Les oseilles

Les feuilles de la grande oseille, Rumex acetosa

Petite oseille (Rumex acetosella)

Synonymes : oseillette, oseille des brebis, oseille de Pâques, surelle, surette, vinette sauvage, petite vinette, sarcillette…

Grande oseille (Rumex acetosa)

Synonymes : oseille domestique, oseille des prés, rumex oseille, osille, ozaille, vinette, vinete, surelle, surette, aigrette, aigrelle, patience acide, viergot…

Aliment et médicament, l’oseille ne met pas tout le monde d’accord en ce qui concerne la primauté de ses usages. D’une part l’on dit que durant l’Antiquité l’oseille était déjà récoltée dans la nature et plantée dans les jardins, mais à titre uniquement culinaire, d’autre part que « l’oseille fut donc d’abord plus un remède qu’un aliment » (1). Horace, qui n’était pas médecin mais poète, indique que l’oseille au vin blanc avait la faculté de « lâcher » le ventre, c’est donc qu’on connaissait sa propriété laxative. Dioscoride est beaucoup plus prolixe : « les racines des oseilles broyées et appliquées à la nature des femmes restreignent leur flux et bues cuites avec du vin valent pour la jaunisse, rompent les pierres de la vessie, provoquent le flux menstruel et remédient aux piqûres de scorpions » (2). Dans ce chapitre qu’il dédie aux oseilles, Dioscoride en décrit de plusieurs sortes, cependant l’on peut « reconnaître » la petite oseille ainsi que la grande à travers les diverses attributions qu’il alloue à ces plantes : elles détergent la peau, effacent les démangeaisons, ressoudent les apostumes (qui rappellent assez l’hygroma), apaisent les douleurs dentaires ainsi que les flux stomacaux et la dysenterie. Il ne s’agit peut-être pas de nos deux oseilles mais ces indications y font beaucoup penser.

Au VIII ème siècle, on ne connaît pas encore les oseilles sous leur nom actuel. Elles portent plutôt ceux d’acetosa, d’acidula, d’acetodula, etc., une évidente référence à leur saveur acide et aigrelette. Le mot oseille est, lui, plus tardif, il semble émerger au XI ème siècle, et provenir de l’oxalis, autre plante contenant de l’acide oxalique. Quant à rumex, comme on surnomme parfois nos deux plantes, Fournier y voit, en relation avec la forme sagittée des feuilles d’oseille, un rapport avec une arme de jet, un fer de lance, de pique ou de hallebarde.
Au XII ème siècle, Hildegarde aborde une plante nommée Amphora que les traducteurs ont donné comme étant l’oseille des prés. Hildegarde la dit profitable aux animaux mais pas à l’homme. Plus loin dans le Physica, on rencontre deux Sichterwurtz, l’une alba, l’autre nigra. Leur ont été attribués les noms d’oseille blanche et d’oseille noire. Dans d’autres traductions, on les désigne comme des patiences, des plantes botaniquement très proches des oseilles. Plus singulière, une autre traduction du Physica semble y voir l’hellébore noir et l’hellébore blanc… Grâce à cette oseille noire, « aussi violente que soit la folie, elle sera chassée et on retrouvera sens et esprit » (3). Quant à la blanche, Hildegarde indique qu’elle est de même nature que la noire, mais moins acide, également réputée contre la folie. Il est possible qu’on ait vu dans ces deux descriptions l’hellébore noir (Helleborus niger) et l’hellébore blanc ou vératre (Veratrum album), très certainement parce que ces deux plantes avaient la réputation bien établie de lutter contre la folie. Du reste, ne surnommait-on pas l’hellébore noir « plante des fous » ?
Côté cuisine, on ne s’ennuie pas non plus. Dès le XIV ème siècle, l’oseille est de toutes les sauces et figure en bonne place au sein du Mesnagier de Paris. Durant des siècles, ce sera l’une des herbes les plus usitées en cuisine. Alors, tout comme on procédait avec les groseilles à maquereau et le raisin blanc non mûr, on élabore des verjus d’oseille, sorte de vinaigres accompagnant les viandes et de très nombreux autres plats. Cette prodigalité explique l’expression « nous la faire à l’oseille », c’est-à-dire trop en faire, chercher à impressionner, qui a peut-être donné une autre expression bien connue : « avoir de l’oseille ». Le Grand Albert mentionne même que l’oseille permet d’améliorer la digestibilité des plats de viandes et durant le vendredi saint, où l’on s’en abstenait en jeûnant, la consommation d’herbes, dont l’oseille, faisait partie du rituel.
Au siècle du Roi Soleil, on use et on abuse encore de l’oseille en cuisine, mais cette plante ne se cantonne pas qu’aux délices culinaires. Au XVI ème siècle, l’Italien Gérôme Fracastor élabore un électuaire contenant entre autres des semences d’oseille : le diascordium dont le but avéré est de lutter contre le « mal français », autrement dit la vérole ou syphilis dont Fracastor avait remarqué le caractère contagieux. Un siècle plus tard, Lazare Rivière érige l’oseille au rang de topique contre les tumeurs ganglionnaires, alors que Bartholin constate l’efficacité de l’oseille face au scorbut, propriété que rappellera Jules Verne dans l’un de ses romans. Au XVIII ème siècle, on accorde aux oseilles de nouvelles propriétés : tout d’abord, en 1755, le docteur Missa découvre que les feuilles d’oseille sont le parfait antidote des substances âcres, irritantes, agressives, telles que l’arum pied-de-veau. Puis Desbois de Rochefort remarque en 1789 que l’oseille peut être employée efficacement sur des fièvres intermittentes ayant résisté au quinquina et aux autres substances amères habituelles (gentiane jaune, petite centaurée…).

L’une comme l’autre sont des plantes vivaces très communes, en plaine comme en montagne, dans toutes les régions tempérées de l’hémisphère Nord et les régions arctiques. Elles poussent sur des terrains acides et surtout pas calcaires : jardins, pelouses, prés, talus, prairies, bordures de chemins…
La grande atteint le mètre de hauteur, quant à la petite elle dépasse rarement les 30 cm. La racine pivotante de la grande oseille se distingue de la souche rampante de la petite oseille, en revanche toutes deux s’ornent très tôt au printemps de feuilles dressées, portées par des pétioles assez souvent rougeâtres et cannelés. Ces feuilles sont largement reconnaissables, leur forme en fer de lance ne laisse pas indifférent, surtout celles de la petite oseille dont les oreillettes sont particulièrement marquées.
Les hampes florales sont très allongées et portent de petites enveloppes florales vertes et brunes, mâles et femelles sur des plans séparés (l’espèce est dioïque, comme l’ortie, par exemple). Toutes deux fleurissent durant la même période, à savoir, de mai à août, parfois jusqu’en septembre pour la grande oseille. Après floraison, les oseilles forment des graines à trois côtés, noires et brillantes.
Dans les jardins, l’oseille domestique a été peu modifiée par l’homme, cela explique sans doute sa robustesse et sa résistance face aux menaces des maladies et des parasites. Un caractère indestructible fut depuis longtemps accordé à la petite oseille, à propos de laquelle on dit qu’elle serait née de la sueur du diable, raison pour laquelle les brebis jamais ne la broutent…

La petite oseille et ses feuilles en forme de pointes de flèche

Les oseilles en phytothérapie

De ces deux oseilles l’on prise plus souvent les feuilles que toutes autres parties. Racines et semences sont quelquefois conviées dans la pharmacie domestique. Les graines contiennent environ 5 % d’huile grasse, tandis que dans les racines se trouve une substance connue sous le nom de rumicine, également présente dans les feuilles, lesquelles sont particulièrement riches en vitamine C, provitamine A et fer, sans oublier d’autres sels minéraux (magnésium, phosphate, potassium). Les oseilles se rapprochent de la rhubarbe par des anthraquinones qu’elles ont en commun, ainsi que par l’acide oxalique que l’on croise en plus forte proportion dans les tissus des oseilles.

Propriétés thérapeutiques

  • Dépuratives légères, diurétiques
  • Apéritives, digestives, laxatives légères, vermifuges, soutiennent l’effet des purgatifs et minimisent leur effet inflammatoire sur les muqueuses digestives
  • Revitalisantes, reconstituantes, antiscorbutiques
  • Rafraîchissantes, fébrifuges
  • Maturatives, résolutives
  • Antidotes : les feuilles d’oseille fraîches neutralisent presque de façon instantanée les substances âcres (arum, euphorbe, bryone, daphné-garou, etc.)

Notons que les racines sont aussi diurétiques, ainsi que toniques, fortifiantes et astringentes. Les graines quant à elles partagent les vertus vermifuges des feuilles.

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : perte d’appétit, constipation chronique, embarras gastrique, colique, diarrhée, dysenterie, diphtérie (adjuvant), parasites intestinaux
  • Troubles de la sphère respiratoire : toux sèche, croup
  • Troubles de la sphère hépatobiliaire : jaunisse, affections hépatobiliaires
  • Affections buccales : aphte, ulcère et petite ulcération, stomatite, autre inflammation buccale
  • Affections cutanées : plaie, plaie infectée, ulcère, ulcère gangreneux, putride et sordide, abcès, furoncle, dartre, acné, piqûre d’ortie, tumeur scrofuleuse, hygroma, purpura
  • Insuffisance urinaire, goutte
  • Hydropisie, engorgement des viscères abdominaux
  • Fièvre
  • Scorbut
  • Hémorroïdes

Note : dans la pharmacopée amérindienne figure un mélange de petite oseille, de bardane, d’orme rouge et de rhubarbe portant le nom d’essiac. Au Canada, cette préparation a été employée dès le début du XX ème siècle, « après qu’une infirmière canadienne eut observé qu’elle avait aidé la guérison d’un cancer du sein » (4). Bien plus tôt, au III ème siècle de notre ère, le médecin romain Serenus Sammonicus relatait l’emploi de l’oseille dans les douleurs aiguës des seins.

Note 2 : l’homéopathie utilise une teinture obtenue à partir des racines, préconisée en cas de maladies cutanées, de diarrhée et de toux convulsive.

Modes d’emploi

  • Infusion de feuilles fraîches triturées
  • Suc frais des feuilles
  • Cataplasme de feuilles contuses
  • Décoction de feuilles ou de racines
  • Bouillon aux herbes (avec ortie, cerfeuil, laitue…)

Précaution d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Récolte : selon que les feuilles récoltées sont plus ou moins grandes, leur acidité diffère grandement. On estime que les grandes feuilles âgées, bien vertes, récoltées après les grandes chaleurs de l’été sont plus acides que les jeunes feuilles du début de la saison estivale. Sachant que les oseilles sont relativement rustiques, elles développent leur feuillage très tôt dans l’année. Selon les besoins, on pourra effectuer des cueillettes du mois d’avril à celui de septembre. Les racines s’arracheront au printemps (avril) ou à l’automne (octobre). Mais si l’on souhaite en faire un usage immédiat, il est possible de les déchausser toute l’année (ou presque).
  • Toxicité : l’acide oxalique contenu dans nos deux oseilles possède la particularité de s’accumuler progressivement dans l’organisme. Ainsi stocké et non évacué, il peut être à l’origine de la formation de lithiases et d’un blocage du processus d’absorption du calcium, d’où d’éventuels soucis de déminéralisation particulièrement chez le tuberculeux. Par ailleurs, voici dans quels cas il est formellement déconseillé de consommer de l’oseille (surtout si elle est fraîche) : insuffisance rénale et hépatique, goutte, rhumatisme, arthrite, dyspepsie, lithiase, ulcère stomacal, hyperacidité gastrique, asthme, colique néphrétique. Si vous n’êtes concerné en aucun cas, il reste cependant prudent de ne pas abuser de l’oseille, car à fortes doses, elle détermine des désagréments urinaires et rénaux (anurie, urémie, lésions rénales, etc.) ainsi que de la diarrhée. Néanmoins, il a été remarqué que la cuisson détruisait une bonne partie de cet acide, lequel, à l’état pur, provoque la mort en quelques minutes parfois, en une heure le plus souvent.
  • Alimentation : réputée en cuisine, l’oseille se prépare en soupe ou velouté, légume vert, salade, pâtés végétaux, purées, flancs, omelettes vertes, sauces pour poissons. Il est également possible d’obtenir une limonade en laissant macérer des feuilles d’oseille dans de l’eau et du miel. Avec le poisson, telle la truite, l’oseille est utilisée. Pour un poisson blanc comme le brochet, on dit qu’il faut le farcir aux feuilles d’oseille afin que leur acidité fasse fondre les nombreuses arêtes que ce poisson contient. Les poules aussi apprécient l’oseille. Grâce au phosphate et au fer contenus par cette plante, le jaune de leurs œufs sera plus vif. Si l’acidité des oseilles vous incommode, tournez-vous vers les patiences (Rumex patienta, Rumex obtusifolius), beaucoup plus riches en fer et bien moins acides que les oseilles. Dernier point à souligner : dans vos diverses préparations, qu’elles soient culinaires ou médicinales, évitez à l’oseille le contact de récipients en cuivre.
  • Autres espèces : l’oseille en écusson (R. scutatus), l’oseille crépue (R. crispus), l’oseille de montagne (R. alpestris).
  • Arts ménagers : le jus de cuisson des feuilles d’oseille est un excellent détachant, il permet d’effacer la rouille, la moisissure, les taches d’encre. On peut aussi nettoyer la vannerie, les objets en bambou, l’argenterie avec cette eau d’oseille.
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    1. Jean-Luc Danneyrolles, Un jardin extraordinaire, p. 68
    2. Dioscoride, Materia medica, Livre 2, Chapitre 107
    3. Hildegarde de Bingen, Physica, p. 79
    4. Larousse des plantes médicinales, p. 263

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L’inflorescence de la petite oseille

L’avoine (Avena sativa)

Cette plante est au nord de l’Europe ce que l’orge est au sud, mais reste cependant peu présente à l’extrême nord (Russie, Scandinavie). Ses premiers usages connus remontent à plus de 4500 ans et son emploi a perduré durant l’âge de cuivre puis l’âge de bronze, dans les régions tempérées d’Europe et d’Asie. Si l’on en croit l’origine sanskrite du mot avena, il est bien possible que l’avoine ait accompagné les hommes lors des grandes migrations indo-européennes jusque dans les zones occupées aujourd’hui par les populations slaves et germaniques. Ceci explique la prééminence de l’avoine pour ces peuples, en particulier les anciens Germains dont Pline connaissait le caractère alimentaire qu’ils vouaient à cette plante. Le gruau d’avoine ainsi que le pain qu’on en faisait représentaient une base alimentaire évidente. Ces peuples « mangent du pain d’avoine, surtout quand les autres céréales sont rares. Ce pain est gras, visqueux, foncé en couleur, amer et indigeste » (1). Chez les Romains (Caton, Cicéron, Ovide, Virgile, etc.), l’avoine n’a pas bonne presse, c’est une mauvaise herbe qui, selon Pline, serait issue d’une dégénérescence de l’orge. Aussi, savoir que les Germains y apportent grand intérêt a dû les leur rendre encore plus « barbares » qu’ils ne les considéraient.
L’importance de l’avoine pour les Germains lui fit jouer un rôle mythologique non négligeable : cette mythologie est riche de démons parmi lesquels nous pouvons citer l’aprilochse, l’erntebock, le graswolf, toutes figures agraires, ainsi que le loki’s hafer, c’est-à-dire le démon de l’avoine (de hafer en allemand, « avoine »). Sachez également que le mot hafer se retrouve dans le nom du sac à provision allemand, le hafersack, d’où découle notre actuel havresac.
Si certains auteurs opposèrent l’avoine à l’ivraie comme plante divine, par ailleurs l’expression « avoine du diable » est attribuée aux plantes qui nuisent au bétail.
Du côté de Dioscoride, l’on parle un peu de l’avoine : « De l’avoine que les Grecs appellent bromos, les Latins avena, les Italiens la vena » (2). Cela semble donc signifier qu’au Ier siècle après J.-C. les Romains avaient sans doute déjà incorporé le mot avena emprunté probablement à des langues du nord des Alpes. Quant au mot bromos, il a perduré puisqu’il désigne une céréale d’origine eurasiatique dont les espèces sont nombreuses. Sachant que bromus fait référence à l’avoine, il est difficile de dire si Dioscoride décrit l’une ou l’autre de ces deux plantes d’autant que les informations qu’il en donne reste peu consistantes : cette plante est apte à restreindre le ventre et est fort utile pour remédier à la toux.

