Le néflier (Mespilus germanica)

Concernant l’origine et l’étymologie du néflier, force est de constater qu’on s’est longuement perdu en conjectures les plus diverses. Cet arbre doit tantôt son nom à l’apparence de boule tronquée de son fruit, tantôt à la contexture d’immondice de sa pulpe. Dans l’œuvre du philosophe grec Xénophon (IV ème siècle avant. J.-C.), le nom de Mespila est donné à l’actuelle ville irakienne de Mossoul, et Mespilus (1) était déjà le nom par lequel on le désignait durant l’Antiquité. C’est ce qui a fait dire à certains que le néflier proviendrait du sud-est de l’Europe (Balkans) et d’Asie occidentale (Turquie, Caucase, Iran…). Capté par les Romains, il aurait été importé par Jules César en Gaule et ne serait donc pas issu d’Allemagne comme le laisse entendre son adjectif germanica, vision à laquelle s’oppose celle de Leclerc qui affirme que le néflier était déjà présent dans les forêts de Gaule et de Germanie avant même l’invasion des Romains qui en furent, non pas les importateurs, mais les exportateurs, car si tel n’a pas été le cas, on s’étonne de ce que Pline en donne des informations pour le moins nébuleuses. Le naturaliste « distingue » trois Mespilus, mais « on peut discuter à perte de vue sur leur identité, d’autant qu’il n’en avait pas sans doute lui-même une notion bien nette » (2). Du côté des Grecs, l’on donne l’impression de moins cafouiller, mais gardons en tête que le genre Mespilus ne s’arrête pas qu’au seul néflier. Par exemple, l’azerolier (ex Mespilus azarolus) est bien distingué du néflier par Théophraste au IV ème siècle avant J.-C., et fort heureusement puisque l’azerolier tient davantage de l’aubépine que du néflier. La vertu astringente accordée à ce néflier par Théophraste fait écho aux écrits de Dioscoride : « Le néflier est tardif à mûrir, et mangé, il restreint. Il est agréable à l’estomac, et restreint le corps » (3). Outre ce qu’en dira précédemment Hippocrate, qui conseillait la nèfle en cas de fièvre, de ventre échauffé et de selles brûlantes, l’ensemble des médecins grecs et romains, à la suite de Dioscoride, s’entendront pour conserver au néflier cette précieuse propriété astringente.

Présent parmi la liste des seize arbres recommandés par le Capitulaire de Villis sous le nom de Mespilarios, le néflier a également fait bonne figure du côté de l’abbaye de Saint-Gall où l’on sait qu’il fut cultivé au IX ème siècle et probablement auparavant. Dans l’ensemble, la culture du néflier durant toute l’époque médiévale fut fort fréquente, car il avait l’avantage de fournir durant une partie de l’hiver une manne inespérée. En Italie, l’école de Salerne versifie à son sujet : « A bien vider les eaux la nèfle est diligente. Pour le ventre elle est astringente. Encore ferme, elle plaît ; mais pour votre santé, elle est toujours meilleure en sa maturité. » L’agronome italien Pierre de Crescens affirmera à son tour que les nèfles, par « leur nature, […] confortent l’estomac ». Curieusement, chez Hildegarde de Bingen, la propriété astringente de la nèfle est absente du petit texte qu’elle accorde au Nespelbaum. Essence chaude emprunte de douceur, le néflier, par ses racines, chasse les fièvres intermittentes, et par son fruit nutritif « purge le sang ».

Dès la Renaissance et durant l’ensemble du XVII ème siècle, une frénésie s’empare d’un grand nombre de médecins au sujet de la nèfle. C’est ainsi que nous voyons Jean Bauhin (1541-1612) conseiller la nèfle dans les abcès de la gorge et des gencives, pour modérer le flux menstruel (4). Selon Prosper Alpini (1553-1617), elle permet d’endiguer les flux intestinaux, en particulier d’origine dysentérique (Petrus Forestus, 1522-1597). Nombreux seront également ceux qui, sensibles à la théorie des signatures, virent dans la nèfle une possible propriété lithontriptique, en raison de la dureté des noyaux de ce fruit que l’on a apparentés à des lithiases. Ainsi furent-ils employés pour guérir tant la pierre que la gravelle durant un siècle où les observations d’expérimentations fructueuses abondèrent dans ce sens.

Malgré ces éloges dithyrambiques, le néflier, tombé dans l’oubli, restera inusité en médecine au temps de Cazin qui ne lui accorde qu’une dizaine de lignes, une négligence qu’explique Leclerc en ces termes : « Le fruit du néflier est resté le symbole des choses dont l’inconsistance voisine avec le néant, ainsi qu’en témoigne la réponse populaire qu’on oppose à une requête importune : ‘Vous n’aurez que des nèfles !’ » (5). Son surnom de « cul-de-chien » ne l’a sans doute pas aidé non plus, de même que la comparaison qui fut faite entre la forme de ce fruit et celle des bonnets à pointes dont on coiffait le chef des fols au Moyen-Âge.

Le néflier est un petit arbre d’une hauteur maximale de six mètres au tronc tortueux qui porte des feuilles caduques, simples et de grande taille. Vertes au-dessus, cotonneuses sur la face inférieure, elles prennent une belle teinte de bronze mêlée de rose à l’automne. Il fleurit tardivement au printemps (mai/juin) et porte alors des fleurs blanches ou lavées de rose d’environ 3 cm de diamètre. Plus tard, entre septembre et octobre, des fruits charnus, les nèfles, apparaissent : des espèces de petites poires brunes dont la taille n’excède pas 2 à 3 cm, voire 4 à 6 cm pour les espèces à grands fruits. Mais contrairement aux poires les sépales proéminents restent visibles sur le fruit.

Le néflier en phytothérapie

La disgrâce dans laquelle la nèfle est tombée depuis des lustres peut difficilement expliquer sa présence au sein de cette rubrique, car « depuis que l’arboriculture moderne a acquis tant de fruits infiniment supérieurs en saveur comme en beauté à la modeste et quelque peu ridicule nèfle, elle s’est cultivée de moins en moins. Quant au néflier lui-même, quel citadin le reconnaîtrait ? », constatait Fournier il y a de cela 70 ans (6). En effet, aujourd’hui encore la nèfle ne court pas les rues, et qui aurait la chance d’en croiser quelques-unes sur les étals du marché ?
Si l’écorce, les feuilles et les fruits non mûrs nous offrent belle part de tanin, c’est davantage la nèfle parvenue au seuil du blettissement qui fait l’objet d’un usage thérapeutique. En moyenne, une telle nèfle contient jusqu’à 75 % d’eau, des sucres (glucose, fructose : 10 %), de la cellulose (7 à 13 %), du mucilage, des acides (malique, tartrique, lorique, citrique), des vitamines (C, groupe B), du magnésium, etc.

Propriétés thérapeutiques

  • Tonique astringente des muqueuses intestinales, régularisatrice intestinale, antidiarrhéique, déconstipante
  • Diurétique
  • Astringente cutanée

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère digestive : entérite, dysenterie, diarrhée, diarrhée infantile, diarrhée rebelle
  • Affections buccales : aphte, ulcération buccale, inflammation et irritation de la gorge
  • Affections cutanées : irritation, inflammation, coupure, écorchure, etc.
  • Goutte (?)

Modes d’emploi

  • Nèfles blettes en nature
  • Conserve de nèfles
  • Infusion à froid de poudre de semences dans du vin blanc
  • Décoction des feuilles pour gargarisme

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Alimentation : comestibles, mais immangeables en automne en raison de leur saveur austère et acerbe peu agréable, il faut attendre le début de l’hiver et leur blettissement par le gel (fermentation interne) afin de pouvoir les consommer. Elles deviennent alors molles et sucrées et constituent un fruit apprécié et très nutritif. Cependant, il est tout à fait possible de procéder à un blettissement artificiel en ramassant les nèfles à l’automne, avant les premières gelées. En stockant les fruits dans une pièce aérée et en les mettant au congélateur assez longtemps, on accélère le blettissement. On obtient donc des nèfles consommables de cette manière. Dès lors, elles peuvent être cuites en compote, marmelade, confiture. Il est même possible d’en fabriquer des pâtes (comme celle de coings), du vin après fermentation du jus des fruits, etc.
  • Le néflier possède un bois au grain très fin qui ne fend pas ou peu, et avec lequel, au Pays Basque, on fabrique le manche des splendides makhila, les bâtons de marche basques (la plus importante fabrique de makhila se trouve à Larressorre.)
  • Autres espèces : Mespilus germanica var. apyrena, Mespilus macrocarpa.
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    1. De mespilus, on a obtenu diverses appellations locales du néflier comme en témoignent les termes qui suivent : mespoulo, mesplo, mesplier, nesplier, neslier, mesle, meille, mêlier, etc.
    2. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 671.
    3. Dioscoride, Materia medica, Livre 1, Chapitre 132.
    4. Dans la culture populaire, le port d’un morceau de bois de néflier suspendu au cou comme amulette était un bon moyen d’écarter les éventuelles complications liées à la grossesse et à l’accouchement. Cette pratique avait même la réputation de conjurer l’avortement.
    5. Henri Leclerc, Les fruits de France, p. 168.
    6. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 671.

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Le ricin (Ricinus communis)

Synonymes : ricin commun, bois de carapat, palma christi.

Il y a environ quatre mille ans, le ricin faisait déjà partie de la pharmacopée babylonienne. Il était également présent chez les anciens Égyptiens comme l’attestent avec évidence la découverte de graines de ricin contenant encore des traces d’huile dans des tombeaux datant de cette époque reculée, ainsi que la mention qui est faite de cette plante au sein du papyrus Ebers. D’ailleurs, le Grec Hérodote témoignera de la culture du ricin sur les rives des rivières et des lacs égyptiens au V ème siècle avant J.-C. Les vertus purgatives, cicatrisantes et capillaires du ricin n’échappèrent pas à ces deux peuples. En Égypte, le ricin portait le nom de Kiki, un terme que reprendra Dioscoride pour faire de cette plante une assez belle description : « C’est un petit arbre de la taille d’un figuier, les feuilles sont semblables à celles du platane, mais plus grandes, plus lisses et plus foncées […] Les fruits, qui se présentent sous la forme de grappes de raisins, lorsqu’on les dépouille de leur écorce, laissent entrevoir des graines semblables à cet animal qu’on nomme ricinus [nda : l’ixode, espèce de tique]. De cette graine, on en tire de l’huile, qu’on appelle huile de ricin […] Trente grains [nda : environ 1,5 g] de cette graine bien mondifiée et bien pilée, bus, purgent par le bas la colère et les humeurs aiguës. Mais à la vérité c’est une médecine fâcheuse et ennuyeuse, parce qu’elle subvertit grandement l’estomac. La graine pilée et appliquée enlève les taches du visage et les marques de la vérole. Les feuilles broyées mitigent les inflammations oculaires, et pareillement les tumeurs […] Emplâtrées avec du vinaigre, elles soulagent le feu saint-Antoine » (1). Bizarrement, hormis les mots « fâcheux » et « subvertit », rien ne laisse penser dans ce passage que Dioscoride ait pu remarquer le caractère toxique du ricin.

Le ricin apparaît tardivement en Europe médiévale. Tout au plus en est-il fait mention par Albert le Grand au XIII ème siècle sous le nom d’Arbor mirabilis, tandis qu’en toute fin de XV ème siècle, l’Hortus sanitatis lui accorde celui de Palma christi, en relation avec l’histoire biblique du ricin (2). A la Renaissance, le ricin, bien connu des Italiens dont Matthiole, offre son huile végétale comme seul agent externe. Ce n’est qu’au XVIII ème siècle qu’on osera à nouveau « redécouvrir » les propriétés du ricin par voie interne et qu’il rentrera à ce titre progressivement dans la pratique courante.

Espèce végétale tropicale, les foyers de naissance du ricin semblent être le sous-continent indien ainsi que les sols drainés et humides des régions d’Afrique du Nord-Est. Là-bas, c’est une plante vivace vivant en pleine nature et qui peut devenir un véritable arbuste dont la taille oscille assez souvent entre six et douze mètres. Sous nos latitudes, le ricin, qui s’est bien acclimaté aux départements méridionaux surtout, n’atteint qu’une taille modeste, deux à quatre mètres au grand maximum. De plus, le climat n’en fait qu’une plante annuelle lorsqu’elle pousse en pleine terre, mais peut parfois atteindre trois ans lorsqu’elle vit sous serre. De très longs pétioles portent des feuilles gigantesques de près d’un mètre d’envergure parfois. D’apparence palmée, elles se composent de sept à dix lobes aigus partant tous d’un même point. Ses fleurs monoïques et sans corolle s’épanouissent à l’été, se conforment en épis allongés et terminaux. Au sommet, l’on trouve les fleurs femelles, au-dessous d’elles les fleurs mâles garnies d’une multitude d’étamines. Après la floraison, l’ovaire à trois loges des fleurs femelles va fructifier et former un fruit tantôt lisse, tantôt hérissé d’aiguillons, qui donnera naissance à trois graines ovoïdes, marbrées de brun, parfois de rouge, pas plus grandes qu’un haricot et dont la forme à évoqué aux Anciens celle d’une tique qu’ils appelaient ricinus. De là, le nom est passé à la plante.

Le ricin en phytothérapie

Les grandes feuilles du ricin, dont on a pu penser qu’elles possédaient quelques éléments à même d’en rendre répréhensible l’usage, sont quelquefois employées dans la thérapeutique. Mais la palme revient sans conteste aux graines de ricin. Comme beaucoup d’oléagineuses, ces graines sont pressées à froid, vu qu’elles contiennent entre 45 et 70 % d’huile végétale qui se retire facilement. Principalement composée de glycérides, cette huile a l’apparence d’un liquide visqueux, limpide, incolore à jaune très pâle, pratiquement inodore, de saveur tout d’abord douceâtre avant de laisser place à une sensation assez désagréable, voire nauséeuse. Dans le tourteau, c’est-à-dire ce qu’il reste de la graine après expression, on trouve environ 20 % de matières albuminoïdes, 5 à 7 % d’eau, du sucre (2,5 %), de la gomme, de la résine, de la lécithine, de l’acide succinique et surtout deux toxines : tout d’abord un alcaloïde du nom de ricinine isolé en 1864, et enfin une toxalbumine nommée ricine, bien plus toxique que la strychnine, présente parfois à hauteur de 3 % dans les graines. Par chance, l’expression de l’huile n’emporte pas ces deux toxines avec elle. L’on comprendra donc que seule l’huile végétale de ricin puisse faire l’objet d’un usage en thérapie, et que l’on passera outre le désir d’envisager une décoction de ces semences.

