Le pavot (Papaver somniferum)

[TOXIQUE – TABLEAU A]

Synonymes : pavot blanc, pavot somnifère, pavot à opium.

L’OPIUM DURANT L’ANTIQUITÉ

Dire depuis combien de temps le pavot est connu des hommes n’est pas une mince affaire. Cependant, si l’on considère le seul opium, sa connaissance fort ancienne déjà permet peu ou prou de dater la connaissance du pavot dont il est extrait.
Tout d’abord, avant de parler d’opium, il faut remonter à 5 000 ans (certaines sources mentionnent 4 000 ans). A cette époque, il s’agit de culture du pavot, principalement pour ses graines qu’on utilisait déjà à la Préhistoire. Mais, à ce moment-là, il n’est encore – semble-t-il – question d’opium car les graines ne contiennent aucun alcaloïde contrairement aux autres parties de la plante.
Quand donc l’homme comprit-il que l’incision des capsules de pavot permettait d’obtenir un latex blanc séchant rapidement à l’air libre ? De même, l’idée de racler cette sève une fois à l’état sec avec une lame puis la recueillir et l’amalgamer sous forme de pain, à quelle époque la doit-on ? Mystère… Ceci étant, on peut recenser les quelques sources qui mentionnent la substance qu’on désigne sous le nom d’opium. Il y a environ 3 500 ans de ça, le mot opium apparaît dans le célèbre Papyrus Ebers. Longtemps après, Homère mentionne une plante qui supprime la douleur sans qu’on sache véritablement s’il s’agit bien du pavot ou d’une autre plante. On ne peut donc que spéculer à ce sujet. Ce ne sont là que quelques mentions isolées. En réalité, il faut attendre les derniers siècles avant notre ère, particulièrement chez les Grecs qui cultivèrent le pavot en grand, pour en apprendre davantage.
Théophraste rendra compte de l’obtention de l’opium. Il fait la description minutieuse de la procédure de scarification des capsules de pavot afin d’en extraire l’opium. Si à cette époque (III ème siècle av. J.-C.) l’opium semble faire partie de la matière médicale grecque, il n’en reste pas moins que son statut de pharmakon, de drogue au sens second, n’a pas tardé à apparaître. Car, alors, tous le monde n’avait pas la sagesse d’un Hippocrate qui se refusait à prescrire du poison… Nicandre de Colophon, dans son Alexipharmaka, propose un antidote à l’opium. C’est donc bien qu’on avait pris connaissance de ses effets toxiques et de sa qualité de poison lesquels occasionnèrent des « accident » qui ne durent rien au hasard. Dans le cas de Socrate, on ne parle pas d’accident puisqu’il s’agissait d’une peine de mort. Il eut donc droit à ce que l’on appelait en Grèce le poison d’état dont Théophraste nous dit qu’il fut très probablement conçu par Thraséas de Mantinée. La mort de Socrate par le poison est une anecdote restée célèbre dans l’histoire de la toxicologie. Même si l’on a tendance à lui associer la ciguë, la mort de Socrate relève davantage d’un mélange de plantes toxiques. Il s’y trouverait possiblement de l’opium. Cependant, Platon, décrivant la mort de Socrate, ne parle pas d’une plante en particulier. Il parle de poison, tout court. Ce qui peut laisser libre court à bien des interprétations. Dans tous les cas, sa mort a été décrite comme calme : le caractère anesthésiant de la substance ingérée par Socrate semble avoir été à l’origine de la façon dont Platon à décrit cet épisode. Or, l’on sait que l’opium est un puissant agent anesthésiant et cela on le savait déjà durant l’Antiquité. Quant au maintien de la conscience jusqu’à la mort, cela semble être le fait de la ciguë.
Le Romain Aulus Cornelius écrit la chose suivante dans son De Medicina : « le jus d’opium a été utilisé pour calmer les humeurs et provoquer des rêves agréables […] Les docteurs doivent l’employer avec circonspection […] car plus les rêves sont doux, plus le réveil est difficile ». Il est possible que cette circonspection n’ait pas été observée par tous les médecins grecs. Une relative méconnaissance engendra des accidents mortels liés à l’emploi de l’opium. C’est ce qui mènera certains d’entre-eux à bannir l’utilisation d’une telle substance tandis que d’autres, Dioscoride par exemple, avertis des dangers d’un excès, ne manquèrent pas de mentionner les bons soins qu’une quantité mesurée d’opium permettait d’obtenir.

