Le sarrasin (Fagopyrum esculentum)

Fleurs de sarrasin (krzysztof ziarnek – wikimedia commons).

Synonymes : blé noir, blé rouge, blé de Turquie (ainsi apparaît-il dans Les Grandes heures d’Anne de Bretagne), blé de Barbarie, blé de Tartarie, sarrasin de Tartarie, sarrasin de Russie, blé martin, bucail, bouquette, beaucuit, carabin, dragée de cheval, dragée de pourceau, renouée sarrasin, sarrazin.

« Quel présent nous ont fait les Maures en nous envoyant le sarrasin ! », s’exclamait Brillat-Savarin, pas forcément pétri d’exactitude, tant géographiquement qu’historiquement, pour le coup. Non pas qu’il en était le fol consommateur, mais parce qu’il lui savait bon gré d’engraisser les poulardes qu’ensuite il dévorait. Mais il était d’accord sur un point : le sarrasin est l’un des aliments de santé des animaux de basse-cour. Et si c’est bon pour eux, c’est peut-être également bon pour nous. Cependant, Brillat-Savarin n’est pas allé jusque-là (il mangeait du sarrasin par poularde interposée ^.^), c’est-à-dire jusqu’à un point qui avait été remarqué une trentaine d’années plus tôt par Desbois de Rochefort, qui consigna dans son ouvrage posthume la pratique, courante en plusieurs régions de France1, de mêler à de la farine de seigle du sarrasin pour faire du pain, c’est-à-dire l’aliment quotidien de millions de Français à la veille de la Révolution française.

D’où vient le fait que le sarrasin passe pour l’aliment de celui qui est trop indigent pour se nourrir de blé ? On peut imaginer le sarrasin dans les chaumières d’Europe médiévale, humides et malodorantes, où grouillent la vermine et les maladies. Mais on se tromperait, puisque, à cette époque, le sarrasin y était parfaitement inconnu, ces populations-là se contentant de seigle et écopant de l’ergotisme au passage. Le pain du pauvre en appelait donc à d’autres substituts.

Provenant d’Asie centrale et occidentale, de Mandchourie et de Sibérie2, « le sarrasin a été introduit par les Mongols et les Turcs aux environs de la mer Noire, d’où les échanges commerciaux l’a transmis au début du XVe siècle à l’Europe centrale et occidentale »3. Cependant, bien avant cela, il dut bien transiter par une autre route pour se trouver cultivé en Espagne, occupée par les Maures, dès le VIIIe siècle, d’où ce nom de sarrasin qu’on lui a conservé.

Et cette réputation, alors ? Comment expliquer, lisant Roques, que le pain de sarrasin, c’est bof-bof, drôle de couleur et drôle de goût ? (Peut-être pas pour qui a faim ; mais, à ce dernier, proposez-lui du pain de froment et du pain de sarrasin. Lequel des deux pensez-vous qu’il va préférer ?) Roques n’était donc pas de ceux à qui l’on fait manger de ce pain-là. « Il n’en est pas de même des gâteaux et de la bouillie qu’on prépare avec de la farine récente et bien conservée. La bouillie se mange chaude ou froide, frite ou grillée ; on la coupe par tranche, et on la met à la poêle comme le poisson »4. On fait donc du sarrasin ce que l’on fait de la polenta de maïs en Italie. En France, il y a encore deux siècles, bouillie et galette au lait ou au cidre constituaient deux des principales sources de nourriture quotidienne. Mais Roques et d’autres médecins de son temps, contrairement à Desbois de Rochefort et Brillat-Savarin (qui, au reste, n’était même pas médecin mais gastrolâtre), mettaient en garde face à cette excessive sur-consommation de sarrasin lors des repas. De quoi donc le sarrasin est-il accusé ? D’affliger ceux qui le consomment d’avoir « le teint blafard, livide », de tomber « dans un état de langueur », « d’émousser leur intelligence et de les abrutir ». Selon Roques et Cie, la consommation exclusive de sarrasin serait à l’origine d’une intelligence défectueuse, d’une lenteur singulière dans les mouvements et d’une inertie stupide. Il faut très certainement voir dans ce jugement non scientifique l’influence de la « mauvaise » réputation du sarrasin, un « blé impur », ne produisant pas de farine blanche, mais grisâtre, poussant le vice à être parfaitement inapte à la panification, ou du moins se réduisant à « une masse insipide, indigeste, sans liaison ». Le sarrasin serait donc l’ennemi du compagnon, de l’amitié et du lien indéfectible que l’on établit entre les êtres. Qu’est-ce que c’est que ce blé noir, sinon une plante d’origine barbare (héritée des Sarrasins), ainsi donc placée en dehors de la chrétienté, à l’inverse du blé, graine christique s’il en est, et fort en honneur pour cette raison, poussant dans des terres riches, au contraire de ce sarrasin tout dépenaillé qui survit tant bien que mal sur des sols siliceux particulièrement pauvres ? Or, si l’on inverse cette perspective, on se rend compte facilement que le sarrasin est une plante qui valorise un type de sols que sa culture même conserve « propres », puisque télétoxique par sécrétions racinaires, il élimine lui-même les adventices sans qu’il soit besoin d’abuser de ces pesticides par trop coûteux. A l’inverse, le blé, pour donner quelque chose, dépend essentiellement de la nature et de la richesse du sol auquel on le confie.

Dans quelque conte, on fait adopter au sarrasin une fonction assez trouble, puisqu’on l’accoquine au diable, alors que Dieu conserve par devers lui le blé et d’autres plantes alimentaires « positives ». Aujourd’hui, force est de reconnaître que le point de vue s’est déplacé : des blés trafiqués contiennent de ces grosses molécules de gluten que l’on n’y trouvait pas autrefois en aussi grande quantité. Cette protéine (comme d’autres – les lectines, par exemple, et dont on parle peu en Europe) est responsable de divers troubles à la portée plus ou moins étendue. Quant aux lectines les plus problématiques, ce sont celles présentes dans des plantes également riches en gluten, c’est-à-dire les céréales, mais on en trouve aussi parmi des légumineuses (pois chiches, lentilles) et des plantes alimentaires de la famille des Solanacées (tomate, poivron, aubergine). Et c’est là que surgit le sarrasin. Celui qu’autrefois l’on décriait, le réservant à la plèbe, celui auquel on faisait un mauvais procès, s’avère à même de pallier l’inconfort induit par une consommation morbifique d’aliments contenant trop de gluten. Ce sarrasin noir des sols miséreux ne provoque justement pas les travers qu’occasionne ce blé trop blanc des sols riches et bourrés de joyeusetés. C’est là un sacré retournement de situation ! Pourtant, si l’on regarde dans le détail, l’on se rendra compte que l’inversion ne s’est pas effectuée selon un fil tendu entre l’époque de Roques et la nôtre, mais qu’il y a eu, entre les deux bornes, d’autres jalons qui entrèrent en dissonance complète avec ce que l’on put bien raconter de négatif au sujet du sarrasin. Un siècle après Roques à peine, le docteur Leclerc dressait un portrait flatteur du sarrasin que Paul-Victor Fournier restitue à peu près en ces termes : « Cet aliment substantiel produit un état d’euphorie et d’équilibre intellectuel qui, d’une part, porte à l’optimisme et à l’indulgence, et d’autre part, favorise le travail de l’esprit et aboutit à un meilleur rendement. Ceux qui en font leur principale nourriture se distingueraient par la bonne humeur et la douceur du caractère. Qu’attend-on pour l’imposer à toute l’humanité ? »5. Il est parfois rapporté que le sarrasin est symbole de protection et de guérison. On comprend aisément pourquoi à la lecture de ces dernières lignes.

Plante annuelle rustique d’une petite cinquantaine de centimètres des pieds à la tête, le sarrasin érige des tiges nodulaires striées, un peu rameuses, vertes ou trempées de rouge. L’appareil foliaire se compose de deux types de feuilles : les plus immédiatement visibles sont les inférieures. Cordiformes avec une pointe bien marquée, plus ou moins sagittées, elles peuvent parfois adopter l’allure d’une feuille de lierre grimpant. Dans tous les cas, elles conservent de longs pétioles, tandis que les feuilles supérieures n’en ont pas, étant sessiles et rattachées directement à la tige du sarrasin. Remarquons une spécificité des Polygonacées, c’est-à-dire une pièce foliaire appelée ochréa formant un manchon sur la tige à la naissance de chaque pétiole.

Les fleurs, très souvent blanches mais parfois légèrement rosées, comptant cinq pétales et formant de petits bouquets au sommet de la plante, ainsi qu’à l’aisselle des feuilles, paraissent de juin à août. Ces petits glomérules touffus produisent des semences à trois faces bien nettes, et dont la couleur une fois parfaitement mûres, n’est pas seulement celle qui justifie le nom de blé noir accordé au sarrasin : en effet, dans le commerce, l’on voit du sarrasin beige, jaune roussâtre ou bien encore vert teinté de roux.

Le sarrasin en phytothérapie

Le sarrasin, tout bon blé noir qu’il est, est-il une céréale ? Ne peut détenir ce titre que la plante dont Cérès (Déméter), après avoir passé l’araire dans le champ, plaça la semence dans le sillon. Ainsi, les céréales, dans lesquelles il n’est pas bien difficile de lire le nom de la déesse, ce sont le blé, l’orge ou encore le maïs, pour n’évoquer que les plus courantes. Le sarrasin, non. On lui attribue le substantif de pseudo-céréale, c’est-à-dire de fausse céréale. Mais bien souvent, par ignorance ou par paresse, on escamote le préfixe et l’on transmute le sarrasin en une céréale, à l’égal du blé. Cette précision étant établie, passons donc à la suite.

Du sarrasin, l’on utilise principalement la semence inodore et à faible goût farineux, ainsi que, quelquefois, les fleurs fraîches (bien que cela demeure parfaitement anecdotique). Voici, à peu près, de quoi est constitué un grain de sarrasin :

  • Matières amylacées : 55 %
  • Cellulose : 14 %
  • Matières azotées : 11 %
  • Matières grasses (dont lécithine) : 3 %
  • Sels minéraux : 3 %
  • Sucres (saccharose) : 1 à 2 %

Première chose remarquable, « la richesse du sarrasin en principes minéraux n’est guère dépassée, parmi les céréales, que par l’avoine, », consignait Paul-Victor Fournier6. On les y trouve fort nombreux en effet : zinc, sélénium, manganèse, calcium, fer, cuivre, potassium, magnésium, phosphore, etc. Histoire de faire bonne figure, il n’a pas non plus à pâlir d’une carence vitaminique, puisqu’il propose à profusion des vitamines du groupe B (1, 2, 3, 5, 6 et 9), ainsi que de la vitamine E.

On remarquera la présence de plusieurs flavonoïdes, dont la vitexine, la quercétine, mais essentiellement la rutine, molécule anti-inflammatoire, impliquée, comme la précédente, dans l’abaissement du risque de cancer et de maladies cardiaques. Cela va nous obliger à promouvoir le rôle prophylactique capital du sarrasin.

Afin d’en rajouter une couche, l’on trouve dans le sarrasin plus de polyphénols et d’acides aminés (au nombre de douze !) que dans le blé, ce qui nous impose de nous pencher sur ce dernier point avec une attention redoublée :

  • l’histidine est un acide aminé essentiel ; présent dans l’hémoglobine, il permet de maintenir le pH sanguin ;
  • l’arginine : énergétique, sa dégradation fournit du carbone et de l’azote aux cellules ;
  • la lysine : non synthétisé par l’organisme, cet acide aminé essentiel doit donc être fourni par l’alimentation ;
  • le tryptophane est un précurseur de la sérotonine et de la mélatonine, deux hormones agissant sur le rythme circadien qu’elles régulent ;
  • la cystine : acide aminé soufré de la famille proche de la méthionine, elle joue un rôle important dans la bonne santé des ongles et des cheveux ;
  • la leucine : l’un des neufs acides aminés essentiels, qui augmente la résistance à la fatigue physique.

Enfin, la graine de sarrasin se remarque par la présence de lignanes (des phytohormones) et de D-chiro-inositol, molécule assez peu fréquente dans le règne végétal.

Aujourd’hui davantage présente dans les commerces de produits biologiques spécialisés, la farine de sarrasin présente une composition biochimique que nous pouvons présenter à l’aide de quelques chiffres :

  • Glucide : 70 %
  • Protéines : 9 à 14 %
  • Fibres : 4 à 6 %

Cela explique le bas index glycémique (établi à 40) de cette farine, dont la consommation au repas du soir est parfaitement recommandée. Les protéines du sarrasin ont le mérite d’être absorbées plus lentement que d’autres.

Pour en finir avec le cours de chimie, attirons l’attention sur un point d’importance : parce que non céréale, le sarrasin ne contient aucun gluten que ce soit, cette substance indésirable aux allergiques et autres intolérants. Ce gluten-là, on pourra se rappeler qu’il existe dans les « vraies » céréales dont les initiales forment l’acronyme campagnard que voici : SABOT (Seigle, Avoine, Blé, Orge, Triticale). On peut encore y ajouter l’épeautre et le kamut (avec un K, c’était tout de suite moins drôle pour fabriquer, comme au scrabble, un mot de sept lettres !) Ainsi, tout ceux à qui répugne le gluten, peuvent parfaitement s’en remettre au sarrasin, de même qu’au quinoa, à l’amarante, etc., qui n’en contiennent pas non plus.

Propriétés thérapeutiques

  • Fortifiant général, énergétique, nutritif, anti-asthénique, reminéralisant
  • Digestif, laxatif, déconstipant, anticancéreux intestinal (?)
  • Anti-inflammatoire
  • Protecteur vasculaire et veineux, renforce les parois des capillaires, prévient les affections relevant d’une insuffisance veineuse
  • Régulateur du système nerveux, euphorisant
  • Antioxydant puissant
  • Hypoallergénique

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : intolérance et allergie au gluten, dyspepsie, entérite
  • Troubles de la sphère cardiovasculaire et circulatoire : prophylaxie dans l’hypertension et l’artériosclérose, varice, hémorroïdes, phlébite, thrombose, thrombophlébite, hypercholestérolémie (LDL), œdème, insuffisance veineuse, engelure, fragilité vasculaire, purpura, hémorragie rétinienne, cicatrisation de la cornée, maux de tête
  • Affections cutanées : allergie, démangeaison, eczéma, dermatose, érysipèle, contusion, cor, retirer des corps étrangers fichés dans les chairs, soin de la peau (rides et ridules), des ongles et des cheveux
  • Troubles de la sphère génitale : leucorrhée, spermatorrhée, syndrome des ovaires polykystiques (SOPK)
  • Troubles de la sphère hépatique : fatigue hépatique, sueur jaune de l’ictérique
  • Troubles du système nerveux : troubles du sommeil, surmenage intellectuel
  • Arthrite
  • Alimentation générale, alimentation de la femme enceinte, de l’adolescent, du convalescent, du cardio-rénal

Modes d’emploi

  • Infusion : plus clairement, il s’agit de ce qu’on appelle thé de sarrasin, qui est effectivement une infusion de graines de sarrasin grillées ou torréfiées, qu’on nomme kasha dans le jargon des connaisseurs.
  • Bouillie de sarrasin : sorte de « gruau » cuit en potage comme l’orge mondée dans de l’eau ou du lait. Comme le sarrasin constitue encore un ingrédient de choix dans les pays d’Europe de l’est, en Russie, en Ukraine et en Pologne, la kasha demeure un plat essentiel. Il s’agit d’une bouillie de sarrasin, parfois accompagné de riz ou de blé selon les régions7. On peut l’assaisonner avec des herbes, du sel et du poivre par exemple, ou bien y adjoindre des amandes ou des noisettes pilées, des œufs battus, l’aromatiser à l’eau de fleurs d’oranger, y ajouter un soupçon de miel ou de sucre si l’on veut orienter sa recette en direction des desserts. En général, le sarrasin se cuit comme les lentilles. Mais on peut aussi procéder comme le riz et en faire un pilaf.
  • Comment ne pas évoquer la galette de sarrasin, qu’obligatoirement l’on associe à la Bretagne ? Comme nous l’avons pu voir dans la première partie de cet article, il n’y a pas que l’Armorique qui peut se réclamer de ces crêpes de blé noir, puisque, fait moins connu, dans les Ardennes, on fabrique localement de ces crêpes, bien plus trapues cependant, dans lesquelles on mêle parfois la farine de sarrasin à celle du blé. Moins fine crêpe qu’épaisse galette, on donne à cette spécialité ardennaise les noms de vôte, vaute, berdelle ou encore tantimolle. Quant à la galette classique de blé noir à la mode bretonne, il importe de faire le mélange suivant : ¾ de farine de sarrasin et ¼ de farine de blé, sans quoi la cuisson pourra s’avérer laborieuse, le sarrasin, comme l’on sait, ne contenant aucun agent liant tel que ce gluten présent dans la farine de blé. Délayée à l’eau ou au cidre, la pâte de la galette bretonne impose qu’on la laisse reposer plusieurs heures avant son utilisation. L’adjonction de fécule d’arrow-root en lieu et place de la farine de blé permet généralement d’éviter le désagrément de la galette qui se désagrège en cours de cuisson, et de pouvoir la retourner pour la cuire des deux côtés.
  • Dans le registre des autres spécialités, on croise, depuis plusieurs années, de plus en plus de ces pâtes alimentaires sans gluten : ainsi, lentille corail, pois chiche et sarrasin se livrent-ils au jeu de la concurrence, mais restent cependant minoritaires face à l’exorbitante sur-représentation des pâtes alimentaires à base de semoule de blé dans le rayon pâtes/riz de la grande distribution. Les pâtes de sarrasin, si on ne les cuit pas excessivement (c’est-à-dire moins que les pâtes au blé), se tiennent parfaitement à la cuisson, sans partir en brioche, si vous voyez ce que je veux dire et que cette expression vous est familière. Bref, comme j’ai banni de mon alimentation toutes les sources de céréales glutineuses, je puis vous confirmer l’excellence de cette alternative que sont les pâtes au sarrasin, loin de démériter face aux pâtes classiques. On pensera encore aux crozets savoyards, ainsi qu’à cette autre spécialité, les pizzocheri, dont on se régale tant en Suisse qu’en Italie.
  • Faire du pain avec de la farine de sarrasin est compliqué. Il existe pourtant bien des recettes à droite à gauche, que j’ai tentées, sans jamais en être convaincu : jolie forme à la cuisson, mais goût atroce, pain qui ne se tient pas et qui tombe en poussière au bout de quelques jours, etc. Rien de neuf sous la voûte céleste si l’on en croit Alexandre Dumas qui écrivait dans son Grand dictionnaire de cuisine : « On ne peut se dispenser de dire que le pain qu’on en fait est le plus mauvais de tous ; sec le lendemain de sa cuisson, il se fend, s’émiette et devient alors venteux et détestable ». Préférez le pain à la farine de châtaigne, vous vous régalerez autrement. Faire du pain de sarrasin ? Non, non. J’ai donc abandonné cette idée, préférant mixer la farine de sarrasin à d’autres farines (millet, banane verte, amarante, manioc, etc., selon ce que j’ai en stock à la maison). Je compte généralement 2/3 de farine de sarrasin pour 1/3 d’autre(s) farine(s). A cela, j’ajoute du bicarbonate de soude, un peu de Mix’Gom ou autre substance apparentée, et, en principe, j’obtiens une pâte qui peut se transformer en un gâteau qui lève un peu tout de même. Ce qui m’arrange. Un gâteau par semaine, c’est bien suffisant. Et puis, manger du pain, même de sarrasin ou de je ne sais quelle autre farine sans gluten à tous les repas, eh bien, je m’en passe depuis plus d’un an et cela ne me manque absolument pas. C’est vrai que pour moi qui avais un grand-père boulanger, ça peut faire désordre. Mais il y a un équilibre en toutes choses, n’est-ce pas ?
  • Poursuivons dans les usages alimentaires possibles à base de sarrasin : j’ai récemment appris que les jeunes feuilles se consomment à la manière d’un légume vert, ce qui implique de semer soi-même son sarrasin, car je ne pense pas qu’il se vende en cet état sur les étals des marchés. Chose plus facilement réalisable : le sarrasin germé. Plutôt que des graines de poireau, de radis ou de je ne sais quelle luzerne alfa-alfa, pourquoi ne vous laisseriez-vous pas tenter par des graines de sarrasin à mettre au germoir (à la condition qu’il ne s’agisse pas de sarrasin grillé, bien incapable de germer) ?
  • Dernier point : le cataplasme de farine de sarrasin, que l’on mêle à du blanc d’œuf et du vin parfois, juste assez pour que cette pâte ne dégouline pas partout. Appliquée localement, cette préparation permet de soulager les articulations douloureuses, les affections cutanées telles que celles que nous avons listées plus haut, etc.

Précautions d’emploi, contre-indications et autres informations

  • Récolte : elle est tardive et échelonnée dans le temps, ce qui complique un peu l’opération. Si la plupart des plants sont parfaitement fructifiés à la fin du mois de septembre, d’autres prennent le temps de voir venir, lambinant jusqu’en octobre, novembre parfois. Cela explique que la mécanisation en grand du sarrasin s’avère rapidement une tâche complexe, et que la culture de cette plante ait été battue en brèche pas celles du maïs et de la pomme de terre dont la simultanéité du mûrissement les ont fait préférer au sarrasin, bien que ces deux plantes du nouveau monde ne présentent pas que des intérêts. Le sarrasin n’est donc pas le fer-de-lance du capitalisme forcené et libéral, bien au contraire.
  • Les fleurs de sarrasin sont très mellifères et offrent aux abeilles un abondant nectar. Le miel obtenu est généralement de couleur brune, à l’odeur et à la saveur prononcées.
  • Plante fourragère, il est parfois consommé par le bétail. Mais, lorsque le sarrasin est en fleurs, il présente l’inconvénient d’être dermotoxique. Il est alors susceptible de provoquer des inflammations cutanées à l’instar du millepertuis. Chez l’homme, ce problème se rencontre chez celui qui aurait consommé de son miel. On donne à ce phénomène le nom de fagopyrisme.
  • Autres espèces : – le sarrasin de Tartarie (Fagopyrum tataricum) : au rapport du docteur Roques, cette espèce, anciennement cultivée dans le nord de la France, passe pour plus robuste, davantage productive et tout aussi comestible par ses semences « grosses, triangulaires, noirâtres, à angles saillants et dentés »8 ; – le sarrasin vivace (Fagopyrum dibotrys ou cymosum), plante d’Asie orientale et centrale (Chine, Népal, Inde, Birmanie), cumule les fonctions de plante ornementale, fourragère et médicinale. Sur ce dernier point, la médecine traditionnelle chinoise fait appel à elle pour ses propriétés immunostimulantes ; elle est utilisée en cas de bronchite, d’œdème pulmonaire, d’inflammation de la vésicule biliaire, etc. A ce titre la même médecine traditionnelle chinoise signale à notre intérêt que la semence douce et fraîche du sarrasin commun s’applique plus précisément à assurer aux méridiens de la Rate, de l’Estomac et du Gros intestin, de convenables et correctes fonctions.

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  1. Aujourd’hui encore, bien des régions manifestent un attachement à cette pseudo-céréale : la Normandie, le Limousin, le Rouergue, l’Auvergne, les Pyrénées et, bien entendu, la Bretagne, soit dans bien des endroits tout de même, où il n’était pas que consommé mais également cultivé. Notons que la France occupe, après la Russie, l’Ukraine et la Chine, le quatrième rang mondial des pays producteurs de sarrasin. 110 000 tonnes ont été produites en France pour la seule année 2014, une paille en comparaison des 40 millions de tonnes de blé qu’elle produisait dans l’hexagone dans le même temps. A l’heure actuelle, la France est importatrice de sarrasin, c’est dire la demande ! Il faut croire que les 5 à 6000 ha cultivés de sarrasin ne permettent d’y pourvoir pas (en 1860, cette superficie était estimée à 750 000 ha en France).
  2. Depuis lors il a été précisément découvert que le point d’origine du sarrasin est la Chine.
  3. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 824.
  4. Joseph Roques, Nouveau traité des plantes usuelles, Tome 3, p. 287.
  5. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 824.
  6. Ibidem.
  7. Le terme kasha désigne autant l’ingrédient que le plat que l’on prépare avec lui.
  8. Joseph Roques, Nouveau traité des plantes usuelles, Tome 3, p. 292.

© Books of Dante – 2021

Semence de sarrasin (deborah isocrono – wikimedia commons).

Le grenadier (Punica granatum)

Synonymes : balaustier, miouganier.

Dès l’origine – aux temps préhistoriques semblerait-il, la grenade, venue d’on ne sait trop où1, aura, par suite, égrainé ^.^ sur l’ensemble du pourtour de la mer Méditerranée, et même bien au-delà puisqu’à son sujet des traces écrites ont été découvertes dans des documents sanskrits, des inscriptions hiéroglyphiques, dans la Bible même. C’est dire l’étendue de sa sphère d’influence dans le temps et l’espace.

Si l’on croise la grenade dans bon nombre de civilisations, il apparaît très nettement qu’elle a tout particulièrement eu une incidence majeure en Grèce antique. Par exemple, certains passages homériques nous la décrivent comme la fameuse pomme de discorde, intervenant lors du jugement de Pâris dont les suites malheureuses allaient déclencher la guerre de Troie. (Un mythe évoque-t-il une pomme ? C’est d’une grenade dont on parle, de même dans les légendes et croyances populaires relatives au mariage.) Pourtant, quand on connaît parfaitement bien les pouvoirs de la grenade, elle est très souvent pomme de concorde, bien que discordia et concordia se tiennent assez fréquemment la main…

En tous les cas, nombreuses furent les divinités – et pas des moindres – pour lesquelles la grenade incarnait un attribut. Remontons donc le temps, à la rencontre d’un des plus anciens jalons posés par le grenadier : le mythe même de sa naissance. Du fruit des amours incestueuses de Zeus avec la roche Agdus naquit l’hermaphrodite Agditis, un être animé des plus débordantes inclinations, s’épanchant dans l’ébriété. Du violent désir qui l’animait, il faisait siennes les pauvres victimes, tous sexes confondus, qu’il croisait sur son chemin. Ainsi les dieux en prirent-ils peur. Un jour qu’il s’en revenait d’une de ses tournées de débauche et de dépravation, il puisa, dans l’intention de se désaltérer, à une source proche, l’eau rafraîchissante dont il ne perçut pas, abattu comme il l’était, qu’elle avait été changée en vin par Dionysos mandaté par les dieux. Assommé par la liqueur bacchique sans doute ingurgitée à l’excès, Agditis sombra dans un profond sommeil. C’est alors que Dionysos entra en action pour la deuxième fois et imagina le stratagème suivant : il lia d’une cordelette de soie la verge d’Agditis, attacha la seconde extrémité à l’un de ses pieds. « Lorsqu’Agditis se releva avec l’impétuosité que donne l’ivresse, il ne manqua pas d’opérer une automutilation en règle accompagnée d’une forte hémorragie : de son sang naquit aussitôt un grenadier »2. (L’émasculation par la liaison verge-pied est capitale, il n’était pas question d’attacher la seconde extrémité du lien à n’importe quoi, puisque jusqu’à présent, toutes les tentatives d’Agditis demeurèrent vaines, le seul « accouplement » réalisable étant celui qui s’effectuera grâce à lui-même.) Une jeune fille, Nanâ (ou Nava), passant par là, admira les belles grenades qui pendaient aux rameaux de ce grenadier. Mais ce que l’on touche du regard, on souhaite aussi le saisir dans ses mains : ainsi en cueillit-elle quelques-unes qu’elle plaça dans son giron, ce qui, immédiatement, la rendit enceinte d’Attis, lequel eut un destin tout aussi infortuné. Cependant, Nanâ, honteuse de cette grossesse et de cet accouchement auxquels elle ne s’attendait pas, prit en répugnance le jeune Attis qu’elle abandonna aux bons soins des berges d’un fleuve. Mais Cybèle l’y découvrit et s’en éprit.

Et là, on va faire une pause, afin que vous compreniez tout bien.

Si l’on a bien saisi que de la verge d’Agditis un grenadier est né, cet hermaphrodite, une fois châtré, se métamorphosa en Cybèle. Cela signifie que cette dernière, lorsqu’elle tombe nez à nez avec Attis, s’amourache justement de ce que son ancien moi, c’est-à-dire Agditis, a fait émerger par la perte qu’il s’est infligé lui-même involontairement !

Si vous éprouvez subitement le besoin de vous allonger un moment sur un divan, faites donc et n’ayez crainte, je vous comprends parfaitement.

Continuons. La suite de cette aventure, que j’ai narrée par ailleurs avec davantage de détails, nous explique qu’Attis, né de l’émasculation d’Agditis hermaphrodite, via le grenadier, est émasculé à son tour, sans doute par contagion mythologique. Cependant, cela « offre l’inconvénient de diluer la puissance suprême ; chaque nouvelle divinité enlève une parcelle de force au panthéon déjà créé. L’instinct de l’homme le porte à s’évader de la situation où il s’est lui-même placé »3. Dans le cas d’Attis, né homme et mortel, l’affaire tourne court.

En tout commencement, il faut nécessairement un être bisexué qui s’engendre seul. Un hermaphrodite comme Agditis en somme, condensant autant les caractères sexuels masculins que féminins. La castration prévaut surtout pour une naissance parthénogénétique bien indispensable, parce que sans cela, pas de génération possible. « Pour devenir féconds, pour procréer, pour créer, les dieux hermaphrodites à l’origine, doivent renoncer à leur virilité, afin d’être en mesure d’enfanter, d’enfanter le monde »4. Dès lors, il fut pratiquement impossible de séparer la grenade de l’idée même de fécondité, en tant que ses graines figurent une postérité nombreuse. Même s’il est possible d’avoir vu dans son suc la connotation lugubre du sang versé, c’est-à-dire celui du meurtre, il est plus souvent question, avec les graines pléthoriques de la grenade, de fécondité et d’abondance. Ainsi, en Chine, la voit-on jouer, en compagnie du cédrat et de la pêche, un rôle dans la triade des trois bénédictions que sont la prospérité, la longévité et l’abondance de la descendance. Si à cela on ajoute la rotondité de sa forme et la couleur de sa pulpe, l’on accorde plus facilement la grenade à Aphrodite plutôt qu’à Héra ou encore Athéna. Incarnant l’amour et la fécondité dans et hors mariage, on dit de la grenade qu’elle aurait été plantée par la main d’Aphrodite sur l’île de Chypre. Ne nous étonnons dès lors pas que ce fruit véhicule d’évidentes allusions sexuelles. Par exemple, dans sa « couronne », l’on a vu le petit bouton du sein de la femme, dans le galbe même de ce fruit le sein tout entier. La grenade a aussi eu partie liée avec les lèvres5, de même qu’avec les joues, comme l’exprime le Bien-aimé du Cantique des cantiques auprès de la Sulamite : « Tes joues sont deux grenades qui ont mûri au soleil de tes yeux. » Est-ce à dire que le regard de la Sulamite est si ardent qu’il a irradié jusqu’à ses propres joues ? Plus prosaïquement, cela permet de préciser que la Sulamite n’a pas une peau claire comme on le peut voir sur des toiles de Gustave Moreau, mais que, tout au contraire, elle est conforme au nom même de la grenade – malus punicus, adjectif renvoyant plausiblement au mot « pourpre ». Selon qu’elle est ouverte ou non, la grenade ne signifie pas la même chose : en Turquie, la fiancée – celle qui n’a pas encore connu l’amour sexuel – est considérée comme une grenade non encore ouverte, alors que lorsqu’elle laisse voir l’intérieur de sa chair pulpeuse, c’est la parfaite image de la vulve, accessible et offerte, et donc à même de disperser la prodigalité espérée, que l’on cherchait ainsi à présager : en Asie mineure, « la jeune mariée jette à terre une grenade ; elle aura autant d’enfants que l’on verra de grains sortir de la pomme (sic) frappée contre le sol »6. Par ailleurs, comme en Rome antique par exemple, porter des couronnes tressées de rameaux de grenadier, sous l’égide de Junon, était censé attirer sur soi des faveurs propices à l’enfantement, d’autant que la grenade « soutient les femmes en couches et favorise le travail »7. Ne dirait-on pas que la grenade est présente à tous les moments de la vie d’une femme ? Oui, c’est bien un peu l’impression majeure qui s’en dégage. Et tout cela ne peut s’engendrer sans le plus brûlant amour qui, dès le départ, scelle la destinée de deux êtres par la bouche et par les yeux. Écoutons ce que dit la Sulamite à son Bien-aimé : « Viens ! Dirigeons-nous vers ma demeure. Je te promets que tu pénétreras à ta guise dans mon jardin, où les orangers et les grenadiers sont en fleurs. Là, je te donnerai mon amour. Là, tu cueilleras des fruits qui ont macéré dans le parfum de la mandragore [NdA : Elle passa longtemps comme aphrodisiaque], des fruits que j’ai gardés pour toi. Le temps s’arrêtera. » N’est-ce pas là l’expression du désir le plus pur ? A moins que vous ne le préfériez ainsi déclamé par Stéphane Mallarmé, dans son très célèbre Après-midi d’un faune ?

« Tu sais, ma passion, que, pourpre et déjà mûre,

Chaque grenade éclate et d’abeilles murmure ;

Et notre sang, épris de qui le va saisir,

Coule pour tout l’essaim éternel du désir. »

Ah ! Voilà que, non dénuées d’une certaine mélancolie bienheureuse, ces quelques lignes me remémorent partie de mes 17 ans ! (époque à laquelle, soit dit entre nous, je n’y pigeais pas grand-chose aux poètes symbolistes XD). A la plus belle des femmes, la grenade ! « Ishtar, qui se délecte de pommes et de grenades a créé le désir ». Une prière à la déesse mésopotamienne, lointain avatar de la plus moderne Aphrodite, pouvait faire en sorte que des amants s’adressent des regards brûlants d’une telle impatience, des regards « à en avoir les jambes coupées », comme on le peut voir dans cette nouvelle de Yasunari Kawabata sobrement intitulée La grenade. La jeune fille, Kimiko n’hésite pas, finalement, à mordre dans le fruit. On ne peut en dire autant de Perséphone : celle-ci a-t-elle, face à sa propre mère, le même sentiment de honte, celui d’avoir goûté un plaisir secret et peut-être interdit ? Il va falloir en discuter.

Cette grenade, acoquinée à la séduction, à la tentation et à la génération, s’est encore illustrée à travers d’autres légendes mythologiques, comme celle que nous relate Angelo de Gubernatis dans La mythologie des plantes, et qui préfigure un autre extrait beaucoup plus connu et sur lequel nous allons assez longuement nous attarder. Voici donc ce que nous conte le professeur turinois : « Un homme […] ayant perdu sa première femme, devint amoureux de sa fille Sidè (mot qui signifie grenade) ; pour échapper à la persécution, la jeune fille se tue ; les Dieux ont pitié d’elle et la transforment en grenadier »8. Cette trame archiconnue pourrait être quelque peu lassante et nous faire prendre le risque de ne pas nous intéresser à ce qui se dissimule entre les lignes. Si l’on peut dire que c’est là un conte mythologique peu éloigné en substance de celui de Myrrha, la jeune fille changée en arbre à myrrhe (à la différence près que c’est elle qui séduit son père, la persécution est donc inversée), il me rappelle davantage l’épisode durant lequel, à l’instigation de Héra, les Titans mirent en pièces Dionysos avant d’en faire bouillir les membres dans un chaudron. De son sang jaillit un grenadier (Dionysos est un dieu générateur), puis sa grand-mère Rhéa s’affaira, tout comme Isis le fit auprès d’Osiris, à la reconstitution du dieu, morceau après morceau9. Il ne faut pas s’effarer face à tant de violence. Ces événements, qui avertissent d’une forte rupture à venir, interviennent pour réorienter le propos, pour lui faire acquérir une finalité et une maturité qu’il n’obtiendrait pas sans cela. Cela se rapproche de ces expériences douloureuses auxquelles nous sommes toutes et tous confronté(e)s, et qui surgissent pour nous faire prendre conscience que nous faisons fausse route, et qu’il est impérieux d’emprunter une autre voie plus conforme à notre destinée et à travers laquelle la conscience, de plus en plus éveillée, pourra poursuivre son accomplissement spirituel.

