Le sureau (Sambucus nigra)

Synonymes : sureau noir, sureau commun, sus, suseau, aoussier, susier, seus, séu, seü, seür, saoü, seuillet, seuillon, sambu, sambuc, sabucus, haut-bois, arbre aux fées, arbre de Judas.

Bien de ces noms vernaculaires reflètent l’une des caractéristiques propres au sureau, c’est-à-dire la petite acidité de ses fruits, qu’on exprime habituellement par l’adjectif suret. Cela n’a semble-t-il pas désobligé les populations préhistoriques des trois millénaires précédant la naissance du Christ, puisque nombre de stations datant de l’âge de bronze, puis du fer, ont révélé la présence de dépôts de graines de sureau. L’on sait donc, qu’en Suisse et en Italie du Nord entre autres, on procédait déjà à la récolte primitive de ses baies, et en quantité suffisante pour, peut-être, imaginer la fabrication d’une boisson fermentée à base de baies de sureau, ce qui n’est, me concernant, que pure hypothèse. Ce petit arbre typiquement européen a donc une longue histoire, qui débute, avec sa déjà lointaine rencontre avec l’homme il y a de cela au moins 5000 ans, sinon bien davantage.
L’exercice périlleux qui m’attend maintenant sera celui de vous en faire un résumé suffisamment détaillé et exhaustif permettant de rendre compte de l’incomparable richesse dont cet arbuste sait faire la démonstration, parce que, en effet, dire du sureau qu’il a joué un grand rôle à bien des égards est loin d’être une gabegie.

Cela peut surprendre, mais le sureau était connu des anciens Grecs, du moins de Théophraste qui lui donnait le nom d’aktê. A cette époque, on a déjà repéré quelques vertus : l’histoire raconte que Hippocrate usait des baies et des feuilles comme drastiques dans l’hydropisie, et les hippocratiques à sa suite lui assignèrent d’identiques propriétés, le sureau étant bel et bien hydragogue (c’est-à-dire qu’il bouscule et déplace un liquide, ici l’eau), diurétique et laxatif. Il est donc actif, il oblige ceci ou cela à la circulation d’un point A à un autre B. C’est pourquoi, entre autres, il n’apprécie pas les affections par atonie. La lourdeur, la torpeur, la sclérose, l’immobilisme, ça n’est pas pour lui ! Dioscoride distingue l’aktê du chamaektê, autrement dit « sureau de terre », qui n’est autre que l’hièble la belle (Sambucus ebulus), une plante, par la taille, plus proche de la terre que son « grand » frère Sambucus nigra. Malgré ce différentiel de taille, il y a 2000 ans environ, l’on avait bien fait la remarque suivante : des propriétés médicinales de l’aktê à celles du chamaektê, eh bien, c’est kif-kif (c’est toujours le cas ; je rassure, comme ça, parce que des fois, on croit que les Anciens racontent que des âneries ; et si c’était le cas, croyez-vous que je collerais un a majuscule à Anciens, bien sérieusement ?) Donc, avec l’un, comme avec l’autre, on continue avec les -gogue (oui, le sureau permet d’aller à la selle, et même sans cheval, mais là n’est pas encore notre propos). Non, pour le moment, je parle du suffixe -gogue, que nous avons déjà lu dans le mot hydragogue. Eh bien, il provient du grec agôgos (ne riez pas !) qui veut dire « conducteur ». Ainsi trouvons-nous non seulement hydragogue, mais également cholagogue (= « conducteur de bile »), emménagogue (= « conducteur de menstrues »), etc., toutes propriétés dont le sureau noir est justiciable. Dans tous les cas, quand on trouve un -gogue à la fin d’un mot, cela veut dire que le truc en question trimballe quelque chose, d’un point A à un autre B. C’est bien ce que je disais. A l’extérieur, il a été remarqué que le sureau calme bien souvent les affections qui brûlent, ce qui ferait de lui un simple de nature aqueuse : ainsi trouvons-nous de bons effets du sureau sur les ulcères, les douleurs goutteuses, l’inflammation causée par la morsure de la vipère. C’est l’arbre des fièvres et des brûlures qui ont pour origine le feu et l’eau bouillante. Pour ces raisons, on a dit le sureau non ardent : pour preuve, c’est un mauvais combustible. Et tout cela, déjà, du temps des Anciens. Quand on voit à quel point tout cela est rempli d’exactitudes, on se dit qu’ils ne passaient pas que leur temps en ivresses bacchiques durant l’Antiquité (quoi que, la vérité est souvent dans le vin, dit-on, ou dans le bol de riz, si l’on est bouddhiste, mais c’est là une tout autre histoire).
Pline rajoute, à la suite de Dioscoride, que le sureau est, bien sûr, animé d’une propriété diurétique, applicable aussi bien à ses baies, à ses feuilles qu’à ses racines, et il ne craint pas d’assurer le statut tinctorial des baies de sureau noir dont on se sert comme d’une teinture capillaire. A cela, Galien associe au sureau des propriétés qui ont toujours cours, en particulier sur la sphère pulmonaire (expectorant et mucolytique) et cutanée (résolutif et « dessiccatif »).

Le sureau est un arbuste commun qui, contrairement à ces petits arbres – le buis, le houx – ne vit pas très longtemps (30 à 100 ans), et qui, à ce titre, me rappelle assez l’arbre aux papillons (Buddleja davidii), dont la durée de vie maximale est encore plus brève. Mais le sureau, dit-on, s’enracine facilement, c’est-à-dire qu’on en peut faire des boutures aisément. De même que le noisetier, le sureau est bien plus souvent un arbuste à troncs multiples : il ne craint donc pas de voir ses branches être coupées, lesquelles repoussent très rapidement de toute façon. Même si tu es un crétin, que tu le coupes à ras, que tu lui files des coups de masse sur la tronche, que tu le torsades ou l’écartèles à la manière des barbares d’un régime ancien qu’il est préférable d’oublier, eh bien, sache qu’il repousse(ra). De même que ce ginkgo japonais après le souffle de la bombe, en 1945. C’est ainsi, certains arbres montrent de quelle manière ils considèrent l’ignominie et la bassesse humaine (tu t’en doutes, lectrice, lecteur, qu’en ce qui me concerne, le végétal est tout, l’homme presque rien). Bref. Andersen l’appelait Maman Sureau, mais là, on peut dire qu’il en a dans le caleçon, le bougre ! Mais peut-être pas tant que ça, après tout. En effet, qu’est-ce qu’il fait, jamais bien loin des habitations, si ce n’est s’y chauffer les feuilles (qui n’est pas autre chose que la version champêtre de : se dorer la pilule) ? Oui, quand le temps bas et blafard tourne à la neige, ne le voit-on pas se blottir contre les épaisses murailles de même qu’un bambin dans les jupes de la mère ? S’il est très présent dans les campagnes, à une époque où la ruralité est encore importante, c’est parce qu’il est très fréquemment planté auprès des habitations. Ainsi a-t-on le sureau à portée de main, genre on ouvre la fenêtre, et hop, deux-trois ombelles, comme ça… Attends, ata, ataaa ! « Cette proximité doit nous interroger ». Et je puis dire qu’elle m’interroge encore depuis les quelques années où j’ai écrit ce truc. Nous aurons, à plusieurs occasions, l’opportunité de montrer de quelles manières le sureau a su jouer le rôle de compagnon.
Ce génie protecteur de la maison qu’est le sureau, va nous obliger à rester en Danemark, en particulier en la figure de Hans Christian Andersen qui apparaît très sensible au charme et à la grâce du sureau qui forme, en un de ses contes – La fée du sureau, le principal personnage. Ce conte débute ainsi : « Il y avait une fois un petit garçon enrhumé ; il avait eu les pieds mouillés. Où ça ? Nul n’aurait su le dire, le temps était tout à fait au sec. Sa mère le déshabilla, le mit au lit et apporta la bouilloire pour lui faire une bonne tisane de sureau : cela réchauffe ! » (1). Pour cela, la maman fait infuser des feuilles. L’on objectera qu’il eut été préférable d’opter pour des fleurs, je vous l’accorde. L’on peut s’arrêter là et passer à la suite. Mais il serait dommage de faire l’éclipse sur cette ambiance que sait merveilleusement rendre Andersen ; cocooning dirions-nous aujourd’hui ; soins bienveillants prodigués par la figure maternelle ; forte fièvre du petit garçon qui, peut-être, est à l’origine de la vision de cette fée du sureau qu’il voit sortir de la théière, de même qu’un génie de sa lampe. Cette fée ? C’est une charmante vieille dame qui « portait une drôle de robe toute verte parsemée de grandes fleurs blanches ; on ne voyait pas tout de suite si cette robe était faite d’une étoffe ou de verdure et de fleurs vivantes » (2). Délire de la fièvre ? Vision typique de celle qu’on peut obtenir dans une hutte de sudation ? En tous les cas, le sureau ne démérite pas de son empreinte magique, puisque, un peu plus loin dans le conte, Andersen nous apprend que « la fée était devenue subitement une petite fille, en robe verte et blanche avec une grande fleur de sureau sur la poitrine, et sur ses blonds cheveux bouclées, une couronne » (3). Effectivement, le sureau, bon compagnon, n’est jamais loin. Et même si l’on s’en éloigne, il demeure, fortement ancré en notre mémoire olfactive et émotionnelle, le parfum d’un souvenir, le souvenir de son parfum, chose qu’Andersen cherche à montrer dans un autre de ses contes (Une histoire de dunes), dans lequel le couple sureau et tilleul se rappellent immanquablement au bon souvenir du héros, parfum du tilleul conjugué à celui du sureau lui remémorant, où qu’il se trouve dans le monde, la terre qui l’a vu naître.

Arbre-médecine, le sureau est mis en scène au sein de rituels qui laissent effectivement penser qu’il participe autant du médical que du magique. S’il faut (re)lire Andersen pour s’en convaincre, alors soit ! Par exemple, Albert le Grand « rapporte une croyance […] issue de la magie sympathique, d’après laquelle l’écorce serait laxative lorsqu’elle est détachée du tronc de haut en bas et vomitive si l’on a opéré en sens inverse » (4). De l’importance du geste. Et, concernant le sureau, cela n’est point si bête, cet arbuste pouvant être aussi bien laxatif que vomitif, il purge par les deux extrémités d’après l’aveu que d’aucuns ont pu faire ! Ici, donc, le mouvement de celui-là même qui récolte semble déterminer le rôle que jouera l’écorce récoltée. Si la gestuelle est d’importance, le moment de l’année est lui aussi crucial : par exemple, on se doit d’opérer la récolte des fleurs à la fête-dieu (fête mobile, située 60 jours après Pâques ; elle a le plus souvent lieu en juin, parfois en mai). Ce qui n’est pas le cas de l’unique sureau, bien entendu. D’autres plantes sont aussi cueillies à cette même date, ou à d’autres, comme la Saint-Jean d’été, au 24 juin : selon Arnold van Gennep (1873-1957), le sureau (l’hièble majoritairement) entrait dans la composition des bouquets de la Saint-Jean. A cette période, « les inflorescences sont récoltées le jour même, la veille ou le matin avant le lever du soleil en Normandie, en Picardie et en Bretagne. Ces fleurs sont employées pour faire transpirer, lors des affections respiratoires, cutanées et oculaires » (5). Plus tard dans l’année, on fixe la date qui suit la Toussaint pour entreprendre la confection de ce que l’on appelle le bâton du bon voyageur, taillé dans un long jet de sureau, et dont nous reparlerons. Par ailleurs, sans pour autant se raccrocher à une date quelconque, on cueille le sureau dans le Morbihan pour les maladies de peau, le lavage des plaies, dartres et ulcères, dans le Maine-et-Loire pour les diarrhées ; en Franche-Comté, sureau noir et hièble « se retrouvent dans la litière des bêtes pour prévenir ou guérir les maladies locomotrices » (6). Ailleurs encore, on utilise la moelle contenue dans les jeunes rameaux, et portant le joli nom de médulline, ou bien les feuilles de sureau contre les verrues en procédant ainsi : frotter une feuille de sureau sur une verrue permet de la supprimer, à l’expresse condition que cette feuille-là soit enterrée après l’opération. La feuille finit par pourrir : la verrue est censée disparaître. Tout cela peut sans doute paraître taillé dans le bric et le broc. Il est vrai que ces quelques données – que je n’ai pas toutes mentionnées ici tant elles sont nombreuses – forment un patchwork, ma foi fort chamarré dont la richesse est le reflet d’usages locaux s’additionnant les uns aux autres, aucun lieu-dit, aucune petite commune, aucune région ne pouvant se targuer de l’universalité de l’usage médico-magique du sureau : la preuve, vous passez d’une région à une autre, les emplois changent aussi. C’est en totalisant une grande partie de tous ces micro-savoirs que l’on se rend compte que le sureau relève du statut de pharmacie de campagne.
Tout ceci vous semble « folklorique » ? Attendez que je vous embarque, vous n’avez encore rien vu, parce que le sureau ne se cantonne pas qu’au territoire français, tant s’en faut. En Allemagne, ainsi qu’en Danemark, l’on ne peut s’adresser au sureau sans une supplique, ce qui est la moindre des choses. Au Tyrol, le respect qu’on lui porte se traduit par le fait d’ôter son chapeau quand on le croise. Et si jamais on porte le fer sur lui, si on a besoin de son (mauvais) bois de chauffage pour une flambée, il est impératif de s’excuser auprès de lui, ce qui est là, une fois de plus, la moindre des choses. Et, bien sûr, comme entre-temps on a oublié ces antiques recommandations, parce que l’homme devient inexorablement de plus en plus bête, il arrive que « si on le brûle sans s’excuser à lui de l’abattre pour cause de nécessité […] les champs perdent leur fécondité et les poules ne pondent plus » (7). Et oui, comme le rappelle si justement Angelo de Gubernatis, « on n’endommage pas un sureau impunément » (8). Il n’est pas impossible que ces manquements à la règle aient été à l’origine d’un désastre dont on n’aurait subi que la conséquence sans en comprendre la cause qui tient finalement en peu de mots : on n’a rien sans rien, si l’on prend sans rien donner en échange, la balance se déséquilibre, au risque de se recevoir un plateau en pleine tronche. L’équivalence de l’échange. Même dans les sociétés primitives, l’on savait ce que cela veut dire. La dernière fois que j’ai eu la malchance de voir, malgré moi, un sureau être détruit, le champ qui se trouvait à sa proximité immédiate a été inondé pendant plusieurs semaines, alors que jamais auparavant. Bon. Et, si, bête on est devenu, il n’est pas impossible non plus qu’on ait rejeté toute la faute sur le soi-disant coupable, le sureau. Et à bien considérer l’histoire européenne du sureau, eh bien, des manquements à la règle, il a dû y en avoir des masses, tant le sureau fut décrié, lui-même qui est proche du voisinage de cette autre sale bête, l’ortie (le sureau et l’ortie : deux, oui !, deux pharmacies de campagne côté à côté, et c’est tout ce que cela fait à certains !…). Mais on ne peut pas invoquer sa seule promiscuité avec Urtica urens pour expliquer la mauvaise réputation de porte-malheur qui lui colle aux guêtres. Oui, « on peut légitimement se demander quel raccourci simplificateur a pu permettre la mise à l’index du yèble et avec lui de tous nos sureaux noirs et rouges. La chose est vraie partout, exceptée dans les régions de l’Est et du Nord de notre pays, régions mitoyennes des pays sous influence germanique, dont les habitants vénèrent l’arbre aux fées » (9). Enfin, ça dépend lesquels : pour Hildegarde de Bingen, le sureau n’est pas très utile (ce qui, remarquons-le, n’est pas synonyme de nuisible). Bref. A cette interrogation de Bernard Bertrand, il est autorisé d’apporter quelques éléments de réponse qui tiennent, tout d’abord, dans ce que le légendaire chrétien a bien voulu faire du sureau en général, de ses baies en particulier qui, en premier lieu, n’étaient que rouges, puis devenues noires seulement pour rappeler la malédiction, le remord aussi, très certainement – bien que cela soit là une hypothèse très peu probable – parce que Judas le traître se serait pendu à un sureau. De fait, pour le christianisme, le sureau est devenu le bois du diable, subtile manière (enfin, aujourd’hui la ficelle est un peu grosse), d’en détourner les croyances païennes. Quant à Judas, cela ne relève que de la fable, sachant que le sureau ne pousse pas des masses dans les environs de Jérusalem et qu’il existe arbres autrement plus solides pour y passer une corde. Passons. Non, ce que tout cela met en évidence, malgré les efforts déployés pour viser à la dissimulation, ce sont les rôles qu’a pu jouer le sureau dans une grande partie de l’Europe païenne. Diaboliser le sureau, qui pousse partout, a été une bonne méthode pour lutter contre les ennemis du christianisme et leurs croyances, que l’on a rapidement cherché à reléguer au rang des superstitions ridicules et dangereuses. « Le sureau est l’arbre de la condamnation, écrivait Robert Graves, d’où la persistante malédiction concernant le nombre 13 » (10). Si l’on se rappelle généralement de l’anecdote du « treize à table » (qui n’a rien à voir avec le sureau, bien sûr), l’on sait peut-être moins que dans le calendrier celtique, le sureau occupe l’ultime place, c’est-à-dire le treizième mois de l’année. Pour les Celtes, la nouvelle année débute à Samhain, avec le bouleau, lequel est donc précédé du sureau, aussi sûrement que le Bélier suit le signe des Poissons, sureau donc qui achève les dernières journées de ce calendrier des Celtes. Et, d’ailleurs, qu’attendre d’un arbre dont l’ombrage, voire même le parfum, qui porte plus loin, peut faire tomber en malaise, sinon même causer la mort ? Cela le rapproche de l’if (si, si !) ; on a cru même bon (?) de tenter de déceler vainement dans son nom allemand – holunder – un évident clin d’œil à la déesse nordique de la mort, Hela. Hélas. Le sureau, ou comment tout mélanger ; en prétextant que le mot holunder commence (presque) comme Hela. De qui se moque-t-on ?
Au berceau le bouleau, au cercueil le sureau. Et certainement pas l’inverse, sans quoi c’était risquer d’attirer la malchance ou, bien pire, la mort (même si j’ai du mal à me figurer une boîte funéraire taillée dans le bois d’un sureau ; j’sais pas ; à moins d’en abattre plusieurs).
Eh bien, heureusement que certains de nos prédécesseurs ne sont pas restés aussi aveugles aux bienfaits du sureau, ce qui tombe très bien, c’est un remède ophtalmique. Une coutume assez particulière avait cours : il suffisait de se passer l’écorce sur les yeux pour s’éclaircir la vue. En tous les cas, d’un point de vue de la croyance populaire, cela avait pour conséquence d’éloigner de la vue les sorciers et les sorcières. Et là, une fois de plus, l’on risque de tomber bien à plat. Parce que, outre qu’il est, comme on l’a vu, l’arbre des fées, le sureau passe aussi pour être celui des sorcières. Sans qu’on comprenne jamais s’il est :
-l’arbre qui permet de chasser les sorcières ;
-ou l’arbre qu’ont à leur disposition les mêmes sorcières pour opérer leur, forcément, sombres méfaits.
Pas d’hystérisation, ni individuelle, ni collective, merci bien : l’on sait bien que la plupart des chasseurs de sorcières ne se rendaient à la campagne que pour s’y salir les bottes, et que certains édictaient leurs condamnations d’un lointain salon feutré et poudré. N’oubliez pas ceci, jamais : la sorcière d’avant-hier, ça n’est ni plus ni moins que le juif d’hier, lesquels deux ont été regardés de la même manière qu’on regarde aujourd’hui le pauvre et le migrant. D’ailleurs, avançons deux autres questions :
-Quelle est notre vision personnelle de la mort ?
-Quel sens donne-t-on au concept même de sorcière ?
Dès lors qu’on peut répondre à ces deux questions, l’on prend position. Et cette position, quelle qu’elle soit, dessine, pour beaucoup, le profil du sureau. La mort, la vision, l’expérience qu’on en peut avoir, etc., n’est pas la même pour tous, de cela nous ne pouvons qu’en convenir. De même, la sorcière est dite malfaisante par untel, bienveillante par tel autre. Mais c’est ainsi, la sorcière échappe à l’universalité, et, dans un sens, tant mieux. Elle appelle une comparaison : Robin des Bois. Bienfaisant pour les renégats et les paysans pauvres réfugiés dans la forêt de Sherwood, il est, tout au contraire, bête malfaisante, ortie qu’il faut nécessairement extirper de terre, pour le shérif de Nottingham et ses imbéciles de sbires. Non. Décidément non. Quand je vois qu’on s’en prend au sureau, c’est une attaque répétée, une fois de plus perpétrée, à l’encontre de ma sœur la sorcière, de mon frère le rebouteux, guérisseur des campagnes. C’est leur simplicité – au noble sens du terme – et leur beauté que l’on attaque. Et cela n’est pas tolérable. Ajoutons encore au fardeau du sureau : en Allemagne, où l’on dit que le sureau soulage les maux de dents, cet arbuste demeure encore assez peu mal vu, en honneur, peut-on même se risquer à admettre. Mais qu’en Suède les femmes enceintes aillent jusqu’à l’embrasser afin de s’en attirer la bienveillance, voilà qui commence à bien faire ! Fallut-il nécessairement voir, derrière chacune de ces femmes, une sorcière ? C’est, on peut l’avouer, n’ayons pas peur, ce que d’aucuns n’hésitèrent pas, sans trembler, à marteler. Quand « un chant populaire russe nous apprend que les sureaux éloignent les mauvais esprits, par compassion envers les hommes » (11), qui faut-il brûler ? Et que faire de celui qui bat ses vêtements avec une branche de sureau, s’assurant par là de les désensorceler ? Même lorsque l’arbuste combat ce que l’on peut qualifier de « mauvais », il est mal vu, très probablement, parce qu’on recherche la lutte contre ce mal par des moyens profanes (pour ne pas dire païens), non consacrés par l’Église. Poursuivons : afin de protéger sa maison des serpents, il est bon de planter un sureau à chacun de ses coins, car « le pied du sureau ne permet point aux reptiles d’y faire leur demeure » (12). Et si cela ne suffit pas, la tige de sureau permet de frapper à mort les serpents. Outre la protection des habitations (mettre en fuite les voleurs, neutraliser la puissance d’un volt qu’un malfaisant ferait l’erreur d’enterrer au pied de l’un de ces arbres, etc.), mais aussi celle des biens et des personnes, le sureau était parfois convié lors des rites nuptiaux. Ainsi, en Ukraine et en Serbie, le bâton de sureau est-il de bon augure durant les noces. Ce qui n’est guère étonnant, permettant sans doute la bonne conduite des opérations, ce par quoi les qualités propitiatoires du bâton de sureau sont depuis bien longtemps fort reconnues et exploitées comme telles, ainsi que l’explique le Petit Albert, qui expose, dans le détail, le secret de fabrication du bâton du bon voyageur : « Vous cueillerez, le lendemain de la Toussaint, une forte branche de sureau, dont vous ferez un bâton que vous approprierez à votre mode. Vous le creuserez en ôtant la moelle qui est dedans et, après avoir garni le bout d’en bas d’une virole de fer, vous mettrez au fond du bâton les deux yeux d’un jeune loup, la langue et le cœur d’un chien, trois lézards verts, trois cœurs d’hirondelles, et que tout cela soit séché au soleil entre deux papiers, les ayant auparavant saupoudrés de fine poudre de salpêtre. Et vous mettrez, par-dessus tout cela, dans le bâton, sept feuilles de verveine, cueillies la veille de saint Jean-Baptiste, avec une pierre de diverses couleurs, que vous trouverez dans le nid d’une huppe. Et vous boucherez le haut du bâton avec une pomme de buis, ou telle autre manière que vous voudrez, et soyez assuré que ce bâton vous garantira des périls et incommodités qui ne surviennent que trop ordinairement aux voyageurs, soit de la part des brigands, des bêtes féroces, chiens enragés et bêtes venimeuses. Il vous procurera aussi la bienveillance de ceux chez qui vous logerez » (13). Face à un bâton empli d’autant de prodigieux effets, l’on ne s’explique plus que l’Église en ait cherché l’interdiction, la destruction même de l’idée, son extirpation nette et définitive (d’autant plus quand on a connaissance que le sureau avait, en Irlande, la préférence de la sorcière pour s’en faire un bâton de monture). Mais, plutôt que de piauler comme une chatte à qui l’on a enlevé les petits, considérons plutôt certains éléments sertis au sein des quelques phrases tirées du Petit Albert. Non pas que le bâton de sureau soit solide – ça n’est pas une canne qui facilite la marche et la locomotion – mais il est si léger : de même que le calamus d’une plume (c’est-à-dire sa hampe), le bâton de sureau est (presque) tout à fait rempli d’air. Alors, il n’est pas tout à fait surprenant qu’on ait vu en cet arbuste le maître des « transports aériens ». C’est à travers cette légèreté, qu’on a pu lui assigner la propriété de faciliter les voyages, car on voyage d’autant plus loin, et sans moins de fatigue, dès lors qu’on voyage léger. Le bois de sureau ne pèse effectivement pas bien lourd, une paille pourrait-on dire. Dès lors, il n’étonne personne qu’il put tomber dans le giron d’une divinité pour laquelle voyages et protection des voyageurs est monnaie courante : Hermès, qui implique l’idée de mobilité, tant physique (voyage proprement dit, déplacements, etc.) que psychique (communication, information « téléportée », chant, musique, « appel de loin », etc.). Et si l’on ne peut pas moduler sa voix pour la faire porter au loin, l’on peut toujours, non pas y aller à pieds, mais à cheval : à cela, les Celtes s’y entendaient : étant d’excellents cavaliers ils purent, sans trop de difficultés, se déplacer d’un point A à un autre B. Et pour les distances plus courtes, ils usèrent d’un porte-voix, dont bien d’entre leurs ennemis durent trouver effroyable le chant : le carnyx qui, en l’occurrence, est un peu le sureau, mais bien plus lourd ! L’on rapporte que c’est dans des rameaux creux de sureau qu’on taillait des sifflets et des flûtes, instruments d’appel et d’interpellation. Et c’est bien de cela dont il est question : un rameau de sureau, vidé de sa moelle, forme un tuyau parfait, aussi efficace que le roseau. Il donne des flûtes de qualité, non dénuées de pouvoir comme a pu le suggérer un conte que je libelle ci-après : « Un roi riche et puissant se désolait de ne point avoir d’enfant. Il alla voir trois fées qui lui promirent un héritier. A la naissance de l’enfant, la première fée lui fit don de la beauté, la deuxième de la sagesse et de l’honnêteté, mais la troisième affubla le jeune prince d’oreilles d’âne pour qu’il ne soit point gagné par l’orgueil. Le petit prince grandit en cachant ses oreilles sous un chapeau. Devenu jeune homme, le roi chercha un coiffeur capable de couper les longs cheveux de son fils sans que le secret ne soit trahi. Un maître barbier prêta serment, cependant il ne pût s’empêcher de chuchoter ce si lourd secret à un sureau. Puis, un joueur de biniou vint à passer par-là et tailla une branche dans le sureau afin de s’en faire une flûte. Ce dernier arriva au château et voulut honorer le roi en lui jouant un air. Hélas ! La flûte libéra le terrible secret confié au sureau par le barbier : ‘Le fils du roi a des oreilles d’âne qu’il cache sous son chapeau !’ Le roi, alors fou de rage, fît la promesse de châtier durement la félonie du barbier. C’était sans compter sur la sagesse du jeune prince qui, bien qu’il possédât des oreilles d’âne, proclama que cela ne l’empêcherait en rien d’être un bon roi. A ces mots, ses oreilles disparurent. » Remarquez que dans cette histoire, le sureau n’est incriminé de rien, il n’est que l’instrument du transport d’une vérité, rien de plus, la flûte enchantée, révélatrice de secrets, se situant assez bien dans les prérogatives (pour ne pas dire les cordes) du sureau, ainsi que de son ogham, Ruis (ᚏ), effectivement léger comme une plume. A travers le conte relaté ci-dessus, il faut retenir la capacité du sureau à dire l’indicible, à prendre contact, de ce monde à l’autre, de manière aisée : Ruis exprime cette facilité, d’autant que les instruments qu’on en tire – sifflets, pipeaux – permettent d’appeler les esprits et de communiquer avec les défunts, d’entrer en contact avec l’autre monde en général. Lors de la nuit de Walpurgis, que six mois séparent de celle de Samhain, il était de coutume de porter des couronnes de branches de sureau afin de voir, en cette autre nuit particulière, les esprits des morts.
L’histoire européenne du sureau, sa réputation à travers tous les territoires qui composèrent et recomposèrent ce continent, est telle que cet arbuste entretient des liens étroits avec des divinités aussi bien nordiques (Thor), germaniques (Donar, soit l’équivalent de Thor), lettones (Puschkaitis) que gauloises (Taranis, Sucellos). Ici, que le mot Ruis lui-même ait pu signifier rouge en ancien irlandais est fort intéressant, car quoi de mieux qu’un Ruis / red / sureau pour signifier, par cette couleur, mais aussi ce qu’elle peut représenter, la vivacité du fluide vital, ce qui, à bien proprement parler, coule de source ! Ainsi, parce que le sureau en appelle à la souplesse meuble, son ogham Ruis indique-t-il, lui, le (re)nouveau, la (ré)génération, le changement, l’évolution, etc., mais en aucun cas la stagnation (par exemple, il « articule » : c’est un remède du rhumatisme articulaire aigu, de l’arthrite, des douleurs névralgiques : il agit donc bien, là aussi, sur la locomotion, de même qu’il permet une meilleure articulation des sons musicaux et de la voix). Si tel est le cas, cet ogham est une invitation à se « remuer ». En cela, Ruis évoque la déesse hippomorphe Épona, patronne des voyages. Avec Ruis, il est donc question de voyage, de mobilité, de déplacement, tant sur le plan physique que mental, appelant dans ce dernier cas la souplesse d’esprit, la volonté de résoudre des conflits intérieurs entravant le bon cheminement des idées spirituelles, enfin la légèreté et l’aisance aérienne dans l’exécution de ces tâches.

Histoire de contredire quelque peu Bernard Bertrand, il n’est pas exactement vrai que les régions où le christianisme s’est particulièrement implanté aient tout abandonné du sureau. Par exemple, l’école italienne de Salerne recommande le sureau, mais lui préfère les fleurs plutôt que les feuilles, pour une simple raison olfactive : « Laissez les feuilles de sureau. Nous n’en faisons nul cas dans notre pharmacie. Sa fleur est estimée ; en voici la raison ; la feuille sent mauvais, et la fleur sent fort bon ». En Italie, toujours, le médecin toscan Matthiole, s’il n’ajoute rien de neuf à propos du sureau, reprend cependant ce qu’en ont dit ses prédécesseurs. Au même siècle, Rembert Dodoens, formé à l’université catholique de Louvain (Belgique), indique les propriétés diurétique, purgative et sudorifique du sureau. A la même époque, Jérôme Bock en recommande lui aussi la décoction de l’écorce comme purgatif et Petrus Forestus le suc comme hydragogue.
Bien plus tôt, des personnalités religieuses telles qu’Hildegarde de Bingen et Albert le Grand ont fait cas du sureau. Quand bien même l’abbesse en fait bien peu (elle reconnaît juste à l’holerbaum une qualité contre la jaunisse), Bernard de Gordon lui découvre une propriété dont l’action se porte sur l’hydropisie et Albert le Grand saura se montrer davantage prolixe à son sujet. En fait, christianisme ou pas, du sureau on colportera bien des recettes à travers les siècles : les feuilles de sureau entrent dans la composition d’un « baume excellent pour se garantir de la peste », proclame, sûr de lui, le Petit Albert (14), tandis que le Grand Albert indique qu’on a « trouvé qu’il n’est rien dans la médecine de plus excellent que l’huile de noix faite au soleil avec des fleurs de sureau, pour guérir les nerfs offensés » (15), soit le type même de préparation qui fera se dresser les cheveux sur la tête de quelqu’un comme Émile Gilbert, s’en prenant au sureau en ces termes : l’huile de sambuc est une « huile, comme le nom l’indique, dans laquelle on faisait infuser ou bouillir de l’écorce de sureau (sambucus) et qui jouissait alors d’une très grande réputation comme remède souverain contre les brûlures. Que de douleurs subissaient les pauvres blessés auxquels on infligeait ce traitement ou plutôt ce supplice barbare ! » (16). Qu’attendre de plus de la part du pharmacien de Moulins, qui émet cet avis en toute fin du XIX ème siècle seulement (1886) ? Si on le ressuscitait, il serait de ceux qui militent farouchement contre l’homéopathie (pour situer un peu le personnage). Il faut quand même le faire que de déployer autant de mauvaise foi à une époque où Lecoq extrait de la seconde écorce de sureau noir une molécule vue comme un succédané de la caféine et possédant des domaines d’action assez similaires à ceux de la grande digitale pourpre ! D’ailleurs, bien avant Gilbert, on s’est fait fort de tirer au clair les propriétés du sureau : les Français Joseph-Henri Réveillé-Parise (1782-1852) et Fernand Martin-Solon (1794-1856) y contribuèrent, de même que l’Anglais Thomas Sydenham (1624-1689), le Hollandais Herman Boerhaave (1668-1738), l’Allemand Hieronymus David Gaubius (1705-1780) et l’Écossais William Buchan (1729-1805), pour n’en citer que quelques-uns, lesquels ont, soulignons-le, le point commun d’être médecins, et d’avoir reconnu dans le sureau un remède diurétique et hydragogue puissant, qu’ils expérimentèrent sur les épanchements séreux, l’ascite ainsi que les autres « eaux abdominales ». Aussi, je doute fort que tous ces scientifiques (non seulement ils sont médecins, mais parfois aussi chimistes, botanistes, etc.) issus de plusieurs pays européens, aient pu se fourvoyer chacun à son époque. Au XX ème siècle, on est déjà loin des agaceries d’Émile Gilbert, dont l’histoire n’aura pas retenu le nom, au contraire des Boerhaave et Sydenham surtout. En 1901, Malméjac isole de l’écorce de sureau un alcaloïde, la sambucine. Quatre ans plus tard, le pharmacien Émile Bourquelot met en évidence la présence d’un glucoside cyanogénétique dans le sureau, la sambunigrine. Enfin, en 1932, Much décèle dans les fleurs de sureau la présence d’une hormone.

Le sureau est un petit arbre de six à dix mètres de hauteur, au grand maximum, mais en général beaucoup moins. Ce que, autrement dit, l’on appelle un arbuste, dont l’envergure semble dépendre, pour beaucoup, de son proche environnement : les deux derniers sureaux remarquables que j’ai pu rencontrer étaient des sujets isolés, bien que non éloignés d’habitations, mais s’étant, à cette occasion, affranchis de la haie, de la clôture et de la broussaille. Cet isolement explique-t-il que ces deux sureaux soient portés par un seul et unique tronc bien solide, contrairement à ceux visibles en sous-bois ou ceux qui, en compagnie de l’églantine et de l’aubépine, composent habituellement la haie, de taille plus modeste, entrelacés les uns aux autres presque, histoire de démontrer, par A + B, que l’union fait la force ? C’est plus souvent ainsi que l’on rencontre le sureau, malingre et fluet, le long des ruisseaux et des chemins qui bordent des terres incultes, friches, ruines et autres décombres. Ou bien dans tous ces autres lieux (en bordure de maison, au fond du jardin) où il recherche la fraîcheur et l’ombre, quitte à enfoncer ses racines dans les anfractuosités des vieux murs. Il est donc bien plus près de l’homme qu’il s’en éloigne généralement. Et cette proximité ne s’explique pas seulement par le fait que le sureau ami souhaite faire un brin de causette avec l’homme, non : on a, depuis, compris une autre de ses affections : l’attraction pour les terrains gras et riches en azote, d’où la présence de cet arbuste non loin du fumier et du compost entre autres.
Plus habituellement, le sureau est constitué par des troncs multiples qui démarrent tous à ras de terre, comme on peut les voir faire chez le noisetier. Chacun d’eux étant très ramifié et porteur de rameaux parfois long de trois à quatre mètres, cela donne à l’ensemble, pour un seul et même pied, un port buissonnant. Cette armature se compose tout d’abord de branches à l’écorce crevassée et ponctuée de lenticelles liégeuses, puis de rameaux légèrement striés longitudinalement, glanduleux, de couleur brun beige (cf. photo ci-dessus), et d’autres encore plus jeunes, verts et fistuleux.
A l’état juvénile, les rameaux porteurs de feuilles sont creux et garnis d’une moelle blanche, la médulline, ce qui, en plus de la légèreté de son bois, renforce le côté aérien du sureau. Malgré la neige et le gel, ils bourgeonnent très tôt dans l’année, préparant de longues feuilles (20 à 25 cm) composées de cinq à sept folioles lancéolées et dentelées (sauf à leur base), qui dégagent une odeur peu plaisante lorsqu’elles sont froissées entre les doigts. Les toutes petites fleurs du sureau, 8 mm, à cinq lobes de couleur blanc crème fichés d’anthères jaune poussin, se regroupent en corymbes, fausses ombelles de fleurs formées de plusieurs ombellules, dont le diamètre atteint parfois 20 cm. On dit aussi leur parfum peu avenant, musqué même, « subtile mais dérangeant ». (Mais mieux vaut le laisser à la libre appréciation de chacun, sachant comme nous sommes inégaux face aux odeurs.)
Enfin, des billes rondes et luisantes, légèrement acides et noires à maturité, emplies d’un jus violacé et de petites graines plates et friables, surviennent généralement au mois de septembre.

L’arbre de Judas possède même son champignon : en effet, les vieux sureaux surtout sont porteur d’un cousin du champignon noir (Hei Mu Er, 黑木耳) de la cuisine asiatique : l’oreille de Judas ou oreille du diable (Auricularia auricula-judae). Par chance, l’oreille de Judas, bien que presque insipide, n’est pas mortelle. C’est peut-être lui dont parle Hildegarde de Bingen lorsqu’elle mentionne l’existence du champignon qui pousse sur le sureau.

Le sureau noir en phytothérapie

Pharmacie de campagne. L’on n’a pas cru si bien dire. Puisque le sureau, on l’a épluché des pieds à la tête durant sa déjà longue carrière thérapeutique. Autrement dit, comprendre qu’on a prélevé sur lui diverses fractions végétales, allant de ses petites fleurs blanches qui éclosent au printemps jusqu’à l’écorce de ses racines (racines auxquelles on fichera la paix, merci bien, même si cette écorce racinaire a été donnée, de tous temps, comme bien plus efficace que son homologue aérienne). De toute façon, ce petit arbre des campagnes est bien assez riche de substances diverses disséminées dans toutes ses parties, pour qu’on n’ait pas besoin d’aller déraciner – et donc détruire – l’arbre pour les besoins de la cause. Ce qui serait injuste et criminel, sachant que la plupart des autres parties qu’il est possible de prélever sans dommage pour le sureau sont presque aussi efficaces : c’est pourquoi nous compterons ici uniquement sur les fleurs bien épanouies, les feuilles, la seconde écorce (le liber bien vert) des rameaux âgés d’un ou deux ans, enfin les baies parvenues à parfaite maturité. L’on a parfois donné un peu d’intérêt aux semences : nous saurons nous en passer, d’autant qu’elles contiennent une huile végétale éméto-cathartique. De même pour la médulline, c’est-à-dire la moelle blanche et légère garnissant l’intérieur des rameaux du sureau.
Sur la question des odeurs et des saveurs, force est de reconnaître que le sureau nous contraint à la quasi unanimité. Mais les avis sont si tranchés qu’on peut légitimement se poser la question de savoir dans quelle mesure la subjectivité y est pour quelque chose dans leur émission. Nous autres humains, nous le savons, ne sommes pas aidés par la nature olfactivement. Mais quand quelque chose est repoussant, on a généralement les mots pour le dire, aussi rares soient-ils. Et quand on n’en a pas, restent les grimaces (cependant, bien difficile de vous montrer la mienne au seul souvenir des feuilles froissées de sureau par exemple). C’est sans doute sur le parfum des fleurs fraîches de sureau que l’on remarque les plus grands écarts puisqu’il a été, d’une part, décrit comme suave, d’autre part comme tout à fait bof, voire même poussant l’incommodité à filer du côté du fétide et du nauséeux, sensation olfactive devenant de plus en plus désagréable au fur et à mesure qu’on y est exposé (cette sensation s’atténue au séchage). De même que l’odeur des feuilles qui disparaît une fois sèches, et tant mieux d’ailleurs, parce que fraîches et froissées, c’est l’horreur. La seconde écorce des rameaux n’a pas à pâlir non plus, elle tient, elle aussi, une place bien méritable sur le point de vue strictement olfactif, étant dotée d’un parfum fort nauséeux, soumettant, une fois de plus, les narines à une désagréable expérience. Et l’on va voir qu’en ce qui concerne la saveur des fleurs, feuilles et écorce, ça n’est pas la joie non plus : les fleurs, tout d’abord sucrées, tournent à l’amer. Les feuilles, elles, sont fortes et amères, tout court, assez semblablement à l’écorce qui, traîtreusement douceâtre pour débuter, glisse en direction de l’âcreté, de l’amertume, le tout dans cet ordre, et rehaussé d’un relent nauséeux. En définitive, seules les baies (bien mûres) tirent leur épingle du jeu : sans véritable odeur, elles sont de saveur fraîche et agréable, légèrement sucrées et acidulées.
Maintenant, sans être exhaustif, l’on va tenter de faire un compte-rendu pas trop fouillis des constituants biochimiques susceptibles d’être décelés dans le sureau.
Bien sûr, ces parfums dont nous avons parlés, il faut les mettre sur le compte de différentes essences aromatiques (écorce, baie, fleurs : ces dernières contiennent environ 0,2 % d’une essence de nature butyreuse), de la résine, des acides (malique, vinique, valérianique, acétique, tannique, citrique), des flavonoïdes (fleurs, baies), des sels minéraux et oligo-éléments (calcium, fer, sodium, magnésium, beaucoup de potassium, soufre surtout dans les fleurs et l’écorce), de l’albumine (fleurs, écorce), des sucres (saccharose dans les feuilles, glucose dans les baies, un peu de sucre de raisin dans l’écorce), un alcaloïde, la sambucine (dans les fleurs, l’écorce et les feuilles), un glucoside cyanogénétique, la sambunigrine (présente dans les fleurs, l’écorce et les feuilles), du tanin (baies, fleurs, écorce, feuilles), de la gomme (baies, écorce). A cela, ajoutons encore pour l’écorce de la pectine ; pour les fleurs de la choline et du mucilage ; pour les baies de la cire, des vitamines (A et C), des pigments, de la tyrosine, des composés phénoliques, etc.
Voilà. La liste est encore longue. Mais nous ne tomberons pas dans le piège – puits sans fond – des données pharmacologiques. Voyons plutôt maintenant ce que le sureau a dans le ventre.

