Les liserons

Les fleurs du petit liseron.

Le grand (1 : Calystegia sepium) et le petit (2 : Convolvulus arvensis)

Synonymes (1) : liseron des haies, grande vrillée, grand lignot, liset, clochette, campanette, evenille, gobelet de Notre-Dame, chemise de Notre-Dame, manchette de la Vierge.

Synonymes (2) : liseron des champs, vrillée, vrillet, lignot, lignolet, liset, petit liset, liseret, clochette des blés, campanette, evenille, vroncelle, bédille.

Petit et grand, adjectifs prosaïques qui n’en font pas des tonnes et qui disent, en quelques lettres simples, la différence majeure existant entre l’une et l’autre de ces plantes très fréquentes (pour ne pas dire invasives…) sur le territoire métropolitain. Toutes proportions conservées, de plus grandes fleurs, de plus larges feuilles, de plus longues tiges sont des points qui permettent de faire le distinguo de l’un à l’autre.
Parfois bref, le petit liseron comprend des tiges d’une longueur de 20 à 100 cm (jusqu’à 200 cm dans ses occasions les plus vigoureuses), alors que celles du grand peuvent atteindre allègrement jusqu’à 5 m ! Chez l’un et l’autre, les feuilles pétiolées sont simples, et leurs formes empruntent largement au vocabulaire guerrier : en fer de hallebarde ou de pertuisane, hastées ou sagittées (= en fer de flèche). C’est beaucoup plus rarement qu’on les dit cordiformes. Alternes, elles se teintent de vert vif chez le grand liseron, et se parent d’un vert grisâtre chez le petit, manière, sans doute, de marquer le fait que celui-là vit essentiellement à terre, sur laquelle il ne fait (presque) que ramper, alors que le grand liseron, grimpant, part à la conquête des sommets, même s’il est juste de remarquer que le petit ne dédaigne pas la grimpette, à la condition, bien entendu, qu’il dispose d’un tuteur qui s’avère être, souvent, une autre plante poussant à proximité.
Du mois de mai à celui de septembre, nos liserons font émerger, à l’aisselle de leurs feuilles, des bourgeons floraux longuement pédonculés. Généralement solitaires, ces fleurs en entonnoir, lorsqu’elles sont largement épanouies, laissent apparaître, fort visibles, cinq plis bien marqués. Larges de 2 à 3 cm chez le petit liseron, elles sont deux fois plus grandes chez le second de nos liserons. Ces plantes compensent la brièveté de l’existence de leurs fleurs en en produisant tout au long de l’été. Elles regagnent presque leur forme originelle lorsqu’il pleut ou que le temps, à l’orage, s’assombrit. Qu’elle que soit l’espèce, ces fleurs sont le plus souvent blanches, voire légèrement rosées pour ce qui concerne celles du petit. A ces volutes qui spiralent et s’enroulent (de manière sénestrogyre), nos volubiles liserons ajoutent les mouvement floraux qui se torsadent et se dé-torsadent. Ce qui se déroule au-dessus de la surface du sol n’est pas autre chose qu’un reflet de ce qui se passe dans les anfractuosités de la terre : les racines des liserons, pour fantomatiques et grêles qu’elles sont au premier regard, sont amplement longues pour s’opposer à la main qui souhaite les extirper, tâche d’autant plus ardue que ces racines s’enfoncent en spiralant dans le sol… Puissamment vissés en terre, les liserons sont pratiquement indélogeables et à l’origine des crises de nerfs des jardiniers. Ces derniers ont beau tirer dessus, ces plantes finissent par casser au ras du sol, y abandonnant les parties végétatives qui n’auront pas de mal à repartir, de plus belle, à l’attaque. Et pour cela, outre le potager du jardinier désespéré, les liserons jettent leur dévolu sur d’autres surfaces cultivées (champs, moissons, vignes, vergers), mais, à force de se faire houspiller à l’image du coquelicot, il leur arrive également de poser leurs valises sur des lieux incultes où une main vengeresse ne viendra pas les briser : fossés, friches, terrains vagues, décombres, bordures de chemin et de rivière. Garrigue, landes, haies et clôtures constituent aussi d’excellents terrains de jeu pour les liserons dont nous devons cependant signaler l’absence en haute altitude. Dernière chose : notons la prédilection du grand liseron pour les zones fraîches sur sols fertiles, lequel ne se prend pas pour n’importe qui puisque selon les étymologistes, le nom de « liseron » lui fut attribué en raison de la ressemblance de ses fleurs avec celle du lis. Rien que ça, voyez-vous ! Pas gonflé, quand même ! Mais il est vrai qu’il y a, chez le grand liseron, une espèce de supériorité naturelle : alors que le petit se contente la plupart du temps de circumambuler, le grand est adepte des circonvolutions lisibles jusque dans le nom même du liseron : convolvulus provient du verbe latin convolvere, « envelopper », « s’enrouler ». Et il s’y connaît en vrilles et torsades, tant et si bien que celui-ci, qui forme comme des réseaux sur la végétation, pourrait en être l’élégant coiffeur. N’a-t-on pas, d’ailleurs, orner des peignes « art nouveau » du motif de fleurs de liseron ?

Du côté des hauts faits historiques, l’on ne peut pas dire de ces envahisseurs (que même Attila est un petit rigolo en comparaison) qu’ils brillent par leur présence tout au long de l’histoire thérapeutique de ces deux derniers millénaires : je n’ai pas découvert d’informations consistantes antérieures à l’époque de Masawaih (aka Mésué le Jeune, 925-1015) qui conseillait le liseron (lequel ?) contre la jaunisse, précisant que « c’est le remède des fièvres putrides et bilieuses, des maux de tête chroniques ». Un peu plus tard, on le retrouve dans l’œuvre d’Hildegarde, qui le désigne sous le nom de Winda (winde en allemand actuel), mais c’est pour lui accorder bien peu de crédit : « Le liseron est froid, ne contient pas beaucoup de vertus, et il n’est guère utile. Si un homme en mangeait, il n’éprouverait pas de douleurs, mais n’en tirerait pas de profit » (1). Cependant, elle lui reconnaît quand même quelques qualités, comme son aptitude à éclaircir la vue si on applique sur les yeux la rosée recueillie sur ses feuilles, ou bien en constituer un remède des ongles cassants ou participer – chose beaucoup plus curieuse – à la recette qui permet à l’homme d’endiguer la stérilité et de retrouver son pouvoir d’engendrer.
Repéré par Bauhin, Dodoens, Tabernaemontanus et quelques autres encore, il n’y a cependant pas à en dire plus ici que ce qui va maintenant suivre. Hormis, peut-être, cette dernière petite chose que l’on doit à Michel Lis qui révèle deux appellations peu courantes du liseron : herbe aux sonnettes et boyau du diable qui, « par ses graines entrent dans la composition de nombreux philtres (enfouies dans un oreiller, ses graines empêchent les cauchemars et favorisent les rêves de bonheur) » (2). Les liserons, bien que très courants, ne sont jamais toujours exactement là où on s’attend à les rencontrer. Ce sont décidément des plantes pleines de surprises !

Grand liseron.

Les liserons en phytothérapie

Ils ont beau s’y mettre à plusieurs, il n’y a pas plus long à en dire que si l’on traitait un seul d’entre les deux, puisque, hormis une plus grande efficacité accordée au grand liseron, peu de chose les distingue nettement sur le volet thérapeutique.
Ces plantes sont sans odeur, à l’exception des fleurs du petit liseron qui exhalent, surtout par temps chaud, un parfum d’amande amère vanillé très agréable. En revanche, ces mêmes fleurs, ainsi que les feuilles, développent une saveur amère tandis que les racines se caractérisent par un peu d’âcreté.
Peu employés aujourd’hui en thérapie, nos deux liserons souffrent quelque peu du manque d’informations les concernant, surtout d’un point de vue biochimique. Disons néanmoins ceci : à des matières grasses s’ajoutent un peu de sucres cristallisables (0,5 %), de l’albumine, de l’amidon et du tanin, quelques sels minéraux encore (silice, fer, soufre). Mais la botte secrète de nos deux liserons réside en une grosse fraction d’une gomme résineuse (5 %) dont il a été dit que ces plantes tiraient l’essentiel de leurs propriétés.
Des liserons, l’on utilise la racine, les fleurs qu’accompagnent très souvent les feuilles, enfin le suc extrait des feuilles fraîches et, occasionnellement, les semences.

Propriétés thérapeutiques

  • Purgatifs, laxatifs
  • Cholagogues
  • Fébrifuges
  • Vulnéraires, maturatifs

Usages thérapeutiques

  • Constipation
  • Insuffisance hépatique, cirrhose
  • Excès d’urée sanguine
  • Hydropisie, œdème (des suites de fièvres intermittentes)
  • Asystolie
  • Leucorrhée
  • Abcès, furoncle

Modes d’emploi

  • Infusion de feuilles fraîches contuses (on peut y ajouter des fleurs).
  • Infusion prolongée de racines fraîches.
  • Alcoolature de racines fraîches.
  • Teinture-mère.
  • Suc de feuilles fraîches.
  • Poudre de feuilles.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • La récolte – qui peut se dérouler au mois de juillet – se destine soit à un emploi immédiat (extraction du suc par exemple), ou bien à une mise au séchoir. Les liserons ne servent peut-être pas à grand-chose, il n’empêche qu’on peut leur reconnaître une certaine aisance à la dessiccation : une fois sèches, ces plantes conservent pendant longtemps leurs propriétés, contrairement à certaines qui s’évanouissent déjà à l’idée du moindre séchage. Comme le basilic, par exemple. Peut-on être bête au point de faire sécher du basilic ?
  • Second avantage, « la gomme-résine de son suc agit à la façon de celles de la scammonée et du jalap, mais offre sur elles d’être moins soluble dans les milieux alcalins, tels que la salive. Il en résulte une saveur moins âcre et une irritation plus faible » (3) de la muqueuse gastro-intestinale entre autres. Les liserons sont donc d’action plus douce et ne causent ni tranchées (douleurs aiguës ressenties au niveau du ventre), ni nausées contrairement aux autres plantes auxquelles Fournier fait référence : la scammonée (Convolvulus scammonia) et le jalap (Ipomoea purga), deux autres plantes de la famille des Convolvulacées, parmi laquelle nous trouvons également :
  • Des plantes alimentaires (la patate douce, Ipomoea batatas), des plantes médicinales (le turbith, Operculina turpethum) et des plantes ornementales (le volubilis, Ipomoea purpurea). Mais, en ce qui concerne les liserons proprement dits, nous trouvons, sur le sol français, les différentes espèces suivantes : le liseron fausse-guimauve (Convolvulus althaeoides), le liseron des dunes (Calystegia soldanella) et le liseron de Biscaye (Convolvulus cantabrica).
  • Attention, la littérature botanique vernaculaire véhicule parfois le nom d’un « liseron haut ». Il s’agit du tamier (Tamus communis), qui, bien que grimpant, ne possède pas davantage de rapport avec nos liserons.
    _______________
    1. Hildegarde de Bingen, Physica, p. 46.
    2. Michel Lis, Les miscellanées illustrées des plantes et des fleurs, p. 82.
    3. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 580.

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Les feuilles sagittées du petit liseron.

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Le chardon béni (Cnicus benedictus)

Synonymes : cnicaut béni, centaurée bénie, centaurée sudorifique, safran sauvage.

Nous n’irons pas inutilement fouiller du côté de l’Antiquité et du Moyen-Âge pour savoir quel sort réservèrent les praticiens propres à ces deux périodes au chardon béni. On a beau l’appeler cnicus en latin aujourd’hui, il n’entretient pourtant aucun rapport avec le knêkos des Grecs qui désigne généralement le carthame. Si l’on peut reconnaître le chardon béni, c’est sous le nom d’akorna, bien qu’on nous en dise que peu de choses. Voilà, comme ça, nous ne sommes pas dans l’obligation de nous soumettre à une séance d’arrachage capillaire.
Au Moyen-Âge circule souvent le mot benedicta qui s’applique essentiellement à la benoîte commune, plante avec laquelle le chardon béni n’a évidemment pas de parenté. Hormis la couleur jaune de leurs fleurs, c’est sans doute là leur seul point commun. Aussi, toutes les mentions relatives à un chardon béni médiéval doivent-elles être considérées avec la plus grande circonspection, comme, par exemple, celle qui concerne la présence de ce chardon dans les jardins monacaux du Moyen-Âge. Ainsi, les différents chardons d’Hildegarde (Cardo, Distel et Vehedistel) ont-ils peu de chance d’être un chardon béni, et il est bien utile de marquer une nette différence surtout quand on aborde des propriétés alexipharmaques ou la propriété de tel ou tel remède face à une maladie comme la peste. Il est des paroles qu’on ne peut pas prononcer à la légère. Dans la réalité, le chardon béni passe complètement inaperçu avant l’époque du botaniste italien Andrea Cesalpino (1519-1603). C’est véritablement durant ce siècle que cette plante se popularise, à commencer par l’Italie, ce qui n’empêche nullement Shakespeare de la faire apparaître dans l’une de ses pièces, Beaucoup de bruit pour rien, en 1600, dans laquelle elle est présentée comme un puissant remède des palpitations et de l’agitation cordiale. Mais c’est surtout parce qu’elle se montre efficacement sudorifique et dépurative qu’elle va entrer dans le cortège des plantes médicinales qu’il suffit de vanter de façon exagérée pour qu’on les oublie deux siècles plus tard, après avoir été portées au pinacle. Selon George-Christophe Petri (1669), le chardon béni n’est pas autre chose que le « refuge des malades, la panacée des pères de famille, le vrai trésor des pauvres ». Mais il apparaît que cette formulation, pour pompeuse qu’elle soit, en dit finalement très peu sur les capacités thérapeutiques réelles du chardon béni. En compilant plusieurs auteurs des XVII ème et XVIII ème siècles, il ressort que le chardon béni peut se ranger (aux côtés de l’absinthe entre autres) dans la catégorie des fébrifuges, et intervenir en cas de fièvres tierces et quartes, de fièvres « malignes », de fièvres intermittentes qui « traînent »). Dans ce registre précis, c’est le cas du Danois Simon Pauli qui signale à l’attention l’efficacité du chardon béni sur la plupart des cas de fièvres connues. Quoi de plus normal pour une plante fébrifuge ? En revanche, ce qui l’est moins, c’est qu’il va « jusqu’à dire qu’elle peut préserver de la peste, des fièvres pétéchiales, de la rougeole et de la variole » (1). Ce qui n’est pas tout à fait exact. Les erreurs d’appréciation, voulues ou non, proviennent sans doute de ce qu’on a rangé plusieurs affections fort différentes sous l’étendard des « maladies putrides ». Il ne s’agit plus seulement de vanter le chardon béni dans des cas de palpitations, de désordres stomacaux, intestinaux, hépatiques et rénaux, de douleurs migraineuses ou autre, c’est-à-dire nettement : dans une foultitude de maux. Comme la réputation du chardon béni « contre tous les maux qui creusent les chairs » est clairement établie, il est possible que l’éloge se soit transporté de sa capacité à venir à bout d’ulcères gangreneux et cancéreux, aux manifestations organiques les plus évidentes que peut occasionner, par exemple, la peste bubonique, cette maladie terrible dont on s’imagine que des « miasmes » en sont les responsables, ce qui est, il faut bien l’avouer, fort nébuleux. D’où l’extension d’une garantie thérapeutique du chardon béni aux venins et poisons, etc. Alors, certes oui, le chardon béni, accomplit des miracles qui sont à sa mesure : par exemple, le médecin anglais Turner, n’écrivait-il pas, au XVI ème siècle, qu’« il n’y a rien de meilleur pour les plaies ulcéreuses ainsi que pour les anciennes plaies infectées et suppurantes que les feuilles, le jus, le bouillon, la poudre et l’eau de chardon béni » ? Compte tenu de l’éclairage moderne qui a jeté la lumière d’une plus grande vérité sur les propriétés réelles du chardon béni, il est moins possible d’avoir des soupçons sur le même Simon Pauli dont Cazin nous explique qu’il recommandait la décoction et l’eau distillée de chardon béni « sur les ulcères chancreux, qu’il saupoudrait ensuite avec la poudre des feuilles. [On] a vu guérir par ce moyen un homme dont la chair de la jambe était rongée jusqu’à l’os par un vieil ulcère » (2). Ulcère, cancre (pour cancer), variole, peste, etc. Il n’est pas impossible que des témoins directs aient eu quelques difficultés – surtout s’ils n’étaient pas médecins – à bien identifier telle ou telle manifestation morbide, ce qui rend d’emblée les choses plus complexes dès lors qu’on n’est pas – comme je le suis moi-même – observateur de première main des affirmations qu’on prodigue. C’est ce qui rend souvent l’examen des faits plus compliqué : quand, à l’été 1518, survient, dans la ville de Strasbourg, une « épidémie » de danse (des dizaines de personnes viennent à danser sans arrêt parfois jusqu’à l’épuisement), une telle manifestation remarquable fait écho dans les décennies, voire les siècles, qui suivent : pour qualifier ce « trouble », on a parlé de choréomanie, de danse de Saint-Guy, de tout autre chose encore. Aujourd’hui, malgré des études sérieuses à ce sujet, force est de constater qu’on ignore l’origine de cette éruption dansante. Aussi, ne nous hâtons pas d’aller trop vite en besogne sur ce point et confrontons, si possible, une problématique à l’épreuve des sources disponibles. Toute croyance ne s’inscrit pas nécessairement dans le marbre, mais peut rester longtemps inaltérable sur le papier. Par exemple, d’où vient que le chardon dont nous parlons ici ait été dit, un jour ou l’autre, béni ? J’ai, sous les yeux, quelques éléments de réponse : l’empereur d’Allemagne, Frédéric III (1831-1888) souffrait vraisemblablement de violentes crises de migraine (il est décédé des suites d’un cancer du larynx, ça, c’est avéré ; quant à la migraine, je ne sais pas). Bref, la légende nous explique que le chardon béni aurait été adressé des Indes à l’empereur comme présent antimigraineux. Du succès que cette plante aurait obtenu, elle acquit, dit-on, le surnom de « bénie » (ou « bénite »), ce qui est, bien entendu, parfaitement faux : le botaniste allemand Joseph Gärtner lui avait déjà attribué le nom de Carduus benedictus dès 1790 et Léonard Fuchs celui de Carduus sanctus au XVI ème siècle. Et d’ailleurs, puisque nous y sommes, mettons au clair un point précis : dans la plupart des ouvrages qui osent ouvrir leurs pages au chardon béni, on trouve, invariablement, deux orthographes : celle que j’ai choisie, « chardon béni » et cette autre, « chardon bénit ». Pour être bénit (comme l’eau), il faut avoir été « consacré au culte par des bénédictions ». Et lorsque l’acte de consécration n’apparaît pas, l’on ôte le « t » final et l’on opte pour l’adjectif béni. C’est donc à un chardon laïc auquel nous avons affaire.

Le chardon béni est une plante annuelle endémique au pourtour de la mer Méditerranée et des pays qui voisinent avec la grande Bleue, comme la Perse et l’Afghanistan, appréciant les sols chauds, secs et arides, calcaires, sablonneux et pierreux. Si jamais vous le découvrez en dehors de cet habitat, c’est que vous avez affaire à un spécimen échappé des jardins (ou il est parfois semé comme plante ornementale) ou d’anciennes cultures (à l’instar des quelques pieds de fenouil aux abords d’une ruine médiévale).
Plante de taille moyenne, il est rare que ce chardon dépasse les 50 cm de hauteur, mais il y parvient néanmoins grâce à une tige dressée, parfois ramifiée, dont l’aspect lanugineux et la couleur rougeâtre sont une clé qui permet mieux son identification. Ses feuilles, à nervures plus claires que le limbe et saillantes à l’envers, sont généralement de couleur vert pâle : dures, coriaces et alternes, elles sont dentelées et équipées d’une « épine » à l’extrémité de chaque dentelure. Enserrant les capitules jaunes comptant 20 à 25 fleurons, se déploient des bractées rougeâtres elles aussi et également épineuses. Velus et collants, ces capitules s’épanouissent du printemps (avril-mai) à l’été (juillet-août), et tardent parfois jusqu’à l’entrée de l’automne. S’en échappent, dès qu’ils sont mûrs, des akènes longitudinalement striés et dont les soies qui les surmontent doivent difficilement leur permettre de se disperser par la voie des airs…

Le chardon béni en phytothérapie

Ce joli végétal trouve ses équivalents thérapeutiques parmi les plantes suivantes : la grande gentiane jaune (Gentiana lutea), la petite centaurée (Centaurium erythraea), le ményanthe (Menyanthes trifoliata) et la centaurée chausse-trape (Centaurium calcitrapa), qui, bien que plus ou moins bien connues les unes et les autres, se caractérisent toutes par la présence, au sein de leurs tissus, de principes (très) amers : concernant le chardon béni, son principe amer du nom de cnicine (de la classe des lactones sesquiterpéniques) se présente, à l’état pur, sous la forme d’aiguilles blanches dont la franche amertume qu’elle donne à la plante n’est cependant pas persistante. Après la saveur, passons à l’odeur : celle que dispense le chardon béni à l’état frais est à mettre sur le compte d’une essence aromatique au parfum épicé qui, hélas, disparaît presque intégralement à la dessiccation. Voici sur la question des spécificités. Complétons le profil thérapeutique de la belle en y ajoutant de la résine, de la gomme, du mucilage, du tanin, une huile grasse mêlée à de la chlorophylle, de l’albumine, des flavonoïdes. C’est à peu près tout en ce qui concerne les substances courantes. Parmi les moins fréquentes, notons que le chardon béni peut s’enorgueillir, à bon droit, de posséder lignanes, phytostérols et tyramine (ce qui lui procure une proximité thérapeutique avec l’ergot de seigle hémostatique). Achevons cette liste de principes actifs en y adjoignant divers sels minéraux (dont le fer, le soufre, le calcium, le potassium et le magnésium).
Avant d’en passer aux propriétés et usages, notons que ce sont essentiellement les sommités fleuries du chardon béni qui font l’objet d’une pratique phytothérapeutique, et, de temps à autre, les semences.

Propriétés thérapeutiques

  • Tonique amer, apéritif, digestif, stimulant des sécrétions gastro-intestinales et biliaires, stomachique, vermifuge léger
  • Diurétique, éliminateur de l’urée et de l’acide urique, dépuratif, sudorifique
  • Anti-inflammatoire, sédatif des douleurs rhumatismales et névralgiques
  • Antihémorragique, antihémorroïdaire
  • Antiseptique et désinfectant cutané, cicatrisant, détersif, antiputride
  • Antibactérien
  • Stimulant du système nerveux, reconstituant, réconfortant
  • Expectorant léger
  • Anticancéreux (?)

