Le mystère de la rose

rose

Image étonnante, n’est-ce pas ? Quand vous aurez achevé ce rapide article, vous saurez ce que c’est :-)

Je fouillais récemment dans mes papiers quand une chose insolite m’a sauté aux yeux. J’ai en ma possession un certain nombre de bulletins d’analyse d’huiles essentielles (ces fameux certificats qui indiquent les molécules présentes dans une huile essentielle donnée, ainsi que les proportions de chacune). Parmi l’ensemble des huiles essentielles concernées par ces certificats, on trouve des huiles bien connues : lavande fine, petit grain bigarade, ravintsara, cannelle de Ceylan « écorce », etc. Issues de familles botaniques très différentes (Lamiacées, Myrtacées, Lauracées, Astéracées, Anonacées…), on distille ces plantes pour les parties végétales qui intéressent l’aromathérapie : feuilles, sommités fleuries, écorces, rameaux, pétales…

Lors de la distillation, la vapeur d’eau permet la destruction des cellules végétales, ainsi que la séparation des molécules aromatiques du substrat cellulosique qui les contient. Nous savons que ces molécules n’ont pas toutes le même poids. Certaines sont légères et surgissent en premier, d’autres, plus lourdes, attendent davantage de temps pour être dégagées de leur gangue végétale. C’est ici que l’on va parler un peu du temps de rétention. Il marque la durée pendant laquelle une molécule a la capacité de ne pas être entraînée par la vapeur d’eau se trouvant dans l’alambic. Plus le temps de rétention est élevé, et plus la molécule est lourde, alors qu’un temps de rétention court concerne une molécule relativement volatile.

-Prenons l’exemple du 1.8 cinéole (ex eucalyptol). Lorsqu’on observe de près la totalité des bulletins d’analyses dans lesquels on mentionne cette molécule, on se rend compte qu’elle se révèle toujours un peu avant la 30 ème minute de distillation, et ce quelles que soient les plantes considérées et donc les parties végétales distillées. En moyenne, le 1.8 cinéole apparaît autour de 28’30 (avec des écarts à cette moyenne, bien entendu : il faut attendre 27’40 pour que cette molécule soit extraite lorsqu’on distille de l’eucalyptus mentholé et 29’30 pour le laurier noble). On se situe donc dans une fourchette temporelle relativement étroite.
-Regardons maintenant du côté d’une autre molécule, le linalol. Hop, je reprends mes bulletins, procède à une nouvelle lecture transversale. Le temps moyen d’extraction est compris entre 51′ pour la lavande fine et 54′ pour la cannelle de Ceylan « écorce ». Dans toutes les plantes qui contiennent du linalol (que cela soit en très faible quantité comme chez l’huile essentielle de gaulthérie couchée – 0,07 % – ou en masse comme c’est le cas de l’huile essentielle d’hysope couchée – 36 %), le linalol ne pointe son nez qu’après 53′ de distillation en moyenne.
-Jamais deux sans trois. C’est au tour du limonène, une molécule extrêmement commune qui peut résider à l’état de trace dans les végétaux ou en importantes quantités. Ici, le limonène résiste jusqu’à la 28 ème minute avant d’être libéré par la vapeur d’eau.
Ainsi, pour ces trois molécules, on observe un ordre d’apparition millimétré comme du papier à musique, et ce qu’importe la plante. Toutes sauf une : la rose de Damas. Je me demande bien quel dessein mystérieux fait en sorte de voir débarquer 10 à 15′ plus tôt que la normale ces trois molécules lorsqu’on distille la rose de Damas :

  • le limonène arrive à 17’30 contre 28’30
  • le 1.8 cinéole à 18′ contre 28′
  • le linalol à 40′ contre 53′

Il est surprenant, de la part d’une plante qui ne délivre pas facilement ses secrets, de constater la rapidité avec laquelle elle fait jaillir ses molécules… L’image placée en frontispice représente la surface d’un pétale de rose de Damas photographiée à l’aide d’un microscope électronique. Peut-être que le secret de cette plante abordé ici se love dans ces petits monticules couleur de framboise.

© Books of Dante – 2015

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Mon nouveau livre en images

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En compagnie de la pâquerette et du lierre terrestre, deux importantes herbes de la Saint-Jean.

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Les pages 90 et 91 dans lesquelles on retrouve ces deux mêmes plantes, ainsi que d’autres comme la marguerite.

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Les pages 108 et 109 présentent la verveine officinale, une très importante herbe utilisée lors du solstice d’été depuis des siècles.

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Les pages 60 et 61 où l’on parle de la symbolique du 7, chiffre longtemps associé aux herbes de la Saint-Jean. J’explique ici en partie pourquoi elles ne peuvent être seulement 7.

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La couverture enflammée sous ce chaud soleil de printemps.

Ce que vous venez de voir vous a plu ? La Nature, la Terre et les plantes qu’elles abritent revêtent une importance à vos yeux ? Le feu vous fascine ? Le solstice d’été vous intrigue ? Le paganisme vous attire ? Alors pourquoi ne pas réserver dès à présent votre exemplaire ?

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[Books of] Dante

De la plante à l’huile essentielle

Aujourd’hui, je vous emmène à la découverte d’arcanes dont on ignore parfois presque tout lorsqu’on est face à un flacon d’huile essentielle. D’habitude, j’écris des articles sur ce qui se déroule en aval, décortiquant les unes après les autres les huiles essentielles qui passent entre mes mains. Changeons un peu d’optique et rendons-nous en amont.

LES PLANTES

Toutes les plantes qui peuplent notre planète ne sont pas concernées. Seule une petite fraction des 800 000 végétaux recensés à ce jour nous offre une huile essentielle. Parmi ce petit groupe « select », on distingue trois « statuts » :

  • La plante x, sauvage, dans son biotope naturel
  • La plante x, de culture biologique
  • La plante x, de culture conventionnelle

Chacune de ces trois plantes ne présente pas la même qualité d’huile essentielle. La première, vivant avec la rudesse et toutes les difficultés de son environnement, donc non protégée par l’homme, contrairement aux deux autres, produira la plus belle qualité qui soit.
Ces plantes sont dites aromatiques parce qu’elles recèlent des molécules aromatiques – ça ne s’invente pas – dans au moins une de leurs parties (racine, rhizome, écorce, bois, feuille, fleur, graine, semence, oléorésine…). Dans ces plantes, il existe de petites « usines » à essence aromatique prenant la forme de cellules à essence. Ces dernières sont protégées de l’oxydation et de l’évaporation par une membrane. Ainsi la fabrication de l’essence se déroule-t-elle en vase clos (nous aurons encore l’occasion de constater un peu plus loin que l’hermétisme est de rigueur). Selon la famille botanique à laquelle une plante appartient, ces cellules se conforment différemment : des poches (Lauracées, Astéracées), des poils sécréteurs (Lamiacées), enfin des canaux (Abiétacées, Cupressacées).

POURQUOI FABRIQUER UNE ESSENCE ?

Une plante fabrique une essence pour plusieurs raisons :

  • La protection face au soleil, à la chaleur, aux prédateurs (vers, insectes), aux maladies (bactéries, virus, champignons). A ce titre, on ne sera pas surpris d’apprendre que certaines plantes cultivées de manière conventionnelle sont en partie privées de leurs défenses naturelles par l’apport de produits phytosanitaires divers et variés, et qu’elles contractent des maladies qui épargnent leurs sœurs poussant à l’état sauvage…
  • La séduction : les molécules aromatiques participent à la pollinisation.
  • La communication : certaines molécules aromatiques jouent le même rôle que les phéromones.

LES FACTEURS ENVIRONNEMENTAUX

Ils jouent un rôle fondamental et caractérisent le biotope, autrement dit le lieu de vie d’une plante : l’ensoleillement et la luminosité (ultraviolets en altitude et infrarouges au niveau de la mer), le vent, l’altitude, la latitude, la nature du sol, l’humidité, la sécheresse, les populations végétales indigènes voisinant à proximité de la plante concernée, etc.
Il existe aussi des facteurs propres à la plante elle-même comme, par exemple, son cycle végétatif. Tout ceci a une incidence sur la variabilité biochimique, laquelle est chromosomiquement déterminée.