Je ne vais pas réitérer ici l’épisode qui vit le rapt perpétré par Hadès sur la personne de Perséphone ou, devrais-je mieux dire, Koré (ou Coré). Après la disparition inexpliquée de sa fille, Déméter devint folle de chagrin. De rage, elle abandonna son rôle, ce qui fit que toute la végétation grilla sur pied. Zeus, bien conscient qu’il avait là un problème sur les bras, enjoignit Hermès de se rendre aux Enfers afin qu’il fasse recouvrer la raison à son frère Hadès. Arrivé là, Hermès exposa au roi des Enfers la parole olympienne. Le mari de Perséphone « comprit qu’il ne pouvait qu’obéir à l’ordre de Zeus et la renvoyer sur terre ; mais il la pria de penser à lui avec indulgence et de ne pas témoigner tant de répugnance à être la femme d’un dieu si grand parmi les immortels ; il lui fit alors manger un pépin de grenade10, sachant bien en son for intérieur qu’elle serait alors forcée de lui revenir »11. Un seul malheureux pépin, parfois trois, six, sept ou bien une grenade entière selon les versions. Ceci fait, Perséphone put remonter sur la terre, retrouver sa mère à qui elle conta tout, y compris l’épisode du grain de grenade qui fit à Déméter l’effet d’une arête de poisson dans le gosier, d’un caillou dans la chaussure. En effet, le jeûne est une obligation que s’imposait Perséphone aux Enfers. Et Zeus n’accepta la requête de Déméter qu’à l’ultime condition qu’elle n’y consommât aucune nourriture que ce soit. On peut gloser longuement sur la sournoiserie de Hadès, sur la naïveté de Perséphone, sur l’attitude louche de Hermès (on lui voit parfois glisser le grain de grenade dans la main de Perséphone…), enfin sur la traîtrise de cette inconnu au bataillon qu’est Ascalaphos, qui dénonça la rupture du jeûne (Déméter le métamorphosa en hibou pour la peine). Il n’empêche, par le seul et simple fait d’avoir goûté à un unique pépin de grenade, la fille de Déméter fut définitivement enchaînée au monde des Enfers et à Hadès, non plus comme Koré, mais comme reine des Enfers, puisque conserver son seul statut de jeune fille aux Enfers n’a aucun sens.

Le retour de la fille dans le giron de la mère est conditionné à un impératif précieux auquel ni l’une ni l’autre ne peuvent se soustraire, afin d’assurer la bonne marche cosmogonique du monde. Ainsi Rhéa s’adresse-t-elle à Déméter : « Ta fille consolera ta peine chaque année qui s’achève, quand se termine l’hiver cruel. Car le royaume de l’ombre ne la gardera qu’un tiers de ce temps ». Grâce à ses allers-retours entre les Enfers et les hautes sphères, le mythe de Perséphone semble vouloir dire bien plus que cela. Si l’on retient généralement que Perséphone passe un tiers de son temps aux Enfers et le reste de l’année avec les Immortels, on néglige de pointer du doigt la date à laquelle elle apparaît et celle où elle disparaît : ces quatre mois d’absence comprennent l’hiver entier, soit trois mois, et très probablement le dernier mois de l’automne. C’est donc la résurgence de Perséphone, sa remontée des Enfers chaque année au printemps, qui est responsable du reverdissement de la végétation. D’ailleurs, son nom-même en est la preuve : du grec ancien Περσεφόνη, Persephónê. Du latin proserpo, « lever, pousser » (en parlant des plantes). Il n’est donc pas surprenant de qualifier Perséphone du surnom de vierge du printemps, d’adolescente radieuse de l’été. « Mais Perséphone savait combien cette beauté était éphémère : feuillages, fleurs et fruits, toute pousse annuelle sur la terre prend fin quand vient le froid et succombe comme Perséphone elle-même, au pouvoir de la mort. Après son enlèvement par le souverain du sombre empire souterrain, elle ne fut plus jamais la jeune fille radieuse et gaie, sans trouble ni souci, qui jouait dans le pré fleuri de narcisses. Certes, à chaque printemps, elle revenait d’entre les morts, mais elle emportait avec elle le souvenir du lieu dont elle venait ; malgré son étincelante beauté, il restait en elle quelque chose d’étrange et de terrifiant, et souvent on la désignait comme ‘celle dont le nom ne doit pas être prononcé’ »12. En effet, « en tant que souveraine du royaume souterrain des ombres, elle suggérait à chacune de ses réapparitions sur la terre des images affreuses et étranges : comment aurait-elle pu être la figure de la résurrection, du triomphe sur la mort, alors qu’elle ramenait toujours avec elle le souvenir de cette même mort ? »13.

Triste ironie que le sort réservé à Perséphone car un seul grain d’un fruit incarnant la fécondité et la prospérité lui vaudra de devenir stérile. Celle qui fut une « jeune fille » (du grec ancien κόρη, kórê, « jeune fille »), ne saurait donc devenir « mère » (à l’image de Déméter). Mais « ne pourrait-on pas plus simplement remarquer que ce grain rouge et brûlant d’un fruit infernal évoque on ne peut mieux la parcelle de feu chthonien que Perséphone vole pour le profit des hommes, puisque sa remontée vers la surface de la terre signifie le réchauffement et le verdissement de celle-ci, le renouveau printanier et, par ce biais, la fertilité. Alors, dans cette optique, Perséphone rejoint les innombrables héros civilisateurs qui, de par le monde, ont volé le feu pour assurer la pérennité de ce monde et de la vie »14. Ce grain de grenade féconde en Perséphone-même ce qui n’était que latent chez Koré. De ce point de vue, le grain de grenade est la condition sine qua non de l’établissement des cycles de la Nature et de leur perpétuité. L’alternance de Perséphone entre le séjour des Immortels et les Enfers conditionnera même la future tâche de Déméter, à savoir instruire les hommes sur le domaine des choses agricoles, abandonnant là l’antique provende du gland. Étant donné que les végétaux cultivés suivent le cycle de la Nature, l’on peut se demander à quoi aurait bien pu ressembler une agriculture dépossédée de cet impératif cyclique. Cela peut-il se penser en l’image même de Déméter, à côté de laquelle séjournerait, quelle que soit la saison, sa fille Perséphone ? Non, bien entendu. La cosmogonie a cherché à mettre en place le monde en édictant, entre autres, cette fonction à Perséphone – dont le rapt ne doit pas être pris au pied de la lettre et desserti de son contexte, sans quoi le mythe ne peut se comprendre, ce qui est d’une importance cruciale, puisque les mythes ont pour objet d’expliquer le fonctionnement du monde.

Ainsi, peut-on faire de ce grain de grenade le symbole de la tentation à laquelle l’homme doit résister ? Ne pas céder face à l’insistance et faire preuve de force a-t-il un quelconque intérêt à travers ce qui prévaut dans le mythe de Perséphone ? Peut-on prétendre que ce pépin de grenade a un rapport avec la faute, et qui ferait de Perséphone une Eve archaïque ? L’on dit que Perséphone a été abusée par Hadès qui, par ruse et/ou par force, l’aurait contrainte à l’avaler. Si l’on considère cette attitude comme de la faiblesse de la part de la jeune fille, l’on comprend mieux pourquoi certains voient dans la claustration de Perséphone durant quatre mois de l’année le châtiment d’une faute.

Nous évoquions subrepticement le cas d’Eve il y a quelques instants, enfin, simple allusion plutôt. Cela me permet d’introduire maintenant le fait que les grandes religions monothéistes se sont aussi accaparées la grenade. Dans l’iconographie chrétienne, elle représente l’amour divin. Son jus est associé au sang ayant jailli des blessures du Christ (c’est pourquoi le grenadier est parfois regardé comme funeste, à l’instar du cornouiller et du cerisier), tandis que par ses graines serrées les unes contre les autres ce fruit « préfigurait aussi l’Église : car, de même que son écorce renferme de nombreuses graines, ainsi la foi unique doit rassembler les différentes nations groupées dans le sein de l’Église »15. Ce n’est que tardivement, au Moyen-Âge, que la grenade devint symbole de la Vierge. Elle apparut très souvent dans les ornements liturgiques, sur les tapisseries, dans les marges des manuscrits, etc. Chez les Hébreux, lors du repas de Roch Hachana (ou nouvel an juif), l’on consomme, entre autres fruits, des grenades, sans doute pour rappeler que c’est un fruit qui incarne l’espoir (c’est-à-dire l’accès à la terre promise), comme semble le suggérer quelque passage du Deutéronome (VIII, 7-9 ) : « L’Éternel ton Dieu va te faire entrer dans un bon pays, un pays de torrents d’eaux, de fontaines et d’abîmes, qui sortent par les campagnes et par les montagnes ; un pays de blé, d’orge, de vignes, de figuiers et de grenadiers ; un pays d’oliviers qui portent de l’huile, et un pays de miel ; un pays où tu mangeras ton pain sans craindre la disette, et où rien ne te manquera ; un pays dont les pierres sont du fer, et des montagnes duquel tu tailleras l’airain. » Enfin, pour l’Islam, les graines de ce fruit représentent les larmes du Prophète ; leur multitude renvoie à la création dans toute son abondance.

Le grenadier, dont nous venons de montrer l’aspect cultuel et sacré, est aussi une espèce ornementale et alimentaire, mais également médicinale. Déjà, les hippocratiques mentionnaient son emploi pour soigner les plaies, soulager la dysenterie et la cardialgie. Bien avant cela et comme nous le prouve une grenade découverte dans la tombe d’un dignitaire de l’époque de Ramsès IV, la grenade, déjà connue des Égyptiens16, apparaissait parmi les codex comme matière médicale. En effet, ils se servaient de l’écorce des racines de grenadier comme vermifuge contre le ver solitaire ou ténia. Ténifuge donc, ce qu’au reste elle est toujours : au XXe siècle, le docteur Jean Valnet en faisait encore l’usage pour des raisons identiques. D’ailleurs, cette formidable propriété – chasser le ver de la pomme, ça n’est pas rien – était aussi connue de certains auteurs médiévaux (Barthélémy l’Anglais, Pierre de Crescences, etc.) qui savaient bien que la pume granate tue les vers qui séjournent dans le corps. Mais, bien avant eux, ce ne sont pas moins que Hippocrate, Théophraste, Dioscoride, Pline, Celse, Caton le censeur, etc. qui dirent de même. Ainsi s’exprimait Dioscoride il y a 2000 ans sur le sujet : le grenadier « tue les vers plats et les chasse du corps ». Alors, le grenadier offrait moult raisons de s’attarder à son propos : la grenade aigre, plus astringente et profitable aux ardeurs de l’estomac, s’avère encore diurétique, mais peut offenser la bouche et les gencives parce qu’elle est stuptika, c’est-à-dire « mordante ». Quant à la grenade douce, elle est stomachique, mais capable d’induire de la fièvre et des ventosités. Enfin, la troisième catégorie, la grenade vineuse, constitue une sorte d’entre-deux. Cet arbuste fut si bien décortiqué par les Anciens que chaque partie de ce végétal porte un nom bien spécifique : ainsi les bourgeons s’appellent-ils blastos en grec ; les fleurs du grenadier cultivé portent le nom de kutinos (du grec kutos, « boîte » : en effet, sous forme de bouton, cette fleur prend l’allure d’une sorte de boîte ronde entaillée de deux lignes perpendiculaires à son sommet), tandis que le terme balaustion échoie à la fleur du grenadier sauvage. Enfin, malicorium, dont la traduction littérale est « cuir de fruit », désigne l’épaisse peau coriace de la grenade. Ainsi, toutes ces parties végétales sont conviées par la médecine antique gréco-romaine. Par exemple, les fleurs et le malicorium extrêmement astringents, desséchants et résolutifs, s’appliquent sur les plaies fraîches afin de les ressouder, ainsi que sur les dents branlantes afin d’en renforcer les gencives. Quant à la pulpe souvent cuite dans du miel, pas oubliée non plus, elle s’adresse essentiellement à des affections externes telles que les ulcères corrosifs de la bouche, du siège et de la verge, les excroissances de chair, les douleurs auriculaires et les troubles nasaux. Enfin, chose dont nous n’avons pas encore parlé : les semences de la grenade s’employaient finement pulvérisées. Assez astringentes, elles permettent de resserrer partout où il y a nécessité, c’est-à-dire en cas de relâchement, épanchement et écoulement, comme cela se voit à travers les flux d’estomac comme la dysenterie, les crachements de sang ou bien encore les pertes utérines exagérées. Selon Trimalcion, qui nous narre avec force détails l’embarras dans lequel les flatulences qui ont pris possession de son corps l’ont placé, il nous confie un remède qui lui a procuré un grand soulagement : « c’est de l’écorce de grenade et une infusion de pin dans du vinaigre »17.

Dans son Histoire naturelle, Pline fit cas des boutons floraux de ce petit arbre comme remède ophtalmique. Écoutons ce qu’il dit à ce sujet : « Si, après avoir défait tous les liens de sa ceinture et de sa chaussure18 et même retiré son anneau, on en cueille un avec deux doigts de la main gauche, le pouce et le quatrième, si on le fait passer devant les yeux en les touchant légèrement et qu’on le jette dans la bouche et l’avale sans le toucher des dents, on n’éprouvera de l’année, dit-on, aucune faiblesse de la vue »19. C’est ni plus ni moins ce qu’indiquait Dioscoride, à savoir que si l’on mange trois fleurs de grenadier, même petites, l’on ne souffrira pas des yeux de toute l’année. Un détail mentionné par Pline mérite qu’on s’y arrête : il évoque le quatrième doigt, c’est-à-dire l’annulaire : c’est le doigt d’Apollon et du Soleil. Or le Soleil gouverne la vue selon les mélothésies planétaires. Ce qui peut paraître absurde au premier coup d’œil s’explique parfaitement si l’on possède le code pour décrypter l’information.

Sachez encore que le grenadier est un poisson abyssal vivant entre 2000 et 6000 m de fond, et qu’à ce titre il ne voit guère le soleil. Le grenadier c’est aussi ce militaire qui constituait avec ses pareils un corps d’armée utilisant primitivement des grenades afin d’en mettre plein les mirettes à leurs ennemis. Il est attristant qu’on ait attribué à cet engin de mort qu’on jette à la main le même nom que ce fruit dont la volonté d’accorder la vie et de la rendre plus propice a été clairement exposée dans ces lignes. La grenade explosive, par analogie de forme, a emprunté le nom du fruit. Le latin granatus, « abondant en grains », peut aussi renvoyer à la multitude d’éclats qu’elle émet avec violence lorsqu’elle s’ouvre, c’est-à-dire éclate. C’est sans doute là le versant sombre, obscur et funeste de la grenade. Car, contrairement au fruit, elle ne favorise ni l’amour, et encore moins la propagation de la vie, bien au contraire. C’est pour cela que sur ce point, en ce qui me concerne, il n’y a point à tortiller, je préfère – et de loin – les feux d’artifice de la Sulamite. A la guerre, préférer l’amour. D’ailleurs, ne dit-on pas de quelqu’un qui se réveille échevelé, comme après une belle nuit d’amour, qu’il a couché avec une grenade ? Une bombe, quoi !

Élégant arbuste fortement charpenté, rameux à la limite du touffu, le grenadier, sur la base d’un tronc rabougri, forme une masse tarabiscotée et épineuse, sans que ses dards végétaux ne soient présents en surnombre sur les rameaux de cet arbre de 6 m de hauteur au maximum (non pas un arbrisseau, puisqu’il possède un tronc). Le feuillage généralement caduque mais parfois semper virens du grenadier est constitué de feuilles opposées par paires, simples, entières, un peu ondées sur les bords et lancéolées en spires. Elles contrastent de façon saisissante avec l’écarlate lumineux, le rouge vif patiné de vermillon, de fleurs hermaphrodites (on y revient !) apparaissant, solitaires ou par groupes de trois à quatre, à l’extrémité des rameaux durant les mois estivaux. Simples dans l’espèce sauvage, ces coquettes se doublent d’un jupon supplémentaire chez les grenadiers cultivés. Dans les deux cas, un épais calice charnu comptant cinq à sept divisions, duquel s’extraient autant de pétales d’allure froissée/fripée – zut ! ma jupe est restée trop longtemps au fond du sac –, le tout généreusement garni d’étamines. Puis fanent les pétales alors qu’enfle le calice, ce qui donne à ces ex fleurs l’apparence de grelots se métamorphosant, peu à peu, en ces espèces de chapeaux qui surmontent la tête des fous du roi. D’aucuns prétendent la grenade d’obédience royale, mais dans le domaine de la tête à claques, ça n’est guère flatteur. De tout cela, il ressort la formation d’un fruit globuleux, pas plus gros qu’une noix dans l’espèce sauvage, mais aussi volumineux qu’une orange chez les cultivars, protégé par une peau épaisse, intérieurement constitué de huit à dix loges, chacune bourrée d’innombrables pépins anguleux. Mûrissant à l’automne, la grenade, une fois qu’on accède à son cœur, laisser entrevoir, dans les interstices laissés libres par les semences, une pulpe translucide, légèrement charnue, de vive couleur rouge grenat, à la saveur douce et légèrement acidulée.

Subspontané et naturalisé dans les haies et les fourrés d’une bonne partie du midi de l’Europe, le grenadier nécessite une exposition ensoleillée sur sol bien drainé. Il vient donc particulièrement dans le sud de la France (en métropole, je l’ai vu cultivé en extérieur jusqu’à Lyon), en Italie, au Portugal et bien entendu en Espagne où « la grenade porte la mantille des Andalouses », comme disait joliment Henri Leclerc, tant ce fruit reste indissociable de cette ville fondée par les Maures : en effet, Grenade (Granada en espagnol) tire directement son nom de la présence et de la culture de ce fruit instaurées en Andalousie depuis le VIIIe siècle.

Le grenadier en phytothérapie

Unique en son genre, le grenadier est un arbuste dont on a exploité pratiquement toutes les parties durant l’ensemble de sa déjà très longue carrière thérapeutique. Commençons donc par les recenser : l’écorce de la racine et celle des rameaux, les feuilles, les fleurs, le fruit à divers degrés de maturité (de la grenade verte à la grenade bien mûre), l’écorce du fruit, sa pulpe seule, enfin ses semences. Nous ne nous attarderons pas sur l’ensemble, mais pointerons uniquement les usages les plus communs (qui ne sont pas ceux les plus évidents à mettre en œuvre aujourd’hui, sachant que, du grenadier, nous ne connaissons que le fruit pour la plupart d’entre nous) et ceux les plus sûrs d’être perpétués. De toute façon, plusieurs points devront nécessairement infléchir les intentions que nous pourrions avoir auprès du grenadier. Par exemple, depuis que la toxicité de ce végétal a été établie (elle concerne l’écorce des racines, des rameaux et du fruit), l’on fait bien évidemment l’effort d’éviter l’automédication sauvage, qui serait d’autant plus malaisée que le grenadier n’est pas inscrit sur la liste française des plantes en vente libre. Et d’ici à aller déterrer un grenadier pour en écorcer les racines, on peut toujours courir. Non seulement cela passerait pour immoral, mais surtout parfaitement inutile, car l’emploi d’une matière médicale se justifie pour des motifs impérieux dont on ne peut différer la remédiation pour de vagues raisons sentimentalistes. Si nous décidons d’aborder la question de l’écorce de la racine, c’est pour rendre compte du bel emploi dans lequel nos prédécesseurs se trouvèrent, afin de porter secours à des affections qui, si elles n’ont pas totalement disparues aujourd’hui, sont pourtant bien plus rarissimes qu’il fut un temps où elles concrétisaient une hantise véritable. On se documente donc, c’est de la culture. Et la culture, c’est le bien ^.^

C’est donc au XIXe siècle que l’écorce de racine de grenadier, de couleur gris jaunâtre en dehors, jaune au-dedans, cassante, non fibreuse, de saveur astringente non amère, fut fort prisée pour ses incroyables capacités ténifuges. Forcément, on s’est davantage penché dessus pour essayer d’extraire des entrailles de cette écorce LE principe actif responsable de cette activité énergiquement fatale pour le ténia. Le pharmacien Charles Joseph Tanret (1847-1917) découvrit, dans les années 1878-1879 des alcaloïdes au nombre de quatre dont seuls les deux premiers sont impliqués dans l’action anthelminthique du grenadier : la pelletiérine, l’isopelletiérine, la méthylpelletiérine et la pseudopelletiérine. Pelletiérine et isopelletiérine sont des poisons paralysants des nerfs moteurs agissant à la manière du curare, et se comportant, de plus, sur la sphère cardiovasculaire à la façon de l’adrénaline. Présents en proportions assez faibles (de 0,30 à 0,50 % en moyenne), ces quatre alcaloïdes sont variablement représentés selon l’origine des grenadiers dont on a étudié la composition de l’écorce des racines, ce qui nous renvoie une fois de plus à l’idée de chémotype. Dans cette même écorce, l’on trouve encore une grosse quantité de tanin (20 à 30 %), un principe amer du nom de granatine, des acides (gallique, ellagique, malique), du mannitol et d’autres sucres, de la résine, des matières grasses, un pigment de couleur jaune, des oxalates et divers autres sels minéraux. La peau du fruit, de saveur amère et styptique, nous offre, par sa composition, un profil assez proche de celui de l’écorce de la racine : toujours autant de tanin (30 % maximum), encore de cette granatine, du mucilage (7 %), de l’acide ellagique, des triterpènes, enfin des pigments allant du jaune au rouge. Les fleurs, de saveur amère et acerbe, légèrement styptiques, ainsi que les semences (mais beaucoup plus rarement), ont également donné lieu à des emplois thérapeutiques, mais ils ne furent pas, semble-t-il, l’occasion d’en étudier plus avant la composition biochimique respective. Tout au plus sait-on que les fleurs contiennent du tanin, de l’acide gallique et de faibles quantités d’essence aromatique. Ce qui n’est pas le cas de la grenade, considérée sans sa peau – ce coriace malicorium – et ses robustes semences. « La partie agréable de la médecine est aussi de la thérapeutique, aux yeux du médecin philosophe, et l’on pourrait peut-être se plaindre de ce qu’elle est un peu trop négligée aujourd’hui »20. Non, docteur Roques, nous ne ferons pas fi de la plus agréable substance qui se puisse concevoir quand on évoque la grenade, c’est-à-dire sa fraîcheur intérieure, autrement dit sa pulpe aqueuse logée dans une agrégation de pierres précieuses, druses végétales fichées au sein de cette improbable géode qu’est la grenade. Non, nous n’oublierons pas d’apporter quelques chiffres au sujet de cette pulpe, ce qui serait fort dommage, puisque nous les avons sous les yeux : bien entendu de l’eau en quantité (75 à 84 %), des sucres (10 à 12 %), de la cellulose (3 %), des matières grasses (jusqu’à 2 %) et azotées (0,60 à 1,60 %), des fibres (3 %), des sels minéraux et oligo-éléments (0,30 %), divers acides (citrique, malique), un peu de tanin et enfin de l’invertine, une « diastase produisant l’inversion du saccharose en glucose et lévulose »21.

A chaque siècle ses découvertes. En effet, depuis quelques années, la grenade se trouve de nouveau sous les feux de la rampe, comme elle le fut au début du XIXe siècle lorsqu’un médecin anglais de Calcutta, Francis Buchanan, observa les pratiques empiriques des populations locales, constatant l’usage qui était fait du grenadier contre les vers intestinaux. En considérant l’écorce du fruit d’un œil neuf, en scrutant plus que jamais auparavant les semences de ce fruit, l’on s’est aperçu que ces fractions végétales contenaient des substances passées complètement à côté des radars pendant des lustres. Quand on ne cherche pas, on ne trouve généralement pas. Mais en cherchant, on peut trouver quelque chose auquel on ne s’attendait pas : on appelle cela une découverte (qu’il faut bien distinguer de la recherche en tant que tel). Ainsi, la peau de la grenade – ce malicorium toujours – contient de puissantes substances anti-oxydantes, ici des anthocyanosides, ainsi que de la punicalagine (un acide ellagique complexe). Enfin, la méthode d’extraction dite au CO2 supercritique a permis de tirer profit d’une huile végétale contenue dans les semences de grenadier. Ce procédé a, en effet, été préféré à celui de l’expression à froid qui n’autorise qu’un faible rendement (c’est cela, sans doute, qui avait contraint les Anciens à ne pas s’aventurer plus avant au sujet des graines du grenadier). Or, cette huile végétale recèle de précieuses substances : de la vitamine E, des phytostérols et de l’acide α-punicique ou oméga 5.

Propriétés thérapeutiques

-Écorce de la racine

  • Vermifuge, ténifuge (loin de le faire fuir, elle le tue : le fort intérêt des Occidentaux pour la « redécouverte » de Buchanan les amena à diverses expérimentations. Ainsi, le docteur portugais Bernardino Antonio Gomès, « ayant plongé dans une décoction d’écorce de racine des portions de ténias vivants, put s’assurer qu’elles y devenaient raides, contractés et qu’elles périssaient aussitôt »22. Cette immersion entraîne presque immédiatement la mort du ver solitaire ; il n’en va pas de même d’autres substances à valeur anthelminthique telle que l’essence de térébenthine par exemple, dans laquelle le ténia barbote presque comme si de rien n’était…)
  • Cardiotonique, dépurative sanguine
  • Astringente
  • Assainissante bucco-dentaire

-Écorce du fruit

  • Astringente
  • Tonique
  • Fébrifuge (dans certaines régions d’Asie, l’on en a fait un succédané du quinquina)
  • Antibiotique
  • Anti-oxydante
  • Anticancéreuse

-Fleur

  • Astringente (de classe moyenne, comme disait Desbois de Rochefort)
  • Tonique

-Feuille

  • Tonique

-Semence

  • Astringente
  • Cicatrisante, régénératrice cutanée (huile végétale)
  • Anti-inflammatoire puissante (huile végétale)

-Pulpe

  • Rafraîchissante
  • Diurétique, dépurative
  • Digestive, carminative
  • Adoucissante
  • Astringente douce et légère

Usages thérapeutiques

-Écorce de la racine :

  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : digestion délicate, flatulence, dysenterie, diarrhée chronique, vers intestinaux (ténia armé ou ver solitaire (Taenia solium), ténia du bœuf (Taenia saginata), bothriocéphale, ascaride vermiculaire, ankylostome)
  • Troubles de la sphère gynécologique : aménorrhée, écoulements vaginaux anormaux, leucorrhée
  • Fièvre intermittente
  • Maux de gorge
  • Asthénie

-Écorce du fruit

  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : diarrhée, dysenterie, dysenterie amibienne, ascaride
  • Hémorragie et écoulement : hémorragie passive, écoulement muqueux de nature atonique
  • Gonflement : gonflement amygdalaire atonique, œdème des extrémités, engorgement articulaire (suite à une entorse ou une luxation)
  • Relâchement : relâchement de la luette, relâchement des gencives, relâchement de la muqueuse vaginale23, chute du rectum, exanie
  • Affections cutanées : abcès variqueux, psoriasis
  • Gingivite
  • Pathologies cancéreuses (d’origine hormonale)

-Fleur : elle possède bien des choses en commun avec l’écorce du fruit que nous venons de passer en revue, hormis tout ce qui est souligné dans le paragraphe précédant. Ajoutons ci-après quelques spécificités propres aux balaustes : otite (écoulement muqueux), saignement de nez, leucorrhée, blennorrhée, métrorragie, soit autant d’affections bourrées de -rr qui rappellent que l’un des noms antiques du grenadier – rhoia – fait justement référence à ces écoulements et déplacements de fluides tel que cela est clairement perceptible dans la diarrhée, les hémorragies, etc.

-Feuille

  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : inappétence, atonie gastrique, diarrhée, nausée
  • Migraine
  • Faiblesse générale, anémie, chlorose

-Semence

  • Ulcère atonique
  • Leucorrhée
  • Cancer du pancréas

-Pulpe

  • Phlegmasie du tube digestif et de l’appareil urinaire (tempérer les ardeurs d’entrailles)
  • Épisode fébrile (apaiser la soif durant les périodes morbides), sudation durant la fièvre

Note : la médecine populaire employait quelquefois la grenade entière, tantôt verte, tantôt mûre. On la passait au four afin de la dessécher juste comme il le fallait afin de la réduire en poudre. Dans le premier état, la poudre obtenue se destinait avant tout aux troubles gastro-intestinaux (dysenterie et diarrhée chroniques) et gynécologiques (leucorrhée, pertes utérines), tandis que la seconde de ces poudres vise davantage les affections respiratoires (dyspnée, « souffle court », trachéite chronique).

Modes d’emploi

  • Décoction d’écorce de la racine : il s’agit là d’une cuisine fort désolante, tant au goût le breuvage est infecte, non pas amer comme on a exagérément pu l’affirmer (si ça l’est, c’est qu’il y a fraude). Il est possible de contrecarrer le caractère nauséabond de cette préparation en l’absorbant glacée, aromatisée à l’aide de quelques plantes bienvenues en la circonstance (pourquoi pas de la menthe fraîche ?), en l’édulcorant au sirop ou au miel. Cette écorce de la racine peut aussi s’administrer à l’état de poudre même si l’on a parfois sous-entendu que l’écorce sèche valait moins que la fraîche : il n’en est rien. Pour que la sèche parvienne au même niveau d’efficacité que l’écorce fraîche, encore faut-il préalablement faire macérer cette dernière pendant plusieurs heures dans l’eau qui sera utilisée pour la future décoction. A titre de curiosité, voici donc comment l’on procédait généralement autrefois : l’on disposait 60 g d’écorce en poudre en macération à froid dans ¾ de litre d’eau pendant 6 à 24 heures. Puis l’on plaçait le tout au bain-marie jusqu’à réduction d’un tiers. On laissait reposer avant de filtrer. Puis l’on prenait son courage à deux mains et l’on avalait enfin la mixture en trois doses séparée chacune de 15 à 30 mm, et le tout sans vomir partout, bien évidemment. Rappelons maintenant que l’écorce de grenadier tue les vers intestinaux mais ne les évacue pas la plupart du temps. C’est pourquoi, à la suite de ce brouet digne des sorcières de Macbeth, il importait d’y faire suite à l’aide d’un bon purgatif – décoction de jalap ou de bourdaine, huile de ricin, etc. –, à associer une à deux heures après la prise de l’immonde potion, mais qui ne l’est jamais moins que le bidule logé dans le bidou… :/
  • Pour les délicat(e)s, l’on substituait à cette décoction l’extrait alcoolique qui, s’il avait l’avantage d’être plus aisément absorbable, n’en demeurait pas plus actif (sinon moins) que la préparation précédente.
  • Pelletiérine pure : il fallait compter 40 à 50 cg par prise pour un adulte. Outre le fait qu’on ait isolé l’élément du totum, il s’avère que la toxicité de cet alcaloïde est laissée libre court en cette circonstance. De la pelletiérine à l’écorce de la racine, le choix semble évident. Mais la seconde solution reste encore la meilleure, parce que, en ce cas, l’alcaloïde est beaucoup moins absorbable par la muqueuse intestinale et concentre donc tout son action sur l’hôte indésirable qu’il est censé combattre.
  • Décoction des fleurs pour fomentation, lotion et lavement. Fut autrefois fréquemment usitée en injection vaginale. Comptez 30 g de balaustes en décoction dans un litre d’eau durant 10 mn. On utilisait plus fréquemment la poudre de fleurs.
  • Décoction de l’écorce du fruit.
  • Poudre de l’écorce du fruit.
  • Suc de grenade.
  • Sirop de pulpe : il s’agit là du sirop de grenadine originel.
  • Poudre de semences.
  • Teinture-mère : obtenue à partir de l’écorce de la racine et des rameaux, elle s’adresse principalement en direction d’affections gastro-intestinales (vers intestinaux, nausée, vomissement, spasmes).
  • Élixir de fleurs de grenadier.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Récolte : les fleurs peuvent être cueillies durant toute l’époque de la floraison, c’est-à-dire durant les mois d’été. Quant aux fruits, il faut bien sûr patienter jusqu’à leur parfaite maturité, qui se situe en septembre et octobre (bien que des variétés précoces fassent leur apparition en août, et d’autres, plus tardives, en novembre), pour en effectuer la cueillette, de même que l’écorce, dont la récolte devait être une drôle d’aventure. Le séchage s’applique parfaitement à cette écorce, de même qu’aux fleurs et à l’écorce du fruit, sans que l’on enregistre la moindre déperdition de leurs qualités thérapeutiques.
  • Toxicité : elle est réelle, impossible de passer à côté, et se manifeste durant l’administration de la décoction d’écorce de racine et/ou du fruit. Ces manifestations, qui se traduisent par une sorte d’ivresse étourdissante, de la syncope et des mouvements convulsifs légers, restent fugaces et ne perdurent généralement pas. Le grenadier est d’autant moins toxique qu’on l’emploie pour un besoin ponctuel, qui n’amène pas la nécessité d’un traitement au long cours. Il n’en va pas de même de la pelletiérine pure, puisqu’elle peut provoquer des vertiges, des troubles visuels (diplopie), de la faiblesse au niveau des membres inférieurs, des crampes dans les mollets, enfin des vomissements et une forte nausée. En dehors de ces seules raisons, on ne réservera pas l’usage de cette substance ni même du grenadier dans son entier, chez l’enfant de moins de cinq ans, la femme enceinte ou celle qui allaite, les sujets déprimés ou nerveux, à l’exclusion de la seule pulpe de grenade parfaitement inoffensive. L’emploi des fleurs et des feuilles peut mener, à la longue, à des phénomènes de constipation causés par les fortes teneurs en tanin présentes dans ces fractions végétales.
  • Usages culinaires : ils sont nombreux. La pulpe de la grenade se consomme crue comme cuite, s’incorporant avec délice à une salade, aussi bien sucrée que salée, un sorbet, une mousse, une sauce, etc. La grenade est demeurée très célèbre par le sirop de grenadine que l’on a tiré d’elle, qui n’est autre qu’un sirop obtenu en faisant cuire du jus frais de grenade avec du sucre. Aujourd’hui, cela fait belle lurette que la plupart des grenadines n’en sont plus, malheureux et vulgaires assemblages de produits synthétiques. Cependant, en Espagne ainsi qu’au Maghreb, il est possible de dénicher de vraies grenadines, avec de la grenade dedans ! ^.^ En Inde, on broie les graines des grenades à l’état de poudre : sous cette forme, elles prennent le nom d’anardana, condiment que l’on incorpore aux curries et chutneys, aux farces, aux plats de légumes, pains et pâtisseries. Et en fin de repas, peut-être prendrez-vous un peu de ces pastilles qui ravivent l’haleine et lui procurent une saine fraîcheur, l’anardana goli, mélange de diverses plantes dont le grenadier qui, de plus, corrige l’acidité gastrique, redonne à la digestion toutes ses fonctions, annule les effets des flatulences, etc.
  • Afin d’apporter une preuve supplémentaire que le grenadier aime faire dans le rouge, mentionnons le fait que de ses fleurs l’on tire, par macération dans l’eau et adjonction d’alun, une encre rouge du plus bel effet. Quant à l’écorce, elle a servi autrefois aux mêmes fonctions. Elle procure une matière tinctoriale de couleur noire qu’on a employée pour mordre la laine, c’est-à-dire la teindre (elle est mentionnée comme telle dans le papyrus W de Leyde).
  • Puisque nous évoquons le mordançage à l’alun, signalons une activité connexe à laquelle on conviait l’écorce de grenade. Avec un tiers de son poids en tanin, il aurait été dommage de ne pas l’employer pour le tannage des peaux. C’est ce que l’on faisait déjà il y a 2000 ans aux dires de Pline, qui remarqua cet usage en Phénicie (à peu près l’actuel Liban) et dans l’une des colonies phéniciennes qu’était Carthage (au nord de la Tunisie actuelle). Quand le malicorium de la grenade, c’est-à-dire le « cuir de la pomme », entrait en contact avec une peau animale, il pouvait en ressortir de ces autres cuirs qu’on appelle non pas peaux de vache… ^.^ (je m’égare, ça sent la fin d’article, ça), mais maroquins.
  • « Une formule non moins bizarre est celle du sebgha, teinture employée pour les cheveux et la barbe, auxquels elle donne un noir de jais. Il se compose de noix de galle frites dans de l’huile et roulées dans du sel, auxquelles on ajoute des clous de girofle, du cuivre brûlé, du minium, des herbes aromatiques, des fleurs de grenadier, de la gomme arabique, de la litharge et du henné. On délaye ce mélange réduit en poudre dans l’huile qui a servi à frire les noix, et on l’applique sur la tête en se couchant »24.
  • Le grenadier ne fait pas que le délice du gourmand – quel que soit le niveau où se situe cette appétence pour la friandise – et fait aussi belle figure au jardin où les horticulteurs l’ont doté de fleurs doubles diversement colorées de blanc, de jaune et d’une infinité de nuances propageant le prisme chromatique du rose pêche au rouge écarlate soutenu. Il en va de même des fruits qui ornementent joliment le jardin une fois les prémices automnaux à l’œuvre. L’on en voit donc de roses, de jaunes vermillonnés, de pourpres et d’autres encore aux allures de « Belle de Boskoop ».

