Le galbanum (Ferula galbaniflua)

Synonymes : férule gommeuse, barije, barijeh, ghasnu’s, gaosheer, jawaasheer, helbenâh.

En faisant coïncider l’aire de répartition originelle du galbanum avec les plus anciens peuplements humains dont l’histoire a relaté les traces à l’aide de l’écriture, l’on peut fixer à plus de 3000 ans son usage par les Assyro-babyloniens, puisque de multiples tablettes font référence aux pratiques médicales auxquelles on le fit alors participer. A leur lecture, l’on apprend que le galbanum intervenait en cas de prolapsus rectal et de blennorragie. On en composait une « potion pour qui souffre de la constipation […]. Cette composition est un trésor royal », expliquait George Contenau1. Bien qu’il ne soit pas certain qu’il s’agisse là du chalbanê des anciens médecins grecs (Hippocrate, Dioscoride, Galien…), l’on est tout juste assuré que cette férule indifférenciée n’est sans doute pas la plante qu’on connaît sous le nom de galbanum, même si, bien sûr, ce mot dérive de celui-là – chalbanê – d’origine sémitique. En hébreu, chelb (ou chelb’neh) donne quelques indications étymologiques : ce mot explique la consistance laiteuse, muqueuse et gommeuse de la gomme-résine que l’on retire de cette férule (et de plusieurs autres en réalité). Ce qui complique l’identification, c’est que le mot galbanum désigne tout à la fois la gomme extraite d’une férule, le galbanum, que celle de tous un tas d’autres plantes similaires qui, elles, ne portent pas ce nom. Ainsi, dans les textes anciens, un galbanum peut-il en cacher un autre. Mais démailloter l’embrouillamini est, pour moi, peine perdue, l’on sait bien que dans ce que les Anciens nous ont transmis, il y a à boire et à manger, et qu’il n’est pas toujours possible, sur cette base, de faire feu de tout bois. Mais lorsqu’on voit poindre un « galbanum » comme chez Théophraste par exemple, comment ne pas s’y arrêter ? Voici ce qu’il en dit dans ses Recherches sur les plantes : « Voilà donc à peu près les produits de Syrie exceptionnellement odorants, explique-t-il après en avoir listé le nombre, et continuant : « le galbanum sent plus fort et il est plutôt médicinal ; toujours est-il que lui aussi s’obtient du côté de la Syrie ». Comptant parmi les parfums antiques classiques, le galbanum apparaît à ce titre dans la Bible, quand l’Éternel s’adresse à Moïse pour lui demander de composer un mélange parfumé dans lequel il fait entrer le chalbaneh, dont le sens d’« onctueux » s’applique bien entendu à un baume (il ne faut pas imaginer un parfum que l’on vaporise). « Cet encens sacré était réservé au service de Dieu et il était défendu expressément aux Israélites d’en composer de pareil pour leur usage personnel »2. Le purent-ils, au reste ? Parce qu’à travers cet épisode biblique, on semble insinuer que le galbanum dont il est ici question est « une espèce très fine qui se trouvait en Syrie sur le mont Amomus et qui différait entièrement du galbanum ordinaire employé en médecine, dont l’odeur est loin d’être suave »3. En effet, pour renforcer ces dires, on peut ici partager ce que l’on peut lire quelque part dans l’œuvre de Pline qui nous livre la recette d’un parfum solide, le métopion, indiquant par ce nom qu’il s’articule autour du galbanum. Pour l’obtenir, il faut diluer dans du vin miellé et de l’omphacion, de la cardamome, du jonc odorant, de la myrrhe, de la térébenthine, du roseau aromatique et des graines de baumier (outre l’appréciation olfactive subjective de chacun de ces ingrédients, on peut aussi s’échiner à créer dans son esprit une synthèse de la chose…). Peut-être y avait-il alors une distinction forte entre un galbanum destiné aux hautes œuvres, et un autre seulement voué à l’ordinaire, de même qu’on différencia le galbanum en larmes du galbanum en masse dès la Renaissance.

Au lieu de supputations, faisons plutôt le compte des vertus médicinales du galbanum, telles qu’elles furent établies par les Anciens, parce que, bien évidemment non, le galbanum ne se cantonna pas qu’à la seule fonction de produit cosmétique et de parfumerie. Ainsi peut-on dire au sujet de cette « liqueur » aux vertus chaudes et brûlantes : tout d’abord elle est diurétique, résolutive, emménagogue, provoque l’accouchement et va jusqu’à délivrer la femme du fœtus mort dans ses entrailles, d’après ce que Pline relate : « Si on enduit de galbanum un rameau d’hellébore qu’on place sous la femme, il extirpe les fœtus qui ne sortent pas »4.

On lui faisait porter une action intéressante sur les troubles locomoteurs (insensibilité des nerfs et des articulations, contractions musculaires, paralysie, réduction des fractures), les affections cutanées, gynécologiques (infections vaginales), gastro-intestinales (diarrhée, parasites intestinaux) et enfin pulmonaires (dyspnée, grippe, asthme, toux ancienne). Souvent emplâtré, il lui arrivait d’être pris à l’intérieur ou tout simplement respiré comme nous le signale Dioscoride : « Flairé, il réveille ceux qui tombent du mal caduc, les femmes étranglées de la matrice, et ceux qui sont tourmentés de tournoiement de tête ».

Après une éclipse d’une durée considérable (toute l’étendue du Moyen âge en fait), l’on retrouve le galbanum en Europe non pas comme matière médicale mais pour assurer un rôle qu’on lui voyait déjà tenir en Égypte antique, c’est-à-dire celui de résine d’embaumement, ce qu’attestent des papyrus qui citent son emploi conjointement à la myrrhe, au cèdre ou encore au cyprès. Dans certains inventaires datant du XVe siècle, l’on discerne à travers une flopée de drogues (encens, gomme adragante, mastic, alun, etc.), le nom du galbanum qui était voué à l’embaumement des souverains. Si les soins accordés aux défunts sont ici rappelés, l’on n’oublia pas non plus d’en prodiguer d’autres auprès des malades qui y trouvèrent un large profit si j’en crois les chroniques s’étalant du XVIe au XVIIIe siècle. En effet, tout au long de cette période l’on ne compte plus les nombreuses recettes de baumes, d’onguents ou encore d’emplâtres dans lesquelles on trouve du galbanum, attendu que cette gomme-résine est vue comme résolutive et apte à amollir les tumeurs extérieures, qu’elles soient rebelles ou squirreuses. Ainsi, l’onguent des apôtres, l’emplâtre divin ou encore le galbanet de Paracelse justifièrent-ils le bon emploi qu’on fit du galbanum que l’on croise encore dans l’une de ces compositions applicables à la peau, l’emplâtre diachylon qui était « d’un usage courant pour maintenir les pansements, pour ‘cuire et digérer la matière du pus et celle des tumeurs’, rapprocher les lèvres d’une plaie et exercer sur un membre une compression prolongée »5. On fit aussi participer le galbanum à toutes les grandes compositions du temps comme le mithridate, la thériaque d’Andromaque et l’orviétan, de même qu’on le trouvait dans le diascordium de Fracastor (ou petite thériaque), dans lequel se côtoient une foule d’ingrédients articulés autour de l’opium : l’on y voit des racines de tormentille, des pétales de rose rouge, du succin et, donc, du galbanum, tout cela devant concourir à faire de cet assemblage un remède antidiarrhéique. Le galbanum s’illustra encore dans cette célèbre composition que l’on doit à Fioravanti, un distillat alcoolique d’une quinzaine de drogues aromatiques (galanga, myrrhe, élémi, cannelle, galbanum…) dont l’usage se réservait parfaitement à l’extérieur (rhumatisme, névralgie, sciatique, lumbago, pleurite, congestion rénale…). Enfin, on lui accordait des vertus expectorantes, antispasmodiques et stimulantes, de même qu’emménagogues encore, ce qui lui fit mériter, surtout en Allemagne, le nom de mutterharz (= résine de la mère), corrélativement aux emplois gynécologiques qu’on fit de lui.

Le galbanum est une apiacée vivace assez trapue, aussi large qu’elle est haute, formant une sorte de buisson d’un mètre de diamètre. D’une puissante racine en pivot profondément enfoncée dans le sol émergent des tiges lisses et creuses, dont les pétioles, également glabres, portent des feuilles luisantes, finement dentées, découpées en lanières menues. La floraison organisée en ombelles de petites fleurs jaunes est fortement parfumée, parfois jusqu’au désagréable. Elle donne ensuite de nombreuses semences plates, des akènes pour être plus précis.

Le galbanum est localisé à l’Asie occidentale ou Proche-Orient (Iran, Syrie, Turquie, Liban), mais son aire de répartition peut s’écarter plus à l’est, jusqu’à toucher l’Inde, tout en passant par l’Afghanistan et le Turkménistan.

Le premier producteur mondial de galbanum demeure l’Iran, avec – ce qui est bien entendu anecdotique, 80 tonnes par an.

Le galbanum en aromathérapie

La récolte traditionnelle du galbanum s’opère de cette façon : on sectionne superficiellement la base des tiges ou bien le collet de la volumineuse racine du galbanum. De cette blessure infligée à la plante suinte une gomme laiteuse blanchâtre qui s’écoule autant qu’elle peut. On patiente une quinzaine de jours avant de venir écailler la surface des tiges et de la racine, la récolte ne s’opérant qu’à partir du moment où la gomme résine du galbanum est solidifiée. A cette occasion, on pratique de nouvelles incisons sur les mêmes tiges.

De cette opération, l’on peut retirer au moins deux sortes de galbanum :

  • Le galbanum en larmes luisantes un peu translucides. Jaunâtres en dedans, elles sont jaune doré à leur surface, d’un goût amer, d’une odeur forte, ce qu’elles comportent de commun avec le suivant :
  • Le galbanum en masse ou en sorte : il s’agit là du galbanum mou. Au contraire du précédent, il n’est ni sec ni bien net, mais tout conformé en une masse visqueuse et agglutinée, brune, remplie d’ordures et de gravillons. Il se présente « sous la forme de larmes gluantes, agglomérées […] et mêlées de débris végétaux, de couleur jaunâtre à rougeâtre à la bonne odeur de résine, forte et boisée »6, flirtant parfois avec cette pénétrante odeur alliacée que l’on retrouve cependant bien plus marquée dans l’ase fétide, autre férule.

Quand on distingue un peu tout cela, on constate que le galbanum est constitué au 2/3 de sa masse par une résine soluble dans l’alcool, de 20 % de gomme et d’environ 6 % d’essence aromatique, en direction de laquelle nous allons maintenant tourner nos regards.

En distillant à la vapeur d’eau la gomme-résine du galbanum, l’on obtient un joli rendement (de 11 à 17 %, parfois jusqu’à 24 % !), d’une huile aussi incolore que la masse dont on la tire est sombre, aussi liquide et limpide que l’autre est épaisse et collante. Le subtil et l’épais, en quelque sorte. Le produit que l’on obtient, anodin par sa classique transparence, n’en reste pas moins « agressif » et tenace de par les composés soufrés qu’on y décèle à l’analyse qui, plus que de simplement rappeler l’ail, évoque nettement le « parfum » très atténué de l’ase fétide. Outre cette marque sulfureuse – et si l’on parvient à ne pas se faire olfactivement envahir par elle –, l’huile essentielle de galbanum, très « verte » et terrestre, oscille entre le boisé et le balsamique, le frais et l’amer.

Abordons maintenant la question de la composition biochimique de cette huile essentielle :

  • Monoterpènes : 85 %, dont β-pinène (57,50 %), α-pinène (10,80 %), δ-3-carène (5,30 %), myrcène (3,20 %), limonène (1,60 %)
  • Sesquiterpénols : 5,20 %, dont gaiol (1,85 %), bulnésol (1,60 %)
  • Sesquiterpènes : 4,30 %
  • Monoterpénols : 2 %
  • Composés azotés (traces)
  • Composés soufrés (traces)
  • Coumarines : ombelliférone

Si l’on observe la variabilité des monoterpènes surtout, l’on observe de fortes disparités d’un lot d’huile essentielle à l’autre :

  • β-pinène : de 43 à 69 %
  • α-pinène : de 6 à 16 %
  • δ-3-carène : de 3 à 11 %
  • Limonène : de 0 à 13 %

Concernant le galbanum, l’on ne s’est donc concentré uniquement que sur sa racine et le bas de ses tiges. Et l’on a eu raison, puisque dans un seul gramme de racine l’on trouve 14 mg d’essence aromatique contre seulement 6 mg dans la même quantité de fleurs. Mais on entre là dans une autre sphère : si les rendements évoluent, c’est également le cas des compositions biochimiques : par exemple, les feuilles seules sont surtout estampillées par la présence d’acétate de bornyle, etc.

Propriétés thérapeutiques

  • Anti-infectieux : antiseptique, antibactérien, antiparasitaire (sur Tetramychus urticae, Ephestia kuehniella, Echinococcus granulosus)
  • Apéritif, digestif, carminatif, laxatif
  • Analgésique, anti-inflammatoire, antinociceptif
  • Antirhumatismal, décontractant musculaire
  • Emménagogue, décongestionnant du petit bassin
  • Aphrodisiaque (?)
  • Cicatrisant, antiseptique cutané
  • Tonique, stimulant
  • Relaxant, stimulant psychique, rééquilibrant nerveux
  • Antispasmodique
  • Antidiabétique

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : diarrhée, colique, dyspepsie, infections intestinales, colite, aérophagie, flatulence, douleurs gastriques, parasites intestinaux
  • Troubles de la sphère respiratoire : bronchite, asthme, toux, grippe, expectoration glaireuse importante
  • Troubles de la sphère gynécologique : leucorrhée, dysménorrhée, infection génitale, régulation des fonctions menstruelles, crampe menstruelle, aide à l’accouchement (accompagne le travail)
  • Affections cutanées : plaie (y compris purulente), abcès, furoncle, ulcère, tumeur indolente, escarre, infection cutanée (acné)
  • Troubles locomoteurs : articulation infiltrée de sérosité, arthrose, douleurs articulaires et musculaires
  • Infection urinaire
  • Insuffisance pancréatique
  • Œdème lymphatique
  • Asthénie physique, psychique et/ou intellectuelle, fatigue, épuisement
  • Stress, nervosité, irritabilité, hyperémotivité, angoisse, peur, paranoïa, tension, crispation, rigidité mentale et psychologique

Propriétés psycho-émotionnelles et énergétiques

La correspondance du galbanum avec l’élément Terre est clairement établie par diverses croyances qui en font le parfum des gnomes, élémentaux de la Terre, et des djinns de la terre tels qu’on peut les rencontrer en magie arabe. De fait de cette appartenance élémentale, on employait le galbanum lors des évocations géomantiques voire nécromantiques, puisque le galbanum apaise et permet une plus grande relation aux forces telluriques. Sous ce rapport, on a prédestiné le galbanum à la délicate tâche de faire fuir les serpents, animaux éminemment chthoniens, dès lors qu’on le faisait brûler. En s’en frottant la peau, on atteint un même résultat qui peut s’étendre à l’ensemble des classes d’animaux venimeux. Du fait, on l’a aussi généralisé aux poisons, aux esprits mauvais et jusqu’au diable lui-même ! Pour toutes ces choses, on le brûle par fumigation. C’est encore un potentialisateur : « un soupçon de galbanum incorporé à n’importe quelle composition parfumée en dynamise les propriétés »7.

« En lien avec l’énergie minérale, la structure osseuse et les reins, [le galbanum] nous renvoie à notre force originelle et ancestrale qu’il mobilise et pousse à se manifester »8. Faisons accueil à ces quelques mots, même si tout ceci n’est pas très clair. Que peut donc bien être notre « force originelle » ? Jutta Lenze se fait plus explicite : « La puissance de son odeur âcre, piquante, voire nauséabonde et son côté brut, sec et poignant peuvent provoquer, déranger, choquer et perturber profondément ceux qui lui résistent »9. Tout le monde n’est pas dans l’obligation d’accueillir toutes les huiles essentielles en son sein, l’attraction et la répulsion pour telle ou telle signalant notre propre profil aromatique, biochimique pourrais-je même oser. Il existe des chémotypes chez les huiles essentielles, pourquoi n’en serait-il pas de même auprès des individus ?

Je ne puis mentionner que ma relation avec le galbanum est complexe, non. J’ai tout d’abord pris contact avec cette huile essentielle à l’époque où je préparais la rédaction de mon ouvrage Parfums sacrés. Vu le peu de place que j’ai accordé à cette huile essentielle alors, on peut aisément deviner que l’attraction n’était pas au rendez-vous. Pourquoi, en effet, s’appesantir sur quelque chose qui rebute nos sens ? Notre but n’est-il pas au contraire la promotion et la contemplation du beau ? En revanche, il est parfaitement vrai qu’être, de nouveau, mis en contact rapproché avec une même huile essentielle des années plus tard peut réserver son lot de surprises. Soigneusement obturé, le flacon de galbanum dont j’ai fait l’acquisition il y a une dizaine d’années, est resté, non pas dans l’oubli, mais dans une relative réserve, n’étant pas, en ce qui me concerne, de ces huiles qui traversent mon esprit pour un oui ou pour un nom (celles-là – faites le compte – ne sont pas aussi nombreuses qu’on le croit, même si on possède des dizaines d’huiles essentielles différentes à la maison comme c’est mon cas).

Aussi, peut-on dire que l’huile essentielle de galbanum est l’huile essentielle des grandes occasions ? Jutta Lenze parle à son sujet de « périodes charnières », une formule que je relève immédiatement au regard de ce qu’elle dit un peu plus loin dans le texte : pour mieux faire parler le caractère du galbanum, elle l’explique à l’aide d’un arcane du tarot de Marseille, la Maison-Dieu, qu’en anglais l’on pourrait résumer par une formule que j’ai récemment rencontrée à son sujet et qui me plaît énormément : expect the unexpected, autrement dit : « Espère l’inespéré ».

Le bon accueil que l’on pourrait faire au parfum du galbanum, de quoi donc pourrait-il alors être le révélateur ? Cela signifierait-il que nous avons déjà subi les épreuves qu’il n’aurait pas manqué de nous imposer sans cela ? En effet, comment est-ce possible de percevoir, en tout premier lieu, cette écœurante odeur alliacée dont les composés soufrés – minoritaires, sont responsables, alors même qu’ils sont noyés dans la masse des monoterpènes que, pour le coup, l’on pourrait considérer comme de vulgaires molécules de remplissage ! Cette parcelle qui dérange et rebute, n’est-elle pas l’arbre qui dissimule la forêt, la pierre dans la chaussure ou celle qu’on dit d’achoppement ? Ce qu’il nous faut nécessairement abraser afin que notre âme ne s’effarouche plus de son contact. Hormis si les conditions de stockage (lumière du soleil, contact avec l’air, etc.) sont peu respectueuses de la bonne tenue d’une huile, il n’y a pas de raison pour qu’elle se pervertisse au fil du temps. Or, si elle reste inchangée, et qu’au contraire notre relation à elle évolue à travers les années, cela ne veut-il pas dire que nous avons profondément évolué nous-mêmes, pour parvenir à tolérer ce qui l’était plus ou moins difficilement jadis ou naguère ? Puisque j’expose tout cela à vos yeux, je me dois aussi de vous faire une confidence : la rédaction de cet article n’est point le fruit du hasard. Qui l’imaginerait ? Hormis la petite page que j’ai consacré au galbanum dans Parfums sacrés, je n’avais jusqu’alors jamais travaillé plus profondément cette huile essentielle qui fait partie de ces plantes dont la maîtrise – du moins l’appréciation polie – n’a été que tardive. Or, plusieurs fois, lors de récentes lectures, j’ai vu papillonner le mot « galbanum » au gré des pages tournées. Cette insistance m’a amené à fouiller plus avant les sources dont je dispose et à les regrouper en une liste, ma foi, fort enthousiasmante. Comme à chaque fois que j’écris au sujet d’une huile essentielle, je prends toujours soin d’accompagner les différentes étapes du travail d’écriture du flacon relatif, en procédant à des inspir/expir réguliers tout au long du processus, à placer ce même flacon au creux de ma main libre tandis que l’autre s’échine en arabesques ou bien d’en appliquer une goutte à l’intérieur des poignets, c’est-à-dire en ce septième point du méridien du Maître-Cœur, Da Ling. Eh bien, comme vous pouvez aisément le constater, mon travail à propos du galbanum a été fièrement mené, il est significatif en ceci qu’il me met le nez sur mon évolution de ces dix dernières années. Qu’est-ce que cela peut donc signifier pour moi ? Qu’une maturation est à l’œuvre et qu’elle va délivrer son lot de bonnes surprises ? Ce qui n’est pas inexact, Jutta Lenze remarquant que « le galbanum vous pousse à l’action, à faire jaillir l’énergie de votre volcan intérieur »10, ce qui, du fait, remodèle nécessairement l’environnement immédiat. Accoucher, mettre à jour ou au monde, témoigner ouvertement et visiblement d’un long travail souterrain, c’est à peu près ce qui me vient à l’esprit lorsqu’on envisage l’huile essentielle de galbanum sous cet angle. De l’état lactescent où l’on voit tout d’abord sa gomme résine fraîche, il prend peu à peu l’aspect d’une résine qui, qu’elle soit en « larmes » ou en « masse », est bien le reflet que quelque chose est en train de se concrétiser (du latin concretus, « épais, dru »).

« Force brute de vie, le galbanum est l’ennemi de l’inertie. D’un caractère guerrier et martial, il détient la puissance explosive de la foudre. Son tempérament instinctif, impulsif – expulsif, audacieux et volcanique nous pousse à l’action »11. Si le galbanum est charnière, alors poussons donc la porte qui nous fait face et découvrons encore ce qu’elle dissimule à notre entendement.

Modes d’emploi

  • Voie cutanée (en dilution obligatoire dans une huile végétale, surtout pour les peaux fines, sensibles et sujettes aux irritations cutanées, ce qui peut s’avérer possible en cas de contact étendu et souvent répété, ce qui ne me semble néanmoins pas être une règle générale avec cette huile essentielle fort onéreuse).
  • Dispersion atmosphérique : si vous la tolérez seule, pourquoi pas, mais il est envisageable de l’unir à d’autres huiles essentielles, de pins en particulier ou encore d’agrumes.
  • Olfaction.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Autres espèces : nous ne les dénombrerons pas toutes tant elles sont nombreuses, mais nous citerons une fois de plus l’ase fétide (Ferula assa-fœtida), la férule alliacée (Ferula alliacea), la férule à feuilles étroites (Ferula angustifolia), la férule à tige rouge (Ferula rubricaulis).
  • Bien des industries surent tirer parti du galbanum, dont la parfumerie, la cosmétique et la savonnerie. D’autres domaines insoupçonnés lui accordèrent de l’importance, ceux aux travers desquels l’on fabriqua peintures, vernis, colles ou encore détergents.

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  1. George Contenau, La médecine en Assyrie et en Babylonie, p. 184.
  2. Eugène Rimmel, Le livre des parfums, p. 42.
  3. Ibidem.
  4. Pline, Histoire naturelle, XXIV, 22.
  5. Henri Leclerc, En marge du Codex, p. 39.
  6. Serge Schall, Plantes à parfum, p. 91.
  7. Sorcellerie.net, Encens & senteurs, Tome 1, p. 5.
  8. Jutta Lenze, Huiles royales. Huiles sacrées, p. 92.
  9. Ibidem, p. 93.
  10. Ibidem.
  11. Ibidem, p. 94.

© Books of Dante – 2021

Le pin noir (Pinus nigra)

Crédiot photo : Zeynel Cebeci (wikimedia commons).

La lavande fine sauvage du quart sud-est de la France doit beaucoup à la déforestation massive qui a touché ce secteur géographique dans le courant du XVIIIe siècle (et même après). C’est le cas en Drôme, dans le petit hameau où vécurent mes grands-parents, mes arrières grands-parents et leurs parents avant eux. Cela sera le point de départ pour ce qui va maintenant suivre.

En ces temps reculés, les populations qui vivaient là, alors très pauvres, purent plus facilement subsister, sans que ce soit forcément Byzance tous les jours, en faisant entrer la lavande dans l’équation. Comme beaucoup de familles possédaient des chèvres et/ou des brebis, le pâturage était chose courante et utile, dans le sens où les animaux qui se déplacent dans des espaces libres et ouverts, contrairement aux vaches parquées, débroussaillent parfaitement les haies, les abords des ruisseaux, les talus, les petits sentiers, etc., et si jamais cela ne suffit pas, on procède éventuellement à l’écobuage. C’est de l’entretien, au même titre qu’on balaie devant sa porte. L’intérêt, c’est que, à travers cette activité de nettoyage champêtre et forestier régulier, la lavande fine sauvage est épargnée par les dents des ovins et des caprins qui baguenaudent de-ci de-là. L’amertume de cette plante est sans doute la raison pour laquelle elle n’est pas consommée, en particulier par ces gloutons de moutons. Alors, il se forma, sans que la lavande n’ait rien demandé, une interrelation qui se mit en place entre cette lamiacée et les bêtes formant les troupeaux, et cela au bénéfice des hommes. Cette lavande resta sauvage, mais elle fut entretenue et également protégée dans son écosystème naturel, non seulement par le passage régulier des troupeaux, mais aussi par l’intervention humaine : en effet, il arriva que l’homme apportât du fumier pour engraisser les sols sur lesquels pousse la lavande fine sauvage, qui demeura certes plus difficilement accessible que si elle avait été cultivée en rangs serrés réguliers, ceux-là même qui occasionnent encore bien des paysages de cartes-postales, vision qui, au reste, n’a pas plus d’un siècle.

Ainsi, tant que les troupeaux prospéraient, la lavande fine put être récoltée à l’état sauvage par des familles entières chaque été. On cueillait, puis on distillait dans la foulée, puisque chaque cellule familiale (ou presque) possédait son propre alambic (et si l’on n’en avait pas, l’on se faisait prêter gracieusement celui d’un voisin). Puis l’on vendait : cela mettait du beurre dans les épinards, faisant assez bien les affaires de ces populations. Il se trouvait là une matière première à profusion, ainsi que de la main d’œuvre et une demande commerciale d’huile essentielle de lavande fine sauvage dans le même temps. Parfait ! Mais le commerce connaît ses modes et ses fluctuations. Dans la Drôme provençale, on a estimé qu’un pic de la production de cette huile essentielle, corrélativement à la demande, s’est situé aux environs de 1920. A cette époque, « on » jugea (à tort ? à raison ?) que la qualité de cette huile essentielle décroissait en même temps que s’amorçait la chute de la demande (s’agissait-il là d’une astuce de courtiers ? Sachant que les huiles essentielles, produits assez peu périssables, peuvent être stockées le temps nécessaire puis être déployées sur le marché en temps utile…).

L’exode rural eut pour conséquence la désertification des montagnes et la raréfaction de la main d’œuvre familiale, ce qui obligea ceux qui restèrent sur leurs terres à engager des manœuvres pour x journées de récolte, de même qu’on emploie encore aujourd’hui des travailleurs saisonniers pour les vendanges. C’est pour cela que mon grand-père maternel engagea durant de nombreuses années bon nombre de personnes, dont certaines effectuaient à pieds facilement 20 km aller-retour à chaque journée de labeur !

Malgré tout, la lavande fine parvint à se maintenir, ainsi que les troupeaux qui vaquaient par-ci, par-là, formant un efficace tampon devant l’envahissante broussaille. Cependant, de plus en plus, la lavande fine finira par se cultiver, ainsi que plusieurs types de lavandins. La production s’organisa, puis se mécanisa tant bien que mal afin de palier aux divers inconvénients que vivront, parfois brutalement, les campagnes reculées où les modes de vie, à la sortie de la Seconde Guerre mondiale, accusèrent un net retard avant d’entrer progressivement dans une nouvelle ère, sans trop d’effet immédiat cependant : par exemple, mon grand-père maternel n’a pu acheter son premier tracteur (un « Petit-Gris » de chez Massey Ferguson) qu’en 1955, et encore était-il d’occasion. Il l’utilisa conjointement à ses chevaux de trait qu’il n’a abandonnés qu’au tout début des années 1980. Mais cette mécanisation sonna le glas de la production nationale d’huile essentielle de lavande fine sauvage : située à 90 tonnes en 1923, elle tomba à seulement 8 tonnes en 1956 ! La récolte de la sauvage fut laissée à l’abandon, de même que disparurent petit à petit ces troupeaux qui entretenaient avec elle une symbiose bien involontaire, mais longtemps profitable. On la cultiva donc. D’autant que pourquoi se casser la nénette à aller cueillir la fine dans la montagne – ce qui représente une somme de travail véritablement harassant – et tout cela pour un salaire de misère ? Alors, bien sûr, il y avait bien moins de troupeaux, tous moins impliqués qu’autrefois dans l’entretien de la lavande sauvage. Qu’est-ce que cela pouvait donc bien donner à terme ? L’on sait bien que les lieux de passage régulier des animaux, ainsi que les champs cultivés, quand ils sont abandonnés, la Nature sauvage y regagne rapidement le recul qu’elle avait dû y opérer auparavant ; en quelques décennies, un ravin peut se trouver comblé, à nouveau envahi de buis, de genêts, d’églantiers et d’autres sous-arbrisseaux adaptés aux marnes grises et aux sols secs, caillouteux et calcaires de ces régions de garrigue. Dont la lavande fine sauvage, qui entre obligatoirement en concurrence avec ces hôtes qui étaient jusqu’alors bannis du paysage par la dent de l’animal et par la pioche de l’homme.

A travers la désaffection qui toucha la lavande et l’ensemble des acteurs qu’elle impliquait, dans les années 1950, l’État français, qui entendait lutter contre la production clandestine d’alcool, chercha à la régulariser. C’est pourquoi le décret n° 54-1149 du 13 novembre 1954 stipule la destruction des alambics en situation irrégulière, attendu que les appareils qui distillent la lavande sont soupçonnés – à raison – d’être aussi employés pour distiller, entre autres, le marc de raisin. Ce que m’a confirmé mon grand-père. Qui ne s’est pas gêné. Aussi, l’interdiction de posséder, et donc de faire fonctionner un alambic familial, finira par dissuader beaucoup de paysans qui cessèrent donc de récolter la fine sauvage, ce qui ne valait pas toujours la peine, surtout pour les petites quantités dont il s’agissait le plus souvent, sauf pour les plus forcenés, comme – encore ! – mon grand-père qui, avec l’aide de son frère et de son père, parvint, un été, à produire 100 kg d’huile essentielle de lavande fine sauvage !

Puis, on finit par opter pour la lavande fine cultivée, en abandonnant son homologue sauvage entre le buis et le genêt, et auquel on ajouta plusieurs espèces de lavandins (abrial, grosso, etc.). Le nombre de cultivateurs qui « faisaient encore dans la lavande » visèrent gros : bien qu’ils furent de moins en moins nombreux, ils s’efforcèrent d’augmenter les surfaces de lavande et de lavandins cultivés, mais cela n’empêcha pas le marché de s’effondrer et de voir disparaître 60 % des surfaces nationales plantées de lavande fine entre 1950 et 1990. Beaucoup de contraintes s’ajoutèrent à cet état de fait : il fallut parfois, pour les très importants volumes, aller distiller ailleurs, parfois à près de 30 km, dans des alambics pouvant accueillir plusieurs tonnes par cuve.

Aujourd’hui, dans ces Baronnies drômoises, où mon grand-père mena l’ensemble des activités relatives à la lavande, les derniers exploitants vont bientôt cesser les leurs, pour cause de départ à la retraite. Il ne reste plus qu’un seul alambic en fonction, et nul ne sait s’il aura ou non un repreneur (j’ai récemment appris qu’il avait été démonté pour être installé un peu plus loin : c’est un couple de jeunes agriculteurs qui font perdurer son fonctionnement). De même que les activités liées aux lavandes se réduisent comme peau de chagrin, les troupeaux, eux aussi, ne sont plus que l’ombre de ce qu’ils furent dans le passé.

Parallèlement à tout cela, afin de lutter contre l’érosion des sols (provoquée par les déboisements massifs des XVIIIe et XIXe siècles), pour les stabiliser et les restaurer, ainsi que pour corriger les torrents et autres rus d’ève, des parcelles furent achetées par l’État en vue de les reboiser largement. Ce fut le cas dans le quart sud-est de la France, où l’on repeupla à partir des années 1880 environ, à l’aide d’un pin, le pin noir dit d’Autriche (Pinus nigra ssp. nigra), une variété de pin noir1. Les conditions de départ furent difficiles, mais il s’avère que l’expérience menée représente une belle réussite, puisqu’on comptait, en 1968, pour le seul département de la Drôme, 44 000 hectares de pins noirs issus de ce plan de reforestation. Cette essence n’a bien évidemment pas été choisie au hasard, puisque son enracinement puissant l’autorise à évoluer sur des substrats superficiels comme le podzosol, ainsi que sur des sols très pauvres, instables et ravinés, aussi bien calcaires qu’argilo-compacts. Et « le résultat est probant. Cet arbre devrait permettre de constituer un lit d’humus favorisant la réintroduction naturelle d’espèces disparues du fait de leur surexploitation durant le siècle précédent (pin d’Alep, pin sylvestre et sapins) »2. De quoi se plaint-on ? A une époque – la nôtre – où chaque arbre est précieux, il n’en reste pas moins que ce pin noir « colonise tous les milieux ouverts, se comporte comme une ‘mauvaise’ herbe forestière très invasive… »3. « Malheureusement, son envahissement est tellement dense qu’il empêche les autres espèces de se réimplanter »4.