LA RECOLTE

Manuelle ou mécanisée, elle répond à des impératifs temporels. Toutes les plantes aromatiques ne sont pas cueillies au même stade de développement. La menthe poivrée et la sarriette des montagnes se récoltent avant floraison, alors qu’il faut voir fleurir la lavande fine et le romarin officinal pour en débuter la cueillette. Pour d’autres plantes telles que la sauge sclarée et la menthe à longues feuilles on attend qu’elles soient en graines.
Le moment de la journée compte également. Tandis que la récolte de la rose de Damas et de la lavande fine se déroule en matinée, il est recommandé de ramasser thym et romarin l’après-midi. La saison joue, elle aussi, son rôle. C’est le cas à propos du thym vulgaire. Un thym d’hiver sera fourni en monoterpénols alors qu’un thym d’été présentera une concentration plus élevée en esters. Enfin, pour une même plante, on observe des modifications moléculaires selon son âge (basilic tropical, verveine citronnée) et l’état d’avancement de la maturité des parties végétales récoltées. Ainsi, les feuilles de l’eucalyptus citronné, qu’elles soient jeunes, adultes ou mâtures, produiront des huiles essentielles différentes d’un point de vue biochimique.

récolte

PREPARATION AVANT DISTILLATION

Une fois la récolte achevée, les parties végétales destinées à être distillées sont préparées. Selon les cas, elles restent entières ou bien concassées, broyées, pulvérisées, réduites à l’état de copeaux ou de sciure. On distille certaines plantes à l’état frais, d’autres sèches ou bien légèrement fermentées.

LA DISTILLATION

Ce joli schéma va nous permettre de tout comprendre. Quelques annotations sont tout de même bienvenues.

Processus_distillation_huile_essentielle

Un alambic, ça fonctionne un peu comme une cocotte-minute. La cuve métallique en inox ou en cuivre (1), hermétiquement fermée, accueille la plante que l’on souhaite distiller. Soit celle-ci est immergée dans l’eau que contient cette cuve, soit elle est déposée sur une grille ou une plaque métallique percée de trous située au-dessus de l’eau (2). Cette dernière méthode est dite « par entraînement à la vapeur d’eau ». L’eau, en chauffant, va former de la vapeur d’eau qui va dissocier les molécules aromatiques de la plante. Ces dernières, par leur caractère volatile, vont être entraînées dans un serpentin (3) plongé dans une cuve constamment alimentée en eau froide. Par contraste entre le froid et le chaud, les molécules vont se condenser sur la paroi du serpentin, pour finir par s’écouler jusqu’à l’essencier (4) au niveau duquel une décantation se déroule. Se séparent alors l’eau issue de la vapeur et les molécules aromatiques. Celles-ci, de densité inférieure à celle de l’eau (la plupart du temps, sauf pour quelques rares huiles essentielles comme la cannelle de Ceylan « écorces », la gaulthérie couchée…), vont se regrouper. Plus légères, elles flottent à la surface de l’eau. On désigne par le terme d’huile essentielle ce regroupement moléculaire, tandis que l’eau qui le supporte se nomme hydrolat aromatique.

Alambic

Durant tout ce processus, des détails techniques importants doivent être observés :

  • La qualité de l’eau qui ne doit être ni dure ni alcaline.
  • La propreté des installations matérielles (une fois qu’on a fait la cuisine, on fait la vaisselle, n’est-ce pas ? ^^)
  • La pression à l’intérieur de l’alambic, toujours très basse, doit être comprise entre 0,05 et 0,10 bar.
  • La température.
  • La durée de la distillation, variable d’une plante à l’autre. Elle est fonction des molécules aromatiques que l’on cherche à extraire de la matière végétale. De poids moléculaire et de volatilité différents, elles sont extraites les unes après les autres. Par exemple, l’alpha-pinène sort (presque) toujours en tête de distillation au bout de 15 mn, alors que des molécules plus lourdes comme les coumarines invitent à la patience puisque leur temps de rétention est beaucoup plus élevé (pas loin de 85 mn pour la lavande fine par exemple). Parfois on procède à une distillation fractionnée incluant un temps de repos. C’est le cas pour le genévrier commun, le cyprès toujours vert et le céleri. Enfin, dans le cas où l’on a affaire à une fraction végétale dont le rendement est très faible, on pratique le cohobage.
  • Une fois produites, on entrepose les huiles essentielles au frais dans des cuves inaltérables et hermétiques. Cela permet d’éviter une oxydation et une polymérisation qui auraient alors une incidence sur la fluidité et la couleur des huiles essentielles. Plus tard, elles seront conditionnées dans les petites bouteilles de verre brun ou bleu que vous connaissez bien, mais pas avant que chaque huile essentielle ait reçu le sésame qui lui ouvrira les portes de l’aromathérapie.

Avons-nous oublié quelque chose avant de passer à l’étape suivante ? J’ai bien l’impression que oui : le savoir-faire, le professionnalisme et le charisme du Maître-distillateur sont des aspects que l’on a beaucoup trop souvent tendance à négliger et à ignorer.

LES ANALYSES

Elles permettent de contrôler la couleur, l’odeur et la saveur des huiles essentielles. Mais également différentes constantes (densité, solubilité dans l’alcool, point de fusion, point d’ébullition, point de congélation), ainsi que le pouvoir rotatoire et l’indice de réfraction. Autant dire que c’est un véritable parcours du combattant que doivent subir les huiles essentielles que l’on passe au gril.
Ensuite, on parvient à l’étape de la chromatographie en phase gazeuse et du spectromètre de masse qui déterminent quelles sont les molécules en présence dans un lot d’huile essentielle ainsi que les proportions de chacune. A partir de là, un bulletin d’analyse est élaboré.
Ce n’est qu’après l’ensemble de ces contrôles qu’une autorisation de mise sur le marché est délivrée par les organismes habilités (AFNOR, ISO…).

Certificat analyse huile essentielle

Pourquoi toutes ces précautions ? Afin que soient vérifiées les qualités de chaque huile essentielle destinée à l’aromathérapie. Ainsi l’on sait quelles sont celles qui présentent des caractères à 100 % pur, naturel et total. Cela permet d’éviter de délivrer un visa d’authenticité à des huiles essentielles rectifiées ou reconstituées, et donc de pister les fraudeurs, ainsi que différents éléments qui peuvent se retrouver dans les huiles essentielles tels que les produits phytosanitaires (engrais, pesticides, désherbants) et les métaux traces (plomb, mercure) qui altèrent le produit.
Enfin, tout cela pour vous, afin que vous puissiez employer des produits de haute qualité !

© Books of Dante – 2015

Un thym peut en cacher un autre

thym

Bien plus souvent présent dans la cuisine que dans l’armoire à pharmacie, le thym est une de ces plantes au passé lointain, comme on en compte tant tout autour de la Méditerranée. Même si son caractère sacré ne saute pas immédiatement aux yeux, contrairement à la sauge et au romarin, il n’en demeure pas moins que d’illustres Anciens ont eu affaire à lui.
L’étymologie, tout d’abord, va nous offrir quelques indices intéressants auxquels on peut rattacher le thym :
Thymus – son actuel nom latin – proviendrait du grec thymos. Dans l’Antiquité, c’est ainsi que l’on nommait indistinctement différentes petites plantes odorantes de la famille des Lamiacées.
– On a cru voir dans thymos un rapport avec le parfum, en raison du fait qu’on procédait à des fumigations en faisant brûler du thym.
– Ensuite, le mot grec thuô renvoie aux sacrifices offerts aux dieux (peut-être en relation avec le point qui précède).
– Enfin, le mot grec thumus évoque le courage (le pouvoir fortifiant et régénérateur du thym y est-il pour quelque chose ?)
Aujourd’hui, le mot thym, stabilisé sous cette forme depuis le XIII ème siècle, semble, pour certains de nos contemporains, avoir une relation avec la glande que l’on nomme thymus. L’on sait que les anciens Grecs localisaient l’âme dans cet organe.
Nous allons maintenant avoir l’occasion de vérifier dès à présent que ces diverses origines étymologiques cadrent avec les emplois véritables que firent du thym les Anciens tout autour de la Mer méditerranée.

Antiquité égyptienne

Cette plante était utilisée en compagnie d’autres (sarriette, oliban, myrrhe, etc.) afin de procéder au rituel de la momification. Et on ne peut dire qu’ils choisirent des plantes à tort et à travers, tout simplement parce qu’ils avaient la connaissance (empirique ?) des propriétés de ces différentes plantes sur un cadavre. Pour faire un parallèle, aujourd’hui, on utilise thym et sarriette comme correctifs des gibiers faisandés. Antiseptique et antibactérien, le thym stoppe la prolifération bactérienne et permet une meilleure conservation des momies dont un certain nombre sont parvenues jusqu’à nous. C’est là une preuve de la connaissance des Égyptiens en la matière. Au-delà du parfum des plantes utilisées pour l’embaumement (plantes dont on a appris ensuite à extraire l’huile essentielle qu’elles contiennent), il y avait donc bien une connaissance pointue des propriétés médicales de la part des embaumeurs. Une huile essentielle ne camoufle pas une mauvaise odeur à l’aide de son parfum, elle la détruit. L’on sait depuis que nombre de mauvaises odeurs sont issues de la dégradation de matière organique.