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : inappétence, atonie et faiblesse gastrique, mauvaise digestion, aérophagie, flatulences, dyspepsie hyposthénique, colique, vomissement des femmes enceintes, anorexie des convalescents
  • Troubles de la sphère respiratoire : pneumonie (à sa fin), catarrhe bronchique chronique, pleurésie
  • Troubles de la sphère hépatique : ictère, obstruction hépatique
  • Troubles locomoteurs : rhumatismes, douleur articulaire ou rhumatismale, névrite
  • Affections cutanées : plaie et ulcère de nature atonique, gangreneuse et/ou cancéreuse, tout autre ulcère de mauvaise nature à la condition qu’il n’ait pas de caractère inflammatoire, abcès, blessure, engelure, zona
  • Troubles de la sphère gynécologique : hémorragie utérine, douleur menstruelle
  • Troubles de la sphère cardiovasculaire : tension artérielle, palpitations
  • Asthénie, atonie et faiblesse générales, anémie, convalescence après maladie infectieuse des voies respiratoires
  • Hydropisie, œdème
  • Fièvres intermittentes, fièvre éruptive (dans la rougeole et la scarlatine), fièvre de Malte (= fièvre « ondulante » ou, terme qui prévaut désormais : brucellose)

Modes d’emploi

  • Infusion aqueuse ou vineuse des sommités fleuries ou des feuilles.
  • Décoction aqueuse ou vineuse des sommités fleuries ou des feuilles.
  • Macération à froid des feuilles dans l’eau ou le vin.
  • Eau distillée.
  • Suc des feuilles fraîches.
  • Poudre de feuilles sèches.
  • Teinture-mère.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Récolte : on cueille la plante entière avant total épanouissement des capitules floraux durant le mois de juin.
  • Séchage : il doit s’opérer dans un lieu sec et chaud, autrement dit en plein soleil ou dans une étuve. Pour ce faire, « on rassemble les feuilles et les sommités fleuries, on en fait des paquets minces que l’on fait promptement sécher », nous explique Cazin (3).
  • Le chardon béni peut s’administrer chez l’homme pour l’ensemble des affections que nous avons listées plus haut, « mais toujours lorsque ces états morbides sont accompagnés d’atonie et sans inflammation interne », précise Fournier (4). On en proscrira l’emploi en cas d’affection rénale et chez l’enfant de moins de sept ans (de sept à douze ans, on diminuera simplement les doses de moitié).
  • Une surconsommation de chardon béni peut occasionner nausée, vomissement et irritation gastro-intestinale.
  • Si l’on trouve le chardon béni loin de ses terres natales, c’est qu’il signale parfois l’emplacement proche d’une ancienne culture : ainsi procédait-on encore il y a un siècle en Allemagne, le chardon béni venant en remplacement du houblon dans l’industrie brassicole. Cette culture en grand fut aussi l’occasion d’exprimer l’huile végétale (24 à 28 %) contenue dans les semences de cette plante qui forment, de plus, un très bon tourteau pour le bétail.
    _______________
    1. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p. 254.
    2. Ibidem.
    3. Ibidem, p. 253.
    4. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 245.

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Le lilas (Syringa vulgaris)

Qui ignore le lilas, ce gracieux hôte des haies et des clairs bosquets ? Il est, à l’instar du coquelicot et de la marguerite, de ces végétaux dont on connaît nécessairement l’existence sans pour autant verser dans la botanique pure et dure. Pourtant, il n’en fut pas toujours ainsi, puisque le lilas est d’implantation récente en Europe occidentale. Lui qui semble avoir été introduit en Espagne peu avant l’an 1000 par les Arabes, a également suivi une voie alternative bien qu’empruntée plus tardivement. Mais ce premier point d’arrivée ne nous dit rien du point de départ, hormis qu’il semble se situer plus à l’est. A l’est, oui, c’est exact, mais pas en Inde ni en Chine comme on peut parfois le lire ici ou là. Celui qu’en 1554 Matthiole ne connaît qu’en 2D provient du sud-est de l’Europe, à savoir la Transylvanie et les Balkans, ainsi que d’une partie de la Turquie, de cette région qui fait face à la Thrace : la Bithynie, sur la mer Noire. C’est d’ailleurs de Constantinople, sous l’impulsion du botaniste flamand Ogier Ghislain de Busbecq (1522-1592), que le lilas fut rapporté, en compagnie de deux autres plantes bien acclimatées sous nos latitudes aujourd’hui : la tulipe et le marronnier d’Inde (cela explique aussi les cultures hollandaises non seulement de tulipes mais aussi de lilas dès le XVII ème siècle, bien que l’introduction du lilas en Europe de l’Ouest semble se situer dans les années 1560). Quoi qu’il en soit, à la toute fin du XVI ème siècle, il est présent dans grand nombre de jardins européens, et apparaît dans les œuvres de Rembert Dodoens, Matthieu de Lobel, Charles de l’Escluse, etc. Contrairement à d’autres végétaux, il ne semble pas avoir trop pâti de distorsions linguistiques qui le rendraient méconnaissable, du moins sur le papier : le persan lilaq ou nilak, qui sont deux termes dont on dit qu’ils font référence à la couleur des fleurs de cet arbuste, ainsi que l’arabe lilâk, ont été transportés, par l’intermédiaire du portugais lilâs et de l’espagnol lilac, jusqu’à nous, sans énormément de déformation. Quant à son nom latin, Syringa, il proviendrait du grec syrinx, qui désigne la flûte, pour la raison qu’avec les rameaux de lilas l’on fabriqua de ces instruments à vent, comme cela fut probablement le cas en Crète, où le nom indigène du lilas – seringa – prévalait au XVI ème siècle.

Le lilas appartient à l’étrange famille botanique des Oléacées qui comprend dans ses rangs ce solide guerrier qu’est le frêne, cet arbre chaste – l’olivier – dont on tire une huile vierge, ce rempart invisible qu’est le troène, enfin deux espèces remarquables par leurs fleurs très parfumées qu’il est pourtant impossible de ranger dans le même panier : d’une part, le jasmin, lascif, langoureux, invite à l’amour, et cet autre ornemental-là, le lilas, qu’on ne peut pas aligner sur le même plan symbolique que son cousin prisé en parfumerie. Mais le lilas ne partage ni la fatuité ni la vanité du jasmin, il a beau disperser son parfum autant qu’il peut au printemps, il s’avère que ce parfum est non extractible par les moyens habituels. Il faut donc l’imiter et le recomposer synthétiquement. C’est ainsi qu’on dit que le lilas est muet : il ne se livre pas, enfin pas à la manière de la plupart des autres fleurs à parfums. Peut-être peut-on entrapercevoir là le rôle symbolique qu’on lui a fait jouer à travers le langage des fleurs, qui nous explique qu’un bouquet de lilas livré à une jeune fille, surtout s’il s’agit de lilas blanc, signifie le statut virginal de cette jeune fille : c’est là une manière de lui adresser, même de loin, ses hommages, c’est-à-dire les premiers signes par lesquels se manifestent un amour. A la suite de quoi, si les fleurs du bouquet virent au mauve, on entre dans une dimension supplémentaire : une demande en mariage est en vue : « Parce que le lilas vient de Perse, cette pratique porte le nom d’envoi de ‘lettres persanes’. Elles sont le prélude bénéfique à une union » (1). Plus synthétiquement, l’on peut dire que le lilas englobe les amours adolescentes ainsi que les premiers émois ou troubles amoureux : ça reste tout de même relativement chaste. Pourtant, le lilas, sans pour autant être exubérant, participe de l’éclosion printanière, c’est du moins ainsi qu’il m’apparaît dans un très célèbre conte d’Andersen, Le vilain petit canard : « il se trouvait dans un grand jardin où les pommiers étaient en fleur, où les lilas embaumaient et laissaient pendre leurs longues branches vertes […] Et les lilas inclinaient leurs branches jusque dans l’eau, devant lui, et le soleil brillait, chaud et bon, alors ses plumes bruirent, son col flexible se dressa, et il exulta de tout son cœur : ‘Je ne rêvais pas de tant de bonheur quand j’étais le vilain petit canard !’ » (2). Il est vrai, comme le rappelle, narquois, Gustave Flaubert, que le lilas « fait plaisir parce qu’il annonce l’été » (3). Plus sérieusement, que le lilas jalonne, chez Andersen, la voie de celui qui, se métamorphosant, devient cygne, doit nous interroger. Il ne s’agit pas là que d’un simple décor. A l’instar des poèmes de la Britannique Felicia Hemans (1793-1835), il y a plus qu’un simple parfum dans le lilas : n’y aurait-il pas, en lui, comme quelque chose d’un peu « fée » ?

Arbuste (2 m), voire petit arbre (10 m), le lilas se reconnaît par ses feuilles cordiformes longuement pétiolées, simples, opposées une à une. Au printemps (avril-mai), il se distingue par des grappes de fleurs dont la corolle porte quatre lobes soudés, et dont la couleur va du blanc le plus immaculé à plusieurs tonalités de mauve auxquelles le lilas a donné son nom. Ces « fleurs sécrètent un abondant nectar, mais les abeilles, en raison de la longueur et de l’étroitesse de la corolle, n’y ont accès que si celle-ci est préalablement percée par les bourdons sauvages » (4). Heu… ^_^ Y a-t-il quelque chose de sexuellement implicite derrière tout cela, ou bien est-ce moi qui ai l’esprit placé en-dessous de la ceinture d’Aphrodite ? En tous les cas, il y a bien fécondation, puisque naissent, un peu plus tard, des fruits capsulaires, ovoïdes et pointus de 10 à 15 mm de longueur. A l’intérieur, se trouvent des graines plates équipées d’une aile leur autorisant la pratique de l’anémochorie.

Si j’ai une véritable tendresse pour le lilas, c’est parce que c’est sur lui qu’il y a longtemps j’ai été initié à la greffe par ma grand-mère paternelle. Il y avait, non loin de son jardin, une haie vive presque sauvage de laquelle émergeaient de temps à autre quelques touffes de lilas. Le premier travail, et non des moindres, consista pour moi à extraire de cet embrouillamini végétal sur lequel régnait la tortue grecque de l’ancienne école primaire attenante, un petit pied de lilas pour le transplanter dans le jardin de ma grand-mère. Après quelques arrosoirs et craintes de le voir dépérir, ce petit lilas a finalement réussi son intégration. Mais il n’était pas encore question de procéder à une greffe, opération qui fut reportée à l’année suivante. Nous effectuâmes donc ce que l’on appelle une greffe en écusson, probablement l’un des plus sûrs moyens d’enter un végétal. Pour cela, il faut inciser l’écorce d’une tige porteuse en forme de T, puis on soulève délicatement cette écorce pour y glisser « l’œil » à greffer, c’est-à-dire un bourgeon provenant d’un autre lilas. Puis on ligature au raphia. Et l’on prie pour que cela fonctionne. Dans mon cas, cette greffe me permit d’obtenir un lilas double : celui d’origine, le porteur donc, aux fleurs mauve foncé soutenu, et le porté, aux fleurs blanches comme neige. L’effet était saisissant.

Le lilas en phytothérapie

Quoi ? Si, si. Il n’y a pas de quoi en remplir un bouquin, mais il est quelques petites choses à dire à ce sujet, et, tout comme Cazin avant, moi, « je n’ai pas cru devoir les passer sous silence : c’est une obole jetée dans le trésor de la thérapeutique indigène » (5).
Les fleurs du lilas, si elles sentent divinement bon au printemps, c’est parce qu’elles contiennent, on s’en doute, une essence aromatique qu’aucun procédé (hydrodistillation à basse pression, enfleurage…) n’a réussi à extraire correctement : c’est une caractéristique propre à ce qu’on appelle les fleurs muettes comme le chèvrefeuille ou la tubéreuse. Donc, oui, l’huile essentielle de lilas est l’invention d’un escroc. Gare… Dommage. Parce qu’avec le lilas, il va falloir se contenter de quelque chose de bien moins agréable qui fait fuir jusqu’aux insectes eux-mêmes qui, à l’exception de quelques-uns, n’attaquent pas cet arbuste, de même qu’il n’est pas consommé par le bétail en raison d’une amertume bien trop grande présente dans les fleurs et les feuilles, mais surtout dans les capsules encore vertes et les semences qu’elles contiennent (on comprend pourquoi). Ce principe très amer, soluble dans l’eau et dans l’alcool, s’appelle la syringopicrine. Quant à la syringine, elle est parfaitement insipide, ce qui ne veut pas dire inoffensive : présente également dans l’écorce de son cousin le troène, la syringine du lilas sait se montrer hypotensive. Hormis ces quelques données, mentionnons tout de même que l’écorce, les bourgeons, les feuilles et les capsules du lilas contiennent diverses enzymes (émulsine, invertine) ainsi que des substances édulcorées (mannitol, saccharose).

Propriétés thérapeutiques

  • Fébrifuge (succédané du quinquina)
  • Tonique amer
  • Décongestionnant hépatique
  • Antinévralgique
  • Astringent
  • Hypotenseur

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : atonie digestive, diarrhée, colique, flatulences, dysenterie infantile
  • Troubles locomoteurs : algie rhumatismale, rhumatismes articulaires, goutte
  • Congestion hépatique
  • Maux oculaires (?)
  • Neurasthénie (?)
  • Fièvres intermittentes, états fébriles, malaria

Modes d’emploi

  • Infusion de feuilles fraîches.
  • Décoction de feuilles sèches, d’écorce ou de capsules vertes.
  • Macérat huileux de fleurs ou de feuilles sèches.
  • Application oculaire de feuilles fraîches.
  • Teinture-mère.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Attention aux autres « lilas » botaniques qui n’en sont pas : le lilas de Chine ou lilas de Perse (Melia azedarach), le lilas d’Espagne (Centanthrus ruber), le lilas des Indes (Lagerstroemia indica). Ici, le mot lilas est abusivement utilisé, à l’instar du mot thé qui a servi à forger bien des noms vernaculaires par exemple.
  • Le bois très dur à grain fin du lilas se prête bien à la confection de petites objets de marqueterie, comme le buis. De plus, il se polit très facilement.
    _______________
    1. Pierre Canavaggio, Dictionnaire des superstitions et des croyances populaires, p. 147.
    2. Hans Christian Andersen, Contes, pp. 129-131.
    3. Gustave Flaubert, Dictionnaire des idées reçues, p. 62.
    4. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 570.
    5. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p. 540.

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La scille maritime (Urginea maritima)

Synonymes : scille officinale, squille, urginée scille, oignon de mer, oignon maritime, oignon rouge, scipoule, charpentaire, ornithogale de mer.

La scille que, par ailleurs, on nomme squille… Ce qui a valu, de ma part, une bonne pétarade, m’emportant, comme ça m’arrive parfois, de manière brève mais grandiose ! La squille ? Non mais il est fou, lui ! Quelle squille ?
Il faut dire que j’avais, il y a encore quelques temps, une représentation mentale de la squille qui ne collait pas du tout à la scille, hormis la caractéristique qu’ont en commun scille et squille : celle d’être maritimes (bon, l’une vit dans l’eau, l’autre en bordure, on va pas chipoter). La squille qui vit dans l’eau, c’est pas un engin avec des feuilles, et tout, et tout, etc. Quoi que… Quand on observe l’individu en question… La squille, on l’appelle aussi mante-crevette, c’est dire si elle s’y connaît dans l’art du camouflage, ce qui lui permet de se fondre dans le paysage qui forme le plus clair de ses jours… Nan !… C’est juste que c’est une chasseuse hors pair, ultra rapide, que ses gestes sont indécelables pour l’œil humain décidément trop mou. Donc, mante aquatique (à ne pas confondre avec la menthe aquatique, Mentha aquatica), caparaçonnée, plus rapide que… Mais qu’est-ce que je raconte, moi !? La squille maritime est un crustacé marin dont à l’observation attentive des yeux l’on peut se dire que c’est à raison qu’ils ont évoqué à certains ceux de cette divinité teigneuse appelée Typhon. Quand on voit comment on a parfois figuré le bestiau, on comprend mieux pourquoi. Bref, tout cela pour dire qu’en Égypte, la scille – la plante cette fois-ci – était consacrée à ce même dieu et portait aussi le nom « d’œil de Typhon » (ainsi apparaît-il dans le papyrus Ebers bien connu, daté du XVI ème siècle avant J.-C.). Est-il possible qu’on ait vu dans ce gros oignon côtier la figuration d’un œil ? Et si tel est le cas, sa réputation devait être considérée telle qu’elle reflète celle de Typhon, divinité par forcément reconnue pour incarner la courtoisie même. Loin d’être accort, Typhon est une bestiole malfaisante, dont la scille se rapproche peut-être de par son caractère mordant et agressif, si mal accommodée. Ceci dit, on tenait suffisamment cette plante en estime pour, en son honneur, avoir consacré un temple à Péluse, en Basse-Égypte, ville qu’on appelle aujourd’hui Port-Saïd, et qui était, en ces temps anciens, un très important centre brassicole. Alors bon, des fois, on se pose des questions…

A votre gauche, la squille maritime (Odontodactylus scyllarus) et à droite, le dieu Typhon.

Plus largement, on remarque la présence dans la pharmacopée égyptienne de la scille, et comme c’est une plante méditerranéenne, elle n’a pas échappé aux Grecs dont la péninsule baigne littéralement dans l’eau salée. On trouve sa trace dans le Corpus hippocraticum sous le nom de skilla, de même que chez Théophraste, Dioscoride et Galien. Dioscoride, qui a remarqué la propriété caustique de la scille en interne à l’état frais, en déconseille l’emploi en cas d’ulcération d’un quelconque organe, ce qui est fort avisé, compte tenu de son acuité et de son amertume : pour les diminuer, Dioscoride propose de l’utiliser cuite plutôt que crue, afin de pouvoir en user par voie interne sans dommage. Ainsi fait-on cuire à plusieurs eaux les tuniques du bulbe de scille, avant de les mettre à sécher : c’est par ce seul biais, à en croire Dioscoride, que l’on peut envisager d’en confectionner huile, vin et vinaigre « scillitiques », administrables en diverses occasions : faiblesse d’estomac, vomissement, toux, ictère, hydropisie, morsure de vipère, engelure et gerçure des pieds, etc. La vertu diurétique de la scille est largement connue durant l’Antiquité, ainsi que celle qu’on dit cardiotonique. La scille, bien avant que la digitale pourpre ne soit de mise sur la question du traitement des affections cardiovasculaires, a été, en Europe, et jusqu’au Moyen-Âge, le seul médicament cardiotonique employé en médecine : par exemple, si le Capitulaire de Villis mentionne la scille – pour étonnant que cela soit –, aux environs de l’an 800, comme plante recommandable, l’école de Salerne vante les qualités de la scille dite rouge, l’Arbolayre réitère les vertus diurétiques de cette plante à la fin du XV ème siècle, tandis qu’à la même époque, l’ouvrage de Johannes de Cuba – Gart der Gesundheit (alias Le jardin de santé ou Hortus sanitatis) présente une qualité propre à la scille dont on n’a pas encore parlé : son action foudroyante sur les rats, qui lui vaut le sobriquet latin de cepe muris (= « oignon de rat ». Toxique mortelle, elle l’est pour les rongeurs en général, mais aussi pour les chiens et les chats.)
Par la suite, alors qu’on découvre les vertus cardiotoniques et diurétiques de la grande digitale, on redécouvre les mêmes propriétés chez la scille au milieu du XVIII ème siècle (Van Swieten, Home, etc.) après une période d’absence des recettaires. Mais le potin qu’on fait au sujet de cette sombre belle plante des sous-bois va marquer l’essor définitif du gant de notre-dame au détriment de cet oignon méditerranéen dont l’usage est finalement resté circonscrit et contigu à son aire d’origine.

Comme toutes les plantes à action vive plus ou moins prononcée, la scille maritime n’a pas échappé à diverses vocations « magiques » : parce que « caustique » (et donc chaud), on a voulut voir dans l’oignon de scille une substance au pouvoir aphrodisiaque, aspect accentué par sa forme globulaire : la scille véhicula donc des symboliques de fécondité et de fertilité. D’ailleurs, « les momies des femmes égyptiennes, comme nous l’apprend Angelo de Gubernatis, la tiennent souvent à la main [comme] symbole probable de génération perpétuelle » (1), ce qui ne se peut bien comprendre si on ne prend pas la peine d’observer attentivement les différentes tuniques qui habillent ce bulbe. Mais il s’agit là d’un des moindres de ses pouvoirs, la scille étant davantage réputée pour sa qualité apotropaïque dont le principal volet est synthétisé ainsi par Dioscoride : « La scille pendue sur la porte des maisons, les engarde du charme » (2). De cette manière, ou plantée à l’entrée des habitations, la scille était censée en détourner les esprits mauvais, le mauvais sort (fascinatio). Elle agissait de même si on l’installait à proximité des tombes.

D’un gros bulbe vivace à l’intérieur rougeâtre ou blanchâtre qui émerge un peu du sol s’érige une longue et robuste hampe florale dont la taille se situe très souvent entre 100 et 150 cm, et au sommet de laquelle s’égrainent de très nombreuses fleurs blanches étoilées. A la base, de très grandes feuilles (50 à 80 cm de longueur) entourent la tige florale. Épaisses et luisantes, elles sont aiguës en leur extrémité.
Cette plante qu’on dit méditerranéenne généralement, est cependant nommée par Cazin comme présente en Bretagne ainsi qu’en Normandie. Pourtant, force est de constater que, en France, sa présence est attestée certaine dans les seuls départements du Var et des Alpes-Maritimes (ce qu’indiquait déjà Fournier il y a 80 ans), sans qu’il soit jamais fait mention d’une répartition extra-méditerranéenne, alors qu’en d’autres lieux (sud de l’Espagne, Afrique du Nord, Syrie, Sicile…), elle abonde.

