Le gaillet jaune (Galium verum)

Synonymes : gaillet vrai, galliet, gallait, caille-lait, caille-lait jaune, caille-lait officinal, bon sang, petit muguet, herbe de la saint Jean, herbe à la Vierge.

J’ignore si les paroles les plus anciennes font toujours autorité, mais il s’avère que du temps de Dioscoride puis de Galien l’on professait déjà des traits caractéristiques propres au gaillet jaune érigés comme des évidences. C’est ainsi qu’on le considérait comme apte à arrêter l’écoulement du sang, bien que cela ne soit pas là sa principale prérogative. (Aujourd’hui, c’est tout juste si on lui reconnaît une aptitude à endiguer les saignements de nez. Il est, à ce titre, beaucoup plus efficace pour guérir les brûlures et, surtout, les blessures.) Son nom même, gaillet, fait référence à une autre de ses propriétés, non médicinale cependant : gaillet = « gaille-lait » = caille-lait. Depuis au moins 2000 ans, l’on se sert de cette plante comme de présure végétale, une idée qui trouvera ses détracteurs tels que Parmentier et Déyeux pour qui le gaillet n’avait strictement aucun rôle à jouer là-dedans, contrairement à Roques dont l’opinion est bien plus subtile et nuancée. En Angleterre, le caille-lait est, dit-on, loin d’être utilisé pour coaguler le lait, mais il est cependant employé pour apporter une coloration et un parfum particulier aux fromages du comté de Chester. Jouxtant le Pays de Galles, cette région anglaise s’appelle depuis le Cheshire où sévit un certain chat inventé par Lewis Carroll… Les Anglais appellent néanmoins cette plante cheese rennet, littéralement : « présure de lait ». Tout semble tourner autour du lait, jusqu’au mot gaillet lui-même que l’étymologie fait émaner du grec galion et du latin gala, « lait », ce qui nous mène tout droit au mot galactogène qui désigne une propriété à même d’activer la sécrétion lactée. Or, dans tous les cas précédents, on donne le gaillet comme une plante censée figer, en somme, un liquide (le sang d’une blessure, le lait, etc.), chose très étonnante que de le voir jouer une fonction soi-disant galactogène, c’est-à-dire d’activer la mobilité du lait. Mais l’on n’est pas obligé de réagir à ce que dirent les Anciens. Matthiole, dans ses commentaires sur Dioscoride, ne fait en aucun cas allusion au gaillet caille-lait : de son temps, cet usage en tant que présure était inconnu des bergers italiens qui utilisaient pour cela une autre plante, la carline.
L’idée de fixité transparaît aussi dans la propriété antispasmodique du gaillet jaune : il concentre et densifie les mouvements, il fige donc le désordre si l’on peut dire. C’est sans doute cette qualité qui le fit indiquer pour une affection qui est, de cette agitation, l’avatar : l’épilepsie. Et nombreux ont été les praticiens à l’avoir conseillé dans ce but (Murray, Mérat, Emmanuel Koenig…), réputation qui sera à l’origine de l’élaboration de compositions magistrales à visée anti-épileptique (élixir de Larnage, élixir de Taillote…). Plus probable fut sans doute la capacité dépurative du gaillet jaune que souligne le surnom de « bon sang », plante destinée à « ceux qui se feraient justement du ‘mauvais sang’ » (1), au sens propre comme au figuré.

Du niveau de la mer jusqu’à 2000 m d’altitude, il est très possible de croiser le chemin de cette plante fréquente partout en France sur prairie, pelouse, lande, talus, haie, bordure de route, tout autre sol sablonneux, rocailleux, gravillonneux.
Vivace, se propageant par racines traçantes, grêles, de couleur rouge orangé, il peut arriver au gaillet jaune de stolonner. Dressée ou presque rampante, cette plante très ramifiée possède une hauteur variable de 20 à 70 cm, parfois davantage. Ses tiges quadrangulaires, presque rondes, portent de courtes feuilles vert bleuté verticillées par 8 à 12, si petites qu’il faut y regarder de plus près pour s’assurer qu’elles sont poilues sur leurs faces inférieures et que leur bordure est un peu enroulée, à la manière d’une chips en train de se faire dorer les flancs au four. Dès le mois de mai, et jusqu’en septembre, a lieu la floraison qui prend la forme de panicules très denses, comptant de nombreuses petites fleurs jaune d’or (parfois jaune verdâtre) à quatre pétales courts, très odorantes, formant à fructification des akènes groupés par deux comme c’est souvent le cas chez les gaillets.

Le gaillet jaune en phytothérapie

Cette plante contient-elle un principe végétal se rapprochant de la présure et, si oui, quel est son mode d’action ? Voici la question casse-tête qu’on s’est assénée jusqu’au XIX ème siècle sans que, toutefois, une unanimité ait été atteinte. Le XX ème siècle, pour lequel la question importait peu ou était considérée comme résolue, prit la peine de dépasser cet écueil fromager, un caesus belli presque !… Le hic, c’est que pignoter le même bout de gras ne permet pas toujours de voir au-delà d’une anecdote qui se pose comme une énigme proposée par le Sphinx !
On reconnaît maintenant la présence d’un « quelque chose » (une enzyme du nom de chymosine) qui fait plus ou moins bien cailler le lait dans le gaillet (mot qui est la contraction de caille-lait), une prouesse qui opère selon des facteurs dont nous parlerons plus bas. Il eut été plus judicieux de concentrer son attention sur un aspect qui n’a rien du mirage : le pouvoir odoriférant du gaillet jaune est très puissant, d’autant si l’on en croise une colonie sous le chaud soleil de juillet. Il s’agit d’un parfum lourd et sucré, miellé, dont une essence aromatique est responsable. Mais à ce sujet, silence radio. Elle est composée à hauteur de 50 % par deux molécules (squalène, cis-3-Hexen-1-ol).
Fidèle à la famille des Rubiacées, le gaillet jaune présente à l’analyse des iridoïdes (aspéruloside) et des anthraquinones. N’oublions pas les flavonoïdes et les alcanes. Au rang des substances plus courantes, nous trouvons des acides (galotannique, citrique, gallique), du tanin, du potassium. La racine, peu usitée en phytothérapie, recèle un pigment rougeâtre que nous évoquerons ultérieurement. La phytothérapie, elle, s’attache bien davantage aux parties aériennes fleuries, à l’amertume légère et à la saveur astringente et acidulée.

Propriétés thérapeutiques

  • Sédatif, antispasmodique
  • Sudorifique, dépuratif rénal et hépatique, diurétique léger
  • Galactogène (?)