Antiquité gréco-romaine

Durant une période de près de 1 000 ans, on trouve de nombreuses traces des emplois du thym, comme condimentaire, mais surtout médical. Chez Hippocrate tout d’abord, puis Théophraste qui distinguait un thym blanc médicinal et un thym noir capable de corrompre l’organisme et de susciter la bile (la mélancolie). Ces dénominations renvoient au fait que les Anciens prenaient très souvent en compte ce type de signatures. Par exemple, il en allait de même pour la jusquiame. Parfois, c’était d’autres types de caractéristiques qui attribuaient à une même plante des sexes différents. C’est ainsi qu’on a longtemps pensé qu’il existait des mandragores mâles et d’autres femelles. Dioscoride et Pline reprennent ensuite cette nomenclature mais fournissent des annotations en rapport avec les propriétés du thym (antitussif, expectorant, fluidifiant sanguin, tonique gastro-intestinal). Pline est peut-être le premier à mentionner le pouvoir échauffant du thym. Galien indique le thym pour faciliter l’accouchement, alors que, plus tard, au V ème siècle, un médecin grec du nom d’Aetius mentionne des informations très pertinentes sur l’action du thym sur le psychisme : il le prescrit à ceux qui ont l’esprit troublé, aux colériques et aux mélancoliques. Nous verrons plus loin en quoi les observations des Anciens étaient pleines de bon sens, mais pas avant d’avoir indiqué comment Grecs et Romains employaient le thym : en bain revigorant, par fumigation sèche pour purifier l’air, en cataplasme, en onction et massage…

Moyen-Âge

Le thym est répandu en-dehors de sa région natale sous l’action des moines au XI ème siècle. Cette introduction tardive explique son absence au sein du Capitulaire de Villis. Mais il n’aura pas échappé à Albert le Grand et à Hildegarde de Bingen surtout. Cette dernière avait bien perçu son caractère : « le thym, si on lui ajoute d’autres bonnes herbes et condiments, enlève les putréfactions des maladies grâce à sa chaleur et à sa force », à condition de bien le canaliser. Antiputride donc, le thym était employé par l’abbesse contre les ulcères, la lèpre, les « humeurs mauvaises », les douleurs articulaires et musculaires, les poux… Tout comme les Grecs et les Romains, elle faisait usage du thym sous forme de bain médicinal, fort prisé au Moyen-Âge, mais aussi en emplâtres et décoctions.

Renaissance et période moderne

Si Matthiole fait presque l’impasse sur le thym, on retrouve celui-ci dans le baume opodeldoch de Paracelse (1541) puis, plus tard, dans celui qualifié de « tranquille » (fin XVII ème environ). A la même époque, l’on sait que Louis XIV l’employait contre les rages de dents dont il était affecté, puis sous la plume de Nicolas Lémery qui indique à son sujet qu’il est un tonique cérébral, un digestif, un antitoxique, enfin, comme Galien, qu’il est apte à favoriser l’accouchement.
Connue depuis le XVI ème siècle au moins, l’huile essentielle de thym délivre peu à peu ses secrets. L’un de ses principes actifs, le thymol, est mis en évidence dès 1719. Mais c’est surtout à l’aube du XX ème siècle que tout s’accélère. Cette huile a été étudiée en 1887 par Chamberland qui démontrera l’action bactéricide de cette essence sur le bacille du charbon. En 1889, ce sont Cadéac et Meunier qui mettent la main à la pâte en effectuant des travaux sur la question de l’action de l’huile essentielle de thym sur le bacille de la typhoïde. En 1894, Mequel montre les capacités bactéricides des vapeurs de thym. En 1921-1922, c’est au tour de Morel et de Rochaix de mettre en évidence d’autres actions sur le méningocoque, le bacille d’Eberth, le bacille diphtérique et le staphylocoque.
Dans les années 1930, le docteur Henri Leclerc, dans son Précis de phytothérapie, reprendra les antiques prescriptions des Anciens, en écrivant, entre autres, que le thym favorise le relèvement des forces physiques et morales. Puis le thym n’aura de cesse d’être évoqué par les auteurs modernes (Fournier, Valnet, Bardeau, Franchomme, Faucon…) pour arriver jusqu’à nous aujourd’hui après un périple multimillénaire.

thym_feuilles

Le thym en aromathérapie

Huile essentielle : description

Le thym, que tous le monde connaît pour l’avoir rencontré au moins une fois en cuisine (les herbes de Provence et le bouquet garni, ça vous dit quelque chose quand même ? ^^), ne peut faire, en aromathérapie, l’objet d’un emploi indistinct. La première étape est de se renseigner à son sujet avant de l’utiliser. Pourquoi autant de précautions préliminaires ? Tout simplement parce que le thym, à l’instar du romarin, présente des spécificités biochimiques. Ce qui fait que d’un lieu à l’autre (on peut véritablement parler de terroir), selon l’ensoleillement (adret/ubac), l’altitude (très déterminante), etc., on obtiendra, après distillation des sommités fleuries à la vapeur d’eau, des huiles essentielles fort dissemblables dans leur composition respective ET DONC dans leurs applications thérapeutiques. Comme nous l’avions fait à propos du romarin, pour lequel trois chémotypes ont été abordés, vont maintenant être ici présentés les quatre chémotypes d’huile essentielle de thym parmi les plus courants : CT géraniol, CT thujanol, CT linalol et CT thymol. Les trois premiers, dits « thyms jaunes », bien que beaucoup moins anti-infectieux que le CT thymol (thym rouge), sont également beaucoup moins irritants pour la peau, quand ils ne sont pas tout simplement dénués de dermocausticité contrairement au CT thymol, très agressif en raison de la présence de phénols.
Selon le chémotype, on observe des huiles essentielles aux couleurs et aux parfums différents, mais le rendement moyen reste généralement compris entre 0,5 et 1 %.

Propriétés et usages thérapeutiques

Afin de ne pas surcharger inutilement cet article un peu long, je vous ai préparé un pdf qui regroupe sous la forme d’un tableau synthétique les propriétés et usages de nos quatre chémotypes, ainsi que quelques informations biochimiques : c’est ICI !

Au niveau psycho-émotionnel et énergétique

Nous sommes confrontés au même « problème » que celui qui concernait les usages thérapeutiques. Nous l’avons vu à l’évocation des trois thyms jaunes et du seul thym rouge évoqués dans cet article.
Employer ces différentes huiles essentielles dans le but qui nous occupe maintenant n’est pas une gageure. On pourrait simplement objecter que la rareté de certaines d’entre elles ne s’y prête guère. Et on aurait raison. Quand on débourse 10 € pour acquérir un flacon de 10 ml d’huile essentielle de thym CT thymol, il faut compter le double pour les CT linalol et géraniol, et le triple pour le CT thujanol. Autant dire qu’à de tels tarifs (ce qui est rare est cher, c’est ainsi), on est dans l’obligation de faire bien les choses.

  • CT géraniol : le plus difficile à appréhender, sans doute parce qu’il pousse aux plus hautes altitudes que le thym puisse atteindre. Je l’associe au méridien du poumon (élément Métal).
  • CT thujanol : sa forte sympathie avec la sphère hépatique amène l’élément Bois via le méridien du foie.
  • CT linalol : comme le CT géraniol, il est associable au méridien du poumon, et à celui du gros intestin dans une moindre mesure. Michel Faucon indique cette huile essentielle dans des cas d’introversion, de difficulté de communication, pour l’enfant timide, craintif ou peureux.
  • CT thymol : au niveau thérapeutique, c’est la bonne à tout faire des thyms. Il est donc normal de le retrouver sur plusieurs méridiens différents. Dissipant le froid venteux et permettant l’aération du corps, le CT thymol s’applique plus particulièrement aux méridiens suivants : intestin grêle (élément Feu), poumon (élément Métal) et foie (élément Bois). De la même façon qu’on n’associerait pas une pierre rouge (comme le rubis) à un surexcité, on fera en sorte de ne pas ajouter trop de feu au feu, ce qui pourrait consumer le bois. Aussi, les tempéraments emportés, colériques, etc. éviteront-ils cette huile essentielle qui ne ferait qu’accroître l’intensité de ces tempéraments. On n’utilisera donc ce chémotype sur le méridien du foie qu’en cas d’insuffisance de son énergie. Dans ce cas, ce chémotype apportera la solidité, la stabilité, la force et la constance.

