Le chou, prince du potager (Brassica oleracea)

Le Romanesco (Brassica oleracea var. botrytis)

Cette plante, dont la culture remonte à 4000 ans au moins, était alors conformée différemment de ceux que nous avons l’habitude de voir sur les marchés. Pour nous qui ne le considérons que comme aliment bien souvent, durant l’Antiquité, il avait aussi une valeur thérapeutique et ornementale. Mais, avant d’en venir là, petite page mythologique. Je ne sais trop pourquoi les anciens Grecs firent du chou une plante née de la sueur de Zeus, mais ce qui est bien plus intéressant, c’est l’autre explication que l’on donne concernant la phythogénèse de cette plante : c’est la punition infligée à Lycurge par Dionysos qui provoqua ses larmes d’où le chou serait issu. En effet, ce prince fut lié à un cep par Dionysos après avoir détruit des vignes. C’est de cette époque que date l’antagonisme entre les deux plantes qui sera rappelé par Théophraste au IV ème siècle avant J.-C. Sensible aux relations phytosociologiques, il ne manque pas de relever le caractère nuisible du chou car, dit-il, « telle est l’action du chou […] sur la vigne ». Prenez soin de noter ce lien entre vigne et chou, vous constaterez par la suite qu’il nous mènera fort loin. Chez les Grecs, si le chou est considéré comme un bon médicament, il n’a, en revanche, qu’une très faible valeur alimentaire. Pythagore en exalte les vertus, Hippocrate en fait un remède antidysentérique, Chrysippe lui consacre un livre entier, Apollodore souligne ses vertus alexipharmaques, Dioscoride lui accorde un long chapitre de sa Materia medica (Livre 2, chapitre 113). Il mentionne l’existence d’un chou dit « égyptien », mais non usité en raison de son amertume. En revanche, le chou domestique se prête à bien des remèdes. Bon pour le ventre, les tremblements des membres et la faiblesse de la vue, le suc de chou bu avec du vin était aussi efficace contre les douleurs de la goutte, les ulcères et les morsures de vipères. Quant aux feuilles, elles lui permettaient de venir à bout d’ulcères variqueux, de flux de ventre et d’inflammations cutanées.
Concernant les Romains, le chou connaît, chez eux, son apothéose, en particulier en la personne de Caton l’Ancien « qui haïssait les médecins, accordait au chou des vertus merveilleuses ; il crut que lui et sa famille avaient été préservés de la peste par l’usage de cette plante, et que les Romains lui durent l’avantage de se passer, pendant 600 ans, des médecins qu’ils avaient expulsés de leur territoire » (1). Selon Caton, cette panacée intervenait dans une foule de maux, tant internes qu’externes. Dans la première catégorie, classons les indications suivantes : favoriser la digestion, purifier la matrice, entretenir la santé générale, assurer la robustesse des enfants, guérir la surdité, prévenir l’ivresse, etc. Mais c’est par un emploi externe que le chou semble avoir été le plus couramment usité : maux de tête, ulcères, plaies, tumeurs, affections cancéreuses, blessures, impétigo, arthrite, insomnie, mélancolie… Pline, qui reprend intégralement Caton, en rajoute encore à cette liste. Très prisé des Romains, le chou, cet « olus » (c’est-à-dire le légume par excellence) ne passionne pas que les médecins (Galien, Oribase, Serenus Sammonicus…), mais également les agronomes (Columelle) et les poètes (Horace, Martial, Properce, Aemilius Macer…). C’est, comme le souligne l’un d’eux, « un médicament des plus salutaires », pour tous et pour tout, malgré son côté « bon marché ». Mais ce qui frappe avant tout, est cette croyance partagée tant par les Égyptiens, les Grecs que les Romains, selon laquelle le chou pouvait prévenir ou guérir l’ivresse. Comment en aurait-il pu être autrement, Nicandre de Colophon présentant le chou comme plante sacrée, d’autres disant que, « avec le vin et les paroles magiques, aucun remède n’inspire plus de confiance que le chou ». Et le souvenir de Lycurge et de Dionysos ne se circonscrit pas qu’à la seule Antiquité, puisque mille ans après Dioscoride, le médecin qui se fait appeler Macer Floridus et qui se réclame de l’Antiquité, puise largement chez ses auteurs (Caton, Pline, Dioscoride, Melicius…). Aussi n’est-il pas étonnant de le voir affirmer que « l’ivresse a peu de prise sur ceux qui ont la précaution de manger du chou avant boire » (2). Il se fait donc le jalon de cette tradition, de même qu’Ibn al-‘Awwâm au XIII ème siècle (3), et ajoute que le Caulis (4), tel qu’il l’appelle, s’emploie dans de nombreux cas dont le chou est, encore aujourd’hui, justiciable : il n’a donc rien d’une panacée fantasmée comme c’est arrivé si souvent avec les plantes. C’est ainsi que le Caulis de Macer est galactogène (on disait déjà cela de lui durant l’Antiquité grecque où les femmes prenaient soin de consommer du chou avant d’accoucher), emménagogue, stomachique, digestif. En outre, c’était un remède oculaire, antalgique (douleurs de la goutte, luxation, sciatique, arthrite) et cutané (tumeurs, dartres, etc.). L’hommage rendu au chou par Macer Floridus n’est en rien un cas isolé, ne serait-ce que par son inscription au Capitulaire de Villis dès la fin du VIII ème siècle. Autant dire qu’il règne en maître sur le potager médiéval, à l’image du Tacuinum sanitatis qui nous montre, sur l’une de ses enluminures, un de ses représentants, le chou fourrager. Non seulement les animaux s’en régalent, mais c’est aussi le cas de l’homme : l’auteur du Mesnagier de Paris (fin XIV ème siècle) distingue quatre choux, chacun délivrant ses bienfaits à différentes périodes de l’année : le chou pascal, le cabus blanc (août), le pommé (septembre), le romain (hiver). L’homme du Moyen-Âge fut si friand de choux que pas une des quatre saisons ne fut oubliée. Un aliment disponible toute l’année a encore plus de valeur lorsqu’on peut en faire un médicament qui prodigue ses vertus dans le même temps : « Les choux sont astringents, leur jus est laxatif. Un bon potage aux choux est un doux purgatif », disait l’école de Salerne, dont on peut imaginer que l’auteur de ces lignes dispose, tout à côté de lui, d’un bol du-dit potage fumant. Mais, ombre au tableau, car sans ombre pas de lumière, du côté d’Hildegarde de Bingen, l’heure n’est pas aux réjouissances concernant celui qu’elle appelle Kole (aujourd’hui kohl en allemand), tant rouge, frisé que pommé. Elle ne lui accorde que peu d’intérêt du fait des nuisances qu’il occasionne tant aux malades qu’aux bien portants. Hildegarde doit bien être la seule à ignorer dédaigneusement un légume dont la place fut exceptionnelle au Moyen-Âge. Tout cela n’empêchera pas Barthélémy l’Anglais – soit le plus important encyclopédiste du XIII ème siècle, de mentionner le chou dans son De proprietatibus rerum, évoquant la choucroute, faisant l’éloge du chou cabus (5).
Fort de cet héritage, le chou ne s’arrête pas en si bon chemin et conquiert la Renaissance. Béchique et pectoral, nous savons qu’il l’est ; hydragogue également ; détersif, astringent et cicatrisant des blessures, plaies, tumeurs et ulcères de même ; diurétique et antigoutteux sont aussi deux propriétés qui relèvent de son usage, etc. Bien entendu, dans ce portrait presque parfait se glissent ce que l’on pourrait appeler des anomalies : est, de nouveau, mentionnée la propriété laxative du chou que l’on devait, initialement, à Dioscoride, une propriété fébrifuge (Riedlin), une capacité à résorber les verrues (Simon Paulli, Geoffroy), et, par-dessus tout, cette vertu vieille de près de 2000 ans, la propension du chou à endiguer l’ivresse. Fournier note qu’il « est très curieux de retrouver dans Matthiole la croyance à l’efficacité du chou contre l’ivresse. Il ajoute que les Allemands [nda : ainsi que les Flamands] en mangent quotidiennement pour enlever au vin toute nocivité » (6). Qu’à cela ne tienne, il ne fut pas le seul, puisque, en 1578, Antoine Mizauld y fait référence : « l’action du chou contre l’ivresse fut expérimentée en présence de Gratarolus [nda : un médecin et alchimiste italien, 1516-1568] par un docte personnage qui ‘estant à table beut sorbonifiquement (7) sans jamais refuser pas un de ceux qui le convioient à boire, seulement pour avoir mangé une petite feuille de chou rouge toute crue’ » (8).

Durant l’ensemble du XVIII ème siècle, le chou semble connaître peu d’émules. Jean-Baptiste Chomel en recommande cependant l’usage pour les « pulmoniques », les goutteux et les rhumatisants en 1782. A la même époque, lors de son premier périple long de trois ans (1768-1771), le capitaine James Cook prendra soin de distribuer, deux à trois fois par semaine, aux 118 hommes de son équipage, de la choucroute afin de leur éviter le scorbut. Malgré le mépris dont le chou a été l’objet durant ce siècle, Joseph Roques rappelle, en 1832, que pas un seul des hommes de Cook n’est mort de maladie durant cette première expédition. Le XIX ème siècle naissant reprend les choses là où le précédent les a laissées, époque à laquelle « le chou était depuis longtemps oublié des thérapeutes, tombé de l’officine dans la marmite », regrette le docteur Leclerc (9). Que de doctes savants aient ignoré ce légume, qu’importe, osons espérer que d’autres s’en sont régalés. Bref, en 1802, on croise le chou dans le Dictionnaire botanique (un ouvrage collectif), puis, plus tard, en 1829, dans le Dictionnaire universel de matière médicale. Cazin, en 1858, dans la réédition de son Traité pratique et raisonné, n’est guère prolixe en ce qui concerne le chou. Travaillant alors auprès des plus faibles et des plus démunis, qui plus est à la campagne, cette « absence » est étonnante, contrairement à la place qu’accorderont des médecins de « ville » au chou durant le XX ème siècle. Au sujet de l’ébriété, Cazin note que « personne […] n’a encore constaté, par des expériences, la vérité ou la fausseté d’une opinion aussi remarquable et qu’on retrouve encore de nos jours parmi le peuple » (10).
Moins d’un siècle avant la parution d’un film dans lequel les rôles titres sont joués par Louis de Funès et Jacques Villeret, le docteur Blanc fait paraître une Notice sur les propriétés médicinales de la feuille de chou dans laquelle il écrit ceci : « Que l’incrédule expérimente, rien de plus facile. L’application du végétal est externe, elle est facile. L’action en est prompte, d’une parfaite innocuité. On peut la constater et la suivre à l’œil. Ainsi, les raisons de mettre la plante à l’épreuve sont nombreuses et je défie d’en produire une seule qui en dissuade » (11). Leclerc qui, bien évidemment a pris connaissance du compte-rendu du docteur Blanc, reconnaît que les médecins de campagne « peuvent glaner dans son mémoire quelques indications utiles » (12), ce à quoi le docteur Valnet lui répond, en 1967, qu’un « traitement qui, pendant des siècles, subit victorieusement l’épreuve du temps ne saurait être une simple vue de l’esprit » (13).

En quelques pages, nous venons de parcourir bien des siècles, des millénaires même. Nous avons exposé en quoi et comment le chou avait été considéré comme une manne par bien des hommes. Aussi, comment expliquer que, symboliquement, la tendance s’inverse en direction du vil et du mal ? D’où peut bien provenir la symbolique funéraire accordée au chou ? Son odeur légèrement soufrée, ses relents insupportables lorsqu’il se putréfie, peuvent-ils signer son accointance avec l’Hadès ? Par exemple, comme nous l’apprend Angelo de Gubernatis, « dans une représentation funéraire sur le couvercle d’une urne au Capitole, où est figuré le cours de la vie humaine, on voit un enfant qui tient à la main une tête de chou » (14). Il est dit que les petits garçons naissent dans les choux (principe génésique), mais le chou, à travers les expressions italiennes « andare tra cavoli » (aller parmi les choux) et « andare a rincalzare i cavoli » (aller renchausser les choux) signifient tout bonnement mourir. Outre la mort, le chou représenterait-il le malheur ? Le légendaire chrétien nous rappelle que saint Étienne fut lapidé dans un champ de choux, que les bourreaux d’Hérode placèrent sous la tête de saint Jean-Baptiste un chou en guise de billot (hypothèse fort peu vraisemblable). A tout malheur, bonheur est bon. C’est ainsi que, en guise de protection, « en Languedoc, un chou volé dans le jardin du voisin guérit les fièvres [nda : un bien grand risque pour une plante qui n’est pas fébrifuge]. En Lozère, pour empêcher les sorciers de tarir par des maléfices le lait des vaches et des chèvres, il faut voler quelques choux et les donner à manger au bétail à l’étable… » (15). Tout ceci est peu reluisant, le chou, dans ces histoires, n’y est pour rien, au contraire de cet homme un peu naïf et « bête comme chou », une expression qui exprime le comble de la balourdise. De l’ignorance, nous passons au caractère quelque peu désinvolte et sans importance d’une chose ou d’une situation : les expressions « feuille de chou » et « arrive qui plante, ce ne sont que des choux » en sont les témoins. En revanche, l’on dit de quelqu’un qui « plante ses choux », qu’il est entré dans une vie simple et pacifique.

Un peu de botanique pour finir, parce qu’un mauvais botaniste fait un piètre phytothérapeute.
L’on peut dire aujourd’hui que l’ensemble des représentants de l’espèce Brassica oleracea (16) sont les descendants d’un chou sauvage dont la présence est observée sur les littoraux de l’Europe de l’Ouest et du Sud, où il se plaît dans les terrains arides, les déblais et les falaises côtières, tous sols bien drainés.
Plantes annuelles ou vivaces, les choux se distinguent par une taille parfois fort élevée, puisqu’elle peut atteindre 2,50 m chez certaines variétés géantes, et c’est lors de la première année que les choux forment un ou plusieurs bourgeons qui donneront les « têtes de chou ». Mais selon les choux, la morphologie de chacun est fort dissemblable :

  • Par l’hypertrophie des feuilles, l’on a obtenu les choux cabus aux feuilles serrées en variétés vert et rouge, les choux pommés, les choux pommés et frisés (chou de Milan ou romain), les choux frisés aux feuilles amples et détachées.
  • L’hypertrophie des bourgeons situés aux aisselles des feuilles a formé le chou de Bruxelles, celle de la racine a donné naissance au rutabaga, celle de l’inflorescence au chou-fleur, au brocoli et au romanesco, enfin celle de la tige au chou-rave et au chou moellier.
  • Le chou perpétuel de Daubenton est un chou à feuilles, de même que les choux kale, qu’ils soient verts, violets ou noirs.
  • Enfin, faisons mention de quelques choux extraordinaires par leur taille : le chou normand de Saint-Saëns et le chou auvergnat de Magnat l’Estrange, qui sont tous les deux des choux cabus dont les dimensions ont bien failli les faire disparaître, puisqu’ils peuvent, l’un et l’autre, atteindre un poids de 20 kg, ce qui est très loin d’en faire des choux « standardisés » que l’on place facilement au réfrigérateur.

Le Kale noir (Brassica oleracea var. palmifolia)

Le chou en phytothérapie

Afin de ne pas surcharger notre propos de données diverses et variées, nous donnerons, du chou, des valeurs moyennes. De l’eau, bien sûr. Le chou en contient jusqu’à 90 %, des glucides (6 %), des protides (3 %), une très faible fraction de matières lipidiques (jusqu’à 0,90 %), du mucilage, une kyrielle de sels minéraux et oligo-éléments (phosphore, calcium, iode, arsenic, fer, manganèse, potassium, magnésium, cuivre, soufre), ainsi que de vitamines (A, B1, B2, B3, B6, B9, C, K). Point commun à de nombreuses plantes appartenant aux Brassicacées, le chou contient des hétérosides sulfurés, ainsi que de la myrosine, responsable de la formation de l’essence de moutarde. En plus de cela, des acides aminés dont celui qu’on surnommait autrefois vitamine U, la S-méthylméthionine. Enfin, notons la présence d’acide lactique dans la choucroute.

Propriétés thérapeutiques

  • Reconstituant, anti-anémique, favorise l’augmentation du taux d’hémoglobine, reminéralisant, antiscorbutique, régénérateur et nutritif tissulaire
  • Antiseptique du tube digestif, tonique digestif, régulateur du transit intestinal, antidysentérique, cicatrisant des muqueuses gastro-intestinales, vermifuge
  • Diurétique, dépuratif, détoxiquant
  • Pectoral, antitussif
  • Cicatrisant, révulsif doux
  • Antibactérien sur germes Gram –
  • Anti-oxydant, favorise la respiration cellulaire

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : colite, colite ulcéreuse, entérite, digestion pénible, gastrite, gastralgie, ulcère gastrique, ulcère duodénal, indigestion, diarrhée, dysenterie, nausée, atonie gastrique, dyspepsie hépatobiliaire, vers intestinaux (ascaris, oxyures)
  • Troubles de la sphère vésico-rénale : lithiase urinaire et rénale, oligurie, rétention d’urine, néphrite chronique, catarrhe vésical, colique néphrétique, cystite, rhumatisme, goutte, arthrite
  • Troubles de la sphère pulmonaire + ORL : bronchite aiguë et chronique, catarrhe chronique, toux, laryngite, sinusite, coqueluche, angine, extinction de voix, enrouement, asthme, rhume
  • Affections cutanées : plaie, ulcère, ulcère variqueux, ulcère crevassé et/ou nécrosé, abcès, furoncle, brûlure, piqûre d’insecte, morsures d’animaux, bouton infecté, acné, zona, panaris, croûte de lait, tumeur, gangrène, nécrose, eczéma sec, gerçure, engelure, contusion, dartre, hygroma, séborrhée
  • Troubles locomoteurs : entorse, lombalgie, lumbago, traumatisme musculaire, point de côté, névralgie
  • Troubles circulatoires : varice, phlébite, artérite, hémorroïdes, lymphangite, capillarite
  • Troubles gynécologiques : règles douloureuses, métrite, inflammation et engorgement des seins
  • Troubles hépatiques : congestion hépatique, colique hépatique
  • Affections oculaires : conjonctivite, blépharite
  • Œdème, ascite
  • Anémie, asthénie, convalescence, rachitisme
  • Diabète
  • Alcoolisme (cf. les travaux du Dr Shive par l’utilisation de la glutamine du chou dans le traitement de l’alcoolisme)

« Si toutes les indications citées sont réelles, cela ne veut pas dire que le chou sera, à lui seul et toujours suffisant », écrivait Jean Valnet avec sagesse (17).

Modes d’emploi

  • Jus frais
  • Cru, en nature (en début de repas ; il s’agit là d’un des meilleurs modes d’absorption si aucune contre-indication n’y contrevient)
  • Sirop
  • Cataplasme (le chou agit à la manière d’une argile végétale)
  • Choucroute (chou cabus blanc ayant subi une lactofermentation dans de l’eau fortement salée)

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Le chou, à l’odeur assez fade, à la saveur herbacée et douceâtre, piquante et épicée selon les variétés, doit, dans tous les cas, être fraîchement cueilli et rapidement utilisé.
  • « De chou cru ne fait pas abus », disait-on autrefois. En l’état, le chou cru finement ciselé est privilégié. Cependant, malgré le fait que la cuisson en détruise en partie les principes actifs, il sera préférable de le cuire à l’étouffée pour les estomacs délicats ou à l’eau pour ceux que l’odeur de sa décoction ne repousse pas. De plus, la surconsommation de chou cru présente l’inconvénient de perturber la thyroïde par ses thiocyanates, ce qui, à terme, peut mener à la formation de goitres. De fait, l’homéopathie a tiré du chou un remède contre le dysfonctionnement de cette glande endocrine.
  • Il y a chou et chou. Pour Leclerc, Lieutaghi, Valnet et d’autres, le must reste encore le chou rouge, puis le vert, enfin le bruxellois. En revanche, deux de ces auteurs vouent aux gémonies le chou-fleur. Si je leur abandonne sans regret le chou rouge, je suis bien d’accord avec Lieutaghi lorsqu’il affirme que « le chou-fleur n’a qu’une faible valeur alimentaire et médicinale » (18), qu’il est, pour Leclerc, une « piètre nourriture ».
  • En application cutanée, la feuille de chou est susceptible de faire naître des cloques sur la peau.
    _______________
    1. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p. 280.
    2. Macer Floridus, De viribus herbarum, p. 130.
    3. « Si un homme à jeun mange des feuilles de chou, et qu’ensuite il se mette à boire du vin immédiatement, il ne s’enivrera point, même s’il buvait beaucoup ».
    4. Caulis est le nom latin du chou. Ce mot signifie « tige » et deviendra, en français, le mot chou au XII ème siècle.
    5. Le terme cabus, déjà rencontré plus haut, est d’origine celtique selon Fournier : kap, cab signifient « tête ». De là est peut-être née l’expression « tête de chou »…
    6. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 269.
    7. Sorbonifiquement ! Oui, vous avez bien lu ! La Sorbonne, célèbre université parisienne, doit son nom à Robert de Sorbon, homme d’église au style plat et assez grossier, connu pour sa grande piété. Peut-on trouver dans ces caractéristiques le sens de cet adverbe ?
    8. Henri Leclerc, Les légumes de France, p. 197.
    9. Ibidem, p. 200.
    10. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p. 280.
    11. Cité par Jean Valnet, Se soigner par les légumes, les fruits et les céréales, p. 245.
    12. Henri Leclerc, Les légumes de France, p. 201.
    13. Jean Valnet, Se soigner par les légumes, les fruits et les céréales, p. 246.
    14. Angelo de Gubernatis, La mythologie des plantes, tome 2, p. 93.
    15. Michel Lis, Les miscellanées illustrées des plantes et des fleurs, p. 46.
    16. Brassica, qui a donné son nom à la famille botanique à laquelle les choux appartiennent, les Brassicacées (en remplacement de son ancienne appellation, les Crucifères) est un mot qui tire son origine du celte brassic et bresic.
    17. Jean Valnet, Se soigner par les légumes, les fruits et les céréales, p. 270.
    18. Pierre Lieutaghi, Le livre des bonnes herbes, p. 196.

