Le grémil (Lithospermum officinale)

Synonymes : herbe aux perles, graine perlée, millet perlé, perlière, larmille des champs, gremon, thé d’Europe, thé de Fontainebleau, graine d’amour, blé d’amour, millet de soleil, herbe aux yeux.

Si vous êtes passionné par la science botanique des herbettes, peut-être aurez-vous déjà croisé le grémil, tout aussi charmant que le myosotis. En revanche, si vous un néo-phyto-thérapeute en herbe, bien que la famille botanique qui abrite cet hôte se nomme les Borraginacées, nul doute qu’il vous sera tout bonnement inconnu malgré son parentage avec la bourrache, splendide étoile d’azur aux anthères d’or.
Qu’est-ce donc que ce grémil ? Décortiquons son nom français, que l’on coupera en deux pour ce faire : grès et mil. Le mil forme de petites graines rondes à peu près de la taille de celles du quinoa. Le grès est un minéral extrêmement dur. Il est donc question de billes relativement coriaces et solides, ce qu’atteste, du reste, son nom latin, lithospermum : du grec litho, « pierre » et sperma, « semence, graine ». Même Dioscoride le confirme : cette plante « est ainsi nommée pour la dureté de sa pierreuse graine » (1). C’est pourquoi « la graine bue avec du vin blanc rompt les pierres et provoque l’urine » (2), ce en quoi Pline ajoutera qu’« aucune herbe n’indique avec plus de certitude à quel remède elle est destinée », c’est-à-dire briser la pierre ou faire œuvre lithontriptique pour être plus moderne. Il est fort malheureux que la graine perlière du grémil présente une analogie avec celle du mil : chez Dioscoride, on lui trouve le nom de millium solis, que le Moyen-Âge, qui pourtant ne s’en sert aucunement, transposera en « grain de soleil » ou « millet de soleil », par probable corruption du millet soler des Arabes, tirant son nom d’une montagne, le Soler, où, dit-on, le grémil croît en abondance.
Les auteurs de l’Antiquité surent, par je ne sais quel moyen, rester très vivaces durant tout le Moyen-Âge, période durant laquelle, il faut le dire, on innove assez peu sur la question médicale. L’on voit un Macer Floridus pomper honteusement l’œuvre des Anciens sans payer son écot à Hygie, ou si peu. Il y a Matthiole, bien sûr, figure phare de cette période que l’on nommera Renaissance bien après sa mort. Grand commentateur de Dioscoride, il remet un peu d’ordre grâce à sa publication de 1554. C’est ainsi que, au sujet du grémil, il ne lui reconnaît pas sa soi-disant propriété de briseur de pierre, pas plus que Jean Bauhin : « Je ne crois pas, dit-il, que cette graine, ni tout autre remède, puisse briser les calculs vésicaux, mais je concède qu’elle fait expulser les humeurs épaisses et la gravelle ». Voilà donc que l’antique signature est battue comme plâtre. Si les Anciens ont tort, c’est une bonne chose, s’ils ont raison, c’est regrettable. Or, comment trancher quand l’on sait qu’au XX ème siècle l’on se posait encore la question de savoir si le grémil est bien lithontriptique ou pas ?

Bien que presque personne n’en remarque la présence, le grémil est une plante vivace, c’est-à-dire qu’elle se rappelle à notre bon souvenir chaque année, dans les mêmes lieux. Mais comment se re-souvenir d’une plante dont on ne s’est jamais souvenu au moins une fois ? C’est bien là le problème du grémil : qu’il soit là ou pas, c’est presque kif-kif bourricot. Pourtant, sa souche épaisse n’est-elle pas capable de construire de rudes tiges droites et rameuses de près d’un mètre de hauteur, c’est-à-dire de la taille d’un demi-homme, à peu près ? Ça se remarque quand même, non ? Le grémil n’accroche pas forcément les regards mais les doigts : il est rude et rugueux un peu partout, en plante minérale qu’il est. Ses feuilles alternes ne s’embarrassent pas de pétiole ; lancéolées, elles rappellent que la plante dont elles sont l’émanation ne sont pas de celles qui s’enorgueillissent d’un long pétiole. Il y a bien, dans le grémil, une unité de ton, l’idée d’une robustesse, comme un tank muni de toutes petites tourelles : les fleurs blanchâtres, ou vert jaunâtre quand elles ont peur, du grémil sont solitaires, à pédoncule très bref. Si, échappant à la tourmente, elles parviennent à fructifier, chaque fleur offre quatre semences « osseuses », petites, luisantes, d’un blanc nacré de perle. L’on comprend que, pour ce trésor, le grémil veuille protéger sa forteresse. Ce qui explique qu’il ne court pas les rues, car comment pourrait-il se faire oublier dans ce cas ? Il préfère les lieux ou l’on ne va pas ou si peu fréquemment : les terrains incultes, les bois frais et calcaires. C’est là où il se trouve le mieux, dans toute la France, plus ou moins rare, voire totalement absent par place, jamais remarqué par le perçant regard de l’aigle royal en altitude, là où ne se rend pas le grémil.

Le grémil en phytothérapie

On est donc en droit de se dire qu’autant de questions laissées en suspens pendant aussi longtemps trouvèrent, tôt ou tard, des réponses convaincantes. Vous allez être déçu : ça n’est pas le cas. C’est pourquoi l’étude biochimique du grémil souffre d’immanquables lacunes. Cependant, plutôt que de botter en touche, l’on peut dire le peu que l’on sait : la semence du grémil doit sa dureté au calcium et au silicium qui en forment la couche extérieure. Cette même graine est riche de lipides et de mucilage, elle contient encore de la rutine et de la quercétine. A part cela, la plante entière, inodore, de saveur désagréablement acerbe et astringente, accueille du tanin et, signature propre à bien des Borraginacées, des alcaloïdes pirrolizidiniques.

Propriétés thérapeutiques

  • Diurétique, stimulant rénal, lithontriptique (?)
  • Rafraîchissant, adoucissant
  • Contraceptif par inhibition des gonadostimulines hypophysaires (?)

Note : restons très circonspect quant à cette dernière propriété qui concerne un autre grémil, Lithospermum ruderale, que les Amérindiens utilisaient dans ce sens. L’on ignore si, d’un grémil à l’autre, elle est transposable. Voilà donc que, sans s’y attendre, elle débarque, telle une escarbille se fichant dans l’œil, sans plus donner l’occasion d’y voir très clair, quitte à en pleurer.

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère vésico-rénale : irritation et inflammation des voies urinaires et rénales, catarrhe vésical, rétention d’urine, lithiase urinaire (?), rhumatismes, goutte
  • Lithiase biliaire (?)
  • Hydropisie
  • Fièvre (en adjuvant)
  • Gonorrhée

Note : le grémil officinal est-il contraceptif ? Je n’en sais fichtre rien. En revanche, la graine de cette plante a été, tardivement il est vrai, employée de la plus étonnante des manières dans le courant du XIX ème siècle. Cet usage concerne des escarbilles telles que poussières et moucherons, bêtes à en pleurer ; et ça gratte, et l’on ne sait comment s’en dépêtrer, minuscule atome terrassant aussi sûrement les titans que nous sommes qu’une moutarde trop forte. Bref. Un médecin eut l’idée de placer une graine de grémil dans les yeux irrités de la présence d’un corps étranger. Humectant la graine, l’humidité oculaire la rend semblable à un œuf de grenouille, parce que : humidité + mucilage = bave ! Ou peu s’en faut. Et notre graine-grenouille, tel un aspirateur de particules, se balade, ratisse la surface oculaire et ne manque pas de capturer le perturbateur, que les mouvements oculaires finissent par éjecter, à la manière du bébé et de l’eau de son bain. Il fallait la trouver, celle-là ! Ne faites pas de même avec une graine de moutarde ; bien que mucilagineuse, elle vous arrachera bien des cris sous sa torture, et il vous en coûtera des larmes par quintal.
Cet usage étonnant et périphérique ne saurait faire oublier que sur la question du grémil en phytothérapie, nous autres Occidentaux, sommes passablement nuls. Invitons donc la médecine traditionnelle chinoise à se joindre à nous, à cela près qu’il ne s’agit pas du grémil officinal, mais d’un autre, Lithospermum erythrorizon, dont la médecine traditionnelle chinoise, contrairement au grémil officinal, n’utilise que la racine de saveur amère et de nature froide : ce qui change grandement les perspectives, le Zicao, tel qu’on l’appelle en chinois, n’ayant strictement rien à voir, thérapeutiquement parlant, avec notre grémil indigène, et bien plus bardé de propriétés que ne le sera jamais l’herbe perlière. Donc, la médecine traditionnelle chinoise, vue sa longue, prodigieuse et riche histoire, a remarqué que ce grémil asiatique intervenait dans bien des cas :

  • Comme remède hépatique : ictère, hépatite aiguë ou chronique,
  • Comme remède des affections génito-urinaires : cystite, vaginite,
  • Comme remèdes des affections cutanées quelle qu’en soit l’origine : acné, dermatose, mycose, psoriasis, érythème et rougeur cutanée, abcès, morsure et piqûre d’insecte, purpurea (la racine de ce grémil favorise aussi l’éruption lors de maladies infectieuses comme la rougeole).

Voilà de quoi faire pâlir davantage les fleurs blanchâtres du grémil autochtone dont, apparemment, on ne sait que faire, malgré les quelques modes d’emploi sous-cités.

Modes d’emploi

  • Infusion et décoction de la plante entière.
  • Décoction de semences.
  • Émulsion de semences.
  • Poudre de semences.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Au registre des précautions et des contre-indications, je n’en ai pas même remarqué la queue d’une seule. Peut-être en existe-t-il, ne serait qu’une toute petite, mais la frilosité, le manque d’intérêt et à gagner, typiquement occidental, par rapport à cet insignifiant grémil, ne permet pas, en cette presque fin de deuxième décennie du XXI ème siècle, d’en dire davantage.
  • Récolte : si rien ne vous arrête, que vous êtes un forcené, sachez que le grémil se cueille, en été c’est préférable, pour ses parties aériennes fleuries.
  • Dans la racine du grémil officinal, bonne nouvelle, l’on trouve un pigment tinctorial de couleur rouge. Mais l’indécision gagne encore sur ce point : faut-il appeler cette substance lithospermine ou alkannine ?
  • Autres espèces : l’une court les prés, l’annuel Lithospermum arvense. L’autre est sujette à un dédoublement de la personnalité, ne sachant si elle est rouge ou bleue : Lithospermum purpureo-caeruleum.
    _______________
    1. Dioscoride, Materia medica, Livre III, chapitre 135.
    2. Ibidem.

© Books of Dante – 2018

Publicités

Les hysopes : l’officinale (Hyssopus officinalis) et la couchée (Hyssopus montana)

 

A toutes les époques, de l’Antiquité à nos jours, innombrables sont ceux qui vouèrent à l’hysope un intérêt qui trouva, selon les périodes, son apogée ou, au contraire, une désaffection oublieuse de ses vertus. Médecins, botanistes, astrologues, magiciens, cuisiniers, agronomes, etc., beaucoup trouvèrent à dire ou à redire à son sujet, parfois de façon pléthorique. Or, « quiconque rivalise avec les vertus de l’hysope en sait trop », dit un vieux dicton. Est-ce mon cas ? A vous d’en juger :)

Sans surprise, dès lors qu’il s’agit de l’hysope, nous croisons des noms très connus, comme celui d’Hippocrate par exemple, donnant cette plante contre la pleurésie, affection pulmonaire qui va sceller le destin de l’hysope en tant que remède respiratoire majeur, vertu qui s’élargira aux inflammations pulmonaires, aux toux invétérées, aux catarrhes bronchiques. Le constat est très clair : l’hysope purge les poumons de ses humeurs humides et, de plus, évacue des intestins les parasites qui y logent. C’est donc une chasseuse. Mais on peut se demander si cette hysope est bien celle que nous connaissons. « L’hysope est une herbe que tous connaissent », affirme Dioscoride (1), ce qui fera sortir de ses gonds le botaniste français Joseph Pitton de Tournefort (1656-1708) : « Hélas, s’exclame-t-il, il serait mieux de dire que l’hysope n’est peut-être connue de personne ! », critiquant vertement les lacunes descriptives des plantes dont on parlait durant l’Antiquité ou, plutôt, dont on ne parlait pas selon le principe du satis notum. Si le portrait botanique de l’hysope est absent de la Materia medica, il est cependant possible de reconnaître dans le passage qui va suivre une figure thérapeutique fidèle : « Elle a vertu de dessécher et d’échauffer. Cuite avec des figues, de l’eau, du miel et de la rue, et puis bue, elle profite aux défauts du poumon, à la toux ancienne, à l’oppression de poitrine, aux catarrhes et aux asthmatiques. Elle tue les vers du corps […] L’on en mange avec des figues fraîches broyées pour lâcher le ventre […] Elle donne bon teint […] Appliquée avec de l’eau chaude [nda : sous forme de décoction], elle enlève les meurtrissures qui proviennent de coup […] La décoction de l’hysope faite avec du vinaigre (en s’en gargarisant) ôte la douleur des dents. La vapeur de cette même décoction […] résout les ventosités des oreilles » (2). Tout cela est déjà fort admirable et pose de précieux jalons. Du côté des Latins, l’on fait aussi grand cas de l’hysope, que l’on soit médecin (Scribonius Largus), agronome (Columelle) ou gastronome (Apicius). En cuisine, l’hysope, réputée comme aromate, fait partie de la muria des Romains, mélange de persil, de safran, d’aneth, de gingembre, de livèche, de poivre et de sel.

