Sorcières, sages-femmes & infirmières de Barbara Ehrenreich & Deirdre English

Éditions Cambourakis 2015

ISBN : 978-2-36624-122-8

Prix : 16 € TTC

Cet essai, qui fêtera ses 50 ans l’année prochaine, se subdivise en deux parties principales. Dans la première, les autrices s’essaient à montrer que la chasse aux sorcières organisée en Europe de 1450 à 1700 environ, n’est que le fruit d’une oppression de la femme par l’homme, en particulier à travers sa posture de savante et de guérisseuse. Cela est un épisode trop connu de notre histoire européenne pour que j’insiste plus longuement dessus.

Ce sur quoi je préfère m’attarder, c’est la seconde partie qui, pour nous autres Européens, nous est parfaitement inconnue (ou presque), bien qu’elle prenne pied aux États-Unis et à une époque moins reculée. C’est sur la base de cette lecture que je vous propose aujourd’hui une synthèse de ce sujet qu’il est parfaitement convenable de désigner ainsi : l’éviction des femmes des milieux médicaux aux États-Unis durant le XIXe siècle et leur relégation à des fonctions mineures dans ce domaine.

« Nommer sorcière celle qui revendique l’accès aux ressources naturelles, celle dont la survie ne dépend pas d’un mari, d’un père ou d’un frère, celle qui ne se reproduit pas, celle qui soigne, celle qui sait ce que les autres ne savent pas ou encore celle qui s’instruit, pense, vit et agit autrement, c’est vouloir activement éliminer les différences, tout signe d’insoumission et tout potentiel de révolte. C’est protéger coûte que coûte les relations patriarcales brutalement établies lors du passage du féodalisme au capitalisme »1.

Cet ouvrage représente une réaction face à la maltraitance institutionnelle et aux traitements injustes infligés aux femmes par le système médical des États-Unis dès le XIXe siècle. Cela se déclina selon deux volets : d’un point de vue du statut professionnel (de nombreuses femmes se retrouvant remisées à des tâches et des fonctions subalternes) et en tant que patientes (des traitement intensifs, hasardeux, parfois non discutés et donc non consentis, affectant dangereusement leur santé). Ces deux aspects furent placés sous la houlette condescendante et parfois méprisante des médecins, hommes blancs issus non pas de la classe populaire mais moyenne, bien « élevés », passés par le sérail universitaire et s’étant voués au corps médical pour des raisons plus liées au pouvoir et au lucre, qu’au bien-être de leurs patients.

Tentons de comprendre, avec Deirdre English (1948) et Barbara Ehrenreich (1941) comment cette construction sociale s’est imposée au fil des deux derniers siècles. Sur quoi repose-t-elle ? Contre quoi eut-elle à lutter pour parvenir à ses fins et étendre son hégémonie ?

Aux États-Unis, durant la totalité du XVIIIe siècle, ainsi que pendant une bonne moitié du siècle suivant, on constate que les activités d’ordre médical sont largement dévolues aux femmes qui officient à la manière de leurs ancêtres européennes, c’est-à-dire de façon empirique grâce à des recettes de bonnes femmes (exprimé au sens non péjoratif), autrement dit en connaisseuses des simples et des remèdes efficaces (cet héritage fut quelque peu fragilisé puisqu’il fallut s’adapter aux plantes nord-américaines que l’on ne connaissait pas en Europe, jusqu’alors usitées par les seuls Amérindiens et dont les savoirs ancestraux non écrits s’égarèrent en même temps que les colons en réglèrent l’éradication).

Ainsi, chaque village possédait sa guérisseuse à qui l’on offrait ce qu’on avait pour la dédommager de sa bienveillance, puisque ses fonctions ne lui assuraient en aucun cas un quelconque statut professionnel. Il n’en découlait donc aucun moyen de gagner inconsidérément de l’argent car tel n’était pas l’objectif. On vit surgir, à travers ce que l’on appelle le Popular Health Movement, plusieurs courants regroupés sous cette même bannière, multitude de sociétés d’hygiène et de physiologie, dont le but non lucratif était d’étendre un minimum de connaissances sur les sujets de l’hygiène quotidienne et de la médecine populaire de tous les jours. Mais c’était sans compter l’émergence des médecins dits « réguliers », aux études pas ou peu substantielles à leurs débuts et parfaitement convenues, donnant lieu à d’onéreuses « consultations » particulièrement stéréotypées et dont on peut interroger l’efficience, tant le médical semble y être oublié au profit d’une volonté de mettre en avant un « prestige ». Ces médecins eurent avec eux la loi qui les consacra officiellement comme praticiens légaux au détriment des thérapeutes empiriques. Malgré une lutte âpre qui dessina une césure entre la classe dominante et les classes populaires, entre ces médecins « réguliers » et les mouvements médicaux alternatifs, le monopole des premiers ne fit que croître au fur et à mesure qu’avançait le XIXe siècle. Tout d’abord balbutiantes, cette science et cette médecine officielles étaient parfaitement dénuées d’effets positifs, le but étant plus d’évincer prioritairement les femmes du panorama médical, ainsi que les Noirs, hommes comme femmes, ou encore les hommes blancs issus des classes les plus miséreuses. Durant un temps, il exista des écoles médicales sectaires, c’est-à-dire de ces mouvements médicaux détachés de l’enseignement dit officiel, en concurrence avec les médecins réguliers. Encore attrayantes, ouvertes largement aux femmes, ces écoles aux pratiques empiriques promulguées surtout par des femmes, furent de plus en plus attaquées par les réguliers (à travers un phénomène que l’on peut encore voir aujourd’hui en France où un groupuscule de médecins met en danger l’homéopathie pour d’hypocrites et fallacieuses raisons). Non qu’on veuille attirer à soi ce potentiel vivier pour en faire de futurs médecins formatés par ce nouvel ordre en marche. Même pas ! Concurrencer, puis évincer. Tel était le projet qui s’aida du rejet motorisé par le racisme, le sexisme le plus désinhibé, un paternalisme pénible (« Allons, mon petit… »), un argumentaire supportant des théories fumeuses (la femme étant moins intelligente que l’homme, comment voulez-vous qu’elle devienne médecin, sérieusement ?), etc. Parallèlement à cela, l’institution médicale officielle se barricada, interdisant l’accès (onéreux) à ses temples aux femmes qu’elle était justement venue concurrencer dans un premier temps. Tout cela concourut, après une lutte menée contre des savoirs empiriques plus anciens, à l’érection d’un modèle médical inaccessible aux femmes, la suppression de ses positions alternatives afin qu’à l’homme échut la meilleure place, la seule place.

Quand on décide à qui va l’argent, on peut abattre bien des opposants, fussent-ils les plus nombreux ! Des fondations (Rockefeller, Carnegie, etc.), s’appuyant sur le pouvoir politique, législatif, économique et financier, purent imposer les vues de la classe dominante en matière de profession médicale aux États-Unis. On retiendra le rapport Flexner de 1910 dont les conclusions sans appel obligèrent de nombreuses écoles dites irrégulières à fermer leurs portes, les excluant de fait et les transposant dans l’illégalité (qui veut noyer son chien l’accuse d’avoir la rage). Mais cette concurrence désormais illégale ne fut pas même invitée à se faufiler par l’étroit goulet d’étranglement qui semblait se dessiner : on ne lui laissa même pas cette mince possibilité, pire on préféra la faire passer sous les fourches caudines !

