L’aunée officinale (Inula helenium)

Crédit photo : Lukas Riebling (wikimedia commons).

Synonymes : aunée commune, grande aunée, aulnée, inule aulnée, inule héléniaire, hélénine, hélénne, hélénium, alliaume, aillaume, soleil vivace, lionne, astre-de-chien, oeil-de-cheval, laser de Chiron, panacée de Chiron, plante à escarres, quinquina indigène, aromate germain (ou germanique), canada (?). Ceci dit, sachons que son nom vernaculaire le plus répandu me semble être enule campane (parfois transmué en enucampane et elecampane), c’est-à-dire de Campanie, une région italienne méridionale, et non « de campagne » ! ^.^

L’aunée est de ces plantes qu’on appelle aussi bien par son nom français usuel que par son nom latin francisé, en l’occurrence inule, venant un tout petit peu modifier l’Inula institué par Linné en 1753. Pour autant que cela soit là son principal nom, aunée n’est pas le plus connu des deux. Il faut dire qu’il ne renvoie à rien de bien glorieux, si l’on en juge par l’étymologie, qui, benoîtement, nous explique que l’aunée tire ce nom du fait de sa fréquentation des aulnaies (c’est-à-dire des bois d’aulnes) où elle se plaît plus que partout ailleurs. Parfois, l’on complexifie à tort l’étymologie, mais cette explication simpliste est parfaitement inacceptable. En effet, la réalité est davantage compliquée. Nous allons néanmoins la rendre accessible : aunée ne serait pas autre chose que la créature chimérique née de l’union du nom inula et de l’adjectif helenium. Ne me demandez pas comment cela s’est fait, je n’en ai strictement aucune idée : sans doute a-t-on découpé ces mots, mélangé leurs syllabes dans un chapeau, supprimé et rajouté des lettres, mis le tout dans un shaker et hop !… Non, ça n’est là qu’une bête plaisanterie qui n’a pas d’autre but que de détourner votre attention en direction de la suite ! Quitte de l’aunée ! Attachons-nous plutôt aux deux mamelles fondatrices que sont inula et helenium. Le premier de ces deux mots latins provient d’un verbe grec, hinaein, qui fait référence aux capacités purificatrices et évacuantes de l’aunée. Quant à helenium, il n’est pas trop difficile d’y reconnaître un prénom féminin dont on peut se demander ce qu’il vient fiche là. Pour cela, vous vous en doutez, il va falloir se farcir une explication à la hauteur de la tâche. En effet, qui est donc cette Hélène ? Plus facile d’identifier Vulcain dans le nom magique qu’on donnait il y a bien longtemps à l’aunée, à savoir gonos hephaistou (« semence d’Héphaïstos »). En quoi donc le mari d’Aphrodite peut-il bien nous donner un indice ? Eh bien, sachant qu’on accorde à l’aunée le patronage de Zeus son père, l’on se rapproche à petits pas de la solution, puisque cela tourne autour du dieu de l’Olympe, mais surtout au sujet de sa progéniture qu’il a nombreuse : en l’occurrence une Hélène, aussi femelle qu’Héphaïstos est mâle, aussi belle qu’il peut être effroyablement laid. Nous parlons bien évidemment d’Hélène de Sparte, fille de Zeus et de Léda. L’aunée prend place dans sa destinée peu après le jugement de Pâris : Aphrodite, en échange de la pomme de discorde, avait accordé au jeune homme le pouvoir de faire succomber à son charme la plus belle femme connue au monde. Son entêtement l’amena à ravir Hélène à son mari, Ménélas le roi de Sparte. Mais avant que d’y réussir, Hermès parvint à la soustraire à cette première tentative : il l’enleva et la déposa sur une île déserte de la côte orientale de l’Attique. En pleurs, la pauvre Hélène répandit des larmes qui, en touchant le sol, donnèrent naissance à cette plante – l’aunée – qu’on appela helenium en la circonstance. (A cette île d’Hélène, on a donné le nom de Makronissos. Faisant partie des Cyclades, elle est aujourd’hui inhabitée.) Il existe bien des variations du mythe unissant Hélène à l’aunée, parfois de façon si absurde qu’on ne semble pas se rendre compte de l’invraisemblance du propos : la plante serait née de ce que Hélène aurait versé une larme au moment de l’enlèvement de Pâris, alors qu’elle était justement en train de cueillir cette même plante (nœud au cerveau ; sic). Dire, comme Pline, qu’elle en tenait un bouquet ou simplement une fleur à la main lors de l’enlèvement était bien suffisant et surtout parfaitement logique, sans avoir besoin de tomber dans une ânerie plus grosse qu’une maison. L’on raconte encore qu’Hélène aurait été la première à mettre en usage cette plante contre les morsures de serpents. Mais cela, c’est ce que disaient les Anciens, Dioscoride par exemple. Bref, encore et toujours cette phytogonie dont l’objectif cherche avant tout à mieux (s’)expliquer le monde végétal. En effet, « dans tous les mythes, les propriétés prêtées à l’helenium font référence de façon plus ou moins explicite à la beauté légendaire de l’héroïne et à la guérison des morsures de serpents »1. C’est, peu ou prou, ce qu’écrit Pline dans l’Histoire naturelle au sujet de l’helenium, plante qui « passe pour favorable à la beauté et pour conserver intact chez les femmes la peau du visage aussi bien que du reste du corps […]. On prend aussi la racine dans du vin contre les blessures causées par les serpents ». La plante d’Hélène serait donc une « herbe aux blessures », en plus d’être fréquemment présentée comme liée à la faculté de protéger des morsures de serpents, à défaut de les guérir. L’étymologie semble vouloir apporter une preuve de cela : helenium proviendrait selon certaines sources du latin vulnus, terme faisant clairement référence au soi-disant propriétés vulnéraires de l’aunée.

Aujourd’hui, si l’on est d’accord pour affirmer sans risque de trop d’erreurs que l’helenium des Anciens porte ce nom en rapport à Hélène de Sparte, la naïveté porterait à croire qu’il n’existe derrière ce nom qu’une seule et même plante. Or ce n’est pas le cas : on y imagine bien la grande aunée, mais aussi d’autres plantes fort différentes, comme par exemple une sorte de serpolet (Thymus hirsutus) ou encore l’ivette musquée, etc. Un autre problème se profile : s’il s’avère que l’inula décrite par le poète Horace est bel et bien l’aunée, chez bien des botanistes et naturalistes de l’Antiquité, l’on peut dire que la confusion est reine. Par exemple, Théophraste, selon une mode qui n’était pas rare à son époque, distinguait une inule mâle d’une autre femelle. D’après les descriptions accordées, la première pourrait être Inula viscosa, la seconde Inula graveolens. D’un autre bord, si l’helenion de Dioscoride semble bien être une aunée indifférenciée, qu’en est-il de l’helenion de Théophraste et des hippocratiques ? (Rappelons qu’à la naissance de Dioscoride trois siècles se sont écoulés depuis le décès de Théophraste, soit environ une durée identique qui sépare ce moment où nous parlons du décès de – prenons Pierre Pomet. A la lecture de l’unique ouvrage du droguiste parisien, eh bien on se rend compte qu’il n’écrit pas exactement comme nous. L’on peut donc émettre l’hypothèse qu’au temps de Dioscoride, les choses avaient elles aussi quelque peu évolué.) Ainsi, grande question : parce que ces plantes portent le même nom, cela en ferait des plantes identiques, du moins semblables ? Pour répondre à cette judicieuse interrogation, je décide ici de faire appel à un article de L’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert. Voici ce que l’on peut y lire à l’article « helenium » : « Il est bien étrange que Théophraste et Dioscoride, tous deux Grecs, aient nommé helenium des plantes entièrement différentes. Théophraste met son helenium au rang des herbes dont on faisait des couronnes ou des bouquets, et cet auteur remarque qu’elle approchait du serpolet. Dioscoride, au contraire, donne à son helenium une racine d’odeur aromatique, et des feuilles semblables à celles de notre bouillon-blanc ; de sorte que par-là sa description convient du moins à notre aunée pour la racine, et pour les feuilles, qui sont molles, velues en dessous, larges dans le milieu, et pointues à l’extrémité. Je crois volontiers que l’inula d’Horace peut être l’aunée des modernes ; mais, dira-t-on, la racine de l’aunée des modernes est amère, et Horace appelle la sienne aigre […]. La raison de cette différence viendrait de ce que ce poète parle de l’aunée préparée, ou confite avec du vinaigre et d’autres ingrédients, de la manière apparemment que Columelle l’enseigne […]. Pour ce qui regarde Pline, il a rejeté dans sa description de l’helenium celle de Dioscoride, a emprunté la sienne de Théophraste, et autres auteurs grecs, et en même temps il a adopté les vertus et les qualités que Dioscoride donne à la plante qu’il décrit sous le nom d’helenium ; ainsi faisant erreurs sur erreurs, il a encore donné lieu à plusieurs autres de les renouveler après lui. Il importe de se ressouvenir dans l’occasion de cette remarque critique, car elle peut être utile plus d’une fois »2. Ainsi, lorsque Pline indique, dans son Histoire Naturelle, que « l’aunée est surtout très fameuse contre les faiblesses d’estomac », il n’y a pas lieu de se méfier des paroles du naturaliste romain, quand l’on connaît les exactes propriétés thérapeutiques de l’aunée. D’autant qu’il ajoute, en guise de lettre de recommandation, que celle plante demeure fort célèbre « parce que la fille d’Auguste, Julia, en prenait tous les jours ». Est-ce que tout cela est bien pertinent ? Tout à l’inverse, si les hippocratiques parlent bien d’aunée, nous pouvons affirmer qu’ils la recommandaient dans les affections des voies respiratoires, urinaires et gynécologiques. Parachevons ce portrait avec ce que raconte Dioscoride de l’aunée : selon lui, l’helenion permet de guérir la toux et l’asthme, et de débarrasser les poumons des humeurs qui les encombrent. Il la donne comme échauffante, diurétique et stomachique, indique ses bons offices en cas de crachements de sang, de sciatique, de ventosité, de spasmes et de fracture.

En 512 de notre ère, l’on vit paraître pour la première fois une représentation picturale fidèle de l’aunée dans un manuscrit byzantin de la Materia medica de Dioscoride : à sa seule vue, nul doute que les nombreuses erreurs commises par Pline auront été dépassées.

L’aunée du « Dioscoride de Vienne ».
L’inule de l’Herbarius Moguntinus (1484). Plus naïve, bien qu’elle soit plus tardive que l’illustration précédente.

Au Moyen âge, un dicton avance que « l’aunée entretient la vie des esprits », ce qui, ma foi, demeure pour moi du domaine du mystère. Je me suis laissé dire que cela pouvait, peut-être, avoir quelque rapport avec la notion d’esprits animaux que l’on maîtrisait parfaitement encore à cette époque. Les esprits animaux (non, aucun rapport avec les totems !), c’est une façon de désigner le « prāna », le souffle vital supra humain inhérent à toute velléité d’existence, ce qui fait que – agent de liaison puissant – le corps, l’âme et l’esprit tiennent ensemble. Or, donc, l’aunée n’est-elle pas une plante de vie ? Cela, chère lectrice, cher lecteur, tu n’en sais encore rien, mais cela te sautera aux yeux à la lecture de la seconde partie du présent article. Tout ce que je puis maintenant te dire, c’est que l’aunée n’échappe à aucun des grands thérapeutes médiévaux. Commençons tout d’abord par Macer Floridus : selon lui l’enula est réputée comme emménagogue quand elle est absorbée en décoction. De plus, elle est diurétique, elle relâche le ventre, calme les douleurs de la sciatique et de la néphralgie, apaise la toux et l’orthopnée. Bref, du Dioscoride tout mâché et recraché. Du côté de Salerne, on compose des vers à la gloire de la grande aunée : « Aux entrailles, l’aulnée est saine et bienfaisante : à bien des maux elle a remédié. » Précisons au passage que pour les Anciens, la poésie n’a pas pour seule fonction de faire joli, c’est aussi un excellent moyen mnémotechnique ;-) Plus au nord, on retrouve l’aunée entre les mains expertes de Hildegarde qui lui attribue Alant comme nom. A l’heure actuelle, la grande aunée porte le nom allemand d’echter alant (c’est aussi un mot gallo qui veut dire « bien portant, vif, dynamique », autant de bons points pour l’aunée ; c’est aussi à ce nom que ceux de différentes molécules contenues dans la racine d’aunée ont emprunté les leurs : l’alantol, l’alantolactone et l’isoalantolactone). Chaude et sèche, l’aunée de Hildegarde remédie aux problèmes respiratoires, aux plaies , aux démangeaisons cutanées, chasserait la migraine et éclaircirait la vue. Mais attention toutefois « si on en prenait ainsi trop souvent, sa force pourrait faire du mal »3, ce qui semble être une préfiguration de ce que l’on appelle aujourd’hui le « choc à l’inule » et dont Pierre Franchomme a été l’un des premiers à parler, si je ne m’abuse.

Au Moyen âge, outre que le vin d’aunée conserve une grande réputation, des praticiens plus tardifs dont Albert le Grand (1200-1280) et Bartholomeus de Glanvilla (XIVe siècle) surent tirer parti de l’aunée dans plusieurs manifestations morbifiques dont diverses affections pulmonaires (asthme, bronchite, coqueluche) et cutanées avant tout, ce qui dessine parfaitement le profil thérapeutique de l’aunée, que les auteurs de la Renaissance (Matthiole, Bauhin, Bock…) se firent un honneur de perpétuer. A la suite de quoi sa popularité fut loin de faiblir, puisque, de siècle en siècle, elle fut étayée et renforcée par la pratique et la réflexion de nombreux auteurs : Nicolas Lémery, Pierre Pomet, Jean-Baptiste Chomel, Louis Desbois de Rochefort, Joseph Roques, François-Joseph Cazin, etc. affirment ou réaffirment, élaborent, conçoivent, imaginent, enfin procèdent à toutes actions qui montreraient, d’une manière ou d’une autre, que l’aunée est une respectable grande dame. Et on lira noir sur blanc, bien plus tard, toute l’utilité dont l’aunée peut se prévaloir en thérapeutique. Par exemple, au XXe siècle, Jean Valnet débute la notice qu’il lui consacre par cette phrase : « Une des plantes les plus précieuses ». Alexandre Yersin, le « découvreur » du bacille de la peste, en remarqua les propriétés évidemment antibactériennes, tandis que le médecin italien Carlo Inverna n’hésita pas à considérer, dans les années 1930, l’aunée comme un spécifique de la tuberculose pulmonaire, après qu’il fut remarqué que cette plante agissait aussi face à un autre bacille en l’inhibant, le bacille de Koch. Tout cela explique que, fort plébiscitée, l’aunée entra dans une kyrielle de préparations pharmaceutiques à travers les âges (opiat de Salomon de Joubert, catholicon double de Fernel, onguent martiatum, looch pectoral, sirop hydragogue de Charas, diabotanum de Blondel, emplâtre de Vigo, sirop d’armoise composé, etc.).

Très grande plante vivace originaire du sud-est de l’Europe ainsi que de la frange occidentale de l’Asie, l’aunée peut effectivement se percher à pas loin de trois mètres de haut ! C’est qu’il faut un sacré système racinaire pour maintenir ses fortes tiges velues : en effet, d’apparence rhizomateuse, la racine d’aunée peut atteindre 5 cm d’épaisseur. Grosse et charnue – c’est bien nécessaire pour ancrer l’aunée à la terre –, cette masse racinaire adopte une teinte brun rouge roussâtre à l’extérieur, blanc jaunâtre quand on vient à la rompre.

Le gigantisme de l’aunée s’applique aussi aux feuilles, les inférieures en particulier : de l’extrémité de leur pointe jusqu’au point d’attache sur la tige, on mesure parfois 80 cm ! Longuement pétiolées (ce qui est une illusion : la feuille est resserrée à la manière d’une canule), ces feuilles de forme plus ou moins ovale et lancéolée, sont un peu dentées, et ondulées à leur surface. Sur le dessus, elles affichent un beau vert ridé, sur leur face inférieure une texture duveteuse qui les fait passer pour quelque peu grisâtres. Quant aux plus hautes feuilles, beaucoup plus petites, étroites et cordiformes, elles sont sessiles et légèrement amplexicaules (c’est-à-dire qu’elles engainent la tige, mais pas totalement dans leur cas). En été (de mai à septembre, plus justement), comme il sied aux Astéracées, l’aunée rameuse dans ses hauteurs, développe de grands capitules, étoiles solitaires de 6 à 8 cm de diamètre : au centre se trouvent des tubes jaunes hermaphrodites qu’enserrent de nombreuses et longues fleurs ligulées femelles.

En France, où l’aunée s’est finalement naturalisée, on la trouve sur des sols humides assez ombragés, surtout s’ils sont à dominante marneuse et siliceuse. Elle est pourtant peu fréquente et très localisée. Par exemple, inexistante en Provence et dans les Pyrénées, on la croise quelquefois dans nord et l’est du pays. Partout ailleurs, on peut la dire assez (ce qui est relatif) fréquente, surtout à l’abord des villages, souvent près d’anciennes habitations (ce qui peut laisser suspecter des cultures abandonnées). Autrefois cantonnée aux jardins botaniques et monacaux, elle a pu s’en échapper pour frayer à l’abord des cultures, à la lisière des forêts (sans jamais y mettre le nez), dans les haies, fossés et prairies, pourvu que ces lieux soient humides suffisamment.

L’aunée officinale en phytothérapie

Cette plante a beau s’ingénier à placer ses fleurs à hauteur de regard d’homme, et même plus haut (je souris à l’évocation de la taille du vase dans lequel Hélène envisageait de plonger les tiges d’aunée qu’elle était en train de cueillir au moment de son rapt…), c’est à ses pieds qu’il faut chercher la matière médicale que l’homme s’est toujours entiché à déterrer, pour la découper, disséquer, étudier sous toutes les coutures, etc. : une belle et grosse racine à l’avenant des parties aériennes (pour garder la tête sur les épaules, mieux avoir des semelles plombées). Cette racine, d’odeur forte et pénétrante à l’état frais (un arôme de banane (?) ai-je écrit naguère), possède une saveur un peu âcre et amère, aromatique et piquante lorsqu’on la mâche durant un moment. D’aucuns l’ont trouvée agréable au goût, dans lequel on prétend déceler parfois une touche camphrée qu’il va falloir définitivement mettre en bière : autrefois, l’on disait que la racine d’aunée contenait un camphre qui lui était spécifique, l’hélénine. Or, de camphre, je n’en connais qu’un seul, c’est le bornéone. Alors, c’est vrai que « ça » sent un peu le camphre, mais de la même manière que l’on pourrait dire que « ça » sniffe un peu le menthol ou l’eucalyptol (ce qui n’est pas faux, mais n’est pas vrai non plus !). « Ça » sent tout comme, même si l’on sait bien que ce n’est pas exactement le cas. En revanche, une fois sèche et conservée dans de bonnes conditions, la racine d’aunée exhale un suave parfum d’iris ou de violette, et conserve toujours une saveur épicée, celle-là même qui lui a fait mériter ce surnom d’aromate germain.

Avant de filer dans le détail, nous allons tout d’abord nous attarder sur la plus grosse des évidences : du nom latin de l’aunée – inula – Thomas Thomson a forgé en 1811 le nom d’une substance qu’isola Valentin Rose en 1804, l’inuline. Elle n’est sans doute pas le plus actif des principes qu’on trouve dans l’aunée, mais elle s’y présente surtout massivement (jusqu’à 45 % du poids de la racine), puisqu’elle constitue une substance de stockage énergétique que la plante emmagasine pour plus tard : c’est son caractère « fourmi ». D’autres astéracées font de même : topinambour (90 %), chicorée (55 à 80 %), grande bardane (50 à 70 %), dahlia (40 à 60 %), pissenlit (40 %), arnica (5 %), etc. Glucoside (polysaccharide) ayant une composition proche de celle de l’amidon, l’inuline n’en est pourtant pas, puisque cette fécule particulière ne forme pas une sorte de gelée mucilagineuse au contact de l’eau, ni ne bleuit à celui de l’iode. L’inuline, qui confère sa saveur douce au topinambour et au fond d’artichaut, « n’est pas digérée mais utilisée par les bactéries intestinales comme source d’énergie. La fermentation bactérienne qui en résulte va avoir plusieurs conséquences. Elle produit des acides gras à courte chaîne qui augmentent l’acidité du milieu intestinal et, par la même occasion, la solubilité du fer ; la fermentation de l’inuline active la multiplication des cellules de la paroi intestinale et augmente ainsi la surface d’absorption ; elle active aussi le gène responsable de la synthèse des transporteurs nécessaires à l’entrée du fer dans les cellules intestinales »4. Ainsi, l’inuline, favorisant l’assimilation du fer organique, est-elle tout indiquée pour lutter contre l’anémie, d’autant qu’elle promeut les bactéries intestinales bénéfiques à l’organisme. Chez les Anciens, l’on avait déjà remarqué ce fait, non explicité alors, mais qui recherchait, empiriquement, à administrer conjointement l’aunée avec le fer. Ainsi, Desbois de Rochefort, auquel fit suite Cazin : « Je donne, dit-il, l’infusion aqueuse coupée avec autant d’eau de clous rouillés »5. Mais refrénons-nous, nous empiétons sur les deux paragraphes qui vont suivre tout à l’heure. Plutôt, poursuivons l’inventaire des substances dignes de notre intérêt phytothérapeutique. J’ai recensé quelques sels minéraux (calcium, potassium, magnésium, soufre…), une résine qui donne son âcreté à la racine d’aunée, de l’albumine, une gomme, mais surtout :

  • Des stérols : β-sitostérol, stigmastérol ;
  • Des acides phénols : acétique, caféique, chlorogénique, hydrobenzoïque, dicaféylquinique ;
  • Des acides aminés : sérine, thréonine, acide aspartique, acide glutamique ;
  • Des flavonoïdes : épicatéchine, gallate de catéchine, dihydroquercétine, rutoside de pentosyle, kaempférol ;
  • Une essence aromatique dont on tire une huile essentielle composée de sesquiterpènes (azulène, β-élémène, α et β-bergamotène), de monoterpènes (α et β-pinène), de triterpènols (dammaradiénol), de lactones sesquiterpéniques (alantolactone, isoalantolactone, santamarine), d’alantol et d’anéthol.

Propriétés thérapeutiques

  • Anti-infectieuse : antibactérienne et bactériostatique (staphylocoque doré, babesia, bacille de Koch), antifongique et fongistatique, antiparasitaire, antiprotozoaire, larvicide (Aedes aegypti)
  • Antiseptique, sédative et antispasmodique des voies respiratoires, béchique, expectorante, mucolytique, asséchante des muqueuses respiratoires, stimulante des muqueuses bronchiques, cicatrisante des muqueuses bronchiques, anti-inflammatoire bronchique
  • Antiseptique et sédative des voies urinaires, diurétique, éliminatrice de l’urée et des chlorures
  • Dépurative, sudorifique, diaphorétique, détoxifiante
  • Apéritive, digestive, stomachique, tonique de l’intestin grêle, vermifuge
  • Cholagogue, hépatoprotectrice (c’est une « hépatique » : cf. la couleur de ses fleurs et la forme de ses feuilles)
  • Tonique amère, stimulante générale, fortifiante
  • Cicatrisante, détersive, résolutive, antiprurigineuse
  • Emménagogue, utérotonique
  • Hypotensive
  • Fébrifuge
  • Antitumorale, cytotoxique
  • Neuroprotectrice, anti-oxydante
  • Améliore la vigilance

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère respiratoire : bronchite, bronchite catarrhale, spasmes bronchiques, asthme humide, toux quinteuse, toux des tuberculeux (l’aunée leur est grandement profitable), coqueluche, engorgement des voies respiratoires, maux de gorge, amygdalite, angine, irritation du larynx, trachéite chronique, grippe accompagnée de fièvre
  • Troubles de la sphère digestive : inappétence, atonie gastro-intestinale, aigreur et brûlure d’estomac, tiraillement gastrique, nausée, vomissement, diarrhée (chronique, séreuse), fermentation intestinale, entérite, ulcère gastrique, colique de plomb, parasites intestinaux (ascaris, ankylostomes, nématodes, trichures)
  • Troubles de la sphère vésico-rénale : oligurie, urémie, atonie vésicale, catarrhe vésical, cystite, néphrite, pyélonéphrite, colique néphrétique, hydropisie, goutte, rhumatismes
  • Troubles de la sphère hépatobiliaire : jaunisse, ictère, cholémie, engorgement lent du foie
  • Troubles gynécologiques : aménorrhée, règles insuffisantes et/ou douloureuses, provoquer et régulariser les règles chez la jeune fille, leucorrhée (par endométrite catarrhale), engorgement lent de la matrice
  • Affections cutanées : scrofule, dartre, gale, eczéma, prurit, démangeaisons herpétiques, peau croûteuse, plaie, plaie d’allure douteuse, blessure, ulcère (atone, indolent, ancien), coupure, escarres
  • Faiblesse et fatigue générale, asthénie, anémie, chlorose (les « pâles couleurs », comme l’on disait dans l’ancien temps), convalescence, fatigue après infection grippale
  • Hémorroïdes
  • Hypertension
  • Engorgement lent de la rate
  • Scorbut (en compagnie du raifort)
  • Cure de démorphinisation

L’aunée en médecine traditionnelle chinoise

L’aunée entre particulièrement en correspondance avec les deux grands méridiens associés à l’élément Terre : Rate/Pancréas (Yin) et Estomac (Yang). De plus, elle apporte une action bienfaisante sur quatre méridiens Yin appartenant chacun aux quatre autres éléments propres à la médecine traditionnelle chinoise, ceux du Foie (Bois), du Poumon (Métal), des Reins (Eau) et du Cœur (Feu). D’une manière générale, l’aunée tonifie l’énergie de ces six méridiens, dont l’action sur la sphère physique reprend peu ou prou ce que nous avons vu dans le paragraphe précédent : fragilité immunitaire, asthénie, anémie, infection bactérienne et virale, fatigue après infection, aménorrhée, dysménorrhée, difficultés digestives, acidité gastrique, néphrite, bronchite, toux, eczéma, dermatoses, etc.