Propriétés thérapeutiques

  • Laxative puissante (l’huile végétale de ricin déclenche des spasmes intestinaux trois à cinq heures après ingestion), purgative douce à doses plus élevées (cette huile végétale peut même devenir drastique si prise à des doses encore plus importantes, voire même éméto-cathartique, c’est-à-dire qu’elle est susceptible de provoquer le vomissement incoercible)
  • Émolliente (de même que les feuilles)
  • Régénératrice cutanée, régénératrice des ongles et des cheveux, tonique capillaire, tonique du cuir chevelu
  • Vermifuge (plus ou moins efficace)
  • Galactogène (feuilles)

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : constipation, constipation opiniâtre, occlusion intestinale, hernie, colique, colique de plomb, dysenterie, inflammation intestinale, ascarides
  • Troubles de la sphère respiratoire : asthme, bronchite aiguë, fin de pneumonie
  • Accouchement : fièvre puerpérale, suppression des lochies (cette huile végétale est « un purgatif de choix au cours des grossesses », souligne Fournier, (4)). Chez le nouveau-né, elle s’emploie également en cas de rétention du méconium
  • Hémorroïdes
  • Affections cutanées : ulcère et ulcère variqueux, plaie, coupure, blessure, cicatrisation difficile, peau sèche, solidification des ongles, prévention des callosités aux pieds, chute capillaire, pellicules
  • Auto-intoxication

Modes d’emploi

  • Huile végétale en interne (il est possible de l’émulsionner avec un jaune d’œuf, un bouillon aux herbes afin d’en mieux supporter le goût)
  • Huile végétale en massage et application locale. Il est bien évidemment possible d’y ajouter d’autres huiles végétales : avocat (pour les ongles), sésame (pour les soins des pieds. Ou bien des huiles essentielles telles que bay saint-Thomas, pamplemousse, romarin officinal, etc. pour les soins capillaires
  • Cataplasme de feuilles fraîches ou légèrement fanées
  • Macération vineuse de feuilles fraîches

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • En tant que laxatif naturel, durant un traitement à l’huile de ricin, il est recommandé de rester chez soi autant que faire se peut. Simple raison pratique ^_^. Le respect de la posologie est lui aussi essentiel : même à doses correctes, cette huile végétale, si l’on en répète trop longtemps l’emploi peut mener à la disparition de l’appétit, ainsi qu’à des états fébriles.
  • Avec le temps, l’huile végétale de ricin peut souffrir comme n’importe quelle autre huile. Quand elle est périmée, elle devient rance, c’est un indice prouvant qu’elle est dès lors inutilisable, puisque susceptible d’être également irritante et drastique.
  • Le ricin ne se cantonne pas qu’à la thérapeutique. Son huile intéresse aussi l’industrie : lubrifiants, savons, travail du cuir, fabrication de laques et peintures, huile d’éclairage, etc. Des feuilles l’on a extrait un biocide agro-industriel.
  • Toxicité : bien que les accidents liés à l’ingestion de graines de ricin sont devenus relativement rares, il me semble important de souligner la toxicité de cette plante qui ne se concentre – rappelons-le – presque exclusivement qu’aux seules semences. Encore vertes, elles sont déjà toxiques et le deviennent encore davantage en mûrissant. On estime que deux à cinq graines sont mortelles chez l’enfant et l’adulte, mais à la seule condition de les mâcher, car si elles sont simplement avalées, la testa gastro-résistante, autrement dit l’enveloppe la plus extérieure de la graine, leur assure de ne pas être attaquées par les processus digestifs. La ricine, dont nous avons parlé plus haut, ne cause donc aucun dommage. De même, si un oiseau venait à avaler une de ces graines sans la croquer, il participerait sans inconvénient pour lui à la dispersion de la plante. En effet, le ricin ne court pas le risque d’exposer directement un oiseau à son poison, car comment pourrait-il tirer parti de ce transporteur s’il s’amusait à prendre la posture du terroriste dans l’avion ? D’ailleurs, puisque nous évoquons cela, rappelons qu’on a fait jouer au ricin un rôle peu recommandable, ni plus ni moins que celui de barbouze. Il est bien possible que la ricine – contre laquelle n’existent ni moyen de prévention ni antidote – ait été exploitée durant la Première Guerre mondiale par les États-Unis, puis par les Britanniques aux environs des années 1940. La ricine a-t-elle été utilisée comme arme de guerre ? Difficile à dire. Il n’en reste pas moins qu’elle a été impliquée dans un sordide épisode de la Guerre froide que je vais maintenant vous narrer. Georgi Markov, romancier et auteur de pièces de théâtre bulgare, s’il s’accoutume assez bien avec le gouvernement communiste de la Bulgarie dans les années 1960, va, dans la décennie plus tard, entrer dans une forme de résistance qui consistera à dénoncer la corruption de l’élite politique de son pays. Devenu dissident, il s’expatrie en Europe de l’Ouest, jusqu’à parvenir à Londres. Considéré comme un traître par sa nation, il reçoit de multiples menaces de mort, échappe à deux tentatives d’assassinat. Le 7 septembre 1978, Markov attend son bus quelque part dans la cité londonienne. Soudain, il éprouve une vive douleur au niveau d’une cuisse et voit près de lui un homme faisant mine de ramasser son parapluie en bredouillant des excuses avant de disparaître. Le soir venu, alors que la cuisse de Markov a gonflé comme sous l’effet d’une morsure d’araignée, le romancier bulgare est pris de fortes fièvres. Hospitalisé le lendemain, il décède le 11 septembre au matin d’un arrêt cardiaque. Une autopsie est effectuée. Elle met en évidence de multiples hémorragies internes (intestins, cœur, nodules lymphatiques). Le taux de globules blancs s’est anormalement envolé. Sur la cuisse de Markov, on décèle une minuscule perforation, puis l’on découvre l’objet qui l’a provoquée : une bille métallique percée de deux trous, dont on apprendra par la suite qu’ils servirent à loger le poison – de la ricine, environ 450 microgrammes – puis recouverte de cire afin que la ricine ne s’en échappe. En attendant, l’autopsie ne révèle la trace d’aucune toxine. Malgré tout, un médecin légiste de la CIA imagine que les résultats de l’autopsie auraient très bien pu être provoqués par la ricine, car ce qu’a révélé cette autopsie correspond parfaitement au mode opératoire de cette toxine lorsqu’elle est administrée par injection. La ricine est composée de deux protéines. La première ouvre une brèche dans la paroi cellulaire, la seconde s’y engouffre, perturbe la production protéinique de la cellule et cause son apoptose.
    Dans cette histoire, connue sous le nom de « l’affaire du parapluie bulgare », on a cherché à imaginer l’arme du crime : probablement un pistolet à air comprimé dissimulé dans le manche du parapluie.
    L’intoxication par la ricine fonctionne aussi par ingestion et inhalation. Dans le premier cas, l’hémorragie se porte sur le tube digestif, dans le second sur les voies respiratoires. Le décès intervient au bout de trois à cinq jours.
    A la lecture de tout cela, vous allez peut-être regarder d’un autre œil les pieds de ricin qu’on utilise comme plantes ornementales et dont on constate la présence gracieuse dans bien des massifs floraux. Déjà, il est interdit de piétiner les plantes, donc, pas touche ! Secundo, la graine de ricin est particulièrement dure sous la dent et je doute fort qu’un enfant puisse en venir facilement à bout. Cependant, en fouillant ici et là, j’ai constaté que l’huile végétale de ricin pourrait peut-être intervenir en cas d’intoxication par ces mêmes graines. Cela ne reste bien sûr qu’hypothèse, je n’ai trouvé nulle part d’informations me permettant d’asseoir la véracité de ce qui va suivre. En cas d’ingestion d’une graine de ricin qui serait éventuellement mâchée, pourquoi ne pas utiliser l’huile végétale de ricin dont on sait qu’elle est éméto-cathartique à haute dose et émolliente ? Faisant violemment vomir, elle pourrait agir comme agent de purification de l’organisme. D’ailleurs ne l’utilise-t-on pas dans ce but en cas d’empoisonnement aux Renonculacées et à certains champignons ? Car, comme l’écrit Fournier, « les soins à donner doivent consister d’abord à vider l’estomac en activant les vomissements, puis à administrer des émollients du tube digestif » (4), ce qui est tout à fait dans les cordes de l’huile végétale de ricin qui, alors, pourrait limiter l’irritation et l’inflammation du tube digestif provoquées par la ricine.
    _______________
    1. Dioscoride, Materia medica, Livre 4, Chapitre 145
    2. « Le ricin représente l’aspect inintelligible de l’expérience, […] des alternances apparentes de décisions, de contrordres et de changements […] Ainsi tout est imprévisible, et l’homme souffre de cette insécurité, de cette absence de logique ou plutôt d’une logique dont il ne découvre pas les secrets […] [Le] ricin invite l’homme à ne pas se fier à sa seule dialectique : il en existe une qui lui est supérieure », Jean Chevalier & Alain Gheerbrant, Dictionnaire des symboles, p. 817
    3. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 828
    4. Ibidem.

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Le prunier (Prunus domestica)

Reine-claude

Nous ne nous poserons pas la question de savoir si le prunier est le fils du prunellier, elle l’a été maintes fois sans jamais trouver de réponse. Notre prunier a beau être « domestica », il n’en a pas toujours été ainsi : fut un temps où vivaient diverses espèces de pruniers sauvages. Qu’un prunier vive dans un verger ne doit pas nous faire oublier son origine : la Nature. Le foyer natal du prunier se situe à cheval entre l’Asie et l’Europe : péninsule balkanique, sud du Caucase, nord de la Perse. C’est sans étonnement que nous retrouvons le prunier en Syrie, dont la culture débute dès l’Antiquité, et c’est sans doute du Proche-Orient qu’il se déploie sous l’impulsion des Romains qui ne connaissaient pas cet arbre au contraire des Grecs : « Le prunier est un arbre très connu, raconte Dioscoride. Ses fruits se mangent mais ils nuisent à l’estomac et ramollissent le ventre. Les prunes de Syrie, et principalement les prunes de Damas sèches, sont utiles à l’estomac et restreignent le corps. La décoction des feuilles faite dans du vin vaut pour le catarrhe qui descend sur la luette, sur les gencives et sur les parties proches du gosier […] Mais cuits dans du vin cuit, ils sont plus utiles à l’estomac et plus aptes à restreindre le corps. La gomme du prunier est conglutinative, et bue dans le vin, fait rompre la pierre. L’on en oint les enfants avec du vinaigre pour les guérir de la gale » (1). A l’époque où Dioscoride écrit ces lignes, à Rome le prunier est déjà bien implanté, ce qui vaudra à Pline de dire « ingens turba prunorum ». Au Ier siècle après J.-C., les Romains cultivent plusieurs variétés de pruniers aux fruits diversement colorés (noirs, blancs, jaunes, pourpres…). Et, tout comme l’a fait Dioscoride, l’on s’attache à en décrire les propriétés médicinales : « Prends des prunes qu’ont ridées la vieillesse et les lointains voyages ; elles soulagent de son fardeau le ventre dur », contait le poète Martial. Propriété déconstipante bien établie, qui sera réaffirmée par Galien qui note, non sans étonnement, l’erreur commise par Dioscoride.

Au début du Moyen-Âge, le prunier gagne les hautes terres. C’est ainsi qu’on le croise dans le Capitulaire de Villis, de même que dans le viridarium du plan de Saint-Gall en Suisse. Très concise, l’école de Salerne ne lui accorde qu’un seul vers : « Fraîche ou sèche, la prune offre un double profit, car elle lâche et rafraîchit ». La propriété rafraîchissante de la prune sera également exploitée par les médecins arabes médiévaux, tel que Mésué pour lequel la prune vaut pour tempérer tant la fièvre que la soif, mais également « pour les chaleurs du foie et des autres parties molles », nous explique le Grand Albert (2). S’ils sont tous unanimes au sujet des propriétés bienfaisantes de la prune, il n’en va pas de même du côté du monastère de Ruperstberg. En effet, Hildegarde déconseille la consommation de ce fruit mauvais à manger, « car il excite la mélancolie chez l’homme et augmente en lui les humeurs mauvaises » (3). Seul le bien-portant pourra en faire usage, et encore de manière extrêmement modérée. En revanche, Hildegarde accorde à l’écorce et aux feuilles des propriétés vermifuges et capillaires, à la résine celles de dissiper les douleurs de la goutte, les maux oculaires et les douleurs de côté. Selon elle, l’amande contenue dans le noyau de la prune est bonne pour apaiser la toux. Enfin, elle fait du prunier une essence magique pour qui « est rendu fou par des malédictions » (4).

A la Renaissance, s’opposent deux clans. L’un d’eux, mené par Brassavole, érige au pinacle les dires de Dioscoride, le second, engagé par Matthiole, s’en remet aux paroles de Galien, et force est de constater que c’est ce dernier qui remportera l’épreuve de la vérité sur la base d’une erreur commise quinze siècles plus tôt par Dioscoride : oui, la prune est bien laxative !
La prune jouit d’une telle renommée qu’au XVII ème siècle on dénombre environ 180 variétés et plus de 300 au début du XX ème siècle. Parmi elles, se distinguent des prunes « historiques » :

  • La prune de Damas : rapportée par les croisés de Damas après l’échec du siège de cette ville en 1148, d’où, peut-être, l’expression : « Y aller pour des prunes », équivalent de « pour des bagatelles », c’est-à-dire trois fois rien. La quetsche, de forme oblongue et à robe violette, est le fruit d’une variété de prunier de Damas. On trouve aujourd’hui le quetschier en Alsace-Lorraine, en Allemagne, au Luxembourg et en Autriche. Cette prune fit partie du diaprunum, « composition laxative, excellente et purgative, et propre en tous lieux, en tout temps, pour potion et lavements ». Tout l’art de la réclame de l’époque en quelques mots ! ^_^ Cet électuaire est destiné à régler les fièvres tenaces mais aussi des problèmes touchants la vésicule biliaire, les poumons, les reins et la vessie.
  • La reine-claude : prune verte mise au point en France et nommée ainsi en hommage à la première femme de François 1er : Claude de France, la bonne reine.
  • La mirabelle : petite prune bien française dont on distingue deux variétés principales : la mirabelle de Nancy et celle de Metz. Une lorraine, donc, qui offre ses fruits dorés en fin d’été.
  • La prune d’ente (5) : elle est issue d’un croisement entre le prunier de Damas et un autre prunier. C’est de ce prunier que sont tirées les prunes qui deviendront les véritables pruneaux d’Agen dont les propriétés laxatives sont vantées par Molière dans Le malade imaginaire (1673). Le pruneau est le résultat de la dessiccation de la prune d’ente. On ramasse les fruits, on les lave, on les expose sur de la paille au soleil avant de les envoyer au four dans lequel le dessèchement se poursuivra au maximum 24 h afin d’obtenir un pruneau présentant un taux d’humidité de 20 à 22 %, parfois plus. C’est pour cette raison qu’il faut environ 3 kg de prunes fraîches pour obtenir 1 kg de pruneaux.

Pas très grand (5 à 10 m de hauteur), ce fruitier porte des feuilles ovales, vertes et finement dentées. Comme la plupart des rosacées fruitières, les fleurs blanches à cinq pétales du prunier apparaissent tôt au printemps, avant les feuilles. Le fruit du prunier, la prune, généralement recouverte de pruine, est une drupe juteuse, charnue et sucrée qui atteint pleine maturité en fin d’été, début d’automne.

En fonction des localités géographiques, on n’alloue pas au prunier et à son fruit la même valeur symbolique. Alors qu’au Japon il est arbre de bon augure, en Chine il forme avec le pin et le bambou le groupe des « trois amis de l’hiver ». Par sa floraison hâtive, le prunier est considéré comme l’annonciateur du printemps, grâce à ses fleurs inspirant espoir, beauté et virginité, leur fragilité rappelant aussi le caractère éphémère de la vie. Mais, bravant le froid et le gel, le prunier incarne l’idée du courage qui confine parfois à l’immortalité.
Il semble qu’il ne jouisse pas de la même réputation en Occident du fait qu’on l’associe à la sottise pour une raison qui demeure assez mystérieuse. Mais pas seulement : le prunier évoque aussi l’abondance fertile et féconde, la prospérité (pour rendre prolifique un verger il faut y planter un prunier), l’amour conjugal (une déclaration d’amour délivrée sous un prunier est le gage d’un beau mariage). En outre, la prune, dont la connotation érotique n’est plus à prouver, entre en relation avec l’acte sexuel : par exemple, au XVIII ème siècle, offrir des prunes à la femme qu’un soupirant convoitait était de rigueur. L’on trouve même dans le Grand Albert une recette, entre autres à base de prunes, permettant de « réparer le pucelage perdu » !