Autrefois, l’on entendait beaucoup moins (voire pas du tout) parler du caractère invasif du pin noir d’Autriche, en ce sens que les troupeaux pâturant – quand il y en avait davantage qu’aujourd’hui – se chargeaient de « rousiguer jusqu’au trognon » les plus jeunes sujets de pin noir : or, l’on sait bien qu’un pin sectionné à sa base ne repousse pas. Ainsi, les populations de pins noirs pouvaient être maintenues sans gêner l’homme dans sa volonté première de conserver intactes les lavanderaies sauvages. Mais comme, à un moment, il y eut beaucoup moins d’hommes et d’animaux pour assurer vaille que vaille l’entretien et la protection de ces zones de vie occupées par la lavande fine sauvage, celle-ci recula face aux buis, aux genêts à balai, aux pins noirs donc, sans pour autant disparaître : non, elle reprit tout simplement sa juste place naturelle. J’ai vu il y a deux ans de cela, à 1000 m d’altitude, des lavandes fines sauvages nombreuses pousser au voisinage de pins noirs. Mais personne ne vient les cueillir. Alors, qu’est-ce que ça peut faire qu’il y ait ou non du pin noir dans les environs, qui, au passage, et contrairement au mouton, permet de retenir le sol et, donc, l’eau. Et oui. C’est un fait que, vraisemblablement, l’on a oublié. Mais en faire le rappel ne suffit apparemment pas, puisque j’en vois certains crier à l’extermination du pin noir ! Pourtant, plutôt que de demeurer dans cette attitude bornée et figée, de vouloir à tout prix extirper du sol un arbre qui y a été volontairement planté pour des raisons pensées et sensées (et dont les bénéfices ne peuvent absolument pas être révoqués en doute), plutôt que de s’opposer à lui comme des bêtes têtues (pour ne pas dire des ânes bâtés), pourquoi ne pas faire de ce pin, qui fournit du bois pour la construction, le chauffage et la pâte à papier, oui, pourquoi ne pas faire de lui un allié ? Mais l’homme, à la vue basse (je sais pas, le manque d’iode, à ces hautes altitudes, ça rend idiot…), demeure enferré dans sa seule vision : il préfère, par force d’habitude, privilégier une sauvage dite utile par lui, aux dépens d’une autre considérée comme nuisible, par lui également. Pourtant, le pin noir d’Autriche a fait montre de caractéristiques qui dessinent bonne partie de sa puissance, non seulement par sa résistance au vent, à la sécheresse (cela veut dire qu’il n’est pas gourmand en eau dans une région qui n’en est pas abondamment pourvue) et aux grands froids (jusqu’à – 30° C). De plus, il résiste excellemment bien au sel routier, aux diverses pollutions (atmosphérique, à l’ozone), à la tordeuse du pin (Rhyacionia buoliana), là où d’autres (comme le pin sylvestre) y succombent ou crient famine. L’homme d’aujourd’hui ne peut donc pas reprocher au pin noir d’avoir réparé les bêtises de l’homme d’hier, tout cela sous l’œil bienveillant des ingénieurs en agroforesterie qui travaillèrent d’arrache-pied au XIXe siècle et l’imposèrent comme un « grand régénérateur des terrains calcaires »5, ce à quoi il pourvoit à merveille avec ses compagnons que sont l’érable, le sycomore, le noyer, l’épicéa, le sapin et plusieurs types d’autres pins (laricio, Alep, sylvestre).

Crédit photo : Emoke Denes (wikimedia commons).

Présent du pied des Alpes calcaires à l’est du bassin méditerranéen (Turquie, Chypre, Crimée, Carpates du sud, Caucase occidental), le pin noir est le spécialiste des biotopes pionniers qu’il occupe facilement en semant ses graines qu’il a profuses. Dans ces zones (alluvions, falaises, pieds de barres rocheuses, talus, marnes, rocailles, landes, garrigues) – habituellement situées entre 300 et 1800 m d’altitude (bien que particulièrement rare en-dessous de 1000 m), le tronc droit très haut (de 20 à 55 m selon les conditions), très sombre et profondément fissuré du pin noir, le distingue de celui de son cousin sylvestre, de couleur orange cendré, bien plus tortueux, de même que celle de ses aiguilles vert foncé et très longues (jusqu’à 20 cm), raides et piquantes. La floraison du pin noir, par l’union printanière de chatons mâles jaunes et cylindrique et de chatons femelles en masses pruineuses carminées à violettes, forment des cônes luisants et dressés, brun jaunâtre, qui n’atteignent leur maturité qu’au bout de la troisième année.

Le pin noir en aromathérapie

Nous allons maintenant constater qu’ailleurs, sans même aller très loin, mais au-delà des piailleries évoquées ci-dessus, l’on a su tirer parti de la présence de ce pin noir qui offre une matière aromatique facilement exploitable, pour peu qu’on se donne la peine de ne pas le voir que comme un ennemi qu’il faut obligatoirement châtier. Faisons donc fi de cet ostracisme, et adressons-nous plutôt à l’huile essentielle de pin noir ! Extraite des rameaux récoltés en divers pays d’Europe dont la France, la Serbie, la Bulgarie et la Grèce, elle reste, pour l’heure, relativement peu courante, bien que proposée à un prix assez modique : en qualité biologique, j’ai répertorié des prix allant de 5 à 10 € les 10 ml, avec un prix moyen fixé à 8 € le flacon de 10 ml. Que peut-on donc lui souhaiter sinon le même succès que l’huile essentielle de pin laricio de Corse qui n’est pas autre chose qu’une sous-espèce de pin noir ? Si, si, son petit nom latin étant Pinus nigra ssp. laricio. Alors, si les Corses y arrivent, pourquoi pas nous, hein ? D’autant qu’avec l’exposé des données qui vont suivre ci-dessous, je pense qu’on aurait tort de se priver de cette nouvelle ressource qu’est le pin noir.

En distillant les rameaux et les aiguilles fraîches du pin noir, l’on obtient une huile essentielle liquide, mobile et limpide, de couleur jaune très pâle (voire incolore), au parfum boisé et résineux, fin, légèrement chaud et peu piquant. Cette huile essentielle, comme celles de beaucoup de résineux, contient essentiellement des monoterpènes : environ 85 à 90 % du total, dont majoritairement de l’α-pinène (70 à 80 %), du β-pinène (5 à 10 %), du limonène (5 à 6 %). L’autre grande famille moléculaire représentée au sein de cette huile essentielle est celle des sesquiterpènes : du β-caryophyllène surtout (2 à 6 %) et du germacrène D (3 %). En risquant un œil en dehors de France, on se rend compte des variations biochimiques : par exemple, certaines huiles essentielles de pin noir turques font apparaître moins de monoterpènes (65 %), observant un écart plus réduit entre l’α-pinène (31 %) et le β-pinène (26 %), ce qui favorise une plus grande représentation des sesquiterpènes (23 %), où les taux de germacrène D et de β-caryophyllène peuvent respectivement grimper à 12 % et 7 %.

Le mot terpène est tiré de l’allemand terpen, lui-même issu de la manière dont on désigne la térébenthine dans cette langue, das Terpentin (turpentine en anglais), que lui attribua le chimiste allemand Friedrich August Kekulé (1829-1896) en 1863. Parmi ces hydrocarbures que sont les terpènes, l’on trouve les très connus et fréquents monoterpènes, dont l’α-pinène, molécule très volatile, au point que lors des analyses, elle est l’une des toutes premières à sortir, ce qu’exprime un temps de rétention très bref, de l’ordre de 15 mn, sauf cas particuliers : 9 mn pour l’α-pinène de l’huile essentielle de rose de Damas – qui ne fait rien comme tout le monde – 12 mn pour celle de santal blanc. Monoterpène, et non pas diterpène comme j’ai pu le lire : dans ce cas, l’α-pinène devrait posséder vingt atomes de carbone, ce que contredit sa formule chimique : C10H16.

Les noms même d’α-pinène et celui de son isomère, le β-pinène, pourraient laisser penser que l’on rencontre ces deux molécules uniquement dans les huiles essentielles de pins, voire de sapins, ce qui n’est pas vrai. Où trouve-t-on de l’α-pinène ? Eh bien, dans pas mal d’huiles essentielles en réalité. Pour m’en assurer, j’ai compulsé plus d’une cinquantaine de bulletins d’analyse : sur cet ensemble, moins de 10 % d’entre eux ne mentionnaient aucune présence de cette molécule lors de l’analyse par chromatographie en phase gazeuse. On trouve parfois l’α-pinène en masse (térébenthine 70 %, genévrier 52 %), minoritaire (épinette noire 17 %, eucalyptus globuleux 14 %, ciste ladanifère 12 %) ou strictement anecdotique (1 % et moins : estragon, ylang-ylang, camomille romaine, etc.).

Propriétés thérapeutiques

  • Tonique et stimulante générale, énergétique, cortison like (stimulante des cortico-surrénales)
  • Tonique et stimulante puissante des glandes digestives
  • Tonique circulatoire et anti-inflammatoire vasculaire, lymphotonique
  • Tonique sexuelle (à défaut d’aphrodisiaque)
  • Expectorante, anticatarrhale bronchique et fluidifiante des sécrétions pulmonaires, antiseptique des voies aériennes
  • Anti-artérioscléreuse
  • Antalgique ostéomusculaire, anti-arthrosique, échauffante (préparation musculaire)
  • Purifiante, antiseptique et désinfectante atmosphérique
  • Anti-infectieuse : antivirale (HSV-1), antifongique (Candida albicans, Aspergillus niger, Dermatophytes sp.), antibactérienne (ce n’est clairement pas sa tasse de thé ; on a néanmoins remarqué une activité in vitro de l’α-pinène sur Escherichia coli, Staphylococcus aureus, Proteus mirabilis et Klebsellia pneumoniae)
  • Fébrifuge
  • Odontalgique

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère respiratoire : bronchite, bronchite chronique, angine, maux de gorge, laryngite, congestion pulmonaire, rhume, coup de froid, sinusite
  • Troubles de la sphère cardiovasculaire et circulatoire : artériosclérose, stases veineuses
  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : insuffisance digestive et hépatopancréatique, ulcère gastro-duodénal
  • Troubles locomoteurs : douleurs et fatigues musculaires, douleur articulaire, rhumatisme et ses douleurs, arthrite, arthrose
  • Asthénie physique, stress physique, épuisement
  • Troubles du système nerveux : asthénie nerveuse et intellectuelle, stress psychique
  • Asthénie sexuelle
  • Affection cutanée : érythème fessier, lichen plan
  • Odontalgie
  • Fièvre

Modes d’emploi

Les modes d’emploi, classiques, consistent en la voie orale (huile essentielle diluée dans un substrat adapté), le massage et la friction, enfin l’olfaction, l’inhalation et la dispersion atmosphérique.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Comme c’est bien connu, la plupart des huiles essentielles riches en terpènes doivent nous alerter en cas d’asthme avéré (insuffisance respiratoire) et d’épilepsie. Elles sont généralement bannies chez le très jeune enfant (moins de 36 mois), chez la femme enceinte et celle qui allaite. On se méfiera même de la diffuser en présence d’animaux domestiques. Par voie cutanée, il importe de diluer l’huile essentielle de pin noir dans une huile végétale compte tenu de la présence d’α-pinène et de limonène, toutes deux molécules aromatiques potentiellement allergisantes et irritantes pour la peau, en particulier lorsqu’on en fait usage à trop forte dose et/ou chez le sujet sensible. Les monoterpènes sont irritants pour le système rénal. Attention aux usages internes de l’huile essentielle de pin noir en ce cas. Des cas de néphrotoxicité ont été répertoriés. Enfin, un usage trop fréquent et massif de l’huile essentielle de pin noir peut entraîner une inhibition du système nerveux central. Sachez tout de même qu’en dehors de ces quelques cas extrêmes, l’huile essentielle de pin noir n’est pas toxique, la DL50 par voie orale étant fixée à 1,68 g par kilogramme de poids, soit, pour un homme adulte de 80 kg, la bagatelle de 135 g à absorber per os en une seule lampée !
  • Les huiles essentielles à haute teneur en monoterpènes doivent impérativement demeurer à l’abri de la lumière et des fortes températures, car ceux-ci se polymérisent facilement.
  • Autres espèces : en aromathérapie, elles sont nombreuses, faisons donc un peu de tri afin de s’y mieux retrouver : le pin mugo, mugho ou pin couché (Pinus mugo), le pin cembro, auvier ou arolle (Pinus cembra), le pin sylvestre ou sauvage (Pinus sylvestris), le pin d’Alep (Pinus halepensis), le pin crochu ou à crochets (Pinus uncinata, dont je me suis récemment procuré un flacon ; il faudrait que je vous en parle mais la littérature est drastiquement silencieuse à son sujet…), le pin parasol (Pinus pinea), le pin de Patagonie (Pinus ponderosa), le pin maritime ou pin des Landes (Pinus pinaster).

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  1. Pinus nigra regroupe au moins quatre sous-espèces : ssp. nigra (pin noir d’Autriche, pin noir de Turquie et pin de Crimée), ssp. salzmannii (pin de Salzmann), ssp. mauretanica (pin noir de l’Atlas), ssp. laricio (pin laricio de Corse et pin laricio de Calabre).
  2. Bernard Ducros, Lavande et distillation, une page de l’histoire d’un village en Drôme provençale, p. 155.
  3. Marie-Hélène Le Roux, Herbier de la Drôme provençale, p. 32.
  4. Bernard Ducros, Lavande et distillation, une page de l’histoire d’un village en Drôme provençale, p. 155.
  5. Émile Cardot, Manuel de l’Arbre, p. 78.

© Books of Dante – 2021

Crédit photo : Wouter Hagens (wikimedia commons).

L’ipécacuanha (Carapichea ipecacuanha)

Synonymes : ipéca, ipeca, (apocope : sans doute parce que l’on ne se souvient jamais comment la suite se rédige ; du moins pour mon cas personnel ^.^), ipéca du Matto Grosso, poaia do Mato, cipo, racine du Brésil, ipéca du Brésil, ipéca de Rio, ipéca annelé mineur, bexuguillo, bexuquillo, beguquella, beloculo, beculo, cagofanga, specacuanha, racine d’or, mine d’or.

Au XVIIe siècle, une expédition composée d’un certain nombre de botanistes, naturalistes, médecins et scientifiques se rendit au Brésil pour en explorer une partie du territoire. Peut-être firent-ils la découverte de cette plante des bords de chemin qu’en langue tupi l’on appelle ipega’kwãi. En tous les cas, dans l’ouvrage qui relate les résultats de cette expédition, Historia Naturalis Brasiliae (1648), apparaît une racine vomitive dont on vantait le succès face à un grand nombre de maladies. Ce qui encouragea sa récolte et son exportation en direction de l’Europe. Pour ce faire, l’on dit que ce furent les forçats condamnés aux mines d’or du Brésil qui se chargèrent d’en récolter les racines, avec – sans doute – pas mal d’approximation, tant on distingua finalement différentes « sortes » d’ipéca : le brun, qu’on disait officinal parce que le plus sûr et le plus inestimable, répondant aussi au nom d’ipéca annelé. Il proviendrait non pas du Brésil mais du Pérou, s’acheminant par l’entremise des Espagnols à destination de Cadix. Il y eut aussi l’espèce grise que Lémery donnait pour le seul ipéca officinal, transitant du Brésil par le biais de la flotte portugaise jusqu’à Lisbonne. Puis l’on vit aussi un ipéca noir ou strié, qui pourrait bien être de la même espèce que le gris si l’on en juge par la communauté de leur action, généralement donnée comme étant beaucoup plus violente que le brun. Enfin, vint un ipéca blanc dont on n’est pas certain qu’il en soit bien un et qui jamais ne fit les faveurs de la médecine et de pharmacie au XVIIe siècle. Il est donc fort possible, qu’au beau milieu des racines d’ipéca, se soient glissées celles d’espèces proches ou tout à fait étrangères, allez savoir. Vu les conditions de récolte, pourquoi ne pas imaginer que des malversations aient eu lieu, augmentées par les marchands qui ne firent pas tous dans le détail et la dentelle. Ce qui fait que, une fois parvenus en Europe, les stocks d’ipéca devaient être passés au crible pour qu’on en puisse distinguer le véritable ipéca, qu’au reste, nuls Européens n’avaient jamais vu en pied. Il fallait donc jouer de confiance, se fier aux témoignages et éventuelles gravures. Ainsi, les conseils de Pierre Pomet pour nous aider à faire notre choix en matière d’ipéca : « On doit choisir cette racine nouvelle, bien nourrie, foncée, difficile à rompre, résineuse dans sa substance, et ayant un nerf en son milieu, et prendre garde qu’elle ne soit mélangée de sa tige et de ses filaments, que ceux qui l’envoient y laissent quelquefois, et qu’elle soit d’un goût amer et désagréable »1. Cependant, il attribuait à cette racine une action si violente qu’on peut douter d’avoir affaire à l’ipéca vrai, ce dernier étant un vomitif doux. Mais encore ne racontait-il cela qu’en toute fin de XVIIe siècle. Avant d’en arriver jusque-là, jetons un œil en direction de nos explorateurs : eh bien, force est de constater que tous n’en revinrent pas. C’est le cas de Georg Markgraf naturaliste et polyscientifique d’origine allemande, décédé à Sao Paulo en 1644 d’une mauvaise fièvre à l’âge de seulement 34 ans ! Ce qui, semble-t-il, autorisa le médecin naturaliste hollandais Willem Piso (1611-1678) à s’approprier le travail des autres membres de l’équipe, du moins de ceux qui décédèrent entre-temps. Ainsi réécrivit-il le travail d’untel, fit disparaître le nom de tel autre, etc. Les éditions successives de l’ouvrage collectif initial perdirent en précisions, en particulier au niveau des illustrations. Ce qui explique que « la description vague qu’ils donnèrent de cette racine et de la plante qui la fournissait, fit que la cupidité produisit une foule de racines, de végétaux, de caractères botaniques et de pays différents, n’offrant d’autres ressemblances avec les véritables racines, que de jouir de la propriété plus ou moins énergique de contracter l’estomac et de produire le vomissement »2. A cette confusion, le médecin et botaniste portugais Félix de Avelar Brotero (1744-1828) mit bon ordre, quoique fort tardivement, en lui attribuant le nom botanique de Callicocha ipecacuanha, commué ensuite en Caephaelis ipecacuanha par Richard. Mais tout cela nous écarte de la piste initiale que nous avons tracée dans la jungle brésilienne. Portons donc tout intérêt aux linéaments qu’elle prolongea jusque dans les rues de… Paris ! La littérature se targue généralement d’écrire que c’est le médecin hollandais Jean-Adrien Helvetius (1661-1727) qui vulgarisa en France l’emploi de l’ipéca dès l’année 1686 (ou 1689), ce que démonte Pierre Pomet dans son Histoire générale des drogues datée de 1694 : « Quelques-uns veulent que ce soit M. Helvetius, médecin hollandais, qui ait mis l’ipécacuanha en usage en France, depuis environ quatre ou cinq années, mais je pourrais certifier le contraire, parce qu’il y a plus de vingt années que j’en ai vu à Paris »3, ce qui remonterait à une époque où Helvetius n’était encore qu’un enfant. Si l’on date l’introduction de l’ipéca en Europe aux environs des années 1670, l’on peut donner raison au sieur Pomet, un certain docteur Legras ayant pris soin de le faire parvenir jusqu’en France. Toujours est-il qu’en 1689 un marchand herboriste français du nom de Granier (ou Grenier…) se retrouva possesseur de cent-cinquante livres d’ipéca dont il ne savait que faire. Il trouva moyen d’en confier une petite partie à Helvetius, qui professait à Paris. Parallèlement (ou presque) à une thèse soutenue aux écoles de médecine de Paris, qui prétendait la grande estime dans laquelle les « Américains » tenaient cette racine du Brésil bonne contre les flux de ventre dont la dysenterie, Helvetius amena la preuve que l’ipéca possédait bel et bien un effet antidysentérique, en administrant « sa » racine sur la personne du dauphin de France et de plusieurs gentilshommes de la cour, parvenant tous à les guérir de cette affection. « Le roi, informé par son ministre Colbert du secret que possédait Helvetius, chargea son médecin d’Aquin et son confesseur le père de la Chaise, d’entrer en arrangement avec lui pour la publication de son remède. Mille louis d’or furent le prix qu’il en reçut, et par la suite il fut élevé aux premières dignités médicales »4. Ces expériences valant passe-droit, elles lui ouvrirent toutes grandes les portes de l’Hôtel-Dieu où les succès s’enchaînèrent sans répit, ce que confirmèrent de nombreux placards publicitaires affichés en ville, consacrant la réussite médicale d’Helvetius grâce à l’ipéca, ce que Granier n’entendit pas de cette oreille. Il paraît que fut convenu un marché entre les deux hommes, c’est-à-dire que l’ipéca fourni à Helvetius par Granier devait lui rapporter quelques royalties. Or il n’en fut rien. Attisant la jalousie de Granier, l’ipéca fut au cœur d’une lutte juridique à l’issue de laquelle le marchand perdit le procès qu’il intenta à Helvetius. « Et voici comme quoi, nous sommes possesseurs aujourd’hui d’un médicament précieux ; beaucoup de jeunes praticiens en vendant le sirop d’ipécacuanha au détail ignorent souvent les péripéties par lesquelles passa une drogue d’une renommée incontestable, et qui eut beaucoup de peine dès le principe à être admise dans la pratique par la mauvaise volonté que montrait la Faculté de médecine à cette époque, en ne voulant nullement reconnaître l’utilité des innovations »5, celle-ci qu’on appelle ipéca ou cette autre – le quinquina – dont nous avons déjà parlé au printemps dernier, formant avec quelques autres exotiques dont l’opium, le trépied thérapeutique dont on ne saura se passer durant tout le XVIIIe siècle (et même après), et que l’on préféra surtout substituer à l’asaret, à la scille et à l’hellébore ! Qu’il a fallu attendre si longtemps pour réduire la part qu’emportaient ces plantes agressives jusque-là, afin de pouvoir les nuancer avec une plante plus douce, comme sait l’être l’ipéca ! Mentionnons que Granier, pour se venger d’Helvetius, révéla son secret. Ce qui fit des émules parmi les guérisseurs zélés et autres empiristes mâtinés du jargon de bateleur de foire charabiatisant, faisant leurs choux gras de la crédulité des minus-habens. Bref : s’il est question de dysenterie, alors l’ipéca s’impose ! Pourtant, l’expérience battit en brèche cette assertion, aussi frauduleuse qu’inconséquente : en effet, l’ipéca s’avéra très efficace dans certains cas de dysenterie et pas dans d’autres. Par exemple, dans l’épidémie de dysenterie qui ravagea la France en 1725, l’ipéca se montra tout à fait inopérant, tant qu’on lui préféra un arbre sud-américain, le simarouba (Simarouba amara) : quand l’un fonctionne, l’autre pas. Et inversement. Pourquoi ? Parce qu’ils s’attaquent chacun à un type de dysenterie d’étiologie différente, comme nous l’explique Jean-Baptiste Chomel : « Il y a un grand nombre de dysenteries différentes ; [l’ipécacuanha] ne convient pas dans toutes, ni dans tous les temps : aussi mon père disait-il fort habilement, que cette racine ne guérit jamais plus sûrement que lorsque la dysenterie est plus invétérée »6, ce qui manque assurément de clarté et de précision. Invétérée. C’est-à-dire rebelle. « C’est ainsi, poursuit Desbois de Rochefort, que l’ipécacuanha est à préférer […] dans les cas de dysenterie qui est produite par un amas glaireux, âcre, irritant pour le canal intestinal, et rendant l’excrétion des selles difficiles et douloureuses »7. Tout cela n’est pas encore satisfaisant. Mais au XVIIIe siècle, on ignorait la cause microscopique de la dysenterie qui peut prendre deux formes distinctes selon qu’elle est d’origine bacillaire (Shigella sp.) ou amibienne (Entomoebia histolytica). Or l’ipéca est actif sur cette dernière forme, mais pas sur la première. S’il est antiparasitaire, il n’est en rien antibactérien contre les bactéries du type Shigella sp. C’est pourquoi il n’est pas nécessaire de s’opiniâtrer si les premières ou secondes doses d’ipéca ne mettent pas bon ordre dans ces dévoiements intestinaux que sont les dysenteries, souvent doublés de rectorragie, rangeant au rang des balades de santé les gastro-entérites banales que nous connaissons sous nos latitudes. Non seulement l’ipéca fait cesser la dysenterie amibienne, mais en évacuant hors du corps les matières nuisibles dont elle est la conséquence, il « fait quelquefois cesser comme par enchantement le dégoût, le malaise, l’agitation, la céphalalgie, etc. »8. Ainsi fleurirent les spécialités antidysentériques comme la mixture tonique de Vogler (hydrolat de menthe 125 g, extrait de gentiane 8 g, cachou 2,50 g, gomme arabique 2,50 g, opium 0,10 g et ipéca 0,10 g), l’électuaire antidysentérique (pour 100 g de conserve de rose : 25 g de poudre d’écorce de simarouba, 3 g de racine d’ipéca, 0,30 g d’extrait d’opium et quantité suffisante de sirop d’écorce d’orange pour former façon d’électuaire), la teinture aqueuse d’ipéca (infusion répétée de la même quantité d’eau sur une dose initiale d’ipéca, ce qui fait que la force de cette racine s’amoindrit du premier au troisième jour de cette médication), la pâte de Ravaut, les pilules de Segond, etc. Mais comme l’ipéca n’est pas qu’antidysentérique, l’on en vint à imaginer une foule de remèdes alternatifs qui exploitaient ses autres vertus médicinales, dont la principale – émétique – permit de faire vomir tant les enfants que les adultes, tout en soulageant le cœur et en minimisant les spasmes, et cela qu’on l’emploie seul ou en compagnie (menthe poivrée, mélisse officinale, kermès minéral, oxymel scillitique, tartrate double d’antimoine et de potassium, etc.). On conçut encore – puisque l’ipéca est un très efficace expectorant – des mixtures anticatarrhales (comme celle du docteur Double), des pilules contre l’hémoptysie, le sirop d’ipéca composé (que l’on doit à Desessartz dont nous avons déjà parlé dans ces pages : cf. l’article sur le séné), destiné prioritairement à la toux des enfants. Certaines formules défrayèrent la chronique et frayèrent même avec l’apostasie médicale, tant les doses recommandées étaient hors de propos. Ainsi en était-il de la poudre du britannique Thomas Dover (1660-1742), telle qu’on en peut prendre connaissance dans l’ouvrage que ce médecin anglais légua à la postérité, The ancient physician’s legacy to his country (1733). Dans la recette du docteur vif-argent (comme on le surnommait de par sa promptitude à mettre du mercure partout), l’on y trouve de l’opium, du salpêtre (nitrate de potassium), du sulfate de potasse, enfin de l’ipéca. Henri Leclerc remarquait non sans malice que « certains apothicaires, justement effrayés de cette posologie, exigeaient de leurs clients qu’ils fissent leur testament et missent ordre à leurs affaires tant spirituelles que temporelles »9 !

A force de n’en considérer que la seule racine, toute happée par des considérations d’ordre thérapeutique, on en oublierait presque de libeller les caractéristiques botaniques majeures de l’ipécacuanha. Indiquons tout d’abord qu’il s’agit d’un sous-arbrisseau vivace de faible hauteur, ne dépassant jamais 40 à 50 cm. De sa racine à section ronde un peu rameuse et annelée (sorte de crosne, mais sans que cela ne forme des « perles » si marquées), une tige ascendante, mais souvent semi couchée, donne l’illusion du sarment tant elle passe pour ligneuse, ce qu’elle n’est pas intégralement. Ses feuilles opposées, d’un beau vert et légèrement velues, empruntent assez leur forme à celles de l’avocatier, à la différence qu’elles ne sont point acuminées. Elles se regroupent en général par quatre, six ou huit au sommet des tiges, et se distinguent par des stipules interpétiolaires laciniées. Les fleurs blanches de l’ipéca, réunies en cymes, comptent un calice à cinq dents, une corolle en forme d’entonnoir à cinq lobes et cinq étamines. Ses baies, violacées à noirâtres, contiennent deux loges abritant des graines planes.

L’ipéca trouve abri dans les lieux ombragés et humides de plusieurs pays d’Amérique du Sud dont le Paraguay, la Bolivie, le Pérou et le Brésil (Rio, Bahia, Pernambouc).

L’ipécacuanha en phytothérapie

Le seul ipéca dont il va être ici question est celui dont la racine cylindrique et annelée est plus ou moins rugueuse en surface et de couleur gris brunâtre. Si on la sectionne dans le sens de son diamètre, se révèle un cœur ligneux blanchâtre que recouvre la partie corticale épaisse. Celle-ci, ferme et d’une saveur amère et un peu âcre, répand une odeur peu amène, nauséabonde pourrait-on dire. Des deux parties, c’est encore l’écorce de cette racine qui s’avère être la plus active.

De quoi se compose donc cette racine ? Tout d’abord d’amidon, qu’on y trouve à hauteur de 30 à 40 %. Puis de gomme et de résine, de tanins (acide gallique, acide ipécacuanique) et de glucosides. Une touche d’essence aromatique ne rend pas le parfum de cette racine des plus affriolants ! C’est de pure forme pourrait-on dire ! En revanche, ce qui nous permet de toucher le fond de l’affaire, c’est une ribambelle d’alcaloïdes isoquinoléiques dont le plus connu – également présent dans la racine de la violette odorante – se trouve être l’émétine, flanquée de la céphéline, de la psychotrine, de la proto-émétine, de l’isocéphéline et de quelques autres encore. Malgré son nom, l’émétine n’est pas douée de vertu émétique, c’est-à-dire vomitive, cette fonction revenant à la céphéline. En revanche, c’est à l’émétine que l’ipéca doit ses vertus expectorantes, amoebicides et virucides. Cette substance se présente sous la forme d’écailles transparentes de couleur brun rougeâtre. D’odeur nulle, de saveur amère, elle se concentre pour l’essentiel dans l’écorce de la racine d’ipéca.

Propriétés thérapeutiques

  • Vomitif non drastique, peu irritant, doux, constant et fidèle
  • Vasoconstricteur des fibres lisses des bronches, expectorant
  • Vasoconstricteur des fibres lisses des vaisseaux, vasoconstricteur capillaire, hémostatique, modérateur cardiaque de la tension artérielle
  • Antidysentérique (toxique sur l’amibe dysentérique, Entomoebia histolytica), « vermifuge », cholagogue
  • Sudorifique
  • Résolutif

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère respiratoire : asthme (humide, spasmodique), bronchite (même grave), bronchite chronique, bronchopneumonie, péripneumonie, péritonite, dyspnée, congestion pulmonaire, toux, coqueluche, angine catarrhale, œdématie pulmonaire légère, hémoptysie
  • Troubles de la sphère cardiovasculaire et circulatoire : cardiopathie, artériosclérose, tachycardie paroxystique, pâles couleurs
  • Troubles de la sphère gynécologique : perte utérine, flux utérin sanguin et/ou séreux, leucorrhée, ménorragie
  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : inappétence, diarrhée, diarrhée sanglante, hématémèse, hémorragie du tube digestif et autres évacuations intestinales sanguinolentes, faiblesse d’estomac, embarras gastrique (glaireux, visqueux, muqueux), amoebiose, dysenterie amibienne aiguë et ses complications
  • Troubles de la sphère hépatobiliaire : colique hépatique, distomatose hépatique (infection parasitaire par la douve et autres vers apparentés)
  • Empoisonnement, overdose par stupéfiants
  • Affections rhumatismales
  • Asthénie, convalescence
  • Bilharziose
  • Psoriasis

Modes d’emploi

  • Infusion de racine d’ipéca : 0,60 g de poudre pour 150 g d’eau (en prise fractionnée).
  • Décoction de racine d’ipéca (qu’il est utile de ne pas trop pousser : quand elle est trop forte, elle supprime la vertu vomitive de l’ipéca).
  • Poudre à délayer dans de l’eau tiède, du vin, de l’eau-de-vie. Pour un adulte, l’on compte un à deux grammes en trois prises que l’on administre à un quart d’heure d’intervalle. On fait de même pour les enfants, suivant l’âge et la constitution : – 6 à 12 mois : 0,15 à 0,25 g – 1 à 3 ans : 0,25 à 0,50 g – 3 à 5 ans : 0,50 à 0,75 g – 5 à 10 ans : 0,75 à 1 g
  • Macération vineuse : placer 30 g de poudre de racine d’ipéca dans un demi litre de vin blanc pendant une nuit entière. Administrer une cuillerée à jeun chaque matin.
  • Sirop de racine d’ipéca.
  • Pastilles expectorantes.
  • Teinture-mère homéopathique élaborée à partir des parties souterraines, fragmentées et séchées. Sur les usages homéopathiques de l’ipéca, voyez cet article.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Récolte : il faut arracher les racines des plants qui ont atteint trois ans (après la floraison de la troisième année, plus précisément). On les brosse, on les ébarbe des radicelles, l’on retire les morceaux abîmés, puis l’on fait procéder au séchage.
  • L’ipéca ne se recommande pas chez les personnes âgées, celles affectées de troubles cardiaques, les sujets déprimés, etc. En terme de vomitif, on peut dire que l’ipéca est l’émétique des personnes délicates (cela ne signifie pas qu’il saura vous apprendre à vomir avec classe, cette action, de nos jours, étant davantage considérée comme un trouble qu’un moyen d’en venir à bout). En tous les cas, l’ipéca occasionne de bien moins violentes secousses, ce qui l’adresse plus précisément aux enfants, aux personnes de constitution fragile ou dont l’état ne permet pas des efforts trop conséquents (femme enceinte ou en couches), les personnes qui répugnent à avaler de trop grandes rasades de potion médicamenteuse (l’ipéca est le spécialiste des petites gorgées). Dans tous les cas listés ci-dessus, la faiblesse subséquente à l’absorption de l’ipéca est moins conséquente. Il importe d’éviter l’ipéca lorsque les états dysentériques sont d’origine bilieuse ou que préexiste un état inflammatoire de l’intestin.
  • Toxicité de l’émétine : c’est là une molécule qui s’élimine très lentement de l’organisme, c’est pourquoi l’on ne peut faire de l’ipéca d’emploi à tort et à travers, puisqu’une quantité d’émétine équivalente à 0,50-1 g est la dose minimale par laquelle le décès peut survenir, le potentiel toxique de l’émétine se portant essentiellement sur le cœur, étant hypotensive et cardiotoxique. Les phénomènes d’intoxication sont les suivants : asthénie généralisée et perte de tonus musculaire, douleurs névralgiques le long des membres, parésie et paralysie des membres, tête ballante, céphalée, violente inflammation du tissu pulmonaire et de la membrane muqueuse intestinale, etc. « Le malade meurt avec des symptômes de polynévrite généralisée, avec une tachycardie et une hypotension considérable et des troubles respiratoires intenses »10. Les tanins de la noix de galle sont un antidote à l’action délétère de l’émétine, puisqu’ils la décomposent.
  • Autres espèce : l’ipéca du Costa Rica ou ipéca majeur (Carapichea acuminata).
  • Faux ami : l’ipéca des Indes ou faux-ipéca (Tylophera asthmatica), le faux ipéca blanc du Brésil (Ionidium ipecacuanha).