Bien qu’elle représenta pendant longtemps un danger évident, la suprématie des médecins réguliers s’accompagna, en nombre, du déclin des étudiantes en médecine à la fin du XIXe siècle, bien qu’en 1912, une étude menée par un professeur de la Johns Hopkins University – première université de médecine des États-Unis fondée en 1876 – vint démontrer que la plupart des médecins d’alors étaient moins compétents que la plupart des sages-femmes qui exerçaient encore ! Peu importait, car « le résultat fut que les femmes de la classe moyenne abandonnèrent le combat contre la médecine masculine et acceptèrent les conditions imposées par la profession médicale masculine naissante »2. « Il n’est resté aux femmes que la fonction d’infirmière, et ce n’était en aucune façon un substitut aux rôles autonomes qui avaient été les leurs comme sages-femmes et comme soignantes généralistes »3, bien au contraire ! Après la destruction de la médecine populaire, de la réduction au silence de ses représentantes, que resta-t-il aux femmes qui en avaient auparavant la charge (et à celles qui, éventuellement, auraient pu/voulu suivre la trace de leurs aînées) ? La seule porte d’entrée (de sortie) fut la possibilité de devenir ce à quoi l’homme contraignit la femme : infirmière. Ce qui, de fait, fit grimper le nombre d’élèves en écoles d’infirmières alors que celui des inscrites en médecine ne faisait que s’effondrer. Les premières purent compter sur ces philanthropes que furent Florence Nightingale (1820-1910) et Louisa Schuyler (1837-1926), femmes de la moyenne/haute société édictant une philosophie de laquelle découla les bases d’une formation à destination de femmes issues de la classe ouvrière ou de la très petite classe moyenne. Cette « formation insistait sur l’attitude plutôt que sur les savoirs-faire. Le produit final, l’infirmière façon Nightingale, était tout simplement la Dame idéale, transplantée de la maison à l’hôpital, et dispensée de la responsabilité de la reproduction. Au docteur, elle apportait la vertu d’obéissance absolue propre aux bonnes épouses. Au patient, elle apportait le dévouement désintéressé d’une mère »4. Destinée à une mission unique – servir –, l’infirmière avait l’avantage de ne pas concurrencer le médecin et de ne proposer aucune doctrine novatrice (car pour Nightingale et consorts, il était évident que la science était hors de sa portée). Il s’agissait de faire du métier d’infirmière une vocation « naturelle » à la femme, car la femme, selon Nightingale, est d’instinct une infirmière, et ne saurait être, parce qu’elle n’en possède nullement l’aptitude, d’instinct un médecin. Tout cela contribua à la construction d’un personnage socio-professionnel, produit de l’oppression des femmes au sein de la société victorienne, ainsi que de l’établissement de stéréotypes quasiment indestructibles. Preuve en est : si l’on peut « masculiniser » le mort infirmière, le peut-on du mot médecin ? Une médecine ? C’est un remède, pas la personne qui l’ordonne ! Il n’en reste pas moins que le second épisode de chasse aux sorcières qui se déroula dès le milieu du XIXe siècle aux États-Unis eut pour conséquence très nette, qu’à l’époque où les deux autrices écrivirent cet essai, c’est-à-dire au début des années 1970, une sur-représentation des hommes dans le milieu médical : en effet, il y a 50 ans, on comptait seulement 7 % de femmes médecins aux États-Unis contre 34,10 % en 2015 (à titre de comparaison, pour la Grande-Bretagne : 24 % en 1970, 45,80 % en 2015).

Pour aller plus loin, des mêmes autrices chez le même éditeur : Fragiles et contagieuses. Le pouvoir médical et le corps des femmes.

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  1. p. 116.
  2. p. 81.
  3. p. 63.
  4. p. 93.

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La topaze

Topaze (état de Zacatecas, Mexique).

Dans toute encyclopédie consacrée aux minéraux, l’on donne cette explication quant à l’origine du nom même de la topaze : elle aurait été découverte sur une île de la mer Rouge par des pirates venus s’y échouer. Sur cette île, l’île de Cytis, nos infortunés marins se livrèrent à une exploration, ce qui leur valut de faire connaissance avec la topaze, qu’ils nommèrent du nom arabe topazas, qui signifierait « cherché et trouvé » (d’autres variantes expliquent que c’est l’île qui s’appelle Topazos, ce qui est tout à fait probable puisque c’est le nom que l’on donnait autrefois à celle qu’on nomme aujourd’hui Zabargad, au large de l’Égypte). Comme on peut le constater, il n’y a rien là de bien reluisant à se mettre sous la dent. On dirait une mauvaise chronique, sans plus. J’espère que tout cela n’aura pas autant ennuyé Anselmus Boëtius de Boodt (1550-1632) lorsqu’il fit la description de la topaze dans l’un de ses ouvrages, L’histoire des gemmes et des pierres (1609). Ce qui me paraît davantage digne d’intérêt, c’est une autre explication étymologique : topaze proviendrait du sanskrit tapaz (ou tapas) qui se traduit par « feu ». Or, topaze était un nom générique, durant l’Antiquité, appliqué à plusieurs pierres fines de teinte jaune, comme la chrysolite dont la nature ignée est inscrite jusque dans son nom, puisque khrusolithos se subdivise en deux racines grecques dont l’une signifie « or » et l’autre « pierre », un nom qu’on appliquait de façon indifférenciée à la topaze dorée impériale ainsi qu’à l’olivine dont on a pu constater qu’elle était bel et bien présente sur l’île de Zabargad. Ce qui complique l’identification, c’est que ce que les Anciens faisaient avec les plantes, ils l’appliquaient de même aux minéraux… Imaginez un peu qu’au lieu d’employer les mots topaze et olivine dans cet article, je les remplace par deux autres mots déjà existants ou crées de toutes pièces par mes soins !

Dorée et impériale… cela en dit long sur cette pierre précieuse qui fait partie de celles qui sont les plus anciennement connues et appréciées. Elle conserva une valeur élevée jusqu’à ce que les découvertes du Nouveau Monde vinssent faire chuter son cours (dans les années 1640 au Brésil, on révéla au grand jour de belles et volumineuses pierres, deux atouts majeurs pour perturber le marché). C’est peut-être pour cela que Pierre Pomet parle de la topaze comme d’un vulgaire caillou une cinquantaine d’années plus tard : « Les topazes qui sont en usage en médecines sont des pierres de différentes grosseurs, extrêmement pesantes, claires et transparentes, tout à fait semblable au gypse […] qui se trouve dans notre plâtrerie de Montmartre ; on tient que cette pierre se trouve dans les Indes tant orientales qu’occidentales, en Bohème et en Allemagne. La topaze n’a besoin d’autres préparation pour la médecine que d’être broyée à l’eau de rose »1. Ce qui est fort dommage. Je préfère, de très loin, opérer à la manière de Hildegarde de Bingen, c’est-à-dire sans détruire la pierre. C’est d’autant plus méritoire que ce que dit Hildegarde de sa topazius semble avoir inspiré jusqu’à nos lithothérapeutes modernes. Comme quoi, il ne faut pas forcément jeter la pierre à tous les anciens lapidaires… Hildegarde explique-t-elle les propriétés de cette topaze que l’on dit impériale ? C’est bien possible, et c’est ce que l’on peut croire quand l’on apprend qu’elle est née de l’ardeur du soleil. Cela en ferait donc une pierre gouvernée par Jupiter, portée par la chaleur, la pureté et la clarté (ce qu’elle partage aussi avec la topaze incolore, impliquée dans la fabrication de matériel optique). Hildegarde expliquait que la topaze permettait de s’opposer à l’obscurcissement de la vue en apportant la clarté. Clarifiant le mental, elle confère davantage d’intuition et augmente le degré de concentration. Avec Hildegarde, l’on peut encore dire que la topaze est dynamisante et revitalisante, qu’elle est un tonique tant pour le cœur que pour l’esprit, leur apportant gaieté, joie de vivre et bonheur. Cette action nette sur les émotions se distingue aussi auprès de la rare topaze rose qui, outre qu’elle est un tonique sexuel plus ou moins débridé2, agit très manifestement sur les peines de cœur. Étant énergiquement circulatoire, elle lutte non seulement contre la mauvaise circulation sanguine mais encore contre cette inertie que représente la fatigue et la psychasthénie, inappétence pour le goût de vivre. Hildegarde, toujours, préconisait la topaze pour les maux affectant la rate, contre la « lèpre » et la « gangrène intérieure ». Elle lui accordait aussi un pouvoir d’intolérance face aux poisons : la porter au doigt pendant que l’on mange s’avère salvateur : « Parce qu’elle se développe quand le cours du soleil s’infléchit, cela peut infléchir le cours des maux qui menacent l’homme »3.

Topaze bleue (San Diego, Californie).

Ce n’est pas tout. Il va nous falloir parler de podhamisation, un procédé usité par la médecine des Védas et qui me semble être un moyen de magnifier le minéral qu’on podhamise. Cette méthode qui permet de réduire un minéral en une cendre fine forme un produit final capable de guérir une foule de maladies si j’en crois les informations fournies par Claudine Brelet. Ainsi, la topaze est utile pour « soigner l’asthme, les rhumatismes aigus, l’apoplexie, le choléra, les coliques et la dysenterie, les fièvres éruptives (variole, varicelle, rougeole…), les céphalées, l’hystérie, les inflammations des organes se trouvant dans l’abdomen et celles des yeux, les troubles nerveux, les aménorrhées, les palpitations et les spasmes, l’insomnie, les chocs physiques ou psychiques, les piqûres d’insectes et morsures, la soif et les maux de dents »4. J’avais connaissance du fait que la topaze est une pierre très complète, mais là ça dépasse ce que j’imaginais ! Pour en terminer avec les vertus de cette pierre extraordinaire, quelques données supplémentaires concernant son action sur la sphère psycho-émotionnelle qui, je le pense, sont tout à fait dignes d’intérêt. Pratique un peu tombée en désuétude, l’oniromancie voulait autrefois que toute topaze vue en songe évoquât le courage, la loyauté et de légitimes richesses, et qu’il suffisait d’« offrir une topaze aux personnes hypocrites, grossières, orgueilleuses et querelleuses (ça fait du monde ! Les stocks mondiaux y suffiront-ils ?) [afin de les aider] à corriger leurs défauts et à retrouver honneur et respect »5. Il est vrai que la topaze est une pierre de grandeur et de probité, et qu’elle amène l’abandon des postures décrites plus haut en favorisant, surtout si elle est bleue, l’expression orale et l’écoute, toutes deux réalisées dans « l’amitié vraie, profonde et durable »6. Ajoutons encore qu’offrir une telle pierre à une personne peu affable dit bien des choses sur le caractère de celui qui réalise cette offrande : y réussir, c’est se grandir soi-même et accroître la beauté du monde.