Petit damas noir

Le prunier en phytothérapie

Aujourd’hui, toute l’attention se porte sur le fruit de cet arbre. Comme cela a été le cas de bien d’autres plantes, ce que l’on privilégie à l’heure actuelle n’a aucune commune mesure avec ce qui se faisait autrefois. Rappelons-nous Hildegarde. Il faut dire que, entre-temps, l’amélioration du prunier par les arboriculteurs est passée par là. Les cadres de référence sont donc bien dissemblables d’une période à l’autre. Nous communiquerons ici des données moyennes, sans nous attarder sur telle ou telle variété de prune. Assez peu riche en vitamines (C et B notamment, davantage de provitamine A), la prune se rattrape avec ses nombreux sels minéraux et oligo-éléments (potassium, sodium, calcium, phosphore, fer, magnésium, manganèse, bore, etc.). Albumine et acides (malique, citrique, succinique, salicylique) ajoutent leurs pierres à l’édifice. Si la prune à l’état frais contient environ 80 % d’eau, ce taux chute à 30 % dans le pruneau, parfois moins, alors que celui de sucre est multiplié par douze, une augmentation qui n’est pas inversement proportionnelle. C’est comme si la dessiccation de la prune visant à en faire un pruneau fabriquait du sucre en cours de route. C’est le cas : dans un seul pruneau, la moitié de son poids est constitué de divers sucres (glucose, fructose, etc.).

Propriétés thérapeutiques

  • Nutritive, énergétique
  • Stimulante et tonique nerveuse
  • Laxative, régulatrice intestinale
  • Décongestionnante et désintoxiquante hépatique
  • Diurétique, dépurative du sang, stimulante rénale
  • Anti-oxydante (le pruneau l’est davantage encore)

Note : les feuilles de prunier sont laxatives, diurétiques, fébrifuges et vermifuges.

Usages thérapeutiques

  • Constipation, constipation opiniâtre (c’est le fruit destiné à tous ceux « qui vont difficilement à la garde-robe », écrivait élégamment Joseph Roques au début du XIX ème siècle)
  • Fruit idéal pour les rhumatisants, les goutteux, les néphrétiques, les hémorroïdaires, les hépatiques, les artérioscléreux, les sportifs, les enfants, etc.
  • Asthénie, surmenage, anémie

Modes d’emploi

Ils sont fort nombreux : l’on peut employer la prune fraîche ou cuite, le pruneau en nature ou également cuit.

  • Prunes fraîches en nature, à jeun, avant les repas
  • Jus de prunes fraîches, à jeun, avant les repas
  • Compote, marmelade de prunes fraîches
  • Décoction de feuilles fraîches
  • Pruneaux désucrés et désacidifiés : fendez des pruneaux dans le sens de la longueur, puis laissez-les tremper dans un bol d’eau pure et tiède durant une douzaine d’heures. Faites-les cuire à grande eau pendant deux à trois heures en changeant l’eau de cuisson trois fois durant cette opération. « Ce procédé constitue un régulateur idéal de la circulation intestinale et de l’appétit, un désodorisant des selles, un moyen puissant de désengorgement du foie et de désintoxication humorale » (6). J’en conviens, ce mode d’administration est très long à mettre en œuvre. Cependant, on a imaginé plus rapide, certains auteurs se sont affranchis de la coction aux trois eaux : ils divisent la durée de trempage par deux et préconisent l’exposition des pruneaux aux rayons du soleil car, disent-ils, « les nutriments endormis par le séchage seront à nouveau stimulés » (7).

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • C’est bon les pruneaux, n’est-ce pas ? Il ne faut pas m’en laisser un bol à portée de main sans surveillance, de même que les dattes, les figues, les abricots secs et, bien entendu, les pistaches ! Seulement, il réside qu’un excessif délice de bouche nous sera payé tôt ou tard : si le pruneau déconstipe, une consommation outre mesure mènera à son exact opposé que d’aucuns nomment « prunite », autrement dit une bonne diarrhée. Le juste équilibre en toute chose, comme toujours. C’est donc à dose raisonnable qu’on administrera des pruneaux (sans mauvais jeu de mots ^_^). Particulièrement digestibles, ils sont profitables à ceux qui ne supportent pas la prune fraîche : le convalescent, le vieillard, celui dont l’estomac trop délicat ne peut la supporter. Et, à défaut de pruneaux, ceux-ci pourront s’en remettre à de la confiture de prunes.
  • Alimentation : les usages gastronomiques de la prune ne manquent pas. Le pruneau peut se déguster tel quel comme tout autre fruit sec, en pâtisseries (le far breton, par exemple), en boisson (le jus de pruneaux), avec une viande (gibier, volaille, agneau)… Ils devront être choisis noirs, brillants, moelleux et charnus, de préférence. Mirabelle et quetsche se prêtent à merveille à la confection de pâtisseries, de confitures et d’eaux-de-vie. Elles sont d’excellents fruits de table, à l’instar de la reine-claude.
  • Variétés : la couleur du fruit rend compte de leur multiplicité. Jaune, rouge, jaune rougeâtre, pourpre, violet, bleu, vert… Nous ne listerons pas ici les quelques 400 variétés de prunes qui existent au monde, nous en avons données quelques-unes, ajoutons-y celles qui suivent : prune de Sainte-Catherine, prune de Saint-Antonin, prune précoce de Tours, petit damas noir, gros damas noir, gros damas violet, damas de Maugeron, damas de septembre, gros damas blanc, etc.
    _______________
    1. Dioscoride, Materia medica, Livre 1, Chapitre 136
    2. Grand Albert, p. 248
    3. Hildegarde de Bingen, Physica, p. 166
    4. Ibidem, p. 165
    5. Ente, mot bien connu des cruciverbistes, est un synonyme du mot greffe.
    6. Paul Carton cité par Henri Leclerc, Les fruits de France, pp. 61-62
    7. Roger Castell, La bioéléctronique Vincent, p. 123

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Mirabelle

L’orme (Ulmus minor)

Synonymes : orme champêtre, orme commun, orme pyramidal, ormeau.

Si la botanique a un père, celui-ci est sans doute Théophraste. Ce philosophe grec du IV ème siècle avant J.-C., dont l’approche du végétal prête quelque peu à sourire aujourd’hui, avait, en son temps, fait le distinguo entre l’orme sujet de cette étude et un autre, l’orme de montagne. Pline en distingue quatre, dont l’un est dit d’origine « gauloise ». Dans le même temps, nous retrouvons un orme dans les écrits de Dioscoride : « L’écorce, feuilles et branches de l’orme ont une vertu astringente. Les feuilles broyées et appliquées avec du vinaigre remédient à la maladie de « sainte main » (?) et cicatrisent les plaies […] La plus grosse partie de l’écorce bue au poids d’une once avec du vin, ou avec de l’eau froide, purge le flegme. La décoction des feuilles et pareillement de l’écorce de la racine, appliquée en la manière de fomentation, fait aussitôt consolider les os rompus » (1). Par la suite, on oscilla longtemps entre préceptes médicaux et magie, à une époque où ces deux disciplines ne se présentaient pas dos à dos, mais plutôt main dans la main. Ainsi a-t-on vu un Marcellus Empiricus proférer au IV ème siècle après J.-C. une recette faisant intervenir l’orme contre la toux purulente et qui aura plongé dans la consternation ceux qui auront eu l’audace de la lire bien des siècles plus tard. Même Matthiole, au XVI ème siècle, s’y référait encore, et il fut jugé peu digne quatre siècles plus tard pour cette raison, de même que certains pharmaciens du XIX ème siècle, accueillant avec bienveillance les travaux de Paracelse, considéraient qu’il avait dû être frappé de folie en ce qui concerne la théorie des signatures. Ce qui n’est pas compris est souvent réfuté. Pourtant, cette théorie des signatures dont s’est inspiré Oswald Crollius, indique, à propos de l’orme, en raison de son écorce profondément crevassée, qu’il est un remède des maladies cutanées. Nous verrons plus loin si Crollius se trompait ou pas. Mais de Crollius, nous sommes encore loin. Est-il déraisonnable d’imaginer qu’un arbre chargé d’une histoire mythologique riche comme la sienne ait pu avoir une implication dans la vision que certains ont eu de lui, bien des siècles après qu’on ait pensé que ces vieilleries étaient révolues ? Il est des novateurs qui vont puiser par le biais de très anciennes racines certains savoirs remis alors en perspective et augmentés.

Parlons mythologie et symbolisme : Pline disait de l’orme qu’il représentait la majesté et la prospérité du peuple romain, les Celtes qu’il était arbre de la générosité. Chez les Grecs anciens, l’orme était l’un des arbres d’Hermès, messager des dieux. On disait, en effet, que les samares, c’est-à-dire les petits fruits ailés de l’orme, accompagnent les âmes des défunts devant le juge suprême ou dans la direction d’Hadès. Ne veuillons pas oublier que les petites ailettes d’Hermès font écho aux samares de l’orme. Psychopompe donc. Et l’aspect funéraire n’est pas loin. La longévité de l’orme, qui n’excède cependant pas 500 ans, semble accréditer cette hypothèse. On disait également que cela tenait au fait que cet arbre ne produisait pas de fruits, ce qui est rigoureusement faux. Ce que Théophraste pensait être ses fruits, n’étaient autre que des galles que l’orme porte nombreuses. Quelques fragments mythologiques nous confirment le rôle funéraire de l’orme : « lorsqu’Achille tue le père d’Andromaque, il érige en son honneur un tombeau autour duquel les nymphes viennent planter des ormes » (2). Orphée, dont la lyre charmait les rochers et les arbres, fit paraître une forêt d’ormes à la mort d’Eurydice. En relation avec le monde des morts, l’orme l’est aussi avec celui des songes, d’où ses surnoms d’arbre aux rêves, d’arbre de Morphée. Il est donc également un arbre prophétique, à l’instar du chêne et de tant d’autres encore.
Les Germains, quant à eux, en firent un arbre sacré et féminin qu’ils associèrent au hêtre pour eux masculin. C’est donc un arbre puissant, au sens symbolique du terme. Ne rendait-on pas la justice sous un orme dans le sud de la France au Moyen-Âge ? Aujourd’hui, l’expression « attendez-moi sous l’orme » est une manière de dire qu’on ne se rendra pas au rendez-vous qu’on avait fixé, qu’on ne tiendra ni promesse ni engagement. La symbolique de l’orme s’est, malgré lui, retournée à travers cette anecdote. Ceci dit, il n’y a pas que dans le midi de la France qu’on rencontre de tels ormes. Il y a, dans le 4 ème arrondissement de Paris, près de l’église Saint-Gervais, un orme planté en 1935. Mais, à son emplacement, se sont succédé des générations et des générations d’ormes, et cela depuis au moins le début du XIII ème siècle. C’était un lieu de réunion pour des questions d’argent et de justice. L’un de ces ormes fut également un remède précieux, des guérisseurs de la capitale s’en venaient près de lui, dans la nuit, afin d’en détacher l’écorce qui leur permettait de constituer leurs remèdes.
Au XII ème siècle, Hildegarde conserve à l’orme son caractère sacré et met particulièrement l’accent sur l’eau dans laquelle baignent des feuilles d’orme : « celui qui a des frayeurs, boira de cette eau, à température modérée, et ses frayeurs s’évanouiront. Celui qui fait chauffer de l’eau avec cette seule espèce de bois et s’y baigne écarte de lui la méchanceté et la mauvaise volonté ; il devient bienveillant et son esprit en est rendu joyeux [nda : ce qui rappelle le caractère généreux accordé à l’orme par les Celtes]. L’arbre lui-même a, par nature, une certaine puissance, si bien que les esprits aériens ne pourront pas faire passer par lui leurs illusions, fantasmes et injures » (3).

Du temps de Matthiole, au XVI ème siècle, il est encore question de l’orme. Il emploie l’écorce de la racine de cet arbre pour élaborer des décoctions censées agir sur des troubles articulaires et musculaires, sur la douleur de la goutte. Il accorde aussi tout son intérêt aux galles de l’orme. Ces dernières contiennent un liquide – l’eau d’orme – un suc doux et mucilagineux, excellent vulnéraire selon Matthiole, également employé pour laver les plaies, donner de l’éclat au visage, remédier aux maux oculaires… « Vers l’automne, l’eau s’étant évaporée, on trouve au fond des galles un résidu jaune et noirâtre, le baume d’ormeau, jadis réputé contre les affections de poitrine » (4). Puis l’orme ne fait plus guère parler de lui jusqu’à ce qu’un certain nombre de médecins anglais, dans les années 1780-1800 le remettent à l’honneur, faisant de lui un topique souverain face aux irritations cutanées, dartres rebelles, ulcérations anciennes et sordides, eczéma chronique ; c’est ainsi que l’orme devint fort à la mode en France durant ce laps de temps. 50 à 60 ans plus tard, il est de nouveau écarté, mais une kyrielle de médecins, allemands cette fois, sauront lui redonner ses lettres de noblesse dans les années 1920-1930, réaffirmant les paroles de leurs prédécesseurs.

Apparu il y a près de 65 millions d’années, l’orme est un grand arbre caducifolié à couronne circulaire pouvant atteindre 30 à 40 m de hauteur. Son écorce est sombre, rugueuse et fissurée. De nombreuses fleurs à anthères rouge bordeaux apparaissent entre février et avril, soit avant les feuilles, petites, en grappe, sans pétiole. Les feuilles ovales sont doublement dentées, dissymétriques, vert foncé, rugueuses et velues au-dessous. Enfin, les samares sont formées d’un akène central cerné d’une aile échancrée au sommet.

Encore assez présent dans les haies et les forêts humides d’Europe, il a quasi disparu de l’ouest de l’Europe et d’Amérique du Nord à cause d’une maladie venue d’Extrême-Orient, la graphiose, qui touche les ormes européens depuis 1919. Pour illustrer ce propos, nous pouvons indiquer qu’au XVII ème siècle, l’orme était la plus répandue des essences parisiennes. Aujourd’hui, il est la plus rare. Des quelques 30 000 ormes parisiens, il n’en reste plus qu’un petit millier. Cette maladie, provoquée par un champignon, est transmise par un insecte, le scolyte du orme. Elle déforme les rameaux, assèche le feuillage qui reste sur branches. Vicieuse, cette maladie se transmet aussi par contacts racinaires entre un orme malade et un orme sain. C’est pour cette raison, que des haies d’ormes furent fauchées par cette maladie, comme des quilles placées en file indienne. La seule parade est l’abattage et l’arrachage des ormes malades afin qu’ils ne contaminent pas leurs congénères encore indemnes.

L’orme en phytothérapie

Comme beaucoup d’autres arbres, le choix se porte sur l’écorce. Dans le cas de l’orme, sur le liber, c’est-à-dire la seconde écorce des rameaux d’un ou deux ans qui, chez cette essence, est de couleur jaunâtre ou rougeâtre. Pliante et fragile, elle est le plus souvent inodore, à la saveur légèrement styptique. On pourrait s’attendre, parlant d’écorce, à une grosse fraction de tanin, mais il n’y en a pas tellement que ça, tout juste 3 %. En revanche, ce en quoi l’écorce de l’orme se distingue, c’est pas sa richesse en mucilage. De la résine et de l’amidon accompagnent certains sels minéraux, dont une importante proportion de calcium et de silice, et un peu de potassium et de sodium. Remarquons dans l’orme la présence de stigmastérine et de sitostérine, deux phytostérols que l’on retrouve dans la griffe du diable, alias harpagophytum. Il arrive qu’on utilise les feuilles et encore les galles.

