Le genévrier, « thériaque des pauvres »

Western Juniper tree

Plante compagnon de l’homme depuis des milliers d’années (la découverte de baies de genévrier dans des grottes présentant des traces d’activités humaines en atteste), le genévrier, qu’il soit plante médicinale ou magique, n’a eu de cesse d’exercer une fascination, tant l’ampleur de ses pouvoirs est vaste. Si j’ignore à quels usages se destinaient ces baies préhistoriques, des traces plus récentes font état de pratiques médico-magiques chez de nombreux peuples. Cela se passait à une époque où ces deux domaines étaient inextricablement mêlés, ce qu’ils sont beaucoup moins aujourd’hui, chose véritablement regrettable. Qu’ils soient habitants de l’Inde, du Tibet, de l’Égypte ou de la Grèce, des gens ont fait appel au genévrier pour cela. En Égypte, le genévrier – qui est mentionné dans le papyrus d’Ebers 1 500 ans av. J.C. – entrait dans la composition du kyphi. Pour la Grèce, nous pouvons citer l’exemple d’Hippocrate qui aurait procédé à des fumigations de genévrier lors d’une épidémie de peste à Athènes (vingt-cinq siècles plus tard, on faisait encore de même dans les hôpitaux français afin d’assainir l’atmosphère…). Nous retrouvons encore le genévrier au sein de recettes accompagnant des prières de contrainte, dans la main de Médée pour endormir le dragon gardien de la Toison d’or, etc. Aussi a-t-on dit, entre autres, que le genévrier possède une action purificatrice sur le corps, l’âme et l’esprit, sur les personnes mais également sur les espaces de vie qu’elles occupent.

Les Anciens faisaient donc brûler du bois et des rameaux de genévrier. Les Romains de l’Antiquité, pas cons, quand ils n’avaient plus ni encens ni romarin, utilisaient du genévrier. Simple et efficace principe de substitution que bon nombre d’apprentis « mages » ou « sorciers » feraient bien d’imiter, soit dit en passant. Ainsi, on chassait les mauvais esprits (comme la peste…) et les démons, sans doute sensibles à la puissante odeur balsamique de cet arbre. Mais on ne se contentait pas de le brûler. On le plantait près des habitations, on pendait des bouquets de rameaux aux portes et aux fenêtres, ainsi qu’à l’entrée des étables et des écuries. Parfois, on procédait à des lustrations ou bien on frappait carrément les murs des maisons avec de tels rameaux. Ainsi faisait-on en Allemagne, en Italie, en Estonie, en Turquie, etc.

Passons maintenant aux vertus défensives du genévrier au sein du corps humain. J’espère que vous ne serez pas surpris d’apprendre que le genévrier, lorsqu’on l’ingère, joue un rôle similaire à celui évoqué plus haut : il chasse les toxines du corps (l’urée, par exemple), c’est un dépuratif sanguin, un diurétique, un purifiant du filtre rénal, un antivermineux, etc. Autant le dire tout net : il provoque à l’intérieur du corps de l’homme les mêmes effets que les fumigations le font sur l’extérieur de l’homme et son environnement. Ce qui est en haut est comme ce qui est en bas, semblerait-il (le « pire », c’est que – chose que bien de mes contemporains ne parviennent pas à comprendre – c’est pareil pour chaque plante !).
De Caton à Dioscoride, les Anciens sont unanimes à propos des pouvoirs diurétiques du genévrier, ce que ne tarde pas à plébisciter Pline, qui ajoute d’autres propriétés : digestif et dépuratif, le genévrier chasse les toxines et ragaillardit les zones du corps qui s’en trouvent affaiblies.

Le Moyen-Âge verra s’accroître le bagage médicinal du genévrier, puisqu’on lui accorda les qualités de tonique général et d’antirhumatismal. Déjà, Hildegarde avait perçu les propriétés pectorales et hépatiques du genévrier, elle en fit aussi un remède contre les douleurs de la goutte.
Plus tard, du XVI ème au XIX ème siècle, nombreux sont les médecins et botanistes (Matthiole, Jérôme Bock, Fuchs, Helvétius, Kneipp, etc.) à réaffirmer les propriétés diurétique, dépurative, antirhumatismale, antiarthritique et tonique du genévrier, entrant en ligne de compte dans les affections sanguines et des voies urinaires. Aussi, fréquentes ont été les préparations à base de genévrier qui permettaient de guérir ces affections : des vins diurétiques médicinaux (vin de la Charité, vin de l’Hôtel-Dieu), l’huile de Haarlem (?), destinée aux douleurs goutteuses et rhumatismales, aux coliques néphrétiques…

