Le laiteron (Sonchus oleraceus)

Synonymes : laitron, laisseron, laisson, laiteron potager, laiteron maraîcher, laiteron des jardins, laiteron lisse, lait d’âne, laitue de lièvre, palais de lièvre, etc.

Dioscoride distinguait deux espèces de laiterons, ce qui nous rassure un peu sur la sagacité des Anciens (parfois, ces andouilles classaient une plante selon son soi-disant sexe, en mâle ou femelle, ou selon une différence qui tient à la taille (petite ou grande) ou à la couleur (noire ou blanche), alors qu’il s’agit le plus souvent de la même plante à deux stades de développement distincts). Disons-nous clairement – et acceptons-le tout net : ce qui est ancien, ça n’a pas forcément de la valeur. Quand Dioscoride dit qu’il existe une espèce de laiteron plus tendre que l’autre dite sauvage et épineuse (et donc, de facto, désignée comme asper, « âpre »), qui me dit qu’il a bien vu là, d’une part, le laiteron commun, alias Sonchus oleraceus et cet autre – espèce bien à part – qu’est le laiteron rude (Sonchus asper) ? La botanique était balbutiante à cette époque, fort éloignée de ce qu’elle est aujourd’hui ; nous dire que l’un de ces laiterons porte des feuilles qui forment comme des gaines autour d’une tige anguleuse ne peut nous convaincre, surtout quand le Grec d’Anazarbe nous apprend que la plante entière ainsi que sa racine bénéficient aux piqûres de scorpion. Mais il ne nous dit pas dans quelle mesure cet incident douloureux profite de l’emploi du laiteron : parce qu’il est rafraîchissant, il calmerait l’inflammation que la piqûre d’un scorpion ne manquerait pas de provoquer ? En tous les cas, cette vertu rafraîchissante s’exploite ailleurs : les feuilles « emplâtrées sur les estomacs et sur les inflammations leur donnent allégeance » (= les diminuent) (1). Même bu (sous sa forme de suc), le laiteron agit de l’intérieur, sur les « excoriations » (ulcérations) de l’estomac. Cependant, une chose curieuse, déjà rapportée par Dioscoride, et répétée par Pline, tient dans les quelques mots suivants : « Pline note que la tige bouillie donne du lait en abondance aux nourrices […] Dioscoride recommande d’en boire le suc pour obtenir le même effet » (2). Croyance qui se perpétuera longtemps au sein des campagnes : que cette plante qu’on imagine galactogène ait hérité son nom de celui du lait. Cela ne semble pas, cependant, remonter aussi loin, puisque chez les Grecs cette plante portait le nom de songchos (ou sogkos) et de sonchus chez les auteurs de langue latine, terminologie dont les botanistes plus modernes (Linné, en l’occurrence) se sont servis pour établir le nom scientifique du laiteron. Bref. Le laiteron, galactogène ? C’est bien évidemment suspect, de même que son aptitude à endiguer les inflammations anales et génitales chez la femme. Revenons sur terre. Non pas au niveau des pâquerettes, mais pas loin : Galien observe que le laiteron que l’on trouve par les champs, les jardins et les vignes, est comestible à l’état jeune, et met en garde au sujet de celui dont l’âge est trop avancé : il serait peu agréable au goût, ce qui se confirme aisément.

Plante annuelle (ou bisannuelle lorsque les conditions le permettent), le laiteron est très fréquent, de la plaine jusqu’en assez haute altitude (1700 m). Sa taille – et donc son allure – sont très variables selon le type de sols qu’occupe cette plante : par exemple, dans le voisinage des terres cultivées (comme souvenir d’un ancien temps durant lequel le laiteron faisait l’objet d’une culture vivrière, par exemple), le laiteron est généralement plus « gras » que dans les friches ou les décombres. Mais si on le trouve ailleurs encore (jardins, fossés, vignes, bordures de chemin et de route), c’est qu’il a de bonnes raisons d’y « venir ». On a remarqué que ce laiteron pouvait parfois devenir envahissant : il semble y avoir là confusion avec un autre laiteron, vivace celui-là, le laiteron rude.
Quant au laiteron commun, le caractérisent une racine en pivot, une forte tige creuse et sillonnée sur laquelle s’érigent, alternées, des feuilles dentelées largement embrassantes, piquantes, si peu, si légèrement, qu’il n’y a pas de quoi en faire un diable. Tout en haut de cette cathédrale végétale, se déploient des corymbes terminaux de capitules floraux formés de fleurons jaune d’or, qui donnent naissance à des akènes bruns – graines ovoïdes surmontées d’une aigrette – qui feront l’effort nécessaire, conjugué à celui du vent, pour aller voir ailleurs si j’y suis.

Le laiteron en phytothérapie

Je crois que les Anciens – Grecs et Romains – ont davantage dit, à eux seuls, des propriétés et usages du laiteron thérapeutique que l’ensemble de leurs successeurs en l’espace de 2000 ans. Et ça n’est pas la mention selon laquelle les propriétés du laiteron sont proches de celles du pissenlit qui y changeront grand-chose : si le laiteron avait été un succédané du pissenlit, ça se saurait, on écrirait – en lui consacrant des livres entiers – autant sur lui que sur son illustre cousin.
Qu’allons-nous bien pouvoir faire et dire de cette astéracée dégingandée qu’est le laiteron ? Tout d’abord, préciser que cette plante tire son nom du suc laiteux qui sourd de la plante à la moindre cassure qu’on occasionne à l’une de ses parties : ce latex (même origine lactée), bien qu’apparemment abondant, n’est pas suffisant pour faire du laiteron une source indigène de caoutchouc ! Il en contient à peine 2 %, c’est bien trop peu pour envisager une culture industrielle en grand (et, ai-je envie de dire, tant mieux). On y trouve aussi du mannitol, de l’inosite, ainsi qu’un phytostérol également présent dans l’arnica, le lactucérol.
C’est bref, c’est peu. Le laiteron me fait penser à ces fleurs qu’une main nonchalante cueille sur le bord d’un chemin de campagne et qu’elle abandonne un peu plus loin, le temps de s’être rendue compte que le suc, tout d’abord laiteux de cette plante, tourne, au contact de l’air, à une espèce de gomme poisseuse de couleur brunâtre qui macule les doigts. Oui, on peut dire que le laiteron a été oublié sur le chemin de la thérapie par les plantes.

Propriétés thérapeutiques

  • Diurétique, dépuratif
  • Stomachique, laxatif
  • Cholagogue
  • Adoucissant, émollient

Usages thérapeutiques

  • Affections chroniques des organes digestifs
  • Maladies hépatiques
  • Obstructions abdominales
  • Douleurs auriculaires (?)
  • Remède des « asthmatiques, des pulmoniques et des stranguriques »

Modes d’emploi

  • Frais, en nature.
  • Suc frais.
  • Cataplasme de feuilles fraîches contuses.