La scille maritime en phytothérapie

Ayant pour principale fonction le stockage, le bulbe de la scille maritime (dont le poids fréquent de 3 à 4 kg peut parfois parvenir au double) est constitué d’écailles parcheminées rappelant assez celles de la jacinthe dont on a tous, au moins un jour, piqué le bulbe de quelques cure-dents pour lui faire faire trempette dans un bocal de verre empli d’eau. De même qu’à un oignon culinaire (Allium cepa) nous ôtons les « pelures » supérieures coriaces et incomestibles, procédons à l’identique avec la scille, puisque ce qui nous intéresse chez elle, ce sont les tuniques intérieures, ou plus précisément des écailles charnues de couleur blanche ou rose, ce qui a valu à la scille d’être déclinée selon deux variétés médicinales :

  • La scille rouge ou scille mâle, originaire de la péninsule ibérique et fréquemment usitée en France ;
  • la scille blanche ou scille femelle, d’Italie, qu’on préféra en Grande-Bretagne (cette dernière est réputée moins active que la précédente, mais également moins toxique).

Bref, ce qui a intéressé la médecine dans la scille, ce sont les écailles intérieures du bulbe, à l’exclusion des plus centrales. L’odeur forte de la scille rappelle celle de l’oignon mais passe pour être davantage lacrymogène. De saveur tout d’abord douce, le bulbe de scille laisse place à une âcreté et à une amertume dont les papilles gustatives ont le plus grand mal à se défaire (le suc de bulbe de scille frais étant caustique pour la peau – il y occasionne des ampoules –, on peut imaginer ce qu’il peut provoquer sur les muqueuses buccales, nasales et oculaires). Bien sûr, quand on observe la composition biochimique du bulbe de cette plante, on est assuré que ce ne sont ni les sucres (glucose, saccharose, fructose) qu’il contient, ni les mucilages qui sont à l’origine de cette capacité d’enflammer peau et muqueuses, ni d’ailleurs l’oxalate de calcium, comme on l’a parfois imaginé. Encore moins la gomme et le tanin qu’on y croise aussi. Cette causticité est, semble-t-il, à mettre sur le compte de ces substances – scillitoxine, scillipicrine et scilline de Merck (sont-elles les mêmes que les scillarènes A, B et C de Stoll ?), ou plutôt du côté de cette autre matière dont le nom s’inspire de celui du crapaud commun (Bufo bufo), la bufadéniolide, qu’on trouve à hauteur de 0,15 à 2,4 % dans l’oignon de scille ?

Propriétés thérapeutiques

  • Cardiotonique, hyposthénisante cardiovasculaire, diminue les battements cardiaques, ralentit le pouls
  • Diurétique rapide, éliminatrice des chlorures et de l’urée
  • Expectorante, mucolytique
  • Éméto-cathartique (à fortes doses)
  • Irritante cutanée, vésicante, rubéfiante, maturative

En bref, et pour reprendre Botan, l’on peut dire que la scille exerce des « effets très énergiques sur l’appareil urinaire, le cœur, les veines, les organes de la respiration » (3).

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère cardiovasculaire : myocardite, hydropéricardite, insuffisance mitrale et aortique
  • Troubles de la sphère respiratoire : adénopathie trachéobronchique, catarrhe pulmonaire chronique, pneumonie (à sa fin), asthme humide, coqueluche, bronchite, emphysème, pleurésie
  • Troubles de la sphère vésico-rénale : néphrite chronique, néphrite calculeuse, catarrhe vésical chronique, dysurie, oligurie, albuminurie, excès d’urée sanguine
  • Pathologies œdémateuses : anasarque (la scille a été longtemps l’unique remède de l’œdème généralisé en Occident des suites des défaillances du cœur), ascite, hydropisie, rétention d’eau et autres « infiltrations »
  • Affections cutanées : hygroma chronique, engelure

Modes d’emploi

  • Macération vineuse de scille (vin de Trousseau, vin diurétique de la Charité).
  • Vinaigre scillitique.
  • Miel de scille.
  • Extrait hydro-alcoolique.
  • Teinture-mère.
  • Décoction.
  • Poudre.
  • Cataplasme.
  • Pommade.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Récolte : le bulbe de scille se déterre à la fin de l’été ou un peu plus tard, au commencement de l’automne, aux environs de la fin du mois de septembre.
  • Séchage : conseillé, il permet à cet oignon de perdre en piquant et en âcreté (bien qu’il conserve intégralement son amertume). Qu’il se pratique au soleil ou à l’étuve, il doit s’opérer promptement. Cette précaution ne suffit cependant pas à la bonne conservation de la scille qui demeure, une fois sèche, un produit fragile : l’humidité, d’une part, peut la corrompre en favorisant l’apparition de moisissures. D’autre part, le temps : même bien conservée, les propriétés de la scille finissent par s’altérer.
  • Toxicité : contrairement à la digitale pourpre, les principes actifs de la scille s’accumulent moins dans l’organisme, d’autant qu’ils en sont plus rapidement éliminés. Cela ne signifie pas qu’avec la scille on peut faire ce qui nous plaît, puisque, malgré tout, la toxicité de la scille existe bel et bien et s’apparente assez à celle de la digitale pourpre. On la considère comme toxique du cœur, du système nerveux et des muscles (cela explique aussi, en partie, pourquoi cette plante tombée en désuétude n’a presque jamais été répertoriée comme remède domestique, et quand elle a été recommandée dans un cadre médical strict, c’était toujours à brève échéance, il n’était pas question d’envisager des cures au long cours). Après plusieurs désordres qui affectent le tube digestif que la scille enflamme (nausée, vomissement, diarrhée, colique…), c’est au tour du tissu rénal de subir les conséquences d’une intoxication. Peuvent alors apparaître hématurie, anurie et/ou strangurie. A ce stade, on peut voir se produire une gangrène rénale et gastro-intestinale, à quoi s’ajoutent parfois une cardialgie, des mouvements de nature convulsive et de l’agitation, avant de parvenir au coma et, enfin, au décès.
  • Autres espèces : la scille à deux feuilles (Scilla bifolia) et la scille lis-jacinthe (Scilla lilio-hyacinthus). Ces deux plantes se distinguent très nettement de la scille maritime en ce sens qu’elles sont continentales, s’abritant dans les frais sous-bois européens. Leurs dimensions sont aussi moins spectaculaires que celles de la scille maritime à l’allure de « monstre ».
    _______________
    1. Angelo de Gubernatis, La mythologie des plantes, Tome 2, p. 342.
    2. Dioscoride, Materia medica, Livre II, chapitre 164.
    3. P. P. Botan, Dictionnaire des plantes médicinales les plus actives et les plus usuelles et de leurs applications thérapeutiques, p. 183.

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Les asphodèles

Il ressort bien peu de chose de la très courte rubrique que Fournier concède aux asphodèles en général. Et nous ne sommes guère plus chanceux avec Cazin, qui n’accorde qu’une demi page à un asphodèle (oui, le mot asphodèle est masculin) qui n’est cependant pas le plus connu (c’est-à-dire l’asphodèle blanc, Asphodelus albus), mais celui que l’on dit rameux, Asphodelus ramosus, qui se distingue essentiellement de l’asphodèle blanc par une tige ramifiée, « mais elle est tout à fait inusitée de nos jours comme médicament », explique-t-il (1). Et ce n’est pas non plus chez Botan qu’on trouve la pitance nécessaire pour rassasier cette fringale au sujet de l’asphodèle : « Cette dernière [nda : la racine] est employée en décoction par les Arabes, à l’extérieur pour guérir toutes espèces d’ulcération. Inusitée, mais pourrait rendre des services comme détergent interne et externe » (2). De l’ensemble de ces lectures, nous pouvons cependant confirmer que l’asphodèle (en général) est pourvu de quelque utilité : médicinale ? Très peu : on l’a dit diurétique, purgatif, apte à résoudre les ulcères (par le biais de décoction en lavages et de cataplasme), à éliminer la gale, etc. Le peu d’emploi qu’on en fait marque-t-il la possibilité de la toxicité de cette plante ? Pas du tout ! Même si son caractère comestible est encore discuté : les goûts d’hier sont-ils les mêmes que ceux d’aujourd’hui ? Puis-je prétendre détenir le même type d’estomac que Cro-Magnon, par exemple ? Sans remonter jusque là, des substances parfumées comme le musc et la civette étaient fort prisées il y a tout juste deux siècles. A l’heure actuelle, elles vaudraient sans doute une bonne part de répulsion à leur approche (sinon une paire de claques ^^). Pour en revenir à l’asphodèle, nous confirmons que la présence de saccharose, de fructose, de glucose et de substances amylacées au sein de ses bulbes font qu’ils se prêtent à la cuisson alimentaire, se préparant à la manière des pommes de terre, des salsifis, ou encore des scorsonères. Une fois desséchés et pulvérisés, ces mêmes rhizomes fournissent une « farine » dont on peut tirer, en la mêlant à celle de froment, un pain nourrissant, ce qui constitue un intéressant succédané aux pommes de terre en temps de disette. Si l’homme s’en est bien désintéressé, il reste que les bulbes d’asphodèle, là où cette plante est suffisamment abondante pour en supporter l’extraction, permet d’obtenir un aliment à forte valeur nutritive que ne dédaigne pas le bétail. Mais force est de constater qu’« on n’attribue plus aujourd’hui de propriétés thérapeutiques aux différentes espèces d’asphodèles » (3). Ni alimentaire du reste. Mais alors, que reste-t-il aux asphodèles ? Ces plantes devraient bien avoir quelque action, non ? C’est bien ce qu’on apprend lorsqu’on prend le temps de jeter un regard sur des textes beaucoup plus anciens : de l’asphodèle, on faisait déjà grand cas au temps d’Homère et d’Hésiode. C’est l’une des plantes héroïques des Anciens, considérée, avec la mauve, comme plante alimentaire des origines, tel que le suggère le poète Hésiode (qu’on dit également médecin) dans Les travaux et les jours : « On peut tirer un bon parti de la mauve et de l’asphodèle ». En effet, selon Théophraste, l’asphodèle « donne beaucoup pour la nourriture : la tige est comestible rôtie, la graine grillée et surtout la racine avec des figues ». Pline, surenchérissant, indique : « on mange dans l’asphodèle et la graine grillée et le bulbe, qu’on fait rôtir sous la cendre ; et on y ajoute du sel et de l’huile ; écrasé encore avec des figues, il donne, d’après Hésiode, un mets très agréable. » Si pour Théophraste et Pline l’Ancien l’asphodèle est un aliment aux grandes propriétés nutritives, il apparaît que pour Galien, point trop n’en faut : bien que comestible, ce bulbe se prête mieux à une pratique alimentaire après qu’il ait séjourné un certain temps dans l’eau douce, ce qui a pour fonction, sans doute, de séparer de la plante son âcreté naturelle. En reconnaissance des services alimentaires et nutritifs que cette plante aurait rendus aux Anciens, l’historien grec Plutarque relate le fait qu’il était offert « au sanctuaire d’Apollon Génétor, à Délos ‘‘la mauve et la fleur d’asphodèle comme souvenirs et comme spécimens de la nourriture primitive’’ » (4). Elle tient même du miracle pour les pythagoriciens, tant pour couper la faim que la soif (faciliterait-elle donc ainsi l’ascèse ?) Saine et frugale plante des sages, elle ne pouvait que posséder d’importantes vertus thérapeutiques sur lesquelles bien des auteurs antiques se sont arrêtés, dont le plus ancien semble être Théophraste : la description qu’il en fait rappelle assez l’asphodèle rameux (mais ne jugeons pas trop vite une chose à l’envergure de notre propre savoir, il y a un risque élevé d’être à côté de la plaque…). On trouve bien d’autres mentions relatives à l’asphodèle, éparpillées chez Aetius, Alexandre de Tralles, Paul d’Égine, Oribase, le pseudo-Apulée, etc. De tous ces auteurs, on se rappellera des vertus emménagogues de l’asphodèle, mais aussi de son aptitude efficace face aux douleurs auriculaires et à celles des membres inférieurs, les affections hépatiques, l’alopécie, etc. A cela, nous pouvons ajouter, en lisant Galien, des choses assez similaires et qui, contrairement aux deux autres auteurs qui l’ont précédé – Dioscoride et Pline l’Ancien – ne confinent pas à l’exubérance. A la lecture du seul Dioscoride, on sent davantage grandir encore cette sensation d’éparpillement, de copier-coller massif, formant assemblage de données disparates agencées sans rime ni raison. Avec Pline, c’est pire encore. A eux deux, ils en disent beaucoup plus long sur l’asphodèle que les différents auteurs dont nous avons déjà évoqué le travail plus haut. Mais Pline est un compilateur. Avec lui, tout y passe : le rhizome, le bulbe, la tige, la feuille, la graine, rien ne se perd dans l’asphodèle plinien. Toutes ces parties sont apprêtées de différentes manières : décoction dans l’eau et le vin, infusion dans le vin, le vinaigre et le miel, poudre de rhizome, suc frais, etc. Enfin, un fatras dans lequel il est bien difficile de déceler l’ombre d’un fil conducteur, l’asphodèle étant le remède permettant de soigner de si nombreuses affections qu’en établir la liste me donne le tournis : très franchement, la très longue (et surtout absconse) notice que Pline accorde à l’asphodèle ressemble à s’y méprendre à un de ces textes qui vantent le remède x ou y du premier camelot de foire venu. En ce sens, en compulsant Pline, nous ne sommes guère éloignés des différents opuscules d’astrologie botanique qui fleurissaient à la même époque : là, la médecine flirte fortement avec le domaine de la magie. Selon ces traités, l’asphodèle remplissait les fonctions de médicament face aux affections qui suivent, entre autres : douleurs de la rate, des reins, des genoux, des dents (chez les enfants), mal de tête, palpitations, dysenterie, épilepsie, affections cutanées et brûlures, asthénie, etc. Panacée ? Attendez, vous n’avez encore rien vu ! Elle est censée parvenir à guérir les morsures de par ses propriétés antivenimeuses, et représente en outre un antidote sûr contre les poisons végétaux. Tant qu’à faire, ouvrons les vannes en plein : ses pouvoirs magiques supplémentaires résident en ceci : évacuer les peurs nocturnes, lutter contre l’injustice dans les procès, se protéger des bandits de grand chemin et de la baskania, faire « disparaître » ses ennemis. De plus, en tant que plante divinatoire, prophétique, oraculaire, l’asphodèle permet de révéler des secrets et de découvrir l’emplacement de trésors. Malgré tout, « l’asphodèle semble avoir conservé longtemps encore après l’Antiquité la réputation d’être une plante médicinale efficace pour guérir de nombreuses affections » (5).

Dioscoride mentionne quelques informations à propos de la récolte de l’asphodèle qui permettent d’asseoir le fait que cette plante était, pour les Grecs antiques, d’essence nocturne, et peut-être féminine. Il fallait, selon lui, effectuer la récolte de cette plante en soirée, ou mieux durant la nuit, en particulier lorsque la lune était dans sa phase descendante, et surtout de s’en saisir de la main gauche. Pline précise que la racine d’asphodèle devait être arrachée à l’automne, période de sa plus grande efficacité. Puis, ceci fait, il était souhaitable d’exposer durant trois nuits la plante aux rayons des astres avant de la disséquer. Parfois pendant sept nuits consécutives. De plus, si vous cueillez l’asphodèle en parfait état de chasteté, à genoux et avec beaucoup de piété, cela est censé accroître la commisération de la plante à votre égard.
Si l’asphodèle est une plante de la vie à travers les divers aspects que nous venons d’aborder, elle est aussi – bien sûr ! – celle de la mort. Déjà, au VIII ème siècle avant J.-C., Homère jonchait la promenade des morts d’asphodèles. Selon la mythologie grecque, l’Hadès se décompose selon ces trois niveaux :

-Les Champs Élysées (= séjour des bienheureux ; espèce de paradis) ;
-La plaine d’asphodèles ou mieux, pré/prairie/plaine asphodèle, transcription littérale de « asphodelos leimôn » qu’on croise dans l’Odyssée (= sorte de « purgatoire » où les âmes attendent d’être purifiées) ;
-Le Tartare (pour les vilains).

Ainsi les prairies infernales étaient-elles peuplées de ces gracieuses plantes aux fleurs blanches. Cette « plante sera par la suite toujours considérée comme un des rares végétaux à pousser dans ce lieu mythique où ‘‘demeurent les âmes, ces fantômes des défunts’’ dont elle deviendra en quelque sorte l’un des symboles » (6). On a parfois été excessif avec l’asphodèle : de blanc, on l’a fait passer au gris. Écoutons Helmutt Baumann : « Royaume des morts, l’Hadès aux traits lugubres […] donnait asile aux ombres dans une prairie couverte d’asphodèles. Cette fleur pâle, grisâtre, correspond bien à ces lieux, elle donne au paysage un aspect qui convient particulièrement à la tristesse et au néant des Enfers » (7).
Pour une raison que j’ignore, les Anciens – du moins certains d’entre eux – ont allégué le fait curieux suivant : la fleur d’asphodèle aurait un parfum de pestilence, de par sa proximité avec la mort, le cadavre, le tombeau. Est-ce par ce que son parfum est rebutant qu’elle fut imaginée comme seul gazon de l’Hadès, ou bien son positionnement dans la géographie infernale des Grecs anciens a-t-il été à l’origine que, parce qu’il s’agissait d’enfer, cela ne devait que diffuser une odeur peu suave et forcément repoussante ? Autrement dit : la carte détermine-t-elle le territoire, ou l’inverse ? Étonnant, tout cela, lorsque l’on sait que la fleur d’asphodèle possède un parfum proche de celles du jasmin, deux mêmes plantes que Victor Hugo unit en un seul vers :

Jasmin ! asphodèle !
Encensoirs flottants !
Branche verte et frêle
Où fait l’hirondelle,
Son nid au printemps ! (8)

Perséphone, épouse bien connue d’Hadès, ne supportant pas toujours l’odeur empyreumatique que dégageait son époux, ne se couronnait-elle pas d’asphodèles ? Ainsi peut-on siéger durant grande partie de l’année aux Enfers et être pour le moins coquette ! L’asphodèle, mêlé au vin et au miel, n’était-il pas, selon cette formule, reconnu comme aphrodisiaque ? N’est-il pas vrai également que l’asphodèle forme l’un des maillons de la guirlande d’Aphrodite ? C’est du moins ce qu’il ressort du recueil d’épigrammes glanées çà et là par André Ferdinand Herald, largement en-dehors de sentiers bien trop souvent battus. Mais dans La guirlande d’Aphrodite, l’asphodèle occupe l’ultime chapitre dans lequel on côtoie la vieillesse, ce « soir » de la vie, le délabrement inéluctable de la beauté, les rides qui détournent le regard vers les charmes de ces femmes presque encore enfants, douces et rieuses, aux opulentes chevelures parfumées. Ce n’est plus face à la couche extatique que l’on se trouve confronté, mais à celle, funéraire, du naufrage inexorable, de cette chevelure éparse de fils d’argents, fins linéaments qui clament, stridulants, leur désespoir. C’est la tombe, c’est la mort qu’accompagnent ces asphodèles cendrés, bien que Hugo, encore, place entre ses touffes « un frais parfum ». Même Cazin, qui n’est pas forcément spécialiste de cette question, fait référence au caractère agréablement parfumé de l’asphodèle : « Les Grecs et les Romains plantaient l’asphodèle dans le voisinage des tombeaux, avec le lis, la rose, la violette, le narcisse et l’amaranthe. Ils voulaient que la dernière demeure de leurs pères fût constamment parfumée par ces fleurs odoriférantes » (9). Malgré tout, le caractère funéraire de l’asphodèle ne s’est pas perdu en cours de route. Sur leur tombe, les morts recevaient des bulbes d’asphodèle comme offrande, peut-être en guise « de viatique pour la vie immortelle […] S’il était censé donner aux morts la seconde vie immortelle, on comprend mieux le cas qu’on en faisait aussi dans la médecine grecque, comme d’un contre-poison » (10). Et c’est là que ça devient très intéressant ! Par poison, nous pouvons entendre au moins trois choses : le venin des animaux, celui des plantes, enfin, celui émanant d’entités n’étant ni humaines, ni végétales ou animales. Les animaux tels que scorpions et serpents, loin d’être tous venimeux, étaient tenus comme des êtres de nature chthonienne. Aussi plaçait-on de l’asphodèle sous le chevet afin d’en éloigner ces animaux considérés comme provenant du monde souterrain. On faisait de même en dissimulant de l’asphodèle sous l’oreiller. Par ailleurs, cette plante écarte les sortilèges maléfiques lorsqu’elle est plantée devant la porte des habitations, précise Pline, mais aussi ce que l’on appelle démon (11) : l’asphodèle délivre de l’emprise de telles entités. C’est, en partie, grâce à cela que certains antiques astrologues grecs ont attribué à Kronos l’asphodèle, « un dieu sombre, vivant sous la terre et sous les flots des mers, où il règne entouré de dieux infernaux » (12). C’est peut-être, comme le fait remarquer Guy Ducourthial, en raison des éléments souterrains remarquables de l’asphodèle que l’on a fait la déduction qui consiste à associer cette plante au monde d’en-bas, comme si son bulbe en était l’évidente signature.

Du bulbe d’asphodèle, on a tiré autrefois, dit-on, un alcool, de cet alcool même qui, faisant perdre le sens, provoque un état proche de la mort ; ici, la contiguïté avec le monde onirique n’est pas loin. L’asphodèle se rapproche, une fois de plus, du monde souterrain, présenté comme fleur d’ornement de l’autel d’un Dionysos infernal et funéraire, jusqu’à celui qui veille sur le sommeil de Booz endormi, vieillard au déclin de sa vie ; et cette lune – faucille d’or jetée dans le champ des étoiles – qui brille parmi « ces fleurs de l’ombre » que sont les asphodèles, rappelle, encore, la dimension chthonienne et saturnienne de l’asphodèle…


  1. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p. 96.
  2. P. P. Botan, Dictionnaire des plantes médicinales les plus actives et les plus usuelles et de leurs applications thérapeutiques, p. 27.
  3. Guy Ducourthial, Flore magique et astrologique de l’Antiquité, p. 546.
  4. Ibidem, p. 318.
  5. Ibidem, p. 546.
  6. Ibidem, p. 318.
  7. Helmutt Baumann, Le bouquet d’Athéna, p. 67.
  8. Victor Hugo, La prière pour tous, VII, mai 1830.
  9. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p. 96.
  10. Angelo de Gubernatis, La mythologie des plantes, Tome 2, p. 28.
  11. A sans doute bien différencier des antiques daïmones grecs, qui n’ont aucun rapport avec les diables du christianisme. Le daïmon est avant tout un « pouvoir », un être surnaturel intercesseur entre les hommes et les divinités ; parfois on le présente comme une puissance divine.
  12. Guy Ducourthial, Flore magique et astrologique de l’Antiquité, p. 322.