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  1. Ce qui est parfaitement inexact : si on a longtemps cherché – Dalmatie ? Île de Socotra ? – on a, pense-t-on, fini par trouver l’origine première du grenadier, qui se situerait – berceau rocailleux – au sein de cette zone formée par des pays tels que l’Iran, l’Afghanistan, le Kurdistan et le Pakistan.
  2. Henri Leclerc, Les fruits de France, p. 247.
  3. Georges Contenau, La médecine en Assyrie et en Babylonie, p. 71.
  4. Jacques Brosse, Mythologie des arbres, p. 178.
  5. Cantique des cantiques : « Sa bouche est une fleur de grenadier qui distille du benjoin. » Dans le langage des fleurs, la balauste est la signature du plus ardent amour.
  6. Angelo de Gubernatis, La mythologie des plantes, Tome 2, p. 168.
  7. Anne Osmont, Plantes médicinales et magiques, p. 83.
  8. Angelo de Gubernatis, La mythologie des plantes, Tome 2, p. 167.
  9. Dans l’Ancien Testament, la grenade apparaît à travers le mot hébreu rimmón (arabisé en rummân ou rumân). Or Rimmon est aussi le nom que recevait en certaines parties de la Syrie un dieu mourant jeune pour ressusciter périodiquement, plus ou moins apparenté à Adonis, histoire de mieux se mélanger les pinceaux.
  10. Dans Ovide, Métamorphoses, Livre V, l’on trouve ce passage : « Se promenant à l’aventure dans les jardins de Pluton, la jeune déesse, avec toute la naïveté de son âge, cueillit sur un arbre qui pliait sous les fruits une grenade dont les lèvres pressèrent sept grains tirés de leur écorce pâle ». Je place volontairement cet extrait en note de bas de page afin de ne pas l’inclure dans le corps de texte, sachant qu’il nous est parfaitement inutile pour la suite de notre exposé. L’idée d’envisager Perséphone mordre à pleines dents dans une grenade me semble irrecevable. De même, l’on voit chez Cicéron l’allusion selon laquelle Perséphone ne voulut plus quitter les Enfers après l’absorption du grain de grenade. Nous nous égarons là de la trame viable du mythe. Remontons donc à la surface !
  11. Edith Hamilton, La mythologie, p. 61.
  12. Ibidem, p. 63.
  13. Ibidem, p. 74.
  14. Jean Chevalier & Alain Gheerbrant, Dictionnaire des symboles, p. 485.
  15. Henri Leclerc, Les fruits de France, pp. 246-247.
  16. Elle est introduite en Égypte durant la XVIIIe dynastie, lors du règne d’un des quatre pharaons Thoutmôsis (sans doute le plus connu : Thoutmôsis III).
  17. Pétrone, Satiricon, p. 66.
  18. Les liens se devaient d’être dénoués, sous peine d’empêcher toute communication entre la personne qui cueille la fleur et la divinité attribuée à la plante.
  19. Jean Ducourthial, Flore magique et astrologique de l’Antiquité, p. 145.
  20. Joseph Roques, Nouveau traité des plantes usuelles, Tome 1, p. 475.
  21. cnrtl.fr
  22. Henri Leclerc, Précis de phytothérapie, p. 30.
  23. D’après Jean-Baptiste Porta, la balauste avait comme prodigieux pouvoir de rendre (presque) leur virginité aux « paillardes » et aux « femmes de bas étage » (La magie naturelle, p. 140) en resserrant les tuniques vaginales. En ce sens l’on peut encore affirmer sans peine que le grenadier est aphrodisiaque.
  24. Eugène Rimmel, Le livre des parfums, pp. 133-134.

© Books of Dante – 2021

B

Le pomelo (Citrus x paradisii)

Pomelos en Floride (photochrome, 1902).

Quand l’on pense au pamplemousse, peut surgir en notre esprit une image floridisiaque. Non seulement c’est bien réducteur, mais de plus c’est une erreur, puisque le pamplemousse est originaire d’Asie : je parle du véritable, c’est-à-dire de cette espèce d’arbre monstrueux qui fabrique des fruits de plusieurs kilogrammes, et dont la masse joufflue, victime de trop d’apesanteur, jouxte celle des faux pamplemousses sur les étals du marchand de fruits et de légumes. Et de ces vrais pamplemousses – botaniquement, c’est le cas – il est rare de s’en payer les quartiers d’un seul spécimen au petit déjeuner, tant l’expérience passe pour prodigieusement compliquée. D’ailleurs, ce gigantisme est inscrit dans les noms qu’on lui a donnés en latin : Citrus grandis et son synonyme, Citrus maxima.

Probablement né en Chine, le pamplemoussier est donc cet arbre produisant de gros fruits de 10 à 30 cm de diamètre et dont l’écorce spongieuse est épaisse, tout autant que l’albédo. Quant à sa chair, amère, elle recèle peu de jus, ce qui donne une drôle d’impression face à cette – comment dire ? – outre bloubloutante, dont la vacuité n’a d’égale que son incapacité à étancher la plus ardente et mordante des soifs. Étrangement, en Chine, lors du nouvel an, le pamplemousse passe pour un signe de richesse et de prospérité. Parce que de la couleur de l’or, le nom qu’on lui donne – you – renvoie homophoniquement au sens des mots « posséder » et « avoir ». Curieux. En tous les cas, c’est une affection qui ne date pas d’hier puisqu’« on a retrouvé oranges et pamplemousses noués dans un foulard de soie brodé au fond d’un panier, parmi les tributs remis à l’empereur Taynen » il y a de cela quatre millénaires1. Du sud-est asiatique, le pamplemousse aurait tout d’abord transité en direction de la Polynésie, amené là par un certain capitaine Shaddock (ce qui – immanquablement – induit en mon esprit d’autres images, absolument pas sérieuses celles-là ! Le Marin Shadok, ça vous rappelle quelque chose ? ^.^). Eh bien, ce capitaine l’aurait emporté avec lui dans sa petite valise jusqu’aux Caraïbes. Et c’est là que ça se gâte. Bref, le pamplemousse y fit la rencontre de l’orange douce, et de l’union de ce gros patapouf et de cette minette acidulée naquit… le pomelo ! Il fallait la trouver, celle-là ! En effet, le pomelo, que l’on appelle indûment pamplemousse, résulte d’une hybridation. Mais comme il entretient volontiers le trouble, pour ne pas dire la louchitude, l’on n’a pas su de suite s’il s’agissait d’une mutation naturelle ou bien d’un croisement volontaire orchestré par la main de l’homme ou par les facilitateurs agents de la Nature toute puissante. Il aurait pu naître sous x sans qu’on s’en aperçoive, mais on lui connaît bel et bien ses deux parents, et en tant qu’hybride, l’on consigne cette rencontre des chairs âpres du pamplemousse, juteuses et émoustillées de l’orange douce, par une croix : Citrus x paradisi, ce qui, au reste, est assez drôle. Comment se peut-il qu’un hybride, c’est-à-dire un organisme stérile, soit qualifié de paradisiaque ? L’image idyllique ne colle pas, d’autant que le pomelo n’est pas tout à fait un chaud lapin, arbre fragile et frileux qu’il est. Il lui faut du soleil et de la chaleur, mais ça n’est que pour le fun, l’esbroufe rien de plus, à l’image de son éruption au fin fond de la forêt épaisse des Antilles : à ce titre, l’on a à peu près affaire au même genre d’histoire à dormir debout que celle que nous avons évoquée naguère lorsque nous abordâmes les rivages du pays du quinquina et de son ambassadrice, la comtesse de Chinchón. Bon, là, il y en a généralement moins dans les manuels, on ne s’étale pas des masses dessus. Mais l’ensemble laisse malgré lui un sentiment de torpeur tel qu’on le subit après un repas mal digéré. Mais voici donc la chose : un certain chirurgien des armées napoléoniennes, le conte Philippi, fut fait prisonnier par les Anglais après que ceux-ci eurent infligé une colossale fessée à la flotte franco-espagnole le 21 octobre 1805 à Trafalgar. Placé aux fers sur les Bahamas, il y fit la rencontre avec le pomelo, avant d’en initier le premier la culture sur les terres de la Floride toute proche, dans les années 1820. Ça aussi, c’est bancal, je ne m’en cache pas, et ça l’est d’autant plus qu’on apprend, par le biais de sources alternatives, que le pomelo aurait été découvert à Porto-Rico au milieu du XVIIIe siècle, avant de se répandre aux états américains que sont la Floride, le Texas, l’Arizona et la Californie. Il y a une seule chose qui paraît vraisemblable dans tout cela, c’est que l’hybridation du pomelo en fait l’unique agrume natif des Amériques.

On pourrait croire, comme ça, qu’il manque diablement de personnalité, « multiplier les expressions et dire au fond toujours la même chose. Que le pamplemousse est encombrant, ventripotent, lourdingue et sans âme. C’est assez dire qu’il est américain et qu’il vient directement de Floride »2. C’est vrai que, très franchement, le pomelo colle à merveille à l’image du retraité de Floride, replet jusqu’aux plis, contrarié dans sa mauvaise graisse et ses excès de cholestérol, le cœur cultivé au dollar et pas loin de l’apoplexie, parfaitement dénué d’originalité mais tentant par tous les moyens de se prodiguer lui-même avec une ardeur que son manque de sexe rend défectueuse. Ainsi est-il non seulement dépourvu de queue, mais encore faut-il qu’on la lui tienne, comme on le ferait de ces grabataires mous, ruisselant de couenne et de crème solaire. En effet, le pomelo qu’on peut déguster entre l’alligator et l’ouragan échevelé, cru/cuit, salé/sucré, seul/accompagné – est-ce à dire qu’on le peut mettre à toutes les sauces ? c’est osé pour quelqu’un qui manque généralement de jus, tant il s’appesantit de lourdeur, – eh bien, disions-nous, le pomelo apparaît comme avide de se générer lui-même, non pas sous différentes coutures, mais en plusieurs parures qu’on lui voit tour à tour porter : alors que son péricarpe passe du jaune au rose, la pulpe succulente qu’il abrite, plus ou moins acidulée ou sucrée, s’enorgueillit d’un panel chromatique évoluant du jaune presque blafard au rose pas loin d’être injecté de sang (ne dirait-on pas de la variété Ruby Red qu’elle n’est pas loin de frôler la congestion ?) Cette outrecuidance mal placée l’amena même à faire comme ses parents, c’est-à-dire à s’unir (je suis toujours hanté par la vision du gros Américain perclus de graisse, ça n’aide pas), à s’unir, disais-je, avec d’autres que lui afin de voir ce que ça pourrait bien donner : eh bien, pas grand-chose, du moins rien dont on n’ait entendu parler jusqu’à présent. Sachez donc que l’union que consentit le pomelo avec l’orange (Citrus sinensis) produisit comme résultat le chironja et que le tangelo n’est autre que le bâtard issu des amours asexuées du pomelo et d’une mandarine. La belle affaire ! Et un pamplemousse avec un pomelo, de quoi cela pourrait donc bien accoucher ? D’un pomelousse, bien sûr ! Plutôt gonflé, non ? Tout comme le pamplemousse d’ailleurs, dont le nom étrange lui vient de la prosaïque et peu originale vision qu’eurent de lui les Hollandais. Avant d’être pamplemousse en français, il fut tout d’abord pompelmoes en néerlandais, un mot dans lequel on devine le pépon, alias le pumpkin des Anglais, autrement dit la rotondité citrouillesque, l’énormité courgiasque, pompelmoes ne signifiant pas autre chose que « citron enflé, citron-courge ». Déjà que le pomelo manque absurdement de caractère !… « Cette grosse pouffe nous promet certainement d’autres surprises. Elle sait de toute façon que plus elle sera lourde, plus elle sera juteuse : ça la console. Alors, elle profite, elle engraisse encore, elle s’empâte jusqu’à la catastrophe »3. Féminin, masculine ? On ne sait pas, on ne sait plus très bien. Un pomelo, une pamplemousse ? « Ce qui est gros a aussi le privilège d’annuler la différence des sexes »4. Le pomelo ne serait-il pas au Floridien obèse ce que le pamplemousse est à l’Africaine gironde ? En effet, en Afrique, d’une femme grasse et grosse, l’on dit qu’elle est une pamplemousse, un comble pour un fruit à la réputation bien établie de mange-graisse, digne de figurer parmi les meilleures recettes permettant de lutter contre la peau d’orange !

Les chairs oublieuses du pomelo donnent la très curieuse impression qu’elles ingèrent imperceptiblement toute information un tant soit peu saillante – pour ne pas dire capitonnée – qui émergerait auprès d’elles ou que l’on aurait l’imprudence de leur confier. Potentat du conformisme mou, héraut de l’avachissement de la pensée, barbotant dans l’indistinction principielle de sa soupe acide, le pomelo s’oblige à se réunir en grappe (d’où le substantif anglais de grapefruit) afin de ne pas se désagréger lui-même, tant incertain, il doute et hésite. Ainsi consolidé, comme on le ferait d’un dessert par trop récalcitrant à grands coups d’agar-agar ou de carragheen, le pomelo parvient à tenir la route, sans pour autant qu’on sache bien où il veut se rendre. Il est tant enfermé dans le mutisme, qu’il lui arrive de naître sans pépins. Mais le pomelo devient parfois un parfait extraverti, libérant la parole à l’aide de son essence périphérique qui, tels les rayons du soleil indubitablement dirigés vers l’extérieur, parvient à exalter l’ouverture du cœur des personnes excessivement repliées sur elles-mêmes, ce qui laisse entr’apercevoir une lueur d’espoir : non, le pomelo n’est pas toujours cette insipide désolation qu’on imagine qu’il est. Avoir des pépins, c’est généralement croquer dans un os. C’est ce qui arriva au docteur Jacob Harich (1919-1996), médecin et immunologiste d’origine serbe dont la biographie, pour le moins trouble, s’apparente fort à l’existence même du pomelo. Un coup de dent sur le pépin du destin révéla au médecin l’amertume de la semence du pomelo qu’il dégusta quelque part en France après la Seconde Guerre mondiale. Émigrant en 1957 dans le but de s’installer aux États-Unis, il se fixa en Floride une dizaine d’années plus tard, et c’est là qu’il fit une seconde rencontre décisive avec le pomelo : notre brave docteur, féru de jardinage, se rendit compte que les restes de pomelo qu’il jetait au compost ne se dégradaient pas de la même façon que tout le reste. C’est en cherchant à percer ce mystère que vint au monde ce que l’on appelle l’EPP, c’est-à-dire l’extrait de pépins de pamplemousse. Enfin, le pomelo enfanta-t-il quelque chose qui lui fut digne !

Citrus maxima, le « vrai » pamplemousse.

Le pomelo en phyto-aromathérapie

Les informations concernant le pomelo sont si denses qu’elles semblent pousser tout à l’étroit, à l’image des fruits de cet arbre. Nous allons tenter de les faire tenir ensemble sans trop de confusion. Nous aborderons donc le pomelo selon trois axes : le fruit en tant que tel, l’essence que l’on exprime de son péricarpe, enfin l’extrait de pépins de pamplemousse (EPP).

De la masse joufflue du premier, l’on tire avant tout environ 90 % d’eau, des glucides (9 %), pas ou peu de protéines (0,60 %) et de lipides (0,10 %). C’est cela qui explique sa faiblesse énergétique et calorique (43 calories aux 100 g en moyenne). En revanche, les vitamines y sont nombreuses :

  • Provitamine A : 0,10 mg/100 g
  • Vitamine B1 : 0,07 mg/100 g
  • Vitamine B2 : 0,05 mg/100 g
  • Vitamine B3 : 0,30 mg/100 g
  • Vitamine C : 40 mg/100 g
  • Vitamine E : traces

De même que les sels minéraux et les oligo-éléments :

  • Potassium : 192 mg/100 g
  • Calcium : 20 mg/100 g
  • Phosphore : 18 mg/100 g
  • Magnésium : 12 mg/100 g
  • Soufre : 7 mg/100 g
  • Sodium, fer, cuivre, chlore, manganèse, etc.

En ce qui concerne l’essence d’expression à froid du pomelo, on remarque une nette différence olfactive selon si elle est produite à base de pomelo rose (Afrique du Sud, Italie…) ou blanc (États-Unis, Argentine…). Obtenue en pressant mécaniquement les péricarpes frais (= les zestes), cette essence – d’incolore à jaune verdâtre foncé – est un liquide limpide de densité moyenne établie à 0,85. Son parfum frais, doux et fruité, même s’il diffère quelque peu selon les lots comme nous l’avons dit, ne semble pas s’expliquer par un bouleversement de sa composition biochimique, puisque, en moyenne, les chiffres restent assez stables. Mais allez savoir !… L’on n’ignore pas que les coumarines et furocoumarines, présentes en minuscule quantité dans les essences et les huiles essentielles, agissent très efficacement à des doses infiniment basses. L’on sait aussi qu’une molécule donnée ne sent pas la même chose selon sa concentration dans l’air. Il est vrai que si l’on s’attarde sur la composition d’une essence de pomelo, saute aux yeux la massive proportion de ce monoterpène qu’est l’inénarrable limonène, obligation moléculaire dès lors qu’on parle d’agrumes. Mais qu’en est-il de cette cétone sesquiterpénique qu’est le β-nootkatone ? Habituellement présent à moins de 0,20 % dans les essences de pomelo, il n’en détient pas moins un fort pouvoir olfactif, semblant orienter le parfum d’une essence de pomelo par rapport à une autre.

Voici quelques données chiffrées histoire de se faire une idée de la composition biochimique moyenne de l’essence de pomelo :

  • Monoterpènes : 97,50 % dont limonène (94,20 %), β-myrcène (1,90 %)
  • Aldéhydes terpéniques : 0,70 %
  • Cétones sesquiterpéniques : β-nootkatone (0,06 %)
  • Coumarines, furocoumarines

Venons-en maintenant à l’EPP : en pressant à froid les pépins frais de pomelo, on obtient une substance qui contient surtout des éléments de nature flavonique (naringine, isonaringine, poncirine, naringenine, rhoifoline, etc.), dosées généralement entre 400 et 800 mg aux 100 ml. A cela, on ajoute de l’acide ascorbique en guise de conservateur (ou bien du benzoate de sodium, du sorbate de potassium), et l’on prend surtout soin de vérifier qu’il ne contient pas quelque ingrédient controversé comme le chlorure de benzéthonium ou le triclosan, c’est-à-dire des produits employés comme pesticide au moment de la culture du pomelo, agrume fragile, et qui se retrouvent à terme dans les fruits, ainsi que dans l’EPP donc. La Floride, grosse productrice de pomelos, voit d’ailleurs les dauphins qui peuplent ses côtes être suffisamment intoxiqués par cette substance (le triclosan) rejetée avec les eaux usées et le lessivage naturel des sols pour qu’elle affecte sensiblement leur système endocrinien. Donc, pas de triclosan dans l’EPP, d’où l’impérieuse nécessité de le choisir uniquement de nature biologique (CitroBiotic de Sanitas est très bien si l’on cherche une forme liquide ; pour un extrait sec, s’adresser à Nutrixeal), car il serait dommage qu’une telle substance naturelle soit corrompue par un produit chimique venant en annuler les bienfaits : en effet, il a été remarqué que le triclosan perturbe gravement la flore intestinale là où, justement, l’EPP cherche à y mettre bon ordre. Bref, passons donc à la suite sans plus attendre.

Propriétés thérapeutiques

-Le fruit (sa chair, son jus)

  • Apéritif, digestif, cholagogue
  • Dépuratif et draineur hépatique,
  • Draineur rénal
  • Tonique, vitalisant, reminéralisant
  • Hypotenseur (?)
  • Rafraîchissant

-L’essence

  • Positivante, tonique, stimulante
  • Tonique et rééquilibrante psychique, relaxante, apaisante, neurotrope, détend et induit le sommeil, stimulante du système nerveux, stimulante de la sécrétion d’endorphines
  • Anti-infectieuse : antiseptique aérienne, antibactérienne, antivirale, antifongique
  • Cholérétique, cholagogue, digestive, stimulante, protectrice et drainante du foie, dépurative hépatique, stomachique, antinauséeuse, hypocholestérolémiante, lipolytique (= « mange-graisse »), anticellulitique, amincissante, coupe-faim5.
  • Drainante rénale
  • Stimulante des fonctions cardiovasculaires, fluidifiante sanguine
  • Astringente et raffermissante cutanée
  • Active sur les muscles et les tendons
  • Action antitumorale (?)
  • Anti-oxydante
  • Jet-lag (?)

Note : quelques mots à propos de trois propriétés abordées ci-dessus : avant de procéder à un drainage hépatique avec l’essence de pamplemousse, il faut savoir si le foie est engorgé. Pour cela, une analyse sanguine révélera ou pas la présence de cholestérol. En temps normal, cette substance est présente dans l’organisme mais certains dérèglements peuvent favoriser sa surproduction. Si le cholestérol augmente, surtout le LDL dit « mauvais cholestérol », c’est le signe que le foie a besoin d’être drainé et purifié.

Par ailleurs, l’action lipolytique de l’essence de pamplemousse permet ce que l’on appelle la lipolyse, c’est-à-dire la combustion des graisses par l’organisme. Cette essence peut donc être une alliée précieuse pour qui souhaite perdre du poids, d’autant qu’elle régule aussi l’appétit. Son action est potentialisée par deux molécules qu’on trouve dans d’autres huiles essentielles, le γ-terpinène et le para-cymène. On pourra donc associer l’essence de pamplemousse aux huiles essentielles de coriandre, d’arbre à thé, d’ajowan, de sarriette des montagnes, de thym à feuilles de sarriette, de thym vulgaire à thymol, de thym vulgaire à para-cymène. Cependant, méfiez-vous de l’effet hépatotoxique de certaines d’entre elles contenant des phénols (sarriette des montagnes, thym vulgaire à thymol, thym à feuilles de sarriette, ajowan).

-L’EPP

  • Antibiotique puissant à très large spectre d’action, anti-infectieux (antibactérien, antiviral, antifongique)
  • Immunostimulant, remède prophylactique des maladies tropicales (turista, etc.) ; on peut en ajouter quelques gouttes à l’eau de boisson dont on n’est pas sûr de la provenance, de même pour la nourriture servie dans les restaurants de certains pays étrangers, enfin en cas de fragilité avérée de l’organisme face à des conditions perturbantes
  • Veinotonique, lymphotonique
  • Protecteur des muqueuses intestinales, participe à l’équilibre de la flore intestinale : « Il apparaît même que l’extrait de pépins de pamplemousse n’affecte aucunement la flore bactérienne saine de l’intestin et respecte en particulier les bifidobactéries et les lactobacilles. »6

Usages thérapeutiques

-Le fruit (sa chair, son jus)

  • Troubles de la sphère cardiovasculaire et circulatoire : hypertension (?), fragilité des micro-capillaires sanguins
  • Affections pulmonaires, accès fébrile
  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : dyspepsie, intoxication alimentaire, insuffisance biliaire
  • Oligurie
  • Arthritisme, rhumatisme
  • Fatigue
  • Pléthore
  • Ivresse légère

-L’essence

  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : dyspepsie, acidité gastrique, reflux gastro-œsophagien, nausée, indigestion, lourdeur digestive après repas
  • Régulation de l’appétit (boulimie, tendance à la gourmandise, excès alimentaires, le tout sous-tendu par un terrain psychologique défavorable et pouvant mener à une surcharge pondérale et à des suites généralement désastreuses)
  • Troubles de la sphère hépatobiliaire : paresse hépatique, excès de cholestérol sanguin (précurseur de l’artériosclérose, le cholestérol en excès est néfaste à la bonne circulation sanguine)
  • Troubles de la sphère circulatoire : congestion circulatoire, varice
  • Troubles de la sphère respiratoire : bronchite, toux chronique, asthme (?)
  • Affections cutanées : soin des peaux grasses, mycose unguéale, gerçure des pieds et des mains
  • Fatigue, asthénie, douleurs musculaire et tendineuse
  • Troubles du système nerveux : stress, angoisse, déprime, troubles du sommeil
  • Maux de tête

-L’EPP

  • Troubles de la sphère respiratoire + ORL : rhume, pharyngite, toux, enrouement, laryngite, coup de froid, sinusite, grippe, maux d’oreille, muguet
  • Affections bucco-dentaires : aphte, herpès labial, lèvres gercées, commissures des lèvres fendillées, maux de dents, gingivite, saignement gingival
  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : infection (candidose intestinale, par exemple), diarrhée, flatulence, intoxication alimentaire, mauvaise haleine, ulcère (estomac, duodénum, intestin)
  • Affections cutanées : éruptions (acné, panaris, furoncle, verrue, psoriasis, eczéma, urticaire), zona, cor, durillon, ampoule, hypersudation, mycose des ongles, mycose interstitielle, égratignure, petite coupure, petite brûlure, abcès, ulcère variqueux, piqûre d’insecte, démangeaison du cuir chevelu, pellicules, poux
  • Troubles de la sphère gynécologique : vaginite, infection vaginale
  • Maladie de Lyme (d’après une étude parue en 2007, l’EPP s’avère être un puissant agent in vitro contre les formes mobiles et kystique de Borrelia burgdoferi : c’est-à-dire que l’EPP est une ressource bienvenue, bien que non suffisante, pour les malades de Lyme ; elle l’est encore bien davantage pour les candidosiques)

Modes d’emploi

  • Jus frais en nature ; pomelo tel quel, non sucré, si possible : si l’on peut se passer d’y ajouter ce poison, autant le faire ; on peut contre-argumenter en prétextant de l’amertume de la chair du pomelo en bouche ; mais il est profitable de ne pas étouffer l’amer au profit exclusif du doux : en effet, la médecine traditionnelle chinoise ne nous apprend-elle pas que la saveur amère stimule les méridiens de l’Intestin grêle et du Cœur, dont le dysfonctionnement du dernier induit, en fin de compte, des pathologies cardiaques ? Alors ? Alors pas de sucre ! Vous y gagnerez en joie de vivre et en générosité.
  • Essence : par dispersion atmosphérique, inhalation et olfaction ; on peut confectionner un spray si l’on ne dispose pas de diffuseur d’huile essentielle : dans un vaporisateur, on mélange de l’alcool et de l’essence de pamplemousse, puis l’on vaporise dans les lieux souhaités. C’est une essence fort utile – de même que celle de citron – pour désinfecter les locaux. Par voie externe, cette essence impose d’être diluée dans une huile végétale, puisqu’elle est classée comme potentiellement allergisante (cf. limonène).
  • EPP par voie interne : on lit souvent qu’il faut procéder à raison de deux à trois prises par jour, chacune comptant dix à quinze gouttes. Ce qui n’est que peu clair. En réalité, la posologie dépend essentiellement de la concentration en citroflavonoïdes de l’extrait de pépins de pamplemousse. A hauteur de 400 mg/100 ml, on compte 36 gouttes (3 x 12 ou 2 x 18) par jour. A 500 mg, on abaisse les doses comme suit : 30 gouttes à répartir en deux ou trois prises (2 x 15 ou 3 x 10). Matin, midi et soir, ou bien matin et midi. Pour l’enfant, on établira une posologie en fonction de son âge et de son poids : – de 0 à 6 ans : une goutte par 5 kg de poids à raison de deux prises par jour ; – de 6 à 14 ans : trois gouttes par 5 kg de poids à raison de deux à trois prises par jour. Remarque : l’EPP se dilue très bien dans l’eau contrairement à l’essence de pomelo.
  • EPP par voie externe : en application pure sur la peau, c’est possible, cela ne brûle pas, ni n’irrite l’épiderme, ce qui est un grand avantage. Si jamais la peau s’avérait réactive, il est tout à fait envisageable d’incorporer l’EPP à une huile végétale (amande douce, macérât huileux de millepertuis) ou de le mêler à de l’eau, tout simplement, avant application en compresse locale, par exemple. Avant shampoing : quelques gouttes en addition de vos produits habituels sont très profitables.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • L’essence de pomelo fait partie de ce petit groupe restreint d’essences et d’huiles essentielles qui sont autorisées à la femme enceinte, à celle qui allaite, au nourrisson et au jeune enfant. Dans ces cas-là, et en règle générale, les seules précautions à respecter sont les suivantes : intolérance cutanée aux essences d’agrume, caractère photosensibilisant des essences d’agrumes (dont l’emploi, tant interne qu’externe, implique de ne pas s’exposer durablement au soleil après usage). Elle est contre-indiquée chez les personnes sujettes aux lithiases de la vésicule biliaire.
  • L’EPP ne présente, lui, aucun effet secondaire et n’est pas toxique aux doses usuelles. De plus, il présente l’avantage de n’induire aucune résistance de la part des micro-organismes nombreux auxquels il est confronté (champignons, levures, virus, bactéries, parasites unicellulaires).
  • Il semble exister des interactions médicamenteuses en cas de prise de produits à base de pomelo. C’est ce qui apparaît avec l’administration d’un médicament comme le Levothyrox®. Par ailleurs, on explique que les furocoumarines peuvent perturber la bonne assimilation de certains médicaments, mais que cette mise en garde ne semble concerner que le « jus » de pamplemousse, et non l’essence (sauf si, bien entendu, il se trouve des furocoumarines, même à l’état de traces, dans le jus de pamplemousse, ce que j’ignore).
  • L’EPP trouve bien d’autres emplois qu’uniquement thérapeutiques : on peut s’en servir pour nettoyer sa brosse à dents après emploi, ainsi que pour désinfecter l’eau des saunas, piscines, jacuzzi, en lieu et place du chlore, ou encore rincer les légumes. Il est même possible de l’utiliser pour la bonne santé de nos plantes et de nos animaux domestiques.

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  1. Jean-Luc Hennig, Dictionnaire littéraire et érotique des fruits et légumes, p. 468.
  2. Ibidem, p. 465.
  3. Ibidem, p. 469.
  4. Ibidem, p. 466.
  5. L’essence de pomelo est l’une des grandes essences de la régulation de l’appétit. « L’odeur de cette essence provoque une activité du nerf sympathique et supprime celle du parasympathique. L’appétit est diminué chez l’animal, la pression sanguine augmentée » (Fabienne Millet, Le guide Marabout des huiles essentielles, p. 203).
  6. Philippe-Gaston Besson, La candidose chronique, p. 94.

© Books of Dante – 2021

Floride, 1916.

Les amarantes (Amaranthus sp.)

Amaranthus caudatus

Synonymes : queue de renard, crête de coq, célosie à panache, bave de crapaud.

Les amarantes, dont on compte environ 65 espèces, se localisent à l’Afrique, à l’Asie, à l’Océanie et aux Amériques. Ces plantes, dont l’Occidental, pétri de farine de froment, ignore très souvent jusqu’à l’existence, sont pourtant depuis très longtemps cultivées, comme l’atteste la découverte  de dépôts de graines datant de 4000 ans avant J.-C dans une grotte du Mexique. Ce qui prouve tout d’abord que l’amarante a joué un rôle important pour la civilisation aztèque. Les feuilles cuites comme légume vert, les graines bouillies, grillées, ou encore réduites en farine afin qu’on en confectionnât des galettes ou des petits pains, ont largement contribué, par leurs apports en protéines et acides aminés essentiels, à assurer un équilibre alimentaire aux populations les ayant cultivées. Chez les Aztèques, l’amarante avait une valeur qui dépassait le seul cadre nutritif, puisque cette plante participait d’une dimension médicinale et sacrée : « La valeur sacrée de l’amarante suffit sans doute à expliquer que sa culture fut l’objet de répressions directes ou indirectes, de la part de la chrétienté désireuse d’extirper la vieille religion hérétique ». Il faut également préciser que la poudre d’amarante ou huauhtli était déposée sur le visage des victimes que l’on destinait aux sacrifices humains que commettaient les Aztèques, et que cette même plante – sans doute pas utilisée isolément – permettait, grâce à une fumigation, de faire entrer ces mêmes victimes dans un état d’euphorie. Au reste, dès lors que l’on jette un œil dans la direction des usages magiques et symboliques que l’on faisait de l’amarante ici et là, on y trouve toujours à redire, dès lors qu’on est un esprit tatillon qui observe la scène sans la comprendre. N’est-ce pas elle, par exemple, dont Zeus se servit pour se dissimuler de l’avidité de Kronos le pourchassant, celle-là même dont on ornait les tombeaux de bouquets parce qu’elle y était vue comme un symbole d’immortalité, le mot amarante étant tiré du grec et signifiant littéralement « qui ne se flétrit pas », eu égard à la forte résistance de la plante à la chaleur et à la sécheresse, ce qui fait que « des couronnes faites de cette fleur concilient à ceux qui les portent la faveur des grands et la gloire » (1). De plus, cette plante magique était censée conférer l’invisibilité, tout pour plaire à l’église catholique en somme !, qui plus est impliquée dans la recette de philtres d’amour, puisque, en symbolisme amoureux, l’amarante invite aux caresses…

Les amarantes sont des plantes annuelles dont la taille est très changeante en fonction des espèces, de la localisation géographique, du climat ou encore de l’environnement. Par exemple, l’amarante réfléchie (Amaranthus retroflexus), qu’on trouve un peu partout en France malgré son origine nord-américaine, possède une taille qui oscille entre 20 et 60 cm, mais dépasse, quand elle le peut, un bon mètre de hauteur, tandis qu’une autre, Amaranthus gangeticus, atteint facilement trois mètres de haut, avec, à sa base, une souche ligneuse de 5 cm de diamètre, une amarante monstre, en définitive !, c’est-à-dire exactement l’une de ces plantes dont le jardinier lambda peu futé cherche à se débarrasser à tout prix, tout comme il le fait du phytolaque, la croyant herbe mauvaise, alors qu’il ne tient rien moins qu’une manne sous le fer de sa binette crochue et imbécile !

Plante très peu ramifiée, l’amarante peut cependant posséder des rameaux très courts à l’aisselle de ses feuilles. L’ensemble de la plante est généralement duveteux, la tige comme les feuilles étant recouvertes de poils fins et brefs. Ces dernières sont de forme ovale ou losangique, variables selon les espèces, ainsi que les inflorescences dont les panicules peuvent arborer divers coloris (vert, jaune, doré, orangé, bronze, rose brunâtre, rouge, rouge pourpre, rouge foncé, etc.). C’est d’autant plus vrai chez les cultivars horticoles. Chez certaines (Amaranthus caudatus, par exemple), la grappe florale est si développée qu’on lui donne le surnom de queue de renard. Puisque nous parlons de fleurs… Toutes les amarantes en portent de trois types : mâles, femelles et hermaphrodites. Elles donneront plus tard de tout petits fruits ovoïdes que chaque pied d’amarante est capable de produire en très grand nombre, de l’ordre de 100 000 à 450 000. Comme 1000 à 3000 graines de ce type sont nécessaires pour former un seul gramme, l’on peut en déduire qu’un unique plant d’amarante peut porter, tout au plus, jusqu’à ½ kg de graines durant sa fructification (cela explique l’énorme rendement à l’hectare de certaines variétés…). Ainsi, la minuscule semence d’amarante (bien plus petite qu’un grain de quinoa), qu’elle soit blanche, beige, jaune pâle, or, brune, violette ou encore noire, produite par une plante annuelle qui fait le maximum pour se reproduire le plus rapidement possible dans l’année, assure sans grande difficulté la succession et la pérennité de son espèce. Ce qui accroît encore davantage la robustesse des amarantes, c’est qu’elles font partie d’une catégorie de végétaux qui fonctionnent selon un mode de photosynthèse particulier et efficace dans nombre de conditions climatiques, telles que la sécheresse, l’extrême chaleur ou encore une très grande intensité solaire. Ce système de photosynthèse, nommé C4, permet à l’amarante de convertir deux fois plus de lumière solaire que les plantes qui utilisent le système C3, et ce pour une identique quantité d’eau. On comprend donc pourquoi les amarantes sont regardées d’un œil mauvais par certains grands pontes outre-atlantiques qui recherchent davantage l’asservissement du végétal plus que son exubérance. A croire que les amarantes les dépassent !

