Le fer (Ferrum)

Fer natif.

« L’idée d’établir une relation entre le fer, symbole de la force, et le sang, symbole de la vie, doit être vieille comme le monde », confiait Henri Leclerc dans l’un de ses ouvrages1. En effet, le fer, par ses vertus roboratives, ne donne-t-il pas du corps au ventre ? N’acquiert-on pas la robustesse d’une santé de fer grâce à lui ? Par une poigne de fer et des nerfs d’acier, l’on dispose de deux images qui font aisément comprendre quelle inflexibilité il peut exister dans une vie qui se fera un chemin coûte que coûte dès lors qu’elle fait appel au fer comme symbole de fertilité, et cela tant que son opiniâtreté ne nous fait pas glisser vers les dangers d’une excessive rigueur. La haute valeur que l’on a pu accorder au fer dépend d’au moins deux facteurs : il est d’autant plus sacré qu’on le sait d’origine météorique (c’est-à-dire céleste, là où résident les divinités) et qu’il est pur, car à la manière dont on l’extrait de sa gangue indifférenciée, l’on forge l’idée qu’il représente « l’esprit se dégageant de la matière pour devenir visible »2. Malgré toutes ces précautions, l’on a vu, au cours de l’histoire, le fer être délaissé, réduit au rang d’un métal suscitant parfois le mépris et la répugnance, comme on peut en faire le constat en ce qui concerne l’Égypte antique, ce qui explique la rareté des objets en fer durant l’Antiquité égyptienne. Pourquoi ? Parce que, considéré aux côtés de l’aimant – substance sacrée liée à Horus –, le fer non magnétique, vu comme les os de Seth, devint fatalement maudit. Est-ce la même aversion qui amena à proscrire l’emploi d’instruments de fer durant l’élévation du temple de Salomon ? Peut-être, car ce qui est sacré n’est généralement pas touché par le fer, ou alors au prix d’une grande vengeance de la part de la divinité offensée : en Inde, couper ou même seulement toucher l’Açvattha sacré avec un outil en fer, c’est attirer sur soi le courroux de la divinité qui habite cet arbre. Pourtant, cela ne troubla pas le moins du monde Hildegarde de Bingen, puisque, pour elle, couper des rameaux avec une lame n’est pas rédhibitoire. Peut-être parce qu’elle évoque, pour ce cas précis, non pas le fer (ferrum) mais l’acier (calybs) : si le premier, de par sa nature chaude, est puissant et utile, l’acier l’est d’autant plus « qu’il est la forme la plus puissante du métal de fer. Il représente, en quelque sorte, la divinité de Dieu, et c’est pourquoi le diable le fuit et l’évite »3. Quand on sait à quel point les esprits malins s’écartent devant le fer, l’on comprend que Hildegarde ait vu dans ce métal un remède capable d’inhiber l’action des poisons présents dans les aliments et les boissons. En revanche, lorsque Hildegarde usait d’instruments en acier ou bien qu’elle faisait cuire le contenu d’une marmite à l’aide d’une barre d’acier chauffée à blanc, elle ne nous précise pas si cela participait à la bonification des remèdes.

Nous voilà, en tous les cas, rendus à une première évidence : le fer est protecteur de la vie face aux influences mauvaises qui pourraient peser sur elle. Mais, parce qu’il est l’outil par lequel toutes les tyrannies forgent dans l’ombre leurs armes, il est aussi l’instrument satanique de la guerre et de la mort. C’est là toute l’ambivalence du fer que nous allons maintenant étudier dans le détail.

Durant l’Antiquité gréco-romaine, l’on voyait la rouille naissante sur le fer comme un remède des énergies défaillantes, ainsi qu’un principe générateur, sans doute par analogie entre sa couleur et celle du sang séché. Ne vit-on pas, parmi les recommandations allant dans ce sens, celle consistant à ingérer la rouille recueillie sur un poignard longtemps resté fiché dans le tronc d’un chêne4 ? Mais la rouille, davantage que le fer bien sûr, c’est la corrosion, la destruction, l’accablement des forces que le fer est justement censé incarner. Par exemple, dans ce manuel bien connu qu’est le Petit Albert, l’on rencontre la manière d’élaborer un talisman (ou sceau) que l’on grave tout d’abord sur une plaque de fer et que l’on glisse une fois achevé dans une étoffe rouge. « Ce talisman, explique-t-on, aura la propriété de rendre invulnérable celui qui le portera avec révérence. Il lui donnera une force et une vigueur extraordinaire. Il sera vainqueur dans les combats auxquels il assistera »5. De plus, histoire de faire bonne figure, ce même talisman protégera les forteresses au point que leurs assaillants ne pourront qu’être mis en déroute. Enfin, au pire, il provoquera révoltes, dissensions et guerres intestines. En douterait-on ? L’auteur du Petit Albert insiste : « Pourquoi faites-vous difficulté de reconnaître que celui qui a donné à l’aimant la vertu secrète d’attirer à soi une masse pesante de fer d’un lieu à un autre, est assez puissant pour donner aux astres, qui sont des créatures infiniment plus parfaites que l’aimant et que tout ce qu’il y a de plus précieux sur la Terre, a des propriétés et des vertus secrètes qui surpassent la portée de nos esprits, d’autant plus que ces astres sont régis par des intelligences célestes qui règlent leurs mouvements »6. Étant question du fer et de la couleur rouge, il n’est pas bien difficile de distinguer de quel astre parle le Petit Albert : en l’occurrence de la planète Mars qui doit non seulement être renvoyée au dieu romain du même nom mais également à celui qu’on s’abuse trop souvent à désigner comme son homologue, le grec Arès. (Dans les lignes qui suivent, nous aurons l’occasion de montrer en quoi ces deux figures mythologiques doivent être rigoureusement distinguées.) Afin de mieux mettre en lumière les spécificités d’Arès, il nous faut porter un éclairage singulier sur l’un de ses frères, le forgeron des dieux Héphaïstos. Si on les considère tous les deux comme nés des amours d’Héra et de Zeus, la mythologie nous explique aussi qu’ils sont chacun rejetés par leurs parents, le premier pour sa brutalité, le second pour sa laideur. Hormis cela, qu’est-ce donc qui unit ces deux frères au point que je me sente dans l’obligation de faire ici appel à leur existence respective ? Eh bien, ces deux personnages ont tous les deux un rapport avec le fer, à la différence qu’il est d’émanation saturnienne pour Héphaïstos, martienne pour Arès, l’un façonnant l’arme que l’autre ne fait qu’utiliser. La principale fonction du dieu Héphaïstos est donc de forger les armes des dieux et des héros, de leur insuffler un caractère magique, tandis qu’Arès, qui n’est jamais plus qu’un symbole et ne possède pas réellement de substance propre, c’est le fauteur de troubles, fléau de l’humanité, bravache, passionné par la force brutale qu’il impose aux autres tout en étant bien incapable de supporter à son tour ce qu’il leur fait subir. Ce maudit des hommes souillé de sang n’est pas toujours très courageux, se comporte en lâche et poltron, geignant et pleurnichant quand il lui arrive d’être blessé. Cet être passionné n’a rien à voir avec Mars, redoutable et invincible, qu’à Rome l’on honorait bien plus qu’on appréciait seulement Arès en Grèce.


Héphaïstos par le sculpteur danois Bertel Thorvaldsen (1770-1844). Musée Thorvaldsen à Copenhague. En guise de clin d’œil, notons que dans son nom, on lit celui d’une autre grande divinité au marteau ;-)

Héphaïstos et Arès sont encore liés par un autre point commun, une sorte de discorde en somme, cette pomme dans laquelle chacun souhaite croquer : Aphrodite. Épouse légitime du premier, cette dernière est présentée comme l’amante du second. Malgré le pacte marial établi entre Héphaïstos et Aphrodite, la préférence amoureuse de la déesse s’accommode finalement fort bien du tempérament belliqueux et brutal d’Arès, aussi incroyable que cela puisse être. Souvenons-nous de l’implication de la déesse de la beauté dans l’émergence du conflit armé allant opposer Grecs et Troyens. Elle prit bien entendu le parti de Pâris après le jugement qu’il donna en sa faveur. Et Arès se joignit à elle au profit des Troyens, tandis qu’Achille, promu aux Grecs et armé par Héphaïstos, peut apparaître comme un pied-de-nez adressé à Aphrodite et son amant. Héphaïstos ne manquera d’ailleurs pas de se gausser du couple, en particulier en raison de cette union perverse : l’œuvre d’Aphrodite est d’amour, non de guerre et de haine. Que traîne-t-elle ses escarpins sur les champs de bataille ? Malgré les armes qu’il façonne, Héphaïstos n’en est pas moins un dieu affable amoureux de la paix : l’on comprend mieux ainsi son opposition symbolique par rapport à Arès. Malgré sa difformité, sa grande laideur et la trahison de la déesse de l’amour, Héphaïstos est un esthète, non seulement parce qu’il fabrique des bijoux de grande beauté, mais également parce qu’il a beaucoup de succès auprès de la gente féminine, bien des femmes – toutes du plus grand charme – recherchant activement sa compagnie, à l’exception, bien sûr, d’Aphrodite dont le glyphe bien connu (♀) s’associe plus volontiers à celui de Mars (♂) pour symboliser les polarités mâles et femelles, qu’à celui d’Héphaïstos – un demi disque posé sur son diamètre et surmonté d’une barre horizontale –, lequel est généralement ignoré.

Si l’on s’imagine discerner, à travers la figure de Mars, une « amélioration » symbolique d’Arès, il n’en est rien. Ce dernier n’en reste pas moins le dieu de la guerre et du fer acéré7, métal apparaissant intrinsèquement mêlé à une période de brutalités criminelles et sanguinaires : qu’y a-t-il donc dans l’expression même d’âge de fer ? Si l’on sait que de l’or au fer, tout en passant par l’argent puis le cuivre, la chute n’est que continuelle (elle est censée se perpétuer jusqu’à l’âge encore plus barbare du plomb saturnien, ce qui ouvre de charmantes perspectives…). Cet âge de fer est marqué par la dureté de la race de fer qui s’exprime à travers lui et l’anime : c’est toujours davantage de vulgarité, de solidification, de pétrification, de ce qui n’est point éthéré mais, tout au contraire, épais, lourd et pesant. Cette régression vers la force brutale, tyrannique, sombre, impure et diabolique, mène vers davantage de matérialisation et de mise au ban des sentiments élevés (les hauteurs célestes) au profit de cette bassesse terrestre tout à fait caractéristique de notre siècle et de ce monde occidental qui n’en finit pas d’agoniser, tel que cela est inscrit dans son nom. Il y a presque trois millénaires, Hésiode avertissait déjà face à ce danger : « Nul prix ne s’attachera plus au serment tenu, au juste, au bien : c’est à l’artisan de crimes, à l’homme tout démesuré qu’ira leur respect ; le seul droit sera la force, la conscience n’existera plus ». Nul besoin de remonter bien loin pour en croiser dans le fil de l’histoire, de ces hommes de fer. Observons cet ancien symbole des chevaliers médiévaux teutoniques qu’est la croix de fer : elle symbolise tout d’abord le courage dans la bataille, la bravoure prodiguée lors du combat. Sous le sinistre sceau des nazis, elle a fini par dire dans quel abîme l’homme est finalement tombé depuis les craintes d’Hésiode de l’y voir trébucher. Aujourd’hui, nul ne porte plus de croix de fer au ras du cou. Mais les hommes de fer n’ont hélas pas disparu : aiguisez de façon acérée vos regards et vous en démasquerez forcément dans votre entourage…


Fer-de-lance. Quelle que soit la matière dans laquelle il est élaboré, on conserve cette locution qui renseigne davantage sur la forme et l’allure que sur la constitution exacte. Ici : pointe de flèche en bronze. 1300 à 1050 avant J.-C.

Si l’on se place à une extrémité symbolique stricte, il peut découler de ce que nous venons d’écrire que parce que « d’origine chthonienne, voire infernale, le fer est un métal profane qui ne doit pas être mis en relation avec la vie »8. Mais cela n’est-il pas trop restrictif ? Il est vrai que de même que l’« on n’installe pas une cible pour que les tireurs la manquent »9, l’on peut s’interroger sur la césure symbolique applicable au fer selon que le forgeron le soumet en le transformant en objets de vie (outils agricoles) ou de mort (armes). Le cas le plus typique me semble être la hache, un des seuls outils à être aussi une arme et inversement. Au travers de cet unique objet, l’on peut se rendre compte qu’à lui seul il ne compte pas : qu’est-ce que la technologie sans l’intention préalable qui la met en action ? Mais l’on ne fabrique pas d’armes en fer pour ne pas avoir à s’en servir…

Il importe de prendre de la hauteur : la plupart des forgerons mythiques, à l’image du démiurge, s’ils sont capables de « forger le Cosmos, ils ne sont pas Dieu »10, mais fournissent aux grandes figures créatrices l’instrument qui sera leur emblème et avec lequel ils vont créer/dé-créer le monde : on le voit bien avec le foudre de Zeus, le vajra d’Indra, le marteau Mjöllnir de Thor ou encore les flèches et la hache de Perkunas (ce dieu letton occupe tout à la fois les fonctions de forgeron et de père céleste, union d’un Héphaïstos et d’un Zeus). Même dans la Bible l’on voit un forgeron maître du cuivre et du fer officier dans quelque passage de la Genèse (IV, 22) : Tubal-Caïn, dont on dit qu’il forge toutes sortes d’instruments.

Par la maîtrise qu’il imprime au feu et par son aisance à manipuler les énergies de la nature, l’on a pu dire du forgeron qu’il confinait à la sorcellerie, surtout lorsqu’il excelle dans l’art de la magie des métaux (il y a beaucoup de magie dans la métallurgie , l’une nourrissant l’autre et vice-versa). Par la forge même, l’on accentue la proximité du forgeron avec l’enfer : par exemple, chez les Yakoutes, K’daai Maqsin, chef-forgeron de l’enfer, réside dans une maison de fer, ce qui accroît d’autant le caractère démoniaque du forgeron que l’on craint pour cela aussi bien chez les Bouriates qu’à travers les traditions folkloriques européennes : « le forgeron est maintes fois assimilé à un être démoniaque et le Diable est connu comme jetant des flammes par sa bouche. Nous retrouvons dans cette image, valorisée négativement, la puissance magique du feu »11. On peut avoir pour le forgeron une attitude ambivalente : à l’image d’un paria, il peut être autant honni que méprisé et, tout à la fois, respectueusement craint, voire vénéré, en particulier quand, dans certaines sociétés, on l’assimile au chef politique et à l’homme-médecine, une donnée très intéressante qui nous permet de connecter le forgeron au personnage du chaman, car comme le professe un proverbe yakoute, « forgerons et chamans sont du même nid ».

L’on croise chez l’un comme chez l’autre une importance cruciale accordée au fer que le forgeron s’oblige à marteler sans cesse afin de se tenir hors de portée des mauvais esprits, maniant constamment son marteau et ses pinces, insufflant énergie au feu de sa forge de laquelle émane un perpétuel fracas dont le but est d’écarter ces esprits. Le chaman, qui cherche aussi à les éloigner, s’y prend d’une manière toute différente : son costume comprend généralement de nombreux objets ferriques dont le but avéré est d’effrayer les esprits et de se protéger face à leurs mauvais coups. On voit ainsi faire les chamans de l’Altaï, de Sibérie et de Bouriatie. Chez certains, on leur voit porter un casque de fer et un bâton auquel sont attachées les miniatures de divers objets (lance, épée, hache, marteau, pointe de harpon, étrier, bateau, rame). Le costume du chaman sibérien est quant à lui bardé de nombreux objets en fer (disques percés d’un trou, étoiles, lunes, silhouettes animales, flèches…) et dont le poids total est la plupart du temps compris entre 15 et 20 kg : cela ne l’empêche pourtant pas d’être précis dans son équilibre et de faire la démonstration en toutes circonstances de son pouvoir de contrôle. A cela s’ajoutent encore de nombreuses chaînes (qui symbolisent la puissance et la résistance du chaman), ainsi qu’un pectoral sur lequel la foudre, peut-être, viendra un jour frapper… Tout cet attirail rouille-t-il ? Non, parce que, croît-on, ces objets ont tous une âme… Figurant aussi les os du chaman, ils sont encore l’incarnation physique et visible de son pouvoir et de sa puissance.


Le martèlement de la rate (Gaston Vuillier, 1845-1915). Par la charge magique dont il est investit, le forgeron est aussi un guérisseur. Ce marteleur de la rate cherche à évacuer le mal du corps du malade par des coups de marteau répétés sur son enclume.

Il a été depuis longtemps renvoyé à ses forges, Héphaïstos. Et le Champ-de-Mars n’est plus qu’un parc pour Parisiens désœuvrés, mais qui abritait non loin une école militaire. Pourtant, le souvenir du dieu romain de la guerre persiste dans quelques locutions : on le devine dans le martinet (cet infâme objet dont on corrigeait autrefois les enfants), dans la loi martiale (dont bien des états font usage trop souvent et inconséquemment) ou encore chez les Martiens, qu’on a voulu grimer en petits hommes verts. Mais, parmi elles, il y en a bien une dont on ne parle plus tellement : les préparations martiales. Tenez, la prochaine fois que vous vous rendrez dans une pharmacie, demandez-y une teinture de mars safranée, vous ne devriez avoir comme réponse que deux yeux éberlués ^.^ Le mot mars s’est tant confondu avec le métal qui le représente qu’on préféra souvent utiliser l’expression « préparation martiale » plutôt que « préparation ferrugineuse ». D’Hippocrate à la Renaissance (tout en passant par le plus gros des médecins de l’Antiquité gréco-romaine et de la médecine arabe du Moyen âge), l’on vit poindre une multitude de remèdes formant là ce que l’on pourrait nommer l’archaïque médication martiale : rubigo ferri (la rouille), stercus ferri (le mâchefer), squama ferri (l’écaille de fer), aethiops martialis (l’oxyde noir de fer), etc. L’on vit bien certaines de ces préparations traverser les siècles et y survivre : la rouille (ou safran de mars) apparaissait encore dans l’œuvre de Pierre Pomet à la fin du XVIIe siècle et l’aethiops martialis surnageait dans celle de Simon Morelot en 1807. S’y ajoutaient beaucoup d’autres assemblages ayant de près ou de loin le fer comme élément fondamental : safran de mars astringent, teinture de mars, teinture de mars astringent, huile de mars, sirop de mars, cristaux de mars, tout cela avant que les sulfate de fer et autre tartrate ferreux ne renvoient au rang des vieilleries toutes ces « absconseries » martiales ! Du côté des eaux ferrugineuses, cela n’était guère mieux. En dehors du fait de s’en remettre aux stations thermales d’eaux ferrugineuses chaudes ou froides, l’on en obtenait par des moyens artificieux en jetant dans de l’eau (douce ou de mer) un fer rougi au feu ou bien en plaçant des clous dans une grande quantité d’eau. Quant à l’eau chalybée, elle s’obtenait en éteignant dans l’eau une barre faite non pas de fer mais d’acier.

A la fin du XVIIIe siècle, tout cela se stabilisa un peu, bien qu’on vantait encore les propriétés toniques, astringentes et emménagogues du fer. Il s’utilisait alors lorsque la suppression du flux menstruel était le résultat de l’inertie, de la froideur et/ou de la langueur des humeurs. On le disait aussi vermifuge et carminatif. Les modes d’emploi, pour effrayants qu’ils peuvent nous paraître aujourd’hui, n’eurent pas le don d’horrifier le moins du monde les utilisateurs de ce siècle : Desbois de Rochefort transmet un de ces modus operandi : placez de la limaille de fer dans un petit sachet de toile bien noué et faites trempougner le tout dans une tisane ou un bouillon comme l’on fait maintenant de n’importe quelle infusette ! Il fallut patienter jusqu’au début du XIXe siècle pour voir se multiplier les préparations martiales qui, bien que fort plus nombreuses, furent rapportées à des proportions plus justes, contrairement à ce que prônaient les Anciens qui voyaient le fer capable d’intervenir à tout propos. Ceci dit, afin de remettre quelque peu les choses en perspective, je vous propose, pour achever cette première partie, quelques suggestions de recettes qui avaient cours en France il y a moins de deux siècles :

  • Remède emménagogue de Haller : infusion de menthe pouliot et de limaille de fer rouillée dans du vin blanc ;
  • Vin martial : 30 g de limaille de fer dans un litre de vin blanc en macération pendant une semaine ;
  • Bière diurétique : semences de moutarde, cendres de genêt et limaille de fer en macération à froid dans de la bière ;
  • Électuaire fébrifuge : racine de grande gentiane jaune, fleurs de camomille et limaille de fer, le tout dans du miel ;
  • Médication tonique : cannelle combinée au quinquina et au fer.

Caractéristiques minéralogiques

  • Composition : fer à 100 % (parfois naturellement associé à des inclusions de nickel).
  • Densité : 7,88.
  • Dureté : comprise entre 4 et 5.
  • Morphologie : cristaux (inconnus à l’état naturel), agrégat cristallin, grumeau, grain, imprégnation.
  • Couleur : gris acier.
  • Éclat : métallique.
  • Transparence : opaque.
  • Clivage : parfait selon /001/ (cf. schéma ci-dessous).
  • Cassure : rugueuse.
  • Fusion : 1553° C.
  • Solubilité : dans l’acide nitrique (HNO3) et l’acide chlorhydrique (HCl).
  • Nettoyage : à l’eau distillée. A sécher immédiatement.
  • Particularités : malléable, ductile, élastique, aimantable, oxydable par l’oxygène de l’air (ce qui forme la rouille).
  • Morphogenèse : magmatique pour le fer terrestre, météorique pour le fer cosmique. Quant au fer natif, c’est-à-dire dans un état de pureté dans lequel on peut trouver également l’or, l’argent ou le cuivre, l’on s’est longuement questionné, comme on le peut constater dans l’ouvrage de Simon Morelot daté de 1807 : « Le fer natif serait du fer à l’état métallique, si l’on pouvait croire qu’il en existât réellement »12. Parallèlement à cela, on avait bien pris en compte que certaines météorites n’étaient pas toutes pierreuses, d’autres étant ferropierreuses, ce qui est très rare, et d’autres encore intégralement ferriques (parfois avec du nickel, comme c’est le cas de la plus grosse de ces météorites, la météorite de Hoba, en Namibie : pesant soixante tonnes, elle est constituée de 84 % de fer et de 16 % de nickel). On a donné à ces météorites le nom de sidérites (sidèréos ouranos : le « ciel de fer », vieil héritage d’une dure croyance en l’existence d’une voûte céleste métallique). On était en effet convaincus qu’elles provenaient des étoiles, plus précisément de celles groupées en constellation, siderus, par opposition à stella, « étoile isolée ». Considérer* cela n’est-il pas sidérant* ? Bref, pendant longtemps, on a imaginé impossible l’existence de fer natif terrestre : tout cela a été révoqué en doute, voire carrément nié, même après la découverte de blocs de fer natif dont on crut qu’ils étaient « des produits de l’art qui ont été enfouis dans la terre par quelque circonstance »13 ou, pourquoi pas, les facéties d’un kobold… ^.^ On est depuis, revenu de cet état de sidération*, puisque l’on sait aujourd’hui que, bien que rare, le fer natif terrestre existe bel et bien, et cela sans le truchement d’un quelconque astéroïde qui nous expédierait un bloc de ferraille sur la tête selon son bon gré. Des gisements existent en Allemagne (près de Kassel), en Nouvelle-Zélande, au Groenland, en Irlande du Nord (comté d’Antrim). Si ce fer natif avait été plus fréquent, sans doute qu’il y a deux siècles l’opinion des minéralogistes aurait été aiguisée par davantage de sagacité, mais, face à leur incroyance, l’on invoquait le fait « que ce fer n’est pas assez abondant pour être compris dans le rang des mines propres à l’exploitation »14. Ce qui peut se comprendre dans un objectif sidérurgique15, l’industrie du même nom n’ayant pas attendu après le fer natif pour se développer, ayant principalement fait appel aux minerais de fer que compte la nature, à savoir : la sidérite (FeO : 62 %), la vivianite (FeO : 43 %), la goethite (Fe2O3 : 90 %), la magnétite (Fe2O3 : 69 % et FeO : 31 %), l’hématite (Fe : 70 % et O : 30 %) et la chalcopyrite (Fe : 30,50 %).
  • Paragenèse : olivine, pentlandite, pyrrhotite.

Note : on n’évoquera pas ici la manière de séparer le fer de la gangue minérale qui l’emprisonne, nous contentant de nous arrêter au seuil du haut fourneau dans lequel, en faisant fondre du minerai de fer, cela ne permet guère d’obtenir que de la fonte, que l’on commue par la suite en fer le plus pur possible en supprimant la partie carbonée de cette fonte. Quant à l’acier, c’est un alliage composé d’une majorité de fer et d’une faible fraction de carbone (0,20 à 2 %). Sachons enfin qu’on protège le fer de la rouille par le zincage et qu’en recouvrant une tôle de fer d’une fine couche d’étain, l’on obtient ce que l’on appelle le fer-blanc.

Le fer en thérapie

Autrefois, nombreuses étaient les spécialités prétendument pourvoyeuses de fer, ce qui ne se reflète plus dans la ribambelle de compléments alimentaires modernes.

Bien que très abondant dans les tissus du corps humain (jusqu’à 5 g chez l’homme, un peu moins – 3 à 3,50 g – chez la femme), le fer n’en reste pas moins un oligo-élément (et non un macro-élément) dont les ¾ sont stockés dans l’organisme sous la forme de ferritine. De fait, comme tout oligo-élément, il n’est pas interchangeable. Dans l’ensemble, les oligo-éléments « s’avèrent indispensables à l’équilibre physiologique et toute carence, en un ou plusieurs oligo-éléments, se solde par des manifestations plus ou moins graves »16. Décelé pour la premier fois dans le sang par Vincenzo Menghini en 1747, le fer doit être apporté par l’alimentation à hauteur de 10 à 18 mg par jour.

Propriétés thérapeutiques

  • Apéritif, digestif, carminatif
  • Constitutif essentiel de l’hémoglobine et des globules rouges (ainsi que de leur production), régénérateur sanguin, coagulant, hémostatique
  • Tonique, participe au processus de création énergétique, anti-asthénique, anti-anémique, participe au bon développement du système immunitaire
  • Transporteur d’électrons et d’oxygène (via le sang)
  • Régulateur du fonctionnement du système nerveux, participe au bon développement des fonctions cognitives
  • Antispasmodique
  • Astringent

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : digestion difficile et diarrhée par faiblesse et atonie des voies digestives, dyspepsie anémique
  • Troubles de la sphère gynécologique : menstruations abondantes, flueurs blanches (leucorrhée), grossesse
  • Fatigue physique et/ou intellectuelle, fragilité et faiblesse, affaiblissement général, anémie du nerveux et du lymphatique, neurasthénie, convalescence, convalescence traînante, convalescence après épisode hémorragique
  • Troubles locomoteurs : rhumatisme, ataxie locomotrice, pertes musculaires
  • Troubles du système nerveux, insomnie, difficulté de concentration
  • Pourvoir aux besoins des sportifs, des enfants et des adolescents en forte croissance, des personnes déficientes en fer (par exemple, les végétariens ou végétaliens)

Note : on évoque surtout la carence en fer à travers la très connue anémie, bien qu’elle ne se manifeste pas seulement par ce seul biais, puisqu’une carence en fer se traduit par une pâleur du teint, un essoufflement à l’effort. De plus, sa relative absence facilite les hémorragies (qui ne vont faire qu’accroître, cumulativement, cette carence), tout en ralentissant l’assimilation de la vitamine C, laquelle fonctionne en tandem parfait avec le fer. En revanche, l’on connaît beaucoup moins les perturbations que peut entraîner un excès de fer dans l’organisme, hormis le plus notable : la constipation. D’autres troubles gastro-intestinaux peuvent également survenir (troubles de la digestion, dyspepsie), ainsi que des éruptions cutanées de type acnéique. Signalons pour finir l’existence d’une maladie génétique, l’hémochromatose, se traduisant par un dérèglement de l’absorption intestinale du fer : l’organisme en accumule plus que nécessaire, entraînant une intoxication progressive des principaux organes (foie, cœur, etc.).

Modes d’emploi

L’administration « artificielle » du fer est très délicate. Tout d’abord, si l’on connaît les principaux préjudices convoyés par une carence ferrique, une trop forte complémentation n’est pas non plus sans danger, du fait de la très faible capacité de l’organisme à excréter le fer via les émonctoires : cela s’effectue à raison de 0,50 à 1 mg par jour ! De plus, supplémenter extérieurement l’organisme en fer peut ne pas servir à grand-chose si certains troubles en entravant la bonne assimilation persistent. Par ailleurs, certains troubles digestifs (comme le défaut d’absorption intestinale), un mauvais équilibre nutritionnel (c’est-à-dire défavorisé en d’autres oligo-éléments protagonistes), peuvent concourir à une carence en fer plus ou moins appuyée. On sait que l’inuline est promotrice d’absorption, de même que le cuivre, la vitamine C, la vitamine B9 ou encore B12.

Si j’ai connaissance qu’autrefois l’on donnait aux enfants des pommes après qu’on les ait préalablement piquées de clous en guise d’anti-anémique empirique des campagnes, l’on ne se contraindra plus à l’antique macération aqueuse de vieux clous rouillés, ni à je ne sais quelle eau « ferrugineuse » obtenue par la trempe d’une barre d’acier chauffée à blanc dans un baquet d’eau, ces méthodes barbares rappelant beaucoup trop le caractère martial du fer sur lequel nous avons eu l’occasion de nous attarder plus haut. En réalité, pour répondre à l’ensemble des besoins journaliers (en dehors d’une pathologie particulière), l’alimentation équilibrée, intégrant aussi bien des légumes que des fruits frais, est tout à fait capable d’y pourvoir. Voici un petit bréviaire des plantes que l’histoire médicale et diététique a retenues comme étant remarquablement riches en fer : abricot, ache, achillée millefeuille, amande, amarante, ananas, armoise annuelle, artichaut, asperge, aubergine, avocat, avoine, banane, bardane, bette, betterave, blé, bruyère, cacao, carotte, caroubier, céleri, centaurée chausse-trape, châtaigne, chénopode, chicorée, chiendent, chou, coing, coquelicot, cresson, datte, épinard, eupatoire, fenugrec, fève, figue, figue de Barbarie, fraise (fruit, feuille), framboise, frêne, fucus, garance, goji, groseille à maquereaux, guarana, gui, guimauve, hamamélis (feuille), haricot (grain), laitue, lamier blanc, lentille, liseron, luzerne, mâche, maïs, maté, melon, ményanthe, millepertuis, mouron des oiseaux, moutarde, navet (feuille), nigelle, noisette, noix, oignon, olivier (feuille), orange, orge, ortie, oseille, patience, pêche, peuplier (bourgeon), persil, petit pois, pignon de pin, pissenlit, poire, poireau, pois chiche, poivre d’eau, polypode, pomelo, pomme, pomme de terre, pourpier, prêle, prune, radis, raisin, reine-des-prés, scabieuse, seigle, thé, tomate, tussilage (feuille), violette.

Présent encore dans le vinaigre, le pollen et la spiruline, le fer se trouve aussi dans le jaune d’œuf, la viande rouge et les abats. Mais ce fer d’origine animale étant pro-inflammatoire et pro-oxydant (et la viande rouge l’est tout autant), on prendra soin de l’éviter sous cette forme et de le préférer en préparations pharmaceutiques microdosées faisant appel à des sels de fer biodisponibles (bisglycinate, pidolate, citrate, gluconate, lactate et pyrophosphate de fer).

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Pour les raisons que nous avons évoquées un peu plus haut, le fer est contre-indiqué en cas de maladies inflammatoires aiguës.
  • Les évacuations sanguines menstruelles sont la seule occasion de perte organique normale et chronique en fer, ce qui explique l’irritabilité et les sautes d’humeur, sans oublier la fatigue, propres à cette période féminine, d’autant plus accentuées que les pertes sont importantes. En dehors de cet unique cas, l’on fera attention aux hémorragies qui privent d’autant de fer l’organisme qu’elles sont plus étendues : perdre un millilitre de sang équivaut à l’excrétion en fer journalière, en perdre 20 ml, c’est se priver du bénéfice des apports quotidiens nécessaires. A cet éclairage, l’on se rappellera avec effroi de cette lubie des maniaques de la lancette : la saignée !
  • Avec la limaille de fer, l’on peut faire réagir diverses substances d’origine végétale : en faisant macérer ce lichen qu’on appelle cladonie des rennes (Cladonia rangeferina) avec de la limaille de fer, l’on obtient une belle teinture jaune fauve. De même, une décoction de rhizomes d’iris des marais mêlée à de la limaille forme une teinte noire dont on se servait comme d’encre d’écriture, à la manière de ce que l’on utilisait en teinturerie et en chapellerie : de la limaille de fer et de l’écorce de rameaux d’aulne produisent une teinte pareillement noire.

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  1. Henri Leclerc, En marge du Codex, p. 167.
  2. Jean Chevalier & Alain Gheerbrant, Dictionnaire des symboles, p. 628.
  3. Hildegarde de Bingen, Physica, p. 148.
  4. Poignard, chêne, fer, rouille, tout va dans le sens de la demande : on convoque des objets qui véhiculent une forte imagerie masculine et génésique.
  5. Petit Albert, p. 295.
  6. Ibidem, p. 303.
  7. Les mots acéré et acier ont une origine linguistique et étymologique commune : au sens premier, acérer une pointe, c’est la garnir d’acier pour lui faire gagner en robustesse.
  8. Jean Chevalier & Alain Gheerbrant, Dictionnaire des symboles, p. 434.
  9. Épictète, Manuel, 27.
  10. Jean Chevalier & Alain Gheerbrant, Dictionnaire des symboles, p. 457.
  11. Mircea Eliade, Le chamanisme et les techniques archaïques de l’extase, p. 369.
  12. Simon Morelot, Nouveau dictionnaire des drogues simples et composées, Tome 1, p. 569.
  13. Ibidem, p. 570.
  14. Ibidem.
  15. Dans les lignes qui précèdent ce mot, nous en avons signalés d’autres par un astérisque : considérer, sidérant, sidération. Avec sidérurgie, ils contiennent tous la racine grecque sídêros, « fer ».
  16. Jean Valnet, Se soigner avec les légumes, les fruits et les céréales, p. 109.

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Le sel (ou chlorure de sodium, NaCl)

Synonymes :

  • Sel de terre : sel gemme, sel fossile, halite (mot forgé par Ernst Friedrich Glocker (1793-1858) en 1847 : du grec hals, « mer » et lithos, « pierre »).
  • Sel de mer : sel marin, sel commun, sel blanc, sel de cuisine, sel de cuisson, sel de table.

Derrière toutes ces appellations se dissimule celui qu’en l’absence de toute précision l’on appelle le sel, alias chlorure de sodium, anciennement muriate de soude (ou de sodium ; murias sodae en latin), et dont la formule chimique a été établie par le chimiste anglais Humphry Davy en 1810.

Salt (anglais, suédois), sals (letton), salz (allemand), sal (espagnol, portugais), sale (italien), sole (russe), sól (polonais), sare (roumain), etc. Tous ces mots sont « parmi d’autres, des témoignages manifestes de la présence du sel dans toutes les civilisations »1. Présent à toutes les mers et toutes les terres du globe, tentons aujourd’hui de tracer dans le détail le caractère universel du sel, puisque la propagation de l’être humain à travers tous les territoires viables que lui offrit son environnement, le plaça nécessairement face aux mers et aux océans, à ces mers intérieures et ces lacs qui le sont tout autant, reliquats de ce qui fut, autrefois, une mer ouverte, à toutes ces anciennes étendues d’eau salée dont on ne peut deviner la nature archaïque que par la quantité de sel qu’elles ont accumulée çà et là avant de disparaître : les mines de sel terrestre sont de celles-là. Cela explique que, presque partout dans le monde, l’être humain ait pu bénéficier des bons offices du sel, et cela qu’il stationne auprès des côtes ou qu’il se renfonce plus à l’intérieur des terres. Procédons maintenant à un petit aperçu historique des rapports liant l’homme au sel et à sa quête.

Cette attraction pour le sel remonte bien avant l’invention de l’écriture. Cela signifie qu’il faut savoir se tourner du côté des vestiges préhistoriques pour écrire plus précisément l’histoire conjointe du sel et de l’homme. En ces époques reculées, prit-on connaissance de l’importance du sel d’un point de vue physiologique ? Le nomadisme de l’homme ne fut-il pas conditionné par l’absorption d’apports continués de sel ? Si, de tout temps, l’être humain a eu, métaboliquement parlant, besoin de sel, gageons qu’il ait fait le nécessaire pour survivre, afin de pourvoir son économie de ce précieux minéral. Cela impose donc, au minimum, une exploitation régulière du sel en des points connus et reconnus comme sources d’approvisionnement et sans doute son transport et son troc subséquents en des régions où l’être humain, dépourvu de sel, compte sur ce trésor qu’un autre lui apporte de fort loin et qu’il échangera contre ce qui représente de la valeur pour son fournisseur saunier, c’est-à-dire les richesses locales qu’on ne déniche pas ailleurs.

L’homme exploita-t-il tout d’abord le sel marin ou bien son homologue terrestre ? Je ne possède pas la réponse à cette question (bien que mon intuition me fasse pencher en direction de la seconde solution), mais je sais néanmoins qu’il y 3500 ans, l’on extrayait le sel en Autriche (Salzkammergut) et qu’un peu plus tard, toujours en Autriche, près de Hallstatt, les hommes de l’Âge du fer (et probablement même du bronze) s’improvisèrent mineurs et descendirent dans les entrailles de la terre par le biais de galeries creusées que l’on a retrouvées en compagnie de matériel en parfait état de conservation (pelles, échelles, instruments miniers). Le corps d’un mineur (du premier millénaire avant J.-C.) y a également été retrouvé au XVIIIe siècle. On observe, ailleurs en Europe, comme à Wieliczka (Pologne), d’autres gisement anciens de sel gemme et de gypse, ainsi qu’en Espagne (Catalogne : Cardona) ou dans d’autres parties du monde (en Inde, à l’époque des campagnes d’Alexandre le Grand menées au IVe siècle avant J.-C.). En plus de cette extraction minière, on peut remarquer une autre méthode d’exploitation du sel, celle qui se pratique encore du côté de Guérande par exemple, c’est-à-dire l’obtention du sel par évaporation de l’eau de mer dans des marais salants, ce qu’entreprennent les paludiers depuis au moins l’époque de Pline qui décrivit la manière dont on procédait pour tirer hors de l’eau le sel marin. Cette évaporation solaire fut quelque peu concurrencée par celle de l’eau issue des fontaines salées par le feu d’une chaudière : ainsi fit-on à Lons-le-Saunier, par extraction du sel du bassin salifère comtois. Dans un cas comme dans l’autre, il s’agit de récupérer le résidu sec, celui-là même qui est indiqué en milligrammes par litre sur la plupart des bouteilles d’eaux minérales, c’est-à-dire ce qui ne peut brûler et demeure au fond d’une casserole quand l’eau qu’on y a mise s’est entièrement évaporée : les sels minéraux dont, bien évidemment, le sodium. Parfois, il n’y a pas même besoin du feu nourri d’une chaudière pour obtenir le sel : au Tibet, les lacs salés de la région de Tang déposent naturellement sur leurs berges du sodium, du potassium et du bore. Ainsi, le sel de Byang-Thang est-il très apprécié des Népalais qui le transportent à travers les montagnes à dos de yacks (on voit ça très bien dans un film sorti en 1999, Himalaya, l’enfance d’un chef). Mais ce n’est pas là le plus gros de la production saline, celle-ci ayant été pendant longtemps assurée par les sauniers marins dont les méthodes restèrent identiques pendant de nombreux siècles (du Moyen âge jusqu’à l’avènement de la révolution industrielle du XVIIIe siècle, on note guère d’innovations à ce sujet). Il y a environ deux siècles, le travail saisonnier qu’on effectuait dans les salines de la mer Méditerranée ou bien dans les marais salants océaniques se propagea à d’autres zones du globe (Afrique, Amérique du Sud), ce qui permit d’accroître la production de sel marin de manière substantielle. Cependant, depuis les années 1970, on note une forte régression de l’extraction du sel par évaporation de l’eau des marais salants au profit du sel extirpé des mines terrestres.

Devant les difficultés que l’on pouvait avoir à se ravitailler en sel marin, on procédait de tout autre manière, comme en Afrique centrale, par exemple : on entreprit la culture de plantes à sel dont les cendres possèdent une haute teneur en chlorure de potassium (KCl), succédané du sel. C’est notamment le cas de la laitue d’eau (Pistia stratoties) et de Hygrophyla spinosa. Ce mode de fabrication n’est pas circonscrit qu’au seul territoire africain, puisqu’on fit de même en Europe : en effet, faire appel aux plantes halophytes ne date pas d’hier, cela pour en obtenir un ersatz de sel ou bien quantité de cendres bonnes pour faire la lessive. Pour cela, on brûlait des plantes maritimes pour obtenir des sels de potassium et des plantes davantage terrestres pour faire de même avec le sodium. Par exemple, de la soude commune (Salsola soda ; soda comme sodium), l’on tirait surtout du sodium, et de la soude brûlée (Salsola kali), essentiellement du potassium, comme ne l’indique pas précisément le nom de cette plante : dans le tableau périodique des éléments de Mendeleïev, le potassium est figuré – bizarrement – par un K, qui fait référence à l’autre nom du potassium : kalium, forgé sur l’arabe kali, duquel a découlé al-kali, puis alcalin, ce qui est bien dans la nature du potassium (et du sodium par la même occasion, tout deux étant des métaux alcalins).