Précautions d’emploi, contre-indications et autres informations

  • Du laiteron, il n’y a pas trop à s’en méfier comme de la peste, ce qui fait qu’on n’écrira (jamais), je pense, sur sa toxicité, ni sur les précautions liées à un usage médicinal au long cours : il faut savoir accepter qu’une plante ne puisse d’être aucun recours en phytothérapie, et que si l’on constate une inactivité (ou presque) d’une plante relativement à nos attentes, il apparaît bon de rappeler qu’elle doit avoir une autre fonction pas moins précieuse dont on ignore tout parce qu’elle reste à découvrir. C’est aussi accepter l’idée que le monde nous sera, à jamais, inaccessible dans son intégralité. Cependant, outre le fait que le laiteron n’est pas très compétent d’un point de vue médicinal, nous pouvons affirmer que :
  • Le laiteron est un aliment : au printemps, dans la campagne toscane, le laiteron était, au côté d’autres herbes, une plante destinée à se « verdir », à purger le sang et les humeurs, comme l’on disait autrefois. Depuis le XVI ème siècle (et même avant, puisqu’au Moyen-Âge le laiteron était classé comme légume), cet usage n’a pas varié, l’on peut s’emparer de lui durant une bonne partie de l’année, à l’exclusion de celle durant laquelle le laiteron fleurit, c’est-à-dire l’été : la naissance des capitules floraux s’accompagnent d’un durcissement des limbes foliaires. Si on veut le consommer cru, il est effectivement préférable de le cueillir quand, non encore fleuri, il est tendre : il se prête alors bien mieux aux salades composées (seul, il devient vite astringent et trop « vert » en bouche). En cet état juvénile, de même que plus âgé, il peut se laisser cuire et entrer dans la composition de bien des préparations : soupes, potées, omelettes, risottos, pâtés végétaux, farces, légume d’accompagnement, gratins (partout où l’on utilise l’épinard, l’on peut user du laiteron, en somme). Certains emploient les racines. Je n’ai encore jamais testé. A voir.
  • Confusions : elles sont possibles, mais ne mènent pas à manger « les pissenlits par la racine ». Heureusement. A côté du laiteron commun, objet de cet article, il est possible de croiser en France le laiteron des champs (S. arvensis) et le laiteron rude (S. asper). Un autre, plus rare, le laiteron des marais (S. palustris), ne se rencontre que dans les zones humides.
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    1. Dioscoride, Materia medica, Livre II, chapitre 124.
    2. Guy Ducourthial, Flore magique et astrologique de l’Antiquité, p. 512.

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La sabine (Juniperus sabina)

Synonymes : genévrier sabine, sabinier, savinier, sabine mâle, sabine femelle, sabine à feuilles de cyprès, sabine à feuilles de tamaris.

