Le cognassier (Cydonia oblonga)

Synonymes : coignassier, coignier, coudonnier.

Le nom latin du cognassier – Cydonia – est étroitement lié à son histoire même. Inconnu des Égyptiens et des Mésopotamiens, le cognassier était bien connu des Grecs, car il s’agit d’une espèce spontanée qui poussait en bordure de la Mer Caspienne, au nord de la Perse, à l’est de la Turquie, en Grèce septentrionale. Mais le Kydonia (1) d’origine vient de Crète, « ainsi que d’innombrables autres bienfaits, dont la culture du figuier, de la vigne et de l’olivier » (2). En Crète, poussait en effet un cognassier dont Jacques Brosse indique qu’il était déjà cultivé à l’époque minoenne (-2700 à -1200 avant J.-C.). Cela n’est qu’au VII ème siècle avant J.-C. que ce cognassier crétois est introduit en Grèce où, semble-t-il, l’espèce locale sera ensuite greffée sur l’arbre crétois. Présents en Sicile, les Grecs favorisèrent l’expansion du cognassier en Italie, laquelle sera perpétuée par les Romains au fur et à mesure de leur avancée plus au nord de l’Europe. C’est pour cette raison que l’Antiquité, tant grecque que romaine, regorge d’informations concernant le coing. On ne s’étonnera donc pas d’apprendre qu’Hippocrate utilise ce fruit pour resserrer le ventre et apaiser l’ardeur de la fièvre. Quant à Dioscoride, il en fait un long portrait dans sa Materia medica (Livre 1, chapitre 130). Il dit le coing fort utile à la sphère digestive (flux stomacaux, dysenterie). Déjà, il mentionne son efficacité en cas de prolapsus tant utérin que rectal. Confit au miel, le coing serait diurétique. On en compose des onguents, des emplâtres, des vins, toutes préparations destinées aux mêmes affections dont on reconnaît aujourd’hui au coing la vertu de les endiguer (hémoptysie, métrorragie, vomissement, inflammation des seins, etc.), ce que ne manque pas de partager son contemporain romain, Pline l’Ancien. Selon lui, on devait tracer un cercle de la main gauche autour du cognassier avant d’en déchausser la racine qui, portée en amulette, passait pour guérir les écrouelles. De plus, pendant l’arrachage, il était préconisé d’indiquer « pour qui et pourquoi on arrache la racine de cognassier ».
A cette époque, le coing est tant en faveur que même les poètes s’emparent de lui. C’est ainsi que le chrysomela grec (« pomme d’or » ou « fruit d’or ») est-il appelé malum aureum par Virgile. Quant à Martial, il mentionne la présence de coings confits au miel, de même que Columelle qui indiquera la recette appelée melimela, sur la table des banquets, expliquant que la formule en avait été attribuée aux nymphes qui, disait-on, l’utilisaient pour calmer les vociférations de Zeus enfant. Dans Pétrone (Satyricon) est mentionnée la coutume consistant à piquer un coing d’une myriade de clous de girofle comme on le fait encore aujourd’hui des oranges.
Alors, si les poètes s’en mêlent, par l’intercession des muses, il est normal que le coing entretienne quelque rapport avec les divinités. Tout comme c’est encore le cas à l’heure actuelle dans certaines localités des Balkans, le coing participait aux rites conjugaux. « La fille épiclère (3) a l’obligation de manger du coing avant de s’enfermer avec son époux, et cette indication est donnée par Plutarque dans un contexte où il est question de la naissance d’enfants et où l’époux a l’obligation de s’approcher d’elle au moins trois fois dans le mois. On a aussi interprété cette consommation du coing par la jeune mariée athénienne comme l’expression de sa facilité à vivre le plaisir » (4). Symbole de fertilité et de fécondité, le coing possédait aussi la vertu d’assurer à la femme enceinte la naissance d’un beau garçon « remarquable par la beauté et par l’intelligence » (5). Il est bien possible que les pépins contenus au cœur de ce fruit lui aient valu une telle réputation, quand bien même un fruit comme la grenade en est bien davantage doté, mais c’est surtout le fait qu’Aphrodite ait pris le coing sous sa coupe, aux côtés de ses avatars végétaux habituels que sont la rose et le myrte. Parfois, ne la représentait-on pas portant un coing à la main ?
En Serbie, une pratique appelée « se jeter le coing » rappelle ce que l’on faisait en Sicile avec une pomme. Dans les deux cas, c’est une invitation à l’amour censée conduire au mariage, laquelle trouve son origine dans la mythologie grecque comme nous le narre Angelo de Gubernatis : « On connaît la ruse de l’amoureux Akontius pour obtenir en mariage la belle Cydippe de Délos. N’osant lui faire sa déclaration, il jeta dans le temple de Diane, où elle se rendait pour ses dévotions, un coing avec l’inscription qui suit : ‘Je jure, par la divinité de Diane, de devenir la femme d’Akontius.’ La jeune fille, ayant ramassé le coing, lut à haute voix l’inscription, et par cette lecture, ayant, sans le vouloir, dans le temple de Diane, prêté serment d’épouser Akontius, celui-ci obtint le prix de sa ruse » (6). Le coing porta durant longtemps les qualités d’Aphrodite. Par exemple, on le croise au sein d’un poème d’Edward Lear (1812-1888) intitulé Le hibou et le chat, qui raconte leur rencontre et leurs sentiments : « Ils dînèrent de viande hachée et de tranches de coing qu’ils mangèrent avec une cuillère ; et main dans la main, au bord du sable, ils dansèrent à la lumière de la Lune ».
Comment imaginer que les Grecs firent du coing le fruit du mariage tant il est quasiment immangeable à l’état cru, contrairement à la pomme ? Le coing est-il la pomme d’or de l’éternel désir ou bien la pomme d’or de l’éternelle discorde ? Cru, le coing est acide, râpeux et âcre malgré son odeur délicieusement aromatique et épicée. Est-ce là la tentation ? Pour rendre comestible le coing, il faut le cuisiner, le cuire, lui adjoindre d’autres ingrédients. De la même façon, une connaissance brute peut être elle-même âcre et acide. Et doit subir une transformation dans l’être même. Le fruit croqué par Adam et Eve était-il un coing cru dont la consommation expliquerait la « chute » ? Aucune connaissance n’étant immédiate, est-ce là une façon de nous faire prendre conscience à travers la valeur symbolique du coing que la connaissance se distille à l’intérieur de l’athanor humain ?!!!
De là à dire d’emblée que le coing n’est autre que la pomme d’or du jardin des Hespérides, il n’y a qu’un pas, je vous l’accorde. Et, parlant des Hespérides, c’est une autre figure mythologique féminine qui pointe le bout de son nez : Héra. Je ne reproduirai pas ici ce que j’en ai dit dans l’article consacré au pommier. La ruse (encore !) d’Héra pour séduire Zeus durant la guerre de Troie, avec l’entremise d’Aphrodite, pose question. Se peut-il qu’elle mangea une tranche de coing cru ? C’est tout à fait possible, malgré la saveur âcre et acide généralement associée au coing et dont nous avons parlé plus haut. Seulement… il faut savoir qu’il est comestible cru selon son aire de répartition. Plus il pousse sous un climat chaud (comme l’est celui du Portugal et de la Grèce), plus il devient tendre et juteux, la coction solaire en assurant la consommation. En revanche, un cognassier poussant sous nos latitudes ne se verra pas doté d’un tel privilège, il restera râpeux et désagréablement astringent, ce qui est une frustration tant son parfum fruité est une invitation à croquer dedans. Or, Héra n’était point fille du Nord, et je doute fort qu’elle se soit concoctée une petite compote de coings avant d’embrasser Zeus. Aussi, les pommes du jardin des Hespérides seraient-elles finalement des coings comme certains le prétendent. Rappelant la pomme, on le dit maliforme, et Bauhin, au XVI ème siècle, lui avait donné le nom de Malus cotonea sylvestris. Mais, piriforme, il rappelle aussi la poire ; c’est ainsi que dans Cazin lui est attribué le nom latin de Pyrus cydonia. Mais, bien sûr, le coing n’est ni l’une ni l’autre, et les exégètes se perdent en conjectures quant à l’identité des fruits que portaient les arbres du jardin des Hespérides, dont une chose est sûre, ça n’était ni des oranges ni des citrons.

Les Romains ayant conquis la Gaule, ils durent emporter dans leurs bagages le cognassier. C’est pourquoi il a été également en faveur durant le Moyen-Âge, car dès 795, le capitulaire de Louis le Pieux en recommande la culture dans les jardins de l’empire carolingien. On le retrouve en l’image du Quittenbaum hildegardien. L’abbesse de Bingen affirme qu’il « est assimilé à la ruse (encore !!!), qui est tantôt utile, tantôt inutile » (7). C’est ainsi qu’elle reconnaît son utilité au seul fruit, contrairement aux feuilles et au bois du cognassier. Appliqué sur les plaies de mauvaise nature voire ulcérées, le coing permet aussi d’apaiser les douleur de la goutte, il est pour Hildegarde un bon moyen de lutter contre la sialorrhée, une excessive production de salive. A la même époque, les apothicaires mettent au point le diacydonium, une purée de pulpe de coings cuite au miel et additionnée d’épices, lequel semble être l’ancêtre de notre actuelle pâte de coings.
Au XIII ème siècle, le médecin aragonais Arnaud de Villeneuve conseille le coing aux estomacs délicats, alors qu’au début du siècle suivant, le byzantin Actuarius suggère une préparation à base de coings, de sucre et de vinaigre qu’il dit fort profitable aux fébricitants. Mais, au Moyen-Âge, le coing doit sa célébrité grâce au cotignac, un compromis entre la gelée et la pâte de coings. Recette présente au sein du Mesnagier de Paris (1393), celui produit à Orléans reste encore aujourd’hui l’un des plus célèbres. Peut-être était-ce de lui que, dit-on, Jeanne d’Arc se régalait et après elle Louis XIV.
Au XVI ème siècle, François Rabelais, qu’on connaît pour son ironie mordante mais également pour sa grande érudition, fera parler l’un de ses personnages en ces termes : les coings « ferment proprement l’orifice du ventricule à cause de quelque stypticité joyeuse qui est en eux, et aident à la concoction première ». Rappelons que Rabelais, qui fut aussi médecin, écrivit cela il y a un peu moins de cinq siècles et que cela n’est pas forcément intelligible pour nous, de même pour le docteur Leclerc qui railla le caractère « joyeux » de cette stypticité (autrement dit, son astringence qui n’a, effectivement, rien de réjouissant).
A la suite de ces rabelaiseries, on dit le coing diurétique, apte à faire retrouver sa vigueur à l’estomac ; on le qualifie d’anti-émétique et d’antihémorragique. Certains ont même vu des « signatures », mais elles sont si absconses que je ne m’en ferais pas le relais.

S’il aime l’humidité et les sols frais, il lui faut donc de la chaleur à ce petit arbre caducifolié au branchage tortueux qui ne supporte pas la taille ! Ses jeunes pousses et feuilles sont velues. Par la suite, les feuilles se développent : elles deviennent ovales, vert foncé au-dessus et laineuses sur la face opposée. Aux mois de mai et juin, de jolies et grandes fleurs solitaires aux bouts des rameaux déploient leurs cinq pétales blancs veinés de rose pâle, et donneront naissance aux coings, fruits d’automne veloutés et jaune d’or.

Le cognassier en phytothérapie

De même que le pommier, on ne s’est jamais que guère soucié des fleurs et des feuilles du cognassier, et l’attention s’est presque toujours concentrée sur son fruit, le coing qui présente une double facette : sa pulpe et ses pépins. Le coing, qui communique aisément sa fragrance aux substances qui viennent à son contact, est composé d’une pulpe légèrement acide, âpre et surtout très astringente (ces caractères s’affaiblissent au séchage et disparaissent totalement à la cuisson). Constituée d’environ 70 % d’eau, elle contient aussi des sucres (jusqu’à 10 %), peu de protides et de lipides (respectivement 0,5 et 0,2 %), des acides (malique, racémique), de la pectine, de nombreux sels minéraux et oligo-éléments (magnésium, phosphore, calcium, potassium, fer, cuivre, soufre), des vitamines (provitamine A, vitamines B1, B2, B3, C). Quant aux pépins, ils « contiennent, sous une écorce brune et coriace, une substance blanche, douce, mucilagineuse, tellement abondante que 4 g de ces semences donnent la consistance du blanc d’œuf à 120 g d’eau » (8).

Propriétés thérapeutiques

  • Pulpe : tonique, astringente, apéritive, stomachique, tonique intestinale, antidiarrhéique, tonique hépatique
  • Pépin : adoucissant, émollient
  • Feuille : astringente légère, fébrifuge légère, sédative, détersive et cicatrisante des plaies

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : diarrhée et diarrhée chronique (chez l’enfant, le vieillard, le tuberculeux, le convalescent), dysenterie, entérite aiguë, aigreur d’estomac, digestion difficile, atonie digestive, flatulences, manque d’appétit, vomissement, irritation des voies digestives, insuffisance hépatique, prolapsus rectal, fissure anale, hémorroïdes
  • Troubles de la sphère respiratoire ; maux de gorge, toux coquelucheuse, bronchite, hémoptysie
  • Troubles buccaux et gingivaux : aphte, gingivite, boursouflement gingival
  • Troubles gynécologiques : hémorragie utérine, métrorragie, leucorrhée atonique, prolapsus utérin
  • Affections cutanées : crevasse, escarre, excoriation, engelure, brûlure, eczéma, gerçure (lèvres, mamelon), démangeaison et irritation des seins, irritation cutanée, sécheresse cutanée, dartre, rides
  • Affections oculaires : conjonctivite, ophtalmie aiguë ou chronique
  • Faiblesse générale, convalescence
  • Nervosisme, insomnie

Modes d’emploi

  • Suc de coing étendu d’eau
  • Sirop de coing
  • Mucilage de pépins étendu d’eau
  • Infusion de coing, de fleurs et/ou de feuilles
  • Décoction de semences
  • Décoction de pulpe de coing
  • Ratafia, liqueur de coing
  • Macération vineuse de coing
  • Macération alcoolique de pelures de coing
  • Gelée, rob, compote

Suggestion de recette : comptez un joli coing entier découpé en tranches fines. Faites le bouillir dans un litre d’eau jusqu’à ce que le volume ait diminué de moitié. Ajoutez 50 g de sucre en cours de cuisson. Variante : remplacez l’eau par du vin, cela rendra cette décoction d’autant plus astringente, du fait des tanins contenus dans le vin rouge. Préconisée en cas de diarrhées rebelles.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Attention de ne pas abuser du coing, en particulier des recettes à base de pulpe cuite car des occlusions intestinales sont possibles.
  • Comestible, le coing est utilisé pour confectionner confitures, gelées, pâtes de fruits, tartes et gâteaux, liqueurs, etc. Au Maroc, il accompagne parfois certains plats de viande. Quant aux fleurs, elles peuvent être confites au sucre, préparées en gelée à l’instar des pétales de rose, et permettent de décorer joliment une assiette.
  • Autrefois, les coiffeurs utilisaient le mucilage de pépins de coing pour lisser les cheveux. On appelait cela la bandoline.
  • Élixir floral : chez la femme, il vise à équilibrer vie active et vie familiale. Il est aussi conseillé aux femmes qui élèvent seules leurs enfants.
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    1. Cydonia est une transformation du nom de la ville grecque de Kydonia, actuelle La Canée, en Crète occidentale.
    2. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 299
    3. « La fille dite ‘épiclère’ est celle qui se trouve seule descendante de son père : elle n’a ni frère, ni descendant de frère susceptible d’hériter », Wikipédia.
    4. Guy Ducourthial, Flore magique et astrologique de l’Antiquité, pp. 525-526
    5. Henri Leclerc, Les fruits de France, p. 121
    6. Angelo de Gubernatis, La mythologie des plantes, Tome 2, p. 105
    7. Hildegarde de Bingen, Physica, p. 162
    8. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonnée des plantes médicinales indigènes, p. 311

© Books of Dante – 2017

L’églantier (Rosa canina)

Synonymes : rosier des chiens, rosier sauvage, rosier des bois, rose églantine, cynorrhodon, poil-à-gratter, gratte-cul.