Beaucoup plus tard, puisque nous voilà au XII ème siècle, on rencontre dans les écrits d’Hildegarde une Avena (ce qui semble accréditer l’origine non pas latine mais germanique de ce mot). Que nous dit l’abbesse à propos de l’avoine ? Ceci, et c’est fort intéressant : « elle constitue une nourriture généreuse et saine pour les gens en bonne santé : elle leur donne une âme joyeuse, une intelligence nette et claire, un beau teint et une chair pleine de santé », ce qui n’empêchera pas le médecin britannique John Gerrard de tourner l’avoine en ridicule en ces termes : « les flocons d’avoine transforment une belle fille au joli teint en gâteau de suif » (!!!). « Mais, poursuit Hildegarde, pour ceux qui sont bien malades et de nature froide, elle n’est pas bonne à manger car elle recherche toujours la chaleur […] Si quelqu’un est paralysé et a, pour cette raison, l’esprit brisé et de vaines songeries » (3), l’avoine lui est secourable. En lisant cette dernière phrase, il est possible d’être frappé par la similitude qui existe avec le portrait que fait le docteur Edward Bach de l’avoine (et que nous retrouverons en toute fin d’article). Bach a-t-il lu Hildegarde ? C’est une question que je me pose depuis longtemps…

Faisant partie des graminées, l’avoine est une belle plante légère et aérienne, annuelle d’environ un mètre de hauteur à complète maturité. Formée d’une tige creuse et lisse, elle est arpentée par des feuilles larges, pointues et retombantes. A leur sommet, l’on trouve de nombreux rameaux ployés portant chacun à leur extrémité un petit épi composé de deux ou trois fleurs florissant en juillet-août. Deux petites glumes vertes puis jaunes enserrent chaque graine.
L’avoine fait partie des plantes fourragères et des céréales panifiables, mais elle a été supplantée par des céréales telles que le blé et le riz. Aussi, l’avoine est-elle en perte de vitesse même dans les zones tempérées et humides qu’elle affectionne. Pour donner un ordre d’idée, aujourd’hui on produit dans le monde 25 fois plus de maïs que d’avoine.
Avena fatua, la folle avoine, est une espèce sauvage. Elle possède à peu de chose près les mêmes propriétés que l’avoine cultivée.

L’avoine en phytothérapie

La partie comestible de cette graminée serait-elle la seule fraction honorée par la phytothérapie ? Certes non puisque toutes les parties aériennes de cette plante sont de quelque utilité hormis les feuilles. Il est possible d’utiliser les graines au complet, leur farine ou leur son. Mais la paille fait aussi l’objet d’un intérêt pour le phytothérapeute.
Dans l’ensemble, l’avoine est d’une telle richesse qu’on peut légitimement se poser la question de son relatif dénigrement (si on devait la comparer au blé ou à l’orge, par exemple). Dans les graines, nous trouvons environ 50 % d’amidon, de l’albumine (4 %), de la gomme (4 %), du sucre (8 %), un peu d’huile grasse, du gluten (10 %), un principe aromatique de saveur vanillée, divers sels minéraux dont voici les teneurs aux 100 grammes de graines : phosphore (300 mg), calcium (90 mg), potassium (500 mg). Tout cela fait de l’avoine une céréale particulièrement nutritive et reminéralisante si l’on prend en considération les autres oligo-éléments qu’elle contient : fer, zinc, manganèse, magnésium, sodium. A cela ajoutons diverses vitamines (A, B1, B2, B3, D), un alcaloïde que nous avons déjà rencontré en travaillant sur le fenugrec, c’est-à-dire la trigonelline à l’action phyto-oestrogénique, de l’acide silicique, enfin de l’avénine, qui n’est autre qu’une molécule de stockage de la plante participant à la spermatogenèse par libération de testostérone. Tout cela est donc loin de faire de l’avoine une plante complètement inerte et inutile, contrairement à ce pensaient les Romains.

Propriétés thérapeutiques

  • Reconstituante, restaurante, fortifiante des fonctions musculaires, nutritive
  • Diurétique, dépurative
  • Adoucissante, émolliente, rafraîchissante
  • Résolutive, maturative
  • Équilibrante du système nerveux, antidépressive légère, tonique nerveuse
  • Stimulante thyroïdienne
  • Hypoglycémiante, hypocholestérolémiante
  • Laxative légère

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : inflammation du tube digestif, constipation, aliment pour les estomacs fragiles
  • Troubles de la sphère vésico-rénale : rétention d’urine, inflammation des reins et de la vessie, lithiase urinaire et rénale, colique néphrétique, goutte, rhumatisme goutteux
  • Troubles de la sphère respiratoire : toux, toux sèche, maux de gorge, laryngite, catarrhe bronchique, coqueluche, angine, hémoptysie, rhume persistant
  • Troubles de la sphère génitale : baisse de la libido, impuissance, stérilité, carence œstrogénique (ménopause)
  • Épuisement physique et mental, asthénie, états nerveux, stress, insomnie, dépression
  • Affections cutanées : démangeaisons, psoriasis, peaux sèches et eczémateuses, ulcère, plaie, hyperhidrose plantaire
  • Lumbago, névralgie
  • Déminéralisation, aliment de convalescence (y compris chez les enfants de plus de six mois ainsi que chez les personnes âgées)
  • Insuffisance thyroïdienne
  • Fièvre (4)

Note : outre que l’avoine favorise la formation des globules rouges, il est avéré que les « surmenés, dépressifs, convalescents, sportifs, femmes qui allaitent […] trouveront dans l’avoine une alliée sûr et compatissante » (5). Enfin, ajoutons à cette liste que l’avoine est aussi profitable aux diabétiques et aux personnes sujettes à l’hypercholestérolémie.

Modes d’emploi

  • Décoction de paille d’avoine
  • Décoction de graines
  • Infusion de son
  • Teinture-mère
  • Cataplasme de farine d’avoine
  • Gruau (qui est de digestion facile)

Note : il est même possible de torréfier puis de pulvériser les graines d’avoine. Ainsi l’on obtient une poudre semblable au café offrant une boisson soulageant tant les hémorroïdes que la constipation.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Récolte : l’herbe verte en juillet, les graines en août, la paille en septembre. Remarquons que les graines ainsi que la farine d’avoine ont l’inconvénient de rancir rapidement.
  • Le docteur Cazin conseillait de ne consommer l’avoine que l’hiver, la considérant trop excitante pour en faire un usage estival. Il n’en demeure pas moins que la décoction de paille d’avoine est déconseillée aux rhumatisants. Une trop grande consommation d’avoine peut causer des maux de tête. Enfin, l’avénine contenue dans les semences est toxiques pour les personnes sensibles et intolérantes au gluten.
  • Autrefois, l’avoine permettait de confectionner des oreillers et des matelas destinés aux nerveux, aux insomniaques ainsi qu’aux bébés agités. L’avoine joue donc le même rôle que le houblon.
  • Cosmétique : l’avoine y est très utilisée. On en tire une mousse crémeuse après traitement des acides aminés contenus dans cette plante. On la trouve sous cette forme dans savons et shampooings.
  • Élixir floral : le docteur Bach a élaboré un élixir à partir de l’espèce sauvage de l’avoine (Avena fatua), celle que l’on appelle encore folle avoine : Wild oat, inscrit dans le groupe de l’incertitude. « Pour ceux qui ambitionnent de faire quelque chose d’important dans leur vie, qui désirent avoir beaucoup d’expériences, profiter le plus possible de tout et vivre pleinement. La difficulté pour eux est de décider de la carrière à suivre, car bien que leurs ambitions soient fortes, ils n’ont pas de vocation spéciale. Ceci peut entraîner retards et insatisfaction » (6).
    _______________
    1. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p. 107
    2. Dioscoride, Materia medica, Livre 2, Chapitre 86
    3. Hildegarde de Bingen, Physica, p. 24
    4. « Il est de toute nécessité d’alimenter les malades dans les fièvres. Si l’on n’avait pas oublié à cet égard les préceptes d’Hippocrate, on n’aurait pas vu tant de malades mourir d’inanition au déclin de leur maladie », François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p. 107
    5. Guy Fuinel, L’amour et les plantes, p. 60
    6. Édouard Bach, Guérir par les fleurs, p. 96

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Les chiendents

Feuilles et épis du petit chiendent

Le petit chiendent (Elymus repens)

Synonymes : chiendent officinal, froment rampant, herbe à chien, laitue de chien, vagon, tranuge, sainte-neige, etc.

Le gros chiendent (Cynodon dactylon)

Synonymes : chiendent pied-de-poule, moustache de chat, baleine de parapluie, etc.

L’ensemble de leurs surnoms rend compte de leur prolixité et de leur caractère expansif, tant ils sont nombreux (j’en ai volontairement réduit la liste). Quel chiendent ! Dans le langage courant et figuré, cette expression désigne un embarras inextricable, le continuel retour des mêmes soucis. Quand on se penche sur ces herbes de tous les lieux et de tous les jours, on comprend mieux pourquoi. Inextricables, ils le sont. Embarrassants, encore plus ! Les chiendents sont de véritables forteresses imprenables, bien davantage que le château de la Belle au bois dormant gardé par des ronces. Les chiendents sont des dévoreurs d’espace qui ne s’en laissent pas compter, toujours promptes à la parade malgré les vains efforts mis en œuvre pour en venir à bout. Allez, portrait des deux bêtes.

Qui pourrait se douter du potentiel de ces deux plantes, à première vue, sincèrement ? Contrairement à l’adjectif qui le qualifie, les tiges du petit chiendent parviennent jusqu’à la hauteur d’un mètre. S’il est dit « petit », c’est que ses rhizomes sont beaucoup plus grêles que ceux du gros chiendent, lequel est plus court sur pattes, sa hauteur ne dépassant pas les 40 cm. Leur morphologie diffère grandement. Le petit porte de longues tiges très fines et noueuses. Ses feuilles linéaires, molles et plates, de couleur glauque, sont surmontées, à la floraison qui intervient de juin à août, d’épillets vert pâle formant des épis d’apparence aplatie. Banal à en mourir, en somme. Le gros chiendent, lui, est bien plus original. Sa floraison consiste en quatre à sept épis violacés partant du même point et s’écartant comme des doigts, ce qui justifie l’adjectif dactylon, du grec dactylos, « doigt ».

A eux seuls, ces deux chiendents comptent parmi les plantes les plus répandues au monde. Vivaces cosmopolites, ils se localisent à toutes les zones chaudes et tempérées du globe. Ils sont présents en Europe et en Amérique du Nord. Le petit chiendent s’est aventuré en Australie et le gros sur le sous-continent indien. De la plaine à la montagne (2000 m), on les rencontre dans les jardins, sur les terres incultes, mais aussi en bordures de chemins, au pied des murs, sur les talus, décombres et autres terrains vagues. Une chienlit que ces deux chiendents ! Oh que oui, ils posent problème aux surfaces agricoles sur lesquelles ils élisent domicile : champs de maïs, vignes, vergers, cultures maraîchères, pépinières, etc. Leur mode de reproduction par stolons en fait des plantes pionnières, sinon agressives. D’autant plus que ce sont des vivaces à souche traçante. Ce n’est pas pour rien si on les appelle aussi « herbe à deux bouts ». Plus jeune, j’ai vu dans les champs de pommes de terre de mes grands-parents des patates entièrement transpercées par des rhizomes de chiendent et qui poursuivaient leur chemin une fois le tubercule traversé. Arrachons un pied de chiendent et nous verrons sortir de terre le fil invisible qui le relie à un autre pied distant de 50 cm, voire davantage. Il est alors impossible de savoir qui est le père, qui est le fils. La plante passe la saison hivernale sous forme de bourgeons dormants. Dans un champ, elle survit au labourage parce qu’elle enfonce ses racines bien plus profondément dans le sol qu’un soc de charrue est capable d’aller. Même si celui-ci en arrache une partie, des racines subsistent dans le sol. Vicieuses, les pousses ne redémarrent qu’au milieu du mois d’avril. Or, à cette date, les semis ont déjà été effectués. Les agriculteurs n’y peuvent alors plus rien ! Tenter les herbicides ? Les chiendents y sont très peu sensibles, sans compter que ces substances se propagent principalement par les feuilles. De plus, les stolons sont si longs que, le temps que l’herbicide migre d’une plante à l’autre, il a déjà perdu toute son efficacité. Il suffit de regarder ces plantes pour se dire que c’est peine perdue : les chiendents sont tout en tiges alors que leurs feuilles, petites, dures et coupantes sont impropres au pâturage, impossible donc d’utiliser un troupeau de brebis pour faire du nettoyage ! En revanche, les cochons se délectent allègrement des rhizomes de chiendents. Mais il faudrait les laisser vaquer dans les champs, chose qu’on ne voit plus guère à l’heure des batteries infernales… La reproduction par germination est possible, mais de complexes conditions doivent être réunies pour rendre la chose réalisable : un taux d’humidité de 95 %, une température nocturne de 17° C et une température diurne de 25° C. Autant dire que sous nos latitudes le mode de reproduction par stolons lui est préféré.

