Le Docteur Henri Leclerc, en marge du codex

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Ah, le Dr Leclerc, que je cite souvent dans mes articles, je pense qu’il est de bon ton de lui accorder enfin un espace dédié qu’à lui. C’est aussi l’occasion d’inaugurer une nouvelle catégorie : les figures de la phytothérapie.

Quand on hasarde ses yeux sur divers ouvrages de phytothérapie générale, on rencontre çà et là bien des personnages ayant animé l’histoire médicale de la thérapie par les plantes, et ce de l’Antiquité jusqu’à nous : Dioscoride, Galien, Hildegarde, Matthiole, Lémery, Cazin, Fournier, Valnet… Et il y a Leclerc, dont l’ouvrage principal, je crois, se trouve être son Précis de phytothérapie. C’est, du moins, celui-là auquel on fait le plus souvent référence, comme moi-même l’ai fait jusqu’à ce jour. Pourtant, ça n’est pas là l’unique œuvre de l’homme. Il a produit bien d’autres ouvrages tels que Les épices, Les fruits de France, Les légumes de France, En marge du Codex, ainsi qu’une foule d’articles et d’études disséminés dans La Presse Médicale et La Revue de Phytothérapie qu’il fonda en 1937.

Si l’on connaît assez bien les ouvrages d’Henri Leclerc, il s’avère qu’on en sait beaucoup moins sur l’homme lui-même. Voyez Wikipédia : seulement deux lignes lui sont accordées. Et je n’ai pas même été dans la mesure de dénicher le moindre portrait de cet illustre médecin. Dévoué, affable, humble, comme le relate la Revue d’Histoire de la Pharmacie (n° 145, 1955, p. 75), le docteur Leclerc « était peut-être le seul à ignorer sa bonté et sa valeur ».

Henri Leclerc est né à Paris le 5 octobre 1870, c’est-à-dire durant le siège de la capitale par les troupes allemandes. Étudiant en médecine dans les années 1890, il se lie d’amitié avec un certain Paul Verlaine et un certain Joris-Karl Huysmans, pourtant tous les deux de plus de 20 ans son aîné (Verlaine et né en 1844, Huysmans en 1848). Tout d’abord établi à la campagne, Leclerc ne reviendra à Paris qu’en 1908. Il accueille une clientèle riche et huppée et, dans le même temps, prodigue gratuitement ses soins à une foule de pauvres gens. Puis, la Première Guerre mondiale éclate, Leclerc devient médecin militaire pour la cause.

Leclerc n’était pas qu’un médecin spécialiste, il était aussi un historien de la phytothérapie. Il connaissait, dit-on, l’histoire médicale du Moyen-Âge comme sa poche, « il ne séparait pas la science du passé de celle du présent : il appliquait à ses malades, après les avoir prudemment expérimentées et amendées, les recettes de botanique médicale recueillies par lui dans les vieux arbolayres » (Revue d’Histoire de la Pharmacie, p. 74). C’est un aspect qui n’apparaît pas de manière criante dans le Précis de phytothérapie, bien qu’à sa lecture, il est évident que le docteur Leclerc était un grand lettré, dans le sens d’un amoureux de la lettre, de la conjugaison, de la grammaire, de la syntaxe, en un mot, de la langue. C’est dans un autre de ses ouvrages, En marge du Codex, que cela saute aux yeux. J’ai réussi à mettre la main sur un exemplaire relié de 1924. Et rien que la préface, écrite de la main de Leclerc, est un régal de poésie, allant même jusqu’à citer Baudelaire. Et, dans cet ouvrage, on comprend mieux le lien que ne contournait pas Leclerc entre l’hier et l’aujourd’hui, exposant en 39 chapitres bien des préparations magistrales dont le Codex s’est enorgueilli et puis qu’il a chassé comme valetaille « au nom des lois tyranniques de l’hygiène ». Le docteur Leclerc écrit, pour chacune de ces compositions, en quelques pages, trois à six, un riche historique, donne des recettes. C’est ainsi que nous retrouvons au fil du livre des noms de formules encore célèbres tels que la thériaque, le diascordium, le laudanum, le vinaigre des quatre voleurs, l’élixir de Garus et d’autres encore malheureusement moins connus.
Ah ! Cette préface d’En marge du Codex, je ne résiste pas à l’envie de vous la partager. Ceux qui ont lu Huysmans, en particulier Là-bas, seront peut-être surpris de constater que, dans ce roman, plane, comme qui dirait, l’ombre d’Henri Leclerc. Je ne sais pas. Comme ça, une intuition…

Le 15 mars 1955, le docteur Leclerc décède d’une crise cardiaque. Il avait 84 ans.

Note liminaire : il serait bon et profitable qu’un éditeur sérieux exhume de nouveau le fabuleux travail du docteur Leclerc. Mon exemplaire de Précis de phytothérapie, acheté d’occasion, date tout de même de 1994 ! Ce n’est pas parce que j’ai dit qu’Henri Leclerc était humble et discret qu’il faut s’abstenir !

Bon, et maintenant, cette préface. Régalez-vous !

C’est pour les fervents de la tradition, pour ceux dont le culte du souvenir étreint le cœur d’une émotion pleine de charme en sa mélancolie, un deuil à nul autre pareil de voir s’effriter sous la pioche des démolisseurs le Paris de nos pères. Pierres patinées par l’œuvre du temps, rues étroites où circule encore, comme une sève, le souffle du passé, maisons mystérieuses aux pignons fantastiques, aux façades couturées de rides, aux lucarnes qui semblent cligner de l’œil pour raccrocher la pensée du promeneur, tous ces vestiges des siècles écoulés, témoins des heures glorieuses ou tragiques de notre histoire, s’abîment ou s’abîmeront un jour, victimes des besoins du Moloch qu’est une ville moderne, balayés au nom des lois tyranniques de l’hygiène : si ami soit-on du progrès, on ne peut s’empêcher de déplorer leur disparition et de murmurer, devant ces ruines que remplaceront demain des maçonneries d’une laideur attristante, les vers de Baudelaire

Le vieux Paris n’est plus : la forme d’une ville
Change plus vite, hélas ! Que le cœur d’un mortel.

Ces impressions, j’en retrouve l’équivalent chaque fois qu’il m’arrive de feuilleter un Codex et je serais étonné d’être le seul chez qui la lecture de notre pharmacopée officielle produise un tel effet. Comme dans la cité parisienne, le temps exerce dans la cité des médicaments son œuvre destructrice : c’est la même destinée qui condamne à la ruine les vieilles pierres et les vieilles formules : aux unes les coups de pioche, exécuteur implacable de la volonté de nos édiles, aux autres le trait de plume dont un aréopage de savants, choisi parmi les plus insignes, proclama l’opportunité. Sans doute serait-ce pousser à l’excès l’amour du Bonhomme Jadis que de crier au vandalisme pour quelques drogues dont la science a démontré l’inanité et décidé l’ostracisme : le Codex n’est pas le catalogue rétrospectif de l’art médical ; seules doivent figurer sans ses pages les substances qui intéressent directement le praticien et dont la raison d’être est établie par un examen rigoureusement critique et je ne sache pas qu’il se trouve de traditionaliste assez irréductible pour regretter la graisse de vipères, la poudre de cloportes, l’huile de vers de terre et autres monstruosités qui feraient, dans la pharmacopée, l’effet que font, dans une ville, des masures informes et sordides ; mais à côté de ces vestiges du fétichisme thérapeutique, il existe toute une série de formules archaïques, les unes déjà ensevelies dans l’oubli, les autres appelées à y sombrer un jour, dont on peut éprouver quelque tristesse à voir effacer les noms. Ce n’est pas qu’elles fussent irremplaçables, ni que beaucoup d’entre elles ne représentassent un bizarre assemblage d’éléments hétéroclites : toutefois, nos devanciers avaient apporté, à les édifier, tant de foi et d’imagination – si glorieux fut le rôle qu’elles jouèrent dans la lutte séculaire de l’humanité contre la maladie, qu’on ne peut se défendre, à leur égard, d’un sentiment fait d’indulgence, d’attendrissement et de vénération ; en faveur des matériaux qui les composaient, choisis le plus couvent avec un sens très judicieux du déterminisme thérapeutique, on leur pardonne volontiers l’étrangeté de leur architecture, le luxe de leur ornementation, les rinceaux touffus d’aromates, de baumes, de résines qui s’y enroulaient en volutes capricieuses, comme les frondaisons folles sculptées par les « tailleurs d’images » aux frontons des cathédrales. Dans beaucoup, c’est toute l’âme de l’antiquité qui vient jusqu’à nous, couronnée de fleurs comme une idylle de Théocrite ; d’autres, parfumées de myrrhe, d’oliban et de cinnamome, ressuscitent en notre esprit les splendeurs du « Moyen-Âge énorme et délicat », alors que, confinée dans les cloîtres ou tapie dans l’officine des alchimistes, la médecine exhalait un relent de mysticisme et de nécromancie ; dans celles-ci nous retrouvons le grand siècle, la gravité de M. Fagon, l’ironie de Guy Patin, le pathos de M. Diafoirus ; celles-là nous font assister à une consultation où, dans un boudoir à trumeaux peint par Boucher, des médecins à perruques poudrées, à mollets d’abbés, secouent d’une chiquenaude leurs jabots de fine batiste en discutant sur les vapeurs de leur belle cliente langoureusement étendue entre son nègre et son perroquet.
A vrai dire, cette évocation de fantômes majestueux ou gracieux serait, en faveur des vieilles formules, un plaidoyer insuffisant : la thérapeutique est une science trop austère pour former ses lois à l’école de la sentimentalité et il serait du dernier ridicule qu’un membre de la commission chargée de réviser le Codex apportât à cette mission auguste une mentalité de troubadour ou de poète romantique. Bien des drogues chères à nos pères ont, heureusement, à leur actif des mérites plus sérieux que celui d’éveiller l’attendrissement en les âmes sensibles ou de fournir un aliment à la curiosité des antiquaires : chaque jour, nous en prescrivons encore qui, par le choix et l’agencement de leurs composants, représentent des associations aussi maniables qu’efficaces et dont l’introduction dans la matière médicale est à inscrire parmi les conquêtes de la science.
C’est ainsi qu’à l’antiquité nous empruntons les pilules de cynoglosse qui nous permettent, sous un pseudonyme, de faire accepter l’opium aux malades les plus timorés, qu’à Lazare Rivière nous devons l’antiémétique le plus innocent et le plus rationnel, que le vieil emplâtre de Vigo reste toujours le topique sans rival de certaines dermatoses, que dans le laudanum l’action déprimante du roi des narcotiques est ingénieusement combattue par l’adjonction de principes stimulants ; nul purgatif n’a pu détrôner le sel de Glauber, la liqueur de Fowler résiste à la concurrence des cacodylates et des méthylarsinates et les immenses progrès réalisés dans le traitement de la syphilis n’empêchent pas qu’en plus d’un cas de cette affection la liqueur de Van Swieten ne rende encore de signalés services. Les exemples abondent qui mettraient en lumière ce que nous devons aux vieux maîtres de la thérapeutique dont ces notes historiques ont pour but d’étudier, non pas l’œuvre entière, mais quelques-uns de ses chapitres. En les réunissant, je me suis flatté de l’espérance d’être utile aussi bien à l’historien qu’au praticien. Si l’historien n’y trouve rien d’inédit, elles lui épargneront, du moins, de longues recherches sur les vieilles formules du Codex, sur leur origine, sur ceux qui les publièrent : au praticien, elles apprendront à mieux connaître les armes qu’il manie chaque jour et à se pénétrer de l’idée, toujours féconde en enseignements, qu’il n’y a rien de nouveau sous le soleil, que notre génération n’a pas tout inventé et que nous ferions preuve d’ingratitude ou oubliant ceux de qui nous tenons notre patrimoine thérapeutique.

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La grande capucine (Tropaeolum majus)

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Synonymes : cresson du Pérou, cresson du Mexique, cresson d’Inde, cresson des jésuites, fleur d’amour, plante à cheveux.