Rosier des chiens. Comme c’est peu élégant eu égard à cet arbuste délicat. Mais rien n’est vraiment là par hasard et trouve son explication dans les dédales de l’histoire conjointe des hommes et des plantes. Remontons donc jusqu’à Hippocrate, rien que ça ! A cette lointaine époque, on parle d’une plante qu’on appelle autant Kunobotê que Kunosbatos. Déjà, on mettait à profit son action astringente pour cicatriser les plaies. Afin de présenter au mieux ce que les Anciens ont retenu de cette plante, commençons par partager le court texte que Dioscoride lui accorde (Materia medica, Livre 1, chapitre CV) : « L’églantier est un arbrisseau qui croit un peu plus grand que ne le fait la ronce, et a les feuilles plus larges que celles du myrte. Les épines qui sont à l’entour des branches sont dures et fermes. Il produit une fleur blanche et un long fruit semblable aux noyaux des olives. Lequel, en mûrissant, devient roux et a, par le dedans, une certaine mousse. Le fruit sec et cuit dans le vin et la décoction bue, elle restreint le flux du ventre. Mais premièrement il faut tirer hors cette mousse, pour autant qu’elle nuit à l’artère [nda : la trachée-artère] du poumon ». Si Dioscoride ne décrit peut-être pas Rosa canina, au moins sommes-nous certains d’être face-à-face avec l’une des nombreuses espèces d’églantiers existantes. Poursuivons avec un texte astrologique rédigé en grec et postérieur à Dioscoride, dans lequel on nous présente Kunobotê comme étant une plante de la Lune : « Cette plante guérit les douleurs aiguës qui surviennent sur le buste, l’estomac et les flancs car la Lune est désignée pour être dans le Cancer, qui domine le buste et les flancs. La fleur de la plante bue de façon continue, purifie les rates gonflées, évacue la cause de l’enflure par l’urine et les excréments. Elle passe pour agir sur la rate car la Lune occupe la place de la rate. La racine de la plante portée en amulette est propre à procurer une vue perçante. Elle secourt avec succès ceux dont la vue est affaiblie, puisque la Lune, après le Soleil, s’est vu attribué la lumière des yeux. Elle rétablit ceux dont l’estomac est ulcéré. Elle convient encore à ceux qui souffrent de colique et se tordent de douleur » (1). Cette façon quelque peu surannée d’aborder l’églantier peut nous plonger dans un abîme de perplexité, mais les informations ci-dessus apportées, par leur exactitude, forcent le respect. Par exemple, nous verrons en quoi l’églantier est impliqué dans le bon fonctionnement de la vision. Que pouvons-nous ajouter de plus ? Galien ne fait guère que reprendre Dioscoride, quant à Pline, il reste relativement confus au sujet de son Cynosbatos. C’est à peu près à cette époque que l’histoire du rosier des chiens voit le jour, car selon Pline, « les dieux mêmes […] avaient révélé en songe cette merveilleuse propriété à une mère dont le fils avait été mordu par un chien atteint de cette terrible maladie » (2) qu’est la rage. Il est bien possible que l’on soit allé un peu vite en besogne et que les aiguillons de l’églantier dont la forme évoque celle des crocs d’un chien, soient devenus, par analogie, le symbole de la capacité de l’églantier à être un remède contre les morsures canines. Si l’églantier, par son astringence, ses propriétés antiseptiques, hémostatiques et cicatrisantes, peut soigner ce type de blessure, il est bien évident qu’il n’a rien d’un remède antirabique.

Au XII ème siècle, Hildegarde aura été sensible aux charmes de l’églantier (De bluffa) dont elle dit qu’il « représente l’affection ». Elle en fit un remède pulmonaire, stomacal et anti-asthénique. Ce n’est qu’au début du XVI ème siècle qu’on voit réapparaître l’églantier, alors évoqué en vers (du vieux françois !) par l’apothicaire tourangeau Thibault Lespleigney (1496-1550) :

« Bedegard, sans point de mensonges
Est ressemblant à une esponge
Croissant en la rose canine,
Vertu a de pacifier
Le flux de sang et flux de ventre,
Et conforte quant elle y entre
L’estommach et spasme guérist,
La grande raige des dens lenist
Aussy de sang le crachement
Et faict uriner largement.
A morsure donne remède
Quant de chien enraigé procède. »

Tout à fait clair, n’est-ce pas ? Outre que l’auteur répète une erreur vieille de plusieurs siècles, son poème thérapeutique est assez convaincant, mais il ne sera pas le seul à raviver le souvenir de Pline, puisque le Petit Albert (XVII ème siècle) s’en fera encore le relais. Mais n’allons pas si vite et revenons sur un mot : bedegard, aujourd’hui orthographié bédégar (ou bédéguar), est issu de l’arabo-persan bàdàward, qui signifie « souffle de rose » et fait référence à cette sorte de galle vert rougeâtre, en touffe chevelue et hirsute, que portent parfois les églantiers et dont le responsable est un insecte qui pique et pond dans les bourgeons de l’églantier, le cynips du rosier (Diplolepis rosae). De cette excroissance, on a aussi fait matière médicale. Tragus (1552) et après lui Simon Paulli (1666) s’en servirent comme somnifère, pour guérir les plaies et les brûlures ulcérées, apaiser les maux de gorge, affranchir les intestins de la dysenterie. Aux XVI-XVII ème siècles, nombreux seront les praticiens à faire appel à l’églantier. Ainsi Johann Crato von Krafftheim (1519-1585) conseille le cynorrhodon « pour amender la rougeur de la face, réprimer les vapeurs, tempérer les humeurs, rafraîchir et relâcher les reins et assurer l’expulsion des calculs » (3), tandis que Johann-Karl Rosenberg mentionne en 1631 l’usage d’un électuaire confectionné à base de pulpe de cynorrhodons qu’il employait tant pour les troubles gynécologiques (gonorrhée, métrorragie) que gastro-intestinaux (diarrhée, dysenterie), ainsi que, comme le fera également Pierre Borel (1620-1671), contre les lithiases urinaires. En 1678, Madame Fouquet, la mère du célèbre surintendant des finances de Louis XIV, dans son Recueil de réceptes (un ouvrage co-écrit avec Madame de Montespan, contemporain du Petit Albert et assez semblable dans le fond, où recettes anodines partagent les pages avec d’autres plus « obscures ») propose un « opiat de cynorrhodons » contre les flux de ventre, alors qu’en toute fin de siècle, Nicolas Lémery évoque lui aussi le bédégar : il s’agit d’une « espèce d’éponge, grosse comme une petite pomme, ou comme une grosse noix, de couleur rousse, elle est appelée éponge d’églantier ou bédégar. Elle est astringente, on en tire par distillation une eau propre pour les maladies des yeux. » Au XVIII ème siècle, le médecin français Joseph Lieutaud (1703-1780) donne du cynorrhodon les principales propriétés : diurétique, rafraîchissant, fortifiant stomacal et astringent gastro-intestinal. Puis, au XIX ème siècle, bien que longtemps inscrit au Codex par le biais de la conserve de cynorrhodons (qui en disparaîtra en 1884), l’églantier demeurera surtout un remède populaire, prisé cependant par des Cazin et des Leclerc. Dans ce même siècle, par exemple, dans les Alpes de Haute-Provence, on faisait sécher les cynorrhodons puis on les réduisait à l’état de poudre, formant une « farine » que l’on cuisait en biscuits, alors qu’au XX ème siècle, durant la Seconde Guerre mondiale, les enfants des campagnes anglaises ramassaient autant de cynorrhodons que nécessaire afin d’en élaborer un sirop riche en vitamine C qui était distribué à la population pour éviter les carences.

Hôte rural, voisin du sureau noir, l’églantier draine derrière lui bien des légendes qui disent assez les relations ténues entre un végétal typique et les habitants des campagnes. Voici quelques morceaux choisis pour se faire une idée : « Dans le Berry, conduire son troupeau avec un bâton de bois d’églantier, c’est le mener à la ruine et au malheur ; en Poitou, gare aux jeunes filles qui touchent ou cueillent une fleur d’églantier, leur mariage sera retardé d’une année au moins. Même dans les cimetières il faut se méfier de l’églantine, elle porte malheur aux familles des tombes sur lesquelles elle aura été déposée » (4). Maléfique, l’églantier ? C’est une vision « fortement attestée par une légende qui veut que pour rejoindre le ciel, Lucifer ait eu l’idée de se servir de cet arbuste fleuri pour y parvenir… sans jamais réussir car les aiguillons de l’églantier sont presque tous retournés vers la terre » (5). Précisons que sur le plan symbolique, l’églantier s’est souvent trouvé en opposition avec la rose, de même que l’ivraie est une plante diabolique et le froment d’émanation divine. C’est, dit-on, à un églantier que Judas se serait pendu… Ce qui est, bien évidemment, fort douteux ; j’avais déjà expliqué, en ce qui concerne le sureau, que cette légende devait être prise avec des pincettes, parce que se pendre à un sureau, ça n’est pas le moyen le plus adéquat, alors avec un églantier… Mais l’églantier n’est pas qu’une plante qu’on a, à dessein, dépeinte comme sinistre. Par exemple, en Allemagne, on lui reconnaît le pouvoir d’écarter la foudre et « du côté de Forcalquier, si vous coupez une baguette sur un églantier par une nuit de pleine lune, celle-ci vous permettra de jeter ou d’annuler un sort » (6). Comme c’est le cas pour un incalculable nombre de plantes, l’églantier joue sur l’ambivalence, et n’est pas que sorcellerie et mauvais œil, comme nous le rappelle Pierre Lieutaghi : « Au midi du solstice, il est bon de s’arrêter devant un églantier chargé de fleurs et, les yeux clos, de s’abandonner au parfum tout brodé d’insectes, de s’associer aux louanges de la terre » (7).

L’églantier est un arbuste caducifolié portant des tiges vigoureuses et sarmenteuses, rameaux courbés, retombants ou grimpants selon les supports et la végétation environnante : par exemple, un spécimen isolé en bordure de chemin est souvent de taille plus modeste que son confrère qui peuple la haie. Cela tient à la présence d’une multitude d’aiguillons et non d’épines comme on le lit trop souvent, ce qui est une hérésie, un botaniste vous coupe la tête pour ça, alors, bon, je vous en prie ^_^. Des aiguillons robustes tournés vers le bas, si cela eut été vers le haut, il n’aurait jamais pu grimper, c’est sur lui qu’on se serait appuyé. Donc, après cette digression nécessaire, sachons que l’églantier atteint facilement une taille moyenne de trois mètres, tout au plus cinq. Les feuilles sont caractéristiques des Rosacées : foliacées, à l’impair nombre de folioles plus ou moins ovales et dentées. Il est rare de compter plus de neuf folioles sur une feuille d’églantier. Les églantines – c’est ainsi qu’on appelle parfois les fleurs d’églantier, sont généralement blanches ou rose pâle. Comme de coutume chez les Rosacées, elles portent cinq pétales ainsi que des sépales verts qui choient au sol avant fructification. Groupées en corymbes ou solitaires, mesurant de 2 à 8 cm de diamètre, elles s’épanouissent de mai à juillet et envahissent l’air d’un doux parfum. Après floraison, petit à petit, les fruits apparaissent. Ovoïdes, lisses et charnus, de couleur rouge orange corail, ce sont en réalité des pseudo-fruits. Ils sont produits par le réceptacle floral devenu pulpeux, lequel renferme les vrais fruits, des carpelles poilues que les garnements désignent sous le sobriquet de poil-à-gratter et qu’ils se font un malin plaisir de glisser dans le t-shirt de leurs petits camarades, les bougres !
Espèce végétale très ancienne comme l’attestent les fossiles qu’on a retrouvés, elle est encore largement présente dans les régions tempérées d’Europe, d’Asie et d’Afrique du Nord, tant en plaine qu’en montagne (1800 m). L’églantier affectionne particulièrement les terrains hostiles tels que broussailles, friches, lisières de champs et de forêts, bosquets, talus mal entretenus, haies, etc.
Il demeure, même encore aujourd’hui, une espèce de choix pour opérer les greffes des rosiers cultivés. Ne dit-on pas que l’églantier en est l’archaïque grand-père ?

L’églantier en phytothérapie

De l’églantier, l’on pourrait employer les feuilles, mais l’on ne s’en est jamais servi que comme succédané du thé et du tabac. Nous en fournirons pourtant quelques informations plus bas. Qu’à cela ne tienne, l’églantier n’est pas dépourvu de bienfaits, bien au contraire : les fleurs, mais elles n’ont aucune commune mesure avec ce qu’elles produisent à l’automne, c’est-à-dire les cynorrhodons, dont on utilise la pulpe ainsi que des graines qui n’en sont pas puisqu’il s’agit de carpelles. Les plus aventureux peuvent même jeter leur dévolu sur les poils qui les garnissent, mais ça n’est pas une sinécure !
Les fleurs contiennent des acides (malique, citrique), du sucre, de la gomme, une résine, de la cire, du tanin, une huile grasse ainsi qu’une essence aromatique. Les carpelles, dont la décoction dégage une douce odeur de vanille, recèlent de la vanilline. Quant aux cynorrhodons, ils sont, on peut le dire, la quintessence de ce que l’églantier est capable d’offrir. Composé d’eau à près de 50 %, un cynorrhodon affiche un taux de glucides avoisinant les 20 %. A cela, ajoutons 4 % de protides et seulement 0,4 % de lipides. Mais ne nous arrêtons pas en aussi bon chemin. Là encore, on retrouve acides malique et citrique, résine, tanin (2 à 3 %), essence aromatique (traces), mais surtout 20 à 25 % de pectine, des flavonoïdes, du sorbitol et, pour finir, une incomparable richesse en vitamines : provitamine A, vitamines B1, B2, B3, E, K et tout particulièrement C : jusqu’à 1700 mg au 100 g de pulpe de cynorrhodons frais ! Imaginez un peu : 1,7 % ! Pour donner un ordre d’idée, un seul cynorrhodon fournit autant de vitamine C qu’un gros citron. Et après, certains vont « s’amuser » avec des baies de goji, tss… Quelques données chiffrées concernant les sels minéraux et, là aussi, ça cartonne : aux 100 g de pulpe fraîche, nous trouvons 146 mg de sodium, 257 mg de calcium, 258 mg de phosphore et 290 mg de potassium. Clôturons cette rubrique en mentionnant que le bédégar est surtout riche en tanin.

