raison de la volonté excessive que le tyran domestique fait peser sur son entourage, de son étreinte (parfois amoureuse), qui confine à un étouffement que l’on peut rapprocher de celui qu’opère le chèvrefeuille. L’altruisme, bien entendu maladif, du type Vine, le fait autoritaire, brutal, cassant, ayant toujours raison (ou cherchant à la garder quand bien même il est un peu fou), etc. C’est pourquoi le tirage de Muin peut mettre en évidence la présence de nœuds et de blocages (qui représentent autant des situations que des personnes), de limitations intérieures profondes ; il peut révéler nos propres enchaînements en matière de sensualité (plaisir, désir, etc.), et de sexualité aussi. Mais parce qu’il est double, on se méfie du vin à travers Muin, parce que la vigne c’est à la fois « l’arbre de la joie, de la gaieté, et de l’emportement furieux » (16), dichotomie que l’on observe entre l’alcool qu’on dit joyeux de celui qualifié de triste, résultat d’une consommation qui n’est pas toujours à mettre sur le compte de la quantité ingérée, mais plus souvent des conditions particulières qui règlent cette absorption. L’alcool triste représenterait le mauvais pendant de Muin. Pourtant, l’on sait bien que, depuis l’Antiquité au moins, le vin est une consolation :
« L’arôme de la vigne en fleur dont s’argentent les grappes naissantes » (17),
« Vrille de la grappe, qui arrête les peines ! Prends-moi dans l’étreinte de tes bras ! » (18).

Si l’on se limite à l’Europe méridionale et à l’Asie occidentale, l’on constate que la vigne est l’une des représentantes de ce qu’ailleurs l’on appelle une liane, un rare statut qu’elle partage avec le lierre et le chèvrefeuille, le houblon et la clématite, la bryone et le tamier. Vivace et grimpante grâce à ses vrilles tire-bouchonnées, elle peut, dans les cas où elle n’est pas taillée, atteindre une longueur de 20 m et son cep, à la base, un diamètre de 30 cm. Chez mes grands-parents maternels, il existait une de ces vignes colossales qui poussait au pied d’un pommier. Elle s’était tant et si bien agrippée à l’arbre, qu’on aurait cru voir une forme d’hybride improbable, Aphrodite y suspendant des pommes, Dionysos des grappes de raisin. Ce genre de vigne ne se prend pas pour personne, c’est sans doute pour cela qu’on les appelle des hautains (ou hautins), d’autant qu’elles surviennent jusqu’à l’âge respectable d’un siècle.
Les feuilles de la vigne, palmatilobées par trois ou cinq, donnent effectivement l’apparence d’une main qui, à l’automne, sait prendre de chatoyantes couleurs. Mais avant d’en arriver là, les fleurs, aussi minuscules et discrètes que les feuilles sont ostensiblement voyantes et aussi larges qu’un empan, s’organisent en panicules qui apparaissent à la fin du mois d’avril, ou au début de celui de mai sous des latitudes plus fraîches. Leur petitesse et leur pâleur qui n’a pourtant rien de maladif, ne disent rien de leur parfum : quand on s’en approche, on le sent : il est très agréable.
Associé le plus souvent à la rentrée de septembre, le raisin, qui, parfois apparaît plus tôt, alourdit chaque cep de ses grappes dont les grains charnus, renflés et sucrés à maturité, peuvent arborer différentes couleurs selon les variétés, et dont je laisse, pour finir ici, à celui que je considère comme un modèle, monsieur Henri Leclerc, le soin de vous en communiquer les nuances : « Comme je suppose que mes lecteurs ne partagent pas le sentiment du personnage de Brillat-Savarin qui, un jour qu’on lui offrait du raisin, le repoussa en disant qu’il n’avait pas coutume de prendre son vin en pilules, je me contenterai de leur signaler quelques-unes des variétés qui figurent le plus habituellement sur les tables et en tête desquelles, il faut placer le Chasselas de Fontainebleau, ce roi des treilles qui faisait jadis les splendeurs des treilles du roi et auquel le village de Thomery doit une réputation dont pourraient être jalouses les plus inclytes cités. Si les Romains l’avaient connu, c’est assurément à lui qu’eût pensé Cicéron lorsqu’il faisait l’éloge du raisin : ‘Est-il un fruit plus délicieux et d’un aspect plus séduisant ?’ Il n’est pas de joyau qui puisse rivaliser avec son grain dont l’enveloppe transparente, d’un glauque délicat qu’embrase par places la tonalité chaude des topazes, revêt une chair diaphane qui semble toute palpitante des ardentes caresses du soleil. Limpide, fraîche et sucrée, l’eau qu’il laisse sourdre sous la dent qui l’écrase est un nectar exquis qu’on croirait avoir été distillé par la Nature pour donner à l’homme l’illusion de participer à la coupe des dieux. Cette eau, dans une autre espèce, le Chasselas musqué, dégage une légère saveur de musc qu’on retrouve, plus accentuée, dans le Raisin muscat blanc ou de Frontignan, dont les énormes grappes rameuses portent des grains ovales semblables à des pendentifs d’ambre et dans le Raisin muscat rouge à la brillante patine d’agate. Signalons encore parmi les raisins de table le Raisin cornichon à fruit oblong, ventru et courbé dont la pellicule jaunâtre renferme une pulpe blanche et translucide ; le Raisin frankenthal de couleur rouge noirâtre à chair verdâtre agréablement acidulée, le Raisin picoté dont l’épiderme blanchâtre se parsème, à maturité, de taches de rousseur, le Raisin barbantin, rappelant par la teinte et par la grosseur de ses grains les prunes de Damas, le Raisin morillon hâtif à pellicule noire violacée, couverte d’une poussière glauque, à pulpe olivâtre très sucrée avec un arrière-goût mielleux » (19).

La vigne en phytothérapie

Alambiquée de vrilles à ressort et sarmenteuse comme un serpent, la vigne nous a déjà fait une large démonstration de sa puissance, dessinant un treillage touffu ô combien incomplet. Tout d’abord, une évidence : de la vigne, on n’emploie pas que les seuls raisins, tant s’en faut, puisqu’on reconnaît à un certain nombre des ses parties des propriétés et des usages plus ou moins étendus : sans doute les plus connues sont-elles les feuilles de la vigne rouge, issues de cultivars de vignes à raisins noirs (variétés dites teinturier : Vitis vinifera var. tinctoria) dont les feuilles rougissent à l’automne. A ces feuilles, l’on préfère, bien que rarement, les vrilles, c’est pourquoi nous en parlons un peu. Puis viennent la sève de printemps qui porte le joli nom de « pleurs de la vigne », les pépins de raisin en tant que tel, ainsi que l’huile végétale qu’on en tire. Quant aux fruits eux-mêmes, on distingue, selon leur degré de maturité plusieurs produits : le verjus, c’est-à-dire le suc pressé des raisins non mûrs, le moût, autrement dit la pulpe exprimée des raisins bien mûrs (= raisins sans pépins ni peaux), enfin le marc, résidu du foulage et du pressage du raisin en vu d’en fabriquer du vin, substance dont nous ne parlerons pas dans cette rubrique, nécessitant, on peut le comprendre un espace dédié pour en accueillir le long développement, et qui n’a pas sa place ici, et dont on peut cependant dire ceci, empruntant à Fournier : « Les vins rouges sont plus spécialement astringents, les vins blancs surtout diurétiques. Il y a lieu de tenir compte de cette différence pour le choix des vins où l’on fait macérer des plantes médicinales » (20).
Bien entendu, selon les parties de la vigne considérées, les actifs végétaux ne sont pas les mêmes : en effet, qu’y a-t-il de commun entre, par exemple, la composition biochimique du raisin et celle de l’huile végétale issue des pépins de raisin ?
Débutons plutôt par les feuilles de vigne rouge, dans lesquelles se croisent du tanin et des flavonoïdes (dont de la quercétine et son rhamnoside, la quercitrine). A cela, ajoutons une bonne lampée d’acides (vinique, malique, succinique, protocatéchique), des sucres (saccharose, dextrose, lévulose), de la fécule, des acides aminés (glutamine, etc.), de la vitamine C, enfin des pigments responsables de la belle couleur des feuilles de vigne rouge, les anthocyanosides. Les pépins, quant à eux, se distinguent par au moins trois composants majeurs : des oligomères procyanidoliques (ou OPC), du resvératrol et une huile végétale présente à hauteur de 10 à 13 % en moyenne (minimum : 5 % ; maximum : 20 %), et dont nous allons maintenant parler. Autrefois, le pépin de raisin, considéré comme déchet, ne trouvait aucun emploi, hormis en temps de disette où l’on en tirait quelquefois une « farine » qu’on mêlait à celle de froment (quand on en avait) en vu d’en faire quelque chose qui ressemble à du pain. Puis, bien après, le pépin de raisin est venu remédier à la pénurie d’huile que la France connut au début du XIX ème siècle, à travers le blocus napoléonien, puis de nouveau lors de la Première Guerre mondiale. Ce n’est, malgré tout, qu’à l’occasion du conflit mondial suivant que l’huile végétale de pépins de raisin abandonne le rang des succédanés pour devenir un produit d’industrie à part entière, et à s’instaurer comme tel, en particulier grâce à des études portant sur sa composition biochimique et ses qualités organoleptiques, et dont les données ne sont pas plus anciennes que l’an 40.
Bien qu’il lui soit arrivé d’être extraite par solvants pour un rendement moindre, l’on obtient plus facilement une huile végétale, souple et très fluide, dite sèche, à la saveur discrète et au léger parfum fruité, grâce à l’expression mécanique à froid des pépins de raisin. Sa couleur passe du vert très pâle au jaune peu prononcé nuancé de légers reflets verdâtres. C’est une huile végétale sensible à l’oxydation dont le délai de conservation ne peut dépasser trois mois (au-delà elle rancit). Elle contient peu d’acides gras saturés (10 à 12 % en moyenne, dont 5 à 11 % d’acide palmitique et 3 à 6 % d’acide stéarique). En revanche, et tant mieux, elle est extrêmement riche en acides gras polyinsaturés : 85 à 90 %, dont 69 à 78 % d’oméga-6, 15 à 20 % d’oméga-9 et seulement 0,3 à 1 % d’oméga-3. A cela, ajoutons encore de l’acide oléique, de l’acide palmitolique (0,5 à 0,7 %), de la lécithine et de la vitamine E (32 mg aux 100 g).
Chargeons-nous maintenant d’explorer les méandres biochimiques de la pulpe qui enserre ce trésor végétal qu’est le pépin de raisin. On peut distinguer au moins trois stades de maturation, dont surtout les deux derniers nous sont connus, c’est-à-dire le raisin mûr, tout prêt à être consommé, et son homologue une fois sec et tout fripé. Mais avant cela, et au Moyen-Âge, on y était plus sensible et friand, l’on peut remarquer, au sein de la matière médicale, ce que l’on appelle le verjus, autrement dit le suc que l’on exprime des petits raisins immatures. Contrairement aux raisins mûrs (frais ou secs), ces grains de raisin encore verts, contiennent surtout des acides (3 % dont : vinique, malique, formique, oxalique, glucolique, succinique), ce qui leur confère un goût très caractéristique. A l’inverse, ils contiennent donc peu de sucres, et quelques traces d’essence aromatique. En cuisine, le verjus remplace aisément le jus de citron et le vinaigre.
En moyenne, le raisin mûr et frais est composé de 70 à 80 % d’eau, de 14 à 24 % de sucres fermentescibles (saccharose, dextrose, lévulose, glucose), de nombreux acides (vinique, malique, citrique, succinique, tartrique, salicylique, racémique…), de sels minéraux et d’oligo-éléments non moins nombreux (potassium, calcium, sodium, magnésium, manganèse, silice, fer, chlore, iode, arsenic, phosphore…), ainsi que des vitamines (A, B1, B2, B9, C). A cela, nous pouvons adjoindre des glucosides flavoniques ainsi que des flavonoïdes (quercétine), des acides aminés (leucine, tyrosine), de la pectine, de la lécithine, de la gomme, du tanin, et enfin, ces mêmes anthocyanosides qui caractérisent uniquement le raisin noir, duquel on peut dire que le pH (3,6) et le rH2 (18) constituent, surtout si ce raisin est de qualité biologique, un excellent fruit dépuratif des reins, des intestins et des vaisseaux sanguins, constat qui va nous emmener présentement auprès des propriétés et des usages des différents éléments de la vigne thérapeutique.

Propriétés thérapeutiques

  • Feuille : tonique capillaire, angioprotectrice (= augmente la résistance des capillaires et diminue leur perméabilité), veinotonique, vasoconstrictrice légère, favorise le retour veineuse et régularise la circulation sanguine ; diurétique ; anti-inflammatoire ; astringente ; rafraîchissante
  • Sève : tonique, cicatrisante, antihémorragique
  • Pépin : protecteur des petits capillaires sanguins
  • Huile végétale : adoucissante, régénératrice et désincrustante cutanée, filmogène, anti-oxydante, antiradicalaire, régulatrice du taux de sébum, antidiarrhéique, émolliente
  • Verjus : astringent, diurétique, rafraîchissant
  • Raisin frais : tonique, dynamogène, énergétique musculaire et nerveux, reminéralisant, nutritif et très digeste, stimulant et décongestionnant hépatique, cholagogue, dépuratif (21), diurétique éliminateur de l’acide urique, laxatif léger, antiputrescible intestinal, protecteur cardiovasculaire, anti-oxydant, rajeunissant cutané, favorise l’acuité visuelle (le raisin noir uniquement)
  • Raisin sec : énergétique, reconstituant, roboratif, laxatif, émollient, adoucissant (pectoral, hépatique et vésico-rénal), expectorant, mucolytique (le raisin de Corinthe forme avec la figue, la datte et le jujube le groupe des quatre fruits pectoraux de l’ancienne pharmacopée) ; avec pépins, on donne le raisin sec comme astringent et antidiarrhéique
  • Moût : nutritif, diurétique, laxatif, adoucissant
  • Marc : tonique, stimulant, antirhumatismal

Usages thérapeutiques

  • Feuille :
    – Troubles de la sphère circulatoire : insuffisance veineuse, jambes lourdes, varice, ulcère variqueux, phlébite, séquelles de phlébite, hémorroïdes, couperose, fragilité capillaire, cellulite
    – Troubles de la sphère gastro-intestinale : diarrhée, diarrhée chronique, dysenterie, dysenterie sanguinolente, vomissement
    – Troubles de la sphère gynécologique : hyperménorrhée, règles douloureuses, hémorragie utérine, leucorrhée, préménopause, ménopause, métrorragie
    – Troubles de la sphère vésico-rénale : rétention d’urine, oligurie, goutte
    – Affections cutanées : gerçure, engelure, crevasse, ecchymose, pétéchies
    – Autres hémorragies : hémoptysie, saignement de nez (22)
    – Migraine, « mal aux cheveux »
    – Aphte
    – Conjonctivite
    – Ictère
  • Sève :
    – Affections oculaires : congestion, ophtalmie, conjonctivite, inflammation des paupières (en bain d’œil depuis au moins le temps d’Hildegarde de Bingen !)
    – Affections cutanées : herpès, éphélides et taches du visage, lentille, dartre, plaie
    – Lithiases (rénales, urinaires, biliaires)
  • Huile végétale :
    – Affections cutanées : peaux grasses, mixtes et sèches, matures, abîmées, desquamées, vieillissement cutané, rides et ridules
    – Soins capillaires : cheveux secs, fins et abîmés
    – Troubles de la sphère cardiovasculaire : athérome, hypercholestérolémie
  • Verjus :
    – Troubles de la sphère respiratoire : maux de gorge, angine, hémoptysie
    – Fièvre
    – Affections bucco-dentaires : stomatite, douleur gingivale, ramollissement gingival
    – Obésité
  • Raisin frais :
    – Troubles de la sphère gastro-intestinale : constipation, diarrhée, dysenterie, dyspepsie nerveuse, gastrite, entérite, catarrhe gastro-intestinal
    – Troubles de la sphère hépatobiliaire : congestion et engorgement du foie, lithiase biliaire
    – Troubles de la sphère respiratoire : catarrhe pulmonaire, asthme, coqueluche, certains cas de tuberculose pulmonaire
    – Troubles de la sphère vésico-rénale : cystite, néphrite, urémie, lithiase urinaire, rhumatisme, arthrite, goutte, mal de Bright (insuffisance rénale chronique)
    – Troubles de la sphère cardiovasculaire et circulatoire : hypertension, artériosclérose, insuffisance cardiaque, microvarice, fragilité capillaire, hémorroïde, acidose, azotémie
    – Affections cutanées : eczéma, furoncle
    – Œdème, obésité, pléthore
    – Intoxications mercurielles ou saturniennes chroniques
    – Fièvre typhoïde
    – Anémie, convalescence, sport d’endurance, surmenage, asthénie nerveuse et physique, déminéralisation, grossesse
  • Raisin sec :
    – Troubles de la sphère respiratoire : toux, affections catarrhales et inflammatoires des organes respiratoires
    – Troubles de la sphère hépatique
    – Troubles de la sphère vésico-rénale
    – Asthénie physique et nerveuse
  • Marc : douleurs articulaires et rhumatismales
  • Moût : arthrite, goutte
  • Cendres des sarments : eczéma, blondir les cheveux

Modes d’emploi

  • Feuilles sèches : infusion, décoction (pour bain, bain de pieds, bain de bouche), gélules de poudre cryobroyée, extrait liquide, feuilles prisées.
  • Feuilles fraîches : suc, suspension de plante fraîche.
  • Raisiné : décoction de fruits (pommes, poires, coings) dans du jus de raisin noir.
  • Cure de jus de raisin.
  • Sève : si l’on n’a pas de vigne sous la main, il est difficile de se procurer ces pleurs de la vigne, sève montante traditionnellement recueillie à la Saint-Joseph, le 19 mars.
  • Verjus : parfois disponible dans certains commerces de détails, il est préférable de l’allonger largement d’eau (20 cl de verjus dans un litre d’eau).
  • Huile végétale : en consommation courante en cuisine : assaisonnement (bien que peu goûteuse), mais surtout cuisson qu’elle supporte jusqu’à 180° C ; en application sur le corps et le visage comme huile de massage, avec ou sans huile essentielle.
  • Cure de raisin (ou cure uvale) : faire le choix de raisins biologiques, bien mûrs, à peau mince, blancs de préférence, que l’on consomme en monodiète à raison d’un à deux kilogrammes par jour. C’est un aliment parfaitement adapté pour une cure dépurative, parce que « bien que sa valeur calorifique soit élevée (900 calories par kg), il doit sa faible teneur en substances albuminoïdes de ne pas introduire dans l’organisme un surplus de protéine nuisible par les déchets azotés qu’elle peut laisser » (23). Il s’agit d’une cure, pas d’un gavage, on évitera donc l’excès pour ne pas que surviennent colique, diarrhée et fermentation intestinale. Si jamais cela vous tente, voici la manière de procéder telle que décrite par le Larousse médical illustré : « La quantité varie suivant les individus ; on commence par quelques grappes, puis on augmente progressivement et, après cinq à six semaines, on diminue peu à peu la dose. La quantité fixée est répartie en trois doses, qu’on prendra de préférence en se promenant : matin (½ livre) à jeun, ou, si l’on ne supporte pas bien le raisin, après le premier déjeuner ; puis 11h00 et 17 à 18h00. Afin de prévenir l’irritation des gencives, on se rincera la bouche avec de l’eau fraîche pure ou additionnée de bicarbonate de soude, après chaque absorption de raisin » (24).
  • Décoction de raisins rouges ou noirs dans du beurre, de la cire d’abeille ou un quelconque autre corps gras : cela rappelle l’antique recette du gleucinum, une décoction, conduite à feu lent et doux, de moût de raisin dans de l’huile. L’on peut aussi préférer le rob qui ne fait intervenir aucune matière grasse.
  • Rob de raisins : raisins cuits sans adjonction de sucre, jusqu’à évaporation suffisante du liquide, afin que l’ensemble prenne la consistance du miel.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • En associant la vigne rouge à des plantes comme le fragon petit houx, l’hamamélis, le cyprès toujours vert, le marronnier d’Inde ou encore le cassis et le ginkgo, l’on peut grandement améliorer la circulation du sang. Pour davantage la favoriser, il est utile de privilégier une alimentation riche en flavonoïdes qu’on trouve dans plusieurs produits d’origine végétale comme le thé, le vin, le citron, la pomme, etc.
  • Fleur de Bach : le docteur Bach s’est inspiré de la vigne pour élaborer un de ses élixirs, Vine. Classé dans le groupe de l’altruisme, il s’adresse aux personnes intolérantes, cassantes, supérieures, impitoyables, qui imposent tout et n’importe quoi sans discussion. Elles ressemblent assez, même sans boire, à ces personnes suffisantes et pleines de morgue dès lors qu’elles ont trop bu, ce genre de personnes trop sûres d’elles-mêmes, qui imaginent que quiconque devrait faire les choses à l’identique. Très efficace, Vine parvient facilement à faire redescendre sur terre ces tyrans domestiques.
  • Autres espèces de vignes : fort nombreuses, citons néanmoins la vigne des rivages (Vitis riparia), la vigne des renards (Vitis labrusca), etc.
    _______________
    1. Mircea Eliade, Traité d’histoire des religions, p. 289.
    2. Dioscoride, Materia medica, Livre V, chapitre 2.
    3. Jacques Brosse, Mythologie des arbres, p. 134.
    4. Le thyrse est une baguette de férule entourée de pampres de vigne et/ou de lierre, et parfois surmontée d’une pomme de pin. C’est l’emblème de Dionysos et des serviteurs de son culte.
    5. Durant l’Antiquité, la pampre de vigne, c’est-à-dire un rameau feuillu portant le plus souvent des grappes de raisin, apparaît comme un ornement fréquent, et orne le front de nombreuses divinités, qu’elles soient romaines (Bacchus, Lætitia, Bona Dea, les trois Grâces) ou grecques (Silène, Rhéa, etc.).
    6. David Fontana, Le langage secret des symboles, p. 107.
    7. Walter F. Otto, Dionysos, le mythe et le culte.
    8. Anne Osmont, Plante médicinales et magiques, pp. 127-128.
    9. Claudine Brelet, Médecines du monde, p. 223.
    10. Jacques Brosse, Mythologie des arbres, pp. 155-156.
    11. Jean Chevalier & Alain Gheerbrant, Dictionnaire des symboles, p. 1013.
    12. Émile Gilbert, La pharmacie à travers les siècles : Antiquité, Moyen-Âge, Temps modernes, p. 96.
    13. Anne Osmont, Plantes médicinales et magiques, p. 126.
    14. Nadine Cretin, Fête des Fous, Saint-Jean & Belles de mai, pp. 64-65.
    15. Julie Conton, L’ogham celtique, p. 175.
    16. Robert Graves, Les mythes celtes. La Déesse blanche, p. 210.
    17. Martial, Épigrammes, I, 65.
    18. Aristophane, Les Grenouilles, p. 161.
    19. Henri Leclerc, Les fruits de France, pp. 100-102.
    20. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 964.
    21. « Les substances nutritives contenues dans le raisin étant proches de celles présentes dans le plasma sanguin, on préconise les cures de raisin pour purifier l’organisme », Larousse des plantes médicinales, p. 283.
    22. « C’est dans les hémorragies atoniques, avec débilité et anémie, mais non celles liés à des états inflammatoires, que la médication est indiquée », Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 963.
    23. Henri Leclerc, Les fruits de France, p. 104.
    24. Larousse médical illustré, p. 1030.

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La forme en cœur des pépins de raisin est-elle la signature des propriétés cardio-vasculaires de l’huile végétale qu’ils contiennent ?

Bruyère et callune

Bien que cet article contienne dans son titre le mot bruyère, il n’est pas inutile de préciser que cette plante utilisée en phytothérapie et communément désignée par le nom de bruyère n’en est pas une : son véritable nom est callune (Calluna vulgaris, en latin) alors que le mot désignant les bruyères vraies est Erica. C’est lui qui permet de distinguer la callune des bruyères telles que la bruyère cendrée (Erica cinerea), la bruyère arborescente (Erica arborea), etc. C’est bien à cela que sert la taxinomie binominale, à ne pas s’y tromper. Jean Bauhin (1541-1612) poussa la précision à une telle extrémité qu’il appela ainsi la seconde de ces plantes : Eryca vulgaris humilis semper virens flore purpureo et albo (= petite bruyère commune toujours verte à fleurs pourpres et blanches). Ouf ! Aujourd’hui, l’on dit plus commodément Erica cinerea.

La callune porte bien des noms vernaculaires parmi lesquels nous trouvons ceux-ci : brande, bronde, breuvée, brèle, béruée, bucane, brégotte, péterolle, pétrelle, grosse, craquelin. Tout cela peut nous paraître bien fantaisiste, mais il s’avère qu’on retrouve dans certains de ces mots une ancienne racine. En effet, le mot brucus, d’origine gauloise, désigne la bruyère. Et, dans beaucoup, des sonorités trépidantes et pétaradantes qui donnent l’illusion d’avoir affaire à une impossible liste d’instruments de musique d’un autre âge !

