La vergerette du Canada (Conyza canadensis)

Une vergerette du Canada en bonne compagnie (statue de Jeanne d’Arc, Montbrison, Loire). Doit-on invoquer sainte Jeanne d’Arc pour bouter la vergerette du Canada hors du royaume de France ou bien doit-on apprendre à comprendre sa présence et à l’accepter ?

Synonymes : conyze du Canada, érigéron du Canada, érigère du Canada, pulicaire du Canada, fausse camomille, vergerolle, queue de renard, herbe aux Français, herbe aux puces (fleawort, canadian fleabane).

Avant même qu’on ne se soit mis à ostraciser les vergerettes nord-américaines en vitupérant ses grands dieux, elles étaient l’objet des plus grandes attentions de la part de nombreuses tribus amérindiennes (Cheyennes, Lakotas, Hopis, etc.) qui vivaient dans leur aire de répartition géographique d’origine. Par exemple, Erigeron philadephicus était usité en cas de perturbations menstruelles, tandis que d’Erigeron affinis l’on tirait une poudre dentifrice remédiant à diverses affections dentaires. Quant à la vergerette du Canada proprement dit, on lui fit jouer les rôles d’antidiarrhéique, d’analgésique, d’antiseptique et de vulnéraire, intervenant ainsi auprès d’une grande variété d’affections, telles que les troubles gastro-intestinaux (maux de ventre, parasites intestinaux), locomoteurs (lombalgie, dorsalgie, rhumatisme, boiterie), auriculaires et céphaliques, gynécologiques (douleur menstruelle, infections périnatales), cutanées (plaie, éruption, morsure), pulmonaires (catarrhe), vésicaux (difficulté de miction), etc. Cette plante était encore invitée à participer à des fumigations humides : on usait de ses vapeurs dans les huttes de sudation. Brûlée une fois sèche, elle permettait d’éloigner les insectes. Les Indiens Cherokees en firent un usage particulièrement étonnant : ils se servaient des tiges droites et bien sèches de la plante comme drille pour produire du feu par friction. C’est pour cela qu’en leur langue cette plante porte le nom de « faiseur de feu », un élément avec lequel elle entretient plus qu’un rapport : « Elle possède la curieuse propriété de résister fort bien aux feux allumés dans les herbes sèches »1. Fou, non ? Il faut dire qu’avec cette allure de cierge qu’on lui voit arborer…

On pense que la vergerette du Canada pénétra pour la première fois en Europe au cours de la première moitié du XVIIe siècle, puisque, en 1640, John Parkinson, herboriste du roi d’Angleterre Charles Ier, décrivit l’espèce comme étant une plante médicinale en provenance d’Amérique du Nord. En 1653, sa présence fut relatée en France, croissant alors dans les jardins botaniques de Paris (on a longtemps suspecté la possible présence de ses graines dans la fourrure des peaux de castors importées du Canada, ou bien logées entre les plumes des oiseaux empaillés des naturalistes…). En 1655, Abel Brunier (1572-1665) la signala dans le catalogue du jardin botanique de Gaston d’Orléans à Blois, puis on la vit en 1671 près de Chantilly, au nord de Paris, ville autour de laquelle sa présence deviendra fort commune dès la fin du XVIIe siècle aux dires de Piton de Tournefort. Un siècle plus tard, elle était implantée dans la plupart des milieux fortement anthropisés d’Europe occidentale (qui étaient sans commune mesure avec ce qu’ils sont aujourd’hui, bien entendu).

En 1753, Carl von Linné nomma la plante Erigeron canadensis, en lien avec l’érigéron des Anciens, un terme formé de deux racines grecques : êr, qui fait référence à la saison printanière et gerôn, « vieillard ». L’érigéron vrai, alias le Senecio vulgaris, s’appelle ainsi car, ses fleurs, au printemps, sont pareilles aux cheveux d’un vieillard. Erigeron, « comme qui dirait Vieillard de printemps, parce que les têtes de cette plante blanchissent même au printemps »2, relativement à la précocité de la floraison de Senecio vulgaris, mais non de la vergerette du Canada qui n’est jamais en fleurs à cette époque de l’année. Eh bien, malgré cela, il faudra attendre près de deux siècles (1943) pour qu’elle soit transférée au genre Conyza (du grec kόnis, « cendre, poussière », probablement en raison du feuillage cendré de certaines espèces) par le botaniste Arthur Cronquist. Malgré tout, c’est souvent sous le nom d’érigéron que la vergerette du Canada est montrée du doigt par chez nous, pour ses prétendues velléités colonisatrices. Cette pionnière, originaire de sols pour la plupart du temps ingrats et même grossiers (à l’exclusion des trop mauvais), secs, minéralisées et ensoleillés, ne semblait pas poser de problèmes particuliers aux premiers temps de son irruption sur le sol européen. Mais il doit être signalé qu’entre-temps l’environnement évoluant, elle put mettre à profit des facteurs endogènes à même d’expliquer la vélocité de son expansion : plus haute est la plante, plus elle produit de graines qui compensent, par leur profusion, leur faible durée de vie germinative (un à trois ans). De nature anémochore, ces semences petites et légères, sont surmontées d’une aigrette plumeuse – longues soies blanches –, ce qui favorise la dispersion territoriale de cette soi-disant invasive. Certes. Mais qu’est-ce qui fait qu’elle est aujourd’hui cosmopolite alors qu’elle ne l’était pas hier ? Cette modification dans l’attitude reflète l’état du monde en un instant T. Elle s’avère une colonisatrice hyper rapide dans les milieux anthropisés à dominante urbaine (ce qui n’était pas le cas il y a deux ou trois siècles en France). Or, plus la pression anthropique est forte, et plus cela plaît à la vergerette qui se développe donc le long des voies de communication dont la fréquence d’utilisation n’est allée que croissant. Ainsi, la découvre-t-on préférablement sur les axes ferroviaires, le long des fleuves et rivières, sur les ponts et autres ouvrages d’art. De plus, elle apprécie beaucoup les milieux nitrophiles, c’est-à-dire malmenés par l’homme. Prenons l’exemple des terres agricoles épuisées par les techniques de l’agriculture intensive. Considérons-en une, mise à l’abandon comme, par exemple, un champ vendu à un promoteur immobilier qui souhaite y faire pousser des laideurs bétonnées. Dans l’attente d’être bâtie, cette zone de jachère devient un parfait terrain de jeu pour la vergerette du Canada. Il en va de même dans une forêt coupée à blanc : ce milieu subitement ouvert offre une opportunité de prospérité pour la vergerette. On observe le même phénomène dans d’autres zones dans lesquelles « l’écosystème d’origine est en mauvais état de conservation »3, comme, par exemple, celles qui sont « dégradées par les grosses infrastructures routières ou industrielles »4. Ainsi, malgré tous les anathèmes des « malherbologues » (néologisme que j’emprunte avec plaisir à Thierry Thévenin), la vergerette ne peut être classée comme EEE, c’est-à-dire « espèce exotique envahissante ». Rappelons que comme tous les végétaux dits « invasifs », la vergerette ne pose pas de problème dans son aire d’origine, mais profite tout simplement d’une déstabilisation écosystémique préexistante. Selon le Conservatoire national de botanique du Massif central, l’on ne peut parler d’EEE, mais d’espèces conquérantes cicatrisantes, pour reprendre la formule très pertinente du conservatoire. Pourtant, l’on brandit la menace que ferait peser la vergerette sur la flore vasculaire, de son impact sur la biodiversité et la biocénose. On l’accuse d’être une espèce allélopathique, c’est-à-dire ce qu’est exactement l’épervière piloselle indigène et pour laquelle on ne fait pas tout un foin ! Ce qui est proprement absurde, car, en effet, la vergerette s’est développée « sur des écosystèmes perturbés par l’Homme : elle souligne notre action sur la Nature et ne fait que remplacer des fleurs indigènes détruites par des aménagements aussi dramatiques pour la faune »5. Prétendre le contraire, c’est lui attribuer le rôle de bouc émissaire, ce qui est fortement injuste, sachant que l’unique responsable de toutes ces perturbations (auxquelles ne fait que s’adapter la plante), c’est l’homme. En réalité, la vergerette est l’un des emblèmes végétaux d’une mondialisation délirante. Or, refuser la présence de cette plante sur notre sol, n’est-ce pas refuser d’accepter que nous avons un impact sur le milieu ? Ce doit être le cas, puisque, en reniant et invectivant la plante, nous semblons dénoncer, a contrario, la mondialisation et ses débordements en tous genres. L’on souhaite bénéficier d’une mondialisation sans limite, mais dans le même temps on fait preuve d’un protectionnisme végétal farouche, quitte à vouloir conserver la nature comme ces objets que l’on entrepose dans les musées. Face à un tel comportement schizophrénique, il y a effectivement quelque chose qui entre en dissonance. Et puis, les plantes n’attendent pas nécessairement les desiderata des uns et des autres : la vergerette du Canada a été l’une des premières à opposer une résistance au glyphosate par mutation du site cible et par séquestration vacuolaire rapide, faisant ainsi la nique aux épandeurs de mort, « ceux qui veulent si tôt sonner le glas du monde [et qui] sont d’une imagination débile et maladive »6. Le génie de la vie, c’est de s’adapter. On le voit à travers une nette régression de la vergerette du Canada en France en raison du réchauffement climatique. Elle abandonne certes le terrain, mais le cède à d’autres vergerettes (vergerette de Blake, vergerette de Sumatra, vergerette à fleurs nombreuses). Alors, face à cette invasion, plutôt que de sortir la grosse artillerie lourde et mortifère, « la lutte contre l’envahissement par cette vergerette est menée par des moyens mécaniques de travail du sol, par des procédés de ralentissement de la germination des graines (ajout d’une couche sur le sol qui les recouvre ou culture d’une plante comme l’orge). L’utilisation des herbicides est le moyen le plus classique, mais, avec le temps, les nouvelles plantes deviennent résistantes à l’herbicide habituel. Il est à exclure dans les milieux naturels »7. Aussi fait-on parfois appel à des biocides naturels, bien que l’objectif demeure identique. Par exemple, en Espagne, on a testé l’huile essentielle de ciste ladanifère pour endiguer la germination des graines de vergerette du Canada. Mais qu’est-ce donc sinon donner de la confiture aux cochons ? N’y a-t-il pas de plus louables moyens de tirer parti de cette vergerette présente à tous les carrefours et, partant, immanquable ? Autre question : comment se fait-il qu’une plante médicinale majeure comme elle, cesse de l’être dès lors qu’elle pose ses valises en dehors de son pays d’origine ? D’où peuvent bien provenir cette dépréciation et ce racisme dont elle fait l’objet ? Ne sont-ils pas de même nature que ceux qui animent tel homme à l’endroit de tel autre ?

Modifions notre regard. Pour cela, jetons un œil dans un passé relativement proche. Les années 1830, tiens. Joseph Roques répertoriait quelques données à propos d’une autre vergerette, la vergerette âcre (Erigeron acer), en particulier ses fleurs. Que disait-il ? Ceci : « quelques médecins naturalistes, qui ont une sorte de prédilection pour les remèdes simples, les prescrivent dans les affections catarrhales du poumon »8. Voilà, sans être navrant d’aucune manière ! On pourrait, afin de poursuivre, en dire autant de la vergerette du Canada, non seulement parce qu’elle possède des vertus similaires, mais parce que « ses fleurs sont même préférables ; car, outre une saveur légèrement amère, elles laissent dans la bouche une sensation de fraîcheur analogue à celle de l’éther ou de la menthe poivrée »9. Un peu plus tard, on trouve dans l’œuvre d’Henri Leclerc une anecdote tout à fait suave au sujet de la vergerette : ce médecin est consulté par un paysan qu’immobilise une arthrite sacro-iliaque, affection impotente limitant grandement la locomotion. En revanche, son oisiveté forcée s’accompagne de l’appétence d’une colonie de vergerettes pour ses champs. Ayant été informé de cette intrusion, le docteur Leclerc lui conseilla d’aller justement faire la récolte de cette plante objet de son mécontentement. « Le patient qui, auparavant, ne savait assez anathématiser l’indiscret végétal, se prit à le considérer avec l’expression ambiguë, à la fois réprobatrice et reconnaissante, qu’un poète romantique prête ‘au chien qu’on lapide avec des os à moelle’ »9. Gageons que l’opinion du plus grand nombre à l’endroit de la vergerette du Canada continue d’évoluer dans le bon sens !

