La vigne (Vitis vinifera)

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L’histoire de la vigne et de l’homme est une affaire très ancienne, comme l’atteste la découverte de dépôts de pépins de raisins sur des sites archéologiques remontant à la préhistoire. L’origine probable de la vigne semble se situer au Caucase. Des traces vieilles de 7000 ans prouvent la présence de la vigne dans cette région. Ce n’est que plus tard qu’elle se développera en Europe et en Asie.

En Mésopotamie, la vigne, c’est l’herbe de vie (en sumérien, geshtin, c’est-à-dire arbre de vie, désigne la vigne). La vigne est aussi, avec le blé, une plante liée à Osiris, qu’on appelle parfois le seigneur du vin. La dispersion du culte et de la culture de la vigne s’est propagée en Grèce pour s’y implanter vers – 1700 à – 1500 ans avant J.-C. Si l’on connaît bien la divinité indissociable du vin et de la vigne en Grèce – Dionysos –, ce dernier semble être une divinité beaucoup plus archaïque dont le culte remonte bien avant la venue de la vigne en Grèce. Provenant de Thrace ou de Phrygie, Dionysos a été certainement confondu avec d’autres divinités si l’on en croit les plantes qu’il a en commun avec d’autres dieux : le figuier (Priape), le myrte (Hadès), le pin (Attis), la grenade (Perséphone) et le lierre (Osiris). Dionysos, tout comme Osiris, est le dieu nomade de la végétation qui meurt et se renouvelle (1). Comme l’écrit Jacques Brosse, « s’il est un dieu qui corresponde au culte orgiastique et extatique rendu aux arbres sacrés, s’il est un dieu qui évoque la montée et le bouillonnement de la sève, mais aussi la mort hivernale des arbres, ce n’est plus à l’époque classique Zeus, mais son fils Dionysos » (2), bien que, du temps d’Homère, son culte apparaisse scandaleux. Tentons d’expliquer en quoi le dieu au thyrse (3), que l’on figure parfois couronné de grappes de raisin, a été si mal vu.
D’un point de vue symbolique, Dionysos est le dieu du vin et de l’extase, condensant en lui-même le Ciel et la Terre. Il est l’union « de la spiritualité et de la sensualité, caractéristique de l’homme à la fois animal et divin » (4). La vigne, plante génésique, est indissociable du lierre, ils sont tout deux des plantes ambiguës qui ne sont pas véritablement des arbres. Comme l’indique W F Otto, « la vigne et le lierre sont comme deux frères qui se seraient développés dans des directions opposées sans cependant pouvoir renier leur parenté. » En effet, si la première est lumière et chaleur, le second est ombre et froidure. La vigne « meurt » l’hiver, tandis que le lierre, semper virens, reste vivace. C’est lui qui fleurira tardivement, fournissant du pollen aux abeilles à la limite de l’hiver, puis, tout comme la vigne, des baies que picoreront les oiseaux. A peu de choses près, les baies de la vigne et du lierre marquent chacune un équinoxe. A l’automne se déroulent les dionysies des champs qui marquent le début des vendanges et le pressage des grappes. Six mois plus tard, on goûte le vin lors des dionysies des villes. Mais, entre deux, il se passe quelque chose d’incontournable. La peau du raisin contient des ferments. Lorsque les grains sont écrasés lors du pressage, ces ferments se mêlent au jus. Et là débute un lent processus de fermentation qui va donner de l’alcool et dégager de la chaleur et du dioxyde de carbone. Il est presque normal que cette opération ait été considérée comme magique, et qu’on ait fait du vin une substance d’origine divine (5). « Le vin semble par sa transformation restituer l’ardeur solaire captée à l’air libre » (6), il est, en quelque sorte, une partie de la force ignée du soleil différée dans le temps et que l’on boit à la morte saison. Dionysos est donc le « dieu mis en pièce et jeté dans un chaudron, et aussi une divinité qui se sacrifie pour tous, qui meurt [comme la vigne, en apparence] et qui renaît. Sa passion correspond à la fois au traitement automnal auquel est soumis le raisin, coupé et foulé au pied, et à la taille printanière de la vigne. Sans doute, le vin est-il devenu le sang du dieu et c’est en tant que tel qu’on le célébrait lors des fêtes dionysiaques » (7), quand bien même ce que l’on appelle le délire dionysiaque n’ait pas de rapport avec l’ivresse provoquée par le vin. C’est à nouveau que le lierre joue un rôle. Ce délire ressemble fortement aux effets d’une intoxication à la jusquiame, et ils s’apparentent beaucoup à ceux du lierre, une plante aux propriétés hallucinogènes déjà employée pour ces raisons en Grèce, et ce bien avant l’introduction de la vigne dans le monde hellène. On a dit que, malgré sa toxicité, la consommation de baies de lierre permettait de contrebalancer l’ivresse bacchique. Il est probable que certains « débordements » se produisirent, expliquant en partie l’image « sulfureuse » de Dionysos.