© Books of Dante – 2017

Le Chou-rave (Brassica oleracea var. gongylodes)

La tomate (Lycopersicum esculentum)

Variété Purple smaragd.

Synonymes : pomme d’or, pomme d’amour, pomme du Pérou.

Bien avant que nous nous régalions d’une salade de tomates agrémentées d’olives noires, de basilic frais finement ciselé et d’huile d’olive (suggestion de recette ^^), il faut savoir que sa lointaine contrée d’origine se situe dans les Andes, en Amérique du Sud. Sur cette terre natale qui a également vu naître piment, pomme de terre et haricot, la tomate fut très tôt cultivée et améliorée par les Incas. Les fruits de la tomatl (en langue nahuatl) étaient alors petits et de couleur jaune, d’où le nom de pomodora que lui attribuèrent plus tard les Européens qui la firent parvenir sur le Vieux Continent au début du XVI ème siècle. En 1554, Matthiole indique qu’à cette date, l’apparition de la tomate en Italie était classée dans les faits récents. Il en mentionne le caractère comestible, de même que celui de l’aubergine implantée beaucoup plus tôt, mais note sa propension à causer nausées et vomissements. Et cela initie la vie dure qu’on va mener à la tomate. Plante suspecte, elle est dite « dangereuse » (Dodoens), « mauvaise et corrompue » (Daléchamp), « d’odeur fétide » (Bauhin), « mala insana » (Césalpin), etc. C’est sa parenté avec jusquiame, belladone, mandragore et datura stramoine qui fut responsable de la méfiance dont la tomate fut l’objet, et c’est pourquoi elle fut reléguée au rang de plante ornementale jusqu’aux années 1760, et glissa enfin dans la catégorie potagère une vingtaine d’années plus tard. « Ce ne fut qu’à la fin du XVIII ème siècle [que les botanistes] ajoutèrent l’épithète rassurante d’esculentum (comestible) (1) » au nom latin de la tomate, Lycopersicum, soit « pêche de loup ». « La tomate, cessant d’être un stupéfiant rival de la mandragore, eut droit de cité dans le royaume des légumes » (2). La pomme de terre ne mit pas moins de temps pour s’imposer pareillement. En ce qui concerne la tomate, cela ne se fera pas sans quelques langueurs aux dires de l’abbé Rozier qui écrit en 1789 que « cette plante n’est pas connue par les jardiniers dans les provinces du Nord, et s’ils la cultivent c’est plus par curiosité que pas intérêt ; mais en Italie, en Espagne, en Provence et en Languedoc, ce fruit est très recherché » (3). La lenteur de la diffusion de ce fruit issu du Nouveau Monde fera qu’aux alentours des années 1850, une seule variété de tomate sera connue en France, la tomate grosse rouge. Mais aujourd’hui, il en va tout autrement. Arborant des couleurs variées (rouge, rose, jaune, orange, violette, noirâtre, verte, blanche, panachée), la tomate sait aussi diversifier ses formes (ronde, oblongue, plate, en œuf, en piment, côtelée…) et son poids (de quelques dizaines de grammes à plusieurs kilogrammes), et s’adapte au calendrier et au climat (très précoce, précoce, mi-saison, tardive), d’où les centaines de variétés répertoriées à l’heure actuelle, parmi lesquelles on distingue certaines tomates qui peuvent devenir vivaces dans des conditions climatiques extrêmement favorables, vivre plusieurs années et atteindre cinq à sept mètres. Dans la plupart des cas, la tomate demeure annuelle et se présente sous la forme d’une tige robuste, rugueuse et poilue, retombante aux extrémités, portant des feuilles pétiolées au parfum très particulier. Quant aux fleurs, jaunes et à cinq pétales, elles sont typiques de la famille des Solanacées.

Après toutes ces pérégrinations, il est notable que la tomate n’a pas été oubliée par sa patrie originelle, puisqu’elle est toujours présente au sein de la pharmacopée des descendants du peuple inca.

Variété Whide wonder.

La tomate en phytothérapie

La tomate, que tout le monde connaît en général, on la connaît bien peu en particulier. Cela n’est pas qu’un bête « légume » à ranger dans la catégorie étriquée des plantes potagères car, rappelons-le, tout ce que l’on mange est médecine.
En dehors des 90 à 93 % d’eau qu’elle contient, la tomate, peu riche en éléments nutritifs (sucres : 3,60 % ; matières azotées : 1 % ; lipides : 0,30 %), affiche seulement 22 calories aux 100 grammes. En revanche, elle est bien pourvue en sels minéraux et en oligo-éléments (calcium, phosphore, magnésium, potassium, soufre, zinc, cuivre, fer, bore, iode), ainsi qu’en vitamines (A, B1, B2, B3, B6, C, E, K). Notons que la teneur en vitamine C varie selon les variétés. Par exemple, la tomate Double rich prodigue deux fois plus de cette vitamine que la plupart des tomates. Certaines, de couleur orange, apportent bien plus de bêta-carotène que toutes autres. La variété influence donc le profil biochimique.
De plus, la tomate apporte 15 à 17 des principaux acides aminés indispensables, dont la thréonine, la lysine (qui favorise la formation des anticorps), l’arginine (impliquée dans l’immunité, la fertilité, la sécrétion des hormones de croissance, la cicatrisation…), etc. Acides malique, pectique, citrique (0,60 %) complètent le tableau auquel il faut ajouter le fameux GABA, l’acide gamma-aminobutyrique, aux propriétés sédatives. Enfin, ce tour d’horizon serait incomplet si nous omettions le carotène connu sous le nom de lycopène, aux évidents effets anti-oxydants.

Propriétés thérapeutiques

  • Revitalisante, reminéralisante
  • Apéritive, excitante des sécrétions gastriques, laxative, facilitatrice de la digestion des féculents et des amidons (4)
  • Dépurative, diurétique éliminatrice de l’urée
  • Alcalinisante du sang trop acide
  • Anti-infectieuse
  • Antiscorbutique
  • Rafraîchissante

Note : les feuilles ont des vertus antimycosiques, anti-inflammatoires et insecticides (cf. présence d’un alcaloïde du nom de tomatine).

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : inappétence, atonie gastrique, constipation, états inflammatoires du tractus intestinal, entérite
  • Troubles de la sphère vésico-rénale : lithiase urinaire, azotémie, rhumatisme, arthritisme, goutte
  • Trouble de la sphère cardiaque et circulatoire : hyperviscosité du sang, artériosclérose, affections vasculaires
  • Asthénie
  • Affections cutanées : acné, piqûre d’insecte (guêpes), adoucir et désincruster les peaux grasses, éclaircir les teints brouillés

Note : autrefois on suspendait des bouquets de feuilles de tomate fraîches dans les maisons afin d’en éloigner les mouches.

Modes d’emploi

  • En nature (salade de tomates ; à éviter de préparer trop longtemps à l’avance)
  • En jus
  • Lotion
  • Application locale (tranche de tomate, feuille froissée)

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Compte tenu du passé « sulfureux » de la tomate qui ne tient qu’à l’imagination trop fertile et craintive de certains, l’épithète « toxique » a bien évidemment été accolée à la tomate. Parlons-en et mettons en évidence sa parfaite innocuité. Appartenant au clan des Solanacées, se profile une substance dont nous avons déjà parlé sur le blog, la solanine (cf. les articles sur l’alkékenge, la morelle noire, la morelle douce-amère et la pomme de terre). Cet alcaloïde, s’il est présent à hauteur de 0,42 % dans la tomate non mûre, n’existe plus qu’à l’état de traces (0,0006 %) dans une tomate presque mûre, et disparaît complètement à parfaite maturité. Celui qui aurait l’idée saugrenue de se repaître de tomates encore vertes s’en tirera avec colique, diarrhée et mydriase. Par ailleurs, la tomate n’est nullement cancérigène comme on a pu sottement l’affirmer, c’est bien plutôt le contraire. Ensuite, l’accusation selon laquelle sa proportion d’oxalates la rendrait dangereuse est parfaitement infondée, puisqu’on en trouve la dose infime de 0,001 à 0,003 mg ! En vertu de cette ancienne croyance, la tomate fut interdite tout comme l’oseille aux rhumatisants, lithiasiques et goutteux. Tout au contraire, c’est cette très faible fraction d’oxalates qui rend la tomate profitable aux rhumatisants et arthritiques, ainsi que sa faible teneur en substances azotées. De plus, la tomate se recommande aux diabétiques en raison de son indice glycémique bas, aux cardiaques et hypertendus du fait qu’elle contient peu de sel, enfin aux obèse de par sa faible valeur nutritive. Pour finir, nous ne saurions que trop recommander aux estomacs délicats de se méfier de la tomate dont la digestibilité peut leur être parfois fort pénible.
  • Maintenant, expliquons en quoi la tomate cultivée selon les préceptes de l’agriculture conventionnelle est un produit de qualité médiocre à rejeter. « Lorsque les fruits sont cueillis verts et qu’ils mûrissent artificiellement [grâce à l’éthylène], ils sont dépourvus d’une grande partie de [leur] parfum et de [leur] saveur car les sucres et la vitamine C ne peuvent s’élaborer de la même façon. C’est pour cela que les tomates fraîchement cueillies dans le jardin sont de loin supérieures sur le plan de la nutrition et de la saveur, aux tomates distribuées généralement dans le commerce » (5), dont on sait que 90 % d’entre elles sont issues de cultures hors-sol, nourries au goutte-à-goutte, comme j’ai pu le constater, ébahi, à la Cité des sciences de la Villette il y a une trentaine d’années. Il semblerait, cependant, que le refus de ce mode de culture – qui produit des tomates insipides, fades et aux qualités organoleptiques pratiquement nulles – par un certain nombre de consommateurs fasse qu’on en revienne à une culture qui tienne moins de la science-fiction. C’est pourquoi, aujourd’hui, sur les marchés, les vendeurs font apparaître sur leurs pancartes la mention « tomates de terre », aussi incroyable que cela puisse paraître !
    _______________
    1. Henri Leclerc, Les légumes de France, p. 142.
    2. Ibidem.
    3. Cité par Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 901.
    4. D’où la sauce bolognaise avec les pâtes, la garniture à la tomate sur la pizza, etc.
    5. Catalogue Terre de semences 1999, p. 55.

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Variété Black prince.

Le cerisier (Cerasus vulgaris) et le merisier (Cerasus avium)

Une légende tenace veut que le cerisier serait originaire d’une ville du Pont, en bordure de la mer Noire, Cérasonte, aujourd’hui Giresum en Turquie, et que cette origine a valu au cerisier son nom latin de Cerasus. Et tout cela, on le doit à Pline : « Auparavant que Lucullus [nda : homme d’état et général romain] eut défait le roi Mithridate, on ne trouvait pas de cerisiers en Italie : mais après cette défaite qui fut l’an 680 après la fondation de Rome [nda : environ – 73 avant J.-C.], il fit rapporter des cerisiers de Ponte et en peupla si bien l’Italie qu’en moins de 120 ans toutes les régions y eurent part jusqu’aux Anglais qui sont outre l’Océan ». A la suite de Pline, nombreux seront ceux qui le reprendront à ce sujet, perpétuant le mythe, à tel point que ces informations fournies par le naturaliste sont si vivaces, qu’on les rencontre encore dans certains ouvrages dédiés aux plantes. C’est très difficilement qu’elle fut déconstruite, malgré le fait que Pline ne soit pas particulièrement connu pour son exactitude. Pourtant, lorsqu’on gratte au-delà des premières apparences, on se rend compte que ce qu’affirme Pline ne tient pas et doit, du moins, être fortement nuancé. L’on sait que 400 ans avant J.-C, le cerisier était cultivé en Grèce, Théophraste en donne une assez bonne description pour qu’il puisse persister un doute à ce sujet ; au III ème siècle avant J.-C., Diphile de Siphnos mentionne même qu’il produit un fruit agréable à l’estomac. Ce qui prouve bien que le cerisier était bel et bien présent en Europe avant même sa soi-disant introduction par Lucullus : « Peut-être, Lucullus n’apporta-t-il de Cérasonte que des greffes ou des arbres dont la qualité du fruit était supérieure à celle des cerisiers sauvages, qui ne fixaient pas l’attention des Romains. Il paraît que le type de presque toutes les espèces de cerisiers aujourd’hui connues existaient dans les Gaules, et ce type est le merisier » (1), mais pas seulement en Gaule, puisque indigène en Europe, des restes fossilisés de merisier furent découverts dans le Tyrol autrichien, ainsi que des dépôts de noyaux abondants dans diverses stations néolithiques. Il n’en reste pas moins que cette adoption du cerisier par les Romains donna lieu à diverses variétés (Aproniennes, Lutatiennes, Juniennes, etc.), et se retrouve encore à l’heure actuelle, ne serait-ce qu’à Pompéi où fresques et mosaïques s’ornent de fleurs et de feuilles de cerisiers.
Tout cela nous ferait presque oublier quelles sont les vertus que l’on accordait aux cerises durant l’Antiquité : « Les cerises mangées fraîches sont utiles pour lâcher le ventre, et les sèches le restreignent. La gomme de l’arbre bue avec du vin et de l’eau, aide à la toux ancienne, donne bon teint, aiguise la vue et provoque l’appétit. Prise en breuvage dans du vin, vaut au mal de la pierre » (2). Tout cela démontre qu’au temps de Dioscoride, soit au Ier siècle après J.-C., l’on connaissait très bien cet arbre. Deux siècles plus tard, Serenus Sammonicus ajoutera que « des cerises cuites et presque desséchées [sont bonnes] contre la diarrhée » (3).

Au Moyen-Âge, le Capitulaire de Villis mentionne l’existence du Ceresarios dans les vergers des biens impériaux. De même, en Suisse, le monastère de Saint-Gall note sa présence.
La cerise, au contraire d’autres fruits, possède un intérêt nutritif certain à l’époque médiévale, comme le confirme le Grand Albert lorsqu’il aborde la question du régime de vie : « pour ce qui est des fruits, ils ne sont pas bons, ni sains, excepté la cerise, le damas [= la prune], etc. » (4). Tout cela me semble encore fort influencé par Galien qui détestait à peu près tous les fruits. Pour Salerne, « la cerise a pour la santé plus d’une bonne qualité. C’est un des meilleurs fruits que produise la terre ; il purge l’estomac, il forme un sang nouveau : et l’amande qu’on trouve en cassant son noyau, délivre les reins de la pierre », ce que Galien avait déjà remarqué, puis, plus tard, Mésué, insistant davantage sur la valeur de l’huile qu’elle contient sur les lithiases tant urinaires que rénales, les douleurs arthritiques, etc. Du côté d’Hildegarde, l’on nous dit le peu d’utilité que l’on accorde à la sève et aux feuilles du Ceraso, mais toute l’importance qu’on attribue à la gomme de cet arbre (maux oculaires et auriculaires), ainsi qu’à l’amande du fruit encore vert dont Hildegarde élaborait un onguent contre les ulcères, et à laquelle elle donnait une vertu vermifuge. En revanche, la cerise ne fait guère d’émules. Selon Hildegarde, elle représente une nourriture sans grand intérêt pour le bien-portant, voire nocive pour le malade qui en mangerait trop. En toute fin du XV ème siècle, l’on croise encore le chemin du cerisier dans deux ouvrages, De l’honnête volupté de Baptiste Platine (environ 1470) et l’Arbolayre (1498) qui, tous deux, reconnaissent au seul noyau des propriétés sur la sphère urinaire. C’est ainsi qu’il est dit lithontriptique, apte à guérir la strangurie et la dysurie…

Siècle après siècle, l’on complète le portrait thérapeutique du cerisier. Au XVI ème siècle, La Bruyère Champier remarque que les cerises ont des effets désaltérants et rafraîchissants, et qu’elles sont ainsi profitables pour apaiser la soif lors des épisodes fébriles. Nicolas Lémery les déclare « cordiales, stomacales, apéritives et propres à adoucir l’âcreté des humeurs ». Au XVII ème siècle, l’on élabore une potion calmante et antispasmodique, « l’eau de cerises noires », particulièrement sédative chez l’enfant en bas âge. Plus tard, « Fernel cite plusieurs exemples de mélancoliques guéris par la décoction de cerises desséchées, et Van Swieten rapporte que des maniaques ont été rendus à la raison après avoir mangé des quantités considérables de ce fruit. On sait que ces affections sont souvent produites ou entretenues sympathiquement par des lésions abdominales et un état de constipation que la propriété laxative et rafraîchissante des fruits rouges peut dissiper », expliquait Cazin au milieu du XIX ème siècle (5).
Jusque là, on a beaucoup parlé de cerises fraîches ou sèches, et il faut attendre la seconde moitié du XVIII ème siècle avant que le médecin suisse Samuel Auguste Tissot ne conseille pour la première fois une recette désormais célèbre : l’infusion de « queues » de cerises.

Il serait bien étonnant qu’un arbre ayant accordé aux hommes autant de bienfaits n’ait pas laissé de traces dans le registre des légendes et des croyances européennes. Mais, qu’on se rassure, c’est bien le cas. Par exemple, dans les pays slaves et germaniques, le cerisier est assez souvent lié à une dimension pour le moins sinistre. En Lituanie, on attribue au cerisier un gardien démoniaque du nom de Kirnis, en Allemagne et au Danemark, d’autres démons font des cerisiers des cachettes dans lesquelles ils restent tapis, attendant de pouvoir jouer de mauvais tours aux promeneurs gourmands ou égarés. Mais le cerisier n’a pas pour seule vertu celle d’effrayer le passant. Il a aussi une valeur protectrice : en France, des rameaux de cerisier étaient suspendus dans les maisons afin d’en éloigner la fièvre. Des pratiques bien singulières investissaient le cerisier de pouvoirs particuliers : aux environs de Noël, à l’aide d’une cordelette de paille tressée, l’on ceinturait le tronc des cerisiers. C’était, nous dit Michel Lis, une manière de « mettre en garde l’arbre, car s’il ne fructifiait pas, il serait abattu ! » (6). C’est, généralement, ce qui arrive aux cerisiers dans ce cas, cordelette de paille ou pas. Mais là n’était pas qu’une bête superstition, puisque cette paille permet à la vermine d’y passer l’hiver. Au printemps suivant, en y mettant le feu, on s’en débarrasse. En Albanie, l’on procédait différemment, pour d’autres buts. Dans les nuits des 23 décembre, 1er et 6 janvier, l’on faisait brûler des rameaux de cerisiers, puis l’on conservait précieusement les cendres issues de cette combustion, afin d’en « féconder la vigne » plus tard. Cela n’avait pas pour but de protéger la vigne contre le phylloxéra comme on a pu parfois le croire, les résultats obtenus avec la cendre pour lutter contre cette maladie ayant été loin d’être encourageants…
Si dans le symbolisme chrétien la cerise représente la récompense de la vertu (7), le calendrier liturgique est ponctué de dates où l’on édicte des interdictions (il n’est pas permis de monter dans un cerisier à la Saint-Jean d’été, 24 juin, et à la Sainte-Marie-Madeleine, 22 juillet), l’on doit se méfier du 23 avril (« Pluie de Saint-Georges coupe aux cerises la gorge ») et du 24 mai (« Saint-Eutrope mouillé fait la cerise estropiée »), dictons à travers lesquels ne sont pas toujours dites des bêtises.
Il y a, au moins, encore deux domaines dans lesquels entre le cerisier : l’amour et la prédiction oraculaire.
Dans la nuit précédant le 1er mai, dans le Nivernais (8), les galants déposaient un rameau de cerisier devant la porte de leur belle, tandis que ceux « désireux de renouveler leur serment [allaient] chaque année suspendre une mèche de cheveux de l’être aimé à un cerisier en fleurs » (9).
Un rituel, qui rappelle assez celui que l’on opérait à l’aide de feuilles de lierre terrestre, mettait en œuvre des copeaux de bois de cerisier au nombre de 81, que l’on jetait à l’eau : s’ils coulaient, cela signifiait que la personne pour laquelle on exécutait ce rituel était encore parasitée par des vers intestinaux, dans le cas contraire qu’elle en était délivrée. C’était, tout de même, un rituel un peu « bidon », sachant que – naturellement – le bois de cerisier flotte à la surface de l’eau, ce qui devait faire du prestidigitateur un devin que l’on ne pouvait contredire.