Il aurait été curieux qu’une matière première qui fut, à une époque, aussi valeureuse que le sel, et dont l’usage s’étendit à bien des domaines de la vie quotidienne, n’ait pas donné lieu à tout un tas de pratiques, d’us et de coutumes plus variés les uns que les autres. C’est ce que nous allons aborder dans un nouveau paragraphe.

Il est marquant de constater à quel point le symbolisme du sel est double en plusieurs points. Si l’on a très tôt remarqué qu’il permettait d’assurer une conservation contre la corruption, il peut aussi devenir corrosif, et donc destructeur, lorsqu’il est présent en trop grande quantité. Mettre son grain de sel, certes, mais avec justesse et mesure. Quand l’emploi du sel a trop grand volume est sollicité, on parvient fatalement à une situation où rien ne peut plus être tenté face à l’indestructibilité et l’incorruptibilité du sel. Les Romains le savaient bien, eux qui « répandaient du sel sur la terre des villes qu’ils avaient rasées, pour rendre le sol à jamais stérile »2. Cette aridité peut aussi se transposer à la mer, dont la salinité, conférant à l’amer, en fait une eau d’amertume, ce qui ne peut en aucun cas lui donner valeur d’élixir de fertilité : les eaux marines qui s’aventurent trop avant dans les terres en amoindrissent généralement la puissance générative. Mais le sel n’est pas que cela : on considère aussi que lorsqu’il est débarrasser de son substrat humide et marin, il devient un feu délivré des eaux et, par conséquent, un symbole de nourriture spirituelle, puisque, émergeant de l’eau par son évaporation, il figure alors la transcendance matérialisée, agrégeant la matière jusqu’alors invisible et diluée, par cristallisation et solidification, ce qui n’était qu’indistinction se stabilisant à la manière des cristaux de sel, devenus de parfaits cubes à l’image de celui sur lequel s’appuie l’Empereur du Tarot de Marseille (arcane IV, le chiffre quatre renforçant davantage encore l’aplomb du personnage et les valeurs symboliques qui l’habitent). De cette assise solide et pérenne découle une certaine idée de la communion, l’expression d’un lien de fraternité à travers lequel partager le sel et le pain, le consommer en commun étant le plus assuré moyen de figurer l’amitié, l’hospitalité et la valeur accordée à la parole donnée. Par exemple, Plutarque voyait dans le sel un symbole d’amitié, tandis que dans les pays slaves, accueillir les hôtes avec le pain et le sel est une marque d’hospitalité. C’est pour cela que, pour ne pas se brouiller avec quelqu’un, on ne lui donne pas la salière lorsqu’il la demande : on la pose à côté de lui pour qu’il puisse s’en saisir lui-même. Ce qui veut dire que sur une table, la salière doit occuper un point équidistant à tous les convives, sans quoi la discorde risque de s’en mêler ! ^.^

Accueillir, c’est inviter à entrer chez soi : par le sel, on exerce un pouvoir attractif par lequel on retient aussi. Quoi d’étonnant, alors, à ce que le sel ait été intégré aux rites nuptiaux (comme on le peut voir dans les pays slaves) ? Dans les Abruzzes (Italie), on scelle ainsi un accord amoureux : chacun des membres du couple doit porter sur lui une amulette dans laquelle sont placés quelques miettes de pain, une plante nommée « concordia », un peu de sel et un bout de papier couvert de signes étranges. Cela est censé assurer la durabilité de l’union des deux tourtereaux. C’est donc attirer sur soi les bénéfices de cette union. D’ailleurs, dans d’autres domaines l’on peut constater que l’usage du sel a pour but premier de faire s’accroître la valeur des biens et du matériel : par exemple, en Chine, on jetait dans un brasier plusieurs poignées d’un mélange de riz et de sel pour obtenir une abondante récolte de riz dans l’année à venir. Bénir l’étable avec du sel, c’était nourrir l’espoir de voir augmenter la production laitière. En Allemagne, pour fortifier les chevaux, on leur faisait prendre, trois dimanches de suite, avant le lever du soleil, trois poignées de sel et soixante-douze baies de genévrier. Comme nous l’avons vu plus haut, éparpiller du sel sur la terre, c’est prononcer le vœu criminel d’en stopper définitivement la génération : après les Romains, ce fut à l’empereur Frédéric Barberousse (1122-1190) de faire de même : semant du sel sur Milan en ruines, il gageait ainsi de sa non-renaissance (sans cependant y parvenir). Cet épandage agressif confine aux mêmes objectifs que lorsque le sel est répandu par mégarde : l’on connaît tous cette « superstition » qui nous oblige à jeter immédiatement une pincée de sel au-dessus de son épaule gauche lorsqu’on renverse malencontreusement la salière sur la table. L’on fait ainsi pour conjurer le mauvais sort qui, sinon, ne manquerait pas de s’abattre sur le maladroit. Mais il n’y a peut-être là pas seulement le résultat d’une croyance irrationnelle : en effet, d’après Angelo de Gubernatis, le sel renversé sur la table véhiculerait une crainte d’origine phallique, car les grains de sel représentent la semence génératrice elle-même. L’homme salace (du latin salax) n’est-il pas celui-là même tout attaché à la lascivité qu’induisent les plaisirs sensuels et, par extension, sexuels ? La salière, qui s’effondre comme une tour aux fondations mal bâties, éjecterait alors ces quelques grains de sel, coup (d’épée dans l’eau) pour rien. La puissance génératrice ne saurait être gaspillée ! Car ajouter du sel, ce n’est pas adjoindre davantage de piquant, c’est aussi augmenter la valeur de quelque chose. D’où vient cette valeur ? De celles, symboliques, qu’on a reconnues au sel : conservant les denrées, il les soustrait à la putréfaction. Il est encore pureté et droiture, tendance pervertie à travers la pratique qui consiste, en l’arrondissant grassement, à saler une note : il s’agit de lui ajouter plus de valeur qu’elle n’en a, de la même manière qu’un plat gagne en sapidité et palatabilité quand on y verse quantité satisfaisante de sel. Ainsi, « l’aubergiste qui nous remet une note un peu lourde sacrifie donc à une très vieille et très pure tradition… A moins, bien sûr, qu’il ne veuille simplement se sucrer ! »3, augmentant ainsi son salaire de manière tout à fait artificielle4.

Le pouvoir attractif du sel n’est pas le seul dont il dispose : son statut de protecteur et de purificateur l’a fait employé dans de nombreux rites tout autour du monde, et cela peu ou prou pour les mêmes raisons. Que l’on répande du sel sur le seuil d’une habitation après le départ d’une personne détestable ou bien que l’on asperge les murs d’une eau lustrale salée, l’objectif demeure le même : bannir les énergies négatives qui ont été abandonnées sur les lieux. Ainsi peut-on agir ponctuellement, de même qu’on passe un coup de serpillière sur les traces que laissent les chaussures toutes crottées de quelqu’un qui débarque chez vous tout-à-trac et peu respectueusement. Le sel absorbe donc les énergies néfastes quand on le dispose « en petits tas près de l’entrée des maisons, sur la margelle du puits […], ou sur le sol après les cérémonies funéraires ; le sel a le pouvoir de purifier les lieux et les objets qui, par inadvertance [ou malveillance] se trouveraient souillés »5. On procédait ainsi au Japon, aussi bien à travers les événements de la vie courante que lors des cérémonies shintoïstes. En disposant du sel aux quatre coins d’un pâturage le premier avril de chaque année en Poitou, on adresse une supplique assez semblable (la protection du bétail, empêcher au lait des vaches de tourner, etc.). Outre le fait de débarrasser les lieux d’énergies peu propices au développement harmonieux des individus, le sel est encore mis à contribution pour lutter contre celles qui s’attaquent directement aux personnes, intervenant très fréquemment lors des désenvoûtements : dans les pays d’Afrique du Nord, des pratiques médico-magiques consistent à asperger d’eau salée les personnes qu’on imagine en proie au démon (mais dont certaines sont en fait épileptiques, saisies par des accès de bouffée délirante, d’hystérie ou de colère). Et si jamais l’on n’est pas attaqué, mais que l’on nourrit quelques craintes à ce sujet, l’on aura bien raison de porter sur soi un petit sachet de sel et, au pire, d’envisager de mettre en œuvre une plus grosse artillerie : « Lorsque notre environnement semble se densifier et receler des entités négatives, faites brûler des feuilles de laurier. L’expérience nous apprend qu’il faut ajouter du sel et un peu de thym et d’encens ; les effets sont alors immédiats ; les lieux se dégagent. Cet usage régulier constitue une excellente protection »6.

Si, donc, le sel est capable de mettre en fuite toutes ces mauvaises ondes et de détruire le mal, sans doute que, transposant ses puissantes propriétés au domaine médical, il est tout autant capable de soigner et de guérir les maladies. C’est ce qu’il nous reste à aborder, en balayant rapidement 2000 ans d’histoire médicale, en commençant tout d’abord par le point de vue d’un praticien antique, j’ai nommé Dioscoride, lequel accorde, à plusieurs paragraphes de sa Materia medica, une place pour le sel sous diverses formes : fleur de sel, saumure et sel commun, dont il reconnaît l’utilité, puisque selon lui, « il restreint, il nettoie, il purifie, il abaisse, il subtilie et induit des escarres »7, tout en gardant de la pourriture. On usait alors du sel en onction avec, selon les cas, de l’huile, du vinaigre et/ou du miel, accompagné parfois de graines de lin, d’origan, d’hysope et d’autres plantes encore. Et tout cela pour être appliqué sur des affections principalement externes comme tout ce qui touche spécifiquement à la peau (démangeaisons, croûtes cutanées, excroissances de chair, piqûres et morsures, gale, ulcère), aux oreilles ou encore à la structure ostéomusculaire.

Tandis que les médecins arabes du Moyen âge « conseillent de manger une gousse d’ail crue chaque jour, pilée avec du sel et de l’huile d’olive pour rester en bonne santé »8, un enthousiasme similaire s’empare de l’école de Salerne qui, on le sait, a été profondément influencée par les apports de la médecine arabe de l’époque. Voici, versifié, le propos qu’on tenait à l’endroit du sel dans cette célèbre école campanienne :

« Sur la table, outre la saucière,

Ayez devant vous la salière :

Toute viande sans sel n’a ni goût, ni saveur.

Le sel chasse le venin, corrige la fadeur ».

En revanche, alerte-t-on, tout abus de sel affaiblirait la vue ! Que dit-on du côté de Hildegarde maintenant ? Eh bien, à la lecture de ses principaux ouvrages consacrés à l’art de guérir, l’on peut constater qu’elle tient le sel en haute estime, non seulement à travers l’alimentation, mais encore en médecine, strictement dit : « Manger avec du sel en quantité modérée donne force et santé »9, explique-t-elle tout en mettant en garde contre les carences et les excès ; l’organisme tiédit d’un manque de sel, se dessèche par une alimentation trop salée qui le rend aride et le blesse. Ainsi, du temps de Hildegarde, on ajoutait du sel aux aliments dont ou souhaitait augmenter la comestibilité ou en préparer la salaison, comme le hareng par exemple. De plus, l’on en ajoutait à plusieurs recettes médicinales, car additionner du sel aux médicaments les bonifie. Distinguant le sel blanc purifié du sel brut nature, Hildegarde en remarquait les bons effets contre la « putréfaction », les maux dentaires, etc.

Jetons-nous, maintenant et pour finir, en pleine période moderne : quels rapports entretenait-on avec le sel à la veille de la Révolution française ? Eh bien, l’on était coutumier des douches et bains salés, dont les cures soutenues permettaient de soulager les infiltrations articulaires et les vieux rhumatismes. Tandis qu’en interne, l’on faisait appel aux eaux minérales salines qu’on absorbait à raison de cinq à six pintes par matinée, après purgation au sel de Glauber (sulfate de sodium). Apéritives et purgatives, ces eaux étaient usitées dans les cas où la digestion est entravée, les viscères (foie, rate) et les voies urinaires engorgés. On les administrait encore en cas d’asthme humide, de maladies cutanées (dartre, érysipèle, « gale et teigne ») et de troubles locomoteurs (goutte tophacée, rhumatisme froid). Mais encore fallait-il privilégier les eaux salines naturelles parce que, prévenait Desbois de Rochefort, « les eaux minérales salines factices ne réussissent pas aussi bien. On les prépare en faisant dissoudre une demi once de sel sur une pinte d’eau, mais les effets ne sont pas les mêmes, et il paraît que la nature a une manière toute particulière dans la composition de ces eaux »10. La pratique thermale étoffa son offre surtout au XIXe siècle, où l’on vit cette vogue se propager à la moindre (re)découverte d’une source d’eau chlorurée sodique, qu’elle soit chaude ou froide : dans la première catégorie, l’on peut signaler les cités savoyardes de Moûtiers et de Salins-les Thermes, dans la seconde Salies-du-Salat (Haute-Garonne), Salies-du-Béarn (Pyrénées-Atlantiques), Salses (Pyrénées-Orientales), Lons-le-Saunier (Jura), toutes localités qui portent dans leur nom leur relation historique plus ou moins lointaine avec le sel11, dont la présence fut exploitée par le biais d’eau salée, dont la proportion en sel, si elle est variable (5 à 20 %), doit néanmoins être l’objet d’une température constante, souvent située entre 32 et 35° C. Dans l’histoire des cures thermales, on imagina encore une kyrielle de moyens : douche d’eau chaude salée, douche nasale, étuve, application locale et fomentation, inhalation d’air chargé de vapeurs salines, etc., de quoi satisfaire à tous les genres.

Caractéristiques minéralogiques

  • Composition biochimique : sodium (Na : 39,34 %) et chlore (Cl : 60,66 %). Comporte des inclusions naturelles de chlorure de magnésium, de chlorure de calcium, de brome, d’iode, etc.
  • Densité : 2,1 à 2,2.
  • Dureté : 2 (fragile).
  • Morphologie : cristaux (cubiques, hexaédriques, plus rarement octaédriques), agrégat grenu ou fibreux, croûte, stalactite, macle.
  • Couleurs : blanc, gris, bleuâtre, violet, rosé, rougeâtre, orangé.
  • Éclat : gras, vitreux, terne.
  • Transparence : translucide.
  • Clivage : très bon, parfait (un coup de marteau abat un gros cristal cubique de halite en une multitude de petits cubes).
  • Cassure : conchoïdale.
  • Fusion : gicle au chalumeau avec un phénomène de décrépitation ; colore la flamme en jaune vif.
  • Solubilité : très rapide et aisée dans l’eau.
  • Nettoyage : pour la raison qui précède, on procédera grâce à l’alcool du fait du caractère hygroscopique de la halite.
  • Luminescence : rose, rouge.
  • Morphogenèse : « Les produits d’altération chimique des minéraux entraînés dans les lacs et les mers peuvent à la suite d’autres processus chimiques, précipiter et donner naissance à de nouveaux minéraux. C’est ainsi que naissent les gisement relativement étendus de halite »12. Plus précisément : « Ces gisements se sont formés, sous un climat chaud et sec, par l’évaporation de l’eau salée des golfes en voie de disparition. Le sel de l’eau s’est cristallisé graduellement, formant à l’origine des couches horizontales, qui ont souvent été plissées par la suite. Les couches de sel gemme, très plastiques, ont ainsi formé de puissants dômes de sel qui sont de nos jours le centre même de l’extraction »13.
  • Gisements : très répandus dans la nature. Outre celui qui est dissout dans l’eau de mer, l’on trouve du sel de terre ou sel gemme un peu partout dans le monde et parfois en amas considérables. Parmi les principaux pays producteurs de sel gemme, nous avons le Pakistan qui fournit le célèbre sel rose de l’Himalaya tiré de la mine de Khewra, la Russie (Sibérie), l’Allemagne (Heilbronn, Staßfurt, Berchtesgaden), l’Espagne (Catalogne), la Pologne (Wieliczka), la Grande-Bretagne, la Hongrie, l’Autriche (Hallstatt, Salzkammergut, autrement dit et littéralement : la « bonne mine de sel »). On trouve encore dans certains lieux des « fleurs de sel » : c’est le cas en bordure de la mer Morte (Proche-Orient) et du grand lac salé de l’Utah aux États-Unis.
  • Paragenèse : salmiac, nitronatrite, mirabilite, borax, trona, kainite, anhydrite, gypse, carnallite, sylvine.

Le chlorure de sodium en thérapie

Le plus souvent qualifié de blanc (sic), le sel NaCl est une substance sans odeur, de saveur particulière. Dans les propos qui vont suivre, il sera impérativement fait question du sel terrestre, le sel de mer devant être impérieusement rejeté. Tout d’abord parce qu’il est le plus souvent raffiné, purification obtenue par la séparation du caractère humide et coloré du sel marin, tout d’abord gris, et sa transformation en une substance immaculée, mais aussi morte que la mer du même nom. Le sel naturel n’étant pas intégralement du NaCl (on y trouve aussi un tout petit peu de bromure, d’iode, de nickel, de cobalt, d’argent, d’or…, qui sont tous des éléments catalyseurs d’importance pour la santé humaine), le raffinement permet donc d’obtenir un sel fin et blanc auquel, la plupart du temps, l’on rajoute de l’iode : c’est, ni plus ni moins, qu’un sel déséquilibré, à l’aura pervertie. Tout au contraire, le sel marin, gris et brut, bien que moins aisé à utiliser que le sel fin blanc, n’est certainement « pas nocif aux malades du cœur et ce n’est sûrement pas lui le responsable de l’obésité »14. Le raffinement semble s’expliquer par la volonté de débarrasser ce qui souille le sel brut : il y a un siècle, on avait fait le constat que ce sel était souvent sali par des impuretés et que certains échantillons étaient colonisés par de nombreuses bactéries et autres moisissures, contrairement au sel blanc qui en comportait moins (à moins que le sel ne soit tombé sous le même couperet que la farine, le sucre, etc. que l’on souhaitait intégralement blancs, gage de leur pureté illusoire). Est-ce toujours le cas aujourd’hui ? Le sel gris non raffiné est-il aussi « sale » qu’on l’imaginait autrefois ? Je ne sais. Mais, dans un cas comme dans l’autre, cela ne semble plus avoir d’importance, tant le sel marin est, depuis plusieurs décennies, pollué par tout autre chose, et ce qu’il soit raffiné ou pas : des hydrocarbures, des métaux lourds et des microparticules de plastique toujours plus nombreuses et pas plus grosses que quelques micromètres de long, issues du barattement d’unités plus grosses par les eaux océaniques, qui les broient aussi sûrement que le mortier sous la pression du pilon : mais il s’agit d’une transformation d’état de la matière, non pas d’une disparition magique. Consommer du sel marin aujourd’hui, c’est, par le truchement perfide d’un retour à l’envoyeur qu’on ne soupçonnait pas encore il y a quelques dizaines d’années, s’encrasser soi-même par le biais d’une consommation régulière. Bien que l’absorption du NaCl par l’organisme soit très rapide, le corps se débarrasse de ce qui est inusité par le biais des urines, de la sueur, des larmes, du lait maternel, des excréments, mais il accumule, avec patience et longueur de temps, un stock de plastique qui doit nous faire préférer le sel de terre, comme, par exemple, le sel rose de l’Himalaya, ex sel marin préhistorique non pollué par l’homme qui n’existait pas encore à cette époque.

Le sodium compose pour partie (à hauteur de 40 %) le sel de mer et de terre. C’est l’un des douze piliers de la matière vivante qui ne peut se passer de lui. On en trouve environ 0,73 % dans le plasma sanguin.

Propriétés thérapeutiques

  • Apéritif, digestif, stimulant des sucs digestifs (salive, sucs pancréatique et gastrique), stimulant de la sécrétion biliaire, décongestionnant hépatique, laxatif, réveille la contractilité des muscles de l’estomac et de l’intestin, purgatif (à hautes doses : 20 à 60 g), anthelminthique
  • Fluidifiant sanguin, facilite l’oxygénation du sang, stimule la circulation périphérique, puis générale, mais abdominale surtout, lymphotonique, normalise la pression sanguine
  • Diurétique, régularise la répartition de l’eau dans le corps, stimulant osmotique (l’osmose est la faculté qu’ont les liquides de l’organisme de traverser les membranes, particulièrement celles des voies circulatoires. Ainsi, une augmentation du NaCl sanguin se traduit-elle par une attraction de l’eau des tissus voisins (l’eau suit le sel), ensuite éliminée par les reins), participe aux échanges entre les cellules et le milieu extracellulaire
  • Rééquilibrant du métabolisme, favorise la nutrition générale, alcalinisant du milieu humoral, reconstituant, tonique, indispensable à l’économie (dans un manuel scolaire maintes fois réédité au début du XXe siècle, on peut lire que « si nous en étions privés d’une manière absolue pendant quelques années, cette privation nous occasionnerait des maladies qui pourraient être très graves »15)
  • Action favorable sur la thyroïde (surtout par l’entremise de l’iode naturel que l’on trouve hélas en moins grande quantité dans le sel terrestre par rapport au sel de mer. Iode versus plastique. Au choix…)
  • Calmant, sédatif, apaisant nerveux (quand il contient du brome)
  • Cicatrisant, détersif, résolutif, décongestionnant des muqueuses
  • Antiseptique puissant
  • Détoxiquant : il « constitue un pôle d’attraction pour les substances morbides, de rayonnement négatif. En d’autres termes, il attire et absorbe le mal »16

Usages thérapeutiques

  • Affections bucco-dentaires : inflammation des muqueuses buccales, inflammation gingivale, arthrite dentaire, pyorrhée
  • Troubles de la sphère respiratoire + ORL : maux de gorge, rhume à répétition, lavage des fosses nasales, sinusite
  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : dyspepsie avec hypochlorhydrie (le NaCl favorise la bonne acidité gastrique, normalement située entre pH 1 et pH 3. Consommer moins de sel, c’est s’exposer à la dilution du pH des sucs gastriques et ainsi favoriser l’hypochlorhydrie qui mène généralement à faire un abus d’IPP malfaisants), pyrosis, diarrhée avec déshydratation
  • Troubles de la circulation lymphatique : engorgement lymphatique, lymphatisme, scrofulose
  • Hyposurrénalisme
  • Affections cutanées : plaie (et lavage des plaies), ulcère (putride, malin), tumeurs, abcès, furoncle, panaris
  • Lavage des séreuses
  • Troubles de la sphère génitale : retard pubertaire, engorgement de la matrice
  • Anémie, fatigue générale, asthénie physique et psychique
  • Rhumatisme chronique du lymphatique
  • Réduction des œdèmes tissulaire

Modes d’emploi

  • Dans l’alimentation quotidienne : les aliments d’origine végétale comme animale apportent trop peu de NaCl qui doit donc faire l’objet d’une adjonction quotidienne. On évoque, dans certaine littérature, des besoins fixés à deux grammes par jour et par personne. Pour faire réponse à cette indication, précisons qu’« il n’est pas possible d’établir une règle générale concernant l’emploi du sel dans l’alimentation, car c’est une question strictement individuelle à résoudre selon la pléthore ou les carences diverses »17. Selon les médecins Boris Dufournet et Victor Arnould (du site www.sequoiasante.com), les besoins quotidiens se fixent aux environs de 4 à 10 g par jour, en dehors de toute contre-indication liée à une affection rédhibitoire, et concernent avant tout les personnes en bonne santé pratiquant une activité physique régulière. De son côté, Desbois de Rochefort proposait de dissoudre 6 g de sel dans un litre d’eau, tout en ajoutant que « la boisson de la mer est encore meilleure » (18). N’en doutons pas, mais, depuis, deux-cents années de pollution industrielle s’y sont déversées…
  • Cure d’eau minérale chlorurée.
  • Plasma de René Quinton (1866-1925).
  • Bain d’eau salée : pour un adulte, on compte jusqu’à 5 kg de sel pour un bain, pour un enfant cinq à dix fois moins. Dans les deux cas, l’on peut envisager un bain de 15 à 20 mn par semaine.
  • Bain de pieds : deux à trois poignées de sel (125 g) dans une bassine d’eau chaude (40° C environ). A éviter en cas de varices.
  • Bain de bouche : une cuillère à soupe de sel dans un verre d’eau à température ambiante (peut être poursuivi en gargarisme si besoin).
  • Ablution d’eau fraîche légèrement salée.
  • Mélange de sel et d’argile verte : lorsqu’on prépare l’argile verte nécessaire à un cataplasme, on y ajoute une certaine quantité de sel.
  • Sels de Wilhelm Heinrich Schüßler (1821-1898) : on en compte douze dont l’un porte le nom de Natrum muriaticum (c’est-à-dire le chlorure de sodium) dont voici une présentation condensée de type physiologique et psychologique : il « a un fond mélancolique, voire dépressif. Lorsqu’on se plaint sur son sort, cela ne le console pas mais au contraire aggrave son état. Plutôt hypocondriaque, il peut avoir un sentiment de frustration, et souffrir d’insomnie. Sa musculature est faible. Il peut maigrir bien qu’il ait bon appétit. Son dos est souvent douloureux »19.
  • Voici, pour vous aiguiller un peu, une liste d’ingrédients d’origine végétale caractérisés par un plus ou moins fort taux de sodium (et non pas de NaCl, bien entendu) : abricot, ache, artichaut, aubergine, avoine, banane, bardane, betterave (feuilles), bouleau (sève), carotte, cassis, céleri, cerfeuil, châtaigne, chicorée, cresson, criste marine, églantier (cynorrhodon : 146 mg/100 g), épinard (510 mg/100 g), fraise des bois, fucus vésiculeux, garance, gratiole, guarana, gui, guimauve, laitue, lamier blanc, lentille, noisette, oignon, olivier (feuilles), orange, orme, ortie, pêche, persil, pervenche bleue, petit pois, pissenlit, plantain, poire, poireau, pois chiche, pomelo, pomme de terre, prune, raifort, raisin, riz, scabieuse des prés, séneçon, soja, sureau, tamaris, tussilage. On trouve aussi du sodium dans le vinaigre, la spiruline, le pollen, etc.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Toxicité : une dose de sel de 15 à 25 g par jour et par personne serait préjudiciable, d’autant plus pour l’enfant. Comment expliquer cette soi-disant toxicité ? 8 à 15 g dans un verre d’eau (qui oserait ?) ne provoquent-ils pas le vomissement ? N’est-ce donc pas là une preuve que le sel est toxique ? On nous a tellement répété, durant des décennies, les méfaits du sel que cette diabolisation semble irréversible. Voici donc précisément ce qu’on lui reproche : « C’est un déshydratant qui déclenche les mécanismes de la soif et qui risque d’augmenter les affections cardiaques, le durcissement des artères, l’hypertension artérielle et surtout l’insuffisance rénale (rétention d’eau) ou hépatique »20. Au banc des accusés, l’on trouve majoritairement l’industrie agro-alimentaire qui pervertit les pauvres masses bêlantes à l’aide de tout ce sel : en tant qu’instrument de conservation des aliments, il est évident qu’on en retrouve beaucoup dans toutes les salaisons (saucisson : 1000 mg/100 g ; jambon fumé : 2100 mg/100 g ; sardine à l’huile : 760 mg/100 g ; thon : 360 mg/100 g, etc). L’industrie agro-alimentaire a effectivement la main lourde de sel, enrichissant de façon certes exagérée ses produits en chlorure de sodium (lequel ?) et autres sels étranges pour en allonger la durée de conservation, rehausser le goût d’ingrédients de base qui en manquent cruellement, stimuler sournoisement l’appétit, poussant ainsi à une consommation accrue de toutes ces bonnes choses bourrées de sel : les chips (à répudier de toute façon à cause non seulement du sel, mais des hydrates de carbone contenus dans les pommes de terre et les huiles végétales polyinsaturées et trans utilisées pour les faire frire : un combo d’horreur !), les cacahuètes, la plupart de ces infâmes plats tout prêts micro-ondables, j’en passe et des meilleurs ! Bien évidemment, il y a fort à parier qu’il s’agit là de ce sel à bannir, de ce blanc, raffiné, mort et pollué, le même qui en fait contre-indiqué l’emploi chez l’obèse et le cardiaque. A ces derniers, l’on a parfois conseillé le jeûne comme moyen de décharger l’organisme : en abaissant le taux de sel excédentaire, l’on réduit l’œdème tissulaire, lequel ne se peut que si il existe une atteinte rénale : « Si les tissus contiennent un excès de chlorure de sodium par suite d’une lésion empêchant son élimination, les vaisseaux laissent passer plus de liquide, d’où formation d’œdème »21. Dans ce cas, une forte absorption de NaCl provoque l’augmentation de la proportion d’eau dans le corps, tandis qu’une diminution de l’apport en NaCl provoque l’inverse.
  • Contre-indications : il importe de limiter la consommation de sel en cas de dyspepsie avec hyperchlorhydrie (cela augmenterait l’acidité gastrique), de prédisposition aux congestions et aux hémorragies, d’ataxie et d’atrophie musculaire progressive. N’oublions pas l’insuffisance cardiaque sévère (consommer du sel en ce cas mènerait à désamorcer la pompe cardiaque) et l’insuffisance rénale (le pouvoir osmotique du sel est précisément dangereux dans ces deux derniers cas).
  • Ceci étant dit, nous pouvons nous autoriser un bref paragraphe portant sur quelques idées reçues sur le sel : tout d’abord, le sel n’est pas cancérigène pour l’estomac comme on a bien voulu le (faire) croire. Ce n’est en tout cas pas l’apanage du chlorure de sodium (l’estomac a justement besoin du chlore contenu dans le sel pour fabriquer l’acide chlorhydrique qu’il contient), très probablement celui des sels nitrités. S’il existe – ce dont on peut douter –, le pouvoir cancérigène du sel n’est à ce jour absolument pas démontré. Ensuite, certaine propagande provenant des autorités de santé semble insinuer dans l’esprit des gens que manger moins sucré équivaut à manger moins salé, ce qui est, bien évidemment, parfaitement faux, le chlorure de sodium étant nécessaire et vital là où le sucre est toxique et dispensable. Pour finir, consommer du sel augmente la pression artérielle : c’est encore une croyance erronée. Si un excès de sel peut provoquer cet effet, il ne se pérennise en aucun cas sur une longue durée, tant la modification de la pression sanguine qu’il induit est fugace. En l’absence de toute pathologie qui en minimise l’emploi, le seul sel ne peut majorer la pression artérielle sur l’ensemble de la journée.
  • A ceux qui emploient le gros sel pour désherber leur jardin, disons leur que la surcharge du sol en sel peut mener à son infertilité durable. Rappelons-nous des Romains. La juste dose suffit en tout : j’ignore si cela se fait toujours, mais à une certaine époque, l’on répandait du sel dans les prairies, ce qui avait pour objectif d’augmenter la saveur du fourrage destiné aux bestiaux qui apprécient également la pierre à sel de l’étable, comme j’ai pu le voir fréquemment, les chèvres de mes grands-parents se livrant avec délectation à cet exercice.
  • De par son puissant pouvoir conservateur et purificateur, le sel (NaCl) accompagna parfois l’alun comme ingrédient des recettes de sels à tanner et à conserver les peaux fines ou épaisses, et celles destinées à la fourrure.

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  1. Pierre Delaveau, La mémoire des mots en médecine, pharmacie et sciences, p. 25.
  2. Jean Chevalier & Alain Gheerbrant, Dictionnaire des symboles, p. 858.
  3. Claude Duneton, La puce à l’oreille, p. 213.
  4. A l’origine, le mot salaire, du latin salarium, correspondait au seul crédit nécessaire à l’achat de sel.
  5. Jean Chevalier & Alain Gheerbrant, Dictionnaire des symboles, p. 858.
  6. Sorcellerie.net, Encens et senteurs, Tome 1, p. 16.
  7. Dioscoride, Materia medica, Livre V, chapitre 75.
  8. Claudine Brelet, Médecines du monde, p. 459.
  9. Hildegarde de Bingen, Physica, p. 95.
  10. Louis Desbois de Rochefort, Cours élémentaire de matière médicale, Tome 1, p. 74.
  11. En effet, toutes ces localités portent une marque salée dans leur nom, bien que l’histoire de chacune diffère de celle des autres. C’est, par exemple, l’extraction du sel remontant probablement à 1500 ans avant J.-C. qui veut à Salies-du-Béarn d’avoir été ainsi baptisée. L’on y trouve, de même qu’à Salies-du-Salat, une fontaine salée exploitée comme telle par les Romains, qui y établirent des thermes toujours actifs, tandis qu’ailleurs ils signalèrent tout bonnement l’existence d’une source d’eau salée, comme cela a été le cas à Salses, commune située au pied du massif des Corbières. Parfois, malgré l’existence avérée de sel dans les eaux, l’heure de gloire des activités thermales a été plus tardive : c’est le cas à Salins-les-Thermes où le premier établissement ne fut fondé qu’en 1820, ou encore à Salies-du-Béarn : l’attrait suscité par les thermes fit que de riches curistes vinrent loger dans les hôtels de luxe que l’on mit à leur disposition, participant ainsi au développement touristique et économique de toute une région.
  12. Rudolf Dud’a & Laboš Rejl, La grande encyclopédie des minéraux, p. 11.
  13. J. Kouřimsky & F. Tvrz, Encyclopédie des minéraux, p. 88.
  14. Jean Valnet, Se soigner avec les légumes, les fruits et les céréales, p. 141.
  15. O. Pavette, Notions élémentaires de sciences, p. 125.
  16. Raymond Dextreit, L’argile qui guérit, p. 38.
  17. Ibidem, p. 37.
  18. Louis Desbois de Rochefort, Cours élémentaire de matière médicale, Tome 1, p. 157.
  19. Sylvie Chernet-Carroy, L’astrologie médicale, p. 185.
  20. Roger Castell, La bioélectronique Vincent, p. 113.
  21. Larousse médical, p. 1127.

© Books of Dante – 2021

Le cuivre (Cuprum)


Cuivre natif provenant de la mine de Cap d’or (Nouvelle-Écosse, Canada).

Historiquement, l’on a accordé à une période s’étalant de 1200 à 700 avant J.-C. le nom d’Âge de fer. Peut-on en dire pareillement du cuivre ? Pas à proprement parler, bien qu’il apparaisse en filigrane de l’expression Âge de bronze, ère historique précédant celle dévolue à la technique et à la maîtrise du fer. En effet, pour fabriquer du bronze, il faut du cuivre (mais comme il faut aussi de l’étain, il n’y a pas de raison pour que l’un de ces métaux l’emporte aux dépens de l’autre). En revanche, l’on parle bel et bien d’une civilisation chalcolithique qui, comme son nom l’indique, coïncide à une exploitation du cuivre conjointe à l’usage continué de la pierre polie néolithique. Le cuivre se fond tant et si bien dans l’image du bronze, que le mot grec qui désigne ce métal, chalkos, s’applique aussi au bronze (ou airain). Ce qui est remarquable, avant d’en arriver à l’Âge du bronze, c’est que le cuivre, à lui seul, s’avère être le premier métal usité par l’homme, cela en raison de sa découverte à l’état natif et de sa relative abondance (au contraire de l’argent et, à plus forte raison, de l’or). Ainsi fait-on depuis au moins 9000 ans en Anatolie, où, en premier lieu, on l’a utilisé tel quel, tout d’abord sans transformation thermique, l’homme s’étant contenter de le marteler, ce qui en soi n’est pas un très grand progrès technique, mais le cuivre est si malléable qu’on aurait eu tort de se priver de son bénéfique concours. 6500 ans avant J.-C. l’on fabriquait ainsi des armes et des outils en Égypte, ainsi que des bijoux. En Bulgarie, au cinquième millénaire avant J.-C., l’on faisait grand cas du cuivre, puisqu’on a retrouvé dans la nécropole de Varna la présence concomitante d’armes de cuivre et d’objets en or destinés à honorer les dépouilles des hommes de haut rang. Cette appétence pour le cuivre se lit même dans les récits légendaires relatifs à la reine de Saba qui échangea avec Salomon, contre de l’or, de l’encens et de la myrrhe, du cuivre en provenance du Sinaï. Parallèlement, l’usage du vert-de-gris médicamenteux se fit jour. L’Âge du bronze, quant à lui, se caractérise, dès 2700 ans avant J.-C., par la fonte du cuivre avec de l’étain, formant là un alliage aux intéressantes qualités mécaniques, déployées à de nombreux domaines de la vie quotidienne (armes, outillages, objets liturgiques et artistiques, etc.). C’est à peu près à cette même époque qu’on voit apparaître la technique de fonte et de moulage à la cire perdue dans l’ensemble du Proche-Orient. Les Celtes, se déplaçant vers l’ouest de l’Europe, y emmenèrent cette technologie, répandant le bronze sur le continent européen de 1800 à 600 ans avant J.-C., tandis que les Babyloniens perpétuèrent la fréquentation d’une île méditerranéenne dans laquelle abondait le cuivre : Kypros, ainsi nommée relativement au métal, cyprium, qu’on en tirait, mais aussi en rapport avec cette divinité chypriote, Kypris, alias Aphrodite, divinité dont le métal emblématique allait devenir le cuivre, le tout renforcé par l’accointance du cuivre avec l’eau et la couleur verte, mettant bien en avant la relation de la déesse au monde végétal, à tout ce qui vit, buissonne, végète, projette feuilles et fleurs, organes de pouvoir. Cette île, qui porte le nom de ce métal rouge qui peut virer au vert, couleur de la divinité, veut que se dessine en filigrane le nom de la déesse de l’amour dans les actuels noms du cuivre, que cela soit en langues espagnole (cobre), allemande (kupfer) ou roumaine (cupru). Ainsi, « le cuivre trouvait en Vénus sa planète associée, ce qui explique que longtemps les sels de cuivre ont été utilisés dans le traitement des maladies vénériennes, pratique que condamnait d’ailleurs l’éminent Nicolas Lémery au XVIIe siècle »1. D’autres encore imaginèrent qu’au cuivre « il paraît que c’est la raison pour laquelle on lui a donné le nom de Vénus, parce qu’il semble se prostituer comme cette divinité »2, c’est-à-dire posséder une grande appétence pour se combiner à une infinité de corps (sous cette optique, la soi-disant corrélation antivénérienne du cuivre s’explique d’elle-même…). Aphrodite n’est pas la seule divinité à laquelle le cuivre est rattaché : dans les monts Oural, où les mines de cuivre pourvurent à la richesse de toute une région, la mythologie a façonné le personnage qu’on appelle la Maîtresse de la Montagne de cuivre (on rencontre une figure assez similaire en Suède), portant une robe de malachite, un minéral qui « contient et montre toutes les beautés de la Terre »3. L’on dit qu’elle se laisse voir par l’humanité chaque année, parfois sous la forme d’un lézard vert, au cours de la nuit des serpents qui a lieu le 25 septembre, le cuivre étant lié au serpent mythique. Mais « la rencontre de cette femme aux yeux vert-de-gris est néfaste : celui qui tombe sous son regard est condamné à mourir de nostalgie »4. Pour ce malheureux, la vie réelle n’aurait plus aucune valeur, ni saveur…


Objets en bronze (Âge du bronze tardif) découverts à Pierrevillers (Moselle) en 2014.

