La noix de muscade (Myristica fragrans)

Le fruit en forme de poire qui enferme la noix de muscade.

L’histoire de la muscade est en partie liée à une âpre guerre commerciale. Si c’est aux Portugais que l’on doit l’introduction de la noix de muscade sur le sol européen par voie maritime, cette présence ibérique en Asie du Sud-Est ne dura qu’un temps. Souvenez-vous des îles Moluques où nous nous sommes déjà rendus lorsque nous avons abordé, il y a longtemps déjà, l’huile essentielle de clou de girofle. C’est au sein du même théâtre que prend corps l’histoire internationale de la noix de muscade, issue d’un arbre originaire des Moluques, autrefois nommées archipel des épices tant elles y poussaient à profusion. C’est au XVI ème siècle que les Portugais se rendirent maîtres de cette partie du monde (enfin, en appliquant le principe « tire-toi de là que j’m’y mette ! »), installèrent un comptoir commercial en Malaisie, duquel se propagea la noix de muscade, en compagnie de chargements de poivre et de clou de girofle, le tout en direction de la capitale lusitanienne. Mais en 1605, ils se firent eux-mêmes déloger par les Hollandais, et perdirent donc ce précieux monopole que ces derniers s’empressèrent d’exploiter pour leur compte d’une façon des plus farouches et même cruelles : il ne s’agit alors plus de maintenir un monopole, c’est aussi une véritable chasse-gardée qui s’instaure à l’orée du XVII ème siècle, en particulier sur les îles de Banda et d’Amboine. Des mesures draconiennes furent mises en place : afin de mieux circonscrire la culture du muscadier à quelques îles, on détruisit les muscadiers présents sur d’autres. On fit subir un traitement antigerminatif aux noix, au cas où certains indélicats parviendraient à en subtiliser quelques-unes, et si jamais ils étaient pris la main dans le sac, on leur passait au cou un collier de chanvre. Ce n’était plus une guerre, bien plus, une terreur économique qu’imposèrent les Hollandais. Mais parce que tout finissant par passer et lasser, vers 1770, Pierre Poivre parviendra à briser ce monopole au profit de la France. Bravant les interdits, il s’esquiva des Moluques, sans trop éveiller de soupçons, avec des noix cousues dans la doublure de ses vêtements, mais n’en perdit pas moins une main au passage, arrachée par un boulet de canon ! C’est qu’il en voulait, Pierre Poivre !… Avec un nom pareil, me direz-vous… C’est par cette impulsion, mêlant le courage à une certaine forme de folie, qu’il pût instaurer les débuts de la culture de la noix de muscade (et du giroflier par la même occasion) sur des territoires français propices à sa culture, à savoir l’île Maurice, la Réunion (ex île de Bourbon) et Zanzibar, au large des côtes tanzaniennes. La noix de muscade gagna la Martinique et la Guyane bien plus tard, tout en se déployant plus largement en Indonésie (Sumatra, Java, Bornéo), en Inde, aux Caraïbes (Grenade) et aux Antilles, ainsi qu’en Amérique du Sud (Brésil), toutes zones où sa culture se perpétue toujours. Les Hollandais eurent beau faire des pieds et des mains afin de protéger leur précieux trésor de la convoitise, ils ne purent lutter face à la ténacité de certains et à l’opportunisme de quelques autres. Surtout, ils ne comptèrent pas sur les oiseaux qui en répandirent les graines d’île en île au gré de leurs pérégrinations ^.^

Noix de muscade emprisonnées dans l’arille rouge vif du macis.

Pourtant, ce fragment historique ne peut faire croire que l’histoire de la noix de muscade a débuté il y a tout juste cinq siècles. Des preuves bien plus anciennes démontrent que bien avant cela la noix de muscade, empruntant probablement une voie terrestre, s’était déjà aventurée en direction de l’est, sans quoi l’on n’aurait jamais retrouvé des fragments de noix de muscade dans des tombeaux pharaoniques (sans compter que la poudre d’embaumement contiendrait plausiblement de la muscade). On s’attendrait davantage à la trouver en Chine et en Inde, où elle est usitée depuis au moins 2000 ans, plutôt qu’en Égypte. A la suite, je ne suis pas certain que la noix de muscade ait gagné l’Europe par la Grèce en premier lieu, la plupart des auteurs de l’Antiquité gréco-romaine n’en parlant d’aucune façon. Le premier à en faire mention, du moins à notre ère, c’est Aetius d’Amibe au V ème siècle, qui précise les usages thérapeutiques de la nux indica. Elle parvint ensuite à Constantinople au VI ème siècle, mais n’envahit toute l’Europe qu’à partir du X ème siècle, les marchands arabes se chargeant de la faire transiter des Indes à l’ensemble du pourtour méditerranéen, il y a environ un millier d’années, où elle croisa le chemin de Sérapion, de Mésué et d’Avicenne entre autres, qui firent appel aux pouvoirs curatifs de la jansiban, alias noix de Banda, tout en en donnant une étude plus rigoureuse et détaillée. Pour autant, l’Europe médiévale ne connût que plus tardivement la noix de muscade, et encore grâce à deux auteurs majeurs du XII ème siècle. Tout d’abord le Salernitain Matthaeus Platearius qui, dans le célèbre Circa instans, accorde quelques lignes à la muscade, remarquant que les « noix muscates [sont bonnes] contre la ventosité de l’estomac et des intestins ». De plus, « à ceux qui relèvent de maladies, donnez le vin en quoi elles seront cuites […] : les noix muscates, quand on les respire, confortent le cerveau ». Adressons-nous maintenant à la sibylle du Rhin qui a, elle aussi, abordé la Nux muscata dans le Physica. Qu’en dit précisément Hildegarde ? Que la muscade est fort profitable en cas de douleurs affectant la rate, la poitrine, l’estomac et le cœur. Pour cela, elle élabora une poudre préservatrice de la santé du corps. Il est également clair qu’elle a parfaitement saisi que la muscade portait son action sur le système nerveux, prévenant de la folie et du fou rire. Comment en douter lorsqu’on lit ce passage du Physica : « Celui qui mange de la noix de muscade ouvre son cœur, purifie ses sens et en retire de bonnes dispositions », une idée qu’elle repend un peu plus loin dans sa monographie, y ajoutant force détails, préconisant de confectionner de petites galettes dans lesquelles entre de la poudre de cannelle, de clou de girofle et de muscade : « Cette préparation, dit-elle, adoucit l’amertume du corps et de l’esprit, ouvre le cœur, aiguise les sens émoussés, rend l’âme joyeuse, purifie les sens, diminue les humeurs nocives, apporte du bon suc au sang, et fortifie » (1). On perçoit une forme d’engouement de la part de l’abbesse pour la noix muguette comme l’appelait l’auteur anonyme du Mesnagier de Paris qui donne plusieurs recettes auxquelles la muscade participe activement (hericot de mouton, hypocras, etc.).

Voilà à peu près tout ce qu’il s’est passé pour la noix de muscade avant que les Portugais n’aillent mettre leur nez dans les affaires des autres et que leur concitoyen Garcia de Orta n’en dise un peu plus long sur la galie-muscote (= « galle de muscade ») dont il donna la description, ainsi que celle du macis, dans un ouvrage paru à Goa en 1563, et traduit par Charles de l’Escluse, tandis que Jean Fernel, pas en reste, fit d’elle un puissant stimulant de l’esprit et des sens, ce qui est loin d’être faux. Comment lui donner tort ? Quant à celui dont on va maintenant parler, comment lui donner raison ?
La pratique médicale ne s’orne pas seulement d’observations justes et sensées, parfois elle dérape, témoin le monumental ouvrage du médecin allemand Franz Christian Paullini (1643-1712), (1704), ne comptant pas moins de 900 pages dont beaucoup semblent néanmoins être le fruit d’une inlassable crédulité, pour reprendre l’expression précise d’Henri Leclerc. Selon Paullini, la muscade est une panacée ultime pour « bien portants ou malades, vivants ou morts, nuls ne peuvent se passer de cette noix, la plus salutaire de toutes ». Malgré sa vaste érudition, Paullini était, hélas, dénué du moindre sens critique. Qu’importe ces éloges dithyrambiques, vaille que vaille, la noix de muscade poursuivit bravement sa carrière thérapeutique, tant et si bien qu’en 1758, le Codex recensait pas moins d’une vingtaine de compositions dans lesquelles on trouvait, de près ou de loin, de la noix de muscade. En voici quelques-unes :

  • Le baume de Fioravanti : vanté à outrance par son auteur qui lui accordait une confiance totale, ce baume n’est pourtant pas dénué de propriétés ni d’effets. Il se recommandait en cas de rhumatismes, de névralgies (dont la sciatique), de congestion rénale, de lumbago et de pleurite. Il eut même d’heureux effets inattendus, s’étant révélé modificateur des sécrétions urinaires et bronchiques.
  • Le vin diurétique amer de la Charité.
  • L’eau de mélisse des Carmes dont nous avons récemment parlé.
  • Le vinaigre des quatre voleurs : à la recette primitive, l’on ajouta de la muscade en 1758.
  • Le liniment de Rosen, employant le beurre de muscade (tout comme le baume Nerval au reste).
  • L’élixir de Garus, panacée du début du XVIII ème siècle qui connut un fort succès puisque « ses principales actions consistent à fortifier la Nature, conserver la santé, la maintenir et la rétablir ».