La vergerette du Canada est une véloce, puisque plante annuelle (elle peut traîner un peu en chemin et s’attarder deux années consécutives), elle dresse rapidement sa tige unique simple (hormis à son sommet où elle se ramifie un peu au moment de la floraison), pubescente-hispide, abondamment garnie de feuilles allongées, entières, alternes, à poils raides, vert grisâtre, pétiolées aux rangs inférieurs, sessiles aux supérieurs. Quand elle a la chance d’être bien située, elle peut atteindre pas loin d’un mètre (j’en récemment vu un pied de près de deux mètres de hauteur), en particulier lorsqu’elle en vient à surmonter sa tige d’une longue panicule (on parle plus exactement de racème) de petits capitules floraux, extrêmement nombreux, ce qui compense une floraison qui n’a rien d’extraordinaire, il faut bien l’avouer. De juillet (on voit poindre les premiers en ce moment, mi-juillet, heure à laquelle j’écris ces lignes) jusqu’aux mois d’octobre et de novembre, on assiste à une parade, sans discontinuation, de petits capitules (5 mm au maximum). Au centre se trouvent des fleurs tubulaires de couleur blanc jaunâtre à jaune orangé, serties d’une couronne de ligules « blanc sale » placées sur plusieurs rangs, et dont l’inégale longueur donne à chacun un aspect ébouriffé, comme s’il venait de recevoir un coup de vent dans la figure, se trouvant alors aussi décoiffé qu’un vieillard qui aurait égaré son peigne ! De plus, ils me donnent l’impression de n’être jamais fleuris ! Oui, quand j’aperçois la haute silhouette de cette plante au bord d’un chemin, à quelques mètres de distance, comme ça, je ne saurais dire si elle est en fleurs ou bien passablement défleurie. Il y a en elle quelque chose d’achevé avant même que d’être. Mais peut-être me fais-je des idées, après tout.

La vergerette du Canada est devenue extrêmement commune du niveau de la mer à une altitude de 1200 m environ, et colonise des milieux très variés, ce qui en dit long sur sa souplesse d’adaptation : décombres, gravats, terrains vagues, friches, sols en jachère, axes de communication (chemins, routes, voies de chemin de fer, rivières, fleuves), proximité des cultures (vergers, moissons, espaces verts, jardins), etc.

La vergerette du Canada en phytothérapie

A une époque ancienne où l’on ne se préoccupait pas exactement de la vergerette, c’était avec peine qu’on avait pu constater dans ses tissus la présence massive de tanin, acide gallique entre autres. Mais cette plante, qu’on utilise entière (racines y compris) ou bien uniquement pour ses sommités fleuries, contient des substances fort intéressantes qui participent à la modification progressive du regard qui est porté sur elle. On y a remarqué une kyrielle de flavonoïdes (rutine, apigénine, quercétine, quercétine-3-O-β-D-glucopyranoside, lutéoline, lutéoline-7-O-β-D-glucuronide, quercitroside, etc.), mais aussi des phytostérols (β-sitostérol, stigmastérol, spinastérol), des triterpénoïdes (conyzagénines A et B, friedéline, taraxérol, simiarénol), des acides phénoliques, des dihydropyranones (conyzapyranones A et B), des sphingolides, des polyènes et des polyines.

Lorsqu’on goûte les feuilles, ainsi que les capitules, on peut leur trouver une saveur piquante. De plus, « la vergerette du Canada dégage lorsqu’on la froisse entre les doigts une odeur de térébenthine affinée d’un relent de cumin »10. C’est qu’elle contient une fraction aromatique, certes négligeable d’un point de vue quantitatif (0,30 à 0,70 %), bien intéressante mais quasiment inconnue en France (où l’on préfère pester contre son caractère invasif, comme toujours, ce qui n’est pas très constructif). En revanche, en distillant les sommités fleuries de la plante grâce à la vapeur d’eau, l’on obtient une huile essentielle la plupart du temps incolore voire jaune très pâle. M’inspirant du bulletin d’analyse de la firme Oshadhi, voici à quoi ressemble l’huile essentielle de vergerette du Canada d’un point de vue moléculaire :

  • Monoterpènes : 85 % (dont limonène : 56 %12 ; β-pinène : 10,50 % ; α-pinène : 3,70 %)
  • Sesquiterpènes : 11 % (dont β-caryophyllène : 3,30 % ; α-bergamotène : 2 % ; germacrène D : 1,90 %)
  • Monoterpénols : 5 % (dont terpinène-4-ol : 3,70 %)

Propriétés thérapeutiques

  • Anti-infectieuse : antibactérienne (Escherichia coli, Pseudomonas aeruginosa, Staphylococcus aureus), antifongique (Candida albicans, Candida glabrata, Trichophyton longifusum, Trichophyton interdigitale, Cryptococcus neoformans)
  • Vermifuge, éloigne les insectes (puces, moucherons), larvicide et insecticide (moustique)
  • Astringente puissante
  • Apéritive, carminative, stimulante hépatopancréatique, antidiarrhéique
  • Hypotensive, vasodilatatrice, hypoglycémiante
  • Diurétique puissante, éliminatrice de l’acide urique
  • Anti-oxydante, neuroprotectrice, antiproliférante cancéreuse
  • Cicatrisante, vulnéraire
  • Anti-inflammatoire, analgésique
  • Antirhumatismale
  • Antispasmodique
  • Tonique des organes génitaux, emménagogue, équilibrante hormonale

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : soutien du système gastro-intestinal, inappétence, diarrhée, dysenterie, fièvre typhoïde, paralysie intestinale, vers intestinaux
  • Troubles de la sphère vésico-rénale : soutien du système urinaire, oligurie, dysurie, albuminurie, cystite, néphrite, néphrose lipoïdique, lithiase rénale, urétrite, blennorragie, hydropisie, rétention d’eau
  • Troubles de la sphère respiratoire : maux de gorge, toux, toux muqueuse, rhume, catarrhe bronchique, bronchite, état fébrile
  • Troubles de la sphère gynécologique : pertes blanches, hémorragie génitale (métrorragie), saignement post-partum, ménorragie
  • Toutes autres hémorragies dont épistaxis, saignement hémorroïdaire, etc.
  • Troubles locomoteurs : goutte, rhumatisme, arthrite, arthrose, douleur articulaire, polyarthrite, polyarthrite rhumatoïde, péri-arthrite, arthrite sacro-iliaque, hyperalgie musculotendineuse, douleur musculaire, lumbago, lombalgie
  • Troubles de la sphère hépatopancréatique : hépatite, diabète
  • Maux de tête
  • Hypertension
  • Granulome annulaire
  • Cancer (du col de l’utérus, du sein, adénocarcinome)

Modes d’emploi

  • Infusion : compter une cuillerée à café de sommités fleuries pour une tasse d’eau. A faire bouillir durant deux minutes, puis laisser infuser dix à quinze de plus. L’infusion des seuls capitules floraux est de goût très agréable.
  • Décoction : se réalise à partir des sommités fleuries (30 g par litre d’eau) ou des sommités additionnées des racines (50 à 60 g par litre d’eau). La première de ces décoctions se destine à un usage interne, la seconde à une application locale (par exemple vaginale en cas de leucorrhée).
  • Suc frais de la plante : 50 g par jour à répartir en plusieurs prises que l’on dilue dans un véhicule adapté.
  • Poudre des sommités fleuries et des feuilles : 0,10 à 0,20 g toutes les heures.
  • Teinture alcoolique : macération alcoolique de la plante entière fraîche cueillie au moment de sa floraison.
  • Fumigation sèche : brûlée à la manière d’un encens, la vergerette du Canada éloigne ainsi les moustiques, les puces, etc. La placer fraîche dans la niche d’un chien n’est, paraît-il, pas sans effet.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Récolte : il faut couper la plante au début de la floraison, dès que les feuilles les plus basales sont en train de sécher (voire juste avant), puis on la suspend la tête en bas sur un fil afin d’en entamer la dessiccation. Après l’avoir grossièrement mondée, on la serre au sec, dans une boîte métallique ou un sachet en papier kraft.
  • Attention : si vous souhaitez faire de la plante un usage régulier, sachez que par sa richesse en tanin et son effet diurétique puissant, la vergerette peut mener à la constipation. Pour pallier cet inconvénient, il est souhaitable de l’accompagner de la tisane d’une plante émolliente et adoucissante comme la guimauve. La vergerette du Canada est généralement contre-indiquée à toute personne sensible ou allergique habituellement aux plantes de la famille des Astéracées, cette plante étant capable de déclencher des dermatites de contact. L’huile essentielle de vergerette du Canada est particulièrement phototoxique et fragile à l’oxydation. Pour cette dernière raison, on prendra soin de bien fermer le flacon après chaque utilisation, puis de le stocker au réfrigérateur. C’est souhaitable compte tenu de la cherté de ce produit.
  • On peut augmenter le pouvoir diurétique de la vergerette en l’accompagnant d’autres plantes du même type : feuilles de cassis, feuilles de pariétaire, fleurs de sureau, feuilles de frêne, etc.
  • Risques de confusion : – avec une autre canadienne dont on tire aussi une huile essentielle, diurétique qui plus est, possédant un nom proche : la verge d’or (Solidago canadensis) ; – avec la fausse vergerette ou pulicaire dysentérique (Pulicaria dysenterica) ; – avec l’érigéron des Anciens : dans les vieux textes, il désigne essentiellement le séneçon commun (Senecio vulgaris).
  • Autres espèces : fort nombreuses, les vergerettes se divisent, en France, entre des plantes indigènes et d’autres importées. Dans le premier groupe, l’on trouve la vergerette âcre (Erigeron acer), la vergerette des Alpes (Erigeron alpinus), la vergerette fétide (Erigeron graveolens) et la vergerette visqueuse (Erigeron viscosum). Tandis que ces deux dernières étaient autrefois considérées comme suspectes (car jugées âcres et narcotiques), il s’avère que la première de toutes est menacée dans les régions Haute-Normandie et Pays-de-la-Loire, et que son statut demeure préoccupant dans le Limousin. Parmi les « invasives », l’on trouve en France, des plantes très semblables à la vergerette du Canada comme, par exemple, la vergerette de Sumatra (Conyza sumatrensis), la vergerette de Buenos Aires (Conyza bonariensis) et la vergerette de Blake (Conyza blakei). D’autres, qui ressemblent davantage à des pâquerettes élevées, jouissent, tout comme la vergerette du Canada, d’une importante dynamique expansionniste (en plus de posséder des qualités médicinales qu’il faut savoir aller découvrir). C’est le cas de la vergerette de Karvinski ou pâquerette des murailles (Conyza karvinskianus), de la vergerette maigre (Conyza strigosus) et de la vergerette annuelle (Conyza annuus).
  • La vergerette du Canada est comestible pour ses feuilles et fleurs en boutons dont le goût piquant et poivré évoque pour certains celui du poivron. Crue, on peut aisément l’incorporer à une salade de concombre par exemple. Cuite, cela sera toujours brièvement, et en fin de cuisson qu’on l’incorporera à une préparation.
  • De la vergerette du Canada, l’on peut tirer un pigment tinctorial dont la couleur varie du jaune doré au brun.
  • Phytoremédiation/phytoréhabilitation/phyto-extraction : de même que ce que nous avons dit au sujet de la renouée du Japon, l’on comprend mieux la présence massive de la vergerette du Canada sur les sites industriels (anciennes fonderies, etc.), puisqu’elle possède d’intéressantes capacités bio-accumulatrices du zinc, mais également du plomb et du cadmium, particulièrement si on la cultive conjointement avec de l’ail.

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  1. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 380.
  2. Nicolas Lémery, Dictionnaire universel des drogues simples, p. 806.
  3. Thierry Thévenin, Les plantes du chaos, p. 69.
  4. Ibidem.
  5. Le Progrès, 24 février 2022.
  6. Henry David Thoreau, Matin intérieur, p. 38.
  7. Catherine Zambettakis, Conservatoire botanique national de Brest.
  8. Joseph Roques, Phytographie médicale, Tome 2, p. 155.
  9. Ibidem, pp. 155-156.
  10. Henri Leclerc, Précis de phytothérapie, p. 75.
  11. Ibidem, p. 73.
  12. L’huile essentielle de vergerette du Canada est de composition biochimique variable. L’on s’en rend compte au niveau du seul limonène : 31 % au Japon, 67 % aux États-Unis, 72 % en Hongrie, etc.

© Books of Dante – 2022

L’égopode podagraire (Aegopodium podagraria)

Synonymes : herbe aux goutteux (en anglais : gout-weed), herbe de saint Gérard, pied de chèvre (en allemand : geissfuss), pied de bouc, herbe au bouc, angélique sauvage, petite angélique, fausse angélique, boucage à feuilles d’angélique, pied d’aigle. L’anglais ground elder et l’allemand erdhelder signifient « sureau de terre », c’est-à-dire petit sureau (par allusion au feuillage et aux fleurs de l’égopode qui peuvent faire songer à un petit sureau en forêt.