Amaranthus retroflexus

Les amarantes dans l’alimentation

L’horticulteur, conscient de la grande valeur des amarantes, s’est attaché à en multiplier les variétés à feuilles (exemple : Amaranthus tricolor) et à graines (exemple : Amaranthus hypochondriacus). C’est pourquoi l’on peut constater, chez les unes et les autres, une profusion d’aspects : des feuilles vertes veinées de violet ou de brun, pourpre verdâtre, pourpre rouge intense d’une part, des panicules et des semences diversement colorées d’autre part, comme nous avons déjà eu l’occasion de le notifier plus haut dans ce texte.

Peu étudiée d’un point de vue pharmacologique (il est rare de dénicher une amarante dans un ouvrage dédié aux plantes médicinales), l’amarante possède pourtant de solides atouts dont les avantages ont été pointés bien plus par les nutritionnistes que par les phytothérapeutes.

Commençons donc par décortiquer les graines d’amarante. Nous y trouvons plusieurs sels minéraux et oligo-éléments (calcium, potassium, phosphore, zinc, fer…), ainsi que des vitamines du groupe B, de la vitamine C, des glucides (61,5 % en moyenne), des fibres (environ 10 %), enfin des protéines (entre 16 et 18 % ; certaines variétés affichent un taux supérieur, de l’ordre de 22 %), c’est-à-dire, d’une manière ou d’une autre, bien plus que dans les céréales de la famille des graminées (blé, orge, seigle, maïs et autre épeautre), et surtout d’une qualité largement plus intéressante que les protéines contenues dans les graines de ces mêmes plantes (maïs et blé surtout), ou dans celles du soja. Si l’on devait attribuer l’indice 100 à la protéine parfaite, l’on pourrait établir le comparatif suivant :

  • Maïs : 44
  • Blé : 60
  • Soja : 68
  • Amarante : 75

Une judicieuse association des protéines du maïs et de celles de l’amarante permettrait d’atteindre le maximum, soit l’indice 100. Mais, on le sait, aucune plante n’est, à elle seule, une panacée. Ce qui oblige l’homme à ne jamais s’en remettre qu’à quelques plantes seulement, même si, malheureusement, d’un point de vue occidental, c’est souvent cela qui a prévalu (et prévaut encore), occasionnant de maintes pénuries en cas de maladies affectant telle ou telle plante. Je ne puis que me remémorer l’épisode douloureux que connût l’Irlande dans les années 1845-1852 (un million de morts furent dénombrés), mettant en cause la monoculture intensive de la pomme de terre attaquée par le mildiou, alors que le paysan des Andes sait très bien qu’il faut en cultiver plusieurs espèces afin d’éviter cet écueil. Mais celui-ci détient l’avantage de l’expérience que n’eurent pas les Irlandais.

L’autre point sur lequel l’amarante tire son épingle du jeu, c’est sa richesse en acides aminés, dont la lysine qui constitue entre 5,5 et 7 % de la masse protéique des semences d’amarante. Faisant partie des neuf acides aminés essentiels pour l’homme, la lysine est particulièrement présente dans l’amarante puisqu’on en compte deux fois plus que dans le blé et trois fois plus que dans le maïs, ce qui fait des céréales occidentales des substances alimentaires pauvres en protéines végétales de bonne qualité, qui plus est supplantées par une alimentation trop riche en protéines animales, qu’aujourd’hui, inexplicablement, l’on érige encore au pinacle, alors qu’il est clairement prouvé que les organismes d’origine animale apportent, pour une quantité équivalente, moins de protéines que les lentilles ou les pois chiches (sans compter que la plupart des viandes sont impliquées dans des phénomènes inflammatoires). Les proportions de lysine et de protéines contenues dans la graine d’amarante sont intéressantes pour les populations qui basent une grande partie de leur alimentation sur ces graines sans pour autant avoir un apport carné très important. Ce n’est donc pas un hasard si nous voyons de plus en plus cette plante prometteuse qu’est l’amarante, sous forme de sachets de graines, être présente dans les rayons des coopératives de produits biologiques. Mais c’est encore très relatif ! Il faut se lever tôt pour l’amarante en graines, c’est d’autant plus vrai sous forme de farine ; celle-ci est très bien par exemple). En plus de cela, signalons que la farine d’amarante possède un index glycémique (IG) relativement bas, évalué à 40. A titre de comparaison, apprenons que d’autres farines possèdent des IG largement supérieurs : 75 pour celle de riz, 70 pour celle de maïs, 70 également pour le sorgho, etc. Or, plus l’IG est élevé, plus le produit concerné fait rapidement monter le taux de sucre dans le sang. La préférence devrait donc aller aux farines dont l’IG est modéré (fonio, teff, chanvre), voire faible (sarrasin, coco, quinoa). Tout cela fait donc de l’amarante une pseudo-céréale idéale pour le petit-déjeuner (qui doit viser les apports protéiques et non glucidiques contrairement à ce que l’on croit ; autant dire que le petit-déjeuner à la française est l’un des pires qui soit).

Venons-en aux feuilles maintenant. Il est remarquable que l’amarante présente des qualités largement supérieures à des légumes comme la tomate, la laitue ou encore les épinards. Si on devait la comparer à la tomate, l’on se rendrait compte que, à poids égal, il y a, dans l’amarante, 3 fois plus de vitamine C, 10 fois plus de carotène, 15 fois plus de fer, 40 fois plus de calcium ! Comparons-là donc maintenant à la laitue : l’amarante, toujours, contient 7 fois plus de fer, 13 fois plus de vitamine C, 18 fois plus de vitamine A, 20 fois plus de calcium que Lactuca sativa ! Par ailleurs, les feuilles de l’amarante font aussi la part belle aux glucides et aux protéines, ce qui fait de ces plantes à feuilles comestibles (ou bien ne serait-ce qu’Amaranthus retroflexus, sauvage que l’on voit partout sur les décombres, les terrains vagues et incultes comme cultivées – moissons, vergers –, les terrains alluvionnaires, comme les abords des villages) se prêtent bien à une consommation qui emprunte ses recettes à l’épinard, par exemple, l’amarante étant de ces plantes potagères qui rappellent l’arroche, le chénopode bon-henri, plantes reléguées aujourd’hui au rang des curiosités. Pourtant, avec le feuillage fécond et hautement nourricier de l’amarante, l’on peut composer des soupes, des farces, des pâtés végétaux, les incorporer à des tourtes ou à des quiches, les consommer même crues en salade lorsqu’elles sont jeunes, ce qui nous ferait imiter les usages amérindiens d’Amérique du Nord, où l’amarante était largement consommée et surtout cultivée afin d’assurer la continuité de la ressource végétale comestible.

Consommer l’amarante, ça ne veut pas dire que l’on prend fait et cause pour les revendications des Amérindiens, mais que, d’une certaine façon, l’on s’en rapproche un peu, de même que la consommation des graines de l’Amaranthus grandiflorus nous concilie des aborigènes d’Australie, ou des populations ayurvédiques si l’on se tourne dans la direction d’Amaranthus spinosus, amarante du sous-continent indien qui n’était pas qu’aliment, mais aussi médicament, intervenant, en tant qu’astringent, en cas de règles trop abondantes, de leucorrhée, de crachements de sang et autres hémorragies. Diarrhée et dysenterie peuvent aussi justifier l’usage de cette amarante, dont la décoction, utile en gargarisme, soigne les aphtes ainsi que les inflammations pharyngées.

Si le cœur vous en disait d’envisager la culture de quelques pieds d’amarante, sachez que la récolte s’en situe à la fin de l’été et au début de l’automne.

Pour finir, je pense que l’« on peut admirer le génie des peuples des montagnes ou des déserts qui pendant des millénaires ont transformé et amélioré des amarantes sauvages aux tiges et inflorescences piquantes et aux graines amères en de magnifiques panicules aux inflorescences douces et aux graines savoureuses, flamboyant de toutes les couleurs de l’arc-en-ciel, qui sont un hommage à la beauté, à la nutrition véritable et à la sagesse de co-évolution de l’homme avec son environnement » (2). Quand je pense que certains qualifient les amarantes de plantes invasives, je pouffe. Il faut dire que certaines amarantes (Amaranthus caudatus, pour ne citer qu’elle), sont très résistantes au glyphosate, ce qui n’est pas sans poser problème aux yeux des tenants de ce type de produit imposant une méthode d’éradication brutale et dévastatrice. En effet, qu’importe que l’amarante soit plante nutritive dès lors qu’on a décrété que seuls le soja ou le maïs avaient de la valeur. Invasive ? Non, elle se donne à voir partout et pour tous. Ce qui est fort différent. Pourquoi donc déploierait-elle autant d’efforts si ce n’était pour notre bien ? Une fois cela intégré, pourquoi, dès lors, s’en priver ?

Quelques remarques subliminaires…

  • Des amarantes telles qu’Amaranthus retroflexus pourraient être confondues avec le chénopode blanc (Chenopodium album), bien que ce dernier soit glabre et d’aspect farineux, sans que cela porte à conséquence, puisque qu’il est également comestible. Donc, pas d’inquiétude, il peut se cuisiner avec l’amarante « feuilles » à la manière des épinards.
  • Bien d’autres amarantes que nous n’avons pas citées dans cet article sont également comestibles. C’est le cas de l’amarante blette (Amaranthus blitum) qui, comme son nom l’indique assez bien, s’apprête à la manière des blettes, ses parties vertes succulentes et mucilagineuses, bien qu’au goût herbacé fade et peu sapide, se prêtent bien à la cuisson, de même que l’amarante oléracée (Amaranthus oleraceus). L’amarante livide (Amaranthus lividus) fut aussi abondamment cultivée comme plante alimentaire en Amérique, de même que l’amarante de Roxburg (Amaranthus fasiniferus) en Inde.
  • Il existe un élixir floral à base de fleurs d’amarante destiné aux personnes qui sont en situation de profonde détresse : « il permet de surmonter le sentiment de dévastation, d’hostilité, de solitude et de rejet. Il aide à affronter et à traverser la souffrance extrême, la désolation la plus totale, les situations désespérées, sans issue. Il renforce l’organisme quand on se sent attaqué, affaibli et déstabilisé » (3).

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  1. Paul Sédir, Les plantes magiques, p. 143.
  2. Sophy & Dominique Guillet, Catalogue Terre de semences 1999, p. 65.
  3. Laboratoires Deva, deva-lesemotions.com.

© Books of Dante – 2020

 

Amaranthus blitum

Le charbon actif (Carbo ligni ou Carbo vegetabilis)

Comme l’indiquent les adjectifs latins ligni et vegetabilis, nous évoquerons ici le seul charbon dit de bois, abandonnant le charbon animal (ou noir animal), ainsi que le charbon de terre, de pierre ou minéral, autrement dit la houille. Au reste, le mot charbon lui-même rend bien compte de cette prime origine : si l’on s’en tient au latin carbo, on demeure dans le domaine de la braise, que l’on obtient à partir d’un mot de langue celte, car, signifiant « bois », après qu’il ait été passé au gril indo-européen par le biais du mot ker qui veut dire « brûler ». Étymologiquement, je crois que l’on comprend l’idée.

Un charbonnier charbonne dans sa charbonnière où nulle mésange du même nom ne se pose sans se faire charbonner les plumes ni carboniser la viande à l’état de carbonnade ! ^.^

Laissons à un maître-charbonnier le soin de nous expliquer comment l’on élabore une meule, qui devra être établie sur un terrain plat, uni et bien battu : « C’est une rude besogne, et capricieuse […] ; d’abord il faut chercher un bon cuisage, abrité du vent et à proximité des routes forestières ; puis il y a le dressage du fourneau, qui est une opération délicate, exigeant de la patience et du savoir. Sur l’emplacement choisi, on compte huit enjambées ; c’est le diamètre du fourneau. Au centre, avec des perches fichées en terre, on ménage un vide qui servira de foyer. Les premiers bâtons ou attelles dont on entoure ce vide doivent être secs et fendus par quartier, le haut bout appuyé contre les perches. Tout autour, on place une rangée de rondins, puis une seconde, une troisième, et ainsi jusqu’à l’extrémité du cercle. C’est le premier lit ; il ressemble quasiment aux grandes toiles rondes des araignées d’automne. Sur ce premier lit, on en élève un second, qui se nomme l’éclisse, et on continue de la sorte, de façon que le fourneau tout entier prenne la forme d’un large entonnoir renversé. Le troisième lit a nom le grand haut, le quatrième et le cinquième s’appellent le petit haut. Le dressage terminé, il faut habiller le fourneau d’un épais manteau qui le mette à l’abri de l’air. On le couvre d’une garniture de ramilles sur lesquelles on applique une couche de terre fraîche, épaisse de trois doigts ; enfin on répand sur le tout le frasil, c’est-à-dire une cendre noire prise sur une ancienne place à charbon. Le sommet du fourneau étant resté à découvert, on y met le feu au moyen de broussailles et de charbons allumés ; le courant d’air s’établit, et le bois commence à brûler… Alors seulement viennent les vraies fatigues et les tracas du métier. Le charbon est comme un enfant gâté sur lequel il faut veiller jour et nuit. Quand la fumée, blanche d’abord, devient plus brune et plus âcre, on bouche les ouvertures avec de la terre ; puis, douze heures après, on redonne un peu d’air. Le charbonnier doit toujours être maître de son feu (1). Si le charbon gronde, c’est que la cuisson va trop vite, et avec le râteau on applique du frasil sur les ouvertures ; si le vent s’élève, autre souci : il faut abriter le fourneau avec des claies d’osier. Enfin, après mille maux et mille soins, la cuisson s’achève. Le fourneau s’aplatit lentement, on l’éventre d’un seul côté, et le charbon paraît noir comme une mûre, lourd et sonnant clair comme argent » (2).

Cette combustion à « l’étouffé » est donc très longue et incomplète, ce qui, au reste, est le but recherché, sans quoi le bois serait irrémédiablement réduit à l’état de cendres. Depuis lors, les choses ont bien changé, le charbon de bois se fabrique à l’aide d’appareillages spéciaux (tunnels, cornues). Dans un cas comme dans l’autre, on obtient du charbon de bois, combustible léger, qui ne fume pas ou très peu lorsqu’on le fait brûler, et qui, par combustion, libère de l’acide carbonique, émanation gazeuse à laquelle on prenait soin de faire attention autrefois, en particulier lorsque le charbon était employé en cuisine ainsi que dans les appareils de chauffage (quand l’oxygène vient à manquer, le charbon produit des oxydes carboniques, monoxyde de carbone et dioxyde de carbone, entre autres).
Mais ce qui, auparavant, contentait la cuisinière, n’a pas sa place au sein de la pratique thérapeutique, le charbon dont nous allons maintenant parler, c’est-à-dire le charbon médicinal, s’obtenant de manière bien différente, en faisant calciner en vase clos des rameaux de peuplier noir âgés de trois à quatre ans, d’après les quelques lignes que concède Fournier au sujet. Mais le peuplier n’est pas le seul arbre convié à cette pratique, puisqu’elle exploite aussi les bois du saule, du tilleul, du bouleau, du pin, du hêtre, du chêne et, plus récemment, des coques de noix de coco. Fournier ajoute que ce charbon subit le traitement dont voici le déroulement : « on le fait ensuite bouillir dans de l’eau mélangée avec 1/32 ème d’acide chlorhydrique, on le lave, on le sèche et on le réduit en poussière » (3), forme pulvérulente qui est, selon certains, la forme galénique la plus efficace. Déjà très poreux naturellement, le charbon de bois, une fois réduit en poudre, voit sa surface d’échange devenir plus importante, ce qui accroît son efficacité. Mais nous verrons, au chapitre des posologies et modes d’emploi, que la forme a parfois son importance, et pas seulement pour de basses raisons esthétiques. Posons nous maintenant l’essentielle question que voici : médicalement, le charbon actif, ça sert à quoi ?

Pots d’apothicaire. De gauche à droite : Pix carbonis (ou coaltar = goudron de houille), Carbo ligni, Sapo mollis (savon mou) et Aurantii cortex (écorce d’orange amère).

Propriétés thérapeutiques

  • Apéritif, sialagogue (= augmente les sécrétions salivaires), digestif, désinfectant des voies gastro-intestinales, constipant
  • Désodorisant et assainissant de l’air (odeur de renfermé, pièce où séjourne longtemps un malade, etc.)
  • Désodorisant et assainissant de l’eau (il est possible de débarrasser une eau de son odeur douteuse en y plongeant quelques charbons rougeoyants)
  • Antiputride (faire bouillir une viande putréfiée ou faisandée avec du charbon de bois la débarrasse des matières organiques en décomposition), prévient la putréfaction (il s’y oppose avant même qu’elle ne s’installe. Autrefois, pour éviter que les plus fragiles aliments du garde-manger ne se gâtent trop rapidement, on les encerclaient d’une ligne de poudre de charbon de bois, véritable cercle de protection)

Note : à partir de là, on a pu dire du charbon actif qu’il était un contrepoison universel, ce qui est parfaitement faux, et malheureusement relayé ici et là, un peu partout sur Internet, par le biais d’un épisode qu’on veut historique mais qui ressemble beaucoup à une légende urbaine, et dont voici la trame : on explique qu’en 1813, un chimiste français ayant pour nom Bertrand, se serait prêté à une expérience publique cherchant à établir la valeur alexipharmaque du charbon (actif ?). Pour cela, il absorbe volontairement cinq grammes de trioxyde d’arsenic, un produit hautement toxique qu’on trouve, à raison, dans la mort-aux-rats. Mais à aucun moment de cette histoire l’on fait intervenir le charbon de bois. Ce chimiste l’absorbe-t-il avant, après, ou bien en même temps que le poison ? Nul ne sait. Cet élément n’existe pas dans l’énoncé : on laisse l’initiative au lecteur de déduire que Bertrand a forcément utilisé du charbon. L’on préfère s’attacher à l’élément dramatique de la scène, sous-tendu par le suspens : avec une telle dose de poison, on s’attend à voir Bertrand trépasser dans d’horribles souffrances, qui ne surviennent pas, abandonnant tout au contraire la place à l’élément du merveilleux : il est toujours en vie, c’est un miracle (ce qui est conforme à la construction de la légende urbaine, dont l’élément ici présenté a plus de rapport avec la démonstration du camelot de foire ou du prestidigitateur, qu’avec le rigoureux exposé de faits scientifiques). Tout au plus le charbon actif est-il :

  • Adsorbant et absorbant des gaz putrides, de certaines bactéries infectieuses et surtout des toxines que bon nombre d’entre elles relarguent dans l’organisme (le charbon agit à la manière de l’argile : les produits adsorbants fixent à leur surface les toxines, alcaloïdes et autres ; à distinguer de l’absorption, phénomène dans lequel les produits sont pompés par l’argile ou le charbon actif)
  • Participe à la détoxication de l’organisme (mais cela ne signifie pas qu’à lui seul il fait tout le travail, c’est d’autant moins vrai dans les cas d’intoxication accidentelle où, la plupart du temps, lorsqu’on fait appel à son aide, il seconde assez souvent d’autres pratiques complémentaires comme le lavage d’estomac par exemple)
  • Participe à la détoxication hépatique

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : dyspepsie, dyspepsie flatulente, fermentation malodorante (gastrique comme intestinale), fétidité des selles, diarrhée, fièvre typhoïde, tourista, gastro-entérite, météorisme intestinal, aérophagie, ballonnement, dilatation stomacale, nausée, renvoi acide, aigreur d’estomac, pyrosis, halitose, fétidité de l’haleine
  • Troubles de la sphère hépatique : excès de cholestérol, excès de triglycérides
  • Affections bucco-dentaires : ulcération des gencives, inflammation chronique des gencives, hygiène bucco-dentaire
  • Affections cutanées : plaie, plaie suppurante, plaie à tendance fétide
  • Affections gynécologiques : leucorrhée, fétidité des sécrétions dans le cancer de l’utérus
  • Intoxications :
    – par des plantes : belladone, datura stramoine, jusquiame, aconit tue-loup, vératre, if, colchique, cytise, bois gentil…
    – par des champignons : amanite phalloïde, amanite tue-mouche…
    – par des coquillages
    – par les métaux lourds : aluminium, mercure, cadmium, etc. (à l’exception de ceux qui sont déjà stockés dans les cellules graisseuses : ils sont inatteignables par le charbon actif, même administré par voie interne et à forte dose)
    – par le chlore, le bioxyde de chlore
    – par l’ozone
    – par les nitrates
    – par tout un tas d’autres produits chimiques dont la liste est trop longue à communiquer ici, mais dont je donne néanmoins quelques spécimens connus du grand public : bisphénol A, benzène, kérosène, glyphosate, etc.
    – par des toxines larguées dans l’organisme par bon nombre de bactéries parmi lesquelles nous trouvons : le staphylocoque doré (Staphylococcus aureus), les salmonelles (Salmonella sp.), le bacille de Klebs-Loeffler (Corynebacterium diphtheriae), Clostridium tetani responsable du tétanos, Clostridium botulinum responsable du botulisme, Clostridium perfringens responsable de l’entérite nécrosante, Borrelia burgdorferi responsable de la maladie de Lyme (le charbon actif trouve toute son utilité en cas de réaction de Jarisch-Herxheimer que les malades de Lyme ne connaissent que trop bien…)
    – par les toxines dégagées par certaines moisissures (aflatoxines)
    – par les venins de divers animaux dont : l’abeille, la guêpe, le taon, le frelon, la tique, l’araignée, le scorpion, le serpent, l’anémone de mer, la physalie (ou fausse méduse)

Note : pour les derniers cas listés, il s’agit d’un geste qui relève de l’urgence, puisqu’une intoxication aiguë a été constatée. Pour fonctionner au mieux, il importe que le charbon actif pulvérisé « se trouve en contact intime et immédiat avec la substance toxique qu’elle peut alors coller, en quelque sorte, et fixer en débarrassant l’organisme » (4). Il en va de même avec les intoxications chroniques et au long cours pour lesquelles le charbon actif peut amener, chaque jour, son lot de bienfaits. Cependant, retenons que dans certaines situations, dont la gravité sera mesurée par un médecin, il importe de faire appel au centre antipoison le plus proche de son domicile.

Modes d’emploi

  • Poudre de charbon actif : 2 à 20 g par 24 heures, répartis en plusieurs prises, et absorbées avant ou après le repas du midi ou du soir, ou bien à jeun le matin dans un demi verre d’eau ou de jus de fruits (ce qui est autrement plus agréable si le charbon employé, non pulvérisé, se présente à l’état de granules).
  • Pastilles, de type Belloc par exemple (5). Dans le commerce, on rencontre des comprimés unitaires de charbon actif, dont certains affirment qu’ils sont moins efficaces que la poudre parce que, contrairement à cette dernière, la pastille ou le comprimé n’ont pas l’opportunité d’étendre partout leur activité. Mais face à la poudre de charbon absorbée per os, on objecte que, le temps qu’elle parvienne dans l’intestin, le produit se dénature. C’est pourquoi, l’on voit aussi la poudre de charbon en gélules gastro-résistantes (autrefois, on l’enrobait de gluten, ce qui était le meilleur moyen de faire atteindre l’intestin par le charbon sans qu’il soit « noyé » au préalable).
  • Dentifrice :
    – simple ;
    – en mélange avec de la craie ou des cendres végétales ;
    – en mélange avec de la craie et de la poudre de quinquina ;
    – en mélange avec du bicarbonate de sodium.
    Il s’agit là de dentifrices secs, qu’on accuse parfois de noircir la dentition (ce qui est exagéré : à moins d’un émail dentaire poreux (mordançage, etc.), il n’y a pas de risque). Il existe aussi dans le commerce des dentifrices pâteux dans lesquels on trouve de la poudre de charbon actif. Ils sont parfois vendus dans des boîtes qui passeraient aisément pour du cirage tant elles sont semblables. Aussi, attention aux confusions ^.^

Charbon de Belloc : sa ressemblance avec une boîte de cirage est, là encore, tout à fait fortuite… ^.^

Précaution d’emploi, contre-indications, autres informations

  • En l’absence de toute intoxication sévère, il est possible d’envisager une cure dépurative et drainante. Cependant, il importe de veiller à ménager une pause d’un bon mois après trois mois de prise maximum ou bien réduire la cure à trois semaines suivies d’une semaine de repos. Parce qu’aller au charbon, ça n’est pas être un stakhanoviste de la cure de dépuration non plus !
  • De par ses propriétés absorbantes et adsorbantes, le charbon actif ne fait pas toujours la différence et attire à lui des substances utiles à l’organisme. Cela explique qu’une prise de charbon concomitante à celle d’autres produits tels que des médicaments chimiothérapeutiques, des contraceptifs oraux, des compléments alimentaires et nutritionnels, etc., rende drastiquement inefficace l’action qu’on attend d’eux généralement. Ce qui oblige à observer un nécessaire délai de deux à trois heures entre l’une de ces prises et l’ingestion interne d’une dose de charbon. Si l’on souhaite procéder à une cure alliant le charbon à l’argile, il n’est pas permis de prendre ces deux substances dans le même temps, le charbon, en neutralisant l’argile (et vice-versa), en rendrait l’action tout à fait inopérante. Ainsi, pour bénéficier des bons effets de l’un et de l’autre, il est préférable d’employer l’argile au matin et le charbon en soirée.
  • Le charbon actif a tendance à absorber l’eau intestinale, ce qui explique son effet constipant. L’on pensera à compenser les pertes en s’hydratant davantage qu’à l’habitude.
  • Le bois de fusain (Euonymus europaeus) ainsi que celui de bourdaine (Rhamnus frangula) permettent la fabrication des bâtonnets dits de fusain, dont les dessinateurs se servent pour charbonner un portrait.
  • Le charbon de bois, du fait de ses propriétés listées plus haut, est l’incontournable ingrédient des filtres à eau. Les systèmes de filtration d’eau modernes qui utilisent le charbon actif ne sont guère éloignés des systèmes très simples que nos patients et consciencieux ancêtres surent mettre au point. Mes lectures, parmi des archives assez anciennes, m’ont permis d’exhumer trois modèles de filtres à eau par charbon, dont voici le détail :
    -Petit filtre à eau : on le confectionne avec un pot de fleur du modèle usuel, propre et de grande taille, au fond duquel on renverse une soucoupe à fleur qui sert de support aux différentes couches d’épaisseur régulière placées les unes sur les autres. Ceci fait, on installe le tout au-dessus d’un récipient où coule l’eau épurée.

-Grand filtre à eau : ce dispositif se compose d’un assez grand tonneau dans lequel on a placé un baril qui repose sur un faux fond. On y superpose plusieurs couches des mêmes produits employés dans le petit filtre.

-Autre grand filtre à eau : cette barrique est une variante un peu plus perfectionnée du filtre précédent.


  1. « Symbole du feu caché, de l’énergie occulte ; la force du soleil dérobée par la terre et enfouie en son sein […]. Un charbon ardent représente une force matérielle ou spirituelle contenue, qui chauffe et éclaire, sans flamme et sans explosion ; parfaite image de la maîtrise de soi chez un être de feu », Jean Chevalier & Alain Gheerbrant, Dictionnaire des symboles, p. 211.
  2. André Theuriet, Sous-bois : impressions d’un forestier, pp. 34-36.
  3. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 752.
    4. Larousse médical illustré, p. 224.
  4. Petit-fils du créateur de la médecine légale, Camille Belloc (1807-1876) est issu d’une grande famille de médecins. Médecin-chef des hôpitaux militaires, il fut un jour amené à employer le charbon végétal en automédication alors qu’il souffrait d’une gastro-entérite. Réalisant le formidable pouvoir de ce remède peu onéreux, facile à préparer et à utiliser, il écrivit dans ce sens, et élabora le médicament qui porte toujours son nom : le charbon de Belloc.

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La vigne (Vitis vinifera)

Grain de raisin (la partie verte et charnue) au début de son développement.

Comme l’atteste la découverte de dépôts de pépins de raisin sur des sites archéologiques turcs, syriens et libanais, l’histoire que la vigne écrit en compagnie de l’homme est une affaire déjà fort ancienne. Si cela nous semble éloigné, pas seulement dans le temps, mais aussi dans l’espace, il importe de connaître l’hypothèse qui voudrait voir dans le Caucase (la Géorgie et ses environs, plus exactement), le fief natal de la vigne : c’est ce que veulent suggérer des traces dont la datation s’établit autour de 7000 ans. De même avec l’Afghanistan qui revendique aussi cette paternité : le Nouristan (région afghane située à l’est du pays) est considéré, selon une autre hypothèse, comme le berceau de la vigne. Ce n’est que beaucoup plus tard que cette plante s’implantera en Europe, dont en France (enfin, sur le territoire de l’époque qui aujourd’hui correspond à la France), cette même France où les aficionado du Beaujolais nouveau, emprunts d’un patriotisme douteux, nous serinent chaque année qu’en dehors de la France, question pinard, point d’salut (à ce niveau-là, ça n’est plus du chauvinisme, c’est bien pis encore). Que l’exhumation de fossiles de graines en Italie (Parme) ou de feuilles en France (Montpellier, Meyrargues) ait été effective n’y changera rien : la vigne n’étant pas originaire de ces régions, mais bien plutôt – ce qui nous ramène aux hypothèses de départ – de cette vaste zone géographique qui s’étend de la mer Noire à la mer Caspienne, constituée, à peu près, de la Géorgie, de l’Arménie et de l’Azerbaïdjan : en ce territoire, que l’on nomme Caucase, la vigne pousse naturellement et spontanément. La présence avérée d’un végétal x ou y dans un lieu donné ne dit rien de son origine, et il ne faut pas se laisser abuser à confondre terre d’accueil (même si les traces sont anciennes) et terre d’origine, surtout quand le cheminement entre le point de départ et ceux d’arrivée est complexe. Par exemple, qu’on proclame, comme ça, que des traces de la vigne vieilles de 5000 ans ont été retrouvées en Chine est-il, en soi, pertinent ? De même, quand l’on fait le constat qu’on parle d’elle dans le Râmâyana, en quoi cela fait-il avancer l’histoire de la vigne ? Il est peu rigoureux de considérer isolément ces faits, mais les faire tenir ensemble, dans une synthèse quelque peu artificielle, est un drôle de défi, parce que la culture de la vigne (et accessoirement son culte), sut être exubérante, comme l’est cette plante dont les très nombreux grains de pollen s’insinuent partout une fois le printemps venu : l’on peut au moins être certain du fait que la vigne a bel et bien essaimé partout dans le monde. La difficulté, en revanche, réside dans le fait de retracer cette longue marche. Nous pouvons néanmoins en donner quelques étapes, qui à elles seules ne dessinent en aucun cas l’intégralité du parcours emprunté par la vigne au fil des siècles. Partie de sa zone natale caucasienne, la vigne se trouve en Mésopotamie il y a environ 4500 ans, où, en sumérien, on lui donne le nom de geshtin, c’est-à-dire d’herbe/arbre de vie. Ainsi nous l’explique Mircea Eliade dans le Traité d’histoire des religions : « Gilgamesh rencontre dans un jardin un arbre miraculeux et près de lui la divinité Siduri (i.e. la « jeune fille ») qualifiée sabitu, c’est-à-dire ‘la femme au vin’. En fait, Gilgamesh la rencontre à côté d’un cep de vigne ; la vigne était identifiée par les paléo-Orientaux à ‘l’herbe de vie’, et le signe sumérien pour la ‘vie’ était originairement une feuille de vigne. Cette plante merveilleuse était consacrée aux Grandes Déesses [nda : comme toutes les plantes dont les feuilles ressemblent à une main]. La Déesse Mère était nommée au début ‘la Mère cep de vigne’ » (1). Qu’à une divinité déjà fort ancienne, on associe non seulement la vigne mais aussi le vin qu’elle produit, cela fournit un bel indice de l’aspect archaïque de ce fait culturel qu’est l’implantation de la culture de la vigne et de sa récolte en vue d’en tirer ce breuvage qui fera couler beaucoup d’encre. Rendons-nous maintenant en Égypte, au cours de la XVIII ème dynastie (de – 1550 à – 1292 avant J.-C., plus précisément), considérée à bon droit comme l’apogée de la civilisation égyptienne antique. Dans la tombe du scribe et astronome Nakht et de son épouse Taouy, l’on voit plusieurs fresques, très fraîchement conservées, montrant des travaux agricoles, dont la cueillette de grappes de raisin par des ouvriers, tandis que d’autres foulent au pied celui qui a été entassé dans une cuve. Cette importance de la vigne est telle qu’elle est, avec le blé, une plante liée au dieu Osiris, qu’on appelle parfois le seigneur du vin. Parallèlement, le culte et la culture de la vigne se sont propagés à la Grèce pour s’y implanter vers – 1700 à – 1500 avant J.-C. Si l’on connaît généralement bien la divinité indissociable du vin et de la vigne en Grèce, Dionysos, ce dernier est une divinité beaucoup plus archaïque, dont le culte remonte bien avant la venue de la vigne en Grèce. Ce qui remet bien évidemment en cause la croyance qui veut que la culture de la vigne et la vinification soient d’origine crétoise ou grecque à la rigueur, Crète et Grèce étant à ranger parmi les lieux de transition (on dit que les Romains empruntèrent beaucoup aux Grecs, ce qui est une évidence, mais ceux-ci, bien avant les Romains, firent de même, adoptant techniques et aspects religieux de zones situées en dehors du monde grec d’alors). Provenant de Thrace ou de Phrygie, Dionysos a été certainement confondu avec d’autres divinités si l’on en croit les plantes qu’il possède en commun avec d’autres dieux et déesses : le figuier (Priape), le myrte (Hadès), la grenade (Perséphone), le pin (Attis), le lierre (Osiris). Cependant, même si la mythologie de la vigne demeure assez pauvre dans sa forme archaïque et primitive, il est tout à fait vrai que Dionysos n’est pas grec et qu’il est, tout comme la vigne, un produit d’importation. Et si il provient, comme on a pu le dire d’Asie mineure (Anatolie ?), Dionysos se superposerait alors à un foyer de culture de la vigne beaucoup plus ancien que les tout premiers débuts de sa culture en Grèce. Dionysos, tout comme Osiris d’ailleurs, est le dieux nomade de la végétation qui meurt et qui se renouvelle : il est donc un dieu à l’image de cette plante qui s’est aventurée (presque) partout, le mot nomade étant une donnée essentielle à côté de laquelle il ne faut pas passer sans s’y arrêter pour bien la considérer. La suite du chemin est mieux connue : la Crète semble avoir été un avant-poste, avant la migration de la vigne en direction de la péninsule balkanique. Puis, elle glisse à l’Italie entre le IX ème et le VII ème siècle avant J.-C., se fixe dans la cité phocéenne tenue alors par les Grecs au VI ème siècle avant J.-C., pénètre en Gaule à la même époque, la vigne et sa culture se propageant à tous les nouveaux territoires conquis par les Romains. Ce qui vaut à l’échelle européenne durant l’Antiquité s’applique aussi durant la longue période médiévale où la vigne se disperse en même temps que le christianisme : prenons en compte les vignes liées aux monastères, abbayes et autres bâtiments de la liturgie chrétienne (partout où il y eut l’Église, il y eut des vignes). Puis, plus tard, quand l’homme s’aventura loin sur les mers, il emporta avec lui la vigne (Afrique du Sud, Australie, Californie, etc.), sa présence dans une contrée où elle n’est pas native témoignant des déplacements des hommes, de leurs velléités colonisatrices, comme cela est encore lisible en Algérie et au Maroc, où les vignes présentes sont le souvenir de la colonisation de ces pays par la France.
Voilà donc quelques éléments taillés à la serpe. La vigne, par son exubérance et sa luxuriance, demande à être contrôlée pour ne pas se laisser déborder par elle, mais, pleine de verdeur et de vivacité, elle a plus d’un (a)tour dans son sac. Quand on la pense ici, elle est déjà ailleurs, un peu à l’image étymologique du mot vitis qui, de même que la reconstitution du parcours historique et géographique de la vigne, a dû faire s’arracher les cheveux aux exégètes : on a rapproché vitis de vita, la « vie », de vis, la « force », de vitta, la « vrille », etc. En revanche, on s’est entendu pour refuser toute parenté de vitis avec le latin vinum qui désigne le vin.