Comment soupçonner que derrière cette plante qui enflamme les jardinières et les parterres se cachent des vertus thérapeutiques indiscutables ? Il en est pourtant bien ainsi, car il en va d’usages multiples. Par exemple, saviez-vous qu’autrefois on dégustait les tubercules du dahlia, à l’instar de ceux du topinambour, que l’on laisse, sans savoir, folâtrer au jardin pour ses belles fleurs jaunes – de petits tournesols – sans prêter davantage attention au trésor qui palpite sous la terre ? Mais l’esprit humain est ainsi cadenassé que, lorsqu’il voit une plante x ou y, il la raccroche nécessairement à son expérience personnelle (qui n’est pas toujours très vaste). Pourtant, les capucines (parce qu’elles sont nombreuses ; nous connaissons surtout la minus et la majus, laquelle dernière est l’objet principal de cet article), originaires d’Amérique du sud (Pérou, Chili) et centrale (Mexique), représentaient pour les autochtones tant un médicament qu’un aliment. Par exemple, au Chili, on exposait les tubercules de capucine au soleil afin de leur faire perdre leur âcreté et au Pérou les capucines jouaient le rôle de remède contre les plaies infectées.
Comme l’on sait, à la fin du XV ème siècle sont menées de grandes expéditions afin de joindre les Indes par voie maritime. On connaît la suite avec Colomb : les habitants des deux Amériques s’appelèrent donc « Indiens » et le dindon porte son nom sur la base d’une colossale erreur (qui n’a d’ailleurs jamais été corrigée). Cela explique le surnom de cresson d’Inde souvent attribué à la capucine. Les Espagnols découvrirent donc les capucines en Amérique du Sud. Les historiographes nous disent que la « petite » fut ramenée la première en Europe, en 1570 exactement. Quant à la « grande », il faudra attendre un siècle de plus avant qu’elle ne foule le sol hollandais en 1684. J’ignore quel nom ces deux plantes portaient alors, mais en 1694, Pitton de Tournefort la/les nomme(nt) capucine par analogie avec la forme de la fleur, rappelant une capuche de capucin (pas le singe, le moine !) Quant au nom latin, Tropaeolum, il provient du grec tropaïon (1), tout cela parce que la feuille de capucine a évoqué un bouclier et sa fleur un casque. De ce fait, la capucine relèverait autant du sabre que du goupillon. Mais il ne s’agit là que de simples interprétations humaines, merci bien !
La petite capucine fut décrite dès la fin du XVI ème siècle comme « fleur sanguine du Pérou » par Nicolas Monardes. Entre le trophée et le sang, je pense que la capucine tient davantage du guerrier que du moinillon, d’autant qu’elle est légèrement aphrodisiaque, ce qui ne sied guère à un homme d’église. Une légende régale nous explique que Louis XIV aurait offert le premier bouquet de capucines à Madame de Maintenon. Est-ce un apanage royal que d’être toujours le premier en toutes choses, sachant que la capucine était déjà cultivée depuis le début du XVII ème siècle, où Louis XIV n’était pas même encore né, mais Henri IV, si. D’après ce que je lis dans un petit ouvrage de Michel Lis, Samuel du Mont, parfumeur du roi Henri IV, en aurait fait pousser dans ses jardins lyonnais. Disons que Louis XIV a offert la grande et que Samuel du Mont a fait pousser la petite, chronologiquement ça se tient. Mais l’on constate, une fois de plus, que la capucine est bien davantage rattachée à des figures guerrières que monacales.

En attendant, on n’a pas grand chose à se mettre sous la dent concernant les pouvoirs médicinaux de la capucine. C’est sans doute le médecin allemand Johann Cartheuser (1704-1777) qui fut le premier à lui accorder des propriétés diurétiques, laxatives, pectorales, emménagogues et vermifuges. Tout cela n’empêche pas la médecine populaire de s’emparer de la capucine en France où elle traite bronchites chroniques, catarrhes pulmonaires, emphysèmes, maladies vésicales et rénales (cystite, pyélite). On l’a même cru voir agir sur la phtisie pulmonaire, mais comme le relatera plus tard le Dr Cazin, cela n’était que la résultante d’une mauvaise observation, de nombreuses bronchites aiguës ayant été vues comme des cas de tuberculose. En 1777, Arnold met à jour des propriétés encore inabordées jusque-là : les fruits mûrs et secs de la capucine sont, à haute dose, fortement purgatifs. Sans cela, ils sont uniquement laxatifs. Une dizaine d’années plus tard, le lyonnais François Rozier, botaniste et agronome, mais également abbé, relate dans son Cours complet d’agriculture que les boutons floraux de la capucine se prêtent au même traitement que les câpres, c’est-à-dire qu’il est tout à fait possible de les confire au vinaigre.
Dans le courant du XVIII ème siècle, on voit se produire quelque chose de très étonnant au sujet de la capucine. La botaniste suédoise Elisabeth Christina von Linné, la fille du célèbre Linné renommé pour sa classification binominale, entrevoit, en 1762, un curieux phénomène : « elle avait cru voir, au crépuscule, les fleurs de la capucine émettre des étincelles. On a pensé d’abord à un effet de décharge électrique ; actuellement [1947], on s’accorde à reconnaître là un simple phénomène d’optique » (2). Cependant, le chimiste Henri Braconnot (1780-1855) a travaillé sur l’acide phosphorique contenu en grande quantité dans la capucine, « aussi, ce chimiste a-t-il été porté à attribuer les éclairs instantanés qui s’échappent des parties sexuelles de cette plante, et que la fille de Linné observa la première, à une production de phosphore qui brûle et s’acidifie au fur et à mesure qu’il est formé » (3). Donc… illusion ou réalité tangible ? Je ne sais pas. Des étincelles en plein siècle des lumières, c’est séduisant…

Si dans son aire d’origine la capucine est vivace, sous nos latitudes elle est essentiellement annuelle, voire bisannuelle. C’est une caractéristique que l’on observe aussi chez certains pélargoniums sud-africains ou bien chez le curcuma par exemple. De ces facteurs géographiques et climatiques dépendra la taille que la capucine est susceptible d’atteindre. En effet, en cas d’exposition privilégiée, la capucine peut adopter un port rampant et s’étaler sur plus de deux mètres ou bien grimpant si des supports sont mis à sa disposition. De ses tiges épaisses et succulentes émergent des feuilles rondes de couleur vert tendre, perchées sur de longs pétioles. Aux marges légèrement ondulées et à la surface délicatement nervurée, les feuilles de capucine arborent parfois des limbes panachés. Les fleurs, couleur de feu, d’aurore disait Cazin, c’est-à-dire rouges, orangées, jaunes, fleurissent de l’été jusqu’aux premières gelées. Elles forment ensuite de gros fruits trilobés, composés de trois coques charnues contenant chacune une graine ovoïde.
La capucine affectionne les sols peu fertilisés et bien drainés, relativement ensoleillés. Elle est réputée pour attirer les pucerons, ce qui déroutent ces derniers de plantes plus fragiles.

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La grande capucine en phytothérapie

La capucine, dont on utilise fleurs, feuilles et fruits, est caractérisée par ce que l’on appelait autrefois les hétérosides sulfurés : les glucosinolates, dont la glucotropaéoline. Sa composition révèle la présence de myrosine qui, par hydrolyse, permet d’obtenir une essence sulfurée, dite essence de moutarde, ce qui explique sans mal le côté poivré et piquant de la capucine. Ensuite, divers acides (érucique, oxalique, phosphorique) complètent le portrait biochimique de la capucine, sans oublier, bien sûr, un taux de vitamine C exceptionnel : 285 mg aux 100 g de feuilles fraîches (nous en avions noté 150 à 200 mg pour le cassis ; à côté, le citron fait pâle figure). Tout ceci fait que la capucine se rapproche grandement de certaines plantes issues d’une famille botanique pourtant différente, les Brassicacées : moutarde, cochléaire, cresson de fontaine, etc. D’ailleurs, les usages auxquels la capucine se prête s’apparentent fort à ceux du cresson.

Propriétés thérapeutiques

  • Tonique, stimulante, revigorante, antiscorbutique
  • Diurétique légère
  • Expectorante, fluidifiante des sécrétions bronchiques
  • Laxative, purgative (les graines)
  • Anti-infectieuse : antifongique, antibactérienne, antiseptique pulmonaire
  • Emménagogue
  • Excitante, aphrodisiaque légère
  • Tonique capillaire, stimulante bulbaire, préventive de la chute des cheveux

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère respiratoire : bronchite, hypercrinie bronchique, emphysème, rhume, toux, affections grippales, angine, refroidissement
  • Troubles capillaires et du cuir chevelu : pellicules, calvitie précoce, séborrhée, alopécie d’origines multiples (grossesse, infection fébrile, intoxication chimique et/ou médicamenteuse)
  • Infections de la sphère urinaire et rénale
  • Règles insuffisantes
  • Avitaminose, déchaussement dentaire, scorbut
  • Démangeaison cutanée, brûlure superficielle
  • Vieillissement, sénilité précoce (le Pr Léon Binet conseillait la capucine « à ceux qui veulent vivre longtemps jeunes »)

Modes d’emploi

  • Infusion de feuilles et/ou de fleurs
  • Décoction de feuilles, de semences
  • Suc frais des feuilles
  • Alcoolature
  • Teinture-mère
  • Cataplasme de feuilles fraîches
  • Poudre de semences sèches
  • En nature dans l’alimentation

Contre-indications, précautions d’emploi, autres informations

  • Aucune contre-indication n’a été relevée à ce jour.
  • Récolte : les feuilles entre les mois de juin et de septembre, les fleurs au fur et à mesure de leur éclosion.
  • Alimentation : les feuilles piquantes et poivrées sont comestibles quand elles sont jeunes de préférence en compagnie d’une salade plus douce telle que laitue, mâche ou romaine. Les fleurs tout aussi comestibles et poivrées sont néanmoins plus sucrées que les feuilles. Par leurs coloris, elles mettent le feu à l’assiette ! Les fruits encore verts et les boutons floraux se préparent au vinaigre comme les boutons de fleurs de violette ou les câpres mais sont bien plus aromatiques que ces derniers.
  • Élixir floral : il existe un élixir floral à base de fleurs de capucine qui est préconisé dans des moments d’asthénie-coup de pompe ! Également efficace contre une dévitalisation propre aux personnes qui privilégient davantage l’intellect par rapport au physique.
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    1. Un terme qui veut dire trophée. Selon le dictionnaire, le trophée est « dans l’Antiquité grecque, [un] monument élevé avec les armes prises à l’ennemi, à l’endroit même où a commencé sa déroute » (de tropê, déroute), Logos, Bordas, p. 2995
    2. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 212
    3. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p. 232

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Hermès et son caducée

Hermès

En grec, le caducée s’appelait kêrukeion, désignant littéralement l’insigne qui permettait de reconnaître les hérauts (à ne pas confondre avec les héros). Qu’est-ce qu’un héraut ? Selon le dictionnaire, on remarque deux significations à ce terme :

  • « personnage ayant rang d’officier ou de prêtre, chargé de certaines annonces officielles, notamment des déclarations de guerre, des défis et parfois des pourparlers de paix […]
  • « annonciateur et défenseur d’une idée nouvelle » (1)

Mais le caducée en tant que tel n’est pas qu’affaire d’Antiquité grecque. En effet, il s’agit d’un très ancien motif visible, par exemple, sur le vase du roi Gudea de Lagash (Mésopotamie, – 2100 ans avant J.-C.). Nous sommes alors encore très loin d’Hermès. C’est un symbole que l’on rencontre aussi en Inde, sur des tablettes de pierre appelées nâgakals, où il figure « l’arbre sacré… Le caducée mésopotamien montre une baguette centrale. Elle semble bien être le souvenir de l’arbre… On est donc en droit de regarder la baguette du caducée d’Hermès (et aussi, d’ailleurs, le bâton d’Esculape) comme le symbole de l’arbre, associé, demeure ou substitut de la divinité » (2).