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  1. Pierre Pomet, Histoire générale des drogues, p. 47.
  2. Émile Gilbert, La pharmacie à travers les siècles, p. 329.
  3. Pierre Pomet, Histoire générale des drogues, p. 47.
  4. Joseph Roques, Phytographie médicale, Tome 2, pp. 326-327.
  5. Émile Gilbert, La pharmacie à travers les siècles, p. 330.
  6. Jean-Baptiste Chomel, Abrégé de l’histoire des plantes usuelles, p. 58.
  7. Louis Desbois de Rochefort, Cours élémentaire de matière médicale, Tome 2, p. 330.
  8. Joseph Roques, Phytographie médicale, Tome 2, p. 328.
  9. Henri Leclerc, En marge du Codex, p. 26.
  10. Larousse médical, p. 641.

© Books of Dante – 2021

Le sassafras (Sassafra albidum)

Synonymes : saxifras, pavame, bois de cannelle, arbre à fièvre, laurier des Iroquois.

Lorsque les colons européens débarquèrent en Amérique du Nord, ils firent la connaissance des autochtones, mais également celle des plantes peuplant ce territoire inconnu d’eux. Parmi elles, ils purent remarquer l’abondance du sassafras, un arbre qui pousse couramment dans les champs, les bois clairs et le long des chemins de la plupart des contrées de l’est états-unien (Virginie, Caroline, Floride, etc.), parfois en si grand nombre que l’air est tout embaumé de ses effluves odorants. Bel arbre grand et droit, divisée en très nombreux rameaux verdâtres et cylindriques très fins, il est couvert d’une écorce épaisse, raboteuse et rude, de couleur brun orangé à rougeâtre, qu’il est aisé de rompre et dont l’odeur et la saveur aromatiques frappent l’attention. Son élégant feuillage caduc est formé de grandes feuilles vert pâle (jusqu’à 20 cm de longueur), alternes, pétiolées, trilobées (mais pas toujours : certaines sont simples, d’autres portent un lobe avorté), duveteuses sur le revers, agréablement parfumées une fois devenues sèches. La floraison du sassafras s’épanouit à travers de maigres bouquets floraux de petites fleurs blanches/jaunes/verdâtres paraissant de mars à mai, constituées de six pétales ovoïdes et de neuf étamines. Cet effort floral se traduit par un tout petit fruit, baie d’un centimètre de diamètre, que le mûrissement fait virer au bleu noirâtre. Voilà, pour vous donner une idée, à quoi ressemble le sassafras, un arbre que l’on a bien désiré implanter sur le sol métropolitain, mais qui ne s’y est guère plu, raison pour laquelle on a bien peu de chance de le croiser au détour d’un bosquet.

Cet arbre, déjà en usage auprès des Amérindiens avant que n’aient débarqué les Européens, fut nommé sassafras par l’Espagnol Nicolas Monardes au XVIe siècle, terme que l’on dit provenir du mot saxifrage, attribué tout d’abord à une plante qu’en Europe l’on connaît pour avoir la réputation de rompre la pierre (c’est, littérairement, ce que veut dire saxifrage). Ainsi, cette proximité linguistique semble-t-elle souligner les propriétés lithontriptiques du sassafras, dont on dit encore qu’il proviendrait de la mauvaise prononciation du mot saxifraga par les Espagnols. Si c’est le cas, c’est que l’on connaissait donc déjà le sassafras sous l’angle thérapeutique, en particulier par le biais de son bois jaune citrin rappelant celui du cannelier, de pénétrante odeur, analogue à celle du fenouil et de l’anis étoilé, de saveur chaude et âcre. Sa renommée, initiée par les Espagnols, fut telle qu’au XVIIe siècle, il se vendait en France du bois de sassafras qui y parvenait sous forme de morceaux longs de 65 à 100 cm, et que l’on râpait, pour la cause, à l’aide d’une écouane, c’est-à-dire une grande lime plante dont font usage les ébénistes entre autres. Sous le rapport strictement médical, l’intérêt pour cette essence nord-américaine fit établir, au début du XIXe siècle, le portrait thérapeutique suivant : « En ranimant les forces vitales, il tire l’économie de l’état de stupeur où elle était plongée ; il condense la fibre, dont le relâchement forme un des principes de la diathèse scrofuleuse ; il active la circulation, augmente la chaleur générale ; en un mot, il excite tous les organes, et particulièrement le système lymphatique et les glandes »1. Mais n’allons pas trop vite en besogne et revenons-en à Nicolas Monardes qui écrivait ceci en 1569 : « Les Espagnols ont commencé à se soigner avec l’infusion de cet arbre et cela a provoqué en eux de bénéfiques effets à peine croyables, car, avec la viande avariée et la boisson constituée d’une eau suspecte, les nuits passées à dormir dans la rosée, la plupart d’entre eux venaient à tomber malades de fièvre. Beaucoup prirent l’habitude d’emporter avec eux un morceau de la racine de ce bois afin de le respirer continuellement, comme on le ferait d’une pomme de senteur, son parfum corrigeant l’air infecté ». A la guerre comme à la guerre, me direz-vous ! Il est tant vrai qu’il faut se satisfaire de ce que la providence met sur notre chemin. Cela explique que l’usage de cette plante se popularisa très vite, en particulier à travers son infusion ou thé de sassafras, dont l’acceptation s’accorda à la croyance qui voulait que cet arbre avait la capacité de venir à bout de tous les maux, y compris l’ivresse. « Le thé, appelée saloop, est devenu la boisson à la mode parmi les gentlemen anglais, qui se réunissaient aux étals de rue pour participer publiquement à la promotion du nouveau breuvage, tout en échangeant les potins quotidiens. Quand on a su que le thé de sassafras n’était pas le véritable saloop – produit des tubercules d’une espèce d’orchidée – et, pire encore, qu’il était le remède des Amérindiens pour la syphilis, on a jugé discret de ne plus prendre un tel remède, du moins en public »2. Je me demande bien par le truchement de quoi nous avons pu passer du salep des Orientaux (saloop n’en est que la truculente transformation ; je vais allé prendre un saloop au saloon, lol ! Il peut y avoir équivoque !) à une boisson que l’on a nommée de la même manière mais qui n’a rien de comparable, le salep étant la boisson issue de la fécule que l’on extrait des tubercules d’orchis qui, au passage, doivent leur nom au grec órkhis qui veut dire testicule. Ajoutez à cela la tradition qui veut que le saloop de sassafras était censé remédier à la syphilis, le tour est complet et le niveau au-dessous de la ceinture ! Quelle pépite, tout de même ! On peut comprendre l’attitude des « gentils hommes » qui se dédouanèrent de cette boisson jugée soudainement peu accorte et pouvant soulever quelques doutes au sujet de leur virilité. Pourtant, ne dit-on pas que le sassafras, bénéfique bien que fugace, permet de donner de soi la meilleure image afin d’obtenir des bienfaits qu’on n’atteindrait pas sans lui ? Il n’en reste pas moins que ce thé de sassafras devint la boisson courante des hommes du peuple, pauvres et travailleurs. Dans certains états, et cela jusque dans les années 1990, il se perpétua comme une boisson quotidienne d’usage courant. Il fut même vendu à la criée dans les rues, était servi avec du sucre et du lait, ravissant les porteurs, les charpentiers et les autres travailleurs de rue. Si l’on creuse la question des usages alimentaires du sassafras, l’on s’aperçoit qu’ils ne demeurèrent pas qu’au seul niveau de cette infusion de confort, traditionnellement usitée au printemps avec d’autres herbages pour purifier le sang après l’hiver. La racine réduite en poudre aromatisa, en guise de condiment alimentaire, les bouillons et bouillies que l’on servait aux convalescents et aux enfants, jusqu’aux bébé pour en entamer le sevrage. En raison des mucilages contenus dans l’écorce de sassafras, en la réduisant en poudre, on la diluait dans une quantité d’eau bouillante suffisante pour que, après l’avoir remuée, elle s’en devienne une façon de gelée, à laquelle on pouvait encore rajouter du lait, du sucre, voire du vin blanc. Mêlée à de la farine, l’on en fit même du pain. L’industrie agro-alimentaire en parfuma les bonbons, les sodas, etc. La parfumerie, la savonnerie et l’industrie du tabac firent de même. Populairement, l’on confectionnait une sorte de « root beer » en Virginie, à l’aide des jeunes pousses de l’arbre qui venaient la parfumer. L’on mangeait même jusqu’aux feuilles de cet arbre en salade. Une fois séchées et moulues, elles formaient une poudre condimentaire. On extirpa encore de la racine une matière tinctoriale de couleur pêche, et de l’écorce, un beau jaune que révélait davantage un mordançage à l’alun.

Après tous ces siècles durant lesquels les populations nord-américaines tombèrent en odoration devant le sassafras, il se produisit, pour cet arbre, de retentissants événements venus mettre à mal sa carrière polyfonctionnelle. Mais rien n’y fit, il ne put impétrer d’aucune manière et l’homme allait bel et bien le laisser choir. Et pour quel ignominieux motif, je vous prie ? Au rapport de sa toxicité. Ah !… en voilà, une nouvelle. Vous en êtes certain ? Puisque je vous le dit. Bon sang ! Toutes ces années à s’intoxiquer, donc… Mais n’y a-t-il pas dans notre alimentation actuelle des substances jugées au-dessus de tout soupçon mais qui, en fait, pourraient bien être sujettes à cautions, étendant malignement leur empire maléfique à l’ensemble de notre corps et de notre esprit ? Oh ça, si, bien entendu : les sucres. Entendons-nous bien : TOUS les sucres, y compris ces xylitol et autre érythritol qu’on vous vend comme d’inoffensifs succédanés du sucre, aka saccharose. Ou bien les oméga-6, acide linoléique en tête, toutes matières traîtreusement pro-inflammatoires. A propos du sassafras, on eut bien quelques doutes au sujet d’une plausible toxicité, du moins d’une énergique activité : dans les années 1830, Joseph Roques faisait remarquer que l’écorce et le bois de sassafras représentaient une substance nuisible aux personnes dotées d’un tempérament sec, irritable, à écarter lorsque le système sanguin est excité, qu’il y a menace inflammatoire ou colliquative. Mais ces quelques mises en garde sont loin de recouvrir l’exacte étendue des reproches que l’on put faire au sassafras dont les divers usages alimentaires, ainsi que l’huile essentielle, furent bannis aux États-Unis par la FDA (Food & Drug administration). Le coupable incriminé tient en un composant de l’huile essentielle de sassafras (et qui se retrouve aussi dans le thé du même nom) : le safrole, un éther-oxyde (de même que la myristicine de la noix de muscade et l’apiole du persil), autrement dit une molécule à manier avec grande précaution. On fit le constat, par le biais d’études menées en laboratoire, que le safrole du sassafras était hépatotoxigène, susceptible d’entraîner de graves dommages hépatiques et rénaux en cas d’usage à forte dose. Le pire étant que le safrole s’est avéré cancérigène chez le rat, occasionnant chez lui une hépatomégalie, c’est-à-dire une hypertrophie du foie, accompagnée des tumeurs bénignes et malignes afférentes. Cette activité, qui passe pour faible chez l’homme, peut néanmoins provoquer des dommages oxydatifs du foie. Il n’en fallut pas davantage pour juger d’une interdiction fort à propos du sassafras aux États-Unis, surtout après qu’il fut remarqué que le safrole – précurseur de la MDMA, composant l’ecstasy – faisait l’objet d’abus ayant mené à des cas d’intoxications mortelles, ce qui engagea la DEA (Drug enforcement agency) sur la voie de l’obligation d’une réglementation.

Voici maintenant ce que nous pouvons malheureusement exposer à la charge du sassafras (on aurait voulu qu’un remède qui sent aussi bon soit exempt de nocivité…).

La souris à laquelle on ajoute tous les jours à l’alimentation une petite quantité de safrole pur (0,04 à 1 %) développe, au bout de six mois à deux ans de ce régime, des cancers hépatiques. Le safrole possède donc une propriété cancérigène, c’est-à-dire la capacité à induire des tumeurs, qu’elles soient bénignes ou malignes, d’augmenter leur incidence et leur caractère malin, ou bien de précipiter leur apparition. C’est ce vers quoi tend toute substance digne de ce nom lorsqu’elle est inhalée, inspirée, appliquée sur la peau ou injectée. Bref, la souris soumise à un tel traitement, même si une fraction du safrole est excrétée par les urines, n’y peut réchapper sans dommage. Mais nous autres ne sommes pas des souris, n’est-ce pas ? S’imagine-t-on assaisonner nos repas quotidiens de 0,04 à 1 % de safrole ? Vous mangez 100 g de pain, hop !, un gramme de safrole, soit environ 50 gouttes d’huile essentielle de sassafras. Or la dose dangereuse pour l’homme débute à 0,66 mg par kilogramme de poids. Autrement dit, pour un homme de 80 kg, 0,05 g. Tirons-en les conclusions qui s’imposent d’elles-mêmes… En plus de cela, les métabolites du safrole peuvent induire un effet mutagène chez certaines bactéries, ce qui n’est pas exactement une excellente nouvelle quand on sait aussi que le safrole peut nuire aux fonctions de défense des neutrophiles, qui sont des globules blancs possédant un rôle majeur dans le bon état du système immunitaire. De plus, le même safrole peut induire des mutations du matériel génétique et mener à l’apoptose des neurones. De fortes doses sont susceptibles d’amener des désordres dissuadant d’en faire un usage prolongé (ce que firent les fervents consommateurs du thé de sassafras, ingurgitant à chaque tasse, une quantité de safrole que l’on estime entre 0,09 et 4,66 mg) : vomissement, tachycardie et augmentation de la tension artérielle, stupeur et tremblements, anxiété, dilatation pupillaire. C’est pourquoi « en raison de sa toxicité, de sa cancérogénicité et de son manque d’avantages thérapeutiques (sic), l’utilisation du sassafras ne peut être recommandée en aucune circonstance ». Sur cette base, l’on comprendra que l’Union européenne ait interdit l’utilisation du safrole comme substance aromatisante pure et que l’huile essentielle de sassafras, quasiment introuvable, demeure du strict monopole du pharmacien qui, très certainement, n’en a jamais vue lui-même. Le sassafras n’est plus qu’une ligne dans la grisaille d’un arrêté bureaucratique paru au journal officiel… Les lignes qui suivent n’ont donc d’autre valeur qu’être purement informatives, jugeant qu’il n’est pas obligatoire de ne faire que la part belle aux remèdes efficients, sûrs et toujours d’actualité, puisque nous traitons sur le blog aussi bien de l’histoire médicale que des substances modernes et contemporaines.

Le sassafras en phyto-aromathérapie

« C’est dans le bois le plus près de la racine, et dans celui de la racine même, qu’on a observé les propriétés du sassafras au degré le plus éminent. On croit même que l’écorce de la racine a encore plus d’énergie ; elle fournit une grande quantité d’huile aromatique »3. Voilà qui nous met parfaitement au clair ! On aurait pu simplement distiller l’écorce des parties aériennes, mais non, il a fallu aller bien au-delà, éplucher les racines de leur écorce, sans doute la fraction la plus aromatique du sassafras, ce qui doit heurter l’imagination. On réduit tout d’abord cette écorce en copeaux que l’on fait ensuite bien sécher avant de leur faire subir l’hydrodistillation. On en obtient 1 à 2 % d’un liquide pesant (densité : 1,087), de couleur jaune pâle, au parfum jugé doux et épicé, à la note de tête fraîche et légèrement camphrée, et au final boisé et floral. Cette huile essentielle, qui s’oxyde facilement au contact de l’air, est (très) majoritairement composée de safrole (60 à 88 %), de cétones (dont camphre : 3 à 25 % ; camphone, asarone, thuyone), de méthyle-éthers (méthyle-eugénol : 1 à 13 % ; anethol), d’éthers-oxydes (apiole, en plus du safrole), de monoterpènes (α-pinène, β-phellandrène), etc.

Le safrole (ou shikimol) est une molécule présente dans plusieurs autres huiles essentielles : badiane, noix de muscade, macis, cannelle de Ceylan « feuilles », camphrier du Japon, sassafras du Brésil, qui, malgré son nom, n’a pas de rapport botanique avec le sassafras nord-américain, mais Ocotea pretiosa s’en rapproche pas son taux élevé de safrole (jusqu’à 95 % !) ce qui l’expose à la même dangerosité.

Que n’a-t-on pas jugé bon de préférer les feuilles de cet arbre, autrement plus anodines ! Parfois distillées pour la recherche, elles offrent une huile essentielle à la composition biochimique très différente, constituée avant tout de monoterpènes et de monoterpénals :

  • Monoterpénals : géranial (19 %), néral (14 %)
  • Monoterpènes : limonène (11 %), α-pinène (8 %)
  • Sesquiterpènes : (E)-caryophyllène (9 %)
  • Monoterpénols : linalol (5 %)

Tout cela doit être bien agréable, flirtant avec un citron un peu résineux mâtiné des citrals du lemongrass… Faites appel à votre imagination.

Propriétés thérapeutiques

  • Tonique générale
  • Tonique gastro-intestinale, carminative
  • Anti-infectieuse : antiseptique, antiparasitaire, fongicide (le safrole passe pour exercer une action pesticide)
  • Antirhumatismale, antigoutteuse (fait circuler l’énergie au niveau des articulations)
  • Fébrifuge, sudorifique
  • Antalgique, analgésique
  • Tonique rénale (action sur l’énergie des reins)
  • Tonique cutanée, rubéfiante
  • Dentifrice
  • Antidote du tabac

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : langueur d’estomac, flatulences, constipation
  • Troubles de la sphère respiratoire : rhume, catarrhe pulmonaire chronique, bronchite
  • Troubles de la sphère vésico-urinaire : néphrite, lithiase rénale (le voilà, notre « brise-pierre » ! j’étais sûr que le sassafras pédalait dans le domaine sabulaire !), gonorrhée, cystorrhée (écoulement vésical de nature muqueuse), chaude-pisse chronique, infection urinaire, rétention d’eau, anasarque
  • Troubles locomoteurs : arthrite, douleurs rhumatismales et goutteuses, douleurs et spasmes musculaires, lombalgie
  • Affections cutanées : acné, piqûre d’insecte, poux (+++)
  • Asthénie physique et intellectuelle
  • Hypertension artérielle, dépuration de la lymphe
  • Troubles de la menstruation
  • Sevrage tabagique
  • Syphilis (sassafras, grand compagnon du gayac dans ce but)

Modes d’emploi

J’ai dû piocher dans la vieille pharmacopée européenne (XVII-XIXe siècles) pour en extirper de quoi vous montrer ce que l’on pouvait bien fabriquer à base d’écorce de racine de sassafras :

  • Infusion simple : 10 à 30 g d’écorce de racine dans ½ litre d’eau bouillante (à couvert).
  • Infusion composée : 120 g d’écorce de racine de sassafras + 15 g de racine de réglisse + 15 g de racine de garance. Faire infuser 30 g de ce mélange dans ½ litre d’eau bouillante (à couvert).
  • Décoction simple : 30 à 45 g d’écorce de racine dans 2 à 2,50 l d’eau. A réduire de moitié. « La décoction doit être forte, et faite à vaisseau fermé »4, sans quoi l’évaporation disperse les principes aromatiques actifs de l’écorce).
  • Vin de sassafras : 8 à 12 g d’écorce de racine en macération dans un litre de vin rouge durant une dizaine de jours.
  • Poudre : 2 à 4 g par prise.
  • Teinture : pour un litre d’eau-de-vie, comptez 12 g de baume du Pérou, 125 g d’écorce de racine de sassafras et 175 g de résine de gayac (et oui, encore lui !). Faire macérer le tout pendant deux à trois semaines.

Le sassafras entra par le détail ou ses qualités générales dans une foule de préparations tombées en désuétude : l’alcool général, la décoction sudorifique, la tisane royale, la poudre d’ambre, l’élixir antivénérien, l’élixir antigoutteux de Villette qui était une macération de quinquina, pétales de coquelicot, écorce de racine de sassafras, résine de gayac, le tout dans du rhum de Jamaïque additionné de sirop de salsepareille.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • On l’aura compris, le sassafras (sous quelque forme que ce soit) n’est plus en vente libre en France. Du temps où cette espèce d’arbre était couramment employée en Amérique du Nord, on préconisait des cures brèves (une semaine), sans jamais exagérer les quantités journalières d’huile essentielle utilisées (deux gouttes). On l’interdisait alors aux femmes enceintes en raison du probable risque de fausse couche encouru.

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  1. Joseph Roques, Nouveau traité des plantes usuelles, Tome 3, p. 347.
  2. Lesley Gordon, A country herbal, pp. 159-164.
  3. Joseph Roques, Nouveau traité des plantes usuelles, Tome 3, p. 348.
  4. Louis Desbois de Rochefort, Cours élémentaire de matière médicale, Tome 1, p. 421.

© Books of Dante – 2021

Le gayac (Guaiacum officinale)

Synonyme : gaïac, gaïac blanc, guayaque, bois des Indiens, bois des Français, bois sain, bois saint (translation de l’haïtien gayacan), palo santo, vera, jasmin d’Afrique, bois de vie, arbre de vie.

Dans chaque cale de navire, il y a toujours une bande de rats qui s’y promènent, et l’on ne se soucie pas toujours du passager clandestin qu’eux-mêmes peuvent transporter par la voie des eaux, sans que les hommes ne s’en doutent, se contentant de les chasser à coups de pieds quand ils viennent à les croiser. Ainsi en était-il lors de la traversée de l’océan Atlantique par Christophe Colomb à la fin du XVe siècle, et pas moins au retour, sinon davantage… En effet, « en plus des trésors du Nouveau Monde, les marins de Colomb rapportaient, de leurs amours avec les Indiennes, une nouvelle maladie qu’on a d’abord appelée  »malum galicum » ou mal galicien »1, attendu que Colomb débarqua en Espagne à son retour. De la péninsule ibérique, ce mal transita en Italie par la France, mutant au passage en malum gallicum, « mal français ». Accompagnant telle une armée de rats pesteux en marche celle des hommes, la maladie voyagea incognito, bien au chaud dans leurs entrailles, tandis que ceux-ci se ruaient sur des terres ennemies à la manière d’un continent qui n’a pas vu chair ferme depuis des lustres qu’il traverse ces langueurs aqueuses et amères au sel dilué qui lui poisse jusqu’aux plis de la peau. Mais mal leur en pris, une souffrance étrange les affecta peu à peu, ce qui les mena – excusez du peu – à une véritable débandade, ce qui est tout de même un comble pour une maladie dont on imagina qu’elle pût avoir son siège dans le giron de la belle Aphrodite ! A l’aide d’armées cosmopolites telles qu’on pouvait en voir à la fin du XVe siècle par exemple, les soldats malades purent essaimer à leur gré dans toute l’Europe, la maladie emprunta non seulement la voie des convois militaires, mais également celle des permissionnaires et de ceux qui, bien incapables de soulever la moindre rapière, furent renvoyés chez eux, y répandant, comme de juste, cette maladie « à laquelle chacun voudra donner le nom du voisin »2. Ainsi fut-elle tour à tour française, napolitaine, allemande, polonaise et même étrangère. Ce phénomène se fractalisa : ce qu’il était à l’échelle d’un continent, il le devint aussi à celle d’un pays. Un régionalisme épidémique se mit en place en France : la peste de Bordeaux concurrença le mal de Niort, celui de Poitiers tint la dragée haute à la gorre de Rouen, etc., chacun se considérant au-dessus de tout soupçon et cherchant avant tout à accabler et ostraciser son voisin.

L’Europe venait tout juste d’accoucher de la Renaissance qu’à son berceau se penchait la fée Syphilis.

Face à ce nouveau fléau, l’on en rechercha tout d’abord les causes : occultes, pernicieuses ou divines, elles suggéraient des modes de transmission aussi variés qu’invraisemblables. L’une d’elle nous a été léguée par Jérôme Fracastor (1478-1553) qui, « plutôt que d’accuser les conséquences du libertinage, […] invente une punition infligée par Apollon à un berger, Syphilis, qui avait eu le tort de soulever une peuplade d’Amérique à la révolte »3. C’est du moins ce qu’on peut lire dans le poème en trois livres qu’il fit paraître en 1530, Syphilidis sive Morbi Gallici. Mais certains esprits plus éclairés du même siècle ne mirent pas bien longtemps à établir la relation de cause à effet. Fernel et Rabelais furent de ceux-là : l’acte voué à Vénus est responsable de la contagion syphilitique, vénérienne donc, d’autant qu’il est des lieux et des personnes (ruffians, maquerelles, etc.) qui en favorisent inexorablement la reptation à la plupart des membres de la société. (Cependant, il faut savoir que les transmissions peuvent s’opérer de personne à personne en dehors de tout cadre sexuel, et ce d’une foule de manières que l’on n’imagine pas toujours en être les responsables.) Étonnamment, Fracastor ne semble pas ignorer la cause de la syphilis, écrivant par ailleurs qu’« il faut haïr la belle Vénus et redouter la contagion pour les tendres jeunes filles ». Bref. Toujours est-il que face à cette morbifique nouveauté, il fallut bien faire quelque chose. Certains conseillèrent de ne pas trop s’attarder durant les jeux amoureux. Hum. D’autres de faire attention à la prédisposition naturelle que l’on pourrait avoir à attraper cette maladie, chose que l’on ne peut apprendre sur soi-même qu’au moment où l’on signe un contrat avec dame Syphilis. Fallope – celui des trompes – imagina un ingénieux système de préservatif que tout mâle devait chausser précédemment à l’acte, mais j’ai quelques doutes quant à la qualité hermétique du dispositif. Enfin, certains, plus timorés, enjoignirent leurs semblables à se méfier, tout bonnement (id est : s’abstenir). Une telle catastrophe sur le plan sanitaire fut contrecarrée – autant que faire se put – par des modes opératoires diversifiés et faisant la part belle à l’imagination, « de là, tant de drogues diverses, tant de méthodes différentes, tant d’essais infructueux, tant de procédés ridicules ! »4. La panique et l’incompréhension peuvent faire faire bien des choses. Que voyons-nous trop cela en nos contrées depuis deux ans !… Cependant, l’on mit en œuvre, en tout premier lieu, ce que l’on connaissait déjà : ce bon vieux duo de la saignée et de la purgation (on ne sait jamais…^.^), la fumigation générale, les frictions et les emplâtres, etc. « Heureusement, la nymphe America avait indiqué des remèdes, en particulier des plantes et le mercure – le collègue Mercure pouvait bien contrecarrer Apollon ! »5. Eh oui, après en avoir expliqué la cause, Jérôme Fracastor nous livre, à la manière des antiques poètes grecs et romains, les révélations que les Muses auraient aimablement portées à son attention. Objet d’un premier emploi empirique, le mercure, dans des mains inexpertes, occasionna bien plus de dégâts qu’il ne régla la problématique syphilis, le mauvais emploi et l’abus qu’il en fut fait provoquèrent davantage de décès que la maladie par ses seuls moyens. Les débordements mercuriels expliquèrent les faveurs qu’on fit au gayac « rapporté du Nouveau Monde par Gonzalez, le trésorier de l’île Hispaniola, qui l’avait utilisé pour sa propre maladie »6, après qu’un indigène lui ait appris quel remède pouvait guérir l’affection dont il souffrait. Les chroniques nous relatent, avec une pointe d’enthousiasme, qu’il « fut non seulement délivré de ses douleurs, mais encore parfaitement guéri »7. Ce qui ne put laisser de marbre Ulrich von Hutten (1488-1523) qui datait l’importation du gayac en Europe à 1515 (ou 1517). Il s’en fit l’ardent propagandiste, attendu qu’avant de faire la connaissance de l’arbre gayac, il fit celle de dame Vérole. En 1521, il témoigna de la cure thérapeutique à base de bois de gayac qu’il endura afin d’endiguer les dommages du mal dans un ouvrage récemment traduit en français, De guaiaci medicina et morbo Gallico (La vérole et le remède du gaïac, ISBN : 9782251346090). Au rang des dithyrambes et autres pompeux éloges, l’on se souviendra du médecin de Charles-Quint, Nicolas Poll, qui prétendait que 3000 syphilitiques furent amendés de leur affliction grâce à une décoction de bois de gayac qui les en affranchit comme dans un enchantement. Ce fut, dit-on, le cas d’Érasme (1466-1536) : après de multiples tentatives mercurielles de se défaire du mal, une seule cure de gayac le délivra tout à fait. Il n’en fallut pas plus pour faire du gayac un véritable don du ciel pourvoyant à la protection, à la force et, par voie de conséquence, à la guérison. Ce qui stérilisa un peu la croyance qui voulait qu’on réservât le mercure aux malades de la seule Europe, les autres, les sauvages, pouvant bien se contenter de ce qu’ils avaient sous la main pour soigner et guérir cette terrible maladie, le gayac entre autres. Ainsi absorbait-on, deux fois par jour, une décoction de râpures de bois de gayac. Puis l’on se couvrait chaudement afin que ce bois sudorifique fasse suer ce qui est mauvais dans la nature de l’homme, c’est-à-dire les vilaines humeurs. Mais tout cela ne fonctionna pas toujours et n’empêcha pas Ulrich von Hutten de mourir de sa syphilis à l’âge de 36 ans ! Pour camoufler cet insuccès relatif, l’on tenta bien de restituer aux « Américains » ce qui leur appartenait de fait et de droit, qu’il n’y avait pas meilleur remède que celui qui, comme la perle, sommeille auprès du dragon. (Il est drôle, après ça, de constater que Cartier met du gayac dans un parfum qu’il appellera Le baiser du dragon… ^.^) Prétendant que le climat influence l’action des remèdes, on expliqua qu’on guérissait plus facilement la syphilis dans les pays d’Amérique où elle sévit par le seul emploi de végétaux qui y abondent, comme le gayac, dont les résultats européens contrastés seraient à mettre sur le compte d’une relative incompatibilité entre le syphilitique européen et ce remède venu d’ailleurs, ce qui est pour le moins tiré par les cheveux ! Peu importe, cette perle d’importation fit encore bien des émules, la « ptisane » de copeaux de bois de gayac conserva pendant longtemps une réputation antisyphilitique bien prononcée. C’est ce que l’on peut encore constater fin XVIIe siècle chez Pierre Pomet, puis un siècle plus tard dans l’œuvre de Desbois de Rochefort, enfin dans Roques (1837). Au début du XXe siècle, le gayac n’était plus que le second couteau de la remédiation syphilitique par le mercure, ce qui n’évita pas, plus tôt, Joseph Roques de prétendre détenir la preuve de l’efficacité du gayac sur la syphilis, aux dépens du mercure, souvent vanté comme beaucoup plus efficace. Mais, entre les exagérations et les inexactitudes, il est bien légitime de se poser des questions : ce sudorifique de premier ordre qu’est le gayac est-il oui ou non un remède des maladies vénériennes ? C’est ce que pensait Desbois de Rochefort, qui signalait aussi son efficacité contre le pian. Qu’est-ce que c’est que ça ? Eh bien, à la veille de la Révolution française, l’on n’en connaît pas la cause exacte, puisqu’elle fut découverte en 1905 par le bactériologiste italien Aldo Castellani sur l’île de Ceylan : un spirochète, bactérie Gram -, du nom de Treponema pertenue. Eh bien ? Eh bien, il se trouve que la même année, Fritz Schaudinn et Erich Hoffmann mirent la main sur un énergumène du même acabit à Berlin, Treponema pallidum, qui est l’agent infectieux responsable de… la syphilis. Le pian et la syphilis sont donc deux maladies provoquées chacune par des bactéries très proches l’une de l’autre. Or, il se trouve que « chez l’homme, l’affection ressemble par beaucoup de points à la syphilis, elle est inoculable, très contagieuse, mais non vénérienne »8. Dans le pian, on observe des lésions cutanées (chancre pianique) qui font écho aux chancres vénériens de la syphilis qui siègent sur la vulve, la verge et les muqueuses anales et buccales. Il est bien possible qu’on ait pris l’un pour l’autre, bien que dans le pian les muqueuses soient toujours épargnées. Bien trop d’affections manifestant leur bouillonnement interne par des éruptions cutanées furent trop rapidement qualifiées de « peste », de « lèpre » et de je ne sais quoi d’autre du même tonneau. Mais n’est pas la lèpre qui veut. Ni la peste, d’ailleurs. Il serait tentant de les fourrer dans le même sac, mais pour bien marquer qu’il s’agit de deux maladies distinctes, le pian « ne confère pas l’immunité contre la syphilis, et celle-ci n’immunise pas contre le pian »9.

