La guimauve officinale

Guimauve (Althaea officinalis), Common MarshMallow (2)

On doit aux Grecs l’actuel nom scientifique de la guimauve, à une lettre près (Althaia pour eux, Althæa aujourd’hui), tandis que les Latins lui attribuèrent divers noms parmi lesquels pastinaca, moloche agria, pleistolochia, plistolochia…
Que, bien plus tard, Macer Floridus prétende que cette plante porte un tel nom en raison de sa haute taille (Althæa proviendrait du mot altum, « élevé »), ne doit pas nous faire oublier que le mot grec althaïnô signifie « guérir ».
S’il paraît raisonnable d’attribuer aux Hippocratiques la première mention faite de la guimauve (ils la citent comme un vulnéraire précieux), il est plus difficile de reconnaître la guimauve à travers ce qu’en dit Théophraste. Le botaniste grec recommande une eau mucilagineuse de guimauve pour faire passer la toux, mais signale que sa fleur est jaune. Or, la guimauve porte des fleurs rose pâle. Bien plus tard, on la rencontre dans le Materia medica de Dioscoride, et là, le doute n’est pas permis, il s’agit bien d’elle : émolliente, béchique, résolutive et maturative des abcès et des ulcères, Dioscoride la prescrit particulièrement dans des cas d’irritation et d’inflammation des muqueuses pulmonaires et intestinales. Quant à Galien, un siècle plus tard, il insistera surtout sur les propriétés résolutives et vulnéraires de cette plante.
Pline, outre le fait qu’il répétera mot pour mot les paroles de Dioscoride, indique que l’arrachage de la guimauve doit se dérouler avant le lever du soleil et en utilisant des instruments faits d’or. La plante, une fois récoltée, ne devait plus toucher le sol et être enveloppée dans une étoffe de laine selon le naturaliste.

Au Moyen-Âge, on croise la guimauve au sein des domaines impériaux, tel que nous le rapporte, au tout début du IX ème siècle, le Capitulaire de Villis (elle porte alors les noms de vismalva et mismalva). Elle est alors très fréquente dans les jardins monastiques, en particulier ceux de l’ordre des Bénédictins, desquels elle se serait échappée pour agrémenter ceux des paysans aux IX ème et X ème siècles. De même, l’inventaire du domaine de Treola (Treil-sur-Seine, Yvelines) donne de précieuses informations sur la présence de la guimauve en Île-de-France à une époque similaire.
Du côté de Macer Floridus, il est très facile de reconnaître la guimauve dans son De viribus herbarum, puisqu’il nous dit que cette plante possède des propriétés émollientes, adoucissantes, cicatrisantes et maturatives. Selon lui, elle excelle dans le mûrissement des abcès, dans la résorption des ulcères, dans la cicatrisation des blessures et des plaies profondes. Elle intervient aussi sur brûlures et contusions. Dans le texte de Macer, on trouve aussi la guimauve indiquée pour l’hémoptysie, la dysenterie, les morsures d’animaux venimeux et les maladies urinaires.
L’école de Salerne, pas en reste, nous délivre quelques-uns de ses vers à propos de la guimauve :
« Elle amollit le ventre avec son suc vanté,
Et ce don lui valut le nom qu’elle a porté,
Ce suc, de l’intestin, expulse la matière,
Excite l’utérus et son flux ordinaire. »
Si Albert le Grand dit la guimauve lénitive (synonyme d’adoucissant), mollificative, maturative et résolutive, Hildegarde, même si elle ne l’emploie guère qu’en cas de fièvre, de maux de tête et de migraine, semble avoir perçu, dans la guimauve, sa capacité à évacuer les excès de chaleur (en médecine traditionnelle chinoise, cette plante permet de disperser l’énergie dans les méridiens du gros intestin et du poumon partout où il y a inflammation).
Elle semble avoir aussi joué un rôle dans ce sens à travers ce que l’on appelle les ordalies que quiconque s’est intéressé de près ou de loin aux procès de sorcellerie est censé connaître. La plus célèbre des ordalies est sans doute celle qui consistait à jeter à l’eau une personne suspectée de sorcellerie. Si elle coulait, elle était déclarée innocente. Si elle flottait, c’était nécessairement une sorcière. Dans les deux cas, les personnes mourraient à cause d’un procédé unilatéral bien commode pour mener à bien une justice expéditive. En ce qui concerne une autre ordalie du nom de ferrum candens, l’accusé devait saisir à main nue un fer incandescent que le bourreau lui tendait. Or, il semble que certains stratagèmes aient été mis en œuvre, non pas pour se soustraire à la question, mais pour s’affranchir du verdict. En effet, il est raconté que s’enduire les mains de suc de guimauve aurait permis de saisir ce fer sans se brûler et donc d’être (probablement) innocenté. Il existe, du reste, une recette permettant de produire ce prodige dans le Grand Albert : « Secret merveilleux qui fait passer les hommes par le feu sans se brûler, qui fait porter du feu, ou bien du fer chaud sans être offensé. Qu’on prenne du jus de guimauve et du blanc d’œuf, de la graine de persil et de la chaux, qu’on réduise le tout en poudre, ensuite qu’on le mêle avec ce blanc d’œuf et du suc de raifort, qu’on se frotte avec cette composition le corps ou la main, qu’on le fasse sécher, et qu’on s’en frotte de nouveau, ensuite on pourra passer et marcher, et porter du feu sans en être offensé. » Cependant, pour échapper à l’issue de cette ordalie, mieux valait être prévoyant sachant le caractère partial de la « justice » inquisitoriale…
Les siècles suivants reprendront plus ou moins les indications passées propres à la guimauve : émolliente, adoucissante, pectorale, principales propriétés de la guimauve mises à profit dans les troubles du système gastro-intestinal (diarrhées, entérite…) et ceux du système respiratoires (toux, catarrhe bronchique, bronchite…).