caducee

Esculape, ou Asclépios chez les Grecs, fut formé à l’art de la médecine par le centaure Chiron. Il avait comme emblème un bâton autour duquel était enroulé un serpent. Rappelons que « la cause des guérisons, voire des résurrections, qu’il opérait procédait d’une seule source : le sang de la Gorgone, que lui avait donné Athéna. Le sang qui avait coulé des veines du côté gauche de la Gorgone était un poison violent, celui des veines de droite était bénéfique » (3). C’est toute la bivalence du serpent qui est ici exposée : par son venin, c’est l’empoisonneur, incarnant certaines forces du « mal », mais en tant que fils de Gaïa, il est aussi porteur d’une magie guérisseuse, ce qui rappelle le Phénicien Eshmun, autre divinité de la santé et de la guérison, dont on dit qu’il guérissait par les serpents. Peut-être alors que le bâton d’Asclépios illustre l’équilibre dynamique de forces contraires. Mais nous verrons que c’est davantage l’apanage du caducée d’Hermès. Cette divinité, on le sait, est en relation avec la communication, le transfert, la transaction, les échanges. C’est pour cela qu’on en a fait le dieu du commerce et, parallèlement, celui des voleurs. C’est aussi une divinité du voyage, lequel est une forme de communication par le déplacement qu’il implique. Ainsi honorait-on Hermès aux carrefours où se dressaient des statues du dieu afin d’apporter protection aux voyageurs face aux mauvaises rencontres et aux « fantômes ». Il serait cependant dommage de s’arrêter à de si triviales évidences. Pour mieux comprendre la valeur d’Hermès, il est incontournable de se pencher sur ce qui l’illustre le mieux : son caducée. Dans l’hymne homérique à Hermès (n° 4), on nous explique qu’Hermès inventa la lyre puis la cithare et qu’il les offrit au dieu Apollon. En guise de contre-don, Apollon lui accorda le caducée qui devait dès lors rester indéfectiblement associé à Hermès : « je te donnerai, déclame Apollon, une belle baguette en or, à trois feuilles, elle procure l’abondance et le bonheur ; elle protège et fait advenir, par les actes et par les paroles, tous les bonheurs que j’affirme connaître par la voix de Zeus » (vers 529-532). Il n’est pas encore question de serpents, le caducée d’Hermès est en voie d’élaboration, ici, les trois feuilles que porte cette baguette rappelle l’Arbre et le caractère agraire d’Hermès. La mythologie nous explique qu’un jour Hermès vint à séparer deux serpents qui s’affrontaient et les enroula l’un et l’autre autour de sa baguette. Ainsi formé, le caducée « perpétue le concept de spirale, de tourbillon de forces constructives et de mouvement éternel de la vie que les Égyptiens ont représenté par le hiéroglyphe figurant le Serpent » (4). En Inde, autour de l’axe du monde, « s’enroulent en sens inverse deux lignes hélicoïdales, qui rappellent l’enroulement des deux nâdi tantriques autour de l’axe vertébral » (5), et, à moi, une molécule d’ADN… Du combat chaotique primordial des serpents naît la vie… Mais notre caducée est encore incomplet. On y adjoindra une paire d’ailettes sommitale, après intégration de forces contraires : chaud/froid, sec/humide, diurne/nocturne, gauche/droite, fixe/volatil… ce qui me fait penser que l’on voit sur l’arcane XV – Le Diable – du tarot d’Oswald Wirth un caducée primitif accompagné des mots Solve et Coagula, soit dissoudre et rassembler, auxquels fixe et volatil font écho (6).

Arcane XX, Le Diable. Tarot d'Oswald Wirth.

Arcane XV, Le Diable. Tarot d’Oswald Wirth.

Les serpents, étant d’essence chthonienne, sont donc liés à la sphère ouranienne par ces ailes dont on retrouve des exemplaires sur les chaussures d’Hermès. Et c’est ce caducée ailé qui fait d’Hermès une divinité psychopompe et messagère des dieux, parce que non seulement il circule, à l’instar d’Iris, entre les divinités du dessous (Hadès, Perséphone…) et celles du dessus (Zeus, Héra…), ce en quoi l’aptitude aux rapides mouvements lui est profitable, mais il est également le guide des âmes, « capable de descendre aux Enfers et d’y envoyer ses victimes, aussi bien que d’en revenir à son gré et d’en ramener à la lumière certains prisonniers » (7). En cela, on peut dire d’Hermès qu’il est un dieu (ré)générateur, son caducée, dans lequel certains ont vu un phallus en érection, qui plus est cerné par deux serpents, évoque l’idée de fécondité. Ce phallus, baguette magique de puissance et de clairvoyance, « pénètre dans les lieux secrets […] en faisant sortir la vie lumineuse des ténèbres » (8), car, dans ces lieux, il est toujours possible d’obtenir « un message spirituel de délivrance et de guérison » (9) véhiculé par les mouvements hélicoïdaux, ascendants et descendants, des deux serpents qui flanquent la baguette, l’un dextrogyre, l’autre sinistrogyre, de même que le caducée éveille (parce que tonique et positivant ?) ou endort (parce que sédatif et négativant ?) Hermès est, nous dit-on, un dieu expert en liens et dénouements. Si l’on veut, il ouvre et il ferme. Et, dans le domaine de la santé, ça n’est pas anodin. Par exemple, à l’aide de certains moyens il est possible de fermer une plaie ou d’ouvrir un meilleur passage à quelque fluide corporel. Or, « la santé, c’est :  »la juste mesure, l’harmonisation des désirs […], la mise en ordre de l’affectivité [avoir de l’affection ; être le sujet d’une affection], l’exigence de spiritualisation-sublimation, (qui) président non seulement à la santé de l’âme, (mais) co-déterminent la santé du corps ». Cette interprétation ferait du caducée le symbole privilégié de l’équilibre psychosomatique » (10), une vision qui, dans nos contrées, n’est que peu observée par la médecine et la pharmacie officielles si l’on en croit leur emblème respectif : un serpent rouge sinistrogyre pour la première, un serpent vert dextrogyre escaladant une vasque pour la seconde. Si l’on associe les deux, on obtient bien un caducée, mais ces deux figurations semblent non plus évoquer l’équilibre de forces opposées et nécessaires l’une à l’autre. Pour cela, il n’est qu’à considérer le long et difficile chemin parcouru par les pharmaciens à travers l’histoire et les très nombreuses chausse-trappes que les médecins auront glissées sous leurs souliers comme vulgaire peau de banane. Par ailleurs, il est très étonnant de lire çà et là que le caducée d’Hermès est à l’origine de l’actuel insigne de l’ordre des médecins. Il y a un serpent de différence entre les deux, tout de même ! Celui des médecins est, à juste titre, appelé « bâton d’Esculape », un Esculape qui apparaît, avec une certaine Hygie, dans le très célèbre serment d’Hippocrate. On y évoque aussi Apollon, mais pas Hermès, parce que ce dernier n’est pas à proprement parler un dieu de la médecine et de la santé.

Planche issue du livre de Georges Nataf, Symboles, signes et marques, p. 68. a) Caducée grec archaïque b) Caducée libyque c) Caducée punique d) Caducée grec de la période classique

Planche issue du livre de Georges Nataf, Symboles, signes et marques, p. 68. a) Caducée grec archaïque b) Caducée libyque c) Caducée punique d) Caducée grec de la période classique

On a vu dans le caducée d’Hermès une forme de perfection, de même que les pythagoriciens considéraient le pentacle, c’est-à-dire l’étoile à cinq branches, comme une autre figure de perfection, car il incluait les quatre éléments (U/Hudor/Eau, G/Gaïa/Terre, EI/Heile/Feu et A/Aer/Air) et un cinquième, I/Idea/Objet divin. Et ces cinq lettres, placées dans l’ordre suivants, UGIEIA, ont ensuite dessiné le nom de la déesse de la santé, Hygeia/Hygie, représentant l’équilibre, la totalité, la grâce divine.

Pour finir, il est dit d’Hermès qu’il est le dieu de l’éloquence, mais aussi divinité « du mystère et de l’art de le déchiffrer » (11). C’est pourquoi, il n’est pas indubitablement certain que je n’ai pas dit une seule ânerie dans ces quelques lignes ^_^


  1. Logos, Bordas, p. 1503
  2. Jean Boulnois, Le caducée et la symbolique dravidienne indoméditerranéenne de l’arbre, de la pierre, du serpent et de la déesse-mère
  3. Jean Chevalier & Alain Gheerbrant, Dictionnaire des symboles, p. 621
  4. Claudine Brelet, Médecines du monde, p. 145
  5. Jean Chevalier & Alain Gheerbrant, Dictionnaire des symboles, p. 111
  6. Le caducée apparaît aussi dans l’arcane X – La roue de fortune – du même tarot.
  7. Jean Chevalier & Alain Gheerbrant, Dictionnaire des symboles, p. 155
  8. Angelo de Gubernatis, La mythologie des plantes, Tome 1, p. 63
  9. Jean Chevalier & Alain Gheerbrant, Dictionnaire des symboles, p. 154
  10. Ibidem, p. 155
  11. Ibidem, p. 500

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Gustave Klimt, La médecine, 1901. Détail montrant la déesse Hygie.

Gustave Klimt, La médecine, 1901. Détail montrant la déesse Hygie.

Le marronnier d’Inde (Aesculus hippocastanum)

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L’histoire européenne du marronnier d’Inde est relativement récente, cet arbre n’ayant été implanté que tardivement en Europe, il est donc malaisé d’en retracer l’historique complet sachant qu’il provient de cette lointaine contrée du sous-continent indien et qu’il… Hop, hop, hop, halte-là ! Tout ceci est bien évidemment une énorme bêtise ^_^ Si les terres d’origine du marronnier sont bien situées à l’est, elles sont beaucoup plus proches de nous que nous ne l’imaginons : les Balkans, la Turquie, le Caucase. C’est pas la porte à côté, mais quand même ! A ce titre, il est très étrange que l’Antiquité n’ait jamais mentionné le marronnier qui pourtant est loin de passer inaperçu. En 1565, le médecin flamand Guillaume Quackelbeen, qui se trouve alors à Constantinople (aujourd’hui Istanbul), expédie des rameaux et des fruits de cet arbre en Italie, chez Matthiole qui en fera la description et la figuration. Une dizaine d’années plus tard, on procède à ce qui peut être considéré comme la première plantation de marronniers à Vienne. Il y a quatre siècles et deux années exactement, il apparaît en France, à Paris, par les bons soins du Dr Bachelier qui adresse lui aussi des marrons de Constantinople. Il prend pied à Strasbourg en 1691 et, au XVIII ème siècle il se répand rapidement à de nombreux pays européens, y compris en Grande-Bretagne où le Dr Bach aura le loisir de le rencontrer au début du XX ème siècle afin d’en concocter certaines de ses célèbres fleurs de Bach, White Chestnut et Chestnut Bud.
Alors, bien sûr, on ne s’occupe pas que de plantations, on plante non seulement pour embellir, mais aussi parce qu’on se doute que le marronnier recèle en lui quelques bonnes propriétés médicinales. D’ailleurs, l’adjectif latin qui le qualifie, hippocastanum (c’est-à-dire « châtaigne de cheval ») fait directement référence à un usage vétérinaire prôné par les Turcs : l’histoire raconte que le marron est utilisé depuis longtemps pour guérir les chevaux poussifs. Le nom latin est donc marqué de cette anecdote mais on n’a semble-t-il pas exploité cette propriété en Europe. Aussi, gratouille-t-on un peu l’écorce du marronnier dans laquelle un bon nombre de praticiens des XVII ème et XVIII ème siècles ont cru reconnaître un fantastique succédané du quinquina. Guérisons, pas guérisons ? Bien sûr, il y en eut, et de nombreuses, mais on n’a pas pu établir avec sûreté que le marronnier ait pu être un spécifique des fièvres en général. Aujourd’hui, on considère encore qu’il est un fébrifuge léger, pour cela il est loin d’être un antipaludéen aussi efficace que le quinquina qui nous enquiquine depuis quelques temps déjà. Hum. Bref, ça se bagarre pas mal entre les tenants du pour et ceux du contre, en particulier à l’académie de médecine de Paris où on en entend des vertes et des pas mûres, le tout mettant les esprits en effervescence, ce qui a eu pour conséquence, je pense, de passer complètement à côté des principales vertus du marronnier. Mais nous n’en sommes pas encore là, pensez donc, la guerre entre les médecins et les apothicaires fait rage. Cependant, la carrière fébrifuge du marronnier va retrouver un second souffle, de courte durée il est vrai. « L’écorce de marronnier était tombée dans l’oubli, lorsque la guerre continentale de Napoléon Ier [c’est-à-dire le blocus des années 1808-1809] obligea de chercher parmi nos productions indigènes des succédanés du quinquina, devenu rare et d’un prix très élevé » (1). Une certaine faveur fut agréée au marronnier, mais à la suite du blocus on a de nouveau préféré le quinquina, certes plus onéreux mais d’un emploi plus sûr d’aucuns disent. A défaut de grives, on mange des merles, ce qui n’empêche nullement de cracher sur le merle en question : « On s’est pressé de lui attribuer des résultats où elle [l’écorce de marronnier] n’avait sûrement que peu de part, et de lui faire une réputation médicale qui n’a pas pu résister à l’épreuve [des balles] d’une observation sévère et sans préjugé » (2).
Eh bien, que dire, hormis que le marronnier n’est pas implanté depuis deux siècles qu’il en voit déjà de toutes les couleurs ?!!! C’est chaud pour le marron ! Il faudra attendre encore près d’un siècle avant qu’on ne touche enfin du doigt les principales vertus de cet arbre honorable. Mais, pendant tout ce temps, on est davantage occupé à vérifier que le marronnier d’Inde n’est pas indien, tout comme le dindon. En 1806, Hawkins note sa présence sur le Pinde et le Pélion, puis Tzchihatscheff l’indique spontané en Grèce. En 1879, Heldreich, histoire d’en avoir le cœur net je suppose, se rend en Grèce et note que « oh oui, le marronnier est prolifique dans les massifs montagneux du nord de la Grèce ». Fin de l’incise.
1896 : l’heure sonne enfin pour le marronnier. Artault de Vevey exploite avec bonheur le marronnier dans certaines affections de la circulation veineuse, telles que les hémorroïdes et les varices. Il en note même l’action analgésique sur les parois veineuses. Plus tard, Henri Leclerc y fait référence, indiquant s’être bien trouvé de l’emploi du marronnier contre les varicocèles, étendant son usage à la congestion et à l’hypertrophie prostatiques. L’action en est peut-être lente, mais elle est efficace et durable indiquait Fournier dans les années 1940, soulignant que les marrons « sont maintenant très employés dans divers troubles de la circulation veineuse » (3). La nouvelle ère thérapeutique du marronnier, ouverte par Artault de Vevey, s’est perpétuée jusqu’à nous.