En ce qui concerne la callune, les sources anciennes sont muettes. On trouve la présence d’une erica dans les écrits de Dioscoride (Materia medica, Livre I, chapitre 99) et d’une plante qui semble être une bruyère (peut-être d’origine méditerranéenne) chez Galien. Mais les indications fournies par ces deux médecins – pour le premier ses fleurs et ses feuilles emplâtrées seraient efficaces contre les morsures de serpent, pour l’autre, elle aurait pour propriété d’être sudorifique – sont beaucoup trop minces pour qu’on puisse leur accorder davantage d’importance. De même, dans ses Préceptes médicaux, Serenus Sammonicus fait appel à une « bruyère » dont la racine macérée dans le vin serait un remède de l’hydropisie.
Le nom latin de la bruyère, erica (parfois orthographié eryca), dérive d’un ancien mot grec signifiant « briser », en relation avec la réputation qu’avait anciennement la bruyère (quelle qu’elle put être) de « briser la pierre », c’est-à-dire de dissoudre et de drainer les lithiases (les calculs) hors de l’organisme. Mais aujourd’hui rien ne permet d’accréditer ces dires. Peut-être est-ce la forme particulière du rhizome de l’une d’entre elles, semblable à un gros caillou, qui aura été à l’origine de cette « signature ».
Bref, après une éclipse de plusieurs centaines d’années (le Moyen-Âge est muet sur les bruyères/callunes : absentes du Capitulaire de Villis, des écrits de Platearius et d’Hildegarde de Bingen, etc.), cela n’empêche pas Matthiole, et le bénédictin Dom Alexandre (1654-1728) à sa suite, de mentionner la bruyère contre la gravelle, soit l’ancien nom donné aux calculs urinaires, mais aussi face à d’autres affections telles que l’anasarque (dont certaines formes dépendent d’une insuffisance rénale), l’albuminurie, le catarrhe chronique de la vessie, etc. Tout cela semble bien concerner la bruyère ou, mieux, devrais-je dire, la callune. Chez Jérôme Bock et Matthieu de Lobel on trouve une information très intéressante : ils attestent du pouvoir antiseptique de la plante au niveau des voies urinaires, mais, dans le sillage de cette propriété, toujours et encore, l’on retrouve, réaffirmée, son action sur les lithiases urinaires et rénales, chose que le docteur Leclerc, au début du XX ème siècle, balayera sans ménagement, considérant légendaire cette antique « propriété ». Après une longue période durant laquelle ces plantes ne seront guère en faveur, on note un regain d’intérêt vers le milieu du XIX ème siècle, en la personne de Cazin, mais c’est surtout Leclerc, en effet, qui confirme les pouvoirs anti-infectieux, antiputrides et diurétiques de la callune. Affirmant la suprématie de la callune sur la busserole, il rappelle à notre souvenir le rapprochement que fit Roques un siècle plus tôt entre ces deux plantes, et qui employait la callune dans des cas de rhumatismes chroniques (il existe une relation entre l’intoxication à l’urée et à l’acide urique, et les algies rhumatismales). Vous l’aurez compris, la callune est une plante majeure de la sphère urinaire (1).
Si les quelques médecins auxquels j’ai fait appel sont assez peu diserts au sujet de la callune et de la bruyère, l’on trouve des traces d’usages spirituels de ces plantes qui en disent long sur leurs pouvoirs. Du temps des Celtes et des Gaulois, on confectionnait une boisson contenant des sommités fleuries de bruyère. D’aucuns disent qu’elle avait vertu enivrante et divinatrice, ce qui peut faire penser à une sorte d’hydromel. S’avancer sur ce terrain-là, ça n’est pas rien, l’hydromel n’étant pas autre chose que le nectar des dieux chez les Celtes et les populations nordiques, lesquelles connaissent parfaitement la bruyère, fleur nationale en Norvège, et décrite par le Danois Hans Christian Andersen, occupant de vastes étendues, formant des « collines de bruyères », jouxtant ces autres plantes de tourbe et d’eaux acides que sont l’airelle et la myrtille. Ayant un lien avec l’abeille, il ne faut pas s’étonner de voir la bruyère dans le voisinage de l’hydromel, boisson qui, rappelons-le, est confectionnée à base de miel. C’est cette même boisson réconfortante – tout comme le miel – dont le Câd Goddeu (aka Le Combat des Arbres) se fait l’écho : « lorsque Gwion parle de la bruyère réconfortant les peupliers blessés, il fait allusion à la ‘bière de bruyère’, cordial en honneur dans les Galles » (2). Ici Robert Graves fait peut-être référence à la bière de gruit qui avait cours avant l’utilisation, régulière puis indétrônable, du houblon dans l’industrie brassicole. Le gruit, le plus souvent à la base d’une recette tenue secrète, contenait plusieurs plantes aux arômes recherchés pour parfumer la bière, entre autre le lédon des marais (Rhododendron tomentosum), le myrte des marais (Myrica gale), l’achillée millefeuille (Achillea millefolium) et, donc, cette bruyère ou callune. Les retrouver à proximité plus ou moins immédiate de ces deux boissons sacrées que sont la bière et l’hydromel nous amène à renforcer le profil du pouvoir symbolique de la bruyère, en lien, tout d’abord avec l’hydromel, lui-même associé à la sagesse, à la vérité et à la magie. Et, parce qu’il contient du miel, à la purification (se laver les mains de miel avait cours même chez les Grecs : voir en cela les mystères d’Éleusis) et à l’immortalité (le miel est un excellent conservateur qui se conserve lui-même : qui a jamais vu un miel couvert de moisissures ?). « Le miel, par sa douceur et sa couleur dorée, inspire les artistes, les poètes et les prophètes. On le croirait d’origine divine et capable de conférer éloquence et sagesse » (3), sans doute parce qu’il est le résultat du travail de transformation de l’abeille, messagère des enseignements divins, et qu’il adoucit les paroles dans la gorge…
En tout état de cause, le nom allemand actuel de la bruyère nous renvoie à un paganisme évident : heidekraut, de heide, « païen » (ou « lande ») et de kraut, « herbe », « herbe médicinale ». Sur ces quelques bases, l’on peut dire de la bruyère qu’elle était considérée comme une plante médicinale récoltée dans les landes à une époque probablement pré-chrétienne. Cela concorde donc bien avec les Celtes et les Gaulois. Mais… poursuivons notre enquête. Afin de souligner l’importance qu’avait la bruyère pour les Gaulois, il ne sera pas superflu, je pense, de mentionner l’existence d’une divinité gauloise toute dédiée à cette plante, Uroica. Par son nom, elle rappelle assez l’erica latine. Ne trouvez-vous pas ? C’est exactement vrai, puisque « son nom est intermédiaire entre Ura et ereice, le mot grec pour désigner la bruyère » (4). Mais, bien plus, il y a, dans le nom de cette déesse, la présence d’une syllabe liminaire qui doit nous interroger : Ur. Parfois orthographié Ura ou Uhr, ce petit mot est également la façon dont on appelle l’un des oghams, et plus particulièrement celui qui est taillé dans du bois de… bruyère : Ur (ᚒ).
Après l’allemand, passons à l’anglais. Heather est le mot anglais qui désigne encore aujourd’hui la bruyère, mais pas seulement lui. On trouve aussi une forme raccourcie de ce mot : heath. Il désigne tout à la fois la bruyère, mais aussi, tout comme en allemand, la lande. Ainsi, aussi bien heide que heath (qui se ressemblent assez) se retrouvent dans l’ogham Ur. La mythologie celte nous apprend que bien des divinités en relation étroite avec cet ogham ont en commun de parfaitement maîtriser l’art de la guérison. Citons, par exemple, Diancecht et Lug. Arrivé là au stade de notre réflexion, permettons-nous d’oser une « correspondance » sans doute hasardeuse. Pourquoi, en effet, ne pas rapprocher notre heath du mot anglais qui désigne la santé, c’est-à-dire health ? Une ressemblance orthographique ne saurait, au pied levé, sceller une appartenance commune. Mais avouez que c’est troublant. Que la bruyère soit une plante de santé ne doit pas nous surprendre, rappelons-nous son nom allemand, heidekraut, qui fait référence à sa vertu de simple. Explorons donc en quoi la bruyère est plante magicinale (c’est un néologisme que j’ai forgé il y a quelques années). Pour commencer, revenons-en un peu à notre callune. En latin, calluna, en grec, kallynô (5). Ce dernier mot veut dire, peu ou prou, nettoyer. On peut effectivement nettoyer une plaie ou une maison. Chose pertinente à retenir, c’est qu’on a fabriqué des balais avec des rameaux de bruyère. Or, le balai, qui est tout d’abord symbole de puissance divine, nettoie et, donc, purifie. Ainsi, à l’aide du balai, par des mouvements volontaires, on chasse poussières et scories hors de chez soi, ici au sens propre. Mais les auteurs du Dictionnaire des symboles rappellent que les bruyères cueillies en fleurs « deviendront des balais de bon augure, qui ne chasseront pas la prospérité et ne heurteront pas par mégarde les hôtes invisibles » (6). En revanche, cette même bruyère se charge de chasser les fantômes et les esprits qui errent sur la lande, cette même lande où dit-on, en Écosse, si jamais il arrive à une jeune fille d’y découvrir un brin de bruyère blanche, cela l’assure de se voir mariée dans l’année. Porte-bonheur, la bruyère blanche est aussi réputée comme protection contre les emportements passionnels. Autrefois, on en faisait brûler en compagnie de feuilles de fougère afin de faire tomber la pluie.
Nous n’oublierons pas, un peu plus loin, dans quelles circonstances, ce balayage, au sens figuré, peut être mené grâce à la bruyère. Un fait va maintenant venir merveilleusement compléter cet exposé. Grâce à la bruyère, on a fabriqué des paillassons. Ceux-ci seraient-ils les héritiers des antiques balais ? C’est, peut-être, pour cette raison que certains ne balaient plus devant leur porte, laissant passivement le soin à leurs invités de se brosser les pieds (ou pas) avant qu’ils n’entrent dans leur enceinte sacrée, qu’elle soit leur maison ou leur propre corps, ou les deux : la maison n’est-elle pas l’habitation de l’homme ? Donc, le balai ou le paillasson de bruyère nettoie et purifie, et protège la demeure en l’homme (son corps) et tout autour de l’homme (sa demeure au sens large).
La bruyère, à travers l’ogham Ur, est symptomatique de cette dualité, agissant tant sur l’extérieur que sur l’intérieur. Commençons donc par explorer ces aspects. La bruyère est un sous-arbrisseau de 20 à 60 cm de hauteur, à nombreuses tiges rameuses et tortueuses, d’aspect cendré, poussant dans toutes les directions. Ainsi peut-elle être ascendante ou rampante. Semper virens à la croissance lente, la bruyère se pare de nombreuses petites feuilles alternes en écailles rangées par quatre sur les rameaux (callune) ou verticillées par trois (bruyère). A l’extrémité des rameaux, se déploient entre juillet et novembre une multitude de petites fleurs pendantes, retenues par un très court pédoncule. D’une couleur variant du mauve rose violacé (callune) au pourpre (bruyère), elles sont toutes très mellifères et donnent des miels plus ou moins sombres, à la saveur âpre, puis, plus tard des fruits en forme de capsule. Qui dit miel dit abeille. Nous y revoilà. En relation avec cet hyménoptère, nous entrevoyons ici un symbole solaire. En effet, chez les Celtes, cet insecte est considéré « comme un messager parcourant la voie éclairée par le Soleil afin de franchir les portes du monde invisible » (7). Par les liens qu’entretient la callune avec ces mondes invisibles, on peut indiquer quels sont les domaines qui relèvent de cette plante : la médiumnité, la prière, la méditation, la vision, l’intuition, etc. La callune, c’est la fertilité et la vitalité aussi. Que l’on observe les lieux de vie qu’elle affectionne. Ce sont des terrains riches en silice, sable ou grès, dont elle augmente justement le pouvoir fertilisant (tout en fuyant le calcaire avec lequel elle ne fait pas bon ménage). Elle pousse généralement en colonies, de la plaine jusqu’en montagne, sur des sols acides, voire marécageux, tels que landes à genêts ou ajoncs, bruyères (8), bois clairs, pâturages, rocailles, tourbières… On peut dire qu’elle apprécie la compagnie de ses congénères. Elles se pressent les une les autres, formant un dense tapis dont on distingue mal les limites séparant chaque individu. Ce qui la caractérise, c’est le nombre accumulé de ses fleurs, de ses feuilles, de ses rameaux. C’est peut-être cela qui a fait dire que la bruyère est réconfortante, qu’elle implique altruisme et compassion, dévouement et charité. La promiscuité qui existe entre les membres d’une même colonie nous renvoie à l’un des élixirs du docteur Bach, Heather. Et oui ! Contrairement aux bruyères et callunes qui vivent en troupeaux grégaires, l’individu de type Heather s’inscrit dans la solitude. C’est un élixir hautement recommandé pour les personnes qui sont incapables d’être à l’écoute des autres parce qu’elles sont elles-mêmes trop bavardes et qu’elles expriment le perpétuel besoin de confier soucis et malheurs aux autres. Le risque encouru par ces personnes, c’est de voir leurs interlocuteurs les fuir, et donc d’être de nouveau confrontées à cette solitude qu’elles abhorrent et qui leur fait justement rechercher cette compagnie, et ainsi de suite. Elles obtiennent donc le contraire de l’effet escompté. Agissant sur les chakras de la gorge et du plexus solaire, cet élixir prodigue davantage d’altruisme, de simplicité et d’humilité, tous trois constitutifs de ce que sont la bruyère et la callune.

Gros plan sur les petites fleurs de la callune : on voit bien les quatre sépales plus longs que les quatre pétales.

Nous avons dit de la bruyère qu’elle entretient des rapports avec l’extérieur à travers l’abeille et le miel, donc des valeurs spirituelles véhiculées par, sans doute, cette boisson que fabriquait les anciens Celtes avec elle, un hydromel probable, lequel est bien connu pour contenir du miel. Hydromel qui est, à l’instar du vin, du nectar et de l’ambroisie, une boisson d’émanation divine et solaire. Puis nous nous sommes attardés sur les liens intracommunautaires qui régissent une colonie de bruyères, tout en mettant l’accent sur les vices qui peuvent parfois les habiter. Maintenant, pénétrons plus profondément sous la terre pour voir un peu ce qui s’y déroule.
Afin de pallier la pauvreté des sols sur lesquels elle s’implante, la bruyère a mis en œuvre une association avec un champignon microscopique, la clavaire. Il ne s’agit pas là d’une simple symbiose telle qu’en compte généralement beaucoup le monde végétal, mais d’un partenariat aux liens bien plus ténus que la symbiose observable entre le cèpe et son arbre favori. Les filaments de la clavaire ne se contentent pas de s’entortiller aux radicelles de la bruyère, ils vont jusqu’à pénétrer les cellules superficielles de ses racines. C’est ce que l’on nomme l’endomycorhize. Le champignon ponctionne une petite partie des sucres produits largement par la bruyère tandis que cette dernière augmente – de par la présence de son compagnon – sa capacité à puiser dans le sol les nutriments nécessaires à son bon développement (phosphore, soufre, zinc, etc.). Cette association bénéfique pour les deux parties se produit également chez la myrtille, à tel point qu’un plant de myrtille peut produire jusqu’à 90 % de fruits en plus dès lors qu’il est en association avec un champignon du type clavaire. Voilà pourquoi on observe davantage de ces unions sur sols pauvres. L’entraide est à même de garantir la survie de chacun. C’est en partie pour cette raison que transplanter de la bruyère sauvage est généralement un échec. De plus, des sécrétions racinaires émises par la plante empêchent tout développement d’une autre espèce végétale à proximité des callunes et bruyères. On a vu mieux niveau altruisme, n’est-ce pas ? Bien que, de façon claire, la plante apporte son aide au champignon tout en recherchant la sienne. Ces informations nous permettent donc de nuancer les propos de certains auteurs dont l’une nous dit que la bruyère, « sans prétention aucune, donne et ne demande rien » (9). Au reste, on voit difficilement comment une espèce serait viable tout en donnant sans jamais recevoir (c’est bien évidemment une illusion, les relations interspécifiques dans la nature étant bien plus souvent fréquentes qu’on ne le croit).

Pour compléter, nous pouvons dire que, purificatrice, la bruyère sait aussi être guérisseuse, d’un point de vue physique comme spirituel. L’abeille, le miel et le balai sont là pour nous le rappeler, tandis que s’aventurer dans le monde souterrain, à la recherche des causes cachées et profondes d’une maladie ou d’un mal-être relève parfaitement de la bruyère/callune, ainsi que de l’ogham qui lui est consacré, Ur. Comme le consignait Paul Sédir, sans s’étendre davantage sur le sujet, « pour voir des choses étranges, [il faut utiliser de la] racine de bruyère ». Peut-il s’agir des mêmes choses étranges qu’aborde, superficiellement aussi, Jean Giono dans un de ses romans peu connu, Deux cavaliers de l’orage ? Il y fait la description d’un mode de divination particulier faisant intervenir du sang et un rameau de bruyère. On trempe ce dernier dans le sang, on en fait tomber une goutte au creux de la paume de la main. Puis le consultant ferme le poing, « sert son destin », ouvre la main et fait voir : « Le sang écrasé a coulé dans les lignes de la main et il y fait des figures » (10). Il s’agit ensuite de les lire et de les interpréter, ce qui est tout de suite une autre paire de manches…

« La forêt, qui frémit, pleure sur la bruyère ». C’est par ce vers d’Alfred de Musset (tiré d’un poème qui s’intitule Pâle étoile du soir) qu’Onésime Reclus explique, entre autres, l’incontournable rôle de la forêt pour tenir et maintenir l’eau dans des limites qui ne soient pas dévastatrices comme on peut le voir en cas de crues où les eaux torrentielles se déchaînent, semant la désolation et la mort. On a vu dans la bruyère une conséquence directe du déboisement, cette plante formant le steppe, et, lorsqu’elle est accompagnée du buis, du genévrier, des fougères et du rhododendron, le pré-bois, au pire le mort-bois. Le pré-bois, c’est l’humble végétation qui prend place dès lors qu’une coupe à blanc-étoc est passée dans la forêt : le pré-bois est arbustif, mais il est plus pré que bois : en l’occurrence, cela peut tout à fait être une lande à bruyères parsemée d’arbres de place en place. Le mort-bois, comme l’indique son nom, c’est pire encore. Et lorsque la bruyère fraye avec l’ajonc épineux et le genêt qui ne l’est pas mais qui lui ressemble tant, on parle effectivement de mort-bois, qui n’a plus de bois que le nom, portés par des sols qui ont peu de chance de voir renaître un jour des arbres, à l’expresse condition qu’on les repeuple à l’aide des essences idoines, c’est-à-dire le pin sylvestre et le pin maritime, en particulier sur la façade océanique où se localise essentiellement la bruyère (que l’on découvre aussi dans le Massif central, en zones granitiques, et ailleurs par place), mais qui reste cependant moins courante que la callune que, décidément, l’on confond, d’autant qu’elles se mêlent des mêmes affaires, tout en se distinguant nettement par la forme de leurs fleurs : si ces fleurs se conforment en grelot, c’est une bruyère (au sens strictement botanique) ; si la fleur est formée de quatre pétales plus courts que les quatre sépales qui les cachent, il s’agit d’une callune (cf. image ci-dessus).

Ur, que l’on peut rapprocher d’urée, d’urine, etc., va maintenant nous mener aux propriétés thérapeutiques de la bruyère et de la callune.

Bruyère et callune en phytothérapie

J’ai choisi de grouper bruyère et callune sous le même étendard thérapeutique : mes lectures m’ont amené à constater que – sauf erreur d’identification de chacune de ces deux plantes – la proximité biochimique qui les lie, permet d’offrir des propriétés et des usages (presque) indifférenciés. C’est sans doute pour cela qu’on prend souvent l’une de ces plantes pour l’autre, et inversement, et qu’on les appelle bruyère sans les distinguer nettement l’une de l’autre (11). Tout d’abord, mentionnons que chez ces deux plantes, on s’occupe avant tout des sommités fleuries à la saveur astringente et un peu amère, donnant l’essentiel de la matière médicale utilisée en phytothérapie. Ce qui unit nos deux plantes, ce sont les substances suivantes : une importante quantité de tanin, un principe amer de nature résineuse (l’éricoline), une essence aromatique d’odeur peu agréable contenant de l’éricinol, des acides (gallique, caféique, citrique, fumarique), de la gomme, une substance puissamment anti-infectieuse, l’arbutine, également présente dans les autres Éricacées thérapeutiques (myrtille, airelle, busserole et arbousier qui lui a conféré son nom). Les informations uniquement relatives à la callune apportent quelques éléments supplémentaires : des flavonoïdes (quercétine = ex vitamine P), une enzyme du nom d’arbutase, des sels minéraux, enfin de la vitamine C.

Propriétés thérapeutiques

  • Communes aux deux plantes :
    – Antiseptiques, sédatives et modératrices de l’appareil urinaire, diurétiques puissantes, éliminatrices des déchets organiques (tels que l’acide urique, l’urée, l’acide oxalique, les purines), antiputrides urinaires, dépuratives
    – Antirhumatismales
    – Astringentes
  • Spécifiques à la callune :
    – Spasmolytique
    – Réductrice de la fragilité des capillaires sanguins
    – Tonifiante musculaire, relève le tonus musculaire
  • Spécifiques à la bruyère :
    – Apéritive
    – Sudorifique (parfois)

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère vésico-rénale : cystite, cystite chronique d’origine infectieuse (colibacillose), cystite avec pyurie (présence de pus dans les urines), urines purulentes, troubles et fétides, cystite des prostatiques, prostatite, prostatorrhée, congestion et hypertrophie de la prostate, colique néphrétique, pyélonéphrite, catarrhe vésical chronique, miction brûlante, rare (oligurie) et/ou douloureuse, phosphaturie (perte de phosphates via les urines), albuminurie (perte d’albumine via les urines), goutte, rhumatismes
  • Troubles locomoteurs : arthrite, névralgie rhumatismale, paralysie, courbatures ; préparation du sportif (action assez équivalente à celle de cette autre éricacée qu’est la gaulthérie) ; convalescence (redonner du tonus aux personnes ayant gardé le lit trop longtemps)
  • Affections cutanées : dartre, acné, engelure, rougeur cutanée, taches de rousseur
  • Insuffisance cardiaque
  • Leucorrhée
  • Plantes recommandées aux personnes à l’alimentation trop riche et/ou trop carnée

Note : au sujet d’Heather, l’élixir floral à base de fleurs de callune, nous pouvons indiquer que les personnes qui en sont justiciables affichent souvent des difficultés de concentration, de l’hypocondrie, des peurs fréquentes, une intolérance marquée, de l’insomnie et, chose qui peut paraître paradoxale, une agoraphobie doublée de claustrophobie. Chez l’enfant, on observe de la mythomanie, un égocentrisme (très) marqué, des pleurnicherie exacerbées tournant assez souvent au ridicule.

Modes d’emploi

  • Infusion : compter la valeur d’une cuillère à soupe rase de plante fraîche (ou sèche) dans une tasse d’eau chaude en infusion pendant dix à quinze minutes.
  • Décoction : compter 30 g de plante fraîche (ou sèche) dans un litre d’eau, à porter à ébullition jusqu’à réduction d’un tiers.
  • Décoction (pour bain) : 500 g de plante entière (de préférence fraîche) en décoction dans deux litres d’eau, jusqu’à ébullition.
  • Macération vineuse à froid de bruyère dans du vin rouge.
  • Macérât huileux : 60 g de plante fraîche dans un quart de litre d’huile d’olive pendant deux à trois semaines, au soleil. A l’issue, filtrer, exprimer, mettre à l’abri.
  • Teinture-mère.
  • Élixir floral.
  • Extrait fluide.
  • Cataplasme chaud de sommités fleuries fraîches.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Récolte : de la bruyère et de la callune, l’on peut ramasser les fleurs à pleine floraison, ou bien patienter jusqu’aux mois d’août et de septembre pour cueillir la plante entière que l’on coupe au ras de la terre. On la fait ensuite sécher tel quel pour, plus tard, l’émietter afin de n’en conserver que les feuilles et les fleurs quand bien même il est préférable d’employer ces plantes à l’état frais si possible.
  • La bruyère contient une matière colorante permettant généralement d’obtenir un brun jaunâtre ou bistre, qui vire essentiellement au jaune en réaction avec l’alun, et au noir en compagnie de sulfate de fer.
  • Comme nous l’avons plus haut indiqué, la bruyère a servi largement pour rendre un peu plus confortable l’économie domestique dans les campagnes : confection de balais, de paravents, mais aussi de couverture végétale des toitures en l’absence de chaumes. De plus, « les paysans du Nord font avec cette plante des couchettes qui, certes, sont moins douces que nos lits de plumes, et sur lesquels ils reposent plus tranquillement que nous » (12). On en a aussi fait du fourrage, bien que ces plantes soient des pâtures d’assez moyenne qualité sauf, du moins, pour les moutons durant l’hiver, de même que des animaux sauvages comme le chevreuil qui, même sous la neige, peut y trouver quelque pitance. De plus, la bruyère est aussi connue comme combustible : on en a fait des margotins, c’est-à-dire des fagots de rameaux maintenus ensemble de manière très serrée. Elle apporte aussi son tan pour l’apprêtage des peaux.
  • D’un point de vue alimentaire, l’on a su compter sur le miel de bruyère fort réputé, « miel jaune qui conserve la saveur un peu âpre de la plante », observait Cazin (13). Enfin, jaune… Quelques recherches montrent que les miels de bruyère/callune possèdent un large panel chromatique, certains sont translucides, d’autres opaques. Par ailleurs, précisément en Allemagne, la bruyère jouait le rôle d’ersatz de thé et, plus rarement, ainsi qu’en Danemark, de « houblon » pour la fabrication de la bière. Elle constituait le gruit, un mélange de plantes aromatiques dont j’ai déjà parlé plus haut.
  • La terre dite de bruyère est formée par la décomposition de débris de bruyère. En jardinerie, elle est généralement destinée à la culture d’espèces ornementales telles que les azalées et les hortensias.
  • Le bois extra dur de la bruyère est encore en usage pour assurer la fabrication des pipes dites « pipes de bruyère ». C’est l’espèce Erica arborea (ou « bruyère blanche » ; cf. image ci-dessous) qui fournit la matière première nécessaire à cette industrie. Bien plus grande que les deux sous-arbrisseaux objets de cet article (puisqu’elle atteint facilement quatre mètres de hauteur pour un tronc de 30 à 40 cm de diamètre), elle forme un gros rhizome de couleur rougeâtre dans lequel on taille le corps (id est le fuseau) de la pipe.
  • Associations à visée diurétique : cassis, chiendent, reine-des-prés, baies de genévrier, stigmates de maïs, verge d’or, etc.
  • Autres Éricacées médicinales : la busserole (Arctospahylos uva-ursi), la myrtille (Vaccinium myrtillus), l’arbousier (Arbutus unedo), la gaulthérie couchée (Gaultheria procumbens), le lédon des marais (Rhododendron tomentosum), etc.
  • Autres espèces : la bruyère arborescente dont on vient de parler (Erica arborea), la bruyère des neiges (Erica carnea), la bruyère vagabonde ou voyageuse (Erica vagans), la bruyère des marais (Erica tetralix), la bruyère de Toussaint (Erica gracilis), etc.
    _______________
    1. Il nous est dit que « les feuilles de bruyère favoriseraient la continence en raison de leur action rafraîchissante. » La continence consiste à retenir. C’est un terme exactement opposé à l’incontinence, comme peut, par exemple, l’être l’énurésie. Cependant, aujourd’hui, la bruyère n’est pas connue comme portant bienfait à une incontinence telle que l’énurésie (pipi au lit). Si les feuilles de bruyère ont été employées par les mystes durant l’Antiquité, ce n’est pas en raison de cela, mais à la faveur de ce caractère rafraîchissant dont parle Ducourthial, parce que, selon eux, la bruyère permettait de contenir l’ardeur des « feux charnels » (Guy Ducourthial, Flore magique et astrologique de l’Antiquité, p. 217). Tout cela est bien évidemment étrange. De quelle bruyère parle-t-on exactement ?
    2. Robert Graves, Les mythes celtes. La Déesse blanche, p. 221.
    3. David Fontana, Le nouveau langage secret des symboles, p. 148.
    4. Robert Graves, Les mythes celtes. La Déesse blanche, p. 221.
    5. Ce mot dérive aussi possiblement de kallunô, qui prend les sens suivants : « orner, parer, décorer, embellir ».
    6. Jean Chevalier & Alain Gheerbrant, Dictionnaire des symboles, p. 98.
    7. Julie Conton, L’ogham celtique, p. 266.
    8. Le mot bruyère est un substantif qui désigne autant la plante que le lieu où elle vit. Une bruyère est donc une lande tapissée de pieds de bruyères ou de callunes ! (Le mot « callunière », lui, n’existe pas en revanche.)
    9. Julie Conton, L’ogham celtique, p. 267.
    10. Jean Giono, Deux cavaliers de l’orage, p. 71.
    11. Parfois, elles apparaissent sous la forme d’un hybride tout à fait involontaire : j’ai pu lire un auteur (Fabrice Bardeau) qui faisait appel aux feuilles de la callune et aux fleurs de la bruyère, pensant parler d’une seule et même plante : rappelons-le, en phytothérapie, même si ici ça ne prête pas beaucoup à conséquence, la botanique reste indispensable. Bien de nos anciens médecins phytothérapeutes étaient aussi des botanistes avertis.
    12. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p. 202.
    13. Ibidem.

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La bruyère arborescente (Erica arborea), une bruyère aux dimensions beaucoup plus imposantes que les humbles bruyères cendrées et autres callunes.

Les chèvrefeuilles (Lonicera sp.)

Le chèvrefeuille des bois (Lonicera periclymenum).

Synonymes : lait de la bonne Vierge, herbe de la Pentecôte, fleur de miel, broque-bique, barbe de chèvre, cranquillier, etc.

Bien loin de nous, d’antiques médecins, qu’ils soient arabes, grecs ou latins, se penchèrent sur un chèvrefeuille dont il est probablement difficile de bien déterminer l’identité, tant est vaste la famille à laquelle appartiennent les chèvrefeuilles que nous connaissons. Par exemple, Théophraste puis Dioscoride évoquent dans leurs écrits un klumenon et un periklumenon. Les exégètes spécialisés en botanique ont formé bien des hypothèses quant à l’identification de ces deux plantes, chose la plupart du temps ardue, les auteurs anciens s’adonnant très souvent au principe du « satis notum », estimant que telle ou telle plante était bien suffisamment connue pour qu’ils n’aient pas à en faire de très longs descriptifs, ce qui aujourd’hui nous embête forcément, parce que lorsque je lis ce qui est censément attribué à ces klumenon et periklumenon, je reste quelque peu dubitatif. Mais je vous en livre néanmoins quelques bribes, la curiosité cela ne fait pas de mal. Que nous raconte donc Dioscoride au quatrième livre de sa Materia medica ? « Le clymenon produit une tige de section quadrangulaire comme celle des fèves. Il a des feuilles semblables à celles du plantain et aux sommités des tiges, des escosses (?) courbées sur elles-mêmes comme il se voit dans les plissures de l’iris ». Tout cela vous parait-il très clair ? A moi, pas vraiment. Passons-en maintenant à la seconde plante, le periclymenum : il « croît simplement avec des feuilles blanchâtres, et séparées par intervalles, qui l’habillent en figure de lierre. Il y a quelques jettons (bourgeons ?) qui sortent entre les feuilles, dans laquelle est la graine semblable à celle du lierre. Il produit une fleur blanche, semblable à celle des fèves, quelque peu ronde, laquelle s’étend quasiment sur les feuilles. Sa graine est dure et ronde, et difficile à recueillir. La racine est ronde et grosse. Elle naît par les champs et les haies et s’entortille à toutes les plantes qui lui sont proches » (1). Hormis cette ultime phrase, je ne vois pas grand-chose d’autre qui pourrait rappeler un chèvrefeuille, qu’il soit des bois ou des jardins. Tout cela m’évoque davantage une vesce…
Il n’y a donc pas de quoi envisager une carrière thérapeutique fulgurante, d’autant qu’il ne s’agit pas d’un chèvrefeuille. Bien sûr, aujourd’hui, le chèvrefeuille des bois porte le nom de Lonicera periclymenum, dernier terme dans lequel on aurait tort de ne pas remarquer le periklumenon de Dioscoride. Ce serait une erreur ; d’ailleurs, c’est une fausse piste comme nous l’explique Fournier : le mot periclymenum fait référence aux « feuilles soudées en petite cuvette ou s’amasse l’eau de pluie. Il s’appliquait aux espèces du midi de l’Europe et a été malencontreusement reporté par Linné à celle-ci [nda : c’est-à-dire au chèvrefeuille des bois], qui, elle, n’a pas les feuilles soudées et ne forme donc pas de cuvettes » (2). Donc, la ressemblance entre le chèvrefeuille des bois et le pseudo-chèvrefeuille de Dioscoride s’arrête là, tout cela n’étant que le fruit d’une erreur du botaniste suédois.
« En fait, les médecins ont laissé le chèvrefeuille dans les buissons, et ils ont bien fait. Heureux les malades qui peuvent, quand vient la convalescence, aller respirer son doux parfum dans quelque joli paysage ! La pureté de l’air, les émanations balsamiques des fleurs sont aussi de forts bons remèdes », s’exclamait Joseph Roques il y a près de deux siècles (3). Voilà une très belle observation de la part de ce médecin qui en rappelle un autre, anglais celui-là et plus tardif, le docteur Edward Bach qui, lui aussi, succomba sous le charme du chèvrefeuille que l’on nomme honeysuckle en anglais (de honey, « miel » et suckle, « téter »), car de même qu’en France, les bambins anglais ont l’habitude de sucer les fleurs de chèvrefeuille en raison de leur goût sucré. Par le biais d’un élixir floral, le docteur Bach exploita les vertus du chèvrefeuille pour les personnes qui n’ont « pas assez d’intérêt pour le présent », nous dit-il. A qui se destine-t-il plus exactement, cet élixir inscrit dans le groupe de l’indifférence ? « Pour ceux qui vivent beaucoup dans le passé, un temps peut-être de grand bonheur, ou dans le souvenir d’un ami perdu, ou d’ambitions qui ne se sont pas réalisées. Ils ne comptent pas retrouver un bonheur tel que celui qu’ils ont connu » (4). De même, Uilleand, l’ogham associé au chèvrefeuille, nous montre des personnes incapables de rompre avec le passé et d’accorder leur confiance en l’avenir, tout abîmées qu’elles sont à se morfondre dans la tristesse mélancolique et languissante, dans cette nostalgie que les Anglais appellent homesick. Le passé, sa prise en compte, son exploration, son étude, tout cela est très profitable, à l’ultime condition de ne pas oublier que nous n’en faisons plus partie. S’il est besoin d’aller fouiller en arrière, il faut bien avoir clairement à l’esprit que l’on peut revenir à soi, ici et maintenant, sans avoir la nette sensation d’être happé par le grappin qui s’agrippe à nous-mêmes, de même que ces personnes, justiciables d’Honeysuckle et Uilleand, se cramponnent à des personnes qui ne sont plus là, des lieux qui n’existent plus, toute chose qui forme, en quelque sorte, un summum indépassable, une montagne dont on ne franchira jamais le col menant à l’autre versant. On s’enchaîne à des souvenirs, non seulement aux lieux et aux personnes, mais aux souvenirs que l’on conserve encore soi-même de ces lieux et de ces personnes ; souvenirs qui, soit dit en passant, peuvent tout à fait avoir subi, en plus de l’épreuve du temps, celle du fantasme. A quoi donc se rattache « réellement » le type Uilleand ? A du vent, du vide, du rien ? Est-ce bien concret ? Est-ce seulement une illusion ? Peut-on dire de ce passé (« c’était le bon temps », « c’était mieux avant », …), dans lequel se cristallise une stagnation, qu’il est le fruit d’une ignorance ? Cela en dit long sur l’incapacité de celui qui requiert Uilleand de prendre en compte le fait que l’être humain est apte à se parfaire continuellement. Pourtant, le chèvrefeuille est une liane à la croissance rapide, il est donc marqué par une action végétative soutenue. Mais il nécessite des supports auxquels il s’enroule, se vrille, se spirale, s’entortille ; supports tant inanimés que vivants en l’image des autres végétaux qui se trouvent à sa portée. Peut-on alors dire du chèvrefeuille qu’il est incapable de vivre sans les autres, voire même à leur détriment, puisqu’un chèvrefeuille, à terme, possède la puissance nécessaire pour étouffer un jeune arbre et le faire périr ? C’est une signature symbolique que l’on retrouve dans Uilleand. A l’image de son glyphe formant comme un treillage (ᚘ), Uilleand, par sa proximité avec le lierre Gort (ᚌ) et la vigne Muin (ᚋ), appelle au lien qu’en tant que liane elle connaît bien : la magie liante, c’est-à-dire la magie du lien, du charme et du philtre, est celle permettant de s’attacher à la personne aimée, quand on ne l’attache pas tout simplement contre son gré. Parce que le chèvrefeuille enserre son support, l’on dit que son ogham concerne autant la force qu’on exerce pour faire subir, que la position de ce qui devient de fait un état de soumission : cet ogham pourrait alors signaler la présence proche de ce qu’on appelle les pervers narcissiques et d’autres encore qu’on caractérise par cet amour étouffant, fait de jalousie et de possessivité, qu’ils prodiguent quitte à mettre en péril l’autre, même si, symboliquement, l’union de la liane et de l’arbre représentent une forme d’amour. Tout au contraire d’une relation déséquilibrée, le lien qui peut être une forme de garantie et d’obligation contractuelle entre au moins deux parties, devient non plus condamnation mais adhésion : « Le lien symbolise dans ce cas l’obligation, non plus seulement imposée par le pouvoir, mais voulue librement par les différentes parties qui se sentent unies entre elles » (5). C’est cela, entre autres, qui singularise les couples au sein desquels règnent l’harmonie et la concorde.