Mais le grec hyssôpos et le latin hyssopus trahissent une origine orientale. Ces deux termes semblent s’inspirer de l’arabe azzof, « plante sacrée » et de l’hébreu esobh, plante tout aussi sacrée et guérisseuse des Nehemiah hébreux. C’est de cette esobh dont on parle dans la Bible, en particulier dans l’Exode (XII, 22). Du sacrifice d’un agneau ou d’un chevreau, l’on conserve le sang : « vous prendrez un bouquet d’hysope, vous le tremperez dans le sang qui sera dans un bassin, et vous arroserez du sang qui sera au bassin, le linteau et les deux poteaux ; nul de vous ne sortira de la porte de sa maison, jusqu’au matin ». Cela devait assurer protection face au « destructeur » et se préserver de la dixième plaie d’Égypte, c’est-à-dire le décès des nouveaux-nés. Quant à la chair de l’agneau, « ils la mangeront avec des pains sans levain, et avec des herbes amères » (3). Ces herbes amères font encore partie du repas de la Pâque juive, à travers l’un de ses plats, maror. Il s’agit, non pas d’hysope, mais de raifort entre autres. Au cours du même repas, l’on croise aussi l’hysope dans le karpas, un plat de légumes aromatisés avec cette herbe : « le karpas est trempé dans de l’eau salée en guise d’assaisonnement. Toutes les populations ont reconnu, très tôt, les propriétés antiseptiques du sel, souvent utilisé dans les exorcismes destinés à chasser les diables. Ici, l’eau salée symbolise les larmes versées en Égypte » (4). Outre la protection, l’hysope a aussi un rôle à jouer dans la purification, l’expiation, le pardon, le repentir et l’humilité, comme l’exprime bien le célèbre Psaumes 51, 9 : « Purifie-moi de mon péché avec de l’hysope, et je serai net ; lave-moi et je serai plus blanc que la neige ». Une fois de plus, l’on constate que l’hysope est une chasseuse, qu’elle expulse (5) les mauvaises humeurs et la vermine, ainsi que les émotions et les sentiment inadéquats.
Comme souvent, les emplois liturgiques, dès lors qu’ils glissent dans le monde profane, flirtent avec la magie. « On a vu dans sa petite silhouette arborescente un arbre en miniature, un résumé du monde végétal, une offrande faite à Dieu sous un petit volume de toute sa création. Aussi l’a-t-on toujours employée pour asperger d’eau lustrale les offrandes, les sacrifices et même les êtres qui ont besoin d’être purifiés. La magie s’en sert pour écarter les présences hostiles à l’œuvre qu’on veut accomplir car, si l’on en croit les traditions, elle est en horreur aux démons » (6). Ce sont des pratiques qui se sont longtemps perpétuées puisque Jean-Baptiste Porta recommandait de flairer l’hysope afin de détourner de soi les enchantements d’amour, et plus récemment, puisque cela se déroulait au XIX ème siècle, au 25 avril, dans la province de Palerme, avait lieu la récolte de l’hysope par les villageoises, « préservatif qui a la propriété d’éloigner de la maison le mauvais œil et toute autre influence magique » (7).

Au Moyen-Âge, c’est surtout pour ses emplois culinaires et médicinaux que l’hysope se distingue. Souvent citée dans le Viandier de Taillevent, l’hysope semble avoir été l’une des plantes favorites de l’auteur anonyme du Mesnagier de Paris, proposant, entre autres, une recette de héricot de mouton assaisonné de persil, de sauge, de macis et d’hysope. Quant à l’armoire à pharmacie, elle ne désemplit pas de la présence de cette plante salutaire, et on la retrouve entre les mains des plus grands : Rhazès, qui conseille sa fumigation comme antiseptique par temps de peste, Trotula, de l’école de Salerne, qui indique l’hysope : « pour froide toux, vault le vin ou ysope et figues sèches ont cuits ». « L’hysope, avec succès, purge les flegmatiques, dit-on encore dans cette célèbre école de médecine ; bouillie avec du miel, aide les pulmoniques ; et par une vive couleur d’un teint corrige la pâleur », dernière propriété reprise à Dioscoride, également véhiculée par Macer Floridus et Albert le Grand, ne négligeant pas l’hysope en tant que remède respiratoire (catarrhe, toux) et digestif (constipation, flatulences, parasites intestinaux), reprenant encore à Dioscoride l’antique indication de l’hysope sur les douleurs dentaires et auriculaires, leur échappant complètement que l’hysope est aussi un remède des yeux comme le soulignera Hildegarde de Bingen (8). Sensible au pouvoir thérapeutique de l’hysope sur les poumons, elle préférera cependant son action sur la sphère gastrique, disant que « l’hysope est plus utile pour celui qui souffre de cette maladie [nda : douleur stomacale] que pour celui qui souffre du poumon » (9). Musicienne et compositrice, Hildegarde prenait aussi grand soin des cordes vocales de son chœur de nonnes, usant de l’hysope quand elles étaient sujettes à l’enrouement. Enfin, soucieuse de pérenniser les rites d’aspersion, elle utilisait l’hysope sur une maladie considérée comme une punition divine au Moyen-Âge : la lèpre.

Les 16 ème et 17 ème siècles, avec Matthiole, Tragus, Fuchs, Lobel, Simon Paulli, Schroder et d’autres encore, perpétuèrent les prescriptions antérieures au sujet de l’hysope, son efficacité sur les affections pulmonaires étant particulièrement mise en avant. Mais certains apportent un peu de neuf, pour le meilleur, comme Paulli qui vante l’utilité de l’hysope sur les coups et les contusions très violentes (coup de sabot de cheval entre autres) et pour le pire, avec Matthiole qui soutient que « l’hysope améliore l’état des épileptiques, surtout prise sept soir de suite » ! (10).

Hysope et médecine traditionnelle chinoise

Le docteur Cazin a ainsi résumé ce que la médecine traditionnelle chinoise pourrait dire à propos de l’hysope : « L’hysope peut être utile dans tous les cas où il s’agit d’exciter les fonctions de la vie » (11). Et la médecine traditionnelle chinoise le confirme : cette plante est tonifiante de l’énergie dans la plupart des méridiens. Erika Laïs, plus précise, annonce que « l’hysope fortifie l’estomac et le tractus digestif ainsi que les poumons et l’ensemble du système respiratoire » (12). Dans cette seule phrase se dessinent trois méridiens : le couple Poumon / Gros intestin attaché à l’élément Métal, et le méridien de l’Estomac régi par la Terre. Chacun de ces méridiens est affecté de troubles d’ordre physiologique :

  • Poumon : pathologies pulmonaires (toux, bronchite, asthme, rhume, refroidissement, troubles de la voix), pathologies cutanées (eczéma, dermatose), perturbation du système immunitaire.
  • Gros intestin : pathologies intestinales (constipation, douleurs abdominales), pathologies cutanées (eczéma, dermatose).
  • Estomac : difficulté digestive, douleur gastrique, inappétence.

Maintenant, voyons quelles perturbations sur le psychisme et les émotions le mauvais fonctionnement de ces trois méridiens peut occasionner :

  • Le Gros intestin est un méridien excréteur, il élimine. En temps normal, il évite les stases, c’est-à-dire les états de stress refoulé, de tension ; dans ces cas-là, on est incapable de lâcher du lest. Or l’hysope est intéressante dans le sens où elle liquide les sentiments d’angoisse, de nervosité ; grâce à elle, on redonne à ce méridien ses deux forces majeures : la décontraction et l’indulgence.
  • Le méridien du Poumon gère les échanges entre le monde environnant et celui qui est nous est propre, notre intérieur. Jouant le rôle de sas, il ne laisse pénétrer en nous que ce dont nous avons besoin, par exemple l’air que nous respirons, filtrant pollens, poussières, microbes et compagnie. Donc, en cas de bon fonctionnement de ce méridien, on est apte à s’opposer avec fermeté à l’ingérence de gens trop curieux, en posant des limites strictes de ce que l’on veut et de ce que l’on ne veut pas par rapport à cette foule qui se ferait un plaisir de vous envahir si jamais vous baissiez la garde. Ce qui arrive. Par exemple, la perturbation du système immunitaire, c’est-à-dire notre système de défense par rapport au monde extérieur, et c’est l’infection assurée. Eh bien, il en va de même avec le manque de volonté, de courage, de souffle, l’on ne parvient plus à se défendre, à repousser les intrus, ces personnes diaboliques qui cherchent à vous sucer le sang, quand ce n’est pas votre temps et/ou votre argent entre autres choses. Les limites volent en éclats, l’on ne se sent plus « entier », c’est-à-dire intègre, et les envahisseurs, tels de vulgaires microbes néanmoins dangereux, entrent dans la place, intrus de nos territoires profonds, sacrés et symboliques. Chaque humain est sa propre église, son propre lieu de culte et son devoir est de ne point laisser un profanateur y pénétrer. Si jamais vous vous sentez vaciller sur ces différents points, ne tardez pas, utilisez l’hysope pour regonfler le méridien du Poumon, tout d’abord parce qu’elle est tonique, stimulante, immunostimulante et que ses propriétés anti-infectieuses font merveille. Et donc, si elle est anti-infectieuse, elle est aussi anti personnes infectes.
  • Le méridien du Poumon est sans doute celui pour lequel l’hysope est la plus utile. C’est beaucoup moins le cas pour celui de l’Estomac, sphère de seconde attribution seulement. Les forces de ce méridien, ce sont l’abondance et la tranquillité. Une somatisation au niveau stomacal peut être le signe que le méridien de l’Estomac subit quelques avaries. Cela peut, bien sûr, s’exprimer par des expériences, des vécus siégeant au niveau des émotions et des sentiments : dans ces cas-là, on se sent débordé, l’on ne parvient plus à terminer quelque chose qui a été entamé et qu’il faut pourtant boucler coûte que coûte, à tel point que cela en devient une obsession qui peut tourner au délire. Arrivé à ce stade, inutile de forcer, cela ne servirait de rien ; bien mieux, faire appel à l’hysope, régulatrice du système nerveux central, elle saura remettre de l’ordre dans tout cela.

Hysope et astrologie médicale

Henri Corneille Agrippa estimait que l’hysope était régie par la Lune, et dominée par Jupiter selon Anne Osmont. Voyons voir qui des deux a raison.
Le Cancer, signe d’Eau, dépendant de l’action de la Lune, peut se trouver bien de l’usage de la chaude hysope. Les couleurs associées à la Lune, le bleu très pâle et le bleu nuit, apparaissent comme un indice, mais c’est surtout

Jupiter, dont la couleur bleue se situe entre ces deux extrêmes, qui rappelle le plus la teinte des fleurs de l’hysope. Le Cancer domine la poitrine et l’estomac, rappelant deux des méridiens que nous avons abordés plus haut. Ainsi, le natif du Cancer est sujet aux troubles du tube digestif pour lesquels l’hysope est recommandée, à plus forte raison quand on sait sa faculté vermifuge et la disposition du Lunaire à se faire parasiter les voies intestinales. Côté respiratoire, on constate chez le Cancer une certaine fragilité pulmonaire (asthme, toux, mucosités excessives), ainsi qu’une sensibilité au froid. Tout cela ajoute à la valeur lunaire de l’hysope, qui intervient dans d’autres troubles affectant le natif du signe du Cancer : dépression, asthénie, neurasthénie, hypotension.

L’astre jupitérien porte son action sur deux signes zodiacaux, le Sagittaire et les Poissons. L’hysope ne peut être d’aucun recours pour le premier, signe de Feu, sujet à l’hypertension. L’hysope étant elle-même hypertensive, elle doit être ici abandonnée. En revanche, pour cet autre signe d’Eau, les Poissons, cette plante est bienfaisante. En effet, ce signe se caractérise par des voies respiratoires et intestinales fragiles. Sujet aux allergies respiratoires (l’hysope est anti-asthmatique), le défaut d’expectoration le guette, d’où il s’ensuit encombrement bronchique par élimination insuffisante des sécrétions, rhume, catarrhe, etc., toutes choses pour lesquelles l’hysope excelle. Enfin, le signe d’eau des Poissons se remarque par l’anémie, la neurasthénie, les états dépressifs, pour lesquels l’usage de l’hysope est justiciable.

En résumé, l’hysope vaut autant comme plante lunaire que jupitérienne (à l’exclusion du Sagittaire).

Botanique

Lamiacée vivace, l’hysope ressemble à un petit buisson ligneux et touffu de 60 cm de hauteur maximum, composé de tiges raides et quadrangulaires portant, beaucoup plus longues que larges, des feuilles à l’aspect lustré, de couleur vert foncé, plus ou moins lancéolées. A l’aisselle de ces feuilles, que nous dirons principales, en naissent d’autres, bien plus petites, sous forme de faisceaux. Au sommet des tiges, de jolies fleurs bleu violacé apparaissent en été, toutes tournées du même côté.
Présente à peu près sur l’ensemble du pourtour méditerranéen (Balkans, Turquie, Proche-Orient, Maroc, etc.), en France, l’hysope se cantonne surtout aux régions du Sud et du Centre. Entre le niveau de la mer et 2000 m d’altitude, elle sait où nicher : coteaux arides et pierreux, sols secs, etc.

Les hysopes en phyto-aromathérapie

D’un parfum agréable dès lorsqu’on froisse doucement leurs feuilles entre les doigts, les hysopes évoquent un parfum mielleux mêlé de poivre, particulièrement prononcé en fin de journée. Leur saveur sèche, aride, chaude, amère et piquante rappelle quelque peu les sols dont s’entichent ces plantes. Connues pour l’essence aromatique qu’elles recèlent, il est bon de ne pas omettre que ces plantes, outre cette petite fraction aromatique (0,3 à 1 % maximum), sont constituées de bien d’autres composants : du tanin (5 %, voire davantage), de la gomme, de la résine, de la choline (2 %), un principe amer que nous avons déjà abordé avec le marrube et la ballote, la marrubiine, un rhamno-glucoside du nom d’hyssopine, de l’acide malique, des composés phénoliques, des flavonoïdes, une saponine, des sels minéraux (soufre, potassium, silice).
Concernant les huiles essentielles d’hysopes, ces données chiffrés mettront en évidence l’immense disparité qui existe de l’une à l’autre :

*: dont pinocamphone, isopinocamphone, thuyone.
**: dont linalol (35 %).

Ardente, l’huile essentielle d’hysope officinale se démarque par sa couleur jaune foncé, sa saveur amère et épicée proche du parfum de la tanaisie, alors que l’huile essentielle d’hysope couchée est généralement incolore voire jaune pâle, d’odeur agréable, fraîche, un tantinet sucrée, suave mélange de lavande fine et de khella (Ammi visnaga).
Que ce soit en phytothérapie ou en aromathérapie, ce sont les sommités fleuries de ces deux plantes qui nous intéressent.

Propriétés thérapeutiques

  • Hysope officinale en phytothérapie : stimulante, tonique, expectorante, mucolytique, fluidifiante des secrétions bronchiques, pectorale, antitussive, digestive, stomachique, vermifuge, diurétique, sudorifique, antiseptique, emménagogue, cicatrisante, vulnéraire, résolutive
  • Hysope officinale en aromathérapie : anti-infectieuse (antibactérienne *, antivirale, antifongique), antiparasitaire, immunostimulante, expectorante, mucolytique, fluidifiante des secrétions bronchiques, anti-asthmatique, tonique, hypertensive, anti-inflammatoire, lipolytique
  • Hysope couchée en aromathérapie : anti-infectieuse (antibactérienne, antivirale), immunostimulante, expectorante, mucolytique, anti-asthmatique, stimulante du système nerveux central, anti-inflammatoire

*: par exemple, cette huile essentielle neutralise le bacille de Koch, responsable de la tuberculose, à la dose infime de 0,02 % !

