L’huile essentielle de néroli (Citrus aurantium var. amara)

Quelle huile essentielle peut se targuer de porter, par le truchement d’une personne de chair et de sang, le nom d’un lieu ? Grâce à cette unicité, l’huile essentielle de néroli brille au sein de l’aromathérapie, de même que le département du Morbihan sur une carte de France dont le nom est le seul, parmi tous les départements français, à ne pas être inspiré par celui d’un cours d’eau. Eh oui, néroli, ça n’est pas le nom d’une plante, même s’il fait référence à la partie d’une plante, à savoir les fleurs de l’oranger amer. Pour peu que vous lisiez la littérature aromathérapeutique et qu’elle fasse mention de l’huile essentielle de néroli, il n’est pas possible qu’elle laisse sous silence le mystère qui se dissimule derrière ce nom à nul autre pareil. Tout d’abord, sachons que néroli est la transformation du nom d’une petite bourgade italienne située à 50 km au nord-est de Rome : Nerola. Cette cité d’à peine 2000 âmes comptait un prince, Don Flavio Ier (1620-1698), premier prince de Nerola qui prit pour épouse en février 1675 la Française Anne-Marie de la Trémoille (1642-1722), dont parfois, allez savoir pourquoi, l’on « italianise » le nom en Anna-Maria, qu’on fait naître au XV ème siècle et, qu’enfin, l’on dit duchesse, alors qu’elle est, de fait, princesse. Princesse des Ursins, très exactement, « ursins » qui est, lui, une véritable francisation du nom de son mari, Orsini. Donc, l’on peut aussi dire que Anne-Marie de la Trémoille était princesse de Nerola et non princesse de Néroli comme je l’ai vu écrit !!!, bien qu’elle ait tenu en grande estime le néroli, c’est-à-dire l’huile essentielle issue de la distillation des fleurs de l’oranger amer qu’en Italie, au XVII ème siècle, l’on connaissait très bien, implanté en Sicile aux alentours de l’an 1000. Ainsi, oui, fin XVII ème, l’oranger fait largement partie du paysage italien, du moins dans sa moitié méridionale, où il n’est pas impossible que la présence des Arabes durant de longs siècles dans cette partie sud de la botte ait été l’occasion des premiers essais de distillation de cette fleur d’oranger dont les pages de Jean Boccace (1313-1375), l’auteur du Décaméron, sont imprégnées, de même que, plus tard, celles du Pentamerone que l’on doit au magnifique Jean-Baptiste Basile, Napolitain qui en appelle un autre, Jean-Baptiste Porta, contemporain de Basile, et dont on dit que se trouve au sein de sa Magie naturelle la description de la distillation des fleurs d’oranger (j’ai beau l’avoir lu de long en large et en travers, je ne conserve aucun souvenir de cela…). Et attendant, et puisque j’y suis, je ne puis que vous recommander chaudement la lecture du Décaméron ainsi que du plus tardif Pentamerone dont trois contes de ce dernier recueil ont inspiré à Matteo Garrone un film résolument sublime en 2015 : Tale of Tales, avec la non moins sublime Salma Hayek qui joue le rôle de la reine de Selvascura. Ce qui nous fait revenir à notre princesse de Nerola. L’on dit de cette dernière qu’elle aurait pris l’habitude, vers 1680, de parfumer ses gants avec de l’essence de néroli, mais aussi, si l’on en croit certaines bribes « historiques », ses vêtements, les tentures du palais, jusqu’à son bain même, etc. Se parfumant à profusion dit-on, elle mit à la mode cette huile essentielle qui n’était, à l’époque, pas moins rare et onéreuse qu’aujourd’hui, allant jusqu’à la rendre indissociable de la petite ville de Nerola. Cependant, on ne m’a toujours pas expliqué de manière convaincante le passage de Nerola à Néroli… De deux choses l’une : soit on nous raconte des âneries (ce qui est bien possible), soit on nous ment de façon effrontée (ce que je crois bien plausible également). En 1698, Flavio Orsini, bien qu’issu de cette puissante famille italienne, a la bonne idée de mourir en croulant sous les dettes. Les mauvaises langues diraient que ce fut à cause de la manière inconsidérée dont sa femme usait d’essence de néroli à tort et à travers (rappelons-nous qu’elle coûte un bras, rappelons aussi qu’en ces temps, même le fruit de l’oranger reste un luxe, alors l’essence de ses fleurs !…) Non. Las de mesquinerie. Il est bien possible que cette histoire d’extrême prodigalité de la part de la princesse de Nerola ne soit qu’une pure invention, que par volonté de propagande politique on en ait fait des tonnes à ce sujet, ce qui me rappelle deux autres faits plus anciens : le premier des deux se rapporte à Cléopâtre (la septième du nom ; parce qu’il y en a eu plein des Cléopâtre, de même que des Pierre, Paul, Jacques). Donc, Cléopâtre VII est celle dont l’histoire nous dit qu’elle « serait allée à la rencontre de Marc-Antoine dans un navire dont les voiles étaient enduites d’essence de jasmin. Autant dire qu’on a dû la sentir arriver de loin, tant le jasmin possède un parfum capiteux, chaud et envoûtant ». Le second concerne l’empereur romain Néron qui fit brûler lors des funérailles de sa seconde épouse, Poppée, autant d’encens que l’Arabie pouvait en produire en une seule année. Dans les deux cas, j’ai bien la sensation qu’on en fait volontiers beaucoup afin de donner une fausse idée de la réalité et de grandir encore davantage les deux personnages que sont Cléopâtre et Néron. Mais, sur la question d’Anne-Marie de la Trémoille, j’ai un gros doute : je me demande si on n’a pas cherché à lui faire porter le chapeau en l’accusant d’être, soi-disant, trop dispendieuse. Voilà. Il faut ce qu’il faut. Ce sera toujours mieux qu’un demi entrefilet stérile sur la dame de Nerola : c’est qu’il faut parfois bien peu de chose pour salir l’honneur d’une dame (qui tombera en disgrâce pour de toutes autres raisons de toute façon).
Ne nous endormons pas sur ce sujet, même si, comme le faisait si justement remarquer Brillat-Savarin, la fleur d’oranger induit un sommeil que je qualifie de doux et paisible, à la limite du miraculeux, comme l’avait déjà signalé en son temps Lazare Rivière. Bizarrement, alors que notre princesse de Nerola s’imbibe littéralement d’essence de néroli, les praticiens évoquent non pas l’huile essentielle des fleurs d’oranger mais son eau distillée, les hydrolats ayant été regardés pendant des siècles comme de bien meilleurs alliés thérapeutiques que les huiles essentielles. Cette fleur, dont on fait aussi des liqueurs de table et des conserves, s’exprime à de multiples occurrences à travers son hydrolat, et lorsqu’on survole l’œuvre des Anciens, l’on constate bien qu’il n’est nulle part question d’huile essentielle mais d’eau aromatique : outre qu’on l’ajoute aux tisanes, l’on trouve l’eau de fleurs d’oranger dans bien des compositions magistrales telles que le looch blanc, la pâte de jujubes, l’électuaire ténifuge de Serres, l’élixir de Garus, la potion de Chopart, laquelle mérite qu’on s’y arrête. François Chopart (1743-1795), chirurgien français, élabore une potion qu’il qualifie lui-même de « dégoûtante ». Où l’on voit que l’hydrolat de fleurs d’oranger n’est pas que l’aromatique adjuvant qui permet de faire avaler la pilule. Sauf si l’on s’appelle Sulpice Debauve (1757-1836), tout d’abord pharmacien sous Louis XVI, avant de devenir… chocolatier. C’est pourquoi, « en suivant les lumières d’une saine doctrine, Monsieur Debauve a cherché, en outre, à offrir à ses nombreux clients des médicaments agréables contre quelques tendances maladives. Ainsi, aux personnes […] qui ont les nerfs délicats, [il offre] le chocolat antispasmodique à la fleur d’oranger » (1). La chocolaterie créée par Debauve et Gallais en 1800 existe toujours. Elle se situe au 30 rue des Saints-Pères dans le septième arrondissement de Paris. Chocolaterie de luxe, il ne m’étonne que peu que ce brave Brillat-Savarin y ait traîné ses guêtres.
Mais redescendons un peu sur terre et beaucoup plus au sud. Revenons en Italie où le passage des Arabes a laissé des traces non seulement olfactives mais linguistiques. Au XVI ème siècle, l’on ne parle pas d’hydrolat de fleurs d’oranger, non, on est plus rapide, l’on utilise deux mots latins – aqua naphae – eau de naphe (ou de naffe), ce naphae étant issu de l’arabe nafha, « odeur agréable ». Voici ce que Matthiole indique au sujet de cet arbre dont on tire une eau au nom de rêve : « les parfumiers s’en servent en leurs parfums… On en tire de l’eau, laquelle, outre ce qu’elle est précieuse pour son odeur à toutes les autres, est fort profitable mise en médicaments qui se font contre les fièvres pestilentielles qui remplissent le visage de varioles et morbilles. Car, donnée en breuvage au poids de six onces, elle fera tellement suer le patient, qu’elle fera sortir toutes les méchantes humeurs de la peau. Outre qu’elle fait suer, elle est fort cordiale ». Cordiale. Un mot à retenir pour plus tard. Qui n’a ici aucun rapport avec les « cordialement » dont on use à profusion, bien pis encore que la dame de Nerola ne le faisait avec l’essence de néroli. Cordialement = avec cœur. Nous verrons, effectivement, en quoi l’huile essentielle de néroli possède une implication sur la sphère cardiaque, qu’elle soit physique comme psycho-émotionnelle. Cordialement. Bien cordialement. La plupart du temps, la personne qui utilise ces formules creuses et toutes faites n’y pense pas une seconde et n’aura aucune intention d’être chaleureuse avec vous. C’est juste une formule de politesse qui montre à quel niveau l’on a ramené le cœur dans ce pays au bord de l’angor.
Est-ce un hasard, ai-je osé écrire sur l’un de mes nombreux galore il y a peu, si le mot orange débute par or- ? Ce même or-, on le trouve bien dans cordialement, ça n’en fait pas pour autant un mot empli de classe, plutôt vulgaire toc plaqué or par les temps qui courent. Mais l’envoûtement que réalise l’huile essentielle de néroli sans que vous vous en rendiez compte n’est pas un mirage, sans quoi les moines de l’abbaye des îles de Lérins n’auraient sans doute pas décidé sa culture il y a des siècles, avant qu’elle ne s’organise dans l’arrière-pays entre les XVI ème et XX ème siècles, aboutissant à la fondation de la coopérative du Nérolium à Vallauris en 1904.
Il y a chez l’écrivain Francis Ponge un passage fort éclairant que je me permets de placer ci-après (bien qu’il n’aborde pas la fleur de l’oranger mais son fruit) : « Comme dans l’éponge, il y a dans l’orange une aspiration à reprendre contenance après avoir subi l’épreuve de l’expression. Mais là où l’éponge réussit toujours, l’orange jamais : car ses cellules ont éclaté, ses tissus se sont déchirés » (2) « Ce n’est donc pas pour rien si […] l’orange parut si souvent un fruit taciturne et mélancolique », ajoute Jean-Luc Hennig. On peut ne pas être d’accord avec le mot taciturne, qui confine au mutisme qui ne laisse rien exprimer. Pourtant, force est de reconnaître qu’on exprime de l’orange le zeste par pression mécanique et que de sa peau s’échappent des geysers d’essence incandescente à l’approche d’une flamme. De même, l’on peut rester dubitatif face à l’inclination de l’orange pour la mélancolie. L’on pourrait mieux dire que l’orange suscite une forme de nostalgie. Il peut y en avoir à l’évocation de ces nombreuses préparations culinaires où l’eau de fleurs d’oranger entre pour une petite part, celle des anges : les massepains à la cannelle, la nulle verte à la pistache, les pains de fleurs d’oranger des sœurs de Château-Thierry que regrettait tant Brillat-Savarin, etc. Bien loin de la mélancolie de Ponge, prenons connaissance de ce qu’écrit le docteur Leclerc, à l’aide de sa plume suave, au sujet de l’orange, ce fruit né de la fleur d’oranger qui est, parmi toutes les fleurs, la reine : « Par les crépuscules d’hiver, lorsque le brouillard s’abat lentement sur les faubourgs, à l’heure où les réverbères s’allument, noyant les êtres et les choses d’une lueur blafarde qui miroite en reflets lugubres dans les flaques boueuses, les voitures des marchandes d’oranges apparaissent le long des rues populeuses comme de mouvantes taches éclatantes où rayonne un peu de la lumière et de la chaleur des pays ensoleillés : l’atmosphère maussade et glacée en est tout égayée et des beaux fruits embrasés semble se dégager une flamme qui met aux joues de la marchande et de ses clientes, filles anémiques du faubourg, midinettes pâlies dans les ateliers, une pointe de l’incarnat des héroïnes de Mistral. L’arbre dont le produit est capable d’opérer un tel mirage est de ceux que la Nature a le plus généreusement comblés de ses dons : l’élégance de son feuillage éternellement jeune, la blancheur immaculée de sa fleur, le vif éclat de son fruit sont, pour les yeux, un enchantement qui n’a d’égal que l’ivresse qu’on éprouve à respirer les senteurs exquises dont il est imprégné » (3).
Voilà. Après cela, l’on peut comprendre la place de choix qu’occupe l’huile essentielle de néroli dans le domaine de l’olfactothérapie (pour lequel je me passerais du bla-bla habituel, merci bien), n’empruntant que deux citations. La première, nous la devons à Michel Faucon, décrivant l’huile essentielle de néroli comme luttant « contre la désadaptation aux situations, par hypersensibilité ». Elle concerne, poursuit-il, « les personnes que tout atteint : on n’ose plus rien leur dire car elles sont hyperréactives, hyperstressées » (4). Elles sont donc les parfaits candidats aux situations de crise, de chocs (qu’ils soient physiques comme psychologiques), de deuils, etc., que l’on vit le plus souvent seul : face à ces situations impliquant solitude et isolement, il est évident que l’emploi de l’huile essentielle de néroli est tout à fait pertinent, dans le sens où, en effet, cette huile essentielle prend de la place et comble les espaces habités de vacuité, se faufilant au cœur même, à la source si je puis dire, et au chakra du même nom, Anahata, qu’elle renforce, consolide et répare, afin qu’en jaillissent de nouveau les flots d’amour qui y étaient maintenus captifs, chose bien nécessaire car « se maintenir dans une attitude ouverte est, paradoxalement, source de sécurité et de protection » (5).

Il est maintenant aisé de comprendre, en opérant un raccordement à près de cinq siècles de distance, pourquoi Henri Corneille Agrippa écrivait que l’oranger était régi par Vénus. S’il y a une divinité que l’on peut facilement associer au chakra du cœur, c’est bien elle, de même que la liaison entre Hermès/Mercure et le chakra de la gorge est évidente. Ce « cœur » d’amour, de feu et de chaleur fait également référence à quelque chose que nous avons évoqué naguère : l’association de l’huile essentielle de néroli avec le méridien du Triple Foyer (auquel participe aussi l’huile essentielle de petit grain bigarade). Ce mot – foyer – issu du feu lui-même, rappelant l’âtre qui l’abrite, cœur même d’un foyer plus vaste encore, la maison, elle-même, à son tour, abri des futurs jeunes époux. Quoi d’étonnant à ce qu’on ait convié l’eau de fleurs d’oranger lors des rites nuptiaux ? L’aspersion ainsi que le port de couronnes composées de rameaux d’oranger en fleurs marquent le symbole de virginité et de pureté propre à la jeune mariée « parce que son parfum symbolisait la pureté et l’innocence supposée de la jeune fille ; et également parce qu’elle promettait pour l’avenir riche prospérité, l’orange opulente étant par la présence de ses nombreux pépins considérée comme un symbole de fécondité » (6).