Tout attendrissantes que puissent être les anecdotes que nous avons passées en revue, le fin du fin doit irrémédiablement nous mener au pays du soleil levant, où le cerisier, à lui seul, est une sorte de religion. Là-bas, le sakura présente une floraison extraordinaire au point qu’elle est devenue un des spectacles naturels des plus prisés, en particulier les 30000 arbres étagés le long du Mont Yoshino, vers lesquels les Japonais se déplacent en masse chaque année afin d’assister au déploiement des fleurs de ces cerisiers. C’est, comme on me l’a récemment appris, un cérémonial qui porte le nom d’Hanami, « regarder les fleurs ». Mais il ne s’agit pas seulement d’agapes frugales au pied de ces arbres, puisque la prodigalité de la floraison des sakuras est un signe propitiatoire de la récolte d’un aliment de base incontournable, le riz. Prosaïquement, beaucoup de fleurs équivaut à une abondance de riz. Il est, là, question de félicité et de prospérité, et, surtout, d’assister à ce qui en préfigure le bon dénouement.
Il ne s’agit pas là que de folklore local, loin s’en faut. Un proverbe japonais dit ceci : « la fleur des fleurs est le bourgeon de la fleur du cerisier, le samouraï est l’homme parmi les hommes ». La cerise est le symbole de la vocation guerrière du samouraï comme l’explique le Dictionnaire des symboles de Jean Chevalier et d’Alain Gheerbrant. En rompant la chair juteuse de la cerise, on en vient au noyau dur et lisse. Autrement dit, cela signifie faire le sacrifice du sang et de la chair afin d’atteindre la pierre centrale présente en chacun des êtres humains. La fleur du sakura est symbole de pureté, elle évoque la mort idéale, l’idéal chevaleresque (le Bushi), et le détachement – par le biais d’une béatitude intemporelle – des contingences terrestres, du fait de son caractère fragile et éphémère. C’est pourquoi les samouraïs optèrent pour cette fleur comme symbole de leur dévotion, ce qui fait que, parfois, certains katanas possèdent une garde ornée de fleurs de sakura ou bien de cerises. « Certaines fleurs font gloire de leur mort ; les fleurs du cerisier japonais, par exemple, qui librement s’abandonnent aux vents. Quiconque a vu les avalanches odorantes de Yoshino ou d’Arashimaya a pu s’en rendre compte. Un moment, elles voltigent comme des nuées de pierres précieuses et dansent sur les eaux de cristal ; puis, en voguant sur l’onde souriante, elles semblent dire : « Adieu, Printemps ! Nous nous en allons vers l’éternité ! » Cela devrait suffire à faire comprendre quel lien profond unit à ces hommes de fer la tendre fleur livrée au vent, la fleur au joyeux sacrifice et si bien imbue de lumière qu’elle ne projette pas d’ombre » (10).

Botaniquement, le cerisier présente un tronc droit et cylindrique dont la circonférence peut parfois dépasser le mètre. Son écorce, lisse et brillante, est striée horizontalement, alors que son bois de couleur rosée fait le régal des ébénistes. Du tronc démarrent 3 à 5 branches qui se couvrent de rameaux, donnant à la silhouette de l’arbre une tête sphérique qui peut culminer entre 6 et 8 m de hauteur. Au printemps, avant même l’apparition des feuilles, le cerisier se pare de fleurs blanches à cinq pétales, groupées en bouquets de 3 à 10, chacune d’elles étant sertie au bout d’un long pédoncule. Alors que se fanent les fleurs, les premières feuilles apparaissent, ovales et présentant une bordure en dents de scie. Quelques mois plus tard, le cerisier donne des fruits – des drupes – sphériques ou allongés, à noyau lisse, et dont la chair, juteuse et aromatique, est, la plupart du temps sucrée.
On trouve le cerisier sur terrain léger. Un peu de calcaire ne lui fait pas de mal. En revanche, il ne supporte pas les terres trop humides et/ou argileuses.

Au tour du merisier maintenant, Cerasus avium. Avium comme oiseau, puisque sa propagation dépend essentiellement des habitudes alimentaires de certains oiseaux qui, en avalant ses fruits, rejettent plus loin les noyaux. Bien plus grand que n’importe quel cerisier, le merisier peut facilement atteindre 30 m de hauteur. Il a une croissance rapide et une vie courte, une centaine d’années, tout au plus. Extrêmement prolifique à l’époque médiévale – source nutritive alors – il devint si abondant en France qu’une ordonnance royale de 1669 décréta son abattage massif. Sa destruction, comme celle de l’if, faillit être quasi complète. Dévastée, l’espèce s’est pourtant bien remise de ses coups de hache et de scie. A l’heure actuelle, on le trouve en forêt, à proximité des chênes et des hêtres mais ne vit qu’à découvert. Il se situe donc à l’orée de ces mêmes forêts, mais aussi dans les taillis et les clairières, en basse altitude généralement.
Le merisier possède une vaste couronne étalée portée par des branches lisses, de couleur grise quand l’arbre est jeune, puis brun rougeâtre avec le temps. Ses feuilles ressemblent beaucoup à celles du cerisier et, comme elles, présentent des franges finement dentées, mais, autre point commun avec le cerisier, elles n’apparaissent qu’après les fleurs, également blanches et parfumées, en ombelles. La fructification donne lieu aux merises, petits fruits à la chair rouge à noire ornés d’un très long pédoncule, généralement acides et amers.
Il apprécie les sols fertiles assez frais, les sols forestiers calcaires, ainsi que, parfois, des terrains plus acides. En revanche, il lui faut de l’eau.

Précisons que le bigarreautier (Cerasus avium duracina) et le guignier (Cerasus avium juliana) ne sont autres que des variétés horticoles du merisier. Le bigarreau est un fruit à chair blanche ou rouge, croquante, à l’épiderme ivoire tiqueté de rouge. La guigne, elle, est un fruit en forme de cœur à chair rouge, parfois presque noire, très sucrée. Le griottier quant à lui est une variété de cerisier (Cerasus vulgaris var. amara) qui porte de gros fruits aigres et acides, à chair noirâtre et au court pédoncule.
Enfin, derniers caractères particuliers propres à ces deux arbres, cerisiers et merisiers drageonnent, et dans le cas de ce dernier, parfois à plus de 80 m de l’arbre souche ! De vieux cerisiers peuvent parfois présenter une croissance hélicoïdale de leur tronc, singularité que l’on peine encore aujourd’hui à expliquer.

Le cerisier en phytothérapie

Si l’on a dit que toutes les parties du cerisier ont été employées en thérapie, cela est quelque peu exagéré. Par exemple, l’on n’a jamais considéré les fleurs et les feuilles de ces arbres, et assez rarement son écorce, dont on a fait un faux succédané du quinquina, et que l’on vendait mêlée à l’écorce péruvienne dans les officines sous Napoléon Ier. « On trompait à la fois la religion du médecin, s’insurge Cazin, et l’on se jouait de la vie des braves, pour étancher la soif de l’or » (11).
Non, le cerisier est surtout connu pour ses fruits, qui ne sont pas qu’un agréable aliment, et pour ses pédoncules, c’est-à-dire les fameuses « queues » de cerises. Ces pédoncules contiennent du tanin et des phénols tels l’acide salicylique. Quant aux fruits, gorgés d’eau à hauteur de 80 %, ils se remarquent par leur forte teneur en sucre, du lévulose pour la plus grande part (10 à 15 %), un peu de tanin et d’acide salicylique, des acides organiques (1 %), des sels minéraux (0,6 %), enfin des vitamines A, B1 et C. A l’intérieur du noyau de la cerise se trouve une amande contenant de l’amygdaline, un hétéroside cyanhydrique qui, par hydrolyse, libère de l’acide cyanhydrique, une substance particulièrement toxique. Pour finir, rappelons que la gomme résineuse qui sourd du tronc de cet arbre fut autrefois utilisée comme matière médicale.

Propriétés thérapeutiques

  • Le fruit : dépuratif, diurétique, antirhumatismal, anti-arthritique, régulateur hépatique et gastrique, laxatif léger, énergétique (nerfs, muscles), reminéralisant, rajeunissant tissulaire, tonifiant des téguments fatigués, immunostimulant, sédatif nerveux, rafraîchissant, désaltérant
  • Le pédoncule : diurétique, sédatif des voies urinaires
  • L’écorce : astringente, antigoutteuse, fébrifuge légère

Usages thérapeutiques

  • Le fruit : maladies de pléthore (obésité (12), artériosclérose), troubles gastro-intestinaux (constipation, fermentation intestinale, inflammation), troubles hépatobiliaires (ictère, hépatisme, lithiase biliaire), troubles vésico-rénaux (néphrite chronique, lithiase urinaire, goutte, rhumatisme, arthritisme), diabète, états fébriles, retard de croissance, déminéralisation, prévention du vieillissement
  • Le pédoncule : troubles vésico-rénaux (inflammation des voies urinaires, cystite, lithiase urinaire, rétention d’urine, œdème, insuffisance rénale, néphrite, colique néphrétique, arthritisme, goutte), troubles respiratoires (bronchite chronique, toux opiniâtre), diarrhée

Note : après pressage des amandes contenues dans les noyaux, l’on obtient une huile végétale fort utile en cas de dartre, de verrue, de tache cutanée et d’algie rhumatismale.

Note 2 : n’oublions pas les coussins aux noyaux de cerises qui, une fois réchauffés, s’appliquent en cas de douleurs cervicales, de maux de ventre, voire même de colique du nourrisson.

Modes d’emploi

  • Cure de cerises en nature : remplacez chaque repas par ½ kg de cerises fraîches pendant quelques jours. Pour des cas d’obésité et d’arthritisme.
  • Sirop de cerises : comptez 600 g de sucre pour ½ litre de jus de cerises et portez le tout à ébullition. Filtrez. Conservez en bouteille, au frais. Coupée d’eau, il s’agit là d’une boisson particulièrement recommandée en cas de grosses chaleurs, ainsi que pour étancher la soif des malades en proie à la fièvre.
  • Infusion de pédoncules : comptez une poignée par litre d’eau en décoction pendant 10 minutes, à raison d’½ litre par jour. Si vous ne disposez pas de pédoncules frais, vous pouvez toujours utiliser des pédoncules secs après les avoir fait tremper dans de l’eau froide pendant une douzaine d’heures. Remarquons que les pédoncules frais se prêtent mieux à l’infusion, les secs à la décoction.
  • Emplâtre de cerises fraîches (en cas de migraine, pour les soins de la peau).

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Les cerises sont déconseillées aux personnes souffrant d’entérite. Mieux vaut opter pour le fruit cuit en ce cas, ainsi que chez les dyspeptiques, les enfants, les personnes âgées et toutes celles dont l’estomac est délicat. Quant aux diabétiques, ils pourront en consommer de façon raisonnable.
  • Au Japon, la fleur de cerisier entre dans la composition de nombreux mets : bonbons, beignets, gâteaux (sakura mochi, par exemple), thés, sirops, condiment au vinaigre, etc. Plus près de nous, la cerise, tant crue que cuite, trouve de multiples usages : soupes, tartes, vins, alcools (Kirsch, Marasquin).
  • Il existe un élixir type Bach aux fleurs de cerisier qui se destine aux tempéraments trop pessimistes et maussades, ces personnes qui voient un peu trop le mauvais côté des choses. Aussi peut-on dire que cet élixir redonne le sourire :)
  • Cerisier et merisier surtout sont appréciés pour leur bois de couleur jaune orangé à brun rougeâtre. On en fabrique des meubles, des instruments de musique, de petits objets comme des pipes, etc.
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    1. Chaumeton, cité par François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p. 248.
    2. Dioscoride, Materia medica, Livre I, chap. 128.
    3. Serenus Sammonicus, Préceptes médicaux, p. 38.
    4. Grand Albert, p. 248.
    5. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p. 249.
    6. Michel Lis, Les miscellanées illustrées des plantes et des fleurs, p. 41.
    7. L’on voit souvent, comme sur le tableau de Sano di Pietro, La vierge à la cerise (1445), l’enfant Jésus tenir à la main quelques cerises.
    8. Vieille province française correspondant peu ou prou à l’actuel département de la Nièvre.
    9. Michel Lis, Les miscellanées illustrées des plantes et des fleurs, p. 40.
    10. Kakuzô Okakura, Le livre du thé, cité par Anne Osmont, Plantes médicinales et magiques, pp. 145-146.
    11. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p. 249.
    12. « C’est un ‘trompe la faim’ aussi salutaire qu’agréable pour les gros mangeurs que leur adiposité et l’état défectueux de leurs artères et de leurs reins, condamnent à obéir, en rechignant, aux lois de la frugalité », Henri Leclerc, Les fruits de France, p. 21.

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Le prunier (Prunus domestica)

Reine-claude

Nous ne nous poserons pas la question de savoir si le prunier est le fils du prunellier, elle l’a été maintes fois sans jamais trouver de réponse. Notre prunier a beau être « domestica », il n’en a pas toujours été ainsi : fut un temps où vivaient diverses espèces de pruniers sauvages. Qu’un prunier vive dans un verger ne doit pas nous faire oublier son origine : la Nature. Le foyer natal du prunier se situe à cheval entre l’Asie et l’Europe : péninsule balkanique, sud du Caucase, nord de la Perse. C’est sans étonnement que nous retrouvons le prunier en Syrie, dont la culture débute dès l’Antiquité, et c’est sans doute du Proche-Orient qu’il se déploie sous l’impulsion des Romains qui ne connaissaient pas cet arbre au contraire des Grecs : « Le prunier est un arbre très connu, raconte Dioscoride. Ses fruits se mangent mais ils nuisent à l’estomac et ramollissent le ventre. Les prunes de Syrie, et principalement les prunes de Damas sèches, sont utiles à l’estomac et restreignent le corps. La décoction des feuilles faite dans du vin vaut pour le catarrhe qui descend sur la luette, sur les gencives et sur les parties proches du gosier […] Mais cuits dans du vin cuit, ils sont plus utiles à l’estomac et plus aptes à restreindre le corps. La gomme du prunier est conglutinative, et bue dans le vin, fait rompre la pierre. L’on en oint les enfants avec du vinaigre pour les guérir de la gale » (1). A l’époque où Dioscoride écrit ces lignes, à Rome le prunier est déjà bien implanté, ce qui vaudra à Pline de dire « ingens turba prunorum ». Au Ier siècle après J.-C., les Romains cultivent plusieurs variétés de pruniers aux fruits diversement colorés (noirs, blancs, jaunes, pourpres…). Et, tout comme l’a fait Dioscoride, l’on s’attache à en décrire les propriétés médicinales : « Prends des prunes qu’ont ridées la vieillesse et les lointains voyages ; elles soulagent de son fardeau le ventre dur », contait le poète Martial. Propriété déconstipante bien établie, qui sera réaffirmée par Galien qui note, non sans étonnement, l’erreur commise par Dioscoride.

Au début du Moyen-Âge, le prunier gagne les hautes terres. C’est ainsi qu’on le croise dans le Capitulaire de Villis, de même que dans le viridarium du plan de Saint-Gall en Suisse. Très concise, l’école de Salerne ne lui accorde qu’un seul vers : « Fraîche ou sèche, la prune offre un double profit, car elle lâche et rafraîchit ». La propriété rafraîchissante de la prune sera également exploitée par les médecins arabes médiévaux, tel que Mésué pour lequel la prune vaut pour tempérer tant la fièvre que la soif, mais également « pour les chaleurs du foie et des autres parties molles », nous explique le Grand Albert (2). S’ils sont tous unanimes au sujet des propriétés bienfaisantes de la prune, il n’en va pas de même du côté du monastère de Ruperstberg. En effet, Hildegarde déconseille la consommation de ce fruit mauvais à manger, « car il excite la mélancolie chez l’homme et augmente en lui les humeurs mauvaises » (3). Seul le bien-portant pourra en faire usage, et encore de manière extrêmement modérée. En revanche, Hildegarde accorde à l’écorce et aux feuilles des propriétés vermifuges et capillaires, à la résine celles de dissiper les douleurs de la goutte, les maux oculaires et les douleurs de côté. Selon elle, l’amande contenue dans le noyau de la prune est bonne pour apaiser la toux. Enfin, elle fait du prunier une essence magique pour qui « est rendu fou par des malédictions » (4).

A la Renaissance, s’opposent deux clans. L’un d’eux, mené par Brassavole, érige au pinacle les dires de Dioscoride, le second, engagé par Matthiole, s’en remet aux paroles de Galien, et force est de constater que c’est ce dernier qui remportera l’épreuve de la vérité sur la base d’une erreur commise quinze siècles plus tôt par Dioscoride : oui, la prune est bien laxative !
La prune jouit d’une telle renommée qu’au XVII ème siècle on dénombre environ 180 variétés et plus de 300 au début du XX ème siècle. Parmi elles, se distinguent des prunes « historiques » :

  • La prune de Damas : rapportée par les croisés de Damas après l’échec du siège de cette ville en 1148, d’où, peut-être, l’expression : « Y aller pour des prunes », équivalent de « pour des bagatelles », c’est-à-dire trois fois rien. La quetsche, de forme oblongue et à robe violette, est le fruit d’une variété de prunier de Damas. On trouve aujourd’hui le quetschier en Alsace-Lorraine, en Allemagne, au Luxembourg et en Autriche. Cette prune fit partie du diaprunum, « composition laxative, excellente et purgative, et propre en tous lieux, en tout temps, pour potion et lavements ». Tout l’art de la réclame de l’époque en quelques mots ! ^_^ Cet électuaire est destiné à régler les fièvres tenaces mais aussi des problèmes touchants la vésicule biliaire, les poumons, les reins et la vessie.
  • La reine-claude : prune verte mise au point en France et nommée ainsi en hommage à la première femme de François 1er : Claude de France, la bonne reine.
  • La mirabelle : petite prune bien française dont on distingue deux variétés principales : la mirabelle de Nancy et celle de Metz. Une lorraine, donc, qui offre ses fruits dorés en fin d’été.
  • La prune d’ente (5) : elle est issue d’un croisement entre le prunier de Damas et un autre prunier. C’est de ce prunier que sont tirées les prunes qui deviendront les véritables pruneaux d’Agen dont les propriétés laxatives sont vantées par Molière dans Le malade imaginaire (1673). Le pruneau est le résultat de la dessiccation de la prune d’ente. On ramasse les fruits, on les lave, on les expose sur de la paille au soleil avant de les envoyer au four dans lequel le dessèchement se poursuivra au maximum 24 h afin d’obtenir un pruneau présentant un taux d’humidité de 20 à 22 %, parfois plus. C’est pour cette raison qu’il faut environ 3 kg de prunes fraîches pour obtenir 1 kg de pruneaux.

Pas très grand (5 à 10 m de hauteur), ce fruitier porte des feuilles ovales, vertes et finement dentées. Comme la plupart des rosacées fruitières, les fleurs blanches à cinq pétales du prunier apparaissent tôt au printemps, avant les feuilles. Le fruit du prunier, la prune, généralement recouverte de pruine, est une drupe juteuse, charnue et sucrée qui atteint pleine maturité en fin d’été, début d’automne.