La guimauve est la plus connue et la plus populaires des plantes émollientes avec le bouillon-blanc et fait partie, avec lui, du groupe des sept plantes pectorales, comprenant également la violette, le coquelicot, la mauve, le tussilage et le pied-de-chat.
C’est une grande plante vivace qui peut parfois atteindre deux mètres de hauteur, présentant de fortes tiges bien maintenues par d’épaisses racines brun-jaunâtre d’un bon mètre de longueur. Des feuilles veloutées couvrent la plante et lui donnent un aspect soyeux et blanchâtre. A la fin de l’été apparaissent de grandes fleurs (quatre à cinq centimètres de diamètre) de couleur rose pâle, aux anthères pourpres ou rouge vif, en solo ou groupées, mais toujours placées à l’aisselle des feuilles. Les fruits, comme ceux de nombreuses autres malvacées (rose trémière, mauve sylvestre…) sont circulaires et formés d’un anneau de graines.
La guimauve est surtout présente sur les littoraux du midi de la France, à proximité des eaux saumâtres (elle apprécie les embruns), sur des terrains humides plus ou moins marécageux. Parfois spontanée à l’intérieur des terres, on la rencontre surtout sur des zones riches en salpêtre, comme les prés salés de Lorraine, de Limagne et du Jura. Partout ailleurs, elle est très rare, cultivée la plupart du temps.

Guimauve, Althea Officinalis, Marshmallow, Camargue (2)

La guimauve en phytothérapie

Comme c’est le cas pour sa cousine la mauve, la guimauve est une plante extrêmement riche en mucilage, mais contrairement à la mauve, on trouve cette substance principalement dans sa racine (35 %), beaucoup moins dans ses feuilles et ses fleurs. En plus de cela, la racine contient une forte proportion d’amidon (35 à 40 %), feuilles et fleurs quelques traces d’huile essentielle. Enfin, à l’ensemble de la plante sont présents des flavonoïdes et une grande quantité de sels minéraux (nitrate de potassium entre autres).

Propriétés thérapeutiques

Elles sont identiques à celles de la mauve, mais beaucoup plus puissantes.

  • Émolliente, adoucissante
  • Apaisante, calmante, anti-inflammatoire
  • Pectorale, béchique
  • Résolutive, vulnéraire
  • Maturative

Usages thérapeutiques

Pour dire simplement les choses, l’utilisation de la guimauve est requise dès qu’il y a inflammation et/ou irritation, en interne comme en externe.

  • Troubles de la sphère pulmonaire + ORL : bronchite, toux, toux rebelle, laryngite, trachéite, irritation des muqueuses pharyngées, coqueluche, rhume, angine
  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : ulcère gastrique, gastrite, gastralgie, entérite, diarrhée, constipation, pyrosis
  • Troubles bucco-dentaires : gingivite, stomatite, glossite, aphte, douleurs et abcès dentaires
  • Maux oculaires
  • Cystite et irritation des voies urinaires
  • Troubles dermatologiques : abcès, abcès chaud (phlegmon), plaies sèches et/ou douloureuses, peaux fragiles, sèches et/ou sujettes aux dartres et furoncles, panaris, érysipèle, piqûre d’insecte, ampoule, morsure, coup, contusion
  • Asthénie, convalescence

Modes d’emploi

  • Infusion (feuilles, fleurs)
  • Décoction de racine
  • Macération douce de racine (température de l’eau comprise entre 20 et 30° C)
  • Poudre de racine (bue avec un verre d’eau)
  • Sirop de racine
  • Cataplasme (feuilles, racine)
  • Racine sèche à mâcher (pour les enfant, comme cela se faisait autrefois)

Autres usages, remarques

  • Les graines, les fleurs ainsi que les jeunes feuilles sont comestibles à l’état cru, en salade par exemple. Les feuilles plus âgées se mangent cuites comme légume vert. Enfin, les racines peuvent être bouillies puis frites.
  • La pâte de guimauve, « friandise médicinale », ne contient plus aujourd’hui de guimauve mais de la gomme arabique, du blanc d’œuf et des arômes.
  • Culture : par semis (une graine donnera une racine), par éclat de souche (cela permet d’obtenir plusieurs racines sur un seul plant).
  • Récolte : les fleurs (au fur et à mesure de leur éclosion), les feuilles (après floraison), la racine (à l’automne ; en effet, au moment de la floraison, elle contient peu de mucilage mais beaucoup de sucre ; cette proportion s’inverse jusqu’au prochain printemps. De plus, il faut veiller à ne pas laisser vieillir les racines, car au-delà de trois ans, elles deviennent ligneuses et pauvres en mucilage. Il faut donc envisager une récolte annuelle, voire bisannuelle).
  • D’autres guimauves : la guimauve hérissée (Althæa hirsuta), la guimauve faux-chanvre (Althæa cannabina), qui contient des fibres utilisées comme celles du lin pour fabriquer étoffes, toiles, papier, etc., enfin, la rose trémière (Althæa rosae ou Alcea rosae), une annuelle provenant du Proche-Orient et introduite en Europe occidentale au XVI ème siècle.