Envahissant et quasi indestructible ! Attila lui-même n’aurait pu en venir à bout !

Selon Pline l’Ancien, le chiendent aurait été une plante prisée par les druides, du moins repérée comme telle. Les textes antiques sont si confus au sujet du chiendent qu’il est profitable d’objecter un bémol à la parole du naturaliste romain, d’autant qu’il existe, comme nous l’avons vu, non pas un seul chiendent mais plusieurs. Bien sûr, lorsque Pline évoque la capacité du chiendent à même de dissoudre les calculs urinaires, on y voit là une signature qui fait immanquablement penser aux deux chiendents objets de cette étude. Mais, par ailleurs, il indique que « l’espèce de chiendent à sept nœuds est une amulette très efficace contre les maux de tête » et que « celui qui [le] cueille doit être à jeun, aller dans cet état chez la personne à guérir en son absence, et quand elle arrivera, lui dire trois fois ‘je viens à jeun pour donner un remède à un homme à jeun’. Il lui attachera alors l’amulette et fera ainsi trois fois de suite ». Allons voir du côté de Dioscoride, beaucoup plus précis et moins fantasque : « De la dent de chien (1) que les Grecs appellent agrôstis (2), les Latins gramen caninum arvense, les Italiens gramigua. La dent de chien va rampant par terre, avec des nœuds fermes dont s’espacent plusieurs racines douces et semblablement noueuses […]. La racine broyée et emplâtrée consolide les plaies. Sa décoction bue aide aux douleurs des intestins, et à l’urine retenue, et rompt les pierres de la vessie » (3).

Que Dioscoride décrive ou pas les petit et gros chiendents n’empêche pas de voir surgir au fil des siècles des indications thérapeutiques qui rappellent fort celles de Dioscoride et que l’on associe sans peine à ces deux chiendents, comme par exemple dans l’œuvre de Nicolas Lémery (1699) : « le chiendent est fort apéritif par les urines, un peu astringent par le ventre ; il est employé pour lever les obstructions, pour exciter l’urine, pour la pierre, pour la gravelle, étant pris en décoction ». Complétons ce portrait avec ce qu’en dit le docteur Wolfgang Bohn en 1927 : « le chiendent appartient au groupe dit dépuratif. Il est actif, mais pas souverain, dans toutes les maladies chroniques qui tiennent à un déficit des sécrétions glandulaires. On l’utilise dans les maladies du foie, la jaunisse, la goutte, les engorgements des glandes » (4).

Gros chiendent, Cynodon dactylon

Les chiendents en phytothérapie

Nos deux chiendents ont une composition très proche l’une de l’autre, ce qui explique le caractère identique de leurs propriétés thérapeutiques. De saveur douce, légèrement sucrée et astringente, les rhizomes du petit chiendent se distinguent de ceux du gros chiendent en cela qu’ils ne contiennent ni amidon ni cynodine. Ces rhizomes contiennent des polysaccharides non fermentescibles (triticine : 6 %), de la mannite (3 %), une huile grasse (2 %), un sucre (lévulose : 2 à 4 %), du mucilage, divers sels minéraux (fer, potassium, magnésium), des vitamines (provitamine A, vitamines du groupe B), de l’acide silicique, enfin une essence aromatique.

Propriétés thérapeutiques

  • Diurétique doux éliminateur de l’acide urique, dépuratif sanguin
  • Fébrifuge, sudorifique, rafraîchissant
  • Adoucissant, émollient
  • Anti-inflammatoire (voies urinaires et digestives)
  • Cholagogue
  • Antiseptique
  • Vermifuge

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère vésico-rénale : cystite, urétrite, lithiase rénale (en préventif) et urinaire, insuffisance rénale, oligurie, colique néphrétique, arthritisme, goutte, rhumatisme
  • Troubles de la sphère biliaire : lithiase biliaire, cholécystite, angiocholite
  • Troubles de la sphère hépatique : hépatisme, ictère, colique hépatique
  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : inflammation des voies digestives, douleur gastrique, diarrhée
  • Bronchite, catarrhe bronchique chronique
  • États infectieux : le chiendent est un bon facteur de dépuration dans les maladies fébriles comme la grippe (5)
  • Eczéma et autres maladies cutanées chroniques

Modes d’emploi

Le principal recommandé reste encore la décoction prolongée que l’on peut réaliser selon deux modes opératoires :

  • On broie vigoureusement les rhizomes au mortier et on les fait bouillir dans l’eau pendant ½ heure.
  • On fait subir aux rhizomes une première décoction courte (1 mn) afin d’en dégager l’amertume et l’âcreté. Puis on les broie avant de procéder à une seconde ébullition jusqu’à ce que le volume de liquide ait été réduit aux ¾.

Dans les deux cas, on filtre et on édulcore.

Suggestion de recette :

  • Après avoir réalisé une décoction du type 1 ou 2, on l’additionne d’une infusion de feuilles de cassis et de sommités fleuries de reine-des-prés. Cela constitue une boisson utile aux personnes dont la diurèse est insuffisante, aux rhumatisants, aux goutteux. Elle est aussi une bonne boisson dépurative de printemps permettant de nettoyer les émonctoires.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Récolte : elle se réalise au printemps (mars/avril) et en automne (septembre/octobre), au fur et à mesure des besoins puisqu’il est préférable d’employer les rhizomes à l’état frais. Attention, certains d’entre eux peuvent être vermineux.
  • Alimentation : on consommait déjà le rhizome des chiendents aux temps préhistoriques ainsi qu’à une période plus récente, en particulier en Allemagne, en Pologne, en Ukraine, etc. Les rhizomes, une fois secs et moulus, peuvent être utilisés en bouillie, gruau, etc. Mêlée au froment, la poudre de rhizomes de chiendent servit à faire du pain surtout en temps de disette, comme ce fut le cas au XVIII ème siècle, par exemple, où elles furent fort nombreuses, tant et si bien que « l’inventeur » de la pomme de terre, Parmentier, exhortera les populations à sa consommation. A la guerre comme à la guerre ! D’ailleurs, durant celle de 14-18, on fabriquait avec les rhizomes de chiendent une espèce de substance sucrée, un miellat du nom de mellago graminis. Quand les temps sont durs, certaines plantes négligées savent nous rappeler tous les bienfaits dont elles sont capables et on les regarde alors différemment. On a fabriqué bien d’autres choses avec ces rhizomes : de l’alcool, de la bière, un ersatz de café, etc.
  • Risque de confusion : avec l’ivraie (Lolium temulentum).
    _______________
    1. Dent de chien est la transcription littérale du nom latin du gros chiendent, Cynodon.
    2. Dans le mot agrôstis, on reconnaît l’ancien nom latin du petit chiendent, Agropyron, d’agrios, « sauvage » et de pyros, « froment ».
    3. Dioscoride, Materia medica, Livre 4, Chapitre XXVI
    4. Cité par Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 267
    5. On peut, en ce cas, s’en remettre à la tisane dite « toute bonne » déjà évoquée lors de l’étude de la réglisse. Elle étanche la soif, modère la chaleur fébrile, diminue la sécheresse de la langue, favorise la diurèse. « C’est la tisane domestique dans la pratique civile : en attendant le médecin, on prend de l’eau de chiendent, et dans bon nombre de cas on ferait mieux de s’en tenir exclusivement à cette innocente boisson que d’entasser drogue sur drogue, sans savoir […] où, quand et comment en faire usage », François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p. 278

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Rhizomes du petit chiendent

La réglisse (Glycyrrhiza glabra)

Synonymes : bois doux, bois sucré, racine douce, racine bonne, herbe aux tanneurs, licorice, régalisse, réglisse glabre.

Durant l’Antiquité, on entend parler de la réglisse, du bassin méditerranéen jusqu’en Chine. Il ne s’agit bien évidemment pas de la même espèce en tous ces lieux. En Chine, les plus anciens bencao mentionnent la réglisse. Grillée et préparée au miel, elle est considérée comme une stimulante digestive et une antalgique des voies digestives. La médecine traditionnelle chinoise nous explique qu’en plus d’être harmonisante de l’énergie des méridiens du Poumon et de l’Estomac, elle tonifie le Qi au sein du méridien de la Rate/Pancréas.
La réglisse sur laquelle se concentre cet article semble être originaire d’Europe méridionale et d’Asie occidentale où elle croit spontanément. Les premières traces qui nous sont parvenues de l’utilisation de la réglisse proviennent de tombeaux de pharaons. Et l’on sait aussi que les anciens Égyptiens l’utilisaient pour endiguer les catarrhes des voies respiratoires. Au IV ème siècle avant J.-C., le Grec Théophraste la mentionne et nous dit que les Scythes en faisaient usage six siècles plus tôt dans le désert, mêlée à du fromage de lait de jument afin d’apaiser leur soif. Il la conseille pour résoudre divers problèmes respiratoires dont la toux, soigner des blessures en association avec du miel, prescriptions qui s’avèrent toutes exactes comme on s’en rendra compte dans la rubrique « usages thérapeutiques ». La réglisse n’échappe bien sûr pas à Dioscoride : « Du regallisse que les Grecs appellent glycyrrhiza (1), les Latins dulcis radix, les Italiens regolitia. […] Ce suc [nda : celui de la réglisse] est efficace sur les âpretés de la trachée-artère, mais il est nécessaire de le faire tenir sous la langue pour l’y faire fondre. Il est bon aux inflammations de l’estomac, à la poitrine et au foie […] Défait en liqueur, il étanche la soif. Appliqué il guérit les plaies, mangé il aide à l’estomac. La décoction de la racine fraîche a puissance sur toutes ces choses » (2). Au même siècle, Pline l’Ancien préconise le glycyrrhizion en cas de problème de toux.
A cette époque, la réglisse est cultivée en Espagne, en Italie ainsi qu’au sud de la France, mais, contrairement à d’autres plantes que les Romains n’hésitèrent pas à emmener avec eux lors de la conquête de la Gaule, et même après, il semblerait que la réglisse n’ait pas fait partie du voyage. Par exemple, elle est absente du Capitulaire de Villis au VIII ème siècle. En revanche, l’on sait bien qu’elle est toujours cultivée en Sicile et en Calabre au XIII ème siècle ainsi que dans d’autres régions du sud de l’Europe au XII ème siècle. Au XV ème siècle, cette culture gagne l’Allemagne. Or comment expliquer que la réglisse soit présente dans le Physica d’Hildegarde de Bingen en plus de vingt endroits, Physica écrit, je le rappelle, au XII ème siècle ? Hildegarde faisait-elle importer son Liquiricium ? Faisons le tour de cette œuvre majeure d’Hildegarde où la réglisse est présente au sein de nombreuses recettes : on croise une boisson cordiale, des recettes purgative, antitussive, stomacale et « qui redonne la santé aux intestins fragiles » (3), hépatique et pectorale, etc. « La réglisse est de chaleur modérée ; elle éclaircit la voix, de quelque manière qu’on la prenne, elle donne un esprit suave, clarifie les yeux, facilite la digestion en adoucissant l’estomac. Elle est surtout utile au frénétique, car s’il en mange souvent, elle éteint la fureur qui est dans son cerveau » (4) […] Elle donne une voix claire, assainit la poitrine, donne de la lucidité, écrase et fait disparaître l’humeur noire, car elle n’affaiblit pas les muscles et ne fait pas disparaître l’intelligence de l’esprit » (5). Quelque part dans le Physica, Hildegarde mentionne une recette à base de violettes, de galanga et de réglisse contre la mélancolie. Considérant la réglisse comme un grand remède pulmonaire, Hildegarde, tout comme la médecine traditionnelle chinoise, a remarqué qu’affections pulmonaires et tristesse vont de paire, l’une des principales faiblesses du méridien du Poumon résidant justement dans la mélancolie.
Pour conclure avec l’époque médiévale, indiquons qu’au sein du Grand Albert se trouve la recette d’une tisane purgative contenant séné et réglisse où cette dernière vient corriger le caractère énergique du séné sur les voies digestives. Là sont choses qui seront reprises bien plus tard comme l’indique ci-après Jean-Baptiste Chomel : « L’usage de cette racine est si commun qu’on ne fait point de tisane où la réglisse n’entre, soit pour corriger par sa douceur la saveur désagréable des autres ingrédients, soit pour lui communiquer la vertu particulière qu’elle a d’adoucir l’âcreté des humeurs qui excitent la toux » et celle provenant de ces autres ingrédients drastiques sinon virulents.

La réglisse fait partie de l’ancienne famille botanique des Papilionacées, ainsi appelée en raison du fait que les espèces qui se groupent sous cette bannière possèdent des fleurs dont la forme évoque un papillon. Aujourd’hui, les choses ont changé, on parle de Fabacées, de faba, la fève. Ainsi des espèces, annuelle comme la fève ou vivace comme le tamarinier, font-elles partie des Fabacées dont la caractéristique commune est de former des gousses contenant plusieurs graines. De l’humble trèfle jusqu’au gigantesque robinier, la réglisse se situe dans l’intervalle, sous-arbrisseau qu’elle est. En effet, cette vivace peut, dans le meilleur des cas, atteindre une hauteur de deux mètres. Des tiges dressées et creuses s’érigent à partir d’un rhizome souterrain brun-rougeâtre à l’extérieur, jaune à l’intérieur. Toutes ces tiges portent profusion de feuilles visqueuses et glanduleuses composées de 9 à 17 folioles, et dont l’allure renforce sa ressemblance avec le robinier. A l’aisselle des feuilles naissent des épillets de fleurs formant des grappes pyramidales et dont la couleur varie du blanc au bleu-violet. Mais, en ce qui concerne la profusion de la réglisse, elle ne s’arrête pas qu’à sa seule partie visible car sa souche épaisse donne naissance à des racines qui seront d’autant plus longues que les terres qu’elles traversent sont meubles, légères et profondes, ni trop humides, ni trop sèches. Et, bien sûr, toutes ces racines qui irradient à partir du pied donnent ensuite naissance à de nombreux rejets qui formeront de nouvelles plantes et ainsi de suite.
Subspontanée dans le Midi de la France, on rencontre la réglisse plus au nord car elle est rustique et ne craint pas le froid. En dehors de cette zone chaude du sud de la France, partout ailleurs elle a été cultivée anciennement dans le Poitou et dans le Centre. Jusque dans les années 1940, elle prospérait du côté de Bayonne, de Paris, ainsi qu’en Touraine. En 1947, Fournier regrettait que la production française soit insuffisante pour qu’il faille importer de la réglisse d’Espagne, d’Italie voire même de Russie, ce qui montre l’importance qu’on accordait à ce simple hors du commun.