Voici les traces laissées par un chèvrefeuille sur le tronc d’un noisetier après une trop longue étreinte…

L’on a pu dire que le chèvrefeuille, à travers son ogham Uilleand, était une manifestation d’évolution parce qu’il possède cette propension à l’élévation. Je ne puis être d’accord avec une telle assertion que l’on peut réfuter en observant simplement le sens dans lequel s’enroulent les volubiles rameaux longilignes du chèvrefeuille. Ils ne poussent pas de manière dextrogyre, mais lévogyre, c’est-à-dire à gauche, ce qui inverse bien évidemment le symbolisme dextrogyre, incluant l’évolution. Ici, « à gauche », cela peut vouloir signifier le Yin, le lunaire, l’obscure, l’onirique, le non-manifesté, etc. Soit un ensemble de critères qui évoquent bien mieux l’ogham du chèvrefeuille, tout pétri d’involution et de nadir. Mais, pourquoi donc le chèvrefeuille cherche-t-il à se hisser au-dessus de la mêlée, en grimpant sur les uns et les autres ? Ne cherche-t-il pas à exhaler ses lamentations plaintives de même que la subtilité de son parfum enivrant ? Car, oui, dieu que le chèvrefeuille sent bon, expliquant par là que l’absolu qu’on extrait de ses fleurs soit usité en parfumerie. Et l’on sait bien qu’à travers l’art du parfum, il est toujours plus ou moins question de séduction, nous autres humains ayant cherché à soustraire à nos phéromones naturelles le rôle qu’on accorde au parfum. Sachant aussi que le parfum en appelle aux émotions et aux sentiments, l’on comprendra mieux la présence du chèvrefeuille parmi ces plantes qui sont concernées par l’amour et les liens affectifs, incluant union, amitié, loyauté, fidélité, dans leur dimension pérenne.

Les rameaux à pousse lévogyre du chèvrefeuille.

En Bourgogne, si une jeune fille trouvait pendu à sa fenêtre un bouquet de chèvrefeuille, cela révélait à tous qu’elle avait un amoureux, cette fleur de fiançailles exprimant ici un amour non encore érotisé. Mais par son charme troublant, c’est également une fleur d’union, marquant cette fois-ci une relation amoureuse sensuelle et sexualisée. On n’hésite donc pas à qualifier le chèvrefeuille d’érotique : un brin de chèvrefeuille placé sous l’oreiller, comme d’autres firent du laurier, est un procédé censé orienter les rêves de la dormeuse de façon significativement érotique. Cette coutume bourguignonne se rapproche assez de ce que l’on faisait en Bretagne par l’intermédiaire de l’usage du « mai », un arbre symbolique commémorant au début du mois de mai (d’où son nom) le retour de la végétation que l’on fête entre autres de chants et de danses. Ainsi, les jeunes hommes qui désiraient faire savoir aux jeunes filles ce qu’ils pensaient d’elles, plantaient devant leur maison différentes plantes selon le message à véhiculer : le houx montrait le caractère acariâtre de la jeune fille, le thym qu’elle était considérée comme une putain, tandis que le chèvrefeuille était une adresse à la jeune fille en ces termes : « chère fille… », symbole évident de lien amoureux, permettant de lui faire comprendre qu’elle ne laissait pas indifférent, etc.
Bien au-delà de ces amusements, prenons connaissance de la présence non-anodine du chèvrefeuille dans un certain nombre de fragments littéraires médiévaux dans lesquels, toujours, il est placé comme symbole de l’amour indéfectible que se portent deux amants. Considérons en cela des couples quasiment mythiques comme Diarmaid et Grainne, au sein d’une légende mettant aussi en place Finn mac Coll, un personnage que nous avons déjà croisé (cf. Coll ᚉ, l’ogham du noisetier). Il y est question d’un chèvrefeuille que l’on retrouve également mêlé à un coudrier dans un lai de Marie de France (Le lai du chèvrefeuille), où il s’agit, cette fois-ci, de Tristan et Iseult. Dans ce lai, de même que dans l’histoire d’Abélard et d’Héloïse, un chèvrefeuille est planté (ou pousse ensuite) sur la tombe des deux amoureux. Marie de France, elle, place un chèvrefeuille sur une tombe, un noisetier sur l’autre, et dit : « Ils peuvent longtemps vivre ensemble, mais ensuite, si on cherche à les séparer, le coudrier meurt aussitôt et le chèvrefeuille de même ». Ce lien amoureux liant Tristan et Iseult, censé perdurer au-delà de la seule mort physique, on le croise dans quasiment toutes les versions de cette légende. Qu’importe, au final, les variantes, puisqu’elles disent toutes, à quelques détails près, peu ou prou, la même chose. Dans le Tristan de Joseph Bédier, il est question non pas d’un chèvrefeuille, mais d’une ronce verte et fleurie. Chez André Mary et René Louis, on attribue un cep de vigne à Tristan, un rosier à Iseult. Qu’on les plante, qu’ils soient semés par un oiseau, le destin ou l’on ne sait quoi d’autre, qu’on les sépare ou qu’on les taille à de multiples reprises, c’est, au final, toujours le même thème qui transparaît, et qui tient en ceci : « Les anciens disaient que ces arbres entrelacés étaient signifiance des amours de Tristan et Iseult que la mort n’avait pu désunir » (6).
Mais le chèvrefeuille, outre le cimetière, c’est bien plus encore que cela : « sachez également que le chèvrefeuille ne pousse bien que dans le voisinage des maisons où règne le bonheur, autrement les mauvaises ‘vibrations’ le font périr très vite » (7). De plus, il est censé chasser les mauvais esprits et écarter les visiteurs importuns.

Le chèvrefeuille des bois (Lonicera periclymenum) est un sous-arbrisseau vivace et grimpant, dont les frondes peuvent atteindre 5 m de longueur et couvrir de larges surfaces. Les feuilles inférieures, ovales et pétiolées, se distinguent des supérieures sessiles. A l’extrémité des rameaux, s’épanouissent des groupes de fleurs tubulées très parfumées de 3 à 5 cm de longueur, généralement de couleur jaune blanchâtre. Chaque fleur comprend cinq lobes qui chacun se subdivise à son tour, ainsi que cinq longues étamines et un pistil vert clair. Ses baies ovoïdes et rouge vif sont considérées comme toxiques.
Plante des haies, des abords de forêts, des sous-bois, le chèvrefeuille des bois est assez courant en France, à l’exception de la région méditerranéenne où il est rare, parfois inexistant, mais il est remplacé par une autre espèce, le chèvrefeuille des jardins (Lonicera caprifolium), espèce du sud de l’Europe, cultivée et naturalisée un peu partout ailleurs. Morphologiquement, ces deux chèvrefeuilles se valent dans la plupart de leurs détails, la seule différence notable consistant en des fleurs de couleur rougeâtre à l’extérieur et à parfum beaucoup plus soutenu, surtout en fin de journée, pour le chèvrefeuille des jardins.

Les chèvrefeuilles en phytothérapie

Le genre Lonicera regroupe environ 200 espèces sur l’ensemble de l’hémisphère nord (Europe, Asie, Amérique du Nord). Nous attacherons notre intérêt à certaines de ces plantes, en abandonnant d’autres qui tiennent davantage de l’arbuste (8) que du sous-arbrisseau grimpant tel que l’on conçoit habituellement le chèvrefeuille. Les chèvrefeuilles à l’étude sont au nombre de trois :

  • Le chèvrefeuille des jardins (Lonicera caprifolium),
  • Le chèvrefeuille des bois (Lonicera periclymenum),
  • Le chèvrefeuille du Japon (Lonicera japonica).

« Il semble que cette plante mériterait des études plus poussées », écrivait Valnet au sujet de la première de ces espèces (9), et compte tenu du peu d’informations disponibles à l’heure actuelle, c’est la preuve que le « docteur Nature » n’a guère été entendu. Bref. Avec peu, tentons de faire bien.
Fleurs, feuilles, écorce des rameaux entrent dans la matière médicale. Les fleurs, contenant une essence aromatique que l’on extrait par enfleurage, portaient autrefois les noms de suçon et de suquet, parce qu’elles étaient sucées par les enfants en raison de leur goût aromatique et sucré : en effet, du saccharose, scindé par du sucrase, permet d’obtenir une molécule de glucose et une autre de fructose, ce qui explique le nom de « fleur de miel » donné à la plante. Quant aux feuilles et à l’écorce des rameaux, elles recèlent une substance antibactérienne active sur le colibacille et le staphylocoque doré (le chèvrefeuille du Japon va jusqu’à inhiber le bacille de la tuberculose), du tanin, de l’acide salicylique et des iridoïdes.

Propriétés thérapeutiques

  • Pectoraux, anti-asthmatiques, anticatarrhaux, antitussifs
  • Diurétiques, dépuratifs, sudorifiques
  • Anti-infectieux, antiseptiques
  • Antispasmodiques
  • Détersifs, astringents, cicatrisants

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère respiratoire : asthme, toux, rhume, catarrhe pulmonaire, inflammation de la gorge
  • Troubles de la sphère vésico-rénale : oligurie, lithiase rénale, goutte, rhumatisme
  • Troubles de la sphère hépatique : ictère, hépatite, engorgement du foie
  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : inflammation intestinale, dysenterie
  • Affections cutanées : plaie, plaie atone, abcès chaud, écorchure, inflammation des seins, éruption cutanée, rougeur
  • Autres affections dolentes et inflammatoires : fièvre et douleur des états grippaux, douleur de la parturiente, migraine, conjonctivite, vaginite, hémorroïde

Note : en Chine, où l’on emploie le chèvrefeuille du Japon – Jin Yin Hua en chinois – l’on considère cette plante comme étant de nature froide, d’où sa capacité à exceller sur bon nombre de « points chauds », parce que « les fleurs et les lianes chassent chaleur et toxine » (10). Ce chèvrefeuille, secondé par le Chrysanthemum morifolium, a été testé sur l’hypertension artérielle et ses effets secondaires.

Modes d’emploi

  • Infusion et décoction de feuilles.
  • Infusion de fleurs.
  • Suc frais des feuilles.
  • Sirop de fleurs.
  • Macération vineuse d’écorce.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Récolte : les fleurs et les feuilles à l’été, juste avant éclosion des pétales.
  • Toxicité : elle concerne les baies des chèvrefeuilles. Si certains auteurs en ont mentionné les effets (vomissement, diarrhée, sueur abondante, congestion de la face, mydriase, tachycardie, somnolence, coma…), leur ingestion ne mène pas forcément au centre antipoison, car « les qualités médicinales émétiques des fruits provoquent elles-mêmes les purges qui évitent toute intoxication… La plante porte en elle le poison, à faible dose, et la solution pour le rejeter » (11). Si cela s’applique aussi aux oiseaux, on peut se demander s’il ne s’agit pas là d’un stratagème mis en œuvre par la plante pour assurer la dissémination de ses graines. Cependant, le Larousse médical illustré se veut plus incisif. Voici ce qu’il écrivait en 1924 au sujet des signes d’intoxication : « Fatigue, besoin de dormir. Réveil après une heure, la figure congestionnée, avec soif intense. Puis état de stupeur et presque de coma, les yeux à demi ouverts ; spasmes cloniques répétés dans les membres. Contractures et fortes convulsions avec lividité de la face, pouls et respiration accélérés. Sueurs très abondantes [nda : cela pourrait-il s’apparenter, en partie, à ce que l’on appelle une « montée » de la kundalini ?]. La connaissance de la cause est donnée par l’évacuation de selles diarrhéiques dans lesquelles on trouve des fleurs. Dans les cas à issue favorable, l’abattement, les troubles digestifs (perte d’appétit et irrégularité des selles) ont perduré plusieurs jours » (12).
  • Des racines du chèvrefeuille des bois l’on a tiré – étonnante signature – une teinture de couleur bleu ciel ; quant aux rameaux, ils servirent à la fabrication de petits objets usuels comme des peignes et des tuyaux de pipe.
    _______________
    1. Dioscoride, Materia medica, Livre IV, chapitres 11 & 12.
    2. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 261.
    3. Joseph Roques, Plantes usuelles, tome 2, p. 260.
    4. Edward Bach, La guérison par les fleurs, p. 98.
    5. Jean Chevalier & Alain Gheerbrant, Dictionnaire des symboles, p. 571.
    6. René Louis, Tristan et Iseult, p. 249.
    7. Michel Lis, Miscellanées illustrées des plantes et des fleurs, p. 44.
    8. Par exemple : le chèvrefeuille noir (L. nigra), le chèvrefeuille des Alpes (L. alpigena), enfin le chèvrefeuille des buissons ou camérisier (L. xilosteum), toutes espèces dont les baies sont considérées comme vomitives.
    9. Jean Valnet, La phytothérapie, p. 224.
    10. Liu Shaohua & Marc Jouanny, Phytothérapie alimentaire chinoise, p. 62.
    11. Bernard Bertrand, L’herbier toxique, p. 78.
    12. Larousse médical illustré, p. 243.

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Le chèvrefeuille des jardins (Lonicera caprifolium).

Le sureau (Sambucus nigra)

Synonymes : sureau noir, sureau commun, sus, suseau, aoussier, susier, seus, séu, seü, seür, saoü, seuillet, seuillon, sambu, sambuc, sabucus, haut-bois, arbre aux fées, arbre de Judas.

Bien de ces noms vernaculaires reflètent l’une des caractéristiques propres au sureau, c’est-à-dire la petite acidité de ses fruits, qu’on exprime habituellement par l’adjectif suret. Cela n’a semble-t-il pas désobligé les populations préhistoriques des trois millénaires précédant la naissance du Christ, puisque nombre de stations datant de l’âge de bronze, puis du fer, ont révélé la présence de dépôts de graines de sureau. L’on sait donc, qu’en Suisse et en Italie du Nord entre autres, on procédait déjà à la récolte primitive de ses baies, et en quantité suffisante pour, peut-être, imaginer la fabrication d’une boisson fermentée à base de baies de sureau, ce qui n’est, me concernant, que pure hypothèse. Ce petit arbre typiquement européen a donc une longue histoire, qui débute, avec sa déjà lointaine rencontre avec l’homme il y a de cela au moins 5000 ans, sinon bien davantage.
L’exercice périlleux qui m’attend maintenant sera celui de vous en faire un résumé suffisamment détaillé et exhaustif permettant de rendre compte de l’incomparable richesse dont cet arbuste sait faire la démonstration, parce que, en effet, dire du sureau qu’il a joué un grand rôle à bien des égards est loin d’être une gabegie.

Cela peut surprendre, mais le sureau était connu des anciens Grecs, du moins de Théophraste qui lui donnait le nom d’aktê. A cette époque, on a déjà repéré quelques vertus : l’histoire raconte que Hippocrate usait des baies et des feuilles comme drastiques dans l’hydropisie, et les hippocratiques à sa suite lui assignèrent d’identiques propriétés, le sureau étant bel et bien hydragogue (c’est-à-dire qu’il bouscule et déplace un liquide, ici l’eau), diurétique et laxatif. Il est donc actif, il oblige ceci ou cela à la circulation d’un point A à un autre B. C’est pourquoi, entre autres, il n’apprécie pas les affections par atonie. La lourdeur, la torpeur, la sclérose, l’immobilisme, ça n’est pas pour lui ! Dioscoride distingue l’aktê du chamaektê, autrement dit « sureau de terre », qui n’est autre que l’hièble la belle (Sambucus ebulus), une plante, par la taille, plus proche de la terre que son « grand » frère Sambucus nigra. Malgré ce différentiel de taille, il y a 2000 ans environ, l’on avait bien fait la remarque suivante : des propriétés médicinales de l’aktê à celles du chamaektê, eh bien, c’est kif-kif (c’est toujours le cas ; je rassure, comme ça, parce que des fois, on croit que les Anciens racontent que des âneries ; et si c’était le cas, croyez-vous que je collerais un a majuscule à Anciens, bien sérieusement ?) Donc, avec l’un, comme avec l’autre, on continue avec les -gogue (oui, le sureau permet d’aller à la selle, et même sans cheval, mais là n’est pas encore notre propos). Non, pour le moment, je parle du suffixe -gogue, que nous avons déjà lu dans le mot hydragogue. Eh bien, il provient du grec agôgos (ne riez pas !) qui veut dire « conducteur ». Ainsi trouvons-nous non seulement hydragogue, mais également cholagogue (= « conducteur de bile »), emménagogue (= « conducteur de menstrues »), etc., toutes propriétés dont le sureau noir est justiciable. Dans tous les cas, quand on trouve un -gogue à la fin d’un mot, cela veut dire que le truc en question trimballe quelque chose, d’un point A à un autre B. C’est bien ce que je disais. A l’extérieur, il a été remarqué que le sureau calme bien souvent les affections qui brûlent, ce qui ferait de lui un simple de nature aqueuse : ainsi trouvons-nous de bons effets du sureau sur les ulcères, les douleurs goutteuses, l’inflammation causée par la morsure de la vipère. C’est l’arbre des fièvres et des brûlures qui ont pour origine le feu et l’eau bouillante. Pour ces raisons, on a dit le sureau non ardent : pour preuve, c’est un mauvais combustible. Et tout cela, déjà, du temps des Anciens. Quand on voit à quel point tout cela est rempli d’exactitudes, on se dit qu’ils ne passaient pas que leur temps en ivresses bacchiques durant l’Antiquité (quoi que, la vérité est souvent dans le vin, dit-on, ou dans le bol de riz, si l’on est bouddhiste, mais c’est là une tout autre histoire).
Pline rajoute, à la suite de Dioscoride, que le sureau est, bien sûr, animé d’une propriété diurétique, applicable aussi bien à ses baies, à ses feuilles qu’à ses racines, et il ne craint pas d’assurer le statut tinctorial des baies de sureau noir dont on se sert comme d’une teinture capillaire. A cela, Galien associe au sureau des propriétés qui ont toujours cours, en particulier sur la sphère pulmonaire (expectorant et mucolytique) et cutanée (résolutif et « dessiccatif »).

Le sureau est un arbuste commun qui, contrairement à ces petits arbres – le buis, le houx – ne vit pas très longtemps (30 à 100 ans), et qui, à ce titre, me rappelle assez l’arbre aux papillons (Buddleja davidii), dont la durée de vie maximale est encore plus brève. Mais le sureau, dit-on, s’enracine facilement, c’est-à-dire qu’on en peut faire des boutures aisément. De même que le noisetier, le sureau est bien plus souvent un arbuste à troncs multiples : il ne craint donc pas de voir ses branches être coupées, lesquelles repoussent très rapidement de toute façon. Même si tu es un crétin, que tu le coupes à ras, que tu lui files des coups de masse sur la tronche, que tu le torsades ou l’écartèles à la manière des barbares d’un régime ancien qu’il est préférable d’oublier, eh bien, sache qu’il repousse(ra). De même que ce ginkgo japonais après le souffle de la bombe, en 1945. C’est ainsi, certains arbres montrent de quelle manière ils considèrent l’ignominie et la bassesse humaine (tu t’en doutes, lectrice, lecteur, qu’en ce qui me concerne, le végétal est tout, l’homme presque rien). Bref. Andersen l’appelait Maman Sureau, mais là, on peut dire qu’il en a dans le caleçon, le bougre ! Mais peut-être pas tant que ça, après tout. En effet, qu’est-ce qu’il fait, jamais bien loin des habitations, si ce n’est s’y chauffer les feuilles (qui n’est pas autre chose que la version champêtre de : se dorer la pilule) ? Oui, quand le temps bas et blafard tourne à la neige, ne le voit-on pas se blottir contre les épaisses murailles de même qu’un bambin dans les jupes de la mère ? S’il est très présent dans les campagnes, à une époque où la ruralité est encore importante, c’est parce qu’il est très fréquemment planté auprès des habitations. Ainsi a-t-on le sureau à portée de main, genre on ouvre la fenêtre, et hop, deux-trois ombelles, comme ça… Attends, ata, ataaa ! « Cette proximité doit nous interroger ». Et je puis dire qu’elle m’interroge encore depuis les quelques années où j’ai écrit ce truc. Nous aurons, à plusieurs occasions, l’opportunité de montrer de quelles manières le sureau a su jouer le rôle de compagnon.
Ce génie protecteur de la maison qu’est le sureau, va nous obliger à rester en Danemark, en particulier en la figure de Hans Christian Andersen qui apparaît très sensible au charme et à la grâce du sureau qui forme, en un de ses contes – La fée du sureau, le principal personnage. Ce conte débute ainsi : « Il y avait une fois un petit garçon enrhumé ; il avait eu les pieds mouillés. Où ça ? Nul n’aurait su le dire, le temps était tout à fait au sec. Sa mère le déshabilla, le mit au lit et apporta la bouilloire pour lui faire une bonne tisane de sureau : cela réchauffe ! » (1). Pour cela, la maman fait infuser des feuilles. L’on objectera qu’il eut été préférable d’opter pour des fleurs, je vous l’accorde. L’on peut s’arrêter là et passer à la suite. Mais il serait dommage de faire l’éclipse sur cette ambiance que sait merveilleusement rendre Andersen ; cocooning dirions-nous aujourd’hui ; soins bienveillants prodigués par la figure maternelle ; forte fièvre du petit garçon qui, peut-être, est à l’origine de la vision de cette fée du sureau qu’il voit sortir de la théière, de même qu’un génie de sa lampe. Cette fée ? C’est une charmante vieille dame qui « portait une drôle de robe toute verte parsemée de grandes fleurs blanches ; on ne voyait pas tout de suite si cette robe était faite d’une étoffe ou de verdure et de fleurs vivantes » (2). Délire de la fièvre ? Vision typique de celle qu’on peut obtenir dans une hutte de sudation ? En tous les cas, le sureau ne démérite pas de son empreinte magique, puisque, un peu plus loin dans le conte, Andersen nous apprend que « la fée était devenue subitement une petite fille, en robe verte et blanche avec une grande fleur de sureau sur la poitrine, et sur ses blonds cheveux bouclées, une couronne » (3). Effectivement, le sureau, bon compagnon, n’est jamais loin. Et même si l’on s’en éloigne, il demeure, fortement ancré en notre mémoire olfactive et émotionnelle, le parfum d’un souvenir, le souvenir de son parfum, chose qu’Andersen cherche à montrer dans un autre de ses contes (Une histoire de dunes), dans lequel le couple sureau et tilleul se rappellent immanquablement au bon souvenir du héros, parfum du tilleul conjugué à celui du sureau lui remémorant, où qu’il se trouve dans le monde, la terre qui l’a vu naître.