Modes d’emploi

  • CT géraniol, thujanol, linalol : usage cutané, usage interne, olfaction, inhalation, diffusion atmosphérique
  • CT thymol : usage interne modéré, usage cutané en dilution dans une huile végétale, olfaction, inhalation et diffusion atmosphérique à éviter (une irritation des muqueuses bronchiques et nasales peut se produire). En bain, la durée ne doit pas excéder 15 mn afin de ne pas rencontrer les désagréments que dicte Paul-Victor Fournier à la page 932 de son Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France : « au bout de cinq à dix minutes, agréable sensation de chaleur ; cinq minutes plus tard, picotement aux points les plus sensibles ; au bout d’une demi-heure, picotements multipliés et presque insupportables ; enfin, au bout de trois-quart d’heure, cuisson générale intolérable comme d’un vésicatoire généralisé. Au bout d’une heure et demie, tous ces effets ont disparu. » Je gage que vous n’attendrez pas tout ce temps avant de sortir de votre baignoire ^^
    Le dernier point que nous aborderons ici concerne la toxicité du thymol : il « produit des douleurs gastriques, de la diarrhée, de l’anxiété, des bourdonnements d’oreilles, le ralentissement de la respiration et du pouls, l’abaissement de la température, le coma et la mort sans convulsions. » (1). A cela s’ajoute une congestion du foie, des reins et des poumons. Enfin, sachez qu’un usage régulier de thym frais ou sec en infusion peut entraîner des réactions allergiques.

Contre-indications et précautions d’usage

A propos des thyms jaunes, on ne distingue aucune toxicité aux doses physiologiques normales. On peut les destiner aux enfants à partir de 7 ans, ainsi qu’à l’adulte (sauf durant les trois premiers mois de grossesse).
Le thym à thymol, « rouge », porte bien son nom qui rend compte de la violente agressivité que cette huile essentielle occasionne sur la peau si on l’utilise pure. Des irritations et des brûlures sont possibles. Il est donc impératif de diluer cette huile essentielle (5 à 10 %).
Par ailleurs, le thym CT thymol est toxique pour la sphère hépatique. Bien que moins agressif que son cousin le carvacrol, le thymol contenu dans cette huile essentielle en limite l’usage interne. On l’emploiera donc sur de courtes périodes, en compagnie d’un drainage hépatique. Elle est donc contre-indiquée en cas de pathologies hépatiques (cirrhose, hépatite, insuffisance hépatique). A ce titre, il est notable que les CT thujanol et linalol corrigent ce que le CT thymol peut occasionner sur la sphère hépatique, et que ce dernier aggrave ce que les deux autres soignent.
Le thym à thymol ne sera pas utilisé chez l’enfant et la femme enceinte. Il est strictement réservé à l’adulte, sauf dans les cas suivants : épilepsie, hyperthyroïdie, hypertension.

Usages alternatifs

Épice condimentaire incontournable des cuisines française, italienne, espagnole…, le thym, qu’on l’emploie frais ou sec, haché ou entier, se retrouve dans bien des préparations qu’il serait trop long d’énumérer ici. Si le thym met en appétit, il est aussi appréciable en fin de repas. C’est un activateur des fonctions de désintoxication de l’organisme, un excréteur de toxines via la sueur et les urines, ce qui s’avère fort utile lors d’agapes trop copieuses. Stimulant et tonique, il évite de faire tomber le gourmand dans la torpeur qui fait suite à ce type de repas.

Botanique

De petite taille (10 à 40 cm), ligneux et rabougri, le thym fait figure de gnome végétal. Ses tiges tourmentées s’ornent de petites feuilles vert grisâtre enroulées sur leur bordure, donnant à la plante un aspect poussiéreux. Coriaces, comme c’est le cas de bien des plantes du sud de la France, ces feuilles peuvent aussi lutter contre les excès de transpiration et donc de perte d’eau en journée. Mais, pour résister aux fortes chaleurs, un autre élément entre en compte : son huile essentielle. « Produite pendant la nuit, elle s’évapore tout au long de la journée, créant ainsi un micro-refroidissement autour de la plante » (2). Ingénieux système ! Celui qui nous réchauffe se refroidit lui-même !
Les fleurs, tout aussi minuscules, sont généralement rosées ou blanchâtres, parfois pourpres ou lilas.
Préférant les sols calcaires, bien drainés, largement ensoleillés, on trouve le thym dans les rocailles et la garrigue provençale, à une altitude comprise entre 500 et 1500 m. A noter que parmi les quatre chémotypes que nous avons étudiés, seul le CT linalol présente des caractéristiques morphologiques un peu différentes. Il faut dire que celui-là affectionne l’humidité de moyenne montagne. Ceci expliquerait-il cela ?


  1. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 933
  2. Michel Faucon, Traité d’aromathérapie scientifique et médicale, p. 714

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Une pièce maîtresse : la lavande

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(Lavandula angustifolia/vera/officinalis)

Dans les textes antiques, on trouve des mentions relatives à la lavande. Le De materia medica de Dioscoride évoque une lavande, mais il s’agit de la stoechade, que l’on retrouve un peu plus tard dans les Argonautiques orphiques, un texte anonyme du III ème siècle ap. J.-C. En réalité, l’importance thérapeutique que nous accordons aujourd’hui aux lavandes fine et aspic est équivalente à celle qui fut allouée par les Anciens à la stoechade, laquelle est, depuis le temps, tombée dans un relatif oubli. C’est sans doute pour cela que les très anciennes sources n’évoquent presque jamais les deux premières, ou, peut-être, sous le nom de nardus tel que Pline le rapporte. On connaît quelques usages antiques de la lavande, quand bien même on ne sait pas vraiment de laquelle il s’agit (cela procède d’une confusion pour le moins égale à celle d’un néophyte qui aurait du mal à distinguer entre eux les différents lavandins et qui, par simplicité, leur accorderait le nom générique de « lavande »). Bref, on nous apprend que la lavande était brûlée dans les chambres où séjournaient les malades. De même, elle parfumait l’eau des bains chez les Romains qui bénéficiaient, dans le même temps, des vertus cutanées de la lavande. Purification et assainissement sont deux caractéristiques inscrites dans le nom même de la lavande. En effet, son nom latin – lavandula – est issu du latin lavare, signifiant tout simplement laver. A ce sujet, peut-être connaissez-vous les lavandières ou chanteuses de la nuit, des spectres de femmes condamnés à laver éternellement leur linceul au clair de lune, dans des fontaines égarées, et dont l’action principale, par analogie, est de laver leur propre pêcher. Quand la lessive est poussée à son paroxysme…

Il est aisé de comprendre les vertus purificatrices de la lavande, d’autant plus appuyées qu’on a longtemps considéré les plantes à odeur comme capable d’éloigner les miasmes et les parasites. C’est ainsi qu’on procédait, au XVIII ème siècle encore : par fumigation de lavande et d’autres aromatiques lors d’épidémies. Aucun hasard donc, si on la retrouve dans le vinaigre des quatre voleurs.
Cependant, la lavande, contrairement aux sauge, hysope et autre romarin, ne donne pas l’impression d’avoir été une plante dont chaque siècle aura fait une panacée. Albert le Grand en parle un peu, Hildegarde davantage : « La lavande est chaude et sèche et sa chaleur est saine. Si on fait cuire de la lavande dans du vin et qu’on en boit souvent tiède, on apaise les douleurs du foie et du poumon, ainsi que les vapeurs de la poitrine. » La lavande intervient donc sur un certain nombre de maladies. Elle écarte tant les poux que… les mauvais esprits. Hildegarde insiste particulièrement sur la question de la pureté que procure celle que, déjà, elle nomme lavendula dans le texte : l’odeur de la lavande éclaircit la vue et, grâce à elle, « on obtient une connaissance pure et un esprit pur. » Cela ne vous fait-il pas penser à un chakra ou deux ? ^^

