Le prunier (Prunus domestica)

Reine-claude

Nous ne nous poserons pas la question de savoir si le prunier est le fils du prunellier, elle l’a été maintes fois sans jamais trouver de réponse. Notre prunier a beau être « domestica », il n’en a pas toujours été ainsi : fut un temps où vivaient diverses espèces de pruniers sauvages. Qu’un prunier vive dans un verger ne doit pas nous faire oublier son origine : la Nature. Le foyer natal du prunier se situe à cheval entre l’Asie et l’Europe : péninsule balkanique, sud du Caucase, nord de la Perse. C’est sans étonnement que nous retrouvons le prunier en Syrie, dont la culture débute dès l’Antiquité, et c’est sans doute du Proche-Orient qu’il se déploie sous l’impulsion des Romains qui ne connaissaient pas cet arbre au contraire des Grecs : « Le prunier est un arbre très connu, raconte Dioscoride. Ses fruits se mangent mais ils nuisent à l’estomac et ramollissent le ventre. Les prunes de Syrie, et principalement les prunes de Damas sèches, sont utiles à l’estomac et restreignent le corps. La décoction des feuilles faite dans du vin vaut pour le catarrhe qui descend sur la luette, sur les gencives et sur les parties proches du gosier […] Mais cuits dans du vin cuit, ils sont plus utiles à l’estomac et plus aptes à restreindre le corps. La gomme du prunier est conglutinative, et bue dans le vin, fait rompre la pierre. L’on en oint les enfants avec du vinaigre pour les guérir de la gale » (1). A l’époque où Dioscoride écrit ces lignes, à Rome le prunier est déjà bien implanté, ce qui vaudra à Pline de dire « ingens turba prunorum ». Au Ier siècle après J.-C., les Romains cultivent plusieurs variétés de pruniers aux fruits diversement colorés (noirs, blancs, jaunes, pourpres…). Et, tout comme l’a fait Dioscoride, l’on s’attache à en décrire les propriétés médicinales : « Prends des prunes qu’ont ridées la vieillesse et les lointains voyages ; elles soulagent de son fardeau le ventre dur », contait le poète Martial. Propriété déconstipante bien établie, qui sera réaffirmée par Galien qui note, non sans étonnement, l’erreur commise par Dioscoride.

Au début du Moyen-Âge, le prunier gagne les hautes terres. C’est ainsi qu’on le croise dans le Capitulaire de Villis, de même que dans le viridarium du plan de Saint-Gall en Suisse. Très concise, l’école de Salerne ne lui accorde qu’un seul vers : « Fraîche ou sèche, la prune offre un double profit, car elle lâche et rafraîchit ». La propriété rafraîchissante de la prune sera également exploitée par les médecins arabes médiévaux, tel que Mésué pour lequel la prune vaut pour tempérer tant la fièvre que la soif, mais également « pour les chaleurs du foie et des autres parties molles », nous explique le Grand Albert (2). S’ils sont tous unanimes au sujet des propriétés bienfaisantes de la prune, il n’en va pas de même du côté du monastère de Ruperstberg. En effet, Hildegarde déconseille la consommation de ce fruit mauvais à manger, « car il excite la mélancolie chez l’homme et augmente en lui les humeurs mauvaises » (3). Seul le bien-portant pourra en faire usage, et encore de manière extrêmement modérée. En revanche, Hildegarde accorde à l’écorce et aux feuilles des propriétés vermifuges et capillaires, à la résine celles de dissiper les douleurs de la goutte, les maux oculaires et les douleurs de côté. Selon elle, l’amande contenue dans le noyau de la prune est bonne pour apaiser la toux. Enfin, elle fait du prunier une essence magique pour qui « est rendu fou par des malédictions » (4).

A la Renaissance, s’opposent deux clans. L’un d’eux, mené par Brassavole, érige au pinacle les dires de Dioscoride, le second, engagé par Matthiole, s’en remet aux paroles de Galien, et force est de constater que c’est ce dernier qui remportera l’épreuve de la vérité sur la base d’une erreur commise quinze siècles plus tôt par Dioscoride : oui, la prune est bien laxative !
La prune jouit d’une telle renommée qu’au XVII ème siècle on dénombre environ 180 variétés et plus de 300 au début du XX ème siècle. Parmi elles, se distinguent des prunes « historiques » :

  • La prune de Damas : rapportée par les croisés de Damas après l’échec du siège de cette ville en 1148, d’où, peut-être, l’expression : « Y aller pour des prunes », équivalent de « pour des bagatelles », c’est-à-dire trois fois rien. La quetsche, de forme oblongue et à robe violette, est le fruit d’une variété de prunier de Damas. On trouve aujourd’hui le quetschier en Alsace-Lorraine, en Allemagne, au Luxembourg et en Autriche. Cette prune fit partie du diaprunum, « composition laxative, excellente et purgative, et propre en tous lieux, en tout temps, pour potion et lavements ». Tout l’art de la réclame de l’époque en quelques mots ! ^_^ Cet électuaire est destiné à régler les fièvres tenaces mais aussi des problèmes touchants la vésicule biliaire, les poumons, les reins et la vessie.
  • La reine-claude : prune verte mise au point en France et nommée ainsi en hommage à la première femme de François 1er : Claude de France, la bonne reine.
  • La mirabelle : petite prune bien française dont on distingue deux variétés principales : la mirabelle de Nancy et celle de Metz. Une lorraine, donc, qui offre ses fruits dorés en fin d’été.
  • La prune d’ente (5) : elle est issue d’un croisement entre le prunier de Damas et un autre prunier. C’est de ce prunier que sont tirées les prunes qui deviendront les véritables pruneaux d’Agen dont les propriétés laxatives sont vantées par Molière dans Le malade imaginaire (1673). Le pruneau est le résultat de la dessiccation de la prune d’ente. On ramasse les fruits, on les lave, on les expose sur de la paille au soleil avant de les envoyer au four dans lequel le dessèchement se poursuivra au maximum 24 h afin d’obtenir un pruneau présentant un taux d’humidité de 20 à 22 %, parfois plus. C’est pour cette raison qu’il faut environ 3 kg de prunes fraîches pour obtenir 1 kg de pruneaux.

Pas très grand (5 à 10 m de hauteur), ce fruitier porte des feuilles ovales, vertes et finement dentées. Comme la plupart des rosacées fruitières, les fleurs blanches à cinq pétales du prunier apparaissent tôt au printemps, avant les feuilles. Le fruit du prunier, la prune, généralement recouverte de pruine, est une drupe juteuse, charnue et sucrée qui atteint pleine maturité en fin d’été, début d’automne.

En fonction des localités géographiques, on n’alloue pas au prunier et à son fruit la même valeur symbolique. Alors qu’au Japon il est arbre de bon augure, en Chine il forme avec le pin et le bambou le groupe des « trois amis de l’hiver ». Par sa floraison hâtive, le prunier est considéré comme l’annonciateur du printemps, grâce à ses fleurs inspirant espoir, beauté et virginité, leur fragilité rappelant aussi le caractère éphémère de la vie. Mais, bravant le froid et le gel, le prunier incarne l’idée du courage qui confine parfois à l’immortalité.
Il semble qu’il ne jouisse pas de la même réputation en Occident du fait qu’on l’associe à la sottise pour une raison qui demeure assez mystérieuse. Mais pas seulement : le prunier évoque aussi l’abondance fertile et féconde, la prospérité (pour rendre prolifique un verger il faut y planter un prunier), l’amour conjugal (une déclaration d’amour délivrée sous un prunier est le gage d’un beau mariage). En outre, la prune, dont la connotation érotique n’est plus à prouver, entre en relation avec l’acte sexuel : par exemple, au XVIII ème siècle, offrir des prunes à la femme qu’un soupirant convoitait était de rigueur. L’on trouve même dans le Grand Albert une recette, entre autres à base de prunes, permettant de « réparer le pucelage perdu » !

Petit damas noir

Le prunier en phytothérapie

Aujourd’hui, toute l’attention se porte sur le fruit de cet arbre. Comme cela a été le cas de bien d’autres plantes, ce que l’on privilégie à l’heure actuelle n’a aucune commune mesure avec ce qui se faisait autrefois. Rappelons-nous Hildegarde. Il faut dire que, entre-temps, l’amélioration du prunier par les arboriculteurs est passée par là. Les cadres de référence sont donc bien dissemblables d’une période à l’autre. Nous communiquerons ici des données moyennes, sans nous attarder sur telle ou telle variété de prune. Assez peu riche en vitamines (C et B notamment, davantage de provitamine A), la prune se rattrape avec ses nombreux sels minéraux et oligo-éléments (potassium, sodium, calcium, phosphore, fer, magnésium, manganèse, bore, etc.). Albumine et acides (malique, citrique, succinique, salicylique) ajoutent leurs pierres à l’édifice. Si la prune à l’état frais contient environ 80 % d’eau, ce taux chute à 30 % dans le pruneau, parfois moins, alors que celui de sucre est multiplié par douze, une augmentation qui n’est pas inversement proportionnelle. C’est comme si la dessiccation de la prune visant à en faire un pruneau fabriquait du sucre en cours de route. C’est le cas : dans un seul pruneau, la moitié de son poids est constitué de divers sucres (glucose, fructose, etc.).

Propriétés thérapeutiques

  • Nutritive, énergétique
  • Stimulante et tonique nerveuse
  • Laxative, régulatrice intestinale
  • Décongestionnante et désintoxiquante hépatique
  • Diurétique, dépurative du sang, stimulante rénale
  • Anti-oxydante (le pruneau l’est davantage encore)

Note : les feuilles de prunier sont laxatives, diurétiques, fébrifuges et vermifuges.

Usages thérapeutiques

  • Constipation, constipation opiniâtre (c’est le fruit destiné à tous ceux « qui vont difficilement à la garde-robe », écrivait élégamment Joseph Roques au début du XIX ème siècle)
  • Fruit idéal pour les rhumatisants, les goutteux, les néphrétiques, les hémorroïdaires, les hépatiques, les artérioscléreux, les sportifs, les enfants, etc.
  • Asthénie, surmenage, anémie

Modes d’emploi

Ils sont fort nombreux : l’on peut employer la prune fraîche ou cuite, le pruneau en nature ou également cuit.

  • Prunes fraîches en nature, à jeun, avant les repas
  • Jus de prunes fraîches, à jeun, avant les repas
  • Compote, marmelade de prunes fraîches
  • Décoction de feuilles fraîches
  • Pruneaux désucrés et désacidifiés : fendez des pruneaux dans le sens de la longueur, puis laissez-les tremper dans un bol d’eau pure et tiède durant une douzaine d’heures. Faites-les cuire à grande eau pendant deux à trois heures en changeant l’eau de cuisson trois fois durant cette opération. « Ce procédé constitue un régulateur idéal de la circulation intestinale et de l’appétit, un désodorisant des selles, un moyen puissant de désengorgement du foie et de désintoxication humorale » (6). J’en conviens, ce mode d’administration est très long à mettre en œuvre. Cependant, on a imaginé plus rapide, certains auteurs se sont affranchis de la coction aux trois eaux : ils divisent la durée de trempage par deux et préconisent l’exposition des pruneaux aux rayons du soleil car, disent-ils, « les nutriments endormis par le séchage seront à nouveau stimulés » (7).

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • C’est bon les pruneaux, n’est-ce pas ? Il ne faut pas m’en laisser un bol à portée de main sans surveillance, de même que les dattes, les figues, les abricots secs et, bien entendu, les pistaches ! Seulement, il réside qu’un excessif délice de bouche nous sera payé tôt ou tard : si le pruneau déconstipe, une consommation outre mesure mènera à son exact opposé que d’aucuns nomment « prunite », autrement dit une bonne diarrhée. Le juste équilibre en toute chose, comme toujours. C’est donc à dose raisonnable qu’on administrera des pruneaux (sans mauvais jeu de mots ^_^). Particulièrement digestibles, ils sont profitables à ceux qui ne supportent pas la prune fraîche : le convalescent, le vieillard, celui dont l’estomac trop délicat ne peut la supporter. Et, à défaut de pruneaux, ceux-ci pourront s’en remettre à de la confiture de prunes.
  • Alimentation : les usages gastronomiques de la prune ne manquent pas. Le pruneau peut se déguster tel quel comme tout autre fruit sec, en pâtisseries (le far breton, par exemple), en boisson (le jus de pruneaux), avec une viande (gibier, volaille, agneau)… Ils devront être choisis noirs, brillants, moelleux et charnus, de préférence. Mirabelle et quetsche se prêtent à merveille à la confection de pâtisseries, de confitures et d’eaux-de-vie. Elles sont d’excellents fruits de table, à l’instar de la reine-claude.
  • Variétés : la couleur du fruit rend compte de leur multiplicité. Jaune, rouge, jaune rougeâtre, pourpre, violet, bleu, vert… Nous ne listerons pas ici les quelques 400 variétés de prunes qui existent au monde, nous en avons données quelques-unes, ajoutons-y celles qui suivent : prune de Sainte-Catherine, prune de Saint-Antonin, prune précoce de Tours, petit damas noir, gros damas noir, gros damas violet, damas de Maugeron, damas de septembre, gros damas blanc, etc.
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    1. Dioscoride, Materia medica, Livre 1, Chapitre 136
    2. Grand Albert, p. 248
    3. Hildegarde de Bingen, Physica, p. 166
    4. Ibidem, p. 165
    5. Ente, mot bien connu des cruciverbistes, est un synonyme du mot greffe.
    6. Paul Carton cité par Henri Leclerc, Les fruits de France, pp. 61-62
    7. Roger Castell, La bioéléctronique Vincent, p. 123

© Books of Dante – 2017

Mirabelle

L’églantier (Rosa canina)

Synonymes : rosier des chiens, rosier sauvage, rosier des bois, rose églantine, cynorrhodon, poil-à-gratter, gratte-cul.

Rosier des chiens. Comme c’est peu élégant eu égard à cet arbuste délicat. Mais rien n’est vraiment là par hasard et trouve son explication dans les dédales de l’histoire conjointe des hommes et des plantes. Remontons donc jusqu’à Hippocrate, rien que ça ! A cette lointaine époque, on parle d’une plante qu’on appelle autant Kunobotê que Kunosbatos. Déjà, on mettait à profit son action astringente pour cicatriser les plaies. Afin de présenter au mieux ce que les Anciens ont retenu de cette plante, commençons par partager le court texte que Dioscoride lui accorde (Materia medica, Livre 1, chapitre CV) : « L’églantier est un arbrisseau qui croit un peu plus grand que ne le fait la ronce, et a les feuilles plus larges que celles du myrte. Les épines qui sont à l’entour des branches sont dures et fermes. Il produit une fleur blanche et un long fruit semblable aux noyaux des olives. Lequel, en mûrissant, devient roux et a, par le dedans, une certaine mousse. Le fruit sec et cuit dans le vin et la décoction bue, elle restreint le flux du ventre. Mais premièrement il faut tirer hors cette mousse, pour autant qu’elle nuit à l’artère [nda : la trachée-artère] du poumon ». Si Dioscoride ne décrit peut-être pas Rosa canina, au moins sommes-nous certains d’être face-à-face avec l’une des nombreuses espèces d’églantiers existantes. Poursuivons avec un texte astrologique rédigé en grec et postérieur à Dioscoride, dans lequel on nous présente Kunobotê comme étant une plante de la Lune : « Cette plante guérit les douleurs aiguës qui surviennent sur le buste, l’estomac et les flancs car la Lune est désignée pour être dans le Cancer, qui domine le buste et les flancs. La fleur de la plante bue de façon continue, purifie les rates gonflées, évacue la cause de l’enflure par l’urine et les excréments. Elle passe pour agir sur la rate car la Lune occupe la place de la rate. La racine de la plante portée en amulette est propre à procurer une vue perçante. Elle secourt avec succès ceux dont la vue est affaiblie, puisque la Lune, après le Soleil, s’est vu attribué la lumière des yeux. Elle rétablit ceux dont l’estomac est ulcéré. Elle convient encore à ceux qui souffrent de colique et se tordent de douleur » (1). Cette façon quelque peu surannée d’aborder l’églantier peut nous plonger dans un abîme de perplexité, mais les informations ci-dessus apportées, par leur exactitude, forcent le respect. Par exemple, nous verrons en quoi l’églantier est impliqué dans le bon fonctionnement de la vision. Que pouvons-nous ajouter de plus ? Galien ne fait guère que reprendre Dioscoride, quant à Pline, il reste relativement confus au sujet de son Cynosbatos. C’est à peu près à cette époque que l’histoire du rosier des chiens voit le jour, car selon Pline, « les dieux mêmes […] avaient révélé en songe cette merveilleuse propriété à une mère dont le fils avait été mordu par un chien atteint de cette terrible maladie » (2) qu’est la rage. Il est bien possible que l’on soit allé un peu vite en besogne et que les aiguillons de l’églantier dont la forme évoque celle des crocs d’un chien, soient devenus, par analogie, le symbole de la capacité de l’églantier à être un remède contre les morsures canines. Si l’églantier, par son astringence, ses propriétés antiseptiques, hémostatiques et cicatrisantes, peut soigner ce type de blessure, il est bien évident qu’il n’a rien d’un remède antirabique.