La réglisse en phytothérapie

L’importance de la seule racine de réglisse en phytothérapie est telle qu’on peut avoir quelque difficulté à imaginer la plante qui la produit (d’où l’image ci-dessus). Que contient donc cette fameuse racine ? Tout d’abord une importante fraction d’amidon doux (25 à 30 %), une huile résineuse (15 %), du saccharose (4 %), du glucose (3 %), de l’asparagine (3 %), ainsi qu’une quantité non négligeable de glycyrrhizine ou acide glycyrrhizinique (6 %) également présent dans le polypode commun. Mais nous n’en avons pas terminé avec la composition de la racine de réglisse. On y trouve plusieurs isoflavones dont la liquiritine antispasmodique, l’isoliquiritine anti-oxydante et la formononétine à l’action phyto-oestrogénique, mais aussi un stéroïde proche de la cortisone et de l’ACTH (hormone corticotrope). Pour finir, mentionnons la présence de tanin, de gomme, de mannite, d’acide malique, d’un pigment qui donne sa belle couleur jaune à la racine de réglisse, enfin quelques traces d’essence aromatique.

Propriétés thérapeutiques

  • Anti-inflammatoire puissante
  • Antispasmodique du tube digestif, digestive, laxative, anti-ulcéreuse gastrique, calmante du péristaltisme intestinal
  • Expectorante, pectorale, antispasmodique des bronches, antitussive, fluidifiante des sécrétions pharyngées
  • Diurétique légère, dépurative
  • Stimulante des corticosurrénales
  • Adoucissante, édulcorante (l’acide glycyrrhizinique possède un pouvoir sucrant cinquante fois supérieur à celui du glucose)
  • Rafraîchissante
  • Cicatrisante locale
  • Fongistatique (sur Candida albicans)

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère respiratoire : toux, toux nerveuse, maux de gorge, enrouement, rhume, angine, coup de froid, trachéite, bronchite, catarrhe bronchique
  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : diarrhée, constipation spasmodique, spasmes intestinaux douloureux, gastrite, ulcère gastrique, ulcère gastro-duodénal (6), acidité gastrique, aérophagie, ballonnement, dyspepsie, entérite
  • Affections buccales : aphte, stomatite, glossite
  • Affections oculaires : conjonctivite, blépharite, inflammation des paupières
  • Rhumatisme, arthrite
  • Maladie d’Addison (ou insuffisance surrénalienne chronique)
  • Douleurs hémorroïdaires
  • Plaie, cor
  • États grippaux et fébriles (le « sucre » de réglisse n’étant pas fermentescible, il est fort utile aux fébricitants)

Modes d’emploi

  • Infusion, infusion à froid
  • Décoction
  • Macération à froid

Note : l’eau froide emporte les principes doux et émollients, tandis que l’eau chaude, elle, dissout les principes résineux âcres. Ainsi une décoction n’a-t-elle pas le même goût qu’une macération à froid.

  • Extrait
  • Teinture-mère
  • Poudre
  • Racine mâchée en application locale
  • Pastille à sucer (décocté de suc de racine évaporé auquel on ajoute sucre, gomme et arôme)
  • Bâton à mâcher

Suggestion de recettes :

  • Sirop antitussif : valériane (100 g) + réglisse (100 g) + anis vert (50 g) + raisins secs (200 g). En décoction longue à feu doux.
  • Tisane cholérétique : armoise (20 g) + réglisse (20 g) + fumeterre (30 g) + menthe poivrée (30 g) + romarin (30 g). En infusion.
  • Tisane reconstituante : il s’agit de la tisane dite « toute bonne » qu’on servait autrefois dans les hôpitaux : orge (1/3) + chiendent (1/3) + réglisse (1/3). « L’orge, le chiendent, la réglisse, et un peu de repos, sont les meilleurs médicaments pour l’ouvrier échauffé, fatigué », disait Cazin (7).

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Récolte : il est nécessaire d’attendre au moins la troisième année, en octobre, pour procéder à l’arrachage des racines de réglisse qui est un fastidieux travail. « Comme chef-d’œuvre de maîtrise, la corporation des jardiniers de Bamberg [Allemagne] demandait au candidat de déterrer entièrement une racine de réglisse » (8). Puis les racines sont mondées, lavées, séchées au soleil, mises en bottes. On estime à environ dix tonnes la production de réglisse à l’hectare.
  • Une trop grande consommation de réglisse peut entraîner une hypertension artérielle ainsi que des troubles du rythme cardiaque. Les hypertendus doivent donc se l’interdire, ainsi que les personnes sujettes à l’insuffisance rénale. Par ailleurs, la réglisse accentue l’effet de certains médicaments comme la digitaline, certains diurétiques et corticostéroïdes. Il vaut donc mieux s’abstenir d’en consommer simultanément.
  • Alimentation : la réglisse, par son suc, entre dans l’élaboration de l’arôme de certaines boissons dont, bien sûr, la fameuse antésite à diluer dans de l’eau, des apéritifs anisés (pastis de Marseille), des bières brunes comme la Guinness, auxquelles la réglisse confère davantage de couleur et de douceur, etc. N’omettons pas de mentionner la boisson qui fit fureur à Paris durant le XVIII ème siècle, boisson nommée « coco » car elle était servie dans une demi noix de coco en guise de verre. Vendue dans les cafés, dans les jardins publics, sur les boulevards, cette boisson consistait en de la poudre de racine de réglisse additionnée d’anis, de citron, de fenouil, de coriandre, etc. Un liard le verre ! Autant dire que c’était une boisson bon marché. Enfin, n’oublions pas le rôle majeure de la réglisse dans le domaine de la confiserie.
  • Autres usages : l’arôme réglisse est utilisé dans l’industrie tabatière ; du suc de réglisse l’on peut faire une teinture brune. Enfin, les fibres ont permis la fabrication de papier, de brosses, etc.
    _______________
    1. Glycyrrhiza ou parfois Glukurrhiza se décompose selon deux mots grecs : glycis, « sucré » et rhidza, « racine ».
    2. Dioscoride, Materia medica, Livre 3, Chapitre V
    3. Hildegarde de Bingen, Physica, p. 41
    4. Ibidem, p. 32
    5. Ibidem, p. 44
    6. « Les éléments actifs du suc de réglisse permettent la constitution rapide de cellules nouvelles, et la tension superficielle élevée du suc couvre d’un film protecteur la lésion de la muqueuse irritée. Celle-ci se cicatrise donc plus rapidement », Petit Larousse des plantes médicinales, p. 297
    7. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p. 809
    8. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 810

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Le droséra (Drosera rotundifolia)

Synonymes : herbe à la rosée, rosée du soleil, herbe à la goutte, risolli, rossolis, rorelle, drosire, tue-mouche, oreille du diable.

Nul besoin d’aller fouiller dans l’Antiquité ou le Moyen-Âge pour retracer l’histoire de la curieuse plante qu’est le droséra. L’altitude à laquelle il peut parfois pousser, ainsi que sa prédilection pour des terrains tourbeux et marécageux, l’ont sans doute tenu à l’écart des hommes durant des siècles.
Le droséra fait partie de la petite vingtaine de plantes carnivores que l’on peut rencontrer dans la nature en France, aux côtés de trois autres espèces de Droséracées, en particulier dans les tourbières du Jura. Plante de plaine comme de montagne, on la croise jusqu’à 2000 m d’altitude. Cependant, rares sont les endroits où l’on peut faire sa connaissance, bien que chaque colonie couvre de vastes surfaces. C’est un pionnier des terrains très acides dépourvus d’azote, des lieux humides dénués de végétation, seulement fréquentés par les sphaignes et les mousses. Parfois même le droséra s’épanouit sur du bois pourri et autres supports à l’avenant. On peut alors se demander ce qu’une plante peut tirer d’un environnement aussi ingrat. Pour cela, observons son système racinaire : chétif au possible. Ce qui est la signature du peu qu’elle extrait du milieu dans lequel elle vit. Quand la terre ne nourrit que trop peu, il faut savoir se tourner vers le ciel. Ce que le droséra fait à merveille afin de pallier les carences en azote et en phosphore du sol acide de la tourbière. Avant de dévoiler sa stratégie de survie, décrivons notre petite carnivore.

C’est une petite plante vivace qui présente une rosette de feuilles basales. Arrondies et charnues, elles prennent place au bout d’un long pétiole. A mal le considérer, il semblerait que le droséra est couvert d’une myriade de gouttelettes qui scintillent au soleil comme des diamants, à l’instar d’une rosée matinale. D’ailleurs, son nom même de droséra provient du grec droseros qui signifie simplement « couvert de rosée ». Mais ces « gouttes de rosée » ne sauraient s’évaporer même sous le plus ardent des soleils, et c’est pourquoi l’on a cru dès le XV ème siècle que la plante avait vertu rafraîchissante. Mais cette « eau de feu », cette « rosée du soleil » n’en est pas. Approchons-nous. Chaque feuille porte plus d’une centaine de poils glanduleux rouges ornés à leur extrémité d’une petite perle de mucilage gluant et visqueux. Ce qui est surprenant c’est que chaque poil n’est aucunement gêné par ses voisins et ne saurait s’y engluer lui-même sans mettre en péril l’audacieux stratagème du droséra dont voici le mode opératoire : « Tout se passe très vite. Séduit par ce qu’il croit sans doute être des gouttelettes de rosée, l’insecte se pose sur la feuille et s’y retrouve collé. Le mucilage visqueux, comparable à du miel,  »bouche » les orifices de respiration de l’insecte. Lequel se débat comme un acharné. Son agitation ne fait cependant qu’exciter davantage les poils, qui se courbent alors pour emprisonner leur victime. Le contact de la proie déclenche par ailleurs la sécrétion d’enzymes digestifs (oxydases, estérases, phosphatases et protéases) et d’acides (formique, propionique, butyrique, chlorhydrique) attaquant ses parties molles. Dans ce milieu très acide (pH variant entre 2,5 et 3,5), les molécules complexes sont alors décomposées en molécules plus petites, que la plante peut assimiler. Les premiers à circuler sont les acides aminés issus de la digestion des protéines : ils parviennent en moins de douze heures jusqu’aux tiges, racines et bourgeons. Le reste suit rapidement. Et au bout de deux jours, il ne reste plus de l’insecte qu’une carapace vide. Le vent se chargera de l’emporter lorsque la feuille s’ouvrira. Pour se refermer peu après sur un autre » (1).
Qu’une plante puisse capturer des insectes, passe encore, mais qu’elle s’en repaisse, c’est une idée qui n’aura trouvée son chemin qu’au XVI ème siècle, mais largement mise en doute, participant à la diffusion d’extravagants récits de plantes mangeuses d’hommes. En ce qui concerne le droséra, ce n’est qu’en 1779 que le médecin et botaniste allemand Albrecht Wilhelm Roth (1757-1834) mettra en évidence la capacité de cette plante à capturer des insectes. Darwin s’y intéressera et dira que le mouvement de capture des feuilles ne se produit pas au contact de substances ne contenant pas d’azote. Ainsi le droséra ne se fatigue pas à prendre dans ses filets quelque chose qui lui serait parfaitement inutile. Il est peut-être doté de moyens particuliers, mais il sait en faire l’économie.
Au-dessus des feuilles se dressent quelques petites hampes florales de 10 à 20 cm de hauteur grand maximum. Ces pédoncules rouges et glabres s’ornent à l’été de petites fleurs blanches ou rosées qui, une fois fécondées, donneront lieu à des fruits en forme de capsule. Pas fou, le droséra autorise les insectes pollinisateurs à venir le butiner lors de sa floraison estivale, ces mêmes insectes dont il est friand et qu’il peut absorber au rythme de 2 000 sur trois mois, avant de retomber tout doucement en dormance pour l’hiver.
Beau et cruel, pourrait-on dire, c’est sa beauté qui assure au droséra sa survie.

Ceci dit, le droséra n’est pas qu’affaire de botanique, puisque bien des médecins se sont penchés sur son cas. Au XVI ème siècle, Rembert Dodoens affirme, au contraire de l’opinion répandue à cette époque, que le droséra est plus nuisible qu’utile aux phtisiques, ce en quoi il a raison puisque cette plante est d’une aide précieuse dans la tuberculose mais aux seules doses homéopathiques.
On en fit un spécifique de l’hydropisie, des fièvres intermittentes et un calmant de la toux et de la coqueluche. Au droséra furent également associées des propriétés diurétiques, sudorifiques, dépuratives du sang et fortifiantes du muscle cardiaque.

Doué de caractéristiques peu communes, il est évident que coururent d’étranges légendes au sujet du droséra, pour lesquelles superstition et magie n’étaient pas étrangères. Dire du droséra qu’il a été une plante d’envoûtement est assez judicieux si l’on s’en réfère à la manière dont il se nourrit de ses hôtes. En certains lieux, on cueillait le droséra durant la nuit de la Saint-Jean afin de se frotter le corps de ses feuilles. Ainsi pensait-on acquérir davantage de force et ne plus éprouver la fatigue. Ailleurs, il portait le nom de matagot qui « est toujours prononcé avec terreur […] Un seul pied de matagot placé dans une étable ou dans une maison y provoque une fièvre pernicieuse » (2). Matagot, c’est également ainsi que l’on surnomme le chat d’argent, un chat dont la couleur est habituellement noire et dont la nature démoniaque lui est offerte par le diable en échange de l’âme de quelque sorcier. Enfin, le droséra avait la réputation de faire partie de ces plantes qui « écartent », c’est-à-dire celles dont il n’est pas bon de marcher dessus sans quoi l’on ne retrouve plus son chemin, une caractéristique propre à certaines plantes dans bien des régions du monde (Amérique du Sud, Amérique du Nord, etc.).

Le droséra en phytothérapie

Le droséra à feuilles rondes est une espèce régionalement protégée en France, c’est pourquoi phytothérapie et homéopathie ont-elles jeté leur dévolu sur un autre droséra aux propriétés similaires, D. ramentacea.
Plante sans odeur, le droséra est néanmoins astringent, amer et acide. Le droséra, dont on utilise la plante entière à l’exception des racines, est particulièrement agressif de par ses composants : des acides (malique, citrique, tannique, gallique), du tanin, une résine âcre et corrosive, un enzyme du nom de drosérine favorisant, à l’instar des sucs salivaires et gastriques, la protéolyse, c’est-à-dire la fragmentation des protéines en plusieurs morceaux. A cela, ajoutons des naphtoquinones dont la drosérone et surtout la plumbagone aux actions antibactériennes, antifongiques et antiparasitaires particulièrement marquées. Pour finir, mentionnons la douceur d’un mucilage et l’innocuité de pigments jaune et rouge.