L’huile essentielle de néroli en aromathérapie

Cette huile essentielle est, après celle de petit grain bigarade et l’essence d’orange amère, le troisième produit qu’offre l’oranger amer à l’aromathérapie. Ce qui n’est pas rien. Après les feuilles et le zeste, voici venu le temps de nous consacrer à la fleur de cet oranger qui, bien que plus parfumée que celle de l’oranger doux, n’en est pas moins amère par sa saveur, en raison de l’essence aromatique contenue dans des glandes à essence criblant ses pétales blancs, épais et à la texture un peu grasse.
En d’autres lieux que la France, la récolte des fleurs peut s’opérer toute l’année ; dans le Midi, elle débute au mois d’avril, doit se dérouler au matin, après que la rosée se soit dissipée. Délicate, la fleur de l’oranger amer doit être manipulée avec précaution, ne souffrant pas la brutalité. Ceci fait, l’on distille pendant une à deux heures les fleurs d’oranger à la vapeur d’eau. A la sortie de l’alambic, l’on obtient un liquide de couleur jaune ambré aux pâles reflets bleutés et à la caractéristique odeur fine et fleurie, qui surnage sur ce que l’on appelle communément « eau de fleur d’oranger » (mieux vaut parler d’hydrolat, toutes les eaux n’étant pas forcément florales).
Biochimiquement, cette huile essentielle s’équilibre entre les monoterpénols (40 % dont linalol, géraniol) et les monoterpènes (40 % dont limonène, bêta-pinène, ocimène, etc.). Les esters (10 %) sont représentés par les acétates de linalyle, de géranyle et de néryle, et les sesquiterpénols (5 %) par le nérolidol et le farnésol.
Cette huile exige un nombre impressionnant de fleurs pour en obtenir qu’une toute petite quantité : en effet, une tonne de ces fleurs est nécessaire pour obtenir 0,7 à 1,2 kg d’huile essentielle de néroli. Ce très faible rendement explique le prix très élevé de cette huile essentielle ainsi que les nombreuses tentatives de falsification dont elle est l’objet.
N’achevons pas de suite cette rubrique, la fleur de l’oranger amer ne se résumant pas qu’à la seule huile essentielle qu’elle fournit. En effet, un certain contingent de ces fleurs se destine à une pratique phytothérapeutique et ne demande pas moins de soin, en particulier en ce qui concerne la dessiccation qui doit être prompte et soignée, réalisée à l’abri de la lumière. De blanches, les fleurs dont on aura pris soin d’ôter le calice, virent assez étonnamment à une couleur roussâtre, tandis qu’elles perdent une grande partie de leur parfum mais nullement leur amertume. Dans ces fleurs, l’on trouve des matières pectiques et résineuses, du sucre (glucose), de la gomme, de l’albumine, de l’acide acétique et enfin deux flavonoïdes, le naringoside et le néo-ériocitroside.

Propriétés thérapeutiques

« L’essence de fleurs d’oranger, ce n’est point un médicament, mais un produit de parfumerie », écrivait Fournier dans les années 1940 (7). L’un n’exclut pas l’autre, même si, bien sûr, dans les deux cas, la cherté du produit en impose un strict usage. La parfumerie faisant de plus en plus appel à un néroli synthétique (8), l’aromathérapie redécouvre cette huile essentielle dont les nombreuses propriétés ne peuvent que donner tort à Paul-Victor Fournier.

  • Anti-infectieuse (antibactérienne à large spectre, antivirale), antiparasitaire
  • Sédative, calmante, apaisante, déstressante, hypnotique légère, inductrice du sommeil, antidépressive, ré-équilibrante et tonique nerveuse
  • Antispasmodique, diminue l’amplitude des contractions cardiaques, hypotensive
  • Veinotonique
  • Stimulante hépatopancréatique
  • Anti-inflammatoire
  • Aphrodisiaque, stimulante de la libido
  • Astringente, antiseptique, tonique et régénératrice cutanée

Note : les fleurs en phytothérapie, outre qu’elles exercent une action favorable sur l’appétit et la digestion, sont fébrifuges et diaphorétiques.

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère cardiaque et circulatoire : palpitations, tachycardie, hypertension, varice, hémorroïdes, couperose
  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : flatulence, dyspepsie, diarrhée chronique, colite spasmodique, entérocolite bactérienne et virale, maladie de Crohn
  • Troubles de la sphère respiratoire + ORL : infection des voies aériennes, bronchite, otite, otite du nourrisson
  • Insuffisance hépatopancréatique, hépatisme
  • Spasmes musculaires, crampe, contracture
  • Affections cutanées : peaux rougies, irritées et/ou sensibles, prurit, acné, cicatrice, ride, vergeture
  • Asthénie sexuelle
  • Troubles du système nerveux : nervosité (y compris chez l’enfant en bas âge), stress, anxiété, angoisse, crise d’angoisse, trac, peurs, hyperactivité, fatigue nerveuse, épuisement psychique, insomnie, agitation nocturne, autres troubles du sommeil, déprime, dépression

Modes d’emploi

  • Huile essentielle : voie orale, voie cutanée diluée, olfaction, diffusion atmosphérique.
  • Teinture alcoolique de fleurs fraîches.
  • Sirop de fleurs fraîches.
  • Infusion de fleurs sèches, seules ou accompagnées :
    – fleurs d’oranger (½) + tilleul (½) ;
    – fleurs d’oranger (¾) + camomille romaine (¼).
  • Hydrolat aromatique de fleurs d’oranger : voie orale, vaporisation cutanée. Seul ou accompagné :
    – trio aromatique tranquillisant du docteur Leclerc : hydrolat de fleurs d’oranger (½) + hydrolat de tilleul (¼) + hydrolat de laitue (¼). Ce dernier ne courant plus les rues, vous pourrez avantageusement le remplacer par ceux de verveine citronnée ou de mélisse officinale.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Il est parfois conseillé de diluer l’huile essentielle de néroli dans de la cire liquide de jojoba à raison d’¼ d’huile essentielle pour ¾ de cire liquide, laquelle n’est pas sujette au rancissement, ce qui assure une conservation optimale de cette huile essentielle qui, même diluée ainsi, reste également puissante, ce qui autorise un large champ d’application. Après, vous pouvez faire comme moi et la laisser tranquillement dans son flacon, c’est vraiment au choix, quand bien même son flacon est fréquemment en verre non teinté, ce qui est assez bizarre en soi.
  • Compte tenu de sa cherté, l’huile essentielle de néroli reste peu usitée et doit l’être avec parcimonie. De la même manière qu’avec l’huile essentielle de rose de Damas, il est toujours possible d’utiliser l’hydrolat de fleurs d’oranger en aromathérapie qui contient encore un gramme d’huile essentielle au litre. Cela en fait un produit pas tout à fait dénué d’effets, au contraire de la remarque qu’adressait Cazin au XIX ème siècle qui préférait l’eau d’oranger à laquelle on ne retirait pas l’essence contrairement à celle qui s’en voyait privée. En attendant, cet hydrolat possède les propriétés suivantes :
    – Il est anti-infectieux : il permet de laver et d’apaiser les muqueuses (yeux, fosses nasales, plaies…), ainsi que la peau et le cuir chevelu ;
    – Il est anti-inflammatoire, tonique et apaisant cutané : très utile pour tout ce qui est démangeaisons, irritations de la peau et du cuir chevelu. De plus on pourra en faire usage en cas d’hypersensibilité propre aux peaux sèches ainsi que pour le soin des peaux matures et/ou grasses ;
    – Il est antispasmodique, calmant et sédatif du système nerveux : il permet de mieux gérer les émotions, en particulier le stress, l’anxiété, la nervosité et l’insomnie d’origine nerveuse (chez l’enfant comme chez l’adulte). Son pouvoir calmant s’applique aussi sur la sphère gastro-intestinale (spasmes digestifs, digestion difficile et douloureuse, « maux d’estomac ») ainsi que cardiovasculaire et circulatoire (éréthisme cardiovasculaire, angiospasme, palpitations).
  • A hautes doses, l’hydrolat de fleurs d’oranger peut devenir stupéfiant.
  • Au-delà du strict usage thérapeutique, l’on peut faire intervenir cet hydrolat en cuisine afin d’aromatiser nombre de préparations (sauces, crèmes, desserts, salades de fruits…).
    _______________
    1. Anthelme Brillat-Savarin, La physiologie du goût, pp. 122-123.
    2. Cité par Jean-Luc Hennig, Dictionnaire littéraire et érotique des fruits et légumes, p. 439.
    3. Henri Leclerc, Les fruits de France, pp. 234-235.
    4. Michel Faucon, Traité d’aromathérapie scientifique et médicale, p. 453.
    5. Alain Faniel, L’olfactothérapie, p. 182.
    6. Jacques Brosse, La magie des plantes, p. 253.
    7. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 290.
    8. Sachons que les fleurs d’oranger amer subissent aussi l’extraction par solvant, formant concrète et absolu, produits de grand luxe exclusivement réservés à la parfumerie.

© Books of Dante – 2018

Anne-Marie de la Trémoille (1642-1722)

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Les lupins (Lupinus sp.)

Lupin jaune (Lupinus luteus)

De culture fort ancienne (puisqu’elle remonte au moins à 4000 ans), connu des Égyptiens, des Grecs et des Romains, le lupin est une plante dont l’usage s’est aujourd’hui quelque peu perdu, du moins dans sa dimension médicinale et alimentaire, au contraire de son rôle esthétique en tant que plante ornementale.

Au début de notre ère, soit au premier siècle après J.-C., Dioscoride fait clairement la distinction entre des lupins sauvages et d’autres domestiques, mais semble les employer indifféremment dans sa pratique médicale qui fait uniquement appel aux semences de ces plantes et à la farine qu’elles sont capables d’offrir, et dont il dit qu’elle « mondifie le cuir et réduit les lieux meurtris en leur première forme » (1). Autrement dit : cette farine est émolliente et résolutive. Quant aux semences proprement dites, il s’en sert surtout sous forme de décoction qu’il administre comme solution vermifuge face aux vers intestinaux et « à ceux qui sont travaillés de la rate » (2). En pessaire, cette même décoction « provoque le flux menstruel et l’issue du fruit » (3). Par ailleurs, diurétique et apéritif, le lupin s’emploie beaucoup en externe si l’on en juge le nombre de cas dans lesquels Dioscoride le fait intervenir : ulcère, gangrène, scrofule, anthrax, inflammations cutanées, etc., aspect dermatologique du lupin qui sera repris au III ème siècle par Serenus Sammonicus : « Contre les démangeaisons, les papules et la grattelle […] on peut aussi pétrir de la farine de lupin avec du vinaigre, et s’en frotter le corps dans un bain chaud », nous dit-il dans ses Préceptes médicaux (4). Plus loin, il aborde le cas de « l’anthrax » : « Des cataplasmes de lupins broyés ont une vertu émolliente qui, en relâchant les chairs, ouvre une issue au poison intérieur » (5). Cependant, Serenus se distingue tout de même de Dioscoride lorsqu’il propose cette recette : « prenez sept gousses d’ail et autant de lupins, que vous mettrez dans un vase de terre cuite avec des feuilles de laurier ; puis, faites bouillir le tout dans du vinaigre, et versez dans l’oreille quelques gouttes de cette décoction » (6).
Outre ces usages médicinaux, le lupin fut probablement considéré comme une plante magique durant l’Antiquité gréco-romaine, apparaissant sous le nom de thermos dans certains papyrii magiques, thermos désignant un genre de plantes très amères (et très chaudes bien entendu) comme le lupin sait l’être. Il prit également part à des entreprises moins sérieuses par le rôle « d’or de comédie » qu’on lui fit jouer. « Les comédiens et les joueurs à Rome se servaient quelquefois de lupins, au lieu d’argent ; et on y imprimait une certaine marque pour obvier aux friponneries : cette monnaie fictive courait entr’eux, pour représenter une certaine valeur qui ne passait que dans leur société. De-là vient qu’Horace dit qu’un homme sensé connaît la différence qu’il y a entre l’argent et les lupins » (7). Il s’agit en quelque sort de l’ancêtre des jetons de jeu.

Au Moyen-Âge, le lupin – inconnu du Capitulaire de Villis – n’a cependant pas abandonné la thérapeutique et demeure un fréquent remède des parasites intestinaux, des maladies hépatiques et autres douleurs abdominales. On trouve dans le Physica d’Hildegarde, au chapitre 8 bis, un lupin – Vichbona – placé tout de suite après d’autres Fabacées comme lui (pois, fève, lentille). Il est bien possible que ce soit la bonne plante dont il s’agit (je dis cela parce que plus loin, au chapitre 189, on retrouve une fois de plus le lupin, orthographié différemment cependant : Vigbona) : ce qu’en dit l’abbesse en ces deux endroits est identique, cinq courtes lignes reproduites ci-après : « Le lupin est froid. Si on souffre des entrailles au point d’être pour ainsi dire tout gonflé de l’intérieur, réduire du lupin en poudre, ajouter un peu de pain écrasé avec un peu de graine de fenouil ou de suc de livèche. Faire cuire avec de l’eau en guise d’aliment, et mangez assez chaud. Répéter souvent, et on guérira les entrailles du malade » (8).

En Europe, on distingue les lupins d’importation nord-américaine, qui sont tout d’abord objet de culture, des lupins sauvages endémiques. Les premiers, qui peuvent s’échapper des cultures, sont des plantes vivaces, c’est le cas du lupin des jardins (Lupinus polyphyllus). Quant aux seconds, bordant le pourtour de la mer Méditerranée (lupin jaune, Lupinus luteus) ou se cantonnant à sa moitié est (lupin blanc, Lupinus albus), ils sont sauvages et annuels.
Dans tous les cas, ces diverses plantes possèdent des tiges dressées dont les feuilles sont plus ou moins longuement pétiolées, comptant de nombreux folioles dont la quantité est variable selon l’espèce mais toujours organisées en éventail à partir de l’extrémité du pétiole. Les épis floraux dont la densité varie selon l’espèce, portent des fleurs à corolles bleues ou violacées (lupin des jardins), jaunes (lupin jaune) ou blanches (lupin blanc). Il existe également beaucoup d’autres cultivars aux coloris différents (rose, pourpre, bicolore, etc.). En général, la floraison est estivale, suivie de la fructification qui élabore des gousses velues contenant des graines presque rondes et plates.

Les lupins en phytothérapie

Le lupin, à l’état sauvage, est une plante qui bien qu’énergique ne sera jamais devenue une panacée, sans doute parce que ses propriétés se bornent à des emplois très secondaires, mésestime s’expliquant par le fait que parmi la vaste foule des plantes médicinales, pour la même affection donnée, il existe plus efficace et plus agréable tout de même que la décoction de semences de lupin sauvage. Mais il est vrai que tous les remèdes ne peuvent pas ressembler, par leur suavité, à des friandises pour petites filles.
Nous ne disséquerons pas, dans la masse des lupins existants, tous les profils biochimiques. Soyons cependant simples et concis. Débutons pas les lupins sauvages : ceux-ci sont bruts, non modifiés par la main de l’homme. Tels que la Nature les a forgés, leurs semences sont effectivement amères, caractéristique qui semble être, sans doute, une manière de dissuader les prédateurs du lupin d’en croquer les graines. Non seulement ils sont amers, mais ils sont habités d’une toxicité non négligeable mais fortement relative puisqu’elle est variable selon le lupin concerné, et chez un même lupin, elle est sujette à des modifications. Ce qui explique les chiffres suivants exprimant des taux d’alcaloïdes (lupinine, lupinidine, lupanine, oxylupanine) présents chez divers lupins sauvages :

  • Lupin blanc : 0,27 à 0,51 %
  • Lupin à feuilles étroites : 0,21 à 0,72 %
  • Lupin jaune : 0,4 à 1,1 %

En ce qui concerne les lupins cultivés, au taux d’alcaloïdes fortement réduits ou absents, ils se caractérisent par une proportion telle de protéines (43 %, dont légumine et conglutine) qu’ils pourraient aisément faire pâlir les graines de soja, si ce n’était cette difficulté à les améliorer comme s’y emploient les Australiens, fournissant les 4/5 de la production mondiale de lupin. Outre cela, nous trouvons dans ces semences domestiques des acides (malique, citrique), de la résine, des lipides et d’autres substances telles que galactane et vanilline.