pavot

PAVOT ET DIVINITÉS

* Pour les Grecs, le pavot était l’un des attributs de Déméter. « Le pavot que l’on offre à Déméter symbolise la terre, mais représente aussi la force de sommeil et d’oubli qui s’empare des hommes après la mort et avant la renaissance. La terre est, en effet, le lieu où s’opèrent les transmutations : naissance, mort et oubli, résurgence ». (Dictionnaire des symboles, p. 735).
* Il est notable que la morphine tire son nom de Morphée, dieu des songes, fils du Sommeil et de la Nuit. On représente souvent cette divinité tenant un bouquet de pavots à la main.
* L’auteur anonyme des Argonautes orphiques dresse une liste de plantes qui, à l’instar de l’aconit, poussaient dans le bois sacré de la déesse Hécate. Mais on y trouvait également d’autres plantes qui n’ont rien de vénéneux (lavande, camomille, safran…).

LE PAVOT AUX ÉPOQUES MODERNE ET CONTEMPORAINE

Durant la vaste période que fut le Moyen-Âge l’usage du pavot se perpétua à travers ses vertus narcotiques et analgésiques. C’est ce que certaines recettes médiévales que l’on nomme les dwale laissent suggérer : « prélever 3 cuillerées de bile à un sanglier, 3 cuillerées de jus de ciguë, 3 cuillerées de navet sauvage, 3 cuillerées de laitue, 3 cuillerées d’opium, 3 cuillerées de jusquiame noire et 3 cuillerées de vinaigre ». Je ne suggère à personne de réaliser cette recette qui se destine à anesthésier un homme avant opération, il risquerait d’être anesthésié pour toujours puisque comme l’indique Joel Levy qui nous rapporte cette recette dans son Histoire du poison, on y trouve 35 fois la dose létale de ciguë et 10 fois la dose létale d’opium et de jusquiame !
Celui qu’Avicenne déclara être le « plus puissant des stupéfiants » sera employé par Paracelse qui fera connaître au monde le laudanum qui n’est autre que de l’extrait d’opium macéré dans de l’eau-de-vie (au contraire de l’eau, l’alcool permet une meilleure extraction des alcaloïdes). Le laudanum, que Johnny Depp immortalise à l’écran dans From Hell, est donc une teinture alcoolique d’opium. Un siècle plus tard, la standardisation du laudanum fut effectuée par Thomas Sydenham. Ce laudanum nouvelle génération (macération de safran, de cannelle, de clous de girofle et de pavot dans du vin) restera l’un des plus importants médicaments de la médecine occidentale jusqu’à la fin du XIX ème siècle. Parallèlement, lors du même siècle, on allait s’attacher à extraire l’un des principes actifs majeurs de l’opium : la morphine. Il faut attendre 1817 pour que le pharmacien allemand Sertuerner découvre la morphine, hypnotique et puissant analgésique, ce qui fait du pavot la reine de drogues (au sens de remède et non de poison). En 1860, la morphine entre dans la pratique médicale un peu partout dans le monde. En 1879, on procède à la synthèse de la diacétylmorphine qu’on rebaptisera héroïne en 1898, une substance qui, avant de devenir une drogue au sens second, se destinait au rôle de narcotique et d’analgésique. Compte tenu des abus qui en ont été faits, on a dénié à ce stupéfiant toute utilité médicamenteuse. Par la suite, la morphine est devenue suspecte elle aussi. On l’a employée de façon de plus en plus parcimonieuse. Cette tendance s’est inversée depuis quelques décennies en Grande-Bretagne, puis partout dans le monde, avec un net retard pour la France.

Rappel :

-Drogue au sens premier : remède.
-Drogue au sens second : poison.

L’objectif étant de maîtriser les principes actifs toxiques du pavot comme on l’a fait d’autres plantes vénéneuses (belladone, digitale, aconit…) en bénéficiant de ses bienfaits sans toutefois tomber dans les dangers d’intoxication que recèle une telle substance. L’emploi de l’opium ne va pas sans inconvénients : des effets secondaires notables sur le plan strictement médical – dépression du centre respiratoire, propriétés constipantes – sans compter que ses propriétés sédatives sont précédées d’une excitation nerveuse et musculaire des fonctions circulatoires et respiratoires, mais aussi intellectuelles.