Mais le gayac, si l’on ne sait pas vraiment dans quelle mesure il peut mériter le titre de « spécifique de la syphilis », est un arbre qui a su faire ses preuves auprès des affections bucco-dentaires (douleur dentaire, ramollissement des gencives, carie, gangrène, cautérisation des nerfs dentaires), mais par-dessus tout en direction des affections rhumatismales : « Il est certain que la continuité de l’usage de la résine de gayac produit presque des miracles dans la goutte et les rhumatismes rebelles à tous les autres moyens »10, en particulier la goutte tophacée, c’est-à-dire relative à un dépôt de cristaux d’acide urique. Pour prendre son pied, ce n’est pas l’idéal, mais cela vaut mieux que cette grande simulatrice de syphilis, imitant tant et tant un grand nombre d’autres maladies, qu’avant l’invention des antibiotiques venus la combattre, l’on ne savait sans doute plus trop à quel saint se vouer.

Arbre à croissance lente, le gayac ne se permet guère d’atteindre la taille d’un petit noyer. Ce qui fait toute la modestie du diamètre de son tronc recouvert d’une écorce de couleur gris roussâtre qui se détache facilement à la façon des lenticelles du platane. Semper virens, les feuilles du gayac sont composées généralement de quatre folioles, parfois de six, qui s’opposent, sessiles, le long du pétiole. Rondes à presque oblongues, ces folioles vert tendre sont finement nervurées à leur surface. Enchâssées dans un calice velu brandi par un long pédoncule qui ne l’est pas moins, les fleurs du gayac se réunissent en faisceaux ombelliformes. D’un joli bleu azur ou pervenche, elles comptent cinq pétales et une dizaine d’étamines. Quant aux fruits, ils sont parfaitement originaux, adoptant un peu la forme d’un blason d’armoiries. Ces capsules cordiformes un peu anguleuses et charnues, tout d’abord vertes, forcissent sous la pression intérieure qui les anime, passent au jaune ou au orange franc, s’ouvrant à maturité sur une amande brun rougeâtre.

Le gayac est un arbre typique d’Amérique centrale, autant des petits pays qui forment le lien entre le nord et le sud de ce vaste continent, que les îles qui baignent au large de la mer des Caraïbes, c’est-à-dire Cuba, la Jamaïque, la République dominicaine. Également continental comme nous l’avons dit, le gayac prospère au nord de l’Amérique du sud, sur les zones côtières de pays tels que le Brésil, le Surinam, le Venezuela et la Colombie.

Das Franzosenholz : le bois français. Les préjugés ont la vie dure. On sous-entendait par-là : bois qui soignait le mal dit français, c’est-à-dire la syphilis.

Le gayac en phyto-aromathérapie

Si vous avez l’impression de tomber dans des annales vieilles de cinq siècles, ne vous en étonnez pas, la séance de dépoussiérage que j’ai fait subir au gayac a résisté au poids de l’histoire : le gayac, même pour moi, passe pour des ces improbables remèdes qu’un distrait apothicaire aurait égaré dans un bocal isolé, tout en haut d’une étagère, se demandant bien ce qu’il pourrait en faire, aujourd’hui qu’est bien passée la ferveur sainte que l’on sut profuser autrefois en l’honneur du bois de vie ! Mais le flacon d’huile essentielle de gayac que j’ai sous les yeux et le nez ne permet aucun doute : le gayac n’est pas qu’un fantasme hérité des médecins de la Renaissance. Tentons donc d’en savoir un peu plus à son sujet.

Autrefois, le bois de gayac était importé en imposantes bûchettes de 400 à 500 livres, mais cela ne se fait plus guère de nos jours. « Ce bois n’a besoin d’autre choix que d’être bien net et sans aubier [NdA : la couche claire située entre le cœur et l’écorce ; cf. photo ci-dessous], à quoi il est fort sujet ; ainsi ceux qui voudront l’avoir de la qualité requise, l’achèteront en bûches ; et après en avoir ôté le blanc qui est l’aubier, feront râper ou hacher le bois qui est noir, pesant, dur et fort résineux »11. Par cette préconisation, Pierre Pomet conseillait de ne se concentrer que sur le cœur du bois, d’odeur balsamique, de saveur âcre et amère. Très compact, d’une densité élevée (jusqu’à 1,36), ce bois, sombrement coloré, arbore des teintes brun verdâtre/olivâtre, brun noirâtre, voire brun roussâtre.

Aujourd’hui, l’on ne fait plus râper le bois de gayac par le pharmacien, mais il y a 500 ans, il fallait bien indiquer les conditions sine qua non pour pouvoir en user comme il était convenable de le faire. Exiger que l’on s’exécutât ainsi devait soi, permettait d’éviter les pratiques de malappris consistant à incorporer dans la masse du bois de gayac des copeaux d’aubier rejetés par le soin médical, mais dont l’addition dans la balance aurait pu se traduire par une note plus lourde à payer.

Ce bois, bien sur, fut soumis au procédé de la distillation. On en tira divers produis que nous listons ci-après à titre de simple curiosité : un flegme, un esprit acide très léger, une huile essentielle pesante, « épaisse et fort puante », une huile médiate légère, enfin un résidu noir comme du charbon. Outre le cœur du bois de cet arbre, l’on prêta aussi attention à son écorce, épaisse et tout aussi compacte. « On la choisira uni, pesante, difficile à rompre, grise par-dessus et blanchâtre au-dedans, d’un goût amer et assez désagréable »12 qu’elle tire de la présence d’une gomme-résine (plus résine que gomme au reste) qui s’écoule librement de l’écorce du gayac quand on vient à la fendre. De couleur brune ou roussâtre, très parfumée mais de saveur âcre, cette substance friable s’avère être peu soluble dans l’eau, mais l’est entièrement dans l’alcool. Autrefois, l’on usait du bois de gayac (son cœur) et de sa résine pour l’extraction d’un phénol auquel on a donné le nom de gaïacol, substance que l’on croise aussi dans la créosote du hêtre. On l’érigeait au titre de remède unitaire, de la même façon que l’on faisait cas du menthol et de l’eucalyptol, c’est-à-dire en rejetant la compagnie des autres molécules. A l’heure qu’il est, on prend soin de ne plus négliger le totum.

Appelons maintenant à plus subtil, d’autant que le gaïacol, qui mord la peau, n’est plus guère employé. On peut en dire autant de l’huile essentielle de gayac, du moins en thérapeutique. Celle-ci est issue de l’hydrodistillation du bois réduit en sciure et copeaux, et du bois des rameaux et grosses branches. Après parfois vingt-quatre heures de distillation, l’on obtient un favorable rendement de 5 à 6 % d’une huile essentielle visqueuse, dont la couleur varie du blanc jaunâtre au marron, en passant par le brun clair. Âcre et caustique lorsqu’elle est pure, elle l’est beaucoup moins lorsqu’elle est diluée dans de l’alcool, ce qui a pour avantage d’en amoindrir la viscosité et d’en faciliter l’emploi. Cette substance aromatique, dite boisée et ambrée, contient une doucereuse touche de rose et d’amande qui donne envie de la déguster à la petite cuillère comme on le ferait d’une agréable friandise. Contrairement à cette monade qu’est le gaïacol, les principaux constituants de l’huile essentielle de gayac ne sont pas des phénols, mais des sesquiterpénols, ce qui explique un caractère dermocaustique beaucoup moins prononcé. Au total, on y trouve environ 83 % de ces molécules dont du bulnésol (40,80 %), du gaiol (ou champacol : 31,50 %), de l’α-eudésmol (2,30 %), du β-eudésmol (3,70 %) et du y-eudésmol (3,50 %). Quelques oxydes et sesquiterpènes ferment la marche et complètent ce portrait bio-aromatique (α, β et δ-guiaène : 3 %).

Propriétés thérapeutiques

  • Anti-infectieuse : antibactérienne (Gram + et Gram – ; est plus efficace sur les germes Gram + que l’huile essentielle d’arbre à thé, par exemple), antiseptique des voies respiratoires
  • Stimulante générale, immunostimulante
  • Décongestionnante et tonique veineuse et lymphatique, activatrice de la circulation sanguine, fluidifiante sanguine, anti-thrombotique
  • Anti-inflammatoire, anesthésique
  • Purgative
  • Diurétique, sudorifique
  • Anti-oxydante, antitumorale (?)
  • Cicatrisante
  • Anti-arthritique
  • Anxiolytique
  • Modératrice de la toux

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère respiratoire : bronchite chronique, catarrhe pulmonaire chronique, asthme, tuberculose pulmonaire
  • Troubles locomoteurs : rhumatisme, rhumatisme musculaire (pleurodynie), rhumatisme goutteux, rhumatisme articulaire, douleur musculaire, goutte, arthrite, périostose, nodus
  • Affections cutanées : ulcère (rebelle, syphilitique), dartre, brûlure, pustule, plaie superficielle, herpès labial, acné, adénite
  • Troubles de la sphère vésico-rénale : écoulement chronique de l’urètre, gonorrhée, lithiase rénale
  • Congestion du petit bassin et des voies utérines
  • Troubles de la sphère gastro-intestinale
  • Troubles de la sphère cardiovasculaire
  • Maux de dents, rage de dents
  • Syphilis : d’après ce que prétendaient encore certains auteurs relativement récents (Émile Gilbert 1886, M. Reclu 1889, P. P. Botan 1935)

Modes d’emploi

  • Décoction de bois de gayac : placez 30 g de bois de gayac râpé dans un litre d’eau, et mettez le tout à macérer pendant douze heures. A l’issue, portez à ébullition et faites réduire de moitié. On peut pousser la quantité de bois pour un litre d’eau à 60 g.
  • Macération vineuse de bois de gayac (peu usitée).
  • Teinture de gomme-résine de gayac : on l’utilise à raison de x gouttes par jour (réglées selon l’emploi qu’on en veut faire). Les diluer dans un véhicule adapté en amoindrit généralement le sentiment gustatif.
  • Eau-de-vie gingivale et dentifrice : faire macérer 30 g de bois de gayac râpé dans un demi litre d’eau-de-vie.
  • Pommade : inspirée d’une ancienne formule du Codex et utilisant du gaïacol. Voici comment on peut l’adapter à l’air du temps : lanoline (50 g), glycérine végétale (30 g), cire d’abeille (20 g), huile essentielle de menthe poivrée (1 ml), huile essentielle de gayac (1 ml).
  • Huile essentielle de gayac : voie orale, voie cutanée diluée, dispersion atmosphérique, olfaction.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • L’huile essentielle de gayac ne se recommande pas durant la grossesse et l’allaitement ; on l’écartera de même du périmètre des jeunes enfants. Dans tous les autres cas, l’on évitera d’en faire un usage prolongé, en particulier par voie interne par laquelle une irritation/inflammation intestinale reste possible. Un usage précautionneux s’impose auprès des personnes (très) irritables, couramment sujettes à l’inflammation, présentant une vive sensibilité, etc.
  • Parfumerie : fixatrice des notes de cœur, l’huile essentielle de gayac fait merveille en parfumerie. On la croise aussi dans les domaines de la savonnerie et de la cosmétique.
  • Travail du bois : espèce de « bois de fer », le gayac a su tirer son épingle du jeu auprès de l’ébéniste et du marqueteur, sa solidité et sa dureté (trois fois plus importantes que celles du chêne blanc, c’est dire !) ayant telle réputation qu’elles étaient vouées à la fabrication d’objets dont on souhaitait qu’ils perdurent dans le temps. Autant dire que le gayac ne sait pas ce que c’est que l’obsolescence programmée ! Ainsi en façonnait-on des poulies, des essieux, des hélices de bateau, mais également du matériel de chimie comme on l’apprend à la lecture du Traité élémentaire de chimie que l’on doit au sieur Lavoisier : il fait figurer, à côté du marbre et de la porcelaine, le bois de gayac comme matériau susceptible d’offrir de robustes mortiers et pilons, et autres bistortiers de pharmacien. Plus ludique, le bois de gayac fut employé pour qu’on y taille de grosses boules (ou bourles) pesant parfois jusqu’à 1500 g et dont on joue à travers une pratique qu’en France l’on nomme le boulingrin, francisation de l’anglais bowling green, ce jeu se pratiquant initialement en extérieur, sur gazon.
  • Faux ami : car on a cru reconnaître chez des arbres bien de chez nous des propriétés propres au gayac, on les a « rebaptisés » afin d’appuyer cette similarité parfois fort fantasmée. Ainsi peut-on croiser un gayac de France, qui n’est autre que le buis, et un gayac des Allemands, appellation derrière laquelle se dissimule le frêne.

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  1. André Soubiran & Jean de Kearney, Le petit journal de la médecine, p. 294.
  2. Ibidem, p. 295.
  3. Pierre Delaveau, La mémoire des mots en médecine, pharmacie et sciences, p. 271.
  4. Paul Lacroix Jacob, Recherches historiques sur les maladies de Vénus, p. 173.
  5. Ibidem.
  6. André Soubiran & Jean de Kearney, Le petit journal de la médecine, p. 303.
  7. Paul Lacroix Jacob, Recherches historiques sur les maladies de Vénus, p. 175.
  8. Larousse médical, p. 951.
  9. Ibidem, p. 950.
  10. Louis Desbois de Rochefort, Cours élémentaire de matière médicale, Tome 2, p. 225.
  11. Pierre Pomet, Histoire générale des drogues, p. 115.
  12. Ibidem.

© Books of Dante – 2021

L’armoise annuelle (Artemisia annua)

Crédit photo : Krzysztof Ziarnek (wikimedia commons).

Synonymes : absinthe annuelle, absinthe douce, absinthe chinoise, sweet annie, qing hao, ginghao, chinghao (ces trois derniers termes signifient simplement « herbe verte »).

C’est au SOS lancé par le Nord-Vietnam en direction de la Chine que l’on doit la redécouverte de l’armoise annuelle. Que cette plante de vie ait ressurgi en pleine période de carnage guerrier doit être souligné. Non pas pour soigner les blessures obsidionales, mais afin d’endiguer la présence d’un ennemi bien plus insidieux qui ne laissa pas de répit aux soldats de l’armée nord-vietnamienne : un moustique, venu non pas tout seul, mais accompagné d’un invité dont on se passerait bien : Plasmodium falciparum, autrement dit le minuscule parasite qui se trouve être à l’origine de cette effroyable maladie qu’est le paludisme (ou malaria tropica). Or, l’armée de Hô Chi Minh (1890-1969) était justement ravagée par cette maladie dans la seconde moitié des années 1960, alors qu’elle affrontait l’armée états-unienne à travers ce conflit qui avait pris pour nom « guerre du Vietnam ». La Chine fouilla dans ses armoires à pharmacie et lui expédia une plante qu’on y connaît sous le nom de qing hao, puisqu’elle est présente dans la pharmacopée traditionnelle chinoise depuis plus de 2000 ans. En effet, la plus ancienne mention de l’armoise annuelle en tant que plante médicinale figurait dans une tombe datée de 168 avant J.-C. A de multiples occasions de son histoire thérapeutique, l’on réaffirma les qualités fébrifuges de la belle verte : ainsi le médecin philosophe Ge Hong (284-344) préconisait-il la macération de la plante fraîche dans l’eau pour faire tomber la fièvre. Bien plus tard, un autre médecin, Li Shizhen (1517-1593), espèce de Pline asiatique, notifia clairement dans une œuvre très étendue l’efficacité de l’infusion des sommités fleuries de l’armoise annelle pour traiter le paludisme, de même que Wu Tang (1758-1836) deux siècles plus tard. Durant tous ces siècles, la réputation fébrifuge et antipaludéenne de l’armoise annuelle ne s’égara donc pas dans les obscures dédales de l’histoire de la pharmacopée chinoise, dont la vastitude pourrait le laisser craindre. En Chine, il existe presque autant de plantes médicinales qu’il y a d’espèces indigènes au total en France. En effet, avec plus de 30 000 espèces végétales qui s’épanouissent sur son sol, la Chine peut assurément se prévaloir de posséder quelques perles fort nombreuses dans sa collection qui s’éparpillent sur un gigantesque territoire. De plus, comme la pharmacopée traditionnelle n’y est pas marginalisée, mais incluse dans les pratiques médicales modernes, il ne fut pas très difficile à Mao Zedong d’expédier à sa demande quantité nécessaire d’armoise annuelle au leader communiste du Nord-Vietnam.

Si l’on retrace rapidement le portrait qu’a fait de l’armoise annuelle la médecine traditionnelle de la Chine ancienne, l’on est ravi d’apprendre qu’elle ne lutte pas uniquement contre le paludisme, mais qu’elle stimule le système immunitaire, assure l’asepsie, chasse les bactéries et les vers (on la recommande alors pour des affections qu’elle prend aujourd’hui encore en charge : diarrhée, rhume, hémorroïdes, saignement de nez, abcès et tumeurs tant bénignes que malignes, blessure, douleur articulaire). Il ressort de tout cela que l’armoise annuelle recherche avant tout la purification, comme bien des armoises au reste : des vertus purificatrices sont allouées à l’armoise depuis des millénaires en Extrême-Orient, au rapport que chasser les parasites, c’est écarter une impureté. Il en va ainsi des propriétés vermifuges de la plupart des armoises, ainsi que de celles que l’on désigne par le terme emménagogue. Faire place nette, c’est le credo de bien des artemisia, une fonction qui semble se dessiner dans le nom même de la déesse qui a inspiré l’appellation botanique de ces plantes : d’après l’étymologie, le nom d’Artémis, d’origine obscure, semble provenir du grec artemḗs qui signifie « sain et sauf », c’est-à-dire pas moins qu’entier, dans le sens d’intègre. Conserver l’unité par des rituels codifiés et régulièrement répétés, c’est dans les cordes de l’armoise. Plus que de simplement la brûler comme encens, l’on confectionnait de petites figurines avec des rameaux d’armoise, puis on les suspendait en quelques lieux stratégiques afin qu’elles y repoussent les flux d’énergie maligne. Ce que l’on faisait à l’échelle d’une maison pouvait aussi se déployer à celle d’une cité. Les villes chinoises comptaient autrefois quatre portes correspondant chacune à un point cardinal. Par elles étaient expulsés les rayonnements pernicieux, reçus les bons, accueillis les hôtes. « Des flèches d’armoise étaient tirées contre le ciel, la terre et les quatre orients pour éliminer les influences néfastes »1. Le nord, l’est, le sud, l’ouest, accompagnés du Zénith et du Nadir, dessinent là encore cette sphère médecine dont j’ai expliqué le détail dans mon petit livre consacré aux animaux-totems et à la roue-médecine. Par ces points, l’on délimite l’espace cosmique dans lequel se déploie la destinée humaine. L’armoise permet d’en assurer fermement les frontières et de pérenniser la place centrale qu’occupe l’homme au sein de ce dispositif, c’est-à-dire la place sacrée à l’intérieur. C’est donc bien à cela que sert l’armoise, à assurer une unité, du moins à la conserver intacte, intégrale, entière, afin que la triade du corps, de l’esprit et de l’âme se trouve accordée de telle manière qu’ils vibrent à l’unisson.

Les flèches d’armoise tirées sur l’ennemi plasmodium firent reculer le paludisme, tant et si bien que les soldats nord-vietnamiens purent relever leurs forces et s’assurer la victoire face au présomptueux envahisseur états-unien. Cependant la menace du paludisme, bien réelle, engagea la Chine dans un projet pharmacomilitaire secret dès 1967, le projet 523, qui impliqua alors un demi millier de scientifiques et une soixantaine d’instituts de recherche. C’est en soumettant « les plantes de sa pharmacopée traditionnelle à des études scientifiques destinées à préciser leurs principes actifs, leur mode d’action et leurs indications thérapeutiques conformément aux critères de la science » moderne que la Chine finit par trouver ce qu’elle cherchait2. En janvier 1969, la chercheuse en pharmacie Tu Youyou (née en 1930) découvrit, parmi plus de 2000 recettes anciennes, ce qui allait répondre à l’impérieuse lutte contre le paludisme qui faisait tant de ravages. En effet, avoir ratissé toutes ces recettes lui permit de mettre la main sur celle qui mentionnait des vertus antipaludéennes évidentes. Cette recette impliquait l’armoise annuelle, plante qui parvint, dès octobre 1971, à détruire des plasmodiums présents chez des souris. Puis, tout alla très vite, puisque l’équipe de Tu Youyou isola une molécule, l’artémisinine (qing hao su) en 1972, ce qui l’amena à présenter ses travaux à l’ensemble des collègues s’affairant au projet 523 en mars de la même année. Il fallut cependant attendre 1979 avant que ne soit établie la formule chimique de l’artémisinine. Une décennie supplémentaire fut nécessaire pour parvenir à l’hémisynthèse de l’artémisinine à partir de l’acide artémisinique également présent dans la plante. Dès 1990, la production de masse de l’artémisinine débuta, tandis que parallèlement divers projets de cultures en grand de l’armoise annuelle s’instaurèrent dans plusieurs pays comme, par exemple, l’Inde (dans la vallée du Cachemire en 1986), afin de se pourvoir en artémisinine, si possible à l’aide de cultivars issus de sélections autorisant une plus grande productivité de cette molécule à l’hectare (bien d’autres pays firent de même pour tendre au même but : Iran, Turquie, Afghanistan, Australie, Roumanie, Kenya, Nigeria, Congo, etc.). Cette production agricole n’empêcha pas la création de molécules de synthèse ayant pour base l’artémisinine : ainsi vit-on apparaître des innovations comme le Paluther® (artéméther), l’Arsunax® (artésunate), etc. Tout cela fit qu’il y a pile 20 ans l’OMS déclarait l’armoise annuelle comme étant le « plus grand espoir mondial contre le paludisme », mais l’on déchanta rapidement à partir du moment où apparurent les premières résistances face à l’artémisinine (vers 2009), ce qui amena l’OMS à réviser son jugement il y a une dizaine d’années, en ne recommandant plus l’armoise annuelle dans tous les cas et sous quelque forme que ce soit (en 2019, cette position était restée la même). Parce qu’une seule molécule extraite de l’armoise annuelle rencontre des palurésistances, l’on menace la plante entière, réputée plus efficace que l’artémisinine administrée seule. Que s’est-il passé ? Eh bien, il faut dire que l’industrie de l’armoise annuelle est venue concurrencer la production pharmaceutique des dérivés d’artémisinine. Parallèlement au traitement en grand pratiqué en Asie du sud-est et de l’est, ainsi qu’en Afrique, l’on a vu se propager de nombreuses initiatives locales ayant pour but la production d’armoise annuelle : produire cette plante là où sévit le paludisme comporte plus d’un avantage, cela facilite d’autant son exploitation et son utilisation médicinale immédiate. De plus, cela crée des emplois, une rétribution plus juste du travail, ainsi qu’une manne financière non négligeable. Le gain de coût est important, la plante étant bien moins onéreuse que la plupart des médicaments de synthèse qu’elle a inspirés. En s’autonomisant, les producteurs d’armoise annuelle se sont détachés de la dépendance à une production en provenance d’Europe, d’Inde ou d’ailleurs encore. Mais cela, l’industrie pharmaceutique ne l’entendit pas de cette oreille, l’armoise annuelle faisant figure de véritable bombe face au business juteux de la malaria. Ainsi fallut-il lutter contre le désir des peuples de se libérer par eux-mêmes du double joug de la maladie et de l’industrie pharmaceutique, qui ne cherche jamais, afin de garantir ses profits, à laisser faire : vous comprenez bien que l’armoise annuelle, plus que de soigner, finit par guérir beaucoup trop de monde du paludisme, cela menace nécessairement un bon paquet de parts de marché, le malade perpétuel étant toujours plus rentable que celui qui peut plus simplement et rapidement s’affranchir d’une affection pénible et mortifère. Malheureusement pour nous, les interdictions n’en finirent pas de pleuvoir, à l’image de ce que l’on peut lire sur le site de l’ANSM : « Cette mise en garde concerne entre autres les produits à base de plantes, notamment la plante Artemisia annua ou Armoise annuelle, qui est présentée comme une solution thérapeutique ou préventive de l’infection, sous forme de plante sèche, décoction, tisane ou gélules. Ces allégations sont fausses et dangereuses : elles pourraient retarder une prise en charge médicale nécessaire en cas d’infection confirmée. En effet, les produits à base d’Artemisia annua n’ont jusqu’alors pas fait la preuve de quelconques vertus thérapeutiques. Nous rappelons que cette plante a auparavant fait l’objet du même type de message sur de prétendues vertus thérapeutiques contre le paludisme. Là encore, la preuve de son efficacité n’a pas été démontrée et des personnes en ayant pris ont développé des formes graves de paludisme lors d’un séjour à l’étranger. Nous avions dans ce cadre interdit à plusieurs opérateurs de commercialiser des produits contenant de l’Artemisia annua en 2015 et 2017 » (article en date du 4 mai 2020). Au-delà des entraves législatives de quelques gratte-papiers parlementaires ou académiques zélés, d’autres méthodes se sont faites jour pour dissuader les connaissances relatives à l’armoise annuelle de se propager comme elles l’auraient dû : l’on a pu constater à de nombreuses reprises que des pressions s’exerçaient sur des chercheurs, scientifiques, enseignants et médecins, et ce jusqu’à chercher à attenter à leur vie.

Aujourd’hui, l’armoise annuelle est interdite à la vente libre en France, afin de freiner la réputation médicale de cette plante, en même temps que les velléités d’automédication sauvage, tous le monde ne pouvant pas s’improviser paludologue. Mais l’armoise annuelle n’est-elle qu’un antimalarique, fut-il l’un des plus puissants de ce siècle, ou bien est-elle autre chose encore ?

Il n’en reste pas moins qu’en 2015, le prix Nobel de médecine fut décerné à Tu Youyou pour l’ensemble des travaux réalisés sur l’armoise annuelle, l’artémisinine et ses dérivés. Elle a retracé cette aventure scientifique dans un livre récemment paru en français (De Artemisia annua L. aux artémisinines. La découverte et le développement des artémisinines et des agents antipaludiques, ISBN : 9782759822195, 2019).

Tu Youyou – Crédit photo : Bengt Nyman (wikimedia commons).

En attendant, l’OMS, devenue artémiso-résistante, se garde bien de proférer le moindre oracle, comme par exemple de prophétiser une date à laquelle le paludisme serait éradiqué de la surface du globe. Mais l’on peut s’estimer heureux qu’existe une plante comme l’armoise annuelle qui, on l’a vu ces dernières décennies, s’est propagée un peu partout dans le monde, s’extrayant de sa niche écologique d’origine, pour trouver terrains à coloniser où elle se donne à voir, aussi bien en Amériques (États-Unis, Brésil, Argentine…) qu’en Europe (Roumanie, Bulgarie, Hongrie, Autriche, Allemagne, Suisse, Italie, pays de l’ex Yougoslavie, France, Espagne…), où sa naturalisation n’a pas eu besoin d’une autorisation de l’Union européenne… On la voit aussi en Australie, où elle est cultivée, à l’égal de nombreux pays africains (Cameroun, Congo, Madagascar, etc.).

Originaire des régions montagneuses (1000-1500 m) situées au nord de la Chine, l’on trouve aujourd’hui l’armoise annuelle de la Chine au Japon, de la Corée au Vietnam. Bien qu’annuelle, cette armoise connaît une croissance rapide, ce qui en fait non seulement une plante solide et robuste (au point qu’elle est assez peu sujette aux attaques de pathogènes), mais une géante qui pousse une forte tige rougeâtre et vert vif, dressée jusqu’à hauteur d’homme, parfois davantage (2,40 m), et dont la section ligneuse à la base peut atteindre plusieurs centimètres. Couverte d’une homogène masse de feuilles, ces dernières, finement découpées, sont généralement doublement pennées (voire triplement), et mesure 5 cm de long sur 3 de large au maximum. L’ensemble du feuillage de l’armoise annuelle, plumeux et vert frais, est recouvert de fines soies. A la floraison, soit d’août à septembre, l’on voit, tout en haut de la plante, s’épanouir de très nombreuses petites fleurs capitulaires groupées en panicules amples et lâches. Pas plus larges que 3 mm, ces fleurs – boutonneuses, parfumées, hermaphrodites – produisent quantité de petites semences roussâtres.

Puisqu’elle végète désormais sur notre sol (on la voit surtout dans les zones densément peuplées des régions AURA et Île-de-France), observons donc les différents sites qu’elle occupe. De mémoire, je l’ai vue ériger gaillardement ses rameaux, fichée sur un tas de sable abandonné sur un terrain vague quelconque par quelque chantier. Mais encore coincée entre la bordure graniteuse d’un trottoir et le macadam censé le recouvrir : entre les deux, une ébréchure s’était faite, une pousse y avait germé, poussé, grandi un peu, sans être jamais devenue un monstre du fait de son emplacement délicat : d’une part les talons impitoyables des piétons, de l’autre le vrombissement urbain motorisé. Où l’ai-je encore rencontrée, cette armoise annuelle ? L’an dernier, entre deux confinements, je m’étais rendu à la poste de mon quartier pour y expédier du courrier. Dans l’impossible file d’attente – évidente résultante des contraintes sanitaires – le temps passa plus lentement qu’à l’accoutumée, ce qui me permit d’identifier quelques pieds d’armoise annuelle poussant dans les plates-bandes peu entretenues de ce bureau de poste. J’avais, je me le rappelle, éprouvé une grande joie, à la discrétion du masque, au conciliabule muet qui s’était joué là, secrètement, entre ces armoises et moi-même. Bien plus tard, je les ai croisées encore plus nombreuses à l’emplacement d’un terrain qui avait naguère porté une barre d’immeuble telle qu’on en fabriquait dans les années 1950-1960. Après séance de désamiantage des locaux en règle, la totalité du bâtiment fut arasée. Aujourd’hui, hormis une morne étendue de cailloutis de 4000 m² cerclée par un haut grillage de 2,50 m, il ne reste rien de l’immeuble né en cette époque révolue où l’énergie ne coûtait presque rien. En revanche, sur cette zone nouvellement mise à nu, l’armoise annuelle prospère en nombre. Cette substitution dans la symbolique n’est pas pour me déplaire, bien au contraire !

Crédit photo : Kristian Peters (wikimedia commons).

L’armoise annuelle en phytothérapie

Ah ! Artemisia annua, qui a donné lieu à l’artémisinine (fabriquée par ses propres moyens), l’artésunate et autres dérivés (bricolés par les humains, fans d’imitations, passés maîtres es spécialités plaquées or ; n’y a-t-il pas un peu d’égarement dans le fait de dériver ?). Artemisia annua, comme AA. A comme première de la classe ? A prendre connaissance de son carnet de notes surchargé de cette belle lettre capitale, on serait tenté de le croire. Mais dépassionnons un peu le débat et contentons nous d’étaler les faits.

L’artémisinine, qui est une lactone sesquiterpénique, préexiste dans la plante fraîche, dans ses feuilles plus précisément. Selon l’origine de la plante, sa teneur est variable, oscillant de 0,08 à 0,11 %. Un hectare d’armoise annuelle produit environ cinq tonnes de plante fraîche, soit environ une tonne à l’état sec. De cette tonne-là, on extirpe à la suite environ 800 g d’artémisinine pure. Mais par sélection des plantes, on est parvenu, comme au Vietnam, à des rendements bien supérieurs : 20 kg d’artémisine à l’hectare ! Cette volonté d’accroître la production d’artémisine par le biais de la plante passe par la constatation que cette molécule est très coûteuse dès lors qu’on veut la synthétiser. L’artémisinine non naturelle entrant dans la composition de certains médicaments est obtenue par hémisynthèse d’un autre composé, l’acide artémisinique.