Propriétés thérapeutiques

  • Sédatif et antispasmodique respiratoire, antitussif, calmant de la toux
  • Anti-infectieux (antibactérien, antifongique), antiparasitaire
  • Rubéfiant, vésicant, résolutif
  • Diurétique, sudorifique, fébrifuge
  • Équilibrant du système nerveux

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère respiratoire : inflammation des voies respiratoires, asthme, coqueluche, bronchite, maux de gorge, toux de diverses natures (grasse, sèche, convulsive), enrouement des orateurs, catarrhe bronchique, angine
  • Affections cutanées : plaie, morsure, piqûre, verrue, cor, taches de rousseur
  • Artériosclérose
  • Dyspepsie
  • Hydropisie
  • Fièvre intermittente
  • Troubles sympathicotoniques (insomnie, angoisse, etc.)

Nous avons vu que le droséra « calme les quintes, fait diminuer la fréquence et la durée des paroxysmes et exerce une action favorable sur les vomissements » (3). De là, on peut en déduire que l’extrait de droséra sur un organisme sain va produire de tels effets, et c’est effectivement le cas, selon le principe similia similibus curentur : le droséra « agit assez violemment sur l’organisme de l’homme sain pour provoquer une violente affection catarrhale de tout l’appareil respiratoire, allant jusqu’à des crises de toux nocturnes avec vomissements et saignements de nez, parfois même avec ulcération de la muqueuse buccale et de la langue » (4). C’est ainsi qu’une teinture homéopathique élaborée à partir de plantes fraîches est préconisée dans les cas suivants : affections catarrhales des voies respiratoires, coqueluche, douleurs rhumatismales, rhumatismes musculaires (dos, nuque, jointures), colique avec selles sanglantes et muqueuses.

Modes d’emploi

  • Infusion
  • Sirop
  • Alcoolature

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Récolte : les feuilles de juin à septembre.
  • Étant capable de dissoudre un morceau de viande grâce à l’action de ses puissants acides, ce que le droséra fait à une mouche, il peut l’infliger à vos muqueuses, d’où la nécessité de la dilution, en particulier en ce qui concerne l’alcoolature (dissolution au moins au 1/100). A haute dose, le processus s’inverse, le droséra devient vomitif au lieu de lutter contre les vomissements incoercibles. En cas de traitement beaucoup trop prolongé, des douleurs rhumatismales peuvent apparaître.
  • Contre-indications : aucune utilisation du droséra en cas d’hypotension artérielle.
  • Associations possibles : avec le serpolet pour renforcer l’action antispasmodique, avec la prêle des champs pour endiguer les troubles rhumatismaux.
  • Autres espèces présentes en France : D. intermedia et D. longifolia.
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    1. Source : Science & Vie
    2. Marc Leproux cité par Pierre Lieutaghi, Le livre des bonnes herbes, p. 220
    3. Henri Leclerc, Précis de phytothérapie, p. 248
    4. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 359

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L’arum tacheté (Arum maculatum)

Synonymes : gouet, pied-de-veau, raisin de serpent, langue de bœuf, vachotte, vaquette, herbe au crapaud, pain de crapaud, pain de lièvre, herbe à pain, chou pané, racine amidonnière, cornet, pilon, chandelle, candélabre du diable, bonnet de grand prêtre, vit de prêtre.

Comme vous pouvez le constater, on s’en est donné à cœur joie pour affubler l’arum d’une tripotée de sobriquets. Certains s’expliquent par des caractères morphologiques, d’autres par une accointance de l’arum avec certaines formes de magie, d’autres encore en raison des qualités nutritives de sa racine.

Durant l’Antiquité, le Grec Dioscoride et le Romain Pline mentionnent tous deux qu’un arum était consommé, cru ou cuit, assaisonné de moutarde, d’huile, de vinaigre, de garon, etc. A contrario, peu d’informations médicinales sont fournies. Écoutons cependant Dioscoride : « L’aron que ceux de Syrie appellent lupha produit des feuilles semblables à celles de la serpentaire, mais plus longues et moins tachetées. Il produit une tige tirant sur le pourpre, longue de douze doigts, de la figure d’un pilon, duquel naît la graine de couleur safran. Il forme une racine blanche, comme celle de la serpentaire, laquelle parce qu’elle est moins forte, elle se mange cuite en viandes. L’on confit les feuilles dans du sel pour l’usage des viandes, et on les mange pareillement sèches et cuites. La racine, la graine et les feuilles ont les mêmes vertus que la serpentaire. Pareillement, la racine de l’aron emplâtrée avec de la fiente de bœuf aide aux podagres [nda : douleur goutteuse au niveau des pieds] » (1). Compte tenu de ce que nous dirons plus loin concernant la toxicité de l’arum à l’état frais, pas sûr qu’il s’agisse là de l’arum tacheté, ni même de l’arum d’Italie qui aligne sa toxicité sur celle de l’arum tacheté.

Chez Hildegarde, on trouve une plante dont le nom est assez proche de l’aron de Dioscoride : Herba Aaron. Là, les traducteurs ont pris la décision d’y voir notre arum, mais ce qu’en dit Hildegarde ne nous autorise pas bien à asseoir cette hypothèse, puisque l’abbesse dit cette plante bonne contre les ulcères de l’estomac, alors que ce serait plutôt elle qui les provoquerait par absorption. Hildegarde donne aussi de cette plante une indication que l’on peut qualifier de psycho-émotionnelle : « Si quelqu’un est agité par des humeurs noires, qu’il a l’esprit sombre et est toujours triste, qu’il boive souvent de ce vin cuit avec de la racine d’arum, et cela diminuera en lui la mélancolie et la fièvre » (2).

Tout ceci est fort maigre, mais nous allons nous rattraper avec la partie botanique car à ce niveau là, l’arum est une drôle de bestiole !
Plante vivace vivant en colonie, l’arum tacheté cache sous la terre une racine tubéreuse assez épaisse de laquelle partent quelques radicelles. Aux premiers jours du printemps, l’on voit apparaître les premières feuilles, longues de 25 à 30 cm au maximum, d’une luisante couleur vert foncé. Par leur forme sagittée, elles ne dépareraient pas le rayon de plantes « exotiques » de n’importe quel magasin spécialisé. Parfois tachetées de blanc ou de brun, ce sont elles qui distinguent notre arum de ses cousins. Ces feuilles sont si longuement pétiolées qu’elles permettent à la plante d’atteindre une hauteur totale de 60 cm. Mais, bien souvent c’est beaucoup moins que ça. Les derniers spécimens que j’ai rencontrés, relativement rabougris, ne dépassaient pas une quinzaine de centimètres de hauteur.
Peu de temps après, a lieu la floraison. Elle se remarque par la naissance d’une structure végétale tout d’abord en forme de navette, laquelle va peu à peu se déployer en forme de cornet : il s’agit de la spathe de l’arum, le plus souvent blanchâtre ou vert glauque, plus rarement rougeâtre, piquetée de violet à l’intérieur. Cette spathe abrite le spadice, qui n’est autre que l’appareil floral organisé en plusieurs étages. De bas en haut, nous trouvons des fleurs femelles fertiles, puis des stériles, enfin au troisième rang des fleurs mâles fertiles, puis des stériles. Quatre type de fleurs en tout, étagées en rangs réguliers jusqu’à la plus haute partie du spadice, espèce de massue, de pilon, dont la turgescence violet noirâtre a donné lieu au surnom de vit de prêtre que l’arum tacheté porte parfois ! C’est pourquoi l’on a dit de cet arum qu’il possédait une connotation sexuelle très forte, d’autant plus que, lors de la floraison, les fleurs dégagent et maintiennent au sein du cornet une chaleur qui peut atteindre 40° C (chez l’arum d’Italie). Cette débauche de moyens a un sens, et non pas de faire passer l’arum pour un « m’as-tu-vu », loin de là. En effet, l’arum est auto-stérile, c’est-à-dire qu’il a beau porter fleurs mâles et femelles sur le même pied, il est incapable de se féconder lui-même. C’est pour cela qu’il doit s’en remettre à un fantastique stratagème : à l’instar d’un diffuseur d’huile essentielle, la chaleur produite par l’arum va dissiper dans l’atmosphère environnante un parfum propice à capter l’attention de mouches et moucherons. Si l’arum ne les attire pas avec du vinaigre, son odeur est propre à repousser n’importe qui d’autre. De par la présence d’ammoniaque entre autres, l’odeur de l’arum en rut est tout à fait proche de celle du cadavre en décomposition, de quoi refroidir ceux qui lui prêtent des vertus aphrodisiaques. Dès lors qu’une mouche vient à se poser sur la plante, celle-ci la retient captive dans son cornet le temps que la fécondation se produise grâce au pollen transporté par l’insecte (c’est ce que nous voyons sur la photo ci-dessus). L’arum, bon hôte, nourrit la mouche en échange de ce service grâce aux sucs nutritifs qui se trouvent au fond du cornet, où, parfois, il lui arrive de se noyer.
Plus tard, à l’automne, la tige qui portait le cornet s’orne d’une grappe de baies rouge orangé serrées les unes contre les autres. Leur prime douceur fait place à une désagréable âcreté, mais pas quand on est une grive, par exemple, un oiseau qui s’en repaît sans risque et qui disperse au loin les graines de l’arum sur de nouveaux territoires à conquérir.
Plante très commune, l’arum tacheté est néanmoins moins fréquent à l’ouest de la France, rare ou inexistant dans la région méditerranéenne, où il est remplacé par l’arum d’Italie. Partout ailleurs, on peut le croiser de la plaine à la moyenne montagne (1500 m), de préférence sur sols calcaires, frais et humides tels que sous-bois de feuillus, haies, talus, bordures de chemins, etc.

L’arum tacheté en phytothérapie

On sera peut-être surpris de rencontrer l’arum tacheté dans une rubrique phytothérapeutique. Il est vrai que cette plante a été écartée de la plupart des manuels récents. Mais son attitude à être une plante ornementale n’exclue pas ses propriétés thérapeutiques qui sont, avouons-le, assez délicates à mettre en œuvre. Et c’est bien cette mise au ban qui explique qu’on connaisse si peu l’arum tacheté du simple point de vue des constituants qui le composent. L’on en sait quand même un peu à ce sujet. La racine tubéreuse de l’arum tacheté, brunâtre à l’extérieur, blanche et laiteuse à l’intérieur, contient de l’eau, de la gomme, de l’albumine, des saponines, une importante quantité de fécule, ainsi qu’un alcaloïde toxique pour le système nerveux central, l’aroïne. Les feuilles, tout aussi âcres que la racine, sont aussi pourvues du même alcaloïde. Quant aux baies, elles doivent leur belle couleur rouge orangé au lycopène, un pigment que l’on retrouve en masse dans la tomate.

Propriétés thérapeutiques

  • Expectorant
  • Purgatif
  • Diurétique, sudorifique
  • Rubéfiant, vésicant
  • Détersif puissant, maturatif, résolutif
  • Hémolytique

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère respiratoire : catarrhe bronchique, bronchorrhée, asthme humide, coqueluche, toux, toux ancienne, laryngite, enrouement persistant
  • Affections cutanées : abcès froid, ulcère atone, ulcère scorbutique, contusion, ecchymose
  • Hydropisie, engorgement œdémateux
  • Rhumatisme chronique, gonflement articulaire

Modes d’emploi (usages externes)

  • Décoction concentrée de racine fraîche
  • Cataplasme de feuilles et/ou de racine fraîche
  • Poudre de racine

Note : même en application cutanée, feuilles et racines ne sont pas exemptes d’inconvénients. C’est pourquoi l’on mêlait arum et oseille, laquelle permet de corriger le caractère vésicant et rubéfiant de l’arum.

  • Teinture-mère homéopathique (élaborée à base de racine sèche d’un autre arum, l’arum américain à trois feuilles, Arum triphyllum)

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Récolte : les feuilles de mai à juillet, la racine au printemps ou à l’automne. L’emploi de la racine à l’état frais est favorable, vieillie elle devient à peu près inopérante.
  • Toxicité : tout d’abord insipide, le goût des feuilles de l’arum ne tarde pas à faire la connaissance du palais et de la langue. Brûlant et aigrelet, tels sont les deux adjectifs qui sont les plus évocateurs. A lui seul, le goût des feuilles de cette plante est un véritable repoussoir qui n’invite pas à une dégustation plus étendue, le réflexe étant plutôt de recracher illico presto le bout de feuille mâchouillée. Mais, même rejeté, l’âcreté de l’arum tacheté est bien loin de se dissiper aussi rapidement qu’on le souhaiterait. Il a été remarqué que le thym et la menthe endiguaient assez bien cette fâcheuse et douloureuse sensation. « Des douleurs vives et lancinantes se font sentir dans tout l’intérieur de la bouche, auxquelles succèdent immédiatement de violentes douleurs d’estomac, des vomissements, des coliques, des convulsions, des crampes, des évacuations alvines, le refroidissement des membres, la petitesse du pouls, la rétractation des muscles, etc. Ces symptômes s’accompagnent du gonflement excessif de la langue, d’une inflammation intense de la bouche et du pharynx qui s’oppose à la déglutition » (3). Dans le meilleur des cas, la langue doit être tranchée, mais dans le pire, comme cela est parfois arrivé, au coma fait place le décès.
  • Alimentation : après ce qui vient d’être relaté, on pourra lever un sourcil soupçonneux. Comme l’on sait, la perle est assez souvent placée à proximité du dragon. Aussi, comment en profiter sans se faire griller sur place ? Pour rendre comestible la racine de l’arum tacheté, il faut tout d’abord l’éplucher, la râper et lui faire subir des ébullitions répétées, car « la matière nutritive se trouve mêlée au poison, dont il est facile de la séparer » (4). Ainsi obtient-on, aux dires de Cazin, un amidon de qualité supérieure à celui de bien des céréales et dont on a autrefois fait du pain.
  • Autres espèces : si les Aracées tropicales sont légion, en France elles sont peu présentes, à peine y rencontre-t-on une petite dizaine d’espèces dont l’arum d’Italie (A. italicum) et le gouet à capuchon (A. arisarum).
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    1. Dioscoride, Materia medica, Livre 2, Chapitre CLIX
    2. Hildegarde de Bingen, Physica, p. 43
    3. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, Cazin, p. 86
    4. Ibidem, p. 85

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Le cognassier (Cydonia oblonga)

Synonymes : coignassier, coignier, coudonnier.