Propriétés thérapeutiques

  • Diurétique, dépuratif, sudorifique
  • Adoucissant, émollient
  • Tonique
  • Astringent, résolutif, cicatrisant

Usages thérapeutiques

  • Affections cutanées (c’est LE remède des maladies cutanées rebelles) : dartre, eczéma sec, ulcération et éruption d’origine goutteuse et scrofuleuse, ulcère, plaie, gerçure, engelure, brûlure, cicatrice
  • Hydropisie, ascite
  • Rhumatisme, douleurs rhumatismales et goutteuses, douleurs de la sciatique
  • Atonie digestive, diarrhée
  • Fièvre
  • Hémorroïdes, hémorragies
  • Leucorrhée

Modes d’emploi

  • Décoction (pour la voie interne comme externe ; dans ce dernier cas, il faudra doubler les doses)
  • Macération huileuse
  • Macération vineuse
  • Sirop
  • Pommade
  • Cataplasme de feuilles fraîches

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Récolte : le liber se détache avant la floraison de l’orme, c’est-à-dire, selon les régions, avant les mois de février, mars et avril.
  • Le bois d’orme, d’aspect rougeâtre, dur, compact et de grande résistance, est un excellent bois d’œuvre, à l’instar de celui du chêne. Il est destiné à la charpenterie, à l’ébénisterie, à la fabrication d’arcs, etc.
  • Autres espèces : l’orme rouge (Ulmus rubra), l’orme des montagnes (Ulmus glabra), etc. Attention de ne pas confondre l’orme avec un autre arbre à l’orthographe proche : l’orne (Fraxinus ornus).
  • Élixir floral : le docteur Bach aura été sensible au charme de l’orme, comme en témoigne l’une de ses fleurs, Elm, qu’il a classée dans le groupe du découragement : « Pour ceux qui font un bon travail, suivent leur vocation et espèrent faire quelque chose d’importance, ceci souvent pour le bien de l’humanité. Ils connaissent des périodes de dépression quand ils sentent que la tâche qu’ils ont entreprise est trop difficile et hors de portée du pouvoir d’un être humain » (5).
    _______________
    1. Dioscoride, Materia medica, Livre 1, Chapitre 94
    2. Angelo de Gubernatis, La mythologie des plantes, Tome 2, p. 270
    3. Hildegarde de Bingen, Physica, p. 181
    4. Petit Larousse des plantes médicinales, p. 206
    5. Edward Bach, La guérison par les fleurs, p. 106

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Le panais (Pastinaca sativa)

Synonymes : pastenade, pastenaille, patenais, grand chervis, racine blanche.

Antiquité et panais ne sont pas choses incompatibles si l’on en croit le chapitre 72 du troisième livre de la Materia medica de Dioscoride : « Du panais sauvage que les Grecs nomment spondylion ». Mouais. Cela me fait penser à la berce, tout ça. Continuons. « La tige, haute d’une coudée et quelquefois plus grande, en la sommité de laquelle la graine y est double, semblable au séseli, mais plus large, plus blanche, et plus écailleuse, de forte odeur. Ses fleurs sont blanches et la racine pareillement blanche, semblable au raifort ». Là, ça tombe mal, puisque le panais est l’une des rares Apiacées à former des fleurs jaunes. De plus, Dioscoride ajoute ensuite que « ce panais naît dans les marais et les lieux aquatiques », alors que le panais préfère les sols secs. Un peu plus avant dans le Livre 3 de Dioscoride, au chapitre 50, l’on rencontre la pastenade, un nom qui est, avec pastenaille et patenais, l’un des quelques surnoms du panais et que l’on retrouve à l’évidence dans son nom latin actuel, Pastinaca. Mais cette pastenade décrite par Dioscoride n’est pas non plus le panais car elle porte également des fleurs blanches. Nous ne sommes donc pas plus avancés. Ce méli-mélo est le reflet d’une migration du mot pastinaca de la carotte au panais au fil du temps. En effet, du temps de Pline et de Columelle, pastinaca désigne la carotte et sera attribué au panais durant le Moyen-Âge.
Paul-Victor Fournier avance que le panais de Dioscoride se dissimule derrière le mot Elaphoboskon. En me référent au site Pl@nteUse, ce terme apparaît bien dans le Livre 3, au chapitre 69. J’ouvre donc le fac-similé de la Materia medica que je possède, traduite en vieux français, éditée à Lyon en 1559 à l’origine. Et là, stupeur ! Non seulement le titre ne correspond pas, mais l’illustration associée à ce chapitre n’a rien à voir avec le texte : tout deux concernent le pyrèthre, une plante de la famille des camomilles ! Bref, concentrons-nous donc sur ce texte : « Il produit des feuilles et une tige comme la carotte et le fenouil sauvage. L’inflorescence est semblable à celle de l’aneth [nda : chose intéressante, les fleurs de l’aneth sont également jaunes]. La racine est grosse d’un doigt, longue, de très fervente saveur [nda : par fervente, entendre brûlante, piquante…]. Elle tire le flegme [nda : l’humeur, le mucus], et par cela en lavant la bouche avec sa décoction faite avec du vinaigre, elle aide aux douleurs dentaires. Mâchée, elle attire le flegme. Ointe avec de l’huile, elle fait transpirer, ayant vigueur sur les longs tremblements. C’est un valeureux remède aux membres refroidies, et amortis de leur opération naturelle ».

Au Moyen-Âge, que d’aucuns qualifient d’âge sombre, on y voit un peu plus clair au sujet du panais. Bien moins répandu aujourd’hui que la carotte qui est l’apiacée dont l’exploitation agricole ne se dément pas, le panais apparaît pourtant dans le Capitulaire de Villis sous le nom de Pastinaca, la carotte sous celui de Carvita. A cette époque, la préférence semble pourtant aller au panais. En tant qu’aliment, il est mentionné dans le Mesnagier de Paris (XIV ème siècle), le Tacuinum sanitatis nous montre une illustration sur laquelle deux personnages procèdent à la récolte des panais. Mais cela ne semble pas être partagé par tout le monde : « Le panais, racine champêtre, n’est pas d’un goût appétissant. Son nom, dit-on, vient du mot paître (1). Encore que le panais soit fort peu nourrissant ». Ainsi s’exprime l’école de Salerne à propos de cette plante dont on peut se demander s’il s’agit du panais sauvage ou cultivé.

Poursuivons la lecture des quelques vers que l’école de Salerne accorde au panais : « Mais il a des vertus qui de toutes les belles méritent de toucher le cœur. D’un amant, d’un époux, il redouble l’ardeur ; réchauffe également les dames, et chez elles ramène tous les mois une utile pâleur ». Que le panais soit aphrodisiaque, c’est bien là une des rares mentions faites à ce sujet dont j’ai connaissance. En revanche, il est plus que probable que le panais est emménagogue. Mais nous considérerons cette information avec circonspection. A peu près à la même époque, Macer Floridus consacre un chapitre de son De viribus herbarum au panais. Outre le fait qu’il réaffirme la puissance aphrodisiaque du panais, il fait intervenir graines et racine dans diverses préparations dans des buts ciblés : affections de la rate et du foie, douleurs lombaires, asthme, dysenterie, douleurs dentaires, affections cancéreuses, etc. N’oublions pas la cerise sur le gâteau : « Le panais est un talisman contre les serpents […] La graine de panais, bue avec du vin, neutralise l’effet de la piqûre du scorpion » (2) !!! Une véritable obsession. Pour donner un ordre d’idée, sur les 77 plantes abordées par Macer Floridus dans le De viribus herbarum, plus de 40 % sont censées neutraliser les venins, une proportion n’ayant aucune commune mesure avec la réalité.
Ces exagérations sont-elles à l’origine de la désaffection du panais ? En tous les cas, on constate son abandon aux environs du XVII ème siècle.

Le panais est une plante de la famille des Apiacées à laquelle appartiennent cerfeuil, persil et autre carotte. C’est une bisannuelle robuste qui peut atteindre le mètre de hauteur, parfois plus. Elle est généralement très ramifiée et porte des tiges raides et poilues, dont l’odeur est fortement développée. Au bout de chaque ramification, on trouve une ombelle (5 à 10 cm de diamètre) de fleurs jaune d’or minuscules (1 mm à peine) qui fleurissent de juillet en septembre et qui donneront des fruits aplatis d’1/2 cm de longueur tout au plus.
Elle est assez fréquente et pousse en basse altitude et sur sols calcaires, sur des friches et prés secs, en bordure de chemin également. Il est possible d’en voir en masse aux abords des voies de chemins de fer.
Il se cultive dans une terre fraîche et très ensoleillée. Il est semé au printemps et ramassé quatre mois plus tard.

Le panais en phytothérapie

Le renouveau des « légumes anciens » sur les étals des marchés nous a habitué depuis quelques années à y rencontrer la racine du panais aux côtés des persils et cerfeuils tubéreux, des rutabagas, des topinambours et autres carottes de différentes couleurs. Ces légumes, tant plaisants à regarder, témoignent d’une demande accrue de la part du consommateur en ce qui concerne la diversité végétale qu’il peut placer en son assiette. Après avoir été longtemps dédaigné et écarté, le panais revient petit à petit à la mode, et il est très fréquent d’en trouver dans des boutiques biologiques et même ailleurs. C’est donc cette racine qui peut pourvoir à un certain nombre d’usages phytothérapeutiques, mais également les parties sommitales du panais, c’est-à-dire ses semences.
De saveur douce et au parfum aromatique agréable, la racine charnue du panais cultivé se distingue de celle du panais sauvage dont l’odeur n’est pas forcément des plus agréables. C’est d’ailleurs sur ce seul point que ces deux panais sont dissemblables. La racine du panais, qui s’emploie exclusivement fraîche, n’a pas eu l’honneur – contrairement à celle de la carotte – d’être précisément étudiée. « L’analyse de cette racine, qui, je crois, n’a pas été faite, serait d’une grande utilité », déplore Cazin dans les années 1850 (3). Mais depuis, de l’eau a coulé sous les ponts et nous sommes en mesure de combler cette lacune. Et, à propos d’eau, cette racine en contient environ 80 %. Puis viennent des sucres (13 %), des substances azotées (1,5 %), des sels minéraux (1 % dont une grosse proportion de potassium), une huile fixe contenant différents acides (pétrosélinique, oléique, linoléique, palmitique), environ 0,35 % d’essence aromatique, sans oublier cette précieuse provitamine A. Quant aux semences, elles ont été beaucoup moins analysées. Peut-être verra-t-on un jour de l’huile essentielle de panais, car les graines de cette plante contiennent environ 2 % d’une essence aromatique dans laquelle on trouve des acides butyrique, propionique et caprinique. Mais d’ici là, il est toujours possible de porter son attention sur les semences du panais que l’on utilise à fructification complète.

Propriétés thérapeutiques

  • Diurétique, dépuratif, stimulant rénal, détoxiquant
  • Apéritif, digestif, nutritif
  • Plus ou moins excitant
  • Antirhumatismal
  • Emménagogue (?)
  • Fébrifuge (semences)

Usages thérapeutiques

  • Troubles gastro-intestinaux : perte d’appétit, digestion difficile, ballonnement, affections gastriques
  • Troubles de la sphère urinaire : catarrhe vésical, dysurie, douleurs lithiasiques
  • Troubles de la sphère respiratoire : affections pulmonaires, toux, maux de gorge
  • Hydropisie, œdème
  • Douleurs rhumatismales
  • Fièvre (semences)

Note : mentionnons que la racine du panais est recommandable aux personnes ayant de l’embonpoint, aux phtisiques, aux affaiblis, aux convalescents.

Modes d’emploi

  • Potage, purée de racine
  • Macération vineuse de racine
  • Infusion de semences broyées
  • Racine râpée, crue, en nature

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Récolte : la racine se ramasse de l’automne au printemps, mais ses mois de prédilection sont ceux d’hiver, et doit être consommée jeune car, comme l’écrivit le docteur Leclerc, « le panais veut être mangé à la fleur de l’âge ». En effet, on ne gagnerait rien à faire forcir cette racine qui deviendrait ligneuse et, donc, inutilisable, tant pour les arts de la table que pour ceux de la pharmacie. Les feuilles peuvent être cueillies d’avril à juin, les fleurs de juillet à septembre. Enfin, les graines, quand elles sont bien sèches sur pied.
  • Toxicité : elle est minime mais se doit d’être rappelée. Comme tous les membres des Apiacées, le panais secrète une sève photosensibilisante, particularité due aux coumarines et furanocoumarines qu’il contient. De plus, l’on a constaté qu’une trop grande consommation de panais occasionnait des éruptions et des rougeurs cutanées. Enfin, les personnes sujettes à une affection rénale, les dyalisés, etc., se mettront hors de portée du panais.
  • Alimentation : l’histoire du panais se confond avec celle de la carotte qui l’aura largement étouffé. Pourtant, il est proche d’elle par une saveur douce néanmoins plus légère. De valeur nutritionnelle située entre la pomme de terre et le rutabaga, le panais se prêtre à de nombreuses préparations : globalement, toutes les recettes faisant intervenir la carotte sont applicables au panais. Cet aliment doux et sain sera agréablement convié dans les soupes et potages. Cuit à la vapeur, sauté, mijoté, il fait des merveilles. Lors d’une cuisson, il est préférable de n’utiliser que peu de matière grasse afin de faciliter l’absorption de la précieuse provitamine A. Et pourquoi ne pas tout bonnement le râper ? Ajoutons-y un filet d’huile d’olive, le jus d’un citron, du sel, du poivre, des graines de sésame et, chose que je fais souvent, quelques baies roses. En ce qui concerne ses feuilles, elles sont également comestibles, à l’état cru lorsqu’elles sont jeunes, cuites plus âgées. Certains cueillent même les fleurs pour les frire.
  • Autre espèce : Pastinaca urens (panais brûlant), au suc âcre, au contact irritant pour la peau. C’est une espèce méridionale.
    _______________
    1. Pastinaca, du latin pasture, renvoie bien sûr à la pâture où paissent les animaux.
    2. Macer Floridus, De viribus herbarum, p. 130
    3. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p. 677

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Le raifort (Armoracia rusticana)

Synonymes : grand raifort, racine forte, rave sauvage, moutarde des moines, moutarde des capucins, moutarde des Allemands, moutardelle, cochléaire de Bretagne, cran de Bretagne, cran des Anglais, cranson, radis de cheval, mérédich.