Au XII ème siècle, Hildegarde aura été sensible aux charmes de l’églantier (De bluffa) dont elle dit qu’il « représente l’affection ». Elle en fit un remède pulmonaire, stomacal et anti-asthénique. Ce n’est qu’au début du XVI ème siècle qu’on voit réapparaître l’églantier, alors évoqué en vers (du vieux françois !) par l’apothicaire tourangeau Thibault Lespleigney (1496-1550) :

« Bedegard, sans point de mensonges
Est ressemblant à une esponge
Croissant en la rose canine,
Vertu a de pacifier
Le flux de sang et flux de ventre,
Et conforte quant elle y entre
L’estommach et spasme guérist,
La grande raige des dens lenist
Aussy de sang le crachement
Et faict uriner largement.
A morsure donne remède
Quant de chien enraigé procède. »

Tout à fait clair, n’est-ce pas ? Outre que l’auteur répète une erreur vieille de plusieurs siècles, son poème thérapeutique est assez convaincant, mais il ne sera pas le seul à raviver le souvenir de Pline, puisque le Petit Albert (XVII ème siècle) s’en fera encore le relais. Mais n’allons pas si vite et revenons sur un mot : bedegard, aujourd’hui orthographié bédégar (ou bédéguar), est issu de l’arabo-persan bàdàward, qui signifie « souffle de rose » et fait référence à cette sorte de galle vert rougeâtre, en touffe chevelue et hirsute, que portent parfois les églantiers et dont le responsable est un insecte qui pique et pond dans les bourgeons de l’églantier, le cynips du rosier (Diplolepis rosae). De cette excroissance, on a aussi fait matière médicale. Tragus (1552) et après lui Simon Paulli (1666) s’en servirent comme somnifère, pour guérir les plaies et les brûlures ulcérées, apaiser les maux de gorge, affranchir les intestins de la dysenterie. Aux XVI-XVII ème siècles, nombreux seront les praticiens à faire appel à l’églantier. Ainsi Johann Crato von Krafftheim (1519-1585) conseille le cynorrhodon « pour amender la rougeur de la face, réprimer les vapeurs, tempérer les humeurs, rafraîchir et relâcher les reins et assurer l’expulsion des calculs » (3), tandis que Johann-Karl Rosenberg mentionne en 1631 l’usage d’un électuaire confectionné à base de pulpe de cynorrhodons qu’il employait tant pour les troubles gynécologiques (gonorrhée, métrorragie) que gastro-intestinaux (diarrhée, dysenterie), ainsi que, comme le fera également Pierre Borel (1620-1671), contre les lithiases urinaires. En 1678, Madame Fouquet, la mère du célèbre surintendant des finances de Louis XIV, dans son Recueil de réceptes (un ouvrage co-écrit avec Madame de Montespan, contemporain du Petit Albert et assez semblable dans le fond, où recettes anodines partagent les pages avec d’autres plus « obscures ») propose un « opiat de cynorrhodons » contre les flux de ventre, alors qu’en toute fin de siècle, Nicolas Lémery évoque lui aussi le bédégar : il s’agit d’une « espèce d’éponge, grosse comme une petite pomme, ou comme une grosse noix, de couleur rousse, elle est appelée éponge d’églantier ou bédégar. Elle est astringente, on en tire par distillation une eau propre pour les maladies des yeux. » Au XVIII ème siècle, le médecin français Joseph Lieutaud (1703-1780) donne du cynorrhodon les principales propriétés : diurétique, rafraîchissant, fortifiant stomacal et astringent gastro-intestinal. Puis, au XIX ème siècle, bien que longtemps inscrit au Codex par le biais de la conserve de cynorrhodons (qui en disparaîtra en 1884), l’églantier demeurera surtout un remède populaire, prisé cependant par des Cazin et des Leclerc. Dans ce même siècle, par exemple, dans les Alpes de Haute-Provence, on faisait sécher les cynorrhodons puis on les réduisait à l’état de poudre, formant une « farine » que l’on cuisait en biscuits, alors qu’au XX ème siècle, durant la Seconde Guerre mondiale, les enfants des campagnes anglaises ramassaient autant de cynorrhodons que nécessaire afin d’en élaborer un sirop riche en vitamine C qui était distribué à la population pour éviter les carences.

Hôte rural, voisin du sureau noir, l’églantier draine derrière lui bien des légendes qui disent assez les relations ténues entre un végétal typique et les habitants des campagnes. Voici quelques morceaux choisis pour se faire une idée : « Dans le Berry, conduire son troupeau avec un bâton de bois d’églantier, c’est le mener à la ruine et au malheur ; en Poitou, gare aux jeunes filles qui touchent ou cueillent une fleur d’églantier, leur mariage sera retardé d’une année au moins. Même dans les cimetières il faut se méfier de l’églantine, elle porte malheur aux familles des tombes sur lesquelles elle aura été déposée » (4). Maléfique, l’églantier ? C’est une vision « fortement attestée par une légende qui veut que pour rejoindre le ciel, Lucifer ait eu l’idée de se servir de cet arbuste fleuri pour y parvenir… sans jamais réussir car les aiguillons de l’églantier sont presque tous retournés vers la terre » (5). Précisons que sur le plan symbolique, l’églantier s’est souvent trouvé en opposition avec la rose, de même que l’ivraie est une plante diabolique et le froment d’émanation divine. C’est, dit-on, à un églantier que Judas se serait pendu… Ce qui est, bien évidemment, fort douteux ; j’avais déjà expliqué, en ce qui concerne le sureau, que cette légende devait être prise avec des pincettes, parce que se pendre à un sureau, ça n’est pas le moyen le plus adéquat, alors avec un églantier… Mais l’églantier n’est pas qu’une plante qu’on a, à dessein, dépeinte comme sinistre. Par exemple, en Allemagne, on lui reconnaît le pouvoir d’écarter la foudre et « du côté de Forcalquier, si vous coupez une baguette sur un églantier par une nuit de pleine lune, celle-ci vous permettra de jeter ou d’annuler un sort » (6). Comme c’est le cas pour un incalculable nombre de plantes, l’églantier joue sur l’ambivalence, et n’est pas que sorcellerie et mauvais œil, comme nous le rappelle Pierre Lieutaghi : « Au midi du solstice, il est bon de s’arrêter devant un églantier chargé de fleurs et, les yeux clos, de s’abandonner au parfum tout brodé d’insectes, de s’associer aux louanges de la terre » (7).

L’églantier est un arbuste caducifolié portant des tiges vigoureuses et sarmenteuses, rameaux courbés, retombants ou grimpants selon les supports et la végétation environnante : par exemple, un spécimen isolé en bordure de chemin est souvent de taille plus modeste que son confrère qui peuple la haie. Cela tient à la présence d’une multitude d’aiguillons et non d’épines comme on le lit trop souvent, ce qui est une hérésie, un botaniste vous coupe la tête pour ça, alors, bon, je vous en prie ^_^. Des aiguillons robustes tournés vers le bas, si cela eut été vers le haut, il n’aurait jamais pu grimper, c’est sur lui qu’on se serait appuyé. Donc, après cette digression nécessaire, sachons que l’églantier atteint facilement une taille moyenne de trois mètres, tout au plus cinq. Les feuilles sont caractéristiques des Rosacées : foliacées, à l’impair nombre de folioles plus ou moins ovales et dentées. Il est rare de compter plus de neuf folioles sur une feuille d’églantier. Les églantines – c’est ainsi qu’on appelle parfois les fleurs d’églantier, sont généralement blanches ou rose pâle. Comme de coutume chez les Rosacées, elles portent cinq pétales ainsi que des sépales verts qui choient au sol avant fructification. Groupées en corymbes ou solitaires, mesurant de 2 à 8 cm de diamètre, elles s’épanouissent de mai à juillet et envahissent l’air d’un doux parfum. Après floraison, petit à petit, les fruits apparaissent. Ovoïdes, lisses et charnus, de couleur rouge orange corail, ce sont en réalité des pseudo-fruits. Ils sont produits par le réceptacle floral devenu pulpeux, lequel renferme les vrais fruits, des carpelles poilues que les garnements désignent sous le sobriquet de poil-à-gratter et qu’ils se font un malin plaisir de glisser dans le t-shirt de leurs petits camarades, les bougres !
Espèce végétale très ancienne comme l’attestent les fossiles qu’on a retrouvés, elle est encore largement présente dans les régions tempérées d’Europe, d’Asie et d’Afrique du Nord, tant en plaine qu’en montagne (1800 m). L’églantier affectionne particulièrement les terrains hostiles tels que broussailles, friches, lisières de champs et de forêts, bosquets, talus mal entretenus, haies, etc.
Il demeure, même encore aujourd’hui, une espèce de choix pour opérer les greffes des rosiers cultivés. Ne dit-on pas que l’églantier en est l’archaïque grand-père ?

L’églantier en phytothérapie

De l’églantier, l’on pourrait employer les feuilles, mais l’on ne s’en est jamais servi que comme succédané du thé et du tabac. Nous en fournirons pourtant quelques informations plus bas. Qu’à cela ne tienne, l’églantier n’est pas dépourvu de bienfaits, bien au contraire : les fleurs, mais elles n’ont aucune commune mesure avec ce qu’elles produisent à l’automne, c’est-à-dire les cynorrhodons, dont on utilise la pulpe ainsi que des graines qui n’en sont pas puisqu’il s’agit de carpelles. Les plus aventureux peuvent même jeter leur dévolu sur les poils qui les garnissent, mais ça n’est pas une sinécure !
Les fleurs contiennent des acides (malique, citrique), du sucre, de la gomme, une résine, de la cire, du tanin, une huile grasse ainsi qu’une essence aromatique. Les carpelles, dont la décoction dégage une douce odeur de vanille, recèlent de la vanilline. Quant aux cynorrhodons, ils sont, on peut le dire, la quintessence de ce que l’églantier est capable d’offrir. Composé d’eau à près de 50 %, un cynorrhodon affiche un taux de glucides avoisinant les 20 %. A cela, ajoutons 4 % de protides et seulement 0,4 % de lipides. Mais ne nous arrêtons pas en aussi bon chemin. Là encore, on retrouve acides malique et citrique, résine, tanin (2 à 3 %), essence aromatique (traces), mais surtout 20 à 25 % de pectine, des flavonoïdes, du sorbitol et, pour finir, une incomparable richesse en vitamines : provitamine A, vitamines B1, B2, B3, E, K et tout particulièrement C : jusqu’à 1700 mg au 100 g de pulpe de cynorrhodons frais ! Imaginez un peu : 1,7 % ! Pour donner un ordre d’idée, un seul cynorrhodon fournit autant de vitamine C qu’un gros citron. Et après, certains vont « s’amuser » avec des baies de goji, tss… Quelques données chiffrées concernant les sels minéraux et, là aussi, ça cartonne : aux 100 g de pulpe fraîche, nous trouvons 146 mg de sodium, 257 mg de calcium, 258 mg de phosphore et 290 mg de potassium. Clôturons cette rubrique en mentionnant que le bédégar est surtout riche en tanin.

Propriétés thérapeutiques

  • Fleur : laxative, tonique
  • Feuille : astringente, cicatrisante, tonique
  • Carpelle : sédative
  • Cynorrhodon : diurétique, dépuratif, tonique, fortifiant, anti-anémique, antirachitique, antiscorbutique, renforce les défenses immunitaires, astringent, cicatrisant, hémostatique, anti-oxydant, nutritif, apaisant de la soif, vermifuge, anti-inflammatoire, actif sur la vision crépusculaire (cf. provitamine A)
  • Bédégar : équilibrant nerveux, somnifère, tonifiant, astringent, cicatrisant, stimulant des fonctions gastriques

Usages thérapeutiques

  • Fleur : constipation légère, irritation de la muqueuse intestinale
  • Feuille : crachement de sang, crampe d’estomac, diarrhée
  • Carpelle : palpitation, insomnie, agitation nocturne, nervosité, instabilité nerveuse, anxiété, angoisse
  • Cynorrhodon :
    – Troubles de la sphère vésico-rénale : lithiase urinaire, douleur lithiasique, catarrhe vésical, colique néphrétique (notons que le cynorrhodon est un diurétique non irritant pour les reins)
    – Troubles de la sphère gastro-intestinale : diarrhée (y compris celles des enfants et des tuberculeux), dysenterie, entérite, atonie des voies digestives, inflammation gastrique, parasites intestinaux (ascaris), ténia (médecine populaire en Suisse)
    – Asthénie, avitaminose, scorbut, fatigue printanière, épuisement, convalescence, déficience immunitaire, sensibilité aux infections (dans la grippe, par exemple, le cynorrhodon est un très bon préventif, de plus il permet d’abaisser la fièvre, d’accélérer l’élimination des déchets, de rétablir les forces, de renforcer le système immunitaire), rhume, refroidissement
    – Affections cutanées : plaie, ulcère atone, brûlure, hémorragie
    – Troubles de la sphère gynécologique : leucorrhée, gonorrhée
    – Ostéo-arthrite
  • Bédégar : néphrite, insomnie, agitation (autrefois, on en garnissait les taies d’oreiller, comme on l’a couramment fait avec les cônes de houblon car, disait-on, le bédégar a la faculté de favoriser le sommeil et les rêves prémonitoires, mais il s’agit là d’une toute autre histoire)

Modes d’emploi

  • Infusion des fleurs, des feuilles, des cynorrhodons, des carpelles ou des bédégars
  • Décoction des cynorrhodons ou des carpelles
  • Teinture
  • Poudre de cynorrhodons secs
  • Macération acétique ou huileuse des fleurs
  • Macération vineuse de bédégars secs
  • Sirop de cynorrhodons
  • Vin et liqueur de cynorrhodons
  • Confiture, gelée, marmelade de cynorrhodons

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Récolte : les feuilles en avril et mai, les fleurs durant les mois de juin et juillet, les cynorrhodons après les premières gelées, ils sont alors davantage sucrés et pulpeux.
  • Il est impératif de filtrer soigneusement les infusions et les décoctions de cynorrhodons afin d’éviter d’absorber les poils irritants qu’ils contiennent, car ce qui vaut pour la peau vaut également pour les muqueuses : ces duvets occasionnent de douloureuses démangeaisons. Bien que cela se dissipe au bout d’une heure environ, l’expérience n’est guère agréable. Leur richesse en acide citrique semble expliquer ce phénomène.
  • Cuisine : l’usage culinaire de l’églantier n’est plus à prouver. Il est déjà fort ancien puisqu’il remonte à l’Antiquité, et concerne tant les fleurs que les cynorrhodons : ce sont autant de confitures, bonbons, boissons (vins, sirops, thés), mais aussi des purées de cynorrhodons accompagnant viandes et gibiers comme cela se fait en Suisse et en Allemagne, sauce pour pâtes et pizzas (en compagnie de tomates) ou, pourquoi pas, en soupe, tel que cela se pratique en Suède où la soupe nationale – le nyponsoppa – est élaborée à base de cynorrhodons.
  • Élixir floral : Wild rose, du docteur Bach, appartient au groupe de l’indifférence. Élixir préconisé pour les personnes passives ayant perdu espoir. C’est donc un élixir qui développe enthousiasme et implication quand résignation et abandon battent l’esprit en brèche.
    _______________
    1. Guy Ducourthial, Flore magique et astrologique de l’Antiquité, p. 294
    2. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p. 838
    3. Henri Leclerc, Les fruits de France, p. 194
    4. Michel Lis, Les miscellanées illustrées des plantes et des fleurs, p. 59
    5. Ibidem, p. 60
    6. Ibidem
    7. Pierre Lieutaghi, Le livre des bonnes herbes, p. 221

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La camomille romaine (Chamaemelum nobile ou Anthemis nobilis)

Camomille romaine à l'état sauvage

Camomille romaine à l’état sauvage

Synonymes : camomille officinale, camomille noble, camomille odorante.