On peut penser que le genévrier n’est pas un arbre, tout au plus un arbuste robuste et plus ou moins rabougri. Mais c’est sa croissance très lente qui peut donner cette fausse idée. Cela ne l’autorise jamais à dépasser les 6 m de hauteur. De plus, il peut paraître encore plus petit selon le biotope qu’il occupe ; aussi a-t-il un port élevé ou rampant selon l’altitude (et la rudesse du climat qui va avec) à laquelle il pousse. Nous en avons déjà touché deux mots lorsque nous avons parlé du mélèze.
Semper virens, muni d’une myriade de très courtes aiguilles, le genévrier est dioïque, c’est-à-dire qu’il existe des pieds mâles et d’autres femelles. La floraison, qui se déroule entre avril et mai, laisse ensuite la place à ce que l’on appelle les baies de genévrier. En réalité, elles n’en sont pas ; botaniquement, il s’agit de cônes (le genévrier est un conifère, c’est-à-dire qu’il « porte des cônes » !). Couverts de pruine – une pellicule de matière cireuse – ces cônes sont verts durant la première année de fructification, ils ne deviennent noirs qu’à la seconde (c’est à ce moment qu’on les récolte).
Le genévrier se développe dans des zones tempérées, mais sèches et arides, de l’hémisphère nord. On le trouve dans les broussailles, les landes et les friches.

Le genévrier en aromathérapie

Genévrier

Huile essentielle : description et composition

Compte tenu du fait des multiples Juniperus existants, il est bon de faire le tri avant d’évoquer en détail l’un d’entre-eux, le communis à baies (il existe aussi le J. communis CT rameaux à baies, ainsi que le J. communis var. montana CT rameaux à baies). On dénombre bien d’autres Juniperus : oxycedrus, virginiana, mexicana, phoenica, sabina, sabina var. arborea…
On concentrera notre attention sur l’huile essentielle de genévrier commun obtenue à partir des baies. Les autres produisent également des huiles essentielles, mais les parties végétales qu’on emploie sont différentes, cela a donc une incidence sur la composition biochimique de chacune.

N° 1 : Juniperus communis CT baies : monoterpènes (80 %), sesquiterpènes (15 %)
N° 2 : Juniperus communis CT rameaux à baies : monoterpènes (60 %), sesquiterpènes (30 %)
N° 3 : Juniperus communis var. montana CT rameaux à baies : monoterpènes (50 %), esters (30 %)

Ici nous ne parlerons donc que de l’huile n° 1. Sachons que sa composition peut varier selon s’il s’agit d’un genévrier de plaine ou de moyenne montagne. L’altitude a donc là aussi un rôle majeur (comme on le voit avec la variété montana qui porte bien son nom).
Avant de procéder à la distillation, on écrase grossièrement les baies puis on les place dans un alambic afin qu’elles soient hydrodistillées. Le rendement est très variable : il va de la chicheté (0,5 %) à la prodigalité (3,4 %).
Huile essentielle amère à la saveur chaude, l’huile essentielle de genévrier à baies est d’odeur fraîche et résineuse, légèrement poivrée. Elle est de couleur jaune limpide le plus souvent, parfois accompagnée de reflets verdâtres. Très utilisée en parfumerie, elle entre dans la composition de fragrances aux notes boisées.

Baies de genévrier

Propriétés thérapeutiques

  • Anti-infectieuse : antibactérienne, antifongique, antiseptique des voies urinaires, pulmonaires et digestives, antiseptique atmosphérique
  • Apéritive, digestive, antifermentaire et antiputride intestinale, antidégénérante stomacale et duodénale
  • Stimulante hépatopancréatique, antidégénérante hépatique, protectrice des cellules hépatiques
  • Anti-inflammatoire, antalgique
  • Diurétique, dépurative
  • Décongestionnante veineuse, vasoconstrictrice
  • Expectorante
  • Spasmolytique
  • Antilithiasique
  • Harmonisante du système neurovégétatif, tonique cérébrale, stimulante des surrénales
  • Emménagogue
  • Répulsive insectifuge

Usages thérapeutiques

  • Troubles articulaires, musculaires, tendineux et nerveux : rhumatismes, arthrite, polyarthrite, arthrose, raideur articulaire, courbature, torticolis, lumbago, douleurs et crampes musculaires, tendinite, sciatique et autres névrites
  • Troubles circulatoires : cellulite, rétention d’eau, œdème des membres inférieurs, œdème généralisé, hydropisie, varice, hémorroïdes
  • Troubles gastro-intestinaux : fermentation intestinale, entérocolite fermentaire, colite inflammatoire, colite spasmodique, syndrome du côlon irritable, ballonnement, acidité gastrique, manque d’appétit
  • Troubles de la sphère respiratoire : encombrement bronchique, bronchite, rhume, rhinite, toux
  • Troubles génito-urinaires : cystite, blennorragie, lithiase rénale, lithiase urinaire, menstruations douloureuses, leucorrhée
  • Troubles cutanés : acné, eczéma suintant, candidoses, plaies, plaies atones, ulcères, traitement des peaux grasses
  • Lassitude, fatigue, anémie, épuisement général
  • Désinfection des locaux
  • Puces, tiques, mites