Usages thérapeutiques

  • Hysope officinale en phytothérapie : troubles de la sphère pulmonaire + ORL (bronchite chronique, catarrhe bronchique, asthme humide, pleurésie, toux grasse, oppression pulmonaire, stase bronchique, angine, amygdalite, otite aiguë ou chronique, tintement d’oreille), troubles de la sphère gastro-intestinale (inappétence, atonie des voies digestives, indigestion, flatulence, colique, gastralgie), affections oculaires (inflammation et ecchymose des paupières), troubles de la sphère gynécologique (leucorrhée, aménorrhée), blessure, entorse, contusion violente, rhumatismes, fatigue, anémie, lymphatisme, pieds froids et endoloris
  • Hysope officinale en aromathérapie : troubles de la sphère pulmonaire + ORL (bronchite chronique ou aiguë, bronchite asthmatiforme, asthme sécrétoire, pneumonie, tuberculose, emphysème, dyspnée, rhume des foins, sinusite), troubles de la sphère gastro-intestinale (dyspepsie, ballonnement), troubles du système nerveux (angoisse, nervosité, agitation mentale), affections cutanées (dermatose, eczéma, plaie, ecchymose, cicatrice, chéloïde, herpès génital), grippe, hypotension, lithiase urinaire, rhumatismes
  • Hysope couchée en aromathérapie : troubles de la sphère pulmonaire + ORL (bronchite chronique ou aiguë, bronchite asthmatiforme, asthme sécrétoire, bronchiolite virale du nourrisson, oppression pulmonaire, rhinopharyngite, rhinite, pharyngite, laryngite, sinusite, otite), troubles du système nerveux (angoisse, nervosité, agitation mentale, difficulté de concentration, dépression nerveuse), douleurs dorsales

Modes d’emploi

  • Infusion prolongée et à couvert d’hysope officinale.
  • Décoction d’hysope officinale.
  • Macération vineuse d’hysope officinale.
  • Alcoolature d’hysope officinale.
  • Sirop d’hysope officinale.
  • Teinture-mère d’hysope officinale.
  • Huile essentielle d’hysope officinale : olfaction, diffusion atmosphérique, voie cutanée diluée, voie orale (sous les conseils et la prescription d’un médecin aromathérapeute).
  • Huile essentielle d’hysope couchée : olfaction, diffusion atmosphérique, voie cutanée diluée, voie orale.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Récolte : les sommités fleuries ou l’ensemble des tiges se cueillent à l’époque de la floraison.
  • Séchage : très facile, comme pour la plupart des Lamiacées aromatiques. Après dessiccation, et dans de bonnes conditions de conservation, l’hysope conserve assez longtemps ses vertus.
  • En phytothérapie, l’on prendra soin de ne pas employer l’hysope officinale en cas d’états irritatifs ou inflammatoires : cette plante assèche, inutile d’ajouter du sec au sec. Afin d’endiguer cette « chaleur et siccité du troisième degré », l’on peut joindre à une infusion d’hysope officinale une ou plusieurs plantes mucilagineuse et émollientes (plantain, coquelicot, violette, mauve, guimauve, bouillon-blanc, etc.). Les personnes facilement irritables et nerveuses se prémuniront des effets excitants de l’hysope officinale en en modérant les doses et les fréquences d’utilisation.
  • En aromathérapie, seule l’huile essentielle d’hysope couchée est en vente libre en France. Par précaution, l’éviter durant les trois premiers mois de grossesse, pendant l’allaitement et chez les jeunes enfants (sauf cas très particuliers). Avec l’huile essentielle d’hysope officinale, c’est tout autre chose : elle appartient au monopole pharmaceutique, sa vente est réglementée par le JO n° 182 du 8 août 2007. Déjà démontrée comme épileptisante par Cadéac et Meunier en 1891, chose confirmée par le professeur Caujolle en 1945, l’huile essentielle d’hysope officinale, par ses cétones monoterpéniques, est potentiellement neurotoxique, stupéfiante et convulsivante. Pour rappel, le docteur Valnet avait partagé l’expérience peu scrupuleuse d’un jeune homme à qui avait été prescrit cette huile essentielle et dont il fit un usage inconsidéré. S’ensuivirent de graves incidents. C’est pourquoi cette huile essentielle est très fortement déconseillée chez l’hypertendu, le nerveux, le neurologiquement fragile, le jeune enfant et, bien sûr, chez la femme enceinte (huile essentielle potentiellement abortive) et celle qui allaite. Pour bénéficier pleinement de l’hysope officinale, se tourner en direction de ses emplois phytothérapeutiques (pour l’adulte) ou de son hydrolat aromatique (pour l’enfant), la dernière alternative étant l’huile essentielle d’hysope couchée.
  • La cuisine s’enorgueillit plus fréquemment de thym que d’hysope. C’est fort dommage, parce qu’elle le vaut largement. Ses fleurs fraîches magnifient une salade, de même que ses feuilles, finement ciselées, lesquelles s’ajoutent avec bonheur aux fromages de chèvre, à une omelette, etc. Sèche, l’hysope se marie élégamment aux plats de viandes, de légumes et de céréales. On peut, en compagnie de cannelle, de clous de girofle, de feuilles de mélisse, d’écorce de citron, en constituer d’agréables liqueurs de ménage qui, si elles ne s’approchent pas gustativement de la Chartreuse ou de la Bénédictine, sauront contenter les esprits les plus chagrins.
  • Insectes : l’hysope est courtisée par les abeilles et de nombreux papillons, et repousse la piéride du chou. Utile au potager, l’hysope saura vous ravir par son élégance et sa robustesse.
    _______________
    1. Dioscoride, Materia medica, Livre III, chapitre 26.
    2. Ibidem.
    3. Exode, XII, 8.
    4. Claudine Brelet, Médecines du monde, p. 228.
    5. Expectorante, c’est ce qu’on dit d’elle : terme issu du latin expectorare, « chasser du cœur ».
    6. Anne Osmont, Plantes médicinales et magiques, p. 32.
    7. Angelo de Gubernatis, La mythologie des plantes, Tome 2, p. 175.
    8. L’hysope intervient surtout au niveau des paupières, mais elle est aussi efficace en bain d’œil. Hildegarde disait que l’hysope débarrassait les yeux du brouillard qui les trouble, leur rendant ainsi une clarté lumineuse. Notons le fait que l’huile essentielle d’hysope (officinale ou couchée) agit sur le chakra du troisième œil, siège de la claire-voyance et de la clarté intérieure.
    9. Hildegarde de Bingen, Les causes et les remèdes, p. 212.
    10. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 516.
    11. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p. 484.
    12. Erika Laïs, Le livre des simples, p. 82.

© Books of Dante – 2018

La gratiole (Gratiola officinalis)

Synonymes : herbe de Dieu, grâce de Dieu, gratia dei, séné des prés, hysope des haies, petite digitale, centauroïde, centauroule, herbe à la fièvre, herbe à pauvre homme.

Gratiole, gratia dei, grâce de Dieu. Vieux nom d’apothicairerie. De même qu’avec le dompte-venin, il est possible de s’attendre, une fois de plus, à un remède miraculeux. Hildegarde de Bingen avait assez souvent tendance à clôturer les chapitres du Physica en ces termes : tel remède guérira l’homme malade, sauf si Dieu s’y oppose, auquel cas il lui faudra mourir. Or, quand la grâce divine s’en mêle, il est raisonnable d’espérer une merveilleuse issue à bon nombre de maladies. Les différents surnoms de la gratiole confirment que cette plante a bien été placée sous les auspices de Dieu : elle tiendrait du séné, de l’hysope, de la digitale et de la centaurée. Une plante héroïque donc, que, étrangement, l’Antiquité et le Moyen-Âge ont oublié de faire figurer aux côtés des indémodables sauge et autre herbe sacrée telle que la verveine. Cela explique que la gratiole débute sa carrière sur le tard, et par la porte botanique tout d’abord : elle est figurée dans un herbier vénitien daté de 1536. Mais la médecine ne tarde pas à rapidement s’emparer d’elle : l’on voit le médecin italien Andrea Cesalpino (1519-1603) s’y intéresser, mais surtout Matthiole qui la présente ainsi : « Herbe très amère à saveur en même temps astringente, elle purge violemment aussi bien fraîche que desséchée, et elle fait évacuer la bile et les mucosités. Contuse et appliquée sur les plaies, elle les guérit rapidement ». En ce siècle, ainsi qu’au suivant, on administrera effectivement la gratiole comme purgatif et hydragogue à des doses si élevées que les cures étaient très souvent couronnées de succès, mais s’accompagnaient de décès aussi rapides qu’avait été prompte la purgation ! Cela justifie peut-être le désamour dont la gratiole a été la victime dans les siècles suivants, jusqu’au XIX ème, où elle était pratiquement inusitée. L’on ne peut dénigrer une plante au motif qu’elle présente une dangerosité certaine ; mais il est vrai qu’une frilosité excessive ne peut se conjuguer à un emploi pertinent et judicieux, de même qu’un aveuglement méprisant le caractère héroïque et drastique d’une plante. Regardez la grande digitale pourpre avec laquelle la gratiole s’apparente : si l’on avait abandonné cette plante à cause de sa toxicité manifeste, l’on n’aurait jamais su, qu’au-delà de ses propriétés diurétiques initialement reconnues et mises en application, cette plante est, tout comme la gratiole, un puissant et précieux médicament du cœur.

Petite plante vivace, la gratiole se dresse au-dessus du sol à l’aide de tiges quadrangulaires, glabres et droites. Ses feuilles, ovales ou lancéolées, s’opposent une à une le long de la tige qu’elles engainent, étant sessiles, c’est-à-dire dépourvues de pétiole. Vert jaunâtre le plus souvent, elles sont marquées longitudinalement par trois à cinq nervures bien visibles et parsemées de petits trous translucides. A l’aisselle des feuilles s’égrènent, une à une, des fleurs solitaires fichées sur un long pédoncule. De mai en octobre, l’on voit cette plante se parer de fleurs tubuleuses, au calice quadrilobé, le plus souvent blanches lavées de rose, de lilas et de jaune, ou bien entièrement roses.
Commune surtout dans le Centre et l’Ouest, rare ou absente par ailleurs, la gratiole exige des lieux très humides en basse altitude : bordure des ruisseaux, chaussée des étangs, proximité des marais.

La gratiole en phytothérapie

Parfaitement inodore, la gratiole n’est cependant pas dénuée de saveur, laquelle, peu agréable, est amère et nauséeuse. Elle tire cette particularité d’une substance résinoïde très amère, un glucoside nommé gratioline. Puis viennent de l’acide gratiolonique, du gratiolone et de la gratiolocrine, auxquels s’additionne la molécule qui rapproche la gratiole des digitaliques, c’est-à-dire la gratiotoxine dont la présence concerne avant tout les feuilles, la racine étant, quant à elle, davantage considérée comme éméto-cathartique. Au profil biochimique de cette plante, ajoutons une huile grasse, du tanin, une gomme, de l’acide malique et divers sels minéraux (calcium, potassium, sodium, silice).

Propriétés thérapeutiques

  • Laxative (doses faibles), purgative énergique (doses fortes), vomitive, vermifuge
  • Diurétique, hydragogue
  • Stimulante et tonique cardiaque
  • Fébrifuge
  • Vulnéraire

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : constipation rebelle, occlusion intestinale, parasites intestinaux (ténia)
  • Troubles de la sphère vésico-rénale : urémie, rhumatismes chroniques, goutte
  • Œdème et infiltration : hydropisie, ascite, engorgement des viscères abdominaux, œdème des membres inférieurs
  • Affections cutanées : ulcère de nature cancéreuse, ulcère de jambe, dermatose, maladies cutanées chroniques, dartre, gale
  • Troubles de la sphère génitale masculine : orchite, tuméfaction testiculaire, anaphrodisie
  • Troubles osseux : carie osseuse, douleur ostéocope
  • Troubles du système nerveux : névrose, hypocondrie
  • Fièvres intermittentes

Note : en homéopathie, la teinture-mère de gratiole se destine aux affections gastro-intestinales (inflammation gastrique, aigreur, brûlure et crampe d’estomac, diarrhée, atonie intestinale) et génito-urinaires (leucorrhée, gonorrhée, catarrhe vésical).

Modes d’emploi

  • Infusion de feuilles ou de sommités fleuries.
  • Décoction de racines.
  • Teinture-mère (plante entière).
  • Poudre de racines.
  • Macération vineuse de feuilles.

Note : la dessiccation n’altère que très peu les propriétés de la gratiole. L’emploi de la plante sèche permet d’en mitiger les effets énergiques.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Récolte : elle se réalise en début de floraison ou pendant.
  • Séchage : à l’ombre et au sec.
  • La question du dosage tient toute son importance avec une plante comme la gratiole : on estime que un à deux grammes de racine provoquent une purgation alors qu’une quantité doublée devient vomitive. Le mode de préparation a aussi une conséquence sur l’effet recherché. Par exemple, les principes cardiotoniques de la gratiole passent difficilement dans l’eau, contrairement à l’alcool. Ainsi, infusion et décoction n’exposent pas aux mêmes risques que l’alcoolature.
  • La gratiole est contre-indiquée chez les personnes sujettes à une irritation ou une inflammation chronique ou aiguë du tube digestif, aux diarrhéiques et aux dysentériques. C’est une plante « à ne donner qu’aux personnes ayant un estomac et des intestins indemnes », prévient Valnet (1).
  • Toxicité : aux doses idoines, les substances tonicardiaques de la gratiole ne s’accumulent pas dans l’organisme, ce qui rapproche cette plante du muguet et la distingue de la digitale pourpre. Outre le fait que la racine de gratiole suscite parfois un sentiment de malaise et d’angoisse causé par de fausses envies de vomir, la gratiole n’en reste pas moins une plante agissant comme la plupart des drastiques dès lors que le seuil de toxicité est atteint et dépassé. Cette toxicité, nourrie par une trop grande énergie dont sont coupables des doses exagérées, s’exprime, bien évidemment, sur l’ensemble du tube digestif (irritation gastro-intestinale, nausée, superpurgation, diarrhée incoercible), ainsi que sur la sphère rénale, y occasionnant irritation et inflammation. L’on constate aussi une surexcitation utérine causant ménorragie et perte du fœtus chez la femme enceinte. Enfin, la perturbation des rythmes respiratoires et cardiaques entraînent collapsus et décès.
  • Chez l’homme sain, l’usage de la gratiole produit des désordres visuels comme, par exemple, la coloration de la vision en vert.
    _______________
    1. Jean Valnet, La phytothérapie, p. 293.