Redevenons un peu sérieux. Un autre Allemand, Johann Friedrich Cartheuser, né l’année où Paullini commit son pavé burlesque et fantasque, s’attachât à travailler sur l’huile essentielle de noix de muscade. Ainsi purent être posées des propriétés et indications pharmacologiques autrement moins fantaisistes que les assertions de son compatriote.
Voici enfin, après bien des circonvolutions, ce que l’on peut assurément dire de la muscade au début du XIX ème siècle : « La muscade mêlée aux aliments les rend plus agréables, plus sapides, plus faciles à digérer, provoque l’appétit, réveille l’appareil gastrique, et lui imprime une sorte d’activité qui se communique peu à peu à toutes les fonctions de la vie » (2). On croirait lire Hildegarde !

Le muscadier est un petit arbre de taille comprise entre 7 et 12 m, parfois 15. De son écorce brun rougeâtre, suinte un suc jaune qui rougit ensuite à l’air libre. Ses feuilles, assez semblables à celles du cannelier de Ceylan ou, mieux, du bigaradier, sont persistantes, attachées à un pétiole bref et marquées de lignes qui nervurent fortement le beau vert lisse de leur limbe. De ses petites fleurs jaune blanchâtre, discrètes et parfumées, naissent de gros fruits charnus, baies drupacées en forme d’abricot. Tout d’abord verts, c’est lorsqu’ils deviennent jaunes que leurs deux parties s’ouvrent d’elles-mêmes, révélant le mystère de leur origine : un treillis de filaments rouge vif – le macis – recouvrant une masse sombre et luisante, la coque enfermant la graine, c’est-à-dire la noix de muscade.
Bien qu’un muscadier puisse générer des noix pendant ¾ de siècle environ, il en fournit plus particulièrement entre ses 10 et 30 ans. Alors, ce ne sont pas moins de 1500 à 2000 noix qu’est capable de produire un seul pied femelle en une année ! Elles sont généralement récoltées trois fois l’an, puis mises à la sèche pendant six bonnes semaines.

La noix de muscade en phyto-aromathérapie

Le muscadier femelle, en pleine phase de production, peut annuellement supporter des dizaines de kilogrammes de fruits dont la maturité provoque l’ouverture. La chair de ces fruits laisse alors entrapercevoir le réseau du filet que forme le macis rouge cramoisi, enserrant de ses doigts filamenteux la coque dure de la graine dans laquelle s’abrite l’amande du muscadier, autrement dit la noix de muscade qui se destine à au moins deux traitements : l’expression par compression d’une huile fixe (31 à 37 %), dite également « beurre de muscadier » (formé d’acides myristique, oléique, palmitique, stéarique et butyrique, d’une faible fraction d’essence aromatique, etc.) ou bien, après un laps de temps de séchage d’environ huit mois, la distillation à la vapeur d’eau des noix de muscade concassées pendant 7 à 9 heures. Cette huile éthérée, largement présente dans la noix de muscade à hauteur de 8 à 15 %, offre toute satisfaction au distillateur par le biais de taux de rendement moyens compris entre 6,5 et 12 % (parfois même jusqu’à 16 % !). Cette huile essentielle liquide, limpide, incolore à jaune très pâle restitue fidèlement le parfum de la noix de muscade fraîchement râpée, dont l’odeur douce et suave s’avère néanmoins pénétrante, chaude mais jamais aussi violemment épicée que le clou de girofle ou encore la cannelle. Au goût, l’huile essentielle de noix de muscade est un peu amère, âcre et piquante.
Donnons maintenant pour cette huile essentielle quelques chiffres relatifs à sa composition biochimique :

  • Monoterpènes : 85 % dont α-pinène (14,4 %), β-pinène (12,3 %), sabinène (39,7 %), limonène (3,6 %), γ-terpinène (3,2 %)
  • Monoterpénols : 5 % dont terpinène-4-ol (3,5 %)
  • Éthers-oxydes : 1 % dont safrole (0,9 % : la pharmacopée européenne fixe à 2,5 % le taux maximum de cette molécule dans les huiles essentielles)
  • Phénols méthyle-éthers : 5 % dont myristicine (2,8 %) élémicine (1,7 %)

Note : la myristicine, également présente dans les huiles essentielles de genévrier sabine (9 %), de persil frisé (5 à 17 %) et de persil plat (36 à 40 %) est une molécule à « risque », étant dopante et stupéfiante à doses non thérapeutiques (3). C’est pourquoi certaines huiles essentielles de muscade sont « démyristicinées » (comme celle qui est disponible chez Astérale), quand bien même le taux de myristicine qu’elle contient naturellement ne peut se comparer à ceux présents dans les trois autres huiles essentielles que nous avons listées ci-dessus.

Nous pouvons encore dire, à propos de la seule noix de muscade, qu’elle se compose de 5 à 6 % de matières azotées, de 30 à 42 % d’hydrates de carbone, enfin de 7 à 12 % de cellulose.

Signalons enfin l’existence de l’huile essentielle que l’on retire de la distillation du macis à la vapeur d’eau, après que le séchage lui ait fait remplacer sa flamboyante couleur rouge en un jaune des plus ternes. Pas moins pingre, il affiche des rendements élevés, de l’ordre de 5 à 15 %. Peu connue et peu détaillée dans la littérature spécialisée, l’huile essentielle de macis s’approche assez de la composition biochimique de l’huile essentielle de noix de muscade (80 % de monoterpènes et 3 à 6 % de safrole/élémicine/myristicine). Elle possède néanmoins une délicatesse que n’a pas la meilleure huile essentielle de noix de muscade.
Enfin, dernière remarque avant de passer à la suite : les feuilles du muscadier sont ponctuées de poches sécrétrices d’essence aromatique, mais rien ne me permet d’affirmer qu’elles subissent elles aussi l’épreuve de la distillation.

Propriétés thérapeutiques

  • Anti-infectieuse (antiseptique générale, antiseptique intestinale), antiparasitaire
  • Apéritive, digestive, stomachique, carminative, antidiarrhéique, rééquilibrante de la flore intestinale, antivomitive
  • Antalgique, analgésique majeure, anesthésiante, anti-inflammatoire
  • Emménagogue, ocytocique, tonique utérine, active l’ovulation, retarde l’éjaculation (par une action tonique et circulatoire sur les organes génitaux masculins), tonique sexuelle chez l’homme surtout (en qualité d’« aphrodisiaque », même si ce terme est ici exagéré, il est amusant de remarquer que seuls les muscadiers femelles produisent des noix qui semblent être plus efficaces chez l’homme que chez la femme…)
  • Antispasmodique, décontractante musculaire
  • Diurétique
  • Tonique et stimulante générale
  • Tonique psychique, neurotonique, sédative et apaisante du système nerveux, modératrice de l’anxiété, modératrice du rythme cardiaque, augmente la concentration cérébrale de sérotonine
  • Lithontriptique biliaire (?)
  • Astringente
  • Hypolipémiante (diminue le taux de lipides sanguin)
  • Détoxifiante

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : atonie digestive, digestion difficile, fermentation intestinale, flatulence, ballonnement, diarrhée chronique, gastro-entérite, entérocolite spasmodique ou infectieuse, parasitose, halitose, nausée et vomissement de la grossesse, mal de mer, mal des transports
  • Troubles locomoteurs : douleurs rhumatismales aiguës et chroniques, douleur et tension musculaires, douleur articulaire, entorse, courbature, irritation du nerf sciatique
  • Troubles de la sphère gynécologique : insuffisance des règles, préparation à l’accouchement (ainsi faisait-on à Venise au XVIII ème siècle)
  • Lithiase biliaire (?)
  • Troubles de la sphère cardiovasculaire et circulatoire : palpitations cardiaques, hypertension
  • Troubles du système nerveux : asthénie et tension psychique, fatigue intellectuelle, nervosité, excitation nerveuse, stress, anxiété, angoisse, inquiétude, tourment, souci, hypersomnie
  • Asthénie physique
  • Névralgie dentaire, carie
  • Eczéma

Modes d’emploi

  • Infusion aqueuse ou vineuse de poudre de noix de muscade.
  • Macération vineuse à froid de noix de muscade râpée.
  • Dans l’alimentation, en petites quantités.
  • Huile essentielle :
    – diffusion atmosphérique : à dose homéopathique, car elle peut devenir entêtante à la longue. En synergie avec d’autres huiles essentielles, elle a tendance à les « manger », prenant presque toute la place (par exemple, pour quatre gouttes d’huile essentielle de cèdre de l’Atlas, ne compter qu’une seule goutte d’huile essentielle de muscade).
    – inhalation sèche, olfaction.
    – par voie orale avec beaucoup de précaution (6 gouttes par jour maximum).
    – par voie externe diluée (trois jours consécutifs au maximum).