Propriétés thérapeutiques

  • Diurétique
  • Dépuratif, vermifuge
  • Emménagogue, aphrodisiaque (médecine arabe)
  • Calmant cutané, émollient, résolutif

Usages thérapeutiques

  • Affections cutanées : eczéma, lichen plan, gale, écrouelles, furoncle, abcès, etc.
  • Parasites intestinaux

Modes d’emploi

  • Décoction de semences de lupin (3 % maximum).
  • Cataplasme de farine de semences de lupin : notons que le lupin fait partie du groupe des quatre farines résolutives avec l’ers, la fève et le fenugrec, mais y occupe une place équivalente à celle du jujube au sein des quatre fruits pectoraux : s’il y en a trois qui sont encore bien en vue, le quatrième est toujours à la traîne par rapport à eux.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Par chance, les usages du lupin ne se bornent pas qu’à quelques propriétés médicinales assez insignifiantes qui sont l’apanage des lupins sauvages, contenant des principes actifs que n’ont plus les lupins dit « améliorés ». Améliorés, non pas pour la thérapeutique, mais pour d’autres domaines parmi lesquels nous trouvons :
    – l’alimentation du bétail par le fourrage produit par les lupins domestiques ;
    – l’engraissage des terres : les annotateurs de Dioscoride rapportaient déjà que le lupin servait d’engrais vert en Toscane au XVI ème siècle. En effet, cette plante fixe l’azote atmosphérique et capte le phosphore terrestre. Les lupins blancs et jaunes sont très souvent assignés à cette tâche ;
    – l’alimentation humaine : sur les marchés, l’on trouve assez fréquemment chez le marchand d’olives, de ces grosses graines de lupin, jaune pâle, serties d’un épais tégument. Mais il s’agit là de semences de lupins domestiques qui n’ont pas grand-chose à voir avec ces lupins méridionaux dont on a cherché à diminuer l’amertume depuis au moins l’époque de Théophraste, soit au IV ème siècle avant J.-C., qui témoigne qu’en son temps était commune la manière de débarrasser les graines de lupin de ce qui ne les rendait pas affriolantes en bouche (9). Anciennement, voici comment l’on procédait pour tirer le mieux possible partie des graines des lupins méridionaux : elles « doivent subir une préparation – généralement une cuisson d’environ deux heures suivie d’une macération dans la saumure. Elles étaient parfois placées dans des sacs de toile que l’on immergeait plusieurs semaines dans un cours d’eau. Puis elle étaient séchées et moulues en une farine très appréciée » (10). Tout cela reflète un mode de vie que d’aucuns (même beaucoup !) n’imaginent pas à l’heure actuelle, occupés à perdre six heures par jour devant Facebook ou la télévision, à pousser des hauts cris qu’ils n’ont pas de temps pour eux, alors préparer des graines de lupin !… Cela doit être une plaisanterie. Il est évident que déguster le lupin comporte un coût temporel : il ne s’obtient pas aussi rapidement que ces pâtes cuites en trois minutes chrono. C’est pourquoi cette plante n’est assurément pas compatible avec le mode de vie de l’homme occidental, stressé et pressé comme un citron, le pauvre chou. Signalons à l’attention de notre potentiel préposé au burn-out (qui de toute façon ne nous lit pas) qu’après sa pause déjeuner fast-foodienne, il peut, s’il en a le temps (« rhaaa, mais non, sans quoi mon chef de service va me chauffer ! ») déguster un café de lupin, obtenu en torréfiant les graines de lupin hirsute (Lupinus hirsutus). Mais ce bougre préfère la « senséo » de la boîte. Bref, n’en parlons plus, oublions ce mécréant.
  • Faisons remarquer à toutes fins utiles que les graines de lupin sauvage ingérées en trop grande quantité sont susceptibles d’engendrer des troubles digestifs et nerveux. En « principe », leur excessive amertume interdit d’en faire un usage massif.
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    1. Dioscoride, Materia medica, Livre II, chapitre 102.
    2. Ibidem.
    3. Ibidem.
    4. Serenus Sammonicus, Préceptes médicaux, p. 16.
    5. Ibidem, p. 48.
    6. Ibidem, p. 21.
    7. L’encyclopédie de Diderot.
    8. Hildegarde de Bingen, Physica, p. 28.
    9. Dioscoride réitère cette recommandation cinq siècles plus tard.
    10. Petit Larousse des plantes médicinales, p. 311.

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Graines de lupin blanc

La sanicle (Sanicula europaea)

Synonymes : sanicle d’Europe, sanicle mâle (1), senic, herbe aux vaches, herbe au chêne, herbe au charpentier, pied d’alon, herbe de saint Laurent.

Voici une plante qui se sera tenue à l’écart de l’Antiquité gréco-romaine : de même qu’il règne, au sujet de ses noms (2) une unanimité évidente, il en va de même en ce qui concerne l’ignorance dans laquelle furent placés les auteurs antiques à propos de la sanicle. L’on ne peut tout connaître, et l’Antiquité ne se résume pas qu’aux deux seuls mondes grec et romain, à l’égal du Moyen-Âge qui n’est pas une notion s’appliquant à la seule Europe, un point que l’on a trop tendance à oublier.
La toute première à faire mention d’une utilisation thérapeutique de la sanicle n’est autre que la très grande sainte Hildegarde, qui aménage une belle place dans son Physica à cette plante que, déjà, elle appelle Sanicula, du latin sanus, « sain » et sanare, « guérir » ; autant dire qu’elle porte en elle un potentiel que ne lui dénieront pas les successeurs d’Hildegarde. Mais, pour le moment, demeurons quelques temps au XII ème siècle, siècle d’Hildegarde, où l’on apprend le bien que l’abbesse pense de la sanicle, ce qui ne gâche rien : « La sanicle est chaude, et il y a en elle beaucoup d’éléments purs » (3). Elle est bonne pour les « viscères » malades et l’estomac. Grâce à sa racine, « elle chasse les humeurs de l’estomac et guérit les entrailles malades » (4). Hildegarde, si elle fait, selon moi, clairement référence aux capacités cicatrisantes de la sanicle, me semble souligner également ses vertus hémostatiques, c’est-à-dire que, comme le dit plus clairement Fournier, « elle hâte sensiblement la cicatrisation et dissipe les collections sanguines » (5). Hormis cela, dans son texte, il y a un indice qui me donne cette sensation qu’Hildegarde tenait la sanicle en belle estime : bien qu’elle la préconise fraîche, elle en conseille aussi la dessiccation afin, très certainement, d’avoir cette plante sous la main à tout moment de l’année, et ce qu’elle dit à ce sujet est tout à fait audacieux : « Faire sécher la sanicle au soleil, lentement, pour qu’elle ne perde pas ses vertus : car les vertus des plantes ne disparaissent pas, lorsqu’elles sèchent au soleil, mais lorsque c’est le feu qui les sèche » (6).
Malgré cette première introduction, la sanicle ne s’impose qu’à partir du XV ème siècle, étant affublée de noms divers comme c’était alors de coutume, chaque auteur la désignant à sa propre façon (diapensia, consolida minor, ferraria minor, etc.). Au XVI ème siècle, on n’en finit pas de se précipiter au devant de la sanicle : les plus grands auteurs du siècle ne manquent pas d’y faire référence : Fuchs, Bock pour qui elle est une panacée à l’égal de la verge d’or (Solidago virga aurea), Tabernaemontanus, Ryffius, Lonicer, qui lui accorde le statut de « plante cicatrisante des barbiers » (qui n’étaient pas que raseurs au XVI ème siècle, mais aussi « chirurgiens »). Mais la sanicle, ça n’est pas que l’herbe aux coupures ou l’herbe au charpentier (comme on appelait l’achillée millefeuille pour des raisons similaires), c’est aussi l’herbe aux brûlures, et aux brûlures graves si l’on en croit l’hagiographie de saint Laurent qui a donné à la plante l’un de ses noms vernaculaires. Laurent, martyr chrétien du III ème siècle après J.-C., contrariant je ne sais plus quel empereur romain, fut passé au gril (au sens propre) sur les ordres de ce dernier. Narquois, le saint jeta à la face du bourreau la phrase suivante : « Retourne-moi, maintenant, que l’empereur ait de la viande bien cuite à manger ». Je pense que c’est un petit peu exagéré. En revanche, l’empereur, qui venait d’inventer le barbecue, s’empressa d’aller déposer le brevet auprès de l’INPI, parce qu’à l’INRI, ils assurent vraiment pas un clou… Un ange (tré)passe… Haem… ^_^

Bien plus grave encore attend la sanicle. Il s’avère, si l’on prend en considération les informations dernières (qui précèdent cette histoire de saint coiffé de laurier qui ne lui a pas servi à grand-chose apparemment, hormis, peut-être, à aromatiser sa viande) et que l’on remonte à sainte Hildegarde, il s’avère donc que seuls les praticiens germaniques prêtent attention à la sanicle. En France, c’est d’une toute autre farine dont on fait son pain. Les XIX ème et XX ème siècles montrent bien comment l’on accueillit la sanicle de part et d’autre de la frontière franco-allemande : versant germanique, l’abbé Sébastien Kneipp recommande chaudement la sanicle, tandis que Dinant, son continuateur, établissait il y a environ une centaine d’années une liste récapitulative de l’ensemble des vertus médicinales de la sanicle. Côté français, l’on est moins dispendieux en éloges : ce ne sont pas les trois ou quatre lignes qu’accorde le docteur Leclerc à cette plante qui prouveront le contraire. Pourtant, le Dictionnaire de Trévoux, qui est bien une production hexagonale du XVIII ème siècle, jugeait la sanicle en faveur : « cette plante est détersive et vulnéraire ; on l’emploie pour les pertes de sang, pour déboucher et fortifier les viscères. Elle est très utile dans les pertes de sang, les hémorragies, la dysenterie ». Ce qui est, il faut bien l’avouer, une belle synthèse des propriétés thérapeutiques de la sanicle. Mais en France, l’on doute (merci Descartes) lorsqu’on est homme de science, mais l’on n’en est pas moins crédule dès lors qu’on appartient à la vaste masse du peuple. C’est ce que Cazin semble lui reprocher lorsqu’il écrit ceci dans les environs de 1850 : « la confiance populaire dans les vulnéraires a pour effet, comme tous les remèdes innocents, d’empêcher de recourir à des moyens rationnellement indiqués et plus efficaces » (7). C’est dire à quel point Cazin estimait peu la sanicle qui, pourtant, en tant que vulnéraire, remplaça assez souvent la teinture d’arnica qui, douée de l’énergie qui est la sienne, est loin d’être un innocent remède !

Les botanistes ont rangé la sanicle dans la famille des Apiacées, laquelle contient des géantes (berce, angélique, fenouil) et des plantes au port plus modeste mais pas moins intéressantes : carvi, coriandre et cumin, par exemple. C’est donc dans ce second groupe que se classe la sanicle, compte tenu de sa hauteur : 25 à 40 cm, très exceptionnellement 50. Mais elle se distingue des petites et grandes Apiacées de bien des manières. De l’épaisse souche de cette vivace aux grêles racines apparaît une rosette basale de feuilles, chose assez peu courante chez les Apiacées. Longuement pétiolées, palmées, divisées en trois à cinq lobes bien découpés et dentés, de couleur vert foncé et d’aspect luisant, elles évoquent davantage une pivoine qu’une apiacée. Sur la hampe florale striée et glabre, d’allure gracile, l’on voit quelques feuilles à l’état de miniature, puis, d’avril à juillet, une maigre ombrelle de fleurs qui ne se singularise pas par sa régularité, comme aiment généralement le faire les membres de cette famille botanique. Ses fleurs, petites, blanchâtres ou rosées, portant cinq pétales, produisent des diakènes globuleux couverts d’aiguillons crochus, rapprochant par là la sanicle d’une autre apiacée célèbre, la carotte.
La sanicle, présente tant en Europe qu’en Asie, élit plus particulièrement domicile en plaine ainsi qu’en moyenne montagne, pourvu qu’il s’agisse de régions humides et non siliceuses. Ainsi, les bois de feuillus aux sols frais et humifères plaisent à la sanicle, en particulier les hêtraies, à l’instar de l’aspérule odorante. Il est aussi possible de dénicher cette plante dans les haies ombragées et les talus buissonnants.

La sanicle en phytothérapie

Cette plante, fortement recommandée par nos voisins germains au cours de toute sa carrière médicinale, n’aura que très peu, nous l’avons souligné, dépassé le cadre des frontières, comme si elle avait été bloquée par le Rhin, les Vosges et les Alpes. Peut-être s’est-elle cantonnée dans certaines de ces régions, hormis les Alpes, la sanicle n’étant en rien une plante de très haute altitude. Il est bien possible qu’une forme de suspicion à son endroit l’ait dénoncée comme suspecte et donc indigne de confiance dans ses soi-disant propriétés étalées comme autant de merveilles. Bref. Malgré ce scepticisme tout français, au moins savons-nous que la petite sanicle peut s’utiliser par le biais de toutes ses parties : racine, sommités fleuries, feuilles ou la plante dans son intégralité. Plante de saveur astringente et amère, elle nous renseigne sur quelques-uns de ses composants (une résine, un principe amer et du tanin), à quoi s’ajoute une âcreté résiduelle en bouche bien plus prononcée quand la plante est sèche, précise Cazin. Au-delà de ces quelques éléments, ajoutons tout de même une forte proportion de saponine (13 %), du mucilage, de l’allantoïne, une essence aromatique, de la vitamine C, enfin des acides : le premier d’entre eux, l’acide rosmarinique, nous l’avons déjà croisé à travers les articles dédiés à la sauge officinale et à l’origan vulgaire ; le second, c’est l’acide chlorogénique, substance également présente dans l’artichaut, la bardane, le tournesol et surtout le café, possédant d’intéressantes propriétés anti-oxydantes.

Propriétés thérapeutiques

  • Astringente, détersive, vulnéraire, résolutive, cicatrisante
  • Apéritive, stomachique
  • Dépurative
  • Anti-inflammatoire
  • Hémolytique
  • Anti-œdémateuse

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère respiratoire : rhume, toux, maux de gorge, bronchite, hémorragie pulmonaire (crachement de sang : la sanicle est un utile adjuvant dans le traitement de la phtisie), engorgement pulmonaire
  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : engorgement intestinal, hémorragie gastro-intestinale, diarrhée, dysenterie
  • Troubles de la sphère vésico-rénale : hémorragie urinaire (hématurie), engorgement rénal
  • Troubles de la sphère gynécologique : leucorrhée, douleur utérine, métrite, métrorragie
  • Affections cutanées : écorchure, griffure, coupure, blessure, plaie, contusion, ecchymose, brûlure, engelure, ulcère, etc.
  • Autres hémorragies : saignement de nez, hémorroïdes
  • Inflammation gingivale et palatine
  • Scorbut

Modes d’emploi

  • Infusion de la plante fraîche.
  • Décoction de la plante fraîche.
  • Suc frais.
  • Macération alcoolique et vineuse (vin blanc).
  • Teinture-mère.
  • Cataplasme de plante fraîche broyée.
  • Poudre de plante sèche.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Récolte : les feuilles peu avant floraison, la racine au début de l’automne (septembre/octobre).
  • Risques de confusion : dans certains ouvrages, on use d’un nom vernaculaire tel que « sanicle des montagnes » pour désigner non pas une autre espèce de sanicle, mais de toutes autres plantes : la benoîte officinale (Geum urbanum), les astrances (Astrantia minor, Astrantia major), les saxifrages (Saxifraga sp.).
  • Substitution : la sanicle possède des propriétés similaires à d’autres plantes que l’on peut lui préférer : la potentille, la renouée bistorte, l’aigremoine, etc.
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    1. La sanicle femelle étant l’astrance, Astrantia minor.
    2. Sanicle en français, wundsanikel en allemand, wood sanicle en anglais.
    3. Hildegarde de Bingen, Physica, p. 40.
    4. Ibidem, pp. 40-41.
    5. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 859.
    6. Hildegarde de Bingen, Physica, p. 41.
    7. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p. 853.

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Huile essentielle de santal (Santalum album)

 

Synonymes : santal blanc, santal des Indes, santal citrin, santal de Mysore.