Propriétés thérapeutiques

  • Anti-infectieux : antifongique, antibactérien (sur streptocoques, pneumocoques, staphylocoques et entérocoques), immunostimulant, augmente la résistance aux infections
  • Mucolytique, expectorant, antispasmodique, antitussif
  • Purgatif, laxatif
  • Diurétique, déchlorurant, dépuratif
  • Sudorifique, hydragogue
  • Fébrifuge
  • Anti-inflammatoire, antinévralgique, antirhumatismal, antigoutteux, analgésique (?)
  • Détersif, résolutif, émollient, adoucissant et sédatif cutané, éclaircissant du teint, estompeur des taches de rousseur
  • Anti-ophtalmique
  • Galactogène
  • Antilithiasique (?)
  • Anti-épileptique

Note : l’oreille de Judas, champignon cupulaire dont nous avons parlé un peu plus haut, partage quelques-unes des propriétés médicinales de l’arbre sur lequel il pousse. Il est essentiellement diurétique, anti-ophtalmique et affecté aux troubles des voies respiratoires hautes (engorgement amygdalaire, angine, etc.).

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère pulmonaire + ORL : bronchite, bronchite chronique, catarrhe bronchique, pneumonie, rhume à ses débuts, rhinite, rhinite allergique (rhume des foins : en préventif), asthme, angine, pharyngite, toux, enrouement, otite, autres infections respiratoires (adjuvant dans la tuberculose pulmonaire chronique ; grippe, refroidissement, fièvre simple, fièvre éruptive : le sureau favorise l’éruption ou son retour dans la rougeole, la variole et la scarlatine)
  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : inappétence, constipation, constipation par atonie intestinale, diarrhée et dysenterie (pour ces deux derniers points, cela concerne uniquement les feuilles sèches et pulvérisées, prises en quantité modérée)
  • Troubles de la sphère vésico-rénale : dysurie, anurie, lithiase urinaire (?), cystite, colibacillose, néphrite (aiguë, chronique, œdémateuse), rhumatismes, rhumatismes articulaires aigus, arthrite, goutte
  • Troubles locomoteurs : contusion, entorse, fracture, névralgie
  • Affections cutanées : irritation, démangeaison et inflammation en général, eczéma, érysipèle, érysipèle traumatique, panaris, phlegmon, furoncle, plaie, plaie de nature gangreneuse, ulcère, abcès, tumeur froide, dartre, dermatose, teigne, brûlure, engelure, gerçure, verrue, zona, soins du visage (peau grasse)
  • Affections oculaires : ophtalmie, conjonctivite, inflammation et eczéma des paupières, orgelet
  • Affections bucco-dentaires : stomatite, fluxion dentaire
  • Affections œdémateuses : hydropisie, ascite, pleurésie, anasarque, engorgement atonique des viscères abdominaux, engorgement articulaire, toute autre forme de rétention liquidienne
  • Douleur hémorroïdaire, hémorroïdes sèches, hémorroïdes fluentes
  • Saignement de nez, autres petits saignements
  • Piqûre d’abeille, piqûre d’ortie (^^), morsure de vipère
  • Épilepsie (17)

Modes d’emploi

Dans l’ancien temps, de nombreuses préparations pharmaceutiques contenaient du sureau : on trouvait ses fleurs dans l’eau générale, ses feuilles dans l’onguent martial, ses baies dans l’eau hystérique, etc. Beaucoup d’entre elles ont été abandonnées. Parmi toutes celles qui nous restent, j’en ai sélectionnées un certain nombre, trop précieuses pour être négligées.

  • Infusion de fleurs sèches ; infusion de feuilles seules ou accompagnées : sureau (½) + sauge (½) ; sureau (½) + tilleul (½) – couple cher à Andersen (^^) – ; sureau (½) + feuilles de noyer (½).
  • Décoction des feuilles, des baies ou de la seconde écorce.
  • Suc de baies fraîches, suc de seconde écorce (éventuellement mêlée à du vin blanc).
  • Macération vineuse (vin blanc) d’écorce fraîche, macération vineuse (vin blanc) de fleurs.
  • Rob (confiture sans sucre ajouté durant la cuisson) de baies fraîches.
  • Onguent : seconde écorce fraîche bien broyée puis bouillie dans de l’huile d’olive ; mélange auquel on ajoute de la cire d’abeille en fin de préparation afin de composer une pâte assez souple.
  • Pommade : variante de la précédente, à la différence qu’on fait bouillir la seconde écorce broyée dans l’axonge jusqu’à réduction.
  • Cataplasme : fleurs de sureau broyées et mêlées à de la farine de froment qu’on délaye avec juste assez d’eau pour en confectionner de petites galettes qu’on fait cuire et qu’on applique encore chaudes sur les paupières (entre deux épaisseurs de gaze, ça évite d’avoir des miettes plein les yeux ^^).
  • Bain médicinal : deux poignées de fleurs de sureau dans un sac en tissu à placer dans l’eau chaude d’un bain. Pendant dix minutes, pour réguler les peaux grasses.
  • Vinaigre de fleurs de sureau (recette n° 1) : faites macérer 10 g de fleurs de sureau fraîches dans ½ litre de vinaigre de cidre pendant trois bonnes semaines à la chaleur du soleil. Filtrez et conservez en bouteille hermétique. Une cuillère à soupe de ce vinaigre diluée dans une tasse d’eau chaude sucrée au miel. En cas de maux d’estomac, flatulences, constipation, goutte, rétention d’eau.
  • Vinaigre de fleurs de sureau (recette n° 2) : cinq corymbes de fleurs de sureau fraîches, 250 g de sucre roux, un grand verre de vinaigre de cidre, un zeste de citron frais, un litre d’eau. Placez l’ensemble des ingrédients dans un bocal suffisamment grand et laissez macérer le tout pendant deux à trois jours. Filtrez et mettez en bouteille hermétique. Prenez un demi verre de ce vinaigre allongé d’autant d’eau chaque matin en cas de troubles des règles et de rétention d’eau.
  • Vinaigre de baies de sureau : remplissez un bocal de baies de sureau mûres puis couvrez-les de vinaigre de cidre. Faites macérer pendant trois semaines à la chaleur du soleil. Filtrez puis conservez en bouteille hermétique. Prenez une cuillère à soupe trois fois par jour en cas de bronchite, de toux persistante ou de sciatique.
  • Fumigation humide de fleurs de sureau fraîches dans un mélange bien chaud d’eau (¾) et de vinaigre de cidre (¼).

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Récolte : on peut débuter l’année en prélevant la seconde écorce du sureau, et ce jusqu’au mois d’avril environ. La dessiccation lui faisant perdre (presque) toute propriété, elle doit être impérativement utilisée fraîche. Cela en limite donc l’emploi aux seuls mois de février, mars et avril. Mais on peut aussi la recueillir après fructification, ce qui ajoute deux bons mois de récolte, octobre et novembre. Dès la fin de la cueillette printanière de la seconde écorce, vient celle des feuilles et des jeunes pousses foliaires, activité qui peut filer jusqu’à l’apparition des fleurs, c’est-à-dire aux mois de mai et de juin, en tous les cas, avant dispersion du pollen. Les fruits, comme tous les fruits, à parfaite maturité, qui survient, selon les saisons, dès la toute fin du mois d’août, durant septembre, parfois le début du mois suivant.
  • Séchage et conservation : les fleurs, avant même que d’être passées au séchoir, doivent absolument être ramassées par temps bien sec et l’être elles-mêmes au moment de la cueillette. Leur dessiccation doit s’opérer promptement et à l’abri de toute humidité : si ces deux conditions sine qua non ne sont pas réunies, il peut y avoir altération de la qualité du produit, dont le signe le plus évident résulte en un brunissement des fleurs, alors que, tout au contraire, des fleurs de sureau sèches d’un beau jaune pâle sont un bon présage. Les feuilles se prêtent plus facilement à la dessiccation en vue d’un usage ultérieur.
  • Toxicité : après avoir joui d’une certaine réputation d’innocuité au regard de sa petite cousine l’hièble (Sambucus ebulus), le sureau noir a été laissé tranquille pendant plus ou moins longtemps, sur la question de la potentielle toxicité qu’il pourrait bien abriter. Mais, à force d’avoir marqué la similitude existant entre les propriétés de l’une et de l’autre, on a finalement décidé de s’adresser au sureau noir en lui disant : « Eh, dis donc, c’est qu’tu s’rais pas un p’tit peu toxique, toi ? Viens-y voir donc un peu par là, on va vérifier tout ça ! » Autrefois, l’on aurait dit que, sans être véritablement toxique – mais c’est quoi être véritablement toxique ? Véritablement étant le contraire de faussement, peut-on imaginer des plantes faussement toxiques ? Tout cela est bien trop graduel, bien trop souvent soumis à des causes multifactorielles dont beaucoup nous échappent, pour nous permettre de déterminer si c’est blanc ou noir, toxique ou pas toxique. C’est une opposition naïve et, surtout, dangereuse. Pas tant pour nous, mais aussi pour les plantes elles-mêmes : regardez l’if et le programme d’éradication des forêts d’Europe lancé contre sa personne et qui a bien failli avoir raison de lui. Cabale. C’était avant, peut-on objecter. Mais aujourd’hui, c’est bien pareil, l’homme est toujours aussi bête, toujours aussi honteusement empêtré de soupçons. Donc, revenons-en à nos moutons (noirs) : observons, au sujet du sureau, un certain nombre de règles. En voici une première : seconde écorce et feuilles, à l’état frais, peuvent occasionner des désordres digestifs (diarrhée, nausée, vomissement), mais à la seule condition d’être fortement dosées. Mais, d’un autre bord, je prends connaissance de ceci : « Les feuilles et la seconde écorce sont toxiques en raison de leur teneur en acide cyanhydrique du moins à l’état frais et à hautes doses » (18), qui atteindrait, pour les seules feuilles, un taux de 0,01 %. Euh. Quant aux baies, autre recommandation : ne les mangez pas vertes. La belle affaire ! Vous iriez, vous, croquer dans une cerise ou un abricot encore vert, tout dur, immangeable ? Non, bien sûr ! Oui ? Faites donc, vous m’en donnerez des nouvelles, que je vois assez clairement d’ici. Ni vertes, ni crues : par exemple, certaines légumineuses, quand la jeunesse les diapre encore d’un charme qui ne dure généralement pas, peuvent se croquer crues : la fève, le petit pois en sont deux exemples. Mais la baie de sureau, mûre, bien juteuse d’un suc violacé qui macule la pulpe digitale, on peut s’en délecter, à l’état cru, à même l’arbre, si ce n’est leur délicate appréhension qui, en règle générale, nous en laisse davantage sur les mains que dans la bouche, où la langue s’ingénie, tant bien que mal, à déloger les graines qui se sont fichées entre deux (pré)molaires.
  • Confusion : ne pas confondre le sureau noir avec – on va finir par le savoir ! – le sureau yèble ou hièble (Sambucus ebulus). Si ces deux sureaux possèdent fleurs, fruits et feuilles similaires ou presque, on n’hésite pas longtemps sur le critère qui les différencie : le sureau noir est un petit arbre ayant très souvent la forme d’une boule, alors que l’yèble n’en est pas un puisque c’est une plante herbacée qui présente de denses grappes de baies tournées vers le ciel alors qu’elles sont pendantes et bien moins fournies chez le sureau noir.
  • En cuisine :
    – Les fleurs, dont on dit l’odeur « musquée » donnent au vin blanc dans lequel elles fermentent une odeur de muscat (ce qui a permis la fabrication de faux vin de Frontignan), de même qu’elles aromatisent le vinaigre. Il est aussi possible d’en parsemer une salade de fruits ou bien de les incorporer dans une tarte ou un gâteau. Depuis au moins le Mesnagier de Paris (XIV ème siècle), l’on sait que, à l’instar des fleurs d’acacia (robinier, c’est plus juste), celles de sureau se prêtent à l’élaboration de beignets, après qu’on ait trempé dans une pâte des ombelles de fleurs qu’on fait frire comme n’importe quel beignet, puis que l’on sucre et/ou saupoudre de poudre de cannelle.
    – Les baies : confiture, gelée, compote, sauce, sorbet, glace, sirop, jus de fruits, limonade, vin (comme le « vin » de sureau anglais, « épais et narcotique », titrant facilement 10°). Elles peuvent aussi garnir une volaille ou du gibier, à l’instar des airelles. De plus, d’après le De re coquinaria, attribué à tort à Apicius, « les baies de sureau s’utilisent pour faire un plat relevé, avec poivre, vin, garum (saumure de poissons), huile, raisins secs et œufs » (19). Vous voyez ? Non ? Pas trop ? Moi non plus.
  • Matière tinctoriale : avec les baies, on se teint les cheveux au moins depuis le temps de Pline, on redonne à ceux qui sont bruns reflet et brillance. Elles colorent de violet les peaux, mais aussi le coton, la laine, le papier, des vins qui manquent de couleur (on l’a fait avec le porto). Mis à part cela, on extrait du sureau d’autres matières colorantes comme un jaune tiré des feuilles, qui teint assez durablement les étoffes de laine et de coton.
  • Outre le fait que son ombrage ait eu la réputation d’être nuisible, voire funeste (sa forte odeur est mise en cause), le feuillage du sureau n’est généralement pas consommé par le bétail, baies et fleurs seraient néfastes pour la volaille (poules, dindons…). Même les chenilles n’osent pas croquer dans ses feuilles. En revanche, le sureau est un protecteur contre ces animaux : une décoction concentrée de feuilles de sureau était aspergée dans les potagers afin d’en écarter les chenilles ; on plaçait également des rameaux de sureau frais à proximité des oliviers et des arbres fruitiers pour la même raison. On peut aussi faire macérer pendant trois bonnes semaines des feuilles de sureau fraîches dans de l’eau : cela forme une infusion répulsive pour les petits rongeurs par trop envahissants. Quant aux fleurs, elles ont la vertu d’éloigner la teigne des étoffes de laine. Enfin, des feuilles de sureau intercalées entre des rangées de pommes en assurent la conservation tout en leur conférant une saveur d’ananas (20).
  • Le bois de sureau, dans ses parties dures, trouva des utilisations dans la fabrication de petits objets (peignes, boîtes, etc.). Par sa dureté et sa couleur, il s’approche de l’un de ses proches compagnons : le buis.
  • En France, il existe un autre sureau, le sureau rouge (Sambucus racemosa), alias sureau de montagne ou sureau à grappes, un petit arbre dont les baies sont de couleur rouge corail à maturité et dont l’aspect rappelle beaucoup celui des baies de l’hièble. Au Canada, on peut croiser le sureau blanc (Sambucus canadensis), très proche du sureau noir.
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    1. Hans Christian Andersen, Contes, p. 133.
    2. Ibidem, p. 134.
    3. Ibidem, p. 136.
    4. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, pp. 915-916.
    5. Christophe Auray, Remèdes traditionnels de paysans, pp. 52-53.
    6. Ibidem, p. 114.
    7. Anne Osmont, Plantes médicinales et magiques, p. 124.
    8. Angelo de Gubernatis, La mythologie des plantes, Tome 2, p. 355.
    9. Bernard Bertrand, L’herbier toxique, p. 186.
    10. Robert Graves, Les mythes celtes. La Déesse blanche, p. 213.
    11. Angelo de Gubernatis, La mythologie des plantes, Tome 2, p. 355.
    12. Anne Osmont, Plantes médicinales et magiques, p. 124.
    13. Petit Albert, p. 331.
    14. Ibidem, p. 348.
    15. Grand Albert, p. 175.
    16. Émile Gilbert, La pharmacie à travers les siècles : antiquité, moyen âge, temps modernes, p. 236.
    17. Initialement constatée de manière empirique, cette propriété du sureau est décrite par François-Joseph Cazin à travers quelques cas répertoriés dans le Traité pratique et raisonné (troisième édition, p. 934).
    18. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 915.
    19. Fabrice Bardeau, La pharmacie du bon Dieu, p. 266.
    20. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 919.

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L’aulne (Alnus glutinosa)

Synonymes : aune, aunet, anois, verne, vernhe, vergne, verng, berng, pearne, freann, bouleau vergne.

« D’où viennent ces noms d’Alnus et d’Aulne ? », s’interrogeait Paul-Victor Fournier dans le courant des années 1940 avant de conclure à son ignorance (1). Une soixantaine d’années plus tard, Thierry Thévenin lui répond, affirmant que ces noms ont un rapport avec les lieux de vie privilégiés de l’aulne, se situant en bordure d’eau.
Bien qu’alnus ait toute l’apparence du latin, il reste que se dissimule dans ce mot une bonne part de francique, c’est-à-dire une langue pas vraiment méridionale, et dont on retrouve entre autres la trace dans l’actuel alder anglais, de même que dans l’erle allemand. Ainsi, l’alnus ne serait donc pas complètement latin. Il est, par ailleurs, bien difficile d’asseoir avec certitude cette hypothèse, sachant que durant l’Antiquité gréco-romaine, l’aulne – de même que le petit oiseau qui niche sporadiquement dans ses branches, le tarin des aulnes – semble plutôt avoir joui du privilège de l’invisibilité, et que, globalement cet arbre était mieux connu des ennemis des Romains, à savoir les Celtes et les Germains, que par les Romains eux-mêmes, ces peuples ayant eu, semble-t-il, davantage d’influence linguistique sur cet arbre. Par exemple, la forte présence de l’aulne dans le Massif central explique le nom donné aux Arvernes, dont on connaît le très célèbre chef Vercingétorix, appartenant à l’une des nombreuses tribus peuplant la Gaule au temps de son occupation par Jules César, réparties sur un territoire s’étendant à peu près aux départements actuels du Cantal, du Puy-de-Dôme, de l’Allier et de la Haute-Loire. Du nom des Arvernes découle celui de l’Auvergne. Pourtant, cela serait inexact d’affirmer que l’aulne est resté totalement inconnu du monde gréco-romain. Par exemple, au III ème siècle après J.-C., l’érudit Serenus Sammonicus mentionne par deux fois l’aulne dans ses Préceptes médicaux. Tout d’abord dans une recette censée soigner les affections de la rate : « Le liber, arraché, sans le secours du fer, à un aune que la cognée du bûcheron n’a jamais touché, donne une boisson singulièrement efficace, mais il faut avoir soin de la faire bouillir jusqu’à ce que l’eau soit réduite au tiers » (2). Plus loin, il propose une autre recette composée de cendres d’aulne mêlées à du miel et appliquée sur les ulcères et « les plaies dont l’origine est douteuse » (3). C’est bien maigre, et cela ne peut, en aucun cas, permettre d’affirmer que les Romains avaient une parfaite connaissance des bienfaits médicinaux de cet arbre.
Du côté des Grecs, l’aulne nous fait remonter au temps du premier homme de la mythologie grecque, Phoronée, fils du dieu fleuve Inachos (ou Inachus) et de la nymphe du frêne, Mélia. Dans l’Odyssée d’Homère, ne sont-ce point des aulnes qui poussent alentour l’antre de Calypso, que Victor Bérard localise sur la pointe nord du Maroc, faisant face à l’Espagne ? Mais encore peut-on douter de cette interprétation, sans compter que la géographie de l’Antiquité gréco-romaine est un domaine pour le moins ardu, pour ne pas dire casse-tête. Robert Graves explique que le nom grec de l’aulne, clethra, provient de cleio signifiant « j’enferme », « je clos ». Pourquoi ? Par le fait que « les fourrés d’aunes enfermèrent le héros dans l’île oraculaire en poussant autour de sa tombe. Les îles oraculaires semblent avoir été originellement des îles de fleuves et non des îles océaniques » (4). En effet, je ne suis pas certain que l’aulne pourrait résister bien longtemps les pieds dans l’eau salée, et il n’est pas, à ma connaissance, une espèce halophile. C’est en tous les cas cela qui rend la suite des aventures d’Ulysse encore plus troublante, puisque, un peu plus loin, Homère explique que ce sont dans de vieux aulnes qu’Ulysse trouve le bois nécessaire à la construction du radeau qui le mènera à d’autres rivages, thématique reprise et transmise bien plus tard par Virgile, qui concevait les embarcations primordiales comme nulle autre chose que de primitifs troncs d’aulne (de même qu’en Amérique du Nord, où l’on fabriqua des canots à l’aide de troncs d’aulne que l’on évidait pour ce faire). L’aulne aide-t-il alors Ulysse dans sa quête, lui qui est d’essence aquatique (mais non marine cependant) ? C’est l’une de ses signatures, et si l’aulne est commandé par Vénus, c’est en raison de son lien très étroit entretenu avec l’élément liquide. Et il n’est qu’à considérer ses principales indications thérapeutiques (qui le rapprochent du saule blanc et de la reine-des-prés) pour mieux comprendre cette relation.
L’aulne, de même que le frêne et l’orme, est une espèce pionnière, un mot qui exprime l’idée même de faire accéder quelque chose à un état autre, nouveau (par forcément meilleur ; en tous les cas, différent). C’est une donnée importante à retenir, qui est renforcée par le fait que cet arbre est aussi un préparateur de terrain pour des essences appréciant l’humus par-dessus tout, c’est-à-dire le hêtre et le chêne. C’est pourquoi, sur sols argilo-calcaires, on favorise le reboisement à l’aide de l’aulne : c’est le cas des sols marécageux assainis, des sols à fonds mouillés, et ceux sujets à l’inondation. Mes deux dernières rencontres récentes avec l’aulne (août 2019 dans la Drôme, octobre 2019 dans l’Isère) m’ont permis de constater, de visu, que l’aulne évolue autant en bordure de petits cours d’eau, que tout autour de l’eau quasiment immobile de tranquilles étangs. Ce qui contredit clairement les observations faites par l’auteur du Roi des aulnes, un roman paru en 1970, c’est-à-dire Michel Tournier, qui écrit, dans un de ses autres ouvrages (Le Vent Paraclet, 1978) que « l’aulne est l’arbre noir et maléfique des eaux mortes, de même que le saule est l’arbre vert et bénéfiques des eaux vives » (5). Cette opposition, qu’on conforte parfois en rappelant la promiscuité entre l’aulne et cet autre arbre de Perséphone qu’est le peuplier noir, m’apparaît pour le moins hâtive, assez peu réfléchie, et surtout tout à fait stérile. C’est pourquoi il nous faut poursuivre notre analyse, et affûter nos regards de davantage d’acuité. « Il fixe efficacement les berges, les protégeant de l’érosion des crues », explique Thierry Thévenin en faveur de l’aulne (6). En contenant le lit de la rivière et la berge de l’étang, il exerce donc une action sur la terre, mais également sur l’eau. C’est pourquoi l’aulne occupe cet interstice étroit compris entre l’eau – qu’elle soit courante ou immobile – et la terre qui la borde. Il représente une limite entre le solide et le liquide, la vie et la mort, et concernant ce dernier aspect, tant la mort physique que psychique, ce qui fait de l’aulne et de son ogham Fearn (ᚃ), un arbre assez proche de l’arcane sans nom du tarot de Marseille, dans sa dimension symbolique. C’est à cette lumière – qui doit être prise nécessairement en compte – que l’on peut remettre quelque peu en question les propos suivants : « En tirage, l’aulne peut donc nous indiquer de sonder le passé et la lignée ancestrale afin de mieux vivre le présent, et peut-être se libérer de problématiques anciennes qui stagnent et se décomposent dans l’eau de notre vie » (7). La critique s’adresse principalement à l’ultime partie de cette phrase, car plus que décomposer, l’aulne « enrichit le sol en azote, grâce à l’activité de ses racines qui, par l’intermédiaire des bactéries, permettent de restituer dans le sol une partie de l’azote atmosphérique. Dans le même temps, il ‘contrôle’ cet azote sous sa forme nitrique dans l’eau de la rivière. Des mesures ont permis de mettre en évidence son rôle de régulateur des pics de pollution aux nitrates dans les eaux vives » (8). Des eaux vives ! On pourrait objecter qu’il n’en va pas de même de l’aulne qui croupit en eaux dormantes, de ces marais aux miasmes méphitiques qui exhalent dans l’air leurs maléfices : dans ce cadre-là, il n’est pas impossible qu’on ait imaginé l’ombre d’une sorcière cachée à l’abri d’un de ses troncs. Il est vrai que le très invisible et inquiétant empire des eaux véhicule des émotions parfois fort angoissantes. Ajoutons à cela une caractéristique pour le moins curieuse, qui explique davantage son accointance avec l’eau, se mesurant ainsi : il « vit » plus longtemps à l’état mort sous l’eau, qu’à l’état vif, dans l’air, sur la terre ferme. Si, au bout d’un siècle, durée de son règne terrestre, il reste à l’air, non protégé par le fin vernis de l’eau, il finit par pourrir, alors que sous l’eau, jamais. Ce qui va en sens contraire de ce que l’on pense généralement : l’eau apporte censément la pourriture et la moisissure, toutes choses qu’on s’oblige à associer à la mort, à la déliquescence charnelle. Avec l’aulne, ça n’est pas le cas : plus il reste dans l’eau longtemps, et plus il est heureux, ce qui a dû poser question auprès des populations superstitieuses et arriérées, pour qui « l’aulne des marécages évoque les plaines brumeuses et les terres mouvantes du Nord, de l’Erlkönig […] qui plane sur ces tristes contrées » (9). L’Erlkönig, autrement dit le roi des aulnes, est cette figure légendaire que Goethe place au sein d’un poème daté de 1782 et qui décrit la panique, c’est-à-dire la terreur sacrée qu’éprouve un enfant, à cheval avec son père, durant la nuit déjà fort avancée :

Qui chevauche si tard à travers la nuit et le vent ?
C’est le père avec son enfant.
Il porte l’enfant dans ses bras,
Il le tient ferme, il le réchauffe.

« Mon fils, pourquoi cette peur, pourquoi te cacher ainsi le visage ?
Père, ne vois-tu pas le roi des Aulnes,
Le roi des Aulnes, avec sa couronne et ses longs cheveux ?
– Mon fils, c’est un brouillard qui traîne. »

La suite du poème est à l’avenant et l’ambiance qu’il communique est on ne peut plus glauque. Il se conclue, au reste, par la mort de l’enfant, qui survient sans qu’on comprenne vraiment pourquoi et comment. Tout ce qu’il est permis de remarquer, c’est que le père est aveugle aux manifestations du roi des aulnes, que seul l’enfant est capable de voir ; et c’est lui seul qui périt de cette vision. Mais c’est parce qu’on pense que c’est un ogre. Or l’ogre ne s’attaque, c’est bien connu, qu’aux enfants. Ce n’est pas une fantaisie isolée. Angelo de Gubernatis apporte quelques éléments qui pourraient confirmer le rôle funéraire de l’aulne : selon le légendaire germanique, l’aulne est un arbre qui, dit-on, pleure des gouttes de sang s’il sait qu’on souhaite l’abattre. Gubernatis ajoute même qu’il a valeur anthropogonique en se basant sur une vieille légende tyrolienne dont voici la trame pour le moins bizarre : « Un garçon va se percher sur un arbre et regarde d’en haut ce que font en bas les sorcières ; elles mettent en pièce un cadavre de femme, et jettent les morceaux en l’air ; le garçon attrape une côte et la garde auprès de soi. Les sorcières comptent ensuite les morceaux ; elles trouvent qu’il en manque un et le remplacent par un morceau d’aune ; alors le mort revient à la vie » (10). Tout cela susciterait bien des pourquoi, n’est-ce pas ? Mais pas autant dès lors qu’on sait que l’aulne est arbre de résurrection du fait des spirales qu’il dessine à l’aide de ses rameaux et de ses strobiles (11).
Cette résistance de son bois à l’action de l’eau explique de façon indubitable pourquoi il fut usité comme bois de construction des ponts : tant des piles – points d’appui – que des tabliers – enjambements et moyens de conduite. Le pont, comme liaison d’une berge à l’autre, se devait d’être solide et stable pour assurer la circulation sereine des biens, des personnes, des idées, de part et d’autre. Il a aussi participé à l’édification d’embarcadères, et des anciens ponts londoniens et vénitiens ; le Rialto, à Venise, est l’un d’entre eux. Mais, on le sait, le bois d’aulne résiste et persévère. Pour montrer, une fois de plus, que l’aulne n’est pas qu’immobilisme, mais aussi arbre de passage et de transport, mentionnons le fait que l’aulne servit à la fabrication de tonneaux et de conduites d’eau, et que sans jamais les concevoir, il soutient les chaussées, comme le mentionne l’architecte romain du Ier siècle avant J.-C., Vitruve, qui révèle dans son traité d’architecture, « qu’on se servait d’aunes pour établir les fondations des chaussées » (12). S’il n’est plus lui-même le lieu de passage, le moyen qui conduit, il en est aussi le support, ce qui lui confère son rôle immobile en bien des situations, à commencer par les pilotis des maisons constituant les antiques cités lacustres, lieux de vie de même que certaines villes hollandaises, ainsi que Venise, qui reposent essentiellement sur des milliers de troncs d’aulnes sous-marins. Cette pratique architecturale était déjà connue du temps de Pline qui fit la remarque que ces troncs étaient d’une éternelle durée ; sans aller jusque là, la conservation sub-aquatique des troncs d’aulnes était assurée pendant plusieurs siècles. On l’a même vu être appliquée à la fondation des cathédrales médiévales, autres lieux de transport où, paradoxalement, l’on est bien installé sur sa chaise ou son banc. Et, au reste, ce n’est pas sans hasard qu’à Phoronée, héros oraculaire incarnant l’esprit de l’aulne, sont attachées ces idées de début et de fin, puisque la mythologie explique qu’il est considéré comme le premier roi mortel d’Argos.
C’est tout cela qui explique que l’aulne est sacré. Au reste, en Irlande, porter la hache ou n’importe quel autre fer sur l’un de ces arbres devait avoir pour conséquence obligatoire de voir l’habitation du fautif être passée par les flammes d’un incendie ravageur. Et c’est là qu’on voit transparaître sa relation au feu : malgré son immense rapport à l’eau, l’aulne est aussi un arbre de feu que l’on « devrait […] multiplier dans les marais fangeux, qu’il dessèche et assainit » à la manière de l’eucalyptus (13). De même, il chasse la fièvre (qui est un feu), éloigne différentes inflammations ; en tant que sudorifique, l’écorce d’aulne surtout, provoque d’abondantes sudations ; à ce titre-là, l’on peut dire de l’aulne qu’il extirpe, énergiquement, cet excédent d’eau qui croupit, le changeant en transpiration ou en subtile vapeur, parce qu’« il est l’arbre du feu, du pouvoir du feu de libérer la terre de l’eau » (14). Ce qui ajoute encore à la valeur ignée de l’aulne, qui peut aussi tenir en ceci : si l’on considère le mois de l’aulne, qui s’étend du 18 mars au 14 avril, et que l’on superpose le calendrier celtique au zodiaque, l’on se rend compte que le mois de l’aulne correspond presque parfaitement au signe du Bélier, qui, non seulement est un signe de Feu, mais, de plus, entame la roue astrologique, le Bélier étant, comme l’on sait, en tête du zodiaque. Ce même Bélier, gouverné par la flamboyante planète Mars, pourrait-il trouver son équivalent végétal dans l’aulne ? C’est ce que l’on peut imaginer si l’on prend en compte un vers du Cad Goddeu (Le combat des arbres), dans lequel il est dit que lorsque « l’aulne se jette dans la bagarre, il est au premier rang ».
Par le biais de son histoire, bien plus ancienne qu’il n’y paraît au premier coup d’œil, l’aulne donne le vertige, et le frisson aussi : prenant place au sein de l’alphabet oghamique, il est représenté, comme nous l’avons dit, par le glyphe ᚃ, auquel on a donné le nom de Fearn, un mot dans lequel le f se prononce v, ce qui permet de mieux comprendre les noms vernaculaires de l’aulne que sont verne, vergne, etc. Fearn, dont la puissance dans les actions magiques n’est plus à redire, fait de l’aulne un arbre respectable et craint. Et, en définitive, comme bien des arbres, l’aulne draine derrière lui une mauvaise réputation  : c’est ce que l’on dirait, faisant craindre la nuit et les mystérieuses forces qui s’y agitent. Mais la peur, irrationnelle pulsion, peut faire oublier que « l’aulne, axe reliant les morts et les vivants, est un porteur de connaissance : il est dépositaire du savoir des défunts et de la somme de toutes leurs expériences » (15). C’est donc un arbre qui a toute sa place, contrairement à ce qu’Hildegarde déclare à son sujet : « Il est image de l’inutile et ne sert pas à grand-chose en médecine » (16). Seules des applications de feuilles fraîches d’aulne sur les ulcères, et en cas d’yeux larmoyants trouvent grâce à ceux de l’abbesse, ce à quoi Barthélémy l’Anglais ajoute que son écorce et ses feuilles sont remèdes de l’hydropisie. Nicolas Lémery, quant à lui, va jusqu’à affirmer employer un emplâtre de feuilles fraîches d’aulne broyées, qu’il applique sur les tumeurs, poussant l’audace jusqu’à envisager un usage interne comme astringent dans les maux de gorge.

Ce très grand arbre à croissance rapide et à vie brève (un siècle) atteint facilement 30 m de hauteur, surtout en zones humides (fossés, grèves et graviers humides, bordures de cours d’eau et d’étang), bien qu’il puisse aussi venir également sur des terrains qui ne le sont pas forcément. L’aulne au tronc svelte, à l’écorce rugueuse à gercée, de couleur gris clair à brun olivâtre, porte des branches glanduleuses, caractéristique de leur jeunesse. Ces mêmes branches forment des rameaux sur lesquels les bourgeons s’insèrent de façon spiralée. Ils sont formés d’un bois très cassant, à tel point qu’on dirait du verre. Sec comme frais, au reste, il casse net, et rappelle pour cette raison le bois de saule (bois d’eau et bois de verre en somme).
Au mois de février, apparaît la floraison de l’aulne qui prend deux formes selon qu’on a affaire à des chatons mâles ou femelles (ces chatons rapprochent l’aulne du noisetier, du charme et du bouleau : autrefois, l’aulne portait le nom latin de Betula alnus afin de marquer sa ressemblance botanique avec son cousin bétulacé). Les premiers se composent de bractées rougeâtres, cylindriques et pendantes. Les seconds sont, eux, facilement reconnaissables : verts, trapus et ovoïdes. Ils offrent une assez grande ressemblance avec les cônes du cèdre de l’Atlas lorsque les écailles de ceux-ci sont encore soudées. Histoire d’appuyer la similitude avec un autre arbre résineux, lorsque ces chatons femelles s’écartèlent, ils prennent l’aspect de petites pommes de pin, et qui en sont presque puisque, botaniquement, ils ont pour nom strobiles, ce qui fait, qu’à leur sujet, l’on peut tout à fait parler de « pommes d’aulne ». Les feuilles n’émergent qu’à la suite de la floraison vernale de l’aulne : toutes jeunes, les feuilles de cet arbre sont poisseuses (ce qui leur permet, dit-on, de résister plus longtemps aux pluies printanières), et, devenant plus âgées, elles perdent cette particularité, et finissent glabres. Assez rondes, comme écourtées des deux côtés (leur pointe semble tronquée, leur pétiole bref), elles sont si légèrement dentées que ce n’est pas cet aspect-là qui saute en premier lieu aux yeux lorsqu’on les observe.
L’aulne est un arbre endémique à l’Europe, à l’Asie occidentale et à l’Afrique du Nord. Il ne grimpe pas au-delà de 1000 m d’altitude.

L’aulne en phytothérapie

L’aulne est-il un arbre qui a de la chance ? Sur la question de savoir de quoi il est fait, pas vraiment, l’on en sait davantage au sujet de l’un de ses cousins, le bouleau, qu’on a davantage étudié. Dire que l’aulne contient du tanin est assez facile en soi, ainsi l’on parvient à ne pas se tromper, le tanin étant présent dans une foule de végétaux. Cependant, dans l’aulne (son écorce précisément), il s’en trouve entre 10 et 20 %, ce qui n’a rien d’anodin. Puis viennent des glucosides, des composés phénoliques connus sous le nom de lignagnes, enfin une substance laxative et purgative, contenue également par le nerprun et la rhubarbe : l’émodine.
De l’aulne glutineux l’on emploie d’une part les feuilles, d’autres part l’écorce des jeunes rameaux.
Il a été remarqué, dans l’histoire thérapeutique de cet arbre, que son écorce prend la place de celle du chêne en son absence, et qu’en doublant les doses, elle devient aussi efficace que le quinquina, ce que montre le surnom de quinquina indigène avec lequel on a parfois désigné cet arbre.

Propriétés thérapeutiques

  • Feuille : sudorifique, diurétique, vermifuge, antigalactogène, dépurative, antiscrofuleuse (?)
  • Écorce : tonique, astringente, cicatrisante, anti-hémorragique (?), détersive, fébrifuge, anti-inflammatoire (diminue l’inflammation des tissus et des muqueuses)

Usages thérapeutiques

  • Feuille : rhumatismes, goutte, paralysie, stupeur, tremblements, tarir les montées de lait, engorgement laiteux, galactorrhée (écoulement spontané du lait), douleurs mammaires
  • Écorce : fièvre simple, fièvre intermittente, affection de la bouche, de la gorge et des dents (inflammation et déchaussement gingival, engorgement gingival, maux de dents, inflammation de la gorge, angine, pharyngite, amygdalite chronique, ulcération bucco-gingivale, aphte), ulcère variqueux et atonique, leucorrhée, hémorragie (interne ou externe), blessure, mal aux pieds, goutte, rhumatismes, entretien des cheveux

Note : en gemmothérapie, l’aulne glutineux traite autant les affections circulatoires, inflammatoires, neurologiques (migraine, urticaire), que les douleurs mammaires des femmes qui allaitent.