Le cuivre, métal d’Aphrodite donc. Dioscoride explique que de son temps l’on fabriquait du vert-de-gris artificiellement à base de cuivre de Chypre que l’on faisait réagir face à quelque acide. La nature astringente et purifiante de ce remède permet d’ôter du corps tout ce qui peut effectivement déplaire à la déesse : le vert-de-gris est censé arrêter les ulcères sanieux et sales (ords, disait-on autrefois), ceux qui rongent les chairs, jusqu’à finir par les cicatriser. Il fait de même avec les cals, les fistules et autres enflures peu gracieuses. Bien plus tard, Hildegarde de Bingen fait elle aussi intervenir le cuivre, mais pour des raisons fort différentes de celles de Dioscoride. Elle accorde au cuprum un long chapitre dans le Livre des métaux. Mais pour en dire quoi ? Eh bien, que c’est un remède de l’arthrose, ce qui ne saurait nous surprendre, mais aussi de la goutte, ce qui est bien plus curieux, et des intoxications alimentaires, ce que je trouve fort audacieux de la part de l’abbesse, d’autant qu’elle explique à de multiples reprises employer une barre de cuivre qu’elle met en chauffe pour ensuite la tremper dans le vin où elle prépare ses remèdes. Ses textes mentionnent de plus la cuisson des aliments dans des récipients de cuivre, sans qu’on sache s’ils sont étamés ou non. Mais ce qui est le plus contraire au bon sens et n’argumente pas en faveur des soi-disant propriétés antitoxiques du cuivre, c’est la pratique consistant à faire macérer de la limaille de cuivre dans du vin afin que ce dernier, par contact, s’imprègne de toute la force du métal. Ce qui m’apparaît plus problématique, c’est de faire de même avec du vinaigre, ce qui n’est certes pas une bonne idée puisque la combinaison du cuivre à l’humidité, mais surtout à l’acidité, est la meilleure garantie de voir se former cette substance toxique qu’on appelle le vert-de-gris. Cette ignorance eut fait bondir Desbois de Rochefort qui savait parfaitement que le cuivre pris à l’intérieur est nocif par sa continuité, dangereux et infidèle, comme sût l’être l’oes ustum, c’est-à-dire le cuivre brûlé médicinal, substance émétique également vouée à la résolution des ulcères. De plus, « on a regardé le cuivre comme très bon contre la rage, parce que cette maladie ayant des symptômes violents, on a cru qu’il lui fallait des remèdes violents, et l’on a recommandé tous ceux des trois règnes »5, dont le cuivre. Quel aveu sur la dangerosité du cuivre, parfaitement connue au XVIIIe siècle, mais, semblerait-il, considéré comme suffisamment précieux pour être continué comme remède. Effectivement, à la fin de ce siècle, le seul vert-de-gris, desséchant et corrosif, bien qu’il s’appliquait presque exclusivement à l’interface cutanée, était encore « tartiné » sur les chancres et les vieux ulcères, pris à la manière d’un gargarisme pour s’amender des aphtes buccaux, des ulcères de la gorge et de la langue, enfin comme collyre dans le traitement des taies et des ulcères de la cornée ! Destinées à l’intérieur, on vit naître diverses pilules qu’on dut à des frondeurs. Leur prise n’entravait généralement pas la maladie, mais, tout au contraire, en augmentait le cours et menait ainsi plus sûrement à la mort. A l’énoncé de leur composition, l’on comprend mieux le supplice infligé par cette maîtresse dont on n’approche pas la montagne impunément : on les farcissait donc de cuivre dissout dans du vieux vinaigre, de limaille de fer et d’extrait de ciguë. Ce qui fit dire à Desbois de Rochefort qu’« il n’y a que fort peu de tempéraments qui puissent supporter l’usage du cuivre, et comme il est difficile de distinguer ces sujets privilégiés, il vaut mieux éloigner le cuivre et ses préparations, de l’usage intérieur »6, ce que même Anton von Storck, plutôt versé dans l’emploi parfois terrifique (vu de la France) de moult substances toxiques par voie interne, n’avait pas osé faire à l’endroit du cuivre. Toutes ces précautions ne firent pas abandonner le cuivre thérapeutique si l’on en juge par les données que j’ai tirées du Larousse médical de 1927. Voici donc quelles spécialités à base de cuivre avaient encore cours il y a environ un siècle : l’oxyde de cuivre colloïdal, que l’on employait contre le cancer et la tuberculose ; le sulfate ammoniacal de cuivre jouait le rôle d’antispasmodique, de même que le sulfate de cuivre (ou couperose bleue, vitriol bleu). Ce dernier était encore vu comme antiseptique, désinfectant et antibactérien (contre le streptocoque), astringent et caustique, enfin vomitif. On en signalait l’usage interne (potion, injection intraveineuse), mais c’était surtout l’usage externe qui l’emportait (collyre, lotion, pommade), au travers d’affections aussi variées que l’impétigo, l’ecthyma, la furonculose, les dermo-epidermites ou encore parfois la fièvre puerpérale. Achevons cette liste peu amène avec, une fois encore, le vert-de-gris et le verdet (carbonate et acétate de cuivre qui compose pour partie le vert-de-gris, lequel se forme au contact de l’humidité de l’air ou de certains acides). Insecticide et fongicide, on l’employait surtout pour ronger les cors et les végétations, pour soigner la tuberculose. Dieu merci, cette ère barbare est bel et bien révolue. Aujourd’hui, l’on fait du cuivre un usage tout à fait différent et surtout beaucoup plus anodin.

Caractéristiques minéralogiques

  • Composition : en théorie, Cu à 100 % (mais inclusions possibles d’argent, de fer, d’arsenic et de bismuth).
  • Densité : 8,93.
  • Dureté : 2,5 à 3.
  • Morphologie : copeaux, fils, masses, agrégats dendritiques (c’est-à-dire arborescents), cristaux rares (hexaèdres, tétraèdres, dodécaèdres, plus rarement octaèdres).
  • Couleur : rouge clair, rouge cuivré, rouge roussâtre brun.
  • Éclat : métallique.
  • Transparence : opaque (quand on lamine le cuivre suffisamment finement, il laisse transparaître une lumière… verte !)
  • Clivage : sans.
  • Cassure : dentelée, conchoïdale (= qui prend l’allure d’une coquille ; voyez le silex et l’obsidienne pour exemples).
  • Fusion : fond sous le chalumeau à une température de 1084,62° C.
  • Solubilité : dans l’acide nitrique.
  • Nettoyage : à l’eau distillée. A sécher aussitôt.
  • Particularités : très conductible de l’électricité, coupant, élastique, malléable et ductile, sonore.
  • Morphogenèse : le cuivre «  se forme, dans la nature, par la cristallisation de solutions hydrothermales ou la décomposition de minerais sulfureux de cuivre dans les parties superficielles des veines de minerais (dites zones de cémentations ) »7.
  • Gisements : aux États-Unis, la péninsule de Keweenaw marque le lieu de la première ruée au cuivre états-unienne, en bordure du lac Supérieur (état du Michigan), où un monumental bloc de 420 tonnes a été retiré. On trouve encore du cuivre au Colorado, en Arizona (Bisbee). Allemagne : Saxe (Zwickau), Saxe-Anhalt (Mansfeld), Rhénanie (Herdorf), Thuringe (Reichenback). Mexique. Russie (chaîne de l’Oural : Krasnotourisk). Namibie. Chili. Australie. Grande-Bretagne (Cornouailles). Danemark. Anciennement : Suède, à Stora Kopparberg (la bien nommé, koppar signifiant cuivre en suédois). C’est un gisement aujourd’hui épuisé mais qui a fait toute la richesse du royaume de Suède dès le XVIIe siècle. France : les anciens gisements de Chessy et de Sain-Bel dans le Rhône sont restés célèbres. Pour habiter à proximité de l’une de ces deux petites villes, je dois faire une remarque : dans un article printanier, j’ai pu écrire que la renouée du Japon était une plante bio-indicatrice de la pollution au cuivre. Eh bien, les activités minières ont laissé sur place suffisamment de cuivre pour qu’on trouve de cette plante un peu partout dans la vallée, et jusqu’aux berges de la rivière, la Brévenne, où prenaient place les activités de cémentation du cuivre.
  • Paragenèse : la cuprite (88,82 % de cuivre, 11,18 % d’oxygène), la malachite (71,95 % d’oxyde de cuivre), l’azurite (69,24 % d’oxyde de cuivre). Ce dernier était le minerai de cuivre exploité à Chessy-les-Mines. On appelait localement cette pierre d’un nom dérivé de celui de cette petite ville, la chessylite. A la fin de l’exploitation qui intervint vers 1875 après épuisement du filon cuprifère, la ville redevint Chessy, tout simplement. Saint-Pierre-la-Palud est une autre de ces villes concernées par l’exploitation des minerais de cuivre, de même que Sourcieux-les-Mines toute proche.
Vert-de-gris typique. Fontaine de Neptune (Piazza della Signoria, Florence, Italie).

Le cuivre en thérapie

A l’analyse chimique du corps humain, il est permis de constater que 99,98 % de sa masse moléculaire est constituée de douze éléments plastiques dont l’azote, l’oxygène, le carbone, le calcium, le potassium, le sodium, etc. En complément de ce tableau, l’on trouve une minuscule fraction d’autres substances, métaux et métalloïdes, qui forment à peine un millième du poids du corps humain à eux tous, et au chapitre desquels on voit le fer, l’iode ou encore le cuivre. Ce dernier, présent à hauteur de 0,0004 % dans l’organisme, n’est donc pas un sel minéral majeur (ou macro-élément) comme le calcium, le potassium, le phosphore, le magnésium ou encore le sodium, mais un oligo-élément ou élément en trace (oligo-, du grec ancien oligos, « peu abondant ». Exemple : oligoménorrhée : se dit de règles peu profuses). Sels minéraux et oligo-éléments furent, durant un temps, considérés comme des impuretés, alors qu’ils « semblent n’agir que par leur seule présence et non point par leur masse »8. Non seulement ils sont retrouvés intacts après opération, mais la survenue d’un excédent est perturbant pour l’organisme. Ainsi, si dans le plasma humain on en trouve 0,70 à 1,40 mg par litre, dans le cours de certaines affections, on voit les concentrations de cuivre prendre de vertigineuses proportions. C’est ce que remarquait Jean Valnet : un oligo-élément, pour bien agir, exige une concentration optimale. « Cette concentration, bien qu’extrêmement faible puisqu’il s’agit de traces, doit toutefois être suffisante. Mais au-delà, apparaissent des effets défavorables »9. C’est ainsi qu’agissent les complexes catalytiques dont nous allons parler dans la suite de cet exposé.

Propriétés thérapeutiques

  • Nécessaire à la fixation du fer et concourt avec lui (en compagnie du cobalt et du manganèse) à la fabrication de l’hémoglobine, s’oppose à la coagulation excessive du sang, favorise la fabrication des globules rouges, protecteur des vaisseaux sanguins
  • Anti-infectieux (antibactérien, antiviral), renforce les vertus anti-infectieuses des autres médicaments, immunostimulant
  • Anti-inflammatoire
  • Antidégénérateur, ralentit l’expansion des radicaux libres
  • Indispensable à la formation des os, des tendons et des ligaments
  • Indispensable à la vie cellulaire
  • Équilibrant pancréatique (avec nickel et cobalt)

Note : chez les autres organismes vivants, le cuivre a toute son importance, puisqu’on le voit essentiel à la croissance des végétaux et des animaux. Par exemple, un lapin carencé en cuivre voit son poil tomber, un mouton sa laine de même. Il préside encore à leur prise de poids.

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère respiratoire + ORL : infection ORL, grippe, affections fébriles aiguës, angine, tuberculose, états infectieux pulmonaires chroniques, fragilité de l’arbre respiratoire, asthme, coqueluche, rhino-pharyngite
  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : entérocolite
  • Troubles locomoteurs : rhumatisme (articulaire aigu, chronique), polyarthrite chronique évolutive, état arthritique, poliomyélite, suppuration osseuse
  • Troubles de la sphère gynécologiques : troubles pubertaires, troubles des règles chez la jeune fille
  • Retard de développement, asthénie, fatigue chronique, anémie
  • Troubles du système nerveux : mélancolie, abandon du goût de la vie
  • Chute de l’immunité, déficit en globules blancs
  • Furonculose (staphylococcie)

Modes d’emploi

  • En gélules : complexe cuivre et vitamine C par exemple.
  • En suspension buvable : cuivre/zinc, cuivre/or/argent, cuivre/manganèse. Nombreuses spécialités ionisées : pour la peau, le confort féminin, la sphère cardiovasculaire, la diurèse, les fonctions musculaires, le confort articulo-tendineux, la vision, etc.
  • Dans l’alimentation : l’organisme exige une fourniture de 2 à 3 mg de cuivre par jour (davantage pour le nourrisson : 5 mg). Voici quels fruits et légumes, quelles plantes médicinales, offrent une notable quantité de cuivre : abricot (12 mg/100 g), ail, amande, argousier, artichaut, asperge, aubergine (0,10 mg/100 g), avocat, banane, betterave, blé, café (1 à 3 mg/100 g), carotte, céleri, châtaigne, chicorée, chou, citron, coing, cresson, épinard (0,13 mg/100 g), fève, figue de Barbarie, framboise, frêne (feuilles), fucus vésiculeux, goji, gui (feuilles), haricot vert, laitue, lotus (rhizome), luzerne, mâche, navet, noisette, noix, oignon, olive, orange, ortie, pêche (0,05 mg/100 g), persil, petit pois, poire, poireau, pois chiche, pomelo, pomme, pomme de terre, prune, radis, raisin, ronce (feuilles), sarrasin, tomate, etc. Dans les aliments d’origine non végétale, remarquons la richesse des abats et des fruits de mer en cuivre. On en trouve encore dans la levure de bière et le pollen.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Toxicité : autrefois plus étendue qu’aujourd’hui, elle était surtout mise sur le compte de diverses activités professionnelles (ébarbeurs, fondeurs, teinturiers, pelletiers, chapeliers, maréchaux, peintres…), les troubles apparaissant en raison directe de la finesse des particules de cuivre absorbées par voie respiratoire (pneumoconiose) et digestive surtout. Une exposition chronique au cuivre et à ses sels avait pour conséquence une coloration verte d’une grande partie de l’économie, comme le signalait Desbois de Rochefort à la fin du XVIIIe siècle à propos des maladies de ceux qui travaillent le cuivre : « Ils ont le teint d’un jaune vert, les yeux et la langue [ainsi que les dents] sont de la même couleur, les cheveux [et les poils] sont verdâtres, les excréments, les urines, les crachats sont empreints de la même couleur, qui se communique à leurs habits par la transpiration »10. Les petits hommes verts ne viennent pas de Mars, mais de Vénus ! L’intoxication peut aussi se dérouler par l’entremise d’un corps gras, chose d’autant plus aisée que la plupart d’entre eux sont dissolvants du cuivre. On pourra ici évoquer l’empoisonnement par la batterie de cuisine, à l’époque où bassines et casseroles étaient confectionnées dans ce métal, d’où les injonctions de Lavoisier : « On doit bannir le cuivre de tout ce qui a rapport aux aliments, à la pharmacie »11. L’étamage des ustensiles de cuisine est donc capital, puisque « le lait, les huiles et les corps gras qui séjournent dans le cuivre, le convertissent en un oxyde vert qui est un poison des plus actifs »12. L’étamage consiste en la couverture des surfaces en contact avec les préparations alimentaires ou pharmaceutiques d’une fine couche d’étain, ce métal pouvant s’utiliser en ce cas, bien que le zincage soit encore de mieux préférable. D’autres sources à la pollution au cuivre sont encore d’actualité tandis que la casserole en cuivre à l’ancienne a déserté la plupart des cuisines : l’eau provenant des conduites en cuivre, les pilules contraceptives, le stérilet (un dispositif anti-fécond façonné dans le métal d’Aphrodite, j’en reste pantois…), l’hémodialyse (risque d’intoxication intraveineuse au cuivre). L’empoisonnement cuprique se caractérise par de violents vomissements au goût métallique et qui « sont colorés : verdâtres, puis jaunâtres et grisâtres ; en y ajoutant de l’ammoniaque, ils prennent une couleur bleue décelant la présence de cuivre »13. On constate d’autres perturbations gastro-intestinales (douleurs gastriques, nausée, irritation du bas-ventre, diarrhée, selles douloureuses à caractéristique dysentérique), ainsi qu’une sécheresse buccale et un phénomène constrictif au niveau de la gorge. Même sous forme d’oligo-élément, l’excès de cuivre est bien évidemment dommageable et peut occasionner la détérioration de la muqueuse intestinale, des atteintes rénales irréversibles, une nécrose hépatique et un effondrement du taux de globules rouges. Face à tous ces désagréments, déjà, du temps des Anciens, l’on avait imaginé des parades pour endiguer les méfaits de l’intoxication au cuivre. Voici ce que la pratique des arts médicaux a retenu en manière d’antidotes : contre l’intoxication au vert-de-gris, des cataplasmes chauds de farine de moutarde ; contre l’intoxication au sulfate de cuivre, du lait à volonté (encore mieux s’il est crémeux), du blanc d’œuf battu avec deux à trois fois son poids d’eau (la décoction albumineuse réussit aussi très bien). A cela, on peut ajouter les boissons mucilagineuses (comme la tisane de graines de lin), la décoction d’orge, la décoction de gomme arabique, le café, le laudanum, etc.
  • Alliages cupriques : ils sont nombreux, nous allons en citer quelques-uns. – Le bronze : une majorité de cuivre mêlée à de l’étain où les proportions des deux évoluent en fonction des besoins (par exemple, on trouve moins d’étain dans le bronze qui compose une cloche d’église que dans celui destiné à la miroiterie). Des adjonctions (plomb, zinc, phosphore) sont possibles. – Le laiton (ou léton, cuivre jaune) : constitué pour la plus grande part de cuivre et de zinc (ce dernier peut varier de 5 à 30 % selon les nécessités). – Le tombac (ou tombak, cuivre blanc) : autre alliage de cuivre et de zinc, on lui ajoute parfois de l’arsenic, mais encore du plomb ou de l’étain. – Le similor ou chrysocale : autre alliage de cuivre et de zinc dont le but avoué est de lui donner l’éclat de l’or. – Le pinchbeck, du nom de son créateur Christophe Pinchbeck (1670-1732) qui élabora aux environs de 1720 cet autre alliage de cuivre (83 %) et de zinc (17 %), avant tout destiné à la bijouterie bon marché.

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  1. Pierre Delaveau, La mémoire des mots en médecine, pharmacie et sciences, p. 32.
  2. Simon Morelot, Nouveau dictionnaire des drogues simples et composées, Tome 1, p. 445.
  3. Jean Chevalier & Alain Gheerbrant, Dictionnaire des symboles, p. 329.
  4. Pierre Canavaggio, Dictionnaire des superstitions et des croyances populaires, p. 69.
  5. Louis Desbois de Rochefort, Cours élémentaire de matière médicale, Tome 1, p. 265.
  6. Ibidem, Tome 1, p. 267.
  7. J. Kouřimsky & F. Tvrz, Encyclopédie des minéraux, p. 41.
  8. Jean Valnet, Se soigner par les légumes, les fruits et les céréales, p. 106.
  9. Ibidem, p. 108.
  10. Louis Desbois de Rochefort, Cours élémentaire de matière médicale, Tome 1, p. 271.
  11. Antoine-Laurent Lavoisier, Cours élémentaire de chimie, Tome 2, p. 87.
  12. Simon Morelot, Nouveau dictionnaire des drogues simples et composées, Tome 1, p. 445.
  13. Larousse médical, p. 340.

© Books of Dante – 2021


Batterie de cuisine (Pologne, début XXe siècle). Au premier plan, la casserole non étamée est forcément criminelle.

Le soufre (Sulfur)

« La pièce sentait le soufre et la résine », peut-on lire dans le très célèbre et foudroyant roman de Mikhaïl Boulgakov, Le maître et Marguerite, précisément dans le chapitre où Marguerite, définitivement devenue sorcière, vient tout juste d’arriver auprès du prince des enfers. Que le soufre ardent ait partie liée à l’Enfer, voilà qui ne peut faire aucun doute, en particulier au travers du symbolisme qu’il entretient avec le feu, parce que « la flamme jaune enfumée du soufre est pour la Bible cette anti-lumière dévolue à l’orgueil de Lucifer »1. Le soufre satanique représente donc l’aspect néfaste du jaune solaire : à ce dernier, qui est fécondant, peut substituer le caractère par trop désinfectant du second, au point d’en devenir stérilisateur : « Prends donc garde que la Lumière qui est en toi ne soit que ténèbres », prévient Luc2. C’est par le soufre que l’on purifie les coupables et que l’on châtie les méchants : en répandant du soufre sur leur maison3 ou en « faisant pleuvoir des cieux […] du soufre et du feu »4, ce qu’illustre l’antique punition que fit subir l’Éternel aux habitants dépravés et débauchés de Sodome et Gomorrhe. La purification par le soufre apparaît bien ailleurs que dans la Bible : dans l’œuvre païenne du poète Ovide, l’on voit la magicienne Médée purifier Éson à trois reprises par le soufre tandis qu’elle procède au rituel de rajeunissement du père de Jason. Mais il faut savoir s’en méfier, tant le soufre est avide de déposséder quiconque dispose des ressources lui permettant d’accroître son pouvoir. User du soufre exige de faire preuve de la même retenue, de la même poigne solide et volontaire à laquelle fait appel le personnage de l’arcane du Chariot du Tarot de Marseille : il ne peut pas accorder trop de liberté à ses deux chevaux, ni privilégier l’un aux dépens de l’autre, sans quoi c’est son propre cheminement qui peut se trouver menacé. On fait de même lorsqu’on doit employer le soufre en guise d’encens : souvent adjuvant de la combustion de nombreuses autres substances, il est préférable d’en user en compagnie plutôt que seul, et toujours à doses modérées. Citons Hildegarde de Bingen pour mieux comprendre comment fonctionne le soufre dans ce cas-là : « Quand il brûle, il attire à lui les humeurs mauvaises ; il ne vaut rien pour faire des médicaments, sauf dans le cas où on est victime de sorcellerie, d’enchantements ou d’apparitions fantomatiques : si, dans ce cas, on brûle du soufre, sa fumée est si forte qu’elle affaiblit tout cela et qu’ainsi on en reçoit moins de blessure »5. Et cette précaution prévaut encore aujourd’hui : celles et ceux qui souhaiteraient faire appel aux pouvoirs curatifs du soufre à travers la pratique de la lithothérapie, auront tout soin de se méfier, du moins de se prémunir, face au caractère extrêmement changeant de ce minéral, car « son action n’est pas très sélective, et si l’on n’y prend pas garde, il peut tout aussi bien s’attaquer sans discernement et détruire ce qu’il y a de bon en soi ou dans son environnement »6.

Bien qu’ils n’en eurent pas conscience à l’époque, le soufre fut l’un des rares corps purs dont les Anciens pouvaient disposer. Remarquant sa couleur et sa provenance volcanique, ce minéral apte à la combustion basse devint pour l’homme l’émanation d’un pouvoir surnaturel. Sa proximité avec le monde souterrain, infernal et magmatique, fait de gouffres béants qui s’ouvrent – profonds et insondables abîmes – dans le sol, le mêle, sur ces terrains inhumains, à ces fumerolles qu’expectorent en miasmes les mofettes et autres solfatares fantastiques qui poudrent l’air d’importantes quantités de soufre. N’imaginons pas un instant que l’homme ait pu négliger un spectacle se déroulant dans un lieu duquel il fallait d’abord pouvoir s’approcher sans crainte. Car bien évidemment qu’il vit là l’œuvre maligne et inquiétante de quelques divinités du dessous. Malgré ce décor faustien, sachez tout de même que les Romains ne manquèrent pas d’exploiter le soufre qui se trouvait en Sicile dès l’Antiquité et que la peur s’étant bien amendée déjà au premier siècle de notre ère, cela permit au naturaliste romain Pline l’ancien de s’approcher suffisamment près du Vésuve, tant et si bien qu’il mourut de cette audace en 79, après que ce volcan fut entré en éruption, cataclysme donnant lieu aux vestiges – cendres pétrifiées pompéiennes bien connues. Donc, oui, pas de souci, il y a 2000 ans, on savait bien qu’il y avait quelques risques (chimiques, thermiques, mécaniques) à trop frayer auprès de ces lieux d’où sourd en masses terreuses ce minéral jaune issu des profondeurs de la Terre. En réalité, on l’avait jugé suffisamment peu dangereux pour en faire un ingrédient cosmétique et thérapeutique, comme par exemple en Égypte, où l’on en formait des pilules laxatives et purgatives. On bénéficiait encore de ses vertus détersives et purifiantes en le mêlant à du miel, le tout étant destiné à diverses maladies chroniques de la peau, les furoncles, les dartres et jusqu’à l’alopécie (on avait, semblerait-il, déjà entrevu la relation bénéfique du soufre aux phanères). On croise aussi le soufre dans le Kosmétikon attribué à Cléopâtre, précisément dans une recette constituée de soufre, d’encens et de céruse calcinée. On broyait tout cela finement, après quoi on le mélangeait à de l’huile pour en faire un baume dont les onctions répétées étaient censées chasser les dartres et autres disgraciosités du visage. Sur le rôle purificateur du soufre, il est utile d’insister. Il fut perpétué par les médecins grecs et romains durant l’Antiquité. En effet, le sulphur des Latins, qualifié d’échauffant, d’apaisant, de drainant, de cicatrisant et d’expectorant, quand l’on en faisait un onguent, s’emplâtrait en application sur les ulcères qu’il déterge et assainit, ainsi que sur les plaies, les démangeaisons qui s’en viennent par tout le corps, voire les piqûres et les morsures d’animaux. On entrevoit même cette qualité purificatrice du soufre dans une ligne de la Materia medica de Dioscoride : « La puanteur du soufre brûlé chasse le fruit hors du ventre [de la mère] »7. C’est bien connu que le soufre met en fuit les parasites, façon dont on considère le fœtus durant l’Antiquité. Apte à dissiper la toux et à remédier aux autres difficultés respiratoires comme le catarrhe pulmonaire, le soufre s’avère un tonique respiratoire efficace, aveu qui peut surprendre quand l’on sait que l’acide sulfurique qu’on tire de lui fait larmoyer et irrite généralement l’arrière-gorge et les muqueuses, et cela même à petites doses. Autre preuve de ses propriétés purifiantes de l’organisme : il favorise la digestion parce qu’on le considère comme cholagogue ; il dissipe la goutte ; enfin il met bon ordre aux flux sanguins anormaux (hémoptysie, hémorragie suspecte).

A chaque époque de l’histoire, l’on découvre l’une des grandes propriétés du soufre, par exemple, au Moyen âge, Sainte Hildegarde me semble être la première à faire la mention des vertus antipsoriques du soufre, c’est-à-dire de l’action de ce minéral contre la gale, qu’elle profite encore d’appliquer, en façon d’onguent, sur les « lèpres ». Bien plus tard, à la Renaissance, l’on en fit l’un des ingrédients d’une recette permettant d’obtenir la teinte capillaire qu’on nomme blond vénitien : il suffisait de distiller à l’eau claire deux livres d’alun, six onces de soufre et quatre autres de miel. Une fois la teinture prête, on l’appliquait sur les cheveux, puis l’on s’exposait en plein soleil, et l’on patientait. Longtemps. Parfois durant des heures entières. Pensez donc : qu’un minéral tout droit sorti des entrailles de la Terre, où l’on n’y voit pas grand-chose, puisse accrocher une lumière d’or sur les cheveux des belles de la Renaissance, mais c’est que cette pierre est résolument magique, non ? Apporter la couleur et la lumière, n’est-ce pas ce que l’on attend de la part d’une drogue d’immortalité ? Ne voit-on pas déjà le soufre agir en tant que tel dans les Védas, étant considéré par les brahmanes comme un élixir de longue vie ? Au rapport de Marco Polo, « ces gens utilisent un étrange breuvage car ils préparent une potion de soufre et argent-vif [c’est-à-dire du mercure], qu’ils boivent deux fois par mois. Ils prétendent que cette action permet de prolonger leur vie, et ils la prennent depuis l’enfance ». La puissance de la potion n’est pas qu’étymologique ! On surprend encore l’association du soufre au mercure dans une préparation de base élaborée par les médecins tibétains, le tsothel, surnommé le Roi des essences, qui, bien qu’il fasse appel à du mercure détoxifié (?), peut néanmoins poser question quant à sa biosécurité. Enfin, l’union du soufre et du mercure n’est pas sans rappeler un des fondements de l’alchimie occidentale : le principe mâle actif (yang et feu pourrait-on ajouter) incarné par le soufre, féconde le mercure, féminin et passif (yin et eau). Si le soufre brûle, quant il est à l’état d’acide, c’est moins par sa qualité d’acide qui ronge et attaque que pour sa grande avidité pour l’eau : en l’absorbant, il assèche les tissus. Or, il n’y a évidement pas d’eau dans le mercure, qu’on surnomme encore « magnésie ». On peut alors se demander ce que le soufre peut bien venir y assécher (si tant est que c’est bien là le but recherché). Il n’en reste pas moins que la magnésie vraie (c’est-à-dire l’oxyde de magnésium), mélangée à un peu d’eau tiède, s’avère être un bon antidote de l’acide sulfurique (au cas où ce liquide inodore, incolore, pesant et visqueux aurait été confondu avec de l’eau et avalé ; à mon avis, passé ce stade, il n’est plus question d’antidote…). Bref, n’ergotons pas à ce sujet situé en dehors de nos compétences. Apprécions simplement que l’alchimie et la chimie surent rendre davantage visibles et lisibles les mécanismes d’action du soufre comme élément de la nature, ce qui ne fut pas confirmé avant 1809 : c’est à cette date qu’il fut établi que le soufre est un élément en tant que tel, symbolisé par un S majuscule sur le tableau périodique des éléments que l’on doit au chimiste russe Dmitri Mendeleïev (1834-1907), puisque, jusqu’alors, on imaginait que le zolfo, l’azufar, le souphre, puis le soufre (forme stabilisée au Moyen âge) était composé de deux corps distincts, ce que Lavoisier déclara comme nul et non avenu en 1777. Cet engouement pour le soufre fit naître de nombreux néologismes comme sulfite, sulfate, sulfater, sulfateuse, qui, avant de curieusement devenir cet engin de mort à cadence de tir élevée, faisait tout d’abord référence à cet outil agricole imaginé par Victor Vermorel (1848-1927) en 1880 et initialement destiné à pulvériser les vignes pour les débarrasser de l’oïdium et du phylloxéra.

Bon, revenons-en à nos moutons, parce que j’ai comme l’impression qu’ils s’égaient un peu, là ! Les progrès de la chimie, disais-je, purent profiter au médecin. Mais il n’était pas question de faire du soufre un usage immédiat, pas avant de l’avoir rendu parfaitement bio-compatible. On fit donc subir au soufre issu de la terre de nécessaires étapes de purification. L’histoire médicale a retenu la fleur de soufre ou soufre sublimé, la sublimation ayant lieu dans un aludel et donnant lieu à de petits cristaux aiguillés formant des « fleurs ». Ce soufre sublimé est obtenu par le brusque refroidissement de la vapeur de soufre dans l’aludel. « La véritable fleur de soufre, écrira Pierre Pomet, est un baume naturel pour les poumons et est douée de tant de belles qualités que je n’aurais jamais fait si je voulais entreprendre de les écrire toutes »8. Ah, ah ! Mais c’est que le sieur Pomet nous met l’eau à la bouche ! Il va nous être impossible de surseoir ! Il y eut aussi la crème de soufre ou soufre lavé, obtenu par lavage de la fleur de soufre avec de l’eau distillée bouillante, afin d’en tirer un soufre encore plus pur. D’autres spécialités virent le jour : le sel de soufre, le lait de soufre, l’esprit de soufre rectifié (ou huile de soufre), le baume de soufre, le soufre précipité (par décomposition du sulfure de sodium par l’acide chlorhydrique) et jusqu’à l’acide sulfurique, dont la découverte est attribuée au médecin arabe Geber (721-815). Oui, oui, l’acide sulfurique ! Après cela, on peut entièrement accepter les réticences de certains à l’endroit du soufre, même administré sous sa forme la plus anodine : « Plusieurs praticiens hésitent à le donner à l’intérieur en substance, précisait Desbois de Rochefort, parce qu’ils disent qu’il ne se dissout pas dans les humeurs ; mais c’est à tort, car après son usage, les urines, la transpiration, l’haleine ont une odeur sulfureuse ; les chemises de ceux qui en font usage sont jaunâtres »9. S’il n’y a pas lieu de douter des vertus thérapeutiques indispensables du soufre, il est vrai qu’il est bien nécessaire de se méfier de l’acide sulfurique, une substance capable de réduire en une espèce de « charbon » les moindres substances d’origine tant végétale qu’animale. De toute façon, l’acide sulfurique comme médicament ne représente ici qu’une anecdote, certes piquante, suffisamment pour mériter d’être révélée à l’attention. Puissamment escarrotique, l’acide sulfurique détermine une brûlure de la peau et des muqueuses telle qu’il s’avérait préférable de le diluer préalablement avant d’en faire le moindre usage médicinal. Ceci fait, l’on pouvait bénéficier de ses vertus comme stimulant, résolutif et astringent. Une fois dilué dans l’eau (en le versant dans l’eau et non l’inverse), on procédait parfois à des injections vaginales pour lutter contre les hémorragies utérines, on en composait une sorte de pommade contre la gale chronique et autres affections cutanées, on a élabora même une « limonade minérale » : quelques gouttes d’acide sulfurique dans de l’eau sucrée, comme on le ferait aujourd’hui du jus de citron ! Tout cela, c’est bien beau, mais l’on constate parfaitement que l’acide sulfurique seul limite drastiquement l’emploi du soufre en thérapie. Qu’à cela ne tienne, rédigeons donc maintenant un bréviaire des usages thérapeutiques du soufre durant l’ancien temps : spécialiste des affections pulmonaires, on le conviait en cas de toux, d’asthme humide, de pleurésie et d’ulcère du poumon. Son efficacité sur la sphère gastro-intestinale l’a aussi fait employé dans l’inappétence, les flatulences et la colique. Per os ou en onction, il seconda l’homme face à de redoutables maladies, parce que, selon les cas, épidémiques, vénériennes, pestilentielles même. Ce qui, vu l’odeur peu appétissante des préparations sulfureuses, est un peu fort de café ! Mais ne tortillons pas et poursuivons donc l’œuvre sans faillir.

Caractéristiques minéralogiques

  • Composition chimique : en théorie, S à 100 % (avec parfois des inclusions d’arsenic, de sélénium, de tellure ou encore de thallium).
  • Densité : 2 à 2,1.
  • Dureté : 1,5 à 2 (fragile).
  • Morphologie : cristaux souvent en druses, de forme bipyramidée, disphénoïde ou en tablette épaisse ; rognon ; agrégat grenu ; imprégnation et incrustation ; stalactite.
  • Couleur : citrin (= jaune citron), jaune, jaune miel, brun jaunâtre, jaune verdâtre.
  • Éclat : résineux à gras, adamantin.
  • Transparence : translucide à opaque.
  • Clivage : imparfait.
  • Cassure : inégale.
  • Fusion : selon divers degrés de température, on obtient une agrégation molle et jusqu’à une fluidité parfaite aux alentours de 115° C. Se volatilise à température plus élevée.
  • Combustion : brûle en formant une flamme bleu violacée, qui devient blanche quand le soufre en combustion se sature d’oxygène, tout en exhalant une odeur pénétrante et piquante pour les yeux et l’arrière-gorge, facilement identifiable.
  • Solubilité : insoluble dans l’eau, le soufre devient odorant à son contact : lorsqu’il est mouillé (ou du moins humidifié par l’humidité de l’air ambiant), il s’empare de l’oxygène de l’air. De plus, l’hydrogène de l’eau dissout une partie du soufre et propage l’odeur d’hydrogène sulfuré10. Insoluble dans l’alcool, il l’est cependant dans l’éther, l’acide nitrique, le benzol, la chaux, l’ammoniaque, de même que dans certains huiles végétales (lin, noix), graisses animales (axonge) ou encore huiles essentielles (anis vert, genévrier commun, térébenthine).
  • Nettoyage : à l’eau distillée.
  • Particularités : le soufre natif pâlit à la lumière. Il est donc souhaitable – en particulier pour les minéraux de collection – de les protéger des rayons directs du soleil. Si l’on plonge du soufre dans de l’eau, il en abaisse la température. Les cristaux de soufre sont extrêmement fragiles. Ils peuvent se désagréger à la seule chaleur de la main ! Incroyable pour une pierre volcanique issue des chaleurs infernales du sous-sol ! En serrant la main sur un échantillon de soufre suffisamment longtemps, on peut l’entendre pétiller si l’on tend l’oreille. Une chaleur plus soutenue l’amène à craquer davantage et à se fendiller.
  • Morphogenèse : le soufre peut avoir au moins deux origines. La première est volcanique. Par le biais d’émanations de gaz dans les fumerolles et les solfatares, le soufre se forme, de même qu’à proximité des sources d’eau chaude et des zones d’oxydation des gisements sulfurés. La seconde origine tient aux gisements sédimentaires : « des minéraux nouveaux se forment à partir des substances dissoutes dans l’eau grâce à l’action des organismes vivants et s’accumulent souvent en grandes quantités. Ainsi naissent par exemple les gisements de calcite, de diatomite, de phosphorite, de soufre, etc. »11. Cette seconde origine est donc de nature organique.
  • Gisements : en abondance dans plusieurs endroits du monde. Mentionnons pour mémoire le soufre sicilien formant entre l’Etna à l’est et Agrigente, une bande d’une cinquantaine de kilomètres de large. Au début du XXe siècle, ces gisements fournissaient le plus gros de la production mondiale, aujourd’hui dominée par le soufre des États-Unis (Texas, Louisiane). L’Italie pourvoie encore en soufre grâce aux gisements proches de Naples et de Pouzzoles. En Europe, on en trouve aussi dans le sud de l’Espagne, près de Cadix, en Islande, au sud-est de la Pologne. En Asie, il est présent en Turquie, au Turkménistan (désert du Kara-Koum), au Japon et en Indonésie. Il a été signalé au Mexique. Le soufre natif (donc presque pur) ne prend pas toujours la forme cristalline qu’on peut le voir arborer en Pologne, en Italie (Sicile) ou encore aux États-Unis, formant parfois de majestueux cristaux d’une quinzaine de centimètres de longueur (ce qui, dans son cas, est tout à fait exceptionnel). On exploite le soufre lorsqu’il est natif parce que cela est plus rentable (sauf en Italie, où l’on purifiait il y a fort longtemps le soufre par fusion dans des fours à soufre, les calcaroni, eux-mêmes alimentés par la combustion du soufre !). Quand l’on ne dispose pas de soufre natif, on privilégie les minerais qui en contiennent, comme la pyrite par exemple : par le grillage de ce bisulfure de fer (FeS2), on sépare le fer (46,60 %) du soufre (53,40 %), ce qui forme là une importante source de soufre industriel. Voici quelques autres minerais contenant du soufre : – l’orpiment : arsenic (61 %), soufre (39 %) ; – le réalgar : arsenic (70 %), soufre (30 %) ; – le cinabre : mercure (86 %), soufre (14 %) ; – la galène : plomb (87 %), soufre (13 %) ; – la blende : zinc (67 %), soufre (33 %) ; – la marcassite : fer (46 %), soufre (54 %) ; – la chalcopyrite : fer (30,50 %), cuivre (34,50 %), soufre (35 %).
Cratère du Halemaʻumaʻu (Hawaï).

Le soufre en thérapie

Comme bon nombre de sels minéraux, oligo-éléments ou encore vitamines, le soufre est nécessaire à l’organisme afin que celui-ci assure parfaitement ses fonctions. Si l’alimentation n’est pas susceptible d’apporter la quantité satisfaisante de soufre quotidienne, des supplémentations demeurent toujours envisageables, comme à travers le méthyl-sulfonyl-méthane (MSM), soufre organique hautement assimilable, que l’on absorbe sous forme de poudre ou de gélules.

Les apports en soufre doivent être évalués à la hausse plus on vieillit, puisque l’expérience montre que les personnes âgées sont carencées en soufre, en particulier dans les zones du corps où il participe activement aux fonctions organiques, à savoir : le cartilage, les tendons, les os, les articulations, les phanères (poils, cheveux, ongles), les dents et la peau.