Arbre-médecine, le sureau est mis en scène au sein de rituels qui laissent effectivement penser qu’il participe autant du médical que du magique. S’il faut (re)lire Andersen pour s’en convaincre, alors soit ! Par exemple, Albert le Grand « rapporte une croyance […] issue de la magie sympathique, d’après laquelle l’écorce serait laxative lorsqu’elle est détachée du tronc de haut en bas et vomitive si l’on a opéré en sens inverse » (4). De l’importance du geste. Et, concernant le sureau, cela n’est point si bête, cet arbuste pouvant être aussi bien laxatif que vomitif, il purge par les deux extrémités d’après l’aveu que d’aucuns ont pu faire ! Ici, donc, le mouvement de celui-là même qui récolte semble déterminer le rôle que jouera l’écorce récoltée. Si la gestuelle est d’importance, le moment de l’année est lui aussi crucial : par exemple, on se doit d’opérer la récolte des fleurs à la fête-dieu (fête mobile, située 60 jours après Pâques ; elle a le plus souvent lieu en juin, parfois en mai). Ce qui n’est pas le cas de l’unique sureau, bien entendu. D’autres plantes sont aussi cueillies à cette même date, ou à d’autres, comme la Saint-Jean d’été, au 24 juin : selon Arnold van Gennep (1873-1957), le sureau (l’hièble majoritairement) entrait dans la composition des bouquets de la Saint-Jean. A cette période, « les inflorescences sont récoltées le jour même, la veille ou le matin avant le lever du soleil en Normandie, en Picardie et en Bretagne. Ces fleurs sont employées pour faire transpirer, lors des affections respiratoires, cutanées et oculaires » (5). Plus tard dans l’année, on fixe la date qui suit la Toussaint pour entreprendre la confection de ce que l’on appelle le bâton du bon voyageur, taillé dans un long jet de sureau, et dont nous reparlerons. Par ailleurs, sans pour autant se raccrocher à une date quelconque, on cueille le sureau dans le Morbihan pour les maladies de peau, le lavage des plaies, dartres et ulcères, dans le Maine-et-Loire pour les diarrhées ; en Franche-Comté, sureau noir et hièble « se retrouvent dans la litière des bêtes pour prévenir ou guérir les maladies locomotrices » (6). Ailleurs encore, on utilise la moelle contenue dans les jeunes rameaux, et portant le joli nom de médulline, ou bien les feuilles de sureau contre les verrues en procédant ainsi : frotter une feuille de sureau sur une verrue permet de la supprimer, à l’expresse condition que cette feuille-là soit enterrée après l’opération. La feuille finit par pourrir : la verrue est censée disparaître. Tout cela peut sans doute paraître taillé dans le bric et le broc. Il est vrai que ces quelques données – que je n’ai pas toutes mentionnées ici tant elles sont nombreuses – forment un patchwork, ma foi fort chamarré dont la richesse est le reflet d’usages locaux s’additionnant les uns aux autres, aucun lieu-dit, aucune petite commune, aucune région ne pouvant se targuer de l’universalité de l’usage médico-magique du sureau : la preuve, vous passez d’une région à une autre, les emplois changent aussi. C’est en totalisant une grande partie de tous ces micro-savoirs que l’on se rend compte que le sureau relève du statut de pharmacie de campagne.
Tout ceci vous semble « folklorique » ? Attendez que je vous embarque, vous n’avez encore rien vu, parce que le sureau ne se cantonne pas qu’au territoire français, tant s’en faut. En Allemagne, ainsi qu’en Danemark, l’on ne peut s’adresser au sureau sans une supplique, ce qui est la moindre des choses. Au Tyrol, le respect qu’on lui porte se traduit par le fait d’ôter son chapeau quand on le croise. Et si jamais on porte le fer sur lui, si on a besoin de son (mauvais) bois de chauffage pour une flambée, il est impératif de s’excuser auprès de lui, ce qui est là, une fois de plus, la moindre des choses. Et, bien sûr, comme entre-temps on a oublié ces antiques recommandations, parce que l’homme devient inexorablement de plus en plus bête, il arrive que « si on le brûle sans s’excuser à lui de l’abattre pour cause de nécessité […] les champs perdent leur fécondité et les poules ne pondent plus » (7). Et oui, comme le rappelle si justement Angelo de Gubernatis, « on n’endommage pas un sureau impunément » (8). Il n’est pas impossible que ces manquements à la règle aient été à l’origine d’un désastre dont on n’aurait subi que la conséquence sans en comprendre la cause qui tient finalement en peu de mots : on n’a rien sans rien, si l’on prend sans rien donner en échange, la balance se déséquilibre, au risque de se recevoir un plateau en pleine tronche. L’équivalence de l’échange. Même dans les sociétés primitives, l’on savait ce que cela veut dire. La dernière fois que j’ai eu la malchance de voir, malgré moi, un sureau être détruit, le champ qui se trouvait à sa proximité immédiate a été inondé pendant plusieurs semaines, alors que jamais auparavant. Bon. Et, si, bête on est devenu, il n’est pas impossible non plus qu’on ait rejeté toute la faute sur le soi-disant coupable, le sureau. Et à bien considérer l’histoire européenne du sureau, eh bien, des manquements à la règle, il a dû y en avoir des masses, tant le sureau fut décrié, lui-même qui est proche du voisinage de cette autre sale bête, l’ortie (le sureau et l’ortie : deux, oui !, deux pharmacies de campagne côté à côté, et c’est tout ce que cela fait à certains !…). Mais on ne peut pas invoquer sa seule promiscuité avec Urtica urens pour expliquer la mauvaise réputation de porte-malheur qui lui colle aux guêtres. Oui, « on peut légitimement se demander quel raccourci simplificateur a pu permettre la mise à l’index du yèble et avec lui de tous nos sureaux noirs et rouges. La chose est vraie partout, exceptée dans les régions de l’Est et du Nord de notre pays, régions mitoyennes des pays sous influence germanique, dont les habitants vénèrent l’arbre aux fées » (9). Enfin, ça dépend lesquels : pour Hildegarde de Bingen, le sureau n’est pas très utile (ce qui, remarquons-le, n’est pas synonyme de nuisible). Bref. A cette interrogation de Bernard Bertrand, il est autorisé d’apporter quelques éléments de réponse qui tiennent, tout d’abord, dans ce que le légendaire chrétien a bien voulu faire du sureau en général, de ses baies en particulier qui, en premier lieu, n’étaient que rouges, puis devenues noires seulement pour rappeler la malédiction, le remord aussi, très certainement – bien que cela soit là une hypothèse très peu probable – parce que Judas le traître se serait pendu à un sureau. De fait, pour le christianisme, le sureau est devenu le bois du diable, subtile manière (enfin, aujourd’hui la ficelle est un peu grosse), d’en détourner les croyances païennes. Quant à Judas, cela ne relève que de la fable, sachant que le sureau ne pousse pas des masses dans les environs de Jérusalem et qu’il existe arbres autrement plus solides pour y passer une corde. Passons. Non, ce que tout cela met en évidence, malgré les efforts déployés pour viser à la dissimulation, ce sont les rôles qu’a pu jouer le sureau dans une grande partie de l’Europe païenne. Diaboliser le sureau, qui pousse partout, a été une bonne méthode pour lutter contre les ennemis du christianisme et leurs croyances, que l’on a rapidement cherché à reléguer au rang des superstitions ridicules et dangereuses. « Le sureau est l’arbre de la condamnation, écrivait Robert Graves, d’où la persistante malédiction concernant le nombre 13 » (10). Si l’on se rappelle généralement de l’anecdote du « treize à table » (qui n’a rien à voir avec le sureau, bien sûr), l’on sait peut-être moins que dans le calendrier celtique, le sureau occupe l’ultime place, c’est-à-dire le treizième mois de l’année. Pour les Celtes, la nouvelle année débute à Samhain, avec le bouleau, lequel est donc précédé du sureau, aussi sûrement que le Bélier suit le signe des Poissons, sureau donc qui achève les dernières journées de ce calendrier des Celtes. Et, d’ailleurs, qu’attendre d’un arbre dont l’ombrage, voire même le parfum, qui porte plus loin, peut faire tomber en malaise, sinon même causer la mort ? Cela le rapproche de l’if (si, si !) ; on a cru même bon (?) de tenter de déceler vainement dans son nom allemand – holunder – un évident clin d’œil à la déesse nordique de la mort, Hela. Hélas. Le sureau, ou comment tout mélanger ; en prétextant que le mot holunder commence (presque) comme Hela. De qui se moque-t-on ?
Au berceau le bouleau, au cercueil le sureau. Et certainement pas l’inverse, sans quoi c’était risquer d’attirer la malchance ou, bien pire, la mort (même si j’ai du mal à me figurer une boîte funéraire taillée dans le bois d’un sureau ; j’sais pas ; à moins d’en abattre plusieurs).
Eh bien, heureusement que certains de nos prédécesseurs ne sont pas restés aussi aveugles aux bienfaits du sureau, ce qui tombe très bien, c’est un remède ophtalmique. Une coutume assez particulière avait cours : il suffisait de se passer l’écorce sur les yeux pour s’éclaircir la vue. En tous les cas, d’un point de vue de la croyance populaire, cela avait pour conséquence d’éloigner de la vue les sorciers et les sorcières. Et là, une fois de plus, l’on risque de tomber bien à plat. Parce que, outre qu’il est, comme on l’a vu, l’arbre des fées, le sureau passe aussi pour être celui des sorcières. Sans qu’on comprenne jamais s’il est :
-l’arbre qui permet de chasser les sorcières ;
-ou l’arbre qu’ont à leur disposition les mêmes sorcières pour opérer leur, forcément, sombres méfaits.
Pas d’hystérisation, ni individuelle, ni collective, merci bien : l’on sait bien que la plupart des chasseurs de sorcières ne se rendaient à la campagne que pour s’y salir les bottes, et que certains édictaient leurs condamnations d’un lointain salon feutré et poudré. N’oubliez pas ceci, jamais : la sorcière d’avant-hier, ça n’est ni plus ni moins que le juif d’hier, lesquels deux ont été regardés de la même manière qu’on regarde aujourd’hui le pauvre et le migrant. D’ailleurs, avançons deux autres questions :
-Quelle est notre vision personnelle de la mort ?
-Quel sens donne-t-on au concept même de sorcière ?
Dès lors qu’on peut répondre à ces deux questions, l’on prend position. Et cette position, quelle qu’elle soit, dessine, pour beaucoup, le profil du sureau. La mort, la vision, l’expérience qu’on en peut avoir, etc., n’est pas la même pour tous, de cela nous ne pouvons qu’en convenir. De même, la sorcière est dite malfaisante par untel, bienveillante par tel autre. Mais c’est ainsi, la sorcière échappe à l’universalité, et, dans un sens, tant mieux. Elle appelle une comparaison : Robin des Bois. Bienfaisant pour les renégats et les paysans pauvres réfugiés dans la forêt de Sherwood, il est, tout au contraire, bête malfaisante, ortie qu’il faut nécessairement extirper de terre, pour le shérif de Nottingham et ses imbéciles de sbires. Non. Décidément non. Quand je vois qu’on s’en prend au sureau, c’est une attaque répétée, une fois de plus perpétrée, à l’encontre de ma sœur la sorcière, de mon frère le rebouteux, guérisseur des campagnes. C’est leur simplicité – au noble sens du terme – et leur beauté que l’on attaque. Et cela n’est pas tolérable. Ajoutons encore au fardeau du sureau : en Allemagne, où l’on dit que le sureau soulage les maux de dents, cet arbuste demeure encore assez peu mal vu, en honneur, peut-on même se risquer à admettre. Mais qu’en Suède les femmes enceintes aillent jusqu’à l’embrasser afin de s’en attirer la bienveillance, voilà qui commence à bien faire ! Fallut-il nécessairement voir, derrière chacune de ces femmes, une sorcière ? C’est, on peut l’avouer, n’ayons pas peur, ce que d’aucuns n’hésitèrent pas, sans trembler, à marteler. Quand « un chant populaire russe nous apprend que les sureaux éloignent les mauvais esprits, par compassion envers les hommes » (11), qui faut-il brûler ? Et que faire de celui qui bat ses vêtements avec une branche de sureau, s’assurant par là de les désensorceler ? Même lorsque l’arbuste combat ce que l’on peut qualifier de « mauvais », il est mal vu, très probablement, parce qu’on recherche la lutte contre ce mal par des moyens profanes (pour ne pas dire païens), non consacrés par l’Église. Poursuivons : afin de protéger sa maison des serpents, il est bon de planter un sureau à chacun de ses coins, car « le pied du sureau ne permet point aux reptiles d’y faire leur demeure » (12). Et si cela ne suffit pas, la tige de sureau permet de frapper à mort les serpents. Outre la protection des habitations (mettre en fuite les voleurs, neutraliser la puissance d’un volt qu’un malfaisant ferait l’erreur d’enterrer au pied de l’un de ces arbres, etc.), mais aussi celle des biens et des personnes, le sureau était parfois convié lors des rites nuptiaux. Ainsi, en Ukraine et en Serbie, le bâton de sureau est-il de bon augure durant les noces. Ce qui n’est guère étonnant, permettant sans doute la bonne conduite des opérations, ce par quoi les qualités propitiatoires du bâton de sureau sont depuis bien longtemps fort reconnues et exploitées comme telles, ainsi que l’explique le Petit Albert, qui expose, dans le détail, le secret de fabrication du bâton du bon voyageur : « Vous cueillerez, le lendemain de la Toussaint, une forte branche de sureau, dont vous ferez un bâton que vous approprierez à votre mode. Vous le creuserez en ôtant la moelle qui est dedans et, après avoir garni le bout d’en bas d’une virole de fer, vous mettrez au fond du bâton les deux yeux d’un jeune loup, la langue et le cœur d’un chien, trois lézards verts, trois cœurs d’hirondelles, et que tout cela soit séché au soleil entre deux papiers, les ayant auparavant saupoudrés de fine poudre de salpêtre. Et vous mettrez, par-dessus tout cela, dans le bâton, sept feuilles de verveine, cueillies la veille de saint Jean-Baptiste, avec une pierre de diverses couleurs, que vous trouverez dans le nid d’une huppe. Et vous boucherez le haut du bâton avec une pomme de buis, ou telle autre manière que vous voudrez, et soyez assuré que ce bâton vous garantira des périls et incommodités qui ne surviennent que trop ordinairement aux voyageurs, soit de la part des brigands, des bêtes féroces, chiens enragés et bêtes venimeuses. Il vous procurera aussi la bienveillance de ceux chez qui vous logerez » (13). Face à un bâton empli d’autant de prodigieux effets, l’on ne s’explique plus que l’Église en ait cherché l’interdiction, la destruction même de l’idée, son extirpation nette et définitive (d’autant plus quand on a connaissance que le sureau avait, en Irlande, la préférence de la sorcière pour s’en faire un bâton de monture). Mais, plutôt que de piauler comme une chatte à qui l’on a enlevé les petits, considérons plutôt certains éléments sertis au sein des quelques phrases tirées du Petit Albert. Non pas que le bâton de sureau soit solide – ça n’est pas une canne qui facilite la marche et la locomotion – mais il est si léger : de même que le calamus d’une plume (c’est-à-dire sa hampe), le bâton de sureau est (presque) tout à fait rempli d’air. Alors, il n’est pas tout à fait surprenant qu’on ait vu en cet arbuste le maître des « transports aériens ». C’est à travers cette légèreté, qu’on a pu lui assigner la propriété de faciliter les voyages, car on voyage d’autant plus loin, et sans moins de fatigue, dès lors qu’on voyage léger. Le bois de sureau ne pèse effectivement pas bien lourd, une paille pourrait-on dire. Dès lors, il n’étonne personne qu’il put tomber dans le giron d’une divinité pour laquelle voyages et protection des voyageurs est monnaie courante : Hermès, qui implique l’idée de mobilité, tant physique (voyage proprement dit, déplacements, etc.) que psychique (communication, information « téléportée », chant, musique, « appel de loin », etc.). Et si l’on ne peut pas moduler sa voix pour la faire porter au loin, l’on peut toujours, non pas y aller à pieds, mais à cheval : à cela, les Celtes s’y entendaient : étant d’excellents cavaliers ils purent, sans trop de difficultés, se déplacer d’un point A à un autre B. Et pour les distances plus courtes, ils usèrent d’un porte-voix, dont bien d’entre leurs ennemis durent trouver effroyable le chant : le carnyx qui, en l’occurrence, est un peu le sureau, mais bien plus lourd ! L’on rapporte que c’est dans des rameaux creux de sureau qu’on taillait des sifflets et des flûtes, instruments d’appel et d’interpellation. Et c’est bien de cela dont il est question : un rameau de sureau, vidé de sa moelle, forme un tuyau parfait, aussi efficace que le roseau. Il donne des flûtes de qualité, non dénuées de pouvoir comme a pu le suggérer un conte que je libelle ci-après : « Un roi riche et puissant se désolait de ne point avoir d’enfant. Il alla voir trois fées qui lui promirent un héritier. A la naissance de l’enfant, la première fée lui fit don de la beauté, la deuxième de la sagesse et de l’honnêteté, mais la troisième affubla le jeune prince d’oreilles d’âne pour qu’il ne soit point gagné par l’orgueil. Le petit prince grandit en cachant ses oreilles sous un chapeau. Devenu jeune homme, le roi chercha un coiffeur capable de couper les longs cheveux de son fils sans que le secret ne soit trahi. Un maître barbier prêta serment, cependant il ne pût s’empêcher de chuchoter ce si lourd secret à un sureau. Puis, un joueur de biniou vint à passer par-là et tailla une branche dans le sureau afin de s’en faire une flûte. Ce dernier arriva au château et voulut honorer le roi en lui jouant un air. Hélas ! La flûte libéra le terrible secret confié au sureau par le barbier : ‘Le fils du roi a des oreilles d’âne qu’il cache sous son chapeau !’ Le roi, alors fou de rage, fît la promesse de châtier durement la félonie du barbier. C’était sans compter sur la sagesse du jeune prince qui, bien qu’il possédât des oreilles d’âne, proclama que cela ne l’empêcherait en rien d’être un bon roi. A ces mots, ses oreilles disparurent. » Remarquez que dans cette histoire, le sureau n’est incriminé de rien, il n’est que l’instrument du transport d’une vérité, rien de plus, la flûte enchantée, révélatrice de secrets, se situant assez bien dans les prérogatives (pour ne pas dire les cordes) du sureau, ainsi que de son ogham, Ruis (ᚏ), effectivement léger comme une plume. A travers le conte relaté ci-dessus, il faut retenir la capacité du sureau à dire l’indicible, à prendre contact, de ce monde à l’autre, de manière aisée : Ruis exprime cette facilité, d’autant que les instruments qu’on en tire – sifflets, pipeaux – permettent d’appeler les esprits et de communiquer avec les défunts, d’entrer en contact avec l’autre monde en général. Lors de la nuit de Walpurgis, que six mois séparent de celle de Samhain, il était de coutume de porter des couronnes de branches de sureau afin de voir, en cette autre nuit particulière, les esprits des morts.
L’histoire européenne du sureau, sa réputation à travers tous les territoires qui composèrent et recomposèrent ce continent, est telle que cet arbuste entretient des liens étroits avec des divinités aussi bien nordiques (Thor), germaniques (Donar, soit l’équivalent de Thor), lettones (Puschkaitis) que gauloises (Taranis, Sucellos). Ici, que le mot Ruis lui-même ait pu signifier rouge en ancien irlandais est fort intéressant, car quoi de mieux qu’un Ruis / red / sureau pour signifier, par cette couleur, mais aussi ce qu’elle peut représenter, la vivacité du fluide vital, ce qui, à bien proprement parler, coule de source ! Ainsi, parce que le sureau en appelle à la souplesse meuble, son ogham Ruis indique-t-il, lui, le (re)nouveau, la (ré)génération, le changement, l’évolution, etc., mais en aucun cas la stagnation (par exemple, il « articule » : c’est un remède du rhumatisme articulaire aigu, de l’arthrite, des douleurs névralgiques : il agit donc bien, là aussi, sur la locomotion, de même qu’il permet une meilleure articulation des sons musicaux et de la voix). Si tel est le cas, cet ogham est une invitation à se « remuer ». En cela, Ruis évoque la déesse hippomorphe Épona, patronne des voyages. Avec Ruis, il est donc question de voyage, de mobilité, de déplacement, tant sur le plan physique que mental, appelant dans ce dernier cas la souplesse d’esprit, la volonté de résoudre des conflits intérieurs entravant le bon cheminement des idées spirituelles, enfin la légèreté et l’aisance aérienne dans l’exécution de ces tâches.

Histoire de contredire quelque peu Bernard Bertrand, il n’est pas exactement vrai que les régions où le christianisme s’est particulièrement implanté aient tout abandonné du sureau. Par exemple, l’école italienne de Salerne recommande le sureau, mais lui préfère les fleurs plutôt que les feuilles, pour une simple raison olfactive : « Laissez les feuilles de sureau. Nous n’en faisons nul cas dans notre pharmacie. Sa fleur est estimée ; en voici la raison ; la feuille sent mauvais, et la fleur sent fort bon ». En Italie, toujours, le médecin toscan Matthiole, s’il n’ajoute rien de neuf à propos du sureau, reprend cependant ce qu’en ont dit ses prédécesseurs. Au même siècle, Rembert Dodoens, formé à l’université catholique de Louvain (Belgique), indique les propriétés diurétique, purgative et sudorifique du sureau. A la même époque, Jérôme Bock en recommande lui aussi la décoction de l’écorce comme purgatif et Petrus Forestus le suc comme hydragogue.
Bien plus tôt, des personnalités religieuses telles qu’Hildegarde de Bingen et Albert le Grand ont fait cas du sureau. Quand bien même l’abbesse en fait bien peu (elle reconnaît juste à l’holerbaum une qualité contre la jaunisse), Bernard de Gordon lui découvre une propriété dont l’action se porte sur l’hydropisie et Albert le Grand saura se montrer davantage prolixe à son sujet. En fait, christianisme ou pas, du sureau on colportera bien des recettes à travers les siècles : les feuilles de sureau entrent dans la composition d’un « baume excellent pour se garantir de la peste », proclame, sûr de lui, le Petit Albert (14), tandis que le Grand Albert indique qu’on a « trouvé qu’il n’est rien dans la médecine de plus excellent que l’huile de noix faite au soleil avec des fleurs de sureau, pour guérir les nerfs offensés » (15), soit le type même de préparation qui fera se dresser les cheveux sur la tête de quelqu’un comme Émile Gilbert, s’en prenant au sureau en ces termes : l’huile de sambuc est une « huile, comme le nom l’indique, dans laquelle on faisait infuser ou bouillir de l’écorce de sureau (sambucus) et qui jouissait alors d’une très grande réputation comme remède souverain contre les brûlures. Que de douleurs subissaient les pauvres blessés auxquels on infligeait ce traitement ou plutôt ce supplice barbare ! » (16). Qu’attendre de plus de la part du pharmacien de Moulins, qui émet cet avis en toute fin du XIX ème siècle seulement (1886) ? Si on le ressuscitait, il serait de ceux qui militent farouchement contre l’homéopathie (pour situer un peu le personnage). Il faut quand même le faire que de déployer autant de mauvaise foi à une époque où Lecoq extrait de la seconde écorce de sureau noir une molécule vue comme un succédané de la caféine et possédant des domaines d’action assez similaires à ceux de la grande digitale pourpre ! D’ailleurs, bien avant Gilbert, on s’est fait fort de tirer au clair les propriétés du sureau : les Français Joseph-Henri Réveillé-Parise (1782-1852) et Fernand Martin-Solon (1794-1856) y contribuèrent, de même que l’Anglais Thomas Sydenham (1624-1689), le Hollandais Herman Boerhaave (1668-1738), l’Allemand Hieronymus David Gaubius (1705-1780) et l’Écossais William Buchan (1729-1805), pour n’en citer que quelques-uns, lesquels ont, soulignons-le, le point commun d’être médecins, et d’avoir reconnu dans le sureau un remède diurétique et hydragogue puissant, qu’ils expérimentèrent sur les épanchements séreux, l’ascite ainsi que les autres « eaux abdominales ». Aussi, je doute fort que tous ces scientifiques (non seulement ils sont médecins, mais parfois aussi chimistes, botanistes, etc.) issus de plusieurs pays européens, aient pu se fourvoyer chacun à son époque. Au XX ème siècle, on est déjà loin des agaceries d’Émile Gilbert, dont l’histoire n’aura pas retenu le nom, au contraire des Boerhaave et Sydenham surtout. En 1901, Malméjac isole de l’écorce de sureau un alcaloïde, la sambucine. Quatre ans plus tard, le pharmacien Émile Bourquelot met en évidence la présence d’un glucoside cyanogénétique dans le sureau, la sambunigrine. Enfin, en 1932, Much décèle dans les fleurs de sureau la présence d’une hormone.

Le sureau est un petit arbre de six à dix mètres de hauteur, au grand maximum, mais en général beaucoup moins. Ce que, autrement dit, l’on appelle un arbuste, dont l’envergure semble dépendre, pour beaucoup, de son proche environnement : les deux derniers sureaux remarquables que j’ai pu rencontrer étaient des sujets isolés, bien que non éloignés d’habitations, mais s’étant, à cette occasion, affranchis de la haie, de la clôture et de la broussaille. Cet isolement explique-t-il que ces deux sureaux soient portés par un seul et unique tronc bien solide, contrairement à ceux visibles en sous-bois ou ceux qui, en compagnie de l’églantine et de l’aubépine, composent habituellement la haie, de taille plus modeste, entrelacés les uns aux autres presque, histoire de démontrer, par A + B, que l’union fait la force ? C’est plus souvent ainsi que l’on rencontre le sureau, malingre et fluet, le long des ruisseaux et des chemins qui bordent des terres incultes, friches, ruines et autres décombres. Ou bien dans tous ces autres lieux (en bordure de maison, au fond du jardin) où il recherche la fraîcheur et l’ombre, quitte à enfoncer ses racines dans les anfractuosités des vieux murs. Il est donc bien plus près de l’homme qu’il s’en éloigne généralement. Et cette proximité ne s’explique pas seulement par le fait que le sureau ami souhaite faire un brin de causette avec l’homme, non : on a, depuis, compris une autre de ses affections : l’attraction pour les terrains gras et riches en azote, d’où la présence de cet arbuste non loin du fumier et du compost entre autres.
Plus habituellement, le sureau est constitué par des troncs multiples qui démarrent tous à ras de terre, comme on peut les voir faire chez le noisetier. Chacun d’eux étant très ramifié et porteur de rameaux parfois long de trois à quatre mètres, cela donne à l’ensemble, pour un seul et même pied, un port buissonnant. Cette armature se compose tout d’abord de branches à l’écorce crevassée et ponctuée de lenticelles liégeuses, puis de rameaux légèrement striés longitudinalement, glanduleux, de couleur brun beige (cf. photo ci-dessus), et d’autres encore plus jeunes, verts et fistuleux.
A l’état juvénile, les rameaux porteurs de feuilles sont creux et garnis d’une moelle blanche, la médulline, ce qui, en plus de la légèreté de son bois, renforce le côté aérien du sureau. Malgré la neige et le gel, ils bourgeonnent très tôt dans l’année, préparant de longues feuilles (20 à 25 cm) composées de cinq à sept folioles lancéolées et dentelées (sauf à leur base), qui dégagent une odeur peu plaisante lorsqu’elles sont froissées entre les doigts. Les toutes petites fleurs du sureau, 8 mm, à cinq lobes de couleur blanc crème fichés d’anthères jaune poussin, se regroupent en corymbes, fausses ombelles de fleurs formées de plusieurs ombellules, dont le diamètre atteint parfois 20 cm. On dit aussi leur parfum peu avenant, musqué même, « subtile mais dérangeant ». (Mais mieux vaut le laisser à la libre appréciation de chacun, sachant comme nous sommes inégaux face aux odeurs.)
Enfin, des billes rondes et luisantes, légèrement acides et noires à maturité, emplies d’un jus violacé et de petites graines plates et friables, surviennent généralement au mois de septembre.

L’arbre de Judas possède même son champignon : en effet, les vieux sureaux surtout sont porteur d’un cousin du champignon noir (Hei Mu Er, 黑木耳) de la cuisine asiatique : l’oreille de Judas ou oreille du diable (Auricularia auricula-judae). Par chance, l’oreille de Judas, bien que presque insipide, n’est pas mortelle. C’est peut-être lui dont parle Hildegarde de Bingen lorsqu’elle mentionne l’existence du champignon qui pousse sur le sureau.

Le sureau noir en phytothérapie

Pharmacie de campagne. L’on n’a pas cru si bien dire. Puisque le sureau, on l’a épluché des pieds à la tête durant sa déjà longue carrière thérapeutique. Autrement dit, comprendre qu’on a prélevé sur lui diverses fractions végétales, allant de ses petites fleurs blanches qui éclosent au printemps jusqu’à l’écorce de ses racines (racines auxquelles on fichera la paix, merci bien, même si cette écorce racinaire a été donnée, de tous temps, comme bien plus efficace que son homologue aérienne). De toute façon, ce petit arbre des campagnes est bien assez riche de substances diverses disséminées dans toutes ses parties, pour qu’on n’ait pas besoin d’aller déraciner – et donc détruire – l’arbre pour les besoins de la cause. Ce qui serait injuste et criminel, sachant que la plupart des autres parties qu’il est possible de prélever sans dommage pour le sureau sont presque aussi efficaces : c’est pourquoi nous compterons ici uniquement sur les fleurs bien épanouies, les feuilles, la seconde écorce (le liber bien vert) des rameaux âgés d’un ou deux ans, enfin les baies parvenues à parfaite maturité. L’on a parfois donné un peu d’intérêt aux semences : nous saurons nous en passer, d’autant qu’elles contiennent une huile végétale éméto-cathartique. De même pour la médulline, c’est-à-dire la moelle blanche et légère garnissant l’intérieur des rameaux du sureau.
Sur la question des odeurs et des saveurs, force est de reconnaître que le sureau nous contraint à la quasi unanimité. Mais les avis sont si tranchés qu’on peut légitimement se poser la question de savoir dans quelle mesure la subjectivité y est pour quelque chose dans leur émission. Nous autres humains, nous le savons, ne sommes pas aidés par la nature olfactivement. Mais quand quelque chose est repoussant, on a généralement les mots pour le dire, aussi rares soient-ils. Et quand on n’en a pas, restent les grimaces (cependant, bien difficile de vous montrer la mienne au seul souvenir des feuilles froissées de sureau par exemple). C’est sans doute sur le parfum des fleurs fraîches de sureau que l’on remarque les plus grands écarts puisqu’il a été, d’une part, décrit comme suave, d’autre part comme tout à fait bof, voire même poussant l’incommodité à filer du côté du fétide et du nauséeux, sensation olfactive devenant de plus en plus désagréable au fur et à mesure qu’on y est exposé (cette sensation s’atténue au séchage). De même que l’odeur des feuilles qui disparaît une fois sèches, et tant mieux d’ailleurs, parce que fraîches et froissées, c’est l’horreur. La seconde écorce des rameaux n’a pas à pâlir non plus, elle tient, elle aussi, une place bien méritable sur le point de vue strictement olfactif, étant dotée d’un parfum fort nauséeux, soumettant, une fois de plus, les narines à une désagréable expérience. Et l’on va voir qu’en ce qui concerne la saveur des fleurs, feuilles et écorce, ça n’est pas la joie non plus : les fleurs, tout d’abord sucrées, tournent à l’amer. Les feuilles, elles, sont fortes et amères, tout court, assez semblablement à l’écorce qui, traîtreusement douceâtre pour débuter, glisse en direction de l’âcreté, de l’amertume, le tout dans cet ordre, et rehaussé d’un relent nauséeux. En définitive, seules les baies (bien mûres) tirent leur épingle du jeu : sans véritable odeur, elles sont de saveur fraîche et agréable, légèrement sucrées et acidulées.
Maintenant, sans être exhaustif, l’on va tenter de faire un compte-rendu pas trop fouillis des constituants biochimiques susceptibles d’être décelés dans le sureau.
Bien sûr, ces parfums dont nous avons parlés, il faut les mettre sur le compte de différentes essences aromatiques (écorce, baie, fleurs : ces dernières contiennent environ 0,2 % d’une essence de nature butyreuse), de la résine, des acides (malique, vinique, valérianique, acétique, tannique, citrique), des flavonoïdes (fleurs, baies), des sels minéraux et oligo-éléments (calcium, fer, sodium, magnésium, beaucoup de potassium, soufre surtout dans les fleurs et l’écorce), de l’albumine (fleurs, écorce), des sucres (saccharose dans les feuilles, glucose dans les baies, un peu de sucre de raisin dans l’écorce), un alcaloïde, la sambucine (dans les fleurs, l’écorce et les feuilles), un glucoside cyanogénétique, la sambunigrine (présente dans les fleurs, l’écorce et les feuilles), du tanin (baies, fleurs, écorce, feuilles), de la gomme (baies, écorce). A cela, ajoutons encore pour l’écorce de la pectine ; pour les fleurs de la choline et du mucilage ; pour les baies de la cire, des vitamines (A et C), des pigments, de la tyrosine, des composés phénoliques, etc.
Voilà. La liste est encore longue. Mais nous ne tomberons pas dans le piège – puits sans fond – des données pharmacologiques. Voyons plutôt maintenant ce que le sureau a dans le ventre.

Propriétés thérapeutiques

  • Anti-infectieux : antifongique, antibactérien (sur streptocoques, pneumocoques, staphylocoques et entérocoques), immunostimulant, augmente la résistance aux infections
  • Mucolytique, expectorant, antispasmodique, antitussif
  • Purgatif, laxatif
  • Diurétique, déchlorurant, dépuratif
  • Sudorifique, hydragogue
  • Fébrifuge
  • Anti-inflammatoire, antinévralgique, antirhumatismal, antigoutteux, analgésique (?)
  • Détersif, résolutif, émollient, adoucissant et sédatif cutané, éclaircissant du teint, estompeur des taches de rousseur
  • Anti-ophtalmique
  • Galactogène
  • Antilithiasique (?)
  • Anti-épileptique

Note : l’oreille de Judas, champignon cupulaire dont nous avons parlé un peu plus haut, partage quelques-unes des propriétés médicinales de l’arbre sur lequel il pousse. Il est essentiellement diurétique, anti-ophtalmique et affecté aux troubles des voies respiratoires hautes (engorgement amygdalaire, angine, etc.).

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère pulmonaire + ORL : bronchite, bronchite chronique, catarrhe bronchique, pneumonie, rhume à ses débuts, rhinite, rhinite allergique (rhume des foins : en préventif), asthme, angine, pharyngite, toux, enrouement, otite, autres infections respiratoires (adjuvant dans la tuberculose pulmonaire chronique ; grippe, refroidissement, fièvre simple, fièvre éruptive : le sureau favorise l’éruption ou son retour dans la rougeole, la variole et la scarlatine)
  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : inappétence, constipation, constipation par atonie intestinale, diarrhée et dysenterie (pour ces deux derniers points, cela concerne uniquement les feuilles sèches et pulvérisées, prises en quantité modérée)
  • Troubles de la sphère vésico-rénale : dysurie, anurie, lithiase urinaire (?), cystite, colibacillose, néphrite (aiguë, chronique, œdémateuse), rhumatismes, rhumatismes articulaires aigus, arthrite, goutte
  • Troubles locomoteurs : contusion, entorse, fracture, névralgie
  • Affections cutanées : irritation, démangeaison et inflammation en général, eczéma, érysipèle, érysipèle traumatique, panaris, phlegmon, furoncle, plaie, plaie de nature gangreneuse, ulcère, abcès, tumeur froide, dartre, dermatose, teigne, brûlure, engelure, gerçure, verrue, zona, soins du visage (peau grasse)
  • Affections oculaires : ophtalmie, conjonctivite, inflammation et eczéma des paupières, orgelet
  • Affections bucco-dentaires : stomatite, fluxion dentaire
  • Affections œdémateuses : hydropisie, ascite, pleurésie, anasarque, engorgement atonique des viscères abdominaux, engorgement articulaire, toute autre forme de rétention liquidienne
  • Douleur hémorroïdaire, hémorroïdes sèches, hémorroïdes fluentes
  • Saignement de nez, autres petits saignements
  • Piqûre d’abeille, piqûre d’ortie (^^), morsure de vipère
  • Épilepsie (17)

Modes d’emploi

Dans l’ancien temps, de nombreuses préparations pharmaceutiques contenaient du sureau : on trouvait ses fleurs dans l’eau générale, ses feuilles dans l’onguent martial, ses baies dans l’eau hystérique, etc. Beaucoup d’entre elles ont été abandonnées. Parmi toutes celles qui nous restent, j’en ai sélectionnées un certain nombre, trop précieuses pour être négligées.