Modes d’emploi

  • Diffusion atmosphérique
  • Inhalation, olfaction
  • Voie orale
  • Voie cutanée

Contre-indications

  • Si l’on utilise cette huile essentielle pure sur la peau, la plus ou moins grande proportion d’alpha-pinène qu’elle contient peut être à l’origine d’irritations cutanées. Cette dermocausticité disparaît en dilution dans une huile végétale.
  • Huile essentielle potentiellement néphrotoxique en cas de surdosage, en particulier sur une longue période. Elle est contre-indiquée en cas d’inflammation rénale (néphrite par exemple) et d’insuffisance rénale.
  • Huile essentielle réservée à l’adulte, proscrite durant grossesse et allaitement.
  • L’emploi de cette huile essentielle par voie interne a pour effet de donner aux urines une odeur de violette (ce qui, avouons-le, n’est pas mal ; mieux que celle suivant la consommation d’asperges, autre puissant diurétique).

Usages alternatifs

  • Les baies de genévrier aromatisent gin, chartreuse, pâtés, gibiers, sauces, etc. Elles rendent les plats plus digestes. Si l’on trouve des baies de genévrier dans une choucroute à Strasbourg, cela n’est pas le fruit du hasard. Le genévrier joue alors le rôle de digestif, à l’instar de l’origan sur une pizza.

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Le mélèze, un conifère pas comme les autres

mélèze_cônes

Quoi, encore un résineux ? Alors, déjà, le mot résineux est impropre si l’on considère le conifère qu’est le mélèze, car il existe bien des espèces végétales résineuses qui ne sont pas des conifères. Donc, reprenons. Le mélèze, qui est un conifère – donc résineux – à nul autre pareil, est…

Ah, ah ! Cet arbre me perturbe. Ma première rencontre avec lui remonte au mois de novembre 1983, dans le Queyras où il y est très fréquent. A l’époque, j’ai été très surpris de constater que cet arbre n’avait pas de feuilles, comme s’il s’agissait d’un arbre mort. C’est en y regardant de plus près que j’ai remarqué que cet arbre dégarni portait de petits cônes de 3 à 4 cm de hauteur. D’autant plus troublant qu’on m’avait toujours appris que les arbres à feuilles caduques voient leurs feuilles tomber en hiver alors que celles des conifères persistent dans le temps, semper virens qu’elles sont. Avec le mélèze, non. Il s’agit de l’unique conifère européen qui, comme les « feuillus », perd ses aiguilles durant la saison hivernale. En voilà donc un qui ne fait rien comme les autres. Ou presque. Un petit portrait de la bête s’impose.

Ce conifère montagnard (mélèze signifierait « arbre de la montagne », ce qui est fort maigre comme indication ; quant à l’étymologie, elle est évasive à son sujet) est une espèce endémique à deux territoires originels, les Alpes et les Carpates (il est aujourd’hui naturalisé dans bien des pays européens dont l’Angleterre ; c’est pour cela que le Dr Edward Bach a pu concevoir l’un de ses célèbres élixirs floraux, Larch, pour avoir rencontré le mélèze dans la campagne anglaise).

Mélèze

Sa racine en pivot permet au mélèze de prendre pied sur des terrains difficiles que dénigreraient bien d’autres conifères et de jouer à l’équilibriste par la même occasion (cf. photo). La rocaille et les sols pauvres ne lui font pas peur, c’est une espèce pionnière qui pousse à la limite des arbres (2 500 m dans les Alpes).
S’élevant jusqu’à 35 m (50 dans des cas exceptionnels), le mélèze est un conifère dégingandé. Des rameaux graciles et pendants s’accompagnent de faisceaux d’aiguilles molles de couleur verte sur les deux faces. Sur cet arbre, on trouve des chatons mâles de couleur jaune et des chatons femelles tirant vers le rose carmin. L’écorce, brun grisâtre, devient fort épaisse (20 cm) chez les sujets les plus anciens (dont l’âge maximal avoisine les 600 ans). Sous cette carapace, on trouve un bois de couleur rougeâtre très résistant à l’eau, mais qui ne fait pas toujours le bonheur du bûcheron. J’explique. Le mélèze, comme beaucoup d’autres conifères, pousse en hélice, c’est-à-dire que les fibres de son tronc s’agencent de façon hélicoïdale. Quand un mélèze est jeune, cette hélice est sinistrogyre. Vers 20-30 ans, inexplicablement, le sens de rotation s’inverse : l’hélice devient donc dextrogyre et le restera jusqu’à la fin de la vie de l’arbre. Ce phénomène de spiralisation n’est pas typique du mélèze, on le rencontre chez les pins, les genévriers, les sapins, les épicéas. L’altitude à laquelle pousse cet arbre semble avoir une conséquence sur cet effet. Écoutons ce que Francis Hallé, grand spécialiste des arbres, nous dit à propos du mélèze : « Les mélèzes, arbres montagnards, auraient une spiralisation d’autant plus forte qu’ils poussent dans des conditions plus rudes, ce qui les aiderait à mieux résister aux vents forts et aux surcharges de neige […]. Dans les conditions extrêmes, la spiralisation devient si forte sur les arbres nanifiés que ces derniers sont recherchés par les producteurs… de bonsaïs » (Plaidoyer pour l’arbre, p. 71).