En Italie, l’introduction du vinum (nom par lequel les Romains désignaient la vigne) est beaucoup plus tardive, puisqu’elle se situe entre le IX ème et le VII ème siècle av. J.-C. Sa culture, ainsi que l’élaboration du vin, sont menées selon des règles très strictes. La date à laquelle était fixé le début des vendanges était l’affaire des prêtres. Il en allait de même de celle qui marquait le jour à partir duquel on pouvait goûter le vin neuf. La taille était aussi encadrée religieusement. En effet, il aurait été impensable d’offrir du vin provenant d’une vigne non taillée en libations (8).
Au VI ème siècle av. J.-C., la vigne pénètre en Gaule sous l’impulsion des Grecs. C’est le point de départ d’une extension qui trouvera son apogée au XVIII ème siècle. Il y a tout d’abord des raisons religieuses à cela. La symbolique chrétienne est là pour nous éclairer sur ce point. Si d’aucuns soutiennent que l’arbre de vie du Paradis était une vigne (9), il n’est pas moins vrai que la vigne et le vin ont été largement utilisés par le christianisme. Par exemple, ne fut-ce pas Noé qui planta la première vigne après le déluge ? Ce fait est important, car Noé, c’est celui qui console. Ainsi, le vin allait-il devenir une consolation pour les juifs. La grappe de raisin devint alors le symbole de la terre promise, tandis que la vigne joua le rôle de la résurrection spirituelle ou physique. Lors des noces de Cana, Jésus change l’eau en vin, et durant son dernier repas, le vin est bel et bien présent. Comme l’on sait, l’eucharistie consacre le pain et le vin mêlé d’eau : il est le symbole du sang du Christ et de sa double nature. Il possède un rôle bien plus subtile que le pain, car il devient sang là où le pain n’est que chair. Or le vin/sang s’avère être le mode de transport de cette subtilité. Ce sang du Christ, on le retrouve donc en l’image du vin de messe. Ainsi, dans chaque monastère, il y avait de la vigne, et, partout où se développera l’évangélisation et la progression du christianisme, on en est venu à planter et cultiver la vigne. C’est donc définitivement le christianisme qui en favorisera la propagation incontestablement.

Au temps des carolingiens, avec Charlemagne surtout, on assiste à un grand développement de la culture de la vigne. Le vin produit n’est plus seulement destiné à un usage liturgique, mais il fait partie des produits d’usage courant. En effet, on boit beaucoup de vin au Moyen-Âge, comme boisson domestique, mais aussi pour pallier la mauvaise qualité de l’eau. Cependant, les procédés de vinification de l’époque étaient bien différents des actuels moyens techniques. On procédait à des adjonctions d’épices, de plantes aromatiques et de miel pour éviter que le vin ne tourne. C’est peut-être de là qu’est né l’hypocras qui n’est pas autre chose qu’une décoction/macération de plantes et d’épices dans du vin sucré. Or, il s’avère que le vin est précieux afin de conserver aux plantes médicinales leurs bienfaits. Beaucoup de recettes d’Hildegarde de Bingen étaient préparées à base de vin, plutôt que d’utiliser de l’eau, laquelle était loin d’être toujours potable au siècle d’Hildegarde. Mais elle n’utilisait pas que le vin, dont elle disait qu’il rendait le sang bon et sain et qu’il apaisait la colère et la tristesse quand on le buvait mélangé à de l’eau chaude. Les cendres de sarments de vigne étaient considérées par Hildegarde comme « dentifrice ». Elle disait qu’en chauffant ces cendres, on avait un bon produit pour renforcer les dents faibles et les gencives fatiguées. Elle en faisait aussi une lessive pour nettoyer les ulcères cutanés et les blessures. Les feuilles de vigne, cuites à l’eau, soignaient la toux, les douleurs pectorales et stomacales. Enfin, la sève des sarments de vigne représentait pour Hildegarde un remède ophtalmique, que l’on pouvait aussi mêler à de l’huile d’olive en cas de maux de tête ou d’oreilles.