Avant de passer aux caractéristiques minéralogiques de la topaze, quelques conseils pour prendre soin de cette pierre si jamais vous en envisagez l’achat comme pierre de lithothérapie. Elle se purifie préférablement à l’eau distillée salée, se recharge sur une druse de cristal de roche, ainsi qu’au soleil, mais de façon modérée, à l’exclusion de la topaze impériale qui en requiert davantage.

Topaze rose (Minas Gerais, Brésil).

Caractéristiques minéralogiques

  • Composition : alumine ou oxyde d’aluminium (Al2O3 : 55,40 %), dioxyde de silicium (SiO2 : 32,60 %), fer (Fe : 9 %). Tout cela fait de la topaze un fluosilicate d’aluminium dans lequel on trouve fréquemment diverses inclusions : du titane, du magnésium, de l’oxyde de fer ou encore du chrome (lequel est responsable de la belle couleur jaune de la topaze impériale).
  • Densité : 3,5 à 3,6.
  • Dureté : 8.
  • Morphologie : cristaux orthorhombiques de forme prismatique (achevés par une pyramide ou un plateau) et striés verticalement ; agrégats grenus et rayonnants ; imprégnations ; galets.
  • Couleurs : incolore, grisâtre, jaune, jaune paille, jaune miel, jaune d’or, brun orangé, rouge, rose vif, rose pâle, rose saumoné fumé, bleu clair, bleu foncé, violet, verdâtre (rarement).
  • Éclat : vitreux à gras.
  • Transparence : translucide à transparent.
  • Clivage : parfait selon /001/.
  • Cassure : conchoïdale, inégale.
  • Solubilité : se dissout lentement dans l’acide sulfurique (H2SO4).
  • Nettoyage : à l’eau distillée et aux acides dilués.
  • Particularités : on a longtemps pensé que la topaze perdait sa couleur sous éclairage prolongé. Or ce n’est pas la lumière du soleil qui en est responsable, mais sa chaleur, qui l’électrise par la même occasion.
  • Luminescence : jaune d’or, crème, vert.
  • Morphogenèse : pegmatites, hydrothermale, métasomatique, pneumatolytique, alluvions.
  • Paragenèse : zinnwaldite, hübnérite, apatite, bixbyite, cassitérite, tourmaline.
  • Risque de confusion avec d’autres minéraux : goyazite, brasilianite, quartz, béryl, euclase, corindon, phénacite, vésuvianite. On évitera de tomber dans le panneau tendu par la topaze d’Espagne qui n’est pas autre chose que de la fausse citrine, résultat du grillage de l’améthyste et dont nous avons déjà parlé dans l’article consacré à cette pierre. La topaze est imitée, soit, mais elle singe aussi d’autres pierres qui possèdent davantage de valeur qu’elle, comme le corindon, le zircon et le diamant.
  • Gisements : assez rares mais parfois exceptionnels. – Amérique du Sud : Brésil essentiellement. Dans l’état de Minas Gerais ont été découvertes des topazes roses et jaune orangé dont un gros cristal rose de 150 kg et un autre, plus volumineux encore, puisque mesurant 80 x 60 x 60 cm, il pèse 300 kg. Il est cependant ni rose ni jaune, mais incolore. Des mêmes mines brésiliennes proches d’Ouro Preto, la capitale du Minas Gerais, l’on a tiré une topaze que l’on a taillée (elle pèse 1680 carats) après qu’on l’ait prise pour un diamant. D’autres topazes visibles à la Smithsonian Institution de Washington figurent parmi les plus grosses topazes brésiliennes jamais taillées : une jaune (7725 carats), une bleue (3273 carats) et une jaune verdâtre (1469 carats). On trouve encore des topazes dans cette terre aux pierres précieuses qu’est le Rio Grande do Sul. – Afrique : Namibie, Nigeria. – Océanie : Australie. – Asie : Pakistan, Mongolie, Japon (topazes incolores), Sri Lanka (topazes jaunes, vertes et incolores). – Europe : Irlande du Nord, Allemagne (Saxe : à Dresde, se trouve le musée de la Voûte verte qui renferme une importante collection d’objets précieux dont beaucoup de grosses topazes taillées isolées ou serties), Slovaquie, République tchèque, Norvège (au sud du pays, près de la ville d’Iveland, de gros cristaux de topaze ont été mis à jour, certains pesant jusqu’à 80 kg !), Ukraine (Oblasts de Podolie et de Volhynie à l’ouest du pays : découverte de topazes rose rougeâtre). – Russie : en Sibérie (topazes jaunes d’Adun-Chilon, topazes jaune vineux d’Ouroulga près du Lac Baïkal), dans l’Oural (topazes incolores, topazes incolores à nuance bleutée, topazes bleues).
  • Utilisations : optique de précision (c’est le cas des topazes incolores particulièrement pures), polissage (poudre de topaze ou de pycnite, une variété de topaze en grains ou en fragments uniformes dont l’opacité ne peut la faire employer comme pierre fine), joaillerie (facette, cabochon, brillant).

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  1. Pierre Pomet, Histoire générale des drogues, p. 99.
  2. Selon le Lapidario d’Alphonse X de Castille (1221-1284), la topaze est régie par le signe zodiacal du Scorpion.
  3. Hildegarde de Bingen, Physica, p. 130.
  4. Claudine Brelet, Médecines du monde, p. 622.
  5. Ibidem.
  6. Reynald Boschiero, Guide des pierres de soins, p. 227.

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La topaze, Alfons Mucha (1900).

L’huile essentielle de térébenthine (Pinus pinaster)

La forêt des Landes à la Teste-de-Buch (Gironde).

Synonymes : pin des Landes, pin de Bordeaux, pin de Corte, pin mésogéen, pignada.

Dans les vieux textes, dès lors qu’on emploie le mot térébenthine et à plus forte raison cet autre, térébinthe, on peut être à peu près certain qu’il ne s’agit pas là de notre brave pin maritime, mais de ce petit arbre sacré pour les juifs, le pistachier térébinthe (Pistacia terebinthus) et dont l’un des cousins, le lentisque (Pistacia lentiscus), se fit (re)connaître pour avoir offert aux Anciens cette oléorésine qu’on récoltait, entre autres, sur cette petite île de la mer Égée où naquit le père de la médecine, raison pour laquelle on lui voit encore porter le nom de térébinthe de Chios, bien que cet arbre ne soit pas un conifère à proprement parler, mais, tout comme la plupart d’entre eux, un résineux. Ici, le mot térébenthine ne se borne pas à dessiner l’appartenance botanique à une famille donnée de plantes, mais à les réunir par ce qu’elles possèdent de commun, c’est-à-dire des « oléorésines demi-liquides […] légèrement jaunâtres, de saveur chaude et d’odeur forte »1.

Résine, du latin resina, est avant tout issue du grec rhètinè, tandis que terminthos, puis térébinthos, se retrouvent dans l’expression térébinthiné-rhètinè pour qualifier la « résine de térébenthine », qu’elle qu’elle soit, pour autant qu’elle serve à coller et imperméabiliser, aussi bien pour faire adhérer les pansements et les emplâtres que pour renforcer le calfatage des navires. Térébinthos a eu une pléthorique descendance, puisque de nombreuses langues utilisent un mot proche du nôtre pour désigner peu ou prou la même chose : turpentine (anglais), terpentin (suédois, allemand), terpentijn (hollandais), terpentyna (polonais), terebentină (roumain), trementina (espagnol, italien). Cette racine commune a aussi accouché de termes qu’en aromathérapie l’on connaît bien : terpène, terpinéol, terpinolène, déterpéner, etc.

Il existe autant de latitude entre le terminthos grec et la plupart des termes actuels qui désignent aujourd’hui la térébenthine, qu’il a pu y en avoir entre la térébenthine qu’utilisait ma mère lorsqu’elle peignait à l’huile et les souvenirs de nos vacances passées dans les Landes à l’été 1983, où surnagent l’image d’un gigantesque chêne sur l’écorce duquel progressait à pas lents cet insecte géant qu’est le lucane cerf-volant, un apocalyptique orage de grêle aussi brutal que soudain qui décharna ce chêne d’une multitude de feuilles, ou encore – typique de carte-postale – la silhouette échassière du berger landais qui se glisse en silence sur des tapis de bruyères et joue à cache-cache avec les fûts monolithiques des pins maritimes qui procurent d’étranges sensation d’hallucination visuelle… Mais un sifflement se fait entendre ! Serait-ce le tac, lutin malicieux dont la voix imite le bruit du bridon que le gemmeur glisse sur la care pour la rafraîchir ?…

Crot et crampon fichés dans la care d’un pin maritime.