Modes d’emploi

  • Infusion de racine d’aunée à destination interne : compter 15 à 30 g par litre d’eau. Tisane très aromatique et agréable au contraire de la préparation suivante :
  • Décoction de racine d’aunée à destination interne : compter 10 à 30 g par litre d’eau. Une extrême coction dissout plus facilement la résine très âcre de l’aunée ce qui, in fine, rend cette décoction particulièrement imbuvable. De plus, les principes aromatiques de la racine d’aunée sont littéralement vaporisés par ce procédé. Donc, mieux vaut préconiser une plus petite quantité (maximum 20 g) en décoction pendant pas plus d’une trentaine de minutes (ce qui, me concernant, m’apparaît déjà trop long). Si l’on destine cette décoction à un usage externe, cette précaution n’a plus lieu d’être, l’on peut même forcer la dose jusqu’à 60, voir 100 g par litre d’eau.
  • Macération vineuse de racine pilée : 40 g de racine en macération durant deux semaines dans un mélange d’eau-de-vie (50 cl) et de vin blanc (100 cl). Autre recette : 60 g de racine concassée dans un litre de vin rouge (ou blanc) en macération durant une dizaine de jours. A l’issue, on filtre puis on édulcore au miel ou au sirop de sucre de canne.
  • Teinture-mère : 10 à 20 gouttes par prise trois fois par jour.
  • Inhalation : une cuillère à café de teinture-mère dans un bol d’eau chaude (on ferait de même avec son huile essentielle si nous en disposions).
  • Sirop de racine d’aunée.
  • Poudre de racine : 2 à 10 g par jour dans un véhicule liquide adapté (miel, sirop, jaune d’œuf).
  • Pommade : 10 g d’axonge auxquels on mêle 20 g de poudre de racine d’aunée (on peut aller jusqu’à 50/50).
  • Racine confite au sucre (comme les pétioles d’angélique) : on lui fait prendre la fonction de « bonbons » à suçoter lors des désagréments qui affectent les voies respiratoires hautes.

Voici quelques recettes composées histoire de s’égarer sur des sentiers peu débattus :

  • Infusion contre la coqueluche : racine d’aunée, thym, serpolet, anis vert : 10 g de chaque. Une cuillère à café de ce mélange par tasse d’eau chaude. Compter deux à quatre tasses par jour.
  • Infusion contre l’asthme : racine d’aunée, racine de primevère, anis vert : 10 g de chaque. Une cuillère à café de ce mélange par tasse d’eau chaude. Compter deux à quatre tasses par jour.
  • Tisane anticatarrhale de Théodore Tronchin (1709-1781), médecin de Voltaire : placez 130 g de miel blond dans un litre d’eau que vous porterez à ébullition jusqu’à ce que le tout frémisse à peine. Aux premiers bouillons, coupez le feu, ajoutez 16 g de racine d’aunée débitée en petits morceaux et 8 g de badiane (ou d’anis vert si vous n’en disposez pas). Laissez infuser hors du feu et à couvert durant ¾ d’heure.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Récolte : elle se déroule dès l’automne (septembre, octobre) et peut s’étaler tout l’hiver durant (des prélèvements printaniers ne sont pas impossibles) et concerne les plants de 2 à 4 ans. Une fois déchaussée, on brosse bien la racine, on la découpe en tronçons et puis on les fait sécher au soleil ou à l’étuve (à une température de 35 à 45° C). On peut cueillir les jeunes feuilles au mois de juin pour en user immédiatement.
  • Comme cela est typique des Astéracées, l’aunée n’échappe pas à un potentiel pouvoir allergisant qui se manifeste surtout via des dermatites de contact. Consommée par voie interne et à dose inadaptée, l’aunée peut provoquer nausée, vomissement, diarrhée et crampes, plus rarement des spasmes et des symptômes de paralysie. On ne l’administrera pas en cas de grossesse (utérotonie) et d’allaitement.
  • Comestible, la racine de l’aunée est parfois surnommée, comme nous l’avons déjà relevé, aromate germain, puisqu’en Allemagne on la râpait comme on le fait du gingembre, afin d’aromatiser les gâteaux et les salades de fruits. Elle était également confite. Autrefois, en Suisse romande, la racine d’aunée tenait bonne compagnie à l’absinthe dans la liqueur du même nom. En Alsace, on mettait à macérer la racine d’aunée dans du moût de raisin rouge : cela formait un vin aromatique, le reps. Enfin, sachons que les jeunes feuilles cueillies en juin sont comestibles aussi bien crues que cuites.
  • Récemment, j’ai appris qu’on vendait du bois de gaïac comme encens à brûler sur une pastille de charbon : l’on peut faire de même avec la racine d’aunée afin de parfumer les habitations de son arôme particulier.
  • Faux ami : une autre plante de la famille des Astéracées en est un : Telekia speciosa. Attention de ne pas confondre ces deux plantes.
  • Autres espèces : l’inule des montagnes (I. montana), l’inule conyze (I. conyza), l’aunée à feuilles de saule (I. salicina), la conyze des prés (I. britannica), l’inule fausse-aunée (I. helenioides), l’aunée visqueuse (I. viscosa), l’aunée faux perce-pierre (I. crythmoides), l’aunée des prairies (I. japonica) et enfin l’inule odorante ou petite inule (I. graveolens), qu’on honorera d’un petit article à sa mesure la semaine prochaine, puisqu’il est impératif de dire deux mots de son huile essentielle, certes hors de prix, mais particulièrement intéressante.
  • La teinturerie a su tirer de la racine d’aunée un pigment bleu.

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  1. Guy Ducourthial, Petite flore mythologique, p. 89.
  2. L’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert, article « helenium » rédigé par Louis de Jaucourt (1704-1780).
  3. Hildegarde de Bingen, Physica, p. 62.
  4. La Garance voyageuse, n° 82, p. 3.
  5. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p. 104.

© Books of Dante – 2021

Crédit photo : Stefan Lefnaer (wikimedia commons).

L’ambre

Ambre brut – crédit photo : gfdl (wikimedia commons)

Synonymes : succin1.

L’attraction pour l’ambre remonte à bien plus loin qu’on l’imagine généralement : il y a 30 000 ans, lors du Magdalénien, l’on fabriquait des bijoux et des amulettes dans ce matériau dont on s’était rendu compte de la facilité qu’il y avait de le tailler, outre l’intérêt de sa couleur et de son éclat. Le troc de l’ambre est, lui aussi, beaucoup plus ancien que cela : par exemple, on a découvert en Espagne (dans les grottes d’Isturitz et d’Altamira) des fragments d’ambre qui semblent attester des échanges longues distances puisqu’on ne trouve pas d’ambre natif en Espagne. Ce vif intérêt n’a pas été démenti par les périodes suivantes puisque durant une bonne partie de l’Âge du bronze (2200 à 750 av. J.-C.) et tout l’Âge du fer qui lui fait suite, les Germains troquèrent l’ambre contre des métaux, faisant même de colliers d’ambre de véritables « monnaies » d’échange. Les Scandinaves firent de même, ce qui explique que l’on ait retrouvé de l’ambre danois dans les Alpes, ainsi que les Celtes qui, dès le VIe siècle av. J.-C. commercèrent l’ambre, en particulier grâce à une route de l’ambre joignant la mer Baltique au nord, à la Méditerranée au sud. Ainsi, cela permettait aux régions pauvres en ambre d’en être plus ou moins abondamment fournies selon la richesse du commanditaire : si l’on sait que les bijoux d’ambre firent littéralement fureur en Grèce et chez les Assyro-babyloniens, la cherté de l’ambre – relative à l’éloignement des gisements – ne fit apparemment pas reculer la folle prodigalité d’un Néron qui en faisait parvenir de grandes quantités par l’une des principales routes de l’ambre, celle empruntant un itinéraire traversant l’Autriche et la Moravie. L’ambre peut rendre fou et attirer à lui les corps les plus faibles et fragiles, c’est parfaitement connu. En effet, très prisé et convoité, acquis souvent au prix d’un or (qu’on ne lui préfère pas toujours !), l’ambre demeure une substance particulièrement attractive : s’il se charge négativement au contact de la peau, une fois frotté vigoureusement avec une étoffe de laine, il perd des électrons et devient non seulement émetteur d’ions négatifs mais aussi électrostatique, propriété que découvrit Thalès de Milet au VIe siècle av. J.-C. Ainsi, en portant de l’ambre sous forme de pendentif ou de chapelet, le porteur se décharge de sa propre charge électro-magnétique. Cette propriété autorise encore l’ambre à attirer vers lui de légères et menues choses, comme des fragments de papier, des bouts de paille, etc. C’est ce qu’Aristote connaissait aussi, mais que l’on ne s’expliquait pas autrement que par une cause occulte qui fait sympathiser l’ambre avec la paille, plus qu’avec toute autre chose. Bien longtemps après nos deux savants grecs, Pierre Pomet affola l’aiguille d’une boussole avec un morceau d’ambre frotté, ce qui l’amena à se lancer dans une tentative d’explication parfaitement extravagante, mais qui eut au moins la valeur de chercher à comprendre un tel phénomène.

L’ambre attire à lui, de même que la divinité celte Ogmios qui possède elle aussi un pouvoir attractif puisque, magnétique, il électrise les foules : qu’on se souvienne des « chaînettes » d’or et d’ambre qui lient sa bouche aux oreilles de ceux qui l’écoutent. Cela n’est donc pas surprenant d’avoir lié l’ambre – par le truchement d’un collier – au chakra de la gorge, si l’on s’en réfère aux croyances entretenues au sujet de ses bonnes actions sur cette sphère, tant physiquement que psychiquement/énergétiquement au reste. On dit d’un homme doué d’une grande pénétration qu’il est fin comme l’ambre : sans doute cette vertu incita-t-elle les Anciens à opter pour l’ambre lors de la fabrication d’objets à caractère talismanique et/ou religieux. De là découlent probablement l’ensemble des pouvoirs magiques attribués à l’ambre : « L’ambre représente le fil psychique reliant l’énergie individuelle à l’énergie cosmique, l’âme individuelle à l’âme universelle »2. Tu veux participer au Grand Tout pleinement mais tu ne sais pas comment faire ? Porte donc de l’ambre ! A la seule évocation d’Ogmios, cela est parfaitement limpide. Apollon, pleurant des larmes d’ambre lorsqu’il est banni de l’Olympe, rappelle la dimension de ce lien. L’ambre, c’est encore l’attraction solaire d’essence céleste, spirituelle et divine, réunissant autant les qualités de l’argent que celles de l’or. Au premier, l’on peut rattacher la blancheur et la brillance de la lumière céleste, au second l’inépuisable et indéfectible caractère de son incorruptible pureté : l’ambre a partie liée avec l’idée même de jeunesse perpétuelle, puisque la transparence de l’ambre ne soustrait pas à notre vision les corps morts parfaitement conservés que, parfois, il abrite. « Ce n’est pas d’aujourd’hui, écrivait en 1694 Pierre Pomet, que les curieux font cas de ces morceaux, où il y a des bestioles enfermées, et qu’ils les regardent comme de grandes raretés »3. Il dit d’ailleurs toute la surprise et l’embarras incrédules dans lesquels se trouvèrent les naturalistes de son époque, à la découverte de morceaux d’ambre contenant non seulement des insectes (mouches, fourmis, etc.), mais aussi des araignées, des fragments végétaux (feuilles, pétales, grains de pollen), des bulles d’air ainsi que, plus récemment, des portions entières de « dinosaures » (aile, queue, etc.). Ce mystère était déjà chanté par Martial dans ses Épigrammes :

« Comme errait la fourmi sous l’ombrage d’un tremble,

L’insecte s’englua dans une goutte d’ambre :

Lui qui, de son vivant, fut l’objet de mépris,

Devint, après sa mort, un objet de grand prix »4

La fourmi de Horace – crédit photo : Anders L. Damgaard (wikimedia commons)
Une guêpe dans la même posture – crédit photo : Université de l’état d’Oregon (wikimedia commons)

Il est connu que l’ambre, par son formidable pouvoir de condensateur (en chapelet et en amulette, c’est ce à quoi on le destine), fait acquérir à son porteur quelque chose de plus, à l’image de cette fourmi, un jour insignifiante, le lendemain chérie autant que la prunelle de ses yeux : mais à travers ce phénomène, ce n’est pas tant la fourmi que l’on considère à sa valeur juste, que le mécanisme incompréhensible – envisager qu’un jour l’ambre fut liquide ! – qui la fait accéder à ce statut apparemment inatteignable, c’est-à-dire à son enclosement au sein même de cette matière sacrée qu’est l’ambre. Du temps de Pomet, l’explication de Martial, c’était celle qui prévalait toujours. C’est probablement ce qu’il s’est passé il y a 50 millions d’années, mais Pomet, ainsi que Martial, ramènent ça à un temps autrement moins ancien, parce qu’insoupçonné à l’époque. Ce qui pose aussi la question de sa genèse. Aussi loin que l’homme s’est posé la question, de multiples hypothèses, échos de l’histoire, nous sont parvenues. Durant l’Antiquité gréco-romaine (avec Homère, Aristote, Ovide, Pline, etc.), l’ambre n’est pas autre chose que la résine de certains arbres (aulne, pin, peuplier) dont la naissance mythologique est assurée par le truchement des entités divines : remémorons-nous la métamorphose des Héliades en peupliers noirs, contée par Ovide dans le deuxième livre des Métamorphoses : « De cette écorce, leurs larmes coulent encore, elles se distillent en perles d’ambre de leurs jeunes rameaux, et durcissent au Soleil. L’Éridan les recueille dans ses eaux limpides et les porte aux mariées du Latium qui en font leur parure »5. La solidification des rayons du soleil au bord de l’océan donna naissance à l’ambre, pour d’autres, comme les Slaves qui virent dans l’ambre les larmes pétrifiées de leurs dieux. Expliquer le monde, d’une manière ou d’une autre. Parfois de façon farfelue. Ainsi ces croyances : l’ambre proviendrait des larmes d’oiseaux habitant certaines régions de l’Inde ou bien encore de l’urine de quelque lynx !… D’autres tentatives d’explication virent le jour, cherchant à insuffler beaucoup moins de fantastique que jusqu’à présent : l’on a soutenu, par exemple, que l’ambre naîtrait au fond des océans et qu’il serait arraché des abysses sous la force des ondes pour remonter ensuite à la surface, où on le trouverait sur les plages. Certaines hypothèses furent plus alambiquées pour tenter de percer le mystère de l’ambre de la Baltique : des arbres scandinaves se couvrent de résine, que le froid hivernal surprend et durcit dans l’instant. Il suffit à un vent assez impétueux qu’il remue leurs branchages pour que la résine s’en détache et atterrisse dans la mer toute proche. Elle y coule et poursuit son durcissement par l’entremise des esprits salins de la mer. Puis le vent et les flots de la Baltique font le reste : par leurs puissants mouvements, ils repoussent l’ambre ainsi formé sur les rivages de la Prusse orientale.

Au contraire de la myrrhe d’incestueuse nature (cf. le mythe de Cinyras et de sa fille Myrrha), l’ambre demeure l’apanage de la femme mariée et de celle qui désire un enfant : « C’est pour avoir des enfants beaux et intelligents que, par magie sympathique, les femmes […] recevaient en dot des colliers de perles d’ambre – d’autant plus grosses que leur position sociale était élevée »6. Ces mêmes colliers furent tout d’abord fort prisés en France, puisque la mode voulut que les gens de bien en portassent. Mais leur extrême communauté les fit presque abandonner, sauf par les servantes qui en portaient encore et aux antipodes desquelles il existe ce que l’on appelle la Bernsteinzimmer ou chambre d’ambre, soit une pièce de 55 m² entièrement recouverte d’ambre, pour un total de six tonnes. Conçue en 1701 et installée au palais Catherine de Pouchkine, ville située près de Saint-Pétersbourg, cette chambre est l’exceptionnel cadeau que fit Frédéric Ier de Prusse à Pierre le Grand.

On attribue à l’ambre bien des prodiges – faire retrouver le sourire aux affligés (surtout quand on le mêle au chocolat, aux dires de Brillat-Savarin !), décomposer le poison et en trahir la présence dans un breuvage versé dans une coupe lorsqu’elle est d’ambre (selon Serenus Sammonicus). Parmi eux, citons encore cette fabuleuse capacité que possède l’ambre, celle d’éviter les pertes dues aux incendies et aux inondations, et de retrouver les trésors égarés. Mais l’ambre perdu semble lui-même irrécupérable : volée par les Allemands en 1941 – le pouvoir attractif de l’ambre (encore !) – la chambre d’ambre a été égarée en 1945, et l’on ignore depuis où elle peut bien se trouver (au cas où elle n’aurait pas été détruite pendant les bombardements de la Seconde Guerre mondiale). On peut néanmoins en voir une reconstitution à l’identique située dans la même ville et inaugurée en 2003. Les enfants conçus dans une telle chambre – si il y en a eu – naissent-t-ils plus beaux ? Le sait-on seulement ? Est-ce bien utile, au reste, de le savoir, sachant que l’ambre est pourvoyeur d’aussi méritoires et prodigieuses capacités, comme nous l’avons vu et comme il nous reste encore à le voir.

Caractéristiques minéralogiques

  • Composition biochimique : C12H20O (avec des inclusions fréquentes de H2S).
  • Densité : 1 à 1,1.
  • Dureté : 2 à 2,5 (fragile).
  • Morphologie : minéral amorphe ne formant pas de cristaux ; se présente en concrétions, galets, boules, billes, grains, nodules arrondis, etc.
  • Éclat : gras à cireux.
  • Couleur : en République dominicaine, l’on dit que l’ambre est présent sur la surface de la Terre en quatorze teintes différentes et que chacune d’elle se subdivise en quatorze nuances. Je n’en ai pas recensées autant, mais je puis néanmoins affirmer que les couleurs de l’ambre dépassent celles qui, dans notre imaginaire collectif, sont habituellement associées à ce minéral, à savoir le jaune miel, le jaune topaze brillant et le blanc laiteux jaunâtre, puisque en effet l’ambre se décline en orange, en rouge jacinthe, en brun, en bleu, en vert et même en noir. Ce dont Nicolas Lémery faisait déjà la remarque : « Cette matière est sujette à un plus grand nombre de variétés, lesquelles paraissent dépendre de divers accidents »7.
  • Luminescence : blanc bleuâtre en ondes longues, verte en ondes courtes.
  • Fusion : fond facilement dans la flamme d’une bougie (250 à 300° C).
  • Solubilité : dans 20 à 25 % d’alcool, 18 à 23 % d’éther, 9,8 % de benzol.
  • Nettoyage : à l’eau savonneuse.
  • Morphogenèse : l’ambre résulte de la fossilisation de la résine de divers conifères piégée dans les sédiments du Paléogène, en particulier ses plus anciennes subdivisions, le Paléocène et l’Éocène. La plupart du temps, l’on considère que l’ambre le plus commun remonte entre 40 et 60 millions d’années, mais en réalité la fourchette temporelle est bien plus large, s’élargissant de – 300 à – 30 millions d’années. Signalons que l’ambre fait partie des gemmes organiques à l’instar du copal.
  • Gisements : localement abondant. On pourrait se résoudre à signaler les célèbres gisements de la Baltique, en particulier l’ambre que l’on ramasse sur le rivage ou celui qui surnage à la surface des eaux, comme c’est le cas près de Kaliningrad, plus précisément au sud-ouest de cette ville russe, à Iantarny. La Lituanie, toute proche, apporte elle aussi son tribu de beaux morceaux d’ambre. Par ailleurs en Europe, on trouve de l’ambre dans les très nombreux pays suivants : Suède, Danemark (Jutland), Grande-Bretagne, Allemagne, Pays-Bas, Autriche, Hongrie, Pologne, Roumanie, Italie (Ombrie, Marches, Sicile), Ukraine. En France, l’on en trouve aussi un peu, en particulier dans les départements méridionaux, comme celui des Alpes de Haute Provence. – Amériques : Pérou, Caraïbes (île d’Hispaniola : la proximité de mines de cuivre confère à certains ambres dominicains une couleur vert clair à vert foncé, une autre bleue). – Asie : Inde, Chine (Himalaya), Birmanie. – Afrique : Égypte.
  • Distinction et confusion : à l’ambre brun sicilien l’on accorde le nom de simétite, au roumain celui de rümanite. Ces deux ambres, de même que l’ambre en général, doivent être distingués d’autres minéraux organiques, qui ne sont pas autre chose, eux aussi, que des résines fossilisées sans être pour autant de l’ambre. C’est le cas de la neurodorfite jaune pâle, de la muckite brune et de la valchovite (ou rétinasphalte) de République tchèque (Moravie).
  • Falsification : faire passer du copal pour de l’ambre est chose commune. Mais celui-ci diffère de l’ambre par son aspect, l’odeur qu’il répand lorsqu’il brûle, sa vertu non-électrostatique. Et quand on n’a pas de copal sous la main, on triche d’une autre manière, par exemple en faisant appel à celle des ouvriers prussiens qui « augmentent le volume du succin, en faisant chauffer les morceaux qu’ils se proposent de coller les uns contre les autres, et en les frottant avec de la potasse en liqueur »8. Plus récemment, les matières plastiques sont venues au secours des faussaires qui ont pu fabriquer des résines synthétiques du plus bel effet mais qui ne résistent heureusement pas à l’examen. Enfin, la dernière astuce que je peux confier à votre attention, consiste dans l’ambroïde, ambre obtenu à partir de déchets d’ambre pressés et/ou fondus ensemble dans le but de former de plus grands fragments, vendeurs davantage.
  • Pierre fine : l’ambre s’emploie « nature », mais peut aussi se travailler en cabochon (c’est-à-dire non facetté, se polissant très bien au tonnelet, à la silice ou à l’écume de mer), mais aussi en facettes et intailles. L’on en fait nombre de bijoux (bagues, colliers et bracelets), de bibelots, d’objets usuels (le fume-cigarette de Soljenitsyne) ou d’autres à vocation plus décorative et ornementale (vases, sculptures, etc.).
Un exemple de ce que l’on peut façonner dans l’ambre – crédit photo : S. Yu. Lomakin (wikimedia commons).

L’ambre en thérapie

De l’ambre, la médecine a su tirer très tôt les moyens d’en appliquer les salvateurs effets à l’organisme aussi bien sous sa forme de gemme que par les diverses substances qu’on a tirées de lui, à savoir : sa poudre, son sel volatil, sa teinture et jusqu’à un verni d’esprit-de-vin dont il m’est bien difficile de déterminer avec exactitude de quoi il retourne exactement. Soyons donc plus circonspect : la distillation sèche, réalisée à haute température (environ 350° C) et sous vide de l’ambre, permet d’obtenir plusieurs produits bien distincts : une huile essentielle, une huile épaisse empyreumatique, ainsi qu’une matière solide, noire, luisante dont la redistillation ne permet plus d’obtenir quoi ce que soit. Cette matière résineuse et solide n’est autre que la colophane, sorte de vernis ambré que les musiciens connaissent bien, en particulier les violonistes puisqu’elle permet d’améliorer la qualité des cordes d’un violon. Antonio Stradivari (1644-1737) procédait déjà ainsi. A cela, n’oublions pas d’ajouter le fameux acide succinique, prédominant dans l’ambre (à hauteur de 3 à 8 %), tant et si bien qu’on a utilisé l’ancien nom de l’ambre, succin, pour lui forger un nom bien à lui. Mais ce sur quoi nous allons plus longuement nous attarder, c’est sur l’oleum succini, c’est-à-dire l’huile essentielle d’ambre qui véhicule un parfum chaud et doux, portrait qui serait bien incomplet si l’on se contentait que de cela. En effet, cette espèce de mélasse visqueuse de couleur rouge brun foncé qu’est l’huile essentielle d’ambre renvoie à bien d’autres qualificatifs à même de charmer les papilles olfactives les plus endurcies : boisé, fumé, un peu musqué, résineux et goudronneux, « animal », cuiré, aux nuances d’agrume floral et acidulé. Autant dire que cette substance fait les délices de tout parfumeur, son caractère coriace et tenace conjuguant un excellent fixateur à une parfaite note de fond. Comment cela se peut-il alors qu’elle est issue d’une « pierre » qui flotte sur l’eau ? :-)

Les prochaines informations concernant cette huile essentielle vont porter sur sa composition biochimique. Et c’est là que ça se complique, car selon la provenance de l’ambre et de sa « qualité » aussi (de quel ambre use-t-on aujourd’hui en vue de la distiller ? De cet ambre dit de « basse » qualité qu’autrefois les Hollandais distillaient en grand dans des cornues ?), la composition biochimique finale de telle ou telle huile essentielle sera forcément différente. Sur ce point, je ne vous apprends rien. Les données chiffrées suivantes s’appliquent à une huile essentielle extraite d’ambre d’origine himalayenne.

Sesquiterpènes : dont trans-calaménène (26,50 %), cadalène (17,20 %), 1.6 diméthyle-naphtalène (9,60 %), α-calacorène (6,30 %), cadina-1(10),6,8-triène (3 %), 7-hydroxycadalène (2,50 %), dihydrocurcumène (1,40 %), α-muurolène (0,70 %), α-copaène (0,70 %), α-cadinène (0,30 %), β-élémène (0,30 %). Cela nous fait approcher de 70 % de sesquiterpènes ! Avec cela, on y trouve des sesquiterpénols dont le cadin-1,3,5-trien-5-ol (3,80 %), et peut-être d’autres comme le thunbergol, le fenchol ou encore l’isolongifoliol, etc.