© Books of Dante (texte) et Pescalune Phothography (images) – 2015

Guimauve, Althea Officinalis, Marshmallow, Camargue (4)

Le gui

Gui blanc (Viscum album)

Gui blanc (Viscum album)

Parler du gui n’est pas en soi un pari irréalisable, ce qui l’est, c’est de coller à la réalité des faits, et selon d’où ces derniers proviennent, on observe comme un hiatus. Mais tentons de démêler l’écheveau afin d’y voir un tantinet plus clairement.

Le gui est indissociable de l’arbre et, dans une plus large mesure, de la forêt. Actuellement, les zones forestières en France sont évaluées à 29 % du territoire, contre environ 75 % lorsque Jules César pénètre en Gaule en 52 av. J.-C., raison pour laquelle on l’a qualifiée de « chevelue ». Peut-être alors rencontrait-on beaucoup plus souvent le gui qu’aujourd’hui, puisqu’il pousse tant sur les sorbiers, les ormes, les aubépines, les tilleuls, les peupliers, les acacias, les sapins, les pins, les mélèzes, les saules que les poiriers et autres pommiers. S’il est inséparable de l’arbre, il l’est davantage du chêne. Or, il est est très rare de rencontrer du gui blanc qui se développe sur cet arbre. A l’heure actuelle, un peu moins d’une dizaine de chênes sont concernés en France, contre une quinzaine dans les années 1940. La raréfaction du chêne depuis César aurait-elle entraîné celle du gui de chêne ? Fournier nous propose une explication : « sous le nom de  »gui de chêne », les anciens désignaient le Loranthus europaeus à feuilles caduques du Midi de l’Europe » (1). Or, ce Loranthus, que nous appellerons gui jaune, ne pousse pas en France et l’on ignore si tel était le cas au temps de César, puis, plus tard, de Pline qui, semble-t-il, devait bien le connaître, puisque ce gui jaune est encore présent en Italie. A la grande différence du gui blanc, le gui jaune pousse allègrement sur diverses espèces de chênes, dont le chêne pédonculé (Quercus robur). Lorsque Pline décrit le rituel de cueillette du gui telle qu’elle était réalisée en Gaule par les druides, il ne souffle mot de l’identité de la plante. On ignore donc s’il s’agit du blanc ou du jaune, mais on se laisse tenter par l’idée qu’il pourrait être question du blanc, puisque, comme nous l’avons dit plus haut, le gui jaune est inexistant en France, et tout porte à croire que cela devait être également le cas au temps de la Gaule conquise par César. Écoutons ce que dit Pline à propos de cette cueillette : « Les Gaulois […] appellent le gui d’un nom qui signifie celui qui guérit tout. Après avoir préparé un sacrifice au pied de l’arbre, on amène deux taureaux blancs dont les cornes sont liées pour la première fois. Vêtu d’une robe blanche, le druide monte à l’arbre, coupe avec une faucille d’or le gui qui est recueilli dans un linge blanc. Ils immolent alors les victimes en priant la divinité de rendre ce sacrifice profitable à ceux pour qui il est offert. » Notons que si Pline désigne le gui, en aucun cas il nomme l’arbre dont il est question… Et rien ne force à croire qu’il s’agisse bien d’un chêne, un arbre réputé sacré pour les tribus gauloises d’alors. Ainsi, la rareté du gui blanc poussant sur le chêne en Gaule dût-elle renforcer sa préciosité, le caractère sacré du chêne accroissant de fait les pouvoirs du gui.
Une plante poussant entre Ciel et Terre aura nécessairement dû frapper les esprits. Ne prenant ses racines dans le sol, le gui est libéré de ce substrat. « Le gui pousse dans toutes les directions comme s’il était indifférent à l’attrait du soleil et à la loi de la pesanteur […]. Il se veut hors de l’espace, hors du temps. Les druides le considéraient comme la plante symbolisant l’éternité du monde et l’immortalité de l’âme (2), et c’est pour cela qu’il ne devait pas toucher terre et qu’il était déposé dans un linge ou bien dans une bassine remplie d’eau. Dans ce dernier cas, cela formait une « eau lustrale » censée guérir de toutes sortes de maux et de prévenir les sortilèges et les maléfices, d’où le nom de « guérit-tout » associé au gui. « Certains croyaient […] que le gui faisait concevoir les femmes qui en portaient sur elles et qu’il était d’autant plus efficace qu’il avait été cueilli sur un chêne rouvre, au commencement de la lune, sans fer » (3). Ce passage semble indiquer qu’on cueillait aussi du gui sur d’autres arbres que le chêne. Quant à l’allusion au fer, elle provient du fait que ce métal a la réputation de chasser les esprits, aussi sectionner une branche de gui avec un instrument ferreux, c’est s’assurer la fuite des esprits du gui et l’amenuisement de ses pouvoirs.
Que le gui de chêne, aussi rare soit-il, ait eu la préférence des druides ne doit rien au hasard, car consommer du gui, c’est boire « l’eau du chêne », sa sève, son sang, son essence même, une eau descendue du ciel avec la foudre dont l’éclair est le symbole de la révélation. Et l’on sait à quel point le chêne attire la foudre, ainsi qu’un important contingent de divinités auxquelles cet arbre est consacré (Zeus, Taranis…). Ainsi, le gui provenant du chêne était-il davantage révéré, puisqu’il jouait le rôle d’émissaire de la puissance du chêne et, par voie de conséquence, de celle du dieu auquel l’arbre était attribué. Lorsqu’on coupait le gui, on procédait à une émasculation symbolique, le liquide visqueux contenu dans les baies figurant le sperme… De plus, son caractère semper virens fait qu’il s’affranchit de la caducité. Au contraire, il incarne la fertilité et la puissance constantes de la Nature, et donc immortalité et régénération physique, eu égard à l’aura de sacré qui le nimbe, ce en quoi la forme solaire et rayonnante du gui n’est que la figuration.
Pour les Celtes et les Germains, le gui conférait à l’immortalité, mais ils le considéraient aussi comme étant capable d’éloigner les démons et surtout d’ouvrir le monde souterrain. Les Celtes « voyaient dans ce rameau d’or, capable de conduire à la fois à l’obscurité et au renouveau, un signe envoyé du ciel » (4), un « rameau d’or » qui fait consonance avec ce qu’en dit Virgile dans l’Enéide. Il « est le symbole de la lumière initiatique qui permet de triompher des ombres du royaume de Pluton et d’en resurgir » (5). Peut-être est-ce le gui blanc qui se cache derrière ce mystérieux énoncé, à moins qu’il ne s’agisse du gui jaune aux baies dorées. Compte tenu de ce que nous venons d’exposer, le gui est une supposition extrêmement séduisante.