Propriétés thérapeutiques

  • Anti-infectieux : antiseptique général, antibactérien, désinfectant atmosphérique, antiparasitaire, antifongique
  • Apéritif, digestif, anti-infectieux intestinal, laxatif, purgatif
  • Stimulant respiratoire, expectorant, modificateur de la muqueuse pulmonaire
  • Sudorifique, diaphorétique
  • Éliminateur des toxines (facilite l’élimination du plomb), dépuratif
  • Topique, sébo-régulateur, exfoliant cutané, éclaircissant du teint, antiseptique cutané
  • Tonique capillaire, antipelliculaire
  • Reconstituant tissulaire, impliqué dans la régénération cellulaire
  • Favorise la respiration cellulaire
  • Relaxant du système nerveux, améliore l’humeur

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère respiratoire : bronchite chronique, coryza, laryngite, pharyngite, sinusite, asthme humide, emphysème, expectoration glaireuse, allergie pulmonaire
  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : infection intestinale, colite, acidité gastrique, indigestion, constipation chronique
  • Troubles locomoteurs : rhumatisme, arthritisme, dystrophie des tissus cartilagineux et tendineux, raideur, douleur et usure des articulations, douleur arthritique, ostéoarthrite, ostéoporose, arthrose, goutte
  • Troubles de la sphère gynécologique : métrite, vaginite
  • Troubles de la sphère hépatobiliaire : cholestérol en excès, diabète (sénile)
  • Troubles de la sphère cardiovasculaire et circulatoire : artériosclérose, hypertension, artérite, athérome artériel
  • Affections cutanées : acné, psoriasis, eczéma, séborrhée, érysipèle, dermatose, prurit, dartre, phtiriase (pédiculose inguinale), gale et teigne, lupus érythémateux, brûlure, inflammation de la peau
  • Sénescence, chlorose, convalescence
  • Empoisonnement saturnien (colique de plomb)
  • Désinfection des appartements, de la literie et des vêtements des malades contagieux
  • Troubles de la sphère psychologique : troubles de l’attention, hyperactivité mentale, troubles de l’humeur
  • Élimination de la plaque dentaire, régénération des gencives, déchaussement des dents

Modes d’emploi

  • Poudre de soufre organique : à absorber en gélules toutes prêtes ou en poudre que l’on mêle à du miel par exemple ou tout simplement à de l’eau (une cuillère à café rase deux fois par jour).
  • Savon et shampooing au soufre : pour peau et cuirs chevelus problématiques. Prendre garde à la teneur en soufre affichée. 2 % est un bon compromis.
  • Gel au méthyl-sulfonyl-méthane et aux huiles essentielles : par un usage externe, il permet d’apporter du confort aux muscles et aux articulations.
  • Pommade d’Helmerich : contre la gale (moins courante qu’autrefois, mais on ne sait jamais…).
  • Huile de Harleem : mélange de soufre, d’huile de lin et d’huile essentielle de térébenthine.
  • Soufre colloïdal.
  • Galet de soufre : en usage externe uniquement. S’applique localement en massant les zones douloureuses du rhumatisme et de l’arthrite entre autres.
  • Dans l’alimentation : en privilégiant les acides aminés soufrés comme la L-méthionine, la taurine, la L-cystéine, laquelle forme en partie le glutathion, dont on parle de plus en plus ces dernières années, en particulier en raison de ses vertus anti-oxydantes et du rôle majeur qu’il joue dans la détoxification de l’organisme des métaux lourds entre autres. Pour profiter au mieux des apports soufrés de l’alimentation, il est préférable d’user de produits frais (les boîtes de conserve longuement stockées ne sont pas ce qui se fait de mieux sur ce point). De même, l’alimentation industrielle, très transformée, est à bannir si vous manquez de soufre, car ce n’est pas dans ces produits, brutalement maltraités, qu’on trouverait de quoi satisfaire des besoins vitaux en soufre. Voici une liste non exhaustive de végétaux regroupant des fruits, des légumes, des plantes condimentaires et/ou médicinales remarquables et utiles pour le soufre qu’ils contiennent : abricot (6 mg/100 g), acore calame, ail (+++), amande, ananas, argousier, armoise annuelle, aubergine (15-16 mg/100 g), aunée, benoîte, betterave, blé, brocoli, camomille romaine, capucine, carotte, ciboulette, céleri, centaurée, cerise, chardon béni, châtaigne, chausse-trape, chou, cochléaire, coing, concombre, cresson, datte, échalote, épinard (29 mg/100 g), fenouil, fenugrec, garance, hépatique des fontaines, hysope, liseron, luzerne, mercuriale, moutarde, navet, noisette, noix, oignon (+++), olivier (dans les feuilles), ortie, pariétaire, patience, pêche (7 mg/100 g), persil, pissenlit, plantain, poire, poireau, pomelo (7 mg/100 g), pomme, pomme de terre, radis, raifort, reine-des-prés, riz, roquette, scabieuse des prés, soja, sureau (écorce, fleurs), tomate, tussilage (feuilles), etc. A cela ajoutons une algue (la padine queue-de-paon), le vinaigre et le pollen.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Toxicité : c’est essentiellement sous la forme d’acide sulfurique (H2SO4) que le soufre comporte un danger maximal. Cette combinaison d’oxygène et de soufre (69 kg de soufre absorbent 31 kg d’oxygène pour former 100 kg d’acide sulfurique) s’avère être d’un maniement plus que délicat et doit être écarté d’un usage autre qu’industriel. Les premiers signes de la toxicité de cet acide se manifestent avant même que d’être mis en contact direct avec lui, en particulier par l’irritation des muqueuses, des maux de tête, une ophtalmie, des tremblements et des mouvements spasmodiques du larynx et de la trachée-artère, un asthme sec et convulsif, une toux opiniâtre, parfois l’asphyxie. On put observer ces troubles chez les ouvriers de l’industrie de la bonneterie qui usaient largement du soufre. Quant à la dermocausticité de l’acide sulfurique, elle occasionne de graves lésions cutanées. Le savon au soufre peut parfois provoquer des rougeurs cutanées, ce qui est particulièrement le cas de ceux qui sont dosés trop fortement.
  • Dans le secteur industriel, le soufre s’est imposé depuis longtemps comme matière première incontournable impliquée dans nombre de processus. Tout d’abord capable de mettre le feu aux poudres (il est l’un des trois ingrédients constituant la poudre noire, les deux autres étant le nitrate de potassium ou salpêtre et le charbon de bois), il est également tout à fait apte à éteindre un corps en combustion, comme par exemple un feu de cheminée : pour cela, il suffit d’obturer le foyer avec un linge mouillé, puis d’ajouter du soufre dans l’âtre : en privant le feu de l’oxygène de l’air, le soufre finit par l’étouffer et l’éteindre. Il n’est donc pas toujours aussi yang qu’on voudrait bien l’imaginer. Vu son accointance avec le feu, on le retrouve encore dans certains autres explosifs, dans la fabrication d’allumettes. Il est impliqué dans l’industrie papetière (fabrication de la cellulose), dans celles du cuir, du textile (blanchissement des étoffes de soie et de laine) et du caoutchouc (vulcanisation du caoutchouc), dans l’agriculture. Dans ce dernier domaine, le soufre est utile aux viticulteurs lorsqu’il est nécessaire de procéder au soufrage des tonneaux, opération qui permet de les assainir et d’éviter au vin de se gâter. On procédait de même pour le cidre et la bière. Autrefois, quand le vin était falsifié à l’aide de divers oxydes de plomb, parce qu’ils présentaient l’avantage d’adoucir les vins un peu rêches, on usait du soufre qui joue le parfait rôle de révélateur du plomb. On appliquait une méthode identique à la bière, au cidre et au poirée que l’on frelatait de la même manière. En médecine vétérinaire, la fleur de soufre constitue l’un des éléments fondamentaux d’une poudre insecticide permettant de chasser les parasites des animaux (puces du chien, gale du cheval et de la poule). Voici une recette : 100 g de fleur de soufre non lavée, 70 g de poudre de pyrèthre, 20 g de poudre de Quassia amara, 10 g de poudre d’iris. On peut encore employer le soufre pour lutter contre les insectes dont les punaises (parce que le soufre est sans doute plus puant qu’elles ^.^), la vermine, les champignons, pour éloigner les animaux domestiques ou plus ou moins errants (comme les chiens) qui s’en viennent uriner partout. Le « sulfatage » des parties concernées devrait normalement les dissuader de revenir commettre leur malodorant méfait.

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  1. Jean Chevalier & Alain Gheerbrant, Dictionnaire des symboles, pp. 901-902.
  2. L’évangile selon saint Luc, XI, 35.
  3. Job, XVIII, 15.
  4. Genèse, XIX, 24.
  5. Hildegarde de Bingen, Physica, p. 98.
  6. Reynald Boschiero, Le guide des pierres de soins, p. 220.
  7. Dioscoride, Materia medica, Livre V, 73.
  8. Pierre Pomet, Histoire générale des drogues, p. 91.
  9. Louis Desbois de Rochefort, Cours élémentaire de matière médicale, Tome 1, p. 98.
  10. L’hydrogène sulfuré (H2S) disperse une odeur que les Bretons connaissent bien : s’il vous est arrivé de vous balader près de plages envahies par cette algue opportuniste qu’est la laitue de mer (Ulva lactuca), sans doute aurez-vous été assailli par une dérangeante odeur d’œuf pourri. L’algue, en fermentant, dégage de l’hydrogène sulfuré, gaz toxique dont les émanations plus ou moins concentrées peuvent s’avérer dangereuses.
  11. Rudolf Dud’a & Laboš Rejl, La grande encyclopédie des minéraux, pp. 12-13.

© Books of Dante – 2021

Le sarrasin (Fagopyrum esculentum)

Fleurs de sarrasin (krzysztof ziarnek – wikimedia commons).

Synonymes : blé noir, blé rouge, blé de Turquie (ainsi apparaît-il dans Les Grandes heures d’Anne de Bretagne), blé de Barbarie, blé de Tartarie, sarrasin de Tartarie, sarrasin de Russie, blé martin, bucail, bouquette, beaucuit, carabin, dragée de cheval, dragée de pourceau, renouée sarrasin, sarrazin.

« Quel présent nous ont fait les Maures en nous envoyant le sarrasin ! », s’exclamait Brillat-Savarin, pas forcément pétri d’exactitude, tant géographiquement qu’historiquement, pour le coup. Non pas qu’il en était le fol consommateur, mais parce qu’il lui savait bon gré d’engraisser les poulardes qu’ensuite il dévorait. Mais il était d’accord sur un point : le sarrasin est l’un des aliments de santé des animaux de basse-cour. Et si c’est bon pour eux, c’est peut-être également bon pour nous. Cependant, Brillat-Savarin n’est pas allé jusque-là (il mangeait du sarrasin par poularde interposée ^.^), c’est-à-dire jusqu’à un point qui avait été remarqué une trentaine d’années plus tôt par Desbois de Rochefort, qui consigna dans son ouvrage posthume la pratique, courante en plusieurs régions de France1, de mêler à de la farine de seigle du sarrasin pour faire du pain, c’est-à-dire l’aliment quotidien de millions de Français à la veille de la Révolution française.

D’où vient le fait que le sarrasin passe pour l’aliment de celui qui est trop indigent pour se nourrir de blé ? On peut imaginer le sarrasin dans les chaumières d’Europe médiévale, humides et malodorantes, où grouillent la vermine et les maladies. Mais on se tromperait, puisque, à cette époque, le sarrasin y était parfaitement inconnu, ces populations-là se contentant de seigle et écopant de l’ergotisme au passage. Le pain du pauvre en appelait donc à d’autres substituts.

Provenant d’Asie centrale et occidentale, de Mandchourie et de Sibérie2, « le sarrasin a été introduit par les Mongols et les Turcs aux environs de la mer Noire, d’où les échanges commerciaux l’a transmis au début du XVe siècle à l’Europe centrale et occidentale »3. Cependant, bien avant cela, il dut bien transiter par une autre route pour se trouver cultivé en Espagne, occupée par les Maures, dès le VIIIe siècle, d’où ce nom de sarrasin qu’on lui a conservé.

Et cette réputation, alors ? Comment expliquer, lisant Roques, que le pain de sarrasin, c’est bof-bof, drôle de couleur et drôle de goût ? (Peut-être pas pour qui a faim ; mais, à ce dernier, proposez-lui du pain de froment et du pain de sarrasin. Lequel des deux pensez-vous qu’il va préférer ?) Roques n’était donc pas de ceux à qui l’on fait manger de ce pain-là. « Il n’en est pas de même des gâteaux et de la bouillie qu’on prépare avec de la farine récente et bien conservée. La bouillie se mange chaude ou froide, frite ou grillée ; on la coupe par tranche, et on la met à la poêle comme le poisson »4. On fait donc du sarrasin ce que l’on fait de la polenta de maïs en Italie. En France, il y a encore deux siècles, bouillie et galette au lait ou au cidre constituaient deux des principales sources de nourriture quotidienne. Mais Roques et d’autres médecins de son temps, contrairement à Desbois de Rochefort et Brillat-Savarin (qui, au reste, n’était même pas médecin mais gastrolâtre), mettaient en garde face à cette excessive sur-consommation de sarrasin lors des repas. De quoi donc le sarrasin est-il accusé ? D’affliger ceux qui le consomment d’avoir « le teint blafard, livide », de tomber « dans un état de langueur », « d’émousser leur intelligence et de les abrutir ». Selon Roques et Cie, la consommation exclusive de sarrasin serait à l’origine d’une intelligence défectueuse, d’une lenteur singulière dans les mouvements et d’une inertie stupide. Il faut très certainement voir dans ce jugement non scientifique l’influence de la « mauvaise » réputation du sarrasin, un « blé impur », ne produisant pas de farine blanche, mais grisâtre, poussant le vice à être parfaitement inapte à la panification, ou du moins se réduisant à « une masse insipide, indigeste, sans liaison ». Le sarrasin serait donc l’ennemi du compagnon, de l’amitié et du lien indéfectible que l’on établit entre les êtres. Qu’est-ce que c’est que ce blé noir, sinon une plante d’origine barbare (héritée des Sarrasins), ainsi donc placée en dehors de la chrétienté, à l’inverse du blé, graine christique s’il en est, et fort en honneur pour cette raison, poussant dans des terres riches, au contraire de ce sarrasin tout dépenaillé qui survit tant bien que mal sur des sols siliceux particulièrement pauvres ? Or, si l’on inverse cette perspective, on se rend compte facilement que le sarrasin est une plante qui valorise un type de sols que sa culture même conserve « propres », puisque télétoxique par sécrétions racinaires, il élimine lui-même les adventices sans qu’il soit besoin d’abuser de ces pesticides par trop coûteux. A l’inverse, le blé, pour donner quelque chose, dépend essentiellement de la nature et de la richesse du sol auquel on le confie.

Dans quelque conte, on fait adopter au sarrasin une fonction assez trouble, puisqu’on l’accoquine au diable, alors que Dieu conserve par devers lui le blé et d’autres plantes alimentaires « positives ». Aujourd’hui, force est de reconnaître que le point de vue s’est déplacé : des blés trafiqués contiennent de ces grosses molécules de gluten que l’on n’y trouvait pas autrefois en aussi grande quantité. Cette protéine (comme d’autres – les lectines, par exemple, et dont on parle peu en Europe) est responsable de divers troubles à la portée plus ou moins étendue. Quant aux lectines les plus problématiques, ce sont celles présentes dans des plantes également riches en gluten, c’est-à-dire les céréales, mais on en trouve aussi parmi des légumineuses (pois chiches, lentilles) et des plantes alimentaires de la famille des Solanacées (tomate, poivron, aubergine). Et c’est là que surgit le sarrasin. Celui qu’autrefois l’on décriait, le réservant à la plèbe, celui auquel on faisait un mauvais procès, s’avère à même de pallier l’inconfort induit par une consommation morbifique d’aliments contenant trop de gluten. Ce sarrasin noir des sols miséreux ne provoque justement pas les travers qu’occasionne ce blé trop blanc des sols riches et bourrés de joyeusetés. C’est là un sacré retournement de situation ! Pourtant, si l’on regarde dans le détail, l’on se rendra compte que l’inversion ne s’est pas effectuée selon un fil tendu entre l’époque de Roques et la nôtre, mais qu’il y a eu, entre les deux bornes, d’autres jalons qui entrèrent en dissonance complète avec ce que l’on put bien raconter de négatif au sujet du sarrasin. Un siècle après Roques à peine, le docteur Leclerc dressait un portrait flatteur du sarrasin que Paul-Victor Fournier restitue à peu près en ces termes : « Cet aliment substantiel produit un état d’euphorie et d’équilibre intellectuel qui, d’une part, porte à l’optimisme et à l’indulgence, et d’autre part, favorise le travail de l’esprit et aboutit à un meilleur rendement. Ceux qui en font leur principale nourriture se distingueraient par la bonne humeur et la douceur du caractère. Qu’attend-on pour l’imposer à toute l’humanité ? »5. Il est parfois rapporté que le sarrasin est symbole de protection et de guérison. On comprend aisément pourquoi à la lecture de ces dernières lignes.

Plante annuelle rustique d’une petite cinquantaine de centimètres des pieds à la tête, le sarrasin érige des tiges nodulaires striées, un peu rameuses, vertes ou trempées de rouge. L’appareil foliaire se compose de deux types de feuilles : les plus immédiatement visibles sont les inférieures. Cordiformes avec une pointe bien marquée, plus ou moins sagittées, elles peuvent parfois adopter l’allure d’une feuille de lierre grimpant. Dans tous les cas, elles conservent de longs pétioles, tandis que les feuilles supérieures n’en ont pas, étant sessiles et rattachées directement à la tige du sarrasin. Remarquons une spécificité des Polygonacées, c’est-à-dire une pièce foliaire appelée ochréa formant un manchon sur la tige à la naissance de chaque pétiole.

Les fleurs, très souvent blanches mais parfois légèrement rosées, comptant cinq pétales et formant de petits bouquets au sommet de la plante, ainsi qu’à l’aisselle des feuilles, paraissent de juin à août. Ces petits glomérules touffus produisent des semences à trois faces bien nettes, et dont la couleur une fois parfaitement mûres, n’est pas seulement celle qui justifie le nom de blé noir accordé au sarrasin : en effet, dans le commerce, l’on voit du sarrasin beige, jaune roussâtre ou bien encore vert teinté de roux.

Le sarrasin en phytothérapie

Le sarrasin, tout bon blé noir qu’il est, est-il une céréale ? Ne peut détenir ce titre que la plante dont Cérès (Déméter), après avoir passé l’araire dans le champ, plaça la semence dans le sillon. Ainsi, les céréales, dans lesquelles il n’est pas bien difficile de lire le nom de la déesse, ce sont le blé, l’orge ou encore le maïs, pour n’évoquer que les plus courantes. Le sarrasin, non. On lui attribue le substantif de pseudo-céréale, c’est-à-dire de fausse céréale. Mais bien souvent, par ignorance ou par paresse, on escamote le préfixe et l’on transmute le sarrasin en une céréale, à l’égal du blé. Cette précision étant établie, passons donc à la suite.

Du sarrasin, l’on utilise principalement la semence inodore et à faible goût farineux, ainsi que, quelquefois, les fleurs fraîches (bien que cela demeure parfaitement anecdotique). Voici, à peu près, de quoi est constitué un grain de sarrasin :

  • Matières amylacées : 55 %
  • Cellulose : 14 %
  • Matières azotées : 11 %
  • Matières grasses (dont lécithine) : 3 %
  • Sels minéraux : 3 %
  • Sucres (saccharose) : 1 à 2 %

Première chose remarquable, « la richesse du sarrasin en principes minéraux n’est guère dépassée, parmi les céréales, que par l’avoine, », consignait Paul-Victor Fournier6. On les y trouve fort nombreux en effet : zinc, sélénium, manganèse, calcium, fer, cuivre, potassium, magnésium, phosphore, etc. Histoire de faire bonne figure, il n’a pas non plus à pâlir d’une carence vitaminique, puisqu’il propose à profusion des vitamines du groupe B (1, 2, 3, 5, 6 et 9), ainsi que de la vitamine E.

On remarquera la présence de plusieurs flavonoïdes, dont la vitexine, la quercétine, mais essentiellement la rutine, molécule anti-inflammatoire, impliquée, comme la précédente, dans l’abaissement du risque de cancer et de maladies cardiaques. Cela va nous obliger à promouvoir le rôle prophylactique capital du sarrasin.

Afin d’en rajouter une couche, l’on trouve dans le sarrasin plus de polyphénols et d’acides aminés (au nombre de douze !) que dans le blé, ce qui nous impose de nous pencher sur ce dernier point avec une attention redoublée :

  • l’histidine est un acide aminé essentiel ; présent dans l’hémoglobine, il permet de maintenir le pH sanguin ;
  • l’arginine : énergétique, sa dégradation fournit du carbone et de l’azote aux cellules ;
  • la lysine : non synthétisé par l’organisme, cet acide aminé essentiel doit donc être fourni par l’alimentation ;
  • le tryptophane est un précurseur de la sérotonine et de la mélatonine, deux hormones agissant sur le rythme circadien qu’elles régulent ;
  • la cystine : acide aminé soufré de la famille proche de la méthionine, elle joue un rôle important dans la bonne santé des ongles et des cheveux ;
  • la leucine : l’un des neufs acides aminés essentiels, qui augmente la résistance à la fatigue physique.

Enfin, la graine de sarrasin se remarque par la présence de lignanes (des phytohormones) et de D-chiro-inositol, molécule assez peu fréquente dans le règne végétal.

Aujourd’hui davantage présente dans les commerces de produits biologiques spécialisés, la farine de sarrasin présente une composition biochimique que nous pouvons présenter à l’aide de quelques chiffres :

  • Glucide : 70 %
  • Protéines : 9 à 14 %
  • Fibres : 4 à 6 %

Cela explique le bas index glycémique (établi à 40) de cette farine, dont la consommation au repas du soir est parfaitement recommandée. Les protéines du sarrasin ont le mérite d’être absorbées plus lentement que d’autres.

Pour en finir avec le cours de chimie, attirons l’attention sur un point d’importance : parce que non céréale, le sarrasin ne contient aucun gluten que ce soit, cette substance indésirable aux allergiques et autres intolérants. Ce gluten-là, on pourra se rappeler qu’il existe dans les « vraies » céréales dont les initiales forment l’acronyme campagnard que voici : SABOT (Seigle, Avoine, Blé, Orge, Triticale). On peut encore y ajouter l’épeautre et le kamut (avec un K, c’était tout de suite moins drôle pour fabriquer, comme au scrabble, un mot de sept lettres !) Ainsi, tout ceux à qui répugne le gluten, peuvent parfaitement s’en remettre au sarrasin, de même qu’au quinoa, à l’amarante, etc., qui n’en contiennent pas non plus.

Propriétés thérapeutiques

  • Fortifiant général, énergétique, nutritif, anti-asthénique, reminéralisant
  • Digestif, laxatif, déconstipant, anticancéreux intestinal (?)
  • Anti-inflammatoire
  • Protecteur vasculaire et veineux, renforce les parois des capillaires, prévient les affections relevant d’une insuffisance veineuse
  • Régulateur du système nerveux, euphorisant
  • Antioxydant puissant
  • Hypoallergénique

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : intolérance et allergie au gluten, dyspepsie, entérite
  • Troubles de la sphère cardiovasculaire et circulatoire : prophylaxie dans l’hypertension et l’artériosclérose, varice, hémorroïdes, phlébite, thrombose, thrombophlébite, hypercholestérolémie (LDL), œdème, insuffisance veineuse, engelure, fragilité vasculaire, purpura, hémorragie rétinienne, cicatrisation de la cornée, maux de tête
  • Affections cutanées : allergie, démangeaison, eczéma, dermatose, érysipèle, contusion, cor, retirer des corps étrangers fichés dans les chairs, soin de la peau (rides et ridules), des ongles et des cheveux
  • Troubles de la sphère génitale : leucorrhée, spermatorrhée, syndrome des ovaires polykystiques (SOPK)
  • Troubles de la sphère hépatique : fatigue hépatique, sueur jaune de l’ictérique
  • Troubles du système nerveux : troubles du sommeil, surmenage intellectuel
  • Arthrite
  • Alimentation générale, alimentation de la femme enceinte, de l’adolescent, du convalescent, du cardio-rénal

Modes d’emploi

  • Infusion : plus clairement, il s’agit de ce qu’on appelle thé de sarrasin, qui est effectivement une infusion de graines de sarrasin grillées ou torréfiées, qu’on nomme kasha dans le jargon des connaisseurs.
  • Bouillie de sarrasin : sorte de « gruau » cuit en potage comme l’orge mondée dans de l’eau ou du lait. Comme le sarrasin constitue encore un ingrédient de choix dans les pays d’Europe de l’est, en Russie, en Ukraine et en Pologne, la kasha demeure un plat essentiel. Il s’agit d’une bouillie de sarrasin, parfois accompagné de riz ou de blé selon les régions7. On peut l’assaisonner avec des herbes, du sel et du poivre par exemple, ou bien y adjoindre des amandes ou des noisettes pilées, des œufs battus, l’aromatiser à l’eau de fleurs d’oranger, y ajouter un soupçon de miel ou de sucre si l’on veut orienter sa recette en direction des desserts. En général, le sarrasin se cuit comme les lentilles. Mais on peut aussi procéder comme le riz et en faire un pilaf.
  • Comment ne pas évoquer la galette de sarrasin, qu’obligatoirement l’on associe à la Bretagne ? Comme nous l’avons pu voir dans la première partie de cet article, il n’y a pas que l’Armorique qui peut se réclamer de ces crêpes de blé noir, puisque, fait moins connu, dans les Ardennes, on fabrique localement de ces crêpes, bien plus trapues cependant, dans lesquelles on mêle parfois la farine de sarrasin à celle du blé. Moins fine crêpe qu’épaisse galette, on donne à cette spécialité ardennaise les noms de vôte, vaute, berdelle ou encore tantimolle. Quant à la galette classique de blé noir à la mode bretonne, il importe de faire le mélange suivant : ¾ de farine de sarrasin et ¼ de farine de blé, sans quoi la cuisson pourra s’avérer laborieuse, le sarrasin, comme l’on sait, ne contenant aucun agent liant tel que ce gluten présent dans la farine de blé. Délayée à l’eau ou au cidre, la pâte de la galette bretonne impose qu’on la laisse reposer plusieurs heures avant son utilisation. L’adjonction de fécule d’arrow-root en lieu et place de la farine de blé permet généralement d’éviter le désagrément de la galette qui se désagrège en cours de cuisson, et de pouvoir la retourner pour la cuire des deux côtés.
  • Dans le registre des autres spécialités, on croise, depuis plusieurs années, de plus en plus de ces pâtes alimentaires sans gluten : ainsi, lentille corail, pois chiche et sarrasin se livrent-ils au jeu de la concurrence, mais restent cependant minoritaires face à l’exorbitante sur-représentation des pâtes alimentaires à base de semoule de blé dans le rayon pâtes/riz de la grande distribution. Les pâtes de sarrasin, si on ne les cuit pas excessivement (c’est-à-dire moins que les pâtes au blé), se tiennent parfaitement à la cuisson, sans partir en brioche, si vous voyez ce que je veux dire et que cette expression vous est familière. Bref, comme j’ai banni de mon alimentation toutes les sources de céréales glutineuses, je puis vous confirmer l’excellence de cette alternative que sont les pâtes au sarrasin, loin de démériter face aux pâtes classiques. On pensera encore aux crozets savoyards, ainsi qu’à cette autre spécialité, les pizzocheri, dont on se régale tant en Suisse qu’en Italie.
  • Faire du pain avec de la farine de sarrasin est compliqué. Il existe pourtant bien des recettes à droite à gauche, que j’ai tentées, sans jamais en être convaincu : jolie forme à la cuisson, mais goût atroce, pain qui ne se tient pas et qui tombe en poussière au bout de quelques jours, etc. Rien de neuf sous la voûte céleste si l’on en croit Alexandre Dumas qui écrivait dans son Grand dictionnaire de cuisine : « On ne peut se dispenser de dire que le pain qu’on en fait est le plus mauvais de tous ; sec le lendemain de sa cuisson, il se fend, s’émiette et devient alors venteux et détestable ». Préférez le pain à la farine de châtaigne, vous vous régalerez autrement. Faire du pain de sarrasin ? Non, non. J’ai donc abandonné cette idée, préférant mixer la farine de sarrasin à d’autres farines (millet, banane verte, amarante, manioc, etc., selon ce que j’ai en stock à la maison). Je compte généralement 2/3 de farine de sarrasin pour 1/3 d’autre(s) farine(s). A cela, j’ajoute du bicarbonate de soude, un peu de Mix’Gom ou autre substance apparentée, et, en principe, j’obtiens une pâte qui peut se transformer en un gâteau qui lève un peu tout de même. Ce qui m’arrange. Un gâteau par semaine, c’est bien suffisant. Et puis, manger du pain, même de sarrasin ou de je ne sais quelle autre farine sans gluten à tous les repas, eh bien, je m’en passe depuis plus d’un an et cela ne me manque absolument pas. C’est vrai que pour moi qui avais un grand-père boulanger, ça peut faire désordre. Mais il y a un équilibre en toutes choses, n’est-ce pas ?
  • Poursuivons dans les usages alimentaires possibles à base de sarrasin : j’ai récemment appris que les jeunes feuilles se consomment à la manière d’un légume vert, ce qui implique de semer soi-même son sarrasin, car je ne pense pas qu’il se vende en cet état sur les étals des marchés. Chose plus facilement réalisable : le sarrasin germé. Plutôt que des graines de poireau, de radis ou de je ne sais quelle luzerne alfa-alfa, pourquoi ne vous laisseriez-vous pas tenter par des graines de sarrasin à mettre au germoir (à la condition qu’il ne s’agisse pas de sarrasin grillé, bien incapable de germer) ?
  • Dernier point : le cataplasme de farine de sarrasin, que l’on mêle à du blanc d’œuf et du vin parfois, juste assez pour que cette pâte ne dégouline pas partout. Appliquée localement, cette préparation permet de soulager les articulations douloureuses, les affections cutanées telles que celles que nous avons listées plus haut, etc.

Précautions d’emploi, contre-indications et autres informations

  • Récolte : elle est tardive et échelonnée dans le temps, ce qui complique un peu l’opération. Si la plupart des plants sont parfaitement fructifiés à la fin du mois de septembre, d’autres prennent le temps de voir venir, lambinant jusqu’en octobre, novembre parfois. Cela explique que la mécanisation en grand du sarrasin s’avère rapidement une tâche complexe, et que la culture de cette plante ait été battue en brèche pas celles du maïs et de la pomme de terre dont la simultanéité du mûrissement les ont fait préférer au sarrasin, bien que ces deux plantes du nouveau monde ne présentent pas que des intérêts. Le sarrasin n’est donc pas le fer-de-lance du capitalisme forcené et libéral, bien au contraire.
  • Les fleurs de sarrasin sont très mellifères et offrent aux abeilles un abondant nectar. Le miel obtenu est généralement de couleur brune, à l’odeur et à la saveur prononcées.
  • Plante fourragère, il est parfois consommé par le bétail. Mais, lorsque le sarrasin est en fleurs, il présente l’inconvénient d’être dermotoxique. Il est alors susceptible de provoquer des inflammations cutanées à l’instar du millepertuis. Chez l’homme, ce problème se rencontre chez celui qui aurait consommé de son miel. On donne à ce phénomène le nom de fagopyrisme.
  • Autres espèces : – le sarrasin de Tartarie (Fagopyrum tataricum) : au rapport du docteur Roques, cette espèce, anciennement cultivée dans le nord de la France, passe pour plus robuste, davantage productive et tout aussi comestible par ses semences « grosses, triangulaires, noirâtres, à angles saillants et dentés »8 ; – le sarrasin vivace (Fagopyrum dibotrys ou cymosum), plante d’Asie orientale et centrale (Chine, Népal, Inde, Birmanie), cumule les fonctions de plante ornementale, fourragère et médicinale. Sur ce dernier point, la médecine traditionnelle chinoise fait appel à elle pour ses propriétés immunostimulantes ; elle est utilisée en cas de bronchite, d’œdème pulmonaire, d’inflammation de la vésicule biliaire, etc. A ce titre la même médecine traditionnelle chinoise signale à notre intérêt que la semence douce et fraîche du sarrasin commun s’applique plus précisément à assurer aux méridiens de la Rate, de l’Estomac et du Gros intestin, de convenables et correctes fonctions.

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  1. Aujourd’hui encore, bien des régions manifestent un attachement à cette pseudo-céréale : la Normandie, le Limousin, le Rouergue, l’Auvergne, les Pyrénées et, bien entendu, la Bretagne, soit dans bien des endroits tout de même, où il n’était pas que consommé mais également cultivé. Notons que la France occupe, après la Russie, l’Ukraine et la Chine, le quatrième rang mondial des pays producteurs de sarrasin. 110 000 tonnes ont été produites en France pour la seule année 2014, une paille en comparaison des 40 millions de tonnes de blé qu’elle produisait dans l’hexagone dans le même temps. A l’heure actuelle, la France est importatrice de sarrasin, c’est dire la demande ! Il faut croire que les 5 à 6000 ha cultivés de sarrasin ne permettent d’y pourvoir pas (en 1860, cette superficie était estimée à 750 000 ha en France).
  2. Depuis lors il a été précisément découvert que le point d’origine du sarrasin est la Chine.
  3. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 824.
  4. Joseph Roques, Nouveau traité des plantes usuelles, Tome 3, p. 287.
  5. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 824.
  6. Ibidem.
  7. Le terme kasha désigne autant l’ingrédient que le plat que l’on prépare avec lui.
  8. Joseph Roques, Nouveau traité des plantes usuelles, Tome 3, p. 292.

© Books of Dante – 2021

Semence de sarrasin (deborah isocrono – wikimedia commons).

Le grenadier (Punica granatum)

Synonymes : balaustier, miouganier.

Dès l’origine – aux temps préhistoriques semblerait-il, la grenade, venue d’on ne sait trop où1, aura, par suite, égrainé ^.^ sur l’ensemble du pourtour de la mer Méditerranée, et même bien au-delà puisqu’à son sujet des traces écrites ont été découvertes dans des documents sanskrits, des inscriptions hiéroglyphiques, dans la Bible même. C’est dire l’étendue de sa sphère d’influence dans le temps et l’espace.

Si l’on croise la grenade dans bon nombre de civilisations, il apparaît très nettement qu’elle a tout particulièrement eu une incidence majeure en Grèce antique. Par exemple, certains passages homériques nous la décrivent comme la fameuse pomme de discorde, intervenant lors du jugement de Pâris dont les suites malheureuses allaient déclencher la guerre de Troie. (Un mythe évoque-t-il une pomme ? C’est d’une grenade dont on parle, de même dans les légendes et croyances populaires relatives au mariage.) Pourtant, quand on connaît parfaitement bien les pouvoirs de la grenade, elle est très souvent pomme de concorde, bien que discordia et concordia se tiennent assez fréquemment la main…

En tous les cas, nombreuses furent les divinités – et pas des moindres – pour lesquelles la grenade incarnait un attribut. Remontons donc le temps, à la rencontre d’un des plus anciens jalons posés par le grenadier : le mythe même de sa naissance. Du fruit des amours incestueuses de Zeus avec la roche Agdus naquit l’hermaphrodite Agditis, un être animé des plus débordantes inclinations, s’épanchant dans l’ébriété. Du violent désir qui l’animait, il faisait siennes les pauvres victimes, tous sexes confondus, qu’il croisait sur son chemin. Ainsi les dieux en prirent-ils peur. Un jour qu’il s’en revenait d’une de ses tournées de débauche et de dépravation, il puisa, dans l’intention de se désaltérer, à une source proche, l’eau rafraîchissante dont il ne perçut pas, abattu comme il l’était, qu’elle avait été changée en vin par Dionysos mandaté par les dieux. Assommé par la liqueur bacchique sans doute ingurgitée à l’excès, Agditis sombra dans un profond sommeil. C’est alors que Dionysos entra en action pour la deuxième fois et imagina le stratagème suivant : il lia d’une cordelette de soie la verge d’Agditis, attacha la seconde extrémité à l’un de ses pieds. « Lorsqu’Agditis se releva avec l’impétuosité que donne l’ivresse, il ne manqua pas d’opérer une automutilation en règle accompagnée d’une forte hémorragie : de son sang naquit aussitôt un grenadier »2. (L’émasculation par la liaison verge-pied est capitale, il n’était pas question d’attacher la seconde extrémité du lien à n’importe quoi, puisque jusqu’à présent, toutes les tentatives d’Agditis demeurèrent vaines, le seul « accouplement » réalisable étant celui qui s’effectuera grâce à lui-même.) Une jeune fille, Nanâ (ou Nava), passant par là, admira les belles grenades qui pendaient aux rameaux de ce grenadier. Mais ce que l’on touche du regard, on souhaite aussi le saisir dans ses mains : ainsi en cueillit-elle quelques-unes qu’elle plaça dans son giron, ce qui, immédiatement, la rendit enceinte d’Attis, lequel eut un destin tout aussi infortuné. Cependant, Nanâ, honteuse de cette grossesse et de cet accouchement auxquels elle ne s’attendait pas, prit en répugnance le jeune Attis qu’elle abandonna aux bons soins des berges d’un fleuve. Mais Cybèle l’y découvrit et s’en éprit.

Et là, on va faire une pause, afin que vous compreniez tout bien.

Si l’on a bien saisi que de la verge d’Agditis un grenadier est né, cet hermaphrodite, une fois châtré, se métamorphosa en Cybèle. Cela signifie que cette dernière, lorsqu’elle tombe nez à nez avec Attis, s’amourache justement de ce que son ancien moi, c’est-à-dire Agditis, a fait émerger par la perte qu’il s’est infligé lui-même involontairement !

Si vous éprouvez subitement le besoin de vous allonger un moment sur un divan, faites donc et n’ayez crainte, je vous comprends parfaitement.

Continuons. La suite de cette aventure, que j’ai narrée par ailleurs avec davantage de détails, nous explique qu’Attis, né de l’émasculation d’Agditis hermaphrodite, via le grenadier, est émasculé à son tour, sans doute par contagion mythologique. Cependant, cela « offre l’inconvénient de diluer la puissance suprême ; chaque nouvelle divinité enlève une parcelle de force au panthéon déjà créé. L’instinct de l’homme le porte à s’évader de la situation où il s’est lui-même placé »3. Dans le cas d’Attis, né homme et mortel, l’affaire tourne court.

En tout commencement, il faut nécessairement un être bisexué qui s’engendre seul. Un hermaphrodite comme Agditis en somme, condensant autant les caractères sexuels masculins que féminins. La castration prévaut surtout pour une naissance parthénogénétique bien indispensable, parce que sans cela, pas de génération possible. « Pour devenir féconds, pour procréer, pour créer, les dieux hermaphrodites à l’origine, doivent renoncer à leur virilité, afin d’être en mesure d’enfanter, d’enfanter le monde »4. Dès lors, il fut pratiquement impossible de séparer la grenade de l’idée même de fécondité, en tant que ses graines figurent une postérité nombreuse. Même s’il est possible d’avoir vu dans son suc la connotation lugubre du sang versé, c’est-à-dire celui du meurtre, il est plus souvent question, avec les graines pléthoriques de la grenade, de fécondité et d’abondance. Ainsi, en Chine, la voit-on jouer, en compagnie du cédrat et de la pêche, un rôle dans la triade des trois bénédictions que sont la prospérité, la longévité et l’abondance de la descendance. Si à cela on ajoute la rotondité de sa forme et la couleur de sa pulpe, l’on accorde plus facilement la grenade à Aphrodite plutôt qu’à Héra ou encore Athéna. Incarnant l’amour et la fécondité dans et hors mariage, on dit de la grenade qu’elle aurait été plantée par la main d’Aphrodite sur l’île de Chypre. Ne nous étonnons dès lors pas que ce fruit véhicule d’évidentes allusions sexuelles. Par exemple, dans sa « couronne », l’on a vu le petit bouton du sein de la femme, dans le galbe même de ce fruit le sein tout entier. La grenade a aussi eu partie liée avec les lèvres5, de même qu’avec les joues, comme l’exprime le Bien-aimé du Cantique des cantiques auprès de la Sulamite : « Tes joues sont deux grenades qui ont mûri au soleil de tes yeux. » Est-ce à dire que le regard de la Sulamite est si ardent qu’il a irradié jusqu’à ses propres joues ? Plus prosaïquement, cela permet de préciser que la Sulamite n’a pas une peau claire comme on le peut voir sur des toiles de Gustave Moreau, mais que, tout au contraire, elle est conforme au nom même de la grenade – malus punicus, adjectif renvoyant plausiblement au mot « pourpre ». Selon qu’elle est ouverte ou non, la grenade ne signifie pas la même chose : en Turquie, la fiancée – celle qui n’a pas encore connu l’amour sexuel – est considérée comme une grenade non encore ouverte, alors que lorsqu’elle laisse voir l’intérieur de sa chair pulpeuse, c’est la parfaite image de la vulve, accessible et offerte, et donc à même de disperser la prodigalité espérée, que l’on cherchait ainsi à présager : en Asie mineure, « la jeune mariée jette à terre une grenade ; elle aura autant d’enfants que l’on verra de grains sortir de la pomme (sic) frappée contre le sol »6. Par ailleurs, comme en Rome antique par exemple, porter des couronnes tressées de rameaux de grenadier, sous l’égide de Junon, était censé attirer sur soi des faveurs propices à l’enfantement, d’autant que la grenade « soutient les femmes en couches et favorise le travail »7. Ne dirait-on pas que la grenade est présente à tous les moments de la vie d’une femme ? Oui, c’est bien un peu l’impression majeure qui s’en dégage. Et tout cela ne peut s’engendrer sans le plus brûlant amour qui, dès le départ, scelle la destinée de deux êtres par la bouche et par les yeux. Écoutons ce que dit la Sulamite à son Bien-aimé : « Viens ! Dirigeons-nous vers ma demeure. Je te promets que tu pénétreras à ta guise dans mon jardin, où les orangers et les grenadiers sont en fleurs. Là, je te donnerai mon amour. Là, tu cueilleras des fruits qui ont macéré dans le parfum de la mandragore [NdA : Elle passa longtemps comme aphrodisiaque], des fruits que j’ai gardés pour toi. Le temps s’arrêtera. » N’est-ce pas là l’expression du désir le plus pur ? A moins que vous ne le préfériez ainsi déclamé par Stéphane Mallarmé, dans son très célèbre Après-midi d’un faune ?

« Tu sais, ma passion, que, pourpre et déjà mûre,

Chaque grenade éclate et d’abeilles murmure ;

Et notre sang, épris de qui le va saisir,

Coule pour tout l’essaim éternel du désir. »

Ah ! Voilà que, non dénuées d’une certaine mélancolie bienheureuse, ces quelques lignes me remémorent partie de mes 17 ans ! (époque à laquelle, soit dit entre nous, je n’y pigeais pas grand-chose aux poètes symbolistes XD). A la plus belle des femmes, la grenade ! « Ishtar, qui se délecte de pommes et de grenades a créé le désir ». Une prière à la déesse mésopotamienne, lointain avatar de la plus moderne Aphrodite, pouvait faire en sorte que des amants s’adressent des regards brûlants d’une telle impatience, des regards « à en avoir les jambes coupées », comme on le peut voir dans cette nouvelle de Yasunari Kawabata sobrement intitulée La grenade. La jeune fille, Kimiko n’hésite pas, finalement, à mordre dans le fruit. On ne peut en dire autant de Perséphone : celle-ci a-t-elle, face à sa propre mère, le même sentiment de honte, celui d’avoir goûté un plaisir secret et peut-être interdit ? Il va falloir en discuter.