Dans d’autres lots, on voit apparaître des sesquiterpènes non mentionnés dans cette liste conséquente déjà, dont le paracymène, le cumène, le δ-3-carène, le longipinène, l’aromadendrène, le thuyospène, le caparratriène, etc. Mais l’absence de chiffres peut difficilement rendre compte de l’allure du profil biochimique. On prétend encore que des huiles essentielles d’ambre seraient apparemment riches en monoterpènes, en éthers, en cétones (camphre ?) ou encore en monoterpénols (bornéol). Sans précisions sûres et utiles, mieux vaut s’abstenir et ne pas trop s’avancer, car dans ce domaine également, les confusions et les falsifications semblent faire long feu.

Propriétés thérapeutiques

Il y a, dans la Materia medica de Dioscoride, en façon d’addenda, un Livre sixième qui n’est absolument pas de la main de cet auteur, mais qui a été ajouté plus tardivement, peut-être à l’époque de la traduction française de ce texte (1559) et dont j’ai tiré ces quelques informations au sujet de l’ambre, ici marqué du genre féminin : « Elle fortifie, quand on la hume, le cœur et le cerveau, et profite aux personnes âgées et froides de nature […]. Elle conforte les membres fragilisés et pareillement les nerfs. Elle accroît l’entendement, profite aux mélancoliques, conforte l’estomac et ouvre les opilations de la matrice, provoque le flux menstruel, incite aux actes vénériens, aide au mal caduc, aux paralysie et aux spasmes. L’ambre mise en infusion dans du vin fait excessivement enivrer »9. C’est un portait bien complet, mais en voici encore davantage (cela concerne uniquement l’huile essentielle d’ambre) :

  • Tonique, stimulant de l’immunité, anti-infectieux (antibactérien), purifiant atmosphérique
  • Apaisant, déstressant, sédatif, relaxant, inducteur du sommeil, abaisse le niveau de cortisol, apporte équilibre et harmonie, augmente les capacités cognitives, la concentration et la mémoire
  • Analgésique, anti-inflammatoire
  • Cardioprotecteur, tonique circulatoire (micro-circulation), hypocholestérolémiant
  • Anti-oxydant, antiradicalaire
  • Régénérateur cutané, rend son élasticité à la peau, assainissant du cuir chevelu
  • Antispasmodique
  • Expectorant
  • Aphrodisiaque (l’homme qui en conserve sur lui assure, dit-on, sa virilité)
  • Fébrifuge

Usages thérapeutiques

  • Troubles locomoteurs : rhumatismes, arthrose, douleurs articulaires et musculaires, paralysie
  • Troubles de la sphère cardiovasculaire et circulatoire : prévention des palpitations cardiaques, de l’arythmie, de l’AVC et de l’angor, hypertension, inflammation des vaisseaux sanguins, hypercholestérolémie
  • Troubles de la sphère respiratoire : soulager l’asthme, infection et congestion respiratoires, bronchite, rhume, grippe
  • Affections cutanées : plaie, meurtrissure, contusion, blessure, enflure, acné, eczéma, psoriasis, cicatrice, peau sèche, rides et ridules, rougeur cutanée, troubles du cuir chevelu (alopécie, cheveux secs, abîmés et cassants, pellicules)
  • Troubles du système nerveux : stress, angoisse, tension nerveuse, fatigue et asthénie intellectuelle, insomnie, troubles du sommeil, réduction des phénomènes épileptiques (spasmes)
  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : dysenterie, crachement de sang
  • Convalescence après une longue maladie

Propriétés et usages énergétiques et psycho-émotionnels

Parce qu’il est chaud et sec, l’ambre permet de lutter tout à la fois contre le froid et l’humidité, en particulier lorsqu’il se fait le gardien de la porte de Vishuddha, le chakra de la gorge : en protégeant ce centre énergétique, il préserve aussi les voies respiratoires et prévient donc tout ce qui est susceptible de les mettre à mal, c’est-à-dire un certain nombre d’affections que nous avons listées dans le paragraphe « usages thérapeutiques », à savoir : refroidissement, coup de froid, rhume, maux de gorge, grippe, épisode fébrile avec frisson, etc.

Bien que le chakra de la gorge place d’emblée l’ambre sous la houlette de la planète Mercure, c’est plutôt au Soleil auquel on convie bien plus volontiers le rôle d’incarner sa planète dominante, d’autant plus quand on accorde à cette substance le Lion comme signe astrologique. Mais comme on l’associe encore à la Vierge et au Gémeaux, deux signes mercuriens, on peut aisément faire de Mercure une planète avec laquelle faire correspondre l’ambre. Non seulement sous le rapport de ce que nous avons pu indiquer un peu plus haut, mais aussi pour rappeler le caractère magnétique de l’ambre, celui-là même qui capte et captive (Ogmios en filigrane, encore), qui méduse même, ce qui ne se peut sans une belle élocution et un organe de la voix à l’avenant, sans ce souffle qui caractérise tant celui qui veut persuader, celui encore qui souhaite communiquer l’indicible au-delà de la seule matière tangible. Eh bien, dans tous ces cas-là, l’ambre fait merveille et s’avère être un excellent compagnon. Mais s’il est Lion, il entre donc en résonance avec le chakra lié au Soleil, c’est-à-dire Manipura, alias chakra du plexus solaire. C’est bien ce que nous avons déjà abordé lorsque nous avons relevé les énergiques propriétés de l’ambre, lui permettant de lutter contre la fatigue, de réprimer l’angoisse, d’éteindre les tendances dépressives, tout simplement parce que l’ambre apporte joie et gaieté, de même qu’il attire à lui ces menus bouts de papier et autres fétus de paille. L’ambre est donc soleil auprès duquel on n’hésitera pas à se réchauffer et « à renouer notre lien énergétique avec la vie. […] L’ambre nous aide à incorporer et à intégrer les énergies spirituelles sur le plan physique et dans la réalité quotidienne »10. N’est-ce pas ce que font les suiveurs du dieu Ogmios ? Le Savoir n’est-il pas trop perturbant pour l’homme qu’il nécessite d’en passer par cet entremetteur qu’est l’ambre, le prémunissant d’un choc cognitif trop puissant ? De plus, par pure sympathie, l’ambre nous autorise à « contacter la force et la sagesse présentes en nous. Il nous permet de retrouver les trésors acquis et accumulés au fond de notre être depuis des millénaires »11, de même que cette primo-résine, sève de vie, qui a été figée par le Temps, ce qui a permis d’en augmenter prodigieusement la puissance durant les millions d’années qui se sont écoulés depuis lors. C’est pour cela que l’ambre doit être employé parcimonieusement, vu la puissance accumulée qu’il contient. On en peut faire un encens solaire par exemple, dans lequel il n’entrera pas pour la plus grande part, bien entendu. Voici une suggestion de recette :

  • Oliban : 50 %
  • Basilic : 40 %
  • Ambre : 10 %

On peut ajouter à ce mélange quelques stigmates de safran ou de la poudre de pétales de souci si l’on ne dispose pas des riches filaments d’or. Enfin, dernière recommandation avant de passer à la suite : sachez que « la fumée de l’ambre est très appréciée de toutes sortes d’entités. A brûler avec modération, si l’on ne veut pas voir son occultum envahi par des entités de toutes sortes, et non désirées »…12.

Modes d’emploi

La pharmacopée a abandonné derrière elle de nombreuses « spécialités succiniques » parmi lesquelles nous trouvons la teinture de carabé obtenue à partir d’ambre réduit en poudre et placé durant un certain temps dans l’alcool, le sirop de carabé (un scrupule d’acide succinique en dilution dans huit onces de sirop d’opium), les trochisques de succin (auxquels participent corail et oliban), l’électuaire balsamique (réputé contre la blennorragie), le diascordium antidiarrhéique (entre autres…) de Fracastor (1483-1553), l’eau de Luce mêlant essence d’ambre et ammoniaque liquide. On utilisait des boîtes fumigatoires dans lesquelles les fumées issues de la combustion de l’ambre étaient censées débarrasser le rhumatisant de ses douleurs. De toutes ces anciennes manières de mettre en valeur les qualités thérapeutiques de l’ambre, la seule qui ait été conservée durablement, c’est celle qui consiste à faire porter aux enfants des colliers d’ambre pour que cela les aide à « faire » leurs dents et à en soulager les douleurs. Mais, plus largement, aux XVIe et XVIIe siècles, de tels colliers étaient d’usage très courant en Lombardie et dans la plaine du Pô, et dans toute autre région éloignée de la mer (l’ambre a la réputation ainsi de guérir le scorbut et le goitre, et plus simplement les maux de gorge).

Enfin, d’un point de vue aromathérapeutique, on retiendra essentiellement les modes d’utilisation suivants à l’exclusion de la voie orale : inhalation, dispersion atmosphérique, bain, voie cutanée.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

Il y a sans doute dans le texte que vous venez déjà de lire certains passages qui mériteraient de trouver une juste place ici. Je pense, en l’occurrence, à la falsification et aux risques de confusion. Mais nous n’allons pas nous permettre une redite. Nous nous contenterons donc d’aligner un certain nombre de conseils relatifs à l’emploi de l’huile essentielle d’ambre :

  • A proscrire chez les femmes enceintes (huile essentielle utérotonique : risque de fausse couche), femmes allaitantes, jeunes enfants ;
  • A ne pas utiliser en cas de prise de médicaments pro-circulatoires ;
  • A diluer dans une huile végétale surtout lorsqu’on se connaît une sensibilité cutanée ; irritation et inflammation cutanées restent possibles ;
  • Enfin, à éviter par voie interne comme déjà signalé, car un certain nombre de dévoiements gastro-intestinaux peuvent éventuellement survenir (nausée, vomissement, douleur gastrique, diarrhée, etc.).

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  1. Nom archaïque de l’ambre. Ne survit plus qu’à travers l’acide succinique tiré de l’ambre et présent dans de nombreux végétaux. On l’appelle encore elektron/electrum, puisque l’ambre concentre les premières observations de phénomènes électriques, c’est-à-dire ceux concernant l’électricité statique. Enfin, il porte, bien que plus rarement, le nom de karabé (ou carabé) qui, en langue persane, signifie « tire-paille », en relation intrinsèque avec le terme qui précède. Quant à l’ambre lui-même, il provient du mot arabe anbar qui qualifie tout d’abord l’ambre gris partageant avec le jaune cette commune propriété, celle de flotter à la surface des ondes.
  2. Jean Chevalier & Alain Gheerbrant, Dictionnaire des symboles, p. 29.
  3. Pierre Pomet, Histoire générale des drogues, p. 5.
  4. Traduction de Lionel-Édouard Martin.
  5. Ovide, Les Métamorphoses, Livre II, p. 100.
  6. Claudine Brelet, Médecines du monde, pp. 102-103.
  7. Nicolas Lémery, Nouveau dictionnaire des drogues simples et composées, Tome 2, p. 469.
  8. Ibidem, p. 470.
  9. Dioscoride, Materia medica, Livre VI, p. 395.
  10. 123ambre.com
  11. Ibidem.
  12. Sorcellerie.net, Encens & senteurs, Tome 1, p. 2.

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Ambre, différentes nuances – crédit photo : PrinWest (wikimedia commons)

Le benjoin (Styrax sp.)

Benjoin de Sumatra. Celui de droite est dit de belle qualité, l’autre de moindre (crédit photo : Wibowo Djatmiko – wikimedia commons)

Synonymes : baumier du Siam, baumier de Java, vray baume, encens de Java, aliboufier, djaoui, gâwi1, ben de Judée, benjoin de Boninas, asa doux (au contraire du fétide, Asa foetida).

Partout où il a été cultivé et/ou commercialisé, le benjoin a laissé une trace pérenne des usages multiples auxquels les hommes voulurent bien le convier. Cela se compte en l’espace de milliers d’années et dans des dizaines de pays.

L’usage qu’on fit du benjoin il y a 2000 ans à Rome et dans les cités grecques a été précédé par des pratiques alternatives propres à la sphère du bouddhisme et à celle du brahmanisme. Le benjoin était alors l’utile et agréable ingrédient parfumé que l’on brûlait dans les temples, seul ou à travers des mélanges que l’on pourrait aujourd’hui considérer comme étant le fruit de la pure fantaisie. Or s’il n’y a pas grand rapport entre le benjoin brûlé en Malaisie lors des cérémonies religieuses et cette coutume familière aux Égyptiens dont le chef des danseurs était autrefois surmonté d’un cône parfumé (dans lequel le benjoin se mêlait à d’autres substances odoriférantes telles que le pin, le genévrier, le cyprès et le galbanum), ces utilisations répondent chacune à des intentions précises et réfléchies.

Je vais m’attacher ci-dessous à rendre compte des principales « recettes » dans lesquelles le benjoin joue un rôle opératif.

Permettant la concrétisation des désirs, le benjoin s’adresse autant à la sphère physique et matérielle que spirituelle et religieuse, le benjoin renvoyant au sacrifice que l’on est capable de consentir afin de se transformer et de se transcender.

Dans la première optique, le benjoin est utilisé pour favoriser la prospérité et la chance, en particulier dans le domaine des activités commerciales, industrielles et artisanales. Ainsi, le benjoin possède un pouvoir attractif sur les clients qui fréquentent une boutique, mais également sur l’argent qu’il permet de faire entrer dans la caisse, d’y rester et d’y fructifier par l’entremise d’habiles placements. Voici quelques compositions destinées à différents types de commerces :

  • Pour un magasin de fruits et légumes : benjoin (80 %) + farine de pois chiches (20 %) + quelques gouttes d’essence de térébenthine
  • Pour une boucherie : benjoin (50 %) + bois d’aloès (25 %) + suint de mouton (25 %)
  • Pour une librairie : benjoin (60 %) + encens (20 %) + myrrhe (20 %)

Pour ce faire, il est tout à fait permis de faire appel au djaoui noir (ou gris), puisque sa qualité terrienne et saturnienne fait intervenir des forces de même nature. Pour les raisons ci-dessus invoquées, le benjoin trouve sa juste place au sein de l’encens de Mercure, puisque Hermès est considéré comme la divinité des marchands et des commerçants (entre autres).

Par ailleurs, comme nous l’avons dit, le benjoin autorise l’esprit à se détacher des choses matérielles et à favoriser les activités plus élevées, comme la quête spirituelle, la méditation ou encore le subtil affinement de l’intellect. Par exemple, en faisant brûler du benjoin avec des feuilles de rue et de menthe, l’on crée une atmosphère propice au travail mental, ce que l’on peut renforcer si l’on accompagne cela par la combustion d’une bougie orange. Remplaçons ces herbes par de l’origan qui accompagnera le benjoin sur le charbon ardent, conservons une bougie de couleur similaire : cela permet de faire retrouver sa clarté à l’esprit et de lutter contre l’envahissement d’une personne, dont l’insistance à paraître dans nos rêves et dans nos pensées diurnes pourrait être mise sur le compte d’un charme ou d’un complot lancé sur notre personne. Le djaoui blanc, dit de qualité supérieure, est ici requis, faisant appel aux entités de nature céleste, ainsi qu’à la force de planètes comme Jupiter ou le Soleil. Par cet effet éminemment protecteur, le benjoin permet de retrouver l’optimisme qui sera plus complet encore à travers l’encens des mages, un trio de résines parfumées où l’oliban (30 %), la myrrhe (30 %) et le benjoin (15 %) condensent leurs pouvoirs respectifs (on complète la formule avec 13 % de charbon de bois pulvérisé et 12 % de nitrate de potassium). Avec un tel encens, on se purifie, on s’élève, on est touché par la grâce divine. C’est un encens très mystique, à la manière de l’encens de Jérusalem (10 % de benjoin) ou encore le très classique encens d’église dont on se sert lors des messes, neuvaines, consécrations et tout autre rite à caractère religieux chrétien. Voici les ingrédients qui en règlent la formule : oliban (35 %), benjoin (20 %), nitre (10 %), charbon de bois pulvérisé (10 %), storax (10 %), sucre (8 %) et cascarille, c’est-à-dire l’écorce d’un arbuste du genre Croton (5 %).

Que pouvons-nous donc rajouter à tout cela ? Qu’il existe des encens favorisant les révélations et la méditation, comme l’encens des Rose-Croix (15 % de benjoin), ou cet autre encore dans lequel le benjoin entre pour un tiers (avec un tiers d’oliban et un tiers de bois de santal). L’on peut aussi élaborer des encens de guérison ou bien encore de purification, le benjoin n’étant pas des moins efficaces pour débarrasser les locaux d’habitation et de travail des miasmes abandonnés dans les coins par les précédents occupants. Sachez, pour finir, que grâce au benjoin vous pouvez convier les énergies de la Lune, des esprits de l’Air (sylphes) et de l’Eau (ondines), etc. J’ai volontairement fait court pour ne pas faire prendre à cet article l’allure d’un extrait encyclopédique. Mais retournons dès à présent dans le concret.

L’on pourrait décrire le benjoin comme un « laurier aux feuilles de citronnier » et l’on en ferait une description assez exacte. D’ailleurs, il porta tout d’abord le nom de Laurus benzoin avant de prendre celui qu’on lui connaît en 1787. Plante arbustive ou arbre de 15 à 25 m selon les circonstances, le benjoin possède un tronc de faible diamètre, inférieur toujours à 30 cm, qu’alimente un système racinaire peu profond, traçant sous la surface du sol. Les feuilles du benjoin sont entières, simples, alternes et pétiolées. Lisses au-dessus, elles sont tomenteuses inférieurement, munies d’un mucron, c’est-à-dire d’une pointe épaisse. Quant aux fleurs, elles sont généralement constituées de cinq pétales blancs, paniculées en grappes de cloches pendantes fixées le long des rameaux, à l’aisselle des feuilles.

Qu’il soit cultivé ou évoluant en milieu naturel, le benjoin est un adepte des forêts humides et pluvieuses qui reçoivent au moins 1300 mm de précipitations dans l’année, et dont les sols présentent une acidité inférieur à 4,5 de pH.

Il est tout particulièrement présent en Inde, en Asie du sud-est (Laos, Thaïlande, Vietnam), ainsi qu’en Indonésie (Java, Sumatra).

Le benjoin en phyto-aromathérapie

Le benjoin est une gomme oléorésineuse qui a donné bien du fil à retordre aux Anciens : cette difficulté tenant en ce qu’ils ne purent prendre connaissance de sa nature végétale, ils imaginèrent une étiologie aussi erronée que celle de l’ambre : dans de vieux ouvrages, on illustre la « récolte » du benjoin par une image qui montre un personnage piochant dans une grotte à la manière d’un mineur, attendu qu’on s’était persuadé que le benjoin s’extrayait du sol comme n’importe quel minerai ! On pouvait, tenant du benjoin, nourrir quelques doutes préliminaires. Mais non, le benjoin provient bien d’un arbre du genre Styrax. Nous en distinguerons ici trois types :

  • Styrax benzoin (ou benjoin de Sumatra)
  • Styrax tonkinensis (ou benjoin du Siam, actuelle Thaïlande)
  • Styrax paralleloneurus

En règle générale, d’octobre à décembre, on taraude l’écorce des arbres 30 cm au-dessus du sol, puis on incise le tronc en pratiquant des encoches régulières tous les 20 à 30 cm. En réaction à cette agression pathologique, une matière résineuse s’écoule des plaies une à trois semaines plus tard sous la forme de larmes séchant progressivement au contact de l’air. Elles formeront un « pansement » sur cette plaie faite à l’arbre par l’homme. Quand on constate que le benjoin entre dans la composition de baumes cicatrisants, cela n’a rien d’étonnant. Puis on les recueille en les grattant pour les ôter de leur support. Ceci fait, on trie puis on calibre les fragments de benjoin ainsi obtenu et que chaque arbre fournit à hauteur de 300 à 600 g. Selon l’espèce, cette matière diffère en couleur et en parfum. Par exemple, le benjoin de Sumatra (ou benjoin en larmes, benjoin amygdaloïdes) se présente sous la forme d’une masse agglomérée de couleur grise à jaune rougeâtre à l’extérieur, blanc laiteux à l’intérieur, parsemée de larmes blanchâtres pareilles à des amandes qui, outre le nom, confèrent aussi un parfum qui la rappelle : doux, balsamique, sucré, vanillé, ce benjoin a effectivement tout de l’amande ! Le benjoin du Siam (ou benjoin en sorte), d’une bonne odeur de styrax, semble plus résineux que le précédent, présentant un spectre coloré allant du rougeâtre au brun rougeoyant.

Il existe une grande variabilité chez le benjoin : les conditions de croissance, l’origine géographique, les influences climatiques, l’état nutritionnel des plantes, les facteurs génétiques ou encore le savoir-faire du cultivateur sont autant de critères déterminants pesant sur la substance produite par tel ou tel styrax. Outre les différences induites par l’espèce elle-même, à l’intérieur de chacune, il est bien possible qu’existent divers chémotypes. Les anciens apothicaires eurent donc bien du pain sur la planche pour être certains de proposer du véritable benjoin aux patients que leur adressaient les médecins. Ainsi l’on préférait le benjoin dont la cassure était brillante et l’aspect celui du nougat, au lieu que de ce benjoin trop noirâtre que l’on rejetait pour cela, craignant qu’il ne soit pas autre chose que l’artificieux résultat de gommes diverses fondues ensemble (communelle). Une fois assuré d’avoir en main de la belle et bonne gomme oléorésineuse, on peut la vouer à maintes expériences, histoire de juger comment elle se comporte dans telle ou telle situation. C’est pourquoi l’on peut tout d’abord dire que le benjoin fond à une température de 75° C, qu’il est intégralement soluble dans l’alcool et l’éther, partiellement dans l’eau. A son parfum s’ajoute une saveur âcre, légèrement amère et piquante. Reste maintenant à savoir que faire de cette résine en thérapeutique. On l’a bien évidement employée tel quel, mais surtout en teinture et à travers tout un tas de préparations magistrales dont l’histoire n’a retenu que les plus célèbres. D’un point de vue aromathérapeutique, l’on peut aujourd’hui faire la distinction entre trois produits issus du benjoin. Les premières expérimentations à ce sujet menèrent Michael Faraday (1791-1867) à distiller le benjoin à sec en 1825 : il en tira une série de substances volatiles, ainsi qu’un acide qui se sublime sous forme concrète lors de la distillation. C’est la nature même du benjoin qui explique que son huile essentielle soit ce liquide visqueux très épais, de couleur marron à brun foncé. On a cherché à contourner ce problème en procédant par la technique permettant l’obtention d’un absolu, c’est-à-dire l’extraction par un solvant, en l’occurrence l’alcool. Eh bien, l’absolu de benjoin n’est pas moins pâteux et inemployable en l’état. On peut obvier à cette problématique en diluant cette huile essentielle et cet absolu avec de l’alcool en quantité suffisante. C’est d’ailleurs ce à quoi a procédé un producteur d’huiles essentielles : il propose à la vente une huile essentielle de benjoin obtenue par distillation à la vapeur d’eau et à basse pression, laquelle est ensuite diluée dans une quantité suffisante d’alcool biologique. D’autres fabricants procèdent autrement : ils chauffent doucement la résine de benjoin puis la combine avec de l’huile végétale de ricin afin d’en augmenter la mobilité (on pourrait employer d’autres huiles végétales comme celles de tournesol, de pépins de raisin ou de carthame).

Après enquête, j’ai pu dénicher des données chiffrées satisfaisantes permettant d’établir les profils biochimiques des trois benjoins plus haut listés :

N° 1 : Styrax tonkinensis N° 2 : Styrax benzoin N° 3 : Styrax paralleloneurus

Propriétés thérapeutiques

  • Antiseptique, anti-infectieux (antiviral, antibactérien, germicide, antifongique puissant)
  • Tonique et stimulant général, hyperthermisant
  • Expectorant, béchique, fluidifiant des sécrétions bronchiques, antiseptique des voies respiratoires, décongestionnant pulmonaire, modificateur des muqueuses trachéo-bronchiques
  • Apéritif, digestif, carminatif, antiflatulent, détend les muscles stomacaux, anti-acide gastrique, augmente la sécrétion biliaire, tonique et stimulant stomacal
  • Diurétique, modificateur des muqueuses génito-urinaires, sudorifique
  • Antispasmodique
  • Anti-inflammatoire, anti-oxydant, antirhumatismal
  • Cicatrisant puissant, vulnéraire, astringent, adoucissant des muqueuses et de la peau, assouplissant cutané, hémostatique
  • Équilibrant du système nerveux central, sédatif, apaisant, relaxant, antidépresseur, inducteur du sommeil
  • Améliore la circulation sanguine et sa rapidité

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère respiratoire : infection pulmonaire, bronchite, congestion bronchique, affections respiratoires catarrhales, asthme, dyspnée, apnée du sommeil, respiration bruyante, pneumonie, toux, laryngite, phtisie tuberculeuse, rhume, maux de gorge, « chat » dans la gorge, extinction de voix
  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : douleurs et crampes stomacales, acidité gastrique, retour de l’appétit chez le tuberculeux, gaz intestinaux, flatulences, inflammation intestinale
  • Affections cutanées : peau enflée, fissurée et crevassée (aux genoux, coudes, talons), fatiguée, sèche, asphyxiée, endurcie, gercée, démangeaisons, acné, éruption cutanée, eczéma, psoriasis, plaie, plaie atone, ulcère, engelure, pityriasis, petite coupure, brûlure, taches brunes
  • Troubles locomoteurs : rhumatisme et douleur rhumatismale, arthrite, douleur musculaire, sciatique
  • Troubles du système nerveux : insomnie, difficulté d’endormissement et autres troubles du sommeil, stress, anxiété, tension nerveuse, nervosité, chagrin, tristesse, choc émotionnel
  • Fatigue, convalescence

Propriétés psycho-émotionnelles

Dans la première partie de cet article, nous avons abordé comment le benjoin pouvait représenter un bon moyen d’améliorer son existence, de favoriser sa chance, d’adapter son psychisme aux contingences, etc. Ici, nous pouvons ajouter que le benjoin est de nature réconfortante et consolante. Éliminant les pensées et les émotions polluées et grossières, le benjoin permet donc à l’esprit de se purifier, de chasser les énergies négatives, les idées noires, les tendances dépressives, d’amener la joie et la douceur, interposant une zone « capitonnée » entre soi et les événements extérieurs potentiellement agressifs pour l’esprit fragilisé et endolori.