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Toxicité : elle est réelle et ne doit pas être prise à la légère. Il importe cependant de la relativiser. On dit coutumièrement que deux noix de muscade peuvent être fatales à l’être humain, encore que cela dépend de leur grosseur et de leur poids : j’en ai placé trois sur ma balance électronique. Poids : 8 g. Et c’est à partir de 7 g qu’on peut rencontrer des problèmes (entre 7 et 12 g plus précisément). Cette toxicité se fit voir avec évidence en Inde où l’habitude qu’on avait de les confire les faisait avaler comme des friandises. Leur excès « a produit la paralysie, la mutité et une sorte d’affection soporeuse », explique Roques (4). Cela peut aussi être accompagné d’une perte ou d’une perversion de la sensibilité, d’hypocondrie, de manie et d’imbécillité. Le sommeil est entrecoupé de phases d’éveil avec hallucinations, suivi au réveil d’un mal de tête carabiné. D’aucuns, mal renseignés, affirmèrent qu’elle retardait les effets de l’ivresse, alors que, à la vérité, son abus cause quelques phénomènes qui y font beaucoup songer : de même qu’une intoxication alcoolique aiguë, la noix de muscade en excès occasionne délire, hallucination, stupeur, crampes, perte de connaissance, mydriase parfois. Pour ces raisons, l’huile essentielle est à manier avec de plus grandes précautions et doit rester hors de portée des femmes enceintes et allaitantes, des enfants et des nourrissons (surtout qu’elle est parfaitement inutile en dessous de l’âge de 15 ans), enfin aux personnes sujettes à l’épilepsie.
  • Alimentation : incontournable épice, la muscade semble être assez peu utilisée par l’art culinaire, sans doute en raison de la nécessité de la râper, je ne sais. En tous les cas, sans relater les usages asiatiques la concernant, ni ceux qui avaient cours au Moyen-Âge, sachons que la muscade se marie bien avec les préparations à base d’œufs, les pommes de terre, les racines potagères, les champignons un peu fades, les pâtisseries, la viande de porc, etc.
    La liquoristerie est aussi heureuse de compter parmi ses membres sapides et parfumés la noix de muscade que l’on retrouve dans de très nombreuses compositions : hypocras, vermouth, génépi, essence d’Italie, Raspail, liqueur du parfait amour, dont certaines semblent vouloir jouxter le domaine des préparations pharmaceutiques.
  • On croise encore la muscade dans l’industrie de la parfumerie et de la savonnerie, parfois dans certains cosmétiques (dentifrices, etc.).
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    1. Hildegarde de Bingen, Physica, p. 33.
    2. Joseph Roques, Nouveau traité des plantes usuelles, Tome 3, p. 352.
    3. « La métabolisation de l’élémicine et de la myristicine conduirait à la formation de type amphétamine ou mescaline », Michel Faucon, Traité d’aromathérapie scientifique et médicale, p. 599.
    4. Joseph Roques, Nouveau traité des plantes usuelles, Tome 3, p. 352.

© Books of Dante – 2020

Les fleurs pâles et discrètes du muscadier. Elles ne présagent pas la fulgurance du macis.

La coriandre (Coriandrum sativum)

Synonymes : persil mexicain, persil arabe, persil chinois, cerfeuil chinois, punaise mâle, mari de la punaise, cilantro.

Une bonne partie de ces surnoms vernaculaires fait référence moins aux différentes aires de culture de la coriandre qu’à sa sur-représentation en cuisine en tel ou tel point du globe où elle est bien plus usitée que le commun et banal persil, ici réquisitionné pour rappeler que la coriandre fait partie des Apiacées, à ne pas confondre avec les opiacées (nous aurons l’occasion de constater que la coriandre, sans être aussi narcotique et hypnotique que Papaver somniferum, possède des propriétés controversées qui ont été l’objet d’âpres commentaires durant des siècles). Quant aux curieux « punaise mâle » et « mari de la punaise », ce ne sont là ni plus ni moins que la traduction littérale du mot qui identifie la coriandre en latin, coriendrum, lui-même tiré de deux racines d’origine grecque : koris, qui veut dire « punaise » et andros, « homme ». L’origine du mot coriandre se justifie par le fait que le fruit vert et frais de cette plante évoque pour beaucoup l’odeur de cet insecte qui, si on l’écrase, est loin de sentir la rose. Dans le vieux Lyon, quartier Saint-Paul, il existe une ruelle Punaise qui, dans les temps anciens, servit d’égout à ciel ouvert et qui porte bien le nom de ce « qui pue au nez ». En revanche, je n’ai pas d’explication sur le volet « andros ». Qu’est-ce qu’il vient fiche là, celui-là ?

Cette plante, en usage depuis deux bons milliers d’années en Asie, en Europe ainsi qu’en Afrique du Nord, a sans doute mieux à nous conter que ces anecdotes de fond de caniveau et de puisard malodorant. Fréquemment mentionné par les anciens Égyptiens depuis au moins quatre millénaires, ceux-ci la tinrent en grande estime, ce qui peut paraître étonnant : comment donc des Parfumés pourraient-ils bien supporter les relents soi-disant fétides de la coriandre ? Tout comme nous, je pense qu’ils avaient déjà perçu l’odeur peu agréable/désagréable/insupportable/fétide/complexe/etc. (rayez les mentions inutiles) de la coriandre fraîche, mais également celle, subtilement balsamique, des fruits lorsqu’un état de dessiccation convenable les a amendé de leur virulence première. Sans quoi, quelle mystérieuse raison les aurait poussés à entreposer des fruits de coriandre dans nombre de leurs tombeaux ? D’une part, les Égyptiens antiques avaient compris certaines vertus médicinales de la coriandre (qu’ils se prirent à cultiver sous les règnes des Ramsès), comme nous l’indique le papyrus Ebers. D’autre part, ce même grain de punaise était employé pour rendre les vins plus enivrants, et se mêlait, une fois pulvérisé, aux semences d’anis et de cumin. L’on en parfumait les galettes de millet et d’orge, on le saupoudrait sur les viandes et les poissons. Cette importance fut telle qu’on dit même que les Égyptiens furent à l’origine de l’introduction de cette plante en Europe. De là, ce ne sont pas moins qu’Hippocrate, Théophraste, Pline, Dioscoride, Galien, Columelle, etc. qui en parlent. Mais pour en dire quoi ? Pour Hippocrate, elle avait quelque valeur pour lutter contre les douleurs utérines et les maladies nerveuses comme l’épilepsie (c’est un antispasmodique. Donc…). Selon Dioscoride, la coriandre emplâtrée sur les ulcères corrosifs et rampants en vient à bout, de même que les apostumes, l’épinyctide (éruption cutanée in-identifiable), les inflammations de la peau, ce à quoi Pline ajoute les brûlures, les furoncles, l’inflammation des oreilles et les fluxions oculaires, et Serenus Sammonicus les scrofules et l’érysipèle. Beaucoup d’usages externes donc. En interne, nous observons qu’on reconnaissait déjà à la coriandre cette vertu antiparasitaire qui lui vaut encore d’être employée comme vermifuge. Elle permettait aussi de se prémunir des fièvres tierces et de stopper le flux sanguin chez la femme en période cataméniale.
Bien plus tard, à travers ce qu’il est communément acceptable d’appeler le Moyen-Âge, on recroise le chemin de la coriandre. Elle est mentionné dans les Contes des mille et une nuits, œuvre littéraire qui vaudra à la coriandre d’être faussement qualifiée d’aphrodisiaque : « L’on tient qu’elle rend plus paillard les jeunes gens et les vieillards », assurait Du Four de la Crespelière au XVII ème siècle encore (l’on entrevoyait des allégations du même acabit chez Jean-Baptiste Porta et Henri Corneille Agrippa qui la donnait à Vénus…). A quelques décennies des premiers contes de Shéhérazade, le capitulaire de 795, ainsi que l’inventaire de 812, indiquent la coriandre comme plante incontournable, déjà instaurée au nord de la chaîne des Alpes à cette période et vantée en son sud par l’école de Salerne :

« Pour l’estomac vous pouvez prendre
De la graine de coriandre.
Les vents à son approche,
Ou par haut, ou par bas,
Sortent à petits bruits,
Ou même avec fracas. »

Crépitante et pétaradante poésie… Cela explique qu’on en fit un large usage culinaire à la même période. Ses feuilles permettaient de verdir les plats. Quant à la graine, elle s’inscrit dans une longue tradition gastronomique : les Grecs (le cuisinier Archestrate par exemple) et les Romains (l’auteur du De re coquinara) précédèrent de beaucoup les traités culinaires médiévaux tels que le Viandier de Taillevent et le Mesnagier de Paris qui, tous, allouent une bonne place de choix à la coriandre en cuisine. On se rappellera aussi de la recette du moretum donnée dans un texte tout d’abord attribué à Virgile, Le cachat.