Alors bon. Par où commencer ? J’avais une entame ce matin au réveil, mais elle s’est évanouie depuis le temps. Démarrons à l’aide d’un point de repère chronologique : le Nirukta (et non pas le Nirkuta comme on peut lire ici et là, erreur copiée et collée, et recopiée, et cætera). Il s’agit d’un très ancien texte védique datant probablement du V ème siècle avant J.-C. Son rôle de glossaire avait pour but d’expliquer des termes obscurs contenus dans d’autres textes sanskrits afin d’en améliorer la compréhension et, par conséquent, la transmission. Une sorte de bréviaire étymologique en somme. Eh bien, dans ce Nirukta, l’on parle du santal, ce qui est bien une preuve qui confirme son statut de caviar de l’aromathérapie : c’est une essence végétale que l’on n’approche pas aussi aisément que cela, comme on le ferait d’un brin d’herbe : « sur la terre, il y a beaucoup d’arbrisseaux, peu de santals qui s’élèvent » (1). Cette métaphore qui souligne l’exceptionnel caractère du santal ne peut que nous inviter à ré-affirmer la puissance sacrée qui l’habite depuis bien plus longtemps que le plus ancien texte védique n’y a fait référence. Santal, transformation de l’arabe sandal, provient d’un mot sanskrit, cay-huynd-dan, plus fréquemment orthographié candana : il s’agit du parfum d’Indra qui, s’en frottant la poitrine et la guirlande qu’il porte au cou, devient doré, de même que le santal, rappelant l’accointance de cet arbre avec le soleil, ce qui fit écrire à l’auteur du Hi-Shai Sûtra que le chariot du soleil est fait d’or et de bois de santal. Véritable bois de senteur, à tel point qu’il parfume la hache qui le coupe, le candana est un bienfaiteur car même une fois abattu, il perpétue ses bienfaits par le truchement de son parfum persistant, tant et si bien qu’on le dit capable de parfumer les autres arbres, allant même jusqu’à les envelopper de sa propre chaleur.
Tout d’abord placé sous sphère d’influence brahmanique, le santal n’est pas resté cantonné qu’à la seule Inde, s’étant rendu auprès des bouddhistes pour ensuite élargir sa renommée à des territoires beaucoup plus vastes et pour lesquels il a une importance capitale dans la vie religieuse des Chinois qui brûlent son bois en hommage à Bouddha, attendu que le santal fait partie des arbres du paradis bouddhique.
En Inde et sur l’ancienne île de Ceylan, son bois a été utilisé pour fabriquer des statuettes, des objets de culte (et d’autres objets manufacturés), ainsi que pour charpenter des temples hindouistes (on dit aussi qu’il forme, avec le cèdre et le cyprès, le trio des arbres sacrés du temple de Salomon). Non seulement son parfum est une excellente raison à cela, mais il s’avère également que le bois de santal n’est en aucun cas attaqué par les insectes, les vers, la moisissure… Ce qui explique pourquoi le santal a partie liée avec différentes pratiques religieuses en Asie, qu’elles concernent le mariage ou les funérailles. Par exemple, au IX ème siècle après J.-C., on utilisait déjà son essence en vu d’embaumer le corps des monarques. Plus communément, il est de coutume de faire brûler du bois de santal lors des enterrements (lors du décès d’un haut dignitaire, 400 kg de bois de santal étaient parfois nécessaires lors de sa crémation), le santal ayant vertu protectrice, il permet d’éloigner les mauvais esprits, ce que relate le bouddhisme qui désigne le santal comme un chasseur d’entités démoniaques, de même qu’en Afrique où il permet de chasser les zars comme l’explique bien Tobie Nathan : « Pour diagnostiquer la famille de l’esprit qui a investi la malade, la guérisseuse se livre nécessairement au fatih el ‘ulba – « l’ouverture de la boîte ». Dans chaque boîte, en effet, est enfermé un encens, l’odeur-devise – en quelque sorte le blason odorant – d’un groupe de zars. Cependant, ces empreintes d’esprits sont elles-mêmes des combinaisons d’essences élémentaires. On dit que les maîtres du zar en connaissent près d’un millier qu’ils combinent à volonté : al mistika, sorte de résine parfumée (peut-être la myrrhe ?), mur el higazi, l’eolocynth, sandal, le bois de santal, al kafur, le camphre, ‘irk as sus, la branche de licorice, al gawi, parfum provenant de l’île de Java, etc. » (2).
Au-delà de son rôle de protecteur et de gardien, il est entendu par le tantrisme que le santal permet de favoriser le réveil de la Kundalini, c’est-à-dire le serpent lové au creux de Muladhara, autrement nommé chakra de la racine. Tout comme l’oliban, les fumées apaisantes du bois de santal qui brûle favorisent la méditation, la prière ainsi que le retour réflexif sur soi-même. D’aucuns parleraient de recentrage… Bref, Muladhara n’est pas loin, l’une des couleurs de l’aura de l’huile essentielle de santal étant le rouge. Si l’on considère les deux autres couleurs de cette aura, l’on note la présence de orange et de magenta. La couleur orange évoque sans difficulté le chakra sacré, Svadhisthana, prosaïquement nommé chakra du sexe parfois. Selon le tantrisme, l’hindouisme et le bouddhisme tibétain, spiritualité et sexualité, recueillement et sensualité ne sont pas des couples antinomiques et incompatibles, ils vont même de paire. Quant au magenta, synthèse chromatique du rouge et du violet, il passe des basses vibrations du rouge à celles très élevées du violet, on file de la racine à la couronne comme est censé le faire la reptilienne Kundalini. Ce n’est donc pas pour rien – au-delà du seul fait d’être considéré comme aphrodisiaque – qu’il est un gage d’éveil spirituel. Si chez les hindouistes on applique une pâte de bois de santal au niveau du troisième œil (ce que l’on appelle le tilak), cela n’a-t-il point pour objectif de développer davantage de clairvoyance et de conscience éclairée ?
Si l’on creuse davantage, l’on peut prendre conscience que le santal convoque bien plus qu’un élément : le chakra sacré se réfère à l’Eau, l’énergie de feu doux du santal, bien soulignée par cette grosse proportion de sesquiterpénols contenue dans son huile essentielle (un Feu qui convient bien à Mars, mais surtout au Soleil) ; enfin, astrologiquement associé au signe de la Vierge, le parfum du santal, par cette relation zodiacale, fait intervenir la Terre. Quant à l’Air, je vous laisse le soin de chercher en quoi le santal peut bien le contenir… ;)

Le santal a beau n’intéresser l’industrie de la parfumerie que depuis le XIX ème siècle, la menace qui pèse sur lui est pourtant bien réelle. Le célèbre santal de Mysore, extrêmement réputé, devenu rare, a obligé la culture de cet arbre dans la plupart des états du sud de l’Inde (Kerala, Andhra Pradesh, Tamil Nadu, Karnalaka). Mais l’on ne peut mettre la raréfaction du santal sur le seul compte de la parfumerie : de la fin du XVIII ème siècle jusqu’à l’orée de la Seconde Guerre mondiale, on assiste à une forte demande de bois de santal, en particulier pour la confection d’encens, ce qui provoque un déboisement progressif et inexorable, l’homme du XIX ème siècle étant peu au fait de la question agro-écologique. Pour son malheur, le santal croît très lentement et laborieusement, ce qui n’a pas été sans problème. Sa durée de vie limitée à un siècle en conditionne nécessairement la hauteur qui ne dépasse par dix à douze mètres. Au-dessus du sol, le tronc trapu du santal et ses feuilles semper virens ne laissent en rien présager de ce qui se passe sous la surface de la terre : les racines du santal, équipées de suçoirs, s’enfoncent dans celles d’autres arbres environnants et d’herbes géantes (bambous, palmiers), dans lesquels ils puisent les substances nutritives (phosphore, azote…) indispensables à la croissance du santal qui se trouve être largement dépendant de son environnement naturel. Le caractère hémiparasite qui singularise le santal lui permet, lors de sa prime jeunesse, de planter ses suçoirs sur plus d’une centaine d’espèces végétales différentes (parfois jusqu’à 300, y compris ses propres congénères) qui jouent le rôle d’hôtes, mais sans grand danger pour eux. Ce n’est qu’une fois devenu un arbre plus âgé qu’il perd cette habitude de se cramponner au premier venu et qu’il affiche fièrement son autonomie. Et c’est aussi avec l’âge qu’il acquiert la maturité nécessaire pour devenir productif, un santal pouvant patienter 25 à 50 ans avant de former dans son bois une essence digne d’intérêt pour le distillateur. Ce qui, au regard de son espérance de vie, n’en permet l’exploitation que pour un temps assez court, laquelle est délicate, sinon dangereuse pour sa survie, puisque, outre l’aromathérapie, c’est le cœur de son bois qui attire la convoitise de l’homme depuis des lustres : il n’est donc guère possible de l’exploiter sans le détruire, ce qui est le sort réservé à d’autres bois à parfum tels que le cèdre de l’Atlas et le bois de rose. Tout cela rend son existence fort hasardeuse, sans compter que sa culture est très complexe puisqu’il faut envisager la présence des espèces végétales hôtes indispensables au santal, lesquelles ne se choisissent pas au hasard. De plus, à force de tremper sa nouille un peu partout, le santal peut attraper une maladie d’origine bactérienne, détail rappelant que l’huile essentielle de santal est utilisée pour combattre les gonocoques responsables de la blennorragie, MST autrefois connue sous le nom de chaude-pisse. Bref, tout cela aurait pu peser lourd dans la balance avant que l’on ne mette en place un plan de contrôle et d’exportation, à l’identique de celui qui concerne le bois de rose en certains régions.

Botaniquement, nous pouvons dire en quelques mots que le santal porte des feuilles opposées, de forme ovale et effilée, dont la longueur est comprise entre 4 et 8 cm. Les faces supérieures vert sombre présentent une surface un peu rêche, alors que le revers est beaucoup plus pâle. Lors de la floraison du santal apparaissent des panicules de petites fleurs dont la couleur peut varier du jaune pâle au pourpre. Par la suite, l’arbre se couvre de grappes de drupes noires, rondes comme des pois et pas plus grosses que des cerises, à l’intérieur desquelles se trouve une graine unique.

Le santal en aromathérapie

Pour nous autres Occidentaux, du santal nous ne connaissons guère qu’un parfum, si captivant à vrai dire qu’il ferait presque oublier quelle est l’espèce végétale qui le produit, générant, çà et là, dans divers ouvrages d’aromathérapie, des sottises qui montrent à l’évidence que leurs auteurs sont mal renseignés au sujet du santal. Bref…. Ce parfum, s’incarnant sous forme d’huile essentielle, ne doit pas faire oublier que cet arbre qu’est le santal fait, tout comme le giroflier et le cannelier, l’objet d’une pratique phytothérapeutique, cependant circonscrite aux seules régions d’Asie : les informations à ce sujet étant faméliques, nous laisserons donc ce volet de côté pour nous concentrer exclusivement sur l’huile essentielle de santal en aromathérapie.
Le bois dur et odorant du santal, ainsi que ses racines, sont les parties végétales de cet arbre pour lesquelles le distillateur porte un intérêt certain. Mais sur la question du bois, il ne s’agit pas des parties nobles que l’on soumet à la distillation (celles-ci se réservent à l’ameublement et à la statuaire), mais des copeaux, des résidus de bois, des déchets, fractionnés en plus petites unités avant d’être accueillies par l’alambic. Et c’est conseillé puisque l’hydrodistillation à la vapeur d’eau, si elle est une bonne technique pour extraire l’huile essentielle de santal de son bois, est, dans ce cas précis, un véritable défi que doit relever le distillateur : il ne s’agit pas là de lavande pour laquelle la distillation est bouclée en quelques heures. Le santal – c’est ainsi – prend son temps. Nous avons remarqué plus haut qu’il croît lentement. Il en va de même de sa distillation, n’ayant nulle intention de délivrer son précieux trésor aussi rapidement. Prendre son temps se chiffre en dizaines d’heures : 48 à 72 heures sont parfois nécessaires, une centaine dans certains cas, tout cela dépendant surtout de la qualité du bois : dense, de couleur brun jaunâtre, il est parcouru de stries plus foncées par endroit, un indice de sa plus grande richesse en essence. Or comme le rendement est d’importance, puisqu’il avoisine les 4 à 8 %, plus du double – 8 à 13 % – lorsque le bois employé est de qualité supérieure (3), il est bien normal et obligatoire de soumettre bois et racines à une coction au long feu continu pour en exprimer toute l’essence. Cette durée hors du commun s’explique aussi par la densité (0,98) de cette huile essentielle, pesante, épaisse, visqueuse. Très peu volatiles, ses molécules sont donc plus longues à extirper du bois (4). Huile essentielle quasiment incolore (c’est à peine si elle jaunit un peu avec l’âge), elle dégage un puissant mais délicat arôme boisé et épicé, chaud et profond. N’abusons pas des qualificatifs, l’huile essentielle de santal échappe à toute description, bien vaine litanie de mots ; ça n’est pas une expérience qui se lit – le bagage lexical des odeurs étant, à la vérité, si faible que, de toute façon, on n’irait pas bien loin. Non, c’est avant tout une expérience qui se sent, qui s’absorbe aussi longuement et lentement que cette huile essentielle a pris de temps pour s’extraire de sa gangue ligneuse.
En terme de composition biochimique, la plus large part est allouée aux sesquiterpénols (alpha-santalol, bêta-santalol, cis-lancéol, épi-p-santalol) formant près de 70 % de l’ensemble. Le reste se distribue entre les sesquiterpènes (8 %), les monoterpènes (8 %) et les acides (3 %).

Propriétés thérapeutiques

  • Anti-infectieux : antibactérien (gonocoque, staphylocoque doré), antiviral, antifongique, antiseptique pulmonaire et génito-urinaire
  • Tonique veineux et lymphatique, décongestionnant veineux et lymphatique, cardiotonique
  • Antispasmodique
  • Anti-inflammatoire
  • Expectorant, balsamique, antitussif
  • Calmant et sédatif du système nerveux central (il existe une corrélation entre la présence d’alpha-santalol dans cette huile et son activité sédative), antidépressive, inductrice du sommeil
  • Tonique général
  • Décongestionnant pelvien, stimulant testiculaire, aphrodisiaque
  • Aquarétique
  • Astringent, cicatrisant, régénérateur cutané
  • Activité antitumorale (l’un des composants de cette huile essentielle favorise l’apoptose des cellules responsables de carcinomes cutanés)
  • Sudorifique (en phytothérapie, le bois de santal forme avec le sassafras (Sassafra albidum), le gaïac (Guaiacum officinale) et la salsepareille (Smilax aspera) le groupe des quatre bois sudorifiques)

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère urinaire : cystite, infection urinaire, colibacillose, blennorragie
  • Troubles de la sphère respiratoire : bronchite chronique, catarrhe bronchique, bronchorrhée, laryngite, toux sèche et/ou irritante
  • Troubles de la sphère circulatoire : hémorroïdes, varice, jambes lourdes, œdème des membres inférieurs, ulcère variqueux, insuffisance veineuse et lymphatique, couperose
  • Troubles de la sphère génitale : congestion du petit bassin, congestion prostatique, prostatite, herpès génital, mycose vaginale (candidose), asthénie sexuelle, impuissance, frigidité, fatigue sexuelle
  • Affections cutanées : mycoses (pied d’athlète, onychomycose), dermatophytose (teigne), acné, herpès labial, eczéma, psoriasis, urticaire, gerçure, crevasse, cicatrice, soins des peaux grasses, irritées, fatiguées et dévitalisées, rides, démangeaisons du cuir chevelu, pellicules
  • Troubles du système nerveux : stress, nervosité, agressivité, anxiété, morosité, dépression légère, surmenage, épuisement nerveux, psychique et intellectuel, dispersion mentale, troubles du sommeil
  • Désaccoutumance (tabac, alcool)

Propriétés psycho-émotionnelle

  • Sédatif et calmant, il remet de l’ordre dans le chaos (insomnie, troubles du rythme cardiaque, etc.).
  • Grâce à son parfum charnel et enveloppant, l’huile essentielle de santal permet de prendre conscience de son incarnation et de se situer par rapport à son environnement en particulier lorsque le stress, la nervosité, l’impatience, la dispersion et le bavardage mental nous placent hors de nous-mêmes, en dehors de notre propre corps dont l’esprit semble désincarné.
  • Tout en souplesse, le santal blanc efface la raideur, la rigidité, la morosité, il permet une ouverture vers l’autre qui peut tout aussi bien être une personne anonyme qu’un compagnon proche. Mais là où il fait véritablement merveille, c’est à travers sa capacité sensuel à séduire : il développe un climat de confiance propre à aiguiser le plaisir en toute intimité.
  • Fort utile lors d’épisodes méditatifs, l’huile essentielle de santal permet de se connecter à son intériorité.