A une époque plus moderne, l’introduction de la vigne dans des territoires extra-européens coïncide avec le passage des colons du vieux continent dans chacune de ces zones : l’Afrique du sud en 1684, l’Australie en 1788, la Californie en 1875, dernière date qui suit de près l’épidémie de phylloxera qui touchera le vignoble français dès 1863, détruisant la moitié des vignes et réduisant de 2/3 la production vinicole. Cette calamité sera vécue comme un drame national mais surtout moral.

La vigne est l’une des quelques rares lianes européennes avec le houblon, le chèvrefeuille et le lierre. Vivace et grimpante grâce à ses vrilles, elle peut, dans les cas où elle n’est pas taillée, atteindre une longueur de 20 m et son cep un diamètre de 30 cm. Elle porte de larges feuilles nettement dentées, formées de 3 à 5 lobes, ce qui lui donne l’apparence d’une main. A l’automne, elles savent prendre des couleurs chatoyantes. Les fleurs, organisées en panicules, apparaissent à la fin du mois d’avril, début mai sous des latitudes plus fraîches. Petites, vert pâle, presque discrètes, elles sont pourtant très parfumées. Au mois de septembre, elles laissent place aux grappes de raisins, charnus, renflés et sucrés à maturité, et qui peuvent arborer différentes couleurs (pourpre, rouge, vert, jaune) selon les variétés.

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La vigne en thérapie

De la vigne, on n’emploie pas que les seuls raisins, loin s’en faut. Sont utilisés les feuilles de la vigne rouge, un cultivar de vigne à raisins noirs dont les feuilles rougissent à l’automne, mais aussi les pépins et l’huile végétale qui en est extraite, la sève de printemps qui porte aussi le nom de « pleurs de la vigne », enfin le verjus, c’est-à-dire le jus issu de raisins non mûrs.
Parmi toutes ces parties végétales, on trouve surtout des tannins, des anthocyanosides, des oligomères procyanidoliques.

Propriétés et usages thérapeutiques

  • Les feuilles

-Propriétés : astringentes, toniques, veinotoniques, diurétiques.
-Usages : troubles circulatoires (jambes lourdes, varices, hémorroïdes, phlébite, couperose, cellulite, fragilité capillaire), troubles gynécologiques (hyperménorrhée, règles douloureuses, hémorragies utérines, préménopause), troubles gastro-intestinaux (diarrhée chronique, dysenterie, vomissements), saignement de nez, ecchymose, pétéchies, rétention urinaire, engelures.

  • Le raisin

-Propriétés : nutritif, énergétique, reminéralisant, stimulant et décongestionnant hépatique, diurétique, cholagogue, laxatif, rafraîchissant, protecteur cardiovasculaire, antioxydant.
-Usages : troubles gastro-intestinaux (constipation, gastrite, entérite, diarrhée, dysenterie, dyspepsie), troubles hépato-biliaires (engorgement du foie, lithiase biliaire), troubles de l’appareil urinaire (lithiase urinaire, néphrite), troubles cardiovasculaires (artériosclérose, hypertension), hémorroïdes, arthrite, rhumatismes, eczéma, furoncle. Par ailleurs, la consommation régulière de raisin est recommandée en cas d’anémie, de convalescence, de déminéralisation, de surmenage, d’asthénie et de grossesse. De plus, mentionnons que le raisin sec possède les mêmes propriétés que le raisin frais et qu’il est davantage énergétique, pectoral et adoucissant. On l’utilise en cas d’affections pulmonaires, trachéales, rénales, vésicales et hépatiques.

  • La sève

-Propriétés : tonique, cicatrisante, antihémorragique.
-Usages : affections oculaires (congestion oculaire, conjonctivite, inflammation des paupières) et cutanées (herpès, éphélides).

  • Le verjus

-Propriétés : diurétique, rafraîchissant, astringent.
-Usages : fièvre, angine, maux de gorge, stomatites, douleurs gingivales, hémoptysie.