En fonction des localités géographiques, on n’alloue pas au prunier et à son fruit la même valeur symbolique. Alors qu’au Japon il est arbre de bon augure, en Chine il forme avec le pin et le bambou le groupe des « trois amis de l’hiver ». Par sa floraison hâtive, le prunier est considéré comme l’annonciateur du printemps, grâce à ses fleurs inspirant espoir, beauté et virginité, leur fragilité rappelant aussi le caractère éphémère de la vie. Mais, bravant le froid et le gel, le prunier incarne l’idée du courage qui confine parfois à l’immortalité.
Il semble qu’il ne jouisse pas de la même réputation en Occident du fait qu’on l’associe à la sottise pour une raison qui demeure assez mystérieuse. Mais pas seulement : le prunier évoque aussi l’abondance fertile et féconde, la prospérité (pour rendre prolifique un verger il faut y planter un prunier), l’amour conjugal (une déclaration d’amour délivrée sous un prunier est le gage d’un beau mariage). En outre, la prune, dont la connotation érotique n’est plus à prouver, entre en relation avec l’acte sexuel : par exemple, au XVIII ème siècle, offrir des prunes à la femme qu’un soupirant convoitait était de rigueur. L’on trouve même dans le Grand Albert une recette, entre autres à base de prunes, permettant de « réparer le pucelage perdu » !

Petit damas noir

Le prunier en phytothérapie

Aujourd’hui, toute l’attention se porte sur le fruit de cet arbre. Comme cela a été le cas de bien d’autres plantes, ce que l’on privilégie à l’heure actuelle n’a aucune commune mesure avec ce qui se faisait autrefois. Rappelons-nous Hildegarde. Il faut dire que, entre-temps, l’amélioration du prunier par les arboriculteurs est passée par là. Les cadres de référence sont donc bien dissemblables d’une période à l’autre. Nous communiquerons ici des données moyennes, sans nous attarder sur telle ou telle variété de prune. Assez peu riche en vitamines (C et B notamment, davantage de provitamine A), la prune se rattrape avec ses nombreux sels minéraux et oligo-éléments (potassium, sodium, calcium, phosphore, fer, magnésium, manganèse, bore, etc.). Albumine et acides (malique, citrique, succinique, salicylique) ajoutent leurs pierres à l’édifice. Si la prune à l’état frais contient environ 80 % d’eau, ce taux chute à 30 % dans le pruneau, parfois moins, alors que celui de sucre est multiplié par douze, une augmentation qui n’est pas inversement proportionnelle. C’est comme si la dessiccation de la prune visant à en faire un pruneau fabriquait du sucre en cours de route. C’est le cas : dans un seul pruneau, la moitié de son poids est constitué de divers sucres (glucose, fructose, etc.).

Propriétés thérapeutiques

  • Nutritive, énergétique
  • Stimulante et tonique nerveuse
  • Laxative, régulatrice intestinale
  • Décongestionnante et désintoxiquante hépatique
  • Diurétique, dépurative du sang, stimulante rénale
  • Anti-oxydante (le pruneau l’est davantage encore)

Note : les feuilles de prunier sont laxatives, diurétiques, fébrifuges et vermifuges.

Usages thérapeutiques

  • Constipation, constipation opiniâtre (c’est le fruit destiné à tous ceux « qui vont difficilement à la garde-robe », écrivait élégamment Joseph Roques au début du XIX ème siècle)
  • Fruit idéal pour les rhumatisants, les goutteux, les néphrétiques, les hémorroïdaires, les hépatiques, les artérioscléreux, les sportifs, les enfants, etc.
  • Asthénie, surmenage, anémie

Modes d’emploi

Ils sont fort nombreux : l’on peut employer la prune fraîche ou cuite, le pruneau en nature ou également cuit.

  • Prunes fraîches en nature, à jeun, avant les repas
  • Jus de prunes fraîches, à jeun, avant les repas
  • Compote, marmelade de prunes fraîches
  • Décoction de feuilles fraîches
  • Pruneaux désucrés et désacidifiés : fendez des pruneaux dans le sens de la longueur, puis laissez-les tremper dans un bol d’eau pure et tiède durant une douzaine d’heures. Faites-les cuire à grande eau pendant deux à trois heures en changeant l’eau de cuisson trois fois durant cette opération. « Ce procédé constitue un régulateur idéal de la circulation intestinale et de l’appétit, un désodorisant des selles, un moyen puissant de désengorgement du foie et de désintoxication humorale » (6). J’en conviens, ce mode d’administration est très long à mettre en œuvre. Cependant, on a imaginé plus rapide, certains auteurs se sont affranchis de la coction aux trois eaux : ils divisent la durée de trempage par deux et préconisent l’exposition des pruneaux aux rayons du soleil car, disent-ils, « les nutriments endormis par le séchage seront à nouveau stimulés » (7).

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • C’est bon les pruneaux, n’est-ce pas ? Il ne faut pas m’en laisser un bol à portée de main sans surveillance, de même que les dattes, les figues, les abricots secs et, bien entendu, les pistaches ! Seulement, il réside qu’un excessif délice de bouche nous sera payé tôt ou tard : si le pruneau déconstipe, une consommation outre mesure mènera à son exact opposé que d’aucuns nomment « prunite », autrement dit une bonne diarrhée. Le juste équilibre en toute chose, comme toujours. C’est donc à dose raisonnable qu’on administrera des pruneaux (sans mauvais jeu de mots ^_^). Particulièrement digestibles, ils sont profitables à ceux qui ne supportent pas la prune fraîche : le convalescent, le vieillard, celui dont l’estomac trop délicat ne peut la supporter. Et, à défaut de pruneaux, ceux-ci pourront s’en remettre à de la confiture de prunes.
  • Alimentation : les usages gastronomiques de la prune ne manquent pas. Le pruneau peut se déguster tel quel comme tout autre fruit sec, en pâtisseries (le far breton, par exemple), en boisson (le jus de pruneaux), avec une viande (gibier, volaille, agneau)… Ils devront être choisis noirs, brillants, moelleux et charnus, de préférence. Mirabelle et quetsche se prêtent à merveille à la confection de pâtisseries, de confitures et d’eaux-de-vie. Elles sont d’excellents fruits de table, à l’instar de la reine-claude.
  • Variétés : la couleur du fruit rend compte de leur multiplicité. Jaune, rouge, jaune rougeâtre, pourpre, violet, bleu, vert… Nous ne listerons pas ici les quelques 400 variétés de prunes qui existent au monde, nous en avons données quelques-unes, ajoutons-y celles qui suivent : prune de Sainte-Catherine, prune de Saint-Antonin, prune précoce de Tours, petit damas noir, gros damas noir, gros damas violet, damas de Maugeron, damas de septembre, gros damas blanc, etc.
    _______________
    1. Dioscoride, Materia medica, Livre 1, Chapitre 136
    2. Grand Albert, p. 248
    3. Hildegarde de Bingen, Physica, p. 166
    4. Ibidem, p. 165
    5. Ente, mot bien connu des cruciverbistes, est un synonyme du mot greffe.
    6. Paul Carton cité par Henri Leclerc, Les fruits de France, pp. 61-62
    7. Roger Castell, La bioéléctronique Vincent, p. 123

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Mirabelle

L’églantier (Rosa canina)

Synonymes : rosier des chiens, rosier sauvage, rosier des bois, rose églantine, cynorrhodon, poil-à-gratter, gratte-cul.

Rosier des chiens. Comme c’est peu élégant eu égard à cet arbuste délicat. Mais rien n’est vraiment là par hasard et trouve son explication dans les dédales de l’histoire conjointe des hommes et des plantes. Remontons donc jusqu’à Hippocrate, rien que ça ! A cette lointaine époque, on parle d’une plante qu’on appelle autant Kunobotê que Kunosbatos. Déjà, on mettait à profit son action astringente pour cicatriser les plaies. Afin de présenter au mieux ce que les Anciens ont retenu de cette plante, commençons par partager le court texte que Dioscoride lui accorde (Materia medica, Livre 1, chapitre CV) : « L’églantier est un arbrisseau qui croit un peu plus grand que ne le fait la ronce, et a les feuilles plus larges que celles du myrte. Les épines qui sont à l’entour des branches sont dures et fermes. Il produit une fleur blanche et un long fruit semblable aux noyaux des olives. Lequel, en mûrissant, devient roux et a, par le dedans, une certaine mousse. Le fruit sec et cuit dans le vin et la décoction bue, elle restreint le flux du ventre. Mais premièrement il faut tirer hors cette mousse, pour autant qu’elle nuit à l’artère [nda : la trachée-artère] du poumon ». Si Dioscoride ne décrit peut-être pas Rosa canina, au moins sommes-nous certains d’être face-à-face avec l’une des nombreuses espèces d’églantiers existantes. Poursuivons avec un texte astrologique rédigé en grec et postérieur à Dioscoride, dans lequel on nous présente Kunobotê comme étant une plante de la Lune : « Cette plante guérit les douleurs aiguës qui surviennent sur le buste, l’estomac et les flancs car la Lune est désignée pour être dans le Cancer, qui domine le buste et les flancs. La fleur de la plante bue de façon continue, purifie les rates gonflées, évacue la cause de l’enflure par l’urine et les excréments. Elle passe pour agir sur la rate car la Lune occupe la place de la rate. La racine de la plante portée en amulette est propre à procurer une vue perçante. Elle secourt avec succès ceux dont la vue est affaiblie, puisque la Lune, après le Soleil, s’est vu attribué la lumière des yeux. Elle rétablit ceux dont l’estomac est ulcéré. Elle convient encore à ceux qui souffrent de colique et se tordent de douleur » (1). Cette façon quelque peu surannée d’aborder l’églantier peut nous plonger dans un abîme de perplexité, mais les informations ci-dessus apportées, par leur exactitude, forcent le respect. Par exemple, nous verrons en quoi l’églantier est impliqué dans le bon fonctionnement de la vision. Que pouvons-nous ajouter de plus ? Galien ne fait guère que reprendre Dioscoride, quant à Pline, il reste relativement confus au sujet de son Cynosbatos. C’est à peu près à cette époque que l’histoire du rosier des chiens voit le jour, car selon Pline, « les dieux mêmes […] avaient révélé en songe cette merveilleuse propriété à une mère dont le fils avait été mordu par un chien atteint de cette terrible maladie » (2) qu’est la rage. Il est bien possible que l’on soit allé un peu vite en besogne et que les aiguillons de l’églantier dont la forme évoque celle des crocs d’un chien, soient devenus, par analogie, le symbole de la capacité de l’églantier à être un remède contre les morsures canines. Si l’églantier, par son astringence, ses propriétés antiseptiques, hémostatiques et cicatrisantes, peut soigner ce type de blessure, il est bien évident qu’il n’a rien d’un remède antirabique.

Au XII ème siècle, Hildegarde aura été sensible aux charmes de l’églantier (De bluffa) dont elle dit qu’il « représente l’affection ». Elle en fit un remède pulmonaire, stomacal et anti-asthénique. Ce n’est qu’au début du XVI ème siècle qu’on voit réapparaître l’églantier, alors évoqué en vers (du vieux françois !) par l’apothicaire tourangeau Thibault Lespleigney (1496-1550) :

« Bedegard, sans point de mensonges
Est ressemblant à une esponge
Croissant en la rose canine,
Vertu a de pacifier
Le flux de sang et flux de ventre,
Et conforte quant elle y entre
L’estommach et spasme guérist,
La grande raige des dens lenist
Aussy de sang le crachement
Et faict uriner largement.
A morsure donne remède
Quant de chien enraigé procède. »

Tout à fait clair, n’est-ce pas ? Outre que l’auteur répète une erreur vieille de plusieurs siècles, son poème thérapeutique est assez convaincant, mais il ne sera pas le seul à raviver le souvenir de Pline, puisque le Petit Albert (XVII ème siècle) s’en fera encore le relais. Mais n’allons pas si vite et revenons sur un mot : bedegard, aujourd’hui orthographié bédégar (ou bédéguar), est issu de l’arabo-persan bàdàward, qui signifie « souffle de rose » et fait référence à cette sorte de galle vert rougeâtre, en touffe chevelue et hirsute, que portent parfois les églantiers et dont le responsable est un insecte qui pique et pond dans les bourgeons de l’églantier, le cynips du rosier (Diplolepis rosae). De cette excroissance, on a aussi fait matière médicale. Tragus (1552) et après lui Simon Paulli (1666) s’en servirent comme somnifère, pour guérir les plaies et les brûlures ulcérées, apaiser les maux de gorge, affranchir les intestins de la dysenterie. Aux XVI-XVII ème siècles, nombreux seront les praticiens à faire appel à l’églantier. Ainsi Johann Crato von Krafftheim (1519-1585) conseille le cynorrhodon « pour amender la rougeur de la face, réprimer les vapeurs, tempérer les humeurs, rafraîchir et relâcher les reins et assurer l’expulsion des calculs » (3), tandis que Johann-Karl Rosenberg mentionne en 1631 l’usage d’un électuaire confectionné à base de pulpe de cynorrhodons qu’il employait tant pour les troubles gynécologiques (gonorrhée, métrorragie) que gastro-intestinaux (diarrhée, dysenterie), ainsi que, comme le fera également Pierre Borel (1620-1671), contre les lithiases urinaires. En 1678, Madame Fouquet, la mère du célèbre surintendant des finances de Louis XIV, dans son Recueil de réceptes (un ouvrage co-écrit avec Madame de Montespan, contemporain du Petit Albert et assez semblable dans le fond, où recettes anodines partagent les pages avec d’autres plus « obscures ») propose un « opiat de cynorrhodons » contre les flux de ventre, alors qu’en toute fin de siècle, Nicolas Lémery évoque lui aussi le bédégar : il s’agit d’une « espèce d’éponge, grosse comme une petite pomme, ou comme une grosse noix, de couleur rousse, elle est appelée éponge d’églantier ou bédégar. Elle est astringente, on en tire par distillation une eau propre pour les maladies des yeux. » Au XVIII ème siècle, le médecin français Joseph Lieutaud (1703-1780) donne du cynorrhodon les principales propriétés : diurétique, rafraîchissant, fortifiant stomacal et astringent gastro-intestinal. Puis, au XIX ème siècle, bien que longtemps inscrit au Codex par le biais de la conserve de cynorrhodons (qui en disparaîtra en 1884), l’églantier demeurera surtout un remède populaire, prisé cependant par des Cazin et des Leclerc. Dans ce même siècle, par exemple, dans les Alpes de Haute-Provence, on faisait sécher les cynorrhodons puis on les réduisait à l’état de poudre, formant une « farine » que l’on cuisait en biscuits, alors qu’au XX ème siècle, durant la Seconde Guerre mondiale, les enfants des campagnes anglaises ramassaient autant de cynorrhodons que nécessaire afin d’en élaborer un sirop riche en vitamine C qui était distribué à la population pour éviter les carences.

Hôte rural, voisin du sureau noir, l’églantier draine derrière lui bien des légendes qui disent assez les relations ténues entre un végétal typique et les habitants des campagnes. Voici quelques morceaux choisis pour se faire une idée : « Dans le Berry, conduire son troupeau avec un bâton de bois d’églantier, c’est le mener à la ruine et au malheur ; en Poitou, gare aux jeunes filles qui touchent ou cueillent une fleur d’églantier, leur mariage sera retardé d’une année au moins. Même dans les cimetières il faut se méfier de l’églantine, elle porte malheur aux familles des tombes sur lesquelles elle aura été déposée » (4). Maléfique, l’églantier ? C’est une vision « fortement attestée par une légende qui veut que pour rejoindre le ciel, Lucifer ait eu l’idée de se servir de cet arbuste fleuri pour y parvenir… sans jamais réussir car les aiguillons de l’églantier sont presque tous retournés vers la terre » (5). Précisons que sur le plan symbolique, l’églantier s’est souvent trouvé en opposition avec la rose, de même que l’ivraie est une plante diabolique et le froment d’émanation divine. C’est, dit-on, à un églantier que Judas se serait pendu… Ce qui est, bien évidemment, fort douteux ; j’avais déjà expliqué, en ce qui concerne le sureau, que cette légende devait être prise avec des pincettes, parce que se pendre à un sureau, ça n’est pas le moyen le plus adéquat, alors avec un églantier… Mais l’églantier n’est pas qu’une plante qu’on a, à dessein, dépeinte comme sinistre. Par exemple, en Allemagne, on lui reconnaît le pouvoir d’écarter la foudre et « du côté de Forcalquier, si vous coupez une baguette sur un églantier par une nuit de pleine lune, celle-ci vous permettra de jeter ou d’annuler un sort » (6). Comme c’est le cas pour un incalculable nombre de plantes, l’églantier joue sur l’ambivalence, et n’est pas que sorcellerie et mauvais œil, comme nous le rappelle Pierre Lieutaghi : « Au midi du solstice, il est bon de s’arrêter devant un églantier chargé de fleurs et, les yeux clos, de s’abandonner au parfum tout brodé d’insectes, de s’associer aux louanges de la terre » (7).

L’églantier est un arbuste caducifolié portant des tiges vigoureuses et sarmenteuses, rameaux courbés, retombants ou grimpants selon les supports et la végétation environnante : par exemple, un spécimen isolé en bordure de chemin est souvent de taille plus modeste que son confrère qui peuple la haie. Cela tient à la présence d’une multitude d’aiguillons et non d’épines comme on le lit trop souvent, ce qui est une hérésie, un botaniste vous coupe la tête pour ça, alors, bon, je vous en prie ^_^. Des aiguillons robustes tournés vers le bas, si cela eut été vers le haut, il n’aurait jamais pu grimper, c’est sur lui qu’on se serait appuyé. Donc, après cette digression nécessaire, sachons que l’églantier atteint facilement une taille moyenne de trois mètres, tout au plus cinq. Les feuilles sont caractéristiques des Rosacées : foliacées, à l’impair nombre de folioles plus ou moins ovales et dentées. Il est rare de compter plus de neuf folioles sur une feuille d’églantier. Les églantines – c’est ainsi qu’on appelle parfois les fleurs d’églantier, sont généralement blanches ou rose pâle. Comme de coutume chez les Rosacées, elles portent cinq pétales ainsi que des sépales verts qui choient au sol avant fructification. Groupées en corymbes ou solitaires, mesurant de 2 à 8 cm de diamètre, elles s’épanouissent de mai à juillet et envahissent l’air d’un doux parfum. Après floraison, petit à petit, les fruits apparaissent. Ovoïdes, lisses et charnus, de couleur rouge orange corail, ce sont en réalité des pseudo-fruits. Ils sont produits par le réceptacle floral devenu pulpeux, lequel renferme les vrais fruits, des carpelles poilues que les garnements désignent sous le sobriquet de poil-à-gratter et qu’ils se font un malin plaisir de glisser dans le t-shirt de leurs petits camarades, les bougres !
Espèce végétale très ancienne comme l’attestent les fossiles qu’on a retrouvés, elle est encore largement présente dans les régions tempérées d’Europe, d’Asie et d’Afrique du Nord, tant en plaine qu’en montagne (1800 m). L’églantier affectionne particulièrement les terrains hostiles tels que broussailles, friches, lisières de champs et de forêts, bosquets, talus mal entretenus, haies, etc.
Il demeure, même encore aujourd’hui, une espèce de choix pour opérer les greffes des rosiers cultivés. Ne dit-on pas que l’églantier en est l’archaïque grand-père ?

L’églantier en phytothérapie

De l’églantier, l’on pourrait employer les feuilles, mais l’on ne s’en est jamais servi que comme succédané du thé et du tabac. Nous en fournirons pourtant quelques informations plus bas. Qu’à cela ne tienne, l’églantier n’est pas dépourvu de bienfaits, bien au contraire : les fleurs, mais elles n’ont aucune commune mesure avec ce qu’elles produisent à l’automne, c’est-à-dire les cynorrhodons, dont on utilise la pulpe ainsi que des graines qui n’en sont pas puisqu’il s’agit de carpelles. Les plus aventureux peuvent même jeter leur dévolu sur les poils qui les garnissent, mais ça n’est pas une sinécure !
Les fleurs contiennent des acides (malique, citrique), du sucre, de la gomme, une résine, de la cire, du tanin, une huile grasse ainsi qu’une essence aromatique. Les carpelles, dont la décoction dégage une douce odeur de vanille, recèlent de la vanilline. Quant aux cynorrhodons, ils sont, on peut le dire, la quintessence de ce que l’églantier est capable d’offrir. Composé d’eau à près de 50 %, un cynorrhodon affiche un taux de glucides avoisinant les 20 %. A cela, ajoutons 4 % de protides et seulement 0,4 % de lipides. Mais ne nous arrêtons pas en aussi bon chemin. Là encore, on retrouve acides malique et citrique, résine, tanin (2 à 3 %), essence aromatique (traces), mais surtout 20 à 25 % de pectine, des flavonoïdes, du sorbitol et, pour finir, une incomparable richesse en vitamines : provitamine A, vitamines B1, B2, B3, E, K et tout particulièrement C : jusqu’à 1700 mg au 100 g de pulpe de cynorrhodons frais ! Imaginez un peu : 1,7 % ! Pour donner un ordre d’idée, un seul cynorrhodon fournit autant de vitamine C qu’un gros citron. Et après, certains vont « s’amuser » avec des baies de goji, tss… Quelques données chiffrées concernant les sels minéraux et, là aussi, ça cartonne : aux 100 g de pulpe fraîche, nous trouvons 146 mg de sodium, 257 mg de calcium, 258 mg de phosphore et 290 mg de potassium. Clôturons cette rubrique en mentionnant que le bédégar est surtout riche en tanin.