Propriétés thérapeutiques

  • Fleur : laxative, tonique
  • Feuille : astringente, cicatrisante, tonique
  • Carpelle : sédative
  • Cynorrhodon : diurétique, dépuratif, tonique, fortifiant, anti-anémique, antirachitique, antiscorbutique, renforce les défenses immunitaires, astringent, cicatrisant, hémostatique, anti-oxydant, nutritif, apaisant de la soif, vermifuge, anti-inflammatoire, actif sur la vision crépusculaire (cf. provitamine A)
  • Bédégar : équilibrant nerveux, somnifère, tonifiant, astringent, cicatrisant, stimulant des fonctions gastriques

Usages thérapeutiques

  • Fleur : constipation légère, irritation de la muqueuse intestinale
  • Feuille : crachement de sang, crampe d’estomac, diarrhée
  • Carpelle : palpitation, insomnie, agitation nocturne, nervosité, instabilité nerveuse, anxiété, angoisse
  • Cynorrhodon :
    – Troubles de la sphère vésico-rénale : lithiase urinaire, douleur lithiasique, catarrhe vésical, colique néphrétique (notons que le cynorrhodon est un diurétique non irritant pour les reins)
    – Troubles de la sphère gastro-intestinale : diarrhée (y compris celles des enfants et des tuberculeux), dysenterie, entérite, atonie des voies digestives, inflammation gastrique, parasites intestinaux (ascaris), ténia (médecine populaire en Suisse)
    – Asthénie, avitaminose, scorbut, fatigue printanière, épuisement, convalescence, déficience immunitaire, sensibilité aux infections (dans la grippe, par exemple, le cynorrhodon est un très bon préventif, de plus il permet d’abaisser la fièvre, d’accélérer l’élimination des déchets, de rétablir les forces, de renforcer le système immunitaire), rhume, refroidissement
    – Affections cutanées : plaie, ulcère atone, brûlure, hémorragie
    – Troubles de la sphère gynécologique : leucorrhée, gonorrhée
    – Ostéo-arthrite
  • Bédégar : néphrite, insomnie, agitation (autrefois, on en garnissait les taies d’oreiller, comme on l’a couramment fait avec les cônes de houblon car, disait-on, le bédégar a la faculté de favoriser le sommeil et les rêves prémonitoires, mais il s’agit là d’une toute autre histoire)

Modes d’emploi

  • Infusion des fleurs, des feuilles, des cynorrhodons, des carpelles ou des bédégars
  • Décoction des cynorrhodons ou des carpelles
  • Teinture
  • Poudre de cynorrhodons secs
  • Macération acétique ou huileuse des fleurs
  • Macération vineuse de bédégars secs
  • Sirop de cynorrhodons
  • Vin et liqueur de cynorrhodons
  • Confiture, gelée, marmelade de cynorrhodons

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Récolte : les feuilles en avril et mai, les fleurs durant les mois de juin et juillet, les cynorrhodons après les premières gelées, ils sont alors davantage sucrés et pulpeux.
  • Il est impératif de filtrer soigneusement les infusions et les décoctions de cynorrhodons afin d’éviter d’absorber les poils irritants qu’ils contiennent, car ce qui vaut pour la peau vaut également pour les muqueuses : ces duvets occasionnent de douloureuses démangeaisons. Bien que cela se dissipe au bout d’une heure environ, l’expérience n’est guère agréable. Leur richesse en acide citrique semble expliquer ce phénomène.
  • Cuisine : l’usage culinaire de l’églantier n’est plus à prouver. Il est déjà fort ancien puisqu’il remonte à l’Antiquité, et concerne tant les fleurs que les cynorrhodons : ce sont autant de confitures, bonbons, boissons (vins, sirops, thés), mais aussi des purées de cynorrhodons accompagnant viandes et gibiers comme cela se fait en Suisse et en Allemagne, sauce pour pâtes et pizzas (en compagnie de tomates) ou, pourquoi pas, en soupe, tel que cela se pratique en Suède où la soupe nationale – le nyponsoppa – est élaborée à base de cynorrhodons.
  • Élixir floral : Wild rose, du docteur Bach, appartient au groupe de l’indifférence. Élixir préconisé pour les personnes passives ayant perdu espoir. C’est donc un élixir qui développe enthousiasme et implication quand résignation et abandon battent l’esprit en brèche.
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    1. Guy Ducourthial, Flore magique et astrologique de l’Antiquité, p. 294
    2. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p. 838
    3. Henri Leclerc, Les fruits de France, p. 194
    4. Michel Lis, Les miscellanées illustrées des plantes et des fleurs, p. 59
    5. Ibidem, p. 60
    6. Ibidem
    7. Pierre Lieutaghi, Le livre des bonnes herbes, p. 221

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La pulmonaire officinale (Pulmonaria officinalis)

Synonymes : grande pulmonaire, pulmonaire des bois, herbe aux poumons, herbe de cœur, herbe de tac, herbe au lait de Notre-Dame, sauge de Jérusalem, sauge de Bethléem.

On a longtemps prétendu que la pulmonaire n’était que d’usage récent et qu’elle fut inconnue du Moyen-Âge, ce en quoi il est permis de douter car, dans les écrits d’Hildegarde, il est fait référence à une plante que l’abbesse appelait Lunckwurtz, dans laquelle on a vu la pulmonaire, très certainement parce qu’Hildegarde réservait essentiellement cette plante à des usages pectoraux : « Si toutefois on a le poumon enflé au point d’étouffer et d’avoir peine à retrouver son souffle, faire cuire de la pulmonaire dans du vin, en boire souvent à jeune, et on sera guéri » (1). A ces quelques lignes, l’on peut associer une image : à la BNF se trouve un manuscrit italien du XIV ème siècle sur lequel figure une plante dont il serait difficile de renier l’identité, d’autant que le mot pulmonara est bel et bien mentionné sous cette illustration (cf. ci-dessous). C’est sans doute la première fois que ce nom lui est attribué. Cependant, attention aux confusions, car il existe une autre pulmonaire, un lichen du nom de Lobaria pulmonaria. Présent chez Dioscoride, comme nous le rappelle Matthiole dans ses Commentaires (1554), « il y a aussi une autre herbe, vulgairement appelée pulmonaria, à feuilles de buglosse ou de bourrache et dont les fleures rappellent la cynoglosse ». Mais cette pulmonaire officinale n’apparaît pas chez Dioscoride. « Les herboristes expérimentés [par décoction concentrée de la plante ou grâce au suc des feuilles additionné de sucre] lui attribuent une réelle efficacité pour la guérison des ulcères du poumon », ajoute Matthiole. Aujourd’hui encore, on ne compte pas un seul ouvrage de phytothérapie qui évoquerait la pulmonaire sans faire référence à la théorie des signatures. Cette dernière a attribué à la pulmonaire des propriétés permettant d’agir sur la sphère respiratoire, en raison de ses feuilles aux taches alvéolées qui évoquent un poumon constellé par les tubercules de la phtisie, d’où le fait qu’on se soit imaginé cette plante comme capable de guérir la tuberculose, ce qui, à une époque plus récente, fut regardé comme les fariboles d’un doux dingue. C’est cette exagération, ou du moins l’incompréhension des modernes au sujet des Anciens, qui a valu à la théorie des signatures d’être abondamment raillée. Pourtant, cette théorie fonctionnant par analogie s’applique à de très nombreuses plantes parmi lesquelles nous pouvons citer le saule, la chélidoine, la prêle, la noix, etc. Si la pulmonaire ne guérit pas un tuberculeux (dans le sens où elle n’inhibe pas ni ne détruit le bacille de Koch), il doit être souligné que le calcium, le potassium, la silice et le tanin qu’elle contient sont de bienfaisants agents sur ce type de pathologie. Non reconnue académiquement, il n’en reste pas moins que la pulmonaire est demeurée longtemps un remède populaire comme en témoigne Cazin en 1858 : « Les habitants de la campagne […] composent avec la pulmonaire, le chou rouge, quelques oignons blancs, du mou de veau et une suffisante quantité de sucre candi et d’eau, un bouillon que j’ai moi-même employé avec beaucoup de succès dans les affections de poitrine » (2). D’autres variantes de cette recette intègrent des navets et du cresson. Tout cela n’empêche pas la pulmonaire de tomber dans une certaine forme de disgrâce, alors que ce sont d’autres Borraginacées – la grande consoude et la bourrache – qui tiennent à l’heure actuelle le haut du pavé.

Vivace à rhizome, poilue et rugueuse, la pulmonaire se présente comme une plante assez petite (40 cm au maximum), d’apparence trapue. Elle s’orne de feuilles cordiformes à la base n’apparaissant qu’après floraison, et des feuilles ovales et engainantes dans les parties supérieures. Toutes portent les caractéristiques taches blanchâtres dont nous avons parlées. Les fleurs – corolles d’une seule pièce comptant cinq lobes – en bouquets terminaux, émergent très tôt au printemps, au mois de mars et achèvent leur complet épanouissement deux mois plus tard, non sans être passées par toutes les couleurs : elles sont tout d’abord rouges à l’état de boutons, puis pourpres, enfin bleu violacé à pleine floraison. Ces dissemblances s’expliquent par une modification du pH des fleurs au fur et à mesure de leur évolution.
Fréquente en Europe centrale et septentrionale, la pulmonaire l’est beaucoup moins en France où elle semble suivre une ligne nord-sud matérialisée par les frontières avec l’Allemagne, la Suisse et le nord de l’Italie. C’est ainsi qu’on peut croiser son chemin dans les Vosges, le Jura, les Alpes, mais toujours à une altitude comprise entre 1000 et 1800 m. Récemment, on vient de me signaler sa présence dans les Pyrénées (merci à mon informatrice ^_^).
Elle s’implante sur des sols riches et ombragés : bordures de ruisseaux, bois clairs, talus humides, haies, pâturages de montagne.

La pulmonaire officinale en phytothérapie

Plante sans odeur, la pulmonaire est de saveur astringente quelque peu mucilagineuse, un indice révélant la présence dans ses tissus (plante fleurie à l’exception du rhizome et des racines) de tanins (10 %) et d’un peu de mucilage. En plus de cela, matières grasses et résineuses accompagnent flavonoïdes, polysaccharides et saponines (9 %). La pulmonaire, tout comme sa cousine la grande consoude, attire notre attention par l’allantoïne, agent adoucissant et hydratant, présent dans bien des produits cosmétiques, mais surtout par une intéressante proportion d’acide silicique (4 à 5 %) qui, comme on le sait aujourd’hui, permet l’excrétion rénale de l’aluminium. En dehors de cet oligo-élément, la pulmonaire contient calcium, phosphore, potassium et jusqu’à 50 mg de vitamine C aux 100 g de feuilles fraîches. Enfin, contrairement à la bourrache et à la grande consoude, il n’existe aucun alcaloïde dans la pulmonaire.

Propriétés thérapeutiques

  • Adoucissante, émolliente
  • Pectorale, expectorante, fluidifiante des sécrétions bronchiques
  • Diurétique
  • Sudorifique
  • Hémostatique, astringente (elle l’est davantage encore une fois sèche)

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère respiratoire : irritations pulmonaires et bronchiques, bronchite chronique, catarrhe pulmonaire, asthme, coqueluche, difficulté d’expectoration, irritation de la gorge, toux chronique, enrouement, hémoptysie, adjuvant dans la tuberculose
  • Trouble de la sphère urinaire : lithiase, strangurie, atonie vésicale
  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : diarrhée, dysenterie
  • Affections cutanées : plaie, blessure, blessure saignante, engelure, dartre
  • Hémorroïdes

Modes d’emploi

  • Infusion de feuilles et/ou de sommités fleuries
  • Décoction de feuilles et/ou de sommités fleuries
  • Poudre de feuilles sèches

Suggestion de recette : pulmonaire (1/3) + tussilage (1/3) + plantain (1/3)

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Récolte : à floraison pour un usage immédiat. Les feuilles, dès la fin du printemps.
  • Confusion : il est possible de ne pas faire la différence entre la pulmonaire officinale et d’autres pulmonaires, en particulier la pulmonaire à longues feuilles (Pulmonaria longifolia), mais cette dernière partage les mêmes caractéristiques médicinales que la pulmonaire officinale. Il n’y a donc pas lieu de s’en émouvoir.
  • Cuisine : les feuilles à l’état jeune sont parfaitement comestibles, tant crues et ciselées en salade, que cuites en potage avec, au choix, plantain, ortie, mouron des oiseaux ou encore oseille. Plus âgées, mieux vaut les faire cuire, sachant qu’elles sont alors plus « coriaces ». On peut les ajouter aux farces, viandes hachées, omelettes, etc. Gustativement, elles se rapprochent de la saveur des feuilles de consoude et de bourrache. Quant aux fleurs, pourquoi ne pas en décorer une salade ou un plat de crudités ?
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    1. Hildegarde de Bingen, Physica, p. 35
    2. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p. 796

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Le lichen d’Islande (Cetraria islandica)

Synonymes : mousse d’Islande, cétraire d’Islande, orseille d’Islande.

Le mot lichen est issu du latin mais avant lui du grec leikhêin qui signifie « qui lèche », tant sa capacité à élire domicile sur des supports variés est immense. On compte plus de 20000 lichens connus qui colonisent tous les milieux ou presque de l’hémisphère Nord (toundra, zones montagneuses et humides, etc.), de formes diverses (arbuscules, croûtes, lames foliacées, etc.), aux coloris variés (jaune, vert, orange, gris, brun, etc.) dépendant des taux d’humidité et de luminosité auxquels les lichens sont exposés, sur de multiples supports (sol, rochers, troncs et branches d’arbre, feuilles, toit des maisons, murs, objets métalliques, vitraux des églises ; d’autres encore s’agrippent sur la carapace de certaines tortues, etc.).

Qu’est-ce qu’un lichen ? Les lichens sont des organismes doubles composés d’un champignon et d’une algue. Champignon et algue sont réunis en symbiose, association dans laquelle chaque partie tire bénéfice de sa juxtaposition si intime qu’ils nous paraissent former un organisme unique. Ce qui est le cas, car ni l’un ni l’autre des protagonistes ne saurait faire seul ce qu’ils réalisent à deux. Le champignon met sur la table l’eau et les sels minéraux indispensables à l’algue pour qu’elle effectue la photosynthèse, de plus il lui permet d’éviter la déshydratation. Quant à l’algue, elle apporte sucres et vitamines au champignon.

Chez la plupart des lichens, l’un des symbiotes, le champignon, fait partie des Ascomycètes (chez quelques espèces exotiques c’est un basidiomycète qui remplit ce rôle). Les algues appartiennent soit aux Chlorophycées, soit aux Cyanophycées. Ordinairement ce sont des champignons bien définis qui entrent en symbiose avec des espèces algales données.

Les lichens se multiplient soit par des fragments de leur thalle contenant à la fois les hyphes du champignon et les cellules des algues, soit par agglomération du mycélium du champignon enserrant des algues unicellulaires (gonidies), se formant dans des coupes spéciales à la surface du thalle.

Forme de symbiose très ancienne puisqu’on estime à 500 millions d’années (1), et peut-être davantage, la rencontre entre algues et champignons, le lichen est un organisme doté de caractéristiques particulières. Du fait de ses aires de répartition, il est doué d’une très grande résistance. Il possède ce que l’on appelle la capacité de reviviscence. Lorsqu’il se déshydrate, il se recroqueville et réduit ses fonctions physiologiques. Et se régénère à la première trace d’humidité, sous forme de pluie, par exemple, ou de rosée matinale ou encore de vapeur d’eau contenue dans l’air. Il pousse très lentement, de l’ordre de quelques millimètres par an, d’où la taille minime de la plupart des lichens. Si le substrat est particulièrement ingrat, la croissance peut ne pas excéder 0,1 mm par an ! Cependant, il compense cela avec sa longévité, parfois exceptionnelle, puisqu’on a retrouvé dans les Alpes des lichens dont l’âge a été évalué à plus de 1000 ans ! S’il pousse si lentement, c’est qu’il ne bénéficie pas toujours des bienfaits de la photosynthèse. En effet, ce phénomène n’est possible que lorsque le lichen est humide. Ainsi, un lichen se développant sur un rocher exposé en plein soleil, devra attendre le petit matin, moment qui conjugue pour lui, une humidité et un ensoleillement à même de pouvoir mettre en branle le système de photosynthèse.

Enfin, c’est un pionnier des hauteurs et des rochers. Là où plus rien ne pousse, subsiste le lichen. Le record d’altitude est détenu par Lecanora polytropa qu’on a découvert à 7400 m dans la chaîne himalayenne. Il est aussi connu pour peupler des territoires d’où les plantes à fleurs sont quasi absentes, comme par exemple l’Antarctique qui compte près de 300 espèces de lichens contre seulement deux espèces de plantes à fleurs. Les conditions de vie qui sont les siennes lui ont expérimentalement permis de montrer qu’il résistait pendant plusieurs heures à une température proche du zéro absolu (- 273,15° C), de même qu’à une forte chaleur (100° C).