  • L’huile végétale de pépins de raisin

Avant d’en passer à ses propriétés et usages, quelques mots sur les caractéristiques de cette huile végétale qu’on presse depuis le début du XIX ème siècle, mais que l’on n’a véritablement étudiée, d’un point de vue médicinal, qu’au milieu du XX ème siècle. Huile végétale sèche, très fluide, à la saveur discrète et au petit parfum fruité, elle est extraite des pépins que contiennent les grains de raisin. En les pressant mécaniquement, on peut obtenir de 5 à 20 % d’huile végétale. Elle est très riche en acides gras polyinsaturés (85 %, dont 70 % d’oméga 6 et 15 % d’oméga 9) et ne contient que peu d’acides gras saturés (10 à 12 %). Son taux de vitamine E aux 100 g est de 32 mg.

-Propriétés : antidiarrhéique, antioxydante, régénérante, désincrustante et régénératrice cutanée, régulatrice du taux de sébum.
-Usages : vieillissement cutané, peaux grasses et mixtes, cheveux secs, fins et abîmés, hypercholestérolémie, affections cardiovasculaires (athérome).

Modes d’emploi

  • Feuilles : infusion, décoction, gélules de poudre cryobroyée, extrait liquide.
  • Raisins : frais ou secs, en cure régulière.
  • Huile végétale : en consommation courante en cuisine, en massage (avec ou sans huile essentielle).
  • Sève et verjus : si l’on n’a pas de vigne sous la main, il est difficile de se procurer de la sève au printemps. En revanche, on trouve du verjus dans le commerce qui, outre qu’il soit un remède, est également utilisable en cuisine où il remplace le vinaigre et le jus de citron. Il était fort apprécié par la cuisine médiévale.

Remarques

  • En associant la vigne rouge à des plantes comme le fragon, l’hamamélis, le cyprès, le marronnier d’Inde ou encore le cassis et le ginkgo, on peut grandement améliorer la circulation sanguine. Pour la favoriser davantage, il faut privilégier une alimentation riche en flavonoïdes (thé, vin, citron, pomme…).
  • Il existe un élixir de Bach à base de fleurs de vigne, Vine. Classé dans le groupe de l’altruisme, il se destine tout particulièrement aux tyrans domestiques.

  1. « En ce qui concerne la vigne et le lierre, Osiris n’a probablement rien emprunté à Dionysos, ni Dionysos à Osiris ; les croyances se sont développées parallèlement en Égypte et en Grèce » nous apprend Suzanne Amigue dans l’Encyclopédie religieuse de l’univers végétal, Tome 2, p. 419
  2. Jacques Brosse, Mythologie des arbres, p. 134
  3. Le thyrse est une baguette de férule entourée de pampres de vigne ou de lierre, et parfois surmontée d’une pomme de pin. C’est l’emblème de Dionysos et des serviteurs de son culte.
  4. David Fontana, Le langage secret des symboles, p. 107
  5. Considérant que la vigne est l’expression végétale de l’immortalité, on a fait du vin un produit de jeunesse, de vie éternelle, une « eau de vie » en somme. Vins, nectars, ambroisies, hydromels sont tous d’origine ouranienne.
  6. Walter F. Otto, Dionysos, le mythe et le culte
  7. Jacques Brosse, Mythologie des arbres, pp. 155-156
  8. Elles consistaient à répandre du vin sur la victime offerte en sacrifice, ou bien à verser du vin à même la terre ou dans le feu.
  9. Adam et Eve sont souvent représentés dans le Paradis terrestre avec une feuille de vigne qui leur permet de dissimuler leur nudité.

© Books of Dante – 2015

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L’huile essentielle d’encens : une autre manière d’utiliser l’oliban

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Synonymes : oliban, encens mâle (1), encens indien.