C’est sans doute pour ces raisons que le pavot a fini par devenir une plante mal famée. A petite dose, l’opium ralentit la respiration, la digestion et la sécrétion glandulaire en général. Or, à dose massive, elle entraîne le coma et la mort en moins d’une demi-heure. C’est cet usage dévoyé de l’opium qui fit des ravages en Chine au XIX ème siècle, notamment à travers la fameuse Guerre de l’opium. Dans les années 1830, la puissante compagnie des Indes tenue par les Britanniques cultivait massivement le pavot en Inde. Ceux-ci continuaient à vendre de l’opium de contrebande malgré les interdictions du gouvernement chinois. En 1839, la Chine fit détruire plusieurs caisses d’opium, ce qui amena une intervention armée de la part des Britanniques en 1840. Sur pression militaire et politique, les Chinois furent contraints de signer le traité de Nankin en 1842, alors que des indemnités étaient versées à l’Angleterre, Hong-Kong lui fut cédée et cinq autres ports chinois furent ouverts au commerce britannique. Cette contrainte s’accompagna donc de massives importations d’opium en Chine à tel point qu’en 1886 ce ne sont pas moins de 180 000 caisses qui entrèrent en Chine avec les conséquences désastreuses que l’on sait et dont l’une d’elles s’illustre à travers les fameuses fumeries d’opium.

opium

BOTANIQUE

Tout comme c’est le cas de la rose, la botanique du pavot est vaste puisqu’il n’existe pas qu’un seul pavot mais plusieurs (même si nous avons précédemment mis l’accent sur le pavot blanc ou pavot à opium). Comme le coquelicot, le pavot est une plante annuelle dont la taille varie entre 0,5 et 2 m de hauteur. Ses feuilles sont lobées et dentées, d’aspect vert glauque. Mais contrairement au coquelicot, le pavot est une plante glabre. Ses fleurs présentent des teintes et des aspects variés : du blanc au pourpre en passant par toutes les nuances de rose et de violet. Il existe même des spécimens noirâtres ! Elles s’épanouissent en juin/juillet. Après floraison, la capsule verte grossit puis sèche avec la plante. Les compartiments cloisonnés de la tête de pavot renferment de nombreuses petites graines comestibles dont la couleur est fonction de l’espèce (blanc, noir, rouge, bleu, jaune, gris…).


Le pavot en thérapie :

1. Parties utilisées : feuilles, capsules non mûres (vertes), graines, huile végétale contenue dans ces mêmes graines (huile d’œillette).

2. Principes actifs :
un latex, l’opium (ce mot provient du grec opion qui signifie jus de pavot) contenant plus d’une vingtaine d’alcaloïdes dont la fameuse morphine mais également d’autres (codéine, papavérine, narcotine, thébaïne, narcéine…), des résines, de l’acide lactique, de l’acide acétique, etc.

Tout comme nous l’avons évoqué pour l’aconit, la richesse en principes actifs chez le pavot dépend de facteurs géographiques et climatiques entre autres. Les pavots du sud de l’Europe présentent plus d’alcaloïdes que ceux du nord. De même, les années plus chaudes semblent favoriser cette richesse. Aux mois de juin et juillet, les capsules pas encore mûres, donc toujours vertes, présentent de plus importants taux d’alcaloïdes, c’est pourquoi l’on récolte l’opium à cette période de l’année, grâce à des incisions pratiquées dans les capsules desquelles s’écoulent un liquide blanc qui, un fois sec, sera gratté et recueilli.

3. Propriétés thérapeutiques : analgésique (très puissant : à ce jour rien n’a pu détrôner la morphine), sédatif, hypnotique, antispasmodique, eupnéique, antitussif, modérateur des sécrétions intestinales, biliaires et rénales, constipant.