© Books of Dante – 2018

Le groseillier rouge (Ribes rubrum) et le groseillier à maquereau (Ribes uva-crispa)

Groseilles à maquereau

Vous êtes un fervent lecteur de Dioscoride et cela fait déjà un bon bout de temps que vous (re)lisez de long en large, et même en travers, les six livres de la Materia medica afin de prendre connaissance du docte avis que ce médecin grec du Ier siècle après J.-C. avait au sujet des groseilles ? Ne cherchez plus. Ne vous égarez pas davantage dans ces antiques dédales. N’allez même pas questionner Hippocrate, Paul d’Egine, Pline, le pseudo-Apulée, Galien, Aëtius, ou même encore un agronome comme Columelle ou un cuisinier comme Apicius. Cela ne servirait de rien, vous leur feriez perdre leur temps et vous le vôtre. Pourquoi ? Parce que, aussi époustouflant que cela puisse être, les Grecs et les Romains n’avaient aucune connaissance de l’existence du groseillier ! Vu l’étendue des empires grec et romain, cela en bouche un coin. Cela signifie donc que le groseillier coulait des jours heureux loin de ces envahisseurs montant toujours plus au nord pour mettre bon ordre au sein de cette barbarie : chez les Grecs et les Romains, le mot « barbare » ne reflète pas forcément leur mépris, il désigne les gens qui ne sont ni Grecs ni Romains, ceux qui sont au-delà de leur sphère plus ou moins civilisée. Ça en fait, du monde ! Revenons-en à nos barbaresques groseilles. Mais attention, parce que pour les Romains, il y a aussi les barbares du sud (Carthage et compagnie). Il n’en faudrait pas déduire que le groseillier est de provenance méditerranéenne, comme certains l’ont cru, voyant dans le ribes des Arabes l’ancêtre d’un arbrisseau aussi septentrional que ne l’est pas Syracuse, ville sicilienne baignée et dorée de soleil. L’aire d’origine du groseillier représente une langue de terre allant de la Grande-Bretagne au Kamtchatka en passant par la Sibérie, tous lieux considérés, en principe, comme n’étant pas la destination privilégiée des frileux. Alors pourquoi Marie Stuart, après son mariage avec François II, aurait dit que la gelée de groseille est pareille à « un rayon de soleil dans un pot » ? Tout d’abord, sachons que bien avant cette limpide allocution, le groseillier n’a pas encore atteint les portes de Reims. A la fin du XII ème siècle, l’on apprend que le groselier porte des groseles. C’est peut-être l’une des plus anciennes mentions de cette plante en (très) vieux français, qui n’est pas née, pouf, comme ça ! de la cuisse de Jupiter. Ce mot, grosele, proviendrait du francique krusil, lui-même dérivé d’un adjectif, krus, qui veut dire crépu. C’est, bien évidemment, une référence à la groseille à maquereau dont l’actuel adjectif, crispa marque encore cette caractéristique botanique que ne partage pas la groseille rouge : en effet, la groseille à maquereau ressemble à un gros raisin velu et hirsute. D’après Fournier, le nom de genre, Ribes, proviendrait du suédois rips et du danois ribs, termes « transformés » en Ribes par J. Thal en 1588. On est plutôt dans le nordique, là, non ? Même l’allemand s’y met : est expliqué que le nom même de groseillier proviendrait de krauselbeere. Après que Rutebeuf lui ai ajouté un « L » (groiselle) et que François Villon se soit plaint d’elle comme si elle incarnait un des tourments de l’amour, nous voyons les groseilles, tant rouges et à maquereau, être cultivées dès le XVI ème siècle, bien qu’avant cela l’on trouve nomination du groseillier rouge en 1480 (Herbarium de Mayence) et sa figuration dix ans plus tard (Bréviaire Grimani), et, enfin, du groseillier à maquereau dans le De natura stirpium de Jean de la Ruelle daté de 1536. Dans ces conditions, c’est surtout, semble-t-il, l’aspect culinaire de la groseille qui prime, bien qu’on trouve dans le Grand Albert une recette à base de feuilles de groseillier censée lutter contre les piqûres de serpents venimeux (vieille rengaine : je crois bien que durant l’Antiquité et le Moyen-Âge, toutes les plantes y sont passées…). Mieux que ça, et bien avant les premiers balbutiements de divers auteurs au sujet des propriétés thérapeutiques des groseilles, nous voyons naître la gelée de groseille au XIV ème siècle, dont Bar-le-Duc est la capitale. Cette ville a pu s’enorgueillir longtemps de la gelée de groseille « à la plume d’oie », instrument permettant d’épépiner les groseilles. Pendant des générations, de mère en fille, dès l’âge de six ans, l’on devenait épépineuse de groseilles, un travail manuel long, méticuleux, fastidieux, à raison de 2 à 4,5 kg de groseilles par jour. Lorsque de folles nations entrèrent en guerre il y a un peu plus d’un siècle, l’on comptait encore 3000 de ces épépineuses à Bar-le-Duc contre seulement cinq 75 ans plus tard. Aujourd’hui, je pense qu’on peut les ranger sous l’étiquette « métiers d’autrefois ».

A peu près à la même époque où la culture en grand de nos deux groseilliers est instaurée, apparaissent les premiers écrits concernant leurs propriétés médicinales. Du groseillier rouge, Jean Daléchamps écrit qu’il « est bon aux fièvres ardentes ; il refroidit l’estomac trop échauffé, étanche la soif, apaise le vomissement et ôte l’envie de dormir, il fait revenir l’appétit perdu. Il sert aux cœliaques et lientériques et à ceux qui ont des défluxions bilieuses. Il apaise l’ardeur du sang et dompte l’acrimonie de la bile et sa fureur. » En 1578, dans Le jardin médicinal, Antoine Mizauld aborde le groseillier à maquereau et en fait un portrait assez équivalent à celui de Daléchamps : cette groseille, encore verte, est particulièrement astringente et mûre offre la possibilité rafraîchissante d’apaiser non seulement la soif mais également les chaleurs internes au corps. Indiquée dans les flux de ventre (colique, dysenterie), elle fait aussi merveille sur les vomissements et les flux menstruels. Bien mûres, ces groseilles conviennent aux constipés (constipation de la femme enceinte par exemple), « réveillent doucement le péristaltisme intestinal et lénifient les muqueuses à la manière d’un salutaire émollient » (1).

Ces deux groseilliers sont de petits arbrisseaux dont la taille oscille entre 60 et 150 cm. Écorce brune pour le groseillier rouge, elle est grisâtre et épineuse chez le groseillier à maquereau. Leur feuillage caduque forme des feuilles trilobées, assez semblables à de petites feuilles de vigne, dentées, crénelées, vert clair sur la face supérieure, vert blanchâtre au-dessous. Plus précoce, le groseillier à maquereau fleurit dès le mois de mars, alors que le rouge patiente jusqu’en avril pour cela. Contrairement aux fleurs vert jaunâtre massées en grappes du groseillier rouge, le groseillier à maquereau développe des fleurs isolées par paquet de deux ou trois à l’aisselle des feuilles. Ainsi, le groseillier rouge produit des grappes pendantes de baies plus ou moins fournies aux environs du mois de juillet, alors que, un mois plus tôt, le groseillier à maquereau s’orne de gros fruits de pas loin de 5 cm dans les variétés les plus monumentales.
A l’état sauvage, ces deux arbustes se rencontrent assez fréquemment, bien que moins souvent qu’autrefois. L’on note leur présence dans les haies, les buissons, les rocailles, les bois clairs, à l’exception de la région méditerranéenne.

Les groseilliers en phytothérapie

Que le groseillier noir, alias cassis, n’éclipse pas les groseilliers rouges et à maquereau ! Si le premier est rapidement tombé dans le domaine ecclésiastique (rappelons-nous du chanoine Kir et, avant lui, de l’abbé Bailly de Montaran), les groseilles passeraient davantage pour de petits diables crépus. Le cassis réserve son feuillage à la phytothérapie et ses fruits aux plaisirs de la bouche surtout. Chez les groseilles, c’est un peu l’inverse, des feuilles l’on ne s’en soucie qu’à peine, se préoccupant presque exclusivement de ces fruits en grappes pendantes ou isolés par duo ou trio, qui ont autant de valeur culinaire que médicinale. Il est vrai qu’on aurait pu associer cassis et groseillier rouge du fait d’une morphologie assez semblable et mettre de côté le groseillier à maquereau. Mais, malgré leurs dissemblances physiques, ces deux groseilliers ont bien des choses en commun, à commencer par leur composition biochimique.

  • : Dextrose et lévulose. Les groseilles ne contiennent pas de saccharose.
    ** : Malique, citrique et tartrique.
    *** : Potassium, calcium, brome, fer, phosphore, etc.

Ces deux espèces ont aussi en commun du tanin, une gomme, des vitamines (A, B, C), etc.

Propriétés thérapeutiques

  • Communes aux deux espèces : apéritives, digestives, laxatives, diurétiques, dépuratives sanguines, rafraîchissantes, anti-oxydantes
  • Propres à la groseille rouge : tonique, hémostatique, sudorifique
  • Propres à la groseille à maquereau : reminéralisante, décongestionnante hépatique

Usages thérapeutiques

  • Communs aux deux espèces : troubles de la sphère gastro-intestinale (inflammations gastro-intestinales chroniques, inappétence, constipation, gastrite, entérite), troubles de la sphère vésico-rénale (inflammation des voies urinaires, rhumatismes, goutte), obstruction des viscères abdominaux, fièvre inflammatoire, angine, scorbut, purpurea hémorragique, affections cutanées rebelles
  • Propres à la groseille rouge : troubles de la sphère hépatique (jaunisse, insuffisance, congestion et engorgement du foie ), affections cutanées (coupure, blessure, brûlure**, dartre), troubles de la sphère gastro-intestinale (diarrhée, dyspepsie), hydropisie, lithiase urinaire
  • Propres à la groseille à maquereau : déminéralisation, anémie
  • : Concernent les feuilles.
    ** : A défaut d’huile essentielle de lavande fine ou aspic, voici ce que propose Cazin en cas de brûlure : « La gelée de groseille, appliquée immédiatement après une brûlure du premier ou du second degré, apaise la douleur, prévient l’inflammation et le développement des phlyctènes » (2).

Note : selon la bio-électronique Vincent, « les fruits acides et réducteurs sont utiles pour entretenir la santé » (3). Cela tombe bien car la groseille (bio, bien entendu) possède un pH de 3,5 et un indice réducteur particulièrement intéressant. Cela fait d’elle un excellent fruit rééquilibrant.

Modes d’emploi

  • Avec les deux espèces, l’on peut procéder comme suit : gelée, sirop, suc frais, jus pur ou étendu d’eau.
  • Les feuilles du groseillier rouge se prêtent à décoction et cataplasme.
  • Enfin, les groseilles, qu’elles soient rouges ou à maquereau, peuvent se sécher, puis on les émiette afin d’en préparer une infusion aqueuse.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Les groseilles, quelles qu’elles soient, sont susceptibles de perturber la digestion des personnes affaiblies et/ou délicates.
  • La culture a développé de nombreux cultivars de groseilliers. Chez le groseillier à maquereau, nous voyons les fruits arborer différents coloris (doré, vert foncé, rouge vineux, brun roussâtre), de même que chez le groseillier rouge qui ne l’est pas toujours, car certaines de ces groseilles sont de couleur blanche, d’autres champagne.
  • Les groseilles rouges contiennent un pigment qui teint la laine non pas en rouge mais en jaune. Sacrées farceuses, va !
    _______________
    1. Henri Leclerc, Les fruits de France, p. 44.
    2. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p. 464.
    3. Roger Castell, La bio-électronique Vincent, p. 99.

© Books of Dante – 2018

Fleurs de groseillier rouge

La ballote fétide (Ballota foetidia)

Synonymes : ballote noire, marrube noir, marrubin noir, marrube fétide, marrube puant, herbe vierge.

Que ce soit Hippocrate ou Galien, aucun des deux ne prête attention à la ballote, mais dans l’intervalle de temps qui les sépare, l’on trouve Dioscoride et Pline. Nous ignorerons le second qui ne fait que recopier les paroles du premier. Le marrube bâtard de Dioscoride, également appelé ballôtê (ou balôtê) tant par les Grecs que par les Latins, avait déjà interloqué le médecin grec par sa « fâcheuse odeur », mais plaide cependant en sa faveur en disant que « sa vertu est valeureuse contre les morsures des chiens en y emplâtrant les feuilles avec du sel. L’on fait flétrir les feuilles sur de la cendre chaude, pour répercuter les apostumes du siège et purger avec du miel les ulcères » (1). C’est tout. Fort maigre, je vous l’accorde. En complément, un Paul d’Egine ne nous est d’aucun secours, puisque lui aussi répète l’œuvre de Dioscoride. Il faut croire qu’à l’époque on se souciait comme d’une guigne de ce que nous appelons plagiat. En guise de supplément, nous pouvons toutefois ajouter un extrait d’un antique manuscrit de botanique astrologique portant sur la ballote, dont l’auteur anonyme avance qu’elle serait une plante du signe zodiacal du Lion, donc d’essence solaire : « la plante du lion est celle qu’on appelle ballote. Cueille-la le jour où domine le signe. Prends-en le suc et enduis-en les os brisés. Attache-les ; ils se ressouderont d’une manière extraordinaire ». Voilà que la ballote se prend pour la consoude maintenant ! Poursuivons : « porte la racine et tu pêcheras beaucoup de poissons ». Euh… Que vous dire ? J’ai lu quelque chose d’approchant dans le Grand (ou le Petit ?) Albert, bien qu’il ne s’agissait pas de ballote mais d’origan. Bref, terminons-en : « si tu mélanges le suc des feuilles avec de l’huile, ce sera comme un vrai baume ». Pourquoi pas, mais une macération de feuilles de ballote dans de l’huile n’a rien de balsamique mais tout du repoussoir. Comme l’annonce Guy Ducourthial, « les raisons qui ont pu inciter les astrologues grecs à choisir la ballote pour le signe du Lion sont obscures » (2). Pour le moins. L’époque de la récolte est amenée comme explication : en effet, lorsque le Soleil domine dans le signe du Lion, nous nous trouvons en été, à cheval sur juillet et août, période à laquelle des phytothérapeutes plus récents conseillent de cueillir cette plante. Hélios, planète du feu, est ardent. La ballote est sédative, mais pas anti-inflammatoire. A la rigueur… L’on dit aussi que la ballote attire l’abeille, animal solaire qui ne s’offusque point de son parfum. Mais bien des plantes sont attractives pour cet insecte sans pour autant être de nature solaire. Enfin, l’on évoque la couleur purpurine des fleurs, un pourpre soi-disant associé à Hélios, rappelant quelque peu les vins aux sombres feux dont parle Homère dans l’Odyssée. Tout ceci est peu convainquant. Faisons appel aux mélothésies planétaires. Sur quelles parties du corps, sur quels types de pathologies le Soleil règne-t-il donc ? Tout d’abord, le Soleil domine sur les yeux et le sens de la vue. Or rien ne laisse penser que la ballote est un remède ophtalmique. Le dos et la moelle épinière sont aussi de son ressort. Mais il n’existe nulle trace d’une quelconque propriété de la ballote sur cette sphère. L’estomac est la troisième région concernée. En effet, bien que cela ne soit pas là son rayon d’action privilégié, la ballote calme les spasmes gastriques, tous ces phénomènes qui remuent et secouent, provoquant nausées et vomissements. Puis viennent le cœur et la circulation sanguine via les artères. La ballote, sédative du muscle cardiaque et hypotensive, en calme les palpitations et rééquilibre à sa juste mesure le rythme cardiaque, ce qui est fort bien, car le signe du Lion promeut l’équilibre de la personnalité, domaine dans lequel cette plante excelle, corrigeant les faiblesses solaires que sont les troubles nerveux (angoisse, anxiété, neurasthénie, etc.). Par son action sédative sur le système nerveux, la ballote calme autant l’estomac que le cœur, sphères d’influence du Soleil. Peut-être calme-t-elle le système nerveux au niveau oculaire, mais rien ne me permet de confirmer cette hypothèse. En résumé, l’on peut donc dire, sans risque de se tromper, que la ballote est bien une plante solaire.