Ce qui attache le plus mon attention, dès lors qu’il est question du benjoin considéré sous l’aspect psycho-émotionnel, c’est d’avoir trouvé un écho favorable dans l’extrait d’un livre que je vous dévoile ci-après : « L’absolu de benjoin, et son fond odorant lacté, renvoie certaines et certains sur leur propre enfance, lorsqu’ils vivaient des moments d’échanges maternels très forts… et par résonance, il aide et apaise celles et ceux qui portent encore en eux le manque ou la nostalgie de ces moments magiques »2. Et dans ce délicat moment qu’est l’enfance, le benjoin évoque la difficulté de s’incarner véritablement, de prendre sa juste et véritable place (tant physique que psychique), le tout empêché par cette sensation que l’âme est étriquée, par probable incidence du syndrome du jumeau perdu. L’on se sent alors obligé de ne pas vivre (ou seulement à moitié), de ne pas « manger », de ne pas se réjouir. L’on s’empêche d’être, tout bonnement. Cette culpabilité qui entrave la vie est sans doute à chercher du côté de la vie utérine et des neufs mois qui la constituent. Culpabilité d’avoir mal fait quelque chose durant ce laps de temps. Par privation d’une grande partie des délices et de la beauté qu’apporte la vie, on chercherait à racheter cette faute qui n’existe pas, mais pour laquelle nous payons un châtiment bien réel que nous nous imposons à nous-même.

Le benjoin agit donc à la manière d’un baume, ce qu’il est au reste, mais aussi d’une baume, au sens où l’on connaît mieux ce second mot et dont il est synonyme : celui de balme. Une baume, une balme, c’est un abri sous roche, à la fois orienté vers l’extérieur, mais offrant un repli, un renfoncement, qui permet de s’abriter ponctuellement et de reprendre son souffle, participant, tout comme le baume, à adoucir les peines et à dissiper les inquiétudes, parce qu’avoir un toit au-dessus de la tête, même non pérenne, cela autorise, en un temps T, ce dont le corps et le psychisme ont besoin pour identifier la nécessité de se poser/reposer sur quelqu’un/quelque chose de manière passagère. Cette cavité naturelle dans l’écorce de la Terre-Mère n’est pas sans rappeler le ventre maternel qui offre, lui, un bien curieux abri : en temps normal, le foie, les intestins et le pancréas ne sont protégés de l’extérieur que par la peau tendue du ventre, ils n’ont pas la chance, comme les poumons, de se défendre derrière les barreaux d’une cage. Plus l’enfant grandit dans le ventre de sa mère, et plus il dessine l’arrondissement du ventre dans lequel il loge, et, partant, le surexpose tout en concurrençant l’appendice nasal au statut de la partie la plus avancée de l’anatomie de la femme enceinte (ce dernier mot est lui aussi fort intéressant : durant la grossesse, qui est enceint ? La mère ou l’enfant ?). Par sa position, l’enfant se propulse en direction du futur, qu’il incarne au reste. Symboliquement, il en serait allé bien différemment si la femme avait porté l’enfant dans son dos. Mais trêve de digression, revenons-en plutôt à notre benjoin et à son absolu, valeur refuge et tempérante. Savoir qu’il existe, quelque part, cela, est un véritable réconfort pour l’âme car le benjoin permet de mener à nouveau à soi.

Modes d’emploi

  • Teinture alcoolique de benjoin.
  • Huile essentielle ou absolu dilué : olfaction, dispersion atmosphérique, voie cutanée.
  • Déodorant : mêler un peu d’argile blanche à quelques gouttes d’huile essentielle de benjoin, délayer le tout avec un hydrolat de rose, de romarin ou encore de lavande.
  • Lait virginal (lotion démaquillante pour les peaux grasses) : 10 ml de teinture de benjoin, 20 ml de glycérine et 250 ml d’hydrolat de rose. Le benjoin précipite au contact de l’eau, il lui donne alors un aspect laiteux d’où le nom de cette préparation.
  • Exposer un morceau de flanelle à la fumée du benjoin, puis en frictionner les membres endoloris.
  • Papier d’Arménie® : malgré son nom, il n’a rien d’arménien, mais il est le résultat d’une découverte faite par Auguste Ponsot lors d’un voyage en Arménie effectué à la fin du XIXe siècle  : afin de parfumer et de désinfecter l’intérieur des habitations, il remarqua qu’on faisait brûler du benjoin. Avec l’aide de son ami pharmacien Henri Rivier, ils élaborèrent une teinture composée de benjoin et d’autres ingrédients tenus secrets, dont ils imbibèrent du papier buvard. Cela donna lieu au papier d’Arménie, toujours fabriqué dans la commune de Montrouge située au sud de Paris, et ce depuis 1885 ! Au traditionnel papier d’Arménie®, l’on a adjoint quelques nouveautés comme le papier « Arménie » en 2006 (sauge, myrrhe, cèdre et lavande), suivi en 2009 par celui à la rose. On le brûle fugacement à la flamme d’une bougie ou bien on en glisse les feuilles dans les meubles et endroits clos de la maison dont émanent de mauvaises odeurs. Pourquoi ne pas en placer une feuille ou deux entre les pages d’un livre, afin de donner une touche vanillée et ambrée à la bibliothèque ? Ou bien dans le porte-monnaie, puisque nous avons indiqué que le benjoin attirait la chance ? Bien plus tôt, le Petit Albert avait donné une recette permettant de fabriquer des pastilles de benjoin destinées à parfumer agréablement les chambres et autres pièces.
  • Inutile de poursuivre la liste des modes d’emploi en tirant à la ligne puisque des pages n’y satisferaient pas tant sont nombreuses les diverses préparations ayant fait du benjoin leur ingrédient fétiche depuis des siècles. Pour la forme et l’exotisme des appellations, faisons tout de même quelques mentions : le vinaigre de Bully, la poudre céphalique de Charas, l’emplâtre stomachique et céphalique, la pommade ordinaire des boutiques, la pommade blanche pour la peau, le baume apoplectique, les trochisques aliptae moschatae, l’huile de scorpion composée, etc. L’une des plus célèbre reste encore le baume du commandeur dont l’origine n’est pas certaine. Pierre Pomet en faisait grand cas il y a trois siècles, lui accordant plus qu’un crédit : hémostatique, cicatrisant et protecteur, il remédiait à bien des maux dont les plaies causées par coup de fer ou de feu, les maux de dents, la goutte, etc. A l’application, « il fait grande douleur, mais cela ne dure pas un Ave Maria » !3.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • On a parfois expliqué que le benjoin du Siam possédait une visée plus pharmaceutique que celui de Sumatra, réservé, lui, à jouer le rôle d’encens. Je ne sais pas si tout cela est bien pertinent. En tous les cas, nous pouvons ajouter que le benjoin, en général, s’affiche très clairement dans différents autres domaines : la parfumerie, bien entendu, pour laquelle il remplit les fonctions de fixateur et de note de fond (celle qui met le plus de temps à s’exprimer et qui peut persister jusqu’à huit heures, parfois davantage), la savonnerie, la fabrication de bougies, la cosmétique, les produits de toilette, la médecine vétérinaire, l’industrie alimentaire (comme agent aromatisant : boissons gazeuses et alcooliques, bonbons, gâteaux et spécialités de boulangerie). Mais, le plus souvent, c’est l’additif alimentaire E210 qui est concerné, c’est-à-dire l’acide benzoïque, obtenu synthétiquement à partir du toluène. Or ce produit est problématique à plus d’un titre, puisqu’il est susceptible de provoquer, tout comme la fumigation de résine de benjoin, des crises d’asthme chez le sujet sensible. De plus, on soupçonne E210 d’être mutagène, cancérigène et neurotoxique. En tous les cas, à haute dose, l’acide benzoïque provoque nausée, vomissement, sueur profuse, etc.
  • Faux-ami : à cette petite apiacée qu’est l’impératoire (Peucedanum ostruthium), on accorde parfois les surnoms de benjoin de pays, benjoin français, bien que son huile essentielle, majoritairement composée de monoterpènes, n’ait pas beaucoup de rapport avec celle de benjoin.
  • Confusion : un autre « benjoin » avait autrefois cours dans les communes forestières du Vercors. Cette originale panacée vertacomicorienne n’est pas autre chose que la substance liquide et visqueuse qui s’écoule des cloques percées de l’écorce du sapin pectiné (Abies alba). « Ces abcès de l’arbre sont pressés à l’aide d’un cône pointu ou, mieux, avec le bec effilé d’une corne de vache »4. On procède de préférence par temps chaud, le mois d’août étant le plus favorable à l’exsudation de ce « benjoin » et de préférence lors de la pleine lune, alors que les cloques sont bien gonflées. Interrogeons-nous sur la question de savoir à quoi peut bien servir ce « benjoin » du Vercors : d’après un habitant, « le benjoin, c’est bon pour tout. Faut avoir l’estomac sain, ça remonte de façon extraordinaire »5. On n’en attendait pas moins de la part d’une substance issue du plus grand arbre qui pousse sur le territoire français (le sapin pectiné qui voisine souvent à 60 m de hauteur peut en atteindre vingt de plus). Bien. Mais plus précisément ? Eh bien, ce remède de bûcheron désinfecte tout d’abord et tire toute la saleté en particulier à travers les affections respiratoires (bronchite, rhume, grippe), les affections cutanées (abcès, plaie, furoncle, début de gangrène) et les blessures résultant du travail (contusion, coup, traumatisme, coupure qui ne cicatrise pas, écorchure, déchirure musculaire, écharde). Les modes d’emploi sont variés : on peut tout d’abord mêler le benjoin à un jaune d’œuf puis déposer cette préparation sur une gaze que l’on applique localement, puis que l’on renouvelle autant de fois que nécessaire. On peut aussi en diluer une petite quantité dans une infusion de tilleul ou de bourrache par exemple. Enfin, un des modes d’emploi qui confine à la confiserie consistait à tremper une petite baguette de bois dans le flacon de benjoin pour y faire adhérer une petite partie de cette substance que l’on roulait ensuite dans le sucre en poudre avant de le suçoter comme une sucette. Dans les régions où il n’y avait pas de sapin pectiné, on récupérait la résine du pin mugho (Pinus mugo) pour lui faire jouer un rôle identique.

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  1. Les sites d’origine, de même que les activités liées au commerce du benjoin, donnèrent lieu à une terminologie précisant les spécificités de tel ou tel benjoin, en particulier par les marchands arabes : ainsi, l’on distingue le benjoin du Siam (gâwi tanârisi) plus blanc et plus onéreux, au parfum doucement vanillé, du benjoin de Singapour qui venait parfois substituer le précédent. A ce dernier, l’on attribua le nom de djaoui mekkaoui. Enfin, le plus célèbre d’entre tous, avec celui du Siam, est sans doute le benjoin de Sumatra ou luban gâwi (lûban djâwi est une orthographe alternative).
  2. Collectif, Le guide de l’olfactothérapie, p. 131.
  3. Pierre Pomet, Histoire générale des drogues, p. 279.
  4. Claire Bonnelle, Des hommes et des plantes. Usages traditionnels des plantes dans le Vercors, p. 53.
  5. Ibidem, p. 42.

© Books of Dante – 2021

Benjoin du Siam (crédit photo : Masa Sinreih – wikimedia commons)

L’acore calame (Acorus calamus)

Crédit photo : Christian Fischer (wikimedia commons).

Synonymes : roseau aromatique, canne aromatique, calame aromatique, roseau odorant, jonc odorant, lis des marais, galanga des marais, acore vrai, belle angélique, sweet flag, myrtle flag.

A lire cette hypnotique liste de surnoms alternatifs, l’on peut se surprendre à poser la question suivante : l’acore calame est-elle roseau, jonc ou galanga ? Il est aussi difficile de répondre à cette question que de déterminer si l’akoron/acorus des Anciens est bien l’exact synonyme du kalamos/calamus pour lesquels on s’entend généralement sur le sens : celui générique de « roseau ». Étant tout à la fois plante du Soleil et de la Lune, cela nous empêtre un peu plus tout en soulignant davantage la versatilité de cette créature que n’aurait pas renié le dieu Protée, tant elle se montre, ici ou là, sous les aspects les plus divers. La morphologie, ou science de la forme, a clairement identifié les caractéristiques botaniques de l’acore calame qu’on peine parfois à deviner dans les textes où le risque n’est pas rare de débusquer, derrière le premier kalamos rencontré au détour d’une page, un roseau, un jonc ou un galanga.

Donc, pour en revenir à nos moutons, l’acore calame est-il roseau, jonc ou galanga ? Un peu des trois. Par exemple, du galanga il possède les fortes racines souterraines qu’il est plus convenable d’appeler rhizome, c’est-à-dire des tiges souterraines. (Sous terre, elles sont horizontales, au-dessus verticales. N’est-ce point là une autre étrangeté ?) Avec le jonc, il partage la verdeur et l’opiniâtreté. Enfin, semblable au roseau, l’acore s’épanouit par touffes denses auprès des lieux humides. Mais ces atomes crochus ne sauraient faire oublier des dissemblances bien marquées : le rhizome de l’acore n’égale en rien, par sa saveur et son parfum, celui du galanga. Contrairement au roseau, dont les tiges sont de section cylindrique, celles de l’acore sont triangulaires. Quant au jonc, il a plus à voir avec le papyrus qu’avec l’acore. Nous découvrirons de quelle manière les racines des uns et des autres se sont entremêlées au fil des siècles, au point qu’on ne sait plus tout à fait quoi appartient à qui.

Si l’on sait aujourd’hui que l’acore calame est originaire d’Asie méridionale, cela explique qu’il ait été employé en premier lieu comme plante médicinale au Japon, en Chine ainsi qu’en Inde depuis des temps fort reculés. Présent en France depuis au moins quatre siècles, il se rencontre tout de même assez peu fréquemment, au point qu’on a été dans l’obligation de le protéger. Tout au plus le trouve-t-on à l’est (Alsace, Vosges) et à l’ouest (Bretagne), où il fréquente la plupart des lieux humides d’eau douce (roselières des lacs et des étangs, bordures de marais). Il fait de même au centre et au nord de l’Europe, ainsi qu’en Amérique septentrionale. Bien que l’on connaisse son berceau originel et ses divers points de chute de par le monde, il est notable qu’avant le XVIe siècle, on ignore tout ou presque de ses pérégrinations. Le premier Européen à prendre connaissance de l’existence de l’acore calame est Matthiole : il reçoit en 1557, alors qu’il se trouve à Prague, des fragments d’acore que lui fait parvenir un ambassadeur basé à Constantinople. A cette époque, il est fort possible que l’acore ait été présent dans cette zone géographique proche de l’Anatolie (ou Asie mineure), et peut-être même auparavant, puisque l’acore est connu comme produit d’importation par les Égyptiens de l’Antiquité. Ils le considéraient comme substance aphrodisiaque, de même que les populations peuplant les actuels territoires de l’Arabie et de l’Iran. Que nous disent les sources antiques ? Que l’acore se rencontre dans un papyrus médical égyptien (dit papyrus Chester Beatty) daté du XIIe siècle avant J.-C. Y figurent quelques annotations concernant les vertus de l’acore calame, dont on peut imaginer qu’il est le même végétal que celui que présente le papyrus Ebers un peu plus ancien sous le nom de « roseau sacré ». Mais on peut envisager une possible confusion résidant dans le fait qu’en grec kalamos signifie « roseau ». De là, on serait passé au calame puis à l’acore. Cet énigmatique « roseau sacré » dessine des contours tout aussi flous dans certains passages bibliques, en particulier celui dans lequel l’Éternel demande à Moïse de confectionner un baume sacré composé de myrrhe, de cannelle et de « canne odorante » (Exode XXX, 23), libellée à l’identique dans le Cantique des cantiques et possédant en commun avec l’acore calame une fragrance agréable, jugée suffisamment telle pour participer à l’élaboration de préparations parfumées comme le kyphi en Égypte ou celui dont parle Pline dans l’Histoire naturelle : le naturaliste romain me semble évoquer cette plante qu’avait déjà signalée Théophraste en son temps, plante odorante par ses feuilles et ses racines que l’on importait d’Inde en Grèce et pour laquelle Dioscoride écrivit qu’« elle se met dans les parfums qui se font pour flairer bonne odeur », puisque l’acore, tout semblable aux « vrais » roseaux, dégage une odeur agréable dont la parfumerie antique a largement usé en raison de sa fragrance soutenue qui permet de compenser le fait que les parfums que l’on élaborait à cette époque se corrompaient très vite à cause du rancissement de l’huile que l’on employait pour extraire les actifs odoriférants des plantes utilisées, à l’image de cette composition courante qu’était le parfum à la rose, contenant safran, miel, sel fin, orcanette, cinabre, vin, omphacium (une huile d’olives vertes) et pour finir de l’acore. Il en allait de même lorsque ces produits entraient en contact avec la peau, ou bien lorsqu’ils étaient exposés exagérément à la lumière du soleil ou à sa chaleur, à la façon des huiles essentielles, substances extrêmement fragiles.

Tout cela ne pourrait nous faire oublier que durant l’Antiquité l’acore est aussi une plante médicinale, utilisée comme diurétique (dans l’hydropisie et les maladies vésico-rénales), emménagogue, anti-inflammatoire, cicatrisante, remédiant tout autant à la toux, aux troubles oculaires qu’aux morsures de serpent, portrait thérapeutique ébauchant en quelques traits cette plante qu’on déclarera tant miraculeuse qu’on en falsifiera le rhizome avec celui de l’iris ! Sa présence dans de nombreuses préparations, désuètes pour la plupart, mais très connues encore pour certaines d’entre elles, lui ont presque fait mériter la qualité de panacée. Qu’on en juge tout d’abord par le trio orviétan/thériaque/mithridate. A cela, ajoutons-y l’opiat de Salomon, la poudre de violette, le cérat d’iris, le sirop de polypode, l’hiera picra (= « les saintes [substances] amères »), la poudre panchymagogue, apte – comme son nom l’indique – à purger toutes les humeurs et dont l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert libellait ainsi la recette au XVIIIe siècle : « Prenez pulpe sèche de coloquinte séparée et mondée des semences, une once et demie ; feuilles de séné mondé, d’hellébore noir, de chacun deux onces ; agaric, une once : pilez-les ensemble, ajoutez-y eau de pluie, quantité suffisante ; faites-les macérer pendant deux jours ; passez-les après les avoir fait bouillir légèrement ; exprimez le marc ; décantez cette décoction après qu’elle sera reposée ; évaporez-la ensuite au bain-marie, à consistance d’extrait : ajoutez-y résine de scammonée d’Alep, une once ; extrait d’aloès, deux onces ; diarrhodon, une once ; épaississez le tout au bain-marie à consistance d’extrait. Ce remède est un excellent hydragogue. La dose sera d’un scrupule jusqu’à deux et plus, selon les cas et les circonstances. Ce remède est violent, il demande extrêmement de prudence »1. Remarquez tout de même qu’il n’y figure plus d’acore au contraire de la recette qu’en donna Nicolas Lémery dans le Traité universel des drogues simples (1698) et pour laquelle il est préférable de choisir « l’acore nouveau, bien nourri, mondé de ses filaments, difficile à rompre, d’un goût âcre, accompagné d’une amertume assez agréable, d’une odeur suave et fort aromatique »2.

Revenons-en à l’Égypte et à son fleuve sacré, afin d’en fouiller les berges fertiles. Si, comme nous l’avons déjà dit, il n’est pas du tout certain que le delta du Nil ait abrité l’acore, une chose fort curieuse est apparue au pays du papyrus, plante aquatique ayant pratiquement disparu. Si l’on connaît mieux ce que l’on nomme papyrus, c’est-à-dire un papier ancestral fabriqué à base des fibres de la plante du même nom, il se trouve que ce papier recevait des traces écrites grâce à un instrument que l’on appelle calame, ancêtre du stylo et fonctionnant à la manière d’une plume : taillé dans un « roseau », il est biseauté à l’une de ses extrémités. L’acore – du moins les plantes dont on usait pour confectionner ces calames – était donc une plante sacrée pour les Égyptiens de l’Antiquité. Deux techniques étaient d’usage courant : le calame humide et le calame sec. Dans le premier cas, on trempe la pointe de l’outil dans l’encre, que l’on reporte ensuite sur le support. Dans l’autre, on imprime des marques en forme de clou (ce qui est à l’origine de l’écriture dite cunéiforme) dans une tablette d’argile fraîche. Par la dureté masculine de la plume ou du calame entrant en contact avec la tendreté féminine de la page ou de l’argile vierge, que l’on va ensemencer de signes magiques, l’on donne un sens, en lui accordant une forme, à la materia prima qui, grâce au qalam, création de lumière avant toute chose, va permettre la manifestation du Verbe, émergeant, à la manière de l’acore, des eaux primordiales et prenant pied dans le limon riche d’argile des berges qui l’accueillent.

Le roseau et le papyrus étaient vénérés au nom des différents dieux auxquels ils ont donné naissance. Quand l’on connaît le dieu Khnoum3, on saisit mieux le pouvoir symbolique du roseau issu des eaux limoneuses qui, taillé et donc domestiqué, devient calame gravant cette même argile afin que, du secret, l’on transite vers la révélation, que du non-manifesté l’on se dirige vers le révélé. C’est pour cela que l’on dit de l’acore calame qu’il est capable de dévoiler des choses tenues secrètes et de les exprimer matériellement afin de les rendre intelligibles.

Est-ce alors tout à fait un hasard si le mot qanah (dérivé de l’hébreu kaneh, « canne »), puissant mot de pouvoir, permet d’obtenir, d’acquérir, de posséder, de créer la connaissance ? Cela ne peut-il pas se rattacher au mot sanskrit par lequel on désigne l’acore calame en Inde, à savoir vacha, qui possède le sens de « parole » ? Le calame ne facilite-t-il pas l’expression de la conscience supérieure et éveillée ? Sa relation au chakra laryngé Vishuddha peut alors difficilement être révoquée en doute, de même que celle le liant à Ajna, le troisième œil soutenant l’attention. On pourrait aussi sans peine associer l’acore calame à d’autres chakras, ceux du cœur et du plexus solaire, tant il équilibre les émotions, confinant à l’acceptation et à la paix, ce qui ne contrevient pas à l’usage qu’en faisaient les yogis et les maîtres de l’Ayurvéda : cette plante régénérante pour le cerveau et le système nerveux augmente la capacité mémorielle et intellectuelle. On comprend mieux le sens de sa présence lors d’une séance de méditation au cours de laquelle il favorise l’introspection.

Comme l’iris, l’acore est pourvu d’un épais rhizome ramifié qui forme une souche robuste, allongée et traçante, de couleur brun verdâtre à jaunâtre, davantage blanchâtre à l’intérieur, adoptant une texture fibreuse et spongieuse. Vivace, l’acore forme des groupements coloniaires drus de tiges cannelées d’un côté, striées de l’autre, enserrées par de longues feuilles ensiformes larges de 15 à 20 mm, habituellement longues de plus d’un mètre (jusqu’à 150 cm), engainantes et rougeâtres à la base, ce qui permet de distinguer l’espèce des autres plantes aquatiques similaires. Quant à ses inflorescences, elles ne se situent pas à l’extrémité des tiges comme on peut le voir chez les massettes (Typha sp.) par exemple, mais au milieu : prenant l’allure d’un spadice, elles sont surmontées d’une spathe, c’est-à-dire d’une bractée protectrice. C’est ceci qui a valu à l’acore d’être rangé dans le clan des Aracées, la famille des arums. Cette floraison, qui s’étale de mai en août, se constitue de petites fleurs hermaphrodites à six divisions de couleur jaune verdâtre.

Fécond en Inde, l’acore demeure stérile en Europe, ce qui montre bien que cette plante a été transposée et qu’elle s’est naturalisée en bordure des cours d’eau et disséminée le long des fossés, mais jamais à plus de 1100 m d’altitude. Moins souvent spontané, il reste avant tout cultivé sous nos latitudes.

L’acore calame en phyto-aromathérapie

La transformation de l’odeur de l’acore calame frais à son équivalent sec est de même nature que le parfum de son huile essentielle humée directement au flacon et ce qu’elle peut dégager une fois appliquée sur la peau et massée circulairement du bout des doigts : dans les deux cas, la différence est flagrante. Ainsi, le rhizome frais de l’acore calame possède-t-il quelque chose de suffisamment fort et pénétrant pour être quelque peu agréable (sous la forme d’huile essentielle, on a affaire à un produit au parfum assez lourd, âcre et aqueux qui n’est effectivement pas des plus exquis), alors que sa dessiccation opère une modification lui accordant une note balsamique, chaude et épicée beaucoup plus appréciable. Quant à la saveur de ce rhizome, elle est un peu âcre et amère, piquante et poivrée, et laisse en bouche une odeur qui lui est propre.

Ces caractéristiques olfacto-gustatives sont liées à une essence aromatique plus ou moins abondante dans ce rhizome (1 à 8 %), que l’on extirpe à l’aide de la distillation par entraînement à la vapeur d’eau. Cette étape permet la production d’une huile essentielle dont l’expérience a démontré l’inégale composition biochimique selon la provenance de la plante distillée. En gros, on distingue généralement deux chémotypes chez lesquels une vingtaine de molécules constitue 75 à 99 % du totum. L’on discerne tout d’abord un chémotype à β-asarone, cétone monoterpénique, de provenance asiatique (Inde, Népal), et un autre, américain, dont la molécule chémotypique se trouve être un sesquiterpène, le shyobunone. Chacun d’eux est de nature complexe et, malgré le fait qu’ils soient l’un et l’autre issus de la même plante, ils diffèrent en tout (propriétés, usages, contre-indications…). La variété américaine n’est pas ce qu’il y a de plus courant par chez nous, où l’on trouve bien plus fréquemment le chémotype asiatique, parfaitement inemployable en aromathérapie traditionnelle, compte tenu de la forte proportion de β-asarone qu’il contient, c’est-à-dire 86 % en moyenne (et jusqu’à 96,50 % au maximum !), qu’accompagne assez souvent cette autre cétone, l’α-asarone, dans des proportions moindres (7 %). Autant dire que, dans ces conditions, il est préférable de s’attarder sur le chémotype américain qui ne contient pas ou très peu de ces deux cétones qui confèrent à l’huile essentielle d’acore calame CT asarone un puissant pouvoir neurotoxique.