Cette grenade, acoquinée à la séduction, à la tentation et à la génération, s’est encore illustrée à travers d’autres légendes mythologiques, comme celle que nous relate Angelo de Gubernatis dans La mythologie des plantes, et qui préfigure un autre extrait beaucoup plus connu et sur lequel nous allons assez longuement nous attarder. Voici donc ce que nous conte le professeur turinois : « Un homme […] ayant perdu sa première femme, devint amoureux de sa fille Sidè (mot qui signifie grenade) ; pour échapper à la persécution, la jeune fille se tue ; les Dieux ont pitié d’elle et la transforment en grenadier »8. Cette trame archiconnue pourrait être quelque peu lassante et nous faire prendre le risque de ne pas nous intéresser à ce qui se dissimule entre les lignes. Si l’on peut dire que c’est là un conte mythologique peu éloigné en substance de celui de Myrrha, la jeune fille changée en arbre à myrrhe (à la différence près que c’est elle qui séduit son père, la persécution est donc inversée), il me rappelle davantage l’épisode durant lequel, à l’instigation de Héra, les Titans mirent en pièces Dionysos avant d’en faire bouillir les membres dans un chaudron. De son sang jaillit un grenadier (Dionysos est un dieu générateur), puis sa grand-mère Rhéa s’affaira, tout comme Isis le fit auprès d’Osiris, à la reconstitution du dieu, morceau après morceau9. Il ne faut pas s’effarer face à tant de violence. Ces événements, qui avertissent d’une forte rupture à venir, interviennent pour réorienter le propos, pour lui faire acquérir une finalité et une maturité qu’il n’obtiendrait pas sans cela. Cela se rapproche de ces expériences douloureuses auxquelles nous sommes toutes et tous confronté(e)s, et qui surgissent pour nous faire prendre conscience que nous faisons fausse route, et qu’il est impérieux d’emprunter une autre voie plus conforme à notre destinée et à travers laquelle la conscience, de plus en plus éveillée, pourra poursuivre son accomplissement spirituel.

Je ne vais pas réitérer ici l’épisode qui vit le rapt perpétré par Hadès sur la personne de Perséphone ou, devrais-je mieux dire, Koré (ou Coré). Après la disparition inexpliquée de sa fille, Déméter devint folle de chagrin. De rage, elle abandonna son rôle, ce qui fit que toute la végétation grilla sur pied. Zeus, bien conscient qu’il avait là un problème sur les bras, enjoignit Hermès de se rendre aux Enfers afin qu’il fasse recouvrer la raison à son frère Hadès. Arrivé là, Hermès exposa au roi des Enfers la parole olympienne. Le mari de Perséphone « comprit qu’il ne pouvait qu’obéir à l’ordre de Zeus et la renvoyer sur terre ; mais il la pria de penser à lui avec indulgence et de ne pas témoigner tant de répugnance à être la femme d’un dieu si grand parmi les immortels ; il lui fit alors manger un pépin de grenade10, sachant bien en son for intérieur qu’elle serait alors forcée de lui revenir »11. Un seul malheureux pépin, parfois trois, six, sept ou bien une grenade entière selon les versions. Ceci fait, Perséphone put remonter sur la terre, retrouver sa mère à qui elle conta tout, y compris l’épisode du grain de grenade qui fit à Déméter l’effet d’une arête de poisson dans le gosier, d’un caillou dans la chaussure. En effet, le jeûne est une obligation que s’imposait Perséphone aux Enfers. Et Zeus n’accepta la requête de Déméter qu’à l’ultime condition qu’elle n’y consommât aucune nourriture que ce soit. On peut gloser longuement sur la sournoiserie de Hadès, sur la naïveté de Perséphone, sur l’attitude louche de Hermès (on lui voit parfois glisser le grain de grenade dans la main de Perséphone…), enfin sur la traîtrise de cette inconnu au bataillon qu’est Ascalaphos, qui dénonça la rupture du jeûne (Déméter le métamorphosa en hibou pour la peine). Il n’empêche, par le seul et simple fait d’avoir goûté à un unique pépin de grenade, la fille de Déméter fut définitivement enchaînée au monde des Enfers et à Hadès, non plus comme Koré, mais comme reine des Enfers, puisque conserver son seul statut de jeune fille aux Enfers n’a aucun sens.

Le retour de la fille dans le giron de la mère est conditionné à un impératif précieux auquel ni l’une ni l’autre ne peuvent se soustraire, afin d’assurer la bonne marche cosmogonique du monde. Ainsi Rhéa s’adresse-t-elle à Déméter : « Ta fille consolera ta peine chaque année qui s’achève, quand se termine l’hiver cruel. Car le royaume de l’ombre ne la gardera qu’un tiers de ce temps ». Grâce à ses allers-retours entre les Enfers et les hautes sphères, le mythe de Perséphone semble vouloir dire bien plus que cela. Si l’on retient généralement que Perséphone passe un tiers de son temps aux Enfers et le reste de l’année avec les Immortels, on néglige de pointer du doigt la date à laquelle elle apparaît et celle où elle disparaît : ces quatre mois d’absence comprennent l’hiver entier, soit trois mois, et très probablement le dernier mois de l’automne. C’est donc la résurgence de Perséphone, sa remontée des Enfers chaque année au printemps, qui est responsable du reverdissement de la végétation. D’ailleurs, son nom-même en est la preuve : du grec ancien Περσεφόνη, Persephónê. Du latin proserpo, « lever, pousser » (en parlant des plantes). Il n’est donc pas surprenant de qualifier Perséphone du surnom de vierge du printemps, d’adolescente radieuse de l’été. « Mais Perséphone savait combien cette beauté était éphémère : feuillages, fleurs et fruits, toute pousse annuelle sur la terre prend fin quand vient le froid et succombe comme Perséphone elle-même, au pouvoir de la mort. Après son enlèvement par le souverain du sombre empire souterrain, elle ne fut plus jamais la jeune fille radieuse et gaie, sans trouble ni souci, qui jouait dans le pré fleuri de narcisses. Certes, à chaque printemps, elle revenait d’entre les morts, mais elle emportait avec elle le souvenir du lieu dont elle venait ; malgré son étincelante beauté, il restait en elle quelque chose d’étrange et de terrifiant, et souvent on la désignait comme ‘celle dont le nom ne doit pas être prononcé’ »12. En effet, « en tant que souveraine du royaume souterrain des ombres, elle suggérait à chacune de ses réapparitions sur la terre des images affreuses et étranges : comment aurait-elle pu être la figure de la résurrection, du triomphe sur la mort, alors qu’elle ramenait toujours avec elle le souvenir de cette même mort ? »13.

Triste ironie que le sort réservé à Perséphone car un seul grain d’un fruit incarnant la fécondité et la prospérité lui vaudra de devenir stérile. Celle qui fut une « jeune fille » (du grec ancien κόρη, kórê, « jeune fille »), ne saurait donc devenir « mère » (à l’image de Déméter). Mais « ne pourrait-on pas plus simplement remarquer que ce grain rouge et brûlant d’un fruit infernal évoque on ne peut mieux la parcelle de feu chthonien que Perséphone vole pour le profit des hommes, puisque sa remontée vers la surface de la terre signifie le réchauffement et le verdissement de celle-ci, le renouveau printanier et, par ce biais, la fertilité. Alors, dans cette optique, Perséphone rejoint les innombrables héros civilisateurs qui, de par le monde, ont volé le feu pour assurer la pérennité de ce monde et de la vie »14. Ce grain de grenade féconde en Perséphone-même ce qui n’était que latent chez Koré. De ce point de vue, le grain de grenade est la condition sine qua non de l’établissement des cycles de la Nature et de leur perpétuité. L’alternance de Perséphone entre le séjour des Immortels et les Enfers conditionnera même la future tâche de Déméter, à savoir instruire les hommes sur le domaine des choses agricoles, abandonnant là l’antique provende du gland. Étant donné que les végétaux cultivés suivent le cycle de la Nature, l’on peut se demander à quoi aurait bien pu ressembler une agriculture dépossédée de cet impératif cyclique. Cela peut-il se penser en l’image même de Déméter, à côté de laquelle séjournerait, quelle que soit la saison, sa fille Perséphone ? Non, bien entendu. La cosmogonie a cherché à mettre en place le monde en édictant, entre autres, cette fonction à Perséphone – dont le rapt ne doit pas être pris au pied de la lettre et desserti de son contexte, sans quoi le mythe ne peut se comprendre, ce qui est d’une importance cruciale, puisque les mythes ont pour objet d’expliquer le fonctionnement du monde.

Ainsi, peut-on faire de ce grain de grenade le symbole de la tentation à laquelle l’homme doit résister ? Ne pas céder face à l’insistance et faire preuve de force a-t-il un quelconque intérêt à travers ce qui prévaut dans le mythe de Perséphone ? Peut-on prétendre que ce pépin de grenade a un rapport avec la faute, et qui ferait de Perséphone une Eve archaïque ? L’on dit que Perséphone a été abusée par Hadès qui, par ruse et/ou par force, l’aurait contrainte à l’avaler. Si l’on considère cette attitude comme de la faiblesse de la part de la jeune fille, l’on comprend mieux pourquoi certains voient dans la claustration de Perséphone durant quatre mois de l’année le châtiment d’une faute.

Nous évoquions subrepticement le cas d’Eve il y a quelques instants, enfin, simple allusion plutôt. Cela me permet d’introduire maintenant le fait que les grandes religions monothéistes se sont aussi accaparées la grenade. Dans l’iconographie chrétienne, elle représente l’amour divin. Son jus est associé au sang ayant jailli des blessures du Christ (c’est pourquoi le grenadier est parfois regardé comme funeste, à l’instar du cornouiller et du cerisier), tandis que par ses graines serrées les unes contre les autres ce fruit « préfigurait aussi l’Église : car, de même que son écorce renferme de nombreuses graines, ainsi la foi unique doit rassembler les différentes nations groupées dans le sein de l’Église »15. Ce n’est que tardivement, au Moyen-Âge, que la grenade devint symbole de la Vierge. Elle apparut très souvent dans les ornements liturgiques, sur les tapisseries, dans les marges des manuscrits, etc. Chez les Hébreux, lors du repas de Roch Hachana (ou nouvel an juif), l’on consomme, entre autres fruits, des grenades, sans doute pour rappeler que c’est un fruit qui incarne l’espoir (c’est-à-dire l’accès à la terre promise), comme semble le suggérer quelque passage du Deutéronome (VIII, 7-9 ) : « L’Éternel ton Dieu va te faire entrer dans un bon pays, un pays de torrents d’eaux, de fontaines et d’abîmes, qui sortent par les campagnes et par les montagnes ; un pays de blé, d’orge, de vignes, de figuiers et de grenadiers ; un pays d’oliviers qui portent de l’huile, et un pays de miel ; un pays où tu mangeras ton pain sans craindre la disette, et où rien ne te manquera ; un pays dont les pierres sont du fer, et des montagnes duquel tu tailleras l’airain. » Enfin, pour l’Islam, les graines de ce fruit représentent les larmes du Prophète ; leur multitude renvoie à la création dans toute son abondance.

Le grenadier, dont nous venons de montrer l’aspect cultuel et sacré, est aussi une espèce ornementale et alimentaire, mais également médicinale. Déjà, les hippocratiques mentionnaient son emploi pour soigner les plaies, soulager la dysenterie et la cardialgie. Bien avant cela et comme nous le prouve une grenade découverte dans la tombe d’un dignitaire de l’époque de Ramsès IV, la grenade, déjà connue des Égyptiens16, apparaissait parmi les codex comme matière médicale. En effet, ils se servaient de l’écorce des racines de grenadier comme vermifuge contre le ver solitaire ou ténia. Ténifuge donc, ce qu’au reste elle est toujours : au XXe siècle, le docteur Jean Valnet en faisait encore l’usage pour des raisons identiques. D’ailleurs, cette formidable propriété – chasser le ver de la pomme, ça n’est pas rien – était aussi connue de certains auteurs médiévaux (Barthélémy l’Anglais, Pierre de Crescences, etc.) qui savaient bien que la pume granate tue les vers qui séjournent dans le corps. Mais, bien avant eux, ce ne sont pas moins que Hippocrate, Théophraste, Dioscoride, Pline, Celse, Caton le censeur, etc. qui dirent de même. Ainsi s’exprimait Dioscoride il y a 2000 ans sur le sujet : le grenadier « tue les vers plats et les chasse du corps ». Alors, le grenadier offrait moult raisons de s’attarder à son propos : la grenade aigre, plus astringente et profitable aux ardeurs de l’estomac, s’avère encore diurétique, mais peut offenser la bouche et les gencives parce qu’elle est stuptika, c’est-à-dire « mordante ». Quant à la grenade douce, elle est stomachique, mais capable d’induire de la fièvre et des ventosités. Enfin, la troisième catégorie, la grenade vineuse, constitue une sorte d’entre-deux. Cet arbuste fut si bien décortiqué par les Anciens que chaque partie de ce végétal porte un nom bien spécifique : ainsi les bourgeons s’appellent-ils blastos en grec ; les fleurs du grenadier cultivé portent le nom de kutinos (du grec kutos, « boîte » : en effet, sous forme de bouton, cette fleur prend l’allure d’une sorte de boîte ronde entaillée de deux lignes perpendiculaires à son sommet), tandis que le terme balaustion échoie à la fleur du grenadier sauvage. Enfin, malicorium, dont la traduction littérale est « cuir de fruit », désigne l’épaisse peau coriace de la grenade. Ainsi, toutes ces parties végétales sont conviées par la médecine antique gréco-romaine. Par exemple, les fleurs et le malicorium extrêmement astringents, desséchants et résolutifs, s’appliquent sur les plaies fraîches afin de les ressouder, ainsi que sur les dents branlantes afin d’en renforcer les gencives. Quant à la pulpe souvent cuite dans du miel, pas oubliée non plus, elle s’adresse essentiellement à des affections externes telles que les ulcères corrosifs de la bouche, du siège et de la verge, les excroissances de chair, les douleurs auriculaires et les troubles nasaux. Enfin, chose dont nous n’avons pas encore parlé : les semences de la grenade s’employaient finement pulvérisées. Assez astringentes, elles permettent de resserrer partout où il y a nécessité, c’est-à-dire en cas de relâchement, épanchement et écoulement, comme cela se voit à travers les flux d’estomac comme la dysenterie, les crachements de sang ou bien encore les pertes utérines exagérées. Selon Trimalcion, qui nous narre avec force détails l’embarras dans lequel les flatulences qui ont pris possession de son corps l’ont placé, il nous confie un remède qui lui a procuré un grand soulagement : « c’est de l’écorce de grenade et une infusion de pin dans du vinaigre »17.

Dans son Histoire naturelle, Pline fit cas des boutons floraux de ce petit arbre comme remède ophtalmique. Écoutons ce qu’il dit à ce sujet : « Si, après avoir défait tous les liens de sa ceinture et de sa chaussure18 et même retiré son anneau, on en cueille un avec deux doigts de la main gauche, le pouce et le quatrième, si on le fait passer devant les yeux en les touchant légèrement et qu’on le jette dans la bouche et l’avale sans le toucher des dents, on n’éprouvera de l’année, dit-on, aucune faiblesse de la vue »19. C’est ni plus ni moins ce qu’indiquait Dioscoride, à savoir que si l’on mange trois fleurs de grenadier, même petites, l’on ne souffrira pas des yeux de toute l’année. Un détail mentionné par Pline mérite qu’on s’y arrête : il évoque le quatrième doigt, c’est-à-dire l’annulaire : c’est le doigt d’Apollon et du Soleil. Or le Soleil gouverne la vue selon les mélothésies planétaires. Ce qui peut paraître absurde au premier coup d’œil s’explique parfaitement si l’on possède le code pour décrypter l’information.

Sachez encore que le grenadier est un poisson abyssal vivant entre 2000 et 6000 m de fond, et qu’à ce titre il ne voit guère le soleil. Le grenadier c’est aussi ce militaire qui constituait avec ses pareils un corps d’armée utilisant primitivement des grenades afin d’en mettre plein les mirettes à leurs ennemis. Il est attristant qu’on ait attribué à cet engin de mort qu’on jette à la main le même nom que ce fruit dont la volonté d’accorder la vie et de la rendre plus propice a été clairement exposée dans ces lignes. La grenade explosive, par analogie de forme, a emprunté le nom du fruit. Le latin granatus, « abondant en grains », peut aussi renvoyer à la multitude d’éclats qu’elle émet avec violence lorsqu’elle s’ouvre, c’est-à-dire éclate. C’est sans doute là le versant sombre, obscur et funeste de la grenade. Car, contrairement au fruit, elle ne favorise ni l’amour, et encore moins la propagation de la vie, bien au contraire. C’est pour cela que sur ce point, en ce qui me concerne, il n’y a point à tortiller, je préfère – et de loin – les feux d’artifice de la Sulamite. A la guerre, préférer l’amour. D’ailleurs, ne dit-on pas de quelqu’un qui se réveille échevelé, comme après une belle nuit d’amour, qu’il a couché avec une grenade ? Une bombe, quoi !

Élégant arbuste fortement charpenté, rameux à la limite du touffu, le grenadier, sur la base d’un tronc rabougri, forme une masse tarabiscotée et épineuse, sans que ses dards végétaux ne soient présents en surnombre sur les rameaux de cet arbre de 6 m de hauteur au maximum (non pas un arbrisseau, puisqu’il possède un tronc). Le feuillage généralement caduque mais parfois semper virens du grenadier est constitué de feuilles opposées par paires, simples, entières, un peu ondées sur les bords et lancéolées en spires. Elles contrastent de façon saisissante avec l’écarlate lumineux, le rouge vif patiné de vermillon, de fleurs hermaphrodites (on y revient !) apparaissant, solitaires ou par groupes de trois à quatre, à l’extrémité des rameaux durant les mois estivaux. Simples dans l’espèce sauvage, ces coquettes se doublent d’un jupon supplémentaire chez les grenadiers cultivés. Dans les deux cas, un épais calice charnu comptant cinq à sept divisions, duquel s’extraient autant de pétales d’allure froissée/fripée – zut ! ma jupe est restée trop longtemps au fond du sac –, le tout généreusement garni d’étamines. Puis fanent les pétales alors qu’enfle le calice, ce qui donne à ces ex fleurs l’apparence de grelots se métamorphosant, peu à peu, en ces espèces de chapeaux qui surmontent la tête des fous du roi. D’aucuns prétendent la grenade d’obédience royale, mais dans le domaine de la tête à claques, ça n’est guère flatteur. De tout cela, il ressort la formation d’un fruit globuleux, pas plus gros qu’une noix dans l’espèce sauvage, mais aussi volumineux qu’une orange chez les cultivars, protégé par une peau épaisse, intérieurement constitué de huit à dix loges, chacune bourrée d’innombrables pépins anguleux. Mûrissant à l’automne, la grenade, une fois qu’on accède à son cœur, laisser entrevoir, dans les interstices laissés libres par les semences, une pulpe translucide, légèrement charnue, de vive couleur rouge grenat, à la saveur douce et légèrement acidulée.

Subspontané et naturalisé dans les haies et les fourrés d’une bonne partie du midi de l’Europe, le grenadier nécessite une exposition ensoleillée sur sol bien drainé. Il vient donc particulièrement dans le sud de la France (en métropole, je l’ai vu cultivé en extérieur jusqu’à Lyon), en Italie, au Portugal et bien entendu en Espagne où « la grenade porte la mantille des Andalouses », comme disait joliment Henri Leclerc, tant ce fruit reste indissociable de cette ville fondée par les Maures : en effet, Grenade (Granada en espagnol) tire directement son nom de la présence et de la culture de ce fruit instaurées en Andalousie depuis le VIIIe siècle.

Le grenadier en phytothérapie

Unique en son genre, le grenadier est un arbuste dont on a exploité pratiquement toutes les parties durant l’ensemble de sa déjà très longue carrière thérapeutique. Commençons donc par les recenser : l’écorce de la racine et celle des rameaux, les feuilles, les fleurs, le fruit à divers degrés de maturité (de la grenade verte à la grenade bien mûre), l’écorce du fruit, sa pulpe seule, enfin ses semences. Nous ne nous attarderons pas sur l’ensemble, mais pointerons uniquement les usages les plus communs (qui ne sont pas ceux les plus évidents à mettre en œuvre aujourd’hui, sachant que, du grenadier, nous ne connaissons que le fruit pour la plupart d’entre nous) et ceux les plus sûrs d’être perpétués. De toute façon, plusieurs points devront nécessairement infléchir les intentions que nous pourrions avoir auprès du grenadier. Par exemple, depuis que la toxicité de ce végétal a été établie (elle concerne l’écorce des racines, des rameaux et du fruit), l’on fait bien évidemment l’effort d’éviter l’automédication sauvage, qui serait d’autant plus malaisée que le grenadier n’est pas inscrit sur la liste française des plantes en vente libre. Et d’ici à aller déterrer un grenadier pour en écorcer les racines, on peut toujours courir. Non seulement cela passerait pour immoral, mais surtout parfaitement inutile, car l’emploi d’une matière médicale se justifie pour des motifs impérieux dont on ne peut différer la remédiation pour de vagues raisons sentimentalistes. Si nous décidons d’aborder la question de l’écorce de la racine, c’est pour rendre compte du bel emploi dans lequel nos prédécesseurs se trouvèrent, afin de porter secours à des affections qui, si elles n’ont pas totalement disparues aujourd’hui, sont pourtant bien plus rarissimes qu’il fut un temps où elles concrétisaient une hantise véritable. On se documente donc, c’est de la culture. Et la culture, c’est le bien ^.^

C’est donc au XIXe siècle que l’écorce de racine de grenadier, de couleur gris jaunâtre en dehors, jaune au-dedans, cassante, non fibreuse, de saveur astringente non amère, fut fort prisée pour ses incroyables capacités ténifuges. Forcément, on s’est davantage penché dessus pour essayer d’extraire des entrailles de cette écorce LE principe actif responsable de cette activité énergiquement fatale pour le ténia. Le pharmacien Charles Joseph Tanret (1847-1917) découvrit, dans les années 1878-1879 des alcaloïdes au nombre de quatre dont seuls les deux premiers sont impliqués dans l’action anthelminthique du grenadier : la pelletiérine, l’isopelletiérine, la méthylpelletiérine et la pseudopelletiérine. Pelletiérine et isopelletiérine sont des poisons paralysants des nerfs moteurs agissant à la manière du curare, et se comportant, de plus, sur la sphère cardiovasculaire à la façon de l’adrénaline. Présents en proportions assez faibles (de 0,30 à 0,50 % en moyenne), ces quatre alcaloïdes sont variablement représentés selon l’origine des grenadiers dont on a étudié la composition de l’écorce des racines, ce qui nous renvoie une fois de plus à l’idée de chémotype. Dans cette même écorce, l’on trouve encore une grosse quantité de tanin (20 à 30 %), un principe amer du nom de granatine, des acides (gallique, ellagique, malique), du mannitol et d’autres sucres, de la résine, des matières grasses, un pigment de couleur jaune, des oxalates et divers autres sels minéraux. La peau du fruit, de saveur amère et styptique, nous offre, par sa composition, un profil assez proche de celui de l’écorce de la racine : toujours autant de tanin (30 % maximum), encore de cette granatine, du mucilage (7 %), de l’acide ellagique, des triterpènes, enfin des pigments allant du jaune au rouge. Les fleurs, de saveur amère et acerbe, légèrement styptiques, ainsi que les semences (mais beaucoup plus rarement), ont également donné lieu à des emplois thérapeutiques, mais ils ne furent pas, semble-t-il, l’occasion d’en étudier plus avant la composition biochimique respective. Tout au plus sait-on que les fleurs contiennent du tanin, de l’acide gallique et de faibles quantités d’essence aromatique. Ce qui n’est pas le cas de la grenade, considérée sans sa peau – ce coriace malicorium – et ses robustes semences. « La partie agréable de la médecine est aussi de la thérapeutique, aux yeux du médecin philosophe, et l’on pourrait peut-être se plaindre de ce qu’elle est un peu trop négligée aujourd’hui »20. Non, docteur Roques, nous ne ferons pas fi de la plus agréable substance qui se puisse concevoir quand on évoque la grenade, c’est-à-dire sa fraîcheur intérieure, autrement dit sa pulpe aqueuse logée dans une agrégation de pierres précieuses, druses végétales fichées au sein de cette improbable géode qu’est la grenade. Non, nous n’oublierons pas d’apporter quelques chiffres au sujet de cette pulpe, ce qui serait fort dommage, puisque nous les avons sous les yeux : bien entendu de l’eau en quantité (75 à 84 %), des sucres (10 à 12 %), de la cellulose (3 %), des matières grasses (jusqu’à 2 %) et azotées (0,60 à 1,60 %), des fibres (3 %), des sels minéraux et oligo-éléments (0,30 %), divers acides (citrique, malique), un peu de tanin et enfin de l’invertine, une « diastase produisant l’inversion du saccharose en glucose et lévulose »21.

A chaque siècle ses découvertes. En effet, depuis quelques années, la grenade se trouve de nouveau sous les feux de la rampe, comme elle le fut au début du XIXe siècle lorsqu’un médecin anglais de Calcutta, Francis Buchanan, observa les pratiques empiriques des populations locales, constatant l’usage qui était fait du grenadier contre les vers intestinaux. En considérant l’écorce du fruit d’un œil neuf, en scrutant plus que jamais auparavant les semences de ce fruit, l’on s’est aperçu que ces fractions végétales contenaient des substances passées complètement à côté des radars pendant des lustres. Quand on ne cherche pas, on ne trouve généralement pas. Mais en cherchant, on peut trouver quelque chose auquel on ne s’attendait pas : on appelle cela une découverte (qu’il faut bien distinguer de la recherche en tant que tel). Ainsi, la peau de la grenade – ce malicorium toujours – contient de puissantes substances anti-oxydantes, ici des anthocyanosides, ainsi que de la punicalagine (un acide ellagique complexe). Enfin, la méthode d’extraction dite au CO2 supercritique a permis de tirer profit d’une huile végétale contenue dans les semences de grenadier. Ce procédé a, en effet, été préféré à celui de l’expression à froid qui n’autorise qu’un faible rendement (c’est cela, sans doute, qui avait contraint les Anciens à ne pas s’aventurer plus avant au sujet des graines du grenadier). Or, cette huile végétale recèle de précieuses substances : de la vitamine E, des phytostérols et de l’acide α-punicique ou oméga 5.

Propriétés thérapeutiques

-Écorce de la racine

  • Vermifuge, ténifuge (loin de le faire fuir, elle le tue : le fort intérêt des Occidentaux pour la « redécouverte » de Buchanan les amena à diverses expérimentations. Ainsi, le docteur portugais Bernardino Antonio Gomès, « ayant plongé dans une décoction d’écorce de racine des portions de ténias vivants, put s’assurer qu’elles y devenaient raides, contractés et qu’elles périssaient aussitôt »22. Cette immersion entraîne presque immédiatement la mort du ver solitaire ; il n’en va pas de même d’autres substances à valeur anthelminthique telle que l’essence de térébenthine par exemple, dans laquelle le ténia barbote presque comme si de rien n’était…)
  • Cardiotonique, dépurative sanguine
  • Astringente
  • Assainissante bucco-dentaire

-Écorce du fruit

  • Astringente
  • Tonique
  • Fébrifuge (dans certaines régions d’Asie, l’on en a fait un succédané du quinquina)
  • Antibiotique
  • Anti-oxydante
  • Anticancéreuse

-Fleur

  • Astringente (de classe moyenne, comme disait Desbois de Rochefort)
  • Tonique

-Feuille

  • Tonique

-Semence

  • Astringente
  • Cicatrisante, régénératrice cutanée (huile végétale)
  • Anti-inflammatoire puissante (huile végétale)

-Pulpe

  • Rafraîchissante
  • Diurétique, dépurative
  • Digestive, carminative
  • Adoucissante
  • Astringente douce et légère

Usages thérapeutiques

-Écorce de la racine :

  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : digestion délicate, flatulence, dysenterie, diarrhée chronique, vers intestinaux (ténia armé ou ver solitaire (Taenia solium), ténia du bœuf (Taenia saginata), bothriocéphale, ascaride vermiculaire, ankylostome)
  • Troubles de la sphère gynécologique : aménorrhée, écoulements vaginaux anormaux, leucorrhée
  • Fièvre intermittente
  • Maux de gorge
  • Asthénie

-Écorce du fruit

  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : diarrhée, dysenterie, dysenterie amibienne, ascaride
  • Hémorragie et écoulement : hémorragie passive, écoulement muqueux de nature atonique
  • Gonflement : gonflement amygdalaire atonique, œdème des extrémités, engorgement articulaire (suite à une entorse ou une luxation)
  • Relâchement : relâchement de la luette, relâchement des gencives, relâchement de la muqueuse vaginale23, chute du rectum, exanie
  • Affections cutanées : abcès variqueux, psoriasis
  • Gingivite
  • Pathologies cancéreuses (d’origine hormonale)

-Fleur : elle possède bien des choses en commun avec l’écorce du fruit que nous venons de passer en revue, hormis tout ce qui est souligné dans le paragraphe précédant. Ajoutons ci-après quelques spécificités propres aux balaustes : otite (écoulement muqueux), saignement de nez, leucorrhée, blennorrhée, métrorragie, soit autant d’affections bourrées de -rr qui rappellent que l’un des noms antiques du grenadier – rhoia – fait justement référence à ces écoulements et déplacements de fluides tel que cela est clairement perceptible dans la diarrhée, les hémorragies, etc.

-Feuille

  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : inappétence, atonie gastrique, diarrhée, nausée
  • Migraine
  • Faiblesse générale, anémie, chlorose

-Semence

  • Ulcère atonique
  • Leucorrhée
  • Cancer du pancréas

-Pulpe

  • Phlegmasie du tube digestif et de l’appareil urinaire (tempérer les ardeurs d’entrailles)
  • Épisode fébrile (apaiser la soif durant les périodes morbides), sudation durant la fièvre

Note : la médecine populaire employait quelquefois la grenade entière, tantôt verte, tantôt mûre. On la passait au four afin de la dessécher juste comme il le fallait afin de la réduire en poudre. Dans le premier état, la poudre obtenue se destinait avant tout aux troubles gastro-intestinaux (dysenterie et diarrhée chroniques) et gynécologiques (leucorrhée, pertes utérines), tandis que la seconde de ces poudres vise davantage les affections respiratoires (dyspnée, « souffle court », trachéite chronique).

Modes d’emploi

  • Décoction d’écorce de la racine : il s’agit là d’une cuisine fort désolante, tant au goût le breuvage est infecte, non pas amer comme on a exagérément pu l’affirmer (si ça l’est, c’est qu’il y a fraude). Il est possible de contrecarrer le caractère nauséabond de cette préparation en l’absorbant glacée, aromatisée à l’aide de quelques plantes bienvenues en la circonstance (pourquoi pas de la menthe fraîche ?), en l’édulcorant au sirop ou au miel. Cette écorce de la racine peut aussi s’administrer à l’état de poudre même si l’on a parfois sous-entendu que l’écorce sèche valait moins que la fraîche : il n’en est rien. Pour que la sèche parvienne au même niveau d’efficacité que l’écorce fraîche, encore faut-il préalablement faire macérer cette dernière pendant plusieurs heures dans l’eau qui sera utilisée pour la future décoction. A titre de curiosité, voici donc comment l’on procédait généralement autrefois : l’on disposait 60 g d’écorce en poudre en macération à froid dans ¾ de litre d’eau pendant 6 à 24 heures. Puis l’on plaçait le tout au bain-marie jusqu’à réduction d’un tiers. On laissait reposer avant de filtrer. Puis l’on prenait son courage à deux mains et l’on avalait enfin la mixture en trois doses séparée chacune de 15 à 30 mm, et le tout sans vomir partout, bien évidemment. Rappelons maintenant que l’écorce de grenadier tue les vers intestinaux mais ne les évacue pas la plupart du temps. C’est pourquoi, à la suite de ce brouet digne des sorcières de Macbeth, il importait d’y faire suite à l’aide d’un bon purgatif – décoction de jalap ou de bourdaine, huile de ricin, etc. –, à associer une à deux heures après la prise de l’immonde potion, mais qui ne l’est jamais moins que le bidule logé dans le bidou… :/
  • Pour les délicat(e)s, l’on substituait à cette décoction l’extrait alcoolique qui, s’il avait l’avantage d’être plus aisément absorbable, n’en demeurait pas plus actif (sinon moins) que la préparation précédente.
  • Pelletiérine pure : il fallait compter 40 à 50 cg par prise pour un adulte. Outre le fait qu’on ait isolé l’élément du totum, il s’avère que la toxicité de cet alcaloïde est laissée libre court en cette circonstance. De la pelletiérine à l’écorce de la racine, le choix semble évident. Mais la seconde solution reste encore la meilleure, parce que, en ce cas, l’alcaloïde est beaucoup moins absorbable par la muqueuse intestinale et concentre donc tout son action sur l’hôte indésirable qu’il est censé combattre.
  • Décoction des fleurs pour fomentation, lotion et lavement. Fut autrefois fréquemment usitée en injection vaginale. Comptez 30 g de balaustes en décoction dans un litre d’eau durant 10 mn. On utilisait plus fréquemment la poudre de fleurs.
  • Décoction de l’écorce du fruit.
  • Poudre de l’écorce du fruit.
  • Suc de grenade.
  • Sirop de pulpe : il s’agit là du sirop de grenadine originel.
  • Poudre de semences.
  • Teinture-mère : obtenue à partir de l’écorce de la racine et des rameaux, elle s’adresse principalement en direction d’affections gastro-intestinales (vers intestinaux, nausée, vomissement, spasmes).
  • Élixir de fleurs de grenadier.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Récolte : les fleurs peuvent être cueillies durant toute l’époque de la floraison, c’est-à-dire durant les mois d’été. Quant aux fruits, il faut bien sûr patienter jusqu’à leur parfaite maturité, qui se situe en septembre et octobre (bien que des variétés précoces fassent leur apparition en août, et d’autres, plus tardives, en novembre), pour en effectuer la cueillette, de même que l’écorce, dont la récolte devait être une drôle d’aventure. Le séchage s’applique parfaitement à cette écorce, de même qu’aux fleurs et à l’écorce du fruit, sans que l’on enregistre la moindre déperdition de leurs qualités thérapeutiques.
  • Toxicité : elle est réelle, impossible de passer à côté, et se manifeste durant l’administration de la décoction d’écorce de racine et/ou du fruit. Ces manifestations, qui se traduisent par une sorte d’ivresse étourdissante, de la syncope et des mouvements convulsifs légers, restent fugaces et ne perdurent généralement pas. Le grenadier est d’autant moins toxique qu’on l’emploie pour un besoin ponctuel, qui n’amène pas la nécessité d’un traitement au long cours. Il n’en va pas de même de la pelletiérine pure, puisqu’elle peut provoquer des vertiges, des troubles visuels (diplopie), de la faiblesse au niveau des membres inférieurs, des crampes dans les mollets, enfin des vomissements et une forte nausée. En dehors de ces seules raisons, on ne réservera pas l’usage de cette substance ni même du grenadier dans son entier, chez l’enfant de moins de cinq ans, la femme enceinte ou celle qui allaite, les sujets déprimés ou nerveux, à l’exclusion de la seule pulpe de grenade parfaitement inoffensive. L’emploi des fleurs et des feuilles peut mener, à la longue, à des phénomènes de constipation causés par les fortes teneurs en tanin présentes dans ces fractions végétales.
  • Usages culinaires : ils sont nombreux. La pulpe de la grenade se consomme crue comme cuite, s’incorporant avec délice à une salade, aussi bien sucrée que salée, un sorbet, une mousse, une sauce, etc. La grenade est demeurée très célèbre par le sirop de grenadine que l’on a tiré d’elle, qui n’est autre qu’un sirop obtenu en faisant cuire du jus frais de grenade avec du sucre. Aujourd’hui, cela fait belle lurette que la plupart des grenadines n’en sont plus, malheureux et vulgaires assemblages de produits synthétiques. Cependant, en Espagne ainsi qu’au Maghreb, il est possible de dénicher de vraies grenadines, avec de la grenade dedans ! ^.^ En Inde, on broie les graines des grenades à l’état de poudre : sous cette forme, elles prennent le nom d’anardana, condiment que l’on incorpore aux curries et chutneys, aux farces, aux plats de légumes, pains et pâtisseries. Et en fin de repas, peut-être prendrez-vous un peu de ces pastilles qui ravivent l’haleine et lui procurent une saine fraîcheur, l’anardana goli, mélange de diverses plantes dont le grenadier qui, de plus, corrige l’acidité gastrique, redonne à la digestion toutes ses fonctions, annule les effets des flatulences, etc.
  • Afin d’apporter une preuve supplémentaire que le grenadier aime faire dans le rouge, mentionnons le fait que de ses fleurs l’on tire, par macération dans l’eau et adjonction d’alun, une encre rouge du plus bel effet. Quant à l’écorce, elle a servi autrefois aux mêmes fonctions. Elle procure une matière tinctoriale de couleur noire qu’on a employée pour mordre la laine, c’est-à-dire la teindre (elle est mentionnée comme telle dans le papyrus W de Leyde).
  • Puisque nous évoquons le mordançage à l’alun, signalons une activité connexe à laquelle on conviait l’écorce de grenade. Avec un tiers de son poids en tanin, il aurait été dommage de ne pas l’employer pour le tannage des peaux. C’est ce que l’on faisait déjà il y a 2000 ans aux dires de Pline, qui remarqua cet usage en Phénicie (à peu près l’actuel Liban) et dans l’une des colonies phéniciennes qu’était Carthage (au nord de la Tunisie actuelle). Quand le malicorium de la grenade, c’est-à-dire le « cuir de la pomme », entrait en contact avec une peau animale, il pouvait en ressortir de ces autres cuirs qu’on appelle non pas peaux de vache… ^.^ (je m’égare, ça sent la fin d’article, ça), mais maroquins.
  • « Une formule non moins bizarre est celle du sebgha, teinture employée pour les cheveux et la barbe, auxquels elle donne un noir de jais. Il se compose de noix de galle frites dans de l’huile et roulées dans du sel, auxquelles on ajoute des clous de girofle, du cuivre brûlé, du minium, des herbes aromatiques, des fleurs de grenadier, de la gomme arabique, de la litharge et du henné. On délaye ce mélange réduit en poudre dans l’huile qui a servi à frire les noix, et on l’applique sur la tête en se couchant »24.
  • Le grenadier ne fait pas que le délice du gourmand – quel que soit le niveau où se situe cette appétence pour la friandise – et fait aussi belle figure au jardin où les horticulteurs l’ont doté de fleurs doubles diversement colorées de blanc, de jaune et d’une infinité de nuances propageant le prisme chromatique du rose pêche au rouge écarlate soutenu. Il en va de même des fruits qui ornementent joliment le jardin une fois les prémices automnaux à l’œuvre. L’on en voit donc de roses, de jaunes vermillonnés, de pourpres et d’autres encore aux allures de « Belle de Boskoop ».

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  1. Ce qui est parfaitement inexact : si on a longtemps cherché – Dalmatie ? Île de Socotra ? – on a, pense-t-on, fini par trouver l’origine première du grenadier, qui se situerait – berceau rocailleux – au sein de cette zone formée par des pays tels que l’Iran, l’Afghanistan, le Kurdistan et le Pakistan.
  2. Henri Leclerc, Les fruits de France, p. 247.
  3. Georges Contenau, La médecine en Assyrie et en Babylonie, p. 71.
  4. Jacques Brosse, Mythologie des arbres, p. 178.
  5. Cantique des cantiques : « Sa bouche est une fleur de grenadier qui distille du benjoin. » Dans le langage des fleurs, la balauste est la signature du plus ardent amour.
  6. Angelo de Gubernatis, La mythologie des plantes, Tome 2, p. 168.
  7. Anne Osmont, Plantes médicinales et magiques, p. 83.
  8. Angelo de Gubernatis, La mythologie des plantes, Tome 2, p. 167.
  9. Dans l’Ancien Testament, la grenade apparaît à travers le mot hébreu rimmón (arabisé en rummân ou rumân). Or Rimmon est aussi le nom que recevait en certaines parties de la Syrie un dieu mourant jeune pour ressusciter périodiquement, plus ou moins apparenté à Adonis, histoire de mieux se mélanger les pinceaux.
  10. Dans Ovide, Métamorphoses, Livre V, l’on trouve ce passage : « Se promenant à l’aventure dans les jardins de Pluton, la jeune déesse, avec toute la naïveté de son âge, cueillit sur un arbre qui pliait sous les fruits une grenade dont les lèvres pressèrent sept grains tirés de leur écorce pâle ». Je place volontairement cet extrait en note de bas de page afin de ne pas l’inclure dans le corps de texte, sachant qu’il nous est parfaitement inutile pour la suite de notre exposé. L’idée d’envisager Perséphone mordre à pleines dents dans une grenade me semble irrecevable. De même, l’on voit chez Cicéron l’allusion selon laquelle Perséphone ne voulut plus quitter les Enfers après l’absorption du grain de grenade. Nous nous égarons là de la trame viable du mythe. Remontons donc à la surface !
  11. Edith Hamilton, La mythologie, p. 61.
  12. Ibidem, p. 63.
  13. Ibidem, p. 74.
  14. Jean Chevalier & Alain Gheerbrant, Dictionnaire des symboles, p. 485.
  15. Henri Leclerc, Les fruits de France, pp. 246-247.
  16. Elle est introduite en Égypte durant la XVIIIe dynastie, lors du règne d’un des quatre pharaons Thoutmôsis (sans doute le plus connu : Thoutmôsis III).
  17. Pétrone, Satiricon, p. 66.
  18. Les liens se devaient d’être dénoués, sous peine d’empêcher toute communication entre la personne qui cueille la fleur et la divinité attribuée à la plante.
  19. Jean Ducourthial, Flore magique et astrologique de l’Antiquité, p. 145.
  20. Joseph Roques, Nouveau traité des plantes usuelles, Tome 1, p. 475.
  21. cnrtl.fr
  22. Henri Leclerc, Précis de phytothérapie, p. 30.
  23. D’après Jean-Baptiste Porta, la balauste avait comme prodigieux pouvoir de rendre (presque) leur virginité aux « paillardes » et aux « femmes de bas étage » (La magie naturelle, p. 140) en resserrant les tuniques vaginales. En ce sens l’on peut encore affirmer sans peine que le grenadier est aphrodisiaque.
  24. Eugène Rimmel, Le livre des parfums, pp. 133-134.