L’histoire de l’égopode podagraire a retenu le caractère alimentaire qui le faisait utiliser très couramment, et ce dès l’Antiquité, où il formait un aliment à la bonne fortune du pot du légionnaire, puis un légume médiéval fréquemment employé dans les cuisines. En Allemagne, il semble avoir joui d’une réputation populaire ancienne, faisant plausiblement partie des kräuterbücher (ou « livres d’herbes »), suffisamment pour avoir été honoré du surnom d’herbe de saint Gérard, relativement au bénédictin Gérard de Brogne (885-959), homme vertueux et capable, auquel on adressait de multiples requêtes. Au podagraire, l’on transféra le nom du saint homme afin de bien marquer à quel niveau alimentaire et médicinal se situait cette plante en ce temps-là. Il reçut aussi le nom d’aegopodium de la part de Jacobus Theodorus Tabernaemontanus en 1588, en raison de la forme dessinée par les feuilles, toute semblable à l’empreinte d’un pas de chèvre. Un peu plus tôt, en 1576, Matthias de l’Obel, en lui accordant le nom de podagraria, immortalisa en quelque sorte un usage particulier de la plante contre la goutte, plus précisément de ce que, d’un terme un peu désuet, l’on appelle la podagre, terme formé par la contraction de l’expression podus agria, ce qui veut dire : « être attrapé par le pied dans un piège ». Nous allons voir que la goutte a tout d’une chausse-trape !

En revanche, l’herbe Gicht de Hildegarde est-elle notre herbe aux goutteux ? Rien n’est plus sûr : « L’herbe appelée gicht [NdA : un mot qui veut dire « goutte »] est chaude et contient une certaine verdeur. Si on souffre de l’estomac, piler un peu de cette herbe avec sa graine, faire cuire dans du vin et avec un peu de miel, filtrer et boire chaud. Si on veut prévenir les maux d’estomac, il faut boire souvent de cette boisson froide, et on conservera la santé de son estomac. Si on souffre souvent de la goutte, il faut piler de cette herbe avec sa graine, ajouter de la graisse d’ours, du baume (à peu près le tiers de la graisse d’ours), faire chauffer dans de l’eau, en faire un onguent et frotter les points douloureux : aussitôt celui-ci traverse la peau du malade et la violence de la douleur s’apaisera »1.

Lorsque j’ai pris connaissance de la longue liste de plantes qu’accordait Cazin comme remèdes plus ou moins relatifs de la goutte, je n’y ai bien évidemment pas trouvé l’égopode, qu’il s’agisse de goutte chronique, atonique ou vague. Au risque de tomber dans la chausse-trape évoquée plus haut, et qui ne ferait qu’augmenter la douleur de n’avoir rien à vous dire, prenons compte de la façon dont on se représentait la goutte au XIXe siècle, à travers, tenons, l’œuvre de Joseph Roques. A des goutteux célèbres dans l’histoire phyto-botanique qui nous occupe, à savoir Carl von Linné, Thomas Sydenham, Petrus Forestus ou encore Joseph Roques lui-même, s’appliquèrent de nombreuses et vaines tentatives de se délivrer de cette douloureuse affection semblable à une morsure du gros orteil par on ne sait trop quelle entité fantastique et malintentionnée. Donner un visage au mal permettrait de croire que l’on peut mieux lutter contre lui. Or, en ce qui concerne la goutte, force est d’admettre qu’à la lecture de Roques, l’on n’y voit pas davantage, pour ne pas dire goutte ^.^

La goutte par James Gillray (1756-1815)

Afin d’apporter lumière et clarté, commençons tout d’abord par donner la définition de la goutte : c’est une « maladie chronique rentrant dans le cadre de l’arthritisme, à accès et manifestations multiples, localisés aux articulations, plus rarement aux viscères, et provoqués par un excès d’acide urique dans le sang »2, ce qui nous enjoint à parler non seulement d’uricémie, mais aussi d’hyperuricémie, se traduisant par des dépôts de cristaux d’urate de sodium (un déchet formé par la dégradation des purines, dont nous reparlerons) au niveau des articulations3. Il s’agit là de la goutte articulaire aiguë, survenant ordinairement la nuit durant laquelle le goutteux est réveillé par une violente douleur à l’articulation métatarsophalangienne du gros orteil pouvant perdurer pendant trois ou quatre heures. Puis s’en viennent les signes évidents de l’arthrite : la peau rougie devient luisante au lieu de l’inflammation, la zone endolorie se tuméfie, une céphalée surgit, de la fièvre (38 à 40° C) accable le malade, les urines deviennent sanglantes. Et ainsi de suite durant trois à huit nuits consécutives, ce qui forme ce que l’on appelle un accès. Sans traitement, on se dirige vers l’arthrite goutteuse qui peut envahir d’autres articulations du pied (coup de pied, talon, cheville), de la jambe (genou) et du bras (coude, poignet, doigts). La goutte devient alors chronique, ce qui s’explique par un engorgement articulaire de plus en plus important, en particulier visible au niveau des tophus cutanés, bosselures s’accroissant au fur et à mesure des accès, accumulant de l’urate de sodium sous la peau. Ces déchets peuvent même migrer en direction des viscères, comme les voies urinaires par exemple, ce qui peut mener à des néphropathies telles que l’insuffisance rénale, la néphrite chronique ou encore les lithiases urinaires.

La multiplicité des manifestations de la goutte était en mesure de désarmer bien des médecins, d’autant qu’on était convaincu de l’incurabilité de cette affection au demeurant fort vulgaire. Mais les efforts des uns et des autres n’y suffirent pas : « On ferait un gros livre, si l’on voulait rapporter ici toutes les méthodes, toutes les compositions, toutes les recettes qu’on a inventées pour dompter cette affection rebelle »4 qui tourmente les hommes depuis des millénaires. A cette première croyance limitante – la goutte se soigne mais ne se guérit pas – s’en ajoute une autre assez fantasque qui veut qu’on imaginait que la goutte était une mystérieuse maladie se déplaçant à l’intérieur du corps humain, transitant des extrémités aux viscères, « remontant » ou « quittant son siège ». Pour preuve, cet autre passage que l’on doit à Roques : « La cause morbifique est dans tous l’organisme, il faut que ses effets retentissent quelque part. Si vous les repoussez des parties extérieures, ils iront se réfugier dans les viscères, et vous périrez d’une métastase soudaine ou d’une inflammation violente »5. A l’époque, on ne cherchait donc pas à guérir la goutte, mais tout au plus à en rendre le cours plus supportable, une promesse de guérison passant nécessairement pour l’œuvre d’un parfait charlatan. A l’absence de tout remède efficace, il fallait surtout se garder de faire appel à ceux qui, aux dires de Joseph Roques, n’amélioraient rien à l’affaire, mais, tout au contraire, la compliquaient : les toniques, les narcotiques et les lotions alcooliques étaient de ceux-là. Ils avaient pour commune mesure de détourner la goutte de sa destinée, ce qui pouvait la porter jusqu’au cerveau où elle y causait la mort. Les amers et les excitants n’étaient pas en reste non plus : ils pouvaient appeler la goutte en direction de l’estomac et des intestins, des reins, des poumons et de la plèvre. On parlait alors de métastase arthritique qui se jetait sur les organes intérieurs comme la misère sur le pauvre monde, afin d’y planter le dard de sa dague acérée. La goutte était-elle vue comme une irascible épée de Damoclès que le moindre frémissement rendait susceptible et capable de la faire s’abattre sur la première tête brûlée venue ? En effet, il y a de ça. Or, ne savait-on pas que « la goutte se traite avec une douceur extrême » ?6 Roques s’était vivement emporté auprès d’un patient qui avait cherché à tout prix à se délivrer de sa goutte. D’après le médecin, elle avait trouvé refuge dans la poitrine du malade, y occasionnant « un asthme de nature goutteuse ». Roques était parvenu à le convaincre d’arrêter son traitement en cours afin de faire revenir la goutte dans ses pieds. Ce qu’il fit. Et la goutte revint. Alors, Roques lui tint finalement ce discours : « Vous voilà maintenant réconcilié avec la goutte : ne la brusquez pas, traitez-la avec douceur, elle vous saura gré de votre patience, et elle vous conservera encore longtemps à votre famille et à vos amis »7. La goutte comme mal nécessaire, la goutte comme moyen d’écarter d’autres maladies à coup sûr plus funestes ! Ainsi, quand la goutte n’engageait pas la vie du malade, on pouvait lui laisser libre cours. Cette idéologie mortifère, doublée de cette croyance en l’incurabilité de cette maladie, fit qu’on préférait déconseiller toutes les tentatives de guérison – folie ! – et de faire en sorte que les malades se tinssent tranquilles, car la goutte devenait plus terrible encore si l’on s’en venait soigner cette dame acariâtre. Écoutons les propos d’un malade rapportés par Roques, après qu’il ait voulu s’extirper des rets dans lesquels la goutte le maintenait solidement enserré : « Ce n’est que lorsque je me suis pour ainsi dire jeté à ses pieds [Quel humour ! ^.^] en ennemi vaincu, qu’elle a pris en pitié mes vives souffrances, et qu’elle a émoussé la pointe de ses traits »8. D’autres allèrent même jusqu’à la remercier d’avoir repris la place qu’elle avait quittée. Quand telle chose survenait, c’était une excellente raison de ne pas se résigner, mais d’accueillir ce retour au bercail avec joie ! La goutte s’apparentait à une quasi divinité à laquelle il fallait régulièrement faire l’offrande de sa douleur – cinq à six semaines deux fois dans l’année, pour qu’elle vous laisse tranquille le reste du temps ! Et ne surtout pas venir la troubler par quelque remède expiatoire, à l’image d’un sacrifice offert à je ne sais quel terrible moloch ! Car, plus on y veut remédier, et plus empire le mal (on l’a, je crois, bien assez répété ^.^). Au contraire, ne rien faire permet de desserrer le nœud qui oppresse les articulations des plus violentes attaques et cruelles dilacérations. Enfin, ne rien faire : il faut s’entendre. Ne rien faire de médicalement stupide, d’après Roques. Donc, pas de remèdes barbares qui ajouteraient de l’huile sur le feu. Déjà que…

Au XIXe siècle, on ignorait les causes exactes de la goutte, beaucoup d’hypothèses, peu de certitudes sur la question de l’étiologie du mal, d’où la pluralité des remèdes et des méthodes. Faisons néanmoins le portrait du goutteux tel qu’on le dressait dans la première moitié du XIXe siècle. Bien plus souvent homme que femme9, le goutteux est une personne d’âge mûr présentant un embonpoint10, paradoxalement reflet d’une mauvaise santé, qui le rend de fait sédentaire, peu actif et sportif, souvent porté à la colère. Le mieux, pour le goutteux, s’est de se garder des facteurs aggravants parmi lesquels nous comptons, avant chaque accès, toute une kyrielle de signes avant-coureurs alertant le goutteux du supplice qu’il va bientôt endurer. Peuvent déclencher un accès les causes suivantes : le froid, la fatigue physique et/ou intellectuelle, une vive émotion (colère, ressentiment, rumination mentale, etc. Cf. Le méridien de la Rate/Pancréas, le principe de la Terre, Saturne et ses cristallisations : voir la longue note 11), des repas copieux et « arrosés » trop fréquents, tout autre changement vif et soudain. Bien sûr, tout cela ne suffit pas, il faut également mettre en œuvre des mesures d’hygiène simples : la sobriété (qui ne devrait pas qu’être l’affaire du goutteux…), la tempérance, un exercice quotidien modéré, le port de vêtements chauds avant même que d’avoir froid, la surveillance des fonctions du bas-ventre et de la peau, de régulières frictions de l’ensemble du corps, enfin la conversion à un régime alimentaire adapté, doux et humectant, le tout confinant à une médecine simple et naturelle, c’est-à-dire l’exact contraire de ce que pratiquait ce contemporain de Roques qu’était Brillat-Savarin, bien que j’ignore s’il était ou non goutteux.

Un siècle après Roques, dans les années 1920, si l’on ne savait toujours pas ce qui provoque très exactement la goutte, au moins n’ignorait-on pas que le taux d’acide urique dans le sang y est pour quelque chose, en particulier quand celui des urines est plus bas qu’en temps normal. Aux facteurs prédisposants, l’on accordait toujours un intérêt à la sédentarité, au manque d’activités physiques et sportives, aux habitudes pléthoriques (trop boire d’alcool, trop manger d’aliments riches en protéines d’origine animale). On concéda à l’hérédité – fait nouveau – un critère déterminant. Aujourd’hui, l’on pourrait ajouter à cette liste la surconsommation d’aliments sucrés et ceux contenant trop de purines. Par une hygiène préventive, on écarte donc les aliments interdits au goutteux : la viande rouge, les abats (quelle que soit leur provenance) et le gibier, le porc (salaisons surtout : jambon, bacon, saucisson), la volaille (canard, poulet, dinde), les fruits de mer (crabe, homard, crevette, langoustine, moule, huître, palourde…), les poissons gras et fumés (anchois, sardine, maquereau, hareng, églefin, morue, thon, truite, saumon…), certains légumes (asperge, épinard, oseille, chou, lentilles…), le pain blanc, les gâteaux et pâtisseries industriels, les alcools (vins généreux, spiritueux, bière surtout). Et pour cause : tous ces aliments sont moyennement à très riches en purine et se contre-indiquent donc en cas de goutte. En revanche, on privilégiera les aliments pauvres en purines : les viandes blanches maigres, les poissons maigres, les fruits riches en vitamine C (myrtille, framboise, fraise, cerise, kiwi, pomme, orange, citron, etc.), le pain complet, les légumes secs et le riz, certains légumes comme la pomme de terre, le céleri et l’ail noir. En boisson : de l’eau à volonté, du lait frais cru, des tisanes (frêne, cassis, ortie, prêle, etc.12). Le régime alimentaire est bien entendu crucial face à la goutte, mais il n’est pas le seul levier par lequel intervenir face à cette affection. Il y a encore un siècle, on faisait appel à l’hydrothérapie et la radiumthérapie, mais également à des moyens plus anodins comme le jeûne intermittent ou d’autres plus expéditifs comme l’ablation chirurgicale pure et simple. Cependant, par l’hygiène et la diététique (jeûne, attention alimentaire), de même que par l’intervention curative (médicaments hypo-uricémiants, colchicine), on peut agir sur la goutte, au grand dam de Roques. Ainsi, l’on déstocke les dépôts d’acide urique, entreprise aussi douloureuse que les crises successives ayant mené à leur accumulation. Deux siècles plus tard, Joseph Roques pourrait constater que la goutte non seulement se soigne mais se guérit. Pourtant, il avait parfaitement connaissance du fait qu’en Allemagne et en Angleterre des médicaments tirés du colchique étaient administrés dans les affections goutteuses. Et le sont toujours (colchicine, entre autres), car, souvent, « le calme de l’esprit beaucoup plus puissant que l’opium »13 ne suffit pas toujours à soulager la douleur.