Qui est cette sabine qui a donné son prénom à la plante ? Une sainte, me suis-je dit en tout premier lieu, dont l’hagiographie nous expliquerait, peut-être, sa relation à la plante, par l’entremise d’un mystérieux pouvoir détenu par cette « herba sabina » ? Eh bien non ! J’ai quelques éléments d’explication, et vous allez être déçus. Sous les yeux, ces données faméliques, je vous les adresse sans en ôter la moindre virgule : « Sainte sabine, vierge romaine, fut martyrisée au IV ème siècle pour avoir donné une sépulture à sa servante chrétienne (fête le 29 août). Elle était invoquée contre les cauchemars. Autre sainte Sabine (fête le 8 décembre), une Anglaise du VIII ème siècle qui chercha à s’enfuir à Rome pour se faire religieuse. Le noble qui voulait l’épouser contre son gré la rattrapa et l’assassinat » (1). Tiens, maintenant qu’écrivant ces lignes, je les relis, je me dis qu’il se pourrait bien qu’on déniche là quelque chose de plus intéressant que cette origine ethnico-géographique du nom de la plante : l’herba sabina, autrement dit, l’herbe des Sabins, s’appellerait ainsi en raison de cette région située au nord-est de Rome, la Sabine, où, semblerait-il, cet arbre résineux viendrait allègrement, ce qui n’est pas faux, compte tenu de la répartition relativement méridionale de ce genévrier.
Ceci étant dit, il n’y a pas qu’en Italie qu’on se targue de posséder quelques connaissances sur le sujet. Enlevons aux Sabins cet apparent privilège et tournons-nous en direction de la péninsule balkanique, du côté de ce peuple honni mais admiré des Romains, j’ai nommé les Grecs, Dioscoride en tête, qui, dans la Materia medica, Livre I, chapitre 87, fait clairement le distinguo entre deux « saviniers », comme il les appelle : « l’un des deux produit les branches semblables au cyprès, mais plus épineuses, d’une forte odeur, et âcres et irritantes au goût. C’est une plante de petite grandeur, parce qu’elle croit plus en largeur qu’en longueur » (ici, Dioscoride fait référence au caractère « rampant » de la sabine). Quand on lit ses notes thérapeutiques au sujet de la sabine, ainsi que celles de Galien, qu’en ressort-il ? Elle a beau être dite diurétique et dépurative, c’est surtout sur les usages externes qu’on insiste alors : abcès, tumeurs, ulcères « rampants et corrosifs », inflammations, « anthrax », érysipèle… En revanche, s’il est dit que la sabine permet d’expulser les fœtus morts en dehors de la matrice, rien n’est affirmé, ni chez Dioscoride, ni chez Galien et Pline, en ce qui concerne les propriétés abortives de la sabine. Au reste, pourquoi donc en parlerait-on si elle n’existe pas, cette aptitude à provoquer l’avortement, hein ? La sabine est-elle, oui au non, abortive ? Ce sont là des questions délicates qui méritent qu’on s’y attache. Mais pour l’instant, silence radio, et même après, puisque le Moyen-Âge, pas plus que l’Antiquité gréco-romaine, n’aura mis en lumière cette particularité propre à la sabine. A cela, rien d’étonnant : quand on lit Macer Floridus, on y retrouve – nihil novi sub soli – les mêmes recommandations que chez Dioscoride (du copier-coller, bien sûr), à la différence près que Macer signale que la sabine remédie aux défauts des menstrues : c’est donc qu’elle est emménagogue (et que, de fait, elle exerce une action sur l’utérus… mais de là à être abortive…). Il s’agit d’une mention bien esseulée, malgré le fait que, selon toute apparence, le Moyen-Âge ait ratissé largement au sujet des genévriers en général, l’un se confondant sans doute avec un autre, c’est bien possible. Mais pas toujours. Par exemple, dans le Physica d’Hildegarde, on trouve un Wacholderbaum qui, d’après ce qu’en dit l’abbesse, ne me semble pas correspondre à la sabine. Sachons, cependant, que le terme wacholder désigne le genévrier en général. Et des genévriers, il y en a pléthore. En revanche, il est plus aisé de reconnaître la sabine dans le Synenbaum d’Hildegarde, un mot très proche du terme allemand qui sert à désigner la plante aujourd’hui : sebenbaum. Arbre semper virens (ce qui n’est pas un indice pertinent : tous les genévriers le sont), ce second genévrier, décrit comme arbre de la rudesse par Hildegarde, est qualifié par elle de remède antiparasitaire contre la vermine en général, acception largement répandue en ces temps médiévaux, autant que la vermine elle-même. Cette plante, ce Synenbaum, était aussi réputée contre les empoisonnements (au vert-de-gris, est-il dit), le « pourrissement » des poumons et autres affections de la sphère respiratoire comme l’asthme et la coqueluche. Les obstructions viscérales du foie et de la rate, la sciatique, les maux auriculaires étaient aussi justiciables d’un emploi thérapeutique de la sabine. Mais nulle trace d’une quelconque propriété abortive de ce genévrier. Aussi, pourquoi s’alarmer ? Le ton change quelque peu au XVI ème siècle, avec le médecin italien Pierre-André Matthiole qui indique la sabine dans les accouchements difficiles, mais sans jamais en recommander l’usage à la légère. Alors ? La sabine est-elle directement abortive ? Si tel est le cas, cette affirmation est mise en cause par Fournier : « on tient plutôt qu’en conséquence de la violente irritation gastro-intestinale produite par la drogue se propage à l’utérus une excitation réflexe qui peut donner lieu à des hémorragies » (2). Tout cela est bien étrange, d’autant que la sabine fut employée pour le traitement des « dispositions naturelles aux avortements ». En utilisant une plante qui est censée les provoquer ? Et que dire, de plus, de l’adjonction de seigle ergoté dans le même but ? (Et c’est qui les soi-disant « sorcières » ?) Il y a là comme deux sons de cloche, en tous les cas comme une grave dissonance. Selon toute vraisemblance, Cazin plaide pour une propriété résolument abortive. C’est ce qui transparaît dans deux extraits du Traité pratique et raisonné que j’ai sélectionnés : « Murray rapporte qu’une femme de trente ans, dans l’espoir de sauver sa réputation, prit une infusion de cette plante, qui causa des vomissements affreux et continuels, suivis, au bout de quelques jours, de douleurs violentes et d’avortement avec hémorragie utérine mortelle » (3). Avant de poursuivre avec le second extrait croustillant de Cazin, rappelons qu’après lui Leclerc s’était fait le relais de cette information : même utilisée à faibles doses et avec circonspection, la sabine passe pour une médecine aléatoire sur la sphère utérine. Il écrit que « de nombreuses observations ont prouvé que sa réputation n’était que trop méritée et qu’elle amenait l’expulsion du fœtus, mais en occasionnant le plus souvent la mort de la mère […] : c’est un remède brutal, dangereux et infidèle dont on doit s’abstenir » (4). Sauf si, bien sûr, on est mal intentionné. Ce que n’a pas manqué de signalé Cazin dans ce second passage du Traité : « Nous avons vu administrer cette plante par des sages-femmes ignorantes et cupides, dans l’intention de rappeler les règles lorsque leur suppression était plus que suspecte » (5). Peut-on, à cet endroit-là, évoquer une forme d’ignorance de la part de ces praticiennes ? Sommes-nous à ce point naïfs ? Pourquoi donc appelait-on, dans les campagnes qui environnent la ville italienne de Bologne, cette plante des « doux » noms de « plante damnée » et de « cyprès des magiciens » ? « A cause du grand emploi qu’autrefois en faisaient les sorciers, nous répond Angelo de Gubernatis. Qui poursuit : on lui attribuait des pouvoirs extraordinaires pour faire avorter les femmes enceintes auxquelles on voulait du mal » (6). Voilà que, pour de bon, ça sent fort le soufre. Pourquoi ne pas le reconnaître ? Pourquoi s’enfermer dans cette naïveté effarouchée à la manière de Fournier qui soutient que « la vraie raison pour laquelle on trouve la sabine dans un coin du jardin des paysans » (7), c’est pour l’avoir à portée de main quand besoin se fait sentir d’expulser la vermine et les parasites, alors qu’il est clairement avéré que, en Bretagne par exemple, la sabine intervenait dans des « soucis de reproduction »… Histoire d’enfoncer le clou, l’on dit de la sabine qu’elle a été attribuée à Saturne, parce qu’abortive, et, de par sa puissante activité, à la planète Mars. Donc, parmi les corps astrologiques, à ceux qu’on qualifie souvent de petit et grand maléfiques (tout en oubliant qu’ils sont bien davantage que cela). Et si la sabine n’était pas aussi puissante, pourquoi donc recommandait-on aux jeunes filles de glisser quelques feuilles de sabine dans leurs chaussures afin de provoquer leurs règles ? Ce dont se moque gentiment Cazin, mais ce sur quoi il est bien intéressant d’arrêter son attention : cela ne représente-t-il pas le moyen homéopathique le plus sûr d’administrer la sabine ?

Bon. Et nos deux saintes Sabine, y avez-vous repensé ? L’une vivait à Rome, l’autre souhaitait s’y rendre. Toutes deux étaient marquées du sceau de cette religion – le christianisme – qui ne me semble pas jouer ici autre chose que le rôle d’antagonisme. Ce qui reste remarquable, c’est que ces deux femmes étaient vierges et qu’elles périrent brutalement dans leur propre sang. Quand on connaît l’histoire thérapeutique de la sabine ainsi que ses annexes, l’on ne peut qu’être surpris de cette apparente filiation. Il est vrai – quelle évidence ! – qu’il y a bien de la violence dans ces multiples sabines. On en connaît un bel exemple pictural qu’on doit à Nicolas Poussin : L’enlèvement des Sabines (XVII ème siècle), un thème repris plus tard par Jacques-Louis David en 1799. Sur la toile qui représente cet épisode légendaire durant lequel les Romains s’emparent des Sabines de force pour en faire leurs femmes, l’on voit ce personnage féminin central, les bras largement écartés, dont Pierre Gandon s’inspira pour créer cette Sabine qui, chose curieuse, ornera les timbres français d’usage courant de 1977 à 1981.

David, L’enlèvement des Sabines (détail).

La sabine n’est pas un arbre, tout au plus un arbuste, mais comme elle ne comporte pas de tronc principal, on dit d’elle que c’est un arbrisseau dont une des caractéristiques réside dans son hétérophyllie, c’est-à-dire qu’elle porte simultanément deux types de feuilles : les juvéniles sous forme d’aiguilles, ce qui rapproche ici la sabine du genévrier commun, et des feuilles en écailles emboîtées les unes dans les autres lorsqu’elles sont plus âgées, ce qui rappelle immanquablement les rameaux du thuya et du cyprès.
Contrairement au genévrier commun, la sabine est monoïque : ses fleurs forment, par fécondation des cônes femelles, de petites « baies » (en réalité des galbules) de 4 à 5 mm, dont la couleur varie du pourpre au bleu foncé. Tout comme les baies de genièvre, elles sont couvertes de pruine et contiennent une à trois graines.
La sabine est endémique aux sols secs, pierreux et calcaires d’une grande partie de l’Europe méridionale et centrale, de l’Asie (de la Turquie à la Mongolie) et d’Afrique du Nord (chaîne de l’Atlas), en particulier sur la presque totalité des points les plus élevés que ces trois zones géographiques comportent, puisque la sabine s’épanouit plus précisément entre 1400 et 2800 m d’altitude, ce qui fait qu’en France on la trouve uniquement, à l’état sauvage, dans les départements alpins et pyrénéens.