4. Usages thérapeutiques : douleurs de diverses étiologies (viscérales, tumorales, névralgiques…), insomnies causées par la douleur, anxiété, hémoptysie, diarrhée, dysenterie, affections pulmonaires, toux nerveuses…

5. Contre-indications :

Bien évidemment, est-il besoin de le rappeler, le pavot s’emploie dans un cadre médical réglementé. Dans tous les cas suivants, on se gardera de l’utiliser :
-Inflammations et fièvres
-Affections gastro-intestinales : indigestion, embarras gastrique, constipation, irritation de la muqueuse gastrique
-Sueurs excessives
-Pas chez les enfants
-Pas chez la femme enceinte : à une certaine époque, « dans le cadre des accouchements, il fallait trouver une solution pour maintenir la future mère en état de conscience. La potion du sommeil (mélange de morphine et d’hyoscine, ou parfois de scopolamine) était administrée pour soulager la douleur sans provoquer d’insensibilité […] Cependant, le breuvage pouvait provoquer une dangereuse dépression du système nerveux central du bébé » (Joel Levy, Histoire du poison, p. 209).

Pour aller plus loin :

Pourquoi les poisons font-ils du bien ?
Action physiologique de l’opium, intoxication et traitement.

© Books of Dante – 2013

pavot blanc

L’aconit napel (Aconitum napellus)

[POISON VIOLENT – TABLEAU A]

Synonymes : gueule de loup, tue-loup, sabot du pape, capuchon de moine, casque de Jupiter, casque bleu, navet du diable.

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Hum… Combien ont frémi rien qu’en entendant son nom tant cette plante porte en elle la mort (agonie ?) et de funestes prédispositions (tue-loup, navet du diable…) ? Et cette sinistre réputation ne date pas d’hier. Mais écoutez plutôt.

Les traces les plus anciennes que je connaisse sur l’emploi de l’aconit remontent à plus de 3 500 ans. On les trouve dans le fameux papyrus Ebers (-1534 av. J.-C.). Ce papyrus de 20 m de long fait mention de la plante. Les Égyptiens de cette époque avaient connaissance d’un certain nombre de plantes vénéneuses dont l’aconit.
Venons-en aux Grecs antiques maintenant. Dans son Odyssée, Homère (VIII ème siècle av. J.-C.) rend compte de l’étiologie mythologique de l’aconit. Lors de son douzième et dernier travail, Hercule dut faire sortir Cerbère, le chien tricéphale, des enfers. « Le monstre se débattait et détournait sa tête de la lumière du jour et de l’éclat du soleil. Fou de rage, il remplit les airs de trois aboiements et répandit sur la campagne une écume blanchâtre. On dit qu’elle se durcit et que nourrie et fécondée dans un terrain fertile, elle forma une plante qui reçut le pouvoir de nuire. Les laboureurs l’appellent aconit, fleur de rocher, parce qu’elle croît sur des rochers ». En effet, son nom grec, akoniton, fait directement référence à cette particularité.
Au IV ème siècle av. J.-C., le philosophe grec Théophraste, qui était aussi botaniste et plus largement naturaliste, évoque lui aussi l’aconit sans rien nous dire de lui de substantiel. Puis, dans les deux siècles qui précédèrent la naissance du Christ, les références s’accumulent. Nicandre de Colophon (II ème siècle av. J.-C.), dans son Alexipharmaka de 630 vers (non seulement il était médecin mais également poète) nous parle de l’aconit ainsi que d’autres plantes toxiques. Il y « donne les caractéristiques principales de chaque poison quand il est mêlé à un breuvage, puis décrit les symptômes de l’empoisonnement et énumère enfin, au cas par cas, les remèdes, plus ou moins complexes, dans la composition desquels on relève la présence de nombreuses plantes » (Guy Ducourthial, Flore magique et astrologique de l’Antiquité, p. 81). Non pas des remèdes pour tuer des gens, non, mais des antidotes et contre-poisons contre la ciguë, l’opium, la jusquiame et l’aconit entre autres. C’est dire si cette question était prégnante à une époque où on s’empoisonnait pour un oui pour un non. D’ailleurs, de nos jours, on donne à une substance capable d’endiguer le poison le nom d’alexipharmaque. Ensuite vint Mithridate. Mithridate VI Eupator, dit le Grand (II ème siècle av. J.-C.). S’il n’avait pas eu son importance celui-là, on n’utiliserait pas le verbe mithridatiser. Alors, il veut quoi Mithridate ? Il veut pas qu’on l’empoisonne, chose qui était monnaie courante. Comme je l’ai dit plus haut, pour un oui pour un non… Couic ! Il a étudié les poisons en long, en large et en travers. Et, paranoïaque qu’il était, il a cherché à débusquer un poison qui pourrait jouer le rôle de sérum de sincérité et qu’il pourrait utiliser contre les espions et les traîtres. C’est sur l’aconit qu’il a jeté son dévolu. Mais cette plante n’est en rien un sérum de vérité puisque tous les esclaves réquisitionnés pour la tester à leurs dépends n’en sont pas revenus.
Ovide (Ier siècle av. J.-C.), dans ses Métamorphoses, ne manquera pas de faire référence à l’aconit : « Médée brasse un breuvage où entre l’aconit qu’elle avait jadis apporté avec elle des rivages de Scythie [dont la localisation géographique n’est pas rigoureusement déterminée], une plante vivace qui pousse sur un dur sol rocheux ». Médée initiée par Hécate semble-t-il et dont l’aconit pousse dans le bois sacrée de la déesse à trois tête… Enfin, Pline l’Ancien (Ier siècle ap. J.-C.) le qualifiera d’arsenic végétal !