Le marronnier blanc est un arbre de forte stature pouvant atteindre 30 m de hauteur et l’âge vénérable de 300 ans.
Durant l’hiver, alors que l’arbre est dégarni, on peut voir tout au long de ses branches de gros bourgeons visqueux qui plus tard donneront de grandes feuilles palmées à cinq ou sept folioles dentées, et, au bout des branches, un bourgeon terminal qui produira à la fois des feuilles ainsi qu’une grappe florale dressée de forme pyramidale, composée de fleurs asymétriques à quatre pétales et sept étamines, de couleur blanche, ponctuées de rouge et de jaune. Quelques mois plus tard, elles laisseront la place à des fruits globuleux et épineux qui, tout d’abord verts, passeront au brun tout en écartant progressivement leurs trois valves, permettant ainsi l’échappement d’une ou de deux grosses graines brunes et luisantes, les marrons.

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Le marronnier d’Inde en phytothérapie

Les principales fractions végétales du marronnier d’Inde utilisées en phytothérapie sont les suivantes : l’écorce des rameaux âgés de deux à trois ans, les feuilles, enfin les marrons, c’est-à-dire les graines de l’arbre. Dans l’écorce, on trouve des tanins (acide esculotannique), une coumarine (esculoside), une matière savonneuse de nature proche de la saponine, divers glucosides (fraxine…). Les feuilles contiennent des tanins, de la résine, du carotène, un colorant jaune (quercitrine), des flavonoïdes (quercétine)… Pour finir, les marrons recèlent une grande part d’amidon (30 à 50 %), de la saponine (10 %), du saccharose (7 %), du pentosane (3 %), une huile grasse (3 %), très peu de tanins (1 %).

Propriétés thérapeutiques

  • Vasoconstricteur périphérique, veinotonique, fluidifiant sanguin, analgésique des troubles circulatoires, antihémorragique
  • Fébrifuge léger
  • Tonique
  • Astringent (interne et externe), détersif, vulnéraire, antiseptique cutané
  • Facilite la miction chez les prostatiques

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la circulation veineuse : hémorroïde, varice, varicocèle, congestion variqueuse et veineuse, phlébite, fragilité capillaire, ecchymose, jambes lourdes
  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : diarrhée, catarrhe intestinal chronique, atonie digestive, gastralgie atonique
  • Affections cutanées : plaie, ulcère, engelure
  • Congestion hépatique
  • Congestion du petit bassin, congestion et hypertrophie prostatique
  • Goutte, rhumatisme
  • Hémorragie passive
  • Troubles liés à la ménopause

Modes d’emploi

  • Décoction d’écorce ou de fruits concassés
  • Macération vineuse de poudre d’écorce
  • Alcoolature
  • Teinture
  • Gélules ou comprimés d’extrait sec
  • Pommade
  • Suppositoire

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Intolérance : à haute dose et durant un laps de temps prolongé, le marronnier est susceptible d’occasionner des troubles du tube digestif.
  • Récolte : l’écorce au printemps, les feuilles à l’été, les marrons à l’automne.
  • Usages domestiques : avec les marrons, on a autrefois fabriqué un ersatz de lessive, de la colle, des bougies…
  • Usages alimentaires : à poids égal, le marron contient plus de fécule que la pomme de terre (30 % contre 22). Parmentier, fortement lié à la pomme de terre, propose en son temps une technique permettant de débarrasser le marron du principe âcre qui le rend impropre à la consommation tel quel. Pour obtenir cette fécule, il faut tout d’abord débarrasser le marron de son tégument, puis le faire sécher. Ceci fait, on le pulvérise et on fait séjourner pendant une demi journée cette poudre dans une eau légèrement alcaline (pH : 7,5 à 8). Il s’agit ensuite de la faire sécher, avant de pouvoir l’utiliser dans l’alimentation humaine, mêlée à moitié à de la farine de blé, par exemple.
  • Fleurs de Bach : parmi les 38 élixirs conçus par le Dr Bach, trois sont issus de marronniers : White Chestnut (fleurs de marronnier blanc), Chestnut Bud (bourgeons de marronnier blanc) et Red Chestnut (fleurs de marronnier rouge, Aesculus rubra).
    _______________
    1. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p. 562
    2. Loiseleur-Deslongchamps et Marquis cités par Cazin, p. 563
    3. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 605

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Le cassis (Ribes nigrum)

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Synonymes : groseillier noir, cassissier.

Le mot « cassis », que d’aucuns imaginent d’origine poitevine, n’a rien à voir avec la ville du même nom qui tire, elle, son étymologie du phénicien. Ce cassis végétal est un mot qui apparaît au XVI ème siècle, en même temps que les premiers écrits qu’on lui accorde (Rembert Dodoens, 1583) et les premières mentions médicinales de ses feuilles et de ses fruits (Petrus Forestus, 1614). Dodoens est Flamand, Forestus Hollandais. Il s’agit donc d’auteurs relativement septentrionaux, qui cadrent mal avec la manière dont Anne de Bretagne appelle le cassis dans ses Grandes heures : poivrier d’Espagne. C’est cependant la preuve que le cassis était connu en France vers l’an 1500, d’autant que l’illustration correspondante nous montre bel et bien un pied de cassis. Plus étrange encore, on trouve chez Hildegarde de Bingen (XII ème siècle) un « arbre aux goutteux » que l’abbesse appelle Gichtbaum, autrement dit « arbre à la goutte ». Si le cassis est bien un remède antigoutteux, il n’est en aucun cas un arbre, juste un arbrisseau de deux mètres de hauteur au grand maximum. Hildegarde sait pourtant ce qu’est un arbre, le livre II du Physica en contenant un grand nombre. Cependant dans le Livre des arbres, Hildegarde mentionne des espèces végétales qui ne sont pas des arbres, mais des arbustes, en tout cas rien d’aussi petit que le cassis, qu’Hildegarde donne aussi comme efficace contre les troubles circulatoires, ce qui renforce l’idée que le Gichtbaum pourrait plausiblement être le cassis. Était-il une variété de cassis au port plus élevé ? Les cassissiers étaient-ils plus grands au Moyen-Âge qu’aujourd’hui ? Quoi qu’il en soit, il n’a rien d’espagnol, son nom latin Ribes étant issu du danois Ribs et du suédois Rips. D’ailleurs, le mot « groseillier » lui-même dérive de l’allemand Krauselbeere. Tout cela atteste bien l’origine « nordique » du cassis, que l’on rencontre à l’état sauvage selon un arc allant de la Grande-Bretagne à la Mandchourie.
En France, c’est sans doute Philibert Guybert, docteur de la faculté de médecine de Paris, qui couchera les premières informations concernant le cassis sur le papier à travers son Médecin charitable paru au XVII ème siècle. Il y indique la recette d’une gelée de cassis médicinale. Mais ça n’est que sous l’impulsion de l’abbé Pierre Bailly de Montaran que vaut au cassis une vulgarisation de sa culture et de son usage médical étendu. En 1712, il fait paraître un ouvrage intitulé Les propriétés admirables du cassis, dont il dit qu’il n’y a « personne qui, ayant des jardins, n’en doive planter un grand nombre pour les besoins de sa famille ». Il y donne diverses recettes contre la goutte et le rhumatisme, dont celle-ci : « Prenez une bonne poignée de feuilles de cassis avec autant de laurier commun, de la sauge et du romarin. Mettez le tout dans un pot en terre ou un bocal clos et remplissez-le de vin blanc, puis mettez à douce chaleur ou au soleil pendant vingt-quatre heures ».
La culture en grand du cassis est instaurée aux alentours de 1750 dans le Dijonnais, en Haute-Saône, etc. Parallèlement, les publications à son sujet se poursuivent, tel que L’abrégé de la médecine pratique incluant un Traité du cassis (1753), et dont l’auteur, John Theobald, écrit qu’on « va chercher bien loin des remèdes bien chers et qui ne font point d’aussi bons effets et en si grand nombre que cette plante », dont les principaux sont les suivants : tonique, cordial, fortifiant, apéritif, diurétique, antilithiasique, antigoutteux, ce qui est parfaitement exact ! Les vertus du cassis n’ont pas été abusivement exagérées comme il a été dit par après, ce qui, hélas, fit en sorte que cette plante n’a plus été regardée que comme diurétique et astringente à la fin du XVIII ème siècle et même au début du siècle suivant, lequel va voir se produire un événement majeur pour sa promotion. En effet, en 1841, « la culture du cassis prit un nouvel essor à la suite de la création, à Dijon, par Lagoute, de l’industrie du cassis-liqueur » (1) et de la crème de cassis. Lagoute, le bien nommé, promeut moins un remède médicinal qu’une boisson spiritueuse, mais notez tout de même le clin d’œil : Lagoute crée une liqueur à base d’une plante bonne contre la goutte ! ^_^
Une vingtaine d’années plus tard, Cazin met lui aussi au point une boisson simple qui n’utilise pas les baies mais les feuilles : « J’ai conseillé aux moissonneurs du nord de la France, qui trop souvent ne font usage que de l’eau froide pendant leurs travaux, de se désaltérer avec l’infusion à froid de feuilles de cassis, à laquelle on ajoute quatre cuillerées d’eau-de-vie par kilogramme de cette infusion. C’est de toutes les boissons la plus convenable et la moins dispendieuse pour se désaltérer pendant les chaleurs de l’été et les pénibles travaux de la récolte » (2).
En presque toute fin de siècle, l’abbé Kneipp fera l’éloge du cassis, insistant sur son efficacité dans les maladies vésicales et rénales, mais il faudra attendre la thèse de Huchard (1908) et celle de Decaux (1930) pour que l’ensemble des propriétés du cassis soient scientifiquement établies.
Au milieu du XX ème siècle, du côté de Dijon… Félix Kir, chanoine et homme politique, devient maire de cette ville et le restera pendant plus de 20 ans. C’est lui qui autorisera les producteurs de liqueur de cassis à utiliser son patronyme pour désigner un apéritif aujourd’hui bien connu, le kir.

Le cassissier est un arbrisseau caducifolié non épineux dont la hauteur atteint environ deux mètres. Ses feuilles, à trois ou cinq lobes, aussi larges que longues, sont recouvertes de petites glandes contenant une essence aromatique donnant à cette plante une odeur particulière, surtout par temps chaud. La floraison, étalée d’avril à mai, pare le cassis de grappes de fleurs blanc verdâtre. Plus tard, en juillet-août, elles laissent place aux baies noires, comestibles, et à l’arôme musqué et fruité.
En France, le cassis n’est spontané qu’en certains bois humides de Lorraine, d’Alsace et du Dauphiné. Partout ailleurs il n’apparaît que comme espèce cultivée.

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Le cassis en phytothérapie

On pourrait attribuer les feuilles au phytothérapeute et les baies au gourmet, mais ce serait oublier un peu vite que les baies cumulent les fonctions : elles ne sont pas que substance alimentaire, elles participent aussi d’usages médicinaux.
Les baies de cassis, lorsqu’elles sont parfaitement mûres, possèdent un parfum et une saveur étonnants, qu’il faut sans doute mettre sur le compte d’une essence aromatique complexe et un taux très élevé d’acide ascorbique, c’est-à-dire de vitamine C : 150 à 200 mg / 100g. C’est, parmi les fruits courants, celui qui affiche la plus forte teneur de cette vitamine. C’est pourquoi, à poids égal, le cassis est plus acide que la groseille. Et c’est, pour le cassis, une vitamine relativement stable par rapport à la chaleur et à l’oxydation comme l’explique le Dr Valnet : « un sirop de cassis ne perd que 15 % de vitamine C la première année et 70 % pendant la seconde » (3). Peut-être est-ce la présence concomitante de vitamine C2 qui en est responsable. Outre cela, on trouve dans ces baies divers sels minéraux (phosphore, chlore, sodium, potassium, magnésium, calcium) et acides (malique, vinique, citrique), 10 à 14 % de sucres, de la pectine, des pigments anthocyaniques et flavoniques. Dans les feuilles, on rencontre surtout des tanins et une essence aromatique de couleur vert pâle différente de celle contenue dans les baies.