Le nom latin du cognassier – Cydonia – est étroitement lié à son histoire même. Inconnu des Égyptiens et des Mésopotamiens, le cognassier était bien connu des Grecs, car il s’agit d’une espèce spontanée qui poussait en bordure de la Mer Caspienne, au nord de la Perse, à l’est de la Turquie, en Grèce septentrionale. Mais le Kydonia (1) d’origine vient de Crète, « ainsi que d’innombrables autres bienfaits, dont la culture du figuier, de la vigne et de l’olivier » (2). En Crète, poussait en effet un cognassier dont Jacques Brosse indique qu’il était déjà cultivé à l’époque minoenne (-2700 à -1200 avant J.-C.). Cela n’est qu’au VII ème siècle avant J.-C. que ce cognassier crétois est introduit en Grèce où, semble-t-il, l’espèce locale sera ensuite greffée sur l’arbre crétois. Présents en Sicile, les Grecs favorisèrent l’expansion du cognassier en Italie, laquelle sera perpétuée par les Romains au fur et à mesure de leur avancée plus au nord de l’Europe. C’est pour cette raison que l’Antiquité, tant grecque que romaine, regorge d’informations concernant le coing. On ne s’étonnera donc pas d’apprendre qu’Hippocrate utilise ce fruit pour resserrer le ventre et apaiser l’ardeur de la fièvre. Quant à Dioscoride, il en fait un long portrait dans sa Materia medica (Livre 1, chapitre 130). Il dit le coing fort utile à la sphère digestive (flux stomacaux, dysenterie). Déjà, il mentionne son efficacité en cas de prolapsus tant utérin que rectal. Confit au miel, le coing serait diurétique. On en compose des onguents, des emplâtres, des vins, toutes préparations destinées aux mêmes affections dont on reconnaît aujourd’hui au coing la vertu de les endiguer (hémoptysie, métrorragie, vomissement, inflammation des seins, etc.), ce que ne manque pas de partager son contemporain romain, Pline l’Ancien. Selon lui, on devait tracer un cercle de la main gauche autour du cognassier avant d’en déchausser la racine qui, portée en amulette, passait pour guérir les écrouelles. De plus, pendant l’arrachage, il était préconisé d’indiquer « pour qui et pourquoi on arrache la racine de cognassier ».
A cette époque, le coing est tant en faveur que même les poètes s’emparent de lui. C’est ainsi que le chrysomela grec (« pomme d’or » ou « fruit d’or ») est-il appelé malum aureum par Virgile. Quant à Martial, il mentionne la présence de coings confits au miel, de même que Columelle qui indiquera la recette appelée melimela, sur la table des banquets, expliquant que la formule en avait été attribuée aux nymphes qui, disait-on, l’utilisaient pour calmer les vociférations de Zeus enfant. Dans Pétrone (Satyricon) est mentionnée la coutume consistant à piquer un coing d’une myriade de clous de girofle comme on le fait encore aujourd’hui des oranges.
Alors, si les poètes s’en mêlent, par l’intercession des muses, il est normal que le coing entretienne quelque rapport avec les divinités. Tout comme c’est encore le cas à l’heure actuelle dans certaines localités des Balkans, le coing participait aux rites conjugaux. « La fille épiclère (3) a l’obligation de manger du coing avant de s’enfermer avec son époux, et cette indication est donnée par Plutarque dans un contexte où il est question de la naissance d’enfants et où l’époux a l’obligation de s’approcher d’elle au moins trois fois dans le mois. On a aussi interprété cette consommation du coing par la jeune mariée athénienne comme l’expression de sa facilité à vivre le plaisir » (4). Symbole de fertilité et de fécondité, le coing possédait aussi la vertu d’assurer à la femme enceinte la naissance d’un beau garçon « remarquable par la beauté et par l’intelligence » (5). Il est bien possible que les pépins contenus au cœur de ce fruit lui aient valu une telle réputation, quand bien même un fruit comme la grenade en est bien davantage doté, mais c’est surtout le fait qu’Aphrodite ait pris le coing sous sa coupe, aux côtés de ses avatars végétaux habituels que sont la rose et le myrte. Parfois, ne la représentait-on pas portant un coing à la main ?
En Serbie, une pratique appelée « se jeter le coing » rappelle ce que l’on faisait en Sicile avec une pomme. Dans les deux cas, c’est une invitation à l’amour censée conduire au mariage, laquelle trouve son origine dans la mythologie grecque comme nous le narre Angelo de Gubernatis : « On connaît la ruse de l’amoureux Akontius pour obtenir en mariage la belle Cydippe de Délos. N’osant lui faire sa déclaration, il jeta dans le temple de Diane, où elle se rendait pour ses dévotions, un coing avec l’inscription qui suit : ‘Je jure, par la divinité de Diane, de devenir la femme d’Akontius.’ La jeune fille, ayant ramassé le coing, lut à haute voix l’inscription, et par cette lecture, ayant, sans le vouloir, dans le temple de Diane, prêté serment d’épouser Akontius, celui-ci obtint le prix de sa ruse » (6). Le coing porta durant longtemps les qualités d’Aphrodite. Par exemple, on le croise au sein d’un poème d’Edward Lear (1812-1888) intitulé Le hibou et le chat, qui raconte leur rencontre et leurs sentiments : « Ils dînèrent de viande hachée et de tranches de coing qu’ils mangèrent avec une cuillère ; et main dans la main, au bord du sable, ils dansèrent à la lumière de la Lune ».
Comment imaginer que les Grecs firent du coing le fruit du mariage tant il est quasiment immangeable à l’état cru, contrairement à la pomme ? Le coing est-il la pomme d’or de l’éternel désir ou bien la pomme d’or de l’éternelle discorde ? Cru, le coing est acide, râpeux et âcre malgré son odeur délicieusement aromatique et épicée. Est-ce là la tentation ? Pour rendre comestible le coing, il faut le cuisiner, le cuire, lui adjoindre d’autres ingrédients. De la même façon, une connaissance brute peut être elle-même âcre et acide. Et doit subir une transformation dans l’être même. Le fruit croqué par Adam et Eve était-il un coing cru dont la consommation expliquerait la « chute » ? Aucune connaissance n’étant immédiate, est-ce là une façon de nous faire prendre conscience à travers la valeur symbolique du coing que la connaissance se distille à l’intérieur de l’athanor humain ?!!!
De là à dire d’emblée que le coing n’est autre que la pomme d’or du jardin des Hespérides, il n’y a qu’un pas, je vous l’accorde. Et, parlant des Hespérides, c’est une autre figure mythologique féminine qui pointe le bout de son nez : Héra. Je ne reproduirai pas ici ce que j’en ai dit dans l’article consacré au pommier. La ruse (encore !) d’Héra pour séduire Zeus durant la guerre de Troie, avec l’entremise d’Aphrodite, pose question. Se peut-il qu’elle mangea une tranche de coing cru ? C’est tout à fait possible, malgré la saveur âcre et acide généralement associée au coing et dont nous avons parlé plus haut. Seulement… il faut savoir qu’il est comestible cru selon son aire de répartition. Plus il pousse sous un climat chaud (comme l’est celui du Portugal et de la Grèce), plus il devient tendre et juteux, la coction solaire en assurant la consommation. En revanche, un cognassier poussant sous nos latitudes ne se verra pas doté d’un tel privilège, il restera râpeux et désagréablement astringent, ce qui est une frustration tant son parfum fruité est une invitation à croquer dedans. Or, Héra n’était point fille du Nord, et je doute fort qu’elle se soit concoctée une petite compote de coings avant d’embrasser Zeus. Aussi, les pommes du jardin des Hespérides seraient-elles finalement des coings comme certains le prétendent. Rappelant la pomme, on le dit maliforme, et Bauhin, au XVI ème siècle, lui avait donné le nom de Malus cotonea sylvestris. Mais, piriforme, il rappelle aussi la poire ; c’est ainsi que dans Cazin lui est attribué le nom latin de Pyrus cydonia. Mais, bien sûr, le coing n’est ni l’une ni l’autre, et les exégètes se perdent en conjectures quant à l’identité des fruits que portaient les arbres du jardin des Hespérides, dont une chose est sûre, ça n’était ni des oranges ni des citrons.

Les Romains ayant conquis la Gaule, ils durent emporter dans leurs bagages le cognassier. C’est pourquoi il a été également en faveur durant le Moyen-Âge, car dès 795, le capitulaire de Louis le Pieux en recommande la culture dans les jardins de l’empire carolingien. On le retrouve en l’image du Quittenbaum hildegardien. L’abbesse de Bingen affirme qu’il « est assimilé à la ruse (encore !!!), qui est tantôt utile, tantôt inutile » (7). C’est ainsi qu’elle reconnaît son utilité au seul fruit, contrairement aux feuilles et au bois du cognassier. Appliqué sur les plaies de mauvaise nature voire ulcérées, le coing permet aussi d’apaiser les douleur de la goutte, il est pour Hildegarde un bon moyen de lutter contre la sialorrhée, une excessive production de salive. A la même époque, les apothicaires mettent au point le diacydonium, une purée de pulpe de coings cuite au miel et additionnée d’épices, lequel semble être l’ancêtre de notre actuelle pâte de coings.
Au XIII ème siècle, le médecin aragonais Arnaud de Villeneuve conseille le coing aux estomacs délicats, alors qu’au début du siècle suivant, le byzantin Actuarius suggère une préparation à base de coings, de sucre et de vinaigre qu’il dit fort profitable aux fébricitants. Mais, au Moyen-Âge, le coing doit sa célébrité grâce au cotignac, un compromis entre la gelée et la pâte de coings. Recette présente au sein du Mesnagier de Paris (1393), celui produit à Orléans reste encore aujourd’hui l’un des plus célèbres. Peut-être était-ce de lui que, dit-on, Jeanne d’Arc se régalait et après elle Louis XIV.
Au XVI ème siècle, François Rabelais, qu’on connaît pour son ironie mordante mais également pour sa grande érudition, fera parler l’un de ses personnages en ces termes : les coings « ferment proprement l’orifice du ventricule à cause de quelque stypticité joyeuse qui est en eux, et aident à la concoction première ». Rappelons que Rabelais, qui fut aussi médecin, écrivit cela il y a un peu moins de cinq siècles et que cela n’est pas forcément intelligible pour nous, de même pour le docteur Leclerc qui railla le caractère « joyeux » de cette stypticité (autrement dit, son astringence qui n’a, effectivement, rien de réjouissant).
A la suite de ces rabelaiseries, on dit le coing diurétique, apte à faire retrouver sa vigueur à l’estomac ; on le qualifie d’anti-émétique et d’antihémorragique. Certains ont même vu des « signatures », mais elles sont si absconses que je ne m’en ferais pas le relais.

S’il aime l’humidité et les sols frais, il lui faut donc de la chaleur à ce petit arbre caducifolié au branchage tortueux qui ne supporte pas la taille ! Ses jeunes pousses et feuilles sont velues. Par la suite, les feuilles se développent : elles deviennent ovales, vert foncé au-dessus et laineuses sur la face opposée. Aux mois de mai et juin, de jolies et grandes fleurs solitaires aux bouts des rameaux déploient leurs cinq pétales blancs veinés de rose pâle, et donneront naissance aux coings, fruits d’automne veloutés et jaune d’or.

Le cognassier en phytothérapie

De même que le pommier, on ne s’est jamais que guère soucié des fleurs et des feuilles du cognassier, et l’attention s’est presque toujours concentrée sur son fruit, le coing qui présente une double facette : sa pulpe et ses pépins. Le coing, qui communique aisément sa fragrance aux substances qui viennent à son contact, est composé d’une pulpe légèrement acide, âpre et surtout très astringente (ces caractères s’affaiblissent au séchage et disparaissent totalement à la cuisson). Constituée d’environ 70 % d’eau, elle contient aussi des sucres (jusqu’à 10 %), peu de protides et de lipides (respectivement 0,5 et 0,2 %), des acides (malique, racémique), de la pectine, de nombreux sels minéraux et oligo-éléments (magnésium, phosphore, calcium, potassium, fer, cuivre, soufre), des vitamines (provitamine A, vitamines B1, B2, B3, C). Quant aux pépins, ils « contiennent, sous une écorce brune et coriace, une substance blanche, douce, mucilagineuse, tellement abondante que 4 g de ces semences donnent la consistance du blanc d’œuf à 120 g d’eau » (8).

Propriétés thérapeutiques

  • Pulpe : tonique, astringente, apéritive, stomachique, tonique intestinale, antidiarrhéique, tonique hépatique
  • Pépin : adoucissant, émollient
  • Feuille : astringente légère, fébrifuge légère, sédative, détersive et cicatrisante des plaies

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : diarrhée et diarrhée chronique (chez l’enfant, le vieillard, le tuberculeux, le convalescent), dysenterie, entérite aiguë, aigreur d’estomac, digestion difficile, atonie digestive, flatulences, manque d’appétit, vomissement, irritation des voies digestives, insuffisance hépatique, prolapsus rectal, fissure anale, hémorroïdes
  • Troubles de la sphère respiratoire ; maux de gorge, toux coquelucheuse, bronchite, hémoptysie
  • Troubles buccaux et gingivaux : aphte, gingivite, boursouflement gingival
  • Troubles gynécologiques : hémorragie utérine, métrorragie, leucorrhée atonique, prolapsus utérin
  • Affections cutanées : crevasse, escarre, excoriation, engelure, brûlure, eczéma, gerçure (lèvres, mamelon), démangeaison et irritation des seins, irritation cutanée, sécheresse cutanée, dartre, rides
  • Affections oculaires : conjonctivite, ophtalmie aiguë ou chronique
  • Faiblesse générale, convalescence
  • Nervosisme, insomnie

Modes d’emploi

  • Suc de coing étendu d’eau
  • Sirop de coing
  • Mucilage de pépins étendu d’eau
  • Infusion de coing, de fleurs et/ou de feuilles
  • Décoction de semences
  • Décoction de pulpe de coing
  • Ratafia, liqueur de coing
  • Macération vineuse de coing
  • Macération alcoolique de pelures de coing
  • Gelée, rob, compote

Suggestion de recette : comptez un joli coing entier découpé en tranches fines. Faites le bouillir dans un litre d’eau jusqu’à ce que le volume ait diminué de moitié. Ajoutez 50 g de sucre en cours de cuisson. Variante : remplacez l’eau par du vin, cela rendra cette décoction d’autant plus astringente, du fait des tanins contenus dans le vin rouge. Préconisée en cas de diarrhées rebelles.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Attention de ne pas abuser du coing, en particulier des recettes à base de pulpe cuite car des occlusions intestinales sont possibles.
  • Comestible, le coing est utilisé pour confectionner confitures, gelées, pâtes de fruits, tartes et gâteaux, liqueurs, etc. Au Maroc, il accompagne parfois certains plats de viande. Quant aux fleurs, elles peuvent être confites au sucre, préparées en gelée à l’instar des pétales de rose, et permettent de décorer joliment une assiette.
  • Autrefois, les coiffeurs utilisaient le mucilage de pépins de coing pour lisser les cheveux. On appelait cela la bandoline.
  • Élixir floral : chez la femme, il vise à équilibrer vie active et vie familiale. Il est aussi conseillé aux femmes qui élèvent seules leurs enfants.
    _______________
    1. Cydonia est une transformation du nom de la ville grecque de Kydonia, actuelle La Canée, en Crète occidentale.
    2. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 299
    3. « La fille dite ‘épiclère’ est celle qui se trouve seule descendante de son père : elle n’a ni frère, ni descendant de frère susceptible d’hériter », Wikipédia.
    4. Guy Ducourthial, Flore magique et astrologique de l’Antiquité, pp. 525-526
    5. Henri Leclerc, Les fruits de France, p. 121
    6. Angelo de Gubernatis, La mythologie des plantes, Tome 2, p. 105
    7. Hildegarde de Bingen, Physica, p. 162
    8. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonnée des plantes médicinales indigènes, p. 311

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L’églantier (Rosa canina)

Synonymes : rosier des chiens, rosier sauvage, rosier des bois, rose églantine, cynorrhodon, poil-à-gratter, gratte-cul.

