La sauge, herba sacra

A propos de la sauge, je ne serai pas aussi dithyrambique que Simon Pauli qui lui consacra 414 pages en 1688.

Tout est inscrit dans son nom latin, salvia, dont l’étymologie se scinde en deux origines : de salvare (sauver, guérir) et de salvus (sain).
La sauge est donc une plante qui guérit et qui assainit. C’est là faire référence à son pouvoir de guérison et de purification. Si elle est toujours considérée comme la reine des plantes médicinales, ça n’est pas pour rien et on ne peut dire qu’elle ait usurpé ce titre.
Difficile de dénier à la sauge son caractère sacré tant elle a reçu d’éloges depuis l’Antiquité. Durant la Grèce et la Rome antiques, l’herba sacra est considérée comme une panacée, autrement dit un remède universel propre à être utilisé en toutes circonstances. Déjà bien connue des Égyptiens, elle étendit son hégémonie à la Perse et à l’Europe. Mais, au-delà de ses uniques propriétés curatives, il faut considérer la capacité de la sauge à agir sur d’autres plans, tant psychiques que spirituels. C’est pourquoi elle fait partie des ingrédients de base de rituels aussi bien funéraires que magiques depuis des lustres. Il est même dit que la sauge est d’essence divine. Selon une légende, Zeus fut élevé par une chèvre, auprès d’un buisson de sauge lequel aurait conféré au lait caprin un pouvoir divin. Ainsi, la plante de Jupiter était-elle dotée d’une extraordinaire puissance. Par ailleurs, Marie, poursuivie par les bourreaux d’Hérode, demanda dans sa fuite asile et protection à la rose et à la giroflée qui toutes deux refusèrent. En revanche, la sauge la couvrit de son feuillage et dissimula Marie et l’enfant Jésus à la vue de leurs poursuivants. Depuis, les roses piquent et les giroflées sont privées de parfum agréable.

Sauge off. 1-bis

Généralement, les sauges (Salvia officinalis, Salvia sclarea) possèdent des vertus purificatrices très puissantes. En Europe médiévale, chez les Égyptiens de l’Antiquité et chez les Amérindiens, la plante brûlée permettait de lutter contre les démons, les entités du bas astral et autres « ondes négatives »… Elles sont donc utilisées depuis des milliers d’années en fumigation, comme cela a été le cas en Égypte antique mais également chez d’autres peuples de par le monde, dont un grand nombre de tribus amérindiennes qui firent accéder la sauge au rang d’herbe sacrée, aux côtés du tabac, du cèdre et du foin d’odeur. La sauge était couramment employée lors de la cérémonie de l’Inipi qui se déroulait sous une hutte à sudation : « Il fait très chaud dans la loge, nous dit Black Elk, mais il est bon de ressentir les qualités purifiantes du feu, de l’air et de l’eau, et de sentir l’odeur de la sauge sacrée ». C’était alors davantage la sauge blanche (Salvia apiana) qui était employée par les Amérindiens.

2013-08-24 13.07.33

Quant aux Grecs, ils la considéraient si tonique et stimulante qu’elle était interdite aux athlètes sur les stades, à croire que la lutte antidopage ne date pas d’hier (1). Hippocrate et Dioscoride mentionnent une sauge dont Pline rapportera les usages : « nos herboristes d’aujourd’hui nomment elelisphakos en grec et salvia en latin une plante semblable à la menthe, blanchâtre et odorante ». Mais il n’est pas impossible que l’elelisphakos des Grecs ne soit pas, en définitive, la sauge officinale dont Paul-Victor Fournier nous rappelle qu’elle est assez rare en Grèce. Sans doute s’agit-il d’une sauge cousine puisque Hippocrate l’indique dans la recette d’un breuvage destiné à soigner les affections de la matrice alors que Dioscoride mentionne que « la décoction des feuilles et des branches, en boisson, est diurétique, emménagogue, abortive ». Or, il s’agit là de propriétés thérapeutiques propres à la sauge officinale…