Propriétés thérapeutiques

  • Tonique général, fortifiant, immunostimulant, augmente la résistance aux infections
  • Diurétique éliminateur de l’acide urique et des purines, dépuratif, stimulant rénal, antirhumatismal
  • Hypotensif, veinotonique, augmente la résistance des capillaires sanguins
  • Astringent, cicatrisant
  • Stimulant du foie et de la rate
  • Apéritif, tonique des voies digestives, antidiarrhéique, vermifuge
  • Antiscorbutique
  • Diaphorétique
  • Rafraîchissant
  • Améliore l’acuité visuelle (une faculté qu’il partage avec la myrtille)

Usages thérapeutiques

  • Troubles cardiovasculaires et circulatoires : artériosclérose, hypertension, jambes lourdes et gonflées en fin de journée, fragilité capillaire, œdème, troubles circulatoires de la ménopause
  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : diarrhée chronique ou aiguë, dysenterie, gastralgie, parasites intestinaux, dyspepsie, inflammations gastro-duodénales
  • Troubles de la sphère urinaire et rénale : lithiase urinaire et rénale, catarrhe chronique de la vessie, prostatisme, colique néphrétique, oligurie, albuminurie, rhumatisme chronique, arthrite, arthrose, goutte
  • Troubles de la gorge et de la bouche : toux, enrouement, extinction de voix, laryngite, pharyngite granuleuse, aphte, angine, amygdalite, saignement gingival
  • Troubles de la sphère hépatique : hépatisme, insuffisance hépatique, ictère
  • Affections cutanées : plaie, plaie enflammée, ulcère, abcès, furoncle, eczéma, contusion, teigne, peau sèche, piqûre d’insecte (frelon, guêpe)
  • Scorbut, fatigue générale, surmenage
  • Anxiété, stress (4)

Modes d’emploi

  • Infusion et infusion prolongée de feuilles
  • Décoction de feuilles
  • Cataplasme de feuilles fraîches
  • Teinture-mère, extrait de plante fraîche
  • Hydrolat aromatique (issu de la distillation des feuilles à la vapeur d’eau… Donc, huile essentielle également, mais très rare)
  • Avec les baies : jus, sirop, vin, liqueur, ratafia, eau-de-vie, gelée…

Quelques suggestions de recettes :

  • Infusion diurétique n° 1 : feuilles de cassis (¼) + rameaux de prêle (¼) + feuilles de frêne (¼) + fleurs de reine-des-prés (¼)
  • Infusion diurétique n° 2 : feuilles de cassis (1/3) + fleurs de sureau (1/3) + baies de genévrier (1/3)
  • Infusion digestive : feuilles de cassis (8/10) + cannelle de Ceylan (1/10) + clous de girofle (1/10)
  • Décoction rafraîchissante : feuilles de cassis (½) + racine de réglisse (½)
  • Thé des centenaires : feuilles de cassis (1/3) + feuilles de frêne (2/3)

D’autres associations sont bien évidemment possibles : avec l’harpagophytum pour des troubles rhumatismaux, avec la vigne rouge et/ou le fragon pour des problèmes circulatoires (jambes lourdes, insuffisance veineuse).

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Le cassis ne présente aucun inconvénient hormis celui de déplaire à certains par son parfum et sa saveur. Mais il n’est là question que de goût personnel.
  • Récolte et séchage : les jeunes feuilles de mai à juin, les baies quand elles sont parfaitement mûres (à l’été). On peut employer les unes et les autres à l’état frais ou bien les faire sécher (sur des claies pour les feuilles, à la douce chaleur du four pour les baies) pour un usage ultérieur.
  • Usages alimentaires : ils sont nombreux et rejoignent peu ou prou les différentes recettes médicinales (confitures, gelées, vins, liqueurs, etc.).
  • Autres espèces : le groseillier à maquereaux (Ribes uva-crispa) et le groseillier rouge (Ribes rubrum).
    _______________
    1. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 489
    2. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p. 243
    3. Jean Valnet, Se soigner avec les légumes, les fruits et les céréales, p. 214
    4. « D’après des travaux récents, elles [les feuilles] stimuleraient la production de cortisol par les glandes surrénales, stimulant ainsi l’activité du système nerveux sympathique. De ce fait, elles contribueraient à diminuer les effets du stress », Petit Larousse des plantes médicinales, p. 160

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La ronce (Rubus fruticosus)

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Synonymes : ronce des bois, ronce des haies, aronce, éronce, mûrier sauvage, mûrier des haies, mûrier de renard, catimuron, catin-muron, amouros de bartas…

Une très longue histoire unit l’homme à la ronce : dès les temps néolithiques, il se repaissait de ses fruits comme l’attestent les dépôts de graines découverts dans différents sites préhistoriques. Goûter ce que la Nature met à la disposition des êtres humains n’est pas sans danger, mais c’est aussi cela qui détermine les découvertes utiles à l’homme, chose qui s’est perpétuée, car il n’y a pas encore si longtemps, l’homme suffisamment proche de la Nature, appliquait le principe du test qui « est facile à comprendre. Tu prends une fleur [de ronce] dans la bouche, ça dessèche, y’a plus d’salive » (1). C’est ainsi qu’il fut remarqué que la mûre est nutritive tout en étanchant la soif, et que les pousses de ronce, que les enfants bretons, allant à l’école ou gardant les vaches, grignotaient, faisaient ainsi découvrir au palais leur astringence.
D’un point de vue médicinal, c’est en remontant à Théophraste que l’on rencontre les premières indications. L’astringence est bien connue, de même que les propriétés antihémorragiques et antidiarrhéiques de la ronce. Écoutons Dioscoride : « la décoction des rameaux resserre l’intestin et l’utérus ; les feuilles mâchées raffermissent les gencives, écrasées elles s’appliquent sur les ulcères pour les cicatriser, sur les hémorroïdes, sur l’épigastre pour calmer les maux d’estomac ». Il ajoute que la décoction des fruits, en gargarisme, soulage les diverses irritations de la gorge. En quelques lignes, voici donc brossé le portrait thérapeutique de la ronce.
Cet arbrisseau, que l’on appelait Batos en grec du temps de l’Antiquité, n’a pas échappé à Pline qui recommandait d’en cueillir les bourgeons de la main gauche. Il mentionne l’existence d’une composition à base de mûres, le panchrestos (« bon à tous les maux »), qui n’est en fait qu’une formule assez proche du diamoron, terme dans lequel on reconnaît le nom latin de la mûre, Morum, désignant tout autant le fruit de l’arbre que l’on nomme mûrier noir (Morus nigra) et qui n’a, bien évidemment, rien à voir avec la ronce. Bref, Pline indique la ronce comme un remède de la bouche, de la gorge et de l’estomac. Dans le passage de l’Histoire naturelle ci-dessous, malgré l’enrobage « magique » des propos du naturaliste romain, il transparaît une propriété tout à fait exacte : « Un rameau, commençant à avoir du fruit, cassé à la pleine lune, pourvu qu’il n’ait pas touché la terre, a les mêmes effets hémostatiques, surtout contre les règles excessives, attaché aux bras des femmes ». Le poète Horace, qui pourtant n’est pas médecin, recommande lui aussi la mûre : « mangez, avant la fin du repas, des mûres noires, cueillies sur l’arbuste avant que le soleil ne soit trop chaud, c’est le moyen le plus sûr de passer l’été sans être malade. »

Au Moyen-Âge, la ronce et sa mûre font tout autant d’émules. Selon l’école de Salerne, « de ronce le feuillage, âpre, amer, astringent, arrête l’utérus, le ventre incontinent ». C’est pourquoi la mûre, et plus généralement les feuilles de ronce, sont un bon remède contre la dysenterie, comme le Grand Albert le souligne, indiquant une recette à base de poudre de limaçons brûlés et de mûres pulvérisées, chose que remarque également Hildegarde de Bingen, conseillant sa Brema contre la dysenterie hémorragique, les maux bucco-dentaires, la congestion de poitrine, les plaies infectées, la toux, etc. Fournier écrit qu’Hildegarde regardait les mûres comme fortifiantes. Or elle ne dit rien de tel : « Le fruit qui pousse sur les ronciers ne fait pas de mal à l’homme en bonne santé ni au malade et se digère facilement. Mais il n’a pas de vertus médicales » (2). Ni bénéfique ni maléfique selon elle, la mûre n’entre pas pour autant dans le cortège des fruits et des baies dont on se méfie au Moyen-Âge. Or la mûre n’a pas toujours eu bonne presse et une réputation particulière lui est restée attachée dans les campagnes même après les temps médiévaux. Son surnom de ronce de renard n’est peut-être pas étranger à cet état de fait sachant que cet animal pourrait effectivement « souiller » celles qui sont à sa portée de « germes morbides ». Aujourd’hui, l’on sait faire preuve de bon sens en déconseillant de cueillir une plante médicinale dans la nature, en des lieux qu’on sait fréquentés par chiens et renards. Mais si le goupil trouve parage auprès de la ronce, ce n’est pas pour nous dissuader de nous en approcher. Il en apprécie, tout comme nous, les fruits. Non, la mûre n’a rien de nocif, et à quantité égale, elle est bien moins dérangeante que la cerise, par exemple.
Par la suite, les principaux auteurs du XVI ème siècle (Matthiole, Fuchs, Tragus, Dodoens, Bauhin, Tabernaemontanus…) ne font que rependre les antiques indications de leurs prédécesseurs : dysenterie, hémorragie, ulcération, etc., à quoi l’on peut ajouter, au XVII ème siècle, lithiases rénales et urinaires, diarrhée, règles trop abondantes, irritation des parties génitales.

Au XX ème siècle, la ronce évoque peut-être au Dr Leclerc de mauvais souvenirs d’enfance : « Rien de plus méchant que cette plante dont les tiges souples, rouges et épineuses jaillissent, dans tous les sens, des buissons et s’étendent au loin, agrippant les passants avec la férocité d’une pieuvre : pas une de ses parties qui ne soit prête à griffer : le pédoncule de ses fleurs, les divisions de son calice, les nervures elles-mêmes de ses feuilles sont armés de fins aiguillons : malheur aux imprudents marmots qui exposent leurs mollets nus aux perfides caresses de cette harpie » (3). Un peu plus loin, il dit que seuls ses « fruits » suffiraient à « réhabiliter la plante hargneuse qui les porte » ! Oui, je suis sûr qu’il est advenu quelques déconvenues au Dr Leclerc durant l’enfance… ^_^

Pierre Lieutaghi écrivait, il y a 20 ans, qu’on avait jusqu’alors dénombré environ 2000 formes différentes de la ronce commune en la seule Europe. « Si les ronces constituent pour le botaniste un épouvantable maquis, pour le vulgaire la chose est beaucoup plus simple », annonçait Fournier un demi siècle avant Lieutaghi (4). Oui, nous n’allons pas nous emberlificoter dans un dédale sans fin. Rubus, le nom de genre, s’appliquait aux ronces, framboisiers et églantiers durant l’Antiquité. Depuis, on a rangé ces derniers parmi les roses. Il nous reste donc : Rubus fruticosus – la ronce –, Rubus idaeus – le framboisier – et Rubus caesius – la petite ronce bleue des champs, qui se distingue de la première par le fait qu’à maturité ses mûres sont couvertes de pruine, cette substance cireuse que l’on remarque en fine pellicule sur la « peau » des prunelles et de certaines prunes.
La ronce commune tiendrait-elle de l’arbuste ? Non, mais c’est sa tendance – trompeuse – à poser ses rameaux sur les branches des autres qui pourrait faire accroire cette idée. N’est-elle pas liane, quand on la voit pendante sur trois ou quatre bons mètres ? Ni arbuste, ni liane, juste arbrisseau depuis Théophraste, vivace et sarmenteux, à tiges bisannuelles : feuillues la première année, florifères et fructifères la seconde. Et ainsi de suite.
C’est une plante couverte d’épines : on en trouve sur les tiges, sur les pédoncules, sur les feuilles aux trois à sept folioles dentées, jusque même sur les nervures des dites feuilles ! En règle générale, la floraison s’étale durant de longs mois : mai à septembre. Les fleurs, typiques des Rosacées, comptent cinq pièces florales blanches lavées de rose et mesurent 2 à 4 cm de diamètre. Au fur et à mesure de la floraison, on voit apparaître les premières mûres. De vertes, elles deviennent rouges avant de considérablement foncer et de présenter à l’œil un beau noir violacé et brillant à pleine maturité. Globuleuses et juteuses à l’image des framboises, les mûres en elles-mêmes ne sont pas des fruits mais des drupes, c’est-à-dire des agglomérats de petits fruits concentrés tout autour du pédoncule.
La ronce est la plante habituelle des talus qu’elle protège de l’érosion en s’accrochant à tous les supports qu’elle rencontre. Mais elle est surtout une très courante représentante de la haie, quand elle ne la forme pas à elle toute seule ! C’est elle qui garantit, avec l’aubépine et le prunellier tout aussi épineux, la protection de la faune peuplant la haie. Mais elle a été, et l’est toujours, traquée comme mauvaise herbe, et cela malgré l’ensemble des services rendus pendant des siècles. C’est particulièrement vrai dans les régions où l’on détruit la ronce, comme en Normandie. Mais il en va de la ronce comme du chiendent : ils sont deux espèces quasiment indestructibles et dont l’arrachage procure bien du plaisir ^_^
Mais la ronce n’est pas que l’hôte de la haie ! On la trouve aussi fréquemment dans d’autres types d’habitats : au bord des chemins, le long des sentiers, en lisière de forêts, dans les broussailles et les terres en friche. Largement répandue en Europe, on en note la présence en Asie septentrionale ainsi qu’au Japon.