Modes d’emploi

  • Infusion de feuilles.
  • Décoction concentrée d’écorce (pour bain, lotion, gargarisme).
  • Poudre d’écorce mêlée à du miel (voie orale).
  • Teinture-mère.
  • Application de feuilles fraîches sur les yeux (en cas d’affections oculaires), sur les seins (en cas d’affections mammaires).
  • « Cataplasmes de feuilles hachées, exposées préalablement à la chaleur du feu sur une plaque métallique, jusqu’à exsudation d’un liquide, et appliquées chaudes deux à trois fois par jour » (17).
  • Litière de feuilles d’aulne : il s’agit de feuilles chauffées sur lesquelles on allonge les rhumatisants, que l’on couvre tout d’abord d’une autre couche de ces mêmes feuilles, puis d’une couverture. En Bretagne, l’on se servait de sac de feuilles d’aulne en cas d’affections locomotrices également et pour provoquer d’abondantes sudations.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Récolte : l’écorce des rameaux de quatre à cinq ans avant la montée de sève, soit entre février et avril selon les régions, les feuilles en juin. Le séchage, tant des feuilles que de l’écorce, est facile et ne pose pas de problème particulier, à la condition qu’il se réalise à l’ombre, dans un lieu sec et correctement aéré.
  • Que le bois de l’aulne ait été apprécié des sculpteurs, tourneurs et sabotiers semble dans la logique des choses, mais qu’il en ait été de même des verriers, des pâtissiers et des boulangers peut surprendre. A cela, Cazin apporte quelque explication : « il brûle parfaitement et donne une flamme claire » (18). C’est, semble-t-il, la régularité de la combustion de son bois qui était recherchée par ces divers corps de métiers. Tout au contraire, certains n’hésitèrent pas à le qualifier de mauvais combustible, néanmoins recherché par les charbonniers parce qu’il permet d’élaborer un charbon d’excellente qualité. Comme bois d’œuvre, il a tout l’air d’être une matière agréable à travailler : « Fraîchement coupé, l’aune a une teinte rougeâtre qui s’éclaircit et s’efface en peu de temps. Lorsqu’il est sec, il prend une couleur d’un rose très pâle tirant sur le jaune. Il a le grain fin, homogène, et conserve parfaitement la couleur d’ébène qu’on lui donne » (19). L’écorce, riche en tanin, fut employée dans le tannage des peaux, ainsi que pour obtenir des encres, des matières tinctoriales du cuir et des étoffes de couleurs grise, brun clair et noire. Les bourgeons offrent une couleur dont la teinte s’approche de celle des bâtons de cannelle.
  • Il existe, au sujet de l’aulne, une propriété fort étonnante consistant en ceci : autrefois, on plaçait une branche d’aulne munie de ses feuilles dans les poulaillers et les pigeonniers. Le lendemain, retrouvée couverte de vermine, on y mettait le feu. L’aulne débarrasse donc de cette manière poules et pigeons de leurs parasites. Cette propriété attractive est, ma foi, fort intéressante.
  • Confusion : la bourdaine (Rhamnus frangula) est parfois surnommée aulne noir.
  • Association à visée fébrifuge : grande gentiane jaune, petite centaurée, centaurée chausse-trape, absinthe, saule blanc, reine-des-prés…
  • Autres espèces : aulne gris ou aulne des montagnes (Alnus incana), aulne à feuilles en cœur (Alnus cordata), aunâtre (Alnus viridis).
    _______________
    1. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 131.
    2. Serenus Sammonicus, Préceptes médicaux, p. 32.
    3. Ibidem, p. 66.
    4. Robert Graves, Les mythes celtes. La Déesse blanche, p. 196.
    5. Michel Tournier, Le Vent Paraclet, p. 118.
    6. Thierry Thévenin, Les plantes sauvages. Connaître, cueillir et utiliser, p. 270.
    7. Julie Conton, L’ogham celtique, p. 65.
    8. Thierry Thévenin, Les plantes sauvages. Connaître, cueillir et utiliser, p. 270.
    9. Michel Tournier, Le Vent Paraclet, p. 119.
    10. Angelo de Gubernatis, La mythologie des plantes, Tome 2, p. 30.
    11. Du latin strobilis, qui signifie « tourbillon » : qui cherche, trouve la spirale.
    12. Robert Graves, Les mythes celtes. La Déesse blanche, p. 195.
    13. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p. 100.
    14. Robert Graves, Les mythes celtes. La Déesse blanche, p. 197.
    15. Julie Conton, L’ogham celtique, p. 68.
    16. Hildegarde de Bingen, Physica, p. 176.
    17. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 132.
    18. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p. 100.
    19. Ibidem.

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L’aubépine (Crataegus oxyacantha)

Synonymes : aubépin, aubépine officinale, aubépine épineuse, épine blanche, noble épine, sable épine, épine de mai, épine de mal, bois de mai, poire du seigneur, poire d’oiseau, sénellier, senellier, cenellier.

On peut facilement comprendre le sens de certaines appellations vernaculaires au prime abord comme, par exemple, la principale, aubépine, qui n’est autre que la contraction du latin alba spina (nous verrons, au fil de cet article, quelles sont les raisons d’exister propres aux autres dénominations).
Un branchage dense, enchevêtré et épineux, telle est la marque de fabrique de l’aubépine. A cela, difficile de s’y tromper, c’est une caractéristique que soulignent l’adjectif latin oxyacantha (« aux épines aiguës, pointues »), ainsi que les locutions suivantes : l’anglaise hawthorn (« cenelle épineuse ») et l’allemande hagedorn (« haie épineuse »). Si ses nombreux rameaux épineux abritent une foule de petits animaux (insectes, oiseaux, mammifères, reptiles…), il existe, tout autour de l’aubépine, comme un halo de mystère. Comment cela se peut-il quand l’on considère l’extrême fréquence à laquelle on la trouve dans la haie ? Qu’on ne connaisse point son nom, c’est tout à fait envisageable, mais l’on ne peut ignorer son immaculée floraison printanière, non plus que ses fruits automnaux bordeaux carminés qui n’échappent généralement pas aux regards.
Par quel mystérieux prodige l’aubépine a-t-elle pu jouir et jouit-elle encore d’une popularité qui oscille entre l’indifférence et la reconnaissance tardive des bienfaits qu’elle est capable de prodiguer ? Bel et bien là, mais en même temps si éthérée, qu’on se demande si…
L’aubépine est un arbuste, et c’est certain qu’elle peut paraître moins fastueuse que bien des arbres (contrairement à tous ces géants – chênes, hêtres, pins et sapins – l’aubépine est avec l’yeuse, l’un des rares représentants arbustifs au nom féminin, alors que tous les autres portent, eux, un nom masculin). Cependant, certains spécimens exceptionnels atteignent la taille d’un arbre moyen et n’ont pas à rougir face à un olivier ou à un laurier noble. Si sa stature habituelle ne dépasse pas cinq mètres de hauteur, il existe réellement des formes monstrueuses, des êtres animés d’une force (le mot crataegus est tiré du grec kratai, « force ») et d’un âge peu communs : par exemple, regardons un peu l’aubépine du presbytère de Bouquetot, dans l’Eure. On dit qu’elle aurait été plantée en 1360. Âgée ainsi de plus d’un demi millénaire, son tronc mesure plus de 70 cm de diamètre. Une autre aubépine, audoise celle-ci (visible dans le petit village de Lacombe), bien plus jeune, puisqu’elle n’a que deux siècles, présente un tronc dont le diamètre est de beaucoup supérieur à celui de l’aubépine normande : un bon mètre. Par ailleurs, nous voyons en Crète une exceptionnelle aubépine à Zominthos haute de 11 m et dont le tronc, à 1,30 m du sol, mesure 80 cm de diamètre. Il serait bien difficile de rester de marbre face à de telles créatures, ni même face à celles, plus modestes, que l’on rencontre bien plus fréquemment dans les campagnes.
On a bien approché l’aubépine, certes de façon sporadique : c’est particulièrement vrai si l’on prend en compte la seule raison médicinale, mais cela ne semble pas remonter au-delà du XIII ème siècle, ce qui, pour une plante médicinale endémique au territoire européen, peut paraître tardif. En ce XIII ème siècle, donc, les premiers signes d’intérêt pour l’aubépine proviennent de l’Italien Pierre de Crescens qui fait des fleurs de cet arbuste un remède de la goutte. Puis, trois siècles plus tard – ce qui, au regard de ce qui nous occupe ici, représente non pas une paille mais une poutre – c’est à l’Allemand Jérôme Bock d’employer ces mêmes fleurs contre la pleurésie. Tout cela est bien peu, pour ne pas dire infiniment faible. Et avant ? Sûr, sûr, sûr ? Y’a rien eu ? Par exemple, que nous raconte l’Antiquité, hormis le fait que Théophraste et Dioscoride connaissaient tous les deux une plante nommée oxyacantha ? Mais, pas de chance, les descriptions qui en sont faites renvoient immanquablement au buisson-ardent (Pyracantha coccinea) ou à l’églantier (Rosa canina). L’Antiquité ne nous dit donc rien. Reprenons donc là où nous nous sommes arrêtés, soit au XVI ème siècle, en ce premier demi-siècle qui fait suite à la découverte des Amériques. L’on voit, à défaut de grandes paroles pertinentes, une admirable aubépine être représentée dans le livre d’heures d’Anne de Bretagne (1503-1508), si bien détaillée à dire vrai que l’on peut, sans hésitation, y reconnaître Crataegus monogyna. Pour joindre la parole au geste du peintre, il faut encore patienter un peu, puisqu’en ce tout début de XVI ème siècle, les deux prochaines personnes qui feront parler de l’aubépine ne sont même pas encore nées. En l’occurrence, il s’agit de Joseph Duchesne de la Violette (1544-1609), médecin du roi Henri IV, et Louise Bourgeois (1563-1636), sage-femme attachée à la cour de la reine Marie de Médicis. Sans doute en référence à la théorie des signatures (?), tous les deux indiquent les baies d’aubépine efficaces contre les lithiases urinaires. Au siècle suivant, après cette incursion de la cenelle au sein de la pharmacopée d’époque, on retrouve la blanche fleur d’aubépine dans les travaux de Nicolas Lémery comme antihémorragique, puis dans ceux de Gilibert comme traitement de la leucorrhée. Avec cela, les Anglais John Gerard et Nicholas Culpeper, ainsi que l’Irlandais John K’Eogh, donnent chacun à l’aubépine une réputation diurétique, ce qu’elle est effectivement, bien que légèrement.
Après tous ces errements, c’est péniblement que nous parvenons au XIX ème siècle, où il ne se passe pas grand-chose pour l’aubépine durant la majeure partie de ce siècle : Roques ne l’aborde pas, ni Cazin père. Seul Cazin fils ajoute dans le traité de son père, quatre ans après sa mort, quelques lignes formant tout juste une demi page à propos de Crataegus oxyacantha (cela concerne la troisième édition du Traité pratique et raisonné, qui paraît en 1868 ; huit ans plus tard, dans la quatrième édition, pas une ligne n’a été ajoutée à cette trop brève monographie). La seule remarque qui est faite concerne l’astringence des baies, ce qui pourrait laisser envisager leur emploi dans la diarrhée et la dysenterie. Rien de plus. Mais le salut va provenir d’un médecin de campagne, quasiment contemporain d’Henri Cazin (1836-1891), Ernest Bonnejoy (1833-1896), homme de la providence que Leclerc – historien de la phytothérapie, faut-il le rappeler – exhume de papiers relativement récents, puisqu’une année après la mort de Bonnejoy, Leclerc met la main sur diverses notes qu’on lui doit et dans lesquelles il laisse entendre avoir pris connaissance d’un document anonyme daté de 1695, et dans lequel l’auteur conseille la pervenche, l’alchémille et l’aubépine pour régulariser la tension artérielle et agir sur l’artériosclérose. C’est sans doute la première fois que l’on mentionne le fait que l’aubépine a du cœur ! Avant 1897, le docteur Leclerc savait pourtant « déjà, par une habitante d’Épinal, qu’en Lorraine, l’infusion de ce simple était d’un usage courant pour calmer les palpitations et pour combattre l’insomnie » (1). Après prise de connaissance de ce texte de la fin du XVII ème siècle, Leclerc procède à l’expérimentation heureuse de l’aubépine comme modératrice de l’éréthisme cardiovasculaire et privilégie cette plante à travers une observation clinique qui durera plus de trois décennies. C’est donc, oui, on peut le dire, à la fin du XIX ème siècle que démarre ce nouveau pan de la carrière thérapeutique de la blanche épine, son efficacité ayant été démontrée au tournant de ce siècle sur les désordres du cœur, l’angor, l’arythmie cardiaque. Celle que le professeur Léon Binet appelait « la valériane du cœur » allait connaître un très grand succès. L’aubépine a, en effet, un cœur gros comme ça : elle est cardiotonique légère, régulatrice du rythme cardiaque, sédative et antispasmodique cardiaque. Avec une telle pléthore de moyens, quoi de plus étonnant à ce qu’elle prenne grand soin de ceux qui souffrent du muscle cardiaque ? Mais elle ne se concentre pas qu’au cœur du myocarde, puisqu’elle étend aussi son action sur le reste du système circulatoire, les artères en particulier : ainsi, troubles circulatoires, artériosclérose, angor, spasmes artériels, sont-ils justiciables de l’emploi des fleurs d’aubépine, fleurs qui vont, immanquablement me faire revenir à Cazin fils qui indique l’existence dans ces fleurs de cette substance, la triméthylamine, dont le parfum, peu ragoûtant, rappelle celui du poisson putréfié (et pour cause, cette molécule est responsable du fumet du hareng mariné !). On la trouve aussi dans cette autre plante, la vulvaire (Chenopodium vulvaria) et, ô miracle, à la suite de la monographie que le médecin accorde à cette autre plante, il y a, dans la troisième édition du Traité pratique et raisonné de son père, à la page 1139, l’information capitale suivante au sujet de cette triméthylamine : « on observe toujours un abaissement marqué dans le nombre des pulsations artérielles. C’est donc un hyposthénisant de la circulation » ! Ainsi, trois décennies avant la découverte de Leclerc, un premier indice était-il, de manière très indirecte il est vrai, déjà communiqué et disponible à propos de tout ce que l’on a dit des actions de l’aubépine sur la sphère circulatoire !
Si l’on a tardivement reconnu à l’aubépine ses bienfaits médicinaux majeurs, en revanche, la faim aura souvent poussé l’homme à s’en remettre à elle, non pour ses fleurs, mais pour ses fruits en forme de petites pommes d’un centimètre de diamètre et qu’on appelle des cenelles. Dès les temps préhistoriques, ils étaient déjà consommés si l’on en croit les dépôts de noyaux d’aubépine découverts dans divers sites lacustres. Comestibles, bien que peu engageantes d’un simple point de vue gustatif, les cenelles ont au moins l’avantage de représenter un apport nutritif non négligeable. Et en temps de disette, c’est tout ce qu’on leur demande : ne pas crever de faim. Alors, les avis des becs-fins, on s’en fout. Ces cenelles étaient largement employées dans l’ancien empire germanique, usage dont il reste un nom, celui accordé à ces fruits en allemand, mehlbeere, signifiant littéralement « baie à farine », terme révélant les emplois alimentaires auxquelles la cenelle fut conviée : la fabrication de pain, de galettes et de gâteaux.

Très étranges, les rapports entretenus par l’homme avec l’aubépine. Bonne à manger quand il n’y a plus rien à se mettre sous la dent, c’est donc tout « naturellement » vers elle qu’on se tourne, et dont on brave les épines pour ce faire. Pas si ingrate que ça, finalement, l’aubépine, que l’on nomme parfois « épine de mal », sans doute une déformation de « mai », mois durant lequel s’épanouissent les fleurs d’aubépine. Mais il ne s’agit pas véritablement d’une distorsion linguistique, ni de l’erreur d’un copiste distrait. Bien que sacré en Irlande (quiconque détruit une aubépine sera détruit à son tour : son troupeau, ses enfants, ses économies, tout ou presque y passera), on lui prête aussi un aspect maléfique : sur l’île verte, il porte quelquefois le nom de sceith, que Robert Graves rapproche de l’indo-germanique sceath (« nuisance »), et dont l’anglais a tiré scathe (« tort, dommage »). Ainsi, épine de mai et épine de mal seraient synonymes. Pour mieux comprendre cette association, il faut mettre en lumière des éléments de compréhension indispensables. Et il n’y a pas qu’en Irlande, puisque « avant que ne commence ce mois malchanceux, les Grecs allumaient cinq torches d’aubépin et de fleurs d’aubépine pour se la rendre propice lors des mariages célébrés à ce moment de l’année » (2). Voilà. Nous y sommes : la blanche épine entretient des rapports avec les fiançailles, les épousailles, le mariage, pour le moins troubles comme nous allons maintenant l’exposer, malgré les efforts consentis par elle pour montrer patte blanche. En tout premier lieu, l’on nous apprend que l’aubépine permettait aux jeunes filles de découvrir leur futur amoureux, mari, et plus si infinité. (Dans tous ce qui va suivre, l’aubépine se cantonne uniquement du côté strictement féminin, puisque c’est un arbre placé sous la protection de puissances féminines. Et, au reste, l’aubépine n’est-elle pas, quelque part, un peu, beaucoup, femme, pour ne pas dire fée ?) Nous nous situons donc ici bien avant l’idée même du mariage : « L’épine blanche évoque la terre vierge, non cultivée » (3). Et quand l’on sait que l’aubépine forme parfois les deux tiers de la haie, l’on saisit mieux les idées de parenthèses sauvages, de lieu d’asile pour les animaux qui la peuplent, pour les plantes de taille plus modeste qui y trouvent l’ombrage et la fraîcheur, qu’elle peut représenter, offrant repos et répit, parce que refuge, abri, mais aussi corridor par lequel s’échapper sans se faire voir, sans se faire prendre. Cette clôture, barrière, palissade, qu’est la haie, expose nécessairement l’aubépine à une mission de protection qu’elle remplit, ma foi, sans véritable difficulté, surtout lorsque, pour autres compagnons épineux de la haie, elle compte sur le prunellier, le houx, le nerprun, la ronce, l’épine-vinette, etc., dardant, s’il le faut, leurs épines pour le besoin de la cause. L’aubépine dit bien qu’elle protège une terre en la soustrayant au coutre de l’homme, de même qu’une jeune fille vierge se dérobe aux assiduités de tel ou tel en fuyant auprès de la haie, auprès de l’aubépine, qui lui offrira, à coup sûr, asile et protection, et où, peut-être, trouvera-t-elle le conseil des fées, l’aubépine étant un arbre qui leur est cher, faisant perdre leur force aux maléfices (et être harcelée, quand on est une jeune fille, par un lourdaud malpropre et malotru, c’est bel et bien un maléfice). Mais elles ne sont pas toujours là, les fées. Parce que « quand les fées ont été lassées de vivre sur la Terre devant les méchants et les sots qui s’y montrent avec tant d’insistance, elles se sont cachées d’abord dans l’aubépine, mais l’abri était trop fragile et c’est dans la fleur de sureau qu’elles demeurent aux beaux jours » (4). Voyez-vous même, si l’aubépine n’est plus pour les fées un abri sûr, alors pour les jeunes filles… Mais, par chance, dans la haie, on croise parfois, placé tout à côté de l’aubépine ou pas loin, un sureau : qui dit qu’une fée ne s’y dissimule pas, qui dit qu’elle n’entendra pas la plainte et la lamentation de la jeune fille, de cette jeune personne pas encore femme, mais plus du tout enfant, située dans cet état d’être qui fait que… Cela semble expliquer pourquoi la jeune fille aux blanches fleurs d’épine représente le paroxysme de la chasteté, une chasteté exagérée qui entend bien conserver par devers soi sa virginité, même si selon un paradoxe qui n’a que l’apparence du mirage, l’aubépine se situe à ce moment crucial où la future perte de la virginité de la jeune fille n’est pas encore établie, mais duquel point elle se rapproche, tandis que, à la faveur d’un coup de chaud printanier, l’aubépine décharge dans l’air de lourds effluves d’un parfum qui possède quelque chose d’animal, de sexuel, d’érotique même, un parfum, d’aucuns disent, rappelant celui du sexe de la femme (et on n’aurait pas appelé cette autre plante, la vulvaire, ainsi sans raison… étant, de plus, une plante aux intéressantes propriétés gynécologiques). A ce niveau-là, l’aubépine n’est pas que l’exacerbation de la chasteté, mais semble signifier à la jeune fille que, bientôt, elle connaîtra un nouvel état d’être, mais pas encore, pas en ce maudit mois de mai, un mois durant lequel on avait remarqué qu’on enregistrait bien peu de mariages : ce n’est pas parce qu’on avait tendance à coiffer le mât de mai (= le phallus) d’une couronne d’aubépine (= la vulve) au début d’un mois du même nom, que l’affaire était dans le sac. Il faudrait être bêta pour se laisser prendre par une ficelle aussi grosse ! Annonciatrice du futur de la jeune fille, l’aubépine, en bonne marraine qu’elle est, et que certains auteurs, qui l’ont visiblement bien mal comprise, ont considérée comme anaphrodisiaque, est une fleur de passage, une fleur de transition, comme le montre bien sa position dans la haie, autant dirigée vers la prairie que vers le fourré inextricable et branchu dont elle garde l’entrée.
Si l’aubépine est bois de mal, alors c’est un mal pour un bien, puisque c’était justement au mois de mai que, en Grèce antique par exemple, l’on se préparait au solstice d’été en nettoyant et purifiant les temples, ce qui me semble difficilement expliquer le fait que l’aubépine incarne, dit-on, tant la pureté que la purification (qu’elle soit d’ordre physique ou psychique), la pureté étant l’état obtenu (et censément conservable et conservé) après purification. Tout ceci n’est pas très clair, contrairement à la réputation lumineuse qu’on prête généralement à l’aubépine. En tous les cas, histoire de, peut-être, dissiper tout cela, sachons qu’à Rome, le mari avait pour coutume d’agiter un rameau d’aubépine en conduisant son épouse vers la chambre nuptiale, tandis que chez les Grecs, on ornait – en la clouant j’espère – la porte de la même chambre de rameaux d’aubépine durant la nuit de noces.
Il importait de rappeler que l’aubépine n’est pas que substance médicinale et alimentaire : surtout, elle occupe un vaste pan de l’histoire spirituelle des hommes, et son irruption au sein des croyances, des légendes et de la magie, ne doit nullement nous étonner. Dans Les Fastes, œuvre que l’on doit au poète romain Ovide, l’on trouve déjà une allusion au pouvoir magique de l’aubépine, puisque c’est d’elle que le dieu Janus tire une verge écartant les enchantements dont pourraient être victimes les enfants en bas âge, une croyance qui se perpétuera longtemps, bien que, avec le temps, le mythe finisse par s’éroder, et que de son élément originel, il ne reste plus que quelques miettes résiduelles, résultat de sa dégénérescence qu’accompagne généralement l’acte même de transmission. C’est ainsi que, à force d’altération, bien plus tard, bien après la poésie ovidienne, l’on ne sait plus exactement pourquoi l’on agrippait encore des rameaux d’aubépine aux berceaux, et dont la principale fonction est d’en écarter les maléfices ainsi que les maladies importunes. La verge de Janus, c’est, bien entendu, l’épine, qui est sceptre, glaive ou épée, dans un sens ou l’unicité prévaut sur la duplicité, mais n’est pas moins puissante, bien au contraire. Ce rôle protecteur de l’épine se mue parfois en effet roboratif comme l’amène Anne Osmont à travers cet extrait : « On dit que si un enfant est faible, malade, s’il paraît languissant sans qu’on sache pourquoi, sa mère doit le porter sous l’aubépine, le mettre nu sur un coussin et, pendant qu’il reçoit par tous les pores l’influx vivant de l’épine, à la fois robuste et mignonne, elle priera la Sainte Vierge avec tout l’espoir de son cœur » (5).
Si l’aubépine célèbre la vie, elle a chez d’autres peuplades une dimension funéraire assez marquée, comme le relate Julius Grill (1840-1930), précisant que les anciens Germains utilisaient du bois d’aubépine pour embraser les bûchers funéraires. « On suppose, dit-il, que, par la vertu du feu sacré qui s’élève des épines, les âmes des trépassés sont reçues au ciel, et il est clair que ce feu sacré est l’image du feu céleste, l’incendie du cadavre un symbole de l’orage, puisque d’abord on consacrait le bûcher avec le marteau, attribut du dieu Thor », d’où la relation de l’aubépine avec l’éclair, ce qui renforce son pouvoir de transition, particulièrement lisible à travers l’ogham de l’aubépine, Huathe (ᚆ). Et, une fois de plus, l’aubépine protège, détenant de multiples pouvoirs face à la foudre et aux orages, surtout le premier rameau fleuri croisé de l’année. Pour se prémunir des éléments du ciel, il faut accrocher des rameaux d’aubépine en fleurs à la porte des maisons, ainsi qu’à ses fenêtres, autres lieux de passage (et donc, encore, de transition), ainsi que dans les combles et les greniers. Paul-Victor Fournier se hasarda même à émettre l’hypothèse qu’« il se pourrait que l’arbuste écoule par ses épines l’électricité comme les paratonnerres par leurs pointes » (6), idée que je trouve fort séduisante… Par ce lien à l’orage et à la foudre, l’aubépine aurait aussi pour vertu d’éloigner les mauvais esprits ainsi que ces créatures chthoniennes que sont les serpents (Jean-Baptiste Porta en donnait même l’infusion comme capable de guérir les morsures de ces animaux).
Porte vers l’autre monde (le Sidh de la mythologie celtique), l’aubépine figure aussi en bonne place au sein de l’alphabet oghamique, y occupant la sixième position, débutant le deuxième aicme par Huathe ou Uath , ogham qui « peut nous inciter à la prière, à la méditation ou à une forme de communication ou de reliance avec d’autres plans de conscience […]. Reliez-vous aux énergies pures et lumineuses, aux énergies divines, et mettez-vous sous leur protection » (7). Celle des fées, peut-être ? L’aubépine pousse souvent en bosquet serré et, d’ailleurs, sa présence en grand nombre sur une éminence est l’indice que les fées ne sont pas bien loin. Des couronnes d’aubépine en offrande permettent de s’en attirer les bonnes grâces, mais à certaines dates précises de l’année (Beltane, le solstice d’été, Samhain), l’on affirme qu’il ne faut point séjourner auprès d’une aubépine, au risque d’être enchanté aussitôt par les fées, ce qui, incontournablement, ne peut que nous rappeler l’épisode durant lequel Merlin fut ensorcelé par Viviane sous une aubépine en forêt de Brocéliande, Viviane capable, sans presque trop d’effort, de charmer ceux qui l’entourent… Merlin retenu captif, qui plus est sous une aubépine : c’est là une signature s’approchant d’une valeur de l’ogham Huathe, qui rend compte de la nécessité de s’isoler dans le silence et dans le jeûne, à l’image d’une retraite spirituelle (qui est souvent épuration et rétention), toute faite de simplicité, de prière, de méditation, le tout pétri de solitude et de détachement. Huathe, à l’image d’une chenille qui se débarrasse de sa cuticule devenue trop étroite pour elle, implique donc la suppression de ce qui est inutile, ce qui entraverait l’homme, de même que la chenille, dans sa nécessaire et obligatoire volonté de détachement, tout en faisant bien prendre conscience de la difficulté que l’on peut parfois rencontrer à l’idée de modifier ses habitudes (mais pas pour la chenille, mue par un déterminisme ineffable qu’elle ne s’explique donc pas). Malgré l’espoir et l’espérance, le courage, la croyance en la chance, valeurs communément véhiculées par l’aubépine, la réticence face au changement peut s’expliquer par la crainte et l’appréhension. D’ailleurs, c’est sans hasard qu’on peut considérer le mot Huathe lui-même, provenant du vieil irlandais uath, qui signifie « peur », « frayeur ». A l’impossible nul n’est tenu, dit-on proverbialement parfois. Mais l’ogham de transition qu’est Huathe invite à s’interroger sur le bien-fondé de cet adage : la nymphe saurait-elle qu’elle deviendrait imago, la chenille le papillon, la jeune fille la femme, si l’on n’abandonnait une forme usagée, dans l’attente de sa remplaçante ? Mue après mue, le papillon, qui n’est pas autre chose qu’une fée déguisée, peut nous l’enseigner.

Le légendaire chrétien, une fois de plus, fit ses choux gras de l’aubépine. Il est dit que l’un de ceux qui auraient procédé à l’ensevelissement du Christ parvint en Angleterre en 63 après J.-C., dans le Somerset, à Glastonbury pour être exact (généralement, cette légende occulte, étouffe même, le désir qu’on a eu de voir dans l’épine blanche les rameaux qui formèrent la couronne christique de la passion). Cet homme, c’est Joseph d’Arimathie. Plantant son bâton en terre, il en jaillit une aubépine superbe et notre homme prit la décision de construire la première église d’Angleterre à proximité. Connue sous le nom d’aubépine miraculeuse de Weary-all Hill, elle a comme pouvoir de fleurir chaque année, la veille du jour de naissance du Christ. Pendant des siècles, une tradition consistait à offrir au roi d’Angleterre un rameau de cette aubépine. Elle subit un coup d’arrêt à la mort de Charles Ier. Au XVII ème siècle (1649), alors même qu’on tranche la tête de ce roi, l’aubépine est abattue sous les coups de Cromwell. Aujourd’hui, ce lieu est marqué d’une pierre ; des rejets de l’aubépine originelle subsisteraient, ce qui ferait d’elle un arbre presque bi-millénaire… La légende s’arrête là. Cette aubépine est, en réalité, une variété dite biflora connue que depuis 1562 et présentant deux floraisons dans l’année : la première au mois de mai, comme toutes les aubépines, la seconde en hiver (si seulement l’hiver est doux, or l’Angleterre subira le Petit âge glaciaire du XIV ème au XIX ème siècle : autant dire que cette aubépine « miraculeuse » n’a pas dû fleurir souvent en hiver…). Quoi qu’il en soit, bien avant la soi-disant arrivée de Joseph d’Arimathie en Angleterre, les Celtes rendaient déjà un culte à cet arbuste sacré. Mais l’implantation progressive du christianisme a fait que l’aubépine fut rapidement consacrée à saint Patrick en Irlande (V ème siècle après J.-C.) et à saint Maudez, un missionnaire qui fonda un monastère sur l’île de Bréhat (VI ème siècle après J.-C.). Dans les Côtes-d’Armor, dans la commune de Lanmodez, se trouve une aubépine qui « saigne », près d’un rocher connu sous le nom de Kador sant Vode (chaise de saint Maudez). Aubépine « miraculeuse » elle aussi, elle rappelle que d’aucuns ont vu dans la couronne d’épines du Christ des rameaux d’aubépine, sans oublier la blancheur virginale de ses fleurs associées à la Vierge Marie.

Hôte des campagnes, l’aubépine affectionne l’orée des forêts où elle semble monter la garde, tant en direction des lieux découverts (garrigue, lande à genêts, pelouse sèche et rocailleuse, marne grise, fourré à buis) que couverts où, alors, on la voit s’acoquiner à de grands feuillus (aulnes, peupliers, frênes) ou à des résineux (pins). Mais c’est sans doute aucun à la haie qu’elle est, avec l’épine noire, la plus attachée, cette même haie encore bien incomprise et dont Émile Cardot écrivait en 1907 qu’il ne fallait point médire d’elle parce qu’elle est capable de former d’excellentes clôtures, sans compter que ces arbustes tels qu’aubépines, coudriers, genévriers, formant ce que l’on appelle le mort-bois, sont des espèces végétales d’avant-garde qui préparent le terrain à d’autres aux statures plus imposantes : les arbres. Ce ne sont là que deux raisons prouvant l’excellence de la haie, il en existe bien d’autres, nous en avons abordées un certain nombre ci-dessus, mais il est vrai que la haie en tant que tel mériterait bien un article rien qu’à elle.
Bel arbuste au bois dur, l’aubépine est peinte de gris clair étant jeune, puis, prenant de l’âge, elle brunit et rougit, se crevasse de plus en plus. Lobées par trois à sept, les feuilles coriacées de vert luisant de l’aubépine sont découpées de profondes échancrures. Elles sont portées par de brefs pétioles qui côtoient des épines qui ne sont pas si nombreuses que cela : parfois, on lit, dans tel ouvrage, que l’aubépine est bardée d’épines ; or, être bardé suggère l’abondance, ce qui n’est pas le cas de l’aubépine au seul point de vue de ses épines qui, pour reprendre le bon mot d’Anne Osmont, ne sont pas si terribles. Tout au contraire de ses fleurs que le printemps lui voit fort nombreuses : ses fragiles bouquets de fleurs blanches à blanc crème, composées de cinq pétales, éclosent au printemps, plus tardivement que celles du prunellier, et paraissent parfois rosâtres en raison de la présence de nombreuses étamines rouges à rose vif au cœur de chaque fleur (parfois, les inflorescences sont intégralement roses : il s’agit là d’un cultivar à destination ornementale). Et toutes ces fleurs donnent des fruits, en l’occurrence des drupes dont la forme, qu’elle soit globuleuse ou ovoïde, n’excède pas un centimètre de diamètre. Verdacées, puis carminées de pourpre, elles atteignent le summum de leur maturité à la presque fin du mois d’août. Ce fruit, la cenelle, on le dit ingrédient du garde-manger de la haie ; comme je me suis un peu élevé à propos du même statut présupposément accolé à la prunelle, nous n’irons pas plus loin dans le recueil des informations de préférence aviaire. Non, parce que, des fois, on en voit un – pas d’oiseau, mais de plumitif – qui raconte une énormité reprise pas tous ses coreligionnaires qui ne prennent même pas la peine d’aller voir in situ de quoi il retourne exactement.

L’aubépine en phytothérapie

Il y a une quinzaine de jours, j’ai dit que l’aubépine s’était taillée une carrière thérapeutique autrement plus médiatisée que celle du prunellier, lequel donnait l’impression très nette de rester cantonné aux portes d’un monde rural et empirique. Même si l’aubépine a tardé à sortir du fourré de la haie, il est vrai que, comme nous l’avons vu plus haut, elle n’a pas laissé seulement insensibles les poètes et autres gens de lettres (Marcel Proust, Georges Sand, Clément Marot…), mais également les thérapeutes, bien que, pour des raisons tout à fait anecdotiques, et fort différentes de ce pourquoi l’on considère aujourd’hui l’aubépine, c’est-à-dire comme partie intégrante de ces grandes plantes médicinales que l’on se doit de prendre en compte à leur juste valeur. Il y a un siècle, voire un peu plus, l’aubépine en était au même point que l’est encore le houx aujourd’hui : peu usitée, on n’avait pas encore percé tous les mystères qui l’entouraient, en tous les cas pas celui qui, depuis lors révélé, consiste à avoir fait de l’aubépine une plante composant le cortège des plantes à visée cardiaque (même si Leclerc avait alerté dans ce sens, isolément il est vrai, en toute fin de XIX ème siècle). L’aubépine, médicament du cœur, qui d’autre peut s’en vanter ? Passons en revue quelques plantes cardiotoniques. Qu’avons-nous ? La scille, le laurier-rose, le muguet, le genêt à balai, la gratiole, le nénuphar, l’épine-vinette, la digitale pourpre, etc. Sans aucunement renier l’utilité de toutes ces plantes, remarquons que bien d’entre elles sont d’un usage fort délicat, tandis que l’aubépine, ne contenant ni alcaloïde ni saponine, est parfaitement exempte de toxicité. Peut-être que l’odeur peu agréable des fleurs d’aubépine, davantage marquée par temps chaud (on dit alors que ce parfum devient nauséabond), n’a pas encouragé leur emploi en thérapeutique, bien qu’elles aient été, nous l’avons souligné, autrefois employées, mais à la même hauteur qu’écorce et baies. Cette odeur est due, en partie, à une essence aromatique et à cette substance qu’on appelle triméthylamine, disparaissant néanmoins lors de la dessiccation des fleurs (on croise la triméthylamine dans diverses autres plantes : le fenugrec, le sorbier des oiseaux, la mercuriale, l’arnica, ainsi que cette fameuse vulvaire, etc.). De même que dans les fleurs, on trouve dans feuilles et baies, des acides triterpéniques, des acides phénols, des proanthocyanidols. Dans les feuilles surtout résident plusieurs flavonoïdes (quercétine, rutine, etc.) ainsi que des corps mucilagineux. Dans l’écorce, assez rarement utilisée, on y croise du tanin bien sûr, mais également des substances amères (crataegine, oxyacanthine). Dans les fruits, il y a aussi un peu de tanin, des sucres (dont du glucose), de l’amidon, de la pectine, ainsi que de la vitamine C.
Toutes ces fractions végétales mériteraient d’être bien davantage prises en compte d’un point de vue de leur composition biochimique.

Propriétés thérapeutiques

  • Cardiotonique légère, régulatrice du rythme cardiaque, diminue les rythmes trop rapides, « atténue efficacement la perception exagérée des battements cardiaques […] lorsque aucune maladie du cœur n’a pu être décelée par ailleurs » (8), hypertensive, hypotensive par vasodilatation, sédative cardiaque douce, facilite l’oxygénation cérébrale, anticoagulante (?)
  • Sédative du système nerveux central, hypnotique légère, antispasmodique
  • Fébrifuge (écorce)
  • Astringente (baie, écorce), antidiarrhéique (baie)
  • Diurétique légère (baie, fleur), dissolvante des lithiases (?)

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère cardiovasculaire et circulatoire : insuffisance cardiaque modérée, arythmie, tachycardie, palpitations, constriction douloureuse dans la région cardiaque, dégénérescence du myocarde et des vaisseaux sanguins, artériosclérose, angor, spasmes vasculaires, hypertension, hypotension, mauvaise circulation du sang
  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : dyspepsie, diarrhée, dysenterie, lithiase biliaire (?)
  • Troubles de la sphère respiratoire (voies respiratoires supérieures) : angine, angine simple, maux de gorge, enrouement
  • Troubles locomoteurs : arthrite, rhumatismes
  • Troubles de la sphère vésico-rénale : lithiase urinaire (?), albuminurie
  • Troubles liés à la ménopause : bouffées de chaleur congestives, insomnie, irritabilité, vertige, bourdonnements d’oreilles
  • Troubles de la mémoire
  • Surmenage, fatigue physique, psychasthénie

Propriétés et usages psycho-émotionnels

L’aubépine est aussi – comment s’en étonner ? – un régulateur émotionnel d’une grande efficacité, intervenant dans nombre de troubles, tant chez l’enfant que chez l’adulte : insomnie d’origine nerveuse et autres troubles du sommeil, nervosité, anxiété, crise d’angoisse, irritabilité, peur et appréhension, séparation (et angoisse de séparation tant physique que psychique), deuil, émotivité (et émotivité excessive) chez l’artérioscléreux, le dyspeptique, l’enfant et l’adolescent, agitation, colère, insubordination, tendance aux tics.
C’est une médication très précieuse qu’on peut adresser aux « jeunes gens traversant une crise sentimentale » jusqu’aux « vieillards au cœur fatigué » ; ce sont peut-être les mêmes, à des décennies d’intervalle ; l’on ne se méfie jamais assez, je pense, des peines de cœur et de leur incidence sur l’organisme… Comment ne pas imaginer – si l’on considère que le psychisme recouvre le physique et l’embrasse dans une symbiose osmotique – qu’un cœur écrasé de peines successives finira, un jour ou l’autre, par imploser. J’ai souvenir d’un médecin cardiologue à la retraite dont l’épouse est décédée d’une crise cardiaque entre ses bras sans qu’il ne puisse rien faire pour la sauver. Triste ironie de l’existence… L’aubépine, si jamais l’on s’y prend à temps, permettrait d’ôter du cœur les épines qui s’y fichent l’une après l’autre si on les laisse faire, faisant ressembler, à la longue, ce pauvre cœur malmené à une poupée misérable que l’on écorche de longues aiguilles à la manière des envoûteurs. D’ailleurs, à ce titre, l’ai récemment lu que « ses noyaux pulvérisés et appliqués en bouillie font sortir les épines et les points de flèches » (9). Cœur, flèche. Cela ne vous évoque-t-il pas une divinité ailée et généralement grassouillette ?