Modes d’emploi

  • Voie cutanée pure ou diluée.
  • Voie orale.
  • Olfaction.
  • Diffusion atmosphérique.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Toxicité : c’est là un bien grand mot à propos de l’huile essentielle de santal. L’on a beau dire qu’elle n’a pas encore été établie sûrement, l’on sait néanmoins par l’expérience qu’un usage immodéré est susceptible d’entraîner un certain nombre d’effets secondaires tels que nausée, irritation cutanée, allergie de contact, etc. Jean Valnet évoquait une sensation de chaleur épigastrique et de soif intense en cas d’excès. Mais il y a excès et excès, la DL50 de cette huile essentielle s’élève quand même à 5 g par kilogramme chez l’homme, c’est-à-dire qu’un adulte pesant 80 kg devrait absorber 400 g de cette huile (soit 40 flacons de 10 ml) avant de rencontrer quelques dommages. Ainsi, rien à voir avec le cyanure et la strychnine, des doses létales médianes comprises entre 5000 mg et 15000 mg par kilogramme concernent des substances « légèrement toxiques » à « presque pas toxiques ». Pas de quoi en faire un plat. En revanche, ce qui est plus certain, c’est de ne pas en abuser au-delà de cure de six semaines, ni durant les trois premiers mois de la grossesse (sait-on jamais : peut-être craindrait-on de voir bébé danser le nritta dès la naissance…), et, pour finir, en cas d’insuffisance rénale. Si je sens, là encore, poindre le sacro-saint principe de précaution qu’on brandit à tout-va à la première occasion, je n’en suis pas moins d’accord pour dire qu’huile essentielle de santal et enfant, ça n’est pas compatible : qu’a-t-on besoin de cette huile quand on n’est pas encore pubère ? Quand je vois qu’elle est parfois conseillée en olfactothérapie à des gamins de 4 ou 5 ans, je me dis que… Euh…?!!! Que c’est n’importe quoi. Pour ne pas être grossier ^_^
  • De même qu’il existe du lard et du cochon, sur le marché de l’aromathérapie – qui oublie parfois d’indiquer le nom latin des plantes sur les flacons d’huile essentielle ou quand ça l’est, c’est parfois imprimé à l’aide d’une encre qui s’efface à la vitesse d’un cheval lancé au grand galop (insinuerais-je que le monde de l’aromathérapie est, lui aussi, secoué par d’infâmes malversations ?), le néophyte peut, on l’en croit aisément, peiner quelque peu et se faire posséder comme un bleu dès lors qu’il s’agit d’une huile essentielle aussi peu donnée que celle de santal. Oui, il y a santal et santal. N’y a-t-il pas, du reste, verveine et verveine, un mot que de peu scrupuleux margoulins utilisent pour l’accoquiner avec l’huile essentielle de litsée citronnée. Sachant que 10 ml d’huile essentielle de verveine citronnée ça coûte (généralement) dix à douze fois plus cher que la même quantité de litsée citronnée, on peut imaginer le potentiel profit que peut réaliser le dit margoulin en appelant un produit du nom d’un autre (les sensations de faire une (trop) belle affaire et de se faire enfler sont assez souvent concomitantes). D’où l’intérêt de se procurer des huiles essentielles chez des gens sérieux (La cabane aux arômes de Pescalune, Maison Néroli, etc.). Bref. Après cette incise bien nécessaire, revenons-en à nos tendres moutons. Donc, voilà-t-il pas que, par-dessus le marché, il existe plusieurs santals : un blanc, un jaune, un rouge. Érigeons donc LA liste :
    – le santal, celui de cet article, c’est le blanc : Santalum album. Certains petits malins écrivent santal alba sur l’étiquette, sans doute pour porter à davantage de confusion. On l’appelle santal, point barre.
    – le santal d’Australie : Santalum spicatum.
    – le santal de Nouvelle-Calédonie : Santalum austrocaledonicum.
    – le quandong : Santalum acuminatum.
    A noter que si ce dernier n’est pas concerné par l’aromathérapie, c’est le cas des deux précédents, arbres hémiparasites tout comme le santal, produisant chacun une huile essentielle : à la maison, j’ai deux flacons, l’un d’huile essentielle de Santalum album, l’autre de Santalum spicatum, qui n’ont, l’une et l’autre, rien à voir, ne serait-ce que d’un seul point de vue olfactif. Je vous le dis, j’ai une très nette préférence pour le spicatum ^_^
    Ensuite, nous avons affaire à deux faux santals :
    – Le premier, que de petits malins (il y a beaucoup de petits malins autour du santal, décidément…) appellent « santal des Indes orientales », c’est l’amyris (Amyris balsamifera). C’est bien un arbre, mais non de la famille des Santalacées puisqu’il appartient à celle des Rutacées. On en tire une huile essentielle également, assez bon marché comparativement à celle de santal ou de bois de rose, ce qui lui vaut aussi d’être surnommé rosewood. Décidément ! Je le rappelle au cas où : l’aromathérapie, ça n’est pas un truc relaxant pour midinettes, c’est plutôt un truc où on s’arrache les cheveux, si, si !
    – Le second, c’est le « santal » rouge (Red sandalwool), Pterocarpus santalinus, un arbre du sud de l’Inde, de la famille des Fabacées. On n’en tire aucune huile essentielle à ma connaissance.
    _______________
    1. Angelo de Gubernatis, La mythologie des plantes, Tome 2, p. 332.
    2. Tobie Nathan, Psychanalyse païenne, p. 175.
    3. En général, on compte 3,5 à 4 % de rendement pour le bois, 4,5 à 6 % pour les racines.
    4. Le lieu de vie du santal semble aussi déterminer cette richesse plus ou moins étendue : il apparaît que la nature du terrain influe sur la quantité d’huile essentielle produite. Le terrain favori serait donc celui qui est pauvre, sec et caillouteux, en somme tout ce que, olfactivement, le santal n’est pas.

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La passiflore (Passiflora incarnata)

Synonymes : passiflore purpurine, fleur de la passion, pomme grenadille, granadelle.

Lorsque les colons européens rencontrèrent pour la première fois une fleur de passiflore, il est permis de penser que – abasourdis face à tant de beauté – ils n’aient pas eu le temps ni le désir de s’enquérir de ses propriétés curatives. Personnellement, lorsque je vois une toile qui me plaît dans une galerie, je rechigne généralement à demander si c’est de l’aquarelle ou du fusain (sauf si j’ai l’impression que l’on me raconte des histoires ^^). Si tel est cas, je n’en ai découvertes nulle part, hormis le rapport des colons au sujet des emplois qu’en firent les autochtones à cette époque. Nous savons, par exemple, que la tribu des Algonquins fit accéder une passiflore au rôle de tranquillisant dans leur pharmacopée, une vertu qui, semble-t-il, n’a pas effleuré l’esprit de beaucoup avant longtemps. D’autres Amérindiens se servaient de la plante pour soulager les yeux gonflés et irrités, et la racine comme tonique général. Et, bien avant cela, cette passiflore (si ce n’est pas elle, c’est donc sa sœur) était cultivée dans les jardins à l’époque des grands souverains aztèques tels que Moctezuma. Bien qu’introduite en Europe au XVII ème siècle, la passiflore n’est pas regardée (tout comme le tabac) comme autre chose qu’une ornementale, ne nous étonnons donc pas que son histoire thérapeutique soit relativement récente sur l’ancien continent, surtout que ce n’est qu’en 1867 qu’est mentionnée pour la première fois l’action sédative de la passiflore par un médecin américain du nom de Phares (une lumière !), corroboré par Stapleton en 1904. Ces découvertes pharmacodynamiques n’ont dont rien d’européen, bien qu’elles aient été importées d’Amérique septentrionale jusque vers l’Europe, où la passiflore fut, très tôt, bien accueillie, si j’en juge par sa présence dans Leclerc et Botan (première moitié du XX ème siècle).

Vivace semper virens, la passiflore est une plante herbacée aux longues vrilles : une liane dirons-nous pour faire plus simple et dont la longueur avoisine les dix mètres. Ses tiges ligneuses, striées, grisâtres, portent des feuilles alternes et trilobées, finement dentelées, à l’aisselle desquelles de grandes fleurs (10 cm) solitaires s’épanouissent. Grimpante, la passiflore s’entortille partout grâce à ses vrilles à ressort en anneaux serrés, bien moins lâches que ceux de la vigne. Ses fruits pendants marquent un peu plus de langueur dans l’allure générale de cette plante habituée à fournir de gros efforts pour se hisser toujours plus haut : ces baies, de couleur orangée, sont en effet grosses comme des œufs !
Nécessitant des sols moyennement fertiles, ensoleillés ou à mi ombrage, la passiflore est ainsi fréquente dans la portion sud des États-Unis, de la Virginie à la Floride, mais également dans les terrains secs et buissonneux du Mexique et de l’Amérique du Sud. Partout ailleurs, elle est cultivée dès que le climat le lui permet (il y en avait une chez ma grand-mère dans le sud de la Drôme), c’est pourquoi elle est devenue habituelle dans le Midi ainsi qu’en Italie.

Cette plante grimpante est aussi connue sous le nom de fleur de la passion. Mais c’est une passion qui n’a pas grand-chose à voir avec le sentiment de vive exaltation que l’on peut éprouver pour quelque chose ou, bien plus souvent, quelqu’un. La passiflore n’a donc rien d’aphrodisiaque. Si elle a été nommée ainsi, c’est grâce à l’imagination fertile de missionnaires jésuites qui « reconnurent » dans la couronne de franges centrales de la fleur la couronne d’épines de la crucifixion, passion du Christ renforcée par des appendices végétaux évoquant les trois clous de la croix et le marteau ayant été employé pour les enfoncer. D’aucuns y virent bien davantage encore : le volumineux ovaire de la fleur fait figure d’éponge imbibée de vinaigre, les cinq étamines rouges évoquent les cinq plaies du Christ et les vrilles les lanières du fouet ; l’on a même hasardé l’hypothèse que l’union des cinq pétales et des cinq sépales de la fleur représentait les dix apôtres, une fois Judas et Pierre retirés de la liste. Mais je crois qu’on va arrêter là, je pense que ça va finir par se voir qu’il y a eu comme une assez grosse exagération, hum ^^. Bref. Tout cela fit dire à nos missionnaires que cette plante incarnait, pour eux, la passion du Christ, d’où son nom latin de Passiflora incarnata, bien pratique quand on débarque dans une zone pour l’évangéliser, une fleur pareille ne pouvait être que le signe de la présence du divin. C’est probablement d’une partie de l’ensemble de ces signatures dont on s’est inspiré pour élaborer, à la manière du docteur Bach, un élixir floral à base de fleurs de passiflore : il permet de considérer la vie avec calme et sérénité, apaisant par là les gens nerveux et inquiets. Il apporte stabilité et élimine la confusion émotionnelle, favorisant l’ouverture de l’esprit vers des niveaux supérieurs de conscience. Enfin, renforçant la compassion, il permet de supporter plus aisément les épreuves difficiles que l’existence se charge de placer sous nos pas…

La passiflore en phytothérapie

Les fleurs de cette plante ont beau être monumentales et ornementales, ça n’est pas d’elles dont on se sert en pratique phytothérapeutique, mais du feuillage et des tiges ligneuses encore fraîches. En terme de composition biochimique, la passiflore est bardée de nombreux constituants, mais, plante casse-tête comme elle l’est, elle n’a pas encore révélé l’étendue de ses secrets (parfois, je me dis que ce n’est pas plus mal que de faire la nique à ces chimistes qui veulent tout disséquer). L’on a cependant pu déterminer la présence de flavonoïdes (du lutéol et de l’apigénine anti-inflammatoire), des acides phénols, des phytostérols, une essence aromatique caractérisée par un parfum de coumarine et du maltol à l’odeur de sucre caramélisé. Achevons cette liste avec des hétérosides cyanogénétiques (gynocardine entre autres) et des alcaloïdes dits indoliques du groupe des harmanes : l’harmine et l’harmaline, caractérisant toutes les deux un autre genre de liane sud-américaine du genre Banisteriopsis dont on se sert pour confectionner le yagé, boisson plus connue sous le nom d’ayahuasca, et présents également dans l’iboga africain (Tabernanthe iboga).

Propriétés thérapeutiques

  • Calmante du système nerveux central, sédative légère, anxiolytique, hypnotique légère, inductrice du sommeil
  • Régulatrice cardiaque, sédative cardiovasculaire, hypotensive
  • Antispasmodique
  • Relaxante musculaire

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère cardiovasculaire : éréthisme cardiaque, hyper-excitation cardiaque, palpitations, hypertension
  • Troubles du système nerveux : émotivité, nervosité, stress, anxiété, angoisse, angoisse de guerre, névrose, hystérie, neurasthénie, surmenage intellectuel, excitation cérébrale (tout cela pouvant entraîner =>)
  • Troubles chroniques ou passagers du sommeil, insomnie
  • Spasmes : asthme, épilepsie, crampe musculaire, maux de tête, rage de dents, douleurs menstruelles
  • Irritation intestinale
  • Brûlure et irritation cutanée
  • Troubles de la ménopause (bouffées de chaleur, irritabilité, etc.)

Modes d’emploi

  • Infusion de plante sèche ou fraîche : compter 20 g de plante en contact pendant 15 mn avec un litre d’eau, à raison de deux tasses par jour dont une le soir une heure avant le moment prévu du coucher.
  • Alcoolature de plante fraîche.
  • Teinture-mère.
  • Macération vineuse de plante fraîche.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Éviter la consommation de passiflore durant la grossesse est parfois recommandé (ou, du moins, en continuer l’emploi en abaissant les doses). Bien que n’impliquant pas de phénomènes d’accoutumance, la passiflore, à doses inadaptées, peut causer de la somnolence et des troubles de la conscience. « On pourra utiliser avantageusement la plante pour remplacer les hypnotiques et autres barbituriques qui agissent, pour la plupart, en provoquant une forme de coma, sorte d’intoxication cérébrale, qui laisse une désagréable sensation d’hébétude » (1). Tout au contraire, comme l’expliquait Leclerc bien plus tôt, « les malades qui en ont fait usage se réveillent aussi dispos qu’ils l’étaient au moment de s’endormir, conservant toute leur lucidité, toute leur faculté de penser, de parler et d’agir » (2).
  • Il est possible de potentialiser les effets de la passiflore en l’associant avec une ou plusieurs plantes à visée identique parmi lesquelles nous nommerons : le coquelicot, la valériane, le houblon, l’aubépine, la ballote fétide, le lotier corniculé, l’aspérule odorante, la mélisse, la verveine citronnée, le tilleul, les fleurs d’oranger, etc.
  • Les fruits de la Passiflora incarnata, ovales et juteux, contiennent une pulpe blanchâtre, parfumée et comestible. Cependant, certaines espèces de passiflores sont expressément cultivées pour leurs fruits (P. ligularis, P. laurifolia, P. mollisima, etc.), alors que celle qui produit ce que nous nommons « fruits de la passion » se trouve être P. edulis.
  • Récolte : tous les praticiens ne sont pas d’accord au sujet de la période de l’année à laquelle elle doit se dérouler. Certains prétendent que les feuilles et les rameaux peuvent être cueillis l’année durant (mais il faut leur faire observer que cela n’est possible qu’en fonction d’un climat relativement clément). D’autres sont bien plus précis et avisés : en mai et en juin, ou bien à floraison dans un premier temps, puis à l’époque de la fructification.
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    1. Fabrice Bardeau, La pharmacie du bon Dieu, p. 208.
    2. Henri Leclerc, Précis de phytothérapie, p. 295.

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La méthode du Docteur Bach

Les élixirs floraux, qu’est-ce que c’est ?

Ce sont de très fortes dilutions dans l’alcool de macérations de plantes. Le docteur Edward Bach a mis au point ces remèdes qui sont aujourd’hui au nombre de 39. Ils sont, pour la plupart, fabriqués à base de fleurs mais aussi de bourgeons (Chestnut Bud) alors que d’autres ne sont pas des élixirs végétaux (Rock Water).
Il serait bon d’utiliser le terme de « leibothérapie » (du grec leibo, « goutte ») dès lors qu’on parle d’élixirs qui ne sont pas forcément floraux (il existe des élixirs animaux, marins ou autres).
Cette thérapie repose sur le fait de se soigner en déposant 2 à 3 gouttes d’élixir sous la langue ou bien diluées dans un verre d’eau et cela 3 à 4 fois par jour pendant une cure d’une durée assez longue.

Ce n’est pas un médicament et ça soigne

Conçus par un médecin, ces élixirs ne sont pas considérés comme des médicaments. De plus, l’ensemble des sensations sur lesquelles ils sont censés agir (la peur, l’incertitude, etc.) ne sont pas répertoriées comme maladies par la médecine conventionnelle. C’est une méthode fort répandue dans les pays anglo-saxons et elle se développe petit à petit dans les pays francophones. De nombreux témoignages de leur efficacité (y compris sur les enfants et sur les animaux) leur donne crédit.

Qui est le Docteur Bach ?

Il est né en 1886, a fait des études de médecine et s’est spécialisé en chirurgie et en immunologie. En 1919, il entre à l’hôpital homéopathique de Londres. Et c’est cela qui va mener Bach à l’élaboration de ses élixirs.
Ici, il est nécessaire de préciser les trois règles majeures de l’homéopathie mises en œuvre par Samuel Hahnemann :

  • Règle n° 1 : un remède est efficace si il a la capacité de reproduire efficacement la maladie sur un sujet sain.
  • Règle n° 2 : une forte dilution : les remèdes qui imitent une maladie sont hautement toxiques. Hahnemann montre que ces remèdes, s’ils sont fortement dilués, agissent avec davantage d’efficacité tout en perdant leur toxicité.
  • Règle n°3  : une dynamisation : en secouant un remède au moment de sa dilution, on le rend plus efficace et on évite les effets secondaires.