La sabine en phytothérapie

Impossible de rester indifférent face à l’odeur de la sabine : très aromatique, elle dissimule néanmoins un fond de fétidité qui donne à l’ensemble quelque chose de peu agréable, et qui fait dire que cela est bien trop beau pour être vrai : tant de prodigalité, c’est suspect. De cela, une abondante essence aromatique logée dans les rameaux feuillus, davantage encore dans les baies (3 à 5 %), est responsable. Extraite par distillation à la vapeur d’eau, elle forme une huile essentielle incolore à jaune pâle qui détermine sur la langue une sensation résineuse, âcre et amère. Bannie de la vente « in many countries due to its toxic effects », ai-je lu quelque part. C’est aussi le cas en France : l’huile essentielle de sabine est interdite à la vente libre puisque placée sous strict monopole pharmaceutique (cf. le JO n° 182 du 8 août 2007). L’on peut cependant en dire un peu au sujet de la composition biochimique de cette huile essentielle :

  • Monoterpènes (sabinène, α-pinène, limonène, germacrène D, camphène, α-phellandrène) : au moins 42 % ;
  • Monoterpénols (sabinol, géraniol, citronnellol, terpinène-4-ol, apiol) : au moins 10 % ;
  • Esters (acétate de sabinyl) ;
  • Phénylpropènes (myristicine) : 9 % (c’est la substance la moins anodine de cette huile essentielle à qui elle doit grande partie de son caractère toxique : la myristicine est également l’un des éléments biochimiques de l’huile essentielle de noix de muscade, produit qui n’est pas, lui non plus, sans danger en raison de cette myristicine qu’elle contient en plus grande quantité encore).

Après cela, quel intérêt peut-il bien y avoir à énoncer que dans la sabine l’on trouve aussi du tanin, de la résine, des sucres, de la cire, de l’acide gallique et de la pinipicrine ? Le ver est dans la pomme. La sabine – qui est un genévrier qui n’a rien de comparable avec celui qu’on dit commun (Juniperus communis) et dont l’huile essentielle n’est pas interdite – ne nous laissera pas sur notre faim pour autant : nous allons, malgré tout, continuer de tracer l’histoire thérapeutique de cet ancien simple de la pharmacopée, parfaitement inusité de nos jours dans ce domaine, hormis en homéopathie.

Propriétés thérapeutiques

  • Vésicante, rubéfiante (= irritante en externe ; le mot est faible), détersive
  • Antipsorique, antiparasitaire, vermifuge
  • Emménagogue, antimétrorragique
  • Hémostatique
  • Antirhumatismale, antinévralgique, antigoutteuse

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère gynécologique : métrorragie, aménorrhée (voire suppression totale des règles), ménorragie (dans la métrorragie, la métrite, la leucorrhée, les menaces d’avortement, on préfère user de la teinture-mère homéopathique, utilisée elle-même à doses infimes)
  • Troubles de la sphère génitale : condylome acuminé (sans doute les « excroissances vénériennes » décrites dans certains traités), gonorrhée, blennorragie, blennorrhée indolente
  • Troubles locomoteurs : rhumatismes chroniques, crise de goutte, douleurs osseuses, névralgiques et arthritiques, paralysie et contracture des membres, pædarthrocacé (carie osseuse)
  • Troubles de la sphère vésico-rénale : cystite, ischurie des femmes en couches, néphrite
  • Troubles bucco-dentaires : douleurs odontalgiques, dent « gâtée »
  • Affections cutanées : ulcère de mauvaise nature (blafard, putride, gangreneux), plaie putride, escarres, chairs « fongueuses », chancre, verrue, alopécie
  • Parasitoses : ténia, oxyure, ascaride, poux, punaise, mite, tribolion brun de la farine (Tribolium confusum), gale, teigne
  • Fièvres intermittentes

Modes d’emploi

  • Infusion très légère de feuilles (un à deux grammes de feuilles par litre d’eau).
  • Poudre de feuilles (dix à trente centigrammes par prise unitaire).
  • Teinture-mère.
  • Macérât huileux de feuilles fraîches.
  • Pommade (à l’axonge).
  • Huile essentielle.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • La sabine, toujours verte, peut donc, confirme Cazin, être cueillie toute l’année (ce sur quoi j’ai un doute, la biochimique évoluant de saison en saison) et ne doit pas être confondue avec une autre plante au nom très proche, la sabline (Arenaria rubra). Si nous avons vu plus haut que l’étymologie du mot sabine ne nous a pas menés bien loin (si ? ça vous a plu ?), celle de la sabline s’explique par la vertu casse-pierre, lithontriptique, etc. qu’on lui confère. Mais il n’y a bien que dans les livres, à une lettre près, qu’on peut se tromper et encore quand on y trouve la sabline qui, contrairement à l’autre, n’est pas un médicament répudié, jouissant de propriétés sur la sphère vésico-rénale et encore exploitée de nos jours ; mais, au lieu de nous en dire plus sur elle, on (moi en l’occurrence) nous rabat les oreilles avec une plante tout droit tirée d’un coffre en bois qui fleure bon le XIX ème siècle, et je suis gentil. Je résume : de la sabline dont on peut user personne ne dit rien, de la sabine dont on ne peut (plus) user, on en parle encore. Merveilleux ! Mais il faut savoir. Et je vais d’autant plus chercher à me renseigner sur une plante qu’elle est absente de la totalité des ouvrages modernes de certains éditeurs dit de « qualité ». Et dans ces autres bouquins, déjà anciens, qui sentent un peu le remugle, l’on ne s’étonne point que, dans la liste alphabétique des plantes qu’ils traitent, la sabine fasse suite à la rue (Ruta graveolens), autre abortive fétide faiseuse d’anges. Il est maintenant temps d’aborder plus précisément la question de la toxicité de la sabine.
  • Nous avons souligné, un peu plus haut, le caractère irritant de la sabine. Ulcérant serait plus juste. Tant à l’intérieur qu’à l’extérieur, sur une plaie saignante, l’application de poudre de feuilles de sabine peut localement s’avérer caustique, et de ce point, elle peut répandre son action à l’ensemble de l’organisme : avec la sabine, on ne peut donc même pas bénéficier, sans risque, d’application externe, chose préférable quand un végétale x ou y présente, per os, une activité trop agressive. Ainsi, toute application de sabine en externe va se solder, tôt ou tard, par une attaque interne via le système circulatoire avec lequel la sabine – martienne – semble avoir quelque affinité. En attendant, voici parmi les symptômes d’intoxication à la sabine, ceux qui sont les plus communs :
    – atteintes gastro-intestinales : hoquet, vomissement biliaire par hypercrinie, excès de salivation (en gros, la sabine augmente les sécrétions), traces inflammatoires sur le tube intestinal, le duodénum et le rectum, déjections sanglantes, chaleur épigastrique, inflammation stomacale… ;
    – incidence sur les systèmes cardiaque (augmentation du pouls) et pulmonaire (dérégulation du rythme respiratoire, hémoptysie) ;
    – action sur la sphère gynécologique : inflammation ovarienne et utérine, hémorragie utérine, avortement.
    Même à faibles doses, les conséquences peuvent être dramatiques et, tout aussi sûrement, mener au décès.
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    1. Julie Bardin, Saints, anges et démons, p. 131.
    2. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 453.
    3. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p. 843.
    4. Henri Leclerc, Précis de phytothérapie, p. 235.
    5. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p. 843.
    6. Angelo de Gubernatis, La mythologie des plantes, Tome 2, p. 328.
    7. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 454.