Au XVI ème siècle, le médecin toscan Matthiole, qui semble-t-il connaissait l’huile essentielle de lavande, l’indique pour le foie, la rate et l’estomac comme antispasmodique, ainsi que dans des cas de nervosisme. Comme Lémery qui note plus tard une action de la lavande sur le cerveau et sur les nerfs, Matthiole lève le voile sur un ensemble de propriétés qui font de la lavande ce qu’elle est : un puissant antispasmodique et un régulateur du système nerveux central.
Au XVIII ème siècle, c’est le Vaucluse qui comptait les plus belles lavanderaies sauvages. On voyait alors des distillateurs ambulants se rendre sur place. Transportant leur alambic parfois à dos de mulet, ils perdurèrent jusqu’au début du XX ème siècle, avant que des usines prennent peu à peu le relais.
En ce tout début de siècle, un événement majeur va faire en sorte que soit scellé le destin de l’aromathérapie grâce à l’huile essentielle de lavande. Cela se déroule à l’été 1910, à Lyon, dans le laboratoire d’un jeune ingénieur chimiste du nom de René-Maurice Gattefossé (1881-1950). Un incident survient. Une explosion brûlera la main du chimiste. Ce récit, presque légendaire, nous explique qu’il plongea par réflexe la main dans le premier récipient qu’il aurait trouvé à sa portée, le croyant rempli d’eau, mais que cela n’en était pas, bien plutôt de l’huile essentielle de lavande. En réalité, les faits ne se sont pas déroulés ainsi. Il y a bien eu explosion et brûlure, mais cette main trempée dans un bac entier d’huile essentielle de lavande est une farce. A la suite de sa brûlure, Gattefossé fut soigné par une médicamentation traditionnelle. Ne voyant pas de résultat, constatant qu’une gangrène s’installait, il suivit son intuition : il badigeonna d’huile essentielle de lavande ses plaies. Il n’était alors intéressé principalement que par les applications des huiles essentielles dans le domaine de la parfumerie, mais avait déjà posé quelques bases à propos de leurs vertus curatives. En ce sens, il forgera le terme « aromathérapie » en 1928 et écrira de nombreux ouvrages sur le sujet, dont le célèbre Aromathérapie – Les huiles essentielles hormones végétales en 1937 (et au sujet duquel on se demande ce que les éditeurs attendent pour le réimprimer…). Malgré les différents travaux de Gattefossé, dans les années 1940, la lavande continue d’intéresser davantage l’industrie de la parfumerie que la « science » médicale et donc l’aromathérapie. A cette époque, son huile essentielle, que tout le monde connaît aujourd’hui, ne serait-ce que par son odeur, n’a pas encore acquis ses lettres de noblesse thérapeutiques. Mais viendront Jean Valnet, Fabrice Bardeau, Pierre Franchomme…

La lavande est un sous-arbrisseau vivace qui peut atteindre un mètre de hauteur sous la forme d’une touffe drue. Elle porte des tiges ligneuses et quadrangulaires, dont la couleur est semblable à celles des feuilles : vert à gris vert. Ces dernières sont effilées et très étroites (comme l’indique l’adjectif qui accompagne son nom latin, angustifolia). Leur aspect légèrement duveteux est à mettre sur le compte de ce que l’on appelle des trichomes qui forment sur la surface de chaque feuille un dense enchevêtrement de barbules dont l’objectif est double : ils protègent la plante d’une trop grande évaporation et maintiennent captives les glandes sécrétrices d’huile essentielle. Enfin, les fleurs, dont la couleur va du bleu violacé au violet, s’organisent en épis de deux à six centimètres de longueur. S’épanouissant en été, elles sont indissociables du soleil du Sud, des oliviers et des cigales.
Si vous souhaitez planter un pied de lavande, songez à l’installer sur un sol bien drainé et ensoleillé (en plein cagnard, comme disaient mes grands-parents), et de préférence calcaire. Évitez de l’installer près d’une mélisse, laquelle, par un phénomène de télétoxie est à même de la faire périr.

Ma première rencontre avec la lavande remonte bien avant l’époque où j’ai tenu une faucille pour la première fois. Cela s’est passé dans le sud de la Drôme, région réputée pour ses champs de lavande. Alors, nous la coupions à la main, avec la fameuse faucille qu’il nous fallait aiguiser de temps à autre.
La lavande est une plante très mellifère. Au moment de la floraison, il n’est guère étonnant de progresser à travers le vol des bourdons et des abeilles. Les piqûres sont possibles mais pas si fréquentes que cela. Et puis, à force d’être mis en contact avec la plante (ses fleurs, son suc), cela immunise contre le venin de ces insectes. Ici, la lavande nous livre l’un de ses secrets : ses vertus antalgiques.
Il m’est arrivé, un jour de récolte, de me couper assez profondément la main qui ne tenait pas la faucille à l’aide de cette dernière. Sans me rendre compte que je saignais, j’ai continué à couper ma lavande et à en remplir mon bourras (un grand carré de toile avec des pattes aux sommets pour faire un gros nœud une fois que le bourras paraît suffisamment plein). Ce n’est que lors d’une pause que ma grand-mère s’est écriée en patois quelque chose qui m’échappe encore aujourd’hui ^^. Montrant ma main, c’est là que j’ai compris. Nulle douleur, aucune sensation d’avoir le sang qui coule. La blessure bien nette s’est rapidement refermée par la suite. Sans souci, grâce à la vertu antiseptique de la lavande (ainsi que celle, antalgique, qui ne m’avait pas permis de ressentir la douleur de la coupure, la lame de la faucille étant alors trempée du suc de la plante).
Une fois la récolte terminée, mon grand-père procédait à la distillation de la lavande et obtenait ainsi, grâce à l’alambic communal, un alcoolat de lavande dont il rapportait toujours chaque année quelques petits flacons afin de garnir la pharmacie de ma grand-mère après avoir vendu le plus gros à l’industrie de la parfumerie.
Et je passais toutes mes siestes dans un endroit où était entreposée de la lavande qui séchait. Je ne me rappelle pas avoir passé une seule mauvaise sieste. C’est que la lavande est un sédatif léger ainsi qu’un hypnotique. Vous comprenez donc pourquoi.
Il est bien possible que j’aie vécu aux côtés de la lavande mes premiers souvenirs « aromathérapeutiques ». Cette faucille, encore en ma possession aujourd’hui, me le rappelle largement. Ces quelques anecdotes ne sauraient rendre compte à elles seules des immenses pouvoirs de cette plante que le Docteur Valnet qualifiait lui-même de « très précieuse », et dont nous allons maintenant faire l’inventaire précis sans pour autant pousser à l’exhaustivité.

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La lavande fine en aromathérapie

Huile essentielle : description et composition

Impossible d’avoir une idée arrêtée à son sujet, tant de facteurs entrant en ligne de compte : l’ensoleillement, le sol plus ou moins calcaire, l’altitude, son caractère sauvage ou cultivée, bio ou non, les techniques de distillation employées, etc.
Distillée apparemment depuis le XIII ème siècle, sous le nom de lavandula (qui est un mot médiéval tardif), jusqu’au XVI ème siècle, on ne fait aucune distinction entre lavande fine et lavande aspic. Pourtant, l’altitude aurait dû renseigner les Anciens. Si la lavande stoechade est une plante de basse altitude, on trouve la lavande aspic entre 400 et 1000 m, tandis que la lavande officinale/vraie/fine grimpe jusqu’à 1800 m. C’est autour de 800-1000 m qu’on observe une mitoyenneté entre aspic et fine, de laquelle un hybride connu sous le nom de lavandin est né grâce à l’action des abeilles.
En ce qui concerne la lavande dont nous parlons aujourd’hui, on distinguera celle qui pousse à l’état sauvage de celle qui est cultivée. La première, issue d’une altitude plus élevée offre un infime rendement mais compense cette faiblesse par une qualité supérieure et un prix qui l’est aussi ^^ Bien entendu, elles se différencient par leur composition biochimique respective, une huile essentielle de lavande sauvage contenant, en général, plus d’esters (acétate de linalyle) qu’une huile essentielle de lavande cultivée. Et c’est, selon Paul-Victor Fournier, à ça qu’on reconnaît une huile essentielle de lavande de qualité :

Proportion en acétate de linalyle :

19 % et moins : mauvaise
20 à 25 % : inférieure
28 à 32 % : passable
35 % : bonne
37 à 42 % : première qualité
42 % et plus : supérieure

J’ai sous le nez deux lots d’huile essentielle de lavande fine. Le premier titre 32 % d’acétate de linalyle, le second 33 %. Preuve qu’on ne trouve pas que des produits de qualité dans le commerce. Ainsi, une lavande d’altitude offre la meilleure qualité d’huile essentielle qui soit. Des prix trop bas doivent vous alerter. 5 € les 10 ml ? Il y a anguille sous roche. De même, si les huiles essentielles de lavande fine que l’on vous propose développent une odeur camphrée, abstenez-vous. Soit il s’agit d’aspic, soit de lavandin. Et on cherche à vous gruger.