En langage moins sibyllin, décrivons donc en détails cette opération qu’on appelle le gemmage et dont les premiers éléments nous sont fournis par Simon Morelot : « On le [c’est-à-dire le pin] travaille depuis le 4 février jusqu’au 22 octobre selon que la température est plus ou moins élevée. On lui fait une entaille ou incision avec une hache [NdA : le hapchot qui n’est pas à proprement parler une hache] dont le coin du tranchant est voûté en dehors, pour qu’il n’entre pas trop avant dans le bois. On commence au pied de l’arbre, et on monte successivement en la renouvelant et coupant du bois une fois tous les huit jours, quelquefois deux »2. A l’entour de l’arbre s’entassent les galips, c’est-à-dire les copeaux de bois imprégnés de résine, tandis que plus l’arbre grandit, et plus il se constelle, d’un côté puis de l’autre, de ce que l’on appelle les cares (ou visages), qui donnent à chaque pin l’allure d’un climax, cette initiatique échelle chamanique. Au pied de l’arbre, se trouve le crot dans lequel s’écoule la térébenthine brute (qu’on appelle aussi gomme molle ou résine molle) de couleur laiteuse ou « d’un blanc jaunâtre, épaisse, pleine d’ordures, laquelle coule du pin dépouillé de son écorce »3. Je me souviens aussi de ces pots – cônes tronqués de terre vernissée – fichés dans le tronc de chaque arbre, situés sous les cares et dont une lamelle en zinc, le crampon, guidait la résine jusqu’à eux. La résine, convoitée par le gemmeur, circule dans des canaux à résine qui se propagent à l’ensemble de l’arbre, ses racines, ses rameaux, ses aiguilles. Produit secondaire du métabolisme des résineux, la résine n’est pas une sève, mais s’écoule du tronc après incision accidentelle ou, dans le cas du gemmage, volontairement exercée sur des arbres âgés d’au moins 30 ans, bien élagués et distants les uns des autres de 4 à 4,50 m. Naturellement, cette résine protège l’arbre des attaques fongiques, des insectes qui chercheraient à s’introduire dans l’arbre en y creusant des galeries. Ce mode défensif permet à l’arbre d’éviter qu’un insecte ne pénètre trop avant. Car si c’était le cas, il pourrait être amené à sectionner les canaux par lesquels circule la sève élaborée, ce qui mènerait, in fine, à la mort de l’arbre. Ce qui n’était effectivement pas l’objectif quand on décida du peuplement forestier des dunes du sud-ouest de la France, autrefois terrains siliceux et arides constituant des sols sur lesquels le pin maritime vient particulièrement bien après amendement, ce qui en décida la culture en grand de Bordeaux à Bayonne dès la fin du XVIIIe siècle (de même qu’en Bretagne, Sologne, Maine, Pyrénées-Atlantiques et Pyrénées-Maritimes pour des raisons identiques). En effet, afin de faire face à l’ensablement du golfe de Gascogne, résultat visible d’une érosion tant terrestre que marine, il fut décidé, à la fin du XVIIIe siècle, d’endiguer le déplacement et l’avancée du champ de dunes, parce qu’alors on pouvait voir, de Bayonne à la Pointe de Grave, une étendue désertique de 200 km de long, s’enfonçant parfois jusqu’à près de 5 km à l’intérieur des terres, ensevelissant les cultures, noyant sous sa masse de blanche arène les forêts et les vignes, engorgeant les cours d’eau forcés à s’étaler en d’insalubres nappes marécageuses, menaçant parfois jusqu’aux villages où les habitants pâtissaient déjà de la maigre misère qu’ils parvenaient encore à arracher à la glèbe hostile, en plus des miasmes épidémiques en provenance de ces masses d’eau fangeuse et croupie qui émaillaient tout ce territoire. C’est donc à Nicolas Brémontier (1738-1809) que l’on doit la mise en œuvre des travaux qui allaient permettre, dès 1786, à immobiliser les dunes : « Par des clayonnages disposés à l’encontre du vent de l’ouest, par des couvertures de branchages que des crochets de bois fixaient au sol, par des semis de plantes herbacées ou semi-ligneuses, le gourbet, le genêt et l’ajonc, on parvint à fixer momentanément les sables et à donner aux jeunes semis de pin maritime l’abri et la protection temporaires qui seuls pouvaient leur permettre de se développer »4. La seconde partie de cette œuvre séculaire fut initiée par la loi du 19 juin 1857, relative à l’assainissement et à la mise en culture des Landes de Gascogne, vaste étendue stérile de landes et de bruyères. Elle fut confiée aux bons soins d’un autre ingénieur, Jules François Hilaire Chambrelent (1817-1893) qui, avant même de pouvoir planter du pin maritime en second rideau, dû drainer la zone par force crastes et canaux. En une quarantaine d’années (1859-1900), on ajouta à l’arbre luttant contre le minéral, une forêt chargée de faire fuir la misère sordide et d’attirer vers l’homme le confort argenté, car les populations de ces territoires inhospitaliers paraissaient tant abandonnées des dieux, que l’« on raconte même que dans les régions les plus désertes, quand on voulait vendre une terre, on conduisait l’acheteur sur une éminence et on lui cédait pour quelques francs toute l’étendue où il pouvait faire entendre sa voix »5, manière de montrer que ces terres infertiles ne valaient pas tripette en raison, donc, de l’invasion des sables qui forçait les habitants à la fuite et au marais qui « leur infusait le lent poison de la fièvre »6. Au nombre des avantages qu’un tel chantier put faire valoir, l’on peut en dicter plusieurs dont le recul de certaines maladies et l’augmentation concomitante de l’espérance de vie des habitants des lieux. A cela, on peut en ajouter un autre et pas des moindres, c’est-à-dire l’exploitation de la plantation de pins maritimes pour le bois et la résine. La première option amène à couper les arbres dès lors qu’ils atteignent un âge de 45 à 55 ans, ce qui produit environ 300 à 400 m3 de bois à l’hectare. Selon sa qualité, ce bois se destine à des usages fort différents : du bois d’œuvre (aujourd’hui constitué en France à 70 % de résineux : sapin, épicéa puis pin maritime), du bois à pâte à papier (aujourd’hui constitué en France à 68 % de résineux : épicéa puis pin maritime). Au XXe siècle, on employait fort le bois du pin maritime pour les poteaux télégraphiques, les traverses de chemin de fer, les étais de mine, le pavage, etc. Les exportations se dirigeaient en Grande-Bretagne, venant y concurrencer les bois scandinaves, en Espagne et en Amériques. Quant à la résine du pin maritime, elle trouva tant de débouchés qu’en faire ici la liste complète et détaillée serait fort fastidieux. Mentionnons seulement les grands domaines à travers lesquels elle entrait plus ou moins activement en fonction : la fabrication de colles, de vernis et de savons. C’était là le fait de la colophane (qui tire son nom d’une ancienne ville grecque d’Ionie en Asie mineuse, Colophon), l’un des sous-produits de l’extraction de l’essence de térébenthine. Connue des violonistes qui la passent sur le crin de leur archet, elle porte encore le nom de colophone, d’arcanson et de bray. Ce résidu sec et friable, de couleur jaune doré plus ou moins transparent, trouva aussi un emploi dans le domaine thérapeutique, puisqu’on en composait des onguents, des emplâtres, des pommades et des sparadraps, puisque réduite en poudre la colophane s’avère être un bon hémostatique. De la résine du pin maritime découle encore la matière permettant de fabriquer de la graisse végétale (pour oindre les machineries, par exemple), des bougies, du noir de fumée, divers produits usités par l’industrie du dégraissage, des vêtements caoutchoutés et imperméables. Elle permettait encore de calfater les navires à coque de bois et de goudronner les cordages de ces mêmes navires. Il nous reste encore à évoquer deux autres sous-produits qui ont eu une assez grande importance en thérapeutique : il s’agit du goudron et de la poix jaune (on exclura la poix noire aux effets et usages similaires à ceux du goudron).

A droite, ce contre quoi Brémontier et Chambrelent eurent à lutter. A gauche, résultat de la lutte.
La dune du Pilat (vue aérienne). Couvrant à peine 2 km², c’est bien peu de chose par rapport à la surface conquise pas la forêt des Landes dont la superficie avoisine 1 million de km².