Qu’on trouve déjà des recettes de vins médicinaux épicés à la cannelle et au gingembre entre autres du temps d’Hippocrate, devrait nous consoler de cet infâme vin chaud que les camelots peu scrupuleux cherchent à nous faire avaler au premier frimas venu en échange d’une pièce de – quoi ? – deux euros ! Hier, je ne sais trop par quelle bêtise je me suis trouvé orienté à travers les pierres mal appointées d’une venelle débouchant sur une rue où des échoppes temporaires avaient dressé d’improbables toiles de tente pour y abriter, je suppose, le fourbi habituel duquel naît une cuisine la plupart du temps diabolique : crêpes insipides férocement tartinutellées, gaufres ruisselantes de l’exsudat graisseux dans lequel naquirent celles qui les précédèrent, churros étronnés façon beurk, etc., enfin, le genre de trucs que, parce qu’on ne les trouve pas à ma table, fut-elle petite, ne me donnent pas l’envie d’ouvrir la bouche, que ce soit pour en faire l’éloge ou m’en repaître l’œsophage. J’ai vu de grands sages repousser du pied un fraisier comme s’il se fut agi d’une malédiction, alors, merci bien. Après une centaine de mètres à faire la carpe à pas de fourmi, qu’est-ce que je hume, mêlé à l’odeur âcre et un peu rance des châtaignes cuites sur je ne sais quoi trop? Oui, enfin, bon, des fois faut pas trop y regarder : ce diable d’homme, à la faveur d’une odeur à dégonder les portes ou à décorner les bœufs qui ont déjà perdu beaucoup, est tout à fait investi – et le mot est juste pour une fois – d’une humeur que l’adjectif « festive » ne rend que très mollement et pâlement, peut alors se prendre à faire des choses titanesques, comme manger sans délectation et avec ses doigts le tout-venant qu’on lui engoberge, comme le goret à l’auget, c’est-à-dire sans cérémonie. Qu’humai-je donc, qu’éparpillonai-je en mes miennes narines ? L’odeur parfaitement acétique de ce vin chaud. Ça jette un froid. Quand on insiste trop avec moi avec ce type de rince-évier, il me prend des allures autistiques, presque je fais des vers, quand il ne me prend pas l’envie d’en lancer. Bref. De toute façon, la fête lyonnaise où il n’y a pas que des lumières, ça me gonfle. En plus, j’étais pas venu pour ça, je passais juste à travers. Pourtant, bien avant moi, il s’en est fait, il s’en est dit des choses pas croyables pour le moins (pour ne pas dire : âneries, énormités, autres trucs à ne pas mettre sous les yeux des enfants). Des choses comme celle-ci : Dioscoride, à ce qu’il paraît, ne disait-il pas que « le suc des pampres […] tempère les caprices des femmes enceintes qui s’entichent de choses déraisonnables » ? Ce brave Dioscoride. A sa lecture, on se demande si le médecin d’Anazarbé n’était pas en train de faire carousse tant il y en a partout et que, à l’instar de la vigne qui pousse dans toutes les directions si on la laisse faire, ici aussi l’on a ce sentiment – encore plus prononcé qu’ailleurs il me semble – que la vigne aurait pu, même à son seul contact, à sa simple évocation, tourner les sens du médecin grec. En opposition à la vigne sauvage (Ampelos agria), l’on trouve, comme entame au cinquième livre de la Materia medica, un long développement assez confus au sujet de la « vigne portant vin » (ce qui est la traduction littérale de Vitis vinifera), puis de la grappe de raisin (Uva) en tant que telle, duquel je suis parvenu à extirper les données suivantes, épuisées de la lie dans laquelle elles me semblaient baigner. On usait des feuilles et des vrilles broyées pour être ensuite emplâtrées (douleur de tête, inflammation et « ardeur » de l’estomac et de la rate), tandis que le suc tiré des feuilles, parce qu’astringent, entrait comme remède face à la dysenterie, aux crachements de sang, à la faiblesse d’estomac et à l’appétit « corrompu » (?) des femmes enceintes. Quant à la grappe, plus qu’y mordre tout d’abord, il valait mieux la lâcher, en la laissant « sécher » quelque temps après sa cueillette, car « la grappe de raisin fraîche trouble le corps et gonfle l’estomac » (2). Pas de cure uvale durant l’Antiquité, donc. Pour qu’elle soit plus agréable, on pouvait en tempérer le caractère en la conservant un temps durant dans du marc ou du moût, quand on ne conseillait tout bonnement pas de la confire. Dioscoride distingue propriétés et usages de la chair du grain de raisin de ceux des pépins qu’il contient. De la première, il dit qu’elle est bonne contre les fièvres ardentes, les maux de gorge comme la toux, les affections vésico-rénales, les inflammations testiculaires, la goutte, les ulcères corrosifs et gangreneux, etc. Quant aux pépins, qu’on apprêtait de manières diverses, ils amenaient la réduction de l’inflammation dans les gerçures des mamelons et parvenaient à endiguer tant les flux stomacaux que gynécologiques. Plus loin, au même livre, chapitre 82, il nous livre quelques informations concernant les Sarmentorum cinis, c’est-à-dire les cendres de sarments, qui interviennent en cas de douleurs articulaires (la vigne est une liane si souple qu’on comprend facilement la signature), mais aidaient également face aux morsures de chiens et de serpents, et, chose qui sort de l’ordinaire, ces cendres bues dans du vinaigre miellé et salé, annulaient les effets des potions malfaisantes. Voilà, voilà. Et encore, je vous fais grâce des vins variés et divers (coing, poire, rose, myrte, dattes, figues sèches, squille, pignons de pin, absinthe, hysope, cèdre, genévrier, laurier, pin, sapin, cyprès…), ainsi que les vins composés et miellés, le résiné, la lie de vin, etc. etc. etc.

Comme l’écrivit Jacques Brosse, « s’il est un dieu qui corresponde au culte orgiastique et extatique rendu aux arbres sacrés, s’il est un dieu qui évoque la montée et le bouillonnement de la sève, mais aussi la mort hivernale des arbres, ce n’est plus à l’époque classique Zeus, mais son fils Dionysos » (3), bien que du temps d’Homère son culte passe pour scandaleux. Tentons d’expliquer en quoi le dieu au thyrse (4), que l’on figure parfois couronné de grappes de raisin, a été mal vu (5). D’un point de vue symbolique, Dionysos est le dieu du vin et de l’extase, condensant en lui-même le Ciel et la Terre. Et s’il dérange autant, c’est parce qu’il est l’union « de la spiritualité et de la sensualité, caractéristique de l’homme à la fois animal et divin » (6). Il y a en lui autant l’aigle ouranien que le serpent chthonien, deux animaux qui s’opposent et se complètent néanmoins, de même que la vigne, plante génésique, demeure non dissociable du lierre, vigne et lierre, deux plantes ambiguës qui ne sont pas des arbres. Walter F. Otto en avait déjà fait la remarque, consignant que « la vigne et le lierre sont comme deux frères qui se seraient développés dans des directions opposées sans cependant pouvoir renier leur parenté ». En effet, si la première est lumière et chaleur, le second est ombre et froidure, ce qui cadre bien avec le personnage même de Dionysos qu’on dit, bien que solaire, né au solstice d’hiver. Tandis que la vigne « meurt » en hiver, le lierre semper virens reste vivace. C’est lui qui, tardivement, fleurira, fournissant du pollen aux abeilles à la limites de l’hiver, puis, tout comme la vigne (ou presque), des baies que picoreront les oiseaux suffisamment affamés pour se soumettre à l’épreuve. A peu de choses près, l’on a fait observer que les baies de la vigne et du lierre marquent, chacune, un équinoxe (ce qui n’est pas tout à fait exact). A l’automne se déroulent les dionysies des champs qui marquent le début des vendanges et le pressage des grappes. Six mois plus tard, on goûte le vin neuf lors des dionysies des villes. Mais, entre ces deux moments phare, il se déroule quelque chose de fabuleux et mystérieux : l’homme assiste, sans le comprendre, à un phénomène naturel pour lequel le raisin n’a besoin de personne pour se réaliser : la fermentation (par le biais de ferments qui se trouvent dans la peau des raisins). Lorsque les grains sont écrasés lors du foulage, ces ferments se mêlent au jus ainsi libéré (fouler le raisin, c’est, en somme, accélérer ce processus naturel). Et là débute une lente transformation qui passe par un dédoublement des sucres (fructose et glucose) contenus dans le raisin, en alcool éthylique, en même temps que se dégagent du dioxyde de carbone ainsi qu’une importante quantité de chaleur (celles et ceux qui ont déjà fait les vendanges ont pu constater ces effets à l’abord des cuves, effet grisant sans même boire !). Il est donc normal, surtout qu’on ne se l’expliquait pas de manière scientifique, qu’on ait pu voir dans cette opération une action magique, et qu’on ait fait du vin un produit émanant des dieux. « Le vin semble par sa transformation restituer l’ardeur solaire captée par l’air libre » (7). Il représente une fraction de la force ignée du soleil différée dans le temps. Ce qui rappelle une légende perse qui explique la culture, et le processus d’élaboration et de conservation du vin à partir de la vigne, la genèse de son enseignement en quelque sorte. De même que dans les Védas, où un aigle apporte le soma, ici, un autre aigle fait don aux hommes d’un cep de vigne chargé de grappes de raisin, en guise de remerciement, pour le service que l’homme a rendu à l’aigle, en le débarrassant d’un serpent qui cherchait à l’assaillir et à le mordre : « En Perse, la découverte du vin est le sujet d’une légende des plus belles. Le Shah ben Gian se reposait un soir sur la terrasse de son palais quand il vit un aigle qui, en plein ciel, emportait un serpent. Le reptile se débattait, cherchait à lier les grandes ailes sous ses replis, à mordre à travers les plumes pour infuser son venin à cette énergie céleste. Le Roi des rois ordonna au chef de ses archers qui se trouvait auprès de lui de tuer le serpent sans nuire à l’aigle. L’ordre fut immédiatement exécuté. Le serpent tomba, foudroyé, tandis que l’aigle, déployant son vol, remercia son sauveur et l’assura de sa gratitude.
Quelques temps après, l’aigle se posait sur la terrasse du palais, y laissant un cep de vigne chargé de raisins. Le Roi et ses courtisans goûtèrent les fruits, les trouvèrent excellents et les pépins furent donnés aux jardiniers afin que cette plante précieuse fût mise en valeur le plus tôt possible. La plante sacrée germa, poussa, donna des feuilles et des fruits en grande abondance. Pour en conserver plus longtemps la saveur, le Roi ordonna que les grappes fussent pressées et leur suc enclos dans des jarres. Ce qui fut fait.
Un soir d’hiver, il en voulut goûter de nouveau mais le vin, en pleine fermentation avait une saveur exécrable. Comme le messager céleste ne s’était sûrement pas dérangé pour lui donner un breuvage aussi mauvais le Shah pensa que c’était un poison très mystérieux qui ne devait être donné qu’à des criminels princiers. Il fit reboucher et sceller la jarre. Et il n’en fut plus fait mention. Or, plusieurs mois après, un jour qu’il était à la chasse, la reine fut prise d’un tel mal de tête qu’elle ne le pouvait supporter. Estimant qu’elle ne devait pas donner à son époux le déplaisir de la voir souffrir de la sorte et prendre dans sa douleur des attitudes ou des expressions nuisibles à sa grâce et à sa pudeur, elle résolut de mourir. Elle fit prélever dans les jarres scellées une dose assez copieuse du breuvage réputé mortel. Elle s’endormit d’un sommeil profond et se réveilla bien guérie. Au retour du roi, elle lui conta ce qu’elle avait fait et chacun voulut de nouveau savourer la boisson miraculeuse. Le vin était fait, il était très bon. Ils en burent peut-être un peu plus qu’il convenait, car ils s’endormirent tous et se réveillèrent de fort bonne humeur. […] Les prêtres sentirent qu’ils devaient consacrer à Dieu, à Ormuzd, maître de la lumière, la plante merveilleuse qui fait cesser la douleur et ouvre les portes du songe » (8). Face à face avec le miracle de la boisson divine (et c’est ainsi, quelles qu’elles soient : vin, nectar, ambroisie, hydromel, soma, haoma, etc., sont toutes d’origine ouranienne), l’homme entreprit donc la consommation du vin selon un mode rituel dont l’objectif était d’obtenir une ivresse mystique, et non pas seulement se mettre dans les vignes jusqu’au péché (c’est-à-dire s’enivrer jusqu’à plus soif). Tout au contraire, il fallut considérer le vin sous un autre aspect symbolique, celui que l’on cherchait à faire prévaloir, à savoir que « le vin favorise l’extase et dilue l’ego dans ce sentiment d’union avec le cosmos » (9). Mais, entre-temps, certains hommes confondirent extase et ivresse, puisqu’on dira que, à l’évidence, il existe dans la grappe même comme une empreinte de la volupté (il aurait été bien surprenant qu’à une plante primordiale comme la vigne n’ait échu qu’une seule ligne directrice symbolique). De la luxuriance à la luxure, on n’a parfois vu aucune différence, ce qui a mené certains à voir en la vigne, qui croît gaillardement, l’image même de ces hommes qui, aveuglés par leur penchant pour la débauche crasse, ne s’apaisent jamais.
Dionysos, parce que « mis en pièce et jeté dans un chaudron, est aussi une divinité qui se sacrifie pour tous [ce qui n’est pas autre chose que l’expression du cycle perpétuel par lequel passent les choses], qui meurt [comme la vigne, en apparence] et qui renaît. Sa passion correspond à la fois au traitement automnal auquel est soumis le raisin, coupé et foulé au pied, et la taille printanière de la vigne. Sans doute, le vin est-il devenu le sang du dieu et c’est en tant que tel qu’on le célébrait lors des fêtes dionysiaques » (10). Non seulement androgyne, Dionysos incarne autant ce qui se rapporte au phallique (résurgence et montée vigoureuse de la sève humide des plantes au printemps) qu’au mortel : « C’est cette liaison de Dionysos avec les mystères de la mort, qui sont également ceux de la naissance et de la co-naissance, qui a fait aussi de la vigne un symbole funéraire » (11). Et l’homme, du haut de sa petitesse, s’insère dans cette chaîne, sans toujours comprendre que ce que l’on appelle le délire dionysiaque n’a pas de rapport avec l’ivresse provoquée par le vin de l’homme. Il fait le grand écart avec ce liquide pétri de ses pieds et cette inatteignable extase, laquelle parce que issue de la vigne, usant de l’alcool comme véhicule, le nargue parce que immortelle jeunesse, elle est le gage de la vie éternelle. Ironiquement, aujourd’hui encore, et davantage en France que (presque) partout ailleurs, on cherche dans les « eaux-de-vie » non pas la transcendance mais la destruction conduite à un feu plus ou moins rapide. Mais c’est ce qui se passe presque toujours lorsqu’une substance échappe au domaine du sacré pour entrer dans celui du profane : comment, en profanant le vin, pourrait-on bien en obtenir les mêmes bienfaits qui, de toute façon, n’échoient qu’aux dieux ? Sont-ce les débordements, très largement ultérieurs à Dionysos qui, quelles que soient les périodes, finirent par ternir de façon plus ou moins définitive, l’image du dieu, rendue encore davantage ridicule à travers son pendant romain, Bacchus, à la trogne avinée, rabelaisien avant l’heure, qui pète et rote à table, tout ignoble pochard qu’il est. Et encore, à bien y chercher, il se trouve dans cette vision quelque chose de sacré, bien qu’elle cadre mal avec ce que l’on sait en général de la culture de la vigne par les Romains, ainsi que l’élaboration du vin, qui sont menées selon des règles très strictes. L’inauguration des vendanges était fixée aux Vinalia rustica (le 19 août), lors desquelles on immolait des agneaux à Jupiter, avant que les prêtres ne cueillent les premières grappes. Il en allait de même de la date qui marquait le jour à partir duquel on pouvait goûter le vin neuf. La taille était aussi encadrée religieusement. En effet, il aurait été impensable d’offrir du vin en libation, qui consistait à répandre du vin sur la victime offerte en sacrifice, ou bien à verser du vin à même la terre ou dans le feu, s’il provenait d’une vigne non taillée. Les prescriptions rigoureuses ne s’arrêtent pas qu’au monde romain, elles semblent accompagner la vigne et l’emploi du vin partout où on les apporte avec soi, en particulier pour des raisons religieuses. Dès lors que l’empire romain s’effondre, le christianisme qui s’était fait assez petit jusqu’alors, va pouvoir répandre sa parole, ainsi que l’usage du vin d’un point de vue rituel (même si l’on sait bien qu’il n’en restera pas la chasse-gardée, et que le vin continuera d’occuper les postes de boisson quotidienne mais aussi de médicament et d’excipient de transport). Par exemple, au Moyen-Âge, l’on sait que « l’enclos de chaque monastère renfermait des vignes et un pressoir, et tous les instruments nécessaires à la vendange. Le vin était dispersé par le pigmentorius qui en réglait l’emploi, soit pour le service pharmaceutique, soit pour les distributions faites aux pauvres » (12). Mais il n’est pas question que d’intendance. Pour mieux nous éclairer, il est bon de prendre connaissance de quelques-uns des emplois symboliques que le christianisme tente de faire transparaître à travers la vigne et le vin, recherche qui débute sans doute avec le fait d’entendre ce que d’aucuns ont à nous dire : ceux-là soutiennent que l’arbre de vie du Paradis était une vigne. D’ailleurs, Adam et Eve sont souvent représentés dans le Paradis terrestre avec une feuille de vigne qui leur permet de dissimuler leur nudité, feuille de laquelle Flaubert se moquera, demandant s’il s’agit d’une armure ou d’une censure, et qu’il eut été bien heureux que le membre viril ne soit pas disproportionné, sans quoi il aurait fallu faire appel à une feuille de figuier ! D’anciennes monnaies juives datant du temps des anciens Hébreux montrent en effet des feuilles de vigne comme motif. Ne fut-ce pas Noé qui planta la première vigne après le déluge, les juifs passant pour découvreurs de la vigne et premiers vignerons ? Même si l’inexactitude historique persiste, cette insistance bien marquée dans l’Ancien Testament, est importante, car Noé, c’est le consolateur. Ainsi, le vin allait-il devenir une consolation pour les juifs. La grappe de raisin devint alors le symbole de la terre promise (sa présence au sein de la Corne d’abondance n’a rien d’anodin), tandis que la vigne joua le rôle de la résurrection spirituelle ou physique. Lors des noces de Cana, Jésus change l’eau en vin (de la même manière que les pleurs printaniers de la vigne semblent se transmuter en une autre forme d’eau, celle-là même contenue dans les grains de raisin frais, avant qu’elle ne s’achemine à travers une lente et prodigieuse transformation en direction du vin). Durant le dernier repas du Christ, le vin est bel et bien présent. Comme l’on sait, l’eucharistie consacre le pain et le vin mêlé d’eau : il est le symbole du sang du Christ et de sa double nature. Il possède un rôle bien plus subtile que le pain, car il devient sang là où le pain n’est que chair. Or le vin/sang s’avère être le mode de transport de cette subtilité, symbole de l’initiation supérieure, puisque « breuvage fermenté nécessaire au saint Sacrifice » (13). Ce sang du Christ, on le retrouve donc en l’image du vin de messe. Ainsi, comme nous l’avons vu, dans chaque monastère, il y avait de la vigne, et, partout où se développera l’évangélisation et la progression du christianisme, on en est venu à planter et cultiver la vigne. C’est donc définitivement le christianisme qui en favorisera incontestablement la propagation.
Au temps des Carolingiens, avec le très chrétien Charlemagne surtout (Cf. Capitulaire de Villis : Vitis), on assiste à un grand développement de la culture de la vigne, et je ne veux pas simplement parler de son implication artistique à travers l’enluminure, la tapisserie et le travail des lissiers, bien entendu. Le vin produit n’est pas seulement destiné à un usage liturgique bien qu’il se soit répandu sous l’impulsion des monastères, mais il devient produit de consommation courante auprès de la paysannerie. En effet, on boit beaucoup de vin au Moyen-Âge, comme boisson domestique, mais aussi pour pallier la mauvaise qualité de l’eau. Cependant, les procédés de vinification de l’époque étaient bien différents des actuels moyens techniques. On procédait à des adjonctions d’épices, de plantes aromatiques et de miel pour éviter que le vin ne tourne (et lorsqu’il était gâté, bien d’autres recettes tentaient d’en corriger le caractère égaré, ce qui n’était pas toujours simple). C’est peut-être de là qu’est né l’hypocras qui n’est pas autre chose qu’une décoction/macération de plantes et d’épices dans du vin sucré. Or, il s’avère que le vin est précieux afin de conserver aux plantes médicinales leurs bienfaits. Et le vin, outre qu’il est un topique et un fortifiant stomacal en tant que tel, permet aussi l’élaboration de recettes qui ne laissent pas toutes la place au hasard : c’est le cas du vin antiscrofuleux (à base de raisins de Corinthe) et de tous ces vins médicinaux que proposa l’école de médecine de Montpellier. Beaucoup d’entre les recettes d’Hildegarde de Bingen étaient, elles aussi, préparées à base de vin, plutôt que d’utiliser de l’eau, laquelle était loin d’être toujours potable au siècle d’Hildegarde. Parce qu’à l’état pur, le vin permet l’infusion et la décoction. Non seulement il est le véhicule du suc des plantes, mais par le biais de la macération vineuse d’une plante donnée, fraîche ou sèche, le vin devient un ingrédient tempérant. Mais elle n’utilisait pas que le vin, dont elle disait qu’il rendait le sang bon et sain et qu’il apaisait la colère, la tristesse et la mélancolie quand on le buvait mélangé à de l’eau chaude. Elle utilisait aussi le produit de sa modification, autrement dit le vinaigre (acetum) dont Hildegarde parle autant comme d’un médicament (il ôte « la pourriture qui est dans l’homme », remédie aux ulcères et aux abcès) que d’un condiment puisqu’elle conseille d’en ajouter aux aliments en quantité juste suffisante pour n’en pas dissiper la saveur. Le vinaigre de vin rouge représente un large pan de la gastronomie médiévale, de même que cet autre produit tiré de la vigne qu’est le verjus, c’est-à-dire le suc exprimé des petits raisins encore tout verts. Ce dernier, dont les usages médicinaux sont minimes – ce qui est d’ailleurs fort dommage – permettait de faire mariner les viandes avant que de les cuire, quand on n’allait pas jusqu’à les faire bouillir dans une macération où se trouvait préalablement du verjus. Il est aussi connu comme ingrédient de la célèbre sauce verte, un incontournable de la cuisine médiévale, dont il existe mille variantes, mais dans lesquelles il y a toujours, ou presque, du vinaigre, mais par-dessus tout du verjus qui vient aciduler cette sauce verdie par différents végétaux dont, parfois, des feuilles de vigne. Les cendres de sarments de vigne étaient considérées par Hildegarde comme « dentifrice ». Elle disait qu’en chauffant ces cendres, on avait un bon produit pour renforcer les dents faibles et les gencives fatiguées. Elle en faisait aussi une lessive pour nettoyer les ulcères cutanés et les blessures. La sève des sarments de vigne représentait pour Hildegarde un remède ophtalmique, que l’on pouvait aussi mêler à de l’huile d’olive en cas de maux de tête ou d’oreilles. Quant aux feuilles de vigne, cuites à l’eau, elles soignaient la toux, les douleurs pectorales et stomacales, et Hildegarde les voyait comme l’excellent remède de l’ivresse, ce qu’il eut mieux valu accorder à la sève dont Jean-Baptiste Porta dira, bien après Hildegarde, qu’elle permet de ramener la sobriété, ce qui est une parfaite manière d’opposer la sève récoltée à l’équinoxe de printemps au jus (qui va devenir vin) obtenu à l’équinoxe d’automne (transformer l’eau en vin, c’est aussi et surtout cela).

Après l’Antiquité (Hippocrate, Théophraste, Dioscoride, Pline, Galien, etc.), le Moyen-Âge aura été lui aussi unanime sur les qualités de la vigne et du vin en général, dont Matthiole résume, en 1554, la pensée de son siècle et de ceux qui l’ont précédé en ces quelques mots : le vin est « le principal bien de la vie humaine, le meilleur régénérateur des esprits vitaux et de toutes les facultés corporelles », un contemporain de Matthiole, La Bruyère-Champier allant même jusqu’à faire du vin un préventif contre la peste ! En même temps que grandit cette réputation, aux XVI ème et XVII ème siècles, on assiste à l’extension maximale de la culture de la vigne en Europe, laquelle trouvera son apogée au XVIII ème siècle.
A une époque plus moderne, l’introduction de la vigne dans des territoires extra-européens coïncide avec le passage des colons du vieux continent dans chacune de ces zones : l’Afrique du sud en 1684, l’Australie en 1788, la Californie en 1875, dernière date qui suit de près l’épidémie de phylloxera qui touchera le vignoble français à partir du département du Gard dès 1863, détruisant la moitié des vignes et réduisant de 2/3 la production vinicole. Cette calamité, qui sera vécue comme un drame national mais surtout moral, amorcera la diminution de la proportion de terres allouées à la culture de la vigne qui ne tient pas qu’au spectre du mildiou, mais aussi au recul du christianisme dans certaines régions et à l’amélioration des infrastructures permettant le transport du vin dans des zones où la vigne n’existe que très peu. Et quand un danger semble écarté, c’est un autre qui surgit : c’est pourquoi l’on imagina de multiples rituels de protection de la vigne pour la soustraire à la grêle, à l’orage, aux autres intempéries ainsi qu’aux impondérables dégâts auxquels on ne pense pas toujours (le vol de raisin, le sectionnement des ceps de vigne la nuit venue, etc.). On fit appel à divers saints en vue de protéger le vignoble : saint Georges en Auvergne et en Franche-Comté, saint Valentin et sainte Agathe dans certains départements des Alpes, saint Roch contre le phylloxéra spécifiquement. On aspergeait les vignes d’eau bénite (Périgord, Quercy), on en écartait les jeunes filles aux règles soudaines (le sang cataménial avait pour vertu de meurtrir la vigne par son seul contact), tandis qu’ailleurs on plantait dans les vignes des croisettes, c’est-à-dire de petites croix formées de rameaux de frêne, de laurier, de noisetier, etc., décorées de fleurs et de buis parfois, mais que, toujours, l’on prenait soin d’aller faire bénir à l’église en vue d’en former une efficace protection contre l’orage et la grêle. Et si cela n’avait pu satisfaire le désir du vigneron, on allait parfois jusqu’à menacer tel ou tel saint de ce que les vendanges n’avait pas été suffisamment bonnes ! Mais c’était surtout les rituels propitiatoires qui avaient le plus souvent cours, comme celui-ci, qui se déroule à la Saint-Marc, le 25 avril, une date qui « est encore célébrée aujourd’hui par la fête de la Souche, en Basse-Provence et dans le Comtat, où le saint est patron des vignobles. Un cep de vigne enrubanné est bénit, puis porté à travers la campagne. La procession est interrompue de temps en temps par la danse de la souche et, le soir, le cep est brûlé dans un feu de joie au cri de : « Vivo lo maiou ! » (Vive le mai). Chacun repart avec un tison protecteur du feu cérémoniel » (14). Mais il n’y a là rien de nouveau sous le soleil, comme l’on peut légitimement s’en douter : c’est effectivement le cas, puisque, à partir du V ème siècle après J.-C., les Rogations se superposèrent à des pratiques qui avaient déjà cours durant l’Antiquité romaine, et qui se situaient à cette même période de l’année : les Vinalia priora le 23 avril, suivies des Robigalia (le 25 avril ?), puis des Floralia le 29 avril. Toutes ces fêtes étaient des occasions de supplier les divinités de préserver qui la vigne, qui le blé, qui les arbres fruitiers. Ce qui n’est, en définitive, pas très éloigné de ce que sont, en substance, les Rogations puisque ce mot, provenant du latin rogatio, veut dire « requête, demande ».

Tire-bouchon ?

Le poète Homère déclama péremptoirement que ceux qui ne connaissent ni ne goûtent au vin sont des barbares : s’il évoque ici tous ceux qui boivent la bière et l’hydromel, cela concerne pas mal de monde. Se servir du vin comme ligne de démarcation, parce que objet civilisationnel, ne doit pas nous surprendre, cette volonté d’opposer le monde, qu’il soit grec ou romain, à ce qui ne l’est pas, était monnaie courante déjà à l’époque (et même après, au reste, ne rêvons pas : l’histoire nous a souvent montré et nous montre encore de ces civilisations qui affichent un dégoût certain face à ceux qu’elles qualifient d’untermenschen). Est-ce à dire que les Celtes ignoraient tout de la vigne ? Non pas, puisque la grappe et la feuille de vigne faisaient partie des importants motifs picturaux qu’on retrouve sur des objets datant de l’âge du bronze (période qui, dans sa phase finale court de – 850 à – 700 avant J.-C., est contemporaine de l’auteur de l’Odyssée). Mais les Celtes connurent-ils, à quelque moment que ce soit de leur histoire, le vin ? En tous les cas, ils en savaient suffisamment au sujet de la vigne pour donner son nom à l’un des oghams : Muin (ᚋ).
Comme nous l’avons dit, la vigne, lorsqu’elle redevient sauvage, s’avère être rapidement incontrôlable, et cet ogham, taillé dans un tronçon de sarment, nous renvoie irrésistiblement dans des bras dionysiaques. A l’image du délire du même nom, Muin représente le signal qui nous alerte qu’il est nécessaire de se libérer de ses propres inhibitions, de s’affranchir d’un excès de contrôle sur soi-même, de toute chose qui entrave l’inspiration et l’intuition, parce que le vin, c’est bien connu, est ami du poète. Muin peut donc nous susurrer l’invitation à un ressourcement auprès de la nature, mais pas nécessairement de la nature dans sa pureté sauvage, puisque cet ogham est relatif à une plante domestique, cultivée et élevée par l’homme. C’est donc d’une nature sous contrôle et d’un ensauvagement qui l’est tout autant dont il s’agit. Peut-être cela concerne-t-il la campagne et les menus plaisirs qu’elle peut prodiguer, ainsi que le retrait, l’isolement, la mise au vert, loin des turpitudes quotidiennes dont la grande ville aime bien s’affubler. Mais surtout, puisqu’on évoque le « contrôle », on touche là un des aspects essentiels de Muin : sa nature chamanique. L’on sait bien que le chaman doit, tout en conservant le contrôle, dominer le chaos pour ramener l’ordre. Pour cela, il s’aide de substances diverses et variées que la Nature a mit à sa disposition ici et là. Cela n’est donc pas pour rien qu’à Muin correspondent les mots-clés d’extase, de transe, de vision et de prophétie. L’exercice est périlleux, parce que Muin pose la question de savoir « comment diviniser ou illuminer la matière » (15). Comment, en effet, se libérer tout en conservant le contrôle, le délire dionysiaque n’étant pas que pure folie comme on peut se plaire à l’imaginer. Parce que, en effet, comment pourrait-on bien détacher l’esprit en restant attaché à la matière ? Parce que les liens sont nombreux (les sens, les instincts, les tabous, etc.), l’attachement confine à la densité et à l’enfermement. Avec l’ivresse divine et dissolvante, il est clair qu’on ne se situe plus du tout dans cette matière de laquelle on cherche justement à échapper. Mais parce que le vin élaboré par l’homme est fatalement imparfait, il n’est donc qu’un pâle reflet de ce produit censé provoquer l’extase divine, ce qui fait que l’ivresse humaine fait chuter dans l’eau du caniveau, là où les étoiles de l’ivresse divine se réverbèrent. La première abaisse, la seconde élève l’âme. Parce qu’il y a des attaches, il y a forcément des attacheurs. Hélas, nombreuses sont les raisons qui peuvent mener à un excessif attachement. Or comprendre le message de Muin consiste en l’abandon de la tyrannie que l’on s’impose ou, pire encore, que l’on impose aux autres : c’est abandonner la posture de Vine, cet élixir floral qu’on doit au docteur Bach et à travers lequel nous trouvons grand nombre d’informations ici abordées. Quand les circonstances exigent l’emploi de cet élixir, c’est en raison de la volonté excessive que le tyran domestique fait peser sur son entourage, de son étreinte (parfois amoureuse), qui confine à un étouffement que l’on peut rapprocher de celui qu’opère le chèvrefeuille. L’altruisme, bien entendu maladif, du type Vine, le fait autoritaire, brutal, cassant, ayant toujours raison (ou cherchant à la garder quand bien même il est un peu fou), etc. C’est pourquoi le tirage de Muin peut mettre en évidence la présence de nœuds et de blocages (qui représentent autant des situations que des personnes), de limitations intérieures profondes ; il peut révéler nos propres enchaînements en matière de sensualité (plaisir, désir, etc.), et de sexualité aussi. Mais parce qu’il est double, on se méfie du vin à travers Muin, parce que la vigne c’est à la fois « l’arbre de la joie, de la gaieté, et de l’emportement furieux » (16), dichotomie que l’on observe entre l’alcool qu’on dit joyeux de celui qualifié de triste, résultat d’une consommation qui n’est pas toujours à mettre sur le compte de la quantité ingérée, mais plus souvent des conditions particulières qui règlent cette absorption. L’alcool triste représenterait le mauvais pendant de Muin. Pourtant, l’on sait bien que, depuis l’Antiquité au moins, le vin est une consolation :
« L’arôme de la vigne en fleur dont s’argentent les grappes naissantes » (17),
« Vrille de la grappe, qui arrête les peines ! Prends-moi dans l’étreinte de tes bras ! » (18).

Si l’on se limite à l’Europe méridionale et à l’Asie occidentale, l’on constate que la vigne est l’une des représentantes de ce qu’ailleurs l’on appelle une liane, un rare statut qu’elle partage avec le lierre et le chèvrefeuille, le houblon et la clématite, la bryone et le tamier. Vivace et grimpante grâce à ses vrilles tire-bouchonnées, elle peut, dans les cas où elle n’est pas taillée, atteindre une longueur de 20 m et son cep, à la base, un diamètre de 30 cm. Chez mes grands-parents maternels, il existait une de ces vignes colossales qui poussait au pied d’un pommier. Elle s’était tant et si bien agrippée à l’arbre, qu’on aurait cru voir une forme d’hybride improbable, Aphrodite y suspendant des pommes, Dionysos des grappes de raisin. Ce genre de vigne ne se prend pas pour personne, c’est sans doute pour cela qu’on les appelle des hautains (ou hautins), d’autant qu’elles surviennent jusqu’à l’âge respectable d’un siècle.
Les feuilles de la vigne, palmatilobées par trois ou cinq, donnent effectivement l’apparence d’une main qui, à l’automne, sait prendre de chatoyantes couleurs. Mais avant d’en arriver là, les fleurs, aussi minuscules et discrètes que les feuilles sont ostensiblement voyantes et aussi larges qu’un empan, s’organisent en panicules qui apparaissent à la fin du mois d’avril, ou au début de celui de mai sous des latitudes plus fraîches. Leur petitesse et leur pâleur qui n’a pourtant rien de maladif, ne disent rien de leur parfum : quand on s’en approche, on le sent : il est très agréable.
Associé le plus souvent à la rentrée de septembre, le raisin, qui, parfois apparaît plus tôt, alourdit chaque cep de ses grappes dont les grains charnus, renflés et sucrés à maturité, peuvent arborer différentes couleurs selon les variétés, et dont je laisse, pour finir ici, à celui que je considère comme un modèle, monsieur Henri Leclerc, le soin de vous en communiquer les nuances : « Comme je suppose que mes lecteurs ne partagent pas le sentiment du personnage de Brillat-Savarin qui, un jour qu’on lui offrait du raisin, le repoussa en disant qu’il n’avait pas coutume de prendre son vin en pilules, je me contenterai de leur signaler quelques-unes des variétés qui figurent le plus habituellement sur les tables et en tête desquelles, il faut placer le Chasselas de Fontainebleau, ce roi des treilles qui faisait jadis les splendeurs des treilles du roi et auquel le village de Thomery doit une réputation dont pourraient être jalouses les plus inclytes cités. Si les Romains l’avaient connu, c’est assurément à lui qu’eût pensé Cicéron lorsqu’il faisait l’éloge du raisin : ‘Est-il un fruit plus délicieux et d’un aspect plus séduisant ?’ Il n’est pas de joyau qui puisse rivaliser avec son grain dont l’enveloppe transparente, d’un glauque délicat qu’embrase par places la tonalité chaude des topazes, revêt une chair diaphane qui semble toute palpitante des ardentes caresses du soleil. Limpide, fraîche et sucrée, l’eau qu’il laisse sourdre sous la dent qui l’écrase est un nectar exquis qu’on croirait avoir été distillé par la Nature pour donner à l’homme l’illusion de participer à la coupe des dieux. Cette eau, dans une autre espèce, le Chasselas musqué, dégage une légère saveur de musc qu’on retrouve, plus accentuée, dans le Raisin muscat blanc ou de Frontignan, dont les énormes grappes rameuses portent des grains ovales semblables à des pendentifs d’ambre et dans le Raisin muscat rouge à la brillante patine d’agate. Signalons encore parmi les raisins de table le Raisin cornichon à fruit oblong, ventru et courbé dont la pellicule jaunâtre renferme une pulpe blanche et translucide ; le Raisin frankenthal de couleur rouge noirâtre à chair verdâtre agréablement acidulée, le Raisin picoté dont l’épiderme blanchâtre se parsème, à maturité, de taches de rousseur, le Raisin barbantin, rappelant par la teinte et par la grosseur de ses grains les prunes de Damas, le Raisin morillon hâtif à pellicule noire violacée, couverte d’une poussière glauque, à pulpe olivâtre très sucrée avec un arrière-goût mielleux » (19).