Qu’un végétal ait tant cristallisé le sacré chez les Anciens ne doit pas nous surprendre. Ce qui doit l’être, c’est le « fil d’Ariane » que le gui aura laissé derrière lui. En effet, le gui à la verte parure, présent en nos demeures à certaine date de l’année, témoigne de sa grandeur passée.
La première image qui nous sautera aux yeux est celle du gui suspendu (qui ne touche pas terre, donc !) au-dessous duquel on s’embrasse le premier de l’an. Et c’est à ce moment que l’on se souhaite mutuellement les vœux les meilleurs pour l’an qui vient. Non seulement ces embrassades cherchent à accueillir la joie, mais la simple présence de rameaux de gui est considérée comme un porte-bonheur qui chasse le mal. Le gui fait donc dans l’attraction et dans la répulsion. Par ailleurs, « si l’on fait brûler une branche de gui la nuit de Noël dans la cheminée d’une maison, cette dernière est protégée toute l’année à venir du mauvais sort » (6). L’on voit que le gui n’a rien perdu de sa verdeur, d’autant plus si l’on sait qu’un pape du IV ème siècle aura donné son nom au dernier jour de l’année, Sylvestre. Par la fête qui lui est aujourd’hui consacrée, par son nom même, il rappelle, même si on ne l’entend pas toujours, qu’il célèbre la survie de l’esprit de la forêt sous forme de gui.

Au gui l’an neuf !

Étrange formule si l’on dépasse sa bonhomie proverbiale. L’historienne Nadine Cretin rapporte que le cri des druides coupant le gui était « E gui na ne ». Moi qui ai toujours pensé que cela se déroulait dans le plus grand des silences, j’ai été surpris de l’apprendre, d’autant plus que les explications concernant cette fameuse locution du premier de l’an font florès. Que l’on sache que le gui, la bûche ou l’arbre décoré sont issus de traditions préchrétiennes ne peut tout expliquer. Comme nous en informe Angelo de Gubernatis, aux quinzième et seizième siècles, « on se livrait encore dans les campagnes à des fêtes qui rappellent la cérémonie du gui sacré, et qu’on appelait guilanleu, ou anguilanneuf » (7). A cela Nadine Cretin répond que « dans le premier quart du XX ème siècle, la formule  »au gui l’an neuf » annoncée par les enfants des tournées, renforça le prestige de ce végétal symbolique du Nouvel An, bien que la véritable origine du vœu des enfants tienne de l’ « aguilaneu » ou « aguilanneu », baguette de coudrier que les petits quêteurs tenaient à la main en allant de maison en maison (« hague » signifie « branche coupée » en patois normand) » (8). Comme vous pouvez aisément le constater, tout ceci n’est pas si simple… ^_^

Revenons brièvement à l’Antiquité grecque : Théophraste (IV ème siècle av. J.-C.) donne le gui comme résolutif des tumeurs, ce en quoi Dioscoride (Ier siècle ap. J.-C.) est plus explicite : le gui, « appliqué avec l’encens […] mollifie les vieux ulcères et autres ulcères malins de difficile curation. » C’est maigre, je vous l’accorde, mais tout au moins savons-nous que le gui (lequel ? le jaune ou le blanc ?) était un résolutif, un anticancéreux et un cicatrisant.
Le Moyen-Âge nous en dit davantage. Hildegarde de Bingen semble apprécier le gui de poirier. Elle l’administre contre la podagre (la goutte) et les maladies pectorales. Mais ce sont Bernard de Gordon (1270-1330) et Paracelse (1493-1541) qui désignent le véritable pouvoir anti-épileptique du gui. En vieux germain, le mot wid désigne la forêt et vit l’ancien nom du gui. On se rendait à Ulm (située au sud de l’actuelle Allemagne) où un sanctuaire était fréquenté par des personnes atteintes d’un mal que l’on appelle chorée aujourd’hui. Il ne s’agit ni plus ni moins que de l’épilepsie, une maladie qu’on aura assez souvent confondue avec la danse de Saint-Guy. En anglais, elle porte le nom de « saint-vitus dance », dans lequel on retrouve la syllabe vit désignant le gui.