Se contenter uniquement de cela serait criminel, l’artémisinine n’étant pas autre chose que l’arbre qui cache la verte forêt luxuriante de l’armoise annuelle. En effet, sans être exhaustif, sachons qu’à côté de l’artémisinine, l’on croise un autre phytostérol, l’artéannuine B, des monoterpénoïdes bicycliques comme l’ascaridole, une coumarine du nom de scopolétine, des polyphénols ainsi qu’une flopée de flavonoïdes (plus de quarante, dont : artémitine, cirsilinéol, apigénine, rhamnétine, lutéoline, casticine, eupatorine, quercétine, isoquercétine, etc.). Pourquoi s’arrêter en si bon chemin ? Poursuivons donc le récit de ce riche inventaire. L’« herbe verte » possède une profusion de chlorophylle – comment pourrait-il en être autrement ? – et d’autres éléments qui, sans avoir la prétention de bouter le paludisme hors du sol de notre corps, n’en demeurent pas moins d’excellentes substances propices à la conservation ou au rétablissement de la santé : des fibres (65 %) et des protéines (25 %), pour lesquelles dernières l’armoise annuelle est remarquable : en effet, elle contient tous les acides aminés essentiels et non essentiels (tryptophane, leucine, isoleucine, lysine, cystine, tyrosine, thréonine, alanine, phénylalanine, méthionine, acide aspartique, etc.). A cela, ajoutons encore des lipides (8 % dont de l’acide oléique, cet oméga-9 qu’on trouve dans l’huile d’olive) et des sels minéraux nombreux (fer, zinc, potassium, soufre, bore, manganèse, calcium, phosphore…).

Tout cela ne serait pas complet sans l’évocation de la partie subtile et aromatique de l’armoise annuelle : par distillation à la vapeur d’eau des feuilles d’armoise annuelle fraîches durant deux heures trente à quatre heures, l’on peut obtenir un rendement très variable d’huile essentielle (0,30 à 0,60 % et jusqu’à 1,40 à 4 %), dépendant en grande partie des génotypes et du stade végétatif lors duquel on procède à la récolte de l’armoise annuelle destinée à la distillation. Ces quelques chiffres permettront de se faire une idée de la chose :

De plus, la concentration en essence aromatique est conditionnée par les parties de la plante considérées : presque nulle dans les tiges et les racines, elle se répartie pour la plus grande part sur les feuilles, à la surface desquelles l’on voit les cellules sécrétrices. Et encore, cette proportion dépend-elle des étages foliaires : alors que les feuilles inférieures ne contiennent que 17 % de toute l’essence aromatique contenue dans la plante, ce taux passe à 36 % pour les feuilles sommitales et à 47 % dans les feuilles de l’étage médian. D’autres facteurs nombreux influent tant sur les critères quantitatifs que qualitatifs : la date du semis et de la récolte, les conditions agroclimatologiques (sécheresse, par exemple), le pH du sol, son traitement par des produits phytosanitaires biologiques ou chimiques conventionnels, les bons soins du cultivateur, les influx électromagnétiques du sol, les aspects astrologiques, que sais-je encore ? Il n’est donc pas surprenant, en regard de l’ensemble de ces facteurs, que la situation géographique porte elle aussi une influence grandissante sur la composition biochimique finale. Pour mieux s’en assurer, comparons deux huiles essentielles d’armoise annuelle, une asiatique (Inde) et une européenne (Bulgarie) :

L’on en peut déduire que l’huile essentielle d’armoise annuelle indienne possède un chémotype à cétones, plus précisément à artémisia cétone, tandis que la bulgare contient quatre fois moins de cétones, s’appauvrit en monoterpènes, monoterpénols et sesquiterpénols, pour s’enrichir de façon prodigieuse en sesquiterpènes.

Certaines autres huiles essentielles d’armoise annuelle ressemblent à l’huile essentielle indienne par leur taux respectif d’artémisia cétone : la hongroise (54 %), la chinoise (64%), l’états-unienne (47 %), la serbe (jusqu’à 53 %). En France, l’on peut parvenir à des résultats très contrastés, le taux de cette cétone oscillant entre 3 % (comme on a pu le constater à Marseille) et 55 %, ce qui signifie que les autres constituants sont inversement proportionnés : pour les huiles essentielles d’armoise annuelle produites en France, les taux d’α-pinène passent de 4 à 16 %, ceux d’1.8 cinéole de 1 à 15 % !

Autre remarque : bien que les huiles essentielles états-unienne et hongroise possèdent à peu près le même taux d’artémisia cétone (47 et 54 %), elles ne sont pas secondées par la même molécule : le 1.8 cinéole complète à hauteur de 25 % l’huile essentielle made in USA, tandis que pour la hongroise, c’est l’artémisia alcool qui occupe cette fonction (35 %).

Signalons encore que certaines huiles essentielles peuvent ne pas contenir d’artémisia cétone, mais du camphre en lieu et place (Iran 48 %, Éthiopie 44 %). Il existe donc bien plusieurs huiles essentielles d’armoise annuelle, et en interdire l’accès, comme c’est le cas en France (cf. le JO n° 182 du 8 août 2007 qui la place sous la houlette du monopole pharmaceutique strict), n’est tout bonnement pas tenable, en particulier quand d’autres huiles essentielles riches en camphre – cétone monoterpéniques rappelons-le – le sont ! Mais, vous vous en doutez, il n’est pas là question d’une seule problématique liée à la composition biochimique de telle ou telle huile essentielle. En attendant, non seulement il est impossible de s’en procurer sur le territoire national, mais si vous souhaitez en commander auprès des pays qui en autorisent la vente chez eux (c’est-à-dire l’Allemagne, la Suisse, la Grande-Bretagne…), vous ne le pourrez pas : on refusera de vous en vendre pour des raisons de législation ! Il faut croire qu’en ces cas-là les frontières sont bel et bien réelles, et farouchement gardées… Donc, ce n’est pas demain qu’on pourra respirer les doux et rafraîchissants effluves balsamiques de cette huile essentielle. Vu comme la plante sèche sent divinement bon, il est tout à fait possible d’imaginer pareille chose pour sa fraction parfumée. En tous les cas, je suis en attente. Déjà, l’an dernier, j’avais pu m’extasier sur une huile essentielle d’Artemisia herba-alba, alors on peut toujours rêver.

Note : ne contenant pas d’artémisinine, l’huile essentielle d’armoise annuelle ne peut donc être invoquée pour soigner et guérir les mêmes affections que la plante entière fraîche ou sèche. En effet, nulle trace de cette molécule dans l’huile essentielle d’armoise annuelle. Craignant la chaleur, elle ne peut, de toute façon, pas supporter l’épreuve de la distillation à la vapeur d’eau dont la température est trop élevée pour elle.

Propriétés thérapeutiques

  • Anti-infectieuse : antipaludéenne +++, antiparasitaire +++, antifongique (Saccharomyces sp. Malassezia sp.), antibactérienne (Gram + : Enterococcus, Bacillus, Listeria ; Gram – : Klebsellia, Salmonella, Acinetobacter, Yersinia sp.), antivirale à large spectre (Hepatovirus A, herpès buccal, herpès labial, VIH-1, virus du sarcome de Rous), purifiante de l’eau
  • Apéritive, digestive, carminative, vermifuge
  • Anti-asthmatique
  • Stimulante du système immunitaire, adaptogène, fortifiante
  • Anticancéreuse : inhibe la prolifération cancéreuse, inhibe l’angiogenèse, freine la migration cellulaire cancéreuse, augmente la visibilité de la cellule cancéreuse par le système immunitaire (c’est le cas des cellules cancéreuses à croissance rapide surtout), tue la cellule cancéreuse, minimise le risque de rechute, augmente le taux de survie
  • Anti-adipogénique
  • Anti-oxydante +++, antiradicalaire +++
  • Tonique amère
  • Fébrifuge, rafraîchissante +++
  • Anti-inflammatoire, antinociceptive

Note 1 : l’artémisinine attaque de façon ciblée le parasite paludéen de même que la cellule cancéreuse, dont le point commun est d’être tous les deux très riches en fer. Au contact de cet élément et de l’artémisinine, il se crée une réaction chimique qui produit des radicaux libres détruisant de l’intérieur autant les parasites que les cellules cancéreuses. Ce qui est intéressant, en particulier dans les cas de cancer, c’est que l’action sélective de l’artémisinine ne nuit pas aux cellules saines, et ce quel que soit le type de cancer. On préconise donc l’association thérapeutique de l’artémisinine au fer, ce qui a pour conséquence l’éradication plus aisée des cellules cancéreuses.

Note 2 : l’huile essentielle d’armoise annuelle, fort étudiée dans divers pays, a montré de très encourageantes propriétés antibactériennes et antifongiques. Elle est notamment active sur des bactéries Gram + (Staphylococcus aureus, Streptococcus pneumoniae) et Gram – (Escherichia coli, E. coli uropathogène, Pseudomonas aeruginosa, Haemophilus influenzae), des champignons (Candida albicans, C. krusei, Aspergillus fumigatus). Elle est aussi douée d’actions efficaces sur des parasites (Giardia lamblia, responsable de parasitose intestinale aussi bien chez l’homme, le chien que le chat), des champignons et moisissures affectant certaines plantes cultivées (Sclerotinia sclerotiorum, Botrytis cinerea, Phytophtora infestans, Verticillum dahliae). En revanche, des bactéries Gram + lui résistent. C’est le cas de Listeria innocua et de Micrococcus luteus.

Usages thérapeutiques

  • Paludisme3, neuropaludisme (se produit lorsqu’au moins 5 % des globules rouges sont parasités), paludisme multirésistant, bilharziose par schistosome, toxoplasmose (infection parasitaire par Toxoplasma gandii), borréliose de Lyme (l’armoise annuelle relève le système immunitaire, allège la charge bactérienne, fait disparaître les symptômes, tout cela assurant au malade de mener une vie à peu près normale), leishmaniose, acanthamoebiose, préparation à un voyage en zone tropicale. (Si l’armoise annuelle est très efficace curativement, elle représente un traitement préventif et prophylactique de premier plan ; cependant, par précaution, mieux vaut emporter sur soi un peu de cette plante, sait-on jamais.)
  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : diarrhée, diarrhée chronique, colique, flatulence, crampe gastro-intestinale, inappétence, perte d’appétit, anorexie, vers intestinaux, colite, maladie de Crohn, sang dans les selles, candidose intestinale, ulcère gastrique
  • Troubles de la sphère respiratoire : dyspnée, sensation d’étouffement, asthme, bronchite, rhume (y compris estival), toux
  • Fièvres sans sueur, sueurs nocturnes, coup de chaleur, excès de chaleur
  • Troubles locomoteurs : arthrite, ostéoarthrite, arthrose, problèmes articulaires, ostéoporose (genoux, hanche)
  • Affections cutanées : plaie et nettoyage des plaies, acné, eczéma, psoriasis, verrue, rosacée, herpès labial, érythème fessier, escarre, piqûre d’insecte, mycose (cutanée, du pied, unguéale)
  • Troubles de la sphère cardiovasculaire et circulatoire : hypertension, hémorroïdes, couperose, saignement de nez, acidose
  • Troubles de la sphère génito-urinaire : douleur menstruelle, dérèglement du cycle menstruel, cystite
  • Épilepsie (soulage grandement les symptômes dans certains cas)
  • VIH (renforce l’immunité chez le malade qui en est atteint)
  • SRAS-CoV1 : comme l’on sait que l’armoise annuelle est active sur ce type de virus, on l’a également testée sur le n° 2, in vitro tout d’abord, afin de vérifier ses aptitudes face à ce coronavirus : aujourd’hui, l’on peut dire que l’armoise annuelle stoppe la réplication virale. In vivo, elle réduit nettement le niveau des cytokines et l’orage qui va avec, et atténue la formation des fibromes suite à l’inflammation pulmonaire (mentionnons que l’acide artémisinique, de même que la disoxyartémisine ne sont pas actifs sur le virus du SRAS-CoV2)
  • Diabète : stabilisation du taux de sucre sanguin dans les diabètes de type I et II. De plus, « l’artémisinine contenue dans l’armoise annuelle transforme les cellules pancréatiques α en β productrices d’insuline »4
  • Cancer et tumeur : voici les organes du corps humain concernés : cerveau, œsophage, poumon, pancréas, rein, ovaire, utérus, sein, prostate, côlon, peau (L’armoise annuelle intervient aussi en cas de leucémie.)
  • Obésité et désordres métaboliques relatifs
  • Enfin, l’armoise annuelle est profitable aux sportifs, aux femmes enceintes, aux enfants, aux personnes stressées et convalescentes, soit beaucoup de monde !
  • Dernier mot : elle compte à son actif de nombreuses applications vétérinaires

Modes d’emploi

  • Artémisinine administrée per os (comprimé), par voie rectale (suppositoire) ou par intramusculaire (suspension aqueuse ou huileuse).
  • Infusion de la plante entière, qu’elle soit sèche ou fraîche, ou à l’état pulvérisé. Attention cependant de ne jamais mettre en contact l’armoise annuelle avec de l’eau exagérément chaude, puisqu’une trop forte chaleur dégrade l’artémisinine en particulier. Pour éviter ce désagrément, si l’on doit réaliser un litre d’infusion, on fera bouillir uniquement les 4/5 auxquels on ajoutera 1/5 d’eau à température ambiante, l’idéal étant d’obtenir une eau à 80-85° C. Après quoi, l’on place la valeur d’une cuillerée à café de la plante coupée finement dans l’eau et on la fait infuser 10 à 15 mn à couvert (d’autres sources mentionnent que l’infusion avec une eau à 100° C est possible, et cela pour une durée n’excédant pas 7 mn). Une fois ce délai écoulé, l’on filtre, l’on exprime et l’on stocke cette infusion dans un thermos de capacité adaptée à la quantité infusée. Ainsi, l’on peut boire chaud en repartissant les doses à divers moments de la journée, idéalement toutes les trois à quatre heures, eu égard à la durée de vie de l’artémisinine dans le sang. Par exemple, deux heures après l’ingestion d’une tasse d’infusion d’armoise annuelle, on ne trouve plus que 40 % de l’artémisinine initialement contenue dans cette quantité, mais cinq heures plus tard, ce taux s’effondre à 0,80 % ! Il est donc impératif d’absorber les tasses de manière bien régulière. Par exemple, pour un litre d’infusion par jour, cinq tasses de 20 cl à 7h00, 10h00, 13h00, 16h00 et 19h00 (l’armoise annuelle pouvant entraver le sommeil, il n’est pas conseillé d’en faire une consommation trop tardive, sauf si, bien entendu, vous avez fait la remarque que cela n’engendrait pas chez vous ce type d’inconvénient).
  • Poudre : elle devra, elle aussi, être administrée de façon fractionnée durant la journée. On peut l’incorporer à un véhicule semi-liquide quelque peu diluant comme le miel, un yaourt, un smoothie, tout en respectant la même précaution : ne pas cuire cette poudre. On trouve aussi cette même poudre en gélule.
  • Teinture de la plante fraîche : elle se réalise comme n’importe quelle teinture : en plaçant une quantité de feuilles d’armoise annuelle dans un bocal propre. Ceci fait, on recouvre entièrement d’alcool, et on laisse macérer tout cela durant trois bonnes semaines à l’issue desquelles on passe, on filtre, on exprime bien. Sachez aussi que les feuilles utilisées en tisane peuvent subir le même sort afin de bien les « épuiser » de tous leurs principes actifs. Aussi, chaque jour, plutôt que de jeter au compost les feuilles à l’issue de la quotidienne séance d’infusion, pourquoi ne pas les ajouter à un bocal empli d’eau-de-vie pour les y faire macérer ? Au bout d’un certain laps de temps, cela permettra l’obtention d’une teinture-mère un peu particulière.
  • Cataplasme de feuilles fraîches : peu pratique, mieux vaut lui préférer la préparation suivante :
  • Pommade d’armoise annuelle : faire digérer au bain-marie 5 g de poudre d’armoise annuelle dans 100 g d’huile d’olive pendant une heure. Filtrer soigneusement et ajouter 10 à 15 g de cire d’abeille fondue. Mélanger bien.

Note : une cuillère à café rase de poudre d’armoise représente à peu près 1,50 g. Une cuillère à café bombée de feuilles sèches d’armoise équivaut à environ 2,50 g. Nous ne saurions trop vous recommander l’emploi d’une balance de précision.

FAQ

  • L’infusion d’armoise annuelle est bien trop amère pour que je puisse la boire. Que faire ? Vous avez trop forcé sur les doses et vous voilà maintenant propriétaire d’un breuvage imbuvable ? L’amertume, boutée hors de notre sphère gustative au large profit du doux et du sucré, peut se domestiquer en commençant par l’utilisation de plus infimes doses, que l’on augmentera petit à petit. Ajouter de l’eau claire permet de diluer un peu l’amertume d’une infusion. On l’absorbera mieux si on l’édulcore à la manière que l’on souhaite (sucre, stévia, miel, sirop d’agave, etc.).
  • Faut-il préférer l’infusion réalisée à base de feuilles ou de poudre ? Le thé d’armoise annuelle concocté avec les feuilles s’avère beaucoup plus riche en polyphénols que son homologue employant la poudre.
  • Quels sont les avantages de l’artémisinine sur les antipaludiques de type Nivaquine® ? Eh bien, introduite per os ou par intramusculaire, elle fait disparaître plus rapidement que la chloroquine le plasmodium responsable du paludisme. Par la rapidité de cette action, l’on évite généralement les complications comme le neuropaludisme. Aussi souveraine que la quinine dans le traitement des formes graves du paludisme, l’artémisinine est aussi très efficace face aux parasites chloroquinorésistants, mais aussi à ceux qui s’opposent à la quinine et à la méfloquine.
  • Est-il préférable d’opter pour l’artémisinine pure ou bien pour le thé d’armoise annuelle ? Dans le magasine Science & Vie de mars 2013, p. 40, on peut lire ceci : « Selon l’équipe de l’Université de Massachusetts (États-Unis), à doses égales de principes actifs, la poudre obtenue par séchage et broyage de la plante entière est plus efficace que l’extrait pour éliminer du sang le parasite responsable de l’infection » paludéenne. Cela tient à ce que : artémisinine seule < artémisinine + une multitude de composés plus ou moins actifs. Le totum l’emportera toujours sur la partie isolée, fut-elle la plus « active » de toutes (ou supposée telle). C’est un fait qui a été maintes fois observé. En plus de cela, la biodisponibilité de l’artémisinine présente dans les feuilles d’armoise annuelle lui permet d’être quarante fois plus rapidement distribuée par le sang périphérique que sous sa forme purifiée, accédant ainsi plus efficacement à de multiples organes (dont le foie, le cœur, les poumons et le cerveau). De plus, cette biodisponibilité est accrue par la présence de l’essence aromatique : celle-ci améliore la solubilité de l’artémisinine et en favorise le passage à travers la paroi intestinale. En général, le paludisme qui résiste à l’artémisinine seule cède à l’ingestion de la plante entière. Voici encore une dernière information qui va dans ce sens : en Afrique, l’on a constaté que A. annua et A. afra, une armoise africaine, possédaient une activité équivalente à l’égard du paludisme, bien que la seconde ne contienne pas un gramme d’artémisinine ! D’où la nécessité de considérer la plante dans son intégralité. L’on s’en rend bien compte lorsqu’on compare les ACT (Artemisinin-based combination therapy) et la tisane d’armoise annuelle. Les premières ne permettent pas la disparation complète des parasites, la seconde assure la disparition de la charge parasitaire. Les premières soignent, la seconde fait mieux encore : elle guérit.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Culture : les graines de l’armoise annuelle sont si petites qu’elles demandent de la délicatesse et de la précision lors du semis. On peut tout d’abord les mélanger à une petite quantité de sable dans un petit récipient du type boîte de conserve. Que l’on sème à l’intérieur ou à l’extérieur, il faut veiller à ce que l’étape de la pépinière se déroule au mieux, en préparant en premier lieu un mélange composé de terre du jardin (50 %) et de compost (50 %), le tout finement tamisé. On ratisse bien pour former une surface aussi lisse que possible sans pour autant tasser exagérément la terre. Puis l’on saupoudre les graines comme on le ferait de farine sur un plan de travail avant d’y étaler une pâte à pizza. Ceci fait, on vaporise de l’eau par le haut ou bien l’on arrose par le bas (dans le cas de semis en bac). Et ainsi fera-t-on tous le temps que durera la levée des graines. Si jamais les semis sont effectués en extérieur, il est souhaitable de protéger l’installation par un voilage. Si les semis sous serre ont lieu fin décembre par exemple, on peut avoir la chance de pouvoir repiquer les jeunes plants dans des pots individuels à la mi-février. Alors, il leur faudra le maximum de soleil, du moins celui qu’autorise la saison hivernale, et de l’eau en suffisance (arrosage au matin et au soir, tous les jours sans pour autant détremper la terre ; veillez à y prendre garde si jamais vous devez vous absenter), puisque cela participe bien évidemment de la qualité finale. Selon certaines sources, les plantes sont plus durables, plus résistantes et plus aromatiques lorsqu’elles sont cultivées dans un sol sec et pauvre. La multiplication végétative peut emprunter les voies du bouturage et du marcottage, mais ce sont là des méthodes plus volontiers applicables à la vivace armoise africaine que l’on soumet à ces deux pratiques qui ont surtout l’avantage de fabriquer de parfaits clones d’une plante choisie au préalable pour sa force et sa vigueur.
  • Récolte et séchage : comme l’on ne recherche pas à cueillir l’armoise annuelle pour son huile essentielle, on récoltera cette plante tout juste avant le début de sa floraison, à la formation des boutons floraux, soit à un stade végétatif durant lequel le taux d’artémisinine est au plus haut. La récolte en tant que tel est fort simple. Il suffit de tailler la tige de la plante à sa base (d’un coup de machette comme l’on fait en Afrique). Puis l’on monde la plante, c’est-à-dire qu’on l’ébarbe tout d’abord des feuilles jaunies et/ou brunies qu’elle porte dans les étages inférieurs, ainsi que celles qui sont abîmées, piquées ou flétries. Ceci fait, on brise les ramilles portant les feuilles tout le long de l’axe de la tige, que l’on rejette par après. Ensuite, avec les feuilles ainsi détachées, l’on forme de petits paquets, à la manière d’une botte d’asperge. Qu’on les tienne fermement d’une main et qu’on les tranche de l’autre d’un coup de couteau tous les 2 à 3 cm. Puis l’on dispose ce « hachis » d’armoise sur une surface assez grande, obligatoirement située dans une zone abritée des rayons du soleil, suffisamment aérée et au sec. On laisse sécher le tout ainsi, ce qui lui prend généralement moins de trois jours (le séchage des armoises est rapide : l’armoise vulgaire que j’ai récoltée il y a peu de temps a mis moins de quarante-huit heures pour être parfaitement séchée). Voilà, tout cela n’a rien de bien compliqué, récolte et séchage de l’armoise annuelle imitant ceux de la sauge et de la menthe. Dès que les feuilles d’armoise annuelle sont bien sèches, on peut les stocker dans des boîtes métalliques, des bocaux en verre, des sacs en papier (style kraft, mais non ceux avec revêtement intérieur plastifié, afin d’éviter que la plante ne fermente), etc., à la condition de les garder de la lumière directe du soleil et de l’humidité. Cette conservation, de même que la période de récolte et la façon d’opérer lors du séchage, garantit la parfaite qualité de la matière médicale et de ses principes actifs : les feuilles sèches d’armoise annuelle, d’une belle couleur vert foncé soutenu, ne doivent pas adopter de teintes grisâtres ni brunâtres. A l’ouverture d’un sachet, les papilles olfactives doivent être accueillies par une chlorophyllienne odeur de foin très aromatique.
  • Associations : – Concernant la maladie de Lyme, il est fréquent de conseiller une association armoise/cardère (Dipsacus sylvestris), plante dont Wolf-Dieter Storl a fait la promotion à travers un ouvrage initialement paru en 2012. Des posologies proposent 5 g d’armoise annuelle par jour pendant quatre semaines, suivies d’une période de quatre à huit semaines durant laquelle on abaisse la dose à 1,25 g par jour. – Concernant le paludisme et le cancer, on associe souvent l’armoise annuelle au moringa (Moringa oleifera), car ce dernier inhibe la dégradation enzymatique de l’artémisinine : sa durée de vie dans l’organisme s’en trouve donc augmentée. On peut envisager 1,50 g de poudre/feuilles d’armoise par jour, à laquelle on ajoute la même quantité de poudre/feuilles de moringa. Par le biais de l’infusion, sachant que sa durée excède pour le moringa celle de l’armoise annuelle de 15 mn, il importe de réaliser l’infusion de moringa en premier, puis celle d’armoise au bout d’un quart d’heure, puis d’attendre pendant une durée équivalente avant de filtrer et de réunir les deux infusions en une seule. Il apparaît possible de placer armoise et moringa dans la même théière et de faire infuser le tout pendant une demi-heure, mais j’ignore ce que cela peut avoir comme conséquence sur la qualité de l’infusion finale (une demi-heure, n’est-ce pas excessif pour l’armoise annuelle ?). – L’artésunate, « dérivé semi-synthétique du groupe de l’artémisinine », est parfois uni à la méfloquine afin d’en potentialiser les effets. Mais ce mariage est battu en brèche depuis que l’on a remarqué les graves effets secondaires de ce médicament qui, malgré tout, fait encore partie de la liste des médicaments dits essentiels selon l’OMS (et ce malgré les résistances multiples du plasmodium à cette molécule).
  • L’armoise annuelle peut être recommandée chez l’enfant : en ce cas, il suffit de diviser les doses par deux. La femme enceinte peut également absorber sans risque l’armoise annuelle, ainsi fait-elle bénéficier l’enfant qu’elle porte d’une protection face au paludisme.
  • Bien qu’appartenant au clan des Astéracées réputé pour le nombre de plantes potentiellement allergisantes qu’il comporte, l’armoise annuelle n’a pas été signalée comme étant fortement marquée par cet inconvénient.
  • Autres espèces : trop nombreuses pour être citées ici, rappelons tout premièrement l’identité de celles qui ont déjà été étudiées sur le blog : l’armoise commune (A. vulgaris), l’absinthe (A. absinthium), l’aurone mâle (A. abrotanum) et l’estragon (A. dracunculus). Ajoutons-en quelques-unes moins connues : le semen contra (A. cina), puissant anthelminthique de l’ancienne pharmacopée, l’armoise japonaise (A. princeps), l’armoise d’Afrique (A. afra), l’armoise chevelue (A. capillaris), dont l’huile essentielle possède des effets très intéressants sur les lésions hépatiques, enfin l’armoise chinoise (A. argyi). Cette dernière, bien qu’elle ne contienne pas d’artémisinine, est donnée par la médecine traditionnelle chinoise comme un antipaludéen efficace. L’usage de ses feuilles piquantes et amères facilite la circulation de l’énergie et du sang dans l’organisme, élimine le froid et l’humidité, stoppe les hémorragies et réchauffe le méridien du Foie. On l’emploie face aux affections gastro-intestinales (diarrhée, vomissement de sang, présence de sang dans les selles), les perturbations gynécologiques (leucorrhée, règles irrégulières, métrorragie) et les affections cutanées (verrue, abcès, furoncle).

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  1. Jean Chevalier & Alain Gheerbrant, Dictionnaire des symboles, p. 77.
  2. Jean-Marie Pelt, Les nouveaux remèdes naturels, p. 76.
  3. Quelques rappels de ce que nous avons pu écrire au printemps concernant cet autre grand antipaludéen qu’est le quinquina s’imposent ici. Le paludisme résulte de la piqûre d’un moustique, l’anophèle, dont seules piquent les femelles, frayant le passage à un petit parasite, Plasmodium falciparum, qui gagne rapidement le foie afin de s’y multiplier. Ceci fait, il colonise les globules rouges qu’il finit par détruire, carençant par-là gravement l’individu infecté.
  4. Barbara Simonsohn, L’armoise, p. 72.

© Books of Dante – 2021

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La petite inule (Inula graveolens)

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Synonymes : inule odorante, herbe aux mouches.

Les pathologies respiratoires, cutanées et immunitaires liées intimement à un dysfonctionnement du méridien du Poumon, on les connaît. Grâce à l’huile essentielle de petite inule, on peut les endiguer, en particulier les premières, en exagérant par exemple la sécrétion de mucus par les cellules chargées de cette mission. Pourquoi ? Afin d’y piéger les particules étrangères et les corps pathogènes, tandis que les cellules ciliées permettent l’évacuation au dehors des poumons de ce bouillon de culture.

En médecine traditionnelle chinoise, le méridien du Poumon est régi par l’élément Métal. C’est un élément auquel sont liés le nez comme organe, la peau comme tissu organique, Vénus comme planète et le cuivre comme métal. Le Métal, c’est l’armure, la côte de mailles, autant de protections parfois bien utiles contre les agressions, réelles ou supposées, en provenance de l’extérieur : les virus et les bactéries sont de celles-là. C’est pourquoi l’élément Métal, par le biais du méridien du Poumon, est censé entrer en action lorsqu’il est impératif de gérer d’éventuelles intrusions, ce en quoi le seconde l’autre méridien Métal, celui du Gros intestin duquel dépend la bonne marche du système immunitaire, espèce de dragon, féroce gardien qui protège notre temple intérieur, ne tolérant que les énergies vitales contrôlées et transsubstantiées. Qu’imaginez-vous qu’il se produira si telle ou telle puissance soporeuse venait l’endormir ? Qui surveillerait correctement la porte d’entrée en interdisant l’accès à l’enceinte sacrée aux forces impures et maléfiques ? Le Poumon, entre autres, dont les forces sont le flegme et l’intégrité, et les faiblesses la tristesse et l’arrogance. Mais pourquoi donc le méridien du Poumon s’affaiblirait-il si le système immunitaire joue correctement son rôle ? Eh bien, parce qu’aux rangs des agents malfaisants, on n’y trouve pas que des microbes. Si l’on sait que le poumon est une porte qui ne saurait laisser entrer tout et n’importe quoi, il appert cependant que d’autres types d’agressions peuvent venir chambouler l’impavide et monumentale quiétude intérieure de chacun de nous. L’action combinée des cellules à mucus et des cellules ciliées a pour but de protéger les alvéoles pulmonaires, puisque les intrus, ainsi faits prisonniers, ne peuvent plus parcourir les bronchioles qui y conduisent. C’était moins une ! Mais il est inutile de s’inquiéter outre mesure puisque les indésirables ont été reconduits aux frontières d’un monde dans lequel ils n’auraient jamais dû pénétrer, puisque beaucoup d’entre eux y ont laissé la vie. Pourtant, s’ils sont auparavant parvenus jusqu’à cette barrière muqueuse, ultime bastion mis en place in extremis, il faut tout de même s’interroger : comment se fait-il que des agents pathogènes aient pu pénétrer si avant au sein de notre intimité ? Des barrières qui d’habitude fonctionnent ne se sont pas actionnées parce qu’elles en ont été empêchées. Nous avons, malgré nous, préparer le terrain à la défaite. Quels sont les vécus et les situations psychiques et émotionnelles que nous avons endurés et auxquels nous n’avons pas porté toute l’attention qu’ils méritaient ? Quelles sont, d’ailleurs, les circonstances à même d’endommager le bon fonctionnement du méridien du Poumon, au point de ne plus pouvoir lui laisser correctement jouer le rôle de sas ? En voici quelques-unes, les principales :

  • Éprouver des difficultés à se protéger du monde extérieur par incapacité à poser ses limites face aux tentatives d’intrusion (physique ou symbolique) de son territoire personnel, ce qui peut se traduire par des situations où l’on se fait marcher sur les pieds, incapable de résister à l’ingérence et à la tendance envahissante d’un importun.
  • Se sentir dès lors incapable de défendre la place que l’on occupe, d’assurer à la surface vitale sa taille nécessaire, subir l’infestation de son habitation, qu’elle soit sa propre maison ou bien son corps, qui n’est autre qu’une maison ambulante.
  • La persistance des troubles précédents peut mener au découragement, au renoncement, à l’abandon de toute velléité de volonté, et tout cela par manque de « souffle » dont le méridien du Poumon est le maître.