Imaginez un peu qu’aujourd’hui encore on fait la confusion entre la camomille romaine et celle que l’on désigne par l’épithète d’ « allemande », autrement dit la matricaire (Matricaria recutita). Cette erreur fut commise par des thérapeutes et non des moindres, ce qui rappelle l’imbroglio plus récent concernant ravintsara et ravensare. Aussi comprendrons-nous à quel point il est difficile de se dépêtrer d’informations relatives à ces deux camomilles quand elles nous imposent une distance de plusieurs siècles ou, plus ardu, de plusieurs millénaires. On dit que la camomille romaine était connue des Grecs (Dioscoride évoque le cas d’un parthenion apte à soigner jaunisse, calculs, accès fébriles et troubles oculaires) et, qui plus est, des Romains. Avec un nom pareil, quoi de plus naturel ? Aussi, quand il est écrit que Galien la préconisait au II ème siècle de notre ère contre les maux de tête, les migraines, les névralgies et les coliques, personne ne bronche car ces indications sont toutes du ressort de la romaine. Quand ce même Galien assure que les anciens Égyptiens l’auraient dédiée au dieu Soleil de par son efficacité à lutter contre les fièvres et les accès de chaleur, là encore, personne ne bouge une oreille. Pensez donc, Galien, l’un des plus grands médecins après Hippocrate ! De même, lorsqu’on lit chez Macer Floridus que l’Anthemis était vantée par Esculape (l’équivalent romain d’Asclépios), plus aucun doute n’est permis : la camomille dont on parle est bien la camomille romaine ! Euh… en fait, non. Celle qu’on croit être, à tort, la romaine dans les textes antiques, ne l’est pas, l’Anthemis nobilis étant inconnue de l’Antiquité gréco-romaine, et cette assertion n’est pas avancée à l’absence de toute preuve, bien au contraire. Pour cela, invitons la camomille dite allemande afin de donner davantage de contraste à nos propos. Par camomille allemande, on pourrait s’attendre à une plante relativement septentrionale, et par camomille romaine à une plante méridionale. Or, c’est l’exact inverse qui est vrai ! Aujourd’hui courante un peu partout en Europe, la camomille allemande, la matricaire donc, originaire des régions méditerranéennes, « est si abondante en Grèce qu’en mars-avril, l’atmosphère, aux environs de l’Acropole, en est toute parfumée » (1). A l’inverse, la camomille romaine est une plante qui, en France, est présente surtout à l’Ouest et au Centre, puis qui se raréfie ou devient inexistante au fur et à mesure que l’on progresse plus avant dans les terres. Au-delà de l’Auvergne, il est rare de rencontrer la camomille romaine au naturel. La romaine est atlantique (largement répandue en Espagne, au Portugal, en Grande-Bretagne), alors que l’allemande est méditerranéenne ! L’une s’est déployée en suivant la course du soleil, l’autre en allant à rebours ! Tout les opposerait donc ? Si l’on estime que la romaine est poilue, l’autre glabre, oui. Si l’on considère que l’allemande est annuelle et l’autre vivace, deux fois oui. Et si la romaine porte cet épithète, c’est parce que, implantée plus à l’est, échappée des jardins, « c’est dans ces dernières conditions que Joachim Camerarius la rencontra dans la campagne romaine et lui donna le nom de camomille romaine » (2) en 1588, un nom qui lui est finalement resté. Si l’on pense difficile de distinguer les deux espèces dans les textes antiques, cette appréhension n’a pas lieu d’être. La camomille romaine n’étant pas une plante originaire du midi, il est somme toute normal que les anciens Grecs et Romains ne l’aient pas connue et qu’ils ne nous aient, par conséquent, rien transmis à son sujet. Si l’Antiquité égyptienne consacre une camomille au Soleil, si l’Antiquité gréco-romaine fait référence à une camomille, il ne peut en aucun cas s’agir de la romaine qui, même ignorée au Moyen-Âge, n’apparaît clairement dans les textes qu’à partir du XVI ème siècle. Par exemple, la febrifuga du Capitulaire de Villis (fin VIII ème – début IX ème siècle) ne peut être la camomille romaine. Sans doute s’agit-il de la matricaire, mais rien n’est bien certain à ce sujet.
Ainsi, quand l’auteur anonyme du Carmen de viribus herbarum conseille de récolter « sa » camomille au mois de juillet, il est permis de s’interroger à propos de son identité. Si je dis « lavande », on peut tous avoir en tête une image mentale qui différera d’une personne à l’autre. L’une pensera à l’aspic, l’autre à la stoechade, etc. Même constat chez Macer Floridus lorsqu’il parle de Chamomilla. Le bas latin Chamomilla émane du grec Khamaimêlon, terme forme de khamai (« qui vit près du sol », « qui est petit ») et mêlon, terme générique ne désignant pas que la pomme mais l’ensemble des fruits. C’est pourquoi on s’est hasardé à qualifier cette plante du nom littéral de « pomme de terre » (aucun rapport avec la patate ^_^), simplement du fait que la camomille est une petite plante portant des fruits, en fait des capitules floraux, à l’odeur de pomme. Ce que Macer dit de sa Chamomilla donne néanmoins des indices : il s’agit d’une petite herbe odorante, emménagogue et fébrifuge, ce qui correspond à la camomille romaine, mais il la dit aussi diurétique et antilithiasique, ce qu’elle n’est pas vraiment. Du côté d’Hildegarde de Bingen, on a affaire à une Metra. Anagramme de Mater, la « mère » en latin ? Ce qui nous propulse, au choix, du côté de la matricaire ou bien de la mutterkraut, « l’herbe à la mère » qui se trouve être la grande camomille, Chrysanthemum parthenium. Mais tout ceci n’est qu’un égarement de mon esprit fébrile face à l’insolubilité d’une telle question. Las. Selon Hildegarde, cette « camomille est chaude, elle a un suc agréable qui constitue un suave onguent pour les intestins » (3). Et, tout comme camomille romaine, matricaire et grande camomille, la Metra hildegardienne est emménagogue. De plus, elle intervient en cas de colique, d’affections cutanées, d’hémorragie et de douleur goutteuse, toutes affections, ou presque, relevant du domaine thérapeutique de la camomille romaine.

Loin de ces considérations, l’implantation de la camomille romaine sur la façade atlantique explique bien pourquoi elle fut une plante privilégiée par les Celtes, bien que le monde celte ne se réduise pas à ses extrémités océaniques, puisque, à l’apogée de son expansion (au II ème siècle avant J.-C.), il s’étendait de l’Ouest (Portugal, Irlande) jusqu’à l’Est, en bordure de Mer noire. Ce fut donc un remède druidique dont le souvenir s’est perpétué puisqu’elle fait partie des plantes sacrées du solstice d’été, très usitée par les Anglo-saxons lors de la Saint-Jean d’été, alors qu’ailleurs, où cette plante est inconnue, on accorde tout son intérêt à certaines de ses cousines telles que pâquerette et grande marguerite.

Soit qu’on lui préfère la variété « double » ou bien qu’on la confonde avec la matricaire, la camomille romaine est tombée dans une sorte de déshérence. De plus, « l’invasion » de substances extraites de pharmacopées lointaines a mis à mal la réputation de la camomille romaine. Mais tous les praticiens ne tombèrent pas dans le panneau qui consiste à croire que l’herbe est forcément plus verte chez le voisin. Ainsi, Lieutaud, sans chauvinisme, se penche sur le cas de la camomille romaine dans les années 1760 et met en évidence des propriétés qui ont toujours cours à l’heure actuelle : carminative, antispasmodique, fébrifuge, propre à soulager les douleurs goutteuses. Puis, au siècle suivant, Cazin la préconise comme tonique, calmante, digestive, fébrifuge également, insistant sur le fait qu’elle fut très employée comme fébrifuge indigène dont l’action est proche, selon maints auteurs, de celle du quinquina et, bien souvent, supérieure à l’écorce péruvienne.

La camomille romaine est une petite plante vivace dont la taille n’excède pas 30 cm, parfois moins, habituée à étaler et coucher ses tiges dès la base, ce qui fait qu’elles sont rarement dressées d’un seul tenant. Son feuillage, composé de feuilles divisées et très découpées, donne à cette plante une allure vaporeuse, un effet visuel en cela renforcé par la multitude de petits poils qui couvrent son feuillage, lui donnant une teinte vert blanchâtre. Solitaires, les fleurs se perchent sur de longs pédoncules. Mais, caractéristique propre aux Astéracées, elles n’en sont pas vraiment. Auparavant, l’on ne parlait pas d’Astéracées mais de Composées : les « fleurs » de la camomille romaine sont, en fait, des capitules constitués de deux types de fleurs : celles jaunes, tubulées et hermaphrodites formant un cône bombé au centre, le tout cerné par des fleurs ligulées blanches et femelles sur le pourtour.
Comme nous l’avons dit, la camomille romaine élit domicile à l’Ouest de la France (Indre, Mayenne, Maine-et-Loire, etc.), mais également au Centre (Île-de-France, Cher, etc.). Elle apprécie les sols sablonneux, salés parfois, ce qui explique sa présence sur le littoral océanique. On la cultive dans divers endroits du monde : Afrique du Nord, États-Unis, Argentine. En France, se concentre la majeure partie de la production hexagonale dans le Maine-et-Loire, près de Chemillé-Melay. Mais il s’agit bien évidemment là de la variété annuelle à « fleurs doubles », qu’il faut donc semer chaque année, alors que la camomille romaine sauvage se propage par marcottage : ses tiges couchées s’enracinent de loin en loin et forment alors de nouveaux plans (pour conquérir la planète, ah ! ah !).

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La camomille romaine en phyto-aromathérapie

Tout tient dans le capitule. Le reste de la plante est le plus souvent négligé. Le capitule, donc. Selon que la plante est sauvage ou cultivée, il se montre sous deux aspects : une simple couronne de ligules blanches dans le premier cas, une double couronne et une quasi absence de fleurons jaunes au centre dans le second. Le hic, c’est que la camomille romaine sauvage est suffisamment rare pour qu’on ne puisse en faire un emploi de grande envergure. Ainsi, c’est sous sa forme cultivée qu’on la rencontre le plus souvent en herboristerie et commerces apparentés, au dépend de ses propriétés, la version cultivée étant bien moins puissante que la sauvage. Il y a également tout lieu de penser que l’huile essentielle – qui est extraite de la plante cultivée – l’est beaucoup moins que celle que l’on obtiendrait si l’on distillait la camomille romaine sauvage.
Les capitules de camomille romaine développent un très agréable parfum. En revanche, leur saveur chaude et balsamique est particulièrement amère, chose qui tient à la présence de germacranolides (des lactones sesquiterpéniques). Mais la camomille romaine ne contient pas que cela : des flavonoïdes, de la résine, de la gomme, des phytostérols, un camphre du nom d’anthémol, des coumarines, divers sels minéraux (soufre, calcium), enfin une très faible fraction d’essence aromatique dont la distillation des capitules secs par la vapeur d’eau ne permet d’obtenir qu’un rendement de 0,4 à 1 %. Vous comprenez pourquoi l’huile essentielle de camomille romaine est si onéreuse. De pH acide (3,7), cette huile est tout d’abord de couleur bleu céleste à la sortie de l’alambic, mais air et lumière la rendent verte, puis jaune brunâtre. C’est ainsi qu’on la trouve dans les flacons de verre teinté vendus dans les commerces spécialisés. Dommage pour le bleu !… Si la couleur de cette huile essentielle évolue, son parfum se renforce : doux, fleuri, fruité, à l’évident arôme de pomme.
En terme de profil biochimique, cette huile essentielle est composée d’esters à hauteur de 75 % (angélates et isobutyrates), puis on y rencontre quelques cétones (5 %), des monoterpénols (5 %), enfin un peu de monoterpènes (3 %).

Propriétés thérapeutiques

  • Puissante sédative du système nerveux central, relaxante, anxiolytique, négativante, inhibitrice des surrénales, inductrice du sommeil
  • Anti-inflammatoire, antalgique, analgésique, pré-anesthésiante, antinévralgique, antirhumatismale
  • Stimulante de la production des leucocytes, tonique, anti-anémique
  • Apéritive, digestive, stimulante hépatobiliaire, carminative, cholagogue, stomachique, antiparasitaire intestinale
  • Désinfectante cutanée, cicatrisante, vulnéraire, régénératrice cutanée (derme, épiderme), antiprurigineuse
  • Antispasmodique puissante
  • Fébrifuge, sudorifique
  • Bactériostatique
  • Anti-allergique
  • Emménagogue
  • Anti-ophtalmique
  • Inhibitrice thyroïdienne

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : indigestion, nausée, vomissement, embarras gastrique, crampes d’estomac et d’intestins, colique (et colique du nouveau né), diarrhée, lourdeur digestive, ballonnement, manque d’appétit, flatulence, entérite, colite, maladie de Crohn, ulcère gastro-intestinal, parasitose intestinale (lamblias, oxyures, ascaris, ankylostomes)
  • Troubles de la sphère respiratoire + ORL : prémisse de rhume, bronchite, sinusite, trachéite, pharyngite, laryngite, otite, toux sèche
  • Affections cutanées : urticaire, eczéma, psoriasis, prurit, acné, furoncle, dartre, panaris, démangeaison, irritation et inflammation cutanées, engelure, gerçure, brûlure, coup de soleil, coupure, plaie, plaie infectée, ulcère, ulcère de jambe
  • Affections oculaires : conjonctivite, blépharite, paupières gonflées, orgelet
  • Troubles locomoteurs : rhumatisme, douleur goutteuse, douleur articulaire, crampes et contractures musculaires, sciatique, lumbago, entorse, foulure, courbature
  • Autres douleurs : maux de tête, migraine (d’origine digestive, infectieuse, gynécologique), névrite, névralgie faciale, douleurs et poussées dentaires
  • Troubles de la sphère cardio-circulatoire : couperose, arythmie cardiaque, palpitations
  • Troubles de la sphère gynécologique : aménorrhée, dysménorrhée, fatigue sexuelle féminine, frigidité
  • Asthénie, anémie, fatigue générale
  • Hygiène buccale, aphte
  • Syndrome des jambes sans repos (impatience)
  • Vertiges
  • Acouphènes
  • Préparation à une intervention chirurgicale

Propriétés psycho-émotionnelles et énergétiques

Si j’ai tendance à associer les esters à l’élément Eau, le référentiel électronique me rappelle que, en (petite) partie, ils relèvent aussi de l’élément Terre. Ces deux éléments nous dirigent droit vers deux méridiens : le premier, celui de la Rate/Pancréas, lié à la Terre, le second, celui de la Vessie, lié à l’Eau. Selon Michel Odoul et Elske Miles, l’huile essentielle de camomille romaine est bénéfique au méridien de la Vessie. Par ailleurs, Philippe Maslo et Marie Borrel indiquent que la camomille, sans préciser laquelle (tss), agirait comme tonifiante de l’énergie du méridien de la Rate/Pancréas. Voyons voir ce qu’il en est.

  • La faiblesse du méridien de la Rate/Pancréas s’exprime par une tendance à la rumination, à la contrariété et à la mauvaise humeur. Son action corporelle s’applique aux ovaires et à l’ensemble du tube digestif. Sommes-nous des vaches pour ruminer, alors que nous ne sommes garnis, contrairement à ces paisibles bovidés, que d’une seule panse ? Nous avons vu dans quelle mesure la camomille romaine était efficace sur un très grand nombre d’affections gastro-intestinales, ainsi que son implication sur les troubles gynécologiques, aménorrhée et dysménorrhée relevant d’une perturbation du méridien de la Rate/Pancréas. Par ailleurs, l’élément Terre qui régit ce méridien implique un rapport à la « matière » (le « tangible », le « réel ») : sa maîtrise, sa possession, sa domination, son pouvoir sur elle. Ou le contraire si jamais ce méridien ne fonctionne pas comme il le devrait. Dans ce cas, la propension à agir sur la gestion de la vie quotidienne s’en trouve réduite, les difficultés financières et professionnelles (autrement dit, ce qui permet d’asseoir son existence sur une base essentielle) augmentées. Tout cela peut occasionner inquiétude, stress, angoisse, toutes choses que l’huile essentielle de camomille romaine est capable d’endiguer afin de faire retrouver le calme nécessaire pour qu’une réflexion raisonnable s’instaure face aux problèmes rencontrés. De plus, la camomille romaine aide à lutter contre le sentiment d’abandon de soi-même, lequel peut prendre la forme de « blues », de mélancolie et de déprime, voire même de dépression légère.
  • Le second méridien, celui de la Vessie, est intimement lié à des émotions telles que peur, phobie et angoisse. Chocs nerveux et émotionnels, trauma affectif et hypersensibilité sont aussi de la partie. Quand il défaille, courage et sérénité cèdent le pas à l’inquiétude et à la panique. C’est alors l’immersion dans les énergies profondes et aqueuses qui peut déclencher un ensemble de troubles liés aux peurs nocturnes, viscérales et secrètes : cauchemars, insomnie et autres troubles du sommeil sont alors au rendez-vous. Ici, la camomille romaine a davantage une influence sur les vécus psycho-émotionnels et prend très peu en charge les troubles physiologiques imputables à une perturbation du méridien de la Vessie. En réalité, c’est l’autre méridien lié à l’élément Eau, celui des Reins, qui entre le plus fortement en résonance avec l’huile essentielle de camomille romaine.
  • Enfin, pour faire bonne figure, indiquons que les chakras de prédilection de l’huile essentielle de camomille romaine sont ceux du cœur et du plexus solaire, et ceux de la couronne et de la racine dans une moindre mesure.

Modes d’emploi

  • Infusion de capitules
  • Décoction de capitules ou de la plante entière fleurie (usage interne comme externe)
  • Poudre de capitules additionnée de sucre
  • Sirop
  • Macération vineuse (vin rouge de préférence), huileuse, acétique de capitules
  • Teinture-mère
  • Huile essentielle : diffusion atmosphérique, olfaction, inhalation, voie orale, voie cutanée
  • Hydrolat aromatique : gargarisme, vaporisation cutanée, voie orale

Sur la question de l’infusion : bien des auteurs mentionnent qu’elle doit être prise après les repas, ce en quoi s’élèvent des voix face à cette habitude : «  Il est déconseillé de boire cette infusion après les repas, comme le font tant de personnes âgées : la plante, par son action sur les muqueuses internes dont elle active les sécrétions et calme les spasmes, doit en effet trouver le champ libre pour le préparer à l’invasion alimentaire » (4). Cette prise doit avoir lieu 30 à 45 mn avant chaque repas. Maintenant que nous avons résolu la question du « quand ? », interrogeons-nous sur celle du « combien ? ». Pour la valeur d’une tasse d’eau (15 cl), la plupart des auteurs sont unanimes pour compter, en moyenne, quatre à six capitules, sauf Henri Leclerc qui considère cette quantité comme insatisfaisante. En réalité, le nombre de capitules par tasse d’eau dépend de l’usage que l’on souhaite en faire : 4 à 5 têtes pour une infusion apéritive, 10 à 12 pour une boisson fébrifuge. Ce qui justifie la prudence de beaucoup, c’est que, à haute dose, la camomille romaine est vomitive. Notons enfin que les effets de la camomille romaine diffèrent selon le mode de préparation : ainsi la décoction et la teinture sont toniques, alors qu’infusion et sirop procurent des effets excitants et antispasmodiques.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Récolte : les capitules se cueillent durant l’été par temps sec (une rosée résiduelle les noircirait lors du séchage), alors qu’ils ne sont ouvert qu’au ¾.
  • Séchage : il est délicat, doit s’opérer rapidement en un lieu sec et aéré.
  • Associations : afin de renforcer l’action fébrifuge de la camomille romaine, on peut la mêler à d’autres plantes qui visent le même objectif : petite centaurée, saule blanc, absinthe, quintefeuille, marrube blanc, benoîte, grande gentiane jaune. Le mieux étant, comme le soulignait Cazin, d’associer tant les principes amers, les astringents que les aromatiques. En revanche, la camomille romaine est incompatible avec le noyer, le quinquina et la plupart des drogues à tanin.
  • Par la grande fraction d’esters contenue dans l’huile essentielle de camomille romaine, celle-ci peut donc s’employer sans risque dans la limite des doses thérapeutiques et physiologiques, et ce quelle que soit la voie envisagée. Cependant, en cas d’usage au long cours et sur les peaux fines et fragiles, il est recommandé de diluer cette huile dans un support adapté. Les personnes allergiques à l’un des constituants de cette huile essentielle devront procéder par le test du pli du coude avant toute utilisation par voie cutanée. Dans tous les autres cas, rappelons que toute substance est susceptible, un jour ou l’autre, de poser problème si on en fait un usage inconsidéré. Il n’existe pas d’huiles essentielles sans risque d’un côté, et d’autres « dangereuses » de l’autre, comme on a assez souvent tendance à le lire çà et là, ce que je déplore. Durant la grossesse, l’huile essentielle de camomille romaine s’utilisera avec parcimonie à partir du quatrième mois.
  • La camomille romaine est une plante « soin » pour les autres plantes environnantes. Ce qui veut dire qu’elle leur rend vigueur. Ce qui explique sa présence au sein des engrais anthroposophiques.
  • Soins capillaires : la camomille romaine renforce la brillance des cheveux blonds et en avive la blondeur. Voici une recette simple de vinaigre de fleurs de camomille romaine qui peut parfaitement jouer le rôle de lotion capillaire : placez une poignée de fleurs dans un récipient hermétique pouvant contenir ½ litre de vinaigre de cidre. Laissez macérer trois semaines dans un lieu chaud ou pourquoi pas en plein soleil. A l’issue, filtrer et conservez en bouteille.
    _______________
    1. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 609
    2. Ibidem, p. 203
    3. Hildegarde de Bingen, Physica, p. 73
    4. Pierre Lieutaghi, Le livre des bonnes herbes, p. 141