© Books of Dante – 2021

B

Le pomelo (Citrus x paradisii)

Pomelos en Floride (photochrome, 1902).

Quand l’on pense au pamplemousse, peut surgir en notre esprit une image floridisiaque. Non seulement c’est bien réducteur, mais de plus c’est une erreur, puisque le pamplemousse est originaire d’Asie : je parle du véritable, c’est-à-dire de cette espèce d’arbre monstrueux qui fabrique des fruits de plusieurs kilogrammes, et dont la masse joufflue, victime de trop d’apesanteur, jouxte celle des faux pamplemousses sur les étals du marchand de fruits et de légumes. Et de ces vrais pamplemousses – botaniquement, c’est le cas – il est rare de s’en payer les quartiers d’un seul spécimen au petit déjeuner, tant l’expérience passe pour prodigieusement compliquée. D’ailleurs, ce gigantisme est inscrit dans les noms qu’on lui a donnés en latin : Citrus grandis et son synonyme, Citrus maxima.

Probablement né en Chine, le pamplemoussier est donc cet arbre produisant de gros fruits de 10 à 30 cm de diamètre et dont l’écorce spongieuse est épaisse, tout autant que l’albédo. Quant à sa chair, amère, elle recèle peu de jus, ce qui donne une drôle d’impression face à cette – comment dire ? – outre bloubloutante, dont la vacuité n’a d’égale que son incapacité à étancher la plus ardente et mordante des soifs. Étrangement, en Chine, lors du nouvel an, le pamplemousse passe pour un signe de richesse et de prospérité. Parce que de la couleur de l’or, le nom qu’on lui donne – you – renvoie homophoniquement au sens des mots « posséder » et « avoir ». Curieux. En tous les cas, c’est une affection qui ne date pas d’hier puisqu’« on a retrouvé oranges et pamplemousses noués dans un foulard de soie brodé au fond d’un panier, parmi les tributs remis à l’empereur Taynen » il y a de cela quatre millénaires1. Du sud-est asiatique, le pamplemousse aurait tout d’abord transité en direction de la Polynésie, amené là par un certain capitaine Shaddock (ce qui – immanquablement – induit en mon esprit d’autres images, absolument pas sérieuses celles-là ! Le Marin Shadok, ça vous rappelle quelque chose ? ^.^). Eh bien, ce capitaine l’aurait emporté avec lui dans sa petite valise jusqu’aux Caraïbes. Et c’est là que ça se gâte. Bref, le pamplemousse y fit la rencontre de l’orange douce, et de l’union de ce gros patapouf et de cette minette acidulée naquit… le pomelo ! Il fallait la trouver, celle-là ! En effet, le pomelo, que l’on appelle indûment pamplemousse, résulte d’une hybridation. Mais comme il entretient volontiers le trouble, pour ne pas dire la louchitude, l’on n’a pas su de suite s’il s’agissait d’une mutation naturelle ou bien d’un croisement volontaire orchestré par la main de l’homme ou par les facilitateurs agents de la Nature toute puissante. Il aurait pu naître sous x sans qu’on s’en aperçoive, mais on lui connaît bel et bien ses deux parents, et en tant qu’hybride, l’on consigne cette rencontre des chairs âpres du pamplemousse, juteuses et émoustillées de l’orange douce, par une croix : Citrus x paradisi, ce qui, au reste, est assez drôle. Comment se peut-il qu’un hybride, c’est-à-dire un organisme stérile, soit qualifié de paradisiaque ? L’image idyllique ne colle pas, d’autant que le pomelo n’est pas tout à fait un chaud lapin, arbre fragile et frileux qu’il est. Il lui faut du soleil et de la chaleur, mais ça n’est que pour le fun, l’esbroufe rien de plus, à l’image de son éruption au fin fond de la forêt épaisse des Antilles : à ce titre, l’on a à peu près affaire au même genre d’histoire à dormir debout que celle que nous avons évoquée naguère lorsque nous abordâmes les rivages du pays du quinquina et de son ambassadrice, la comtesse de Chinchón. Bon, là, il y en a généralement moins dans les manuels, on ne s’étale pas des masses dessus. Mais l’ensemble laisse malgré lui un sentiment de torpeur tel qu’on le subit après un repas mal digéré. Mais voici donc la chose : un certain chirurgien des armées napoléoniennes, le conte Philippi, fut fait prisonnier par les Anglais après que ceux-ci eurent infligé une colossale fessée à la flotte franco-espagnole le 21 octobre 1805 à Trafalgar. Placé aux fers sur les Bahamas, il y fit la rencontre avec le pomelo, avant d’en initier le premier la culture sur les terres de la Floride toute proche, dans les années 1820. Ça aussi, c’est bancal, je ne m’en cache pas, et ça l’est d’autant plus qu’on apprend, par le biais de sources alternatives, que le pomelo aurait été découvert à Porto-Rico au milieu du XVIIIe siècle, avant de se répandre aux états américains que sont la Floride, le Texas, l’Arizona et la Californie. Il y a une seule chose qui paraît vraisemblable dans tout cela, c’est que l’hybridation du pomelo en fait l’unique agrume natif des Amériques.

On pourrait croire, comme ça, qu’il manque diablement de personnalité, « multiplier les expressions et dire au fond toujours la même chose. Que le pamplemousse est encombrant, ventripotent, lourdingue et sans âme. C’est assez dire qu’il est américain et qu’il vient directement de Floride »2. C’est vrai que, très franchement, le pomelo colle à merveille à l’image du retraité de Floride, replet jusqu’aux plis, contrarié dans sa mauvaise graisse et ses excès de cholestérol, le cœur cultivé au dollar et pas loin de l’apoplexie, parfaitement dénué d’originalité mais tentant par tous les moyens de se prodiguer lui-même avec une ardeur que son manque de sexe rend défectueuse. Ainsi est-il non seulement dépourvu de queue, mais encore faut-il qu’on la lui tienne, comme on le ferait de ces grabataires mous, ruisselant de couenne et de crème solaire. En effet, le pomelo qu’on peut déguster entre l’alligator et l’ouragan échevelé, cru/cuit, salé/sucré, seul/accompagné – est-ce à dire qu’on le peut mettre à toutes les sauces ? c’est osé pour quelqu’un qui manque généralement de jus, tant il s’appesantit de lourdeur, – eh bien, disions-nous, le pomelo apparaît comme avide de se générer lui-même, non pas sous différentes coutures, mais en plusieurs parures qu’on lui voit tour à tour porter : alors que son péricarpe passe du jaune au rose, la pulpe succulente qu’il abrite, plus ou moins acidulée ou sucrée, s’enorgueillit d’un panel chromatique évoluant du jaune presque blafard au rose pas loin d’être injecté de sang (ne dirait-on pas de la variété Ruby Red qu’elle n’est pas loin de frôler la congestion ?) Cette outrecuidance mal placée l’amena même à faire comme ses parents, c’est-à-dire à s’unir (je suis toujours hanté par la vision du gros Américain perclus de graisse, ça n’aide pas), à s’unir, disais-je, avec d’autres que lui afin de voir ce que ça pourrait bien donner : eh bien, pas grand-chose, du moins rien dont on n’ait entendu parler jusqu’à présent. Sachez donc que l’union que consentit le pomelo avec l’orange (Citrus sinensis) produisit comme résultat le chironja et que le tangelo n’est autre que le bâtard issu des amours asexuées du pomelo et d’une mandarine. La belle affaire ! Et un pamplemousse avec un pomelo, de quoi cela pourrait donc bien accoucher ? D’un pomelousse, bien sûr ! Plutôt gonflé, non ? Tout comme le pamplemousse d’ailleurs, dont le nom étrange lui vient de la prosaïque et peu originale vision qu’eurent de lui les Hollandais. Avant d’être pamplemousse en français, il fut tout d’abord pompelmoes en néerlandais, un mot dans lequel on devine le pépon, alias le pumpkin des Anglais, autrement dit la rotondité citrouillesque, l’énormité courgiasque, pompelmoes ne signifiant pas autre chose que « citron enflé, citron-courge ». Déjà que le pomelo manque absurdement de caractère !… « Cette grosse pouffe nous promet certainement d’autres surprises. Elle sait de toute façon que plus elle sera lourde, plus elle sera juteuse : ça la console. Alors, elle profite, elle engraisse encore, elle s’empâte jusqu’à la catastrophe »3. Féminin, masculine ? On ne sait pas, on ne sait plus très bien. Un pomelo, une pamplemousse ? « Ce qui est gros a aussi le privilège d’annuler la différence des sexes »4. Le pomelo ne serait-il pas au Floridien obèse ce que le pamplemousse est à l’Africaine gironde ? En effet, en Afrique, d’une femme grasse et grosse, l’on dit qu’elle est une pamplemousse, un comble pour un fruit à la réputation bien établie de mange-graisse, digne de figurer parmi les meilleures recettes permettant de lutter contre la peau d’orange !

Les chairs oublieuses du pomelo donnent la très curieuse impression qu’elles ingèrent imperceptiblement toute information un tant soit peu saillante – pour ne pas dire capitonnée – qui émergerait auprès d’elles ou que l’on aurait l’imprudence de leur confier. Potentat du conformisme mou, héraut de l’avachissement de la pensée, barbotant dans l’indistinction principielle de sa soupe acide, le pomelo s’oblige à se réunir en grappe (d’où le substantif anglais de grapefruit) afin de ne pas se désagréger lui-même, tant incertain, il doute et hésite. Ainsi consolidé, comme on le ferait d’un dessert par trop récalcitrant à grands coups d’agar-agar ou de carragheen, le pomelo parvient à tenir la route, sans pour autant qu’on sache bien où il veut se rendre. Il est tant enfermé dans le mutisme, qu’il lui arrive de naître sans pépins. Mais le pomelo devient parfois un parfait extraverti, libérant la parole à l’aide de son essence périphérique qui, tels les rayons du soleil indubitablement dirigés vers l’extérieur, parvient à exalter l’ouverture du cœur des personnes excessivement repliées sur elles-mêmes, ce qui laisse entr’apercevoir une lueur d’espoir : non, le pomelo n’est pas toujours cette insipide désolation qu’on imagine qu’il est. Avoir des pépins, c’est généralement croquer dans un os. C’est ce qui arriva au docteur Jacob Harich (1919-1996), médecin et immunologiste d’origine serbe dont la biographie, pour le moins trouble, s’apparente fort à l’existence même du pomelo. Un coup de dent sur le pépin du destin révéla au médecin l’amertume de la semence du pomelo qu’il dégusta quelque part en France après la Seconde Guerre mondiale. Émigrant en 1957 dans le but de s’installer aux États-Unis, il se fixa en Floride une dizaine d’années plus tard, et c’est là qu’il fit une seconde rencontre décisive avec le pomelo : notre brave docteur, féru de jardinage, se rendit compte que les restes de pomelo qu’il jetait au compost ne se dégradaient pas de la même façon que tout le reste. C’est en cherchant à percer ce mystère que vint au monde ce que l’on appelle l’EPP, c’est-à-dire l’extrait de pépins de pamplemousse. Enfin, le pomelo enfanta-t-il quelque chose qui lui fut digne !

Citrus maxima, le « vrai » pamplemousse.

Le pomelo en phyto-aromathérapie

Les informations concernant le pomelo sont si denses qu’elles semblent pousser tout à l’étroit, à l’image des fruits de cet arbre. Nous allons tenter de les faire tenir ensemble sans trop de confusion. Nous aborderons donc le pomelo selon trois axes : le fruit en tant que tel, l’essence que l’on exprime de son péricarpe, enfin l’extrait de pépins de pamplemousse (EPP).

De la masse joufflue du premier, l’on tire avant tout environ 90 % d’eau, des glucides (9 %), pas ou peu de protéines (0,60 %) et de lipides (0,10 %). C’est cela qui explique sa faiblesse énergétique et calorique (43 calories aux 100 g en moyenne). En revanche, les vitamines y sont nombreuses :

  • Provitamine A : 0,10 mg/100 g
  • Vitamine B1 : 0,07 mg/100 g
  • Vitamine B2 : 0,05 mg/100 g
  • Vitamine B3 : 0,30 mg/100 g
  • Vitamine C : 40 mg/100 g
  • Vitamine E : traces

De même que les sels minéraux et les oligo-éléments :

  • Potassium : 192 mg/100 g
  • Calcium : 20 mg/100 g
  • Phosphore : 18 mg/100 g
  • Magnésium : 12 mg/100 g
  • Soufre : 7 mg/100 g
  • Sodium, fer, cuivre, chlore, manganèse, etc.

En ce qui concerne l’essence d’expression à froid du pomelo, on remarque une nette différence olfactive selon si elle est produite à base de pomelo rose (Afrique du Sud, Italie…) ou blanc (États-Unis, Argentine…). Obtenue en pressant mécaniquement les péricarpes frais (= les zestes), cette essence – d’incolore à jaune verdâtre foncé – est un liquide limpide de densité moyenne établie à 0,85. Son parfum frais, doux et fruité, même s’il diffère quelque peu selon les lots comme nous l’avons dit, ne semble pas s’expliquer par un bouleversement de sa composition biochimique, puisque, en moyenne, les chiffres restent assez stables. Mais allez savoir !… L’on n’ignore pas que les coumarines et furocoumarines, présentes en minuscule quantité dans les essences et les huiles essentielles, agissent très efficacement à des doses infiniment basses. L’on sait aussi qu’une molécule donnée ne sent pas la même chose selon sa concentration dans l’air. Il est vrai que si l’on s’attarde sur la composition d’une essence de pomelo, saute aux yeux la massive proportion de ce monoterpène qu’est l’inénarrable limonène, obligation moléculaire dès lors qu’on parle d’agrumes. Mais qu’en est-il de cette cétone sesquiterpénique qu’est le β-nootkatone ? Habituellement présent à moins de 0,20 % dans les essences de pomelo, il n’en détient pas moins un fort pouvoir olfactif, semblant orienter le parfum d’une essence de pomelo par rapport à une autre.

Voici quelques données chiffrées histoire de se faire une idée de la composition biochimique moyenne de l’essence de pomelo :

  • Monoterpènes : 97,50 % dont limonène (94,20 %), β-myrcène (1,90 %)
  • Aldéhydes terpéniques : 0,70 %
  • Cétones sesquiterpéniques : β-nootkatone (0,06 %)
  • Coumarines, furocoumarines

Venons-en maintenant à l’EPP : en pressant à froid les pépins frais de pomelo, on obtient une substance qui contient surtout des éléments de nature flavonique (naringine, isonaringine, poncirine, naringenine, rhoifoline, etc.), dosées généralement entre 400 et 800 mg aux 100 ml. A cela, on ajoute de l’acide ascorbique en guise de conservateur (ou bien du benzoate de sodium, du sorbate de potassium), et l’on prend surtout soin de vérifier qu’il ne contient pas quelque ingrédient controversé comme le chlorure de benzéthonium ou le triclosan, c’est-à-dire des produits employés comme pesticide au moment de la culture du pomelo, agrume fragile, et qui se retrouvent à terme dans les fruits, ainsi que dans l’EPP donc. La Floride, grosse productrice de pomelos, voit d’ailleurs les dauphins qui peuplent ses côtes être suffisamment intoxiqués par cette substance (le triclosan) rejetée avec les eaux usées et le lessivage naturel des sols pour qu’elle affecte sensiblement leur système endocrinien. Donc, pas de triclosan dans l’EPP, d’où l’impérieuse nécessité de le choisir uniquement de nature biologique (CitroBiotic de Sanitas est très bien si l’on cherche une forme liquide ; pour un extrait sec, s’adresser à Nutrixeal), car il serait dommage qu’une telle substance naturelle soit corrompue par un produit chimique venant en annuler les bienfaits : en effet, il a été remarqué que le triclosan perturbe gravement la flore intestinale là où, justement, l’EPP cherche à y mettre bon ordre. Bref, passons donc à la suite sans plus attendre.

Propriétés thérapeutiques

-Le fruit (sa chair, son jus)

  • Apéritif, digestif, cholagogue
  • Dépuratif et draineur hépatique,
  • Draineur rénal
  • Tonique, vitalisant, reminéralisant
  • Hypotenseur (?)
  • Rafraîchissant

-L’essence

  • Positivante, tonique, stimulante
  • Tonique et rééquilibrante psychique, relaxante, apaisante, neurotrope, détend et induit le sommeil, stimulante du système nerveux, stimulante de la sécrétion d’endorphines
  • Anti-infectieuse : antiseptique aérienne, antibactérienne, antivirale, antifongique
  • Cholérétique, cholagogue, digestive, stimulante, protectrice et drainante du foie, dépurative hépatique, stomachique, antinauséeuse, hypocholestérolémiante, lipolytique (= « mange-graisse »), anticellulitique, amincissante, coupe-faim5.
  • Drainante rénale
  • Stimulante des fonctions cardiovasculaires, fluidifiante sanguine
  • Astringente et raffermissante cutanée
  • Active sur les muscles et les tendons
  • Action antitumorale (?)
  • Anti-oxydante
  • Jet-lag (?)

Note : quelques mots à propos de trois propriétés abordées ci-dessus : avant de procéder à un drainage hépatique avec l’essence de pamplemousse, il faut savoir si le foie est engorgé. Pour cela, une analyse sanguine révélera ou pas la présence de cholestérol. En temps normal, cette substance est présente dans l’organisme mais certains dérèglements peuvent favoriser sa surproduction. Si le cholestérol augmente, surtout le LDL dit « mauvais cholestérol », c’est le signe que le foie a besoin d’être drainé et purifié.

Par ailleurs, l’action lipolytique de l’essence de pamplemousse permet ce que l’on appelle la lipolyse, c’est-à-dire la combustion des graisses par l’organisme. Cette essence peut donc être une alliée précieuse pour qui souhaite perdre du poids, d’autant qu’elle régule aussi l’appétit. Son action est potentialisée par deux molécules qu’on trouve dans d’autres huiles essentielles, le γ-terpinène et le para-cymène. On pourra donc associer l’essence de pamplemousse aux huiles essentielles de coriandre, d’arbre à thé, d’ajowan, de sarriette des montagnes, de thym à feuilles de sarriette, de thym vulgaire à thymol, de thym vulgaire à para-cymène. Cependant, méfiez-vous de l’effet hépatotoxique de certaines d’entre elles contenant des phénols (sarriette des montagnes, thym vulgaire à thymol, thym à feuilles de sarriette, ajowan).

-L’EPP

  • Antibiotique puissant à très large spectre d’action, anti-infectieux (antibactérien, antiviral, antifongique)
  • Immunostimulant, remède prophylactique des maladies tropicales (turista, etc.) ; on peut en ajouter quelques gouttes à l’eau de boisson dont on n’est pas sûr de la provenance, de même pour la nourriture servie dans les restaurants de certains pays étrangers, enfin en cas de fragilité avérée de l’organisme face à des conditions perturbantes
  • Veinotonique, lymphotonique
  • Protecteur des muqueuses intestinales, participe à l’équilibre de la flore intestinale : « Il apparaît même que l’extrait de pépins de pamplemousse n’affecte aucunement la flore bactérienne saine de l’intestin et respecte en particulier les bifidobactéries et les lactobacilles. »6

Usages thérapeutiques

-Le fruit (sa chair, son jus)

  • Troubles de la sphère cardiovasculaire et circulatoire : hypertension (?), fragilité des micro-capillaires sanguins
  • Affections pulmonaires, accès fébrile
  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : dyspepsie, intoxication alimentaire, insuffisance biliaire
  • Oligurie
  • Arthritisme, rhumatisme
  • Fatigue
  • Pléthore
  • Ivresse légère

-L’essence

  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : dyspepsie, acidité gastrique, reflux gastro-œsophagien, nausée, indigestion, lourdeur digestive après repas
  • Régulation de l’appétit (boulimie, tendance à la gourmandise, excès alimentaires, le tout sous-tendu par un terrain psychologique défavorable et pouvant mener à une surcharge pondérale et à des suites généralement désastreuses)
  • Troubles de la sphère hépatobiliaire : paresse hépatique, excès de cholestérol sanguin (précurseur de l’artériosclérose, le cholestérol en excès est néfaste à la bonne circulation sanguine)
  • Troubles de la sphère circulatoire : congestion circulatoire, varice
  • Troubles de la sphère respiratoire : bronchite, toux chronique, asthme (?)
  • Affections cutanées : soin des peaux grasses, mycose unguéale, gerçure des pieds et des mains
  • Fatigue, asthénie, douleurs musculaire et tendineuse
  • Troubles du système nerveux : stress, angoisse, déprime, troubles du sommeil
  • Maux de tête

-L’EPP

  • Troubles de la sphère respiratoire + ORL : rhume, pharyngite, toux, enrouement, laryngite, coup de froid, sinusite, grippe, maux d’oreille, muguet
  • Affections bucco-dentaires : aphte, herpès labial, lèvres gercées, commissures des lèvres fendillées, maux de dents, gingivite, saignement gingival
  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : infection (candidose intestinale, par exemple), diarrhée, flatulence, intoxication alimentaire, mauvaise haleine, ulcère (estomac, duodénum, intestin)
  • Affections cutanées : éruptions (acné, panaris, furoncle, verrue, psoriasis, eczéma, urticaire), zona, cor, durillon, ampoule, hypersudation, mycose des ongles, mycose interstitielle, égratignure, petite coupure, petite brûlure, abcès, ulcère variqueux, piqûre d’insecte, démangeaison du cuir chevelu, pellicules, poux
  • Troubles de la sphère gynécologique : vaginite, infection vaginale
  • Maladie de Lyme (d’après une étude parue en 2007, l’EPP s’avère être un puissant agent in vitro contre les formes mobiles et kystique de Borrelia burgdoferi : c’est-à-dire que l’EPP est une ressource bienvenue, bien que non suffisante, pour les malades de Lyme ; elle l’est encore bien davantage pour les candidosiques)

Modes d’emploi

  • Jus frais en nature ; pomelo tel quel, non sucré, si possible : si l’on peut se passer d’y ajouter ce poison, autant le faire ; on peut contre-argumenter en prétextant de l’amertume de la chair du pomelo en bouche ; mais il est profitable de ne pas étouffer l’amer au profit exclusif du doux : en effet, la médecine traditionnelle chinoise ne nous apprend-elle pas que la saveur amère stimule les méridiens de l’Intestin grêle et du Cœur, dont le dysfonctionnement du dernier induit, en fin de compte, des pathologies cardiaques ? Alors ? Alors pas de sucre ! Vous y gagnerez en joie de vivre et en générosité.
  • Essence : par dispersion atmosphérique, inhalation et olfaction ; on peut confectionner un spray si l’on ne dispose pas de diffuseur d’huile essentielle : dans un vaporisateur, on mélange de l’alcool et de l’essence de pamplemousse, puis l’on vaporise dans les lieux souhaités. C’est une essence fort utile – de même que celle de citron – pour désinfecter les locaux. Par voie externe, cette essence impose d’être diluée dans une huile végétale, puisqu’elle est classée comme potentiellement allergisante (cf. limonène).
  • EPP par voie interne : on lit souvent qu’il faut procéder à raison de deux à trois prises par jour, chacune comptant dix à quinze gouttes. Ce qui n’est que peu clair. En réalité, la posologie dépend essentiellement de la concentration en citroflavonoïdes de l’extrait de pépins de pamplemousse. A hauteur de 400 mg/100 ml, on compte 36 gouttes (3 x 12 ou 2 x 18) par jour. A 500 mg, on abaisse les doses comme suit : 30 gouttes à répartir en deux ou trois prises (2 x 15 ou 3 x 10). Matin, midi et soir, ou bien matin et midi. Pour l’enfant, on établira une posologie en fonction de son âge et de son poids : – de 0 à 6 ans : une goutte par 5 kg de poids à raison de deux prises par jour ; – de 6 à 14 ans : trois gouttes par 5 kg de poids à raison de deux à trois prises par jour. Remarque : l’EPP se dilue très bien dans l’eau contrairement à l’essence de pomelo.
  • EPP par voie externe : en application pure sur la peau, c’est possible, cela ne brûle pas, ni n’irrite l’épiderme, ce qui est un grand avantage. Si jamais la peau s’avérait réactive, il est tout à fait envisageable d’incorporer l’EPP à une huile végétale (amande douce, macérât huileux de millepertuis) ou de le mêler à de l’eau, tout simplement, avant application en compresse locale, par exemple. Avant shampoing : quelques gouttes en addition de vos produits habituels sont très profitables.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • L’essence de pomelo fait partie de ce petit groupe restreint d’essences et d’huiles essentielles qui sont autorisées à la femme enceinte, à celle qui allaite, au nourrisson et au jeune enfant. Dans ces cas-là, et en règle générale, les seules précautions à respecter sont les suivantes : intolérance cutanée aux essences d’agrume, caractère photosensibilisant des essences d’agrumes (dont l’emploi, tant interne qu’externe, implique de ne pas s’exposer durablement au soleil après usage). Elle est contre-indiquée chez les personnes sujettes aux lithiases de la vésicule biliaire.
  • L’EPP ne présente, lui, aucun effet secondaire et n’est pas toxique aux doses usuelles. De plus, il présente l’avantage de n’induire aucune résistance de la part des micro-organismes nombreux auxquels il est confronté (champignons, levures, virus, bactéries, parasites unicellulaires).
  • Il semble exister des interactions médicamenteuses en cas de prise de produits à base de pomelo. C’est ce qui apparaît avec l’administration d’un médicament comme le Levothyrox®. Par ailleurs, on explique que les furocoumarines peuvent perturber la bonne assimilation de certains médicaments, mais que cette mise en garde ne semble concerner que le « jus » de pamplemousse, et non l’essence (sauf si, bien entendu, il se trouve des furocoumarines, même à l’état de traces, dans le jus de pamplemousse, ce que j’ignore).
  • L’EPP trouve bien d’autres emplois qu’uniquement thérapeutiques : on peut s’en servir pour nettoyer sa brosse à dents après emploi, ainsi que pour désinfecter l’eau des saunas, piscines, jacuzzi, en lieu et place du chlore, ou encore rincer les légumes. Il est même possible de l’utiliser pour la bonne santé de nos plantes et de nos animaux domestiques.

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  1. Jean-Luc Hennig, Dictionnaire littéraire et érotique des fruits et légumes, p. 468.
  2. Ibidem, p. 465.
  3. Ibidem, p. 469.
  4. Ibidem, p. 466.
  5. L’essence de pomelo est l’une des grandes essences de la régulation de l’appétit. « L’odeur de cette essence provoque une activité du nerf sympathique et supprime celle du parasympathique. L’appétit est diminué chez l’animal, la pression sanguine augmentée » (Fabienne Millet, Le guide Marabout des huiles essentielles, p. 203).
  6. Philippe-Gaston Besson, La candidose chronique, p. 94.

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Floride, 1916.

Les amarantes (Amaranthus sp.)

Amaranthus caudatus

Synonymes : queue de renard, crête de coq, célosie à panache, bave de crapaud.

Les amarantes, dont on compte environ 65 espèces, se localisent à l’Afrique, à l’Asie, à l’Océanie et aux Amériques. Ces plantes, dont l’Occidental, pétri de farine de froment, ignore très souvent jusqu’à l’existence, sont pourtant depuis très longtemps cultivées, comme l’atteste la découverte  de dépôts de graines datant de 4000 ans avant J.-C dans une grotte du Mexique. Ce qui prouve tout d’abord que l’amarante a joué un rôle important pour la civilisation aztèque. Les feuilles cuites comme légume vert, les graines bouillies, grillées, ou encore réduites en farine afin qu’on en confectionnât des galettes ou des petits pains, ont largement contribué, par leurs apports en protéines et acides aminés essentiels, à assurer un équilibre alimentaire aux populations les ayant cultivées. Chez les Aztèques, l’amarante avait une valeur qui dépassait le seul cadre nutritif, puisque cette plante participait d’une dimension médicinale et sacrée : « La valeur sacrée de l’amarante suffit sans doute à expliquer que sa culture fut l’objet de répressions directes ou indirectes, de la part de la chrétienté désireuse d’extirper la vieille religion hérétique ». Il faut également préciser que la poudre d’amarante ou huauhtli était déposée sur le visage des victimes que l’on destinait aux sacrifices humains que commettaient les Aztèques, et que cette même plante – sans doute pas utilisée isolément – permettait, grâce à une fumigation, de faire entrer ces mêmes victimes dans un état d’euphorie. Au reste, dès lors que l’on jette un œil dans la direction des usages magiques et symboliques que l’on faisait de l’amarante ici et là, on y trouve toujours à redire, dès lors qu’on est un esprit tatillon qui observe la scène sans la comprendre. N’est-ce pas elle, par exemple, dont Zeus se servit pour se dissimuler de l’avidité de Kronos le pourchassant, celle-là même dont on ornait les tombeaux de bouquets parce qu’elle y était vue comme un symbole d’immortalité, le mot amarante étant tiré du grec et signifiant littéralement « qui ne se flétrit pas », eu égard à la forte résistance de la plante à la chaleur et à la sécheresse, ce qui fait que « des couronnes faites de cette fleur concilient à ceux qui les portent la faveur des grands et la gloire » (1). De plus, cette plante magique était censée conférer l’invisibilité, tout pour plaire à l’église catholique en somme !, qui plus est impliquée dans la recette de philtres d’amour, puisque, en symbolisme amoureux, l’amarante invite aux caresses…

Les amarantes sont des plantes annuelles dont la taille est très changeante en fonction des espèces, de la localisation géographique, du climat ou encore de l’environnement. Par exemple, l’amarante réfléchie (Amaranthus retroflexus), qu’on trouve un peu partout en France malgré son origine nord-américaine, possède une taille qui oscille entre 20 et 60 cm, mais dépasse, quand elle le peut, un bon mètre de hauteur, tandis qu’une autre, Amaranthus gangeticus, atteint facilement trois mètres de haut, avec, à sa base, une souche ligneuse de 5 cm de diamètre, une amarante monstre, en définitive !, c’est-à-dire exactement l’une de ces plantes dont le jardinier lambda peu futé cherche à se débarrasser à tout prix, tout comme il le fait du phytolaque, la croyant herbe mauvaise, alors qu’il ne tient rien moins qu’une manne sous le fer de sa binette crochue et imbécile !

Plante très peu ramifiée, l’amarante peut cependant posséder des rameaux très courts à l’aisselle de ses feuilles. L’ensemble de la plante est généralement duveteux, la tige comme les feuilles étant recouvertes de poils fins et brefs. Ces dernières sont de forme ovale ou losangique, variables selon les espèces, ainsi que les inflorescences dont les panicules peuvent arborer divers coloris (vert, jaune, doré, orangé, bronze, rose brunâtre, rouge, rouge pourpre, rouge foncé, etc.). C’est d’autant plus vrai chez les cultivars horticoles. Chez certaines (Amaranthus caudatus, par exemple), la grappe florale est si développée qu’on lui donne le surnom de queue de renard. Puisque nous parlons de fleurs… Toutes les amarantes en portent de trois types : mâles, femelles et hermaphrodites. Elles donneront plus tard de tout petits fruits ovoïdes que chaque pied d’amarante est capable de produire en très grand nombre, de l’ordre de 100 000 à 450 000. Comme 1000 à 3000 graines de ce type sont nécessaires pour former un seul gramme, l’on peut en déduire qu’un unique plant d’amarante peut porter, tout au plus, jusqu’à ½ kg de graines durant sa fructification (cela explique l’énorme rendement à l’hectare de certaines variétés…). Ainsi, la minuscule semence d’amarante (bien plus petite qu’un grain de quinoa), qu’elle soit blanche, beige, jaune pâle, or, brune, violette ou encore noire, produite par une plante annuelle qui fait le maximum pour se reproduire le plus rapidement possible dans l’année, assure sans grande difficulté la succession et la pérennité de son espèce. Ce qui accroît encore davantage la robustesse des amarantes, c’est qu’elles font partie d’une catégorie de végétaux qui fonctionnent selon un mode de photosynthèse particulier et efficace dans nombre de conditions climatiques, telles que la sécheresse, l’extrême chaleur ou encore une très grande intensité solaire. Ce système de photosynthèse, nommé C4, permet à l’amarante de convertir deux fois plus de lumière solaire que les plantes qui utilisent le système C3, et ce pour une identique quantité d’eau. On comprend donc pourquoi les amarantes sont regardées d’un œil mauvais par certains grands pontes outre-atlantiques qui recherchent davantage l’asservissement du végétal plus que son exubérance. A croire que les amarantes les dépassent !

Amaranthus retroflexus

Les amarantes dans l’alimentation

L’horticulteur, conscient de la grande valeur des amarantes, s’est attaché à en multiplier les variétés à feuilles (exemple : Amaranthus tricolor) et à graines (exemple : Amaranthus hypochondriacus). C’est pourquoi l’on peut constater, chez les unes et les autres, une profusion d’aspects : des feuilles vertes veinées de violet ou de brun, pourpre verdâtre, pourpre rouge intense d’une part, des panicules et des semences diversement colorées d’autre part, comme nous avons déjà eu l’occasion de le notifier plus haut dans ce texte.

Peu étudiée d’un point de vue pharmacologique (il est rare de dénicher une amarante dans un ouvrage dédié aux plantes médicinales), l’amarante possède pourtant de solides atouts dont les avantages ont été pointés bien plus par les nutritionnistes que par les phytothérapeutes.

Commençons donc par décortiquer les graines d’amarante. Nous y trouvons plusieurs sels minéraux et oligo-éléments (calcium, potassium, phosphore, zinc, fer…), ainsi que des vitamines du groupe B, de la vitamine C, des glucides (61,5 % en moyenne), des fibres (environ 10 %), enfin des protéines (entre 16 et 18 % ; certaines variétés affichent un taux supérieur, de l’ordre de 22 %), c’est-à-dire, d’une manière ou d’une autre, bien plus que dans les céréales de la famille des graminées (blé, orge, seigle, maïs et autre épeautre), et surtout d’une qualité largement plus intéressante que les protéines contenues dans les graines de ces mêmes plantes (maïs et blé surtout), ou dans celles du soja. Si l’on devait attribuer l’indice 100 à la protéine parfaite, l’on pourrait établir le comparatif suivant :

  • Maïs : 44
  • Blé : 60
  • Soja : 68
  • Amarante : 75

Une judicieuse association des protéines du maïs et de celles de l’amarante permettrait d’atteindre le maximum, soit l’indice 100. Mais, on le sait, aucune plante n’est, à elle seule, une panacée. Ce qui oblige l’homme à ne jamais s’en remettre qu’à quelques plantes seulement, même si, malheureusement, d’un point de vue occidental, c’est souvent cela qui a prévalu (et prévaut encore), occasionnant de maintes pénuries en cas de maladies affectant telle ou telle plante. Je ne puis que me remémorer l’épisode douloureux que connût l’Irlande dans les années 1845-1852 (un million de morts furent dénombrés), mettant en cause la monoculture intensive de la pomme de terre attaquée par le mildiou, alors que le paysan des Andes sait très bien qu’il faut en cultiver plusieurs espèces afin d’éviter cet écueil. Mais celui-ci détient l’avantage de l’expérience que n’eurent pas les Irlandais.

L’autre point sur lequel l’amarante tire son épingle du jeu, c’est sa richesse en acides aminés, dont la lysine qui constitue entre 5,5 et 7 % de la masse protéique des semences d’amarante. Faisant partie des neuf acides aminés essentiels pour l’homme, la lysine est particulièrement présente dans l’amarante puisqu’on en compte deux fois plus que dans le blé et trois fois plus que dans le maïs, ce qui fait des céréales occidentales des substances alimentaires pauvres en protéines végétales de bonne qualité, qui plus est supplantées par une alimentation trop riche en protéines animales, qu’aujourd’hui, inexplicablement, l’on érige encore au pinacle, alors qu’il est clairement prouvé que les organismes d’origine animale apportent, pour une quantité équivalente, moins de protéines que les lentilles ou les pois chiches (sans compter que la plupart des viandes sont impliquées dans des phénomènes inflammatoires). Les proportions de lysine et de protéines contenues dans la graine d’amarante sont intéressantes pour les populations qui basent une grande partie de leur alimentation sur ces graines sans pour autant avoir un apport carné très important. Ce n’est donc pas un hasard si nous voyons de plus en plus cette plante prometteuse qu’est l’amarante, sous forme de sachets de graines, être présente dans les rayons des coopératives de produits biologiques. Mais c’est encore très relatif ! Il faut se lever tôt pour l’amarante en graines, c’est d’autant plus vrai sous forme de farine ; celle-ci est très bien par exemple). En plus de cela, signalons que la farine d’amarante possède un index glycémique (IG) relativement bas, évalué à 40. A titre de comparaison, apprenons que d’autres farines possèdent des IG largement supérieurs : 75 pour celle de riz, 70 pour celle de maïs, 70 également pour le sorgho, etc. Or, plus l’IG est élevé, plus le produit concerné fait rapidement monter le taux de sucre dans le sang. La préférence devrait donc aller aux farines dont l’IG est modéré (fonio, teff, chanvre), voire faible (sarrasin, coco, quinoa). Tout cela fait donc de l’amarante une pseudo-céréale idéale pour le petit-déjeuner (qui doit viser les apports protéiques et non glucidiques contrairement à ce que l’on croit ; autant dire que le petit-déjeuner à la française est l’un des pires qui soit).

Venons-en aux feuilles maintenant. Il est remarquable que l’amarante présente des qualités largement supérieures à des légumes comme la tomate, la laitue ou encore les épinards. Si on devait la comparer à la tomate, l’on se rendrait compte que, à poids égal, il y a, dans l’amarante, 3 fois plus de vitamine C, 10 fois plus de carotène, 15 fois plus de fer, 40 fois plus de calcium ! Comparons-là donc maintenant à la laitue : l’amarante, toujours, contient 7 fois plus de fer, 13 fois plus de vitamine C, 18 fois plus de vitamine A, 20 fois plus de calcium que Lactuca sativa ! Par ailleurs, les feuilles de l’amarante font aussi la part belle aux glucides et aux protéines, ce qui fait de ces plantes à feuilles comestibles (ou bien ne serait-ce qu’Amaranthus retroflexus, sauvage que l’on voit partout sur les décombres, les terrains vagues et incultes comme cultivées – moissons, vergers –, les terrains alluvionnaires, comme les abords des villages) se prêtent bien à une consommation qui emprunte ses recettes à l’épinard, par exemple, l’amarante étant de ces plantes potagères qui rappellent l’arroche, le chénopode bon-henri, plantes reléguées aujourd’hui au rang des curiosités. Pourtant, avec le feuillage fécond et hautement nourricier de l’amarante, l’on peut composer des soupes, des farces, des pâtés végétaux, les incorporer à des tourtes ou à des quiches, les consommer même crues en salade lorsqu’elles sont jeunes, ce qui nous ferait imiter les usages amérindiens d’Amérique du Nord, où l’amarante était largement consommée et surtout cultivée afin d’assurer la continuité de la ressource végétale comestible.

Consommer l’amarante, ça ne veut pas dire que l’on prend fait et cause pour les revendications des Amérindiens, mais que, d’une certaine façon, l’on s’en rapproche un peu, de même que la consommation des graines de l’Amaranthus grandiflorus nous concilie des aborigènes d’Australie, ou des populations ayurvédiques si l’on se tourne dans la direction d’Amaranthus spinosus, amarante du sous-continent indien qui n’était pas qu’aliment, mais aussi médicament, intervenant, en tant qu’astringent, en cas de règles trop abondantes, de leucorrhée, de crachements de sang et autres hémorragies. Diarrhée et dysenterie peuvent aussi justifier l’usage de cette amarante, dont la décoction, utile en gargarisme, soigne les aphtes ainsi que les inflammations pharyngées.

Si le cœur vous en disait d’envisager la culture de quelques pieds d’amarante, sachez que la récolte s’en situe à la fin de l’été et au début de l’automne.

Pour finir, je pense que l’« on peut admirer le génie des peuples des montagnes ou des déserts qui pendant des millénaires ont transformé et amélioré des amarantes sauvages aux tiges et inflorescences piquantes et aux graines amères en de magnifiques panicules aux inflorescences douces et aux graines savoureuses, flamboyant de toutes les couleurs de l’arc-en-ciel, qui sont un hommage à la beauté, à la nutrition véritable et à la sagesse de co-évolution de l’homme avec son environnement » (2). Quand je pense que certains qualifient les amarantes de plantes invasives, je pouffe. Il faut dire que certaines amarantes (Amaranthus caudatus, pour ne citer qu’elle), sont très résistantes au glyphosate, ce qui n’est pas sans poser problème aux yeux des tenants de ce type de produit imposant une méthode d’éradication brutale et dévastatrice. En effet, qu’importe que l’amarante soit plante nutritive dès lors qu’on a décrété que seuls le soja ou le maïs avaient de la valeur. Invasive ? Non, elle se donne à voir partout et pour tous. Ce qui est fort différent. Pourquoi donc déploierait-elle autant d’efforts si ce n’était pour notre bien ? Une fois cela intégré, pourquoi, dès lors, s’en priver ?