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La ronce en phytothérapie

Chez la ronce, tout est bon ou presque, de l’extrémité des racines jusqu’aux mûres. Mais, comme toujours, chaque période possède ses modes, et ce qui valait comme matière médicale hier n’est plus considéré aujourd’hui. Retenons donc qu’à l’heure actuelle on emploie exclusivement les mûres et les feuilles sous deux formes : lorsqu’elles sont encore à l’état de bourgeons non lignifiés et une fois déployées.
Riches en eau (85 %), les mûres contiennent divers sucres (dextrose, lévulose : 4 à 7 %), des acides (malique, succinique, citrique, oxalique), de la pectine, de la provitamine A, de la vitamine C (35 mg/100 g), un peu de mucilage, une essence aromatique, et 10 à 15 % d’huile grasse logée dans les graines. Quant aux feuilles, c’est principalement leurs tanins qui nous intéressent. Mais on y trouve aussi des sels minéraux et oligo-éléments (fer, calcium, magnésium, potassium, cuivre, manganèse), des flavonoïdes et bien plus de vitamine C que dans les mûres (90 mg/100 g).

Propriétés thérapeutiques

  • Astringente, cicatrisante, hémostatique
  • Diurétique, dépurative
  • Tonique, fortifiante
  • Antidiabétique
  • Antidiarrhéique
  • Antibactérienne
  • Rafraîchissante

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : diarrhée, diarrhée chronique, diarrhée des nourrissons, dysenterie, dysenterie des enfants, dyspepsie, gastrite, pyrosis
  • Troubles de la sphère rénale et urinaire : oligurie, hématurie, cystite, pyélite, lithiases rénales et urinaires
  • Affections de la bouche et de la gorge : angine, toux, enrouement, pharyngite, amygdalite, gingivite, glossite, stomatite, aphte, ramollissement et inflammation des gencives, névralgie dentaire
  • Troubles gynécologiques : leucorrhée, métrorragie, règles trop abondantes, douleurs menstruelles
  • Affections cutanées : dartre, eczéma, abcès chaud, furoncle, plaie atone, plaie ancienne, ulcère de jambe, ulcère atone
  • Grippe, refroidissement
  • Hémoptysie, crachement de sang
  • Hémorroïdes
  • Rhumatisme goutteux
  • Diabète
  • Anémie
  • Inflammations oculaires (« Jadis on préparait un bon collyre avec le suc des jeunes pousses battu dans de l’eau de rose avec un blanc d’œuf » (5)

Modes d’emploi

  • Infusion des bourgeons ou des feuilles
  • Décoction des feuilles dans l’eau ou le vin
  • Suc frais des bourgeons (« Les bourgeons récoltés au printemps, placés dans un flacon exposé au soleil, laissent s’écouler un suc sirupeux qu’on utilise en pansement sur les plaies (cicatrisant, analgésiant), en gargarismes et collutoires contre les angines » (6)
  • Cataplasme de feuilles fraîches pilées
  • Mûres en nature
  • Sirop de mûres
  • Vin de mûres
  • Eau-de-vie de mûres
  • Teinture de mûres
  • Gelées et confitures de mûres (En Basse-Normandie et dans les pays de la Loire, la confiture de mûres soignait les diarrhées)

« On peut également employer ces feuilles comme succédané du thé, ainsi que cela se pratique en Angleterre » (7). Voici trois recettes de thé de ronce rafraîchissant, désaltérant et diurétique :

  • Feuilles de ronce (50 %) + feuilles d’aspérule odorante (50 %)
  • Feuilles de ronce (30 %) + feuilles d’aspérule odorante (30 %) + feuilles de fraisier (30 %) + feuilles de menthe poivrée (10 %)
  • « Prendre deux parties de feuilles fraîches de ronce des champs à fruit bleu (Rubus caesius) et une poignée de feuilles de framboisier, les laisser se flétrir, les hacher grossièrement, les asperger légèrement d’eau, les nouer dans un linge et les laisser fermenter deux ou trois jours dans un endroit chaud, où se développe un parfum presque analogue au parfum de rose. Si on laisse ensuite sécher ces feuilles, elles perdent, il est vrai, ce parfum ; mais il renaît en les laissant séjourner dans une boîte de fer-blanc bien close » (8)

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Récolte : les jeunes pousses de ronce en mars et avril, les feuilles saines en toutes saisons (certains préconisent les seuls mois d’été), les mûres à parfaite maturité.
  • En cas d’infusion et de décoction des feuilles, il faut prendre soin de bien les filtrer avant consommation afin d’éviter les épines (procédure identique au bouillon-blanc)
  • Les mûres sont généralement déconseillées aux constipés chroniques.
  • Avec les tiges des ronces, on peut fabriquer des liens d’une grande solidité, avec lesquels on tresse, par exemple, des paillassons. Ces mêmes liens de ronce étaient également conviés au travail de la paille de seigle, dont on élaborait paniers, plateaux et ruches.
  • La mûre offre un jus tinctorial de couleur gris-bleu.
  • Confusion : il existe un arbre, le mûrier noir (Morus nigra) dont les fruits s’appellent aussi mûres
  • Les usages culinaires de la mûre sont variés : sauces, garnitures de viandes, confitures, gelées, vins, sirops, liqueurs, alcools, jus de fruits, gâteaux, glaces, etc.
  • Élixir floral base de fleurs de ronce : il est destiné à ceux qui ne parviennent pas à concrétiser leurs projets et qui rencontrent des difficultés à mettre leurs idées en pratique. Élixir conseillé aux personnes qui pratiquent la méditation, la visualisation, le travail onirique, etc.
    _______________
    1. Christophe Auray, Remèdes traditionnels de paysans, p. 23
    2. Hildegarde de Bingen, Physica, p. 90
    3. Henri Leclerc, Les fruits de France, p. 38
    4. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 833
    5. Ibidem, p. 836
    6. Jean Valnet, La phytothérapie, se soigner par les plantes, p. 379
    7. Henri Leclerc, Précis de phytothérapie, p. 113
    8. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 836

© Books of Dante – 2017

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Le bouillon-blanc (Verbascum thapsus)

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Synonymes : molène, cierge de Notre-Dame, fleur de grand chandelier, bonhomme, herbe à bonhomme, blanc de mai, oreille de loup, queue de loup, oreille de saint Cloud, herbe de saint Fiacre, bouillon ailé.

Au latin froid, mort et scientifique, s’oppose toute une kyrielle de noms vernaculaires, et cela quelle que soit la plante concernée. Le nom taxinomique latin d’une plante permet exactement de savoir de quoi l’on parle aux quatre coins du monde, même si la langue natale d’untel diffère de celle de tel autre. C’est, on va dire, un gage d’exactitude et de sécurité. Il n’en va de même des noms vernaculaires qui désignent une même plante de façons très diverses dans plusieurs localités parfois proches géographiquement. Les noms vernaculaires sont comme les patois, les anciens systèmes de poids et de mesures, les vieilles monnaies qui, d’un bord à l’autre d’un même royaume, n’avaient pas les mêmes valeurs. Il fallait alors transcrire, traduire, créer des équivalences afin de s’y mieux retrouver. Ainsi, les noms vernaculaires disent chacun toute l’importance accordée à un végétal en particulier. Chacun est une facette permettant de définir une plante dans son ensemble. A lire cette liste non-exhaustive des surnoms du bouillon-blanc, on peut mettre en évidence que certains d’entre eux font référence, par analogie, aux divers usages qu’a eu la plante à travers les âges. Attardons-nous sur quelques-uns de ces noms. Cierge de Notre-Dame et fleur de grand chandelier proviendraient du fait que les feuilles laineuses peuvent servir d’allume-feu. Du reste, la tige du bouillon-blanc, une fois sèche et trempée dans du suif, forme une torche durable, chose qui ne date pas d’hier puisque déjà Dioscoride relate ce fait. Herbe de saint Fiacre constitue une relation à l’une des propriétés médicinales du bouillon-blanc. Saint Fiacre (VI-VII ème siècle après J.-C.) est considéré comme le patron des jardiniers. « Parmi les plantes qu’il faisait pousser dans son jardin, il y en avait qui avaient la propriété de calmer les hémorroïdes et ceux qui en souffraient venaient boire des décoctions dans son hospice » (1). C’est pourquoi saint Fiacre est invoqué pour des problèmes hémorroïdaires, les hémorroïdes étant elles-mêmes appelées « mal de saint Fiacre ». Ceci dit, je verrais davantage la ficaire plutôt que le bouillon-blanc en guise d’herbe à Fiacre. Fiacre, ficaire, hum ? Évitons de tomber dans ce piège sémantique. Allez, poursuivons, je vous prie. Oreille de loup, queue de loup et bouillon ailé font chacun référence à une caractéristique botanique de la plante : le premier parce que les feuilles basales ressembleraient à des oreilles de loup, le deuxième parce que la hampe florale terminale évoquerait une queue de loup, enfin le dernier par le fait que les petites feuilles qui se situent juste au-dessous de la hampe florale ont été appelées « ailes », à moins qu’il n’y ait là quelque lien avec un certain dieu ailé dont nous reparlerons plus loin. Passons maintenant au mot molène qui arrive au coude-à-coude avec celui de bouillon-blanc pour vulgairement désigner la plante. Fournier y voit, par mol (mou), une allusion au duvet qui couvre la plante en grande partie, à moins qu’il ne s’agisse d’un trait ayant rapport aux qualités émollientes du bouillon-blanc. Quant au nom principal de bouillon-blanc, aucune idée ! De même que le nom latin qui lui est associé – Verbascum thapsus – dont on s’est perdu en conjectures. Ah, l’étymologie de Verbascum, c’est toute une histoire. Plusieurs hypothèses ont été avancées. Les voici :
* De verbum, terme qui désignait la tisane de bouillon-blanc usitée comme spécifique de l’enrouement et de la toux rauque ;
* De virpa, « pénis », eu égard à la raideur de la tige ;
* De barbascum, à cause de ses fleurs dont trois étamines sur cinq sont barbues ;
* De quasi herbascum, sans doute en rapport avec l’épais duvet qui recouvre l’ensemble de la plante.
Quant à l’adjectif thapsus, c’est tout aussi peu glorieux. Selon Fournier, il proviendrait du nom grec d’une plante tinctoriale sicilienne : thapsos. « Il a été transféré, sans raison valable, au bouillon-blanc, par John Gerarde » en 1597 (2). Par ailleurs, thapsus est le terme par lequel Angelo de Gubernatis désigne une plante qui n’a strictement rien à voir avec le bouillon-blanc, puisqu’il s’agit de l’if (corruption entre thapsus et taxus ?)
Voilà. Les noms vernaculaires nous en disent davantage au sujet du bouillon-blanc que ses appellations latins qui pédalent dans la semoule. Et ne vous y fiez pas. Ce n’est pas parce qu’un nom latin affuble une plante qu’il dit forcément des choses plus intelligentes. Sous couvert de vernis « scientifique », il s’avère que bien des noms latins ne sont que la translittération d’un nom vernaculaire…

