L’olivier (Olea europaea)

Les oliviers, Vincent Van Gogh (1889)

Petit par sa taille mais grand par ses pouvoirs symboliques, l’olivier est un arbre qui a fait montre de ses multiples talents, tant en thérapie qu’en cuisine, et cela depuis l’époque fort reculée déjà où l’homme a compris qu’il y avait en lui une véritable manne à saisir.
Originaire d’Asie mineure, on le rencontre sur l’ensemble du bassin méditerranéen, ainsi qu’au Proche-Orient. Mais il ne s’agit là que d’un olivier d’importation, cultivé. Or, avant cela, des fouilles archéologiques ont montré que l’olivier, à l’état sauvage, faisait déjà l’objet d’une récolte il y a quelques 20000 ans, avant qu’on ne procède à sa culture durant l’âge du bronze, il y a 4000 ans, date à partir de laquelle l’olivier est diffusé par le truchement des Phéniciens, puis, plus tard, des Grecs et enfin des Romains, lesquels en développent la propagation sur l’ensemble des zones méditerranéennes. C’est pour cette raison, qu’aujourd’hui en France on rencontre l’olivier aussi bien en Languedoc qu’en Provence, témoignant de l’arrivée, de l’installation ou du passage de peuples pour qui l’olivier était si capital qu’il aurait été impensable de ne pas l’emporter avec armes et bagages. Sur le territoire français, on trouve des traces vivantes de cette présence des civilisations gréco-romaines dans le Sud de la France, à Roquebrune-Cap-Martin par exemple, petite ville des Alpes maritimes qui accueille encore ce que l’on considère comme le plus ancien arbre de France, un olivier vieux de 2500 à 2800 ans : il « doit son âge vénérable à son aptitude à avoir plusieurs fois ‘rejeté’ à partir de sa souche, formant une sorte d’individu coloniaire » (1). Ce qui explique – par cette exceptionnelle longévité – son omniprésence depuis 4 à 5000 ans, non seulement d’un point de vue agricole, alimentaire et civilisationnel, mais aussi linguistique : les mots olive et olivier émanent tous les deux du crétois élaia dont on a tiré élaion, « huile », latinisée en oleum. Quand on entend le mot huile, on peut penser à celles de colza, de tournesol, de noix, tout autant que d’olives. Pas à l’époque hellénique à laquelle on procédait à la culture de l’olivier dans la péninsule balkanique. En ce temps, l’huile est forcément d’olive, le préciser serait presque un pléonasme, puisque cette huile porte le nom même de l’olive dans ses lettres. « Cette dénomination unique a subsisté, même quand on a utilisé des huiles provenant d’autres plantes, non seulement dans les langues issues du latin, huile en français, olio en italien, oleo en espagnol, mais aussi dans les langues germaniques : oil en anglais, öl en allemand » (2). Il en va de même du mot drupe qui, au départ, ne désigne pas la totalité des fruits à noyau, mais s’applique uniquement à l’olive (en latin : drupa). Autant dire que l’olivier et son fruit ont pris toute la place, d’un point de vue botanique également, puisque l’olivier a donné son nom à la famille qu’il représente – les Oléacées – laquelle regroupe des arbres aussi divers que le frêne ou le lilas. Malgré cette prééminence, ce fruit civilisationnel qu’a été l’olive pour les Grecs, n’est pourtant pas originaire de la péninsule balkanique, quoi qu’on en pense et quoi qu’on en dise : c’est le cas d’Élien, par exemple, qui soutenait que « c’est à Athènes […] que l’on trouva d’abord l’olivier et le figuier ». Plus que de l’ignorance, je crois qu’il s’agit davantage de propagande, les Hellènes ayant fait fort pour imposer dans cette terre conquise qu’était la Grèce des croyances qui devaient être jugées comme indubitables.

L’olivier millénaire de Roquebrune-Cap-Martin (Alpes maritimes).

L’Antiquité grecque, il est impossible de la concevoir sans son symbole qu’est l’olivier porteur de l’olive pourvoyeuse d’huile, dont la préciosité imposait d’élaborer les meilleurs modes de conservation et d’imaginer, après culture et récolte, la mise en œuvre de procédés qui existent encore de nos jours : la conservation des olives par la saumure, le pressage à froid et l’extraction à chaud étaient déjà connus en ce temps de l’époque égéenne préhellénique.
Il est aisé de comprendre qu’à cette splendeur qu’est l’olive on ait voulu attribuer telle origine plutôt que telle autre, que les uns et les autres aient voulu tirer la couverture à eux. On l’a cru d’origine égyptienne, étant associé à Thot et à Isis. De là (c’est-à-dire de Basse Égypte, région de la ville de Saïs), il aurait été importé en Grèce par Cécrops en 1582 avant J.-C. A d’autres occasions, on le fait provenir du pays des Sumériens (plus probable) ou de Libye (très improbable). A ces origines géographiques (dûment justifiées ou non), s’additionnent celles de nature mythologique : Héraclès, dont la massue était en bois d’olivier, forma le premier de ces arbres après qu’il en frappa le sol… ce qui demeure, somme toute, très curieux. A celui qu’on a romanisé en Hercule, il existe un fragment mythologique beaucoup plus connu : je rappelle, au passage, ce que j’ai écrit dans l’article consacré au palmier dattier : « On a beau dire qu’Héraclès rapporta l’olivier et le dattier en Grèce à son retour des enfers, ça n’est pas tant deux plantes que les Hellènes importèrent, bien plutôt un récit portant sur elles : bien avant Létô, existait une divinité orientale beaucoup plus ancienne, Lat, déesse de la fertilité, de l’olivier et du palmier. Un transfert de Lat à Létô marque, comme nous l’explique Jacques Brosse, ‘une annexion politique et religieuse par les Hellènes’ (3) d’un thème archaïque. » De là son installation à Olympie, soit à plus de 200 km de cette ville à laquelle on associe, de facto, l’olivier, parce que la légende qui lie cette ville à cet arbre est la plus célèbre. Les mythographes racontent la querelle qui opposa Poséidon à Athéna. Le dieu au trident revendiquait davantage de royaumes terrestres dont l’Attique, c’est-à-dire cette région grecque dont Athènes est la capitale. Afin de les départager, un défi leur est lancé : fournir à la cité la chose la plus utile, valeureuse et précieuse. Poséidon fiche son trident dans le sol : il en naît un puits d’eau salée (dans certains textes antiques, il est parfois question d’un cheval fougueux). Athéna, que cet exploit ne désarme pas, déjà équipée de sa lance, fait de même, et au point d’impact un olivier surgit, déployant ses branches. Les dieux soutinrent Poséidon, les déesses Athéna, mais Cécrops se rangea en faveur d’Athéna, alors que, bizarrement, Zeus s’abstint, décidé à ne pas émettre d’avis sur cette question. Ainsi, Pallas Athéna l’emporta sur Poséidon, et l’olivier devint le symbole de cette ville qui tira son nom de celui de la déesse. De cette altercation divine, on dit que l’olivier aurait été conservé derrière l’Érechtéion, autre temple que porte l’Acropole avec le Parthénon. On va même plus loin, en soutenant que certains oliviers situés à proximité de l’Acropole descendraient de cet olivier primordial… Ce qui est intéressant, c’est que l’Acropole est formée d’une colline qui avait anciennement pour nom glaucôpion, un mot provenant de glaux, « chouette », cette colline étant effectivement dédiée à une archaïque divinité chouette.

Tétradrachme grec figurant Athéna et deux de ses symboles : l’olivier et la chouette.

Les Hellènes, qui prirent la place, firent en sorte de confondre cette colline avec le culte de leur Athéna, d’où la fusion avec la chouette, et les yeux pers, autrement dit de couleur glauque (4), dont on affuble assez souvent la déesse, tant et si bien qu’en l’absence de toute indication nominale, quand on rencontre « la déesse aux yeux pers » dans les textes antiques, c’est exclusivement d’Athéna dont il s’agit. Bref. Malgré la mauvaise foi évidente du dieu marin, indiquons, à sa décharge, que l’eau salée, c’est toujours bien pratique pour les conserver dans la saumure, les olives. Ah, non mais !… Non, sérieusement. De cette escarmouche divine, il ressort que l’olivier est consacré à Athéna (et par suite à Minerve, ainsi qu’à l’équivalent de Zeus, Jupiter, dont les prêtres portaient un bonnet surmonté d’un brin d’olivier) et, comme tout arbre sacré, il était l’objet d’un culte pieu, comme à Athènes, où ce culte s’accompagnait de celui d’un pilier, rappelant les très archaïques pierres sacrées, dans lesquelles, peut-être, on a investi petit à petit la divinité Athéna émergente, bien avant que sa tête soit coiffée d’un casque étincelant, portant un bouclier (l’égide) et brandissant une lance : cela, c’est la description d’une Athéna davantage aboutie. Objet de culte, certes, l’olivier est particulièrement respecté : bien qu’il poussât en abondance dans la plaine d’Éleusis, il était protégé au point que ceux qui s’attaquaient à lui étaient justiciables. En réalité, ennemis ou pas, on se gardait bien d’endommager le moindre olivier, arbre dont on employait le bois pour une unique raison : la fabrication de statues représentant les divinités, et rien d’autre, sans quoi l’on encourrait le plus terrible des châtiments divins. A ce bois, s’ajoute l’huile qu’on tire des fruits de l’olivier, non moins sacrée. Elle n’était pas tant qu’alimentaire, mais surtout de première nécessité pour l’éclairage, dont la lumière fournie rappelait celle du soleil et du divin : ainsi, « l’olivier devient l’arbre de la vie par excellence […] : l’huile qui allume les lampes, maintient la lumière dans le monde, et par la lumière, la vie » (5). Certains se targuèrent même de faire une plus forte consommation d’huile que de vin ! Bref, « on pouvait encore admirer du temps de Pausanias une lampe d’or consacrée à la déesse [Athéna] : ‘On la remplit d’huile et on attend le même jour de l’année suivante, bien que la lampe soit allumée de jour comme de nuit’. Même si l’auteur de la Périégèse ne le dit pas, il est clair que cette huile merveilleuse provenait des fruits de l’olivier sacré » (6), ce qui rappelle la grandeur de celle qui devait illuminer le monde, et dont on accroissait la ferveur par l’onction d’huile d’olive qu’on réservait, dans un but bien évidemment sacré, aux statues des divinités, afin de les illuminer elles aussi, d’en perpétuer pour toujours l’étincelante ardeur (7). La lampe qui brille continuellement est un fréquent motif : ce prodige ne tient vraiment que seulement si le divin est à l’œuvre. Il s’agit d’une lumière éternelle qui ne meurt jamais, de même que l’olivier symbole d’Athéna qui fut, dit-on, brûlé par Xerxès en même temps que le temple dédié à la déesse : cet olivier, croit-on, survécut à ce blasphème, de même que ce ginkgo, à Hiroshima… Après l’incendie, une pousse naquit au pied de cet olivier calciné. Plante de victoire, au même titre que le laurier, l’olivier, par le biais de cet épisode, nous fait comprendre quelle ténacité l’anime. Associé à la force de par sa longévité, la dureté de son bois et son caractère toujours vert, il représente la réussite et le succès dans les entreprises, qu’elles soient civiles, militaires ou sportives : rappelons que ce furent les oliviers du bois sacré de Pantheion à Olympie qui fournirent des rameaux dont on confectionnait les couronnes destinées aux vainqueurs des jeux. De là, il n’est pas très compliqué de comprendre qu’il implique prospérité, abondance, fécondité. A son sujet, on parle de pureté et de chasteté également : c’est, du moins, ce qui transparaît à travers le fait que la culture et la cueillette devaient être assurées par des personnes tout aussi pures et chastes : maris fidèles, jeunes filles vierges, etc. Ce rituel sacré s’accompagnait de crainte et de tabou : il exista très tôt cette croyance selon laquelle les prostituées ne pouvaient s’en mêler sous peine de faire périr l’arbre, du moins de le rendre stérile. De même pour celles qu’on disait « sorcières » : on trouve trace de cette antique superstition dans le Malleus Maleficarum de Sprenger et Institoris, « marteau des sorcières » datant tout de même de 1486 (ou 1487). Mais bon, la bêtise ne s’affecte pas du nombre des années…

Pallas Athéna, Gustav Klimt (1898)

Loin du monde grec, on trouve trace de l’olivier dans la Bible, ce qui n’a rien de bien étonnant, étant très fréquent au Proche-Orient (Liban, Palestine, Israël, etc.). Ce qui est bien plus captivant, c’est que l’olivier est associé à bien des épisodes bibliques, dès l’entrée de Jésus à Jérusalem pour commencer, jusqu’à composer en partie, avec le cyprès, le cèdre et le palmier, la croix christique, en passant par sa présence aux abords des jardins de Gethsémani : rappelons le mont des oliviers, cette colline proche de Jérusalem sur laquelle Jésus pria la nuit qui précéda son arrestation. Cela ferait de l’olivier un arbre présent à tous les âges de la vie, de même que lorsque la mort survient (en Grèce, lors des cérémonies funèbres, les bûchers étaient abondamment arrosés d’huile d’olive). L’olivier s’illustre aussi à travers un épisode de la Genèse demeuré célèbre : pour signifier son divin pardon, Dieu annonce la fin du déluge en envoyant à Noé la colombe porteuse du rameau d’olivier (8) qui prend ici le signal de la paix, un aspect qui apparaît brièvement dans la littérature grecque, chez Aristophane du moins, où il fait dire à l’un de ses personnages (dans Les Grenouilles) : « Ne t’emporte pas loin des oliviers », autrement dit : reste en paix (si possible). Histoire de marquer sa prééminence grandissante, les mythographes chrétiens osèrent affirmer que la Sainte Ampoule fut apportée à Clovis par une (autre) colombe, afin de tracer un parallèle osé avec l’histoire du Noé diluvien, et surtout l’empreinte très chrétienne du baptême de ce premier roi franc… libre mais pas vraiment paisible : peut-être aurait-il fallu lui ajouter, comme à la salade, davantage d’huile pour éviter de gripper… ^^. Il existe au sujet de l’huile d’olive, une vertu apaisante qu’on ne rapporte pas souvent (car probablement trop anecdotique : faut savoir la caser, celle-là !), mais que je trouve parlante au regard de ce que nous évoquons présentement. J’ai découvert ça dans l’œuvre de Cazin : « Jetée sur un liquide, elle [l’huile d’olive] en unit la surface, ce qui l’a fait proposer pour calmer les flots de la mer autour d’un vaisseau dans une tempête » (9). Ce qui l’a fait abandonner : merci bien les marées jaunes ! Mais, plus rigolo, ça aurait, pour sûr, bouché un coin à ce bougon de Poséidon, et peut-être donné naissance à l’expression « calme comme une mer d’huile »…