L’odeur présupposée de punaise de la coriandre a fait en sorte qu’une abominable étiquette de plante toxique lui a collé au train pendant des lustres. Accordons quelques lignes à ce passionnant sujet, aussi agité que la houle en tempête.
De l’Antiquité au Moyen-Âge (et même un peu après), l’on émet des avis forts discordants à propos de la coriandre. C’est du moins ce que l’on observe chez le pseudo-Apulée, auteur de l’Antiquité tardive, et Macer Floridus, écrivain médiéval qui s’inspire pourtant de ses prédécesseurs de l’Antiquité gréco-romaine. Le premier affirme que la coriandre favorise l’accouchement et délivre des frissons de la fièvre. Le second précise que la coriandre « arrête les mois des femmes et apporte toute espèce de maux, sans exclure la mort » (1). Mais pour le pseudo-Apulée, la coriandre n’est pas non plus exempte d’une certaine « diablerie », laquelle est perceptible dans le passage suivant de l’Herbarius, rituel censé favoriser l’accouchement : « Prends onze ou douze graines de coriandre et noue-les dans un petit linge propre avec du fil de toile, qu’un garçon ou une fille vierge le tiennent en haut de la jambe gauche près de l’aine, et bientôt, lorsque tout ce qui a rapport avec l’accouchement sera fini, qu’ils enlèvent le remède très vite, de peur que les intestins ne suivent ». La coriandre, humble graine, capable d’éjecter le faix, l’arrière-faix et même les entrailles, quel pouvoir ! Que dit Macer du coriandrum dont il établit la notice ? Que c’est un remède anti-inflammatoire, un parasiticide intestinal, qu’il stoppe les flux de ventre et désengorge les testicules. Cependant, ajoute-t-il, « quelques médecins condamnent l’usage trop fréquent de cette herbe ; ils prétendent qu’elle peut causer la mort, ou du moins une infinité de maladies graves » (2). Ah oui, tout de même ! Bien avant eux, Nicandre de Colophon parvint à ranger la coriandre dans le groupe des plantes plus que suspectes, comme la ciguë, le colchique et l’aconit ! Avec d’autres médecins grecs et arabes, on imagina que le suc de cette plante est aussi funeste que celui de la ciguë. On la fit même entrer dans des recettes magiques destinées à faire apparaître des esprits : « Si l’on fait un parfum de coriandre, d’ache ou de jusquiame avec de la ciguë, les daemons s’assemblent aussitôt » (3). Il y a 2000 ans, Dioscoride conseillait de « se garder d’en user continuellement et en grande abondance […]. La coriandre ne peut dissimuler l’odeur très aiguë qu’elle possède. Lorsqu’elle est bue, elle enroue la voix, fait sortir de l’entendement et dire bien des paroles vaines et familières comme font les ivrognes » (4). Mais il ne prétend en aucun cas que la coriandre peut causer la mort d’un homme. Cette vertu « narcotico-enivrante » semble être abandonnée au cours du XVII ème siècle. En 1716, Dom Nicolas Alexandre faisait une sorte d’état des lieux sur cette épineuse question : « On a cru fort longtemps qu’elle avait quelque chose de malin, et pour ôter cette prétendue mauvaise qualité, on la macérait dans du vinaigre avant de s’en servir », parce qu’il était accepté que cette plante dite narcotique, à l’odeur vireuse, rendait muet, jetait dans le délire, causait des maux de tête et des envies de vomir, ce qui justifiait l’avis de Jérôme Bock sur ce point, puisqu’« il place les graines qui n’ont point subi de préparation au rang des substances délétères » (5).
Mais ce que l’on incrimine le plus souvent chez la coriandre, c’est le suc frais de la plante, non ses semences… N’empêche, même après la mise au point de Dom Alexandre, il reste quelques auteurs, comme Gilibert, pour se plaindre encore de la coriandre, puisque celui-ci avoue « avoir éprouvé des cardialgies, des maux de tête, des nausées, en respirant l’odeur de cette plante rassemblée en grande quantité » (6).

Fournier affirmait que cette plante, « on ne la connaît nulle part à l’état inculte et sauvage » (7), ce qui me dispense de partir à la quête d’informations concernant le berceau natal de la coriandre, truc à s’arracher les cheveux généralement (enfin, les miens, que j’ai longs et que je veux conserver intacts si possible ^.^). Elle est, de plus, tant cultivée ici et là qu’en chacun de ces endroits, l’on peut se dire « propriétaire » de cette plante qui s’est acclimatée en maints endroits d’Asie (Inde, Chine, Asie du Sud-Est…), d’Afrique du Nord (Algérie, Maroc), d’Amérique du Sud (Paraguay, etc.) et d’Europe où elle croît spontanément en Italie et en Espagne. En France, où elle a été pendant longtemps cultivée (Touraine, région parisienne, Bouches-du-Rhône, Tarn, Gers, etc.), elle n’est pas indigène : soit elle s’échappe des cultures ou bien se naturalise par places. On la trouve aussi à l’état de culture en Hollande, en Allemagne, en Hongrie, en Bulgarie, en Ukraine ainsi qu’en Russie.
La coriandre est une petite plante annuelle au parfum fortement aromatique que d’aucuns n’hésitent pas à qualifier d’agréable et pénétrant (ce qui est mon cas ; j’aime la coriandre, je n’aime pas les punaises et sais faire la différence entre les deux) et dont la taille ne varie guère qu’entre 30 et 60 cm (j’ai mesuré celle que j’ai à la maison : 55 cm). Sa tige ronde et cannelée ne se ramifie que dans les hauteurs, et cela permet de très bien distinguer les feuilles inférieures (celles qu’on emploie en cuisine) lobées et incisées, vert luisant, des supérieures qui sont très finement découpées et brièvement pétiolées. Au mois de juin, les ombelles de fleurs commencent à apparaître au cœur des feuilles, puis grandissent et se déploient. A y regarder de plus près, les fleurs de la coriandre, portées par 5 à 8 rayons par ombelle, présentent un caractère dimorphique : celles qui sont situées au centre de l’ombelle sont composées de petits pétales très courts, tandis que celles qui sont placées à l’extérieur sont un peu plus grandes, ornées de pétales bifides en périphérie, mais les unes et les autres, blanches ou légèrement rosées, n’en restent pas moins discrètes. Puis chutent les premiers pétales et s’en viennent les fruits, akènes doubles et ovoïdes, de 3 à 5 mm selon la variété (Vulgare ou Microcarpum), qui de vert passent à un jaune paille brunâtre en vieillissant. Tout comme une pomme hors d’âge, ils se rident d’un pôle à l’autre, à la manière des méridiens terrestres.
La coriandre évolue davantage sur les sols fertiles et bien drainés parce qu’elle n’apprécie pas l’humidité qui stagne au niveau de ses racines, encore moins les sols argileux qui retiennent l’eau. Elle prend place en plein cagnard parce que c’est une adoratrice du soleil.

La coriandre en phyto-aromathérapie

Étant donné que la coriandre fait tout en double, c’est sans surprise que l’on apprendra qu’il existe deux huiles essentielles de coriandre, puisque l’on distille aussi bien les parties aériennes feuillées que les fruits mûrs parfaitement secs et pulvérisés. Voici présentées dans deux tableaux les données moyennes relatives à ces deux produits aromatiques :

Composition biochimique de l’huile essentielle de coriandre « fruits »

Huile essentielle incolore à jaune pâle, liquide, mobile, dont le rendement oscille entre 0,1 et 1 % au maximum. Cette huile essentielle, bien que très riche en linalol, présente des notes boisées et musquées. Ce linalol, en olfaction, on le sent très bien (avec pas loin de 75 %, le contraire serait très étonnant). En revanche, une goutte placée à l’intérieur des poignets, massés circulairement au niveau des radius, a tendance à faire disparaître l’odeur du linalol, ce qui est très curieux (du moins en ce qui concerne l’huile essentielle de coriandre « graines » que je possède additionnée à ma peau).

Composition biochimique de l’huile essentielle de coriandre « feuilles »

Cette seconde huile essentielle est d’un jaune plus prononcé que la précédente, tout aussi liquide et mobile. Conformément à la disparité moléculaire qu’on observe de l’une à l’autre, le parfum de la présente huile est bien différent de celle issue des fruits de coriandre. C’est une odeur fraîche et douce d’herbes et de fleurs, quelques chose de vert mais de tenace.

Je pense que l’on peut s’estimer bien heureux de posséder de telles données ! L’on ne peut en dire pareillement sur l’unique question de la composition biochimique d’un grain de coriandre dans lequel la part aromatique entre pour une infime parcelle (moins de 2 % en général). Voici quelques chiffres qui auront de quoi satisfaire un peu la curiosité : de l’eau (11 à 12 %), une identique quantité de substances azotées, une huile fixe (13 à 17 %), des corps mucilagineux et résineux, de l’acide malique et plusieurs flavonoïdes.