Passons aux choses sérieuses. En Grèce antique, on s’est bien penché sur les Verbascum, et à raison : il y existe une bonne quarantaine d’espèces. Mais nous ne sommes pas à Rome, il n’est donc pas question de Verbascum, mais de Phlomos, un terme fourre-tout qui désigne à peu près toutes ces plantes. On retrouve encore aujourd’hui le mot phlomos dans le nom latin du grand bouillon-blanc, V. phlomoides. Un phlomos était employé par Hippocrate. Selon lui, il était capable de soigner n’importe quelle blessure. D’après les hippocratiques à la suite du grand de Cos, ce(s) phlomos permettai(en)t d’épancher les écoulements d’humeurs (articulations, lombes, ischion) et, par cataplasme, de « soigner les tumeurs et les inflammations des parties voisines » d’une plaie. Avec Dioscoride, on y voit un peu plus clair : il distingue un phlomos blanc et mâle (bouillon-blanc ?), un phlomos noir et femelle (molène noire ?), enfin un phlomos sylvestre. Selon Pline, « les feuilles sont plus larges que celles du chou et poilues, la tige dressée dépasse d’une coudée. La graine est noire, sans usage, la racine simple a la grosseur d’un doigt ». A cela, Dioscoride ajoute que les fleurs des phlomos mâle et femelle sont jaunes, que la racine en est âcre. Par ailleurs, il apporte bien d’autres informations, médicinales entre autres (3), mais il demeure difficile de distinguer, parmi les différentes espèces qu’il nomme, celle qui pourrait être le bouillon-blanc. Dioscoride privilégie la décoction de racine de phlomos. Elle est, dit-il, astringente à l’extérieur, et émolliente et vulnéraire à l’intérieur. Pline, lui, préfère les feuilles. Pour l’un comme pour l’autre, le phlomos prévaut dans les affections pulmonaires. Pour Pline, il intervient aussi en externe : « la molène broyée avec sa racine, arrosée de vin, enroulée dans ses propres feuilles et chauffée ainsi dans la cendre [peut] être appliquée chaude ». Moxa ? Pline mentionne aussi une autre propriété qu’il aurait pu piocher chez Nicandre de Colophon. Ce dernier avançait que le phlomos était fort utile contre les blessures causées par des animaux venimeux. Ducourthial, citant Pline : « l’individu qui portait sur lui un brin de verbascum ne verrait jamais de choses effrayantes et ne serait pas attaqué par les animaux » (4). Galien, qui s’inspire peut-être de Dioscoride et des hippocratiques, indique le phlomos contre les écoulements d’humeurs, les douleurs dentaires, etc. A la suite de quoi pleuvent de la part d’Oribase, d’Aetius, d’Alexandre de Tralles et de Paul d’Egine des recommandations toutes semblables. Ils reprennent, tous, plus ou moins Dioscoride. Or, entre-temps, quelques informations concernant le phlomos surgissent à travers un opuscule astrologique anonyme, qui donne le phlomos comme plante d’Hermès. Ce texte aborde déjà des considérations médicinales : « On prépare avec son suc un remède fortifiant : lorsque l’on s’en enduit, on ne ressent pas la fatigue, que l’on marche à pied ou que l’on accomplisse n’importe quelle tâche pénible [nda : neurotrope et musculotrope, le bouillon-blanc ?]. Il rend souples et résistantes les articulations du corps, aussi bien de ceux qui courent que de ceux qui luttent. Si on en enduit les courbatures, on n’en ressent plus la douleur » (5). Difficile de reconnaître le bouillon-blanc dans ces attributions, encore moins le phlomos plante d’Hermès, Hermou rhabdos, rameau (ou baguette) d’Hermès, que, selon le pseudo-Dioscoride, on appelle aussi Kerukion, le « caducée ». Or, « si on absorbe de ce suc, à jeun, après avoir invoqué la divinité pour qu’elle donne une telle propriété à la planète d’Hermès, à laquelle la plante est associée, on sera le plus prompte à parler » (6). Ce qui est là chose fort intéressante, sachant que le dieu Hermès est une divinité du verbe (verbum, verbascum ?). Or, que nous apprend l’astrologie ? Que la planète Mercure gouverne deux signes zodiacaux, les Gémeaux et la Vierge. Les premiers sont assez souvent affublés de troubles respiratoires, les seconds de troubles gastro-intestinaux, et les deux, de cette petite toux agaçante et chronique indiquant assez bien des désaccords au sein du chakra de la gorge. A la lecture des informations que nous déploierons plus loin, il ressort d’ores et déjà que le bouillon-blanc est bel et bien une plante d’Hermès.
Comme toutes les époques, l’Antiquité, pleine de sagesse, n’est pas exempte de bêtise. Ainsi parle le pseudo-Apulée : « On dit que Mercure donna cette herbe [le phlomos] à Ulysse lorsqu’il alla voir Circé pour qu’il ne craigne pas ses maléfices ». Déjà, quand on emploie « on dit », cela signifie qu’on n’est pas sûr, moi-même utilise cette expression en pleine méconnaissance de cause. On reconnaîtra là l’épisode homérique durant lequel, en effet, Hermès s’en vient trouver Ulysse afin qu’il lui remette le môly (ou môlu), cette (soi-disant) fameuse plante qui lui permettra de déjouer les enchantements de la déesse. Là aussi, on s’est perdu, égaré même, en conjectures sur l’identité du môly, un peu à la manière de l’ambroisie olympienne ou du soma védique. S’agissait-il de philtres divins, de « plantes » que jamais la Terre n’a touchées ? C’est très difficile à dire, et je ne me prononcerai pas à ce sujet, car je n’en ai pas même l’ombre d’une preuve ou d’une idée. Ensuite, le même pseudo-Apulée poursuit : « Celui qui porte sur lui un brin de l’herba verbascum ne verra jamais de choses effrayantes. Aucune bête, aucune mauvaise rencontre ne lui causeront de désagréments ». Impression de déjà lu, pas vous ?

Nous avons, plus haut, évoqué Alexandre de Tralles et Paul d’Egine. Quoi qu’on en pense, à leur époque respective, nous avons déjà les deux pieds au sein du Moyen-Âge. Dans cette période un peu trouble, une fois de plus, Hildegarde vient à notre rescousse. Wullena, ainsi appelle-t-elle le bouillon-blanc. Chaud et sec, « il réconforte et réjouit le cœur » (7). Elle le recommande comme vermifuge et emménagogue (aménorrhée, douleurs menstruelles), mais, par-dessus tout contre les douleurs pectorales et l’enrouement, ce qui fera dire au Docteur Leclerc, bien des siècles plus tard, que « sans doute elle en avait expérimenté les effets sur les moniales qu’elle initiait aux splendeurs du chant grégorien » (8).

Bisannuelle ou vivace, le bouillon-blanc présente de larges feuilles cotonneuses, organisées en rosette à la base et qui se raccourcissent au fur et à mesure qu’elles gravissent une épaisse tige creuse et cannelée, couvertes de poils, elle aussi. Au sommet de cette tige, dont la hauteur peut atteindre deux mètres, on trouve un dense épi de fleurs jaune soufre d’environ 2 cm de diamètre dont la particularité est de s’ouvrir qu’elle que soit leur place sur la hampe. La floraison peut débuter timidement en avril et s’étendre jusqu’au mois de septembre.
Le bouillon-blanc est une plante très fréquente qu’on trouve en Europe ainsi qu’en Asie, sur sols sablonneux de préférence : coteaux secs, talus, pâtures, bois clairs, décombres, bords de chemins, terres incultes, remblais, voies de chemin de fer, endroits secs et pierreux.

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Le bouillon-blanc en phytothérapie

Contrairement à ce qui se pratiquait durant l’Antiquité, ce sont presque exclusivement les fleurs qu’on destine à un usage médicinal. Les feuilles le sont beaucoup moins, les racines presque plus du tout. Dans les fleurs du bouillon-blanc, on trouve environ 10 % de sucres (glucose, saccharose), divers hydrates de carbone (12 %), du mucilage (2,5 %), des flavonoïdes, de la saponine, une trace d’essence aromatique, des iridoïdes (aucuboside), des polyphénols (verbascoside), etc.

Propriétés thérapeutiques

  • Pectoral, calmant respiratoire, expectorant, émollient, antitussif, antispasmodique respiratoire, adoucissant
  • Sudorifique
  • Diurétique léger
  • Détersif, vulnéraire

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère respiratoire : catarrhe aigu ou chronique, bronchite, inflammation de la gorge, toux quinteuse et/ou rauque, enrouement, asthme, trachéite, rhume
  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : dysenterie, diarrhée, colique, ténesme, entérite, perte d’appétit
  • Affections cutanées : eczéma, dartre, furoncle, panaris, plaie, plaie ulcérée, ulcère, ulcère atone, abcès, engelure, gerçure, brûlure
  • Troubles locomoteurs : entorse, douleur articulaire, rhumatisme
  • Cystite, rétention d’urine
  • Hémorroïdes

Modes d’emploi

  • Infusion de fleurs (fraîches ou sèches)
  • Décoction et décoction concentrée de feuilles fraîches
  • Cataplasme de feuilles cuites dans l’eau ou le lait
  • Macération huileuse de fleurs fraîches
  • Teinture-mère

Précautions d’emploi, autres informations

  • Il n’existe aucune contre-indication connue, la seule précaution étant de bien filtrer l’infusion des fleurs ou bien vous vous trouverez dans l’indélicate situation que nous narre ci-après Henri Leclerc : « c’est pour avoir négligé cette précaution que je m’attirai un jour les reproches d’un malade qui était venu me consulter au sujet d’une pharyngite granuleuse accompagnée de fâcheux picotements et à qui j’avais prescrit une infusion de Verbascum thapsus : il me demanda d’un ton aigre-doux si c’était la mode de faire avaler aux gens du poil à gratter. Par bonheur, j’avais affaire à un adepte fervent de l’homéopathie : rien ne fut plus facile de me disculper, en lui faisant comprendre que c’était une ingénieuse application du précepte similia similibus curentur » (9). Bien joué, Docteur ! ^_^
  • Associations : avec une ou plusieurs des six autres plantes pectorales (coquelicot, mauve, guimauve, pied-de-chat, tussilage, violette). Avec de l’eucalyptus globuleux et/ou du plantain (grand ou lancéolé), on renforce l’effet anti-inflammatoire.
  • Récolte et séchage : les fleurs à plein épanouissement tout au long de l’été (juin-septembre), et uniquement les corolles et non les calices, ce qui n’est pas très compliqué, les premières se détachant avec aisance des seconds. On fera sécher les fleurs rapidement, sans même les retourner durant la dessiccation, tout en prenant soin de les garder de l’humidité qui les ferait noircir. Les feuilles peuvent se récolter avant floraison, quant aux racines, si peu usitées à l’heure actuelle, tout au moins pouvons-nous dire à leur sujet qu’elles s’arrachent à l’automne. On les brosse, puis on les découpe en rondelles que l’on enfile sur une ficelle avant de les passer au séchage.
  • Autres espèces : sur le territoire français, on compte environ une quinzaine d’espèces de bouillon-blanc, dont le petit, c’est-à-dire V. thapsus, et le grand, V. phlomoides. Des uns aux autres, il n’y a nul besoin de tenir compte de morphologie botanique, car tous ces bouillons-blancs possèdent d’identiques propriétés.
  • Il existe un élixir floral à base de fleurs de bouillon-blanc. Il est utile en cas d’indécision sur la direction à prendre en fonction des situations. Il aide à développer la sincérité et l’harmonie au sein d’un groupe.
  • Les fleurs, qui possèdent un léger arôme de miel, entrent dans la composition de liqueurs.
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    1. Julie Bardin, Saints, anges et démons, p. 60
    2. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 641
    3. Des emplois domestiques du phlomos sont relatés par Dioscoride : conservation des fruits, coloration des cheveux en blond, destruction des insectes.
    4. Guy Ducourthial, Flore magique et astrologique de l’Antiquité, p. 206
    5. Ibidem, p. 359
    6. Ibidem
    7. Hildegarde de Bingen, Physica, p. 75
    8. Henri Leclerc, Précis de phytothérapie, p. 238
    9. Ibidem, p. 239

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Le tussilage (Tussilago farfara)

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Synonymes : pas d’âne, pas de cheval, pied de poulain, tâtonnet, taconnet, racine de peste, béchion, procheton, chou de vigne, herbe de saint Quentin, herbe de saint Quirin, herbe de saint Guérin, etc.