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère hépatobiliaire : obstruction du foie, lithiase biliaire
  • Troubles de la sphère vésico-rénale : lithiase urinaire et rénale, cystite, rétention d’urine, hydropisie, oligurie
  • Affections cutanées : plaie, plaie cancéreuse, ulcère rebelle, ulcère d’aspect cancéreux, dartre invétérée, eczéma, psoriasis, dermatose rebelle, gale, tumeur ganglionnaire ulcérée, autres inflammations et éruptions cutanées
  • Obstruction des glandes mésentériques
  • Troubles du système nerveux : nervosité, irritabilité, angoisse, palpitations, insomnie légère, migraine et/ou gastralgie d’origine nerveuse, hystérie (plus précisément : « petits accidents de l’hystérie » selon Leclerc), épilepsie (?) : le gaillet jaune possède une longue et très ancienne réputation d’anti-épileptique, mais il a été plus souvent en usage à travers les affections nerveuses mineures en général. Dans ces cas-là, on ne le considère nullement comme une panacée, tout juste comme un auxiliaire.

Modes d’emploi

  • Infusion de sommités fleuries.
  • Décoction de sommités fleuries.
  • Poudre de feuilles sèches.
  • Suc frais de sommités fleuries.
  • Teinture-mère.
  • Feuilles froissées en application locale.
  • Onguent.
  • Eau distillée.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Récolte et séchage : écoutons ce qu’en dit Cazin : « On doit le récolter lorsqu’il est en fleur et par un beau temps. Disposé en guirlandes, on le fait sécher promptement, pour le conserver ensuite dans des boîtes et à l’abri de la lumière. Ses fleurs noircissent, et il perd de ses propriétés en vieillissant. Comme on peut se le procurer facilement, on fera bien de ne pas le garder au-delà d’un an » (2), ce qui oblige de n’en pas cueillir plus qu’il est besoin. Alors qu’on considère généralement que les mois de récolte courent de juin à septembre, on préconise parfois de cueillir le gaillet jaune juste au moment où il fleurit, avant libération du pollen. Quand il s’agira de « s’enherber », on ramassera le gaillet jaune au printemps en compagnie d’autres plantes dépuratives, et les racines, si besoin est, à l’automne.
    Note : le gaillet jaune, particulièrement odorant lorsqu’il est frais, prend, en séchant, un parfum peu avenant, contrairement à l’aspérule qui développe tous ses arômes grâce à la dessiccation.
  • Ferment lactique : pour Lieutaghi, la chose est simple : « Il suffit de faire infuser quelques sommités fraîches, contuses, dans le lait tiède qui ‘prend’ plus ou moins vite selon la température ambiante » (3). Plus précisément, il faut compter 15 à 20 g de ces sommités fleuries fraîches (ou 5 g à l’état sec) pour un litre de lait. Bien sûr, ce ferment lactique qui donne une teinte jaune et un arôme délicat au fromage, agit parfois de façon aléatoire, en premier lieu en fonction de sa concentration dans la plante utilisée.
  • Matière tinctoriale : le gaillet possède un point commun à de nombreuses Rubiacées : une racine tinctoriale permettant d’obtenir une teinture rouge orangé sur la laine. Abondant dans les espaces septentrionaux, le gaillet jaune y fut souvent utilisé dans ce but en lieu et place de la garance, non seulement absente de ces zones (Islande, Écosse, Laponie…), mais surtout hors de prix. Cependant, le pouvoir tinctorial de ce gaillet apparaît moindre que celui de la garance, à moins qu’il faille, là encore, compter sur une question de concentration et de mode opératoire. A ce titre, voici ce que suggère Cazin : « La racine, arrachée au printemps ou à l’automne, bien nettoyée et disposée en couche avec la laine filée, ensuite bouillie avec la petite bière, teint la laine en rouge » (4) Au tour de Thierry Thévenin de proposer dans un ouvrage plus récent (il a tout juste dix ans) un modus operandi différent : « Vous devez par exemple utiliser 500 grammes de cette racine finement moulue pour un petit litre de bain de teinture, orange saumoné, que vous pouvez toutefois renforcer, selon l’antique recette persane, avec… du yaourt séché » (5). C’est à croire que le gaillet jaune n’est pas prêt à nous voir changer de crèmerie !…
  • Autres espèces : le gaillet blanc (Galium mollugo), le gaillet gratteron (Galium aparine), la croisette (Galium cruciata), le gaillet dressé (Galium album), etc.
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    1. Thierry Thévenin, Les plantes sauvages : connaître, cueillir et utiliser, p. 195.
    2. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p. 217.
    3. Pierre Lieutaghi, Le livre des bonnes herbes, p. 250.
    4. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p. 217.
    5. Thierry Thévenin, Les plantes sauvages : connaître, cueillir et utiliser, p. 195.

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Le laurier-cerise (Prunus laurocerasus)

Synonymes : laurier de Trébizonde, laurier-amandier, laurier au lait, laurier aux crèmes, laurier-tarte, lauraine, etc.