Voilà. Cette explication, longue mais nécessaire, vient de combler le vide intersidéral existant entre Dioscoride et ceux qui, de nouveau, remettront la ballote dans le rang des plantes médicinales d’importance. Il paraît, d’après Fournier, que la ballote, dont on usait de la même façon que le marrube, était largement employée au Moyen-Âge. J’ignore par qui, mais je n’en ai pas trouvé la moindre trace. Bref. L’Anglais John Ray, au XVII ème siècle, considère la ballote comme un excellent remède des affections hystériques, puis le Danois Boerhaave, un siècle plus tard, prône l’efficacité de cette « asa foetidia indigène », de ce « castoréum des paysans » face aux névroses en général.

La ballote est une assez grande (40 à 80 cm) lamiacée vivace dont les tiges pubescentes plus ou moins rougeâtres portent des feuilles opposées, un peu ovales, crénelées, molles, couvertes d’un duvet grisâtre. Souvent mêlée à l’ortie dont elle se distingue par son feuillage plus sombre, la ballote expose à la vue, de mai en septembre, des verticilles de fleurs à l’aisselle des feuilles supérieures. Leur couleur, allant du mauve au pourpre rougeâtre, explique son surnom de ballote noire, le marrube étant, lui, la ballote blanche.
Cette plante compagnon très commune peut abonder dans les zones riches en nitrates, marque d’une activité humaine. C’est pourquoi on la rencontre plus fréquemment sur les décombres, aux abords des chemins menant à des villages, dans les haies et les champs incultes qui les bordent.
La ballote fétide est présente, de la plaine à la moyenne montagne, dans une grande partie de l’hémisphère nord (Europe, Asie occidentale, Afrique du Nord, Amérique du Nord).

La ballote fétide en phytothérapie

Dire de l’odeur de la ballote qu’elle est spéciale est un euphémisme. Aussi loin que cette plante a été considérée d’un point de vue médicinal, l’on s’est toujours engagé à lui reconnaître un caractère olfactif pour le moins abrupte, certains voyant même dans son nom une très ancienne racine grecque faisant état de cette fétidité désagréable confinant à l’odeur de moisi des vieilles caves humides. Parmi les plantes de la famille des Lamiacées à laquelle appartient la ballote, il existe légion de plantes aromatiques : menthe, thym, sarriette, sauge, serpolet, origan, mélisse, romarin, etc., mais pas une seule qui soit, comme la ballote, aussi malodorante. Toutes les essences ne sentent pas forcément la rose. Mais ce qui pue est-il, pour autant, dénué d’effets ? Certes non comme nous le verrons bien assez tôt, mais cela peut représenter un facteur dissuasif pour faire pénétrer une telle plante dans l’enclos de nos dents. Cette particularité, la ballote la doit à une essence aromatique que contiennent ses feuilles, composée de sesquiterpènes parmi lesquels le bêta-caroyphyllène, le germacrène D et l’alpha-humulène, molécules qui ne sont pas réputées être olfactivement repoussantes. Il doit probablement y avoir autre chose qui explique ce phénomène.
Avec la ballote, on procède de la même manière qu’avec le marrube, plante avec laquelle elle partage nombre de propriétés thérapeutiques. On prélève soit les seules sommités fleuries, soit l’ensemble de la plante que l’on sectionne au niveau du sol. Ces parties végétales fournissent, outre leur parfum peu avenant, des tanins, des flavonoïdes, des hétérosides phénylpropaniques, une saponine, de l’acide gallique, enfin un lactone diterpénique, la marrubiine.

Propriétés thérapeutiques

  • Stimulante, tonique
  • Rééquilibrante et sédative nerveuse, antispasmodique
  • Sédative cardiaque, hypotensive
  • Stomachique, cholérétique, antivomitive, antinauséeuse, vermifuge
  • Antitussive
  • Emménagogue
  • Résolutive, détersive

Usages thérapeutiques

  • Troubles du système nerveux : anxiété, angoisse, phobie, névrose, hypocondrie, instabilité psycho-émotionnelle, irritabilité, neurasthénie, insomnie d’origine nerveuse, troubles liés à la ménopause
  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : spasmes œsophagiens, gastriques et intestinaux, vomissement, nausée du nourrisson, nausée causée par dysfonctionnement de l’oreille interne, parasites intestinaux (ascarides, oxyures)
  • Troubles de la sphère vésico-rénale : incontinence d’urine (chez l’enfant nerveux), goutte, arthrite
  • Troubles de la sphère respiratoire : toux spasmodique, coqueluche (préventive et calmante des crises)
  • Troubles cardiaques : palpitations, arythmie cardiaque
  • Affections cutanées : ulcère de jambe, ulcère sordide, teigne
  • Bourdonnements d’oreille, vertiges

Modes d’emploi

  • Infusion.
  • Décoction.
  • Macération vineuse.
  • Alcoolature.
  • Teinture-mère.
  • Suc frais.

Note : outre le goût infâme de l’infusion aqueuse, ce mode de préparation n’est qu’un pis-aller, son efficacité étant très discutable du fait que les principes actifs de la ballote se dissolvent mal dans l’eau, beaucoup mieux dans l’alcool.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Récolte : les sommités fleuries se cueillent à pleine floraison durant les mois de juillet et d’août.
  • Séchage : il se réalise à l’ombre et au sec, sans difficulté. Par évaporation d’une fraction de l’essence, l’odeur particulière de la ballote est beaucoup moins prononcée une fois la plante sèche.
  • Le mode d’administration le plus sûr reste encore la teinture-mère dont on ajoute les gouttes nécessaires à une infusion de menthe, de mélisse, etc., et que l’on édulcore.
  • Autre espèce : la ballote cotonneuse (Ballota lanata).
    _______________
    1. Dioscoride, Materia medica, Livre III, chapitre 98.
    2. Guy Ducourthial, Flore magique et astrologique de l’Antiquité, p. 412.

© Books of Dante – 2018

L’origan vulgaire (Origanum vulgare)

Synonymes : grande marjolaine, marjolaine vivace, marjolaine sauvage, marjolaine bâtarde, marjolaine d’Angleterre, thym de berger, thé rouge.

De l’origan, l’on a tout dit : des choses vraies qui dénotent la perspicacité et la sagacité, des choses fausses, confinant parfois à la sottise et à la crédulité crasse sans borne. Et cela commence très tôt, avec Aristote, par exemple, qui prétend que la tortue venant à manger un serpent, doit, à la suite, avaler de l’origan pour n’en pas mourir. Écoute-moi, tortue : ne mange plus de serpent. C’est une ânerie que l’on retrouvera, copiée-collée sans discernement par certains Henri Corneille Agrippa et autres Jean-Baptiste Porta. Au contraire, l’homme de théâtre, auteur des Nuées et des Grenouilles, Aristophane, par une locution devenue proverbiale – « regarder de l’origan » –, fait référence aux âmes énergiques. Et le bouillonnant origan, de l’énergie, il en a à revendre. Comme quoi, des deux « excellents », celui qui annone des bêtises n’est pas forcément celui auquel on pense, le littéraire pouvant l’emporter sur le scientifique. Loin de ces billevesées, Hippocrate emploie dans sa pratique médicale un origan qui n’est vraisemblablement pas l’origan vulgaire, assez peu répandu en Grèce et au Proche-Orient, mais un origan aux fleurs blanches, sans doute le même auquel Dioscoride fait référence, bien qu’il n’en mentionne pas qu’un seul dans la Materia medica, puisqu’on y apprend que l’origan héracléotique, de nature caléfactive (c’est-à-dire réchauffante), outre ses usages dans les spasmes, la toux, les démangeaisons, l’hydropisie, l’apparition du flux menstruel, est fortement réputé comme antidote : ainsi viendrait-il à bout des morsures de bêtes venimeuses et d’empoisonnements à la ciguë et à l’opium. Du dernier origan, dit « vert », Dioscoride complète le tableau : maux de gorge, ulcérations buccales et douleurs auriculaires en sont justiciables. Hormis ces soi-disant qualités alexipharmaques, notre homme, il y a 2000 ans, avait déjà tout compris de l’origan. Par la suite, abordé par Columelle, l’origan se retrouve entre les mains de Pline qui fait état d’une antipathie entre cette plante et le chou, qui, lorsqu’il planté à proximité, se dessèche. L’on voit encore une indication intéressante au sujet de l’origan que l’on réduit à l’état de cataplasme de feuilles fraîches afin de soigner les plaies.
Puis vint le Moyen-Âge ! Macer Floridus, en tête, qui nous apprend que l’on « s’accorde à reconnaître à l’origan une force de chaleur et de siccité du troisième degré » (1). Rien de plus vrai ! Vous avez des doutes ? Bien, tentons l’expérience suivante : placez une seule goutte d’huile essentielle d’origan vulgaire sur le bout de votre langue. C’est fait ? Alors ? Ça brûle, hein ? En langage aromathérapeutique, l’on appelle cela la dermocausticité. Mais Macer Floridus ne nous parle pas d’huile essentielle, bien plutôt de décoctions aqueuses et vineuses, de gargarismes, de cataplasmes, dans la plus pure tradition phytothérapeutique. Bien sûr, en grand admirateur de l’Antiquité (d’ailleurs, Macer Floridus, ça n’est pas son vrai patronyme), notre homme pioche de ci, de là, disant l’origan diurétique, vermifuge, emménagogue et antitussif, ce qui est parfaitement vrai. Parmi le vaste champ d’applications qu’il lui concède, que trouvons-nous ? L’utilité de l’origan sur les difficultés digestives, les névralgies, les démangeaisons, les maux bucco-dentaires, les douleurs d’oreilles, les luxations et contusions. Peut-être en fait-il un peu trop quand il assène l’efficacité de l’origan face à l’hydropisie et, pris en flagrant délit de recopiage, il nous sert une salade assaisonnée à la sauce suivante : « en mêlant ce jus [nda : celui de l’origan] avec de l’oignon et du sumac de Syrie, puis en faisant chauffer ce mélange au soleil au temps de la canicule, pendant quarante jours, dans un vase d’airain, on obtient une préparation qui, placée sous le lit, en chasse, dit-on, toutes les bêtes nuisibles (2). « Dit-on »… Ce « on » n’est autre que Dioscoride dans l’œuvre duquel on retrouve, à l’identique ou presque, le même passage. Comme nous l’avons dit plus haut, Dioscoride considérait l’origan comme contrepoison de la ciguë et de l’opium. Macer Floridus y ajoute l’aconit et d’autres poisons végétaux qu’il ne nomme pas. C’est peut-être cette aptitude de l’origan à chasser poisons et venins qui le fera employer pour écarter les sorcières et les démons au Moyen-Âge, expliquant aussi, probablement pourquoi l’on a voulu voir parmi les plantes de la litière de la Vierge Marie l’origan. En effet, l’on dit que la couche de l’enfant Jésus était garnie de plantes protectrices dont on s’est inspiré pour en faire autant avec le lit des parturientes afin d’offrir protection tant aux mères qu’aux nouveaux-nés, les préservant par là du malheur. Puisqu’on aborde Marie, invoquons l’abbesse de Bingen. Je ne crois pas qu’elle ait eu vent de cette réputation faite à l’origan que l’on cultivait alors largement dans les jardins de simples. Le Dost, ainsi l’appelle-t-elle, Hildegarde le recommande dans les douleurs d’oreilles et de poitrine, les accès fébriles et, chose particulièrement pertinente, les maux de tête d’origine digestive. Cependant, elle se garde bien d’en faire un usage interne, accusant l’origan, par cette voie, de provoquer la lèpre, de faire enfler les poumons et de rendre malade le foie (ce en quoi elle n’a pas tort sur ce dernier point : l’on connaît la propriété hépatotoxique de l’huile essentielle d’origan vulgaire).

Origanon et origanos étaient, durant l’Antiquité, des noms dont on affublait diverses plantes de la famille des Lamiacées, autant marjolaines, origans que sarriettes. D’après ces noms, l’origan est la plante qui embellit la montagne (oros) d’un radieux éclat (gonos). Il est vrai qu’il ne manque pas de charme.
Vivace à souche ligneuse produisant de nombreux rejets, l’origan pousse en touffe dressée de 60 à 80 cm de hauteur. Ses tiges poilues, rougeâtres, quadrangulaires portent des feuilles opposées, brièvement pétiolées, allongées, fines, glanduleuses. Se ramifiant au sommet, d’assez courts rameaux porteurs d’inflorescences se ponctuent de petites fleurs roses à rouge pourpre, rarement blanches, formant des épis ovoïdes.
Commun aussi bien en plaine qu’en montagne (2000 m), l’origan affiche une préférence pour les sols calcaires, secs et broussailleux. Ainsi le rencontre-t-on dans les prés bien drainés, les haies, en lisière de bois clairs, en bordure de route, sur les talus des voies de chemin de fer, etc.

L’origan vulgaire en phytothérapie

Cette plante à l’odeur aromatique proche de celle du serpolet ou du thym, à la saveur chaude, amère et piquante, doit cette particularité à une essence (0,15 à 0,40 %) majoritairement composée de phénols, carvacrol et thymol entre autres, dont les proportions varient selon la saison, l’altitude, la latitude, l’ensoleillement, etc. Des principes amers expliquent en partie sa saveur et ses tanins (4 %) son astringence légère. Des flavonoïdes, des acides phénoliques, de l’acide rosmarinique accompagnent une gomme-résine qui teint l’infusion aqueuse en rouge. De l’origan, l’on utilise toute la plante sauf les racines et les tiges, quand la plante est en pleine floraison.

Propriétés thérapeutiques

  • Apéritif, digestif, stomachique, cholérétique, purgatif, vermifuge
  • Expectorant, désencombrant des voies respiratoires, antitussif
  • Diurétique, sudorifique
  • Tonique, stimulant
  • Antispasmodique
  • Antiseptique
  • Emménagogue
  • Résolutif

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère pulmonaire + ORL : inflammation chronique ou aiguë des bronches, bronchite, catarrhe pulmonaire chronique ou aigu, asthme humide, toux, maux de gorge, inflammation de la gorge, angine, enrouement, pharyngite, rhinite, rhume, sinusite, otite
  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : atonie gastrique, inappétence, aigreur d’estomac, diarrhée, flatulence, fermentation intestinale, aérophagie, ballonnement, dilatation gastrique, parasites intestinaux
  • Affections bucco-dentaires : stomatite, maux de dents, carie
  • Troubles locomoteurs : algie rhumatismale aiguë ou chronique, algie musculaire, névralgie (sciatique), torticolis
  • Asthénie, convalescence, fatigue après maladie infectieuse, surmenage
  • Douleur menstruelle, aménorrhée
  • Affections cutanées : dermatose, démangeaisons, éraflure
  • Maux de tête d’origine nerveuse ou digestive

Modes d’emploi

Ils concernent tous la plante fraîche ou sèche, à l’exclusion, bien sûr, du suc frais.

  • Infusion.
  • Macération vineuse.
  • Sirop.
  • Poudre.
  • Cataplasme chaud.
  • Bain.
  • Suc frais.