N’étant pas réservé qu’aux seuls dieux, l’olivier s’est, bien évidemment, répandu au sein même de cette vie dite profane, enfin, celle des gens de tous les jours, comme vous ou moi, qui ne faisons pas autant de chichis. Et là encore – comment en douter ? – l’olivier apparaît à tous les moments marquants de l’existence. Son implication démarre bien avant les rites de nuptialité : les précédant même, il les favorise. Par exemple, « les jeunes filles qui veulent apprendre si pendant l’année elles se marieront vont toutes nues […] cueillir une branche d’olivier vert. Elles en détachent une feuille, l’humecte avec de la salive et la jettent dans la cheminée en prononçant ces mots : ‘Si tu me veux du bien, saute, si tu me veux du mal, reste immobile’ » (10). Puis l’on attend que l’oracle soit prononcé : si la feuille se consume sans bouger, la demande de la jeune fille restera caduque. Toujours en Italie, dans la petite cité d’Arpino, située à 120 km de Rome, un code de couleurs permettait aux jeunes filles de savoir à quel degré se perchait l’amour que leur portaient leurs amoureux. C’est en observant la couleur du ruban qui ceinturait la branche d’olivier qu’ils portent en sortant de l’église le dimanche des Rameaux que les jeunes filles savent si, d’aventure, elles arpentent une piste verte ou une noire !… Trouver un amoureux, savoir le garder, c’est déjà une belle chose. Encore fallait-il passer l’écueil que représentait autrefois la belle-mère. Quand la jeune fille parvenait à se la concilier, on pouvait assister à cela : « Dans un chant populaire de l’Ombrie [nda : région d’Italie centrale dont la capitale est Pérouse], la belle-mère donne la bénédiction nuptiale à sa belle-fille au moyen d’une branche d’olivier : ‘Je te bénis avec la branche d’olivier, puisses-tu apporter la paix dans ma maison’ » (11), espérant par là ajouter de la paix à la paix et bannir autant que faire se peut les épisodes orageux que la littérature populaire imagine assez souvent entre la belle-mère et sa bru, tout occupées à se crêper le chignon. Par bonheur, alors que l’huile d’olive « a le don de capter avec force les radiations et les influences » (12), l’olivier en tant que tel est un répulsif qui s’exprime en expulsant les esprits des maisons, en interdisant les « sorcières » d’y entrer, conjurant autant la foudre que la grêle durant les orages (on plante alors des rameaux d’olivier dans les champs, on les tient près des cheminées, etc.). Et si jamais l’on a un quelconque doute sur un possible sortilège, l’on peut toujours en passer par l’oléomancie, lecture divinatoire de gouttes d’huile que l’on déposait dans l’eau « pour savoir si le mauvais œil a pris ou non », nous explique Angelo de Gubernatis (13). Par l’espoir de fertilité et de fécondité qu’il implique, l’olivier est, en effet, très souvent, par ses rameaux, fiché dans les champs, et pas seulement en Italie, puisque j’ai découvert récemment que dans certains pays slaves l’on se prêtait à un rituel qui a pour nom le badnjak : de Noël à l’Épiphanie, soit durant les douze nuits sacrées, l’on fait brûler, plusieurs jours d’affilée, une assez grosse branche (du chêne très souvent) additionnée parfois d’encens, de myrrhe et d’huile d’olive. Une fois le tout brûlé, on en disperse les cendres dans les champs afin d’en accroître la fertilité, ce qui rappelle, immanquablement, les libations d’huile d’olive avec la bûche de Noël, qu’ainsi l’on « baptise » pour, surtout, le meilleur à venir, ce qui me remémore – cette histoire de baptême – la manière dont on procédait en Provence lors des accouchements : la sage-femme employait de l’huile d’olive pour aider le bébé à mieux sortir par les voies naturelles, puis il était baigné au vin : « né à l’huile et rougi au vin, il était assuré d’une vie qui resterait vivace en toute saison » (14), ce qui évoque, limpidement, un épisode plus ancien rapporté par Cazin : « L’empereur Auguste demandait au centenaire Romulus Pollion comment il avait fait pour conserver jusque dans un âge avancé la vigueur de corps et d’esprit qu’il montrait : ‘C’est, dit le vieillard, en usant habituellement de vin miellé à l’intérieur et d’huile à l’extérieur’ » (15).

Et nous voilà rendus à la place médicinale occupée par l’olivier, sur laquelle nous ne nous étendrons pas trop ici, sachant que l’intégralité de la seconde partie lui est dévolue. C’est à cette occasion que nous discuterons un peu du régime crétois, que l’on a élargi au bassin méditerranéen, ce qui est heureux puisqu’il n’a pas lieu qu’en Crète, en Grèce également (et dans bien d’autres pays) où, durant l’Antiquité, un oignon, une galette et une poignée d’olives formaient assez souvent le repas du citoyen lambda, l’olive composant avec le froment et la vigne une triade sacrée. Ces mêmes olives que suçotent le poète Horace, tout en broutant sa chicorée et sa « mauve légère », sont les mêmes que préfère Martial à la pintade et à je ne sais plus quel autre gallinacé. Il faut les comprendre, cent grammes d’olives valent bien un steak. D’olives noires, s’entend. Ce qui n’est pas évident quand on lit les vieux textes et que cela n’est pas notifié. Ce qui n’est pas le cas chez Dioscoride, puisqu’il signale tant les vertes que les noires. C’est ce que l’on peut saisir à travers ces deux extraits :
– « L’huile d’olive qui est singulière pour la santé est celle qui se tire des olives qui ne sont pas mûres » (16) ;
– Les olives « qui sont noires et bien mûres se corrompent plus facilement et nuisent à l’estomac. Elles offensent la vue et provoquent des douleurs de tête » (17).
A se demander si l’on parle bien d’olives noires ici, ou bien ?… (on n’est jamais à l’abri d’une surprise). Pour résumer la masse d’informations ayant trait à l’usage thérapeutique de l’olivier, disons qu’on ne s’arrêta pas qu’aux olives et à leur huile, les feuilles ayant été préconisées depuis au moins le temps de Dioscoride, puisqu’elles furent considérées comme astringentes, résolutives et « mondicatives » : elles faisaient donc merveille dans les affections bucco-dentaires (aphtes, resserrer les gencives et raffermir les dents branlantes), et s’adressaient aussi bien à d’autres douleurs, oculaires et auriculaires entre autres, lombaires et cutanées surtout (plaie, ulcère, escarre, brûlure). Quant à l’huile, elle servait déjà pour soigner des affections pour lesquelles elle est reconnue utile aujourd’hui : troubles de la sphère hépatique et biliaire, coliques néphrétiques, etc.
Au Moyen-Âge, alors que le Grand Albert se fend d’une recette d’huile rouge (très) améliorée, du moins sophistiquée, nous voyons siéger, dans l’œuvre d’Hildegarde de Bingen, l’Oleybaum, à l’image de miséricorde, dit-elle, ce qui peut se bien comprendre, et dont elle utilise l’écorce et les feuilles comme remèdes digestifs, fébrifuges, antigoutteux, cicatrisants, rénaux et cardiaques, ce qui, ma foi, lorsqu’on prend connaissance du tableau thérapeutique de l’olivier (feuilles, écorce, huile) est plus que parfait, c’est plus qu’un bon point qu’on peut accorder à l’abbesse qui, toutefois, devait connaître une huile d’olive un peu différente de celle qui fait notre quotidien : « si on en mange, elle provoque des nausées et rend les autres aliments désagréables à manger » (18). Peut-être avait-elle affaire à une huile d’olive extraite à chaud, qui sait…

Avant de parvenir à l’étape conclusive de cette première partie, je tiens à partager ici même un autre truc que j’ai repéré à la lecture de Cazin et qui, vu ce que j’ai écrit jusque là, m’a forcément fait sourire : sans ciller, le docteur Cazin rapporte les propos d’un médecin ayant efficacement employé l’écorce d’olivier dans les fièvres intermittentes. Le nom de ce médecin, plus qu’un indice, est un joli clin d’œil : Pallas. Qui est, nous l’avons vu, ni plus ni moins que l’épiclèse de la déesse Athéna.

Un peu de botanique avant de passer à la suite ? Zou ! Arbre au tronc noueux et à l’écorce gris clair couvrant un bois au grain très fin, l’olivier résiste particulièrement à la chaleur, d’où son acclimatation dans la plupart des zones de type méditerranéen du globe. Ses feuilles persistantes n’y sont pas étrangères : vernissées, elles limitent l’évaporation de l’arbre. Opposées et lancéolées, elles présentent une face supérieure vert bleu cendré (glauque, donc), alors que l’autre est argentée. Au printemps, vers avril et mai, on voit surgir à l’aisselle de ces feuilles des grappes de petites fleurs à quatre pétales de couleur blanc crème, très odorantes, à parfum de réséda dit-on. Ce sont donc elles qui donnent naissance à ces drupes qu’on appelle des olives qui sont vertes dans un premier temps, puis plus ou moins rosâtres, avant de bleuir dans le violet ou de violacer dans le bleu, pour finir par forcer jusqu’au noir presque complet, du moins ténébreux. Nous autres, bêtes que nous sommes parfois, et qui n’avons jamais vu d’olivier, nous ignorons peut-être qu’il n’existe pas un olivier qui fournit les olives vertes et un autre les noires : non, c’est bien le même arbre qui est capable d’un tel prodige. Ces deux types d’olives sont simplement cueillis à deux stades de maturité différents. L’olive verte, qui se récolte donc non mûre, aux environs du mois de septembre, est lessivée, baignée avant d’être passée à la saumure. Quant à la noire, on laisse faire la Nature : cueillie plus tardivement durant l’hiver, à l’état blet, ce fruit ridé par le gel est ensuite séché au soleil ou par le moyen du gros sel, puis conservé dans l’huile mais pas obligatoirement. L’olive, jamais avare comme nous l’avons vu, se décline en bien des variétés parmi lesquelles nous pouvons citer la picholine, la triparde, l’olive de Lucques, l’amellau, etc.

De même que nous faisons une distinction entre l’olive verte et la noire, il est bon de séparer l’olivier sauvage du cultivé (le second étant une sous-espèce du premier). L’olivier sauvage possède un petit gabarit, ses rameaux épineux se couvrent de petits fruits peu huileux, alors que, tout au contraire, l’olive cultivée a tendance à « faire du gras ». Présent dans les maquis des régions méditerranéennes, il forme de si vastes ensembles qu’on peut parler à leur endroit, non pas d’oliveraies, mais de véritables forêts d’oliviers, telles qu’on peut les voir en Espagne, au Maghreb, en Turquie. L’olivier cultivé est beaucoup plus grand : il peut atteindre 20 m, bien que souvent plus petit parce que taillé pour en faciliter la récolte, il a perdu ses épines, ses feuilles se sont allongées (5 à 8 cm), de même que ses drupes, devenues plus volumineuses (jusqu’à 3,5 cm).
Soulignons, pour en terminer là, la fragilité de l’olivier face au froid : il résiste jusqu’à – 8° C, mais jamais au-delà. Or, en février 1956, après un mois de janvier particulièrement doux, une vague de froid brutale s’abat sur toute la France, les températures chutent tant et si bien (- 20° C à Aix-en-Provence tout de même, alors que la température minimale de cette ville en février et de 1,3° C) que 75 % des oliviers français (environ cinq millions) sont décimés. Avant cet hiver qui a marqué la mémoire de nos aïeuls, il y en eut bien d’autres qui saccagèrent des oliveraies entières : 1880, 1870, 1829, 1788, 1770, 1768, 1767, 1766, 1709, 1665, 1664, 1621, 1608, 1564, 1507, etc.

L’olivier en phytothérapie

Voilà que nous entamons un vaste chapitre, tant la place de l’olivier en thérapie est majeure, au point de pouvoir remplir l’intégralité d’un volume (un très gros). Et encore, nous concentrerons-nous exclusivement sur ce volet, car évoquer l’olive en cuisine ou son huile comme matériau d’éclairage à travers les âges nous forcerait à compiler bien des informations qui ne tiendraient pas au sein de ces maigres pages.
Avant de parvenir tout de suite à l’huile d’olive pour laquelle nous réserverons un encart spécial (j’emploierai alors une couleur de texte différente), attardons-nous tout d’abord sur les fractions végétales non alimentaires qu’offre l’olivier, à savoir ses feuilles et son écorce qui sont, en considérant exclusivement l’olivier sauvage, des produits issus de la terre que nous ne pouvons pas passer sous silence. Les feuilles et l’écorce de cet olivier ni cultivé ni greffé sont sans odeur, de saveur âpre et amère. Des deux, c’est sans doute l’écorce qui est la moins connue et, partant, la moins utilisée (je crois que l’inverse est aussi vrai). Elle a, en commun avec les feuilles, des tanins et de l’oleuropéine. Les feuilles, quant à elles, outre leur grande richesse en sels minéraux et oligo-éléments (5 % : calcium, phosphore, magnésium, silice, soufre, sodium, potassium, fer, chlore…), contiennent divers acides (malique, gallique, tartrique, lactique, glycolique), des saponines, un principe amer portant le nom d’oléoropine, du mannitol, des matières plus anodines comme cire, résine et gomme, enfin plusieurs flavonoïdes dont le rutoside, et quelques traces d’une essence aromatique spéciale.
Les fruits – ces drupes qu’on appelle olives – présentent un profil biochimique assez variable selon qu’elles sont encore juvéniles ou bien carrément noirâtres : en gros, l’olive noire perd en eau ce qu’elle gagne en lipides (lesquels sont multipliés par quatre dans le laps de temps qui sépare une olive verte d’une noire). Diversement localisés, ces lipides se trouvent dans une proportion de 10 à 35 % dans la pulpe, davantage dans le noyau (qui contient une amande), de l’ordre de 25 à 50 %.
Ce fruit, avant qu’il ne passe à la presse, contient aussi stérols et tocophérols, des pigments, ainsi que ce principe amer dont on a décelé la trace dans feuilles et écorce, l’oléoropine. Très nutritive, l’olive affiche, en moyenne, 224 calories aux 100 g.

Propriétés thérapeutiques

  • Écorce : astringente, tonique amère, fébrifuge
  • Feuilles : astringentes, toniques amères, fébrifuges, stimulantes des fonctions hépatiques, diurétiques légères, hypotensives par vasodilatation périphérique, hypnotiques légères, antidiabétiques, hypoglycémiantes

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère cardiovasculaire et circulatoire : hypertension (et troubles associés parmi les plus communs), insuffisance cardiaque, artériosclérose
  • Troubles de la sphère vésico-rénale : insuffisance rénale, cystite, lithiase urinaire, excès d’urée sanguine, œdème
  • Troubles locomoteurs : algies rhumatismales et goutteuses, polyarthrite rhumatoïde, ostéoporose (en prévention par amélioration de l’assimilation de la vitamine D)
  • Insuffisance hépatique
  • Fièvre, fièvre intermittente
  • Affections cutanées : plaie, plaie putride ou gangreneuse

Au sujet de l’huile d’olive

Au cours de sa maturation, l’huile s’élabore au sein de l’olive : on appelle cela la lipogenèse (les teneurs en huile dépendent de la saison mais, entre autres, du climat). Après récolte, les olives sont triées, lavées, broyées (noyaux y compris) et malaxées. Lors de cette dernière étape, une pâte est obtenue. Elle sera par la suite centrifugée mécaniquement, action qui permettra la séparation de l’huile d’avec le résidu (= le tourteau). En moyenne, il faut compter 5 kg d’olives pour produire un litre d’huile. Ceci fait, vient ensuite le temps du stockage à l’abri de l’air, de la lumière et de la chaleur. Ce mode d’extraction est dit « à froid », en opposition à celui qui fait intervenir la chaleur. C’est l’un ou l’autre mode d’extraction qui détermine la qualités des huiles. L’extraction « à froid » permet d’obtenir une huile végétale uniquement à l’aide de procédés mécaniques (pression par vis, centrifugation, etc.). Une huile d’olive obtenue par ce type de procédés est qualifiée d’huile vierge si elle contient moins de 2 % d’acides gras libres, d’huile extra vierge si ce taux tombe au-dessous du pourcent. Quant à l’extraction « à chaud », il s’agit là de traitements chimiques et surtout thermiques que l’on met en œuvre. Les huiles qu’on en retire ne peuvent être désignées comme vierges. Ainsi, lorsqu’on lit une étiquette sur une bouteille d’huile, on peut savoir quel mode d’extraction a été employé (la dénomination des huiles végétales en France a été établie par le décret du 11 mars 1908, elle est donc obligatoire). Bien évidemment, c’est d’une importance capitale, pour la bonne et simple raison qu’une huile vierge est de bien meilleure qualité qu’une huile standard, et qu’on ne saurait préférer cette dernière en phyto-aromathérapie ainsi qu’en cuisine. Actuellement, en France, l’intitulé suivant est le plus courant : huile d’olive vierge extra (dont l’acidité ne peut être supérieure à 0,80 g d’acides gras libres pour 100 g d’huile). Quant à l’huile d’olive non vierge – la raffinée, donc –, elle se fait de plus en plus rare en France, et c’est heureux. Cette huile-là est loin d’être bienfaisante pour la santé : elle ne sent pas bon (dire qu’elle pue est plus exacte), est indigeste, etc., tout le contraire de l’huile d’olive vierge qui présente des vertus multiples.