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Les liserons

Les fleurs du petit liseron.

Le grand (1 : Calystegia sepium) et le petit (2 : Convolvulus arvensis)

Synonymes (1) : liseron des haies, grande vrillée, grand lignot, liset, clochette, campanette, evenille, gobelet de Notre-Dame, chemise de Notre-Dame, manchette de la Vierge.

Synonymes (2) : liseron des champs, vrillée, vrillet, lignot, lignolet, liset, petit liset, liseret, clochette des blés, campanette, evenille, vroncelle, bédille.

Petit et grand, adjectifs prosaïques qui n’en font pas des tonnes et qui disent, en quelques lettres simples, la différence majeure existant entre l’une et l’autre de ces plantes très fréquentes (pour ne pas dire invasives…) sur le territoire métropolitain. Toutes proportions conservées, de plus grandes fleurs, de plus larges feuilles, de plus longues tiges sont des points qui permettent de faire le distinguo de l’un à l’autre.
Parfois bref, le petit liseron comprend des tiges d’une longueur de 20 à 100 cm (jusqu’à 200 cm dans ses occasions les plus vigoureuses), alors que celles du grand peuvent atteindre allègrement jusqu’à 5 m ! Chez l’un et l’autre, les feuilles pétiolées sont simples, et leurs formes empruntent largement au vocabulaire guerrier : en fer de hallebarde ou de pertuisane, hastées ou sagittées (= en fer de flèche). C’est beaucoup plus rarement qu’on les dit cordiformes. Alternes, elles se teintent de vert vif chez le grand liseron, et se parent d’un vert grisâtre chez le petit, manière, sans doute, de marquer le fait que celui-là vit essentiellement à terre, sur laquelle il ne fait (presque) que ramper, alors que le grand liseron, grimpant, part à la conquête des sommets, même s’il est juste de remarquer que le petit ne dédaigne pas la grimpette, à la condition, bien entendu, qu’il dispose d’un tuteur qui s’avère être, souvent, une autre plante poussant à proximité.
Du mois de mai à celui de septembre, nos liserons font émerger, à l’aisselle de leurs feuilles, des bourgeons floraux longuement pédonculés. Généralement solitaires, ces fleurs en entonnoir, lorsqu’elles sont largement épanouies, laissent apparaître, fort visibles, cinq plis bien marqués. Larges de 2 à 3 cm chez le petit liseron, elles sont deux fois plus grandes chez le second de nos liserons. Ces plantes compensent la brièveté de l’existence de leurs fleurs en en produisant tout au long de l’été. Elles regagnent presque leur forme originelle lorsqu’il pleut ou que le temps, à l’orage, s’assombrit. Qu’elle que soit l’espèce, ces fleurs sont le plus souvent blanches, voire légèrement rosées pour ce qui concerne celles du petit. A ces volutes qui spiralent et s’enroulent (de manière sénestrogyre), nos volubiles liserons ajoutent les mouvement floraux qui se torsadent et se dé-torsadent. Ce qui se déroule au-dessus de la surface du sol n’est pas autre chose qu’un reflet de ce qui se passe dans les anfractuosités de la terre : les racines des liserons, pour fantomatiques et grêles qu’elles sont au premier regard, sont amplement longues pour s’opposer à la main qui souhaite les extirper, tâche d’autant plus ardue que ces racines s’enfoncent en spiralant dans le sol… Puissamment vissés en terre, les liserons sont pratiquement indélogeables et à l’origine des crises de nerfs des jardiniers. Ces derniers ont beau tirer dessus, ces plantes finissent par casser au ras du sol, y abandonnant les parties végétatives qui n’auront pas de mal à repartir, de plus belle, à l’attaque. Et pour cela, outre le potager du jardinier désespéré, les liserons jettent leur dévolu sur d’autres surfaces cultivées (champs, moissons, vignes, vergers), mais, à force de se faire houspiller à l’image du coquelicot, il leur arrive également de poser leurs valises sur des lieux incultes où une main vengeresse ne viendra pas les briser : fossés, friches, terrains vagues, décombres, bordures de chemin et de rivière. Garrigue, landes, haies et clôtures constituent aussi d’excellents terrains de jeu pour les liserons dont nous devons cependant signaler l’absence en haute altitude. Dernière chose : notons la prédilection du grand liseron pour les zones fraîches sur sols fertiles, lequel ne se prend pas pour n’importe qui puisque selon les étymologistes, le nom de « liseron » lui fut attribué en raison de la ressemblance de ses fleurs avec celle du lis. Rien que ça, voyez-vous ! Pas gonflé, quand même ! Mais il est vrai qu’il y a, chez le grand liseron, une espèce de supériorité naturelle : alors que le petit se contente la plupart du temps de circumambuler, le grand est adepte des circonvolutions lisibles jusque dans le nom même du liseron : convolvulus provient du verbe latin convolvere, « envelopper », « s’enrouler ». Et il s’y connaît en vrilles et torsades, tant et si bien que celui-ci, qui forme comme des réseaux sur la végétation, pourrait en être l’élégant coiffeur. N’a-t-on pas, d’ailleurs, orner des peignes « art nouveau » du motif de fleurs de liseron ?