Les Gaulois n’ignorèrent pas la sauge, ils y accordèrent même une grande importance puisque, d’un point de médicinal, les druides l’employaient contre fièvres, toux, rhumatismes, névralgies, ainsi que pour favoriser la fertilité et l’accouchement. En cela, elle pourrait être une plante d’Artémis, mais la mythologie grecque nous apprend qu’elle est plutôt liée à Hécate. Elle passait aussi pour ressusciter les morts et était fréquemment ajoutée à l’hydromel et à la cervoise afin d’aider les druides à se mettre en condition « prophétique » (entendre : en EMC), ce qui leur permettait de renforcer la puissance de leurs incantations.

Sauge officinale

Passons au Moyen-Âge maintenant. C’est un peu l’âge d’or de la sauge. Naturellement inscrite au Capitulaire de Villis, elle bénéficia donc de la protection impériale. Strabon lui fit une place d’honneur dans son Hortulus (827), tandis que les moines bénédictins se chargèrent de développer sa culture dans les jardins des monastères dès le IX ème siècle, tout en mettant l’accent sur ses vertus apéritives et digestives (que l’on retrouve dans la célèbre Bénédictine, liqueur normande), toniques, antispasmodiques et vulnéraires. Elle eut même la réputation de prolonger l’existence, ce qui n’est sans doute pas étranger au célèbre aphorisme de l’école de médecine de Salerne :

Cur moriatur homo cui salvia crescit in horto ?
Contra vim mortis non est medicamem in hortis.

[Pourquoi mourrait-il, celui qui cultive la sauge dans son jardin ?
Contre la force de la mort, il n’existe aucun remède dans les jardins.]

Très souvent, dans les livres et sur Internet, on ne trouve que le premier vers. Or, le second nuance très fortement le premier. Il a peut-être été à l’origine de ce que le Docteur Bernard Vial a dit de la sauge. Elle « réconcilie l’homme avec sa propre nature : elle lui permet de retrouver la mesure, c’est-à-dire de se souvenir qu’il n’est pas un dieu et possède des limitations ». N’est pas Zeus qui veut.

Hildegarde ne l’oubliera pas, en faisant même une de ses favorites avec l’herbe à robert (Pelargonium rupertianum) : « la sauge est de nature chaude et sèche [à l’image de sa région d’origine]. Elle est bonne à manger aussi bien crue que cuite, pour ceux qui souffrent d’humeurs nocives, car elle apaisent ces humeurs ». Mélancolie et colère. Elle la préconise dans de multiples autres cas : manque d’appétit, douleurs musculaires et gastriques, asthénie, migraine…

Nous l’avons dit plus haut, les Gaulois utilisèrent la sauge lors des accouchements. La sauge est donc, elle aussi, une plante de la femme. De la sage-femme également. Femme à la sauge ? Notons qu’en anglais sauge se dit sage, lequel mot signifie également sage et prudent. Parallèle étonnant. Comme l’armoise, la sauge s’utilisera chez la femme en dehors de la période de grossesse et de l’allaitement. Son huile essentielle (qui donne à la sauge sa saveur chaude et son arôme rude) cumule les inconvénients de l’huile essentielle d’hysope officinale et de celle d’absinthe, et demeure bien plus dangereuse que l’absinthe elle-même (2). Tout comme hysope et absinthe, l’huile essentielle de sauge officinale est placée sous monopole pharmaceutique.
La sauge possède une action régulatrice sur le cycle menstruel (aménorrhées, dysménorrhées) et apaise les douleurs. On peut l’utiliser en petite quantité quatre semaines avant l’accouchement afin de considérablement réduire les douleurs associées. Si l’on est prudente, on préférera les feuilles de framboisier. La sauge est un excellent tonique utérin dont l’infusion est recommandée après l’accouchement. Elle permet alors de régulariser les règles ou de les faire réapparaître, ainsi que de tarir la lactation.
Nous l’avons dit, la sauge est réellement une plante de la femme tant elle l’accompagne à ses différents âges : puberté, conception, accouchement, ménopause. N’est-ce pas la sauge que Pte San Win – la Femme Bison Blanc – a apporté aux femmes sioux ?
L’action hormonale de la sauge via les phyto-oestrogènes qu’elle contient fait d’elle une régulatrice fort utile dans les troubles de la ménopause tels que bouffées de chaleur, irritabilité, vertiges. Mais, par dessus tout, il s’agit du plus puissant antisudorifique qu’il soit : terminées les sueurs excessives liées à la ménopause !
Hormis cela, elle agit sur diverses affections de la sphère gastro-intestinale (spasmes, digestions lentes ou difficiles), sur fièvres et angines, déprime et fatigue nerveuse, etc. La liste est longue.