mélèze_chatons_femelles

Du point de vue des usages médicinaux du mélèze, on se sera déjà attaché à sa résine qu’on récolte comme celle du pin des Landes, c’est-à-dire en incisant le tronc et en plaçant un pot qui vient recueillir la résine s’écoulant de la blessure de l’écorce. Puis on distille cette résine et on obtient un produit connu sous différents noms : térébenthine de Briançon, térébenthine suisse, térébenthine fine ordinaire, térébenthine de Venise… Elle était utilisée dans des cas de bronchite, de cystite, d’inflammation rénale, mais aussi de diarrhée et de dysenterie.
Quant aux aiguilles du mélèze (la partie de l’arbre que l’on distille pour obtenir l’huile essentielle objet de cet article), elles secrètent une substance sucrée, la mélézitose. Surnommée manne de Briançon, elle est avant tout laxative et purgative.

Le mélèze en aromathérapie

Huile essentielle : description et composition

Il est très surprenant de découvrir une odeur douce qui n’est pas sans rappeler ce que je viens d’indiquer à propos de la manne de Briançon. On s’attend à une fraîche odeur résineuse de pin, eh bien pas du tout ! Pourtant, comme nous allons le voir, l’huile essentielle de mélèze contient bien des molécules aromatiques communes aux pins, sapins, genévriers, etc. D’un point de vue olfactif, cette huile essentielle se situe à mi-chemin entre celles de manuka et d’épinette noire.

Propriétés thérapeutiques

  • Anti-infectieuse, antiseptique
  • Hormon-like (au niveau des cortico-surrénales)
  • Neurotonique : stimulante (dose faible), relaxante (dose moyenne), relaxante et stupéfiante (haute dose)
  • Anti-inflammatoire

Usages thérapeutiques

  • Affections respiratoires : pneumonie, bronchite, manque de souffle
  • Dystrophie osseuse (cette huile essentielle améliore la mobilité articulaire)
  • Fatigue nerveuse, asthénie physique et nerveuse, fatigue chronique
  • Angoisse, anxiété, déprime, dispersion et confusion mentale, labilité mentale et émotionnelle

Modes d’emploi

  • Voie orale
  • Voie cutanée
  • Inhalation, olfaction
  • Diffusion atmosphérique

Contre-indications

  • Hormis une possible réaction allergique à certains monoterpènes contenus dans cette huile essentielle, je n’en vois pas d’autres (pour le moment).

P. S.

Bien des questions demeurent en suspens en ce qui concerne cette huile essentielle. Elles sont d’ordre technique pour certaines d’entre-elles : composition biochimique exacte, rendement, durée de distillation ? Par ailleurs, est-ce la mélézitose contenue dans les feuilles qui donne à cette huile essentielle un goût sucré ? L’âge des arbres que l’on récolte a-t-il une importance ? Du fait de l’inversion de la spiralisation, obtient-on une huile essentielle à la composition différente selon l’âge de l’arbre ?
Oui, cela représente bien des points à creuser, mais je ne pouvais pas attendre davantage pour vous présenter cette exceptionnelle huile essentielle. J’éditerai donc par la suite cet article en fonction des résultats de mes investigations à propos de cette huile essentielle pas comme les autres.