En conclusion, nous pouvons dire que nous ne pouvons pas utilement tirer partie du chémotype asiatique pourtant bel et bien présent dans certaines boutiques spécialisées, alors qu’il serait tout autrement souhaitable de se diriger vers l’autre, non toxique, mais non disponible également. D’après mes recherches, il existerait un troisième chémotype à la composition biochimique tout à fait différente, voyant le taux de β-asarone s’effondrer à 30 % environ, lequel est complété par un monoterpénol, le cis-β-terpinéol (23 %), du limonène (13 %) et de la carvone (6 %). Mais cette huile essentielle est-elle seulement commercialisée ? La seule sur laquelle on puisse jeter son dévolu facilement demeure donc l’huile essentielle CT asarone dont la consistance légèrement visqueuse est loin d’être inintéressante, de même que sa couleur jaune brunâtre, rappelant quelque peu un patchouli ou encore un nard de l’Himalaya. On l’emploiera avec bonheur en olfactothérapie.

En attendant de passer aux propriétés et usages, voici quelques données qui concernent la composition chimique globale du rhizome, qu’autrefois l’on utilisait dans son intégralité, sans courir le risque d’une toxicité marquante, la partie de l’essence aromatique problématique étant noyée dans la masse. Tout d’abord, nous trouvons du tanin et beaucoup d’amidon, mais aussi de la gomme, de la résine, du mucilage et des saponines. Au registre des substances portant des noms peu courants, nous avons l’acorine, glucoside extrêmement amer, un alcaloïde du nom de calamine, très amer également, des sucres (dextrine) et enfin des éléments essentiels comme la choline et des oligo-éléments (calcium, potassium, soufre, phosphore).

Propriétés thérapeutiques

  • Apéritif, digestif, carminatif, stomachique, anti-inflammatoire gastro-intestinal, antispasmodique intestinal, vermifuge (?)
  • Expectorant, anticatarrhal, pectoral
  • Diurétique et éliminateur de l’acide urique sanguin, dépuratif, diaphorétique, sudorifique, antihydropique, anti-inflammatoire rénal
  • Antirhumatismal, anti-arthritique, soulageant des contractions musculaires
  • Astringent, détersif, résolutif
  • Antiseptique, antibactérien, antifongique (β-asarone), larvicide (β-asarone actif sur les larves de moustique)
  • Stimulant des sécrétions des glandes cortico-surrénales, tonique, fortifiant
  • Emménagogue, aphrodisiaque (?)4
  • Tonique mental et nerveux, relaxant, boostant de la mémoire
  • Hémostatique, améliore la circulation sanguine et lymphatique
  • Fébrifuge plus ou moins prononcé
  • Tonique capillaire

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : inappétence, perte d’appétit, paresse stomacale, atonie digestive, digestion difficile, dyspepsie atonique, pyrosis, aigreur d’estomac, ulcère gastrique, crampe d’estomac, catarrhe stomacal, gastrite, entérite, entérocolite spasmodique, colique, aérophagie, ballonnement, nausée, vomissement, perte du goût (agueusie ?)
  • Troubles de la sphère respiratoire : bronchite, bronchite asthmatiforme, asthme, toux, enrouement, affections des cordes vocales, rhume, coup de froid, sinusite, excrétion de la sueur et de l’urine en cas de pneumonie et de grippe
  • Troubles de la sphère vésico-rénale : cystite, congestion rénale, oligurie, anurie, dysurie, hydropisie, excrétion de la sueur et de l’urine en cas de néphrite
  • Troubles de la sphère gynécologique : règles insuffisantes, aménorrhée, dysménorrhée, douleurs utérines, hémorragie utérine passive
  • Troubles bucco-dentaires : douleur dentaire, maux de dent, gingivite, ramollissement gingival, saignement gingival
  • Troubles de la sphère cardiovasculaire et circulatoire : hypotension artérielle, palpitations, drainage lymphatique
  • Troubles locomoteurs : douleurs rhumatismales et arthritiques, crampe, névralgie, affections osseuses
  • Affections cutanées : maladies sèches de la peau, éruptions cutanées relatives à une faiblesse générale
  • Fièvre intermittente
  • Anémie, manque d’endurance
  • Épistaxis
  • Alopécie

Propriétés et usages psycho-émotionnels

Voici une recette d’une synergie aromatique que je trouve bien intéressante à utiliser par voie cutanée : 4 gouttes d’huile essentielle de patchouli, 4 gouttes d’huile essentielle de cannelle de Ceylan « écorce », 4 gouttes d’huile essentielle d’achillée millefeuille, 4 goutte d’huile essentielle de lavande fine, 4 gouttes d’essence de citron, 10 gouttes d’huile essentielle d’acore calame. Mêlez-les à 10 ml d’huile végétale de macadamia. « Cela aide à stimuler les fonctions cérébrales, soutenir l’expression de soi et la santé nerveuse globale. Ce massage aide également à promouvoir le sommeil paisible et à traiter l’insomnie ». Face à un tel bataillon, on pourrait être réduit à penser que l’huile essentielle d’acore calame, prise isolément, est beaucoup moins puissante qu’on pourrait l’imaginer. Or, à l’exposition de ce qui va suivre, ce n’est pas exactement l’idée que l’on peut s’en faire.

Activant les capacités de l’esprit en en améliorant le pouvoir, l’huile essentielle d’acore promeut la clarté et participe au maintien d’une concentration et d’une attention de longue durée. Permettant de s’extraire de l’inertie et de la torpeur mentales, cette huile essentielle favorise la recherche d’émancipation, plaçant l’esprit hors de la confusion et de l’ensemble des bouleversements psycho-émotionnels par lesquels on recule plus qu’on avance, c’est-à-dire les chocs et états de choc, la stupeur paralysante, la crise de nerfs et l’« hystérie », le stress et l’anxiété. Vivifiant l’énergie vitale, l’acore calame résorbe la dépression tout en favorisant la pensée positive, ce qui amène un profond sentiment de plénitude et de présence. Grâce à cette huile essentielle, la perte de la mémoire recule, l’on se réapproprie les émotions en s’ancrant sans courir le risque de s’embourber. Serge Hernicot écrit quelque chose de très pertinent sur ce point : « Sentiment qu’il va chercher quelque chose de profond et de caché qui aimerait sortir »5. La médecine ayurvédique emploie elle aussi l’acore calame comme remède dans certains troubles nerveux et cérébraux. Elle affirme que de la poudre d’acore mêlée à de l’huile de sésame permettrait de faire ressortir les émotions. A ce phénomène d’ouverture font suite des mouvements circulatoires : ainsi, l’acore calame active-t-il non seulement le Qi, mais aussi ce que les Chinois désignent comme vent et humidité, agissant encore sur les glaires et le sang.

Ajoutons encore qu’en médecine traditionnelle chinoise l’acore est dévolu aux méridiens du Foie, de la Rate et du Cœur, et qu’il rentre en résonance avec les éléments Feu (Cœur, Intestin grêle) et Métal (Poumon, Gros intestin).

Il n’est pas non plus inutile de signaler que des fumigations de poudre d’acore calame dans les lieux de vie sont très profitables, et que la protection des maisons peut être assurée par liaison des rhizomes aux portes et aux fenêtres.

Modes d’emploi

  • Infusion de rhizome séché.
  • Décoction de rhizome séché (compter 8 à 20 g par litre d’eau).
  • Poudre de rhizome séché : de 0,5 à 4 g maximum ; à incorporer à du miel.
  • Teinture-mère d’acore calame : produit sûr et pratique, c’est très certainement la meilleure manière d’user de cette plante par voie interne.
  • Infusion vineuse de poudre d’acore calame : il importe que cette poudre ne soit pas datée, elle doit donc être fraîchement pulvérisée avant l’emploi qu’on en veut faire. Il faut compter un volume de cette poudre pour dix de vin. Mélangez soigneusement le tout, fermez hermétiquement, puis abandonnez ce mélange à la macération à froid durant une huitaine de jours, après quoi filtrez minutieusement.
  • Alcoolature : une partie de rhizome découpé en morceaux à faire macérer dans cinq parties d’alcool.
  • Macération aqueuse de rhizome frais à froid : l’on peut se servir de l’eau qu’on en obtient en compresse.
  • Sirop de rhizome d’acore calame : à élaborer sur une base de décoction. Pour une part, lui ajouter une part de sucre, passez au feu, faites réduire ; embouteillez.
  • Poudre dentifrice (très efficace).

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Toxicité : on lit parfois qu’en interne comme en externe l’emploi de l’huile essentielle CT asarone est soumise à vigilance, mais mieux vaut ne conserver que l’unique et stricte utilisation de cette huile essentielle par voie cutanée, et encore dans des proportions si infimes qu’elles confinent à la subtilité. Il n’est donc pas utile d’envisager un usage même peu prolongé dans le temps pour des raisons curatives. Non seulement, elle est considérée comme neurotoxique (provoquant hallucinations, convulsions et autres désordres du même acabit ; les Amérindiens de la tribu canadienne des Cree exploitaient les propriétés hallucinogènes du rhizome de l’acore calame), elle est aussi génotoxique, carcinogène (elle accroît le développement des tumeurs malignes) et abortive. Elle reste donc, du fait, interdite à la femme enceinte et à celle qui allaite, ainsi qu’à l’enfant, bien évidemment. De toute façon, c’est une huile essentielle pour grandes personnes à n’user que dans certains cas dûment justifiés. Comme nous l’avons vu plus haut, il existe bien d’autres modes d’emploi conviant la plante entière, bien que dans ce cas-ci, il soit important de respecter une durée maximale de traitement d’un mois. Le rhizome frais de l’acore, si jamais il est absorbé à trop forte dose (4 g), est capable de provoquer nausée et parfois vomissements, étant émétique en cet état.
  • Autrefois, les feuilles broyées, séchées puis pulvérisées formaient un insectifuge très efficace contre les fourmis. De même, l’on éloignait les punaises des lits en les cernant de fragments de rhizome frais. De la même façon, on protégeait les peaux et les étoffes fragiles en y glissant cette racine dans les armoires et les lieux où on les entreposait.
  • Récolte : on peut ramasser les rhizomes deux fois l’an, en automne (septembre/octobre), puis au printemps (mars/avril). On les monde, on les brosse, puis on les lave soigneusement avant de les utiliser immédiatement ou bien de les dédier au séchage, objectif auquel on accède surtout après les avoir débités en tronçons que l’on enfile sur une cordelette destinée à être suspendue.
  • Plus que « racine » comestible, le rhizome d’acore, lorsqu’il est frais, peut être tout d’abord mâché ou placé dans une eau que l’on voit d’un œil suspect. C’est, du moins, ce à quoi se livraient les Tartares aux dires de Charles de l’Écluse. Mais il n’en reste pas moins qu’au nord de l’Europe le rhizome d’acore se voit être confit comme on le fait ailleurs de l’angélique, et peut remplacer par ses arômes la cannelle, le poivre et même le gingembre, comme cela se fit en Turquie ou en Pologne, pays qui vit, grâce à Ambrosien Vermöllen, la naissance de la goldwasser, francisée en eau-de-vie de Dantzig, vodka liquoreuse où l’on trouve des extraits d’acore entre autres, ainsi que des paillettes d’or en suspension, d’où le nom du breuvage. Moins prestigieuse, la liqueur de Raspail représente l’un des nombreux exemples de liqueurs de ménage post-prandiales qui pullulaient sur les tables au XIXe siècle, ainsi qu’au début du suivant. On trouve parfois cet aromate pour eau-de-vie qu’est l’acore dans la liqueur d’absinthe ou bien on l’invite « pour contrefaire du musc qui sera jugé aussi exquis que le naturel oriental »6, et jusqu’au muscat lui-même afin de le faire gagner en « liqueurosité », si jamais il lui en manque. Il parfuma même parfois la bière. Sachons, pour finir, que l’huile essentielle aromatise aussi certains produits cosmétiques, et se destine surtout comme matière première parfumée dans l’industrie de la parfumerie.
  • Autres espèces : en Europe, on parle surtout de l’acore calame, bien peu de l’acore gramineux (Acorus gramineus) et de l’herbe des berges (Acorus tatarinowii), auquel la médecine traditionnelle chinoise donne le nom de shi chang pu. Ce dernier n’a rien à envier à l’acore calame du point de vue de ses propriétés et usages thérapeutiques, comme le petit bréviaire va nous l’exposer ci-dessous : – Troubles de la sphère gastro-intestinale : perte d’appétit, indigestion, diarrhée, dysenterie, douleur stomacale, gastrite, gastro-entérite, gaz intestinaux, flatulence, nausée, vomissement. – Troubles de la sphère respiratoire : asthme, toux. – Troubles locomoteurs : rhumatisme, courbature, polyarthrite rhumatoïde. – Troubles du système nerveux : irritabilité, nervosité, insomnie, épilepsie, maladie d’Alzheimer, perte de mémoire, perte de connaissance. – Affections auriculaires : acouphènes, bourdonnements. – Affections cutanées : abcès, contusion, furoncle. – Accident vasculaire cérébral (?).

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  1. Encyclopédie ou Dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers, Tome 11, pp. 811-812.
  2. Pierre Pomet, Histoire générale des drogues, p. 91.
  3. « Représenté avec un tête de bélier, le dieu créateur Khnoum était associé à la fertilité du sol et à la crue annuelle du Nil. Selon le récit égyptien de la Création, il aurait formé les humains à partir d’argile sur un tour de potier. Il symboliserait la source de la vie » (David Fontana, Le nouveau langage secret des symboles, p. 95).
  4. Voici ce que j’avais écrit à ce sujet il y a quelques années : « Attention ! Certains petits malins, eu égard à la forme priapique de l’inflorescence, indiquent l’acore comme aphrodisiaque. Selon eux, il est même recommandé de prendre de grandes doses afin de décupler les effets érectiles. Non, l’acore n’est pas du gingembre… A voir des signatures partout, on risquerait de faire n’importe quoi. » Si je ne rejette plus autant les soi-disant pouvoirs aphrodisiaques de l’acore, rien ne m’a permis de favorablement trancher en faveur de cette propriété aujourd’hui. Affaire à suivre, donc.
  5. Serge Hernicot, Les huiles essentielles énergétiques, p. 45.
  6. Petit Albert, p. 381.

© Books of Dante – 2021

Crédit photo : Salicyna (wikimedia commons).

Les monardes (Monarda sp.)

Monarde fistuleuse (Thomas G. Barnes – wikimedia commons).
  • La monarde écarlate (Monarda didyma) : monarde de Pennsylvanie, thé d’Oswego, thé rouge, thé des jardins
  • La monarde fistuleuse (Monarda fistulosa) : scarlet beebalm, bergamote sauvage
  • La monarde ponctuée (Monarda punctata) : horsemint, spotted beebalm, oregano della sierra

Les trois monardes que nous allons aborder dans cet article sont des plantes toutes originaires d’Amérique du Nord, ayant eu, à l’instar d’une foule d’autres plantes endémiques, une précieuse fonction pour les peuples autochtones avant même l’irruption des colons au XVe siècle. D’ailleurs, certains des noms vernaculaires qu’on leur a conservés témoignent dans ce sens. Par exemple, beebalm (= baume des abeilles) ou bien encore thé d’Oswego, en référence à ce qu’en firent tout d’abord les Amérindiens situés à l’est des États-Unis (Oswego est une petite ville de l’état de New-York, en bordure du lac Ontario ; précisons qu’il n’existe pas de tribu amérindienne du nom d’Oswego comme on peut le lire un peu partout). De même vit-on la monarde ponctuée être appelée comme stimulant et remède du choléra par les tribus Winnebago (Illinois et Wisconsin) et Dakota (au centre-nord des États-Unis), et la monarde écarlate s’attribuer le rôle de remède anti-vomitif et antitussif par les tribus du nord-est des États-Unis telles que les Mohawks et les Montagnais. Puis, à la suite, les colons firent appel à elle durant les prémices de la guerre d’indépendance américaine (1775-1783), à travers laquelle les colons se trouvèrent aux prises avec les Britanniques, qui taxaient lourdement le thé vendu dans les colonies par la Compagnie anglaise des Indes orientales. Ces taxes exorbitantes furent à l’origine des premières contestations coloniales. Ainsi, le thé se fit-il boycotter, ce qui provoqua un effondrement de ses ventes. Mais cela était sans compter sur le Tea act qui allait littéralement mettre le feu aux poudres. Si des bateaux et leur cargaison de thé purent être repoussés, trois bâtiments mouillèrent au large de Boston, dans la claire intention de décharger la marchandise dans le port, le thé y compris. Le 16 décembre 1773, une soixantaine de Bostoniens se glissèrent sur l’un des trois navires et flanquèrent par-dessus bord pas moins de 45 tonnes de thé, sans doute la plus grosse infusion de l’histoire. Ainsi, au lieu d’avoir procédé à une effusion de sang, les colons s’en tinrent-ils à une plus pacifique infusion de thé rouge ! En effet, très justement à court de thé, ils jetèrent leur dévolu sur la plante locale qu’est la monarde écarlate, laquelle joua un temps le rôle de succédané du thé.

Les monardes sont des plantes vivaces rustiques d’environ un mètre de hauteur à plein développement. Des tiges herbacées rameuses et quadrangulaires, glabres ou légèrement pubescentes, portent de grandes feuilles pétiolées, plus ou moins cordiformes ou dentés en scie chez Monarda didyma et Monarda fistulosa, tandis qu’elles sont d’allure lancéolée chez Monarda punctata. Chez les trois espèces, les feuilles sont agrémentées de stipules à leur base. Lisses, d’un beau vert, ces feuilles peuvent être légèrement duveteuses. C’est surtout en ce qui concerne leur floraison que les monardes savent se distinguer : au sommet de ses tiges, la monarde écarlate s’orne d’un dense capitule estival de grandes fleurs à deux lèvres inégales, dont la teinte est si lumineuse qu’elle semble se refléter sur les bractées et les feuilles les plus immédiates. Mais cela n’est pas une illusion visuelle, non plus que les fleurs verticillées de cette plante lui donnent, de loin, l’aspect d’un gros chrysanthème. Quant aux fleurs de la monarde fistuleuse, elles sont moins densément fournies, d’allure un peu grêle, et l’on distingue plus facilement dans chaque capitule la plupart des fleurons, beaucoup plus courts que ceux de la monarde écarlate, et surtout d’un coloris moins étincelant, mais néanmoins plein de douceur, balayant ses fleurs de mauve pâle lavande plus ou moins prononcé. Enfin, la floraison de la monarde ponctuée est sans doute la plus originale, faisant assez penser à celle des lamiers : en haut de la tige, on observe des étages successifs formés de feuilles/bractées/fleurs empilés les uns sur les autres. Des bractées longitudinalement veinées empruntent des coloris que l’on n’accorde qu’aux fleurs généralement et comme chez le lamier pourpre, donnent l’impression que le capitule est beaucoup plus volumineux qu’il n’est en réalité. Ces bractées parviennent même à transvaser un peu de leur couleur sur les immédiates premières feuilles, comme si une rosée matinale l’y avait fait dégouliner. Tout autour de la tige, en verticilles serrés, les fleurs labiées, décidément très semblables à celles des lamiers, passent d’un blanc crémeux à un jaune qui paraît presque orange en raison de la multitude de petits points de couleur rouge violacé qui les constellent.

Les monardes tirent leur nom du médecin et botaniste espagnol Nicolas Monardes (1493-1588), qu’attribua bien plus tard Linné en son honneur. On lui doit un ouvrage majeur paru dans sa version définitive en 1574 : Histoire médicinale des choses qui sont apportées de nos Indes occidentales.

Les monardes en phyto-aromathérapie

Ces plantes ont beau être regroupées sous le même étendard, il n’en reste pas moins qu’elles demeurent assez inégales dans leurs effets respectifs, chacune étant dotée d’une personnalité qui lui est propre.

Chez ces trois plantes, l’on se préoccupe avant tout des sommités fleuries généralement très odorantes : par exemple, chez la monarde écarlate, feuilles et fleurs sont emplies d’une odeur suave et pénétrante, rappelant celle du citron ou de la bergamote. Il en va de même de la monarde fistuleuse si l’on en croit l’un des surnoms qu’on lui a accordé aux États-Unis : wild bergamot. De même, red bergamot et mélisse d’or soulignent bien cette mitoyenneté olfactive avec les agrumes et d’autres lamiacées, comme ici la mélisse, même si, globalement, les monardes rappellent davantage une menthe bergamote qu’une mélisse officinale.

Essayons maintenant de tracer pour chaque monarde un portrait biochimique le plus fidèle qui soit. Comme on peut s’en douter, les trois recèlent une essence aromatique dont l’extraction à la vapeur d’eau permet l’obtention de produits très divers selon la plante considérée, mais aussi ses différents chémotypes. Mais ces plantes ne se cantonnent pas qu’à la seule essence aromatique dont elles irriguent leur tissu, ce serait par trop réducteur de le penser. Par exemple, la monarde ponctuée fait état d’une flopée de flavonoïdes (lutéine, rutine, hyperoside, quercétine, didymine, etc.), de principes amers, d’acides ursolique et rosmarinique, etc. Mais ce que l’on retient, et qui va orienter notre propos vers un versant aromathérapeutique, c’est le décorticage moléculaire des huiles essentielles qu’on tire de ces trois monardes. Voici donc quelques éléments chiffrés.

  • Monarde écarlate : huile essentielle limpide et mobile, au parfum puissamment thymolé, mêlé à des notes de champignon – Phénols dont thymols (59,30 %) – Monoterpènes dont para-cymène (10,30 %), terpinolène (9,20 %), δ-3-carène (4,40 %), myrcène (3,70 %), camphène (3,40 %)

Note : il existe un chémotype linalol/acétate de linalyle.

  • Monarde ponctuée – Phénols dont thymol (75,20 %) et carvacrol (3,50 %) – Monoterpènes dont limonène (5,40 %) et para-cymène (6,70 %)

Note : avec la précédente, cette deuxième huile essentielle est celle qui en est la plus proche d’un point de vue moléculaire, contrairement à la suivante.

  • Monarde fistuleuse : huile essentielle limpide et mobile, incolore à jaune très pâle – Monoterpénols dont géraniol (90 %), nérol – Monoterpènes dont γ-terpinène (1 %) – Sesquiterpènes dont germacrène D – Monoterpénals

Note : cette dernière est donc plus proche d’un palmarosa que d’une labiée à thymol, comme les deux précédentes dont l’odeur pénétrante, la saveur chaude et forte, les place côte à côte avec des huiles essentielles de sarriette, de thym rouge ou encore d’origan vulgaire, par exemple. En revanche, la forte teneur en géraniol de cette huile essentielle la distingue quelque peu des huiles essentielles de géranium rosat et bourbon.