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L’huile essentielle d’arbre à thé (Melaleuca alternifolia)

Myrtacée d’assez petite taille (très souvent 3 à 4 m ; davantage en milieu sauvage : 10 m), l’arbre à thé est originaire d’Australie, principalement de ces deux grandes régions situées à l’est que sont la Nouvelle-Galles du sud et le Queensland. Cousin des eucalyptus et d’autres melaleucas (niaouli, cajeput, avec lesquels il ne faut pas le confondre), l’arbre à thé affectionne plus particulièrement les zones marécageuses et côtières, enfin des zones humides desquelles émergent ses rejets lorsque le tronc principal vient à disparaître, ce qui n’est pas si simple, son bois très dur étant quasiment imputrescible et qui plus est protégé par une épaisse écorce ignifugée dont la pellicule la plus extérieure, qui se détache en fines lanières, ne doit en aucun cas nous faire croire à une quelconque fragilité de cet arbre, souvent arbuste, à l’allure de gringalet. De même que ses rameaux réclinés au feuillage plumeux qui donnent une impression de grâce et de légèreté. Quand on y regarde de plus près, l’on se rend compte que les feuilles linéaires et lancéolées de l’arbre à thé sont de nature très coriace. A leur surface, de nombreuses glandes à essence sont visibles : il suffit de les froisser brusquement pour qu’elles dégagent une odeur aromatique forte qui contredit l’apparente sensation de faiblesse que véhicule l’image de cet arbre somme toute gracile, dont les fleurs blanches très parfumées, aux nombreuses étamines, augmentent davantage cette impression. Enfin, sa résistance avérée aux parasites achève de déconstruire le portrait erroné de l’arbre à thé qui ne doit pas être jugé sur son envergure, laquelle ne permet pas de soupçonner quelle formidable force s’abrite au sein de cet arbre finalement assez banal.

Cet arbre a été découvert par le capitaine Cook au XVIII ème siècle lors de l’une de ses expéditions dans le Pacifique. Traditionnellement, l’arbre à thé a été d’usage chez les indigènes australiens bien avant l’arrivée des colons. On utilisait les feuilles pour désinfecter l’eau de boisson ainsi que pour traiter les plaies, les brûlures et autres coupures à l’aide de cataplasmes. Les maladies cutanées ainsi que les affections de la sphère respiratoire étaient également traitées par l’emploi des feuilles de l’arbre à thé. Malheureusement, bien peu de ces savoirs ancestraux nous sont parvenus, du fait que d’immenses pans de la culture aborigène ont disparu avec ces populations, sous l’impulsion délétère de l’homme blanc. L’arbre à thé est donc un témoin muet de ce désastre : en 1770, James Cook rapporte des feuilles de cet arbre en Europe. On lui donne alors le nom anglais de tea tree du simple fait que, lors du voyage de retour, les marins l’utilisèrent comme ersatz de thé. Depuis, le nom est resté bien que l’arbre à thé appartienne à une famille botanique strictement distincte de celle du théier asiatique.
Les vertus thérapeutiques de l’arbre à thé ne semblent pas avoir intéressées le capitaine Cook puisqu’il faudra attendre les années 1920-1923 avant de voir naître toute une série d’études australiennes au sujet de son huile essentielle et de ses propriétés bactéricides qui furent alors testées sur de nombreuses souches. Durant la Deuxième Guerre mondiale, l’huile essentielle d’arbre à thé fut utilisée pour soigner les blessures des soldats australiens. Mais que le chemin aura été long entre l’usage traditionnel millénaire et l’utilisation thérapeutique moderne de cette huile essentielle par les descendants des colons ! La préciosité thérapeutique de cette substance a amené la culture en grand de l’arbuste qui la produit, ainsi l’arbre à thé est-il cultivé sur de nombreux hectares australiens, et s’est même déployée à d’autres pays : l’Inde, la Malaisie, la Nouvelle-Calédonie, l’Afrique du Sud et Madagascar.
Dans les années 1960, le docteur français Jean Valnet évoquera, dans son ouvrage L’aromathérapie, se soigner par les huiles essentielles, le niaouli et le cajeput, mais, curieusement, il fera l’impasse sur l’huile essentielle d’arbre à thé, chose d’autant plus étonnante qu’aujourd’hui cette huile essentielle est considérée comme un must qu’on se doit de posséder aux côtés de l’huile essentielle de lavande fine et de l’essence de citron.

L’huile essentielle d’arbre à thé en aromathérapie

Feuilles fraîches et petits rameaux forment l’ensemble de la matière première distillable de l’arbre à thé. La vapeur d’eau à basse pression prend environ trois heures de temps pour emporter une fraction aromatique dont la proportion se situe, en général, entre 1 et 2 %. Le produit final est une huile essentielle liquide et mobile, incolore à jaune très pâle, d’odeur forte, « terpinolée » ou « terpénique » disent certains, ce qui, grosso modo, ne veut pas dire grand-chose. Mais ces deux termes s’expliquent en raison de la composition biochimique de cette huile essentielle qui s’équilibre entre les monoterpènes (environ 40 %) et les monoterpénols (40 % également) :

  • Monoterpènes : dont α-terpinène (10 %), γ-terpinène (20 %), paracymène (11 %)
  • Monoterpénols : dont α-terpinéol (4 %), terpinène-4-ol (38 %)
  • Oxydes : dont 1.8 cinéole (9 %)
  • Sesquiterpènes (6 à 10 %)
  • Sesquiterpénols (1 à 3 %)

Propriétés thérapeutiques

  • Anti-infectieuse : antibactérienne majeure à large spectre d’action (Streptococcus pyogenes, Streptococcus mutans, Streptococcus pneumoniae, Staphylococcus aureus, Pseudomonas aeruginosa, Klebsellia pneumoniae, Escherichia coli, Propionobacterium acnes, Enteroccocus sp., Lactobacillus, Actinomyces, etc.), bactériostatique (la différence entre propriété antibactérienne et bactériostatique s’explique surtout par le passage d’une faible concentration en huile essentielle à une concentration plus élevée), antifongique à large spectre d’action (Saccharomyces cerevisiae, Trichophyton mentagrophytes var. interdigitale, Trichoderma viride, Pityriasis versicolor, Malassaria furfur, Candida albicans, Aspergillus niger, Microsporum audouinii, etc.), antiprotozoaire (Trichomonas vaginalis), antivirale (Herpes simplex I et II, zona VZV, Influenza, Molluscum contagiosum), antiseptique atmosphérique, antiparasitaire cutanée et intestinale, insectifuge
  • Immunostimulante, immunomodulante, anti-asthénique, positivante
  • Anti-inflammatoire, antihistaminique
  • Anti-oxydante
  • Cicatrisante, régénératrice cutanée, radioprotectrice
  • Décongestionnante veineuse et lymphatique
  • Neurotonique, équilibrante psychique

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère pulmonaire + ORL : infections virales et bactériennes des voies respiratoires hautes et basses, bronchite, rhinite, pharyngite, rhinopharyngite, laryngite, angine, maux de gorge, sinusite, sinusite chronique, otite, grippe
  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : gastro-entérite virale ou bactérienne, parasites intestinaux (lamblias, ascarides), mycose digestive
  • Troubles de la sphère génito-urinaire : vaginite à trichomonas, vulvite, urétrite, mycose vaginale (candidose surtout), leucorrhée, cystite, herpès génital, condylome
  • Troubles de la sphère circulatoire : œdème lymphatique, varice, jambes lourdes, hémorroïdes, ulcère variqueux
  • Affections bucco-dentaire : ulcère buccal, aphte, abcès dentaire, pyorrhée alvéolaire, mycose, carie, gingivite, stomatite, herpès labial, renforcement de l’hygiène buccale par limitation de la plaque dentaire
  • Affections cutanées : acné, mycose cutanée, unguéale ou sous-unguéale (candidose, onychomycose, pied d’athlète), eczéma, psoriasis, abcès, furoncle, plaie, plaie infectée, blessure, coupure, escarre, impétigo, intertrigo, cors, verrue, zona, soin des peaux et des cheveux gras
  • Brûlure accidentelle, radiodermite (accompagnement d’un traitement de radiothérapie : l’huile essentielle d’arbre à thé s’utilisera par voie cutanée diluée au moins ¼ d’heure avec la séance de radiothérapie. Étant anti-inflammatoire et régénératrice cutanée, elle permet à la peau de se protéger de l’impact des rayons. Cependant, comme elle est irritante chez certaines personnes, on la remplacera efficacement par les huiles essentielles de lavande fine ou de niaouli. Huile essentielle à appliquer aussi bien avant qu’après, sur peau bien sèche.)
  • Piqûres et morsures d’insecte, démangeaisons associées, repousser les poux, les acariens, les mites, les tiques, la gale
  • Asthénie, fatigue chronique

Modes d’emploi

  • Voie cutanée diluée à privilégier. Peut néanmoins s’appliquer pure sur la peau (geste d’urgence).
  • Voie sublinguale (diluée à hauteur de 10 % dans un excipient adapté).
  • Diffusion atmosphérique : en synergie de préférence, du fait que son odeur assez peu agréable parvient parfois à choquer certaines cellules olfactives délicates (cela reste à la libre appréciation de chacun, bien entendu).
  • Inhalation humide, olfaction.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • L’huile essentielle d’arbre à thé est déconseillée aux enfants de moins de sept ans ainsi que durant les trois premiers mois de grossesse.
  • A doses thérapeutiques normales et raisonnables, on peut parfois voir apparaître un phénomène d’irritation cutanée inflammatoire (et de nature allergique également), en raison d’une possible oxydation de cette huile essentielle avec le temps. Cela n’est pas dû, comme on le lit de temps à autre, à la forte proportion de terpinène-4-ol : c’est le 1.8 cinéole qui est alors en cause (bien que sa présence, en moyenne, ne s’élève jamais au-delà de 10 %). Bref, l’huile essentielle d’arbre à thé peut s’oxyder (mais elle n’est pas seule dans ce cas). Bien que les huiles essentielles se conservent facilement pendant cinq bonnes années (et très souvent au-delà de la DLUO), il est impératif de bien veiller à fermer correctement les flacons et à les entreposer dans un lieu sec et frais, à l’abri de la lumière du soleil et d’une source de chaleur importante.
  • Toxicité : à dose massive (de l’ordre de 5 à 10 ml, soit un demi à un flacon entier), que ce soit par voie orale ou cutanée, on peut voir survenir les perturbations suivantes : confusion mentale, difficulté d’élocution, incoordination motrice (ataxie locomotrice), coma.
  • L’huile essentielle d’arbre à thé, de même que celle d’eucalyptus globuleux, est très présente dans nombre de préparations pharmaceutiques, dont les dentifrices où elle s’associe à merveille à l’essence de citron et/ou l’huile essentielle de laurier noble.
  • Hydrolat aromatique : c’est un bon compromis que d’utiliser cet hydrolat en lieu et place de l’huile essentielle correspondante. Il intervient surtout par voie externe comme astringent et anti-infectieux. Complétant le traitement des mycoses (cutanées, buccales, vaginales ou encore unguéales) et de l’herpès labial, il permet aussi le lavage des plaies et des muqueuses, rétablissant l’hygiène buccale, apaisant les peaux irritées, désincrustant les peaux grasses.

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Les huiles essentielles d’eucalyptus

Les fleurs d’eucalyptus globuleux.

Eucalyptus globuleux (Eucalyptus globulus) et eucalyptus radié (Eucalyptus radiata)

Bien que la langue en usage en Australie soit l’anglais, cette île n’a pourtant pas été découverte par les Britanniques, mais par les Hollandais au XVII ème siècle (1605). A cette époque, il est encore trop tôt pour raconter l’histoire de l’eucalyptus. Après l’anecdote à la sauce hollandaise, venons-en aux Anglais, incarnés en la personne du navigateur James Cook (1728-1779) qui effectua trois voyages entre 1768 et 1779 qui le menèrent à chaque fois non loin de cette immense île australe. A bord, des botanistes, et à chaque escale, des échantillons prélevés, mais qui ne seront, pour la plupart, étudiés que plus tardivement. Cela n’empêche pas l’Australie de devenir possession anglaise au grand dam des Français, en guerre, encore, contre Albion, l’ennemi juré. Or, à la même période, des navigateurs français croisent dans le même coin, ou peu s’en faut. C’est le cas du militaire et navigateur Jean-François de la Pérouse dont on finit pas ne plus avoir de nouvelle en 1788, après qu’il ait mouillé au large de Botany Bay entre janvier et mars de la même année. Aussi, peut-on dire que La Pérouse a touché l’Australie en au moins un point. Étant presque assuré qu’il lui est arrivé malheur, la France missionne D’entrecasteaux qui embarque en septembre 1791 à bord de frégates aux noms qu’on peut penser propitiatoires, La Recherche et L’Espérance, qui emportent (tant qu’à faire des milliers de kilomètres jusqu’aux antipodes, autant ne pas s’y rendre pour rien) dans son ventre un naturaliste, La Billardière (1755-1834). L’année suivante, en mai 1792, l’expédition découvre sur cette île qu’on n’appelle pas encore Tasmanie mais toujours « terre de Van Diemen », un arbre si haut qu’il fallut en couper le tronc pour en contempler les fleurs de près : le gommier bleu (= blue gum en anglais), plus communément eucalyptus, mot qui désigne le genre auquel cet arbre appartient et qu’un autre Français, L’Héritier (1746-1800) nomme et décrit en 1789, alors que La Billardière est, lui, le premier à décrire l’un des deux eucalyptus qui nous intéressent ici, c’est-à-dire Eucalyptus globulus, en 1800.
Mais cette opération de sauvetage tourne elle-même au désastre. Catastrophique à plus d’un titre, elle perd son capitaine, D’entrecasteaux, qui succombe au scorbut en 1793. Malgré ces écueils – ce qui est ballot pour des marins – c’est donc à un Français et non à un Anglais qu’échoira le droit d’associer son nom à l’un des eucalyptus les plus connus au monde. La France n’a pas gagné l’Australie, mais s’est arrogée le mérite d’apposer sa marque sur un arbre comptant dans sa famille près de 700 membres essentiellement endémiques à l’Océanie et, pour quelques-uns d’entre eux, au sud-est asiatique (Malaisie, etc.). C’est toujours mieux que rien. Et puisqu’on ne put maintenir la botte française sur le sol australien, on en exporta les arbres en Europe, bien que pas immédiatement, puisque ce n’est qu’en 1847 que le premier eucalyptus – le gommier rouge (Eucalyptus camaldulensis) – pose ses racines sur le sol européen, se répandant de la péninsule ibérique à la Côte d’Azur. En 1854, Ramel, horticulteur et négociant, se rend à Melbourne : il dit observer un jeune arbre qui lui paraît pousser à vue d’œil, à quoi Francis Hallé répond, en confirmant que « certains eucalyptus poussent de quatre mètres par an dans leur milieu naturel » (1). A la suite de quoi, compte tenu de l’acclimatation facile de l’eucalyptus tout autour de la Méditerranée, Ramel décide l’introduction de l’eucalyptus globuleux en Algérie (où il s’est depuis naturalisé), ainsi qu’en Provence en 1856. Les eucalyptus sont des arbres à grande plasticité écologique, pour reprendre une expression de Francis Hallé. C’est pourquoi ils purent, hors d’Australie, s’implanter dans différentes zones du monde aux climats similaires. Par exemple, Eucalyptus globulus, originaire de Tasmanie et de l’état de Victoria : cela prédisposait son aptitude à être semé dans l’ensemble du bassin méditerranéen.
Au milieu du XIX ème siècle, environ 50 espèces d’eucalyptus sont introduites dans le sud de l’Europe (ainsi qu’en Amérique du Sud et dans d’autres zones plutôt tropicales). L’engouement est tel que la culture des eucalyptus de part et d’autre de la mer Méditerranée confine à la véritable passion, qui finira par grossir le rang des espèces cultivées à une centaine dans les années 1890 pour les seuls territoires de l’Italie, de la Corse et de la Côte d’Azur, sur l’impulsion d’un de ses plus grands promoteurs, le Français Charles Naudin (1815-1895), ce qui explique la présence, aujourd’hui naturelle, de ces arbres, et donc du gommier bleu, aux abords de Cannes, Nice, Hyères ou encore Antibes, ainsi que dans cet arrière-pays niçois depuis lors redessiné : en effet, à quoi ressemblerait la Côte d’Azur sans les nombreuses espèces végétales qui la peuplent et qui proviennent des quatre coins du monde ?
Côté australien, l’engouement a pris, mais d’une toute autre manière : les côlons, après avoir entamé la décimation du peuple aborigène et grandement menacé puis anéanti une grande partie des savoirs traditionnels liés aux eucalyptus thérapeutiques, s’attachèrent à exploiter purement et simplement bon nombre d’eucalyptus. Après avoir abattu les hommes, on fit de même des arbres. Les plus grandes villes australiennes, à leur début, ne purent s’ériger sans ces alliés de choix que sont les eucalyptus. Et l’on peut légitimement poser la question de savoir si la colonisation de l’Australie aurait été possible sans eux… Oui, le côlon australien se dit qu’il serait probablement ridicule de ne pas user de ce bois lourd, dense, résistant à l’eau, à la pourriture et à l’infestation des parasites, qui dure dans le temps : tant qu’à bâtir, autant bâtir solidement, ce qui nous situe bien loin des futures pitreries d’Ikéa. La première fonction des eucalyptus australiens, c’est donc d’apporter du bois de construction, du bois d’œuvre : on en fabrique des maisons et d’autres bâtiments. Certains eucalyptus se paient le luxe de fournir le bois formant les bardeaux de toiture, alors que d’autres, plus colorés, plus chatoyants, procurent, quant à eux, la matière première nécessaire pour l’aménagement intérieur : marqueterie, menuiserie, ébénisterie. Quitte à y vivre, pourquoi ne pas doter ces maisons de cheminées ? Le combustible n’est autre que du bois d’eucalyptus. Et comme l’eucalyptus est un grand voyageur, on en fabrique des tonneaux qui roulent et des roues, des traverses de chemin de fer pour faire passer ici ou là des trains tractés par des locomotives dont la chaudière est alimentée en charbon de bois d’eucalyptus. Soucieux de favoriser la communication, c’est dans des troncs d’eucalyptus qu’on taille les poteaux télégraphiques qui envoient les nouvelles à longues distances par le biais de ce réseau ou par celui d’un autre : le papier. L’eucalyptus est largement exploité (de nos jours encore) comme essence fournissant une pâte à papier de qualité sur lequel on imprimera livres, gazettes et journaux, supports sur lesquels le savoir se répandra, par la mer s’il le faut : l’eucalyptus, encore lui, toujours lui, permet la conception des bateaux (coques, ponts, mâts), mais aussi des infrastructures qui facilitent l’embarquement : les ports. Forts de tous ces avantages, l’eucalyptus est donc partie à la conquête du monde, s’est implanté partout où l’homme, pour des raisons fort diverses, a fait appel à ses services, en particulier durant un XIX ème siècle très xylophage, révolution industrielle oblige. On comprend rapidement l’intérêt de planter un eucalyptus à la pousse rapide plutôt qu’un chêne qui va mettre des plombes pour parvenir au même résultat. Ainsi, on plante des eucalyptus à tour de bras, on les plante à foison, on les plante à millions : Chine, Inde, États-Unis, Andes, est africain… Des milliers d’hectares sont dévolus à l’arbre océanien.
Mais le piège que, sans le savoir, l’homme s’est tendu à lui-même a fini par se refermer sur lui : on ne décide pas de l’implantation en grand d’une espèce dans une zone où elle est inconnue sans se prendre tôt ou tard un retour de flamme dans la figure. Quand cela arrive, on accuse l’eucalyptus de tous les maux sans jamais (ou presque jamais) remettre en cause le responsable de tout ce merdier : ce bipède d’Homo sapiens. Il est vrai que certains motifs d’implantation sont tout à fait louables, de salubrité publique pourrait-on dire : l’eucalyptus, grâce à ses longues et profondes racines, est un gros buveur, ainsi absorbe-t-il les eaux souterraines. Quand il fut planté dans des zones marécageuses, comme celles situées entre la capitale italienne et la mer Méditerranée, l’effet se fit rapidement sentir : l’assainissement de cette région en éradiqua le paludisme. Assécher des zones d’eau croupie et marécageuse, vectrices de maladies, en supprimant les moustiques et les saletés qu’ils trimballent, représenta un véritable progrès, non seulement d’un point de vue médical, mais social puisqu’il concernait le bien-être et le mieux-vivre de tous les jours. Au XIX ème siècle en France, la malaria tue de manière effarante. Alors quand on voit arriver ce grand gaillard d’Eucalyptus globulus, dont le bruit court qu’il pourrait s’attaquer à la racine du mal, on ne réfléchit pas, on fonce. Pour renforcer cet effet antipaludéen, les eucalyptus, vu qu’ils boivent beaucoup, rejettent également beaucoup d’eau par évapotranspiration foliaire. A l’été surtout, et par forte chaleur, les eucalyptus semblent enveloppés d’un halo bleuâtre : c’est un effet provoqué par cette exsudation, eau des feuilles renvoyée à l’air, mais néanmoins chargée d’une fraction d’essence aromatique : ainsi peut-on voir l’eucalyptus dégazant comme un gigantesque diffuseur d’huile essentielle. Bien sûr, une partie du résultat de cette expectoration finit par tomber à terre, de même que les micro gouttelettes formées par un diffuseur ne demeurent pas indéfiniment entre le plancher et le plafond. Autrefois, l’on n’utilisait pas ce type d’appareillage qui, de toute façon, n’existait pas, mais on savait procéder par fumigation humide : on faisait ainsi bouillir des feuilles d’eucalyptus dans les chambre des malades, de même qu’on trimballait d’énormes lessiveuses emplies de la même décoction dans la plupart des hôpitaux qui se préoccupaient un tant soit peu d’asepsie, parce qu’on n’ignorait pas alors que l’eucalyptus est un tueur de bactéries. Pour s’en convaincre, il suffit d’observer le sol sur lequel pousse un eucalyptus : il n’y croît rien d’autre que lui, il inhibe le développement des plantes qui chercheraient à pousser à ses pieds. Exit non seulement les moustiques, mais également la flore spontanée. L’eucalyptus cultiverait-il le quant-à-soi ?
Un autre inconvénient de l’implantation à grande échelle des eucalyptus réside dans le fait qu’il est peu enclin à développer un sol de belle qualité, chose à propos de laquelle on alertait déjà dans les années 1950 : « ces eucalyptus auront toujours l’inconvénient de ne pas donner d’humus ou d’en donner très peu et plus leur croissance sera rapide, plus ils puiseront d’eau dans le sous-sol pour la transpirer et plus ils activeront l’aridité, ce qui est grave dans les régions semi-arides. On ne peut en vérité faire du reboisement sur les sols qu’ils auront déjà usés et appauvris en eau et en divers éléments chimiques ou même en micro-organismes entretenant la fertilité des terres en surface ou en profondeur » (2). Depuis, les plantations massives d’eucalyptus ont été largement controversées, et cela pour des raisons différentes : il n’améliore pas les sols, ne fournit pas ou peu d’ombre, ne procure pas de fourrage pour le bétail ni de fruits comestibles pour l’alimentation humaine, etc. Il est bien possible qu’on en soit venu à mesurer ses inconvénients plus grands que ses avantages. C’est ce que l’on a pu observer au Portugal il y a deux ans, après que des dizaines de milliers d’hectares d’eucalyptus sont partis en fumée : après les avoir adulés hier, aujourd’hui, c’est sans pitié qu’on les arrache.