La poix jaune (ou blanche, dite encore poix de Bourgogne, barras, galipot), est une résine « solide, cassante, opaque, de couleur fauve foncé, d’odeur spéciale, de saveur douce, aromatique, sans amertume » et dont on faisait un strict usage externe, profitant aux affections locomotrices (rhumatismes, lumbago et maux de reins, douleurs et points de côté, névralgie et sciatique) et respiratoires (toux rebelle, catarrhe bronchique, tuberculose pulmonaire). En mêlant soigneusement deux parties de poix jaune à une partie de cire d’abeille, l’on obtient un cataplasme que l’on peut employer à la manière de cet emplâtre dont nous parle Fournier : « On peut soit l’étendre sur une peau souple ou sur un linge, soit la malaxer avec un peu de saindoux ; pour détacher l’emplâtre, on le soulève par un côté, puis on passe entre lui et la peau une barbe de plume huilée »7. Venons-en maintenant à ce goudron : il est tiré de la combustion lente opérée à l’abri de l’oxygène (j’en avais un peu parlé dans mon article dédié à Carbo ligni). L’opération de charbonnage consiste à former, à partir de bois épuisé par l’extraction résineuse, d’une part le charbon de bois, d’autre part le goudron de fosse. Face à un rendement moyen de 45 kg de ce goudron au m3 de bois, l’on pouvait préférer distiller ce même bois : le rendement était généralement plus important (70 kg/m3), mais le goudron ainsi produit est de moins bonne qualité. Il s’agit d’une substance sirupeuse noire, d’odeur empyreumatique désagréable et tenace, de saveur âcre et amère. Très peu soluble dans l’eau, le goudron lui communique néanmoins sa saveur et quelques molécules, à la façon d’un hydrolat aromatique imprégné d’une infime fraction d’huile essentielle. Par infusion d’une certaine quantité de goudron dans l’eau, on peut élaborer une eau de goudron médicinale. Pour cela, on malaxe 100 g de goudron à 100 g de poudre de charbon de bois jusqu’à former quelque chose qui ne poisse plus les doigts. On place une à deux cuillerées de cette mixture dans une bouteille d’eau d’un litre, on agite de temps en temps, et on laisse en contact une huitaine de jours. Passé ce délai, on filtre soigneusement le mélange. L’on peut boire de cette eau la journée durant et bénéficier des vertus apéritive, digestive, tonique de la sphère gastro-intestinale, diurétique et sudorifique de ce breuvage qui améliore encore les fonctions cutanées. D’autres recettes comme la teinture (10 parties de goudron en macération alcoolique dans 50 parties d’alcool rectifié) ou la décoction de goudron (15 à 30 g pour un litre d’eau) complètent l’offre thérapeutique et peuvent intervenir dans plusieurs catégories d’affections : troubles respiratoires (catarrhe pulmonaire chronique, tuberculose, asthme), vésicaux (catarrhe chronique de la vessie), locomoteurs (rhumatismes chroniques, goutte) et cutanées surtout, faisant merveille dans les maladies de la peau rebelles, les dartres, le psoriasis, l’eczéma, le prurigo, l’herpès, l’ichtyose, la gale et la teigne.

Goudron, poix et colophane sont aujourd’hui oubliés de la pratique thérapeutique. Il ne reste plus qu’à l’huile essentielle de pin maritime, autrement dit « essence de térébenthine », de tirer son aiguille du jeu. C’est ce que nous verrons tout à l’heure et qui nous donnera l’occasion de constater l’étendue de ses pouvoirs et l’amplitude de la mésestime dans laquelle elle est aujourd’hui placée…

Initialement originaire du bassin méditerranéen, le pin maritime put s’installer profitablement dans le quart sud-ouest de la France comme nous l’avons vu, non seulement parce que le climat s’y prête, mais aussi parce que la nature du sol lui est favorable : espèce calcifuge, il trouve son bonheur sur des sols siliceux de plein soleil, qui plus est lorsqu’ils sont acides, oligotrophes, sujets à l’hydromorphie, comme l’étaient ces terrains que Brémontier et Chambrelent s’ingénièrent à modeler afin d’y accueillir les jeunes pousses de pins maritimes.

Rhytidomes particulièrement marqués sur le tronc d’un pin maritime.

Grise et pâle chez les sujets juvéniles, l’écorce du pin maritime rougit avec l’âge, devenant même noire rougeâtre avec le temps. Sur le tronc, l’on voit les rhytidomes à grandes écailles plates séparés les uns des autres de failles profondes. Un tronc flexueux plus ou moins droit de 20 à 30 m de hauteur forme l’aboutissement du développement végétatif du pin maritime dont la longévité, dans un cadre naturel, peut atteindre le demi-millénaire. Les rameaux, qui peuvent croître de 30 à 40 cm par an, sont couverts de longues aiguilles réunies par deux dans une gaine roussâtre. Linéaires, fermes, épaisses, lisses, de section demi-circulaire, de couleur vert foncé, elles mesurent de 10 à 20 cm. A l’extrémité des rameaux, l’on trouve, sur les mêmes individus, aussi bien des cônes floraux mâles que femelles. Les premiers dispersent massivement par anémochorie un abondant pollen dès les mois d’avril et de mai (comme bien d’autres espèces de pins ; la prodigalité toujours !…) qui viendra à la rencontre des cônes femelles qui donneront naissance, une fois fécondés, à de grosses pommes de pin allongées, élargies à leur base, très volumineuses (elles peuvent atteindre jusqu’à 20 cm), aux écailles extérieurement éperonnées semblant être vernis d’un jaune luisant. Presque sessiles, ces pommes de pin sont presque collées par le cul sur la branche. L’ouverture des pommes de pin laisse libre court à l’envol des graines, pépins noirâtres dotés d’une ailette diaphane que le vent maritime emporte vers une place propice à leur vie future…

La pomme de pin géante du pin maritime.

L’huile essentielle de térébenthine en aromathérapie

Comme on a pu le pressentir, le mot térébenthine est un vocable polysémique : qui l’emploie sans plus de précision peut faire nourrir quelques doutes quant à l’identité du produit dont il parle. Excluons tout d’abord la térébenthine de Chios, puisque le produit qui nous préoccupe aujourd’hui est issu d’un arbre non seulement résineux mais aussi conifère. Ce qui nous amène à considérer uniquement les trois principales térébenthines8 que voici exposées avec davantage de détails :

  • La térébenthine des Vosges (ou d’Alsace, de Strasbourg) : issue du sapin argenté (Abies pectinata), de couleur jaune verdâtre, elle possède une visqueuse consistance de miel, car privée artificiellement de son essence par la cuisson. Son odeur est tenace, sa saveur est âcre et très amère.
  • La térébenthine de Venise (ou de Suisse, fine ordinaire, de Briançon) que l’on tire du mélèze, est assez liquide, un peu verdâtre, d’odeur forte, de saveur identique à la précédente.
  • La térébenthine de Bordeaux (ou de Bayonne) : substance consistante et opaque, de forte odeur presque désagréable, de saveur âcre et amère, très siccative à l’air, très solidifiable par le magnésium. C’est elle qui va orienter la suite de notre propos bien que cette oléorésine soit celle des trois qui contienne le moins d’essence aromatique (12 % contre près du tiers pour les deux autres), ce qui permet généralement un rendement toujours très avantageux car supérieur à 10 %. Cela explique en grande partie le faible coût final de cette huile essentielle, même en qualité biologique (300 à 400 € le litre).

Comme on le fait des autres oléorésines, on distille la térébenthine à la vapeur d’eau, non sans l’avoir au préalable purifiée (par fusion, décantation et filtration) afin qu’elle devienne « fluide, transparente, bien nette, d’un jaune clair »9 et qu’elle abandonne son caractère acide et visqueux, condition sine qua non pour en faire une substance officinale. C’est pourquoi cette huile essentielle de térébenthine rectifiée n’a pas de rapport avec l’essence de térébenthine du bricoleur. Cette huile essentielle, issue de la résine du pin maritime, est un liquide limpide, très volatile, incolore, de tonalité fraîche, résineuse et boisée. Très légère (densité 0,86 à 0,872), elle s’apparente un peu à sa cousine, l’huile essentielle distillée à partir des aiguilles du même pin. Moins fréquente, cette dernière est tout aussi fraîche, résineuse et boisée que la précédente, signe d’une composition biochimique comportant de nombreux points communs et quelques dissemblances très nettes comme nous allons pouvoir le constater ci-dessous :

Les données qui vont suivre maintenant concernent essentiellement la première de ces deux huiles essentielles.

Propriétés thérapeutiques

  • Pectorale, expectorante, mucolytique, modificatrice des sécrétions trachéo-bronchiques, anticatarrhale, décongestionnante des voies respiratoires, antiseptique des voies respiratoires
  • Diurétique, antiseptique des voies génito-urinaires, anti-inflammatoire rénale, sudorifique
  • Stomachique, dissolvante des calculs hépatiques et biliaires, cholagogue
  • Anti-infectieuse : antiseptique atmosphérique, antibactérienne (streptocoque), parasiticide
  • Anti-inflammatoire ostéo-articulaire, analgésique, antalgique, antirhumatismale
  • Astringente, détersive, vulnéraire, cicatrisante, résolutive
  • Rubéfiante, vésicante
  • Hémostatique, antihémorragique
  • Antispasmodique
  • Stimulante générale, fortifiante, tonique, anti-hyposthénisante
  • Augmente la chaleur générale
  • Oxygénante10
  • Active sur le système nerveux autonome