Plante semi-parasite, le gui enfonce ses racines dans le bois de l’arbre hôte afin d’y puiser une partie de sa sève et possède un feuillage persistant qui lui permet de faire la photosynthèse d’éléments nutritifs durant toute l’année avec, bien sûr, un ralentissement lors des périodes où l’ensoleillement est limité et qui correspond à celui où les arbres sont en dormance. Grâce à cela, il peut se maintenir vert même dans la pénombre.
Le gui se présente sous la forme d’un arbrisseau circulaire et touffu dont le diamètre peut atteindre un mètre. Les rameaux possèdent une architecture caractéristiques en Y. Sur ces branches cassantes, on trouve des feuilles vert jaunâtre, opposées et allongées en forme de spatule. A l’aisselle des feuilles se groupent, toujours pas trois, entre février et avril, de petites fleurs verdâtres qui donneront, à l’automne, des baies globuleuses d’un centimètre de diamètre. De couleur blanchâtre, elles renferment une substance visqueuse (d’où le nom scientifique du gui, Viscum) et collante dont on a fait la glu. Ces baies, comme celles du houx, sont une nourriture appréciable l’hiver quand les oiseaux n’ont pas grand chose à se mettre sous le bec. C’est le cas pour la grive. Elle se perche sur un arbre, près d’une boule de gui, gobe quelques baies puis s’envole. Ce qui est très intéressant pour le gui, c’est que l’oiseau emporte dans ses entrailles des graines de gui. Si l’oiseau vient à se percher sur un autre arbre, les graines seront alors rejetées dans ses déjections. La grive assure donc la prolifération du gui par transport aérien, en mode zoochorie, à l’instar des teignes de la bardane qui s’accrochent dans le pelage des animaux, à leurs passages.
Ce qui est ironiquement cruel, c’est que la glu tirée des baies de gui fut autrefois utilisée par l’homme pour piéger les oiseaux qui s’y engluaient littéralement. Cela nous renvoie à ce que nous avons dit du houx à ce sujet.

Gui jaune (Loranthus europaeus)

Gui jaune (Loranthus europaeus)

Le gui en thérapie

Du gui blanc on utilise les feuilles et les jeunes rameaux. On notera la présence de saponines, de résine et d’alcaloïdes.

Propriétés thérapeutiques

  • Hypotenseur, cardiotonique, vasodilatateur, régulateur du système circulatoire
  • Hémostatique
  • Antispasmodique, tranquillisant du système nerveux, sédatif, anxiolytique
  • Décongestionnant
  • Immunostimulant
  • Diurétique
  • Anticancéreux

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère cardiaque et circulatoire : artériosclérose, hypertension, ainsi que les diverses manifestations liées à ces pathologies (céphalées, migraines, crampes, vertiges, nausées, oppression et gêne thoracique, gêne cardiaque, bourdonnements d’oreilles, troubles de la vue…)
  • Ménopause et ses manifestations : palpitations, tachycardie, dyspnée, troubles circulatoires
  • Hémorragies : hémorragie congestive, crachements de sang (tuberculose), hémoptysie, saignements de nez intempestifs, hémorragie intestinale, ménorragie
  • Spasmes : asthme, hoquet, toux spasmodique et rebelle, coqueluche, crise nerveuse, convulsions, hystérie, épilepsie, danse de Saint-Guy, angoisse, hyperactivité
  • Sciatique, névrite
  • Mal de Bright (néphrites chroniques)
  • Engelures et crevasses des mains
  • Ralentissement du développement des tumeurs (cancer du sein. cf. R. Steiner de l’école de médecine anthroposophique)

Contre-indications et remarques

  • Si l’on sait que la baie du gui est toxique, il en va de même pour les feuilles, mais uniquement à hautes doses. Cette plante ne doit pas faire l’objet de cures trop longues. On estime celles-ci à une durée de quinze jours, après quoi il faut attendre deux nouvelles semaines avant de réitérer. Les doses quotidiennes devront elles aussi être limitées. Des désordres digestifs et une toxicité pour le cœur sont susceptibles de se produire en dehors de ces précautions.
  • Les feuilles de gui se récoltent de préférence de l’automne jusqu’au mois de janvier. Mais l’arbre hôte semble avoir une incidence sur la qualité du gui récolté. Par exemple, le docteur Valnet tenait en haute estime le gui de pommier et de poirier, alors que Fournier mentionne que ce dernier est plus actif encore que celui de pommier ou même de sorbier. Le gui de peuplier est celui dont la toxicité est la plus forte, alors que celui élisant domicile chez l’aubépine est le plus diurétique, etc.
    _______________
    1. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 491
    2. Guy Fuinel, L’amour et les plantes, pp. 22-23
    3. Guy Ducourthial, Flore magique et astrologique de l’Antiquité, pp. 232-233
    4. Nadine Cretin, Fête des fous, Saint-Jean et belles de mai, p. 322
    5. Jacques Brosse, Mythologie des arbres, p. 124
    6. Pierre Canavaggio, Dictionnaire des superstitions et des croyances populaires, p. 117
    7. Angelo de Gubernatis, La mythologie des plantes, Tome 2, p. 72
    8. Nadine Cretin, Fête des fous, Saint-Jean et belles de mai, p. 322