Propriétés thérapeutiques

La feuille :

  • Apéritive, digestive, stomachique, anti-inflammatoire du tube digestif, draineuse hépatique
  • Anti-inflammatoire urogénitale
  • Stimulante et tonique cérébrale, sédative, anxiolytique, antidépressive
  • Stimulante surrénalienne, revitalisante
  • Détoxifiante et purifiante sanguine
  • Stimulante endocrinienne : progestéronique, thyroïdienne
  • Anti-infectieuse (antivirale)

Le fruit :

  • Apéritif, digestif, stomachique, carminatif
  • Anti-infectieux (antiviral, antifongique, antibactérien), antiparasitaire
  • Tonique, neurotonique, revitalisant, euphorisant, excitant, échauffant
  • Antispasmodique
  • Antalgique
  • Diurétique
  • Fébrifuge (?)
  • Progestéronique

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : indigestion, digestion difficile, lourdeur digestive, dyspepsie, gastrite, colite, entérocolite avec fermentation, autres infections virales et bactériennes des voies digestives (colibacillose, typhus abdominal), aérophagie, flatulence, ballonnement, diarrhée, colique, dysenterie, crampes d’estomac, spasmes gastro-intestinaux, intoxication intestinale d’origine alimentaire, ulcère gastroduodénal, nausée de la femme enceinte
  • Troubles locomoteurs : arthrose, douleurs articulaires, musculaires et rhumatismales, névralgie
  • Troubles du système nerveux : stress, anxiété, fatigue intellectuelle, nerveuse et psychique, nervosité excessive, éréthisme nerveux, excitation et surexcitation, insomnie, troubles du sommeil, maux de tête d’origine nerveuse
  • Troubles de la sphère respiratoire : infections bactériennes et virales des voies respiratoires, grippe, états fébriles adynamiques, fièvre éruptive (durant la rougeole)
  • Fatigue, asthénie « lorsque, sans qu’il existe de lésion organique du cœur, les sujets éprouvent une sensation de malaise général, avec faiblesse du pouls, difficulté de coordonner les idées, inaptitude au moindre effort physique » (8)
  • Cystite
  • Affections cutanées : zona, ulcération de la peau

Modes d’emploi

  • Infusion de graines de coriandre.
  • Décoction de graines de coriandre.
  • Poudre de graines de coriandre dans un véhicule aqueux.
  • Teinture : compter huit parties d’alcool sur une de graines de coriandre en macération pendant 15 jours. A l’issue, filtrer et exprimer.
  • Huiles essentielles : par voie interne, par voie cutanée diluée, via olfaction, inhalation et dispersion atmosphérique.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Récolte : en général, elle se déroule trois ou quatre mois après le semis, c’est-à-dire en août ou en septembre.
  • Toxicité : nous ne nous étendrons pas sur le sujet que nous avons bien détaillé dans la première partie de cet article. Contentons-nous ici de signaler la réalité propre à l’huile essentielle de coriandre « fruits » qui, même à faibles doses, est susceptible de devenir excitante. Cette action étant proche de l’éthanol, on observe tout d’abord une phase d’excitation, suivie d’une phase de dépression. A la fin du XIX ème siècle, Cadéac et Meunier testèrent l’huile essentielle de coriandre (45 gouttes à jeun). Il n’en fut obtenu qu’une excitation qui ne se prolongea pas au-delà de douze heures, sans compter de phénomènes convulsifs, ni de somnolence. Des quantités plus importantes provoquent une ivresse (ce que, vraisemblablement les Égyptiens recherchaient) et une agitation souvent succédé de prostration et de dépression des centres nerveux. Au-delà des doses moyennes, on observe généralement les manifestations suivantes : somnolence, anesthésie, fatigue extrême, sommeil profond et hébétude. De plus, « il en peut résulter de la gastro-entérite, de l’hématurie et de la néphrite aiguë » (9). En tout état de cause, il est sage d’éviter ces huiles essentielles durant les trois premiers mois de grossesse et l’on rappellera que celle qui est issue des fruits est photosensibilisante.
  • Alimentation : bien qu’on ait signalé que les feuilles fraîches de coriandre étaient indigestes chez certaines personnes, l’usage culinaire de cette aromate s’est tant répandu dans de nombreuses cuisines à travers le monde qu’il efface les « méfaits » dont cette herbe est supposément capable. On appelle aux fourneaux les vertus aromatiques de la coriandre en Asie (Chine, Thaïlande, Vietnam, Inde), en Afrique du Nord, en Europe (Espagne, Grèce), au Moyen-Orient, en Égypte ou encore en Amérique du Sud. La coriandre est une plante dont les multiples parties sont cuisinées : les feuilles, ciselées comme du persil, parsèment presque tous les plats en Asie. On en confectionne aussi des currys verts. Les fruits aromatisent de très nombreuses préparations comme la ratatouille, la plupart des tajines, les soupes asiatiques, les terrines et pâtés de viande, le gibier, les omelettes, le riz blanc, la purée de pommes de terre, etc. Réduits en poudre, on peut les mêler à la pâte à pain d’épices ou à biscuits secs, les saupoudrer sur les crudités afin d’en rehausser la saveur (carotte, concombre, fenouil, champignon de Paris…). Entiers, ils demeurent l’incontournable ingrédient des pickles et des olives noires qu’on fait macérer dans l’huile d’olive, accompagnées encore de laurier, de thym, de romarin, etc. Enfin, on peut mélanger la coriandre « graine » à d’autres épices comme le poivre, le cumin et la muscade, et en élaborer des poudres plus sophistiquées comme le curry. 50 % de poivre et 50 % de coriandre dans le moulin, c’est déjà très bien. Enfin, les racines de coriandre, piquantes à souhait, peuvent se consommer fraîches, ainsi que les tiges, tronçonnées en petits fragments, que l’on ajoute à une salade, ou cuits dans une soupe ou une farce végétale.
  • Il n’y a pas que l’art culinaire qui a fait un large appel à la coriandre, bien des métiers de bouche en ont fait tout autant : la charcuterie, la confiserie, la pâtisserie, la chocolaterie, la brasserie et la liquoristerie. Cette dernière industrie a valu à la coriandre de paraître dans les recettes de plusieurs spécialités alcooliques dont le Vespetrò italien, l’Izarra basque, le ratafia des quatre graines, la Chartreuse dauphinoise, le Rossolis. Au XIX ème siècle, elle figura parfois comme ingrédient de la célèbre absinthe et dans de nombreuses autres préparations, médicinales celles-là (eau de mélisse des carmes, sirop de séné, eau-de-vie allemande…) auxquelles elle participe activement, non comme simple exhausteur de goût, comme c’est parfois son rôle dans certains médicaments et dentifrices. Signalons enfin qu’elle faisait partie de la recette aromatique du Coca-Cola originel !
  • Pour finir, mentionnons que la coriandre intéresse les industries de la savonnerie et de la parfumerie.
    _______________
    1. Angelo de Gubernatis, La mythologie des plantes, Tome 2, p. 107.
    2. Macer Floridus, De viribus herbarum, p. 118.
    3. Henri Corneille Agrippa, La magie naturelle, p. 127.
    4. Dioscoride, Materia medica, Livre VI, chapitre 9.
    5. Joseph Roques, Nouveau traité des plantes usuelles, Tome 2, p. 216.
    6. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p. 326.
    7. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 309.
    8. Henri Leclerc, Revue de phytothérapie, 1938, p. 121.
    9. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 309.

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Le cèdre de l’Atlas (Cedrus atlantica)

Synonymes : cèdre de l’Atlantique, cèdre du Maroc.