Avant de prendre le nom binominal d’Armoracia rusticana en 1800, le raifort en a porté une kyrielle d’autres : Raphanus sativus, Raphanus magna, Cochlearia rusticana, etc. Armoracia, c’est-à-dire « armoricaine », ne signifie pas que cette herbe soit d’origine bretonne, c’est uniquement le reflet de la culture du raifort que l’on a opérée dans cette région de France. C’est pourquoi ceux qui souhaiteraient voir dans l’armoracia de Pline le raifort actuel font sans doute une erreur, d’autant qu’il en est dit peu de choses, et des plus farfelues. En effet, Pline avançait que toute personne s’enduisant de suc d’armoracia pouvait se permettre de manipuler sans crainte aucune les scorpions et les cérastes (autrement dit : vipères à cornes), et que l’antipathie entre cette plante et les scorpions leur était fatale si l’on déposait de cet armoracia sur ces animaux. Le raifort n’est pas d’origine méditerranéenne, aussi y a-t-il peu de chance qu’il ait été en vigueur chez les Hébreux, les Égyptiens, les Grecs et les Romains. Ceci dit, il y a dans les Préceptes médicaux de Serenus Sammonicus quelques mentions faites à propos d’un « raifort ». Outre le fait qu’on l’applique sur les morsures de reptiles venimeux (ce qui n’a rien d’étonnant : quelle plante n’est pas concernée par ce fabuleux pouvoir en ces temps reculés ? Toutes ou presque !), Serenus conseille ce « raifort » en cas de rhume, de refroidissement et de digestion difficile, toutes choses que le raifort est capable d’offrir. Mais cela suffit-il pour deviner cette plante derrière ces quelques attributions ?
L’expansion grecque au V ème siècle avant J.-C., puis celle d’Alexandre le Grand au siècle suivant, forment un ensemble géographique certes vaste, mais bien trop au sud par rapport à l’aire d’élection du raifort. En réalité, le territoire grec à son apogée s’arrête là où démarre celui sur lequel on peut croiser le raifort dans son cadre originel, c’est-à-dire cette zone de Russie qui sera le domaine des Cosaques. Le raifort aurait ainsi transité des pays slaves jusqu’aux territoires germaniques avant d’arriver en Europe de l’Ouest il y a environ un millier d’années. Un des éléments qui permet d’attester l’origine russe du raifort est le terme par lequel il est désigné : chren, lequel aurait donné par la suite les mots cran et cranson, deux des nombreux surnoms du raifort. Cependant, au gré de cette migration d’est en ouest, il est remarquable que le raifort se cantonne surtout à des pays du nord de l’Europe (Pologne, Allemagne, Angleterre). En France, où il est présent dans quelques régions (Bretagne, Nord, Alsace), on lui prête beaucoup moins d’engouement qu’en Europe centrale où il fut très cultivé à l’époque médiévale, du moins dans les derniers siècles du Moyen-Âge : par exemple, il n’apparaît pas dans la liste de plantes du Capitulaire de Villis établie au VIII ème siècle. En revanche, l’on trouve dans les écrits d’Hildegarde le raifort sous deux appellations différentes : Merrich et Retich. Aujourd’hui, le nom allemand du raifort est Meerettich, sorte de mot-valise composé des deux noms cités par Hildegarde. De celui qu’elle appelle Retich, elle dit qu’il purge le cerveau et qu’il diminue les mauvaises humeurs viscérales, du second qu’il est un remède des fièvres si on l’accompagne de tussilage, de tanaisie, de clous de girofle et de gingembre. Enfin, associé au galanga, la poudre de raifort apaiserait les douleurs cardiaques et pulmonaires. Par ailleurs fleurissent de nombreux recueils de recettes mettant le raifort à l’honneur. Ainsi requiert-on ses vertus pour soigner maladies rénales et pectorales, jaunisse, rétention d’urine, fièvre, eczéma, il mettrait aussi en fuite vers et poux, etc. Mais tout ceci reste fort brouillon, on peut légitimement se poser la question de savoir si le raifort est expérimenté dans toutes ces affections pour « voir ce que ça fait » ou si cela est la résultante d’un raisonnement sensé. C’est ce qui a fait dire à certains auteurs plus modernes que la carrière thérapeutique du raifort n’avait véritablement débutée qu’au XVIII ème siècle. Il faut dire qu’au siècle précédent, nombreux sont les praticiens à errer dans un dédale pétris de superstitions, de substances au soi-disant merveilleux pouvoir, etc. C’est ainsi que le Petit Albert reprend une recette assez étrange déjà présente dans le Grand Albert, dans laquelle entrent guimauve, persil et raifort, et dont le titre est ainsi libellé : « Secret merveilleux qui fait passer les hommes par le feu, sans se brûler, qui fait porter du feu, ou bien du fer chaud sans être offensé » (1). C’est bien mal connaître le raifort que, vraisemblablement, l’auteur de ces lignes n’a pas tenu en main pour en ressentir la cuisante brûlure. Il y a aussi chez Leclerc une anecdote fort curieuse : « Un soldat hongrois […] ayant reçu des Turcs la bastonnade sur la plante des pieds, éprouva dans tous les membres des douleurs atroces dont il se délivra en s’enveloppant dans un gigantesque cataplasme de raifort râpé » (2). A la guerre comme à la guerre ! Voilà qui tombe bien, le raifort est plante de Mars. Ceci dit, on peut s’interroger : lequel, parmi la bastonnade ou le caractère violemment rubéfiant et vésicant du raifort cru sur la peau, est-il le plus douloureux ? Je vous laisse imaginer l’enfer que ce soldat a dû endurer, à moins qu’il n’ait été un dur à cuire ! Quand on a affaire à des phénomènes congestifs (congestion cérébrale, pulmonaire, etc.), on peut procéder par une application au niveau de la voûte plantaire afin d’opérer une dérivation, mais dans le cas dont Leclerc nous offre le souvenir, on peut se demander ce qu’il en a été de la dérivation !?
Plus sérieusement, au début du XVIII ème siècle, Boerhaave assure que le raifort est une plante propre à nettoyer l’estomac, les poumons et les reins, et que c’est un remède souverain face à la toux et à l’enrouement opiniâtre. En toute fin du même siècle, Gilibert crédite le raifort du statut de plus puissant diurétique de la flore indigène, un titre que cette plante n’a pas usurpé.

Le raifort, plante vivace, est doté d’une profonde racine pivotante, brun clair à l’extérieur, blanchâtre à l’intérieur. Cette forte racine donne naissance à une tige creuse et anguleuse qui pourra mesurer autant que la racine, soit environ un mètre, parfois davantage. Ses feuilles radicales, cordiformes et crénelées, font elles aussi dans le gigantisme : les plus longues atteignent un bon mètre. Les feuilles supérieures, plus courtes, également crénelées, prennent une forme lancéolée. Durant les mois de mai et de juin, des panicules de petites fleurs blanches ou jaune poussin émergent en haut des hampes florales, portant chacune quatre pétales. Parfois, la floraison est inexistante, et quand cela n’est pas le cas, le raifort produit des graines stériles, ce qui est la marque qu’il ne se développe pas dans son milieu naturel. Ainsi, en France, est-on dans l’obligation de le reproduire par division de souche, chose du reste relativement aisée à réaliser et que le raifort supporte sans difficulté. Cette fructification stérile explique pourquoi le raifort n’est pas partout présent et qu’il est rare à l’état naturalisé, et qu’on aura toutes les chances de le rencontrer à proximité des lieux habités, jardins, prés, bordures de chemins et de forêts, fossés, talus, à la condition que ces lieux soient suffisamment humides et ombragés.

Le raifort en phytothérapie

Cette plante se rapproche en bien des points d’autres membres de la famille des Brassicacées à laquelle elle appartient : cresson, cochléaire, moutarde, pour ne citer que les plus évidents. L’intérêt du raifort réside dans sa racine, quelquefois dans ses feuilles. Ce qui caractérise cette racine, c’est qu’au moment de l’arrachage, étant encore entière, elle est parfaitement inodore. Mais une fois qu’on la brise ou qu’on la coupe, elle sait déployer toute sa puissance. C’est alors qu’elle répand une vive odeur, chaude, amère, piquante et brûlante, agissant tant sur les muqueuses nasales qu’oculaires. Cet effet est à mettre au compte d’une huile volatile de couleur jaune clair « extrêmement irritante dont l’odeur est assez violente pour qu’une seule goutte empeste tout un appartement et la toxicité suffisante pour que les ouvriers employés à la manier soient sujets à des quintes de toux, à des maux de tête, à du larmoiement auxquels succèdent plus tard une faiblesse douloureuse des membres et l’irritation des yeux pouvant aboutir à la cécité complète » (3). En plus de cela, nous rencontrons dans cette racine un hétéroside sulfuré du nom de sinigrine qui, sous l’action de la myrosine, se dédouble en glucose et en sulfocyanate d’allyle, ainsi qu’un autre de ces hétérosides, la gluconastortine, dont le nom rapproche encore davantage raifort et cresson. Que peut-on encore ajouter à cette liste ? Une résine amère, de l’albumine, des acides (chlorhydrique, sulfurique, carbonique, silicique), des sucres (saccharose, galactose, arabinose), et enfin des sels minéraux et oligo-éléments (fer, calcium, sodium, potassium, magnésium). Notons que les feuilles contiennent jusqu’à 195 mg de vitamine C aux 100 g, soit un taux bien supérieur à celui du citron.

Propriétés thérapeutiques

  • Excitant des sécrétions salivaires et gastriques, apéritif, digestif, stomachique, cholagogue
  • Diurétique puissant, sudorifique, purgatif
  • Tonique, stimulant des défenses de l’organisme
  • Antiscorbutique
  • Expectorant
  • Antiseptique, antibiotique
  • Antispasmodique
  • Vésicant, révulsif, rubéfiant (4)

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : inappétence, atonie digestive, paresse intestinale, flatulence, ballonnement
  • Troubles de la sphère respiratoire : bronchite chronique, bronchorrhée chronique, catarrhe bronchique chronique, congestion pulmonaire, asthme humide, toux, enrouement, œdème pulmonaire, engorgement des voies respiratoires, rhume
  • Troubles de la sphère vésico-rénale : néphrite albumineuse, albuminurie, lithiase sans état inflammatoire
  • Hydropisie
  • Affections dentaires : rage de dents, gencives enflammées, déchaussement dentaire, raffermissement gingival, scorbut
  • Algie rhumatismale, points douloureux du rhumatisme et de la goutte, névralgie, sciatique, crampe, lumbago, maux de tête
  • Troubles de la sphère gynécologique : aménorrhée, leucorrhée
  • Anémie, lymphatisme, rachitisme, asthénie
  • États fébriles, grippe
  • Taches de rousseur, éphélide, engelure
  • Brûlure, coupure, piqûre d’insecte (concernent le suc des feuilles)

Modes d’emploi

  • Infusion ou décoction suivie d’une macération
  • Suc frais des racines ou des feuilles
  • Poudre de racine
  • Macération vineuse de racine
  • Sirop : la méthode classique consiste à découper finement de la racine de raifort fraîche dont on dépose les tranches dans une assiette creuse. Ainsi fait, on saupoudre de sucre ou l’on emploie du miel en lieu et place du sucre, c’est tout de même meilleur. Puis on laisse « dégorger » les tranches de raifort. La seconde méthode que l’on doit au docteur Leclerc est réalisable en suspendant au-dessus d’une assiette creuse un filet empli de rondelles de racine de raifort fraîche additionnées de sucre. Le jus qui s’en écoule a l’avantage d’être moins agressif que celui du premier procédé. On fait de même avec le radis noir.
  • Cataplasme : la pulpe de racine est râpée comme une carotte, puis appliquée sur les endroits du corps qui l’exigent. Mais soyons prudents et armons-nous d’un chronomètre. En effet, au bout d’environ 5 mn, une sensation de cuisson très marquée au niveau de la peau se fait jour. C’est pourquoi les constitutions les plus fragiles ne devront pas laisser un tel cataplasme en place plus de 2 mn. Les plus robustes, quant à elles, peuvent subir ce supplice jusqu’à 20 mn durant, sachant que le sentiment de brûlure dépasse largement ce que l’on observe passée 5 mn : l’action rubéfiante de la racine fraîche de raifort est telle que la marque qu’elle inflige au bout de 20 mn ressemble à s’y méprendre à une brûlure au premier degré. Les feuilles de raifort jouissent également de cette action rubéfiante, mais elle se propage plus lentement : il faut environ six fois plus de temps pour atteindre le même résultat.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Inconvénients : nous en avons déjà listé quelques-uns. On se gardera de l’utilisation du raifort dans les cas suivants : états inflammatoires de l’arbre respiratoire (toux sèche ou quinteuse, bronchite aiguë), ulcère stomacal, états inflammatoires intestinaux, dysfonctionnement thyroïdien. De même, la femme enceinte évitera l’usage de cette plante.
  • Récolte : le raifort est une plante vivace, mais la plupart des auteurs s’entendent pour affirmer que la racine doit être recueillie lors du mois d’octobre de la deuxième année. Trop tardivement, elle ne convient plus. Devenant ligneuse, elle devra être rejetée. Pour Cazin, les feuilles cueillies avant la floraison auraient la meilleure efficacité.
  • Séchage : il est délicat à réaliser. Mais lorsqu’il est correctement mené à son terme, la racine ne perd aucune de ses propriétés et gagne à ne plus faire piquer et larmoyer les yeux.
  • Cuisine : dans presque toute la France, vous n’aurez que peu de chance de découvrir un bocal de racine de raifort râpée en saumure ou au vinaigre. On en trouve parfois dans les endroits les plus inattendus, comme une épicerie asiatique de la banlieue lyonnaise. De la taille d’un petit pot de moutarde, j’ai mis près de deux années pour venir à bout du bocal de raifort que j’y ai acheté, moi qui consomme l’équivalent de 25 pots de moutarde par an. L’avantage, c’est que le raifort contenu dans ces bocaux fait pâlir à vue d’œil la DLUO ^_^ Personnellement, j’ai beaucoup moins de mal, gustativement parlant, avec le wasabi qui, lui aussi, est une espèce de raifort. Pourtant, ma nature martienne de feu qui me mène au gingembre, au poivre, au galanga, etc. a dit « Stop ! » face au raifort. A mon humble avis, c’est un condiment utilisable en hiver sur des plats emprunts de fadeur. C’est ainsi qu’en Europe centrale, on sert une sauce au raifort pour accompagner la viande bouillie, un peu à la manière d’un aïoli. Mais bon, si c’est aussi bon que le meilleur des aïolis, je demande à goûter ^_^ Ceci dit, des estomacs moins délicats que le mien mettent à l’honneur le raifort sur les tables, à l’image de l’apfelkren, un mélange de pommes de terre et de raifort qui est, en Autriche, l’assaisonnement national. Râpé, séché et moulu, le raifort est un condiment fort apprécié en Alsace ainsi que dans divers pays d’Europe centrale et anglo-saxons. Il est possible de consommer les jeunes feuilles à l’état cru, certains en font des salades. Plus âgées, mieux vaudra les cuire.
  • Quand le raifort est planté à proximité des pommes de terre dans un jardin potager il augmente la résistance de celles-ci aux maladies. Le raifort est donc l’un des nombreux exemples de plantes « soins ».
    _______________
    1. Grand Albert, p. 148
    2. Henri Leclerc, Précis de phytothérapie, p. 178
    3. Ibidem, p. 177
    4. Le raifort est le plus puissant et efficace rubéfiant de notre flore indigène, bien plus encore que la moutarde dont les sinapismes sont bien connus. C’est une propriété « dont on peut tirer parti quand il s’agit d’opérer une dérivation salutaire dans toutes sortes de douleurs », Botan, Dictionnaire des plantes médicinales les plus actives et les plus usuelles et de leurs applications thérapeutiques, p. 170

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Les séneçons

Inflorescences de séneçon commun

Séneçon commun (Senecio vulgaris)

Synonymes : séneçon des oiseaux, herbe à la chardonnerette, petit séneçon, toute-venue.

Séneçon jacobée (Senecio jacobaea)

Synonymes : herbe de saint Jacques, fleur de Jacob, herbe dorée.

Le premier à avoir évoqué un séneçon dans ses écrits n’est autre que l’un des élèves d’Aristote, à savoir Théophraste. Bien plus tard, Dioscoride n’accordera que quelques lignes de sa Materia medica à une plante de ce type qu’il appelle êrigerôn, un mot composé de êr, « printemps » et de gerôn, « vieillard », que le latin transformera en senex, un mot qui désigne la personne arrivée à un grand âge, lequel donnera bien sûr séneçon, non parce que le séneçon est une vieillerie antédiluvienne, non, simplement parce que ses capitules d’aigrettes ont évoqué à certains une tête chenue ou la barbe d’un patriarche. Bref, l’êrigerôn de Dioscoride est rafraîchissant, vulnéraire, sédatif des maux d’estomac trouvant leur origine dans un dysfonctionnement bilieux, enfin curatif des hémorroïdes. Son contemporain Pline l’Ancien, dithyrambique une fois de plus, en fait un remède hépatique, vésical, rénal et cardiaque, rien que ça ! Selon Pline, il était nécessaire de tracer un cercle autour de la plante avant de procéder à son arrachage, puis « on arrache l’erigeron et on touche trois fois la dent en crachant à chaque fois et si on remet la plante au même endroit de manière qu’elle reprenne, cette dent, dit-on, ne fera plus souffrir ». Voici un rituel qui aura surpris bon nombre de thérapeutes de l’époque moderne (XVIII-XX ème siècles), tant ils ignoraient que durant longtemps à la campagne, on procédait souvent au transfert du mal à la terre ou à un végétal. Par exemple, un autre de ces rituels consistait à recueillir un peu de la sanie d’un ulcère putride sur un morceau d’ouate ou de linge, et à l’enfoncer dans un trou aménagé grâce à une tarière dans le bois d’un arbre, après quoi l’on rebouchait le trou. Les arbres à clous présents un peu partout en France ne sont que les témoins modernes de ces anciennes pratiques issues de l’Antiquité.