Si l’on peut associer l’aubépine à l’une des quelconques planètes qui régentent les signes zodiacaux, on lui voit une accointance avec Uranus et le Verseau, mais elle demeure un des grands remèdes de ceux qui sont nés sous l’influence du Soleil. Ce petit arbre est réputé, comme nous l’avons dit, pour son action sur le cœur, mais il est également un remède agissant sur la colère, la nervosité excessive, etc. Ainsi, agir sur la sphère psychique en évacuant l’irritabilité et l’anxiété permet-il de régulariser un cœur souvent perturbé et assailli par des émotions particulièrement appuyées chez les natifs du Lion. C’est pour cela qu’on peut apprendre avec utilité que l’élixir de fleurs d’aubépine est bien adapté au chakra du cœur (il s’agit d’un élixir conçu selon la méthode du docteur Edward Bach ; étonnamment, le médecin anglais n’a fait figurer ni l’aubépine, ni le prunellier d’ailleurs, parmi ses 38 quintessences florales). Au chakra du cœur, donc, ainsi qu’aux peines que, généralement, il encourt. Voici, en substance, dans quels cas employer cet élixir : incapacité à aimer, incapacité à manifester son amour par peur du rejet et de l’échec, indifférence amoureuse, manque de générosité, égoïsme, repli sur soi, déceptions amoureuses plus ou moins récurrentes, sentiment de solitude, relations amicales qui se dérobent…

Modes d’emploi

  • Infusion des fleurs seules ou des rameaux fleuris.
  • Décoction de baies séchées au four.
  • Décoction d’écorce.
  • Macération vineuse de fleurs et/ou de feuilles.
  • Teinture-mère.
  • Teinture alcoolique à laquelle le docteur Leclerc appliquait une mention spéciale, expliquant qu’aux infusions, poudres, extraits mous et fluides, il « préfère la teinture alcoolique » à « ces préparations peu actives et infidèles » (10).
  • Gélule de poudre cryobroyée.
  • Extrait fluide.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Récolte : les fleurs au printemps (avril, mai, voire juin) ; l’important étant de les cueillir encore à l’état de boutons (car même après récolte, elles poursuivent leur éclosion), tout en faisant attention de ne pas briser les jeunes pousses foliaires, « et en ne revenant qu’un an sur deux sur la même branche. Il s’agit d’une récolte fragile, très sensible à l’échauffement. Vous devez l’apporter le plus rapidement possible au séchoir », explique Thierry Thévenin (11), c’est-à-dire un lieu bien ventilé, situé à l’ombre, dans lequel opérer promptement la dessiccation des fleurs qu’on disposera en couches légères et que l’on retournera avec délicatesse durant l’opération. Cela exclue donc les récoltes lointaines et mal avisées. Les baies se cueillent à l’automne, dès le mois de septembre, jusqu’en octobre. Par la suite, elles ont tendance à sécher un peu et à être moins manipulables. La jeune écorce attendra la fin de l’hiver, en février, pour être découpée avant la montée de sève. Prenez garde au stockage, tant des fleurs que des baies, puisqu’elles sont les unes et les autres la convoitise des mites alimentaires.
  • Toxicité : nous l’avons compris, l’aubépine n’en possède pas, ne s’accumulant pas dans l’organisme et ne provoquant aucun phénomène d’accoutumance. C’est pour ces raisons qu’on peut en envisager un usage au long cours, ce qui, de toute façon, est bien préférable dès lors qu’on souhaite s’en remettre à l’aubépine, dont il faudra cependant se méfier de la teinture alcoolique, comme le signalait le docteur Leclerc. En ce cas, on évitera des doses supérieures à cent gouttes par jour, sans quoi l’on peut voir apparaître un ralentissement du pouls et des phénomènes de somnolence (c’est-à-dire une sédation exagérée en somme). Contrairement à cette héroïque qu’est la digitale pourpre, l’aubépine est parfaitement adaptée aux personnes qui sont sensibles à la digitaline ou à d’autres cardiotoniques de synthèse.
  • Alimentation : c’est vite dit, mais ne faisons pas les fines gueules, puisque les jeunes pousses possèdent une étonnante saveur de noix ou de noisette. On peut les incorporer en petite quantité à une salade, voire même les cuire paraît-il (je n’ai jamais tenté cette expérience : rendez-vous au printemps prochain). Quant à la cenelle, ce fruit dont l’aubépine est généralement prodigue, on est loin des qualités gustatives d’autres petits fruits sauvages. Farineuse – je dirais qu’elle emboque comme un étouffe-chrétien qu’elle est – il est pourtant possible de l’agrémenter, en raison de son goût pratiquement absent. Certains sont même arrivés à en confectionner des purées, ainsi qu’une espèce de farine à bouillir (sauce, confiture, compote) et à cuire sous forme de galettes et de biscuits. En élaborer des boissons fermentées comme des ratafias est également possible.
  • Autres espèces : en France, on trouve une autre aubépine dont les fleurs et surtout les feuilles sont bien différentes : Crataegus monogyna ou aubépine à un seul noyau (les fleurs ne comportent qu’un seul ovaire, d’où le monogyna). On rencontre aussi l’azerolier ou aubépine azerolier (Crataegus azarolus), espèce méridionale installée dans le Midi de la France et dont il existe plusieurs cultivars (azerolier à feuilles de poirier, azerolier à feuilles de tanaisie, azerolier écarlate…) qui forment des fruits bien plus gros que la cenelle (2 à 4 cm), aux couleurs et aux saveurs différentes, réputés autrement que la baie d’aubépine pour leurs qualités gustatives, tant et si bien qu’on les trouve en vente sur quelques marchés en Italie par exemple.
  • Associations : l’aubépine peut tenir compagnie, surtout sur la question de la sédation du système nerveux central, à bien d’autres plantes avec lesquelles elle composera un joli bouquet : le coquelicot, le houblon, le lotier corniculé, la mélisse officinale, la valériane, la ballote fétide, la fleur d’oranger, la lavande fine…
  • Maladie : l’aubépine est sujette comme d’autres espèces de Rosacées à ce que l’on appelle le « feu bactérien », très contagieux.
  • Autres emplois : les feuilles, comme ersatz de tabac ; l’arbuste comme porte-greffe, à l’instar du prunellier, pour accueillir les greffons d’autres fruitiers de la même famille ; le bois, en tournerie et en ébénisterie ; autrefois, pour la boulangerie, l’aubépine était fort appréciée, car son bois, qui brûle très longtemps, libère une grande quantité de chaleur tout en ne dégageant que peu de cendres.
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    1. Henri Leclerc, Précis de phytothérapie, p. 195.
    2. Robert Graves, Les mythes celtes. La Déesse blanche, p. 200.
    3. Julie Conton, L’ogham celtique, p. 100.
    4. Anne Osmont, Plantes médicinales et magiques, p. 146.
    5. Ibidem, p. 147.
    6. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 130.
    7. Julie Conton, L’ogham celtique, p. 102.
    8. Jean-Marie Pelt, Les vertus des plantes, pp. 153-154.
    9. Claudine Brelet, Médecines du monde, p. 338.
    10. Henri Leclerc, Précis de phytothérapie, p. 198.
    11. Thierry Thévenin, Les plantes sauvages. Connaître, cueillir et utiliser, p. 155.

© Books of Dante – 2019

Le lierre (Hedera helix)

Synonymes : herbe aux dents, herbe à cors, herbe à cautère, herbe de la Saint-Jean, lierre des poètes, lierre commun, lierre en arbre, bourreau des arbres.

Observateurs, les anciens Grecs employaient au moins deux noms différents pour distinguer helix de kissos : c’est essentiellement par la forme des feuilles de ces deux lierres qu’on pouvait nettement les séparer. Et à cela rien de bien difficile puisque le premier, helix donc, est celui qui porte des feuilles lobées, généralement par trois ou cinq, dont la forme globale suggère plus ou moins une main stylisée, ce qui explique qu’on les dise palmatilobées. Le second, kissos, est représenté uniquement par une morphologie foliaire tout autre, puisqu’il porte des feuilles lancéolées dont l’extrémité s’achève par une pointe. Pour ajouter davantage de complexion, Dioscoride qui connaît vraisemblablement le lierre, indique que kissos est la manière dont les Grecs appellent généralement le lierre, et qu’aux Latins revient le mot hedera (1), ainsi que l’appelle le poète latin Virgile au premier siècle avant J.-C. Si l’on considère le chapitre 172 du deuxième livre de la Materia medica, il n’y a pas trop de doute au sujet de la plante qui y est abordée, bien que Dioscoride entre dans le détail, distinguant pas moins que trois lierres différents : l’helix, le lierre blanc et le lierre noir, précisant que ce dernier, ainsi nommé en raison de la couleur de ses fleurs (?), se fait aussi appeler dionysia, un mot important, à bien conserver en mémoire pour la suite de notre exposé, de même que cet autre-là : kissos.
Comme nous l’avons précédemment évoqué à travers l’article consacré à la vigne, le lierre est l’un des nombreux végétaux attributs d’Osiris, comme cela est confirmé par le nom grec qu’on lui a donné, c’est-à-dire chenosiris, signifiant « arbre d’Osiris ». Les Grecs, ayant beaucoup emprunté à cette grande nation civilisationnelle que fut l’Égypte antique, pourraient être abusivement accusés d’imitateurs si l’on considère une divinité comme Osiris au regard de cette autre, Dionysos, ayant intégré le panthéon grec sur le tard, après être passé par une nécessaire première étape d’archaïsme où, bien avant qu’on ne retienne que ce que l’on sait généralement de ce dieu, Dionysos était très simplement figuré par un poteau enguirlandé de lierre. De l’un à l’autre, on parle parfois d’emprunts bilatéraux. Mais de là à savoir exactement qui a commencé – chose qui selon toute vraisemblance a ardemment occupée les esprits pendant des lustres, cela n’est sans doute plus une question aussi primordiale que cela, puisque « des études récentes semblent confirmer que, ‘en ce qui concerne la vigne et le lierre, Osiris n’a probablement rien emprunté à Dionysos, ni Dionysos à Osiris ; les croyances se sont développées en Égypte et en Grèce sur un fond d’universaux de pensée’ » (2). Ce qui représente plus qu’une hypothèse – particulièrement étonnante et novatrice, en ce sens qu’elle n’est pas le reflet d’une opposition, mais rend compte d’un phénomène perceptible à travers l’étude du chamanisme, c’est-à-dire son caractère quasiment universel.
Sémélé, enceinte des œuvres de Zeus, porte Dionysos dans son ventre. La mythologie explique, en gros, que pour que l’enfant soit protégé de l’ardeur solaire du dieu du tonnerre, un lierre s’interposa entre la mère et l’enfant d’une part, Zeus d’autre part. Sémélé ayant péri à travers ce délicat exercice, il fallut en extraire l’enfant non parvenu à terme, lequel fut aussitôt cousu indemne dans la cuisse du dieu de l’Olympe, par lui-même ou par Hermès, cela est variable selon les versions (3). C’est à cet extrait du mythe que Dionysos doit son nom qui, littéralement, veut dire « né deux fois ». Cette relation au lierre, tout juste naissante, ne tarira pas. Cette plante, c’est indubitable, est bel et bien l’un des plus évidents attributs végétaux du dieu Dionysos. Et c’est ainsi que nous en revenons à ce kissos qui aurait été, dans un premier temps, le nom attribué au dieu par le lierre salvateur. Puis, par extension, Kissos, épithète de Dionysos, figura le dieu spécialement couronné de lierre, portant son thyrse lui-même orné du même végétal, bien après qu’enfant, il fut baigné dans la fontaine Kissusa, puis élevé sur le mont Helicon, toutes d’évidentes manifestations de la nature hédéracée de Dionysos. A la suite de quoi, de nombreuses anecdotes attestent de la capacité protectrice du lierre à travers les âges. Par exemple, ne croise-t-on pas des statuettes grecques remontant aux IV ème et III ème siècles avant J.-C., dont certaines, représentant une femme et un enfant, sont parées de feuilles de lierre, celles-là même qui sont aussi sculptées sur bon nombre de bâtiments grecs puis même romains. Récemment encore, on disait que les maisons aux murs recouverts de lierre étaient ainsi protégées des mauvais sorts, alors que, suspendu dans les étables, il évitait au lait des vaches de tourner. Ainsi, ce qui pourrait passer pour un ornement tout juste esthétique, n’en est pas forcément un. C’est ce qui va maintenant nous conduire à exposer la première valeur du lierre, que nous introduirons grâce à ce Romain d’origine grecque qu’était Plutarque : « Si Dionysos fut considéré comme un médecin hors pair, ce n’est pas seulement pour avoir découvert ce remède si puissant et en même temps si agréable qu’est le vin, mais aussi pour avoir mis en honneur le lierre en raison de son action particulièrement efficace contre le vin et enseigné aux bacchants à s’en faire une couronne pour moins souffrir des effets du vin, la fraîcheur du lierre éteignant le feu de l’ivresse. » Présenté ainsi, le lierre serait donc l’antidote de l’ivresse bacchique, ce que semble montrer Platon, exhibant un Alcibiade fin saoul, portant une couronne tressée de lierre et de violettes. Le lierre ôterait donc les maux de tête causés par le vin, ce qui n’est pas en soi une remarque isolée, puisque cette capacité oblitératrice transparaît chez certains auteurs antiques comme, par exemple, le médecin romain Serenus Sammonicus qui, officiant au III ème siècle de notre ère, donnait non seulement le lierre comme remède des maux de tête, mais affirmait aussi qu’il a toute l’aptitude pour calmer la frénésie et les embarras de tête (sans cependant nous dire si ce « mal aux cheveux » est d’origine alcoolique). Un siècle après lui, un médecin bordelais, Marcel l’Empirique, emploie le lierre pour des raisons similaires et dont le docteur Henri Leclerc nous offre un aperçu précis : « Parmi les merveilles que les Anciens ont dites du lierre, il n’est pas sans intérêt de rappeler le passage dans lequel Marcel l’Empirique vante, comme un remède tout puissant de la céphalagie, l’application sur le front et sur les tempes de son suc ou de ses feuilles » (4). Leclerc, qui a longuement étudié le lierre au début du XX ème siècle, s’est aperçu que c’est un modérateur très efficace des nerfs périphériques, d’où, peut-être, les couronnes de lierre portées par les ménades, qui les aidaient, nous apprend-on, à mieux tolérer les maux de tête liés à une consommation excessive de vin, ce qui n’était pas un moindre mal : rappelons dans quel état frénétique le délire dionysiaque jetait les ménades !
Nous nous arrêterions là si un passage du même Plutarque ne nous avait pas différemment alerté. Parlant encore du lierre, il fait l’aveu suivant : « Il renferme des esprits violents qui éveillent, excitent et produisent des transports suivis de convulsions. Bref, il inspire une ivresse sans vin, une sorte de possession à ceux qui ont une disposition naturelle à l’extase ». Allons bon ! On ne peut alors plus qualifier le lierre d’antidote de l’ivresse bacchique, à moins qu’il opère ainsi uniquement chez toutes les personnes qui ne possèdent pas cette « disposition naturelle à l’extase » signalée par Plutarque. Tout le monde est-il réceptif aux bons effets de la sauge divinatoire, pour prendre un exemple parmi tant d’autres ? Non, j’ai bien vu chez certaines personnes cette plante demeurer intégralement inopérante. C’est encore le même Plutarque qui ajoute que les prêtres de Zeus se devaient d’éviter la vigne pour n’en point subir l’ivresse. Mais, touchant le lierre, ils étaient immédiatement envahis par une forme de « fureur » sacrée, démence, allégresse sauvage dont il nous faudra reparler. Le lierre, toxique, est hallucinogène, avancent certains, d’où les violents effets enregistrés suite à son absorption, sans aller jusqu’à pointer du doigt une extase divine. Dioscoride signalait que « les ‘raisins’ du lierre noir pris en breuvage, ou le suc de ses feuilles, rendent le corps languissant, et troublent l’esprit, lorsqu’on en use en trop grande quantité » (5). Or il s’avère plutôt que le délire dionysiaque s’apparente davantage – d’après les descriptions qui en ont été données – à une intoxication par la jusquiame. C’est pourquoi, l’on peut légitimement s’interroger : le lierre, peut-il être, d’une manière ou d’une autre, l’agent de ce délire, sachant que, tout vraisemblablement, si le lierre procure des hallucinations, l’utilisation de cette plante pour ce but-ci, remonte, d’après Jacques Brosse, à une période bien antérieure à la culture de la vigne, et donc à l’usage sacré du vin ? Ce ne sont que des hypothèses que l’on avance : ainsi, Bernard Bertrand, qui explique que les Celtes auraient pu tirer parti de la force roborative des baies de lierre, qu’ils auraient incorporées – nul ne sait bien comment – à leur cervoise : « De ces bières primitives, on dit qu’elles auraient pu être des boissons magiques, capables de décupler la vaillance des guerriers qui affrontèrent César » (6). Pourquoi pas, bien qu’on puisse objecter qu’ils se sont loupés quelque part, vu le résultat final… Les armées qui utilisent des drogues, même de nos jours ça existe encore et ça n’a rien d’exceptionnel : considérons la seule méthamphétamine durant la Seconde Guerre mondiale, usitée aussi bien par les Américains, les Britanniques que les Allemands entre autres. Si jamais le lierre, préparé d’une mystérieuse manière et dans des conditions particulières, était capable de faire entrer dans une ivresse sans vin, bien peu se sont posés la question de savoir ce que pouvait bien être ce breuvage à base de lierre. C’est une interrogation qui a fait bien peu d’émules, hormis, peut-être, Robert Graves qui imagine une bière édulcorée au miel et additionnée d’extraits de lierre, ou bien une « bière de sapin, brassée à partir de la sève de l’épicéa et assaisonnée de lierre ; à moins qu’ils ne mâchassent des feuilles de lierre pour leur effet de drogue » (7). Tout ceci, qui n’est qu’hypothétique, reste cependant peu clair : on retiendra tout simplement, avant de passer à la suite, que le lierre éteint l’ivresse du vin mais en allume une autre qui lui est propre.
Venons-en maintenant à la seconde valeur du lierre. Revenons au plus près du thyrse de Dionysos, sorte de sceptre ou de bâton enrubanné de lierre et/ou de vigne. Ce thyrse ayant un rapport avec le dieu de la foudre, duquel Dionysos est re-né, il implique donc la révélation. Parce que le thyrse est l’image de la foudre, celle-ci « était l’arme victorieuse du dieu, et le tonnerre proclamait la volonté divine. Bacchus, couronné de lierre, était donc un dieu à la fois victorieux et prophétique » (8). Signalons que, avant même qu’Apollon ne s’installât à Delphes, lieu du célèbre oracle, Dionysos y était déjà présent : l’implication du lierre dans la mantique est donc déjà très ancienne. La capacité révélatrice du lierre et de la foudre n’est pas circonscrite qu’au seul monde grec, puisque nous voyons qu’en Lettonie, le nom du lierre (pehrkones) s’inspire de celui du dieu de la foudre, Pehrkon (ou Pehrkones), orthographes assez proches de ce qui se passe dans un pays limitrophe, la Lituanie : le lierre y est nommé perkunas, en relation toujours avec le nom qu’y prend le dieu fulgurant. Le lierre est aussi donnerebe – herbe du tonnerre – chez les anciens Germains, puisqu’il y est attribut de cette divinité de la foudre et du tonnerre qu’on appelle Donar (ou Thonar), un nom dans lequel résonnent autant le tonnerre que le lierre aux feuilles couleur de foudre.
L’intuition foudroyante découvre : si la vélation, en moyen français, indique que l’on place un voile sur quelque chose, la révélation le dévoile, le met à nu. D’ailleurs, qu’est donc une naissance sinon une révélation ? Est-ce à dire que Dionysos est, d’une certaine manière, un prophète ? Certes oui, nous l’avons signalé plus haut. Pour mieux l’expliciter, il faut, une fois encore, entremêler la vigne au lierre : autrefois, les portes des tavernes, taillées dans du chêne, étaient ornées de rameaux de lierre. On en suspendait aussi à l’entrée des cabarets. Aussi bien recroisons-nous Zeus le chêne et Dionysos le lierre à travers cette association végétale. Selon Angelo de Gubernatis, ce procédé avait pour but de « rendre le vin innocent », mais non pour autant ignorant si l’on prend connaissance de ce que le Florentin ajoute dans La mythologie des plantes : « Cet usage superstitieux devait avoir un autre motif. Le chêne est l’arbre de Zeus, le lierre aussi lui est cher : symbole de force, sans doute, et de génération, il aide peut-être aussi le buveur à dire la vérité, c’est-à-dire la prophétie » (9).
Le lierre aurait donc cette double fonction : supprimer la gueule de bois chez les initiés et diriger l’esprit aviné vers l’essentiel. Ne le cachons pas : les anciens Grecs crurent durant longtemps que le lierre pouvait aider à refréner les intoxications, réputation qui perdure en dehors même de la seule sphère grecque, puisque selon Serenus Sammonicus, le suc de lierre grimpant, administré à raison de quelques gouttes, suffit « pour conjurer les effets d’un breuvage empoisonné » (10). Le caractère semper virens du lierre n’est peut-être pas étranger à cet état de fait. Puisque celui-ci symbolise la force végétative, il représente également le cycle de la mort et de la vie, le mythe du retour éternellement recommencé. Ainsi, pourquoi ne serait-il pas à même de combattre l’ivresse du vin, tout en contenant lui-même des substances qui s’avèrent toxiques à hautes doses ? La vigne ouvrirait donc l’extase dionysiaque que le lierre se chargerait d’accompagner et de clôturer…
Le lierre, s’interposant entre Sémélé (= la Terre ; d’où provient le mot semelle…) et Zeus (l’ardeur céleste), ne pourrait-il pas être une métaphore de l’éclipse ? Ce qui ferait du lierre une essence lunaire, ce qui expliquerait sa versatilité. La capacité prophétique de celui qui l’absorbe, ne serait-elle pas, elle aussi, à mettre sur le compte de cette appartenance ? En tous les cas, il s’agit de transformation. Puisque sa feuille, lorsqu’elle est palmatilobée par cinq est placée sous la gouvernance de la Grande Déesse (de même que les feuilles de figuier, de platane, etc.). Avec les âges et les expériences, elle se métamorphose en forme de lance, dont l’extrémité, pointue, est dirigée vers le haut. Et ce lierre-ci, élevé, dit de haut vent, est seul à porter des fleurs marquées par le nombre 5 (elles comportent un calice à cinq dents, une corolle à cinq pétales et cinq étamines). Le 5, qui s’exprime tant dans les parties hautes du lierre que dans ses parties basses, dessine une trajectoire de révélation et d’augmentation, partant du 5 terrestre, émanation de la Terre-Mère, au 5 céleste, supraphysique et intimement lié à une divinité ouranienne comme Zeus, et, par extension, à Dionysos. (Le lierre aux feuilles lobées étant stérile, l’autre fertile – puisque seul à porter des fleurs –, on semble ici sous-entendre une primauté du principe solaire, mâle, Yang, au dépend de son opposé et néanmoins complémentaire, chose typique de cette société grecque qui refoulait les grandes déesses archaïques et primordiales, et qui les cantonnaient à des rôles plus que mineurs.)
Bien d’autres sens symboliques sont associés au lierre. Parce qu’on a longtemps cru qu’il parvenait à étouffer l’arbre hôte lui servant de support, on a dit du lierre qu’il était non seulement un parasite, mais aussi une espèce envahissante, un profiteur, un crampon en somme. Pourtant, comme s’il s’agissait là d’une preuve à l’appui, de crampons, il en dispose : il s’agit de petites radicelles atrophiées qui ponctuent de place en place les tiges rameuses et sarmenteuses du lierre, et dont la principale fonction est de lui permettre d’agripper le support sur lequel il grimpe et de s’y maintenir aussi sûrement qu’à une solide prise d’escalade. Ce en quoi le nom latin du lierre, qu’on a conservé jusqu’à aujourd’hui, c’est-à-dire hedera, outre qu’il semble parent du mot celte qui désigne la corde, hedra, nous renseigne encore davantage sur la qualité attachante du lierre puisque hedera provient du verbe latin haereare, qui signifie « être attaché, fixé ». Ces crampons, qui d’ailleurs se développent même sur des lierres libres et non grimpants, ne sont pas des suçoirs qui aideraient la plante à puiser dans les réserves nutritives de l’hôte ainsi vampirisé, sans compter que les supports qu’affectionne le lierre et qui lui permettent ses reptations verticales ne sont pas toujours d’autres végétaux, puisque un rocher, un poteau, le mur d’une maison, peuvent parfaitement bien lui convenir et satisfaire le désir d’élévation de ce monte-en-l’air. Parce qu’il embrasse son support, on a dit du lierre qu’il évoque on ne peut mieux les liens amicaux et amoureux. Le lierre est attachement : ne dit-on pas, selon une formule qui rappelle beaucoup une devise héraldique, qu’il meurt ou qu’il s’attache ? Également, il représente « l’éternelle constance du désir de fidélité ». C’est ce que suggère pour beaucoup l’ogham du lierre, Gort (ᚌ), qui signale qu’au-delà même de cette fidélité, tant en amour qu’en amitié, est bien présente, dans le lierre même, la question de la loyauté, ce qui fit affirmer que le lierre était idéalement chevaleresque pour cette raison. Mais il est aussi enlacement et, partant, sensualité. Contrairement au houx martien, le lierre, tout en courbes et circonvolutions, est typiquement féminin. De par ses attitudes serpentiformes, cette plante femelle évoque, au-delà de la seule sensualité, la sexualité qui perdure, tout emplie de cette viridité qui fait la force puissante du lierre en toute saison. Bien que non maternel, le lierre est une plante qui entretient des rapports évidents avec les rites nuptiaux. Par exemple, en Grèce antique, les couronnes nuptiales des jeunes mariés étaient constituées de rameaux de lierre, tandis qu’en Europe, « une fille qui mettait une feuille de lierre dans son corsage [nda : c’est-à-dire à l’emplacement même du cœur] devait rencontrer son futur époux » en rêve (11). Le domaine amoureux peut parfois faire tendre le lierre vers des aspects plus sombres, comme en atteste la pratique qui consistait à jeter du lierre sur les cercueils des jeunes filles mortes vierges, en souvenir d’éternelle indéfectibilité peut-être… Si le lierre est plante d’amour, c’est parce qu’on a cru trop longtemps qu’il desséchait l’arbre auquel il grimpe, aussi sûrement que le cœur qu’assaille l’amour. Mais quel est ce genre d’amour qui assèche autant ? Est-ce bien, au reste, de l’amour ? L’amour n’est-il pas censé augmenter plutôt que réduire ? Même s’il déborde, il peut parfois lorgner du côté de la concupiscence, et devenir cet incendie qui éteint et dessèche tout…
Par delà ces quelques données plutôt sinistres, il importe de savoir que le lierre était employé par les Celtes en magie des liens, autrement dit en magie liante, plus particulièrement dans le domaine amoureux, de même qu’en Chine où l’emploi du lierre en tel cas permettait d’attacher une femme à son mari. Souvenons-nous que le lierre liant provient, à travers même son nom latin hedera, de ce verbe haereare qui représente l’idée de fixer, de lier, d’arrêter, de paralyser même. C’est pourquoi le lierre Gort peut être placé en rapport avec le dieu gaulois de la parole, de l’éloquence et du verbe magique, Ogmios, que l’on retrouve en Irlande sous une forme à peine altérée : Ogma (ou Ogme), un dieu que l’on crédite, à juste titre, de la création de l’ogham, cet alphabet si particulier constitué de petites branches de différentes espèces végétales et gravées chacune d’un symbole. « De la même racine vient haeresco, ere : ‘s’attacher, s’arrêter’ ainsi que haesito, are, ‘être embarrassé, s’arrêter, hésiter’, d’où provient le verbe français hésiter » (12). L’ogham Gort peut donc être le signe de la nécessité d’une transformation, de la recherche et de la quête spirituelle aussi : ne faut-il pas traverser les rigueurs de l’hiver avant de pouvoir observer de plus près les sphériques baies noirâtres du lierre ? Ne dirait-on pas de petites urnes coiffées d’un couvercle scellé en cinq points, à partir desquels – pourquoi pas ? – l’on peut parfaitement envisager de tracer un sceau, celui-là même qui, sans doute, dissimule un secret au profane ? Pourquoi ne pas y voir une aide inespérée pour cet homme qui, tout sapiens qu’il soit, forcément doute ? « N’es-tu pas trop éloigné de la Nature pour ne plus savoir que douter ? », interroge Gort le lierre, qui intime aussi de procéder à un effort de stabilisation, voire même de renoncement, histoire de faire le point et de réfléchir, avant même d’opter, parmi une foultitude de choix, pour celui qui sera le meilleur pour soi, en ce moment T qui l’exige.
Ensuite, et pour achever ce long inventaire, la persistance du feuillage du lierre mènera à le considérer comme un symbole de la vie au cœur de l’hiver, à l’instar du gui et du houx. Il représente donc la constance et la persévérance, et c’est tout naturellement pour ces raisons précises qu’on le retrouve chez les Celtes lors de Jul, qui célèbre le solstice d’hiver, en particulier à travers la figure du Dagda dont le chaudron d’immortalité et de résurrection est empli d’inépuisable et de perpétualité.

D’un point de vue médicinal, la lecture de l’assez long développement qu’accorde Dioscoride aux différents lierres qu’il a recensés, permet d’établir un profil intéressant de ce à quoi les anciens destinaient cette plante âcre et astringente, qualifiée de remède de la dysenterie, des affections de la rate, des affections cutanées (brûlures, ulcères de diverses natures, érysipèle), etc. On lui voit jouer un rôle non négligeable au niveau de la sphère gynécologique, sur laquelle le lierre serait emménagogue. Également remède dentaire et auriculaire, Dioscoride fait aussi la mention de la vertu pédiculicide de la gomme de lierre.
Au Moyen-Âge, le lierre semble être encore bien davantage usité. Par exemple, Hildegarde, qui distingue cette petite plante appartenant à la famille des Lamiacées et que l’on appelle lierre terrestre (Gunderebe) du lierre grimpant (Ebich), explique, au sujet du second, une action positive sur la jaunisse, les maladies de la rate, les crachements de sang, les troubles gynécologiques tels que l’aménorrhée et la dysménorrhée. On emploie tant les feuilles que leur suc, ainsi que les racines et les graines contenues dans les baies. Hildegarde apporte aussi une information qui mérite d’être retenue : elle laisse entendre qu’elle faisait usage du lierre pour les mêmes raisons qu’en firent les antiques ménades : elle préconisait le lierre en cas de « perte de raison », ce qui ne semble en aucun cas être une mention isolée, puisque, par ailleurs, au cœur même de la littérature médicale propre au Moyen-Âge, on remarque assez souvent la relation du lierre avec la tête (maux de tête, migraine, « frénésie », surdité, troubles de la vue…), et dans une plus large mesure un emploi du lierre pour des troubles très divers, ce qui a dû occasionner l’élaboration de recettes pas moins variées, plus ou moins efficaces, comme nous allons maintenant pouvoir le constater. Dans l’ensemble, on connaît du lierre bien davantage d’usages populaires que strictement scientifiques. Dans les campagnes, on emploie souvent les feuilles et leur suc. Des cataplasmes de feuilles étaient appliqués sur les plaies, les brûlures, les ulcères, les abcès, en cas de mauvaise circulation sanguine. Dans le Loiret, on faisait macérer des feuilles de lierre broyées dans du vinaigre durant neuf jours : cela formait un excellent remède contre les cors. On utilisait encore le lierre à travers des modes opératoires très surprenants : en médecine vétérinaire, on mâchait des feuilles de lierre et on crachait la bouillie obtenue dans les yeux des chevaux souffrant de maladies oculaires. En Anjou, on confectionnait des sacs bourrés de feuilles de lierre pour y dormir. Cela avait, dit-on, de bons résultats contre les rhumatismes. Enfin, l’une des pratiques les plus étonnantes est sans doute celle-ci : en Gironde, on creusait dans le tronc d’un vieux lierre un creux en forme de gobelet dans lequel on versait du vin pour l’y faire macérer. Ce vin acquérait par la suite des propriétés anticoquelucheuses exceptionnelles. Tous ces procédés peuvent encore nous surprendre et nous paraître farfelus. Il n’empêche que, dans le fond, ils trouvent tous des justifications car, comme nous le verrons un peu plus loin, le lierre est actif contre toutes les affections ci-avant abordées. Mais, avant d’y parvenir, un peu de botanique !

A propos du lierre, on a dit qu’il s’agissait d’un arbuste en raison d’une forme parfois buissonnante, mais, en réalité, le lierre fait partie des quelques rares lianes européennes avec le chèvrefeuille, le houblon, la clématite et la bryone. Cette liane peut facilement atteindre une trentaine de mètres de longueur (davantage encore : 50 m ? 100 m ?), chose que sa longévité peut tout à fait lui permettre d’acquérir : 400 ans, parfois plus (un demi millénaire, voire un millénaire en Italie), même s’il est difficile de déterminer l’âge du lierre puisque son bois ne forme pas de « cernes » permettant de décompter ses années. Les supports environnants – selon qu’ils sont présents ou pas à proximité d’un lierre – font qu’il sera rampant ou grimpant. L’horizontalité et la verticalité semblent avoir un rôle prépondérant sur la forme des feuilles du lierre. En effet, on distingue deux types de feuillages : des feuilles lobées portées par des rameaux stériles, et des feuilles non lobées, en forme de fer de lance, portées par des rameaux fertiles. Le seul critère distinctif au sujet de l’âge du lierre, cela reste encore ses feuilles. Bien que dans les deux cas elles sont longuement pétiolées, de couleur vert foncé, coriaces et persistantes, il s’avère que seuls les lierres de la seconde catégorie, dit lierre de plein vent (ou de haut vent), portent des ombelles de petites fleurs parfumées, de couleur vert jaunâtre, longuement pédonculées et plus tard des baies, alors que les premiers, comme le lierre poussant en sous-bois, n’en produit pas. La floraison se déroule à l’automne, dès septembre, et offre, dans une période de disette, du pollen nombreux aux abeilles. Comme le pin, le lierre est extrêmement prolixe de son pollen, façon, sans doute encore, de marquer sa grande vitalité, viridité pourrions-nous même dire, tandis que la fructification, sous forme de grappes de baies globuleuses vertes, violettes puis noirâtres, achève ce curieux cycle végétatif.
Très fréquent, le lierre affectionne les sols riches, ombragés comme lumineux. Sur la question de sa répartition géographique, l’on rencontre l’erreur qui est faite parfois de l’imaginer totalement absent de la région méditerranéenne, ce qui est bien évidemment faux et fort regrettable, d’autant plus que c’est dans ces zones-là précisément (Italie, Espagne, Midi de la France) qu’on rencontre les plus gros spécimens de lierre. Dans le reste de l’Europe, il est présent à peu près partout, à l’exception de sa fraction la plus orientale, le lierre étant une plante surtout endémique à l’Europe occidentale : bien que peu frileux, supportant aisément les lieux froids et neigeux, le lierre est une espèce océanique, mais absolument pas continentale, encore moins montagnarde, ce qui explique qu’on ne le rencontre plus dès lors qu’on passe la barre des 1300 m d’altitude environ.
Comme nous l’avons dit, le lierre se trouve souvent dans le voisinage proche de l’homme, dont il escalade les murs des vieilles maisons, de ses ruines, ou de ses décombres. Hôte des talus, des haies et des lisières de forêt, on le trouve fréquemment associé tant à des essences à feuilles caduques (chêne, peuplier noir, hêtre, aulne…) qu’à des résineux (pin sylvestre, cèdre…).

Les deux formes foliaires du lierre : à limbe lancéolé et à limbe trilobé ou pentalobé.

Le lierre en phytothérapie

« L’action énergique de cette plante sur nos organes mérite l’attention des médecins praticiens ; des observations cliniques bien faites et déterminant avec précision ses propriétés, lui assigneraient indubitablement une place dans la matière médicale indigène » (13). Cette requête, émanant de Cazin, il est bien difficile d’affirmer qu’elle a été suivie d’effets plus ou moins immédiats. Les pourparlers houleux au sujet de sa soi-disant toxicité, le fait d’avoir été relégué pendant longtemps à la seule pharmacopée des campagnes, etc., sont autant de raisons qui n’ont très probablement pas aidé le lierre à entrer en faveur. On en connaît cependant un bon bout à propos de ses propriétés et usages thérapeutiques. En revanche, là où blesse le bât, c’est en ce qui concerne les données biochimiques : on a l’impression d’être restés figés au XIX ème siècle ou pas loin, tant cela n’a, semble-t-il pas, été rénové depuis des lustres. Et devoir dépoussiérer des données qu’on peut qualifier d’antiques n’a rien de bien valeureux ni réjouissant pour moi. Enfin, nous allons faire ce qui nous apparaît possible et nous en contenter, faute de mieux.
Nous nous attacherons essentiellement aux feuilles et aux baies dont la saveur « austère » a été dite amère et nauséeuse, ce que je puis confirmer : la manducation d’une feuille de lierre vous fait regretter la fadeur de la feuille-de-chêne ! Que contient donc le lierre si nous n’en considérons que ces deux seules fractions végétales que sont baies et feuilles ? Eh bien, nous pouvons avancer l’existence d’une substance bien connue, l’hédérine, une saponine qui, comme son nom l’indique, mousse dans l’eau chaude. Puis vient de la rutine, glycoside flavonique. Ajoutons-y des acides (hédérique, chlorogénique, formique, malique), de la pectine, du tanin, au moins une essence aromatique, un sucre (inositol), enfin d’assez mystérieuses substances comme le falcarinol (alcool gras du groupe des polyynes), une molécule proche des cétones, le falcarinone, enfin, un corps de nature phyto-œstrogénique dit-on.
Permettons-nous d’adjoindre à cela un supplément anecdotique : tenant en quelques données qui ne sont pas toujours partagées par la plupart des auteurs modernes (je n’en ai trouvé trace que chez Fournier et Cazin, et bien avant eux, Dioscoride) : il s’agit de la gomme de lierre ou autrement nommée gomme hédérée, qui découle, exsudant du tronc des très vieux lierres du midi de l’Europe et du nord de l’Afrique, et que Cazin décrit en ces termes : « Elle est noirâtre, en morceaux irréguliers ; composée de grumeaux ou fragments luisants, bruns-grisâtres ou rougeâtres foncés, non transparents, à cassure nette et brillante, se brisant sous la dent, sans saveur marquée, ne blanchissant pas la salive et ne s’y dissolvant pas, d’une odeur résineuse, brûlant en répandant une odeur d’encens » (14) fort agréable, au point que Cazin se proposait de la substituer, pour cette raison, à la myrrhe avec laquelle elle entretient plus qu’une analogie, substance elle-même fort variable au regard de son aspect, de son parfum et de sa composition. De même, la gomme de lierre peut être essentiellement de nature gommeuse, résineuse, ou plus communément les deux à la fois. Inutile de vous dire que les indices consistant à en expliciter la composition biochimique sont quasiment inexistants (s’il existe quelques données éparpillées au sujet de l’huile essentielle extraite des rameaux feuillés du lierre, essentiellement composée de sesquiterpènes et de monoterpènes, rien ne nous est dit au sujet de la composition de cette gomme de lierre).