Avez-vous vu la moindre trace de notre égopode podagraire ? Non, justement. Alors revenons-y. Que l’on réduise fenouil, angélique et cumin à leur plus simple expression, qu’on les additionne, l’on sera toujours supérieur en vertus que face à l’ensemble des pouvoirs dont peut s’enorgueillir l’égopode, à tort ou à raison, une plante qui porte donc toujours le nom lui ayant valu une réputation qui, dans les faits, ne s’appuie pas sur grand-chose. Que nous reste-t-il à faire ? Un tour dans le jardin botanique, après quoi nous effectuerons un vironnet à l’officine.

Jeune feuille d’égopode.

L’égopode podagraire est une apiacée vivace pour le moins envahissante et qui, tout comme la goutte, peut surgir en plusieurs coins d’un potager si, par malheur, on l’y installe et le laisse prospérer sans contrôle. De cela, une souche traçante et rampante est responsable : pour le jardinier, c’est un casse-tête car la racine de cette plante se brise facilement en terre dès lors qu’on cherche à l’en extraire. L’égopode se rend donc littéralement inatteignable, y perd temporairement ses parties aériennes, bien maigre consolation pour qui souhaiterait se débarrasser de lui. Bien entendu, semblable mésaventure se produit lorsque le gourmet convoite cette racine pour sa succulence alimentaire. Acrimonie et dépit. C’est un peu beaucoup cette caractéristique qui permet à l’égopode de croître en colonies, formant un tapis d’un mètre de hauteur environ. Formé d’une tige creuse et cannelée, droite et un peu rameuse, l’égopode, bien qu’intégralement glabre (rarement un peu velu), possède une masse foliaire profuse : ses feuilles à pétiole triangulaire engainant sont doublement trifoliées, le foliole central toujours plus grand que les deux latéraux. Dès le mois de mai, surgissent les futures ombelles de fleurs de l’égopode. Lâches, composées d’une vingtaine de rayons tout au plus, elles sont constituées de très petites fleurs dont les pétales entiers mais inégaux, blancs ou rose pâle, sont profondément échancrés au sommet. Chacune de ces fleurs produit un fruit ovale/oblongue assez ressemblant à celui du carvi, brun à côtes plus claires quand il est sec.

Présent de l’Europe occidentale jusqu’à sa frontière avec l’Asie, l’égopode, également implanté en Amérique du Nord où il a été introduit, occupe des milieux situés tant en plaine qu’en moyenne montagne (1700 m maximum). En France, il est absent du Midi. Partout ailleurs, on le trouve dans bien des lieux frais et ombragés : bois humides, lisières de forêts, prairies et fossés, bordures de rivières. Quelque peu rudéral, l’égopode ne néglige pas non plus les terrains incultes sur lesquels l’homme a abandonné des traces de ses passages, de même que les jardins aux terres fraîches.

L’égopode podagraire en phytothérapie

« Tous le monde connaît la podagraire »14. Ainsi débute le chapitre que consacre une auteure à cette plante. Il faut préciser qu’Ute Künkele est allemande, et que de l’autre côté du Rhin, l’on semble avoir une histoire conjointe avec l’égopode autrement plus développée qu’en France, où les différents auteurs habituels réquisitionnés pour l’occasion n’ont pas grand-chose à me révéler au sujet de cette plante pourtant très commune dans la nature, mais peu usitée en fin de compte. C’est pourquoi, parvenu à la portion congrue, il ne me reste que peu de choses à raconter.

L’égopode a beau être composé à 87 % d’eau, il n’en possède pas moins une essence aromatique de couleur vert clair, de saveur âcre et brûlante, qui loge dans les semences de cette plante, contenant, comme nombre d’autres apiacées, une coumarine. En terme de composants biochimiques, on a remarqué un principe amer, des flavonoïdes, de la vitamine C en quantité, ainsi que du carbonate d’hydrogène.

Propriétés thérapeutiques

  • Diurétique, dépuratif
  • Stimulant
  • Cicatrisant, vulnéraire, résolutif

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère circulatoire : hémorroïdes, empoisonnement du sang
  • Troubles de la sphère vésico-rénale : lithiase urique, goutte
  • Troubles locomoteurs : rhumatisme, arthrite et douleurs articulaires, lumbago, sciatique
  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : inappétence, intoxication alimentaire
  • Affections cutanées : plaie, piqûre d’insecte

Modes d’emploi

  • Infusion des semences sèches.
  • Infusion de la plante entière : compter 20 g par litre d’eau, à boire dans la journée.
  • Extrait hydro-alcoolique.
  • Cataplasme froid de la plante écrasée (sommités fleuries et feuilles), en application locale.
  • Macération aqueuse de la plante entière (sauf sa racine) à température ambiante. Pour compresse et lotion.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Récolte : on peut ramasser les feuilles et jeunes pousses au printemps, avant la montée des fleurs. On peut les faire sécher éventuellement. Quant aux fruits, il faut les cueillir tout juste avant parfaite maturité (et ne pas attendre que les ombelles partent en brioche pour ce faire).
  • Alimentation : « la diversité culinaire à laquelle elle se prête est telle que l’on est réticent à la classer parmi les mauvaises herbes »15. Ah ! A défaut d’être une « toute-bonne », c’est déjà bien de ne pas être une « bonne à rien » ! Les jeunes pousses de l’égopode (dont la saveur voisine avec celles de la carotte sauvage et de l’angélique) sont consommées au printemps dans le nord de la France et de l’Allemagne, de même qu’en Russie et en Europe centrale. Des jeunes feuilles et des tiges, l’on peut faire des plats de légume vert, des soupes, des préparations qu’habituellement l’on réserve à l’épinard, en particulier quand on les apprête avec du beurre ou de la crème. Ignore-t-on que l’égopode peut seconder le basilic dans la confection d’un pesto ? Pour cela, il vous faudra trouver les justes proportions de ces deux plantes, que viendront accompagner amandes et pignons de pin, le tout relevé d’ail, de sel et de poivre, et lié à l’huile d’olive. La saveur aromatique des semences mûres est usitée comme condiment pour relever les soupes, les plats de viande et de légumes, etc. Si la valeur alimentaire de l’égopode pour l’être humain est réelle, il ne vaut en revanche rien pour les bestiaux, formant un fourrage médiocre trop aqueux.
  • Variété ornementale : au jardin, l’on peut voir se développer (parfois extraordinairement, tant la plante est vivace au sens littéral du terme), Aegopodium podagraria « Variegata », au feuillage panaché de vert et de crème.

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  1. Hildegarde de Bingen, Physica, p. 86.
  2. Larousse médical, p. 550.
  3. L’hyperuricémie s’établit à partir de 70 mg d’acide urique par litre de sang chez l’homme, un peu moins (60 mg) chez la femme. Mentionnons que tous les uricémiques ne deviennent pas forcément goutteux.
  4. Joseph Roques, Nouveau traité des plantes usuelles, Tome 1, p. 42.
  5. Ibidem, Tome 4, pp. 76-77.
  6. Ibidem, Tome 4, p. 75.
  7. Ibidem, Tome 4, p. 212.
  8. Ibidem, Tome 4, p. 74.
  9. Les œstrogènes abaissent naturellement le taux d’acide urique sanguin.
  10. Embonpoint, qu’on orthographiait autrefois « en bon point », est donc le contraire d’être en mauvais point. Un embonpoint morbide est donc contradictoire. « Je suis en bon point », déclame Renart face à Ysengrin quand il lui vante la qualité de ses dernières agapes.
  11. Chose étonnante, le point d’impact de la goutte, cette articulation métatarsophalangienne des gros orteils, se situe en un point qui voit le proche passage d’un méridien démarrant tout à côté (à l’angle interne du gros orteil) : le méridien de la Rate/Pancréas, régi par le principe de la Terre, préoccupé par la transformation et le transport des nutriments, œuvre indispensable à l’élaboration et au renouvellement du sang. La Terre, vasque transfiguratrice, imprime une énergie marquée par le souci, le ressassement, la rumination (en guise d’émotions affaiblissantes). C’est cet excès de pensées, travail intellectuel par trop intense, qui détermine si l’individu « terrestre » a les pieds bien sur terre (ou non). Le rapport qu’il entretient avec la « matière » et le pouvoir qu’il parvient (ou pas) à y appliquer, explique plusieurs messages relatifs à une perturbation psycho-émotionnelle du méridien de la Rate/Pancréas comme, par exemple, les difficultés rencontrées au quotidien en ce qui concerne la gestion de la vie matérielle, les soucis financiers impliquant une sensation d’insécurité (le sol qui se dérobe), mais aussi possessivité et jalousie, procrastination et inaction. La Terre est surtout remarquable ici par le fait qu’elle soit dominée par la planète Saturne, rattachée au froid, à la vieillesse, à l’usure, à l’austérité, enfin à l’ascèse. C’est une planète élémentale qui imprime son tempérament jusque dans la physiologie de l’individu placé sous son influence directe : or, la morphologie du type physique de la Terre est assez conforme au portrait que nous avons donné du goutteux en général : allure massive, personnage rond et adipeux, ventru et gourmand, etc. Aussi la goutte a-t-elle toute sa place sous ce ciel saturnien, puisque Saturne provoque des maladies de restriction, de privation de fonction ou d’activité, en particulier au niveau de la peau et du système ostéo-articulaire, faisant montre d’un caractère calcifiant, durcissant, rigidifiant et sclérosant, tout à fait typique de la goutte. « Les évolutions des pathologies marquées par Saturne sont lentes, silencieuse, en hypofonctionnement, avec absence de fièvre et avec insuffisance de l’élimination. Elles progressent au fil des ans et sont aggravées ou provoquées par des rétentions toxiniques […]. Elles se manifestent plutôt dans la deuxième partie de la vie ou dans la vieillesse » (Sylvie Chernet-Carroy, L’astrologie médicale, p. 111).
  12. Attention, cependant, à l’excès de diurétiques, du moins à ceux que l’on administre en cas d’hypertension artérielle.
  13. Joseph Roques, Nouveau traité des plantes usuelles, Tome 1, p. 157.
  14. Ute Künkele & Till R. Lohmeyer, Plantes médicinales, p. 198.
  15. Ibidem.

© Books of Dante – 2022

Ortie et égopode font bon ménage…

La vipérine (Echium vulgare)

Synonymes : vipérine commune, herbe aux vipères, langue de vipère, langue d’oie, herbe à la couleuvre, dragon, buglosse sauvage.