Maintenant, venons-en plus particulièrement au lichen d’Islande. C’est un « grand » lichen puisque sa hauteur atteint une dizaine de centimètres, mais c’est dire les efforts qu’il a dû faire pendant de longues années ! Il présente un thalle brunâtre, parfois vert olive, mou et ramifié en lanières ascendantes et buissonnantes à consistance de cuir. La surface du thalle est ponctuée çà et là d’ocelles rougeâtres qui ne sont autres que les apothécies, c’est-à-dire les réserves. C’est leur forme de bouclier en cuir porté par les fantassins romains, la cetra, qui a donné son nom au cétraire d’Islande.
Il est présent sur toutes les régions froides et montagneuses de l’hémisphère Nord : Norvège, Islande, Groenland, Alpes, Pyrénées, Vosges, Auvergne, sur landes, rochers, écorce des arbres (conifères surtout), tourbières, etc. Plus la latitude baisse, et plus le lichen d’Islande prend de l’altitude. C’est pourquoi en France on ne le trouvera pas en plaine comme cela peut être le cas en Scandinavie, mais plutôt à 2500 m d’altitude.
Compte tenu de sa lente croissance, il est préférable d’éviter de le récolter en trop grande quantité, d’autant qu’il est menacé par la pollution de l’air dont il dépend essentiellement.
Le lichen d’Islande n’a fait irruption dans la matière médicale qu’à la fin du XVII ème siècle. Au XVIII ème siècle, plusieurs monographies lui furent consacrées et, au siècle suivant, des analyses biochimiques réalisées. Dans les régions septentrionales ainsi qu’en Allemagne, c’est resté un remède populaire fort réputé pour des affections que nous retrouverons plus loin, et auxquelles on peut rajouter les suivantes : scorbut, mal de Bright, colique, enrouement, amaigrissement, etc.

En haut de la deuxième colonne en partant de la gauche, on voit bien les apothécies rougeâtres du lichen d’Islande dont la forme en bouclier a donné son nom au Cetraria islandica.

Le lichen d’Islande en thérapie

Les thalles du lichen d’Islande sont particulièrement riches d’hydrates de carbone et de polysaccharides de structure assez proche de celle de l’amidon. Mais ce lichen ne contient pas que cela : de l’acide usnique aux propriétés antibiotiques, de l’acide lichenstéarique, du mucilage, un principe amer du nom de cétrarin(e) ou acide cétrarique, enfin des sels minéraux (phosphate, calcium, potassium).

Propriétés thérapeutiques

Le lichen d’Islande, de par les 2 à 3 % de cétrarine qu’il contient, s’avère particulièrement amer en infusion et en décoction. C’est pourquoi les populations scandinaves le cuisaient dans le lait, après l’avoir débarrassé de son principe amer par décoctions répétées. Sucré, il était alors consommable. La macération dans de l’eau froide alcaline durant vingt-quatre heures a le même effet. Une fois sec, le lichen était pulvérisé et jouait le rôle de farine. En phytothérapie, il n’en va pas de même, tous les remèdes ne goûtent pas forcément le bonbon à la violette. Cependant, une chose curieuse a été remarquée : une première décoction ne supprime pas la cétrarine, alors qu’une seconde, oui. Et, dans un cas comme dans l’autre, les propriétés du lichen d’Islande diffèrent :

  • Quand il est privé de sa cétrarine, il est beaucoup plus « agréable », mais, bien sûr, beaucoup moins actif. Il n’en reste pas moins qu’il est alors diurétique, expectorant, émollient, adoucissant, fortifiant et reconstituant.
  • Dans le cas contraire, la première décoction se révèle être tonique, stimulante, antitussive, anticatarrhale, antispasmodique et antivomitive.

Hormis ces deux profils qui nous rappellent qu’un lichen est l’association de deux organismes, le lichen d’Islande agit favorablement sur la sphère gastro-intestinale (apéritif, digestif, stomachique, il accélère et régularise le péristaltisme gastro-intestinal). Ajoutons à cela ses propriétés anti-anémiques, stimulantes du système nerveux central, fébrifuges et antibactériennes.

Usages thérapeutiques

-Lichen à cétrarine

  • Troubles de la sphère pulmonaire : hémoptysie, catarrhe chronique, asthme humide, toux rebelle, toux quinteuse
  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : atonie des organes digestifs, dyspepsie atonique, dysenterie, diarrhée
  • Vomissements incoercibles : toux émétisante, état cholémique, vomissement migraineux, chloroformique, lié à la grossesse
  • Abattement des forces, épuisement, convalescence après maladie infectieuse, fatigue générale, anémie

-Lichen sans cétrarine

  • Troubles de la sphère pulmonaire + ORL : affections catarrhales aiguës, maux de gorge, toux sèche, irritation du larynx
  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : irritation gastro-intestinale, diarrhée avec irritation, colite, acidité gastrique, inappétence, indigestion
  • Inflammations buccales

En outre, le lichen d’Islande s’utilise en cas de fièvres intermittentes, de sueurs nocturnes et de mal de mer ou des transports.

Modes d’emploi

  • Infusion
  • Décoction première
  • Décoction seconde
  • Teinture-mère
  • Alcoolature
  • Poudre

Notons que si l’on fait bouillir ce lichen assez longtemps, on obtient une gelée très utile pour stimuler les enfants affaiblis par une coqueluche ou une bronchite. Elle est également très efficace dans les cas de diarrhées chroniques et de diarrhées des tuberculeux.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • L’usage du lichen d’Islande est déconseillé en cas d’ulcères gastro-duodénaux et d’ulcères intestinaux.
  • Il existe d’autres lichens utilisés en thérapie : la parmélie du tilleul (Parmelia tiliacea) et la pulmonaire (Lobaria pulmonaria), qui ont toutes deux des effets semblables au lichen d’Islande.
  • Du lichen d’Islande, on a fait des usages tinctoriaux, de même qu’avec de très nombreux autres lichens. Contenant une petite fraction d’essence aromatique, le lichen d’Islande a joué un rôle dans la parfumerie comme note de fond et fixateur. Aujourd’hui, l’on connaît mieux l’absolu de mousse de chêne (Evernia prunastri).
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    1. Les plus anciens fossiles de lichens datent du Cambrien (- 541 millions d’années à – 485 millions d’années).

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Le mouron des oiseaux (Stellaria media)

Synonymes : mouron blanc, mouron d’hiver, herbe à l’oiseau, bec de moineau, morgeline, alsine, stellaire.

Dans le deuxième livre de la Materia medica de Dioscoride, on rencontre une présentation de deux « morgellines », l’une mâle, l’autre femelle (chapitre 171). Mais il s’agit du mouron rouge dont les fleurs peuvent parfois être bleues. Un peu plus loin, chapitre 176, un mouron aux fleurs célestes est décrit, mais il ressemble fort à un myosotis. C’est seulement au quatrième livre, chapitre 75, qu’on lit ceci : « Du mouron, que les Grecs et les Latins appellent alsine ». Là, pas de doute, c’est bien de notre mouron des oiseaux dont il s’agit, alsine n’étant que l’ancien nom latin de notre plante (Alsine media). « Le mouron […] naît dans les lieux ombragés et couverts », nous raconte Dioscoride qui poursuit en disant qu’il « peut utilement servir, avec de la farine de blé, contre les inflammations oculaires. En cas de douleurs auriculaires, on peut également introduire son jus dans l’oreille. » De plus, il en fait un remède astringent et rafraîchissant.

Puis, c’est le trou noir pour le mouron. Rien au Moyen-Âge, ni à la Renaissance. Au XIX ème siècle, Cazin n’en parle même pas, au suivant Leclerc non plus. En revanche, en France, au XIX ème siècle, on lui voit jouer un rôle autre que médicinal : le mouron des oiseaux était récolté puis vendu par les marchands de mouron, une activité qui permettait de mettre du beurre dans les épinards, à condition d’en avoir, mais elle reflète surtout la grande indigence de nombre d’habitants des faubourgs. « On en pourrait écrire presque autant sur les pauvres diables qui exercent cette industrie très curieuse, spéciale aux grandes villes, consistant à trouver péniblement dans la flore plus ou moins maigre des banlieues, des produits vendables aux pauvres gens et à les offrir en pleine rue… […] Se faire du mouron n’est pas une sinécure et c’est surtout la promesse et la crainte, souvent réalisées, de lendemains difficiles et sombres » (1). Ces vendeurs ambulants vendaient aussi du mouron comme nourriture destinée aux oiseaux qui en raffolent, d’où les noms d’oiseaux que porte la stellaire, dont l’un, morgeline, est la contraction du verbe mordre et du mot geline, terme vieilli désignant la poule qui, dit-on, est friande de mouron.

Annuelle ou vivace à vie courte, le mouron des oiseaux se rencontre tant en Europe qu’en Asie. Il se compose de tiges molles et charnues, relativement ramifiées, portant des feuilles opposées et ovales, s’achevant par une pointe. Souvent étalé sur le sol où il forme d’épais tapis, demi-couché devrions-nous dire, il lui arrive pourtant d’atteindre une vingtaine de centimètres lorsqu’il se dresse. Ses petite fleurs comptent cinq pétales blancs profondément divisés en deux, ce qui donne l’impression qu’il en porte dix en tout. Les sépales forment une étoile à cinq branches, ce qui explique le nom latin de stellaria (stella, « étoile »). Chose remarquable, le mouron des oiseaux peut rester fleuri toute l’année, il lui arrive même d’ouvrir ses pétales sous la neige.
Le mouron des oiseaux est une espèce que l’on peut dire rudérale, ce qui signale sa présence aux abords des activités humaines : décharges, décombres, bordures de chemins, terres en friche ou cultivées. En ville, on peut le croiser au pied des murs, niché dans une anfractuosité du goudron et des trottoirs. Dans tous les cas, il apprécie les sols humides, riches et azotés, et ce jusqu’à 2000 m d’altitude. Et c’est parce qu’il a tendance à coloniser ces terrains – le jardin n’est pas non plus exempté de sa présence – qu’on l’a tout d’abord regardé comme une « mauvaise herbe envahissante ». Mais on s’est par la suite rendu compte que sa présence dans les champs cultivés, les vignes, etc. était profitable pour au moins trois raisons : la préservation de l’humidité du sol, la lutte contre son érosion, favorisant une couverture protectrice même durant les froids hivernaux.

Le mouron des oiseaux en phytothérapie

La plante fleurie fraîche propose bien des choses intéressantes : source de vitamines (A, B, C) et de sels minéraux (fer, magnésium, calcium, potassium, silice), la stellaire contient des flavonoïdes dont la rutine, de la coumarine, de la saponine, enfin des acides carboxyliques.

Propriétés thérapeutiques

  • Pectorale, expectorante
  • Tonique générale
  • Digestive
  • Diurétique
  • Adoucissante, calmante, rafraîchissante
  • Astringente légère, détersive, résolutive, cicatrisante
  • Purifiante
  • Permet le tarissement de la lactation

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère pulmonaire : pneumonie, hémoptysie, catarrhe pulmonaire (2)
  • Troubles de la sphère vésico-rénale : inflammation et catarrhe des reins et de la vessie, néphrite, cystite
  • Affections cutanées : inflammation et irritation cutanée, démangeaisons eczémateuses et psoriasiques, urticaire, plaie superficielle, plaie ouverte, ulcère de jambe, ulcère de mauvaise nature, lupus, érythème fessier du nourrisson
  • Inflammations intestinales
  • Hémorroïdes
  • Rhumatisme articulaire
  • Troubles oculaires

Modes d’emploi

  • Infusion de plante fraîche
  • Décoction de plante fraîche
  • Suc frais
  • Teinture
  • Cataplasme de feuilles fraîches hachées

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Récolte : elle peut se pratiquer dès le mois de mars (j’en cueille moi-même depuis une quinzaine de jours) et se poursuivre durant de longs mois, au fur et à mesure des besoins. Je ne conseille pas le séchage, il amoindrit grandement la qualité de la plante qu’il est, au contraire, préférable de consommer fraîche. Une fois cueillie, elle se conserve facilement pendant quarante-huit heures au bas du réfrigérateur, elle présente cet intérêt de ne pas être des ces plantes qui se flétrissent rapidement. Mais ne tardez pas trop pour en faire la consommation, que ce soit pour un usage phytothérapeutique ou alimentaire. Lors de vos cueillettes, prenez soin d’éviter les lieux passants, les abords de route, etc., enfin toutes sortes de lieux qui pourraient vous laisser craindre que le mouron qui y pousse ait subi une quelconque pollution. Ce qui est assez frustrant, car, justement, le mouron adore ces endroits !
  • Cuisine : le mouron des oiseaux est une plante nutritive et doucement savoureuse. Même fleuri, il est excellent en salade (soit seul, soit accompagné de pissenlit, de lierre terrestre, de lamier blanc, etc.). Cuit, on peut l’incorporer à une soupe, un velouté, une omelette, une farce ou tout simplement le cuire à la manière des épinards.
  • Autres espèces : la stellaire des bois (Stellaria nemorum) et la stellaire holostée (Stellaria holostea).
  • Faux ami : le mouron rouge des champs (Anagallis arvensis). Petite plante tapissante comme le mouron des oiseaux, ce mouron s’en distingue aisément, ayant les fleurs rouges. Si elles peuvent parfois être bleues ou roses, il leur arrive d’être blanches, ce qui renforce la ressemblance avec le mouron des oiseaux. Si j’attire l’attention sur ce faux ami, c’est que le mouron rouge se révèle non dénué de toxicité.
    _______________
    1. La Garance Voyageuse, n° 83, p. 16
    2. L’abbé Sébastien Kneipp préconisait l’usage du mouron des oiseaux pour soigner diverses affections respiratoires. A cette plante, il adjoignait prêle, plantain et absinthe.

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Huile essentielle de lavande aspic (Lavandula spica ou latifolia)

Synonymes : grande lavande, lavande à larges feuilles (ce qui est la traduction littérale de l’adjectif latifolia ; ce n’est pas parce que c’est écrit en latin que ça veut forcément dire quelque chose de transcendant ; très souvent, vous disais-je dernièrement, ça vole au ras des pâquerettes) , lavande en épis, lavande branchue, lavande mâle, aspic, spic, espider, espido, faux nard, badase.

Vous avez peut-être remarqué que dans chacun de mes articles je cherche avant tout à injecter des éléments qui me permettent de raconter l’histoire conjointe des hommes et des plantes à travers les âges. Ayant auparavant abordé la lavande fine dite également vraie (Lavandula angustifolia), ainsi que la lavande stoechade (Lavandula stoechas), je me suis alors bien rendu compte que nombre de contraintes s’imposaient à moi à propos de l’objectif visé. Comme vous le savez, pour l’avoir souvent répété, durant l’Antiquité on désigne assez souvent bien des plantes d’un même nom. Chez les Grecs, les lavandes portaient le nom de stochas, sans doute parce que la lavande papillon était leur préférée. Quant au Latin Pline, il parle de pseudo-nardus ou faux nard, une autre façon vernaculaire d’appeler la lavande aspic. Mais ni la stochas grecque, ni le pseudo-nardus romain ne nous permettent aujourd’hui de savoir de quelles plantes il s’agissait vraiment, ce qui est pour moi un crève-cœur, parce que j’ai alors l’impression de m’égarer et vous avec moi, qui me lisez. Aussi, l’on peut légitimement se demander si la lavande dont les quelques éléments qui vont suivre était bien l’aspic.