La vigne en phytothérapie

Alambiquée de vrilles à ressort et sarmenteuse comme un serpent, la vigne nous a déjà fait une large démonstration de sa puissance, dessinant un treillage touffu ô combien incomplet. Tout d’abord, une évidence : de la vigne, on n’emploie pas que les seuls raisins, tant s’en faut, puisqu’on reconnaît à un certain nombre des ses parties des propriétés et des usages plus ou moins étendus : sans doute les plus connues sont-elles les feuilles de la vigne rouge, issues de cultivars de vignes à raisins noirs (variétés dites teinturier : Vitis vinifera var. tinctoria) dont les feuilles rougissent à l’automne. A ces feuilles, l’on préfère, bien que rarement, les vrilles, c’est pourquoi nous en parlons un peu. Puis viennent la sève de printemps qui porte le joli nom de « pleurs de la vigne », les pépins de raisin en tant que tel, ainsi que l’huile végétale qu’on en tire. Quant aux fruits eux-mêmes, on distingue, selon leur degré de maturité plusieurs produits : le verjus, c’est-à-dire le suc pressé des raisins non mûrs, le moût, autrement dit la pulpe exprimée des raisins bien mûrs (= raisins sans pépins ni peaux), enfin le marc, résidu du foulage et du pressage du raisin en vu d’en fabriquer du vin, substance dont nous ne parlerons pas dans cette rubrique, nécessitant, on peut le comprendre un espace dédié pour en accueillir le long développement, et qui n’a pas sa place ici, et dont on peut cependant dire ceci, empruntant à Fournier : « Les vins rouges sont plus spécialement astringents, les vins blancs surtout diurétiques. Il y a lieu de tenir compte de cette différence pour le choix des vins où l’on fait macérer des plantes médicinales » (20).
Bien entendu, selon les parties de la vigne considérées, les actifs végétaux ne sont pas les mêmes : en effet, qu’y a-t-il de commun entre, par exemple, la composition biochimique du raisin et celle de l’huile végétale issue des pépins de raisin ?
Débutons plutôt par les feuilles de vigne rouge, dans lesquelles se croisent du tanin et des flavonoïdes (dont de la quercétine et son rhamnoside, la quercitrine). A cela, ajoutons une bonne lampée d’acides (vinique, malique, succinique, protocatéchique), des sucres (saccharose, dextrose, lévulose), de la fécule, des acides aminés (glutamine, etc.), de la vitamine C, enfin des pigments responsables de la belle couleur des feuilles de vigne rouge, les anthocyanosides. Les pépins, quant à eux, se distinguent par au moins trois composants majeurs : des oligomères procyanidoliques (ou OPC), du resvératrol et une huile végétale présente à hauteur de 10 à 13 % en moyenne (minimum : 5 % ; maximum : 20 %), et dont nous allons maintenant parler. Autrefois, le pépin de raisin, considéré comme déchet, ne trouvait aucun emploi, hormis en temps de disette où l’on en tirait quelquefois une « farine » qu’on mêlait à celle de froment (quand on en avait) en vu d’en faire quelque chose qui ressemble à du pain. Puis, bien après, le pépin de raisin est venu remédier à la pénurie d’huile que la France connut au début du XIX ème siècle, à travers le blocus napoléonien, puis de nouveau lors de la Première Guerre mondiale. Ce n’est, malgré tout, qu’à l’occasion du conflit mondial suivant que l’huile végétale de pépins de raisin abandonne le rang des succédanés pour devenir un produit d’industrie à part entière, et à s’instaurer comme tel, en particulier grâce à des études portant sur sa composition biochimique et ses qualités organoleptiques, et dont les données ne sont pas plus anciennes que l’an 40.
Bien qu’il lui soit arrivé d’être extraite par solvants pour un rendement moindre, l’on obtient plus facilement une huile végétale, souple et très fluide, dite sèche, à la saveur discrète et au léger parfum fruité, grâce à l’expression mécanique à froid des pépins de raisin. Sa couleur passe du vert très pâle au jaune peu prononcé nuancé de légers reflets verdâtres. C’est une huile végétale sensible à l’oxydation dont le délai de conservation ne peut dépasser trois mois (au-delà elle rancit). Elle contient peu d’acides gras saturés (10 à 12 % en moyenne, dont 5 à 11 % d’acide palmitique et 3 à 6 % d’acide stéarique). En revanche, et tant mieux, elle est extrêmement riche en acides gras polyinsaturés : 85 à 90 %, dont 69 à 78 % d’oméga-6, 15 à 20 % d’oméga-9 et seulement 0,3 à 1 % d’oméga-3. A cela, ajoutons encore de l’acide oléique, de l’acide palmitolique (0,5 à 0,7 %), de la lécithine et de la vitamine E (32 mg aux 100 g).
Chargeons-nous maintenant d’explorer les méandres biochimiques de la pulpe qui enserre ce trésor végétal qu’est le pépin de raisin. On peut distinguer au moins trois stades de maturation, dont surtout les deux derniers nous sont connus, c’est-à-dire le raisin mûr, tout prêt à être consommé, et son homologue une fois sec et tout fripé. Mais avant cela, et au Moyen-Âge, on y était plus sensible et friand, l’on peut remarquer, au sein de la matière médicale, ce que l’on appelle le verjus, autrement dit le suc que l’on exprime des petits raisins immatures. Contrairement aux raisins mûrs (frais ou secs), ces grains de raisin encore verts, contiennent surtout des acides (3 % dont : vinique, malique, formique, oxalique, glucolique, succinique), ce qui leur confère un goût très caractéristique. A l’inverse, ils contiennent donc peu de sucres, et quelques traces d’essence aromatique. En cuisine, le verjus remplace aisément le jus de citron et le vinaigre.
En moyenne, le raisin mûr et frais est composé de 70 à 80 % d’eau, de 14 à 24 % de sucres fermentescibles (saccharose, dextrose, lévulose, glucose), de nombreux acides (vinique, malique, citrique, succinique, tartrique, salicylique, racémique…), de sels minéraux et d’oligo-éléments non moins nombreux (potassium, calcium, sodium, magnésium, manganèse, silice, fer, chlore, iode, arsenic, phosphore…), ainsi que des vitamines (A, B1, B2, B9, C). A cela, nous pouvons adjoindre des glucosides flavoniques ainsi que des flavonoïdes (quercétine), des acides aminés (leucine, tyrosine), de la pectine, de la lécithine, de la gomme, du tanin, et enfin, ces mêmes anthocyanosides qui caractérisent uniquement le raisin noir, duquel on peut dire que le pH (3,6) et le rH2 (18) constituent, surtout si ce raisin est de qualité biologique, un excellent fruit dépuratif des reins, des intestins et des vaisseaux sanguins, constat qui va nous emmener présentement auprès des propriétés et des usages des différents éléments de la vigne thérapeutique.

Propriétés thérapeutiques

  • Feuille : tonique capillaire, angioprotectrice (= augmente la résistance des capillaires et diminue leur perméabilité), veinotonique, vasoconstrictrice légère, favorise le retour veineuse et régularise la circulation sanguine ; diurétique ; anti-inflammatoire ; astringente ; rafraîchissante
  • Sève : tonique, cicatrisante, antihémorragique
  • Pépin : protecteur des petits capillaires sanguins
  • Huile végétale : adoucissante, régénératrice et désincrustante cutanée, filmogène, anti-oxydante, antiradicalaire, régulatrice du taux de sébum, antidiarrhéique, émolliente
  • Verjus : astringent, diurétique, rafraîchissant
  • Raisin frais : tonique, dynamogène, énergétique musculaire et nerveux, reminéralisant, nutritif et très digeste, stimulant et décongestionnant hépatique, cholagogue, dépuratif (21), diurétique éliminateur de l’acide urique, laxatif léger, antiputrescible intestinal, protecteur cardiovasculaire, anti-oxydant, rajeunissant cutané, favorise l’acuité visuelle (le raisin noir uniquement)
  • Raisin sec : énergétique, reconstituant, roboratif, laxatif, émollient, adoucissant (pectoral, hépatique et vésico-rénal), expectorant, mucolytique (le raisin de Corinthe forme avec la figue, la datte et le jujube le groupe des quatre fruits pectoraux de l’ancienne pharmacopée) ; avec pépins, on donne le raisin sec comme astringent et antidiarrhéique
  • Moût : nutritif, diurétique, laxatif, adoucissant
  • Marc : tonique, stimulant, antirhumatismal

Usages thérapeutiques

  • Feuille :
    – Troubles de la sphère circulatoire : insuffisance veineuse, jambes lourdes, varice, ulcère variqueux, phlébite, séquelles de phlébite, hémorroïdes, couperose, fragilité capillaire, cellulite
    – Troubles de la sphère gastro-intestinale : diarrhée, diarrhée chronique, dysenterie, dysenterie sanguinolente, vomissement
    – Troubles de la sphère gynécologique : hyperménorrhée, règles douloureuses, hémorragie utérine, leucorrhée, préménopause, ménopause, métrorragie
    – Troubles de la sphère vésico-rénale : rétention d’urine, oligurie, goutte
    – Affections cutanées : gerçure, engelure, crevasse, ecchymose, pétéchies
    – Autres hémorragies : hémoptysie, saignement de nez (22)
    – Migraine, « mal aux cheveux »
    – Aphte
    – Conjonctivite
    – Ictère
  • Sève :
    – Affections oculaires : congestion, ophtalmie, conjonctivite, inflammation des paupières (en bain d’œil depuis au moins le temps d’Hildegarde de Bingen !)
    – Affections cutanées : herpès, éphélides et taches du visage, lentille, dartre, plaie
    – Lithiases (rénales, urinaires, biliaires)
  • Huile végétale :
    – Affections cutanées : peaux grasses, mixtes et sèches, matures, abîmées, desquamées, vieillissement cutané, rides et ridules
    – Soins capillaires : cheveux secs, fins et abîmés
    – Troubles de la sphère cardiovasculaire : athérome, hypercholestérolémie
  • Verjus :
    – Troubles de la sphère respiratoire : maux de gorge, angine, hémoptysie
    – Fièvre
    – Affections bucco-dentaires : stomatite, douleur gingivale, ramollissement gingival
    – Obésité
  • Raisin frais :
    – Troubles de la sphère gastro-intestinale : constipation, diarrhée, dysenterie, dyspepsie nerveuse, gastrite, entérite, catarrhe gastro-intestinal
    – Troubles de la sphère hépatobiliaire : congestion et engorgement du foie, lithiase biliaire
    – Troubles de la sphère respiratoire : catarrhe pulmonaire, asthme, coqueluche, certains cas de tuberculose pulmonaire
    – Troubles de la sphère vésico-rénale : cystite, néphrite, urémie, lithiase urinaire, rhumatisme, arthrite, goutte, mal de Bright (insuffisance rénale chronique)
    – Troubles de la sphère cardiovasculaire et circulatoire : hypertension, artériosclérose, insuffisance cardiaque, microvarice, fragilité capillaire, hémorroïde, acidose, azotémie
    – Affections cutanées : eczéma, furoncle
    – Œdème, obésité, pléthore
    – Intoxications mercurielles ou saturniennes chroniques
    – Fièvre typhoïde
    – Anémie, convalescence, sport d’endurance, surmenage, asthénie nerveuse et physique, déminéralisation, grossesse
  • Raisin sec :
    – Troubles de la sphère respiratoire : toux, affections catarrhales et inflammatoires des organes respiratoires
    – Troubles de la sphère hépatique
    – Troubles de la sphère vésico-rénale
    – Asthénie physique et nerveuse
  • Marc : douleurs articulaires et rhumatismales
  • Moût : arthrite, goutte
  • Cendres des sarments : eczéma, blondir les cheveux

Modes d’emploi

  • Feuilles sèches : infusion, décoction (pour bain, bain de pieds, bain de bouche), gélules de poudre cryobroyée, extrait liquide, feuilles prisées.
  • Feuilles fraîches : suc, suspension de plante fraîche.
  • Raisiné : décoction de fruits (pommes, poires, coings) dans du jus de raisin noir.
  • Cure de jus de raisin.
  • Sève : si l’on n’a pas de vigne sous la main, il est difficile de se procurer ces pleurs de la vigne, sève montante traditionnellement recueillie à la Saint-Joseph, le 19 mars.
  • Verjus : parfois disponible dans certains commerces de détails, il est préférable de l’allonger largement d’eau (20 cl de verjus dans un litre d’eau).
  • Huile végétale : en consommation courante en cuisine : assaisonnement (bien que peu goûteuse), mais surtout cuisson qu’elle supporte jusqu’à 180° C ; en application sur le corps et le visage comme huile de massage, avec ou sans huile essentielle.
  • Cure de raisin (ou cure uvale) : faire le choix de raisins biologiques, bien mûrs, à peau mince, blancs de préférence, que l’on consomme en monodiète à raison d’un à deux kilogrammes par jour. C’est un aliment parfaitement adapté pour une cure dépurative, parce que « bien que sa valeur calorifique soit élevée (900 calories par kg), il doit sa faible teneur en substances albuminoïdes de ne pas introduire dans l’organisme un surplus de protéine nuisible par les déchets azotés qu’elle peut laisser » (23). Il s’agit d’une cure, pas d’un gavage, on évitera donc l’excès pour ne pas que surviennent colique, diarrhée et fermentation intestinale. Si jamais cela vous tente, voici la manière de procéder telle que décrite par le Larousse médical illustré : « La quantité varie suivant les individus ; on commence par quelques grappes, puis on augmente progressivement et, après cinq à six semaines, on diminue peu à peu la dose. La quantité fixée est répartie en trois doses, qu’on prendra de préférence en se promenant : matin (½ livre) à jeun, ou, si l’on ne supporte pas bien le raisin, après le premier déjeuner ; puis 11h00 et 17 à 18h00. Afin de prévenir l’irritation des gencives, on se rincera la bouche avec de l’eau fraîche pure ou additionnée de bicarbonate de soude, après chaque absorption de raisin » (24).
  • Décoction de raisins rouges ou noirs dans du beurre, de la cire d’abeille ou un quelconque autre corps gras : cela rappelle l’antique recette du gleucinum, une décoction, conduite à feu lent et doux, de moût de raisin dans de l’huile. L’on peut aussi préférer le rob qui ne fait intervenir aucune matière grasse.
  • Rob de raisins : raisins cuits sans adjonction de sucre, jusqu’à évaporation suffisante du liquide, afin que l’ensemble prenne la consistance du miel.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • En associant la vigne rouge à des plantes comme le fragon petit houx, l’hamamélis, le cyprès toujours vert, le marronnier d’Inde ou encore le cassis et le ginkgo, l’on peut grandement améliorer la circulation du sang. Pour davantage la favoriser, il est utile de privilégier une alimentation riche en flavonoïdes qu’on trouve dans plusieurs produits d’origine végétale comme le thé, le vin, le citron, la pomme, etc.
  • Fleur de Bach : le docteur Bach s’est inspiré de la vigne pour élaborer un de ses élixirs, Vine. Classé dans le groupe de l’altruisme, il s’adresse aux personnes intolérantes, cassantes, supérieures, impitoyables, qui imposent tout et n’importe quoi sans discussion. Elles ressemblent assez, même sans boire, à ces personnes suffisantes et pleines de morgue dès lors qu’elles ont trop bu, ce genre de personnes trop sûres d’elles-mêmes, qui imaginent que quiconque devrait faire les choses à l’identique. Très efficace, Vine parvient facilement à faire redescendre sur terre ces tyrans domestiques.
  • Autres espèces de vignes : fort nombreuses, citons néanmoins la vigne des rivages (Vitis riparia), la vigne des renards (Vitis labrusca), etc.
    _______________
    1. Mircea Eliade, Traité d’histoire des religions, p. 289.
    2. Dioscoride, Materia medica, Livre V, chapitre 2.
    3. Jacques Brosse, Mythologie des arbres, p. 134.
    4. Le thyrse est une baguette de férule entourée de pampres de vigne et/ou de lierre, et parfois surmontée d’une pomme de pin. C’est l’emblème de Dionysos et des serviteurs de son culte.
    5. Durant l’Antiquité, la pampre de vigne, c’est-à-dire un rameau feuillu portant le plus souvent des grappes de raisin, apparaît comme un ornement fréquent, et orne le front de nombreuses divinités, qu’elles soient romaines (Bacchus, Lætitia, Bona Dea, les trois Grâces) ou grecques (Silène, Rhéa, etc.).
    6. David Fontana, Le langage secret des symboles, p. 107.
    7. Walter F. Otto, Dionysos, le mythe et le culte.
    8. Anne Osmont, Plante médicinales et magiques, pp. 127-128.
    9. Claudine Brelet, Médecines du monde, p. 223.
    10. Jacques Brosse, Mythologie des arbres, pp. 155-156.
    11. Jean Chevalier & Alain Gheerbrant, Dictionnaire des symboles, p. 1013.
    12. Émile Gilbert, La pharmacie à travers les siècles : Antiquité, Moyen-Âge, Temps modernes, p. 96.
    13. Anne Osmont, Plantes médicinales et magiques, p. 126.
    14. Nadine Cretin, Fête des Fous, Saint-Jean & Belles de mai, pp. 64-65.
    15. Julie Conton, L’ogham celtique, p. 175.
    16. Robert Graves, Les mythes celtes. La Déesse blanche, p. 210.
    17. Martial, Épigrammes, I, 65.
    18. Aristophane, Les Grenouilles, p. 161.
    19. Henri Leclerc, Les fruits de France, pp. 100-102.
    20. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 964.
    21. « Les substances nutritives contenues dans le raisin étant proches de celles présentes dans le plasma sanguin, on préconise les cures de raisin pour purifier l’organisme », Larousse des plantes médicinales, p. 283.
    22. « C’est dans les hémorragies atoniques, avec débilité et anémie, mais non celles liés à des états inflammatoires, que la médication est indiquée », Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 963.
    23. Henri Leclerc, Les fruits de France, p. 104.
    24. Larousse médical illustré, p. 1030.

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La forme en cœur des pépins de raisin est-elle la signature des propriétés cardio-vasculaires de l’huile végétale qu’ils contiennent ?

La betterave (Beta vulgaris ssp. vulgaris)

Entre les prémices de culture de la lointaine ancêtre de la betterave et la moue désabusée du collégien prépubère devant la sacro-sainte assiette de crudités de la cantine scolaire – tomate, carotte, betterave –, près de 4000 ans ont passé. Cette plante des origines, elle existe toujours. Il s’agit de la bette maritime (Beta maritima), plante sauvage et vivace, à la racine dure et épaisse, aux tiges assez faibles, rampantes ou semi-ascendantes, en touffes parfois larges d’un mètre, qui s’étalent sur les rochers, galets et sables littoraux, s’enfonçant parfois à l’intérieur des terres, mais rarement au sein des prés salés, particulièrement en bordure de l’océan Atlantique et de la mer Méditerranée, bien moins fréquemment sur la Manche. Ses feuilles charnues et luisantes, parfois ondulées sur leurs marges, évoquent assez les feuilles de bette actuelle. Les fleurs sans pétales, peu visibles, en longs épis lâches, sont tout à fait typiques des Amaranthacées.
Il y a plusieurs milliers d’années, sans doute avait-on remarqué le caractère comestible des feuilles et racines de cette plante première. Fournier explique que « l’usage traditionnel autrefois et à peu près universel des soupes aux légumes amena à cultiver cette plante, et la culture, jointe aux influences climatériques, la modifia en deux sens différents », la bette d’une part, la bette-rave d’autre part (1), la seconde étant à la première ce que le céleri-rave est au céleri-branches. Reprenons Jean-Luc Hennig à ce sujet, il est fort clair : « L’une a la feuille généreuse et la racine pudique, l’autre le feuillage moins arrogant, mais la racine puissamment renflée et charnue. L’une s’est montée et aplatie, l’autre s’est enterrée et épaissie. L’une est devenue blanche et fade, l’autre sanguine et sucrée. Laquelle préférer, de la grande plate ou de la grosse rustaude ? » (2). C’est une question à ne point poser à notre écolier boutonneux qui fuit généralement les deux. Sans doute parce que la blette est monastique, tandis que la betterave véhicule quelque chose qui n’est pas de son âge, viatique vers des cieux pernicieux. Difficile pour lui, empêtré qu’il est dans ses problèmes hormonaux, de tirer le meilleur parti de la betterave, d’autant que le jeune bipède répugne généralement à ingurgiter cet aliment en compagnie d’autres tels que le cervelas en Alsace, le hareng-saur en Norvège. Après, faut voir… (3). La betterave, par son impulsion verticale en direction du monde du dessous, est une racine « de la ruralité et de la bestialité » (4), chose d’autant plus renforcée qu’elle est, dans l’inconscient collectif, le plus souvent rouge : c’est alors « la racine du sang, du vin » (5). Outre le fait que soit indiqué qu’à Rome (du temps de Pline), la betterave redonnait du tonus aux vins fatigués, il reste que la betterave confine à la cave dans laquelle elle voisine avec les boutanches après qu’on ait tiré son cul terreux de la terre grasse dont elle a parfois l’odeur. Rustaude ? Oui, alors. La trogne avinée, aussi. Jean-Luc Hennig souligne que « la betterave vous transforme donc in extenso en quartier de viande » (6). Si le sang de navet nous fait blafards, celui de betterave refléterait, paraît-il, une disposition qu’il serait malséant, du moins en Russie, de désigner comme telle : dire d’une jeune fille dont le teint n’est pas celui de la rose, qu’elle est couperosée de frais (= qu’elle a un « teint de betterave ») passe pour une grave injure. Comme l’on voit, la betterave ne convie pas toujours aux bons sentiments. Elle est de nature trouble : par exemple, saviez-vous qu’à côté des courges et des navets, il lui est arrivé de parader dans les défilés de lanternes végétales ? « On disait [et ça n’est pas moi qui invente, puisque c’est une historienne qui nous narre l’anecdote] que les meilleures lanternes étaient fabriquées avec des betteraves volées aux charretiers : était-ce là une évocation du ‘sinistre charretier’ qui, tel l’Ankou, incarnation de la mort en Bretagne, venait chercher ses victimes avec sa charrette grinçante ? » (7). Que faut-il ici imaginer ? Qu’on creusait une betterave assez grosse, sanguinolente, pour planter une bougie dans le creux ainsi formé ? Si l’on sait où une telle pratique se déroulait (sur les zones côtières de la Flandre maritime française), rien ne nous est transmis quant à l’époque. Parce que c’est bien beau de parler de betterave, mais il semble quand même (un peu, hein !?) qu’on ait déblatéré au sujet de ce légume que d’aucuns imaginent malfaisant, d’autres malheureux. Par exemple qu’on dise que la betterave est originaire d’Allemagne apparaît plus crédible que d’annoncer que, durant l’Antiquité, il existait déjà des « betteraves » aux racines plus ou moins charnues qu’on mangeait parfois. Quelle Antiquité ? L’on pense d’emblée à la grecque ou à la romaine, voire aux deux mêlées en une improbable chimère. L’on semble considérer que l’Antiquité ou le Moyen-Âge ne peuvent s’appréhender qu’à travers des territoires qui nous sont exclusivement proches. C’est faux : n’existe-t-il pas une période médiévale au Japon, par exemple ?
Originaire d’Allemagne. Plus crédible. Mais pas nécessairement vrai. Peut-être davantage que l’élucubration qui consiste à lire dans l’œuvre de Dioscoride la présence de la betterave rouge – hein, quoi, comment ? – dont le jus miellé s’appliquait aux maux de tête et auriculaires, et la décoction aux pellicules et œufs de lentes.
En réalité, il apparaît que les usages culinaires de la betterave ne sont pas antérieurs à la Renaissance, selon le docteur Henri Leclerc. Cependant, avant cela, l’on voit bien (ah bon ?) que, parmi l’inventaire d’un domaine royal (?) situé près de Versailles, l’on trouve le mot beta. Ce qui n’est pas en soi un indice. Ou alors, simplement celui de la bêtise (beta : pour la bette en feuilles ; pour la betterave, il faudrait plutôt attendre le mot rapa). Comme en Italie, par exemple : chou-rave, ainsi appelait-on la betterave au Moyen-Âge. Mais, le Moyen-Âge, c’est vaste, c’est long… comme un jour sans pain, sans fromage, sans vin, sans pistaches, sans olives noires de Nyons, biologiques et d’excellente qualité de surcroît… (il n’y a aucun message subliminal dans ce message… subliminal… ^^).
Ce qui ressort de mes lectures, c’est qu’aux environs de 1560, la betterave fourragère est introduite en Allemagne, mais au même siècle, ce pays se permet l’obtention de la « grosse rouge », tandis que Matthiole semble nous signaler qu’on n’y est pas du tout : les Italiens se posent comme les améliorateurs de ce qu’on a appelé la Beta romana (je n’ai pas de photos à présenter, seulement des conjectures à proposer). Ces variétés, augmentées, parviennent en Allemagne. Matthiole en décrit les usages culinaires d’alors : « Les Allemands mangent leurs racines en hiver cuites entre deux cendres et les dépouillent de leurs pelures, petit à petit, ils les mangent en salade avec un peu de poivre, tout ainsi qu’on fait des carottes. Ils en usent aussi avec le rôti les ayant un peu fait cuire et coupées de travers en pièces et mis en compote, en y mêlant du raifort sauvage, déchiqueté au préalable », c’est-à-dire pas moins qu’un autre truc de Teuton. Quant à Matthiole, comment dire ? Quelle drôle d’impression que véhicule cet Italien qui décrit mieux les usages culinaires germains d’un légume, soi-disant, émanant de son propre pays… Après, de l’Italie à l’Allemagne, y’a pas très loin : il faut juste sauter par-dessus l’Autriche (8).
Si l’on veut parler plus sûrement de la betterave, il faut s’en remettre, en tout premier lieu, à Olivier de Serres qui relate la beauté vermeille que prend le suc de la betterave cuite. A cela, on peut ajouter qu’il y a un peu plus de quatre siècles, l’homme fut le premier à consigner la présence de sucre dans cette racine, dont il paraît, à l’aide de ces indices, difficile de douter de l’identité. De même, Joseph du Chesne (1546-1609) s’extasia-t-il face au jus des betteraves « qui teint d’une belle teinture et de couleur de sang l’huile et le vinaigre ». Puis Claude Mollet (1557-1647), premier jardinier du roi, fit part de « l’excellence de cette racine », avant que le cuisinier François Pierre de La Varenne (1618-1678) n’en dise que du bien. Mais nous sommes là encore bien loin de l’assiette de betterave coupée en cubes et arrosée d’une vinaigrette aux vertus alibiles presque nulles, et toujours trop grasse, qu’on trouve à la cantine du collège ou du lycée. Au XVII ème siècle, au contraire, la betterave est encore parée de ses lettres de noblesse, sans doute en raison de la couleur peu commune de sa chair. Mais elle demeure presque essentiellement une lubie de « potagiste » royal et de maître-queue. On est très éloigné encore de ce sur quoi la betterave rencontrera, indirectement, un succès colossal auprès des jeunes gens piquetés d’acné : le sucre. Nous avons dit plus haut qu’Olivier de Serres le premier mentionna la présence de sucre dans cette racine. Mais à cette époque reculée, elle en contient bien trop peu pour envisager une extraction industrielle rentable. Et puis, à quoi bon s’enquiquiner alors que les colonies fournissent le sucre de canne qui est progressivement venu remplacer le miel dans les pratiques culinaires et pharmaceutiques, tant et si bien que l’expression « être pauvre comme un apothicaire sans sucre » signifiait l’extrême dénuement. Mais une pénurie croissante de sucre, augmentée d’une envolée de son prix en Europe (et donc des taxes, ce qui impliquera davantage de fraudes), vient expliquer la volonté de s’affranchir de l’étranger pour l’approvisionnement en sucre : c’est le cas en Prusse où le roi encourage la culture de la betterave en 1786. Mais ce sont quelques décennies plus tôt qu’est décidée l’amélioration de la betterave sucrière quand bien même elle ne contient pas davantage que 2 % de sucre (saccharose) du temps d’Andreas Sigismund Marggraf (1709-1782) qui envisage l’extraction du sucre de betterave aux alentours de l’année 1747. Les rendements sont encore trop faibles pour s’autoriser une culture et une production en grand. On ne désarme pas pour autant : il semblerait qu’une confiance grandissante en la betterave sucrière gagne du terrain puisqu’en 1775 Vilmorin introduit en France des betteraves à sucre afin de les améliorer. Bien lui en prit car moins d’un quart de siècle plus tard, le Français Achard, disciple de Marggraf, réalise la « première méthode pratique d’extraction », ce qui est heureux puisque entre-temps le taux de sucre a grimpé à 5 %. Puis Deyeux et Cadet de Vaux obtiennent des subventions de la part du gouvernement pour implanter la culture de la betterave à sucre en grand et multiplier les fabriques, ce qui vaudra à cette industrie d’être bien établie durant l’empire et de prospérer bien au-delà de sa chute. Au milieu du XIX ème siècle (1845-1855), la France produit entre 40000 et 50000 tonnes de sucre indigène par an, ce qui représente une exonération financière non négligeable. Par ailleurs, en 1858, Cazin signale les maladies qui affectent les vignes françaises, ce qui provoque la baisse de la production et l’augmentation des prix du vin. A chaque malheur son bonheur pourrait-on dire. L’occasion est trop belle pour la betterave qui s’empresse d’occuper cette niche quelque peu vacante : en effet, il se trouve que par fermentation puis distillation la betterave à sucre permet l’obtention d’un « vin » qui fera son office le temps nécessaire, tâche d’autant plus aisé que le taux de sucre de la betterave s’est envolé à 13-14 % !

La betterave en phytothérapie

Étonnant, non ? A l’époque où j’avais abordé ici même la bette (Beta vulgaris var. cicla), nous avions constaté que ce légume se double d’une plante médicinale aux douces vertus (sauf pour Cicéron qui s’était, dit-il, trouvé « sottement pincé » par la bette… ^^). Ce qui a précédé nous a amené à mentionner l’existence des betteraves fourragères (B. vulgaris var. rapa) et sucrières surtout (B. vulgaris var. altissima). Bien que ces deux dernières aient des destinations alimentaires précises, celle que nous consommons nous autres bipèdes, c’est la betterave potagère (B. vulgaris ssp. vulgaris), laquelle se subdivise en plusieurs sortes, variant formats et coloris, comme les radis et les navets, par exemple. Mais, ici, nous passerons outre tout cela, et donnerons des informations de portée générale en ce qui concerne les éléments constitutifs du profil biochimique de la betterave, en particulier sa racine. Celle-ci contient prioritairement de l’eau : 82,2 %. Puis des hydrates de carbone dont des sucres principalement : 13 à 14 % de saccharose, du pentose, de l’arabinose, du galactose, du raffinose, de l’hexose (ces derniers en toutes petites proportions). Des matières azotées (1,3 %) s’ajoutent à notre liste : il s’agit essentiellement d’acides aminés (asparagine, glutamine, tyrosine, bétaïne). Les oligo-éléments et sels minéraux représentent environ 1 % de l’ensemble : potassium (l’une des sources parmi les plus riches), magnésium, calcium, fer, cuivre, zinc, lithium, titane, strontium, rubidium, phosphore, manganèse, brome, silice, soufre…). Les vitamines ? Oui, il y en a quelques-unes : provitamine A, vitamine C, vitamines du groupe B (B3, B9), et sans doute d’autres encore.
Que voilà déjà un beau pedigree… Chez les betteraves couleur de sang, l’on trouve des pigments tels que les bétalaïnes (sous le nom de code E162 se cache, en réalité, le « rouge de betterave » ou bétanine). Pour en terminer là, précisons que la très faible quantité de lipides contenus dans cette racine (0,1 %), la DHA (ou déhydroxyacétone) et quelques valeurs bio-électroniques (pH à 6,5, rH2 à 8,5) justifient amplement le fait de décerner à la betterave le titre de super légume. Voilà de quoi en boucher un coin à notre écolier revêche.
Quant aux feuilles, dont on use moins, sachons néanmoins qu’elles contiennent, elles aussi, un peu de saccharose (3 %), des sels minéraux et oligo-éléments (sodium, magnésium, acide phosphorique), enfin de la carotine. Elles sont très rarement citées comme matière médicale, tendance désolante qu’accompagne assez souvent (trop) celle qui consiste à se débarrasser des feuilles de cette plante pour n’en considérer que la partie charnue souterraine. Ce qui est une grave erreur.

Propriétés thérapeutiques

  • Réductrice très bonne (= anti-oxydante, donc)
  • Très nutritive, énergétique, revitalisante
  • Très digestible
  • Régénératrice des cellules hépatiques, amélioratrice du métabolisme des graisses, hypocholestérolémiante
  • Rafraîchissante (j’ai lu quelque part que la betterave se réservait avant tout aux personnes animées par un tempérament chaud et irritable, aux « bilieux », donc)
  • Vertus antidépressives
  • Immunostimulante (?)

Usages thérapeutiques

  • Anémie, déminéralisation
  • Remède destiné aux personnes nerveuses, grippées, tuberculeuses (comme adjuvant dans cette dernière affection)
  • Protection de la vésicule et des voies biliaires, protection du foie
  • Névrites
  • Déprime, dépression
  • Certains cas de cancer (?)

Modes d’emploi

  • En nature : cuite, crue (à préférer sous cette forme : on peut la trancher, mais la finement râper est encore ce qui se fait de mieux).
  • Jus frais.
  • « Café » de betterave : spécialité dont il existe plusieurs variantes. Voici celle que j’ai retenue : considérons une betterave biologique et bien dodue. Débitons-la en tranches d’égale épaisseur (5-10 mm). Déposons ces tranchettes sur une plaque, enfournons. Il s’agit de faire évaporer complètement l’eau sans brûler le légume. Ceci fait, l’on réduit les tranches en poudre. Ainsi torréfiée, la betterave peut s’utiliser comme ersatz de café. Il paraît même qu’on peut la mêler à de la chicorée, à du café « véritable », ainsi qu’à toutes ces plantes dont on s’est servi pour remplacer – parfois avec panache – ce même café. « Café » que l’on pourra sucrer, ou pas, avec du sucre de betterave. N’est-ce pas là une toute-bonne que la betterave ?