Toxine provient du grec toxikon qui, littéralement, signifie : poison pour pointes de flèches. C’est une pratique qui a été communément répandue puisqu’on relève sa présence en Chine, en Afrique, en Amérique du nord, en Amérique du sud, chez les Celtes, les Gaulois, les Germains, etc. Cela n’est pas une technique propre au curare que d’enduire de poison une pointe de flèche ou de lance, puisque furent employées tant des toxines d’origine animale (serpents, grenouilles) que d’origine végétale (hellébore, aconit). Mais celui qui fut utilisé comme arme par certaines cultures le fut également comme un moyen qu’avaient les prêtres (Sibérie, Celtes, Europe du Nord) pour se plonger dans un état de conscience modifiée. Ils « avaient des révélations divines en imprégnant les peaux de bouc ou de vache sur lesquelles ils s’allongeaient de résines et de plantes écrasées, parmi lesquelles la jusquiame et l’aconit » (Pedro Palao Pons, Les mystères des poisons de l’Antiquité à nos jours, p. 44).

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Au Moyen-Âge, même si les textes médiévaux sont peu prolixes au sujet de l’aconit, il est remarquable que l’actuel nom latin (du moins une partie) de l’aconit est une locution médiévale. En effet, napellus provient du mot napus qui veut dire navet en référence aux racines tuberculeuses de l’aconit napel. Un autre aconit, l’aconit tue-loup (Aconitum vulparia), tire lui aussi une partie de son nom latin d’un mot d’origine médiévale. Vulparia est une référence à Vulpes vulpes, le nom scientifique du renard roux. On retrouve cette racine dans le mot luparia, c’est-à-dire la façon dont on dénommait l’ensemble des canidés sauvages (renard, loup…) au Moyen-Âge. Si on le dit tue-loup, c’est parce qu’il était employé à cette fin comme poison d’appât auprès de ces animaux.

Sa réputation d’empoisonneur n’est donc pas usurpé. Au-delà de ce vice, il pousse la forfanterie à être difficilement évaluable niveau toxicité, autant dire que la DL50 de l’aconit napel est extrêmement variable. La teneur en alcaloïdes dépend de multiples facteurs :

* Géographiquement : l’aconit qui pousse en altitude est plus toxique que celui qui pousse en plaine. De même, l’aconit du nord de l’Europe présente une plus grande toxicité que son confrère sud-européen.

* Botaniquement : selon la partie de la plante, la toxicité est plus ou moins grande. Racine : +++. Feuilles : ++. Fleurs : +.