Plus tard, le Docteur Bach reprendra ces trois règles en mettant au point sa propre méthode :

  • Choisir les plantes en fonction de leur langage ou de leur signature.
  • Mettre en œuvre plusieurs niveaux de dilution.
  • Dynamiser les dilutions en les exposant aux rayons du soleil.

Bach note une chose importante : « Ce que nous nommons maladie est une manifestation ultime produite dans le corps, le résultat final des forces profondes agissant à long terme. » Une personnalité sans conflit serait immunisée contre la maladie. La peur, la lassitude, la résignation abaissent les défenses naturelles de l’organisme. Par conséquent, pour envisager une guérison, il faut reconnaître l’élément perturbant (émotion, état négatif, etc.).

A la recherche des fleurs

Bach recherche des fleurs simples en correspondance avec la « médecine des signatures » à l’origine du « similia similibus curentur » de l’homéopathie (cf. la règle n° 1). Depuis longtemps, on a remarqué que beaucoup de plantes possédaient des « particularités » qui entraient en correspondance (en écho) avec certaines parties du corps humain. Exemples :

  • La pulmonaire possède des feuilles qui ressemblent de par leur forme aux poumons humains. Elle soigne des problèmes respiratoires.
  • Le saule, qui baigne constamment ses racines dans l’eau, est préconisé en cas de rhumatismes. Étant donné que les rhumatisants craignent par-dessus tout l’humidité, quoi de mieux que de soigner les rhumatismes avec une plante qui ne craint pas l’humidité.

Cette méthode a été théorisée par Paracelse. Depuis, de nombreuses propriétés médicinales de plantes par rapport aux signatures ont été prouvées de façon scientifique.

La fabrication des élixirs

Bach abandonne rapidement sa carrière de praticien pour s’adonner à la recherche. Il veut tendre à la simplicité avant tout. Il cueille des fleurs au moment de leur floraison maximale et les fait macérer dans un bol d’eau au soleil. Ensuite, il stabilise avec de l’alcool lequel joue également le rôle de conservateur. Puis, il dilue ce mélange avec davantage d’alcool. C’est une méthode qui allie les principes de l’infusion avec ceux de la dilution et de la dynamisation homéopathiques. Bach découvre douze fleurs. Plus tard, il ajoute deux autres remèdes : Rock Water (eau de source dynamisée) et Rescue (composé de cinq fleurs et destiné aux situations d’urgence).
Le Docteur Bach n’est pas un illuminé mais un médecin reconnu par ses pairs. Son œuvre achevée, il meurt en 1936.

Pourquoi des plantes ?

Le corps humain n’a pas l’habitude des molécules de synthèse : il ne reconnaît que les éléments naturels. L’organisme est incapable d’éliminer tous les principes actifs qui pourront provoquer effets secondaires à répétition et maladies iatrogènes qu’on essayera de soigner avec de nouvelles molécules chimiques, etc. Exemple :

  • Les molécules de synthèse bloquent le foie bien souvent.
  • Les plantes sont évacuées sans difficulté et libèrent le foie bien souvent.

Le choix est vite fait.

Vers l’autonomie

Bach propose une méthode part laquelle il montre bien qu’il abandonne l’homéopathie. La grande nouveauté des fleurs de Bach, c’est d’aider à retrouver les idées claires et une capacité d’auto-analyse, ainsi qu’évacuer les tensions à l’origine des affections.

Les successeurs de Bach

A la mort de Bach, on crée le Centre Bach. Le laboratoire anglais Nelson est depuis lors chargé de fabriquer les élixirs Bach Flowers Remedies™. Aujourd’hui, il existe plus de 5000 élixirs différents et tous ne sont pas floraux. Certaines régions du monde ont utilisé des plantes endémiques pour fabriquer des élixirs : on parle maintenant d’élixirs français, américains, sud-africains, australiens, andins et aussi… marins, etc.

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Les lyciets (Lycium sp.)

Les fleurs du lyciet de Chine (Lycium chinense)

Au cœur d’un fragment littéraire qui se trouve être le plus anciennement connu (il a au moins 4000 ans), l’on apprend que le personnage principal, le héros Gilgamesh, est mis dans le secret au sujet d’une plante accordant l’immortalité. Mes souvenirs ne sont pas nets au sujet de cette plante même si je me rappelle assez bien de L’épopée de Gilgamesh dans son ensemble. Vu l’âge fort respectable de ce texte, il est bien possible que cette plante d’immortalité n’en soit pas une au sens où nous l’entendons, s’apparentant davantage à ces « plantes » mythiques que sont le soma védique, le moly homérique et l’ambroisie olympienne. Si je vous barbe avec Gilgamesh, c’est justement parce que cette soi-disant plante est nommée ainsi : Lycium. Ce qui nous rapproche du sujet du jour. On y accorda tant d’importance semblerait-il que 2000 ans plus tard environ on évoquait toujours fiévreusement quelque chose de concordant. Bien que Théophraste, Dioscoride et Pline nous honorent de descriptions d’arbustes épineux au sujet desquels l’on se perd en conjectures concernant leur exacte identité, l’on pense (pourquoi pas ?) au lyciet parce que, d’après Pline, un de ces arbustes permettait d’élaborer le médicament connu sous le nom de lycium. Mais, ô combien il est facile de « reconnaître » le lyciet dans cet antique lycium sachant que c’est de ce terme dont le nom même actuel de la plante est issu, nom latin remontant au grec comme souvent : lukion ou lykion, « nom d’un arbuste épineux à feuilles de buis qui semble avoir été un nerprun et qui était, au dire de Dioscoride, très abondant en Lycie » (1), région d’Asie mineure. Et, d’ailleurs, au premier livre de la Materia medica, au chapitre 119, l’on croise bien un lycium, mais ce qu’en dit Dioscoride nous fait forcément abandonner tout espoir d’y reconnaître le lyciet : « Il fait son fruit semblable au poivre, noir, amer » (2). Bref, si B naît de A, on se demande bien comment A pourrait être issu de B. Prenons donc garde de ne pas placer la charrue avant les bœufs, au risque de ne plus avancer. En revanche, pour dépasser et tenter de s’extraire de ce bourbier, sachons, apprenons avec la reconnaissance qui lui est due, que, selon le docteur Leclerc, le lyciet était à la base de ce lycion des Anciens, un remède réputé contre les affections oculaires. Focalisons-nous là-dessus, ça sera déjà pas mal. Oui, élargissons notre esprit tant il est vrai que les œillères, c’est comme les branches de lunettes trop serrées, à la longue ça fait mal.

A des milliers de lieues de là… au cœur d’un immense territoire qui ne s’appelle pas encore la Chine… l’on établit, dès le premier siècle après J.-C. des observations forts doctes au sujet de certaines plantes assez semblables entre elles, regroupées sous le nom générique de gouqi. C’est ainsi que le Shen’nong Bencaojing affirme que ce gouqi est amer et froid, qu’il fortifie les tendons et freine le vieillissement. Et, au dire des médecins taoïstes, c’était bien une drogue d’immortalité, un exceptionnel tonique capable de prolonger la vie au-delà de ses limites habituelles, une croyance aussi fondée que l’airain, qu’un médecin plus tardif, Li Che-tchen (1518-1593), sorte d’Hippocrate asiatique, partagera de nouveau dans le Pen-ts’ao kang-mou, disant que celui que nous pensons être le lyciet était tout à fait capable d’allonger l’espérance de vie et de confiner à l’immortalité, terrestre du moins… Plus prosaïquement, aujourd’hui, la médecine traditionnelle chinoise énonce que le lyciet est un utile « traitement pour calmer l’esprit, nourrir le sang, tonifier le Yin et fortifier le Yang, améliorer la mémoire, fortifier les tendons et les os » (3). Ailleurs, l’on apprend que ce même lyciet chinois revêt une grande importance comme remède oculaire : nous avons bien fait de les ouvrir grands, les yeux.

Alors que je venais de terminer le plus gros de cet article, ne me restant plus que la partie que j’écris présentement, au détour d’un jardiner rencontré au hasard des rues qu’empruntèrent mes pas, je tombais nez à nez avec un arbuste dont je me suis dit : « Cette plante pourrait tout à fait être un de ces lyciets sur lesquels je travaille en ce moment. » Qu’est-ce qui a bien pu me faire penser une chose pareille ? Une taille assez petite. Ici, s’agissant d’un spécimen cultivé, il est possible qu’une taille régulière le réduise à un port moins vaste qu’à l’état sauvage où ses rameaux réclinés atteignent avec facilité trois à cinq mètres de longueur. Grêles, nus et un peu épineux, ces rameaux d’apparence fragile portent des feuilles composées (mais il s’agit là d’un trompe-l’œil, ces feuilles étant en réalité fasciculées) qui m’ont donné l’impression d’avoir affaire à un jasmin, si ce n’était, ici, la forme et la couleur des fleurs déjà visibles (4). Les fleurs, solitaires, émergent de l’aisselle des feuilles : typique des Solanacées, elles forment une pièce florale unique à cinq divisions et cinq étamines et arborent une couleur que je qualifierais de violacé ou bleuâtre cendré. Fructifiant dès la fin de l’été jusqu ‘au cours de l’automne, le lyciet forme des baies charnues allongées en forme de minuscules aubergines, dont la couleur varie entre l’orange et le rouge plus ou moins foncé.
En Europe, on rencontre plusieurs lyciets dont certains sont indigènes (Lycium europaeum et barbarum), d’autres importés (Lycium chinense). C’est pourquoi l’on peut croiser des lyciets en région parisienne, bien qu’en général ces arbustes soient plus souvent endémiques aux régions du pourtour de la mer Méditerranée, de l’Europe méridionale et de l’Asie occidentale.
Le lyciet est, tout comme la morelle douce-amère, une plante appréciant de vivre dans les haies, à l’abord des jardins, au pied des vieux murs, sur les décombres, en bordures de chemins, etc.

Lyciet de Barbarie (Lycium barbarum)

Le lyciet en phytothérapie

Qui connaît le lyciet et, mieux encore, ses implications et applications dans le domaine de la phytothérapie ? C’est un végétal à l’histoire déjà fort ancienne qui a été pendant un laps de temps conséquent complètement occulté et qui partage avec l’éphédra bien des points communs quant à cette relation entretenue avec l’homme. Rappelons-nous de quelques éléments : de même qu’il existe plusieurs éphédras, on croise dans la nature différentes espèces de lyciets qui ont été, en l’occurrence, usitées tant en Europe occidentale qu’en Asie durant l’Antiquité. Inscrits dans une temporalité identique, se distinguent néanmoins des façons d’user de ces plantes fort différentes selon qu’on est Asiatique ou Européen. C’est ainsi qu’en Europe, on s’est principalement préoccupé des feuilles du lyciet qu’on avait sous la main (soit probablement Lycium europaeum et Lycium barbarum), alors que la Chine a mis avant tout à l’honneur les baies du Lycium chinense. On comprend dès lors que la mise en application de parties végétales différentes de plantes cependant fort proches puisse favoriser l’obtention d’effets thérapeutiques dissemblables, d’où la difficulté de superposer les données européennes et asiatiques : en ce cas, juxtaposons-les !
Du fait de sa parenté avec la belladone (le lyciet appartient à la famille botanique des Solanacées), l’on a cru voir dans les tissus du lyciet un alcaloïde de nature mydriatique connu sous le nom de lycine, mais en réalité, contrairement à ce qui se disait autrefois, il s’avère que non. En tous les cas, ce dont on est certain, c’est que les feuilles du lyciet utilisées en phytothérapie occidentale contiennent divers sucres, de la choline, du tanin (8 %), un hétéroside azoté. Peu étudié, comme le montre la brièveté de cette liste de quelques composants, le lyciet européen peut pâtir de ce que les baies de son cousin asiatique attirent depuis quelques décennies l’enthousiasme des chercheurs et des scientifiques en général. Ces baies, une fois bien mûres, sont constituées de : polysaccharides, flavonoïdes, caroténoïdes, acides phénoliques, physaline (principe amer), acides aminés. Si l’on se penche du côté des sels minéraux et oligo-éléments, nous trouvons du potassium, du calcium, du phosphore, du cuivre, du fer, du zinc, du sélénium et du géranium. Côté vitamines, ces baies sont bien fournies, à tel point qu’on a voulu leur attribuer un taux de vitamine C pléthorique afin de tenter d’en faire un « super aliment » qu’elles ne sont pas, n’affichant pas plus d’acide ascorbique que l’orange ou le citron. En revanche, ses vitamines B1, B2, B6 et E ne sont pas le fruit de l’imagination de quelques-uns qui cherchent à faire passer les vessies pour des lanternes. Notons enfin la présence d’acides gras (palmitique, myristique, linoléique) et d’essence aromatique dans ces baies. En Chine, l’on n’utilise pas comme en Europe les feuilles du Lycium chinense, mais sa racine dans laquelle ont été découvertes les substances suivantes : des acides (cinnamique et psyllique) et des alcaloïdes (kukoamine, lyciumine).
Pour finir, je pense qu’on sera un peu surpris d’apprendre que les baies du lyciet (tant Lycium chinense que Lycium barbarum) portent, dans le commerce, le nom de… goji.

Propriétés thérapeutiques

  • Les feuilles : antispasmodiques, modératrices du parasympathique, diurétiques, expectorantes, purgatives, abaissent la pression carotidienne
  • Les baies : toniques, toniques rénales, toniques hépatiques, hépatoprotectrices, antidiabétiques, abaissent la glycémie, les triglycérides et le taux de cholestérol, facilitent l’absorption des nutriments par les cellules, anti-oxydantes (5)
  • Les racines : fébrifuges, hypotensives, stimulantes du système nerveux parasympathique

Usages thérapeutiques

  • Les feuilles :
    -Troubles de la sphère respiratoire : toux, toux quinteuse, toux spasmodique et coquelucheuse, coqueluche, irritation laryngée (typique chez les orateurs)
    -Troubles de la sphère gastro-intestinale : hypertonie et hyperkinésie gastriques
    -Troubles de la sphère génitale : dysménorrhée, prostatisme
  • Les baies :
    -Troubles de la sphère respiratoire : toux, toux chronique
    -Affections oculaires : éblouissement, cataracte, vision floue
    -Sensation de vertige, bourdonnement d’oreilles
    -Faiblesse rénale
  • Les racines :
    -Troubles de la sphère respiratoire : toux, sifflement asthmatique
    -Hémorragies : saignement de nez, vomissement de sang
    -Permettent de « rafraîchir » le sang lors de fièvre, de soif liée à un état fébrile, d’irritabilité, de transpiration, etc.

Modes d’emploi

  • Avec les feuilles : infusion, décoction, teinture-mère.
  • Avec les baies : macération alcoolique ou vineuse, décoction.
  • Avec les racines : décoction.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Goji = lyciet = Solanacées. Aïe ! Certains expliquent la réticence qu’ils ont envers la baie de goji (mais, curieusement, pas envers l’aubergine) pour une question de solanine, cette même substance que l’on rencontre dans la tomate non mûre ou bien dans les germes de la pomme de terre. Or cette solanine concerne des baies non encore parvenues à un stade de parfaite maturité. Et donc inconsommables en l’état. De même qu’on ne mangerait pas une tomate immature, le principe d’ultra précaution dont certains semblent faire preuve apparaît bien superflu, puisque, comme l’on sait, plus une tomate mûrit et plus elle perd sa solanine. Il en va de même des baies de goji qu’un improbable serpent de mer (qui n’est, en réalité, qu’un minuscule vermisseau) éloigne d’intentions plus louables. Mais, las, autre accusation : ces baies contiendraient de l’atropine, ce qui en ferait des concurrentes sérieuses du datura stramoine et de la belladone ! Ridicule et farfelu, bien entendu, car encore faut-il en considérer les proportions qui sont plus qu’infimes. Délivrer une information est tout à fait honorable, ce qui l’est moins c’est de l’amputer d’une fraction permettant de comprendre qu’il n’y a pas autant de danger qu’on voudrait bien le faire croire concernant les baies de goji. Tenez, par exemple, ce formidable rénovateur de la phytothérapie que fut le docteur Henri Leclerc ne se préoccupait pas des baies de goji (le mot même n’existait pas encore à son époque ayant été forgé bien plus tard), mais avant tout des feuilles du lyciet européen. Il a pu observer qu’à faible dose ces feuilles ne causaient aucun incident, mais qu’à des doses bien élevées – et donc inadaptées – la plante devenait potentiellement toxique, possédant sur le muscle cardiaque une action semblable à celle de la belladone, ainsi que sur les pupilles, bien que moins énergiques que la « morelle furieuse ». C’est donc, à l’endroit des baies de goji un procès bien inutile, et cela parce qu’étiquetées « Solanacées ». En ce cas, autant partir en courant à la vue d’une tomate. Mais si l’on s’en souvient bien, les simagrées par lesquels on a fait passer la tomate il y a cinq siècles à son arrivée sur le sol européen rappellent un peu cette obsessionnelle prudence qu’ont pu observer certains face aux baies de goji. A moins qu’il ne s’agisse là d’une raison tout autre parce qu’inavouable. Allez savoir, l’homme est bizarre, souvent.
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    1. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 590.
    2. Dioscoride, Materia medica, Livre I, chapitre 119.
    3. Liu Shaohua & Marc Jouanny, Phytothérapie alimentaire chinoise, p. 114.
    4. On donne la floraison du lyciet de juin à juillet, mais selon les localités, le lyciet est plus ou moins précoce et peut même fleurir toute l’année en des zones particulièrement privilégiées comme c’est fréquemment le cas du romarin par exemple.
    5. Sans être exceptionnelles pour autant, tout au plus se placent-elles au même niveau que la pomme et le chou rouge. En guise de comparaison, les feuilles de thé possèdent un pouvoir anti-oxydant dix fois supérieur. C’est donc un jugement à nuancer, d’autant que la quantité de baies de goji à ingérer pour satisfaire un potentiel anti-oxydant correct est si dispendieuse qu’il est préférable d’opter pour des végétaux moins onéreux et beaucoup mieux garnis en principes anti-oxydants que le goji. De plus, l’aliment anti-oxydant unique n’est qu’un mythe…

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Les fameuses baies de « goji » provenant tant du lyciet de Chine (Lycium chinense) que du lyciet de Barbarie (Lycium barbarum)

Le sisymbre (Sisymbrium officinale)

Synonymes : vélar, erysimum, sinapi, moutarde des haies, julienne jaune, tortille, tortelle, barbarée, herbe au chantre.