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Le myrte (Myrtus communis)

Myrte commun

Lors de l’Antiquité, le myrte tient une place d’égale valeur à celles du laurier et de l’olivier, même si depuis il a perdu de son lustre d’antan. Il a eu une importance pour l’ensemble des peuples méridionaux puisqu’il pousse à l’état sauvage en Corse, au Maghreb, dans les Balkans… Il a donc été en relation symbiotique avec les territoires ayant abrité les peuples perses, égyptiens et grecs entre autres. Chez ces derniers, la mythologie nous explique que le myrte serait né de la punition qu’infligea Athéna à la nymphe Myrsiné pour une sombre histoire de jalousie. Mais ce qu’on retient surtout, c’est l’étroite connivence qui existe entre cet arbrisseau et la déesse Aphrodite. Prenant conscience de la honte que lui suscitait sa nudité, Aphrodite trouva refuge derrière un buisson de myrte qui devint dès lors l’un de ses nombreux attributs avec le coing et la rose. C’est pourquoi on retrouve encore aujourd’hui associées au myrte les qualités de la déesse grecque que sont la jeunesse, la beauté, la virginité et l’amour. Également lié à Erato et à Hyménée (dont les noms rendent bien compte des symboliques que nous avons listées), le myrte était convié lors des fêtes d’Eleusis. Les prêtresses et les prêtes se couronnaient d’if et de myrte dans les temples dédiés aux déesses Déméter et Perséphone.
Du côté de Rome, qu’on ne s’en étonne pas, le myrte était associé à Vénus, avec, plus ou moins, la même symbolique, tant et si bien qu’au 23 avril avait lieu la fête des filles de joie qui, comme Vénus, se paraient alors de roses et de myrte (1).
Le myrte est tellement associé au domaine amoureux qu’il est devenu l’objet d’un jeu en Italie, le jeu de la petite branche verte (giuco del verde) : « C’est pendant le Carême que les amoureux toscans jouent avec les petites branches de myrte, qu’ils ont rompues en deux parties, et qu’ils doivent garder sur eux jusqu’à Pâques, comme gage réciproque de leur fidélité »(2).
Bien avant cela, Pline l’ancien mentionne, dans son Histoire naturelle, des usages médico-magiques du myrte. Les rameaux de myrte se devaient de ne pas être coupés avec un instrument en fer. Autre précaution : une fois sectionnés, il ne fallait leur faire toucher la terre sous aucun prétexte au risque de voir leurs pouvoirs y retourner. Pline préconisait le contact direct des rameaux sur le corps afin qu’ils agissent par contagion. Il disait la baguette de myrte utile à celui qui voyage longtemps, et un anneau composé de fins rameaux de myrte était considéré comme un heureux viatique.
D’un point de vue strictement médicinal, Pline indiquait le myrte comme digestif et astringent énergique – ce qu’il est – dans des cas de diarrhées, de leucorrhée et d’hémorragie. Pas fous, les Anciens. Pline devait savoir que le myrte arrête le sang, entre autres. Est-ce d’ailleurs un hasard si des Anciens plus proches de nous dans le temps faisaient macérer des rameaux de myrte dans du vin blanc, médecine fort utile en cas de contusions et d’hématomes ?

Il est dit que « l’indifférence pour […] le myrte est un signe d’impuissance et de mort. » C’est pourquoi il était déconseillé de « passer près du myrte odorant, sans en cueillir une touffe parfumée » (3). C’est vrai que pour les Romains, le myrte était image de puissance. Si les Grecs couronnaient d’olivier les vainqueurs, c’était des couronnes de myrte qui garnissaient les têtes chez les Romains.
Mentionné dans l’Ancien Testament, le myrte a aussi son importance pour les juifs. Il est notamment présent avec le saule, le cédratier et le dattier lors de Souccot, la fête hébraïque des récoltes.

Le myrte, passé quasiment inaperçu durant toute la période médiévale, doit attendre le XVI ème siècle pour qu’il soit évoqué par le médecin toscan Matthiole. Il distingue nettement le myrte du fragon et de la myrtille, deux plantes pour lesquelles des confusions ont été entretenues, surtout, semble-t-il, par des apothicaires allemands (le myrte de Hildegarde en est-il bien ?)

Petit arbrisseau (2 à 3 m) densément feuillé et semper virens, le myrte est, comme l’olivier ou le laurier, une espèce indigène du pourtour méditerranéen. Ses feuilles coriaces et vernissées sont criblées de petits points translucides, comme on les observe chez le millepertuis. Il s’agit des glandes aromatiques contenant l’essence du myrte. Entre juin et octobre, de petites fleurs solitaires apparaissent. Composées de cinq pétales blancs et d’une touffe d’étamines centrales, elle sont très semblables aux fleurs d’aubépine. Elles donnent naissance à des baies dont la couleur oscille du bleuâtre au noir pourpré profond. Et il est vrai qu’elles s’apparentent fort à des myrtilles, avec lesquelles le myrte partage une similarité orthographique.