Au IX ème siècle, le célèbre savant Rhazès, Iranien de son état, recommande des fumigations d’hysope, de thym et de lavande contre la peste, comme en son temps Hippocrate. Mais, compte tenu de l’aire de répartition de la lavande aspic, on peut douter de sa présence au Proche-Orient. Ces fumigations furent également conseillées par le Grand Albert afin de purifier les abords des maisons ainsi que les pièces d’habitation. Mais restons un peu au sein de ce trouble Moyen-Âge. Dans son Physica, Hildegarde parle de la lavande en deux endroits. Dans le premier, elle appelle Lavendula une plante dont l’odeur « éclaircit la vue, car elle a la force des arômes les plus puissants et l’utilité des plus amers : c’est pourquoi elle arrête un certain nombre de maladies, et écarte en outre les mauvais esprits » (1). Comme Hildegarde dit cette plante bonne contre les poux, on serait tenté d’imaginer la lavande vraie. Continuons. Elle aborde une autre lavande qu’elle appelle… Spica : « La lavande est chaude et sèche, et sa chaleur est saine. Si on fait cuire de la lavande avec du vin – ou, si l’on n’a pas de vin, avec de l’eau et du miel – et qu’on en boit souvent, tiède, on apaise les douleurs du foie et du poumon, ainsi que les vapeurs de la poitrine ; on obtient aussi une connaissance pure et un esprit pur » (2). Hormis l’action pectorale de cette Spica, qui peut évoquer la lavande aspic, tout ceci reste bien maigre. Au XIV ème siècle, Jean de Gaddesden annonce la vertu diurétique d’une lavande qu’il érige comme spécifique de l’hydropisie. Si l’aromathérapie ne nous est d’aucun secours, il s’avère tout à fait exact que la lavande aspic employée en phytothérapie est très loin d’être dénuée d’effet diurétique. Mais l’identification fait encore défaut, de même que dans le Petit Albert (XVII ème siècle) quand il mentionne un spica nardi ou spicanardi, le mot spica ne pouvant en aucun cas nous autoriser à croire qu’il s’agit bien là de la lavande aspic, parce qu’à cette époque encore, les mots spic, spica, etc. étaient indifféremment associés à l’ensemble des différentes lavandes. Cela n’est qu’au milieu du XVIII ème siècle qu’on s’efforce enfin de les distinguer botaniquement. Aussi, quand Schroder, en 1665, écrit que la spica est souveraine pour guérir les maladies nerveuses d’origine psychique et qu’elle calme les spasmes, il est difficile de trancher puisque lavande vraie et lavande aspic sont toutes deux justiciables de ces emplois.
C’est ainsi que les données disponibles aux XIX-XX ème siècles à propos de la lavande aspic sont fiables. Cazin, Leclerc, etc. font très bien la distinction entre les trois types de lavandes connues en France et, grâce à eux, on est assuré de ne pas raconter d’âneries. Mais dès qu’il s’agit de plonger plus anciennement dans les sources, c’est tout de suite une autre paire de manches, chose fort regrettable que de ne pouvoir écrire plus fidèlement l’histoire d’une plante que tout le monde connaît et, paradoxalement, connaît bien peu.

Sous-arbrisseau de plus grande taille que la lavande fine parce qu’elle peut atteindre 75 cm de hauteur, la lavande aspic se compose de rameaux droits et nombreux, le plus souvent ramifiés, portant de longues feuilles spatulées, opposées, de couleur vert argenté. Ses fleurs en épis terminaux de couleur bleu violacé (parfois blanches), s’épanouissent de juin à septembre. Sensible au froid, la lavande aspic se maintient à une altitude modérée (300 à 700 m). A l’état naturel, on la rencontre dans la garrigue, sur sols secs et pierreux du Midi de la France et du sud de l’Europe.

La lavande aspic en phyto-aromathérapie

Aujourd’hui, l’usage des sommités fleuries de la grande aspic est quelque peu tombé en désuétude, concernant ses usages phytothérapeutiques. Mais il n’en a pas toujours été de la sorte, ne serait-ce qu’il y a un siècle, on s’intéressait peu à son huile essentielle, dont on disait qu’elle ne servait guère qu’à falsifier celle de lavande fine ou à un usage vétérinaire. Bien qu’étant beaucoup moins employée que l’huile essentielle de lavande fine, au XIX ème siècle, la lavande aspic aura joui d’une respectueuse réputation, étant davantage mise à l’honneur que la lavande fine. Les choses se sont depuis inversées et le regain d’intérêt qu’a rencontré la lavande aspic démontre bien qu’elle a su redorer son blason.
Qu’on fasse dans la phytothérapie ou dans l’aromathérapie, l’on se doit de récolter les fleurs juste avant leur complet épanouissement. Dans le premier cas, on les fait sécher pour un usage ultérieur, dans le second on distille la plante à l’état frais pendant environ 90 mn. Le rendement, peu élevé, se situe entre 0,5 et 0,7 %. L’huile essentielle obtenue, limpide, mobile, est généralement de couleur jaune pâle. Ses notes balsamiques, fraîches et prononcées évoquent le parfum de l’huile essentielle de romarin officinal en raison de la présence de molécules que nous retrouvons dans les données chiffrées suivantes :

  • Monoterpénols (dont linalol) : 30 à 45 %
  • Oxydes (dont 1.8 cinéole) : 30 à 40 %
  • Cétones (dont camphre) : 10 à 15 %
  • Monoterpènes : 8 %
  • Sesquiterpènes : 1 à 4 %
  • Coumarine : traces

Propriétés thérapeutiques

  • Anti-infectieuse : antibactérienne, antifongique, antivirale
  • Immunostimulante, positivante, neurotonique, neurotrope
  • Antalgique percutanée, analgésique, anti-inflammatoire
  • Antispasmodique, apaisante, sédative, calmante de l’excitabilité cérébro-spinale, anxiolytique
  • Expectorante, mucolytique, anticatarrhale
  • Astringente, tonique et régénératrice cutanée, cicatrisante
  • Emménagogue légère
  • Antitoxique
  • Insectifuge, insecticide

Ajoutons à cela que la lavande aspic se révèle stimulante, stomachique, cholagogue, décontractante, vermifuge et diurétique par le biais d’un emploi phytothérapeutique.

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère pulmonaire + ORL : bronchite, catarrhe bronchique chronique, bronchiolite virale chez l’enfant, laryngite, pharyngite, rhinite, rhume, toux grasse, toux quinteuse, enrouement, aphonie, angine, amygdalite, otite, sinusite, asthme humide
  • Troubles locomoteurs : arthrose, rhumatisme articulaire aigu, douleur musculaire, crampe
  • Affections cutanées : brûlure sévère (deuxième degré), plaie, plaie atone, blessure, contusion, coupure, ulcère, escarre, psoriasis, eczéma sec, zona, acné, panaris, impétigo, gerçure, coup de soleil, candidose, herpès labial, piqûre et morsure (guêpe, frelon, moustique, moustique tigre, scorpion, serpent (3), méduse, vive, ortie…)
  • Candidose gynécologique, herpès génital
  • Névralgie dentaire et migraineuse, névrite
  • Asthénie nerveuse et physique, déprime, dépression, insomnie
  • Autres infections : grippe, candidose buccale et digestive, cystite

Autres usages phytothérapeutiques : colique, flatulences, coqueluche, vertiges, vapeurs, congestion, torticolis, tendinite.

Propriétés psycho-émotionnelles et énergétiques

S’il est légitime que la première partie de cet article vous a sans doute laissé sur votre faim, dans cette ci-présente rubrique, il y a énormément de choses à dire. Je vais donc m’employer à les synthétiser de la plus simple des manières.

Si nous jetons un œil sur la médecine traditionnelle chinoise, avec évidence, nous constatons que l’huile essentielle de lavande aspic résonne très fortement avec les deux méridiens relevant de l’élément Métal, c’est-à-dire ceux du Poumon et du Gros intestin.

Dans le paragraphe ci-dessus, nous avons pris connaissance des actions multiples portées par l’huile essentielle de lavande aspic sur la sphère pulmonaire et ORL, ainsi que sur l’interface cutanée qui fait, rappelons-le, partie du système respiratoire. Le méridien du Poumon gère un sas entre notre monde intérieur et l’extérieur environnant. C’est à lui que revient la prérogative de prendre ce qui est bon pour nous et de laisser dehors ce dont nous n’avons pas besoin. Vous comprenez bien que dans la vie de tous les jours, des impondérables nous guettent sans que nous le sachions. Cela peut être, au choix, un voisin vampire chronophage qui vous bloque dans l’escalier pour des broutilles alors que vous devez urgemment vous rendre à un important rendez-vous, ou bien le camelot de rue expert dans l’art du pied-dans-la-porte, ou encore, vilain serpent à sornettes, le démarcheur téléphonique qui babille dans son combiné. Toutes ces situations reflètent une intrusion, une invasion, un envahissement de votre propre monde, non seulement physique, mais symbolique et sacré. Il peut ressortir que ces événements importuns laissent sur vous leur marque. Nous laissant sans voix, le souffle coupé, etc., il est bien évidemment permis de penser qu’ils auront une incidence sur la perturbation du méridien du Poumon. D’où les bronchites, rhinites, otites et autres sinusites qui indiquent bien un dysfonctionnement du méridien du Poumon, que l’huile essentielle de lavande aspic peut corriger en en tonifiant l’énergie. De ces rencontres non désirées avec l’extérieur peuvent naître d’autres affections, cutanées celles-là, dont les démangeaisons (je pense, en l’occurrence à celles provoquées par eczéma, psoriasis, etc.) disent tout l’agacement dans lequel ces vécus psycho-émotionnels nous font plonger. Observons même que certaines formes de psoriasis construisent comme une cuirasse qui, à l’instar de celle de la langouste, cherche à nous protéger en épaississant la peau, bien qu’il ne s’agisse là que d’un leurre, la marque de l’affection cutanée montrant de manière visible et explicite l’effet que la cause (l’intrusion, l’invasion, etc.) a provoqué. Là encore, l’huile essentielle de lavande aspic peut être particulièrement utile, non seulement pour agir localement sur un eczéma ou un psoriasis par exemple, mais aussi pour tonifier l’énergie du méridien du Poumon, ce qui permettra d’endiguer l’affection, parfois même l’infection. Bien sûr, nombre d’affections cutanées que nous avons listées plus haut sont la conséquence d’une rencontre toute différente : piqûre de guêpe, morsure de scorpion, etc. Quand le mal est fait, il n’est pas question de lésiner sur les moyens à employer. De même qu’un doigt coincé dans la porte est justiciable d’un usage immédiat d’huile essentielle de menthe poivrée pure ! Ce qui est intéressant, c’est que l’huile essentielle de lavande aspic repousse tout un tas de bestioles qui piquent, qui mordent, qui inoculent leur venin, qui parasitent, et, très franchement, à bien considérer certains de mes voisins, je me dis qu’ils incarnent à merveille ces parasites venimeux.

Venons-en maintenant au méridien du Gros intestin. Première remarque : parmi la liste de troubles et d’affections communiquée au paragraphe précédent (cf. Usages thérapeutiques), il n’en est aucun qui correspond à ce second méridien. Par exemple, nous ne lisons nulle part que l’huile essentielle de lavande aspic est bénéfique contre une diarrhée ou un ulcère intestinal. Cependant, tout comme le méridien du Poumon, un dysfonctionnement de celui du Gros intestin peut se traduire par des désagréments cutanés identiques. Ce méridien étant un transporteur, il est nécessaire que son débit soit bien réglé, afin de situer le transit entre la constipation d’une part et la diarrhée aqueuse d’autre part. Entre stase et extrême mobilité, il importe de trouver un équilibre qui, bien sûr, peut être rompu pour des raisons similaires à celles qui viennent perturber le méridien du Poumon. Des événements pénibles, désagréables, stressants, peuvent avoir chez certaines personnes des répercussions sur le colon. Un vécu psycho-émotionnel qu’on ne parvient pas à digérer pourra avoir pour conséquence une diarrhée, moyen violent et rapide mis en place par l’organisme afin de se débarrasser au plus vite de quelque chose qui nous apparaît comme indésirable, toxique, etc. Donc, l’intérêt de l’huile essentielle de lavande aspic sur le méridien du Gros intestin est de retrouver, si vous l’avez perdu, votre calme, ainsi que de le conserver.
A l’inverse, la peur de manquer peut se cristalliser par quelques désordres digestifs comme, par exemple, la constipation, qui est, en soi, une forme de rétention. En ce cas, on fera intervenir la lavande aspic, mais non sous forme d’huile essentielle, mais en en faisant un usage phytothérapeutique, parce que par ce biais il a été remarqué que la lavande aspic avait une action profitable sur l’atonie des voies intestinales. Dans ce dernier cas, psycho-émotionnellement parlant, l’huile essentielle de lavande aspic permet de relâcher les tensions.

Modes d’emploi

  • Infusion de sommités fleuries. A l’occasion, rappelons la recette des cinq fleurs sudorifiques et diurétiques, bien utile en cas de grippe, affection durant laquelle il est souhaitable d’exonérer les voies d’excrétion des toxines qui les encombrent : lavande aspic (10 g), souci (5 g), bourrache (5 g), genêt (5 g) et pensée sauvage (5 g)
  • Teinture
  • Macération acétique
  • Bain
  • Huile essentielle : voie orale, voie cutanée, olfaction, inhalation, diffusion atmosphérique

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Récolte et séchage : on coupe les tiges fleuries à l’été, lorsque les fleurs sont à peine écloses. Si vous possédez une faucille, servez-vous en, c’est l’instrument idéal. La dessiccation se réalise très facilement et la lavande aspic présente l’intérêt de ne rien perdre de sa vigueur une fois sèche. Cazin indique que « celle qu’on récolte dans les terrains secs, pierreux, arides, est plus active » (4), une information qui ne doit nullement nous étonner.
  • L’huile essentielle de lavande aspic doit s’employer avec prudence, en particulier durant les trois premiers mois de grossesse, le camphre étant neurotoxique et potentiellement abortif. Mais notons qu’il faut faire attention à l’origine de cette huile. Par exemple, celle qui provient du Portugal peut afficher un taux de cétones compris entre 50 et 70 % ! A ce niveau, ça n’est plus du tout la même farine, et une telle huile utilisée sans discernement pourrait poser des problèmes. De même que l’huile essentielle de romarin officinal, celle de lavande aspic est sujette à d’importantes variations biochimiques. Dans le cas d’une huile essentielle de lavande aspic comportant un raisonnable taux de camphre (10 %), on la proscrira tout de même chez l’enfant de moins de 36 mois, mais on n’en évitera pas l’usage en cas de geste d’urgence où elle peut alors, bien sûr, être employée en première intention. Il n’est pas question de pinailler lors de piqûres, morsures, brûlures. Dans tous les autres cas, cette huile essentielle gagne à être diluée dans des huiles végétales qui travaillent de concert : huile végétale de rose musquée du Chili, macérât de millepertuis (huile rouge), de souci, d’arnica, etc., ce qui explique parfaitement sa présence au sein de compositions magistrales telles que le vulnéraire du Codex ou bien le baume tranquille. Enfin, faisons remarquer que le linalol est une molécule porteuse d’un potentiel allergisant.
  • Autres usages : la parfumerie et la savonnerie se sont emparées de l’huile essentielle de lavande aspic, ainsi que, et cela depuis fort longtemps, la médecine vétérinaire (gale, ecchymose, seime, etc.).
    _______________
    1. Hildegarde de Bingen, Physica, p. 37
    2. Ibidem, p. 34
    3. La lavande mâle n’a pas démérité de son surnom d’aspic qui fait bien évidemment référence au serpent du même nom, Vipera aspis. Autrefois, les campagnards frottaient de lavande aspic les animaux mordus par cette vipère. Notons qu’aspis, en grec, signifie « bouclier ». La lavande aspic en est un contre ce serpent.
    4. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p. 528

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L’épine-vinette (Berberis vulgaris)

Synonymes : berbéris, berberide, vinettier, vinaigrette, pisse-vinaigre, oseille des bois.

La dernière fois où j’ai eu le privilège de croiser la route de ce bel arbrisseau, c’était en 2007 au – ne riez pas – jardin botanique de la ville de Lyon. Mais n’allez pas croire que l’épine-vinette est reléguée au rang des fossiles qui hantent les musées. Elle n’est pas préhistorique, mais c’est une histoire bien singulière que la sienne, que je vais maintenant vous narrer.