Précaution d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Récolte : la plante fleurie, bien épanouie, de juillet à septembre.
  • Séchage : en suspendant les tiges sur un fil, il est assez rapide, de l’ordre de quelques jours. Lorsque les feuilles craquent sous les doigts, il est temps d’effeuiller l’origan, de se débarrasser des tiges et de mettre la matière végétale ainsi obtenue à l’abri de l’air, de l’humidité et des rayons du soleil.
  • A travers une pratique phytothérapeutique raisonnable, l’origan ne pose pas de problème particulier, contrairement à l’usage de son huile essentielle en aromathérapie. Cependant, des doses excessives, qui plus est chez des sujets sensibles, peuvent devenir excito-stupéfiantes, provoquant une violente excitation du muscle cardiaque.
  • Confusion : malgré ses surnoms de marjolaine vivace, de marjolaine sauvage, etc., l’origan sauvage se distingue de la marjolaine qui est, sous nos latitudes, cultivée.
  • Autres espèces : elles sont nombreuses et ponctuent l’ensemble du pourtour méditerranéen : O. glandulosum, O. floribundum, O. hirtum, O. megastachyum, etc.
  • Alimentation : c’est un aromate de choix que l’on peut préférer au thym, à la sarriette ou au romarin. Sur des préparations froides (salades, etc.), on peut en ciseler finement les feuilles fraîches ou saupoudrer des brisures d’origan sec. En revanche, avec des plats exigeant une cuisson, il est préférable (comme souvent dès lors qu’il s’agit de plantes aromatiques) de n’ajouter l’origan qu’en toute fin de cuisson, ainsi, des plats de fèves ou de pois, par exemple, en seront magnifiés. L’origan, c’est aussi une des herbes condimentaires qu’invite nécessairement le goulasch hongrois, et c’est encore lui que l’on trouve sur les pizzas, dont le but n’est pas seulement de leur apporter davantage de saveur, mais aussi de les rendre plus digestes. Mais, pour ce faire, nul besoin d’origan : abandonnez tout bonnement la pâte à pizza traditionnelle et préférez lui une pâte sans gluten : je vous promets que vous n’aurez plus besoin d’origan, hormis pour votre exclusif plaisir gustatif ;-)
  • Plante tinctoriale : des sommités fleuries on tire une teinture permettant de colorer certaines étoffes en brun rougeâtre.
    _______________
    1. Macer Floridus, De viribus herbarum, p. 131.
    2. Ibidem, p. 132.

© Books of Dante – 2018

Salsifis (Tragopogon porrifolius) et scorsonère (Scorzonera hispanica)

Racines de salsifis

Qu’ont donc en commun ces deux plantes sinon l’erreur souvent commise qui consiste à prendre l’une pour l’autre et inversement ? Bonnet blanc et blanc bonnet ? Bien sûr, lorsqu’on compulse un ouvrage de botanique, où elles figurent assez fréquemment côte à côté, l’on ne peut s’y tromper, toutes Astéracées aux fleurs jaunes qu’elles sont : ici, il est bien écrit « salsifis » et là « scorsonère ». Malgré ce distinguo botanique irréfutable, rien n’y fait : l’on croise encore des échoppes de fruits et légumes proposant des scorsonères portant l’étiquette « salsifis 6,20 € le kg ». Ce qui est étrange, c’est que le salsifis, nommément plus connu, a disparu presque intégralement des étalages au profit de cette scorsonère, dont le nom quelque peu exotique, apparaît un tantinet inquiétant : « C’est cette racine noire qui guérit des empoisonnements, des morsures de serpents et de la mélancolie occasionnée par des actions magiques » (1). D’où lui vient une si formidable réputation ? Le mot scorsonère, qui ne remonterait pas au-delà du XVII ème siècle sous cette forme, provient de l’italien scorzonera, emprunté à l’espagnol escorzonera, lui-même tiré du catalan escurçonera, dérivé d’escurço, ouf ! Très bien. Et donc ? L’ercurço, parfois orthographié escorzon, est le nom d’un serpent courant en Catalogne, la vipère noire, bien plus venimeuse que l’aspic, dont Jean-Baptiste Porta explique, dans la Phytognonomica, que la scorsonère est censée guérir de la morsure de ce serpent, et serait, après en avoir mangé, un préservatif contre les piqûres de scorpions, ce à quoi l’Espagnol Nicolas Monardes donne un avis similaire : « il suffisait de l’asperger avec le suc de la plante pour le plonger dans la torpeur et de lui en introduire dans la gueule pour le faire mourir. Et le docteur Leclerc, d’ajouter malicieusement : manœuvres qui ne devaient pas exiger moins d’habileté de la part de l’opérateur que de complaisance de celle du reptile » (2). Fournier, qui ne semble pas trop porter crédit à ces histoires, propose d’expliquer sobrement ce mot de scorzonera par l’italien : scorza, « écorce » et nera, « noire ». Par sympathie entre l’écorce noire de la racine de scorsonère et cette vipère noire, l’on a vu une signature : la scorsonère, « sorte de racine animale, pleine d’une sève vivante et rajeunissante, d’une expression cordiale, d’un sang irradiant » (3), par sa relation à la vipère, explique sa fonction antidotaire, rappelant une célèbre et complexe composition magistrale, la thériaque, dans laquelle l’un des principaux ingrédients était de la chair de vipère. Selon la théorie des semblables (par exemple écraser la gueule d’une vipère sur la morsure qu’elle venait d’occasionner devait la guérir), la similitude entre scorsonère et vipère devait être profitable à la première et désavantageuse pour la seconde.

Les vertus alexipharmaques de la scorsonère semblent précéder les usages alimentaires de cette racine : nous voyons, entre 1550 et 1600 environ, différents auteurs (Matthiole, Daléchamps, De l’Écluse, etc.) parvenir aux mêmes conclusions sur la question de l’action de cette plante sur les morsures et piqûres d’animaux venimeux, à quoi ils ajoutent son utilité dans l’épilepsie, les vertiges, la mélancolie, les troubles cardiaques, la faiblesse des nerfs et de la vue, jusqu’à la peste, dont le plus tardif Petit Albert se fera l’écho, proposant un « baume excellent pour se garantir de la peste », tout cela dressant un portrait flatteur de la scorsonère qui trouvera son apogée dans l’ouvrage du médecin de l’empereur Léopold Ier, Johann Michael Fehr, intitulé Anchosa sacra vel scorzonera (1666), recueil compilant toutes les formules et prescriptions propres à la scorsonère.

D’un tout autre bord, l’histoire du salsifis est plus ancienne, puisqu’elle prend sa source dans l’Antiquité. Lui qu’on appelle déjà tragopogon (alias barbe-de-bouc, de tragos, « bouc » et pôgon, « barbe »), ne nous offre pas vraiment de quoi nous étonner, au contraire de la fabuleuse scorsonère. Théophraste, Pline et Dioscoride le considèrent comme légume, Dioscoride ne lui accorde qu’un très court paragraphe dans lequel il nous apprend que sa racine est bonne à manger. Pas de quoi casser trois pattes à un canard. Ce manque évident d’enthousiasme verra le salsifis ignoré par le Moyen-Âge. En 1600, Olivier de Serres qui ignore tout de la scorsonère, relate que le « sersifi » est une « racine de valeur tenant rang honorable au jardin », et qu’il serait d’introduction récente, en provenance d’Italie où Césalpin mentionne qu’il est couramment vendu sur les marchés (1583), alors que la scorsonère ne sera pas cultivée pour sa racine alimentaire avant 1651 semble-t-il. C’est du moins ce que prétend l’auteur anonyme du Jardinier français, s’enorgueillissant d’en avoir, le premier, tenté la culture. La scorsonère, que l’on dit introduite après le salsifis, peut pourtant prouver son indigénat en France contrairement à ce que l’adjectif hispanica pourrait laisser croire. Écartons-nous donc de la vision simpliste du salsifis italien et de la scorsonère espagnole. En revanche, ce qui est plus que certain, c’est que ces deux légumes vont entrer dans une âpre concurrence dans la seconde moitié du XVII ème siècle. Saint Albert le Grand, ayant beau dire délectable la racine du salsifis, Furetière, trois siècles plus tard, n’a pas l’air d’être franchement emballé, indiquant qu’on le mange au sel ou au vinaigre, parfois confit au sucre pour le conserver. Au contraire, l’expansion de la culture de la scorsonère fut étonnamment rapide : en 1670, elle était d’usage courant aux Pays-Bas. Une vingtaine d’années plus tard, La Quintinie la vantera en ces termes : « une de nos principales racines, admirable cuite, soit pour le plaisir du goût, soit pour la santé du corps ». Et le salsifis, qu’on a dit peu viril, fut éclipsé, oblitéré même, par la scorsonère ; il est vrai qu’avoir comparé ses racines aux doigts livides d’un cadavres sucés par la Mort ne l’a sans doute pas aidé. De la bière, il est passé à la boîte. C’est dans cette urne qui le conserve qu’on le trouve encore aujourd’hui, alors que la scorsonère jouit d’un étalage en plein air.

Le salsifis cultivé est bien évidemment un cultivar d’un salsifis, au départ sauvage, peut-être le salsifis des prés (Tragopogon pratensis). Quoique rien n’est moins sûr. Bien que la taille soit doublée du sauvage au cultivé, que la racine se soit considérablement épaissie chez le salsifis maraîcher au point de ressembler à une carotte blanchâtre patinée de chamois, le salsifis cultivé possède des fleurs rouge lie-de-vin, voire violettes, alors que le salsifis des prés les a jaunes, capitules s’ouvrant tôt le matin pour se fermer en milieu de journée.
La scorsonère, elle, au contraire du salsifis, n’est pas bisannuelle mais vivace. Aussi élevée que le salsifis cultivé, ses feuilles allongées sont moins étroites. Cotonneuse à sa base, le plus souvent ramifiée, elle porte, à la même période que le salsifis, un à cinq capitules floraux de couleur jaune, aux bractées nombreuses d’inégale longueur, donnant des fruits cylindriques surmontés de soies plumeuses.

Le salsifis et la scorsonère en phytothérapie

Bien que pour l’un c’est « LE », que pour l’autre c’est « LA », que le premier est blanc alors que la seconde est noire, il est au moins un point sur lequel il est possible de s’entendre au sujet de ces deux plantes : leur proximité en terme de composition biochimique. Le tableau chiffré ci-dessous en dira davantage qu’un long discours :

Autres points communs : alcool cérylique, inositol, mannitol, mannite, mucilage. Distinctions : un principe amer pour le salsifis, des acides aminés (asparagine, arginine, histidine) pour la scorsonère.

Propriétés thérapeutiques

  • Diurétiques, dépuratifs sanguins et cutanés, sudorifiques, décongestionnants rénaux
  • Nutritifs, très digestibles, apéritifs, adoucissants intestinaux
  • Expectorants
  • Résolutifs, émollients

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : entérite, dyspepsie
  • Troubles de la sphère vésico-rénale : insuffisance rénale chronique, goutte, rhumatismes
  • Troubles de la sphère cardiovasculaire et circulatoire : hypertension, artériosclérose
  • Favorables aux diabétiques
  • Asthénie, surmenage, croissance
  • Affections cutanées : dermatose, verrue, hâter l’éruption lors de maladies infectieuses (variole, rougeole)

Modes d’emploi

  • Racines crues, finement râpées.
  • Racines cuites.
  • Décoction de racines.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Récolte : salsifis et scorsonère se déterrent dès le mois d’octobre jusqu’à la fin de l’hiver, chose remarquée dès le XVIII ème siècle par les compilateurs de L’encyclopédie : cette racine est « d’un grand secours de la Toussaint jusqu’à Pâques ».
  • Autres espèces : salsifis des prés (Tragopogon pratensis), salsifis douteux (Tragopogon dubius), scorsonère pourpre (Scorzonera purpurea), petite scorsonère (Scorzonera humilis), etc.
  • Alimentation : la préparation de ces deux légumes racines exige de savoir, au préalable, ce qui nous attend en cuisine. L’épluchage n’est pas fastidieux, mais écorcer ces deux racines provoque la sécrétion du suc un peu poisseux qu’elles contiennent. Une fois ceci achevé, l’on se rendra compte que salsifis et scorsonère s’oxydent très rapidement : on parera à cet inconvénient en plongeant au fur et à mesure de leur épluchage les racines dans de l’eau vinaigrée ou citronnée. Cela a aussi l’avantage d’éviter le noircissement des ustensiles de cuisson. Par ailleurs, la racine de scorsonère joua le rôle d’ersatz de chicorée, tandis que les jeunes feuilles du salsifis s’accommodent crues en salade ou cuites à la façon des épinards, et ses jeunes pousses à la manière des asperges.
    _______________
    1. Anne Osmont, Plantes médicinales et magiques, p. 75.
    2. Henri Leclerc, Les légumes de France, p. 177.
    3. Jean-Luc Hennig, Dictionnaire littéraire et érotique des fruits et légumes, p. 632.

