Le trèfle à quatre feuilles


On dit parfois qu’il faut partir à la cueillette du trèfle à quatre feuilles durant la première nuit de la Nouvelle Lune. Mais ce trèfle ne se recherche pas, il se révèle. Le premier ébahissement passé – quelle force spéciale préside à l’émergence de cette quatrième foliole ? –, il reste à considérer le mystérieux chemin de fée emprunté jusqu’à en découvrir un. Je ne sais comment, guidés par un lumineux doigt divin sur le sentier de la bonté invisible, certains parviennent à cueillir l’auguste feuille quadrifoliée. En tous les cas, la légende leur confère la chance, l’humeur joyeuse, la fécondité et la puissance face aux enchantements.

Quant à moi, j’ai plus souvent retrouvé entre les pages de vieux livres à forte couverture, que l’on consulte rarement, comme un gros dictionnaire, de ces feuilles sèches que l’on aura glissées là à la manière des images pieuses qu’on y trouve aussi (j’ai une passion pour les notes inscrites dans les marges des vieux livres, ainsi que pour tous ces marque-pages improvisés, bouts de papier-journal arrachés aux nouvelles d’un vieux journal ou brins de paille). Fragiles et friables, ces feuilles couleur vieux bronze, dont le suc vivifiant s’en est allé depuis longtemps, abandonnent toujours un peu de leur verdeur dans l’étoffe sépulcrale du papier qui les a soustrait à la lumière et à l’injure du temps pendant des décennies que le temps oublie.

Qui, de mes ancêtres, a placé là ces vieux fétiches ? Mon arrière grand-père Ernest ? Ma grand-mère Juliette ? Le bonheur dont semble encore disposer ce pâle et délicat assemblage se transmet-il d’une génération à l’autre ?

La découverte du précieux sésame semble désarmer son découvreur. Qu’en faire d’autre sinon le sécher, afin d’en augmenter la durée de vie ? Mais pour combien de temps encore ? Sinon, comment faire pour porter sur soi ce garant de la bonne chance et du bonheur assuré sans le briser ?

© Books of Dante – 2023


L’huile essentielle de géranium rosat (Pelargonium graveolens)

Ce n’est pas mon huile essentielle favorite, mais comme j’avais tout un tas d’informations nouvelles à son propos, le géranium rosat est repassé sur le métier. Bienvenue dans cette version augmentée, détricotée, etc. de l’huile essentielle de géranium rosat.

Belle lecture à toutes et à tous, bon week-end et à bientôt :)

Gilles



Synonymes : géranium rose, mauve rose.

Si le géranium rosat a, grâce à la main de l’homme, diversifié ses parfums1, il était initialement cantonné au sud du continent africain, région où s’implantèrent de manière définitive plusieurs ressortissants de pays européens dans le courant du XVIIe siècle. C’est aux environs de 1690 que provinrent, de la région du cap de Bonne-Espérance, les premiers spécimens de géraniums africains en Europe. Ce n’est que bien plus tard, en 1819, que le pharmacien français César Auguste Recluz (1799-1873) obtint, par distillation de la plante, l’huile essentielle de géranium rosat, alors qu’il étudiait la pharmacie à Lyon. Il fallut attendre une trentaine d’années avant que ne soit décidé le début de la culture du géranium rosat dans une visée industrielle. Ainsi rejoignit-il orangers, violettes et narcisses dans la région de Grasse et de Pégomas, ainsi qu’en quelques points du Var et de la Provence. Sans être une échec, l’expérience rencontra des difficultés insolubles (investissements excessifs pour un rendement faible et incertain). C’est pourquoi on transposa cette culture à la Corse et aux colonies françaises d’alors toutes proches (Algérie, Tunisie, Maroc). Dans le cadre de la culture des plantes à parfums, on expédia le géranium sur l’île de la Réunion aux alentours des années 1865-1870. Cultivé en particulier dans la région de la Petite France à l’ouest de l’île, un travail patient de sélection permit d’accéder à une variété qu’on connaît depuis sous le nom de géranium Bourbon (en rapport avec le nom que porta l’île de 1649 à 1793, date à laquelle on déchut ce nom d’ancien régime au profit de celui plus révolutionnaire de Réunion). On peut dire que ce fut un succès, puisque la qualité de l’huile essentielle de géranium rosat type Bourbon produite sur le territoire réunionnais (ainsi que malgache, non loin de là) surpassait celle des huiles distillées dans le bassin méditerranéen. Également inspirés, des pays comme la Turquie, l’Italie et l’Espagne naturalisèrent le géranium rosat sur leur territoire. Il fut même cultivé dans des pays auxquels on ne pense pas dès lors qu’il est question de géranium rosat : l’Autriche et le sud de l’Allemagne (il faut se méfier des zones à tendance gélive, le géranium, peu rustique, ne supportant pas des températures inférieures à 5° C). Il s’écarta même plus à l’est, puisqu’on le retrouve encore aujourd’hui en Égypte, et bien plus loin, en Chine (Yunnan), où il produit une huile essentielle beaucoup plus riche en citronnellol, ce qui en fait un produit assez différent des huiles essentielles d’origine africaine.

Son parfum âcre, pas des plus agréables, lui a valu un dicton selon lequel quand le géranium est là, le serpent ne vient pas. Présomptueux ? Encore faudrait-il se renseigner sur la nature exacte dudit serpent. Quoi qu’il en soit, autrefois, dans les campagnes, on pensait fermement que les plantes à odeur forte permettaient de repousser les parasites. La langue de vipère n’en est-elle pas un ? Le jardinier Michel Lis nous apprend qu’en « Italie, les loquets des portes sont une fois par an frottés avec du géranium frais pour tenir à distance les voleurs »2. Peut-être parle-t-il du géranium qui fleurit au balcon et dont l’objectif – on l’oublie assez souvent – n’est pas qu’ornemental : il éloigne les indésirables moustiques voleurs de sang, de même que son cousin africain, Pelargonium graveolens, dont l’huile essentielle, diffusée près d’une porte d’entrée, en écarte généralement d’autres importuns : les voisins casse-pieds qui en font le siège, par exemple ^.^

Il était nécessaire, je pense, de faire le distinguo entre le géranium des fleuristes et le soi-disant « géranium » qui fait l’objet de cet article d’aromathérapie. Ce géranium rosat est une plante vivace qu’il faut imaginer vivre dans la nature, au sein de son biotope naturel (sud de l’Afrique). Grâce à une souche ligneuse (c’est-à-dire qui fabrique du « bois »), il peut atteindre plus d’un mètre de hauteur, ce qui lui donne l’allure d’un gros buisson, impression renforcée par une profusion de tiges rameuses très feuillues. Ses feuilles alternes sont généralement très découpées (selon cinq à sept lobes), dentelées, crépues et duveteuses. Si l’on y regarde de plus près, on peut constater que tiges et feuilles comportent deux façons de poils : les premiers, très fins, longs et effilés, en dissimulent d’autres plus courts, épais à la base, renflés à leur sommet : ce sont les véritables poils sécréteurs de la plante, c’est-à-dire abritant des poches d’essence aromatique que l’on brise quand on froisse la plante qui imprègne alors les doigts d’une douceâtre odeur de rose citronnée. Quant à la floraison, elle intervient diversement selon le climat et l’aire géographique : d’avril à octobre pour la plupart des pays tempérés, elle est par exemple plus précoce en Algérie (mars). Les ombelles capitulées du géranium rosat se composent de fleurs à cinq pétales dont les supérieurs sont le plus souvent roses ou pourpres et les trois inférieurs striés de lignes rouge sang. Très parfumées, elles participent à la renommée aromathérapeutique du géranium rosat.



Pelargonium graveolens par Pierre-Joseph Redouté paru dans le Geraniologia de Charles Louis l’Héritier de Brutelle (1787-1788).


L’huile essentielle de géranium en aromathérapie

La culture du géranium rosat, soumise à bien des facteurs décisifs et cruciaux, permet d’obtenir des produits dissemblables non seulement en raison de l’implantation géographique, même si l’on consent à accorder qu’elle compte pour beaucoup, mais également en fonction de caractères comme l’exposition solaire, la quantité de chaleur reçue dans l’année, l’altitude, la protection face aux vents, la sensibilité vis-à-vis d’un excès d’humidité hivernale ou d’une extrême sécheresse estivale, etc. Soit tout un panel de critères qui ne dépendent pas du bon vouloir du cultivateur. A cela, s’ajoute ce qui peut être de son propre ressort : l’installation du géranium rosat sur telle ou telle parcelle de sol (de préférence calcaire, profond et riche en humus), la qualité de la fumure (un sol trop engraissé risque de fabriquer beaucoup de feuilles proportionnellement peu riches en essence, contrairement aux sols légers et sablonneux), le contrôle de l’arrosage… Des facteurs climatiques, culturaux et anthropiques sont donc à l’origine de la naissance d’une huile essentielle de géranium rosat de qualité (ou pas). Il y a un siècle, on comptait encore la France (avec la Corse) et l’Espagne comme les principaux fournisseurs de l’industrie de luxe en huile essentielle de géranium rosat de haute qualité, alors que celles en provenance du Maghreb et de la Réunion étaient jugées « ordinaires ». Les choses ont depuis bien évolué, puisque nombreux sont ceux qui estiment l’huile essentielle de géranium rosat de la Réunion (voire de Madagascar) comme le nec plus ultra en matière de géranium rosat, qu’on dit alors spécifiquement « bourbon » dans ce cas (comme un cru de vanille). Il est fort probable que ce jugement métropolitain d’autrefois ait été motivé par un sentiment cocardier qui ne parvenait pas, alors, à compter la Réunion au nombre des possessions françaises (j’ai vu des auteurs parler de cette île comme de « l’étranger » !). Quant à la récolte, elle est inféodée, elle aussi, à des impératifs climato-météorologiques. Par exemple, à l’époque où la culture du géranium était encore d’actualité du côté de Grasse et dans un certain nombre de départements méridionaux, on procédait généralement à la récolte en août/septembre (avec parfois une seconde coupe en octobre/novembre). En Corse, où le climat est plus favorable au géranium, on le récoltait une première fois en mai, puis en août, et éventuellement une troisième fois en septembre/octobre. En cela, la Réunion se voit privilégiée, car les récoltes sont échelonnées toute l’année : printemps, été et automne. Selon la saison, le rendement varie, ainsi que la qualité globale du produit : proche de 0,10 % en avril, il double en été, pour revenir en automne à son niveau printanier. Malgré cela, on continue d’affirmer que la première récolte de l’année offre la meilleure qualité d’huile essentielle.

On fauche à la faucille le géranium par temps sec, le soir, ce qui permet d’éviter un début de dessiccation des feuilles, tout en prenant soin de ne pas trop bousculer le végétal dont les feuilles peuvent facilement se détacher. Sans plus attendre, on procède à la distillation, afin d’éviter à la matière verte de s’échauffer et de fermenter, ce qui lui ferait immanquablement perdre une partie de sa valeur. On privilégie uniquement les feuilles seules ou plutôt les rameaux fleuris, à l’exclusion des tiges ligneuses qui entravent plutôt le bon déroulement des opérations. Après une épreuve de distillation à basse pression dont la durée s’étale de 90 mn à 3 heures, l’on obtient une huile essentielle liquide et limpide, de densité comprise entre 0,885 et 0,905, en très faible quantité, le rendement oscillant entre 0,15 et 0,35 %3. Fréquemment jaune très pâle, elle peut faire porter à sa robe des couleurs plus soutenues allant du vert jaunâtre à des jaunes brunâtres plus prononcés. Puis l’huile essentielle est filtrée à l’abri de la lumière, serrée dans des flacons bien hermétiques placés dans un endroit frais et sombre, afin qu’elle y « mûrisse » Selon sa provenance, il est bien évident que l’huile essentielle de géranium rosat présente des variations biochimiques. Grâce à plusieurs chromatographies en phase gazeuse portant sur des lots d’huiles essentielles biologiques, je puis fournir un ensemble de données. Voici quelques-unes des principales molécules contenues dans l’huile essentielle de géranium rosat (on en compte, au total, de 170 à 190).

  • Monoterpénols (53,50 %) dont : citronnellol (33,15 %), géraniol (13,50 %), linalol (4,80 %)
  • Esters (15 %) dont : formiate de citronnellyle (8 %), formiate de géranyle (2,70 %)
  • Cétones (7,50 %) dont : menthone (2 %), isomenthone (5,20 %)
  • Sesquiterpènes : 7,30 %
  • Monoterpènes : 1,40 %

On observe un trait commun à cette huile essentielle et à celle de rose de Damas : elles contiennent chacune un tiers de leur masse de citronnellol (à ne pas confondre avec le citronnellal, un monoterpénal présent dans les huiles essentielles d’eucalyptus citronné, de citronnelle de Java, etc.), et à peu près la même quantité de géraniol (autour de 15 % en moyenne). Cependant, il reste un grand écart moléculaire de l’une à l’autre. Cela n’a pourtant pas dissuader les gens de percevoir dans le parfum de l’huile essentielle de géranium comme une odeur de rose, d’où l’adjectif rosat, c’est-à-dire « relatif à la rose ». Rosat est le terme générique qu’on associait à l’ensemble des préparations magistrales (huile, vin, vinaigre, miel, sucre, cérat, glycérolé, beurre, onguent…) qui comptaient pour ingrédient végétal exclusif (quoique pas toujours) la rose (peu importe laquelle, en vérité : rose rouge de Provins, rose pâle, etc.). Si c’est un adjectif bien pratique qui permet d’identifier facilement les produits dits « rosats », il est en revanche trompeur en ce qui concerne l’huile essentielle de géranium rosat qui, bien évidemment, ne contient absolument pas d’huile essentielle de rose, mais dont le parfum s’en approche un peu (quand on expose l’huile essentielle de géranium à l’air, elle gagne encore un peu en ressemblance avec celle de rose de Damas). Afin de marquer cette proximité, il a été décidé d’utiliser le mot rosat qui, sans doute, crée moins de confusion que le seul mot « rose », si jamais on devait l’associer au substantif « géranium ». Déjà que rien n’est simple dans le monde des géraniums/pélargoniums, n’ajoutons pas davantage de complexité et contentons-nous de ces quelques explications. Malheureusement, cette promiscuité olfactive a engagé des personnes peu scrupuleuses sur le chemin de la malhonnêteté : comment – même avec un rendement aussi chiche – est-il possible d’exploiter l’huile essentielle de géranium pour la faire passer pour de l’huile essentielle de rose, beaucoup plus onéreuse à l’achat ? Eh bien, en la falsifiant par divers moyens : essence de térébenthine, alcool phényléthylique, essence de gurjum (ce qui est très curieux, vu que cette huile essentielle ne contient pas une once de citronnellol et de géraniol…), géraniol synthétique, etc., chaque époque ayant ses méthodes. Aussi, voyons un peu comment les opérations se déroulaient en Turquie au XIXe siècle par exemple : on fraudait l’huile essentielle de rose avec de l’essence de géranium à laquelle on mêlait une certaine part de blanc de baleine (ou spermaceti, substance contenant divers triglycérides et cires), afin d’assurer à l’ensemble une cristallisation factice (on se rappellera que cette huile essentielle se « fige » en-dessous de 18° C). Vu que l’huile essentielle de géranium rosat coûtait alors huit à dix fois moins cher que celle de rose (ce qui, au reste, n’a guère changé de nos jours), on se livrait plus facilement qu’aujourd’hui à ce honteux commerce (à l’heure qu’il est, on dispose des chromatographies en phase gazeuse afin de se prémunir de telles ruses condamnables). Servant le faussaire, l’huile essentielle de géranium rosat est, elle aussi, l’objet de pratiques frauduleuses ! Le peu de géraniol qu’elle contient ne lui permet pas de tenir la comparaison avec les huiles essentielles de thym vulgaire CT géraniol (65 %), de palmarosa (ex « palma rosat » ; 80 %) ou encore de monarde (90 %). Ce n’est donc pas de là que provient le coupable. Pour la contrefaçon, compte tenu que l’on perçoit des notes citronnées dans l’huile essentielle de géranium rosat, qui appelle aussi un fond doux et sucré de litchi, quoi de plus simple que d’alimenter le marché par de fausses huiles essentielles de géranium rosat obtenues à partir de ces produits qui valent trois fois rien que sont les cymbopogons ? Lemongrass, gingergrass, citronnelles de Java et de Ceylan viennent donc au secours du contrefacteur !

Le géranium rosat subit parfois l’épreuve de l’enfleurage à froid, procédé permettant la fabrication d’un absolu spécifiquement réservé à la parfumerie. Ne nous étalons donc pas sur ce sujet et poursuivons en direction des propriétés et usages.

Propriétés thérapeutiques

  • Anti-infectieuse : antibactérienne, antifongique majeure (cette huile essentielle est par exemple capable de lutter contre les moisissures allergisantes présentes dans les habitations), antiparasitaire (vermifuge), antiseptique
  • Tonique veineuse et lymphatique, décongestionnante hémorroïdaire
  • Diurétique, tonique urinaire
  • Anti-inflammatoire, antalgique
  • Antispasmodique, relaxante, apaisante, calmante, régulatrice du système nerveux
  • Neurotonique, immunomodulante, stimulante des cortico-surrénales
  • Astringente cutanée, cicatrisante, régénérante et antiseptique cutanée, rééquilibrante de la sécrétion de sébum
  • Soutien du système reproducteur chez la femme, du cycle menstruel et de la ménopause
  • Stimulante hépatopancréatique, antidiabétique
  • Insectifuge (pou, puce, tique, moustique ; elle peut être secondée par l’une des nombreuses autres huiles essentielles qui œuvrent dans ce domaine : palmarosa, eucalyptus citronné, niaouli, citronnelles, etc.)

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : diarrhée, spasmes gastro-intestinaux, gastro-entérite, ulcère gastrique, « brûlure » d’estomac, douleur gastrique, vers intestinaux chez l’enfant et l’adulte (ascaride, oxyure), colite, candidose intestinale
  • Troubles de la sphère cardiovasculaire et circulatoire : hémorroïde et prurit hémorroïdaire, prévention des varices et des phlébites, jambes lourdes, œdème, lymphœdème, rétention d’eau, insuffisance lymphatique, hypertension, couperose, syndrome de Raynaud, saignement de nez
  • Troubles de la sphère vésico-rénale : candidose urinaire , lithiase urinaire
  • Troubles de la sphère gynécologique : hémorragie utérine, ménorragie, dysménorrhée, vulvite, prurit vulvaire, mycose gynécologique (candidose vaginale), endométriose (ralentir l’hyperfolliculinie), syndrome prémenstruel, symptômes de la ménopause, douleur et engorgement des seins, mastite, mastose, infertilité, frigidité
  • Troubles de la sphère génitale masculine : impuissance, congestion et hypertrophie de la prostate
  • Troubles de la sphère respiratoire : sinusite, hémoptysie, angine
  • Troubles locomoteurs : douleur lombaire, tendineuse et musculaire, tendinite, névrite, arthrite, rhumatisme ostéo-articulaire, pieds fatigués et douloureux
  • Affections bucco-dentaires : aphte, stomatite, glossite, candidose
  • Affections cutanées : plaie, plaie de cicatrisation difficile, ulcère (y compris variqueux), dartre, eczéma sec, psoriasis, furoncle, mycose (cutanée, sous-unguéale), acné, impétigo, croûte de lait, coupure, brûlure, bleu, ecchymose, engelure, vergeture, vieillissement cutané (rides et ridules, peau fatiguée et dévitalisée), peau grasse, sèche et/ou déshydratée, transpiration excessive, piqûre d’insecte, coup de soleil, cheveux gras ou secs
  • Troubles du système nerveux : stress, anxiété, angoisse, agitation, peur, phobie, trac, timidité, crise émotionnelle (avec état de choc), troubles du sommeil, insomnie, fatigue (nerveuse, psychique et intellectuelle), surmenage, manque de tonus psychique, apathie
  • Fatigue physique, asthénie
  • Diabète, atonie pancréatique
  • Utilité dans la désaccoutumance tabagique et alcoolique

Propriétés psycho-émotionnelles et énergétiques

Dans cette huile essentielle, on peut remarquer deux éléments principaux : le Feu (en majorité, cf. les monoterpénols) et l’Eau (en minorité, cf. les esters et les sesquiterpènes). Ces deux éléments nous permettent de nous diriger vers deux méridiens : celui du Triple Foyer (Feu) et celui des Reins (Eau).