L’acétate de linalyle, déjà abordé avec le petit grain bigarade et la sauge sclarée, est une molécule accompagnée par le linalol dans une proportion assez semblable. Lors de la distillation, elles apparaissent à peu de chose près dans le même temps. Au bout de 50 mn de distillation, le linalol pointe le bout de son nez, suivi par l’acétate de linalyle deux minutes plus tard. Ces deux molécules sont donc extraites au cœur de la distillation, à mi-temps, compte tenu que la durée totale de la distillation de la lavande est estimée à 90 mn. Après récolte, on fait sécher pendant 48 heures les sommités fleuries afin qu’elles perdent le trop-plein d’eau qu’elles contiennent. Parfois, on utilise la technique du « vert-broyé », puis on distille le tout afin d’obtenir une huile essentielle au rendement assez rare (0,3 à 0,8 %).
Si la France reste le premier producteur mondial de lavande avec 4000 ha (11000 dans les années 40), on la cultive dans d’autres pays : Bulgarie (3000 ha), Ukraine (1500 ha), Chine (1000 ha).
Aujourd’hui, deux menaces pèsent sur la lavande. La première est naturelle. Il s’agit d’un insecte responsable de la maladie du stolbur qui dessèche la plante avant de la faire succomber. La seconde est humaine et réside du côté de Bruxelles…

Propriétés thérapeutiques

  • Anti-infectieuse : antibactérienne, antifongique, fongistatique, antiprotozoaire, antiparasitaire
  • Digestive, carminative, cholagogue, cholérétique
  • Antalgique cutanée, anesthésiante locale, décontractante musculaire, antirhumatismale
  • Anti-inflammatoire
  • Antispasmodique puissante
  • Cardiotonique, hypotensive par vasodilatation
  • Expectorante
  • Emménagogue
  • Anticoagulante légère, fluidifiante du sang
  • Cicatrisante, désinfectante cutanée, régénératrice cutanée, régulatrice de l’excès de sébum
  • Régulatrice du système nerveux central : calmante, sédative, anxiolytique, relaxante, apaisante, antidépressive, neurotrope, musculotrope, négativante
  • Insectifuge

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère respiratoire + ORL : congestion pulmonaire, pneumonie, bronchite, toux, asthme, tuberculose, maux de gorge, sinusite
  • Troubles de la sphère cardiaque et circulatoire : tachycardie, extrasystole, hypertension, phlébite, paraphlébite, hémogliase, couperose
  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : dyspepsie, colite, ballonnement, flatulences, nausée, halitose
  • Troubles locomoteurs : spasmes, crampes et contractures musculaires, entorse
  • Troubles cutanés : plaies (simples, atones, infectées, gangreneuses…), piqûre et morsure, brûlure, crevasse, escarre, acné, furoncle, eczéma, psoriasis, prurit, coupure, démangeaison, ulcère, zona, contusion…
  • Troubles gynécologiques : règles insuffisantes, leucorrhée, irritabilité et bouffées de chaleur de la ménopause
  • Maux de tête, migraine
  • Poux, tiques, gale, teigne, mites, moustiques
  • Troubles du système nerveux : difficulté d’endormissement, insomnie, stress, anxiété, angoisse, nervosité, irritabilité, neurasthénie, difficulté de concentration, déprime, dépression, fatigue générale, asthénie…

D’un point de vue psycho-émotionnel… Comme nous l’avons vu, le couple linalol/acétate de linalyle autorise l’huile essentielle de lavande fine à être tantôt tonique/stimulante, tantôt calmante/relaxante. Hernicot note une action positive sur l’énergie des méridiens du poumon, de la rate/pancréas et des reins. Quant à Odoul/Miles, ils associent l’huile essentielle de lavande fine au méridien Conception. Décortiquons tout cela pour rendre compte de la pertinence de ces observations. Le méridien du poumon est lié aux pathologies de l’arbre respiratoire et aux affections cutanées. A ce sujet, on peut dire que la lavande fine n’a rien à envier à ses consœurs. On observe aussi des dysfonctionnements tels que manque de volonté, renoncement, timidité, intériorisation lorsque l’énergie de ce méridien est défaillante. Les troubles liés au méridien de la rate/pancréas englobent les problèmes digestifs d’un point de vue physique ; manque de tonus et de dynamisme caractérise aussi ce méridien. Le méridien des reins porte son attention sur la fatigue générale et l’asthénie, une moindre résistance à l’effort, mais également sur l’angoisse et l’agressivité. Enfin, Conception concerne l’ensemble des pathologies liées au stress au niveau des sphères pulmonaire, pancréatique et rénale. C’est un méridien qui est directement impliqué dans l’énergie des trois méridiens dont nous venons de parler.

Il est assez étonnant de constater que la lavande – de tonalité yin – est impliquée plus particulièrement auprès des méridiens yin que sont Conception, reins, poumon et rate/pancréas. Comme l’indiquent Odoul/Miles dans leur Phyto-énergétique, la lavande s’adresse aux hommes dont le rapport au féminin est problématique, sinon défectueux. Est-ce pour cette raison, entre autres, que nombre de parfums contenant de la lavande sont destinés à un public masculin ?

Modes d’emploi

  • Voie cutanée (massage, friction, application pure en geste d’urgence)
  • Diffusion atmosphérique (y compris en présence d’enfants et de femmes enceintes), olfaction, inhalation
  • Voie orale (certains aromathérapeutes notent le fait qu’elle est peu intéressante via ce mode d’administration, lui préférant l’application transcutanée)

Contre-indications

  • Si aucune contre-indication n’est observable chez l’enfant et la femme enceinte (ce qui donne une relative idée de son innocuité), on se gardera d’usages hors de propos. A hautes doses, l’huile essentielle de lavande fine devient excitante. Elle peut alors induire hallucinations et tachycardie.
  • De rares cas d’irritations cutanées peuvent survenir, ainsi que des allergies de contact.
  • Enfin, des personnes ne supportent pas son odeur. En ce cas, la lavande n’est en rien responsable. Sans doute que le cerveau limbique de ces personnes est encombré de « souvenirs » que la lavande pourrait laver…

Usages alternatifs

  • Au-delà des multiples utilisations de la lavande sous forme d’huile essentielle, on peut employer cette plante de bien des manières : hydrolat aromatique, infusion de fleurs, macération à froid dans l’alcool, le vin, le vinaigre de cidre, etc., digestion des fleurs dans l’huile d’olive, petits sachets de tissu emplis de fleurs à placer dans les armoires, sous l’oreiller (où vous voulez, en fait), produits cosmétiques divers et variés, savonnerie, parfumerie…
  • Ses vertus aromatiques sont également exploitées en cuisine (confitures, fleurs confites, pâtisseries, crèmes, gibiers en sauce ou en marinade…). Sans mentir, qui n’a jamais dégusté une souris d’agneau à la fleur de lavande ?

© Books of Dante – 2015

faucille

Un must have en aromathérapie : la menthe poivrée

Mentha x piperita

Avant toute chose, se rappeler des paroles du moine poète Strabon : « Mais si quelqu’un peut énumérer au complet, les vertus, les espèces et les noms de la menthe, qu’il sache, c’est nécessaire, ou combien nagent de poissons dans la mer Rouge, ou combien Vulcain fait voler dans les airs d’étincelles jaillies des vastes fournaises de l’Etna [N.D.A. : j’allais écrire « enfer », mais nous allons vite y venir ^^]. »

En effet, existe-t-il plante moins méconnue que la menthe ? Plus une plante est connue, et plus on parle d’elle pour, parfois, raconter des âneries à son sujet. C’est, sans doute, parce qu’elle paraît si insaisissable…