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère respiratoire + ORL : catarrhe pulmonaire chronique, bronchite, bronchite aiguë, bronchite fétide, tuberculose pulmonaire, toux invétérée, toux grasse, hémorragie pulmonaire, spasmes coquelucheux, asthme (?), laryngite, sinusite, abcès pulmonaire, pneumonie, pleurésie, péritonite
  • Troubles de la sphère vésico-rénale : cystite, cystite chronique, cystite hémorragique, catarrhe vésical chronique, pyélite, pyélonéphrite, néphrite albumineuse, néphrite calculeuse, urétrite, oligurie, rétention d’urine, paralysie de la vessie, blennorragie et écoulement vénérien (blennorrhée, gonorrhée), ulcère rénal, hydropisie
  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : constipation, constipation opiniâtre, stupeur intestinale, diarrhée muqueuse, diarrhée colliquative des tuberculeux, parasites intestinaux (oxyure, ascaride vermiculaire, ténia), flatulences, colite, hémorragie intestinale
  • Troubles locomoteurs : affections rhumatismales et goutteuses (douleurs rhumatismales, rhumatoïdes et musculaires, goutte atonique), lumbago, arthrite, arthrose, contusion, fatigue musculaire, névralgie (sciatique), contraction musculaire du tétanos
  • Troubles de la sphère gynécologique : leucorrhée, leucorrhée atonique, hémorragie utérine, fièvre puerpérale
  • Affections cutanées : ulcère (sanieux, atonique, sordide, profond), plaie (atone, gangreneuse), coupure, brûlure, gangrène, pourriture d’hôpital, gale, pou (du pubis)
  • Troubles de la sphère hépatobiliaire : ictère, colique, hépatique, cholécystite, lithiase biliaire
  • Empoisonnement au phosphore, à l’opium, à l’acide hydrocyanique, salivation mercurielle
  • Migraine
  • Asthénie, fatigue nerveuse
  • Fièvre intermittente
  • Nuisibles : teigne, punaise de lit
  • Affections oculaires : choroïde chronique, iritis

Modes d’emploi

  • Huile essentielle : inhalation, olfaction, dispersion atmosphérique, en friction pure ou diluée (liniment : alcool camphré, huile camphrée). En usage interne, elle demeure du ressort du médecin (autrefois, on la faisait prendre sous forme de pilule de 0,20 à 0,25 g, à raison de trois à seize par jour, soit un à quatre grammes d’huile essentielle de térébenthine per os).
  • Emplâtres : fort nombreux. L’histoire a retenu l’emplâtre diachylon, l’emplâtre epispastique, etc., qui sont des compositions tombées en désuétude.
  • Baumes : l’on connaît encore celui de Fioravanti, qui est en fait un alcoolat de térébenthine composé (constitué pour base non pas de térébenthine de pin maritime, mais de mélèze) ; on peut y ajouter le baume du Commandeur, le baume de soufre térébenthiné, le baume d’Arcoeus, l’onguent napolitain, le sparadrap agglutinatif, etc.
  • Savon (ou savonule) de Starkey : combinaison de carbonate de potassium et d’huile essentielle de térébenthine. Il paraît que c’était là un produit de mauvais service.
  • Huile de Harleem : association de soufre dissout dans l’huile essentielle de térébenthine, puis capturée dans l’huile de lin. On la trouve encore dans certains commerces de détail.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • L’huile essentielle de térébenthine est absorbée par les muqueuses des voies respiratoires, de l’estomac, de l’intestin et par la peau. Elle s’élimine normalement par la muqueuse bronchique, les urines et l’interface cutanée. Cependant, à « doses plus fortes, elle diminue ou même tarit les sécrétions en modifiant les muqueuses par élimination des principes volatiles »11, conférant aux urines cette caractéristique odeur de violette.
  • Toxicité : aujourd’hui, l’on se contente le plus souvent de signaler les propriétés rubéfiantes et vésicantes de l’huile essentielle de térébenthine sur la peau : cette irritation cutanée peut révéler une vraie allergie (du moins la manifestation d’une propriété allergisante in potentia). On va parfois même jusqu’à évoquer une dermocausticité, une irritation oculaire, etc., tout cela se bornant strictement à la peau depuis que l’on n’emploie quasiment plus l’huile essentielle de térébenthine à l’intérieur. Voici tout de même un bref aperçu de ce qu’elle est susceptible de provoquer à travers un usage interne : – à petites doses : elle amène une chaleur douce et réconfortante au creux de l’estomac ; – à doses intermédiaires (4 à 8 g) : cette sensation de chaleur au niveau stomacal augmente, gagne en âcreté, s’épand au pharynx et aux voies urinaires, autrement dit rayonne, irritant la vessie jusqu’à causer de l’hématurie, c’est-à-dire du sang dans les urines. Surviennent des désordres gastro-intestinaux (diarrhée, colique, parfois vomissement), tandis que s’installe un état d’excitation générale parfois accompagné d’anxiété (l’huile essentielle de térébenthine opère de même chez les animaux, les chiens du moins, les irritant et les rendant passablement inquiets) ; – à doses élevées (15 à 120 g) : s’écarte des voies urinaires, borne son action sur les voies digestives, devient purgative, parfois même éméto-cathartique. La respiration ralentit, de même que la circulation du sang. Une sorte d’ivresse vertigineuse avec maux de tête et troubles nerveux s’installe parfois dans le cours de l’intoxication, tout cela pouvant mener au coma puis au décès. Ce dernier cas de figure détermine deux intoxications bien dissemblables : la première est aiguë et presque toujours la résultante d’un usage thérapeutique disproportionné. On observe alors des phénomènes congestifs au niveau du visage, une salivation extrême en même temps que la gorge, douloureuse, appelle à la soif inextinguible. Puis cela porte au niveau gastro-intestinal (vomissement, colique et dilatation gazeuse du ventre, diarrhée). Enfin, un refroidissement général peut se faire ressentir. La seconde forme d’intoxication est chronique et imputable à une exposition répétée à l’essence de térébenthine dans un cadre non thérapeutique. Dissolvant des résines, des baumes, du camphre, des graisses, du caoutchouc, du phosphore, de la cire, du soufre, etc., l’homme comprit très tôt le profit qu’il pouvait tirer de l’essence de térébenthine industrielle, l’utilisant dans la manufacture des vernis, des peintures, du caoutchouc, des teintures, de la cire à cacheter, des encres d’imprimerie, mais encore en chaudronnerie, ferblanterie, étamage, ébénisterie, dégraissage, etc. Tout ces corps de métier étaient donc exposés plus ou moins chroniquement aux émanations de l’essence de térébenthine, dont la toxicité se transpose à l’organisme en affectant la tête (céphalée et vertige), les yeux (troubles visuels, conjonctivite), la sphère ORL (irritation de la gorge et du larynx, irritation des muqueuses nasales) et la sphère pulmonaire (irritation des muqueuses bronchiques). Le système urinaire est également touché : on remarque une difficulté de miction (oligurie), ainsi que du sang dans les urines (hématurie).
  • Une fois que le thérapeute avait écarté tous les motifs d’intoxication de ses patients par l’usage interne de l’huile essentielle de térébenthine, encore lui fallait-il prendre compte des susceptibilités de ceux-ci afin de « suspendre l’emploi de ce moyen lorsque les spasmes, la strangurie, des urines sanglantes, des douleurs plus ou moins vives dans les voies urinaires se manifestent, et, dans tous les cas, ne l’employer que lorsque les symptômes inflammatoires ont cédé au traitement antiphlogistique préalable »12. C’est pour cela que l’huile essentielle de térébenthine est contre-indiquée absolument dans la plupart des inflammations et/ou irritations des voies urinaires et du tube digestif, dans les catarrhes aigus, enfin chez les sujets pléthoriques, sanguins et irritables. Tout cela participe au fait qu’actuellement l’huile essentielle de térébenthine n’ait pas bonne presse ; on la soupçonne même d’être néphrotoxique. Il faut dire que la sophistication dont elle a été l’objet n’a pas milité en sa faveur : au XVIIe siècle, Pierre Pomet évoquait déjà le travail de duperie orchestré par les « goureurs », l’huile essentielle de térébenthine se faisant justement appelée « goure », c’est-à-dire « drogue falsifiée », pour cette raison. Après avoir été artificiellement modifiée afin de passer pour ce qu’elle n’est pas, l’huile essentielle de térébenthine a été assez largement employée pour couper d’autres huiles essentielles, terpénées ou non, comme celles de cyprès, de lavande aspic ou encore de genévrier officinal. Bien qu’à l’état non coupé l’huile essentielle de térébenthine soit agréée par l’AFSSAPS, il n’en reste pas moins qu’elle a bel et bien perdu l’attractivité dont elle était autrefois parée.

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  1. Larousse médical, p. 1209.
  2. Simon Morelot, Nouveau dictionnaire général des drogues simples et composées, Tome 2, p. 515.
  3. Jean-Baptiste Chomel, Abrégé de l’histoire des drogues usuelles, p. 200. Par « ordures », il faut entendre saletés, c’est-à-dire des débris végétaux, des insectes, des grains de sable, etc.
  4. Émile Cardot, Le manuel de l’arbre, p. 51.
  5. Ibidem, p. 53.
  6. Ibidem, p. 52.
  7. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 764.
  8. On a extrait des « térébenthines » de bien d’autres conifères : pin d’Alep, pin cembro, pin laricio, pin des marais, etc.
  9. Simon Morelot, Nouveau dictionnaire général des drogues simples et composées, Tome 2, p. 516.
  10. Par l’action de l’air, l’huile essentielle de térébenthine fixe l’oxygène et s’oxyde donc facilement : « L’essence oxydée possède des propriétés elles-mêmes oxydantes, proches [NdA : identiques] de celles de l’ozone : c’est le principe du ‘bol d’air Jacquier’ » (Michel faucon, Traité d’aromathérapie scientifique et médicale, p. 653). Plus elle s’oxyde, et plus elle s’acidifie, jaunit puis brunit, s’épaissit jusqu’à la viscosité.
  11. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 761.
  12. Ibidem, p. 766.