Au Moyen-Âge, l’on trouve peu de traces au sujet du séneçon, mis à part chez Macer Floridus qui, au XI ème siècle, se réclame de l’Antiquité. Aussi ne serons-nous pas surpris de le voir citer Pline ! Il dit n’utiliser de son Senecion que ses feuilles et ses fleurs. Selon lui, c’est un cicatrisant et un remède efficace contre les gonflements anaux. Faut-il entendre là ce que nous appelons hémorroïdes ? Si tel est le cas, Macer a bien appris sa leçon. Il ajoute aussi une chose d’importance : « quelques médecins défendent d’en faire usage en boisson, parce que quelques auteurs affirment qu’elle peut suffoquer ceux qui en boivent » (1). Ceci est une donnée toxicologique cruciale que même Nicandre de Colophon n’aura pas relevée en son temps. Nous discuterons plus loin des risques encourus que soulève Macer Floridus.

Nous retrouvons beaucoup plus tardivement le séneçon entre les mains de Tabernaemontanus. Nous sommes en 1588. Il est clair qu’il a mis le doigt sur une propriété du séneçon que nous connaissons déjà : cette plante est cicatrisante sur plaie et ulcère, mais surtout, Tabernaemontanus met en avant la vertu hémostatique du séneçon. Ainsi remédie-t-on aux hémoptysies, crachements de sang et hémorragies utérines. Il est, à tout dire, si efficace sur ces affections que, durant la Première Guerre mondiale où l’on manquait à peu près de tout, le séneçon fut mis à l’honneur en remplacement de l’ergot de seigle provenant de Russie et alors introuvable, puisque le séneçon possède à peu de choses près les mêmes propriétés que le petit champignon parasite du seigle. Au XVII ème siècle, l’Allemand Schroder vantera les vertus du suc de séneçon mêlé à de la bière ou bien une décoction miellée de la plante. Il s’agit là de remèdes utiles contre les crachements de sang, les vomissements, les flueurs blanches, mais… aussi contre des maladies hépatiques comme la jaunisse. Et là, je place une seconde balise lumineuse : il existe en Europe pas loin de 50 séneçons qui ne se ressemblent pas tous. Connaissant le caractère violent des séneçons commun et jacobée sur la sphère hépatique, ceux-ci auraient plutôt tendance à provoquer la jaunisse plutôt qu’à la résoudre. D’où l’importance cruciale de l’arme indispensable à tout bon phytothérapeute : la botanique !
Poursuivons. Tournefort, en 1715, met en avant les propriétés émollientes, sédatives de la douleur et vermifuges du séneçon, avant que Boerhaave ne lui emboîte le pas, affirmant les pouvoirs guérisseurs du séneçon sur les inflammations de la gorge. Durant le XIX ème siècle, on ne sait pas trop, et quand l’on croit savoir, ça se crêpe le chignon. Nous assistons, une fois de plus, à une bataille rangée d’experts sur la manière dont le séneçon agit, ou n’agit pas aux dires de certains. Dans les années 1890, le séneçon est passé au crible. De ce tamisage, il ressortira les évidences suivantes qui rappellent, si besoin était, que le séneçon n’a pas volé ses lettres de noblesse à l’ergot de seigle : c’est un sédatif des douleurs menstruelles (qu’elles interviennent avant, pendant ou après les règles) et il provoque les menstruations en cas de dysménorrhée et d’aménorrhée fonctionnelle.

  • Le séneçon jacobée est une plante bisannuelle ou vivace à vie courte. Bien plus grande que le séneçon commun, elle dépasse généralement un mètre de hauteur. Elle se présente sous la forme d’une tige dressée, ramifiée et très feuillée. Les feuilles inférieures lyrées sont très découpées, alors que les feuilles supérieures non pétiolées dites « à oreillettes » embrassent la tige et sont divisées en segments dentés de longueur presque égale. Les capitules jaune d’or réunissent des inflorescences terminales peu denses de 15 à 25 mm de diamètre. Les ligules périphériques au nombre de 12 à 15 et les fleurs du centre tubulaires donnent aux inflorescences un faux air d’arnica, autre astéracée. La floraison s’étale de juin en novembre et donne lieu à deux types d’akènes : ceux du « disque » sont soyeux, ceux du pourtour glabres.
    Très commun en plaine comme en moyenne montagne sur terrains tels que prairies, bois, pentes sèches, prés humides, bordures de chemins, etc.
  • Le séneçon commun est une plante annuelle fréquente dans les jardins, les champs cultivés, les terres labourées, en bordures de chemins. On la rencontre dans la plupart des régions tempérées du globe. On peut dire que c’est une espèce cosmopolite « entraîné à la suite de l’homme par son goût pour les sols ammoniacaux » (2), d’où sa présence sur les décombres et aux abords des activités humaines.
    Sa tige dressée de 20 à 60 cm de hauteur est ramifiée vers le sommet et porte des feuilles épaisses plus ou moins découpées. En haut des tiges se déploient presque toute l’année de petits capitules de fleurs jaunes et tubuleuses qui donneront des groupes d’akènes en masses duveteuses, lesquels évoquent sans mal les fruits du pissenlit en plus petits.

Le séneçon jacobée

Les séneçons en phytothérapie

« Les séneçons fournissent un exemple typique de plantes réputées presque inertes […] qui se sont tout à coup révélées récemment si dangereusement énergiques qu’elles se voient bannies de la ‘pharmacie familiale’, écrivait Fournier dans les années 1940 (3). Nous voici prévenus ! Parmi les plantes à alcaloïdes pyrrolizidiniques, il se trouve que les séneçons sont les plus brutaux, et par conséquent toxiques, en particulier le séneçon jacobée. Aussi, comment expliquer qu’au XIX ème siècle Cazin raillait les propriétés anticonvulsivantes du séneçon avancées par Fenazzi en écrivant que « c’est de l’empirisme tout pur » (4) ? Comment, dans le même temps, concevoir que John Ray mentionne l’emploi de suc de séneçon pour les chevaux vermineux ? Peut-on imaginer que cette plante, consommée par vaches, chèvres, cochons et lapins, puisse seulement être dédaignée par les moutons ? Est-il possible que cette plante inodore, de saveur fade, tendant à l’acidité et à l’âcreté si elle est mâchée assez longtemps, puisse ne pas être la plante anodine dont les seules vertus se cantonneraient à un strict usage externe comme adoucissant, émollient et résolutif ? Seulement, du temps de Cazin, on ignorait l’existence de ces alcaloïdes au sein des séneçons, l’un d’entre eux, la sénecionine, n’ayant été isolé qu’en 1891. C’est sans aucun doute avec ébahissement qu’un toxicologue du XXI ème siècle prendrait connaissance du fait de faire pâturer le gros bétail parmi des pieds de séneçons que, bien entendu, il ne rechigne pas à brouter. Pourtant, en Europe, ces plantes sont responsables de l’intoxication de nombreux animaux : chevaux, bovins, etc. On constate chez les animaux en ayant consommé les troubles suivants : diarrhées, coliques, convulsions, cirrhose du foie, etc., les alcaloïdes présents dans la plante étant hépatotoxiques, comme ils peuvent l’être chez la consoude. Les premiers signes cliniques n’apparaissent malheureusement que plusieurs semaines ou plusieurs mois après première ingestion de la plante par l’animal. Aussi, le traitement de l’animal une fois les premiers symptômes reconnus est-il vain la plupart du temps, les cellules hépatiques étant déjà gravement endommagées. Lorsque les abeilles butinent des fleurs de séneçon, on retrouve une petite quantité d’alcaloïdes hépatotoxiques dans leur miel. De même, quand les vaches broutent du séneçon, c’est dans leur lait qu’on retrouve les mêmes alcaloïdes. Chez l’homme, l’intoxication est relativement moins fréquente bien que plusieurs décès ont été imputés au séneçon. L’usage s’en fera donc de façon parcimonieuse et certainement pas en auto-médication.

Il m’apparaissait important de mentionner tout cela dès l’entame de cette rubrique et non pas de le reléguer en fin d’article comme je le fais d’habitude.
De la sénecionine, donc. Cet alcaloïde est présent dans les deux séneçons aujourd’hui à l’étude. A l’état pur la sénecionine détermine la nécrose hépatique, augmentant la quantité de bilirubine impliquée dans des pathologies hépatiques lorsqu’elle est présente à des taux anormaux dans l’organisme. De même la sénecionine pure accroît le taux de prothrombine, une substance puissamment vasoconstrictrice dont le surdosage peut affecter le bon fonctionnement des artères. Ensuite, l’on rencontre dans nos deux plantes un autre alcaloïde du nom de sénécine, une substance résineuse appelée sénécin, d’autres substances moins problématiques comme tanin et inuline, enfin de nombreux sels minéraux et oligo-éléments (potassium, calcium, sodium, magnésium, chlore, silice). Nos deux séneçons sont loin d’être de banales plantes inertes.

Propriétés thérapeutiques

  • Emménagogue puissant, sédatif des menstruations douloureuses
  • Tonique veineux, hémostatique (5)
  • Expectorant
  • Anti-inflammatoire
  • Laxatif léger
  • Émollient, adoucissant
  • Résolutif, maturatif

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère gynécologique : aménorrhée, dysménorrhée, spasmes douloureux des règles. Le séneçon « réussit surtout chez les anémiques, chez les neuro-arthritiques, chez les malades atteintes de troubles intestinaux et hépatiques dont la fonction menstruelle, irrégulière ou insuffisante, donne si souvent lieu à des troubles congestifs, à des névralgies pelviennes et lombaires » (6). Refroidissement, émotion ou mélancolie venant perturber le bon déroulement des règles sont aussi justiciables de l’emploi du séneçon.
  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : constipation, douleurs intestinales, dysenterie, dysenterie sanguinolente, colique, vomissement, vers intestinaux
  • Troubles de la sphère respiratoire : bronchite, angine, crachement de sang
  • Troubles de la sphère vésico-rénale : rétention d’urine, catarrhe vésical, lithiase
  • Affections cutanées : plaie, ulcère, panaris, eczéma, croûte de lait, piqûre d’insecte (guêpe), démangeaisons, gerçure des seins
  • Engorgement laiteux
  • Autres hémorragies : hémorroïdes, saignement de nez

Modes d’emploi (concernent uniquement les parties aériennes fleuries)

  • Suc frais
  • Poudre
  • Décoction
  • Cataplasme
  • Pommade

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Hormis ce que nous avons dit plus haut, tout au plus pouvons-nous ajouter que les séneçons, même à doses faibles, peuvent irriter la muqueuse génito-urinaire.
  • Récolte : presque toute l’année pour le séneçon commun, de juillet à septembre pour le séneçon jacobée.
  • Autres espèces : on en compte environ une trentaine pour la seule France métropolitaine parmi laquelle nous rencontrons le séneçon des bois (S. silvaticus), le séneçon cinéraire (S. cineraria), le séneçon doria (S. doria), le séneçon sarrasin (S. sarracenicus), le séneçon visqueux (S. viscosus), etc.
    _______________
    1. Macer Floridus, De viribus herbarum, p. 148
    2. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 891
    3. Ibidem, pp. 890-891
    4. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p. 907
    5. La sénecionine « élève à petites doses la pression artérielle et affaiblit les contractions du cœur, tandis qu’à haute dose, elle contracte fortement les parois des vaisseaux et se montre ainsi hémostatique », Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 893
    6. Henri Leclerc, Précis de phytothérapie, p. 228

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Les aigrettes plumeuses du séneçon commun

La joubarbe des toits (Sempervivum tectorum)

Synonymes : artichaut de muraille, artichaut sauvage, herbe aux cors, herbe de tonnerre.

Plante succulente, la joubarbe est indissociable des toits sur lesquels elle pousse. Elle porte même cette caractéristique dans son nom latin, tectorum provenant de tectum, « toit ». On la trouve sur les toits donc, de chaume de préférence, ainsi que sur un ensemble de substrats inhabituels tels que vieux murs et murailles, ruines et rochers, enfin pelouses rocailleuses. C’est une particularité que Théophraste mentionne dès le IV ème siècle avant J.-C. : « il est dans la nature de la joubarbe de rester toujours humide et verte. Elle pousse sur les rivages de la mer, dans la terre qui garnit le haut des murailles, et surtout sur les tuiles, lorsqu’il s’y produit une accumulation de terre sablonneuse ». Si les hippocratiques ignorent cette plante, Dioscoride en fait une description suffisamment précise pour qu’on puisse la reconnaître sans trop d’effort d’imagination et précise que « certains la plantent sur les maisons » (1). Surtout, il s’attache à comparer la rosette que forment les feuilles de la joubarbe à un « œil circulaire ».
Mais pourquoi diable planter sur le toit d’une maison une plante qui s’y installe naturellement ? Paul-Victor Fournier avance cette explication : « il semble que tout d’abord, on plantait la joubarbe sur les huttes primitives afin d’en protéger le toit contre les dégâts des grandes pluies » (2). C’est là un usage qui perdurera longtemps. Ainsi trouve-t-on la joubarbe dans la liste des plantes recommandées par le Capitulaire de Villis, et ce capitulaire préconise bien de la planter sur le toit des maisons, bien qu’on ne sache pas encore pour quelle raison. La jovis barba, telle qu’est est désignée dans ce capitulaire carolingien, possède une propriété fort répandue dans les populations germaniques d’alors, mais également du temps de l’Antiquité gréco-romaine. Poursuivons avec ce que dit Fournier : « en constatant que la foudre ne les frappait pas [les maisons], on en est venu à attribuer à la plante cette vertu protectrice » (3). Jovis barba, autrement dit « barbe de Jupiter », fait référence au dieu grec Zeus dont l’un des attributs est la foudre. Elle avait donc la réputation de protéger les habitations des colères de ce dieu, c’est pour cette raison qu’il ne faut jamais l’arracher d’un toit, d’autant plus qu’elle protège, par sa présence, des maladies infectieuses les habitants des lieux où elle élit domicile.