Propriétés thérapeutiques

  • Fleur : laxative, tonique
  • Feuille : astringente, cicatrisante, tonique
  • Carpelle : sédative
  • Cynorrhodon : diurétique, dépuratif, tonique, fortifiant, anti-anémique, antirachitique, antiscorbutique, renforce les défenses immunitaires, astringent, cicatrisant, hémostatique, anti-oxydant, nutritif, apaisant de la soif, vermifuge, anti-inflammatoire, actif sur la vision crépusculaire (cf. provitamine A)
  • Bédégar : équilibrant nerveux, somnifère, tonifiant, astringent, cicatrisant, stimulant des fonctions gastriques

Usages thérapeutiques

  • Fleur : constipation légère, irritation de la muqueuse intestinale
  • Feuille : crachement de sang, crampe d’estomac, diarrhée
  • Carpelle : palpitation, insomnie, agitation nocturne, nervosité, instabilité nerveuse, anxiété, angoisse
  • Cynorrhodon :
    – Troubles de la sphère vésico-rénale : lithiase urinaire, douleur lithiasique, catarrhe vésical, colique néphrétique (notons que le cynorrhodon est un diurétique non irritant pour les reins)
    – Troubles de la sphère gastro-intestinale : diarrhée (y compris celles des enfants et des tuberculeux), dysenterie, entérite, atonie des voies digestives, inflammation gastrique, parasites intestinaux (ascaris), ténia (médecine populaire en Suisse)
    – Asthénie, avitaminose, scorbut, fatigue printanière, épuisement, convalescence, déficience immunitaire, sensibilité aux infections (dans la grippe, par exemple, le cynorrhodon est un très bon préventif, de plus il permet d’abaisser la fièvre, d’accélérer l’élimination des déchets, de rétablir les forces, de renforcer le système immunitaire), rhume, refroidissement
    – Affections cutanées : plaie, ulcère atone, brûlure, hémorragie
    – Troubles de la sphère gynécologique : leucorrhée, gonorrhée
    – Ostéo-arthrite
  • Bédégar : néphrite, insomnie, agitation (autrefois, on en garnissait les taies d’oreiller, comme on l’a couramment fait avec les cônes de houblon car, disait-on, le bédégar a la faculté de favoriser le sommeil et les rêves prémonitoires, mais il s’agit là d’une toute autre histoire)

Modes d’emploi

  • Infusion des fleurs, des feuilles, des cynorrhodons, des carpelles ou des bédégars
  • Décoction des cynorrhodons ou des carpelles
  • Teinture
  • Poudre de cynorrhodons secs
  • Macération acétique ou huileuse des fleurs
  • Macération vineuse de bédégars secs
  • Sirop de cynorrhodons
  • Vin et liqueur de cynorrhodons
  • Confiture, gelée, marmelade de cynorrhodons

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Récolte : les feuilles en avril et mai, les fleurs durant les mois de juin et juillet, les cynorrhodons après les premières gelées, ils sont alors davantage sucrés et pulpeux.
  • Il est impératif de filtrer soigneusement les infusions et les décoctions de cynorrhodons afin d’éviter d’absorber les poils irritants qu’ils contiennent, car ce qui vaut pour la peau vaut également pour les muqueuses : ces duvets occasionnent de douloureuses démangeaisons. Bien que cela se dissipe au bout d’une heure environ, l’expérience n’est guère agréable. Leur richesse en acide citrique semble expliquer ce phénomène.
  • Cuisine : l’usage culinaire de l’églantier n’est plus à prouver. Il est déjà fort ancien puisqu’il remonte à l’Antiquité, et concerne tant les fleurs que les cynorrhodons : ce sont autant de confitures, bonbons, boissons (vins, sirops, thés), mais aussi des purées de cynorrhodons accompagnant viandes et gibiers comme cela se fait en Suisse et en Allemagne, sauce pour pâtes et pizzas (en compagnie de tomates) ou, pourquoi pas, en soupe, tel que cela se pratique en Suède où la soupe nationale – le nyponsoppa – est élaborée à base de cynorrhodons.
  • Élixir floral : Wild rose, du docteur Bach, appartient au groupe de l’indifférence. Élixir préconisé pour les personnes passives ayant perdu espoir. C’est donc un élixir qui développe enthousiasme et implication quand résignation et abandon battent l’esprit en brèche.
    _______________
    1. Guy Ducourthial, Flore magique et astrologique de l’Antiquité, p. 294
    2. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p. 838
    3. Henri Leclerc, Les fruits de France, p. 194
    4. Michel Lis, Les miscellanées illustrées des plantes et des fleurs, p. 59
    5. Ibidem, p. 60
    6. Ibidem
    7. Pierre Lieutaghi, Le livre des bonnes herbes, p. 221

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La camomille romaine (Chamaemelum nobile ou Anthemis nobilis)

Camomille romaine à l'état sauvage

Camomille romaine à l’état sauvage

Synonymes : camomille officinale, camomille noble, camomille odorante.

Imaginez un peu qu’aujourd’hui encore on fait la confusion entre la camomille romaine et celle que l’on désigne par l’épithète d’ « allemande », autrement dit la matricaire (Matricaria recutita). Cette erreur fut commise par des thérapeutes et non des moindres, ce qui rappelle l’imbroglio plus récent concernant ravintsara et ravensare. Aussi comprendrons-nous à quel point il est difficile de se dépêtrer d’informations relatives à ces deux camomilles quand elles nous imposent une distance de plusieurs siècles ou, plus ardu, de plusieurs millénaires. On dit que la camomille romaine était connue des Grecs (Dioscoride évoque le cas d’un parthenion apte à soigner jaunisse, calculs, accès fébriles et troubles oculaires) et, qui plus est, des Romains. Avec un nom pareil, quoi de plus naturel ? Aussi, quand il est écrit que Galien la préconisait au II ème siècle de notre ère contre les maux de tête, les migraines, les névralgies et les coliques, personne ne bronche car ces indications sont toutes du ressort de la romaine. Quand ce même Galien assure que les anciens Égyptiens l’auraient dédiée au dieu Soleil de par son efficacité à lutter contre les fièvres et les accès de chaleur, là encore, personne ne bouge une oreille. Pensez donc, Galien, l’un des plus grands médecins après Hippocrate ! De même, lorsqu’on lit chez Macer Floridus que l’Anthemis était vantée par Esculape (l’équivalent romain d’Asclépios), plus aucun doute n’est permis : la camomille dont on parle est bien la camomille romaine ! Euh… en fait, non. Celle qu’on croit être, à tort, la romaine dans les textes antiques, ne l’est pas, l’Anthemis nobilis étant inconnue de l’Antiquité gréco-romaine, et cette assertion n’est pas avancée à l’absence de toute preuve, bien au contraire. Pour cela, invitons la camomille dite allemande afin de donner davantage de contraste à nos propos. Par camomille allemande, on pourrait s’attendre à une plante relativement septentrionale, et par camomille romaine à une plante méridionale. Or, c’est l’exact inverse qui est vrai ! Aujourd’hui courante un peu partout en Europe, la camomille allemande, la matricaire donc, originaire des régions méditerranéennes, « est si abondante en Grèce qu’en mars-avril, l’atmosphère, aux environs de l’Acropole, en est toute parfumée » (1). A l’inverse, la camomille romaine est une plante qui, en France, est présente surtout à l’Ouest et au Centre, puis qui se raréfie ou devient inexistante au fur et à mesure que l’on progresse plus avant dans les terres. Au-delà de l’Auvergne, il est rare de rencontrer la camomille romaine au naturel. La romaine est atlantique (largement répandue en Espagne, au Portugal, en Grande-Bretagne), alors que l’allemande est méditerranéenne ! L’une s’est déployée en suivant la course du soleil, l’autre en allant à rebours ! Tout les opposerait donc ? Si l’on estime que la romaine est poilue, l’autre glabre, oui. Si l’on considère que l’allemande est annuelle et l’autre vivace, deux fois oui. Et si la romaine porte cet épithète, c’est parce que, implantée plus à l’est, échappée des jardins, « c’est dans ces dernières conditions que Joachim Camerarius la rencontra dans la campagne romaine et lui donna le nom de camomille romaine » (2) en 1588, un nom qui lui est finalement resté. Si l’on pense difficile de distinguer les deux espèces dans les textes antiques, cette appréhension n’a pas lieu d’être. La camomille romaine n’étant pas une plante originaire du midi, il est somme toute normal que les anciens Grecs et Romains ne l’aient pas connue et qu’ils ne nous aient, par conséquent, rien transmis à son sujet. Si l’Antiquité égyptienne consacre une camomille au Soleil, si l’Antiquité gréco-romaine fait référence à une camomille, il ne peut en aucun cas s’agir de la romaine qui, même ignorée au Moyen-Âge, n’apparaît clairement dans les textes qu’à partir du XVI ème siècle. Par exemple, la febrifuga du Capitulaire de Villis (fin VIII ème – début IX ème siècle) ne peut être la camomille romaine. Sans doute s’agit-il de la matricaire, mais rien n’est bien certain à ce sujet.
Ainsi, quand l’auteur anonyme du Carmen de viribus herbarum conseille de récolter « sa » camomille au mois de juillet, il est permis de s’interroger à propos de son identité. Si je dis « lavande », on peut tous avoir en tête une image mentale qui différera d’une personne à l’autre. L’une pensera à l’aspic, l’autre à la stoechade, etc. Même constat chez Macer Floridus lorsqu’il parle de Chamomilla. Le bas latin Chamomilla émane du grec Khamaimêlon, terme forme de khamai (« qui vit près du sol », « qui est petit ») et mêlon, terme générique ne désignant pas que la pomme mais l’ensemble des fruits. C’est pourquoi on s’est hasardé à qualifier cette plante du nom littéral de « pomme de terre » (aucun rapport avec la patate ^_^), simplement du fait que la camomille est une petite plante portant des fruits, en fait des capitules floraux, à l’odeur de pomme. Ce que Macer dit de sa Chamomilla donne néanmoins des indices : il s’agit d’une petite herbe odorante, emménagogue et fébrifuge, ce qui correspond à la camomille romaine, mais il la dit aussi diurétique et antilithiasique, ce qu’elle n’est pas vraiment. Du côté d’Hildegarde de Bingen, on a affaire à une Metra. Anagramme de Mater, la « mère » en latin ? Ce qui nous propulse, au choix, du côté de la matricaire ou bien de la mutterkraut, « l’herbe à la mère » qui se trouve être la grande camomille, Chrysanthemum parthenium. Mais tout ceci n’est qu’un égarement de mon esprit fébrile face à l’insolubilité d’une telle question. Las. Selon Hildegarde, cette « camomille est chaude, elle a un suc agréable qui constitue un suave onguent pour les intestins » (3). Et, tout comme camomille romaine, matricaire et grande camomille, la Metra hildegardienne est emménagogue. De plus, elle intervient en cas de colique, d’affections cutanées, d’hémorragie et de douleur goutteuse, toutes affections, ou presque, relevant du domaine thérapeutique de la camomille romaine.

Loin de ces considérations, l’implantation de la camomille romaine sur la façade atlantique explique bien pourquoi elle fut une plante privilégiée par les Celtes, bien que le monde celte ne se réduise pas à ses extrémités océaniques, puisque, à l’apogée de son expansion (au II ème siècle avant J.-C.), il s’étendait de l’Ouest (Portugal, Irlande) jusqu’à l’Est, en bordure de Mer noire. Ce fut donc un remède druidique dont le souvenir s’est perpétué puisqu’elle fait partie des plantes sacrées du solstice d’été, très usitée par les Anglo-saxons lors de la Saint-Jean d’été, alors qu’ailleurs, où cette plante est inconnue, on accorde tout son intérêt à certaines de ses cousines telles que pâquerette et grande marguerite.

Soit qu’on lui préfère la variété « double » ou bien qu’on la confonde avec la matricaire, la camomille romaine est tombée dans une sorte de déshérence. De plus, « l’invasion » de substances extraites de pharmacopées lointaines a mis à mal la réputation de la camomille romaine. Mais tous les praticiens ne tombèrent pas dans le panneau qui consiste à croire que l’herbe est forcément plus verte chez le voisin. Ainsi, Lieutaud, sans chauvinisme, se penche sur le cas de la camomille romaine dans les années 1760 et met en évidence des propriétés qui ont toujours cours à l’heure actuelle : carminative, antispasmodique, fébrifuge, propre à soulager les douleurs goutteuses. Puis, au siècle suivant, Cazin la préconise comme tonique, calmante, digestive, fébrifuge également, insistant sur le fait qu’elle fut très employée comme fébrifuge indigène dont l’action est proche, selon maints auteurs, de celle du quinquina et, bien souvent, supérieure à l’écorce péruvienne.

La camomille romaine est une petite plante vivace dont la taille n’excède pas 30 cm, parfois moins, habituée à étaler et coucher ses tiges dès la base, ce qui fait qu’elles sont rarement dressées d’un seul tenant. Son feuillage, composé de feuilles divisées et très découpées, donne à cette plante une allure vaporeuse, un effet visuel en cela renforcé par la multitude de petits poils qui couvrent son feuillage, lui donnant une teinte vert blanchâtre. Solitaires, les fleurs se perchent sur de longs pédoncules. Mais, caractéristique propre aux Astéracées, elles n’en sont pas vraiment. Auparavant, l’on ne parlait pas d’Astéracées mais de Composées : les « fleurs » de la camomille romaine sont, en fait, des capitules constitués de deux types de fleurs : celles jaunes, tubulées et hermaphrodites formant un cône bombé au centre, le tout cerné par des fleurs ligulées blanches et femelles sur le pourtour.
Comme nous l’avons dit, la camomille romaine élit domicile à l’Ouest de la France (Indre, Mayenne, Maine-et-Loire, etc.), mais également au Centre (Île-de-France, Cher, etc.). Elle apprécie les sols sablonneux, salés parfois, ce qui explique sa présence sur le littoral océanique. On la cultive dans divers endroits du monde : Afrique du Nord, États-Unis, Argentine. En France, se concentre la majeure partie de la production hexagonale dans le Maine-et-Loire, près de Chemillé-Melay. Mais il s’agit bien évidemment là de la variété annuelle à « fleurs doubles », qu’il faut donc semer chaque année, alors que la camomille romaine sauvage se propage par marcottage : ses tiges couchées s’enracinent de loin en loin et forment alors de nouveaux plans (pour conquérir la planète, ah ! ah !).

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La camomille romaine en phyto-aromathérapie

Tout tient dans le capitule. Le reste de la plante est le plus souvent négligé. Le capitule, donc. Selon que la plante est sauvage ou cultivée, il se montre sous deux aspects : une simple couronne de ligules blanches dans le premier cas, une double couronne et une quasi absence de fleurons jaunes au centre dans le second. Le hic, c’est que la camomille romaine sauvage est suffisamment rare pour qu’on ne puisse en faire un emploi de grande envergure. Ainsi, c’est sous sa forme cultivée qu’on la rencontre le plus souvent en herboristerie et commerces apparentés, au dépend de ses propriétés, la version cultivée étant bien moins puissante que la sauvage. Il y a également tout lieu de penser que l’huile essentielle – qui est extraite de la plante cultivée – l’est beaucoup moins que celle que l’on obtiendrait si l’on distillait la camomille romaine sauvage.
Les capitules de camomille romaine développent un très agréable parfum. En revanche, leur saveur chaude et balsamique est particulièrement amère, chose qui tient à la présence de germacranolides (des lactones sesquiterpéniques). Mais la camomille romaine ne contient pas que cela : des flavonoïdes, de la résine, de la gomme, des phytostérols, un camphre du nom d’anthémol, des coumarines, divers sels minéraux (soufre, calcium), enfin une très faible fraction d’essence aromatique dont la distillation des capitules secs par la vapeur d’eau ne permet d’obtenir qu’un rendement de 0,4 à 1 %. Vous comprenez pourquoi l’huile essentielle de camomille romaine est si onéreuse. De pH acide (3,7), cette huile est tout d’abord de couleur bleu céleste à la sortie de l’alambic, mais air et lumière la rendent verte, puis jaune brunâtre. C’est ainsi qu’on la trouve dans les flacons de verre teinté vendus dans les commerces spécialisés. Dommage pour le bleu !… Si la couleur de cette huile essentielle évolue, son parfum se renforce : doux, fleuri, fruité, à l’évident arôme de pomme.
En terme de profil biochimique, cette huile essentielle est composée d’esters à hauteur de 75 % (angélates et isobutyrates), puis on y rencontre quelques cétones (5 %), des monoterpénols (5 %), enfin un peu de monoterpènes (3 %).

Propriétés thérapeutiques

  • Puissante sédative du système nerveux central, relaxante, anxiolytique, négativante, inhibitrice des surrénales, inductrice du sommeil
  • Anti-inflammatoire, antalgique, analgésique, pré-anesthésiante, antinévralgique, antirhumatismale
  • Stimulante de la production des leucocytes, tonique, anti-anémique
  • Apéritive, digestive, stimulante hépatobiliaire, carminative, cholagogue, stomachique, antiparasitaire intestinale
  • Désinfectante cutanée, cicatrisante, vulnéraire, régénératrice cutanée (derme, épiderme), antiprurigineuse
  • Antispasmodique puissante
  • Fébrifuge, sudorifique
  • Bactériostatique
  • Anti-allergique
  • Emménagogue
  • Anti-ophtalmique
  • Inhibitrice thyroïdienne

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : indigestion, nausée, vomissement, embarras gastrique, crampes d’estomac et d’intestins, colique (et colique du nouveau né), diarrhée, lourdeur digestive, ballonnement, manque d’appétit, flatulence, entérite, colite, maladie de Crohn, ulcère gastro-intestinal, parasitose intestinale (lamblias, oxyures, ascaris, ankylostomes)
  • Troubles de la sphère respiratoire + ORL : prémisse de rhume, bronchite, sinusite, trachéite, pharyngite, laryngite, otite, toux sèche
  • Affections cutanées : urticaire, eczéma, psoriasis, prurit, acné, furoncle, dartre, panaris, démangeaison, irritation et inflammation cutanées, engelure, gerçure, brûlure, coup de soleil, coupure, plaie, plaie infectée, ulcère, ulcère de jambe
  • Affections oculaires : conjonctivite, blépharite, paupières gonflées, orgelet
  • Troubles locomoteurs : rhumatisme, douleur goutteuse, douleur articulaire, crampes et contractures musculaires, sciatique, lumbago, entorse, foulure, courbature
  • Autres douleurs : maux de tête, migraine (d’origine digestive, infectieuse, gynécologique), névrite, névralgie faciale, douleurs et poussées dentaires
  • Troubles de la sphère cardio-circulatoire : couperose, arythmie cardiaque, palpitations
  • Troubles de la sphère gynécologique : aménorrhée, dysménorrhée, fatigue sexuelle féminine, frigidité
  • Asthénie, anémie, fatigue générale
  • Hygiène buccale, aphte
  • Syndrome des jambes sans repos (impatience)
  • Vertiges
  • Acouphènes
  • Préparation à une intervention chirurgicale

Propriétés psycho-émotionnelles et énergétiques

Si j’ai tendance à associer les esters à l’élément Eau, le référentiel électronique me rappelle que, en (petite) partie, ils relèvent aussi de l’élément Terre. Ces deux éléments nous dirigent droit vers deux méridiens : le premier, celui de la Rate/Pancréas, lié à la Terre, le second, celui de la Vessie, lié à l’Eau. Selon Michel Odoul et Elske Miles, l’huile essentielle de camomille romaine est bénéfique au méridien de la Vessie. Par ailleurs, Philippe Maslo et Marie Borrel indiquent que la camomille, sans préciser laquelle (tss), agirait comme tonifiante de l’énergie du méridien de la Rate/Pancréas. Voyons voir ce qu’il en est.