Commençons par le premier de ces méridiens afin de superposer médecine traditionnelle chinoise et aromathérapie à « l’européenne ». Tout d’abord, nous pouvons dire que ce méridien est un transporteur (de sang, d’énergie, de liquides organiques…), un régulateur et un éliminateur. Il s’oppose donc à la formation des « stases », c’est-à-dire des états d’immobilité, ce en quoi on retrouve bien l’huile essentielle de géranium rosat dans ce portrait. En effet, nous l’avons dit veinotonique et lymphotonique. Par exemple, dans ce cas, une « stase » serait un œdème, de la rétention d’eau, etc. Lorsqu’un dysfonctionnement affecte le méridien du Triple Foyer, apparaissent de l’apathie, une asthénie, de la fatigue, un manque d’entrain. Or l’huile essentielle de géranium rosat, neurotonique, stimulante des cortico-surrénales (elles sont en relation avec le méridien des Reins), immunomodulante, permet, justement, de contrecarrer ces manifestations.

D’un point de vue psycho-émotionnel, si ce méridien présente une insuffisance énergétique, on observe un manque de gaieté ainsi que des capacités intellectuelle plus faibles qu’à l’habitude. En revanche, si l’on distingue un excès, il peut alors être associé à de l’irritabilité, de l’excitation, de l’agitation, etc., chose que l’huile essentielle de géranium rosat est capable d’engourdir (elle est, rappelons-le, apaisante et calmante).

Enfin, se préoccuper de l’état de ce méridien peut trouver son utilité dès lors qu’on rencontre des difficultés à faire la part des choses entre préoccupations matérielles (yin) et spirituelles (yang). C’est peut-être ce qui a fait dire à certains que l’huile essentielle de géranium rosat était une harmonisante du yin et du yang… (Précisons, au passage, que ce méridien est yang et que le suivant est yin…)

Passons donc maintenant en revue le deuxième méridien qui s’impose à nous lorsqu’on évoque l’huile essentielle de géranium rosat. Parmi les pathologies associées au dysfonctionnement du méridien des Reins, nous en rencontrons un grand nombre déjà évoquées dans la section « Usages thérapeutiques » : lithiase, rétention d’eau, lombalgie, douleur articulaire et musculaire, fatigue générale, cortico-surrénales en berne. L’on voit donc, au travers de cet exemple, que l’huile essentielle de géranium rosat est susceptible de corriger les troubles physiques provoqués par une perturbation de ce méridien. Bien sûr, les troubles émotionnels ne sont pas oubliés. Ainsi, les peurs, angoisses, phobies, trac, effets d’une timidité excessive, etc. sont-ils justiciables de l’emploi de l’huile essentielle de géranium rosat.

En ce qui concerne les chakras auxquels cette huile essentielle peut s’appliquer, il s’en trouve un dont le mauvais fonctionnement peut entraîner des difficultés de perception visuelle : le chakra du troisième œil. Il fait directement référence à la couleur indigo, qui se trouve être la couleur de l’aura des deux huiles essentielles de géranium rosat que j’ai testées à l’occasion. La couleur opposée et complémentaire à l’indigo sur le disque chromatique est un mélange d’orange et de jaune. Au jaune, on lie le chakra du plexus solaire et au orange celui qu’on appelle sacré.

« Le parfum [de l’huile essentielle de géranium rosat] passe pour rendre ardent et aventureux »4, mais communique aussi une sorte de plénitude calme et confiante, ainsi qu’une présence généreuse.

Modes d’emploi

  • Voie orale : mode d’administration le moins souvent consenti, mais néanmoins envisageable : trois fois trois gouttes par jour sur une durée réduite à une semaine. On place les gouttes sur un comprimé neutre, dans une cuillerée d’huile d’olive, de miel, de purée d’amandes, etc.
  • Diffusion atmosphérique, olfaction.
  • Voie cutanée : pure en geste d’urgence, mais diluée le plus souvent à hauteur de 5 % pour le visage et 17,50 à 20 % maximum pour le reste du corps.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Huile essentielle à bonne tolérance cutanée en temps normal. Mais il existe quelques exceptions à cette « règle » : j’ai, par exemple, souvenir d’une pénible expérience avec cette huile essentielle. Bien que diluée, son application cutanée ne s’est alors pas fait sans mal. Surgirent sensation de chaleur, rougeur et érythème douloureux persistant sur une bonne partie du visage. Depuis, je n’utilise plus que l’hydrolat aromatique de géranium rosat en ce qui concerne le visage. Cette huile essentielle, que j’utilise très peu, ne m’occasionne par ailleurs aucun désagrément.
  • L’huile essentielle de géranium rosat, malgré tout les bons services qu’elle apporte à la femme, ne fait pas très bon ménage avec celle qui est enceinte. Elle est régulièrement présentée comme étant un produit à employer avec prudence dès le quatrième mois, mais jamais durant ceux qui précèdent.
  • L’huile essentielle de géranium rosat est déconseillée en cas de phlébite avérée.
  • Les feuilles fraîches de géranium rosat sont comestibles. Il est possible de les utiliser comme matière aromatique en cuisine.
  • Nombreux sont les produits de parfumerie, cosmétique, savonnerie et hygiène qui font appel au pouvoir odoriférant du géranium rosat. Gageons que de l’une aux autres on ne fasse pas intervenir les mêmes types d’huiles essentielles. Si elle peut s’avérer presque nécessaire à la parfumerie (qui est pour moi un luxe bien superflu), il est en revanche peu utile de faire intervenir cette huile essentielle (même de piètre qualité) dans les produits d’hygiène. Cela s’apparente plus à du gaspillage qu’à toute autre chose.
  • Le géranium rosat fait partie de ces plantes qu’on utilise exclusivement sous forme d’huile essentielle sous nos latitudes. N’étant pas une plante indigène, cela en explique la raison. Mais ce géranium ne se borne pas qu’à un seul usage aromathérapeutique. A l’instar du ravintsara malgache et de l’arbre à thé australien, le géranium rosat est utilisé par les pharmacopées locales, par le biais de ce que nous nommons phytothérapie. Son absence sur le sol français limite nécessairement cet usage. Cependant, l’on peut tout de même indiquer quelques données à ce sujet, qui concernent essentiellement des applications externes à base de feuilles de géranium rosat : infusion de feuilles (contre angine, stomatite, glossite), décoction de feuilles (névralgie faciale, douleur gastrique, douleur lombaire, engorgement des seins, dartre, eczéma, œdème des membres inférieurs…), feuilles écrasées et pilées (sur coupure, plaie, ophtalmie, engelure) ou mêlées à de l’huile d’olive comme pommade (sur inflammations des seins, en cas de pédiculose…).

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  1. Chez le pépiniériste, on peut le rencontrer, ainsi que ses nombreuses variétés : ces cultivars généralement annuels sont des espèces très parfumées, fruits d’un travail horticole et d’hybridations multiples et répétées. C’est ainsi que, d’une variété à l’autre, en en froissant très légèrement les feuilles, on perçoit un parfum différent : citron, orange, pomme, abricot, carotte, eucalyptus, pin, cèdre, noix de coco et même chocolat ! Le hic, c’est que sous nos latitudes, ils ne deviennent pas pérennes : on est dans l’obligation de s’en servir dans l’année et d’en faire sécher les feuilles avant que la plante entière ne fane et ne vienne à mourir.
  2. Michel Lis, Les miscellanées illustrées des plantes et des fleurs, p. 70.
  3. Autrefois, pour augmenter le rendement, on agitait l’hydrolat aromatique de géranium rosat obtenu en queue de distillation avec un extractif, l’éther de pétrole. Cela permettait, sur cent litres d’hydrolat, de retirer encore 20 g d’essence qui, s’ajoutant aux 160 obtenus par la distillation de 100 kg de géranium, portait le rendement à pas loin de 0,20 %, ce qui reste bien faible, à l’image de la rose qu’on cohobe de la même manière que le géranium rosat.
  4. Antonin Rolet, Plantes à parfums et plantes aromatiques, p. 207.

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L’edelweiss, le petit enfant blanc des hauteurs


En Suisse, en Autriche et en Bavière, l’edelweiss est tellement partout présent qu’il en absorbe les autres fleurs, même si l’on voit la gentiane de Koch et le rhododendron lui disputer quelquefois cette place hégémonique. Le caractère (presque) universel dans lequel il est drapé a facilité son accession au statut de fleur nationale dont l’allure logotypée, à l’instar de celle du lis et de la rose, est parfaitement reconnaissable. Il doit être dit que cette fleur bénéficie d’un champ symbolique bien plus large qu’elle, astéracée à la soyeuse « robe de flanelle », à commencer par son nom, edelweiss renvoyant à la noblesse et à la blancheur, probablement celles des hautes cimes, ces neiges éternelles qu’un mythe tenace voudrait en faire l’habitat favori de cette plante qui, contrairement à ce qu’on imagine, ne vit pas les pieds dans la neige, mais bien en-dessous de l’étage enneigé. Cependant, toute immortelle qu’elle est, elle a tout de suite bien moins belle allure une fois qu’elle se retrouve aplatie puis collée sur des cartes-postales attrape-poussières du plus mauvais goût ! Mauvaise langue ! Que ne considères-tu pas sa blanche et claire pureté, synonyme d’une nature vierge et indemne de toutes souillures ?! Il n’empêche qu’il est très surprenant qu’une plante puisse s’imposer non plus en tant que telle, mais comme symbole dont l’hyperpuissance se retrouve partout en Suisse, du service bancaire à l’hôtellerie. Elle est tant auréolée de qualités que, à la manière d’une bonne marraine, elle semble dispenser avec largesse ses bénédictions. Ainsi ne doute-t-on pas un instant que les efforts fournis pour en cueillir ne serait-ce qu’un seul vaut à son ramasseur une protection intégrale quasi divine face à toutes malchances et calamités.

© Books of Dante – 2023

Le lin (Linum usitatissimum)

Le lin, instrument utile et indispensable au tisserand et au peintre, est ce que l’on peut appeler une espèce végétale civilisatrice, car si l’on s’écarte des chemins de la phytothérapie, l’on s’aperçoit qu’il est intervenu dans bien des domaines de la vie humaine : il est tout autant la ficelle tissée en filet qui permet d’attraper le poisson que l’huile grasse qui imperméabilise des étoffes pour les rendre invincibles à l’eau. Nous aborderons bien d’autres exemples d’utilisations, ce qui nous conduira à évoquer aussi bien les lavandières de la nuit que les peintres flamands du XVe siècle. Bonne visite !

Un beau week-end à toutes et à tous :)

Gilles



Synonymes : lin annuel, lin usuel, graine de longue vie.

Il est si peu fréquent de signaler qu’une plante a eu un passé préhistorique que, lorsque cela est clairement avéré, il n’est nullement question de se priver d’une telle information qui nous projette très loin en arrière, en une période inaccessible autrement que par les traces abandonnées par nos prédécesseurs et que les tourments du temps n’ont pas détruit sur son passage. On connaît la fragilité des restes d’origine organique – végétaux, os, poils. Le lin ne déroge pas à cette règle. Cependant, par l’entremise de travaux de fouilles, nous savons aujourd’hui que les hommes du Paléolithique supérieur connaissaient cette plante et l’exploitèrent en tant que fibre textile il y a environ 35000 ans. En Géorgie, le site de Dzudzuana a révélé en 2009 la présence de fibres de lin qui sont parmi les plus anciennes preuves de l’usage textile de cette plante, puisqu’elles ont été modifiées, coupées, tordues, filées et teintes en différents coloris (noir, gris, rose, turquoise). Cet usage textile précéda de très loin la culture organisée du lin dont on place les balbutiements il y a 7000 ans, au temps des Babyloniens en Mésopotamie, avant même de se répandre aussi bien à l’est (jusqu’à l’actuel Japon) qu’à l’ouest, comme en Égypte par exemple, où l’on découvrit des compléments à la connaissance de l’histoire du lin à travers les âges. A l’époque des anciens Égyptiens, on peignit des fresques sur lesquelles sont figurées, à côté de scènes de semailles et de moissons, la culture du lin, mais également son travail en tant que fibre textile dont l’intérêt était très marqué (beaucoup moins pour sa graine en revanche, bien qu’il existât alors un usage thérapeutique du lin) : cordages, filets de pêche (sennes), voiles pour bateaux, vêtements sont autant d’objets qui attestent du solide savoir-faire des Égyptiens de l’Antiquité en la matière, point sur lequel on peut être assuré : au XIXe siècle, on n’y croyait guère, mais l’avènement du microscope a permis de déterminer l’identité exacte de la fibre usitée découverte dans les ruines poussiéreuses de l’Égypte qui oppressaient et étouffaient visiblement Henry David Thoreau. Tous ces objets étaient bel et bien manufacturés en lin et non en coton comme on l’imagina : « Les filaments de lin, sous un grossissement de 2 ou 400 diamètres au microscope, se présentent comme des lames ou des tubes coupés de distance en distance par des lignes transversales simples ou doubles, assez semblables à des nœuds de roseau ; tandis que les filaments de coton, dépourvus de ces nœuds, sont plats, disposés en rubans tortillés sur eux-mêmes en hélices aplaties, plus ou moins allongées »1.



A cette occasion, on put même remarquer que, parfois, le lin était conjointement tissé avec de la « soie de mer », c’est-à-dire le byssus des mollusques bivalves. Pour mieux nous convaincre de la déjà longue parenté du lin avec l’Antiquité égyptienne, adressons-nous donc à la grande dame de la vallée du Nil, Isis. Ne passait-elle pas pour l’« inventrice » de l’art de filer et de tisser le lin ? On n’aurait jamais associé une telle activité à une si grande déesse si le lin, par son usage, avait été de l’ordre de l’anecdote. Contrairement à la Mésopotamie, où le lin s’efforça sans succès d’entrer en concurrence avec la laine, cette fibre textile végétale était fort connue du côté de la Galilée et de l’Égypte, où l’usage de la quenouille et du fuseau était fréquent, comme plus tard dans le monde gréco-romain. En ces temps et en ces lieux, on vit coexister l’usage profane et l’emploi religieux du lin. Le premier est suffisamment bien décrit par la Bible (cf. Proverbes XXXI, 10-24) pour qu’on y insiste2. Quant au second, il faisait entrer le lin en vigueur dans la confection des vêtements sacerdotaux liés au culte et aux mystères consacrés à Isis (dans nombre de cultures du bassin méditerranéen, le lin resta longtemps indissociable des vêtements de la prêtrise, puisque cela se vérifie en Asie mineure, à Rome, en Grèce, dans le monde chrétien, et même au delà, en Inde). On n’imagine pas un chiton autrement qu’en lin (cf. l’étymologie même de ce mot). Chez les Égyptiens, cette empreinte était si marquée qu’on appelait leurs prêtes linigeri. De là, on comprendra que le lin ait rapidement gagné les côtes de la Grèce, quand bien même les anciens Grecs eurent connaissance de son existence bien avant que Cléopâtre ait achevé d’user sa dernière robe de lin, puisqu’il y fut cultivé et tissé depuis au moins le Ve siècle avant J.-C. En plus de ces emplois agricoles et textiles, l’on sait aussi que le lin était chez les Grecs un médicament, puisque ce sont les hippocratiques chez qui l’on constata les premières traces d’un emploi médicinal du lin. On le conviait en médecine autant pour ses vertus internes qu’externes, dont on avait remarqué les propriétés adoucissantes et émollientes de la semence, au travers d’affections toujours d’actualité : troubles gastro-intestinaux (constipation, douleur abdominale, diarrhée, irritation intestinale), pectoraux (catarrhe bronchique), cutanés (ulcère, « disgraciosités ») et gynécologiques (leucorrhée, irritation de la matrice). Broyées en farine et liées à l’eau, on constituait déjà des cataplasmes à l’aide des graines de lin, impliquant bien davantage le lin au sein du champ thérapeutique, s’avérant vulnéraire et anti-inflammatoire local. Deux faits étonnants méritent d’être retenus : aux dires de Dioscoride, le lin « cuit avec du miel et du poivre induit, paraît-il, l’appétit vénérien ». Du côté d’Hippocrate, l’on observe quelque chose de bien différent : on confectionnait des sortes de moxa avec de la filasse de lin enflammée que l’on approchait assez près des points névralgiques et des douleurs goutteuses afin de les soulager.



Bandelettes de momie égyptienne. IVe siècle avant J.-C. Walters Art Museum, Baltimore (États-Unis).