Propriétés thérapeutiques

-Monarde écarlate

  • Apéritive, digestive, carminative
  • Anti-infectieuse : antibactérienne, antifongique
  • Sudorifique, diurétique
  • Immunostimulante, stimulante, tonique, tonique psychique
  • Régulatrice des règles, tonique de la femme enceinte
  • Fébrifuge
  • Résolutive

-Monarde ponctuée

  • Apéritive, digestive, carminative, stomachique, purgative
  • Anti-infectieuse : antiseptique pulmonaire, antibactérienne à large spectre d’action (Streptococcus pyogenes, Strepococcus pneumoniae, Escherichia coli, etc.), antifongique, antivirale
  • Diaphorétique, diurétique
  • Stimulante, tonique, tonique nerveuse
  • Emménagogue
  • Fébrifuge
  • Résolutive

-Monarde fistuleuse

  • Apéritive, digestive, carminative, stimulante hépatopancréatique
  • Anti-infectieuse : antibactérienne à large spectre d’action, antivirale, antifongique, antiseptique des voies respiratoires et urinaires
  • Stimulante, tonique, tonique du système nerveux
  • Tonique utérine, stimulante de la libido féminine, facilite le travail lors de l’accouchement
  • Fébrifuge
  • Résolutive, cicatrisante

Usages thérapeutiques

-Monarde écarlate

  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : atonie des voies digestives, digestion difficile, flatulences, gaz intestinaux, nausée, gastralgie, diarrhée
  • Troubles de la sphère respiratoire : maux de gorge, troubles respiratoires
  • Troubles locomoteurs : rhumatisme, goutte
  • Infections urinaires et/ou génitales d’origine bactérienne et fongique
  • Asthénie, fatigue physique, anémie
  • Instabilité et fragilité nerveuses

-Monarde ponctuée

  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : diarrhée, colique, indigestion, flatulence, nausée
  • Troubles de la sphère respiratoire : maux de gorge, bronchite chronique, rhume, fièvre, refroidissement, syndromes grippaux
  • Troubles locomoteurs : névralgie, rhumatisme, goutte
  • Maux de tête
  • Rétention d’eau

-Monarde fistuleuse

  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : diarrhée, gaz intestinaux, ballonnement, nausée, vomissement
  • Troubles locomoteurs : rhumatisme, goutte
  • Infection urinaire
  • Lichen plan

Modes d’emploi

  • Extrait de plante fraîche : monarde fistuleuse (cf. ferme de Saussac, par exemple).
  • Huiles essentielles : Monarda fistulosa (cf. Avelenn en Bretagne), Monarda didyma (cf. Zayataroma au Canada), Monarda punctata. Par voie interne diluée (voire en gélule gastro-résistante pour les deux dernières). Par voie externe diluée dans une huile végétale. Attention à la dermocausticité des huiles essentielles de M. didyma et M. punctata. Par olfaction, inhalation, dispersion atmosphérique : c’est avant tout l’apanage de l’huile essentielle de monarde fistuleuse CT géraniol, les deux autres ne convenant guère à ces emplois (irritation, voire brûlure des muqueuses respiratoires et oculaires).
  • Infusion de fleurs sèches (ou fraîches) si vous disposez de cette plante dans votre jardin : il faut comptez 40 g (ce qui est beaucoup) de ces fleurs pour un litre d’eau. Durée d’infusion : 10 mn. La ferme du bien-être en propose à la vente.
  • Thé rouge : voici une recette telle qu’elle se réalise dans les départements de la Loire et de la Haute-Loire. On verse ½ litre d’eau bouillante sur une quantité suffisante de fleurs de monarde fraîches, on laisse en contact pendant 5 à 10 mn, puis on procède à l’adjonction d’½ litre d’alcool et de 100 g de sucre. On abandonne le tout à la macération à froid pendant une semaine entière, délai après lequel on filtre puis on embouteille.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Récolte : la monarde ponctuée se cueille à floraison, durant l’été et/ou l’automne. Il en va de même de la monarde écarlate et de la monarde fistuleuse, pour lesquelles récolte et séchage se déroulent à l’identique avec la plupart des autres lamiacées. Au sujet de la monarde écarlate, si l’on en veut cueillir les jeunes feuilles pour les faire sécher, il ne faut pas attendre que paraissent les fleurs. Quant aux fleurs des trois espèces, elles se ramassent uniquement lorsqu’elles sont bien épanouies.
  • Précautions : les huiles essentielles de ces trois plantes sont déconseillées durant la grossesse, du moins à ses débuts pour M. fistulosa. Celle de monarde écarlate se verra également interdite durant l’allaitement. Usées massivement par voie interne, les deux huiles essentielles phénolées peuvent occasionner des brûlures gastro-intestinales.
  • L’huile essentielle de monarde écarlate inhibe la germination des graines de certaines espèces de plantes comme le coquelicot, le pissenlit, le radis, l’avoine ou encore le cresson alénois. Cette activité phytotoxique se croise à l’identique dans les huiles essentielles de romarin officinal, de thym vulgaire et de sarriette des montagnes qui empêchent le bon développement des semences de pourpier, de laitue, de piment, de chénopode et de radis.
  • Usages condimentaires : les feuilles et les fleurs fraîches de la monarde écarlate peuvent finement se hacher à la manière du basilic, avant d’être saupoudrées sur une salade, une soupe et sur l’ensemble des plats pour lesquels l’on use du thym. Attention, pour les plats cuits, elle ne s’ajoute qu’en fin de cuisson. Avec ses fleurs, on en peut confectionner un sirop, comme cela se pratique en Allemagne : en effet, nos cousins germains élaborent parfois un « sirop de mélisse dorée », cette monarde portant le nom allemand de goldmelisse. Enfin, mêler des feuilles sèches de monarde écarlate à du thé noir permet d’obtenir à bon compte un mélange approchant par la saveur le earl grey.
  • Variétés horticoles : en Europe, l’on peut trouver, chez des pépiniéristes bien fournis, l’une ou l’autre de ces trois espèces, parfois même une quatrième, la Monarda citriodora. La monarde écarlate se décline aussi en d’autres coloris : rose (clair, foncé), fuchsia, mauve, violet, blanc. Quant à la monarde fistuleuse, elle peut parfois opter pour des teintes lavandes. Seule la monarde ponctuée ne semble pas affectée par le transformisme chromatique. Mais c’est bien mal l’avoir observée : en effet, ses verticilles de petites fleurs labiées peuvent prendre une teinte presque immaculée, uniquement pointillées de rose fuchsia, comme on le peut voir à l’intérieur des corolles de la grande digitale pourpre, tandis que la couleur des bractées oscillent du rose mauve tendre à un brun verdâtre pas inintéressant.
  • Les monardes sont des plantes très mellifères attirant autant les abeilles que de nombreuses espèces de papillons.

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Monarde ponctuée (Rhododendrites – wikimedia commons).

La brunelle (Prunella vulgaris)

Synonymes : prunelle, brunette, bonnette, bonnelle, herbe aux charpentiers, petite consoude, charbonnière.

Avec la brunelle, il n’est pas utile de remonter au Moyen-Âge et encore moins à l’Antiquité pour savoir ce que faisaient les Anciens de cette plante qui ne semble pas émerger comme médicinale avant le XVIe siècle, et encore à condition de ne pas la confondre avec la bugle rampante (Ajuga reptans) avec laquelle elle offre quelques éléments de rapprochement. C’est donc au XVIe siècle qu’apparurent les premières traces d’un usage thérapeutique de cette plante, et en particulier chez les Anglais qui la créditaient d’une forte valeur astringente et vulnéraire, comme l’atteste le nom vernaculaire qu’ils lui octroient, à savoir woundwort. C’est ainsi qu’elle fit son apparition dans la version de 1597 de The Herball or Generall histories of plantes de John Gerard, qui proclame qu’« il n’existe pas dans le monde de meilleure plante pour les blessures que la brunelle commune », ce qui peut passer pour quelque peu nombriliste. Du moins, l’on peut légitimement s’interroger : Gerard a-t-il posé le pied hors d’Angleterre avant de proférer une telle affirmation gratuite ? Bref, en attendant, la brunelle était tenue comme une panacée par les Anglais, et même par leurs ennemis héréditaires que sont les Irlandais. En effet, John K’Eogh (1681-1754) lui reconnaissait de semblables vertus. Ainsi, il écrivait en 1735 que cette plante « cicatrise toutes les blessures internes et externes ». Dépassant ce seul cadre, il ajoutait encore qu’elle peut dissoudre les lithiases biliaires et hépatiques. Ces conceptions semblent avoir traversé la Manche durant le XVIIIe siècle, puisque Joseph Roques expliquait que « Chomel la regarde comme un vulnéraire précieux. C’est, dit-il, un baume naturel qui arrête le sang et réunit les plaies. » Roques poursuit son propos : « Jean Bauhin, autre botaniste non moins crédule, donne le suc de brunelle aux personnes mordues par des bêtes venimeuses. Césalpin préparait avec ce même suc […] un topique qu’il croyait propre à calmer les violentes douleurs de tête. Mais tout cela est très vague, et ne saurait nous faire connaître les propriétés de la brunelle […]. On peut également révoquer en doute son efficacité dans les pertes de sang, la leucorrhée, les flux intestinaux, etc. »1. Roques n’était pas de ceux qui croyaient que la brunelle possède quelque valeur d’un point de vue thérapeutique. Que, dans le même temps et le même espace, on se chipote ou on s’écharpe quant aux résultats obtenus par telle plante contre telle affection, c’est monnaie courante, la littérature du fait médical regorge d’exemples de ce type. Mais que penser du fait que dans un temps plus lointain, ou bien dans une contrée qui n’est pas la porte à côté, on ait eu l’audace prodigieuse de conférer à la brunelle des pouvoirs qui feraient pâlir n’importe laquelle des plantes que tenaient en haute estime Joseph Roques ou je ne sais quel Cullen, revêche aussi aimable qu’une fosse sceptique ? Bien que pour la médecine traditionnelle chinoise la brunelle porte le nom de Xia Ku Cao, aucun doute n’est permis : derrière ce nom, c’est bel et bien la Prunella vulgaris qui se dissimule, et non pas une tout autre brunelle inconnue, passée invisible sous les radars occidentaux. Suite à la lecture de quelques traités de phytothérapie chinoise dans lesquels une rubrique est dédiée à cette plante, l’on est surpris de mesurer la disproportion qui existe entre l’Europe et la Chine, surtout en terme de ce qui en est dit. Apprenons donc que cette plante de saveur amère et piquante agit sur les méridiens de la Vésicule biliaire et du Foie dont elle élimine la chaleur de par sa nature froide. Drainant le feu hors du foie, elle éclaircit la vue : c’est parfait, nous y verrons beaucoup plus clair ! C’est ainsi que nous pouvons jeter un œil au-delà de ce que nous réserve la littérature occidentale au sujet de la brunelle. Aussi, la seconde partie de cet article inclura-t-elle des observations relatives à ce que l’on énonce à propos de cette plante en médecine traditionnelle chinoise. En Europe occidentale, où l’on n’a pas posé les bonnes questions à la brunelle, celle-ci est demeurée pratiquement coite. Et lorsqu’il est arrivé à tel ou tel d’obtenir quelques éléments de réponse, ils ont été tournés en dérision. Dans ces cas-là, ayons le courage de sortir des sentiers battus, abandonnons cette suffisance au risque de passer pour de parfaits imbéciles, et faisons nôtre cette maxime que l’on doit à ce botaniste lyonnais par trop méconnu qu’était Marc-Antoine de la Tourrette (1729-1793) : « L’ordre de la Nature est lui seul sans imperfection ; mais il est voilé à nos yeux qui sont à peine ouverts »2. Ainsi, un regard morne et peu amène ne verra-t-il en la brunelle – outre que ce qu’il a envie d’en seulement voir – qu’une modeste fleurette dont les épis floraux, une fois défleuris et dégarnis de leur humble gloire passagère, s’apparentent à des écouvillons tout bruns. De ces épis secs fait-on ainsi provenir le nom de la plante, brunelle s’expliquant, imagine-t-on, par un latin brunus. A moins que cela ne renvoie à quelque autre origine étymologique : en effet, le mot germanique brunus signifie « protection », « bouclier ». Contre la maladie ? Si l’on considère le plus largement possible la brunelle, cette explication est parfaitement plausible.

Plante vivace glabre à très légèrement velue, la brunelle couche tout d’abord ses tiges avant de les redresser, ce qui en fait une espèce semi-ascendante, mais en réalité sa conformation dépend essentiellement de son environnement proche : sur un pâturage ras, elle sera généralement moins élevée qu’en plaine prairie où elle peut se permettre de grimper jusqu’à 30 à 40 cm de hauteur ! Brun rougeâtre, les tiges quadrangulaires de la brunelle portent peu de feuilles : celles-ci sont de forme ovale ou oblongue, à bordure lisse ou très légèrement dentée en scie, opposées et pétiolées. La plus haute paire de feuilles porte, en quelque sorte, l’épi floral de la brunelle, lequel est courtaud et formé de fleurs compactées de couleur généralement bleu violacé (mais également mauves, purpurines, blanc jaunâtre voire ocres), apparaissant de mai à octobre.

Fréquente à très commune partout en France, la brunelle s’épand aussi à une bonne partie de l’Europe tempérée, à l’Asie occidentale, à l’Amérique septentrionale et à l’Afrique du Nord. Ses expositions favorites privilégient le plein soleil (pré sec, pâturage, prairie, pelouse rase, berge de rivière, bordure de route) ou l’ombre mitigée (clairière forestière, bois clair, broussailles), que ces stations soient situées en plaine comme en moyenne montagne, tant qu’elles occupent des terrains calcaires et non acides.

La brunelle est une plante vivant en colonie, plaisant aux abeilles (elle est très mellifère) et aisément consommée par le bétail.

La brunelle commune en phytothérapie

En phytothérapie, la plante est préférablement employée fraîche, du sommet des épis floraux jusqu’aux extrêmes radicelles. Plante de guère d’odeur, de saveur un peu amère et astringente, la brunelle n’est pas de ces lamiacées qui embaument au premier froissement de leur feuillage entre les doigts. C’est sans doute ce qui l’a tenue à l’écart de la grand-route empruntée par ces plantes médicinales majeures que sont la sauge et la menthe. A lire certains auteurs anciens, il passe pour parfaitement justifié de ne pas s’attarder sur une plante dont l’odeur est quasi nulle, attendu qu’un parfum prononcé est le gage d’une efficacité accrue. Partant de ce principe, l’on ne peut déduire que les quelques traces d’essence aromatique qui occupent les tissus de cette plante fassent d’elle une panacée, contrairement à la façon dont les Anglais la nomment, c’est-à-dire heal-all, autrement dit « guérit-tout ». Bien évidemment non, une seule fraction aromatique, aussi infime soit-elle, ne peut expliquer complètement l’activité thérapeutique de la brunelle3. Pour cela, elle met à profit certaines des substances suivantes : des triterpènes entacycliques, des saponosides triterpéniques, divers acides (caféique, rosmarinique, ursolique), des principes amers, de la résine, des matières grasses, du tanin, des vitamines (B1, C et K), des sels minéraux et des oligo-éléments (potassium, magnésium, manganèse, etc.).

Propriétés thérapeutiques

  • Tonique générale (améliore l’état général), fortifiante
  • Anti-infectieuse : antiseptique, antivirale, antibactérienne (Staphylococcus sp., Salmonella enterica, Escherichia coli, etc.)
  • Antispasmodique
  • Anti-inflammatoire
  • Anti-oxydante, antiradicalaire, protectrice tissulaire
  • Hypotensive, hypoglycémiante, inhibe l’oxydation du cholestérol LDL
  • Astringente légère, vulnéraire, cicatrisante, détersive
  • Carminative, vermifuge, améliore le péristaltisme intestinal
  • Diurétique

Usages thérapeutiques

  • Affections buccales : inflammation de la bouche (glossite, stomatite), herpès labial, oreillons
  • Troubles de la sphère respiratoire + ORL : inflammation rouge et enflée de la gorge, angine, toux, crachement de sang, pneumonie, inflammation des amygdales, tuberculose pulmonaire (adjuvant), affections fébriles
  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : diarrhée, diarrhée chronique, dysenterie, crampe et aigreur d’estomac, vomissement, infection intestinale
  • Troubles de la sphère hépatique : obstruction du foie, hépatite aiguë, diabète
  • Troubles de la sphère gynécologique : leucorrhée, métrorragie
  • Affections cutanées : plaie, plaie enflée, chaude et rouge, blessure, coup, contusion, gerçure
  • Affections oculaires : yeux enflés, douloureux, larmoyants, sensibles à la lumière, douleur oculaire qui s’accroît en soirée
  • Hypertrophie thyroïdienne, adénome thyroïdien, adénite
  • Maux de tête, migraine, vertige, étourdissement
  • Troubles locomoteurs : crampe, fatigue et douleur tendineuses, articulation douloureuse
  • Troubles de la sphère cardiovasculaire et circulatoire : hypertension, hémorroïde
  • Scorbut
  • Abcès du sein, implication dans le traitement du cancer du sein4, hyperplasie mammaire, mastite

Modes d’emploi

  • Infusion de la plante fraîche (30 à 50 g par litre d’eau).
  • Décoction de la plante fraîche (40 à 60 g par litre d’eau) ; pour lavements, compresses.
  • Eau distillée de brunelle.
  • Suc frais.
  • Poudre.
  • Teinture-mère.
  • Cataplasme de la plante fraîche contuse.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Récolte : bien que la floraison de la brunelle s’étale sur plusieurs mois, il est préférable de ne prélever les plantes entières dont on a besoin qu’au début de la floraison, en particulier aux mois d’été. L’usage frais est privilégié. Il est toujours possible de faire subir une dessiccation à la plante, mais celle-ci s’accompagne d’une très nette déperdition de ses qualités thérapeutiques.
  • La brunelle fraîche est une plante comestible agréable crue en salade. Prenez soin de bien considérer les lieux avant toute récolte, en particulier eu égard aux zones polluées ou souillées.
  • L’usage interne de la brunelle ne convient pas aux personnes qui font état d’un faiblesse de la rate et de l’estomac. En cas d’ingestion, des réactions allergiques peuvent survenir, de même que divers désordres gastro-intestinaux, des palpitations, de la congestion oculaire. Parfois, un usage au long cours entraîne des effets immunosuppresseurs. On l’interdira chez la femme enceinte, de même que chez l’enfant.
  • Autres espèces : – la brunelle à grandes fleurs (Prunella grandiflora), que l’on peut confondre avec la bugle rampante, manque dans le nord de la France, ainsi que dans les régions siliceuses. Elle se distingue de la brunelle commune par la taille de ses fleurs ; – la brunelle laciniée (Prunella laciniata) s’écarte de la précédente de par la blancheur immaculée de sa floraison. Par ailleurs, ses feuilles n’ont rien de commun avec celles des deux autres brunelles. L’adjectif lacinié donne un indice : ce mot provient du latin laciniatus qui signifie « en lambeau, découpé irrégulièrement ». En effet, la forme des feuilles de cette brunelle n’est pas simple et entière comme chez les deux autres espèces.

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  1. Joseph Roques, Nouveau traité des plantes usuelles, Tome 3, pp. 186-187.
  2. Marc-Antoine de la Tourrette, Démonstrations élémentaires de botanique, Tome 1, p. 17.
  3. Peu produite et donc quasiment pas étudiée, l’huile essentielle de brunelle a au moins le mérite d’exister. Extraite des sommités fleuries sèches, elle s’avère être très complexe. Selon les lots, apparaît un chémotype à acide hexadécanoïque (acide gras saturé) ou bien à selin-1 1-en-4-a-ol (je vous laisse le soin de le prononcer correctement sans l’écorcher au passage ^.^).
  4. « Les mécanismes anticancéreux de la brunelle commune comprennent un effet retardateur direct sur la croissance et la prolifération des cellules tumorales, induisant leur apoptose et leur différenciation, et inversant la tolérance multimédicamenteuse des cellules tumorales. Cet article étudie les progrès de la recherche sur ces mécanismes anticancéreux de la brunelle commune. Elle aura de nombreuses perspectives d’application, en tant que remède de la médecine traditionnelle chinoise peu coûteux, efficace et dénué de toxicité. » Cf. lien.

Photos : n° 1 – userteunspaans (wikimedia commons) ; n° 3 – Philipp Weigell (wikimedia commons).

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Le pomelo (Citrus x paradisii)

Pomelos en Floride (photochrome, 1902).

Quand l’on pense au pamplemousse, peut surgir en notre esprit une image floridisiaque. Non seulement c’est bien réducteur, mais de plus c’est une erreur, puisque le pamplemousse est originaire d’Asie : je parle du véritable, c’est-à-dire de cette espèce d’arbre monstrueux qui fabrique des fruits de plusieurs kilogrammes, et dont la masse joufflue, victime de trop d’apesanteur, jouxte celle des faux pamplemousses sur les étals du marchand de fruits et de légumes. Et de ces vrais pamplemousses – botaniquement, c’est le cas – il est rare de s’en payer les quartiers d’un seul spécimen au petit déjeuner, tant l’expérience passe pour prodigieusement compliquée. D’ailleurs, ce gigantisme est inscrit dans les noms qu’on lui a donnés en latin : Citrus grandis et son synonyme, Citrus maxima.

Probablement né en Chine, le pamplemoussier est donc cet arbre produisant de gros fruits de 10 à 30 cm de diamètre et dont l’écorce spongieuse est épaisse, tout autant que l’albédo. Quant à sa chair, amère, elle recèle peu de jus, ce qui donne une drôle d’impression face à cette – comment dire ? – outre bloubloutante, dont la vacuité n’a d’égale que son incapacité à étancher la plus ardente et mordante des soifs. Étrangement, en Chine, lors du nouvel an, le pamplemousse passe pour un signe de richesse et de prospérité. Parce que de la couleur de l’or, le nom qu’on lui donne – you – renvoie homophoniquement au sens des mots « posséder » et « avoir ». Curieux. En tous les cas, c’est une affection qui ne date pas d’hier puisqu’« on a retrouvé oranges et pamplemousses noués dans un foulard de soie brodé au fond d’un panier, parmi les tributs remis à l’empereur Taynen » il y a de cela quatre millénaires1. Du sud-est asiatique, le pamplemousse aurait tout d’abord transité en direction de la Polynésie, amené là par un certain capitaine Shaddock (ce qui – immanquablement – induit en mon esprit d’autres images, absolument pas sérieuses celles-là ! Le Marin Shadok, ça vous rappelle quelque chose ? ^.^). Eh bien, ce capitaine l’aurait emporté avec lui dans sa petite valise jusqu’aux Caraïbes. Et c’est là que ça se gâte. Bref, le pamplemousse y fit la rencontre de l’orange douce, et de l’union de ce gros patapouf et de cette minette acidulée naquit… le pomelo ! Il fallait la trouver, celle-là ! En effet, le pomelo, que l’on appelle indûment pamplemousse, résulte d’une hybridation. Mais comme il entretient volontiers le trouble, pour ne pas dire la louchitude, l’on n’a pas su de suite s’il s’agissait d’une mutation naturelle ou bien d’un croisement volontaire orchestré par la main de l’homme ou par les facilitateurs agents de la Nature toute puissante. Il aurait pu naître sous x sans qu’on s’en aperçoive, mais on lui connaît bel et bien ses deux parents, et en tant qu’hybride, l’on consigne cette rencontre des chairs âpres du pamplemousse, juteuses et émoustillées de l’orange douce, par une croix : Citrus x paradisi, ce qui, au reste, est assez drôle. Comment se peut-il qu’un hybride, c’est-à-dire un organisme stérile, soit qualifié de paradisiaque ? L’image idyllique ne colle pas, d’autant que le pomelo n’est pas tout à fait un chaud lapin, arbre fragile et frileux qu’il est. Il lui faut du soleil et de la chaleur, mais ça n’est que pour le fun, l’esbroufe rien de plus, à l’image de son éruption au fin fond de la forêt épaisse des Antilles : à ce titre, l’on a à peu près affaire au même genre d’histoire à dormir debout que celle que nous avons évoquée naguère lorsque nous abordâmes les rivages du pays du quinquina et de son ambassadrice, la comtesse de Chinchón. Bon, là, il y en a généralement moins dans les manuels, on ne s’étale pas des masses dessus. Mais l’ensemble laisse malgré lui un sentiment de torpeur tel qu’on le subit après un repas mal digéré. Mais voici donc la chose : un certain chirurgien des armées napoléoniennes, le conte Philippi, fut fait prisonnier par les Anglais après que ceux-ci eurent infligé une colossale fessée à la flotte franco-espagnole le 21 octobre 1805 à Trafalgar. Placé aux fers sur les Bahamas, il y fit la rencontre avec le pomelo, avant d’en initier le premier la culture sur les terres de la Floride toute proche, dans les années 1820. Ça aussi, c’est bancal, je ne m’en cache pas, et ça l’est d’autant plus qu’on apprend, par le biais de sources alternatives, que le pomelo aurait été découvert à Porto-Rico au milieu du XVIIIe siècle, avant de se répandre aux états américains que sont la Floride, le Texas, l’Arizona et la Californie. Il y a une seule chose qui paraît vraisemblable dans tout cela, c’est que l’hybridation du pomelo en fait l’unique agrume natif des Amériques.

On pourrait croire, comme ça, qu’il manque diablement de personnalité, « multiplier les expressions et dire au fond toujours la même chose. Que le pamplemousse est encombrant, ventripotent, lourdingue et sans âme. C’est assez dire qu’il est américain et qu’il vient directement de Floride »2. C’est vrai que, très franchement, le pomelo colle à merveille à l’image du retraité de Floride, replet jusqu’aux plis, contrarié dans sa mauvaise graisse et ses excès de cholestérol, le cœur cultivé au dollar et pas loin de l’apoplexie, parfaitement dénué d’originalité mais tentant par tous les moyens de se prodiguer lui-même avec une ardeur que son manque de sexe rend défectueuse. Ainsi est-il non seulement dépourvu de queue, mais encore faut-il qu’on la lui tienne, comme on le ferait de ces grabataires mous, ruisselant de couenne et de crème solaire. En effet, le pomelo qu’on peut déguster entre l’alligator et l’ouragan échevelé, cru/cuit, salé/sucré, seul/accompagné – est-ce à dire qu’on le peut mettre à toutes les sauces ? c’est osé pour quelqu’un qui manque généralement de jus, tant il s’appesantit de lourdeur, – eh bien, disions-nous, le pomelo apparaît comme avide de se générer lui-même, non pas sous différentes coutures, mais en plusieurs parures qu’on lui voit tour à tour porter : alors que son péricarpe passe du jaune au rose, la pulpe succulente qu’il abrite, plus ou moins acidulée ou sucrée, s’enorgueillit d’un panel chromatique évoluant du jaune presque blafard au rose pas loin d’être injecté de sang (ne dirait-on pas de la variété Ruby Red qu’elle n’est pas loin de frôler la congestion ?) Cette outrecuidance mal placée l’amena même à faire comme ses parents, c’est-à-dire à s’unir (je suis toujours hanté par la vision du gros Américain perclus de graisse, ça n’aide pas), à s’unir, disais-je, avec d’autres que lui afin de voir ce que ça pourrait bien donner : eh bien, pas grand-chose, du moins rien dont on n’ait entendu parler jusqu’à présent. Sachez donc que l’union que consentit le pomelo avec l’orange (Citrus sinensis) produisit comme résultat le chironja et que le tangelo n’est autre que le bâtard issu des amours asexuées du pomelo et d’une mandarine. La belle affaire ! Et un pamplemousse avec un pomelo, de quoi cela pourrait donc bien accoucher ? D’un pomelousse, bien sûr ! Plutôt gonflé, non ? Tout comme le pamplemousse d’ailleurs, dont le nom étrange lui vient de la prosaïque et peu originale vision qu’eurent de lui les Hollandais. Avant d’être pamplemousse en français, il fut tout d’abord pompelmoes en néerlandais, un mot dans lequel on devine le pépon, alias le pumpkin des Anglais, autrement dit la rotondité citrouillesque, l’énormité courgiasque, pompelmoes ne signifiant pas autre chose que « citron enflé, citron-courge ». Déjà que le pomelo manque absurdement de caractère !… « Cette grosse pouffe nous promet certainement d’autres surprises. Elle sait de toute façon que plus elle sera lourde, plus elle sera juteuse : ça la console. Alors, elle profite, elle engraisse encore, elle s’empâte jusqu’à la catastrophe »3. Féminin, masculine ? On ne sait pas, on ne sait plus très bien. Un pomelo, une pamplemousse ? « Ce qui est gros a aussi le privilège d’annuler la différence des sexes »4. Le pomelo ne serait-il pas au Floridien obèse ce que le pamplemousse est à l’Africaine gironde ? En effet, en Afrique, d’une femme grasse et grosse, l’on dit qu’elle est une pamplemousse, un comble pour un fruit à la réputation bien établie de mange-graisse, digne de figurer parmi les meilleures recettes permettant de lutter contre la peau d’orange !