Du côté des hauts faits historiques, l’on ne peut pas dire de ces envahisseurs (que même Attila est un petit rigolo en comparaison) qu’ils brillent par leur présence tout au long de l’histoire thérapeutique de ces deux derniers millénaires : je n’ai pas découvert d’informations consistantes antérieures à l’époque de Masawaih (aka Mésué le Jeune, 925-1015) qui conseillait le liseron (lequel ?) contre la jaunisse, précisant que « c’est le remède des fièvres putrides et bilieuses, des maux de tête chroniques ». Un peu plus tard, on le retrouve dans l’œuvre d’Hildegarde, qui le désigne sous le nom de Winda (winde en allemand actuel), mais c’est pour lui accorder bien peu de crédit : « Le liseron est froid, ne contient pas beaucoup de vertus, et il n’est guère utile. Si un homme en mangeait, il n’éprouverait pas de douleurs, mais n’en tirerait pas de profit » (1). Cependant, elle lui reconnaît quand même quelques qualités, comme son aptitude à éclaircir la vue si on applique sur les yeux la rosée recueillie sur ses feuilles, ou bien en constituer un remède des ongles cassants ou participer – chose beaucoup plus curieuse – à la recette qui permet à l’homme d’endiguer la stérilité et de retrouver son pouvoir d’engendrer.
Repéré par Bauhin, Dodoens, Tabernaemontanus et quelques autres encore, il n’y a cependant pas à en dire plus ici que ce qui va maintenant suivre. Hormis, peut-être, cette dernière petite chose que l’on doit à Michel Lis qui révèle deux appellations peu courantes du liseron : herbe aux sonnettes et boyau du diable qui, « par ses graines entrent dans la composition de nombreux philtres (enfouies dans un oreiller, ses graines empêchent les cauchemars et favorisent les rêves de bonheur) » (2). Les liserons, bien que très courants, ne sont jamais toujours exactement là où on s’attend à les rencontrer. Ce sont décidément des plantes pleines de surprises !

Grand liseron.

Les liserons en phytothérapie

Ils ont beau s’y mettre à plusieurs, il n’y a pas plus long à en dire que si l’on traitait un seul d’entre les deux, puisque, hormis une plus grande efficacité accordée au grand liseron, peu de chose les distingue nettement sur le volet thérapeutique.
Ces plantes sont sans odeur, à l’exception des fleurs du petit liseron qui exhalent, surtout par temps chaud, un parfum d’amande amère vanillé très agréable. En revanche, ces mêmes fleurs, ainsi que les feuilles, développent une saveur amère tandis que les racines se caractérisent par un peu d’âcreté.
Peu employés aujourd’hui en thérapie, nos deux liserons souffrent quelque peu du manque d’informations les concernant, surtout d’un point de vue biochimique. Disons néanmoins ceci : à des matières grasses s’ajoutent un peu de sucres cristallisables (0,5 %), de l’albumine, de l’amidon et du tanin, quelques sels minéraux encore (silice, fer, soufre). Mais la botte secrète de nos deux liserons réside en une grosse fraction d’une gomme résineuse (5 %) dont il a été dit que ces plantes tiraient l’essentiel de leurs propriétés.
Des liserons, l’on utilise la racine, les fleurs qu’accompagnent très souvent les feuilles, enfin le suc extrait des feuilles fraîches et, occasionnellement, les semences.

Propriétés thérapeutiques

  • Purgatifs, laxatifs
  • Cholagogues
  • Fébrifuges
  • Vulnéraires, maturatifs

Usages thérapeutiques

  • Constipation
  • Insuffisance hépatique, cirrhose
  • Excès d’urée sanguine
  • Hydropisie, œdème (des suites de fièvres intermittentes)
  • Asystolie
  • Leucorrhée
  • Abcès, furoncle

Modes d’emploi

  • Infusion de feuilles fraîches contuses (on peut y ajouter des fleurs).
  • Infusion prolongée de racines fraîches.
  • Alcoolature de racines fraîches.
  • Teinture-mère.
  • Suc de feuilles fraîches.
  • Poudre de feuilles.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • La récolte – qui peut se dérouler au mois de juillet – se destine soit à un emploi immédiat (extraction du suc par exemple), ou bien à une mise au séchoir. Les liserons ne servent peut-être pas à grand-chose, il n’empêche qu’on peut leur reconnaître une certaine aisance à la dessiccation : une fois sèches, ces plantes conservent pendant longtemps leurs propriétés, contrairement à certaines qui s’évanouissent déjà à l’idée du moindre séchage. Comme le basilic, par exemple. Peut-on être bête au point de faire sécher du basilic ?
  • Second avantage, « la gomme-résine de son suc agit à la façon de celles de la scammonée et du jalap, mais offre sur elles d’être moins soluble dans les milieux alcalins, tels que la salive. Il en résulte une saveur moins âcre et une irritation plus faible » (3) de la muqueuse gastro-intestinale entre autres. Les liserons sont donc d’action plus douce et ne causent ni tranchées (douleurs aiguës ressenties au niveau du ventre), ni nausées contrairement aux autres plantes auxquelles Fournier fait référence : la scammonée (Convolvulus scammonia) et le jalap (Ipomoea purga), deux autres plantes de la famille des Convolvulacées, parmi laquelle nous trouvons également :
  • Des plantes alimentaires (la patate douce, Ipomoea batatas), des plantes médicinales (le turbith, Operculina turpethum) et des plantes ornementales (le volubilis, Ipomoea purpurea). Mais, en ce qui concerne les liserons proprement dits, nous trouvons, sur le sol français, les différentes espèces suivantes : le liseron fausse-guimauve (Convolvulus althaeoides), le liseron des dunes (Calystegia soldanella) et le liseron de Biscaye (Convolvulus cantabrica).
  • Attention, la littérature botanique vernaculaire véhicule parfois le nom d’un « liseron haut ». Il s’agit du tamier (Tamus communis), qui, bien que grimpant, ne possède pas davantage de rapport avec nos liserons.
    _______________
    1. Hildegarde de Bingen, Physica, p. 46.
    2. Michel Lis, Les miscellanées illustrées des plantes et des fleurs, p. 82.
    3. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 580.

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Les feuilles sagittées du petit liseron.

Le chardon béni (Cnicus benedictus)

Synonymes : cnicaut béni, centaurée bénie, centaurée sudorifique, safran sauvage.