© Books of Dante – 2015

La moutarde noire (Brassica nigra)

champ de moutarde

Bien avant que les plus anciens auteurs antiques ne mentionnent dans leurs écrits la moutarde, cette plante faisait déjà partie du quotidien des hommes. Originaire des régions méditerranéennes orientales, la moutarde se propagea vers l’ouest aux temps préhistoriques. Dès le IV ème siècle avant J.-C. Théophraste indique que la moutarde fait l’objet d’une culture en Grèce. Bien sûr, à l’époque, on ne parle pas encore de moutarde, un mot qui n’est apparu en français qu’au début du XIII ème siècle. Bien plutôt, on donne à cette plante les noms de sinapi, sinapy, sinêpy, etc. De là dérive le mot français sénevé qui désignera pendant longtemps la moutarde. Ainsi, l’on trouve chez Dioscoride un sinêpi, que le médecin grec donne comme antidote. Pline, contrairement à Dioscoride, distingue trois espèces de moutarde qu’il dit salubres pour l’être humain. Cependant, durant l’Antiquité, classique, on se borne à n’utiliser de la moutarde que ses feuilles, que l’on mêlait aux plats en guise de légume vert. C’est Galien qui, le premier, au deuxième siècle de notre ère, mettra au point le cataplasme de farine de moutarde (pour soigner léthargie, paralysie, pleurésie, douleurs occasionnées par le froid…), procédé qui sera repris bien plus tard par Paul d’Egine.
Au tournant du deuxième millénaire, Macer Floridus s’étend longuement sur la moutarde. Chaude et sèche, sa force est dans sa graine, nous dit-il. En effet, selon ce médecin médiéval, la moutarde « aiguillonne les sens, relâche le ventre, fortifie l’estomac, brise la pierre ». Il lui accorde aussi des propriétés diurétiques, expectorantes, mucolytiques, sternutatoires et emménagogues, et prescrit la précieuse graine dans des affections aussi diverses que les maladies respiratoires (rhume, asthme, toux, phtisie), l’obstruction de la rate et du foie, les maux de dents…
Notons que Macer Floridus classe la moutarde parmi les contrepoisons de certains champignons et que, de plus, elle serait fort utile en cas de morsures de serpent, ce qui n’est pas sans rappeler la vertu alexipharmaque de la moutarde rapportée par Dioscoride.
De cette même graine, Macer précise qu’on en extrait déjà l’huile, bonne pour l’engourdissement des nerfs et les douleurs rhumatismales, et que l’on pouvait en faire bénéficier les épileptiques et les hystériques en procédant par fumigation.
Fidèle aux paroles des Anciens, Macer n’omet pas de faire état de l’importance du cataplasme de farine de moutarde (autrement dit, le sinapisme) : « Je vous conseille de ne pas mépriser ce remède, car j’en ai souvent éprouvé l’efficacité. Je ne prétends pas, toutefois, qu’il soit un spécifique universel ; on ne doit, au contraire, y recourir que rarement, et seulement dans les maladies graves et invétérées » (1). A l’exaltation de Macer Floridus font écho les vers de l’école de Salerne :
« La moutarde, grain fort petit,
Fort sec, fort chaud, excite l’appétit,
Mais quiconque en prend trop, en est puni sur l’heure ;
Il en fait la grimace, il pleure.
A cela près la sauce, où l’on met de ce grain,
Purge la tête et chasse le venin. »

Une paire de siècles plus tard, l’engouement d’Hildegarde de Bingen pour la moutarde sera loin d’atteindre un tel niveau : « la plante elle-même n’est pas bonne à manger car sa force est faible et instable ; elle détruirait de l’intérieur celui qui en mangerait ; mais sa graine fournit un aliment. Pour quelqu’un qui est malade, et dont l’estomac est faible et froid, elle ne vaut rien, car elle l’accable et ne le purge pas. Mais un estomac solide parvient à la dominer » (2). Sans doute la considère-t-elle comme trop agressive pour qu’elle se risque à l’indiquer indifféremment. En revanche, la nature chaude et sèche de la moutarde, déjà soulignée par Macer Floridus et l’école de Salerne, n’échappe pas à la sagacité de l’abbesse. Aujourd’hui, l’on sait que le point de congélation de l’huile végétale de moutarde est estimé à – 17° C (contre – 10° C pour l’huile d’olive). C’est bien là un signe évident comme quoi la moutarde est une plante très chaude et siccative.
Parallèlement à ces usages médicinaux, la moutarde de table est déjà fort répandue au XII ème siècle. Au siècle suivant, la moutarde de Dijon connaît un succès célèbre qui ne s’est jamais démenti, et le mot moutarde apparaît en français pour la première fois, après que son appellation latin, mustum ardens, ne se transforme. Le mustum ardens, c’est-à-dire le moût ardent, était alors un condiment de graines de moutarde écrasées et mélangées à du moût de vin. Le Mésnagier de Paris, soit le plus grand traité culinaire français du Moyen-Âge (XIV ème siècle), explique comment l’on prépare la moutarde à cette époque :

Première méthode : Il faut faire tremper durant toute une nuit des graines de moutarde dans du vinaigre ou du verjus et les broyer ensuite en les délayant peu à peu avec du vinaigre, puis ajouter des épices ayant servi à la préparation d’hypocras, de gelées ou d’autres sauces et de laisser la moutarde se faire.