Propriétés thérapeutiques

  • Antispasmodique de l’appareil respiratoire, expectorant
  • Dépuratif, sudorifique
  • Anti-inflammatoire, décongestionnant, antirhumatismal, antinévralgique, odontalgique
  • Hypotenseur, vasoconstricteur
  • Anti-infectieux : antifongique, antiparasitaire (pédiculicide)
  • Topique, résolutif, détersif, astringent
  • Hémolytique puissant
  • Fébrifuge
  • Cholagogue
  • Emménagogue, stoppe la sécrétion lactée (?)
  • Purgatif et vomitif (à hautes doses)

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère pulmonaire : bronchite chronique, catarrhe bronchique chronique, trachéite, laryngite, laryngite sévère, coqueluche, rhume
  • Refroidissement, sensibilité aux infections
  • Troubles locomoteurs : rhumatismes, goutte, névrite, névralgie (sciatique), lumbago
  • Affections cutanées : plaie, plaie de cicatrisation difficile, plaie gangreneuse, ulcère (atonique, de jambe, rebelle, sanieux, fongueux, variqueux), dartre, gerçure, engelure, crevasse, cor, durillon, abcès, vergetures, teigne, gale, poux, brûlure du premier et du deuxième degré, coup de soleil, piqûre d’insecte, pellicule, mycose du pied
  • Troubles circulatoires : hypertension, œdème circulatoire, mauvaise circulation sanguine, cellulalgie (congestion et vasodilatation ont pour conséquence l’apparition de la cellulite)
  • Troubles de la sphère gynécologique : règles insuffisantes, métrorragie, leucorrhée, engorgement des seins
  • Lithiase biliaire
  • Affections dentaires : douleur dentaire, carie
  • Soins capillaires : améliorer la santé du cuir chevelu, accentuer la couleur et les reflets des cheveux châtains et bruns

Modes d’emploi

Si l’on souhaite employer le lierre par voie interne, la teinture-mère reste tout de même l’option la meilleure. Cependant, sachons que d’autres modus operandi sont envisageables :

  • Infusion à froid de feuilles fraîches.
  • Décoction, décoction concentrée de feuilles fraîches (pour bain, lotion, etc. ; en usage externe).
  • Infusion de baies concassées.
  • Décoction de baies concassées.
  • Alcoolature de feuilles fraîches.
  • Macération acétique de feuilles fraîches.
  • Poudre de feuilles.
  • Poudre de baies.
  • Cataplasme de feuilles fraîches hachées liées par de la farine de lin.
  • Feuilles fraîches en application locale.
  • Macération huileuse de feuilles fraîches : pour cela, vous aurez besoin d’une bonne poignée de feuilles de lierre bien propres, séchées au torchon, puis grossièrement hachées, d’huile d’olive bio première pression à froid, et d’un bocal en verre muni de son couvercle. Placez le lierre bien tassé dans le bocal, couvrez d’huile. Fermez le bocal et laissez macérer le tout pendant quatre bonnes semaines au soleil. Prenez soin d’agiter régulièrement le mélange. Au bout du compte, passez-le à l’aide d’un filtre à café et recueillez l’huile que vous entreposerez dans un flacon de taille adaptée.
  • Variante : au lieu d’huile d’olive, la macération s’opère dans le saindoux, ce qui est tout à fait autre chose…
  • Enfin, pour les plus courageux et les plus hardis : on fait sécher modérément des feuilles de lierre à la bouche du four, en quantité suffisante pour pouvoir les déposer sur un drap dont on s’enveloppe par la suite.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Récolte : certains auteurs préconisent de cueillir les feuilles de lierre (sans préciser lesquelles : les lobées, les entières, des deux types ?) en toutes saisons du fait du caractère semper virens de la plante. Ainsi procédait Cazin. D’autres font observer qu’il est bon de se contenter des seules et uniques feuilles tendres ramassées à la fin de la période estivale (août-septembre). Quant aux baies, c’est aux premiers mois de l’année (janvier-mars) qu’on se livre à leur récolte.
  • Toxicité : celle du lierre fait débat depuis bien longtemps. Pour conforter l’opinion de Cazin qui n’utilise en aucune manière le mot « toxique » dans sa monographie, Bernard Bertrand rappelle que :
    – les abeilles butinent avec attrait le nectar d’excellente qualité des fleurs de lierre ;
    – le bétail (dont les chèvres) broutent les feuilles de lierre sans dommage pour lui ;
    – les oiseaux (grives, merles, mésanges, etc.) se repaissent des baies de lierre l’hiver venu.
    Mais voilà que Fournier se glisse entre les deux hommes et signale à l’attention que :
    – des baies mangées par des enfants ainsi qu’un usage excessif des feuilles par voie interne provoquèrent des empoisonnements mortels, et plus souvent des troubles variés dont voici la teneur : nausée, vomissements, lésion banale du tube digestif, diarrhée, excitation fébrile, troubles respiratoires et nerveux… ;
    – cette toxicité non fantasmée explique que les baies de lierre sont finalement peu consommées par les oiseaux : cela remet grandement en perspective la vision de « garde-manger de l’hiver » qu’on peut avoir associée au lierre, tout juste picoré à vrai dire, voire même boudé, ce qui n’est pas vraiment la même chose que d’affirmer à qui veut l’entendre que les oiseaux de passage font bombance avec le lierre : à eux-mêmes s’applique le célèbre proverbe : à défaut de grives, l’on mange des merles ! Un comble ! C’est donc en dernière ressource, selon Fournier, que les passereaux piquent du bec dans la baie d’ierre, tandis qu’un canari qui se taillerait une farandole de ses feuilles s’en ferait aussitôt un habit de deuil.
    Comment expliquer cette dissemblance d’avis sur la seule question de la toxicité avancée du lierre ? Est-elle à mettre sur le compte de la proportion d’hédérine, substance davantage présente dans les lierres méridionaux que ceux qui sont septentrionaux ? En tous les cas, pour reprendre le questionnement de Fournier à propos de la toxicité des baies de lierre : « est-elle partout égale ? » On peut se le demander. Mais comme elles ont été écartées de la pratique phytothérapeutique depuis un bon moment, on n’en sait pas davantage. Tandis que, concernant les feuilles, l’on sait maintenant qu’elles contiennent, à l’instar de la carotte et du ginseng, une substance dont on a croisé le nom plus haut : le falcarinol. Or celui-ci est susceptible d’occasionner des dermites de contact de nature allergique. Des irritations mécaniques sont aussi observées auprès des sujets prédisposés, dont la peau est sensible. Enfin, en interne, sachons aussi que l’infusion de feuilles de lierre, même légère, peut être agressive pour les muqueuses gastro-intestinales (ça l’est bien davantage à fortes doses ; rappelons aussi que les saponines du lierre sont détergentes). Il est donc nécessaire d’en faire un raisonnable usage, compte tenu que, au long cours, des cas de cirrhose hépatique peuvent survenir, ce qui pour un soi-disant antidote de l’ivresse par le vin, est tout de même mal venu.
  • On utilise depuis longtemps – Dioscoride le mentionnait déjà – l’usage tinctorial des feuilles et des baies de lierre pour foncer les cheveux ou faire conserver aux cheveux bruns leur noirceur. Quant aux feuilles seules, en lotion, elles ravivent les reflets des cheveux bruns et châtains, et raniment l’éclat des étoffes de soie noire.
  • Les feuilles de lierre contiennent, comme nous l’avons vu, des saponines, substances dont la principale caractéristique est de mousser au contact de l’eau chaude. Ainsi les feuilles de lierre, de même que la saponaire, offrent-elles une lessive pour le moins écologique.
    _______________
    1. C’est de ce premier terme que dérivera le mot lierre tel que nous le connaissons, non sans avoir subi de successives étapes – edre, iedre, etc. – de transformation. Par exemple, en vieux français, la plante est désignée par les mots ierre ou iere, ainsi qu’on le lit dans Le Roman de la Rose rédigé en langue d’oïl au XIII ème siècle. Mot débutant par une voyelle (ou un h aspiré dans sa forme hierre), il fallait nécessairement faire l’élision avec le pronom le, et obtenir, de fait, l’ierre. L’apostrophe ayant disparu, on a obtenu par agglutination un unique mot : lierre.
    2. Michèle Bilimoff, Les plantes, les hommes et les dieux, p. 56.
    3. De là découle l’expression « se croire sorti de la cuisse de Jupiter », ayant la même valeur d’équivalence avec « se croire premier moutardier du pape ». L’une comme l’autre désignent une personne imbue d’elle-même, prétentieuse, etc.
    4. Henri Leclerc, Précis de phytothérapie, p. 281.
    5. Dioscoride, Materia medica, Livre II, chapitre 172.
    6. Bernard Bertrand, L’herbier toxique, p. 132.
    7. Robert Graves, Les mythes celtes. La Déesse blanche, p. 211.
    8. Angelo de Gubernatis, La mythologie des plantes, Tome 2, p. 196.
    9. Ibidem.
    10. Serenus Sammonicus, Préceptes médicaux, p. 65.
    11. Jennifer Cole, Cérémonies autour des saisons, p. 100.
    12. Julie Conton, L’ogham celtique, p. 194.
    13. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p. 537.
    14. Ibidem, p. 536.

© Books of Dante – 2019

Le prunellier (Prunus spinosa)

Synonymes : épinette, épine noire (sans doute le plus connu, et qu’on applique aussi au nerprun qu’on ne confondra pas à l’occasion), buisson noir, prunier noir, prunier sauvage, prunier épineux, cravichon, caverou, caveron sauvage, créquier, fourdinier, argoche, argossay, beloche, belocce, belossay, pellocier, pelossier, et enfin le très curieux mère du bois.
Quant à la prunelle, elle porte différents noms vernaculaires qui s’apparentent assez à certains des mots qui précèdent : pélosse, belosse, fourdraine, chenelle, senelle, aragnon, agrene, agrumelle, agrumélie (= « pomme aigre, âcre »).

Le prunellier jouissait autrefois d’un statut médicinal assez marqué. Toutes ses parties – fleurs, feuilles, fruits, écorce – étaient utilisées. On ne peut plus en dire autant de l’épine noire aujourd’hui. Son caractère épineux et obscur y est, peut-être, pour quelque chose. On retrouve en allemand – schwarzdorn – et en anglais – blackthorn – ces deux caractéristiques : ses rameaux épineux et la noirceur de ses fruits, les prunelles (1). Il est vrai également que croquer un de ces fruits est une expérience pour le moins âpre et acide dont les papilles gustatives se souviennent longtemps, peinant à se détacher de cette aigreur à laquelle on ne se soustrait pas en un seul claquement de doigt ! Bien que cousin avec cerisier, pêcher et autre amandier, le prunellier n’a pas eu la « chance » de se voir doté par la Nature de fruits doux et savoureux (2). Mais, qu’à cela ne tienne, il a bien d’autres qualités ! Si l’on ose l’approcher, il est capable de nous en dire bien davantage que les traces de griffure rougeâtres que ses épines laissent sur la peau de l’imprudent ou du téméraire.

Ceci étant dit, exposons ci-après les quelques informations relatives au passé médicinal du prunellier, qui se conforme à peu de chose près à celui de l’aubépine, à la différence que l’histoire du prunellier apparaît bien moins riche d’anecdotes que celle de l’épine blanche, même si le prunellier est doté d’un sacré caractère !

A l’époque néolithique, on procédait à la cueillette des prunelles (peut-être même en confectionnait-on des boissons fermentées comme cela se fait encore ici ou là). Bien que la présence du prunellier ait été attestée en Italie et en Grèce, il n’a pas véritablement attiré l’attention des Anciens. Théophraste, Dioscoride, Pline et Galien mentionnent cependant le caractère astringent de la prunelle, à défaut de s’étendre sur les usages médicinaux des fleurs de prunellier. Peut-être pouvons-nous imaginer qu’ils considéraient le prunellier de la même manière qu’on rend actuellement compte du pin noir d’Autriche dans nos contrées ; ce qui passe aujourd’hui pour une matière médicale évidente ne l’était probablement pas auparavant dans tel ou tel endroit ; c’est bien possible après tout, puisque ce même motif nous est applicable à l’identique. Chez les Anciens, on rencontre un akakia dont on a longtemps pensé qu’il s’agissait du prunellier, ainsi a-t-on donné aux fleurs de prunellier le nom de flores Acaciae germanicae, chose qui a davantage entretenu la confusion, sans compter sur le fait qu’on n’opère pratiquement aucune distinction entre le prunier et le prunellier jusqu’au XVI ème siècle. Cependant, au XII ème siècle, Hildegarde de Bingen, pleine de discernement, évoque tant le prunier (De prunibaum) que le prunellier (De spinis), au sujet duquel elle dit que le fruit purifie l’estomac alors que la cendre de bois de prunellier, mêlée à de la poudre de clou de girofle et de cannelle permet d’effacer les douleurs des membres et celles de la goutte. Ce n’est qu’à partie du XVII ème siècle que l’on commence à s’intéresser aux fleurs de prunellier avec Bauhin, qui sera suivi par Murray, Cazin et Kneipp, entre autres, sans pour autant que cette liste de praticiens ne s’étende bien loin.
Face au prunellier, l’on peut avoir – à raison – l’impression qu’il n’a jamais véritablement réussi à ouvrir en grand la porte des laboratoires scientifiques, contrairement à l’aubépine qui, après bien des tergiversations, y ayant traîné longtemps ses guêtres aux alentours, s’est vue, finalement, conviée à y pénétrer à la fin du XIX ème siècle. Ainsi peut-on avoir la sensation justifiée d’un prunellier résidant aux marches d’un monde empirique propre à la campagne où, en revanche, il a su faire merveille dans les pratiques magiques et spirituelles, qui vont maintenant orienter notre propos.

Les plantes épineuses ont généralement eu une mauvaise réputation, et on s’est souvent empressé de ranger églantiers, ronces, ajoncs, chardons divers et épines noires dans le même panier, objectant qu’il est bien beau d’avoir des épines quand on pousse la forfaiture – qui n’est pas ici forfanterie – à n’avoir ni suave parfum, ni goût agréable. En effet, n’est-ce pas pousser le bouchon un peu trop loin que de devoir supporter toutes ces plantes épineuses, qui plus est inutiles ? Qu’on s’y pique les doigts, je veux bien, mais encore faudrait-il que ce soit pour une belle et noble raison, etc., vous connaissez la suite (si la vigne avait autant d’épines que le prunellier, je ne suis pas certain qu’on fabriquerait autant de pinard en France…).
Cela explique pourquoi l’on a souvent placé en opposition symbolique l’épine noire face à l’aubépine, l’épine blanche, laquelle n’a pas toujours eu forcément belle presse.
Dans le domaine divinatoire, on rencontre un ogham fabriqué à base de bois de prunellier, Straif (ᚎ), mot dont l’orthographe est proche du mot anglais strife qui signifie lutte, trouble, conflit, combat guerrier, ce qui donne à Straif un caractère très martial que l’on peut souligner davantage en remarquant qu’en Irlande l’on fabrique depuis bien longtemps des shillelag : si certains prennent l’allure de cannes de marche, d’autres ressemblent beaucoup plus aux casse-têtes iroquois que l’on maintient fermement à l’aide d’une dragonne. Si aujourd’hui la plupart d’entre eux sont taillés dans du bois d’aubépine (ce qui en bouleverse nécessairement le symbolisme), on reconnaît une plus grande propicité au combat à l’épine noire, puisque le shillelag (de même que le makila basque en bois de néflier et le penn bazh breton en bois de houx) est autant une arme offensive qui frappe, que défensive puisqu’elle permet de parer les coups. Le shillelag est un objet qui rend merveilleusement compte des propriétés contraires mais complémentaires de l’épine noire. Pour s’en convaincre, il suffit simplement d’observer une haie formée de ces arbustes : quasiment infranchissable, elle défend en dissuadant, donc en repoussant. On peut donc qualifier l’épine noire de bouclier, animée d’un pouvoir de protection qui n’apparaît jamais comme passif, chose facilement discernable dans le conte de La Belle au bois dormant lorsque le prince se présente devant le château : « A peine s’avança-t-il vers le bois, que tous ces grands arbres, ces ronces et ces épines s’écartèrent d’elles-mêmes pour le laisser passer : il marche vers le Château qu’il voyait au bout d’une grande avenue où il entra, et ce qui le surprit un peu, il vit que personne de ses gens ne l’avait pu suivre, parce que les arbres s’étaient rapprochés dès qu’il avait été passé » (3). Oui, parce que c’est au prince seul qu’incombe de braver l’épine.
Le prunellier, à travers Straif par exemple, qu’il défende et protège, ou qu’il attaque, ne reste donc jamais inactif, car, si face à lui on fait preuve de témérité, les épines acérées du prunellier infligent de cruelles griffures, rappelant, par ce déchirement physique, qui peut tout aussi bien être psychique, que l’on entre, par le biais d’un mouvement soudain et brutal, dans une période de crise, un mot aujourd’hui médiatiquement dévoyé, puisqu’une crise n’est pas autre chose qu’un paroxysme, un pic aigu, une épingle qui pique, une épine. C’est pourquoi l’on ne peut pas être étonné du fait que le prunellier est communément associé aux divinités de l’orage et de la foudre (le Dagda, Sucellos, Taranis…). C’est pourquoi l’on dit que l’épine du prunellier, et son bois tout entier en définitive, sont foudroyants et fulgurants (du latin fulgur, « éclair »). Ces deux termes, au sens analogue, impliquent l’idée de rapidité, de soudaineté, de force, de vitesse, ils disent toute l’énergie avec laquelle la puissance de l’épine noire (et donc de Straif) est capable d’être émise, déployée, propagée !… L’éclair, si tu n’es pas sur son chemin, si tu n’en es pas le point d’impact, peut éclairer ta nuit noire au besoin, mais si jamais il te tombe dessus, il te faudra une sacrée résistance pour encaisser le coup de jus. Électrique, le prunellier se rapproche donc de la symbolique de la planète Uranus. Il en va de même de la manière dont on manie le prunellier qui peut faire en sorte de générer autant des énergies dans le but de nuire que dans celui d’assister et de venir en aide.
« Seul le prunellier avait des fruits âcres à vous en resserrer toutes les gencives. Oh ! que tout était gris et lourd dans le vaste monde ! », se lamentait Andersen dans un de ses très célèbres contes (4). S’il est une chose que le prunellier Straif ne peut tolérer, c’est bien les pleurnicheries : reste lignite ou deviens diamant, intime-t-il, puisqu’il invite à la transformation et à la métamorphose. En cela, il est bien commode d’unir Straif à une divinité comme Hécate. Pourquoi ? Parce qu’ils sont tous les deux effrayants au prime abord : ils incitent non pas à ce qu’on s’approche d’eux, mais qu’on s’en écarte. Et se détourner de l’un ou de l’autre est dommageable dans le sens où ils sont disposés à apporter une solution à un problème… épineux. Mais, parfois, le choix n’est pas permis, on a beau chercher, il faut absolument en passer par là : quand Straif émerge, il faut comprendre et intégrer rapidement, le plus rapidement possible, qu’il n’y a pas d’autre solution que d’aller au charbon. Mais le refus peut faire naître la malchance, l’infortune, une imprévisible douleur, parce que, alors, tel est le sort, le destin, le fatum. Ou pas. Parce qu’il est également vrai que l’ogham Straif est annonciateur d’événements imposés du dehors, indépendants de notre volonté, qui nous sont extérieurs et contre lesquels il est impossible et absurde de lutter. A cette occasion, Straif nous indique quelque chose que nous empruntons à Épictète : « Ne demande pas que ce qui arrive arrive comme tu veux ; veuille que les choses arrivent comme elles arrivent, et tu seras à l’aise » (5). En substance, cela signifie que, si possible, il importe de s’adapter à la volonté de l’Univers, aussi absconse peut-elle paraître, et non chercher à la faire ployer par la seule force des ses desiderata, ce qui, en soi, n’est que pure folie, n’étant que l’évident présage, qu’un jour ou l’autre, l’Univers renverra, avec force, l’ascenseur.
Straif demande de s’interroger sur la raison de la présence de l’obstacle et de l’adversité ; il implique de partir en quête d’une vision rénovée qui ne peut s’acquérir sans véritable et profonde prise de conscience majeure ; enfin, l’ogham commande de faire preuve de réactivité face à cet impondérable surgi de nulle part, afin de traverser au mieux, mais non sans mal, les difficultés. « Le danger est en revanche de tourner le dos à cette possibilité de perfectionnement et de purification, pour sombrer dans une dépression stérile, l’apitoiement sur son sort, l’amertume ou la révolte envers le destin » (6).
Un autre danger réside dans le fait de venir baigner dans des énergies lourdes et plutoniennes, dont la vivacité uranienne du Verseau ne permet pas toujours de s’extirper. Si on le souhaite, n’hésitons pas à placer sur la même ligne ce signe zodiacal et l’ogham Straif. L’on peut avoir, en idée, l’image de ces bruissons emberlificotés, inextricables chevaux de frise, protections quasi militaires – no trespassing ! – qui, si elles protègent effectivement, peuvent également tuer. J’ai en tête la scène terrible d’un grand cerf mâle dont les bois s’étaient entortillés dans un vieux rouleau de fil de fer barbelé abandonné, et dont il ne pût se démettre. Gardé captif bien malgré lui, le grand cerf épuisé décéda des suites des efforts fournis dans cette lutte bien difficile. C’est sans doute l’une des pires énergies contre laquelle Straif met en garde : tout d’abord, quelque chose censé offrir protection, pour peu qu’on le néglige, il peut se transformer en des énergies pourrissantes, non intégrées donc. Parce que détournées et dévoyées, elles finissent par tuer dans une ultime étreinte d’ultra protection.

Au sujet du prunellier, l’on a un peu tout dit concernant sa structure botanique, j’ai même lu des informations (contenues dans un seul et même bouquin) qui le présentaient tour à tour comme un arbuste, un arbrisseau et un buisson ! Devant un tel fouillis lexical, il importe de remettre les choses à leur juste place. Tout d’abord, botaniquement, et si l’on est rigoureux, un buisson c’est un groupement d’individus semblables formant une masse homogène et compacte. Selon cette définition, un seul pied de prunellier ne peut donc pas être un buisson. Mais comme il possède un efficace système racinaire procédant par drageons, cela explique pourquoi on le trouve souvent en paquets, formant – très justement – des buissons bien impénétrables (sur ce dernier point, il partage la vivacité de cette autre rosacée qu’est la ronce). Ceci étant posé, peut-on dire que, à l’instar de cette même ronce, le prunellier est un arbrisseau ? Si c’est le cas, alors c’est un grand arbrisseau, qui possède une tendance arbustive très nette dès lors qu’il est question d’un sujet isolé ; parfois, c’est bel et bien pour un petit arbre qu’il se prend : en ce cas, on parle effectivement d’arbuste. Et pour qu’il soit arbuste, il est nécessaire qu’il soit doté d’un tronc principal, comme on peut le voir chez sa cousine aubépine – épine blanche – pour laquelle l’équivoque est rapidement dissipée, étant sans ambages un arbuste d’un gabarit bien supérieur à celui du prunellier il est vrai : il m’est arrivé de croiser la route d’aubépines de plus de dix mètres de hauteur, alors que le prunellier est bien plus humble dans sa stature maximale. Je crois que quatre mètres de haut pour un prunellier, c’est le summum. Par rapport à d’autres Prunus (prunier, abricotier, pêcher, amandier), c’est un prunus nain que le prunellier, quand bien même ces quatre autres fruitiers – hormis l’amandier – ne sont pas des géants. Ce que confirme Cazin qui indiquait, qu’ayant greffé des pruniers, des abricotiers et des pêchers sur les pieds de prunellier, les arbres entés restaient nains : le porte-greffe imprime son caractère au greffon.
Couvert d’une écorce noirâtre qui démarre dès la base du tronc, le prunellier la voit se propager à ses rameaux tout d’abord velus puis glabres, lesquels forment des ramilles desquelles en émergent d’autres plus petits encore, atrophiées pourrait-on dire, prenant l’allure d’épines fortes et épaisses, vestiges de ramuscules avortés. C’est sur la sombre écorce de l’épine noire que se détache, en floraison neigeuse, une myriade de petites fleurs blanches à la toute fin de l’hiver, en guise d’au-revoir à la saison froide. Le contraste est saisissant entre la blancheur, délicate et immaculée, du Prunus spinosa, et l’obscurité de son écorce qui sans cela, passerait pour un embrouillamini enchevêtré et contorsionné, passé aux flammes de quelque feu infernal… Solitaires ou serrées en grappes, les fleurs du prunellier précèdent ses feuilles, qu’il possède oblongues ou elliptiques, dentées ou crénelées, glabres et glanduleuses.
A l’image des feuilles, les noyaux, elliptiques, et comprimés sur leurs deux faces, se couvrent d’une mince épaisseur de chair verdâtre, finement pelliculée de bleu violacé, signalant ce dont se moquait Leclerc, qualifiant les prunelles de « maigres drupes, d’une saveur acerbe et rêche qui résiste opiniâtrement à la maturité » (7). Et pour rappeler que le prunellier est un arbuste qui met en branle ses principaux organes végétatifs et reproducteurs en hiver, ses fruits sont couverts de pruine, un mot qu’il ne faut pas rattacher trop rapidement au mot prune, puisque, dérivant du latin pruina qui veut dire « givre », il n’a donc aucune parenté étymologique avec le fruit du prunier, encore moins avec celui du prunellier. Mais ils ne sont pas les seuls : le raisin, lui aussi, est couvert de cette pellicule cireuse dont le rôle protecteur est avéré : je ne sais pas si l’on peut dire la pruine hydrophobe, en tous les cas elle protège effectivement le végétal, qui en est couvert, d’un excès d’humidité, et donc d’une trop grande stagnation aqueuse au niveau de ces tissus précisément. Est-ce pour cela qu’Hildegarde disait que « les prunelliers sont plus chauds que froids, [qu’]ils sont même secs » (8) ?
Vous trouverez le prunellier aussi bien en plaine qu’en moyenne montagne. Il affectionne les sols incultes sur lesquels il se comporte comme un colonisateur : les talus, les bordures de chemins thermophiles, ainsi que les lisières des bois de feuillus et, bien entendu, les haies, dont il est l’un des principaux acteurs.
Présent dans une grande partie de l’Europe tempérée, il croît aussi en Asie occidentale ainsi qu’au nord de l’Afrique.

Le prunellier en phytothérapie

On utilise de cet arbuste les fleurs au parfum agréable et à la saveur d’amande amère, les fruits aigrelets, les feuilles et l’écorce des jeunes rameaux (parfois celle des racines). Parmi les principaux principes actifs contenus dans le prunellier, nous trouvons du tanin (en grande quantité dans l’écorce), des acides de fruits (acide malique, acide citrique, etc.), des vitamines (provitamine A, vitamines du groupe B, vitamine C) et divers sels minéraux et oligo-éléments (calcium, potassium, magnésium…).
Les baies se distinguent par des sucres (incroyable, non ?) et des anthocyanosides, ce qui nous rapproche ici du raisin noir et des baies de sureau hièble. De même que les fleurs, elles recèlent des flavonoïdes.

Propriétés thérapeutiques

  • Fleur : laxative tout en douceur et légèreté, diurétique, dépurative, calmante, régulatrice des fonctions intestinales, antiseptique stomacale
  • Feuille : diurétique énergique, dépurative, pectorale, astringente
  • Écorce : fébrifuge légère, astringente
  • Fruit non mûr : astringent, tonique général, antidiarrhéique, dépuratif stomacal, tonifiant stomacal et vésical

Usages thérapeutiques

  • Fleur : colique néphrétique, lithiase rénale, gravelle, dysurie, douleurs des voies urinaires, rhumatismes, goutte, hydropisie, affections pectorales (toux), crampe d’estomac, diarrhée, colique flatulente, leucorrhée, dysménorrhée, maux de tête
  • Feuille : gravelle, hydropisie, obésité
  • Écorce : fièvre excessive, fièvre intermittente, furoncle, acné, autres maladies de la peau (dartre) ; en poudre : remède dentifrice
  • Fruit : maux de gorge, toux, diarrhée, diarrhée atonique, diarrhée chronique, dysenterie, irritations des voies urinaires, gingivite, saignement de nez, furoncle, acné (en homéopathie : on reste essentiellement localisé au niveau du visage : algies de la face, zona ophtalmique, glaucome)

En général : asthénie, fatigue générale, croissance, convalescence, surmenage, épuisement.

Modes d’emploi

  • Décoction aqueuse de baies, décoction vineuse (vin rouge) de baies.
  • Décoction concentrée d’écorce.
  • Poudre d’écorce.
  • Infusion de feuilles ou de fleurs : par exemple ¼ de sommités fleuries de romarin, ¼ de feuilles de sauge officinale, ¼ de feuilles d’absinthe, ¼ de feuilles et fleurs de prunellier. Ou infusion concentrée de fleurs dans l’eau, le petit lait, la bière, le vin.
  • Macération vineuse de rameaux feuillés de prunellier, macération alcoolique des très jeunes pousses de prunellier (troussepinette et autres vins d’épines).
  • Macération alcoolique des baies mûres fraîches ou cuites, avec adjonction de sucre selon son goût.
  • Teinture homéopathique (à base de boutons floraux, de rameaux fleuris, de baies).

Bonus : recette dépurative

  • Fleurs de prunellier, de coquelicot et de mauve ;
  • Racines de guimauve, de chiendent et de gentiane ;
  • Semences de phellandre et d’anis.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Récolte : les fleurs, lorsqu’elles sont encore à l’état de boutons, soit aux mois de mars ou d’avril selon les régions ; les feuilles juste après défloraison, au mois de mars environ (il s’agit alors davantage des jeunes pousses feuillées que des feuilles proprement dites). L’écorce se prélève sur des rameaux âgés de quatre à cinq ans, de préférence au printemps. Enfin, concernant les fruits, si on les destine à un usage médicinal, ils sont cueillis encore verts, et donc avant maturité. Autrefois, on en extrayait une sorte de suc que l’on épaississait à l’état de gomme, l’Acacia nostras (ou Acaciae germanicae). Les fruits qui intéressent l’art culinaire se récoltent plus tardivement, d’octobre à décembre, dès lors que les premières gelées ont déjà mordu dedans.
  • Puisque nous en parlons, précisons que la prunelle, autrement que cueillie blette, reste immangeable (ou alors, il faut avoir très faim). Mais quand on les trouve ridées, bien ratatinées comme un raisin sec oublié sur la treille, le peu de chair qu’elles possèdent se laisse suçoter bien agréablement. En effet, braver l’épreuve du froid, c’est ce qui les bonifie, il ne reste alors plus qu’à les métamorphoser en sirops, boissons fermentées, liqueurs, vinaigres. Leur distillation permet d’obtenir des alcools de prunelles fort parfumés que l’on croise du côté de pays comme la Roumanie, l’Albanie et la Croatie. Au-delà, des liquides, il est possible de concocter des compotes et des confitures où les prunelles forment, avec le sucre, le seul ingrédient, ou viennent compléter un autre fruit comme la prune par exemple. Sous sa forme condimentaire, sachons qu’il est tout à fait possible de conserver la prunelle dans une saumure. Pour cela, rien de plus simple. Il nous faut ramasser des prunelles lorsqu’elles sont à l’état de drupes de couleur bleu noir recouvertes de pruine. Plaçons-les dans un bocal. Couvrons-les d’eau salée. Nous conserverons ce bocal à température ambiante. Une fermentation va se produire et, au bout de trois semaines, ces prunelles se mangeront comme des olives. Salées, acidulées, très aromatiques, elles seront alors tout à fait dénuées d’âpreté. Pensez-y, cela peut constituer une expérience inhabituelle et peu onéreuse. Enfin, de même que la câpre ou la baie de genévrier, quelques prunelles, en compagnie d’un gibier, d’une terrine, etc., peuvent faire merveille.
  • Autres usages : il est parfois arrivé, par temps de disette, qu’on fume les feuilles de prunellier. De l’écorce, l’on tirait des matières colorantes pour fabriquer des encres, de la teinture pour la laine (en brun et en fauve), et suffisamment de tanin pour apprêter les peaux. Quant aux prunelles, bien mûres, lorsqu’elles sont presque noires, leurs pigments permettaient autrefois de « recolorer » les vins un peu trop clairets.
  • Au registre des confusions, il n’en est qu’une seule, et encore est-elle de nature lexicale : une petite plante de la famille des Lamiacées, la brunelle (Prunella vulgaris), porte parfois le surnom de prunelle bien qu’elle ne possède aucun rapport avec la baie du prunellier.
    _______________
    1. La langue allemande lui accorde aussi le nom de schlehdorns, très proche du néerlandais sleedoorn, dont on croise la première syllabe dans le sloe tree anglais. Si dans cette dernière langue, on lui octroie aussi le nom de thorny (= « épineux »), il lui arrive aussi de porter celui de spiny, moins couramment ceci dit, bien que thorn et spin signifient également épine. Alors que les langues du sud de l’Europe préférèrent se placer sous l’égide de la spina, dans les terres septentrionales, on s’orienta en direction de la thorn anglaise et des mots qui s’y apparentent : dorn (allemand), doorn (néerlandais), torn (danois), thorn (suédois).
    2. Ces fruits, avant même d’être comestibles, du moins consommables, n’étaient pas autrement issus directement de la Nature : les pêches du marchand de fruits, ou ses cerises, prunes, abricots, etc. ne sont que le résultat d’amélioration par la main de l’homme. La prunelle n’appartient pas à cette catégorie, c’est une sauvage non domestiquée, d’où sa rudesse un peu effrayante qui nous oblige à différer notre frugalité à sa seule vue.
    3. Charles Perrault, Contes de ma Mère l’Oye, p. 17.
    4. Hans Christian Andersen, Le jardin fleuri de la magicienne, in La Reine des Neiges.
    5. Épictète, Manuel, p. 25.
    6. Julie Conton, L’ogham celtique, p. 218.
    7. Henri Leclerc, Les fruits de France, p. 52.
    8. Hildegarde de Bingen, Physica, p. 183.

© Books of Dante – 2019

Le sureau hièble (Sambucus ebulus)

Synonymes : ièble, yèble, yeble, yoltes, eble, gèble, petit sureau, sureau en herbe, herbe à l’aveugle, herbe aux yeux, herbe à punaise.

« Fort bien distingué du sureau noir par les Anciens, l’hièble, dans leur opinion telle qu’elle apparaît dans Dioscoride, n’en diffère pas sensiblement quant à ses propriétés » (1). Hièble, provenant d’ebulus et d’ebulum, au sens étymologique inconnu, n’en reste pas moins, comme dit Fournier, bien reconnaissable et se démarque du sureau qu’on pourrait dire en arbre, face à cette plante, l’hièble ou sureau en herbe. Le premier est plutôt de nature pleureuse : c’est particulièrement le cas lors de sa fructification, arborant des grappes lâches de petites baies noirâtres qui pendouillent dans le vide, alors que l’hièble dresse fièrement sa tête en direction du soleil, qu’elle soit en fleurs ou en fruits. Quant à Dioscoride, je veux bien, mais je dois être miro car je n’y ai rien trouvé sur la question de l’hièble, dont au sujet duquel il exista véritablement une sorte de guéguerre qui perdura assez longtemps mais qui, fort heureusement, n’occupa néanmoins pas les deux millénaires qui nous séparent de Dioscoride. Un bataillon d’anti- vint se fracasser, à force d’idées reçues (et transmises surtout sans examen rigoureux préalable) sur un mur de pros, il n’y a pas d’autres mots. Au milieu des années 1850 environ, Cazin, qui avait déjà perçu, lui aussi, la grande analogie entre hièble et sureau, porte une sanction, en révélant que « chaque auteur a répété ce que ses prédécesseurs avaient eux-mêmes copié » (2). D’où la massive unanimité au sujet de la soi-disant dangereuse toxicité de l’hièble. Que penserait Cazin du fait que, même encore de nos jours, des publications vont dans le sens du flagrant délire de copitage des anti-hièble ? Cela débute avec le Larousse médical illustré qui, s’il ne nomme pas explicitement le « mal », le sous-entend fort subtilement : « Ces diverses parties [c’est-à-dire feuilles, racines, écorces, fleurs et baies] de l’arbrisseau ne sont pas utilisées aujourd’hui, mais il est utile de les connaître de façon à éviter de les mettre dans la bouche » (3). Larousse ne prend donc pas de risque, quand bien même ces lignes sont tracées dans les années 1920, où un écho tout différent – nous verrons lequel tout à l’heure – avait également cours. Les époux Bertrand – Bernard et Annie-Jeanne – écrivent que « sans être à proprement parler toxique, le sureau yèble (Sambucus ebulus) est doté de propriétés vomitives qui le rendent impropre à la consommation ». Mais ils écrivent cela dans La cuisine sauvage des haies et des talus (4), ce qui se peut comprendre : de toute façon, il est recommandé de ne pas user et encore moins de sur-abuser des bienfaits de la Nature, sans quoi elle te le fait payer. Sans vraiment accuser le sureau hièble, on fait appel, encore, au principe de précaution, et, dans un sens, tant mieux, parce que c’est l’homme le fautif dans l’affaire. L’innocent aux mains pleines, c’est toujours le même. Ceci dit, il est des recommandations qui pourraient presque prendre des allures de formules d’excommunication.
Les choses se compliquent un peu pour l’hièble avec les mots de Kurt Hostettmann qui place en opposition, dans un tableau, sureau noir et hièble, permettant de départager la plante sauvage et comestible que l’on souhaite récolter et un éventuel faux-ami. « Les fruits du sureau noir sont comestibles, dit-il, tandis que ceux du sureau rouge [c’est-à-dire l’hièble] ne le sont pas à cause des graines légèrement toxiques. La chair des fruits rouges cuite, sans les graines, peut servir à la confection d’une gelée assez agréable au goût, paraît-il. Mieux vaut s’en passer et utiliser les fruits du sureau noir. Les graines du sureau rouge (cuites ou crues) provoquent vomissement et diarrhées » (5). Parait-il… Ce qui donne la large impression que l’auteur n’a jamais trempé ses lèvres dans la dite gelée, ce qui passe pour assez étonnant pour un homme de sciences, sanctionnant l’hièble sur la base d’un « on-dit ». Parce que, à ce compte-là, rappelons aussi que les baies du sureau noir n’eurent pas bonne presse et qu’elles écopèrent, tout comme celles de l’hièble, d’une mise à l’index imméritée. Que cette plante cause nausées, vomissement et diarrhée, ça n’est pas faux, mais uniquement à fortes doses, me sens-je forcé d’ajouter, et en particulier si les semences sont très récentes. Remarquez que nous n’avons pas encore lâché la bride au gros mot habituel en ce cas : empoisonnement. Pas d’inquiétude, ça vient : on croise encore dans des ouvrages moins vieux que moi le cas très particulier, singulier puis-je dire même, pour lequel les baies de l’hièble ont été accusées d’empoisonnements mortels, cela à la suite des affirmations de O. Gessner qui professait dans les années 1930, insistant sur le fait que, « à plusieurs reprises déjà, des enfants ont succombé à des empoisonnements consécutifs à l’absorption des baies » (6). Ce à quoi une partie de mon lectorat risque de doucement rigoler. Et l’autre moitié, qu’est-ce qu’elle en pense ? S’effarouche-t-elle face à une révélation aussi « terrible » ? On peut se demander dans quelle mesure il n’y a pas eu (peut-être ?) une formidable confusion sur la question des baies de l’hièble dont on peut également s’étonner du fait qu’Hostettmann l’appelle sureau rouge, ce qui se réserve bien davantage à un autre sureau, celui que l’on dit à grappes (Sambucus racemosa). Une confusion ? Parce qu’en ce cas, on s’interroge quand même sur le bien-fondé de l’opinion contraire, partagée par des médecins qui ne sont pas la moitié d’un imbécile, et sans même avoir besoin de remonter bien loin, Reclu, Leclerc, Botan, Valnet, qui accordent tous une similarité des propriétés et des usages d’un sureau à l’autre, tant et si bien qu’« au sureau on peut substituer l’hièble (Sambucus ebulus), plante de la même famille, dont la composition chimique et l’action pharmacodynamique présentent la plus grande analogie avec celles de son congénère «  (7). Bon. C’est pas si mal. Heureusement que tout auparavant l’on n’a pas dit que des âneries, telles que celles que j’ai pu répertorier un peu plus haut. Ce qui nous replace avant le temps de Cazin qui ne disait de l’hièble que du bien, râlant à juste titre au sujet de l’injuste oubli dans lequel cette plante était tombée, etc. Et l’oubli, en ce qui concerne l’hièble, est un grand trou noir long de trois siècles, puisque avant Cazin, il faut s’adresser à Matthiole, qui témoigne de l’importante place concédée à l’hièble dans la thérapeutique de son époque. C’est ainsi que, dans ses Commentaires, il écrit, en 1554, que le suc des racines était usité en fumigation et en clystère, tandis que la décoction de graines intervenait en cas de douleurs goutteuses et névralgiques (sciatique, entre autres). Plus on remonte dans le temps, et plus on peut craindre d’avoir affaire à des monuments de sottises : c’est assez souvent le cas, mais, parfois, des informations, comme touchées par la grâce, traversent des siècles entiers sans être aucunement corrompues. Parfois, l’on peut en douter, surtout si l’on se confronte à une donnée qui ne cadre pas avec ce que l’on sait de telle ou telle plante aujourd’hui, c’est-à-dire des usages qui ont cours (et qui ne peuvent, à eux seuls, être l’intégralité des usages !). Ainsi, si c’est sans trop d’inquiétude, à l’époque médiévale, qu’on constate, pour l’hièble, des usages semblables à ceux qui prévalent pour le sureau noir, il apparaît qu’au XIV ème siècle, le sureau hièble fut connu comme remède gynécologique : l’infusion vineuse de racines d’hièble était, en effet, réputée efficace contre les douleurs mammaires, les menstruations douloureuses, les difficultés durant l’accouchement. Avant cela, autre dissonance que l’on doit à Hildegarde qui disperse dans le Physica deux paragraphes qui, à l’exception de quelques mots, sont très identiques, bien que différemment titrés : le paragraphe 120 porte le nom de hatich, le 229 celui d’esulus, dernier mot dans lequel il n’est pas difficile de reconnaître l’ebulus, l’hièble. Quant au premier, il ne me semble pas être autre chose que l’hièble, mais désigné selon une ancienne appellation allemande, puisqu’en allemand, aujourd’hui, l’hièble s’appelle attich. Il a beau être présent en deux endroits, on n’en apprend pas davantage hormis qu’avec l’hièble, on peut confectionner un onguent avec de la graisse de bouc, utile contre la gale, ainsi qu’un remède qui rappelle assez celui que préconisait, pas loin de 1000 ans auparavant, Serenus Sammonicus contre la « frénésie ». Sammonicus, malgré la distance qui nous sépare de lui (III ème siècle après J.-C.), n’en dit pas moins d’excellentes choses à propos de l’hièble, puisqu’il recense les faits suivants : l’hièble cuite vient à bout de la constipation, des lithiases et de la rétention urinaire ; un onguent s’appliquait sur les effroyables douleurs de la goutte, tandis qu’une décoction de la racine drainait hors du corps l’hydropisie. Quant au suc d’hièble, il expulsait donc cette fameuse frénésie, ainsi que, selon la formule consacrée, « les embarras de tête ». Enfin, dernière chose qu’assure Serenus Sammonicus, c’est la grande efficacité de l’hièble sur des morsures de reptiles venimeux, ce à quoi Pline faisait quelque peu écho deux siècles plus tôt, puisqu’il confiait que la fumée de l’ebulus faisait fuit les serpents.