L’eucalyptus appartient à la vaste famille des Myrtacées qui, outre le myrte qui lui a donné son nom, comprend parmi ses membres d’illustres représentants : l’arbre à thé, le niaouli, le cajeput, le giroflier, le goyavier, etc., riche famille aromatique s’il en est. L’eucalyptus n’est qu’un genre parmi tous ceux-là ; or ce genre compte à lui seul plusieurs espèces d’eucalyptus, dont certains ne sont pas même des arbres mais de petits arbrisseaux dont la hauteur est inférieure à un mètre. Rien à voir avec le géant gommier bleu : très souvent, il culmine à au moins 50 m dans son aire d’origine (en Europe, c’est très rare qu’il parvienne à cette taille), passant aussi les 70 m, jusqu’aux 100 m (on fait parfois état d’arbres bien plus grands encore : 125-130 m de hauteur ; c’est bien possible). Contrairement au niaouli, qui est tout tortueux, l’eucalyptus globuleux possède un tronc tout droit de couleur bleu gris, dont l’écorce se détache en longues lanières roussâtres. Si l’eucalyptus globuleux n’est pas prêt à laisser quiconque s’inviter sous sa frondaison légère, il n’en va pas de même – et heureusement pour lui – avec sa propre progéniture. C’est ainsi qu’à côté d’un géant l’on peut constater la frêle existence d’un scion de deux à trois mètres, bête tige toute droite qui porte des feuilles plus ou moins rondes, opposées et décussées, sessiles (c’est-à-dire sans pétiole : elles sont directement scotchées sur la tige). Ces feuilles juvéniles de couleur gris perle à bleutée, sont couvertes de pruine, cette substance cireuse qu’on trouve sur les raisins et les prunes, par exemple (certains expliquent qu’elle aurait pour fonction de faire déraper les insectes, ce que je ne peux imaginer sans un sourire). Cette forme de l’eucalyptus en son jeune âge « est tolérante à l’ombre du sous-bois, nous explique Francis Hallé ; en revanche, elle ne supporte pas la sécheresse qui règne dans les strates les plus hautes de la forêt. Une métamorphose est donc obligatoire » (3). En effet. C’est à croire que plus l’arbre grandit et plus ses feuilles, tout d’abord rondouillardes comme nous l’avons dit, s’allongent, prennent cette caractéristique forme de fer de faux, longues de presque 25 cm parfois et large de 5 ! Conservant plus ou moins leur texture épaisse et coriace, ces feuilles se dénuent de leur pruine, ce qui modifie sensiblement leur couleur, qui passe au vert olive, voire au vert doré cendré. Et, histoire d’apparaître plus longues qu’elles ne sont déjà, voilà qu’elles se munissent d’un pétiole. Des feuilles juvéniles aux feuilles matures, le changement morphologique est si époustouflant que même le « gui » de l’eucalyptus doit s’adapter à la situation : sur les rameaux d’eucalyptus globuleux qui portent des feuilles rondes, l’on voit l’une de ces plantes parasites – Dendrophthoe homoplastica – qui possède, elle aussi des feuilles rondes. Dans les strates les plus élevées, c’est un autre de ces guis, Dendrophthoe glabrescens, qui prend le relais : de même que les feuilles qui l’environnent, il porte des feuilles fort semblables ! Bref : « que signifie un arbre qui change d’aspect au point de devenir méconnaissable ? », interroge Francis Hallé (4). Qu’il a plus d’un tour dans son sac ? A ce titre, quand on observe sa floraison étrange, l’on n’est pas loin de se dire que cet eucalyptus-là est un drôle de phénomène : à cet endroit, l’on peut clairement parler de bouton floral. Son calice, plus ou moins rond à quadrangulaire, est coiffé d’un opercule en forme de coupe, voire d’encensoir (disent les plus mystiques d’entre les observateurs), de couleur verdâtre à roussâtre. Calice et corolle sont donc, au départ, intimement soudés l’un à l’autre. Mais, au fur et à mesure qu’avance la floraison, à l’intérieur de ce globule, les étamines blanches de l’eucalyptus, fort nombreuses, bien enfermées et protégées, finissent par expulser le capuchon qui les maintient captives (5). Puis les fleurs fructifient : les fruits ressemblent à de petites urnes coniques et cupulaires sur le couvercle desquelles se dessinent des figures géométriques étoilées à trois, quatre ou cinq branches, renfermant des graines ovales ou arrondies, de couleur noire.

Les feuilles de l’eucalyptus radié.

Plus petit que l’eucalyptus globuleux, l’eucalyptus radié est aussi originaire du sol australien, de Nouvelle-Galles du Sud plus exactement, c’est-à-dire cet état australien situé au sud-est et dont la capitale est Sydney.
Botaniquement, il est assez proche de son grand cousin Eucalyptus globulus, mais possède une cime étalée aux rameaux davantage réclinés. En terme de point commun, on observe chez cet eucalyptus une écorce de même couleur, gris bleuté, qui s’écaille en lenticules caduques. Là où l’eucalyptus radié se rapproche du globuleux, c’est au niveau de ses rameaux : tout d’abord verts quand ils sont jeunes puis rougeâtres, ils sont soumis au même phénomène de métamorphose foliaire : des feuilles juvéniles arrondies, opposées et sessiles font place à des feuilles adultes pétiolées, alternes et lancéolées, mais ne possédant pas la forme de fer de faux caractéristique de l’eucalyptus globuleux.
Cet arbre apprécie la lumière, les lieux exposés à sa convenance, les sols siliceux, frais, profonds et drainés de la plupart des zones subtropicales.

Les huiles essentielles d’eucalyptus en aromathérapie

« S’il est une essence méconnue, c’est bien Eucalyptus globulus qui réalise le paradoxe d’être à la fois l’une des essences les plus profondes et l’une des plus vulgarisées d’un point de vue commercial » (6). Pas seulement vulgaire dans le sens « commun » ou « banal », mais, dans une veine plus péjorative, l’on peut penser ce « vulgarisées » comme la chose quelconque, sans plus d’attrait que n’en recèle sa plate existence. Cependant, lors de sa « découverte », c’est-à-dire, plutôt, du début de l’engouement qu’elle suscita chez les colons australiens, elle ne se destinait pas encore à la fonction thérapeutique qu’on lui connaît : elle était employée, à équivalence avec l’essence de térébenthine, dans l’industrie de la peinture. Ainsi faisait-on dans les années 1860, jusqu’à ce qu’Eugène Rimmel (1820-1887) se penche sur cette essence et ne la fasse connaître au monde de la parfumerie. Quant à l’aromathérapie, elle sut tirer parti de cette substance extraite des feuilles de certains eucalyptus et que l’on confondit souvent avec l’eucalyptol pur. L’eucalyptol, aussi appelé cajeputol bien que plus rarement, porte plus couramment le nom de cinéole, désignation qu’on précède de 1.8. Il fait partie de la famille moléculaire qu’on surnomme époxydes monoterpéniques quand on est chimiste, mais nous autres, nous saurons nous contenter d’un seul mot : oxydes. Mais l’huile essentielle d’eucalyptus, qu’on parle du radié ou du globuleux, ne se réduit heureusement pas qu’au seul 1.8 cinéole, quand bien même on pourrait penser le contraire à l’examen de certains lots d’huiles essentielles (surtout celle d’Eucalyptus globulus) dans lesquels le taux de cette seule molécule grimpe parfois à 95 % ! Ce qui est tout sauf naturel. Passons outre les « communelles » (c’est-à-dire les huiles essentielles reconstituées : on réunit plusieurs productions provenant de différents territoires pour n’en former qu’un seul au final : l’on observe cette pratique avec l’huile d’olives, le miel, etc., et ce même en qualité bio…). Tout autre chose : pour faire grimper le taux de 1.8 cinéole, on distille les feuilles d’eucalyptus globuleux à la vapeur d’eau une première fois, puis on redistille l’huile essentielle obtenue en première distillation : on a donc affaire à une huile essentielle dite rectifiée, qui n’a donc plus rien de 100 % pure, naturelle, entière, etc. (le marché de l’eucalyptus étant très lucratif, on comprend que certains se laissent aller à des œuvres aussi basses). Cette opération vise aussi comme objectif de supprimer du produit final des molécules jugées indésirables (aldéhyde isovalérianique par exemple), mais également le désavantage de faire disparaître la majeure partie des sesquiterpènes et des sesquiterpénols. Face à 90 ou 95 % d’1.8 cinéole, il ne reste guère plus qu’une poignée de molécules, juste assez nombreuses pour se battre en duel. Je ne vois pas en quoi cela peut constituer un produit intéressant… En revanche, il existe des producteurs d’huiles essentielles d’eucalyptus globuleux qui procèdent beaucoup plus respectueusement, obtenant une huile essentielle en une seule et unique distillation des feuilles, à l’exclusion des rameaux, pour une durée de distillation avoisinant les dix heures !
Des eucalyptus, l’on distille les feuilles dont les limbes et la nervure centrale sont nimbés de poches schizogènes, sécrétrices d’essence aromatique. Voici quelques informations chiffrées qui donnent une idée des valeurs moyennes qu’on peut trouver dans les huiles essentielles d’Eucalyptus globulus et d’Eucalyptus radiata.

  • Eucalyptus globulus :
    – Oxydes : 70 à 85 % (1.8 cinéole)
    – Monoterpènes : 20 % (limonène, paracymène, α-pinène, β-pinène)
    – Sesquiterpénols : 1,5 % (globulol, lédol, viridiflorol)
    – Esters : 3 à 6 % (acétate d’α-terpinyle)
    – Sesquiterpènes : 2 % (aromadendrène)
    – Cétones : 4 %
  • Eucalyptus radiata :
    – Oxydes : 60 à 75 % (1.8 cinéole)
    – Monoterpènes : 12 % (limonène, sabinène, α-pinène, β-pinène, β-myrcène)
    – Monoterpénols : 14 % (α-terpinéol, terpinène-1-ol-4)
    – Esters : 5 % (acétate d’α-terpinyle)
    – Sesquiterpènes : 2 %

Ces deux huiles essentielles ont l’apparence d’un liquide mobile, fluide, incolore (ou parfois jaune très pâle). La distillation permet d’obtenir, chez l’un et l’autre de ces eucalyptus, un rendement compris entre 0,7 et 2,5 %. Tout d’abord fraîches, ces deux huiles s’avèrent rapidement brûlantes. C’est, du moins, ce que communique leur odeur, alors que les feuilles brutes, lorsqu’on les goûte, nous font passer du chaud au frais. Mais il s’agit là, une fois de plus, d’un des nombreux « paradoxes » propres aux eucalyptus. Comme en Europe l’on croise l’Eucalyptus globulus et non le radiata, il est possible d’apporter des informations relatives à la composition biochimique des feuilles de l’eucalyptus globuleux à toutes fins utiles. Elles contiennent, comme celles de nombreux autres eucalyptus, du tanin, ainsi qu’une résine (principe amer ?), des flavonoïdes, de l’alcool amylique, etc. Ces feuilles possèdent une odeur pénétrante, balsamique pourrait-on dire, bien qu’on a conscience que ce seul terme-là – balsamique – est bien en-deçà de la réalité. De même, on décrit le parfum de ces feuilles à l’état frais comme camphré, mais comment cela se pourrait-il, sachant que l’eucalyptus globuleux ne contient pas de camphre (ou si peu : 1 %) ?
Pour finir, notons que l’huile essentielle d’eucalyptus radié est moins agressive, olfactivement parlant, que celle d’eucalyptus globuleux.

Propriétés thérapeutiques

Propriétés communes :

  • Anti-infectieuse : antibactérienne (Staphylococcus aureus, Streptococcus pneumoniae, Escherichia coli, Pseudomonas aeruginosa), antivirale, préventive des maladies contagieuses d’origine virale surtout, antifongique (Candida sp.), antiseptique des voies respiratoires et urinaires, antiseptique atmosphérique, antiparasitaire
  • Expectorante, anticatarrhale, antitussive, mucolytique, décongestionnante des voies respiratoires, inhibitrice de l’irritation bronchique
  • Anti-inflammatoire (plus légèrement chez Eucalyptus radiata)
  • Insectifuge
  • Immunostimulante, positivante
  • Promotrice d’absorption (c’est-à-dire qu’elle multiplie le coefficient de pénétration des substances qui se trouvent dans le même support qu’elles. Il faut donc éviter de mélanger ces huiles essentielles dont celle d’eucalyptus globuleux à des supports non neutres, elles entraîneraient dans le sang via un usage cutané les substances contenues dans ces produits et qui seraient potentiellement indésirables pour l’organisme.)
  • Inductrice enzymatique (la haute teneur en 1.8 cinéole fait que la prise de ces huiles essentielles peut perturber le métabolisme d’autres médicaments pris dans le même temps. Elles contrecarrent, affaiblissent ou diminuent leurs actions.)

Propriétés propres à Eucalyptus globulus :

  • Stimulante générale, stimulante du système nerveux
  • Apéritive, digestive (7), vermifuge
  • Diurétique, sudorifique, fébrifuge
  • Astringente, rubéfiante, cicatrisante
  • Antispasmodique
  • Hémostatique
  • Antirhumatismale
  • Hypoglycémiante
  • Pédiculicide

Propriétés propres à Eucalyptus radiata :

  • Tonique mentale, neurotonique, énergisante

Usages thérapeutiques

(Pour davantage de commodité de lecture : les « g » pour globuleux, les « r » pour radié.)

  • Troubles de la sphère respiratoire : infections bactériennes et virales des voies aériennes (basses pour Eucalyptus globulus, hautes pour Eucalyptus radiata), rhinite, ozène (g), rhinopharyngite, pharyngite, laryngite, bronchite aiguë ou chronique, bronchite asthmatiforme (r), asthme hypersécrétant et surinfecté (g), rhume, sinusite, otite, otalgie (r), affection grippale avec fièvre, refroidissement, coup de froid des enfants (r), frilosités grippales (r), prévention des affaiblissements bronchopulmonaires (r), irritation des muqueuses nasales (g), maux de gorge (g), broncho-pneumonie (g), pneumonie (g), toux grasse (r), spasmodique (g), quinteuse (g), gangrène pulmonaire (g), tuberculose pulmonaire (g)
  • Troubles de la sphère vésico-rénale : infections urinaires, cystite (r), catarrhe vésical (g), blennorragie aiguë ou chronique (g), rétention urinaire légère (g), colibacillose (g)
  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : diarrhée rebelle (g), dyspepsie (g), parasites intestinaux : ascaris, oxyures (g)
  • Troubles de la sphère génitale : leucorrhée (r), candidose vaginale (r), vaginite (g)
  • Affections cutanées : gale, herpès labial, pédiculose (g), dermite bactérienne et mycosique (g), acné (g), plaie (g), plaie infectée (g), brûlure au premier et au deuxième degré (g), zona (r), pellicules (g)
  • Troubles locomoteurs : raideurs musculaires (g), douleurs aiguës (g), rhumatismes (g), névralgie (g)
  • Diabète (g)
  • Asthénie, asthénie profonde (surtout physique), fatigue chronique, déprime (à son début), convalescence
  • Désinfection des habitations en cours d’infection et même après (paludisme, rougeole, scarlatine, typhus, choléra)
  • Migraine (g)
  • Moustiques

D’un point de vue énergétique et psycho-émotionnel

Feuille falciforme fréquemment falsifiée, quels autres secrets peux-tu bien nous révéler maintenant ?

La médecine traditionnelle chinoise nous explique que nos deux eucalyptus s’associent à merveille au méridien du Poumon, étant donné les exceptionnelles qualités de leur huile essentielle sur la sphère respiratoire. Nous nous en serions doutés. Serge Hernicot disait plus précisément que l’eucalyptus « libère le biao (l’externe) (8), disperse le vent et la chaleur, fait tomber la fièvre. Est utile en prévention des énergies perverses » (9). Mais si l’eucalyptus sait agir ainsi au niveau du méridien du Poumon, l’on considère qu’il fait de même auprès de bien autres méridiens parmi lesquels nous trouvons plusieurs éléments représentés :
– le Métal : Poumon, Gros intestin,
– l’Eau : Rein, Vessie,
– la Terre : Estomac,
– le Feu : Cœur, Intestin grêle.
Hormis du Bois et un peu de Terre, il ne manque pas grand-chose pourrait-on dire. Mais ce qui est plus intéressant, c’est de classer ces différents méridiens selon leur polarité, selon qu’ils dépendent d’organes ou d’entrailles. Les organes étant de nature Yin et les entrailles Yang, nous pouvons établir le constat suivant :
– Yang : Gros intestin, Intestin grêle, Estomac, Vessie,
– Yin : Poumon, Cœur, Rein.
L’eucalyptus serait de nature davantage Yang que Yin. Or, comment expliquer que, par ailleurs, on lui attribue une nature exclusivement Yin ? C’est du moins ce que laissait sous-entendre le philosophe Jean Baudrillard à la fin du siècle dernier : « Il se dévêt de son écorce comme d’une robe, il est doux au toucher comme une peau. C’est un arbre féminin par sa pâleur et d’une grande élégance naturelle. » Certes, on ne peut lui ôter ces évidentes caractéristiques féminines, mais n’est-ce pas un peu réducteur que de n’en faire qu’une seule essence Yin ? Observons les feuilles juvéniles de l’eucalyptus, leur féminine rotondité, toutes farinées d’un talc qui n’en est pas, observez comme elles s’agrippent aussi bien à la tige qui les supporte, comme autant de petits enfants dans les jupes de leur mère (c’est encore plus frappant chez Eucalyptus perrininiana). Il y a là une fragilité, une tendresse toute maternelle qu’on ne retrouve plus chez les feuilles adultes désormais affranchies du joug maternel. Elles adoptent cette forme de lame de faux très typique. Disposées sur un plan vertical et non plus horizontal, elles ne donnent pas d’ombre, ne confinent pas à l’obscurité Yin qu’on peut observer généralement dans les sous-bois, mais, tout au contraire, elles laissent largement pénétrer la lumière à l’intérieur de la structure même de l’arbre qui devient dès lors solaire et aérien. De plus, « tel l’arbre qui assèche les marécages et purifie l’air de la contrée où il croît, Eucalyptus globulus disperse les eaux impures d’une affectivité compromettante et avilissante pour assainir la terre » (10) afin de tirer profit de ses richesses avec le temps, ce Chronos dont l’attribut est justement une faux (ou une faucille) qui souligne, on ne peut mieux, sa relation à l’eucalyptus : « la faucille est alors le terrible couperet qui rend stérile » (11) : ne voit-on pas cet arbre aux feuilles falciformes décimer tout ce qui pousse à ses pieds ? N’est-ce pas là une action spécifiquement Yang que cette capacité à pourfendre l’envahisseur et l’ennemi invisible et malfaisant, la bactérie pathogène, le virus virulent, le parasite sournois ? Mais cette faucille symbolise aussi l’abondance de la moisson, et à ce titre-là, on ne peut affirmer que l’eucalyptus soit totalement avare de ses bienfaits.
« Lorsque je traversais les grandes forêts d’eucalyptus, j’avais du mal à ne pas me dédoubler », déclamait le poète Bashistya Shivânanta. C’est l’un des effets qu’induit l’eucalyptus, tant il intime le calme et la sérénité. Pour étonnant qu’il soit, le voyage auquel cet arbre invite est intérieur. S’enfonçant au plus profond de notre arbre respiratoire, il nous rappelle, en accédant à l’extrémité de ses feuilles, que notre propre arbre ne se cantonne pas qu’à son seul tronc. Ces feuilles, dont je suis bien curieux de connaître la surface totale d’échange qu’elles peuvent entretenir avec leur environnement, est-ce qu’elles discutent entre elles ? ou avec le vent qui passe ? emportant leurs paroles issues de leur gorge bleutée ? Feuilles falciformes, non falsifiées, bien que la fausseté du faussaire de l’eucalyptus est connue, le faussaire, parce que faux et usage de faux, est un menteur, donc, alors que l’eucalyptus, lui, est un révélateur qui sait faire la transparence.

Modes d’emploi

  • Diffusion atmosphérique (à petites doses et en synergie avec d’autres huiles essentielles et/ou essences en ce qui concerne l’huile essentielle d’Eucalyptus globulus chargée en 1.8 cinéole).
  • Inhalation sèche, inhalation humide, olfaction.
  • Voie cutanée diluée (à privilégier).
  • Voie orale diluée uniquement pour Eucalyptus radiata et à petites doses sur une courte durée.