Seconde méthode : Broyer les graines de moutarde dans un mortier, délayer avec du vinaigre, filtrer à l’étamine. Mettre la préparation dans un pot près du feu afin d’accélérer le processus.

Au tout début de la Renaissance, à l’évidence, l’on ne fait plus de confusion entre les diverses espèces de moutarde et la roquette, autre représentante de la famille des Brassicacées, à la structure morphologique assez proche. Un médecin comme Matthiole distinguera bien la moutarde blanche de la noire qu’il juge plus active, bien que les graines de la moutarde noire soient plus petites que celles de la blanche, ce qui n’est pas sans rappeler la parabole du sénevé (Evangiles selon Saint Matthieu, XIII, 31-32) : « il est dit que c’est la plus petite de toutes les graines et que pourtant elle donne un arbre où les oiseaux viennent percher » (3), ce qui semble inconcevable si l’on a connaissance de la taille que peut atteindre un pied de moutarde noire à complète maturité. Or, si la moutarde noire ne dépasse guère les 120 cm de hauteur en Occident, « en Palestine, nous explique Fournier, il n’est pas rare de lui voir la taille de trois bons mètres » (4), ce qui en fait alors un petit « arbuste ».

La moutarde est une plante annuelle classée dans la famille botanique des choux. Les tiges droites, ramifiées et poilues, portent des feuilles vert terne pétiolées en forme de lyre et disposées en croix et des feuilles supérieures plus étroites et dentelées. Fleurs comestibles de un centimètre de diamètre aux quatre pétales jaunes dont la floraison intervient entre mai et juillet lesquelles donneront naissance à des « gousses » ou « cosses » dressées dont la longueur oscille entre deux et trois centimètres : les siliques. Elles contiennent des graines noires quasiment inodores. La moutarde noire est absente de la partie est de la France. Elle préfère les sols fertiles et bien drainés, au soleil, mais également les décombres, les terrains vagues, les bordures de route, les fossés…

Moutarde blanche à gauche, moutarde noire à droite. On constate que les blanches sont généralement deux à trois plus grosses que les noires.

Moutarde blanche à gauche, moutarde noire à droite. On constate que les blanches sont généralement deux à trois plus grosses que les noires.

La moutarde noire en thérapie

L’on ne peut pas dire que cette plante fournisse encore aujourd’hui grande aide au domaine de la phytothérapie, mais, malgré tout, elle mérite que l’on s’arrête près d’elle et qu’on la considère quelque peu, histoire de rendre compte des services qu’elle aura rendus dans un passé plus ou moins lointain.

Ce qui intéresse le thérapeute chez cette plante, c’est sa graine, laquelle est constituée à hauteur de 30 % d’une huile végétale (de couleur jaune brunâtre, douce au goût, très légèrement parfumée et non âcre, on la réserve pour des usages non alimentaires) et de 20 à 25 % de mucilage. De plus, cette graine contient de l’acide sinapique, de la sinapine, de la sinigrine ainsi que de la myrosine. Ces deux dernières substances, lorsqu’on les mêle à l’eau, donnent naissance à l’isothiocyanate d’allyle, plus communément appelé huile ou essence de moutarde (elle ne préexiste donc pas dans la graine et révèle, par adjonction d’eau, le piquant de la moutarde). Cette essence est généralement obtenue par hydrodistillation de la farine de moutarde après qu’on ait ôté à celle-ci sa fraction huileuse. L’essence de moutarde, incolore et volatile, s’altérant à l’air et à la lumière, peut donc tout à fait être qualifiée d’huile essentielle de moutarde noire. D’odeur et de saveur piquantes, elle est très irritante pour les yeux et les muqueuses (davantage encore que celles d’ail et d’oignon), dermocaustique (même diluée, elle provoque cloques et brûlures) et relativement toxique pour l’organisme. Elle ne se prête donc pas à un emploi aromathérapeutique conventionnel.

Propriétés thérapeutiques

  • Révulsive, rubéfiante
  • Dérivative
  • Stomachique, laxative, vomitive
  • Diurétique
  • Stimulante, tonique
  • Antiscorbutique

Usages thérapeutiques

  • Maladies des voies respiratoires : congestion des bronches, bronchite, rhume des foins, rhinopharyngite, angine, refroidissement
  • Symptômes congestifs : congestion cérébrale, etc.
  • Douleurs chroniques : névralgie (dont sciatique), affection rhumatismale, douleur musculaire, point de côté
  • Syncope

Modes d’emploi

  • C’est avant tout l’usage externe qui sera privilégié. Le plus connu est sans doute le cataplasme constitué de farine de lin (80 %), de farine de graines de moutarde (20 %) et d’eau tiède en quantité suffisante pour obtenir une pâte assez onctueuse. Selon les cas, on l’appliquera en divers endroits du corps en fonction de l’affection à traiter (plante des pieds en cas de congestion cérébrale, région précordiale en cas de syncope, poitrine ou dos en cas d’affections pulmonaire, etc.). Ici, comment oublier la célèbre création du pharmacien Paul Jean Rigollot ? Inventé en 1866, le fameux « sinapisme Rigollot » sera très rapidement adopté par les hôpitaux tant civils que militaires dès 1867.
  • Ensuite vient le bain sinapisé, méthode par laquelle on plonge dans l’eau tiède d’un bain un sachet contenant de la farine de moutarde (on peut adapter cette méthode au bain de pieds ou de mains).
  • La friction de farine de moutarde avec un peu d’alcool est également réalisable.
  • Pour finir, la forme d’emploi la plus sobre reste sans doute la teinture homéopathique.