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Camomille romaine à l'état cultivé

Camomille romaine à l’état cultivé

L’asperge officinale (Asparagus officinalis)

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L’asperge qui s’expose aujourd’hui en bottes sur les marchés, qu’elle soit verte, blanche ou violette, n’est qu’une lointaine descendante d’une asperge sauvage qui vivait sur l’ensemble du pourtour méditerranéen, comme du reste ses nombreuses consœurs. Connue des Égyptiens qui l’offraient aux divinités, elle devait jouer un rôle sacré pour eux sachant qu’on en a retrouvé des figurations sur les parois de certaines pyramides (il n’est pas seulement permis de penser que cela n’était qu’à titre ornemental). D’Orient, des colons grecs emmenèrent avec eux l’asperge jusque dans le sud de l’Italie. Elle se déploie tant qu’on en fait une espèce cultivée dont Grecs et Romains se délectaient comme aliment mais aussi comme plante médicinale. Pour le monde grec, c’était aussi une plante d’Aphrodite, chose que Pline soulignera : les Romains la vénéraient tout bonnement et simplement (1). D’un point de vue médical lié à l’Antiquité, laissons la parole à Dioscoride : « L’asperge vulgairement connue a des pointes, lesquelles cuites en viandes remplissent le corps et font uriner. Bue, la décoction de la racine aide à la rétention d’urine, à l’évacuation de la bile par tout le corps, aux maladies des reins et aux sciatiques. La décoction vineuse aide aux morsures des araignées phalanges, et tenue en la partie de la bouche où il y a douleur, aide aux dents souffrantes (2). La graine bue aide à toutes ces choses […] L’asperge […] est fort ramifiée, avec force et longues feuilles, semblables au fenouil. Elle a la racine longue, ronde et spongieuse. Les pointes pilées et bues avec du vin, ôtent les douleurs des reins. Cuites dans l’eau, ou rôties, et mangées en viandes, elles remédient à l’excrétion et à la rétention d’urine, et à la dysenterie […] Les racines portées quelque part sur soi, ou leur décoction bue, font stériles tant les hommes que les femmes » (3). Dernière assertion qui semble contredire le pouvoir aphrodisiaque concédé à l’asperge. Mais qui a jamais dit qu’Aphrodite était déesse de la fertilité et de l’enfantement ?

Au Moyen-Âge, on ne fait guère mention de l’asperge. Tout au plus le Tacuinum sanitatis nous montre-t-il une miniature exposant la culture de l’asperge, dont on dit qu’elle n’apparaît en France qu’au XV ème siècle (l’asperge ne sera cultivée sous sa forme moderne qu’au XVIII ème siècle). Mais tout ceci est fort mince. Attendons la Renaissance. Johann Schroder, perspicace, déduisit que de la mauvaise odeur que l’asperge communique aux urines, elle devait exercer une action sur la sphère rénale. Tout cela n’est pas très reluisant, mais ceux qui en sont friands savent peut-être de quoi je veux parler. Plus glamour est l’opiniâtreté de Madame de Maintenon, maîtresse du roi Louis XIV, qui en commanda la culture à Jean-Baptiste de la Quintinie, nul autre que le jardinier du potager de Versailles, parce que – d’autres propriétés traversent les siècles – elle pensait là s’assurer l’accroissement de la virtuosité sexuelle du Roi Soleil. Mais ce dernier se gavait de tant d’autres drogues plus à même de réaliser cet effet (cannelle, clous de girofle, muscade, etc.), qu’on peut honnêtement se demander, à travers cette pléthorique débauche de moyens, si l’humble asperge y eut réellement un quelconque rôle à jouer, ou s’il ne s’agissait pas au contraire d’une volonté de pérenniser la puissance aphrodisiaque de l’asperge au sujet de laquelle on s’est perdu en conjecture au fil des siècles. Tout cela n’empêchera pas Madame de Maintenon de soutenir mordicus que l’asperge n’était pas autre chose qu’une « invite à l’amour ». Deux siècles plus tard, on n’en dira pas autant : interdiction fut faite aux jeunes filles des couvents de consommer des asperges, cela aurait pu leur donner des idées (les mères-supérieures étaient tout de même bien informées, dites-moi…). On l’interdit même dans les pensionnats de jeunes filles, alors que de graveleuses expressions illustraient on ne peut mieux la vertu aphrodisiaque de l’asperge comme, par exemple, « il ne faut pas tremper son asperge dans n’importe quel coquetier », sans équivoque, ou bien celle-ci : « aller aux asperges », bien plus sibylline, et qui s’explique par l’allure de membre viril de l’asperge – ce turion dont on ne connaît pas l’étymologie, ce qui est fort dommage – et qui signifie « aller chercher fortune sur le trottoir ». La grivoiserie est toujours inventive. Outre ces gaudrioles de boulevard, au XVIII ème siècle, on controverse joyeusement sur les vertus diurétiques de la racine d’asperge. Comme toujours, il y a les « pour » proclamant à la face du monde qu’elle est un excellent remède des obstructions urinaires et les « contre » arguant sur l’action néfaste de l’asperge sur les voies urinaires, l’accusant d’irriter la vessie, de développer des hématuries et d’augmenter le paroxysme de la goutte, ce en quoi je ne leur donne pas tort sur ce dernier point. Mais c’était ainsi, il ne manquait pas une occasion pour qu’untel publie un pamphlet et que tel autre y réponde dans l’année par un brûlot incendiaire. Combien de plantes, combien de préparations magistrales ont été ainsi battues comme plâtre entre le marteau et l’enclume ? Le vésicatoire, par exemple, mais on a eu raison de lui taper dessus. Bref, entre les « béni-oui-oui » et les « non-non-je-ne-hoche-pas-la-tête-pour-signaler-que-j’ai-raison », nous ne sommes pas plus avancés, l’aventure thérapeutique de l’asperge languit et, à l’image du turion blafard poussant en cave, n’illumine personne de ses lumières. On s’amuse un peu durant les années 1808-1809 : c’est l’époque du blocus européen décidé par Napoléon. Alors, quand on n’a plus rien, on s’en remet à ce qui pousse alentours. C’est ainsi qu’on a vainement tenté de fabriquer, à base de graines d’asperge, un ersatz de café. La même sottise se reproduira durant la Première Guerre mondiale. Id est : ce qui n’a pas marché ne marchera jamais. Mais tout cela est compréhensible : il faut imaginer ces temps de disette et/ou de guerre durant lesquels hommes et femmes se jetaient sur n’importe quoi pour seulement survivre. Ne voit-on pas un certain Charlie Chaplin manger ses chaussures dans l’un de ses films ? Entre le blocus européen et la « Der des Ders », quelques âmes éclairées ont eu le temps d’accorder à l’asperge un peu de leurs doctes observations. On s’interroge beaucoup sur l’origine de la propriété diurétique de l’asperge. Par exemple, Cazin conclue qu’une forte infusion des pointes d’asperge est bien moins efficace que celles des racines. Doit-on à la griffe d’asperge sa qualité d’accroître la diurèse par son asparagine, son potassium ou par le biais d’un principe volatil encore indéterminé tel que le pensait Crouzet en 1898 ? Ce à quoi Leclerc répond que l’asperge « agirait en augmentant non pas la quantité de l’urine excrétée, mais la fréquence des mictions par suite d’une action irritante sur l’épithélium rénal » (4). Il ajoute par ailleurs que ce n’est pas l’asparagine qui donne aux urines cette odeur caractéristique après absorption d’asperges, mais bien un principe volatil tel que le pressentait Crouzet avant lui. En tous les cas, on peut qualifier l’asperge de diurétique irritant comme le soulignera Botan en 1935.

L’asperge est une plante vivace par sa griffe (constituée du rhizome et des racines). C’est elle qui, au printemps, donne naissance aux jeunes pousses d’asperges, lesquelles, si on les laisse se développer, produisent des tiges vertes très ramifiées portant de pseudo-feuilles écailleuse – des cladodes (comme le fragon petit houx) – tandis que les feuilles elles-mêmes demeurent du domaine du microscopique. De petits rameaux stériles d’1 à 3 cm s’organisent groupés en faisceaux de trois à quinze. De petites fleurs en cloche, blanc verdâtre voire jaune verdâtre, se baladent seules ou en duo, et donneront après floraison (juin-août) des baies rouges en forme de boule d’un centimètre de diamètre. A l’intérieur, se dessinent trois loges contenant chacune deux graines noires et anguleuses.
A l’état sauvage, l’asperge est assez fréquente en France et pousse sur des sols sablonneux, des friches, dans les broussailles, mais jamais à plus de 500 m d’altitude. Elle est plus particulièrement présente dans la partie sud de la France, bien qu’on rencontre çà et là quelques sujets plus septentrionaux.

Le nom de l’asperge provient du grec asparagos signifiant « je déchire », allusion faite aux redoutables épines que portent de nombreuses espèces d’asperges dont certaines ont l’aspect de chevaux de frise. Gare à celui qui y plongerait la main !
Après qu’on ait longuement ergoté quant à savoir dans quelle famille botanique classer l’asperge (Liliacées, Smilacées…), on en est finalement venu à créer une famille à son image, les Asparaginées.

A gauche, le turion ; au centre, l'inflorescence ; à droite, la griffe.

A gauche, le turion ; au centre, l’inflorescence ; à droite, la griffe.

L’asperge officinale en phytothérapie

Généralement, le gourmet ne connaît de l’asperge que le turion disponible sur les marchés, et que l’on appelle communément asperge pour davantage de praticité. Si ce turion recèle bien quelques propriétés et usages, il ne fait aucun doute que la partie végétale de l’asperge à laquelle on a toujours accordé la plus grande partie des pouvoirs thérapeutiques se trouve être la « griffe », c’est-à-dire le rhizome armé de ses racines. Il faut dire que le turion d’asperge est entré dans la matière médicale depuis bien moins de siècles que la griffe, du temps de Cazin ça ne remontait qu’à quelques années.
La racine d’asperge, comme toutes les autres parties de la plante, contient de l’asparagine, de l’arginine, des saponines, des flavonoïdes et une bonne proportion de potassium. Quant au turion, sa composition en fait un légume intéressant : gorgé d’eau à 90-95 %, il contient un peu de glucides (fructosanes : 4 %), quelques protides (2 %) et quasiment pas de lipides (0,1 %). Sa richesse en vitamines (A, B1, B2, B3, B9, C) et en sels minéraux et oligo-éléments (manganèse, fer, phosphore, iode, cuivre, fluor, brome, potassium, calcium) en font un bon reminéralisant et reconstituant. Enfin, le turion se caractérise par un taux élevé de purines (0,24 mg aux 100 g) qui ne sont pas sans poser problème selon les profils (nous en reparlerons plus bas) et, chose particulière, du méthyl-mercaptan qui est responsable de la modification de l’odeur des urines seulement quinze minutes après ingestion d’asperge.
Quelques mots sur les graines d’asperge : on y trouve environ 15 % d’une huile de couleur jaune rougeâtre et de la mannite. Aucun usage thérapeutique récent ne semble avoir été recensé à leur sujet.

Propriétés thérapeutiques

  • Diurétique irritante et éliminatrice des chlorures, des phosphates et de l’urée, réductrice de la glycosurie
  • Drainante du foie, des reins, de l’intestin, des poumons et de la peau
  • Purifiante et fluidifiante sanguine
  • Apéritive, tonique amère, laxative
  • Hypocalorique, reminéralisante

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère rénale et vésicale : incontinence légère, faiblesse vésicale, prévention des lithiases rénales, oligurie des cardiaques, insuffisance rénale, rhumatismes
  • Troubles de la sphère hépatique : insuffisance hépatique, ictère, obstruction hépatique, diabète
  • Troubles de la sphère respiratoire : bronchite chronique
  • Asthénie physique et intellectuelle, anémie, convalescence, déminéralisation
  • Constipation
  • Obésité, hydropisie, œdème des membres inférieurs
  • Palpitations (?), viscosité du sang
  • Soin cutané : eczéma, éclaircissement du teint

Modes d’emploi

  • Infusion de racines
  • Décoction de racines
  • Macération vineuse de racines
  • Suc frais des turions
  • Sirop des cinq racines apéritives majeures de l’ancienne pharmacopée (avec le fragon, le persil, le fenouil et l’ache)
  • Turion cuit ou cru

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Récolte : les racines de saveur amère et mucilagineuse sont arrachées au printemps. Quant au turion, qui est une jeune pousse, il est cueilli avant développement, tout comme les jeunes pousses du fragon. Notons que ces turions sont blancs ou verts selon qu’ils ont poussé à la lumière ou à l’obscurité.
  • Contre-indications : l’asperge est déconseillée dans un certain nombre de cas, tels que l’irritation et/ou l’inflammation des voies urinaires, l’état inflammatoire des reins comme la néphrite. De même, les personnes sujettes à l’artériosclérose, à la prostatite, ainsi que les nerveux (agitation, insomnie) éviteront l’asperge. Les malades atteints de la goutte la banniront : son taux de purines est préjudiciable. Si l’organisme est capable d’en excréter quotidiennement une partie, un apport extérieur par le biais de l’asperge ne saurait qu’aggraver la goutte, les purines étant impliquées dans cette pathologie. Pour finir, on a recensé quelques rares cas d’allergie cutanée. En l’absence de ces contre-indications, on ne fera pas de l’asperge une cure qui excédera une dizaine de jours.
  • Variétés : de l’asperge officinale, on a tiré de nombreux cultivars tels que l’asperge verte de Lauris, l’asperge blanche d’Alsace, l’asperge violette d’Albenga, l’asperge blanche à pointes pourprées d’Argenteuil, etc. Les unes et les autres se prêtent à de nombreuses préparations culinaires qu’il serait trop long d’énumérer ici.
  • Autres espèces : certaines comme l’asperge à feuilles aiguës (A. acutifolius) et l’asperge à petites feuilles (A. tenuifolius) sont sauvages et également comestibles. La première porte des baies noires et la seconde des rouges. On rencontre aussi dans la nature des asperges aux propriétés médicinales identiques à l’asperge officinale. C’est le cas de l’asperge sauvage (A. maritimus) et de l’asperge blanche de Corse (A. albus). Chez le fleuriste, on pourra faire la connaissance de plusieurs espèces d’asperges ornementales en provenance d’Afrique du sud : c’est entre autres le cas d’A. plumosus et d’A. setaceus.
    _______________
    1. Le mot vénérer provient de Vénus.
    2. Autrefois, dans les campagnes (Bretagne, Bourgogne, Poitou-Charentes), il était d’usage d’appliquer de la racine d’asperge sur les dents et les gencives malades. Où l’on voit que des prescriptions antiques traversent les siècles.
    3. Dioscoride, Materia medica, Livre II, 128
    4. Henri Leclerc, Précis de phytothérapie, p. 45

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Le cassis (Ribes nigrum)

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Synonymes : groseillier noir, cassissier.