© Books of Dante – 2018

Racines de scorsonère

Le palmier-dattier (Phoenix dactylifera)

Aujourd’hui, l’on n’ignore plus que le dattier est l’arbre fruitier le plus anciennement cultivé : cela se passait entre le Tigre et l’Euphrate il y a de cela 5 à 6000 ans. Les Sumériens furent donc les premiers cultivateurs de la datte, bien avant qu’Assyriens et Babyloniens ne lui octroient le statut d’arbre sacré. Alors, il n’est « pas la copie d’un arbre réel plus ou moins enrichi d’ornements, mais bien la stylisation entièrement artificielle, et plutôt qu’un véritable objet cultuel, il nous paraît être un symbole doué d’une grande puissance bénéfique » (1), créature à la frondaison rayonnante dressée vers le soleil, les pieds plongeant dans les humides humeurs du monde chthonien. Il est donc un archétype de l’arbre de vie, passerelle entre deux mondes, le tiret placé entre les mots Ciel et Terre. Pour renforcer ce caractère divin et le rendre plus accessible à l’homme, le palmier a été anthropomorphisé : il porte des palmes (paume), des dattes (doigts, du grec daktulos), ainsi qu’une cervelle (cœur de palmier). Ces caractéristiques mi humaines mi divines devaient faire du palmier un être impérissable, permettant d’accéder à la vie après la mort. Voyez son nom ! Phoenix ! Quel autre végétal peut se targuer de porter, à équivalence, le nom de cet oiseau mythique ? Phoenix, c’est autant le palmier-dattier que le phénix, être solaire lié à Héliopolis chez les Égyptiens. Comparer l’arbre à l’oiseau légendaire, c’est reconnaître que le palmier-dattier, lui aussi, renaît de lui-même, non par ses graines, mais grâce aux rejets qui surgissent de sa base, rappelant la re-création du phénix à partir de lui-même. Le phénix étant immortel, le palmier se devait de l’être aussi. Cette relation entre l’animal et le végétal, Ovide l’exprime en ces termes : « Posé sur les rameaux ou la cime oscillante d’un palmier, il construit son nid avec ses ongles et son bec pur de toute souillure » (2). Cette symbolique d’immortalité s’élargira bien au-delà du croissant fertile : arbre divin en Inde et dans les pays arabes, arbre support du monde en Égypte, il devint beaucoup plus tardivement l’insigne de la déesse Niké, parfois appelée Dea palmaris, évoquant non seulement l’immortalité mais également l’immortalité de la gloire. S’il est droiture, emblème du juste, victoire, richesse, fécondité, génération, toutes symboliques éminemment solaires, il entretient aussi des rapports avec le funéraire : en Égypte, sur des tombes remontant à l’époque de l’Ancien Empire, l’on voit des peintures et des reliefs montrant des palmiers ; quant aux dattes, elles représentaient la nourriture symbolique des morts.
De même que le palmier est à la fois céleste et terrestre, il est tant masculin que féminin ; les pointes piquantes de ses feuilles, son fut dressé, rappellent le phallus. Quant à la datte, si l’on prend connaissance de certains passages du Cantique des cantiques, elle est indubitablement féminine, ne serait-ce que par la forme de son noyau rappelant une vulve. Bien plus, féminin et masculin s’entremêlent étroitement dans le palmier : nombreux ont été ceux qui ont décrit les amours du palmier depuis Théophraste. Écoutons Jean-Baptiste Porta : « Les palmiers se chérissent d’un amour véhément ; ils languissent l’un pour l’autre et sont tellement chatouillés du désir amoureux, que s’abaissant, ils inclinent leurs perruques ensemble et s’entr’entortillent par un aimable et doux attachement réciproque et jouiront des doux présents de Vénus, de sorte que joyeusement ils élèveront la ramée de leurs têtes gracieuses » (3). Cet épisode du « mariage des palmiers » implique en réalité un ensemble de rites et de techniques dont le but n’est autre que la fécondation artificielle de ces plantes en vigueur depuis aussi longtemps qu’on cultive le dattier.
L’union du masculin et du féminin transparaît aussi dans un épisode de la mythologie grecque, la naissance des jumeaux Artémis et Apollon, que Létô mit au monde après avoir noué autour du palmier de Délos ses bras dans un contact fertilisant, ce même palmier qu’Ulysse admire lors de l’une des étapes de son voyage. L’on objecterait qu’il ne peut s’agir d’un dattier, car bien que Théophraste ait fait mention des tentatives d’acclimatation du dattier en Grèce, cet arbre ne pousse pas dans la péninsule. Le légendaire grec n’est pas né de la seule imagination de ses principaux auteurs, la plupart du temps les mythes et les contes prennent racine bien antérieurement. Prenons l’exemple de Cendrillon de Charles Perrault. Dans l’œuvre d’un de ses devanciers, le Napolitain Jean-Baptiste Basile, l’on croise un motif similaire : en effet, l’un des contes du Pentaméron, intitulé La chatte cendrillonne, rappelle bien évidemment le conte de Perrault, bien que s’en distinguant grandement, puisqu’il n’est pas là question d’une citrouille mais d’un dattier aux fruits d’or qui abrite une fée venant en aide à l’héroïne, Zezolla, afin qu’elle se procure ce dont elle a besoin à l’insu de ses belles sœurs afin de se rendre au bal organisé par le roi. Il y a fort à parier que Basile s’est, lui aussi, inspiré de sources bien plus anciennes. On a beau dire qu’Héraclès rapporta l’olivier et le dattier en Grèce à son retour des enfers, ça n’est pas tant deux plantes que les Hellènes importèrent, bien plutôt un récit portant sur elles : bien avant Létô, existait une divinité oriental beaucoup plus ancienne, Lat, déesse de la fertilité, de l’olivier et du palmier. Un transfert de Lat à Létô marque, comme nous l’explique Jacques Brosse, « une annexion politique et religieuse par les Hellènes » (4) d’un thème archaïque. Ce qui est curieux, c’est qu’à travers l’épisode de la naissance des jumeaux, l’on n’a pas affaire à un phénomène de substitution, et que l’on n’a pas remplacé le palmier originel par un arbre à la portée symbolique équivalente et endémique à la Grèce. Absent des Balkans, il a peut-être été conservé au sein du mythe en raison de son association symbolique avec son compagnon volatil, le phénix. C’est le contraire qui se produit au sujet de la palme christique. Rappelons-nous de la légende de Marie et Joseph lors de laquelle la mère de Jésus demande au dattier de s’incliner vers elle afin de se saisir de ses fruits. Celui-ci obéissant à la requête de Jésus, se pencha en direction de Marie qui put en goûter le fruit. Jésus, bénissant le palmier, se promit d’entrer triomphalement dans Jérusalem, une palme à la main. Puis, « une grande troupe, qui était venue à la fête [de Pâques], ayant ouï dire que Jésus venait à Jérusalem, prit des branches de palme, et sortit au-devant de lui, en criant : Hosanna ! » (5). Or, le christianisme sut substituer, comme il sait si bien le faire, le palmier à une autre plante dans les zones géographiques inhospitalières au palmier : on porte alors non pas des palmes mais des rameaux de buis, comme c’est le cas en France par exemple. Le christianisme se préoccupe donc essentiellement de la palme, ne prenant que peu en considération la question de la datte (6), ce que ne se permirent point les lotophages auxquels Ulysse et ses compagnons rendent visite dans le neuvième livre de l’Odyssée. Le pays des mangeurs de lotos que Victor Bérard, traducteur d’Homère, situait déjà au sud de la Tunisie, se distinguait par ses fruits de miel, fruits de paradis. En goûter, c’est ne plus pouvoir s’arracher à l’attraction qu’ils suscitent, c’est s’abandonner à une lascivité douce et tendre confinant à l’ivresse. Pour échapper à la séduction, Ulysse dut faire violence à ses compagnons afin de s’extirper de ce pays qui ne devait représenter qu’une étape de leur périple. Alors, bien sur, de lotos, on a bêtement conclu qu’il s’agissait de lotus, une idée (quelle idée !…) encore fort répandue. Puis ont été évoqués micocoulier et jujubier, avant de tomber sous le sens et l’évidence : les lotos n’étaient autre que cette incontournable nourriture, car irremplaçable et surtout irremplacée : la datte, cette deglet-nour, doigt de lumière et chair de Dieu, la datte aux innombrables bienfaits, autant qu’il y a de jours dans l’année, dit-on proverbialement. La datte à tout faire ou presque : en magie arabe, elle entre dans les charmes amoureux, alors qu’au contraire, en Égypte, elle joue le rôle de pessaire contraceptif ; insérée comme un stérilet, elle est censée empêcher le sperme de pénétrer plus avant. Plus prosaïquement, dans le Sahara, l’on se sert de la datte pour boucher de tout autres trous : on pétrit, avec un peu de sable et de la crotte de chèvre, des dattes pour en faire un enduit lorsqu’il est besoin de combler quelque fissure dans un mur. C’est aussi un remède, bien sûr. Dioscoride l’aborde sous ses deux formes, fraîche et sèche. Les fruits frais, aigres et astringents, se destinent plutôt à endiguer les flux de ventre et ceux menstruels, ainsi que les hémorroïdes, mais, prévient Dioscoride, « ils causent une douleur de tête et enivrent quand on en mange en trop grande abondance » (7). Quant aux secs, très revitalisants, Dioscoride les préconisait en cas d’hémoptysie, de maux de gorge, de vomissement, de dysenterie et de douleurs vésicales.

Pour clôturer la première partie de cet article, voici un extrait d’un livre que j’aime beaucoup, Plaidoyer pour l’arbre, dans lequel Francis Hallé évoque le cas d’un dattier bien particulier : « Chez ce dattier, lorsqu’une palme vieillit ou se détache, ou lorsqu’elle est élaguée par les employés municipaux, elle laisse sur le tronc une large base engainante en forme de vasque retournée vers le ciel, dans laquelle s’accumulent des particules d’humus apportées par le vent, des feuilles mortes et, bien entendu, des graines de plantes diverses. Il se crée ainsi, en haut du tronc, juste sous la couronne des palmes vivantes, un essaim de petits jardins suspendus, ombragés, humides, dans lesquels poussent de nombreuses herbes, misères, érigérons, balsamines, pétunias, nombrils-de-Vénus, valérianes, etc. De temps à autre, on y observe un petit arbre, un cyprès, un figuier, un pittosporum ou encore un pin d’Alep, dont les graines ont été apportées par le vent ou les oiseaux. Ce sont de petits arbres rabougris, parce que les volumes de sol dont ils disposent sont minuscules, parce que la lumière, pour eux, arrive à l’horizontale sous les palmes et, enfin, parce que leur vie est brève, les bases foliaires du dattier finissant par se détacher en laissant un tronc nu, sombre colonne qui donne à cet arbre sa valeur ornementale » (8).

Jardins suspendus… Babylone… Nous voici presque revenus à notre point de départ, ce croissant fertile féerique.

Le palmier-dattier en phytothérapie

Comme nous avons eu largement l’occasion de le constater dans la partie qui précède, l’on s’est, au fil des siècles et des millénaires, relativement peu penché sur la question des vertus médicinales de la datte. Pour d’autres plantes, c’est l’inverse, toute l’attention y est concentrée, négligeant les aspects spirituels, liturgiques, mythologiques, légendaires, magiques, etc., que tel ou tel végétal est susceptible d’entretenir avec l’homme ; mais, dans tous les cas, l’on parvient toujours à écrire l’histoire conjointe des hommes et des plantes. La datte, c’est un peu comme avec la banane : dans son aire de répartition, on l’utilise d’une manière élargie qui n’a que peu à voir avec nos usages occidentaux. Nous nous contenterons d’aborder uniquement ceux-ci qui, nous le verrons, ne brillent pas par leur vastitude, se préoccupant uniquement de la datte sèche.
S’il est un fruit qui contient autant de sucres (saccharose, glucose, fructose), je crois bien qu’il ne peut s’agir que de la datte, puisque plus de la moitié de sa masse (53 %) en est constituée ; puis viennent l’eau (29 %), les matières azotées (2 %), les matières grasses (0,2 %). Sels minéraux (phosphore, calcium, fer, chrome, soufre, magnésium) et vitamines (A, B1, B2, C, D) ne sont pas en reste. A l’état sec, la datte totalise 350 calories aux 100 g, soit trois fois plus que la banane. Énorme !

Propriétés thérapeutiques

  • Très nutritive, laxative, purgative
  • Tonique musculaire et nerveuse, énergétique
  • Reminéralisante, anti-anémique
  • Antitussive

Usages thérapeutiques

  • Asthénie physique et intellectuelle, croissance (très favorable aux enfants : pourquoi croyez-vous que ma taille approche les deux mètres ? Ça n’est pas à cause de la soupe, mais grâce aux dattes, si, si ^_^), anémie, déminéralisation, convalescence, grossesse, sénescence, activités sportives, etc.

Note : les Anciens ne s’étaient pas trompés, la datte est utile à tous les âges de la vie et à de nombreuses situations qui en émaillent le cours.

  • Affections de la gorge, toux, toux sèche, adjuvant utile dans la tuberculose
  • Constipation

Modes d’emploi

  • Dattes en nature.
  • Décoction de dattes sèches (qu’on réalise à la manière de celle opérée avec les pruneaux : cf. article sur le prunier).
  • Sirop des quatre fruits pectoraux : ancienne composition magistrale autrefois inscrite au Codex. Il est constitué de jujubes, de figues, de dattes et de raisins. Fort utile en cas de toux, d’irritations de la gorge, de début de trachéite, etc. Il a aussi l’avantage, d’un point de vue gustatif, d’être un pur délice.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Que vous dire, sinon, tout comme l’olive et la cerise, de faire attention de ne pas avaler le noyau de ce fruit ? Ce qui serait problématique, voire dangereux, vu sa longueur. Les étourdis prendront soin d’ôter l’os du cœur de la bête avant toute utilisation ^_^
  • Il est bien évident que le formidable taux de sucres de la datte la contre-indique formellement aux diabétiques, parce qu’il ne s’agit pas de lévulose, hein ! A une époque où je travaillais au sein d’une association bien connue dont le but est de venir en aide aux déshérités de plus de 50 ans, je participais à un accueil de jour où toute personne désireuse d’y venir était la bienvenue. Parmi elles, il y avait Mohammed, un vieil Algérien de 70 ans. Sur la table, face à lui, se trouvait une petite corbeille emplie de noix, d’amandes, de figues, de clémentines et de dattes. « Ah ! s’exclame-t-il, les dattes, c’est pas pour moi ». Je lui demande pourquoi. « Le diabète, répond-il ». Il tâtonne quelque peu sur la table, attrape un objet – un pot de miel – l’apporte à 5 cm de ses yeux, et me dit d’une mine réjouie : « Ça, c’est du bon sucre pour moi ». Mon pauvre Mohammed, à demi aveugle à cause de ton diabète, si les « fruits de miel » sont mauvais pour toi, le miel l’est tout autant ! Le sucre est une drogue, mais comment refuser son rayon de soleil, sa liqueur d’immortalité à un homme vivant à la rue et venant trouver chez nous un peu de lumière et de chaleur ?
  • S’abstiendront aussi de la datte les dysentériques, les personnes sujettes aux diarrhées chroniques, etc.
    _______________
    1. Hélène Danthine, Le palmier-dattier et les arbres sacrés, p. 162.
    2. Ovide, Métamorphoses, Livre XV.
    3. Jean-Baptiste Porta, La magie naturelle, p. 32.
    4. Jacques Brosse, Mythologie des arbres, p. 199.
    5. Évangile selon saint Jean, chapitre XII, 12-13.
    6. Chez les Hébreux, au contraire, la datte est bien présente lors du repas de la Pâque, composant un plat, hasoret, mélange de figues, de dattes, de grenades, d’amandes broyées dans du vin et du miel, parsemé de pétales de roses.
    7. Dioscoride, Materia medica, Livre I, chapitre 124.
    8. Francis Hallé, Plaidoyer pour l’arbre, p. 111.

© Books of Dante – 2018

Le bananier (Musa sp.)

Si l’on en croit les plus anciens documents qui mentionnent l’existence de la banane, il faut la situer originellement en Asie, probablement au sein de cette vaste zone comprenant le sous-continent indien et l’Asie du Sud-Est. Au VI ème siècle avant J.-C., les bouddhistes faisaient déjà référence à cette herbe tropicale, la même que rencontra Alexandre le Grand au cœur de la vallée de l’Indus en 327 avant J.-C. Au milieu du VII ème siècle, elle transita en direction de la Palestine par l’intermédiaire de marchands arabes, puis se déploiera à une grande partie de l’Afrique dans les siècles suivants, poussant sa route jusqu’à l’Ouest du continent africain, s’installant au tout début du XVI ème siècle sur les îles Canaries, avant de franchir l’Océan atlantique à bord de navires portugais en partance pour le Brésil, puis se diffusera à l’ensemble des Caraïbes et de l’Amérique centrale.