Myrte_feuilles_baies

Le myrte en aromathérapie

Huile essentielle : description et composition

Ce sont les rameaux feuillés du myrte que l’on distille. Auparavant, on se préoccupait des baies, comme on a pu le faire de celles du laurier. Bien que rapide, la distillation ne permet d’obtenir qu’une toute petite fraction (0,3 à 0,6 %) d’une huile essentielle de couleur jaune orangé, à l’odeur fraîche et légèrement résineuse.
On dit que le myrte vert se distingue du myrte rouge par la couleur de son huile essentielle, ce qui est pour le moins faux, ces deux huiles sont de couleur semblable. Il ne faut donc pas s’attendre à ce que l’huile essentielle de myrte vert soit verte, et l’autre rouge. Ces deux myrtes ne sont pas des espèces botaniques distinctes. La seule chose qui les distingue nettement, c’est la forte concentration d’acétate de myrtényle que contient le myrte rouge par rapport au vert. Comme on le rencontre fréquemment, en ce qui concerne le thym vulgaire et le romarin officinal, nous avons ici affaire à deux chémotypes issus de la même plante. C’est le « terroir » dans lequel pousse le myrte qui détermine cette composition biochimique (myrte vert : France, Corse ; myrte rouge : Tunisie, Maroc).

Myrte vert : monoterpènes (50 à 60 %), oxydes (30 %), esters (3 %)
Myrte rouge : monoterpènes (30 %), oxydes (30 %), esters (15 à 20 %)

Propriétés thérapeutiques

  • Anti-infectieuse : antibactérienne, antivirale, antifongique, antiseptique atmosphérique
  • Immunomodulante
  • Expectorante, mucolytique, antitussive, décongestionnante pulmonaire
  • Antispasmodique
  • Anti-inflammatoire
  • Décongestionnante veineuse, lymphatique et prostatique
  • Digestive
  • Astringente, tonique cutanée, hémostatique
  • Hormon like (thyroïde, ovaires)
  • Sédative, calmante, inductrice du sommeil

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère respiratoire : encombrement bronchique, bronchite aiguë ou chronique, mucoviscidose, emphysème, tuberculose, toux (grasse, sèche, spasmodique, coquelucheuse), toux rebelle du fumeur, angine, rhinite, rhino-pharyngite, laryngite, sinusite
  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : crampes d’estomac, diarrhées, entérocolite spasmodique et colibacillaire
  • Troubles circulatoires : varices, jambes lourdes, hémorroïdes
  • Troubles des voies génito-urinaires : prostatite inflammatoire, cystite, règles douloureuses, aménorrhée, leucorrhée
  • Troubles cutanés : peux asphyxiées, grisâtres, parcheminées, dévitalisées, irritées, enflammées, acné, psoriasis, pityriasis, rides, vergetures, plaies, contusions, hématomes, blessures, ecchymoses
  • Troubles bucco-dentaires : aphtose, gingivite
  • Troubles du sommeil, insomnie, difficultés d’endormissement
  • Hypothyroïdie

Modes d’emploi

  • Voie orale
  • Voie cutanée
  • Inhalation, olfaction
  • Diffusion atmosphérique

Contre-indications

  • Parfois utilisée en parfumerie, l’huile essentielle de myrte présente une bonne tolérance cutanée, même si la présence d’alpha-pinène et de 1.8 cinéole peut faire craindre des allergies ou des irritations si elle est employée pure sur l’épiderme.
  • Pas chez la femme enceinte durant les trois premiers mois de grossesse, ni chez l’enfant de moins de six ans.

Usages alternatifs

  • Cuisine : les feuilles aromatiques du myrte sont employées comme condiment, alors qu’avec les baies, on confectionne confitures et liqueurs (Sicile, Corse, Sardaigne).
  • Parfumerie : avec feuilles et fleurs, on a élaboré un tonique astringent très prisé des Grecques et des Italiennes, l’eau d’Ange.

  1. Au Moyen-Âge, on condamnait les filles publiques à porter du myrte ou une rose en guise de signe distinctif. Il ne fallait pas les confondre avec la vierge Marie ^^
  2. Angelo de Gubernatis, La mythologie des plantes, Tome 1, p. 226
  3. Angelo de Gubernatis, La mythologie des plantes, Tome 2, p. 233

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Le noyer (Juglans regia)