  • Infusion de fleurs sèches ; infusion de feuilles seules ou accompagnées : sureau (½) + sauge (½) ; sureau (½) + tilleul (½) – couple cher à Andersen (^^) – ; sureau (½) + feuilles de noyer (½).
  • Décoction des feuilles, des baies ou de la seconde écorce.
  • Suc de baies fraîches, suc de seconde écorce (éventuellement mêlée à du vin blanc).
  • Macération vineuse (vin blanc) d’écorce fraîche, macération vineuse (vin blanc) de fleurs.
  • Rob (confiture sans sucre ajouté durant la cuisson) de baies fraîches.
  • Onguent : seconde écorce fraîche bien broyée puis bouillie dans de l’huile d’olive ; mélange auquel on ajoute de la cire d’abeille en fin de préparation afin de composer une pâte assez souple.
  • Pommade : variante de la précédente, à la différence qu’on fait bouillir la seconde écorce broyée dans l’axonge jusqu’à réduction.
  • Cataplasme : fleurs de sureau broyées et mêlées à de la farine de froment qu’on délaye avec juste assez d’eau pour en confectionner de petites galettes qu’on fait cuire et qu’on applique encore chaudes sur les paupières (entre deux épaisseurs de gaze, ça évite d’avoir des miettes plein les yeux ^^).
  • Bain médicinal : deux poignées de fleurs de sureau dans un sac en tissu à placer dans l’eau chaude d’un bain. Pendant dix minutes, pour réguler les peaux grasses.
  • Vinaigre de fleurs de sureau (recette n° 1) : faites macérer 10 g de fleurs de sureau fraîches dans ½ litre de vinaigre de cidre pendant trois bonnes semaines à la chaleur du soleil. Filtrez et conservez en bouteille hermétique. Une cuillère à soupe de ce vinaigre diluée dans une tasse d’eau chaude sucrée au miel. En cas de maux d’estomac, flatulences, constipation, goutte, rétention d’eau.
  • Vinaigre de fleurs de sureau (recette n° 2) : cinq corymbes de fleurs de sureau fraîches, 250 g de sucre roux, un grand verre de vinaigre de cidre, un zeste de citron frais, un litre d’eau. Placez l’ensemble des ingrédients dans un bocal suffisamment grand et laissez macérer le tout pendant deux à trois jours. Filtrez et mettez en bouteille hermétique. Prenez un demi verre de ce vinaigre allongé d’autant d’eau chaque matin en cas de troubles des règles et de rétention d’eau.
  • Vinaigre de baies de sureau : remplissez un bocal de baies de sureau mûres puis couvrez-les de vinaigre de cidre. Faites macérer pendant trois semaines à la chaleur du soleil. Filtrez puis conservez en bouteille hermétique. Prenez une cuillère à soupe trois fois par jour en cas de bronchite, de toux persistante ou de sciatique.
  • Fumigation humide de fleurs de sureau fraîches dans un mélange bien chaud d’eau (¾) et de vinaigre de cidre (¼).

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Récolte : on peut débuter l’année en prélevant la seconde écorce du sureau, et ce jusqu’au mois d’avril environ. La dessiccation lui faisant perdre (presque) toute propriété, elle doit être impérativement utilisée fraîche. Cela en limite donc l’emploi aux seuls mois de février, mars et avril. Mais on peut aussi la recueillir après fructification, ce qui ajoute deux bons mois de récolte, octobre et novembre. Dès la fin de la cueillette printanière de la seconde écorce, vient celle des feuilles et des jeunes pousses foliaires, activité qui peut filer jusqu’à l’apparition des fleurs, c’est-à-dire aux mois de mai et de juin, en tous les cas, avant dispersion du pollen. Les fruits, comme tous les fruits, à parfaite maturité, qui survient, selon les saisons, dès la toute fin du mois d’août, durant septembre, parfois le début du mois suivant.
  • Séchage et conservation : les fleurs, avant même que d’être passées au séchoir, doivent absolument être ramassées par temps bien sec et l’être elles-mêmes au moment de la cueillette. Leur dessiccation doit s’opérer promptement et à l’abri de toute humidité : si ces deux conditions sine qua non ne sont pas réunies, il peut y avoir altération de la qualité du produit, dont le signe le plus évident résulte en un brunissement des fleurs, alors que, tout au contraire, des fleurs de sureau sèches d’un beau jaune pâle sont un bon présage. Les feuilles se prêtent plus facilement à la dessiccation en vue d’un usage ultérieur.
  • Toxicité : après avoir joui d’une certaine réputation d’innocuité au regard de sa petite cousine l’hièble (Sambucus ebulus), le sureau noir a été laissé tranquille pendant plus ou moins longtemps, sur la question de la potentielle toxicité qu’il pourrait bien abriter. Mais, à force d’avoir marqué la similitude existant entre les propriétés de l’une et de l’autre, on a finalement décidé de s’adresser au sureau noir en lui disant : « Eh, dis donc, c’est qu’tu s’rais pas un p’tit peu toxique, toi ? Viens-y voir donc un peu par là, on va vérifier tout ça ! » Autrefois, l’on aurait dit que, sans être véritablement toxique – mais c’est quoi être véritablement toxique ? Véritablement étant le contraire de faussement, peut-on imaginer des plantes faussement toxiques ? Tout cela est bien trop graduel, bien trop souvent soumis à des causes multifactorielles dont beaucoup nous échappent, pour nous permettre de déterminer si c’est blanc ou noir, toxique ou pas toxique. C’est une opposition naïve et, surtout, dangereuse. Pas tant pour nous, mais aussi pour les plantes elles-mêmes : regardez l’if et le programme d’éradication des forêts d’Europe lancé contre sa personne et qui a bien failli avoir raison de lui. Cabale. C’était avant, peut-on objecter. Mais aujourd’hui, c’est bien pareil, l’homme est toujours aussi bête, toujours aussi honteusement empêtré de soupçons. Donc, revenons-en à nos moutons (noirs) : observons, au sujet du sureau, un certain nombre de règles. En voici une première : seconde écorce et feuilles, à l’état frais, peuvent occasionner des désordres digestifs (diarrhée, nausée, vomissement), mais à la seule condition d’être fortement dosées. Mais, d’un autre bord, je prends connaissance de ceci : « Les feuilles et la seconde écorce sont toxiques en raison de leur teneur en acide cyanhydrique du moins à l’état frais et à hautes doses » (18), qui atteindrait, pour les seules feuilles, un taux de 0,01 %. Euh. Quant aux baies, autre recommandation : ne les mangez pas vertes. La belle affaire ! Vous iriez, vous, croquer dans une cerise ou un abricot encore vert, tout dur, immangeable ? Non, bien sûr ! Oui ? Faites donc, vous m’en donnerez des nouvelles, que je vois assez clairement d’ici. Ni vertes, ni crues : par exemple, certaines légumineuses, quand la jeunesse les diapre encore d’un charme qui ne dure généralement pas, peuvent se croquer crues : la fève, le petit pois en sont deux exemples. Mais la baie de sureau, mûre, bien juteuse d’un suc violacé qui macule la pulpe digitale, on peut s’en délecter, à l’état cru, à même l’arbre, si ce n’est leur délicate appréhension qui, en règle générale, nous en laisse davantage sur les mains que dans la bouche, où la langue s’ingénie, tant bien que mal, à déloger les graines qui se sont fichées entre deux (pré)molaires.
  • Confusion : ne pas confondre le sureau noir avec – on va finir par le savoir ! – le sureau yèble ou hièble (Sambucus ebulus). Si ces deux sureaux possèdent fleurs, fruits et feuilles similaires ou presque, on n’hésite pas longtemps sur le critère qui les différencie : le sureau noir est un petit arbre ayant très souvent la forme d’une boule, alors que l’yèble n’en est pas un puisque c’est une plante herbacée qui présente de denses grappes de baies tournées vers le ciel alors qu’elles sont pendantes et bien moins fournies chez le sureau noir.
  • En cuisine :
    – Les fleurs, dont on dit l’odeur « musquée » donnent au vin blanc dans lequel elles fermentent une odeur de muscat (ce qui a permis la fabrication de faux vin de Frontignan), de même qu’elles aromatisent le vinaigre. Il est aussi possible d’en parsemer une salade de fruits ou bien de les incorporer dans une tarte ou un gâteau. Depuis au moins le Mesnagier de Paris (XIV ème siècle), l’on sait que, à l’instar des fleurs d’acacia (robinier, c’est plus juste), celles de sureau se prêtent à l’élaboration de beignets, après qu’on ait trempé dans une pâte des ombelles de fleurs qu’on fait frire comme n’importe quel beignet, puis que l’on sucre et/ou saupoudre de poudre de cannelle.
    – Les baies : confiture, gelée, compote, sauce, sorbet, glace, sirop, jus de fruits, limonade, vin (comme le « vin » de sureau anglais, « épais et narcotique », titrant facilement 10°). Elles peuvent aussi garnir une volaille ou du gibier, à l’instar des airelles. De plus, d’après le De re coquinaria, attribué à tort à Apicius, « les baies de sureau s’utilisent pour faire un plat relevé, avec poivre, vin, garum (saumure de poissons), huile, raisins secs et œufs » (19). Vous voyez ? Non ? Pas trop ? Moi non plus.
  • Matière tinctoriale : avec les baies, on se teint les cheveux au moins depuis le temps de Pline, on redonne à ceux qui sont bruns reflet et brillance. Elles colorent de violet les peaux, mais aussi le coton, la laine, le papier, des vins qui manquent de couleur (on l’a fait avec le porto). Mis à part cela, on extrait du sureau d’autres matières colorantes comme un jaune tiré des feuilles, qui teint assez durablement les étoffes de laine et de coton.
  • Outre le fait que son ombrage ait eu la réputation d’être nuisible, voire funeste (sa forte odeur est mise en cause), le feuillage du sureau n’est généralement pas consommé par le bétail, baies et fleurs seraient néfastes pour la volaille (poules, dindons…). Même les chenilles n’osent pas croquer dans ses feuilles. En revanche, le sureau est un protecteur contre ces animaux : une décoction concentrée de feuilles de sureau était aspergée dans les potagers afin d’en écarter les chenilles ; on plaçait également des rameaux de sureau frais à proximité des oliviers et des arbres fruitiers pour la même raison. On peut aussi faire macérer pendant trois bonnes semaines des feuilles de sureau fraîches dans de l’eau : cela forme une infusion répulsive pour les petits rongeurs par trop envahissants. Quant aux fleurs, elles ont la vertu d’éloigner la teigne des étoffes de laine. Enfin, des fleurs de sureau intercalées entre des rangées de pommes en assurent la conservation tout en leur conférant une saveur d’ananas (20).
  • Le bois de sureau, dans ses parties dures, trouva des utilisations dans la fabrication de petits objets (peignes, boîtes, etc.). Par sa dureté et sa couleur, il s’approche de l’un de ses proches compagnons : le buis.
  • En France, il existe un autre sureau, le sureau rouge (Sambucus racemosa), alias sureau de montagne ou sureau à grappes, un petit arbre dont les baies sont de couleur rouge corail à maturité et dont l’aspect rappelle beaucoup celui des baies de l’hièble. Au Canada, on peut croiser le sureau blanc (Sambucus canadensis), très proche du sureau noir.
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    1. Hans Christian Andersen, Contes, p. 133.
    2. Ibidem, p. 134.
    3. Ibidem, p. 136.
    4. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, pp. 915-916.
    5. Christophe Auray, Remèdes traditionnels de paysans, pp. 52-53.
    6. Ibidem, p. 114.
    7. Anne Osmont, Plantes médicinales et magiques, p. 124.
    8. Angelo de Gubernatis, La mythologie des plantes, Tome 2, p. 355.
    9. Bernard Bertrand, L’herbier toxique, p. 186.
    10. Robert Graves, Les mythes celtes. La Déesse blanche, p. 213.
    11. Angelo de Gubernatis, La mythologie des plantes, Tome 2, p. 355.
    12. Anne Osmont, Plantes médicinales et magiques, p. 124.
    13. Petit Albert, p. 331.
    14. Ibidem, p. 348.
    15. Grand Albert, p. 175.
    16. Émile Gilbert, La pharmacie à travers les siècles : antiquité, moyen âge, temps modernes, p. 236.
    17. Initialement constatée de manière empirique, cette propriété du sureau est décrite par François-Joseph Cazin à travers quelques cas répertoriés dans le Traité pratique et raisonné (troisième édition, p. 934).
    18. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 915.
    19. Fabrice Bardeau, La pharmacie du bon Dieu, p. 266.
    20. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 919.

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L’aulne (Alnus glutinosa)

Synonymes : aune, aunet, anois, verne, vernhe, vergne, verng, berng, pearne, freann, bouleau vergne.

« D’où viennent ces noms d’Alnus et d’Aulne ? », s’interrogeait Paul-Victor Fournier dans le courant des années 1940 avant de conclure à son ignorance (1). Une soixantaine d’années plus tard, Thierry Thévenin lui répond, affirmant que ces noms ont un rapport avec les lieux de vie privilégiés de l’aulne, se situant en bordure d’eau.
Bien qu’alnus ait toute l’apparence du latin, il reste que se dissimule dans ce mot une bonne part de francique, c’est-à-dire une langue pas vraiment méridionale, et dont on retrouve entre autres la trace dans l’actuel alder anglais, de même que dans l’erle allemand. Ainsi, l’alnus ne serait donc pas complètement latin. Il est, par ailleurs, bien difficile d’asseoir avec certitude cette hypothèse, sachant que durant l’Antiquité gréco-romaine, l’aulne – de même que le petit oiseau qui niche sporadiquement dans ses branches, le tarin des aulnes – semble plutôt avoir joui du privilège de l’invisibilité, et que, globalement cet arbre était mieux connu des ennemis des Romains, à savoir les Celtes et les Germains, que par les Romains eux-mêmes, ces peuples ayant eu, semble-t-il, davantage d’influence linguistique sur cet arbre. Par exemple, la forte présence de l’aulne dans le Massif central explique le nom donné aux Arvernes, dont on connaît le très célèbre chef Vercingétorix, appartenant à l’une des nombreuses tribus peuplant la Gaule au temps de son occupation par Jules César, réparties sur un territoire s’étendant à peu près aux départements actuels du Cantal, du Puy-de-Dôme, de l’Allier et de la Haute-Loire. Du nom des Arvernes découle celui de l’Auvergne. Pourtant, cela serait inexact d’affirmer que l’aulne est resté totalement inconnu du monde gréco-romain. Par exemple, au III ème siècle après J.-C., l’érudit Serenus Sammonicus mentionne par deux fois l’aulne dans ses Préceptes médicaux. Tout d’abord dans une recette censée soigner les affections de la rate : « Le liber, arraché, sans le secours du fer, à un aune que la cognée du bûcheron n’a jamais touché, donne une boisson singulièrement efficace, mais il faut avoir soin de la faire bouillir jusqu’à ce que l’eau soit réduite au tiers » (2). Plus loin, il propose une autre recette composée de cendres d’aulne mêlées à du miel et appliquée sur les ulcères et « les plaies dont l’origine est douteuse » (3). C’est bien maigre, et cela ne peut, en aucun cas, permettre d’affirmer que les Romains avaient une parfaite connaissance des bienfaits médicinaux de cet arbre.
Du côté des Grecs, l’aulne nous fait remonter au temps du premier homme de la mythologie grecque, Phoronée, fils du dieu fleuve Inachos (ou Inachus) et de la nymphe du frêne, Mélia. Dans l’Odyssée d’Homère, ne sont-ce point des aulnes qui poussent alentour l’antre de Calypso, que Victor Bérard localise sur la pointe nord du Maroc, faisant face à l’Espagne ? Mais encore peut-on douter de cette interprétation, sans compter que la géographie de l’Antiquité gréco-romaine est un domaine pour le moins ardu, pour ne pas dire casse-tête. Robert Graves explique que le nom grec de l’aulne, clethra, provient de cleio signifiant « j’enferme », « je clos ». Pourquoi ? Par le fait que « les fourrés d’aunes enfermèrent le héros dans l’île oraculaire en poussant autour de sa tombe. Les îles oraculaires semblent avoir été originellement des îles de fleuves et non des îles océaniques » (4). En effet, je ne suis pas certain que l’aulne pourrait résister bien longtemps les pieds dans l’eau salée, et il n’est pas, à ma connaissance, une espèce halophile. C’est en tous les cas cela qui rend la suite des aventures d’Ulysse encore plus troublante, puisque, un peu plus loin, Homère explique que ce sont dans de vieux aulnes qu’Ulysse trouve le bois nécessaire à la construction du radeau qui le mènera à d’autres rivages, thématique reprise et transmise bien plus tard par Virgile, qui concevait les embarcations primordiales comme nulle autre chose que de primitifs troncs d’aulne (de même qu’en Amérique du Nord, où l’on fabriqua des canots à l’aide de troncs d’aulne que l’on évidait pour ce faire). L’aulne aide-t-il alors Ulysse dans sa quête, lui qui est d’essence aquatique (mais non marine cependant) ? C’est l’une de ses signatures, et si l’aulne est commandé par Vénus, c’est en raison de son lien très étroit entretenu avec l’élément liquide. Et il n’est qu’à considérer ses principales indications thérapeutiques (qui le rapprochent du saule blanc et de la reine-des-prés) pour mieux comprendre cette relation.
L’aulne, de même que le frêne et l’orme, est une espèce pionnière, un mot qui exprime l’idée même de faire accéder quelque chose à un état autre, nouveau (par forcément meilleur ; en tous les cas, différent). C’est une donnée importante à retenir, qui est renforcée par le fait que cet arbre est aussi un préparateur de terrain pour des essences appréciant l’humus par-dessus tout, c’est-à-dire le hêtre et le chêne. C’est pourquoi, sur sols argilo-calcaires, on favorise le reboisement à l’aide de l’aulne : c’est le cas des sols marécageux assainis, des sols à fonds mouillés, et ceux sujets à l’inondation. Mes deux dernières rencontres récentes avec l’aulne (août 2019 dans la Drôme, octobre 2019 dans l’Isère) m’ont permis de constater, de visu, que l’aulne évolue autant en bordure de petits cours d’eau, que tout autour de l’eau quasiment immobile de tranquilles étangs. Ce qui contredit clairement les observations faites par l’auteur du Roi des aulnes, un roman paru en 1970, c’est-à-dire Michel Tournier, qui écrit, dans un de ses autres ouvrages (Le Vent Paraclet, 1978) que « l’aulne est l’arbre noir et maléfique des eaux mortes, de même que le saule est l’arbre vert et bénéfiques des eaux vives » (5). Cette opposition, qu’on conforte parfois en rappelant la promiscuité entre l’aulne et cet autre arbre de Perséphone qu’est le peuplier noir, m’apparaît pour le moins hâtive, assez peu réfléchie, et surtout tout à fait stérile. C’est pourquoi il nous faut poursuivre notre analyse, et affûter nos regards de davantage d’acuité. « Il fixe efficacement les berges, les protégeant de l’érosion des crues », explique Thierry Thévenin en faveur de l’aulne (6). En contenant le lit de la rivière et la berge de l’étang, il exerce donc une action sur la terre, mais également sur l’eau. C’est pourquoi l’aulne occupe cet interstice étroit compris entre l’eau – qu’elle soit courante ou immobile – et la terre qui la borde. Il représente une limite entre le solide et le liquide, la vie et la mort, et concernant ce dernier aspect, tant la mort physique que psychique, ce qui fait de l’aulne et de son ogham Fearn (ᚃ), un arbre assez proche de l’arcane sans nom du tarot de Marseille, dans sa dimension symbolique. C’est à cette lumière – qui doit être prise nécessairement en compte – que l’on peut remettre quelque peu en question les propos suivants : « En tirage, l’aulne peut donc nous indiquer de sonder le passé et la lignée ancestrale afin de mieux vivre le présent, et peut-être se libérer de problématiques anciennes qui stagnent et se décomposent dans l’eau de notre vie » (7). La critique s’adresse principalement à l’ultime partie de cette phrase, car plus que décomposer, l’aulne « enrichit le sol en azote, grâce à l’activité de ses racines qui, par l’intermédiaire des bactéries, permettent de restituer dans le sol une partie de l’azote atmosphérique. Dans le même temps, il ‘contrôle’ cet azote sous sa forme nitrique dans l’eau de la rivière. Des mesures ont permis de mettre en évidence son rôle de régulateur des pics de pollution aux nitrates dans les eaux vives » (8). Des eaux vives ! On pourrait objecter qu’il n’en va pas de même de l’aulne qui croupit en eaux dormantes, de ces marais aux miasmes méphitiques qui exhalent dans l’air leurs maléfices : dans ce cadre-là, il n’est pas impossible qu’on ait imaginé l’ombre d’une sorcière cachée à l’abri d’un de ses troncs. Il est vrai que le très invisible et inquiétant empire des eaux véhicule des émotions parfois fort angoissantes. Ajoutons à cela une caractéristique pour le moins curieuse, qui explique davantage son accointance avec l’eau, se mesurant ainsi : il « vit » plus longtemps à l’état mort sous l’eau, qu’à l’état vif, dans l’air, sur la terre ferme. Si, au bout d’un siècle, durée de son règne terrestre, il reste à l’air, non protégé par le fin vernis de l’eau, il finit par pourrir, alors que sous l’eau, jamais. Ce qui va en sens contraire de ce que l’on pense généralement : l’eau apporte censément la pourriture et la moisissure, toutes choses qu’on s’oblige à associer à la mort, à la déliquescence charnelle. Avec l’aulne, ça n’est pas le cas : plus il reste dans l’eau longtemps, et plus il est heureux, ce qui a dû poser question auprès des populations superstitieuses et arriérées, pour qui « l’aulne des marécages évoque les plaines brumeuses et les terres mouvantes du Nord, de l’Erlkönig […] qui plane sur ces tristes contrées » (9). L’Erlkönig, autrement dit le roi des aulnes, est cette figure légendaire que Goethe place au sein d’un poème daté de 1782 et qui décrit la panique, c’est-à-dire la terreur sacrée qu’éprouve un enfant, à cheval avec son père, durant la nuit déjà fort avancée :

Qui chevauche si tard à travers la nuit et le vent ?
C’est le père avec son enfant.
Il porte l’enfant dans ses bras,
Il le tient ferme, il le réchauffe.

« Mon fils, pourquoi cette peur, pourquoi te cacher ainsi le visage ?
Père, ne vois-tu pas le roi des Aulnes,
Le roi des Aulnes, avec sa couronne et ses longs cheveux ?
– Mon fils, c’est un brouillard qui traîne. »

La suite du poème est à l’avenant et l’ambiance qu’il communique est on ne peut plus glauque. Il se conclue, au reste, par la mort de l’enfant, qui survient sans qu’on comprenne vraiment pourquoi et comment. Tout ce qu’il est permis de remarquer, c’est que le père est aveugle aux manifestations du roi des aulnes, que seul l’enfant est capable de voir ; et c’est lui seul qui périt de cette vision. Mais c’est parce qu’on pense que c’est un ogre. Or l’ogre ne s’attaque, c’est bien connu, qu’aux enfants. Ce n’est pas une fantaisie isolée. Angelo de Gubernatis apporte quelques éléments qui pourraient confirmer le rôle funéraire de l’aulne : selon le légendaire germanique, l’aulne est un arbre qui, dit-on, pleure des gouttes de sang s’il sait qu’on souhaite l’abattre. Gubernatis ajoute même qu’il a valeur anthropogonique en se basant sur une vieille légende tyrolienne dont voici la trame pour le moins bizarre : « Un garçon va se percher sur un arbre et regarde d’en haut ce que font en bas les sorcières ; elles mettent en pièce un cadavre de femme, et jettent les morceaux en l’air ; le garçon attrape une côte et la garde auprès de soi. Les sorcières comptent ensuite les morceaux ; elles trouvent qu’il en manque un et le remplacent par un morceau d’aune ; alors le mort revient à la vie » (10). Tout cela susciterait bien des pourquoi, n’est-ce pas ? Mais pas autant dès lors qu’on sait que l’aulne est arbre de résurrection du fait des spirales qu’il dessine à l’aide de ses rameaux et de ses strobiles (11).
Cette résistance de son bois à l’action de l’eau explique de façon indubitable pourquoi il fut usité comme bois de construction des ponts : tant des piles – points d’appui – que des tabliers – enjambements et moyens de conduite. Le pont, comme liaison d’une berge à l’autre, se devait d’être solide et stable pour assurer la circulation sereine des biens, des personnes, des idées, de part et d’autre. Il a aussi participé à l’édification d’embarcadères, et des anciens ponts londoniens et vénitiens ; le Rialto, à Venise, est l’un d’entre eux. Mais, on le sait, le bois d’aulne résiste et persévère. Pour montrer, une fois de plus, que l’aulne n’est pas qu’immobilisme, mais aussi arbre de passage et de transport, mentionnons le fait que l’aulne servit à la fabrication de tonneaux et de conduites d’eau, et que sans jamais les concevoir, il soutient les chaussées, comme le mentionne l’architecte romain du Ier siècle avant J.-C., Vitruve, qui révèle dans son traité d’architecture, « qu’on se servait d’aunes pour établir les fondations des chaussées » (12). S’il n’est plus lui-même le lieu de passage, le moyen qui conduit, il en est aussi le support, ce qui lui confère son rôle immobile en bien des situations, à commencer par les pilotis des maisons constituant les antiques cités lacustres, lieux de vie de même que certaines villes hollandaises, ainsi que Venise, qui reposent essentiellement sur des milliers de troncs d’aulnes sous-marins. Cette pratique architecturale était déjà connue du temps de Pline qui fit la remarque que ces troncs étaient d’une éternelle durée ; sans aller jusque là, la conservation sub-aquatique des troncs d’aulnes était assurée pendant plusieurs siècles. On l’a même vu être appliquée à la fondation des cathédrales médiévales, autres lieux de transport où, paradoxalement, l’on est bien installé sur sa chaise ou son banc. Et, au reste, ce n’est pas sans hasard qu’à Phoronée, héros oraculaire incarnant l’esprit de l’aulne, sont attachées ces idées de début et de fin, puisque la mythologie explique qu’il est considéré comme le premier roi mortel d’Argos.
C’est tout cela qui explique que l’aulne est sacré. Au reste, en Irlande, porter la hache ou n’importe quel autre fer sur l’un de ces arbres devait avoir pour conséquence obligatoire de voir l’habitation du fautif être passée par les flammes d’un incendie ravageur. Et c’est là qu’on voit transparaître sa relation au feu : malgré son immense rapport à l’eau, l’aulne est aussi un arbre de feu que l’on « devrait […] multiplier dans les marais fangeux, qu’il dessèche et assainit » à la manière de l’eucalyptus (13). De même, il chasse la fièvre (qui est un feu), éloigne différentes inflammations ; en tant que sudorifique, l’écorce d’aulne surtout, provoque d’abondantes sudations ; à ce titre-là, l’on peut dire de l’aulne qu’il extirpe, énergiquement, cet excédent d’eau qui croupit, le changeant en transpiration ou en subtile vapeur, parce qu’« il est l’arbre du feu, du pouvoir du feu de libérer la terre de l’eau » (14). Ce qui ajoute encore à la valeur ignée de l’aulne, qui peut aussi tenir en ceci : si l’on considère le mois de l’aulne, qui s’étend du 18 mars au 14 avril, et que l’on superpose le calendrier celtique au zodiaque, l’on se rend compte que le mois de l’aulne correspond presque parfaitement au signe du Bélier, qui, non seulement est un signe de Feu, mais, de plus, entame la roue astrologique, le Bélier étant, comme l’on sait, en tête du zodiaque. Ce même Bélier, gouverné par la flamboyante planète Mars, pourrait-il trouver son équivalent végétal dans l’aulne ? C’est ce que l’on peut imaginer si l’on prend en compte un vers du Cad Goddeu (Le combat des arbres), dans lequel il est dit que lorsque « l’aulne se jette dans la bagarre, il est au premier rang ».
Par le biais de son histoire, bien plus ancienne qu’il n’y paraît au premier coup d’œil, l’aulne donne le vertige, et le frisson aussi : prenant place au sein de l’alphabet oghamique, il est représenté, comme nous l’avons dit, par le glyphe ᚃ, auquel on a donné le nom de Fearn, un mot dans lequel le f se prononce v, ce qui permet de mieux comprendre les noms vernaculaires de l’aulne que sont verne, vergne, etc. Fearn, dont la puissance dans les actions magiques n’est plus à redire, fait de l’aulne un arbre respectable et craint. Et, en définitive, comme bien des arbres, l’aulne draine derrière lui une mauvaise réputation  : c’est ce que l’on dirait, faisant craindre la nuit et les mystérieuses forces qui s’y agitent. Mais la peur, irrationnelle pulsion, peut faire oublier que « l’aulne, axe reliant les morts et les vivants, est un porteur de connaissance : il est dépositaire du savoir des défunts et de la somme de toutes leurs expériences » (15). C’est donc un arbre qui a toute sa place, contrairement à ce qu’Hildegarde déclare à son sujet : « Il est image de l’inutile et ne sert pas à grand-chose en médecine » (16). Seules des applications de feuilles fraîches d’aulne sur les ulcères, et en cas d’yeux larmoyants trouvent grâce à ceux de l’abbesse, ce à quoi Barthélémy l’Anglais ajoute que son écorce et ses feuilles sont remèdes de l’hydropisie. Nicolas Lémery, quant à lui, va jusqu’à affirmer employer un emplâtre de feuilles fraîches d’aulne broyées, qu’il applique sur les tumeurs, poussant l’audace jusqu’à envisager un usage interne comme astringent dans les maux de gorge.

Ce très grand arbre à croissance rapide et à vie brève (un siècle) atteint facilement 30 m de hauteur, surtout en zones humides (fossés, grèves et graviers humides, bordures de cours d’eau et d’étang), bien qu’il puisse aussi venir également sur des terrains qui ne le sont pas forcément. L’aulne au tronc svelte, à l’écorce rugueuse à gercée, de couleur gris clair à brun olivâtre, porte des branches glanduleuses, caractéristique de leur jeunesse. Ces mêmes branches forment des rameaux sur lesquels les bourgeons s’insèrent de façon spiralée. Ils sont formés d’un bois très cassant, à tel point qu’on dirait du verre. Sec comme frais, au reste, il casse net, et rappelle pour cette raison le bois de saule (bois d’eau et bois de verre en somme).
Au mois de février, apparaît la floraison de l’aulne qui prend deux formes selon qu’on a affaire à des chatons mâles ou femelles (ces chatons rapprochent l’aulne du noisetier, du charme et du bouleau : autrefois, l’aulne portait le nom latin de Betula alnus afin de marquer sa ressemblance botanique avec son cousin bétulacé). Les premiers se composent de bractées rougeâtres, cylindriques et pendantes. Les seconds sont, eux, facilement reconnaissables : verts, trapus et ovoïdes. Ils offrent une assez grande ressemblance avec les cônes du cèdre de l’Atlas lorsque les écailles de ceux-ci sont encore soudées. Histoire d’appuyer la similitude avec un autre arbre résineux, lorsque ces chatons femelles s’écartèlent, ils prennent l’aspect de petites pommes de pin, et qui en sont presque puisque, botaniquement, ils ont pour nom strobiles, ce qui fait, qu’à leur sujet, l’on peut tout à fait parler de « pommes d’aulne ». Les feuilles n’émergent qu’à la suite de la floraison vernale de l’aulne : toutes jeunes, les feuilles de cet arbre sont poisseuses (ce qui leur permet, dit-on, de résister plus longtemps aux pluies printanières), et, devenant plus âgées, elles perdent cette particularité, et finissent glabres. Assez rondes, comme écourtées des deux côtés (leur pointe semble tronquée, leur pétiole bref), elles sont si légèrement dentées que ce n’est pas cet aspect-là qui saute en premier lieu aux yeux lorsqu’on les observe.
L’aulne est un arbre endémique à l’Europe, à l’Asie occidentale et à l’Afrique du Nord. Il ne grimpe pas au-delà de 1000 m d’altitude.