Les relations qui unissent l’homme au cèdre sont multimillénaires et d’une durée bien plus étendue que peut l’être la vie d’un cèdre. Peut-être existe-t-il encore un très vieux cèdre, témoin d’une époque encore plus reculée, qui sait ?
L’homme a très rapidement compris que plusieurs générations humaines naissaient, vivaient et mourraient, pendant qu’un seul cèdre faisait de même. Il semble si fort qu’il en est presque impérissable, et c’est d’autant plus vrai si l’on considère la seule vie d’un homme. En effet, la Nature a doté le cèdre de qualités qui ont été remarquées par l’homme, mais en aucun cas attribuées par lui. Dire du cèdre qu’il est fort, c’est simplement constater sa pérennité (essence semper virens) et sa longévité (1000 à 2000 ans). Ce sont des qualités intrinsèques mais néanmoins remarquables. Les Anciens ont observé le cèdre et fait mention de sa capacité à perdurer dans le temps. C’est ce qu’on lit dans le Livre des Morts : « Je suis oint de l’essence du cèdre, je suis incorruptible ». C’est-à-dire que je ne peux être corrompu, rompu, voire vermoulu, image adéquate dès lors qu’on parle d’un arbre comme le cèdre. En effet, cet arbre est imputrescible et inaltérable, en raison de la présence de certaines molécules dans son bois résistant de couleur rouge brun, ayant un effet répulsif sur la vermine (bactéries, parasites, moisissures…) et les insectes. Sachant cela, on comprend fort bien pourquoi les Égyptiens antiques s’intéressèrent de près au cèdre, d’autant plus qu’il ne poussait pas en Égypte. Les Égyptiens étaient obsédés par l’idée d’éternité. On ne peut pas dire que la longévité du cèdre soit tombée dans l’oreille d’un sourd du côté des grandes pyramides. Toujours vert, le cèdre eut, de facto, une relation avec le monde des morts. C’est donc sans trop d’étonnement qu’on apprend que les anciens Égyptiens employaient l’essence de cèdre pour favoriser l’embaumement des cadavres. Non seulement c’est un excellent agent de conservation mais, de plus, comme nous l’avons souligné, le cèdre écarte la vermine (les vers nécrophages), ce dont eurent en horreur les anciens Égyptiens. Aussi n’y allèrent-ils pas de main morte. Ils fabriquèrent des cercueils dans du bois de cèdre – les fameux sarcophages à l’étymologie éloquente – pour des raisons similaires (1). La résine du cèdre étant symboliquement associée à l’or, cela ne pouvait que plaire aux Égyptiens dont l’une des divinités de leur panthéon – Osiris – entretient des liens très étroits avec le cèdre. Après avoir été tué par Seth en Phénicie, le cadavre d’Osiris fut déposé dans un cercueil en bois de cèdre, parce qu’impérissable. « Il existe dans les textes des pyramides un vieux mot qui signifie ‘gémir’ et qui est manifestement dérivé du mot âsh, ‘cèdre’ et ce mot est toujours appliqué à Osiris » (2). Or, le cèdre « aurait été rapporté de Phénicie par les premiers voyageurs égyptiens qui entendirent dans le bruit du vent parcourant les forêts de cèdres une sorte de plainte, laquelle aurait été attribuée à Osiris enfermé, d’après la légende, dans le tronc d’un cèdre » (3). « Chaque arbre fabriquant un bois d’une structure et d’une densité particulières va posséder une voix unique, une identité sonore. Ainsi, le chêne dense et nerveux grince comme un vieillard grognon, alors que le cèdre du Liban, au bois tendre et au grain fin, se met plus facilement en résonance et produit des sons doux et mélodieux » (4). Est-ce cela, la plainte d’Osiris ? (5) Lorsqu’on se penche sur les rituels funéraires de l’ancienne Égypte, on constate qu’on identifie un mort à une plante ou à un arbre, afin qu’il puisse bénéficier au mieux des forces régénérantes du végétal en question. Associer le cèdre à Osiris – une divinité qui incarne le renouveau de la vie végétative – ne tient strictement rien du hasard. C’est de l’ordre de la perfection. Le cèdre oraculaire nous renseigne encore mieux sur l’unité cèdre/Osiris. Il était de coutume de couper et d’évider un arbre. Puis on plaçait dans le creux ainsi constitué une représentation du dieu, à l’image du corps au sein du sarcophage en bois de cèdre. On mettait ensuite le feu à l’ensemble, l’immolation unissant à la fois la divinité et l’instrument du sacrifice. Le cèdre, comme l’écrivit Alphonse de Lamartine en 1833, est « un être divin sous la forme d’un arbre », il est chez lui question d’intégrité (ou d’entièreté). Et s’il n’en est pas un, du moins est-il l’intercesseur de l’homme auprès du monde divin : le cèdre du Liban, étant un arbre d’altitude, se prête bien au rôle qu’on lui voit jouer dans L’épopée de Gilgamesh : « Je fis une offrande sur le sommet de la montagne […]. Les dieux en respirèrent l’odeur, les dieux en sentir l’agréable odeur » (6).

Cèdre, cedrus, kedron. Cela en appelle à la force, une force bienveillante à l’épreuve du temps qui passe. Or, un cèdre, qui plus est de l’Atlas, possède et met en œuvre de manière exponentielle cette force. Atlas, celui qui porte sans faillir le monde sur ses épaules, est également le terme qui désigne le monde dans son intégralité.

Il semble exister une filiation entre Osiris, Adam et Jésus à propos du cèdre. Pour mieux comprendre l’essence biblique qu’est cet arbre, il est bon de revenir un peu aux temps des anciens Égyptiens. C’est Seth, le meurtrier d’Osiris, qui remit à Adam trois graines célestes que ce dernier plaça dans sa bouche. Du corps d’Adam, trois arbres naquirent : un cyprès, un pin et un cèdre. S’entrelaçant, ils ne formèrent plus qu’un (cela rappelle l’unité réalisée en plaçant une image d’Osiris au creux d’un cèdre). C’est de cet arbre que Moïse détacha la baguette qui lui permit de faire jaillir l’eau du rocher dans la vallée de l’Hébron. Concernant la croix christique, la version la plus répandue nous dit qu’elle était constituée de quatre bois différents : le cyprès (deuil), le cèdre (incorruptibilité), le pin (résurrection) et l’olivier (onction et consécration). « Le cèdre qui attire la foudre fournit le bois à la croix et allume le feu générateur et régénérateur ; le cèdre, l’arbre d’Adam, l’arbre phallique, l’arbre anthropogonique, sauve encore une fois le monde par la croix qui vient ranimer la vie parmi les hommes. L’arbre d’Adam et l’arbre phallique, Adam et le cèdre anthropogonique, ne font qu’un » (7). Ceci explique sans doute les représentations christiques au cœur du cèdre que l’on rencontre parfois, le Christ et Osiris ayant été sacrifiés, il me semble, pour des raisons assez similaires.
Cette idée d’incorruptibilité sera ensuite reprise par Pline dans son Histoire naturelle, copiant Dioscoride au sujet de la résine du cèdre : « Cette résine a la puissance de corrompre les corps qui sont en vie et de préserver les corps morts. Et par cela, elle est appelée par d’aucuns la vie des morts. Elle corrompt les vêtements et les peaux par son excessive chaleur et siccité » (8). Quant à Hildegarde de Bingen, qui utilise le cèdre (De cedro) dans des affections accompagnées de putréfaction (par analogie), elle rapporte des indications qui font curieusement songer à ce que disait Dioscoride (peut-être l’a-t-elle lu ?) : il ne faut pas abuser du cèdre quand on est bien portant, sans quoi la force et la dureté de l’arbre s’imprime dans l’homme. Enfin, anecdote très utile pour enchaîner sur la suite de notre propos, Origène, chrétien d’Égypte né à Alexandrie dira : « le cèdre ne pourrit pas ; faire de cèdre les poutres de nos demeures, c’est préserver l’âme de la corruption ». Comment ne pas faire ici appel à l’histoire biblique, puisque le cèdre est aussi particulièrement connu grâce au rôle qu’il a joué dans l’élévation du premier temple de Jérusalem en 976 avant. J.-C. « J’ai résolu de bâtir une maison au nom de l’Éternel, mon Dieu », déclame Salomon dans le Premier livre des Rois. « C’est pourquoi commande de maintenant couper des cèdres du Liban ». Ainsi s’adresse-t-il au roi du Liban Hiram qui lui fait réponse : le marché est conclu, il lui fera parvenir, par voie maritime, autant de cèdres que nécessaires (on évoque le chiffre de 1000) en échange d’un tribut annuel d’huile et de froment (9). Il fallait bien cela pour donner grandeur et noblesse à ce temple. « Il bâtit donc la maison, et il l’acheva, et il couvrit la maison de lambris en voûte et de poutres de cèdre […]. Et il bâtit les étages, joignant toute la maison, chacun de cinq coudées de haut, et ils tenaient à la maison par le moyen des bois de cèdre […]. Il lambrissa les murailles de la maison par dedans, de planches de cèdre depuis le sol de la maison jusqu’à la voûte lambrissée, il les couvrit de bois par dedans et il couvrit le sol de la maison de planches de sapin […]. Il lambrissa aussi l’espace de vingt coudées de planches de cèdre, au fond de la maison, depuis le sol jusqu’au haut des murailles, et il lambrissa cet espace au dedans pour l’oracle, savoir le lieu très saint […]. Et les planches de cèdre, qui étaient pour le dedans de la maison, étaient entaillées de boutons de fleurs épanouies, relevées en bosse ; tout le dedans était de cèdre ; on n’y voyait pas une pierre » (10). Après quoi, Salomon entreprend de recouvrir tout l’intérieur de la maison d’or fin, jusqu’à l’autel qui était, lui aussi, fait de cèdre, puis de poursuivre son œuvre qui dura, au juste, sept années entières.
Pour appuyer les symboliques du cèdre (immortalité, pérennité, incorruptibilité…), on est même allé jusqu’à affirmer que les actuels cèdres libanais sont contemporains du temps de Salomon. C’est pousser la prétention un peu loin. D’autant que les commandes passées par Salomon faillirent bien avoir raison de lui. Les Phéniciens, qui en détenaient le monopole, ne livrèrent pas qu’en direction de Jérusalem, puisque l’histoire nous apprend que les Égyptiens, très friands du bois et de la résine de cèdre en importaient massivement pour le destiner à la construction de palais, de bateaux, de meubles, de sarcophages, à la décoration et à l’art statuaire (11). Ce marché lucratif fournissait également la construction navale mésopotamienne (12), et c’est par l’importation de ce bois que la ville de Persépolis, sous Darius 1er, prit son essor. Il n’est pas étonnant que cette demande longtemps répétée ait largement participé à la destruction prématurée de cette forêt originelle, tant et si bien qu’en 125 après J.-C., l’empereur Hadrien ne pût que constater la quasi disparition du cèdre du Liban. « Il classa dans le domaine impérial les derniers spécimens, devenus désormais intouchables. Première mesure connue, dans l’histoire, de la protection de la nature ! » (13). C’est ainsi, l’existence même, son développement et son maintien, ne peut se concevoir sans la destruction qui lui est concomitante. En effet, « pour se développer, les épisodes civilisateurs successifs se nourrirent des cèdres qui régressèrent jusqu’à quasi épuisement » (14). L’on peut argumenter en défaveur de ces antiques civilisations, mais la prise de conscience écologique n’y était pas encore d’actualité. Contrairement à eux, l’on pût constater avec effroi les effets dévastateurs d’une déforestation massive et d’un surpâturage excessif en France durant le XIX ème siècle (cette même France qui donne bien des leçons mais les applique assez peu souvent…), avant que de voir se mettre en place les premières lois en faveur d’une politique de reboisement (1860, 1864, 1882, 1913, etc.). Et cet arbre que l’on a tant coupé il y a 2000 ans dans les territoires de l’est méditerranéen vit l’un de ses cousins, le cèdre de l’Atlas, être convié aux efforts de reforestation qui furent décidés dès le début des années 1860 : c’est grâce à sa croissance rapide que l’on peut aujourd’hui admirer les zones forestières du Lubéron et du mont Ventoux reboisées grâce à son concours, ainsi que la forêt du mont Aigoual, dans les Cévennes, œuvre de toute une vie que l’on doit à l’ingénieur forestier Georges Fabre (1844-1911).