A bien considérer les diverses étymologies et façons de désigner l’encens, on peut apprendre beaucoup à son sujet. Le mot encens lui-même provient du latin incensum, participe passé du verbe incendere qui signifie brûler, enflammer (2). On note la présence de cette racine en anglais à travers le mot  frankincense (frank : libre et pur). On décèle cette pureté dans l’arabe al-lubân (« être blanc ») et l’hébreu lebonah (« blanc comme du lait »). Les Grecs s’inspirèrent de la désignation arabe en nommant l’encens par le terme de libanos (ils croyaient, à tort, que l’oliban provenait du Liban). Chez les Romains, l’encens répond au curieux nom de thus, à rapprocher du grec thuô (un terme que nous avons déjà abordé quand nous parlions du thym) qui veut dire : « offrir un sacrifice en brûlant des offrandes », ce qui constitue une définition à l’acception très large. Peut-être est-ce là la raison qui vaut à toute substance végétale brûlée par fumigation d’être appelée par le terme générique d’encens, alors que, au sens strict, l’encens n’est autre chose que la gomme oléorésine provenant de petits arbres, les boswellias.

Connu depuis des milliers d’années, l’usage de l’encens remonte aux plus anciennes religions orientales, en particulier en Inde, où l’Ayurvéda emploiera ses qualités. Mais, en ces temps reculés, ce sont moins ses propriétés médicinales qui intéressent l’homme. En effet, il a plus à voir avec « l’église » qu’avec « l’hôpital ». Ovide, dans sa quatrième métamorphose, explique comment et pourquoi l’encens est né. C’est la relation du Soleil (Apollon) avec Leucothoé qui a valu à cette dernière d’être ensevelie vivante par son propre père. « D’un corps promis à la décomposition (3), le dieu avait fait un aromate destiné à relier la Terre et le Ciel » (4). L’encens, pur et sain, est l’émanation du Soleil divin à travers la figure d’Apollon, alors que Leucothoé sacrifiée est celle qui, « malgré tout, montera au ciel. »
Si « l’usage d’employer l’encens dans les sacrifices semble être très ancien » (5), lors de l’antiquité gréco-romaine, l’on ne sait pas exactement d’où provient l’arbre thurifère. Pline en parle longuement, même s’il n’a jamais vu un seul de ces arbres. « Ce sont, dit-il, les seuls Arabes qui voient l’arbre de l’encens, et encore ne le voient-ils pas tous ; on dit que c’est le privilège de trois mille de ces familles seulement, qui le possèdent par droit héréditaire ; que pour cela, ces individus sont sacrés ; que lorsqu’ils taillent ces arbres ou font la récolte ils ne se souillent ni par le commerce avec les femmes, ni en assistant à des funérailles, et que ces observances religieuses augmentent la quantité de marchandises. » (6).
Pendant longtemps, durant l’Antiquité, l’encens aura plus de valeur que l’or (aujourd’hui encore, la production mondiale d’or est supérieure à celle d’encens, laquelle est évaluée à 2000 tonnes par an). C’est peut-être cette contrainte financière qui explique que, à l’époque romaine, on ne donne plus « l’encens aux dieux que par miettes (7) », nous dit Pline, qui ajoute : « Du reste, les dieux n’étaient pas moins propices quand on les suppliait avec de la farine salée ; bien au contraire, c’est l’évidence, ils étaient plus bienveillants » (8). On est loin de l’abondance et de la prodigalité parfois indécente de Néron et d’Alexandre le Grand. Le premier fit brûler pour les funérailles de son épouse Poppée autant d’encens que l’Arabie pouvait en produire pendant une année, tandis que le second « s’étant emparé de l’Arabie, envoya à Léonidas un navire chargé d’encens et l’exhorta à implorer les dieux sans parcimonie » (9). Mais, comme dit Ovide dans sa huitième métamorphose, si « la piété est chère aux dieux, les honneurs qu’elle leur rend, elle les reçoit à son tour. » Quand on sait que Néron s’est suicidé et qu’Alexandre le Grand a probablement été empoisonné, cela en dit long sur la piété de ces deux hommes.
Non, l’encens, ça n’est définitivement pas une question de gloire et de puissance. Au contraire, il « conduit spontanément vers la pacification intérieure, la sérénité, la contemplation » (10). En effet, l’encens, comme d’autres matières parfumées, est considéré comme une substance à même de capter la clémence des divinités et de les apaiser. C’est sans doute cela qui a valu à l’encens d’être cité plus d’une centaine de fois dans la Bible (on y trouve même une recette de « parfum sacré » contenant de l’encens, ainsi que les raisons et la manière de s’en servir). A l’heure actuelle, l’encens fait encore partie de la panoplie liturgique catholique et orthodoxe. On retrouve même l’ancien nom de l’encens – thur – dans le mot thuriféraire qui désigne celui qui porte l’encens et l’encensoir dans la liturgie romaine. Par appropriation, il est donc normal que l’encens ait été lié à une symbolique divine par le christianisme, qui s’exprime à travers les offrandes faites à l’enfant Jésus. Si l’or représente le Roi et la myrrhe l’Homme (et son caractère mortel : n’oublions pas la symbolique mortuaire associée à la myrrhe), l’encens, pour finir, représente Dieu.