Le mot « cassis », que d’aucuns imaginent d’origine poitevine, n’a rien à voir avec la ville du même nom qui tire, elle, son étymologie du phénicien. Ce cassis végétal est un mot qui apparaît au XVI ème siècle, en même temps que les premiers écrits qu’on lui accorde (Rembert Dodoens, 1583) et les premières mentions médicinales de ses feuilles et de ses fruits (Petrus Forestus, 1614). Dodoens est Flamand, Forestus Hollandais. Il s’agit donc d’auteurs relativement septentrionaux, qui cadrent mal avec la manière dont Anne de Bretagne appelle le cassis dans ses Grandes heures : poivrier d’Espagne. C’est cependant la preuve que le cassis était connu en France vers l’an 1500, d’autant que l’illustration correspondante nous montre bel et bien un pied de cassis. Plus étrange encore, on trouve chez Hildegarde de Bingen (XII ème siècle) un « arbre aux goutteux » que l’abbesse appelle Gichtbaum, autrement dit « arbre à la goutte ». Si le cassis est bien un remède antigoutteux, il n’est en aucun cas un arbre, juste un arbrisseau de deux mètres de hauteur au grand maximum. Hildegarde sait pourtant ce qu’est un arbre, le livre II du Physica en contenant un grand nombre. Cependant dans le Livre des arbres, Hildegarde mentionne des espèces végétales qui ne sont pas des arbres, mais des arbustes, en tout cas rien d’aussi petit que le cassis, qu’Hildegarde donne aussi comme efficace contre les troubles circulatoires, ce qui renforce l’idée que le Gichtbaum pourrait plausiblement être le cassis. Était-il une variété de cassis au port plus élevé ? Les cassissiers étaient-ils plus grands au Moyen-Âge qu’aujourd’hui ? Quoi qu’il en soit, il n’a rien d’espagnol, son nom latin Ribes étant issu du danois Ribs et du suédois Rips. D’ailleurs, le mot « groseillier » lui-même dérive de l’allemand Krauselbeere. Tout cela atteste bien l’origine « nordique » du cassis, que l’on rencontre à l’état sauvage selon un arc allant de la Grande-Bretagne à la Mandchourie.
En France, c’est sans doute Philibert Guybert, docteur de la faculté de médecine de Paris, qui couchera les premières informations concernant le cassis sur le papier à travers son Médecin charitable paru au XVII ème siècle. Il y indique la recette d’une gelée de cassis médicinale. Mais ça n’est que sous l’impulsion de l’abbé Pierre Bailly de Montaran que vaut au cassis une vulgarisation de sa culture et de son usage médical étendu. En 1712, il fait paraître un ouvrage intitulé Les propriétés admirables du cassis, dont il dit qu’il n’y a « personne qui, ayant des jardins, n’en doive planter un grand nombre pour les besoins de sa famille ». Il y donne diverses recettes contre la goutte et le rhumatisme, dont celle-ci : « Prenez une bonne poignée de feuilles de cassis avec autant de laurier commun, de la sauge et du romarin. Mettez le tout dans un pot en terre ou un bocal clos et remplissez-le de vin blanc, puis mettez à douce chaleur ou au soleil pendant vingt-quatre heures ».
La culture en grand du cassis est instaurée aux alentours de 1750 dans le Dijonnais, en Haute-Saône, etc. Parallèlement, les publications à son sujet se poursuivent, tel que L’abrégé de la médecine pratique incluant un Traité du cassis (1753), et dont l’auteur, John Theobald, écrit qu’on « va chercher bien loin des remèdes bien chers et qui ne font point d’aussi bons effets et en si grand nombre que cette plante », dont les principaux sont les suivants : tonique, cordial, fortifiant, apéritif, diurétique, antilithiasique, antigoutteux, ce qui est parfaitement exact ! Les vertus du cassis n’ont pas été abusivement exagérées comme il a été dit par après, ce qui, hélas, fit en sorte que cette plante n’a plus été regardée que comme diurétique et astringente à la fin du XVIII ème siècle et même au début du siècle suivant, lequel va voir se produire un événement majeur pour sa promotion. En effet, en 1841, « la culture du cassis prit un nouvel essor à la suite de la création, à Dijon, par Lagoute, de l’industrie du cassis-liqueur » (1) et de la crème de cassis. Lagoute, le bien nommé, promeut moins un remède médicinal qu’une boisson spiritueuse, mais notez tout de même le clin d’œil : Lagoute crée une liqueur à base d’une plante bonne contre la goutte ! ^_^
Une vingtaine d’années plus tard, Cazin met lui aussi au point une boisson simple qui n’utilise pas les baies mais les feuilles : « J’ai conseillé aux moissonneurs du nord de la France, qui trop souvent ne font usage que de l’eau froide pendant leurs travaux, de se désaltérer avec l’infusion à froid de feuilles de cassis, à laquelle on ajoute quatre cuillerées d’eau-de-vie par kilogramme de cette infusion. C’est de toutes les boissons la plus convenable et la moins dispendieuse pour se désaltérer pendant les chaleurs de l’été et les pénibles travaux de la récolte » (2).
En presque toute fin de siècle, l’abbé Kneipp fera l’éloge du cassis, insistant sur son efficacité dans les maladies vésicales et rénales, mais il faudra attendre la thèse de Huchard (1908) et celle de Decaux (1930) pour que l’ensemble des propriétés du cassis soient scientifiquement établies.
Au milieu du XX ème siècle, du côté de Dijon… Félix Kir, chanoine et homme politique, devient maire de cette ville et le restera pendant plus de 20 ans. C’est lui qui autorisera les producteurs de liqueur de cassis à utiliser son patronyme pour désigner un apéritif aujourd’hui bien connu, le kir.

Le cassissier est un arbrisseau caducifolié non épineux dont la hauteur atteint environ deux mètres. Ses feuilles, à trois ou cinq lobes, aussi larges que longues, sont recouvertes de petites glandes contenant une essence aromatique donnant à cette plante une odeur particulière, surtout par temps chaud. La floraison, étalée d’avril à mai, pare le cassis de grappes de fleurs blanc verdâtre. Plus tard, en juillet-août, elles laissent place aux baies noires, comestibles, et à l’arôme musqué et fruité.
En France, le cassis n’est spontané qu’en certains bois humides de Lorraine, d’Alsace et du Dauphiné. Partout ailleurs il n’apparaît que comme espèce cultivée.

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Le cassis en phytothérapie

On pourrait attribuer les feuilles au phytothérapeute et les baies au gourmet, mais ce serait oublier un peu vite que les baies cumulent les fonctions : elles ne sont pas que substance alimentaire, elles participent aussi d’usages médicinaux.
Les baies de cassis, lorsqu’elles sont parfaitement mûres, possèdent un parfum et une saveur étonnants, qu’il faut sans doute mettre sur le compte d’une essence aromatique complexe et un taux très élevé d’acide ascorbique, c’est-à-dire de vitamine C : 150 à 200 mg / 100g. C’est, parmi les fruits courants, celui qui affiche la plus forte teneur de cette vitamine. C’est pourquoi, à poids égal, le cassis est plus acide que la groseille. Et c’est, pour le cassis, une vitamine relativement stable par rapport à la chaleur et à l’oxydation comme l’explique le Dr Valnet : « un sirop de cassis ne perd que 15 % de vitamine C la première année et 70 % pendant la seconde » (3). Peut-être est-ce la présence concomitante de vitamine C2 qui en est responsable. Outre cela, on trouve dans ces baies divers sels minéraux (phosphore, chlore, sodium, potassium, magnésium, calcium) et acides (malique, vinique, citrique), 10 à 14 % de sucres, de la pectine, des pigments anthocyaniques et flavoniques. Dans les feuilles, on rencontre surtout des tanins et une essence aromatique de couleur vert pâle différente de celle contenue dans les baies.

Propriétés thérapeutiques

  • Tonique général, fortifiant, immunostimulant, augmente la résistance aux infections
  • Diurétique éliminateur de l’acide urique et des purines, dépuratif, stimulant rénal, antirhumatismal
  • Hypotensif, veinotonique, augmente la résistance des capillaires sanguins
  • Astringent, cicatrisant
  • Stimulant du foie et de la rate
  • Apéritif, tonique des voies digestives, antidiarrhéique, vermifuge
  • Antiscorbutique
  • Diaphorétique
  • Rafraîchissant
  • Améliore l’acuité visuelle (une faculté qu’il partage avec la myrtille)

Usages thérapeutiques

  • Troubles cardiovasculaires et circulatoires : artériosclérose, hypertension, jambes lourdes et gonflées en fin de journée, fragilité capillaire, œdème, troubles circulatoires de la ménopause
  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : diarrhée chronique ou aiguë, dysenterie, gastralgie, parasites intestinaux, dyspepsie, inflammations gastro-duodénales
  • Troubles de la sphère urinaire et rénale : lithiase urinaire et rénale, catarrhe chronique de la vessie, prostatisme, colique néphrétique, oligurie, albuminurie, rhumatisme chronique, arthrite, arthrose, goutte
  • Troubles de la gorge et de la bouche : toux, enrouement, extinction de voix, laryngite, pharyngite granuleuse, aphte, angine, amygdalite, saignement gingival
  • Troubles de la sphère hépatique : hépatisme, insuffisance hépatique, ictère
  • Affections cutanées : plaie, plaie enflammée, ulcère, abcès, furoncle, eczéma, contusion, teigne, peau sèche, piqûre d’insecte (frelon, guêpe)
  • Scorbut, fatigue générale, surmenage
  • Anxiété, stress (4)

Modes d’emploi

  • Infusion et infusion prolongée de feuilles
  • Décoction de feuilles
  • Cataplasme de feuilles fraîches
  • Teinture-mère, extrait de plante fraîche
  • Hydrolat aromatique (issu de la distillation des feuilles à la vapeur d’eau… Donc, huile essentielle également, mais très rare)
  • Avec les baies : jus, sirop, vin, liqueur, ratafia, eau-de-vie, gelée…

Quelques suggestions de recettes :

  • Infusion diurétique n° 1 : feuilles de cassis (¼) + rameaux de prêle (¼) + feuilles de frêne (¼) + fleurs de reine-des-prés (¼)
  • Infusion diurétique n° 2 : feuilles de cassis (1/3) + fleurs de sureau (1/3) + baies de genévrier (1/3)
  • Infusion digestive : feuilles de cassis (8/10) + cannelle de Ceylan (1/10) + clous de girofle (1/10)
  • Décoction rafraîchissante : feuilles de cassis (½) + racine de réglisse (½)
  • Thé des centenaires : feuilles de cassis (1/3) + feuilles de frêne (2/3)

D’autres associations sont bien évidemment possibles : avec l’harpagophytum pour des troubles rhumatismaux, avec la vigne rouge et/ou le fragon pour des problèmes circulatoires (jambes lourdes, insuffisance veineuse).

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Le cassis ne présente aucun inconvénient hormis celui de déplaire à certains par son parfum et sa saveur. Mais il n’est là question que de goût personnel.
  • Récolte et séchage : les jeunes feuilles de mai à juin, les baies quand elles sont parfaitement mûres (à l’été). On peut employer les unes et les autres à l’état frais ou bien les faire sécher (sur des claies pour les feuilles, à la douce chaleur du four pour les baies) pour un usage ultérieur.
  • Usages alimentaires : ils sont nombreux et rejoignent peu ou prou les différentes recettes médicinales (confitures, gelées, vins, liqueurs, etc.).
  • Autres espèces : le groseillier à maquereaux (Ribes uva-crispa) et le groseillier rouge (Ribes rubrum).
    _______________
    1. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 489
    2. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p. 243
    3. Jean Valnet, Se soigner avec les légumes, les fruits et les céréales, p. 214
    4. « D’après des travaux récents, elles [les feuilles] stimuleraient la production de cortisol par les glandes surrénales, stimulant ainsi l’activité du système nerveux sympathique. De ce fait, elles contribueraient à diminuer les effets du stress », Petit Larousse des plantes médicinales, p. 160

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La ronce (Rubus fruticosus)

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Synonymes : ronce des bois, ronce des haies, aronce, éronce, mûrier sauvage, mûrier des haies, mûrier de renard, catimuron, catin-muron, amouros de bartas…

Une très longue histoire unit l’homme à la ronce : dès les temps néolithiques, il se repaissait de ses fruits comme l’attestent les dépôts de graines découverts dans différents sites préhistoriques. Goûter ce que la Nature met à la disposition des êtres humains n’est pas sans danger, mais c’est aussi cela qui détermine les découvertes utiles à l’homme, chose qui s’est perpétuée, car il n’y a pas encore si longtemps, l’homme suffisamment proche de la Nature, appliquait le principe du test qui « est facile à comprendre. Tu prends une fleur [de ronce] dans la bouche, ça dessèche, y’a plus d’salive » (1). C’est ainsi qu’il fut remarqué que la mûre est nutritive tout en étanchant la soif, et que les pousses de ronce, que les enfants bretons, allant à l’école ou gardant les vaches, grignotaient, faisaient ainsi découvrir au palais leur astringence.
D’un point de vue médicinal, c’est en remontant à Théophraste que l’on rencontre les premières indications. L’astringence est bien connue, de même que les propriétés antihémorragiques et antidiarrhéiques de la ronce. Écoutons Dioscoride : « la décoction des rameaux resserre l’intestin et l’utérus ; les feuilles mâchées raffermissent les gencives, écrasées elles s’appliquent sur les ulcères pour les cicatriser, sur les hémorroïdes, sur l’épigastre pour calmer les maux d’estomac ». Il ajoute que la décoction des fruits, en gargarisme, soulage les diverses irritations de la gorge. En quelques lignes, voici donc brossé le portrait thérapeutique de la ronce.
Cet arbrisseau, que l’on appelait Batos en grec du temps de l’Antiquité, n’a pas échappé à Pline qui recommandait d’en cueillir les bourgeons de la main gauche. Il mentionne l’existence d’une composition à base de mûres, le panchrestos (« bon à tous les maux »), qui n’est en fait qu’une formule assez proche du diamoron, terme dans lequel on reconnaît le nom latin de la mûre, Morum, désignant tout autant le fruit de l’arbre que l’on nomme mûrier noir (Morus nigra) et qui n’a, bien évidemment, rien à voir avec la ronce. Bref, Pline indique la ronce comme un remède de la bouche, de la gorge et de l’estomac. Dans le passage de l’Histoire naturelle ci-dessous, malgré l’enrobage « magique » des propos du naturaliste romain, il transparaît une propriété tout à fait exacte : « Un rameau, commençant à avoir du fruit, cassé à la pleine lune, pourvu qu’il n’ait pas touché la terre, a les mêmes effets hémostatiques, surtout contre les règles excessives, attaché aux bras des femmes ». Le poète Horace, qui pourtant n’est pas médecin, recommande lui aussi la mûre : « mangez, avant la fin du repas, des mûres noires, cueillies sur l’arbuste avant que le soleil ne soit trop chaud, c’est le moyen le plus sûr de passer l’été sans être malade. »

Au Moyen-Âge, la ronce et sa mûre font tout autant d’émules. Selon l’école de Salerne, « de ronce le feuillage, âpre, amer, astringent, arrête l’utérus, le ventre incontinent ». C’est pourquoi la mûre, et plus généralement les feuilles de ronce, sont un bon remède contre la dysenterie, comme le Grand Albert le souligne, indiquant une recette à base de poudre de limaçons brûlés et de mûres pulvérisées, chose que remarque également Hildegarde de Bingen, conseillant sa Brema contre la dysenterie hémorragique, les maux bucco-dentaires, la congestion de poitrine, les plaies infectées, la toux, etc. Fournier écrit qu’Hildegarde regardait les mûres comme fortifiantes. Or elle ne dit rien de tel : « Le fruit qui pousse sur les ronciers ne fait pas de mal à l’homme en bonne santé ni au malade et se digère facilement. Mais il n’a pas de vertus médicales » (2). Ni bénéfique ni maléfique selon elle, la mûre n’entre pas pour autant dans le cortège des fruits et des baies dont on se méfie au Moyen-Âge. Or la mûre n’a pas toujours eu bonne presse et une réputation particulière lui est restée attachée dans les campagnes même après les temps médiévaux. Son surnom de ronce de renard n’est peut-être pas étranger à cet état de fait sachant que cet animal pourrait effectivement « souiller » celles qui sont à sa portée de « germes morbides ». Aujourd’hui, l’on sait faire preuve de bon sens en déconseillant de cueillir une plante médicinale dans la nature, en des lieux qu’on sait fréquentés par chiens et renards. Mais si le goupil trouve parage auprès de la ronce, ce n’est pas pour nous dissuader de nous en approcher. Il en apprécie, tout comme nous, les fruits. Non, la mûre n’a rien de nocif, et à quantité égale, elle est bien moins dérangeante que la cerise, par exemple.
Par la suite, les principaux auteurs du XVI ème siècle (Matthiole, Fuchs, Tragus, Dodoens, Bauhin, Tabernaemontanus…) ne font que rependre les antiques indications de leurs prédécesseurs : dysenterie, hémorragie, ulcération, etc., à quoi l’on peut ajouter, au XVII ème siècle, lithiases rénales et urinaires, diarrhée, règles trop abondantes, irritation des parties génitales.

Au XX ème siècle, la ronce évoque peut-être au Dr Leclerc de mauvais souvenirs d’enfance : « Rien de plus méchant que cette plante dont les tiges souples, rouges et épineuses jaillissent, dans tous les sens, des buissons et s’étendent au loin, agrippant les passants avec la férocité d’une pieuvre : pas une de ses parties qui ne soit prête à griffer : le pédoncule de ses fleurs, les divisions de son calice, les nervures elles-mêmes de ses feuilles sont armés de fins aiguillons : malheur aux imprudents marmots qui exposent leurs mollets nus aux perfides caresses de cette harpie » (3). Un peu plus loin, il dit que seuls ses « fruits » suffiraient à « réhabiliter la plante hargneuse qui les porte » ! Oui, je suis sûr qu’il est advenu quelques déconvenues au Dr Leclerc durant l’enfance… ^_^

Pierre Lieutaghi écrivait, il y a 20 ans, qu’on avait jusqu’alors dénombré environ 2000 formes différentes de la ronce commune en la seule Europe. « Si les ronces constituent pour le botaniste un épouvantable maquis, pour le vulgaire la chose est beaucoup plus simple », annonçait Fournier un demi siècle avant Lieutaghi (4). Oui, nous n’allons pas nous emberlificoter dans un dédale sans fin. Rubus, le nom de genre, s’appliquait aux ronces, framboisiers et églantiers durant l’Antiquité. Depuis, on a rangé ces derniers parmi les roses. Il nous reste donc : Rubus fruticosus – la ronce –, Rubus idaeus – le framboisier – et Rubus caesius – la petite ronce bleue des champs, qui se distingue de la première par le fait qu’à maturité ses mûres sont couvertes de pruine, cette substance cireuse que l’on remarque en fine pellicule sur la « peau » des prunelles et de certaines prunes.
La ronce commune tiendrait-elle de l’arbuste ? Non, mais c’est sa tendance – trompeuse – à poser ses rameaux sur les branches des autres qui pourrait faire accroire cette idée. N’est-elle pas liane, quand on la voit pendante sur trois ou quatre bons mètres ? Ni arbuste, ni liane, juste arbrisseau depuis Théophraste, vivace et sarmenteux, à tiges bisannuelles : feuillues la première année, florifères et fructifères la seconde. Et ainsi de suite.
C’est une plante couverte d’épines : on en trouve sur les tiges, sur les pédoncules, sur les feuilles aux trois à sept folioles dentées, jusque même sur les nervures des dites feuilles ! En règle générale, la floraison s’étale durant de longs mois : mai à septembre. Les fleurs, typiques des Rosacées, comptent cinq pièces florales blanches lavées de rose et mesurent 2 à 4 cm de diamètre. Au fur et à mesure de la floraison, on voit apparaître les premières mûres. De vertes, elles deviennent rouges avant de considérablement foncer et de présenter à l’œil un beau noir violacé et brillant à pleine maturité. Globuleuses et juteuses à l’image des framboises, les mûres en elles-mêmes ne sont pas des fruits mais des drupes, c’est-à-dire des agglomérats de petits fruits concentrés tout autour du pédoncule.
La ronce est la plante habituelle des talus qu’elle protège de l’érosion en s’accrochant à tous les supports qu’elle rencontre. Mais elle est surtout une très courante représentante de la haie, quand elle ne la forme pas à elle toute seule ! C’est elle qui garantit, avec l’aubépine et le prunellier tout aussi épineux, la protection de la faune peuplant la haie. Mais elle a été, et l’est toujours, traquée comme mauvaise herbe, et cela malgré l’ensemble des services rendus pendant des siècles. C’est particulièrement vrai dans les régions où l’on détruit la ronce, comme en Normandie. Mais il en va de la ronce comme du chiendent : ils sont deux espèces quasiment indestructibles et dont l’arrachage procure bien du plaisir ^_^
Mais la ronce n’est pas que l’hôte de la haie ! On la trouve aussi fréquemment dans d’autres types d’habitats : au bord des chemins, le long des sentiers, en lisière de forêts, dans les broussailles et les terres en friche. Largement répandue en Europe, on en note la présence en Asie septentrionale ainsi qu’au Japon.