© Books of Dante – 2022

Le berger et le pin des Landes, deux marqueurs visuels forts ayant largement contribuer à l’identité d’un paysage.

L’améthyste

Cristaux d’améthyste (La Chapelle-sur-Usson, Auvergne).

L’améthyste est un quartz, mais tous les quartz n’en sont pas, cette appellation se réservant aux seuls quartz de teinte violette. Quartz fait surtout référence à la composition chimique typique de ce minéral : du dioxyde de silicium. Ce mot, quartz, a été forgé par Buffon sur l’ancien allemand quarz remontant lui-même probablement au XIVe siècle et dont l’origine est contestée. Voici néanmoins deux hypothèses : si l’une des explications tend en direction de la dureté de ce minéral (ce qui est bien trop prosaïque pour qu’on s’y arrête plus longuement), l’autre rapproche quartz de zwerg, « nain », en relation sans doute avec les élémentaux de la Terre que sont, entre autres, les kobolds, d’où l’on a tiré le mot cobalt. Avec nickel, ils proviennent directement de la riche mythologie propre aux mineurs des Monts métallifères situés à cheval entre l’Allemagne et la Bohème (République tchèque). Or, comme ces mineurs venaient chercher là du fer, de l’argent et de l’étain, le cobalt, pas plus que le nickel, ne représentaient de valeur pour eux. Ainsi ont-ils accordé à ces minéraux les noms de génies espiègles, facétieux, voire malfaisants, kobolds et nicklaus. Quarz semble procéder de la même veine. On donnait donc ce type de noms aux pierres qui entravaient les mineurs à la recherche du but avéré, c’est-à-dire de tous ces métaux à la valeur marchande convoitée. Le plus drôle, c’est que les Monts métallifères sont truffés de quartz et que l’on fabrique du cristal dit de Bohème non loin de là. Malgré son nom, il n’a pas de rapport avec le quartz hyalin limpide, alias le cristal de roche, puisqu’il s’agit d’un verre artificiel fabriqué de la main de l’homme et traité à l’oxyde de plomb qui lui fait gagner en transparence et en clarté. Bref, le quartz n’était peut-être d’aucune utilité industrieuse et marchande pour les mineurs des Monts métallifères, il n’empêche, il sut parfaitement se faire bien voir, « qu’on le porte en amulette, enchâssé dans une bague ou sur une broche »1, et cela pour lutter contre les arts maléfiques, les peurs et terreurs nocturnes, l’insomnie, les fantômes et esprits ennemis, les bêtes sauvages venimeuses, etc. (Nous verrons un peu plus loin que sur ce point l’améthyste n’est pas en reste…)

Aiguière à long col. Verre soufflé et décoré de liserés d’améthyste. XI-XIIIe siècle (Iran ou Afghanistan).

L’améthyste était connue des Grecs et des Romains de l’Antiquité qui en faisaient des bijoux et autres précieuses amulettes, mais, semblerait-il, sans voir le rapport qui existe entre elle et le cristal de roche, qui n’est finalement pas autre chose que de « l’améthyste incolore ». Quelle que soit la couleur de ce quartz, en Inde, l’on dit qu’il est kaccha, alors qu’a contrario le diamant est pakka, tout simplement parce qu’il a atteint un plus haut degré de « mûrissement ». Cela signifie-t-il que tout cristal de roche est un diamant in potentia ? Qu’est donc censée devenir une améthyste en ce cas ? Un joli diamant violet ? (S’il existe de par le monde quelques diamants bleus, je n’ai pas connaissance que de telles pierres puissent être violettes. Cependant, sont-ce de rares diamants pourpres qui ont été découverts récemment en Inde ?) Mais plutôt que de se faire des nœuds au cerveau, venons-en au plus près de ce que l’améthyste est susceptible de nous offrir en terme de vertus énergétiques et spirituelles. Tout d’abord, évoquons la question de la tempérance qui semble expliquer tout ou partie de son nom : améthyste provient, selon les sources, du grec ametusios, « qui n’est pas ivre », amethustos, « qui préserve de l’ivresse », locutions dans lesquelles on voit le a privatif des Grecs et metuo, littéralement, « je m’enivre ». Je veux bien faire de l’améthyste une pierre de tempérance, mais à condition de ne pas se cantonner bêtement à la seule ivresse des sens induite par l’alcool ou toute autre substance toxique (tabac, café, sucre, drogues diverses, etc.). Prise au sens strict, cette capacité de l’améthyste à contrôler les états d’ébriété a été battue en brèche, ce qui fit dire à Simon Morelot qu’on « sent bien combien cette prétendue vertu est imaginaire »2. Ce qui est bien plus intéressant, plutôt que de tourner en rond comme une barrique ivre, c’est d’avoir fait de l’améthyste une pierre épiscopale (sans doute en raison de sa couleur), insigne de la dignité des évêques et dont elle orne l’anneau. « L’évêque en tant que pasteur des âmes, chargé d’une responsabilité spirituelle et temporelle, doit, à la différence du reclus contemplatif, ayant abandonné le siècle, se garder de toute ivresse, fût-elle spirituelle »3. A travers un usage mystique et religieux, l’améthyste s’avère donc être une pierre de méditation, de maîtrise de soi, d’altruisme, de sacrifice de soi, de sagesse et d’abstinence. Pour l’ensemble de ces raisons, on la relie énergétiquement aux deux chakras sommitaux que sont la couronne et le troisième œil. Confinant à l’humilité (on a associé sa couleur à celle de cette fleur de modestie qu’est la violette des bois), l’améthyste peut apporter la sérénité en calmant l’humeur et en favorisant le sommeil (tout en écartant les cauchemars). Elle apaise le stress, les angoisses, les « névroses ». C’est en cela qu’elle peut endiguer cette ivresse qu’est l’exaltation, les tempéraments excessifs en tout, le bouillonnement cérébral vertigineux, etc., qui plus est en favorisant, par l’harmonie, les interrelations entre les hommes et les femmes (cf. l’équilibre atteint par la Tempérance, arcane majeur du Tarot de Marseille, lame XIV, par sa juste maîtrise des deux vases, le bleu et le rouge, dont l’union, fluide invisible, forme du violet). A ce compte-là, on pourrait même aller plus loin et considérer l’améthyste comme une pierre permettant à l’homme de s’unir harmonieusement à son anima, une femme à son animus. D’ailleurs, ceci va m’amener à faire ici le partage d’une anecdote personnelle que je trouve éloquente au titre de ce que nous avons évoqué précédemment. Il y a une quinzaine d’années, je me décidai à me rendre auprès d’un joaillier afin qu’il changeât la pierre brisée d’une chevalière en argent. Mon choix se porta sur une jolie améthyste facettée violet clair. Après avoir renforcé le corps de la bague et ses épaules, le bijoutier y enchâssa l’améthyste. Associer une pierre lunaire comme l’améthyste à un métal qui est également le reflet de ces influences allait sans doute représenter une charge un peu trop puissante, d’autant plus qu’à l’époque je portais quatre autres bagues en argent à la main gauche. Quand l’équilibre avec mon yang excessif fut atteint, il se produisit un événement pour le moins étonnant : une dizaine de jours après avoir récupéré cette chevalière rénovée auprès du bijoutier, j’eus la surprise de constater un jour que la pierre avait disparu de sa châsse ! Fort heureusement, étant à domicile au moment de cette perte, je pus facilement retrouver cette améthyste qui était simplement allée rouler sur le tapis du salon. Il me fallut donc retourner auprès du même bijoutier qui, fort surpris, entreprit de faire une deuxième fois le même travail. Le lendemain, je pus prendre possession de cette bague corrigée. Peine perdue, puisque quelques jours plus tard, la pierre disparut de nouveau de son support. Retrouvée saine et sauve une seconde fois, elle demeure depuis dans un petit sachet de tissu lacé par un nouet, avec la chevalière en argent dont elle ne veut pas. Pourquoi resterait-elle, la pierre qui a achevé sa mission ? Cela nécessite de ne pas trop s’attacher matériellement et de voir dans cet appareillage qu’est une bague bien plus qu’un objet ornemental. Avant de passer aux autres modes d’emploi de l’améthyste, terminons-en là avec ses propriétés. C’est une pierre créatrice de beauté, favorisant la visualisation et le travail artistique, stimulant l’imagination et la créativité. Tout à l’inverse, elle permet de se placer hors de portée des influences pernicieuses comme le mauvais œil et les poisons (qui ne sont pas toujours ceux du serpent et de l’araignée…), sans doute parce que c’est une pierre d’exorcisme.