Le laurier-cerise, c’est comme le lilas, on a tellement l’habitude de le côtoyer qu’on en oublie sa provenance et qu’il ne fut pas toujours présent dans les jardins pour les agrémenter. Avec le lilas, ils ont ceci en commun d’apparaître en Europe occidentale au XVI ème siècle après avoir transité à partir du Proche-Orient. De régions plus proches encore pour le laurier-cerise dont l’indigénat en quelques points de la péninsule balkanique a été démontré. Plus à l’Est, on le croise à l’état naturel dans ces pays qui formaient autrefois la Transcaucasie, soit la Géorgie, l’Arménie et l’Azerbaïdjan. Également présent au nord de l’Iran, le laurier-cerise s’épanouit aussi en bordure de mer Noire. C’est là que Pierre Belon le découvre en 1546, d’où son surnom de laurier de Trébizonde, du nom de cette ville turque portuaire faisant face à la mer Noire. De là, le laurier-cerise est porté jusqu’à Constantinople toute proche. Ensuite, l’histoire s’emmêle un peu les pinceaux. En 1553, l’on doit au même Pierre Belon une première description du laurier-cerise. Mais sur la question de l’introduction de cet arbuste en France, le doute demeurant, on a le choix entre deux versions (qui sont peut-être vraies toutes les deux). De Constantinople, le laurier-cerise parvient en Italie, puis débarque à Lyon par l’entremise de Jacques Daléchamps ou bien de Charles de l’Escluse (vers 1576), on ne sait pas très bien. Parfois, c’est la ville d’atterrissage qui change : Paris au début du XVII ème siècle, par le biais de Guy de la Brosse (1586-1641), premier surintendant du jardin royal de Paris, ancêtre de l’actuel jardin des plantes. Par la suite, les choses apparaissent plus clairement : il est, par exemple, établi qu’on ne fit du laurier-cerise qu’un usage ornemental et de protection (haies de cimetières, de parcs et de jardins) dans un premier temps. Puis au XVIII ème siècle, on croise les premiers cas répertoriés d’empoisonnement par l’emploi des feuilles mais non dans le cadre d’un usage thérapeutique, mais culinaire : en effet, les feuilles fraîches du laurier-cerise communiquent au lait et à la crème un délicieux arôme d’amande amère, chose qui s’expliqua à la fin du XVIII ème siècle grâce aux travaux de Carl Wilhelm Scheele, chimiste suédois (1742-1786) qui découvre en 1782 l’acide cyanhydrique et en décèle la présence dans les feuilles du laurier-cerise un an plus tard. Nous tenons dès lors le coupable : l’acide cyanhydrique, solution aqueuse de cyanure d’hydrogène, qui allait faire jouer au laurier-cerise une carrière insoupçonnée puisqu’elle fut médicinale à partir du XIX ème siècle seulement : les médecins italiens en firent un remède abolissant la stimulation avant qu’on établisse plus précisément sa propriété antispasmodique, active particulièrement sur les sphères cardiaques et pulmonaires. Mais c’est oublier un peu vite que le laurier-cerise était connu bien avant cela comme substance thérapeutique si l’on en juge par ce qu’écrit Nicandre de Colophon dans les Alexipharmaques, un « poème qui renferme, à l’égard des médicaments, des idées thérapeutiques en même temps que physiologiques qui sont loin d’être dépourvues d’intérêt. C’est à ce poème que l’on doit un aperçu des drogues manipulées par les pastophores (= prêtres) dans les temples » (1). Parmi ces drogues se trouve le laurier-cerise. Aux côtés des roses, de la sauge, de la mélisse, de l’origan, de la mauve et de la verveine, le laurier-cerise formait avec elles un groupe de végétaux « employés comme plantes pharmaceutiques [qui] apportaient à l’esprit une tranquillité capable d’engendrer la patience pour calmer les souffrances qu’en tant que médicaments elles étaient capables de guérir » (2). Ainsi faisait-on, durant l’Antiquité gréco-romaine du moins, d’après le peu que l’on sait de ces périodes reculées. Pour cela, il faut s’adresser à d’autres que botanistes et naturalistes. Virgile, par exemple, dont on tient une information fort éclairante au sujet du laurier-cerise. Nous savons qu’autour de la mer Méditerranée l’on parle fort souvent du laurier noble que l’on présente systématiquement comme un arbre lié à la Pythie de Delphes, dont l’action manducatrice est connue. Naturellement, on l’imagine mâcher des feuilles du laurier d’Apollon, ce qui, l’an dernier m’a fait écrire les lignes suivantes : « L’on dit que la Pythie et ses prêtresses se livraient à la manducation des feuilles de laurier afin de favoriser leurs visions. Or, quelques feuilles y suffisaient-elles ? L’on sait que le laurier est narcotique, mais il n’acquiert cette propriété qu’à hautes doses. Se peut-il que son pouvoir cathartique ait été rendu possible parce qu’il était consacré à Apollon ? Ou bien les graines de jusquiame, elles aussi employées, y étaient-elles pour quelque chose ? C’est bien probable, sans oublier les émanations « toxiques » de la terre, à même de placer la Pythie dans une position prophétique idéale. » Or, d’après Virgile, ce n’est pas sur ce laurier-là que l’oracle de Delphes jetait son dévolu mais sur le laurier-cerise qui, pris en infusion, assurait à la Pythie de rendre ses oracles et donc de prédire l’avenir. Ah ! mais c’est que ça change beaucoup de choses de prendre un laurier pour un autre ! Et il se pourrait bien que Virgile donne raison au laurier-cerise, en vertu d’un résultat expérimental rendu au XIX ème siècle par les docteurs Bourru et Burot, deux médecins français ayant travaillé sur « la suggestion mentale et l’action à distance des substances toxiques et médicamenteuses ». Il s’avère que « l’eau de laurier-cerise amenait des transes mystiques, une extase religieuse tournée plutôt vers la Sainte Vierge, et cela chez des personnes qui n’avaient aucune piété particulière » (3). Curieux, n’est-ce pas ?

Un examen botanique comparatif et superficiel peut conclure à une parenté entre laurier-cerise et laurier noble : un port arbustif fait parfois de ces deux arbustes de petits arbres : les deux espèces portent des feuilles semper virens, coriaces, alternes, lisses et brillantes sur la face supérieure (davantage luisantes chez le laurier-cerise). Seules les dimensions de ces feuilles distinguent ces deux lauriers : 15 cm de longueur pour le cerise, généralement la moitié moins pour le laurier noble. Le tronc rameux, à l’écorce lisse et noirâtre, les très nombreux rameaux grisâtres dans les parties inférieures sont d’autres critères qui rapprochent les deux plantes. Même les fruits, baies presque sphériques, tissent des liens, vert pâle qu’elles sont au départ, rouges à mi maturation, enfin noires à complète maturité.
Mais, non de non, qu’est-ce qui sépare donc botaniquement ces deux arbustes ? En définitive, cela tient à bien peu de chose : les fleurs. Mais le diable aime bien, dit-on, se cacher dans les détails. Des épis allongés chez le laurier-cerise, groupées en paquets de quatre à cinq pour l’Apollon, ce qui est, pour un regard inattentif, tout à fait dérisoire. Il est vrai que peu lumineuses, d’une couleur blanche un peu sale, les fleurs de ces deux lauriers sont loin d’être très attractives. Mais si l’on est aiguillonné par une saine curiosité, on peut prendre connaissance DU caractère distinctif : la fleur du laurier-cerise compte cinq pétales, celle du laurier noble seulement quatre, et pas seulement parce que le poète l’a effleurée…

Le laurier-cerise en phytothérapie

Au sujet de cet arbuste si commun aujourd’hui, l’on étale toujours davantage sa « terrible » toxicité au mépris de son efficacité thérapeutique, aussi réelle que peut être son caractère vénéneux. Mais, que voulez-vous, il faut s’y faire : bien des plantes sont d’excellents médicaments et, dans le même temps, des poisons. Le pavot, la digitale pourpre, la ciguë, la belladone, le colchique, la jusquiame, etc. ont ceci en commun. Ce ne sont là que quelques exemples, la liste est encore longue. Mais revenons au sujet qui nous occupe présentement. Quand j’étais plus jeune, j’entendais déjà l’énormité colportée par les ignorants, qui faisait du laurier-cerise le monstre des jardins et des haies urbaines. Las, les gens se tournèrent vers le thuya, encore plus toxique : la stupidité humaine n’a pas de limite. Mais tout cela ne tient pas du seul fantasme, bien entendu : la feuille, la fleur et l’amande du laurier-cerise dégagent une odeur caractéristique d’amande, dont la saveur – amère – est une signature qui doit, effectivement, nous alerter. Et ce ne sont pas le tanin, la chlorophylle, les sucres, les lipides, les principes amers, etc. contenus dans ces feuilles qui en sont responsables, bien plutôt un glucoside, la prulaurasine qui, par émulsion, donne du glucose, de l’aldéhyde benzoïque et, plus délicat, de l’acide cyanhydrique : c’est cela qui procure à la plante son odeur d’amande amère, perceptible également dans son huile essentielles qui possède plus ou moins les mêmes propriétés que l’huile essentielle d’amandier amer. A travers une pratique phytothérapeutique, l’on peut faire appel aux feuilles fraîches cueillies à l’état jeune (c’est-à-dire étant apparues dans l’année), à l’eau distillée des mêmes feuilles, un produit naturellement trouble devant sa lactescence à la présence d’huile essentielle mêlée au distillat : pour lui rendre son innocuité, il faut filtrer cet hydrolat pour en ôter la plus grande fraction d’huile essentielle que la plante présente en plus forte proportion selon les lieux et les saisons : si elle est élevée au printemps en Italie, il faut attendre l’été près de Paris pour obtenir des proportions similaires.