Tout cela ne concerne bien évidemment que les deux huiles essentielles d’eucalyptus globuleux et radié. Au sujet de ce premier arbre, dont les feuilles sont autorisées à la vente libre en France, il est possible de procéder des manières suivantes :

  • Infusion longue de feuilles sèches émiettées.
  • Décoction de feuilles sèches émiettées.
  • Macération vineuse de feuilles sèches émiettées.
  • Alcoolature.
  • Teinture-mère.
  • Poudre de feuilles sèches.
  • Sirop.
  • Fumigation sèche sur charbon ardent.
  • Fumigation humide dans un baquet d’eau brûlante.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Récolte : les personnes qui habitent non loin d’eucalyptus (Midi de la France, Corse, etc.) auront plaisir d’apprendre qu’il est possible de cueillir les feuilles adultes de l’eucalyptus globuleux, c’est-à-dire celles en forme de faux, à l’été et à l’automne, bien que le caractère semper virens de cet arbre en autorise la récolte toute l’année. Leur dessiccation, qui n’exige pas de soins particuliers tant elle est facile, peut se dérouler tranquillement au soleil ou à l’ombre.
  • Inconvénients : le principal concerne la grosse proportion d’1.8 cinéole qu’on trouve dans chacune de ces deux huiles essentielles. Ce n’est pas tant le type d’eucalyptus qui est concerné, mais la fraction d’1.8 cinéole qu’il contient :
    – si 1.8 cinéole supérieur à 70 % : huile essentielle interdite aux enfants de moins de 12 ans ;
    – si 1.8 cinéole inférieur à 70 % : huile essentielle partiellement autorisée aux enfants de 7 à 12 ans sous conditions : dans ce cadre-là, seules la diffusion atmosphérique et la voie cutanée sont possibles (en massage, on évite, dans tous les cas, d’appliquer les huiles essentielles d’eucalyptus, même diluées, sur la poitrine pour éviter les sensations d’oppression, d’étouffement, de suffocation : ces huiles s’appliquent plus sûrement dans le dos).
    La diffusion atmosphérique doit être conditionnée à quelques règles élémentaires de bon sens : jamais pures, les huiles essentielles d’eucalyptus devront être couplées avec au moins une autre huile essentielle (ou une essence) moins agressive afin d’éviter d’irriter et de léser les muqueuses tant respiratoires qu’oculaires. Même en ce cas, il est recommandé de ne pas s’exposer continuellement à une telle diffusion, même si on n’est pas une femme enceinte ou qui allaite, ni un enfant de plus de 12 ans. De plus, la richesse de ces huiles en 1.8 cinéole est susceptible de provoquer une crise d’asthme chez le sujet sensible, d’où les interrogations bien nécessaires : qu’est-ce je diffuse ? Pendant combien de temps ? Où ? En la présence de qui ? Ainsi, on évite pas mal d’écueils. Rappelons, avant de passer à la suite, que les eucalyptus furent massivement employer pour assécher les eaux marécageuses, leurs huiles essentielles agissent de même : une goutte d’huile essentielle d’Eucalyptus globulus sur la peau peut y déterminer une ocelle blanchâtre qui prouve que l’humidité superficielle de la peau a été entamée. C’est pourquoi ces deux huiles demandent d’être impérativement diluées dans une huile végétale sans quoi un risque de « causticité », du moins d’irritation cutanée avec sensation de chaleur, peut se produire.
    Il est rarement recommandé d’user d’huile essentielle d’eucalyptus par voie orale (en interne, la voie rectale est bien préférable, même chez l’enfant). L’on sait que ces huiles essentielles, par leur 1.8 cinéole, sont convulsivantes et épiléptogènes, mais uniquement à très fortes doses (la dose létale se situe tout de même autour de 10 à 30 ml, soit l’équivalent de trois flacons standard !).
    A doses plus faibles (mais supérieures à la DMT), de nombreux troubles peuvent apparaître : troubles gastro-intestinaux (nausée, vomissement, diarrhée, gastro-entérite), troubles vésico-rénaux (néphrite, hématurie, protéinurie). En plus de cela, on assiste à d’autres perturbations comme des maux de tête. En cas d’intoxication avérée, on constate un affaiblissement de la respiration, un abaissement de la température corporelle et de la pression sanguine, une « altération du niveau de conscience », enfin l’asphyxie par paralysie respiratoire, laquelle est suivie du décès.
    Par ses cétones, l’huile essentielle d’eucalyptus globuleux peut présenter un risque de neurotoxicité, voire être potentiellement abortive (ce qui s’explique assez mal sachant la faible teneur de cétones contenue dans cette huile essentielle).
  • Hydrolat aromatique : en cas d’intolérance à l’huile essentielle d’eucalyptus globuleux, il est tout à fait possible de s’adresser à ce produit alternatif. Bien entendu, il n’est pas doté de la puissance de l’huile essentielle correspondante. Cependant, il est tout de même relativement antibactérien, anti-inflammatoire et expectorant. On l’utilisera particulièrement par voie externe, par le biais de lavages et de compresses.
  • Cette molécule, le 1.8 cinéole, donne aux urines un parfum de violette et/ou d’iris.
  • L’huile essentielle d’eucalyptus globuleux est présente dans un grand nombre de préparations pharmaceutiques à visée respiratoire (gommes, pastilles, sirops, etc.). Le baume du tigre et Végébom sont deux compositions bien connues qui contiennent de l’eucalyptus.
  • Associations thérapeutiques :
    – dans un but respiratoire : + huiles essentielles de lavande vraie, de pin sylvestre, de thym vulgaire ;
    – dans un but cicatrisant : + huiles essentielles de romarin officinal, de lavande vraie, de thym vulgaire ; huiles végétales : macérât huileux de millepertuis (= huile rouge), huile d’œillette ;
    – dans un but insectifuge : + huiles essentielles de citronnelle de Ceylan, de géranium rosat, de palmarosa, de niaouli.
  • Autres espèces : l’aromathérapie occidentale moderne exploite bien d’autres huiles essentielles issues d’eucalyptus dont on croise les noms ici ou là. Les voici :
    – Eucalyptus mentholé (Eucalyptus dives),
    – Eucalyptus citronné (Eucalyptus citriodora),
    – Eucalyptus à bractées multiples (Eucalyptus polybractea),
    – Eucalyptus de Smith (Eucalyptus smithii),
    – Eucalyptus à phellandrène (Eucalyptus phellandra),
    – Bois de fer citronné (Eucalyptus staigeriana).
    _______________
    1. Francis Hallé, Plaidoyer pour l’arbre, p. 56.
    2. Auguste Chevalier, Revue internationale de botanique appliquée et d’agriculture tropicale, Travaux français sur le genre Eucalyptus, mars-avril 1952, p. 112.
    3. Francis Hallé, Plaidoyer pour l’arbre, p. 85.
    4. Ibidem.
    5. Ici, nous pouvons nous permettre un petit clin d’œil étymologique fort instructif : le mot eucalyptus, issu du grec, se décompose comme suit : eu, « bien » et kalyptos, « couvert, coiffé, caché ». C’est dire si ces fleurs sont frileuses, de même que l’arbre tout entier, rares étant les eucalyptus qui résistent à des températures inférieures à – 5° C.
    6. Philippe Malhebiau, La nouvelle aromathérapie, p. 449.
    7. Cet eucalyptus « rend […] de précieux services à des malades dont le système digestif est souvent perturbé par leurs ennuis respiratoires », Petit Larousse des plantes médicinales, p. 70.
    8. Le biao, à l’inverse du li, est la manifestation extérieure, en surface, de nature Yang.
    9. Serge Hernicot, Les huiles essentielles énergétiques, p. 50.
    10. Philippe Mailhebiau, La nouvelle aromathérapie, p. 450.
    11. Bertrand Hell, Sang noir, p. 150.

© Books of Dante – 2019

Huile essentielle de niaouli (Melaleuca quinquenervia)

Synonymes : arbre à peau, arbre à papier (= paper bark tree, broad-leaved paper), yauli (Nouvelle-Calédonie), kinim-drano (Madagascar).

Dans le Figaro du mardi 8 septembre 1896, le journaliste Émile Gautier (1853-1937) écrivait ceci : « On trouve, à ce qu’il paraît, à la Nouvelle-Calédonie, un tas de produits qui ne se trouvent nulle part ailleurs, pas même en Australie. Parmi ces produits auxquels la grande île océanienne doit le meilleur de son originalité, une mention spéciale appartient à un nouveau produit chimique – mettons une drogue sui generis – qui pourrait bien, si j’en crois mes ‘tuyaux’ personnels, faire pas mal de tapage dans le monde où l’on tousse. » Ce produit, c’est – comme nous l’apprend le titre de cet article – le goménol. Mais qu’est-ce donc que le goménol ?

Aux environs de 1887, l’industriel français Jules Prévet (1854-1940), qui fait dans la conserverie de légumes et de viandes, tente l’aventure en se rendant en Nouvelle-Calédonie, territoire acquis à la France en 1853. C’est à lui qu’est confiée la toute nouvelle conserverie créée près de la petite ville de Gomen (aujourd’hui, Kaala-Gomen, située à 356 km au nord de Nouméa). Il « observe que la cueillette du café, répandue dans cette partie de l’île, donne lieu à des blessures chez les cueilleurs locaux qui, pour se soigner, mâchent des feuilles de niaouli […], puis mettent cet emplâtre de fortune sur les plaies pour éviter l’infection » (1). S’étant assuré de l’efficacité de ce remède, Prévet revient en France et confie à deux scientifiques, Bertrand et Gueguen, la tâche d’étudier l’essence de niaouli à laquelle ils finissent par attribuer des vertus cicatrisantes, anesthésiques et antiseptiques, soit celles dont usent empiriquement les indigènes de la Nouvelle-Calédonie. De fait, dès le 2 mai 1893, la marque « goménol » est déposée au tribunal de commerce de Paris, une appellation que Prévet explique ainsi : « Comme c’est dans un domaine de Nouvelle-Calédonie appelé Gomen que j’ai commencé à distiller cette essence, et que d’autre part, dans les pays de langue anglaise, on désigne sous le nom de gum tout ce qui est résine ou essence, l’idée m’est venue de chercher une appellation qui francise ce nom gum et qui rappelle aussi la localité où le Goménol a été tout d’abord produit. » S’ensuivit une commercialisation à grande échelle d’essence de goménol et de produits dérivés, nombreux puisqu’on compte des baumes, des onguents, des pommades, des ovules, des suppositoires, des huiles, savons, dentifrices, etc. Et il ne s’agit pas là d’une seule question de cameloterie de foire, puisqu’une ample communication scientifique, via brochures, formulaires et expositions, est consentie pour faire valoir le goménol qui est, en réalité, une huile essentielle de niaouli rectifiée : on lui a ôté ses aldéhydes. Il ne s’agit donc pas d’une huile essentielle 100 % pure et naturelle telle qu’on exige qu’elle soit généralement de nos jours. Il n’en reste pas moins que, thérapeutiquement parlant, le goménol, cet arbre qui cache la luxuriante forêt des produits goménolés, recouvre l’ensemble de ce qui, peu ou prou, justifie encore aujourd’hui l’usage de cette huile essentielle, à savoir : les affections gynécologiques et celles des voies tant urinaires que respiratoires. Mais Prévet, qui n’est jamais qu’un industriel libéral et opportuniste, n’est cependant pas le « découvreur » du niaouli, simplement son plus fervent vulgarisateur. Le genre Melaleuca, auquel appartient le niaouli, a été décrit par Linné en 1767, mais ces arbres restèrent peu connus en Europe, quand bien même des explorateurs français récoltèrent différents extraits de plantes issues de cette famille botanique, les Myrtacées. Mais on ne distille pas le niaouli avant 1862. Quand c’est fait, cela n’obtient pas le moindre succès. En fait, et plus probablement anecdotique, aucune suite n’est donnée à ce premier essai répertorié par l’histoire. En 1869, les choses se précisent un peu plus nettement : Bavay, pharmacien militaire de première classe de la Marine, présente une thèse portant sur l’huile essentielle de niaouli et sur l’anacardier. Au sujet de la première, il écrira : « Je ne sais si, comme on le suppose, l’essence de niaouli est appelée à un avenir quelconque, soit médical, soit industriel ; mais à coup sûr, si cet arbre ne devient pas une source d’aisance pour la Nouvelle-Calédonie, cela ne l’empêchera pas d’avoir été une précieuse ressource pour ses premiers habitants. » Néanmoins, ajoute-t-il, « je serais heureux si je pouvais appeler l’attention sur un produit qui a, je crois, quelque valeur. » Bien que finalement entendues, ces paroles ne furent pas immédiatement suivies d’effets, puisque ce n’est que 50 ans après la thèse de ce pharmacien que débute, sous la dynastie Prévet, la véritable production industrielle d’huile essentielle de niaouli, qui augmentera constamment jusqu’en 1939, où l’entrée en guerre de la France provoquera une chute brutale de la production durant toutes les années du conflit, jusqu’à ce qu’elle reprenne pour quelque temps, de 1946 à 1950 environ, avant de péricliter jusqu’au début des années 1990, date à laquelle la production, très faible, l’est davantage que durant la Seconde Guerre mondiale. Cela s’explique en partie par la concurrence du cajeput, puis de l’arbre à thé, qui mènent une vie rude au niaouli dont le nombre de compositions magistrales pharmaceutiques qui contiennent de son essence ne cesse de chuter dès 1975 pour finir par s’effondrer en 2003.

D’un point de vue botanique, le niaouli, à la silhouette tortueuse parce que son tronc est à l’avenant, oscille (sous le vent… ^^) entre quatre et douze mètres de hauteur (il lui arrive parfois de parvenir à près de 25 m… plus pratique pour contempler les embruns). Dans son nom latin, Melaleuca, l’on peut lire une autre de ses caractéristiques morphologiques : en effet, ce mot se scinde en deux racines grecques, mela signifiant noir et leuca blanc. Le niaouli est donc un blanc-noir (ou l’inverse). Mais qu’est-ce à dire exactement ? Cela tient simplement à la blancheur du tronc qui contraste avec le feuillage foncé du niaouli, qui est constitué de feuilles persistantes, brillantes et très odorantes lorsqu’on les froisse (plus jeunes, les feuilles présentent un aspect blanchâtre, soyeux à duveteux). Et ces feuilles lancéolées de 5 à 10 cm de longueur expliquent à elles seules l’adjectif quinquenervia que l’on peut traduire en français par pentanervé, c’est-à-dire nervuré cinq fois : l’examen des feuilles de niaouli révèle bien cinq nervures longitudinales sur chacun des limbes de ces feuilles. Maintenant, si l’on jette un œil à l’écorce présupposément blanche du niaouli, l’on observe que cet effet vaut surtout à grande distance. De près, c’est tout différent. Blanchâtre plus ou moins, avec des traînées fauves de rouille, cette écorce se distingue par des couches laminées nombreuses qui desquament au fur et à mesure, les couches les plus profondes, sous leur poussée, éventrant presque les couches supérieures qui résistent aux fréquents feux de brousse, cette écorce, dont le suber est de liège, étant, de fait, ignifugée. Les inflorescences terminales du niaouli s’apparentent à des goupillons rince-bouteilles : longues de 4 à 8 cm, elles se composent de paquets de fleurs blanches (ou blanc crème) groupées par trois, tout hérissées de très nombreuses étamines.
Originaire de Nouvelle-Calédonie (il semble aussi être natif en Nouvelle-Guinée, ainsi qu’au sud-est de l’Australie), le niaouli est un arbre rustique, assez peu exigeant, qui se contente soit des sols en zones humides (estuaires, marécages, zones inondables…), soit de la brousse ou de ce que l’on appelle la savane à niaouli qui apparaît après défrichement et feux de forêt. Si telles n’avaient pas été ses préférences, il n’occuperait pas à lui seul 40 % de la surface du territoire néo-calédonien, soit 7400 km². De Nouvelle-Calédonie, le niaouli s’est propagé à l’Asie (Indonésie, Malaisie, Philippines, Vietnam) et à l’Afrique (Égypte, Bénin, Cameroun, Ouganda, Kenya, Tanzanie, Madagascar). Dans ces pays, le niaouli est cultivé pour des raisons fort différentes : le bois (matériau d’œuvre, construction, charbonnage…), le miel (les fleurs du niaouli sont très mellifères), l’huile essentielle (à destination de la parfumerie dès 1880 environ, puis de l’aromathérapie). Mais il y a fort à parier que l’ensemble de ces pays n’aura pu tirer parti du niaouli aussi bien que le peuple kanak pour lequel cet arbre représente un emblème particulièrement cher. Redonnons la parole à notre journaliste du Figaro : « Les Canaques prêtent au ‘niaouli’ toutes sortes de vertus extraordinaires, notamment celles de retaper les muscles courbaturés, d’assainir les marécages et de désinfecter les eaux malsaines ; ils lui attribuent, en tous cas, le secret de leur vigueur et de leur endurance, et ils ne boivent jamais d’une eau suspecte sans y avoir fait infuser une pincée de feuilles de ‘niaouli’ » (2). Cette infusion peut aussi être de nature théiforme et consister, comme avec l’arbre à thé, en un succédané de thé, tandis que ces mêmes feuilles remplacent aisément celles du laurier en cuisine comme matière condimentaire aromatique. Quant à l’écorce, on en enveloppait traditionnellement les nouveaux-nés afin que l’arbre imprime en eux la force et la protection, ce que perpétue cette même écorce dans la vie de tous les jours, puisqu’elle forme les toitures des habitations et en couvre les murs.

L’huile essentielle de niaouli en aromathérapie

Le niaouli est un arbre à l’importante instabilité morphologique. Il en va de même de son huile essentielle. Comme nous l’avons vu plus haut, il a été implanté pour diverses raisons en maints lieux différents et, de même que le camphrier de Bornéo qui tantôt devient bois de hô, tantôt ravintsara, le niaouli se permet le tour de force de largement modifier sa composition biochimique selon l’endroit où il s’épanouit. En Europe, on connaît l’exemple fameux du romarin officinal qui permet de s’initier à la notion de chémotype (ou chimiotype : les deux se valent et s’abrévient CT). Cela fonctionne pareillement avec les huiles essentielles de niaouli. Sans trop entrer dans un dédale de détails, établissons quelques données synthétiques :

    • En Nouvelle-Calédonie :
      – CT 1 : à monoterpènes
      – CT 2 : à oxydes (1.8 cinéole)
      – CT 3 : à sesquiterpénols (viridiflorol) et monoterpènes (α-pinène)
    • En Australie :
      – CT 1 : à monoterpénols (linalol) et sesquiterpénols ((E)-nérolidol)
      – CT 2 : à oxydes (1.8 cinéole) et sesquiterpénols (viridiflorol)
    • A Madagascar :
      – CT 1 : à oxydes (1.8 cinéole) et monoterpènes (α-pinène, limonène)
      – CT 2 : à sesquiterpénols (viridiflorol)
      – CT 3 : à sesquiterpénols ((E)-nérolidol)

Comme il est aisé de le constater, tout cela représente une très large palette sur laquelle on distingue néanmoins des familles moléculaires récurrentes : oxydes, monoterpènes, sesquiterpénols et monoterpénols. Parmi les molécules, ont été souvent répétés les noms suivants : 1.8 cinéole, viridiflorol (E)-nérolidol, α-pinène. Les données chiffrées qui vont maintenant suivre établissent un profil biochimique moyen (d’où les assez larges fourchettes parfois observables) :

    • Oxydes : 1.8 cinéole (35 à 65 %)
    • Monoterpènes : α-pinène (6 à 15 %), β-pinène (2 à 3 %), limonène (4 à 9 %), γ-terpinène (1 %)
    • Sesquiterpènes : β-caryophyllène (1 à 2,5 %)
    • Esters : 1,5 %
    • Monoterpénols : α-terpinéol (5 à 14 %)
    • Sesquiterpénols : viridiflorol (2 à 10 %), (E)-nérolidol (1 à 8 %)

A cela, n’oublions pas d’ajouter une faible (mais néanmoins puissante) fraction d’un ester soufré qui donne aux narines non averties l’impression d’avoir affaire à un œuf pourri. Je dois avouer qu’au premier achat d’une huile essentielle de niaouli il y a plus de dix ans maintenant, la répulsion fut vive et immédiate. Aujourd’hui, après être passé il y a deux ou trois ans par une phase de tolérance tout juste polie, je suis maintenant dans l’acceptation et ne suis pas loin de lui trouver un certain charme. Elle demeure ma rencontre aromatique la plus violente à ce jour, et elle en dit, je pense, davantage que l’abandon que préconisent certains olfactothérapeutes au sujet des huiles essentielles « non aimées », comme ils disent. Oui, ne pas se colleter avec ce qui nous pose problème, j’appelle ça un abandon.
Cette huile essentielle liquide, limpide, mobile, incolore à jaune très pâle, s’obtient en distillant les rameaux feuillés à la vapeur d’eau durant une à trois heures, ce qui, selon la saison et les talents du distillateur, permet d’obtenir un rendement assez souvent situé entre 0,7 et 2 %>.

Propriétés thérapeutiques

L’huile essentielle de niaouli est très polyvalente : c’est la lavande du Pacifique, si je puis dire.