Des traces de la culture, du moins de l’emploi de la menthe, remontent à près de 4000 ans. En Égypte, à Edfou, la découverte de caractères hiéroglyphique sur les murs d’un temple nous a permis de savoir que les Égyptiens employaient la menthe dans la fabrication d’un certain nombre de parfums liturgiques. Alors consacrée à Horus, on l’a également retrouvée sous forme de débris dans différents tombeaux. Vous dire s’il s’agissait de la menthe poivrée m’est impossible. Présente chez les Assyriens et les Babyloniens, c’est sans surprise qu’on la rencontre chez les Grecs où elle soignait angines et maux de ventre. Si Hippocrate et Aristote la déclarent anaphrodisiaque, Dioscoride affirme, lui, le contraire : elle est échauffante et incite aux plaisirs de l’amour. Les trois hommes parlent-ils de la même plante ? Cette différence dans l’opinion qu’ils en ont peut-elle s’expliquer par des propriétés spécifiques à plusieurs végétaux ? Notons, au passage, le peu de distinctions botaniques faites par les Anciens. On parle de menthe cultivée (menta), de menthe sauvage (mentastrum) et de pouliot (pulegium, lequel a le mieux résister aux sévices du temps car n’ayant alors pas été classé parmi les menthes, mais désigné comme une espèce à part). Ce sont elles que l’on retrouve presque à l’identique dans le Capitulaire de Villis : menta, mentastrum, sisymbrium. Ici, même interrogation que précédemment : on ignore si, parmi ces noms, se cache la menthe poivrée.
Pour comprendre d’où provient l’apparente dichotomie relatée par les Anciens à propos des qualités aphrodisiaques ou non de la menthe il faut plonger au cœur de la mythologie. Quand on évoque les divinités des panthéons grecs et romains, une structure de base se dégage assez souvent dès lors qu’on aborde le monde végétal : un dieu batifole avec une nymphe, son épouse la punie. C’est ce qui est arrivé à Myntha/Mynthe/Menta, une nymphe aimée/courtisée/surprise dans les bras de Hadès par Perséphone, son épouse. Cette dernière, de jalousie, transforma la jeune nymphe en pied de menthe, une plante sans graine, afin qu’elle ne puisse pas se reproduire. Parfois, il est dit que la menthe aurait été le produit de l’union charnelle d’Hadès et de Myntha que, de rage, Perséphone piétina. Haut en couleur, comme toujours. En revanche, si l’on s’arrête bêtement au niveau du récit mythologique sans creuser au-delà, on rate trois points d’importance :
– Le piétinement de Perséphone attire l’attention sur l’indestructibilité de la menthe ;
– transformer Myntha en plante sans graine c’est lui accorder la stérilité ;
– bien que stérile, la menthe est au cœur d’une passion amoureuse qui rappelle le couple antinomique abordé plus haut.

Il est intéressant de constater que le conte mythologique affuble de stérilité la menthe. Cela est d’autant plus pertinent quand on sait que la menthe poivrée est un hybride issu du croisement de la menthe aquatique (Mentha aquatica) et de la menthe verte (Mentha spicata). C’est ce qui explique le x que l’on trouve dans son nom latin, Mentha x piperita. Si la menthe mythologique ne se reproduit pas grâce à ses graines, elle s’hybride très facilement dans la nature (c’est ce qui rend, à juste titre, la botanique des menthes si complexe). Aussi, ce que la menthe ne peut faire par la voie des airs, elle en bénéficie par voie souterraine à l’aide d’un astucieux système racinaire constitué de rhizomes traçants. C’est ainsi qu’elle se propage, à tel point parfois qu’il est très difficile de la déloger des endroits où elle élit domicile. Très invasive, la menthe. Nous verrons au fil de cet article dans quelle mesure cela est vrai. D’où sa force et son invulnérabilité, caractéristiques soulignées par les piétinements vains de Perséphone.
La menthe poivrée condense la fraîcheur de Myntha et le côté poivré et masculin de Hadès qui, dit-on, trouva réconfort dans cette plante dont le parfum lui rappelait la nymphe dont il s’était épris. D’aucuns affirment que Perséphone opéra cette métamorphose afin que le parfum de la menthe dissimule l’odeur de brûlé que portait continuellement son mari… En cela, il est vrai qu’on a souvent qualifié la menthe du nom d’herbe à la mort, car on la faisait brûler dans les maisons mortuaires pour en chasser l’odeur des cadavres. Il est donc aussi question de persistance. Par exemple, dans certaines régions d’Italie, on fit de la menthe un gage de souvenir, sans doute par proximité entre menta et rammentare. Voici un rapprochement orthographique qui n’est pas pour me déplaire, même si, dans l’ensemble, je me méfie de ces raccourcis dont je vais maintenant vous narrer un exemple. On a vu une similitude entre les mots menta et mentula. Ce dernier, dans le langage italien courant, désigne la verge de l’homme. Ah, ah ! On en revient donc à la qualité génésique de la menthe. Alors, cette menthe, elle est aphrodisiaque ou pas ? Nous l’avons dit, Hippocrate et Aristote pensaient que non, alors que Dioscoride qualifiait son hêduosmos d’aphrodisiaque. Pline l’ancien nous explique que, la menthe faisant cailler le lait, elle est à même, par analogie, de figer le sperme de l’homme dans ses conduits, et d’empêcher ainsi toute procréation. Mieux, pour Pline, qui rapportait davantage les propos des autres qu’il ne les expérimentait, s’enduire la verge de suc de menthe était un bon préservatif. Mon cher Pline, je te propose de faire de même avec l’huile essentielle de menthe poivrée, tu m’en diras des nouvelles ! ^^ Le brave homme n’était peut-être pas informé des usages de son temps en ce qui concerne la menthe. Qu’elle fut plante de Vénus aurait dû le renseigner. En Rome impériale, on confectionnait des corona veneris (couronnes ou diadèmes de Vénus) composées de menthe. La tête de la mariée se devait d’en porter. On plaçait aussi des feuilles de menthe sur le sol de la chambre nuptiale afin d’encourager les époux dans leurs ardeurs amoureuses.
Venons-en maintenant, à propos de la menthe, à une équivoque de langage que je trouve fort déplaisante. Je ne sais pour quelle hideuse raison la proximité entre les termes menta et mentula a pu faire dire que la menthe entretenait un rapport avec le verbe mentir. Menteuse comme la menthe, est-il dit. Comme il l’a fait avec tant de bassesse avec les animaux, il n’y a guère que l’homme pour projeter sur une plante l’ombre d’une caractéristique que n’appartient qu’à lui… Faire de la menthe une plante du mensonge, par simplicité orthographique, c’est osé et c’est, en soi, assez déraisonnable. Il est, selon toute apparence, aisé de faire une relation entre menthe et mentir. Ce dernier mot tire son origine de racines gréco-latines, alors que le mot menthe (minthô en grec, à ne pas confondre avec mito… ^^), provient d’une langue non indo-européenne. Aussi, raccorder cette charrette-ci avec ce cheval-là me semble quelque peu spécieux. Il n’empêche, c’est une « thèse » soutenue et relayée par certains aromathérapeutes de ce début de XXI ème siècle. Le pire étant que, parmi eux, des olfactothérapeutes tissent un cadre conceptuel sur la base de cette erreur monumentale…

Le Moyen-Âge, qu’on se rassure, n’aura pas retenu les pires indications de l’Antiquité à propos de la menthe. Dans son Physica, Hildegarde de Bingen mentionne quatre menthes différentes : la petite menthe, la grande menthe, la menthe d’eau et la menthe romaine. Difficile de savoir si, parmi ces quatre dénominations, se cache la menthe poivrée. Existe-t-elle déjà, du reste ? Cependant, dans l’ensemble, Hildegarde note des qualités antitussives, expectorantes, mucolytiques et digestives. La menthe aurait aussi un pouvoir contre la folie. Bref, on a vite fait d’elle une panacée médiévale, comme la sauge, propre à faciliter le travail du cerveau et à éveiller l’esprit. Un peu plus tard, Matthiole affirmera à nouveau les qualités aphrodisiaques de la menthe, tandis que Lémery, fin observateur, indiquera que les menthes sont aptes à « fortifier le cerveau, le cœur, l’estomac ; elles chassent les vents, elles excitent l’appétit, elles aident à la respiration, elles tuent les vers… ».

En toute fin de XVII ème siècle, un Anglais du nom de John Ray est alerté à propos d’un spécimen particulier apparu au beau milieu d’un champ de menthe verte, près de Mitcham. Cette découverte ayant suscité sa curiosité, il entreprend de décrire cette « nouvelle » plante en 1696. Bien qu’estampillée Mentha x piperita par Linné en 1753, Ray lui donne, dès 1704, le nom de Mentha palustris afin de la différencier de ses consœurs. Il la considère comme bien supérieure par ses propriétés et effets que la plupart des autres menthes connues pour le traitement des troubles digestifs. Au milieu des années 1700, la culture de celle que l’on qualifiera désormais de menthe anglaise ou de peppermint se développe en Angleterre, mais aussi en Hollande et en Allemagne. Cet individu est donc à l’origine des menthes poivrées que l’on cultive encore aujourd’hui en Angleterre (la variété rubescens Mitcham qui, comme son nom l’indique, possède des tiges rougeâtres et des inflorescences de couleur quasiment semblable) et en France (la variété pallescens aux fleurs blanchâtres). On la cultive aussi dans bien d’autres pays tels que la Chine, l’Égypte, l’Inde, l’Italie, les États-Unis, la Russie, le Japon… Et gageons d’avoir affaire, ici ou là, à des huiles essentielles de menthe poivrée assez dissemblables mais rappelant, les unes et les autres, l’antique conte mythologique.