La seule préoccupation des Anciens à l’endroit de la vipérine fut d’expliquer pour quelle raison elle portait ce nom, résultant de l’observation fine de signes que la plante montrerait au regard de qui sait bien l’observer, suffisante pour lui accorder certaines vertus établies il y a deux millénaires et qui auront duré dans le temps au-delà de toute espérance. C’est ainsi qu’au XVIe siècle, le naturaliste et médecin italien Andrea Cesalpino (1524-1603) « confirme ce que Dioscoride et les Anciens rapportent des vertus de cette plante pour les morsures de la vipère et des autres bêtes venimeuses »1, en particulier du premier de ces animaux duquel la vipérine tire aussi son nom scientifique : les echium latin et echion grec proviennent tous les deux d’un mot d’ancien grec, echis, qui signifie « vipère » (mais à l’époque de Dioscoride, c’était surtout le nom générique accordé à diverses plantes issues des rangs de la famille des Borraginacées). Pour mieux comprendre la relation entre la plante et l’animal, citons Pline pour qui l’echios porte ce nom en raison de ses poils piquants et de ses semences dont l’allure générale évoque la tête d’une vipère, que l’on voit aussi dans la « corolle en tube arquée et à divisions inégales, rappelant les mâchoires ouvertes et menaçantes d’une vipère »2. Le caractère reptilien de la plante se décèle aussi à travers sa tige ocellée de petites protubérances rougeâtres qui peuvent faire penser à des écailles de serpent (ce qui est le fruit de beaucoup d’imagination ; mais il vaut mieux avoir celle-là que de ne pas en avoir du tout…). Enfin, « l’inflorescence est une grappe de cymes unipares scorpioïdes »3. C’est-à-dire que tout cela ressemble assez à une queue de scorpion pour avoir été remarqué. Par cette inflorescence lovée, l’on n’est donc pas loin de la bébête à crocs venimeux. Après Césalpin, l’on ne compta plus les auteurs s’étant inspirés de cette signature, audacieuse mais quelque peu abusive, pour faire de la vipérine un remède prophylactique face aux poisons et venins (cf. William Cole, Nicholas Culpeper, etc.). Mais ce qu’il ne faut pas ignorer, c’est que cette réputation remonte déjà au temps de Dioscoride, qui affirmait à propos de l’herbe à bouc (on change de bestiole, bizarrement), que sa racine était le parfait antidote de la blessure provoquée par la morsure de la vipère. Face à un tel prodige annoncé, la crédulité fit florès. Ainsi peut-on prendre connaissance d’un commentaire laissé par les traducteurs français de la Materia medica en 1559 : « C’est un très grand et très sage miracle de nature que produit cette graine à l’effigie de tête de vipère, ayant montré aux hommes qu’elle est singulièrement amoureuse et protectrice d’eux aux morsures des choses et animaux venimeux. Ce que jadis en premier expérimenta un quidam nommé Alcibius buvant le suc de cette herbe et appliquant le marc sur la morsure que lui avait fait la vipère, revenu par ce moyen inopiné à convalescence ». Ainsi, à pas loin de 1500 ans de distance, l’on était toujours aussi confiant en cette supposée vertu que Chomel, dans les années 1740, rappelait encore la manière de la mettre à profit, c’est-à-dire ni plus ni moins qu’à la façon dont opéra le fameux Alcibius dont il a été question plus haut, précisant toutefois que « le nom de cette plante vient plutôt de la figure de sa graine, qui ressemble à la tête d’une vipère, que de sa prétendue qualité de guérir sa morsure »4. Quoi qu’il en soit, quelques décennies plus tôt, Lémery conseillait de ne « pas faire beaucoup de fond de cette qualité »5.

Après cela, on peut presque être surpris de rencontrer des informations déjà anciennes qui sortent de ce cadre préétabli, faisant accéder la vipérine à des sphères que l’on ne soupçonnait pas. Ainsi, un auteur anglais, Parkinson, mentionnait que « l’eau distillée ou la racine elle-même est bonne contre les passions et les tremblements du cœur, de même que contre les évanouissements, la tristesse et la mélancolie », autant de prodiges auxquels on pouvait accéder grâce à la décoction des graines de cette plante dans le vin.

Bisannuelle ou vivace à brève existence, la vipérine est une herbe fort commune sous nos latitudes, très abondante en certains lieux où elle forme des colonies touffues dont le nombre d’individus crée une masse gris vert bleuté faisant songer à un tapis de romarins nains. C’est ainsi qu’on les voit au bord des routes et des chemins, à l’abord des bois et à proximité des champs cultivés (vignes, vergers, moissons), mais aussi dans bien des zones aux activités humaines anciennes (gravières, vieux murs, anciennes carrières) ou peu soutenues (remblais, décombres, friches et autres terrains accidentés). On la rencontre encore en de nombreux autres lieux comme espèce xérophile, c’est-à-dire qui apprécie et s’adapte à la nature sèche du sol, comme les terrains caillouteux et rocailleux, les arènes, les pelouses sèches, la garrigue, les pinèdes et les chênaies ouvertes. Originaire du bassin de la mer Méditerranée, la vipérine s’est propagée, grâce à l’homme surtout, aux principaux continents (Océanie, Asie, Afrique, Amériques du Nord et du Sud). Elle est donc devenue une espèce cosmopolite qu’en certains lieux on accuse de se comporter comme la renouée du Japon par chez nous, c’est-à-dire, selon la formule consacrée, comme une plante invasive. Non pas, je préfère, et de loin, cette autre appellation : plante certes conquérante mais cicatrisante. Ce qui, concernant la vipérine, tombe parfaitement bien, puisqu’elle est bourrée d’allantoïne (comme ne le laisse pas présager le cliché suivant ^.^).

Issue d’une racine pivotante grosse comme le pouce, dure et épaisse, la vipérine se dresse à près de 60 cm, à l’aide d’une robuste tige tachetée de points rougeâtres, entièrement recouverte de poils – des soies, en fait – blancs et piquants, qui sont plus longs chez les individus dont l’habitat est venteux et/ou ombragé, tandis que les pieds exposés au soleil les possèdent plus courts. Les feuilles basales, en larges rosettes étalées sur le sol, ont elles aussi un caractère hispide, de même que les caulinaires, plus étroites, sessiles et amplexicaules.

De mai à septembre, l’on voit se succéder une infinité de fleurs, tout d’abord roses à l’état de boutons, puis bleues à bleu violacé, organisées en grappes recourbées. Chaque corolle, d’un seul tenant, mesure entre 15 et 20 mm, et compte cinq étamines. Puis le calice durci forme des nucules groupés par quatre, contenant chacun une seule graine.

Très mellifère, attractive pour bien des abeilles, bourdons et papillons, la vipérine mérite de ne pas être bêtement fauchée parce qu’on est animé par ce désir un peu stupide de couper tout ce qui dépasse, ce qui dénote un profond manque de réflexion sur la « gestion » des espaces verts. Pour asseoir mes dires et avant même que de transiter en direction de la partie suivante, un passage très plaisant extrait d’un des tomes du Nouveau traité des plantes usuelles de Joseph Roques, sensible tout comme moi à la beauté de la belle : « Oh ! En voici une dont l’aspect est singulier : c’est comme un buisson épineux. Comment la nomme-t-on ? – N’y touchez pas, je vous prie ; elle ne vous connaît point : les piquants qui hérissent sa tige blesseraient vos doigts délicats. Elle est comme ces caractères revêches qu’il faut savoir prendre adroitement. Mais dites-moi, s’il vous plaît, comment trouvez-vous ce magnifique épi qui occupe la moitié de la tige ? Examinez la disposition et la nuance des fleurs, la teinte pourprée des étamines, qui brillent comme de petits rubis enchâssés dans un beau saphir. Ne méprisez point cette plante sauvage ; elle s’apprivoise, elle vous sourit déjà, elle entr’ouvre ses lèvres charmantes. Le nom qu’elle porte n’est pourtant pas aimable ; on l’appelle vipérine, herbe aux vipères »6.

La vipérine en phytothérapie

Aujourd’hui, à l’aube du XXIe siècle, nous pouvons dire de la vipérine qu’elle est un support de bonne santé, un remède thérapeutique ainsi qu’une aide cosmétique non négligeable. Il y a encore un siècle, absente de la plupart des manuels de phytothérapie occidentale, l’on n’aurait pas parier le moindre kopeck sur sa tête, et pourtant… ce qui restait à découvrir (et qu’on ignorait alors), l’a depuis été, rénovant l’image vieillissante, poussiéreuse et, il faut bien le dire, un peu inutile qu’on s’était faite de cette plante à côté de laquelle la bourrache fait figure de reine régnant sur la tribu des Borraginacées.

On a donc plaisir d’apprendre qu’on peut utiliser toute la plante selon les besoins : par exemple, la racine, pour en extraire de l’allantoïne et un pigment tinctorial rouge7 et les parties aériennes de la plante fleurie auxquelles on s’arrête le plus souvent, et sans aller plus loin, dès lors qu’on a communiqué le fait que, comme bien des borraginacées, la vipérine contient des alcaloïdes pyrrolizidiniques à réputation hépatotoxique (consolicine, cynoglossine, échimidine, 3-acétylchimidine et un isomère d’échimidine). Certes. Mais en quelle quantité ? Apparemment, juste suffisamment pour frissonner devant la plante avant de passer à plus anodin, « parce qu’on ne sait jamais ». La vipérine a beau porter un nom reptilien, elle n’est pas aussi heurtante qu’on veut le faire croire ! Ainsi, si l’on est de nature curieuse et que l’on ne s’arrête pas à une apparence d’écueil, l’on apprend que la vipérine contient aussi des polysaccharides, des acides phénols, de l’acide rosmarinique, des flavonoïdes, de la choline et du mucilage. Peu de données relatives aux éléments minéraux émergent des nombreuses lectures que j’ai menées au sujet de la vipérine : c’est tout au plus qu’est mentionnée sa grande richesse en potassium. Enfin, dans les toutes petites graines de la plante se cache une huile végétale contenant des oméga 3, plus précisément des acides gras polyinsaturés à longue chaîne (ce qui pour nous est beaucoup plus intéressant que ceux à chaîne courte, puisqu’on ne peut pas fabriquer de chaînes longues à partir de chaînes courtes).

Propriétés thérapeutiques

Ne pouvant pas me contenter de libeller un seul « cette plante possède des propriétés similaires à la bourrache (ou à la buglosse, au lycopside, rayez la mention inutile, etc.) », je me permets d’en faire un inventaire aussi exhaustif que possible à la lumière des données contemporaines.

  • Pectorale, antitussive, expectorante
  • Sudorifique, diaphorétique
  • Diurétique
  • Dépurative du sang
  • Anti-oxydante, antiradicalaire
  • Vulnéraire, résolutive, cicatrisante, émolliente, adoucissante, calmante et apaisante cutanée, rafraîchissante
  • Anti-inflammatoire, antipyrétique (tempère la chaleur fébrile)
  • Anti-ulcéreuse, anticancéreuse
  • Antidiabétique, antihyperlipidémiante
  • Hypotensive (?), cordiale
  • Aphrodisiaque (?)8, galactogène (?)
  • Antidépressive (chez le rat)
  • Antibactérienne (?)

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère respiratoire : toux sèche, catarrhe pulmonaire, pneumonie, pneumonie inflammatoire, fièvre inflammatoire bilieuse et muqueuse, asthme, rhume, bronchite
  • Troubles de la sphère vésico-rénale : infection des voies urinaires, stimulation légère des fonctions rénales, rétention d’urine
  • Troubles de la sphère hépatique : stimulation des fonctions hépatiques, engorgement du foie
  • Troubles locomoteurs : polyarthrite rhumatoïde, inflammation et fatigue musculaire, rhumatisme aigu, douleurs dorsales et lombaires
  • Affections cutanées : plaie, plaie ouverte, peau irritée, rougie et enflammée, panaris, furoncle, brûlure, affections éruptives (rougeole, scarlatine, miliaire)
  • Engorgement de la rate
  • Troubles de la sphère cardiovasculaire et circulatoire : artériosclérose, maux de tête

Note : anciennement, on accordait à la vipérine de la valeur comme agent de lutte contre la variole et l’épilepsie. De même que sa présupposée qualité alexitère face au venin de la vipère, je préfère ranger ces deux indications dans la section des points d’interrogation.

Modes d’emploi

  • Infusion de la plante sèche : compter 30 g par litre d’eau (ou une cuillerée à soupe pour une tasse d’eau). Il paraîtrait que les feuilles basales possèdent un pouvoir cordial plus marqué que les autres.
  • Décoction des jeunes feuilles et des tiges : pour usage interne, compter 20 à 60 g par litre d’eau, pour usage externe 50 à 100 g.
  • Teinture alcoolique de la plante fraîche.
  • Suc frais de la plante délayé dans cent fois son poids d’eau.
  • Sirop.
  • Poudre.
  • Cataplasme des sommité fleuries ou des feuilles fraîches.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Récolte : la racine se déchausse de préférence durant la première année d’existence de la plante, tandis qu’on concentrera son attention sur les sommités fleuries au cours de la seconde. On peut réserver la fin de l’été comme période de récolte des seuls capitules floraux.
  • Outre l’hépatotoxicité relative des alcaloïdes pyrrolizidiniques9, on retiendra que les poils situés sur la tige et les feuilles de la vipérine, sans être urticants comme ceux de l’ortie, peuvent néanmoins provoquer de sévères dermatites de contact.
  • Des feuilles fraîches, l’on peut faire les mêmes usages que l’épinard, de préférence cuites, les soies nombreuses de la plante pouvant en contre-indiquer l’ingestion lorsqu’elles sont fraîches.
  • Autrefois, l’on sophistiquait les fleurs sèches de la vipérine avec l’arôme de l’iris afin de les faire frauduleusement passer pour celles de violette odorante.
  • Risque de confusion : on trouve parfois dans la littérature une vipérine de Virginie qui n’en est pas une, mais désigne une espèce d’aristoloche américaine qui porte préférablement le nom de serpentaire de Virginie.
  • Autres espèces : la vipérine faux-plantain (E. plantagineum), la vipérine des Pyrénées (E. pyrenaicum), la vipérine rouge (E. rubrum), etc.