Plante aujourd’hui assez méconnue, le sisymbre possédait autrefois une réputation bien plus étendue. Son nom grec, sisymbrion, désignait avant tout le cresson et certaines autres plantes dont probablement une menthe. C’est sous le terme d’erysimon qu’en parlent Théophraste et Dioscoride, bien qu’il soit difficile d’affirmer avec certitude que cet antique erysimon puisse être le sisymbre, quoi qu’en pense Matthiole qui, lui, en est assuré. Cela n’est sans doute pas de la même plante dont il s’agit, mais l’on ne s’est guère trompé au sujet de son renom, erysimon signifiant, justement, « estimé », un égard dont Pline nous explique que les Celtes de son temps usaient de cette plante pour les mêmes raisons qu’on le fait encore à l’heure actuelle, c’est-à-dire pour remédier aux affections des voies respiratoires telles que catarrhe pulmonaire et toux persistante. Encore que Pline ne l’appelle pas erysimon, mais vela, un mot latin qui se transformera en velarum durant le Moyen-Âge, jusqu’à donner le moderne vélar, un mot qui oblige parfois à chercher le sisymbre à la lettre V, quand ce n’est pas à la lettre E, comme erysimum ! De multiples appellations et d’hasardeuses attributions expliquent qu’on puisse pédaler un peu dans la choucroute au sujet d’une plante largement confondue avec d’autres durant le Moyen-Âge : durant ce laps de temps, rien ne permet de dire que le sisymbre alias vélar s’est distingué d’une manière ou d’une autre. Il faut dire qu’alors l’on n’a pas encore mis le doigt sur ce qui caractérise vraiment le sisymbre et qui lui a fait mériter le surnom d’herbe au chantre : même Matthiole en 1554 n’en dit rien, se contentant d’apporter peu d’informations (il indiquait les graines de cette plante contre les pertes séminales et les lithiases rénales). En tous les cas, la réponse ne proviendra pas d’Italie, mais de France, émanant tant de Matthias de l’Obel que de Jacques Daléchamps au XVI ème siècle : on fait alors l’éloge du sirop de sisymbre contre l’aphonie et l’enrouement, chose bien profitable aux orateurs, aux prédicateurs et aux chanteurs, d’où l’expression « herbe au chantre », le chantre appartenant à un chœur liturgique. Au siècle suivant, dans sa correspondance avec Nicolas Boileau, Jean Racine explique les bienfaits du sisymbre, évoquant « le cas d’un chantre de Notre-Dame à qui un rhume avait fait perdre la voix et que se tira d’affaire en trois semaines, grâce à une tisane » de sisymbre (1). Le sirop de sisymbre restera fort usité jusqu’au XVIII ème siècle, mais « on l’a abandonné dans la médecine urbaine comme tant d’autres préparations utiles, pour le remplacer par de moins efficaces et d’un prix beaucoup plus élevé. Ne vaudrait-il pas mieux, en effet, s’interroge Cazin, lui rendre sa place dans nos officines plutôt que d’y perpétuer les dépôts coûteux des sirops […] et de tant d’autres productions accréditées par les annonces de l’industrialisme, que la crédulité accueille toujours avec empressement et dont on fait ensuite usage autant par habitude que par conviction ? » (2). C’est, ma foi, fort dommage. Cependant, d’autres, bien après Cazin, surent tirer parti du sirop de sisymbre et pour des raisons autres que la volonté farouche de lutter contre la pléthore de médicaments parfaitement inutiles dont un grand nombre est encore vendu en pharmacie à l’heure où je vous parle : Henri Leclerc explique qu’il a « connu un vieil officier de santé dont c’était une des prescriptions favorites : il affirmait en obtenir des résultats merveilleux, notamment chez son épouse sujette à une laryngite qu’entretenait un inexorable bavardage : « C’est, disait-il, une méthode précieuse : pendant qu’elle déguste son sirop, ma femme se tait et j’échappe à ses discours, double action dont bénéficient également ses cordes vocales et mes tympans » (3). L’on peut dire du sisymbre qu’il est parfois un remède auriculaire indirect ! ^_^

Brassicacée vivant un à deux ans, le sisymbre est composé d’une tige rude et velue, sur laquelle s’articulent des rameaux tout aussi raides formant parfois par rapport à la tige des angles de 90°, ce qui lui donne un peu l’allure d’un écouvillon passé sous les lames d’une tondeuse : le cheveu rare et ébouriffé, le sisymbre dégingandé se reconnaît donc assez facilement, d’autant que ses feuilles pétiolées, vert sombre bleuâtre, voire glauques, sont dites « roncinées pinnatipartites ». Ah, ah ! Je vous l’accorde, la botanique, c’est comme la jungle : un enfer. En gros, cela signifie que les feuilles inférieures du sisymbre, composées et profondément découpées, sont constituées de cinq à onze lobes, dont le terminal est plus ample que les autres. Les supérieures, elles, n’en font pas tout un foin, elles sont justes hastées. C’est qu’on ne peut pas, en toute chose, faire son intéressant, sans quoi l’on s’épuise. Cette modestie, on la rencontre chez les fleurs jaunes et minuscules du sisymbre. Formant des grappes terminales au bout des rameaux perpendiculaires, ces fleurs à quatre pétales ne jouissent cependant pas de la masse d’un grand nombre, puisque la floraison, progressive, s’accompagne de la fructification des fleurs les plus anciennes. Ainsi, les petits bouquets de fleurs du sisymbre n’ont rien de comparable avec les lourdes grappes du lilas, c’est pourquoi on les remarque peu malgré une floraison qui s’étend de mai à septembre, puis une fructification élaborant des siliques trapues, assez courtes (15 à 20 mm), qui, elles, paraissent frileusement appliquées contre les rameaux, contrairement à ceux-ci qui, nous l’avons dit, s’éloignent de l’axe principal pour former chandelier.
Le sisymbre est une plante présente partout en Europe et en Asie occidentale ; en France, elle est absente des zones montueuses et méridionales. A la fin du XIX ème siècle, on la disait très commune partout, voire surabondante. Un siècle plus tard, elle était tout juste assez fréquente. Pourtant, c’est une plante qu’on croise particulièrement là où l’homme répand son activité : bordures de champs et de chemins de campagne, terrains vagues, décombres, haies, pieds des vieux murs… Mais l’on peut avoir une petite idée sur les raisons qui font reculer des plantes autrefois si fréquentes telles que le coquelicot et le bleuet, pour ne prendre que des exemples emblématiques.

Le sisymbre en phytothérapie

Très fréquent, bien connu, mais néanmoins peu étudié, le sisymbre est de ces plantes qu’on utilise sans véritablement savoir quels principes actifs les animent. Par sa saveur âcre et piquante, le sisymbre se rapproche de ses cousines, autres Brassicacées médicinales, que sont le cresson, l’alliaire, le raifort et la cochléaire. D’ailleurs, il doit cette âcreté à la présence de glucosinolates dans ses tissus et son piquant par une essence sulfo-azotée typique des Brassicacées. On lui connaît aussi une intéressante proportion de vitamine C.

Propriétés thérapeutiques

  • Expectorant, activateur des sécrétions pharyngées, laryngées et bronchiques, antispasmodique des voies respiratoires, antalgique et anti-inflammatoire des voies respiratoires supérieures
  • Diurétique
  • Antispasmodique des voies biliaires
  • Stimulant
  • Rubéfiant (par ses graines)
  • Antiscorbutique (par ses graines)

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère respiratoire : inflammation douloureuse de la gorge, sécheresse pharyngée, pharyngite, laryngite, enrouement, aphonie, extinction de voix, toux, trachéo-bronchite, bronchite chronique, catarrhe pulmonaire, amygdalite chronique
  • Troubles de la vésicule biliaire : cholécystite, lithiase biliaire (4)
  • Ulcère sordide
  • Scorbut, stomacacé (mauvaise haleine causée par une ulcération scorbutique de la bouche)

Modes d’emploi

  • Infusion de feuilles ou de la plante entière.
  • Décoction de semences.
  • Suc de feuilles fraîches.
  • Teinture-mère.
  • Sirops : le plus simple, c’est son nom, se compose de sisymbre et de réglisse ; le composé est complexe, c’était celui du Codex, on y trouvait : sisymbre, bourrache, chicorée, aunée, capillaire de Montpellier, anis vert, romarin, lavande officinale, lavande stoechade, réglisse, orge mondée, raisins secs, miel, etc.

Note : l’infusion et le sirop de sisymbre se doivent d’être avalés par petites gorgées, comme si l’on suçotait un bonbon, afin de bien étendre l’action sur la gorge, chose peu possible si l’on avale l’une ou l’autre d’un seul trait.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Récolte : la période de récolte du sisymbre s’étale de mai à septembre ; durant ces mois, l’on cueille soit les feuilles, soit la plante entière coupée au-dessus du sol.
  • Séchage : il est possible de faire sécher les feuilles ou la plante entière puis de les conserver à l’abri de la lumière. Cependant, la dessiccation fait perdre énormément de ses propriétés au sisymbre, bien que son caractère moins succulent que le cresson, par exemple, fait que, parmi les plantes médicinales de la famille des Brassicacées, le sisymbre est celui qui pâtit le moins de cette déperdition thérapeutique. Le meilleur compromis reste encore le sisymbre fructifié desséché, c’est-à-dire une plante que l’on cueille à un état de maturation avancée, aux mois d’août et de septembre.
  • Les jeunes feuilles du sisymbre sont comestibles crues comme cuites et se prêtent à bien des manières de les apprêter.
  • Autres espèces : le vélaret (Sisymbrium irio), le vélar sagesse (Sisymbrium sophia), etc.
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    1. Henri Leclerc, Précis de phytothérapie, p. 252.
    2. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p. 976.
    3. Henri Leclerc, Précis de phytothérapie, p. 253.
    4. Le sisymbre « supprime en effet le réflexe tendant à leur expulsion et par là entraîne la disparition du syndrome douloureux », Henri Leclerc, Précis de phytothérapie, p. 253.

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La persicaire (Polygonum persicaria) et le poivre d’eau (Polygonum hydropiper)

Fleurs de persicaire

L’histoire de la persicaire se réduit à une peau de chagrin ou mieux à l’état d’un confetti si petit qu’on peut tout juste y écrire ce signe : ? Le poivre d’eau, lui, a fait couler un peu plus d’encre. Mais pas des litres non plus. Dans Dioscoride, il est présenté comme une plante aux feuilles sans odeur et au goût semblable à celui du poivre… On les utilisait déjà comme condiment à cette époque. Médicalement, ces mêmes feuilles fraîches ainsi que les graines étaient triturées de telle sorte qu’on puisse les appliquer sous forme de cataplasme sur les ecchymoses, les enflures et les tumeurs indurées. C’est, au sujet de cette plante, tout ce que Dioscoride et Galien en disent, et dont il nous faudra nous contenter, surtout que la très longue période médiévale suivante n’en dira tout bonnement rien. On retrouve néanmoins le poivre d’eau 1500 ans après Dioscoride, sous la plume de Matthiole. Pour ce dernier, l’hydropiper de Dioscoride ne peut être que le poivre d’eau. Mais, selon toute vraisemblance, ça n’était pas si évident pour les contemporains de Matthiole. Ainsi dut-il se bagarrer comme un beau diable pour faire entendre raison et admettre l’évidence. Par chance, il n’omet pas d’en mentionner quelques usages, non pas médicinaux, mais domestiques : « On étale la plante fraîche dans les lits pour y tuer les puces ; on la jette le lendemain matin. Le lard salé entouré de poivre d’eau se trouve préservé des vers. » C’est donc une plante censée écarter la vermine au sens large et pourrait être utilisée dans ce but dans une pratique magique.

La persicaire doit son nom en raison de la similitude existant entre la forme de ses feuilles et celles du pêcher. C’est bien là le seul point commun qui puisse être signalé entre cette humble plante et cet arbre fruitier. En revanche, regrouper persicaire et poivre d’eau relève d’une proximité botanique, ces deux plantes étant toutes deux des Polygonacées, s’apparentant donc aux renouées (bistorte et des oiseaux), bien qu’annuelles, mais possédant bel et bien des tiges rameuses marquées de nœuds. Hautes de 20 à 80 cm à pleine maturité, persicaire et poivre d’eau portent des feuilles alternes, étroites et allongées, vert brillant, brièvement pétiolées. Celles de la persicaire s’ornent en leur centre d’une tache brune noirâtre en forme de croissant expliquant le nom de fer à cheval parfois accordé à cette plante. Les fleurs, de roses à rose blanchâtre, s’égrènent sous forme d’épis terminaux, petits et denses chez la persicaire, long et grêles chez le poivre d’eau, la première fleurissant au début de l’été, la seconde presque à son achèvement, étendant l’une et l’autre leur floraison très en avant dans l’automne.
Assez fréquentes à très communes, ces deux plantes manifestent une préférence très nette pour les sols humides, argileux et azotés de toutes les régions, tels que les berges de rivières et d’étangs, les fossés, les terrains vagues et tourbeux, les marais et parfois mêmes des zones semi-immergées en ce qui concerne le poivre d’eau qui, comme son nom l’indique, est davantage aquatique que la persicaire.

Poivre d’eau (à gauche)

La persicaire et le poivre d’eau en phytothérapie

Il est pertinent de regrouper sous cette même rubrique la persicaire et le poivre d’eau, bien qu’il existe de l’une à l’autre des différences notables. Que l’on considère ces deux herbes entières sans racines, on remarque, chez l’une et l’autre, l’absence de toute odeur : en revanche, côté saveur, l’on pourrait être surpris de ce que ces deux Polygonum, herbes ordinaires, puissent développer une saveur piquante chez la persicaire, qui devient âcre, poivrée, brûlante même chez le poivre d’eau. Et, en effet, l’on trouve chez ce dernier un principe âcre et amer qui fait défaut dans la première, une grosse proportion de tanin, des acides (formique, gallique, malique, acétique, mélissinique, valérianique), des sucres (fructose, glucose), des sels minéraux (fer, potassium), etc. Dans la persicaire, l’on croise aussi du tanin, mais dans une moindre mesure (1,2 %), des acides (gallique, malique, oxalique : 5 %), des sucres, de la cire (2 %), du mucilage et de la pectine. Au registre des points communs, notons la présence de phytostérine dans ces deux plantes, ainsi qu’une essence aromatique dont celle de poivre d’eau se distingue par une cétone, la polygonone.