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • La betterave, surtout lorsqu’elle est cuite, est l’un des (nombreux) ennemis jurés du diabétique. De même qu’avec l’épinard, malgré toute la détestation dont s’est auréolée la betterave en milieu scolaire depuis des décennies, il n’y a jamais eu autant de cas de diabète (du type sucré) chez nos babillantes têtes blondes. Fou, non ? Faut dire que beaucoup biberonnent au coca ou à d’autres saletés. Alors, bon. Et quand l’on pense sucre de betterave, il faut se rappeler que c’est du saccharose, soit le même que celui qu’on trouve dans la canne à sucre (Saccharum officinarum). Aujourd’hui, les méfaits de ce sucre sont bien connus. Mais, au XIX ème siècle, on en avait une tout autre idée, d’un point de vue thérapeutique : « Dans les colonies, les hommes employés à la fabrication de ce produit acquièrent beaucoup d’embonpoint, et offrent tous les signes de la force et de la santé la plus florissante, en mangeant en abondance de la mélasse, de la cassonade et du sucre » (9). C’est Cazin qui écrit cela au milieu du XIX ème siècle : si ressembler à Balzac ou à Flaubert à l’époque de leur « embonpoint » (= en bon point, contraire de « en mauvais point »), on serait tenté de penser que la bedaine qui fait péter la sous-ventrière, l’œil glauque et vague, les dents sales et l’haleine chargée, etc., sont les repères d’une excellente santé. Enfin, Cazin mitige un peu le tout : il accuse – parce qu’il sait – le sucre de former la carie dite « sucrée » et de favoriser la glycosurie dont la pathogenèse demeurait, à son époque, c’est-à-dire il y a un peu plus d’un siècle et demi, franchement obscure à la plupart des praticiens. Il n’en demeure pas moins que Cazin évoqua le cas d’un gars qui engouffrait ½ livre de sucre par jour et qui, pourtant, mourut tout de même à 70 ans, soulignant par là une « performance ». Rire ou pleurer. C’est au choix. Bien plus tard, Fournier ramena à la raison : il ne faudrait pas aller au-delà de 70 à 100 g de sucre par jour ! Quelle horreur ! C’est encore bien trop !
  • De pourpre ou d’ambre, pour reprendre l’expression du docteur Leclerc à propos de la chair des betteraves. Ce sont là les principales, mais il en existe d’autres dont la chair est rose, voire même noire violacée. Listons-les :
    – Rouge : crapaudine, rouge grosse, piriforme de Strasbourg, formanova, rote kugel, crosby egyptian, bull’s blood, etc.
    – Jaune : ronde de Détroit, jaune grosse, jaune de Castelnaudary, jaune ronde sucrée, yellow mangel.
    – Rose : winter keeper.
    – Noire/violette : noire plate d’Égypte.
  • N’oublions pas qu’il est permis de tirer un bon parti des feuilles et jeunes pousses de la betterave, puisque les deux sont comestibles crues. Les feuilles plus âgées peuvent se cuire comme (et avec) des épinards.
  • Enfin, conseil de jardinage : les germes de betterave inhibent la germination des graines d’ail. On les tiendra donc éloignées les unes des autres dans le jardin. Et si l’on s’inspire d’une ancienne coutume d’origine finnoise, il est préférable que la betterave soit semée par une femme, ainsi elle serait plus douce (par contre, si le semis est effectué par un homme, elle est censée devenir amère).
    ______________
    1. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 165.
    2. Jean-Luc Hennig, Dictionnaire littéraire et érotique des fruits et légumes, pp. 99-100.
    3. Et je dois vous dire que j’ai vu, du moins en ce qui concerne la liaison culinaire entre le hareng fumé et la betterave rouge. On peut en faire l’équivalent de la souskay (ou souskaï) qui, habituellement, nécessite de la morue et des carottes.
    4. Jean-Luc Hennig, Dictionnaire littéraire et érotique des fruits et légumes, p. 103.
    5. Ibidem.
    6. Ibidem, p. 104.
    7. Nadine Cretin, Fête des fous, Saint-Jean & Belles de mai, p. 207.
    8. Ce qui a laissé penser que la betterave était originaire d’Europe centrale, c’est la prédominance d’un plat qu’on connaît communément sous le nom de bortsch, bien que cette préparation culinaire porte des noms bien différents dans les pays que voici : la Russie, la Pologne, l’Ukraine, la Biélorussie, la Lituanie, la Roumanie. Par exemple, en Pologne, on l’appelle czerwony ; son importance est telle qu’il figure parmi les douze plats traditionnels du réveillon de Noël polonais. De même que ses appellations sont multiples, cette préparation varie au gré des localités : ici, on emploie des betteraves rouges, là des jaunes. Cuisson et agrément évoluent aussi de place en place : dans telle recette, la viande de bœuf accompagne la betterave, dans telle autre c’est celle du poulet.
    9. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p. 184.

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Feuilleton estival : Histoires d’eau, épisode 2

Dans l’épisode précédent (si vous ne l’avez pas encore vu, c’est par ici), j’achevais ma diatribe (j’ai hésité avec compendium, mais diatribe c’est bien aussi) en indiquant qu’outre le pH, il existe d’autres critères qui permettent de qualifier telle ou telle eau de médiocre, mauvaise, passable, assez bonne, excellente. C’est ce qui nous amène aujourd’hui au point suivant : l’étude de la minéralisation des eaux.

C’est un sujet qui est à la portée de tous, ou presque. Encore faut-il aller chercher l’information là où elle se trouve, en comprendre le sens, afin d’en tirer les conclusions qui s’imposent, ce qui, vous allez le voir, n’a rien de bien sorcier.

Nous n’évoquerons pas pour le moment la minéralisation de l’eau du robinet (qui n’est pas uniforme : elle n’est bien évidemment pas la même partout). A ce titre, intuitivement, de la minéralisation de l’eau du robinet, qu’en savons-nous, nous autres quidams ? Pas grand-chose, en réalité. Nos expériences se bornent à la petite pellicule poudreuse qui blanchit le fond de la casserole dans laquelle on fait bouillir de l’eau, ou à celle qui s’accumule, croûteuse, sur la semelle métallique de la bouilloire électrique (qu’il faut nécessairement nettoyer au vinaigre régulièrement, ça rallonge la durée de vie de l’appareil et consomme moins d’énergie pour chauffer le même volume d’eau). Ou bien quoi encore ? Tenez, les cheveux qui crissent quand on les rince avec une eau trop calcaire après le shampooing, ou ce même calcaire qui entartre les tuyaux au point de les faire ressembler à des artères engluées de cholestérol. Il ne s’agit là que d’une simple approche empirique qui nous apprend que, oui, dans l’eau, il n’y a pas que de l’eau. C’est pourquoi, dans le fer à repasser, on n’y instille pas d’eau du robinet, mais de l’eau déminéralisée, c’est-à-dire une eau ne contenant pas d’ions : elle est donc purifiée. Précaution bien utile sans quoi le fer peut s’encrasser, mot qui prend ici le sens synonyme d’entartrer. Et l’on sait tous qu’il n’y a rien de bien valeureux à l’encrassement et à l’entartrage. Et le tartre, il faut bien le dire, n’a pas bonne presse. C’est par ce terme que le médecin et pharmacologue allemand Johann Schröder (1600-1664), qui se réclamait de Paracelse, désigne l’ensemble des substances qui se déposent dans l’organisme, et qui sont responsables de la plupart des maladies. On le voit à notre simple niveau : le tartre est souvent associé à la notion de méfait (je n’ai jamais rien entendu de contraire). Autrefois, bien conscient de ce que le tartre pouvait engendrer, on avait bien raison de partir à la recherche de matières médicales – des plantes, par exemple – à même de dissoudre et d’évacuer ce tartre hors du corps, action d’expulsion garantissant le retour de la santé. Or, nous le savons, l’eau du robinet contient du tartre. Par ce seul fait, elle ne peut être bonne pour la santé. Pourtant, on a tendance à l’oublier. Aussi, que faire ? Derechef, adressons-nous aux eaux vendues dans des bouteilles. Mais là, gros hic : beaucoup de ces eaux sont dites minérales. Voilà que ça commence bien. Qu’est-ce que c’est qu’une eau minérale, d’abord ? En France, on lui accorde le statut suivant : « Eau d’origine souterraine, protégée de toute pollution. Ses caractéristiques chimiques doivent être stables. Elle doit être de nature à apporter, dans certains cas, ses propriétés favorables à la santé. »
« Naturelle », « minérale », « protégée de toute pollution », « santé », « stable ». Go, allons-y, qu’attendons-nous donc ? Qu’es-tu fish marin d’eau douce, on te dit que c’est bon, on peut la boire sans risque, cette eau-de-là, et…
Ata-ta-ta-ta, mon cousin. Prends ta tête à deux mains. Posons-nous un moment. Posons-nous surtout les bonnes questions. « Elle doit être de nature à apporter, dans certains cas, ses propriétés favorables à la santé. » C’est ce que l’on souhaite, en effet. Cela explique pourquoi sur la plupart des étiquettes d’eau en bouteille, aussi bien celles qu’on trouve dans la grande distribution que celles qui se dénichent dans des circuits alternatifs, la plupart – que dis-je ? – toutes, oui, toutes ces eaux portent une étiquette sur laquelle on peut clairement lire le pH ainsi que la minéralisation globale, c’est-à-dire ce que l’on appelle le résidu sec. Le résidu sec, c’est ce qui reste dans la casserole après qu’un litre d’eau bouillie à 180° C s’en soit évaporé ; la pellicule blanche et poudreuse, quoi, que nous autres ne pouvons pas peser avec une balance de ménage, ni même avec un pèse-lettre. Non, là, c’est affaire de spécialistes, on entre dans le monde de l’infiniment petit, puisque le résidu sec est exprimé commodément en milligrammes par litre d’eau. Par exemple, pour Volvic : résidu sec à 180° C : 130 mg/L. Après, sans doute histoire d’en mettre plein la vue à la bande de nouilles que nous sommes, les firmes (Évian, Contrex, Hépar et compagnie) affichent carrément dans le détail les substances minérales, nous faisant regretter de ne pas avoir été plus attentif durant les cours de physique/chimie de Madame La Burette. Soit c’est pour gagner de la place, soit c’est pour faire son intéressant, mais on a toujours l’impression d’avoir affaire à un micro tableau de Mendeleïev avec ces Mg, K, Ca, Na. Hg, aussi (nan, j’déconne). Et là, c’est fatalement le drame : une telle contient plus de magnésium que telle autre qui, elle, contient moins de sodium et presque autant de magnésium qu’une troisième ; et la quatrième, là, tiens, qu’est-ce qu’elle raconte, hum ? Comme l’impression de se faire balader. D’façon, il est passé 20h00, ta marmaille hurle à pleins poumons qu’elle a faim, t’es garé en double file, t’a pas le temps pour toutes ces conneries, j’en passe et des meilleures. Bref. On prend la première qui passe ou la moins chère, ce qui s’avère être souvent la même chose. C’est ainsi que se targue de l’être celle qui a l’audace de s’appeler « eau préférée des Français » (merci de ne pas m’inclure dans le lot). Vous ne voyez pas de quelle eau je parle ? Siii ! Allez, ça commence par un c. C comme communelle. Non, toujours pas ? Bon. (Chut alors).

Le griffon de Dax (Landes)

Puis l’habitude de boire de telles eaux devient aussi courante que l’eau du robinet. On se fait donc un devoir de se trimballer à bout de chaque bras un gros pack de neuf litres, on s’esquinte le dos à grimper tout cela dans les étages, pour se farcir, au final, une eau aussi médiocre que celle du robinet que, sans un égard pour eux, on abandonne au poisson rouge dans son bocal ou à la serpillière. On se sent fier du sacrifice accordé, de l’effort consenti, contre cette eau du robinet qui possède néanmoins un avantage sur sa consœur embouteillée : tu ouvres le robinet, elle monte toute seule !
L’habitude, donc. L’on croit bien faire, on imagine préserver sa santé parce qu’on a compris que l’eau du robinet, ça pue et pis c’est nul ; on s’enorgueillit donc de faire consommation courante d’eau en bouteille parce que – pH, minéralisation, slogan – tout y est. Confiansss… Je n’irai pas jusqu’à dire que ceux qui vendent la plupart de ces eaux seraient capables d’aller fourguer une sorbetière à un Inuit, non, je ne franchirai pas cette délicate ligne rouge. Mais nous ne sommes jamais qu’à quelques encablures de l’arnaque qui procède d’un abus de langage et d’un défaut d’interprétation des informations apportées au consommateur. Les eaux richement minéralisées, c’est comme la lessive, « on doit en manger, parce qu’ils nous en vendent », pour reprendre le bon mot de Coluche à l’encontre de la publicité.
Une approximation s’étant juchée et établie au niveau d’une vérité scientifique indéboulonnable, il y en a plus d’une. Comme, par exemple celle-ci demeurée célèbre : l’épinard et son formidable taux de fer, qui s’est avéré n’être, finalement, qu’une erreur due à un mauvais placement d’une virgule. Le pire est que, même après qu’un correctif ait été apporté, on s’est ingénié à perpétuer la croyance – Popeye avait déjà frappé – que l’épinard était un végétal bourré de fer. On vole ici au même niveau que la rengaine des « produits laitiers qui sont vos amis pour la vie », un truc de ouf dont l’objectif semble consister à gaver des bambins de machins trop gras pour qu’ils aient droit – ces malheureux – à leur quota de calcium. Ce qui ressemble encore fort à cette autre entourloupe : « Si tu ne veux pas manger tes légumes, OK, mais mange au moins ta viande », attendu que si elle ne l’est pas, c’est du gaspillage, alors que si on balance des brocolis à peine mâchouillés par des dents de lait à la poubelle, c’est moins grave, n’est-ce pas ? Faire l’inverse, cela contreviendrait à un ordonnancement artificiel (et surtout inepte des choses) : l’argument voulant que la viande est plus nutritive que les légumes. Faux, faux, archi-faux ! On sait depuis plus d’un siècle que 100 grammes de lentilles fournissent 2,5 fois plus de calories que la même quantité de viande, on sait aussi que, à poids égal, on trouve 18 % de protéines dans la viande de bœuf contre 45 % dans les graines de soja !
Pour que le chafouin puisse vendre et l’alouette acheter, en voici donc quelques-uns, des mensonges et des à-peu-près. Pourtant, dans ces aliments (viande de bœuf, soja, produits laitiers, épinards), on en trouve bien, des « sels minéraux », non ? Alors, pourquoi il nous casse la tête avec les mêmes minéraux dissous dans l’eau, qu’elle soit robinesque ou minérale ? La raison en est bien simple, mes bons : l’homme est une espèce hétérotrophe, au contraire des plantes qui sont autotrophes. C’est là une différence abyssale : une plante se contente d’une eau minérale, y puise les éléments minéraux. Pas nous, puisque notre nature hétérotrophe nous incite à partir en quête d’aliments organiques. Les seuls minéraux qui nous sont donc accessibles, ce sont ceux contenus dans d’autres organismes vivants. Sucer un caillou, ça ne nous nourrira pas. C’est pour cela que ces eaux – minérales ou du robinet – sont inacceptables pour un organisme humain, quand bien même elles contiendraient 500, 1000, 2000, voire 10000 mg/L de substances minérales dissoutes. L’organisme ne sait pas quoi en faire, ne sait pas s’en servir (ou si peu), puisque ces substances sont inorganiques, et donc non biodisponibles. Tu dois donc aller chercher le calcium, le silicium, le fer, le sodium, etc. là où ils se trouvent bons pour toi, c’est-à-dire dans les végétaux et les animaux, parce que si tu t’en remets aux sels minéraux et oligo-éléments contenus dans l’eau quelle qu’elle soit, en pensant faire une bonne action, je suis au regret de te dire que tu es, hélas, dans l’erreur : tu ne te soignes pas, tu t’encrasses. Rappelle-toi Schröder et le tartre. Ici, les valeurs thérapeutiques de l’ensemble des éléments dissous n’ont plus cours.
Que les bouteilles portent des étiquettes comportant les valeurs minéralogiques des eaux qu’elles contiennent, pourquoi pas. Mais le choix, si besoin, doit impérativement se porter en direction des eaux dont le résidu sec, exprimé en mg/L, n’excède pas un nombre comptant plus de deux chiffres (si 80 mg/L représente un taux moyen à ne pas dépasser pour un usage quotidien, certaines sources annoncent un nombre à trois chiffres : 120 mg/L maximum). Et, à ce niveau, force est de remarquer, qu’il existe, plusieurs catégories, plusieurs tailles, comme pour les vêtements :

  • Small : TDS inférieur à 50 mg/L : Lauretana (14), Mont Roucous (22), Rosée de la reine (26,8), Montcalm (32), Volcania (43,6).
  • Medium : TDS compris entre 50 et 500 mg/L : Celtic (50), Mont-Blanc (105), Cristaline (300), Thonon (342), Évian (342), Perrier (456).
  • Large : TDS supérieur à 500 mg/L. Se subdivisant en :
    – XL : TDS compris entre 500 et 1000 mg/L : Salvetat (520), Arcens (773), San Pellegrino (854), Quézac (980).
    – XXL : TDS compris entre 1000 et 5000 mg/L : Badoit (1100), Velleminfroy (2010), Contrex (2078), Hépar (2513), Vichy Célestins (3325), Vichy Saint-Yorre (4774).
    – XXXL : TDS supérieur à 5000 mg/L et plus : Hydroxydose (9050).

Note : on parle aussi de TDS : total dissolved solids, c’est-à-dire le total des solides dissous dans l’eau, équivalent au résidu sec.
Note 2 : les eaux peu minéralisées proviennent de massifs granitiques ou volcaniques, tandis que celles qui comptent les plus forts taux de matières minérales dissoutes émanent de zones calcaires. Celles qu’on disait autrefois miraculeuses ont toujours appartenu à la première catégorie.

On imagine ce qu’une eau contenant 1000 mg/L (soit un gramme tout de même), continuellement bue, peut causer, à la longue, sur la santé d’un organisme. La seule raison qui peut expliquer et légitimer qu’on boive une eau hautement minéralisée, c’est en cas de cure, ce qui justifie ce passage que je place de nouveau sous nos yeux : « Elle doit être de nature à apporter, dans certains cas, ses propriétés favorables à la santé ». Dans certains cas. S’agissant d’une cure, médicalement ordonnée et suivie, elle consiste donc en l’absorption d’une eau x ou y durant un laps de temps donné, jamais de manière pérenne, et de préférence sur place, parce que « cette eau, que l’on peut boire au griffon dans une station thermale, est thérapeutique » (1). Mais il n’est pas toujours possible de se déplacer auprès de la source salvatrice. Qu’à cela ne tienne, c’est l’eau qui vient auprès du patient, s’il le faut. Seulement « la mise en bouteille fait perdre à l’eau ses propriétés initiales. L’eau s’oxyde, s’alcalinise et se minéralise. L’eau a perdu sa structure, elle est devenue une eau morte » (2), moribonde à tout le moins. C’est là l’apanage d’une eau chargée en substances minérales inassimilables, alors qu’une eau pure (du moins, la plus pure possible) est vectrice de santé, donc de vie. Il est impératif de se départir de l’idée que des eaux riches en sels minéraux et autres oligo-éléments apportent de multiples bienfaits. Parce que l’eau n’est pas censée apporter, ajouter, accumuler, nourrir. Au contraire, la véritable fonction de l’eau dans l’organisme, c’est d’épurer, d’éliminer, de nettoyer, de retrancher, d’emporter, c’est-à-dire l’inverse même de l’entartrage et de l’encrassement. On n’aurait pas sérieusement l’idée de laver ses sols avec une eau boueuse, n’est-ce pas ? Eh bien, là, il en va de même. Une eau peu minéralisée possède véritablement des fonctions essentielles pour l’organisme : elle favorise l’élimination des toxines et la dépuration du sang, elle déterge les organes tels que les reins, la vessie et les intestins, elle protège l’organisme de la suroxydation, etc.

Pour en terminer là sur cette question de la minéralisation des eaux, il est temps pour moi de vous faire part des résultats obtenus à l’aide de mon appareil de mesure du TDS qui établit pour chaque eau analysée le nombre de ppm qu’elle contient. Par ppm, on entend partie par million ; 1 ppm = 1 mg/L). Voici :

  • « Mon » eau du robinet : 342 ppm. Résultat médiocre.
  • La même, filtrée par mon appareil au charbon : 277 ppm. On observe une baisse de 19 % par rapport à ce qui précède. Le résultat reste néanmoins médiocre.
  • Eau de pluie : il a beaucoup plus sur la région lyonnaise le 6 août dernier, j’en ai donc profité pour disposer un récipient en verre afin qu’il s’emplisse suffisamment d’eau du ciel. Après analyse, il s’avère qu’elle ne compte que 49,9 ppm d’éléments minéraux dissous, ce qui en fait une eau de boisson de valeur très largement supérieure à l’eau du robinet, sans compter que son pH est aussi excellent : 6,66 contre 7,63 pour l’eau du robinet qui coule chez moi.

Voilà. Avant de clôturer, je me permets de préciser que ces lignes seront suivies d’autres qui exploiteront, sur la base de la minéralisation, les notions de conductivité et de résistivité de l’eau, propriétés intrinsèquement liées à la présence ou à l’absence de matières minérales dissoutes dans les eaux de boisson.


  1. Roger Castell, La bioélectronique Vincent, p. 65.
  2. Ibidem, p. 73.

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Feuilleton estival : Histoires d’eau, épisode 1

Ces dernières semaines, durant lesquelles l’eau s’est faite rare (mais où sont donc la pluie et la fraîcheur, non de non ?!!!), ces dernières semaines, donc, ont néanmoins été l’occasion de voir apparaître en mon esprit clapotant des questions, vacillantes au début, comme l’improbable mirage d’un oasis en plein désert. En voici quelques-unes :

  • Dans quelle mesure une eau de qualité participe-t-elle à l’hydrodistillation d’une plante x ou y de culture biologique ?
  • Est-il pertinent d’opérer le simple exercice de l’infusion d’une plante de culture biologique en usant d’une eau de qualité médiocre ?
  • N’est-il pas absurde d’arroser des plantes de culture biologique avec une eau dont on ignore tout de la qualité ?

Nous n’aurons pas la prétention de répondre à toutes les questions, ici et maintenant, avec force détails et multiples explications concises. Entamons cependant une réflexion dans ce sens à travers ce premier billet.

Sans être hydrogéologue (j’aimerais bien), je me suis toujours passionné pour l’eau, ce liquide aussi courant que celui qui coule au robinet, mais pourtant inégalement réparti selon des états divers sur la planète et dont la perturbation des cycles, conjointe à d’autres facteurs, peut être l’opportunité de catastrophes. Ce liquide, oui, H₂O dans sa formule idéale, n’est pas, non plus, d’égale qualité d’un point à un autre du globe, en terme d’eau douce en particulier, celle-là même dont l’emploi à travers les trois interrogations que nous avons posées plus haut, m’a amené à ces questions et à l’ébauche de réponse que je suis en train de tracer aujourd’hui.

Si je suis ce que je mange, j’ai plus souvent tendance à oublier que je suis aussi ce que je bois : incroyable comme il est possible de pécher par ignorance, quand bien même chacun sait que le corps humain est constitué à 65-70 % d’eau, et que 80 % de nos cellules sont plus ou moins directement en relation avec elle. On sait les dérèglements que peut occasionner, par l’habitude longuement continuée, la prédilection pour telle ou telle substance alimentaire qui devient poison prise à des doses trop fortes et répétées : le saccharose en est un, le sel de table un autre.
Par sa quantité, l’eau peut bien évidemment être nocive : par son manque, tout d’abord, qui entraîne généralement le décès en quelques jours. Mais là ne réside pas notre problème du moment. Ni dans la potomanie d’ailleurs. Nous nous interrogerons surtout sur la qualité de l’eau en partant du point le plus immédiatement visible et évident : le pH ou potentiel hydrogène. Vous connaissez sans doute ces bandelettes que l’on trempe quelques secondes dans un liquide quelconque, puis qui affichent, sans trop de nuance, le pH correspondant à l’état de cette solution, à savoir si elle est :

  • acide (pH allant de 0 à 7,07)
  • neutre (pH = 7,07)
  • alcaline (pH allant de 7,07 à 14,14)

Le pH, pour dire simplement les choses, permet d’établir la richesse ou au contraire la pauvreté d’une substance en protons (ions H+). Un milieu acide en est riche, un alcalin en est dénué. Chez l’homme, les valeurs vitales sont situées non pas aux extrêmes, mais aux alentours de la neutralité : si le sperme est alcalin, l’ovaire, lui, est acide. L’union des deux permet l’obtention d’un embryon dont le pH s’approche de la neutralité, à savoir 7. N’y voyez là aucun hasard.
C’est pourquoi l’organisme, en contact plus ou moins prolongé avec des substances trop acides (acide chlorhydrique pH 1, acide acétique pH 2,9) ou trop alcalines (eau de Javel pH 12, soude pH 13) finit par en pâtir, surtout, bien sûr, si l’exposition est chronique. Eh bien, il en va de même pour l’eau à laquelle on voue une confiance aveugle puisque, tout petits déjà, les pouvoirs publics nous ont assuré que l’eau du robinet, parfaitement potable, ne présentait pas de risque pour la santé de ses consommateurs. Ce qui est loin d’être vrai. La plupart des eaux d’adduction qui fournissent les foyers en eau courante du robinet sont d’une qualité allant de médiocre à mauvais, qualité qui peut déjà s’évaluer, en partie, grâce à l’étude de leur pH. J’ai sous les yeux la liste d’une quinzaine de ces eaux, prélevées dans plusieurs villes de France, puis analysées. Sur ces quinze eaux, treize d’entre elles possèdent un pH alcalin, ce qui n’est déjà pas bon signe, compris entre 7,1 et 8,3, tandis que deux de ces eaux tirent leur épingle du jeu (si je puis dire), avec un pH situé entre 5,5 et 6,5 (valeur considérée comme parfaite dès lors qu’il s’agit d’eau). Au contraire, celle qui coule de mon robinet appartient hélas, comme beaucoup d’autres eaux en France, à la première catégorie : son pH est établi à 7,6.
Qu’envisager alors ? Filtrer l’eau de consommation courante à l’aide d’une carafe à cartouche ? La plupart n’améliorent que guère la qualité de l’eau du robinet… Un système plus élaboré au charbon actif permet-il de corriger ce problème de pH ? Non, hélas. Si ce type d’appareillage supprime beaucoup de ces choses très (trop) nombreuses contenues dans les eaux du robinet (virus, bactéries, résidus médicamenteux, métaux lourds, etc.), ils ont tendance à augmenter le pH, ce qui n’est pas l’objectif. Par exemple, l’eau de mon robinet, une fois filtrée par mon appareil au charbon actif, grimpe à 8,2. Il est néanmoins possible d’abaisser ce pH par l’adjonction de quelques dizaines de gouttes de jus de citron biologique par litre de cette eau.
Nous pourrions – pourquoi pas ? – nous en remettre à l’eau en bouteille, non ? Outre, le problème écologique que cela pose (transport, stockage, non recyclage des matières plastiques, etc.), on est souvent tenté, en France, de faire une fois de plus confiance aux étiquettes collées sur les bouteilles, et peut-être même léchées par la langue de bois qui nous sert le discours officiel sans faillir depuis des lustres. Et pourquoi donc pas ? Parce que, contrairement à l’eau du robinet, liquide parfaitement transparent pour lequel règne une opacité criante sur la question de ses valeurs bio-électroniques, les étiquettes des eaux de source en bouteilles plastiques, recèlent bien, elles, un certain nombre d’informations relatives à la qualité de ces eaux dont les plus courantes restent, de loin, la valeur du pH et les éléments minéraux dissous dans l’eau, exprimés le plus souvent en milligrammes par litre (mg/l). Eh bien, vous voulez que je vous dise ? Lisons ces étiquettes. Je me suis rendu dans un magasin typique de la grande distribution, j’ai ouvert les yeux, et j’ai lu les pH inscrits sur les étiquettes d’une dizaine d’eaux différentes : ils s’étalent de 7,2 à 8 pour la plupart, soit des pH, à peu de chose près, très semblables à ceux des eaux d’adduction. Allons bon !… Une seule de ces eaux affiche un pH parfait : Mont Roucous (pH 6). Mais il faut savoir que le pH lisible sur une bouteille représente une mesure de l’eau à la sortie du griffon. Une fois embouteillée (faut parfois voir comment…), transportée, stockée plus ou moins longtemps (même dans les limites fixées par la loi), une eau finit par s’altérer, même un peu. Alors, c’est sûr que si elle n’est déjà pas fantastique au départ… Dans le cas de la Mont Roucous, ça n’est pas trop dommageable : après analyse, son pH n’a pas trop grimpé puisqu’il est passé à 6,16. Cette eau n’en reste pas moins excellente, et je serai bien heureux de voir couler une eau pareille à tous les robinets de France et de Navarre, du monde entier même. Mais ça n’est malheureusement pas le cas.

Afin de poursuivre mon enquête, j’ai aussi visité un magasin de produits biologiques, me suis dirigé au rayon des eaux de source en bouteille, et là je suis tombé nez à nez avec deux autres spécimens qu’en principe l’on n’a que très peu de chance de dénicher dans les espaces de vente type grande distribution. Je vais parler, pour l’instant, uniquement de l’un des deux, qui s’appelle Rosée de la reine, eau de source provenant du département du Tarn. Selon l’étiquette, le pH de cette eau est égal à 5,8. Ce qui est excellent. Mais nous allons l’analyser aujourd’hui même pour vérifier si ce pH a bougé depuis son embouteillement.

Je place donc un peu de cette eau dans un verre parfaitement propre, que j’entrepose ensuite un petit moment au réfrigérateur pour lui faire atteindre la température de 25° C (toutes mes analyses sont réalisées à cette température). Puis je plonge les électrodes de mon appareil de mesure du pH dans le verre d’eau. A la lecture des informations fournies par l’écran LCD de mon appareil, il apparaît que le pH se situe très précisément à 5,9. La détérioration est donc très minime. Enfin, j’utilise un second appareil qui mesure, lui, d’autres variables dont je parlerai dans le billet qui fera suite à celui-ci, et qui permettent de mieux préciser ce qu’est une eau de qualité, au-delà du seul pH.

Gain Express PH-099 (appareil de mesure du pH et du potentiel d’oxydoréduction).

 

HM Digital COM-100 (appareil de lecture de la conductivité et du total des minéraux dissous dans l’eau).

Maintenant, si vous le souhaitez, vous pouvez remonter tout au sommet de cet article, jusqu’aux trois questions posées. A l’aide de la lecture des quelques lignes tracées jusqu’ici, reconsidérez-les : ça pose question, tout cela, non ?

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L’olivier (Olea europaea)

Les oliviers, Vincent Van Gogh (1889)

Petit par sa taille mais grand par ses pouvoirs symboliques, l’olivier est un arbre qui a fait montre de ses multiples talents, tant en thérapie qu’en cuisine, et cela depuis l’époque fort reculée déjà où l’homme a compris qu’il y avait en lui une véritable manne à saisir.
Originaire d’Asie mineure, on le rencontre sur l’ensemble du bassin méditerranéen, ainsi qu’au Proche-Orient. Mais il ne s’agit là que d’un olivier d’importation, cultivé. Or, avant cela, des fouilles archéologiques ont montré que l’olivier, à l’état sauvage, faisait déjà l’objet d’une récolte il y a quelques 20000 ans, avant qu’on ne procède à sa culture durant l’âge du bronze, il y a 4000 ans, date à partir de laquelle l’olivier est diffusé par le truchement des Phéniciens, puis, plus tard, des Grecs et enfin des Romains, lesquels en développent la propagation sur l’ensemble des zones méditerranéennes. C’est pour cette raison, qu’aujourd’hui en France on rencontre l’olivier aussi bien en Languedoc qu’en Provence, témoignant de l’arrivée, de l’installation ou du passage de peuples pour qui l’olivier était si capital qu’il aurait été impensable de ne pas l’emporter avec armes et bagages. Sur le territoire français, on trouve des traces vivantes de cette présence des civilisations gréco-romaines dans le Sud de la France, à Roquebrune-Cap-Martin par exemple, petite ville des Alpes maritimes qui accueille encore ce que l’on considère comme le plus ancien arbre de France, un olivier vieux de 2500 à 2800 ans : il « doit son âge vénérable à son aptitude à avoir plusieurs fois ‘rejeté’ à partir de sa souche, formant une sorte d’individu coloniaire » (1). Ce qui explique – par cette exceptionnelle longévité – son omniprésence depuis 4 à 5000 ans, non seulement d’un point de vue agricole, alimentaire et civilisationnel, mais aussi linguistique : les mots olive et olivier émanent tous les deux du crétois élaia dont on a tiré élaion, « huile », latinisée en oleum. Quand on entend le mot huile, on peut penser à celles de colza, de tournesol, de noix, tout autant que d’olives. Pas à l’époque hellénique à laquelle on procédait à la culture de l’olivier dans la péninsule balkanique. En ce temps, l’huile est forcément d’olive, le préciser serait presque un pléonasme, puisque cette huile porte le nom même de l’olive dans ses lettres. « Cette dénomination unique a subsisté, même quand on a utilisé des huiles provenant d’autres plantes, non seulement dans les langues issues du latin, huile en français, olio en italien, oleo en espagnol, mais aussi dans les langues germaniques : oil en anglais, öl en allemand » (2). Il en va de même du mot drupe qui, au départ, ne désigne pas la totalité des fruits à noyau, mais s’applique uniquement à l’olive (en latin : drupa). Autant dire que l’olivier et son fruit ont pris toute la place, d’un point de vue botanique également, puisque l’olivier a donné son nom à la famille qu’il représente – les Oléacées – laquelle regroupe des arbres aussi divers que le frêne ou le lilas. Malgré cette prééminence, ce fruit civilisationnel qu’a été l’olive pour les Grecs, n’est pourtant pas originaire de la péninsule balkanique, quoi qu’on en pense et quoi qu’on en dise : c’est le cas d’Élien, par exemple, qui soutenait que « c’est à Athènes […] que l’on trouva d’abord l’olivier et le figuier ». Plus que de l’ignorance, je crois qu’il s’agit davantage de propagande, les Hellènes ayant fait fort pour imposer dans cette terre conquise qu’était la Grèce des croyances qui devaient être jugées comme indubitables.

L’olivier millénaire de Roquebrune-Cap-Martin (Alpes maritimes).

L’Antiquité grecque, il est impossible de la concevoir sans son symbole qu’est l’olivier porteur de l’olive pourvoyeuse d’huile, dont la préciosité imposait d’élaborer les meilleurs modes de conservation et d’imaginer, après culture et récolte, la mise en œuvre de procédés qui existent encore de nos jours : la conservation des olives par la saumure, le pressage à froid et l’extraction à chaud étaient déjà connus en ce temps de l’époque égéenne préhellénique.
Il est aisé de comprendre qu’à cette splendeur qu’est l’olive on ait voulu attribuer telle origine plutôt que telle autre, que les uns et les autres aient voulu tirer la couverture à eux. On l’a cru d’origine égyptienne, étant associé à Thot et à Isis. De là (c’est-à-dire de Basse Égypte, région de la ville de Saïs), il aurait été importé en Grèce par Cécrops en 1582 avant J.-C. A d’autres occasions, on le fait provenir du pays des Sumériens (plus probable) ou de Libye (très improbable). A ces origines géographiques (dûment justifiées ou non), s’additionnent celles de nature mythologique : Héraclès, dont la massue était en bois d’olivier, forma le premier de ces arbres après qu’il en frappa le sol… ce qui demeure, somme toute, très curieux. A celui qu’on a romanisé en Hercule, il existe un fragment mythologique beaucoup plus connu : je rappelle, au passage, ce que j’ai écrit dans l’article consacré au palmier dattier : « On a beau dire qu’Héraclès rapporta l’olivier et le dattier en Grèce à son retour des enfers, ça n’est pas tant deux plantes que les Hellènes importèrent, bien plutôt un récit portant sur elles : bien avant Létô, existait une divinité orientale beaucoup plus ancienne, Lat, déesse de la fertilité, de l’olivier et du palmier. Un transfert de Lat à Létô marque, comme nous l’explique Jacques Brosse, ‘une annexion politique et religieuse par les Hellènes’ (3) d’un thème archaïque. » De là son installation à Olympie, soit à plus de 200 km de cette ville à laquelle on associe, de facto, l’olivier, parce que la légende qui lie cette ville à cet arbre est la plus célèbre. Les mythographes racontent la querelle qui opposa Poséidon à Athéna. Le dieu au trident revendiquait davantage de royaumes terrestres dont l’Attique, c’est-à-dire cette région grecque dont Athènes est la capitale. Afin de les départager, un défi leur est lancé : fournir à la cité la chose la plus utile, valeureuse et précieuse. Poséidon fiche son trident dans le sol : il en naît un puits d’eau salée (dans certains textes antiques, il est parfois question d’un cheval fougueux). Athéna, que cet exploit ne désarme pas, déjà équipée de sa lance, fait de même, et au point d’impact un olivier surgit, déployant ses branches. Les dieux soutinrent Poséidon, les déesses Athéna, mais Cécrops se rangea en faveur d’Athéna, alors que, bizarrement, Zeus s’abstint, décidé à ne pas émettre d’avis sur cette question. Ainsi, Pallas Athéna l’emporta sur Poséidon, et l’olivier devint le symbole de cette ville qui tira son nom de celui de la déesse. De cette altercation divine, on dit que l’olivier aurait été conservé derrière l’Érechtéion, autre temple que porte l’Acropole avec le Parthénon. On va même plus loin, en soutenant que certains oliviers situés à proximité de l’Acropole descendraient de cet olivier primordial… Ce qui est intéressant, c’est que l’Acropole est formée d’une colline qui avait anciennement pour nom glaucôpion, un mot provenant de glaux, « chouette », cette colline étant effectivement dédiée à une archaïque divinité chouette.