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  1. Jean-Baptiste Chomel, Abrégé de l’histoire des plantes usuelles, p. 85.
  2. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, pp. 970-971.
  3. Wikipédia.
  4. Jean-Baptiste Chomel, Abrégé de l’histoire des plantes usuelles, p. 86.
  5. Nicolas Lémery, Dictionnaire universel des drogues simples, p. 331.
  6. Joseph Roques, Nouveau traité des plantes usuelles, Tome 2, p. 548.
  7. La shikonine ou alkannine est un colorant rouge (E 103) présent aussi dans l’orcanette des teinturiers (Alkanna tinctoria).
  8. On dit des feuilles de vipérine qu’elles accroissent le désir sexuel.
  9. Selon le site Wikiphyto, « la vipérine est inscrite à la liste B de la Pharmacopée française, celle des plantes médicinales utilisées traditionnellement dont les effets indésirables sont supérieurs au bénéfice thérapeutique attendu ».

© Books of Dante – 2022

Un rang de coquelicots, un autre de vipérines. Le ballast est un autre des terrains privilégiés par cette plante.

Le vératre (Veratrum album)

Synonymes : hellébore blanc, ellébore blanc, ellébore officinal, verêtre, veraire, varaire, vareivre, vraive, varasco.

Afin de faire écho aux mandragores « blanches et noires » tel qu’on les opposait durant l’Antiquité gréco-romaine, signalons qu’on distinguait aussi deux ellébores (ou hellébores ; on retiendra cette dernière graphie), un blanc et, bien sûr, un noir. Si les deux mandragores sus-citées sont bel et bien deux solanacées, force est de constater que ce que nous appelons en français moderne hellébore blanc et hellébore noir, relèvent chacun d’une famille botanique distincte. Effectivement, contrairement à ce que l’on pourrait imaginer, l’un de ces hellébores, c’est-à-dire pas moins que la rose de Noël (cette plante est plus connue sous cette dernière appellation), dit noir en raison de la teinte de sa racine, n’entre pas dans la même catégorie : cette plante appartient à la famille des Renonculacées, tandis que l’hellébore blanc a été classé parmi les Liliacées. Cependant, « la plante connue des Anciens sous le nom d’Elléborus leukos, ‘Ellébore blanc’, était-elle le vératre ? », questionne Fournier1, interrogation que l’on peut également mettre à notre compte. Quant à l’hellébore noir, se peut-il qu’il ait pu être tout bonnement le vératre noir, cousin du blanc, très ressemblant hormis la couleur brun rougeâtre violacé de ses fleurs ? Quid du distinguo entre cette dernière espèce et la rose de Noël dans les anciens textes ? Je soulève cette hypothèse, car une confusion se propagea même jusqu’à l’hellébore fétide, plus vert que blanc, sans oublier l’hellébore oriental (ou rose de Carême, Helleborus orientale) qui aurait très bien pu jouer le rôle d’hellébore noir antique. Tous ces embrouillaminis prouvent « que l’on n’a point assez senti combien il était important de conserver à chaque plante le nom qui lui appartient »2. Mais le vératre, comme toute autre plante, n’échappe pas à la règle de la vernacularisation qui, si elle peut être une entrave bien compréhensible dans certains cas, est aussi une richesse à ne pas négliger. Il faudrait être naïf (et idéaliste !) pour imaginer voir les plantes être désignées nommément une fois pour toutes, avec inscription dans le marbre incluse ! Nous autres avons, en effet, la chance que Linné soit venu mettre de l’ordre dans ce qui, à l’époque, pouvait très probablement être perçu comme une véritable capharnaüm. Mais vous imaginez-vous être à la place de ceux qui le précédèrent ? Linné a unifié tout cela, de même que le système des poids et mesures institué à la Révolution française a promu et assuré la concorde entre les différentes régions de France. Il résulte donc d’un certain nombre de décisions successives que si nos deux plantes portent toutes les deux ce nom d’hellébore, c’est non en raison de caractéristiques botaniques, mais parce que les Anciens ont discerné chez l’un et chez l’autre des points communs qui ne relèvent pas du tout de l’aspect extérieur.

C’est en remontant aux anciens temps mythologiques que l’on rencontre pour la première fois celui qu’il est admis d’appeler vératre. Un berger du nom de Mélampe (ou Mélampous) remarqua un jour que les chèvres dont il avait la garde se purgeaient en mangeant du vératre. Pendant ce temps, non loin de là, les arrogantes filles du roi d’Argos, Prœtos, enviant la déesse Héra, cherchaient à devenir plus belles qu’elle. Mal leur en prit de cette folle prétention, car soudainement elles furent métamorphosées en vaches (ou se crurent telles). En leur faisant boire du lait de ses chèvres qui avaient brouté de cette plante, Mélampous les délivra de ce triste sort – ici la mania. Dès lors, cette plante prit le nom de melampodium, Mélampe en étant le « découvreur »3. Non seulement, comme on l’aura compris, le vératre est un purgatif, mais c’est également un remède contre la folie (c’est ce que, étymologiquement, signifierait le mot hellébore issu d’un probable helibar sémitique). C’est pourquoi, tout comme l’hellébore noir, le vératre répond au surnom d’herbe-aux-fous, attribution qu’il conservera pendant des siècles.

Contrairement à l’hellébore noir qui purge vers le bas, le vératre, lui, purge vers le haut (pense-t-on), c’est pourquoi on le qualifie de vomitif drastique. Pourtant, celui que Dioscoride appelait helleboros leukos et qu’il conseillait de récolter à l’époque des moissons, fit montre d’un réel pouvoir évacuant des matières gastro-intestinales, propriété connue depuis au moins le temps d’Hippocrate. Il était si purgatif à vrai dire, qu’il s’avérait aussi abortif ! Or, qui libère, joue aussi une fonction purificatrice (catharsis) : la semence d’Hélios (selon un ancien nom magique grec) ne servait-elle pas à purifier aussi les maisons et les troupeaux ?

Tout comme la mandragore, sa cueillette se devait d’être effectuée précautionneusement, puisqu’une croyance puissamment enracinée dans les esprits leur faisait croire que des émanations toxiques en provenance de la plante pouvaient mettre à mal le cueilleur. Comme l’expose clairement Pline, « il n’est pas facile de cueillir l’hellébore blanc, qui porte vivement à la tête, à moins de manger auparavant de l’ail, de boire de temps en temps du vin et de creuser promptement ». Déjà remarquée par Théophraste, la toxicité du vératre semble bien établie. Par exemple, le décès d’Alexandre le Grand à Babylone peut plausiblement être placé au compte d’une intoxication (accidentelle ou criminelle ?) au vératre, quel qu’il soit. Si Dioscoride le conseillait comme emménagogue et sternutatoire (avec le vératre on a fabriqué une poudre à éternuer dont la carrière a été interdite en France en 1982 après avoir causé divers incidents), le vératre fut, dans les siècles suivants, ceux d’Oribase et d’Aétius, mit à contribution de la plus impensable des manières. Ces deux médecins nous ont laissé, sur la façon dont on devait le faire prendre aux déments, des détails forts curieux : « appréhendés comme des malfaiteurs, ils étaient incarcérés dans des établissements spécialement destinés à la pratique de l’elléborisme : on les y gavait de gâteaux, de bouillies additionnées d’ellébore, en ayant soin de les prévenir des dangers que comportait le traitement : ‘Il faut, déclare Aétius, les mettre au courant des angoisses futures du combat’. Il y avait là de quoi faire perdre aux malheureux patients ce qui leur restait de raison, à moins que de tels encouragements n’exerçassent sur eux une salutaire révulsion psychique et que la folie des médecins ne les délivrât de la leur »4. Sage précaution, d’autant qu’Oribase, au siècle précédent, mettait en garde contre le vératre qui « est très mauvais, de quelque endroit qu’il vienne ». Bien avant eux, Ctisias, parent d’Hippocrate, était très clair au sujet de cette plante : « du temps de mon père et de mon arrière grand-père, on ne donnait pas l’hellébore, car on ne connaissait ni le mélange, ni la mesure, ni le poids suivants lesquels il fallait l’administrer. Quand on prescrivait ce remède, le malade était préparé comme devant courir un grand danger. Parmi ceux qui le prenaient, beaucoup succombaient, peu guérissaient »5.

Aux alentours du Xe siècle, les avis à propos des usages médicaux du vératre sont très tranchés. Mésué en interdit formellement l’utilisation comme matière médicale, tandis que Macer Floridus est plus nuancé dans ses propos : « pris en boisson, il passe pour un vomitif qui purge l’estomac des humeurs diverses qui le travaillent, et qui remédie à toutes sortes d’affections invétérées, telles que le vertige, la folie, la mélancolie, l’épilepsie, la frénésie »6. Mais il sait, Macer Floridus, que ces bénéfices, ainsi que d’autres (traitement de la lèpre, du tétanos, de la goutte, de la sciatique, de la toux, de la fièvre quarte…) en passent nécessairement par une prise de risque qui lui fera dire qu’« il me paraît un peu inconsidéré de conseiller, sans indiquer la dose, l’emploi d’un médicament qui se manifeste souvent par des effets subits et dangereux »7, quand bien même il rapporte ce que conseillait Pline pour minimiser les effets du vératre sur l’organisme. Si le naturaliste romain en conseille la cuisson, il recommande de ne pas employer cette médication chez certains individus fragiles, mais en aucun cas il n’apporte d’éclaircissement sur la question de la dose, cette fameuse dose qui, nous le verrons plus loin, peut faire toute la différence, et qui détermine ce qui est poison et ce qui ne l’est pas. Quelques siècles plus tard, on recommandait encore le vératre comme vomitif et comme remède face à la mélancolie (Albert le Grand) et à la démence vésanique.

Au tout début de la Renaissance, Matthiole, bien conscient de la virulence du vératre, propose une macération de la racine, plutôt que sa poudre. Si cela implique un degré de dilution plus élevé, il apparaît que cette plante sera prodiguée pour des raisons aussi différentes que la sciatique et les dermatoses rebelles, parfois en dehors de toute mesure, et donc avec les risques mortels que de telles pratiques occasionnent et qui ne se cantonnent pas uniquement à la seule période de la Renaissance, loin de là ! Si Lémery mentionne que l’hellébore blanc purge aussi bien par le haut que par le bas, Chomel ajoute que ce dernier s’avère beaucoup plus violent que le noir (ce qui expliquerait que son usage externe et vétérinaire soit privilégié), si agressif en fait qu’on ne peut plus réellement parler de médicament à son endroit, mais de poison pur et simple, l’augmentation quelque peu majorée de la dose faisant passer qui prenait le remède de vie à trépas. Pour Chomel, seul l’effet sternutatoire pouvait prévaloir. On mêlait donc de la poudre de racine de vératre à d’autres poudres du même acabit, afin d’en accroître la virulence. Ainsi s’avérait-il utile à la léthargie, à l’apoplexie et à toutes autres affections soporeuses, autrement dit il formait là un remède de choix pour réveiller les morts ! ^.^ L’usage du vératre perdit tant de terrain à dire vrai qu’un demi siècle après Chomel, il n’entrait plus dans aucune préparation pharmaceutique. Pour se l’expliquer, prenons tout d’abord connaissance de ce que Desbois de Rochefort pensait de cette plante : « Le [vératre] blanc était fort suspecté par les Anciens, et avec raison ; car, d’après les expériences de MM. Haller, Linnaeus et Hérissant, les animaux les plus forts sont très incommodés, et périssent même par l’usage de cette racine ; c’est pourquoi ils ont cru qu’on ne devait pas l’employer. Il excite, en effet, des vomissements très violents avec beaucoup de douleurs, des coliques qui exigent les émollients, etc. Les Anciens le donnaient à la dose de quatre, cinq ou six grains au plus. Aujourd’hui, si on voulait le donner en substance, ce ne devrait être qu’à la dose de deux, trois ou quatre grains au plus, étendus dans un véhicule convenable, et il aurait un effet vomitif très déterminé »8. On pourrait en ajouter bien davantage. Penchons-nous sur un avis beaucoup plus tranché : entendons Bulliard se récrier à l’égard des drogues telles que le vératre. Précisons préalablement que la poudre de vératre, faisant éternuer tout comme le poivre, fut parfois confondue avec celui-ci, occasionnant des suites pour la plupart fâcheuses. Quelques années avant les mots de Desbois de Rochefort, Bulliard s’exprimait en ces termes dans son Histoire des plantes vénéneuses et suspectes de la France : « Combien on aurait d’exemples à citer des funestes effets de semblables méprises ! Combien l’arsenic, le sublimé corrosif, l’émétique, l’eau-forte n’ont-ils pas fait de victimes pour avoir été employés par erreur comme assaisonnement ou comme boisson ! Comment ne peut-on pas prévoir le danger qu’il y a de laisser dans un lieu habité par des enfants ou par des domestiques négligents, des choses dont il est si dangereux de faire usage, et dont la méprise peut devenir si funeste »9. Mais l’excès de précaution ne suffit pas toujours, en particulier lorsqu’il émane de la bouche d’un homme dont la mort, bien mystérieuse, survenue dans sa quarantième année (en 1793), n’a pas été élucidée…

Bien après que Jérôme Bock ait prétendu qu’un infusé de racine de vératre permettait de contrer la manie et les attaques de « vapeurs hypocondriaques », la réputation du vératre face à la folie apparaissait encore : ce fut, par exemple, le cas au XVIIe siècle sous la plume de Jean de la Fontaine. Dans l’une de ses fables, le lièvre conseille à la tortue d’aller se purger « avec quatre grains10 d’ellébore »11, car celle-ci a la folie prétentieuse de battre le lièvre à la course ! Cette réputation ne s’arrêta pas en si bon chemin, puisque des chroniques médicales, datant de l’époque à laquelle Bulliard s’horrifiait du vératre, recensent de nombreux cas de patients – des maniaques, au sens propre du terme – soignés grâce au vératre (soignés, mais combien de guéris ?). En 1783, on relata la réussite d’une médication au vératre sur la personne d’un jeune homme dont la démence – véritable folie furieuse – obligea les médecins à le maintenir à l’aide d’une triple chaîne !