Il est tout à fait possible que le moment de la récolte, les conditions de dessiccation et de conservation puissent influer sur les taux mesurables. Généralement, on s’entend pour dire que chaleur et dessiccation amoindrissent le caractère virulent de la plante fraîche dont parfois un simple frôlement est susceptible de causer des dermatites et même un début d’intoxication.
La dose létale pour un être humain est comprise entre 1 à 5 mg d’aconitine (l’un des alcaloïdes contenus dans la plante), ce qui représente 2 à 4 grammes de racine ! Dans le pire des cas, la mort survient dans la demi-heure, dans le meilleur, 45 minutes après ingestion, sans que le sujet en question ne soit passé par toute une série d’effets dont voici la liste : picotement des lèvres, engourdissement de la langue, effet anesthésique à l’ensemble du corps, ralentissement du rythme respiratoire, spasmes, vomissements, angoisse de plus en plus forte, peur de plus en plus prégnante, augmentation du rythme cardiaque, mort par blocage du centre respiratoire. A cela, peuvent s’ajouter : bourdonnement d’oreille, troubles visuels, sensation de rétractation de la peau du visage, impression d’avoir le sang qui se glace dans les veines. Un pur bonheur…

Magnifiques fleurs en casque dont la couleur oscille entre le bleu et le bleu foncé au début de l’été, elles s’échelonnent en longue grappe au sommet de la tige, laquelle peut atteindre une hauteur de 150 cm. Cette dernière est très feuillue ; des feuilles alternes et profondément dentées.
Cette vivace rustique présente des racines sous forme de tubercules brun foncé dont on distingue le tubercule mère des tubercules filles.
Si l’aconit est capable de pousser jusqu’à 3 000 m d’altitude, on le trouve généralement très rarement au-dessous de 500 m, bien que j’en ai découvert un spécimen isolé près de Provins (86-168 mètres). C’est une plante qui préfère les sols humides riches en humus, les marécages pourvoyeurs d’azote, les bordures de fossés, de chemins et de ruisseaux.
Cette plante héroïque est devenue rare dans la nature. Aujourd’hui, elle a tendance, tout comme le datura (Datura stramonium), à devenir une plante d’ornement.
Enfin, dernier point avant de passer à ses applications thérapeutiques, toute la plante dégage une odeur fétide, comme si elle signalait par ce message olfactif sa toxicité ! Elle partage cette particularité avec bien d’autres plantes tout aussi toxiques (belladone, datura, ciguë, etc.).

Note : l’akoniton des Grecs était-il bien l’aconit napel ? Bonne question. Si l’on considère le lieu de vie du napel, on se rend compte qu’il adore l’humidité. De là, on peut mettre en doute l’identité de l’akoniton dont Homère nous dit que c’est une plante qui pousse dans les rochers. En revanche, un autre aconit (Aconitum vulparia), dont les fleurs sont jaunes et qui contrairement au napel ne présente pas de tubercules souterrains, est une plante qui pousse plus particulièrement sur la rocaille et les rochers. Aussi, notre akoniton serait-il cette plante-ci ? En l’absence d’autres informations (forme de la racine, couleur des fleurs) permettant de décrire un peu mieux l’akoniton, il est raisonnablement permis d’en douter. Ou, peut-être, de l’aconit anthore (Aconitum anthora) très proche botaniquement de l’aconit tue-loup, tout aussi toxique que le napel !

L’aconit napel en thérapie :

1. Parties utilisées : feuilles, racines.

2. Principes actifs : aconitine (neurotoxique dont aucun remède ne peut annuler les effets à ce jour ; charbon actif, lavage gastrique si besoin est).

3. Propriétés médicinales : analgésique, antalgique, sédatif, décongestionnant, antirhumatismal, démorphinisant, augmentation des sécrétions (bile, salive, sueur, sécrétions rénales et intestinales).

4. Usages : névralgies faciales et dentaires, sciatique, goutte, rhumatisme, coup de froid et ses corollaires que sont laryngites et angines (avec hyperthermie et frissons : en vertu du principe de similitude, l’aconit est utilisé en homéopathie face à ce problème. En effet, ce fameux coup de froid rappelant l’un des symptômes de l’intoxication à l’aconit).
De la même façon, l’aconit est utilisé dans des cas d’angoisses mortelles (cf. sa pathogenèse, c’est-à-dire les signes constatés lors d’une intoxication : en homéopathie, et dans ce cas, elle combat donc ce qu’elle est sensée provoquer par intoxication).
Au XIX ème siècle, c’est un médicament homéopathique officinal qu’on prescrit en cas d’anxiété, de crises de panique, d’altération du sommeil. Déjà, certains médecins romains préconisaient son usage contre cauchemars ou épisodes perturbants. Tout en recommandant un emploi modéré de la plante.