Voici donc ce qui peut confiner à la tristesse et au chagrin, au repliement sur soi. Que faut-il donc faire pour échapper à une telle situation ? Mercure, maître de la porte du souffle, c’est-à-dire du chakra de la gorge, peut ainsi agir : comme nous l’avons écrit la semaine dernière, il enlève la belle Hélène pour la placer à l’isolement sur une île déserte : afin qu’elle ne soit pas infectée par le « virus » Pâris, Hermès lui impose la stérilité de l’île, parce qu’elle « serait le refuge, où la conscience et la volonté s’unissent, pour échapper aux assauts de l’inconscient »1. Ainsi fait-il afin de permettre à Hélène de « séparer des choses pour ne plus se confondre avec elles et prendre des distances avec soi-même »2. Il est difficile d’accorder au dieu du mystère et de l’hermétisme une juste raison d’avoir agi comme il l’a fait, d’autant plus qu’Hélène n’a pas été que l’objet de la seule convoitise de Pâris !… Cependant, il est clair que le processus mercurien cherche avant tout à nous « détourner des séductions de l’enténébrante subjectivité […]. Face à la double pression des pulsions intérieures et des sollicitations extérieures, il est le meilleur agent d’adaptation à la vie »3. Passage obligatoire bien nécessaire si l’on ne souhaite pas que continuent de couler les larmes, celles-là même à l’origine de la naissance de l’inule, « redoutable guerrière au sabre tranchant, guérisseuse aux vertus sans pareilles. Inule campane, purgatoire des plaies trop brutales, vulnéraire des âmes endeuillées »4 fait cesser la souffrance qui harcèle la respiration, et fait retrouver à l’homme son souffle.

Autrefois, l’on pensait que, pendue au cou, la fleur d’inule protégeait des ensorcellements : l’on ne croyait pas si bien dire ! En effet, « pendue au cou », cela signifie que la fleur vient se placer juste au-dessus d’un chakra avec lequel l’inule entretient plus qu’une affinité, en sus de Vishuddha : il s’agit bien évidemment d’Anahata, le chakra du cœur. A la manière de l’ambre, la petite inule en sympathie avec le cœur permet de libérer les émotions bloquées, de retrouver la joie, tout en apaisant l’émoi du cœur en instaurant une sensation de cocooning ayant pour effet d’amender le cœur de la froideur dans laquelle il se trouve depuis trop longtemps plongé. En le réchauffant doucement au souffle parfumé de l’haleine d’Hélène, l’inule fait « surgir le courage moral et vient en aide à ceux qui ont peur de reconnaître leurs capacités » et à se faire, à nouveau, confiance. L’inule, malgré la couleur verte, le cuivre et la planète Vénus, ça n’est pas tant fleur d’Aphrodite, mais l’amour et la beauté d’une Bona Dea envisagée dans une dimension tout ce qu’il y a de plus cordial, distillées sans arrière-pensée.

L’inule odorante s’apparente fort à la grande aunée, qu’elle imite par sa robustesse mais en un plus petit modèle, puisque cette inule n’atteint guère qu’1,50 m de hauteur. De sa racine se dégage un fort parfum aromatique et balsamique (on peut faire de cette partie souterraine les mêmes usages qu’avec Inula helenium). Le long d’une tige solide, nous voyons, de bas en haut, plusieurs étages foliaires : d’un point de vue radical, les feuilles grandes et ovales, sont un peu obtuses et rétrécies en pétiole comme celles de la grande aunée. Plus haut, les supérieures, ovales et lancéolées, sont aussi amplexicaules, enserrant la tige pour n’en pas tomber, penserait-on… L’ensemble du feuillage de la petite inule, de couleur vert pâle, est rugueux sur les faces supérieures, vert-de-gris et couvert de poils blanchâtres au revers. Quant à la floraison, brève et intense en fin d’été, elle s’exprime au travers de capitules tout semblables à ceux de la grande aunée : fleurons centraux jaune d’or et fines fleurs ligulées périphériques forment de petits soleils.

Hôte des sols pauvres du midi de l’Europe (péninsules ibérique et balkanique, Italie, territoires de l’ex Yougoslavie) et du nord de l’Afrique (Maroc, Algérie et Tunisie), la petite inule se croise aussi en Provence et en Corse. Elle se plaît sur des terrains vagues où elle passe inaperçue, en bordure de chemin où l’on ne prête pas attention à elle…

L’inule odorante en aromathérapie

Son aire de répartition (sud de l’Europe, nord de l’Afrique), la faiblesse du rendement en huile essentielle et la cherté de cette dernière (dans le commerce de détail, il faut compter 40 € les 5 ml en moyenne), expliquent le rôle très périphérique de l’huile essentielle d’inule odorante en aromathérapie, à l’instar de quelques autres comme celles de tanaisie bleue ou encore d’achillée millefeuille.

Le classique procédé de distillation à la vapeur d’eau basse pression ne permet guère que d’extraire une fraction aromatique qui n’excède pas 0,10 % la plupart du temps. Cela signifie qu’une tonne de plante fraîche est nécessaire pour produire un tout petit kilogramme d’huile essentielle de petite inule ! A la sortie de l’alambic, un liquide limpide et mobile de couleur vert pâle, vert jaunâtre voire jaune orangé surnage à la surface de l’hydrolat. On peut lire ici ou là que l’huile essentielle d’inule odorante peut arborer une magnifique couleur émeraude. Si la vôtre ne l’est pas, inutile de crier au scandale et/ou à la fraude, non seulement parce que je crois que cette caractéristique ne concerne que l’huile essentielle de grande aunée et que tout cela m’a l’air d’être pas moins qu’une arlésienne : en effet, on explique que cette couleur proviendrait du fait de distiller l’inule dans un alambic en cuivre. Une réaction chimique particulière serait à l’origine de cette colorisation. Mais, aujourd’hui, qui donc distille dans ces vieux alambics en cuivre, qui plus est de l’inule odorante ?

Assez lourde, l’huile essentielle de petite inule possède une densité égale à 0,97. Son odeur aromatique passe pour un peu résineuse, fraîche et herbacée, douce et crémeuse, avec, toujours, ce petit quelque chose « camphré », tout comme avec sa cousine grande aunée. Sauf que, bien entendu, de camphre, elle n’en contient pas : aucune trace de bornéone dans cette huile essentielle (ou bien dans des proportions si insignifiantes – 0,15 % – que cela ne vaut même pas la peine de s’y attarder). En revanche, l’on y voit du bornéol et son estérification, l’acétate de bornyle, comme l’exposent les données chiffrées suivantes :

  • Esters : 55 % dont acétate de bornyle (49 %)
  • Monoterpénols : 26 % dont bornéol (20 %)
  • Monoterpènes : 8 % dont camphène (6 %), limonène (2 %)
  • Sesquiterpénols : 7,50 % dont T-cadinol (6 %)
  • Sesquiterpènes : 4 % dont β-caryophyllène (2 %)

Il est rarissime de constater de si fortes proportions de bornéol et d’acétate de bornyle dans la même huile essentielle. Souvent, on trouve soit l’un, soit l’autre, comme on peut le voir ci après :

  • Acétate de bornyle : sapin de Sibérie, épicéa, pin sylvestre, épinette noire, mélèze, romarin officinal, grande camomille, thym à feuilles de sarriette
  • Bornéol : tanaisie bleue, grande tanaisie, achillée millefeuille, grande camomille, serpolet, thym à feuille de sarriette

Une première plante les contient tous les deux, c’est la grande camomille (Tanacetum parthenium), mais pas dans les proportions que propose l’huile essentielle de petite inule (49 % et 20 % !). L’autre plante commune à ces deux listes, c’est le thym à feuilles de sarriette (Thymus satureoides), alias thym à bornéol pour la simple et bonne raison qu’on l’y trouve jusqu’à hauteur de 45 % (pour seulement 2 % d’acétate de bornyle). Cela ne signifie pas que l’on peut substituer à loisir l’une pour l’autre, mais cela me fait tiquer en raison de ce qu’on disait dans l’Antiquité à propos de l’inule : on lui avait donné le nom d’helenium/helenion, de même qu’à une sorte de thym, plante qui, sous le rapport botanique, n’a pas de relation directe avec la petite inule bien entendu. Pourtant, il y a 2000 ans environ, on a accordé à une astéracée et à une lamiacée que l’on réunit aujourd’hui pour des motifs biochimiques, le même nom, helenion. Sans doute qu’à l’époque, il fut accordé à cette inule et à ce thym parce qu’on leur avait constatés quelque chose de commun, bien qu’on puisse se demander quoi.

Propriétés thérapeutiques

  • Anti-infectieuse : antibactérienne, antivirale, antifongique
  • Immunomodulante, stimulante des cortico-surrénales
  • Expectorante très puissante, mucolytique, anticatarrhale, antitussive, décongestionnante des voies respiratoires
  • Digestive, cholérétique, cholagogue
  • Régulatrice et tonique cardiaque, hypotensive
  • Anti-inflammatoire
  • Antispasmodique
  • Antalgique
  • Sédative nerveuse, apaisante, rééquilibrante et harmonisante psychique, neurotonique, antidépressive

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère pulmonaire + ORL : bronchite, bronchite chronique, bronchiolite du nourrisson, rhume, rhinite, toux (grasse, quinteuse, spasmodique), asthme, laryngite, emphysème pulmonaire, trachéite, sinusite, otite, refroidissement, mucoviscidose
  • Troubles de la sphère cardiovasculaire : hypertension, fatigue et perturbation du rythme cardiaque, arythmie, tachycardie, extrasystole, palpitations
  • Troubles hépatopancréatiques
  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : inappétence, digestion lente, insuffisance biliaire, colite infectieuse
  • Troubles de la sphère génito-urinaire : vaginite, leucorrhée, cystite
  • Affections cutanées : acné, soins de la peau
  • Lombalgie

Modes d’emploi

  • Voie orale.
  • Voie cutanée (en massage et friction).
  • Voie rectale.
  • Inhalation, olfactions.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Huile essentielle inadaptée durant la grossesse, du moins lors des trois premiers mois. De même, la période d’allaitement n’est pas compatible avec l’absorption de cette huile essentielle.
  • D’un strict point de vue cutané, l’huile essentielle de petite inule est capable d’occasionner un phénomène allergique (typique chez les Astéracées). Par ailleurs, cette huile essentielle cause spécifiquement, lorsqu’elle n’est pas absorbée à justes doses, une crise d’élimination appelée choc à l’inule, se traduisant, lors de la remédiation d’une infection respiratoire, par une expectoration et un écoulement surabondants. A la manière de la réaction de Jarisch-Herxheimer, le choc à l’inule n’est pas grave en soi : par l’accroissement temporaire des symptômes, il reflète la bonne marche des opérations de guérison, ainsi que l’efficacité du produit utilisé pour lutter contre l’infection en question.

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  1. Jean Chevalier & Alain Gheerbrant, Dictionnaire des symboles, p. 520.
  2. Ibidem, p. 624.
  3. Ibidem.
  4. Michel Odoul & Elske Miles, La phyto-énergétique, p. 160.

© Books of Dante – 2021

Crédit photo : Leo Giordanengo (wikimedia commons).

L’aunée officinale (Inula helenium)

Crédit photo : Lukas Riebling (wikimedia commons).

Synonymes : aunée commune, grande aunée, aulnée, inule aulnée, inule héléniaire, hélénine, hélénne, hélénium, alliaume, aillaume, soleil vivace, lionne, astre-de-chien, oeil-de-cheval, laser de Chiron, panacée de Chiron, plante à escarres, quinquina indigène, aromate germain (ou germanique), canada (?). Ceci dit, sachons que son nom vernaculaire le plus répandu me semble être enule campane (parfois transmué en enucampane et elecampane), c’est-à-dire de Campanie, une région italienne méridionale, et non « de campagne » ! ^.^

L’aunée est de ces plantes qu’on appelle aussi bien par son nom français usuel que par son nom latin francisé, en l’occurrence inule, venant un tout petit peu modifier l’Inula institué par Linné en 1753. Pour autant que cela soit là son principal nom, aunée n’est pas le plus connu des deux. Il faut dire qu’il ne renvoie à rien de bien glorieux, si l’on en juge par l’étymologie, qui, benoîtement, nous explique que l’aunée tire ce nom du fait de sa fréquentation des aulnaies (c’est-à-dire des bois d’aulnes) où elle se plaît plus que partout ailleurs. Parfois, l’on complexifie à tort l’étymologie, mais cette explication simpliste est parfaitement inacceptable. En effet, la réalité est davantage compliquée. Nous allons néanmoins la rendre accessible : aunée ne serait pas autre chose que la créature chimérique née de l’union du nom inula et de l’adjectif helenium. Ne me demandez pas comment cela s’est fait, je n’en ai strictement aucune idée : sans doute a-t-on découpé ces mots, mélangé leurs syllabes dans un chapeau, supprimé et rajouté des lettres, mis le tout dans un shaker et hop !… Non, ça n’est là qu’une bête plaisanterie qui n’a pas d’autre but que de détourner votre attention en direction de la suite ! Quitte de l’aunée ! Attachons-nous plutôt aux deux mamelles fondatrices que sont inula et helenium. Le premier de ces deux mots latins provient d’un verbe grec, hinaein, qui fait référence aux capacités purificatrices et évacuantes de l’aunée. Quant à helenium, il n’est pas trop difficile d’y reconnaître un prénom féminin dont on peut se demander ce qu’il vient fiche là. Pour cela, vous vous en doutez, il va falloir se farcir une explication à la hauteur de la tâche. En effet, qui est donc cette Hélène ? Plus facile d’identifier Vulcain dans le nom magique qu’on donnait il y a bien longtemps à l’aunée, à savoir gonos hephaistou (« semence d’Héphaïstos »). En quoi donc le mari d’Aphrodite peut-il bien nous donner un indice ? Eh bien, sachant qu’on accorde à l’aunée le patronage de Zeus son père, l’on se rapproche à petits pas de la solution, puisque cela tourne autour du dieu de l’Olympe, mais surtout au sujet de sa progéniture qu’il a nombreuse : en l’occurrence une Hélène, aussi femelle qu’Héphaïstos est mâle, aussi belle qu’il peut être effroyablement laid. Nous parlons bien évidemment d’Hélène de Sparte, fille de Zeus et de Léda. L’aunée prend place dans sa destinée peu après le jugement de Pâris : Aphrodite, en échange de la pomme de discorde, avait accordé au jeune homme le pouvoir de faire succomber à son charme la plus belle femme connue au monde. Son entêtement l’amena à ravir Hélène à son mari, Ménélas le roi de Sparte. Mais avant que d’y réussir, Hermès parvint à la soustraire à cette première tentative : il l’enleva et la déposa sur une île déserte de la côte orientale de l’Attique. En pleurs, la pauvre Hélène répandit des larmes qui, en touchant le sol, donnèrent naissance à cette plante – l’aunée – qu’on appela helenium en la circonstance. (A cette île d’Hélène, on a donné le nom de Makronissos. Faisant partie des Cyclades, elle est aujourd’hui inhabitée.) Il existe bien des variations du mythe unissant Hélène à l’aunée, parfois de façon si absurde qu’on ne semble pas se rendre compte de l’invraisemblance du propos : la plante serait née de ce que Hélène aurait versé une larme au moment de l’enlèvement de Pâris, alors qu’elle était justement en train de cueillir cette même plante (nœud au cerveau ; sic). Dire, comme Pline, qu’elle en tenait un bouquet ou simplement une fleur à la main lors de l’enlèvement était bien suffisant et surtout parfaitement logique, sans avoir besoin de tomber dans une ânerie plus grosse qu’une maison. L’on raconte encore qu’Hélène aurait été la première à mettre en usage cette plante contre les morsures de serpents. Mais cela, c’est ce que disaient les Anciens, Dioscoride par exemple. Bref, encore et toujours cette phytogonie dont l’objectif cherche avant tout à mieux (s’)expliquer le monde végétal. En effet, « dans tous les mythes, les propriétés prêtées à l’helenium font référence de façon plus ou moins explicite à la beauté légendaire de l’héroïne et à la guérison des morsures de serpents »1. C’est, peu ou prou, ce qu’écrit Pline dans l’Histoire naturelle au sujet de l’helenium, plante qui « passe pour favorable à la beauté et pour conserver intact chez les femmes la peau du visage aussi bien que du reste du corps […]. On prend aussi la racine dans du vin contre les blessures causées par les serpents ». La plante d’Hélène serait donc une « herbe aux blessures », en plus d’être fréquemment présentée comme liée à la faculté de protéger des morsures de serpents, à défaut de les guérir. L’étymologie semble vouloir apporter une preuve de cela : helenium proviendrait selon certaines sources du latin vulnus, terme faisant clairement référence au soi-disant propriétés vulnéraires de l’aunée.

Aujourd’hui, si l’on est d’accord pour affirmer sans risque de trop d’erreurs que l’helenium des Anciens porte ce nom en rapport à Hélène de Sparte, la naïveté porterait à croire qu’il n’existe derrière ce nom qu’une seule et même plante. Or ce n’est pas le cas : on y imagine bien la grande aunée, mais aussi d’autres plantes fort différentes, comme par exemple une sorte de serpolet (Thymus hirsutus) ou encore l’ivette musquée, etc. Un autre problème se profile : s’il s’avère que l’inula décrite par le poète Horace est bel et bien l’aunée, chez bien des botanistes et naturalistes de l’Antiquité, l’on peut dire que la confusion est reine. Par exemple, Théophraste, selon une mode qui n’était pas rare à son époque, distinguait une inule mâle d’une autre femelle. D’après les descriptions accordées, la première pourrait être Inula viscosa, la seconde Inula graveolens. D’un autre bord, si l’helenion de Dioscoride semble bien être une aunée indifférenciée, qu’en est-il de l’helenion de Théophraste et des hippocratiques ? (Rappelons qu’à la naissance de Dioscoride trois siècles se sont écoulés depuis le décès de Théophraste, soit environ une durée identique qui sépare ce moment où nous parlons du décès de – prenons Pierre Pomet. A la lecture de l’unique ouvrage du droguiste parisien, eh bien on se rend compte qu’il n’écrit pas exactement comme nous. L’on peut donc émettre l’hypothèse qu’au temps de Dioscoride, les choses avaient elles aussi quelque peu évolué.) Ainsi, grande question : parce que ces plantes portent le même nom, cela en ferait des plantes identiques, du moins semblables ? Pour répondre à cette judicieuse interrogation, je décide ici de faire appel à un article de L’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert. Voici ce que l’on peut y lire à l’article « helenium » : « Il est bien étrange que Théophraste et Dioscoride, tous deux Grecs, aient nommé helenium des plantes entièrement différentes. Théophraste met son helenium au rang des herbes dont on faisait des couronnes ou des bouquets, et cet auteur remarque qu’elle approchait du serpolet. Dioscoride, au contraire, donne à son helenium une racine d’odeur aromatique, et des feuilles semblables à celles de notre bouillon-blanc ; de sorte que par-là sa description convient du moins à notre aunée pour la racine, et pour les feuilles, qui sont molles, velues en dessous, larges dans le milieu, et pointues à l’extrémité. Je crois volontiers que l’inula d’Horace peut être l’aunée des modernes ; mais, dira-t-on, la racine de l’aunée des modernes est amère, et Horace appelle la sienne aigre […]. La raison de cette différence viendrait de ce que ce poète parle de l’aunée préparée, ou confite avec du vinaigre et d’autres ingrédients, de la manière apparemment que Columelle l’enseigne […]. Pour ce qui regarde Pline, il a rejeté dans sa description de l’helenium celle de Dioscoride, a emprunté la sienne de Théophraste, et autres auteurs grecs, et en même temps il a adopté les vertus et les qualités que Dioscoride donne à la plante qu’il décrit sous le nom d’helenium ; ainsi faisant erreurs sur erreurs, il a encore donné lieu à plusieurs autres de les renouveler après lui. Il importe de se ressouvenir dans l’occasion de cette remarque critique, car elle peut être utile plus d’une fois »2. Ainsi, lorsque Pline indique, dans son Histoire Naturelle, que « l’aunée est surtout très fameuse contre les faiblesses d’estomac », il n’y a pas lieu de se méfier des paroles du naturaliste romain, quand l’on connaît les exactes propriétés thérapeutiques de l’aunée. D’autant qu’il ajoute, en guise de lettre de recommandation, que celle plante demeure fort célèbre « parce que la fille d’Auguste, Julia, en prenait tous les jours ». Est-ce que tout cela est bien pertinent ? Tout à l’inverse, si les hippocratiques parlent bien d’aunée, nous pouvons affirmer qu’ils la recommandaient dans les affections des voies respiratoires, urinaires et gynécologiques. Parachevons ce portrait avec ce que raconte Dioscoride de l’aunée : selon lui, l’helenion permet de guérir la toux et l’asthme, et de débarrasser les poumons des humeurs qui les encombrent. Il la donne comme échauffante, diurétique et stomachique, indique ses bons offices en cas de crachements de sang, de sciatique, de ventosité, de spasmes et de fracture.

En 512 de notre ère, l’on vit paraître pour la première fois une représentation picturale fidèle de l’aunée dans un manuscrit byzantin de la Materia medica de Dioscoride : à sa seule vue, nul doute que les nombreuses erreurs commises par Pline auront été dépassées.

L’aunée du « Dioscoride de Vienne ».
L’inule de l’Herbarius Moguntinus (1484). Plus naïve, bien qu’elle soit plus tardive que l’illustration précédente.

Au Moyen âge, un dicton avance que « l’aunée entretient la vie des esprits », ce qui, ma foi, demeure pour moi du domaine du mystère. Je me suis laissé dire que cela pouvait, peut-être, avoir quelque rapport avec la notion d’esprits animaux que l’on maîtrisait parfaitement encore à cette époque. Les esprits animaux (non, aucun rapport avec les totems !), c’est une façon de désigner le « prāna », le souffle vital supra humain inhérent à toute velléité d’existence, ce qui fait que – agent de liaison puissant – le corps, l’âme et l’esprit tiennent ensemble. Or, donc, l’aunée n’est-elle pas une plante de vie ? Cela, chère lectrice, cher lecteur, tu n’en sais encore rien, mais cela te sautera aux yeux à la lecture de la seconde partie du présent article. Tout ce que je puis maintenant te dire, c’est que l’aunée n’échappe à aucun des grands thérapeutes médiévaux. Commençons tout d’abord par Macer Floridus : selon lui l’enula est réputée comme emménagogue quand elle est absorbée en décoction. De plus, elle est diurétique, elle relâche le ventre, calme les douleurs de la sciatique et de la néphralgie, apaise la toux et l’orthopnée. Bref, du Dioscoride tout mâché et recraché. Du côté de Salerne, on compose des vers à la gloire de la grande aunée : « Aux entrailles, l’aulnée est saine et bienfaisante : à bien des maux elle a remédié. » Précisons au passage que pour les Anciens, la poésie n’a pas pour seule fonction de faire joli, c’est aussi un excellent moyen mnémotechnique ;-) Plus au nord, on retrouve l’aunée entre les mains expertes de Hildegarde qui lui attribue Alant comme nom. A l’heure actuelle, la grande aunée porte le nom allemand d’echter alant (c’est aussi un mot gallo qui veut dire « bien portant, vif, dynamique », autant de bons points pour l’aunée ; c’est aussi à ce nom que ceux de différentes molécules contenues dans la racine d’aunée ont emprunté les leurs : l’alantol, l’alantolactone et l’isoalantolactone). Chaude et sèche, l’aunée de Hildegarde remédie aux problèmes respiratoires, aux plaies , aux démangeaisons cutanées, chasserait la migraine et éclaircirait la vue. Mais attention toutefois « si on en prenait ainsi trop souvent, sa force pourrait faire du mal »3, ce qui semble être une préfiguration de ce que l’on appelle aujourd’hui le « choc à l’inule » et dont Pierre Franchomme a été l’un des premiers à parler, si je ne m’abuse.

Au Moyen âge, outre que le vin d’aunée conserve une grande réputation, des praticiens plus tardifs dont Albert le Grand (1200-1280) et Bartholomeus de Glanvilla (XIVe siècle) surent tirer parti de l’aunée dans plusieurs manifestations morbifiques dont diverses affections pulmonaires (asthme, bronchite, coqueluche) et cutanées avant tout, ce qui dessine parfaitement le profil thérapeutique de l’aunée, que les auteurs de la Renaissance (Matthiole, Bauhin, Bock…) se firent un honneur de perpétuer. A la suite de quoi sa popularité fut loin de faiblir, puisque, de siècle en siècle, elle fut étayée et renforcée par la pratique et la réflexion de nombreux auteurs : Nicolas Lémery, Pierre Pomet, Jean-Baptiste Chomel, Louis Desbois de Rochefort, Joseph Roques, François-Joseph Cazin, etc. affirment ou réaffirment, élaborent, conçoivent, imaginent, enfin procèdent à toutes actions qui montreraient, d’une manière ou d’une autre, que l’aunée est une respectable grande dame. Et on lira noir sur blanc, bien plus tard, toute l’utilité dont l’aunée peut se prévaloir en thérapeutique. Par exemple, au XXe siècle, Jean Valnet débute la notice qu’il lui consacre par cette phrase : « Une des plantes les plus précieuses ». Alexandre Yersin, le « découvreur » du bacille de la peste, en remarqua les propriétés évidemment antibactériennes, tandis que le médecin italien Carlo Inverna n’hésita pas à considérer, dans les années 1930, l’aunée comme un spécifique de la tuberculose pulmonaire, après qu’il fut remarqué que cette plante agissait aussi face à un autre bacille en l’inhibant, le bacille de Koch. Tout cela explique que, fort plébiscitée, l’aunée entra dans une kyrielle de préparations pharmaceutiques à travers les âges (opiat de Salomon de Joubert, catholicon double de Fernel, onguent martiatum, looch pectoral, sirop hydragogue de Charas, diabotanum de Blondel, emplâtre de Vigo, sirop d’armoise composé, etc.).

Très grande plante vivace originaire du sud-est de l’Europe ainsi que de la frange occidentale de l’Asie, l’aunée peut effectivement se percher à pas loin de trois mètres de haut ! C’est qu’il faut un sacré système racinaire pour maintenir ses fortes tiges velues : en effet, d’apparence rhizomateuse, la racine d’aunée peut atteindre 5 cm d’épaisseur. Grosse et charnue – c’est bien nécessaire pour ancrer l’aunée à la terre –, cette masse racinaire adopte une teinte brun rouge roussâtre à l’extérieur, blanc jaunâtre quand on vient à la rompre.

Le gigantisme de l’aunée s’applique aussi aux feuilles, les inférieures en particulier : de l’extrémité de leur pointe jusqu’au point d’attache sur la tige, on mesure parfois 80 cm ! Longuement pétiolées (ce qui est une illusion : la feuille est resserrée à la manière d’une canule), ces feuilles de forme plus ou moins ovale et lancéolée, sont un peu dentées, et ondulées à leur surface. Sur le dessus, elles affichent un beau vert ridé, sur leur face inférieure une texture duveteuse qui les fait passer pour quelque peu grisâtres. Quant aux plus hautes feuilles, beaucoup plus petites, étroites et cordiformes, elles sont sessiles et légèrement amplexicaules (c’est-à-dire qu’elles engainent la tige, mais pas totalement dans leur cas). En été (de mai à septembre, plus justement), comme il sied aux Astéracées, l’aunée rameuse dans ses hauteurs, développe de grands capitules, étoiles solitaires de 6 à 8 cm de diamètre : au centre se trouvent des tubes jaunes hermaphrodites qu’enserrent de nombreuses et longues fleurs ligulées femelles.

En France, où l’aunée s’est finalement naturalisée, on la trouve sur des sols humides assez ombragés, surtout s’ils sont à dominante marneuse et siliceuse. Elle est pourtant peu fréquente et très localisée. Par exemple, inexistante en Provence et dans les Pyrénées, on la croise quelquefois dans nord et l’est du pays. Partout ailleurs, on peut la dire assez (ce qui est relatif) fréquente, surtout à l’abord des villages, souvent près d’anciennes habitations (ce qui peut laisser suspecter des cultures abandonnées). Autrefois cantonnée aux jardins botaniques et monacaux, elle a pu s’en échapper pour frayer à l’abord des cultures, à la lisière des forêts (sans jamais y mettre le nez), dans les haies, fossés et prairies, pourvu que ces lieux soient humides suffisamment.

L’aunée officinale en phytothérapie

Cette plante a beau s’ingénier à placer ses fleurs à hauteur de regard d’homme, et même plus haut (je souris à l’évocation de la taille du vase dans lequel Hélène envisageait de plonger les tiges d’aunée qu’elle était en train de cueillir au moment de son rapt…), c’est à ses pieds qu’il faut chercher la matière médicale que l’homme s’est toujours entiché à déterrer, pour la découper, disséquer, étudier sous toutes les coutures, etc. : une belle et grosse racine à l’avenant des parties aériennes (pour garder la tête sur les épaules, mieux avoir des semelles plombées). Cette racine, d’odeur forte et pénétrante à l’état frais (un arôme de banane (?) ai-je écrit naguère), possède une saveur un peu âcre et amère, aromatique et piquante lorsqu’on la mâche durant un moment. D’aucuns l’ont trouvée agréable au goût, dans lequel on prétend déceler parfois une touche camphrée qu’il va falloir définitivement mettre en bière : autrefois, l’on disait que la racine d’aunée contenait un camphre qui lui était spécifique, l’hélénine. Or, de camphre, je n’en connais qu’un seul, c’est le bornéone. Alors, c’est vrai que « ça » sent un peu le camphre, mais de la même manière que l’on pourrait dire que « ça » sniffe un peu le menthol ou l’eucalyptol (ce qui n’est pas faux, mais n’est pas vrai non plus !). « Ça » sent tout comme, même si l’on sait bien que ce n’est pas exactement le cas. En revanche, une fois sèche et conservée dans de bonnes conditions, la racine d’aunée exhale un suave parfum d’iris ou de violette, et conserve toujours une saveur épicée, celle-là même qui lui a fait mériter ce surnom d’aromate germain.

Avant de filer dans le détail, nous allons tout d’abord nous attarder sur la plus grosse des évidences : du nom latin de l’aunée – inula – Thomas Thomson a forgé en 1811 le nom d’une substance qu’isola Valentin Rose en 1804, l’inuline. Elle n’est sans doute pas le plus actif des principes qu’on trouve dans l’aunée, mais elle s’y présente surtout massivement (jusqu’à 45 % du poids de la racine), puisqu’elle constitue une substance de stockage énergétique que la plante emmagasine pour plus tard : c’est son caractère « fourmi ». D’autres astéracées font de même : topinambour (90 %), chicorée (55 à 80 %), grande bardane (50 à 70 %), dahlia (40 à 60 %), pissenlit (40 %), arnica (5 %), etc. Glucoside (polysaccharide) ayant une composition proche de celle de l’amidon, l’inuline n’en est pourtant pas, puisque cette fécule particulière ne forme pas une sorte de gelée mucilagineuse au contact de l’eau, ni ne bleuit à celui de l’iode. L’inuline, qui confère sa saveur douce au topinambour et au fond d’artichaut, « n’est pas digérée mais utilisée par les bactéries intestinales comme source d’énergie. La fermentation bactérienne qui en résulte va avoir plusieurs conséquences. Elle produit des acides gras à courte chaîne qui augmentent l’acidité du milieu intestinal et, par la même occasion, la solubilité du fer ; la fermentation de l’inuline active la multiplication des cellules de la paroi intestinale et augmente ainsi la surface d’absorption ; elle active aussi le gène responsable de la synthèse des transporteurs nécessaires à l’entrée du fer dans les cellules intestinales »4. Ainsi, l’inuline, favorisant l’assimilation du fer organique, est-elle tout indiquée pour lutter contre l’anémie, d’autant qu’elle promeut les bactéries intestinales bénéfiques à l’organisme. Chez les Anciens, l’on avait déjà remarqué ce fait, non explicité alors, mais qui recherchait, empiriquement, à administrer conjointement l’aunée avec le fer. Ainsi, Desbois de Rochefort, auquel fit suite Cazin : « Je donne, dit-il, l’infusion aqueuse coupée avec autant d’eau de clous rouillés »5. Mais refrénons-nous, nous empiétons sur les deux paragraphes qui vont suivre tout à l’heure. Plutôt, poursuivons l’inventaire des substances dignes de notre intérêt phytothérapeutique. J’ai recensé quelques sels minéraux (calcium, potassium, magnésium, soufre…), une résine qui donne son âcreté à la racine d’aunée, de l’albumine, une gomme, mais surtout :

  • Des stérols : β-sitostérol, stigmastérol ;
  • Des acides phénols : acétique, caféique, chlorogénique, hydrobenzoïque, dicaféylquinique ;
  • Des acides aminés : sérine, thréonine, acide aspartique, acide glutamique ;
  • Des flavonoïdes : épicatéchine, gallate de catéchine, dihydroquercétine, rutoside de pentosyle, kaempférol ;
  • Une essence aromatique dont on tire une huile essentielle composée de sesquiterpènes (azulène, β-élémène, α et β-bergamotène), de monoterpènes (α et β-pinène), de triterpènols (dammaradiénol), de lactones sesquiterpéniques (alantolactone, isoalantolactone, santamarine), d’alantol et d’anéthol.