Propriétés thérapeutique

« C’est particulièrement dans les affections où l’irritabilité est accrue et où l’indication patente est de diminuer cette irritabilité et d’enrayer conséquemment l’action des organes, qu’on l’a employé avec succès », disait Cazin (4), à quoi l’on peut ajouter que les deux grands domaines d’intervention du laurier-cerise résident dans les spasmes et les douleurs.

  • Antispasmodique, sédatif nerveux (assez proche dans son action de la plupart des anesthésiques)
  • Anti-inflammatoire, antalgique
  • Cicatrisant
  • Sternutatoire puissant
  • Modérateur de l’expectoration
  • Sédatif de la circulation sanguine, abaisse la fréquence du pouls
  • Favorise le sommeil

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère respiratoire : toux (quinteuse, nerveuse, laryngée), laryngite, trachéite, catarrhe pulmonaire chronique, bronchite, pleurésie chronique, pneumonie, coqueluche, hémoptysie, palliatif dans la tuberculose pulmonaire, dyspnée, spasmes bronchiques, asthme, angine
  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : crampe stomacale, gastralgie, entérite, spasmes douloureux de l’estomac et des intestins, vomissements incoercibles, vomissements de la grossesse
  • Affections cutanées : inflammation superficielle et traumatique de la peau, irritations et démangeaisons occasionnées par l’éruption cutanée de plusieurs maladies infectieuses, plaie douloureuse, prurit (anal, génital), eczéma, brûlure, contusion douloureuse, dartre, toutes autres affections cutanées chroniques avec prurit ou algie
  • Troubles de la sphère cardiovasculaire : palpitations, spasmes cardiaques, insomnie subséquente
  • Autres spasmes et douleurs : spasmes hémorroïdaux, rhumatisme, névralgie faciale et sus-orbitaire, scapulalgie, sciatique, cancer ulcéré et/ou douloureux (sein, testicule, utérus)
  • Autres engorgements (laiteux, hépatique)

Modes d’emploi

  • Infusion légère de feuilles fraîches dans l’eau ou le lait, opérée à vase clôt : compter une ou deux feuilles grand maximum, au-delà l’on peut avoir affaire à des incidents sérieux.
  • Sirop.
  • Teinture-mère.
  • Décoction concentrée de feuilles fraîches pour usage externe (lotion, compresse).
  • Cataplasme de feuilles fraîches.
  • Eau distillée de laurier-cerise = hydrolat obtenu après distillation à la vapeur d’eau d’une partie de feuilles fraîches pour quatre parties d’eau. Cet hydrolat, qui compte encore 10 cg d’acide cyanhydrique aux 100 g, demeure d’un emploi délicat.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Récolte : les feuilles en juillet/août, les baies à parfaite maturité (quand elles sont presque noires).
  • Toxicité : à ce titre, nul besoin de crier haro sur le laurier-cerise, il existe tant d’espèces de Rosacées toxiques, qu’il n’est, à lui seul, en rien une exception. Mentionnons, par exemple, tous ces arbres fruitiers dont la trop grande consommation des amandes contenues dans les noyaux n’est pas sans poser problème, bien que cela ne soit pas là une habitude, puisque, en temps normal, l’on se contente de se délecter de la chair juteuse et pulpeuse qui enserre le noyau. Et, en tant que rosacée, le laurier-cerise est, bien évidemment, exposé à cela : une baie à la chair comestible et à l’amande toxique à forte dose. Mais, contrairement aux Rosacées parmi les plus communes, il se trouve que le laurier-cerise, à l’instar du cerisier tardif (Prunus serotina) et du pommier sauvage (Malus sylvestris), expose une toxicité par voie foliaire très nettement perceptible lorsqu’on en froisse les feuilles : se déploie alors ce parfum d’amande amère, décelable même dans les fleurs du laurier-cerise.
    De savants calculs permettent d’établir qu’un kilogramme de feuilles de laurier-cerise est capable de venir à bout d’une vache d’une demi tonne. Voilà qui donne une idée. Ceci étant dit, mentionnons que cette toxicité est très relative et qu’elle est fonction de la partie végétale et de la quantité absorbée. Il est bien évident que l’acide cyanhydrique pur opère plus rapidement dans l’organisme, entraînant le décès en quelques minutes à peine. Or, la plupart des empoisonnements mortels par le biais de végétaux à acide cyanhydrique requiert beaucoup plus de temps, pas une éternité non plus, 30 à 60 mn, juste assez, « quand la mort n’a pas lieu immédiatement après l’ingestion du poison », pour voir se manifester quelques-uns des effets suivants : picotements, fourmillements et douleurs ; atonie (« ivresse », mouvements musculaires difficiles) ; troubles digestifs (vomissements, colique), etc. Comme le soulignait Botan, le laurier-cerise « est un excitant du système nerveux, qui ne tarde pas à produire des effets tout contraires dès qu’on l’a ingéré à dose un peu trop forte » (5).
    Ces feuilles, ainsi que l’eau distillée qui en est extraite, ne sont effectivement pas sans poser souci : par exemple, on fixe la dose toxique de cet hydrolat à 50 g chez l’homme adulte. Mais il s’est trouvé des occasions où cet hydrolat était parfaitement inopérant dans ce sens. Citons le cas d’un homme de science ayant, lui aussi, payé de sa personne, le docteur Robert, pharmacien à Rouen au XIX ème siècle. Pour vérifier l’innocuité du laurier-cerise, il en a absorbé l’eau distillée, et a testé son huile essentielle sur un chien. Le tout sans conséquence fâcheuse. D’autres observations accréditèrent le peu d’effets de l’eau distillée de laurier-cerise sur l’organisme quand elle est administrée à doses idoines. Hormis quelques vomissements et autres embarras gastriques, il n’y a pas d’autres remarques à prendre en compte. Ce qui est tout de même curieux. Car la plupart des intoxications non mortelles dépassent quand même ces quelques désagréments : vertiges, perte de connaissance, dyspnée, difficultés respiratoires, etc. sont alors au rendez-vous. Mais dès lors qu’il est question de modification des propriétés d’une plante, il est bon d’aller voir du côté du profil biochimique. Ce dernier exprime plusieurs facteurs : quelle est la fraction végétale utilisée pour fabriquer l’hydrolat ? Quel est, de cet hydrolat, le mode de préparation ? Quelle est son ancienneté au moment de son emploi, ainsi que son mode de conservation ? Tout cela concourt à faire de l’eau distillée de laurier-cerise un produit plus ou moins actif et énergique. La localisation géographique a, elle aussi, son importance (comment en douter ?) Par exemple, l’huile essentielle de laurier-cerise provenant de Serbie contient jusqu’à 99,7 % de benzaldéhyde, alors qu’une huile essentielle de la même plante poussant en Turquie n’a rien de comparable.
  • Pour finir, donnons l’explication de certains surnoms du laurier-cerise : laurier au lait et laurier aux crèmes, entre autres, s’expliqueraient mal si l’on n’a pas connaissance du fait que cet arbuste fut, tout d’abord, destiné à un usage culinaire, comme l’explique Fournier : « l’emploi des feuilles de laurier-cerise pour aromatiser les crèmes, le lait et certaines liqueurs de table est de pratique courante. Mais il importe de n’utiliser que de faibles doses, une à deux feuilles seulement » (6), et encore de préférence lorsqu’elles sont âgées, elles sont alors bien moins virulentes que les petites jeunes de l’année que l’on réserve à l’art médical.
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    1. Émile Gilbert, La pharmacie à travers les siècles, p. 42.
    2. Ibidem, p. 47.
    3. Anne Osmont, Plantes médicinales et magiques, p. 139.
    4. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p. 523.
    5. Botan, Dictionnaire des plantes médicinales les plus actives et les plus usuelles et de leurs applications thérapeutiques, p. 117.
    6. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 239.