Allez, approchons-nous d’elle, mais attention, elle est farouche. Il faut dire qu’on lui a fait tant de mal que… qu’elle n’hésite pas à darder ses paquets d’épines au nombre impair toujours (1, 3, 5, 7). Mais pourquoi donc cette épine est-elle vinette ? Tout simplement parce que la saveur de ses feuilles se rapproche de celle de la petite oseille (Rumex acetosella) et de la grande (R. acetosa), qui toutes deux portent le nom vernaculaire de vinette. Le goût de ces trois végétaux est sans doute à mettre au compte de l’acide oxalique qu’ils contiennent. Mais qu’en est-il de son nom latin, Berberis vulgaris ? J’invite un joker à ma table de rédaction : « Ce mot de berberis est le nom arabe des fruits de l’épine-vinette. A-t-il quelque lien effectif avec celui des Berbères, qui, dit-on, auraient apporté l’arbrisseau en Espagne ? Rien n’est plus contestable, car l’épine-vinette est indigène dans toute la péninsule ibérique et y est représentée en outre par deux espèces à fruits d’un bleu noirâtre » (1). Ceci étant dit, n’omettons pas de signaler à l’attention de nos lecteurs que la présence des Arabes dans la péninsule ibérique aura duré près de huit siècles (711-1492). Il n’est alors pas impossible que les Arabes aient désigné par « berberis » les fruits de cet arbrisseau local (chose relativement étrange, les Arabes ne sont pas tous des Berbères). N’étant, à l’heure actuelle, que peu certain de l’étymologie du mot berbère, il est quelque peu compliqué d’accorder un lien entre berbère et berberis. Le premier de ces mots évoquerait les personnes étrangères au monde gréco-romain et s’apparenterait au mot barbare. Quant à berberis, il serait issu du grec ancien berberi qui veut dire « coquillage » ou « coquille ». A partir de là, difficile d’établir une quelconque relation, sauf à tomber dans le saugrenu. Affaire bien épineuse que tout cela, je vous le dis !… Donc, non, aucun Berbère n’a débarqué en Espagne au Moyen-Âge avec, sur son dos, un pied d’épine-vinette qui, du reste, était inexistante en Afrique, étant endémique à l’Europe (sauf les contrées septentrionales comme la Scandinavie ou trop au sud comme la Grèce) et à certains territoires asiatiques (Caucase). Aussi, le mystère reste-t-il entier et ai-je quelque réticence à écouter ceux qui disent que l’épine-vinette, originaire d’Afrique du Nord, s’est ensuite répandue à l’Europe avant de gagner l’Amérique du Nord. S’il n’existe qu’une seule épine-vinette, on compte en revanche tous un tas de « Berberis ». Si ça n’était pas elle, c’était donc sa sœur.

La première à livrer ses impressions au sujet de l’épine-vinette n’est autre qu’Hildegarde de Bingen, et elle est loin d’en dire du bien. Voici qui commence fort mal pour l’épine-vinette : De Melzbaum « est l’image de l’agonie […] Cet arbre n’a d’utilité ni pour l’homme ni pour les animaux. Il ne vaut pas grande chose en médecine, il est juste bon à brûler » (2). Le seul mérite qu’elle lui reconnaisse, c’est de soigner les scrofules ou écrouelles. Ce qui n’est pas si mal ; bien des rois de France dont s’était l’apanage, n’y sont pas parvenus ^_^
Sous le nom de berberis, elle apparaît pour la première fois sous la plume de Simon de Gênes (XIII ème siècle). Bardeau nous explique que l’épine-vinette était l’objet d’un usage courant au Moyen-Âge, mais très peu de textes en parlent. Aussi, fièvres, inflammations internes et maladies du sang relevèrent sans doute d’un usage empirique. A la fin du XV ème siècle, une gravure sur bois représente cet arbrisseau dans l’Herbarius sive aggregator de simplicibus ou Herbarius moguntinus (1484). A cette époque encore, toujours désireux d’imiter et de reprendre les Anciens auteurs antiques, force est de constater que presque personne ne parle de l’épine-vinette, introuvable chez Macer Floridus et Albert le Grand, par exemple. Ce qui est curieux, car si elle avait été repérée par les Grecs et les Romains, les auteurs des XIV-XVI ème siècles y auraient immanquablement fait référence. Or preuve en est que ce n’est pas le cas. Pourtant, en 1554, il se passe quelque chose : les Commentaires de Matthiole sur les six livres de la Materia medica de Dioscoride sont édités. Dans le premier livre de Dioscoride, chapitre CIIII, on rencontre un arbuste nommé oxiacantha, dont Matthiole indique qu’il ne s’agit nullement de l’épine-vinette, bien que cela soit le nom qui lui est donné dans le fac-similé d’une édition de la Materia medica traduite en vieux français et datant de 1559 (cf. photo). En tous les cas, les indications fournies par Dioscoride font fortement penser à l’épine-vinette : « De l’épine-vinette, dite des Grecs, Oxiacantha. Des Latins, acuta spina. Des Italiens, la spina acuta. L’épine-vinette est un arbre semblable au poirier sauvage, mais plus petit, et beaucoup plus épineux. Il produit le fruit plein, frêle, tirant sur le roux, et de la grosseur du fruit de myrte, avec le noyau en dedans. Il a des racines en grand nombre, et profondes en terre. Le fruit mangé ou bu restreint le flux du ventre, et aussi fait-il du flux des femmes. La racine pilée et emplâtrée tire hors de la chair les fagettes [?] et les épines. L’on dit que les femmes se déchargent de leur fruit, si doucement par deux ou trois fois l’on leur bat le ventre de vergettes d’épine-vinette, et pareillement la mettant dessus le ventre en forme d’emplâtre ou d’onguent » (3). Alors, qu’en penser ? L’épine-vinette, inexistante en Grèce, aurait-elle été rencontrée par Dioscoride lors de ses pérégrinations ? Ou bien s’agit-il d’une erreur des traducteurs de l’époque qui, de toute évidence, n’ont pas lu Matthiole ? Bref. Matthiole, qui connaissait bien l’épine-vinette, signale à notre attention les vertus astringentes, antiseptiques, rafraîchissantes et vermifuges d’un vin de baies d’épine-vinette. Cette préparation convenait en cas de fièvre, de diarrhée, d’hémorragie (y compris utérine), d’affections du foie. De plus, elle permettait de raffermir les dents branlantes et de calmer les gingivites, de soulager les inflammations buccales, enfin de résoudre autant les plaies récentes que les vieux ulcères.
En toute fin de XVI ème siècle, le médecin et botaniste italien Prosper Alpini (1553-1617) se rend en Égypte et y séjourne trois années durant. Il fait état de l’usage d’une « limonade » rafraîchissante employée par les autochtones. De même que le vin de Matthiole, elle est composée de baies d’épine-vinette, et intervient en cas de fièvre infectieuse, de typhus et de dysenterie. Alpini « en a éprouvé les heureux effets ; il dut à ce remède d’être débarrassé d’une fièvre putride avec diarrhée bilieuse » (4). Les baies d’épine-vinette, mêlées à des semences de fenouil étaient d’un usage courant pour abaisser la fièvre chez les Égyptiens, alors qu’en Éthiopie, on utilisait l’épine-vinette au cours de rituels complexes dont le but était de délivrer un malade du zar (un démon) qui le tourmente.

Un siècle plus tard, le médecin britannique John Ray déclare l’écorce de racine et de rameau (en réalité, la seconde écorce) d’épine-vinette apte à endiguer ce que l’on appelle ictère. C’est donc qu’elle a une action sur le foie, cholagogue entre autres, en le désopilant, bien qu’on ne sache pas encore quel principe en est le responsable, chose qu’on n’apprendra qu’au XIX ème siècle : outre un alcaloïde nommé oxyacanthine qui stimule la salivation, il en est un autre, de couleur jaune et à la saveur amère, la berbérine, dont l’action gastro-tonique accompagne un effet cholagogue. Mais tout ceci était trop beau. Alors qu’on est sur le point de percer les secrets de l’épine-vinette en mettant au jour son modus operandi, voilà qu’elle est l’objet des plus violentes attaques. Depuis quelques décennies, on fait peser sur l’épine-vinette un très grave soupçon : à elle serait imputable une maladie qui parasite le blé par le biais d’un champignon, la rouille (Puccinia graminis). Cette relation de cause à effet sera établie en 1815. Il ne restait dès lors qu’à détruire les pieds d’épine-vinette aux abords des champs de céréales, autant dire éradiquer la haie dont elle est (était) un hôte privilégié. N’allons pas trop vite en besogne en taxant l’homme du début du XIX ème siècle d’anti-écologique, car sachant que la rouille du blé provoque de drastiques chutes de rendement céréalier, ne jetons pas la pierre à ceux qui vécurent d’innombrables famines et disettes au siècle précédent. Durant le XIX ème siècle, le climat entre dans les extrêmes, des sécheresses particulièrement prononcées alternent avec des hivers très rigoureux, et il arrive même que la Seine gèle à Paris, c’est tout dire ! La destruction de l’épine-vinette explique pourquoi elle est aujourd’hui moins fréquente qu’autrefois. Sa disparition s’est rapidement fait ressentir puisque Cazin, au milieu du XIX ème siècle, déclarait qu’il « serait à désirer que l’on cultivât cette plante partout où elle n’est pas assez nombreuse [parce que ses baies] ont la saveur et les avantages réunis de la groseille et du limon » (5). Mais, notre bon docteur Cazin, par cette demande qui n’a rien d’une supplique, allait à contre-courant, voyant dans l’épine-vinette un remède, et non la cause de la perdition des récoltes.
Parachevons cette première partie en citant tout d’abord cet auteur qui se faisait appeler Botan : l’épine-vinette possède une action qui « se fait ressentir sur le foie, les reins et tout le système veineux […], tous les désordres de l’appareil digestif d’origine biliaire et rénale » relèvent de son emploi (6). A titre d’exemple, n’évoquons que la dysenterie qui tuait encore des gens au XIX ème siècle en France. Quand on sait quel médicament antidysentérique et anti-amibien est l’épine-vinette, on ne peut que regretter son arrachage massif. Triste ironie d’une époque où l’on pouvait mettre fin à ses jours grâce à une gastro-entérite qui, aujourd’hui, nous paraît bien banale. Enfin, donnons comme il se doit la parole au docteur Leclerc qui relate le mode opératoire de l’un des alcaloïdes de l’épine-vinette, la berbérine, sur une autre chouette maladie, le paludisme qui, je le rappelle, n’a disparu de France métropolitaine qu’au… XX ème siècle (en 1973 pour la Corse !…) : la « principale action [de la berbérine] est de contracter les éléments élastiques de la rate tuméfiée par l’infection palustre : elle chasse alors les hématozoaires [nda : des parasites qui détruisent les globules rouges] vers la circulation générale où les phagocytes les détruisent et où la quinine exerce plus aisément sur eux son action spécifique » (7).

L’épine-vinette est un arbrisseau qui ne dépasse pas trois mètres de hauteur la plupart du temps, très rarement le double. Des rameaux fragiles et cassants (jaunes à la cassure), couverts d’une écorce tout d’abord rougeâtre avant de virer au gris, constituent l’architecture de l’arbrisseau. Les feuilles caduques, ovales, vert mat, raides, à bord « épineux » (ou en dent de scie, c’est plus approprié) sont rassemblées sur de courts pétioles par groupes de sept à dix, avec une triple épine (en général) à la base de chaque groupe foliaire. Dès le mois d’avril, l’épine-vinette se pare de grappes pendantes de petites fleurs jaunes dont l’une des particularités nous est rapportée par Fabrice Bardeau : « Les étamines des fleurs se contractent au moindre contact et se portent vers le pistil où elles se serrent comme pour le garantir de toute attaque » (8). J’ai peut-être dit que l’épine-vinette est farouche, mais elle n’est pas asociale ni paranoïaque à ce point ! En fait, cette tactique permet aux étamines de déverser leur pollen sur le dos des insectes dont l’affleurissage aura été à l’origine du mouvement de repli observé. A la fin du mois d’août, les baies oblongues, préalablement vertes, deviennent d’un beau rouge corail vif.
On trouve essentiellement l’épine-vinette sur sol calcaire et jamais siliceux. Elle peuple les lisières de bois clairs, les broussailles, les rocailles, les pentes ensoleillées et, par-dessus tout, les haies.
De l’épine-vinette, il existe des variétés cultivées dans un but ornemental comme, par exemple, le berbéris pourpre (Berberis thunbergii « Atropurpurea »).

Dioscoride, Materia medica, Livre 1, Chapitre CIIII

L’épine-vinette en phytothérapie

En terme de matière médicale, l’épine-vinette offre pléthore : la seconde écorce des rameaux et des racines, tout d’abord, dans laquelle le taux de berbérine est à son maximum (1,7 %). Seule l’écorce de la racine contient d’autres alcaloïdes tels que la berbamine, la berberrubine, la jatrorrhizine, etc. Dans les fleurs, outre la berbérine déjà citée, on croise l’oxyacanthine, ainsi que du mucilage, de la pectine et un peu d’essence aromatique. Dans les feuilles, on trouve divers acides (malique, citrique, oxalique), enfin, les baies bien mûres affichent un taux d’acide malique élevé qui, en compagnie de vitamine C, confère à ces fruits un agréable goût frais et acidulé. Divers sucres (dextrose, lévulose) complètent la panoplie.

Propriétés thérapeutiques

  • Apéritive, laxative, antidiarrhéique, stomachique, cholagogue, tonique hépatique
  • Rafraîchissante, fébrifuge
  • Cardiotonique, vasodilatatrice périphérique (induisant un effet hypotenseur indirect), tonique veineuse
  • Anti-inflammatoire
  • Expectorante
  • Diurétique, purgative légère
  • Astringente, cicatrisante du tube digestif
  • Anti-infectieuse : antibactérienne (choléra, shigellose, salmonellose, eschérichiose, septicémie, typhus), antifongique, antiparasitaire (giardiase, amibiase, leishmaniose, paludisme)

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : dyspepsie chronique, inappétence, constipation, infections gastro-intestinales, dysenterie amibienne, nausées matinales de la femme enceinte
  • Troubles de la sphère hépatobiliaire : hépatisme, ictère, colique hépatique, lithiase biliaire, douleur vésiculaire
  • Troubles de la sphère vésico-rénale : lithiase rénale, colique néphrétique, pyélite, oligurie, goutte, rhumatisme
  • Troubles de la circulation sanguine : varice, hémorroïdes
  • Troubles gynécologiques : congestion pelvienne, dysménorrhée, métrorragie de la ménopause
  • Fièvre, refroidissement, angine, maux de gorge
  • Affections cutanées : plaie, ulcère, eczéma, psoriasis
  • Renforcement des gencives, scorbut
  • Sciatique
  • Cure de désintoxication morphinique

Modes d’emploi

  • Infusion (écorce des rameaux et/ou des racines, feuilles, baies)
  • Suc frais des baies
  • Sirop
  • Macération vineuse des baies
  • Teinture-mère

Précaution d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Récolte : les baies à parfaite maturité (dès le mois d’août, plus tardivement selon les régions), la seconde écorce au printemps ou à l’automne.
  • Lorsque les baies sont vertes, elles contiennent des alcaloïdes légèrement toxiques qui peuvent causer nausée, diarrhée, saignement de nez, assoupissement. Une dose massive de feuilles et d’écorce (par la berbérine qu’elles contiennent) peut provoquer stupeur et paralysie des voies respiratoires. Mais leur amertume est la meilleure garantie d’une intoxication. Dans tous les cas, on n’emploiera pas l’épine-vinette au-delà de quatre à six semaines de cure d’affilé.
  • L’épine-vinette est contre-indiquée durant la grossesse ainsi qu’en cas d’inflammation des voies urinaires.
  • Alimentation : les baies sont comestibles crues ou cuites quand elles sont mûres, bien que restant acides. On les utilise en gelée, confiture, rob, sauce, sirop, conserve. Ces baies peuvent être confites dans le sucre, ou dans le vinaigre lorsqu’elles sont encore vertes, à l’instar des câpres. Enfin, fermentées dans de l’eau miellée, elles constituent un « hydromel » aigrelet et agréable. Quant aux feuilles, elles sont consommables quand elles sont très jeunes.
  • L’écorce, qui contient un pigment de couleur jaune, permet de teindre la laine, le coton, la soie, ainsi que le bois et le cuir.
    _______________
    1. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 375
    2. Hildegarde de Bingen, Physica, p. 181
    3. Dioscoride, Materia medica, Livre 1, CIIII
    4. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 377
    5. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p. 390
    6. Botan, Dictionnaire des plantes médicinales les plus actives et les plus usuelles, p. 85
    7. Henri Leclerc, Précis de phytothérapie, pp. 139-140
    8. Fabrice Bardeau, La pharmacie du bon dieu, p. 110

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Le fenugrec (Trigonella foenum graecum)

Synonymes : fenu grec, foin grec, fenégré, senégré, sénégrain, senegrain, saine graine, graine joyeuse, sirdac, trigonelle, corne de bœuf, corne de chèvre.