      • Anti-infectieuse : antibactérienne (Staphylococcus aureus, Streptococcus pneumoniae, Escherichia coli, etc.), antifongique (Aspergillus niger, Aspergillus ochraceus, Fusarium culmorum, Microsporum gypseum, Sacharomyces cerevisiae), antivirale puissante (grippe, Herpes simplex de type I, Herpes simplex de type II), antiseptique atmosphérique, pulmonaire, intestinale et urinaire
      • Immunostimulante
      • Expectorante, mucolytique, anticatarrhale, décongestionnante nasale et respiratoire
      • Anti-inflammatoire, analgésique, antalgique, antirhumatismale
      • Antispasmodique
      • Décongestionnante et tonique veineuse, décongestionnante et tonique lymphatique, phlébotonique
      • Antidysentérique, vermifuge intestinale
      • Tonique cutanée, stimulante tissulaire, cicatrisante, antiprurigineuse, radioprotectrice
      • Équilibrante nerveuse et du système neurovégétatif
      • Oestrogen like
      • Insectifuge, antiparasitaire (3)

Usages thérapeutiques

        • Troubles de la sphère respiratoire + ORL : bronchite (simple, chronique, fétide, grippale), rhume, pharyngite, rhinopharyngite, laryngite, catarrhe pulmonaire, coqueluche, pneumonie, otite, sinusite, angine, asthme, asthme allergique, tuberculose pulmonaire (4)
        • Troubles de la sphère cardiovasculaire et circulatoire : varice, hémorroïdes, insuffisance lymphatique, jambes lourdes, artérite, artériosclérose, fragilité capillaire
        • Troubles de la sphère urinaire : cystite, urétrite, prostatite
        • Troubles de la sphère gynécologique : métrite, endométrite, leucorrhée, herpès génital, infection puerpérale, oligoménorrhée, aménorrhée, prévention des troubles de la ménopause, dysplasie du col de l’utérus, condylome acuminé (5), candidose vaginale
        • Troubles de la sphère gastro-intestinale : gastrite, colite, entérite, dysenterie, parasites intestinaux, diarrhée cholériforme, fièvre typhoïde
        • Troubles locomoteurs : rhumatisme chronique, douleurs musculaires et articulaires, crampe musculaire
        • Affections cutanées : plaie, plaie atone, plaie infectée (voire sur-infectée), plaie opératoire, ulcère, abcès, escarre, dartre, panaris, acné, psoriasis, molluscum (6), furoncle, mycose cutanée, zona, herpès labial, démangeaison, piqûre d’insecte, brûlure (premier et deuxième degré), radiodermite (7), coup de soleil (à appliquer aussi bien avant qu’après), peaux fatiguées, teint terne, marques de lassitude sur le visage
        • Faiblesse immunitaire, prévention des épidémies, asthénie physique, nerveuse et mentale, manque de tonus, épuisement, apathie
        • Troubles du système nerveux : stress, nervosité, trac, angoisse, instabilité psychique
        • Douleurs dentaires (en compagnie des huiles essentielles de clou de girofle, de laurier noble, de menthe poivrée)

D’un point de vue énergétique et psycho-émotionnel

Dans un livre de Michel Odoul et d’Eslke Miles (La phyto-énergétique : stimulez vos points d’acupuncture par les huiles essentielles) que je consulte souvent dès lors qu’il est question des huiles essentielles liées aux énergies méridiennes, il est écrit, page 167, que les auteurs considèrent comme particulièrement appropriée l’huile essentielle de niaouli en direction du méridien du Poumon, élément Métal, que nous avons abordé en long, en large et en travers via l’article portant sur l’huile essentielle de bois de rose. A cette huile-là, ils ajoutent les prévisibles ravintsara et eucalyptus radié, huiles essentielles dont les actions broncho-pulmonaires et ORL ne sont plus à prouver. Mais à la différence de ces deux produits, il appert que le niaouli répond ici à un objectif double : son implication pulmonaire, mais également ce que l’on attend généralement de lui sur l’interface cutanée qui forme, du système respiratoire, la partie la plus visible. Notons que ravintsara et eucalyptus radié, à elles seules, ne permettent pas la réunion de ces deux facettes. Pour ce faire, il faudrait leur associer une huile essentielle de katrafay par exemple.
L’autre intérêt du niaouli, c’est que, tout comme pour nous autres le laurier noble, il s’applique à la gorge et surtout au chakra qui y siège, Vishuddha. C’est par ce moyen que l’huile essentielle de niaouli, qui permet un soutien, voire un étayage, intellectuel, mental et psychique, clarifie, éclaircit les idées comme l’on dit, dissipant les paroles de leurs approximations, parfois vénéneuses, vaines et inutiles scories (le niaouli est l’ennemi de la langue de bois, qu’on s’en souvienne). Une fois de plus, elle ressemble beaucoup au laurier noble, dans le sens où cette huile essentielle équilibre en cas de manque de contrôle émotionnel, de dispersion, d’éparpillement, de confusion et de labilité, c’est-à-dire d’instabilité au point de vue émotionnel et affectif. Tout au contraire de ces désordres et égarements, le niaouli favorise le travail intellectuel, stimule la mémoire et soutient la concentration.
Enfin, par l’intermédiaire de son implication sur le méridien du Poumon, l’huile essentielle de niaouli permet aux personnes influençables de résister face aux énergies pour elles négatives. Effectivement, comme le souligne Le guide de l’olfactothérapie, l’huile essentielle de niaouli aide à se battre contre « ce envers quoi nous sommes parfois perméables. Elle peut aussi être une excellente ‘protection’ […] contre les gens envahissants et autres vampires énergétiques… » (8).

Modes d’emploi

      • Voie orale.
      • Voie cutanée : diluée ou pure. La tolérance cutanée est excellente chez les huiles essentielles de niaouli peu riches en 1.8 cinéole, ne provoquant pas d’asséchement cutané. Rappelons que le niaouli, l’eucalyptus, etc. sont des arbres qu’on a souvent plantés, dans le sud de la France dès les années 1860 en ce qui concerne le second, dans le but d’assécher les zones marécageuses. De même, le 1.8 cinéole se comporte comme s’il « aspirait » l’eau.
      • Inhalation humide, olfaction au flacon.
      • Diffusion atmosphérique.
      • En bain, dans une base de dilution adaptée (solubol, disper, etc.).

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

      • L’huile essentielle de niaouli est un produit qui ne pose pas de problèmes particuliers. On la maniera néanmoins avec un peu de prudence durant les trois à quatre premiers mois de la grossesse. Par ailleurs, elle reste déconseillée chez l’enfant de moins de sept ans, surtout à l’approche du visage et de la zone nasale. En revanche, le niaouli doit être banni dans les cas de maladies inflammatoires du tractus gastro-intestinal et des voies biliaires. De même, sa propriété oestrogen like en contre-indique l’usage dans les cas de cancers hormonaux dépendants.
      • Le 1.8 cinéole présent dans les huiles essentielles de niaouli de mauvaise qualité (comme cela arrive parfois), peut irriter les voies respiratoires et provoquer chez l’asthmatique une soudaine crise d’asthme. De plus, le 1.8 cinéole peut rendre convulsivante cette huile essentielle à hautes doses, surtout si sa proportion dépasse 70 %, ce qui n’est pas si fréquent que cela, il faut bien en convenir.
      • Le niaouli est, comme nous l’avons dit, un Melaleuca, un parmi plus de 250 autres. Dans cette longue liste, nous en comptons quelques-uns bien connus de l’aromathérapie :
        – l’arbre à thé (Melaleuca alternifolia),
        – le cajeput (Melaleuca cajeputii),
        – la rosalina (Melaleuca ericifolia),
        – le mélaleuque à feuilles linéaires (Melaleuca linariifolia).
        _______________
        1. Bruno Bonnemain, Revue d’histoire de la pharmacie n° 341, 2004, p. 152.
        2. Article entier en lecture libre ici.
        3. L’huile essentielle de niaouli assure une protection intégrale pendant huit heures contre Aedes aegypti responsable de la dengue, Anopheles stephensi responsable du paludisme et Culex quinquefasciatus responsable de l’encéphalite de Saint-Louis. Tous trois sont des moustiques porteurs de virus (Aedes aegypti, Culex quinquefasciatus) ou de parasite (Anopheles stephensi) qui sont transmis à l’homme lors d’une piqûre.
        4. Le bacille tuberculeux est neutralisé par l’huile essentielle de niaouli dans la proportion de 0,04 %.
        5. Les condylomes acuminés résultent d‘une infection par le virus du papillome humain (VPH). Ils sont contagieux et sont sexuellement transmissibles. Il s’agit en général de verrues bénignes de la taille d’une tête d’épingle. Elles apparaissent sur les parties génitales et ont tendance à se regrouper en prenant un aspect de chou fleur.
        6. Le Molluscum contagiosum résulte d’une infection cutanée par un virus spécifique. Il forme de petits nodules bénins de couleur rouge clair qui affectent généralement les enfants ayant la peau très sèche. Chez les adultes, ils peuvent indiquer une faiblesse immunitaire.
        7. L’huile essentielle de niaouli assure la prévention des brûlures lors des séances de radiothérapie. Elle s’applique au moins 15 mn avant exposition aux rayons, en compagnie des huiles essentielles de lavande aspic et/ou d’arbre à thé qui proposent les mêmes caractéristiques.
        8. Guillaume Gérault, Jean-Charles Sommerard, Catherine Béhar & Ronald Mary, Le guide de l’olfactothérapie, p. 210.

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L’huile essentielle de bois de rose (Aniba rosaeodora)

Le bois de rose est un arbre typique du bassin amazonien : son aire d’origine s’étend du Brésil au Pérou en passant par la Guyane française, englobant Suriname, Venezuela, Équateur et Colombie. D’ailleurs, « les habitants de la forêt amazonienne utilisent souvent cet arbre pour des rituels de purification physique et spirituels en fumigation avant de partir à la chasse », lit-on dans Le guide de l’olfactothérapie (1). Cela mériterait davantage de précisions. En revanche, ce que l’on a rapporté de la sombre canopée amazonienne, c’est un usage alternatif de cet arbre de taille moyenne : un emploi en marqueterie qui remonterait au moins au XVII ème siècle. Cependant, le bois de rose a beau être connu comme rosewood tree, brazilian rosewood, etc., il n’appartient pourtant pas au groupe d’espèces dont on utilise la matière comme bois d’œuvre et que l’on désigne, de manière commune et indifférenciée, rosewood (de même que le terme blackwood s’applique à de très nombreuses espèces d’arbres). Vous trouverez dans ce lien une liste (à mon avis non exhaustive) de l’ensemble des rosewood que l’on compte au monde, et pas seulement en Amérique du Sud, mais également en Afrique, en Asie…). Selon Wikipédia, « rosewood oil, used in perfume, is extracted from the wood of Aniba rosaeodora, which is not related to the rosewoods used for lumber » (= « l’huile essentielle de bois de rose, utilisée dans les parfums, est extraite du bois d’Aniba rosaeodora, qui n’est pas lié aux bois de rose utilisés comme bois d’œuvre ». Les bois de rose qui permettent le façonnage de mobilier de luxe, de pièces de jeu d’échec, voire d’instruments de musique (guitare, flûte…), sont appelés ainsi en raison de la couleur de leur bois : rougeâtre, la plupart du temps, sinon rosâtre. Et encore. Certains s’apparentent plus à la couleur de la chair d’un vieux sanglier gorgée de sang noir. Une approximation à peu près semblable s’applique aussi au bois de rose, non pas aux arbres à couleurs, mais, cette fois-ci, à l’arbre à odeur. Tout d’abord, son bois de couleur gris jaunâtre contredit cette appellation de rosewood. Ensuite, si on le dit « de rose », c’est parce qu’il en a le parfum. Faut l’dire vite. De toute façon, la comparaison des analyses biochimiques contrecarre cette conclusion hâtive. En effet, la principale molécule contenue dans l’huile essentielle de bois de rose (parfois dans des proportions délirantes qui frôlent les 100 % !), c’est-à-dire le linalol, n’est présente qu’à hauteur de 1 % dans l’huile essentielle de rose de Damas. On s’explique donc difficilement comment une collection d’une myriade de molécules (des dizaines et des dizaines dans Rosa damascena) pourraient bien, par le biais d’un savant arrangement, sentir la même chose qu’une huile essentielle de bois de rose rigoureusement distincte d’un point de vue chimique. En effet, le bois de rose est à la rose de Damas ce que la litsée citronnée est à la verveine. Ne mélangeons pas tout.
C’est au botaniste et ethnologue brésilien Walter Adolfo Ducke (1876-1959) que le bois de rose doit son nom latin Aniba rosaeodora qui lui vaut lieu de baptême en 1930. Dans la décennie précédente, c’est la parfumerie et la cosmétique qui font appel à l’essence de bois de rose, grand fournisseur de ce linalol indispensable au parfumeur. Aussi coupe-t-on des bois de rose à parfum dans le but d’en extraire l’huile essentielle. L’homme, à la quête de cet alcool linalylique, a honteusement surexploité les forêts d’Amérique du Sud, à tel point qu’une déforestation massive a bien failli avoir raison de lui (accentuée, cette déforestation, par l’engouement occidental pour les bois de rose menuisiers dans une période presque identique, 1930-1960, par là). Heureusement, au tout début des années 1980, deux événements vont venir (indirectement ou pas) au secours du bois de rose : la synthèse du linalol et l’interdiction d’abattre un arbre si un autre n’est pas replanté (difficile de dire si la première mesure découle de la seconde ou l’inverse ; ou si elles n’ont aucun rapport ; je sais pas, j’ai pas cherché ^^). Entre l’entichement d’une clientèle aisée pour les parfums à linalol et la synthèse de ce dernier, ô combien le bois de rose a-t-il souffert, en ces temps (pas si lointains que ça : là, on peut dire « jadis et naguère ») où l’homme ne se rendait pas compte (?) qu’une ressource comme celle-là n’est pas infinie, bien au contraire ! Mais l’alerte fut donnée, semblerait-il, à temps, puisqu’à la suite de ce saccage, on eut (enfin !) l’idée de reboiser au fur et à mesure. Les abattages, pour raisonnés qu’ils furent par la suite, ne s’interrompirent pas pour autant, mais le bois obtenu ne se destina depuis lors plus autant à la parfumerie (qui se contente, dans sa quasi majorité, de linalol de synthèse), mais à un autre domaine : l’aromathérapie. L’huile essentielle de bois de rose est donc, au regard de cette branche de la phytothérapie, un produit thérapeutique très récent en Occident, la plus ancienne référence que j’ai découverte à son sujet ne remontant pas au-delà de 1994, dans La nouvelle aromathérapie de Philippe Mailhebiau. Malgré les programmes de reboisement, l’utilisation raisonnée des ressources, etc., cela n’a pas évité le trafic, ce qui conduisit l’UICN à déclarer le bois de rose comme espèce en danger en 1998. Aussi a-t-on imaginé de se tourner du côté de cet arbre asiatique, le bois de hô, grand pourvoyeur de linalol, pour remplacer, à terme, l’huile essentielle de bois de rose. Jusqu’à le détruire lui aussi ?
Le même Philippe Mailhebiau écrivait au sujet de cette huile essentielle qu’on « la trouve couramment et elle est peu onéreuse, ce qui représente un intérêt non négligeable, et compense quelque peu son absence de propriétés vraiment spécifiques ; mais, qui sait, peut-être se révélera-t-elle un jour et nous étonnera-t-elle par des vertus insoupçonnées ? » (2). Bingo ! Quelle perspicacité, puisque aujourd’hui l’on ne peut dire que cette huile essentielle soit un produit de consommation courante du fait de sa cherté/rareté, mais elle est, bien effectivement, compensée par un profil thérapeutique qui ne peut faire de cette huile une huile essentielle de seconde zone, comme nous allons maintenant le découvrir.

L’huile essentielle de bois de rose en aromathérapie

Existe-t-il un bois de rose sans linalol (C10 H18 O) ? Je ne crois pas, bien que cette molécule ne puisse, à elle seule, réduire Aniba rosaeodora à une usine tropicale de fabrication d’un corps chimique qui n’est pas circonscrit à la seule Amazonie. Le linalol, c’est un peu comme le limonène ou l’α-pinène, c’est une molécule que l’on rencontre dans de très nombreuses huiles essentielles, dans des proportions très variables. J’ai choisi, au hasard, 42 analyses chromatographiques en phase gazeuse. Parmi elles, 75 % des huiles essentielles concernées contiennent du linalol :
– de manière infime (taux inférieur à 0,1 %) : estragon, ravintsara, gaulthérie couchée, inule, lédon du Groenland, arbre à thé ;
– de 0,1 à 1 % : ciste ladanifère, mandarine, niaouli, verveine citronnée, menthe poivrée, basilic tropical, rose de Damas, sauge officinale, eucalyptus (citronné, radié) ;
– de 1 à 10 % : ylang-ylang, cannelle de Ceylan « écorce », palmarosa, eucalyptus (mentholé, à cryptone), hélichryse d’Italie, laurier noble, myrte vert, marjolaine à coquilles, romarin officinal à verbénone, thym officinal à thymol ;
– taux supérieur à 10 % (sans jamais dépasser 50 %) : petit grain bigarade, lavande fine, lavande aspic, lavandin super, hysope couchée.
Le linalol qui est, rappelons-le, un monoterpénol peut, à lui tout seul, atteindre le taux extrême de 98,55 % dans l’huile essentielle de bois de rose (elle se situe donc au coude-à-coude avec l’huile essentielle de bois de hô dont nous avons brièvement parlé dans l’article dédié au camphrier). On peut se demander, dans ce cas, en quoi consiste le 1,45 % restant ! Voici en quoi :
– en quelques autres monoterpénols (dont α-terpinéol : 0,5 à 7 %) ;
– en oxydes (dont 1.8 cinéole : 1 à 3 %) ;
– en sesquiterpènes (dont α-copaène, β-sélinène : 3 à 5 %) ;
– etc.
Remarquons qu’on n’observe pas d’estérification du linalol en acétate de linalyne dans l’huile essentielle de bois de rose, contrairement à celle de lavande fine par exemple.
Dans toutes les plantes que nous avons citées plus haut, le linalol qui en est extrait se localise aux feuilles, aux fleurs ou à ce que l’on nomme commodément les sommités fleuries. Pas pour le bois de rose, puisque, comme nous l’indique son nom, son huile essentielle est issue du bois réduit à l’état de copeaux, de sciures, etc., que l’on distille durant trois heures de temps à la vapeur d’eau. Cela permet d’obtenir, pour environ 100 à 125 kg de matière première, un litre d’une huile essentielle limpide, liquide, incolore à jaune très pâle, et dont la fragrance rappelle, non pas tant celle de la rose, mais celle de la lavande fine et/ou du muguet (3). Les deux flacons d’huile essentielle de bois de rose que j’ai à ma disposition présente chacun une odeur très distincte, reflet d’une variation biochimique évidente.

Propriétés thérapeutiques

  • Anti-infectieuse à large spectre :
    – antibactérienne sur Gram – : Campylobacter jejuni, Escherichia coli
    – antibactérienne sur Gram + : Bacillus cereus, Bacillus subtilis, Staphylococcus aureus, Listeria monocytogenes
    – antifongique
    – antivirale respiratoire
    – antiparasitaire (Giardia lamblia, Leishmania amazonensis), pédiculicide
    – antiseptique atmosphérique
  • Positivante, immunomodulante (le linalol est un modulateur immunitaire des immunoglobines basses et des immunoglobines en excès)
  • Tonique : neurotonique, tonique psychique, tonique du système lymphatique, tonique musculaire
  • Astringente légère, régénératrice, tonique et cicatrisante cutanée, raffermissante tissulaire
  • Stimulante et sédative du système nerveux, inductrice du sommeil
  • Spasmolytique
  • Hypotensive légère par vasodilatation
  • Antalgique et anesthésiante locale, antinociceptive (4)

De plus, ajoutons que le linalol augmente le taux de dopamine et calme l’excitabilité. L’huile essentielle de bois de rose est donc une régulatrice de l’humeur. Enfin, comme elle augmente la vitesse d’apprentissage et stimule la mémoire, l’on dit d’elle qu’elle est neurotrope.

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère respiratoire + ORL : bronchite chronique ou aiguë (chez l’enfant surtout), bronchiolite du nourrisson, rhume, catarrhe nasal, rhinite, laryngite, sinusite, otite, pharyngite
  • Troubles de la sphère uro-génitale : cystite, autres infections urinaires (tant chez l’enfant que chez l’adulte), mycose vaginale, leucorrhée
  • Affections cutanées : mycose (des pieds, des ongles, de la peau), candidose, acné, impétigo, furoncle, plaie infectée, eczéma sec, Lichen simplex, érythème fessier du nourrisson, psoriasis, éruptions irritantes liées à certaines maladies infectieuses (rubéole, rougeole, varicelle, scarlatine), piqûres d’insectes, coup de soleil, brûlure, coupure, rides, ridules, peaux fatiguées, sèches, rougies et sensibles, vergetures, cicatrices, poux
  • Grippe, prévention des maladies tropicales
  • Constipation
  • Aphte
  • Troubles du système nerveux : troubles du sommeil, difficultés d’endormissement, terreur nocturne chez l’enfant, stress, anxiété, angoisse, nervosité, agitation, trac, asthénie profonde et générale, apathie, léthargie, surmenage, déprime, dépression

D’un point de vue énergétique et psycho-émotionnel

Tout d’abord, poursuivons le propos précédant en le détaillant davantage : l’huile essentielle de bois de rose, tant chez l’enfant que chez la personne âgée, chasse les idées noires, la tristesse, le sentiment de solitude : c’est une huile essentielle réconfortante. De même, elle est efficace chez les sujets inquiets, soucieux, tourmentés, etc. Si vous pressentez qu’elle peut vous être utile, adoptez-la quand bien même vous n’appartenez à aucune des deux catégories sus-citées. Favorisant la relaxation, le bois de rose permet de trouver l’apaisement lors d’autres moments difficiles, en particulier chez l’enfant : angoisse de séparation, endormissement, réveil nocturne, pleurs et chagrin, cauchemar. En somme : retrouver le calme dans toutes ces situations. Et puisque nous parlons d’étapes, évoquons ces autres périodes de passage et de transition qui jalonnent le cours d’une existence : examen, concours, entretien d’embauche, licenciement, départ à la retraite, déménagement (avec l’élixir floral du docteur Bach, Hornbeam), accidents graves et handicapants, chocs brutaux entraînant d’importantes blessures physiques et une perte d’autonomie quand bien même la tête reste entière, deuil, etc. La difficulté éprouvée face à chacune de ces situations peut être endiguée par l’huile essentielle de bois de rose qui apaisera la nostalgie excessive, qui est le signal de la perturbation d’un méridien dont nous allons parler un peu plus loin, celui du Poumon.
L’un des points forts de l’huile essentielle de bois de rose, c’est que, sans être ni agressive ni brutale, elle agit rapidement : j’ai d’ailleurs remarqué la vitesse à laquelle elle pénètre la surface des comprimés neutres là où d’autres prennent leur temps (comme l’huile essentielle de clous de girofle, par exemple). Autant dire qu’elle entre en contact très aisément : c’est pourquoi lorsqu’on souhaite être à l’aise avec les autres, cette huile essentielle autorise une communication plus expressive, « le retour des souvenirs et la libération de la parole », soulignent les auteurs du Guide de l’olfactothérapie (5). L’affirmation de soi, l’assurance de la parole retrouvée, la confiance en qui écoute ce que l’on dit, tout cela est du ressort du chakra de la gorge sur lequel l’huile essentielle de bois de rose est particulièrement active.
Du côté de la médecine traditionnelle chinoise, on reconnaît au bois de rose deux saveurs :
– L’amer : élément Feu, méridiens du Cœur et de l’Intestin grêle ;
– Le piquant : élément Métal, méridiens du Poumon et du Gros intestin.
Au sujet du premier binôme, concernant les produits de nature amère, nous pouvons dire qu’ils « contribuent à chasser l’excès de Chaleur hors du corps. Ils sont donc utiles aussi bien pour soulager la fièvre que pour freiner les éruptions cutanées rouges et chaudes, soigner les états inflammatoires (cystite, conjonctivite), apaiser l’agitation mentale… » (6). Vu ce que nous avons dit sur la question des propriétés et usages thérapeutiques, nous pouvons affirmer sans crainte que l’huile essentielle de bois de rose entre en forte résonance avec l’élément Feu et l’un de ses méridiens, celui du Cœur surtout.
Venons-en maintenant aux deux méridiens liés à l’élément Métal : le méridien du Poumon tout d’abord, dont on peut vérifier le bon fonctionnement en observant la qualité de la peau et des phanères (entre autres). Ce méridien porte son action sur l’interface cutanée (irritation et démangeaison, acné, eczéma, psoriasis, etc.) et ce qui lui est complémentaire, c’est-à-dire le système pulmonaire qu’affectent grippe et état fébrile, sinusite et laryngite, etc. quand se dérèglent ses fonctions. La fine tranche qui sépare les deux faces d’une pièce de monnaie, c’est cela le méridien du Poumon, la limite, le sas entre le dedans et le dehors, la balance entre stimulation et dépression, et l’on ne sera pas surpris d’apprendre que l’huile essentielle de bois de rose, parce qu’immunostimulante, corrige l’immunodépression induite par un mal fonctionnement du méridien du Poumon qui, alors, ne joue plus son rôle de porte filtrante, laissant entrer tout et n’importe quoi : les bactéries, les champignons, les virus, mais aussi les paroles… virulentes ! L’organisme tout entier, affecté, s’infecte. Les mots infection et infestation traduisent bien cette notion d’envahissement : tout deux découlent du latin infestus qui veut dire hostile. L’huile essentielle de bois de rose est donc d’une belle utilité, agissant autant sur le terrain que sur les hôtes indésirables qui l’occupent. Symboliquement, il va de soi que cela peut se transposer non seulement sur le corps, mais aussi sur le psychisme, les intrusions réelles ou imaginées (personnes invasives, ingérence…) tenant lieu de véritables agents infectieux : dès lors on n’attrape pas forcément des mycoses, des candidoses ou je ne sais quelle pathologie infectieuse, mais on se trouve assailli par des idées noires, de la tristesse, du chagrin…
Le méridien du Gros intestin est lui aussi concerné par l’huile essentielle de bois de rose mais dans une portée moindre : on mesure néanmoins son implication dans les affections cutanées et les troubles d’ordre nerveux (stress, agitation, nervosité).