En 1819, deux chimistes français, Joseph Pelletier (1788-1842) et Joseph Bienaimé Caventou (1795-1877), eurent beau isoler le complexe alcaloïdique le plus toxique contenu par la racine du vératre, c’est-à-dire la proto-vératrine, on assista, dès l’abord du XIXe siècle, au tout début de la décadence de la carrière médicale du vératre. Cependant, grâce à l’étude de cette substance, l’on parvint à modifier le regard que l’on portait autrefois sur les pouvoirs thérapeutiques du vératre, du moins les ramena-t-on à de plus justes proportions. En 1881, afin de damer le pion une bonne fois pour toute à la confusion qui persistait entre hellébore noir et vératre, le docteur Georges Pécholier (1830-1890) démontra scientifiquement que les effets des deux plantes sont très différents. Eh bien, rien n’y fit, semble-t-il, si l’on en juge par la façon dont est désignée la plante par Henri Leclerc dans le Précis de phytothérapie, chose qu’à l’évidence, Paul-Victor Fournier regretta assez pour signaler que « la même confusion […] a survécu et se retrouve jusqu’à nos jours chez les meilleurs auteurs »12. L’histoire ne dit pas comment Leclerc, qui a préfacé l’ouvrage de Fournier en 1947, a pris cette remontrance légère ^.^ Malgré tout, le docteur Leclerc, fort avisé, aura largement permis de rendre compte du profil thérapeutique du vératre, ce qui n’eut guère de conséquences si l’on en juge par la postérité silencieuse qui fit suite à ces travaux.

S’essayant à l’étymologie, Joseph Roques expliquait, sans doute après avoir compulsé son prédécesseur Nicolas Lémery, que le mot latin veratrum découlerait de la contraction de vere atrum, qui signifie « entièrement noir », ce qui n’est pas exactement ce que raconte Lémery : « Veratrum, quasi vere atrum, parce que l’ellébore noir qu’on appelle aussi veratrum, a la racine noire »13. Ah bon ? Ce qui est vrai pour le noir l’est-il pour le blanc ? C’est à n’y pas croire : derrière la masse chevelue des racines et radicelles jaunâtres du vératre se dissimule un rhizome noirâtre. Bien. Mais Roques s’empêtre : veratrum ne dériverait-il pas, alors, du verbe latin vertere (qui signifie « tourner » ; quel rapport ?). Ou bien de vertit mentem ? Parce que cette plante trouble l’esprit ? Ou bien cherche à remédier à ses désordres ? Les deux, peut-être ? Soyons sentencieux et avouons, en compagnie de Fournier, qu’« on ignore complètement le sens originel du nom veratrum »14. Ceci dit, une racine noire, dite blanche, qui purge, pareillement à l’hellébore noir, les sombres humeurs mélancoliques, et qui aurait inscrit cette propriété dans une partie de son nom (du grec atra, « noir »), n’est pas en soi une anecdote déplaisante. C’est d’ailleurs cela qui me permet de lier ces propos aux suivants. Andiamo !

User du vératre, purgatif drastique violent, pour corriger tout à la fois les maladies qu’on dit aujourd’hui psychiatriques (manie, mélancolie, hypocondrie, folie, etc.), tout en décapant – il faut bien le dire, dès que l’occasion se fait sentir – cette pituite ou cette saburre, autrement dit l’ensemble de ces dépôts, finalement étrangers, qui résident en certains lieux du corps, alors qu’ils n’ont plus rien à y faire, est-il bien raisonnable ? D’après Roques, au sujet de la folie, « l’observation nous apprend que la cause de cette affection grave réside très souvent dans les viscères du bas-ventre »15. Ah, ah ! Voilà qui est parfait ! Allons donc y faire un tour de ce pas. Hop !

Qu’en est-il aujourd’hui ? Nos intestins ne recèlent-ils pas, eux aussi, des dépôts similaires ? (Avec des régimes de plus en plus pauvres en fibres, ça m’étonnerait.) Dans quelle mesure de tels dépôts d’ordures sont-ils dommageables pour l’économie ? Avez-vous seulement constaté à quel point le constipé a l’air en mauvais point, de même que le côlon irrité, dont l’irritabilité migre visiblement en direction du psychisme de celui dont les entrailles sont en proie aux plus anarchiques dévoiements ? Car l’on n’ignore plus les connexions établies entre le cerveau intestinal et le cerveau sommital. Purger le ventre équivaudrait à purger la tête. Quand on est tracassé, ne souhaite-t-on pas se vider la tête, comme l’on dit ? Et tout cela ne coïncide-t-il pas avec des intestins qui s’entortillent façon pelote ? En tous les cas, une chose est certaine : chercher à expurger la saleté enlève, du même coup, ses effets sur l’organisme tout entier. L’on a aussi connaissance du fait que cela peut faire recouvrer le bon sens ou, à défaut, la bonne humeur. Quand l’on sait que des bactéries, des parasites (on pensera à ces organismes, les trypanosomes, qui agissent de telle façon sur leurs hôtes qu’ils les métamorphosent en parfaits zombies !), etc., sont à l’origine de perturbations du comportement et d’altérations graves de la santé psychique, l’on peut trouver une pertinente légitimité à chasser la folie en en chassant la cause (réelle ou supposée). Faire le constat que les Anciens soignaient la folie en évacuant, par la force si nécessaire, par haut et par bas, le contenu du tube digestif, n’est pas si absurde que cela, finalement. Le souci, c’est qu’à trop drastiquement purger, sans doute que le modus operandi devient à force dangereux. A cela, il est difficile d’objecter le contraire. De même qu’avec les antibiotiques à gogo, purger à tout-va, c’est prendre le risque de jeter non seulement le bébé avec l’eau du bain, mais éjecter aussi la baignoire, le savon et tutti quanti !

Faisons donc entrer en résonance les anciens propos et les données modernes, que j’extirpe toutes d’un ouvrage parfaitement adapté en la circonstance, Le charme discret de l’intestin, de la délicieuse Giulia Enders (ISBN : 978-2-330-15047-1 ; 13 € TTC). Même si sur ces questions nous n’en sommes qu’aux balbutiements, l’hypothèse a été émise qu’un intestin en mauvais état peut influer défavorablement sur l’humeur et placer l’individu dans de moroses dispositions : humeurs noires, anxiété, état dépressif. A l’inverse, un intestin sain vaudrait à son propriétaire d’avoir bien meilleur moral. Combien se plaignent, après avoir trop (et mal) mangé ? Ils en viennent à desserrer leur ceinture dont ils s’imaginent qu’elle va dénouer ce nœud gordien qui entrave non seulement le corps mais l’esprit du même coup. On se sent nauséeux, cela s’accompagne d’anxiété. Souvent, ce phénomène tend à disparaître en même temps que l’autre, comme s’ils étaient co-existants et interdépendants l’un de l’autre. C’est dire la relation intime qui se tisse entre une sensation psychique (qu’on croit forcément d’étiologie cérébrale) et ce qui se déroule dans nos tripes. Et parfois, c’est de l’ordre de l’infiniment petit : des expériences ont montré l’amélioration de l’humeur après ingestion de bactéries triées sur le volet (Lactobacillus casei, par exemple). Tout au contraire, voici une autre expérience parlante : « Une équipe de chercheurs irlandais a par exemple prélevé sur des patients atteints de dépression des bactéries intestinales qui ont ensuite été administrées à des rats […]. Suite à cette procédure, les rats ont développé un comportement dépressif qu’ils n’avaient pas auparavant »16. Mais sans en référer immédiatement à l’absence ou à la présence de telles ou telles bactéries qui peuplent ce que l’on appelle la flore intestinale, qu’en est-il seulement de la purgation aujourd’hui en France ? Sans en arriver jusqu’au vératre et à toutes ces drogues éméto-cathartiques de l’ancienne pharmacopée justes bonnes à donner des frissons, combien sommes-nous à nous purger régulièrement ? Après avoir constituée, avec la saignée, les deux mamelles de la médecine durant plusieurs siècles, la purgation n’est plus vraiment d’actualité. On en parle encore un peu dans certains milieux, mais cela demeure excessivement périphérique. Sans doute que notre rapport actuel aux fluides corporels y est pour quelque chose…

Le vivace vératre est une plante fréquente, s’épanouissant sur les prés humides, les clairières et gazons alpins situés entre 800 et 2700 m d’altitude, selon une vaste aire de répartition s’étalant de l’Europe occidentale jusqu’à l’Asie septentrionale et, à l’est, en direction de la péninsule du Kamtchatka. C’est dans ces sols qu’il enfonce une racine fusiforme, assez épaisse, charnue, d’odeur forte et désagréable, radiculée et touffue, faisant songer à un pied de poireau dans l’allure.

N’atteignant sa maturité sexuelle qu’au bout d’une dizaine d’années, on voit le vératre prospérer en colonies étendues de pieds non fleuris qui renforcent la ressemblance avec la gentiane jaune voisine. Pour distinguer les deux espèces, rien de plus simple. L’examen des feuilles y suffit largement, même en l’absence de fleurs de part et d’autre. Deux critères essentiels sont à retenir : les feuilles de gentiane sont glabres, celles de vératre légèrement velues sur le revers ; les feuilles de gentiane sont opposées, celles de vératre alternes, s’enchâssant sur la tige en dessinant une spirale. De plus, les feuilles basales du vératre, larges et ovales, plissées de nervures bien parallèles, engainent une tige simple, ronde et creuse, non ramifiée. Une fois que la plante vient à fleurir, la tige pousse tant et si bien qu’elle peut atteindre 1,50 m de hauteur. L’on voit alors, sur cet étage supérieur, des feuilles plus courtaudes et étroites, que surmonte le dense épi floral du vératre, longue grappe sommitale constituée d’une multitude de fleurs blanc verdâtre d’un à deux centimètres de diamètre, paraissant en juillet et en août, et se divisant en deux catégories : les fleurs les plus élevées sont de nature mâle, celles du dessous hermaphrodites. La fructification donne des capsules à trois loges contenant des graines nombreuses, oblongues, blanchâtres, assez pareilles à des grains de blé et équipées, en bordure, d’un feuillet membraneux assurant la fonction d’ailette.

Le vératre en phytothérapie

L’odeur nauséabonde du rhizome du vératre est un premier signe, qui s’accompagne d’un second : en plus de ne pas sentir très bon, il s’avère âcre, amer, corrosif, après avoir fait place à une douceur initiale mais traîtresse, lorsqu’on le mâche, aussi bien à l’état frais que sec. Cela est à mettre sur le compte d’une substance alcaline, complexe d’alcaloïdes stéroïdiques, la vératrine, plus exactement composée de jervine et de pseudo-jervine, de proto-vératrine, de vératroïdine et de vératralbine. La vératrine est une substance blanche qui, bien qu’inodore, provoque de violents éternuements. Sa saveur, très âcre, produit quantité de salive. « La vératrine, en irritant le tube intestinal, y détermine des contractions et en augmente les sécrétions ; elle a la propriété de ralentir la circulation ; elle excite le système nerveux de la vie animal et le système musculaire »17 et participe pour beaucoup au profil thérapeutique du vératre, qui peut également compter sur un glucoside amer, la vératramarine, de l’acide chélidonique, de l’acide gallique, le tout mêlé à des hydrates de carbone (amidon) et à des matières grasses (élaïne, stéatine).