A la suite de l’Antiquité, le Moyen âge représente une période propice à la bonne réputation du lin, pour cela inscrit au capitulaire De Villis. Il incarne la perpétuation d’un mouvement entamé il y a environ 2000 ans et durant lequel il supplanta la laine pour des siècles (linges de maison et de corps), ainsi que le chanvre qui couvrait, au Moyen âge, des surfaces beaucoup moins considérables que celles de lin. En effet, ce dernier, filé, tissé puis teint, offre de magnifiques textiles végétaux que la rudesse du chanvre ne peut égaler. Aussi ne faut-il pas s’étonner de trouver entre les mains de Hildegarde de Bingen des linges de lin usités dans la pratique médicale de son temps. Pour l’abbesse, le linge de lin était autant le mode de transport du liquide où on l’y faisait tremper, que le véhicule de sa propre force, c’est-à-dire, en l’occurrence, de sa froideur qui s’invitait au besoin dans les inflammations qu’on souhaitait rafraîchir (l’étoffe de lin possède un effet « frais » inconnu au coton, fort appréciable durant les fortes chaleurs estivales). L’usage que Hildegarde faisait du lin rappelle un peu celui qu’on observe dans la magie : la pochette de lin dans laquelle on glisse quelque amulette est aussi bien instrument enveloppant que drogue proprement opérative, détail que l’on a généralement tendance à oublier. Outre cet usage du lin sous sa forme textile, l’abbesse n’omit pas d’en utiliser les graines, qu’après avoir fait bouillir elle plaçait sur les douleurs de côté, les points spléniques douloureux, etc. Elle était alors cantonnée à l’usage externe, à la manière de ce qu’on peut lire dans le Grand Albert qui propose une recette de cataplasme bonne contre le « charbon » dans laquelle la graine de lin entre en bonne part, en compagnie de force plantes émollientes, apaisantes et antiphlogistiques. Quant à l’école de Salerne, en lui attribuant des vertus apéritives et diurétiques, elle ajoute au tableau thérapeutique du lin de nouvelles propriétés. Le lin, en tant que graine médicinale, perdura comme cela jusqu’à la fin du Moyen âge pour, dès le XVe siècle, être progressivement remplacée par l’huile végétale tirée de la même semence, jusqu’à être supplantée dès le siècle suivant dans la plupart des anciens emplois traditionnels de la graine de lin, et même au delà, ce qui offrit un bon coup de fouet aux pratiques médicinales relatives au lin dès l’époque de Matthiole et de Jean Bauhin, par exemple. On se rendit compte des bons effets de cette huile végétale sur les affections des sphères pulmonaire et gastrique. Brièvement présentée par Lémery, on la trouve plus soigneusement étudiée par Chomel, qui n’en oublie pas néanmoins la graine entière et la farine de lin en tant que matières médicales, intervenant aussi bien dans les perturbations gastro-intestinales que les troubles vésico-rénaux. Voici, par exemple, deux modes d’emploi qui avaient cours au beau milieu du XVIIIe siècle : la recette de l’eau de lin simple, tout d’abord. Pour cela, il suffit d’enfermer 15 g de semences de lin dans un nouet de toile et de laisser infuser le tout dans une pinte d’eau bouillante pour quelques heures. Et, de la bouche de Chomel, une recette un peu plus alambiquée : « Un des meilleurs remèdes que l’on puisse appliquer sur les hémorroïdes, est un cataplasme fait avec la farine de seigle, mêlée sur le feu dans de l’huile de lin, et y ajoutant, quand on l’en retire, un jaune d’œuf »3. (A la condition expresse que la farine de seigle ne soit pas contaminée par l’ergot de seigle, chose encore fréquente au XVIIIe siècle. On pourrait imaginer l’action de ce champignon parasite sur les hémorroïdes…). Malgré tout cela, l’huile de lin médicinale perdra peu à peu le charisme dont elle se sera parée, et finira même par être interdite en France au début du XXe siècle, suspectée d’être potentiellement toxique à l’intérieur. Encore faudrait-il s’assurer qu’elle ait été bien réelle et qu’il n’y eut pas, en ce temps, confusion ou substitution frauduleuse avec de l’huile de lin industrielle, que la médecine et la pharmacie doivent obligatoirement rejeter. Si l’on a depuis mis un meilleur ordre dans les destinations très différentes d’un même produit, il n’en fut pas de même autrefois où la distance entre l’épicier et le droguier était parfois fort ténue et les tentatives de triche plus largement répandues en dehors de l’absence de tout organisme de contrôle fiable. Aussi, peut-on poser la question suivante : l’huile végétale de lin thérapeutique aurait-elle pâti d’un mésusage parce que remplacée parfois, sciemment ou non, par de l’huile de lin industrielle ? Cette question, qui en amène d’autres, met tout d’abord en évidence la porosité qui peut exister entre monde pharmaceutique et monde industriel. C’est ce dernier que nous allons maintenant explorer selon deux volets : le lin textile et le lin à huile destinée à l’industrie. Concernant cette seconde forme, il est bien évident qu’elle ne possède aucun rapport avec l’huile de lin alimentaire et thérapeutique, généralement obtenue à froid, alors que ce second produit est issu de l’extraction à chaud des graines de lin. Il n’a pas le même aspect, non plus qu’un « parfum » identique, au contraire : on n’aurait pas l’idée, de par sa seule odeur, d’en faire un usage thérapeutique et encore moins alimentaire, tant il est repoussant pour des papilles olfactives averties. L’huile de lin est naturellement siccative, c’est-à-dire qu’elle permet d’assécher plus rapidement la matière à laquelle on la mêle, tout en la fixant et en lui conservant mieux ses caractéristiques. Elle le devient davantage si on la chauffe. On saisit dès lors beaucoup mieux son implication dans le domaine artistique de la peinture à l’huile (sous-entendu : de lin), une pratique qu’elle honore de ses excellents services depuis le XVe siècle, époque à laquelle le peintre flamand Jan van Eyck (1390-1441) la mit à contribution. Cuite tout d’abord, puis exposée au soleil pour décantation et clarification, elle acquiert davantage de siccativité, accordant à la peinture un supplément de brillance et aux pigments éclat et douceur, tout en augmentant globalement la facilité d’exécution du procédé. Si l’huile de lin est capable d’accroître le lustre de ces surfaces que sont les toiles des tableaux verticaux de la plupart de nos musées, il s’avère qu’elle peut aussi se situer, sans qu’on s’en doute, sous nos pas, parfaitement horizontale : c’est observable chez celui que, prosaïquement, l’on appelle lino, simple apocope du mot linoleum, un nom qui signifie « huile de lin », tout simplement ! Matériau d’invention plus tardive que la peinture à l’huile, le linoleum a été mis au point par le britannique Frederick Walton en 1874 par polymérisation de l’huile de lin. Alors que le visiteur scrute la toile brossée par le peintre, il frotte ses semelles au contact de cette matière à odeur, elle aussi, spéciale, « une odeur qui colle à la peau », à l’image de celle que la plante incrustait dans l’intimité cutanée des ouvrières des filatures du nord de la France au début du XXe siècle et qu’elles n’avaient pas la chance d’abandonner sur leur lieu de travail en le quittant, tant la persistance de l’odeur du lin peut être tenace. Mieux vaut l’admirer au travers de l’éclat d’une toile du maître flamand à l’image des époux Arnolfini ou de la Vierge du chancelier Rolin, à l’arrière-plan de laquelle se déploie une grande cité dont on s’est épuisé à déterminer l’identité. Certaines toiles peuvent si loin nous emmener qu’on peut se risquer à jeter un œil à ses pieds pour constater s’ils ont décollé ou pas. Mais, passé ce moment de distraction, il est souhaitable de percer le mystère de la toile en allant au delà des apparences, des aplats de peinture à l’huile de lin. Si l’on n’a pas la chance d’y trouver de solides et parfaits panneaux de bois de tilleul, peut-être aura-t-on celle d’y découvrir une toile toute tendue de lin, matière plus durable, moins hygrométrique et qui se détend moins avec le temps, que le coton. Double prodige : cette plante participe autant du support que de ce que l’on y applique. Dans cette perspective, l’on n’hésite pas à soutenir qu’elle est aussi bien yin que yang : le médium porté sur la toile, agissant et actif, donc yang, accompagne la toile, passive, vaste surface à emplir de nature yin (on observe le même couple yin/yang dans un métier à tisser avec les fils de chaîne immobiles et les fils de trame guidés par la navette). On observe d’ailleurs cette intrication des deux principes du Tao dans la façon dont on conçoit le lin en Inde : on considérait durant l’Antiquité indienne que le ciel était composé d’une immense toile de lin, que l’aurore tissait continuellement la naissante et lumineuse robe du soleil, les fils de cette plante textile passant pour des rayons solaires. Cette promiscuité du lin avec les choses ouraniennes – visible tout d’abord dans sa fleur d’un bleu céleste dont on a fait un symbole de pureté – est tant marquée que l’on « appelle encore aube [NdA : du latin alba, « blanc », relatif à ce moment de la journée où le ciel blanchit sous la lumière du soleil à l’Orient] la chemise de lin du prêtre et des enfants de chœur », nous signale Angelo de Gubernatis4. Il y a effectivement quelque chose de céleste, de divin, voire de magique dans le lin : on en peut confectionner des dentelles si fines – délicatesse des doigts de fées – que les robes qu’on y façonne tiennent tout entières dans une coquille de noix. C’est là une des caractéristiques yin du lin, renforcée en ceci qui va maintenant suivre. La part féminine du lin se constate en ce que, dès les semailles de cette plante, sa culture est exclusivement affaire de femme. En Scandinavie et dans les pays baltes, seules les femmes ensemençaient les champs de graines de lin. En Allemagne, dans le même temps, elles enfouissaient des œufs dans la terre (ou bien les consommaient sur place) afin de consolider les conditions propices à la bonne levée du lin. Des danses étaient parfois organisées, de même que des sauts, afin d’exhorter le lin à pousser aussi haut qu’on avait sauté. « Ne t’arrête pas de grandir avant d’avoir atteint telle taille, vu que tu n’as que ça à faire ! », était l’une des manières de s’adresser au lin finalement levé. Parfois, les femmes soulevaient leur robe, découvrant ainsi leur vulve à la vue du lin et l’encourageaient à pousser aussi haut que leur sexe. Si jamais les femmes seules n’y suffisaient pas, on invoquait sainte Geneviève, intrépide patronne des fileuses, au moment de jeter la dernière poignée de semences de lin en terre. Par sa capacité végétative, facile, rapide et abondante, le lin est une plante de la vie auquel on voit tant de vigueur qu’on n’hésite pas à le faire intervenir pour assurer aux enfants une bonne croissance : « En Allemagne, lorsqu’un enfant grandit mal, ou qu’il ne marche point, la veille de la Saint-Jean, on le place tout nu sur le gazon, et on sème du lin sur ce gazon et sur l’enfant même ; dès que le lin commencera à pousser, l’enfant aussi doit commencer à pousser et à marcher »5. Ceci est un exemple typique de magie sympathique : l’enfant doit « imiter » le lin en érigeant sa tête vers le soleil, à l’image de la fleur de lin perchée sur une colonne ferme mais bien souple. Cette habitude qu’on a eu de faire du lin un intercesseur s’illustre également via les pièces de linge qu’on en tirait (le mot linge découlant du nom même du lin) et que l’on associait souvent à l’eau d’une source ou d’une fontaine sacrée, ainsi qu’à quelques saints bons à l’office (la triade eau/linge/saint était fort répandue dans les campagnes françaises et ce jusqu’à une époque récente – fin XIXe/début XXe siècle environ). Donnons quelques exemples de cette utilisation bienheureuse du linge de lin. Le geste qui revient fréquemment, c’est celui de tremper un morceau de lin dans l’eau, de l’y immerger plus ou moins longtemps et d’en frictionner la partie malade (la tête, les dents, les membres, etc.). Parfois, il fallait entièrement envelopper le malade avec une étoffe préalablement trempée dans l’eau, après qu’elle ait séché bien entendu. Laver les vêtements du malade dans l’eau miraculeuse était aussi un acte régulièrement réalisé. Tremper le linge de corps des femmes dans des sources dédiées à tel ou tel saint était censé leur faire acquérir les forces conjointes de l’eau et du saint, en particulier en cas de défaut de la fécondité des femmes, pour faire venir le lait à celles qui en manquaient, pour faciliter l’accouchement, etc. Toutes ces activités unissant l’eau au linge nous amènent à aborder le personnage de la lessiveuse. Laver son linge sale en public n’avait pas, autrefois, pris la connotation négative que cette expression abrite aujourd’hui. Les femmes se réunissaient autour du lavoir, discutaient de choses et d’autres : ce lieu était donc l’un de ceux dans lesquels on laissait libre cours à l’expression de la parole (aux bagarres et aux invectives aussi ^.^). On y propageait les potins, on y faisait circuler les rumeurs, on y racontait aussi des histoires, de celles où le linge se change en linceul, jeune vie mise à rouir comme des tiges de lin dans l’eau. De là à évoquer les lavandières de la nuit… Ces âmes en peine étaient condamnées à laver sans relâche un linge qui ne parvenait jamais à la parfaite blancheur (contrairement à celui des fées, toujours impeccablement immaculé), façon de marquer que la pénitence de ces damnées ne pourrait jamais en absoudre le péché, toujours plus ou moins relatif à la mort douteuse d’un enfant. C’est pourquoi on signalait le fait que les lavandières tordent du linge qui n’en est pas : quand on y regarde de plus près, on se rend bien compte qu’il s’agit du cadavre d’un enfant qu’elles essorent jusqu’à lui briser les os. Ainsi, une étoffe de lin insuffisamment blanche, tenant plus du linceul qu’autre chose, est donc la figuration d’une âme pas assez bien purifiée par la confession, les lavandières étant toutes des pécheresses au regard de la foi chrétienne : elles errent, battent bruyamment du linge en chantant des mélopées lugubres en plein milieu de la nuit. Gare au voyage imprudent qui en ferait la rencontre nocturne !… Tout cela explique qu’au cœur de ces légendes de laveuses de la nuit, spectres bien particuliers, l’on ait placé une autre pièce de lin que le linge : le linceul. Bien que linge et linceul tirent tous les deux leur origine du lineus latin, l’un est vêtement de vie là où l’autre enveloppe la mort, à la manière de ces étoffes qui emmaillotaient les cadavres en Égypte (et cela dans une visée moins glauque que la lavandière qui torsade un linceul) : en effet, les bandelettes de lin des momies égyptiennes garnissaient les défunts d’un « habit de lumière ». Le lin, hormis à travers l’objet même du linceul, n’est jamais aussi symboliquement attaché à la mort qu’à travers cet exemple. L’on voit bien, en Inde, un usage conjoint de la graine de lin et de la feuille de basilic sacré, que l’on baigne au sein de la même eau afin d’en laver la tête des mourants. L’on connaît tant la valeur apotropaïque du tulasi pour ne pas remarquer que les Indiens en accordaient une identique à la graine de lin afin qu’elle offre également protection à ceux prêts à quitter ce monde pour l’autre. On observe, bien qu’en s’écartant de considérations purement funestes, l’emploi du lin comme protecteur contre les sortilèges. Par exemple, au Pays basque, placer des graines de lin dans ses chaussures ou ses poches est censé agir dans ce sens. Au Danemark, pour barrer la route aux mauvais esprits, on répandait des graines de lin sur le pas de la porte d’entrée des maisons.



Mouchoir en lin. XIXe siècle. Suisse ou Allemagne.


Le lin dit usuel (L. usitatissimum) est une plante annuelle que l’on ne connaît plus qu’à l’état cultivé. Il est donc inexistant à l’état sauvage, ce qui est souvent l’apanage des plantes dont la culture remonte à fort loin dans le temps. On s’est égaré en conjectures concernant son berceau originel. S’agit-il de l’Asie mineure, de la vallée du Nil ou de tout autre lieu compris entre l’Europe occidentale et l’Asie centrale ? Nul ne semble le savoir vraiment. On a pensé, un temps, en faire un « descendant » de L. angustifolium, plante vivace courante en France, mais c’est aussi ridicule que de prétendre que le lin provient de tel endroit parce qu’on a retrouvé des dépôts de graines sur un site archéologique ou bien de tel autre qui se trouve être un important centre de confection textile. A considérer un pays comme la France, ce lin (hormis ses habituelles zones de culture : Nord/Pas-de-Calais, Normandie, Picardie, Île-de-France) peut prendre racine à proximité des champs et des jardins où on le cultive, jamais plus loin, tant ces millénaires de domestication ne lui permettent plus de s’ensauvager à des lieues de distance.

Le lin annuel est une gracieuse plante qui peut atteindre un bon mètre de hauteur par le biais de tiges fines et ramifiées quelquefois seulement dans les parties hautes, portant des feuilles lancéolées, linéaires et très étroites (jusqu’à 30 mm de long sur 4 de large), dont le vert grisâtre glauque le dispute au bleu azur/gris lin des corolles dans la catégorie pastel. Ces fleurs, solitaires à l’extrémité des pédoncules, comptent cinq divisions qui s’épanouissent en juin et en juillet (la floraison du lin n’est guère plus tardive, ce qui est fort heureux vu ce qui attend les cultivars à fibres textiles). Chaque fleur donne naissance à une capsule verte puis brune, plus ou moins ovoïde, achevée par une petite pointe en son sommet. Elle comporte cinq valves contenant chacune deux graines de couleur puce (une sorte de marron), assez petites (4 à 6 mm de longueur, moitié moins de largeur), plates et ovoïdes.

Le lin apprécie les sols frais, bien drainés, d’Europe et d’Asie, suffisamment exposés au soleil. Très gourmand, il nécessite des terres fumées, ce qui est d’autant plus important que le lin épuise considérablement les sols, même une fois engraissés, d’où l’obligation d’espacer les sessions de culture de 8 à 10 ans.

Si le Canada, la Chine et les États-Unis fournissaient en 2010 un peu plus de la moitié de la production mondiale de graines de lin (52,20 %), c’est à la France que revient l’honneur de produire les trois quarts du lin textile mondial, sans commune mesure avec ce qui se faisait il y a encore deux siècles : le lin, alors non concurrencé par le coton, était cultivé partout en Europe sur de grandes surfaces. Mais l’on ne saurait produire largement une plante à laquelle on trouve moins de débouchés qu’autrefois, quand bien même la part de textiles d’origine végétale croît avec les années ces dernières décennies.

La culture du lin a mené à la sélection de cultivars textiles et de cultivars à graines oléagineuses.



Le lin en phytothérapie

Si nous avons vu que l’industrie s’est emparée autant de la fibre textile que de la graine de lin comme oléagineux, la pratique médicale s’est surtout essentiellement concentrée sur cette dernière (nulle part l’on ne trouve d’informations ayant trait au reste de la plante : l’on n’a jamais imaginé – que je sache – faire des fleurs ou des feuilles de lin une infusion).

Par expression mécanique à froid de la semence de lin, l’on retire environ un tiers de son poids en huile surtout constituée d’acides gras polyinsaturés dont l’acide linolénique (oméga 3 : 53 %) et l’acide linoléique (oméga 6 : 15,70 %). A cela, il faut ajouter environ 1/5 d’acides gras mono-insaturés (acide oléique : 19 %) et enfin 10 % d’acides saturés (palmitique et stéarique). On y trouve encore d’autres acides (trans-vaccénique, arachidique, érucique, béhénique…) à l’état de trace uniquement.

Naturellement siccative – c’est-à-dire qu’elle s’épaissit avec le temps comme l’huile de noix –, l’huile de lin est fragile et peut facilement rancir. Compte tenu du fait qu’elle est difficile à obtenir sans extracteur, il est préférable de se la procurer en toute petite quantité. C’est pourquoi on la trouve en contenant opaque de 25 cl, jamais davantage. Il est préférable de la conserver au réfrigérateur après ouverture et de la consommer rapidement.

La graine de lin n’est pas seulement pourvoyeuse d’huile : on peut en tirer une farine que l’on fabrique de la manière suivante : après avoir mondé le lin, on le fait sécher si besoin à l’étuve à une température de 40° C. Puis on le pile dans un mortier métallique ou bien grâce à un moulin à café manuel. Douce au toucher, la farine de lin conserve la forme qu’on lui donne quand on la presse dans la main. S’émulsionnant dans l’eau, on lui reconnaît une bonne qualité en ce qu’elle ne bleuit pas sous l’action de l’eau iodée. Tout comme l’huile de lin, cette farine est extrêmement fragile : elle « s’altère facilement tant par le rancissement de son huile qui lui communique une saveur âcre (réaction acide) et une odeur désagréable, que par l’action de l’humidité atmosphérique qui développe des moisissures, produit l’altération du mucilage, l’échauffement et même la putréfaction ammoniacale »6. Dans certaines circonstances, elle peut même faire l’objet d’une combustion spontanée !