Aeizôon, tel fut le nom qu’on donna à la « toujours verte qui pousse sur les toits », sempervivum en latin et sopravvivolo en italien traduisant bien cette caractéristique qu’a la plante de paraître toujours vivante. Selon le Carmen de herbis, la joubarbe devait être cueillie lorsque la lune croît. On lui octroyait de multiples propriétés tant médicinales que magiques. Dioscoride remarqua la capacité rafraîchissante et astringente de la joubarbe. Il la destinait donc à un ensemble d’affections caractérisées par une inflammation (zona, brûlure, maux de tête, ophtalmie (4), accès de goutte, etc.) mais aussi pour diverses pathologies pour lesquelles il est nécessaire de resserrer les tissus (diarrhée, dysenterie, ulcère, abcès). Après lui, Galien n’en dit rien de neuf ; Alexandre de Tralles, qui semble reprendre Dioscoride, ajoutera à cette liste l’hémoptysie et l’érysipèle.
Portée sur soi, on disait de la plante fraîche qu’elle était censée favoriser les rencontres amoureuses. Tout comme la marguerite, la joubarbe est un oracle sentimental. Les jeunes filles siciliennes donnaient le nom de leurs prétendants à plusieurs boutons floraux de joubarbe. Le premier venant à fleurir désignait le futur mari. Au-delà du domaine amoureux, la joubarbe agissait sur les troubles sexuels puisque manger des feuilles de joubarbe avait le pouvoir de dénouer l’aiguillette, sans doute en raison de la forme « priapique » que prend la hampe florale quand elle s’érige d’un chou de joubarbe. De par ses propriétés érotiques et nuptiales, on peut dire de la joubarbe qu’elle est une plante génésique. Bien qu’adaptée à l’impuissance de l’homme, elle ne saurait être d’aucun recours pour l’homme viril. Au contraire, « si on en faisait manger par un homme dont les organes génitaux sont en bon état, il serait pris de frénésie amoureuse, au point d’en être comme fou » (5). Curieux tout de même pour une plante dite « froide »…
Entre autres pouvoirs faramineux, la joubarbe semblait agir contre l’ivresse des maris rentrant trop tard à leur domicile comme l’explicitent assez bien deux de ses surnoms anglais : welcome home husband though never so drunk et welcome home husband though never so late ! Enveloppée dans une étoffe noire et placée à l’insu d’un insomniaque sous son oreiller, elle lui procure le sommeil. En Toscane, on faisait boire du suc de joubarbe aux nouveaux-nés afin de les garantir des convulsions (dans l’ancien temps, la joubarbe passait pour remédier à l’épilepsie et à la chorée), ainsi qu’à leur assurer une longue vie. Sempervivum en filigrane. Mais, des enfants, la joubarbe éloigne aussi les fièvres d’origine « sorcière ». Déjà, au temps de l’Antiquité, le Carmen de viribus herbarum affirmait l’utilité de la joubarbe pour « lutter contre les peurs qui nous assaillent et contre les démons ennemis, et les maléfiques sorcelleries des mortels, et les funestes poisons », un pouvoir si prégnant qu’il avait encore cours au XIX ème siècle en France comme le relate Cazin : « le peuple, dans certains contrées, lui accorde la puissance d’empêcher les maléfices des sorciers » (6).

Au Moyen-Âge, on n’insiste plus sur les vertus soi-disant ophtalmiques de la joubarbe. En revanche, on innove en lui accordant des propriétés auriculaires qui sont loin d’être une légende. « Injecté dans l’oreille, le jus de cette herbe éclaircit l’ouïe et dissipe admirablement les douleurs de cet organe », écrit Macer Floridus au XI ème siècle (7). Qu’elle soit préparée en cataplasme ou en boisson avec du vin, consommée en nature ou par son suc délayé d’eau, la joubarbe connaît un grand succès au Moyen-Âge. Elle permet alors d’apaiser la brûlure du feu sacré et celle des dartres, de cicatriser les ulcères, d’endiguer céphalées et douleurs goutteuses, de chasser les parasites intestinaux, etc., toutes choses qui seront reprises et améliorées de Pierre de Forest (XVII ème siècle) jusqu’à l’abbé Kneipp (XIX ème siècle).

Vivace charnue, elle présente une rosette de feuilles qui forment des coussinets de 5 à 10 cm de diamètre. Des feuilles larges et épaisses à terminaison épineuse, lancéolées, présentent une coloration brun rougeâtre aux extrémités. Le « cœur mère » produit une hampe florale de 10 à 60 cm de hauteur. Tige dressée et velue, couverte de petites feuilles en écaille, elle s’orne de fleurs roses de 2 à 3 cm de diamètre comptant 10 à 18 pétales organisés en étoile. Après floraison (juillet/août), le cœur qui portait la hampe meurt mais comme la plante se propage par stolons rouges et traçants qui forment chacun un nouvel « artichaut », la plante assure ainsi sa future floraison.

La joubarbe des toits en phytothérapie

De cette plante l’on emploie exclusivement les feuilles fraîches, en particulier celles que portent les « choux » qui ne sont pas encore montés en fleur. Elle ne s’utilise donc jamais à l’état sec. Peu usitée aujourd’hui, on n’a donc pas jugé bon de se pencher davantage sur la composition de cette plante. Tout au plus savons-nous qu’elle contient du mucilage, du tanin, des acides malique et formique. Concernant vitamines et sels minéraux, aucun donnée n’est disponible. Il est possible d’imaginer la présence de vitamine C et de potassium…

Propriétés thérapeutiques

  • Astringente, détersive, vulnéraire, hémostatique
  • Émolliente
  • Rafraîchissante, fébrifuge
  • Anti-inflammatoire
  • Antispasmodique
  • Diurétique
  • Antiseptique (?)

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : diarrhée, diarrhée sanguinolente, dysenterie, ulcère d’estomac, vers intestinaux, vomissement
  • Affections bucco-dentaires : ulcération de la bouche, aphte, muguet, maux dentaires
  • Affections auriculaires : dureté d’oreille, surdité, otite
  • Troubles de la sphère gynécologique : métrorragie, aménorrhée, dysménorrhée, spasmes utérins
  • Fièvre, angine, amygdalite
  • Scorbut
  • Maux de tête
  • Hémorroïdes

Face à cet ensemble hétéroclite se dégage néanmoins une tendance : la joubarbe agit sur bon nombre d’états inflammatoires. Mais nous n’en avons pas encore terminé avec elle. Là où elle excelle, c’est sur l’interface cutanée. On peut dire qu’elle est un topique à large spectre.

  • Affections cutanées : blessure, contusion, plaie, plaie enflammée, plaie gangreneuse, brûlure (premier et deuxième degré), dartre vive et rongeante, ulcère, ulcère sordide, ulcération profonde, fissure, gerçure des seins, eczéma, prurit génital, ulcération serpigineuse, furoncle, tumeur ganglionnaire, piqûre d’insecte, cor, œil-de-perdrix, verrue, saignement de nez, taches de rousseur, etc.

Cette surreprésentation des usages de la joubarbe sur les affections cutanées s’explique sans doute parce qu’on s’est souvent interdit de faire de cette plante un emploi interne. Pourtant, les feuilles fraîches de la joubarbe sont comestibles, mais il a été remarqué qu’elle pouvait parfois provoquer des vomissements, d’où cette abstention qui me paraît bien exagérée.

Note : on relate que des personnes qui devaient subir une amputation d’un membre l’ont vu sauvé grâce à des cataplasmes de feuilles de joubarbe.

Note 2 : un extrait de joubarbe est utilisé par les homéopathes contre les plaies, l’herpès, diverses éruptions, les douleurs du cancer, les hémorroïdes et les vers.

Modes d’emploi

  • Infusion
  • Décoction
  • Macération acétique
  • Cataplasme, pommade
  • Sur frais étendu d’eau ou mêlé à de l’huile
    _______________
    1. Dioscoride, Materia medica, Livre 4, Chapitre 77
    2. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 526
    3. Ibidem
    4. Par magie sympathique, la rosette de feuilles de la joubarbe des toits évoquait, comme nous l’avons dit, un œil circulaire. C’est donc que cette plante possède l’aptitude à soigner les troubles oculaires, ce que souligne l’un de ses surnoms italiens, occhio di Giove, « œil de Jupiter ».
    5. Hildegarde de Bingen, Physica, p. 39
    6. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p. 493
    7. Macer Floridus, De viribus herbarum, p. 107

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Les oseilles

Les feuilles de la grande oseille, Rumex acetosa

Petite oseille (Rumex acetosella)

Synonymes : oseillette, oseille des brebis, oseille de Pâques, surelle, surette, vinette sauvage, petite vinette, sarcillette…

Grande oseille (Rumex acetosa)

Synonymes : oseille domestique, oseille des prés, rumex oseille, osille, ozaille, vinette, vinete, surelle, surette, aigrette, aigrelle, patience acide, viergot…

Aliment et médicament, l’oseille ne met pas tout le monde d’accord en ce qui concerne la primauté de ses usages. D’une part l’on dit que durant l’Antiquité l’oseille était déjà récoltée dans la nature et plantée dans les jardins, mais à titre uniquement culinaire, d’autre part que « l’oseille fut donc d’abord plus un remède qu’un aliment » (1). Horace, qui n’était pas médecin mais poète, indique que l’oseille au vin blanc avait la faculté de « lâcher » le ventre, c’est donc qu’on connaissait sa propriété laxative. Dioscoride est beaucoup plus prolixe : « les racines des oseilles broyées et appliquées à la nature des femmes restreignent leur flux et bues cuites avec du vin valent pour la jaunisse, rompent les pierres de la vessie, provoquent le flux menstruel et remédient aux piqûres de scorpions » (2). Dans ce chapitre qu’il dédie aux oseilles, Dioscoride en décrit de plusieurs sortes, cependant l’on peut « reconnaître » la petite oseille ainsi que la grande à travers les diverses attributions qu’il alloue à ces plantes : elles détergent la peau, effacent les démangeaisons, ressoudent les apostumes (qui rappellent assez l’hygroma), apaisent les douleurs dentaires ainsi que les flux stomacaux et la dysenterie. Il ne s’agit peut-être pas de nos deux oseilles mais ces indications y font beaucoup penser.

Au VIII ème siècle, on ne connaît pas encore les oseilles sous leur nom actuel. Elles portent plutôt ceux d’acetosa, d’acidula, d’acetodula, etc., une évidente référence à leur saveur acide et aigrelette. Le mot oseille est, lui, plus tardif, il semble émerger au XI ème siècle, et provenir de l’oxalis, autre plante contenant de l’acide oxalique. Quant à rumex, comme on surnomme parfois nos deux plantes, Fournier y voit, en relation avec la forme sagittée des feuilles d’oseille, un rapport avec une arme de jet, un fer de lance, de pique ou de hallebarde.
Au XII ème siècle, Hildegarde aborde une plante nommée Amphora que les traducteurs ont donné comme étant l’oseille des prés. Hildegarde la dit profitable aux animaux mais pas à l’homme. Plus loin dans le Physica, on rencontre deux Sichterwurtz, l’une alba, l’autre nigra. Leur ont été attribués les noms d’oseille blanche et d’oseille noire. Dans d’autres traductions, on les désigne comme des patiences, des plantes botaniquement très proches des oseilles. Plus singulière, une autre traduction du Physica semble y voir l’hellébore noir et l’hellébore blanc… Grâce à cette oseille noire, « aussi violente que soit la folie, elle sera chassée et on retrouvera sens et esprit » (3). Quant à la blanche, Hildegarde indique qu’elle est de même nature que la noire, mais moins acide, également réputée contre la folie. Il est possible qu’on ait vu dans ces deux descriptions l’hellébore noir (Helleborus niger) et l’hellébore blanc ou vératre (Veratrum album), très certainement parce que ces deux plantes avaient la réputation bien établie de lutter contre la folie. Du reste, ne surnommait-on pas l’hellébore noir « plante des fous » ?
Côté cuisine, on ne s’ennuie pas non plus. Dès le XIV ème siècle, l’oseille est de toutes les sauces et figure en bonne place au sein du Mesnagier de Paris. Durant des siècles, ce sera l’une des herbes les plus usitées en cuisine. Alors, tout comme on procédait avec les groseilles à maquereau et le raisin blanc non mûr, on élabore des verjus d’oseille, sorte de vinaigres accompagnant les viandes et de très nombreux autres plats. Cette prodigalité explique l’expression « nous la faire à l’oseille », c’est-à-dire trop en faire, chercher à impressionner, qui a peut-être donné une autre expression bien connue : « avoir de l’oseille ». Le Grand Albert mentionne même que l’oseille permet d’améliorer la digestibilité des plats de viandes et durant le vendredi saint, où l’on s’en abstenait en jeûnant, la consommation d’herbes, dont l’oseille, faisait partie du rituel.
Au siècle du Roi Soleil, on use et on abuse encore de l’oseille en cuisine, mais cette plante ne se cantonne pas qu’aux délices culinaires. Au XVI ème siècle, l’Italien Gérôme Fracastor élabore un électuaire contenant entre autres des semences d’oseille : le diascordium dont le but avéré est de lutter contre le « mal français », autrement dit la vérole ou syphilis dont Fracastor avait remarqué le caractère contagieux. Un siècle plus tard, Lazare Rivière érige l’oseille au rang de topique contre les tumeurs ganglionnaires, alors que Bartholin constate l’efficacité de l’oseille face au scorbut, propriété que rappellera Jules Verne dans l’un de ses romans. Au XVIII ème siècle, on accorde aux oseilles de nouvelles propriétés : tout d’abord, en 1755, le docteur Missa découvre que les feuilles d’oseille sont le parfait antidote des substances âcres, irritantes, agressives, telles que l’arum pied-de-veau. Puis Desbois de Rochefort remarque en 1789 que l’oseille peut être employée efficacement sur des fièvres intermittentes ayant résisté au quinquina et aux autres substances amères habituelles (gentiane jaune, petite centaurée…).

L’une comme l’autre sont des plantes vivaces très communes, en plaine comme en montagne, dans toutes les régions tempérées de l’hémisphère Nord et les régions arctiques. Elles poussent sur des terrains acides et surtout pas calcaires : jardins, pelouses, prés, talus, prairies, bordures de chemins…
La grande atteint le mètre de hauteur, quant à la petite elle dépasse rarement les 30 cm. La racine pivotante de la grande oseille se distingue de la souche rampante de la petite oseille, en revanche toutes deux s’ornent très tôt au printemps de feuilles dressées, portées par des pétioles assez souvent rougeâtres et cannelés. Ces feuilles sont largement reconnaissables, leur forme en fer de lance ne laisse pas indifférent, surtout celles de la petite oseille dont les oreillettes sont particulièrement marquées.
Les hampes florales sont très allongées et portent de petites enveloppes florales vertes et brunes, mâles et femelles sur des plans séparés (l’espèce est dioïque, comme l’ortie, par exemple). Toutes deux fleurissent durant la même période, à savoir, de mai à août, parfois jusqu’en septembre pour la grande oseille. Après floraison, les oseilles forment des graines à trois côtés, noires et brillantes.
Dans les jardins, l’oseille domestique a été peu modifiée par l’homme, cela explique sans doute sa robustesse et sa résistance face aux menaces des maladies et des parasites. Un caractère indestructible fut depuis longtemps accordé à la petite oseille, à propos de laquelle on dit qu’elle serait née de la sueur du diable, raison pour laquelle les brebis jamais ne la broutent…

La petite oseille et ses feuilles en forme de pointes de flèche

Les oseilles en phytothérapie

De ces deux oseilles l’on prise plus souvent les feuilles que toutes autres parties. Racines et semences sont quelquefois conviées dans la pharmacie domestique. Les graines contiennent environ 5 % d’huile grasse, tandis que dans les racines se trouve une substance connue sous le nom de rumicine, également présente dans les feuilles, lesquelles sont particulièrement riches en vitamine C, provitamine A et fer, sans oublier d’autres sels minéraux (magnésium, phosphate, potassium). Les oseilles se rapprochent de la rhubarbe par des anthraquinones qu’elles ont en commun, ainsi que par l’acide oxalique que l’on croise en plus forte proportion dans les tissus des oseilles.

Propriétés thérapeutiques

  • Dépuratives légères, diurétiques
  • Apéritives, digestives, laxatives légères, vermifuges, soutiennent l’effet des purgatifs et minimisent leur effet inflammatoire sur les muqueuses digestives
  • Revitalisantes, reconstituantes, antiscorbutiques
  • Rafraîchissantes, fébrifuges
  • Maturatives, résolutives
  • Antidotes : les feuilles d’oseille fraîches neutralisent presque de façon instantanée les substances âcres (arum, euphorbe, bryone, daphné-garou, etc.)

Notons que les racines sont aussi diurétiques, ainsi que toniques, fortifiantes et astringentes. Les graines quant à elles partagent les vertus vermifuges des feuilles.