Propriétés thérapeutiques

  • Anti-infectieuse : antibactérienne et bactériostatique (staphylocoque doré, babesia, bacille de Koch), antifongique et fongistatique, antiparasitaire, antiprotozoaire, larvicide (Aedes aegypti)
  • Antiseptique, sédative et antispasmodique des voies respiratoires, béchique, expectorante, mucolytique, asséchante des muqueuses respiratoires, stimulante des muqueuses bronchiques, cicatrisante des muqueuses bronchiques, anti-inflammatoire bronchique
  • Antiseptique et sédative des voies urinaires, diurétique, éliminatrice de l’urée et des chlorures
  • Dépurative, sudorifique, diaphorétique, détoxifiante
  • Apéritive, digestive, stomachique, tonique de l’intestin grêle, vermifuge
  • Cholagogue, hépatoprotectrice (c’est une « hépatique » : cf. la couleur de ses fleurs et la forme de ses feuilles)
  • Tonique amère, stimulante générale, fortifiante
  • Cicatrisante, détersive, résolutive, antiprurigineuse
  • Emménagogue, utérotonique
  • Hypotensive
  • Fébrifuge
  • Antitumorale, cytotoxique
  • Neuroprotectrice, anti-oxydante
  • Améliore la vigilance

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère respiratoire : bronchite, bronchite catarrhale, spasmes bronchiques, asthme humide, toux quinteuse, toux des tuberculeux (l’aunée leur est grandement profitable), coqueluche, engorgement des voies respiratoires, maux de gorge, amygdalite, angine, irritation du larynx, trachéite chronique, grippe accompagnée de fièvre
  • Troubles de la sphère digestive : inappétence, atonie gastro-intestinale, aigreur et brûlure d’estomac, tiraillement gastrique, nausée, vomissement, diarrhée (chronique, séreuse), fermentation intestinale, entérite, ulcère gastrique, colique de plomb, parasites intestinaux (ascaris, ankylostomes, nématodes, trichures)
  • Troubles de la sphère vésico-rénale : oligurie, urémie, atonie vésicale, catarrhe vésical, cystite, néphrite, pyélonéphrite, colique néphrétique, hydropisie, goutte, rhumatismes
  • Troubles de la sphère hépatobiliaire : jaunisse, ictère, cholémie, engorgement lent du foie
  • Troubles gynécologiques : aménorrhée, règles insuffisantes et/ou douloureuses, provoquer et régulariser les règles chez la jeune fille, leucorrhée (par endométrite catarrhale), engorgement lent de la matrice
  • Affections cutanées : scrofule, dartre, gale, eczéma, prurit, démangeaisons herpétiques, peau croûteuse, plaie, plaie d’allure douteuse, blessure, ulcère (atone, indolent, ancien), coupure, escarres
  • Faiblesse et fatigue générale, asthénie, anémie, chlorose (les « pâles couleurs », comme l’on disait dans l’ancien temps), convalescence, fatigue après infection grippale
  • Hémorroïdes
  • Hypertension
  • Engorgement lent de la rate
  • Scorbut (en compagnie du raifort)
  • Cure de démorphinisation

L’aunée en médecine traditionnelle chinoise

L’aunée entre particulièrement en correspondance avec les deux grands méridiens associés à l’élément Terre : Rate/Pancréas (Yin) et Estomac (Yang). De plus, elle apporte une action bienfaisante sur quatre méridiens Yin appartenant chacun aux quatre autres éléments propres à la médecine traditionnelle chinoise, ceux du Foie (Bois), du Poumon (Métal), des Reins (Eau) et du Cœur (Feu). D’une manière générale, l’aunée tonifie l’énergie de ces six méridiens, dont l’action sur la sphère physique reprend peu ou prou ce que nous avons vu dans le paragraphe précédent : fragilité immunitaire, asthénie, anémie, infection bactérienne et virale, fatigue après infection, aménorrhée, dysménorrhée, difficultés digestives, acidité gastrique, néphrite, bronchite, toux, eczéma, dermatoses, etc.

Modes d’emploi

  • Infusion de racine d’aunée à destination interne : compter 15 à 30 g par litre d’eau. Tisane très aromatique et agréable au contraire de la préparation suivante :
  • Décoction de racine d’aunée à destination interne : compter 10 à 30 g par litre d’eau. Une extrême coction dissout plus facilement la résine très âcre de l’aunée ce qui, in fine, rend cette décoction particulièrement imbuvable. De plus, les principes aromatiques de la racine d’aunée sont littéralement vaporisés par ce procédé. Donc, mieux vaut préconiser une plus petite quantité (maximum 20 g) en décoction pendant pas plus d’une trentaine de minutes (ce qui, me concernant, m’apparaît déjà trop long). Si l’on destine cette décoction à un usage externe, cette précaution n’a plus lieu d’être, l’on peut même forcer la dose jusqu’à 60, voir 100 g par litre d’eau.
  • Macération vineuse de racine pilée : 40 g de racine en macération durant deux semaines dans un mélange d’eau-de-vie (50 cl) et de vin blanc (100 cl). Autre recette : 60 g de racine concassée dans un litre de vin rouge (ou blanc) en macération durant une dizaine de jours. A l’issue, on filtre puis on édulcore au miel ou au sirop de sucre de canne.
  • Teinture-mère : 10 à 20 gouttes par prise trois fois par jour.
  • Inhalation : une cuillère à café de teinture-mère dans un bol d’eau chaude (on ferait de même avec son huile essentielle si nous en disposions).
  • Sirop de racine d’aunée.
  • Poudre de racine : 2 à 10 g par jour dans un véhicule liquide adapté (miel, sirop, jaune d’œuf).
  • Pommade : 10 g d’axonge auxquels on mêle 20 g de poudre de racine d’aunée (on peut aller jusqu’à 50/50).
  • Racine confite au sucre (comme les pétioles d’angélique) : on lui fait prendre la fonction de « bonbons » à suçoter lors des désagréments qui affectent les voies respiratoires hautes.

Voici quelques recettes composées histoire de s’égarer sur des sentiers peu débattus :

  • Infusion contre la coqueluche : racine d’aunée, thym, serpolet, anis vert : 10 g de chaque. Une cuillère à café de ce mélange par tasse d’eau chaude. Compter deux à quatre tasses par jour.
  • Infusion contre l’asthme : racine d’aunée, racine de primevère, anis vert : 10 g de chaque. Une cuillère à café de ce mélange par tasse d’eau chaude. Compter deux à quatre tasses par jour.
  • Tisane anticatarrhale de Théodore Tronchin (1709-1781), médecin de Voltaire : placez 130 g de miel blond dans un litre d’eau que vous porterez à ébullition jusqu’à ce que le tout frémisse à peine. Aux premiers bouillons, coupez le feu, ajoutez 16 g de racine d’aunée débitée en petits morceaux et 8 g de badiane (ou d’anis vert si vous n’en disposez pas). Laissez infuser hors du feu et à couvert durant ¾ d’heure.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Récolte : elle se déroule dès l’automne (septembre, octobre) et peut s’étaler tout l’hiver durant (des prélèvements printaniers ne sont pas impossibles) et concerne les plants de 2 à 4 ans. Une fois déchaussée, on brosse bien la racine, on la découpe en tronçons et puis on les fait sécher au soleil ou à l’étuve (à une température de 35 à 45° C). On peut cueillir les jeunes feuilles au mois de juin pour en user immédiatement.
  • Comme cela est typique des Astéracées, l’aunée n’échappe pas à un potentiel pouvoir allergisant qui se manifeste surtout via des dermatites de contact. Consommée par voie interne et à dose inadaptée, l’aunée peut provoquer nausée, vomissement, diarrhée et crampes, plus rarement des spasmes et des symptômes de paralysie. On ne l’administrera pas en cas de grossesse (utérotonie) et d’allaitement.
  • Comestible, la racine de l’aunée est parfois surnommée, comme nous l’avons déjà relevé, aromate germain, puisqu’en Allemagne on la râpait comme on le fait du gingembre, afin d’aromatiser les gâteaux et les salades de fruits. Elle était également confite. Autrefois, en Suisse romande, la racine d’aunée tenait bonne compagnie à l’absinthe dans la liqueur du même nom. En Alsace, on mettait à macérer la racine d’aunée dans du moût de raisin rouge : cela formait un vin aromatique, le reps. Enfin, sachons que les jeunes feuilles cueillies en juin sont comestibles aussi bien crues que cuites.
  • Récemment, j’ai appris qu’on vendait du bois de gaïac comme encens à brûler sur une pastille de charbon : l’on peut faire de même avec la racine d’aunée afin de parfumer les habitations de son arôme particulier.
  • Faux ami : une autre plante de la famille des Astéracées en est un : Telekia speciosa. Attention de ne pas confondre ces deux plantes.
  • Autres espèces : l’inule des montagnes (I. montana), l’inule conyze (I. conyza), l’aunée à feuilles de saule (I. salicina), la conyze des prés (I. britannica), l’inule fausse-aunée (I. helenioides), l’aunée visqueuse (I. viscosa), l’aunée faux perce-pierre (I. crythmoides), l’aunée des prairies (I. japonica) et enfin l’inule odorante ou petite inule (I. graveolens), qu’on honorera d’un petit article à sa mesure la semaine prochaine, puisqu’il est impératif de dire deux mots de son huile essentielle, certes hors de prix, mais particulièrement intéressante.
  • La teinturerie a su tirer de la racine d’aunée un pigment bleu.

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  1. Guy Ducourthial, Petite flore mythologique, p. 89.
  2. L’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert, article « helenium » rédigé par Louis de Jaucourt (1704-1780).
  3. Hildegarde de Bingen, Physica, p. 62.
  4. La Garance voyageuse, n° 82, p. 3.
  5. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p. 104.

© Books of Dante – 2021

Crédit photo : Stefan Lefnaer (wikimedia commons).

L’ambre

Ambre brut – crédit photo : gfdl (wikimedia commons)

Synonymes : succin1.

L’attraction pour l’ambre remonte à bien plus loin qu’on l’imagine généralement : il y a 30 000 ans, lors du Magdalénien, l’on fabriquait des bijoux et des amulettes dans ce matériau dont on s’était rendu compte de la facilité qu’il y avait de le tailler, outre l’intérêt de sa couleur et de son éclat. Le troc de l’ambre est, lui aussi, beaucoup plus ancien que cela : par exemple, on a découvert en Espagne (dans les grottes d’Isturitz et d’Altamira) des fragments d’ambre qui semblent attester des échanges longues distances puisqu’on ne trouve pas d’ambre natif en Espagne. Ce vif intérêt n’a pas été démenti par les périodes suivantes puisque durant une bonne partie de l’Âge du bronze (2200 à 750 av. J.-C.) et tout l’Âge du fer qui lui fait suite, les Germains troquèrent l’ambre contre des métaux, faisant même de colliers d’ambre de véritables « monnaies » d’échange. Les Scandinaves firent de même, ce qui explique que l’on ait retrouvé de l’ambre danois dans les Alpes, ainsi que les Celtes qui, dès le VIe siècle av. J.-C. commercèrent l’ambre, en particulier grâce à une route de l’ambre joignant la mer Baltique au nord, à la Méditerranée au sud. Ainsi, cela permettait aux régions pauvres en ambre d’en être plus ou moins abondamment fournies selon la richesse du commanditaire : si l’on sait que les bijoux d’ambre firent littéralement fureur en Grèce et chez les Assyro-babyloniens, la cherté de l’ambre – relative à l’éloignement des gisements – ne fit apparemment pas reculer la folle prodigalité d’un Néron qui en faisait parvenir de grandes quantités par l’une des principales routes de l’ambre, celle empruntant un itinéraire traversant l’Autriche et la Moravie. L’ambre peut rendre fou et attirer à lui les corps les plus faibles et fragiles, c’est parfaitement connu. En effet, très prisé et convoité, acquis souvent au prix d’un or (qu’on ne lui préfère pas toujours !), l’ambre demeure une substance particulièrement attractive : s’il se charge négativement au contact de la peau, une fois frotté vigoureusement avec une étoffe de laine, il perd des électrons et devient non seulement émetteur d’ions négatifs mais aussi électrostatique, propriété que découvrit Thalès de Milet au VIe siècle av. J.-C. Ainsi, en portant de l’ambre sous forme de pendentif ou de chapelet, le porteur se décharge de sa propre charge électro-magnétique. Cette propriété autorise encore l’ambre à attirer vers lui de légères et menues choses, comme des fragments de papier, des bouts de paille, etc. C’est ce qu’Aristote connaissait aussi, mais que l’on ne s’expliquait pas autrement que par une cause occulte qui fait sympathiser l’ambre avec la paille, plus qu’avec toute autre chose. Bien longtemps après nos deux savants grecs, Pierre Pomet affola l’aiguille d’une boussole avec un morceau d’ambre frotté, ce qui l’amena à se lancer dans une tentative d’explication parfaitement extravagante, mais qui eut au moins la valeur de chercher à comprendre un tel phénomène.

L’ambre attire à lui, de même que la divinité celte Ogmios qui possède elle aussi un pouvoir attractif puisque, magnétique, il électrise les foules : qu’on se souvienne des « chaînettes » d’or et d’ambre qui lient sa bouche aux oreilles de ceux qui l’écoutent. Cela n’est donc pas surprenant d’avoir lié l’ambre – par le truchement d’un collier – au chakra de la gorge, si l’on s’en réfère aux croyances entretenues au sujet de ses bonnes actions sur cette sphère, tant physiquement que psychiquement/énergétiquement au reste. On dit d’un homme doué d’une grande pénétration qu’il est fin comme l’ambre : sans doute cette vertu incita-t-elle les Anciens à opter pour l’ambre lors de la fabrication d’objets à caractère talismanique et/ou religieux. De là découlent probablement l’ensemble des pouvoirs magiques attribués à l’ambre : « L’ambre représente le fil psychique reliant l’énergie individuelle à l’énergie cosmique, l’âme individuelle à l’âme universelle »2. Tu veux participer au Grand Tout pleinement mais tu ne sais pas comment faire ? Porte donc de l’ambre ! A la seule évocation d’Ogmios, cela est parfaitement limpide. Apollon, pleurant des larmes d’ambre lorsqu’il est banni de l’Olympe, rappelle la dimension de ce lien. L’ambre, c’est encore l’attraction solaire d’essence céleste, spirituelle et divine, réunissant autant les qualités de l’argent que celles de l’or. Au premier, l’on peut rattacher la blancheur et la brillance de la lumière céleste, au second l’inépuisable et indéfectible caractère de son incorruptible pureté : l’ambre a partie liée avec l’idée même de jeunesse perpétuelle, puisque la transparence de l’ambre ne soustrait pas à notre vision les corps morts parfaitement conservés que, parfois, il abrite. « Ce n’est pas d’aujourd’hui, écrivait en 1694 Pierre Pomet, que les curieux font cas de ces morceaux, où il y a des bestioles enfermées, et qu’ils les regardent comme de grandes raretés »3. Il dit d’ailleurs toute la surprise et l’embarras incrédules dans lesquels se trouvèrent les naturalistes de son époque, à la découverte de morceaux d’ambre contenant non seulement des insectes (mouches, fourmis, etc.), mais aussi des araignées, des fragments végétaux (feuilles, pétales, grains de pollen), des bulles d’air ainsi que, plus récemment, des portions entières de « dinosaures » (aile, queue, etc.). Ce mystère était déjà chanté par Martial dans ses Épigrammes :

« Comme errait la fourmi sous l’ombrage d’un tremble,

L’insecte s’englua dans une goutte d’ambre :

Lui qui, de son vivant, fut l’objet de mépris,

Devint, après sa mort, un objet de grand prix »4

La fourmi de Horace – crédit photo : Anders L. Damgaard (wikimedia commons)
Une guêpe dans la même posture – crédit photo : Université de l’état d’Oregon (wikimedia commons)

Il est connu que l’ambre, par son formidable pouvoir de condensateur (en chapelet et en amulette, c’est ce à quoi on le destine), fait acquérir à son porteur quelque chose de plus, à l’image de cette fourmi, un jour insignifiante, le lendemain chérie autant que la prunelle de ses yeux : mais à travers ce phénomène, ce n’est pas tant la fourmi que l’on considère à sa valeur juste, que le mécanisme incompréhensible – envisager qu’un jour l’ambre fut liquide ! – qui la fait accéder à ce statut apparemment inatteignable, c’est-à-dire à son enclosement au sein même de cette matière sacrée qu’est l’ambre. Du temps de Pomet, l’explication de Martial, c’était celle qui prévalait toujours. C’est probablement ce qu’il s’est passé il y a 50 millions d’années, mais Pomet, ainsi que Martial, ramènent ça à un temps autrement moins ancien, parce qu’insoupçonné à l’époque. Ce qui pose aussi la question de sa genèse. Aussi loin que l’homme s’est posé la question, de multiples hypothèses, échos de l’histoire, nous sont parvenues. Durant l’Antiquité gréco-romaine (avec Homère, Aristote, Ovide, Pline, etc.), l’ambre n’est pas autre chose que la résine de certains arbres (aulne, pin, peuplier) dont la naissance mythologique est assurée par le truchement des entités divines : remémorons-nous la métamorphose des Héliades en peupliers noirs, contée par Ovide dans le deuxième livre des Métamorphoses : « De cette écorce, leurs larmes coulent encore, elles se distillent en perles d’ambre de leurs jeunes rameaux, et durcissent au Soleil. L’Éridan les recueille dans ses eaux limpides et les porte aux mariées du Latium qui en font leur parure »5. La solidification des rayons du soleil au bord de l’océan donna naissance à l’ambre, pour d’autres, comme les Slaves qui virent dans l’ambre les larmes pétrifiées de leurs dieux. Expliquer le monde, d’une manière ou d’une autre. Parfois de façon farfelue. Ainsi ces croyances : l’ambre proviendrait des larmes d’oiseaux habitant certaines régions de l’Inde ou bien encore de l’urine de quelque lynx !… D’autres tentatives d’explication virent le jour, cherchant à insuffler beaucoup moins de fantastique que jusqu’à présent : l’on a soutenu, par exemple, que l’ambre naîtrait au fond des océans et qu’il serait arraché des abysses sous la force des ondes pour remonter ensuite à la surface, où on le trouverait sur les plages. Certaines hypothèses furent plus alambiquées pour tenter de percer le mystère de l’ambre de la Baltique : des arbres scandinaves se couvrent de résine, que le froid hivernal surprend et durcit dans l’instant. Il suffit à un vent assez impétueux qu’il remue leurs branchages pour que la résine s’en détache et atterrisse dans la mer toute proche. Elle y coule et poursuit son durcissement par l’entremise des esprits salins de la mer. Puis le vent et les flots de la Baltique font le reste : par leurs puissants mouvements, ils repoussent l’ambre ainsi formé sur les rivages de la Prusse orientale.

Au contraire de la myrrhe d’incestueuse nature (cf. le mythe de Cinyras et de sa fille Myrrha), l’ambre demeure l’apanage de la femme mariée et de celle qui désire un enfant : « C’est pour avoir des enfants beaux et intelligents que, par magie sympathique, les femmes […] recevaient en dot des colliers de perles d’ambre – d’autant plus grosses que leur position sociale était élevée »6. Ces mêmes colliers furent tout d’abord fort prisés en France, puisque la mode voulut que les gens de bien en portassent. Mais leur extrême communauté les fit presque abandonner, sauf par les servantes qui en portaient encore et aux antipodes desquelles il existe ce que l’on appelle la Bernsteinzimmer ou chambre d’ambre, soit une pièce de 55 m² entièrement recouverte d’ambre, pour un total de six tonnes. Conçue en 1701 et installée au palais Catherine de Pouchkine, ville située près de Saint-Pétersbourg, cette chambre est l’exceptionnel cadeau que fit Frédéric Ier de Prusse à Pierre le Grand.

On attribue à l’ambre bien des prodiges – faire retrouver le sourire aux affligés (surtout quand on le mêle au chocolat, aux dires de Brillat-Savarin !), décomposer le poison et en trahir la présence dans un breuvage versé dans une coupe lorsqu’elle est d’ambre (selon Serenus Sammonicus). Parmi eux, citons encore cette fabuleuse capacité que possède l’ambre, celle d’éviter les pertes dues aux incendies et aux inondations, et de retrouver les trésors égarés. Mais l’ambre perdu semble lui-même irrécupérable : volée par les Allemands en 1941 – le pouvoir attractif de l’ambre (encore !) – la chambre d’ambre a été égarée en 1945, et l’on ignore depuis où elle peut bien se trouver (au cas où elle n’aurait pas été détruite pendant les bombardements de la Seconde Guerre mondiale). On peut néanmoins en voir une reconstitution à l’identique située dans la même ville et inaugurée en 2003. Les enfants conçus dans une telle chambre – si il y en a eu – naissent-t-ils plus beaux ? Le sait-on seulement ? Est-ce bien utile, au reste, de le savoir, sachant que l’ambre est pourvoyeur d’aussi méritoires et prodigieuses capacités, comme nous l’avons vu et comme il nous reste encore à le voir.

Caractéristiques minéralogiques

  • Composition biochimique : C12H20O (avec des inclusions fréquentes de H2S).
  • Densité : 1 à 1,1.
  • Dureté : 2 à 2,5 (fragile).
  • Morphologie : minéral amorphe ne formant pas de cristaux ; se présente en concrétions, galets, boules, billes, grains, nodules arrondis, etc.
  • Éclat : gras à cireux.
  • Couleur : en République dominicaine, l’on dit que l’ambre est présent sur la surface de la Terre en quatorze teintes différentes et que chacune d’elle se subdivise en quatorze nuances. Je n’en ai pas recensées autant, mais je puis néanmoins affirmer que les couleurs de l’ambre dépassent celles qui, dans notre imaginaire collectif, sont habituellement associées à ce minéral, à savoir le jaune miel, le jaune topaze brillant et le blanc laiteux jaunâtre, puisque en effet l’ambre se décline en orange, en rouge jacinthe, en brun, en bleu, en vert et même en noir. Ce dont Nicolas Lémery faisait déjà la remarque : « Cette matière est sujette à un plus grand nombre de variétés, lesquelles paraissent dépendre de divers accidents »7.
  • Luminescence : blanc bleuâtre en ondes longues, verte en ondes courtes.
  • Fusion : fond facilement dans la flamme d’une bougie (250 à 300° C).
  • Solubilité : dans 20 à 25 % d’alcool, 18 à 23 % d’éther, 9,8 % de benzol.
  • Nettoyage : à l’eau savonneuse.
  • Morphogenèse : l’ambre résulte de la fossilisation de la résine de divers conifères piégée dans les sédiments du Paléogène, en particulier ses plus anciennes subdivisions, le Paléocène et l’Éocène. La plupart du temps, l’on considère que l’ambre le plus commun remonte entre 40 et 60 millions d’années, mais en réalité la fourchette temporelle est bien plus large, s’élargissant de – 300 à – 30 millions d’années. Signalons que l’ambre fait partie des gemmes organiques à l’instar du copal.
  • Gisements : localement abondant. On pourrait se résoudre à signaler les célèbres gisements de la Baltique, en particulier l’ambre que l’on ramasse sur le rivage ou celui qui surnage à la surface des eaux, comme c’est le cas près de Kaliningrad, plus précisément au sud-ouest de cette ville russe, à Iantarny. La Lituanie, toute proche, apporte elle aussi son tribu de beaux morceaux d’ambre. Par ailleurs en Europe, on trouve de l’ambre dans les très nombreux pays suivants : Suède, Danemark (Jutland), Grande-Bretagne, Allemagne, Pays-Bas, Autriche, Hongrie, Pologne, Roumanie, Italie (Ombrie, Marches, Sicile), Ukraine. En France, l’on en trouve aussi un peu, en particulier dans les départements méridionaux, comme celui des Alpes de Haute Provence. – Amériques : Pérou, Caraïbes (île d’Hispaniola : la proximité de mines de cuivre confère à certains ambres dominicains une couleur vert clair à vert foncé, une autre bleue). – Asie : Inde, Chine (Himalaya), Birmanie. – Afrique : Égypte.
  • Distinction et confusion : à l’ambre brun sicilien l’on accorde le nom de simétite, au roumain celui de rümanite. Ces deux ambres, de même que l’ambre en général, doivent être distingués d’autres minéraux organiques, qui ne sont pas autre chose, eux aussi, que des résines fossilisées sans être pour autant de l’ambre. C’est le cas de la neurodorfite jaune pâle, de la muckite brune et de la valchovite (ou rétinasphalte) de République tchèque (Moravie).
  • Falsification : faire passer du copal pour de l’ambre est chose commune. Mais celui-ci diffère de l’ambre par son aspect, l’odeur qu’il répand lorsqu’il brûle, sa vertu non-électrostatique. Et quand on n’a pas de copal sous la main, on triche d’une autre manière, par exemple en faisant appel à celle des ouvriers prussiens qui « augmentent le volume du succin, en faisant chauffer les morceaux qu’ils se proposent de coller les uns contre les autres, et en les frottant avec de la potasse en liqueur »8. Plus récemment, les matières plastiques sont venues au secours des faussaires qui ont pu fabriquer des résines synthétiques du plus bel effet mais qui ne résistent heureusement pas à l’examen. Enfin, la dernière astuce que je peux confier à votre attention, consiste dans l’ambroïde, ambre obtenu à partir de déchets d’ambre pressés et/ou fondus ensemble dans le but de former de plus grands fragments, vendeurs davantage.
  • Pierre fine : l’ambre s’emploie « nature », mais peut aussi se travailler en cabochon (c’est-à-dire non facetté, se polissant très bien au tonnelet, à la silice ou à l’écume de mer), mais aussi en facettes et intailles. L’on en fait nombre de bijoux (bagues, colliers et bracelets), de bibelots, d’objets usuels (le fume-cigarette de Soljenitsyne) ou d’autres à vocation plus décorative et ornementale (vases, sculptures, etc.).
Un exemple de ce que l’on peut façonner dans l’ambre – crédit photo : S. Yu. Lomakin (wikimedia commons).

L’ambre en thérapie

De l’ambre, la médecine a su tirer très tôt les moyens d’en appliquer les salvateurs effets à l’organisme aussi bien sous sa forme de gemme que par les diverses substances qu’on a tirées de lui, à savoir : sa poudre, son sel volatil, sa teinture et jusqu’à un verni d’esprit-de-vin dont il m’est bien difficile de déterminer avec exactitude de quoi il retourne exactement. Soyons donc plus circonspect : la distillation sèche, réalisée à haute température (environ 350° C) et sous vide de l’ambre, permet d’obtenir plusieurs produits bien distincts : une huile essentielle, une huile épaisse empyreumatique, ainsi qu’une matière solide, noire, luisante dont la redistillation ne permet plus d’obtenir quoi ce que soit. Cette matière résineuse et solide n’est autre que la colophane, sorte de vernis ambré que les musiciens connaissent bien, en particulier les violonistes puisqu’elle permet d’améliorer la qualité des cordes d’un violon. Antonio Stradivari (1644-1737) procédait déjà ainsi. A cela, n’oublions pas d’ajouter le fameux acide succinique, prédominant dans l’ambre (à hauteur de 3 à 8 %), tant et si bien qu’on a utilisé l’ancien nom de l’ambre, succin, pour lui forger un nom bien à lui. Mais ce sur quoi nous allons plus longuement nous attarder, c’est sur l’oleum succini, c’est-à-dire l’huile essentielle d’ambre qui véhicule un parfum chaud et doux, portrait qui serait bien incomplet si l’on se contentait que de cela. En effet, cette espèce de mélasse visqueuse de couleur rouge brun foncé qu’est l’huile essentielle d’ambre renvoie à bien d’autres qualificatifs à même de charmer les papilles olfactives les plus endurcies : boisé, fumé, un peu musqué, résineux et goudronneux, « animal », cuiré, aux nuances d’agrume floral et acidulé. Autant dire que cette substance fait les délices de tout parfumeur, son caractère coriace et tenace conjuguant un excellent fixateur à une parfaite note de fond. Comment cela se peut-il alors qu’elle est issue d’une « pierre » qui flotte sur l’eau ? :-)

Les prochaines informations concernant cette huile essentielle vont porter sur sa composition biochimique. Et c’est là que ça se complique, car selon la provenance de l’ambre et de sa « qualité » aussi (de quel ambre use-t-on aujourd’hui en vue de la distiller ? De cet ambre dit de « basse » qualité qu’autrefois les Hollandais distillaient en grand dans des cornues ?), la composition biochimique finale de telle ou telle huile essentielle sera forcément différente. Sur ce point, je ne vous apprends rien. Les données chiffrées suivantes s’appliquent à une huile essentielle extraite d’ambre d’origine himalayenne.

Sesquiterpènes : dont trans-calaménène (26,50 %), cadalène (17,20 %), 1.6 diméthyle-naphtalène (9,60 %), α-calacorène (6,30 %), cadina-1(10),6,8-triène (3 %), 7-hydroxycadalène (2,50 %), dihydrocurcumène (1,40 %), α-muurolène (0,70 %), α-copaène (0,70 %), α-cadinène (0,30 %), β-élémène (0,30 %). Cela nous fait approcher de 70 % de sesquiterpènes ! Avec cela, on y trouve des sesquiterpénols dont le cadin-1,3,5-trien-5-ol (3,80 %), et peut-être d’autres comme le thunbergol, le fenchol ou encore l’isolongifoliol, etc.

Dans d’autres lots, on voit apparaître des sesquiterpènes non mentionnés dans cette liste conséquente déjà, dont le paracymène, le cumène, le δ-3-carène, le longipinène, l’aromadendrène, le thuyospène, le caparratriène, etc. Mais l’absence de chiffres peut difficilement rendre compte de l’allure du profil biochimique. On prétend encore que des huiles essentielles d’ambre seraient apparemment riches en monoterpènes, en éthers, en cétones (camphre ?) ou encore en monoterpénols (bornéol). Sans précisions sûres et utiles, mieux vaut s’abstenir et ne pas trop s’avancer, car dans ce domaine également, les confusions et les falsifications semblent faire long feu.

Propriétés thérapeutiques

Il y a, dans la Materia medica de Dioscoride, en façon d’addenda, un Livre sixième qui n’est absolument pas de la main de cet auteur, mais qui a été ajouté plus tardivement, peut-être à l’époque de la traduction française de ce texte (1559) et dont j’ai tiré ces quelques informations au sujet de l’ambre, ici marqué du genre féminin : « Elle fortifie, quand on la hume, le cœur et le cerveau, et profite aux personnes âgées et froides de nature […]. Elle conforte les membres fragilisés et pareillement les nerfs. Elle accroît l’entendement, profite aux mélancoliques, conforte l’estomac et ouvre les opilations de la matrice, provoque le flux menstruel, incite aux actes vénériens, aide au mal caduc, aux paralysie et aux spasmes. L’ambre mise en infusion dans du vin fait excessivement enivrer »9. C’est un portait bien complet, mais en voici encore davantage (cela concerne uniquement l’huile essentielle d’ambre) :

  • Tonique, stimulant de l’immunité, anti-infectieux (antibactérien), purifiant atmosphérique
  • Apaisant, déstressant, sédatif, relaxant, inducteur du sommeil, abaisse le niveau de cortisol, apporte équilibre et harmonie, augmente les capacités cognitives, la concentration et la mémoire
  • Analgésique, anti-inflammatoire
  • Cardioprotecteur, tonique circulatoire (micro-circulation), hypocholestérolémiant
  • Anti-oxydant, antiradicalaire
  • Régénérateur cutané, rend son élasticité à la peau, assainissant du cuir chevelu
  • Antispasmodique
  • Expectorant
  • Aphrodisiaque (l’homme qui en conserve sur lui assure, dit-on, sa virilité)
  • Fébrifuge

Usages thérapeutiques

  • Troubles locomoteurs : rhumatismes, arthrose, douleurs articulaires et musculaires, paralysie
  • Troubles de la sphère cardiovasculaire et circulatoire : prévention des palpitations cardiaques, de l’arythmie, de l’AVC et de l’angor, hypertension, inflammation des vaisseaux sanguins, hypercholestérolémie
  • Troubles de la sphère respiratoire : soulager l’asthme, infection et congestion respiratoires, bronchite, rhume, grippe
  • Affections cutanées : plaie, meurtrissure, contusion, blessure, enflure, acné, eczéma, psoriasis, cicatrice, peau sèche, rides et ridules, rougeur cutanée, troubles du cuir chevelu (alopécie, cheveux secs, abîmés et cassants, pellicules)
  • Troubles du système nerveux : stress, angoisse, tension nerveuse, fatigue et asthénie intellectuelle, insomnie, troubles du sommeil, réduction des phénomènes épileptiques (spasmes)
  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : dysenterie, crachement de sang
  • Convalescence après une longue maladie

Propriétés et usages énergétiques et psycho-émotionnels

Parce qu’il est chaud et sec, l’ambre permet de lutter tout à la fois contre le froid et l’humidité, en particulier lorsqu’il se fait le gardien de la porte de Vishuddha, le chakra de la gorge : en protégeant ce centre énergétique, il préserve aussi les voies respiratoires et prévient donc tout ce qui est susceptible de les mettre à mal, c’est-à-dire un certain nombre d’affections que nous avons listées dans le paragraphe « usages thérapeutiques », à savoir : refroidissement, coup de froid, rhume, maux de gorge, grippe, épisode fébrile avec frisson, etc.