Les chairs oublieuses du pomelo donnent la très curieuse impression qu’elles ingèrent imperceptiblement toute information un tant soit peu saillante – pour ne pas dire capitonnée – qui émergerait auprès d’elles ou que l’on aurait l’imprudence de leur confier. Potentat du conformisme mou, héraut de l’avachissement de la pensée, barbotant dans l’indistinction principielle de sa soupe acide, le pomelo s’oblige à se réunir en grappe (d’où le substantif anglais de grapefruit) afin de ne pas se désagréger lui-même, tant incertain, il doute et hésite. Ainsi consolidé, comme on le ferait d’un dessert par trop récalcitrant à grands coups d’agar-agar ou de carragheen, le pomelo parvient à tenir la route, sans pour autant qu’on sache bien où il veut se rendre. Il est tant enfermé dans le mutisme, qu’il lui arrive de naître sans pépins. Mais le pomelo devient parfois un parfait extraverti, libérant la parole à l’aide de son essence périphérique qui, tels les rayons du soleil indubitablement dirigés vers l’extérieur, parvient à exalter l’ouverture du cœur des personnes excessivement repliées sur elles-mêmes, ce qui laisse entr’apercevoir une lueur d’espoir : non, le pomelo n’est pas toujours cette insipide désolation qu’on imagine qu’il est. Avoir des pépins, c’est généralement croquer dans un os. C’est ce qui arriva au docteur Jacob Harich (1919-1996), médecin et immunologiste d’origine serbe dont la biographie, pour le moins trouble, s’apparente fort à l’existence même du pomelo. Un coup de dent sur le pépin du destin révéla au médecin l’amertume de la semence du pomelo qu’il dégusta quelque part en France après la Seconde Guerre mondiale. Émigrant en 1957 dans le but de s’installer aux États-Unis, il se fixa en Floride une dizaine d’années plus tard, et c’est là qu’il fit une seconde rencontre décisive avec le pomelo : notre brave docteur, féru de jardinage, se rendit compte que les restes de pomelo qu’il jetait au compost ne se dégradaient pas de la même façon que tout le reste. C’est en cherchant à percer ce mystère que vint au monde ce que l’on appelle l’EPP, c’est-à-dire l’extrait de pépins de pamplemousse. Enfin, le pomelo enfanta-t-il quelque chose qui lui fut digne !

Citrus maxima, le « vrai » pamplemousse.

Le pomelo en phyto-aromathérapie

Les informations concernant le pomelo sont si denses qu’elles semblent pousser tout à l’étroit, à l’image des fruits de cet arbre. Nous allons tenter de les faire tenir ensemble sans trop de confusion. Nous aborderons donc le pomelo selon trois axes : le fruit en tant que tel, l’essence que l’on exprime de son péricarpe, enfin l’extrait de pépins de pamplemousse (EPP).

De la masse joufflue du premier, l’on tire avant tout environ 90 % d’eau, des glucides (9 %), pas ou peu de protéines (0,60 %) et de lipides (0,10 %). C’est cela qui explique sa faiblesse énergétique et calorique (43 calories aux 100 g en moyenne). En revanche, les vitamines y sont nombreuses :

  • Provitamine A : 0,10 mg/100 g
  • Vitamine B1 : 0,07 mg/100 g
  • Vitamine B2 : 0,05 mg/100 g
  • Vitamine B3 : 0,30 mg/100 g
  • Vitamine C : 40 mg/100 g
  • Vitamine E : traces

De même que les sels minéraux et les oligo-éléments :

  • Potassium : 192 mg/100 g
  • Calcium : 20 mg/100 g
  • Phosphore : 18 mg/100 g
  • Magnésium : 12 mg/100 g
  • Soufre : 7 mg/100 g
  • Sodium, fer, cuivre, chlore, manganèse, etc.

En ce qui concerne l’essence d’expression à froid du pomelo, on remarque une nette différence olfactive selon si elle est produite à base de pomelo rose (Afrique du Sud, Italie…) ou blanc (États-Unis, Argentine…). Obtenue en pressant mécaniquement les péricarpes frais (= les zestes), cette essence – d’incolore à jaune verdâtre foncé – est un liquide limpide de densité moyenne établie à 0,85. Son parfum frais, doux et fruité, même s’il diffère quelque peu selon les lots comme nous l’avons dit, ne semble pas s’expliquer par un bouleversement de sa composition biochimique, puisque, en moyenne, les chiffres restent assez stables. Mais allez savoir !… L’on n’ignore pas que les coumarines et furocoumarines, présentes en minuscule quantité dans les essences et les huiles essentielles, agissent très efficacement à des doses infiniment basses. L’on sait aussi qu’une molécule donnée ne sent pas la même chose selon sa concentration dans l’air. Il est vrai que si l’on s’attarde sur la composition d’une essence de pomelo, saute aux yeux la massive proportion de ce monoterpène qu’est l’inénarrable limonène, obligation moléculaire dès lors qu’on parle d’agrumes. Mais qu’en est-il de cette cétone sesquiterpénique qu’est le β-nootkatone ? Habituellement présent à moins de 0,20 % dans les essences de pomelo, il n’en détient pas moins un fort pouvoir olfactif, semblant orienter le parfum d’une essence de pomelo par rapport à une autre.

Voici quelques données chiffrées histoire de se faire une idée de la composition biochimique moyenne de l’essence de pomelo :

  • Monoterpènes : 97,50 % dont limonène (94,20 %), β-myrcène (1,90 %)
  • Aldéhydes terpéniques : 0,70 %
  • Cétones sesquiterpéniques : β-nootkatone (0,06 %)
  • Coumarines, furocoumarines

Venons-en maintenant à l’EPP : en pressant à froid les pépins frais de pomelo, on obtient une substance qui contient surtout des éléments de nature flavonique (naringine, isonaringine, poncirine, naringenine, rhoifoline, etc.), dosées généralement entre 400 et 800 mg aux 100 ml. A cela, on ajoute de l’acide ascorbique en guise de conservateur (ou bien du benzoate de sodium, du sorbate de potassium), et l’on prend surtout soin de vérifier qu’il ne contient pas quelque ingrédient controversé comme le chlorure de benzéthonium ou le triclosan, c’est-à-dire des produits employés comme pesticide au moment de la culture du pomelo, agrume fragile, et qui se retrouvent à terme dans les fruits, ainsi que dans l’EPP donc. La Floride, grosse productrice de pomelos, voit d’ailleurs les dauphins qui peuplent ses côtes être suffisamment intoxiqués par cette substance (le triclosan) rejetée avec les eaux usées et le lessivage naturel des sols pour qu’elle affecte sensiblement leur système endocrinien. Donc, pas de triclosan dans l’EPP, d’où l’impérieuse nécessité de le choisir uniquement de nature biologique (CitroBiotic de Sanitas est très bien si l’on cherche une forme liquide ; pour un extrait sec, s’adresser à Nutrixeal), car il serait dommage qu’une telle substance naturelle soit corrompue par un produit chimique venant en annuler les bienfaits : en effet, il a été remarqué que le triclosan perturbe gravement la flore intestinale là où, justement, l’EPP cherche à y mettre bon ordre. Bref, passons donc à la suite sans plus attendre.

Propriétés thérapeutiques

-Le fruit (sa chair, son jus)

  • Apéritif, digestif, cholagogue
  • Dépuratif et draineur hépatique,
  • Draineur rénal
  • Tonique, vitalisant, reminéralisant
  • Hypotenseur (?)
  • Rafraîchissant

-L’essence

  • Positivante, tonique, stimulante
  • Tonique et rééquilibrante psychique, relaxante, apaisante, neurotrope, détend et induit le sommeil, stimulante du système nerveux, stimulante de la sécrétion d’endorphines
  • Anti-infectieuse : antiseptique aérienne, antibactérienne, antivirale, antifongique
  • Cholérétique, cholagogue, digestive, stimulante, protectrice et drainante du foie, dépurative hépatique, stomachique, antinauséeuse, hypocholestérolémiante, lipolytique (= « mange-graisse »), anticellulitique, amincissante, coupe-faim5.
  • Drainante rénale
  • Stimulante des fonctions cardiovasculaires, fluidifiante sanguine
  • Astringente et raffermissante cutanée
  • Active sur les muscles et les tendons
  • Action antitumorale (?)
  • Anti-oxydante
  • Jet-lag (?)

Note : quelques mots à propos de trois propriétés abordées ci-dessus : avant de procéder à un drainage hépatique avec l’essence de pamplemousse, il faut savoir si le foie est engorgé. Pour cela, une analyse sanguine révélera ou pas la présence de cholestérol. En temps normal, cette substance est présente dans l’organisme mais certains dérèglements peuvent favoriser sa surproduction. Si le cholestérol augmente, surtout le LDL dit « mauvais cholestérol », c’est le signe que le foie a besoin d’être drainé et purifié.

Par ailleurs, l’action lipolytique de l’essence de pamplemousse permet ce que l’on appelle la lipolyse, c’est-à-dire la combustion des graisses par l’organisme. Cette essence peut donc être une alliée précieuse pour qui souhaite perdre du poids, d’autant qu’elle régule aussi l’appétit. Son action est potentialisée par deux molécules qu’on trouve dans d’autres huiles essentielles, le γ-terpinène et le para-cymène. On pourra donc associer l’essence de pamplemousse aux huiles essentielles de coriandre, d’arbre à thé, d’ajowan, de sarriette des montagnes, de thym à feuilles de sarriette, de thym vulgaire à thymol, de thym vulgaire à para-cymène. Cependant, méfiez-vous de l’effet hépatotoxique de certaines d’entre elles contenant des phénols (sarriette des montagnes, thym vulgaire à thymol, thym à feuilles de sarriette, ajowan).

-L’EPP

  • Antibiotique puissant à très large spectre d’action, anti-infectieux (antibactérien, antiviral, antifongique)
  • Immunostimulant, remède prophylactique des maladies tropicales (turista, etc.) ; on peut en ajouter quelques gouttes à l’eau de boisson dont on n’est pas sûr de la provenance, de même pour la nourriture servie dans les restaurants de certains pays étrangers, enfin en cas de fragilité avérée de l’organisme face à des conditions perturbantes
  • Veinotonique, lymphotonique
  • Protecteur des muqueuses intestinales, participe à l’équilibre de la flore intestinale : « Il apparaît même que l’extrait de pépins de pamplemousse n’affecte aucunement la flore bactérienne saine de l’intestin et respecte en particulier les bifidobactéries et les lactobacilles. »6

Usages thérapeutiques

-Le fruit (sa chair, son jus)

  • Troubles de la sphère cardiovasculaire et circulatoire : hypertension (?), fragilité des micro-capillaires sanguins
  • Affections pulmonaires, accès fébrile
  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : dyspepsie, intoxication alimentaire, insuffisance biliaire
  • Oligurie
  • Arthritisme, rhumatisme
  • Fatigue
  • Pléthore
  • Ivresse légère

-L’essence

  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : dyspepsie, acidité gastrique, reflux gastro-œsophagien, nausée, indigestion, lourdeur digestive après repas
  • Régulation de l’appétit (boulimie, tendance à la gourmandise, excès alimentaires, le tout sous-tendu par un terrain psychologique défavorable et pouvant mener à une surcharge pondérale et à des suites généralement désastreuses)
  • Troubles de la sphère hépatobiliaire : paresse hépatique, excès de cholestérol sanguin (précurseur de l’artériosclérose, le cholestérol en excès est néfaste à la bonne circulation sanguine)
  • Troubles de la sphère circulatoire : congestion circulatoire, varice
  • Troubles de la sphère respiratoire : bronchite, toux chronique, asthme (?)
  • Affections cutanées : soin des peaux grasses, mycose unguéale, gerçure des pieds et des mains
  • Fatigue, asthénie, douleurs musculaire et tendineuse
  • Troubles du système nerveux : stress, angoisse, déprime, troubles du sommeil
  • Maux de tête

-L’EPP

  • Troubles de la sphère respiratoire + ORL : rhume, pharyngite, toux, enrouement, laryngite, coup de froid, sinusite, grippe, maux d’oreille, muguet
  • Affections bucco-dentaires : aphte, herpès labial, lèvres gercées, commissures des lèvres fendillées, maux de dents, gingivite, saignement gingival
  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : infection (candidose intestinale, par exemple), diarrhée, flatulence, intoxication alimentaire, mauvaise haleine, ulcère (estomac, duodénum, intestin)
  • Affections cutanées : éruptions (acné, panaris, furoncle, verrue, psoriasis, eczéma, urticaire), zona, cor, durillon, ampoule, hypersudation, mycose des ongles, mycose interstitielle, égratignure, petite coupure, petite brûlure, abcès, ulcère variqueux, piqûre d’insecte, démangeaison du cuir chevelu, pellicules, poux
  • Troubles de la sphère gynécologique : vaginite, infection vaginale
  • Maladie de Lyme (d’après une étude parue en 2007, l’EPP s’avère être un puissant agent in vitro contre les formes mobiles et kystique de Borrelia burgdoferi : c’est-à-dire que l’EPP est une ressource bienvenue, bien que non suffisante, pour les malades de Lyme ; elle l’est encore bien davantage pour les candidosiques)

Modes d’emploi

  • Jus frais en nature ; pomelo tel quel, non sucré, si possible : si l’on peut se passer d’y ajouter ce poison, autant le faire ; on peut contre-argumenter en prétextant de l’amertume de la chair du pomelo en bouche ; mais il est profitable de ne pas étouffer l’amer au profit exclusif du doux : en effet, la médecine traditionnelle chinoise ne nous apprend-elle pas que la saveur amère stimule les méridiens de l’Intestin grêle et du Cœur, dont le dysfonctionnement du dernier induit, en fin de compte, des pathologies cardiaques ? Alors ? Alors pas de sucre ! Vous y gagnerez en joie de vivre et en générosité.
  • Essence : par dispersion atmosphérique, inhalation et olfaction ; on peut confectionner un spray si l’on ne dispose pas de diffuseur d’huile essentielle : dans un vaporisateur, on mélange de l’alcool et de l’essence de pamplemousse, puis l’on vaporise dans les lieux souhaités. C’est une essence fort utile – de même que celle de citron – pour désinfecter les locaux. Par voie externe, cette essence impose d’être diluée dans une huile végétale, puisqu’elle est classée comme potentiellement allergisante (cf. limonène).
  • EPP par voie interne : on lit souvent qu’il faut procéder à raison de deux à trois prises par jour, chacune comptant dix à quinze gouttes. Ce qui n’est que peu clair. En réalité, la posologie dépend essentiellement de la concentration en citroflavonoïdes de l’extrait de pépins de pamplemousse. A hauteur de 400 mg/100 ml, on compte 36 gouttes (3 x 12 ou 2 x 18) par jour. A 500 mg, on abaisse les doses comme suit : 30 gouttes à répartir en deux ou trois prises (2 x 15 ou 3 x 10). Matin, midi et soir, ou bien matin et midi. Pour l’enfant, on établira une posologie en fonction de son âge et de son poids : – de 0 à 6 ans : une goutte par 5 kg de poids à raison de deux prises par jour ; – de 6 à 14 ans : trois gouttes par 5 kg de poids à raison de deux à trois prises par jour. Remarque : l’EPP se dilue très bien dans l’eau contrairement à l’essence de pomelo.
  • EPP par voie externe : en application pure sur la peau, c’est possible, cela ne brûle pas, ni n’irrite l’épiderme, ce qui est un grand avantage. Si jamais la peau s’avérait réactive, il est tout à fait envisageable d’incorporer l’EPP à une huile végétale (amande douce, macérât huileux de millepertuis) ou de le mêler à de l’eau, tout simplement, avant application en compresse locale, par exemple. Avant shampoing : quelques gouttes en addition de vos produits habituels sont très profitables.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • L’essence de pomelo fait partie de ce petit groupe restreint d’essences et d’huiles essentielles qui sont autorisées à la femme enceinte, à celle qui allaite, au nourrisson et au jeune enfant. Dans ces cas-là, et en règle générale, les seules précautions à respecter sont les suivantes : intolérance cutanée aux essences d’agrume, caractère photosensibilisant des essences d’agrumes (dont l’emploi, tant interne qu’externe, implique de ne pas s’exposer durablement au soleil après usage). Elle est contre-indiquée chez les personnes sujettes aux lithiases de la vésicule biliaire.
  • L’EPP ne présente, lui, aucun effet secondaire et n’est pas toxique aux doses usuelles. De plus, il présente l’avantage de n’induire aucune résistance de la part des micro-organismes nombreux auxquels il est confronté (champignons, levures, virus, bactéries, parasites unicellulaires).
  • Il semble exister des interactions médicamenteuses en cas de prise de produits à base de pomelo. C’est ce qui apparaît avec l’administration d’un médicament comme le Levothyrox®. Par ailleurs, on explique que les furocoumarines peuvent perturber la bonne assimilation de certains médicaments, mais que cette mise en garde ne semble concerner que le « jus » de pamplemousse, et non l’essence (sauf si, bien entendu, il se trouve des furocoumarines, même à l’état de traces, dans le jus de pamplemousse, ce que j’ignore).
  • L’EPP trouve bien d’autres emplois qu’uniquement thérapeutiques : on peut s’en servir pour nettoyer sa brosse à dents après emploi, ainsi que pour désinfecter l’eau des saunas, piscines, jacuzzi, en lieu et place du chlore, ou encore rincer les légumes. Il est même possible de l’utiliser pour la bonne santé de nos plantes et de nos animaux domestiques.

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  1. Jean-Luc Hennig, Dictionnaire littéraire et érotique des fruits et légumes, p. 468.
  2. Ibidem, p. 465.
  3. Ibidem, p. 469.
  4. Ibidem, p. 466.
  5. L’essence de pomelo est l’une des grandes essences de la régulation de l’appétit. « L’odeur de cette essence provoque une activité du nerf sympathique et supprime celle du parasympathique. L’appétit est diminué chez l’animal, la pression sanguine augmentée » (Fabienne Millet, Le guide Marabout des huiles essentielles, p. 203).
  6. Philippe-Gaston Besson, La candidose chronique, p. 94.

© Books of Dante – 2021

Floride, 1916.

La menthe bergamote (Mentha citrata)

Synonymes : menthe citronnée, menthe Cologne, menthe chartreuse, basilic vivace.

Visible à l’état sauvage en Amérique du Nord ainsi qu’en Europe, la menthe bergamote n’est pas la plus populaire des menthes : à côté d’elle, l’on trouve la menthe-pomme partout, par exemple. Mais, dès lors qu’on pénètre dans l’enceinte sacrée de l’aromathérapie, il n’y a pas de place pour toutes, rares étant les boutiques spécialisées qui proposent plus de cinq huiles essentielles de menthes différentes. Parfois, la menthe bergamote fait partie des heureuses élues.

Notre citrata, aux tiges roides et quadrangulaires, est une menthe intégralement glabre, à l’exception de la bordure des pétioles et de la nervure médiane des feuilles, qui sont assez rondes, voire ovales, parfois cordiformes, larges et aiguës en leur extrémité, d’un beau vert luisant émaillée de pourpre violacée sur leur bordure.

Les fleurs compactées en deux ou trois verticilles denses s’épanouissent généralement durant l’été.

La menthe bergamote est cultivée en plusieurs pays dont l’Italie, l’Inde, les États-Unis, mais également en France (Bretagne, près de Gérardmer dans les Vosges : cf. La ferme du bien-être).

La menthe bergamote en aromathérapie

Bien moins fréquente que menthe des champs et menthe verte, la menthe bergamote est aussi rarissime dans la nature. Si son huile essentielle provient essentiellement de plantes cultivées, elle fait moins souvent partie de l’offre aromatique que les deux sus-citées, et que de l’incontournable menthe poivrée, dont elle passe parfois pour une variété, qui ne contient rien de ce qui caractérise les autres huiles essentielles de menthe, à savoir du menthol, du menthone, de la carvone ou encore du limonène, ce qui n’est pas sans poser problème, surtout pour cette dernière molécule puisque la menthe bergamote est dite citronnée. Mais comment son parfum pourrait-il bien l’être alors que cette huile essentielle ne contient pas un atome de cette molécule ? (On s’en rendra compte avec les données chiffrées qui exposeront la composition biochimique de cette huile essentielle.) Incolore la plupart du temps, l’huile essentielle de menthe bergamote est fraîche mais non piquante et laisse dans les fosses nasales une agréable odeur que l’on peut effectivement croire quelque peu citronnée, du moins hespéridée. Cette fraîcheur semble émaner du linalol qu’elle contient en assez belle quantité, qui plus est couplé à bien plus encore d’acétate de linalyle, ce qui pourrait faire imaginer que le parfum de l’huile essentielle de menthe bergamote entretient quelques similitudes avec celui de la lavande fine, accordant une odeur lavandulée à sa substance aromatique, ce qui n’est pas le cas, le linalol présent dans l’huile essentielle de menthe bergamote étant de même nature que celui que l’on trouve dans l’huile essentielle de coriandre « graines », mais différent de beaucoup du linalol présent dans la lavande, le bois de rose, etc. (Il existe le D-linalol, mais également le R-linalol, le A-linalol, le S-linalol, et à chacun correspond une odeur précise.) Cela explique en définitive que la menthe bergamote ne sente pas la lavande, et encore moins la bergamote !

  • Esters : 43,5 % dont acétate de linalyle (40 %)
  • Monoterpénols : 34 % dont linalol (30 %), α-terpinéol (2 %)
  • Oxydes : 10 % dont 1.8 cinéole (9 %)
  • Monoterpènes : 6 %
  • Sesquiterpénols : 4,5 % dont élémol (2,5 %)
  • Sesquiterpènes : 2,5 %

Propriétés thérapeutiques

  • Anti-infectieuse : antibactérienne, antifongique, antivirale
  • Stimulante pancréatique, protectrice hépatique et pancréatique
  • Anesthésiante locale, antinociceptive, anti-inflammatoire
  • Antispasmodique puissante
  • Rééquilibrante du système neurovégétatif
  • Régulatrice du rythme cardiaque
  • Tonique sexuelle (testiculaire et ovarienne)
  • Euphorisante
  • Revitalisante physique et psychique, équilibrante nerveuse, sédative et calmante du système nerveux

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : atonie des voies digestives, inappétence, digestion lente et laborieuse, lourdeur après les repas, dyspepsie, aérophagie, ballonnement, flatulence, fermentation intestinale avec colique douloureuse, colique, spasmes digestifs, colite spasmodique, syndrome du côlon irritable, nausée, vomissement, vomissement nerveux, parasitose intestinale (vers), mauvaise haleine, désordres digestifs des gastralgiques, des hystériques, des nerveux, des affaiblis et de la grossesse.
  • Troubles de la sphère hépatobiliaire : insuffisance hépatique et pancréatique, colique hépatique
  • Troubles de la sphère respiratoire : toux spasmodique, coqueluche
  • Troubles de la sphère cardiaque : tachycardie, palpitations
  • Troubles de la sphère vésico-rénale : cystite, prostatite
  • Troubles de la sphère génitale : asthénie sexuelle, impuissance et fatigue sexuelle masculine, insuffisance ovarienne
  • Troubles du système nerveux : insomnie et autres troubles du sommeil, stress ; tonifie et revitalise en cas de surmenage, d’épuisement mental et physique, d’asthénie physique et/ou intellectuelle, de burn out, de dépression

Modes d’emploi

  • Huile essentielle par voie cutanée diluée, par voie orale sur avis médical, par dispersion atmosphérique, olfaction et inhalation.

Note : étant donné que la menthe bergamote est vendue chez les pépiniéristes, il est parfaitement envisageable d’installer un pied de cette plante au jardin, puis d’en récolter les feuilles, afin de leur faire jouer le même rôle qu’aux feuilles de menthe des champs ou encore de menthe verte, c’est-à-dire :

  • Infusion aqueuse ou vineuse de la plante fraîche comme sèche.
  • Décoction aqueuse ou vineuse de la plante fraîche comme sèche.
  • Macération acétique de la plante fraîche.
  • Poudre (dans un véhicule adapté : une cuillerée de miel, par exemple).

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Récolte : toutes les menthes se récoltent avant leur floraison, jamais après, car à ce moment crucial, l’essence aromatique est à son maximum dans le feuillage de ces plantes. De plus, une récolte trop tardive nous exposerait à cueillir une menthe dont les feuilles les plus radicales seraient abîmées, voire jaunies.
  • Séchage : pourvu qu’il se réalise à l’ombre, au sec et dans un local relativement bien aéré, il n’a rien de sorcier. L’on peut suspendre les tiges entières, que l’on effeuille au bout de cinq à six jours, quand elles craquent sous les doigts. Une dessiccation bien menée assure une bonne conservation du parfum et des propriétés thérapeutiques de la menthe.
  • Toxicité : cette huile essentielle est beaucoup plus facile à utiliser que les deux autres que nous avons précédemment passées en revue (menthe des champs, menthe verte). Hormis prêter attention à son usage durant les trois premiers mois de la grossesse, je ne vois pas trop ce qu’on pourrait bien lui « reprocher » de plus.
  • La menthe est relativement sollicitée à travers de nombreuses fonctions relevant de la savonnerie, de la cosmétique et des produits d’hygiène (dentifrices, gommes à mâcher, etc.), comme agent de sapidité dans de nombreuses spécialités pharmaceutiques. Le surnom de menthe eau de Cologne qu’on attribue à la menthe bergamote indique sans l’ombre du moindre doute l’affection que lui porte l’industrie de la parfumerie.
  • En cuisine, crue comme cuite, la menthe fait des merveilles comme herbe condimentaire dans les salades de légumes (la salade niçoise, par exemple), de céréales (le taboulé !) ou encore de légumineuses (petits pois), dans les sauces (comment ne pas citer la sauce à la menthe qui accompagne le gigot rôti de Pâques en Angleterre ?), les soupes (à la tomate, aux pois cassés, au potiron), les plats dits « exotiques », les desserts (crème, sorbet, glace), les boissons (vin, sirop, thé à la menthe maghrébin), etc. On dit habituellement que la menthe culinaire se doit d’être la menthe verte, mais l’on peut très bien faire intervenir la menthe poivrée, la menthe citronnée ou encore la menthe des champs, la matière première végétale que l’on peut localiser dans son périmètre immédiat jouant aussi son rôle.
  • Des pommes frottées du suc frais de la menthe se gardent de la pourriture.
  • Autres espèces : la menthe aquatique (M. aquatica), la menthe sylvestre (M. longifolia), la menthe des cerfs (M. cervina), la menthe cultivée (M. sativa), la menthe à feuilles rondes ou menthe-pomme (M. rotundifolia), la menthe gracile (M. gentilis), la menthe odorante (M. suaveolens), etc.