De l’huile d’olive vierge, l’on peut établir quelques données chiffrées qui restent, rappelons-le, des moyennes. Les divers constituants qui la composent se répartissent comme suit :

  • Acides gras saturés (palmitiques et stéariques surtout) : 14 à 15 %
  • Acides gras poly-insaturés : 8 à 10 %
  • Acides gras mono-insaturés : 75 à 78 %
  • Vitamine E : 10 à 15 mg au litre
  • Vitamines A, K, D
  • Vitamines B, C : traces

L’huile d’olive est particulièrement riche en acide oléique ou, mieux connu, en oméga 9 (72 à 76 %) : c’est cela qui lui permet de lutter efficacement contre les taux de cholestérol trop élevés et, par conséquent, contre les affections cardiovasculaires. De plus, elle est très digeste et cholagogue, elle joue un rôle non négligeable sur le transit intestinal. Hormis ces quelques qualités médicinales, on peut dire au sujet de l’huile d’olive qu’elle est utilisée par voie externe, en massage surtout. Elle revitalise et protège l’épiderme : étant de nature épaisse, elle se destine surtout à la couche cornée de la peau. Listons plus précisément propriétés et usages thérapeutiques de l’huile d’olive vierge :

Propriétés thérapeutiques

  • Très nutritive (900 calories aux 100 g), protectrice de l’appareil digestif dans son entier, draineuse hépatique et biliaire, cholérétique, préventive des coliques hépatiques et des lithiases biliaires, laxative, purgative, vermifuge
  • Adoucissante, émolliente, cicatrisante, protectrice solaire, résolutive
  • Diurétique
  • Préventive du durcissement des artères et de l’artériosclérose
  • Anticancéreuse : au niveau du tube digestif ; chez la femme, cancer du sein (des études ont montré qu’à raison d’une cuillerée à soupe d’huile d’olive par jour, les risques étaient diminués de 45 %)
  • Anti-oxydante
  • Rôle prépondérant dans la constitution des membranes cellulaires, de la matière cérébrale, des hormones

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : occlusion intestinale, constipation, constipation spasmodique, irritation des voies digestives, colique après accouchement, dyspepsie, hyperacidité gastrique, vers intestinaux (y compris ténia)
  • Troubles de la sphère vésico-rénale : prévention des coliques néphrétiques, douleurs néphrétiques, strangurie, hydropisie
  • Troubles de la sphère hépatobiliaire : insuffisance hépatique, lithiase et « boue » biliaires
  • Affections cutanées : irritations, démangeaisons, brûlure, coup de soleil, peau sèche, déshydratée, crevassée, gercée, plaie (même profonde), ulcère, abcès, furoncle, dartre, eczéma
  • Affections bucco-dentaires : déchaussement dentaire, pyorrhée
  • Troubles locomoteurs : algie rhumatismale, névrite, entorse
  • Rachitisme, anémie
  • Crise migraineuse
  • Toux sèche irritative
  • Chute capillaire

Modes d’emploi

  • Décoction de feuilles.
  • Décoction d’écorce.
  • Teinture alcoolique (feuilles ou écorce).
  • Poudre de feuilles ou d’écorce.
  • Cataplasme de feuilles bouillies dans du vin rouge.
  • Macération huileuse de fleurs de millepertuis dans l’huile d’olive (« huile rouge »).
  • Macération huileuse de pétales de lis blanc dans l’huile d’olive.
  • Émulsion d’huile d’olive dans du vin rouge.
  • Huile d’olive en nature dans l’alimentation.
  • Huile d’olive en cure (voie interne).
  • Huile d’olive en externe (par massage) ; s’associe bien avec de nombreuses huiles essentielles.
  • Olives vertes ou noires en nature.
  • Cataplasme d’olives noires écrasées.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • D’un point de vue culinaire, sachons parler de l’huile d’olive sans dire d’âneries : oui, elle résiste très bien à la cuisson, ainsi qu’à la friture. En effet, son « point de fumée » est l’un des plus élevés parmi toutes les huiles végétales se destinant à l’art culinaire (210° C), parce que sa très faible teneur en iode la protège de l’oxydation. Sa stabilité lors de la cuisson est donc supérieure à celle de l’huile vierge de tournesol, par exemple, ou de celle des beurres ou autres margarines qui doivent impitoyablement être bannis hors des fourneaux, sauf si ce n’est pour un usage alimentaire sur les tartines du matin. Et encore… Ainsi, que les mauvaises langues, qui répètent l’antienne selon laquelle l’huile d’olive ne doit en aucun cas être chauffée, se taisent : elles ne savent manifestement pas de quoi elles parlent.
    L’huile d’olive vierge se prête admirablement à une consommation en tant qu’aliment cru : assaisonnement des salades, des crudités, des fromages frais et, pourquoi pas, de la glace à la vanille (si vous ne connaissez pas, c’est à tenter, cela permet de découvrir l’huile d’olive sous une autre facette). Il est tout à fait possible de l’aromatiser (en particulier l’huile d’olive vierge courante, pas celle à 35 € la bouteille !…) à l’aide d’un ou de plusieurs aromates/condiments : ail, oignon, piment, basilic, estragon, laurier, romarin, thym, muscade, cannelle, clou de girofle, etc., sous forme de plantes sèches ou fraîches, ou bien, pourquoi s’en priver, d’huiles essentielles, lesquelles permettent aux huiles végétales une meilleure conservation.
    L’huile d’olive vierge de haute qualité se goûte comme le vin. Si vous avez l’occasion de visiter un moulin, prenez part à une séance de dégustation. Dans un premier temps, appliquez une toute petite goutte à l’intérieur de votre poignet, comme vous le feriez d’un parfum ou d’une huile essentielle, massez légèrement et, enfin, humez. Dans un second temps, trempez un petit morceau de pain dans un peu d’huile et dégustez.
    Il en va de l’huile comme du vin : il existe, pour chacun de ces deux produits, d’excellents crus comme d’ignobles piquettes. A ce titre, il est bon de noter que depuis 1992 un ensemble de termes a été défini en ce qui concerne la dégustation de l’huile d’olive vierge : fruité, amer, piquant s’appliquent aux qualités, alors que moisi, grossier, rance, chôme, vineux, s’attachent à souligner les défauts.
  • Après ces dernières lignes et les précédentes, dans lesquelles se sont succédé les bénéfices thérapeutiques et culinaires de l’huile d’olive vierge, il est impossible de passer sous silence ce que l’on appelle le régime crétois, harmonieuse synthèse de ces deux aspects. La Crète baigne dans la mer Méditerranée, au large de la Turquie. Sur cette île poussent des oliviers. Bref. Le régime crétois, en observant la pyramide suivante, se comprend aisément :Dans les années 1980, l’Inserm de Lyon s’est intéressé aux relations entre régime alimentaire et propension à l’infarctus. Un échantillon de 600 personnes s’est prêté à l’expérience. Deux groupes furent constitués : le groupe n° 1 (régime alimentaire crétois) et le groupe n° 2 (régime habituellement préconisé par la plupart des cardiologues). Cette étude, qui aura duré 5 ans, montre que l’ensemble des personnes du groupe n° 1 a vu une réduction de près de 70 % des cas de crises cardiaques, une étonnante prévention des cas de rechutes après un premier infarctus. L’alimentation seule n’explique pas tout mais contribue à éclairer une partie de ce tout. Le régime crétois n’est pas une fontaine de jouvence à lui seul. Bien d’autres critères entrent en compte. Moi-même qui prends autant que possible en considération la dimension holistique applicable à chaque être humain, je ne me permets pas de dire que le régime crétois est la solution miracle. Il n’en est qu’un élément. Comme le peuvent dire certains : la santé passe absolument par l’assiette. L’assiette y contribue mais n’est pas suffisante pour expliquer certains maux. Autrement dit : il ne suffit pas d’absorber sa dose quotidienne d’acides gras essentiels pour espérer un miracle si, dans le même temps, on s’adonne au tabac, à l’alcool et/ou à des substances de synthèse dites illicites. Soyons réalistes.
    Si jamais vous désirez en venir à ce que l’on appelle la diète méditerranéenne, histoire de ménager votre cœur et vos artères, et votre vie, tournez-vous sans plus attendre vers l’huile d’olive vierge. Elle vous le rendra bien.
  • Oui, elle vous le rendra bien, pas comme l’huile d’olive extraite à chaud, indigeste et lourde sur l’estomac, à tel point que cette huile-là est, entre autres, destinée à la savonnerie, à l’éclairage, à la lubrification, à des usages industriels sans commune mesure avec ce qui nous intéresse ici.
  • Autrefois, j’aurais conseillé d’associer les feuilles d’olivier à celles de gui pour la raison commune qu’elles ont d’être hypotensives. Le gui étant d’un emploi délicat, l’olivier y parvenant très bien sans lui, oublions donc cette ancienne recommandation.
  • Il existe, dans la gamme des fleurs de Bach, un élixir à base de fleurs d’olivier, sobrement intitulé Olive. Inscrit dans le groupe de l’indifférence tel qu’établit par le docteur Bach, Olive est destiné à apaiser l’esprit tout en fortifiant le corps. Il peut donc s’avérer utile aux personnes épuisées par les soucis et le surmenage. Il peut également recouvrir bien des thématiques symboliques que nous avons abordées dans la première partie de cet article.
    _______________
    1. Jean-Marie Pelt, La loi de la jungle, p. 67.
    2. Jacques Brosse, Mythologie des arbres, p. 326.
    3. Ibidem, p. 199.
    4. Une couleur qui peut aussi rappeler celle des eaux dont émerge Poséidon… Plus précisément, le glauque est une sorte de vert cendré (ou grisé) tirant vers le bleu, à l’image des feuilles de l’olivier en quelque sorte.
    5. Angelo de Gubernatis, La mythologie des plantes, Tome 2, p. 265.
    6. Jacques Brosse, Mythologie des arbres, pp. 334-335.
    7. Plus prosaïquement, notons qu’en certaines régions, on démarre la cueillette des olives à la Sainte-Lucie, soit le 13 décembre, relation qui s’illustre clairement, Lucie ayant un évident rapport à la lumière.
    8. On a dit, par volonté d’araser le paganisme, qu’un olivier poussa du tombeau d’Adam ; c’est de cet olivier-là que provient, dit-on, le rameau du déluge, mais aussi le bois qui permit de confectionner la croix de la passion.
    9. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p. 652.
    10. Angelo de Gubernatis, La mythologie des plantes, Tome 2, p. 263.
    11. Ibidem.
    12. Anne Osmont, Plantes médicinales et magiques, p. 49.
    13. Angelo de Gubernatis, La mythologie des plantes, Tome 2, p. 264.
    14. Jean-Luc Hennig, Dictionnaire littéraire et érotique des fruits et légumes, p. 437.
    15. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p. 653.
    16. Dioscoride, Materia medica, Livre I, chapitre 27.
    17. Ibidem, Livre I, chapitre 117.
    18. Hildegarde de Bingen, Physica, p. 170.

© Books of Dante – 2019

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L’essence d’oranger doux (Citrus sinensis)