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Le laurier-rose (Nerium oleander)

Synonymes : nérion, nérier à feuilles de laurier, laurelle, laurose, rosage, rhododendron de Pline, oléandre.

En l’an 123 de notre ère naissait à Madaure, en Algérie, le Romain d’origine berbère Apulée. Dans son roman en prose, L’âne d’or, il met en place un personnage principal qui partage son prénom : Lucius. Par le biais d’un charme magique dont la formule est erronée, voilà que notre brave Lucius se change en âne. Ne perdant ni sa conscience ni son entendement, cet âne humain entre dans la voie de multiples pérégrinations. Pire que ce que peuvent endurer les autres êtres humains de son temps, dans sa peau d’âne, Lucius est humilié, battu tant et si bien que son désir de mourir devient si vif, qu’il songe très nettement à se suicider en broutant des fleurs de laurier-rose. C’est donc que les Anciens connaissaient les effets délétères de cet arbuste méridional, Apulée n’ayant pas placé ce motif végétal dans son œuvre complètement au hasard, de même qu’il ne fait pas appel aux roses pour rien non plus, les roses venant appuyer la délivrance de Lucius, non par le suicide, mais par la grâce de la révélation. Ne nous arrêtons pas pour autant à la rose, bien que dans le nom du laurier-rose, le mot « rose » ne soit pas adjectif, sans quoi l’on n’aurait jamais placé un trait d’union entre laurier et rose. Pour une plante qui ne tient rien du laurier ni de la rose, c’est un peu fort. Rose, c’est sans doute en relation avec la couleur des fleurs de cet arbuste dans son milieu naturel. Il n’en reste pas moins que si le laurier-rose était connu pour un emploi interne durant l’Antiquité, c’était surtout pour laisser aux Parques l’opportunité de faire, avant l’heure, leur travail, par le suicide ou l’empoisonnement – qui sait ? – d’un voisin ou d’un proche. Cette menace ayant été repérée, les anciens praticiens prenaient bien soin de faire du laurier-rose un exclusif usage externe, bien moins risqué.
L’âne Lucius n’a finalement pas besoin d’en venir à une extrémité aussi mortifère. Ne nous sont donc pas communiqués les symptômes qui attendent les suppliciés au laurier-rose, une toxicité qui apparaît beaucoup plus virulente au sud qu’au nord, chez les espèces sauvages que cultivées. Mais, comme l’on sait, la réalité dépasse la fiction : c’est à ce titre que le médecin Loiseleur-Deslongchamps a expérimenté sur lui-même les principes nocifs du laurier-rose il y a environ deux siècles. Ces signes d’intoxication furent mesurés à l’arrêt des prises. Il est, pourtant, important de mentionner en quoi ils retournèrent : « un malaise général, de la courbature, des vertiges, des vomissements, des défaillances et des sueurs froides » (1). Mais il s’agit là des résultats obtenus après une expérimentation consentie. D’autres individus, non au fait de la dangerosité du laurier-rose, après moult souffrances, y laissèrent la vie : lors des symptômes d’empoisonnement massif, « se déclarent des troubles respiratoires et cardiaques, de la gastro-entérite aiguë avec maux d’estomac, coliques, diarrhées, fièvres, la dilatation des pupilles [nda : d’où le surnom de belladona accordé au laurier-rose en Corse], la faiblesse et l’intermittence du pouls, la syncope, l’aphonie, des convulsions tétaniques, la cyanose et enfin la mort par arrêt du cœur en diastole et asphyxie consécutive » (2).
Pour Cazin, quel besoin est-il de frôler l’intoxication alors que le laurier-rose a été « reconnu aussi inutile que dangereux », que par l’emploi d’autres médicaments plus sûrs « il devient inutile d’utiliser celui-ci ». Il faut dire qu’à l’époque où le docteur Cazin écrit ces quelques phrases, l’on ne s’est pas encore penché sur l’analyse avancée du laurier-rose qui donnera, à partir de 1868, l’occasion d’envisager une carrière thérapeutique insoupçonnée à ce laurier qui n’en a que le nom, rappelant quelque peu celle de la grande digitale pourpre qui fut usitée comme diurétique avant que l’on établisse ses propriétés cardiotoniques. Ces investigations biochimiques concluront aux vertus du laurier-rose sur le cœur, ensemble de propriétés thérapeutiques qui se distinguent néanmoins du modus operandi de la digitale pourpre pour s’approcher de celui du strophanthus. « C’est ainsi que ce simple a cessé d’être comparé à l’arme de précision qu’est la digitaline, tout juste un sabre de bois » (3), amenait, non sans humour, le docteur Leclerc dans les années 1920. Pourtant, c’est cette même épée de bois qui est à l’origine d’une kyrielle d’intoxications souvent mortelles dont l’histoire, grande ou petite, a conservé les traces. Ce sont des soldats, porteurs d’épée donc, qui l’ont vu se retourner contre eux. Ceux-ci imaginèrent, durant la guerre d’Espagne (1808), de faire rôtir de la viande en la piquant sur des brochettes rustiques taillées dans des branches de laurier-rose. Résultat des courses : huit morts, quatre intoxiqués graves. Cazin évoque, lui, le cas, d’un individu qui « mourut pour avoir laissé la nuit, dans sa chambre à coucher, des fleurs de laurier-rose » (4). Si l’on sait que les principes actifs du laurier-rose sont facilement emportés par l’eau, rien ne dit que l’élément aérien peut transporter la toxicité du laurier-rose par cette voie afin qu’elle frappe à distance le dormeur assoupi…
C’est assez souvent la méconnaissance, voire l’ignorance complète, et la confusion qui sont à l’origine de drames, comme celui concernant cette femme dont le décès est intervenu quelques heures après ingestion du suc de feuilles de laurier-rose mêlé à du vin ou de tel autre empoisonnement occasionné par des feuilles que l’on prend pour celles de l’eucalyptus, et parfois en si petit nombre qu’on ne peut qu’en frémir : « l’ingestion d’une seule de ses feuilles suffirait à tuer un adulte ! », s’exclame, dubitatif, Bernard Bertrand (5). On croirait là une fausse croyance dissuasive (un loup, en quelque sorte), ce qu’elle est très probablement, sachant que ce chiffre doit être multiplié par quinze ou bien davantage pour que l’organisme en pâtisse. Le laurier-rose n’est peut-être en rien une mécanique de précision, il est, tout au contraire, très stable dans ses effets : toxique en toutes ses parties (racines, feuilles, écorce, fleurs, graines), le laurier-rose est nocif frais comme sec (la dessiccation n’altère en rien ses pouvoirs agressifs), même l’ébullition ne lui retire rien de sa dangerosité. Malgré cela, il se trouve que des erreurs sont encore commises. Pourtant, les feuilles amères du laurier-rose n’invitent pas à la manducation (6), d’autant qu’à cette amertume l’on peut ajouter un caractère particulièrement coriace qu’elles partagent avec celles de l’olivier, ce qui a valu au laurier-rose d’être affublé de l’adjectif oleander, de olea « olivier ».
La toxicité du laurier-rose, également possible chez les animaux (chevaux, ânes, bovins, chèvres, moutons, chiens, lapins, lièvres, oiseaux, etc.) occasionne finalement assez peu d’empoisonnements dont le traitement est du ressort du seul médecin, bien entendu. Toutes ces anecdotes doivent cependant « inciter à la prudence, sans pousser à la paranoïa… » (7).