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L’huile essentielle de menthe verte (Mentha spicata)

Synonymes : on distingue la menthe en épis (Mentha spicata) de sa variété, la menthe verte, Mentha spicata var. veridis. Parfois, l’on croise tantôt Mentha spicata, tantôt Mentha veridis : il s’agit bien de la même plante, et non de deux végétaux distincts. De manière plutôt indifférenciée, ces deux types de menthes dites spicata portent pléthore de synonymes dont voici les plus courants observables dans la littérature : menthe commune, menthe romaine, menthe marocaine, menthe nanah, menthe douce, menthe baume, baume vert, baume frisé, menthe crépue, menthe crispée.

Probablement originaire du bassin méditerranéen, la vivace menthe verte au parfum suave et pénétrant (moins agressif que celui de la menthe poivrée cependant) passe pour un hybride né de l’union de la menthe à feuilles rondes ou menthe-pomme (M. rotundifolia) et de la menthe sylvestre (M. longifolia), ce qui fait qu’on devrait lui attribuer un x pour signaler ce statut : Mentha x spicata.

D’abondants rhizomes très ramifiés prennent possession des terres fraîches et humifères, et poussent hors du sol des tiges nombreuses, également très rameuses, sur lesquelles se déploient quantité de feuilles vert clair franc, glabres, assez fines, allongées et aiguës en leur extrémité, profondément et inégalement dentées en scie, sessiles ou presque, et dont les nervures du limbe ne forment pas de réseau comme on peut le voir chez la menthe poivrée. Ces feuilles « cloquées », « crépues », « crispées », sont couvertes, à la face inférieure du limbe, de « poils » dont la mission est de sécréter une essence aromatique.

D’août en octobre, les sommités de la menthe verte se couvrent d’épis allongés de petites fleurs terminales groupées en verticilles, de couleur blanche ou bien rosée, marquées d’une teinte rougeâtre ou violacée.

Fréquentant les lieux humides de façon subspontanée, la menthe verte est avant tout cultivée en grand dans de nombreux pays : en Asie (Inde, Chine), en Afrique (Égypte, Maroc), en Europe (Angleterre, pourtour septentrional de la mer Méditerranée), aux États-Unis (où elle porte le nom de spearmint, de l’anglais spear, « harpon » ; non qu’elle soit particulièrement « piquante », cette huile essentielle sait cependant agripper celui qui la renifle).

La menthe verte en phyto-aromathérapie

Tout comme sa sœur des champs, la menthe verte réussit haut la main l’épreuve de la distillation à la vapeur d’eau. Ce procédé permet de produire une substance liquide, mobile, incolore à jaune pâle ou bien encore vert jaunâtre très clair. Comme les sommités fleuries de la menthe verte se prêtent à cet exercice, elles forment une huile essentielle un peu mentholée, douce et quelque peu épicée, fraîche mais sans excès, contenant beaucoup de verdeur chlorophyllienne. Selon si elle est plus ou moins généreuse, elle offre un rendement compris entre 0,5 et 2,5 %. Observons maintenant les données chiffrées suivantes. Afin de présenter biochimiquement au mieux l’huile essentielle de menthe verte, j’ai volontairement opté pour trois lots : les deux premiers, en provenance d’Inde et du Maroc, présentent de fortes similitudes, et se démarquent très nettement du troisième, originaire du département des Vosges. Vous allez ainsi pouvoir observer des unes à l’autre de très fortes disparités :

Comme nous le constatons, ces trois huiles essentielles-là ne contiennent aucune quantité significative de menthol, or elles sont toutes identifiables, olfactivement parlant, comme étant des huiles essentielles de menthe (quand bien même on ne parviendrait pas à déterminer exactement lesquelles). Ici, la molécule qui accorde sa signature odoriférante évidente à l’huile essentielle de menthe verte, ça n’est pas le menthol, mais cette cétone, la L-carvone, qui tire son nom du carvi, et pour cause, l’huile essentielle de carvi en contenant également (comme nous l’avons naguère vu ici). Pourtant, les huiles essentielles de carvi et de menthe verte ne possèdent absolument pas le même parfum, alors qu’elles contiennent chacune 50 à 60 % de cette molécule. Pourquoi ? Parce que cela tient au sens de rotation : la carvone du carvi est dextrogyre, alors qu’elle est lévogyre chez la menthe verte (d’où le L placé avant le mot carvone), et c’est justement pour cette raison que cette huile essentielle ne peut pas sentir le carvi, et encore moins le citron malgré une assez belle proportion de limonène : il importe encore de préciser que cette molécule est affectée du même phénomène : le limonène du citron est dextrogyre (D-limonène), tandis que le limonène de la menthe verte est lévogyre (L-limonène). Dans les bulletins d’analyse, par économie sans doute, ces informations n’apparaissent que très rarement, ce qui fait que nous faisons face à des carvones et à des limonènes, sans qu’on sache qu’en réalité ils sont de deux types et que selon ce qu’ils sont, ils influent massivement sur le parfum global d’une huile essentielle donnée.

A cette première curiosité, s’en additionne une seconde : l’anosmie à la L-carvone (anosmie, du privatif a-, et du grec osmê, « odeur »). On estime à 8 % la portion de la population qui ne perçoit pas le parfum de cette molécule. Comme elle forme 40 à 65 % de la masse moléculaire de l’huile essentielle de menthe verte, autant dire que ces 8 % se retrouvent face à un produit qui ne sent absolument pas la menthe, mais tout autre chose, c’est-à-dire un profil moléculaire duquel on retranche les 2/3 de son identité au maximum, et résiduellement constitué de monoterpènes (25 %), d’oxydes (2 à 10 %) et de sesquiterpènes (5 à 15 %).

A l’inverse, l’huile essentielle de menthe poivrée peut rétablir l’odorat après certaines anosmies.

Propriétés thérapeutiques

  • Apéritive, digestive, stomachique, carminative
  • Stimulante hépatique, cholérétique, cholagogue
  • Décongestionnante des voies respiratoires, mucolytique, expectorante
  • Antispasmodique
  • Anti-inflammatoire, analgésique
  • Anti-infectieuse : antibactérienne sur germes Gram + et Gram – (Bacillus subtilus, Bacillus cereus, Micrococcus luteus, Staphylococcus aureus), antifongique (Klebsellia pneumoniae, Serratia marcescens), antiseptique
  • Insectifuge
  • Tonique, stimulante
  • Sédative, calmante du système nerveux, enzymatique au niveau du système nerveux, neurotrope
  • Cicatrisante
  • Rafraîchissante
  • Excitante génitale, emménagogue (1)

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : digestion lente et laborieuse, atonie des voies digestives, dyspepsie, lourdeur après les repas, inappétence, ballonnement, tympanite, aérophagie, flatulence, fermentation intestinale avec colique douloureuse, intoxication gastro-intestinale, mauvaise haleine, mauvaise haleine des dyspeptiques, spasmes gastro-intestinaux, vomissement, vomissement nerveux, nausée, mal de mer, cholérine, colique, lientérie, gastralgie non inflammatoire, désordres digestifs des gastralgiques, des hystériques, des nerveux, des affaiblis et de la grossesse, parasites intestinaux (vers), hoquet
  • Troubles de la sphère respiratoire : encombrement des voies respiratoires, bronchite aiguë, chronique, muco-purulente, catarrhe bronchique, inflammation des bronches et du larynx, rhume, toux spasmodique, coqueluche, asthme, enrouement refroidissement, fièvre légère et simple
  • Troubles de la sphère hépatobiliaire : cholestase, colique hépatique
  • Troubles de la sphère gynécologique : dysménorrhée, leucorrhée, stopper la sécrétion lactée, engorgement laiteux, douleurs spasmodique du l’utérus
  • Affections bucco-dentaire : gingivite, stomatite
  • Affections cutanées : petite plaie, prurit avec démangeaison, ulcère atonique, contusion, enflure, ecchymose, gale
  • Troubles locomoteurs : rhumatisme, crampe, tremblements, névralgie (nerf sciatique)
  • Troubles du système nerveux : insomnie et autres troubles du sommeil, stress, inquiétude, agitation, dépression nerveuse
  • Étourdissement, vertige, évanouissement, malaise, syncope
  • Migraine, migraine des gastralgiques, maux de tête, névralgie faciale
  • Douleur spasmodique de la vessie
  • Palpitations
  • Éloigner les insectes (mouches, moustiques, puces)

Modes d’emploi

  • Infusion aqueuse ou vineuse de la plante fraîche comme sèche.
  • Décoction aqueuse ou vineuse de la plante fraîche comme sèche.
  • Macération acétique de la plante fraîche.
  • Macération huileuse et solaire de la plante fraîche.
  • Teinture alcoolique de la plante fraîche.
  • Sirop.
  • Poudre (dans un véhicule adapté : une cuillerée de miel, par exemple).
  • Baume (à l’exemple du baume du tigre ou apparenté) : dilution de l’huile essentielle de menthe verte dans une suffisante quantité de cire végétale, de vaseline, de glycérine végétale (1 %).
  • Cataplasme de la plante fraîche contuse.
  • Huile essentielle : par voie cutanée diluée (à privilégier), par voie orale (sous certaines conditions et avec l’avis d’un thérapeute), en inhalation et en olfaction.
  • Hydrolat aromatique : par vaporisation, compresse, etc.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Récolte : toutes les menthes se récoltent avant leur floraison, jamais après, car à ce moment crucial, l’essence aromatique est à son maximum dans le feuillage de ces plantes. De plus, une récolte trop tardive nous exposerait à cueillir une menthe dont les feuilles les plus radicales seraient abîmées, voire jaunies.
  • Séchage : pourvu qu’il se réalise à l’ombre, au sec et dans un local relativement bien aéré, il n’a rien de sorcier. L’on peut suspendre les tiges entières, que l’on effeuille au bout de cinq à six jours, quand elles craquent sous les doigts. Une dessiccation bien menée assure une bonne conservation du parfum et des propriétés thérapeutiques de la menthe.
  • Toxicité : la L-carvone, bien qu’elle soit une cétone monoterpénique, fait partie de ces molécules les moins délicates à employer, équivalent à la verbénone en terme de potentiel toxique. Sa toxicité par voie orale est assez faible, plus faible encore par les voies cutanée, rectale et vaginale. Pour preuve, l’huile essentielle de menthe verte n’est pas inscrite sur la fameuse liste qui recense une poignée d’huiles essentielles placées sous monopole pharmaceutique (armoise vulgaire, absinthe, sauge officinale, hysope officinale, etc.).
  • Voici maintenant dans quels cas précis il est préférable de ne pas employer cette huile essentielle : – règles trop abondantes ; – antécédent neurologique (épilepsie) ; – on évitera cette huile essentielle chez l’enfant de moins de 7 ans et durant les trois premiers mois de grossesse (la grosse fraction de cétones monoterpéniques contenue dans cette huile essentielle rappelle, en général, le caractère neurotoxique et potentiellement abortif des huiles essentielles qui en contiennent).
  • La menthe est relativement sollicitée à travers de nombreuses fonctions relevant de la parfumerie, de la savonnerie, de la cosmétique et des produits d’hygiène (dentifrices, gommes à mâcher, etc.), comme agent de sapidité dans quantité de spécialités pharmaceutiques.
  • Elle trouve aussi toute sa juste mesure en confiserie, en liquoristerie, ainsi que dans l’industrie des boissons rafraîchissantes.
  • En cuisine, crue comme cuite, la menthe fait des merveilles comme herbe condimentaire dans les salades de légumes (la salade niçoise, par exemple), de céréales (le taboulé !) ou encore de légumineuses (petits pois), dans les sauces (comment ne pas citer la sauce à la menthe qui accompagne le gigot rôti de Pâques en Angleterre ?), les soupes (à la tomate, aux pois cassés, au potiron), les plats à dits « exotiques », les desserts (crème, sorbet, glace), les boissons (vin, sirop, thé à la menthe maghrébin), etc. On dit habituellement que la menthe culinaire se doit d’être la menthe verte, mais l’on peut très bien faire intervenir la menthe poivrée, la menthe citronnée ou encore la menthe des champs, la matière première végétale que l’on peut localiser dans son périmètre immédiat jouant aussi son rôle.
  • Des pommes frottées du suc frais de la menthe se gardent de la pourriture.
  • Autres espèces : la menthe aquatique (M. aquatica), la menthe des cerfs (M. cervina), la menthe cultivée (M. sativa), la menthe gracile (M. gentilis), la menthe odorante (M. suaveolens), etc.

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  1. « La menthe crispée est tellement emménagogue que, selon Bodart, son huile essentielle a souvent causé des hémorragies utérines », François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p. 581.

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L’huile essentielle de menthe des champs (Mentha arvensis)

Synonymes : menthe commune, menthe sauvage, menthe romaine, menthe à feuilles étroites, menthe Notre-Dame (= Herba sanctae Mariae, Unser frauen Müntz), menthe japonaise, baume des champs, baume vert.

La menthe des champs se signale par une forte odeur aromatique qui fait que, lorsqu’on met le pied dessus, elle attire forcément notre attention, et elle fait bien, car sa modeste stature (10 à 50 cm de hauteur) ne ferait guère converger les regards sans ce stratagème olfactif. Pourtant, elle est très commune (sauf en région méditerranéenne), et dès lors il est impossible de la louper.

Vivace, cette menthe se propage par le biais de tiges ascendantes ou rampantes très feuillées et velues, portant des feuilles rondes à ovales attachées aux tiges par des pétioles de 6 à 8 mm, et dont la lisière du limbe est dentée ou crénelée.

Les fleurs de la menthe des champs se groupent en têtes ou glomérules, verticillées à l’aisselle des feuilles, ce qui forme plusieurs étages floraux, et ses tiges ne s’achèvent pas, comme on le voit chez d’autres menthes, par des épis floraux sommitaux. Fleurissant de juillet à septembre, la menthe des champs se pare de minuscules fleurs pressées le long de la tige ; leurs corolles lilacées sont souvent teintées de violet.

Naturellement, la menthe des champs apprécie rien moins que les lieux frais et humides, tels que fossés, prairies, abord des zones marécageuses et cultivées en zones riches jusqu’à 1400 m d’altitude.

L’on trouve, à l’état de culture, la menthe des champs dans bien des pays, asiatiques surtout : Inde, Chine, Corée du Nord, Japon, Népal.

La menthe des champs en phyto-aromathérapie

Toutes les menthes se valent, dit-on. Ou encore : lorsqu’on n’a pas de menthe poivrée, il faut donner la préférence à la menthe des champs (ou bien à la menthe verte, c’est selon). Si elles se valent toutes, à l’exception de la menthe pouliot, toutes les menthes auxquelles la thérapeutique a fait appel un jour ou l’autre, possèdent, peu ou prou, les mêmes éléments constitutifs : des matières résineuses et pectiques, des principes amers, des tanins, des flavonoïdes, enfin une essence aromatique secrétée par des poils qui tapissent le verso du limbe des feuilles et dont la composition biochimique offre la véritable signature moléculaire propre à chaque huile essentielle de menthe. Prenons le cas de l’huile essentielle de menthe des champs : fraîche et mentholée, elle reproduit assez le parfum léger, suave et quelque peu édulcoré de la plante au naturel. Incolore ou bien de couleur jaune très pâle, elle rappelle assez celle de menthe poivrée, en particulier par la présence de deux molécules phares, un monoterpénol qu’on connaît bien, le menthol, et une cétone monoterpénique, le menthone. Mais, contrairement à l’huile essentielle de menthe poivrée, elle les possède dans des fractions inversement proportionnées. Observons plutôt les données chiffrées suivantes :

  • Monoterpénols : 62 à 81 % dont menthol (57 à 77 %)
  • Cétones : 10 à 22 % dont menthone (6 à 14 %)
  • Monoterpènes : 6 % dont limonène (3 %)
  • Esters : 2,5 % dont acétate de menthyle (2 %)
  • Sesquiterpènes : 1 %

Note : le pourcentage de menthone contenu dans l’huile essentielle de menthe poivrée s’établit dans la vingtaine (25 %), auquel on ajoute dix bons points à celui du menthol (35 %). On n’observe pas chez elle le grand écart visible (entre menthol et menthone) dans la composition de l’huile essentielle de menthe des champs.

Cette huile essentielle, liquide et mobile, au parfum puissant, se distingue néanmoins de celui de la menthe poivrée, en ce sens que sa forte proportion de menthol l’amène parfois à se cristalliser à basse température (sans doute pour rappeler son caractère « glacial »), le menthol pur prenant l’aspect de cristaux transparents. Autant dire que cette seule molécule participe pour une bonne part aux propriétés thérapeutiques de cette huile essentielle, mais nous ne les distinguerons pas, le pluriel l’emportant, ici, sur le singulier.

Propriétés thérapeutiques

  • Anti-infectieuse : antifongique (sur Candida sp., Trichophytons sp., Helicobacter pilori, Aspergillus niger), antibactérienne (sur méningocoques, Staphylococcus aureus, Staphylococcus epidermidi, Escherichia coli), antivirale (herpès labial), antiseptique, antiparasitaire
  • Analgésique locale, antalgique, anesthésiante, antinévralgique, anti-inflammatoire, décongestionnante
  • Expectorante, calmante de la toux, tonique respiratoire
  • Apéritive, cholagogue, cholérétique, anti-émétique
  • Hypertensive, vasoconstrictrice, tonique circulatoire
  • Antispasmodique
  • Anti-oxydante (légère)
  • Rafraîchissante
  • Tonique, stimulante
  • Insectifuge, insecticide
  • Résolutive, vulnéraire
  • Antigalactogène (?)
  • Décontractante musculaire

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère respiratoire : rhume, rhinite, rhinopharyngite, pharyngite, laryngite, sinusite, toux spasmodique, coqueluche, asthme, angine, refroidissement, bronchoplégie des personnes âgées
  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : digestion lente et laborieuse, atonie des voies digestives, fermentation intestinale avec colique douloureuse, douleur après les repas, dyspepsie, inappétence, ballonnement, tympanite, aérophagie, douleur gastrique, gastralgie, gastrite, gastro-entérite, ulcère duodénal, constipation, entéralgie, vomissement d’origine nerveuse, nausée, mal des transports, cholérine, mauvaise haleine des dyspeptiques, hoquet, parasites intestinaux (vers), désordres digestifs des gastralgiques, des hystériques, des nerveux, des affaiblis et des femmes enceintes
  • Troubles de la sphère hépatobiliaire : insuffisance biliaire, hépatisme, colique hépatique
  • Troubles de la sphère vésico-rénale : colique néphrétique, douleur spasmodique de la vessie
  • Affections cutanées : eczéma, urticaire, prurit avec démangeaison, piqûre d’insecte (moustique), contusion, enflure, hématome, ecchymose, ulcère atonique, gale
  • Troubles locomoteurs : muscles et articulations endoloris, entorse, sciatique et autres névralgies, névrite, tremblement, crampe, rhumatisme, choc (huile essentielle traumatologique)
  • Troubles de la sphère circulatoire et cardiaque : insuffisance veineuse, jambes lourdes et douloureuses, palpitations (?)
  • Affections bucco-dentaires : douleur et névralgie dentaires, herpès labial, gingivite, stomatite
  • Migraine, céphalée
  • Névralgie intercostale
  • Vertige, évanouissement, syncope, malaise
  • Angoisse (on a remarqué que des inhalations de menthol permettaient parfois d’endiguer l’accès anxieux)
  • Éloigner les insectes (mouches, moustiques, puces)

Modes d’emploi

  • Infusion aqueuse ou vineuse de la plante fraîche comme sèche.
  • Décoction aqueuse ou vineuse de la plante fraîche comme sèche.
  • Macération acétique de la plante fraîche.
  • Poudre (dans un véhicule adapté : une cuillerée de miel, par exemple).
  • Baume (à l’exemple du baume du tigre ou apparenté) : dilution de l’huile essentielle de menthe des champs dans une suffisante quantité de cire végétale, de vaseline, de glycérine végétale (1 %).
  • Huile essentielle : par voie cutanée diluée (à privilégier), par voie orale (sous certaines conditions et avec avis d’un thérapeute), en inhalation (avec prudence) et en olfaction.
  • Hydrolat aromatique : par vaporisation, compresse, etc.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Récolte : toutes les menthes se récoltent avant leur floraison, jamais après, car à ce moment crucial, l’essence aromatique est à son maximum dans le feuillage de ces plantes. De plus, une récolte trop tardive nous exposerait à cueillir une menthe dont les feuilles les plus radicales seraient abîmées, voire jaunies.
  • Séchage : pourvu qu’il se réalise à l’ombre, au sec et dans un local relativement bien aéré, il n’a rien de sorcier. L’on peut suspendre les tiges entières, que l’on effeuille au bout de cinq à six jours, quand elles craquent sous les doigts. Une dessiccation bien menée assure une bonne conservation du parfum et des propriétés thérapeutiques de la menthe des champs.
  • Toxicité : par la présence de menthol majoritaire, l’huile essentielle de menthe des champs ne s’emploiera pas seule et non diluée par voie interne, le menthol étant un irritant des muqueuses stomacales. De plus, il ne s’absorbe pas au-delà de la dose de 100 mg par jour chez l’adulte. Dans tous les autres cas, l’on sait que cette huile essentielle de digestion rapide se métabolise au niveau du foie, puis s’élimine par voie biliaire et urinaire. Cependant, sa toxicité reste faible, et cette dernière, lorsqu’elle trouve les conditions favorables à son apparition, se manifeste par des phénomènes allergiques au niveau de la peau, un purpura, des démangeaisons, une sensation de chaleur accompagnant un érythème, ce qui explique qu’il ne faut pas procéder à des applications pures de cette huile essentielle sur la peau, ni non plus très étendues. L’on se méfiera également de cette huile essentielle par le biais de la dispersion atmosphérique, irritant tant les muqueuses oculaires que nasales. C’est pour cela que la plupart des préparations mentholées éviteront le contact avec les abords directs du nez, et à plus forte raison chez les enfants où cette proscription s’étendra à l’intégralité du visage. En effet, « l’huile mentholée à 1 %, même à la dose de deux gouttes, peut, chez les nourrissons, provoquer en injection nasale un spasme de la glotte, avec phénomènes asphyxiques » (1).
  • Voici maintenant dans quels cas précis il est préférable de ne pas employer cette huile essentielle : -pathologies hépatiques et biliaires (hépatite, insuffisance hépatique, cirrhose, lithiase biliaire, etc.). Le menthol seul peut occasionner des ictères ; -troubles du rythme cardiaque ; -règles trop abondantes ; –déficience en enzyme G6PD ; -prises de médicaments homéopathiques ; -intolérance au paracétamol ; -antécédent neurologique (épilepsie) ; -enfin, on évitera cette huile essentielle chez l’enfant de moins de 7 ans et durant les trois premiers mois de grossesse (la petite fraction de cétones monoterpéniques contenue dans cette huile essentielle rappelle, en général, le caractère neurotoxique et potentiellement abortif des huiles essentielles qui en contiennent).
  • Dans tous les autres cas, attention aux dosages excessifs, puisque cette huile essentielle-là, à fortes doses, est stupéfiante, c’est-à-dire qu’elle stimule dans un premier temps, occasionnant excitation, agitation, hyperesthésie, tremblements, avant de faire entrer l’organisme dans une phase dépressive.
  • La menthe est relativement sollicitée à travers de nombreuses fonctions relevant de la parfumerie, de la savonnerie, de la cosmétique et des produits d’hygiène (dentifrices, gommes à mâcher, etc.), comme agent de sapidité dans de nombreuses spécialités pharmaceutiques.
  • Elle trouve aussi toute sa juste mesure en confiserie, en liquoristerie, ainsi que dans l’industrie des boissons rafraîchissantes.
  • En cuisine, crue comme cuite, la menthe fait des merveilles comme herbe condimentaire dans les salades de légumes (la salade niçoise, par exemple), de céréales (le taboulé !) ou encore de légumineuses (petits pois), dans les sauces (comment ne pas citer la sauce à la menthe qui accompagne le gigot rôti de Pâques en Angleterre ?), les soupes (à la tomate, aux pois cassés, au potiron), les plats dits « exotiques », les desserts (crème, sorbet, glace), les boissons (vin, sirop, thé à la menthe maghrébin), etc. On dit habituellement que la menthe culinaire se doit d’être la menthe verte, mais l’on peut très bien faire intervenir la menthe poivrée, la menthe citronnée ou encore la menthe des champs, la matière première végétale que l’on peut localiser dans son périmètre immédiat jouant aussi son rôle.
  • Des pommes frottées du suc frais de la menthe se gardent de la pourriture.
  • Autres espèces : la menthe aquatique (M. aquatica), la menthe sylvestre (M. longifolia), la menthe des cerfs (M. cervina), la menthe cultivée (M. sativa), la menthe à feuilles rondes ou menthe-pomme (M. rotundifolia), la menthe gracile (M. gentilis), la menthe odorante (M. suaveolens), etc.

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  1. Larousse médical illustré, p. 737

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