Nous n’irons pas inutilement fouiller du côté de l’Antiquité et du Moyen-Âge pour savoir quel sort réservèrent les praticiens propres à ces deux périodes au chardon béni. On a beau l’appeler cnicus en latin aujourd’hui, il n’entretient pourtant aucun rapport avec le knêkos des Grecs qui désigne généralement le carthame. Si l’on peut reconnaître le chardon béni, c’est sous le nom d’akorna, bien qu’on nous en dise que peu de choses. Voilà, comme ça, nous ne sommes pas dans l’obligation de nous soumettre à une séance d’arrachage capillaire.
Au Moyen-Âge circule souvent le mot benedicta qui s’applique essentiellement à la benoîte commune, plante avec laquelle le chardon béni n’a évidemment pas de parenté. Hormis la couleur jaune de leurs fleurs, c’est sans doute là leur seul point commun. Aussi, toutes les mentions relatives à un chardon béni médiéval doivent-elles être considérées avec la plus grande circonspection, comme, par exemple, celle qui concerne la présence de ce chardon dans les jardins monacaux du Moyen-Âge. Ainsi, les différents chardons d’Hildegarde (Cardo, Distel et Vehedistel) ont-ils peu de chance d’être un chardon béni, et il est bien utile de marquer une nette différence surtout quand on aborde des propriétés alexipharmaques ou la propriété de tel ou tel remède face à une maladie comme la peste. Il est des paroles qu’on ne peut pas prononcer à la légère. Dans la réalité, le chardon béni passe complètement inaperçu avant l’époque du botaniste italien Andrea Cesalpino (1519-1603). C’est véritablement durant ce siècle que cette plante se popularise, à commencer par l’Italie, ce qui n’empêche nullement Shakespeare de la faire apparaître dans l’une de ses pièces, Beaucoup de bruit pour rien, en 1600, dans laquelle elle est présentée comme un puissant remède des palpitations et de l’agitation cordiale. Mais c’est surtout parce qu’elle se montre efficacement sudorifique et dépurative qu’elle va entrer dans le cortège des plantes médicinales qu’il suffit de vanter de façon exagérée pour qu’on les oublie deux siècles plus tard, après avoir été portées au pinacle. Selon George-Christophe Petri (1669), le chardon béni n’est pas autre chose que le « refuge des malades, la panacée des pères de famille, le vrai trésor des pauvres ». Mais il apparaît que cette formulation, pour pompeuse qu’elle soit, en dit finalement très peu sur les capacités thérapeutiques réelles du chardon béni. En compilant plusieurs auteurs des XVII ème et XVIII ème siècles, il ressort que le chardon béni peut se ranger (aux côtés de l’absinthe entre autres) dans la catégorie des fébrifuges, et intervenir en cas de fièvres tierces et quartes, de fièvres « malignes », de fièvres intermittentes qui « traînent »). Dans ce registre précis, c’est le cas du Danois Simon Pauli qui signale à l’attention l’efficacité du chardon béni sur la plupart des cas de fièvres connues. Quoi de plus normal pour une plante fébrifuge ? En revanche, ce qui l’est moins, c’est qu’il va « jusqu’à dire qu’elle peut préserver de la peste, des fièvres pétéchiales, de la rougeole et de la variole » (1). Ce qui n’est pas tout à fait exact. Les erreurs d’appréciation, voulues ou non, proviennent sans doute de ce qu’on a rangé plusieurs affections fort différentes sous l’étendard des « maladies putrides ». Il ne s’agit plus seulement de vanter le chardon béni dans des cas de palpitations, de désordres stomacaux, intestinaux, hépatiques et rénaux, de douleurs migraineuses ou autre, c’est-à-dire nettement : dans une foultitude de maux. Comme la réputation du chardon béni « contre tous les maux qui creusent les chairs » est clairement établie, il est possible que l’éloge se soit transporté de sa capacité à venir à bout d’ulcères gangreneux et cancéreux, aux manifestations organiques les plus évidentes que peut occasionner, par exemple, la peste bubonique, cette maladie terrible dont on s’imagine que des « miasmes » en sont les responsables, ce qui est, il faut bien l’avouer, fort nébuleux. D’où l’extension d’une garantie thérapeutique du chardon béni aux venins et poisons, etc. Alors, certes oui, le chardon béni, accomplit des miracles qui sont à sa mesure : par exemple, le médecin anglais Turner, n’écrivait-il pas, au XVI ème siècle, qu’« il n’y a rien de meilleur pour les plaies ulcéreuses ainsi que pour les anciennes plaies infectées et suppurantes que les feuilles, le jus, le bouillon, la poudre et l’eau de chardon béni » ? Compte tenu de l’éclairage moderne qui a jeté la lumière d’une plus grande vérité sur les propriétés réelles du chardon béni, il est moins possible d’avoir des soupçons sur le même Simon Pauli dont Cazin nous explique qu’il recommandait la décoction et l’eau distillée de chardon béni « sur les ulcères chancreux, qu’il saupoudrait ensuite avec la poudre des feuilles. [On] a vu guérir par ce moyen un homme dont la chair de la jambe était rongée jusqu’à l’os par un vieil ulcère » (2). Ulcère, cancre (pour cancer), variole, peste, etc. Il n’est pas impossible que des témoins directs aient eu quelques difficultés – surtout s’ils n’étaient pas médecins – à bien identifier telle ou telle manifestation morbide, ce qui rend d’emblée les choses plus complexes dès lors qu’on n’est pas – comme je le suis moi-même – observateur de première main des affirmations qu’on prodigue. C’est ce qui rend souvent l’examen des faits plus compliqué : quand, à l’été 1518, survient, dans la ville de Strasbourg, une « épidémie » de danse (des dizaines de personnes viennent à danser sans arrêt parfois jusqu’à l’épuisement), une telle manifestation remarquable fait écho dans les décennies, voire les siècles, qui suivent : pour qualifier ce « trouble », on a parlé de choréomanie, de danse de Saint-Guy, de tout autre chose encore. Aujourd’hui, malgré des études sérieuses à ce sujet, force est de constater qu’on ignore l’origine de cette éruption dansante. Aussi, ne nous hâtons pas d’aller trop vite en besogne sur ce point et confrontons, si possible, une problématique à l’épreuve des sources disponibles. Toute croyance ne s’inscrit pas nécessairement dans le marbre, mais peut rester longtemps inaltérable sur le papier. Par exemple, d’où vient que le chardon dont nous parlons ici ait été dit, un jour ou l’autre, béni ? J’ai, sous les yeux, quelques éléments de réponse : l’empereur d’Allemagne, Frédéric III (1831-1888) souffrait vraisemblablement de violentes crises de migraine (il est décédé des suites d’un cancer du larynx, ça, c’est avéré ; quant à la migraine, je ne sais pas). Bref, la légende nous explique que le chardon béni aurait été adressé des Indes à l’empereur comme présent antimigraineux. Du succès que cette plante aurait obtenu, elle acquit, dit-on, le surnom de « bénie » (ou « bénite »), ce qui est, bien entendu, parfaitement faux : le botaniste allemand Joseph Gärtner lui avait déjà attribué le nom de Carduus benedictus dès 1790 et Léonard Fuchs celui de Carduus sanctus au XVI ème siècle. Et d’ailleurs, puisque nous y sommes, mettons au clair un point précis : dans la plupart des ouvrages qui osent ouvrir leurs pages au chardon béni, on trouve, invariablement, deux orthographes : celle que j’ai choisie, « chardon béni » et cette autre, « chardon bénit ». Pour être bénit (comme l’eau), il faut avoir été « consacré au culte par des bénédictions ». Et lorsque l’acte de consécration n’apparaît pas, l’on ôte le « t » final et l’on opte pour l’adjectif béni. C’est donc à un chardon laïc auquel nous avons affaire.