Fréquent, le sureau hièble, qui pousse en troupes, est une espèce végétale plus facilement observable sur des sols argilo-calcaires, dont beaucoup se trouvent à proximité plus ou moins immédiate des activités humaines : abord des cultures et des moissons, le long des voies de chemin de fer, les remblais, les décombres, les friches, les ruines, mais aussi dans des zones moins franchement marquées par l’être humain (clairières, lisières de forêts, broussailles humides, haies, talus, etc.).
D’allure arbustive et robuste, l’hièble, constituée d’une grande tige droite et non ramifiée (ou si peu), peut atteindre la taille maximale de deux mètres de hauteur. Sillonnée dans le sens de la longueur, cette tige abrite un cœur moelleux, ce qui, sur ce point, ne distingue en rien l’hièble du sureau noir. Malgré le caractère vivace de cette plante, ses tiges disparaissent durant l’hiver, ce qui fait que, chaque année, elle doit reconstruire son architecture végétale, c’est-à-dire des feuilles composées de sept à onze folioles lancéolées, dentées et pointues, d’odeur peu agréable, de même que celles du sureau noir. Au-dessus de cette mêlée de feuilles, qui rendent encore plus denses les colonies d’hièbles, se dressent, de juin à août, des corymbes touffus comptant trois rayons principaux portant des fleurs blanches (ou extérieurement rosées), à cinq pétales soudés et à anthères rouge vineux violacé, avant-goût de ce que seront les baies quand elles adviendront à maturité : de petites billes pourprées et luisantes, qui deviennent parfois presque noires.
Espèce endémique au vieux continent, le sureau hièble s’est déployé à l’Amérique du Nord où il n’est pas spontané. Bien plutôt, c’est une plante échappée des jardins, répandue depuis à la côte sud-est du Canada. J’espère qu’il n’est pas aux Québécois ce que le raisin d’Amérique est aux Européens bornés, c’est-à-dire une espèce dont le caractère invasif coïncide avec inutilité manifeste. Peut-être un jour faudra-t-il s’interroger, et se demander pourquoi, par exemple, une renouée du Japon s’est si bien sentie par chez nous : qu’est-ce que cette prodigalité peut bien vouloir dire ? Quel message incompris cherche-t-elle à nous délivrer ?

Le sureau hièble en phytothérapie

Ayant, je pense, réussi (?) à dépasser de stériles querelles, adressons-nous plutôt maintenant auprès de l’hièble en tant que matière médicale. Et, pour cela, nul besoin de dresser un portrait au regard du profil phytothérapeutique du sureau noir, du type : l’hièble est un succédané du précédent (comme on nous la fait souvent).
Espèce complète, le sureau hièble offre ses bienfaits des fleurs aux racines, puisque la littérature a retenu comme matière médicale les fleurs, les baies bien mûres, les feuilles, l’écorce des tiges et celle des racines, parfois même les racines dans leur intégralité.
Plante à l’odeur puissante, vireuse, nauséeuse, plus prononcée que celle du sureau noir, sa saveur forte, est plus ou moins amère, selon les parties considérées. A elles seules, saveur et odeur, ne peuvent cataloguer l’hièble parmi les plantes toxiques, ce serait une fraude intellectuelle que de se prêter à l’émission d’un tel avis. J’ai déjà eu l’occasion de dire assez récemment que l’odeur fétide, vireuse, etc., d’une plante était un mauvais indice de sa soi-disant toxicité. Si on considère les choses d’un peu plus près, même les feuilles froissées du sureau noir ne sentent pas exactement la rose… On peut même dire que ça pue.
Du second de ces caractères, différentes essences aromatiques sont responsables : il en existe dans les feuilles, dans les baies, ainsi que dans les fleurs qui, parfois, dispersent une odeur tout d’abord douceâtre, puis écœurante, rappelant assez celle de l’amande amère. Puis viennent des sucres, du saccharose surtout, répandus dans les feuilles, la racine et les baies. Sur la question des acides, selon que l’on s’adresse à la racine ou aux baies, on ne trouve pratiquement pas les mêmes, sauf, peut-être, des acides valérianique et tannique. Alors que la racine recèle encore de l’acide acétique, les baies se targuent de contenir d’autres acides : malique, vinique, citrique et tartrique. Dans l’écorce et dans les feuilles, se trouve de l’émulsine. Enfin, un peu de sambunigrine par-ci (feuilles, racines, baies), de saponine et d’hièbline par-là (surtout dans les semences). Pour en terminer là, signalons encore, dans l’hièble, la présence de tanin et d’anthocyane, ainsi que d’une partie non négligeable de vitamine C dans les baies d’hièble.
Il est dommage que la réputation erronée faite au sureau hièble dissuade la recherche pharmacologique française, ce qui nous amène à dresser un portrait assez incomplet du profil thérapeutique de cette plante qui mérite, de même que son cousin le sureau noir, toute sa place au sein de la pharmacopée. Ce en quoi d’autres que nous ne se sont pas trompés, puisque des études iraniennes font état de la présence de triterpénoïdes (alpha-amyrine et bêta-amyrine) dans les racines, les baies et les feuilles de l’hièble, aux utiles propriétés antalgiques, anti-inflammatoires et anti-infectieuses (antibactériennes, antifongiques).

Propriétés thérapeutiques

  • Dans son entier : plante purgative drastique, diurétique puissante, sudorifique, résolutive (l’hièble a donc une action particulièrement portée sur les « fluides » organiques : l’urine, la sueur, le contenu stomacal et/ou intestinal)
  • Dans le détail :
    – Fleur : sédative légère du système nerveux, sudorifique, sédative de la toux, béchique, pectorale, expectorante
    – Feuille : résolutive, anthelminthique, remède locomoteur (action similaire à celle de l’arnica sur les contusions entre autres)
    – Écorce : purgative, diurétique puissante, diaphorétique, hydragogue
    – Baie : adoucissante, émolliente, anti-oxydante, anti-ulcérogène, antinéoplasique (considérée comme un préventif de certains types de cancers), immunostimulante

Usages thérapeutiques

  • Feuille : coup, contusion, entorse, blessure, piqûre de guêpe, morsure de vipère, bronchite, maux de gorge, engorgement lymphatique et œdémateux
  • Fleur : maladies infectieuses des voies respiratoires (grippe), toux, bronchite, catarrhe pulmonaire, maladies infectieuses des voies vésicales (colibacillose), rétention d’urine, affection goutteuse
  • Écorce : hydropisie, rhumatismes, arthrite chronique, maladies cutanées (dartres), engorgement articulaire et glanduleux

Note : plus globalement, le sureau hièble intervient aussi dans les cas suivants : refroidissement, constipation opiniâtre, oligurie, néphrite, cystite, hydrocèle (œdème génital chez l’homme), érysipèle, diminution de l’hypertension sans effet secondaire sur le cœur, etc.

Modes d’emploi

  • Infusion, plus rarement décoction de fleurs.
  • Infusion vineuse de racine ou d’écorce.
  • Décoction de racine, d’écorce, d’écorce de la seule racine.
  • Décoction de baies.
  • Rob de baies.
  • Cataplasme de feuilles fraîches.
  • Feuilles fraîches en friction locale.
  • Suc des racines fraîches (ou de la seconde écorce).
  • Électuaire de baies fraîches : après récolte de baies tout à fait mûres, bien les laver. En placer une fine couche au fond d’une jarre, couvrir d’autant de sucre ; puis rajouter des baies, du sucre, et ainsi de suite, jusqu’à former une ultime couche de sucre, bien plus épaisse que les précédentes. Ceci fait, on couvre la jarre non pas d’un couvercle, mais d’une gaze afin que s’instaurent des échanges entre l’intérieur et l’extérieur. On entrepose le tout à l’obscurité et on l’y laisse pendant quarante jours. Peu avant cette échéance, il importe de bien mélanger l’ensemble avec une spatule en bois afin que se dissolve le sucre. Ce mélange doit se prendre à raison de la valeur d’une cuillère à café tous les matins, dix minutes avant le petit déjeuner (à jeun, donc). L’effet du sureau hièble sur l’organisme sera d’autant plus puissant, profitable et rapide que le dernier repas de la veille aura été pris à 18h00.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Le caractère purgatif de l’hièble s’exprime quelles que soient les parties considérées : écorce, racines, fleurs, baies, etc. Les semences passent pour être les plus purgatives de toutes ces fractions végétales, mais seulement si elles sont issues de baies vertes, et/ou prises à des doses inadaptées. L’état de fraîcheur peut y être aussi pour beaucoup sur cette propriété purgative : les baies et les fleurs fraîches sont plus purgatives, à doses identiques, que s’il s’agissait de baies cuites ou de fleurs sèches. C’est ce qui fit dire à Cazin que « le rob d’hièble est une préparation infidèle ; il perd la propriété purgative par la vétusté » (8). Et un rob n’est pas une confiture, il s’en distingue en ce sens que, même s’il y ressemble, il n’a rien d’une préparation culinaire, tout au contraire c’est une composition magistrale au même titre que la décoction ou l’infusion. C’est pour cela que les confitures de ménage, élaborées avec des baies de sureau hièble bien mûres et épépinées, ne peuvent pas, dans la plupart des cas, provoquer une purgation et donc un embarras gastro-intestinal inattendu : que peuvent donc occasionner les quelques grammes de confiture de baies de sureau hièble étalés sur les tartines matinales ? Pas grand-chose. Le seul hic, ça serait, à la rigueur, une consommation excessive. Mais à ce stade, même la confiture de baies de sureau noir peut provoquer quelques désagréments du même acabit. De plus, contrairement au séné, à la scammonée, au turbith et à d’autres substances également énergiques, « ce purgatif [qu’est le sureau hièble] ne laisse pas à sa suite ce sentiment de chaleur et d’érosion que l’on observe souvent après l’administration de la plupart des drastiques résineux » (9). On concède une « toxicité » plus nette au sujet des baies vertes : leur ingestion peut provoquer des maux de tête, des sensations d’étourdissement et de vertige, des nausées, etc.
  • Récolte : les racines au printemps (mars-mai) ou à l’automne (septembre-octobre), les fleurs en juin, les feuilles juste après elles et avant les baies, lesquelles doivent achever leur parfait mûrissement pour être cueillies. Les fleurs se sèchent avec les mêmes précautions que celles du sureau noir.
  • Au-delà de l’ensemble des aspects que nous avons passés en revue, il faut savoir que les baies du sureau hièble procurent une couleur permettant de fixer un joli violet dans les fibres de certains tissus, tandis que les feuilles fraîches sont vraisemblablement censées éloigner les souris et autres petits animaux apparentés.
    _______________
    1. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 919.
    2. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p. 474.
    3. Larousse médical illustré, p. 590.
    4. Bernard et Annie-Jeanne Bertrand, La cuisine sauvage des haies et des talus, p. 98.
    5. Kurt Hostettmann, Tout savoir sur les poisons naturels. Reconnaître les toxines de la nature et s’en protéger, p. 71.
    6. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 920.
    7. Henri Leclerc, Précis de phytothérapie, p. 66.
    8. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p. 474.
    9. Ibidem.

© Books of Dante – 2019

L’huile essentielle de laser de France (Laserpitium gallicum)

En France, l’on trouve quatre espèces de lasers, dont l’un se différencie très nettement des autres, parce qu’étant un laser des lieux humides : il s’agit du laser de Prusse (Laserpitium prutenicum), évoluant sur sols argilo-siliceux et marécageux essentiellement. Nous n’en parlerons pas davantage. Quant aux trois autres, leur cantonnement au quart sud-est de la France principalement, à haute altitude (jusqu’à 2000 m), fait qu’on peut plus facilement les ranger sous la même bannière (leur prédilection pour les sols de nature calcaire explique leur absence des Vosges et du Massif Central). Tous vivaces, ces lasers très aromatiques restent peu fréquents, préférant (surtout le laser de France et le sermontain, Laserpitium siler), les coteaux secs et la rocaille aride et ensoleillée, les éboulis fins et thermophiles, les marnes dont les pentes ne leur font pas peur, à proximité forestière des pins (surtout pour le laser de France), des chênes et des hêtres (pour le sermontain), tandis que le laser à larges feuilles (Laserpitium latifolium), s’il ne dénigre pas les pinèdes, les hêtraies et les chênaies, s’installe de préférence sur des terrains où la végétation basse est un peu plus dense, comme les prairies d’altitude composées de hautes herbes.

Le laser de France, avec ses 30 à 80 cm de hauteur à plein développement, est le plus petit des trois, suivi de peu par le sermontain, avec son bon mètre, puis le laser à larges feuilles, un véritable géant comptant bien deux mètres dans les cas les plus extrêmes. Ce qui en fait le plus robuste d’entre tous, bien qu’ils possèdent chacun une tige pleine et striée. A floraison, ces tiges sont surmontées d’ombelles fournies de très nombreux rayons (les lasers s’y connaissent, généralement, en rayons…) : 25 à 50, en moyenne, portant de petites fleurs blanches, parfois rosées (sermontain, laser de France), aux pétales échancrés (laser à larges feuilles), déployées au plus fort de l’été (juillet et août), donnant d’assez gros akènes ovoïdes, à quatre ailes planes ou ondulées (les semences du laser à larges feuilles étant doubles, elles portent dont huit ailettes). Quant aux feuilles, inférieures composées, supérieures sessiles, c’est à leur examen précis que l’on peut reconnaître ces lasers et les distinguer les uns des autres :

  • Laser de France : feuilles basales luisantes au-dessus, quatre à cinq fois découpées en segments épais ;
  • Laser à larges feuilles : feuilles basales très grandes longuement pétiolées, à larges folioles arrondies ou ovales, dentelées en forme de dents de scie ;
  • Sermontain : feuilles basales découpées en folioles elliptiques très nombreuses, de texture épaisse, de couleur bleu vert glauque.

Les lasers en phyto-aromathérapie

Tout comme moi, Paul-Victor Fournier a fait intervenir pas moins de quatre lasers différents pour donner un peu de corps à la double page qu’il leur accorde, sans quoi je pense que c’est à bon droit qu’on serait mort de faim ou de ce que vous voulez, tant des informations faméliques ne peuvent rassasier un appétit comme le nôtre. N’est-ce pas ?
Parmi ces lasers, il y en a un qui semble avoir eu bonne presse un temps durant, même si Cazin signalait l’absence de toute étude quant à ses composants biochimiques. Ce laser, le laser à larges feuilles, de même que le sermontain, semblent jouir de propriétés assez analogues : on a signalé l’amertume et l’âcreté de leurs racines, laiteuses et aromatiques en ce qui concerne le laser à larges feuilles, et dont les semences, elles aussi très aromatiques, semblent se placer d’égal à égal avec celle du sermontain, succédané du carvi et du fenouil en haute altitude. Ces graines, au parfum anisé mâtiné de coriandre, dont la distillation permet d’obtenir, selon Fournier, une huile essentielle de couleur bleue, représente une chose suffisamment peu fréquente pour mériter d’être signalée. Ce laser, le sermontain, j’ignore si sa distillation, même locale, a encore cours. En revanche, il en est un dont on ignorait apparemment presque tout à la même époque, hormis quelques propriétés juste assez nombreuses pour se battre en duel. Je veux parler ici de celui qu’en latin on appelle Laserpitium gallicum, le laser de France.
Au mois de juin dernier, alors que j’étais en train de préparer ma semaine de repos annuelle, je me suis rendu sur le site internet d’un cultivateur/récoltant/producteur d’huiles essentielles et d’hydrolats aromatiques, la Rivière des arômes à Rosans, dans les Hautes-Alpes. Chaque jeudi, durant les mois de juillet et d’août, les propriétaires, Jean-François et Dominique, organisent des sessions de découverte et d’échange auprès de l’alambic en plein fonctionnement. Jeudi 29 août, je suis à Rosans, je passe brièvement à l’office du tourisme (accueil charmant !) pour acquérir de plus précises informations quant à mon point de rendez-vous, que je découvre sans difficulté. Si je suis là, à la Rivière des arômes, c’est parce que je connais déjà un peu les produits de qualité qu’ils sont susceptibles d’élaborer : des huiles essentielles comme celles d’estragon, de mélèze, de cade, de lavande fine sauvage d’altitude, etc. (Je remercie d’ailleurs Pescalune pour la découverte ^^.) Lors de mon pré-repérage du mois de juin dernier, il en est ressorti quelque chose qu’on ne trouve pas chez tous les distillateurs de France et de Navarre, malgré son nom : l’huile essentielle de laser de France. Dominique, très à l’écoute, très agréable personne, après la démonstration de Jean-François, qui était en train de distiller des sommités fructifiées de carotte sauvage, me tend le flacon testeur de cette autre plante cousine de la carotte qu’est le laser. Je débouche le flacon, le porte à mon nez. Je hume durant une micro-seconde : un parfum de carotte évident monte dans mes narines, assaille mes cellules olfactives. J’y reviens, approche de nouveau le flacon, lui fait décrire un petit mouvement circulaire tout autour de mes narines. Mais qu’est-ce que c’est que cette odeur, dissimulée sous celle de la carotte sauvage, que je perçois ? Elle est terreuse, mieux elle est crayeuse, et là, paf !, je percute : elle me fait penser à l’odeur de la marne grise mouillée après l’averse. Et cette odeur, je la connais bien, ayant arpenté très souvent les massifs marneux à la recherche de fossiles. C’est bien assez pour moi pour acquérir cette huile essentielle sur place (de même que quelques autres, bien entendu). Et, de toute façon, je me suis déplacé pour ça, entre autres. Bien m’en a pris, parce que l’huile essentielle de laser, qui m’en avait déjà offert pas mal par olfaction, s’est révélée être davantage merveilleuse dès lors qu’appliquée sur la peau. Après en avoir placé une goutte à la jointure du poignet gauche, j’ai procédé au massage radial habituel, puis après quelques frictions circulaires légères, j’ai porté mes deux poignets réunis auprès de mon nez, pour le cycle, lui aussi habituel, d’inspiration et d’expiration. Et de quoi est-ce que je m’aperçois à ce moment bref mais intense ? La concomitance du laser avec deux de ses cousines apiacées, la coriandre et le cumin. Je n’invente rien, c’est écrit dans mes notes : « parfum de carotte tout d’abord (au flacon), puis citronné, coriandré, cuminé sur la peau ».

Voici maintenant un aperçu plus précis de ce qui compose cette huile essentielle :

  • Monoterpènes (86 %) dont : β-pinène (28 %), α-pinène (25,5 %), sabinène (17 %), β-myrcène (8 %), limonène (4 %) ;
  • Esters (9 %) dont : acétate de terpinyle (8 %) ;
  • Sesquiterpènes (1,3 %) ;
  • Monoterpénols (1 %) ;
  • Coumarines/furocoumarines (ombelliférone, oxypécédamine, iso-pécédamine) : traces

Propriétés thérapeutiques

  • Tonique, stimulante, positivante (probablement ?)
  • Sédative puissante du système nerveux, antidépressive, antispasmodique, sympatholytique
  • Diurétique, anti-inflammatoire urinaire
  • Anti-inflammatoire hépatique
  • Anti-inflammatoire cutanée, régénératrice cutanée et tissulaire, détersive
  • Stomachique
  • Emménagogue (?)
  • Anti-infectieuse (?)

Usages thérapeutiques

Il est fort dommage que la liste qui va maintenant suivre ne soit pas aussi fournie que celle qui précède…

  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : flatulence, douleur d’estomac, colique, etc.
  • Troubles de la sphère cardiovasculaire : artérite, capillarite
  • Troubles de la sphère vésico-rénale : cystite
  • Troubles de la sphère hépatique : insuffisance hépatique
  • Déprime marquée, dépression nerveuse
  • Affections cutanées : dermite, dermite sèche
  • Maux de dents

… et bien moins étendue que celle qui concernait, durant l’Antiquité, ce silphium aujourd’hui défunt, plante pour laquelle on peut fournir les éléments suivants.

A titre de comparaison, m’inspirant du seul Dioscoride (1), il m’est possible de brosser un portrait de cette plante que les Grecs appelaient silphion, les Latins laserpitium, les Italiens laserpitio, évoquant autant la racine, que cette substance que l’on nommait « laser ». De la première, dont Dioscoride avoue qu’elle est de difficile digestion et nuisible à la vessie, nous ne parlerons pas davantage, portant toute notre attention sur la résine qui s’écoule de la plante suite à l’incision que l’on pratique sur la tige à l’aide d’un instrument tranchant en fer. Ce laserpitium des Anciens se rapproche donc un peu de la férule gommeuse (Ferula gummosa) qui, en aromathérapie, porte communément le nom de galbanum, ou de cette autre férule plus connue sous le nom d’ase fétide (Ferula assa-fœtida), dont on extrait la résine de la seule racine, et avec laquelle le laserpitium pourrait avoir quelque analogie en ce sens que l’ase fétide était aussi surnommée l’aser puant, la contraction de l’article « l’ » et du nom « aser » ayant donné, à terme, le mot laser…
De la résine du silphion, Dioscoride indique qu’il est préférable d’opter pour celle de couleur rousse comme la myrrhe, étant la meilleure et pour cette raison, déjà falsifiée à l’époque. Elle entre, comme on s’y attend, dans une foule de préparations différentes, s’appliquant tant par voie externe qu’interne, comme emménagogue, expectorante (toux, enrouement), alexipharmaque parce qu’elle « résiste aux venins » (piqûres de scorpions, morsures des animaux enragés : le Petit Albert mentionne une chose identique sans savoir, apparemment, que la plante dont il est question n’existe plus depuis belle lurette). De même, sont justiciables de son emploi diverses affections cutanées (meurtrissures, scrofules, cals et poireaux, anthrax, gangrène, polype nasal, pelade, etc.). En plus de cela, le silphion se trouve être un remède aiguisant la vue (il en va de même d’une plante proche du laser et vantée par l’école de Salerne et dont on parle peu aujourd’hui, le séséli montagnard, Seseli montanum), réduisant les douleurs dentaires, désengorgeant les hydropiques, endiguant les états fébriles, etc. Ajoutons, pour finir, que le laserpitium était considéré comme un aromate de choix qui augmentait la saveur des viandes, et l’on aura presque l’impression d’avoir affaire à une panacée.
On constate aussi, si l’on met davantage son nez dans les sources, que si le mot laserpitium pose problème, il en va de même de silphium en ce sens qu’il désigne, lui aussi, plusieurs plantes diverses, habitude fort en vogue durant l’Antiquité gréco-romaine. Mais il semble exister une forme d’unanimité en ce qui concerne le silphium disparu des Anciens, plante « détruite par l’exploitation intensive qu’on en a faite », précise Fournier (2). Étant grandement en usage durant une période assez longue, les ressources en étant vraisemblablement limitées, le laser antique en est venu à être sophistiqué, comme toutes les substances et les produits dont la cherté, souvent dissuasive, incite certains à faire acte de fraude. Et, en effet, cette matière parfumée était fort onéreuse si l’on en croit ce que rapporte Émile Gilbert sur ce point : « Sous les premiers empereurs, la plante célèbre qui produisait cette substance était devenue extrêmement rare : on en présenta une à Néron, en grande cérémonie, et comme une chose fort curieuse ; Strabon et Pline disent que plus tard cette plante se trouva perdue, car les Barbares l’arrachaient et les tributaires de Rome l’enfouissaient sans doute pour donner plus de prix aux quelques pieds qu’ils conservaient » (3). C’est pourquoi, la gomme résine communément appelée laser, ayant tant de prix, ne peut être le laser qui nous occupe. Le silphion étant vendu – panacée oblige – au prix de l’or, il apparaît bien difficile d’y reconnaître Laserpitium gallicum ou même Laserpitium latifolium, car comment expliquer ce qui suit : « A Rome, on le conservait dans le trésor de l’État ; Jules César en fit vendre 1100 livres pour subvenir aux frais de la guerre civile » (4).
Adieu, donc, rêves de gloire… Parfois, pour éviter d’y passer, il est bon, voire même souhaitable, de se placer à l’abri de toute notoriété, ce qui est le cas du laser de France et de son anecdotique huile essentielle qui n’est pas moins précieuse.

Modes d’emploi

  • Voie orale diluée.
  • Voie cutanée diluée.
  • Diffusion atmosphérique.
  • Olfaction.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Hormis alerter sur le caractère phototoxique de cette huile essentielle (coumarines et furocoumarines), il n’y a pas, pour le moment, autre chose à déclarer à son sujet.
    _______________
    1. Dioscoride, Materia medica, Livre III, chapitre 76.
    2. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 550.
    3. Émile Gilbert, Les plantes magiques et la sorcellerie, p. 134.
    4. Ibidem.

© Books of Dante – 2019

Le noisetier (Corylus avellana)

On confond très souvent cet arbrisseau avec le coudrier. On peine parfois à les distinguer l’un de l’autre. Pourtant, il n’est pas nécessaire de s’échiner à cela, pour une simple et bonne raison : le coudrier et le noisetier sont le seul et même arbuste. Tout simplement, le mot coudrier est un terme plus ancien qui a été supplanté par le mot noisetier, parfois anciennement orthographié avec deux t.
Petite leçon d’étymologie : coudrier provient de l’ancien français coudre issu du bas-latin corulus et du latin classique corylus. Ah ! Et aussi du grec : korys qui signifie casque, eu égard à la forme très particulière du fruit du noisetier enchâssé dans sa bractée lacérée, j’ai nommé, la noisette. Oui, oui, j’ai bien dit un casque. Attrapez une noisette, placez la bractée vers le haut, le fruit vers le bas, dessinez-lui une bouche et deux yeux, et vous aurez la tête d’un petit lutin de la forêt. Pour peu que vous trouviez un gland pour le corps et quatre brindilles pour les bras et les pattes… Mais ça n’est pas un féroce guerrier qui se dessine là, puisque son casque est parfois traduit par le mot bonnet : aussi, la noisette ne serait pas autre chose qu’une noix coiffée, et être née coiffée, ça n’est pas rien !

Alors comme ça, il paraîtrait que le noisetier est d’essence magique ? Hum. Jugeons plutôt. J’apprends que le noisetier et son fruit ont joué un grand rôle dans la symbolique des peuples nordiques, germaniques et celtes. Pour ces derniers, la noisette incarnait la connaissance, la sapience, la sagesse, autrement dit le savoir divin et magique dans ce qu’il a de plus élevé, tandis que le bois de coudrier était utilisé par les druides comme support d’incantation, ce bois étant de ceux que, traditionnellement, on employait pour y tailler des tablettes sur lesquelles on gravait les glyphes de l’alphabet oghamique. Pour cela, les druides, après avoir choisi une belle branche adéquate, y débitaient les petits bouts de bois nécessaires qu’ils entaillaient ensuite de signes. Ceci fait, ils jetaient l’ensemble sur la surface d’une étoffe blanche.
Il est étonnant que l’adjectif en relation avec le verbe deviner soit divinatoire et non pas devinatoire, n’est-ce pas ? Le divinatoire appellerait-il le divin ? Cela nécessite quelques explications. Arbre de la science et de la sagesse, le noisetier, par les oghams qu’on peut en tirer, devient l’arbre intercesseur des dieux qui apprennent aux hommes par ce biais quelles sont les décisions à prendre. De même que certains jettent les dés, les druides jetaient les bois. Aussi, la divination est-elle une manière d’obtenir des réponses des dieux par le truchement de l’ogham manipulé par le devin qui n’est, lui, finalement qu’un médium, c’est-à-dire un intermédiaire.
Chercher des réponses, n’est-ce pas dans ce but que l’on utilise la baguette de sourcier, qui est également divinatoire en ce sens que son rôle consiste à deviner là où se dissimule l’eau invisible aux regards. Il s’agit d’une branche fourchue en forme de Y, la furcelle, nécessairement en bois de noisetier, taillée dans un seul jet, mais ne nécessitant pas, au contraire de la baguette magique, d’être élaborée « dans certaines circonstances astrologiques, avec des cérémonies appropriées » (1). On dit de cet arbuste au bois souple mais solide qu’il entretient une très grande affinité avec l’eau : la noisette étant une des formes botaniques de la Lune, cette dernière étant largement pénétrée d’humidité (la Lune est la reine des choses humides, faisait dire Flaubert à Salammbô), l’on ne s’étonnera pas de placer dans la même nacelle le noisetier, l’élément liquide, le petit luminaire et les pratiques divinatoires.
Le noisetier s’adresse au monde du dessous « parce que, rapporte la tradition, les bourgeons de ses feuilles et ses feuilles croissent en direction du sol et sont donc en affinité avec les énergies du monde souterrain » (2). Ainsi, cette baguette est censée entrer en résonance avec les ondes émises par la concentration des eaux dans le sol, mais également avec les radiations des nœuds métallifères, ce qui en a fait la baguette des chercheurs de trésors et de gisements d’or, bien que l’eau soit elle aussi un trésor à bien des égards… et plus précieuse que ne le seront jamais toutes les mines de pierres et autres gemmes vénales. En guise de notice explicative, voici exposé par Pierre-Adolphe Chéruel le maniement de cette baguette : « On tient de sa main l’extrémité d’une branche, en ayant soin de ne pas trop la serrer, la paume de la main doit être tournée en haut. On tient de l’autre main l’extrémité de l’autre branche, la tige commune étant parallèle à l’horizon. On avance ainsi doucement vers l’endroit où l’on soupçonne qu’il y a de l’eau. Dès qu’on y est arrivé, la baguette tourne dans la main et s’incline vers la terre comme une aiguille qu’on vient d’aimanter. » (Dictionnaire des institutions, mœurs et coutumes de la France, 1855).

Dans tous les exemples que nous venons d’aborder, la baguette est essentiellement un objet qui capte et attire vers soi, puisque dans tous les cas, elle est dans l’attente de quelque chose, une réponse par exemple. De quelle maladie tel animal ou tel homme est atteint ? Cette maladie est-elle d’origine magique ? Malgré tout, le malade guérira-t-il ? Etc. Ce sont autant de questions qui avaient une importance cruciale dans les temps anciens. Occasionnant un stress évident, questionner le noisetier sur un diagnostic ou un pronostic permettait d’en avoir le cœur net et de savoir à quoi s’en tenir pour l’avenir.
Le noisetier ne saurait se satisfaire que de cela, car dans bien d’autres circonstances, la baguette – de fée, de sorcier, de magicien, de chef d’orchestre, etc. – dirige, écarte (la foudre, les serpents, les scorpions…) et émet : c’est ce que Anne Osmont expose dans le passage suivant que nous reproduisons in extenso : « Cette baguette, ce bâton qui est aussi celui du sage des Indes est représentatif de la volonté forte et bien dirigée de celui qui assume un quelconque commandement. Entre les mains du chef suprême, elle remplace l’épée ; le maréchal ne combat plus avec des armes matérielles mais par sa sage et puissante direction. Le Roi a son sceptre comme il a sa main de Justice. Le sceptre est sa volonté personnelle qui admet parfois une part de favoritisme ; mais la main de Justice est la Loi transmise avec la puissance et qui n’admet point de vue personnelle. Si les Codes humains ne résolvent point la question posée, le juge s’en remet à la direction divine. Ce qui nous fait comprendre que les ordalies et le Jugement de Dieu n’étaient point des solutions aussi fantaisistes et brutales qu’il plaît aux ignorants d’imaginer. Le Héraut porte un sceptre parce qu’il est l’envoyé, l’image, la puissance qu’il incarne, et c’est pourquoi il est sacré. Le Pape tient la triple Croix, parce que sa puissance sort du monde visible et du monde sensible pour atteindre le monde spirituel d’où lui vient sa très sainte autorité. Les évêques ont leur crosse, la branche recourbée sur elle-même, image de la pensée qui se replie pour se projeter ensuite avec plus de force dans la direction à imposer, traduction fort exacte en symbolisme du mot episcopos – celui qui regarde en avant, qui sait l’avenir que les autres ignorent » (3).

Le noisetier a aussi une valeur très largement reconnue de fertilité. En ce sens, nous pouvons faire référence à Iduna, déesse de la vie et de la fertilité chez les peuples germano-scandinaves. Loki, changé en faucon, emporte Iduna dans les airs, laquelle a pris pour l’occasion la forme d’une nacelle (nous aurons l’opportunité, plus loin, de lier encore l’idée de nacelle à celle de nocelle – la noisette, en italien, et donc du transport et du voyage). Tout autant, un conte islandais relate l’histoire d’une princesse stérile qui se promène dans un bois de coudriers afin de consulter les dieux qui lui permettront de devenir féconde. Cela explique pourquoi la noisette a souvent sa place dans les rites mariaux.
Voici un petit florilège qui répertorie quelques-unes de ces croyances parmi les plus courantes :

  • La quête, tout d’abord. Par exemple, l’expression « casser des noisettes » était employée en Allemagne comme un euphémisme amoureux : se livrer aux amourettes, faut-il entendre par là. De même que « in die haseln gehen » que l’on proférait en Westphalie, rappelant assez bien une locution finlandaise du même cru : « aller aux écrevisses ».
  • Que deux amoureux jettent deux noisettes dans le feu de l’âtre. Si elles brûlent ensemble, c’est un excellent présage. Dans le cas contraire…
  • Si nos deux amoureux parviennent à surmonter cet écueil, pour assurer la fécondité de leur mariage, il importe de jeter des noisettes sur leur passage, à la sortie de l’église (même symbolique que le riz) ; si cela se déroule du côté de Hanovre, c’est au cri de « Noisettes, noisettes ! » que la foule des invités exhorte les jeunes épousés à « croquer la noisette », d’où les corbeilles de noisettes placées près ou sous le lit des jeunes mariés. Plus gourmand, si l’on souhaite un enfant, il faut que lors du repas de noces un dessert à base de noisettes soit servi aux mariés (c’est tout de même plus agréable que la soupe poivrée à la carotte… ^^).
  • La mariée, parfois, distribuait des noisettes au troisième jour de ses noces, pour signifier à l’assistance que le mariage avait bel et bien été consommé, la noisette croquée !
  • L’on disait proverbialement d’une année à noisettes qu’elle est une année à enfants (en Allemagne : « Das Jahr, in welchem viele Nüsse wachsen, bringeuach viele Kinder der Liebe »), qu’une année de nésilles ne donnera que des filles, mais aussi qu’une année à noisettes sera une année à bâtards ou à femmes publiques (Hongrie).
  • Enfin, peut-être se trouvait-il, parmi ces enfants issus du jeu du casse-noisette certains pour lesquels, durant les tournées, « les noix et les noisettes données comme étrennes […] étaient des cadeaux de bon augure, évoquant par excellence l’échange des biens alimentaires entre le monde des vivants et celui des morts » (4). La boucle est bouclée : la noisette est bel et bien présente du berceau à la tombe. C’est ainsi qu’au nord du lac de Constance, l’on a découvert des tombes où des citrouilles, des noix et des noisettes avaient été placées en gage de régénération et d’immortalité.

En raison d’une forme de perversion, il semble bien que cet arbre de la fertilité soit assez souvent devenu celui de la débauche. En certaines régions d’Allemagne, des chants folkloriques opposent, comme arbre de la constance, le sapin au coudrier, alors que la noisette est assez souvent un fruit de science, un « symbole de patience et de constance dans le développement de l’expérience mystique, dont les fruits se font attendre »… (5). Ce qui nous fait revenir aux Celtes qui virent, comme nous l’avons déjà mentionné, un fruit de la connaissance dans la noisette, mais dont il faut briser la dure écale avant de parvenir à l’amande centrale à douceur de lait. Il est bien évident que tout cela contraste nettement avec ce qui se clamait en Italie au XV ème siècle : « Je suis un fruit chaud et je mène tout droit là où est le bordel et où se vend le bon vin. » Il est clair que si les noix sont les couilles, la noisette figure assez fréquemment le clitoris. D’où, peut-être, la volonté de faire glisser le noisetier du sourcier au sorcier, et à son maître présupposé, à savoir le diable. Que peut donc être la « baguette du diable » (dans l’esprit borné de certains), sinon le balai de la sorcière ? Sorcier, sourcier, cela a dû être pratique, à une époque où l’on a voulu placer les œufs pourris dans la même nacelle. En effet, ces deux termes, si orthographiquement proches, ne laissent pas d’étonner, d’autant qu’ils sont unis par le même arbre dont la baguette qu’on en tire peut porter à confusion. Il apparaît plus qu’opportun de ne pas placer dans le même sabot le sourcier et le sorcier, ils n’ont pas grand-chose en commun, hormis, peut-être, le fait d’avoir été vilipendés l’un comme l’autre : une imbécile bigote toute imprégnée de prêchi-prêcha ne verrait-elle pas la marque du Malin dans l’oscillation d’une baguette tenue par un sourcier ? Est-il donc possible de confondre la baguette divinatoire du sourcier avec le balai de la sorcière, hum ? Là encore, j’en appelle à l’étymologie – grands dieux ! que ferions-nous sans toi ? Éclairons cette scène d’une manière pour le moins surprenante. En latin, balai se dit scopa. Ce même mot est issu du grec skêptron qui signifie… bâton et, par extension, sceptre ! Comment ne pas penser au thyrse de Dionysos coiffé d’une pomme de pin ? Comment, alors, parlant de baguette de sourcier (fourchue, la baguette…), ne pas évoquer le balai que la sorcière enfourche à califourchon ? Encore un peu d’étymologie – pourquoi s’arrêter en si bon chemin ? Allez ! Califourchon : du breton kall, « testicules » et du français fourche qui, en langage imagé signifie pas moins que… diable ! Impossible de ne pas avoir en tête la fameuse image (d’Épinal d’aucuns diront) de la sorcière sur son balai, autrement et littéralement dit, assise sur les testicules (et donc la verge) du diable ? Et que dire de tout cela si jamais, comme on le peut redouter, le dit balai est façonné dans une forte branche de coudrier ? Rappelez-vous la furcelle figurant un Y, lequel, schématiquement, dessine la charnière des deux jambes féminines, formant le Y du sexe de la femme que l’on surnomme, très justement, le « fourchu »…
Libidineuse noisette, n’es-tu pas, définitivement, d’obédience diabolique ? Le noisetier fait partie de ces nombreux végétaux à qui, un jour ou l’autre, l’on a fait un procès parce que ceci, parce que cela. Et, dans ce cas, le Malin n’est jamais très loin (que ne le convoque-t-on pas quand besoin s’en fait sentir), comme on peut aisément l’entr’apercevoir dans le petit conte qui suit : « Le diable souhaitait impressionner un enfant. Pour cela, il se transforma d’abord en monstre gigantesque, puis en tout petit vermisseau. A la demande de l’enfant, le diable pénétra à l’intérieur d’une noisette à travers le petit trou qui s’y trouvait. L’enfant reboucha bien vite le trou et porta la noisette au forgeron, l’homme le plus solidement bâti du village, afin qu’il écrase diable et noisette sous son énorme marteau. Ce qui fut fait. Hélas, la noisette se brisa en mille morceaux, le diable en jaillit comme une nuée d’étincelles qui se répandirent au monde entier, allant se ficher dans le cœur des hommes. Depuis lors, chaque habitant de la terre porte en son sein une petite part diabolique. » C’est fort naïf, bien entendu, comme dès lors qu’il s’agit de ridiculiser le diable. Mais le coudrier, dans son essence même, n’a rien à voir avec tout cela, car, comme toujours, ça n’est jamais que ce que l’on fait de lui qui finit par porter sur lui une ombre préjudiciable et qui fait dire qu’il est comme ceci, comme cela. Prenons l’exemple qui suit : les minutes d’un procès de sorcellerie en date de 1596 nous révèlent que si dans la nuit de Walpurgis une sorcière avait battu une vache avec la baguette du diable, cette vache donnait du lait toute l’année. Tandis que d’autres sources mentionnent le fait que si une vache battue avec une branche de noisetier est plus prolifique de son lait, il n’est pas question que cette branche est forcément d’émanation diabolique. Ici, la connotation n’a rien de sulfureux. Cela rappelle une pratique qui avait cours dans plusieurs endroits en Europe : d’une verge de coudrier, fesser légèrement les vaches, les jeunes filles, les femmes, sans méchanceté aucune, représentait un rite propitiatoire. Ainsi procédait-on en Wallonie où l’on appelait cela « quérir les noisettes ». Cela permettait d’augmenter la fertilité (le lait, les enfants, etc.), de même que toucher l’avoine des chevaux d’une baguette de coudrier recherchait le même but.
Angelo de Gubernatis mentionne l’existence de l’usage d’une baguette de noisetier contre les sorcières : « par des baguettes de noisetier, on force les sorcières à rendre aux animaux et aux plantes, la fécondité qu’elles leur avaient enlevée » (6), alors qu’avec des baguettes du même genre, on officiait d’une tout autre manière : près d’Otrante, en Italie (dans le talon de la botte), d’autres sorcières se livraient à la recherche de trésors à l’aide d’un rameau de coudrier. A la faveur de la nuit sublunaire, cette branche, verge, baguette… permet à la sorcière de localiser l’emplacement précis où est censé se trouver le trésor. Auraient-elles recherché de l’eau qu’on n’y verrait là rien de bien répréhensible. Le sorcier et le sourcier seraient-ils, finalement, aussi semblables que le sont noisetier et coudrier, c’est-à-dire deux branches d’un même arbre ?