L’aulne en phytothérapie

L’aulne est-il un arbre qui a de la chance ? Sur la question de savoir de quoi il est fait, pas vraiment, l’on en sait davantage au sujet de l’un de ses cousins, le bouleau, qu’on a davantage étudié. Dire que l’aulne contient du tanin est assez facile en soi, ainsi l’on parvient à ne pas se tromper, le tanin étant présent dans une foule de végétaux. Cependant, dans l’aulne (son écorce précisément), il s’en trouve entre 10 et 20 %, ce qui n’a rien d’anodin. Puis viennent des glucosides, des composés phénoliques connus sous le nom de lignagnes, enfin une substance laxative et purgative, contenue également par le nerprun et la rhubarbe : l’émodine.
De l’aulne glutineux l’on emploie d’une part les feuilles, d’autres part l’écorce des jeunes rameaux.
Il a été remarqué, dans l’histoire thérapeutique de cet arbre, que son écorce prend la place de celle du chêne en son absence, et qu’en doublant les doses, elle devient aussi efficace que le quinquina, ce que montre le surnom de quinquina indigène avec lequel on a parfois désigné cet arbre.

Propriétés thérapeutiques

  • Feuille : sudorifique, diurétique, vermifuge, antigalactogène, dépurative, antiscrofuleuse (?)
  • Écorce : tonique, astringente, cicatrisante, anti-hémorragique (?), détersive, fébrifuge, anti-inflammatoire (diminue l’inflammation des tissus et des muqueuses)

Usages thérapeutiques

  • Feuille : rhumatismes, goutte, paralysie, stupeur, tremblements, tarir les montées de lait, engorgement laiteux, galactorrhée (écoulement spontané du lait), douleurs mammaires
  • Écorce : fièvre simple, fièvre intermittente, affection de la bouche, de la gorge et des dents (inflammation et déchaussement gingival, engorgement gingival, maux de dents, inflammation de la gorge, angine, pharyngite, amygdalite chronique, ulcération bucco-gingivale, aphte), ulcère variqueux et atonique, leucorrhée, hémorragie (interne ou externe), blessure, mal aux pieds, goutte, rhumatismes, entretien des cheveux

Note : en gemmothérapie, l’aulne glutineux traite autant les affections circulatoires, inflammatoires, neurologiques (migraine, urticaire), que les douleurs mammaires des femmes qui allaitent.

Modes d’emploi

  • Infusion de feuilles.
  • Décoction concentrée d’écorce (pour bain, lotion, gargarisme).
  • Poudre d’écorce mêlée à du miel (voie orale).
  • Teinture-mère.
  • Application de feuilles fraîches sur les yeux (en cas d’affections oculaires), sur les seins (en cas d’affections mammaires).
  • « Cataplasmes de feuilles hachées, exposées préalablement à la chaleur du feu sur une plaque métallique, jusqu’à exsudation d’un liquide, et appliquées chaudes deux à trois fois par jour » (17).
  • Litière de feuilles d’aulne : il s’agit de feuilles chauffées sur lesquelles on allonge les rhumatisants, que l’on couvre tout d’abord d’une autre couche de ces mêmes feuilles, puis d’une couverture. En Bretagne, l’on se servait de sac de feuilles d’aulne en cas d’affections locomotrices également et pour provoquer d’abondantes sudations.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Récolte : l’écorce des rameaux de quatre à cinq ans avant la montée de sève, soit entre février et avril selon les régions, les feuilles en juin. Le séchage, tant des feuilles que de l’écorce, est facile et ne pose pas de problème particulier, à la condition qu’il se réalise à l’ombre, dans un lieu sec et correctement aéré.
  • Que le bois de l’aulne ait été apprécié des sculpteurs, tourneurs et sabotiers semble dans la logique des choses, mais qu’il en ait été de même des verriers, des pâtissiers et des boulangers peut surprendre. A cela, Cazin apporte quelque explication : « il brûle parfaitement et donne une flamme claire » (18). C’est, semble-t-il, la régularité de la combustion de son bois qui était recherchée par ces divers corps de métiers. Tout au contraire, certains n’hésitèrent pas à le qualifier de mauvais combustible, néanmoins recherché par les charbonniers parce qu’il permet d’élaborer un charbon d’excellente qualité. Comme bois d’œuvre, il a tout l’air d’être une matière agréable à travailler : « Fraîchement coupé, l’aune a une teinte rougeâtre qui s’éclaircit et s’efface en peu de temps. Lorsqu’il est sec, il prend une couleur d’un rose très pâle tirant sur le jaune. Il a le grain fin, homogène, et conserve parfaitement la couleur d’ébène qu’on lui donne » (19). L’écorce, riche en tanin, fut employée dans le tannage des peaux, ainsi que pour obtenir des encres, des matières tinctoriales du cuir et des étoffes de couleurs grise, brun clair et noire. Les bourgeons offrent une couleur dont la teinte s’approche de celle des bâtons de cannelle.
  • Il existe, au sujet de l’aulne, une propriété fort étonnante consistant en ceci : autrefois, on plaçait une branche d’aulne munie de ses feuilles dans les poulaillers et les pigeonniers. Le lendemain, retrouvée couverte de vermine, on y mettait le feu. L’aulne débarrasse donc de cette manière poules et pigeons de leurs parasites. Cette propriété attractive est, ma foi, fort intéressante.
  • Confusion : la bourdaine (Rhamnus frangula) est parfois surnommée aulne noir.
  • Association à visée fébrifuge : grande gentiane jaune, petite centaurée, centaurée chausse-trape, absinthe, saule blanc, reine-des-prés…
  • Autres espèces : aulne gris ou aulne des montagnes (Alnus incana), aulne à feuilles en cœur (Alnus cordata), aunâtre (Alnus viridis).
    _______________
    1. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 131.
    2. Serenus Sammonicus, Préceptes médicaux, p. 32.
    3. Ibidem, p. 66.
    4. Robert Graves, Les mythes celtes. La Déesse blanche, p. 196.
    5. Michel Tournier, Le Vent Paraclet, p. 118.
    6. Thierry Thévenin, Les plantes sauvages. Connaître, cueillir et utiliser, p. 270.
    7. Julie Conton, L’ogham celtique, p. 65.
    8. Thierry Thévenin, Les plantes sauvages. Connaître, cueillir et utiliser, p. 270.
    9. Michel Tournier, Le Vent Paraclet, p. 119.
    10. Angelo de Gubernatis, La mythologie des plantes, Tome 2, p. 30.
    11. Du latin strobilis, qui signifie « tourbillon » : qui cherche, trouve la spirale.
    12. Robert Graves, Les mythes celtes. La Déesse blanche, p. 195.
    13. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p. 100.
    14. Robert Graves, Les mythes celtes. La Déesse blanche, p. 197.
    15. Julie Conton, L’ogham celtique, p. 68.
    16. Hildegarde de Bingen, Physica, p. 176.
    17. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 132.
    18. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p. 100.
    19. Ibidem.

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L’aubépine (Crataegus oxyacantha)

Synonymes : aubépin, aubépine officinale, aubépine épineuse, épine blanche, noble épine, sable épine, épine de mai, épine de mal, bois de mai, poire du seigneur, poire d’oiseau, sénellier, senellier, cenellier.

On peut facilement comprendre le sens de certaines appellations vernaculaires au prime abord comme, par exemple, la principale, aubépine, qui n’est autre que la contraction du latin alba spina (nous verrons, au fil de cet article, quelles sont les raisons d’exister propres aux autres dénominations).
Un branchage dense, enchevêtré et épineux, telle est la marque de fabrique de l’aubépine. A cela, difficile de s’y tromper, c’est une caractéristique que soulignent l’adjectif latin oxyacantha (« aux épines aiguës, pointues »), ainsi que les locutions suivantes : l’anglaise hawthorn (« cenelle épineuse ») et l’allemande hagedorn (« haie épineuse »). Si ses nombreux rameaux épineux abritent une foule de petits animaux (insectes, oiseaux, mammifères, reptiles…), il existe, tout autour de l’aubépine, comme un halo de mystère. Comment cela se peut-il quand l’on considère l’extrême fréquence à laquelle on la trouve dans la haie ? Qu’on ne connaisse point son nom, c’est tout à fait envisageable, mais l’on ne peut ignorer son immaculée floraison printanière, non plus que ses fruits automnaux bordeaux carminés qui n’échappent généralement pas aux regards.
Par quel mystérieux prodige l’aubépine a-t-elle pu jouir et jouit-elle encore d’une popularité qui oscille entre l’indifférence et la reconnaissance tardive des bienfaits qu’elle est capable de prodiguer ? Bel et bien là, mais en même temps si éthérée, qu’on se demande si…
L’aubépine est un arbuste, et c’est certain qu’elle peut paraître moins fastueuse que bien des arbres (contrairement à tous ces géants – chênes, hêtres, pins et sapins – l’aubépine est avec l’yeuse, l’un des rares représentants arbustifs au nom féminin, alors que tous les autres portent, eux, un nom masculin). Cependant, certains spécimens exceptionnels atteignent la taille d’un arbre moyen et n’ont pas à rougir face à un olivier ou à un laurier noble. Si sa stature habituelle ne dépasse pas cinq mètres de hauteur, il existe réellement des formes monstrueuses, des êtres animés d’une force (le mot crataegus est tiré du grec kratai, « force ») et d’un âge peu communs : par exemple, regardons un peu l’aubépine du presbytère de Bouquetot, dans l’Eure. On dit qu’elle aurait été plantée en 1360. Âgée ainsi de plus d’un demi millénaire, son tronc mesure plus de 70 cm de diamètre. Une autre aubépine, audoise celle-ci (visible dans le petit village de Lacombe), bien plus jeune, puisqu’elle n’a que deux siècles, présente un tronc dont le diamètre est de beaucoup supérieur à celui de l’aubépine normande : un bon mètre. Par ailleurs, nous voyons en Crète une exceptionnelle aubépine à Zominthos haute de 11 m et dont le tronc, à 1,30 m du sol, mesure 80 cm de diamètre. Il serait bien difficile de rester de marbre face à de telles créatures, ni même face à celles, plus modestes, que l’on rencontre bien plus fréquemment dans les campagnes.
On a bien approché l’aubépine, certes de façon sporadique : c’est particulièrement vrai si l’on prend en compte la seule raison médicinale, mais cela ne semble pas remonter au-delà du XIII ème siècle, ce qui, pour une plante médicinale endémique au territoire européen, peut paraître tardif. En ce XIII ème siècle, donc, les premiers signes d’intérêt pour l’aubépine proviennent de l’Italien Pierre de Crescens qui fait des fleurs de cet arbuste un remède de la goutte. Puis, trois siècles plus tard – ce qui, au regard de ce qui nous occupe ici, représente non pas une paille mais une poutre – c’est à l’Allemand Jérôme Bock d’employer ces mêmes fleurs contre la pleurésie. Tout cela est bien peu, pour ne pas dire infiniment faible. Et avant ? Sûr, sûr, sûr ? Y’a rien eu ? Par exemple, que nous raconte l’Antiquité, hormis le fait que Théophraste et Dioscoride connaissaient tous les deux une plante nommée oxyacantha ? Mais, pas de chance, les descriptions qui en sont faites renvoient immanquablement au buisson-ardent (Pyracantha coccinea) ou à l’églantier (Rosa canina). L’Antiquité ne nous dit donc rien. Reprenons donc là où nous nous sommes arrêtés, soit au XVI ème siècle, en ce premier demi-siècle qui fait suite à la découverte des Amériques. L’on voit, à défaut de grandes paroles pertinentes, une admirable aubépine être représentée dans le livre d’heures d’Anne de Bretagne (1503-1508), si bien détaillée à dire vrai que l’on peut, sans hésitation, y reconnaître Crataegus monogyna. Pour joindre la parole au geste du peintre, il faut encore patienter un peu, puisqu’en ce tout début de XVI ème siècle, les deux prochaines personnes qui feront parler de l’aubépine ne sont même pas encore nées. En l’occurrence, il s’agit de Joseph Duchesne de la Violette (1544-1609), médecin du roi Henri IV, et Louise Bourgeois (1563-1636), sage-femme attachée à la cour de la reine Marie de Médicis. Sans doute en référence à la théorie des signatures (?), tous les deux indiquent les baies d’aubépine efficaces contre les lithiases urinaires. Au siècle suivant, après cette incursion de la cenelle au sein de la pharmacopée d’époque, on retrouve la blanche fleur d’aubépine dans les travaux de Nicolas Lémery comme antihémorragique, puis dans ceux de Gilibert comme traitement de la leucorrhée. Avec cela, les Anglais John Gerard et Nicholas Culpeper, ainsi que l’Irlandais John K’Eogh, donnent chacun à l’aubépine une réputation diurétique, ce qu’elle est effectivement, bien que légèrement.
Après tous ces errements, c’est péniblement que nous parvenons au XIX ème siècle, où il ne se passe pas grand-chose pour l’aubépine durant la majeure partie de ce siècle : Roques ne l’aborde pas, ni Cazin père. Seul Cazin fils ajoute dans le traité de son père, quatre ans après sa mort, quelques lignes formant tout juste une demi page à propos de Crataegus oxyacantha (cela concerne la troisième édition du Traité pratique et raisonné, qui paraît en 1868 ; huit ans plus tard, dans la quatrième édition, pas une ligne n’a été ajoutée à cette trop brève monographie). La seule remarque qui est faite concerne l’astringence des baies, ce qui pourrait laisser envisager leur emploi dans la diarrhée et la dysenterie. Rien de plus. Mais le salut va provenir d’un médecin de campagne, quasiment contemporain d’Henri Cazin (1836-1891), Ernest Bonnejoy (1833-1896), homme de la providence que Leclerc – historien de la phytothérapie, faut-il le rappeler – exhume de papiers relativement récents, puisqu’une année après la mort de Bonnejoy, Leclerc met la main sur diverses notes qu’on lui doit et dans lesquelles il laisse entendre avoir pris connaissance d’un document anonyme daté de 1695, et dans lequel l’auteur conseille la pervenche, l’alchémille et l’aubépine pour régulariser la tension artérielle et agir sur l’artériosclérose. C’est sans doute la première fois que l’on mentionne le fait que l’aubépine a du cœur ! Avant 1897, le docteur Leclerc savait pourtant « déjà, par une habitante d’Épinal, qu’en Lorraine, l’infusion de ce simple était d’un usage courant pour calmer les palpitations et pour combattre l’insomnie » (1). Après prise de connaissance de ce texte de la fin du XVII ème siècle, Leclerc procède à l’expérimentation heureuse de l’aubépine comme modératrice de l’éréthisme cardiovasculaire et privilégie cette plante à travers une observation clinique qui durera plus de trois décennies. C’est donc, oui, on peut le dire, à la fin du XIX ème siècle que démarre ce nouveau pan de la carrière thérapeutique de la blanche épine, son efficacité ayant été démontrée au tournant de ce siècle sur les désordres du cœur, l’angor, l’arythmie cardiaque. Celle que le professeur Léon Binet appelait « la valériane du cœur » allait connaître un très grand succès. L’aubépine a, en effet, un cœur gros comme ça : elle est cardiotonique légère, régulatrice du rythme cardiaque, sédative et antispasmodique cardiaque. Avec une telle pléthore de moyens, quoi de plus étonnant à ce qu’elle prenne grand soin de ceux qui souffrent du muscle cardiaque ? Mais elle ne se concentre pas qu’au cœur du myocarde, puisqu’elle étend aussi son action sur le reste du système circulatoire, les artères en particulier : ainsi, troubles circulatoires, artériosclérose, angor, spasmes artériels, sont-ils justiciables de l’emploi des fleurs d’aubépine, fleurs qui vont, immanquablement me faire revenir à Cazin fils qui indique l’existence dans ces fleurs de cette substance, la triméthylamine, dont le parfum, peu ragoûtant, rappelle celui du poisson putréfié (et pour cause, cette molécule est responsable du fumet du hareng mariné !). On la trouve aussi dans cette autre plante, la vulvaire (Chenopodium vulvaria) et, ô miracle, à la suite de la monographie que le médecin accorde à cette autre plante, il y a, dans la troisième édition du Traité pratique et raisonné de son père, à la page 1139, l’information capitale suivante au sujet de cette triméthylamine : « on observe toujours un abaissement marqué dans le nombre des pulsations artérielles. C’est donc un hyposthénisant de la circulation » ! Ainsi, trois décennies avant la découverte de Leclerc, un premier indice était-il, de manière très indirecte il est vrai, déjà communiqué et disponible à propos de tout ce que l’on a dit des actions de l’aubépine sur la sphère circulatoire !
Si l’on a tardivement reconnu à l’aubépine ses bienfaits médicinaux majeurs, en revanche, la faim aura souvent poussé l’homme à s’en remettre à elle, non pour ses fleurs, mais pour ses fruits en forme de petites pommes d’un centimètre de diamètre et qu’on appelle des cenelles. Dès les temps préhistoriques, ils étaient déjà consommés si l’on en croit les dépôts de noyaux d’aubépine découverts dans divers sites lacustres. Comestibles, bien que peu engageantes d’un simple point de vue gustatif, les cenelles ont au moins l’avantage de représenter un apport nutritif non négligeable. Et en temps de disette, c’est tout ce qu’on leur demande : ne pas crever de faim. Alors, les avis des becs-fins, on s’en fout. Ces cenelles étaient largement employées dans l’ancien empire germanique, usage dont il reste un nom, celui accordé à ces fruits en allemand, mehlbeere, signifiant littéralement « baie à farine », terme révélant les emplois alimentaires auxquelles la cenelle fut conviée : la fabrication de pain, de galettes et de gâteaux.

Très étranges, les rapports entretenus par l’homme avec l’aubépine. Bonne à manger quand il n’y a plus rien à se mettre sous la dent, c’est donc tout « naturellement » vers elle qu’on se tourne, et dont on brave les épines pour ce faire. Pas si ingrate que ça, finalement, l’aubépine, que l’on nomme parfois « épine de mal », sans doute une déformation de « mai », mois durant lequel s’épanouissent les fleurs d’aubépine. Mais il ne s’agit pas véritablement d’une distorsion linguistique, ni de l’erreur d’un copiste distrait. Bien que sacré en Irlande (quiconque détruit une aubépine sera détruit à son tour : son troupeau, ses enfants, ses économies, tout ou presque y passera), on lui prête aussi un aspect maléfique : sur l’île verte, il porte quelquefois le nom de sceith, que Robert Graves rapproche de l’indo-germanique sceath (« nuisance »), et dont l’anglais a tiré scathe (« tort, dommage »). Ainsi, épine de mai et épine de mal seraient synonymes. Pour mieux comprendre cette association, il faut mettre en lumière des éléments de compréhension indispensables. Et il n’y a pas qu’en Irlande, puisque « avant que ne commence ce mois malchanceux, les Grecs allumaient cinq torches d’aubépin et de fleurs d’aubépine pour se la rendre propice lors des mariages célébrés à ce moment de l’année » (2). Voilà. Nous y sommes : la blanche épine entretient des rapports avec les fiançailles, les épousailles, le mariage, pour le moins troubles comme nous allons maintenant l’exposer, malgré les efforts consentis par elle pour montrer patte blanche. En tout premier lieu, l’on nous apprend que l’aubépine permettait aux jeunes filles de découvrir leur futur amoureux, mari, et plus si infinité. (Dans tous ce qui va suivre, l’aubépine se cantonne uniquement du côté strictement féminin, puisque c’est un arbre placé sous la protection de puissances féminines. Et, au reste, l’aubépine n’est-elle pas, quelque part, un peu, beaucoup, femme, pour ne pas dire fée ?) Nous nous situons donc ici bien avant l’idée même du mariage : « L’épine blanche évoque la terre vierge, non cultivée » (3). Et quand l’on sait que l’aubépine forme parfois les deux tiers de la haie, l’on saisit mieux les idées de parenthèses sauvages, de lieu d’asile pour les animaux qui la peuplent, pour les plantes de taille plus modeste qui y trouvent l’ombrage et la fraîcheur, qu’elle peut représenter, offrant repos et répit, parce que refuge, abri, mais aussi corridor par lequel s’échapper sans se faire voir, sans se faire prendre. Cette clôture, barrière, palissade, qu’est la haie, expose nécessairement l’aubépine à une mission de protection qu’elle remplit, ma foi, sans véritable difficulté, surtout lorsque, pour autres compagnons épineux de la haie, elle compte sur le prunellier, le houx, le nerprun, la ronce, l’épine-vinette, etc., dardant, s’il le faut, leurs épines pour le besoin de la cause. L’aubépine dit bien qu’elle protège une terre en la soustrayant au coutre de l’homme, de même qu’une jeune fille vierge se dérobe aux assiduités de tel ou tel en fuyant auprès de la haie, auprès de l’aubépine, qui lui offrira, à coup sûr, asile et protection, et où, peut-être, trouvera-t-elle le conseil des fées, l’aubépine étant un arbre qui leur est cher, faisant perdre leur force aux maléfices (et être harcelée, quand on est une jeune fille, par un lourdaud malpropre et malotru, c’est bel et bien un maléfice). Mais elles ne sont pas toujours là, les fées. Parce que « quand les fées ont été lassées de vivre sur la Terre devant les méchants et les sots qui s’y montrent avec tant d’insistance, elles se sont cachées d’abord dans l’aubépine, mais l’abri était trop fragile et c’est dans la fleur de sureau qu’elles demeurent aux beaux jours » (4). Voyez-vous même, si l’aubépine n’est plus pour les fées un abri sûr, alors pour les jeunes filles… Mais, par chance, dans la haie, on croise parfois, placé tout à côté de l’aubépine ou pas loin, un sureau : qui dit qu’une fée ne s’y dissimule pas, qui dit qu’elle n’entendra pas la plainte et la lamentation de la jeune fille, de cette jeune personne pas encore femme, mais plus du tout enfant, située dans cet état d’être qui fait que… Cela semble expliquer pourquoi la jeune fille aux blanches fleurs d’épine représente le paroxysme de la chasteté, une chasteté exagérée qui entend bien conserver par devers soi sa virginité, même si selon un paradoxe qui n’a que l’apparence du mirage, l’aubépine se situe à ce moment crucial où la future perte de la virginité de la jeune fille n’est pas encore établie, mais duquel point elle se rapproche, tandis que, à la faveur d’un coup de chaud printanier, l’aubépine décharge dans l’air de lourds effluves d’un parfum qui possède quelque chose d’animal, de sexuel, d’érotique même, un parfum, d’aucuns disent, rappelant celui du sexe de la femme (et on n’aurait pas appelé cette autre plante, la vulvaire, ainsi sans raison… étant, de plus, une plante aux intéressantes propriétés gynécologiques). A ce niveau-là, l’aubépine n’est pas que l’exacerbation de la chasteté, mais semble signifier à la jeune fille que, bientôt, elle connaîtra un nouvel état d’être, mais pas encore, pas en ce maudit mois de mai, un mois durant lequel on avait remarqué qu’on enregistrait bien peu de mariages : ce n’est pas parce qu’on avait tendance à coiffer le mât de mai (= le phallus) d’une couronne d’aubépine (= la vulve) au début d’un mois du même nom, que l’affaire était dans le sac. Il faudrait être bêta pour se laisser prendre par une ficelle aussi grosse ! Annonciatrice du futur de la jeune fille, l’aubépine, en bonne marraine qu’elle est, et que certains auteurs, qui l’ont visiblement bien mal comprise, ont considérée comme anaphrodisiaque, est une fleur de passage, une fleur de transition, comme le montre bien sa position dans la haie, autant dirigée vers la prairie que vers le fourré inextricable et branchu dont elle garde l’entrée.
Si l’aubépine est bois de mal, alors c’est un mal pour un bien, puisque c’était justement au mois de mai que, en Grèce antique par exemple, l’on se préparait au solstice d’été en nettoyant et purifiant les temples, ce qui me semble difficilement expliquer le fait que l’aubépine incarne, dit-on, tant la pureté que la purification (qu’elle soit d’ordre physique ou psychique), la pureté étant l’état obtenu (et censément conservable et conservé) après purification. Tout ceci n’est pas très clair, contrairement à la réputation lumineuse qu’on prête généralement à l’aubépine. En tous les cas, histoire de, peut-être, dissiper tout cela, sachons qu’à Rome, le mari avait pour coutume d’agiter un rameau d’aubépine en conduisant son épouse vers la chambre nuptiale, tandis que chez les Grecs, on ornait – en la clouant j’espère – la porte de la même chambre de rameaux d’aubépine durant la nuit de noces.
Il importait de rappeler que l’aubépine n’est pas que substance médicinale et alimentaire : surtout, elle occupe un vaste pan de l’histoire spirituelle des hommes, et son irruption au sein des croyances, des légendes et de la magie, ne doit nullement nous étonner. Dans Les Fastes, œuvre que l’on doit au poète romain Ovide, l’on trouve déjà une allusion au pouvoir magique de l’aubépine, puisque c’est d’elle que le dieu Janus tire une verge écartant les enchantements dont pourraient être victimes les enfants en bas âge, une croyance qui se perpétuera longtemps, bien que, avec le temps, le mythe finisse par s’éroder, et que de son élément originel, il ne reste plus que quelques miettes résiduelles, résultat de sa dégénérescence qu’accompagne généralement l’acte même de transmission. C’est ainsi que, à force d’altération, bien plus tard, bien après la poésie ovidienne, l’on ne sait plus exactement pourquoi l’on agrippait encore des rameaux d’aubépine aux berceaux, et dont la principale fonction est d’en écarter les maléfices ainsi que les maladies importunes. La verge de Janus, c’est, bien entendu, l’épine, qui est sceptre, glaive ou épée, dans un sens ou l’unicité prévaut sur la duplicité, mais n’est pas moins puissante, bien au contraire. Ce rôle protecteur de l’épine se mue parfois en effet roboratif comme l’amène Anne Osmont à travers cet extrait : « On dit que si un enfant est faible, malade, s’il paraît languissant sans qu’on sache pourquoi, sa mère doit le porter sous l’aubépine, le mettre nu sur un coussin et, pendant qu’il reçoit par tous les pores l’influx vivant de l’épine, à la fois robuste et mignonne, elle priera la Sainte Vierge avec tout l’espoir de son cœur » (5).
Si l’aubépine célèbre la vie, elle a chez d’autres peuplades une dimension funéraire assez marquée, comme le relate Julius Grill (1840-1930), précisant que les anciens Germains utilisaient du bois d’aubépine pour embraser les bûchers funéraires. « On suppose, dit-il, que, par la vertu du feu sacré qui s’élève des épines, les âmes des trépassés sont reçues au ciel, et il est clair que ce feu sacré est l’image du feu céleste, l’incendie du cadavre un symbole de l’orage, puisque d’abord on consacrait le bûcher avec le marteau, attribut du dieu Thor », d’où la relation de l’aubépine avec l’éclair, ce qui renforce son pouvoir de transition, particulièrement lisible à travers l’ogham de l’aubépine, Huathe (ᚆ). Et, une fois de plus, l’aubépine protège, détenant de multiples pouvoirs face à la foudre et aux orages, surtout le premier rameau fleuri croisé de l’année. Pour se prémunir des éléments du ciel, il faut accrocher des rameaux d’aubépine en fleurs à la porte des maisons, ainsi qu’à ses fenêtres, autres lieux de passage (et donc, encore, de transition), ainsi que dans les combles et les greniers. Paul-Victor Fournier se hasarda même à émettre l’hypothèse qu’« il se pourrait que l’arbuste écoule par ses épines l’électricité comme les paratonnerres par leurs pointes » (6), idée que je trouve fort séduisante… Par ce lien à l’orage et à la foudre, l’aubépine aurait aussi pour vertu d’éloigner les mauvais esprits ainsi que ces créatures chthoniennes que sont les serpents (Jean-Baptiste Porta en donnait même l’infusion comme capable de guérir les morsures de ces animaux).
Porte vers l’autre monde (le Sidh de la mythologie celtique), l’aubépine figure aussi en bonne place au sein de l’alphabet oghamique, y occupant la sixième position, débutant le deuxième aicme par Huathe ou Uath , ogham qui « peut nous inciter à la prière, à la méditation ou à une forme de communication ou de reliance avec d’autres plans de conscience […]. Reliez-vous aux énergies pures et lumineuses, aux énergies divines, et mettez-vous sous leur protection » (7). Celle des fées, peut-être ? L’aubépine pousse souvent en bosquet serré et, d’ailleurs, sa présence en grand nombre sur une éminence est l’indice que les fées ne sont pas bien loin. Des couronnes d’aubépine en offrande permettent de s’en attirer les bonnes grâces, mais à certaines dates précises de l’année (Beltane, le solstice d’été, Samhain), l’on affirme qu’il ne faut point séjourner auprès d’une aubépine, au risque d’être enchanté aussitôt par les fées, ce qui, incontournablement, ne peut que nous rappeler l’épisode durant lequel Merlin fut ensorcelé par Viviane sous une aubépine en forêt de Brocéliande, Viviane capable, sans presque trop d’effort, de charmer ceux qui l’entourent… Merlin retenu captif, qui plus est sous une aubépine : c’est là une signature s’approchant d’une valeur de l’ogham Huathe, qui rend compte de la nécessité de s’isoler dans le silence et dans le jeûne, à l’image d’une retraite spirituelle (qui est souvent épuration et rétention), toute faite de simplicité, de prière, de méditation, le tout pétri de solitude et de détachement. Huathe, à l’image d’une chenille qui se débarrasse de sa cuticule devenue trop étroite pour elle, implique donc la suppression de ce qui est inutile, ce qui entraverait l’homme, de même que la chenille, dans sa nécessaire et obligatoire volonté de détachement, tout en faisant bien prendre conscience de la difficulté que l’on peut parfois rencontrer à l’idée de modifier ses habitudes (mais pas pour la chenille, mue par un déterminisme ineffable qu’elle ne s’explique donc pas). Malgré l’espoir et l’espérance, le courage, la croyance en la chance, valeurs communément véhiculées par l’aubépine, la réticence face au changement peut s’expliquer par la crainte et l’appréhension. D’ailleurs, c’est sans hasard qu’on peut considérer le mot Huathe lui-même, provenant du vieil irlandais uath, qui signifie « peur », « frayeur ». A l’impossible nul n’est tenu, dit-on proverbialement parfois. Mais l’ogham de transition qu’est Huathe invite à s’interroger sur le bien-fondé de cet adage : la nymphe saurait-elle qu’elle deviendrait imago, la chenille le papillon, la jeune fille la femme, si l’on n’abandonnait une forme usagée, dans l’attente de sa remplaçante ? Mue après mue, le papillon, qui n’est pas autre chose qu’une fée déguisée, peut nous l’enseigner.