© Books of Dante – 2013

L’Oiseau-Tonnerre : un animal-totem sacré pour les Amérindiens

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Bien plus difficile à appréhender que le Bison Blanc, celui que l’on désigne sous le nom d’Oiseau-Tonnerre est reconnu par de nombreuses tribus amérindiennes. Celui que les Sioux nomment Wakinyan trouve son origine à travers l’Oiseau-Tonnerre originel, le Wakinyan Tanka (autrement dit, le Grand Oiseau-Tonnerre) de l’œuf duquel de petits wakinyans seraient issus. Il réside à l’Ouest, là où le soleil se couche. Il est censé protéger « la Terre et la végétation contre la sécheresse et la mort » en apportant les pluies. Il semble être l’émanation de Wakan Tanka, le Grand Esprit, ainsi que son messager.

Enveloppé d’un écrin de nuages, ses yeux produisent les éclairs et le claquement de ses ailes le tonnerre. En bien des façons, il apparaît comme un justicier apportant la lumière ainsi que comme un maître du chaos, ce désordre nécessaire.
C’est un être difficile à approcher, comme s’il ne permettait pas à quiconque de le considérer dans son intégrité. C’est la raison pour laquelle les visions et les rêves dans lesquels il apparaît ne sont toujours que partiels parce que « celui qui verrait un Oiseau-Tonnerre tout entier […] n’y survivrait sans doute pas ». Écoutons maintenant ce qu’en dit Archie Fire : « Les Oiseaux-Tonnerre sont différents des autres êtres surnaturels. Ils n’ont pas de corps, mais des serres puissantes. Ils n’ont pas d’yeux, mais un de ces yeux manquants darde des éclairs. Ils n’ont pas de tête, mais un énorme bec. Ils n’ont pas de bouche, mais de cette bouche absente sort la voix du grand Wakinyan […] C’est un concept difficile à saisir, même pour un Indien ».
Portrait composite et paradoxal qui rend bien compte, à l’évidence, du caractère farouche de l’Oiseau-Tonnerre dont la fugacité n’a d’égale que sa capacité à ne jamais se révéler dans son entier.

Au passage, soulignons que l’Oiseau-Tonnerre n’a rien d’un trickster contrairement à l’heyoka – le contraire – auquel l’Oiseau-Tonnerre est communément associé chez les Sioux, bien qu’il n’en soit en aucun cas l’apanage.

ThunderBird

Article connexe : la légende de l’Oiseau-Tonnerre (in catégorie Chamanisme).

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Le parfum, essence divine

Parfums sacrés

C’est parce que les aromates ont, dans un premier temps, été destinés aux activités thérapeutiques et spirituelles, qu’ils sont, de fait, tombés entre les mains de religieux et de médecins. Dès l’Antiquité, et cela autant chez les Hébreux que chez les Grecs et les Romains, les précieux aromates sont utilisés à des fins spirituelles et religieuses. On en composait des huiles et des baumes parfumés qu’on appliquait dévotement sur les statues des divinités, dont on embaumait les cadavres et déposait même des flacons à l’intérieur des tombes, etc. L’usage rituel du parfum est donc depuis longtemps déjà fortement marqué. Et le cas des Hébreux, Grecs et Romains n’est en rien une exception, puisque les Égyptiens antiques ne furent pas en reste sur la question des parfums. Par exemple, on s’accordait pour dire que les déesses du panthéon égyptien étaient censées éclipser toutes les femmes par leurs parfums. Ainsi donc, l’on cherchait à souligner la primauté des divinités qui, mêlées de parfum, étaient nécessairement des êtres supérieurs, le parfum magnifiant d’autant plus leur divine origine. « L’art de la parfumerie égyptienne naquit vraisemblablement dans l’enceinte des temples ; des prêtres, maîtres parfumeurs, y composaient les gommes et résines à brûler […] pour encenser les dieux et réveiller chaque jour leurs statues, car le parfum, senteur d’immortalité, anime l’âme et la révèle » (1).
En Babylonie, on retrouve également les mêmes symboliques. Par exemple, dans L’épopée de Gilgamesh, la reine Ninsuna se para de ses plus beaux atours avant de s’adresser au dieu Samash, puis « elle disposa un brûle-parfum et lui présenta une offrande » (2).