Sur sa terre natale, le bananier porte une symbolique peu enviable, étant comparé à celui qui vit dans l’erreur. Pour le Bouddha, il n’est que vanité, fragilité, instabilité, il représente ce qui doit être négligé. Cet état de fait est souvent illustré par le sage méditant au pied d’un bananier dans l’iconographie chinoise, afin de bien marquer que « les constructions mentales sont pareilles à un bananier » (cf. les Samyutta Nikâya). En effet, la fructification du bananier achève de dégarnir cette herbe de ses feuilles ; une fois la production assurée, le bananier meurt. Cependant, il demeure que sous la terre, invisible, il poursuit son existence par le biais d’un système de rhizomes duquel émergeront de nouveaux rejets. Cela explique sans doute pourquoi à Bornéo les Dayaks fichent dans le sol des tiges de bananier afin de rendre hommage aux défunts. En Asie, mais également ailleurs (Afrique, Amérique centrale), le bananier n’est pas seulement habillé de cette seule parure symbolique, il possède, par les philtres que l’on tire de lui, la puissance magique permettant la prospérité et l’abondance, que l’on invite, comme par exemple en Afrique chez les Pygmées, par la fête de la nouvelle lune : « du fait que la lune est en même temps mère et asile des fantômes, les femmes, pour la glorifier, s’enduisent d’argile et de sucs végétaux, devenant blanches comme les spectres et la lumière lunaire » (1). Des prières sont adressées à l’astre lunaire, des danses lui sont dédiées, après quoi, les femmes, épuisées par le rituel, absorbent un breuvage alcoolique à base de bananes fermentées. La fécondité est également associée à la banane : à Madagascar, au sujet de la tribu des Antaifasy, l’on dit qu’ils « sont les descendants d’un bananier ; de ce bananier sortit un jour un beau petit garçon, qui, en peu de temps, devint très grand et très fort… il eut beaucoup d’enfants et de petits-enfants qui furent les ancêtres de cette tribu ; on les appelle encore parfois les Enfants du bananier » (2). Fécondité encore, car il n’échappe à personne que la banane incarne un symbole phallique, parfois pris au pied de la lettre, à en juger par ce passage des Mille et une nuits : « Vous savez toujours plaire à nos sens ! Et vous seules, entre tous les fruits, êtes douées d’un cœur compatissant, ô consolatrices des veuves et des divorcées ! » (3).

Le bananier n’est pas un arbre, mais une herbe géante dont la rigidité de la tige est assurée par des gaines foliaires concentriques. De hauteur variable selon les espèces, il peut atteindre aisément dix mètres de haut et porter de vastes feuilles longuement pétiolées dont certaines peuvent concourir au titre de plus grandes feuilles du monde (4). Persistantes, vert brillant, sous les régions tropicales et sub-tropicales, elles interviennent de multiples manières dans l’économie domestique. Les fleurs en épis donnent naissance aux célèbres régimes de bananes d’une façon qui rappelle l’immaculée conception, après quoi l’herbe sèche et meurt.

Le bananier en phytothérapie

Pour nous autres Européens qui voyons parvenir jusqu’à nous des bananes mi vertes mi jaunes, nous savons d’instinct qu’en cet état, elles ne constituent en aucun cas un délice pour le gourmet. Pour ce faire, elles doivent arborer des taches brunes sur leur robe jaune, en mode panthère. Mais, à ce stade, elles ont déjà été retirées depuis belle lurette de l’étal des marchands de fruits et de légumes. Qu’à cela ne tienne ! Il suffit simplement de les faire mûrir chez soi. J’ai remarqué que quelques gousses d’ail disposées sur des bananes en hâtaient le mûrissement sans leur accorder leur arôme ^_^
La banane verte est un aliment inachevé, mais elle est déjà un remède, certes fort différent de la banane mûre, et utilisée comme telle par les populations des nombreux pays producteurs. Doit-on accorder à l’unique banane l’exclusivité de la matière médicale qu’est susceptible d’apporter le bananier ? Certes non ! Mais du moins pas en Europe où les bananiers ne sont pas légion. En Chine, on utilise presque toute la plante : le fruit et sa peau, les fleurs, les feuilles, jusqu’à la tige qui supporte le poids du régime. Ailleurs, l’on ajoute à cette liste les racines. Nous aborderons tout cela tout à l’heure, mais avant tout, concentrons nous sur la composition biochimique de la banane ayant atteint une parfaite maturité. Les 2/3 de son poids sont constitués d’eau, le ¼ de sucres rapidement assimilables (plus la banane progresse dans son mûrissement et plus le taux de sucres augmente). 5 % de matières azotées côtoient une broutille de lipides (0,6 %) et un chouïa de tanin (0,3 %). Fournissant environ 100 calories aux 100 g, la banane est une riche pourvoyeuse de vitamines (A, B9, C, E) et de sels minéraux (phosphore, potassium, zinc, fer, sodium, etc.). Pour finir, mentionnons le fait que la banane contient du tryptophane convertit par l’organisme en sérotonine.

Propriétés thérapeutiques

  • Très nutritive, digestive, laxative douce, lubrifiante intestinale, antidiarrhéique (banane verte)
  • Tonique
  • Antalgique cutanée, astringente (banane verte, racines)
  • Antinauséeuse
  • Apaisante de la soif
  • Éliminatrice des toxines (selon la médecine traditionnelle chinoise)

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : constipation (banane mûre), diarrhée (banane verte)
  • Troubles de la sphère respiratoire : toux, toux chronique, bronchite (tout cela concerne les feuilles sèches), hémoptysie (racine)
  • Affections cutanées : brûlure légère (banane mûre), ulcère (poudre de banane verte), verrue (pelure), abcès, dermatite (feuilles)
  • Troubles de la sphère cardiovasculaire et circulatoire : hémorroïdes (banane mûre), hypertension (tige)
  • Profitable aux travailleurs physiques comme intellectuels, asthénie physique et nerveuse, personnes affaiblies, anémiques, en croissance

Modes d’emploi

  • Banane mûre, crue, en nature.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Récolte : selon l’emploi auquel se destinera la banane, on la cueille avant maturation ou bien à parfaite maturité. Sous les tropiques, les feuilles se récoltent toute l’année au fur et à mesure des besoins.
  • La banane est déconseillée aux diabétiques en raison de sa richesse en hydrates de carbone et en sucres.
  • Espèces : elles sont nombreuses. Citons en seulement quelques-unes : Musa acuminata, Musa balbisiana, Musa sapientum, Musa paradisiaca, etc.
  • Si besoin est, sachez que l’intérieur d’une pelure de banane est capable de faire disparaître différentes taches : celles qui se trouvent sur des objets en cuir, mais également celles qui ponctuent de nicotine les doigts des fumeurs ou les doigts de ceux qui sont trop maladroits pour utiliser un encrier.
    _______________
    1. Mircea Eliade, Traité d’histoire des religions, p. 176.
    2. Ibidem, p. 303.
    3. Cité par Jean-Luc Hennig, Dictionnaire littéraire et érotique des fruits et légumes, p. 96.
    4. D’une longueur maximale de 15 m, la feuille de bananier est pourtant loin derrière le record absolu : le raphia royal du Congo (Raphia regalis) possède des feuilles beaucoup plus longues (25 m sur 5 de largeur !)

© Books of Dante – 2018

L’ananas (Ananas comosus)

Si je vous pose la question de savoir quelle est la patrie d’origine de l’ananas, saurez-vous me répondre ? Vu qu’il en provient de la planète entière (Asie, Océan indien, Afrique, Amérique du Sud et centrale), autant chercher une aiguille dans une meule de foin. Mais si je vous dis que le mot ananas (et ses surnoms locaux annasi et nana) est un mot espagnol emprunté à la langue guarani, cela réduit considérablement le champ des possibilités. Et l’on peut en déduire qu’il tire son origine des terres tropicales d’Amérique du Sud, sauf si on ignore qui sont les Guarani ^_^ Nana, qui signifie « fleur » et « parfum », se double dans ananas : fleur des fleurs, à l’instar de l’ylang-ylang signifiant la même chose dans un dialecte d’Asie du Sud-Est.
Une légende étiologique en provenance de Nouvelle-Calédonie nous est narrée par le regretté Michel Lis : l’ananas est « un fruit né de la volonté d’un jeune prince, parti sur sa pirogue à la recherche de la source du soleil et qui en revint porté par des femmes ailées. Elles le déposèrent sur la plage, mais l’une d’elles ne put s’envoler. Le prince, voulant en faire sa femme, lui arracha les ailes qu’il planta au pied d’un volcan. Il en naquit le premier ananas » (1). Si l’on considère que ce prince s’est rendu là où (pour lui) le soleil se lève, il s’est donc dirigé droit sur l’Amérique du Sud, terre natale de l’ananas. Christophe Colomb, parti dans l’autre sens, en prit connaissance lors de son arrivée aux Amériques, où cette plante était déjà cultivée bien avant l’apparition des Européens. Lors de la seconde expédition du Génois (1493-1496), l’un des membres de l’équipage s’efforcera de le décrire : « Il y avait des plantes qui ressemblaient à des artichauts, mais quatre fois plus grandes et qui portaient des fruits qui font penser à des pommes de pin mais deux fois plus grandes. Ces fruits ont bon goût, ils se laissent couper comme des navets, avec un couteau ». Bien qu’approximatif, ce témoignage a le mérite d’exister. En revanche, le gouverneur de Saint-Domingue, Fernandez de Oviedo, donnera en 1535 une description précise de cette plante dans un ouvrage intitulé Historia de la Indias. C’est au même siècle que des pieds d’ananas ainsi que des fruits sont rapportés en Europe ; l’on en tente la culture, c’est un échec ; l’on essaie d’y goûter, c’est peu concluant aux dires de Rembert Dodoens : « Le fruit de la grosseur d’un melon, de fort belle couleur qui réjouit la vie, l’écorce en est compartie par écailles, son goût est assez plaisant, mais il est astringent avec âpreté malplaisante ». Dodoens aurait-il eu affaire à un fruit insuffisamment mûr ? On peut en douter, à l’époque le long trajet entre Amériques et Europe aurait valu à n’importe quel ananas un mûrissement assuré. Il n’est, peut-être, là encore question que de préférence : aujourd’hui encore, il existe toujours des personnes n’appréciant pas l’ananas. Mais ne nous offensons pas de l’avis du médecin flamand. Déjà, à l’époque, on ne s’en est guère soucié, une opinion ne faisant pas force de loi. C’est ainsi que débuta la culture de l’ananas sous serres dès la fin du XVII ème siècle. Un peu plus tard, sous Louis XV, Lenormand, directeur du potager de Versailles, parviendra à obtenir deux fruits dont le monarque se régala, les trouvant délicieux. Un siècle plus tard, en 1819, Gontier créera un établissement à Montsouris dont l’objectif était d’accueillir les jardiniers désireux de « s’initier aux mystères de la culture de l’ananas ». Tout cela contribua à ce que la culture de l’ananas en France atteigne son apogée dans les années 1840-1850.

Cette plante se conforme de fort bizarre manière : une brassée de feuilles, une tige, une tête, une seconde brassée de feuilles. Mais tout est étrange chez les Broméliacées. Imaginez-vous une pomme avec des cheveux lui poussant sur la poire ?
Enserrant une tige assez courte, forte et robuste, une rosette de feuilles radicales pousse à 45 degrés par rapport à l’axe de cette tige ; rigides, linéaires, épineuses, elles semblent avoir pour vocation la défense de la plante. Tout en haut de la tige se trouve une inflorescence en forme d’épi conique composée d’une centaine de fleurs roses, voire violettes, aux bractées de couleur jaune. Une fois pollinisée, cette inflorescence va devenir l’ananas, fruit charnu, volumineux et savoureux. En réalité, ce fruit que l’on appelle ananas n’en est pas vraiment un : il s’agit, comme chez la framboise, d’un ensemble de petits fruits – des fructules – soudés entre eux autour de l’axe de la tige, chacune des « écailles » de l’ananas n’étant pas autre chose que les vestiges des bractées florales devenues épaisses afin de protéger la chair intérieure. Mais la protéger de quoi ? De la tentative d’un oiseau ou d’un singe de venir lui subtiliser ses graines ? L’ananas n’en produit pas ! Pas un pépin, pas un noyau dans l’ananas. Mais, alors, comment fait-il pour se reproduire ? C’est là que nous en venons à la sommité foliaire que nous connaissons tous, un ananas n’étant jamais vendu sans sa crête de punk qui le fait ressembler au ballon anthropomorphe de Tom Hanks dans le film Seul au monde. Dans la nature, avec l’âge, la tête vient à pourrir, elle tombe au sol, et le bouquet de vingt à trente feuilles qui la surmonte s’enracine peu à peu et formera, à terme, une nouvelle plante et ainsi de suite.

L’ananas en phytothérapie

Ce que l’on convie à la cuisine est aussi ce qui est invité par la pharmacie, autrement dit le fruit, autre précieux alicament. Bien que juteux, l’ananas ne contient pas autant d’eau qu’il n’y paraît, environ les ¾ de sa masse, complété par très peu de matières azotées (0,7 %) et grasses (0,1 %). C’est du côté des sucres (saccharose, glucose) qu’il faut aller chercher la plus grande part, l’ananas en possédant près du 1/5 (18 %). Ajoutons des acides (citrique, malique), des vitamines (A, B9, C), des sels minéraux et oligo-éléments (1,25 % : iode, magnésium, manganèse, potassium, calcium, phosphore, fer, soufre). De plus, l’ananas recèle une molécule étonnante, la bromélaïne, caractérisée par sa nature protéolytique, c’est-à-dire dissolvante des protéines en peptides assimilables par l’organisme, capable de digérer « en quelques minutes mille fois son poids de protéines » (2).

Propriétés thérapeutiques

  • Stimulant apéritif, tonique digestif, stomachique, vermifuge
  • Nutritif (très digestible), revitalisant, reminéralisant
  • Anti-inflammatoire, rafraîchissant
  • Diurétique
  • Anti-agrégeant plaquettaire
  • Tonifiant des peaux normales

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : dyspepsie, hyperacidité gastrique, flatulences, parasites intestinaux
  • Troubles de la sphère vésico-rénale : lithiase, goutte, arthrite
  • Affections de la gorge
  • Convalescence, croissance, déminéralisation, anémie, épuisement nerveux
  • Régime amaigrissant, obésité, œdème (post opératoire par exemple)
  • Artériosclérose

Modes d’emploi

  • En nature, parfaitement mûr.
  • Jus.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • La chair de l’ananas est comestible aussi bien crue que cuite (confiture, gelée, jus, alcool, vinaigre, etc.).
  • Des feuilles, l’on tire de longues fibres soyeuses destinées à la fabrication de tissus à mailles fines.
  • Il existe un élixir floral à base de fleurs d’ananas : quand on se sent en insécurité, lorsqu’on est pris de mauvais pressentiments et de doutes. Il permet de retrouver la confiance et de se recentrer.
    _______________
    1. Michel Lis, Les miscellanées illustrées des plantes et des fleurs, p. 24.
    2. Jean Valnet, Se soigner par les légumes, les fruits et les céréales, p. 176.

© Books of Dante – 2018