Bien que le chakra de la gorge place d’emblée l’ambre sous la houlette de la planète Mercure, c’est plutôt au Soleil auquel on convie bien plus volontiers le rôle d’incarner sa planète dominante, d’autant plus quand on accorde à cette substance le Lion comme signe astrologique. Mais comme on l’associe encore à la Vierge et au Gémeaux, deux signes mercuriens, on peut aisément faire de Mercure une planète avec laquelle faire correspondre l’ambre. Non seulement sous le rapport de ce que nous avons pu indiquer un peu plus haut, mais aussi pour rappeler le caractère magnétique de l’ambre, celui-là même qui capte et captive (Ogmios en filigrane, encore), qui méduse même, ce qui ne se peut sans une belle élocution et un organe de la voix à l’avenant, sans ce souffle qui caractérise tant celui qui veut persuader, celui encore qui souhaite communiquer l’indicible au-delà de la seule matière tangible. Eh bien, dans tous ces cas-là, l’ambre fait merveille et s’avère être un excellent compagnon. Mais s’il est Lion, il entre donc en résonance avec le chakra lié au Soleil, c’est-à-dire Manipura, alias chakra du plexus solaire. C’est bien ce que nous avons déjà abordé lorsque nous avons relevé les énergiques propriétés de l’ambre, lui permettant de lutter contre la fatigue, de réprimer l’angoisse, d’éteindre les tendances dépressives, tout simplement parce que l’ambre apporte joie et gaieté, de même qu’il attire à lui ces menus bouts de papier et autres fétus de paille. L’ambre est donc soleil auprès duquel on n’hésitera pas à se réchauffer et « à renouer notre lien énergétique avec la vie. […] L’ambre nous aide à incorporer et à intégrer les énergies spirituelles sur le plan physique et dans la réalité quotidienne »10. N’est-ce pas ce que font les suiveurs du dieu Ogmios ? Le Savoir n’est-il pas trop perturbant pour l’homme qu’il nécessite d’en passer par cet entremetteur qu’est l’ambre, le prémunissant d’un choc cognitif trop puissant ? De plus, par pure sympathie, l’ambre nous autorise à « contacter la force et la sagesse présentes en nous. Il nous permet de retrouver les trésors acquis et accumulés au fond de notre être depuis des millénaires »11, de même que cette primo-résine, sève de vie, qui a été figée par le Temps, ce qui a permis d’en augmenter prodigieusement la puissance durant les millions d’années qui se sont écoulés depuis lors. C’est pour cela que l’ambre doit être employé parcimonieusement, vu la puissance accumulée qu’il contient. On en peut faire un encens solaire par exemple, dans lequel il n’entrera pas pour la plus grande part, bien entendu. Voici une suggestion de recette :

  • Oliban : 50 %
  • Basilic : 40 %
  • Ambre : 10 %

On peut ajouter à ce mélange quelques stigmates de safran ou de la poudre de pétales de souci si l’on ne dispose pas des riches filaments d’or. Enfin, dernière recommandation avant de passer à la suite : sachez que « la fumée de l’ambre est très appréciée de toutes sortes d’entités. A brûler avec modération, si l’on ne veut pas voir son occultum envahi par des entités de toutes sortes, et non désirées »…12.

Modes d’emploi

La pharmacopée a abandonné derrière elle de nombreuses « spécialités succiniques » parmi lesquelles nous trouvons la teinture de carabé obtenue à partir d’ambre réduit en poudre et placé durant un certain temps dans l’alcool, le sirop de carabé (un scrupule d’acide succinique en dilution dans huit onces de sirop d’opium), les trochisques de succin (auxquels participent corail et oliban), l’électuaire balsamique (réputé contre la blennorragie), le diascordium antidiarrhéique (entre autres…) de Fracastor (1483-1553), l’eau de Luce mêlant essence d’ambre et ammoniaque liquide. On utilisait des boîtes fumigatoires dans lesquelles les fumées issues de la combustion de l’ambre étaient censées débarrasser le rhumatisant de ses douleurs. De toutes ces anciennes manières de mettre en valeur les qualités thérapeutiques de l’ambre, la seule qui ait été conservée durablement, c’est celle qui consiste à faire porter aux enfants des colliers d’ambre pour que cela les aide à « faire » leurs dents et à en soulager les douleurs. Mais, plus largement, aux XVIe et XVIIe siècles, de tels colliers étaient d’usage très courant en Lombardie et dans la plaine du Pô, et dans toute autre région éloignée de la mer (l’ambre a la réputation ainsi de guérir le scorbut et le goitre, et plus simplement les maux de gorge).

Enfin, d’un point de vue aromathérapeutique, on retiendra essentiellement les modes d’utilisation suivants à l’exclusion de la voie orale : inhalation, dispersion atmosphérique, bain, voie cutanée.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

Il y a sans doute dans le texte que vous venez déjà de lire certains passages qui mériteraient de trouver une juste place ici. Je pense, en l’occurrence, à la falsification et aux risques de confusion. Mais nous n’allons pas nous permettre une redite. Nous nous contenterons donc d’aligner un certain nombre de conseils relatifs à l’emploi de l’huile essentielle d’ambre :

  • A proscrire chez les femmes enceintes (huile essentielle utérotonique : risque de fausse couche), femmes allaitantes, jeunes enfants ;
  • A ne pas utiliser en cas de prise de médicaments pro-circulatoires ;
  • A diluer dans une huile végétale surtout lorsqu’on se connaît une sensibilité cutanée ; irritation et inflammation cutanées restent possibles ;
  • Enfin, à éviter par voie interne comme déjà signalé, car un certain nombre de dévoiements gastro-intestinaux peuvent éventuellement survenir (nausée, vomissement, douleur gastrique, diarrhée, etc.).

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  1. Nom archaïque de l’ambre. Ne survit plus qu’à travers l’acide succinique tiré de l’ambre et présent dans de nombreux végétaux. On l’appelle encore elektron/electrum, puisque l’ambre concentre les premières observations de phénomènes électriques, c’est-à-dire ceux concernant l’électricité statique. Enfin, il porte, bien que plus rarement, le nom de karabé (ou carabé) qui, en langue persane, signifie « tire-paille », en relation intrinsèque avec le terme qui précède. Quant à l’ambre lui-même, il provient du mot arabe anbar qui qualifie tout d’abord l’ambre gris partageant avec le jaune cette commune propriété, celle de flotter à la surface des ondes.
  2. Jean Chevalier & Alain Gheerbrant, Dictionnaire des symboles, p. 29.
  3. Pierre Pomet, Histoire générale des drogues, p. 5.
  4. Traduction de Lionel-Édouard Martin.
  5. Ovide, Les Métamorphoses, Livre II, p. 100.
  6. Claudine Brelet, Médecines du monde, pp. 102-103.
  7. Nicolas Lémery, Nouveau dictionnaire des drogues simples et composées, Tome 2, p. 469.
  8. Ibidem, p. 470.
  9. Dioscoride, Materia medica, Livre VI, p. 395.
  10. 123ambre.com
  11. Ibidem.
  12. Sorcellerie.net, Encens & senteurs, Tome 1, p. 2.

© Books of Dante – 2021

Ambre, différentes nuances – crédit photo : PrinWest (wikimedia commons)

Le benjoin (Styrax sp.)

Benjoin de Sumatra. Celui de droite est dit de belle qualité, l’autre de moindre (crédit photo : Wibowo Djatmiko – wikimedia commons)

Synonymes : baumier du Siam, baumier de Java, vray baume, encens de Java, aliboufier, djaoui, gâwi1, ben de Judée, benjoin de Boninas, asa doux (au contraire du fétide, Asa foetida).

Partout où il a été cultivé et/ou commercialisé, le benjoin a laissé une trace pérenne des usages multiples auxquels les hommes voulurent bien le convier. Cela se compte en l’espace de milliers d’années et dans des dizaines de pays.

L’usage qu’on fit du benjoin il y a 2000 ans à Rome et dans les cités grecques a été précédé par des pratiques alternatives propres à la sphère du bouddhisme et à celle du brahmanisme. Le benjoin était alors l’utile et agréable ingrédient parfumé que l’on brûlait dans les temples, seul ou à travers des mélanges que l’on pourrait aujourd’hui considérer comme étant le fruit de la pure fantaisie. Or s’il n’y a pas grand rapport entre le benjoin brûlé en Malaisie lors des cérémonies religieuses et cette coutume familière aux Égyptiens dont le chef des danseurs était autrefois surmonté d’un cône parfumé (dans lequel le benjoin se mêlait à d’autres substances odoriférantes telles que le pin, le genévrier, le cyprès et le galbanum), ces utilisations répondent chacune à des intentions précises et réfléchies.

Je vais m’attacher ci-dessous à rendre compte des principales « recettes » dans lesquelles le benjoin joue un rôle opératif.

Permettant la concrétisation des désirs, le benjoin s’adresse autant à la sphère physique et matérielle que spirituelle et religieuse, le benjoin renvoyant au sacrifice que l’on est capable de consentir afin de se transformer et de se transcender.

Dans la première optique, le benjoin est utilisé pour favoriser la prospérité et la chance, en particulier dans le domaine des activités commerciales, industrielles et artisanales. Ainsi, le benjoin possède un pouvoir attractif sur les clients qui fréquentent une boutique, mais également sur l’argent qu’il permet de faire entrer dans la caisse, d’y rester et d’y fructifier par l’entremise d’habiles placements. Voici quelques compositions destinées à différents types de commerces :

  • Pour un magasin de fruits et légumes : benjoin (80 %) + farine de pois chiches (20 %) + quelques gouttes d’essence de térébenthine
  • Pour une boucherie : benjoin (50 %) + bois d’aloès (25 %) + suint de mouton (25 %)
  • Pour une librairie : benjoin (60 %) + encens (20 %) + myrrhe (20 %)

Pour ce faire, il est tout à fait permis de faire appel au djaoui noir (ou gris), puisque sa qualité terrienne et saturnienne fait intervenir des forces de même nature. Pour les raisons ci-dessus invoquées, le benjoin trouve sa juste place au sein de l’encens de Mercure, puisque Hermès est considéré comme la divinité des marchands et des commerçants (entre autres).

Par ailleurs, comme nous l’avons dit, le benjoin autorise l’esprit à se détacher des choses matérielles et à favoriser les activités plus élevées, comme la quête spirituelle, la méditation ou encore le subtil affinement de l’intellect. Par exemple, en faisant brûler du benjoin avec des feuilles de rue et de menthe, l’on crée une atmosphère propice au travail mental, ce que l’on peut renforcer si l’on accompagne cela par la combustion d’une bougie orange. Remplaçons ces herbes par de l’origan qui accompagnera le benjoin sur le charbon ardent, conservons une bougie de couleur similaire : cela permet de faire retrouver sa clarté à l’esprit et de lutter contre l’envahissement d’une personne, dont l’insistance à paraître dans nos rêves et dans nos pensées diurnes pourrait être mise sur le compte d’un charme ou d’un complot lancé sur notre personne. Le djaoui blanc, dit de qualité supérieure, est ici requis, faisant appel aux entités de nature céleste, ainsi qu’à la force de planètes comme Jupiter ou le Soleil. Par cet effet éminemment protecteur, le benjoin permet de retrouver l’optimisme qui sera plus complet encore à travers l’encens des mages, un trio de résines parfumées où l’oliban (30 %), la myrrhe (30 %) et le benjoin (15 %) condensent leurs pouvoirs respectifs (on complète la formule avec 13 % de charbon de bois pulvérisé et 12 % de nitrate de potassium). Avec un tel encens, on se purifie, on s’élève, on est touché par la grâce divine. C’est un encens très mystique, à la manière de l’encens de Jérusalem (10 % de benjoin) ou encore le très classique encens d’église dont on se sert lors des messes, neuvaines, consécrations et tout autre rite à caractère religieux chrétien. Voici les ingrédients qui en règlent la formule : oliban (35 %), benjoin (20 %), nitre (10 %), charbon de bois pulvérisé (10 %), storax (10 %), sucre (8 %) et cascarille, c’est-à-dire l’écorce d’un arbuste du genre Croton (5 %).

Que pouvons-nous donc rajouter à tout cela ? Qu’il existe des encens favorisant les révélations et la méditation, comme l’encens des Rose-Croix (15 % de benjoin), ou cet autre encore dans lequel le benjoin entre pour un tiers (avec un tiers d’oliban et un tiers de bois de santal). L’on peut aussi élaborer des encens de guérison ou bien encore de purification, le benjoin n’étant pas des moins efficaces pour débarrasser les locaux d’habitation et de travail des miasmes abandonnés dans les coins par les précédents occupants. Sachez, pour finir, que grâce au benjoin vous pouvez convier les énergies de la Lune, des esprits de l’Air (sylphes) et de l’Eau (ondines), etc. J’ai volontairement fait court pour ne pas faire prendre à cet article l’allure d’un extrait encyclopédique. Mais retournons dès à présent dans le concret.

L’on pourrait décrire le benjoin comme un « laurier aux feuilles de citronnier » et l’on en ferait une description assez exacte. D’ailleurs, il porta tout d’abord le nom de Laurus benzoin avant de prendre celui qu’on lui connaît en 1787. Plante arbustive ou arbre de 15 à 25 m selon les circonstances, le benjoin possède un tronc de faible diamètre, inférieur toujours à 30 cm, qu’alimente un système racinaire peu profond, traçant sous la surface du sol. Les feuilles du benjoin sont entières, simples, alternes et pétiolées. Lisses au-dessus, elles sont tomenteuses inférieurement, munies d’un mucron, c’est-à-dire d’une pointe épaisse. Quant aux fleurs, elles sont généralement constituées de cinq pétales blancs, paniculées en grappes de cloches pendantes fixées le long des rameaux, à l’aisselle des feuilles.

Qu’il soit cultivé ou évoluant en milieu naturel, le benjoin est un adepte des forêts humides et pluvieuses qui reçoivent au moins 1300 mm de précipitations dans l’année, et dont les sols présentent une acidité inférieur à 4,5 de pH.

Il est tout particulièrement présent en Inde, en Asie du sud-est (Laos, Thaïlande, Vietnam), ainsi qu’en Indonésie (Java, Sumatra).

Le benjoin en phyto-aromathérapie

Le benjoin est une gomme oléorésineuse qui a donné bien du fil à retordre aux Anciens : cette difficulté tenant en ce qu’ils ne purent prendre connaissance de sa nature végétale, ils imaginèrent une étiologie aussi erronée que celle de l’ambre : dans de vieux ouvrages, on illustre la « récolte » du benjoin par une image qui montre un personnage piochant dans une grotte à la manière d’un mineur, attendu qu’on s’était persuadé que le benjoin s’extrayait du sol comme n’importe quel minerai ! On pouvait, tenant du benjoin, nourrir quelques doutes préliminaires. Mais non, le benjoin provient bien d’un arbre du genre Styrax. Nous en distinguerons ici trois types :

  • Styrax benzoin (ou benjoin de Sumatra)
  • Styrax tonkinensis (ou benjoin du Siam, actuelle Thaïlande)
  • Styrax paralleloneurus

En règle générale, d’octobre à décembre, on taraude l’écorce des arbres 30 cm au-dessus du sol, puis on incise le tronc en pratiquant des encoches régulières tous les 20 à 30 cm. En réaction à cette agression pathologique, une matière résineuse s’écoule des plaies une à trois semaines plus tard sous la forme de larmes séchant progressivement au contact de l’air. Elles formeront un « pansement » sur cette plaie faite à l’arbre par l’homme. Quand on constate que le benjoin entre dans la composition de baumes cicatrisants, cela n’a rien d’étonnant. Puis on les recueille en les grattant pour les ôter de leur support. Ceci fait, on trie puis on calibre les fragments de benjoin ainsi obtenu et que chaque arbre fournit à hauteur de 300 à 600 g. Selon l’espèce, cette matière diffère en couleur et en parfum. Par exemple, le benjoin de Sumatra (ou benjoin en larmes, benjoin amygdaloïdes) se présente sous la forme d’une masse agglomérée de couleur grise à jaune rougeâtre à l’extérieur, blanc laiteux à l’intérieur, parsemée de larmes blanchâtres pareilles à des amandes qui, outre le nom, confèrent aussi un parfum qui la rappelle : doux, balsamique, sucré, vanillé, ce benjoin a effectivement tout de l’amande ! Le benjoin du Siam (ou benjoin en sorte), d’une bonne odeur de styrax, semble plus résineux que le précédent, présentant un spectre coloré allant du rougeâtre au brun rougeoyant.

Il existe une grande variabilité chez le benjoin : les conditions de croissance, l’origine géographique, les influences climatiques, l’état nutritionnel des plantes, les facteurs génétiques ou encore le savoir-faire du cultivateur sont autant de critères déterminants pesant sur la substance produite par tel ou tel styrax. Outre les différences induites par l’espèce elle-même, à l’intérieur de chacune, il est bien possible qu’existent divers chémotypes. Les anciens apothicaires eurent donc bien du pain sur la planche pour être certains de proposer du véritable benjoin aux patients que leur adressaient les médecins. Ainsi l’on préférait le benjoin dont la cassure était brillante et l’aspect celui du nougat, au lieu que de ce benjoin trop noirâtre que l’on rejetait pour cela, craignant qu’il ne soit pas autre chose que l’artificieux résultat de gommes diverses fondues ensemble (communelle). Une fois assuré d’avoir en main de la belle et bonne gomme oléorésineuse, on peut la vouer à maintes expériences, histoire de juger comment elle se comporte dans telle ou telle situation. C’est pourquoi l’on peut tout d’abord dire que le benjoin fond à une température de 75° C, qu’il est intégralement soluble dans l’alcool et l’éther, partiellement dans l’eau. A son parfum s’ajoute une saveur âcre, légèrement amère et piquante. Reste maintenant à savoir que faire de cette résine en thérapeutique. On l’a bien évidement employée tel quel, mais surtout en teinture et à travers tout un tas de préparations magistrales dont l’histoire n’a retenu que les plus célèbres. D’un point de vue aromathérapeutique, l’on peut aujourd’hui faire la distinction entre trois produits issus du benjoin. Les premières expérimentations à ce sujet menèrent Michael Faraday (1791-1867) à distiller le benjoin à sec en 1825 : il en tira une série de substances volatiles, ainsi qu’un acide qui se sublime sous forme concrète lors de la distillation. C’est la nature même du benjoin qui explique que son huile essentielle soit ce liquide visqueux très épais, de couleur marron à brun foncé. On a cherché à contourner ce problème en procédant par la technique permettant l’obtention d’un absolu, c’est-à-dire l’extraction par un solvant, en l’occurrence l’alcool. Eh bien, l’absolu de benjoin n’est pas moins pâteux et inemployable en l’état. On peut obvier à cette problématique en diluant cette huile essentielle et cet absolu avec de l’alcool en quantité suffisante. C’est d’ailleurs ce à quoi a procédé un producteur d’huiles essentielles : il propose à la vente une huile essentielle de benjoin obtenue par distillation à la vapeur d’eau et à basse pression, laquelle est ensuite diluée dans une quantité suffisante d’alcool biologique. D’autres fabricants procèdent autrement : ils chauffent doucement la résine de benjoin puis la combine avec de l’huile végétale de ricin afin d’en augmenter la mobilité (on pourrait employer d’autres huiles végétales comme celles de tournesol, de pépins de raisin ou de carthame).

Après enquête, j’ai pu dénicher des données chiffrées satisfaisantes permettant d’établir les profils biochimiques des trois benjoins plus haut listés :

N° 1 : Styrax tonkinensis N° 2 : Styrax benzoin N° 3 : Styrax paralleloneurus

Propriétés thérapeutiques

  • Antiseptique, anti-infectieux (antiviral, antibactérien, germicide, antifongique puissant)
  • Tonique et stimulant général, hyperthermisant
  • Expectorant, béchique, fluidifiant des sécrétions bronchiques, antiseptique des voies respiratoires, décongestionnant pulmonaire, modificateur des muqueuses trachéo-bronchiques
  • Apéritif, digestif, carminatif, antiflatulent, détend les muscles stomacaux, anti-acide gastrique, augmente la sécrétion biliaire, tonique et stimulant stomacal
  • Diurétique, modificateur des muqueuses génito-urinaires, sudorifique
  • Antispasmodique
  • Anti-inflammatoire, anti-oxydant, antirhumatismal
  • Cicatrisant puissant, vulnéraire, astringent, adoucissant des muqueuses et de la peau, assouplissant cutané, hémostatique
  • Équilibrant du système nerveux central, sédatif, apaisant, relaxant, antidépresseur, inducteur du sommeil
  • Améliore la circulation sanguine et sa rapidité

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère respiratoire : infection pulmonaire, bronchite, congestion bronchique, affections respiratoires catarrhales, asthme, dyspnée, apnée du sommeil, respiration bruyante, pneumonie, toux, laryngite, phtisie tuberculeuse, rhume, maux de gorge, « chat » dans la gorge, extinction de voix
  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : douleurs et crampes stomacales, acidité gastrique, retour de l’appétit chez le tuberculeux, gaz intestinaux, flatulences, inflammation intestinale
  • Affections cutanées : peau enflée, fissurée et crevassée (aux genoux, coudes, talons), fatiguée, sèche, asphyxiée, endurcie, gercée, démangeaisons, acné, éruption cutanée, eczéma, psoriasis, plaie, plaie atone, ulcère, engelure, pityriasis, petite coupure, brûlure, taches brunes
  • Troubles locomoteurs : rhumatisme et douleur rhumatismale, arthrite, douleur musculaire, sciatique
  • Troubles du système nerveux : insomnie, difficulté d’endormissement et autres troubles du sommeil, stress, anxiété, tension nerveuse, nervosité, chagrin, tristesse, choc émotionnel
  • Fatigue, convalescence

Propriétés psycho-émotionnelles

Dans la première partie de cet article, nous avons abordé comment le benjoin pouvait représenter un bon moyen d’améliorer son existence, de favoriser sa chance, d’adapter son psychisme aux contingences, etc. Ici, nous pouvons ajouter que le benjoin est de nature réconfortante et consolante. Éliminant les pensées et les émotions polluées et grossières, le benjoin permet donc à l’esprit de se purifier, de chasser les énergies négatives, les idées noires, les tendances dépressives, d’amener la joie et la douceur, interposant une zone « capitonnée » entre soi et les événements extérieurs potentiellement agressifs pour l’esprit fragilisé et endolori.

Ce qui attache le plus mon attention, dès lors qu’il est question du benjoin considéré sous l’aspect psycho-émotionnel, c’est d’avoir trouvé un écho favorable dans l’extrait d’un livre que je vous dévoile ci-après : « L’absolu de benjoin, et son fond odorant lacté, renvoie certaines et certains sur leur propre enfance, lorsqu’ils vivaient des moments d’échanges maternels très forts… et par résonance, il aide et apaise celles et ceux qui portent encore en eux le manque ou la nostalgie de ces moments magiques »2. Et dans ce délicat moment qu’est l’enfance, le benjoin évoque la difficulté de s’incarner véritablement, de prendre sa juste et véritable place (tant physique que psychique), le tout empêché par cette sensation que l’âme est étriquée, par probable incidence du syndrome du jumeau perdu. L’on se sent alors obligé de ne pas vivre (ou seulement à moitié), de ne pas « manger », de ne pas se réjouir. L’on s’empêche d’être, tout bonnement. Cette culpabilité qui entrave la vie est sans doute à chercher du côté de la vie utérine et des neufs mois qui la constituent. Culpabilité d’avoir mal fait quelque chose durant ce laps de temps. Par privation d’une grande partie des délices et de la beauté qu’apporte la vie, on chercherait à racheter cette faute qui n’existe pas, mais pour laquelle nous payons un châtiment bien réel que nous nous imposons à nous-même.

Le benjoin agit donc à la manière d’un baume, ce qu’il est au reste, mais aussi d’une baume, au sens où l’on connaît mieux ce second mot et dont il est synonyme : celui de balme. Une baume, une balme, c’est un abri sous roche, à la fois orienté vers l’extérieur, mais offrant un repli, un renfoncement, qui permet de s’abriter ponctuellement et de reprendre son souffle, participant, tout comme le baume, à adoucir les peines et à dissiper les inquiétudes, parce qu’avoir un toit au-dessus de la tête, même non pérenne, cela autorise, en un temps T, ce dont le corps et le psychisme ont besoin pour identifier la nécessité de se poser/reposer sur quelqu’un/quelque chose de manière passagère. Cette cavité naturelle dans l’écorce de la Terre-Mère n’est pas sans rappeler le ventre maternel qui offre, lui, un bien curieux abri : en temps normal, le foie, les intestins et le pancréas ne sont protégés de l’extérieur que par la peau tendue du ventre, ils n’ont pas la chance, comme les poumons, de se défendre derrière les barreaux d’une cage. Plus l’enfant grandit dans le ventre de sa mère, et plus il dessine l’arrondissement du ventre dans lequel il loge, et, partant, le surexpose tout en concurrençant l’appendice nasal au statut de la partie la plus avancée de l’anatomie de la femme enceinte (ce dernier mot est lui aussi fort intéressant : durant la grossesse, qui est enceint ? La mère ou l’enfant ?). Par sa position, l’enfant se propulse en direction du futur, qu’il incarne au reste. Symboliquement, il en serait allé bien différemment si la femme avait porté l’enfant dans son dos. Mais trêve de digression, revenons-en plutôt à notre benjoin et à son absolu, valeur refuge et tempérante. Savoir qu’il existe, quelque part, cela, est un véritable réconfort pour l’âme car le benjoin permet de mener à nouveau à soi.

Modes d’emploi

  • Teinture alcoolique de benjoin.
  • Huile essentielle ou absolu dilué : olfaction, dispersion atmosphérique, voie cutanée.
  • Déodorant : mêler un peu d’argile blanche à quelques gouttes d’huile essentielle de benjoin, délayer le tout avec un hydrolat de rose, de romarin ou encore de lavande.
  • Lait virginal (lotion démaquillante pour les peaux grasses) : 10 ml de teinture de benjoin, 20 ml de glycérine et 250 ml d’hydrolat de rose. Le benjoin précipite au contact de l’eau, il lui donne alors un aspect laiteux d’où le nom de cette préparation.
  • Exposer un morceau de flanelle à la fumée du benjoin, puis en frictionner les membres endoloris.
  • Papier d’Arménie® : malgré son nom, il n’a rien d’arménien, mais il est le résultat d’une découverte faite par Auguste Ponsot lors d’un voyage en Arménie effectué à la fin du XIXe siècle  : afin de parfumer et de désinfecter l’intérieur des habitations, il remarqua qu’on faisait brûler du benjoin. Avec l’aide de son ami pharmacien Henri Rivier, ils élaborèrent une teinture composée de benjoin et d’autres ingrédients tenus secrets, dont ils imbibèrent du papier buvard. Cela donna lieu au papier d’Arménie, toujours fabriqué dans la commune de Montrouge située au sud de Paris, et ce depuis 1885 ! Au traditionnel papier d’Arménie®, l’on a adjoint quelques nouveautés comme le papier « Arménie » en 2006 (sauge, myrrhe, cèdre et lavande), suivi en 2009 par celui à la rose. On le brûle fugacement à la flamme d’une bougie ou bien on en glisse les feuilles dans les meubles et endroits clos de la maison dont émanent de mauvaises odeurs. Pourquoi ne pas en placer une feuille ou deux entre les pages d’un livre, afin de donner une touche vanillée et ambrée à la bibliothèque ? Ou bien dans le porte-monnaie, puisque nous avons indiqué que le benjoin attirait la chance ? Bien plus tôt, le Petit Albert avait donné une recette permettant de fabriquer des pastilles de benjoin destinées à parfumer agréablement les chambres et autres pièces.
  • Inutile de poursuivre la liste des modes d’emploi en tirant à la ligne puisque des pages n’y satisferaient pas tant sont nombreuses les diverses préparations ayant fait du benjoin leur ingrédient fétiche depuis des siècles. Pour la forme et l’exotisme des appellations, faisons tout de même quelques mentions : le vinaigre de Bully, la poudre céphalique de Charas, l’emplâtre stomachique et céphalique, la pommade ordinaire des boutiques, la pommade blanche pour la peau, le baume apoplectique, les trochisques aliptae moschatae, l’huile de scorpion composée, etc. L’une des plus célèbre reste encore le baume du commandeur dont l’origine n’est pas certaine. Pierre Pomet en faisait grand cas il y a trois siècles, lui accordant plus qu’un crédit : hémostatique, cicatrisant et protecteur, il remédiait à bien des maux dont les plaies causées par coup de fer ou de feu, les maux de dents, la goutte, etc. A l’application, « il fait grande douleur, mais cela ne dure pas un Ave Maria » !3.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • On a parfois expliqué que le benjoin du Siam possédait une visée plus pharmaceutique que celui de Sumatra, réservé, lui, à jouer le rôle d’encens. Je ne sais pas si tout cela est bien pertinent. En tous les cas, nous pouvons ajouter que le benjoin, en général, s’affiche très clairement dans différents autres domaines : la parfumerie, bien entendu, pour laquelle il remplit les fonctions de fixateur et de note de fond (celle qui met le plus de temps à s’exprimer et qui peut persister jusqu’à huit heures, parfois davantage), la savonnerie, la fabrication de bougies, la cosmétique, les produits de toilette, la médecine vétérinaire, l’industrie alimentaire (comme agent aromatisant : boissons gazeuses et alcooliques, bonbons, gâteaux et spécialités de boulangerie). Mais, le plus souvent, c’est l’additif alimentaire E210 qui est concerné, c’est-à-dire l’acide benzoïque, obtenu synthétiquement à partir du toluène. Or ce produit est problématique à plus d’un titre, puisqu’il est susceptible de provoquer, tout comme la fumigation de résine de benjoin, des crises d’asthme chez le sujet sensible. De plus, on soupçonne E210 d’être mutagène, cancérigène et neurotoxique. En tous les cas, à haute dose, l’acide benzoïque provoque nausée, vomissement, sueur profuse, etc.
  • Faux-ami : à cette petite apiacée qu’est l’impératoire (Peucedanum ostruthium), on accorde parfois les surnoms de benjoin de pays, benjoin français, bien que son huile essentielle, majoritairement composée de monoterpènes, n’ait pas beaucoup de rapport avec celle de benjoin.
  • Confusion : un autre « benjoin » avait autrefois cours dans les communes forestières du Vercors. Cette originale panacée vertacomicorienne n’est pas autre chose que la substance liquide et visqueuse qui s’écoule des cloques percées de l’écorce du sapin pectiné (Abies alba). « Ces abcès de l’arbre sont pressés à l’aide d’un cône pointu ou, mieux, avec le bec effilé d’une corne de vache »4. On procède de préférence par temps chaud, le mois d’août étant le plus favorable à l’exsudation de ce « benjoin » et de préférence lors de la pleine lune, alors que les cloques sont bien gonflées. Interrogeons-nous sur la question de savoir à quoi peut bien servir ce « benjoin » du Vercors : d’après un habitant, « le benjoin, c’est bon pour tout. Faut avoir l’estomac sain, ça remonte de façon extraordinaire »5. On n’en attendait pas moins de la part d’une substance issue du plus grand arbre qui pousse sur le territoire français (le sapin pectiné qui voisine souvent à 60 m de hauteur peut en atteindre vingt de plus). Bien. Mais plus précisément ? Eh bien, ce remède de bûcheron désinfecte tout d’abord et tire toute la saleté en particulier à travers les affections respiratoires (bronchite, rhume, grippe), les affections cutanées (abcès, plaie, furoncle, début de gangrène) et les blessures résultant du travail (contusion, coup, traumatisme, coupure qui ne cicatrise pas, écorchure, déchirure musculaire, écharde). Les modes d’emploi sont variés : on peut tout d’abord mêler le benjoin à un jaune d’œuf puis déposer cette préparation sur une gaze que l’on applique localement, puis que l’on renouvelle autant de fois que nécessaire. On peut aussi en diluer une petite quantité dans une infusion de tilleul ou de bourrache par exemple. Enfin, un des modes d’emploi qui confine à la confiserie consistait à tremper une petite baguette de bois dans le flacon de benjoin pour y faire adhérer une petite partie de cette substance que l’on roulait ensuite dans le sucre en poudre avant de le suçoter comme une sucette. Dans les régions où il n’y avait pas de sapin pectiné, on récupérait la résine du pin mugho (Pinus mugo) pour lui faire jouer un rôle identique.

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  1. Les sites d’origine, de même que les activités liées au commerce du benjoin, donnèrent lieu à une terminologie précisant les spécificités de tel ou tel benjoin, en particulier par les marchands arabes : ainsi, l’on distingue le benjoin du Siam (gâwi tanârisi) plus blanc et plus onéreux, au parfum doucement vanillé, du benjoin de Singapour qui venait parfois substituer le précédent. A ce dernier, l’on attribua le nom de djaoui mekkaoui. Enfin, le plus célèbre d’entre tous, avec celui du Siam, est sans doute le benjoin de Sumatra ou luban gâwi (lûban djâwi est une orthographe alternative).
  2. Collectif, Le guide de l’olfactothérapie, p. 131.
  3. Pierre Pomet, Histoire générale des drogues, p. 279.
  4. Claire Bonnelle, Des hommes et des plantes. Usages traditionnels des plantes dans le Vercors, p. 53.
  5. Ibidem, p. 42.

© Books of Dante – 2021

Benjoin du Siam (crédit photo : Masa Sinreih – wikimedia commons)