Le chardon béni est une plante annuelle endémique au pourtour de la mer Méditerranée et des pays qui voisinent avec la grande Bleue, comme la Perse et l’Afghanistan, appréciant les sols chauds, secs et arides, calcaires, sablonneux et pierreux. Si jamais vous le découvrez en dehors de cet habitat, c’est que vous avez affaire à un spécimen échappé des jardins (ou il est parfois semé comme plante ornementale) ou d’anciennes cultures (à l’instar des quelques pieds de fenouil aux abords d’une ruine médiévale).
Plante de taille moyenne, il est rare que ce chardon dépasse les 50 cm de hauteur, mais il y parvient néanmoins grâce à une tige dressée, parfois ramifiée, dont l’aspect lanugineux et la couleur rougeâtre sont une clé qui permet mieux son identification. Ses feuilles, à nervures plus claires que le limbe et saillantes à l’envers, sont généralement de couleur vert pâle : dures, coriaces et alternes, elles sont dentelées et équipées d’une « épine » à l’extrémité de chaque dentelure. Enserrant les capitules jaunes comptant 20 à 25 fleurons, se déploient des bractées rougeâtres elles aussi et également épineuses. Velus et collants, ces capitules s’épanouissent du printemps (avril-mai) à l’été (juillet-août), et tardent parfois jusqu’à l’entrée de l’automne. S’en échappent, dès qu’ils sont mûrs, des akènes longitudinalement striés et dont les soies qui les surmontent doivent difficilement leur permettre de se disperser par la voie des airs…

Le chardon béni en phytothérapie

Ce joli végétal trouve ses équivalents thérapeutiques parmi les plantes suivantes : la grande gentiane jaune (Gentiana lutea), la petite centaurée (Centaurium erythraea), le ményanthe (Menyanthes trifoliata) et la centaurée chausse-trape (Centaurium calcitrapa), qui, bien que plus ou moins bien connues les unes et les autres, se caractérisent toutes par la présence, au sein de leurs tissus, de principes (très) amers : concernant le chardon béni, son principe amer du nom de cnicine (de la classe des lactones sesquiterpéniques) se présente, à l’état pur, sous la forme d’aiguilles blanches dont la franche amertume qu’elle donne à la plante n’est cependant pas persistante. Après la saveur, passons à l’odeur : celle que dispense le chardon béni à l’état frais est à mettre sur le compte d’une essence aromatique au parfum épicé qui, hélas, disparaît presque intégralement à la dessiccation. Voici sur la question des spécificités. Complétons le profil thérapeutique de la belle en y ajoutant de la résine, de la gomme, du mucilage, du tanin, une huile grasse mêlée à de la chlorophylle, de l’albumine, des flavonoïdes. C’est à peu près tout en ce qui concerne les substances courantes. Parmi les moins fréquentes, notons que le chardon béni peut s’enorgueillir, à bon droit, de posséder lignanes, phytostérols et tyramine (ce qui lui procure une proximité thérapeutique avec l’ergot de seigle hémostatique). Achevons cette liste de principes actifs en y adjoignant divers sels minéraux (dont le fer, le soufre, le calcium, le potassium et le magnésium).
Avant d’en passer aux propriétés et usages, notons que ce sont essentiellement les sommités fleuries du chardon béni qui font l’objet d’une pratique phytothérapeutique, et, de temps à autre, les semences.

Propriétés thérapeutiques

  • Tonique amer, apéritif, digestif, stimulant des sécrétions gastro-intestinales et biliaires, stomachique, vermifuge léger
  • Diurétique, éliminateur de l’urée et de l’acide urique, dépuratif, sudorifique
  • Anti-inflammatoire, sédatif des douleurs rhumatismales et névralgiques
  • Antihémorragique, antihémorroïdaire
  • Antiseptique et désinfectant cutané, cicatrisant, détersif, antiputride
  • Antibactérien
  • Stimulant du système nerveux, reconstituant, réconfortant
  • Expectorant léger
  • Anticancéreux (?)

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : inappétence, atonie et faiblesse gastrique, mauvaise digestion, aérophagie, flatulences, dyspepsie hyposthénique, colique, vomissement des femmes enceintes, anorexie des convalescents
  • Troubles de la sphère respiratoire : pneumonie (à sa fin), catarrhe bronchique chronique, pleurésie
  • Troubles de la sphère hépatique : ictère, obstruction hépatique
  • Troubles locomoteurs : rhumatismes, douleur articulaire ou rhumatismale, névrite
  • Affections cutanées : plaie et ulcère de nature atonique, gangreneuse et/ou cancéreuse, tout autre ulcère de mauvaise nature à la condition qu’il n’ait pas de caractère inflammatoire, abcès, blessure, engelure, zona
  • Troubles de la sphère gynécologique : hémorragie utérine, douleur menstruelle
  • Troubles de la sphère cardiovasculaire : tension artérielle, palpitations
  • Asthénie, atonie et faiblesse générales, anémie, convalescence après maladie infectieuse des voies respiratoires
  • Hydropisie, œdème
  • Fièvres intermittentes, fièvre éruptive (dans la rougeole et la scarlatine), fièvre de Malte (= fièvre « ondulante » ou, terme qui prévaut désormais : brucellose)

Modes d’emploi

  • Infusion aqueuse ou vineuse des sommités fleuries ou des feuilles.
  • Décoction aqueuse ou vineuse des sommités fleuries ou des feuilles.
  • Macération à froid des feuilles dans l’eau ou le vin.
  • Eau distillée.
  • Suc des feuilles fraîches.
  • Poudre de feuilles sèches.
  • Teinture-mère.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Récolte : on cueille la plante entière avant total épanouissement des capitules floraux durant le mois de juin.
  • Séchage : il doit s’opérer dans un lieu sec et chaud, autrement dit en plein soleil ou dans une étuve. Pour ce faire, « on rassemble les feuilles et les sommités fleuries, on en fait des paquets minces que l’on fait promptement sécher », nous explique Cazin (3).
  • Le chardon béni peut s’administrer chez l’homme pour l’ensemble des affections que nous avons listées plus haut, « mais toujours lorsque ces états morbides sont accompagnés d’atonie et sans inflammation interne », précise Fournier (4). On en proscrira l’emploi en cas d’affection rénale et chez l’enfant de moins de sept ans (de sept à douze ans, on diminuera simplement les doses de moitié).
  • Une surconsommation de chardon béni peut occasionner nausée, vomissement et irritation gastro-intestinale.
  • Si l’on trouve le chardon béni loin de ses terres natales, c’est qu’il signale parfois l’emplacement proche d’une ancienne culture : ainsi procédait-on encore il y a un siècle en Allemagne, le chardon béni venant en remplacement du houblon dans l’industrie brassicole. Cette culture en grand fut aussi l’occasion d’exprimer l’huile végétale (24 à 28 %) contenue dans les semences de cette plante qui forment, de plus, un très bon tourteau pour le bétail.
    _______________
    1. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p. 254.
    2. Ibidem.
    3. Ibidem, p. 253.
    4. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 245.

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