Il y a 2000 ans, Pline n’a pas eu tort d’appeler le laurier-rose rhododendron (rose en arbre), bien qu’on puisse objecter au moins deux bémols à cette dénomination : tout d’abord le laurier-rose n’a rien d’un rhododendron, espèce végétale appartenant à la famille des bruyères, grandes adoratrices des sols acides. Ensuite, la taille modeste du laurier-rose (5 m au grand maximum) ne peut en faire un véritable arbre, bien que ce soit de coutume chez lui de porter des troncs, multiples comme on peut les voir chez le robinier pseudo-acacia par exemple. De couleur grisâtre, ils portent, ces troncs, des rameaux le plus souvent verts où s’enchâssent, opposées une à une (ou verticillées par trois), des feuilles lancéolées, épaisses, coriaces, toujours vertes, sur lesquelles se dessinent de nombreuses nervures placées en arêtes de poisson par rapport à la grosse nervure centrale. A l’extrémité de ces rameaux s’épanouissent de fausses ombelles de fleurs aux corolles tubulaires d’une seule pièce, divisées en cinq segments égaux et à gorge frangée. Naturellement, les fleurs du laurier-rose sont simples et de couleur rose pâle, mais cette espèce ornementale se décline en plusieurs autres coloris : fuchsia, rouge pourpre, saumon clair, jaune pâle, blanc. L’on croise des fleurs doubles, voire triples.
Embaumant les soirs d’été, le laurier-rose fructifie sous la forme d’une gousse longue et étroite, assez semblable à une navette, style de crayon taillé à ses deux bouts. Nervurée longitudinalement, cette gousse vient à craquer, révélant des graines hérissées de houppes de poils que le vent se chargera d’emporter sous d’autres cieux.
Le laurier-rose est endémique au pourtour méditerranéen. En France, on le trouve à l’état naturel dans les départements du Var et des Alpes-Maritimes par exemple, où il apprécie les bordures d’eaux courantes, les rocailles, les graviers, les terres sablonneuses et alluviales. Plus souvent, dans le Midi, on le voit être cultivé en pleine terre ; partout ailleurs, cela se déroule en caisse, le laurier-rose étant de ces espèces méridionales frileuses pour lesquelles un petit – 5° C est le plus souvent fatal.

Le laurier-rose en phytothérapie

Durant la première moitié du XIX ème siècle, où l’on savait uniquement que le laurier-rose contenait une résine, de l’acide gallique, du calcium et deux ou trois autres babioles, l’on ignorait, en revanche, que la personnalité énergique de Nerium oleandrum se dissimulait dans de toutes autres substances, ce qu’aujourd’hui nous nommons hétérosides : l’oléandrine et la nériine, deux produits cardiotoniques à doses idoines, cardiotoxiques à fortes doses, dont la première a l’avantage, tout en agissant dans l’organisme, de ne pas s’y accumuler (ou alors très faiblement) et d’en être éliminée rapidement (ce qui distingue rigoureusement digitale pourpre et laurier-rose). L’oléandrine « augmente la diurèse plus nettement que la digitaline, ce qui fait qu’il y a toujours baisse du poids et amélioration des signes périphériques de l’insuffisance cardiaque » (8).
Le laurier-rose est rangé dans la famille des Apocynacées, parmi lesquelles l’on trouve bien d’autres plantes énergiques à alcaloïdes – la petite pervenche bleue ou la plus grande de Madagascar – ou à hétérosides comme, par exemple, cette plante africaine qu’est le Strophanthus gratus. Malgré les données qui vont maintenant être communiquées, il faut bien conserver en mémoire que l’on ne peut faire du laurier-rose un usage thérapeutique classique, hormis quelques exceptions qui s’appliquent aux feuilles seules.

Propriétés thérapeutiques

  • Cardiotonique, hypertenseur : « renforce et ralentit le cœur, élève la tension artérielle », explique Valnet (9)
  • Tonique rénal énergique, diurétique indirect
  • Stupéfiant du système nerveux
  • Antiparasitaire
  • Sternutatoire (violent)

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère cardiovasculaire : asystolie, hyposystolie, tachy-arythmie, myocardite (remède particulièrement adapté en cas d’intolérance ou de contre-indication à la digitaline)
  • Affections cutanées : contusion, dartre, dermatose prurigineuse, pellicules, cancer ulcéré, teigne, gale
  • Œdème
  • Dyspnée

Note : l’homéopathie n’a pas oublié de considérer le laurier-rose à sa juste valeur :

  • Troubles nerveux : migraine, vertiges, paralysie
  • États asthéniques : épuisement, somnolence, faiblesse générale
  • Affections cutanées : psoriasis, eczéma
  • Affections gastro-intestinales : diarrhée, flatulences, catarrhe stomacal
  • Palpitations

Modes d’emploi

  • Infusion ou décoction de feuilles fraîches (pour compresses).
  • Décoction huileuse de feuilles fraîches (pour frictions).
  • Onguent (mélange d’axonge et de feuilles sèches pulvérisées).
    _______________
    1. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 555.
    2. Ibidem.
    3. Henri Leclerc, Précis de phytothérapie, p. 346.
    4. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p. 526.
    5. Bernard Bertrand, L’herbier toxique, p. 130.
    6. L’odeur peu agréable de ces feuilles joue le rôle de repoussoir, de même que leur saveur âcre et amère qui détermine un picotement dans la bouche et la gorge.
    7. Bernard Bertrand, L’herbier toxique, p. 130.
    8. Henri Leclerc, Précis de phytothérapie, p. 346.
    9. Jean Valnet, La phytothérapie, p. 336.