Tétradrachme grec figurant Athéna et deux de ses symboles : l’olivier et la chouette.

Les Hellènes, qui prirent la place, firent en sorte de confondre cette colline avec le culte de leur Athéna, d’où la fusion avec la chouette, et les yeux pers, autrement dit de couleur glauque (4), dont on affuble assez souvent la déesse, tant et si bien qu’en l’absence de toute indication nominale, quand on rencontre « la déesse aux yeux pers » dans les textes antiques, c’est exclusivement d’Athéna dont il s’agit. Bref. Malgré la mauvaise foi évidente du dieu marin, indiquons, à sa décharge, que l’eau salée, c’est toujours bien pratique pour les conserver dans la saumure, les olives. Ah, non mais !… Non, sérieusement. De cette escarmouche divine, il ressort que l’olivier est consacré à Athéna (et par suite à Minerve, ainsi qu’à l’équivalent de Zeus, Jupiter, dont les prêtres portaient un bonnet surmonté d’un brin d’olivier) et, comme tout arbre sacré, il était l’objet d’un culte pieu, comme à Athènes, où ce culte s’accompagnait de celui d’un pilier, rappelant les très archaïques pierres sacrées, dans lesquelles, peut-être, on a investi petit à petit la divinité Athéna émergente, bien avant que sa tête soit coiffée d’un casque étincelant, portant un bouclier (l’égide) et brandissant une lance : cela, c’est la description d’une Athéna davantage aboutie. Objet de culte, certes, l’olivier est particulièrement respecté : bien qu’il poussât en abondance dans la plaine d’Éleusis, il était protégé au point que ceux qui s’attaquaient à lui étaient justiciables. En réalité, ennemis ou pas, on se gardait bien d’endommager le moindre olivier, arbre dont on employait le bois pour une unique raison : la fabrication de statues représentant les divinités, et rien d’autre, sans quoi l’on encourrait le plus terrible des châtiments divins. A ce bois, s’ajoute l’huile qu’on tire des fruits de l’olivier, non moins sacrée. Elle n’était pas tant qu’alimentaire, mais surtout de première nécessité pour l’éclairage, dont la lumière fournie rappelait celle du soleil et du divin : ainsi, « l’olivier devient l’arbre de la vie par excellence […] : l’huile qui allume les lampes, maintient la lumière dans le monde, et par la lumière, la vie » (5). Certains se targuèrent même de faire une plus forte consommation d’huile que de vin ! Bref, « on pouvait encore admirer du temps de Pausanias une lampe d’or consacrée à la déesse [Athéna] : ‘On la remplit d’huile et on attend le même jour de l’année suivante, bien que la lampe soit allumée de jour comme de nuit’. Même si l’auteur de la Périégèse ne le dit pas, il est clair que cette huile merveilleuse provenait des fruits de l’olivier sacré » (6), ce qui rappelle la grandeur de celle qui devait illuminer le monde, et dont on accroissait la ferveur par l’onction d’huile d’olive qu’on réservait, dans un but bien évidemment sacré, aux statues des divinités, afin de les illuminer elles aussi, d’en perpétuer pour toujours l’étincelante ardeur (7). La lampe qui brille continuellement est un fréquent motif : ce prodige ne tient vraiment que seulement si le divin est à l’œuvre. Il s’agit d’une lumière éternelle qui ne meurt jamais, de même que l’olivier symbole d’Athéna qui fut, dit-on, brûlé par Xerxès en même temps que le temple dédié à la déesse : cet olivier, croit-on, survécut à ce blasphème, de même que ce ginkgo, à Hiroshima… Après l’incendie, une pousse naquit au pied de cet olivier calciné. Plante de victoire, au même titre que le laurier, l’olivier, par le biais de cet épisode, nous fait comprendre quelle ténacité l’anime. Associé à la force de par sa longévité, la dureté de son bois et son caractère toujours vert, il représente la réussite et le succès dans les entreprises, qu’elles soient civiles, militaires ou sportives : rappelons que ce furent les oliviers du bois sacré de Pantheion à Olympie qui fournirent des rameaux dont on confectionnait les couronnes destinées aux vainqueurs des jeux. De là, il n’est pas très compliqué de comprendre qu’il implique prospérité, abondance, fécondité. A son sujet, on parle de pureté et de chasteté également : c’est, du moins, ce qui transparaît à travers le fait que la culture et la cueillette devaient être assurées par des personnes tout aussi pures et chastes : maris fidèles, jeunes filles vierges, etc. Ce rituel sacré s’accompagnait de crainte et de tabou : il exista très tôt cette croyance selon laquelle les prostituées ne pouvaient s’en mêler sous peine de faire périr l’arbre, du moins de le rendre stérile. De même pour celles qu’on disait « sorcières » : on trouve trace de cette antique superstition dans le Malleus Maleficarum de Sprenger et Institoris, « marteau des sorcières » datant tout de même de 1486 (ou 1487). Mais bon, la bêtise ne s’affecte pas du nombre des années…

Pallas Athéna, Gustav Klimt (1898)

Loin du monde grec, on trouve trace de l’olivier dans la Bible, ce qui n’a rien de bien étonnant, étant très fréquent au Proche-Orient (Liban, Palestine, Israël, etc.). Ce qui est bien plus captivant, c’est que l’olivier est associé à bien des épisodes bibliques, dès l’entrée de Jésus à Jérusalem pour commencer, jusqu’à composer en partie, avec le cyprès, le cèdre et le palmier, la croix christique, en passant par sa présence aux abords des jardins de Gethsémani : rappelons le mont des oliviers, cette colline proche de Jérusalem sur laquelle Jésus pria la nuit qui précéda son arrestation. Cela ferait de l’olivier un arbre présent à tous les âges de la vie, de même que lorsque la mort survient (en Grèce, lors des cérémonies funèbres, les bûchers étaient abondamment arrosés d’huile d’olive). L’olivier s’illustre aussi à travers un épisode de la Genèse demeuré célèbre : pour signifier son divin pardon, Dieu annonce la fin du déluge en envoyant à Noé la colombe porteuse du rameau d’olivier (8) qui prend ici le signal de la paix, un aspect qui apparaît brièvement dans la littérature grecque, chez Aristophane du moins, où il fait dire à l’un de ses personnages (dans Les Grenouilles) : « Ne t’emporte pas loin des oliviers », autrement dit : reste en paix (si possible). Histoire de marquer sa prééminence grandissante, les mythographes chrétiens osèrent affirmer que la Sainte Ampoule fut apportée à Clovis par une (autre) colombe, afin de tracer un parallèle osé avec l’histoire du Noé diluvien, et surtout l’empreinte très chrétienne du baptême de ce premier roi franc… libre mais pas vraiment paisible : peut-être aurait-il fallu lui ajouter, comme à la salade, davantage d’huile pour éviter de gripper… ^^. Il existe au sujet de l’huile d’olive, une vertu apaisante qu’on ne rapporte pas souvent (car probablement trop anecdotique : faut savoir la caser, celle-là !), mais que je trouve parlante au regard de ce que nous évoquons présentement. J’ai découvert ça dans l’œuvre de Cazin : « Jetée sur un liquide, elle [l’huile d’olive] en unit la surface, ce qui l’a fait proposer pour calmer les flots de la mer autour d’un vaisseau dans une tempête » (9). Ce qui l’a fait abandonner : merci bien les marées jaunes ! Mais, plus rigolo, ça aurait, pour sûr, bouché un coin à ce bougon de Poséidon, et peut-être donné naissance à l’expression « calme comme une mer d’huile »…

N’étant pas réservé qu’aux seuls dieux, l’olivier s’est, bien évidemment, répandu au sein même de cette vie dite profane, enfin, celle des gens de tous les jours, comme vous ou moi, qui ne faisons pas autant de chichis. Et là encore – comment en douter ? – l’olivier apparaît à tous les moments marquants de l’existence. Son implication démarre bien avant les rites de nuptialité : les précédant même, il les favorise. Par exemple, « les jeunes filles qui veulent apprendre si pendant l’année elles se marieront vont toutes nues […] cueillir une branche d’olivier vert. Elles en détachent une feuille, l’humecte avec de la salive et la jettent dans la cheminée en prononçant ces mots : ‘Si tu me veux du bien, saute, si tu me veux du mal, reste immobile’ » (10). Puis l’on attend que l’oracle soit prononcé : si la feuille se consume sans bouger, la demande de la jeune fille restera caduque. Toujours en Italie, dans la petite cité d’Arpino, située à 120 km de Rome, un code de couleurs permettait aux jeunes filles de savoir à quel degré se perchait l’amour que leur portaient leurs amoureux. C’est en observant la couleur du ruban qui ceinturait la branche d’olivier qu’ils portent en sortant de l’église le dimanche des Rameaux que les jeunes filles savent si, d’aventure, elles arpentent une piste verte ou une noire !… Trouver un amoureux, savoir le garder, c’est déjà une belle chose. Encore fallait-il passer l’écueil que représentait autrefois la belle-mère. Quand la jeune fille parvenait à se la concilier, on pouvait assister à cela : « Dans un chant populaire de l’Ombrie [nda : région d’Italie centrale dont la capitale est Pérouse], la belle-mère donne la bénédiction nuptiale à sa belle-fille au moyen d’une branche d’olivier : ‘Je te bénis avec la branche d’olivier, puisses-tu apporter la paix dans ma maison’ » (11), espérant par là ajouter de la paix à la paix et bannir autant que faire se peut les épisodes orageux que la littérature populaire imagine assez souvent entre la belle-mère et sa bru, tout occupées à se crêper le chignon. Par bonheur, alors que l’huile d’olive « a le don de capter avec force les radiations et les influences » (12), l’olivier en tant que tel est un répulsif qui s’exprime en expulsant les esprits des maisons, en interdisant les « sorcières » d’y entrer, conjurant autant la foudre que la grêle durant les orages (on plante alors des rameaux d’olivier dans les champs, on les tient près des cheminées, etc.). Et si jamais l’on a un quelconque doute sur un possible sortilège, l’on peut toujours en passer par l’oléomancie, lecture divinatoire de gouttes d’huile que l’on déposait dans l’eau « pour savoir si le mauvais œil a pris ou non », nous explique Angelo de Gubernatis (13). Par l’espoir de fertilité et de fécondité qu’il implique, l’olivier est, en effet, très souvent, par ses rameaux, fiché dans les champs, et pas seulement en Italie, puisque j’ai découvert récemment que dans certains pays slaves l’on se prêtait à un rituel qui a pour nom le badnjak : de Noël à l’Épiphanie, soit durant les douze nuits sacrées, l’on fait brûler, plusieurs jours d’affilée, une assez grosse branche (du chêne très souvent) additionnée parfois d’encens, de myrrhe et d’huile d’olive. Une fois le tout brûlé, on en disperse les cendres dans les champs afin d’en accroître la fertilité, ce qui rappelle, immanquablement, les libations d’huile d’olive avec la bûche de Noël, qu’ainsi l’on « baptise » pour, surtout, le meilleur à venir, ce qui me remémore – cette histoire de baptême – la manière dont on procédait en Provence lors des accouchements : la sage-femme employait de l’huile d’olive pour aider le bébé à mieux sortir par les voies naturelles, puis il était baigné au vin : « né à l’huile et rougi au vin, il était assuré d’une vie qui resterait vivace en toute saison » (14), ce qui évoque, limpidement, un épisode plus ancien rapporté par Cazin : « L’empereur Auguste demandait au centenaire Romulus Pollion comment il avait fait pour conserver jusque dans un âge avancé la vigueur de corps et d’esprit qu’il montrait : ‘C’est, dit le vieillard, en usant habituellement de vin miellé à l’intérieur et d’huile à l’extérieur’ » (15).

Et nous voilà rendus à la place médicinale occupée par l’olivier, sur laquelle nous ne nous étendrons pas trop ici, sachant que l’intégralité de la seconde partie lui est dévolue. C’est à cette occasion que nous discuterons un peu du régime crétois, que l’on a élargi au bassin méditerranéen, ce qui est heureux puisqu’il n’a pas lieu qu’en Crète, en Grèce également (et dans bien d’autres pays) où, durant l’Antiquité, un oignon, une galette et une poignée d’olives formaient assez souvent le repas du citoyen lambda, l’olive composant avec le froment et la vigne une triade sacrée. Ces mêmes olives que suçotent le poète Horace, tout en broutant sa chicorée et sa « mauve légère », sont les mêmes que préfère Martial à la pintade et à je ne sais plus quel autre gallinacé. Il faut les comprendre, cent grammes d’olives valent bien un steak. D’olives noires, s’entend. Ce qui n’est pas évident quand on lit les vieux textes et que cela n’est pas notifié. Ce qui n’est pas le cas chez Dioscoride, puisqu’il signale tant les vertes que les noires. C’est ce que l’on peut saisir à travers ces deux extraits :
– « L’huile d’olive qui est singulière pour la santé est celle qui se tire des olives qui ne sont pas mûres » (16) ;
– Les olives « qui sont noires et bien mûres se corrompent plus facilement et nuisent à l’estomac. Elles offensent la vue et provoquent des douleurs de tête » (17).
A se demander si l’on parle bien d’olives noires ici, ou bien ?… (on n’est jamais à l’abri d’une surprise). Pour résumer la masse d’informations ayant trait à l’usage thérapeutique de l’olivier, disons qu’on ne s’arrêta pas qu’aux olives et à leur huile, les feuilles ayant été préconisées depuis au moins le temps de Dioscoride, puisqu’elles furent considérées comme astringentes, résolutives et « mondicatives » : elles faisaient donc merveille dans les affections bucco-dentaires (aphtes, resserrer les gencives et raffermir les dents branlantes), et s’adressaient aussi bien à d’autres douleurs, oculaires et auriculaires entre autres, lombaires et cutanées surtout (plaie, ulcère, escarre, brûlure). Quant à l’huile, elle servait déjà pour soigner des affections pour lesquelles elle est reconnue utile aujourd’hui : troubles de la sphère hépatique et biliaire, coliques néphrétiques, etc.
Au Moyen-Âge, alors que le Grand Albert se fend d’une recette d’huile rouge (très) améliorée, du moins sophistiquée, nous voyons siéger, dans l’œuvre d’Hildegarde de Bingen, l’Oleybaum, à l’image de miséricorde, dit-elle, ce qui peut se bien comprendre, et dont elle utilise l’écorce et les feuilles comme remèdes digestifs, fébrifuges, antigoutteux, cicatrisants, rénaux et cardiaques, ce qui, ma foi, lorsqu’on prend connaissance du tableau thérapeutique de l’olivier (feuilles, écorce, huile) est plus que parfait, c’est plus qu’un bon point qu’on peut accorder à l’abbesse qui, toutefois, devait connaître une huile d’olive un peu différente de celle qui fait notre quotidien : « si on en mange, elle provoque des nausées et rend les autres aliments désagréables à manger » (18). Peut-être avait-elle affaire à une huile d’olive extraite à chaud, qui sait…

Avant de parvenir à l’étape conclusive de cette première partie, je tiens à partager ici même un autre truc que j’ai repéré à la lecture de Cazin et qui, vu ce que j’ai écrit jusque là, m’a forcément fait sourire : sans ciller, le docteur Cazin rapporte les propos d’un médecin ayant efficacement employé l’écorce d’olivier dans les fièvres intermittentes. Le nom de ce médecin, plus qu’un indice, est un joli clin d’œil : Pallas. Qui est, nous l’avons vu, ni plus ni moins que l’épiclèse de la déesse Athéna.

Un peu de botanique avant de passer à la suite ? Zou ! Arbre au tronc noueux et à l’écorce gris clair couvrant un bois au grain très fin, l’olivier résiste particulièrement à la chaleur, d’où son acclimatation dans la plupart des zones de type méditerranéen du globe. Ses feuilles persistantes n’y sont pas étrangères : vernissées, elles limitent l’évaporation de l’arbre. Opposées et lancéolées, elles présentent une face supérieure vert bleu cendré (glauque, donc), alors que l’autre est argentée. Au printemps, vers avril et mai, on voit surgir à l’aisselle de ces feuilles des grappes de petites fleurs à quatre pétales de couleur blanc crème, très odorantes, à parfum de réséda dit-on. Ce sont donc elles qui donnent naissance à ces drupes qu’on appelle des olives qui sont vertes dans un premier temps, puis plus ou moins rosâtres, avant de bleuir dans le violet ou de violacer dans le bleu, pour finir par forcer jusqu’au noir presque complet, du moins ténébreux. Nous autres, bêtes que nous sommes parfois, et qui n’avons jamais vu d’olivier, nous ignorons peut-être qu’il n’existe pas un olivier qui fournit les olives vertes et un autre les noires : non, c’est bien le même arbre qui est capable d’un tel prodige. Ces deux types d’olives sont simplement cueillis à deux stades de maturité différents. L’olive verte, qui se récolte donc non mûre, aux environs du mois de septembre, est lessivée, baignée avant d’être passée à la saumure. Quant à la noire, on laisse faire la Nature : cueillie plus tardivement durant l’hiver, à l’état blet, ce fruit ridé par le gel est ensuite séché au soleil ou par le moyen du gros sel, puis conservé dans l’huile mais pas obligatoirement. L’olive, jamais avare comme nous l’avons vu, se décline en bien des variétés parmi lesquelles nous pouvons citer la picholine, la triparde, l’olive de Lucques, l’amellau, etc.

De même que nous faisons une distinction entre l’olive verte et la noire, il est bon de séparer l’olivier sauvage du cultivé (le second étant une sous-espèce du premier). L’olivier sauvage possède un petit gabarit, ses rameaux épineux se couvrent de petits fruits peu huileux, alors que, tout au contraire, l’olive cultivée a tendance à « faire du gras ». Présent dans les maquis des régions méditerranéennes, il forme de si vastes ensembles qu’on peut parler à leur endroit, non pas d’oliveraies, mais de véritables forêts d’oliviers, telles qu’on peut les voir en Espagne, au Maghreb, en Turquie. L’olivier cultivé est beaucoup plus grand : il peut atteindre 20 m, bien que souvent plus petit parce que taillé pour en faciliter la récolte, il a perdu ses épines, ses feuilles se sont allongées (5 à 8 cm), de même que ses drupes, devenues plus volumineuses (jusqu’à 3,5 cm).
Soulignons, pour en terminer là, la fragilité de l’olivier face au froid : il résiste jusqu’à – 8° C, mais jamais au-delà. Or, en février 1956, après un mois de janvier particulièrement doux, une vague de froid brutale s’abat sur toute la France, les températures chutent tant et si bien (- 20° C à Aix-en-Provence tout de même, alors que la température minimale de cette ville en février et de 1,3° C) que 75 % des oliviers français (environ cinq millions) sont décimés. Avant cet hiver qui a marqué la mémoire de nos aïeuls, il y en eut bien d’autres qui saccagèrent des oliveraies entières : 1880, 1870, 1829, 1788, 1770, 1768, 1767, 1766, 1709, 1665, 1664, 1621, 1608, 1564, 1507, etc.

L’olivier en phytothérapie

Voilà que nous entamons un vaste chapitre, tant la place de l’olivier en thérapie est majeure, au point de pouvoir remplir l’intégralité d’un volume (un très gros). Et encore, nous concentrerons-nous exclusivement sur ce volet, car évoquer l’olive en cuisine ou son huile comme matériau d’éclairage à travers les âges nous forcerait à compiler bien des informations qui ne tiendraient pas au sein de ces maigres pages.
Avant de parvenir tout de suite à l’huile d’olive pour laquelle nous réserverons un encart spécial (j’emploierai alors une couleur de texte différente), attardons-nous tout d’abord sur les fractions végétales non alimentaires qu’offre l’olivier, à savoir ses feuilles et son écorce qui sont, en considérant exclusivement l’olivier sauvage, des produits issus de la terre que nous ne pouvons pas passer sous silence. Les feuilles et l’écorce de cet olivier ni cultivé ni greffé sont sans odeur, de saveur âpre et amère. Des deux, c’est sans doute l’écorce qui est la moins connue et, partant, la moins utilisée (je crois que l’inverse est aussi vrai). Elle a, en commun avec les feuilles, des tanins et de l’oleuropéine. Les feuilles, quant à elles, outre leur grande richesse en sels minéraux et oligo-éléments (5 % : calcium, phosphore, magnésium, silice, soufre, sodium, potassium, fer, chlore…), contiennent divers acides (malique, gallique, tartrique, lactique, glycolique), des saponines, un principe amer portant le nom d’oléoropine, du mannitol, des matières plus anodines comme cire, résine et gomme, enfin plusieurs flavonoïdes dont le rutoside, et quelques traces d’une essence aromatique spéciale.
Les fruits – ces drupes qu’on appelle olives – présentent un profil biochimique assez variable selon qu’elles sont encore juvéniles ou bien carrément noirâtres : en gros, l’olive noire perd en eau ce qu’elle gagne en lipides (lesquels sont multipliés par quatre dans le laps de temps qui sépare une olive verte d’une noire). Diversement localisés, ces lipides se trouvent dans une proportion de 10 à 35 % dans la pulpe, davantage dans le noyau (qui contient une amande), de l’ordre de 25 à 50 %.
Ce fruit, avant qu’il ne passe à la presse, contient aussi stérols et tocophérols, des pigments, ainsi que ce principe amer dont on a décelé la trace dans feuilles et écorce, l’oléoropine. Très nutritive, l’olive affiche, en moyenne, 224 calories aux 100 g.

Propriétés thérapeutiques

  • Écorce : astringente, tonique amère, fébrifuge
  • Feuilles : astringentes, toniques amères, fébrifuges, stimulantes des fonctions hépatiques, diurétiques légères, hypotensives par vasodilatation périphérique, hypnotiques légères, antidiabétiques, hypoglycémiantes

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère cardiovasculaire et circulatoire : hypertension (et troubles associés parmi les plus communs), insuffisance cardiaque, artériosclérose
  • Troubles de la sphère vésico-rénale : insuffisance rénale, cystite, lithiase urinaire, excès d’urée sanguine, œdème
  • Troubles locomoteurs : algies rhumatismales et goutteuses, polyarthrite rhumatoïde, ostéoporose (en prévention par amélioration de l’assimilation de la vitamine D)
  • Insuffisance hépatique
  • Fièvre, fièvre intermittente
  • Affections cutanées : plaie, plaie putride ou gangreneuse

Au sujet de l’huile d’olive

Au cours de sa maturation, l’huile s’élabore au sein de l’olive : on appelle cela la lipogenèse (les teneurs en huile dépendent de la saison mais, entre autres, du climat). Après récolte, les olives sont triées, lavées, broyées (noyaux y compris) et malaxées. Lors de cette dernière étape, une pâte est obtenue. Elle sera par la suite centrifugée mécaniquement, action qui permettra la séparation de l’huile d’avec le résidu (= le tourteau). En moyenne, il faut compter 5 kg d’olives pour produire un litre d’huile. Ceci fait, vient ensuite le temps du stockage à l’abri de l’air, de la lumière et de la chaleur. Ce mode d’extraction est dit « à froid », en opposition à celui qui fait intervenir la chaleur. C’est l’un ou l’autre mode d’extraction qui détermine la qualités des huiles. L’extraction « à froid » permet d’obtenir une huile végétale uniquement à l’aide de procédés mécaniques (pression par vis, centrifugation, etc.). Une huile d’olive obtenue par ce type de procédés est qualifiée d’huile vierge si elle contient moins de 2 % d’acides gras libres, d’huile extra vierge si ce taux tombe au-dessous du pourcent. Quant à l’extraction « à chaud », il s’agit là de traitements chimiques et surtout thermiques que l’on met en œuvre. Les huiles qu’on en retire ne peuvent être désignées comme vierges. Ainsi, lorsqu’on lit une étiquette sur une bouteille d’huile, on peut savoir quel mode d’extraction a été employé (la dénomination des huiles végétales en France a été établie par le décret du 11 mars 1908, elle est donc obligatoire). Bien évidemment, c’est d’une importance capitale, pour la bonne et simple raison qu’une huile vierge est de bien meilleure qualité qu’une huile standard, et qu’on ne saurait préférer cette dernière en phyto-aromathérapie ainsi qu’en cuisine. Actuellement, en France, l’intitulé suivant est le plus courant : huile d’olive vierge extra (dont l’acidité ne peut être supérieure à 0,80 g d’acides gras libres pour 100 g d’huile). Quant à l’huile d’olive non vierge – la raffinée, donc –, elle se fait de plus en plus rare en France, et c’est heureux. Cette huile-là est loin d’être bienfaisante pour la santé : elle ne sent pas bon (dire qu’elle pue est plus exacte), est indigeste, etc., tout le contraire de l’huile d’olive vierge qui présente des vertus multiples.

De l’huile d’olive vierge, l’on peut établir quelques données chiffrées qui restent, rappelons-le, des moyennes. Les divers constituants qui la composent se répartissent comme suit :

  • Acides gras saturés (palmitiques et stéariques surtout) : 14 à 15 %
  • Acides gras poly-insaturés : 8 à 10 %
  • Acides gras mono-insaturés : 75 à 78 %
  • Vitamine E : 10 à 15 mg au litre
  • Vitamines A, K, D
  • Vitamines B, C : traces

L’huile d’olive est particulièrement riche en acide oléique ou, mieux connu, en oméga 9 (72 à 76 %) : c’est cela qui lui permet de lutter efficacement contre les taux de cholestérol trop élevés et, par conséquent, contre les affections cardiovasculaires. De plus, elle est très digeste et cholagogue, elle joue un rôle non négligeable sur le transit intestinal. Hormis ces quelques qualités médicinales, on peut dire au sujet de l’huile d’olive qu’elle est utilisée par voie externe, en massage surtout. Elle revitalise et protège l’épiderme : étant de nature épaisse, elle se destine surtout à la couche cornée de la peau. Listons plus précisément propriétés et usages thérapeutiques de l’huile d’olive vierge :

Propriétés thérapeutiques

  • Très nutritive (900 calories aux 100 g), protectrice de l’appareil digestif dans son entier, draineuse hépatique et biliaire, cholérétique, préventive des coliques hépatiques et des lithiases biliaires, laxative, purgative, vermifuge
  • Adoucissante, émolliente, cicatrisante, protectrice solaire, résolutive
  • Diurétique
  • Préventive du durcissement des artères et de l’artériosclérose
  • Anticancéreuse : au niveau du tube digestif ; chez la femme, cancer du sein (des études ont montré qu’à raison d’une cuillerée à soupe d’huile d’olive par jour, les risques étaient diminués de 45 %)
  • Anti-oxydante
  • Rôle prépondérant dans la constitution des membranes cellulaires, de la matière cérébrale, des hormones

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : occlusion intestinale, constipation, constipation spasmodique, irritation des voies digestives, colique après accouchement, dyspepsie, hyperacidité gastrique, vers intestinaux (y compris ténia)
  • Troubles de la sphère vésico-rénale : prévention des coliques néphrétiques, douleurs néphrétiques, strangurie, hydropisie
  • Troubles de la sphère hépatobiliaire : insuffisance hépatique, lithiase et « boue » biliaires
  • Affections cutanées : irritations, démangeaisons, brûlure, coup de soleil, peau sèche, déshydratée, crevassée, gercée, plaie (même profonde), ulcère, abcès, furoncle, dartre, eczéma
  • Affections bucco-dentaires : déchaussement dentaire, pyorrhée
  • Troubles locomoteurs : algie rhumatismale, névrite, entorse
  • Rachitisme, anémie
  • Crise migraineuse
  • Toux sèche irritative
  • Chute capillaire

Modes d’emploi

  • Décoction de feuilles.
  • Décoction d’écorce.
  • Teinture alcoolique (feuilles ou écorce).
  • Poudre de feuilles ou d’écorce.
  • Cataplasme de feuilles bouillies dans du vin rouge.
  • Macération huileuse de fleurs de millepertuis dans l’huile d’olive (« huile rouge »).
  • Macération huileuse de pétales de lis blanc dans l’huile d’olive.
  • Émulsion d’huile d’olive dans du vin rouge.
  • Huile d’olive en nature dans l’alimentation.
  • Huile d’olive en cure (voie interne).
  • Huile d’olive en externe (par massage) ; s’associe bien avec de nombreuses huiles essentielles.
  • Olives vertes ou noires en nature.
  • Cataplasme d’olives noires écrasées.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • D’un point de vue culinaire, sachons parler de l’huile d’olive sans dire d’âneries : oui, elle résiste très bien à la cuisson, ainsi qu’à la friture. En effet, son « point de fumée » est l’un des plus élevés parmi toutes les huiles végétales se destinant à l’art culinaire (210° C), parce que sa très faible teneur en iode la protège de l’oxydation. Sa stabilité lors de la cuisson est donc supérieure à celle de l’huile vierge de tournesol, par exemple, ou de celle des beurres ou autres margarines qui doivent impitoyablement être bannis hors des fourneaux, sauf si ce n’est pour un usage alimentaire sur les tartines du matin. Et encore… Ainsi, que les mauvaises langues, qui répètent l’antienne selon laquelle l’huile d’olive ne doit en aucun cas être chauffée, se taisent : elles ne savent manifestement pas de quoi elles parlent.
    L’huile d’olive vierge se prête admirablement à une consommation en tant qu’aliment cru : assaisonnement des salades, des crudités, des fromages frais et, pourquoi pas, de la glace à la vanille (si vous ne connaissez pas, c’est à tenter, cela permet de découvrir l’huile d’olive sous une autre facette). Il est tout à fait possible de l’aromatiser (en particulier l’huile d’olive vierge courante, pas celle à 35 € la bouteille !…) à l’aide d’un ou de plusieurs aromates/condiments : ail, oignon, piment, basilic, estragon, laurier, romarin, thym, muscade, cannelle, clou de girofle, etc., sous forme de plantes sèches ou fraîches, ou bien, pourquoi s’en priver, d’huiles essentielles, lesquelles permettent aux huiles végétales une meilleure conservation.
    L’huile d’olive vierge de haute qualité se goûte comme le vin. Si vous avez l’occasion de visiter un moulin, prenez part à une séance de dégustation. Dans un premier temps, appliquez une toute petite goutte à l’intérieur de votre poignet, comme vous le feriez d’un parfum ou d’une huile essentielle, massez légèrement et, enfin, humez. Dans un second temps, trempez un petit morceau de pain dans un peu d’huile et dégustez.
    Il en va de l’huile comme du vin : il existe, pour chacun de ces deux produits, d’excellents crus comme d’ignobles piquettes. A ce titre, il est bon de noter que depuis 1992 un ensemble de termes a été défini en ce qui concerne la dégustation de l’huile d’olive vierge : fruité, amer, piquant s’appliquent aux qualités, alors que moisi, grossier, rance, chôme, vineux, s’attachent à souligner les défauts.
  • Après ces dernières lignes et les précédentes, dans lesquelles se sont succédé les bénéfices thérapeutiques et culinaires de l’huile d’olive vierge, il est impossible de passer sous silence ce que l’on appelle le régime crétois, harmonieuse synthèse de ces deux aspects. La Crète baigne dans la mer Méditerranée, au large de la Turquie. Sur cette île poussent des oliviers. Bref. Le régime crétois, en observant la pyramide suivante, se comprend aisément :Dans les années 1980, l’Inserm de Lyon s’est intéressé aux relations entre régime alimentaire et propension à l’infarctus. Un échantillon de 600 personnes s’est prêté à l’expérience. Deux groupes furent constitués : le groupe n° 1 (régime alimentaire crétois) et le groupe n° 2 (régime habituellement préconisé par la plupart des cardiologues). Cette étude, qui aura duré 5 ans, montre que l’ensemble des personnes du groupe n° 1 a vu une réduction de près de 70 % des cas de crises cardiaques, une étonnante prévention des cas de rechutes après un premier infarctus. L’alimentation seule n’explique pas tout mais contribue à éclairer une partie de ce tout. Le régime crétois n’est pas une fontaine de jouvence à lui seul. Bien d’autres critères entrent en compte. Moi-même qui prends autant que possible en considération la dimension holistique applicable à chaque être humain, je ne me permets pas de dire que le régime crétois est la solution miracle. Il n’en est qu’un élément. Comme le peuvent dire certains : la santé passe absolument par l’assiette. L’assiette y contribue mais n’est pas suffisante pour expliquer certains maux. Autrement dit : il ne suffit pas d’absorber sa dose quotidienne d’acides gras essentiels pour espérer un miracle si, dans le même temps, on s’adonne au tabac, à l’alcool et/ou à des substances de synthèse dites illicites. Soyons réalistes.
    Si jamais vous désirez en venir à ce que l’on appelle la diète méditerranéenne, histoire de ménager votre cœur et vos artères, et votre vie, tournez-vous sans plus attendre vers l’huile d’olive vierge. Elle vous le rendra bien.
  • Oui, elle vous le rendra bien, pas comme l’huile d’olive extraite à chaud, indigeste et lourde sur l’estomac, à tel point que cette huile-là est, entre autres, destinée à la savonnerie, à l’éclairage, à la lubrification, à des usages industriels sans commune mesure avec ce qui nous intéresse ici.
  • Autrefois, j’aurais conseillé d’associer les feuilles d’olivier à celles de gui pour la raison commune qu’elles ont d’être hypotensives. Le gui étant d’un emploi délicat, l’olivier y parvenant très bien sans lui, oublions donc cette ancienne recommandation.
  • Il existe, dans la gamme des fleurs de Bach, un élixir à base de fleurs d’olivier, sobrement intitulé Olive. Inscrit dans le groupe de l’indifférence tel qu’établit par le docteur Bach, Olive est destiné à apaiser l’esprit tout en fortifiant le corps. Il peut donc s’avérer utile aux personnes épuisées par les soucis et le surmenage. Il peut également recouvrir bien des thématiques symboliques que nous avons abordées dans la première partie de cet article.
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    1. Jean-Marie Pelt, La loi de la jungle, p. 67.
    2. Jacques Brosse, Mythologie des arbres, p. 326.
    3. Ibidem, p. 199.
    4. Une couleur qui peut aussi rappeler celle des eaux dont émerge Poséidon… Plus précisément, le glauque est une sorte de vert cendré (ou grisé) tirant vers le bleu, à l’image des feuilles de l’olivier en quelque sorte.
    5. Angelo de Gubernatis, La mythologie des plantes, Tome 2, p. 265.
    6. Jacques Brosse, Mythologie des arbres, pp. 334-335.
    7. Plus prosaïquement, notons qu’en certaines régions, on démarre la cueillette des olives à la Sainte-Lucie, soit le 13 décembre, relation qui s’illustre clairement, Lucie ayant un évident rapport à la lumière.
    8. On a dit, par volonté d’araser le paganisme, qu’un olivier poussa du tombeau d’Adam ; c’est de cet olivier-là que provient, dit-on, le rameau du déluge, mais aussi le bois qui permit de confectionner la croix de la passion.
    9. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p. 652.
    10. Angelo de Gubernatis, La mythologie des plantes, Tome 2, p. 263.
    11. Ibidem.
    12. Anne Osmont, Plantes médicinales et magiques, p. 49.
    13. Angelo de Gubernatis, La mythologie des plantes, Tome 2, p. 264.
    14. Jean-Luc Hennig, Dictionnaire littéraire et érotique des fruits et légumes, p. 437.
    15. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p. 653.
    16. Dioscoride, Materia medica, Livre I, chapitre 27.
    17. Ibidem, Livre I, chapitre 117.
    18. Hildegarde de Bingen, Physica, p. 170.

© Books of Dante – 2019