Lorsque l’oranger doux parvint en Europe, son cousin le bigaradier s’y trouvait déjà depuis quelques siècles. Malgré ce décalage temporel, tous deux proviennent de cet Est lointain qu’est la vaste Asie, bien qu’on se contredise quant à l’origine exacte de son lieu de naissance : parfois, on évoque les contreforts himalayens jouxtant le Tibet, à d’autres on le place dans ces territoires que l’on appelait naguère Cochinchine et Indochine, autrement dit le Sud-Est asiatique. Il entreprit donc une migration vers l’Inde et la Perse. Mais on explique aussi que cet oranger fut rapporté de Chine par ces grands voyageurs que furent les Portugais au tout début du XVI ème siècle (vers 1515). D’autres sources mentionnent que cette introduction européenne daterait du XIV ème siècle et que ce serait la culture de cet arbre en Europe qui remonterait, elle, au seizième. Mais il semble y avoir là une confusion entre l’oranger doux et le bigaradier.
Afin de bien marquer la prééminence du Portugal sur la question de l’orange, en parfumerie, « l’essence de Portugal » désigne l’essence d’orange douce. De même, dans diverses langues européennes, les mots ayant été utilisés pour évoquer ce fruit qu’est l’orange soulignent cette prépondérance portugaise : le roumain portocal, le grec portogalia, l’albanais portokale, l’italien portogalloti disent, on ne peut mieux, par un monopole langagier, la relation très étroite qu’entretinrent les Portugais avec cette orange flamboyante qui, s’apparentant à cet Ouest où se couche le soleil, fit affirmer à d’aucuns que le jardin des Hespérides se situait au-delà des colonnes d’Hercule. Puis, du Portugal, l’oranger se répandit aux territoires limitrophes dont le climat permet sa culture, à savoir l’Espagne, la France, l’Italie, l’ensemble de l’Europe méridionale en somme, ainsi que d’autres pays bordant la mer Méditerranée (Israël, Tunisie…). Pour ce qui concerne la France, c’est en Provence que Catherine de Médicis, y effectuant une visite en 1564, tomba émerveillée devant ces orangers qu’on appelait déjà ainsi, de même que les oranges depuis le début du XVI ème siècle, mais pas auparavant car à quoi servirait donc de forger un mot dont on n’aurait aucune utilité ? C’est ainsi qu’en France, un siècle plus tard, quand on parle d’Orange de Chine, l’on sait très bien à quoi l’on fait référence, aucun doute n’est permis à ce sujet, il s’agit bien de ce fruit dont Nicolas Rapin fait l’éloge poétique en 1666, le même que Charles Perrault place, en compagnie de citrons, entre les mains du prince de Cendrillon avant que cette dernière ne les adresse à son tour à ses demi-sœurs Anastasie et Javotte, en signe propitiatoire dit-on, souhaitant par là qu’elles trouvent l’une et l’autre un mari à leur tour, une chaussure où loger leur grand pied… A moins qu’il ne faille voir là que la simple expression d’une amertume, à l’image d’un fragment historique bien réel durant lequel le roi Louis XIV fit de même avec l’une de ses favorites qui ne l’était plus tellement – La Palatine – qu’il délaissait pour s’esbaudir dans les joies de l’homosexualité de cour. Celui-ci lui offrit donc oranges et citrons, ce qui, pour La Palatine, était la preuve d’un réchauffement du roi à son égard, ce qui fit conclure à cette gourdiflouille que « cela fit bien des jalouses ». Sauf si, bien entendu, le roi, par son geste, ait voulu signifier un tout autre symbole que la galanterie : le mirage de l’orange souligné, qui plus est, par cette couleur qui évoque le rouquin peu fiable, ainsi que le jaune citron qui amène mensonge et trahison. Malgré ce caractère caustique du citron et de l’orange, il est évident qu’avec cette dernière, il s’est passé quelque chose durant le grand siècle de Louis XIV, non seulement en tant qu’ingrédient de « l’eau de Venise », composition magistrale dont on trouve la trace dans le Petit Albert, et qui, dit-on, avait cours à Versailles, attendu que cette eau rendait le visage éclatant. A ce soin de beauté, l’on peut additionner celui auquel procédait Ninon de Lenclos (1620-1705) qui prétendait devoir son inaltérable jeunesse à la consommation quotidienne d’oranges. Une douzaine par jour paraît-il. Marotte du même acabit que le verre de porto de Jeanne Calment, sur lequel elle attribuait son exceptionnelle longévité, ce en quoi il est permis de douter, le porto étant une boisson médicalement des plus médiocres. Mais c’est là une tout autre histoire.
Il n’y a pas de fumée sans feu et bien des anecdotes de l’histoire sont là pour nous rappeler qu’il y a bien entre l’orange en tant que fruit et l’homme bien plus que de la « mignoterie » : quelque chose de suave et de gourmand qui a indubitablement trait au sexe, soit que l’orange aille au fond des choses ou qu’elle joue le seul rôle de boute-en-train. L’orange, à travers une expression « avoir des oranges sur l’étagère », fait référence aux seins, de même que la poire et la pomme. Elle renvoie aussi aux fesses si l’on en juge par un extrait pioché dans les Mille Et Unes Nuits : « si je contemple votre peau luisante, puis-je ne point penser à mon amie, la jouvencelle aux belles joues, dont le derrière d’or est granulé » ? Disons que, il y a de cela plusieurs siècles, dans certains pays de langue arabe, l’on ne se souciait semblerait-il pas de cette peau qu’on dit d’orange qui est aujourd’hui – parce que c’est une question culturelle – si redoutée !… Cette peau granulée, autant dire la cellulite, évoquant la peau de l’orange inspira donc les poètes et favorisa le badinage, tant et si bien que l’orange, sans farder, alla beaucoup plus loin : elle alla jusqu’à jouxter le sexe de la femme, ni plus ni moins, comme, par exemple, à travers cette recette de figues pochées au jus d’orange : l’allusion à la vulve, via la figue, n’est jamais bien loin, pour peu qu’on ait l’esprit tourné dans cette direction. Mais rien ne dit vraiment que l’orange, malgré cette concomitance, participe aux agapes : prenez, par exemple, ce que, au temps de Louis XIV, on appelait les sultans : des sachets odorants parfumés à l’orange que l’on glissait sous les robes au XVII ème siècle. Est-ce pour autant un rituel censé appeler Aphrodite pour qu’elle exauce les vœux ou bien n’est-ce là qu’un préservatif, le dix-septième ayant été, en général, un siècle peu propre. Sans doute ces sultans avaient-ils pour fonction de se mêler au remugle de la vieille crasse poudrée et musquée de la courtisane batifolant à la cour, infection devant rappeler l’odeur de ces bouges qu’on repoussait à la limite des faubourgs où l’orange princière aurait pu, sans mal, donner l’impression de camoufler l’odeur de la pauvreté par l’illusion d’un sent-bon de toute manière hors de prix.
Pourtant, « les oranges passaient […], à l’époque, pour exciter les ardeurs de Vénus, ce sur quoi on est bien revenu » (1) : ici ou là, il est écrit que l’oranger est régi par Aphrodite qui aurait, dit-on, planté elle-même le premier oranger sur l’île de Chypre. Cela n’est donc pas pour rien que dans d’autres régions insulaires, comme en Crète et en Sardaigne, « on attache des oranges aux cornes des bœufs qui conduisent le char nuptial », nous apprend Angelo de Gubernatis (2). Mais nous ne sommes jamais qu’au seuil de la chambre nuptiale, de même que l’orange sous les jupes des filles, en cette période virginale encore marquée de la pureté et de la chasteté. Par exemple, « dans la Chine ancienne […] l’offrande d’oranges aux jeunes filles signifiait une demande en mariage » (3). A ce stade, l’acte sexuel n’a pas encore été consommé, aussi peut-on malaisément accorder à l’orange une vertu aphrodisiaque. Qu’elle en ait émoustillé certains, pourquoi pas, c’est bien possible. Mais, à l’heure actuelle de mes connaissances, je n’ai jamais vu quiconque s’émouvoir, voire se pâmer dans les rayons fruits et légumes des grands magasins, où un Pablo Neruda moderne déclarerait son ode à l’orange !… Si jamais l’on nous rétorque « qu’au Vietnam, on faisait autrefois présent d’oranges aux jeunes couples » (4), nous répondrons que ce n’était pas dans une visée sexuelle mais plutôt pour signifier la générosité et inviter la fécondité sous toutes ses formes (5).
En réalité, l’orange a plus à voir avec le farniente, rappelant Daudet, à la sieste, sous les orangers corses d’Ajaccio. Soleil du Sud, les principales variétés d’orangers en proviennent : Nice, Gênes, Malte, Portugal, etc. L’orange est donc un soleil d’importation : « Par les crépuscules d’hiver, lorsque le brouillard s’abat lentement sur les faubourgs, à l’heure où les réverbères s’allument, noyant les êtres et les choses d’une lueur blafarde qui miroite en reflets lugubres dans les flaques boueuses, les voitures des marchandes d’oranges apparaissent le long des rues populeuses comme de mouvantes taches éclatantes où rayonne un peu de la lumière et de la chaleur des pays ensoleillés : l’atmosphère maussade et glacée en est tout égayée et des beaux fruits embrasés semble se dégager une flamme qui met aux joues de la marchandes et de ses clientes, filles anémiques du faubourg, midinette pâlies dans les ateliers, une pointe de l’incarnat des héroïnes de Mistral » (6). Nul besoin d’ouvrir un quelconque bouquin d’olfactothérapie pour y lire les mièvreries psycho-émotionnelles qu’on trouve dans la plupart : cette description de Leclerc y pourvoit très largement. Qu’est-elle, cette orange, sinon lueur d’espoir qui point en des temps sombres proches du solstice ? Je dis assez souvent que la perle n’est jamais bien loin du dragon. Nous en avons là un bel exemple : historiquement, les oranges bien mûres étaient disponibles en toute fin d’année. De plus, elles sont parmi les fruits (je dis bien les fruits) ceux qui apportent le plus de vitamine C (et C2, à ne pas oublier) en cette même période, où l’organisme est davantage fragilisé, d’où les rhumes et autres affections/infections hivernales. Ainsi, à cette progressive disparition de la luminosité et à l’inexorable avancée de l’obscurité, il faut trouver moyen d’opposer une compensation. C’est pourquoi les gens à l’ombre sont-ils si souvent en situation d’avitaminose, ce qui explique qu’on apportait des oranges aux prisonniers qui subissaient, eux, une autre forme d’ombre.
Mets de choix qui figura longtemps sur les tables les plus riches, là où aujourd’hui elle est extrêmement courante et presque vulgairement insignifiante, l’orange, il y a belle lurette qu’elle n’a plus le mérite de la nouveauté, bien que sa démocratisation ait été inégale d’une région à l’autre : il y a quelques siècles, dans les ports normands, des arrivages fréquents et conséquents d’oranges les rendaient relativement abordables, alors que dans certains coins reculés de France ravitaillés par les corbeaux, jusque même après les années 1950, l’orange restait un fruit de luxe qu’il était assez rare de s’offrir ou d’offrir tous les quatre matins : elle prenait alors fréquemment le rôle de cadeau de Noël (dont beaucoup d’entre eux conservèrent longtemps une nature alimentaire), ce que souligne, on ne peut mieux, sa rareté et sa cherté d’alors.

L’oranger doux en phyto-aromathérapie

Pour une bien étrange raison, on a durant longtemps opposé l’oranger amer (ou bigaradier) comme parfum et médicament, à l’oranger doux, considéré juste bon pour tenir sur les tables, mais jamais assez, semblerait-il, pour faire de lui un quelconque remède. Il faut dire que l’oranger amer s’y connaît, offrant pas moins de deux huiles essentielles (petit grain bigarade et néroli) et une essence extraite du zeste de ses fruits (essence d’orange amère). Mais comme de cet oranger nous avons déjà largement parlé, nous ne nous étendrons pas sur le sujet.
Des fleurs fraîches de l’oranger doux, l’on a dit que leur parfum était moins suave, moins aromatique que celles dont on tire l’huile essentielle de néroli, aussi ne s’intéresse-t-on pas aux fleurs de cet arbre qu’est l’oranger doux, non plus qu’à ses feuilles, son apport aromatique se cantonnant à son zeste couvert de poches vésiculeuses faisant saillie en surface. Les annales de l’histoire de la distillation nous apprennent qu’autrefois – tout comme on le fit pour le citron – on distillait l’écorce d’orange. Cependant, l’huile essentielle ainsi produite était beaucoup moins intéressante olfactivement parlant que l’essence qu’on obtenait en exprimant par la force mécanique ces mêmes zestes. Ainsi il n’y a pas de différence entre les micro-gouttelettes qui se fichent dans les yeux quand on épluche une orange et son essence issue d’une expression. Ce liquide aromatique – cette essence donc – aux notes fraîches mêlées de douceur fruitée, se distingue par son caractère hespéridé et acidulé, dont l’olfaction fait remonter, en arrière-fond, un soupçon légèrement amer loin d’être désagréable. Incolore à jaune orange plus ou moins soutenu, l’essence d’orange douce est prometteuse : son rendement varie de 0,5 à 1,5 % environ. Elle est essentiellement constituée de monoterpènes (98 %, dont 90 % de limonène la plupart du temps). Puis viennent quelques monoterpénals (décanal, octanal, géranial : 0,5 %), des sesquiterpènes (valencène), des monoterpénols (linalol), des cétones, ainsi que des furocoumarines, toutes deux à l’état de traces (0,5 % maximum).
Bien sûr, l’orange ne s’arrête pas qu’à son zeste. Celui-ci dissimule ce que l’on appelle l’albédo, substance blanchâtre qui sépare le zeste des quartiers d’orange centraux. Très amer, cet albédo est peu usité. Quand on se préoccupe des zestes, on recommande très souvent de supprimer cette matière spongieuse afin qu’elle ne communique pas aux futures préparations une amertume répréhensible. Malgré cette précaution, il n’en reste pas moins que l’orange douce recèle, malgré son nom, des principes amers, mais suffisamment de sucre (5 %) pour qu’on ne soit pas dans l’obligation de faire la grimace quand on croque dans un quartier. A l’eau généreuse de l’orange (90 %), il faut ajouter divers acides (malique, citrique, acétique, tartrique : 2,5 %), un peu de protéines (0,7 %), d’albumine (0,7 %) et sels minéraux et oligo-éléments (calcium, potassium, magnésium, phosphore, sodium, fer, cuivre, zinc, manganèse, brome…), des flavonoïdes, enfin ce qui depuis des lustres fait la réputation de l’orange, c’est-à-dire les vitamines, en particulier la célèbre vitamine C qu’on trouve à hauteur de 50 à 100 mg aux cent grammes de jus de fruit frais, mais aussi sa corollaire, la vitamine C2, ainsi que diverses autres vitamines du groupe B (B1 entre autres), de la provitamine A, de la vitamine P, etc., ce qui lui vaut le titre de « meilleur fruit d’hiver, suppléant aux carences vitaminiques », selon le docteur Valnet (7).

Propriétés thérapeutiques

  • Sédative, calmante, apaisante du système nerveux, anxiolytique
  • Apéritive, digestive, stomachique, carminative, laxative, purgative (les pépins exclusivement), cholérétique, cholagogue
  • Anti-infectieuse : antibactérienne, antifongique, antivirale, immunostimulante, antiseptique atmosphérique majeure
  • Tonique musculaire, reminéralisante, anti-oxydante
  • Antihémorragique, fluidifiante du sang, protectrice vasculaire, décongestionnante lymphatique
  • Diurétique
  • Rajeunissante cellulaire et tégumentaire

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : idéale pour les malades gastriques et intestinaux, constipation, spasmes gastro-intestinaux, irritation des voies digestives, dysenterie, dyspepsie, ballonnement, lourdeur d’estomac, flatulences
  • Troubles de la sphère circulatoire : hyperviscosité sanguine, thrombose, fragilité capillaire (8), stase, œdème, cellulite (9) d’où : cure d’amincissement
  • Troubles de la sphère respiratoire : bronchite chronique, rhume, « refroidissement » (dans l’ensemble : prévention des maladies contagieuses par l’intermédiaire de son fort pouvoir antiseptique atmosphérique)
  • Troubles de la sphère rénale : irritation des voies urinaires, néphrite
  • Croissance, anorexie, anémie, déminéralisation, avitaminose (état scorbutique), asthénie physique et intellectuelle, convalescence, vieillesse
  • Dermatose, eczéma, ulcère
  • Stomatite, gingivite
  • Diabète : l’orange ne le guérit pas, elle est juste recommandée aux diabétiques puisque 100 g d’orange fraîche contiennent moins d’éléments glycogéniques que 10 g de pain

D’un point de vue psycho-émotionnel

Agissant ostensiblement sur le système nerveux, l’essence d’orange douce induit un sommeil doux et profond : on a donc tout intérêt, quand besoin s’en fait sentir, de diffuser cette essence dans une chambre à coucher peu de temps avant l’endormissement, surtout chez les enfants : elle ôte en eux le stress, l’anxiété, la nervosité, l’agitation, enfin l’ensemble des résidus des trépidations de la journée, peu compatibles avec l’accès à un repos salvateur et réparateur, favorisant tout au contraire les cauchemars et autres terreurs nocturnes avec ou sans réveil. En restituant un peu de calme et de confiance, l’essence d’orange douce détend l’atmosphère, au sens propre comme au figuré, aussi bien à la maison qu’en extérieur : chambre d’hôpital, cabinet thérapeutique, salle d’attente du dentiste, etc., non seulement pour les débarrasser d’une ambiance viciée, mais aussi pour qu’angoisse et trac quittent l’enclave de nos pensées, apportant là davantage de sérénité aux « inquiets médicaux », les dotant de la sécurité et du soutien qui leur sont nécessaire.
Dans les espaces de communication, son rôle de tonique psychique, outre l’émergence de la joie et de la gaieté, favorise l’arasement des irritations et de la colère. C’est aussi pour cela qu’on ne peut pas la cantonner au seul domaine de l’enfance, même si elle évoque, de manière inexorable c’est vrai, cette époque de l’existence : ne vous souciez donc pas de ces vieux croûtons rassis qui donnent l’impression de n’avoir jamais été enfants, qui, se gaussant de vous, vous jettent une œillade mi amusée mi écœurée, considérant que vous faîtes le bébé, le nez dans l’orange ! Qu’importe, il n’y a pas un seul moment dans l’existence (séparation, chagrin, deuil…) qui devrait s’exonérer de sa juste part d’amour, son quartier d’orange en somme. Qu’importe, nous sommes, toutes et tous, une fois au moins dans notre vie, de ces créatures émaciées et faméliques fortement bien décrites par mon cher docteur Leclerc, pour qu’on n’ait pas à s’inquiéter de la vue basse de telle ou tel, car, pour reprendre les mots de la poétesse américaine Audre Lorde, « m’occuper de moi n’est pas de l’égoïsme, c’est de l’instinct de préservation ». Aussi, orangez-vous avec elle, cela vaut bien mieux, car, comme le professait Alain, toute tristesse est bien inutile.