  • La faiblesse du méridien de la Rate/Pancréas s’exprime par une tendance à la rumination, à la contrariété et à la mauvaise humeur. Son action corporelle s’applique aux ovaires et à l’ensemble du tube digestif. Sommes-nous des vaches pour ruminer, alors que nous ne sommes garnis, contrairement à ces paisibles bovidés, que d’une seule panse ? Nous avons vu dans quelle mesure la camomille romaine était efficace sur un très grand nombre d’affections gastro-intestinales, ainsi que son implication sur les troubles gynécologiques, aménorrhée et dysménorrhée relevant d’une perturbation du méridien de la Rate/Pancréas. Par ailleurs, l’élément Terre qui régit ce méridien implique un rapport à la « matière » (le « tangible », le « réel ») : sa maîtrise, sa possession, sa domination, son pouvoir sur elle. Ou le contraire si jamais ce méridien ne fonctionne pas comme il le devrait. Dans ce cas, la propension à agir sur la gestion de la vie quotidienne s’en trouve réduite, les difficultés financières et professionnelles (autrement dit, ce qui permet d’asseoir son existence sur une base essentielle) augmentées. Tout cela peut occasionner inquiétude, stress, angoisse, toutes choses que l’huile essentielle de camomille romaine est capable d’endiguer afin de faire retrouver le calme nécessaire pour qu’une réflexion raisonnable s’instaure face aux problèmes rencontrés. De plus, la camomille romaine aide à lutter contre le sentiment d’abandon de soi-même, lequel peut prendre la forme de « blues », de mélancolie et de déprime, voire même de dépression légère.
  • Le second méridien, celui de la Vessie, est intimement lié à des émotions telles que peur, phobie et angoisse. Chocs nerveux et émotionnels, trauma affectif et hypersensibilité sont aussi de la partie. Quand il défaille, courage et sérénité cèdent le pas à l’inquiétude et à la panique. C’est alors l’immersion dans les énergies profondes et aqueuses qui peut déclencher un ensemble de troubles liés aux peurs nocturnes, viscérales et secrètes : cauchemars, insomnie et autres troubles du sommeil sont alors au rendez-vous. Ici, la camomille romaine a davantage une influence sur les vécus psycho-émotionnels et prend très peu en charge les troubles physiologiques imputables à une perturbation du méridien de la Vessie. En réalité, c’est l’autre méridien lié à l’élément Eau, celui des Reins, qui entre le plus fortement en résonance avec l’huile essentielle de camomille romaine.
  • Enfin, pour faire bonne figure, indiquons que les chakras de prédilection de l’huile essentielle de camomille romaine sont ceux du cœur et du plexus solaire, et ceux de la couronne et de la racine dans une moindre mesure.

Modes d’emploi

  • Infusion de capitules
  • Décoction de capitules ou de la plante entière fleurie (usage interne comme externe)
  • Poudre de capitules additionnée de sucre
  • Sirop
  • Macération vineuse (vin rouge de préférence), huileuse, acétique de capitules
  • Teinture-mère
  • Huile essentielle : diffusion atmosphérique, olfaction, inhalation, voie orale, voie cutanée
  • Hydrolat aromatique : gargarisme, vaporisation cutanée, voie orale

Sur la question de l’infusion : bien des auteurs mentionnent qu’elle doit être prise après les repas, ce en quoi s’élèvent des voix face à cette habitude : «  Il est déconseillé de boire cette infusion après les repas, comme le font tant de personnes âgées : la plante, par son action sur les muqueuses internes dont elle active les sécrétions et calme les spasmes, doit en effet trouver le champ libre pour le préparer à l’invasion alimentaire » (4). Cette prise doit avoir lieu 30 à 45 mn avant chaque repas. Maintenant que nous avons résolu la question du « quand ? », interrogeons-nous sur celle du « combien ? ». Pour la valeur d’une tasse d’eau (15 cl), la plupart des auteurs sont unanimes pour compter, en moyenne, quatre à six capitules, sauf Henri Leclerc qui considère cette quantité comme insatisfaisante. En réalité, le nombre de capitules par tasse d’eau dépend de l’usage que l’on souhaite en faire : 4 à 5 têtes pour une infusion apéritive, 10 à 12 pour une boisson fébrifuge. Ce qui justifie la prudence de beaucoup, c’est que, à haute dose, la camomille romaine est vomitive. Notons enfin que les effets de la camomille romaine diffèrent selon le mode de préparation : ainsi la décoction et la teinture sont toniques, alors qu’infusion et sirop procurent des effets excitants et antispasmodiques.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Récolte : les capitules se cueillent durant l’été par temps sec (une rosée résiduelle les noircirait lors du séchage), alors qu’ils ne sont ouvert qu’au ¾.
  • Séchage : il est délicat, doit s’opérer rapidement en un lieu sec et aéré.
  • Associations : afin de renforcer l’action fébrifuge de la camomille romaine, on peut la mêler à d’autres plantes qui visent le même objectif : petite centaurée, saule blanc, absinthe, quintefeuille, marrube blanc, benoîte, grande gentiane jaune. Le mieux étant, comme le soulignait Cazin, d’associer tant les principes amers, les astringents que les aromatiques. En revanche, la camomille romaine est incompatible avec le noyer, le quinquina et la plupart des drogues à tanin.
  • Par la grande fraction d’esters contenue dans l’huile essentielle de camomille romaine, celle-ci peut donc s’employer sans risque dans la limite des doses thérapeutiques et physiologiques, et ce quelle que soit la voie envisagée. Cependant, en cas d’usage au long cours et sur les peaux fines et fragiles, il est recommandé de diluer cette huile dans un support adapté. Les personnes allergiques à l’un des constituants de cette huile essentielle devront procéder par le test du pli du coude avant toute utilisation par voie cutanée. Dans tous les autres cas, rappelons que toute substance est susceptible, un jour ou l’autre, de poser problème si on en fait un usage inconsidéré. Il n’existe pas d’huiles essentielles sans risque d’un côté, et d’autres « dangereuses » de l’autre, comme on a assez souvent tendance à le lire çà et là, ce que je déplore. Durant la grossesse, l’huile essentielle de camomille romaine s’utilisera avec parcimonie à partir du quatrième mois.
  • La camomille romaine est une plante « soin » pour les autres plantes environnantes. Ce qui veut dire qu’elle leur rend vigueur. Ce qui explique sa présence au sein des engrais anthroposophiques.
  • Soins capillaires : la camomille romaine renforce la brillance des cheveux blonds et en avive la blondeur. Voici une recette simple de vinaigre de fleurs de camomille romaine qui peut parfaitement jouer le rôle de lotion capillaire : placez une poignée de fleurs dans un récipient hermétique pouvant contenir ½ litre de vinaigre de cidre. Laissez macérer trois semaines dans un lieu chaud ou pourquoi pas en plein soleil. A l’issue, filtrer et conservez en bouteille.
    _______________
    1. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 609
    2. Ibidem, p. 203
    3. Hildegarde de Bingen, Physica, p. 73
    4. Pierre Lieutaghi, Le livre des bonnes herbes, p. 141

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Camomille romaine à l'état cultivé

Camomille romaine à l’état cultivé

L’asperge officinale (Asparagus officinalis)

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L’asperge qui s’expose aujourd’hui en bottes sur les marchés, qu’elle soit verte, blanche ou violette, n’est qu’une lointaine descendante d’une asperge sauvage qui vivait sur l’ensemble du pourtour méditerranéen, comme du reste ses nombreuses consœurs. Connue des Égyptiens qui l’offraient aux divinités, elle devait jouer un rôle sacré pour eux sachant qu’on en a retrouvé des figurations sur les parois de certaines pyramides (il n’est pas seulement permis de penser que cela n’était qu’à titre ornemental). D’Orient, des colons grecs emmenèrent avec eux l’asperge jusque dans le sud de l’Italie. Elle se déploie tant qu’on en fait une espèce cultivée dont Grecs et Romains se délectaient comme aliment mais aussi comme plante médicinale. Pour le monde grec, c’était aussi une plante d’Aphrodite, chose que Pline soulignera : les Romains la vénéraient tout bonnement et simplement (1). D’un point de vue médical lié à l’Antiquité, laissons la parole à Dioscoride : « L’asperge vulgairement connue a des pointes, lesquelles cuites en viandes remplissent le corps et font uriner. Bue, la décoction de la racine aide à la rétention d’urine, à l’évacuation de la bile par tout le corps, aux maladies des reins et aux sciatiques. La décoction vineuse aide aux morsures des araignées phalanges, et tenue en la partie de la bouche où il y a douleur, aide aux dents souffrantes (2). La graine bue aide à toutes ces choses […] L’asperge […] est fort ramifiée, avec force et longues feuilles, semblables au fenouil. Elle a la racine longue, ronde et spongieuse. Les pointes pilées et bues avec du vin, ôtent les douleurs des reins. Cuites dans l’eau, ou rôties, et mangées en viandes, elles remédient à l’excrétion et à la rétention d’urine, et à la dysenterie […] Les racines portées quelque part sur soi, ou leur décoction bue, font stériles tant les hommes que les femmes » (3). Dernière assertion qui semble contredire le pouvoir aphrodisiaque concédé à l’asperge. Mais qui a jamais dit qu’Aphrodite était déesse de la fertilité et de l’enfantement ?

Au Moyen-Âge, on ne fait guère mention de l’asperge. Tout au plus le Tacuinum sanitatis nous montre-t-il une miniature exposant la culture de l’asperge, dont on dit qu’elle n’apparaît en France qu’au XV ème siècle (l’asperge ne sera cultivée sous sa forme moderne qu’au XVIII ème siècle). Mais tout ceci est fort mince. Attendons la Renaissance. Johann Schroder, perspicace, déduisit que de la mauvaise odeur que l’asperge communique aux urines, elle devait exercer une action sur la sphère rénale. Tout cela n’est pas très reluisant, mais ceux qui en sont friands savent peut-être de quoi je veux parler. Plus glamour est l’opiniâtreté de Madame de Maintenon, maîtresse du roi Louis XIV, qui en commanda la culture à Jean-Baptiste de la Quintinie, nul autre que le jardinier du potager de Versailles, parce que – d’autres propriétés traversent les siècles – elle pensait là s’assurer l’accroissement de la virtuosité sexuelle du Roi Soleil. Mais ce dernier se gavait de tant d’autres drogues plus à même de réaliser cet effet (cannelle, clous de girofle, muscade, etc.), qu’on peut honnêtement se demander, à travers cette pléthorique débauche de moyens, si l’humble asperge y eut réellement un quelconque rôle à jouer, ou s’il ne s’agissait pas au contraire d’une volonté de pérenniser la puissance aphrodisiaque de l’asperge au sujet de laquelle on s’est perdu en conjecture au fil des siècles. Tout cela n’empêchera pas Madame de Maintenon de soutenir mordicus que l’asperge n’était pas autre chose qu’une « invite à l’amour ». Deux siècles plus tard, on n’en dira pas autant : interdiction fut faite aux jeunes filles des couvents de consommer des asperges, cela aurait pu leur donner des idées (les mères-supérieures étaient tout de même bien informées, dites-moi…). On l’interdit même dans les pensionnats de jeunes filles, alors que de graveleuses expressions illustraient on ne peut mieux la vertu aphrodisiaque de l’asperge comme, par exemple, « il ne faut pas tremper son asperge dans n’importe quel coquetier », sans équivoque, ou bien celle-ci : « aller aux asperges », bien plus sibylline, et qui s’explique par l’allure de membre viril de l’asperge – ce turion dont on ne connaît pas l’étymologie, ce qui est fort dommage – et qui signifie « aller chercher fortune sur le trottoir ». La grivoiserie est toujours inventive. Outre ces gaudrioles de boulevard, au XVIII ème siècle, on controverse joyeusement sur les vertus diurétiques de la racine d’asperge. Comme toujours, il y a les « pour » proclamant à la face du monde qu’elle est un excellent remède des obstructions urinaires et les « contre » arguant sur l’action néfaste de l’asperge sur les voies urinaires, l’accusant d’irriter la vessie, de développer des hématuries et d’augmenter le paroxysme de la goutte, ce en quoi je ne leur donne pas tort sur ce dernier point. Mais c’était ainsi, il ne manquait pas une occasion pour qu’untel publie un pamphlet et que tel autre y réponde dans l’année par un brûlot incendiaire. Combien de plantes, combien de préparations magistrales ont été ainsi battues comme plâtre entre le marteau et l’enclume ? Le vésicatoire, par exemple, mais on a eu raison de lui taper dessus. Bref, entre les « béni-oui-oui » et les « non-non-je-ne-hoche-pas-la-tête-pour-signaler-que-j’ai-raison », nous ne sommes pas plus avancés, l’aventure thérapeutique de l’asperge languit et, à l’image du turion blafard poussant en cave, n’illumine personne de ses lumières. On s’amuse un peu durant les années 1808-1809 : c’est l’époque du blocus européen décidé par Napoléon. Alors, quand on n’a plus rien, on s’en remet à ce qui pousse alentours. C’est ainsi qu’on a vainement tenté de fabriquer, à base de graines d’asperge, un ersatz de café. La même sottise se reproduira durant la Première Guerre mondiale. Id est : ce qui n’a pas marché ne marchera jamais. Mais tout cela est compréhensible : il faut imaginer ces temps de disette et/ou de guerre durant lesquels hommes et femmes se jetaient sur n’importe quoi pour seulement survivre. Ne voit-on pas un certain Charlie Chaplin manger ses chaussures dans l’un de ses films ? Entre le blocus européen et la « Der des Ders », quelques âmes éclairées ont eu le temps d’accorder à l’asperge un peu de leurs doctes observations. On s’interroge beaucoup sur l’origine de la propriété diurétique de l’asperge. Par exemple, Cazin conclue qu’une forte infusion des pointes d’asperge est bien moins efficace que celles des racines. Doit-on à la griffe d’asperge sa qualité d’accroître la diurèse par son asparagine, son potassium ou par le biais d’un principe volatil encore indéterminé tel que le pensait Crouzet en 1898 ? Ce à quoi Leclerc répond que l’asperge « agirait en augmentant non pas la quantité de l’urine excrétée, mais la fréquence des mictions par suite d’une action irritante sur l’épithélium rénal » (4). Il ajoute par ailleurs que ce n’est pas l’asparagine qui donne aux urines cette odeur caractéristique après absorption d’asperges, mais bien un principe volatil tel que le pressentait Crouzet avant lui. En tous les cas, on peut qualifier l’asperge de diurétique irritant comme le soulignera Botan en 1935.

L’asperge est une plante vivace par sa griffe (constituée du rhizome et des racines). C’est elle qui, au printemps, donne naissance aux jeunes pousses d’asperges, lesquelles, si on les laisse se développer, produisent des tiges vertes très ramifiées portant de pseudo-feuilles écailleuse – des cladodes (comme le fragon petit houx) – tandis que les feuilles elles-mêmes demeurent du domaine du microscopique. De petits rameaux stériles d’1 à 3 cm s’organisent groupés en faisceaux de trois à quinze. De petites fleurs en cloche, blanc verdâtre voire jaune verdâtre, se baladent seules ou en duo, et donneront après floraison (juin-août) des baies rouges en forme de boule d’un centimètre de diamètre. A l’intérieur, se dessinent trois loges contenant chacune deux graines noires et anguleuses.
A l’état sauvage, l’asperge est assez fréquente en France et pousse sur des sols sablonneux, des friches, dans les broussailles, mais jamais à plus de 500 m d’altitude. Elle est plus particulièrement présente dans la partie sud de la France, bien qu’on rencontre çà et là quelques sujets plus septentrionaux.

Le nom de l’asperge provient du grec asparagos signifiant « je déchire », allusion faite aux redoutables épines que portent de nombreuses espèces d’asperges dont certaines ont l’aspect de chevaux de frise. Gare à celui qui y plongerait la main !
Après qu’on ait longuement ergoté quant à savoir dans quelle famille botanique classer l’asperge (Liliacées, Smilacées…), on en est finalement venu à créer une famille à son image, les Asparaginées.

A gauche, le turion ; au centre, l'inflorescence ; à droite, la griffe.

A gauche, le turion ; au centre, l’inflorescence ; à droite, la griffe.

L’asperge officinale en phytothérapie

Généralement, le gourmet ne connaît de l’asperge que le turion disponible sur les marchés, et que l’on appelle communément asperge pour davantage de praticité. Si ce turion recèle bien quelques propriétés et usages, il ne fait aucun doute que la partie végétale de l’asperge à laquelle on a toujours accordé la plus grande partie des pouvoirs thérapeutiques se trouve être la « griffe », c’est-à-dire le rhizome armé de ses racines. Il faut dire que le turion d’asperge est entré dans la matière médicale depuis bien moins de siècles que la griffe, du temps de Cazin ça ne remontait qu’à quelques années.
La racine d’asperge, comme toutes les autres parties de la plante, contient de l’asparagine, de l’arginine, des saponines, des flavonoïdes et une bonne proportion de potassium. Quant au turion, sa composition en fait un légume intéressant : gorgé d’eau à 90-95 %, il contient un peu de glucides (fructosanes : 4 %), quelques protides (2 %) et quasiment pas de lipides (0,1 %). Sa richesse en vitamines (A, B1, B2, B3, B9, C) et en sels minéraux et oligo-éléments (manganèse, fer, phosphore, iode, cuivre, fluor, brome, potassium, calcium) en font un bon reminéralisant et reconstituant. Enfin, le turion se caractérise par un taux élevé de purines (0,24 mg aux 100 g) qui ne sont pas sans poser problème selon les profils (nous en reparlerons plus bas) et, chose particulière, du méthyl-mercaptan qui est responsable de la modification de l’odeur des urines seulement quinze minutes après ingestion d’asperge.
Quelques mots sur les graines d’asperge : on y trouve environ 15 % d’une huile de couleur jaune rougeâtre et de la mannite. Aucun usage thérapeutique récent ne semble avoir été recensé à leur sujet.

Propriétés thérapeutiques

  • Diurétique irritante et éliminatrice des chlorures, des phosphates et de l’urée, réductrice de la glycosurie
  • Drainante du foie, des reins, de l’intestin, des poumons et de la peau
  • Purifiante et fluidifiante sanguine
  • Apéritive, tonique amère, laxative
  • Hypocalorique, reminéralisante

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère rénale et vésicale : incontinence légère, faiblesse vésicale, prévention des lithiases rénales, oligurie des cardiaques, insuffisance rénale, rhumatismes
  • Troubles de la sphère hépatique : insuffisance hépatique, ictère, obstruction hépatique, diabète
  • Troubles de la sphère respiratoire : bronchite chronique
  • Asthénie physique et intellectuelle, anémie, convalescence, déminéralisation
  • Constipation
  • Obésité, hydropisie, œdème des membres inférieurs
  • Palpitations (?), viscosité du sang
  • Soin cutané : eczéma, éclaircissement du teint

Modes d’emploi

  • Infusion de racines
  • Décoction de racines
  • Macération vineuse de racines
  • Suc frais des turions
  • Sirop des cinq racines apéritives majeures de l’ancienne pharmacopée (avec le fragon, le persil, le fenouil et l’ache)
  • Turion cuit ou cru

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Récolte : les racines de saveur amère et mucilagineuse sont arrachées au printemps. Quant au turion, qui est une jeune pousse, il est cueilli avant développement, tout comme les jeunes pousses du fragon. Notons que ces turions sont blancs ou verts selon qu’ils ont poussé à la lumière ou à l’obscurité.
  • Contre-indications : l’asperge est déconseillée dans un certain nombre de cas, tels que l’irritation et/ou l’inflammation des voies urinaires, l’état inflammatoire des reins comme la néphrite. De même, les personnes sujettes à l’artériosclérose, à la prostatite, ainsi que les nerveux (agitation, insomnie) éviteront l’asperge. Les malades atteints de la goutte la banniront : son taux de purines est préjudiciable. Si l’organisme est capable d’en excréter quotidiennement une partie, un apport extérieur par le biais de l’asperge ne saurait qu’aggraver la goutte, les purines étant impliquées dans cette pathologie. Pour finir, on a recensé quelques rares cas d’allergie cutanée. En l’absence de ces contre-indications, on ne fera pas de l’asperge une cure qui excédera une dizaine de jours.
  • Variétés : de l’asperge officinale, on a tiré de nombreux cultivars tels que l’asperge verte de Lauris, l’asperge blanche d’Alsace, l’asperge violette d’Albenga, l’asperge blanche à pointes pourprées d’Argenteuil, etc. Les unes et les autres se prêtent à de nombreuses préparations culinaires qu’il serait trop long d’énumérer ici.
  • Autres espèces : certaines comme l’asperge à feuilles aiguës (A. acutifolius) et l’asperge à petites feuilles (A. tenuifolius) sont sauvages et également comestibles. La première porte des baies noires et la seconde des rouges. On rencontre aussi dans la nature des asperges aux propriétés médicinales identiques à l’asperge officinale. C’est le cas de l’asperge sauvage (A. maritimus) et de l’asperge blanche de Corse (A. albus). Chez le fleuriste, on pourra faire la connaissance de plusieurs espèces d’asperges ornementales en provenance d’Afrique du sud : c’est entre autres le cas d’A. plumosus et d’A. setaceus.
    _______________
    1. Le mot vénérer provient de Vénus.
    2. Autrefois, dans les campagnes (Bretagne, Bourgogne, Poitou-Charentes), il était d’usage d’appliquer de la racine d’asperge sur les dents et les gencives malades. Où l’on voit que des prescriptions antiques traversent les siècles.
    3. Dioscoride, Materia medica, Livre II, 128
    4. Henri Leclerc, Précis de phytothérapie, p. 45

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Le cassis (Ribes nigrum)

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Synonymes : groseillier noir, cassissier.