Que se cache-t-il donc derrière le parfum ? Le parfum encense les dieux mais les camoufle dans le même temps car en tant qu’objet sacré il n’est en aucun cas employé en direction d’usages profanes. C’est, tout du moins, le cas chez les Grecs dont Brigitte Munier nous dit que « le parfum est une substance sacrée qui, dès lors, ne peut être introduite dans la vie profane sans danger ou, du moins, sans pratiques complexes » (3) puisque cette matière odorante que l’on qualifie de parfum est une manière d’imager une pureté physique, mais surtout morale et spirituelle.
Quand bien même « le parfum reste la métaphore de la conversion de l’humain en divin » (4), certaines cultures furent moins coercitives que les Grecs de l’Antiquité. Par exemple, chez les anciens Égyptiens, les parfums ne demeurent pas l’apanage des uniques dieux et l’on ne retrouve pas chez eux la sévérité grecque dans ce domaine : « si le parfum est vie, en user est une ode à l’existence que cette civilisation toute entière cherche à prolonger au-delà de la mort » (5). C’est ce que l’on constate à travers la technique de l’embaumement. « Avant de réinsuffler le souffle vital, l’officiant principal […] purifie le corps momifié […] Le prêtre procède ensuite à des fumigations d’encens très pur qui lavent, embellissent, enveloppent le mort complètement, le pénètrent de cette substance divine qui le déifie à son tour » (6). Ainsi donc, le défunt devient-il un Parfumé à l’instar des dieux avec lesquels il peut dès lors entrer en relation plus intime.

Pour le christianisme, bien qu’on insiste sur l’importance de la toilette funéraire, le parfum est la substance qui permet la résurrection après la mort physique du corps. Cependant, là où le christianisme déprécie l’odorat, un Cantique des cantiques ne contient aucune censure en ce qui concerne « ce qui embellit le corps et le rend désirable » (7). Bien au contraire !
On se rend compte de la valeur cultuelle du parfum qu’on ne peut dès lors placer entre toutes les mains comme ce fut le cas des Égyptiens bien que pour ceux-ci une nuance mérite d’être relevée : les embaumements étant relativement onéreux, ils se destinaient avant tout aux pharaons et aux hauts dignitaires, le commun des mortels n’étant pas traité comme tel.
En ce qui concerne le judaïsme, on constate qu’il est plus enclin que le christianisme à l’emploi profane des matières parfumées. Ces dernières ne sont donc pas interdites « à condition de proscrire les fins idolâtres » (8). Quant à l’islam, on y retrouve une approche assez similaire à ce que firent des parfums les Égyptiens de l’Antiquité : « que le parfum soit libéralement utilisé, ou réservé à l’échange avec Dieu, il s’agit toujours de bannir ce qui fait horreur dans l’image du corps. Ainsi la bonne odeur et les aromates qui la favorisent sont-ils signes de pureté » (9). On retrouve donc, une fois de plus, l’idée de pureté associée au parfum.
Ce qui est divin est pur par nature. L’emploi d’une matière permettant la purification semble donc être un bon moyen de se libérer de la condition mortelle, propre à l’Homme, c’est sans doute ce qui explique que « de suaves arômes se dégagèrent du sépulcre ouvert de nombreux saints présentant un corps intact depuis des années, voire des siècles » (10).

Ainsi donc, si le parfum ne fait pas des Hommes des dieux, il leurs permet de s’en approcher et, parfois, de telle manière que le cocasse le dispute au sordide et au ridicule, tant il est vrai que l’introduction du parfum – essence divine – dans la sphère du profane ne peut se faire sans heurt et sans dévoiement, des atrocités ayant été commises en son nom.

La suite au prochain épisode ;)

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1. Brigitte Munier, Le parfum à travers les siècles, p. 53.
2. Gilgamesh, p. 25.
3. Brigitte Munier, Le parfum à travers les siècles, p. 32.
4. Ibid. p. 60.
5. Ibid. p. 54.
6. Annick Le Guérer, Les pouvoirs de l’odeur, p. 129.
7. Ibid. p. 161.
8. Brigitte Munier, Le parfum à travers les siècles, p. 59.
9. Ibid. p. 67.
10. Ibid. p. 68.

© Books of Dante – 2013