Rosier des chiens. Comme c’est peu élégant eu égard à cet arbuste délicat. Mais rien n’est vraiment là par hasard et trouve son explication dans les dédales de l’histoire conjointe des hommes et des plantes. Remontons donc jusqu’à Hippocrate, rien que ça ! A cette lointaine époque, on parle d’une plante qu’on appelle autant Kunobotê que Kunosbatos. Déjà, on mettait à profit son action astringente pour cicatriser les plaies. Afin de présenter au mieux ce que les Anciens ont retenu de cette plante, commençons par partager le court texte que Dioscoride lui accorde (Materia medica, Livre 1, chapitre CV) : « L’églantier est un arbrisseau qui croit un peu plus grand que ne le fait la ronce, et a les feuilles plus larges que celles du myrte. Les épines qui sont à l’entour des branches sont dures et fermes. Il produit une fleur blanche et un long fruit semblable aux noyaux des olives. Lequel, en mûrissant, devient roux et a, par le dedans, une certaine mousse. Le fruit sec et cuit dans le vin et la décoction bue, elle restreint le flux du ventre. Mais premièrement il faut tirer hors cette mousse, pour autant qu’elle nuit à l’artère [nda : la trachée-artère] du poumon ». Si Dioscoride ne décrit peut-être pas Rosa canina, au moins sommes-nous certains d’être face-à-face avec l’une des nombreuses espèces d’églantiers existantes. Poursuivons avec un texte astrologique rédigé en grec et postérieur à Dioscoride, dans lequel on nous présente Kunobotê comme étant une plante de la Lune : « Cette plante guérit les douleurs aiguës qui surviennent sur le buste, l’estomac et les flancs car la Lune est désignée pour être dans le Cancer, qui domine le buste et les flancs. La fleur de la plante bue de façon continue, purifie les rates gonflées, évacue la cause de l’enflure par l’urine et les excréments. Elle passe pour agir sur la rate car la Lune occupe la place de la rate. La racine de la plante portée en amulette est propre à procurer une vue perçante. Elle secourt avec succès ceux dont la vue est affaiblie, puisque la Lune, après le Soleil, s’est vu attribué la lumière des yeux. Elle rétablit ceux dont l’estomac est ulcéré. Elle convient encore à ceux qui souffrent de colique et se tordent de douleur » (1). Cette façon quelque peu surannée d’aborder l’églantier peut nous plonger dans un abîme de perplexité, mais les informations ci-dessus apportées, par leur exactitude, forcent le respect. Par exemple, nous verrons en quoi l’églantier est impliqué dans le bon fonctionnement de la vision. Que pouvons-nous ajouter de plus ? Galien ne fait guère que reprendre Dioscoride, quant à Pline, il reste relativement confus au sujet de son Cynosbatos. C’est à peu près à cette époque que l’histoire du rosier des chiens voit le jour, car selon Pline, « les dieux mêmes […] avaient révélé en songe cette merveilleuse propriété à une mère dont le fils avait été mordu par un chien atteint de cette terrible maladie » (2) qu’est la rage. Il est bien possible que l’on soit allé un peu vite en besogne et que les aiguillons de l’églantier dont la forme évoque celle des crocs d’un chien, soient devenus, par analogie, le symbole de la capacité de l’églantier à être un remède contre les morsures canines. Si l’églantier, par son astringence, ses propriétés antiseptiques, hémostatiques et cicatrisantes, peut soigner ce type de blessure, il est bien évident qu’il n’a rien d’un remède antirabique.

Au XII ème siècle, Hildegarde aura été sensible aux charmes de l’églantier (De bluffa) dont elle dit qu’il « représente l’affection ». Elle en fit un remède pulmonaire, stomacal et anti-asthénique. Ce n’est qu’au début du XVI ème siècle qu’on voit réapparaître l’églantier, alors évoqué en vers (du vieux françois !) par l’apothicaire tourangeau Thibault Lespleigney (1496-1550) :

« Bedegard, sans point de mensonges
Est ressemblant à une esponge
Croissant en la rose canine,
Vertu a de pacifier
Le flux de sang et flux de ventre,
Et conforte quant elle y entre
L’estommach et spasme guérist,
La grande raige des dens lenist
Aussy de sang le crachement
Et faict uriner largement.
A morsure donne remède
Quant de chien enraigé procède. »

Tout à fait clair, n’est-ce pas ? Outre que l’auteur répète une erreur vieille de plusieurs siècles, son poème thérapeutique est assez convaincant, mais il ne sera pas le seul à raviver le souvenir de Pline, puisque le Petit Albert (XVII ème siècle) s’en fera encore le relais. Mais n’allons pas si vite et revenons sur un mot : bedegard, aujourd’hui orthographié bédégar (ou bédéguar), est issu de l’arabo-persan bàdàward, qui signifie « souffle de rose » et fait référence à cette sorte de galle vert rougeâtre, en touffe chevelue et hirsute, que portent parfois les églantiers et dont le responsable est un insecte qui pique et pond dans les bourgeons de l’églantier, le cynips du rosier (Diplolepis rosae). De cette excroissance, on a aussi fait matière médicale. Tragus (1552) et après lui Simon Paulli (1666) s’en servirent comme somnifère, pour guérir les plaies et les brûlures ulcérées, apaiser les maux de gorge, affranchir les intestins de la dysenterie. Aux XVI-XVII ème siècles, nombreux seront les praticiens à faire appel à l’églantier. Ainsi Johann Crato von Krafftheim (1519-1585) conseille le cynorrhodon « pour amender la rougeur de la face, réprimer les vapeurs, tempérer les humeurs, rafraîchir et relâcher les reins et assurer l’expulsion des calculs » (3), tandis que Johann-Karl Rosenberg mentionne en 1631 l’usage d’un électuaire confectionné à base de pulpe de cynorrhodons qu’il employait tant pour les troubles gynécologiques (gonorrhée, métrorragie) que gastro-intestinaux (diarrhée, dysenterie), ainsi que, comme le fera également Pierre Borel (1620-1671), contre les lithiases urinaires. En 1678, Madame Fouquet, la mère du célèbre surintendant des finances de Louis XIV, dans son Recueil de réceptes (un ouvrage co-écrit avec Madame de Montespan, contemporain du Petit Albert et assez semblable dans le fond, où recettes anodines partagent les pages avec d’autres plus « obscures ») propose un « opiat de cynorrhodons » contre les flux de ventre, alors qu’en toute fin de siècle, Nicolas Lémery évoque lui aussi le bédégar : il s’agit d’une « espèce d’éponge, grosse comme une petite pomme, ou comme une grosse noix, de couleur rousse, elle est appelée éponge d’églantier ou bédégar. Elle est astringente, on en tire par distillation une eau propre pour les maladies des yeux. » Au XVIII ème siècle, le médecin français Joseph Lieutaud (1703-1780) donne du cynorrhodon les principales propriétés : diurétique, rafraîchissant, fortifiant stomacal et astringent gastro-intestinal. Puis, au XIX ème siècle, bien que longtemps inscrit au Codex par le biais de la conserve de cynorrhodons (qui en disparaîtra en 1884), l’églantier demeurera surtout un remède populaire, prisé cependant par des Cazin et des Leclerc. Dans ce même siècle, par exemple, dans les Alpes de Haute-Provence, on faisait sécher les cynorrhodons puis on les réduisait à l’état de poudre, formant une « farine » que l’on cuisait en biscuits, alors qu’au XX ème siècle, durant la Seconde Guerre mondiale, les enfants des campagnes anglaises ramassaient autant de cynorrhodons que nécessaire afin d’en élaborer un sirop riche en vitamine C qui était distribué à la population pour éviter les carences.

Hôte rural, voisin du sureau noir, l’églantier draine derrière lui bien des légendes qui disent assez les relations ténues entre un végétal typique et les habitants des campagnes. Voici quelques morceaux choisis pour se faire une idée : « Dans le Berry, conduire son troupeau avec un bâton de bois d’églantier, c’est le mener à la ruine et au malheur ; en Poitou, gare aux jeunes filles qui touchent ou cueillent une fleur d’églantier, leur mariage sera retardé d’une année au moins. Même dans les cimetières il faut se méfier de l’églantine, elle porte malheur aux familles des tombes sur lesquelles elle aura été déposée » (4). Maléfique, l’églantier ? C’est une vision « fortement attestée par une légende qui veut que pour rejoindre le ciel, Lucifer ait eu l’idée de se servir de cet arbuste fleuri pour y parvenir… sans jamais réussir car les aiguillons de l’églantier sont presque tous retournés vers la terre » (5). Précisons que sur le plan symbolique, l’églantier s’est souvent trouvé en opposition avec la rose, de même que l’ivraie est une plante diabolique et le froment d’émanation divine. C’est, dit-on, à un églantier que Judas se serait pendu… Ce qui est, bien évidemment, fort douteux ; j’avais déjà expliqué, en ce qui concerne le sureau, que cette légende devait être prise avec des pincettes, parce que se pendre à un sureau, ça n’est pas le moyen le plus adéquat, alors avec un églantier… Mais l’églantier n’est pas qu’une plante qu’on a, à dessein, dépeinte comme sinistre. Par exemple, en Allemagne, on lui reconnaît le pouvoir d’écarter la foudre et « du côté de Forcalquier, si vous coupez une baguette sur un églantier par une nuit de pleine lune, celle-ci vous permettra de jeter ou d’annuler un sort » (6). Comme c’est le cas pour un incalculable nombre de plantes, l’églantier joue sur l’ambivalence, et n’est pas que sorcellerie et mauvais œil, comme nous le rappelle Pierre Lieutaghi : « Au midi du solstice, il est bon de s’arrêter devant un églantier chargé de fleurs et, les yeux clos, de s’abandonner au parfum tout brodé d’insectes, de s’associer aux louanges de la terre » (7).

L’églantier est un arbuste caducifolié portant des tiges vigoureuses et sarmenteuses, rameaux courbés, retombants ou grimpants selon les supports et la végétation environnante : par exemple, un spécimen isolé en bordure de chemin est souvent de taille plus modeste que son confrère qui peuple la haie. Cela tient à la présence d’une multitude d’aiguillons et non d’épines comme on le lit trop souvent, ce qui est une hérésie, un botaniste vous coupe la tête pour ça, alors, bon, je vous en prie ^_^. Des aiguillons robustes tournés vers le bas, si cela eut été vers le haut, il n’aurait jamais pu grimper, c’est sur lui qu’on se serait appuyé. Donc, après cette digression nécessaire, sachons que l’églantier atteint facilement une taille moyenne de trois mètres, tout au plus cinq. Les feuilles sont caractéristiques des Rosacées : foliacées, à l’impair nombre de folioles plus ou moins ovales et dentées. Il est rare de compter plus de neuf folioles sur une feuille d’églantier. Les églantines – c’est ainsi qu’on appelle parfois les fleurs d’églantier, sont généralement blanches ou rose pâle. Comme de coutume chez les Rosacées, elles portent cinq pétales ainsi que des sépales verts qui choient au sol avant fructification. Groupées en corymbes ou solitaires, mesurant de 2 à 8 cm de diamètre, elles s’épanouissent de mai à juillet et envahissent l’air d’un doux parfum. Après floraison, petit à petit, les fruits apparaissent. Ovoïdes, lisses et charnus, de couleur rouge orange corail, ce sont en réalité des pseudo-fruits. Ils sont produits par le réceptacle floral devenu pulpeux, lequel renferme les vrais fruits, des carpelles poilues que les garnements désignent sous le sobriquet de poil-à-gratter et qu’ils se font un malin plaisir de glisser dans le t-shirt de leurs petits camarades, les bougres !
Espèce végétale très ancienne comme l’attestent les fossiles qu’on a retrouvés, elle est encore largement présente dans les régions tempérées d’Europe, d’Asie et d’Afrique du Nord, tant en plaine qu’en montagne (1800 m). L’églantier affectionne particulièrement les terrains hostiles tels que broussailles, friches, lisières de champs et de forêts, bosquets, talus mal entretenus, haies, etc.
Il demeure, même encore aujourd’hui, une espèce de choix pour opérer les greffes des rosiers cultivés. Ne dit-on pas que l’églantier en est l’archaïque grand-père ?