Le mot « cassis », que d’aucuns imaginent d’origine poitevine, n’a rien à voir avec la ville du même nom qui tire, elle, son étymologie du phénicien. Ce cassis végétal est un mot qui apparaît au XVI ème siècle, en même temps que les premiers écrits qu’on lui accorde (Rembert Dodoens, 1583) et les premières mentions médicinales de ses feuilles et de ses fruits (Petrus Forestus, 1614). Dodoens est Flamand, Forestus Hollandais. Il s’agit donc d’auteurs relativement septentrionaux, qui cadrent mal avec la manière dont Anne de Bretagne appelle le cassis dans ses Grandes heures : poivrier d’Espagne. C’est cependant la preuve que le cassis était connu en France vers l’an 1500, d’autant que l’illustration correspondante nous montre bel et bien un pied de cassis. Plus étrange encore, on trouve chez Hildegarde de Bingen (XII ème siècle) un « arbre aux goutteux » que l’abbesse appelle Gichtbaum, autrement dit « arbre à la goutte ». Si le cassis est bien un remède antigoutteux, il n’est en aucun cas un arbre, juste un arbrisseau de deux mètres de hauteur au grand maximum. Hildegarde sait pourtant ce qu’est un arbre, le livre II du Physica en contenant un grand nombre. Cependant dans le Livre des arbres, Hildegarde mentionne des espèces végétales qui ne sont pas des arbres, mais des arbustes, en tout cas rien d’aussi petit que le cassis, qu’Hildegarde donne aussi comme efficace contre les troubles circulatoires, ce qui renforce l’idée que le Gichtbaum pourrait plausiblement être le cassis. Était-il une variété de cassis au port plus élevé ? Les cassissiers étaient-ils plus grands au Moyen-Âge qu’aujourd’hui ? Quoi qu’il en soit, il n’a rien d’espagnol, son nom latin Ribes étant issu du danois Ribs et du suédois Rips. D’ailleurs, le mot « groseillier » lui-même dérive de l’allemand Krauselbeere. Tout cela atteste bien l’origine « nordique » du cassis, que l’on rencontre à l’état sauvage selon un arc allant de la Grande-Bretagne à la Mandchourie.
En France, c’est sans doute Philibert Guybert, docteur de la faculté de médecine de Paris, qui couchera les premières informations concernant le cassis sur le papier à travers son Médecin charitable paru au XVII ème siècle. Il y indique la recette d’une gelée de cassis médicinale. Mais ça n’est que sous l’impulsion de l’abbé Pierre Bailly de Montaran que vaut au cassis une vulgarisation de sa culture et de son usage médical étendu. En 1712, il fait paraître un ouvrage intitulé Les propriétés admirables du cassis, dont il dit qu’il n’y a « personne qui, ayant des jardins, n’en doive planter un grand nombre pour les besoins de sa famille ». Il y donne diverses recettes contre la goutte et le rhumatisme, dont celle-ci : « Prenez une bonne poignée de feuilles de cassis avec autant de laurier commun, de la sauge et du romarin. Mettez le tout dans un pot en terre ou un bocal clos et remplissez-le de vin blanc, puis mettez à douce chaleur ou au soleil pendant vingt-quatre heures ».
La culture en grand du cassis est instaurée aux alentours de 1750 dans le Dijonnais, en Haute-Saône, etc. Parallèlement, les publications à son sujet se poursuivent, tel que L’abrégé de la médecine pratique incluant un Traité du cassis (1753), et dont l’auteur, John Theobald, écrit qu’on « va chercher bien loin des remèdes bien chers et qui ne font point d’aussi bons effets et en si grand nombre que cette plante », dont les principaux sont les suivants : tonique, cordial, fortifiant, apéritif, diurétique, antilithiasique, antigoutteux, ce qui est parfaitement exact ! Les vertus du cassis n’ont pas été abusivement exagérées comme il a été dit par après, ce qui, hélas, fit en sorte que cette plante n’a plus été regardée que comme diurétique et astringente à la fin du XVIII ème siècle et même au début du siècle suivant, lequel va voir se produire un événement majeur pour sa promotion. En effet, en 1841, « la culture du cassis prit un nouvel essor à la suite de la création, à Dijon, par Lagoute, de l’industrie du cassis-liqueur » (1) et de la crème de cassis. Lagoute, le bien nommé, promeut moins un remède médicinal qu’une boisson spiritueuse, mais notez tout de même le clin d’œil : Lagoute crée une liqueur à base d’une plante bonne contre la goutte ! ^_^
Une vingtaine d’années plus tard, Cazin met lui aussi au point une boisson simple qui n’utilise pas les baies mais les feuilles : « J’ai conseillé aux moissonneurs du nord de la France, qui trop souvent ne font usage que de l’eau froide pendant leurs travaux, de se désaltérer avec l’infusion à froid de feuilles de cassis, à laquelle on ajoute quatre cuillerées d’eau-de-vie par kilogramme de cette infusion. C’est de toutes les boissons la plus convenable et la moins dispendieuse pour se désaltérer pendant les chaleurs de l’été et les pénibles travaux de la récolte » (2).
En presque toute fin de siècle, l’abbé Kneipp fera l’éloge du cassis, insistant sur son efficacité dans les maladies vésicales et rénales, mais il faudra attendre la thèse de Huchard (1908) et celle de Decaux (1930) pour que l’ensemble des propriétés du cassis soient scientifiquement établies.
Au milieu du XX ème siècle, du côté de Dijon… Félix Kir, chanoine et homme politique, devient maire de cette ville et le restera pendant plus de 20 ans. C’est lui qui autorisera les producteurs de liqueur de cassis à utiliser son patronyme pour désigner un apéritif aujourd’hui bien connu, le kir.

Le cassissier est un arbrisseau caducifolié non épineux dont la hauteur atteint environ deux mètres. Ses feuilles, à trois ou cinq lobes, aussi larges que longues, sont recouvertes de petites glandes contenant une essence aromatique donnant à cette plante une odeur particulière, surtout par temps chaud. La floraison, étalée d’avril à mai, pare le cassis de grappes de fleurs blanc verdâtre. Plus tard, en juillet-août, elles laissent place aux baies noires, comestibles, et à l’arôme musqué et fruité.
En France, le cassis n’est spontané qu’en certains bois humides de Lorraine, d’Alsace et du Dauphiné. Partout ailleurs il n’apparaît que comme espèce cultivée.

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Le cassis en phytothérapie

On pourrait attribuer les feuilles au phytothérapeute et les baies au gourmet, mais ce serait oublier un peu vite que les baies cumulent les fonctions : elles ne sont pas que substance alimentaire, elles participent aussi d’usages médicinaux.
Les baies de cassis, lorsqu’elles sont parfaitement mûres, possèdent un parfum et une saveur étonnants, qu’il faut sans doute mettre sur le compte d’une essence aromatique complexe et un taux très élevé d’acide ascorbique, c’est-à-dire de vitamine C : 150 à 200 mg / 100g. C’est, parmi les fruits courants, celui qui affiche la plus forte teneur de cette vitamine. C’est pourquoi, à poids égal, le cassis est plus acide que la groseille. Et c’est, pour le cassis, une vitamine relativement stable par rapport à la chaleur et à l’oxydation comme l’explique le Dr Valnet : « un sirop de cassis ne perd que 15 % de vitamine C la première année et 70 % pendant la seconde » (3). Peut-être est-ce la présence concomitante de vitamine C2 qui en est responsable. Outre cela, on trouve dans ces baies divers sels minéraux (phosphore, chlore, sodium, potassium, magnésium, calcium) et acides (malique, vinique, citrique), 10 à 14 % de sucres, de la pectine, des pigments anthocyaniques et flavoniques. Dans les feuilles, on rencontre surtout des tanins et une essence aromatique de couleur vert pâle différente de celle contenue dans les baies.

Propriétés thérapeutiques

  • Tonique général, fortifiant, immunostimulant, augmente la résistance aux infections
  • Diurétique éliminateur de l’acide urique et des purines, dépuratif, stimulant rénal, antirhumatismal
  • Hypotensif, veinotonique, augmente la résistance des capillaires sanguins
  • Astringent, cicatrisant
  • Stimulant du foie et de la rate
  • Apéritif, tonique des voies digestives, antidiarrhéique, vermifuge
  • Antiscorbutique
  • Diaphorétique
  • Rafraîchissant
  • Améliore l’acuité visuelle (une faculté qu’il partage avec la myrtille)

Usages thérapeutiques

  • Troubles cardiovasculaires et circulatoires : artériosclérose, hypertension, jambes lourdes et gonflées en fin de journée, fragilité capillaire, œdème, troubles circulatoires de la ménopause
  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : diarrhée chronique ou aiguë, dysenterie, gastralgie, parasites intestinaux, dyspepsie, inflammations gastro-duodénales
  • Troubles de la sphère urinaire et rénale : lithiase urinaire et rénale, catarrhe chronique de la vessie, prostatisme, colique néphrétique, oligurie, albuminurie, rhumatisme chronique, arthrite, arthrose, goutte
  • Troubles de la gorge et de la bouche : toux, enrouement, extinction de voix, laryngite, pharyngite granuleuse, aphte, angine, amygdalite, saignement gingival
  • Troubles de la sphère hépatique : hépatisme, insuffisance hépatique, ictère
  • Affections cutanées : plaie, plaie enflammée, ulcère, abcès, furoncle, eczéma, contusion, teigne, peau sèche, piqûre d’insecte (frelon, guêpe)
  • Scorbut, fatigue générale, surmenage
  • Anxiété, stress (4)

Modes d’emploi

  • Infusion et infusion prolongée de feuilles
  • Décoction de feuilles
  • Cataplasme de feuilles fraîches
  • Teinture-mère, extrait de plante fraîche
  • Hydrolat aromatique (issu de la distillation des feuilles à la vapeur d’eau… Donc, huile essentielle également, mais très rare)
  • Avec les baies : jus, sirop, vin, liqueur, ratafia, eau-de-vie, gelée…

Quelques suggestions de recettes :

  • Infusion diurétique n° 1 : feuilles de cassis (¼) + rameaux de prêle (¼) + feuilles de frêne (¼) + fleurs de reine-des-prés (¼)
  • Infusion diurétique n° 2 : feuilles de cassis (1/3) + fleurs de sureau (1/3) + baies de genévrier (1/3)
  • Infusion digestive : feuilles de cassis (8/10) + cannelle de Ceylan (1/10) + clous de girofle (1/10)
  • Décoction rafraîchissante : feuilles de cassis (½) + racine de réglisse (½)
  • Thé des centenaires : feuilles de cassis (1/3) + feuilles de frêne (2/3)

D’autres associations sont bien évidemment possibles : avec l’harpagophytum pour des troubles rhumatismaux, avec la vigne rouge et/ou le fragon pour des problèmes circulatoires (jambes lourdes, insuffisance veineuse).

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Le cassis ne présente aucun inconvénient hormis celui de déplaire à certains par son parfum et sa saveur. Mais il n’est là question que de goût personnel.
  • Récolte et séchage : les jeunes feuilles de mai à juin, les baies quand elles sont parfaitement mûres (à l’été). On peut employer les unes et les autres à l’état frais ou bien les faire sécher (sur des claies pour les feuilles, à la douce chaleur du four pour les baies) pour un usage ultérieur.
  • Usages alimentaires : ils sont nombreux et rejoignent peu ou prou les différentes recettes médicinales (confitures, gelées, vins, liqueurs, etc.).
  • Autres espèces : le groseillier à maquereaux (Ribes uva-crispa) et le groseillier rouge (Ribes rubrum).
    _______________
    1. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 489
    2. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p. 243
    3. Jean Valnet, Se soigner avec les légumes, les fruits et les céréales, p. 214
    4. « D’après des travaux récents, elles [les feuilles] stimuleraient la production de cortisol par les glandes surrénales, stimulant ainsi l’activité du système nerveux sympathique. De ce fait, elles contribueraient à diminuer les effets du stress », Petit Larousse des plantes médicinales, p. 160

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La ronce (Rubus fruticosus)

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Synonymes : ronce des bois, ronce des haies, aronce, éronce, mûrier sauvage, mûrier des haies, mûrier de renard, catimuron, catin-muron, amouros de bartas…

Une très longue histoire unit l’homme à la ronce : dès les temps néolithiques, il se repaissait de ses fruits comme l’attestent les dépôts de graines découverts dans différents sites préhistoriques. Goûter ce que la Nature met à la disposition des êtres humains n’est pas sans danger, mais c’est aussi cela qui détermine les découvertes utiles à l’homme, chose qui s’est perpétuée, car il n’y a pas encore si longtemps, l’homme suffisamment proche de la Nature, appliquait le principe du test qui « est facile à comprendre. Tu prends une fleur [de ronce] dans la bouche, ça dessèche, y’a plus d’salive » (1). C’est ainsi qu’il fut remarqué que la mûre est nutritive tout en étanchant la soif, et que les pousses de ronce, que les enfants bretons, allant à l’école ou gardant les vaches, grignotaient, faisaient ainsi découvrir au palais leur astringence.
D’un point de vue médicinal, c’est en remontant à Théophraste que l’on rencontre les premières indications. L’astringence est bien connue, de même que les propriétés antihémorragiques et antidiarrhéiques de la ronce. Écoutons Dioscoride : « la décoction des rameaux resserre l’intestin et l’utérus ; les feuilles mâchées raffermissent les gencives, écrasées elles s’appliquent sur les ulcères pour les cicatriser, sur les hémorroïdes, sur l’épigastre pour calmer les maux d’estomac ». Il ajoute que la décoction des fruits, en gargarisme, soulage les diverses irritations de la gorge. En quelques lignes, voici donc brossé le portrait thérapeutique de la ronce.
Cet arbrisseau, que l’on appelait Batos en grec du temps de l’Antiquité, n’a pas échappé à Pline qui recommandait d’en cueillir les bourgeons de la main gauche. Il mentionne l’existence d’une composition à base de mûres, le panchrestos (« bon à tous les maux »), qui n’est en fait qu’une formule assez proche du diamoron, terme dans lequel on reconnaît le nom latin de la mûre, Morum, désignant tout autant le fruit de l’arbre que l’on nomme mûrier noir (Morus nigra) et qui n’a, bien évidemment, rien à voir avec la ronce. Bref, Pline indique la ronce comme un remède de la bouche, de la gorge et de l’estomac. Dans le passage de l’Histoire naturelle ci-dessous, malgré l’enrobage « magique » des propos du naturaliste romain, il transparaît une propriété tout à fait exacte : « Un rameau, commençant à avoir du fruit, cassé à la pleine lune, pourvu qu’il n’ait pas touché la terre, a les mêmes effets hémostatiques, surtout contre les règles excessives, attaché aux bras des femmes ». Le poète Horace, qui pourtant n’est pas médecin, recommande lui aussi la mûre : « mangez, avant la fin du repas, des mûres noires, cueillies sur l’arbuste avant que le soleil ne soit trop chaud, c’est le moyen le plus sûr de passer l’été sans être malade. »

Au Moyen-Âge, la ronce et sa mûre font tout autant d’émules. Selon l’école de Salerne, « de ronce le feuillage, âpre, amer, astringent, arrête l’utérus, le ventre incontinent ». C’est pourquoi la mûre, et plus généralement les feuilles de ronce, sont un bon remède contre la dysenterie, comme le Grand Albert le souligne, indiquant une recette à base de poudre de limaçons brûlés et de mûres pulvérisées, chose que remarque également Hildegarde de Bingen, conseillant sa Brema contre la dysenterie hémorragique, les maux bucco-dentaires, la congestion de poitrine, les plaies infectées, la toux, etc. Fournier écrit qu’Hildegarde regardait les mûres comme fortifiantes. Or elle ne dit rien de tel : « Le fruit qui pousse sur les ronciers ne fait pas de mal à l’homme en bonne santé ni au malade et se digère facilement. Mais il n’a pas de vertus médicales » (2). Ni bénéfique ni maléfique selon elle, la mûre n’entre pas pour autant dans le cortège des fruits et des baies dont on se méfie au Moyen-Âge. Or la mûre n’a pas toujours eu bonne presse et une réputation particulière lui est restée attachée dans les campagnes même après les temps médiévaux. Son surnom de ronce de renard n’est peut-être pas étranger à cet état de fait sachant que cet animal pourrait effectivement « souiller » celles qui sont à sa portée de « germes morbides ». Aujourd’hui, l’on sait faire preuve de bon sens en déconseillant de cueillir une plante médicinale dans la nature, en des lieux qu’on sait fréquentés par chiens et renards. Mais si le goupil trouve parage auprès de la ronce, ce n’est pas pour nous dissuader de nous en approcher. Il en apprécie, tout comme nous, les fruits. Non, la mûre n’a rien de nocif, et à quantité égale, elle est bien moins dérangeante que la cerise, par exemple.
Par la suite, les principaux auteurs du XVI ème siècle (Matthiole, Fuchs, Tragus, Dodoens, Bauhin, Tabernaemontanus…) ne font que rependre les antiques indications de leurs prédécesseurs : dysenterie, hémorragie, ulcération, etc., à quoi l’on peut ajouter, au XVII ème siècle, lithiases rénales et urinaires, diarrhée, règles trop abondantes, irritation des parties génitales.

Au XX ème siècle, la ronce évoque peut-être au Dr Leclerc de mauvais souvenirs d’enfance : « Rien de plus méchant que cette plante dont les tiges souples, rouges et épineuses jaillissent, dans tous les sens, des buissons et s’étendent au loin, agrippant les passants avec la férocité d’une pieuvre : pas une de ses parties qui ne soit prête à griffer : le pédoncule de ses fleurs, les divisions de son calice, les nervures elles-mêmes de ses feuilles sont armés de fins aiguillons : malheur aux imprudents marmots qui exposent leurs mollets nus aux perfides caresses de cette harpie » (3). Un peu plus loin, il dit que seuls ses « fruits » suffiraient à « réhabiliter la plante hargneuse qui les porte » ! Oui, je suis sûr qu’il est advenu quelques déconvenues au Dr Leclerc durant l’enfance… ^_^

Pierre Lieutaghi écrivait, il y a 20 ans, qu’on avait jusqu’alors dénombré environ 2000 formes différentes de la ronce commune en la seule Europe. « Si les ronces constituent pour le botaniste un épouvantable maquis, pour le vulgaire la chose est beaucoup plus simple », annonçait Fournier un demi siècle avant Lieutaghi (4). Oui, nous n’allons pas nous emberlificoter dans un dédale sans fin. Rubus, le nom de genre, s’appliquait aux ronces, framboisiers et églantiers durant l’Antiquité. Depuis, on a rangé ces derniers parmi les roses. Il nous reste donc : Rubus fruticosus – la ronce –, Rubus idaeus – le framboisier – et Rubus caesius – la petite ronce bleue des champs, qui se distingue de la première par le fait qu’à maturité ses mûres sont couvertes de pruine, cette substance cireuse que l’on remarque en fine pellicule sur la « peau » des prunelles et de certaines prunes.
La ronce commune tiendrait-elle de l’arbuste ? Non, mais c’est sa tendance – trompeuse – à poser ses rameaux sur les branches des autres qui pourrait faire accroire cette idée. N’est-elle pas liane, quand on la voit pendante sur trois ou quatre bons mètres ? Ni arbuste, ni liane, juste arbrisseau depuis Théophraste, vivace et sarmenteux, à tiges bisannuelles : feuillues la première année, florifères et fructifères la seconde. Et ainsi de suite.
C’est une plante couverte d’épines : on en trouve sur les tiges, sur les pédoncules, sur les feuilles aux trois à sept folioles dentées, jusque même sur les nervures des dites feuilles ! En règle générale, la floraison s’étale durant de longs mois : mai à septembre. Les fleurs, typiques des Rosacées, comptent cinq pièces florales blanches lavées de rose et mesurent 2 à 4 cm de diamètre. Au fur et à mesure de la floraison, on voit apparaître les premières mûres. De vertes, elles deviennent rouges avant de considérablement foncer et de présenter à l’œil un beau noir violacé et brillant à pleine maturité. Globuleuses et juteuses à l’image des framboises, les mûres en elles-mêmes ne sont pas des fruits mais des drupes, c’est-à-dire des agglomérats de petits fruits concentrés tout autour du pédoncule.
La ronce est la plante habituelle des talus qu’elle protège de l’érosion en s’accrochant à tous les supports qu’elle rencontre. Mais elle est surtout une très courante représentante de la haie, quand elle ne la forme pas à elle toute seule ! C’est elle qui garantit, avec l’aubépine et le prunellier tout aussi épineux, la protection de la faune peuplant la haie. Mais elle a été, et l’est toujours, traquée comme mauvaise herbe, et cela malgré l’ensemble des services rendus pendant des siècles. C’est particulièrement vrai dans les régions où l’on détruit la ronce, comme en Normandie. Mais il en va de la ronce comme du chiendent : ils sont deux espèces quasiment indestructibles et dont l’arrachage procure bien du plaisir ^_^
Mais la ronce n’est pas que l’hôte de la haie ! On la trouve aussi fréquemment dans d’autres types d’habitats : au bord des chemins, le long des sentiers, en lisière de forêts, dans les broussailles et les terres en friche. Largement répandue en Europe, on en note la présence en Asie septentrionale ainsi qu’au Japon.