Que trouve-t-on encore dans ces semences inodores de saveur fade ? De la gomme, de la cire et de la résine, mais aussi une grosse fraction de protéines (25 %, dont de l’aleurone en quantité importante) et de fibres (14 %). Du tanin également, de la pectine, des lignanes (essentiellement dans le tégument des graines), des stérols, des traces d’hétérosides cyanogénétiques. N’oublions pas les vitamines (F, qui accompagne l’huile) et les sels minéraux (fer, silice, calcium, potassium, etc.), et nous aurons fait un tour d’horizon de la question des composants biochimiques constitutifs de la graine de lin. Enfin, pas tout à fait : il nous reste à expliquer ce qui a fait mériter son nom au lin : l’étymologie ferait provenir le mot lin de deux verbes latins, linire d’une part, linere d’autre part. Le premier veut dire « adoucir », le second « enduire, oindre », deux verbes tout à fait adaptés au lin, en particulier grâce à une substance adoucissante et émolliente qu’il contient, le mucilage (6 à 15 %). Assez courant dans le monde végétal (violette, mauve, guimauve, coquelicot, bouillon blanc, plantain psyllium, bourrache, graines de chia, tussilage, etc.), le mucilage présente l’intérêt une fois mis au contact de l’eau, de gonfler deux à trois fois de volume, formant une matière à la limite du visqueux et du gluant, semblable à un gel plus ou moins épais. Nous en reparlerons.

Propriétés thérapeutiques

  • Adoucissant, émollient, hydratant, calmant des douleurs et de l’irritation des muqueuses
  • Maturatif, résolutif, vulnéraire, détersif, stimulant de la régénération cellulaire cutanée
  • Apéritif, nutritif, nourrissant
  • Régulateur des battements du cœur, maintient le bon fonctionnement du système cardiovasculaire
  • Régulateur œstrogénique, protecteur face aux cancers hormono-dépendants (y compris prostatiques)
  • Renforce l’immunité et prévient le syndrome d’immunosuppression chronique
  • Réduirait l’insulino-résistance (?)
  • Anti-oxydant
  • Diurétique froid et tempérant
  • Laxatif, purgatif léger, vermifuge
  • Anti-inflammatoire

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère vésico-rénale : cystite, cystite chronique, ischurie, dysurie, blennorragie, strangurie, catarrhe vésical, néphrite, colique néphrétique, pyélite, difficulté de miction, spasmes vésico-rénaux plus ou moins douloureux
  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : diarrhée, diarrhée à caractère inflammatoire (flux chauds), diarrhée douloureuse, éréthisme du côlon, dysenterie, constipation, autres stases stercorales, paresse intestinale, autres troubles du transit et du péristaltisme intestinal, gastrite, entérite, péritonite, colite, ulcère gastrique et duodénal, colique spasmodique, parasites intestinaux (ascarides vermiculaires)
  • Troubles de la sphère respiratoire : toux, toux chronique et aiguë, bronchite (légère, chronique), tuberculose (adjuvant), ardeur et sécheresse des voies aériennes, pharyngite, enrouement, catarrhe bronchique léger, pneumonie, emphysème, hémoptysie, pleurésie
  • Troubles locomoteurs : goutte, rhumatisme, douleur névralgique
  • Troubles de la sphère cardiovasculaire et circulatoire : possible action préventive sur les maladies cardiovasculaires, abaissement du toux de cholestérol sanguin, réduction de la pression artérielle, hémorragie active, hémorroïde et congestion hémorroïdaire
  • Troubles de la sphère gynécologique : syndromes prémenstruels, ménopause (bouffées de chaleur), cancers hormono-dépendants (possible action bénéfique sur les cancers du sein et de l’endomètre), douleurs menstruelles
  • Affections cutanées : plaie (enflammée, douloureuse, purulente), ulcère, furoncle, dartre, panaris, eczéma, dermatose douloureuse et/ou prurigineuse, abcès, tumeur, adénite, blessure, contusion, enflure, engelure, brûlure, gerçure, crevasse, peau sèche, rugueuse, chagrinée, ridée
  • Affections bucco-dentaires : gingivite, stomatite, maux de dents

Note : vous l’avez peut-être remarqué, mais un bon nombre de mots dans la liste précédente s’achèvent par le suffixe -ite, qui signale généralement qu’on a affaire à une inflammation. Face à cela, l’usage du lin est indiqué en raison de l’abondance de son mucilage, lequel porte son action aussi bien par voie externe qu’interne. Bien qu’il abaisse la sensibilité aux saveurs et à la température, il minimise aussi la douleur. Non seulement il permet de laver les plaies mais aussi de favoriser l’augmentation du bol alimentaire. Dans ce dernier cas, le transit et le péristaltisme retrouvent leur cours normal, alors que la portion huileuse contenue dans la graine de lin lubrifie les parois intestinales. De plus, le gel mucilagineux issu des graines de lin aseptise le canal digestif et le purifie en drainant un ensemble de déchets hors du corps, dont la toxicité peut provoquer différents troubles qui sont autant de signes d’une auto-intoxication (perte d’appétit, somnolence post-prandiale, insomnie, fièvre intermittente, etc.). Le lin est censé exonérer l’intestin de déchets qui ne manqueraient pas d’y occasionner, par stabulation forcée, ces divers troubles. Cependant, il importe de jeter un regard critique sur cette habitude consistant à absorber les graines de lin per os sous cette forme. En effet, que dire de tout ce mucilage ? Eh bien, il s’agit d’une substance glucidique donnant, par hydrolyse, du glucose, du galactose, de l’arabinose, du xylose, etc., c’est-à-dire des sucres qui vont, en plus de ceux apportés par l’alimentation quotidienne (!), venir faire le bonheur d’un certain nombre de micro-organismes intestinaux qui s’en repaissent, le candida pour n’en citer qu’un seul. De plus, les graines de lin, à l’instar de celles de beaucoup de céréales et de légumineuses, sont porteuses de mycotoxines qui se développent conjointement à la plante, au cours de son cycle végétatif. Consommer beaucoup de graines de lin, c’est donc absorber un supplément non négligeable de ces mycotoxines. Que pensons-nous donc qu’il va se produire une fois qu’elles seront parvenues dans l’intestin ? Celui-ci sera, certes, mécaniquement débouché s’il est sujet à la constipation, mais quid de la présence d’agents pathogènes et de ces excès de glucides dont va se repaître une flore non moins pathogène qui, à son tour, relarguera ses propres toxines dans l’organisme ? Sans que je lui vois fournir la moindre explication sur ce point, le docteur Leclerc déconseillait l’usage interne des graines de lin en cas de constipation. J’ignore la raison à cela, mais celle que je fournis ici mérite qu’on s’y arrête. C’est pourquoi le lin me semble contre-indiqué au travers d’une dysbiose intestinale comme la candidose par exemple.

Modes d’emploi

  • Consommation régulière de graines de lin dans l’alimentation (à bien mâcher ou à consommer fraîchement broyées, sans quoi elles ressortent comme elles sont entrées, c’est-à-dire entières). Sachez qu’elles s’oxydent très rapidement, l’on ne peut donc en moudre une certaine quantité à l’avance. Cette consommation ordinaire en nature avoisine deux cuillerées à café par jour, soit environ 10 g. Celles et ceux qui apprécient ça peuvent les mélanger à un demi verre de kéfir de lait.
  • Infusion de graines : 6 à 20 g dans un litre d’eau pendant quelques minutes seulement (passé ce délai, le mélange devient gluant et peu amène).
  • Macération à froid de graines : 20 g par litre d’eau pendant au moins cinq heures (au plus, toute la nuit).
  • Décoction de graines : 15 à 50 g dans un litre d’eau ou de lait.
  • Boisson émolliente : dans un litre d’eau bouillante, placez 12,50 g de semences de lin et la même quantité de miel. Laissez refroidir et prendre en deux prises.
  • Bain émollient : versez un quart de kilogramme de graines de lin dans cinq litre d’eau et portez le tout à ébullition. Après quelques bouillons, coupez le feu, passez en exprimant bien, puis versez dans l’eau du bain.
  • Huile de lin : à la cuillère, selon les besoins. Par exemple, une cuillerée à soupe d’huile de lin mêlée à autant de jus de citron est un excellent vermifuge lorsque la prise est souvent répétée.
  • Cataplasme de farine de lin : placez 15 à 25 g de cette farine dans ½ litre d’eau. Faites bouillir afin d’épaissir le mélange qui, pour autant, devra conserver une texture assez liquide pour s’appliquer correctement en couche d’au moins un centimètre sur les zones à traiter autour desquelles il faudra opérer un débord. Il s’agit là du cataplasme simple que l’on applique chaud sur la peau (il peut en être isolé par un morceau de tulle ou de flanelle) et le conserver jusqu’à ce qu’il froidisse sans que son efficacité n’en soit altérée. On peut aussi pallier le problème de l’adhérence excessive en déposant quelques gouttes d’huile sur la zone devant accueillir le cataplasme. Au delà de cette préparation, la pratique médicale d’autrefois recourait souvent au cataplasme sinapisé où à 4/5 de farine de lin venait se mêler 1/5 de farine de moutarde. Si pratique, la farine de lin se livra à la réalisation de nombreux autres cataplasmes pour lesquels elle ne jouait pas que le rôle de « vulgaire » excipient : cataplasmes anodins, narcotiques, maturatifs, etc. En mélangeant la farine de lin à de la poudre de quinquina, on obtenait un cataplasme antiseptique. On liait cette farine avec une infusion de safran et une décoction de pavot et de camphre, pour obtenir une pâte molle assurant le rôle de cataplasme antispasmodique, etc.
  • L’huile, en application cutanée locale, entrait aussi dans une foultitude de recettes de liniments, cérats, emplâtres, baumes, pansements et sparadraps.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Quelle que soit la préparation à laquelle on destine la graine de lin, il sera important de ne pas utiliser l’eau chaude du robinet pour ce faire, mais de l’eau bouillie à l’aide d’une bouilloire, de préférence non calcaire. En effet, les éléments minéraux tels que le calcium et le magnésium s’opposent à l’hydratation du mucilage. Les eaux dures devront être bannies et une eau très faiblement minéralisée préférée. Une fois cet écueil franchi, il faudra veiller à l’extrême fraîcheur de la graine de lin et de sa farine qu’on utilisera aussi sec, car la vieille farine de lin, outre qu’elle rancit, est également capable de provoquer des dermatoses de contact, ce qui est contraire au bon sens, sachant que le cataplasme de farine de lin est justement censé les apaiser ! On observait autrefois ce type d’accident chez les ouvriers qui manipulaient quotidiennement le lin. Prenant l’aspect d’une dermite érythémateuse, pustuleuse et vésiculeuse qui affecte tout d’abord les mains et parfois les pieds, on l’appelle eczéma des fileurs et des varouleurs de lin. Cazin remarquait même que l’eau de rouissage du lin était vénéneuse autant pour les hommes que pour les animaux. Quant à la poussière provoquée par le travail de la filasse de lin dans les filatures, elle était à l’origine de désordres respiratoires (asthme, hémoptysie).
  • L’huile de lin contient peut-être moins d’oméga 6 que d’oméga 3, il faut tout de même y songer : les oméga 6 étant inflammatoires, ils ne font pas bon ménage avec le maintien ou la restauration de la santé. Idéalement, il faudrait écarter de l’alimentation toutes les huiles végétales en contenant des quantités significatives (tournesol, onagre, pépin de raisin, carthame, noix, soja).
  • Si nous avons affirmé plus haut que la médecine et la pharmacie avaient largement tiré parti de la graine de lin, l’industrie ne s’est pas non plus privée de ses bons services, jetant essentiellement son dévolu sur son huile obtenue à chaud. Brune et d’odeur désagréable, elle intéressait bon nombre de secteurs industriels. On en fabriqua une sorte de glu, une fois bouillie à vase clos et continuellement remuée. A cette glu, on ajoutait du noir de fumée, ce qui permettait l’obtention d’encre d’imprimerie. Par adjonction d’essence de térébenthine, on fabriquait de l’encre de cave, à même de pouvoir se maintenir sur le verre des bouteilles. En faisant bouillir de l’huile de lin avec de l’eau additionnée d’acide nitrique, on produisait une sorte de « caoutchouc », tandis que sa cuisson avec de la litharge (un oxyde de plomb) augmentait la siccativité du mélange destiné à jouer le rôle de vernis comme le vernis gras, le noir de Brunswick, le vernis hollandais, le vernis pour plancher, le vernis siccatif brillant…, qui n’existent plus en raison de la présence de plomb dans leur composition (merci bien l’exposition chronique au plomb avec de tels produits !). Afin de bénéficier des vertus imperméabilisantes et collantes de l’huile de lin, on en élabora aussi des luts (lut gras, lut à la colle, lut de Mohr), c’est-à-dire une sorte d’enduit occupant la fonction de joint obturateur (par exemple, pour sceller hermétiquement un bouchon sur une bouteille). En plus de tout cela, l’huile de lin fut exploitée pour imperméabiliser des tissus (toile cirée, par exemple), fabriquer des bougies et des savons, servir d’huile d’éclairage, comme lubrifiant de pièces mécaniques, etc.
  • La récolte du lin se réalise quand les tiges prennent une teinte blonde. A ce moment, on les arrache, on les réunit en petits faisceaux liés par le sommet, puis on les abandonne au séchage en plein soleil. Puis vient l’étape du rouissage : il s’agit tout simplement de faire tremper les tiges de lin dans l’eau pendant une dizaine de jours, en veillant à ce qu’elles soient complètement immergées, puis de sécher le résultat de cette macération au four (ou en plein soleil). Ensuite, le lin est battu à l’aide d’un maillet et soumis au teillage grâce à une broie qui remplace l’ancienne étape du sérançage, c’est-à-dire le peignage du lin. Cette opération permet la séparation de la filasse des fibres textiles d’avec l’étoupe, partie la plus grossière du lin. Cette fibre textile tirée du lin fut surtout destinée au tissage de toiles (vêtements, linges de maison, bandages pharmaceutiques, moleskine…) et à la fabrication de cordes et cordelettes, jusqu’à ce que l’usure n’oblige à la convertir en pâte à papier pour une seconde carrière. Voici deux exemples historiques de l’utilisation du lin pour fabriquer des textiles. Premièrement, l’on peut signaler que la tapisserie de Bayeux datant du XIIe siècle et mesurant 68,30 m de longueur (pour ½ de largeur) est constituée d’un mélange de lin et de laine. Second exemple : un peu plus tard (XVIe siècle), on retrouve cette même union de la laine et du lin en Italie. Teinte en bleu indigo, on l’appelait toile de Gènes, avant de devenir « toile de jean ». Le moderne jean, quoi qu’on en pense, n’est donc absolument pas états-unien !
  • Autres espèces : aux fleurs jaunes : le lin campanulé (L. campanulatum), le lin de France (L. gallicum), le lin raide (L. strictum). Aux fleurs blanches : le lin purgatif (L. catharticum), le lin ligneux (L. suffruticosum), le lin à feuilles étroites (L. tenuifolium). Aux fleurs bleues : le lin bisannuel (L. bienne), le lin de Narbonne (L. narbonense).

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  1. François Dorvault, L’officine, p. 1534.
  2. « Qui trouve une femme de valeur ? Son prix est plus grand que celui des perles. Elle cherche de la laine, du lin, et fait ce que désirent ses paumes. Elle lance ses mains sur la quenouille, et ses paumes saisissent le fuseau. Elle se fait des couvertures ; son vêtement est de lin et de pourpre. Elle fait du drap et le vend, elle donne une ceinture au marchand » (La Bible d’André Chouraqui, pp. 1276-1277).
  3. Jean-Baptiste Chomel, Abrégé de l’histoire des plantes usuelles, p. 536.
  4. Angelo de Gubernatis, La mythologie des plantes, Tome 2, p. 198.
  5. Ibidem, p. 199.
  6. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 575.

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La pensée, fleur de mémoire


Sentinelles attentives, ne dirait-on pas qu’elles tendent leurs petits visages vers nous ?


Qui n’a jamais vu de ces cartes-postales aujourd’hui surannées mais autrefois très à la mode sur lesquelles une grosse fleur de pensée, occupant toute la place, surmonte un cartouche où seul change le nom de l’endroit où l’on se trouve ? Une pensée de Chaville. Une pensée de Clamart. Une pensée de… tel autre lieu dont, la plupart du temps, l’on ne retient pas le nom, quand on ignore qu’il ait jamais existé, contrairement à ces grandes Cités qui n’ont pas besoin d’une pensée pour se rappeler à notre bon souvenir, leur égrégore y suffisant amplement.

Qu’au nom commun, dont le sens premier est relatif à l’intelligence, l’on ait superposé celui d’une plante aux larges pétales ornementaux veloutés est-il si surprenant ? La pensée pense-t-elle ? A-t-elle à l’esprit je ne sais quelle croyance ou opinion simple ? On dit des cinq pétales de la pensée qu’ils représentent le nombre de l’Homme, dont la principale caractéristique, le distinguant dans toute la création, est de penser.

La pensée paraît aussi bavarde que la violette est timide, avec ces petits mots ouverts à tous les vents expédiés des confins de la Terre. Avec elle, comment ignorer qu’une lointaine connaissance a une pensée pour vous ? La pensée permettrait de raviver le souvenir, de le conserver intact (dans la crainte qu’il ne s’effiloche). A l’instar de cette plante à lunettes qu’est l’euphraise, elle servirait à renforcer la capacité mnémonique, tant on sait que « loin des yeux, loin du cœur », viscère dont on a longtemps cru qu’il était le siège de la mémoire.

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Le myosotis, fleur du souvenir


Il n’y a pas que la pensée qui manifeste ce besoin d’attention et de remembrance. En effet, le myosotis ne possède-t-il pas, lui aussi, des fleurs composées de cinq pétales ? Croyons-en Alphonse Allais qui proclamait dans Les Pensées que « le myosotis a toujours passé pour un végétal mémorifère en diable ». Cette herbe d’amour exprimant le souvenir sincère, fidèle et durable, est si petite, qu’effectivement elle quémande : « Pensez à moi ! ». Elle exige presque qu’on ne l’oublie pas (comme en attestent ses noms anglais, forget-me-not, ou encore allemand, vergiss mich nicht).

On croit déceler chez cette fleur comme une larme à l’oeil, sans pour autant que cette herbette passe pour une pleurnicharde. Mais elle est si fleur bleue ! Il existe cette légende un peu triste de deux amoureux qui se promènent auprès de l’eau. La jeune fille aperçoit une jolie fleur bleue que son compagnon, chevalier caparaçonné d’une lourde armure, cherche à saisir. Mais, qu’il soit malchanceux ou maladroit, il tombe à l’eau et se noie. A peine a-t-il le temps d’enjoindre sa fiancée de ne pas l’oublier et de conserver de lui une image dans ses souvenirs. Parfois, le myosotis passe aussi pour figurer l’âme d’une jeune fille noyée, sorte d’Ophélie dont on se souvient qu’elle distribua du romarin et des pensées à Laërte avant de périr. Ce « petit bouquet d’adieu », comme disait Brassens dans une vieille chanson, est un gage d’amour que l’on s’offre avant une séparation qu’on sait durable. S’il est porteur d’une tendresse partagée, le myosotis est aussi le reflet d’une inquiétude certaine.