Avec tout cela, on en oublierait presque que le cèdre intégra la matière médicale il y a déjà fort longtemps, à une époque où la médecine était encore pétrie de mystères et d’ésotérisme. Nous ne répertorierons pas tout et jetterons simplement un regard sur quelques pratiques médicales qui eurent cours il y a environ 2000 ans, ce qui peut nous apporter une vision alternative sur ce que nous connaissons du cèdre, nous autres Occidentaux, à savoir son huile essentielle qui, à elle seule, n’est pas capable d’exprimer la longue histoire thérapeutique du cèdre.
Chez les Grecs, du temps de Théophraste par exemple, on remarque que le fruit du cèdre est comestible et qu’il est parfumé, fragrance dont Cléopâtre fut, semble-t-il, friande si l’on en croit le Kosmètikon qu’habituellement on lui attribue : le cèdre y est décrit comme aromatique, substance pigmentaire et curative, et son huile, maintes fois abordée à travers cet antique réceptuaire, s’accompagne très souvent de celles d’olive, de laurier, de safran, de myrte ou encore de sésame. Sensible à l’implication cosmétique des extraits végétaux, Cléopâtre relate une recette destinée à favoriser la croissance des cheveux, le cèdre étant encore de nos jours fort réputé sur la question capillaire. A ce sujet, Galien apporte des détails sur la manière d’opérer : il conseille aux femmes, « de s’enduire 3 ou 4 heures avant le bain, puis de se laver et de répéter cette opération 4 ou 5 jours. Cela ne fait pas de mal, et en outre c’est utile pour celles qui perdent facilement leurs cheveux sous l’effet du froid [nda : alopécie hivernale ?], puisque la kédrie est un produit échauffant […]. De plus, ce produit corrige la chute des cheveux et fortifient ceux qui ne tombent pas ». Au siècle suivant, Serenus Sammonicus ajoute quelques informations supplémentaires sur ce point, puisqu’il recommande le cèdre pour faire face aux pellicules : « Grâce à ce remède, on n’aura plus à craindre de voir une nuée farineuse s’amonceler sur sa tête, et se résoudre en une pluie lourde et serrée de crasse » (15). Aujourd’hui, l’on dit de façon fort prosaïque que le cèdre est kératolytique. Enfin, ce même auteur en fait un remède contre les poux, ce qui parachève ici cette somme capitale. Chez Dioscoride, hormis cette remarquée propriété parasiticide sur les poux et leurs lentes, on ne croise pas grand-chose d’autre de commun avec ce que nous venons de dire, Dioscoride ayant, ce me semble, dédaigné le parti cosmétique dont peut se prévaloir le cèdre. Jetons en revanche un œil sur le panorama thérapeutique que dépeint Dioscoride au sujet de cet arbre dont le libanais avait la préférence de beaucoup de praticiens il y a deux millénaires. C’est tout d’abord un remède que l’on exploite presque exclusivement pour sa résine, plus rarement pour son cône. Il intervient auprès des yeux, des oreilles (vermine, tintements), des dents et de la gorge, en ce qui concerne la partie supérieure du corps. Il agit aussi sur l’appareil respiratoire (toux, spasmes pulmonaires) et gastro-intestinal, étant considéré comme vermifuge. Mais il a surtout une vertu sur la sphère gynécologique (en cas de fausse couche, il permet l’expulsion du fœtus mort et provoque le flux menstruel) et génitale, du moins chez l’homme : « Si on en oint le membre de la génération, avant d’avoir une compagnie propre à ses effets, cette résine empêche d’engendrer » (16). C’est enfin une substance utilisée en médecine vétérinaire contre la rogne (gale invétérée) du chien et du bœuf. De plus, elle tue la vermine qui incommode les animaux et cicatrise les ulcères qui peuvent se produire à la surface de leur peau. Enfin, dernier point, si la résine du cèdre protège des animaux des méfaits de certaines maladies, elle peut secourir l’homme face à d’autres : c’est le cas du venin de la céraste, serpent de la famille des vipères, et du lièvre de mer (ou aplysie), assez gros mollusque gastéropode marin dont la venimosité est connue depuis cette époque, relatée également par Pline et Plutarque.

L’écorce craquelée du cèdre de l’Atlas nous signifie-t-elle que l’arbre est un bon remède des affections cutanées ou bien nous montre-t-elle que face à la désintégration psychique il est de bon secours ?

Originaire de l’Atlas, une chaîne montagneuse qui s’étend du Maroc à la Tunisie, Cedrus atlantica est botaniquement très proche de ses compères libanais (Cedrus libani) et himalayen (Cedrus deodora), mais doit être distingué du cèdre de Virginie (Juniperus virginiana), un genévrier en fait, qui plus est toxique. Le cèdre de l’Atlas a été introduit en Europe au XIX ème siècle, il est connu sous nos latitudes comme essence ornementale.
La croissance rapide de cet arbre, conjuguée à son extrême longévité, font que la plupart des cèdres peuvent atteindre la vénérable taille de 50 m une fois arrivés à l’âge adulte, et qui se maintiendra telle tant que le bûcheron imbécile n’aura pas l’idée saugrenue d’abattre dans ses chairs le fer souillé de sang et de sève de ses précédents méfaits. Le juvénile, encore un peu malingre – pourquoi déployer autant de sérénissime splendeur si c’est pour être abattu comme un chien surnuméraire ? – prend l’allure d’une cime aiguë, laquelle, s’étoffant avec le nombre des années, prend de la place et de l’ampleur : gonflés de superbe, les vieux sujets présentent un houppier tabulaire maintenu par des branches presque horizontales (17). Mais ces branches comportent tout de même des rameaux ascendants portant des faisceaux de courtes aiguilles de 2 à 4 cm, de couleur vert bleuté. Conforme à son statut de conifère, le cèdre de l’Atlas s’orne de cônes tout d’abord verts puis brun roussâtre, dressés comme des chandelles joufflues sur les rameaux, n’excédant pas 6 cm de haut sur 4 cm de diamètre (d’après les spécimens que j’ai à la maison), et comprimés à leur sommet. Comme chez tous les cônes, les écailles de la pomme de cèdre s’écartent lorsque la maturité bat son plein afin de laisser s’envoler des graines ailées.
Remarquons, pour finir, que la plupart des cèdres dont nous avons parlé dans cet article supportent admirablement le froid, sans quoi l’on ne comprendrait pas pourquoi ils se perchent à des altitudes élevées. Le libanais n’apparaît jamais au-dessous de 1500 m, alors que l’himalayen s’étale entre 1000 et 3600 m. Quant au cèdre atlasique (18), eh bien, il est aussi présent dans ces hautes sphères qui plaisent aux dieux et devant lesquelles l’homme humble fait révérence.

Un cèdre de l’Atlas dans sa forme juvénile, c’est-à-dire pyramidale.

Le cèdre de l’Atlas en aromathérapie

S’il est possible de distiller les aiguilles de cet arbre, l’huile essentielle dont on va maintenant parler est tirée du bois réduit à l’état de copeaux et de sciure. Comme c’est souvent le cas des parties dures, la distillation est plus longue. Elle est comprise entre cinq et sept heures dans le cas du cèdre. Légèrement visqueuse (et non pas « très visqueuse » comme cela peut se lire ici ou là ; le cèdre de l’Atlas, ça n’est pas du vétiver non plus !), de couleur jaune miel, elle développe des notes boisées, chaudes et suaves, sur un fond doux et légèrement fumé. Très souvent employée en parfumerie (comme fixatif entre autres), on pourrait penser qu’elle se destine prioritairement aux parfums masculins, mais ce serait oublier quelques parfums féminins dont un, constitué de violette, de rose, de fleur d’oranger… organisées autour du cèdre, et auquel je retire le privilège d’en faire la publicité sur mon blog depuis que j’ai appris que cette entreprise testait ses produits sur les animaux.
Principalement composée de sesquiterpènes, l’huile essentielle de cèdre de l’Atlas affiche un petit taux de cétones dites sesquiterpéniques. Elles ont l’avantage d’être beaucoup moins « agressives » que les cétones monoterpéniques (thuyone, isopinocamphone, fenchone…), mais n’en restent pas moins des cétones (en terme de toxicité, on peut placer le cèdre de l’Atlas au niveau de l’hélichryse d’Italie).