Propriétés thérapeutiques

  • Persicaire : hémostatique, emménagogue, tonique, stimulante, pectorale, diurétique, astringente, détersive, rubéfiante
  • Poivre d’eau : hémostatique, vasoconstricteur, régulateur des règles trop abondantes, tonique, stimulant, diurétique, dépuratif, astringent, détersif, rubéfiant, vésicant, résolutif, sédatif, vermifuge

Usages thérapeutiques

  • Persicaire :
    – Troubles de la sphère vésico-rénale : catarrhe vésical, hématurie, goutte, rhumatismes
    – Troubles de la sphère gynécologique : leucorrhée, métrorragie, dysménorrhée, ménopause
    – Affections cutanées : plaie, ulcère, ulcère gangreneux
    – Diarrhée
    – Jaunisse
    – Hydropisie
    – Scorbut
    – Carie dentaire
  • Poivre d’eau :
    – Troubles de la sphère vésico-rénale : catarrhe vésical, hémorragie vésicale, lithiase urinaire, goutte, rhumatismes, dysurie
    – Troubles de la sphère respiratoire : hémorragie pulmonaire, hémoptysie, angine, pharyngite, ulcération pharyngée
    – Affections bucco-dentaires : maux de dents, odontalgie, aphte
    – Troubles de la sphère gynécologique : hémorragie utérine (liée ou non à la présence d’un fibrome utérin), endométrite chronique, métrite, métrorragie, dysménorrhée, aménorrhée, ménopause
    – Troubles de la sphère gastro-intestinale : hémorragie gastro-intestinale, vomissement de sang, colique, flatulences, diarrhée
    – Troubles de la sphère circulatoire : hémorroïdes, varices, varicocèle, distension des veines intracrâniennes
    – Affections cutanées : plaie, ulcère, ulcère atonique, ulcère sordide, escarre, gangrène, gale
    – Œdèmes et engorgements : engorgement séreux, glanduleux, lymphatique, œdème, hydropisie, anasarque

Modes d’emploi

  • Infusion.
  • Décoction aqueuse ou vineuse.
  • Suc frais.
  • Poudre de feuilles.
  • Cataplasme de feuilles fraîches : la persicaire et surtout le poivre d’eau remplacent la moutarde en externe. De par leurs propriétés rubéfiantes et vésicantes, ces deux plantes peuvent tout à fait se prêter à la pratique du sinapisme.
  • Friction de feuilles fraîches.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Récolte : persicaire et poivre d’eau se cueillent durant tout l’été et s’emploient exclusivement à l’état frais. Du poivre d’eau, l’on dit que la plante fructifiée fraîche est encore plus active.
  • Le poivre d’eau en excès peut être nuisible, irritations et inflammations internes sont toujours possibles. C’est le cas à travers son effet diurétique : celui-ci « ne peut avoir lieu qu’autant que les reins sont dans un état d’atonie : la surexcitation de ces organes, non seulement s’opposerait à cet effet, mais encore rendrait très nuisible l’action de cette plante » (1).
  • La dessiccation et la coction amoindrissent l’énergie du poivre d’eau et, donc, ses effets.
  • Alimentation : bien que la volaille se repaisse volontiers des graines de persicaire, celles du poivre d’eau semblent avoir suscité l’intérêt de l’homme depuis des temps très reculés : on a décelé de ces semences dans certaines stations préhistoriques. Il est possible que l’usage condimentaire du poivre d’eau remonte bien avant l’introduction du poivre noir (Piper nigrum) en Europe occidentale. Il n’en reste pas moins que le poivre d’eau peut allégrement jouer le rôle de substitut, comme au Japon où ses feuilles assaisonnent les sashimi.
  • Les racines de persicaire et de poivre d’eau, par leur tanin, servirent au tannage des peaux, et leur feuilles à l’obtention d’une teinture jaune à jaune rougeâtre.
  • Autre espèce : la persicaire odorante (Persicaria odorata).
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    1. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p. 736.

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Feuilles de persicaire portant la caractéristique marque en forme de croissant

La garance des teinturiers (Rubia tinctorum)

Les plus anciennes informations concernant la garance font déjà état de son rôle majeur comme plante tinctoriale, usitée dans ce but par les Égyptiens, les Perses et les Hindous. Les Celtes, pas moins malins, obtenaient même du violet en mêlant la garance au pastel. Chez les Grecs, si l’on en croit ce que Dioscoride écrit au chapitre 137 du troisième livre de la Materia medica, l’on fait alors clairement une distinction entre une espèce sauvage et une autre cultivée, suffisamment proches l’une de l’autre pour que Dioscoride associe gaillet gratteron et garances par certaines caractéristiques botaniques. Avec Hippocrate, Pline et Galien, une forme d’accord se dégage au sujet des propriétés thérapeutiques de cette garance : diurétique, cholagogue et emménagogue, on la dit également bonne dans la jaunisse, la sciatique et la paralysie, ainsi que l’arthrite. C’est du moins ce qui prévaut du V ème siècle avant J.-C. au III ème siècle après J.-C. Quant au Romains, ils cultivent aussi la garance dans le but de teindre la laine et le cuir en un rouge écarlate dont l’un est resté célèbre, le rouge d’Andrinople, car comme c’est le cas pour le vin, il existait alors plusieurs crus de garance plus ou moins réputés. C’est ce que l’on retiendra principalement de cette ville turque, aujourd’hui Edirne, car en 378, elle fut l’occasion de verser un autre type de rouge, l’armée romaine s’étant récoltée de la part des Goths ce que l’on peut qualifier de coup de pied au cul. En un mot comme en cent, ce fut un véritable désastre. On gardera donc en mémoire Andrinople pour son rouge garance, c’est largement suffisant. Mais vu les croyances de certains, dont Pline, au sujet de cette plante, se prendre une paire de claques de temps à autre, ça ne fait pas de mal, ça remet les idées en place. Pline qui, pour je ne sais quelle raison, appelle la garance sous le curieux nom d’alusson, affirme que cette plante portée en amulette permet de protéger son porteur des chiens enragés. Pour une fois qu’il ne s’agit pas de morsures de serpents venimeux… Par ailleurs, chose tout à fait étonnante, « on croyait aussi qu’un simple regard jeté sur une plante que l’on portait sur soi était suffisant pour prendre possession de ses vertus thérapeutiques et pouvait entraîner la guérison des maladies » (1). Cela doit bien encore exister dans certaines sphères de la charlatanerie ce style d’entourloupe. Eh bien, c’est ce qu’on pensait concernant la garance : par le simple fait de la regarder, cela avait comme pouvoir de faire sécher la sanie, c’est-à-dire le pus exsudant des plaies et des ulcères. C’est comme les Romains à Andrinople, ils ont dû toiser les Wisigoths, Ostrogoths et autres Goths, en se disant « on va gagner ! » pour, finalement, se prendre une trempe comme jamais, comparable à celle qu’infligèrent les Amérindiens menés par Sitting Bull aux hommes de Custer lors de la bataille de la Little Big Horn en 1876. Et ces Romains, à Andrinople, auraient bien eu besoin de garance pour « faire sécher la sanie » des plaies des centaines de blessés qu’occasionna cette boucherie. Mais c’est un fait : la garance apparaît, de près ou de loin, assez souvent liée aux conflits armés et à leurs conséquences délétères. Celle que le pseudo Apulée nommait herba ostriago (du grec ostreion, « pourpre »), devenue rubia par le truchement du latin, porte bien en elle le rouge. Cette couleur qu’on tire de cette plante exprima, par similarité, le sang : ainsi la garance se devait d’avoir des propriétés hémostatiques, antihémorragiques, voire emménagogues. Or, il faut bien l’avouer, elle ne possède rien de tout cela. Pour une plante qui fait voir rouge, elle a plus d’accointance avec le jaune : celui de la bile et de l’urine. C’est ce que Léonard Fuchs, Jérôme Bock et Tabernaemontanus soulignèrent au XVI ème siècle : la garance est de bon remède en cas de maladies hépatobiliaires surtout, cutanées dans une autre mesure. S’ils reprennent quelque peu les Anciens de l’Antiquité, ils en oublient heureusement certains détails comme celui concernant les propriétés soi-disant emménagogues de la racine de garance, qu’Hildegarde n’avait pas repérée comme tel, la disant simplement fébrifuge (ce qu’elle est, bien que cela ne soit pas là son principal rayon d’action) et utile dans l’inappétence (pourquoi pas, elle contient quelques principes amers qui peuvent y jouer un rôle). Porta, qui écrit au même siècle que les Fuchs, Bock et Tabernaemontanus, ne mentionne seulement que la vertu tinctoriale de la garance, un aspect économique dont le Moyen-Âge s’est largement préoccupé puisque, en France, on voit la culture en grand de la garance s’établir dès le XII ème siècle en Normandie pour s’étendre à de nombreuses régions françaises jusqu’au XVI ème siècle, jusqu’à ce que la production nationale soit battue en brèche en raison d’importations italiennes de médiocre qualité (voyez, le coup des fraises espagnoles à la suavéolence aussi faible que leur prix, ça ne date pas d’hier). Bien que la garance française ait acquis une solide réputation de par sa supériorité, sa culture ainsi que le volume de la production reculeront malgré une tentative de ré-instauration durant le XVIII ème siècle qui tournera à l’échec (une autre Andrinople). Pourtant, sans savoir vraiment pourquoi, la culture de la garance atteint son apogée en France au XIX ème siècle : on la travaille en Alsace, dans les départements méridionaux, en Normandie encore, en Vendée, aux environs de Lyon, en Artois, etc., tant et si bien qu’en 1868 la France, avec 35000 tonnes de racines de garance, arrive, à elle seule, à la moitié de la production mondiale, hégémonie qui succombera avec la réalisation, un an plus tard, de la synthèse de l’alizarine, l’un des principaux pigments tinctoriaux de la garance. De fait, les prix chutèrent, la culture de la garance, plus autant rentable qu’autrefois, fut progressivement sacrifiée. Cependant, il est une chose qui restera dans cet état d’impavidité, c’est le fantassin de l’armée française, au képi et pantalon rouge garance, une teinte exploitée durant des décennies pour l’équipement, au point que l’infanterie de 1914 avait à peu de choses près la même allure que celle de 1870. Cet uniforme qui, uni ne l’était pas trop (bleu en haut, rouge en bas), fut abandonné dès 1915 au profit de quelque chose d’un peu plus moderne que ces vieilleries du XIX ème siècle. Enfin, oui, un soupçon de modernité, qui durera jusqu’à la Seconde Guerre mondiale, le Français, surpris une fois de plus par son ennemi héréditaire, n’ayant pas eu le temps de s’habiller de neuf, reprit ses frusques de 1918. Et, à cette occasion, parut complètement has been en comparaison de l’équipement du soldat allemand de 1939. Ainsi, le fantassin français de 1939, c’est à peu près le même que celui de 1918, mais il gagne cependant à être moins voyant. C’est évident qu’avec cet écarlate qu’est le rouge garance sur le dos, on est loin de passer inaperçu, contrairement à ceux qui arborent une tenue de camouflage. Certains disent que ce rouge n’eut pas tant d’implication que ça en ce qui concerne les milliers de morts qu’accusa l’armée française au début de la Grande Guerre. Il est permis d’en douter. De même que ses descendants de 1939-1945 qui ne portaient pas de garance et qui, malgré tout, se prirent une belle raclée dès 1940 à l’image des Romains d’Andrinople.

Si l’on compare morphologiquement la garance des teinturiers et la garance voyageuse, l’on peut établir les points communs suivants : plantes vivaces à tiges quadrangulaires portant des verticilles de feuilles ovales pointues à lancéolées, des panicules axillaires de petites fleurs vert jaunâtre, formant des baies charnues vertes puis noires à maturité. Sur la question des distinctions, on remarque que les feuilles coriaces et rugueuses de la voyageuse demeurent semper virens durant l’hiver, alors que la saison froide dégarnit de ses feuilles la garance des teinturiers. De plus, la garance voyageuse possède un aspect plus agressif bien que ce soit généralement une plante dont la reptation oblige à l’humilité : ses tiges sont équipées d’aiguillons recourbés pour mieux saisir les plantes environnantes et se hisser sur elles, tandis que la teinturière possède à peine de petites pointes sur ses tiges.
Côté racines, c’est bien évidemment sur celles de la garance des teinturiers que l’on a jeté son dévolu : cylindracées, rampantes, elles atteignent facilement un mètre de longueur, rouge brunâtre à l’extérieur, jaunâtres à l’intérieur.
Enfin, le dernier point commun qui peut rapprocher ces deux espèces, c’est l’aire de répartition (Europe méridionale, Asie occidentale, Afrique du Nord) et le type de sols occupés : friches, rocailles, rochers, haies broussailleuses, à basse altitude (0-500 m). Naturellement cantonnée au Sud-Ouest, la garance voyageuse, malgré son nom, s’est moins propagée que sa consœur dont la culture passée a laissé des traces çà et là. C’est ainsi que la garance des teinturiers demeure encore spontanée en Alsace, près de Montpellier, dans les environs de Lyon, etc.

Garance des teinturiers

La garance des teinturiers en phytothérapie

Bien que la botanique nous ait fait distinguer deux garances, ici nous appliquerons le singulier : seule la garance des teinturiers sera traitée ; nous laisserons donc la seconde à ses pérégrinations, possédant des propriétés thérapeutiques identiques sans toutefois égaler, dans leurs effets, celles de la garance des teinturiers.
La Riza d’Hildegarde semble donner quelques indices au sujet de la fraction végétale qu’utilise le phytothérapeute lorsqu’il s’adresse à la garance. Si le mot riza provient du grec rhiza (2), alors nous pouvons affirmer sans aucun doute qu’il s’agit de la racine dont la saveur est amère et un peu astringente, l’odeur forte et sui generis comme peuvent l’être celles des asperges ou du chou-fleur une fois ces deux légumes cuits, une odeur bien à eux en somme. Cette racine, malgré son amarescence contient 15 % de sucre, une résine, une huile grasse, des acides (citrique, ruberythrique), ainsi qu’une substance qui rappelle que la garance est cousine de l’aspérule odorante et du gaillet gratteron, l’aspéruloside. Enfin, de nombreux sels minéraux et oligo-éléments (calcium, magnésium, sodium, potassium, phosphore, chlore, silice, soufre, fer) accompagnent plusieurs matières tinctoriales dont la purpurine et – bien plus connue – l’alizarine.

Propriétés thérapeutiques

  • Laxative, eccoprotique, stimulante du péristaltisme intestinal
  • Cholagogue
  • Diurétique, antilithiasique urinaire
  • Astringente
  • Tonique légère

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : constipation, constipation opiniâtre, dysenterie, diarrhée du tuberculeux
  • Troubles de la sphère hépatobiliaire : insuffisance biliaire, lithiase biliaire, cholémie, ictère
  • Troubles de la sphère vésico-rénale : oligurie, albuminurie, lithiase urinaire (3), rétention urinaire, congestion rénale, néphrite, goutte, rhumatisme articulaire, arthritisme
  • Troubles de la sphère respiratoire : toux chronique, laryngite
  • Affections cutanées : dartre, dermite cancéreuse
  • Fièvre intermittente

Modes d’emploi

  • Infusion de racines.
  • Décoction de racines.
  • Poudre de racines.
  • Teinture-mère.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Récolte : lorsqu’on procédait à la culture en grand de la garance, on extrayait les racines à l’automne de la troisième année, mais cette plante gagne à être récoltée le plus âgée possible, comme le ginseng par exemple. Puis elles étaient séchées en plein air ou au four et prenaient alors le nom d’alizari.
  • Nous l’avons dit, la garance est une plante tinctoriale à tel point qu’un animal qui mange de cette racine voit ses os se teindre en rouge écarlate, chose qui, je suppose, doit également se produire chez l’homme. La racine tel quel, c’est-à-dire fraîche, présente plutôt une couleur jaune en son cœur. Pour que le rouge garance apparaisse, il faut faire passer les racines par des étapes de fermentation et de mise en contact avec l’eau. Sous cette forme pigmentaire, le rouge garance fut aussi utilisé dans le domaine de l’art (peinture à l’huile, aquarelle).
  • L’abandon de la culture de la garance au profit de la synthèse de l’alizarine ne doit pas faire oublier l’importance des Rubiacées en divers domaines, une famille botanique qui compte parmi ses membres le caféier, le quinquina et le gardénia.
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    1. Guy Ducourthial, Flore magique et astrologique de l’Antiquité, p. 207.
    2. En réalité, riza semble être une altération du vieil allemand rezza qui, s’il ne s’applique pas directement à la garance, fait référence à l’écarlate de sa teinture.
    3. « La garance peut désintégrer, solubiliser et éliminer les calculs des phosphates et carbonates de calcium, d’ammonium, de sodium et de magnésium […] Elle n’a aucune action sur les calculs oxaliques et uriques », Jean Valnet, La phytothérapie, p. 274.

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Garance voyageuse