noyer

Juglans. Jovis glans. Gland de Jupiter. Pas pour rien que cet arbre a eu une place aussi importante pour les Romains de l’Antiquité, mais aussi chez les Grecs pour lesquels la noix était un mets qui ne pouvait se destiner qu’aux dieux, tandis que les Romains ne se privaient pas de la consommer afin de s’assurer bonne fertilité.
Quand on cherche à en savoir davantage sur le noyer et sa noix, on n’est finalement qu’à peine surpris de l’ambivalence qui caractérise cet arbre. Si on a dit que la noix est propice (elle possède des symboliques d’abondance générationnelle et nuptiale, elle est phallique et funéraire comme l’amande), il n’en va pas de même pour celui qui la porte. Depuis longtemps une ombre funeste plane sur cet arbre. Mais, une fois de plus, nous verrons à l’exposé des caractéristiques propres à la noix d’une part, au noyer d’autre part, que cette dichotomie n’est pas aussi simple, car chacun d’eux peut incarner deux facettes opposées sinon différentes.
Commençons donc par la noix. Originaire de Perse, très tôt citée dans la composition de différents remèdes antiques (par exemple, Pline indique la recette d’un antidote plus tard reprise par Albert le Grand), la noix a mauvaise réputation pour Dioscoride. Mais elle présente aussi bien des avantages. C’est ainsi qu’elle a été utilisée comme talisman porte-bonheur, en particulier si c’est une noix à trois nœuds (ou noix de Saint-Jean). Elle possède, comme bien d’autres plantes, des vertus oraculaires. La voir en songe est signe de richesse (mais c’est parfois tout l’inverse). Piocher une noix pleine parmi d’autres vides est le signe de l’arrivée prochaine d’un mari pour une jeune fille. Le lien que la noix entretient avec les rites mariaux est si marqué que, comme on l’a fait de la noisette en Allemagne, on jetait des noix sous les pas des mariés en Italie, coutume qui se rencontre aussi en Grèce, en Roumanie, en Lettonie, alors que dans d’autres pays la noix est signe de dénégation.
Pour saint Isidore de Séville, le noyer tire son nom de la noix, nux ; celui-ci étant issu de noxicus, nuisible, cela cherche à illustrer les soi-disant propriétés nocives des noix, comme l’indiquait déjà Dioscoride. On a même vu une proximité sémantique entre noce (noix en italien) et le verbe latin nocere… (ah, ah !…). Et comme la noix émane du noyer, ce dernier ne peut donc qu’être d’essence néfaste. Et c’est bien évidemment le cas. Oublié le temps où le noyer était un des attributs de Zeus à égalité ou presque avec le chêne ! Il est devenu celui de divinités infernales. C’est le cas de Kar, une très ancienne divinité de la mort, apparentée plus tard à Perséphone. De là provient le mot kerès qui désigne les chiennes de l’Hadès, responsables de mort violente et de malheur, et dont le sphinx fait partie.
Le noyer est l’arbre autour duquel dansent les diables, l’ombre de son branchage accueille des réunions de sorcières (cf. le noyer de Bénévent en Italie poussant près d’une rivière au nom prédestiné : le Sabato…).
Aussi la défiance vis-à-vis du noyer s’est-elle perpétuée, comme nous l’indique Plutarque : « le noyer (karua) fut ainsi nommé à cause de ses effluves lourds et enivrants qui incommodent ceux qui s’étendent à ses pieds » (notons, au passage, la proximité entre Kar et karua… Nous y reviendrons un peu plus loin), car non seulement l’homme peut en devenir malade mais de plus il risquerait de rencontrer les esprits de l’arbre et de voir en songe tout ce qui lui arrivera, de bien comme de mal, dans l’année à venir. Cet apanage funeste aura fait croire que planter un noyer est un mauvais présage. Toutes ces « superstitions » peuvent-elles trouver une explication à travers un mécanisme invisible mais néanmoins réel ? Est-il vrai qu’il ne pousse rien sous un noyer ? Certainement pas (toujours). Les « miasmes » émanant du noyer sont-ils plus d’origine superstitieuse que chimique ? Et si ce dernier cas s’avérait réel, la substance biochimique répandue par le noyer que l’on appelle la juglone peut-elle être responsable du fait que s’endormir au pied de cet arbre représente un danger pour l’homme ? Je l’ai maintes fois expérimenté et je suis toujours là…

Au Moyen-Âge, Hildegarde – étonnamment – considère le noyer comme un arbre dont toutes les parties sont bénéfiques. Aussi feuilles, écorces, brou et noix lui permettent de concocter des remèdes répondant à des affections aussi variées que la goutte, les maladies de peau, les vers intestinaux… Elle rédige aussi une mention spéciale à propos de l’huile extraite de la noix en indiquant qu’elle « donne la joie à l’esprit » de celui qui en mange. Nous verrons à quel point l’abbesse était douée de lucidité. Pour cela, revenons, comme promis, à Kar et karua. En Laconie, Dionysos tomba amoureux de Carya, la plus jeune fille du roi Dion. Malades de jalousie, ses sœurs avertirent leur père. La malheureuse Carya en mourut de tristesse et fut métamorphosée en noyer. Artémis porta cette nouvelle aux Laconiens qui érigèrent alors un temple. Celui-ci avait la particularité de comporter des colonnes aux formes féminines sculptées dans du bois de noyer, connues encore aujourd’hui sous le nom de caryatides.