Propriétés thérapeutiques

  • Purgatif drastique violent, éméto-cathartique, vermifuge
  • Analgésique, anesthésique local, antigoutteux
  • Antispasmodique, sédatif cardiaque (ralentit les battements du cœur et augmente la pression sanguine)
  • Emménagogue
  • Antiparasitaire, pédiculicide
  • Fébrifuge puissant (capable de retrancher 3 à 5° C à la température corporelle !)
  • Sternutatoire, sialagogue
  • Modificateur du tonus musculaire et des nerfs périphériques
  • Vésicant, rubéfiant

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère pulmonaire : bronchite, coqueluche, pneumonie
  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : constipation opiniâtre, vers intestinaux, maladies hépatiques chroniques
  • Troubles locomoteurs : paralysie, sciatique, arthrite, rhumatisme articulaire aigu, rhumatisme chronique, goutte
  • Troubles de la sphère cardiovasculaire et circulatoire : insuffisance cardiaque, hypertension artérielle, congestion cérébrale, tachycardie, palpitations
  • Affections cutanées : maladies cutanées chroniques rebelles, maladies parasitaires de la peau (gale, teigne), poux (on passait un peigne dans les cheveux plusieurs fois, après l’avoir trempé dans une décoction de rhizome de vératre), dartre, prurit, psoriasis, pityriasis versicolor, alopécie
  • Affections oculaires : amaurose récente, cataracte, iritis
  • Affections auriculaires : otite, otalgie, surdité, paracousie
  • Troubles du système nerveux : manie, mélancolie, hypocondrie, idiotisme, démence, léthargie, épilepsie, chorée
  • Maladie de Basedow
  • Zona
  • Suppression des règles
  • Hydropisie
  • Fièvre quarte

Mais l’homme moderne semble préférer le vératre aux dilutions homéopathiques, tout comme l’aurait sans doute souhaité Matthiole il y a un peu plus de quatre siècles, car, face à une plante comme le vératre, si la prudence s’impose, en extraire la substantifique moelle puis l’utiliser, mérite mieux que le bannissement pur et simple. Sa teinture homéopathique, établie à partir du rhizome sec, demeure néanmoins, tout comme en phytothérapie d’ailleurs (dès lors qu’on envisage les risques), un remède d’action sensiblement minorée. Mais il n’en reste pas moins un puissant antagoniste du choléra (de cette affection, il supprime les vomissements, la diarrhée cholérique et les crampes concomitantes) et d’un grand nombre de maladies infectieuses. Le vératre homéopathique intervient en cas d’affections digestives (colique hépatique, gastrite, entérite, vomissement, diarrhée pseudo-cholérique…), d’affections des voies respiratoires (bronchite, asthme), de perturbations cardiovasculaires (faiblesse cardiaque, malaise vagal), de maladies mentales et nerveuses, de troubles locomoteurs (spasmes, névralgie, faiblesse musculaire) et toutes les fois où à des séquelles de frayeur et de colère s’associe un sentiment de froid localisé ou généralisé.

Modes d’emploi

  • Poudre de racine (2 à 3 cg par prise, à raison de trois à quatre prises journalières).
  • Infusion (aqueuse, vineuse, alcoolique) de poudre de racine.
  • Décoction de racine (jusqu’à un gramme de racine pour un litre d’eau).
  • Teinture-mère alcoolique : une partie de racine de vératre pour cinq d’eau-de-vie en macération pendant une semaine.
  • Macération vineuse : 8 g de poudre dans 170 g de vin spiritueux durant un mois.
  • Vératrine : par unidose d’1 cg.

Il s’agit là des principales manières d’absorber en interne le vératre. Malgré toutes les précautions qu’exige cette plante médicinale, on se gardait bien évidemment autrefois d’en faire un usage inconsidéré. Il importe de « remarquer que le dosage en est difficile à cause de la marge qui existe entre la dose inopérante et la dose excessive qui, chez certains sujets, est extrêmement étroite »18. Même avec les plus infinies précautions, « on ne peut l’employer à l’intérieur qu’à condition d’en refréner la violence tant par des préparations lénifiantes que par des doses extrêmement faibles »19. A moins de décider de s’en remettre exclusivement à la voie externe, quand bien même l’intoxication par voie cutanée est un peu plus rapide que par voie digestive, et sans commune avec la voie sanguine : une fois qu’elle est déversée dans le courant sanguin, la toxicité du vératre s’avère torrentueuse. Mais n’anticipons pas le prochain paragraphe. Revenons-en donc à la voie cutanée comme mode d’application du vératre thérapeutique.

  • Décoction pour lotion antiparasitaire : 10 à 12 g de racine par litre d’eau.
  • Macération acétique : 10 g pour un litre de vinaigre de cidre. Contre poux, puces, etc.
  • Pommade : mêler 20 à 50 cg de poudre de racine de vératre à 30 g d’axonge (d’autres recettes proposent une proportion de 4 pour 32, soit 12,50 % de vératre, ce qui est assurément beaucoup trop) ; pommade de vératrine : à cette même quantité d’axonge, on mélange seulement 5 cg de vératrine.
  • Liniment : poudre de vératre mêlée à du savon noir étendu d’eau.

En plus de tout cela, on exploita largement vératre et vératrine à travers tout un tas de spécialités pharmaceutiques : huiles, sirops, extraits, pilules diverses et variées, etc.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Récolte : sans se livrer aux fantaisies conjuratoires héritées des Anciens de l’Antiquité, on procédait, en un autrefois un peu plus récent, à l’extraction des parties souterraines de cette plante jusqu’à la fin du mois d’août, directement à même les prairies et pâturages de montagne (Vosges, Jura, Cévennes, Massif central, Alpes et Pyrénées).
  • Toxicité : précautionneux, nous l’avons souligné, Paul-Victor Fournier, en guise d’oraison funèbre, énonce en dix lignes les manifestations de la toxicité du vératre chez l’homme : « l’intoxication se manifeste par une vive irritation du canal digestif, la sensation de brûlure à la langue, dans l’arrière-gorge et le long de l’œsophage, un malaise général, un flux de salive, la soif, d’abondants vomissements, une diarrhée douloureuse, l’impossibilité de la déglutition, la suffocation, la perte de la voix, l’anurie, l’insensibilité, une sueur froide, la faiblesse extrême et le ralentissement du pouls, le refroidissement des extrémités, des tressaillements musculaires, la paralysie des membres, des convulsions, des hallucinations, le hoquet, la dyspnée de plus en plus prononcée, la cyanose, enfin le collapsus et la mort suivent en pleine connaissance »20. On en peut encore ajouter quelques autres : colique, maux de tête, cardialgie et palpitations, oppression thoracique, pertes de connaissance sporadiques… Et il s’agit là de celui que, à tort, l’on a appelé hellébore blanc, dont il a été dit, il y a dix siècles, qu’il était plus énergique que le noir… Bref, plus ou moins toxique, tout cela importe finalement peu. Il est bien plus important de signaler que d’Hippocrate à Roques (et même après), l’on n’a jamais failli à rapporter l’évidence des qualités toxiques du vératre, concurremment à son emploi thérapeutique plus ou moins audacieux au fil des siècles. C’est par l’ensemble de ces expérimentations médicales qu’il a été constaté que la poudre absorbée comme sternutatoire avait réussi à provoquer des suffocations, des saignements de nez, des pertes sanguines incoercibles, des avortements et fausses-couches, et jusqu’à la mort subite dans le plus extrême des cas. La seule odeur de la racine fraîche, à elle seule, est parvenue à provoquer des vomissements parfois violents. Le vératre a eu des effets identiques appliqué sur le ventre, en suppositoire ou bien encore en pessaire. Aujourd’hui, les intoxications sévères, voire mortelles, qui mettent en cause le vératre sont assez rares du fait de son abandon par la médecine comme matière médicale. La plupart des cas sont très localisés, dépendant en cela de l’aire de répartition géographique de cette plante. De même que, dans la nature, on rencontre assez souvent l’ortie en présence du lamier blanc (Lamium album), la ressemblance évidente entre le vératre et la grande gentiane jaune (Gentiana lutea), poussant tous deux dans les mêmes zones, peut parfois, lors de cueillettes mal avisées, être à l’origine d’un drame. Aussi, si l’on n’y prend pas garde, on peut ramasser du vératre en lieu et place de gentiane jaune, rapporter consciencieusement sa récolte à la maison et préparer un somptueux vin de fausse gentiane qui provoquera, seulement trente minutes après ingestion, nausées, vomissements, sensation de malaise, engourdissement des membres, hypotension artérielle très nette, enfin toutes les « signatures » thérapeutiques du vératre, une intoxication pour laquelle il n’existe pas d’antidote spécifique, une intoxication dont la curation est, dans beaucoup de cas, rendue très difficile du fait que « l’empoisonné à son insu » ignore ce qu’il a véritablement absorbé et ne peut, de facto, aiguiller le personnel du centre anti-poison où, par bon sens, il aura eu la chance d’être emmené. Mais tous les intoxiqués n’ont pas cette opportunité. Il y a plusieurs années, on a retrouvé deux randonneurs noyés dans un lac de haute montagne. L’autopsie a révélé qu’ils avaient absorbé en grande quantité des graines de vératre. On part « à l’aventure », on ignore tout du milieu ou presque, pire, on le néglige, et c’est lui qui vous dévore. Si l’intoxication n’est pas criminelle, elle est toujours le fait d’ignorance, d’inconscience, d’inadéquation de l’être avec la nature qui l’entoure. Si ces deux randonneurs n’en ont pas réchappé, il faut cependant savoir qu’une intoxication au vératre, rapidement repérée, devra être suivie d’un lavage gastrique, d’une adjonction de charbon actif et, si le cas est grave, d’une injection d’atropine. Et oui ! Un poison peut servir d’antidote pour contrecarrer les effets d’un autre poison ! En terme d’antidotes au vératre, on en a proposé de multiples : le café, les boissons acidulées, le coing même !
  • D’un point de vue vétérinaire, on a pu constater que le vératre, aussi bien frais que sec (racine comme feuillage), s’était, à plusieurs reprises, montré fort pernicieux auprès d’animaux inexpérimentés (agneau, chevreau, veau, poulain), tandis qu’en général le gros bétail, plus aguerri, ne l’approche pas. En cas de consommation accidentelle, même de gros animaux comme le cheval peuvent en pâtir, de même que le chien, et plus encore les animaux de basse-cour pour qui les graines de vératre sont mortelles. Les conséquences, pour qui le broute, se traduisent par diarrhée, colique et météorisme, et finalement la mort si l’animal ne parvient pas à vomir le poison. Cette action énergique, fruit d’une ignorance de jeunesse, a été transposée à la destruction de la vermine depuis au moins le temps de Dioscoride. Face à un tel pouvoir, on eut tôt fait d’employer une décoction de racine de vératre pour écarter les mouches, les parasites et jusqu’aux rats (en tant que raticide, le vératre est l’ancêtre de la mort-aux-rats et se montre d’une efficacité peu discutable). En brossant le pelage des animaux de cette même décoction, l’on venait à bout de la gale des moutons. Cela explique sans doute aussi son emploi « militaire » : paraît-il que les armuriers espagnols de Philippe III empoisonnaient les pointes de carreaux d’arbalète avec du suc de vératre.
  • Autres espèces : – Le vératre noir (V. nigrum), aux fleurs brun pourpre violacé, est très rare en France, hormis en quelques points montagneux des Vosges et des Alpes-Maritimes ; – Le vératre vert d’Amérique du Nord (V. viride) ; – Le vératre de Californie (V. californicum) ; – Le vératre jaune (V. luteum) est surnommé racine de serpent à sonnettes pour avertir de sa potentielle toxicité.

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  1. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 953.
  2. Pierre Bulliard, Histoire des plantes vénéneuses et suspectes de la France, p. 160.
  3. Si pour Pline et Dioscoride, Mélampe est bien le berger dont on parle, Théophraste explique ce personnage, dont le nom signifie « homme aux pieds noirs » (ou aux racines noires, tout à fait dans les cordes des hellébores noir et blanc), par ce devin originaire de Thessalie – terre de sorcières – réputé pour ses connaissances des simples et des remèdes thérapeutiques de son époque.
  4. Henri Leclerc, Précis de phytothérapie, p. 323.
  5. Guy Ducourthial, Flore magique et astrologique de l’Antiquité, p. 89.
  6. Macer Floridus, De viribus herbarum, p. 152.
  7. Ibidem, p. 154.
  8. Louis Desbois de Rochefort, Cours élémentaire de matière médicale, Tome 2, p. 348.
  9. Pierre Bulliard, Histoire des plantes vénéneuses et suspectes de la France, p. 159.
  10. Il ne s’agit pas là des graines de la plante, mais d’une mesure galénique équivalant à 0,053 g environ.
  11. Qui peut tout aussi bien être, ici, l’hellébore noir, son identité n’étant pas spécifiée.
  12. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 953.
  13. Nicolas Lémery, Histoire universelle des drogues simples, p. 903.
  14. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 953.
  15. Joseph Roques, Phytographie médicale, Tome 1, p. 111.
  16. Giulia Enders, Le charme discret de l’intestin, pp. 347-348.
  17. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p. 383.
  18. Henri Leclerc, Précis de phytothérapie, pp. 325-326.
  19. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 954.
  20. Ibidem, p. 953.

© Books of Dante – 2022