Au Moyen-Âge, on trouve, chez de nombreux auteurs, des informations sur les usages médicinaux de l’encens. Tout d’abord, avec Macer Floridus (De Viribus Herbarum), on apprend que l’encens, soixante-seizième plante abordée dans ce texte du XI ème siècle, porte le nom de thus. Peut-être est-ce là un hommage rendu par cet auteur à l’Antiquité classique. Pour lui, l’encens est un tonique cutané (cicatrisation des plaies, brûlures et ulcères), un expectorant et une substance qu’il donne comme antihémorragique. D’un point de vue qui apparaît davantage « psychique », Macer Floridus indique que l’encens éclaircit la vue et fortifie la mémoire.
Au siècle suivant, Hildegarde de Bingen, qui appelle l’encens thur, reprend quelques peu les indications de Macer Floridus (« il clarifie les yeux »). Elle l’utilise sur plaies et démangeaisons, et, en religieuse qu’elle est, la qualité réconfortante de l’encens ne lui a pas échappé.
Dans le Grand Albert, on trouve quelques indications relatives à l’encens : destiné aux maux oculaires, on attribue surtout à l’encens la capacité de lutter contre la corruption de l’air que l’on respire (maladies infectieuses, épidémies…). Quant au Petit Albert, il propose la recette d’une « eau céleste » contenant de l’encens et une foule d’autres ingrédients, au sein d’un mélange qui rappelle les antiques panacées aux propriétés quasiment miraculeuses. Au passage, on ne sera pas surpris d’apprendre que cette eau céleste aurait le don d’éclaircir… la vue !
Des thériaques médiévales aux compositions plus tardives, on trouve l’encens dans bien des compositions magistrales : l’élixir de Garus, le baume du commandeur, etc.
Au XIX ème siècle, avec l’avènement de la chimie de synthèse, le rôle de l’encens dans la pharmacopée décroit peu à peu. Il faudra attendre l’arrivée de l’encens dans le domaine de l’aromathérapie pour le voir s’offrir une nouvelle jeunesse.

Tout comme la myrrhe, l’encens est une sécrétion naturelle de petits arbres qui poussent dans les mêmes zones géographiques que l’arbre à myrrhe : la péninsule arabique et le nord-est de l’Afrique. Selon les régions, on trouve différents boswellias dont voici les principaux : B. rivae (Éthiopie, Érythrée), B. carterii (Somalie, Yémen), B. papyrifera (Kenya). On trouve aussi un boswellia en Inde : B. serrata. Qu’il s’agisse de l’Afrique, de l’Inde ou du Proche-Orient, les boswellias, qui supportent aisément des températures excessives, poussent sur des terrains secs, arides et rocailleux. On en trouve même parmi les rochers. Le tronc forme alors une plaque basale dont la fonction est double : gagner en adhérence et retenir l’humidité.

Boswellia_carterii

L’encens en aromathérapie

Huile essentielle : description

La gomme oléorésine de l’encens est un liquide blanchâtre et visqueux qui s’écoule le long du tronc incisé, sous forme de larmes. On distille cette gomme comme on le fait de la myrrhe, de la férule, de l’opoponax… L’huile essentielle qui en est tirée est un liquide fluide, incolore à jaune très pâle. Son parfum balsamique, boisé, résineux, présente une caractéristique note citronnée, sans être excessive. Du point de vue du rendement, l’encens sait être généraux (3 à 8 %).