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La ronce en phytothérapie

Chez la ronce, tout est bon ou presque, de l’extrémité des racines jusqu’aux mûres. Mais, comme toujours, chaque période possède ses modes, et ce qui valait comme matière médicale hier n’est plus considéré aujourd’hui. Retenons donc qu’à l’heure actuelle on emploie exclusivement les mûres et les feuilles sous deux formes : lorsqu’elles sont encore à l’état de bourgeons non lignifiés et une fois déployées.
Riches en eau (85 %), les mûres contiennent divers sucres (dextrose, lévulose : 4 à 7 %), des acides (malique, succinique, citrique, oxalique), de la pectine, de la provitamine A, de la vitamine C (35 mg/100 g), un peu de mucilage, une essence aromatique, et 10 à 15 % d’huile grasse logée dans les graines. Quant aux feuilles, c’est principalement leurs tanins qui nous intéressent. Mais on y trouve aussi des sels minéraux et oligo-éléments (fer, calcium, magnésium, potassium, cuivre, manganèse), des flavonoïdes et bien plus de vitamine C que dans les mûres (90 mg/100 g).

Propriétés thérapeutiques

  • Astringente, cicatrisante, hémostatique
  • Diurétique, dépurative
  • Tonique, fortifiante
  • Antidiabétique
  • Antidiarrhéique
  • Antibactérienne
  • Rafraîchissante

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : diarrhée, diarrhée chronique, diarrhée des nourrissons, dysenterie, dysenterie des enfants, dyspepsie, gastrite, pyrosis
  • Troubles de la sphère rénale et urinaire : oligurie, hématurie, cystite, pyélite, lithiases rénales et urinaires
  • Affections de la bouche et de la gorge : angine, toux, enrouement, pharyngite, amygdalite, gingivite, glossite, stomatite, aphte, ramollissement et inflammation des gencives, névralgie dentaire
  • Troubles gynécologiques : leucorrhée, métrorragie, règles trop abondantes, douleurs menstruelles
  • Affections cutanées : dartre, eczéma, abcès chaud, furoncle, plaie atone, plaie ancienne, ulcère de jambe, ulcère atone
  • Grippe, refroidissement
  • Hémoptysie, crachement de sang
  • Hémorroïdes
  • Rhumatisme goutteux
  • Diabète
  • Anémie
  • Inflammations oculaires (« Jadis on préparait un bon collyre avec le suc des jeunes pousses battu dans de l’eau de rose avec un blanc d’œuf » (5)

Modes d’emploi

  • Infusion des bourgeons ou des feuilles
  • Décoction des feuilles dans l’eau ou le vin
  • Suc frais des bourgeons (« Les bourgeons récoltés au printemps, placés dans un flacon exposé au soleil, laissent s’écouler un suc sirupeux qu’on utilise en pansement sur les plaies (cicatrisant, analgésiant), en gargarismes et collutoires contre les angines » (6)
  • Cataplasme de feuilles fraîches pilées
  • Mûres en nature
  • Sirop de mûres
  • Vin de mûres
  • Eau-de-vie de mûres
  • Teinture de mûres
  • Gelées et confitures de mûres (En Basse-Normandie et dans les pays de la Loire, la confiture de mûres soignait les diarrhées)

« On peut également employer ces feuilles comme succédané du thé, ainsi que cela se pratique en Angleterre » (7). Voici trois recettes de thé de ronce rafraîchissant, désaltérant et diurétique :

  • Feuilles de ronce (50 %) + feuilles d’aspérule odorante (50 %)
  • Feuilles de ronce (30 %) + feuilles d’aspérule odorante (30 %) + feuilles de fraisier (30 %) + feuilles de menthe poivrée (10 %)
  • « Prendre deux parties de feuilles fraîches de ronce des champs à fruit bleu (Rubus caesius) et une poignée de feuilles de framboisier, les laisser se flétrir, les hacher grossièrement, les asperger légèrement d’eau, les nouer dans un linge et les laisser fermenter deux ou trois jours dans un endroit chaud, où se développe un parfum presque analogue au parfum de rose. Si on laisse ensuite sécher ces feuilles, elles perdent, il est vrai, ce parfum ; mais il renaît en les laissant séjourner dans une boîte de fer-blanc bien close » (8)

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Récolte : les jeunes pousses de ronce en mars et avril, les feuilles saines en toutes saisons (certains préconisent les seuls mois d’été), les mûres à parfaite maturité.
  • En cas d’infusion et de décoction des feuilles, il faut prendre soin de bien les filtrer avant consommation afin d’éviter les épines (procédure identique au bouillon-blanc)
  • Les mûres sont généralement déconseillées aux constipés chroniques.
  • Avec les tiges des ronces, on peut fabriquer des liens d’une grande solidité, avec lesquels on tresse, par exemple, des paillassons. Ces mêmes liens de ronce étaient également conviés au travail de la paille de seigle, dont on élaborait paniers, plateaux et ruches.
  • La mûre offre un jus tinctorial de couleur gris-bleu.
  • Confusion : il existe un arbre, le mûrier noir (Morus nigra) dont les fruits s’appellent aussi mûres
  • Les usages culinaires de la mûre sont variés : sauces, garnitures de viandes, confitures, gelées, vins, sirops, liqueurs, alcools, jus de fruits, gâteaux, glaces, etc.
  • Élixir floral base de fleurs de ronce : il est destiné à ceux qui ne parviennent pas à concrétiser leurs projets et qui rencontrent des difficultés à mettre leurs idées en pratique. Élixir conseillé aux personnes qui pratiquent la méditation, la visualisation, le travail onirique, etc.
    _______________
    1. Christophe Auray, Remèdes traditionnels de paysans, p. 23
    2. Hildegarde de Bingen, Physica, p. 90
    3. Henri Leclerc, Les fruits de France, p. 38
    4. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 833
    5. Ibidem, p. 836
    6. Jean Valnet, La phytothérapie, se soigner par les plantes, p. 379
    7. Henri Leclerc, Précis de phytothérapie, p. 113
    8. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 836

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Le tussilage (Tussilago farfara)

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Synonymes : pas d’âne, pas de cheval, pied de poulain, tâtonnet, taconnet, racine de peste, béchion, procheton, chou de vigne, herbe de saint Quentin, herbe de saint Quirin, herbe de saint Guérin, etc.

Drôle de plante que le tussilage qui fleurit dès les premiers mois de l’année, offrant un abondant nectar aux abeilles qui, sans lui, se trouveraient presque sans pitance. Drôle et remarquable, et cela depuis vingt-cinq siècles. Déjà, le grand Hippocrate avait mis en évidence deux des grandes attributions médicinales du tussilage : ce qui touche aux poumons et à la peau. C’est ainsi qu’il administrait un mélange de lait, de miel et de racine de tussilage pour les « ulcérations des poumons », et appliquait sur des plaies virant à l’ulcère une décoction vineuse de la plante. Bien après lui, Dioscoride, qui en utilise les feuilles et les racines, le nomme Bêchion, un mot qui a traversé les âges puisqu’il a donné béchique, un terme plus tellement employé aujourd’hui et qui trouve son synonyme dans antitussif, c’est-à-dire « contre la toux ». D’ailleurs, le terme même de tussilage, tussilago en latin, provient de la contraction de deux mots : tussim (la toux) et ago, agere (faire fuir). Mais c’est le latin qui l’a emporté, ainsi appelle-t-on aujourd’hui cette plante tussilage, accompagné de ce farfara, issu des antiques farfarus et farfarium romains dont on ignore l’étymologie et, par voie de conséquence, le sens. Bref, après cette ellipse pseudo-linguistique, revenons-en à nos moutons. Que dit Dioscoride à même d’apporter de l’eau à notre moulin ? Il reconnaît au tussilage des qualités externes sur érysipèle et autres inflammations cutanées, mais également par voie interne en cas de difficultés respiratoires, de toux sèche, de bronchite, de trachéite et autres irritations propres à la sphère pulmonaire. Si j’ai tout bien compris, cela était permis par fumigation de feuilles de tussilage que l’on déposait sur des charbons ardents. La fumée qui s’en dégageait était ensuite guidée par un cornet en forme d’entonnoir que le patient tenait entre ses lèvres. On peut dès lors parler de fumigation et d’inhalation sèches. Pline, puis Galien, reprennent sensiblement les mêmes choses ; le premier écrit que « le tussilage n’a ni tige, ni fleur, ni graine ; c’est du moins la preuve que de son temps [celui de Pline], la fleur du pas d’âne n’était pas appréciée », nous explique Fournier (1). Je me permettrai, plus loin, de nuancer l’avis de Fournier, là, il est trop tôt pour le faire ^^.

Durant la vaste période médiévale, je n’ai guère déniché d’informations au sujet du tussilage, hormis chez Hildegarde qui distingue un tussilage mineur et un autre majeur. Ce dernier, qui semble bien être le tussilage pas d’âne, est, selon l’abbesse, froid et humide ; il est parfait sur les ulcères et les abcès chauds, en cataplasme de feuilles appliqués localement avec du miel. Dans tous les cas, elle ne semble pas accorder d’importance à la vertu curative de la fumée de feuilles de tussilage, contrairement à Schroder qui reprendra cela à son compte au XVII ème siècle contre les maladies pulmonaires ; la décoction de tussilage lui permettait en outre de laver et de déterger les ulcères chauds et enflammés, de même que Simon Paulli qui, à la même époque, utilisait le tussilage sur les ulcères de jambe à tendance gangreneuse. Aux alentours de 1700, Lémery propose une recette de sirop de tussilage composé, mais je lui préfère celle de Pitton de Tournefort rappelée par Chomel : « On prend quatre poignées de feuilles [de tussilage] avec trois pincées de ses fleurs, deux poignées de sommités d’hysope, une once de raisins secs, trois cuillerées de miel de Narbonne ; on met le tout dans le fond d’un pot et on y verse quatre pintes d’eau bouillante ; on fait jeter seulement trois bouillons, on tire le pot du feu, on le couvre, et on passe la tisane lorsqu’elle est refroidie. » Destinée à un usage interne, cette recette s’intercale avec bien d’autres dirigées vers un usage externe, comme par exemple la poudre de feuilles sèches mêlée à du miel. Dans tous les cas, il ressort que le tussilage aura donné lieu à de nombreuses expérimentations en interne pour les problèmes pulmonaires et en externe pour les affections cutanées, jusqu’à ce qu’au début du XVIII ème siècle soit relaté le cas d’une patiente atteinte d’ulcères scrofuleux admise à l’hôpital de Pise : elle y fut soignée grâce au tussilage aussi bien par voie orale que cutanée, chose que Cazin retiendra pour en faire l’expérience non sans avoir rencontré quelques déboires : « J’avoue que les faits nombreux rapportés par des auteurs dignes de foi […] ont ébranlé mon incrédulité, malgré deux essais infructueux. J’ai de nouveau employé le tussilage, et je m’en suis bien trouvé. J’ai pu me convaincre de l’efficacité de cette plante dans plusieurs cas d’affections scrofuleuses, où les traitements généralement connus et employés avaient échoué » (2). Notons au passage que la « constitution scrofuleuse » prédispose à la tuberculose pulmonaire ; l’on voit, une fois de plus, l’interaction entre la sphère pulmonaire et l’interface cutanée.
Au début du XX ème siècle, on pourrait croire que le tussilage est relégué au rang d’ingrédient constituant la « tisane des quatre fleurs », mais il n’en est rien. « Schulz, ayant remarqué que les vieillards, atteints de la bronchite chronique avec ou sans accidents asthmatiques, fumaient un mélange de tabac et de feuilles de tussilage, expérimenta le procédé et constata qu’il lubrifie la muqueuse et facilite remarquablement l’expectoration » (3). Et oui, l’empirisme n’oublie pas les bonnes manières que la science officielle redécouvre de temps à autre…

Le tussilage est une plante vivace à rhizomes traçants qui fleurit aux premiers mois de l’année (février-mars). A cette période, des tiges garnies d’écailles rougeâtres apparaissent et portent chacune un capitule de fleurs jaune vif, mâles et femelles, de un à trois centimètres de diamètre. Cette hampe florale peut poursuivre son ascension jusqu’à atteindre une hauteur de trois décimètres, tout en fructifiant parallèlement. Plus tard, bien après la floraison, des rosettes de grandes feuilles longuement pétiolées, en vague forme de cœur polygonal, émergent du sol, feuilles dans lesquelles certains ont vu l’empreinte d’un sabot d’âne, d’où son surnom de pas d’âne. La face supérieure est généralement vert vif, alors que le revers prend un aspect pelucheux par la présence de poils blancs dont on s’est servi comme amadou.
Si l’on circule sur un moteur de recherche d’images, on verra bien que des photographies de feuilles ne comportent jamais de fleurs et vice-versa, ce en quoi les anciennes planches botaniques sont parfois trompeuses, puisqu’elles offrent au regard une plante dessinée avec feuilles et fleurs. En réalité, lorsque les feuilles paraissent, les fleurs ont depuis longtemps disparu (ce qui rappelle le cycle végétatif du colchique), raison qui a mené le Moyen-Âge à surnommer le tussilage « filius ante patrem », c’est-à-dire « le fils avant le père ». C’est peut-être sous son seul aspect feuillu que Pline connaissait le tussilage, ce qui lui aurait fait dire que cette plante est démunie de fleurs, de tiges et de graines. Cela n’est donc peut-être pas une confusion de la part du naturaliste, comme le souligne Fournier, mais simplement l’expression d’une partie de la réalité.
Le tussilage est une plante relativement commune en Europe ainsi que dans le nord et l’ouest de l’Asie. On la trouve aussi bien en plaine qu’en montagne, parfois jusqu’à 2500 m d’altitude. Elle prend particulièrement pied sur des sols calcaires, argileux et marneux, et peuple les talus, les fossés, les bordures de routes et de chemins, les déblais, les limons fluviaux, les terres remuées, etc.

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Le tussilage en phytothérapie

Autrefois, on se préoccupait avant tout des racines et des feuilles de cette plante. Si, aujourd’hui, on utilise encore ces dernières, les racines font l’objet de peu d’attention, ayant été remplacées depuis par les capitules floraux. Par ordre d’importance thérapeutique, nous avons donc : fleurs, feuilles, racine.
Aussi amères que la racine, les feuilles contiennent du mucilage en quantité importante, du tannin, des vitamines (C, entre autres) et de nombreux sels minéraux et oligo-éléments (potassium et soufre surtout, sodium, magnésium, phosphore, chlore, fer, zinc). Quant aux capitules, on y trouve un peu de tannin, des traces d’essence aromatique, divers acides (malique, pectique, vinique, gallique, phosphorique…), du mucilage, du faradiol… En plus de tout cela, on décèle dans le tussilage la présence d’alcaloïdes que nous avons déjà rencontrés lorsque nous avons étudié la bourrache et, plus récemment, l’eupatoire chanvrine : les alcaloïdes pyrrolizidiniques (senkirkine, sénecionine…). Nous en dirons davantage à leur sujet dans la dernière partie de cet article.

Propriétés thérapeutiques

  • Fluidifiant des sécrétions bronchiques, expectorant, mucolytique, protecteur des muqueuses des voies respiratoires, antispasmodique respiratoire, anti-inflammatoire respiratoire, antitussif, sédatif et adoucissant pectoral
  • Tonique (propriétés immunostimulantes et antibiotiques ?)
  • Sudorifique léger
  • Maturatif, résolutif, détergent, astringent léger (capitules)

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère respiratoire : bronchite, encombrement bronchique, toux (sèche, grasse, quinteuse, spasmodique), asthme, trachéite, laryngite, catarrhe pulmonaire aigu accompagné d’abondantes sécrétions, phtisie, rhume, oppression pulmonaire, pharyngite, extinction de voix
  • Troubles cutanés : plaie, plaie à tendance ulcéreuse, ulcère scrofuleux, abcès, dermatose, furoncle, dartre, teigne, piqûre d’insecte, hyperhidrose (sueur excessive), entorse
  • Convalescence après maladie infectieuse (grippe…)

Le constat est clair : le tussilage n’a pas démérité de sa réputation de plante pectorale (4). Mais ne nous arrêtons pas à la surface des choses. Nous voyons un grand nombre d’affections pulmonaires et d’autres cutanées. Or, l’interface cutanée fait partie du « système respiratoire », ce qui fait du tussilage une plante toute destinée au méridien du Poumon de la médecine traditionnelle chinoise. De fait, l’élément associé au tussilage est le Métal, et sa tendance est de nature Yin. Dès lors, il est tout à fait loisible de penser que le tussilage peut aussi avoir une incidence sur les grands domaines de nature psychologique et émotionnelle que gère le méridien du Poumon.