Modes d’emploi

  • Essence : diffusion atmosphérique, inhalation, olfaction, voie orale, voie cutanée (selon les besoins, en massage sur la colonne vertébrale, la voûte plantaire, le plexus solaire, la région cardiaque ; en friction radiale également).
  • Le fruit et son jus en nature (frais, si possible : le jus d’orange de supermarché – désolé d’insister – même biologique, n’est plus du jus d’orange).
  • Cataplasme de pulpe cuite d’orange douce.
  • Infusion d’écorce d’orange douce (fraîche ou sèche).
  • Sirop d’écorce d’orange douce (fraîche).
  • Macération alcoolique d’écorce d’orange douce.
  • Gelées, marmelades.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Les lithiasiques (vésicule biliaire) se garderont de faire de l’essence d’orange douce un usage interne.
  • Phototoxicité : la présence de furocoumarines rend cette essence potentiellement photosensibilisante.
  • Pouvoir allergisant : le limonène contenu en forte proportion dans l’essence d’orange douce est l’une des molécules les plus allergisantes qui soient. Il existe donc pour certaines peaux un risque réel d’irritation cutanée. Bonne raison (avec la précédente également) d’éviter, quand c’est nécessaire, de faire de cette essence un emploi via voie cutanée.
  • Les essences d’agrumes s’oxydent assez rapidement contrairement aux huiles essentielles. On prendra donc soin de les stocker à l’abri de la chaleur et de la lumière, de préférence dans un lieu sec, afin d’augmenter un peu leur chance de se conserver mieux.
  • Arôme alimentaire de choix, l’essence d’orange douce intervient aussi en dehors de la cuisine, en parfumerie par exemple, où sa fragrance hespéridée lui vaut de composer une bonne partie de la plupart des eaux de Cologne.
  • L’orange en tant qu’aliment possède une valeur alibile non négligeable et se marie bien à l’état frais au melon, à la fraise, à la carotte, etc. Nous n’en dirons pas davantage, n’ayant pas la prétention de nous substituer à un manuel d’économie ménagère.
    _______________
    1. Jean-Luc Hennig, Dictionnaire littéraire et érotique des fruits et légumes, p. 445.
    2. Angelo de Gubernatis, La mythologie des plantes, Tome 2, p. 268.
    3. Jean Chevalier & Alain Gheerbrant, Dictionnaire des symboles, p. 708.
    4. Ibidem.
    5. Fruit du soleil souvent présent au Carnaval, l’orange était, comme les noix, lancée afin d’ouvrir le chemin de l’abondance en cette période qui précède de peu le renouveau de la Vie, de la Nature.
    6. Henri Leclerc, Les fruits de France, p. 234.
    7. Jean Valnet, Se soigner par les fruits, les légumes et les céréales, p. 353.
    8. « Le zeste contient des substances à propriétés vitaminiques P qui sont indiquées dans le traitement de la fragilité des petits capillaires sanguins cutanés dont ils renforcent les parois, diminuant de ce fait les risques d’ecchymoses et améliorant la circulation périphérique. Ces substances appartiennent au vaste groupe des flavonoïdes, qui doivent leur nom à leur couleur, celle des agrumes précisément » (Jean-Marie Pelt, Les vertus des plantes, p. 41).
    9. Le Petit Albert préconisait de manger les viandes avec des acides tels que le verjus, le suc d’oseille, le vinaigre, le citron et le jus d’orange. C’était-il que, déjà, on avait remarqué que l’orange était un « mange-graisse » ?

© Books of Dante – 2018

La carotte (Daucus carota)

Synonymes : racine jaune, nid d’oiseau, pastenade, pastonade, pastinade (1).

La carotte est agaçante. Non en vertu d’une raison cachée inexplicable. Mais parce que d’elle, l’on parle mal au moins depuis deux millénaires. Cherchez dans ces pages le chou, la pomme de terre, l’ail et l’oignon, vous les trouverez pour vous en faire une bonne soupe. Mais, jusqu’à ce jour, point de carotte. Et ça n’est pas parce qu’elle est d’une banalité écœurante, certes non, sauf lorsqu’elle baigne dans le beurre et le sucre, comme l’a décrété la mode vichyssoise. Comment d’un légume censément aussi connu que la carotte, on a pu commettre bévue sur bévue, comment, finalement, sans aveu d’impuissance pour autant, en est-on venu à n’en pas savoir autant que l’on voudrait à son propos ? Ah ! Mais bien sûr qu’on peut écrire à son sujet, on peut gloser, déblatérer, vitupérer, s’égosiller même, et tant d’autres verbes en -er ou en -ir, pourquoi pas, puisque tout cela peut mener à la colère. Cela n’est pas la première fois que je place l’objet « carotte » sur le métier. Mais, jusqu’à présent, j’ai toujours échoué à en faire quelque chose de valable. Je ne m’explique pas cette réticence ; résistance, même, serait plus juste. Je me suis fâché avec la carotte. Pas à cause d’elle. A cause du fatras que l’on découvre nécessairement dès qu’on ouvre deux ou trois livres, non que tout soit à jeter, loin de là, mais on sent comme quelque chose de peu limpide, de bancal aussi, qui m’a toujours apparu comme très désagréable. Il en faut bien peu pour bâtir une infortune. Et celle-ci débute dès l’Antiquité.

Ouvrons tout d’abord la foire aux questions. La carotte est-elle originaire d’Europe ? Certains le prétendent, d’autres ne se risquent pas à y répondre, signant l’origine inconnue de cette apiacée. La carotte serait-elle française ? Pourquoi une telle question ? Parce qu’il semblerait que ce soit la carotte que Pline désignait sous le nom latin de pastinaca gallica (= « pastenade de Gaule »). C’est une question qui nous expose à nous perdre dans de très compliqués méandres. Nous n’en ferons donc rien, à moins que l’objectif avéré soit de s’arracher les cheveux. A ceux-ci, j’y tiens. Donc, non, battons courageusement en retraite et passons à la question suivante : la carotte cultivée actuelle est-elle la descendante de la carotte sauvage que nous connaissons encore ? Selon ce que la taxinomie nous enseigne, cela pourrait être le cas, puisque la carotte sauvage s’appelle Daucus carota, et à la cultivée on a ajouté sp. sativa, autrement dit : « sous-espèce cultivée ». Si la cultivée est une sp., autrement dit une sous-espèce, elle est donc fille de sa mère, la carotte sauvage, alias D. carota tout court. Non ? C’est difficile de répondre par l’affirmative à cette question, d’autant que dans l’œuvre de Dioscoride – Materia medica, Livre III, chapitre 50 – on lit la chose suivante : « La domestique est meilleure à manger que la sauvage et est utile aux mêmes choses bien qu’elle ne soit pas aussi valeureuse ». Ces deux points soulevés par Dioscoride sont toujours valables aujourd’hui : la domestication accroît la qualité nutritive des plantes tout en abaissant leurs vertus thérapeutiques. Mais la carotte domestique de Dioscoride est-elle la même que la nôtre ? Certes non. Mais dans ce cas, qui est-elle ? L’ancêtre de notre carotte cultivée, avant que les améliorations maraîchères lui aient fait atteindre le niveau qu’elle occupe aujourd’hui ? On n’en sait rien, et dans le doute, on évacuera cette pénible interrogation. Ne vous ai-je pas dit que la carotte est agaçante ? En revanche, ce que l’on sait via témoignages, c’est que chez les Grecs et les Romains, la carotte, même domestique, est assez proche de la sauvage, et s’éloigne donc, en saveur et en alibilité, de ces carottes que l’on voit réunies – jaunes, rouges, violettes – par poignées, et avec toutes leurs fanes, sur les marchés. Puis, des centaines d’années ont, peut-être, creusé la différence entre carotte sauvage et carotte cultivée, de même que le chien ne rappelle que très fugacement le loup. Fournier, au sujet de la première, écrivit ceci : « Sa racine grêle, dure et presque ligneuse, blanchâtre, de saveur âcre et d’odeur forte, peu agréable, ne rappelle que de très loin le légume charnu, tendre, doux et sucré de nos jardins » (2). Faut-il dire que la seconde est née dans des culottes de soie, alors que la première se râpe les fesses dans du crin ? Comment voulez-vous qu’elle soit aimable ? Son existence de sauvagesse la place en dehors de toute alacrité.
Par ailleurs, du temps de l’Antiquité gréco-romaine, on s’emmêlait quelque peu les pinceaux de la langue. Sans doute peu soucieux d’exactitude morphologique qui fait le cauchemar du premier botaniste en herbe venu encore à l’heure actuelle, respire – nom de Zeus – respire, eh bien, il appert que la carotte sauvage devait tant ressembler au panais, sauvage également, qu’on appela de façon indifférenciée, l’un et l’autre padtinaca, terme aujourd’hui réservé au seul panais. Ce qui ne veut pas dire qu’on appelait cette même carotte par le grec karôton et le latin carota dans le même temps, non ; ceux-ci appartiennent à une terminologie usitée plus tardivement que les daukos et daucus dont le sens pourrait occasionner une nouvelle question propre à la FAQ. Daukos « désigne différentes ombellifères dont la racine ou les semences passaient pour avoir une saveur piquante et brûlante, généralement difficile à déterminer en l’absence de descriptions précises » (3). Parce qu’il n’y a pas que la Daucus carota, certes non ! Durant l’Antiquité, on fait aussi référence, en grec, à la daukus kretikos, autrement dit l’athamante de Crète (Athamanta cretensis), autre apiacée, râblée mais bien jolie. Cette proximité nominale avec la carotte, je l’ai retrouvée dans l’œuvre de Cazin pourtant distante de 2000 ans grosso modo. Voici ce qu’il écrit : « on substitue parfois la semence de carotte à celle de daucus de Crète (Athamanta cretensis), quoiqu’elle soit fort différente » (4). En faire passer l’une pour l’autre, habitude courante durant l’Antiquité, raison pour laquelle, 2000 ans plus tard on pédale encore dans la choucroute, ou la semoule, au choix. C’est pourquoi, lorsqu’on voit ici ou là que les semences de « daucus » entraient dans la composition de recettes plus ou moins élaborées, on peut se poser la question de l’identité de ce « daucus », et surtout ne pas tomber dans le piège qui consiste à croire qu’il s’agit là du seul daucus qu’on connaisse, c’est-à-dire la carotte, quelle qu’elle soit. Parce que des daucus, il n’y en a pas qu’un seul, j’en connais moi-même sept ou huit, et il en existe bien davantage. Qui nous dit qu’il s’agit d’untel et non de tel autre ? Hum ?… Jetons un œil, de nouveau, à la Materia medica. Au sujet de la « pastenade », pastinaca chez les Latins, staphylinos chez les Grecs, nous trouvons une fort belle description de l’apiacée aux fleurs blanches et dont la centrale est pourpre… Cela ne peut être que la carotte ! Que la carotte ? Comme s’il n’en existait qu’une seule ! Il y a, par exemple, une autre carotte, la carotte dorée (Daucus aureus) qui possède cette étonnante fleur de couleur violine, bordeaux, enfin plus ou moins rougeâtre. Pourquoi, aussi, rapporter le monde à ce que l’on connaît de lui ? Le monde est beaucoup plus vaste que l’image qu’on s’en fait bien souvent. Que l’homme prenne bien en compte cet état de fait qui n’est pas autre chose qu’une réalité, et il gagnera en humilité. Aussi, soyons circonspects. Interrogeons-nous toujours avant de bêtement conclure et décréter : à qui appartient cette racine grosse comme le doigt, parfumée, bonne à manger une fois cuite, et dont les semences étaient données comme un des nombreux remèdes de la matrice ? Peut-être à ce staphylinos, nom qu’attribuèrent tant Pline que Dioscoride aux carottes sauvages et domestiques de leur temps. Dioscoride en dit ceci : c’est une plante dont les semences sont diurétiques (difficulté à uriner, hydropisie), cicatrisantes des ulcères, alexitères. Pline, reprenant Dioscoride, souligne une fois encore cette dernière propriété préventive : « ceux qui en portent sur eux et ne sont pas mordus par les serpents et ceux qui viennent d’en manger ne souffrent pas de la morsure ». Comment pourrait-il souffrir celui qu’on ne mord pas ? Oublions cela. Concentrons-nous davantage sur cette réputation déjà fort ancienne associée à la carotte et rapportée par Dioscoride : outre qu’elle soit véritablement emménagogue (elle provoque l’apparition des règles, par exemple), « cet aliment est sans aucun doute un aphrodisiaque. Ainsi certains ont-ils soutenu qu’il favorisait les conceptions ». Aphrodisiaque, la carotte ? Les siècles suivants n’ont pourtant pas manqué de faire la remarque du contraire, comme Vladimir Nabokov qui écrit en 1959 dans Lolita que la carotte fraîchement déterrée n’est en rien pourvue de sex-appeal, ce que contredit Jean-Baptiste Porta qui, dans la Magie naturelle, recommande la carotte pour vaillamment combattre dans le camp de Vénus, réputation qui s’est perpétuée à travers un rite nuptial, la soupe aux mariés dans laquelle « carotte et oignons prennent des formes phalliques pour bien marquer ce rituel de passage » (5). Oignon à la forme phallique, je demande à voir… Quant à la carotte de Porta – XVI ème siècle – elle devait avoir peu de rapport avec celle qu’on employait lors de ces soupes nuptiales, corsées, épicées et poivrées, auxquelles on assistait encore au début du siècle dernier, autre manière de tenir la chandelle, sans tomber dans le graveleux. Or, sachons avant de bêtement nous gausser, que, jusqu’à la Renaissance – époque de Porta, donc –, la carotte reste et demeure coriace comme légume. Afin de l’avaler de manière à ce qu’elle soit plus digeste, il était nécessaire de lui ôter son cœur, cylindre central et filandreux. Pas étonnant, dans ces circonstances, que la carotte ait fini par bander mollement, jusqu’à être moquée par bien des auteurs, parce que racine déplaisante et mal dégrossie. S’en emparer permettait de la réduire au silence : la « ferveur » populaire n’aura pas été tendre avec la carotte : « on sait bien que manger des carottes crues donne des poux et manger trop de carottes rend les fesses dures » (6).
Pourquoi ? Pourquoi donc dénierait-on à la carotte le sex-appeal que Nabokov lui refuse ? La carotte, c’est ce truc des buralistes, cette enseigne formée d’un double cône rouge, turgescente et parfois luminescente. Cet emblème ne reprend ni plus ni moins que la forme de la « carotte de feuilles de tabac » dont la forme phallique est évidente. Si la carotte est chaude, ça n’est pas parce que ses semences font partie, avec persil, ache et khella, du club des quatre semences chaudes mineures, mais surtout parce qu’on l’associe aux bars-tabac, aux tripots, etc., de ces lieux faunesques où la perdition n’est jamais bien loin, aspect souligné très justement par la couleur – lanterne rouge – de cette enseigne. Pour peu qu’on soit dans une maison close, il y a plus qu’un pas. Bref. Tabac ou cabat, la carotte, il faut choisir. Cabat, ou plutôt cabaret, il faut croire que – rouge – la carotte n’a jamais perdu – rouge – de cette vertu scintillante – rouge – qui fait qu’elle mêle ses fanes au mauvais monde interlope quand il n’est pas nyctalope. Rouge – LED rouge de la carotte : rouge – rouge – rouge !… Agaçant, non ? Paradoxal, peut-être ? Comment se fait-il qu’au XVI ème siècle (et même après), celle qu’on disait emménagogue, galactogène, diurétique, anti-ictérique et alexitère soit, tout à la fois aliment de carême ? Le carême, vous voyez ? Non ? Cette curieuse manie qu’a une religion dont je vais taire le nom de se priver de certains aliments pour les remplacer par d’autres qui, dit-on, y ressemblent ? Ainsi, la carotte, par sa jupe rouge, rappelait-elle la couleur de la viande. Mais bon, il n’y a que le pire abruti qui est incapable de comprendre qu’un bout de viande ressemble plus à un tas de merde qu’à une carotte, même outrancièrement fardée d’orange ou même d’incarnat ! Aussi, dire que la carotte fait les fesses roses n’a plus grand air du vague dicton qu’on dispute entre la poire et le fromage, les frimas et ce grand soleil ardent avec lequel, il faut bien le dire – pourquoi le taire ? – la carotte a une accointance certaine : si cette dernière permet à certaines d’obtenir le hâle qu’elles jalousent, c’est bien que la carotte n’a pas grand rapport avec cette racine anémiée – parce que blafarde – qu’est le panais. Platine de Crémone, qui était plus maître-queue qu’herboriste, martelait tout de même la réputation aphrodisiaque de la carotte : sa racine, écrit-il, est surtout « excitative à la luxure parce qu’elle est caléfactive, ventosive et humectative », ce qui, pour nous, ne veut rien dire du tout. Mais je me promets de vous en donner, tantôt, une « traduction ». Tout cuisinier qu’il ait pu être, Platine n’oublie pas de nous délivrer quelques recettes qui trouvèrent, à son époque, grand presse auprès de ses contemporains. Les carottes, après avoir été roulées dans la farine, étaient ensuite frites. Apprêtées d’épices, on les cuisait sous la cendre. Enfin, on pouvait aussi les cuire avec de la laitue, plante dont la vertu anaphrodisiaque n’est plus à faire. Je pense plutôt que la propriété aphrodisiaque de la carotte relève d’un vieux mythe, de plusieurs erreurs et d’un ou deux mensonges. Autant dire qu’il y a de la malversation là-dessous, laquelle devient plus nettement manifeste lorsque, la carotte, on l’a dans le cul, signalant non pas l’une des nombreuses positions du kama-sutra, mais le fait bien établi qu’on s’est fait carotter, voler, niquer, baiser. Poussant au désespoir, on dit qu’elles sont bien cuites sinon foutues. Quand les carottes sont tirées du feu, il n’y en a plus, juste assez pour « vivre de carottes », c’est-à-dire de peccadilles, chichement, en se faisant du mouron. Comment donc la carotte pourrait-elle bien être le signal de l’absence malheureuse du plus élémentaire bien-être, mais aussi l’expression de sa perte la plus inexorable ? Les carottes, c’est peut-être, pour reprendre la saillie d’une humoriste que j’apprécie beaucoup, tout ce qu’on vous laisse pour ne pas avoir envie de le perdre.
Bref. Ne nous égarons pas en vains débats, rappelons-nous la parole d’une abbesse qui poussait à Bingen : la carotte ne vaut rien. Quelle subtile manière de nous ramener à un point d’équilibre. Mais je n’en crois rien. Comment le puis-je ? Oui, comment le puis-je, sachant qu’il a été bien établi depuis le départ que cet article serait placé selon une lecture prismatique se résumant, si cela était possible, à, non pas démêler le vrai du faux, mais, au moins, à édicter les pouvoirs et contre-pouvoirs de la carotte. Tirons la chasse sur la question aphrodisiaque/pas aphrodisiaque de la carotte au risque de nous entre-tuer. La carotte ne rend-elle pas aimable ? Si tel est le cas, j’ai une liste de personnes longue comme le bras à qui il faudrait impérativement en faire livrer quelques bons quintaux. Au patron de la société « bip », par exemple. Vous avez vu la tête qu’il fait constamment ? Outrepassons ce cuistre. Plongeons-nous plutôt au beau milieu du XIX ème siècle. Et ouvrons le Traité pratique et raisonné du docteur Cazin qui n’accorde pratiquement que peu de place à la carotte sauvage. Aussi, tout ce qui va suivre maintenant concerne-t-il essentiellement et intégralement la racine de la carotte cultivée. Ce que j’ai retenu de la monographie de Cazin, en particulier, tient en les propriétés « anticancéreuses » attribuées à la carotte. Cazin rapporte de nombreux cas où l’usage externe de la carotte par des praticiens des XVIII ème et XIX ème siècles s’est soldé par un franc succès. C’est le cas sur des cancers ulcérés des seins. Il rapporte aussi le propos d’un autre médecin, le docteur Desbois, qui fit intervenir la carotte dans le cas d’un chancre génital de nature cancéreuse : « L’amputation de la verge était résolue, dit-il ; on voulut avant essayer quelques moyens anticancéreux. On appliqua donc sur le chancre la pulpe de carotte, et en même temps on donna à l’intérieur l’extrait de ciguë à certaines doses, et les sucs antiscorbutiques. Au bout de six semaines, le malade éprouva un grand soulagement, et en trois mois il fut tout à fait guéri » (7). Deux apiacées, que d’aucuns opposent – carotte vs ciguë – selon un précepte erroné et dangereux, plante utile vs plante nuisible, réussissent, ensemble, à chasser une affection vénérienne, trace d’une trop grande luxure… Ce qui ne veut pas dire que la carotte, comme certains l’ont soutenu, n’est pas aphrodisiaque, mais se livrer à une telle débauche, jusqu’à en perdre l’instrument principal (la biroute en déroute), ça n’est pas de l’amour, n’est-ce pas ?…
Mais… ces affections cancéreuses (tumeurs, carcinomes…) le sont-elles vraiment ? Certains praticiens, il y a deux siècles, se posèrent la question, avançant qu’il fallait faire le distinguo entre affections cancéreuses et affections dartreuses, scrofuleuses, etc. ayant toutes l’apparence d’un cancer. Roques, plus mesuré, assurera que la carotte, si elle soulage en effet la douleur et les irritations des cancers cutanés, ne les guérit point pour autant.