Composition biochimique

  • Monoterpènes : 85 % (dont alpha-thujène : 40 % ; alpha-pinène : 20 % ; limonène : 10 %)
  • Sesquiterpènes : 10 %
  • Monoterpénols : 2 %

Propriétés thérapeutiques

  • Anti-infectieuse : antibactérienne, antifongique, antiseptique des voies respiratoires
  • Immunostimulante
  • Expectorante, anticatarrhale, balsamique
  • Anti-inflammatoire, antalgique, antidégénérative
  • Cicatrisante, régénératrice cutanée, desclérosante
  • Harmonisante du SNC, relaxante, apaisante, antidépressive
  • Anticancéreuse (à l’étude)

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère respiratoire : bronchite catarrhale et asthmatiforme, asthme et asthme allergique, rhume, rhinite, sinusite, laryngite, toux grasse
  • Troubles cutanés : cicatrice, plaie, plaie profonde, plaie atone, engelure, crevasse, escarres, gerçure, brûlure, coup de soleil, piqûre d’insecte, ulcère, ulcère variqueux, vergetures, rides, peaux sèches, fatiguées, asphyxiées
  • Troubles gastro-intestinaux : maladie de Crohn, ulcère gastrique et duodénal
  • Troubles locomoteurs : polyarthrite rhumatoïde, arthrite, arthrose, douleurs musculaires
  • Troubles du système nerveux : angoisse, anxiété, stress, tension nerveuse, fatigue nerveuse, apathie, dépression, impulsivité, irritabilité, agitation, émotivité, obsession

En médecine ayurvédique, l’encens, considéré comme cicatrisant et anti-inflammatoire, est employé contre les maladies cutanées, les rhumatismes et les inflammations du tube digestif.

D’un point de vue psycho-émotionnel

Il est dit, dans la littérature, que B. rivae et B. papyrifera agissent davantage que B. carterii sur la sphère psychique. Cependant, indiquons pour ce dernier – le plus courant – de quoi il retourne.
Lorsqu’on brûle de l’encens de manière traditionnelle, on remarque qu’il induit une respiration lente, profonde et régulière. Si l’on connaît l’action harmonisante de l’encens sur le SNC, l’on peut ignorer que la combustion de l’encens libère du transhydrocannabinol, molécule proche du THC présent dans la résine de cannabis. Ce qui peut expliquer, en partie, les vertus apaisantes et relaxantes de l’encens.
Tout comme l’encens en grains, l’huile essentielle d’encens est préconisée pour la relaxation, l’introspection et la méditation au sens large. Elle agit sur bien des points parmi lesquels : clarté et lucidité, acceptation (de la peur, de la mort, de la peur de la mort), deuil (huile essentielle parfaite en soins palliatifs de fin de vie), se libérer de l’agitation mentale, de la déception, de la perplexité et de l’instabilité, retrouver sérénité et espérance.
Elle permet aussi de dissoudre la rigidité mentale pouvant se transposer sur le corps par des zones douloureuses, et donc de gagner davantage en souplesse d’esprit par rapport aux choses et aux gens.
Les personnes angoissées ponctuellement (examen, entretien…) ou régulièrement (craintes liées à l’avenir, etc.) auront toutes les raisons de faire appel à cette huile essentielle.
Si elle autorise à se débarrasser des cauchemars, l’huile essentielle d’encens semble favoriser les rêves et développer l’intuition ; en effet, c’est l’une des principales huiles essentielles attachées au chakra de la couronne. Et c’est à travers ce chakra que l’huile essentielle d’encens favorise une meilleure communication des idées d’ordre spirituel.
Enfin, l’on peut utiliser cette huile essentielle lors d’un aménagement. Elle purifie bien les locaux et l’on peut l’associer à la sauge officinale, au géranium odorant, au fenouil, etc.