Si l’on a dit du bâton de coudrier qu’il était un instrument de transport pour les sorcières ou de n’importe qui ayant placé son bois entre les jambes, il en est de même de la noisette dont la coque aurait servi de nacelle à Hercule revenant du jardin des Hespérides… Angelo de Gubernatis ajoute une note très intéressante au bas de la page 240 du second tome de La mythologie des plantes : « Dans Roméo et Juliette, de Shakespeare, Mercutio nous montre la reine des fées Mab arrivant la nuit sur un carrosse qui est une noisette ». Il est bien connu que «  les bonnes fées de nos contes populaires [font tailler] leurs carrosses dans des noisettes, et tissent ou font tisser des robes si fines, qu’elles peuvent tenir aisément dans une seule noisette ». Mercutio ne vous rappelle pas le nom d’une divinité des voyageurs dont l’équivalent grec est Hermès, auquel, pense-t-on, il est pertinent de lier l’arcane IX du Tarot de Marseille, l’Hermite ?

Arrivés là, nous ne saurions passer sous silence le rôle du noisetier au sein de l’ogham, dont nous avons déjà dit quelques menues choses un peu plus haut. Pour le bien comprendre, adressons-nous tout d’abord à quelques fragments légendaires intéressants. Un mythe irlandais nous explique qu’un saumon ayant mangé neuf noisettes magiques fut tout pénétré de science et de sagesse. Créature considérée comme la plus ancienne, incarnation du premier homme, le saumon représente on ne peut mieux la vie qui naît de l’ève. Ce saumon vint à être capturé par Finn mac Coll (« fils du noisetier » !). Celui-ci, goûtant la chair du poisson qui ne meurt jamais et se régénère toujours, fut également imprégné de connaissance universelle. L’on assiste donc là à une transmission indirecte de la noisette au personnage de Finn à qui échoie la fonction de devin omniscient, « druide et sage mythique primordiale, ‘expert en jugements justes’ » (7). Il existe des variantes nombreuses du même mythe, ainsi que des contes plus tardifs où l’on retrouve, en filigrane plus qu’apparent, le même motif (8). Le saumon, qui remonte auprès du lieu de sa naissance pour y frayer, n’a pas été choisi par hasard dans cette association avec Coll dont on a dit qu’il a lui-même une grande accointance avec l’eau. Aussi Coll exige-t-il de la patience et de la persévérance pour remonter le courant, ce retour aux sources dessinant une grande aptitude à circuler dans l’avant et dans l’après. Grand voyageur, le saumon qui naît dans l’eau douce du ruisseau transite ensuite durant le plus clair de son temps en mer avant que l’impulsion génésiaque ne le fasse migrer sur les lieux mêmes de sa naissance. Lors de cet ultime voyage, effectué sans manger une once, il doit vaillamment remonter le fil de l’eau, braver mille dangers, affronter bien des embûches, avant de parvenir, enfin !, à son aire de reproduction, acte final que celui de donner la vie alors que peu après, pour cause d’épuisement, il s’abandonne à la mort qui vient le quérir.

Le noisetier est aussi l’arbuste des poètes depuis des temps aussi reculés que l’Antiquité romaine (9) et apparaît plus tardivement chez les conteurs médiévaux et récemment encore auprès des chanteurs français du XIX ème siècle. Parce que, outre l’étude minutieuse et le travail intellectuel à mener à son terme, le caractère prophétique et divinatoire de bon nombre de poètes – Taliesin, Ossian, Merlin, Gwyddyon, etc. – rappelle qu’ils sont tous inspirés, c’est-à-dire qu’ils font entrer le souffle divin à l’intérieur d’eux-mêmes, irriguant leur être jusqu’à ses tréfonds, avant de le restituer – parce que médiums – via un langage que l’on peut qualifier… d’inspiré !… Les dieux parlent à travers le poète, fut-il lui-même très proche des divinités dont il est le héraut. Et compte tenu de la position du noisetier Coll dans l’équation, on comprend qu’il ne peut se contenter de seule créativité génésique et physique, au sens où l’appelle le chakra sacré (dit du sexe), mais aussi en collaboration avec un autre chakra qui génère une créativité plus abstraite, le chakra de la gorge pour lequel Hermès n’est pas tout à fait étranger…

Avant de poursuivre avec les qualités botaniques et thérapeutiques du noisetier et de son fruit fécond, laissons le soin à Jacques Brosse de clore la première partie de cet exposé : « Bâton ou balai, verge ou caducée, la baguette magique n’est jamais qu’une branche d’arbre et celle-ci tient son pouvoir du seul fait qu’elle est censée provenir de l’arbre sacré, Arbre de Vie ou Arbre Cosmique » (10).

Qu’on l’appelle indifféremment coudrier ou noisetier, il n’y a là rien à objecter. En revanche, l’on ne pourra, tour à tour, le traiter d’arbuste et d’arbrisseau : il est l’un, sans jamais être l’autre. Ce sont des critères botaniques exigeants qui permettent de distinguer ces deux formes et, en l’occurrence, le noisetier n’est pas un arbrisseau, mais un arbuste caducifolié qui peut atteindre couramment cinq mètres de hauteur une fois adulte (bien que sa taille puisse parfois presque doubler). C’est ce que l’on observe chez de très vieux spécimens, mais chez le noisetier, la taille n’est en rien le gage d’une longévité étendue. En effet, les plus gros troncs ne dépassent jamais 30 cm de diamètre chez ces sujets (ce qui, pour un noisetier, est énorme), ce qui s’explique par la nature arbustive dont nous parlions quelques lignes plus haut, le noisetier commun étant une espèce de noisetier à troncs multiples formant un faisceau, touffe dense et ramifiée au pied de laquelle émergent de nombreux drageons. Il n’y a là donc aucun rapport avec le noisetier de Byzance (Corylus colurna), parfois planté en France, et dont la taille maximale approche 35 m pour un tronc unique de 150 cm de diamètre au grand maximum, soit une conformation toute différente.
A cet aspect buissonneux, s’ajoutent nombre de rameaux souples et juvéniles, à l’écorce fine de couleur beige et au bois très pâle. Ils portent des feuilles assez rondes et doublement dentées, non opposées mais alternes. Glanduleuses et légèrement pubescentes, les feuilles du noisetier ressemblent beaucoup à celles de l’hamamélis, portant un bref pétiole velu et une pointe au sommet.
Les fleurs, apparaissant dès janvier parfois, présentent des différences notables selon qu’elles sont mâles ou femelles : les premières sont des chatons brun jaunâtre dont les 5 à 6 cm de longueur pendent dans le vide pour se rendre accessibles aux caresses du vent venant disperser leurs millions de grains de pollen (très prolifiques en pollen, les chatons du noisetier offrent une manne inespérée aux abeilles en plein cœur de l’hiver). Les fleurs femelles sont plus discrètes, pistillées de rouge rubis (cf. photo ci-dessus), minuscules boutons bourgeonneux, qui, à terme, forment les noisettes, réunies par trochets de deux à trois fruits. La noisette est un fruit à coupelle verte enserrée par des bractées qui lui donnent l’allure d’une robe déchirée. La coque ligneuse – l’écale – qui contient l’amande comestible, de couleur crème pelliculée de brun, passe du vert au marron clair avec le temps.
Le noisetier est un arbuste très robuste, qui est assez indifférent aux terrains qu’il occupe. Il a tendance à peupler les coulées volcaniques et les zones sablonneuses aux abords des voies de communication. Il opte aussi bien pour la plaine que pour la moyenne montagne (jusqu’à 1700 m). On aura la chance de le croiser dans les sous-bois clairs, en lisières de forêts, dans les haies, sur les talus, ravins et éboulis, dans pratiquement toute l’Europe ainsi qu’au nord de l’Afrique.
C’est une espèce végétale dont les racines entretiennent des relations de mycorhize avec quantité de champignons dont la truffe.

Le noisetier en phyto-aromathérapie

« En réalité, le coudrier est plus utile à l’économie domestique et aux arts qu’à la médecine » (11). Voyez-vous ça ! C’est sûr qu’avec la très brève monographie (19 lignes !) qu’il accorde au noisetier, Cazin fait pâle figure.

L’usage alimentaire de la noisette ne date pas d’hier. Il remonte à près de 10000 ans, à l’époque des chasseurs-cueilleurs de la Préhistoire. Pour preuve, on a retrouvé sur des sites archéologiques des restes de noisettes fossilisés, alors que ses premières traces de culture remontent au moins au IV ème siècle avant J.-C. en Grèce.
Que la noisette ait été l’objet d’une cueillette sauvage ou domestique ne nous permet pas de déterminer avec exactitude ses usages médicinaux d’alors, surtout que la noisette est, si je puis dire, l’arbre qui cache la forêt puisque, du noisetier, on utilise bien davantage que les seules noisettes : les feuilles, les chatons et l’écorce des jeunes rameaux.
Par ses feuilles et son écorce, le noisetier est très proche des propriétés de l’hamamélis (arbuste parfois nommé noisetier américain, witch-hazel en anglais alors que le noisetier porte celui de hazel tree). Toniques veineuses et vasoconstrictrices, feuilles et écorce portent leur action sur les troubles de l’insuffisance veineuse (varices, phlébites, œdème des membres inférieurs, etc.). Feuilles et écorce possèdent la commune propriété qui consiste à resserrer les tissus. On appelle cela l’astringence, laquelle trahit la présence de tanin. Elles sont également cicatrisantes, ainsi les utilise-t-on en externe sur dermatoses, plaies, ulcères variqueux, hémorroïdes, etc. Dans les feuilles, on trouve également une essence aromatique, des flavonoïdes (dont de la myricitrine) et des proanthocyanidols (tanins catéchiques). L’écorce, comme celle de beaucoup d’autres essences (frêne, tilleul, chêne, etc.), est fébrifuge ; elle est applicable en cas de fièvres intermittentes. Au contraire des chatons de noisetier qui sont amaigrissants, les noisettes sont hautement nutritives et énergétiques. On en consommera avec profit en cas de croissance (chez les enfants et les adolescents), de grossesse, de sénescence, de convalescence, de chlorose et d’anémie. Elle s’adapte à toutes les conditions (chez le diabétique, le végétarien, le sportif, etc.) et à tous les âges, inutile de s’en priver d’autant plus qu’elle est parmi les fruits oléagineux celui qui est le plus digeste. En terme d’usages typiquement médicinaux, ajoutons l’utilité de la noisette dans les troubles de la sphère rénale (colique néphrétique, lithiase urinaire), respiratoire (comme adjuvant de la tuberculose), intestinale (comme ténifuge).
Nous sommes donc très loin de ce qu’évoquait Hildegarde de Bingen à propos du noisetier au XII ème siècle : il « ne vaut pas grand-chose pour la médecine ; il est l’image de la lascivité ». Oups ! Il y a bien, dans les écrits de l’abbesse, une filiation entre le noisetier et son rôle générateur, mais c’est si confus que je vous déconseille de tenter la recette pour laquelle il faut employer les chatons mêlés à d’autres plantes ainsi qu’au « foie d’un jeune bouc déjà apte à engendrer » et à « de la chair de porc crue, et grasse » (12). Tout un poème ! De même, la bénédictine n’apprécie pas des masses la noisette qu’elle présente comme neutre, mais indique qu’elle est nuisible aux malades ! Est-ce la réputation sulfureuse de la noisette qui aura induit, de la part de l’abbesse, un jugement aussi dur ? A toutes fins utiles, rappelons qu’au Moyen-Âge les plantes connues pour « exciter les sens » sont assez mal vues dans les jardins monacaux…
Au passage, profitons-en pour indiquer que la noisette est parmi les fruits oléagineux celui qui contient le plus d’huile, à hauteur de 50 à 60 %, soit bien plus que l’amande ou la noix. Dans cette huile fine, douce, agréable et légèrement parfumée, on trouve une très grande proportion d’acides gras insaturés (87 à 92 %) dont une partie importante d’oméga-9, alors qu’échoit aux acides gras saturés la portion congrue (4 à 7 %). Elle contient aussi de la vitamine A et de la vitamine D.
C’est une huile dite « sèche », fluide, au grand pouvoir de pénétration, ne laissant aucun effet « gras » sur la peau. Elle pénètre rapidement l’hypoderme ainsi que les muscles, elle permet dont de travailler en profondeur. Notons quelques-unes de ses principales propriétés : adoucissante, assouplissante, nourrissante et régénératrice cutanée, régulatrice du taux de sébum, relaxante, dynamisante, anti-anémique, régulatrice du taux de cholestérol sanguin, hypotensive légère, antilithiasique, vermifuge doux pour les enfants. Mentionnons également une action positive de cette huile végétale sur les sphères respiratoire, rénale et génitale.
Cette huile de couleur jaune ambré possède un goût exceptionnellement fin. En cuisine, il faudra la consommer exclusivement crue, et assez rapidement : bien qu’elle rancisse moins vite que l’huile de noix, le délai de garde de cette huile est compris entre trente et soixante jours. Par ailleurs, elle est utilisée en parfumerie, cosmétique, savonnerie, en tant que lubrifiant, pour l’éclairage aussi !

Composition de la noisette

Par sa très forte teneur en lipides et en matière azotées, la noisette est donc le plus nutritif et le plus riche de tous les fruits oléagineux (= noix, amande, olive, avocat), que l’on ne confondra pas avec les graines oléagineuses que sont sésame, lin, courge, tournesol et pignon de pin.

  • Lipides : 50 à 61 %
  • Protéines : 14 à 20 %
  • Glucides : 8 à 14 %
  • Fibres/cellulose : 4 %
  • Eau : 3,5 à 5 %
  • Vitamines A, B9, C, E
  • Sels minéraux et oligo-éléments : potassium, calcium, sodium, magnésium, phosphore, chlore, fer, cuivre, soufre, etc. : 2,5 à 3 %

Note : une fois sèche, la noisette se vide intégralement de son humidité. Ses 3,5 à 5 % d’eau disparaissant, cela grossit de facto les autres taux (lipides, protéines, glucides, sels, etc.). Il n’y a donc pas énormément de variation entre la composition biochimique d’une noisette fraîche et d’une autre sèche, la différence principale résidant essentiellement dans la saveur et la texture en bouche.

Composition de l’huile végétale de noisette

  • Acides gras insaturés : de 92 à 96 % dont :
    – oméga-9 : 83 à 85 %
    – oméga-6 : 6 à 9 %
    – oméga-3 : 0 à 3 %
  • Acides gras saturés : 4 % dont :
    – acide stéarique : 2 %
    – acide palmitique : 1 %
    – acide tétradécanoïque : 1 %
  • Vitamine A
  • Vitamine E : de 25 à 34 mg/L
  • Insaponifiables : 0,5 %

Propriétés thérapeutiques

  • Feuille : anti-inflammatoire, veinotonique, vasoconstrictrice, antidiarrhéique, antihémorragique, cicatrisante, dépurative
  • Écorce : astringente, cicatrisante, hémostatique, sédative locale des hémorroïdes
  • Chaton : diaphorétique, sudorifique, amaigrissant

Usages thérapeutiques

  • Feuille : troubles de la sphère circulatoire (varice, hémorroïdes, érythrocyanose, couperose, séquelle de phlébite, œdème des membres inférieurs), affections cutanées (dermatoses, ulcère, plaie atone, poches sous les yeux), diarrhée
  • Écorce : affections cutanées (ulcère de jambe, ulcère variqueux, plaie atone), troubles de la sphère gynécologique (métrorragie, règles douloureuses et/ou excessives, dysménorrhée), états fébriles
  • Chaton : obésité, diarrhée, pneumonie, grippe

Modes d’emploi

  • Décoction aqueuse de feuilles, d’écorce ou de chatons.
  • Décoction vineuse d’écorce (avec du vin rouge, pour renforcer l’astringence du breuvage).
  • Infusion longue (douze heures) de feuilles.
  • Extrait fluide de feuilles.
  • Teinture-mère.
  • Alcoolature.
  • Fruit en nature (sec, il est préférable de le râper, de le piler ou de le moudre afin d’augmenter sa digestibilité).
  • Huile végétale de noisette à la cuillère le matin.
  • Huile végétale en massage, seule ou accompagnée d’une ou de plusieurs huiles essentielles.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Récolte : les chatons au mois de février (ou un peu avant selon les régions : en tous les cas, avant que le pollen ne se disperse) ; les feuilles thérapeutiques de fin mai à début juillet ; les noisettes dès la fin du mois d’août et en septembre (il importe de les stocker dans un lieu sec et bien aéré).
  • Alimentation : l’usage culinaire et gastronomique de la noisette est bien trop connu pour que nous nous y étendions ici. Signalons uniquement que les très jeunes feuilles cueillies en avril peuvent aisément se consommer crues en salade.
  • Variétés : elles sont nombreuses et proviennent d’au moins trois foyers (Turquie, Italie, Espagne). Notons la Merveille de Bolwiller, la Rouge longue, la Bergeri, la Blanche longue, l’Impériale de Trébizonde ou encore la Fertile de Coutard.
  • Autres espèces : le noisetier à long bec (C. cornuta), le noisetier de Byzance (C. corluna), le noisetier de Lambert (C. maxima), etc.
  • Cazin évoquait le caractère domestique utile et précieux du noisetier : nous ne saurions l’ignorer, puisque, outre la substitution du tabac par des feuilles de noisetier, son bois est fort prisé Auvergne, dans le Limousin et ailleurs encore, aussi bien dans la vannerie (fabrication de paniers rustiques et solides), qu’en ébénisterie ou à destination de la confection de petits objets usuels (tasses, gobelets, cerceaux, claies, etc.).
    _______________
    1. Anne Osmont, Plantes médicinales et magiques, p. 125.
    2. Claudine Brelet, Médecines du monde, p. 339.
    3. Anne Osmont, Plantes médicinales et magiques, pp. 125-126.
    4. Nadine Cretin, Fête des fous, Saint-Jean et belles de mai, pp. 251-252.
    5. Jean Chevalier & Alain Gheerbrant, Dictionnaire des symboles, p. 675.
    6. Angelo de Gubernatis, La mythologie des plantes, Tome 2, p. 241.
    7. Julie Conton, L’ogham celtique, p. 143.
    8. « D’après un conte anglais, traduit par M. Louis Brueyre, un médecin ordonne à Farquhar de se procurer une verge en noisetier semblable à la sienne. Farquhar reçoit aussi, avec l’ordre d’aller chercher la verge magique, une bouteille qu’il placera devant le trou de la demeure du serpent blanc, près du noisetier. Le serpent blanc entre dans la bouteille. On le fait cuire dans un pot en brûlant le noisetier ; Farquhar veut en goûter ; aussitôt qu’il porte un doigt à sa bouche, il acquiert soudainement la science universelle, et devient lui-même un médecin infaillible » (cité par Angelo de Gubernatis, La mythologie des plantes, Tome 2, p. 241). Bien entendu, avec une baguette et un serpent, l’on peut aussi imaginer le caducée d’Asclépios, dieu grec de la médecine. Hermès n’est pas très loin non plus.
    9. Dans les Bucoliques, il écrit que « Populus Alcidæ gratissima, vitis Iaccho, Formosæ myrtus Veneri, sua laurea Phœbo, Phyllis amat corylos, illos dùm Phyllis amabit ; Nec myrtus vincet corylos nec laurea Phœbi », c’est-à-dire : « Hercule aime le peuplier et Bacchus les pampres de la vigne, le myrte est consacré à Vénus, et le laurier est chéri d’Apollon. Mais Phyllis aime les coudriers, et tant qu’elle les aimera, les coudriers l’emporteront et sur les myrtes de Vénus et sur les lauriers d’Apollon. »
    10. Jacques Brosse, Mythologie des arbres, p. 301.
    11. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p. 632.
    12. Hildegarde de Bingen, Physica, p. 167.

© Books of Dante – 2019

Le houx (Ilex aquifolium)

Synonymes : grand houx, houx épineux, housson, alquiroux, agréfous, agrifous, agriou, gréou, agaloussé, grifeuil, grand pardon, bois franc, laurier sauvage, cerise de merle, cerise de bouvreuil.

« L’auteur de cet ouvrage fait volontiers une confidence à ses lecteurs : il a toujours été frappé par les arbustes restant constamment verts et vivaces, et il s’est souvent demandé si cette vitalité, – insolite après tout, les plantes subissant en général le cours des saisons –, si cette vitalité, disons-nous, ne révélait pas chez les individus botaniques qui y sont enclins, des qualités et des vertus médicinales inconnues, particulières, extraordinaires, formelles, utiles à connaître. Il s’est souvent fait intérieurement cette réflexion, en pensant à certaines plantes qui, comme le gui, par exemple, ont une force thérapeutique encore à peine entrevue… Il est des problèmes passionnants dans la nature… Celui du houx reste presque entier à résoudre […]. Il y a encore de beaux jours pour les chercheurs – désintéressés » (1). Il n’est pas le seul à partager cette pensée me semble-t-il. Et que dire du if dont l’un des arcanes a été percé il n’y a pas plus de 50 ans ? Mais bien plus qu’avec l’if, le houx doit en partie son nom du fait de la ressemblance qu’il entretient avec un autre arbre, la yeuse ou chêne vert. En effet, Ilex est l’ancien nom qu’on donnait à ce chêne persistant. Quant à l’adjectif aquifolium, il semble être une transformation progressive du mot acrifolium qui veut dire « feuilles à pointes aiguës ». Le houx est donc l’arbre qui porte des feuilles similaires à celles de la yeuse, à la différence près qu’elles sont épineuses. Le mot « houx », lui, provient du vieil allemand huls (hülse en allemand actuel) et du francique hûliz (des racines que l’on retrouve naturellement dans les mots anglais holm et holly).

De tout temps, on a volontiers accordé au houx un rôle symbolique, spirituel et magique, bien plus que strictement médicinal, au grand dam de Botan. Cependant, l’histoire explique qu’il a bien été employé comme tel, mais on ne peut dire que ce soit là sa vertu prioritaire, ayant été principalement confiné à des rôles secondaires dans les pratiques médicales européennes. Théophraste, au IV ème siècle avant J.-C., parle d’une yeuse sauvage (prinos agria) qui, peut-être, désigne le houx. Pline, plus précis, nomme un arbre aquifolia arbor (« yeuse à feuilles piquantes »), ce qui semble être une dénomination plus acceptable. Bien qu’il ait été dit que le houx jouissait d’une réputation néfaste chez les peuples latins (?), Pline n’hésite pas à mentionner qu’on plantait des houx à proximité des maisons afin de les protéger des maléfices, des intrusions négatives, des esprits malveillants. Autrefois, l’on fabriquait les poignées de porte en bois de houx afin de souligner cette caractéristique magique de protection pérenne, le houx passant pour un gardien des seuils, des gués et des passages. De même, suspendre des rameaux de houx dans les maisons et les étables comme protection magique était d’usage courant. Il possède donc une fonction similaire au genévrier, autre arbuste dont les aiguilles dissuasives repoussent et écartent. Et la baguette, extension de l’épine, bénéficie, avec le gourdin de bois de houx, de la même fonction : leurs porteurs sont censément protégés.
S’il a été sacré et protecteur pour les peuples anglo-saxons, il est plante maléfique pour d’autres (2). En réalité, il incarne à merveille ces deux aspects, tant « maléfique » que « bénéfique ». Il offre des signatures antagonistes qui ne sont finalement qu’une simple question de point de vue mettant en évidence la versatilité des opinions à son sujet.

On l’a lié à la force de par sa longévité particulièrement étendue pour un arbuste : 300 ans et plus. Or, 300 ans à être toujours vert valent bien les 500 qu’un chêne passe à se dévêtir chaque hiver. Ses feuilles semper virens lui attribuent de facto une symbolique de vitalité, de pérennité, d’éternité, comme c’est le cas de nombreuses autres plantes aux feuilles persistantes telles que le laurier, le lierre, le buis, l’if…, ce qui fait écho à ce qui se disait en Rome antique : le houx est symbole de vie nouvelle. Et c’est bien pour cette raison qu’on procédait à des échanges de rameaux de houx durant les Saturnales.
Ainsi le houx bénéficie du pouvoir protecteur de l’épine, comme le prunellier (Straif : ) et l’ajonc (Ohn : ) d’une part, et d’autre part de l’ensemble des symboliques qu’on associe communément aux végétaux toujours verts, comme le lierre (Gort : ) et l’if (Ioho : ). En ce sens, est-il étonnant que le Roi vert, géant immortel, porte une massue en bois de houx (cf. Le roman de Gauvain et du chevalier vert) ?

Bien que symbolisant l’agressivité (nous verrons plus loin qu’elle demande à être nuancée) du fait de son feuillage épineux, l’observation attentive du houx permet de dessiner des variables. Par exemple, le houx, lorsqu’il est âgé, prend un tout autre aspect qu’en sa jeunesse : en effet, avec le temps qui passe et dure, il perd la quasi totalité de ses pointes épineuses. Ne subsistent alors plus que des feuilles lancéolées portant chacune un unique éperon à la pointe terminale, vestige de son agressive jeunesse, tandis qu’un houx juvénile conserve plus drues et nombreuses ses épines, quand bien même on aura observé qu’elles sont plus coriaces qu’à l’accoutumée durant l’hiver. A cela, il y a une excellente raison : le houx est l’une de ces rares plantes pouvant offrir pâture aux animaux herbivores sauvages durant l’hiver. Afin de se mieux protéger des coups de dents, les feuilles du houx deviennent plus coriaces à cette saison, problème que n’a pas un houx plus ancien. Sa forte stature peut lui permettre d’être plus clément vis-à-vis de ces animaux, puisqu’ils ne représentent plus le même danger pour lui, alors qu’un jeune pâtirait de se dégarnir intégralement (très souvent ce sont seulement ses feuilles sommitales qui perdent leurs épines). L’on peut donc dire du houx qu’il est prévoyant.
Dans le langage des fleurs et des plantes, le houx figure l’insensibilité, le mauvais caractère, la résistance face à l’amour (manque d’amour : amour non reçu, amour non donné). C’est un ensemble de symboles que l’on croise dans la pratique des « mais d’amour », qui sont chacun la représentation d’une jeune fille, mais aussi le « jugement public du groupe de garçons sur la vertu et le pouvoir de séduction de chaque fille » (3). De tels mais décorés de houx par les garçons pouvaient tout aussi bien représenter le caractère valeureux d’une jeune fille (son courage, sa bravoure), que l’attitude acariâtre d’une autre dont les coups de griffes rappellent un peu trop l’idée même du combat. Ici, ce mai peut rappeler à la raison et attirer l’attention de la jeune fille sur son caractère par trop piquant, et la questionner sur sa propre violence, celle qu’elle cause, mais celle aussi qu’elle subit, la menant à être peu aimable avec les autres et elle-même, ce qui évoque, avant l’heure, l’une des significations de l’ogham lié au houx, Tinne (ᚈ). Qu’on s’en écarte, parce que trop passif ou, au contraire, trop actif, l’on ne peut nier la dimension amoureuse du houx. Par exemple, sachons qu’autrefois les demoiselles utilisaient les feuilles de houx comme oracle, à l’instar de la marguerite. « Pour savoir si elles se marieront, les jeunes filles peuvent interroger les feuilles de houx. Elles touchent successivement chacune des épines jusqu’à avoir fait le tour de la feuille en disant en même temps qu’elles piquent leur doigt : fille… femme… veuve… nonne… » (4). Ce qui me semble dissimuler une dimension assez phallique rappelant le fuseau auquel, bien involontairement, la Belle au bois dormant se pique le doigt. De là à faire du houx un symbole d’amour éternel, il n’y a qu’un pas. Si c’est téméraire, alors c’est à l’image de cet arbre martien qui incite assez souvent au combat, non seulement parce qu’il cherche à assurer notre protection en optant pour une attitude de défense, mais parce qu’il représente aussi une arme : on fabriquait de son bois des hampes de lance, attribut typiquement martien. Prenons le glyphe de Mars : qu’y voit-on sinon un bouclier et une lance ? Cette violence de Mars, on la retrouve aussi dans une autre des fonctions du houx : la punition et la correction. Par exemple, à l’aide de rameaux de houx, on confectionnait des balais dont on se servait autrefois comme martinet (mot dans lequel on peut encore lire une empreinte martiale). Pour bien marquer la typicité de ces objets, on les appelait des houssoirs. La houssine, quant à elle, peut se présenter sous plusieurs formes : fouet, cravache, baguette, verge, toujours associés à Mars. Autrefois, les brintiers fabriquaient des manches de fouet et de martinet avec du bois de néflier, d’aubépine et de houx. Le brintier, à n’en pas douter, devait être l’époux de la houspilleuse qui houspille, de ce verbe – houspiller – très agressif, en particulier par l’aspect harassant et harcelant qu’il peut assez souvent revêtir : oui, littéralement, houspiller, c’est poursuivre sans relâche quelqu’un avec un fouet de rameaux de houx pour lui flanquer une bonne peignée, ce qui nous mène à un autre verbe bien moins courant, houssepeignier, c’est-à-dire peigner avec un rameau de houx, parce que non seulement le houx peut mettre de l’ordre dans une chevelure rebelle, mais il peut également corriger les tempéraments qui le sont tout autant !…
La branche de houx, qu’elle que soit la forme qu’elle adopte, l’on sait qu’elle montre et qu’elle dirige, en rectifiant une direction, une posture, physiques comme mentales, empruntées par tel ou telle. Il est toujours question de guidance à travers le houx, il ne perdrait pas le temps de paraître dans ses habits verts (et rouges pour les dames houx) en plein hiver s’il n’y avait pas là le motif sérieux d’attirer sur lui une certaine attention. Il n’y a pas à tortiller, la verdeur du houx, si visible à la morte saison, il faut bien qu’elle serve à quelque chose et l’on voit ce houx rayonner perpétuellement en des mouvements qui soulignent on ne peut mieux ce caractère martien qu’on peut lui trouver parce qu’il brosse, il bat, il frappe. En fait, si l’on est un peu plus attentif, l’on se rend compte que le houx ne pousse jamais dans une seule direction. Il pose question sur un positionnement : suis-je trop passif ou non ? Trop yang (ou trop yin) ? N’est-il pas temps, enfin, de prendre le taureau par les cornes ou, tout au contraire, de les lui lâcher ? Le houx module, c’est-à-dire qu’il ramène à une plus juste mesure réduisant les écarts à la moyenne (il suffit d’observer une feuille de houx : une pointe en haut, une pointe en bas, une pointe en haut, etc.). Recherchant la sagesse, qui, parfois parvient avec l’âge, à l’image d’une feuille de houx portée par un vieux sujet…. Et c’est cela que commande l’ogham Tinne : l’équilibre entre la réflexion intérieure et l’action concrète, expliquant pourquoi il est permis d’associer Tinne à l’arcane VII du Tarot de Marseille, à savoir le Chariot, mais également avec la Tempérance (arcane XIV). Canaliser, nuancer, tenir en bride avec justesse mais sans fermeté excessive, sans quoi l’énergie déborde alors qu’on recherche justement la maîtrise des capacités énergétiques, car qui peut bien tenir longtemps la lance en mains, s’il s’épuise dans un maniement approximatif, dans une quête au but insensé, déséquilibrée ? Justesse et mesure, ce sont là les deux maîtres mots qui définissent le mieux l’ogham Tinne. Si la baguette de houx avait le pouvoir de faire avancer les attelages récalcitrants, il invite aussi à l’audace, au courage, à la rébellion justifiée, à une réaction juste face à un penchant trop marqué pour la destruction : il permet alors d’envisager la sortie de l’ornière afin de favoriser l’érection et la transmutation, parce que le caractère très martien du houx est un moteur d’émancipation, de transformation et de révolution.

Ambivalent comme sait l’être le houx, ce sont une bonne partie des signatures vues jusque là que le docteur Edward Bach a dû utiliser pour se pencher sur le cas de l’élixir floral qu’il élabora à base de fleurs de houx, Holly. Il écrit qu’il s’adresse surtout aux personnes « qui sont parfois assaillies de pensées telles que la jalousie, le désir de vengeance, la suspicion » (5), plaçant ces mêmes personnes dans une forme de dépendance. Soyons davantage précis : « vous cherchez à laver tout affront supposé par des tortures morales que vous n’infligerez peut-être pas mais sur lesquelles vous laisserez votre imagination divaguer. Ces conflits qui semblent vous opposer à tout le monde sont dus à une souffrance profonde, invisible, incompréhensible » (6). Il m’est arrivé de croiser la route d’une personne de ce type il y a une dizaine d’années, elle n’avait rien de « holy » (= saint), mais tout du houx dans ses dispositions les plus fâcheuses, teigne vénéneuse qu’elle était. C’est un type Bach particulièrement épuisant, souffrant pour un motif de douleur qui n’existe pas la plupart du temps.
Mais, et parce qu’il y a un mais, le houx passe aussi pour être à l’image de la cruauté. S’il offre un refuge aux oiseaux qui nidifient entre ses branches épineuses, les plaçant par-là même à l’abri des prédateurs, on a tiré de sa seconde écorce une glu qui, comme celle du gui, a été employée par les chasseurs à la glu qu’on appelle des macaires pour capturer les… oiseaux !… Alors que saint Macaire, patron des serrures récalcitrantes, libère en ouvrant, le macaire emprisonne. Mais ce dernier ne fait qu’exploiter ignoblement un aspect du houx qui, si l’on peut dire, « se rattrape » de ce méchant travers en offrant le couvert aux merles et aux grives grâce à ses baies rouge vif qui persistent tout l’hiver. La générosité du houx à leur égard s’exprime à travers le fait que même le vent ne fait pas choir ces baies, ce qui rend leur consommation plus aisée par les oiseaux.
Malgré la sombre figure de ce sinistre macaire, ne doutons pas un instant que la persistance du houx durant l’hiver est symbole d’espoir et de joie, parant encore les maisons à l’approche des fêtes de fin d’année, allant jusqu’à orner la traditionnelle bûche de Noël. Le houx, qu’il décore ou qu’il soit décoré (7), est activement recherché à cette période de l’année. Une attitude qui ne tire pas seulement son origine dans le caractère ornemental du houx. En effet, placer des rameaux de houx dans les maisons, en suspendre aux portes et aux fenêtres, tout cela est un héritage de coutumes païennes dont certaines ont été rapportées par Plutarque, c’est dire si ça ne date pas d’hier, et dont semble s’inspirer celui qu’on connaît depuis le XVII ème siècle sous le nom de Father Christmas en Grande-Bretagne, à savoir un personnage mythique portant un long vêtement (bleu, gris, vert ou rouge), et couronné de houx… Au XIX ème siècle, l’on faisait encore appel au pouvoir protecteur du houx en perpétuant les antiques traditions (Angleterre, France, Suisse, Italie, etc.).
A l’approche de Noël, le légendaire chrétien s’est emparé du houx (on a vu dans ses feuilles la couronne d’épines du Christ et dans la rougeur de ses baies son sang). Quand Hérode décida de massacrer tous les nouveaux-nés juifs afin de s’assurer que l’enfant Jésus y passerait, Marie et Joseph fuirent en Égypte. La nécessité de se cacher étant grande, ils s’abritèrent alors sous le feuillage d’un houx auquel Marie accorda sa bénédiction, souhaitant qu’il conserve toujours vert son feuillage (on trouve un motif similaire mettant en œuvre le romarin, la sauge et d’autres plantes encore durant cet épisode demeuré célèbre de « la fuite en Égypte »). En d’autres circonstances, aux Rameaux par exemple, selon les régions, la liturgie s’adapte, c’est pourquoi il ne fut pas rare de voir le buis être remplacé par le houx.

Ce qui va maintenant suivre paraîtra bien maigre au regard de ce que nous venons de développer ci-dessus. Si nous sommes restés sur notre faim avec l’histoire thérapeutique du houx durant l’Antiquité gréco-romaine, il est bon de savoir que la longue période suivante, le Moyen-Âge, n’est guère plus prolixe à son sujet ; on n’en parle finalement que très peu. Albert le Grand, qui le nomme daxus (un mot assez proche de taxus, désignant l’if), ne mentionne aucun élément thérapeutique. Hildegarde n’en parle pas, Macer Floridus encore moins. Il existe néanmoins dans un codex anglo-saxon, le Lacnunga (= « remèdes ») datant au moins du début du XI ème siècle, une recette relative au houx, proposant une décoction d’écorce de houx dans du lait de chèvre en vue d’amender les poumons de la gêne respiratoire qui pourrait venir les embarrasser. Après cela, il faut s’en remettre à Paracelse qui donne la seconde information thérapeutique digne d’intérêt, puisqu’il a employé les feuilles de houx comme remède de l’arthrite et des rhumatismes. Un peu plus tard, Matthiole délivre bien peu de choses : la décoction de l’écorce ou des racines apparaît souveraine « sur les articulations indurées à la suite de luxation » (8). En revanche, les qualités esthétiques du houx surent séduire les artistes médiévaux puisqu’il apparaît dans les Grandes heures d’Anne de Bretagne (1503-1508), ainsi que sur les tapisseries dites de la Dame à la Licorne (1484-1538).

Arbuste ou petit arbre (9), le houx que l’on dit « commun » est la seule espèce d’Ilex poussant de façon spontanée sur le continent européen (ainsi qu’au nord de l’Afrique et en Asie occidentale et centrale). Assez fréquent jusqu’à 1500 m d’altitude, le houx se plaît à l’ombre et sur des sols qui, bien qu’humides, se doivent d’être relativement bien drainés, c’est-à-dire dans les fourrés, les haies, les bois et sous-bois de forêts de feuillus (chênes et hêtres), déployés sur des terrains pierreux, gras et « graveleux ». En France, il est assez commun partout (sur sols exclusivement calcaires), sauf en région méditerranéenne et en haute montagne.
Essence au tronc lisse couvert d’une écorce gris argent, le houx est considérablement branchu et ramifié, portant des rameaux verts et souples (ces rameaux restent verts même une fois coupés). Jeune, il porte les fameuses feuilles piquantes et gondolées ; plus âgé, les piquants disparaissent pour laisser place à des feuilles lancéolées, bien qu’elles demeurent tout aussi coriaces, brillantes et vernissées, peintes d’un vert sombre qui tranche nettement avec le rouge vif des baies apparaissant à l’approche de l’hiver.
Le houx est une plante dioïque, « mais il arrive que le sexe change d’une année sur l’autre » (10). En attendant, ce sont toujours les pieds femelles qui portent les fruits, drupes d’un centimètre de diamètre, qui sont le résultat de la transformation des petits fleurs blanches (ou légèrement rosées) à quatre pétales, s’épanouissant en corymbes parfumés à l’aisselle des feuilles de mai à juin.