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Le capillaire de Montpellier (Adiantum capillus-veneris)

La semaine dernière, alors que je travaillais à la benoîte, je suis tombé nez à nez avec une expression inconnue ainsi libellée : « employer le vert et le sec ». Parlant de benoîte, c’était sans doute osé, sachant que cela signifie recourir à tous les moyens possibles et inimaginables pour faire advenir quelque chose que l’on souhaite ardemment. Bien. Or, voilà-t-il pas qu’il n’y a pas deux jours, j’ai recroisé la même expression dans une nouvelle de Marcel Aymé, La vamp et le normalien. Y est campée une créature indubitablement animée par les plus sombres penchants de Vénus – stupre et lucre : on l’imagine – deux fuseaux de soie, un parfum opiacé, des escarbilles dans le regard qui pourraient émouvoir jusqu’à la dignité d’un roi –, « essorer » ses prétendant qui, « pour lui plaire, avaient mangé le vert et le sec »1.

Il est fort curieux que la même expression unisse cette femme sulfureuse au capillaire que, par ailleurs, l’on surnomme cheveux de Vénus…

Bonne lecture et beau week-end à toutes et à tous,

Gilles



Synonymes : fougère de Montpellier, capillaire vert, adiante, adianthe, cheveux de Vénus (en anglais : maidenhair ; en allemand : frauenhaar), couronne de Pluton.

Dans le salon de ma grand-mère paternelle, il y eut longtemps un capillaire en pot si prodigieusement magnifique, que je ne me souviens pas de la présence d’autres plantes dans cette pièce, tant celle-ci semblait occuper tout l’espace, supprimant du même coup la possibilité à quiconque d’y déployer également sa verdure. Moi qui ignorais alors jusqu’à son nom, quel ne fut pas mon étonnement d’en retrouver bien plus tard, çà et là dans divers livres plus anciens que modernes, les jolies frondes stylées « art nouveau ». Le capillaire de Montpellier avait donc connu aussi le succès en dehors du salon de ma grand-mère. Racontons donc l’histoire de cette somptueuse et étonnante fougère.

Pour qu’on en vienne encore à appeler cette plante « cheveux de Vénus », la déesse Aphrodite a dû pactiser avec bien des auteurs pour qu’ils parlent aussi longuement et avec autant de bonté et d’enthousiasme de ses « cheveux » ! A cela, nous allons pouvoir constater que les anciens Grecs et Romains s’employèrent fort bien, et que le capillaire aurait très bien pu hériter également du nom de plokamis qui veut dire « crinière, boucle de cheveux ». Interrogeons-nous donc au sujet de la connexion entre la plante et la déesse. Mais avant toute chose, considérons plus largement le capillaire au travers du cadre médical antique.

Ce sont surtout Pline et Dioscoride qui fournirent la plus abondante matière médicale concernant les capillaires : il était distingué un capillaire blanc (leukon) d’un noir (melan). Les descriptions qui nous sont données pour l’un des deux permettent sans difficulté d’y reconnaître celui qu’on appellera plus tardivement capillaire de Montpellier. Si l’on fait le résumé de ses propriétés, alors on peut assurer que cette plante pectorale était vue comme expectorante, mais également comme un remède de la rate, du foie, de la vésicule biliaire, des reins et de la vessie, soit un médicament végétal très complet, qu’il était permis de convier dans des maux aussi variés que les lithiases, les flux de ventre, l’hydropisie, les maux de tête, les écrouelles, les dartres et les ulcères. Diurétique et sternutatoire, il passait aussi pour alexitère, c’est-à-dire propre à corriger les délétères effets des venins infligés par la morsure des serpents et des araignées, et par la piqûre des scorpions. Ce qui est proprement prodigieux pour une plante d’apparence aussi frêle. C’est qu’elle devait être alors habitée par des esprits extrêmement puissants (et dont on se demande où ils s’en sont allés depuis…). Bien avant, dans la Collection des traités hippocratiques, l’on ne rédigea pas un portrait aussi hétéroclite du capillaire : ses usages n’étaient effectivement pas si étendus, mais, tout au contraire, resserrés autour de la sphère féminine, ce qui nous rapproche – il était temps – indubitablement d’Aphrodite. En quoi donc cette plante était-elle exploitée dans ce but ? Eh bien, par exemple, pour « les leucorrhées, les métrites et les écoulements rouges ; elle est également prescrite en pessaire mondificatif pour les femmes qui ne peuvent concevoir, pour calmer les douleurs de la matrice, fumiger l’utérus, favoriser l’accouchement [NdA : tout en expulsant les secondines] et aussi comme emménagogue »2. A tous ces soins apportés à la sphère gynécologique, s’en additionnaient d’autres qui n’avaient plus, à proprement parler, un objectif de santé mais de beauté, ce qui renforce la charge symbolique nous menant vers Aphrodite. Certaines sources relatent, en effet, l’emploi du capillaire au travers d’onguents miraculeux censés effacer les rides et d’autres produits cosmétiques permettant de faire l’admiration de tous à qui s’en enduirait le visage ou, à tout le moins, rendre sa splendeur à la peau des femmes défraîchies. On alla même jusqu’à appliquer un collyre à base de capillaire dans les yeux des personnes qui les avaient bleus, une couleur peu prisée par les anciens Grecs, afin de les noircir, puisqu’on savait ce pouvoir tinctorial au capillaire exploité également afin d’assurer à une chevelure sa luxuriance et son éternelle couleur d’ébène (qu’elle grisonne était considéré comme un signe de décrépitude qu’il aurait été inconvenant de mettre en évidence). Toutes ces attributions sont donc très fortement pro-vénusiennes : en effet, non seulement plante de la femme (du moins reconnue comme telle par les médecins antiques), elle possédait, de plus, des capacités cosmétiques et capillaires qui ne pouvaient déplaire à la déesse. Il n’en fallut pas davantage aux astrologues pour en faire une plante de Vénus, suivant en cela les mélothésies planétaires. Vettius Valens, astrologue grec du IIe siècle après J.-C. mentionnait que Vénus avait les coiffeurs sous sa coupe ! En effet, ne participent-ils pas de la beauté ? Ainsi, ce n’est pas moins qu’un pack Aphrodite/beauté/capillaire qui nous est proposé : si le capillaire est plante d’Aphrodite, et qu’elle même est déesse de l’amour et de la beauté, alors le capillaire doit probablement s’y entendre dans ces deux domaines. Portant parfois le nom de kallitrichon/herba callitrichum, le capillaire est bel et bien une plante à cheveux comme l’atteste le grec trix, trichos qui veut dire « cheveux ». Ainsi en parle Pline l’Ancien : « Quelques-uns l’appellent callitrichon, d’autres polytrichon, deux noms dus à ses propriétés : il noircit les cheveux ». Non seulement il efface les signes de vieillissement capillaire, mais encore permet-il de boucler les cheveux, d’en prévenir la chute et d’en stimuler la (re)pousse (par exemple grâce à un onguent tel que celui dont Dioscoride nous communique l’existence : constitué d’huile de myrte et de vin, y macèrent du labdanum, des pétales de lis, de l’hysope et du capillaire). Même le nom retenu par les botaniste pour identifier internationalement la plante fait, lui aussi, référence aux cheveux d’Aphrodite : adiantum découle du grec adianton, que l’on peut décomposer comme suit : a, particule privative et diaïnô, « mouiller, humecter ». L’adiante est donc la plante au feuillage qui ne se mouille pas : effectivement, le capillaire laisse glisser l’eau sur ses feuilles, prodige déjà relevé par Théophraste au IVe siècle avant J.-C. : « arrosée d’eau, elle ne se mouille pas et ne reste pas humide parce que l’eau n’y adhère pas ». C’est là « une propriété qu’on attribuait réellement aux cheveux d’Aphrodite, sortant de la mer »3. Dans la célèbre toile de Sandro Botticelli (1445-1510) intitulée La naissance de Vénus, c’est bien vrai qu’on ne lui voit pas les cheveux humides, bien plutôt flottants légèrement au vent, ce qu’une crinière trempée ne saurait certainement pas faire (imagine-t-on Vénus sortant des eaux, les cheveux mouillés, dans la figure ? Certes non, le glamour, attribution exclusivement vénusienne, en prendrait un sacré coup au passage). Cette fantastique caractéristique permet, à coup sûr, de reconnaître la déesse en tant que telle.



Logiquement, si l’on suit le principe des mélothésies planétaires, le capillaire est donc censé être employé dans les affections bronchiques et pulmonaires, la poitrine étant placée sous la domination de la planète Vénus (et donc justiciable des plantes qui lui sont dédiées). C’est ce que l’on constate chez Galien, qui notait les propriétés expectorantes du capillaire. Puis Alexandre de Tralles ajouta que cette plante est « capable de soulager les sujets dont les organes respiratoires sont embarrassés par des humeurs épaisses et visqueuses », mettant en évidence la propriété mucolytique de cette plante, c’est-à-dire apte à drainer le mucus excessif en dehors de l’organisme. Par ailleurs, les plantes de Vénus sont censées agir sur les autres domaines fréquemment problématiques aux vénusiennes et vénusiens : les affections gastriques et rénales par atonie de l’estomac et des reins, la tendance à la fatigue chronique (par déficience des cortico-surrénales), le ralentissement de la nutrition, la déminéralisation, le diabète, etc. Si certains autres usages rencontrés précédemment paraissent quelque peu tirés par les cheveux ^.^, il est utile de noter que les propriétés antidotaires du capillaire trouvent leur origine dans le fait que la déesse Aphrodite était tenue responsable des décès par potions vénéneuses (selon la loi de contrariété propre à la magie, jouant tant sur la sympathie que sur l’antipathie, ce qu’au reste Aphrodite incarne à merveille car elle est autant attraction que répulsion).

Aujourd’hui, à la claire lumière de ce que l’on sait du capillaire, l’on peut être tenté de poser une question : était-il parfaitement judicieux de faire du capillaire une plante de la femme et de Vénus ? En quoi ses actuelles compétences thérapeutiques peuvent-elles expliquer ses prétendues implications dans les domaines de la gynécologie et de l’obstétrique ? Parce que lorsqu’on fouille les sources récentes (dont certaines sont passées dans la moulinette scientifique pour en ressortir à l’état de pas grand-chose), rien ne permet d’asseoir cette hypothèse et de la valider. Il est fort possible que les Grecs soient allés un peu vite en besogne et que, d’un détail, ils aient extrapolés tout un tas de propriétés que ne possède pas le capillaire (nous verrons, dans la seconde partie de cet article, qu’elles sont en deçà de ce qu’imaginaient les Anciens, tant gréco-romains que ceux, plus tardifs, de l’époque moderne).

Au XVIe siècle, le médecin flamand Mathias de l’Obel, né à Lille en 1538, effectua ses études de médecine à l’université de Montpellier. Il fut, dit-on, le premier à employer contre l’asthme et la coqueluche cette fougère méridionale dont il découvrit l’existence aux environs du chef-lieu héraultais. Un peu plus tard et non loin de là, Olivier de Serres cultivait le capillaire au sein de son jardin médicinal du Pradel, en Ardèche. Tandis que le Grand Albert colportait la bonne nouvelle que le capillaire est un remède souverain pour les pulmoniques, cette plante était encore tenue en grand respect par les médecins de cette ville du sud de la France. Aux dires de Jean-Baptiste Chomel, « cette plante est d’un usage trop particulier, pour ne pas entrer dans quelques détails sur ses qualités. Un médecin de Montpellier, nommé Formius [NdA : Pierre Formi (1614-1679), né à Nîmes] »4 en fit presque un remède universel à équivalence avec l’or potable ! En 1644, il fit imprimer « un traité particulier [NdA : De l’adianton ou cheveux de Vénus, contenant la description, les utilités et les diverses préparations galéniques et spagyriques de cette plante], dans lequel il lui attribue de si grandes vertus, qu’il semble la regarder comme une panacée »5. Mais qu’en est-il « réellement » ? Eh bien, Chomel – qui ne me donne absolument pas l’impression d’avoir éprouvé les vertus du capillaire par lui-même… – ne fait que communiquer les informations fournies par Formi : ainsi est-il dit diurétique et sudorifique, fluidifiant et dépuratif du sang, apéritif, hépatique et « hystérique » (sans doute faut-il entendre ici emménagogue). C’est encore un remède secourable face aux fièvres de toute étiologie, aux affections hépatiques (jaunisse), vésico-rénales (anurie), gynécologiques (suppression des menstruations) et pectorales, là où elle excelle encore le mieux. Même Lémery, un demi siècle avant ce léchage fidèle de Formi par Chomel, n’osa pas autant étaler la sauce, se contentant de signaler que les végétaux du type capillaire « sont pectoraux, apéritifs, [qu’]ils excitent le crachat, [qu’]ils adoucissent les âcretés du sang, [qu’]ils provoquent les mois aux femmes »6, ce qui me paraît aussi exagéré que l’explication que Lémery fournit pour expliquer le lien de la plante à la déesse de l’amour : « On l’a surnommé de Vénus, à cause qu’on emploie les capillaires pour adoucir les tranchées des femmes après l’accouchement »7, ce qui est est assurément moins séduisant que toutes les raisons que nous avons jusqu’ici abordées. Le pauvre capillaire ne dût plus savoir à quel saint se vouer, aussi se raccrocha-t-il à la poitrine d’Aphrodite (ce qui n’est pas exactement le plus mauvais gîte ^.^). Ainsi le repéra-t-on comme adoucissant et l’apprécia-t-on comme expectorant de valeur (chose que souligna Antoine Baumé dans ses Éléments de pharmacie théorique et pratique de 1795), domaine dans lequel il prodigue ses plus merveilleux effets, comme le consigna un peu plus tôt Desbois de Rochefort dans son Cours élémentaire de matière médicale : « On le donne en infusion, ou en sirop qui se prépare par une forte infusion de cette plante et le sucre, quand il y a toux d’irritation, et qu’il faut exciter l’expectoration par des moyens doux »8. Même après l’enthousiasme (qui est bien ici un « en-divinement ») de Formi et le fanatisme de Chomel, il est bon de remettre les pieds sur terre. A trop côtoyer les dieux, on en oublierait presque l’essentiel qui tient en une évidence qu’assène Cazin en une seule ligne : « Le capillaire n’en est pas moins une plante insignifiante sur le rapport de ses effets thérapeutiques »9. Même sentence que Roques et Dorvault : le XIXe siècle a renvoyé le capillaire des officines et liquidé sa réputation. Mais l’on sait bien qu’en notre froid âge de fer, cela fait bien longtemps que l’on n’honore plus les autels d’Aphrodite. Aussi, pourquoi voudriez-vous qu’elle conserve au capillaire ses pouvoirs alors que presque plus personne ne la révère ?

En toute fin de XVIIe siècle, sous la Régence, le café Procope, établissement fondé à Paris en 1686, mit à l’honneur la « bavaroise » sous l’influence des princes de Bavière. Il s’agissait d’un mélange de thé (ou de café) avec du lait et du sirop (ou de la liqueur) de capillaire, et dont Leclerc dira, au début du XXe siècle, qu’il est plus agréable que véritablement efficace. Le siècle des Lumières naissait, le café Procope, avec ou sans bavaroise, draina les plus grands esprits philosophiques et littéraires des XVIIIe et XIXe siècles (Verlaine, Musset, Voltaire, Rousseau, Diderot, George Sand, etc.). Mais aucune trace d’Aphrodite. Il faut dire qu’en un siècle qui répudia l’amour au profit de la raison, le cœur de la déesse n’hésita pas à vider les lieux. Peut-être décorait-on les tables du café Procope avec des pots de capillaire, mais encore n’est-ce même pas sûr…

Pourtant, il n’y a rien de plus facile que de reconnaître cette élégante fougère vivace à rhizome rampant demeurant semper virens toute l’année. De port évasé, elle forme de fines frondes arquées composées de deux éléments qui contrastent très nettement. Tout d’abord, des pétioles luisant d’un noir d’ébène aux profonds reflets brun rougeâtre, sur lesquels s’insèrent alternativement des folioles (ou pinnules) en forme d’éventail glabre (instrument de la déesse en forme de pecten semblerait-il…), molles, tendres, douces au toucher, de couleur vert clair, aux marges finement ouvragées. Quand on retourne ces folioles, l’on aperçoit que leurs bords, à la façon de doigts repliés, dissimulent des capsules sphériques « garnis d’un cordon à ressort, qui par sa contraction les fait ouvrir ; elles contiennent quelques semences rondes »10.

On rencontre le capillaire de Montpellier plus majoritairement dans la partie sud de la France où il est représentatif de la flore des falaises calcaires humides méditerranéennes de basse altitude. C’est pourquoi il « recherche les rochers à l’ombre, les murailles humides et surtout les grottes des fontaines et les roches suintantes, chose étrange pour une plante insensible à l’eau »11.


Ferdinand-Bernhard Vietz, Icones plantarum, Vol. 1, 1800.


Le capillaire de Montpellier en phytothérapie

Plante plus guère usitée de nos jours, il est bien difficile d’en dresser un portrait phytochimique attrayant. D’odeur faible, mais tout de même aromatique (l’arôme du capillaire s’exalte par l’action de l’eau bouillante), les feuilles de capillaire possèdent une saveur âpre un peu amère à la douceur assez agréable. Elle doit cette amertume (très relative) à un principe amer du nom de capillarine et sa douceur par la présence de quelques sucres dans ses tissus. Contenant de la gomme et du mucilage, elle est en revanche peu riche en tanin (acide gallique). Elle accueillerait aussi des flavonoïdes et des pro-anthocyanes, sans omettre quelques traces d’essence aromatique.

« D’une façon générale, l’action du capillaire est trop faible pour qu’on puisse l’utiliser autrement que pour seconder quelque médicament plus actif [NdA : hysope officinale, véronique, lierre terrestre, etc.], du moins chez les adultes ; chez les enfants, il agit utilement et s’emploie fréquemment »12. Ainsi s’exprimait Fournier dans les années 1940 où, déjà, il ne restait, au capillaire, plus rien des glorieuses propriétés d’antan… Aujourd’hui, rien n’a changé hormis qu’on pose sur le capillaire de Montpellier davantage un regard d’esthète que d’herboriste. En tant que plante d’Aphrodite, il possède au moins ce charme-là.