Modes d’emploi

  • Voie orale.
  • Voie cutanée pure en geste d’urgence ou diluée.
  • Diffusion atmosphérique.
  • Olfaction.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • On peut employer cette huile essentielle pure sur la peau du fait qu’elle n’est pas irritante et que très faiblement allergisante. Pour davantage de sûreté, il est toujours possible de la diluer dans une huile végétale ou une base neutre pas exemple.
  • L’huile essentielle de bois de rose appartient, avec les essences de citron, d’orange douce et quelques autres encore, au petit groupe des huiles essentielles diffusables auprès des jeunes enfants et des femmes enceintes.
    _______________
    1. Guillaume Gérault, Jean-Charles Sommerard, Catherine Béhar & Ronald Mary, Le guide de l’olfactothérapie, p. 139.
    2. Philippe Malhebiau, La nouvelle aromathérapie, p. 510.
    3. Le muguet, dont on ne sait pas extraire l’essence, ni par la technique de l’enfleurage ni par celle de l’hydrodistillation, est donc composé synthétiquement : un parfum de muguet, outre qu’il contient divers absolus (tubéreuse, violette, etc.), recèle également une bonne part de linalol issu du… bois de rose. On comprend donc mieux cette filiation olfactive entre le muguet et l’huile essentielle de bois de rose
    4. Sur la question de ces dernières propriétés, j’abandonne la parole à Fabienne Millet : « Le linalol intervient par l’intermédiaire des récepteurs nociceptifs, qui sont situés à la surface de la peau et des viscères et qui transmettent l’information ‘douleur’ par des fibres sensitives très fines. Le linalol agit également sur les récepteurs opioïdes. En inhibant cette transmission, on obtient une action anesthésiante locale » (Fabienne Millet, Le guide Marabout des huiles essentielles, p. 71).
    5. Guillaume Gérault, Jean-Charles Sommerard, Catherine Béhar & Ronald Mary, Le guide de l’olfactothérapie, p. 140.
    6. Philippe Maslo & Marie Borrel, Guérir par la médecine chinoise, p. 82.

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Tabac et chamanisme en Amérique du Sud

Petit tabac ou mapacho (Nicotiana rustica).

C’est sur le constat cinglant suivant que nous envisageons d’entamer la rédaction de cet article : entre les usages du tabac par les autochtones sud-américains et l’état des lieux alarmant concernant les maladies nombreuses et les autres cancers induits par un usage occidental du tabac (via la cigarette entre autres), il y a une grande distance temporelle et un écart culturel qui ne se peut combler qu’avec quelques ponts suspendus çà et là. Il n’y a – non ! – aucun rapport entre l’emploi rituel et codifié du tabac par telle ou telle tribu amazonienne et l’adjonction, dans un tabac qui n’est plus que le très vague souvenir de ces anciens temps, de substances telles que le polonium 210 par de très grosses majors comme Philipp Morris ou British American Tobacco. Mais cette désacralisation ne concerne pas que le monde occidental, bien que ce mot soit là mal choisi. Il l’est beaucoup mieux dans la phrase qui suit : « La désacralisation qui affecte, de façon croissante, l’usage du tabac parmi les Indiens est un effet de l’influence européenne » (1). Non seulement l’Européen n’a jamais pu véritablement saisir le sens sacré du tabac (là où l’Amérindien septentrional y a réussi), mais l’attitude inique qu’il a eu envers lui s’est transférée à celui qu’il est venu détrousser, abordant aux marges du Nouveau Monde. Il y a là quelque chose d’écœurant : c’est comme si on se présentait à vous avec de la manne, et que vous vous en serviez pour boucher un trou dans un mur.

L’Amérique du Sud et le tabac… Je ne pense pas qu’on puisse concevoir l’un sans l’autre, tant le tabac s’est entremêlé à la vie des hommes de cette partie du monde depuis des millénaires, bien avant que la culture et les traditions des Amérindiens sud-américains ne se trouvent menacées par cet homme blanc ayant surgi, juché sur sa coquille de noix, d’au-delà le vaste océan situé à l’est.
Il serait impensable de se passer de tabac dès lors qu’on aborde le chamanisme sud-américain, tant cette plante possède un rôle central quand bien même il n’est pas classé parmi les plantes hallucinogènes, même si « certains experts soupçonnent le tabac, qui appartient à la même famille botanique que le datura, de contenir des substances susceptibles d’élargir le champ de conscience » (2). Si elles existent, on ne les a toujours pas découvertes depuis que ces lignes ont été tracées au début des années 1970. Par exemple, chez les Ashaninka du Pérou, le chaman guérisseur est appelé sheripiari, un terme que l’on peut traduire ainsi : « celui qui utilise le tabac », « celui qui est transfiguré par le tabac ». Pour marquer la prééminence du tabac dans les sociétés précolombiennes, au même titre que le maïs, il est cultivé. Cependant, bien qu’étant l’objet de soins agricoles, le tabac ne s’adresse pas à tous, il est, si l’on peut dire, la chasse gardée des chefs et des chefs spirituels, les prêtres, les chamans, peu importe la manière de les appeler : eux-mêmes ne se désignent pas ainsi, le terme chaman leur est inconnu, provenant du mot d’origine toungouse shaman, mot que cette langue sibérienne traduit par « moine ». Il est de toutes les manières bien question des affaires religieuses et spirituelles à travers toutes ces dénominations.
En Amérique du Nord, « le tabac est une plante sacrée, fumée avec le plus profond respect dû aux objets les plus sacrés et avec grande parcimonie », écrit l’anthropologue Claudine Brelet (3). Il en va de même des peuples autochtones d’Amérique du Sud, à la différence près qu’on ne peut, à leur endroit, parler de parcimonie dès lors qu’il est question de tabac. Il marque sa prédominance par sa présence en bien des rites, cérémonies et circonstances autres, il est emprunt de mythologie comme chez les Warao de l’Orénoque (Venezuela), alors qu’ailleurs on le dit enfant de l’ayahuasca (4).

Liane de Banisteriopsis caapi.

Il y a cinq siècles, les Européens remarquèrent fort bien cette plante qu’est le tabac, et son usage qui leur était inconnu. Des descriptions s’attardèrent à l’immédiatement visible, comme ce passage de l’ouvrage du franciscain André Thevet : « Ils enveloppent, étant sèche, quelque quantité de cette herbe dans une feuille de palmier, qui est fort grande, et la roulent comme de la longueur d’une chandelle, puis mettent le feu par un bout, et en reçoivent la fumée par le nez et la bouche. » Que pouvons-nous objecter à cela ? Thevet décrit un mode opératoire, mais ne dit pas forcément pourquoi les autochtones, qu’il voit se livrer à ces pratiques, agissent ainsi. Il nous communique cependant une observation des effets de cette plante sur l’organisme : « elle est fort salubre, disent-ils, pour faire distiller et consumer les humeurs superflues du cerveau. Davantage, prise de cette façon, fait passer la faim et la soif pour quelques temps. » C’est bien, mais il n’est question uniquement que de ce que nous nommons « propriétés thérapeutiques » du tabac, dont les usages médicinaux furent bien perçus par les Amérindiens d’Amérique du Sud : chez les populations descendant du peuple maya, le tabac soignait l’asthme et les affections cutanées, de même que chez les Aztèques où l’on distingue les emplois du tabac dans le cadre des affections cutanées (abcès, plaie, entorse, coupure) d’un part, respiratoires d’autres part (rhume, catarrhe pulmonaire, etc.). Mais l’on observe aussi que le tabac est bien davantage que cela : les Tupinambas du Brésil l’utilisaient pour ses capacités à éclaircir l’intelligence, mais aussi pour maintenir une humeur gaillarde et joyeuse chez ses usagers. Serait-ce que le tabac aurait aussi un impact sur la psyché et le cerveau ? Dans ce cas, il agirait sur l’impalpable et non plus sur le seul corps physique. En 1497, Ramon Pané observe les Amérindiens Taïnos des Grandes Antilles (sur l’île d’Hispaniola, qui regroupe aujourd’hui la République dominicaine et Haïti). Lui aussi remarque que le tabac engendre sur l’esprit de ces autochtones des effets inattendus.
Avec Thevet, bien sûr, ça n’est qu’une faible portion de l’iceberg qui s’offre aux regards : l’homme blanc découvrira, au fur et à mesure qu’il s’enfoncera plus profondément dans les terres, que le tabac n’est pas seulement fumé : certes, les gigantesques cigares des Warao sont fort remarquables avec leur 50 à 75 cm de longueur ! Le porte-cigare, en bois, ouvragé le plus souvent, n’est pas qu’un simple accessoire. Sa forme fourchue en Y est un symbole matriciel. Il s’unit au cigare de conformation phallique. Fumer, c’est remonter aux sources, à l’origine, afin de mieux renaître dans la sagesse et le savoir. Mais l’usage du cigare et du porte-cigare n’est en aucun cas un apanage, puisque dans d’autres régions, le tabac est fumé à l’aide d’un autre instrument : la pipe. Avec le tabac, on ne procède pas uniquement à une combustion : il est également prisé, par exemple. En certains autres lieux, on absorbe le jus des feuilles vertes, dans d’autres, après avoir fait sécher les feuilles au soleil, on les cuit en une décoction qui atteint le point de perfection au moment où le tabac devient une masse liquide, noire et très amère, qui se destine à une ingestion par voie nasale ou buccale.

Chaman Desana, Colombie, 1904.

Étant donné que le chaman est autant guérisseur que chef spirituel, le tabac intervient sur ces deux volets de la pratique chamanique : l’aspect thérapeutique et les actions « magiques ». Mais avant d’en parvenir là, il est nécessaire que l’apprenti chaman s’impose une initiation âpre et difficile. Il ne suffit pas de regarder monter une colonne de fumée en direction des cieux pour y accéder aussi. Le jeune candidat doit forcément en passer par le tabac qui jalonne toute son initiation. Qu’il soit fumé ou ingéré sous sa forme liquide, le candidat chaman doit s’efforcer d’apprendre à consommer du tabac, chose qu’un chaman guide et initiateur pourra partager avec son jeune élève. Le tabac n’étant pas une plante hallucinogène, qu’on le boive ou qu’on le fume, il importe d’en absorber de grosses quantités afin qu’elles induisent la transe narcotique, tout en faisant l’effort conséquent pour ne pas vomir : résister à cette envie est la condition sine qua non de l’accession du futur chaman aux capacités divinatoires et magiques. Cela participe, avec le jeûne, à favoriser le voyage chamanique de l’apprenti en direction des esprits qui ont pour le tabac un appétit quasiment insatiable (ce que je puis confirmer). C’est effectivement ainsi en diverses tribus d’Amazonie et plus largement d’Amérique du Sud : le tabac, de même que le chanvre, nourriture des dieux en Inde, est le régal des esprits et de ceux qu’on appelle « auxiliaires ». Mais le tabac n’est pas seulement une nourriture destinée aux esprits (ce qui, en passant, explique l’énorme consommation qu’en fait le chaman), c’est aussi une nourriture pour le propre esprit de l’apprenti chaman, c’est en ce sens, aussi, qu’on la dit spirituelle. Ainsi, « fumer ou priser du tabac en poudre ‘génère’ et fait vivre l’esprit de celui qui ingère la substance » (5). En même temps qu’elle nourrit son esprit, la fumée du tabac le purifie, de même que son propre corps. « Les propriétés inhérentes à cette plante facilitent les métamorphoses que doivent subir les chamans pour accéder au monde des esprits », explique Carmen Bernand, anthropologue française née en Argentine en 1939 et ayant beaucoup écrit au sujet de l’Amérique du Sud (6).

Chaman fumant du mapacho à la pipe.

Il importe de se départir vraiment de l’idée que l’on se fait du tabac d’un point de vue occidental. Après avoir prévalu, le petit tabac (Nicotiana rustica) fut rapidement abandonné au profit du grand tabac (Nicotiana tabacum), également connu sous le nom de tabac de Virginie : c’est lui qui est exploité par l’industrie cigarettière. En Amérique du Sud, on les connaissait tous les deux, ainsi que Nicotiana paniculata, à la différence que les deux précédents étaient couramment cultivés par les populations indigènes d’Amérique du Sud. Au mot « tabac », l’on peut aussi bien comprendre le tabac rustique (tabaco moro) que le grand (tabaco blanco), bien qu’il s’agisse plus souvent du Nicotiana rustica qu’on dit plus « violent ». Il importe assez peu de savoir, en définitive, si le tabac que Colomb et ses compagnons virent être fumé la première fois qu’ils accostèrent était l’un ou l’autre (ou un autre encore). Ce qu’il faut en revanche conserver à l’esprit c’est que ce tabac était beaucoup plus puissant dans ses effets que le tabac de Virginie de la première « blonde » venue : alors que le taux de nicotine ne dépasse pas 2 % dans le grand tabac, il atteint presque dix fois cette dose dans le petit (jusqu’à 18 % !). C’est comme de passer du chanvre cultivé pour sa fibre textile au cannabis résineux proche-oriental, on ne peut plus dire qu’il s’agit de la même plante. Par ailleurs, histoire de compliquer l’étude du sujet, on peut entendre le mot tabac comme une substance végétale à même de produire une fumée multifonctionnelle, quand bien même elle est émise par une plante qui n’est pas, à proprement parler, un tabac botaniquement défini. Dans tous les cas, la destination spirituelle reste la même. Ce tabac, ou ce qui s’y apparente, induit un certain nombre de transformations : « l’acuité de vision, spécialement la vue, [se trouve augmentée], l’état prolongé de veille, la voix rauque, la langue empâtée et une odeur corporelle âcre » (7), sont les principales manifestations qu’implique un emploi régulier du tabac chez le chaman, pour lequel une image résiduelle peut nous interpeller : celle, précisément, du chaman qui souffle de la fumée de tabac sur tel ou tel point du corps du patient dans un but thérapeutique (chose qui a été tentée en Europe avec, il faut bien s’y attendre, peu de succès). « Le pouvoir du chaman est souvent lié à son souffle ou à la fumée du tabac, l’un et l’autre possèdent les vertus purificatives et revigorantes qui jouent un rôle important dans les rituels de guérison et dans d’autres pratiques magiques » (8). Souffler la fumée de tabac en direction du mal et y appliquer une feuille de tabac, permet d’extirper du corps ce mal qui y est logé. Cela permet de guérir le malade, de le purifier et de le replacer dans une dynamique plus conforme à sa nature (purifier le malade oblige à une purification des lieux afin d’écarter le mal, la mort contagieuse, les airs viciés, etc.). Parfois, le trouble dont souffre tel ou tel est occasionné par l’attaque magique du chaman d’un autre clan, agissant lui aussi par l’intermédiaire du tabac et d’objets magiques qui ciblent la personne qui tombe malade. Si le tabac permet d’expédier la charge magique, il peut aussi donner lieu à l’extraction subséquente de l’objet magique par le chaman du clan ayant subi l’attaque. Ceci fait, c’est encore le tabac qui accompagne l’expulsion définitive de l’objet magique responsable loin de la communauté. La bonne guérison de telle ou telle maladie est aussi rendue possible par le biais de ce que l’on peut appeler « mancie par le tabac ». Bien sûr, les vertus apaisantes et euphorisantes du tabac peuvent engendrer une certaine forme de rêverie, voire de réflexion, à travers lesquelles on peut entrevoir tout ou partie de la solution (ce qui n’est pas mauvais en soi, puisque, tout au contraire, cela permet d’accroître l’apprentissage du chaman). Pour ce faire, « le prêtre-chaman rend visite aux esprits en rêve, ou en état de transe tabagique. Lorsqu’il revient de voyage, il transmet à la communauté le message des Grands Esprits » (9). A moins que la divination, à travers la fumée du tabac, se déroule de manière différente : décoder la fumée, c’est aussi comprendre les messages qu’« on » adresse au chaman : cette communication avec les esprits permet le diagnostic des maladies ainsi que le pronostic de leur guérison. En remerciement, les offrandes de tabac sont fréquentes auprès des divinités vis-à-vis desquelles on se place. Toujours, ces divinités (Ekoko en Bolivie, Kanobo au Venezuela, Maximon au Guatemala, etc.) se disposent favorablement auprès des hommes, à la condition qu’elles trouvent du tabac parmi ces offrandes régulières.

Résine de breu branco (vulgairement surnommé « encens brésilien ») issue du Protium heptaphyllum.

Si le tabac apparaît comme principe premier de la transe chamanique pour la grande majorité des peuplades indigènes du continent sud-américain, ce serait injuste de ne pas relater que, en principe et souvent, cette plante est accompagnée de ce que la nature prodigue de plantes dites hallucinogènes et enthéogènes çà et là, bien qu’il soit parfaitement admis que la transe chamanique peut s’en passer (par exemple, les Warao n’emploient que le seul tabac pour ce faire). Nous rencontrons fréquemment l’association tabac et ayahuasca en Colombie, en Bolivie orientale, dans les basses terres d’Amérique du Sud, le tabac et le peyotl (Lophophora williamsii) chez les Huichols, le tabac et le cactus San Pedro (Echinopsis pachanoi) dans le nord du Pérou, etc. Ailleurs, le tabac, sous forme de jus, est mêlé à la poudre des semences du yopo (Anadenanthera peregrina), tandis qu’en quelques endroits du Brésil, le tabac est mélangé à un « encens » qui, bien que non hallucinogène, joue le même rôle de véhicule, de viatique même, de l’extase chamanique : c’est par exemple le cas du breu branco, résine d’un arbre sud-américain (Protium heptaphyllum entre autres ; d’autres Protium sont concernés par ces pratiques). Enfin, il existe d’autres plantes utilisées par les chamans en lieu et place du tabac : au Venezuela, Virola sebifera est l’une d’elles. L’écorce de cet arbre, qui contient de la DMT (diméthyltryptamine), de même que les graines du yopo, procure une fumée que le chaman emploie pour l’ensemble des raisons qui mènent ailleurs tels autres chamans à utiliser le tabac (éloigner les mauvais esprits, purifier les corps, etc.).

Virola sebifera

En Europe, dans le courant du XVIII ème siècle, on utilisait le tabac (Nicotiana tabacum) comme remède oculaire, ayant réussi dans des cas d’ophtalmie chronique et/ou purulente, de conjonctivite, etc. Au siècle suivant, Cazin répéta les paroles de ses contemporains, Armand Trousseau et Hermann Pidoux, qui disaient que « c’est de cette manière qu’il faut entendre ce proverbe, que le tabac éclaircit la vue ». Non. Pas tant. Ce serait avoir la vue basse que de seulement le penser. Mais Trousseau et Pidoux ne sont pas des chamans, ils ignorent que la fumée du tabac rend visibles les esprits et les auxiliaires aux yeux du chaman. De même, lorsqu’on projette du jus de tabac dans les yeux du futur chaman, c’est avant tout pour renforcer en lui son don de clairvoyance. Alors que la fumée du tabac fait pleurer les yeux de l’homme blanc occidental, en Amérique du Sud, « la propriété du tabac, c’est qu’il me montre les choses réelles. [Grâce à lui], je peux voir les choses comme elles sont » (10). Étrange. Ce qui là-bas montre la réalité ne fait, ici, par écran de fumée, que la dissimuler. Quand l’homme blanc a mis les pieds dans les Amériques, il a certes beaucoup gagné matériellement. Mais quel fut son gain spirituel ?


  1. Johannes Wilbert, Le tabac et l’extase chamanique chez les Indiens Warao du Venezuela, p. 6.
  2. Peter T. Furst, Introduction à la chair des dieux, p. 25.
  3. Claudine Brelet, Médecines du monde, p. 798.
  4. L’ayahuasca, qu’on appelle aussi yagé (et de bien d’autres façons selon la localisation : jagé, caapi, gahpi, kahpi, pildé…), n’est pas une plante à proprement parler, mais un breuvage composé de plusieurs plantes dont cette liane qu’en latin on identifie ainsi : Banisteriopsis caapi. C’est la plus connue et étudiée, mais il existe d’autres de ces plantes : B. inebrians, B. lucida, B. muricata, etc.
  5. Réunion des musées nationaux, Les esprits, l’or et le chaman, p. 73.
  6. Article cité : L’herbe cordiale : le tabac, médecine et ivresse chamanique, mai 2002.
  7. Ibidem.
  8. Johannes Wilbert, Le tabac et l’extase chamanique chez les Indiens Warao du Venezuela, p. 6.
  9. Ibidem, p. 8.
  10. Jeremy Narby, Le serpent cosmique, p. 36.

© Books of Dante – 2019

Graines de yopo (Anadenanthera peregrina).