Caryatides

En Grec, le mot kara signifie autant la tête que la cime (de l’arbre). En latin, on retrouve quelque peu ce parallèle puisque le mot caput désigne tant le chef (c’est-à-dire le terme vieilli qu’on utilisait jadis pour parler de la tête) que ce qui est en haut (racine que l’on retrouve dans les mots capitule, chapiteau…), autrement dit le faîte, la cime par extension.
De la tête au cerveau il n’y a qu’un pas. L’intérieur du fruit du noyer comporte une coque dure qui renferme la noix, c’est-à-dire l’amande comestible sous forme de deux cerneaux séparés par le péricarpe. Selon la théorie des signatures, l’analogie est grande entre les contours de la noix et la forme du cerveau. Ce qui laisse à penser que la noix serait bénéfique pour l’esprit. Si cela est une signature, eh bien elle est fort sibylline sinon écrite à l’encre sympathique… Mais Hildegarde nous montre le chemin à emprunter. Peut-être est-ce effectivement du côté de l’huile de noix qu’il faut chercher. Cette dernière est prioritairement constituée d’acides gras insaturés (87 à 91 %) : oméga 3 (12 à 13 %), oméga 6 (57 à 60 %), oméga 9 (18 %). Ces trois acides gras essentiels ont surtout une action bénéfique sur les maladies cardiovasculaires. Mais celui qui, avec l’oméga 6, c’est-à-dire l’oméga 3, formait l’ancienne vitamine F, recèle bien des surprises : il intervient dans la bonne marche des fonctions cérébrales, mais aussi visuelles ! C’est ce que la science actuelle nous indique. Il faut savoir qu’en Italie, au Piémont, l’huile de noix était considérée comme sacrée au XIXe siècle. Lors de la messe de minuit à Noël, on faisait brûler des lampes contenant de cette huile. A la fin de la messe, on les éteignait et on conservait l’huile restante comme… remède oculaire !
Bien pourvue en vitamine E, l’huile végétale de noix ne dit rien de l’exceptionnelle richesse de celle dont elle est issue : vitamines (A, B, C, P), oligo-éléments (potassium, magnésium, phosphore, calcium, fer, cuivre, soufre, zinc).
Très nutritive (600 calories aux 100 g), la noix est aussi laxative, draineuse cutanée, draineuse lymphatique, vermifuge, antilithiasique urinaire. Autrement dit, elle exerce une circulation en différents points de l’organisme.
Passons aux feuilles maintenant, qui sont un remède phytothérapeutique auquel on ne pense pas toujours, bien que bourrées de vertus :

  • Tonifiantes, stimulantes
  • Avec la noix, elles partagent des propriétés communes, celles permettant la libre circulation et l’excrétion : dépuratives, vermifuges, répulsives, insectifuges
  • Stomachiques
  • Astringentes
  • Hypoglycémiantes

Aussi, dans tous les cas suivants, on peut employer les feuilles de noyer :

  • Troubles cutanés : engelures, gerçures, crevasses, eczéma et eczéma suintant, psoriasis, impétigo, gale, teigne, ulcères, plaies atones, piqûres d’insecte, coup de soleil, brûlure légère, démangeaisons, transpiration excessive des pieds et des mains
  • Troubles gastro-intestinaux : diarrhées légères, inflammations gastro-intestinales
  • Troubles circulatoires : jambes lourdes, hémorroïdes
  • Soif et miction des diabétiques
  • Soins capillaires : chute de cheveux, souplesse et brillance du cheveu, pellicule, pousse des cils et des sourcils
  • Soins vétérinaires : puces (chien), taons et mouches (chevaux)

N’oublions-nous rien ? Si ! Nous ne pouvons terminer cet article sans dire quelques mots à propos du brou, c’est-à-dire l’enveloppe verte qui contient la coquille de noix. C’est lui qui forme le fameux brou de noix, un pigment végétal de couleur brune utilisé en teinturerie, en peinture, en menuiserie, etc. En faisant macérer des noix vertes dans du vin, on obtient le vin de noix (dans de l’alcool, ce sera une « liqueur »). Apéritif et digestif, le vin de noix est aussi stomachique et dépuratif.

noix_vertes

Le noyer est un arbre qui peut atteindre 30 m de haut pour un âge maximum de 150 ans. Il se développe mieux isolé qu’en noyeraie, la proximité entre individus minimisant la hauteur de chacun. Jeune, il porte une écorce lisse et argentée. Plus tard, elle deviendra fissurée et de couleur brun noirâtre. Son bois dur est très recherché en ébénisterie.
Arbre caducifolié, le noyer porte de grandes feuilles au nombre impair de folioles. Elles sont lancéolées, glabres, aromatiques si on les froisse. Des chatons mâles et des bourgeons femelles en forme d’œuf se développent au printemps. La fructification donne des drupes qui se regroupent au maximum par trois. Il s’agit de fruits verts et globuleux sertis sur un très court pédoncule : les noix.

© Books of Dante – 2015