Propriétés thérapeutiques

  • Expectorant, calmant pectoral, antitussif, antispasmodique
  • Astringent léger
  • Diurétique et sudorifique léger, dépuratif (?)
  • Émollient, adoucissant
  • Fébrifuge (?)
  • Vermifuge (?)
  • Tonique capillaire, agent antipelliculaire

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère respiratoire : bronchite, pneumonie (?), trachéite, toux, toux d’irritation, toux sèche, pharyngite, gorge irritée, angine, soin des chanteurs et des personnes promptes à l’enrouement, asthme, catarrhe pulmonaire aigu ou chronique, rhume, grippe
  • Troubles locomoteurs : arthrite, rhumatisme
  • Inflammation urinaire
  • Fièvre, favoriser l’éruption dans la rougeole
  • Soins cosmétiques : pellicules, teigne capillaire, alopécie

Modes d’emploi

  • Infusion de feuilles fraîches : comptez 10 à 30 g par litre d’eau bouillante en infusion longue à couvert (30 à 60 mn).
  • Décoction de feuilles fraîches : comptez 30 à 50 g par litre d’eau en décoction courte (quelques minutes), suivie d’une infusion prolongée à couvert.
  • Macération vineuse (vin blanc) de feuilles fraîches.
  • Sirop de capillaire : placez 20 g de feuilles fraîches dans 350 g d’eau bouillante pendant cinq ou six heures à vase clos. Au bout de ce laps de temps, on exprime au moment du filtrage, puis on édulcore en ajoutant 650 g de sucre. On replace sur un feu doux et on fait venir quelques bouillons en mélangeant bien jusqu’à consistance sirupeuse (c’est l’instrument de confort permettant l’administration de tisanes plus amères, qu’il édulcore bien).
  • Macération huileuse : une poignée de plante fraîche et hachée menue dans un demi litre d’huile d’olive en digestion pendant une dizaine de jours à douce chaleur. On l’applique localement, sur le cuir chevelu, à l’aide d’un tampon de coton. Dans cette recette, on peut accompagner le capillaire d’autres plantes à même visée : ortie, romarin, etc.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Récolte : le capillaire de Montpellier est trop joli et beaucoup trop rare pour supporter une récolte qui serait délétère pour lui à plus ou moins brève échéance. Autrefois, on le cultivait dans l’Aude et dans l’Hérault à destination du marché des plantes médicinales. Il se récoltait également de mai à octobre dans les milieux naturels qu’il occupe en Corse et dans le Midi de la France. C’est d’autant plus dommageable que cette plante ne se prête pas à une phase de dessiccation sans perdre la totalité de ses capacités thérapeutiques, sans cela déjà extrêmement modérées.
  • Autres espèces : d’autres fougères des lieux humides et rocailleux ont été appelées « capillaire » au fil du temps. Beaucoup ne sont pourtant pas de véritables adiantums. Parmi celles-ci, nous comptons : le capillaire rouge ou doradille (Asplenium trichomanes), le capillaire noir (Asplenium adiantum-nigrum), le capillaire blanc ou rue des murailles (Asplenium ruta-muraria). En revanche, font partie du club des adiantums les plantes suivantes : l’adiante du Canada (Adiantum pedatum) et -la vierge ambulante (Adiantum caudatum). S’il fallait en préférer une ou deux au capillaire de Montpellier, on pourrait opter pour le capillaire rouge et la rue des murailles, beaucoup plus fréquents et bien moins inopérants que le cheveux de Vénus.

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  1. Marcel Aymé, Nouvelles complètes, p. 1227.
  2. Guy Ducourthial, Flore magique et astrologique de l’Antiquité, p. 356.
  3. Angelo de Gubernatis, La mythologie des plantes, Tome 2, p. 4.
  4. Jean-Baptiste Chomel, Abrégé de l’histoire des plantes usuelles, p. 71.
  5. Ibidem.
  6. Nicolas Lémery, Dictionnaire universel des drogues simples, p. 14.
  7. Ibidem, p. 15.
  8. Louis Desbois de Rochefort, Cours élémentaire de matière médicale, Tome 2, p. 7.
  9. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p. 230.
  10. Nicolas Lémery, Dictionnaire universel des drogues simples, p. 14.
  11. Pline, Histoire naturelle, XXII, 62-63.
  12. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 210.

© Books of Dante – 2022



Maurice Pillard-Verneuil, projet de papier peint, Étude de la plante. Son application aux industries d’art, 1903, p. 179.


La benoîte commune (Geum urbanum)

Ceci est donc le dernier article de l’année. Il ne porte pas sur une plante typique des fêtes – houx, gui, rose de Noël ou que sais-je encore. Mais comme elle nous parle de bénédiction et de transformation, je me suis dit qu’elle tombait à pic pour illustrer le seuil de l’année nouvelle qui vient. Inexplicablement, cela me fait penser à une phrase de Virginia Woolf : « Chacun recèle en lui une forêt vierge, une étendue de neige où nul oiseau n’a laissé son empreinte ». Bien des pages blanches en perspective à remplir de signes précieux peut-être, vivants toujours !

Bonne lecture, belles fêtes et à l’an prochain ;)

Gilles



Synonymes : herbe de saint Benoît, herbe bénite, racine bénite, herbe à la fièvre, herbe du bon soldat, sanicle de montagne, avence, récise, goliot, galiot, galiote, galiotte, gariot, caryophyllée, racine de giroflée.

Du temps de Pline, on rencontrait déjà une Geum. S’agissait-il de l’urbanum ? Difficile à dire, sachant qu’il existe plusieurs espèces de benoîtes. En tous les cas, Pline en indiquait quelques usages médicinaux (douleurs pectorales, troubles digestifs).

Au Moyen âge, selon les auteurs, on la rencontrait sous différents noms dans les textes : sanamunda (peut-être par rapprochement ou confusion avec l’herbe du mont Serrat, Thymelaea sanamunda), caryophylla (en relation avec l’ancien nom du clou de girofle, Eugenia caryophyllata, dont la benoîte partage le parfum), benedicta, du latin benedictus, un terme ayant bien évidemment un rapport avec la bénédiction qui, au sens littéral, signifie « bien dire ». Benedicta était un terme que, déjà, Hildegarde de Bingen utilisait pour désigner la benoîte, avant que l’accent circonflexe ne chasse le « s » de la forme benoiste. Bien plus tard, et par assimilation, elle deviendra l’herbe de saint Benoît (480-547), un saint à l’origine de l’ordre des bénédictins, invoqué contre les brûlures et pour faire échec au démon. En Allemagne, lorsqu’on récoltait de la racine de benoîte, il était d’usage de la mêler à des cierges et à du sel, tout en la bénissant à trois reprises, ce qui est une manière de souligner le transfert de forces qui opère à travers même l’acte de bénir, « sanctifier, faire saint par la parole, c’est-à-dire rapprocher du saint, qui constitue la forme la plus élevée de l’énergie cosmique »1. On comprend mieux la puissance qui habite la benoîte, d’autant plus quand on connaît d’autres épisodes tirés du légendaire de saint Benoît : il est raconté que « lorsqu’on apporta par la Loire à Fleury, les reliques de saint Benoît […], les arbres se chargèrent de feuilles et de fleurs, bien que l’on fût au cœur de l’hiver »2. Que le vert prenne sur le sec, pourrait-on dire ! (ce qui est une expression assez proche de « employer le vert et le sec », autrement dit : utiliser tous les moyens pour mener à bien une entreprise). Aussi, la benoîte est-elle benoîte ? Au sens premier, c’est-à-dire celui de bienheureux, assurément. Point du tout selon l’ancienne acception, le terme vieilli et désuet de benoît renvoyant à quelqu’un de mielleux et d’hypocrite.

Durant le Moyen âge, on l’utilisait en tant que drogue fébrifuge, comme il sera fait du quinquina quelques siècles plus tard. On en fit un remède de la dysenterie et elle passait aussi pour soulager les panaris. Tonique nerveuse, reconstituante des forces physiques, elle avait aussi, pour Hildegarde, une réputation aphrodisiaque : « La benoîte est chaude, et si quelqu’un en prend dans une boisson, elle l’enflamme de désir amoureux »3. Elle disait aussi que cette plante, tonique et stimulante, est capable de relever les forces affaiblies par sa chaleur et que son emploi doit cesser lorsque la situation revient à la normale. Ce qui explique l’ardeur fiévreuse qu’elle induit sur l’économie si jamais elle est continuée hors de propos. En tous les cas, l’apparentement avec le clou de girofle n’est probablement pas tout à fait innocent… ^.^

Durant les premières décennies de la Renaissance, la benoîte fut abordée par Matthiole et Jérôme Bock qui la dirent stimulante, calmante, stomachique et vulnéraire. En 1561, Gesner, afin de la distinguer de la benoîte des ruisseaux, lui donna son actuel nom latin, Geum urbanum. Puis, peu à peu, elle fut assez négligée et se cantonna à d’uniques emplois populaires, jusqu’à ce qu’elle refasse parler d’elle en toute fin de XVIIIe siècle. Alors, une polémique concernant les vertus fébrifuges de la benoîte éclata. En effet, en 1781 le médecin danois Rudolph Buchhave (1737-1796) fit paraître un ouvrage (Observationes circa radicis Geu urbani, Sive caryophyllatae Vires in Febribus) dans lequel il livra d’abondantes observations qui parlaient en faveur des propriétés fébrifuges de la racine de benoîte, non seulement auprès des fièvres intermittentes, mais aussi de tous types de fièvres, même celles ayant résisté au quinquina. En France, Gilibert observa une semblable activité à cette plante et remarqua une similarité avec ce qu’il avait pu lui voir accomplir en Lituanie (ça n’est donc pas nécessairement la question de la provenance de la plante qui fait pencher la balance vers l’efficacité ou non). Le quinquina, fort en vogue à l’époque, vit tout un tas de praticiens venir voler à son secours ainsi que dans les plumes des impudents. Les partisans du « contre » furent tout aussi nombreux que les supporters du « pour ». La benoîte passait, du côté de ses contempteurs, comme une plante « peu énergique » et aux « avantages très faibles », c’est-à-dire rien de bien satisfaisant pour qu’on la préfère au quinquina, tandis que les disciples du « oui » l’érigèrent au rang de succédané de l’écorce du Pérou, ce qui était une carte de visite pour le moins honorifique. Pourquoi la benoîte ne fonctionnait-elle pas chez certains praticiens est peut-être une question à laquelle il faut se confronter. Cazin pointa du doigt ce qu’il crut en être la raison. Ayant tout d’abord fait usage sans succès de la benoîte, il ne se braqua pas comme le firent quelques-uns qui ne voulurent rien entendre. Pour les nouvelles expérimentations qu’il mena, il avoua « que la racine de benoîte fut employée fraîche et à dose beaucoup plus élevée que celles que j’avais infructueusement administrées dans mes premiers essais »4. Il nous livre des chiffres qui sont, ma foi, fort parlants. Sur trente patients concernés par des accès de fièvre, la médication à base de benoîte qu’il administra obtint onze guérisons dès le cinquième jour et huit supplémentaires au bout du huitième. Chez deux malades, il renforça la benoîte avec de la racine d’ache (Apium graveolens) et chez un autre avec de l’écorce de saule (Salix alba). Auprès de seulement six patients, la benoîte resta inopérante, mais leur fièvre fut endiguée par la conjonction des bons effets du saule et des feuilles de la centaurée chausse-trappe (Centaurea calcitrapa). Enfin, pour les deux derniers patients, Cazin dut avoir recours au sulfate de quinine après insuccès de tous les autres moyens végétaux. Tout comme Gilibert bien avant lui, il ne commit par l’erreur d’abandonner une drogue au profit d’une autre. On en peut donc conclure qu’il ne suffit pas de s’acharner dans une seule voie et que pour tendre au même but, il faut adapter les remèdes au cas par cas. En effet : pourquoi ne pas conserver plusieurs armes dans l’arsenal plutôt qu’une seule ? Ainsi, on peut les faire intervenir, les unes ou les autres, selon les circonstances, afin de tendre dans tous les cas à l’efficacité la meilleure. Chaque nouvelle plante ne devrait pas venir chasser telle ou telle précédemment usitée pour une affection semblable, mais compléter le panel et renforcer l’offre thérapeutique. L’ouverture mesurée est bien préférable à la mauvaise foi qu’on a vu paraître dans les écrits d’un certain nombre de médecins qui n’avaient rien pu obtenir des racines de benoîte. En réalité, « la prétendue infidélité thérapeutique » de la benoîte est à mettre sur le compte de l’origine et de la qualité du terrain sur laquelle pousse cette plante, le moment et les conditions de la récolte, la dessiccation et la conservation de la plante, ses modes d’emploi les plus appropriés, les bons soins que mettra le cueilleur, etc. Aussi, l’on peut émettre l’hypothèse que, il y a deux siècles, des médecins employèrent peut-être, malgré eux, une benoîte corrompue et, conséquemment, sans effet. Cependant, malgré tous les bons soins dont la plante utilisée est entourée, il est possible que telle ou telle propriété soit inopérante chez certains sujets. Cela ne signifie pas la nullité thérapeutique de cette plante à cette occasion, cela révèle le fait qu’elle est inadéquate pour ces personnes précisément. Il est, là aussi, question de terrain, c’est-à-dire celui propre à chaque individu, relatif donc, condition à prendre en compte si l’on ne souhaite pas se borner à une vision mécaniste de la phytothérapie.

Malgré ces ajustements, nécessaires réglages de la pratique au fil du temps, il reste qu’au XIXe siècle, la benoîte était fort peu employée, puisque très nettement concurrencée par les dérivés du quinquina, dont le fameux sulfate de quinine. La benoîte résista néanmoins, étant en grande faveur auprès de Joseph Roques par exemple, non seulement par suivisme, mais parce qu’elle avait pu lui prouver les bons services dont elle s’était rendue capable auprès de ses prédécesseurs. Il regrettait cependant qu’un fébrifuge de valeur – le quinquina ! – ait fait tomber la réputation des fébrifuges indigènes parmi lesquels le saule et la benoîte, exclusivisme non moins condamnable que l’extravagance et l’exagération qui menèrent certains praticiens zélés à se passer du quinquina, ce qui n’est définitivement pas la bonne attitude, non plus que celle consistant à rejeter la benoîte. Faisons appel à la sagesse et admettons la parole de Roques comme en étant l’expression : « A l’égard des fièvres ordinaires, surtout des fièvres vernales, nous donnons volontiers la préférence à nos fébrifuge indigènes, en qui nous reconnaissons d’ailleurs des propriétés que ne possède point le sulfate de quinine »5. A ces fièvres, on peut ajouter les fièvres rebelles, les fièvres quartes et tout accès fébrile non accompagné d’un caractère inflammatoire ou irrité au niveau des organes.

Au début du XXe siècle, le docteur Leclerc, à distance des chipotages de ses prédécesseurs employait la benoîte pour traiter des cas de douleur stomacale doublée d’aérophagie, de diarrhée, etc. En 1927, Bohn l’indiquait dans les états fébriles légers, les fièvres muqueuses et les diarrhées épidémiques, après quoi Fournier dira que la benoîte « vaut effectivement le quinquina dans les états d’épuisement comme ceux qui suivent les maladies inflammatoires »6.

La benoîte est une belle plante vivace rustique de taille moyenne (30 à 60 cm), bien qu’elle puisse dans certains cas atteindre pas loin d’un mètre (85 à 90 cm). La solidité qui émane d’elle trouve son origine dans le sol, en l’état d’une souche rhizomateuse, épaisse et courte, de laquelle se propage un chignon chevelu de racines brunes. Des tiges dressées, ramifiées en Y, légèrement velues et de section circulaire, sont légèrement lavées de rouge. On leur voit porter deux catégories de feuilles : les plus complexes, celles de la base, forment une rosette au ras du sol. Pennées, au nombre de folioles variables (cinq à sept, et jusqu’à onze), elles se distinguent par une foliole terminale beaucoup plus grande que les autres. Puis on monte d’un étage : les feuilles se simplifient, ne comportant plus que trois lobes dentés et inégaux. Quant aux fleurs, elles sont très proches par l’aspect de celles du fraisier, cousin de la benoîte, à la différence que la benoîte arbore cinq pétales arrondis de couleur jaune pâle à jaune d’or, soutenus par un double calice formé de cinq sépales et de cinq calicules. Solitaires, dressées au bout d’un long pédoncule fin et droit, les fleurs de la benoîte, rapidement caduques, étalent leur floraison de mai à juillet. Elles donnent naissance à des fruits ayant la forme d’une tête d’akènes poilus à aigrettes, dont les crochets de petit hérisson hispide permettent aux graines une dispersion par zoochorie.

Assez commune, la benoîte connaît une population stable en Europe ainsi qu’en Asie centrale. Bien que visible en plaine, elle arpente les régions montagneuses, de préférence entre 1300 et 2100 m d’altitude. On la découvrira avec facilité dans les prés humides et ombrageux, au bord des ruisseaux, des champs et des chemins, dans les haies, à l’abord des bois de feuillus, et auprès de tout autre lieux humide (eaux douces, sources, etc.), mais également dans des zones moins sauvages où se reflète une évidente activité humaine (habitations, décharges), car la benoîte est une grande amatrice d’azote qu’elle trouve là en abondance.


Geum urbanum. Leonard Fuchs, New Kreüterbuch (1543).


La benoîte commune en phytothérapie

Tout comme les cousines de la benoîte que sont les potentilles ansérine et tormentille, on emploie de cette plante principalement la souche rhizomateuse, longue de 3 à 7 cm et d’1 ou 2 cm d’épaisseur. Brune jaunâtre extérieurement, sa chair est rose ou lilas à l’intérieur, ou plus violacée encore parfois. Une fois bien sèche, elle vire au brun, une couleur qui concorde bien avec un taux de tanin élevé (30 %) et un parfum de clou de girofle, dont est responsable une très faible fraction d’essence aromatique (0,02 à 0,15 %) composée essentiellement d’eugénol, phénol que l’on retrouve massivement dans l’huile essentielle de clou de girofle. Sans doute cela participe-t-il de la « désagréable » odeur que d’aucuns disent avoir perçue dans cette racine, en parfaite contradiction avec le nom latin de la plante : en effet, geum proviendrait du grec geuô, « faire goûter », relativement à la bonne odeur que dégage le rhizome frais quand on le broie. Il est vrai que ce parfum peut varier en intensité et en nature selon les terrains où évolue la plante. Cette infime fraction aromatique confère à la racine de benoîte une saveur un peu aromatique. Mais dominent surtout ses aspects amer (en raison d’un principe amer, la géine) et âpre (relativement à la quantité de tanin dont on a déjà fait référence, en particulier des tanins galliques et ellagiques). Mais ne nous arrêtons pas là, puisque la benoîte recèle bien d’autres trésors dont des acides phénoliques (acides caféique et chlorogénique), des flavonoïdes (catéchine, épicatéchine) et un polyphénol dont on parle beaucoup ces derniers temps me semble-t-il, l’EGCG, c’est-à-dire l’épigallocatéchine-gallate. A cela, on peut ajouter de la cnicine, un lactone sesquiterpénique qui rapproche la benoîte d’un autre benedictus, le chardon bénit (Cnicus benedictus), des sucres (glucose, saccharose, fructose) et des éléments minéraux (soufre, magnésium, potassium…).

Remarquons que c’est dans l’écorce du rhizome de benoîte que se concentre la majeure partie des principes actifs qu’il contient.

Propriétés thérapeutiques

  • Tonique astringente, stimulante
  • Apéritive, digestive, stomachique, fortifiante gastrique
  • Sudorifique, fébrifuge légère
  • Hémostatique, tonique circulatoire
  • Anesthésiante
  • Antiseptique
  • Emménagogue (?)
  • Détersive, résolutive, vulnéraire, cicatrisante

Usages thérapeutiques

La benoîte est le remède des états d’atonie et de langueur caractérisés par une absence d’inflammation et/ou d’irritation. Ainsi, « une sorte de faiblesse, d’inertie et d’engourdissement, des digestions incomplètes, l’inappétence, la pâleur du visage, l’absence de tout mouvement fébrile, nous disent qu’on peut recourir avec confiance [aux toniques amers], parmi lesquels la benoîte tient un rang distingué »7.