Plante cosmopolite s’étendant aujourd’hui de la Chine à l’extrémité ouest de l’Europe, le fenugrec est né quelque part au beau milieu de cette immense zone. Certains l’imaginent provenir d’Asie mineure, d’autres du Proche-Orient ou d’Abyssinie (territoire situé sur l’actuelle Éthiopie). Ces discordances reflètent le fait que le fenugrec a été pour de nombreuses civilisations bordant la Mer méditerranée (mais pas seulement) une plante fort usitée et cela depuis des millénaires. Rendons-nous en Égypte pour savoir ce que contient la pharmacie de Thot : « les graines de fenugrec entrent dans la composition d’onguents, emplâtres et baumes destinés à évacuer le pus des abcès, à éviter l’infection des plaies, à réduire les œdèmes… et servent, elles aussi, à fabriquer des pilules aphrodisiaques » (1). On ne sera pas non plus surpris d’apprendre que le fenugrec figure dans le papyrus Ebers (- 1534 avant J.-C.) qui le recommande en application sur les brûlures. De plus, il intervenait en cas de préparation à l’accouchement, ainsi que pour prendre de l’embonpoint. Enfin, « les femmes égyptiennes font usage des semences cuites dans du lait pour se donner de la fraîcheur » (2). Prisé également en Inde, le fenugrec fait partie des remèdes populaires mais également de la médecine ayurvédique, c’est dire l’ancienneté de la confiance qu’on a placée en cette plante qui est, pour la Chine, toujours d’actualité, puisqu’on en fait un remède contre le diabète et un stimulant des contractions utérines. Il entre aussi comme médication oncologique dans le traitement des cancers de l’utérus et permet aussi de retarder l’évolution du cancer du foie.

De l’Orient, le fenugrec s’est propagé, comme son nom l’indique, au monde grec. Notre foin n’a donc rien de grec, de même que la camomille n’a rien de romain ^_^. Foin, fenum en latin, car cette plante est fort estimée comme fourrage, « c’est une nourriture excellente pour les animaux, dont elle entretient la vigueur, l’embonpoint et la santé » (3), un usage qui se répandra plus tard en Italie, les Romains s’empressant d’imiter les Grecs également sur ce point, ce qui vaudra à Caton l’Ancien (Ier siècle avant J.-C.) de le recommander pour l’engraissement du bétail. Mais le fenugrec ne se destine pas qu’aux bêtes à manger du foin, loin de là. Repéré comme remède émollient par les Hippocratiques (dès le V ème siècle avant J.-C.), il est abordé par Théophraste, Pline, puis, bien sûr, Dioscoride qui lui accorde une place en deux endroits de sa Materia Medica. Le premier porte sur le fenugrec en tant que tel (Livre 2, Chapitre XCIIII), le second sur ce qu’il appelle l’onguent de senegré (Livre 1, Chapitre XLV). Voici quelques extraits choisis au sein de ces deux rubriques : « La farine de senegré ramollit et résout. Elle est bonne pour les inflammations tant extérieures qu’intérieures, mise en pâte avec de l’eau miellée […] La décoction du senegré secourt aux accidents de la matrice […], on la met avec de la graisse d’oie pour en constituer des suppositoires [des ovules en réalité], pour ramollir et ouvrir les lieux naturels des femmes. Le senegré vert avec du vinaigre, vaut aux ulcères et faiblesses de ces mêmes lieux féminins. Semblablement, la décoction du senegré profite au ténesme (continuel désir de vider le ventre, sans aucun effet) et semblablement aux flux puants de la dysenterie » (4). Quant à l’onguent de senegré, il s’agissait d’une macération de cinq livres de senegré, deux de cyprès et une de calame odorant dans neuf livres d’huile durant une semaine. « L’on l’applique par-dessus aux femmes qui sont sur l’heure de rendre leur fruit, quand l’humidité sortant premièrement dehors, leurs lieux viennent à s’assécher. Il aide aux enflures du siège et se met dans les clystères pour ceux qui ont grande envie d’aller à la selle, sans aucun effet » (5). Outre ses emplois gynécologiques et déconstipants, notons qu’en Grèce antique, « les intellectuels avaient pour habitude de grignoter entre les repas ses graines à la saveur prononcée, après les avoir fait griller dans de l’huile d’orge » (6). Du côté des Romains, l’on ne chôme pas non plus. Un médecin romain du Ier siècle après J.-C., Servilius Damocrate, inventeur du sirop diacode, praticien à la cour des empereurs Tibère et Claude, évoque l’emplâtre diachylon contenant du fenugrec. Il « nous apprend que l’intervention de cet emplâtre était due à Ménécrate, ‘homme d’une grande habilité dans l’art de la médecine’, et qu’il l’avait appelé diachylon à cause des sucs qui entraient dans sa composition » (7). Cet emplâtre mêlait du mucilage de mauve, de graines de lin et de semences de fenugrec à de l’huile, de l’axonge et de la litharge (un oxyde de plomb), mais, par la suite, le Codex ne retiendra plus le fenugrec qui disparaîtra de cette composition magistrale, mais il saura trouver sa place au sein de l’onguent martiatum, du sirop de marrube blanc, du mondicatif de résine, etc.

Au Moyen-Âge, l’on n’est pas en reste en ce qui concerne le fenugrec. Mais, avant d’employer cette plante avec raison, il faut attendre son introduction en Europe occidentale et centrale qui intervient dès le VIII ème siècle grâce aux bénédictins dont on sait qu’ils la cultivèrent dans les jardins monacaux au nord des Alpes. Figurant en bonne place dans le Capitulaire de Villis sous le nom de Fenigrecum, on le considère alors comme un légume, c’est-à-dire les graines contenues dans les légumineuses du type Fabacées. A cette époque, le terme de légume ne s’appliquait pas du tout à ce que nous entendons aujourd’hui, le légume comme plante potagère. Le mot légume, du latin legumen, signifiait « plante à gousse ». Ainsi, pois, pois chiche, mongette, fève et fenugrec étaient-ils considérés comme des légumes au strict sens médiéval du terme. Notons qu’alors le mot légume était féminin (le genre féminin ne se retrouve plus guère que dans l’expression « être une grosse légume »).
Tout d’abord, Hildegarde nous expose un Fenugraecum aisément identifiable. Remède oculaire, cardiaque, expectorant et fébrifuge, elle le réserve aussi aux douleurs de la goutte et aux tumeurs des organes génitaux masculins. Jamais avare de recettes, Hildegarde nous confie celle d’un « électuaire plus précieux que l’or, car il enlève la migraine ; il […] enlève toutes les humeurs qui sont dans l’homme et le purge, comme on nettoie un vase des excréments qu’il contient » (8). Elle en propose une autre, à base de fenugrec toujours, pour qui « est rendu fou par des malédictions ou des paroles magiques » (9). D’abord plus scientifique, Albert le Grand insistera, un siècle plus tard, sur les propriétés lénitives, adoucissantes et maturatives du fenugrec, car, comme le rappellera Cazin bien des siècles plus tard, « en cataplasme, la graine de fenu-grec convient pour calmer la douleur et favoriser la résolution » (10).

Naturalisé dans tout le bassin méditerranéen, le fenugrec y est largement cultivé (Turquie, Égypte, Algérie, Maroc, Espagne, Italie, Midi de la France… et bien plus loin encore : Inde, Pakistan). Selon qu’on a affaire à la forme sauvage ou cultivée, le fenugrec présente des différences morphologiques notables : dans le premier cas, la plante, velue, porte des rameaux étalés et, dans le second, le fenugrec est presque glabre, dressé, ses fleurs et ses fruits sont plus grands. Ces deux types de fenugrec n’en restent pas moins des plantes à forte odeur aromatique, perceptible même à distance, annuelles et dont les feuilles sont formées par trois folioles ovales. Les fleurs, solitaires ou par paire, à l’aisselle des feuilles, de couleur blanche ou jaunâtre, s’épanouissent d’avril à juillet. Elles forment des gousses achevées par un aiguillon contenant 12 à 15 semences jaune d’ocre.

Le fenugrec en phytothérapie

Les graines de fenugrec sont de couleur jaune d’ocre quand elles sont récentes et brunissent avec la vétusté. Ce sont elles qui intéressent plus particulièrement la phytothérapie. Quant aux feuilles, elles ont été de tout temps destinées au fourrage. Nous n’en parlerons donc pas ci-dessous. Ces graines sont riches de mucilage (27 à 28 %). On y trouve aussi une huile végétale, à hauteur de 6 à 8 %, dont le quart est constitué de lécithine. Puis un alcaloïde du nom de trigonelline (0,4 %) qui, contrairement à ce qu’affirme Fournier, n’est pas dénué de propriétés thérapeutiques. Puis viennent du tanin, des flavonoïdes, des protéines, des glucides, un pigment jaune, de la saponine, de l’acide nicotinique (ou niacine), des vitamines (A, B1, C), des sels minéraux et oligo-éléments (fer, phosphore, soufre, calcium, magnésium), enfin, quelques traces d’essence aromatique dont on s’est longtemps demandé si c’était elle qui est responsable de l’odeur et de la saveur des graines de fenugrec, pour lesquelles les avis divergent grandement en particulier en ce qui concerne le parfum de cette graine : « l’emploi du fenugrec se heurte à la difficulté créée par son odeur pénétrante très spéciale […]. Odeur fragrante analogue à celle du mélilot, dit Cazin [nda : le mélilot est une plante dominée par l’odeur de la coumarine que l’on rencontre aussi dans la fève tonka]. Odeur très agréable, dit Fleury de la Roche. Odeur particulièrement désagréable dans la poudre, non dans les graines fraîches, disent Planchon, Bretin et Manceau. Odeur nulle dans la drogue sèche, déclare L. Reutter, spéciale dans la drogue pulvérisée. Odeur agréable aux Orientaux, désagréable aux Occidentaux, disent d’autres auteurs » (11). A cela, ajoutons que le fenugrec possède « une odeur assez nauséabonde » (12) et ce qu’en dit Leclerc : « La graine de fenugrec contient une huile riche en lécithine et d’où s’exhale une odeur forte et désagréable rappelant celle qui sort des usines où l’on traite les déchets animaux par l’acide sulfurique » (13). J’avoue ne pas pouvoir me représenter cette dernière odeur ! Cependant, ayant à portée de main un pot contenant des semences de fenugrec, je n’éprouve pas de dégoût à son ouverture, mais une odeur légèrement chaude et épicée, dont le parfum s’exalte davantage une fois les graines écrasées. De même, leur goût ne m’apparaît en rien comme suspect… Alors, qu’invoquer pour expliquer de telles dissemblances de perception ? Difficile à dire, mais cela montre, à l’évidence, que nous sommes inégaux face aux odeurs, chose que j’ai expliqué dans mon ouvrage Parfums sacrés.

Propriétés thérapeutiques

  • Tonique, fortifiant, reconstituant
  • Apéritif, digestif, stomachique, laxatif, anti-inflammatoire des muqueuses digestives, stimulant pancréatique, favorise la prise de poids
  • Émollient, adoucissant, lubrifiant
  • Antitussif
  • Régulateur du cholestérol et de la glycémie sanguine
  • Galactogène
  • Aphrodisiaque (?)
  • Fébrifuge (on accorde au fenugrec une action semblable à celle de la quinine, chose qui a été débattue)

Usages thérapeutiques

  • Asthénie physique et psychique, anémie, convalescence après maladie infectieuse
  • Inappétence, trouble de la nutrition, anorexie, rachitisme, maigreur, amaigrissement (« Son action se manifeste par le réveil de l’appétit, l’arrêt de l’amaigrissement, la reprise du poids, le retour des forces : il rend les mêmes services que l’huile de foie de morue » (14). Aujourd’hui, on le recommande aux sportifs. Du temps de l’Antiquité, on faisait de même avec les athlètes et les gladiateurs.)
  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : gastrite, gastro-entérite chronique, irritation gastrique, ulcère gastrique, diarrhée, dysenterie, entérite, flatulence, constipation
  • Troubles de la sphère respiratoire : toux, bronchite légère, angine, maux de gorge, amygdalite
  • Affections cutanées : plaie, ecchymose, brûlure, engelure, gerçure (lèvres, mamelon), furoncle, panaris, ulcère de jambe
  • Affections bucco-dentaires : aphte, inflammation gingivale
  • Troubles gynécologiques : douleur menstruelle, douleur utérine, leucorrhée, métrite
  • Rhumatisme, goutte, hémorroïdes (en calmer les douleurs)
  • Calvitie, activer la repousse capillaire, pellicules, teigne
  • Diabète léger
  • Autres inflammations : phlegmons, lymphangite, conjonctivite, cellulite douloureuse

Modes d’emploi

  • Décoction et décoction concentrée de semences
  • Poudre de semences
  • Cataplasme de farine de semences

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Favorisant la prise de poids, on déconseillera le fenugrec aux personnes dont l’embonpoint est manifeste. En revanche, dans l’optique d’une (re)prise de poids, on peut associer le fenugrec au curcuma, ou à l’aubépine et /ou à la passiflore quand l’amaigrissement est à mettre sur le compte du stress et de l’anxiété.
  • Des interactions avec certains médicaments (anticoagulants oraux, par exemple) sont possibles. On a relevé des cas d’allergie et d’asthme liés à la prise de fenugrec. Enfin, en raison de la présence de trigonelline (principe phyto-oestrogénique) dans le fenugrec, on évitera cette plante durant la grossesse.
  • Cuisine : les graines, grillées et moulues, sont très aromatiques. On en parfume currys et chutneys. Germées, elles peuvent être ajoutées à une salade. Dans la cuisine indienne, les graines entrent dans la composition du masala alors que les cuisines d’Afrique du Nord et du Moyen-Orient l’utilisent pour confectionner des mélanges d’épices, tel le ras-el-hanout. Les jeunes feuilles sont comestibles fraîches mais on évitera la consommation des feuilles parvenues à maturité : elles sont alors amères.
    _______________
    1. Claudine Brelet, Médecines du monde, p. 163
    2. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p. 403
    3. Ibidem
    4. Dioscoride, Materia Medica, Livre 2, Chapitre XCIII
    5. Dioscoride, Materia Medica, Livre 1, Chapitre XLV
    6. Ute Künkele & Till R. Lohmeyer, Plantes médicinales, p. 223
    7. Henri Leclerc, En marge du Codex, p. 38
    8. Hildegarde de Bingen, Physica, p. 161
    9. Ibidem, p. 165
    10. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales et indigènes, p. 404
    11. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 937
    12. Ute Künkele & Till R. Lohmeyer, Plantes médicinales, p. 223
    13. Henri Leclerc, Précis de phytothérapie, p. 168
    14. Ibidem

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L’alliaire officinale (Alliaria petiolata)

Synonymes : herbe à l’ail, herbe aux aulx, julienne, vélar alliaire, erysimum alliaire.

Bien qu’on la qualifie d’officinale, on ne peut pas dire, au contraire de célèbres officinales – sauge, hysope, verveine, pour n’en citer que quelques-unes, que l’alliaire ait depuis longtemps garni les officines. L’Antiquité n’a pas retenu ses vertus médicinales. Quant au Moyen-Âge, il a préféré estimer une plante aux propriétés proches, le vélar officinal (cf. Capitulaire de Villis, Hildegarde, etc.). En ce qui concerne l’alliaire, tout reste à faire. Cela n’est qu’au XVI ème siècle qu’elle attire enfin l’attention des médecins et des botanistes. En 1552, Tragus signale que les semences d’alliaire peuvent s’employer de même que celles de moutarde noire, c’est-à-dire en les pulvérisant afin d’en constituer des cataplasmes rubéfiants qui demeurent cependant bien moins virulents que les sinapismes. Un peu plus tard, en 1588, Joachim Camerarius le Jeune indiquera les vertus vulnéraires de l’alliaire dans l’un de ses ouvrages, Hortus medicus. Puis, Simon Paulli (1639), John Ray (1704), Herman Boerhaave (1739), etc. employèrent le suc frais de l’alliaire, une plante qui « résiste à la pourriture, qu’elle déterge et modifie les ulcères putrides et sordides ». Enfin, plus tard, Cazin éprouvera ses qualités vulnéraires sur des ulcères dépendant largement des misérables conditions de vie de ses malades. Quant à Leclerc, il fera appel à ses services durant la Première Guerre mondiale, où blessures, plaies infectées, gerçures causées par le froid ne manquèrent pas.