Comme celles de toutes les Lamiacées, les tiges de la menthe poivrée sont quadrangulaires et ligneuses. Ses feuilles, toujours beaucoup plus longues qu’étroites, sont légèrement gaufrées et délicatement dentelées. Quant à ses fleurs, elles se condensent en longs épis terminaux de couleurs diverses (rose, mauve, blanc…).

La menthe poivrée en aromathérapie

Huile essentielle : composition et description

A l’instar de bien d’autres plantes, on peut dire de la menthe poivrée qu’elle offre des crus dont la qualité et la composition sont fonction de facteurs internes comme externes. En effet, la température, le vent, l’humidité, l’ensoleillement… pèsent sur cette composition biochimique finale, à plus forte raison chez la menthe poivrée puisque les zones de stockage des molécules aromatiques, c’est-à-dire les glandes sécrétrices, se situent en surface des feuilles et non à l’intérieur, comme on peut le voir sur ce cliché macroscopique.

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La teneur en huile essentielle contenue dans la plante augmente jusqu’à la floraison, puis diminue par la suite. On récolte la menthe poivrée destinée à la distillation à la fin du mois de juillet, voire au mois d’août (la période de récolte change en fonction de la localisation géographique de la zone de culture). Il paraîtrait que la menthe cultivée sous climat océanique froid, comme c’est le cas de l’Angleterre, offre des huiles essentielles parmi les plus fines et les plus réputées. C’est le cas de la variété Mitcham, du nom de la ville anglaise dont nous avons déjà parlé. Cependant, d’autres pays, comme l’Italie, offrent des huiles essentielles de menthe poivrée tout à fait fabuleuses.
Cette huile essentielle incolore, parfois jaune très pâle, à l’odeur puissante, poivrée, plus ou moins anisée, est principalement composée de :

  • Monoterpénols, dont le célèbre menthol : 42 à 50 %
  • Cétones, dont la menthone et la pulégone (déjà abordée par ailleurs) : 20 à 30 %
  • Esters : 7 à 11 %
  • Sesquiterpènes : 5 %
  • Monoterpènes : 2 à 5 %

Le rendement reste assez faible et n’excède pas 1 %.

Propriétés thérapeutiques

  • Anti-infectieuse : antibactérienne, antivirale, antifongique, antiparasitaire
  • Immunomodulante
  • Antispasmodique puissante (au niveau gastro-intestinale surtout)
  • Anti-inflammatoire gastro-intestinale et urinaire, antalgique, anesthésiante locale, décongestionnante prostatique, décontractante musculaire
  • Apéritive, digestive, carminative, cholagogue, cholérétique, anti-émétique
  • Cardiotonique, hypertensive, vasoconstrictrice
  • Expectorante, mucolytique, fluidifiante des sécrétions bronchiques
  • Emménagogue, utérotonique, aphrodisiaque
  • Cicatrisante, antiprurigineuse
  • Antiradicalaire, dépurative
  • Tonique, stimulante du système nerveux central, neurotrope, musculotrope
  • Répulsive, insectifuge (puces, mouches, moustiques)
  • Positivante
  • Anti-oxydante

Par ailleurs, elle favorise, comme la plupart des menthes, la respiration cellulaire et potentialise les effets des autres huiles essentielles qu’on pourra lui associer.

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère respiratoire + ORL : toux, rhinite, sinusite, laryngite, rhume, bronchite chronique, asthme, coryza, otalgie
  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : spasmes, colite spasmodique, colite infectieuse (shigellose), gastrite, gastralgie, entéralgie, atonie digestive, indigestion, crampe d’estomac, acidité gastrique, reflux gastro-oesophagien, gastro-entérite, diarrhée, ballonnement, flatulences, côlon irritable, nausée (y compris post-opératoire), vomissement, halitose
  • Troubles de la sphère hépatopancréatique : insuffisance hépatopancréatique, hépatite virale, congestion hépatique
  • Troubles de la sphère génito-urinaire : cystite, prostatite, colique néphrétique, goutte
  • Troubles locomoteurs : rhumatismes, arthrite, tendinite, sciatique, douleurs musculaires (on trouve le menthol dans le baume du tigre)
  • Troubles de la sphère bucco-dentaire : maux de dents, abcès dentaire, gingivite, herpès labial
  • Troubles cutanés d’étiologies diverses : ecchymose, furoncle, ulcère, abcès, gale, coup de soleil, piqûre d’insecte, démangeaisons, irritations, prurit, eczéma, acné, zona
  • Coup, choc, chute, doigt dans la porte et orteil dans le pied de table, céphalée, migraine, mal de tête chronique
  • Hypotension

D’un point de vue psycho-émotionnel… Si l’on revient à rebours, consignons des mots comme force, persévérance, opiniâtreté et, pourquoi pas, calme et courage, afin de mieux comprendre les différents champs d’application de la menthe poivrée.
Par son effet de froid, la menthe poivrée dissipe la chaleur, à condition de ne pas en abuser, auquel cas elle produit l’effet contraire. Elle apaise les tempéraments sanguins et peut être utilisée pour tonifier l’énergie du méridien du cœur, mais jamais si tout va bien de ce côté-là (cf. hypertensivité de la menthe poivrée).
Rafraîchissante, la menthe poivrée aide à conserver la tête froide en de multiples circonstances telles que confusion mentale, irritabilité, agressivité, colère, hyperémotivité. S’il existe bien une huile essentielle qui peut faire voir une route comme une ligne bien droite, c’est bien elle. Mais elle n’est jamais cassante, ni bourrée d’angles droits (contrairement à ses tiges ^^). Il y a quelques années de cela, j’ai été amené à déménager. Je devais parcourir 500 km en peu de temps, menant seul mon camion ampli de diverses parties de moi. Je n’ai eu alors comme seule compagne de route que ma petite bouteille de menthe poivrée. J’ai parcouru cette distance en cinq heures. La menthe poivrée augmente la capacité de concentration, tient en éveil, stimule l’attention. En l’occurrence, c’était bienvenu. Avant ce voyage, je n’avais lu cela que dans les livres. Il m’a été permis d’en vérifier en situation réelle l’efficiente efficacité. En fait, il faut savoir (je l’ignorais à l’époque) que l’huile essentielle de menthe poivrée stimule l’intellect et le sens analytique, en agissant au niveau de l’hémisphère gauche du cerveau. Elle est donc particulièrement adaptée lors de périodes d’examens, de préparations aux compétitions sportives et, donc, de déménagements, c’est-à-dire un ensemble de tâches longues, pénibles et répétitives.

Modes d’emploi

  • Voie orale avec mesure
  • Diffusion atmosphérique à vos risques et périls : ne pas l’employer seule dans un diffuseur, elle peut devenir rapidement entêtante, piquer les yeux, etc. Minimiser les proportions et accompagner l’huile essentielle de menthe poivrée d’autres huiles moins agressives, et sur un laps de temps limité (15 mn)
  • Olfaction, inhalation : caustique pour les muqueuses (oculaires, nasales, buccales, pulmonaires)
  • Voie cutanée : diluée à hauteur de 5 à 15 %. En éviter l’application massive sur la poitrine.

Contre-indications

Elles sont assez nombreuses, presque autant que les propriétés de cette huile essentielle.

  • Pas chez la femme enceinte ou allaitante
  • Pas en cas de règles abondantes, de mastose, de cancer hormono-dépendant, de pathologie liée à un excès d’œstrogènes
  • Pas chez l’hypertendu
  • Pas chez les personnes sujettes à des pathologies hépatobiliaires (lithiase, inflammation de la vésicule biliaire, trouble hépatique grave)
  • Pas en cas d’ulcère gastrique
  • Pas chez l’enfant de moins de sept ans
  • Pas en bain (risque de choc thermique)

A hautes doses, l’huile essentielle de menthe poivrée est neurotoxique (cétones), excito-stupéfiante, enfin elle entrave le sommeil (mais elle est parfaite pour ceux qui doivent veiller). Elle peut aussi provoquer des aigreurs d’estomac alors qu’à faibles doses, nous l’avons vu, c’est une amie du ventre. De même, elle peut provoquer des céphalées, alors que quelques gouttes en viennent à bout.

© Books of Dante – 2015