  • Sesquiterpènes : 84,5 % dont α-himachalène (16,3 %), β-himachalène (42,9 %), γ-himachalène (10,1 %)
  • Cétones sesquiterpéniques : 8,1 % dont E-atlantone (1,75 %), β-atlantone (0,9 %), γ-atlantone (1,55 %)
  • Sesquiterpénols : 3,8 % dont himachalol (0,60 %)

Propriétés thérapeutiques

  • Anti-infectieux (antibactérien, antiviral, antifongique), antiparasitaire, vermifuge
  • Insectifuge
  • Phlébotonique, lymphotonique, tonique circulatoire artériel (à la différence du cyprès qui est un tonique circulatoire veineux), régénérateur artérielle, décongestionnant veineux et lymphatique
  • Décongestionnant respiratoire, expectorant, mucolytique, antiseptique des voies respiratoires
  • Antiseptique des voies gynéco-urinaires, décongestionnant prostatique
  • Anti-inflammatoire, antalgique
  • Antispasmodique
  • Régénérateur de l’interface cutanée et des tissus vasculaires, cicatrisant, astringent
  • Lipolytique puissant, anti-œdémateux
  • Tonique du cuir chevelu, régulateur des excès de sébum, kératolytique
  • Sédatif et calmant du système nerveux, relaxant, réconfortant, antidépresseur
  • Négativant

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère respiratoire : encombrement bronchique, bronchite, tuberculose, rhume, toux, grippe
  • Troubles de la sphère cardiovasculaire et circulatoire : athérosclérose, insuffisance artérielle, fragilité capillaire, congestions et stases lymphatiques, jambes lourdes, varice, varicosité, cellulite, hémorroïdes, hématome
  • Troubles locomoteurs : rhumatismes, douleur articulaire, polyarthrite
  • Affections cutanées : mycose, psoriasis, eczéma, engelure, plaie, ulcère variqueux, hallux valgus, œil de perdrix, herpès labial, peau grasse
  • Affections du cuir chevelu : cheveux gras, pellicules, alopécie
  • Troubles de la sphère génitale : congestion prostatique, gonorrhée
  • Rétention hydrolipidique, œdème des membres inférieurs, surcharge pondérale
  • Mettre en fuite les mites et les moustiques (son huile essentielle est très efficace couplée avec celle de noix de muscade)
  • Stress, nervosité et tension nerveuse, angoisse, indécision, tristesse, déprime

Propriétés psycho-émotionnelles

Comme l’indiquait lucidement Hildegarde de Bingen au XII ème siècle, le cèdre apporte la joie et l’apaisement du cœur. Il efface la tristesse et la timidité, ainsi que la procrastination qu’elles impliquent. Celui qu’Hildegarde désignait comme « image de la fermeté » permet de lutter contre la dispersion et la labilité mentale. Sans doute que ses qualités relaxantes n’y sont pas étrangères. On peut, pour cela, employer cette huile essentielle en méditation, ce qui favorise la libération de la nervosité et de la susceptibilité qu’on peut éprouver pour telle ou telle raison, entre autres.
En médecine traditionnelle chinoise, le cèdre a une action sur le ch’i des méridiens du Poumon, de la Rate/Pancréas et du Rein. Michel Odoul ajoute que l’huile essentielle de cèdre de l’Atlas, associée à l’élément Bois, convient au méridien de la Vésicule biliaire. Quand l’énergie de ce méridien est équilibrée, l’individu fait face, il a toujours le courage et l’énergie pour résister, ce qui n’est pas sans rappeler certaines facettes symboliques propres au cèdre, la force et l’intégrité par exemple…

Modes d’emploi

  • Huile essentielle : par voie orale, par voie cutanée, en diffusion atmosphérique, inhalation et olfaction.
  • Hydrolat aromatique : antibactérien, il seconde les traitements anti-infectieux en cas de plaies et de désordres gastro-intestinaux. Astringent, il convient bien aux peaux grasses et/ou acnéiques. Ses propriétés cicatrisantes permettent aussi le renouvellement des cellules cutanées.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Bien que contenant une faible proportion de cétones, l’huile essentielle de cèdre de l’Atlas présente un potentiel pouvoir neurotoxique et abortif qui, comme l’on sait, est cumulatif dans le temps. On ne la prescrira donc pas dans les cas suivants : femme enceinte, femme allaitant, nourrisson, enfant de moins de six ans. Par ailleurs, elle n’est pas toxique aux doses physiologiques normales (sauf en cas de cancers hormono-dépendants). On la déconseille également aux épileptiques.
  • Grâce aux nombreux sesquiterpènes qu’elle contient, cette huile essentielle n’est pas dermocaustique. On peut donc l’appliquer pure sur la peau (en cas de doute, procéder au test dit « du pli du coude »). Mais tout abus peut se retourner contre l’usager.
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    1. Chez les Assyriens, dont l’influence semble avoir imprégné l’Égypte, le cèdre représente un rempart contre les démons et les maladies, tandis que selon l’antique magie chaldéenne, le cèdre – arbre protecteur – éloigne le mauvais esprit. Le ver qui dérobe les chairs du cadavre en est bel et bien un.
    2. Jacques Brosse, Mythologie des arbres, p. 205.
    3. Ibidem.
    4. Francis Hallé, Plaidoyer pour l’arbre, p 148.
    5. La légende d’Osiris apparaît de manière très déformée dans le Conte des deux frères : Batou plaça son cœur dans un arbre, mais quand celui-ci vint à être coupé, il mourut avec lui. Son frère Ampou, après moult péripéties, retrouva le cœur de Batou et lui sauva la vie.
    6. La montagne et le désert sont les lieux privilégiés des épiphanies de beaucoup de systèmes de croyance. Si les Assyriens et les Babyloniens tirèrent un grand parti du cèdre, Pline semble regretter que durant un temps, avant même l’apparition des riches senteurs de l’Arabie heureuse et de plus loin encore, les Romains ne surent « que brûler des rameaux d’arbres indigènes, cèdres et citres dont les volutes de fumée, dans les sacrifices, répandaient un relent plutôt qu’une senteur ». Cette dépréciation des espèces végétales indigènes chez les Anciens de l’Antiquité est assez fréquente, puisque, soi-disant, rien n’étant plus efficace que ce qui vient d’ailleurs, ce qui, au reste, n’a pas bien changé de nos jours hélas. Ce que ton pied peut toucher, tu l’abhorres, mais ce que ta main n’est pas même capable de caresser, tu l’adores.
    7. Angelo de Gubernatis, La mythologie des plantes, tome 2, p. 85.
    8. Dioscoride, Materia medica, Livre I, chapitre 86.
    9. Rois, V, 5-6.
    10. Rois, VI, 9-10, 15-16, 18.
    11. La statuaire gréco-romaine employait elle aussi le bois de cèdre pour façonner des représentations des ancêtres et des divinités. Chez les populations gréco-romaines, on retrouve quelques mentions liant certaines de ces divinités au cèdre. Un temple érigé à Utique, en Tunisie, dédié au dieu grec Apollon, comportait des poutres en bois de cèdre, de même que le temple d’Artémis dans l’ancienne cité grecque d’Éphèse. Quant au papyrus magique de Leyde, il fait référence à un kedros (cèdre ? genévrier ? cade ?) sous un nom magique, kedria glossa ou sang de Chronos.
    12. A Babylone, on utilisa son bois pour l’érection des célèbres jardins suspendus et la fabrication du mobilier, y compris mortuaire, alors que, plus largement en Mésopotamie, il était présent au cœur des rituels d’offrande et de purification.
    13. Jean-Marie Pelt, Carnets de voyage d’un botaniste, p. 57.
    14. Ibidem, p. 58.
    15. Serenus Sammonicus, Préceptes médicaux, p. 14.
    16. Dioscoride, Materia medica, Livre I, chapitre 86.
    17. A ce titre, mentionnons le fait qu’une bouture de cèdre prélevée sur une branche horizontale, forme à son tour un arbre « horizontal » une fois mise en terre.
    18. Atlasique : relatif à l’Atlas. Aussi, la dénomination « cèdre atlantique » est-elle impropre et provient d’une confusion entre l’Atlas et l’Atlantique qui borde l’extrémité ouest de cette chaîne montagneuse longue de 2500 km. Confondre une étendue d’eau avec une montagne, tout de même !…

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Les cônes du cèdre de l’Atlas légèrement déprimés au sommet.

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L’Oiseau-Tonnerre vous remercie !

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