Drôle de plante que le tussilage qui fleurit dès les premiers mois de l’année, offrant un abondant nectar aux abeilles qui, sans lui, se trouveraient presque sans pitance. Drôle et remarquable, et cela depuis vingt-cinq siècles. Déjà, le grand Hippocrate avait mis en évidence deux des grandes attributions médicinales du tussilage : ce qui touche aux poumons et à la peau. C’est ainsi qu’il administrait un mélange de lait, de miel et de racine de tussilage pour les « ulcérations des poumons », et appliquait sur des plaies virant à l’ulcère une décoction vineuse de la plante. Bien après lui, Dioscoride, qui en utilise les feuilles et les racines, le nomme Bêchion, un mot qui a traversé les âges puisqu’il a donné béchique, un terme plus tellement employé aujourd’hui et qui trouve son synonyme dans antitussif, c’est-à-dire « contre la toux ». D’ailleurs, le terme même de tussilage, tussilago en latin, provient de la contraction de deux mots : tussim (la toux) et ago, agere (faire fuir). Mais c’est le latin qui l’a emporté, ainsi appelle-t-on aujourd’hui cette plante tussilage, accompagné de ce farfara, issu des antiques farfarus et farfarium romains dont on ignore l’étymologie et, par voie de conséquence, le sens. Bref, après cette ellipse pseudo-linguistique, revenons-en à nos moutons. Que dit Dioscoride à même d’apporter de l’eau à notre moulin ? Il reconnaît au tussilage des qualités externes sur érysipèle et autres inflammations cutanées, mais également par voie interne en cas de difficultés respiratoires, de toux sèche, de bronchite, de trachéite et autres irritations propres à la sphère pulmonaire. Si j’ai tout bien compris, cela était permis par fumigation de feuilles de tussilage que l’on déposait sur des charbons ardents. La fumée qui s’en dégageait était ensuite guidée par un cornet en forme d’entonnoir que le patient tenait entre ses lèvres. On peut dès lors parler de fumigation et d’inhalation sèches. Pline, puis Galien, reprennent sensiblement les mêmes choses ; le premier écrit que « le tussilage n’a ni tige, ni fleur, ni graine ; c’est du moins la preuve que de son temps [celui de Pline], la fleur du pas d’âne n’était pas appréciée », nous explique Fournier (1). Je me permettrai, plus loin, de nuancer l’avis de Fournier, là, il est trop tôt pour le faire ^^.

Durant la vaste période médiévale, je n’ai guère déniché d’informations au sujet du tussilage, hormis chez Hildegarde qui distingue un tussilage mineur et un autre majeur. Ce dernier, qui semble bien être le tussilage pas d’âne, est, selon l’abbesse, froid et humide ; il est parfait sur les ulcères et les abcès chauds, en cataplasme de feuilles appliqués localement avec du miel. Dans tous les cas, elle ne semble pas accorder d’importance à la vertu curative de la fumée de feuilles de tussilage, contrairement à Schroder qui reprendra cela à son compte au XVII ème siècle contre les maladies pulmonaires ; la décoction de tussilage lui permettait en outre de laver et de déterger les ulcères chauds et enflammés, de même que Simon Paulli qui, à la même époque, utilisait le tussilage sur les ulcères de jambe à tendance gangreneuse. Aux alentours de 1700, Lémery propose une recette de sirop de tussilage composé, mais je lui préfère celle de Pitton de Tournefort rappelée par Chomel : « On prend quatre poignées de feuilles [de tussilage] avec trois pincées de ses fleurs, deux poignées de sommités d’hysope, une once de raisins secs, trois cuillerées de miel de Narbonne ; on met le tout dans le fond d’un pot et on y verse quatre pintes d’eau bouillante ; on fait jeter seulement trois bouillons, on tire le pot du feu, on le couvre, et on passe la tisane lorsqu’elle est refroidie. » Destinée à un usage interne, cette recette s’intercale avec bien d’autres dirigées vers un usage externe, comme par exemple la poudre de feuilles sèches mêlée à du miel. Dans tous les cas, il ressort que le tussilage aura donné lieu à de nombreuses expérimentations en interne pour les problèmes pulmonaires et en externe pour les affections cutanées, jusqu’à ce qu’au début du XVIII ème siècle soit relaté le cas d’une patiente atteinte d’ulcères scrofuleux admise à l’hôpital de Pise : elle y fut soignée grâce au tussilage aussi bien par voie orale que cutanée, chose que Cazin retiendra pour en faire l’expérience non sans avoir rencontré quelques déboires : « J’avoue que les faits nombreux rapportés par des auteurs dignes de foi […] ont ébranlé mon incrédulité, malgré deux essais infructueux. J’ai de nouveau employé le tussilage, et je m’en suis bien trouvé. J’ai pu me convaincre de l’efficacité de cette plante dans plusieurs cas d’affections scrofuleuses, où les traitements généralement connus et employés avaient échoué » (2). Notons au passage que la « constitution scrofuleuse » prédispose à la tuberculose pulmonaire ; l’on voit, une fois de plus, l’interaction entre la sphère pulmonaire et l’interface cutanée.
Au début du XX ème siècle, on pourrait croire que le tussilage est relégué au rang d’ingrédient constituant la « tisane des quatre fleurs », mais il n’en est rien. « Schulz, ayant remarqué que les vieillards, atteints de la bronchite chronique avec ou sans accidents asthmatiques, fumaient un mélange de tabac et de feuilles de tussilage, expérimenta le procédé et constata qu’il lubrifie la muqueuse et facilite remarquablement l’expectoration » (3). Et oui, l’empirisme n’oublie pas les bonnes manières que la science officielle redécouvre de temps à autre…

Le tussilage est une plante vivace à rhizomes traçants qui fleurit aux premiers mois de l’année (février-mars). A cette période, des tiges garnies d’écailles rougeâtres apparaissent et portent chacune un capitule de fleurs jaune vif, mâles et femelles, de un à trois centimètres de diamètre. Cette hampe florale peut poursuivre son ascension jusqu’à atteindre une hauteur de trois décimètres, tout en fructifiant parallèlement. Plus tard, bien après la floraison, des rosettes de grandes feuilles longuement pétiolées, en vague forme de cœur polygonal, émergent du sol, feuilles dans lesquelles certains ont vu l’empreinte d’un sabot d’âne, d’où son surnom de pas d’âne. La face supérieure est généralement vert vif, alors que le revers prend un aspect pelucheux par la présence de poils blancs dont on s’est servi comme amadou.
Si l’on circule sur un moteur de recherche d’images, on verra bien que des photographies de feuilles ne comportent jamais de fleurs et vice-versa, ce en quoi les anciennes planches botaniques sont parfois trompeuses, puisqu’elles offrent au regard une plante dessinée avec feuilles et fleurs. En réalité, lorsque les feuilles paraissent, les fleurs ont depuis longtemps disparu (ce qui rappelle le cycle végétatif du colchique), raison qui a mené le Moyen-Âge à surnommer le tussilage « filius ante patrem », c’est-à-dire « le fils avant le père ». C’est peut-être sous son seul aspect feuillu que Pline connaissait le tussilage, ce qui lui aurait fait dire que cette plante est démunie de fleurs, de tiges et de graines. Cela n’est donc peut-être pas une confusion de la part du naturaliste, comme le souligne Fournier, mais simplement l’expression d’une partie de la réalité.
Le tussilage est une plante relativement commune en Europe ainsi que dans le nord et l’ouest de l’Asie. On la trouve aussi bien en plaine qu’en montagne, parfois jusqu’à 2500 m d’altitude. Elle prend particulièrement pied sur des sols calcaires, argileux et marneux, et peuple les talus, les fossés, les bordures de routes et de chemins, les déblais, les limons fluviaux, les terres remuées, etc.

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Le tussilage en phytothérapie

Autrefois, on se préoccupait avant tout des racines et des feuilles de cette plante. Si, aujourd’hui, on utilise encore ces dernières, les racines font l’objet de peu d’attention, ayant été remplacées depuis par les capitules floraux. Par ordre d’importance thérapeutique, nous avons donc : fleurs, feuilles, racine.
Aussi amères que la racine, les feuilles contiennent du mucilage en quantité importante, du tannin, des vitamines (C, entre autres) et de nombreux sels minéraux et oligo-éléments (potassium et soufre surtout, sodium, magnésium, phosphore, chlore, fer, zinc). Quant aux capitules, on y trouve un peu de tannin, des traces d’essence aromatique, divers acides (malique, pectique, vinique, gallique, phosphorique…), du mucilage, du faradiol… En plus de tout cela, on décèle dans le tussilage la présence d’alcaloïdes que nous avons déjà rencontrés lorsque nous avons étudié la bourrache et, plus récemment, l’eupatoire chanvrine : les alcaloïdes pyrrolizidiniques (senkirkine, sénecionine…). Nous en dirons davantage à leur sujet dans la dernière partie de cet article.

Propriétés thérapeutiques

  • Fluidifiant des sécrétions bronchiques, expectorant, mucolytique, protecteur des muqueuses des voies respiratoires, antispasmodique respiratoire, anti-inflammatoire respiratoire, antitussif, sédatif et adoucissant pectoral
  • Tonique (propriétés immunostimulantes et antibiotiques ?)
  • Sudorifique léger
  • Maturatif, résolutif, détergent, astringent léger (capitules)

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère respiratoire : bronchite, encombrement bronchique, toux (sèche, grasse, quinteuse, spasmodique), asthme, trachéite, laryngite, catarrhe pulmonaire aigu accompagné d’abondantes sécrétions, phtisie, rhume, oppression pulmonaire, pharyngite, extinction de voix
  • Troubles cutanés : plaie, plaie à tendance ulcéreuse, ulcère scrofuleux, abcès, dermatose, furoncle, dartre, teigne, piqûre d’insecte, hyperhidrose (sueur excessive), entorse
  • Convalescence après maladie infectieuse (grippe…)

Le constat est clair : le tussilage n’a pas démérité de sa réputation de plante pectorale (4). Mais ne nous arrêtons pas à la surface des choses. Nous voyons un grand nombre d’affections pulmonaires et d’autres cutanées. Or, l’interface cutanée fait partie du « système respiratoire », ce qui fait du tussilage une plante toute destinée au méridien du Poumon de la médecine traditionnelle chinoise. De fait, l’élément associé au tussilage est le Métal, et sa tendance est de nature Yin. Dès lors, il est tout à fait loisible de penser que le tussilage peut aussi avoir une incidence sur les grands domaines de nature psychologique et émotionnelle que gère le méridien du Poumon.

Modes d’emploi

  • Infusion de capitules (externe et interne)
  • Décoction de feuilles (externe)
  • Suc frais (interne)
  • Sirop
  • Feuilles macérées ou contrites en application locale
  • Feuilles sèches fumées en cigarette. C’est un mode d’administration peu fréquent que l’on a mis en application avec l’eucalyptus et la jusquiame pour des raisons médicinales. Comme cela est peu commun, quelques recettes indicatives pour ceux qui voudraient composer un « original » scaferlati.
    => « Tabac » de tussilage : on empile des feuilles fraîches séparées de leur pétiole, on les fait fermenter quelques temps, après quoi on les cisaille finement à la matière du tabac.
    => « Aux fumeurs qui ne peuvent se déshabituer de fumer et pour qui le tabac est nuisible, nous pourrons signaler la formule suivante qui peut le remplacer, sans en avoir les inconvénients : feuilles sèches de marronnier d’Inde, de tussilage et d’aspérule odorante à parties égales. Faites macérer dans de l’eau miellée assez concentrée. Faites sécher à l’air, comprimer et découper comme du tabac » (5).

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Récolte et séchage : les fleurs, dès qu’elles sont en boutons (février-mars) ; si on les cueille une fois ouvertes, même coupées elles poursuivent leur maturation et peuvent fructifier ! Elles ne seraient alors plus d’aucune utilité et doivent donc être séchées le plus promptement possible. Les feuilles, qu’on choisira sans défaut, ni tache de rouille et exposées au soleil de préférence, se récoltent à l’été, parfois dès le mois de mai. On les monde de leur pétiole et on les fait sécher dans des claies ou des cagettes situées à proximité d’une source de chaleur douce.
  • Toxicité : elle concerne les alcaloïdes pyrrolizidiniques dont on a constaté l’action délétère sur les cellules hépatiques. Aussi, il est recommandé de ne pas dépasser plus de six semaines de cure par an et de ne jamais laisser la plante infuser plus de cinq minutes (dans le cas d’un usage par voie interne). Lieutaghi indique que les doses médicinales sont sans risques, mais c’est oublier un peu vite que ces alcaloïdes présentent l’inconvénient d’un effet cumulatif dans l’organisme avec le temps, à la manière des cétones composant les huiles essentielles de sauge officinale et de menthe pouliot, par exemple. C’est pourquoi, sans doute, on déconseille le tussilage aux femmes enceintes et à celles qui allaitent.
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    1. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 942
    2. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p. 962
    3. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 943
    4. Le tussilage fait partie de la tisane des « quatre fleurs » avec le bouillon-blanc, la mauve et le coquelicot. Au fil du temps, on leur a adjoint la guimauve, le pied-de-chat et la violette, regroupés sous la dénomination des « sept plantes pectorales ».
    5. Botan, Dictionnaire des plantes médicinales les plus actives et les plus usuelles, p. 194

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