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La balsamite (Balsamita major)

Synonymes : ils sont extrêmement nombreux. Imaginez que je place dans un premier chapeau les noms suivants : menthe, coq, herbe, tanaisie, baume, balsamite. L’on peut, dès lors, se poser la question de savoir ce que fiche ce gallinacée au milieu de toute cette verdure. Mais cela sera expliqué, n’allons pas trop fort en besogne. Ensuite, dans un second chapeau, je propose d’y placer des étiquettes portant les adjectifs et compléments qui suivent : grecque, romaine, grand, baumière, odorante, sarrasine, des jardins, de Notre-Dame, de saint Pierre, de sainte Marie, du Levant. Maintenant, piochons une étiquette dans chaque chapeau. L’on pourrait, par exemple, obtenir : menthe de saint Pierre, menthe baumière, coq des jardins, herbe sarrasine, tanaisie de Notre-Dame, etc. Ce jeu d’associations peut se continuer longtemps sans que les résultats obtenus perdent en véracité à cause de leur grand nombre. 66 solutions au total sont possibles. Dans la littérature, je n’en ai pas remarqué autant, à peine le tiers, mais dont l’une revenait si souvent – menthe-coq – qu’elle peut concourir au titre de véritable nom de la balsamite. Quelle relation peut-il bien exister entre la menthe et le coq pour que l’on ait décidé, un jour lointain, d’accoler ces deux noms pour n’en former plus qu’un seul ? La menthe est une plante énergique, le coq ne l’est pas moins. Quand on considère la balsamite, on remarque qu’elle n’a pas usurpé ce titre de menthe-coq, dont la prégnance est telle qu’elle est visible dans les appellations allemande, anglaise et italienne de la balsamite : kostwurtz, costmary, erba-costa. Pourtant, ces kost, cost et costa n’ont pas grand-chose à voir avec les mots qui désignent le coq dans ces trois langues : hahn, rooster, gallo. C’est la langue française qui a pris la direction du coq, alors que ce n’est en aucun cas ce que l’Angleterre, l’Allemagne et l’Italie ont fait. Alors, d’où viennent ces cost, kost, costa si ce n’est pas du coq ? (Non, la réponse n’est pas la poule cot-cot-cot ! ^^).
Aujourd’hui, la taxinomie latine nous commande d’user de Balsamita major, soit grande balsamite, pour évoquer la plante du jour. Balsamite provient, sans surprise, du latin balsamum et, avant lui, du grec balsamon, deux mots qui ont le même sens : celui de baume. La balsamite a été ainsi nommée en raison de ses qualités balsamiques. Mais que veut donc dire balsamique ? C’est un adjectif marquant l’appartenance au baume, une substance contenue dans certaines plantes, mais, plus que substance (hormis dans les appellations baume du Pérou, baume de Tolu, etc.), le baume est davantage une préparation médicinale à visée calmante cutanée et vulnéraire. Par extension, le mot a pris un « sens littéraire pour suggérer ce qui calme, qui apaise l’âme et l’esprit ». Nous sommes là bien loin de l’énergie du coq et de celle de la menthe. Notons cependant que balsamita fut le nom donné à quelques espèces de menthes au Moyen-Âge : leur qualité balsamique leur valut ce surnom (balsamique = anti-inflammatoire des muqueuses respiratoires). Quel rapport, une fois encore, avec le coq qui s’époumone à s’enflammer les branchies et à qui il manque juste de la fumée sortant des oreilles pour singer alors un imparfait dragon ? La prépondérance du « menthe-coq » sur la balsamite permet d’expliquer bien des choses. Mais, avant cela, il est nécessaire de comprendre d’où vient ce fichu coq. Au Moyen-Âge, on donnait à la balsamite le nom de costum (c’est ainsi qu’on le lit dans le Capitulaire de Villis vers l’an 800), de costo (sur le plan de l’abbaye de Saint-Gall daté de 820, on voit un costo qui ne fait pas de doute au sein de l’herbularius, soit le jardin des simples). Costum et costo proviennent tous les deux du latin costus, du grec kostos, désignant la racine de cette plante d’Arès (l’énergie encore !) qu’est Saussurea costus, autres astéracée asiatique dont on trouve trace chez plusieurs auteurs : ce costus (ou costos) provenant de l’Arabie heureuse, c’est-à-dire de l’Inde, est connu de Théophraste, Diodore de Sicile, Pline, Serenus Sammonicus, etc. Sa racine médicinale, distillée, offre une huile essentielle épaisse et visqueuse à l’odeur particulièrement tenace (sesquiterpènes, lactones, cétones sesquiterpéniques et sesquiterpénols la composent). Elle affiche des propriétés presque équivalentes à celles de la menthe-coq… costus ayant, après déformation, donné coq : aussi, menthe-coq est-il le plus fréquent nom vernaculaire attribué à la balsamite.

L’on dit parfois que la Renaissance fut pour la balsamite une période faste, mais l’époque historique à laquelle elle demeure indubitablement associée reste le Moyen-Âge. Elle fut alors abondamment cultivée. Les lieux qui jadis la portèrent en gardent encore quelque peu les traces, de même que le fenouil que l’on croise encore parfois aux abords des ruines médiévales. Plante fort prisée par les moines dominicains en Toscane, elle rencontre un engouement similaire en de nombreux points d’Europe. Au Moyen-Âge, l’on dit d’elle qu’elle remédie aux « maux de ventre », formule ô combien nébuleuse regroupant moult indications auxquelles Strabo apporte quelques précisions en 827 : elle « active l’estomac paresseux et stimule l’intestin par son intervention salutaire », de même que le Livre des simples médecines : « La balsamite vaut contre les douleurs […] de l’estomac, contre les vers du ventre. Il faut la cueillir fraîche, la mêler à la farine de froment et en faire des crêpes ou de petites tourtes que l’on mangera fréquemment. C’est d’une grande efficacité contre ces vers ». Il est avéré que la balsamite est digestive, stomachique, carminative et vermifuge. Elle n’a donc en aucun cas usurpé son titre de « plante du ventre », un ensemble de propriétés que l’on ne retrouve pas chez Hildegarde dans le chapitre 195 du Livre des plantes intitulé Balsamita (que des traducteurs ont trouvé bon de transcrire par tanaisie, alors que cette dernière plante est déjà traitée au chapitre 111 du même livre…). Mais comme Fournier y reconnaît la balsamite, disons-en néanmoins quelques mots. D’un point de vue physico-corporel, cette balsamita agit particulièrement contre des affections « envahissantes » comme la fièvre, la « lèpre », les poux, les poisons. Par ailleurs, Hildegarde lui accorde une action salutaire sur le psychisme : « Si quelqu’un, sous l’effet de nombreuses et diverses pensées, a perdu la science et le sens au point de sombrer dans la folie, prendre de la tanaisie [nda : de la balsamite], trois fois autant de fenouil et faire cuire ensemble dans de l’eau ; rejeter les herbes et lui faire boire souvent de cette eau, une fois qu’elle a refroidit » (1). Voilà une indication dont on pourrait s’inspirer pour élaborer – pourquoi pas ? – un élixir de fleurs de balsamite.