Modes d’emploi

  • Infusion de capitules (externe et interne)
  • Décoction de feuilles (externe)
  • Suc frais (interne)
  • Sirop
  • Feuilles macérées ou contrites en application locale
  • Feuilles sèches fumées en cigarette. C’est un mode d’administration peu fréquent que l’on a mis en application avec l’eucalyptus et la jusquiame pour des raisons médicinales. Comme cela est peu commun, quelques recettes indicatives pour ceux qui voudraient composer un « original » scaferlati.
    => « Tabac » de tussilage : on empile des feuilles fraîches séparées de leur pétiole, on les fait fermenter quelques temps, après quoi on les cisaille finement à la matière du tabac.
    => « Aux fumeurs qui ne peuvent se déshabituer de fumer et pour qui le tabac est nuisible, nous pourrons signaler la formule suivante qui peut le remplacer, sans en avoir les inconvénients : feuilles sèches de marronnier d’Inde, de tussilage et d’aspérule odorante à parties égales. Faites macérer dans de l’eau miellée assez concentrée. Faites sécher à l’air, comprimer et découper comme du tabac » (5).

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Récolte et séchage : les fleurs, dès qu’elles sont en boutons (février-mars) ; si on les cueille une fois ouvertes, même coupées elles poursuivent leur maturation et peuvent fructifier ! Elles ne seraient alors plus d’aucune utilité et doivent donc être séchées le plus promptement possible. Les feuilles, qu’on choisira sans défaut, ni tache de rouille et exposées au soleil de préférence, se récoltent à l’été, parfois dès le mois de mai. On les monde de leur pétiole et on les fait sécher dans des claies ou des cagettes situées à proximité d’une source de chaleur douce.
  • Toxicité : elle concerne les alcaloïdes pyrrolizidiniques dont on a constaté l’action délétère sur les cellules hépatiques. Aussi, il est recommandé de ne pas dépasser plus de six semaines de cure par an et de ne jamais laisser la plante infuser plus de cinq minutes (dans le cas d’un usage par voie interne). Lieutaghi indique que les doses médicinales sont sans risques, mais c’est oublier un peu vite que ces alcaloïdes présentent l’inconvénient d’un effet cumulatif dans l’organisme avec le temps, à la manière des cétones composant les huiles essentielles de sauge officinale et de menthe pouliot, par exemple. C’est pourquoi, sans doute, on déconseille le tussilage aux femmes enceintes et à celles qui allaitent.
    _______________
    1. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 942
    2. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p. 962
    3. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 943
    4. Le tussilage fait partie de la tisane des « quatre fleurs » avec le bouillon-blanc, la mauve et le coquelicot. Au fil du temps, on leur a adjoint la guimauve, le pied-de-chat et la violette, regroupés sous la dénomination des « sept plantes pectorales ».
    5. Botan, Dictionnaire des plantes médicinales les plus actives et les plus usuelles, p. 194

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La prêle des champs (Equisetum arvense)

Tiges fertiles de la prêle des champs apparaissant en début d'année. Ce sont elles qui portent les cônes sporifères

Tiges fertiles de la prêle des champs apparaissant en début d’année. Ce sont elles qui portent les cônes sporifères

La prêle est une plante primitive sans fleurs ni feuilles dont on a découvert des empreintes fossilisées datant de plus de 250 millions d’années. C’est à l’époque du Carbonifère (il y a 320 millions d’années) qu’on voit apparaître des plantes géantes dans des forêts humides et des marécages profonds : les fougères, les sigillaires, les lépidodendrons mais surtout les calamites, espèce de prêles géantes qui pouvaient atteindre 30 m de hauteur. Autant dire que les prêles actuelles sont des modèles réduits puisque la plus grande d’entre-elles, Equisetum maximum, ne mesure pas plus d’1,50 m, voire 2 m.
Munies d’un squelette qui deviendra du bois, les calamites peuvent se tenir à la verticale, ce qui n’est pas le cas des mousses qui seront donc supplantées par ces géantes. Elles se développent à l’aide d’une structure souterraine, le rhizome, qui peut porter plusieurs tiges. Actuellement, la prêle utilise encore ce mode de propagation.
Malgré cela, ces plantes ont disparu il y a environ 200 millions d’années (fin Trias – début Jurassique), vaincues par des plantes dont les appareils reproducteurs étaient plus performants. Cependant, le passage des calamites sur Terre a laissé des traces d’importance que l’on retrouve aujourd’hui encore sous forme de gisements de charbon.
Pour l’heure, les prêles se partagent encore quelques niches écologiques avec leurs voisines d’antan, les fougères, lesquelles ont également subi un effet de « nanification. » Ce sont des plantes rustiques qui ne demandent que peu d’eau et de l’ombre si possible. Elles s’aventurent sur des terrains guère engageants que les végétaux plus « évolués » n’ont pas encore colonisés.

La prêle des champs comporte des tiges fertiles brunes et articulées qui portent des épis sporifères en forme de cône, puis des pousses stériles vertes. Ces tiges fertiles meurent après sporulation en mars/avril. C’est une plante très fréquente dans l’hémisphère Nord (Europe, Asie, Amérique du Nord) qui pousse jusqu’à 2 500 m d’altitude et peut aisément mesurer 60 cm de hauteur (au grand maximum ; la plupart du temps deux fois moins). Elle affectionne les sols sablonneux et argileux, humides et marécageux, mais aussi les haies, friches, talus et bords de route.

Spores de prêle des champs vues au microscope

Spores de prêle des champs vues au microscope

Autrefois, quand on brûlait un champ pour en débarrasser les prêles présentes, on remarquait les gouttes de « verre » qu’elles laissaient en disparaissant. Il s’agit de la silice dont la plante est riche et qu’elle excrète sans cesse, laquelle silice est la composante du verre. C’est donc cette silice qui rend les prêles si âpres et râpeuses. D’ailleurs, le mot prêle, qui n’apparaît qu’au XVI ème siècle, provient des dénominations asperella et asprele, dans lesquelles on reconnaît le mot asper qui, en latin, signifie âpre, rude, rugueux (et que l’on retrouve dans aspérité, par exemple). La prêle rend donc compte de l’une de ses particularités, liée à la silice qu’elle contient : tout comme le papier émeri, l’on a fait d’elle une plante à polir, comme le souligne Olivier de Serres au début du XVII ème siècle : cette plante est employée « pour sa grande âpreté et rudesse, dont les ouvriers imagiers, peigniers et autres faisant chose délicate, se servent pour polir leur ouvrage en le frottant ». Ainsi polissait-elle, sans rayer, le bois et les métaux travaillés par les artisans. Dans l’économie domestique, elle permettait de lustrer les objets en argent et en étain, ainsi que les batteries de casseroles. Elle mérite donc amplement son sobriquet d’herbe à récurer !

L’un des surnoms de la prêle est queue de cheval. On retrouve ce nom vernaculaire dans le nom latin même de la prêle : Equisetum, de equus, « cheval » et seta, « soie », « crin », allusion évidente au « plumeau » de la prêle qui a évoqué aux Anciens la forme de la queue d’un cheval (quand ce n’était pas celle d’un renard, d’un chat ou, plus curieux, d’un rat ou d’une chèvre). Equisetum est un mot que l’on rencontre chez Pline qui, peu précis, semble recopier l’hippouris de Dioscoride (hippo, « cheval » en grec). Sous ce nom, le médecin grec décrit une plante astringente, diurétique et hémostatique, soit les trois principales propriétés de la prêle. C’est donc elle ! Pas sûr… puisque Dioscoride mentionne que c’est une plante grimpante… Pourtant, à le lire, on s’y tromperait : « elle a une vertu astringente, son jus étanche le sang coulant du nez, il est bon aux dysenteries et bu en vin provoque l’urine ». Si ce n’est pas la prêle, c’est, en tout cas, un parfait portrait pour elle. Galien parle aussi de ce que l’on pourrait penser être une prêle, puisque les indications qu’il nous livre concordent parfaitement avec le profil thérapeutique de cette plante : hémoptysie, diarrhée, plaie, etc.

Au Moyen-Âge, Hildegarde en dit peu de bien, Albert le Grand lui accorde une vertu hémostatique. Dès la Renaissance, on se réveille un peu : Agricola (1494-1555) placarde très nettement les trois vertus majeures de la prêle (hémostatique, diurétique, cicatrisante). Il sera suivi par Tragus qui confirmera ces mêmes propriétés en 1552, concédant de plus à la prêle un pouvoir sur l’hématurie. Six ans plus tard, Tabernaemontanus loue ses effets sur la tuberculose. Puis, les XVII ème et XVIII ème siècles oublient la prêle qui reviendra en force dès la fin du XIX ème siècle, sans doute après que Jacob Berzélius (1779-1848) ait isolé le silicium en 1823. En 1890, l’abbé Kneipp écrit à son sujet qu’il la tient en haute estime, et c’est un peu (beaucoup) cet homme qui relance la carrière thérapeutique de la prêle des champs.

Tige stérile de prêle des champs. C'est elle qu'on emploie en thérapeutique

Tige stérile de prêle des champs. C’est elle qu’on emploie en thérapeutique

La prêle des champs en phytothérapie

La partie médicinale offerte par la prêle réside dans ses parties aériennes, non les fertiles mais les stériles. Malgré leur caractère, nous verrons que ces tiges inodores et à la saveur peu agréable sont dotées d’une puissance extraordinaire.
Concernant la composition de la prêle, il n’est pas possible de passer sous silence d’importantes données. La prêle des champs est constituée de flavonoïdes, de saponines telle que l’équisétonine, de vitamine C, d’équisétine (un complexe d’alcaloïdes dont la palustrine), de calcium, de potassium, de magnésium, de thiaminases (qui ont le fâcheux effet de dégrader la vitamine B1), etc. Mais ce par quoi la prêle se distingue par-dessus tout, c’est par son incroyable teneur en silice (SiO2), le minerai le plus fréquent sur Terre. C’est l’un des douze éléments majeurs de la composition élémentaire des organismes. Chez l’homme adulte, on en trouve jusqu’à 7 g, soit deux fois plus que le fer. On la localise principalement dans le pancréas, l’aorte (le sang humain en contient 10 mg/l). On la rencontre aussi dans la rate, le foie et le rein, tandis que dans le cerveau, la silice n’existe qu’à l’état de traces.
La silice, par son absence ou sa présence au sein de l’organisme, est impliquée dans différents phénomènes. Elle joue un rôle dans les domaines osseux, vasculaires, nerveux et respiratoires. De plus, elle favorise l’élimination des déchets, participe au mouvement de détoxication de l’organisme, relance l’activité de l’hypophyse dans le métabolisme des sels minéraux (le calcium, entre autres), favorise l’assimilation du phosphore, purifie l’organisme sans éliminer potassium et sodium. Les végétaux pourvoyeurs de silice sont nombreux : les céréales (sauf le maïs), le millet, le sucre de betterave et de canne, le pollen, l’ail, l’échalote, le radis, le pissenlit, le topinambour, l’olive, la plupart des fruits (dans leur peau principalement), etc. Malheureusement, « on comprend qu’actuellement, il y a de très nombreuses carences d’apport. Ces carences disparaîtront le jour où seront remises en honneur les cultures et l’alimentation biologiques, comme nombre de spécialistes le demandent depuis longtemps ». Jean Valnet, à qui l’on doit ces quelques lignes, les a écrites dans les années 1960. Aujourd’hui, force est de constater qu’on est encore loin du compte, et l’on constate que l’agriculture non-biologique nous prive d’une partie des apports nécessaires en silice (20 à 30 mg/j), car les herbicides et pesticides chimiques que cette agriculture utilise à foison enrobent littéralement la peau des fruits et des légumes où sont nichées les précieuses substances indispensables dont la silice. Pourtant, malgré son étonnante présence partout dans le monde et les végétaux qu’il porte, l’on constate des phénomènes carentiels. Or, l’on a remarqué que les cancers étaient moins fréquents dans les régions riches en silice, que l’artériosclérose coïncide avec la chute de la teneur en silice des parois artérielles, etc. Louis Pasteur ne disait-il pas en 1878 que « l’action de la silice en thérapeutique est appelée à jouer un rôle grandiose » ? Privé de silice par une alimentation non-biologique, il est toujours possible à l’être humain de se tourner vers la prêle qui, question silice, n’a pas son pareil.
On lit parfois que la prêle des champs contient entre 70 et 90 % de silice, mais non rapportés à une masse à l’état frais, mais à l’ensemble des cendres obtenues après combustion complète d’une quantité donnée de prêle. Par exemple, si on brûle 100 g de prêle fraîche, on obtient 14 g de cendre (c’est-à-dire de sels minéraux et d’oligo-éléments). Ce sont sur ces 14 g qu’il faut appliquer les taux de 70 et 90 % :

  • (14/100) x 70 = 9,8
  • (14/100) x 90 = 12,6=> Autrement dit, dans 100 g de prêle fraîche, on trouve entre 9,8 et 12,6 g de silice, soit un taux effectif de 10 à 12 %.

Propriétés thérapeutiques

  • Détoxifiante, dépurative, diurétique, stimulante rénale (en médecine traditionnelle chinoise, on considère la prêle comme tonifiante de l’énergie du méridien du Rein ; on en comprendra la raison en prenant connaissance des usages thérapeutiques associés)
  • Hémostatique, cicatrisante, astringente, détersive
  • Facilite la capacité de la peau à absorber l’eau (ce qui est rendu plus difficile avec l’âge)
  • Antiseptique cutanée
  • Apporte du silicone aux cheveux, ongles, peau et muqueuses qui en consomment beaucoup
  • Stimule la synthèse du collagène
  • Favorise la reconstitution des cartilages
  • Améliore la souplesse des tendons
  • Renforce la structure osseuse
  • Reminéralisante
  • Hémopoïétique
  • Emménagogue
  • Stimulante des réactions de défense de l’organisme (Dans son intéressant ouvrage Médecines du monde, histoire et pratique des médecines traditionnelles, la sociologue Claudine Brelet écrit la chose suivante : « Une cure d’Equisitum arvense, ou prêle des champs, en décoction à raison de 50 g de plante sèche pour un demi-litre d’eau, est utile pendant les courtes et sombres journées d’hiver pour ‘réchauffer’ nos cellules. Les propriétés de la silice la font comparer à une batterie solaire ». Du reste, le silex, composé de silice, n’est-il pas celui qui, frotté l’un contre l’autre, a crée le feu ?)

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère urinaire et rénale : infections urinaires (cystite, etc.), œdème de l’appareil urinaire, énurésie, néphrite, lithiase rénale, colique néphrétique, hématurie, oligurie, albuminurie
  • Troubles de la sphère digestive : aérophagie, diarrhée, dysenterie
  • Affections bucco-dentaires et de la gorge : aphte, gingivite, pharyngite, maux de gorge, carie dentaire
  • Hémorragies : hémoptysie, hémorroïdes, hémorragie viscérale (hématémèse), hémorragie utérine (métrorragie), épistaxis, tout autre flux sanguin accidentel ou anormal
  • États œdémateux : ascite, hydropisie, cellulite, obésité par rétention d’eau
  • Troubles locomoteurs : rhumatisme, arthrose, goutte, fracture, lésion osseuse, ostéite, lumbago, douleur dorsale
  • Affections cutanées : plaie, plaie difficile et longue à cicatriser, ulcère, ulcère fongueux, ulcère variqueux, inflammation, démangeaison, prurit, dartre, eczéma, acné, transpiration des pieds, contusion, vergetures
  • Troubles cardiovasculaires : hypertension, artériosclérose
  • Croissance difficile, retard d’ossification et de dentition, rachitisme, déminéralisation, asthénie, faiblesse générale, sénescence (autrefois, on mêlait de la poudre de prêle au lait des enfants comme fortifiant)
  • Tuberculose
  • Diabète
  • États cancéreux
  • Insuffisance des règles

Modes d’emploi

  • Infusion, décoction, décoction concentrée
  • Poudre
  • Suc frais
  • Teinture alcoolique
  • Extrait de plante fraîche
  • Cataplasme de prêle fraîche

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Récolte et séchage : les désherbants chimiques favorisent l’apparition des prêles. C’est un comble qui est, de plus, un cauchemar pour cette agriculture non-biologique (la Nature est pleine d’humour). Il est donc judicieux de ne pas récolter des prêles poussant même aux abords des champs qu’elles colonisent parfois à grande échelle. Hormis cet inconvénient, une fois la cueillette achevée, la dessiccation se fait très simplement, ce qui est un avantage doublé de celui qui voit la prêle ne pas être altérée dans ses qualités une fois sèche.
  • Attention, si vous souhaitez utiliser une partie de votre récolte pour vous concocter une petite infusion, sachez que la prêle ne supporte pas le contact d’ustensiles en fer. Mieux vaut alors prévoir une casserole émaillée et une cuillère en bois par exemple.
  • Comme nous l’avons dit plus haut, les thiaminases contenues dans la prêle dégradent la vitamine B1. On se préservera donc d’un usage trop prolongé, d’autant que la silice, en surdosage, est problématique et s’inscrit dans le triste souvenir de la maladie des mineurs et des fondeurs, la silicose. C’est pourquoi il est préférable de procéder par cure épisodique de trois semaines environ, suivie d’une semaine de repos, et ainsi de suite. C’est, par exemple, ce que l’on peut envisager durant une grossesse et les mois qui suivent l’accouchement.
  • Comme nous le montre l’extraordinaire richesse du limon du Nil en silice (60 %) et des boues du massif du Saint-Gothard (80 %), la silice est un fertilisant du sol et un préventif contre certaines maladies des cultures. Ainsi, une décoction de prêle protège-t-elle les rosiers de la rouille. On utilise aussi la prêle pour lutter contre mildiou, chancre et monilie.
  • Alimentation : déjà, du temps des Romains, les très jeunes pousses de prêle se dégustaient comme les asperges. Cette habitude s’est pérennisée puisqu’au XVI ème siècle, Matthiole relate le fait que dans la campagne toscane on les faisait bouillir puis frire à l’huile d’olive, un usage qui s’est perpétué jusqu’au XIX ème siècle, et que l’on rencontre à l’identique au Japon.
  • Association : si l’on souhaite utiliser la prêle en complément d’autres plantes, on peut l’annexer au bambou et à l’ortie, en guise de synergie reminéralisante. Mais elle se débrouille aussi très bien toute seule.
  • Autres espèces : la prêle étudiée ici n’est pas le seul spécimen de prêle existant, raison pour laquelle on la dit « des champs », afin de la distinguer des autres les plus communes que voici :
    1 – prêle des bois (ou des forêts) : E. sylvaticum
    2 – prêle des marais : E. palustre ou E. limosum
    3 – prêle d’hiver (ou prêle à polir) : E. hyemale
    4 – prêle des fleuves (ou des eaux) : E. fluviatile
    5 – prêle ivoirine (ou grande prêle) : E. telmateia ou E. maximum
    Il n’y a pas encore si longtemps, on donnait ces cinq prêles comme équivalentes à la prêle des champs d’un point de vue thérapeutique. Cette observance n’a plus lieu d’être aujourd’hui car l’on a constaté que la n° 2 et la n° 4 contenaient des alcaloïdes beaucoup trop toxiques pour en faire l’expérience phytothérapeutique.
  • Cosmétique : pour des raisons que nous avons citées plus haut, la prêle permet de renforcer les ongles cassants et fragiles et de redonner de la vigueur aux cheveux ternes et dévitalisés. De plus, la prêle estompe les rides, en prévient l’apparition, et, en lotion pour le visage, procure un teint net et clair.
  • Plante tinctoriale : la prêle des champs contient un pigment de couleur jaune.