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : perte d’appétit, constipation chronique, embarras gastrique, colique, diarrhée, dysenterie, diphtérie (adjuvant), parasites intestinaux
  • Troubles de la sphère respiratoire : toux sèche, croup
  • Troubles de la sphère hépatobiliaire : jaunisse, affections hépatobiliaires
  • Affections buccales : aphte, ulcère et petite ulcération, stomatite, autre inflammation buccale
  • Affections cutanées : plaie, plaie infectée, ulcère, ulcère gangreneux, putride et sordide, abcès, furoncle, dartre, acné, piqûre d’ortie, tumeur scrofuleuse, hygroma, purpura
  • Insuffisance urinaire, goutte
  • Hydropisie, engorgement des viscères abdominaux
  • Fièvre
  • Scorbut
  • Hémorroïdes

Note : dans la pharmacopée amérindienne figure un mélange de petite oseille, de bardane, d’orme rouge et de rhubarbe portant le nom d’essiac. Au Canada, cette préparation a été employée dès le début du XX ème siècle, « après qu’une infirmière canadienne eut observé qu’elle avait aidé la guérison d’un cancer du sein » (4). Bien plus tôt, au III ème siècle de notre ère, le médecin romain Serenus Sammonicus relatait l’emploi de l’oseille dans les douleurs aiguës des seins.

Note 2 : l’homéopathie utilise une teinture obtenue à partir des racines, préconisée en cas de maladies cutanées, de diarrhée et de toux convulsive.

Modes d’emploi

  • Infusion de feuilles fraîches triturées
  • Suc frais des feuilles
  • Cataplasme de feuilles contuses
  • Décoction de feuilles ou de racines
  • Bouillon aux herbes (avec ortie, cerfeuil, laitue…)

Précaution d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Récolte : selon que les feuilles récoltées sont plus ou moins grandes, leur acidité diffère grandement. On estime que les grandes feuilles âgées, bien vertes, récoltées après les grandes chaleurs de l’été sont plus acides que les jeunes feuilles du début de la saison estivale. Sachant que les oseilles sont relativement rustiques, elles développent leur feuillage très tôt dans l’année. Selon les besoins, on pourra effectuer des cueillettes du mois d’avril à celui de septembre. Les racines s’arracheront au printemps (avril) ou à l’automne (octobre). Mais si l’on souhaite en faire un usage immédiat, il est possible de les déchausser toute l’année (ou presque).
  • Toxicité : l’acide oxalique contenu dans nos deux oseilles possède la particularité de s’accumuler progressivement dans l’organisme. Ainsi stocké et non évacué, il peut être à l’origine de la formation de lithiases et d’un blocage du processus d’absorption du calcium, d’où d’éventuels soucis de déminéralisation particulièrement chez le tuberculeux. Par ailleurs, voici dans quels cas il est formellement déconseillé de consommer de l’oseille (surtout si elle est fraîche) : insuffisance rénale et hépatique, goutte, rhumatisme, arthrite, dyspepsie, lithiase, ulcère stomacal, hyperacidité gastrique, asthme, colique néphrétique. Si vous n’êtes concerné en aucun cas, il reste cependant prudent de ne pas abuser de l’oseille, car à fortes doses, elle détermine des désagréments urinaires et rénaux (anurie, urémie, lésions rénales, etc.) ainsi que de la diarrhée. Néanmoins, il a été remarqué que la cuisson détruisait une bonne partie de cet acide, lequel, à l’état pur, provoque la mort en quelques minutes parfois, en une heure le plus souvent.
  • Alimentation : réputée en cuisine, l’oseille se prépare en soupe ou velouté, légume vert, salade, pâtés végétaux, purées, flancs, omelettes vertes, sauces pour poissons. Il est également possible d’obtenir une limonade en laissant macérer des feuilles d’oseille dans de l’eau et du miel. Avec le poisson, telle la truite, l’oseille est utilisée. Pour un poisson blanc comme le brochet, on dit qu’il faut le farcir aux feuilles d’oseille afin que leur acidité fasse fondre les nombreuses arêtes que ce poisson contient. Les poules aussi apprécient l’oseille. Grâce au phosphate et au fer contenus par cette plante, le jaune de leurs œufs sera plus vif. Si l’acidité des oseilles vous incommode, tournez-vous vers les patiences (Rumex patienta, Rumex obtusifolius), beaucoup plus riches en fer et bien moins acides que les oseilles. Dernier point à souligner : dans vos diverses préparations, qu’elles soient culinaires ou médicinales, évitez à l’oseille le contact de récipients en cuivre.
  • Autres espèces : l’oseille en écusson (R. scutatus), l’oseille crépue (R. crispus), l’oseille de montagne (R. alpestris).
  • Arts ménagers : le jus de cuisson des feuilles d’oseille est un excellent détachant, il permet d’effacer la rouille, la moisissure, les taches d’encre. On peut aussi nettoyer la vannerie, les objets en bambou, l’argenterie avec cette eau d’oseille.
    _______________
    1. Jean-Luc Danneyrolles, Un jardin extraordinaire, p. 68
    2. Dioscoride, Materia medica, Livre 2, Chapitre 107
    3. Hildegarde de Bingen, Physica, p. 79
    4. Larousse des plantes médicinales, p. 263

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L’inflorescence de la petite oseille

L’avoine (Avena sativa)

Cette plante est au nord de l’Europe ce que l’orge est au sud, mais reste cependant peu présente à l’extrême nord (Russie, Scandinavie). Ses premiers usages connus remontent à plus de 4500 ans et son emploi a perduré durant l’âge de cuivre puis l’âge de bronze, dans les régions tempérées d’Europe et d’Asie. Si l’on en croit l’origine sanskrite du mot avena, il est bien possible que l’avoine ait accompagné les hommes lors des grandes migrations indo-européennes jusque dans les zones occupées aujourd’hui par les populations slaves et germaniques. Ceci explique la prééminence de l’avoine pour ces peuples, en particulier les anciens Germains dont Pline connaissait le caractère alimentaire qu’ils vouaient à cette plante. Le gruau d’avoine ainsi que le pain qu’on en faisait représentaient une base alimentaire évidente. Ces peuples « mangent du pain d’avoine, surtout quand les autres céréales sont rares. Ce pain est gras, visqueux, foncé en couleur, amer et indigeste » (1). Chez les Romains (Caton, Cicéron, Ovide, Virgile, etc.), l’avoine n’a pas bonne presse, c’est une mauvaise herbe qui, selon Pline, serait issue d’une dégénérescence de l’orge. Aussi, savoir que les Germains y apportent grand intérêt a dû les leur rendre encore plus « barbares » qu’ils ne les considéraient.
L’importance de l’avoine pour les Germains lui fit jouer un rôle mythologique non négligeable : cette mythologie est riche de démons parmi lesquels nous pouvons citer l’aprilochse, l’erntebock, le graswolf, toutes figures agraires, ainsi que le loki’s hafer, c’est-à-dire le démon de l’avoine (de hafer en allemand, « avoine »). Sachez également que le mot hafer se retrouve dans le nom du sac à provision allemand, le hafersack, d’où découle notre actuel havresac.
Si certains auteurs opposèrent l’avoine à l’ivraie comme plante divine, par ailleurs l’expression « avoine du diable » est attribuée aux plantes qui nuisent au bétail.
Du côté de Dioscoride, l’on parle un peu de l’avoine : « De l’avoine que les Grecs appellent bromos, les Latins avena, les Italiens la vena » (2). Cela semble donc signifier qu’au Ier siècle après J.-C. les Romains avaient sans doute déjà incorporé le mot avena emprunté probablement à des langues du nord des Alpes. Quant au mot bromos, il a perduré puisqu’il désigne une céréale d’origine eurasiatique dont les espèces sont nombreuses. Sachant que bromus fait référence à l’avoine, il est difficile de dire si Dioscoride décrit l’une ou l’autre de ces deux plantes d’autant que les informations qu’il en donne reste peu consistantes : cette plante est apte à restreindre le ventre et est fort utile pour remédier à la toux.

Beaucoup plus tard, puisque nous voilà au XII ème siècle, on rencontre dans les écrits d’Hildegarde une Avena (ce qui semble accréditer l’origine non pas latine mais germanique de ce mot). Que nous dit l’abbesse à propos de l’avoine ? Ceci, et c’est fort intéressant : « elle constitue une nourriture généreuse et saine pour les gens en bonne santé : elle leur donne une âme joyeuse, une intelligence nette et claire, un beau teint et une chair pleine de santé », ce qui n’empêchera pas le médecin britannique John Gerrard de tourner l’avoine en ridicule en ces termes : « les flocons d’avoine transforment une belle fille au joli teint en gâteau de suif » (!!!). « Mais, poursuit Hildegarde, pour ceux qui sont bien malades et de nature froide, elle n’est pas bonne à manger car elle recherche toujours la chaleur […] Si quelqu’un est paralysé et a, pour cette raison, l’esprit brisé et de vaines songeries » (3), l’avoine lui est secourable. En lisant cette dernière phrase, il est possible d’être frappé par la similitude qui existe avec le portrait que fait le docteur Edward Bach de l’avoine (et que nous retrouverons en toute fin d’article). Bach a-t-il lu Hildegarde ? C’est une question que je me pose depuis longtemps…

Faisant partie des graminées, l’avoine est une belle plante légère et aérienne, annuelle d’environ un mètre de hauteur à complète maturité. Formée d’une tige creuse et lisse, elle est arpentée par des feuilles larges, pointues et retombantes. A leur sommet, l’on trouve de nombreux rameaux ployés portant chacun à leur extrémité un petit épi composé de deux ou trois fleurs florissant en juillet-août. Deux petites glumes vertes puis jaunes enserrent chaque graine.
L’avoine fait partie des plantes fourragères et des céréales panifiables, mais elle a été supplantée par des céréales telles que le blé et le riz. Aussi, l’avoine est-elle en perte de vitesse même dans les zones tempérées et humides qu’elle affectionne. Pour donner un ordre d’idée, aujourd’hui on produit dans le monde 25 fois plus de maïs que d’avoine.
Avena fatua, la folle avoine, est une espèce sauvage. Elle possède à peu de chose près les mêmes propriétés que l’avoine cultivée.

L’avoine en phytothérapie

La partie comestible de cette graminée serait-elle la seule fraction honorée par la phytothérapie ? Certes non puisque toutes les parties aériennes de cette plante sont de quelque utilité hormis les feuilles. Il est possible d’utiliser les graines au complet, leur farine ou leur son. Mais la paille fait aussi l’objet d’un intérêt pour le phytothérapeute.
Dans l’ensemble, l’avoine est d’une telle richesse qu’on peut légitimement se poser la question de son relatif dénigrement (si on devait la comparer au blé ou à l’orge, par exemple). Dans les graines, nous trouvons environ 50 % d’amidon, de l’albumine (4 %), de la gomme (4 %), du sucre (8 %), un peu d’huile grasse, du gluten (10 %), un principe aromatique de saveur vanillée, divers sels minéraux dont voici les teneurs aux 100 grammes de graines : phosphore (300 mg), calcium (90 mg), potassium (500 mg). Tout cela fait de l’avoine une céréale particulièrement nutritive et reminéralisante si l’on prend en considération les autres oligo-éléments qu’elle contient : fer, zinc, manganèse, magnésium, sodium. A cela ajoutons diverses vitamines (A, B1, B2, B3, D), un alcaloïde que nous avons déjà rencontré en travaillant sur le fenugrec, c’est-à-dire la trigonelline à l’action phyto-oestrogénique, de l’acide silicique, enfin de l’avénine, qui n’est autre qu’une molécule de stockage de la plante participant à la spermatogenèse par libération de testostérone. Tout cela est donc loin de faire de l’avoine une plante complètement inerte et inutile, contrairement à ce pensaient les Romains.

Propriétés thérapeutiques

  • Reconstituante, restaurante, fortifiante des fonctions musculaires, nutritive
  • Diurétique, dépurative
  • Adoucissante, émolliente, rafraîchissante
  • Résolutive, maturative
  • Équilibrante du système nerveux, antidépressive légère, tonique nerveuse
  • Stimulante thyroïdienne
  • Hypoglycémiante, hypocholestérolémiante
  • Laxative légère

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : inflammation du tube digestif, constipation, aliment pour les estomacs fragiles
  • Troubles de la sphère vésico-rénale : rétention d’urine, inflammation des reins et de la vessie, lithiase urinaire et rénale, colique néphrétique, goutte, rhumatisme goutteux
  • Troubles de la sphère respiratoire : toux, toux sèche, maux de gorge, laryngite, catarrhe bronchique, coqueluche, angine, hémoptysie, rhume persistant
  • Troubles de la sphère génitale : baisse de la libido, impuissance, stérilité, carence œstrogénique (ménopause)
  • Épuisement physique et mental, asthénie, états nerveux, stress, insomnie, dépression
  • Affections cutanées : démangeaisons, psoriasis, peaux sèches et eczémateuses, ulcère, plaie, hyperhidrose plantaire
  • Lumbago, névralgie
  • Déminéralisation, aliment de convalescence (y compris chez les enfants de plus de six mois ainsi que chez les personnes âgées)
  • Insuffisance thyroïdienne
  • Fièvre (4)

Note : outre que l’avoine favorise la formation des globules rouges, il est avéré que les « surmenés, dépressifs, convalescents, sportifs, femmes qui allaitent […] trouveront dans l’avoine une alliée sûr et compatissante » (5). Enfin, ajoutons à cette liste que l’avoine est aussi profitable aux diabétiques et aux personnes sujettes à l’hypercholestérolémie.

Modes d’emploi

  • Décoction de paille d’avoine
  • Décoction de graines
  • Infusion de son
  • Teinture-mère
  • Cataplasme de farine d’avoine
  • Gruau (qui est de digestion facile)

Note : il est même possible de torréfier puis de pulvériser les graines d’avoine. Ainsi l’on obtient une poudre semblable au café offrant une boisson soulageant tant les hémorroïdes que la constipation.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Récolte : l’herbe verte en juillet, les graines en août, la paille en septembre. Remarquons que les graines ainsi que la farine d’avoine ont l’inconvénient de rancir rapidement.
  • Le docteur Cazin conseillait de ne consommer l’avoine que l’hiver, la considérant trop excitante pour en faire un usage estival. Il n’en demeure pas moins que la décoction de paille d’avoine est déconseillée aux rhumatisants. Une trop grande consommation d’avoine peut causer des maux de tête. Enfin, l’avénine contenue dans les semences est toxiques pour les personnes sensibles et intolérantes au gluten.
  • Autrefois, l’avoine permettait de confectionner des oreillers et des matelas destinés aux nerveux, aux insomniaques ainsi qu’aux bébés agités. L’avoine joue donc le même rôle que le houblon.
  • Cosmétique : l’avoine y est très utilisée. On en tire une mousse crémeuse après traitement des acides aminés contenus dans cette plante. On la trouve sous cette forme dans savons et shampooings.
  • Élixir floral : le docteur Bach a élaboré un élixir à partir de l’espèce sauvage de l’avoine (Avena fatua), celle que l’on appelle encore folle avoine : Wild oat, inscrit dans le groupe de l’incertitude. « Pour ceux qui ambitionnent de faire quelque chose d’important dans leur vie, qui désirent avoir beaucoup d’expériences, profiter le plus possible de tout et vivre pleinement. La difficulté pour eux est de décider de la carrière à suivre, car bien que leurs ambitions soient fortes, ils n’ont pas de vocation spéciale. Ceci peut entraîner retards et insatisfaction » (6).
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    1. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p. 107
    2. Dioscoride, Materia medica, Livre 2, Chapitre 86
    3. Hildegarde de Bingen, Physica, p. 24
    4. « Il est de toute nécessité d’alimenter les malades dans les fièvres. Si l’on n’avait pas oublié à cet égard les préceptes d’Hippocrate, on n’aurait pas vu tant de malades mourir d’inanition au déclin de leur maladie », François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p. 107
    5. Guy Fuinel, L’amour et les plantes, p. 60
    6. Édouard Bach, Guérir par les fleurs, p. 96

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