En plus d’une bague, on peut porter un bracelet composé de billes d’améthyste ou bien un collier avec un pendentif (comme un donut) en améthyste, en contact direct avec la peau. Il est possible encore de placer une améthyste (pierre brute ou roulée) dans un sachet de toile pendu au col ou enfoncé dans la poche, à transporter avec soi partout où l’on va, ou bien à glisser sous l’oreiller le soir venu. Dans le registre des dispositifs plus difficilement transportables, mentionnons la druse et, plus volumineuse, la géode, que l’on installera en quelque endroit stratégique de son domicile. Il y a dans l’œuvre de Hildegarde de Bingen quelques autres modus operandi bien dignes d’intérêt et dont voici tout d’abord le plus simple à réaliser : on insalive la pierre qu’une fois humide l’on passe sur la peau. « On peut aussi chauffer de l’eau sur le feu et tenir cette pierre au-dessus de l’eau jusqu’à ce que sa sueur se mêle à l’eau »4. La dernière information, pour la fin, est sans doute aucun la plus originale : il s’agit d’une teinture alcoolique destinée à préparer des granules homéopathiques, une pratique apparemment courante en Inde. Voici comment procéder : « Verser quelques gouttes d’alcool pur ou rectifié dans une petite fiole d’environ 3 cl, y déposer la gemme, boucher hermétiquement ce récipient et le placer dans un endroit sombre pendant une semaine, en lune montante. Après la huitième nuit, il faut agiter cette fiole de sept fortes secousses : ce liquide ainsi dynamisé est ensuite utilisé pour préparer des granules en dilution homéopathique »5. Sur cette base, pourquoi ne pas imaginer un élixir minéral, après avoir ainsi obtenu l’élixir-mère ? Si cela ne vous botte pas trop, sachez qu’on trouve quelquefois dans le commerce de détail des élixirs minéraux basés sur le même principe que les fleurs du docteur Bach. A titre d’information supplémentaire, la fleur de Bach qui s’approche le plus d’un élixir d’améthyste est, selon moi, Star of Bethleem, inscrite dans le groupe du découragement.

Géode d’améthyste. Les petits points dorés sont des cristaux de chalcopyrite (Maroc).

Caractéristiques minéralogiques

  • Composition : théoriquement dioxyde de silicium (SiO2) à 100 %. Comporte presque toujours des inclusions (aluminium, lithium, bore, calcium, titane, magnésium, rubidium, etc.). Dans le cas de l’améthyste, ce sont des inclusions de fer et de manganèse qui sont responsables de sa belle couleur violette.
  • Densité : 2,5 à 2,65.
  • Dureté : 7 (fragile).
  • Morphologie : cristaux (prismatiques, bipyramidaux, pseudocubiques), agrégats grenus et massifs.
  • Couleurs : de pourpre à violet plus ou moins intense.
  • Éclat : vitraux, gras.
  • Transparence : transparent à translucide.
  • Clivage : imparfait.
  • Cassure : conchoïdale, esquilleuse, inégale.
  • Fusion : ne fond pas à la flamme, mais crépite.
  • Solubilité : uniquement dans l’acide fluorhydrique.
  • Nettoyage : à l’eau distillée, aux acides dilués.
  • Particularités : luminescence (jaune, orangé, verdâtre) ; peu dilatable ; mauvaise conduction de la chaleur (à température égale, le quartz demeure plus longtemps froid que le verre) ; exceptionnelle résistance aux influences extérieures (oxydation, décomposition) ; minéral pyroélectrique et piézoélectrique ; l’améthyste peut pâlir lors d’une exposition durable à la lumière du jour.
  • Morphogenèse : magmatique, pegmatique, hydrothermale, métamorphique, croûte d’altération.
  • Paragenèse : feldspath, mica, amphibole, pyroxène.
  • Confusion possible avec d’autres minéraux : fluorite, spodumène, apatite, pollucite, béryl, topaze, phénacite.
  • Autres minéraux quartzeux contenant du SiO2 : ils sont très nombreux. On divise les quartz en deux groupes distincts selon la forme cristallographique, la couleur et la texture : – Les variétés phanérocristallisées : le quartz (nom générique) se subdivise effectivement en différentes variétés dont le quartz ordinaire (gris), le quartz hyalin limpide, c’est-à-dire le cristal de roche transparent (incolore), le quartz fumé (brun grisâtre), le quartz rose, le morion (noir), la citrine (jaune miel), la trolléite (bleu), le quartz laiteux (incolore mais trouble), le quartz ferreux (rouge, brun ou jaune), l’aventurine, l’œil de tigre, l’œil de faucon, l’œil de chat. – Les variétés cryptocristallisées : il s’agit de la calcédoine et de ses sous-variétés : l’agate, l’agate mousse, l’onyx, le cacholong, le plasma, le prase, le chrysoprase, l’enhydros, la cornaline, le jaspe, l’héliotrope, le silex.
  • Gisements : le quartz en tant que tel est un important minéral constitutif de roches variées, c’est pourquoi les gisements sont très abondants (la croûte terrestre est constituée à 12 % de quartz). Quelques records, histoire de vous en mettre plein les mirettes : au Brésil, on a extrait un cristal de quartz qui pesait à lui tout seul quarante tonnes. Au Kazakhstan, l’on a fait mieux encore, puisqu’on a tiré du sol un cristal de soixante-dix tonnes ! Concernant strictement l’améthyste, l’on connaît surtout celle du Brésil : par exemple, en 1823, l’on découvrit dans la serra do Mar une géode géante de 10 x 5 x 2 m dont on débita pas loin de soixante-dix tonnes d’améthyste. D’autres de ces géodes – de la calcédoine intérieurement tapissée de cristaux d’améthyste – ont été tirées du sol, comme dans l’état brésilien le plus méridional, le Rio Grande do Sul : là, une géode de 10 x 5 x 3 m pesant sept tonnes a été découverte en 1900. Mais il n’y a pas que le Brésil, n’est-ce pas ? Quand on ouvre un moindre livre consacré à la minéralogie, on a l’impression qu’il n’y en a que pour l’améthyste brésilienne, alors qu’on en trouve dans plusieurs endroits du monde bien que cette pierre demeure assez rare : Roumanie, Russie (Oural), France (Auvergne : le plus grand gisement d’Europe), Mexique, Uruguay, États-Unis, Madagascar, Namibie, Ceylan, Allemagne et République tchèque (à cheval entre ces deux pays, plus précisément au sein même de ces Monts métallifères dont nous avons parlés plus haut : sur le versant saxon, dans la vallée de la Müglitz au sud-ouest de Dresde, l’on extrayait bel et bien de l’améthyste que l’on transportait de là jusqu’à Prague où les lapidaires la transformaient, ce qui nous mène au point suivant).
  • Utilisations : le quartz, en général, est largement utilisé par l’industrie (céramique, métallurgie, verrerie, optique). « Solidifié après fusion, il forme un verre qu’on utilise pour fabriquer les lampes à vapeur de mercure et des appareils de chimie. Taillé en lames de direction convenables, il sert dans les appareils producteurs d’ultra-sons et en électronique »6. De l’améthyste, l’on a plus spécifiquement fait une pierre fine semi précieuse que la bijouterie se charge de tailler et de polir, en facette, cabochon, brillant (allongé, ovale ou rond). On en tire aussi divers objets d’art (vase, coupe, statuette, bougeoir, figurine, bibelots, etc.).
  • Falsification : en grillant une améthyste à une température comprise entre 250 et 450° C, elle change de couleur, abandonnant sa robe purpurine pour un jaune caramel dont on s’est dit qu’il allait parfaitement convenir pour faire de cette pierre artificialisée une citrine, que l’on appelle comme tel, ce qui est trompeur car la citrine vraie est rare et chère, quand l’on n’abuse pas le chaland par l’intermédiaire de noms beaucoup plus abusifs comme, par exemple, topaze d’Espagne, topaze madère, topaze de Bahia, topaze dorée, topaze de l’Oural. Je possède l’une de ces pierres à la maison, qui avait été vendue à mes parents sous le nom de citrine à un salon de minéralogie. En comparaison, la citrine vraie est beaucoup plus claire. Pour finir, sachez que si l’on soumet une de ces fausses citrines à une irradiation radio-active, elle reprend son originelle couleur violette.

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  1. Pierre Canavaggio, Dictionnaire des superstitions et des croyances populaires, p. 203.
  2. Simon Morelot, Nouveau dictionnaire général des drogues simples et composées, Tome 1, p. 52.
  3. Jean Chevalier & Alain Gheerbrant, Dictionnaire des symboles, p. 35.
  4. Hildegarde de Bingen, Physica, p. 134.
  5. Claudine Brelet, Médecines du monde, p. 620.
  6. Logos, Bordas, p. 2540.

© Books of Dante – 2022

L’améthyste par Alfons Mucha (1900).