Contre-indications et autres usages

Parmi les quelques modes d’emploi que nous venons de passer en revue, il est d’utilité de préciser pour certains d’entre eux quelques précautions à respecter.

  • Le cataplasme devra être élaboré avec une eau dont la température n’excède pas 40 à 45° C. Au-delà, une inefficacité de ce procédé est observée. Contrairement à ce que l’on peut parfois lire, il est déconseillé d’utiliser du vinaigre (5) au risque de voir la préparation dont on recherche l’effet rubéfiant devenir inopérante. Enfin, selon le type de peau, on prendra garde d’en mesurer la durée d’application : à peine quelques minutes pour les peaux fragiles et sensibles, ainsi que chez l’enfant ; 30 à 45 mn au grand maximum pour les constitutions robustes. Au-delà de ces délais, dans l’un ou l’autre cas, on peut observer l’apparition d’ampoules séreuses accompagnées de très vives douleurs, parfois d’ulcères et de gangrène. Si la moutarde nous semble d’usage délicat, il est toujours possible d’opter pour d’autres plantes rubéfiantes telles que le raifort, le radis noir, la passerage, l’érysimum…
  • Le bain sinapisé ne devra pas durer plus de dix à douze minutes.
  • Bien que plébiscité par quelques-uns, je ne conseille pas l’emploi de l’essence de moutarde beaucoup trop toxique.
  • A propos de la graine de moutarde noire, parce que des doses ingérées par voie interne provoquent de la gastro-entérite, de violentes inflammations des muqueuses gastro-intestinales, de la diarrhée, des convulsions, un collapsus, parfois la mort, on a dit qu’il était alors préférable d’employer les graines de moutarde blanche jugées plus « douces », mais cela doit également être déconseillé, car ces graines donnent « naissance, en séjournant dans le tube digestif à des produits irritants (allysénevol) ou toxiques (hydrogène sulfuré) capables de provoquer de graves accidents » (6). Autrefois employée comme laxatif en raison des mucilages qu’elle contient, la graine de moutarde blanche est susceptible de provoquer des occlusions intestinales, ce qui est tout le contraire du but initialement recherché.
  • En règle générale, l’on ne peut dire que la moutarde est un topique universel. Rapportant les propos du docteur Cazin, Fournier insiste sur ce point : « On se gardera bien d’administrer la moutarde aux sujets secs, nerveux, irritables, disposés aux congestions sanguines, à une irritation locale ou générale ». Au contraire, poursuit l’auteur un peu plus loin, « elle ne peut être utile qu’aux personnes lymphatiques, décolorées, affaiblies par la misère ou de longues maladies » (7).
  • Peut-être que les signatures de Cazin indiquées ci-dessus auront inspiré le docteur Bach pour confectionner l’une de ses célèbres fleurs de Bach, Mustard. Classé dans le groupe de l’indifférence, cet élixir se destine aux personnes tristes, mélancoliques, déprimées, désespérées, envahies d’idées noires venues de nulle part, lasses, résignées, insatisfaites… Dans ces divers cas, l’élixir Mustard joue le rôle de « baume naturel » comme disait sagement Rabelais.
  • Excellent vomitif par voie interne, la moutarde noire peut être employée dans ce but en cas d’empoisonnement.
  • Dans la maison, la farine de graines de moutarde noire peut trouver un emploi ménager tout à fait approprié. En effet, c’est un excellent déodorant capable de venir à bout d’odeurs particulièrement coriaces et imprégnées parmi lesquelles le musc, l’ase fétide, le camphre, la menthe, la lavande, la térébenthine…
  • Pour terminer cette section, quelques mots supplémentaires à propos de la moutarde blanche, « pierre à aiguiser l’appétit », « clé d’or de l’appétit » comme on surnomme parfois cette plante. Elle est avant tout apéritive et stimulante des sécrétions pancréatiques. Peu rubéfiante contrairement à la moutarde noire, elle est diurétique et antiseptique intestinale. Enfin, si le cœur vous en dit, vous pouvez toujours vous livrer à la fabrication d’une moutarde maison grâce aux graines de cette moutarde ! :)

  1. Macer Floridus, De viribus herbarum, p. 127
  2. Hildegarde de Bingen, Physica, p. 61
  3. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 652
  4. Ibid.
  5. Le seul emploi que l’on puisse faire du vinaigre avec la moutarde, c’est pour la confection de moutarde alimentaire (industrielle ou maison), à base de graines de moutarde blanche surtout.
  6. Henri Leclerc, Précis de phytothérapie, p. 267
  7. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 653

© Books of Dante – 2015

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