L’églantier en phytothérapie

De l’églantier, l’on pourrait employer les feuilles, mais l’on ne s’en est jamais servi que comme succédané du thé et du tabac. Nous en fournirons pourtant quelques informations plus bas. Qu’à cela ne tienne, l’églantier n’est pas dépourvu de bienfaits, bien au contraire : les fleurs, mais elles n’ont aucune commune mesure avec ce qu’elles produisent à l’automne, c’est-à-dire les cynorrhodons, dont on utilise la pulpe ainsi que des graines qui n’en sont pas puisqu’il s’agit de carpelles. Les plus aventureux peuvent même jeter leur dévolu sur les poils qui les garnissent, mais ça n’est pas une sinécure !
Les fleurs contiennent des acides (malique, citrique), du sucre, de la gomme, une résine, de la cire, du tanin, une huile grasse ainsi qu’une essence aromatique. Les carpelles, dont la décoction dégage une douce odeur de vanille, recèlent de la vanilline. Quant aux cynorrhodons, ils sont, on peut le dire, la quintessence de ce que l’églantier est capable d’offrir. Composé d’eau à près de 50 %, un cynorrhodon affiche un taux de glucides avoisinant les 20 %. A cela, ajoutons 4 % de protides et seulement 0,4 % de lipides. Mais ne nous arrêtons pas en aussi bon chemin. Là encore, on retrouve acides malique et citrique, résine, tanin (2 à 3 %), essence aromatique (traces), mais surtout 20 à 25 % de pectine, des flavonoïdes, du sorbitol et, pour finir, une incomparable richesse en vitamines : provitamine A, vitamines B1, B2, B3, E, K et tout particulièrement C : jusqu’à 1700 mg au 100 g de pulpe de cynorrhodons frais ! Imaginez un peu : 1,7 % ! Pour donner un ordre d’idée, un seul cynorrhodon fournit autant de vitamine C qu’un gros citron. Et après, certains vont « s’amuser » avec des baies de goji, tss… Quelques données chiffrées concernant les sels minéraux et, là aussi, ça cartonne : aux 100 g de pulpe fraîche, nous trouvons 146 mg de sodium, 257 mg de calcium, 258 mg de phosphore et 290 mg de potassium. Clôturons cette rubrique en mentionnant que le bédégar est surtout riche en tanin.

Propriétés thérapeutiques

  • Fleur : laxative, tonique
  • Feuille : astringente, cicatrisante, tonique
  • Carpelle : sédative
  • Cynorrhodon : diurétique, dépuratif, tonique, fortifiant, anti-anémique, antirachitique, antiscorbutique, renforce les défenses immunitaires, astringent, cicatrisant, hémostatique, anti-oxydant, nutritif, apaisant de la soif, vermifuge, anti-inflammatoire, actif sur la vision crépusculaire (cf. provitamine A)
  • Bédégar : équilibrant nerveux, somnifère, tonifiant, astringent, cicatrisant, stimulant des fonctions gastriques

Usages thérapeutiques

  • Fleur : constipation légère, irritation de la muqueuse intestinale
  • Feuille : crachement de sang, crampe d’estomac, diarrhée
  • Carpelle : palpitation, insomnie, agitation nocturne, nervosité, instabilité nerveuse, anxiété, angoisse
  • Cynorrhodon :
    – Troubles de la sphère vésico-rénale : lithiase urinaire, douleur lithiasique, catarrhe vésical, colique néphrétique (notons que le cynorrhodon est un diurétique non irritant pour les reins)
    – Troubles de la sphère gastro-intestinale : diarrhée (y compris celles des enfants et des tuberculeux), dysenterie, entérite, atonie des voies digestives, inflammation gastrique, parasites intestinaux (ascaris), ténia (médecine populaire en Suisse)
    – Asthénie, avitaminose, scorbut, fatigue printanière, épuisement, convalescence, déficience immunitaire, sensibilité aux infections (dans la grippe, par exemple, le cynorrhodon est un très bon préventif, de plus il permet d’abaisser la fièvre, d’accélérer l’élimination des déchets, de rétablir les forces, de renforcer le système immunitaire), rhume, refroidissement
    – Affections cutanées : plaie, ulcère atone, brûlure, hémorragie
    – Troubles de la sphère gynécologique : leucorrhée, gonorrhée
    – Ostéo-arthrite
  • Bédégar : néphrite, insomnie, agitation (autrefois, on en garnissait les taies d’oreiller, comme on l’a couramment fait avec les cônes de houblon car, disait-on, le bédégar a la faculté de favoriser le sommeil et les rêves prémonitoires, mais il s’agit là d’une toute autre histoire)

Modes d’emploi

  • Infusion des fleurs, des feuilles, des cynorrhodons, des carpelles ou des bédégars
  • Décoction des cynorrhodons ou des carpelles
  • Teinture
  • Poudre de cynorrhodons secs
  • Macération acétique ou huileuse des fleurs
  • Macération vineuse de bédégars secs
  • Sirop de cynorrhodons
  • Vin et liqueur de cynorrhodons
  • Confiture, gelée, marmelade de cynorrhodons

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Récolte : les feuilles en avril et mai, les fleurs durant les mois de juin et juillet, les cynorrhodons après les premières gelées, ils sont alors davantage sucrés et pulpeux.
  • Il est impératif de filtrer soigneusement les infusions et les décoctions de cynorrhodons afin d’éviter d’absorber les poils irritants qu’ils contiennent, car ce qui vaut pour la peau vaut également pour les muqueuses : ces duvets occasionnent de douloureuses démangeaisons. Bien que cela se dissipe au bout d’une heure environ, l’expérience n’est guère agréable. Leur richesse en acide citrique semble expliquer ce phénomène.
  • Cuisine : l’usage culinaire de l’églantier n’est plus à prouver. Il est déjà fort ancien puisqu’il remonte à l’Antiquité, et concerne tant les fleurs que les cynorrhodons : ce sont autant de confitures, bonbons, boissons (vins, sirops, thés), mais aussi des purées de cynorrhodons accompagnant viandes et gibiers comme cela se fait en Suisse et en Allemagne, sauce pour pâtes et pizzas (en compagnie de tomates) ou, pourquoi pas, en soupe, tel que cela se pratique en Suède où la soupe nationale – le nyponsoppa – est élaborée à base de cynorrhodons.
  • Élixir floral : Wild rose, du docteur Bach, appartient au groupe de l’indifférence. Élixir préconisé pour les personnes passives ayant perdu espoir. C’est donc un élixir qui développe enthousiasme et implication quand résignation et abandon battent l’esprit en brèche.
    _______________
    1. Guy Ducourthial, Flore magique et astrologique de l’Antiquité, p. 294
    2. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p. 838
    3. Henri Leclerc, Les fruits de France, p. 194
    4. Michel Lis, Les miscellanées illustrées des plantes et des fleurs, p. 59
    5. Ibidem, p. 60
    6. Ibidem
    7. Pierre Lieutaghi, Le livre des bonnes herbes, p. 221

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La pulmonaire officinale (Pulmonaria officinalis)

Synonymes : grande pulmonaire, pulmonaire des bois, herbe aux poumons, herbe de cœur, herbe de tac, herbe au lait de Notre-Dame, sauge de Jérusalem, sauge de Bethléem.

On a longtemps prétendu que la pulmonaire n’était que d’usage récent et qu’elle fut inconnue du Moyen-Âge, ce en quoi il est permis de douter car, dans les écrits d’Hildegarde, il est fait référence à une plante que l’abbesse appelait Lunckwurtz, dans laquelle on a vu la pulmonaire, très certainement parce qu’Hildegarde réservait essentiellement cette plante à des usages pectoraux : « Si toutefois on a le poumon enflé au point d’étouffer et d’avoir peine à retrouver son souffle, faire cuire de la pulmonaire dans du vin, en boire souvent à jeune, et on sera guéri » (1). A ces quelques lignes, l’on peut associer une image : à la BNF se trouve un manuscrit italien du XIV ème siècle sur lequel figure une plante dont il serait difficile de renier l’identité, d’autant que le mot pulmonara est bel et bien mentionné sous cette illustration (cf. ci-dessous). C’est sans doute la première fois que ce nom lui est attribué. Cependant, attention aux confusions, car il existe une autre pulmonaire, un lichen du nom de Lobaria pulmonaria. Présent chez Dioscoride, comme nous le rappelle Matthiole dans ses Commentaires (1554), « il y a aussi une autre herbe, vulgairement appelée pulmonaria, à feuilles de buglosse ou de bourrache et dont les fleures rappellent la cynoglosse ». Mais cette pulmonaire officinale n’apparaît pas chez Dioscoride. « Les herboristes expérimentés [par décoction concentrée de la plante ou grâce au suc des feuilles additionné de sucre] lui attribuent une réelle efficacité pour la guérison des ulcères du poumon », ajoute Matthiole. Aujourd’hui encore, on ne compte pas un seul ouvrage de phytothérapie qui évoquerait la pulmonaire sans faire référence à la théorie des signatures. Cette dernière a attribué à la pulmonaire des propriétés permettant d’agir sur la sphère respiratoire, en raison de ses feuilles aux taches alvéolées qui évoquent un poumon constellé par les tubercules de la phtisie, d’où le fait qu’on se soit imaginé cette plante comme capable de guérir la tuberculose, ce qui, à une époque plus récente, fut regardé comme les fariboles d’un doux dingue. C’est cette exagération, ou du moins l’incompréhension des modernes au sujet des Anciens, qui a valu à la théorie des signatures d’être abondamment raillée. Pourtant, cette théorie fonctionnant par analogie s’applique à de très nombreuses plantes parmi lesquelles nous pouvons citer le saule, la chélidoine, la prêle, la noix, etc. Si la pulmonaire ne guérit pas un tuberculeux (dans le sens où elle n’inhibe pas ni ne détruit le bacille de Koch), il doit être souligné que le calcium, le potassium, la silice et le tanin qu’elle contient sont de bienfaisants agents sur ce type de pathologie. Non reconnue académiquement, il n’en reste pas moins que la pulmonaire est demeurée longtemps un remède populaire comme en témoigne Cazin en 1858 : « Les habitants de la campagne […] composent avec la pulmonaire, le chou rouge, quelques oignons blancs, du mou de veau et une suffisante quantité de sucre candi et d’eau, un bouillon que j’ai moi-même employé avec beaucoup de succès dans les affections de poitrine » (2). D’autres variantes de cette recette intègrent des navets et du cresson. Tout cela n’empêche pas la pulmonaire de tomber dans une certaine forme de disgrâce, alors que ce sont d’autres Borraginacées – la grande consoude et la bourrache – qui tiennent à l’heure actuelle le haut du pavé.

Vivace à rhizome, poilue et rugueuse, la pulmonaire se présente comme une plante assez petite (40 cm au maximum), d’apparence trapue. Elle s’orne de feuilles cordiformes à la base n’apparaissant qu’après floraison, et des feuilles ovales et engainantes dans les parties supérieures. Toutes portent les caractéristiques taches blanchâtres dont nous avons parlées. Les fleurs – corolles d’une seule pièce comptant cinq lobes – en bouquets terminaux, émergent très tôt au printemps, au mois de mars et achèvent leur complet épanouissement deux mois plus tard, non sans être passées par toutes les couleurs : elles sont tout d’abord rouges à l’état de boutons, puis pourpres, enfin bleu violacé à pleine floraison. Ces dissemblances s’expliquent par une modification du pH des fleurs au fur et à mesure de leur évolution.
Fréquente en Europe centrale et septentrionale, la pulmonaire l’est beaucoup moins en France où elle semble suivre une ligne nord-sud matérialisée par les frontières avec l’Allemagne, la Suisse et le nord de l’Italie. C’est ainsi qu’on peut croiser son chemin dans les Vosges, le Jura, les Alpes, mais toujours à une altitude comprise entre 1000 et 1800 m. Récemment, on vient de me signaler sa présence dans les Pyrénées (merci à mon informatrice ^_^).
Elle s’implante sur des sols riches et ombragés : bordures de ruisseaux, bois clairs, talus humides, haies, pâturages de montagne.

La pulmonaire officinale en phytothérapie

Plante sans odeur, la pulmonaire est de saveur astringente quelque peu mucilagineuse, un indice révélant la présence dans ses tissus (plante fleurie à l’exception du rhizome et des racines) de tanins (10 %) et d’un peu de mucilage. En plus de cela, matières grasses et résineuses accompagnent flavonoïdes, polysaccharides et saponines (9 %). La pulmonaire, tout comme sa cousine la grande consoude, attire notre attention par l’allantoïne, agent adoucissant et hydratant, présent dans bien des produits cosmétiques, mais surtout par une intéressante proportion d’acide silicique (4 à 5 %) qui, comme on le sait aujourd’hui, permet l’excrétion rénale de l’aluminium. En dehors de cet oligo-élément, la pulmonaire contient calcium, phosphore, potassium et jusqu’à 50 mg de vitamine C aux 100 g de feuilles fraîches. Enfin, contrairement à la bourrache et à la grande consoude, il n’existe aucun alcaloïde dans la pulmonaire.

Propriétés thérapeutiques

  • Adoucissante, émolliente
  • Pectorale, expectorante, fluidifiante des sécrétions bronchiques
  • Diurétique
  • Sudorifique
  • Hémostatique, astringente (elle l’est davantage encore une fois sèche)

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère respiratoire : irritations pulmonaires et bronchiques, bronchite chronique, catarrhe pulmonaire, asthme, coqueluche, difficulté d’expectoration, irritation de la gorge, toux chronique, enrouement, hémoptysie, adjuvant dans la tuberculose
  • Trouble de la sphère urinaire : lithiase, strangurie, atonie vésicale
  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : diarrhée, dysenterie
  • Affections cutanées : plaie, blessure, blessure saignante, engelure, dartre
  • Hémorroïdes

Modes d’emploi

  • Infusion de feuilles et/ou de sommités fleuries
  • Décoction de feuilles et/ou de sommités fleuries
  • Poudre de feuilles sèches

Suggestion de recette : pulmonaire (1/3) + tussilage (1/3) + plantain (1/3)

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Récolte : à floraison pour un usage immédiat. Les feuilles, dès la fin du printemps.
  • Confusion : il est possible de ne pas faire la différence entre la pulmonaire officinale et d’autres pulmonaires, en particulier la pulmonaire à longues feuilles (Pulmonaria longifolia), mais cette dernière partage les mêmes caractéristiques médicinales que la pulmonaire officinale. Il n’y a donc pas lieu de s’en émouvoir.
  • Cuisine : les feuilles à l’état jeune sont parfaitement comestibles, tant crues et ciselées en salade, que cuites en potage avec, au choix, plantain, ortie, mouron des oiseaux ou encore oseille. Plus âgées, mieux vaut les faire cuire, sachant qu’elles sont alors plus « coriaces ». On peut les ajouter aux farces, viandes hachées, omelettes, etc. Gustativement, elles se rapprochent de la saveur des feuilles de consoude et de bourrache. Quant aux fleurs, pourquoi ne pas en décorer une salade ou un plat de crudités ?
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    1. Hildegarde de Bingen, Physica, p. 35
    2. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p. 796

© Books of Dante – 2017