Originaire de cet Orient que l’on dit proche (Asie mineure, Arménie, Perse), la balsamite, comme de nombreuses autres plantes, s’est propagée d’est en ouest au point d’occuper une grande partie des pays qui bordent le littoral méditerranéen : les Balkans, l’Italie, l’Espagne. En France, elle s’avance au-delà du Midi, dans l’Ouest, le Centre et le Dauphiné. En dehors de cet indigénat, elle peut exister çà et là à l’état cultivé.
La balsamite est une plante qui tire sa vivacité d’une souche épaisse, traçante, fibreuse, autant dire un robuste rhizome portant des tiges rameuses et dressées jusqu’à 120 cm de hauteur. Elle est garnie dans ses parties basses par des feuilles radicales longuement pétiolées et dans ses parties supérieures par des feuilles caulinaires sessiles. Larges, dentées, de forme ovale, ces feuilles se distinguent par une couleur vert argenté qui, additionnée à celle des tiges, procure à la plante une allure blanchâtre et presque pulvérulente. Au-dessus de ce feuillage poudre-de-rizé, s’épanouissent des corymbes terminaux au plus fort de l’été, constitués de capitules de fleurs jaunes d’or non ligulées, sauf dans les régions orientales où les fleurons centraux sont cernés de languettes blanches. De belles photographies de la balsamite ICI :)

La balsamite en phytothérapie

Plante médicinale périphérique, la balsamite a peu d’aficionados en France. Pourtant, sa saveur chaude et légèrement amère, son odeur suave et pénétrante de menthe mâtinée de mélisse ont de quoi séduire les nez et les palais les plus exigeants. Elle possède, en effet, un principe amer qui la rapproche de l’absinthe sur ce point, un corps gras assez pareil à la paraffine, des flavonoïdes, des caroténoïdes, enfin jusqu’à 1,2 % d’une essence aromatique dont on voit les glandes consteller la surface de chaque feuille, transmettant aux doigts qui les froissent un parfum dont l’huile essentielle est ainsi composée :

  • Des cétones, dont de la carvone (42 %), molécule responsable de l’odeur mentholée et cuminée de cette huile essentielle, des alpha et bêta-thuyone (respectivement 21 et 2 %),
  • Des sesquiterpènes : du bêta-bisabolène (11 %) et du bêta-cubébène (2 %).

Propriétés thérapeutiques

« La balsamite est une plante vraiment utile et trop négligée. C’est un médicament fort énergique, et que l’on n’emploie pas autant qu’elle le mérite » (2). Nous allons pouvoir constater, à la lecture des éléments qui suivent, combien nous avons tort de ne point apporter d’avantage intérêt à la balsamite.

  • Anti-infectieuse : antibactérienne, antivirale, antiseptique cutanée, antiparasitaire intestinale
  • Digestive, stomachique, carminative, cholagogue
  • Pectorale, balsamique
  • Diurétique
  • Anti-inflammatoire
  • Antispasmodique
  • Hépatoprotectrice
  • Emménagogue
  • Anti-oxydante
  • Cicatrisante, vulnéraire (sur ce dernier point, elle est comparable à l’arnica)
  • Tonique, psychotonique

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère respiratoire : toux, toux quinteuse, toux spasmodique, bronchite, catarrhe bronchique
  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : digestion difficile, crampe d’estomac, flatulences, fermentation intestinale, parasitose intestinale (par ascarides)
  • Troubles de la sphère rénale : embarras et obstruction rénale
  • Troubles de la sphère hépatobiliaire : obstruction du foie, lithiase biliaire
  • Troubles de la sphère gynécologique : règles difficiles, règles insuffisantes
  • Affections cutanées : plaie, plaie de mauvaise nature, ulcère, contusion, bleu, hématome, brûlure
  • Maux de tête

Modes d’emploi

  • Infusion de feuilles ou de sommités fleuries dans l’eau ou le vin.
  • Teinture-mère.
  • Poudre de feuilles sèches.
  • Macération huileuse de feuilles (= huile de baume).
  • Cataplasme de feuilles fraîches.
  • Infusion « égayante », dont la recette anecdotique est rapportée par Joseph Roques : « Voltelin parle avec une sorte d’enthousiasme de l’infusion vineuse des feuilles. Ce vin réveille l’esprit, donne de la gaieté, chasse la mélancolie […] Pour le rendre encore plus agréable et plus parfumé, il conseille d’y ajouter une pincée de mélisse et d’aspérule odorante. Sans qu’il le dise, l’aimable professeur buvait de temps en temps quelques petits coups de ce vin pour dissiper l’influence un peu triste des brouillards de la Hollande » (3).

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Récolte : la cueillette des feuilles doit s’opérer du printemps à l’automne. Toutefois, si l’on souhaite se concentrer uniquement sur les sommités fleuries, il faudra prendre soin de les récolter durant les deux mois pleins d’été.
  • Séchage : il est possible, mais, comme souvent, il amollit les qualités thérapeutiques des plantes, et la balsamite n’y fait pas exception.
  • Alimentation : la balsamite n’est pas qu’une plante médicinale. Comme beaucoup d’aromatiques, elle joue aussi le rôle de condiment pour assaisonner salades, viandes, potages, gâteaux, bières, liqueurs… On en incorporait dans les pâtés afin de les relever et son surnom d’herbe à omelette rappelle que, à l’instar de la tanaisie, les feuilles ciselées de la balsamite étaient battues avec les œufs.
  • Les feuilles sèches étaient autrefois entreposées dans les armoires à linges afin d’en éloigner les insectes.
  • Autre espèce : Balsamita major ssp. tomentosum. Il s’agit d’une balsamite à camphre.
  • Risque de confusion : Cazin râlait déjà au XIX ème siècle contre certains « herboristes ignorants » qui confondaient la balsamite avec deux autres plantes au nom très proche : les balsamines (Impatiens balsamina, Impatiens noli-tangere) qui, bien que médicinales, n’occupent pas la même niche thérapeutique que la balsamite.
    _______________
    1. Hildegarde de Bingen, Physica, p. 99.
    2. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p. 111.
    3. Ibidem.

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