Quelques remarques subliminaires…

  • Des amarantes telles qu’Amaranthus retroflexus pourraient être confondues avec le chénopode blanc (Chenopodium album), bien que ce dernier soit glabre et d’aspect farineux, sans que cela porte à conséquence, puisque qu’il est également comestible. Donc, pas d’inquiétude, il peut se cuisiner avec l’amarante « feuilles » à la manière des épinards.
  • Bien d’autres amarantes que nous n’avons pas citées dans cet article sont également comestibles. C’est le cas de l’amarante blette (Amaranthus blitum) qui, comme son nom l’indique assez bien, s’apprête à la manière des blettes, ses parties vertes succulentes et mucilagineuses, bien qu’au goût herbacé fade et peu sapide, se prêtent bien à la cuisson, de même que l’amarante oléracée (Amaranthus oleraceus). L’amarante livide (Amaranthus lividus) fut aussi abondamment cultivée comme plante alimentaire en Amérique, de même que l’amarante de Roxburg (Amaranthus fasiniferus) en Inde.
  • Il existe un élixir floral à base de fleurs d’amarante destiné aux personnes qui sont en situation de profonde détresse : « il permet de surmonter le sentiment de dévastation, d’hostilité, de solitude et de rejet. Il aide à affronter et à traverser la souffrance extrême, la désolation la plus totale, les situations désespérées, sans issue. Il renforce l’organisme quand on se sent attaqué, affaibli et déstabilisé » (3).

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  1. Paul Sédir, Les plantes magiques, p. 143.
  2. Sophy & Dominique Guillet, Catalogue Terre de semences 1999, p. 65.
  3. Laboratoires Deva, deva-lesemotions.com.

© Books of Dante – 2020

 

Amaranthus blitum

Le charbon actif (Carbo ligni ou Carbo vegetabilis)

Comme l’indiquent les adjectifs latins ligni et vegetabilis, nous évoquerons ici le seul charbon dit de bois, abandonnant le charbon animal (ou noir animal), ainsi que le charbon de terre, de pierre ou minéral, autrement dit la houille. Au reste, le mot charbon lui-même rend bien compte de cette prime origine : si l’on s’en tient au latin carbo, on demeure dans le domaine de la braise, que l’on obtient à partir d’un mot de langue celte, car, signifiant « bois », après qu’il ait été passé au gril indo-européen par le biais du mot ker qui veut dire « brûler ». Étymologiquement, je crois que l’on comprend l’idée.

Un charbonnier charbonne dans sa charbonnière où nulle mésange du même nom ne se pose sans se faire charbonner les plumes ni carboniser la viande à l’état de carbonnade ! ^.^

Laissons à un maître-charbonnier le soin de nous expliquer comment l’on élabore une meule, qui devra être établie sur un terrain plat, uni et bien battu : « C’est une rude besogne, et capricieuse […] ; d’abord il faut chercher un bon cuisage, abrité du vent et à proximité des routes forestières ; puis il y a le dressage du fourneau, qui est une opération délicate, exigeant de la patience et du savoir. Sur l’emplacement choisi, on compte huit enjambées ; c’est le diamètre du fourneau. Au centre, avec des perches fichées en terre, on ménage un vide qui servira de foyer. Les premiers bâtons ou attelles dont on entoure ce vide doivent être secs et fendus par quartier, le haut bout appuyé contre les perches. Tout autour, on place une rangée de rondins, puis une seconde, une troisième, et ainsi jusqu’à l’extrémité du cercle. C’est le premier lit ; il ressemble quasiment aux grandes toiles rondes des araignées d’automne. Sur ce premier lit, on en élève un second, qui se nomme l’éclisse, et on continue de la sorte, de façon que le fourneau tout entier prenne la forme d’un large entonnoir renversé. Le troisième lit a nom le grand haut, le quatrième et le cinquième s’appellent le petit haut. Le dressage terminé, il faut habiller le fourneau d’un épais manteau qui le mette à l’abri de l’air. On le couvre d’une garniture de ramilles sur lesquelles on applique une couche de terre fraîche, épaisse de trois doigts ; enfin on répand sur le tout le frasil, c’est-à-dire une cendre noire prise sur une ancienne place à charbon. Le sommet du fourneau étant resté à découvert, on y met le feu au moyen de broussailles et de charbons allumés ; le courant d’air s’établit, et le bois commence à brûler… Alors seulement viennent les vraies fatigues et les tracas du métier. Le charbon est comme un enfant gâté sur lequel il faut veiller jour et nuit. Quand la fumée, blanche d’abord, devient plus brune et plus âcre, on bouche les ouvertures avec de la terre ; puis, douze heures après, on redonne un peu d’air. Le charbonnier doit toujours être maître de son feu (1). Si le charbon gronde, c’est que la cuisson va trop vite, et avec le râteau on applique du frasil sur les ouvertures ; si le vent s’élève, autre souci : il faut abriter le fourneau avec des claies d’osier. Enfin, après mille maux et mille soins, la cuisson s’achève. Le fourneau s’aplatit lentement, on l’éventre d’un seul côté, et le charbon paraît noir comme une mûre, lourd et sonnant clair comme argent » (2).

Cette combustion à « l’étouffé » est donc très longue et incomplète, ce qui, au reste, est le but recherché, sans quoi le bois serait irrémédiablement réduit à l’état de cendres. Depuis lors, les choses ont bien changé, le charbon de bois se fabrique à l’aide d’appareillages spéciaux (tunnels, cornues). Dans un cas comme dans l’autre, on obtient du charbon de bois, combustible léger, qui ne fume pas ou très peu lorsqu’on le fait brûler, et qui, par combustion, libère de l’acide carbonique, émanation gazeuse à laquelle on prenait soin de faire attention autrefois, en particulier lorsque le charbon était employé en cuisine ainsi que dans les appareils de chauffage (quand l’oxygène vient à manquer, le charbon produit des oxydes carboniques, monoxyde de carbone et dioxyde de carbone, entre autres).
Mais ce qui, auparavant, contentait la cuisinière, n’a pas sa place au sein de la pratique thérapeutique, le charbon dont nous allons maintenant parler, c’est-à-dire le charbon médicinal, s’obtenant de manière bien différente, en faisant calciner en vase clos des rameaux de peuplier noir âgés de trois à quatre ans, d’après les quelques lignes que concède Fournier au sujet. Mais le peuplier n’est pas le seul arbre convié à cette pratique, puisqu’elle exploite aussi les bois du saule, du tilleul, du bouleau, du pin, du hêtre, du chêne et, plus récemment, des coques de noix de coco. Fournier ajoute que ce charbon subit le traitement dont voici le déroulement : « on le fait ensuite bouillir dans de l’eau mélangée avec 1/32 ème d’acide chlorhydrique, on le lave, on le sèche et on le réduit en poussière » (3), forme pulvérulente qui est, selon certains, la forme galénique la plus efficace. Déjà très poreux naturellement, le charbon de bois, une fois réduit en poudre, voit sa surface d’échange devenir plus importante, ce qui accroît son efficacité. Mais nous verrons, au chapitre des posologies et modes d’emploi, que la forme a parfois son importance, et pas seulement pour de basses raisons esthétiques. Posons nous maintenant l’essentielle question que voici : médicalement, le charbon actif, ça sert à quoi ?

Pots d’apothicaire. De gauche à droite : Pix carbonis (ou coaltar = goudron de houille), Carbo ligni, Sapo mollis (savon mou) et Aurantii cortex (écorce d’orange amère).

Propriétés thérapeutiques

  • Apéritif, sialagogue (= augmente les sécrétions salivaires), digestif, désinfectant des voies gastro-intestinales, constipant
  • Désodorisant et assainissant de l’air (odeur de renfermé, pièce où séjourne longtemps un malade, etc.)
  • Désodorisant et assainissant de l’eau (il est possible de débarrasser une eau de son odeur douteuse en y plongeant quelques charbons rougeoyants)
  • Antiputride (faire bouillir une viande putréfiée ou faisandée avec du charbon de bois la débarrasse des matières organiques en décomposition), prévient la putréfaction (il s’y oppose avant même qu’elle ne s’installe. Autrefois, pour éviter que les plus fragiles aliments du garde-manger ne se gâtent trop rapidement, on les encerclaient d’une ligne de poudre de charbon de bois, véritable cercle de protection)

Note : à partir de là, on a pu dire du charbon actif qu’il était un contrepoison universel, ce qui est parfaitement faux, et malheureusement relayé ici et là, un peu partout sur Internet, par le biais d’un épisode qu’on veut historique mais qui ressemble beaucoup à une légende urbaine, et dont voici la trame : on explique qu’en 1813, un chimiste français ayant pour nom Bertrand, se serait prêté à une expérience publique cherchant à établir la valeur alexipharmaque du charbon (actif ?). Pour cela, il absorbe volontairement cinq grammes de trioxyde d’arsenic, un produit hautement toxique qu’on trouve, à raison, dans la mort-aux-rats. Mais à aucun moment de cette histoire l’on fait intervenir le charbon de bois. Ce chimiste l’absorbe-t-il avant, après, ou bien en même temps que le poison ? Nul ne sait. Cet élément n’existe pas dans l’énoncé : on laisse l’initiative au lecteur de déduire que Bertrand a forcément utilisé du charbon. L’on préfère s’attacher à l’élément dramatique de la scène, sous-tendu par le suspens : avec une telle dose de poison, on s’attend à voir Bertrand trépasser dans d’horribles souffrances, qui ne surviennent pas, abandonnant tout au contraire la place à l’élément du merveilleux : il est toujours en vie, c’est un miracle (ce qui est conforme à la construction de la légende urbaine, dont l’élément ici présenté a plus de rapport avec la démonstration du camelot de foire ou du prestidigitateur, qu’avec le rigoureux exposé de faits scientifiques). Tout au plus le charbon actif est-il :

  • Adsorbant et absorbant des gaz putrides, de certaines bactéries infectieuses et surtout des toxines que bon nombre d’entre elles relarguent dans l’organisme (le charbon agit à la manière de l’argile : les produits adsorbants fixent à leur surface les toxines, alcaloïdes et autres ; à distinguer de l’absorption, phénomène dans lequel les produits sont pompés par l’argile ou le charbon actif)
  • Participe à la détoxication de l’organisme (mais cela ne signifie pas qu’à lui seul il fait tout le travail, c’est d’autant moins vrai dans les cas d’intoxication accidentelle où, la plupart du temps, lorsqu’on fait appel à son aide, il seconde assez souvent d’autres pratiques complémentaires comme le lavage d’estomac par exemple)
  • Participe à la détoxication hépatique

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : dyspepsie, dyspepsie flatulente, fermentation malodorante (gastrique comme intestinale), fétidité des selles, diarrhée, fièvre typhoïde, tourista, gastro-entérite, météorisme intestinal, aérophagie, ballonnement, dilatation stomacale, nausée, renvoi acide, aigreur d’estomac, pyrosis, halitose, fétidité de l’haleine
  • Troubles de la sphère hépatique : excès de cholestérol, excès de triglycérides
  • Affections bucco-dentaires : ulcération des gencives, inflammation chronique des gencives, hygiène bucco-dentaire
  • Affections cutanées : plaie, plaie suppurante, plaie à tendance fétide
  • Affections gynécologiques : leucorrhée, fétidité des sécrétions dans le cancer de l’utérus
  • Intoxications :
    – par des plantes : belladone, datura stramoine, jusquiame, aconit tue-loup, vératre, if, colchique, cytise, bois gentil…
    – par des champignons : amanite phalloïde, amanite tue-mouche…
    – par des coquillages
    – par les métaux lourds : aluminium, mercure, cadmium, etc. (à l’exception de ceux qui sont déjà stockés dans les cellules graisseuses : ils sont inatteignables par le charbon actif, même administré par voie interne et à forte dose)
    – par le chlore, le bioxyde de chlore
    – par l’ozone
    – par les nitrates
    – par tout un tas d’autres produits chimiques dont la liste est trop longue à communiquer ici, mais dont je donne néanmoins quelques spécimens connus du grand public : bisphénol A, benzène, kérosène, glyphosate, etc.
    – par des toxines larguées dans l’organisme par bon nombre de bactéries parmi lesquelles nous trouvons : le staphylocoque doré (Staphylococcus aureus), les salmonelles (Salmonella sp.), le bacille de Klebs-Loeffler (Corynebacterium diphtheriae), Clostridium tetani responsable du tétanos, Clostridium botulinum responsable du botulisme, Clostridium perfringens responsable de l’entérite nécrosante, Borrelia burgdorferi responsable de la maladie de Lyme (le charbon actif trouve toute son utilité en cas de réaction de Jarisch-Herxheimer que les malades de Lyme ne connaissent que trop bien…)
    – par les toxines dégagées par certaines moisissures (aflatoxines)
    – par les venins de divers animaux dont : l’abeille, la guêpe, le taon, le frelon, la tique, l’araignée, le scorpion, le serpent, l’anémone de mer, la physalie (ou fausse méduse)

Note : pour les derniers cas listés, il s’agit d’un geste qui relève de l’urgence, puisqu’une intoxication aiguë a été constatée. Pour fonctionner au mieux, il importe que le charbon actif pulvérisé « se trouve en contact intime et immédiat avec la substance toxique qu’elle peut alors coller, en quelque sorte, et fixer en débarrassant l’organisme » (4). Il en va de même avec les intoxications chroniques et au long cours pour lesquelles le charbon actif peut amener, chaque jour, son lot de bienfaits. Cependant, retenons que dans certaines situations, dont la gravité sera mesurée par un médecin, il importe de faire appel au centre antipoison le plus proche de son domicile.

Modes d’emploi

  • Poudre de charbon actif : 2 à 20 g par 24 heures, répartis en plusieurs prises, et absorbées avant ou après le repas du midi ou du soir, ou bien à jeun le matin dans un demi verre d’eau ou de jus de fruits (ce qui est autrement plus agréable si le charbon employé, non pulvérisé, se présente à l’état de granules).
  • Pastilles, de type Belloc par exemple (5). Dans le commerce, on rencontre des comprimés unitaires de charbon actif, dont certains affirment qu’ils sont moins efficaces que la poudre parce que, contrairement à cette dernière, la pastille ou le comprimé n’ont pas l’opportunité d’étendre partout leur activité. Mais face à la poudre de charbon absorbée per os, on objecte que, le temps qu’elle parvienne dans l’intestin, le produit se dénature. C’est pourquoi, l’on voit aussi la poudre de charbon en gélules gastro-résistantes (autrefois, on l’enrobait de gluten, ce qui était le meilleur moyen de faire atteindre l’intestin par le charbon sans qu’il soit « noyé » au préalable).
  • Dentifrice :
    – simple ;
    – en mélange avec de la craie ou des cendres végétales ;
    – en mélange avec de la craie et de la poudre de quinquina ;
    – en mélange avec du bicarbonate de sodium.
    Il s’agit là de dentifrices secs, qu’on accuse parfois de noircir la dentition (ce qui est exagéré : à moins d’un émail dentaire poreux (mordançage, etc.), il n’y a pas de risque). Il existe aussi dans le commerce des dentifrices pâteux dans lesquels on trouve de la poudre de charbon actif. Ils sont parfois vendus dans des boîtes qui passeraient aisément pour du cirage tant elles sont semblables. Aussi, attention aux confusions ^.^

Charbon de Belloc : sa ressemblance avec une boîte de cirage est, là encore, tout à fait fortuite… ^.^

Précaution d’emploi, contre-indications, autres informations

  • En l’absence de toute intoxication sévère, il est possible d’envisager une cure dépurative et drainante. Cependant, il importe de veiller à ménager une pause d’un bon mois après trois mois de prise maximum ou bien réduire la cure à trois semaines suivies d’une semaine de repos. Parce qu’aller au charbon, ça n’est pas être un stakhanoviste de la cure de dépuration non plus !
  • De par ses propriétés absorbantes et adsorbantes, le charbon actif ne fait pas toujours la différence et attire à lui des substances utiles à l’organisme. Cela explique qu’une prise de charbon concomitante à celle d’autres produits tels que des médicaments chimiothérapeutiques, des contraceptifs oraux, des compléments alimentaires et nutritionnels, etc., rende drastiquement inefficace l’action qu’on attend d’eux généralement. Ce qui oblige à observer un nécessaire délai de deux à trois heures entre l’une de ces prises et l’ingestion interne d’une dose de charbon. Si l’on souhaite procéder à une cure alliant le charbon à l’argile, il n’est pas permis de prendre ces deux substances dans le même temps, le charbon, en neutralisant l’argile (et vice-versa), en rendrait l’action tout à fait inopérante. Ainsi, pour bénéficier des bons effets de l’un et de l’autre, il est préférable d’employer l’argile au matin et le charbon en soirée.
  • Le charbon actif a tendance à absorber l’eau intestinale, ce qui explique son effet constipant. L’on pensera à compenser les pertes en s’hydratant davantage qu’à l’habitude.
  • Le bois de fusain (Euonymus europaeus) ainsi que celui de bourdaine (Rhamnus frangula) permettent la fabrication des bâtonnets dits de fusain, dont les dessinateurs se servent pour charbonner un portrait.
  • Le charbon de bois, du fait de ses propriétés listées plus haut, est l’incontournable ingrédient des filtres à eau. Les systèmes de filtration d’eau modernes qui utilisent le charbon actif ne sont guère éloignés des systèmes très simples que nos patients et consciencieux ancêtres surent mettre au point. Mes lectures, parmi des archives assez anciennes, m’ont permis d’exhumer trois modèles de filtres à eau par charbon, dont voici le détail :
    -Petit filtre à eau : on le confectionne avec un pot de fleur du modèle usuel, propre et de grande taille, au fond duquel on renverse une soucoupe à fleur qui sert de support aux différentes couches d’épaisseur régulière placées les unes sur les autres. Ceci fait, on installe le tout au-dessus d’un récipient où coule l’eau épurée.

-Grand filtre à eau : ce dispositif se compose d’un assez grand tonneau dans lequel on a placé un baril qui repose sur un faux fond. On y superpose plusieurs couches des mêmes produits employés dans le petit filtre.

-Autre grand filtre à eau : cette barrique est une variante un peu plus perfectionnée du filtre précédent.


  1. « Symbole du feu caché, de l’énergie occulte ; la force du soleil dérobée par la terre et enfouie en son sein […]. Un charbon ardent représente une force matérielle ou spirituelle contenue, qui chauffe et éclaire, sans flamme et sans explosion ; parfaite image de la maîtrise de soi chez un être de feu », Jean Chevalier & Alain Gheerbrant, Dictionnaire des symboles, p. 211.
  2. André Theuriet, Sous-bois : impressions d’un forestier, pp. 34-36.
  3. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 752.
    4. Larousse médical illustré, p. 224.
  4. Petit-fils du créateur de la médecine légale, Camille Belloc (1807-1876) est issu d’une grande famille de médecins. Médecin-chef des hôpitaux militaires, il fut un jour amené à employer le charbon végétal en automédication alors qu’il souffrait d’une gastro-entérite. Réalisant le formidable pouvoir de ce remède peu onéreux, facile à préparer et à utiliser, il écrivit dans ce sens, et élabora le médicament qui porte toujours son nom : le charbon de Belloc.

© Books of Dante – 2020

La vigne (Vitis vinifera)

Grain de raisin (la partie verte et charnue) au début de son développement.

Comme l’atteste la découverte de dépôts de pépins de raisin sur des sites archéologiques turcs, syriens et libanais, l’histoire que la vigne écrit en compagnie de l’homme est une affaire déjà fort ancienne. Si cela nous semble éloigné, pas seulement dans le temps, mais aussi dans l’espace, il importe de connaître l’hypothèse qui voudrait voir dans le Caucase (la Géorgie et ses environs, plus exactement), le fief natal de la vigne : c’est ce que veulent suggérer des traces dont la datation s’établit autour de 7000 ans. De même avec l’Afghanistan qui revendique aussi cette paternité : le Nouristan (région afghane située à l’est du pays) est considéré, selon une autre hypothèse, comme le berceau de la vigne. Ce n’est que beaucoup plus tard que cette plante s’implantera en Europe, dont en France (enfin, sur le territoire de l’époque qui aujourd’hui correspond à la France), cette même France où les aficionado du Beaujolais nouveau, emprunts d’un patriotisme douteux, nous serinent chaque année qu’en dehors de la France, question pinard, point d’salut (à ce niveau-là, ça n’est plus du chauvinisme, c’est bien pis encore). Que l’exhumation de fossiles de graines en Italie (Parme) ou de feuilles en France (Montpellier, Meyrargues) ait été effective n’y changera rien : la vigne n’étant pas originaire de ces régions, mais bien plutôt – ce qui nous ramène aux hypothèses de départ – de cette vaste zone géographique qui s’étend de la mer Noire à la mer Caspienne, constituée, à peu près, de la Géorgie, de l’Arménie et de l’Azerbaïdjan : en ce territoire, que l’on nomme Caucase, la vigne pousse naturellement et spontanément. La présence avérée d’un végétal x ou y dans un lieu donné ne dit rien de son origine, et il ne faut pas se laisser abuser à confondre terre d’accueil (même si les traces sont anciennes) et terre d’origine, surtout quand le cheminement entre le point de départ et ceux d’arrivée est complexe. Par exemple, qu’on proclame, comme ça, que des traces de la vigne vieilles de 5000 ans ont été retrouvées en Chine est-il, en soi, pertinent ? De même, quand l’on fait le constat qu’on parle d’elle dans le Râmâyana, en quoi cela fait-il avancer l’histoire de la vigne ? Il est peu rigoureux de considérer isolément ces faits, mais les faire tenir ensemble, dans une synthèse quelque peu artificielle, est un drôle de défi, parce que la culture de la vigne (et accessoirement son culte), sut être exubérante, comme l’est cette plante dont les très nombreux grains de pollen s’insinuent partout une fois le printemps venu : l’on peut au moins être certain du fait que la vigne a bel et bien essaimé partout dans le monde. La difficulté, en revanche, réside dans le fait de retracer cette longue marche. Nous pouvons néanmoins en donner quelques étapes, qui à elles seules ne dessinent en aucun cas l’intégralité du parcours emprunté par la vigne au fil des siècles. Partie de sa zone natale caucasienne, la vigne se trouve en Mésopotamie il y a environ 4500 ans, où, en sumérien, on lui donne le nom de geshtin, c’est-à-dire d’herbe/arbre de vie. Ainsi nous l’explique Mircea Eliade dans le Traité d’histoire des religions : « Gilgamesh rencontre dans un jardin un arbre miraculeux et près de lui la divinité Siduri (i.e. la « jeune fille ») qualifiée sabitu, c’est-à-dire ‘la femme au vin’. En fait, Gilgamesh la rencontre à côté d’un cep de vigne ; la vigne était identifiée par les paléo-Orientaux à ‘l’herbe de vie’, et le signe sumérien pour la ‘vie’ était originairement une feuille de vigne. Cette plante merveilleuse était consacrée aux Grandes Déesses [nda : comme toutes les plantes dont les feuilles ressemblent à une main]. La Déesse Mère était nommée au début ‘la Mère cep de vigne’ » (1). Qu’à une divinité déjà fort ancienne, on associe non seulement la vigne mais aussi le vin qu’elle produit, cela fournit un bel indice de l’aspect archaïque de ce fait culturel qu’est l’implantation de la culture de la vigne et de sa récolte en vue d’en tirer ce breuvage qui fera couler beaucoup d’encre. Rendons-nous maintenant en Égypte, au cours de la XVIII ème dynastie (de – 1550 à – 1292 avant J.-C., plus précisément), considérée à bon droit comme l’apogée de la civilisation égyptienne antique. Dans la tombe du scribe et astronome Nakht et de son épouse Taouy, l’on voit plusieurs fresques, très fraîchement conservées, montrant des travaux agricoles, dont la cueillette de grappes de raisin par des ouvriers, tandis que d’autres foulent au pied celui qui a été entassé dans une cuve. Cette importance de la vigne est telle qu’elle est, avec le blé, une plante liée au dieu Osiris, qu’on appelle parfois le seigneur du vin. Parallèlement, le culte et la culture de la vigne se sont propagés à la Grèce pour s’y implanter vers – 1700 à – 1500 avant J.-C. Si l’on connaît généralement bien la divinité indissociable du vin et de la vigne en Grèce, Dionysos, ce dernier est une divinité beaucoup plus archaïque, dont le culte remonte bien avant la venue de la vigne en Grèce. Ce qui remet bien évidemment en cause la croyance qui veut que la culture de la vigne et la vinification soient d’origine crétoise ou grecque à la rigueur, Crète et Grèce étant à ranger parmi les lieux de transition (on dit que les Romains empruntèrent beaucoup aux Grecs, ce qui est une évidence, mais ceux-ci, bien avant les Romains, firent de même, adoptant techniques et aspects religieux de zones situées en dehors du monde grec d’alors). Provenant de Thrace ou de Phrygie, Dionysos a été certainement confondu avec d’autres divinités si l’on en croit les plantes qu’il possède en commun avec d’autres dieux et déesses : le figuier (Priape), le myrte (Hadès), la grenade (Perséphone), le pin (Attis), le lierre (Osiris). Cependant, même si la mythologie de la vigne demeure assez pauvre dans sa forme archaïque et primitive, il est tout à fait vrai que Dionysos n’est pas grec et qu’il est, tout comme la vigne, un produit d’importation. Et si il provient, comme on a pu le dire d’Asie mineure (Anatolie ?), Dionysos se superposerait alors à un foyer de culture de la vigne beaucoup plus ancien que les tout premiers débuts de sa culture en Grèce. Dionysos, tout comme Osiris d’ailleurs, est le dieux nomade de la végétation qui meurt et qui se renouvelle : il est donc un dieu à l’image de cette plante qui s’est aventurée (presque) partout, le mot nomade étant une donnée essentielle à côté de laquelle il ne faut pas passer sans s’y arrêter pour bien la considérer. La suite du chemin est mieux connue : la Crète semble avoir été un avant-poste, avant la migration de la vigne en direction de la péninsule balkanique. Puis, elle glisse à l’Italie entre le IX ème et le VII ème siècle avant J.-C., se fixe dans la cité phocéenne tenue alors par les Grecs au VI ème siècle avant J.-C., pénètre en Gaule à la même époque, la vigne et sa culture se propageant à tous les nouveaux territoires conquis par les Romains. Ce qui vaut à l’échelle européenne durant l’Antiquité s’applique aussi durant la longue période médiévale où la vigne se disperse en même temps que le christianisme : prenons en compte les vignes liées aux monastères, abbayes et autres bâtiments de la liturgie chrétienne (partout où il y eut l’Église, il y eut des vignes). Puis, plus tard, quand l’homme s’aventura loin sur les mers, il emporta avec lui la vigne (Afrique du Sud, Australie, Californie, etc.), sa présence dans une contrée où elle n’est pas native témoignant des déplacements des hommes, de leurs velléités colonisatrices, comme cela est encore lisible en Algérie et au Maroc, où les vignes présentes sont le souvenir de la colonisation de ces pays par la France.
Voilà donc quelques éléments taillés à la serpe. La vigne, par son exubérance et sa luxuriance, demande à être contrôlée pour ne pas se laisser déborder par elle, mais, pleine de verdeur et de vivacité, elle a plus d’un (a)tour dans son sac. Quand on la pense ici, elle est déjà ailleurs, un peu à l’image étymologique du mot vitis qui, de même que la reconstitution du parcours historique et géographique de la vigne, a dû faire s’arracher les cheveux aux exégètes : on a rapproché vitis de vita, la « vie », de vis, la « force », de vitta, la « vrille », etc. En revanche, on s’est entendu pour refuser toute parenté de vitis avec le latin vinum qui désigne le vin.

Qu’on trouve déjà des recettes de vins médicinaux épicés à la cannelle et au gingembre entre autres du temps d’Hippocrate, devrait nous consoler de cet infâme vin chaud que les camelots peu scrupuleux cherchent à nous faire avaler au premier frimas venu en échange d’une pièce de – quoi ? – deux euros ! Hier, je ne sais trop par quelle bêtise je me suis trouvé orienté à travers les pierres mal appointées d’une venelle débouchant sur une rue où des échoppes temporaires avaient dressé d’improbables toiles de tente pour y abriter, je suppose, le fourbi habituel duquel naît une cuisine la plupart du temps diabolique : crêpes insipides férocement tartinutellées, gaufres ruisselantes de l’exsudat graisseux dans lequel naquirent celles qui les précédèrent, churros étronnés façon beurk, etc., enfin, le genre de trucs que, parce qu’on ne les trouve pas à ma table, fut-elle petite, ne me donnent pas l’envie d’ouvrir la bouche, que ce soit pour en faire l’éloge ou m’en repaître l’œsophage. J’ai vu de grands sages repousser du pied un fraisier comme s’il se fut agi d’une malédiction, alors, merci bien. Après une centaine de mètres à faire la carpe à pas de fourmi, qu’est-ce que je hume, mêlé à l’odeur âcre et un peu rance des châtaignes cuites sur je ne sais quoi trop? Oui, enfin, bon, des fois faut pas trop y regarder : ce diable d’homme, à la faveur d’une odeur à dégonder les portes ou à décorner les bœufs qui ont déjà perdu beaucoup, est tout à fait investi – et le mot est juste pour une fois – d’une humeur que l’adjectif « festive » ne rend que très mollement et pâlement, peut alors se prendre à faire des choses titanesques, comme manger sans délectation et avec ses doigts le tout-venant qu’on lui engoberge, comme le goret à l’auget, c’est-à-dire sans cérémonie. Qu’humai-je donc, qu’éparpillonai-je en mes miennes narines ? L’odeur parfaitement acétique de ce vin chaud. Ça jette un froid. Quand on insiste trop avec moi avec ce type de rince-évier, il me prend des allures autistiques, presque je fais des vers, quand il ne me prend pas l’envie d’en lancer. Bref. De toute façon, la fête lyonnaise où il n’y a pas que des lumières, ça me gonfle. En plus, j’étais pas venu pour ça, je passais juste à travers. Pourtant, bien avant moi, il s’en est fait, il s’en est dit des choses pas croyables pour le moins (pour ne pas dire : âneries, énormités, autres trucs à ne pas mettre sous les yeux des enfants). Des choses comme celle-ci : Dioscoride, à ce qu’il paraît, ne disait-il pas que « le suc des pampres […] tempère les caprices des femmes enceintes qui s’entichent de choses déraisonnables » ? Ce brave Dioscoride. A sa lecture, on se demande si le médecin d’Anazarbé n’était pas en train de faire carousse tant il y en a partout et que, à l’instar de la vigne qui pousse dans toutes les directions si on la laisse faire, ici aussi l’on a ce sentiment – encore plus prononcé qu’ailleurs il me semble – que la vigne aurait pu, même à son seul contact, à sa simple évocation, tourner les sens du médecin grec. En opposition à la vigne sauvage (Ampelos agria), l’on trouve, comme entame au cinquième livre de la Materia medica, un long développement assez confus au sujet de la « vigne portant vin » (ce qui est la traduction littérale de Vitis vinifera), puis de la grappe de raisin (Uva) en tant que telle, duquel je suis parvenu à extirper les données suivantes, épuisées de la lie dans laquelle elles me semblaient baigner. On usait des feuilles et des vrilles broyées pour être ensuite emplâtrées (douleur de tête, inflammation et « ardeur » de l’estomac et de la rate), tandis que le suc tiré des feuilles, parce qu’astringent, entrait comme remède face à la dysenterie, aux crachements de sang, à la faiblesse d’estomac et à l’appétit « corrompu » (?) des femmes enceintes. Quant à la grappe, plus qu’y mordre tout d’abord, il valait mieux la lâcher, en la laissant « sécher » quelque temps après sa cueillette, car « la grappe de raisin fraîche trouble le corps et gonfle l’estomac » (2). Pas de cure uvale durant l’Antiquité, donc. Pour qu’elle soit plus agréable, on pouvait en tempérer le caractère en la conservant un temps durant dans du marc ou du moût, quand on ne conseillait tout bonnement pas de la confire. Dioscoride distingue propriétés et usages de la chair du grain de raisin de ceux des pépins qu’il contient. De la première, il dit qu’elle est bonne contre les fièvres ardentes, les maux de gorge comme la toux, les affections vésico-rénales, les inflammations testiculaires, la goutte, les ulcères corrosifs et gangreneux, etc. Quant aux pépins, qu’on apprêtait de manières diverses, ils amenaient la réduction de l’inflammation dans les gerçures des mamelons et parvenaient à endiguer tant les flux stomacaux que gynécologiques. Plus loin, au même livre, chapitre 82, il nous livre quelques informations concernant les Sarmentorum cinis, c’est-à-dire les cendres de sarments, qui interviennent en cas de douleurs articulaires (la vigne est une liane si souple qu’on comprend facilement la signature), mais aidaient également face aux morsures de chiens et de serpents, et, chose qui sort de l’ordinaire, ces cendres bues dans du vinaigre miellé et salé, annulaient les effets des potions malfaisantes. Voilà, voilà. Et encore, je vous fais grâce des vins variés et divers (coing, poire, rose, myrte, dattes, figues sèches, squille, pignons de pin, absinthe, hysope, cèdre, genévrier, laurier, pin, sapin, cyprès…), ainsi que les vins composés et miellés, le résiné, la lie de vin, etc. etc. etc.