Le houx en phytothérapie

Avec tout ce que l’on vient de raconter jusque là au sujet du houx, l’on pourrait s’étonner – comment ? – qu’on puisse encore tirer à la ligne sur cet ultime sujet qu’est la pratique phytothérapeutique, surprise tout à fait recevable en ce sens qu’il est tout à fait concevable de ne pas parvenir à faire tenir ensemble le houx d’une part et la seule idée d’une infusion de ses feuilles d’autre part. Pourtant, rappelons-nous les paroles de Botan que j’ai placées au frontispice de cet article. Que fait-il sinon exhorter à la recherche, non au rejet ? Invitons parmi nous cet autre arbre au feuillage semper virens et aux baies également rouges, c’est-à-dire l’if. Il a presque failli disparaître des forêts européennes en raison de sa très réelle toxicité qui demande à être maîtrisée, canalisée, aiguillonnée, amoindrie, détournée, nuancée. Cette attitude, autrement plus respectueuse du végétal (profitons-en pour rappeler que le mal absolu n’existe pas dans ce monde), a permis il y a une cinquantaine d’années d’extraire du if une molécule anticancéreuse. Alors ? Qu’en aurait-on su si l’on avait éradiqué l’if de cette terre pour cause de persona non grata ? Et, vérification faite, l’if n’est même pas abordé dans le dictionnaire de Botan daté de 1935. Quant au Larousse médical illustré (1924), s’il consacre une rubrique à cet arbre, il n’en présente que le caractère toxique, douteux et dangereux. Aujourd’hui, l’on sait bien que l’if est curatif de certains cancers : cela remet de suite les pendules à l’heure. Cependant, puisqu’il nous faut en revenir au houx, ce dernier ne possède en rien la toxicité de l’if (malgré ce que l’on peut croire sur ce point), et c’est sans doute pour cela que ses emplois phytothérapeutiques sont un peu plus étendus, bien qu’ils n’aient en rien l’ampleur d’un catalogue. Botan, à son sujet, invite à percer un mystère. Mais les ouvrages postérieurs ne recèlent rien qui puisse faire un parallèle avec le taxol anticancéreux de l’if. Est-il trop tôt pour que sonne l’heure de gloire du houx ? Sommes-nous à côté de la plaque ou, pire encore, trop bêtes ? Signalons tout de même, histoire de relativiser, que la première fleur, à son stade le plus archaïque, est apparue il y a environ 130 millions d’années, alors, le végétal, base de tout, s’y connaît quand même un peu, bien davantage que ce bipède qui pense souvent de travers.
Non, concernant le houx, rien de bien substantiel ne s’ajoute à ce que j’ai déjà pu écrire à propos de cet arbre il y a cinq ou six ans. Mais peut-être les réponses se situent-elles ailleurs (auprès de l’ogham Tinne, de l’élixir floral Holly…) ?

En attendant, puisque c’est là notre mission, tenons-nous informés de l’implication phytothérapeutique du houx dont on use principalement des feuilles et de l’écorce dans une mesure moindre. L’on y trouve un principe amer baptisé ilicine au XIX ème siècle ; les feuilles, sans odeur, mais à la saveur âpre et amère désagréablement marquée, recèlent des matières qui ne feraient aucun mal à une mouche : cire, chlorophylle, gomme, tanin, pigment jaune (ilixanthine ?), sels minéraux (calcium, potassium), sucre (glucose). Ce qu’il est bon de remarquer au-delà de ces données, c’est que la composition biochimique des feuilles de houx se distingue par la présence de flavonoïdes et d’acide caféique qui, contrairement à ce qu’il pourrait laisser croire, n’est pas l’apanage du seul café, parce qu’il est présent dans de nombreuses plantes (à l’image du limonène et du pinène dont les noms empruntent l’un au citron l’autre au pin). Notons que cet acide n’a aucun rapport avec la caféine. Enfin, un peu de théobromine, ce qui, sur ce point, rapproche le houx du cacaoyer, du guarana et du maté. La première écorce du houx s’exploitait surtout pour son tanin, la seconde pour la glu qu’elle procure, « substance molle, tenace, visqueuse, filante, peu soluble dans la salive, et agglutinant les lèvres lorsqu’on la mâche, s’épaississant par le froid, se liquéfiant par la chaleur, soluble dans l’alcool et dans les huiles fixes et volatiles, mais très peu dans l’eau pure » (11). (Impression d’avoir vu passer par là le spectre du Holly de Bach…)
Comme nous l’avons vu plus haut, ça n’est pas la médecine qui a fait le plus grand cas de la glu du houx, quand bien même son obtention en passait par des procédés pas moins compliqués que ceux qui permettent la fabrication du brai de bouleau, et dont il a fallu, je pense, réfléchir à deux fois, au moins, avant d’établir une formule et un modus operandi convenables. Cette glu ne se produit effectivement pas aussi facilement qu’on pourrait le penser. Les paysans enfouissaient « les rameaux de houx dans un tas de fumier où ils les laissent fermenter pendant quinze à trente jours après les avoir fait bouillir pendant huit à dix heures » (12). Je ne dispose pas d’informations relatives à la composition de cette glu : Fournier posait la question de savoir si elle contenait de la glutine (= ancien nom qui permettait de désigner parfois le gluten) ou de la viscine dont on atteste la présence dans les baies du gui qu’on exploita pour son caractère collant et visqueux, et donc, elle aussi, destinée à la capture des oiseaux. Oui, Fournier posait la question, mais, à sa suite, ce fut, semble-t-il, le silence. Enfin, achevons par les baies qui contiennent un cyanoglucoside non-cyanogène, la ménisdaurine (c’est-à-dire que les fruits du houx ne libèrent pas d’acide cyanhydrique, ce qui limite grandement la réputation toxique de cet arbuste).

Propriétés thérapeutiques

  • Feuille : tonique amère, diurétique, sudorifique, fébrifuge, stomachique, laxative, antispasmodique, antirhumatismale
  • Écorce : anti-épileptique (?)
  • Glu : émolliente, maturative, résolutive
  • Baie : vomitive, purgative (semblable au nerprun)

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : rétablissement d’un transit perturbé, estomac manquant de tonicité (atonie gastrique), colique, prédisposition aux diarrhées, digestion pénible, crampe d’estomac
  • Troubles de la sphère pulmonaire : bronchite, catarrhe bronchique chronique, toux spasmodique, toux opiniâtre, rhume, pleurésie
  • Troubles de la sphère vésico-rénale : lithiase, goutte, affections rhumatismales, œdème
  • Infections : variole, tumeur blanche, fièvre intermittente liée au paludisme
  • Ictère
  • Point de côté
  • Abcès, furoncle (en ce qui concerne la glu)
  • Éviter la formation de cals après fracture

Modes d’emploi

  • Décoction de feuilles fraîches ou sèches.
  • Poudre de feuilles sèches.
  • Cataplasme de feuilles fraîches pilées.
  • Infusion longue et à froid d’écorce.
  • Décoction de baies préalablement macérées dans de l’eau pendant une bonne douzaine d’heures.
  • Eau-de-vie de baies de houx (spécialité alsacienne).
  • Macération vineuse (dans du vin blanc) de feuilles de houx fraîches.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Toxicité : les baies deviennent rapidement émétiques après ingestion, susceptibles donc d’engendrer des vomissements, ce qui explique qu’elles n’ont rien à faire dans l’estomac ou alors qu’on peut s’en servir pour provoquer volontairement le vomissement en cas d’intoxication par exemple. A doses plus fortes, elles purgent. On a même laissé entendre que des troubles neurologiques (convulsions), ainsi que de la somnolence pouvaient survenir via l’ingestion de baies de houx. Quant aux feuilles, parfois consommées par le bétail, elles partagent cette vertu vomitive mais uniquement à très hautes doses. A l’instar des feuilles de gui, il est recommandé de ne pas faire du houx un usage massif et prolongé, du fait de l’énergie dont il est investi : le houx, à doses thérapeutiques correctes, provoque déjà une sorte de « malaise », de la pesanteur, une chaleur épigastrique qui s’étend par la suite aux membres, au ventre, à la poitrine ; elle rayonne, peut-on dire. « Cette chaleur, ajoute Cazin, quand elle se généralise, dure trois heures et même plus : elle se fait sentir au toucher de la peau » (13). Pour un arbre qui évoque surtout l’hiver, par sa présence magique à proximité du solstice, c’est tout de même une signature tout à fait étonnante ! :)
  • Récolte : les feuilles au moment de la floraison, soit au printemps (mai-juin), les baies en hiver.
  • Espèce ornementale comme l’if, le houx présente de multiples cultivars et se prête sans difficulté à l’art topiaire, et permet aussi d’élaborer des clôtures et des palissades végétales.
  • Le bois de houx est relativement rare. Cependant on l’utilise volontiers en marqueterie, tabletterie, coutellerie et tournerie, autorisant, par exemple, la fabrication d’objets usuels comme des cannes, des dents d’engrenage, des houssines (fouets et cravaches). C’est ce bois qu’on utilise pour fabriquer les pièces blanches des jeux d’échecs. Bois dense et à grain très fin, très facile à travailler, il brunit avec l’âge.
  • Autres espèces : de par le monde, il existe d’autres espèces de houx :
    – L’apalachine (Ilex vomitoria), utilisé par les Amérindiens comme narcotique, stimulant et principal ingrédient de la « boisson noire » ; est longtemps passé pour une panacée nord-américaine ;
    – Le houx américain (Ilex opaca), constituant l’alter ego du houx européen ;
    – Le houx verticillée (Ilex verticillata) ;
    – Le maté (ou yerba maté, Ilex paraguariensis), laxatif, tonique, diurétique, décontractant, apaisant la sensation de faim et accroissant la vigueur intellectuelle.
    _______________
    1. P. P. Botan, Dictionnaire des plantes médicinales les plus actives et les plus usuelles et de leurs applications thérapeutiques, pp. 108-109.
    2. D’après une légende béarnaise, Dieu aurait crée le laurier, plante de la victoire. Le Diable, voulant l’imiter, ne pût que produire le houx au feuillage épineux et sans arôme.
    3. Nadine Cretin, Fête des fous, Saint-Jean et Belles de mai, p. 69.
    4. Pierre Canavaggio, Dictionnaire des superstitions et des croyances populaires, p. 124.
    5. Edward Bach, La guérison par les fleurs, p. 104.
    6. Paul Ferris, Le guide des fleurs du docteur Bach, p. 75.
    7. Cf. le pastrage : on processionnait durant la messe de minuit en tenant à la main des rameaux de houx garni de rubans et de lumières.
    8. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 513.
    9. Dix mètres, parfois plus, comme c’est le cas du houx de la forêt de l’Isle-Adam dans le département du Val-d’Oise qui atteint presque la vingtaine.
    10. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 512.
    11. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p. 481.
    12. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 514.
    13. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p. 481.

© Books of Dante – 2019

Le hêtre (Fagus sylvatica)

Synonymes : hêtre commun, hêtre blanc.

Si le nom même du hêtre est connu et admis de tous, il s’avère que selon les lieux et les époques, il a porté d’autres noms, dont son nom latin – fagus – semble être inspiré, à moins qu’il ne s’agisse de l’inverse… Ainsi le hêtre est-il foyau, foyard, fouillard, fouteau, fou, fau, fayard, fagette, faillette, favinier… De l’ensemble de ces noms vernaculaires, le latin fagus souhaite nous rappeler sa proximité avec le grec phagein, un verbe qui veut dire « manger », en raison, dit-on, du caractère comestible de certaines parties de cet arbre. Pourtant, des arbres plus comestibles que le hêtre, il en existe bien d’autres, et il apparaît peu acceptable de déclarer le hêtre comme l’arbre (sauvage) comestible par excellence, comme j’ai pu le lire quelque part. Ainsi faut-il s’interroger quant à la filiation qui peut bien exister entre fagus et phagein. Tous ces noms, auxquels on peut rajouter fol et foutel, représenteraient ainsi les diverses manières de désigner cet arbre jusqu’au début du XIII ème siècle (1220 environ), avant que le hester germanique et le haistr francique ne se stabilisent et ne donnent, par la suite, le mot hêtre.
Bien entendu, ces anciennes appellations ne furent pas abandonnées : ma grand-mère maternelle n’a jamais appelé un hêtre un hêtre ; pour cela, elle utilisait le mot franco-provençal fayard. De même, dans le Petit Albert, on trouve une recette pour la réalisation de laquelle il est demandé « une livre de bon charbon de faux » (c’est certain que si l’on ne sait pas ce que c’est, la recette est irréalisable ; simple question de linguistique, non de magie, laquelle nécessite quelques élémentaires notions de botanique dont on fait trop souvent l’économie…).

Le hêtre, bien qu’il fasse partie, tout comme le chêne, de la famille des Fagacées, n’en reste pas moins à l’ombre dudit chêne. Chez Angelo de Gubernatis, on le trouve encore sous le nom de Quercus fagus, quercus faisant référence au genre chêne, comme si, d’une façon ou d’une autre, on avait voulu faire absorber le hêtre par le chêne, afin d’assurer la suprématie de ce dernier au dépend de l’autre. Pourtant, si l’on en juge la mythologie grecque, l’on se rend compte que cette idée n’a rien de saugrenu. Bien qu’indissociable du chêne masculin pour la vieille culture hellène, le hêtre représentait alors la part féminine de la création. Puis, il a été détrôné par le chêne, de la même façon que l’on a, petit à petit, répudié le principe féminin. Bien avant cela, le hêtre était dédié à une déesse-mère primordiale du nom d’Eurynomé, puis les Achéens remplacèrent cette divinité par Zeus, le hêtre par le chêne. Eurynomé fut intégrée au panthéon, mais dans un rôle assez mineur. Voilà pourquoi, lorsqu’on parle du sanctuaire de Dodone, on pense immédiatement au chêne. Or, Lucien de Samosate, un auteur du II ème siècle après J.-C., affirme que l’oracle de Dodone se constituait autant de chênes que de hêtres sacrés. Il n’en reste pas moins que pour des auteurs plus tardifs comme Henri Corneille Agrippa, le hêtre est d’essence jupitérienne, avant de glisser davantage en direction du couple Héra/Junon, alors que pour les anciens Germains le hêtre est indubitablement masculin, formant couple avec l’orme féminin.
Il est donc inexact d’insinuer que les anciens Grecs et Romains ignoraient le hêtre : par exemple, dans l’Odyssée, ce sont bien des faines – le fruit du hêtre – que jette Circé, avec des glands et des cornouilles, aux compagnons d’Ulysse changés en porcs captifs par les bons soins de la déesse. De même dans les Bucoliques que l’on doit au poète latin Virgile : il est question d’un fagus dont certains exégètes dirent qu’il n’est pas prouvé qu’il fut un hêtre. Virgile étant né en Gaule cisalpine, je doute fort qu’il n’y ait jamais rencontré le moindre fayard. Si Pline est capable de décrire correctement la faine – petite pyramide triangulaire – il n’y a pas de raison pour que Virgile soit ignare à ce point. Non, on connaissait bien le hêtre, tant chez les Grecs que chez les Romains.

En ce qui me concerne, le hêtre est éminemment féminin. Ainsi, les coupes sacrificielles – symbole féminin – étaient-elles taillées dans du bois de hêtre. L’écorce du hêtre est aussi lisse et douce que peut être rugueuse celle du chêne ; son bois, ferme et flexible, contraste avec la rudesse de celui du chêne ; le hêtre est rarement touché par la foudre alors que, statistiquement, le chêne l’est quarante-cinq fois plus souvent, signant bien par-là son accointance avec Zeus, maître des éclairs, s’opposant ici symboliquement, par un emblème comme le chêne, au hêtre féminin plus proche du monde souterrain, parce que plus « rond », plus « humide », plus « ombrageux » que ne le sera jamais le chêne… Et si l’on reste dubitatif devant la dimension féminine du hêtre, il n’est qu’à considérer les fameux hêtres tortillards, des êtres surnaturels qui semblent presque danser, et dont les spécimens les plus connus sont désignés sous le terme de « faux de Verzy », du nom de la petite commune, à proximité de Reims, qui en regroupe le plus grand nombre sur près de 80 hectares. Aujourd’hui encore, on s’interroge sur l’origine de cet état de fait. On a évoqué la nature du sol. Mais après avoir planté des graines de hêtre tortillard en dehors de ce regroupement, on a constaté qu’elles donnaient naissance à de nouveaux hêtres tortillards. Il a également été avancé l’origine virale de ce phénomène pour lequel les investigations demeurent toujours autant tortueuses… Francis Hallé nous explique que « les soudures racinaires permettent des échanges entre les arbres. Les hêtres ‘tortillards’ […] sont capables d’induire le caractère ‘tortillard’ chez les hêtres voisins, avec lesquels ils sont soudés par les racines » (1). Cela apporte de l’eau à notre moulin, mais l’origine première demeure, pour l’instant, un véritable mystère. Malgré tout, ces arbres, par leurs formes serpentines, nous invitent à la réflexion : de la Terre au Ciel, le chemin n’est pas toujours une ligne droite. Plutôt à l’image du rond dont on ne sait pas toujours s’il est de fée ou de sorcière. Dans une région à peine distante de 200 km à l’est de la ville de Reims, et où l’on connaît bien le hêtre, il est impossible de passer sous silence le majestueux hêtre fée de la forêt de Domrémy au temps de Jeanne la Pucelle, lequel était fréquenté par la noblesse locale, mais aussi par ces dames fées dont Jeanne n’a bien évidemment jamais fait partie. On a cependant insisté sur ce point pour faire gonfler l’idée que, peut-être, elle aurait été quelque peu… sorcière. Cependant, « il est vrai que, si les fillettes pieuses allaient à l’arbre seulement les jours de fête et dans un but de piété ou d’amusement familial, d’autres y cherchaient un appui plus profane dans le monde élémental » (2), c’est-à-dire probablement toutes celles qui n’avaient pas entièrement (ou pas du tout) répudié leur foi païenne, et je ne parle pas seulement de celles qui venaient y chercher, en songe, la vision de leur futur, afin de savoir si leur mariage serait heureux ou vérifier si, comme le soutenait Macrobe dès le IV ème siècle après J.-C., le hêtre était un véritable membre des « felices arbores », autrement dit, des arbres portant bonheur, des arbres sous lesquels aucune sieste ne peut virer au cauchemar, sans quoi l’on n’aurait jamais laissé de très jeunes fillettes effectuer les tournées du premier mai en portant à la main une branchette de hêtre, fleurie et décorée de rubans. (Plus anciennement, le hêtre figurait l’épouse du Soleil, la « très brillante » Belisama, dont le culte était rendu le premier du mois de mai, jour de la fête du hêtre.) « Cependant […], il est certain qu’au pied de l’arbre enchanté, on trouvait, vers la nuit magique de Saint-Jean, ces rondes de mousserons roses et ces cercles d’herbe foulée où dansèrent des pieds menus, plus légers que les pieds d’aucune femme » (3).

L’ogham Phagos et son glyphe spiralé… : ᚗ Comment, encore, douter de la féminité manifeste du hêtre ? Pour nous éclairer davantage sur ce point crucial, transportons-nous donc au jardin botanique royal de Kew, un quartier situé au sud-ouest de Londres. Un hêtre s’y prête à une curieuse singularité : « le marcottage spontané des branches basses », pour reprendre la formulation exacte de Francis Hallé qui poursuit, ajoutant que ce phénomène se déroule (presque) uniquement « dans le cas d’arbres isolés : recevant un éclairement suffisant, ces branches basses ne s’élaguent pas, s’allongent, s’affaissent sous leur propre poids, entrent en contact avec le sol, s’y enracinent, réitèrent et donnent naissance à un cercle de jeunes arbres qui entourent le vieil arbre initial » (4), mère au centre de sa prodigieuse descendance, dont on sait que, pour chacun d’eux, le cordon ombilical, même s’il vient à se rompre, ne supprime en rien l’étroite relation, ni le rôle de chacun : à tous les âges de sa vie, la mère sait qu’elle reste mère. Que peut donc bien vouloir nous montrer cette ronde arborée, figurée par un hêtre vénérable entouré de ses jeunes sujets dans lesquels subsistent, par filiation, une partie de l’héritage ancestral ? C’est là, en partie, ce que Phagos cherche à nous faire comprendre : l’existence d’une mémoire individuelle mais également collective, la connexion avec les ancêtres et l’acceptation des messages qu’ils nous adressent. Aller chercher dans un temps plus ancien que soi une réponse à une question bien d’aujourd’hui. Comment s’éclaire cette donnée à la lumière actuelle ? Comment peut-on l’intégrer à ce monde moderne sans la dénaturer ? L’on ne peut illuminer le présent sans les fréquents coups d’œil adressés à ce qui se trouve derrière soi ; c’est à ne pas négliger, c’est une base de laquelle on émerge soi-même, qui contient, fertile, un terreau de bon augure, mais aussi, parfois – qui sait ? – un problème irrésolu qui gangrène l’humus. Des générations peuvent se succéder sans que le problème soit arasé. Ça n’est donc qu’en revenant à la source, en amont, auprès de la « mère », qu’on parvient à expliquer le fait que l’eau qu’on voit couler dans la rivière de sa propre existence possède un si faible débit, ou une couleur, une odeur, qui laissent tout à fait craindre une pollution qu’elle aurait subi, et qui implique de (se) soigner, de remonter, de repérer les thèmes qui se répètent afin de pouvoir les corriger, d’inverser, etc. Ce sont là commandements de Phagos !
Nous avons dit plus haut que la coupe sacrificielle que l’on sculptait en bois de hêtre était un symbole typiquement féminin, sans doute parce qu’elle est matrice. Or, « selon certaines versions de la quête du Graal, la coupe sacrée est reliée à l’image du livre. Cette quête représente alors la recherche de la parole perdue, soit l’ancienne Sagesse devenue inaccessible » (5). Lorsqu’on prend la peine de creuser plus avant, ou plus profond, l’on se rend compte effectivement que la relation du livre au hêtre est très, très proche, ne serait-ce que linguistiquement, surtout si l’on considère la manière dont on nomme le hêtre en plusieurs langues européennes : beech (anglais), buche (allemand), beuk (néerlandais), buk (polonais), bukev (slovène), bok (suédois). Soit autant de termes qui s’apparentent à d’autres permettant de désigner le livre : book (anglais), buch (allemand), boek (néerlandais). Même le français bouquin y fait référence. Cela exprime plusieurs causes : avec du bois de hêtre, on confectionnait des tablettes d’écriture (jouant là la même fonction que l’écorce de bouleau) ; sur ce bois, il arrivait qu’on y trace des runes ; enfin, de ce bois, on fabriquait de la pâte à papier. C’est donc tout cela que Phagos véhicule également, l’ogham du hêtre signifiant plus globalement la connaissance écrite inscrite dans le bois même de cet arbre. Tirer Phagos peut donc vouloir dire qu’il importe de partir en quête de sagesse (sapience, savoir), de pratiquer l’introversion, bien nécessaire pour découvrir, entre deux lignes, le message qui s’y dissimule, chercher, avec calme et tempérance toujours, une réponse dans les traces écrites qui sont multiples et qui ne peuvent se résoudre et se réduire au seul Livre… C’est avec l’aide de Phagos qu’on peut entrer plus intimement en contact avec l’un des arcanes majeurs du Tarot de Marseille, à savoir la Papesse (bien davantage encore qu’avec l’arcane V, le Pape).

D’un point de vue thérapeutique, le hêtre a surtout joui d’un grand nombre d’emplois populaires. En revanche, rares ont été les praticiens à s’être penchés sur le cas du hêtre, et ce quelle que soit la période à laquelle ils ont appartenu. Tous (ou presque), sauf une : Hildegarde de Bingen. Après elle, il y a bien eu Matthiole, qui n’en dit pas grand-chose tout en reprenant celui qu’il commente, à savoir Dioscoride qui ne cherche pas à faire supplanter le hêtre par le chêne. Convaincu des caractéristiques si fortement marquées entre chêne et hêtre, il place dans le même chapitre 120 du premier livre de la Materia medica ces deux arbres, parce que, dit-il, ils sont de semblables vertus, tant et si bien qu’il achève en disant que « les feuilles de tous ces arbres pilées, aident aux enflures et fortifient les parties affaiblies des membres » (6). Que rajoute donc Matthiole qui ne se trouve pas dans Dioscoride ? Le seul fait que les feuilles du hêtre remédient aux défauts des lèvres et des gencives, ce qui est fort mince, et sans commune mesure avec l’approche d’Hildegarde à laquelle nous allons maintenant nous intéresser. Quand on prend connaissance de ce qu’elle écrit à propos de celui qu’elle nomme Fago, on pressent avec évidence la puissance qu’elle décelait dans cet arbre qui est pour elle image de la discipline : « Je coupe ta verdeur, parce que tu purifies toutes les humeurs qui entraînent l’homme sur des chemins d’erreur et d’injustice », écrit-elle (7). A la lecture du long chapitre qu’elle accorde à cet arbre, on peut noter les nombreuses prières qu’elle associe au hêtre. Si, à l’heure actuelle, on n’accorde plus aux feuilles du hêtre guère d’importance (hormis leur caractère comestible à l’état jeune, ce que souligne du reste l’abbesse), Hildegarde voyait en elles un excellent moyen de lutter contre les états fébriles accompagnés de frissons : « Arrache-les aux branches sans les briser, en les conservant entières ; place-les dans ton lit près de toi pour qu’elles te réchauffent et qu’elles absorbent la sueur de ton corps […] : tu trouveras la joie, et, dans ton cœur, tu sentiras l’apaisement » (8). Soucieuse de ne pas se cantonner qu’à l’arbre seul, Hildegarde considérait aussi comme remède la rosée que l’on recueillait sur ses feuilles, laquelle était bonne pour éclaircir la vue. Quant « au champignon qui pousse sur le hêtre […], il est bon à manger pour le bien-portant comme pour le malade » (9). Hildegarde semble nous indiquer que, par sympathie, les « forces » de l’arbre pouvaient se communiquer au champignon qui en était le récipiendaire. L’abbesse de Bingen n’évoque pas le charbon de bois de hêtre mais ses cendres, dont une lessive, c’est-à-dire une lotion composée de cendres et d’eau, permet de nettoyer les affections cutanées légères, de même que la poudre de charbon de bois de hêtre qui possède des propriétés plus puissantes encore. Enfin, Hildegarde note, non sans humour, que le fruit du hêtre, dont l’huile était connue, ne rend pas malade mais que, en revanche, il fait grossir. En effet, ce dernier est riche de protides, de glucides et de lipides !

Espèce d’ubac plus que d’adret, le hêtre est l’une des quatre essences les plus représentatives des forêts européennes aux côtés du chêne, du pin et du sapin. Sa présence depuis le tertiaire et ses capacités d’adaptation n’y sont sans doute pas étrangères. Assez fréquent sur les reliefs (collines, zones montagneuses : maximum 1700 m d’altitude), le hêtre s’épanouit aussi bien sur sol calcaire qu’acide. Il est capable de prendre racine dans des amas pierreux tout autant que sur des terrains argileux, à la condition qu’ils soient richement pourvus d’éléments nutritifs. L’important pour lui, c’est que le sol qui le porte soit bien drainé, ce qu’il trouve au creux des vallons frais et confinés. C’est pour ces raisons qu’il apprécie les régions océaniques et montagnardes à climat humide, comme c’est le cas de l’Iraty, au Pays basque. Là, s’y trouve la plus vaste hêtraie d’Europe (90 % des arbres sont des hêtres). Elle couvre 17000 hectares dont 2300 se trouvent du côté français. A 60 km à l’est de l’océan Atlantique, à près de 1000 m d’altitude, les précipitations y sont abondantes et bien réparties tout au long de l’année. Malgré quelques gels hivernaux, le climat y est relativement doux. Dans cette forêt de l’Iraty, on distingue les hêtres exposés sur les versants sud et ouest, plus secs (les arbres restreignent alors leur besoin en eau) de ceux qui jouissent d’une humidité plus importante dans les autres zones.
Comme nous l’avons dit, le hêtre s’adapte à de nombreuses conditions. C’est peut-être pour cette raison qu’il est difficile de reconnaître la silhouette de cet arbre à première vue. En effet, en forêt il possède un port élancé qui peut lui permettre d’atteindre des dizaines de mètres de hauteur (35 à 40 m au maximum), alors qu’un hêtre isolé se conforme sphériquement.
Son tronc est lisse, de couleur gris argent/cendré/blanchâtre, ses feuilles courtement pétiolées, ovales, brillantes et vert tendre (elles prendront des teintes allant du jaune d’or au brun en automne). Les nervures sont bien droites alors que les bordures ciliées comme l’œil d’une femme présentent quelques ondulations.
Au printemps, ce sont feuilles, chatons mâles et femelles qui apparaissent en même temps. Les chatons mâles ont la forme d’épis brun clair, pendants et longuement pédonculés, couverts de poils soyeux alors que les femelles se composent de une à trois fleurs enfermées dans une enveloppe qui donneront plus tard les faines – graines brunes et luisantes –, à l’abri d’une cupule à quatre divisions couverte d’aiguillons mous.

Le hêtre en phytothérapie

La plus évidente des manières pour utiliser le hêtre en phytothérapie, c’est encore d’employer son écorce, en particulier celle des rameaux juvéniles, âgés de un à trois ans. S’il est aisé de récolter cette écorce, cela n’est pas là l’unique partie de son anatomie que cet arbre est susceptible d’offrir au thérapeute. Si l’on en parle moins, c’est parce qu’il est beaucoup plus compliqué aujourd’hui d’obtenir les autres substances médicinales qu’il est à même de fournir.
La première de ces matières, c’est le charbon végétal que produit le hêtre qui, dans ce registre, n’est pas la seule espèce d’arbre à apporter une telle substance, puisqu’en terme de charbon végétal thérapeutique, le chêne, le tilleul, le peuplier et le pin se prêtent aisément à l’exercice. Observons que ce charbon est plus efficace à l’état sec que lorsqu’on l’humidifie.
La seconde porte le curieux nom de créosote, réunion de deux racines grecques, kréas, « chair » et sôtêr, « protéger », qui met en exergue la qualité antiputride de ce produit de saveur âcre et caustique, peu soluble dans l’eau et fortement miscible dans l’alcool. On l’obtient par la distillation du goudron de bois de hêtre, après qu’il ait été plusieurs fois rectifié. Cette espèce d’huile essentielle contient majoritairement des phénols (gaïacol, créosol, homocréosol, etc.), ce qui explique son caractère « brûlant ».
Le hêtre, dont on consomme parfois les très jeunes feuilles fraîches, offre aussi, par l’intermédiaire de cette surface foliaire, une substance thérapeutique certes moins usitée que l’écorce, mais présentant néanmoins l’avantage de contenir des principes non négligeables : du tanin, une essence aromatique, de la vitamine C, ainsi qu’un glucoside flavonique, tandis que dans l’écorce, on trouve surtout du tanin, de la résine, de la glucovanilline, ainsi que cette matière très étonnante qu’est la subérine, principal constituant du liège. Avant de faire le compte précis de ce qui constitue la faine, signalons que dans la sève du hêtre se croise de l’acétate d’alumine qui, sous forme de gel, joue un rôle polyvalent, de l’acétate de calcium, de l’acide gallique, et sans aucun doute tout un tas d’autres composants fort intéressants.
Au tour de la faine maintenant. Bien que non thérapeutique (du moins non reconnue comme tel, son histoire au contact de l’homme ne lui ayant reconnu qu’une seule fonction alimentaire), nous pouvons tout de même communiquer certaines données qui la concernent : eau (5 %), sels minéraux et oligo-éléments (4 %), matières protéiques (14 %), fibres (22 %), matières extractives non azotées (32 %), lipides (23 %). La faine, exprimée à froid, produit environ le cinquième de son poids d’une huile fine, de couleur jaune paille, de saveur douce et d’odeur peu prononcée. Elle contient essentiellement de l’oléine, ainsi que des acides palmitiques et stéariques.

Propriétés thérapeutiques

  • Écorce : tonique astringente, fébrifuge (considérée non seulement comme un succédané du quinquina, mais également comme son équivalent par Furhmann en 1842), antiseptique générale, antiseptique pulmonaire, apéritive, vermifuge, purgative et vomitive à hautes doses
  • Feuille : stimulante du métabolisme
  • Charbon : antiseptique, désinfectant, absorbant des gaz intestinaux excessifs, antiputride, désodorisant
  • Créosote officinale : astringente, antibactérienne, puissante désinfectante pulmonaire, antituberculeuse, odontalgique, escarrotique
  • Sève : fortifiante, dépurative (surtout usitée en Lorraine)
  • Cendres de bois de hêtre : antilithiasiques (?), résolutives des ulcères (?), fortifiantes des articulations (?)

Usages thérapeutiques

  • Écorce :
    – Fièvre, fièvre intermittente, fièvre paludéenne, fièvre typhoïde
    – Troubles de la sphère gastro-intestinale : diarrhée, dysenterie, parasites intestinaux
    – Affections cutanées : dermatose rebelle, démangeaison cutanée, engelure, gerçure, escarre (10), brûlure, lavage des plaies, des enflures et des irritations cutanées
    – Rhumatismes, goutte
    – Affections pulmonaires chroniques
    – Hydropisie
  • Charbon :
    – Troubles de la sphère gastro-intestinale : fermentation gastrique ou intestinale anormale, dyspepsie flatulente, météorisme intestinal, gastro-entérite, diarrhée, fétidité des selles
    – Affections cutanées : ulcère, plaie purulente et enflammée
    – Glycosurie
    – Hygiène buccale
    – Empoisonnement (au phosphore et aux alcalis entre autres)
  • Créosote officinale :
    – Troubles de la sphère respiratoire : tuberculose, bronchite chronique
    – Troubles de la sphère gastro-intestinale : diarrhée, dysenterie, dyspepsie, nausée, vomissement, hémorragie intestinale (?)
    – Affections cutanées : ulcère, engelure, érysipèle, plaie gangreneuse, cancer cutané susceptible d’être résorbé, brûlure

Modes d’emploi

  • Écorce fraîche ou sèche : comme toutes les écorces, celle de hêtre doit faire l’objet d’une décoction, que l’on filtre une fois obtenue. Elle se destine tant à un usage interne qu’externe, comme, par exemple, en lavement et compresse. Elle peut aussi s’absorber sous forme de poudre.
  • Charbon : par voie interne principalement, sous forme de poudre ou de pastille, bien qu’il semble préférable de privilégier la poudre, fort utile également comme dentifrice. De plus, les pastilles de charbon peuvent être brûlées, seules ou en compagnie d’herbes choisies selon les besoins, pour assurer une meilleure hygiène domestique.
  • Créosote : plus tellement utilisée de nos jours, on lui préfère maintenant son équivalent homéopathique, Kreosotum.
  • S’adosser à l’arbre lui-même : il vous communiquera une partie de ses forces et vous fera assurément éprouver son effet roboratif.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Toxicité : si l’emploi de l’écorce et du charbon de bois de hêtre ne pose pas véritablement de problèmes majeurs, il faut savoir se méfier de la créosote officinale, irritante et narcotique. Assez mal tolérée par l’estomac (même en dilution à un pour mille), elle ne doit pas faire l’objet de doses excessives, ces dernières pouvant parfois occasionner des phénomènes d’intoxication mortelle.
  • Récolte : les jeunes feuilles aux mois d’avril et de mai, les fruits en septembre et octobre, enfin l’écorce à la fin de l’hiver.
  • Alimentation : dans ce registre, on connaît moins la valeur alimentaire de la jeune feuille de hêtre que celle de la faine. Pourtant cette feuille, à la saveur un peu aigrelette, se laisse agréablement déguster en salade. Quant à la seconde, nous pouvons dire que l’histoire, même locale, a davantage retenu son nom, et ce depuis la déjà lointaine préhistoire. Sans remonter aussi longtemps en arrière, en Europe, la faine fit l’objet d’une récolte assidue du début du XVIII ème siècle jusqu’au début du XX ème, laquelle se destinait surtout à l’expression de son huile végétale, tel que le relate André Theuriet à la fin du XIX ème siècle : « Vers la fin de septembre, les capsules rougeâtres et rugueuses des hêtres s’entr’ouvrent, les faines s’en échappent, deux à deux, avec un bruit sec ; le sol est jonché de leurs graines brunâtres et triangulaires. Alors tous les bois sont en rumeur ; femmes, vieillards, enfants, accourent des villages voisins pour récolter la faine. On étend sous chaque arbre de grands draps blancs, on secoue les branches à coup de gaule, et les graines anguleuses tombent comme une averse. La faine est très savoureuse. Nos paysans en font de l’huile en soumettant les amandes, enfermées dans des sacs de toile neuve, à de lentes pressions. Cette huile, extraite à froid, vaut l’huile l’olive ; elle a l’avantage de se conserver dix ans sans perdre de sa qualité, et elle sert à confectionner des fritures fines, dorées, affriolantes… Essaies-en, et comme dit Brillat-Savarin, tu verras merveille ! » (11). Cette huile, donc, ne rancit pas, se prête à l’assaisonnement et à la cuisson, il est donc normal qu’on en ait fait un usage quotidien, en particulier dans les zones européennes riches en hêtres. On en fit également une huile d’éclairage, mais c’est tout de même gâcher le produit. Quant aux faines proprement dites, elles sont comestibles aussi bien crues que grillées à la poêle, ou bien torréfiées, comme cela fut aussi le cas du gland de chêne, afin d’en tirer un ersatz de café. Bien plus tôt, puisque ça remonte au XVI ème siècle, Matthiole raconte aussi que la savoureuse faine, quoi qu’un peu styptique, était l’objet d’une grande considération de la part des paysans des forêts slovènes et autrichiennes, mais aussi de ces autres hôtes des forêts que sont les souris, les écureuils, les loirs, les merles, les grives et bien d’autres oiseaux encore. Cependant, une surconsommation de ces fruits n’est pas sans provoquer certains désagréments : chez les animaux, bien qu’ils soient peu nocifs pour le bœuf, le mouton et le porc, ils représentent en revanche un poison pour le cheval. Tout comme l’amande, la noisette et la noix, la faine est recouverte d’une fine pellicule brunâtre contenant une substance répondant au nom de fagine, composé qu’on a dit proche de la choline et de la triméthylamine et, plus inquiétant, de la muscarine. Bien que n’étant pas un alcaloïde, il a couru sur la fagine une drôle de réputation. Bizarrement, l’alerte fut essentiellement donnée par des médecins et botanistes de nationalité danoise du XVII ème siècle : Simon Paulli, Thomas Bartholin, Ole Borch, etc. En tous les cas, ils associent, tous, à une excessive consommation de faines, la survenue de maux tels que de violentes migraines, une fièvre intense et ardente, une ivresse voisine de la folie, des vertiges ou encore du délire. En l’occurrence, elle se comporte un peu comme l’ivraie, ce qui doit nous rappeler Circé en nourrissant les compagnons porcins d’Ulysse (des fois, on se demande un peu quand même…). Mais « il faut accueillir ces assertions avec beaucoup de réserve, nuançait Henri Leclerc : j’ai vu des enfants consommer des poignées de faines sans jamais éprouver le moindre malaise et j’en ai moi-même usé assez longuement pour me convaincre de leur innocuité » (12). Il faut dire que le docteur Leclerc était végétarien et qu’il appréciait particulièrement les plantes sauvages. On peut donc lui faire confiance sur ce point.

  • Avant d’en terminer avec l’une des fractions végétales du hêtre dont nous n’avons pas encore évoqué le rôle dans cette seconde partie, signalons à l’attention que les feuilles du hêtre constituèrent un ersatz de tabac, que l’écorce se voua à la tannerie, le bois à la charpenterie, à la menuiserie, à l’ébénisterie et au charronnage, autant de corps de métier qui se méfient de la sciure de bois de hêtre suspectée d’être cancérigène.
  • Parlons un peu des fleurs du hêtre maintenant, puisque c’est grâce à elles que le docteur Edward Bach conçut l’un des trente-huit remèdes floraux qui portent son nom : Beech, en l’occurrence. Cet élixir, inscrit dans le groupe de l’altruisme, est particulièrement destiné aux personnes critiques, tatillonnes, arrogantes, peu compréhensives et intolérantes, à celles qui voient le négatif en toute chose et « qui éprouvent le besoin de voir plus de bien et de beauté dans tout ce qui les entoure » (13).
  • Enfin, dans la catégorie des hêtres remarquables, citons le hêtre de Ponthus, situé dans la forêt de Paimpont (Ille-et-Vilaine), ceux qui peuplent la forêt de Huelgoat (Finistère), enfin cette rangée de hêtres moussue formant ce que l’on appelle l’allée des géants ou le chemin des sorcières (Saint-Nicolas-des-Biefs, Allier), laquelle nous montre, si besoin était de le prouver encore, en quoi le hêtre est éminemment de nature féminine…
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    1. Francis Hallé, Plaidoyer pour l’arbre, p. 66.
    2. Anne Osmont, Plantes médicinales et magiques, p. 120.
    3. Ibidem.
    4. Francis Hallé, Plaidoyer pour l’arbre, p. 45.
    5. Julie Conton, L’ogham celtique, p. 342.
    6. Dioscoride, Materia medica, Livre I, chapitre 120.
    7. Hildegarde de Bingen, Physica, p. 174.
    8. Ibidem, p. 46.
    9. Ibidem, p. 91.
    10. Autrefois, pour l’usage humain comme vétérinaire, on recueillait l’eau qui stagnait dans les parties creuses des hêtres – sorte de macération à froid naturelle, en quelque sorte – pour soigner les escarres.
    11. André Theuriet, Sous-bois : impressions d’un forestier, pp. 67-68.
    12. Henri Leclerc, Les fruits de France, pp. 160-161.
    13. Edward Bach, La guérison par les fleurs, p. 110.

© Books of Dante – 2019