Plante bisannuelle appartenant à la famille des Brassicacées (colza, roquette, bourse-à-pasteur, moutarde, etc.), l’alliaire développe une racine pivotante et une rosette de feuilles basilaires durant la première année. L’année suivante, une hampe florale s’érige petit à petit. Sur cette tige droite ou légèrement rameuse, on distingue deux types de feuilles : les inférieures, longuement pétiolées, en forme de cœur et crénelées, et les supérieures, plus petites, à pétiole bref, de forme ovale ou triangulaire rappelant celles des orties. Au printemps, dès le mois de mars, la cime du pédoncule s’orne de petites fleurs blanches à quatre pétales, n’excédant pas 3 à 5 mm de diamètre. A ce stade, et jusqu’à son complet développement, l’alliaire peut atteindre la taille maximale d’un mètre de hauteur. Puis, au mois de juillet, la plante fructifie sous la forme de longues siliques ascendantes de 3 à 7 cm de longueur, desquelles s’échapperont les graines après dessiccation du fruit.
Présente partout en France sauf en région méditerranéenne où elle est plus rare, l’alliaire pousse en colonie, en particulier sur des terrains humides et assez ombragés : bois clairs, jardins, haies, terres en friches, décombres, ce qui fait d’elle une espèce rudérale. Elle a une préférence pour les sols non acides et fertiles de plaine et de basse montagne (700 à 800 m d’altitude) d’Europe, d’Asie et d’Afrique du Nord. C’est la seule espèce d’alliaire connue en France.

L’alliaire officinale en phytothérapie

Cette plante n’est pas délicate : d’elle, tout se récolte, des racines en forme de petit navet jusqu’aux graines. L’on peut dire que c’est un succédané de l’ail (Allium sativum) et de la moutarde noire (Brassica nigra), deux plantes qui possèdent bien des propriétés communes à l’alliaire, quand bien même cette dernière passe pour moins puissante. Cette promiscuité fait que l’alliaire contient un ester – l’isosulfocyanate d’allyle – qui la rapproche de l’ail, alors que ses graines contiennent de l’essence de moutarde. Par ailleurs, elle est riche en provitamine A ainsi qu’en vitamine C.

Propriétés thérapeutiques

  • Antiseptique, fongicide, antibactérienne, vermifuge, antiputride
  • Pectorale, expectorante, antitussive
  • Cicatrisante, vulnéraire, détersive, rubéfiante
  • Antiscorbutique
  • Raffermissante des dents branlantes, fortifiante gingivale, préventive des caries
  • Stimulante, excitante
  • Diurétique
  • Sudorifique

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère pulmonaire + ORL : bronchite, catarrhe pulmonaire chronique, asthme humide, refroidissement, enrouement, autres affections du larynx et du pharynx, crachement de sang
  • Troubles de la sphère vésico-rénale : dysurie, rhumatisme, goutte
  • Diarrhée, vers intestinaux
  • Œdème des membres inférieurs, hydropisie
  • Jaunisse
  • Aménorrhée
  • Scorbut
  • Pyorrhée alvéolaire (ou parodontose)

Pas si mal pour une plante si peu usitée. Cependant, là où excelle l’alliaire, c’est sur l’interface cutanée : coupure, blessure, plaie, plaie infectée, plaie suppurante, ulcère sordide, ulcère gangreneux, ulcère de jambe, gerçure ulcérée, escarres, eczéma, impétigo, pyodermite (infection cutanée à streptocoque ou à staphylocoque). On l’a même utilisée dans certains cas de cancers de l’estomac.

Modes d’emploi

  • Infusion des parties aériennes fraîches
  • Suc frais
  • Cataplasme de feuilles fraîches
  • Alcoolature des parties aériennes fraîches
  • Teinture-mère
  • Poudre de semences sèches

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Récolte : elle peut s’opérer dès le printemps, aux mois de mars et d’avril, puis autant de fois que l’on rencontre l’alliaire fleurie, soit jusqu’au mois de juillet environ. Par après, l’on peut partir à la recherche du vélar officinal (Sisymbrium officinale) qui possède des propriétés similaires à celles de l’alliaire. A elles deux, ces plantes offrent une belle provende pendant plusieurs mois, mais l’inconvénient c’est qu’il faut les récolter au fur et à mesure, en particulier l’alliaire. Cela implique donc de connaître l’emplacement d’un gisement qui procurera autant de matière qu’on aura, pendant plus ou moins longtemps, besoin d’employer, parce que, chose à savoir, l’alliaire ne supporte pas la dessiccation. On ne peut donc en constituer des réserves sèches pour plus tard.
  • Si le séchage est l’un des premiers ennemis de l’alliaire, la décoction en est le second, c’est pourquoi cette préparation ne figure pas dans la liste des modes d’emploi. En effet, bouillir l’alliaire dissipe la plupart des propriétés de la plante, alors qu’une infusion courte ne pose pas ce problème. Il a été dit plus haut qu’il n’était pas possible de faire des réserves d’alliaire. C’est inexact : l’alcoolature permet de conserver intactes les bienfaits de l’alliaire. Ou, plus simplement, l’on peut se tourner en direction de la teinture-mère d’alliaire officinale disponible chez certains commerces spécialisés.
  • Cuisine : grâce à sa fraîcheur et son goût aillé, l’alliaire peut se prêter à bien des usages culinaires. Quelques feuilles ciselées dans une salade, par exemple, ou bien dans une vinaigrette ou, pourquoi pas, dans un fromage blanc aux herbes, avec ciboulette et persil. On peut aussi en jeter quelques feuilles dans une soupe ou, si l’on a une grosse récolte, en élaborer un « pesto » auquel, bien sûr, il ne sera pas nécessaire d’ajouter d’ail. Quant aux siliques, il est permis de les faire frire ou bien d’en conserver les graines qui constituent un agréable condiment.
  • La feuille d’alliaire est tinctoriale, elle permet d’obtenir une teinture de couleur jaune.
  • Confusion possible : avec Circaea lutetiana (Circée de Paris ou herbe aux sorcières ; une plante qui, malgré ses noms, n’a rien de toxique et se distingue de l’alliaire du fait qu’elle n’en possède pas l’odeur aillée).

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La verge d’or (Solidago virga aurea)

Synonymes : solidago, solidage, gerbe d’or, herbe des juifs, baguette d’Aaron, bâton d’Aaron.

Bien qu’étant originaire d’Europe et d’Asie, la verge d’or est passée complètement inaperçue des Anciens. Le premier à l’évoquer comme simple médicinal sera le médecin catalan Arnaud de Villeneuve (1240-1311) qui, si l’on en croit ce qu’on dit de lui, aura employé à bon escient cette plante qu’il devait bien connaître, en consignant les effets les plus évidents : « Arnault de Villeneuve dit qu’un gros [environ 4 g] de poudre de verge d’or, infusé du soir au matin dans un petit verre de vin blanc, continué 12 ou 15 jours, brise la pierre dans la vessie !… », raconte Cazin en 1858, une prouesse qui le laisse pour le moins dubitatif, s’empressant d’ajouter que « l’oubli dans lequel est tombée cette plante s’explique par de telles exagérations » (1). Pourtant, Joseph Roques que Cazin cite dans sa monographie consacrée à la verge d’or n’en disait pas moins qu’Arnaud de Villeneuve. Par ailleurs, ce même médecin catalan employait la verge d’or en cataplasme sur les ulcères de jambe. Perspicace, il a mis en évidence les deux principales propriétés de la verge d’or : ses actions vulnéraires, astringentes et cicatrisantes d’une part, et celle diurétique d’autre part. C’est dire si elle ne porte pas le nom de solidage par hasard. Ce mot est issu du verbe latin solidare, autrement dit : affermir, consolider. En raison de ses propriétés vulnéraires, elle consolide, elle rend entier. C’est une référence explicite à son pouvoir de guérison des plaies. Solidago, terme forgé par Otto Brunfels au XVI ème siècle se destina un temps à la pâquerette avant d’échoir à la verge d’or. Avec raison !
Aux XV ème et XVI ème siècles, les médecins allemands prisèrent fort la verge d’or et ne tarirent pas d’éloges sur la capacité de cette plante à refermer les plaies mêmes internes, ainsi que son pouvoir lithontriptique (= « briseur de pierre »). Alors qu’en 1554 Matthiole ne la décrit que brièvement, en 1546 Jérôme Bock place la verge d’or et la sanicle (qui était alors une panacée) sur le même pied d’égalité. La sanicle, très réputée dans les contrées germaniques bien avant Jérôme Bock, présente, en effet, un portrait thérapeutique presque identique à celui de la verge d’or, à l’exception de ses actions curatives sur la sphère vésicale et rénale. En France, au tout début du XVII ème siècle, Olivier de Serres fait de la verge d’or une jolie description dans son Théâtre d’agriculture. Au XVIII ème siècle, le Dictionnaire de Trévoux n’oublie pas la verge d’or, « tout à la fois vulnéraire et diurétique, propre pour le calcul et pour la dysenterie », non plus que les illustres Carl von Linné et Pierre-Jean-Baptiste Chomel qui la décrivent comme l’un des plus utiles végétaux. En 1731, le médecin allemand Johann Christoph Lischwitz fait valoir la valeur hémostyptique de la verge d’or sur l’hémoptysie et l’ulcère de l’urètre. Puis, peu à peu, on se désintéresse de cette plante « presque inusitée aujourd’hui, bien qu’elle ne soit pas dépourvue de propriétés », écrira Cazin en 1858 (2). C’est une longue traversée du désert qui attend la verge d’or, malgré son indéniable réputation d’astringente, de vulnéraire et de diurétique qui mena les hommes à l’utiliser à travers une foule de maux (hémorragie utérine, néphrite, hydropisie, catarrhe vésical, gravelle (= lithiase), etc.). Pourtant, elle n’est pas entrée dans la composition du faltrank (ou vulnéraire suisse) pour rien, mais bon, non, la verge d’or ne déchaîne plus les passions, enfin, jusqu’à ce que… « Beaucoup de choses renaîtront, qui étaient depuis longtemps oubliées », proclamait le poète Horace… jusqu’à ce que Duché, en 1886, la prescrive dans l’anurie et la dysurie, et surtout Leclerc qui rapprochait la verge d’or de la bruyère, ce qui n’est pas rien !

La verge d’or est une plante herbacée vivace possédant un rhizome pivotant, parfois profond (jusqu’à un mètre), duquel s’érige une forte et épaisse tige rougeâtre, voire violacée, dont la taille oscille entre 30 et 100 cm. Ses feuilles basales, larges et ovales, sont dotées d’un pétiole dentelé, alors que les feuilles supérieures, plus étroites, n’en possèdent pratiquement pas et se mêlent à l’épi floral, une grappe de capitules jaune d’or qui apparaît entre juillet et octobre, faisant le régal des abeilles durant une bonne partie de l’automne. Étant une astéracée, la verge d’or présente des « fleurs » composées : des fleurs centrales à cinq pétales cernées par une douzaine de fleurs ligulées tout au plus.
C’est une plante commune, tant en plaine qu’en montagne. On la trouve au soleil ou à mi-ombre sur sols secs et sablonneux, rocailles, rochers, landes, clairières, bois secs, terrains vagues, etc.

La verge d’or en phytothérapie

La racine de la verge d’or contient essentiellement de l’inuline (comme de nombreuses autres Astéracées), ainsi que des saponines. Mais, quoi qu’en disent certains, la partie souterraine de la verge d’or n’est pas celle qui a, de tous temps, fait le plus d’émules. Pour s’en convaincre, un coup d’œil jeté aux recettaires nous renseigne : ce sont les sommités fleuries qui représentent le gros des troupes, quelquefois les feuilles seules. Les parties aériennes fleuries de cette plante nous offrent grande quantité de tanin, du mucilage, des flavonoïdes, des acides (acétique, salicylique), des hétérosides phénoliques (virgauréoside A, leiocarposide), enfin quelques trace d’une essence aromatique dont la composition biochimique me semble assez proche de celle d’une autre verge d’or, Solidago canadensis. Voici quelques chiffres concernant l’huile essentielle extraite de cette dernière plante :

  • Monoterpènes (dont alpha-pinène : 13 % ; limonène : 11 % ; béta-myrcène : 10 %) : 50 %
  • Sesquiterpènes (dont germacrène D : 30 %) : 40 %
  • Esters : 3 %

Si l’on considère que le Solidago virga aurea et le Solidago canadensis possèdent des propriétés phytothérapeutiques assez équivalentes, nous verrons que l’huile essentielle de Solidago canadensis s’en distingue nettement.

Propriétés thérapeutiques (S. virga aurea)

  • Draineuse rénale, diurétique éliminatrice de l’acide urique, antiseptique et sédative des voies urinaires
  • Draineuse hépatique, cholérétique
  • Digestive, carminative, antidiarrhéique
  • Astringente, vulnéraire, cicatrisante, adoucissante
  • Antifongique
  • Anti-allergique

Usages thérapeutiques (S. virga aurea)

  • Troubles de la sphère vésico-rénale : néphrite, néphrite chronique, colique néphrétique, mal de Bright, lithiase (rénale et urinaire), urine sédimentaire, oligurie, dysurie, albuminurie, phosphaturie, hématurie, cystite, colibacillose, incontinence urinaire, urétrite, goutte, rhumatisme, arthrite
  • Troubles de la sphère hépatobiliaire : insuffisance hépatique, ictère, lithiase biliaire, diabète
  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : entérite (y compris chez le nourrisson), entérocolite, entéralgie, dysenterie, diarrhée (y compris celle des tuberculeux et des jeunes enfants), gastro-entérite (chez l’enfant)
  • Affections cutanées : plaie, ulcère, ulcère de jambe, brûlure, piqûre d’insecte, eczéma chronique
  • Affections bucco-dentaires : ulcère buccal, stomatite, relâchement gingival, gencives saignantes
  • Affections ORL : maux de gorge, toux, sécrétions nasales chroniques, rhinite allergique
  • Hydropisie, obésité, cellulite
  • Mycose vaginale (candidose)

Propriétés thérapeutiques (HE S. canadensis)

  • Antispasmodique cardiovasculaire, hypotensive
  • Régulatrice du système nerveux autonome
  • Anti-inflammatoire (petit bassin, reins)
  • Draineuse hépatique et rénale
  • Apaisante

Usages thérapeutiques (HE S. canadensis)

  • Troubles de la sphère cardiovasculaire et circulatoire : hypertension, artérite, endocardite, péricardite
  • Dystonie neurovégétative
  • Douleurs articulaires
  • Nervosisme

Modes d’emploi

  • Infusion de sommités fleuries
  • Décoction de sommités fleuries
  • Alcoolature
  • Teinture-mère
  • Sirop
  • Cataplasme de feuilles fraîches
  • Huile essentielle : voie interne, voie externe, inhalation, olfaction, diffusion atmosphérique

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Récolte : elle se déroule lors de la floraison, laquelle est fonction du climat et de l’altitude. La verge d’or poussant jusqu’à 2800 m d’altitude, on comprend que la floraison des spécimens montagnards est plus tardive. En règle générale, la verge d’or se cueille entre juillet et octobre. Son séchage ne demande pas de soins particuliers.
  • Autres espèces : elles sont nombreuses. Seul le S. virga aurea est indigène, mais aujourd’hui on rencontre sur le territoire française d’autres espèces. C’est le cas du S. canadensis dont nous avons parlé plus haut. Comme son nom l’indique, il provient d’Amérique septentrionale et a été introduit en France en 1648. Autre solidage américain : S. gigantea. Arrivé en France en 1758, il s’est rapidement implanté comme espèce potentiellement invasive.
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    1. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p. 977
    2. Ibidem, p. 976

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