Comme l’écrivit Jacques Brosse, « s’il est un dieu qui corresponde au culte orgiastique et extatique rendu aux arbres sacrés, s’il est un dieu qui évoque la montée et le bouillonnement de la sève, mais aussi la mort hivernale des arbres, ce n’est plus à l’époque classique Zeus, mais son fils Dionysos » (3), bien que du temps d’Homère son culte passe pour scandaleux. Tentons d’expliquer en quoi le dieu au thyrse (4), que l’on figure parfois couronné de grappes de raisin, a été mal vu (5). D’un point de vue symbolique, Dionysos est le dieu du vin et de l’extase, condensant en lui-même le Ciel et la Terre. Et s’il dérange autant, c’est parce qu’il est l’union « de la spiritualité et de la sensualité, caractéristique de l’homme à la fois animal et divin » (6). Il y a en lui autant l’aigle ouranien que le serpent chthonien, deux animaux qui s’opposent et se complètent néanmoins, de même que la vigne, plante génésique, demeure non dissociable du lierre, vigne et lierre, deux plantes ambiguës qui ne sont pas des arbres. Walter F. Otto en avait déjà fait la remarque, consignant que « la vigne et le lierre sont comme deux frères qui se seraient développés dans des directions opposées sans cependant pouvoir renier leur parenté ». En effet, si la première est lumière et chaleur, le second est ombre et froidure, ce qui cadre bien avec le personnage même de Dionysos qu’on dit, bien que solaire, né au solstice d’hiver. Tandis que la vigne « meurt » en hiver, le lierre semper virens reste vivace. C’est lui qui, tardivement, fleurira, fournissant du pollen aux abeilles à la limites de l’hiver, puis, tout comme la vigne (ou presque), des baies que picoreront les oiseaux suffisamment affamés pour se soumettre à l’épreuve. A peu de choses près, l’on a fait observer que les baies de la vigne et du lierre marquent, chacune, un équinoxe (ce qui n’est pas tout à fait exact). A l’automne se déroulent les dionysies des champs qui marquent le début des vendanges et le pressage des grappes. Six mois plus tard, on goûte le vin neuf lors des dionysies des villes. Mais, entre ces deux moments phare, il se déroule quelque chose de fabuleux et mystérieux : l’homme assiste, sans le comprendre, à un phénomène naturel pour lequel le raisin n’a besoin de personne pour se réaliser : la fermentation (par le biais de ferments qui se trouvent dans la peau des raisins). Lorsque les grains sont écrasés lors du foulage, ces ferments se mêlent au jus ainsi libéré (fouler le raisin, c’est, en somme, accélérer ce processus naturel). Et là débute une lente transformation qui passe par un dédoublement des sucres (fructose et glucose) contenus dans le raisin, en alcool éthylique, en même temps que se dégagent du dioxyde de carbone ainsi qu’une importante quantité de chaleur (celles et ceux qui ont déjà fait les vendanges ont pu constater ces effets à l’abord des cuves, effet grisant sans même boire !). Il est donc normal, surtout qu’on ne se l’expliquait pas de manière scientifique, qu’on ait pu voir dans cette opération une action magique, et qu’on ait fait du vin un produit émanant des dieux. « Le vin semble par sa transformation restituer l’ardeur solaire captée par l’air libre » (7). Il représente une fraction de la force ignée du soleil différée dans le temps. Ce qui rappelle une légende perse qui explique la culture, et le processus d’élaboration et de conservation du vin à partir de la vigne, la genèse de son enseignement en quelque sorte. De même que dans les Védas, où un aigle apporte le soma, ici, un autre aigle fait don aux hommes d’un cep de vigne chargé de grappes de raisin, en guise de remerciement, pour le service que l’homme a rendu à l’aigle, en le débarrassant d’un serpent qui cherchait à l’assaillir et à le mordre : « En Perse, la découverte du vin est le sujet d’une légende des plus belles. Le Shah ben Gian se reposait un soir sur la terrasse de son palais quand il vit un aigle qui, en plein ciel, emportait un serpent. Le reptile se débattait, cherchait à lier les grandes ailes sous ses replis, à mordre à travers les plumes pour infuser son venin à cette énergie céleste. Le Roi des rois ordonna au chef de ses archers qui se trouvait auprès de lui de tuer le serpent sans nuire à l’aigle. L’ordre fut immédiatement exécuté. Le serpent tomba, foudroyé, tandis que l’aigle, déployant son vol, remercia son sauveur et l’assura de sa gratitude.
Quelques temps après, l’aigle se posait sur la terrasse du palais, y laissant un cep de vigne chargé de raisins. Le Roi et ses courtisans goûtèrent les fruits, les trouvèrent excellents et les pépins furent donnés aux jardiniers afin que cette plante précieuse fût mise en valeur le plus tôt possible. La plante sacrée germa, poussa, donna des feuilles et des fruits en grande abondance. Pour en conserver plus longtemps la saveur, le Roi ordonna que les grappes fussent pressées et leur suc enclos dans des jarres. Ce qui fut fait.
Un soir d’hiver, il en voulut goûter de nouveau mais le vin, en pleine fermentation avait une saveur exécrable. Comme le messager céleste ne s’était sûrement pas dérangé pour lui donner un breuvage aussi mauvais le Shah pensa que c’était un poison très mystérieux qui ne devait être donné qu’à des criminels princiers. Il fit reboucher et sceller la jarre. Et il n’en fut plus fait mention. Or, plusieurs mois après, un jour qu’il était à la chasse, la reine fut prise d’un tel mal de tête qu’elle ne le pouvait supporter. Estimant qu’elle ne devait pas donner à son époux le déplaisir de la voir souffrir de la sorte et prendre dans sa douleur des attitudes ou des expressions nuisibles à sa grâce et à sa pudeur, elle résolut de mourir. Elle fit prélever dans les jarres scellées une dose assez copieuse du breuvage réputé mortel. Elle s’endormit d’un sommeil profond et se réveilla bien guérie. Au retour du roi, elle lui conta ce qu’elle avait fait et chacun voulut de nouveau savourer la boisson miraculeuse. Le vin était fait, il était très bon. Ils en burent peut-être un peu plus qu’il convenait, car ils s’endormirent tous et se réveillèrent de fort bonne humeur. […] Les prêtres sentirent qu’ils devaient consacrer à Dieu, à Ormuzd, maître de la lumière, la plante merveilleuse qui fait cesser la douleur et ouvre les portes du songe » (8). Face à face avec le miracle de la boisson divine (et c’est ainsi, quelles qu’elles soient : vin, nectar, ambroisie, hydromel, soma, haoma, etc., sont toutes d’origine ouranienne), l’homme entreprit donc la consommation du vin selon un mode rituel dont l’objectif était d’obtenir une ivresse mystique, et non pas seulement se mettre dans les vignes jusqu’au péché (c’est-à-dire s’enivrer jusqu’à plus soif). Tout au contraire, il fallut considérer le vin sous un autre aspect symbolique, celui que l’on cherchait à faire prévaloir, à savoir que « le vin favorise l’extase et dilue l’ego dans ce sentiment d’union avec le cosmos » (9). Mais, entre-temps, certains hommes confondirent extase et ivresse, puisqu’on dira que, à l’évidence, il existe dans la grappe même comme une empreinte de la volupté (il aurait été bien surprenant qu’à une plante primordiale comme la vigne n’ait échu qu’une seule ligne directrice symbolique). De la luxuriance à la luxure, on n’a parfois vu aucune différence, ce qui a mené certains à voir en la vigne, qui croît gaillardement, l’image même de ces hommes qui, aveuglés par leur penchant pour la débauche crasse, ne s’apaisent jamais.
Dionysos, parce que « mis en pièce et jeté dans un chaudron, est aussi une divinité qui se sacrifie pour tous [ce qui n’est pas autre chose que l’expression du cycle perpétuel par lequel passent les choses], qui meurt [comme la vigne, en apparence] et qui renaît. Sa passion correspond à la fois au traitement automnal auquel est soumis le raisin, coupé et foulé au pied, et la taille printanière de la vigne. Sans doute, le vin est-il devenu le sang du dieu et c’est en tant que tel qu’on le célébrait lors des fêtes dionysiaques » (10). Non seulement androgyne, Dionysos incarne autant ce qui se rapporte au phallique (résurgence et montée vigoureuse de la sève humide des plantes au printemps) qu’au mortel : « C’est cette liaison de Dionysos avec les mystères de la mort, qui sont également ceux de la naissance et de la co-naissance, qui a fait aussi de la vigne un symbole funéraire » (11). Et l’homme, du haut de sa petitesse, s’insère dans cette chaîne, sans toujours comprendre que ce que l’on appelle le délire dionysiaque n’a pas de rapport avec l’ivresse provoquée par le vin de l’homme. Il fait le grand écart avec ce liquide pétri de ses pieds et cette inatteignable extase, laquelle parce que issue de la vigne, usant de l’alcool comme véhicule, le nargue parce que immortelle jeunesse, elle est le gage de la vie éternelle. Ironiquement, aujourd’hui encore, et davantage en France que (presque) partout ailleurs, on cherche dans les « eaux-de-vie » non pas la transcendance mais la destruction conduite à un feu plus ou moins rapide. Mais c’est ce qui se passe presque toujours lorsqu’une substance échappe au domaine du sacré pour entrer dans celui du profane : comment, en profanant le vin, pourrait-on bien en obtenir les mêmes bienfaits qui, de toute façon, n’échoient qu’aux dieux ? Sont-ce les débordements, très largement ultérieurs à Dionysos qui, quelles que soient les périodes, finirent par ternir de façon plus ou moins définitive, l’image du dieu, rendue encore davantage ridicule à travers son pendant romain, Bacchus, à la trogne avinée, rabelaisien avant l’heure, qui pète et rote à table, tout ignoble pochard qu’il est. Et encore, à bien y chercher, il se trouve dans cette vision quelque chose de sacré, bien qu’elle cadre mal avec ce que l’on sait en général de la culture de la vigne par les Romains, ainsi que l’élaboration du vin, qui sont menées selon des règles très strictes. L’inauguration des vendanges était fixée aux Vinalia rustica (le 19 août), lors desquelles on immolait des agneaux à Jupiter, avant que les prêtres ne cueillent les premières grappes. Il en allait de même de la date qui marquait le jour à partir duquel on pouvait goûter le vin neuf. La taille était aussi encadrée religieusement. En effet, il aurait été impensable d’offrir du vin en libation, qui consistait à répandre du vin sur la victime offerte en sacrifice, ou bien à verser du vin à même la terre ou dans le feu, s’il provenait d’une vigne non taillée. Les prescriptions rigoureuses ne s’arrêtent pas qu’au monde romain, elles semblent accompagner la vigne et l’emploi du vin partout où on les apporte avec soi, en particulier pour des raisons religieuses. Dès lors que l’empire romain s’effondre, le christianisme qui s’était fait assez petit jusqu’alors, va pouvoir répandre sa parole, ainsi que l’usage du vin d’un point de vue rituel (même si l’on sait bien qu’il n’en restera pas la chasse-gardée, et que le vin continuera d’occuper les postes de boisson quotidienne mais aussi de médicament et d’excipient de transport). Par exemple, au Moyen-Âge, l’on sait que « l’enclos de chaque monastère renfermait des vignes et un pressoir, et tous les instruments nécessaires à la vendange. Le vin était dispersé par le pigmentorius qui en réglait l’emploi, soit pour le service pharmaceutique, soit pour les distributions faites aux pauvres » (12). Mais il n’est pas question que d’intendance. Pour mieux nous éclairer, il est bon de prendre connaissance de quelques-uns des emplois symboliques que le christianisme tente de faire transparaître à travers la vigne et le vin, recherche qui débute sans doute avec le fait d’entendre ce que d’aucuns ont à nous dire : ceux-là soutiennent que l’arbre de vie du Paradis était une vigne. D’ailleurs, Adam et Eve sont souvent représentés dans le Paradis terrestre avec une feuille de vigne qui leur permet de dissimuler leur nudité, feuille de laquelle Flaubert se moquera, demandant s’il s’agit d’une armure ou d’une censure, et qu’il eut été bien heureux que le membre viril ne soit pas disproportionné, sans quoi il aurait fallu faire appel à une feuille de figuier ! D’anciennes monnaies juives datant du temps des anciens Hébreux montrent en effet des feuilles de vigne comme motif. Ne fut-ce pas Noé qui planta la première vigne après le déluge, les juifs passant pour découvreurs de la vigne et premiers vignerons ? Même si l’inexactitude historique persiste, cette insistance bien marquée dans l’Ancien Testament, est importante, car Noé, c’est le consolateur. Ainsi, le vin allait-il devenir une consolation pour les juifs. La grappe de raisin devint alors le symbole de la terre promise (sa présence au sein de la Corne d’abondance n’a rien d’anodin), tandis que la vigne joua le rôle de la résurrection spirituelle ou physique. Lors des noces de Cana, Jésus change l’eau en vin (de la même manière que les pleurs printaniers de la vigne semblent se transmuter en une autre forme d’eau, celle-là même contenue dans les grains de raisin frais, avant qu’elle ne s’achemine à travers une lente et prodigieuse transformation en direction du vin). Durant le dernier repas du Christ, le vin est bel et bien présent. Comme l’on sait, l’eucharistie consacre le pain et le vin mêlé d’eau : il est le symbole du sang du Christ et de sa double nature. Il possède un rôle bien plus subtile que le pain, car il devient sang là où le pain n’est que chair. Or le vin/sang s’avère être le mode de transport de cette subtilité, symbole de l’initiation supérieure, puisque « breuvage fermenté nécessaire au saint Sacrifice » (13). Ce sang du Christ, on le retrouve donc en l’image du vin de messe. Ainsi, comme nous l’avons vu, dans chaque monastère, il y avait de la vigne, et, partout où se développera l’évangélisation et la progression du christianisme, on en est venu à planter et cultiver la vigne. C’est donc définitivement le christianisme qui en favorisera incontestablement la propagation.
Au temps des Carolingiens, avec le très chrétien Charlemagne surtout (Cf. Capitulaire de Villis : Vitis), on assiste à un grand développement de la culture de la vigne, et je ne veux pas simplement parler de son implication artistique à travers l’enluminure, la tapisserie et le travail des lissiers, bien entendu. Le vin produit n’est pas seulement destiné à un usage liturgique bien qu’il se soit répandu sous l’impulsion des monastères, mais il devient produit de consommation courante auprès de la paysannerie. En effet, on boit beaucoup de vin au Moyen-Âge, comme boisson domestique, mais aussi pour pallier la mauvaise qualité de l’eau. Cependant, les procédés de vinification de l’époque étaient bien différents des actuels moyens techniques. On procédait à des adjonctions d’épices, de plantes aromatiques et de miel pour éviter que le vin ne tourne (et lorsqu’il était gâté, bien d’autres recettes tentaient d’en corriger le caractère égaré, ce qui n’était pas toujours simple). C’est peut-être de là qu’est né l’hypocras qui n’est pas autre chose qu’une décoction/macération de plantes et d’épices dans du vin sucré. Or, il s’avère que le vin est précieux afin de conserver aux plantes médicinales leurs bienfaits. Et le vin, outre qu’il est un topique et un fortifiant stomacal en tant que tel, permet aussi l’élaboration de recettes qui ne laissent pas toutes la place au hasard : c’est le cas du vin antiscrofuleux (à base de raisins de Corinthe) et de tous ces vins médicinaux que proposa l’école de médecine de Montpellier. Beaucoup d’entre les recettes d’Hildegarde de Bingen étaient, elles aussi, préparées à base de vin, plutôt que d’utiliser de l’eau, laquelle était loin d’être toujours potable au siècle d’Hildegarde. Parce qu’à l’état pur, le vin permet l’infusion et la décoction. Non seulement il est le véhicule du suc des plantes, mais par le biais de la macération vineuse d’une plante donnée, fraîche ou sèche, le vin devient un ingrédient tempérant. Mais elle n’utilisait pas que le vin, dont elle disait qu’il rendait le sang bon et sain et qu’il apaisait la colère, la tristesse et la mélancolie quand on le buvait mélangé à de l’eau chaude. Elle utilisait aussi le produit de sa modification, autrement dit le vinaigre (acetum) dont Hildegarde parle autant comme d’un médicament (il ôte « la pourriture qui est dans l’homme », remédie aux ulcères et aux abcès) que d’un condiment puisqu’elle conseille d’en ajouter aux aliments en quantité juste suffisante pour n’en pas dissiper la saveur. Le vinaigre de vin rouge représente un large pan de la gastronomie médiévale, de même que cet autre produit tiré de la vigne qu’est le verjus, c’est-à-dire le suc exprimé des petits raisins encore tout verts. Ce dernier, dont les usages médicinaux sont minimes – ce qui est d’ailleurs fort dommage – permettait de faire mariner les viandes avant que de les cuire, quand on n’allait pas jusqu’à les faire bouillir dans une macération où se trouvait préalablement du verjus. Il est aussi connu comme ingrédient de la célèbre sauce verte, un incontournable de la cuisine médiévale, dont il existe mille variantes, mais dans lesquelles il y a toujours, ou presque, du vinaigre, mais par-dessus tout du verjus qui vient aciduler cette sauce verdie par différents végétaux dont, parfois, des feuilles de vigne. Les cendres de sarments de vigne étaient considérées par Hildegarde comme « dentifrice ». Elle disait qu’en chauffant ces cendres, on avait un bon produit pour renforcer les dents faibles et les gencives fatiguées. Elle en faisait aussi une lessive pour nettoyer les ulcères cutanés et les blessures. La sève des sarments de vigne représentait pour Hildegarde un remède ophtalmique, que l’on pouvait aussi mêler à de l’huile d’olive en cas de maux de tête ou d’oreilles. Quant aux feuilles de vigne, cuites à l’eau, elles soignaient la toux, les douleurs pectorales et stomacales, et Hildegarde les voyait comme l’excellent remède de l’ivresse, ce qu’il eut mieux valu accorder à la sève dont Jean-Baptiste Porta dira, bien après Hildegarde, qu’elle permet de ramener la sobriété, ce qui est une parfaite manière d’opposer la sève récoltée à l’équinoxe de printemps au jus (qui va devenir vin) obtenu à l’équinoxe d’automne (transformer l’eau en vin, c’est aussi et surtout cela).

Après l’Antiquité (Hippocrate, Théophraste, Dioscoride, Pline, Galien, etc.), le Moyen-Âge aura été lui aussi unanime sur les qualités de la vigne et du vin en général, dont Matthiole résume, en 1554, la pensée de son siècle et de ceux qui l’ont précédé en ces quelques mots : le vin est « le principal bien de la vie humaine, le meilleur régénérateur des esprits vitaux et de toutes les facultés corporelles », un contemporain de Matthiole, La Bruyère-Champier allant même jusqu’à faire du vin un préventif contre la peste ! En même temps que grandit cette réputation, aux XVI ème et XVII ème siècles, on assiste à l’extension maximale de la culture de la vigne en Europe, laquelle trouvera son apogée au XVIII ème siècle.
A une époque plus moderne, l’introduction de la vigne dans des territoires extra-européens coïncide avec le passage des colons du vieux continent dans chacune de ces zones : l’Afrique du sud en 1684, l’Australie en 1788, la Californie en 1875, dernière date qui suit de près l’épidémie de phylloxera qui touchera le vignoble français à partir du département du Gard dès 1863, détruisant la moitié des vignes et réduisant de 2/3 la production vinicole. Cette calamité, qui sera vécue comme un drame national mais surtout moral, amorcera la diminution de la proportion de terres allouées à la culture de la vigne qui ne tient pas qu’au spectre du mildiou, mais aussi au recul du christianisme dans certaines régions et à l’amélioration des infrastructures permettant le transport du vin dans des zones où la vigne n’existe que très peu. Et quand un danger semble écarté, c’est un autre qui surgit : c’est pourquoi l’on imagina de multiples rituels de protection de la vigne pour la soustraire à la grêle, à l’orage, aux autres intempéries ainsi qu’aux impondérables dégâts auxquels on ne pense pas toujours (le vol de raisin, le sectionnement des ceps de vigne la nuit venue, etc.). On fit appel à divers saints en vue de protéger le vignoble : saint Georges en Auvergne et en Franche-Comté, saint Valentin et sainte Agathe dans certains départements des Alpes, saint Roch contre le phylloxéra spécifiquement. On aspergeait les vignes d’eau bénite (Périgord, Quercy), on en écartait les jeunes filles aux règles soudaines (le sang cataménial avait pour vertu de meurtrir la vigne par son seul contact), tandis qu’ailleurs on plantait dans les vignes des croisettes, c’est-à-dire de petites croix formées de rameaux de frêne, de laurier, de noisetier, etc., décorées de fleurs et de buis parfois, mais que, toujours, l’on prenait soin d’aller faire bénir à l’église en vue d’en former une efficace protection contre l’orage et la grêle. Et si cela n’avait pu satisfaire le désir du vigneron, on allait parfois jusqu’à menacer tel ou tel saint de ce que les vendanges n’avait pas été suffisamment bonnes ! Mais c’était surtout les rituels propitiatoires qui avaient le plus souvent cours, comme celui-ci, qui se déroule à la Saint-Marc, le 25 avril, une date qui « est encore célébrée aujourd’hui par la fête de la Souche, en Basse-Provence et dans le Comtat, où le saint est patron des vignobles. Un cep de vigne enrubanné est bénit, puis porté à travers la campagne. La procession est interrompue de temps en temps par la danse de la souche et, le soir, le cep est brûlé dans un feu de joie au cri de : « Vivo lo maiou ! » (Vive le mai). Chacun repart avec un tison protecteur du feu cérémoniel » (14). Mais il n’y a là rien de nouveau sous le soleil, comme l’on peut légitimement s’en douter : c’est effectivement le cas, puisque, à partir du V ème siècle après J.-C., les Rogations se superposèrent à des pratiques qui avaient déjà cours durant l’Antiquité romaine, et qui se situaient à cette même période de l’année : les Vinalia priora le 23 avril, suivies des Robigalia (le 25 avril ?), puis des Floralia le 29 avril. Toutes ces fêtes étaient des occasions de supplier les divinités de préserver qui la vigne, qui le blé, qui les arbres fruitiers. Ce qui n’est, en définitive, pas très éloigné de ce que sont, en substance, les Rogations puisque ce mot, provenant du latin rogatio, veut dire « requête, demande ».

Tire-bouchon ?

Le poète Homère déclama péremptoirement que ceux qui ne connaissent ni ne goûtent au vin sont des barbares : s’il évoque ici tous ceux qui boivent la bière et l’hydromel, cela concerne pas mal de monde. Se servir du vin comme ligne de démarcation, parce que objet civilisationnel, ne doit pas nous surprendre, cette volonté d’opposer le monde, qu’il soit grec ou romain, à ce qui ne l’est pas, était monnaie courante déjà à l’époque (et même après, au reste, ne rêvons pas : l’histoire nous a souvent montré et nous montre encore de ces civilisations qui affichent un dégoût certain face à ceux qu’elles qualifient d’untermenschen). Est-ce à dire que les Celtes ignoraient tout de la vigne ? Non pas, puisque la grappe et la feuille de vigne faisaient partie des importants motifs picturaux qu’on retrouve sur des objets datant de l’âge du bronze (période qui, dans sa phase finale court de – 850 à – 700 avant J.-C., est contemporaine de l’auteur de l’Odyssée). Mais les Celtes connurent-ils, à quelque moment que ce soit de leur histoire, le vin ? En tous les cas, ils en savaient suffisamment au sujet de la vigne pour donner son nom à l’un des oghams : Muin (ᚋ).
Comme nous l’avons dit, la vigne, lorsqu’elle redevient sauvage, s’avère être rapidement incontrôlable, et cet ogham, taillé dans un tronçon de sarment, nous renvoie irrésistiblement dans des bras dionysiaques. A l’image du délire du même nom, Muin représente le signal qui nous alerte qu’il est nécessaire de se libérer de ses propres inhibitions, de s’affranchir d’un excès de contrôle sur soi-même, de toute chose qui entrave l’inspiration et l’intuition, parce que le vin, c’est bien connu, est ami du poète. Muin peut donc nous susurrer l’invitation à un ressourcement auprès de la nature, mais pas nécessairement de la nature dans sa pureté sauvage, puisque cet ogham est relatif à une plante domestique, cultivée et élevée par l’homme. C’est donc d’une nature sous contrôle et d’un ensauvagement qui l’est tout autant dont il s’agit. Peut-être cela concerne-t-il la campagne et les menus plaisirs qu’elle peut prodiguer, ainsi que le retrait, l’isolement, la mise au vert, loin des turpitudes quotidiennes dont la grande ville aime bien s’affubler. Mais surtout, puisqu’on évoque le « contrôle », on touche là un des aspects essentiels de Muin : sa nature chamanique. L’on sait bien que le chaman doit, tout en conservant le contrôle, dominer le chaos pour ramener l’ordre. Pour cela, il s’aide de substances diverses et variées que la Nature a mit à sa disposition ici et là. Cela n’est donc pas pour rien qu’à Muin correspondent les mots-clés d’extase, de transe, de vision et de prophétie. L’exercice est périlleux, parce que Muin pose la question de savoir « comment diviniser ou illuminer la matière » (15). Comment, en effet, se libérer tout en conservant le contrôle, le délire dionysiaque n’étant pas que pure folie comme on peut se plaire à l’imaginer. Parce que, en effet, comment pourrait-on bien détacher l’esprit en restant attaché à la matière ? Parce que les liens sont nombreux (les sens, les instincts, les tabous, etc.), l’attachement confine à la densité et à l’enfermement. Avec l’ivresse divine et dissolvante, il est clair qu’on ne se situe plus du tout dans cette matière de laquelle on cherche justement à échapper. Mais parce que le vin élaboré par l’homme est fatalement imparfait, il n’est donc qu’un pâle reflet de ce produit censé provoquer l’extase divine, ce qui fait que l’ivresse humaine fait chuter dans l’eau du caniveau, là où les étoiles de l’ivresse divine se réverbèrent. La première abaisse, la seconde élève l’âme. Parce qu’il y a des attaches, il y a forcément des attacheurs. Hélas, nombreuses sont les raisons qui peuvent mener à un excessif attachement. Or comprendre le message de Muin consiste en l’abandon de la tyrannie que l’on s’impose ou, pire encore, que l’on impose aux autres : c’est abandonner la posture de Vine, cet élixir floral qu’on doit au docteur Bach et à travers lequel nous trouvons grand nombre d’informations ici abordées. Quand les circonstances exigent l’emploi de cet élixir, c’est en raison de la volonté excessive que le tyran domestique fait peser sur son entourage, de son étreinte (parfois amoureuse), qui confine à un étouffement que l’on peut rapprocher de celui qu’opère le chèvrefeuille. L’altruisme, bien entendu maladif, du type Vine, le fait autoritaire, brutal, cassant, ayant toujours raison (ou cherchant à la garder quand bien même il est un peu fou), etc. C’est pourquoi le tirage de Muin peut mettre en évidence la présence de nœuds et de blocages (qui représentent autant des situations que des personnes), de limitations intérieures profondes ; il peut révéler nos propres enchaînements en matière de sensualité (plaisir, désir, etc.), et de sexualité aussi. Mais parce qu’il est double, on se méfie du vin à travers Muin, parce que la vigne c’est à la fois « l’arbre de la joie, de la gaieté, et de l’emportement furieux » (16), dichotomie que l’on observe entre l’alcool qu’on dit joyeux de celui qualifié de triste, résultat d’une consommation qui n’est pas toujours à mettre sur le compte de la quantité ingérée, mais plus souvent des conditions particulières qui règlent cette absorption. L’alcool triste représenterait le mauvais pendant de Muin. Pourtant, l’on sait bien que, depuis l’Antiquité au moins, le vin est une consolation :
« L’arôme de la vigne en fleur dont s’argentent les grappes naissantes » (17),
« Vrille de la grappe, qui arrête les peines ! Prends-moi dans l’étreinte de tes bras ! » (18).

Si l’on se limite à l’Europe méridionale et à l’Asie occidentale, l’on constate que la vigne est l’une des représentantes de ce qu’ailleurs l’on appelle une liane, un rare statut qu’elle partage avec le lierre et le chèvrefeuille, le houblon et la clématite, la bryone et le tamier. Vivace et grimpante grâce à ses vrilles tire-bouchonnées, elle peut, dans les cas où elle n’est pas taillée, atteindre une longueur de 20 m et son cep, à la base, un diamètre de 30 cm. Chez mes grands-parents maternels, il existait une de ces vignes colossales qui poussait au pied d’un pommier. Elle s’était tant et si bien agrippée à l’arbre, qu’on aurait cru voir une forme d’hybride improbable, Aphrodite y suspendant des pommes, Dionysos des grappes de raisin. Ce genre de vigne ne se prend pas pour personne, c’est sans doute pour cela qu’on les appelle des hautains (ou hautins), d’autant qu’elles surviennent jusqu’à l’âge respectable d’un siècle.
Les feuilles de la vigne, palmatilobées par trois ou cinq, donnent effectivement l’apparence d’une main qui, à l’automne, sait prendre de chatoyantes couleurs. Mais avant d’en arriver là, les fleurs, aussi minuscules et discrètes que les feuilles sont ostensiblement voyantes et aussi larges qu’un empan, s’organisent en panicules qui apparaissent à la fin du mois d’avril, ou au début de celui de mai sous des latitudes plus fraîches. Leur petitesse et leur pâleur qui n’a pourtant rien de maladif, ne disent rien de leur parfum : quand on s’en approche, on le sent : il est très agréable.
Associé le plus souvent à la rentrée de septembre, le raisin, qui, parfois apparaît plus tôt, alourdit chaque cep de ses grappes dont les grains charnus, renflés et sucrés à maturité, peuvent arborer différentes couleurs selon les variétés, et dont je laisse, pour finir ici, à celui que je considère comme un modèle, monsieur Henri Leclerc, le soin de vous en communiquer les nuances : « Comme je suppose que mes lecteurs ne partagent pas le sentiment du personnage de Brillat-Savarin qui, un jour qu’on lui offrait du raisin, le repoussa en disant qu’il n’avait pas coutume de prendre son vin en pilules, je me contenterai de leur signaler quelques-unes des variétés qui figurent le plus habituellement sur les tables et en tête desquelles, il faut placer le Chasselas de Fontainebleau, ce roi des treilles qui faisait jadis les splendeurs des treilles du roi et auquel le village de Thomery doit une réputation dont pourraient être jalouses les plus inclytes cités. Si les Romains l’avaient connu, c’est assurément à lui qu’eût pensé Cicéron lorsqu’il faisait l’éloge du raisin : ‘Est-il un fruit plus délicieux et d’un aspect plus séduisant ?’ Il n’est pas de joyau qui puisse rivaliser avec son grain dont l’enveloppe transparente, d’un glauque délicat qu’embrase par places la tonalité chaude des topazes, revêt une chair diaphane qui semble toute palpitante des ardentes caresses du soleil. Limpide, fraîche et sucrée, l’eau qu’il laisse sourdre sous la dent qui l’écrase est un nectar exquis qu’on croirait avoir été distillé par la Nature pour donner à l’homme l’illusion de participer à la coupe des dieux. Cette eau, dans une autre espèce, le Chasselas musqué, dégage une légère saveur de musc qu’on retrouve, plus accentuée, dans le Raisin muscat blanc ou de Frontignan, dont les énormes grappes rameuses portent des grains ovales semblables à des pendentifs d’ambre et dans le Raisin muscat rouge à la brillante patine d’agate. Signalons encore parmi les raisins de table le Raisin cornichon à fruit oblong, ventru et courbé dont la pellicule jaunâtre renferme une pulpe blanche et translucide ; le Raisin frankenthal de couleur rouge noirâtre à chair verdâtre agréablement acidulée, le Raisin picoté dont l’épiderme blanchâtre se parsème, à maturité, de taches de rousseur, le Raisin barbantin, rappelant par la teinte et par la grosseur de ses grains les prunes de Damas, le Raisin morillon hâtif à pellicule noire violacée, couverte d’une poussière glauque, à pulpe olivâtre très sucrée avec un arrière-goût mielleux » (19).

La vigne en phytothérapie

Alambiquée de vrilles à ressort et sarmenteuse comme un serpent, la vigne nous a déjà fait une large démonstration de sa puissance, dessinant un treillage touffu ô combien incomplet. Tout d’abord, une évidence : de la vigne, on n’emploie pas que les seuls raisins, tant s’en faut, puisqu’on reconnaît à un certain nombre des ses parties des propriétés et des usages plus ou moins étendus : sans doute les plus connues sont-elles les feuilles de la vigne rouge, issues de cultivars de vignes à raisins noirs (variétés dites teinturier : Vitis vinifera var. tinctoria) dont les feuilles rougissent à l’automne. A ces feuilles, l’on préfère, bien que rarement, les vrilles, c’est pourquoi nous en parlons un peu. Puis viennent la sève de printemps qui porte le joli nom de « pleurs de la vigne », les pépins de raisin en tant que tel, ainsi que l’huile végétale qu’on en tire. Quant aux fruits eux-mêmes, on distingue, selon leur degré de maturité plusieurs produits : le verjus, c’est-à-dire le suc pressé des raisins non mûrs, le moût, autrement dit la pulpe exprimée des raisins bien mûrs (= raisins sans pépins ni peaux), enfin le marc, résidu du foulage et du pressage du raisin en vu d’en fabriquer du vin, substance dont nous ne parlerons pas dans cette rubrique, nécessitant, on peut le comprendre un espace dédié pour en accueillir le long développement, et qui n’a pas sa place ici, et dont on peut cependant dire ceci, empruntant à Fournier : « Les vins rouges sont plus spécialement astringents, les vins blancs surtout diurétiques. Il y a lieu de tenir compte de cette différence pour le choix des vins où l’on fait macérer des plantes médicinales » (20).
Bien entendu, selon les parties de la vigne considérées, les actifs végétaux ne sont pas les mêmes : en effet, qu’y a-t-il de commun entre, par exemple, la composition biochimique du raisin et celle de l’huile végétale issue des pépins de raisin ?
Débutons plutôt par les feuilles de vigne rouge, dans lesquelles se croisent du tanin et des flavonoïdes (dont de la quercétine et son rhamnoside, la quercitrine). A cela, ajoutons une bonne lampée d’acides (vinique, malique, succinique, protocatéchique), des sucres (saccharose, dextrose, lévulose), de la fécule, des acides aminés (glutamine, etc.), de la vitamine C, enfin des pigments responsables de la belle couleur des feuilles de vigne rouge, les anthocyanosides. Les pépins, quant à eux, se distinguent par au moins trois composants majeurs : des oligomères procyanidoliques (ou OPC), du resvératrol et une huile végétale présente à hauteur de 10 à 13 % en moyenne (minimum : 5 % ; maximum : 20 %), et dont nous allons maintenant parler. Autrefois, le pépin de raisin, considéré comme déchet, ne trouvait aucun emploi, hormis en temps de disette où l’on en tirait quelquefois une « farine » qu’on mêlait à celle de froment (quand on en avait) en vu d’en faire quelque chose qui ressemble à du pain. Puis, bien après, le pépin de raisin est venu remédier à la pénurie d’huile que la France connut au début du XIX ème siècle, à travers le blocus napoléonien, puis de nouveau lors de la Première Guerre mondiale. Ce n’est, malgré tout, qu’à l’occasion du conflit mondial suivant que l’huile végétale de pépins de raisin abandonne le rang des succédanés pour devenir un produit d’industrie à part entière, et à s’instaurer comme tel, en particulier grâce à des études portant sur sa composition biochimique et ses qualités organoleptiques, et dont les données ne sont pas plus anciennes que l’an 40.
Bien qu’il lui soit arrivé d’être extraite par solvants pour un rendement moindre, l’on obtient plus facilement une huile végétale, souple et très fluide, dite sèche, à la saveur discrète et au léger parfum fruité, grâce à l’expression mécanique à froid des pépins de raisin. Sa couleur passe du vert très pâle au jaune peu prononcé nuancé de légers reflets verdâtres. C’est une huile végétale sensible à l’oxydation dont le délai de conservation ne peut dépasser trois mois (au-delà elle rancit). Elle contient peu d’acides gras saturés (10 à 12 % en moyenne, dont 5 à 11 % d’acide palmitique et 3 à 6 % d’acide stéarique). En revanche, et tant mieux, elle est extrêmement riche en acides gras polyinsaturés : 85 à 90 %, dont 69 à 78 % d’oméga-6, 15 à 20 % d’oméga-9 et seulement 0,3 à 1 % d’oméga-3. A cela, ajoutons encore de l’acide oléique, de l’acide palmitolique (0,5 à 0,7 %), de la lécithine et de la vitamine E (32 mg aux 100 g).
Chargeons-nous maintenant d’explorer les méandres biochimiques de la pulpe qui enserre ce trésor végétal qu’est le pépin de raisin. On peut distinguer au moins trois stades de maturation, dont surtout les deux derniers nous sont connus, c’est-à-dire le raisin mûr, tout prêt à être consommé, et son homologue une fois sec et tout fripé. Mais avant cela, et au Moyen-Âge, on y était plus sensible et friand, l’on peut remarquer, au sein de la matière médicale, ce que l’on appelle le verjus, autrement dit le suc que l’on exprime des petits raisins immatures. Contrairement aux raisins mûrs (frais ou secs), ces grains de raisin encore verts, contiennent surtout des acides (3 % dont : vinique, malique, formique, oxalique, glucolique, succinique), ce qui leur confère un goût très caractéristique. A l’inverse, ils contiennent donc peu de sucres, et quelques traces d’essence aromatique. En cuisine, le verjus remplace aisément le jus de citron et le vinaigre.
En moyenne, le raisin mûr et frais est composé de 70 à 80 % d’eau, de 14 à 24 % de sucres fermentescibles (saccharose, dextrose, lévulose, glucose), de nombreux acides (vinique, malique, citrique, succinique, tartrique, salicylique, racémique…), de sels minéraux et d’oligo-éléments non moins nombreux (potassium, calcium, sodium, magnésium, manganèse, silice, fer, chlore, iode, arsenic, phosphore…), ainsi que des vitamines (A, B1, B2, B9, C). A cela, nous pouvons adjoindre des glucosides flavoniques ainsi que des flavonoïdes (quercétine), des acides aminés (leucine, tyrosine), de la pectine, de la lécithine, de la gomme, du tanin, et enfin, ces mêmes anthocyanosides qui caractérisent uniquement le raisin noir, duquel on peut dire que le pH (3,6) et le rH2 (18) constituent, surtout si ce raisin est de qualité biologique, un excellent fruit dépuratif des reins, des intestins et des vaisseaux sanguins, constat qui va nous emmener présentement auprès des propriétés et des usages des différents éléments de la vigne thérapeutique.

Propriétés thérapeutiques

  • Feuille : tonique capillaire, angioprotectrice (= augmente la résistance des capillaires et diminue leur perméabilité), veinotonique, vasoconstrictrice légère, favorise le retour veineuse et régularise la circulation sanguine ; diurétique ; anti-inflammatoire ; astringente ; rafraîchissante
  • Sève : tonique, cicatrisante, antihémorragique
  • Pépin : protecteur des petits capillaires sanguins
  • Huile végétale : adoucissante, régénératrice et désincrustante cutanée, filmogène, anti-oxydante, antiradicalaire, régulatrice du taux de sébum, antidiarrhéique, émolliente
  • Verjus : astringent, diurétique, rafraîchissant
  • Raisin frais : tonique, dynamogène, énergétique musculaire et nerveux, reminéralisant, nutritif et très digeste, stimulant et décongestionnant hépatique, cholagogue, dépuratif (21), diurétique éliminateur de l’acide urique, laxatif léger, antiputrescible intestinal, protecteur cardiovasculaire, anti-oxydant, rajeunissant cutané, favorise l’acuité visuelle (le raisin noir uniquement)
  • Raisin sec : énergétique, reconstituant, roboratif, laxatif, émollient, adoucissant (pectoral, hépatique et vésico-rénal), expectorant, mucolytique (le raisin de Corinthe forme avec la figue, la datte et le jujube le groupe des quatre fruits pectoraux de l’ancienne pharmacopée) ; avec pépins, on donne le raisin sec comme astringent et antidiarrhéique
  • Moût : nutritif, diurétique, laxatif, adoucissant
  • Marc : tonique, stimulant, antirhumatismal

Usages thérapeutiques

  • Feuille :
    – Troubles de la sphère circulatoire : insuffisance veineuse, jambes lourdes, varice, ulcère variqueux, phlébite, séquelles de phlébite, hémorroïdes, couperose, fragilité capillaire, cellulite
    – Troubles de la sphère gastro-intestinale : diarrhée, diarrhée chronique, dysenterie, dysenterie sanguinolente, vomissement
    – Troubles de la sphère gynécologique : hyperménorrhée, règles douloureuses, hémorragie utérine, leucorrhée, préménopause, ménopause, métrorragie
    – Troubles de la sphère vésico-rénale : rétention d’urine, oligurie, goutte
    – Affections cutanées : gerçure, engelure, crevasse, ecchymose, pétéchies
    – Autres hémorragies : hémoptysie, saignement de nez (22)
    – Migraine, « mal aux cheveux »
    – Aphte
    – Conjonctivite
    – Ictère
  • Sève :
    – Affections oculaires : congestion, ophtalmie, conjonctivite, inflammation des paupières (en bain d’œil depuis au moins le temps d’Hildegarde de Bingen !)
    – Affections cutanées : herpès, éphélides et taches du visage, lentille, dartre, plaie
    – Lithiases (rénales, urinaires, biliaires)
  • Huile végétale :
    – Affections cutanées : peaux grasses, mixtes et sèches, matures, abîmées, desquamées, vieillissement cutané, rides et ridules
    – Soins capillaires : cheveux secs, fins et abîmés
    – Troubles de la sphère cardiovasculaire : athérome, hypercholestérolémie
  • Verjus :
    – Troubles de la sphère respiratoire : maux de gorge, angine, hémoptysie
    – Fièvre
    – Affections bucco-dentaires : stomatite, douleur gingivale, ramollissement gingival
    – Obésité
  • Raisin frais :
    – Troubles de la sphère gastro-intestinale : constipation, diarrhée, dysenterie, dyspepsie nerveuse, gastrite, entérite, catarrhe gastro-intestinal
    – Troubles de la sphère hépatobiliaire : congestion et engorgement du foie, lithiase biliaire
    – Troubles de la sphère respiratoire : catarrhe pulmonaire, asthme, coqueluche, certains cas de tuberculose pulmonaire
    – Troubles de la sphère vésico-rénale : cystite, néphrite, urémie, lithiase urinaire, rhumatisme, arthrite, goutte, mal de Bright (insuffisance rénale chronique)
    – Troubles de la sphère cardiovasculaire et circulatoire : hypertension, artériosclérose, insuffisance cardiaque, microvarice, fragilité capillaire, hémorroïde, acidose, azotémie
    – Affections cutanées : eczéma, furoncle
    – Œdème, obésité, pléthore
    – Intoxications mercurielles ou saturniennes chroniques
    – Fièvre typhoïde
    – Anémie, convalescence, sport d’endurance, surmenage, asthénie nerveuse et physique, déminéralisation, grossesse
  • Raisin sec :
    – Troubles de la sphère respiratoire : toux, affections catarrhales et inflammatoires des organes respiratoires
    – Troubles de la sphère hépatique
    – Troubles de la sphère vésico-rénale
    – Asthénie physique et nerveuse
  • Marc : douleurs articulaires et rhumatismales
  • Moût : arthrite, goutte
  • Cendres des sarments : eczéma, blondir les cheveux

Modes d’emploi

  • Feuilles sèches : infusion, décoction (pour bain, bain de pieds, bain de bouche), gélules de poudre cryobroyée, extrait liquide, feuilles prisées.
  • Feuilles fraîches : suc, suspension de plante fraîche.
  • Raisiné : décoction de fruits (pommes, poires, coings) dans du jus de raisin noir.
  • Cure de jus de raisin.
  • Sève : si l’on n’a pas de vigne sous la main, il est difficile de se procurer ces pleurs de la vigne, sève montante traditionnellement recueillie à la Saint-Joseph, le 19 mars.
  • Verjus : parfois disponible dans certains commerces de détails, il est préférable de l’allonger largement d’eau (20 cl de verjus dans un litre d’eau).
  • Huile végétale : en consommation courante en cuisine : assaisonnement (bien que peu goûteuse), mais surtout cuisson qu’elle supporte jusqu’à 180° C ; en application sur le corps et le visage comme huile de massage, avec ou sans huile essentielle.
  • Cure de raisin (ou cure uvale) : faire le choix de raisins biologiques, bien mûrs, à peau mince, blancs de préférence, que l’on consomme en monodiète à raison d’un à deux kilogrammes par jour. C’est un aliment parfaitement adapté pour une cure dépurative, parce que « bien que sa valeur calorifique soit élevée (900 calories par kg), il doit sa faible teneur en substances albuminoïdes de ne pas introduire dans l’organisme un surplus de protéine nuisible par les déchets azotés qu’elle peut laisser » (23). Il s’agit d’une cure, pas d’un gavage, on évitera donc l’excès pour ne pas que surviennent colique, diarrhée et fermentation intestinale. Si jamais cela vous tente, voici la manière de procéder telle que décrite par le Larousse médical illustré : « La quantité varie suivant les individus ; on commence par quelques grappes, puis on augmente progressivement et, après cinq à six semaines, on diminue peu à peu la dose. La quantité fixée est répartie en trois doses, qu’on prendra de préférence en se promenant : matin (½ livre) à jeun, ou, si l’on ne supporte pas bien le raisin, après le premier déjeuner ; puis 11h00 et 17 à 18h00. Afin de prévenir l’irritation des gencives, on se rincera la bouche avec de l’eau fraîche pure ou additionnée de bicarbonate de soude, après chaque absorption de raisin » (24).
  • Décoction de raisins rouges ou noirs dans du beurre, de la cire d’abeille ou un quelconque autre corps gras : cela rappelle l’antique recette du gleucinum, une décoction, conduite à feu lent et doux, de moût de raisin dans de l’huile. L’on peut aussi préférer le rob qui ne fait intervenir aucune matière grasse.
  • Rob de raisins : raisins cuits sans adjonction de sucre, jusqu’à évaporation suffisante du liquide, afin que l’ensemble prenne la consistance du miel.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • En associant la vigne rouge à des plantes comme le fragon petit houx, l’hamamélis, le cyprès toujours vert, le marronnier d’Inde ou encore le cassis et le ginkgo, l’on peut grandement améliorer la circulation du sang. Pour davantage la favoriser, il est utile de privilégier une alimentation riche en flavonoïdes qu’on trouve dans plusieurs produits d’origine végétale comme le thé, le vin, le citron, la pomme, etc.
  • Fleur de Bach : le docteur Bach s’est inspiré de la vigne pour élaborer un de ses élixirs, Vine. Classé dans le groupe de l’altruisme, il s’adresse aux personnes intolérantes, cassantes, supérieures, impitoyables, qui imposent tout et n’importe quoi sans discussion. Elles ressemblent assez, même sans boire, à ces personnes suffisantes et pleines de morgue dès lors qu’elles ont trop bu, ce genre de personnes trop sûres d’elles-mêmes, qui imaginent que quiconque devrait faire les choses à l’identique. Très efficace, Vine parvient facilement à faire redescendre sur terre ces tyrans domestiques.
  • Autres espèces de vignes : fort nombreuses, citons néanmoins la vigne des rivages (Vitis riparia), la vigne des renards (Vitis labrusca), etc.
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    1. Mircea Eliade, Traité d’histoire des religions, p. 289.
    2. Dioscoride, Materia medica, Livre V, chapitre 2.
    3. Jacques Brosse, Mythologie des arbres, p. 134.
    4. Le thyrse est une baguette de férule entourée de pampres de vigne et/ou de lierre, et parfois surmontée d’une pomme de pin. C’est l’emblème de Dionysos et des serviteurs de son culte.
    5. Durant l’Antiquité, la pampre de vigne, c’est-à-dire un rameau feuillu portant le plus souvent des grappes de raisin, apparaît comme un ornement fréquent, et orne le front de nombreuses divinités, qu’elles soient romaines (Bacchus, Lætitia, Bona Dea, les trois Grâces) ou grecques (Silène, Rhéa, etc.).
    6. David Fontana, Le langage secret des symboles, p. 107.
    7. Walter F. Otto, Dionysos, le mythe et le culte.
    8. Anne Osmont, Plante médicinales et magiques, pp. 127-128.
    9. Claudine Brelet, Médecines du monde, p. 223.
    10. Jacques Brosse, Mythologie des arbres, pp. 155-156.
    11. Jean Chevalier & Alain Gheerbrant, Dictionnaire des symboles, p. 1013.
    12. Émile Gilbert, La pharmacie à travers les siècles : Antiquité, Moyen-Âge, Temps modernes, p. 96.
    13. Anne Osmont, Plantes médicinales et magiques, p. 126.
    14. Nadine Cretin, Fête des Fous, Saint-Jean & Belles de mai, pp. 64-65.
    15. Julie Conton, L’ogham celtique, p. 175.
    16. Robert Graves, Les mythes celtes. La Déesse blanche, p. 210.
    17. Martial, Épigrammes, I, 65.
    18. Aristophane, Les Grenouilles, p. 161.
    19. Henri Leclerc, Les fruits de France, pp. 100-102.
    20. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 964.
    21. « Les substances nutritives contenues dans le raisin étant proches de celles présentes dans le plasma sanguin, on préconise les cures de raisin pour purifier l’organisme », Larousse des plantes médicinales, p. 283.
    22. « C’est dans les hémorragies atoniques, avec débilité et anémie, mais non celles liés à des états inflammatoires, que la médication est indiquée », Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 963.
    23. Henri Leclerc, Les fruits de France, p. 104.
    24. Larousse médical illustré, p. 1030.

© Books of Dante – 2019

La forme en cœur des pépins de raisin est-elle la signature des propriétés cardio-vasculaires de l’huile végétale qu’ils contiennent ?