  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : inappétence, atonie des voies digestives, dyspepsie hyposthénique, dysenterie atonique, diarrhée chronique (y compris d’origine tuberculeuse), catarrhe intestinal, entérite chronique, ulcère gastrique, gastralgie, aérophagie
  • Troubles de la sphère respiratoire : gène respiratoire, catarrhe pulmonaire chronique, coqueluche, hémoptysie, affections du pharynx et du larynx, maux de gorge
  • Affections bucco-dentaires : névralgie dentaire, maux de dents, raffermir les gencives enflammées, douloureuses et/ou saignantes, aphte, halitose
  • Affections oculaires : blépharite, conjonctivite, ophtalmie
  • Troubles de la sphère gynécologique : hémorragie utérine passive, leucorrhée
  • Troubles de la sphère cardiovasculaire et circulatoire : palpitations, douleur hémorroïdaire, extravasation sanguine (suite à coup, contusion)
  • Affections cutanées : plaie, plaie rebelle, plaie ulcérée, ulcère variqueux, blessure, engelure
  • Troubles locomoteurs : affections goutteuses et rhumatismales, douleur musculaire
  • Asthénie physique et nerveuse, fatigue après convalescence, épuisement après maladie inflammatoire
  • État fébrile, fièvre intermittente (dès le premier frisson), fièvre paludéenne
  • Maux de tête, céphalée
  • Tuberculose : diarrhée, sécrétions bronchiques, état général

Modes d’emploi

  • Infusion de rhizome frais : 30 à 50 g par litre d’eau bouillante à infuser pendant 10 mn.
  • Infusion vineuse de rhizome sec et légèrement concassé : 4 g dans 15 cl de vin blanc (à laisser infuser jusqu’à ce que le rhizome rougisse l’infusé).
  • Décoction de rhizome sec (30 à 60 g par litre d’eau) ou frais (60 à 100 g par litre d’eau) pendant 10 mn. Pour lotion, compresse, etc. On peut aussi décocter dans le vin rouge.
  • Macération vineuse de rhizome : vin de benoîte simple : comptez une partie de rhizome de benoîte sur douze de vin pendant une semaine. Vin de benoîte composé : rhizome de benoîte (30 à 50 g), feuilles de sauge officinale (10 g), feuilles de rue (10 g), feuilles de menthe poivrée (10 g), en macération dans un litre de vin rouge pendant au moins vingt-quatre heures (et jusqu’à huit jours au plus).
  • Teinture alcoolique : placez en contact une partie de rhizome de benoîte avec huit parties d’alcool à 36° pendant une semaine.
  • Liqueur : élaborez une décoction à 3 % dans un litre d’eau. Faites réduire de moitié, puis ajoutez 100 g d’alcool à 80° et 200 g de sirop simple.
  • Poudre de rhizome : 1 à 4 g par jour comme tonique, 10 à 30 g par jour comme fébrifuge. A mêler à quantité suffisante de miel pour l’absorber à la cuillère. On peut aussi incorporer cette poudre à une recette de dentifrice.
  • Cataplasme de feuilles fraîches écrasées.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Récolte : les parties aériennes – si besoin est – se ramassent durant l’été, du mois de mai à celui de juillet. Concernant les racines, ne se dégage aucune unanimité quant au meilleur moment de procéder. On a au moins un indice sur le type de localités à privilégier : les terrains montueux assez secs et bien exposés. Nous disposons de plusieurs informations diverses quant à la période de cueillette des rhizomes : au printemps (mars-avril) et à l’automne (septembre-octobre) ; uniquement dès la fin de l’été ; en juin et en juillet ; du mois de mars au mois d’août si l’on en veut faire un usage immédiat à l’état frais. En vue d’une dessiccation, on peut les récolter à l’automne. Quoi qu’il en soit de la cueillette, le séchage se déroule à l’ombre, ce qui n’est pas habituel pour une partie souterraine. Le rhizome doit encore sentir l’eugénol une fois sec. Cependant, rien n’étant éternel, ce parfum disparaît peu à peu. Après environ un an, il devient inexistant. Mieux vaut alors envisager une nouvelle récolte, tant il est vrai que des produits de faible qualité peuvent entraver l’espérance de ceux qui leur accordent confiance. On aura donc tout soin de mesurer d’une année sur l’autre les quantités récoltées afin de ne pas favoriser le gaspillage.
  • Outre ses usages médicinaux, le rhizome de benoîte constitue un substitut et/ou un additif au houblon. Il aromatise la bière, mais également les vins et les liqueurs en compagnie d’autres substances végétales (par exemple, une macération de rhizome de benoîte et d’écorces d’orange dans du vin blanc).
  • Cuisine : la racine (et non le rhizome, qui manque de finesse pour cette fonction) de benoîte est un condiment intéressant. On l’utilisera avec profit dans la confection de sauces accompagnant volailles, poissons et céréales. On pourra en aromatiser légumes, potages, salades, en parfumer sirops, sorbets et boissons. Les jeunes feuilles sont quant à elles comestibles crues en salade par exemple.
  • Si l’astringence du rhizome ne se prête pas à un usage culinaire, sa forte teneur en tanin l’a fait utiliser en tannerie.
  • Teinture : selon que l’on utilise la plante entière ou la racine seule, on obtient des couleurs différentes quand on colore la laine avec la benoîte : noisette dans le premier cas, mordorée dans le second.
  • Autres espèces : la benoîte des ruisseaux (Geum rivale) et la benoîte des montagnes (Geum montanum). Elles possèdent les mêmes propriétés que la benoîte officinale. En Amérique du Nord, il existe une benoîte du Canada (Geum canadensis) dont les noms anglais de blood root et de chocolate root renseignent sur la profonde couleur brune rougeâtre de son rhizome.

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  1. Jean Chevalier & Alain Gheerbrant, Dictionnaire des symboles, p. 115.
  2. Paul Sébillot, Le folk-lore de France, Tome 3, pp. 437-438.
  3. Hildegarde de Bingen, Physica, p. 88.
  4. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p. 178.
  5. Joseph Roques, Nouveau traité des plantes usuelles, Tome 2, p. 29.
  6. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 158.
  7. Joseph Roques, Nouveau traité des plantes usuelles, Tome 2, p. 31.

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La pomandre (ou pomme de senteur)


Ce flacon taillé dans du cristal de roche et serti d’argent émaillé date probablement de la fin du XVIIe ou du début du XVIIIe siècle (empire moghol, Inde). Il s’ouvre par un couvercle dont on voit la charnière, révélant un aspersoir perforé et finement ouvragé. Cleveland Museum of Art, Ohio, USA.


En anglais, on l’appelle pomander, mais ce n’est jamais qu’une adaptation du pomandier français, lui-même contraction d’une expression plus étendue, pomme d’ambre. L’on dit encore pomandre, avec un ou deux m, mais cela n’enlève rien à l’affaire, la pommandre peut bien rester un mystère via une appellation qui dit si peu ce qu’elle est.

Pourquoi pomme ? Parce qu’elle en prit parfois la forme, contrairement à l’objet ci-présent à gauche, qui adopte davantage l’allure d’une poire. Pourquoi ambre ? Parce que dans cette pomme, creuse de l’intérieur, l’on glissait de l’ambre gris ou toute autre matière parfumée (du musc, de la civette ou bien encore des aromates divers sous forme poudreuse, liquide ou pâteuse).

On peut comparer la pomandre à cet objet que l’on vend dans les échoppes spécialisées en aromathérapie : le pendentif diffuseur d’huile essentielle. Le principe est résolument le même : emporter partout avec soi une odeur et la tenir aussi proche que possible du nez, pas tant par coquetterie, mais parce qu’aux siècles de sa plus active utilisation, l’on était convaincu que les bonnes odeurs prodiguées par la pomandre possédaient un pouvoir prophylactique censé assurer la sûreté de son porteur. Vu le luxe de l’objet photographié à gauche, l’on saisit les vertus que l’on accordait à l’ensemble du dispositif. Mais le pomandier disait aussi tout le prestige de son propriétaire : du XIIe au XVIIIe siècle, bien des rois et des personnages illustres possédaient de tels objets précieux qui rivalisaient d’ingéniosité d’élégance et de richesse (métaux rares : or, argent, vermeil ; pierres précieuses : topaze, rubis, grenat, émeraude, diamant, perle…). La pomandre fonctionnait-elle mieux pour autant ? Pas sûr, car bien appariée ou pas, on exigeait d’elle qu’elle propage de sains et salvateurs effluves, protection qui peut aujourd’hui faire sourire quand l’on sait qu’on opposait cet objet presque magique – viatique olfactif devenant quasi talisman – à des maladies comme la peste ou tout autre miasme météorique pestilentiel sans distinction. Elle était donc la représentation matérielle d’une croyance : parce qu’on pensait que bien des maladies se propageaient et se contractaient par les airs, il était de bon ton d’écarter de soi le mauvais en le contrariant pas les plus suaves parfums du temps.

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La primevère officinale (Primula veris ou officinalis)

« Pour que leur union soit acceptée par leurs parents respectifs, un jeune homme et une jeune fille doivent jeter chacun, fleur par fleur et en alternant, sept primevères dans le courant d’une rivière »1. Facile ? Encore faut-il procéder à la belle saison, quand paraissent fleuries les primevères, mais aussi le Soleil qui, s’élevant, passe pour un gage de succès, renvoyant la fleur à sa nature solaire.

Une bonne lecture et un beau week-end à toutes et à tous :)

Gilles



Synonymes : primevère jaune, printanière, fleur de printemps, primerole (ou primerolle en Normandie ; les Anglais la nomment primrose), coucou, clef de saint Pierre, herbe de saint Pierre, herbe de saint Paul, blairette, brairelle, brairette, brayette, coqueluchon, oreille d’ours, oseille d’ours, herbe à la paralysie, etc.

La primevère n’est-elle pas avec la violette un emblème printanier ? C’est indubitable, d’autant que c’est inscrit dans son nom même, que ce soit en français ou en latin. En effet, primevère et Primula veris signifient la même chose. Il s’agit des « premiers temps », c’est-à-dire ceux des premières floraisons de l’année calendaire. La primevère est donc la « toute première fleur vernale », autrement dit du printemps. Vernal est peu usité en tant que tel, on l’associe surtout au mot « point », au travers de l’expression « point vernal », degré zéro du du signe zodiacal du Bélier. Primevère (forme avérée depuis le XIIe siècle), primevoire et d’autres termes apparentés, faisaient tout d’abord référence à la saison avant de devenir le nom de la plante à la fin du XVIe siècle, alors que le printemps, ex primevère lui, est devenu printemps !

Comme il est inutile de fouiller l’œuvre des Anciens de l’Antiquité gréco-romaine (et pour cause, la primevère en est absente ; en ce qui concerne notre primevère, nulle mention ne veut pas forcément dire désintérêt, mais méconnaissance de l’existence de cette plante dans les territoires considérés), passons directement au Moyen âge où on évoquait plusieurs primevères sous des vocables fort différents. Mais d’un point de vue médicinal, on en parlait encore très peu. Le Physica d’Hildegarde recèle cependant une monographie concernant une Hymelsloszel (himmel = « ciel » en allemand), que les traducteurs ont désigné comme une « primevère ». Voici un extrait qui se détache de par son caractère médico-magique. Hildegarde considère cette primevère comme une plante chaude car de nature solaire, « c’est pourquoi elle apaise la mélancolie dans le cœur de l’homme. En effet, la mélancolie, lorsqu’elle apparaît chez l’homme, le rend triste et turbulent dans sa conduite, et le pousse à proférer des paroles contre Dieu. Quand ils s’en aperçoivent, les esprits aériens accourent auprès du malade et, par leurs conseils, le conduisent à la folie. Il faut alors que l’homme porte de cette herbe sur sa chair et sur son corps, jusqu’à ce qu’elle le réchauffe. Alors les esprits qui le tourmentent, redoutant la vertu que cette herbe reçoit du soleil, cesseront de le tourmenter »2. Hormis cela, Hildegarde conseillait aussi la primevère en cas de perte du bon sens et de… paralysie. C’est peut-être là l’origine du sobriquet d’herbe à la paralysie accordé à la plante encore aujourd’hui (bien que rarement car cette prétendue propriété a été révoquée en doute).

Après Hildegarde, ce fut le grand plongeon dans l’inconnu pour la primevère. Mais les principaux auteurs du XVIe siècle rattrapèrent le temps perdu et se bousculèrent au portillon : Brunfels, Fuchs, Gesner, Tabernaemontanus… N’oublions pas non plus Matthiole qui recommandait la primevère contre les faiblesses cardiaques, la goutte, les lithiases tant rénales qu’urinaires. En décoction avec de la sauge et de la marjolaine, il l’indiquait dans la paralysie et le tremblement des membres. Un siècle plus tard, Johann Schröder conseillait la primevère dans les affections cérébrales, l’apoplexie, l’arthrite, la migraine et, une fois encore, la paralysie. Puis, on la rencontre sous les plumes de Boerhaave et de Linné qui, tous deux, la donnèrent comme sédative, analgésique et somnifère. Au XVIIIe siècle, Jean-Baptiste Chomel, ne tarissait pas d’éloge au sujet de la primevère : « Elle réussit bien dans le rhumatisme et dans les maladies des jointures. On a remarqué qu’elle avait quelque chose de somnifère, en ce qu’elle calme les vapeurs, et dissipe la migraine et les vertiges des filles mal réglées »3. De plus, Chomel reconnaissait à la primevère le pouvoir de guérir la paralysie légère de la langue ainsi que le bégaiement. Au même siècle, Ray et Lieutaud lui attribuèrent une propriété antispasmodique dans les douleurs céphaliques. Puis, le XIXe siècle fit l’impasse sur la primevère. Pire, Cazin, lui donna presque le coup de grâce : « Cette plante n’est pas tout à fait inerte ; mais elle est du nombre de celles dont on peut se passer sans inconvénient, malgré les éloges qui lui ont été prodigués »4. Le coup est rude, mais, à la charge de ce grand médecin, signalons qu’il accordait aux seules fleurs les principales vertus de la plante, ce qui est loin d’être le cas. Mais de ces scories, dignes d’ovni, il en existe d’autres. Par exemple, je ne résiste pas à l’envie d’en partager une avec vous, et qui fera, j’en suis certain, bondir du simple ami des plantes jusqu’à l’aromathérapeute le plus confirmé. Voici un de ces « objets » : Le laurier est « un stimulant aromatique dont les emplois médicinaux sont pour ainsi dire nuls et qui sert presque exclusivement à parfumer nos ragoûts » ! (5). Voyez, même des esprits éclairés peuvent dire des âneries. La perfection n’étant pas de ce monde, passons donc outre. L’impasse aura été de courte durée. Dès le début du XXe siècle, tout comme quatre siècles plus tôt, on se rua de nouveau sur la primevère. On lui reconnût une valeur diurétique et expectorante, en particulier sur le catarrhe bronchique à son début et la pneumonie à sa fin. Une sorte d’alpha et oméga thérapeutique en somme. Concernant l’alpha, le docteur Leclerc disait qu’il « peut être spécialement utile au début des grippes, en dégageant les voies respiratoires, en stimulant la diurèse et en exonérant l’intestin »6. En exonérant l’intestin… Ah, nul doute, que cet homme savait bien parler.

Nous avons dit plus haut que la primevère était restée ignorée des Anciens. Enfin, pas tous : le peu que l’on sait de cette époque reculée, c’est qu’une primevère était connue des druides. Mais ceux-ci n’ayant laissé aucune trace écrite, tout ce que l’on sait d’un point de vue médical, c’est que cette plante fut remarquée comme vermifuge et analgésique des douleurs goutteuses et articulaires. Elle était aussi l’un des ingrédients qu’utilisait le barde dans son chaudron initiatique. D’ailleurs, les druides modernes perpétuent un rite consistant à oindre un nouveau barde d’une huile dans laquelle ont macéré des fleurs de primevère et des feuilles de cette autre plante sacrée qu’est la verveine officinale.

Dans de vieux poèmes – Le combat des arbres, Le chant de Taliesin –, on rencontre des références à la primevère, l’une des sept plantes sacrées des druides. Un autre poème explique que c’est à base de plantes que Blodeuwedd la femme-fleur fut enchantée par Gwydion : par « les neufs pouvoirs de neuf fleurs, neufs dons en moi combinés », elle fut créée. (Ces plantes sont les suivantes : châtaignier, chêne, épine – noire ou blanche ? on ne sait –, genêt, reine-des-prés, ortie, fève, nigelle et primevère.)


Cicely Mary Barker, The Primrose.