La sauge est un petit arbrisseau dont la taille est généralement comprise entre 30 et 70 cm de hauteur. Ses feuilles oblongues, très légèrement dentelées et de couleur vert blanchâtre sont fortement aromatiques. Il suffit de froisser ses feuilles rugueuses pour s’en rendre compte. Il s’en dégage alors une puissante odeur camphrée, ce qui vaut à la sauge d’être utilisée comme purificatrice par le biais de fumigations sèches (méthode permettant de désinfecter et assainir des locaux dans lesquels des malades graves ont longtemps séjourné, par exemple). Ses fleurs, le plus souvent bleues teintées de violet, peuvent être blanches ou roses. Elles ressemblent assez à celles du romarin et de la sarriette, autres lamiacées.
La sauge étant à la base une plante méridionale, inutile de vous dire qu’elle aime la rocaille, les sols secs et bien drainés. Elle n’apprécie pas du tout, à l’instar du thym, d’avoir les pieds dans l’eau.

Sauge off. 3-bis

Comme de nombreux autres aromates, on peut faire usage de la sauge en cuisine. Elle parfume les farces pour volailles, mais aussi les plats de fèves et de haricots, les sauces, marinades, potages et salades. On réalise avec feuilles et fleurs des vins et eaux de sauge. Enfin, on la retrouve dans le vinaigre des quatre voleurs aux côtés de l’absinthe.

Parmi les nombreuses espèces de sauges, il existe des cultivars de Salvia officinalis qui présentent des coloris différents : Salvia officinalis tricolore, Salvia officinalis prostates, Salvia officinalis purpurescence, etc. Quant à la sauge officinale de base, on la trouve à « grandes feuilles » ou à « petites feuilles ». Par ailleurs, il est bon de faire la distinction entre notre sauge officinale et d’autres sauges telles que la sauge verte (Salvia viridis), la sauge des près (Salvia pratensis), la sauge verveine (Salvia verbenaca) et la sauge sclarée (Salvia sclarea).


  1. Pline l’ancien exposait déjà ces qualités quand il disait que « le voyageur qui porte de l’armoise et de la sauge attachées sur lui ne craint pas la fatigue ».
  2.  « Chez l’homme, on a vu deux cuillerées à café d’essence ingérées par erreur, entraîner une issue fatale précédée de convulsion et de cyanose » (Garnier, 1961).

© Books of Dante – 2013

Découvrez mon nouveau livre !

Publicités

7 réflexions sur “La sauge, herba sacra

  1. D’accord, donc elle a les même propriétés médicinales qu’une autre sauge officinale.
    Car on m’a offert un pot de fleurs avec des lobelias et des genres de pâquerettes , et au centre une touffe d’une plante qui s’avère donc être de la sauge officinale Tricolor .
    Youpi.

    J'aime

  2. Avant toute chose, je te suggère de déterrer cette sauge. Parce que, d’une, cette sauge et ses copines doivent très certainement être plantées dans du terreau et que la sauge et le terreau, ça ne fait pas bon ménage. Et de deux, parce que niveau arrosage, si tu arroses trop l’ensemble la sauge risque d’en souffrir.
    La placer dans un pot à part, c’est ce qu’il y a de mieux. Par la suite, quand elle aura grandi et sera devenue drue, tu pourras effectivement en utiliser les feuilles d’un point de vue médicinal et/ou culinaire ;)

    J'aime

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s