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Coupe transversale d'une tige stérile de prêle des champs

Coupe transversale d’une tige stérile de prêle des champs

L’alkékenge (Physalis alkekengi)

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Synonymes : physale, coqueret, coquerelle, cerise d’hiver, mirabelle de Corse, lanterne, lampion, amour-en-cage, etc.

Contrairement aux apparences qui peuvent parfois surprendre, l’alkékenge dont il est ici question n’est pas une plante exotique. L’on sait, pour avoir découvert par milliers ses graines dans des cités lacustres, que l’alkékenge était consommé dès le Néolithique en Europe (Jura suisse, par exemple). Ne nous étonnons donc pas de le rencontrer dans la pharmacopée de la Grèce antique, où il portait le nom d’halikakkabos. C’est sous une forme très proche – halikakabon – qu’on le croise dans les travaux de Dioscoride qui lui concède des propriétés sur la sphère urinaire (diurétique contre l’ischurie), ainsi que sur le foie (ictère), une action que Galien lui reconnaîtra également. Chez les Latins, on inaugure bien avant l’heure la théorie des signatures. Le nom de physalis, emprunté au grec physaô, fait référence à quelque chose d’enflé, de gonflé, comme une ampoule ou une bulle, plus particulièrement comme une vessie eu égard à la forme qu’adopte le lampion de l’alkékenge. C’est pourquoi on lui donnera aussi le nom de vesicaria, chose d’autant plus judicieuse que l’alkékenge détermine « un flux abondant d’urines ». Cette signature est donc tout à fait appropriée et sera confirmée siècle après siècle : XIII ème (Arnaud de Villeneuve : lithiase, rétention urinaire), XVI ème (Matthiole et Jean-Baptiste Porta : diurèse, lithiase), XVII ème (Schröder : diurèse, lithiase rénale et urinaire), XVIII ème (John Ray : goutte), XIX ème (Cazin : diurèse, oligurie, rhumatisme), etc.

L’alkékenge est une plante appartenant à la fabuleuse famille des Solanacées et se comporte un peu à la manière de l’un de ses autres membres, la morelle douce-amère, par son port couché, sauf si des tuteurs lui permettent de s’ériger à 60 cm du sol environ, et parfois davantage. Vivaces, les tiges de cette plante, cassantes, légères et creuses, portent des feuilles à limbe ovale et pointu à son extrémité, généralement par deux. A l’aisselle des feuilles, des fleurs solitaires et blanchâtres pendent dans le vide. Puis, au fur et à mesure que le temps passe, des calices persistants apparaissent. D’abord vert pomme, puis dorés, ils font flamboyer la plante avec leur couleur rouge orange vif. C’est à l’intérieur des calices que l’on découvre une petite baie ronde, rouge orange, à la saveur légèrement amère et aigrelette. Autrefois commun dans la nature, l’alkékenge s’est progressivement raréfié, et cela déjà du temps de Fournier (années 1940), qui dit de lui qu’il est rare ou totalement absent par place. Il est néanmoins plus fréquent dans les régions viticoles où on pourra avoir la chance de le rencontrer sur les terres cultivées, les talus, les décombres, le long des chemins, etc.

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L’alkékenge en phytothérapie

Imaginer un instant que l’alkékenge puisse faire partie de la matière médicale peut surprendre. En effet, il est plus habituel de le rencontrer coincé entre les ramboutans et les caramboles à l’espace « fruits exotiques » d’un marchand de fruits et légumes que dans l’armoire à pharmacie. Et encore ne s’agit-il pas de l’alkékenge, mais de l’un de ses lointains cousins péruviens, Physalis peruviana. Par ailleurs, où donc peut-on rencontrer l’alkékenge sinon chez le fleuriste, où on le voit sec et dépenaillé, tous lampions étincelants dehors ? A l’évidence, l’alkékenge sait être esthétique et comestible mais, chose que notre siècle a presque oubliée, c’est aussi un remède phytothérapeutique dont la déshérence s’explique sans doute parce que, d’assez commun hier, il est devenu rare aujourd’hui, bien évidemment victime de l’urbanisation, mais également de joyeusetés qui ont pour nom herbicide et pesticide.
A peu près toutes les parties de la plante sont employables, à l’exception des racines. Les baies sont composées de sucre, d’acide citrique, d’une huile grasse, d’un pigment proche du carotène (physialène), d’un principe amer, de provitamine A et d’un taux de vitamine C qui ne doit pas les faire pâlir : en effet, il est équivalent à celui du cynorrhodon et deux fois plus importants que ceux du citron et de l’orange. Dans le reste de la plante, à savoir les calices, feuilles et tiges, on trouve des tanins, du mucilage, un principe amer appelé physialine, mais aucun alcaloïde du type solanine dont la plante a parfois été suspectée.

Propriétés thérapeutiques

  • Les baies : rafraîchissantes, laxatives légères, diurétiques éliminatrices de l’acide urique, antilithiasiques, purifiantes du sang
  • Les calices, feuilles et tiges : fébrifuges, émollients, calmants cutanés, diurétiques, dépuratifs

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère urinaire et rénale : lithiase (urinaire, rénale, urique, oxalique), rétention urinaire, oligurie, albuminurie, dysurie, rhumatisme, arthrite, goutte, troubles prostatiques
  • Troubles de la sphère hépatique : congestion hépatique, hépatisme, ictère
  • Hydropisie, œdème, anasarque, infiltration séreuse, épanchement péricardique
  • Fièvre intermittente et ses récidives
  • Fatigue, anémie, chlorose

Modes d’emploi

  • Infusion et décoction de baies sèches
  • Décoction de la plante entière (sauf racines)
  • Macération vineuse de baies fraîches
  • Macération huileuse de baies sèches
  • Sirop de baies fraîches
  • Teinture alcoolique de baies fraîches
  • Cataplasme de feuilles fraîches
  • Baies fraîches en cure quotidienne
  • Poudre (baies sèches, calices, tiges ou feuilles)

Contre-indications, précautions d’emploi, autres remarques

  • Récolte : elle s’effectue lors de la pleine maturité des baies, soit à la fin du mois d’août, ainsi qu’au mois de septembre, voire même octobre selon les régions.
  • Séchage : les baies se prêtent mieux à la dessiccation si l’on prend soin de les séparer de leur calice (qui retient l’humidité et confère aux baies son amertume). Puis on les coupe en deux, on les laisse sécher à bonne température en les retournant régulièrement, mais, comme le souligne Cazin, le mieux reste l’étuve ou le four à douce chaleur (40° C). Le séchage est long et délicat, il requiert un soin nécessaire pour que les baies soient bien sèches, en particulier avant de pouvoir les passer au pilon.
  • Effets indésirables : en interne, les tiges, feuilles et calices provoquent des bourdonnements d’oreilles, une sensation d’ivresse et un ralentissement du pouls. Mais, suite à ces quelques désagréments, le pouls revient à la normale, le teint se colore, le tonus musculaire se développe. A haute dose, ces mêmes parties végétales déterminent des douleurs épigastriques ainsi que de la constipation.
  • Association : il est possible de renforcer le pouvoir diurétique de l’alkékenge en le combinant au chiendent, à la prêle, à la reine-des-prés, etc.
  • Alimentation : les baies se consomment fraîches lorsqu’elles sont bien mûres, mais il est possible de les appareiller différemment (confites au vinaigre ou au sucre, sirop, confiture, gelée, etc.).
  • Autres espèces : le genre Physalis regroupe environ une centaine d’espèces. Parmi elles, on rencontre le Physalis alkekengi var. franchetii aux fruits généralement plus gros, le physalis du Pérou (Physalis peruviana), le physalis pubescent (Physalis pubescens), le physalis du Mexique ou tomatillo (Physalis ixocarpa). Ce sont toutes des espèces comestibles.

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Huile essentielle de lentisque pistachier

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Du temps de l’Antiquité, le lentisque est connu de tous tout autour du bassin méditerranéen, en particulier la résine qui s’écoule parfois naturellement de cet arbre, comme c’est le cas en Turquie ou en Grèce (sur l’île de Chios, par exemple, le lentisque sécrète du mastic en larmes). En Égypte, on en distingue de trois types : le blanc, le noir et le rouge. C’est d’ailleurs dans l’une des plus fameuses recettes égyptiennes de l’Antiquité que l’on retrouve le lentisque parmi une foule d’ingrédients : le kyphi. Cet « encens » sous forme solide était brûlé par fumigation en guise d’offrande. Mais le lentisque pouvait aussi se rencontrer sous forme de pastille, mêlé à d’autres végétaux, comme la lavande et l’oliban, ou bien simplement sous sa forme brute, c’est-à-dire de résine obtenue en incisant l’écorce du lentisque, dont le nom latin lentiscus semble provenir du mot lentus, « mou », eu égard à la texture de cette résine avant qu’elle ne sèche à l’air libre, comme c’est aussi le cas de la myrrhe, de l’oliban, etc. Déjà mentionnée par Théophraste (qui distinguait un lentisque mâle et l’autre femelle, ce qui n’est pas le cas puisque l’espèce est dioïque), Dioscoride, Pline, Columelle, Scribonius Largus, etc., cette résine est connue des Romains sous le nom de mastixchia (autrement dit, mastic de Chios, en référence à l’île grecque où cet arbre pousse en abondance), alors que lentiscus désignait par ce nom les feuilles du pistachier (pistacia pour les Latins, pistakia pour les Grecs). Beaucoup utilisé par Alexandre de Tralles (originaire de Lydie), le mastic fut largement mis à contribution par la médecine arabe (Avicenne, Ibn el Baithar, etc.). A cette époque, autour de l’an mille, on l’utilisait de multiples manières, pour des affections tant internes qu’externes : angine, maladies pulmonaires, palpitations, hydropisie, hématurie, colique hépatique, troubles stomacaux, plaies… Mais, plus communément, on mâche le mastic depuis l’Antiquité pour conserver à la bouche une hygiène irréprochable et pour corriger l’acidité gastrique. Ainsi procédait-on encore au XIX ème siècle sur l’île de Chios. C’est pourquoi le lentisque est symbole de pureté et de virginité. Il n’y a donc rien d’étonnant que de retrouver le lentisque parmi les attributs d’Artémis et, avant elle, chez une divinité crétoise du nom de Britomartis (autrement dit : « la bonne vierge »), qu’Artémis a rapidement supplantée, sans pour autant que la mythologie grecque l’ait oubliée, puisqu’elle deviendra nymphe d’Artémis, connue sous le nom de Dictynna. Cela explique aussi pourquoi les vierges helléniques se paraient de lentisque.

Le lentisque est, à l’état sauvage, un arbuste de 1 à 3 m de hauteur, et il peut atteindre le double quand il est cultivé comme ornemental au jardin. Dans les deux cas, il est une espèce typique des sols secs et rocailleux, tels le maquis par exemple, une espèce que l’on peut rencontrer dans les coteaux et les collines au sud de la France, en Corse, au Maroc, en Grèce, en Turquie, en Bulgarie, etc. Les feuilles du lentisque sont composées de quatre à dix paires de folioles vert foncé, luisantes, allongées, non dentées et qui se teintent légèrement de pourpre l’hiver venu. Les fleurs, d’abord verdâtres, virent, elles aussi, vers une teinte plus rougeâtre avec le temps. Les fruits, gros comme des pois, plus ou moins rouges, parfois presque noirâtres, apparaissent en octobre et en novembre.
Notons qu’en France, le lentisque n’est pas le seul spécimen de Pistacia, puisqu’on dénombre le pistachier vrai (Pistacia vera), c’est-à-dire celui qui produit les gourmandes pistaches et le térébinthe (Pistacia terebinthus) qui, contrairement au lentisque, perd ses feuilles à la morte saison.

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Le lentisque pistachier en aromathérapie

Lorsqu’on froisse une feuille de lentisque, celle-ci exhale un fort parfum : c’est elle qui contient l’essence aromatique. Ainsi distille-t-on à la vapeur d’eau les rameaux feuillés du lentisque pendant environ trois heures. Le rendement est très faible (0,15 à 0,25 %), ce qui explique la cherté de cette huile essentielle. De fluide à légèrement visqueuse, sa couleur passe du jaune pâle au brun verdâtre. Son parfum est, lui aussi, variable, évoquant une touche verte un peu amère et tannique, une odeur balsamique, poivrée, etc.
Dans tous les cas, ce sont les monoterpènes qui dominent la composition de cette huile essentielle. En effet, alpha-pinène, bêta-pinène, limonène, myrcène, camphène et sabinène représentent environ 75 % du totum. Pour compléter tout cela, quelques sesquiterpènes (6 %), monoterpénols (6 %) et esters (2 %).

Propriétés thérapeutiques

  • Positivante, tonique, stimulante
  • Décongestionnante veineuse, décongestionnante lymphatique, lymphotonique, drainante lymphatique, phlébotonique
  • Anti-œdémateuse, désinfiltrante, anticellulitique, décongestionnante tissulaire
  • Anti-inflammatoire
  • Décongestionnante respiratoire, expectorante
  • Antiseptique atmosphérique
  • Décongestionnante prostatique
  • Cicatrisante, antiseptique cutanée

Usages thérapeutiques

  • Troubles veineux et lymphatiques : insuffisance veineuse et lymphatique, mauvaise circulation veineuse et lymphatique, jambes lourdes, varice, ulcère variqueux, prévention des phlébites, phlébite superficielle, hémorroïdes, hématome
  • Troubles gynécologiques : règles douloureuses ou tardives, congestion du petit bassin, prévention des troubles liés à la ménopause
  • Troubles de la sphère respiratoire + ORL : bronchite, sinusite, otite, bourdonnement d’oreilles
  • Œdème, rétention d’eau, cellulite, épanchement de synovie
  • Prostatite, hypertrophie bénigne de la prostate
  • Engelure, ecchymose

Modes d’emploi

  • Voie externe
  • Olfaction
  • Diffusion atmosphérique

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Aux doses physiologiques correctes, l’huile essentielle de lentisque ne présente aucun inconvénient. Certains auteurs recommandent cependant d’en éviter l’usage durant les trois premiers mois de grossesse. A diluer dans une huile végétale avant application cutanée.
  • En synergie, l’huile essentielle de lentisque s’associe particulièrement bien à d’autres huiles essentielles à visée circulatoire : myrte vert, cyprès toujours vert, patchouli, ciste ladanifère, cèdre de l’Atlas, hélichryse d’Italie, etc. Toutes ces huiles essentielles ont été traitées sur le blog.
  • La résine du lentisque pistachier, le mastic donc, fait elle aussi l’objet d’une distillation à la vapeur d’eau, à l’image de la myrrhe, de l’oliban, etc. Le rendement est un peu plus élevé (2 à 3 %), mais cela reste un produit rare.
  • L’huile essentielle de lentisque ne doit pas faire oublier que d’autres parties du lentisque furent employées en phytothérapie. C’est le cas du bois, de l’écorce, des racines, des fruits, des feuilles et des galles. Tous plus ou moins astringents, ils soignaient les diarrhées, la dysenterie et la blennorragie. La décoction du bois permettait d’obtenir ce que l’on appelait « l’or potable », recommandé en cas de calculs et de douleurs goutteuses. Quant au mastic en lui-même, il joua le rôle de résine masticatoire (d’où son nom) afin de raffermir les gencives, d’entretenir l’hygiène bucco-dentaire et de parfumer l’haleine. Mais le mastic est aussi stomachique, astringent, hémostatique, sudorifique et expectorant. On l’utilise autant pour des affections pulmonaires (hémoptysie, catarrhe chronique), que pour les flux intestinaux, vaginaux et utérins. On lui trouve aussi quelque utilité en cas de rhumatisme et de goutte, sans oublier, bien sûr, les maux dentaires. En Occident, on s’est même servi de la résine de lentisque comme de mastic dentaire.
  • Les feuilles du lentisque contiennent un colorant jaune qui fut autrefois employé en teinturerie, en particulier dans la région lyonnaise.
  • Les fruits, comestibles, recèlent une huile destinée à divers usages : huile de table, éclairage, savonnerie, etc.
  • En Grèce, il existe une boisson alcoolisée du nom de mastika de Chios, liqueur anisée parfois encore additionnée de mastic. Ailleurs, il s’agit d’une mastika proche de l’ouzo et du raki, mais dont le mastic est absent.

© Pour le texte : Books of Dante. Pour les images : Pescalune photography – 2016

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