Avec la primevère, on jouxte le ciel, ne trouvez-vous pas ? Si l’on veut bien tout d’abord considérer son surnom de clef/herbe de saint Pierre, l’on peut le mettre en écho avec un vieux conte qui narre les aventures d’« un jeune homme trop hardi et possédé par les esprits [qui] tenta d’ouvrir la porte du Ciel avec une clé en or. Mais l’acte échoua : le jeune homme tomba sur la Terre, et à son réveil il tenait à la place de la clé une fleur tout aussi dorée »7, dont l’analogie avec le soleil, déjà soulignée par Hildegarde, n’est plus à démontrer. Nous allons pouvoir constater que cette interrelation persiste bien dans les deux faits que je vais maintenant exposer à votre connaissance : en Lorraine, ainsi qu’en Champagne, les enfants pratiquaient le jeu du Grand Soulé : pour cela, ils fabriquaient des pelotes de fleurs de coucou qu’ils se lançaient les uns aux autres. Peut-on voir là le reliquat d’un rite solaire plus ancien ? Pas sûr. Quoi que… Bien loin du nord-est de la France, il se déroulait des choses assez similaires jusque dans les années 1850, non loin du fief de George Sand : les paysannes des environs de La Châtre (Indre) se rendaient dans les prés à l’abord de l’équinoxe de printemps (au point vernal, donc, à partir duquel la durée du jour – et celle de l’ensoleillement – excède celle de la nuit), afin d’y cueillir des primevères dont elles composaient des pelotes toutes rondes qu’elles projetaient dans les airs au cri de « Grand Soulé ! Petit Soulé ! », entretenant, ce me semble, une relation de sympathie entre ce petit luminaire floral et celui qui ne fait que monter de plus en plus haut dans le ciel. Paul Sébillot appelait cette pratique le « jeu de la soule » (= du soleil). Ces manifestations d’enthousiasme n’ont-elles pas d’autre but que de soutenir et d’encourager le soleil dans le cours de son ascension ? Quelle merveilleuse manière de lui prêter main forte ! On a donc eu raison de faire de la primevère une fleur d’espérance au caractère enjoué. D’ailleurs, « transportons-nous par la pensée dans les vallons où nous aimions à cueillir cette fleur printanière, et rêvons un instant [NdA : ou plus longtemps ; tous les jours même !] à notre enfance, âge si heureux, mais trop rapidement écoulé, que remplissaient les jeux folâtres et les innocents désirs ! »8. La primevère est l’emblème de ce temps coïncidant avec les premières amours, durant lequel filles et garçons couraient la campagne, cueillant diverses fleurs pour s’en confectionner des couronnes et des chapelets dont ils se paraient les uns les autres. Il y eut des jeux à la candeur beaucoup plus naïve, comme celui-ci : en Lorraine, les petites filles avaient pour habitude de déshabiller de ses pétales une fleur de primevère. Elle s’apparentait alors à une petite poupée à laquelle il était donné le nom de marionnette. Puis les enfants la déposaient à la surface de l’eau d’un clair ruisseau en entonnant la formulette consacrée : « Vas ! Vas ! Ma petite marionnette ! Vas ! Vas ! Trois p’tits tours et puis t’en vas ! » Hissons-nous à l’âge de la puberté et même après : la primevère y est associée à une foule de pratiques et rituels dont je vais ici faire la synthèse (on pourrait réduire cela à « la primevère, fleur d’amour et présage de bonheur », mais je gage que ce serait bien insuffisant), et pour mériter son titre de « fleur porte-bonheur du mois de février », encore faut-il le démontrer. En Bretagne, lorsqu’une jeune fille rencontre une primevère dont la fleur porte sept pétales, elle est assurée de trouver un époux avant un an. Par ailleurs, la jeune fille qui découvre sa première primevère de l’année durant la semaine de Pâques sera mariée dans l’année et aura autant d’enfants que la plante porte de fleurs (Oh! Oh!). Pour ceux qui ont déjà une amoureuse lointaine et non formellement déclarée, la primevère est l’instrument du préliminaire. Ainsi chante-t-on : « Quand pointe la pâquerette, quand fleurit la primevère, c’est l’heure de conter fleurette à sa bergère ». Mais parfois cela ne suffit pas. Il faut donc en appeler au pronostic floral de la primevère au travers d’une pratique oraculaire à laquelle on a donné le curieux nom de « faire danser les demoiselles ». Pour cela, il faut, dit-on, faire tenir debout sur un verre rempli d’eau la corolle d’une primevère. Afin qu’elle se maintienne dans cette position et se mette à tourner (comme un soleil ?), il faut l’exhorter à l’aide de la formule que voici : « Fleur de Pâques, dis-moi si elle m’aime ; si elle m’aime, tourne la tête en bas ». Parfois, c’est l’inverse : si elle se renverse, l’échec est en vue. On peut procéder avec plusieurs fleurs : on dispose sur le verre d’eau autant de fleurs que de jeunes filles se sont réunies autour de l’augure : on attribue à chacune un prénom : les fleurs qui se tiennent encore debout après la formulette incantatoire sont la preuve d’un succès assuré à leur propriétaire, en particulier dans le domaine amoureux. Celles qui viennent à faire la culbute signifient que la jeune fille n’aura pas ce qu’elle désire ; si la fleur coule, elle serait même susceptible de tomber enceinte, ce qui risque fort d’être bien ennuyeux, puisque cela reviendrait à tirer le diable par la queue (sans mauvais jeu de mots ^.^). Rappelons que la primevère, parce que fleur d’harmonie, a une aversion pour tout ce qui trouble la paix, en particulier à cet âge qu’est l’enfance, un peu moins à celui, plus houleux, de l’adolescence. Une grossesse ne saurait être commandée par la primevère qui se contente généralement de faire l’entame, ce qu’elle réussit, ma foi, très bien en tant que première née du printemps, « première verte » pourrait-on même dire, ce qui en fait indubitablement une fleur de Vénus : elle s’associe à la déesse tant par la saison que par la couleur verte. Fleur des premiers émois, la primevère se doit donc d’être fleur de beauté, ce qui sied aussi parfaitement à Aphrodite. Et si la primevère incline à la beauté et à l’amour, il n’y a donc pas de mal à ce que même des femmes qui ne sont plus des adolescentes y fassent appel, n’est-ce pas ? Enfin, moi-même, je n’en vois aucun. Ce n’est pas ce que pensait William Turner, herboriste anglais du XVIe siècle : « Certaines femmes mélangent cette plante à du vin blanc, puis se lavent le visage avec la préparation obtenue, préférant ainsi se faire plus belles aux yeux du monde qu’à ceux de Dieu, qu’elles n’ont pas peur d’offenser ». A cette goujaterie misogyne éminemment patriarcale, il va falloir mettre bon ordre. Avant même de plaire au dieu vindicatif des chrétiens, n’oublions pas que la primevère, enjuponnée de jaune, est une fleur de fée au Pays de Galles ainsi qu’en Irlande. Ce qui nous fait rentrer de nouveau de plain-pied dans le paganisme que nous évoquions tout à l’heure en mentionnant druides et femme-fleur. Bien sûr que la primevère est fée ! En ce cas, l’enfant qui est une abeille, ne se rapproche-t-il pas insensiblement du monde féerique ? Si tous les adultes finissent par devenir des William Turner, on comprend mieux qu’il n’y ait plus que l’enfant – durant un bref instant – qui est capable de rapporter de leur monde les messages des fées. Si vous voyez un enfant butiner et téter les fleurs de primevère au printemps, vous savez maintenant pourquoi. Fort heureusement, toutes les grandes personnes ne sont pas comme ce William Turner. Il en est d’autres, plus proches d’un contemporain de cet herboriste grincheux : par exemple, le poète d’origine irlandaise John Donne, auquel on doit un sublime poème sobrement intitulé La Primevère et pour lequel un autre poète, plus tardif, fit la confession suivante dans un ouvrage bien connu, La Déesse blanche : Donne « savait que la primevère était consacrée à la Muse et que le ‘nombre mystérieux’ de ses pétales s’appliquait aux femmes. Pouvait-il adorer un caprice de la nature qui eût été moins ou plus qu’une vraie femme ? […] Elle doit être adorée dans son ancien personnage quintuple, c’est-à-dire lorsqu’on compte les pétales […] de la primevère : Naissance, Initiation, Consommation, Repos et Mort »9. La primevère, fleur de la Grande Déesse, jaune qui plus est, ce qui est l’« indice de l’intelligence la plus haute et la plus désintéressée ; c’est la raison pure dirigée vers des fins spirituelles »10. Point de lumière, joyau de clarté, étincelle de joie, la primevère inspire « une foi solide comme un roc et lumineuse comme au commencement », pour reprendre Paracelse. Oui, avec la primevère, on jouxte bel et bien le Ciel et ses Mystères.

« Vis donc, Primevère, et frissonne

De ton vrai chiffre, qui est cinq ;

Et vous, femmes, dont est symbole cette fleur,

En cinq, mystérieux, trouvez votre content ;

Le chiffre extrême est dix ; si chacune en possède

La moitié, alors de nous, hommes,

Elle peut prendre la moitié ;

Mais s’il ne leur suffit, tout chiffre étant impair

Ou bien pair, et leur prime union étant cinq,

De prendre tout de nous les femmes ont pouvoir. »

John Donne (1572-1631)

(Le poème intégral.)

La primevère – notre commun coucou (derrière le mot « primevère », il ressort des représentations qui penchent plus du côté de la primevère acaule que du coucou proprement dit, c’est-à-dire une primevère à laquelle on aurait fait subir l’épreuve de la grande élongation en lui tirant sur le cou-cou) – est une plante vivace assez commune en Europe ainsi qu’en Asie occidentale. En France, cantonnée à la portion est du territoire, elle est relativement exclue de la zone méditerranéenne, certainement trop sèche pour elle, sachant qu’elle évolue en plaine comme en moyenne montagne (jusqu’à 2200 m), à la condition que le sol soit calcaire et frais (prairie, pâturage, talus, haie, sous-bois, clairière forestière), c’est-à-dire des lieux pas exactement désertiques. Parmi les herbettes printanières, une tige souterraine, horizontale, courte et trapue, de couleur rouge brunâtre et garnie de nombreuses racines fibreuses blanchâtres, pousse dès le mois de mars, au ras du sol, une rosette de feuilles qui se déploie en formant une masse circulaire bien garnie. Pincées au niveau du pétiole, ces feuilles s’élargissent régulièrement plus on dirige le regard vers l’extrémité du limbe qui s’achève rondement. Plus ou moins ridées/gaufrées, et feutrées en-dessous, les feuilles ovales vert bleuâtre de la primevère comportent un contour irrégulièrement denté. Au cœur de la rosette, quand vient la floraison, émergent cinq à quinze pédoncules floraux, hampes qui se dressent comme des bergers landais au-dessus du moutonnement des feuilles, à une hauteur de parfois 30 cm. Au bout de chacune, se déploie, petit oriflamme, un bouquet de six à huit fleurs penchées toutes dirigées du même côté. Ces fleurs, constituées d’une corolle mono-pétale à cinq lobes, sont peintes d’un jaune d’or franc soutenu par une marque orangée rougeâtre à la gorge (un signe de pharyngite ? ^.^). La primevère offre un bon nectar aux insectes butineurs qui la recherchent d’autant qu’en ce premier temps de la végétation renouvelée, les fleurs se font rares pour nos amies les abeilles.


Illustration tirée de l’Herbier de la France de Pierre Bulliard (1780-1798).


La primevère en phytothérapie

La confusion possible entre cette espèce et sa cousine, la primevère élevée (P. elatior), s’est accompagnée d’une sorte de « controverse ». Bien plus rare, la primevère officinale serait, dit-on, en voie de disparition et, par ailleurs, ici ou là protégée. Ce n’est pas du tout le même son de cloche qui émane du site de l’IUCN qui mentionne uniquement une « préoccupation mineure » pour l’espèce, quand bien même cet organisme précise que sa population recule sur le territoire européen. La question s’est donc posée de savoir comment continuer à utiliser une plante dans le cadre thérapeutique sans avoir d’impact majeur sur sa démographie. Eh bien, on s’est adressé à sa cousine, l’autre primevère, dite élevée, à laquelle elle ressemble beaucoup hormis un trait distinctif qui tient aux fleurs : parfumées chez P. veris, elles sont sans odeur chez l’autre espèce. Peut-être bien que ce fait a été à l’origine des objurgations qu’on fit peser sur la primevère dans la littérature médicale : cette primevère inodore ne serait-elle pas parfaitement inactive ? Mais parce que plus fréquente, ne pourrait-on pas la préférer à l’autre dans la pratique phytothérapeutique ? C’est sûr que si l’une des deux est dépourvue d’action et qu’on l’emploie en lieu et place de l’autre, rien ne va plus !

La confusion n’est toujours pas dissipée. Tout d’abord, il n’est pas vrai de dire que l’une est rare et l’autre non : toutes les deux sont sur le déclin (bien que cela n’ait rien d’alarmant, sauf à considérer une récolte sauvage trop soutenue. Aujourd’hui, la primevère officinale est cultivée pour le marché des herbes médicinales). Secundo, cette idée d’efficacité thérapeutique est battue en brèche : plusieurs auteurs, parmi lesquels Fournier et Lieutaghi, considèrent les deux espèces à équivalence. Bref. Venons-en maintenant aux faits.

La phytothérapie s’est essentiellement concentrée sur les extrémités de la primevère : d’une part le rhizome (dont il est souvent dit qu’il jouit d’une plus grande efficacité thérapeutique) qui, à l’état de fraîcheur, répand une odeur un peu anisée, ou semblable à celle du clou de girofle, devient parfaitement inodore une fois sec. On lui trouve une saveur astringente et un peu amère. Quant aux fleurs, doucement parfumées, elles possèdent une saveur douce et suave. Les feuilles, rarement usitées, sont tout à la fois presque insipides et sans odeur.

Le rhizome de la primevère contient peu de tanin, mais une proportion marquée de saponosides triterpéniques (8 à 12 %), des hétérosides phénoliques, deux substances glucosidiques connues sous les noms de primevérine et de primulavérine, enfin des sucres et et une trace d’essence aromatique. Les fleurs sont abondamment pourvues de flavonoïdes variés (gossypétine, rutine, quercétine, lutéoline, apigénine, robiniobioside, kaempférol, épicatéchine, épigallocatéchine, etc.). On y trouve encore des caroténoïdes, un peu d’essence aromatique, etc.

Propriétés thérapeutiques

  • Expectorante, mucolytique, augmente et fluidifie les sécrétions bronchiques, antitussive, pectorale, balsamique
  • Laxative douce, purgative douce, vermifuge
  • Diurétique légère, sudorifique
  • Antispasmodique, sédative, tranquillisante, analgésique, inductrice du sommeil
  • Anti-inflammatoire, anti-oxydante
  • Sialagogue
  • Sternutatoire (poudre de rhizome seulement)
  • Cardioprotectrice, hémolytique, hémostatique
  • Vulnéraire, astringente douce, adoucissante, antiprurigineuse
  • Anti-infectieuse : antiseptique, antibactérienne, bactériostatique, antivirale

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère respiratoire : bronchite chronique, catarrhe bronchique, rhume (dès le début), refroidissement, grippe, pneumonie, coqueluche, asthme, toux grasse à caractère chronique
  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : diarrhée chronique, inflammation intestinale, vomissement
  • Troubles de la sphère vésico-rénale : lithiase urinaire, rhumatisme, goutte
  • Troubles de la sphère cardiovasculaire et circulatoire : tension, palpitations
  • Affections cutanées : plaie, contusion, blessure, meurtrissure (aux pieds, quand on porte des chaussures neuves ; on peut envisager des compresses ou un bain de pieds à base d’une décoction concentrée de primevère), écorchure, ecchymose, hématome, coup de soleil, inflammation cutanée, piqûre d’insecte, boutons et autres éruptions, rides, crevasse, gerçure
  • Affections bucco-dentaires : maux de dents, inflammation de la bouche et de la langue
  • Troubles locomoteurs : goutte, rhumatisme, arthralgie, névralgie
  • Maux de tête invétérés, céphalée, vertige
  • Troubles du système nerveux : stress, nervosité, nervosisme, crise d’angoisse, insomnie, insomnie infantile, sommeil agité, surmenage, hystérie, chorée, convulsions infantiles

Modes d’emploi

  • Infusion de fleurs : comptez une cuillerée à café à une cuillerée à soupe de fleurs sèches pour une tasse d’eau bouillante en infusion durant 5 à 10 mn. Pour un litre d’eau, cela représente 20 à 30 g. Dans le commerce, on rencontre plusieurs mélanges spéciaux contenant des fleurs de primevère : à visée respiratoire, expectorante, urinaire, cardiaque, circulatoire, etc. On retiendra aussi la tisane des cinq fleurs (coquelicot, violette, mauve, guimauve et primevère). Infusion contre l’asthme : racine d’aunée, rhizome de primevère, anis vert : 10 g de chaque. Une cuillerée à café de ce mélange par tasse d’eau chaude.
  • Décoction de fleurs et de feuilles : 30 à 50 g par litre d’eau. A faire bouillir 5 mn, puis infuser hors du feu pendant 10 mn à couvert. Un traitement au long cours : on abaisse les quantités à 10 g de fleurs et de feuilles par litre d’eau.
  • Fleurs fraîches contuses placées dans de l’eau tiède sucrée ou miellée. Cela peut représenter une boisson de confort quotidienne en cas de refroidissement, de rhume, d’attaque de froid, etc.
  • Extrait de plante fraîches : 20 à 25 gouttes dans un demi-verre d’eau trois fois par jour.
  • Décoction de rhizome : une cuillerée à café en décoction pendant 5 à 10 mn dans 15 cl d’eau (on peut réduire ce temps à 2 mn, puis laisser infuser hors du feu pendant 10 mn).
  • Décoction concentrée de rhizome : dès 20 à 30 g par litre d’eau, l’on peut pousser jusqu’à 100 g. En décoction pendant au moins 20 mn, jusqu’à réduction au tiers. On l’utilise surtout en usage externe (lotion, compresse).
  • Poudre de rhizome.
  • Suc frais des feuilles (usage assez rare).
  • Macérât huileux de fleurs fraîches (il faut procéder comme pour l’huile rouge de millepertuis).

Note : la fleur de primevère apparaît comme ingrédient dans la liste composant l’eau de mélisse des Carmes. Parmi les inattendus de cette recette, on trouve aussi du muguet et du cresson !

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Récolte : on peut prélever les feuilles dès mars, les fleurs avec leur calice le mois suivant et jusqu’à la défloraison complète qui intervient généralement avant juin. Le rhizome se déterre à l’automne (novembre-décembre), ou bien à la fin de l’hiver quand les feuilles sont sur le point d’émerger.
  • Séchage : les fleurs se disposent sur des claies en couche mince, à l’ombre. Elles ne demandent pas de soin particulier si les conditions de séchage sont respectées. Après séchage, on obtient 1/5 à 1/3 du poids de fleurs fraîches initial. Les rhizomes, après ébarbage, sont fendus dans le sens de la longueur, placés au four doux ou, s’il est disponible à ce moment-là, en plein soleil.
  • Inconvénients : un excès de rhizome par voie interne peut causer nausée, vomissement et diarrhée. Le contact de la plante sur la peau peut y provoquer des dermatoses (dermatite de contact11, érythème), ou du moins un phénomène allergique. On en évitera donc l’emploi en ce cas, ainsi qu’en cas avéré d’allergie à l’aspirine et ses dérivés. Les personnes qui suivent un traitement anticoagulant l’éviteront, de même que les femmes enceintes et celles qui allaitent.
  • Alimentation : il est possible de consommer les feuilles à l’état jeune, crues comme cuites, en salade ou en farce, par exemple, comme cela se faisait en Angleterre. Les fleurs se prêtent aussi à un usage culinaire, incorporées à des salades ou à des gelées de fruits par exemple. Autrefois, en Suède et en Grande-Bretagne, on confectionnait une boisson fermentée composée de citron, de miel et de fleurs de primevère. Ailleurs, on faisait infuser la fleur dans du vin (ce qui semble l’améliorer) et la racine dans la bière.
  • Autres espèces : en France, il existe environ une dizaine de primevères dont les 2/3 sont montagnardes. Mais en plaine on rencontre deux autres spécimens : la primevère élevée (P. elatior) et la primevère acaule (P. acaulis ou vulgaris), beaucoup plus petite et aux fleurs jaune pâle. C’est de cette dernière qu’on rencontre différents cultivars aux fleurs simples ou doubles et aux coloris variés (mauve, rose pâle, rose vif, rouge, bleu, bleu violacé, etc.). Mentionnons encore l’existence de la primevère farineuse aux fleurs d’un rose doux (P. farinosa), ainsi que l’auricule ou oreille d’ours (P. auricula).

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  1. Pierre Canavaggio, Dictionnaire des superstitions et des croyances populaires, p. 201.
  2. Hildegarde de Bingen, Physica, p. 102.
  3. Jean-Baptiste Chomel, Abrégé de l’histoire des plantes usuelles, p. 275.
  4. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p. 793.
  5. P. P. Botan, Dictionnaire des plantes médicinales les plus actives et les plus usuelles et de leurs applications thérapeutiques, p. 117.
  6. Henri Leclerc, Précis de phytothérapie, p. 259.
  7. Ute Künkele, Plantes médicinales, p. 154.
  8. Joseph Roques & Till R. Lohmeyer, Nouveau traité des plantes usuelles, Tome 3, p. 208.
  9. Robert Graves, Les mythes celtes. La Déesse blanche, p. 570.
  10. Annie Besant & C. W. Leadbeater, Les formes pensées, p. 20.
  11. Ce sont surtout des espèces exotiques – la primevère du Tibet (P. obconica), la primevère de Chine (P. sinensis) – qui sont concernées par cette problématique. Des poils revêtant le revers des feuilles provoquent des symptômes rappelant l’érysipèle en sécrétant une substance d’un jaune brillant responsable de l’irritation.

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