La carotte sauvage est une apiacée bisannuelle à racine ligneuse, pivotante, blanchâtre et à forte odeur. Elle porte des tiges pubescentes dont la taille varie du simple au triple (de 30 à 100 cm), parce que, comme l’explique Marie-Hélène le Roux, « c’est une espèce pionnière à large amplitude écologique » (8), ce qui explique ce polymorphisme : par exemple, en haute altitude, la carotte sauvage devient plus rustique et moins élevée, alors qu’ailleurs, sur le littoral de la mer Méditerranée, elle exsude une gomme-résine qui lui vaut le surnom de bdellium de Sicile. Sur ces tiges, l’on voit des feuilles aux étroites folioles, pennées deux ou trois fois, dont un parfum de carotte s’échappe lorsqu’on les froisse. Les fleurs sont disposées en ombelles comptant de très nombreux rayons serrés et circonscrits à un involucre formé de longues bractées. Au fur et à mesure que s’avance la maturité de ces inflorescences, les rayons, comme voilés, se courbent vers l’intérieur, tout en aménageant un creux au centre de l’ombelle, ce qui fait mériter à la carotte sauvage le surnom de nid d’oiseau. Les fleurs, très petites, n’excèdent jamais 2 mm de diamètre et sont généralement blanches, mais l’adaptabilité de la carotte sauvage s’exprime à travers des coloris différents. C’est ainsi qu’il arrive à ces fleurs d’être jaunâtres ou rose pâle. Mais, quel que soit leur couleur, il n’en reste pas moins que demeure toujours au centre une fleur unique dont la teinte oscille du rouge pourpre vineux au violet foncé. Ainsi, de mai à octobre, les autres fleurs se prosternent devant cette fleur, puis les rayons viennent l’encager, enfermant cette fleur dans la fleur, dans une révérence à la grâce subtile. Cette autoprotection, on peut aussi la lire dans la forme des petites semences ovales et toutes hérissées d’aiguillons, pointes crochues qui font comme des petits hérissons. Ces croches ont sans doute une fonction – zoochorie ? – mais compte tenu du fait que la carotte sauvage a un fort caractère, on peut penser que de ces aiguillons elle n’en a pas besoin, tant elle s’adapte, de toute façon, à bien des supports. Très commune, la carotte peuple l’Europe autant qu’une bonne partie de l’Asie jusqu’à l’Inde. Elle colonise les plaines ainsi que les montagnes, bien que rarement au-delà de 1000 m d’altitude, 1500 au grand maximum. On peut la croiser en maints endroits : pelouses et prairies sèches, bordures de chemins et de champs cultivés, talus, friches, lisières de forêts, balmes, garrigues, maquis, etc., essentiellement sur sols calcaires cependant.

La carotte en phyto-aromathérapie

Par où commencer ?… Afin de rendre mon propos moins indigeste, nous sectoriserons les informations au sujet de la carotte en l’abordant sous au moins trois formes différentes : la carotte racine cultivée en tant que tel, les huiles essentielles issues, d’une part des semences de la carotte cultivée, d’autre part des parties aériennes fleuries de la carotte sauvage. Si éventuellement il reste un peu de place, nous dirons quelques mots au sujet des usages phytothérapeutiques des semences et des fanes.
Riche en eau (87 %), la carotte est sans doute aucun la racine du potager qui est également la plus riche de substances minérales (1 % : potassium, sodium, calcium, phosphore, magnésium, soufre, cuivre, arsenic, brome, manganèse, fer) et vitaminiques (B1, B2, B9, C, D, E, F, PP), sans omettre ce qui fait l’identité de la carotte, le carotène ou provitamine A, « substance capable, à doses infimes, d’accumuler dans le foie d’abondantes réserves de vitamine A, de renforcer les réactions de défense de l’organisme contre les agents infectieux et d’augmenter le nombre des hématies et leur richesse en hémoglobine » (9). Cette extrême prodigalité renforce la faiblesse qu’apporte la carotte en terme d’hydrates de carbone (environ 10 %), parmi lesquels nous trouvons divers sucres (saccharose, dextrose, lévulose), de substances azotées (1 %) et très peu de lipides (0,2 %). Dans cette racine, on a aussi mis en évidence la présence d’acides (pectique, malique), d’albumine, de glutamine, d’asparagine et de daucarine, principe vasodilatateur coronarien. Avant de passer aux huiles essentielles, mentionnons l’existence, dans la carotte cultivée, d’une fraction aromatique, essence incolore à forte saveur et à parfum évoquant celui de la cannelle.
Sur le marché de l’aromathérapie, nous trouvons principalement deux huiles essentielles : celle issue des semences de la carotte cultivée et celle que l’on distille à partir des parties aériennes fleuries de la carotte sauvage. Le peu de distinction qui est fait dans la littérature ne rend que plus difficile la bonne identification de telle ou telle, en particulier d’un point de vue moléculaire. Connaissant l’une et l’autre, je puis en parler avec davantage d’assurance. L’huile essentielle des semences de carotte cultivée est assez épaisse, liquoreuse pourrait-on dire, bien que limpide, de couleur rouge orangé à jaune brunâtre, possédant un parfum chaud et épicé sans excès, dans lequel il serait bien difficile de ne pas distinguer l’odeur caractéristique de la carotte que nous connaissons tous. Loin de cette couleur d’ambre, de ce parfum que d’aucuns disent boisé, voire musqué, l’on a, du côté de l’huile essentielle des parties aériennes fleuries de la carotte sauvage, un aspect incolore, liquide, extrêmement mobile, dans lequel on décèle aussi une odeur de carotte, bien qu’elle s’exprime fort différemment : il ne faut pas être grand clerc pour oser mettre cela sur une distinction très nette d’un point de vue de la composition biochimique. Et c’est là que ça se gâte, n’ayant pas pu mettre la main sur des bulletins d’analyse CPG sérieux. Nous ne nous risquerons donc pas à proférer des âneries. Tout au plus pouvons-nous mentionner que l’huile essentielle de semences de carotte cultivée présente une spécificité biochimique à sesquiterpénols (daucol, carotol), monoterpènes (α et β-pinène, sabinène) et sesquiterpènes (β-caryophyllène, β-sélinène, β-farnesène, β-bisabolène, etc.), tandis que la seconde huile essentielle s’oriente davantage vers les esters (acétate de géranyle) et les monoterpènes (pinènes, myrcène, etc.).
Concernant la carotte cultivée, indiquons que ses semences, outre leur essence aromatique, disposent de tanin, d’un principe amer et de flavonoïdes, alors que les fanes, c’est-à-dire les feuilles, riches en éléments minéraux elles aussi (fer, etc.), contiennent du falcarinol (ou carotatoxine), pesticide naturel, ainsi que des porphyrines.