En médecine traditionnelle chinoise

Dans leur Phyto-énergétique, Michel Odoul et Elske Miles associent l’huile essentielle d’encens à deux méridiens, et pas des moindres : le méridien du maître-coeur et le vaisseau gouverneur. A propos du premier, cela se justifie grâce à un ensemble de raisons. Un dysfonctionnement énergétique dans ce méridien peut se traduire ainsi : nervosité, sensibilité, hyperémotivité, instabilité, irritabilité, confusion mentale, agitation, passivité, manque d’enthousiasme. A la lecture de ce que nous avons écrit précédemment, cette huile essentielle est on ne peut plus adaptée.
Le vaisseau gouverneur, qui concerne la tenue du corps, est d’essence yang, masculine et solaire : cela définit parfaitement l’encens. Ayant un rapport au spirituel de par sa nature solaire et céleste, il gère donc la clarté de l’esprit (rappelez-vous combien ont été nombreux les auteurs à mentionner cela !), ainsi que le cerveau et ses idées. D’un point de vue physique, une déstabilisation énergétique de ce méridien provoque un manque d’énergie, un effondrement des défenses immunitaires et donc des états dépressifs.
Allons plus loin et attachons-nous à un troisième méridien. Pour cela, je reprends une vieille note de bas de page qui dit à peu de choses près ceci : premièrement, l’encens intervient sur la sphère respiratoire (système pulmonaire et interface cutanée). De plus, cette même huile essentielle gère un certain nombre de troubles du système nerveux. Si l’on se penche sur la médecine traditionnelle chinoise, on se rend compte que ces trois domaines concernent le méridien du poumon ! Si l’on compare les usages thérapeutiques et psycho-émotionnels de l’huile essentielle d’encens avec les trois listes qui vont suivre (lesquelles indiquent comment se manifeste un dysfonctionnement de ce méridien), force est de constater que cela cadre tout de même pas mal :

  • Toux, bronchite, asthme, rhume
  • Dermatoses, démangeaisons et irritations cutanées
  • Manque de volonté et de souffle, renoncement, apathie, tristesse, chagrin

Modes d’emploi

  • Voie orale diluée
  • Voie cutanée diluée
  • Olfaction, inhalation
  • Diffusion atmosphérique

Contre-indications

  • Cette huile essentielle, bien qu’elle soit dénuée de tout caractère toxique notoire, devra être déconseillée pendant les trois premiers mois de grossesse (principe de précaution).
  • Par ailleurs, en cas d’usage externe, des irritations cutanées sont possibles selon le type de peau. Il faudra veiller à diluer cette huile essentielle dans une huile végétale adaptée.

Usages alternatifs

  • Matière fort prisée par l’industrie de la parfumerie, l’huile essentielle d’encens entre très souvent dans la composition de parfums ambrés, poudrés, « orientaux » quoi qu’il en soit. Les résinoïdes qui sont extraits de cette huile essentielle jouent le rôle de fixateur en parfumerie.
  • Si l’on ne dispose pas d’huile essentielle d’encens, il est toujours possible d’employer l’encens sous forme de grains, les fameuses « larmes ». Quand on les trempe dans l’eau, elles gonflent, se ramollissent et prennent une texture mucilagineuse. L’encens, sous cette forme, peut être appliqué sur une brûlure, une plaie, une écorchure. Elle permet de « lessiver » les plaies, tout en calmant l’inflammation et en maintenant l’asepsie au niveau de la peau. On peut aussi sucer et/ou mastiquer un grain d’encens : il purifie la sphère buccale (et l’haleine par la même occasion), nettoie la langue, etc. Au goût, ça n’est pas désagréable, juste à peine amer.

  1. Il existe un encens dit « femelle » (ou encens d’Arabie) ; mais il provient d’un genévrier, non d’un boswellia.
  2. Selon la théorie des signatures, on peut dire que l’encens n’a pas usurpé son nom vu qu’il possède des qualités anti-inflammatoires de premier ordre.
  3. En Égypte, on introduisait de l’encens dans les cavités abdominales des cadavres lors des cérémonies d’embaumement afin de prévenir la putréfaction. A l’instar de la myrrhe, l’encens était très prisé des Égyptiens. Ils utilisaient ces deux substances pour fabriquer le kyphi, parfum sous forme solide contenant de multiples ingrédients. Ils brûlaient aussi, en guise d’offrande, le bois d’encens. Imhotep, médecin égyptien, fut sans doute le premier à mettre en évidence les qualités cicatrisantes de l’encens.
  4. Jacques Brosse, La magie des plantes, p. 216
  5. Angelo de Gubernatis, La mythologie des plantes, Tome 2, p. 128
  6. Ibid. p.126
  7. Lorsqu’ils ne disposaient pas d’encens, les Romains employaient du romarin, d’où le nom d’encensier qu’on lui attribue parfois.
  8. Michèle Bilimoff, Les plantes, les hommes et les dieux, pp. 92-93
  9. Angelo de Gubernatis, La mythologie des plantes, Tome 2, p. 126
  10. Jacques Brosse, La magie des plantes, p. 215

© Books of Dante – 2015

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