Le légendaire chrétien, une fois de plus, fit ses choux gras de l’aubépine. Il est dit que l’un de ceux qui auraient procédé à l’ensevelissement du Christ parvint en Angleterre en 63 après J.-C., dans le Somerset, à Glastonbury pour être exact (généralement, cette légende occulte, étouffe même, le désir qu’on a eu de voir dans l’épine blanche les rameaux qui formèrent la couronne christique de la passion). Cet homme, c’est Joseph d’Arimathie. Plantant son bâton en terre, il en jaillit une aubépine superbe et notre homme prit la décision de construire la première église d’Angleterre à proximité. Connue sous le nom d’aubépine miraculeuse de Weary-all Hill, elle a comme pouvoir de fleurir chaque année, la veille du jour de naissance du Christ. Pendant des siècles, une tradition consistait à offrir au roi d’Angleterre un rameau de cette aubépine. Elle subit un coup d’arrêt à la mort de Charles Ier. Au XVII ème siècle (1649), alors même qu’on tranche la tête de ce roi, l’aubépine est abattue sous les coups de Cromwell. Aujourd’hui, ce lieu est marqué d’une pierre ; des rejets de l’aubépine originelle subsisteraient, ce qui ferait d’elle un arbre presque bi-millénaire… La légende s’arrête là. Cette aubépine est, en réalité, une variété dite biflora connue que depuis 1562 et présentant deux floraisons dans l’année : la première au mois de mai, comme toutes les aubépines, la seconde en hiver (si seulement l’hiver est doux, or l’Angleterre subira le Petit âge glaciaire du XIV ème au XIX ème siècle : autant dire que cette aubépine « miraculeuse » n’a pas dû fleurir souvent en hiver…). Quoi qu’il en soit, bien avant la soi-disant arrivée de Joseph d’Arimathie en Angleterre, les Celtes rendaient déjà un culte à cet arbuste sacré. Mais l’implantation progressive du christianisme a fait que l’aubépine fut rapidement consacrée à saint Patrick en Irlande (V ème siècle après J.-C.) et à saint Maudez, un missionnaire qui fonda un monastère sur l’île de Bréhat (VI ème siècle après J.-C.). Dans les Côtes-d’Armor, dans la commune de Lanmodez, se trouve une aubépine qui « saigne », près d’un rocher connu sous le nom de Kador sant Vode (chaise de saint Maudez). Aubépine « miraculeuse » elle aussi, elle rappelle que d’aucuns ont vu dans la couronne d’épines du Christ des rameaux d’aubépine, sans oublier la blancheur virginale de ses fleurs associées à la Vierge Marie.

Hôte des campagnes, l’aubépine affectionne l’orée des forêts où elle semble monter la garde, tant en direction des lieux découverts (garrigue, lande à genêts, pelouse sèche et rocailleuse, marne grise, fourré à buis) que couverts où, alors, on la voit s’acoquiner à de grands feuillus (aulnes, peupliers, frênes) ou à des résineux (pins). Mais c’est sans doute aucun à la haie qu’elle est, avec l’épine noire, la plus attachée, cette même haie encore bien incomprise et dont Émile Cardot écrivait en 1907 qu’il ne fallait point médire d’elle parce qu’elle est capable de former d’excellentes clôtures, sans compter que ces arbustes tels qu’aubépines, coudriers, genévriers, formant ce que l’on appelle le mort-bois, sont des espèces végétales d’avant-garde qui préparent le terrain à d’autres aux statures plus imposantes : les arbres. Ce ne sont là que deux raisons prouvant l’excellence de la haie, il en existe bien d’autres, nous en avons abordées un certain nombre ci-dessus, mais il est vrai que la haie en tant que tel mériterait bien un article rien qu’à elle.
Bel arbuste au bois dur, l’aubépine est peinte de gris clair étant jeune, puis, prenant de l’âge, elle brunit et rougit, se crevasse de plus en plus. Lobées par trois à sept, les feuilles coriacées de vert luisant de l’aubépine sont découpées de profondes échancrures. Elles sont portées par de brefs pétioles qui côtoient des épines qui ne sont pas si nombreuses que cela : parfois, on lit, dans tel ouvrage, que l’aubépine est bardée d’épines ; or, être bardé suggère l’abondance, ce qui n’est pas le cas de l’aubépine au seul point de vue de ses épines qui, pour reprendre le bon mot d’Anne Osmont, ne sont pas si terribles. Tout au contraire de ses fleurs que le printemps lui voit fort nombreuses : ses fragiles bouquets de fleurs blanches à blanc crème, composées de cinq pétales, éclosent au printemps, plus tardivement que celles du prunellier, et paraissent parfois rosâtres en raison de la présence de nombreuses étamines rouges à rose vif au cœur de chaque fleur (parfois, les inflorescences sont intégralement roses : il s’agit là d’un cultivar à destination ornementale). Et toutes ces fleurs donnent des fruits, en l’occurrence des drupes dont la forme, qu’elle soit globuleuse ou ovoïde, n’excède pas un centimètre de diamètre. Verdacées, puis carminées de pourpre, elles atteignent le summum de leur maturité à la presque fin du mois d’août. Ce fruit, la cenelle, on le dit ingrédient du garde-manger de la haie ; comme je me suis un peu élevé à propos du même statut présupposément accolé à la prunelle, nous n’irons pas plus loin dans le recueil des informations de préférence aviaire. Non, parce que, des fois, on en voit un – pas d’oiseau, mais de plumitif – qui raconte une énormité reprise pas tous ses coreligionnaires qui ne prennent même pas la peine d’aller voir in situ de quoi il retourne exactement.

L’aubépine en phytothérapie

Il y a une quinzaine de jours, j’ai dit que l’aubépine s’était taillée une carrière thérapeutique autrement plus médiatisée que celle du prunellier, lequel donnait l’impression très nette de rester cantonné aux portes d’un monde rural et empirique. Même si l’aubépine a tardé à sortir du fourré de la haie, il est vrai que, comme nous l’avons vu plus haut, elle n’a pas laissé seulement insensibles les poètes et autres gens de lettres (Marcel Proust, Georges Sand, Clément Marot…), mais également les thérapeutes, bien que, pour des raisons tout à fait anecdotiques, et fort différentes de ce pourquoi l’on considère aujourd’hui l’aubépine, c’est-à-dire comme partie intégrante de ces grandes plantes médicinales que l’on se doit de prendre en compte à leur juste valeur. Il y a un siècle, voire un peu plus, l’aubépine en était au même point que l’est encore le houx aujourd’hui : peu usitée, on n’avait pas encore percé tous les mystères qui l’entouraient, en tous les cas pas celui qui, depuis lors révélé, consiste à avoir fait de l’aubépine une plante composant le cortège des plantes à visée cardiaque (même si Leclerc avait alerté dans ce sens, isolément il est vrai, en toute fin de XIX ème siècle). L’aubépine, médicament du cœur, qui d’autre peut s’en vanter ? Passons en revue quelques plantes cardiotoniques. Qu’avons-nous ? La scille, le laurier-rose, le muguet, le genêt à balai, la gratiole, le nénuphar, l’épine-vinette, la digitale pourpre, etc. Sans aucunement renier l’utilité de toutes ces plantes, remarquons que bien d’entre elles sont d’un usage fort délicat, tandis que l’aubépine, ne contenant ni alcaloïde ni saponine, est parfaitement exempte de toxicité. Peut-être que l’odeur peu agréable des fleurs d’aubépine, davantage marquée par temps chaud (on dit alors que ce parfum devient nauséabond), n’a pas encouragé leur emploi en thérapeutique, bien qu’elles aient été, nous l’avons souligné, autrefois employées, mais à la même hauteur qu’écorce et baies. Cette odeur est due, en partie, à une essence aromatique et à cette substance qu’on appelle triméthylamine, disparaissant néanmoins lors de la dessiccation des fleurs (on croise la triméthylamine dans diverses autres plantes : le fenugrec, le sorbier des oiseaux, la mercuriale, l’arnica, ainsi que cette fameuse vulvaire, etc.). De même que dans les fleurs, on trouve dans feuilles et baies, des acides triterpéniques, des acides phénols, des proanthocyanidols. Dans les feuilles surtout résident plusieurs flavonoïdes (quercétine, rutine, etc.) ainsi que des corps mucilagineux. Dans l’écorce, assez rarement utilisée, on y croise du tanin bien sûr, mais également des substances amères (crataegine, oxyacanthine). Dans les fruits, il y a aussi un peu de tanin, des sucres (dont du glucose), de l’amidon, de la pectine, ainsi que de la vitamine C.
Toutes ces fractions végétales mériteraient d’être bien davantage prises en compte d’un point de vue de leur composition biochimique.

Propriétés thérapeutiques

  • Cardiotonique légère, régulatrice du rythme cardiaque, diminue les rythmes trop rapides, « atténue efficacement la perception exagérée des battements cardiaques […] lorsque aucune maladie du cœur n’a pu être décelée par ailleurs » (8), hypertensive, hypotensive par vasodilatation, sédative cardiaque douce, facilite l’oxygénation cérébrale, anticoagulante (?)
  • Sédative du système nerveux central, hypnotique légère, antispasmodique
  • Fébrifuge (écorce)
  • Astringente (baie, écorce), antidiarrhéique (baie)
  • Diurétique légère (baie, fleur), dissolvante des lithiases (?)

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère cardiovasculaire et circulatoire : insuffisance cardiaque modérée, arythmie, tachycardie, palpitations, constriction douloureuse dans la région cardiaque, dégénérescence du myocarde et des vaisseaux sanguins, artériosclérose, angor, spasmes vasculaires, hypertension, hypotension, mauvaise circulation du sang
  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : dyspepsie, diarrhée, dysenterie, lithiase biliaire (?)
  • Troubles de la sphère respiratoire (voies respiratoires supérieures) : angine, angine simple, maux de gorge, enrouement
  • Troubles locomoteurs : arthrite, rhumatismes
  • Troubles de la sphère vésico-rénale : lithiase urinaire (?), albuminurie
  • Troubles liés à la ménopause : bouffées de chaleur congestives, insomnie, irritabilité, vertige, bourdonnements d’oreilles
  • Troubles de la mémoire
  • Surmenage, fatigue physique, psychasthénie

Propriétés et usages psycho-émotionnels

L’aubépine est aussi – comment s’en étonner ? – un régulateur émotionnel d’une grande efficacité, intervenant dans nombre de troubles, tant chez l’enfant que chez l’adulte : insomnie d’origine nerveuse et autres troubles du sommeil, nervosité, anxiété, crise d’angoisse, irritabilité, peur et appréhension, séparation (et angoisse de séparation tant physique que psychique), deuil, émotivité (et émotivité excessive) chez l’artérioscléreux, le dyspeptique, l’enfant et l’adolescent, agitation, colère, insubordination, tendance aux tics.
C’est une médication très précieuse qu’on peut adresser aux « jeunes gens traversant une crise sentimentale » jusqu’aux « vieillards au cœur fatigué » ; ce sont peut-être les mêmes, à des décennies d’intervalle ; l’on ne se méfie jamais assez, je pense, des peines de cœur et de leur incidence sur l’organisme… Comment ne pas imaginer – si l’on considère que le psychisme recouvre le physique et l’embrasse dans une symbiose osmotique – qu’un cœur écrasé de peines successives finira, un jour ou l’autre, par imploser. J’ai souvenir d’un médecin cardiologue à la retraite dont l’épouse est décédée d’une crise cardiaque entre ses bras sans qu’il ne puisse rien faire pour la sauver. Triste ironie de l’existence… L’aubépine, si jamais l’on s’y prend à temps, permettrait d’ôter du cœur les épines qui s’y fichent l’une après l’autre si on les laisse faire, faisant ressembler, à la longue, ce pauvre cœur malmené à une poupée misérable que l’on écorche de longues aiguilles à la manière des envoûteurs. D’ailleurs, à ce titre, l’ai récemment lu que « ses noyaux pulvérisés et appliqués en bouillie font sortir les épines et les points de flèches » (9). Cœur, flèche. Cela ne vous évoque-t-il pas une divinité ailée et généralement grassouillette ?

Si l’on peut associer l’aubépine à l’une des quelconques planètes qui régentent les signes zodiacaux, on lui voit une accointance avec Uranus et le Verseau, mais elle demeure un des grands remèdes de ceux qui sont nés sous l’influence du Soleil. Ce petit arbre est réputé, comme nous l’avons dit, pour son action sur le cœur, mais il est également un remède agissant sur la colère, la nervosité excessive, etc. Ainsi, agir sur la sphère psychique en évacuant l’irritabilité et l’anxiété permet-il de régulariser un cœur souvent perturbé et assailli par des émotions particulièrement appuyées chez les natifs du Lion. C’est pour cela qu’on peut apprendre avec utilité que l’élixir de fleurs d’aubépine est bien adapté au chakra du cœur (il s’agit d’un élixir conçu selon la méthode du docteur Edward Bach ; étonnamment, le médecin anglais n’a fait figurer ni l’aubépine, ni le prunellier d’ailleurs, parmi ses 38 quintessences florales). Au chakra du cœur, donc, ainsi qu’aux peines que, généralement, il encourt. Voici, en substance, dans quels cas employer cet élixir : incapacité à aimer, incapacité à manifester son amour par peur du rejet et de l’échec, indifférence amoureuse, manque de générosité, égoïsme, repli sur soi, déceptions amoureuses plus ou moins récurrentes, sentiment de solitude, relations amicales qui se dérobent…

Modes d’emploi

  • Infusion des fleurs seules ou des rameaux fleuris.
  • Décoction de baies séchées au four.
  • Décoction d’écorce.
  • Macération vineuse de fleurs et/ou de feuilles.
  • Teinture-mère.
  • Teinture alcoolique à laquelle le docteur Leclerc appliquait une mention spéciale, expliquant qu’aux infusions, poudres, extraits mous et fluides, il « préfère la teinture alcoolique » à « ces préparations peu actives et infidèles » (10).
  • Gélule de poudre cryobroyée.
  • Extrait fluide.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Récolte : les fleurs au printemps (avril, mai, voire juin) ; l’important étant de les cueillir encore à l’état de boutons (car même après récolte, elles poursuivent leur éclosion), tout en faisant attention de ne pas briser les jeunes pousses foliaires, « et en ne revenant qu’un an sur deux sur la même branche. Il s’agit d’une récolte fragile, très sensible à l’échauffement. Vous devez l’apporter le plus rapidement possible au séchoir », explique Thierry Thévenin (11), c’est-à-dire un lieu bien ventilé, situé à l’ombre, dans lequel opérer promptement la dessiccation des fleurs qu’on disposera en couches légères et que l’on retournera avec délicatesse durant l’opération. Cela exclue donc les récoltes lointaines et mal avisées. Les baies se cueillent à l’automne, dès le mois de septembre, jusqu’en octobre. Par la suite, elles ont tendance à sécher un peu et à être moins manipulables. La jeune écorce attendra la fin de l’hiver, en février, pour être découpée avant la montée de sève. Prenez garde au stockage, tant des fleurs que des baies, puisqu’elles sont les unes et les autres la convoitise des mites alimentaires.
  • Toxicité : nous l’avons compris, l’aubépine n’en possède pas, ne s’accumulant pas dans l’organisme et ne provoquant aucun phénomène d’accoutumance. C’est pour ces raisons qu’on peut en envisager un usage au long cours, ce qui, de toute façon, est bien préférable dès lors qu’on souhaite s’en remettre à l’aubépine, dont il faudra cependant se méfier de la teinture alcoolique, comme le signalait le docteur Leclerc. En ce cas, on évitera des doses supérieures à cent gouttes par jour, sans quoi l’on peut voir apparaître un ralentissement du pouls et des phénomènes de somnolence (c’est-à-dire une sédation exagérée en somme). Contrairement à cette héroïque qu’est la digitale pourpre, l’aubépine est parfaitement adaptée aux personnes qui sont sensibles à la digitaline ou à d’autres cardiotoniques de synthèse.
  • Alimentation : c’est vite dit, mais ne faisons pas les fines gueules, puisque les jeunes pousses possèdent une étonnante saveur de noix ou de noisette. On peut les incorporer en petite quantité à une salade, voire même les cuire paraît-il (je n’ai jamais tenté cette expérience : rendez-vous au printemps prochain). Quant à la cenelle, ce fruit dont l’aubépine est généralement prodigue, on est loin des qualités gustatives d’autres petits fruits sauvages. Farineuse – je dirais qu’elle emboque comme un étouffe-chrétien qu’elle est – il est pourtant possible de l’agrémenter, en raison de son goût pratiquement absent. Certains sont même arrivés à en confectionner des purées, ainsi qu’une espèce de farine à bouillir (sauce, confiture, compote) et à cuire sous forme de galettes et de biscuits. En élaborer des boissons fermentées comme des ratafias est également possible.
  • Autres espèces : en France, on trouve une autre aubépine dont les fleurs et surtout les feuilles sont bien différentes : Crataegus monogyna ou aubépine à un seul noyau (les fleurs ne comportent qu’un seul ovaire, d’où le monogyna). On rencontre aussi l’azerolier ou aubépine azerolier (Crataegus azarolus), espèce méridionale installée dans le Midi de la France et dont il existe plusieurs cultivars (azerolier à feuilles de poirier, azerolier à feuilles de tanaisie, azerolier écarlate…) qui forment des fruits bien plus gros que la cenelle (2 à 4 cm), aux couleurs et aux saveurs différentes, réputés autrement que la baie d’aubépine pour leurs qualités gustatives, tant et si bien qu’on les trouve en vente sur quelques marchés en Italie par exemple.
  • Associations : l’aubépine peut tenir compagnie, surtout sur la question de la sédation du système nerveux central, à bien d’autres plantes avec lesquelles elle composera un joli bouquet : le coquelicot, le houblon, le lotier corniculé, la mélisse officinale, la valériane, la ballote fétide, la fleur d’oranger, la lavande fine…
  • Maladie : l’aubépine est sujette comme d’autres espèces de Rosacées à ce que l’on appelle le « feu bactérien », très contagieux.
  • Autres emplois : les feuilles, comme ersatz de tabac ; l’arbuste comme porte-greffe, à l’instar du prunellier, pour accueillir les greffons d’autres fruitiers de la même famille ; le bois, en tournerie et en ébénisterie ; autrefois, pour la boulangerie, l’aubépine était fort appréciée, car son bois, qui brûle très longtemps, libère une grande quantité de chaleur tout en ne dégageant que peu de cendres.
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    1. Henri Leclerc, Précis de phytothérapie, p. 195.
    2. Robert Graves, Les mythes celtes. La Déesse blanche, p. 200.
    3. Julie Conton, L’ogham celtique, p. 100.
    4. Anne Osmont, Plantes médicinales et magiques, p. 146.
    5. Ibidem, p. 147.
    6. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 130.
    7. Julie Conton, L’ogham celtique, p. 102.
    8. Jean-Marie Pelt, Les vertus des plantes, pp. 153-154.
    9. Claudine Brelet, Médecines du monde, p. 338.
    10. Henri Leclerc, Précis de phytothérapie, p. 198.
    11. Thierry Thévenin, Les plantes sauvages. Connaître, cueillir et utiliser, p. 155.

© Books of Dante – 2019

Le lierre (Hedera helix)

Synonymes : herbe aux dents, herbe à cors, herbe à cautère, herbe de la Saint-Jean, lierre des poètes, lierre commun, lierre en arbre, bourreau des arbres.