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La ronce en phytothérapie

Chez la ronce, tout est bon ou presque, de l’extrémité des racines jusqu’aux mûres. Mais, comme toujours, chaque période possède ses modes, et ce qui valait comme matière médicale hier n’est plus considéré aujourd’hui. Retenons donc qu’à l’heure actuelle on emploie exclusivement les mûres et les feuilles sous deux formes : lorsqu’elles sont encore à l’état de bourgeons non lignifiés et une fois déployées.
Riches en eau (85 %), les mûres contiennent divers sucres (dextrose, lévulose : 4 à 7 %), des acides (malique, succinique, citrique, oxalique), de la pectine, de la provitamine A, de la vitamine C (35 mg/100 g), un peu de mucilage, une essence aromatique, et 10 à 15 % d’huile grasse logée dans les graines. Quant aux feuilles, c’est principalement leurs tanins qui nous intéressent. Mais on y trouve aussi des sels minéraux et oligo-éléments (fer, calcium, magnésium, potassium, cuivre, manganèse), des flavonoïdes et bien plus de vitamine C que dans les mûres (90 mg/100 g).

Propriétés thérapeutiques

  • Astringente, cicatrisante, hémostatique
  • Diurétique, dépurative
  • Tonique, fortifiante
  • Antidiabétique
  • Antidiarrhéique
  • Antibactérienne
  • Rafraîchissante

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : diarrhée, diarrhée chronique, diarrhée des nourrissons, dysenterie, dysenterie des enfants, dyspepsie, gastrite, pyrosis
  • Troubles de la sphère rénale et urinaire : oligurie, hématurie, cystite, pyélite, lithiases rénales et urinaires
  • Affections de la bouche et de la gorge : angine, toux, enrouement, pharyngite, amygdalite, gingivite, glossite, stomatite, aphte, ramollissement et inflammation des gencives, névralgie dentaire
  • Troubles gynécologiques : leucorrhée, métrorragie, règles trop abondantes, douleurs menstruelles
  • Affections cutanées : dartre, eczéma, abcès chaud, furoncle, plaie atone, plaie ancienne, ulcère de jambe, ulcère atone
  • Grippe, refroidissement
  • Hémoptysie, crachement de sang
  • Hémorroïdes
  • Rhumatisme goutteux
  • Diabète
  • Anémie
  • Inflammations oculaires (« Jadis on préparait un bon collyre avec le suc des jeunes pousses battu dans de l’eau de rose avec un blanc d’œuf » (5)

Modes d’emploi

  • Infusion des bourgeons ou des feuilles
  • Décoction des feuilles dans l’eau ou le vin
  • Suc frais des bourgeons (« Les bourgeons récoltés au printemps, placés dans un flacon exposé au soleil, laissent s’écouler un suc sirupeux qu’on utilise en pansement sur les plaies (cicatrisant, analgésiant), en gargarismes et collutoires contre les angines » (6)
  • Cataplasme de feuilles fraîches pilées
  • Mûres en nature
  • Sirop de mûres
  • Vin de mûres
  • Eau-de-vie de mûres
  • Teinture de mûres
  • Gelées et confitures de mûres (En Basse-Normandie et dans les pays de la Loire, la confiture de mûres soignait les diarrhées)

« On peut également employer ces feuilles comme succédané du thé, ainsi que cela se pratique en Angleterre » (7). Voici trois recettes de thé de ronce rafraîchissant, désaltérant et diurétique :

  • Feuilles de ronce (50 %) + feuilles d’aspérule odorante (50 %)
  • Feuilles de ronce (30 %) + feuilles d’aspérule odorante (30 %) + feuilles de fraisier (30 %) + feuilles de menthe poivrée (10 %)
  • « Prendre deux parties de feuilles fraîches de ronce des champs à fruit bleu (Rubus caesius) et une poignée de feuilles de framboisier, les laisser se flétrir, les hacher grossièrement, les asperger légèrement d’eau, les nouer dans un linge et les laisser fermenter deux ou trois jours dans un endroit chaud, où se développe un parfum presque analogue au parfum de rose. Si on laisse ensuite sécher ces feuilles, elles perdent, il est vrai, ce parfum ; mais il renaît en les laissant séjourner dans une boîte de fer-blanc bien close » (8)

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Récolte : les jeunes pousses de ronce en mars et avril, les feuilles saines en toutes saisons (certains préconisent les seuls mois d’été), les mûres à parfaite maturité.
  • En cas d’infusion et de décoction des feuilles, il faut prendre soin de bien les filtrer avant consommation afin d’éviter les épines (procédure identique au bouillon-blanc)
  • Les mûres sont généralement déconseillées aux constipés chroniques.
  • Avec les tiges des ronces, on peut fabriquer des liens d’une grande solidité, avec lesquels on tresse, par exemple, des paillassons. Ces mêmes liens de ronce étaient également conviés au travail de la paille de seigle, dont on élaborait paniers, plateaux et ruches.
  • La mûre offre un jus tinctorial de couleur gris-bleu.
  • Confusion : il existe un arbre, le mûrier noir (Morus nigra) dont les fruits s’appellent aussi mûres
  • Les usages culinaires de la mûre sont variés : sauces, garnitures de viandes, confitures, gelées, vins, sirops, liqueurs, alcools, jus de fruits, gâteaux, glaces, etc.
  • Élixir floral base de fleurs de ronce : il est destiné à ceux qui ne parviennent pas à concrétiser leurs projets et qui rencontrent des difficultés à mettre leurs idées en pratique. Élixir conseillé aux personnes qui pratiquent la méditation, la visualisation, le travail onirique, etc.
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    1. Christophe Auray, Remèdes traditionnels de paysans, p. 23
    2. Hildegarde de Bingen, Physica, p. 90
    3. Henri Leclerc, Les fruits de France, p. 38
    4. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 833
    5. Ibidem, p. 836
    6. Jean Valnet, La phytothérapie, se soigner par les plantes, p. 379
    7. Henri Leclerc, Précis de phytothérapie, p. 113
    8. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 836

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Le tussilage (Tussilago farfara)

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Synonymes : pas d’âne, pas de cheval, pied de poulain, tâtonnet, taconnet, racine de peste, béchion, procheton, chou de vigne, herbe de saint Quentin, herbe de saint Quirin, herbe de saint Guérin, etc.

Drôle de plante que le tussilage qui fleurit dès les premiers mois de l’année, offrant un abondant nectar aux abeilles qui, sans lui, se trouveraient presque sans pitance. Drôle et remarquable, et cela depuis vingt-cinq siècles. Déjà, le grand Hippocrate avait mis en évidence deux des grandes attributions médicinales du tussilage : ce qui touche aux poumons et à la peau. C’est ainsi qu’il administrait un mélange de lait, de miel et de racine de tussilage pour les « ulcérations des poumons », et appliquait sur des plaies virant à l’ulcère une décoction vineuse de la plante. Bien après lui, Dioscoride, qui en utilise les feuilles et les racines, le nomme Bêchion, un mot qui a traversé les âges puisqu’il a donné béchique, un terme plus tellement employé aujourd’hui et qui trouve son synonyme dans antitussif, c’est-à-dire « contre la toux ». D’ailleurs, le terme même de tussilage, tussilago en latin, provient de la contraction de deux mots : tussim (la toux) et ago, agere (faire fuir). Mais c’est le latin qui l’a emporté, ainsi appelle-t-on aujourd’hui cette plante tussilage, accompagné de ce farfara, issu des antiques farfarus et farfarium romains dont on ignore l’étymologie et, par voie de conséquence, le sens. Bref, après cette ellipse pseudo-linguistique, revenons-en à nos moutons. Que dit Dioscoride à même d’apporter de l’eau à notre moulin ? Il reconnaît au tussilage des qualités externes sur érysipèle et autres inflammations cutanées, mais également par voie interne en cas de difficultés respiratoires, de toux sèche, de bronchite, de trachéite et autres irritations propres à la sphère pulmonaire. Si j’ai tout bien compris, cela était permis par fumigation de feuilles de tussilage que l’on déposait sur des charbons ardents. La fumée qui s’en dégageait était ensuite guidée par un cornet en forme d’entonnoir que le patient tenait entre ses lèvres. On peut dès lors parler de fumigation et d’inhalation sèches. Pline, puis Galien, reprennent sensiblement les mêmes choses ; le premier écrit que « le tussilage n’a ni tige, ni fleur, ni graine ; c’est du moins la preuve que de son temps [celui de Pline], la fleur du pas d’âne n’était pas appréciée », nous explique Fournier (1). Je me permettrai, plus loin, de nuancer l’avis de Fournier, là, il est trop tôt pour le faire ^^.

Durant la vaste période médiévale, je n’ai guère déniché d’informations au sujet du tussilage, hormis chez Hildegarde qui distingue un tussilage mineur et un autre majeur. Ce dernier, qui semble bien être le tussilage pas d’âne, est, selon l’abbesse, froid et humide ; il est parfait sur les ulcères et les abcès chauds, en cataplasme de feuilles appliqués localement avec du miel. Dans tous les cas, elle ne semble pas accorder d’importance à la vertu curative de la fumée de feuilles de tussilage, contrairement à Schroder qui reprendra cela à son compte au XVII ème siècle contre les maladies pulmonaires ; la décoction de tussilage lui permettait en outre de laver et de déterger les ulcères chauds et enflammés, de même que Simon Paulli qui, à la même époque, utilisait le tussilage sur les ulcères de jambe à tendance gangreneuse. Aux alentours de 1700, Lémery propose une recette de sirop de tussilage composé, mais je lui préfère celle de Pitton de Tournefort rappelée par Chomel : « On prend quatre poignées de feuilles [de tussilage] avec trois pincées de ses fleurs, deux poignées de sommités d’hysope, une once de raisins secs, trois cuillerées de miel de Narbonne ; on met le tout dans le fond d’un pot et on y verse quatre pintes d’eau bouillante ; on fait jeter seulement trois bouillons, on tire le pot du feu, on le couvre, et on passe la tisane lorsqu’elle est refroidie. » Destinée à un usage interne, cette recette s’intercale avec bien d’autres dirigées vers un usage externe, comme par exemple la poudre de feuilles sèches mêlée à du miel. Dans tous les cas, il ressort que le tussilage aura donné lieu à de nombreuses expérimentations en interne pour les problèmes pulmonaires et en externe pour les affections cutanées, jusqu’à ce qu’au début du XVIII ème siècle soit relaté le cas d’une patiente atteinte d’ulcères scrofuleux admise à l’hôpital de Pise : elle y fut soignée grâce au tussilage aussi bien par voie orale que cutanée, chose que Cazin retiendra pour en faire l’expérience non sans avoir rencontré quelques déboires : « J’avoue que les faits nombreux rapportés par des auteurs dignes de foi […] ont ébranlé mon incrédulité, malgré deux essais infructueux. J’ai de nouveau employé le tussilage, et je m’en suis bien trouvé. J’ai pu me convaincre de l’efficacité de cette plante dans plusieurs cas d’affections scrofuleuses, où les traitements généralement connus et employés avaient échoué » (2). Notons au passage que la « constitution scrofuleuse » prédispose à la tuberculose pulmonaire ; l’on voit, une fois de plus, l’interaction entre la sphère pulmonaire et l’interface cutanée.
Au début du XX ème siècle, on pourrait croire que le tussilage est relégué au rang d’ingrédient constituant la « tisane des quatre fleurs », mais il n’en est rien. « Schulz, ayant remarqué que les vieillards, atteints de la bronchite chronique avec ou sans accidents asthmatiques, fumaient un mélange de tabac et de feuilles de tussilage, expérimenta le procédé et constata qu’il lubrifie la muqueuse et facilite remarquablement l’expectoration » (3). Et oui, l’empirisme n’oublie pas les bonnes manières que la science officielle redécouvre de temps à autre…

Le tussilage est une plante vivace à rhizomes traçants qui fleurit aux premiers mois de l’année (février-mars). A cette période, des tiges garnies d’écailles rougeâtres apparaissent et portent chacune un capitule de fleurs jaune vif, mâles et femelles, de un à trois centimètres de diamètre. Cette hampe florale peut poursuivre son ascension jusqu’à atteindre une hauteur de trois décimètres, tout en fructifiant parallèlement. Plus tard, bien après la floraison, des rosettes de grandes feuilles longuement pétiolées, en vague forme de cœur polygonal, émergent du sol, feuilles dans lesquelles certains ont vu l’empreinte d’un sabot d’âne, d’où son surnom de pas d’âne. La face supérieure est généralement vert vif, alors que le revers prend un aspect pelucheux par la présence de poils blancs dont on s’est servi comme amadou.
Si l’on circule sur un moteur de recherche d’images, on verra bien que des photographies de feuilles ne comportent jamais de fleurs et vice-versa, ce en quoi les anciennes planches botaniques sont parfois trompeuses, puisqu’elles offrent au regard une plante dessinée avec feuilles et fleurs. En réalité, lorsque les feuilles paraissent, les fleurs ont depuis longtemps disparu (ce qui rappelle le cycle végétatif du colchique), raison qui a mené le Moyen-Âge à surnommer le tussilage « filius ante patrem », c’est-à-dire « le fils avant le père ». C’est peut-être sous son seul aspect feuillu que Pline connaissait le tussilage, ce qui lui aurait fait dire que cette plante est démunie de fleurs, de tiges et de graines. Cela n’est donc peut-être pas une confusion de la part du naturaliste, comme le souligne Fournier, mais simplement l’expression d’une partie de la réalité.
Le tussilage est une plante relativement commune en Europe ainsi que dans le nord et l’ouest de l’Asie. On la trouve aussi bien en plaine qu’en montagne, parfois jusqu’à 2500 m d’altitude. Elle prend particulièrement pied sur des sols calcaires, argileux et marneux, et peuple les talus, les fossés, les bordures de routes et de chemins, les déblais, les limons fluviaux, les terres remuées, etc.

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Le tussilage en phytothérapie

Autrefois, on se préoccupait avant tout des racines et des feuilles de cette plante. Si, aujourd’hui, on utilise encore ces dernières, les racines font l’objet de peu d’attention, ayant été remplacées depuis par les capitules floraux. Par ordre d’importance thérapeutique, nous avons donc : fleurs, feuilles, racine.
Aussi amères que la racine, les feuilles contiennent du mucilage en quantité importante, du tannin, des vitamines (C, entre autres) et de nombreux sels minéraux et oligo-éléments (potassium et soufre surtout, sodium, magnésium, phosphore, chlore, fer, zinc). Quant aux capitules, on y trouve un peu de tannin, des traces d’essence aromatique, divers acides (malique, pectique, vinique, gallique, phosphorique…), du mucilage, du faradiol… En plus de tout cela, on décèle dans le tussilage la présence d’alcaloïdes que nous avons déjà rencontrés lorsque nous avons étudié la bourrache et, plus récemment, l’eupatoire chanvrine : les alcaloïdes pyrrolizidiniques (senkirkine, sénecionine…). Nous en dirons davantage à leur sujet dans la dernière partie de cet article.

Propriétés thérapeutiques

  • Fluidifiant des sécrétions bronchiques, expectorant, mucolytique, protecteur des muqueuses des voies respiratoires, antispasmodique respiratoire, anti-inflammatoire respiratoire, antitussif, sédatif et adoucissant pectoral
  • Tonique (propriétés immunostimulantes et antibiotiques ?)
  • Sudorifique léger
  • Maturatif, résolutif, détergent, astringent léger (capitules)

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère respiratoire : bronchite, encombrement bronchique, toux (sèche, grasse, quinteuse, spasmodique), asthme, trachéite, laryngite, catarrhe pulmonaire aigu accompagné d’abondantes sécrétions, phtisie, rhume, oppression pulmonaire, pharyngite, extinction de voix
  • Troubles cutanés : plaie, plaie à tendance ulcéreuse, ulcère scrofuleux, abcès, dermatose, furoncle, dartre, teigne, piqûre d’insecte, hyperhidrose (sueur excessive), entorse
  • Convalescence après maladie infectieuse (grippe…)

Le constat est clair : le tussilage n’a pas démérité de sa réputation de plante pectorale (4). Mais ne nous arrêtons pas à la surface des choses. Nous voyons un grand nombre d’affections pulmonaires et d’autres cutanées. Or, l’interface cutanée fait partie du « système respiratoire », ce qui fait du tussilage une plante toute destinée au méridien du Poumon de la médecine traditionnelle chinoise. De fait, l’élément associé au tussilage est le Métal, et sa tendance est de nature Yin. Dès lors, il est tout à fait loisible de penser que le tussilage peut aussi avoir une incidence sur les grands domaines de nature psychologique et émotionnelle que gère le méridien du Poumon.

Modes d’emploi

  • Infusion de capitules (externe et interne)
  • Décoction de feuilles (externe)
  • Suc frais (interne)
  • Sirop
  • Feuilles macérées ou contrites en application locale
  • Feuilles sèches fumées en cigarette. C’est un mode d’administration peu fréquent que l’on a mis en application avec l’eucalyptus et la jusquiame pour des raisons médicinales. Comme cela est peu commun, quelques recettes indicatives pour ceux qui voudraient composer un « original » scaferlati.
    => « Tabac » de tussilage : on empile des feuilles fraîches séparées de leur pétiole, on les fait fermenter quelques temps, après quoi on les cisaille finement à la matière du tabac.
    => « Aux fumeurs qui ne peuvent se déshabituer de fumer et pour qui le tabac est nuisible, nous pourrons signaler la formule suivante qui peut le remplacer, sans en avoir les inconvénients : feuilles sèches de marronnier d’Inde, de tussilage et d’aspérule odorante à parties égales. Faites macérer dans de l’eau miellée assez concentrée. Faites sécher à l’air, comprimer et découper comme du tabac » (5).

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Récolte et séchage : les fleurs, dès qu’elles sont en boutons (février-mars) ; si on les cueille une fois ouvertes, même coupées elles poursuivent leur maturation et peuvent fructifier ! Elles ne seraient alors plus d’aucune utilité et doivent donc être séchées le plus promptement possible. Les feuilles, qu’on choisira sans défaut, ni tache de rouille et exposées au soleil de préférence, se récoltent à l’été, parfois dès le mois de mai. On les monde de leur pétiole et on les fait sécher dans des claies ou des cagettes situées à proximité d’une source de chaleur douce.
  • Toxicité : elle concerne les alcaloïdes pyrrolizidiniques dont on a constaté l’action délétère sur les cellules hépatiques. Aussi, il est recommandé de ne pas dépasser plus de six semaines de cure par an et de ne jamais laisser la plante infuser plus de cinq minutes (dans le cas d’un usage par voie interne). Lieutaghi indique que les doses médicinales sont sans risques, mais c’est oublier un peu vite que ces alcaloïdes présentent l’inconvénient d’un effet cumulatif dans l’organisme avec le temps, à la manière des cétones composant les huiles essentielles de sauge officinale et de menthe pouliot, par exemple. C’est pourquoi, sans doute, on déconseille le tussilage aux femmes enceintes et à celles qui allaitent.
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    1. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 942
    2. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p. 962
    3. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 943
    4. Le tussilage fait partie de la tisane des « quatre fleurs » avec le bouillon-blanc, la mauve et le coquelicot. Au fil du temps, on leur a adjoint la guimauve, le pied-de-chat et la violette, regroupés sous la dénomination des « sept plantes pectorales ».
    5. Botan, Dictionnaire des plantes médicinales les plus actives et les plus usuelles, p. 194

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