Propriétés thérapeutiques

  • Carotte cultivée (racine) :
    – Anti-anémique, antirachitique, facteur de croissance, immunostimulante, antiradicalaire
    – Antidiarrhéique, laxative, antiputride et cicatrisante gastro-intestinale, vermifuge
    – Diurétique, dépurative
    – Hypoglycémiante, hypocholestérolémiante
    – Adoucissante, émolliente, cicatrisante, résolutive
    – Expectorante
    – Accroît l’acuité visuelle nocturne
    – Favorise la sortie des dents chez les bébés
  • Huile essentielle semences :
    – Dépurative, détoxicante, drainante et stimulante hépatorénale, stimulante biliaire, régénératrice hépatorénale et pancréatique
    – Stimulante veineuse et lymphatique, équilibrante de la tension artérielle (hyper et hypotensive), anticoagulante légère
    – Apéritive, digestive, carminative, vermifuge
    – Emménagogue, galactogène
    – Anti-infectieuse : antibactérienne, antifongique
    – Tonique générale, neurotonique, anti-anémique
    – Cicatrisante, régénératrice et draineuse cutanée, revitalisante de l’épiderme, s’oppose à la formation des rides et ridules
  • Huile essentielle parties aériennes fleuries :
    – Décongestionnante veineuse et lymphatique
    – Anti-inflammatoire, antiprurigineuse
    – Drainante du foie et des reins
    – Diurétique, antiseptique urinaire
    – Adoucissante et calmante cutanée
  • Semence de la carotte sauvage (en phytothérapie) :
    – Diurétique
    – Apéritive, stomachique, carminative
    – Emménagogue, galactogène
    – Stimulante générale

Usages thérapeutiques

  • Carotte cultivée (racine) :
    – Anémie, déminéralisation, avitaminose, convalescence, enfant maladif et affaibli, rachitisme, femme enceinte, épuisement, asthénie
    – Troubles de la sphère gastro-intestinale : troubles chroniques de la digestion, constipation, diarrhée, diarrhée du nourrisson, infection intestinale, entérocolite, hémorragie gastro-intestinale, inflammation intestinale, irritation des voies digestives, ulcération de l’estomac et du duodénum, vers intestinaux (ténia, oxyures)
    – Troubles de la sphère vésico-rénale : insuffisance rénale, cystite, inflammation urinaire, colibacillose, élimination de l’acide urique, prévention des lithiases, goutte, rhumatisme, arthrite, anurie
    – Troubles de la sphère hépatobiliaire : insuffisance hépatobiliaire, irritation hépatique, ictère, jaunisse
    – Affections cutanées : plaie (récente, atone, enflammée), ulcère (scorbutique, scrofuleux, putride), dartre, eczéma, impétigo, furoncle, brûlure (premier et deuxième degré), dermatose, engelure, gerçure, crevasse du mamelon durant l’allaitement, abcès du sein, acné, peau sèche ou dévitalisée
    – Troubles de la sphère cardiovasculaire et circulatoire : hypotension, hypertension, artériosclérose, couperose
    – Insuffisance lactée
  • Huile essentielle semences :
    – Troubles de la sphère hépatobiliaire : insuffisance et congestion hépatique, hépatite virale, cirrhose du foie, insuffisance biliaire, insuffisance pancréatique
    – Excès de cholestérol
    – Troubles de la sphère vésico-rénale : insuffisance rénale, néphrite chronique, colique néphrétique, cystite
    – Troubles de la sphère gastro-intestinale : diarrhée infectieuse, flatulences
    – Troubles de la sphère cardiovasculaire et circulatoire : hypertension, hypotension, insuffisance veineuse et lymphatique, artériosclérose, phlébite, varice, couperose
    – Affections cutanées : acné, dermatophytose, ulcère, furoncle, dartre, eczéma sec, abcès, crevasse, brûlure, coup de soleil, cicatrise, peau sèche, fatiguée ou dévitalisée, rides, taches brunes
    – Asthénie nerveuse, psychique et intellectuelle, surmenage
  • Huile essentielle parties aériennes fleuries :
    – Troubles de la sphère hépatique : insuffisance hépatique
    – Troubles de la sphère rénale : insuffisance rénale
    – Troubles de la sphère circulatoire : varice, couperose, œdème des membres inférieurs, jambes lourdes
    – Affections cutanées : acné, eczéma, psoriasis, furoncle, prurit, démangeaison, dermatose inflammatoire
  • Semence de la carotte sauvage (en phytothérapie) :
    – Troubles de la sphère gastro-intestinale : digestion difficile, flatulences
    – Troubles de la sphère vésico-rénale : dysurie, rétention urinaire, colique néphrétique, hydropisie
  • Fanes des carottes cultivées :
    – Aphte, abcès buccal

Modes d’emploi

  • Huiles essentielles : voie orale, voie cutanée, inhalation, olfaction. Quant à la diffusion atmosphérique, c’est vraiment affaire personnelle. L’huile essentielle de semences de carotte cultivée apparaissant un peu « lourde » à certains aromathérapeutes, ceux-ci en déconseillent l’usage par voie aérienne. Et j’ai envie de dire : qu’est-ce que ça peut bien (leur) faire, sérieusement ?
  • Décoction de racine (sauvage, cultivée).
  • Suc frais de carotte cultivée.
  • Jus frais de carotte cultivée (obtenu grâce à un extracteur si possible).
  • Infusion de semences (sauvage, cultivée).
  • Infusion d’ombelles fleuries (sauvage).
  • Soupe de carottes.
  • Cataplasme de pulpe de carotte cultivée cuite ou râpée crue.
  • Macérât huileux de carotte cultivée crue.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Depuis que l’exode rural a drainé des millions de personnes des campagnes jusqu’aux villes, la catégorie des paysans autosuffisants n’a cessé de se réduire comme peau de chagrin. Celui qui, auparavant, arrachait lui-même ses carottes, doit aujourd’hui s’en remettre à quelqu’un qui le fait à sa place. Le nombre d’agriculteurs ayant fondu comme neige au soleil, la taille des exploitations a explosé, la mécanisation à outrance s’est intensifiée pour compenser la perte de tout ces bras devenus smicards dans les usines. On n’est, dit-on, jamais mieux servi que par soi-même, et il faut bien du courage sinon de l’abnégation pour abandonner à autre que soi le soin des aliments qu’on met à sa disposition. Ceux qui ravitaillèrent en masse les grandes villes en fruits et en légumes ne pensaient sans doute pas à mal au début de ce phénomène. Peut-être que l’agriculteur 2.0 qui fait de la carotte son gagne-pain et qu’il cultive à perte de vue ne pense toujours pas à mal, malgré les adjonctions massives qu’on fait subir aux terres cultivables et, partant, à ce qui y pousse. Si l’on considère la plante comme un extracteur de ce que le sol lui apporte et qu’il contient, on comprend, hélas, qu’engrais chimiques, herbicides, pesticides, toutes ces choses en -cides qui vont contre la vie, se retrouvent dans une fraction problématique dans les fruits et les légumes cultivés de cette façon. Dans le cas de la carotte, la plupart de ces saletés se cantonnent en surface, c’est-à-dire au niveau de ce que l’on appelle la « peau ». Qu’importe puisqu’on les épluche, les carottes. Celles-là, oui, et dans un sens, c’est assez heureux, car on ôte à ces légumes non biologiques une pellicule intoxiquée et l’on mange le reste. Où est le problème ? En réalité, il y en a plusieurs : c’est justement dans cette peau de la carotte que l’on trouve la plus grosse partie des substances minérales et vitaminiques. En épluchant, on flanque à la poubelle une vingtaine d’éléments indispensables. C’est ballot, n’est-ce pas ? Secundo, le porte-monnaie en pâtit forcément. Petit calcul :
    – 1 kg de carottes non biologiques : 0,99 €
    – 1 kg de carottes biologiques : 2,25 €
    Comme il est inutile d’éplucher les secondes (les brosser suffit largement), je n’en perds donc pas un gramme. En revanche, l’épluchage des premières élimine environ 15 % de matière qui atterrit avec les déchets. Pour disposer d’un kilogramme effectif de ces carottes épluchées, il faut m’en procurer davantage, soit 1,2 kg, ce qui fait passer ma facture à 1,20 € environ. On est, bien entendu, encore loin des 2,25 €/kg des carottes biologiques, mais avec la carotte biologique, je m’épargne une « corvée » d’épluchage, je bénéficie de toutes les qualités organoleptiques du légume concerné, je n’ai donc pas affaire à des soucis de carence qui m’exposeraient à aller me procurer des compléments alimentaires dont le prix me fera, sans doute, regretter de ne pas acheter de carottes biologiques, sans compter la médiocre efficacité de ces produits dont on sait depuis longtemps qu’ils s’absorbent plus difficilement en l’état que lorsqu’ils sont naturellement présents dans les aliments. Enfin, dernière astuce toute bête : au même poids, la force vitale est bien plus importante chez la carotte biologique, ce qui fait qu’il m’en faut en manger moins que la carotte non biologique pour atteindre un équilibre presque équivalent. En définitive, mieux vaut pas de carotte du tout plutôt que de consommer des carottes non biologiques qui sont des aliments extrêmement médiocres qu’il faut écarter. Je ne suis, bien évidemment, pas le premier à le souligner, rappelons les paroles du docteur Valnet : « Il est évident, dans le cas de ce légume comme beaucoup d’autres, que les erreurs de beaucoup d’agriculteurs actuels, par l’abus de certains engrais et surtout de pesticides, entraînent la livraison d’aliments qui deviennent des poisons. Aussi certains membres de l’Académie de Médecine se sont-ils élevés contre ces pratiques et leurs mises en garde ont été relatées par la grande Presse en 1971. On ne saurait trop conseiller aux consommateurs de se fournir dans les maisons de diététique de qualité et surtout chez le petit paysan ou le tout petit jardinier, généralement sur les marchés. Ces hommes de bien sont finalement nos derniers protecteurs » (10). Il découle donc de ces deux manières d’opérer des dissemblances criantes entre un légume biologique et son homologue qui ne l’est pas. Ces quelques chiffres permettent de s’en assurer :

  • Maintenant que cette évidence a été établie, apportons quelques précisions pour bénéficier au mieux de la carotte comme légume : tout d’abord, sachons que les principes actifs, vitamines notamment, sont plus efficaces si la carotte est consommée crue, et dans cet état, le mieux est encore de la râper le plus finement possible, ce qui facilite d’autant l’absorption des principes actifs. De même que l’on met du vinaigre sur la mâche, on ajoute du jus de citron, autre acide, sur les carottes râpées, non seulement pour une simple question gustative, mais parce que l’acidité du vinaigre et du citron protège cette vitamine C, fort fragile. Et là, heureusement, l’on peut lier l’utile à l’agréable : j’en profite pour transmettre ici même une recette que l’on a récemment partagée avec moi : on râpe des carottes bio avec une râpe à main (oublions ces robots, voulez-vous, nous ne sommes pas à la cantine scolaire qui, à mon avis, a fait beaucoup pour la détestation de la carotte auprès des écoliers). On sale, on poivre à juste mesure. Et on ajoute du jus de citron, mais aussi du jus d’orange et de l’eau de fleur d’oranger. Essayez, c’est suave !
    Hormis la traditionnelle carotte râpée, il est possible, en utilisant un extracteur, de tirer profit de la carotte : un jus frais de carottes, surtout obtenu par le biais d’un tel appareillage, est sans doute ce qui se fait de mieux et de plus efficace qu’un mixer. En effet, avec l’extracteur, les cellules des légumes sont plus largement exprimées qu’avec un blender ou tout autre machine plus ou moins équivalente. Ce légume qu’est la carotte s’apparie bien, dans le cas d’un jus frais, avec la pomme, l’orange, l’ananas. Seule ou accompagnée, la carotte en jus mérite qu’on lui additionne quelques gouttes d’huile végétale – colza, germe de blé – parce qu’elle favorise l’absorption de la provitamine A. Enfin, si vous souhaitez conserver du jus de carotte au réfrigérateur, il est de bon conseil de lui ajouter quelques gouttes de jus de citron afin d’en éviter l’oxydation (ou bien de la vitamine E, de l’extrait de pépins de pamplemousse, etc.).
    Si vous préférez plutôt la carotte en plat chaud, outre les écœurantes carottes Vichy et la purée Marie-Louise, il reste encore un bon potage à la carotte, laquelle a l’avantage de se bien marier à deux autres légumes à soupe, la pomme de terre et le poireau. Avec la tomate, l’union est salutaire, davantage encore avec le céleri branche, etc. (11). Dans le registre des autres usages alimentaires moins connus (et qui méritent de l’être), signalons la carotte déshydratée (à l’aide d’un déshydratateur). Une fois bien sèches, on peut les pulvériser et s’en servir ultérieurement dans une soupe par exemple. Ou, si l’on préfère, il est possible de torréfier les carottes puis de les pulvériser de même : autrefois, on en ajoutait au café et/ou à la chicorée, puis, de cette mixture, l’on faisait du café. J’ai encore vu passer une recette de « sucre » de carotte que l’on obtient en faisant cuire à feu long et doux du suc de carotte qui prend l’aspect d’un miel dont, à mon avis, le parfum doit être magnifique. Ailleurs, j’ai lu encore que les semences de la carotte participaient de la production brassicole en certaines régions. Il n’est pas impossible, non plus, d’en user, de ces semences, de même que celles de cumin, de carvi, de fenouil ou d’anis. En cuisine, comme en liquoristerie du reste.
  • Dans quelques ouvrages, on lit que l’huile essentielle de carotte (laquelle ?) est de bonne tolérance générale, y compris cutanée. C’est heureux pour une (des) huile(s) essentielle(s) dont on exploite les exceptionnelles qualités cutanées. La littérature aromathérapeutique française a encore beaucoup de travail devant elle afin de se rendre davantage intelligible et surtout moins rébarbative (et que les éditeurs concernés s’y mettent aussi, car sinon on n’en sortira pas).
    _______________
    1. Ces trois derniers termes ont, durant longtemps, désigné carotte et panais. On y retrouve la racine du Pastinaca sativa, c’est-à-dire le panais.
    2. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 218.
    3. Guy Ducourthial, Flore magique et astrologique de l’Antiquité, p. 583.
    4. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p. 236.
    5. Christophe Auray, Remèdes traditionnels de paysans, p. 32.
    6. Jean-Luc Hennig, Dictionnaire littéraire et érotique des fruits et légumes, p. 110.
    7. Docteur Desbois, Matière médicale, Tome 2, p. 256.
    8. Marie-Hélène le Roux, Herbier de la Drôme provençale, p. 246.
    9. Henri Leclerc, Précis de phytothérapie, p. 89.
    10. Jean Valnet, Se soigner avec les légumes, les fruits et les céréales, pp. 210-211.
    11. « En la combinant avec des légumes plus nutritifs (pommes de terre, légumineuses, céréales), on en obtient une meilleure utilisation, tout en conservant la propriété qu’elle possède de rendre les selles plus abondantes, de faciliter leur évacuation et d’exercer ainsi, indirectement, une action favorable sur les fonctions hépatiques, propriété qui la recommande particulièrement dans les cas de constipation consécutives à une alimentation trop carnée » (Henri Leclerc, Les légumes de France, pp. 158-159).

© Books of Dante – 2018

L’essence de cédrat (Citrus medica)

Le cédrat est sans doute aucun le plus ancien agrume connu en Europe. Les textes de l’Antiquité grecque relatent l’existence d’un mèlon citrion faisant très probablement référence au citron. L’on croise aussi le mèlon mêdicon, un terme correspondant au cédrat ou pomme de Médie, la Médie étant le territoire des Mèdes situé entre le bassin du fleuve Tigre et la mer Caspienne (soit à l’emplacement de l’actuelle frontière entre l’Iran et l’Irak). L’on pense que cette zone proche-orientale n’aurait été qu’un lieu de transition et non d’origine, le cédrat provenant, très plausiblement, des contreforts himalayens, donc beaucoup plus à l’ouest, comme la plupart des agrumes en réalité, avant de stabuler suffisamment longtemps à partir du VI ème siècle avant J.-C. en Médie pour porter le nom de mèlon mêdicon (façon dont les Grecs appelaient ce fruit, non les Mèdes eux-mêmes). En tous les cas, il est décrit par Théophraste (-377 à -281 avant J.-C.) dans son Histoire des plantes. L’introduction du cédrat est donc contemporaine de ce philosophe ou quelque peu antérieure. Il est plus tardif à parvenir dans le monde romain : si Pline en parle au premier siècle de notre ère dans l’Histoire naturelle, c’est tout juste parce qu’il vient de parvenir en Italie (Calabre, Sicile, Sardaigne, Ligurie) et en Corse. Ce qu’en dit Pline (c’est un fruit antispasmodique et insectifuge) prouve qu’il n’est pas d’introduction toute récente.