Observateurs, les anciens Grecs employaient au moins deux noms différents pour distinguer helix de kissos : c’est essentiellement par la forme des feuilles de ces deux lierres qu’on pouvait nettement les séparer. Et à cela rien de bien difficile puisque le premier, helix donc, est celui qui porte des feuilles lobées, généralement par trois ou cinq, dont la forme globale suggère plus ou moins une main stylisée, ce qui explique qu’on les dise palmatilobées. Le second, kissos, est représenté uniquement par une morphologie foliaire tout autre, puisqu’il porte des feuilles lancéolées dont l’extrémité s’achève par une pointe. Pour ajouter davantage de complexion, Dioscoride qui connaît vraisemblablement le lierre, indique que kissos est la manière dont les Grecs appellent généralement le lierre, et qu’aux Latins revient le mot hedera (1), ainsi que l’appelle le poète latin Virgile au premier siècle avant J.-C. Si l’on considère le chapitre 172 du deuxième livre de la Materia medica, il n’y a pas trop de doute au sujet de la plante qui y est abordée, bien que Dioscoride entre dans le détail, distinguant pas moins que trois lierres différents : l’helix, le lierre blanc et le lierre noir, précisant que ce dernier, ainsi nommé en raison de la couleur de ses fleurs (?), se fait aussi appeler dionysia, un mot important, à bien conserver en mémoire pour la suite de notre exposé, de même que cet autre-là : kissos.
Comme nous l’avons précédemment évoqué à travers l’article consacré à la vigne, le lierre est l’un des nombreux végétaux attributs d’Osiris, comme cela est confirmé par le nom grec qu’on lui a donné, c’est-à-dire chenosiris, signifiant « arbre d’Osiris ». Les Grecs, ayant beaucoup emprunté à cette grande nation civilisationnelle que fut l’Égypte antique, pourraient être abusivement accusés d’imitateurs si l’on considère une divinité comme Osiris au regard de cette autre, Dionysos, ayant intégré le panthéon grec sur le tard, après être passé par une nécessaire première étape d’archaïsme où, bien avant qu’on ne retienne que ce que l’on sait généralement de ce dieu, Dionysos était très simplement figuré par un poteau enguirlandé de lierre. De l’un à l’autre, on parle parfois d’emprunts bilatéraux. Mais de là à savoir exactement qui a commencé – chose qui selon toute vraisemblance a ardemment occupée les esprits pendant des lustres, cela n’est sans doute plus une question aussi primordiale que cela, puisque « des études récentes semblent confirmer que, ‘en ce qui concerne la vigne et le lierre, Osiris n’a probablement rien emprunté à Dionysos, ni Dionysos à Osiris ; les croyances se sont développées en Égypte et en Grèce sur un fond d’universaux de pensée’ » (2). Ce qui représente plus qu’une hypothèse – particulièrement étonnante et novatrice, en ce sens qu’elle n’est pas le reflet d’une opposition, mais rend compte d’un phénomène perceptible à travers l’étude du chamanisme, c’est-à-dire son caractère quasiment universel.
Sémélé, enceinte des œuvres de Zeus, porte Dionysos dans son ventre. La mythologie explique, en gros, que pour que l’enfant soit protégé de l’ardeur solaire du dieu du tonnerre, un lierre s’interposa entre la mère et l’enfant d’une part, Zeus d’autre part. Sémélé ayant péri à travers ce délicat exercice, il fallut en extraire l’enfant non parvenu à terme, lequel fut aussitôt cousu indemne dans la cuisse du dieu de l’Olympe, par lui-même ou par Hermès, cela est variable selon les versions (3). C’est à cet extrait du mythe que Dionysos doit son nom qui, littéralement, veut dire « né deux fois ». Cette relation au lierre, tout juste naissante, ne tarira pas. Cette plante, c’est indubitable, est bel et bien l’un des plus évidents attributs végétaux du dieu Dionysos. Et c’est ainsi que nous en revenons à ce kissos qui aurait été, dans un premier temps, le nom attribué au dieu par le lierre salvateur. Puis, par extension, Kissos, épithète de Dionysos, figura le dieu spécialement couronné de lierre, portant son thyrse lui-même orné du même végétal, bien après qu’enfant, il fut baigné dans la fontaine Kissusa, puis élevé sur le mont Helicon, toutes d’évidentes manifestations de la nature hédéracée de Dionysos. A la suite de quoi, de nombreuses anecdotes attestent de la capacité protectrice du lierre à travers les âges. Par exemple, ne croise-t-on pas des statuettes grecques remontant aux IV ème et III ème siècles avant J.-C., dont certaines, représentant une femme et un enfant, sont parées de feuilles de lierre, celles-là même qui sont aussi sculptées sur bon nombre de bâtiments grecs puis même romains. Récemment encore, on disait que les maisons aux murs recouverts de lierre étaient ainsi protégées des mauvais sorts, alors que, suspendu dans les étables, il évitait au lait des vaches de tourner. Ainsi, ce qui pourrait passer pour un ornement tout juste esthétique, n’en est pas forcément un. C’est ce qui va maintenant nous conduire à exposer la première valeur du lierre, que nous introduirons grâce à ce Romain d’origine grecque qu’était Plutarque : « Si Dionysos fut considéré comme un médecin hors pair, ce n’est pas seulement pour avoir découvert ce remède si puissant et en même temps si agréable qu’est le vin, mais aussi pour avoir mis en honneur le lierre en raison de son action particulièrement efficace contre le vin et enseigné aux bacchants à s’en faire une couronne pour moins souffrir des effets du vin, la fraîcheur du lierre éteignant le feu de l’ivresse. » Présenté ainsi, le lierre serait donc l’antidote de l’ivresse bacchique, ce que semble montrer Platon, exhibant un Alcibiade fin saoul, portant une couronne tressée de lierre et de violettes. Le lierre ôterait donc les maux de tête causés par le vin, ce qui n’est pas en soi une remarque isolée, puisque cette capacité oblitératrice transparaît chez certains auteurs antiques comme, par exemple, le médecin romain Serenus Sammonicus qui, officiant au III ème siècle de notre ère, donnait non seulement le lierre comme remède des maux de tête, mais affirmait aussi qu’il a toute l’aptitude pour calmer la frénésie et les embarras de tête (sans cependant nous dire si ce « mal aux cheveux » est d’origine alcoolique). Un siècle après lui, un médecin bordelais, Marcel l’Empirique, emploie le lierre pour des raisons similaires et dont le docteur Henri Leclerc nous offre un aperçu précis : « Parmi les merveilles que les Anciens ont dites du lierre, il n’est pas sans intérêt de rappeler le passage dans lequel Marcel l’Empirique vante, comme un remède tout puissant de la céphalagie, l’application sur le front et sur les tempes de son suc ou de ses feuilles » (4). Leclerc, qui a longuement étudié le lierre au début du XX ème siècle, s’est aperçu que c’est un modérateur très efficace des nerfs périphériques, d’où, peut-être, les couronnes de lierre portées par les ménades, qui les aidaient, nous apprend-on, à mieux tolérer les maux de tête liés à une consommation excessive de vin, ce qui n’était pas un moindre mal : rappelons dans quel état frénétique le délire dionysiaque jetait les ménades !
Nous nous arrêterions là si un passage du même Plutarque ne nous avait pas différemment alerté. Parlant encore du lierre, il fait l’aveu suivant : « Il renferme des esprits violents qui éveillent, excitent et produisent des transports suivis de convulsions. Bref, il inspire une ivresse sans vin, une sorte de possession à ceux qui ont une disposition naturelle à l’extase ». Allons bon ! On ne peut alors plus qualifier le lierre d’antidote de l’ivresse bacchique, à moins qu’il opère ainsi uniquement chez toutes les personnes qui ne possèdent pas cette « disposition naturelle à l’extase » signalée par Plutarque. Tout le monde est-il réceptif aux bons effets de la sauge divinatoire, pour prendre un exemple parmi tant d’autres ? Non, j’ai bien vu chez certaines personnes cette plante demeurer intégralement inopérante. C’est encore le même Plutarque qui ajoute que les prêtres de Zeus se devaient d’éviter la vigne pour n’en point subir l’ivresse. Mais, touchant le lierre, ils étaient immédiatement envahis par une forme de « fureur » sacrée, démence, allégresse sauvage dont il nous faudra reparler. Le lierre, toxique, est hallucinogène, avancent certains, d’où les violents effets enregistrés suite à son absorption, sans aller jusqu’à pointer du doigt une extase divine. Dioscoride signalait que « les ‘raisins’ du lierre noir pris en breuvage, ou le suc de ses feuilles, rendent le corps languissant, et troublent l’esprit, lorsqu’on en use en trop grande quantité » (5). Or il s’avère plutôt que le délire dionysiaque s’apparente davantage – d’après les descriptions qui en ont été données – à une intoxication par la jusquiame. C’est pourquoi, l’on peut légitimement s’interroger : le lierre, peut-il être, d’une manière ou d’une autre, l’agent de ce délire, sachant que, tout vraisemblablement, si le lierre procure des hallucinations, l’utilisation de cette plante pour ce but-ci, remonte, d’après Jacques Brosse, à une période bien antérieure à la culture de la vigne, et donc à l’usage sacré du vin ? Ce ne sont que des hypothèses que l’on avance : ainsi, Bernard Bertrand, qui explique que les Celtes auraient pu tirer parti de la force roborative des baies de lierre, qu’ils auraient incorporées – nul ne sait bien comment – à leur cervoise : « De ces bières primitives, on dit qu’elles auraient pu être des boissons magiques, capables de décupler la vaillance des guerriers qui affrontèrent César » (6). Pourquoi pas, bien qu’on puisse objecter qu’ils se sont loupés quelque part, vu le résultat final… Les armées qui utilisent des drogues, même de nos jours ça existe encore et ça n’a rien d’exceptionnel : considérons la seule méthamphétamine durant la Seconde Guerre mondiale, usitée aussi bien par les Américains, les Britanniques que les Allemands entre autres. Si jamais le lierre, préparé d’une mystérieuse manière et dans des conditions particulières, était capable de faire entrer dans une ivresse sans vin, bien peu se sont posés la question de savoir ce que pouvait bien être ce breuvage à base de lierre. C’est une interrogation qui a fait bien peu d’émules, hormis, peut-être, Robert Graves qui imagine une bière édulcorée au miel et additionnée d’extraits de lierre, ou bien une « bière de sapin, brassée à partir de la sève de l’épicéa et assaisonnée de lierre ; à moins qu’ils ne mâchassent des feuilles de lierre pour leur effet de drogue » (7). Tout ceci, qui n’est qu’hypothétique, reste cependant peu clair : on retiendra tout simplement, avant de passer à la suite, que le lierre éteint l’ivresse du vin mais en allume une autre qui lui est propre.
Venons-en maintenant à la seconde valeur du lierre. Revenons au plus près du thyrse de Dionysos, sorte de sceptre ou de bâton enrubanné de lierre et/ou de vigne. Ce thyrse ayant un rapport avec le dieu de la foudre, duquel Dionysos est re-né, il implique donc la révélation. Parce que le thyrse est l’image de la foudre, celle-ci « était l’arme victorieuse du dieu, et le tonnerre proclamait la volonté divine. Bacchus, couronné de lierre, était donc un dieu à la fois victorieux et prophétique » (8). Signalons que, avant même qu’Apollon ne s’installât à Delphes, lieu du célèbre oracle, Dionysos y était déjà présent : l’implication du lierre dans la mantique est donc déjà très ancienne. La capacité révélatrice du lierre et de la foudre n’est pas circonscrite qu’au seul monde grec, puisque nous voyons qu’en Lettonie, le nom du lierre (pehrkones) s’inspire de celui du dieu de la foudre, Pehrkon (ou Pehrkones), orthographes assez proches de ce qui se passe dans un pays limitrophe, la Lituanie : le lierre y est nommé perkunas, en relation toujours avec le nom qu’y prend le dieu fulgurant. Le lierre est aussi donnerebe – herbe du tonnerre – chez les anciens Germains, puisqu’il y est attribut de cette divinité de la foudre et du tonnerre qu’on appelle Donar (ou Thonar), un nom dans lequel résonnent autant le tonnerre que le lierre aux feuilles couleur de foudre.
L’intuition foudroyante découvre : si la vélation, en moyen français, indique que l’on place un voile sur quelque chose, la révélation le dévoile, le met à nu. D’ailleurs, qu’est donc une naissance sinon une révélation ? Est-ce à dire que Dionysos est, d’une certaine manière, un prophète ? Certes oui, nous l’avons signalé plus haut. Pour mieux l’expliciter, il faut, une fois encore, entremêler la vigne au lierre : autrefois, les portes des tavernes, taillées dans du chêne, étaient ornées de rameaux de lierre. On en suspendait aussi à l’entrée des cabarets. Aussi bien recroisons-nous Zeus le chêne et Dionysos le lierre à travers cette association végétale. Selon Angelo de Gubernatis, ce procédé avait pour but de « rendre le vin innocent », mais non pour autant ignorant si l’on prend connaissance de ce que le Florentin ajoute dans La mythologie des plantes : « Cet usage superstitieux devait avoir un autre motif. Le chêne est l’arbre de Zeus, le lierre aussi lui est cher : symbole de force, sans doute, et de génération, il aide peut-être aussi le buveur à dire la vérité, c’est-à-dire la prophétie » (9).
Le lierre aurait donc cette double fonction : supprimer la gueule de bois chez les initiés et diriger l’esprit aviné vers l’essentiel. Ne le cachons pas : les anciens Grecs crurent durant longtemps que le lierre pouvait aider à refréner les intoxications, réputation qui perdure en dehors même de la seule sphère grecque, puisque selon Serenus Sammonicus, le suc de lierre grimpant, administré à raison de quelques gouttes, suffit « pour conjurer les effets d’un breuvage empoisonné » (10). Le caractère semper virens du lierre n’est peut-être pas étranger à cet état de fait. Puisque celui-ci symbolise la force végétative, il représente également le cycle de la mort et de la vie, le mythe du retour éternellement recommencé. Ainsi, pourquoi ne serait-il pas à même de combattre l’ivresse du vin, tout en contenant lui-même des substances qui s’avèrent toxiques à hautes doses ? La vigne ouvrirait donc l’extase dionysiaque que le lierre se chargerait d’accompagner et de clôturer…
Le lierre, s’interposant entre Sémélé (= la Terre ; d’où provient le mot semelle…) et Zeus (l’ardeur céleste), ne pourrait-il pas être une métaphore de l’éclipse ? Ce qui ferait du lierre une essence lunaire, ce qui expliquerait sa versatilité. La capacité prophétique de celui qui l’absorbe, ne serait-elle pas, elle aussi, à mettre sur le compte de cette appartenance ? En tous les cas, il s’agit de transformation. Puisque sa feuille, lorsqu’elle est palmatilobée par cinq est placée sous la gouvernance de la Grande Déesse (de même que les feuilles de figuier, de platane, etc.). Avec les âges et les expériences, elle se métamorphose en forme de lance, dont l’extrémité, pointue, est dirigée vers le haut. Et ce lierre-ci, élevé, dit de haut vent, est seul à porter des fleurs marquées par le nombre 5 (elles comportent un calice à cinq dents, une corolle à cinq pétales et cinq étamines). Le 5, qui s’exprime tant dans les parties hautes du lierre que dans ses parties basses, dessine une trajectoire de révélation et d’augmentation, partant du 5 terrestre, émanation de la Terre-Mère, au 5 céleste, supraphysique et intimement lié à une divinité ouranienne comme Zeus, et, par extension, à Dionysos. (Le lierre aux feuilles lobées étant stérile, l’autre fertile – puisque seul à porter des fleurs –, on semble ici sous-entendre une primauté du principe solaire, mâle, Yang, au dépend de son opposé et néanmoins complémentaire, chose typique de cette société grecque qui refoulait les grandes déesses archaïques et primordiales, et qui les cantonnaient à des rôles plus que mineurs.)
Bien d’autres sens symboliques sont associés au lierre. Parce qu’on a longtemps cru qu’il parvenait à étouffer l’arbre hôte lui servant de support, on a dit du lierre qu’il était non seulement un parasite, mais aussi une espèce envahissante, un profiteur, un crampon en somme. Pourtant, comme s’il s’agissait là d’une preuve à l’appui, de crampons, il en dispose : il s’agit de petites radicelles atrophiées qui ponctuent de place en place les tiges rameuses et sarmenteuses du lierre, et dont la principale fonction est de lui permettre d’agripper le support sur lequel il grimpe et de s’y maintenir aussi sûrement qu’à une solide prise d’escalade. Ce en quoi le nom latin du lierre, qu’on a conservé jusqu’à aujourd’hui, c’est-à-dire hedera, outre qu’il semble parent du mot celte qui désigne la corde, hedra, nous renseigne encore davantage sur la qualité attachante du lierre puisque hedera provient du verbe latin haereare, qui signifie « être attaché, fixé ». Ces crampons, qui d’ailleurs se développent même sur des lierres libres et non grimpants, ne sont pas des suçoirs qui aideraient la plante à puiser dans les réserves nutritives de l’hôte ainsi vampirisé, sans compter que les supports qu’affectionne le lierre et qui lui permettent ses reptations verticales ne sont pas toujours d’autres végétaux, puisque un rocher, un poteau, le mur d’une maison, peuvent parfaitement bien lui convenir et satisfaire le désir d’élévation de ce monte-en-l’air. Parce qu’il embrasse son support, on a dit du lierre qu’il évoque on ne peut mieux les liens amicaux et amoureux. Le lierre est attachement : ne dit-on pas, selon une formule qui rappelle beaucoup une devise héraldique, qu’il meurt ou qu’il s’attache ? Également, il représente « l’éternelle constance du désir de fidélité ». C’est ce que suggère pour beaucoup l’ogham du lierre, Gort (ᚌ), qui signale qu’au-delà même de cette fidélité, tant en amour qu’en amitié, est bien présente, dans le lierre même, la question de la loyauté, ce qui fit affirmer que le lierre était idéalement chevaleresque pour cette raison. Mais il est aussi enlacement et, partant, sensualité. Contrairement au houx martien, le lierre, tout en courbes et circonvolutions, est typiquement féminin. De par ses attitudes serpentiformes, cette plante femelle évoque, au-delà de la seule sensualité, la sexualité qui perdure, tout emplie de cette viridité qui fait la force puissante du lierre en toute saison. Bien que non maternel, le lierre est une plante qui entretient des rapports évidents avec les rites nuptiaux. Par exemple, en Grèce antique, les couronnes nuptiales des jeunes mariés étaient constituées de rameaux de lierre, tandis qu’en Europe, « une fille qui mettait une feuille de lierre dans son corsage [nda : c’est-à-dire à l’emplacement même du cœur] devait rencontrer son futur époux » en rêve (11). Le domaine amoureux peut parfois faire tendre le lierre vers des aspects plus sombres, comme en atteste la pratique qui consistait à jeter du lierre sur les cercueils des jeunes filles mortes vierges, en souvenir d’éternelle indéfectibilité peut-être… Si le lierre est plante d’amour, c’est parce qu’on a cru trop longtemps qu’il desséchait l’arbre auquel il grimpe, aussi sûrement que le cœur qu’assaille l’amour. Mais quel est ce genre d’amour qui assèche autant ? Est-ce bien, au reste, de l’amour ? L’amour n’est-il pas censé augmenter plutôt que réduire ? Même s’il déborde, il peut parfois lorgner du côté de la concupiscence, et devenir cet incendie qui éteint et dessèche tout…
Par delà ces quelques données plutôt sinistres, il importe de savoir que le lierre était employé par les Celtes en magie des liens, autrement dit en magie liante, plus particulièrement dans le domaine amoureux, de même qu’en Chine où l’emploi du lierre en tel cas permettait d’attacher une femme à son mari. Souvenons-nous que le lierre liant provient, à travers même son nom latin hedera, de ce verbe haereare qui représente l’idée de fixer, de lier, d’arrêter, de paralyser même. C’est pourquoi le lierre Gort peut être placé en rapport avec le dieu gaulois de la parole, de l’éloquence et du verbe magique, Ogmios, que l’on retrouve en Irlande sous une forme à peine altérée : Ogma (ou Ogme), un dieu que l’on crédite, à juste titre, de la création de l’ogham, cet alphabet si particulier constitué de petites branches de différentes espèces végétales et gravées chacune d’un symbole. « De la même racine vient haeresco, ere : ‘s’attacher, s’arrêter’ ainsi que haesito, are, ‘être embarrassé, s’arrêter, hésiter’, d’où provient le verbe français hésiter » (12). L’ogham Gort peut donc être le signe de la nécessité d’une transformation, de la recherche et de la quête spirituelle aussi : ne faut-il pas traverser les rigueurs de l’hiver avant de pouvoir observer de plus près les sphériques baies noirâtres du lierre ? Ne dirait-on pas de petites urnes coiffées d’un couvercle scellé en cinq points, à partir desquels – pourquoi pas ? – l’on peut parfaitement envisager de tracer un sceau, celui-là même qui, sans doute, dissimule un secret au profane ? Pourquoi ne pas y voir une aide inespérée pour cet homme qui, tout sapiens qu’il soit, forcément doute ? « N’es-tu pas trop éloigné de la Nature pour ne plus savoir que douter ? », interroge Gort le lierre, qui intime aussi de procéder à un effort de stabilisation, voire même de renoncement, histoire de faire le point et de réfléchir, avant même d’opter, parmi une foultitude de choix, pour celui qui sera le meilleur pour soi, en ce moment T qui l’exige.
Ensuite, et pour achever ce long inventaire, la persistance du feuillage du lierre mènera à le considérer comme un symbole de la vie au cœur de l’hiver, à l’instar du gui et du houx. Il représente donc la constance et la persévérance, et c’est tout naturellement pour ces raisons précises qu’on le retrouve chez les Celtes lors de Jul, qui célèbre le solstice d’hiver, en particulier à travers la figure du Dagda dont le chaudron d’immortalité et de résurrection est empli d’inépuisable et de perpétualité.

D’un point de vue médicinal, la lecture de l’assez long développement qu’accorde Dioscoride aux différents lierres qu’il a recensés, permet d’établir un profil intéressant de ce à quoi les anciens destinaient cette plante âcre et astringente, qualifiée de remède de la dysenterie, des affections de la rate, des affections cutanées (brûlures, ulcères de diverses natures, érysipèle), etc. On lui voit jouer un rôle non négligeable au niveau de la sphère gynécologique, sur laquelle le lierre serait emménagogue. Également remède dentaire et auriculaire, Dioscoride fait aussi la mention de la vertu pédiculicide de la gomme de lierre.
Au Moyen-Âge, le lierre semble être encore bien davantage usité. Par exemple, Hildegarde, qui distingue cette petite plante appartenant à la famille des Lamiacées et que l’on appelle lierre terrestre (Gunderebe) du lierre grimpant (Ebich), explique, au sujet du second, une action positive sur la jaunisse, les maladies de la rate, les crachements de sang, les troubles gynécologiques tels que l’aménorrhée et la dysménorrhée. On emploie tant les feuilles que leur suc, ainsi que les racines et les graines contenues dans les baies. Hildegarde apporte aussi une information qui mérite d’être retenue : elle laisse entendre qu’elle faisait usage du lierre pour les mêmes raisons qu’en firent les antiques ménades : elle préconisait le lierre en cas de « perte de raison », ce qui ne semble en aucun cas être une mention isolée, puisque, par ailleurs, au cœur même de la littérature médicale propre au Moyen-Âge, on remarque assez souvent la relation du lierre avec la tête (maux de tête, migraine, « frénésie », surdité, troubles de la vue…), et dans une plus large mesure un emploi du lierre pour des troubles très divers, ce qui a dû occasionner l’élaboration de recettes pas moins variées, plus ou moins efficaces, comme nous allons maintenant pouvoir le constater. Dans l’ensemble, on connaît du lierre bien davantage d’usages populaires que strictement scientifiques. Dans les campagnes, on emploie souvent les feuilles et leur suc. Des cataplasmes de feuilles étaient appliqués sur les plaies, les brûlures, les ulcères, les abcès, en cas de mauvaise circulation sanguine. Dans le Loiret, on faisait macérer des feuilles de lierre broyées dans du vinaigre durant neuf jours : cela formait un excellent remède contre les cors. On utilisait encore le lierre à travers des modes opératoires très surprenants : en médecine vétérinaire, on mâchait des feuilles de lierre et on crachait la bouillie obtenue dans les yeux des chevaux souffrant de maladies oculaires. En Anjou, on confectionnait des sacs bourrés de feuilles de lierre pour y dormir. Cela avait, dit-on, de bons résultats contre les rhumatismes. Enfin, l’une des pratiques les plus étonnantes est sans doute celle-ci : en Gironde, on creusait dans le tronc d’un vieux lierre un creux en forme de gobelet dans lequel on versait du vin pour l’y faire macérer. Ce vin acquérait par la suite des propriétés anticoquelucheuses exceptionnelles. Tous ces procédés peuvent encore nous surprendre et nous paraître farfelus. Il n’empêche que, dans le fond, ils trouvent tous des justifications car, comme nous le verrons un peu plus loin, le lierre est actif contre toutes les affections ci-avant abordées. Mais, avant d’y parvenir, un peu de botanique !

A propos du lierre, on a dit qu’il s’agissait d’un arbuste en raison d’une forme parfois buissonnante, mais, en réalité, le lierre fait partie des quelques rares lianes européennes avec le chèvrefeuille, le houblon, la clématite et la bryone. Cette liane peut facilement atteindre une trentaine de mètres de longueur (davantage encore : 50 m ? 100 m ?), chose que sa longévité peut tout à fait lui permettre d’acquérir : 400 ans, parfois plus (un demi millénaire, voire un millénaire en Italie), même s’il est difficile de déterminer l’âge du lierre puisque son bois ne forme pas de « cernes » permettant de décompter ses années. Les supports environnants – selon qu’ils sont présents ou pas à proximité d’un lierre – font qu’il sera rampant ou grimpant. L’horizontalité et la verticalité semblent avoir un rôle prépondérant sur la forme des feuilles du lierre. En effet, on distingue deux types de feuillages : des feuilles lobées portées par des rameaux stériles, et des feuilles non lobées, en forme de fer de lance, portées par des rameaux fertiles. Le seul critère distinctif au sujet de l’âge du lierre, cela reste encore ses feuilles. Bien que dans les deux cas elles sont longuement pétiolées, de couleur vert foncé, coriaces et persistantes, il s’avère que seuls les lierres de la seconde catégorie, dit lierre de plein vent (ou de haut vent), portent des ombelles de petites fleurs parfumées, de couleur vert jaunâtre, longuement pédonculées et plus tard des baies, alors que les premiers, comme le lierre poussant en sous-bois, n’en produit pas. La floraison se déroule à l’automne, dès septembre, et offre, dans une période de disette, du pollen nombreux aux abeilles. Comme le pin, le lierre est extrêmement prolixe de son pollen, façon, sans doute encore, de marquer sa grande vitalité, viridité pourrions-nous même dire, tandis que la fructification, sous forme de grappes de baies globuleuses vertes, violettes puis noirâtres, achève ce curieux cycle végétatif.
Très fréquent, le lierre affectionne les sols riches, ombragés comme lumineux. Sur la question de sa répartition géographique, l’on rencontre l’erreur qui est faite parfois de l’imaginer totalement absent de la région méditerranéenne, ce qui est bien évidemment faux et fort regrettable, d’autant plus que c’est dans ces zones-là précisément (Italie, Espagne, Midi de la France) qu’on rencontre les plus gros spécimens de lierre. Dans le reste de l’Europe, il est présent à peu près partout, à l’exception de sa fraction la plus orientale, le lierre étant une plante surtout endémique à l’Europe occidentale : bien que peu frileux, supportant aisément les lieux froids et neigeux, le lierre est une espèce océanique, mais absolument pas continentale, encore moins montagnarde, ce qui explique qu’on ne le rencontre plus dès lors qu’on passe la barre des 1300 m d’altitude environ.
Comme nous l’avons dit, le lierre se trouve souvent dans le voisinage proche de l’homme, dont il escalade les murs des vieilles maisons, de ses ruines, ou de ses décombres. Hôte des talus, des haies et des lisières de forêt, on le trouve fréquemment associé tant à des essences à feuilles caduques (chêne, peuplier noir, hêtre, aulne…) qu’à des résineux (pin sylvestre, cèdre…).

Les deux formes foliaires du lierre : à limbe lancéolé et à limbe trilobé ou pentalobé.

Le lierre en phytothérapie

« L’action énergique de cette plante sur nos organes mérite l’attention des médecins praticiens ; des observations cliniques bien faites et déterminant avec précision ses propriétés, lui assigneraient indubitablement une place dans la matière médicale indigène » (13). Cette requête, émanant de Cazin, il est bien difficile d’affirmer qu’elle a été suivie d’effets plus ou moins immédiats. Les pourparlers houleux au sujet de sa soi-disant toxicité, le fait d’avoir été relégué pendant longtemps à la seule pharmacopée des campagnes, etc., sont autant de raisons qui n’ont très probablement pas aidé le lierre à entrer en faveur. On en connaît cependant un bon bout à propos de ses propriétés et usages thérapeutiques. En revanche, là où blesse le bât, c’est en ce qui concerne les données biochimiques : on a l’impression d’être restés figés au XIX ème siècle ou pas loin, tant cela n’a, semble-t-il pas, été rénové depuis des lustres. Et devoir dépoussiérer des données qu’on peut qualifier d’antiques n’a rien de bien valeureux ni réjouissant pour moi. Enfin, nous allons faire ce qui nous apparaît possible et nous en contenter, faute de mieux.
Nous nous attacherons essentiellement aux feuilles et aux baies dont la saveur « austère » a été dite amère et nauséeuse, ce que je puis confirmer : la manducation d’une feuille de lierre vous fait regretter la fadeur de la feuille-de-chêne ! Que contient donc le lierre si nous n’en considérons que ces deux seules fractions végétales que sont baies et feuilles ? Eh bien, nous pouvons avancer l’existence d’une substance bien connue, l’hédérine, une saponine qui, comme son nom l’indique, mousse dans l’eau chaude. Puis vient de la rutine, glycoside flavonique. Ajoutons-y des acides (hédérique, chlorogénique, formique, malique), de la pectine, du tanin, au moins une essence aromatique, un sucre (inositol), enfin d’assez mystérieuses substances comme le falcarinol (alcool gras du groupe des polyynes), une molécule proche des cétones, le falcarinone, enfin, un corps de nature phyto-œstrogénique dit-on.
Permettons-nous d’adjoindre à cela un supplément anecdotique : tenant en quelques données qui ne sont pas toujours partagées par la plupart des auteurs modernes (je n’en ai trouvé trace que chez Fournier et Cazin, et bien avant eux, Dioscoride) : il s’agit de la gomme de lierre ou autrement nommée gomme hédérée, qui découle, exsudant du tronc des très vieux lierres du midi de l’Europe et du nord de l’Afrique, et que Cazin décrit en ces termes : « Elle est noirâtre, en morceaux irréguliers ; composée de grumeaux ou fragments luisants, bruns-grisâtres ou rougeâtres foncés, non transparents, à cassure nette et brillante, se brisant sous la dent, sans saveur marquée, ne blanchissant pas la salive et ne s’y dissolvant pas, d’une odeur résineuse, brûlant en répandant une odeur d’encens » (14) fort agréable, au point que Cazin se proposait de la substituer, pour cette raison, à la myrrhe avec laquelle elle entretient plus qu’une analogie, substance elle-même fort variable au regard de son aspect, de son parfum et de sa composition. De même, la gomme de lierre peut être essentiellement de nature gommeuse, résineuse, ou plus communément les deux à la fois. Inutile de vous dire que les indices consistant à en expliciter la composition biochimique sont quasiment inexistants (s’il existe quelques données éparpillées au sujet de l’huile essentielle extraite des rameaux feuillés du lierre, essentiellement composée de sesquiterpènes et de monoterpènes, rien ne nous est dit au sujet de la composition de cette gomme de lierre).

Propriétés thérapeutiques

  • Antispasmodique de l’appareil respiratoire, expectorant
  • Dépuratif, sudorifique
  • Anti-inflammatoire, décongestionnant, antirhumatismal, antinévralgique, odontalgique
  • Hypotenseur, vasoconstricteur
  • Anti-infectieux : antifongique, antiparasitaire (pédiculicide)
  • Topique, résolutif, détersif, astringent
  • Hémolytique puissant
  • Fébrifuge
  • Cholagogue
  • Emménagogue, stoppe la sécrétion lactée (?)
  • Purgatif et vomitif (à hautes doses)

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère pulmonaire : bronchite chronique, catarrhe bronchique chronique, trachéite, laryngite, laryngite sévère, coqueluche, rhume
  • Refroidissement, sensibilité aux infections
  • Troubles locomoteurs : rhumatismes, goutte, névrite, névralgie (sciatique), lumbago
  • Affections cutanées : plaie, plaie de cicatrisation difficile, plaie gangreneuse, ulcère (atonique, de jambe, rebelle, sanieux, fongueux, variqueux), dartre, gerçure, engelure, crevasse, cor, durillon, abcès, vergetures, teigne, gale, poux, brûlure du premier et du deuxième degré, coup de soleil, piqûre d’insecte, pellicule, mycose du pied
  • Troubles circulatoires : hypertension, œdème circulatoire, mauvaise circulation sanguine, cellulalgie (congestion et vasodilatation ont pour conséquence l’apparition de la cellulite)
  • Troubles de la sphère gynécologique : règles insuffisantes, métrorragie, leucorrhée, engorgement des seins
  • Lithiase biliaire
  • Affections dentaires : douleur dentaire, carie
  • Soins capillaires : améliorer la santé du cuir chevelu, accentuer la couleur et les reflets des cheveux châtains et bruns

Modes d’emploi

Si l’on souhaite employer le lierre par voie interne, la teinture-mère reste tout de même l’option la meilleure. Cependant, sachons que d’autres modus operandi sont envisageables :

  • Infusion à froid de feuilles fraîches.
  • Décoction, décoction concentrée de feuilles fraîches (pour bain, lotion, etc. ; en usage externe).
  • Infusion de baies concassées.
  • Décoction de baies concassées.
  • Alcoolature de feuilles fraîches.
  • Macération acétique de feuilles fraîches.
  • Poudre de feuilles.
  • Poudre de baies.
  • Cataplasme de feuilles fraîches hachées liées par de la farine de lin.
  • Feuilles fraîches en application locale.
  • Macération huileuse de feuilles fraîches : pour cela, vous aurez besoin d’une bonne poignée de feuilles de lierre bien propres, séchées au torchon, puis grossièrement hachées, d’huile d’olive bio première pression à froid, et d’un bocal en verre muni de son couvercle. Placez le lierre bien tassé dans le bocal, couvrez d’huile. Fermez le bocal et laissez macérer le tout pendant quatre bonnes semaines au soleil. Prenez soin d’agiter régulièrement le mélange. Au bout du compte, passez-le à l’aide d’un filtre à café et recueillez l’huile que vous entreposerez dans un flacon de taille adaptée.
  • Variante : au lieu d’huile d’olive, la macération s’opère dans le saindoux, ce qui est tout à fait autre chose…
  • Enfin, pour les plus courageux et les plus hardis : on fait sécher modérément des feuilles de lierre à la bouche du four, en quantité suffisante pour pouvoir les déposer sur un drap dont on s’enveloppe par la suite.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Récolte : certains auteurs préconisent de cueillir les feuilles de lierre (sans préciser lesquelles : les lobées, les entières, des deux types ?) en toutes saisons du fait du caractère semper virens de la plante. Ainsi procédait Cazin. D’autres font observer qu’il est bon de se contenter des seules et uniques feuilles tendres ramassées à la fin de la période estivale (août-septembre). Quant aux baies, c’est aux premiers mois de l’année (janvier-mars) qu’on se livre à leur récolte.
  • Toxicité : celle du lierre fait débat depuis bien longtemps. Pour conforter l’opinion de Cazin qui n’utilise en aucune manière le mot « toxique » dans sa monographie, Bernard Bertrand rappelle que :
    – les abeilles butinent avec attrait le nectar d’excellente qualité des fleurs de lierre ;
    – le bétail (dont les chèvres) broutent les feuilles de lierre sans dommage pour lui ;
    – les oiseaux (grives, merles, mésanges, etc.) se repaissent des baies de lierre l’hiver venu.
    Mais voilà que Fournier se glisse entre les deux hommes et signale à l’attention que :
    – des baies mangées par des enfants ainsi qu’un usage excessif des feuilles par voie interne provoquèrent des empoisonnements mortels, et plus souvent des troubles variés dont voici la teneur : nausée, vomissements, lésion banale du tube digestif, diarrhée, excitation fébrile, troubles respiratoires et nerveux… ;
    – cette toxicité non fantasmée explique que les baies de lierre sont finalement peu consommées par les oiseaux : cela remet grandement en perspective la vision de « garde-manger de l’hiver » qu’on peut avoir associée au lierre, tout juste picoré à vrai dire, voire même boudé, ce qui n’est pas vraiment la même chose que d’affirmer à qui veut l’entendre que les oiseaux de passage font bombance avec le lierre : à eux-mêmes s’applique le célèbre proverbe : à défaut de grives, l’on mange des merles ! Un comble ! C’est donc en dernière ressource, selon Fournier, que les passereaux piquent du bec dans la baie d’ierre, tandis qu’un canari qui se taillerait une farandole de ses feuilles s’en ferait aussitôt un habit de deuil.
    Comment expliquer cette dissemblance d’avis sur la seule question de la toxicité avancée du lierre ? Est-elle à mettre sur le compte de la proportion d’hédérine, substance davantage présente dans les lierres méridionaux que ceux qui sont septentrionaux ? En tous les cas, pour reprendre le questionnement de Fournier à propos de la toxicité des baies de lierre : « est-elle partout égale ? » On peut se le demander. Mais comme elles ont été écartées de la pratique phytothérapeutique depuis un bon moment, on n’en sait pas davantage. Tandis que, concernant les feuilles, l’on sait maintenant qu’elles contiennent, à l’instar de la carotte et du ginseng, une substance dont on a croisé le nom plus haut : le falcarinol. Or celui-ci est susceptible d’occasionner des dermites de contact de nature allergique. Des irritations mécaniques sont aussi observées auprès des sujets prédisposés, dont la peau est sensible. Enfin, en interne, sachons aussi que l’infusion de feuilles de lierre, même légère, peut être agressive pour les muqueuses gastro-intestinales (ça l’est bien davantage à fortes doses ; rappelons aussi que les saponines du lierre sont détergentes). Il est donc nécessaire d’en faire un raisonnable usage, compte tenu que, au long cours, des cas de cirrhose hépatique peuvent survenir, ce qui pour un soi-disant antidote de l’ivresse par le vin, est tout de même mal venu.
  • On utilise depuis longtemps – Dioscoride le mentionnait déjà – l’usage tinctorial des feuilles et des baies de lierre pour foncer les cheveux ou faire conserver aux cheveux bruns leur noirceur. Quant aux feuilles seules, en lotion, elles ravivent les reflets des cheveux bruns et châtains, et raniment l’éclat des étoffes de soie noire.
  • Les feuilles de lierre contiennent, comme nous l’avons vu, des saponines, substances dont la principale caractéristique est de mousser au contact de l’eau chaude. Ainsi les feuilles de lierre, de même que la saponaire, offrent-elles une lessive pour le moins écologique.
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    1. C’est de ce premier terme que dérivera le mot lierre tel que nous le connaissons, non sans avoir subi de successives étapes – edre, iedre, etc. – de transformation. Par exemple, en vieux français, la plante est désignée par les mots ierre ou iere, ainsi qu’on le lit dans Le Roman de la Rose rédigé en langue d’oïl au XIII ème siècle. Mot débutant par une voyelle (ou un h aspiré dans sa forme hierre), il fallait nécessairement faire l’élision avec le pronom le, et obtenir, de fait, l’ierre. L’apostrophe ayant disparu, on a obtenu par agglutination un unique mot : lierre.
    2. Michèle Bilimoff, Les plantes, les hommes et les dieux, p. 56.
    3. De là découle l’expression « se croire sorti de la cuisse de Jupiter », ayant la même valeur d’équivalence avec « se croire premier moutardier du pape ». L’une comme l’autre désignent une personne imbue d’elle-même, prétentieuse, etc.
    4. Henri Leclerc, Précis de phytothérapie, p. 281.
    5. Dioscoride, Materia medica, Livre II, chapitre 172.
    6. Bernard Bertrand, L’herbier toxique, p. 132.
    7. Robert Graves, Les mythes celtes. La Déesse blanche, p. 211.
    8. Angelo de Gubernatis, La mythologie des plantes, Tome 2, p. 196.
    9. Ibidem.
    10. Serenus Sammonicus, Préceptes médicaux, p. 65.
    11. Jennifer Cole, Cérémonies autour des saisons, p. 100.
    12. Julie Conton, L’ogham celtique, p. 194.
    13. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p. 537.
    14. Ibidem, p. 536.

© Books of Dante – 2019