Je vous ferai grâce de l’hypothèse (à mon sens farfelue) qui place un cédrat dans le jardin des Hespérides ainsi que dans la main d’Eve dans celui d’Éden (j’ai largement objecté à ce sujet pour qu’il ne soit pas nécessaire d’y revenir). En revanche, on lui voit jouer un grand rôle dans la religion des juifs qui connurent (vraisemblablement au II siècle avant J.-C.) une variété de cédrat particulière qui fut nommée ethrog (c’est le cédrat de Jéricho, fréquemment cultivé à Corfou par exemple). L’on peut dire, sans douter, que c’est l’un des fruits sacrés du judaïsme où « il est utilisé comme offrande à la place du cône de cèdre traditionnel » (1). Sacré au point que certains ont émis une opinion personnelle au sujet du hadar dont on parle dans le Lévitique (XXIII, 40) : il s’agirait du cédrat. En attendant, et afin de poursuivre, appuyons-nous sur des faits tangibles : l’importance du cédrat lors de Souccot (= fête des cabanes, des tentes ou des tabernacles). Quoi d’étonnant alors que, nous l’avons dit, le cédratier est, pour les juifs, un arbre sacré dont le fruit est porté à la main en entrant dans le temple. Mais pour cela, il doit présenter une excroissance (le pittom) à son extrémité : par la présence de cette protubérance sur le fruit, celui-ci est préféré, d’autant que sa charge symbolique s’en trouve grandie, un tel cédrat étant source de fécondité. Souccot, fête des récoltes et des vendanges, de la joie qui marque ce moment également, enjoint à chacun des fidèles de tenir un cédrat dans la main gauche, de le presser au niveau du cœur durant la bénédiction, tandis que de la main droite l’on tient un bouquet (le loulav) « composé d’un rameau de palmier, de myrte et de saule [nda : ou d’olivier]. Ces trois rameaux sont attachés par un lien de coton brun, non traité. Chacune des qualités de ces végétaux sont complémentaires des autres afin de symboliser non seulement la diversité des produits de la terre, mais encore la richesse et l’harmonie qui peuvent précisément naître de la diversité » (2).

Le rôle rituel sacré du cédrat n’est pourtant pas né en Palestine. La racine indo-européenne ak (ayant formé le latin acrumen, « âcre, acerbe, aigre, piquant »… ce que le cédrat, à bon droit, peut se targuer d’être) nous rappelle qu’en ces lointaines terres d’où il provient, il était déjà instrument liturgique et symbolique. Dans l’iconographie indienne, le cédrat apparaît comme un attribut spécifique de Sada-Shiva, afin d’en souligner la puissance créatrice, de même que cet étrange cédrat, celui qu’en Chine on appelle foshou ou « main de Bouddha », figurant le geste de la main de Bouddha (Bhumisparsha mudra). Remarquons qu’en chinois, les sons qui composent le mot foshou signifient longévité (« fo ») et bonheur (« shou ») : c’est ce que souligne la rotondité du cédrat qui, perclus de nombreuses graines, s’apparente à la fertilité du ventre maternel. Enfin, en Chine toujours, le cédrat forme, avec la grenade et la pêche, la triade des trois abondances (ou des trois bénédictions) que sont prospérité, longévité et abondance des descendants.

Chez les Grecs et les Romains, le cédrat ne semble pas avoir été usité dans les mêmes termes. Il est cependant employé par les médecins et par celui à qui l’on voue un culte pour cela, Asclépios, qui, dit-on, dictait lui-même ses prescriptions : « Ainsi, par exemple, un malade du nom d’Apellos, qui souffrait de terribles indigestions, rapporte que le dieu lui prescrivit de manger du pain, du fromage, du céleri et de la laitue, de se baigner sans l’aide d’un serviteur, de prendre de l’exercice au gymnase, de boire du jus de cédrat et de se promener (3). On peut croire que « de se baigner sans l’aide d’un serviteur » est une bien étrange ordonnance. Cependant, l’on trouve ailleurs, comme par exemple dans l’œuvre de Gargilius (Les remèdes tirés des légumes et des fruits, III ème siècle après J.-C.), de bien précieuses informations sur le rôle que jouait le cédrat parmi la matière médicale durant l’Antiquité romaine : « Il n’y a pas une seule et même vertu dans toutes les parties du cédrat. En effet il est évident qu’il y a dans les pépins un pouvoir acide et, à cause de cela, un pouvoir styptique ; par suite, le cédrat, donné à manger à des femmes enceintes souffrant de dégoût de la nourriture, délivre l’estomac de la nausée. Broyé et donné avec du vin, il guérit la rate et s’oppose aux affections du foie ; broyé avec de l’eau, on en répand sur les blessures humides. Il s’ensuit que cette eau procure une protection exceptionnelle contre les engelures aux pieds. On a accordé une matière plus aigre au zeste, qui atteste, par son odeur, combien il est fort. Pris modérément ou plongé assez longtemps dans une boisson chaude, le cédrat assure une bonne digestion. Son jus, mélangé à des médicaments préparés pour purger le ventre, prévient un dérangement ». Ainsi parle Gargilius. C’est bien écrit, limpide dirais-je même, et c’est plaisant. On aimerait trouver, aujourd’hui encore, d’aussi belles lignes au sujet du cédrat dans un livre de phytothérapie. Et profitons-en, parce que du cédrat, point n’en sera fait mention pendant des siècles et des siècles, le citron s’étant immiscé pour finir par occuper toute la place, ne laissant au cédrat que la portion congrue.

Il est prétendu qu’au Moyen-Âge des « opérations magiques » faisaient intervenir le cédrat. Bien que je n’en ai découvert aucune trace, c’est bien possible, et je reste persuadé que le cédrat est d’essence magique. C’est, du moins, tel que je le considère dans un conte de Giambattista Basile intitulé Les trois cédrats (Le tre cetra) : dans le royaume de Tourlongue, un roi se désespère de ce que son fils n’ait cure des intentions placées en lui, à savoir perpétuer une lignée de sang royal. Par ce refus tout net, le fils du roi s’oppose à la volonté paternelle de lui voir prendre femme… « Ce fils indigne, avec un entêtement de vieille mule, une opiniâtreté de tête de bois, une dureté de cuir de chameau de Tartarie, avait figé son corps, bouché ses oreilles, soudé son cœur, et tout le monde battait le rappel en vain car il ne répondait pas » (4). Pourtant, un jour, touché par une sorte de grâce, d’éblouissement même pourrait-on dire, rappelant l’attitude de Perceval qui contemple la fraîcheur rouge du sang d’une oie sur une neige immaculée, le prince se met martel en tête. C’est avec un engagement enragé semblable à celui du Julien du conte de Flaubert que le fils du roi va se jeter à la recherche de la femme qui soit pareille à la vision qu’il a eue d’elle. Mais le prince reste tout autant imperméable aux suppliques de son père qui, face à cette si soudaine marotte, s’effraie des dangers qu’une telle entreprise ne manquera pas de lui faire courir. Ainsi, celui-ci part-il à la découverte du vaste monde, espérant en rapporter l’objet de ses désirs. C’est très, très loin de chez lui que sa quête l’amène à rencontrer successivement trois très vieilles et très laides femmes. Sous les bénédictions des deux premières, encouragé mais un tantinet effrayé cependant, malgré sa peur, il parvient dans l’antre tout aussi terrible de la troisième qui, après avoir attentivement écouté son histoire, lui remet un couteau et trois cédrats, tout en lui enjoignant la marche à suivre : découper un cédrat à l’aide du couteau en fera sortir, conforme en tout point au vœu du prince, la femme qui emplit ses pensées. Cette dernière lui demandera à boire. Aussitôt, le prince devra lui offrir un peu d’eau. Ainsi sont stipulées les recommandations de la vieille. Le prince s’exécute. Peu dégourdi, il ne parvient pas à pourvoir à ce besoin élémentaire une fois, puis une deuxième… A chaque fois, se mouvant avec la lenteur et la grâce d’un rocher, il échoue, à chaque fois la dame-fée du cédrat s’évanouit comme zéphyr de plume… Mais, au bout de la dernière tentative, il est victorieux dans cette délicate entreprise : « Le prince se demandait ce qui lui arrivait en contemplant ce bel accouchement de cédrat, cette belle graine de femme qui avait germé dans un fruit et disait : ‘Comment une chose si blanche a-t-elle pu sortir d’une écorce aussi jaune ? Comment une pâte aussi douce peut-elle être le produit de l’acidité d’un cédrat, comment cette belle plante peut-elle jaillir d’une si petite graine ?’ » (5).
A la dernière interrogation du prince, tout au plus pouvons-nous lui répondre qu’il n’existe pas plus petite plante que la graine qui la génère. A propos de la deuxième interrogation, si Basile avait été Corse et non Napolitain, il n’aurait pu placer telle exclamation dans la bouche du prince, puisque la pulpe du cédrat corse, loin d’être acide, est tout à fait douce. Enfin, au sujet de cette première interrogation – « Comment une chose aussi blanche a-t-elle pu sortir d’une écorce aussi jaune ? » –, il faut, peut-être, lorgner du côté de l’alchimie pour en comprendre quelque peu la teneur. L’on entend plus fréquemment parler d’œuvres au noir (nigredo), au rouge (rubedo) et au blanc (albedo), mais beaucoup moins de l’œuvre au jaune, le flavedo (du latin flavus, « jaune »). Le flavedo, dans un citron ou un cédrat, c’est aussi la couche la plus extérieure du mésocarpe, alors que l’albedo est celle qui est le plus à l’intérieur de ce même mésocarpe. Or, dans l’œuvre alchimique, les quatre étapes sont ainsi fixées : noir > blanc > jaune > rouge. En découpant le zeste jaune du cédrat, le prince découvre un albedo blanchâtre, mais c’est comme s’il effectuait les étapes à rebours. C’est d’autant plus marquant que, dans la suite du conte, on peut distinguer un « nigredo », marqué par les maîtres mots de « mort et dissolution » : en effet, la jeune femme issue du cédrat, qui se trouve en danger de mort, finit par périr non sans avoir été métamorphosée en colombe, avant de renaître de ses cendres, sinon de ses plumes. Quant au rubedo, peut-être se dissimule-t-il dans le sang frais qui anime celui du prince au presque tout début de l’histoire…

Par ailleurs, en dehors de toute considération alchimique, le cédrat serait-il marqué du sceau de Vénus ? (La déesse ne figure-t-elle pas aussi à travers cette colombe ?) C’est ce que le conte de Basile semble suggérer. S’il apparaît moins érotique que génésique, le cédrat, dans ce conte, se rapproche du myrte, plante éminemment vénusienne et bien établie comme tel, qu’utilise Basile dans un autre conte afin d’en faire émerger la plus belle fille que toute mère, en la mettant au monde, chérirait comme les précieuses prunelles de ses yeux.

Si le cédrat a un message à délivrer, ce peut être celui-ci : ne pas, comme le prince, conserver trop longtemps son cœur « soudé » sur  un « amour muet qui ne mène jamais à rien », pour emprunter à Andersen. Tout au contraire, je pense que le cédrat, sous sa forme éthérée, cherche à nous apprendre « qu’il faut hardiment exprimer sa pensée », en particulier dans le domaine amoureux (6).

D’apparence frêle, de modeste stature (4 à 5 m au grand maximum), le cédratier possède un feuillage peu dense qui laisse apercevoir des rameaux assez souvent réclinés, portant d’épaisses épines acérées, ainsi qu’un coloris tirant sur le pourpre lorsqu’ils sont encore jeunes. Les feuilles du cédratier sont aisément reconnaissables : de forme plus ou moins ovale, et possédant un bref pétiole, elles sont, en revanche, ni articulées ni ailées comme celles du citronnier. Quant aux fleurs, groupées par paquets à l’extrémité des rameaux, lorsqu’elles sont encore à l’état de boutons, elles sont lavées de pourpre, couleur qu’elles abandonnent la plupart du temps lorsque les pétales se déploient. Mais il arrive que ces fleurs, même épanouies, demeurent intégralement purpurines. Quant au cédrat, monstrueux citron, il peut atteindre une longueur de 25 cm pour un poids de 4 kg. Malgré ce gigantisme, il est peu abondant en pulpe ainsi qu’en jus, son « écorce » très épaisse, rugueuse et grumeleuse, occupant la plus grande part de son volume.

L’essence de cédrat en aromathérapie

Pour être précis, indiquons que le cédrat qui fait l’objet d’un emploi dans cette pratique qu’est l’aromathérapie est Citrus medica var. medica (il existe d’autres variétés de cédrats qui se distinguent nettement de celui dont il est ici question). L’essence de cédrat est loin d’être aussi connue que celle de son homologue également tout jaune qu’est le citron. Il faut dire que le cédratier est un arbre sensible aussi bien aux trop grands froids comme aux excessives chaleurs, ce qui minimise, du moins en Europe, son aire de culture qui se réserve à la Grèce (Crète, Péloponnèse), à l’Italie méridionale ainsi qu’à la Corse. Le citron, lui, hormis offrir l’essence contenue dans ses poches schizolygènes, se prête à l’extraction d’un jus abondant, et des emplois très étendus dans le domaine gastro-alimentaire. Ce qui n’est pas le cas du cédrat dont la pulpe est avare en jus, non comestible à l’état cru, seule sa « peau » (le péricarpe) s’utilise en cuisine (zeste) ou plus largement dans l’industrie du fruit confit, mais cela reste, à côté du citron, très limité, anecdotique pourrions-nous dire. De plus, d’autres raisons désobligeantes expliquent cette désaffection du cédrat au large profit du citron : « Les difficultés d’extraction mécanique de l’huile essentielle dues au relief tourmenté de l’écorce du fruit. Le rendement en huile essentielle plutôt faible [nda : 0,3 à 0,5 %], lié à la grande taille des fruits. En effet, la teneur en huile essentielle est fonction de la surface du fruit et le rapport surface/poids diminue avec le poids. [Enfin], il ne se prête pas à des exploitations industrielles » (7).
Quoi qu’il en soit, l’on trouve sur le marché, bien que rarement, de l’essence de cédrat obtenue par expression mécanique, puis centrifugation. De couleur jaune pâle (comme celle de citron), cette essence peut également verdir. Son parfum, qui se rapproche de celui du citron, est beaucoup moins abrupt, plus fin, plus chaleureux, différence nettement marquée que l’on doit au fait que l’essence de cédrat se distingue de celle de citron d’un point de vue moléculaire. Alors qu’en général l’essence de citron se compose facilement de 95 % de monoterpènes (dont 75 % de limonène, mais aussi α-pinène, α-bergamotène, γ-terpinène, etc.), dans l’essence de cédrat, ces molécules sont moins massivement nombreuses (isolimonène + limonène = 60 %). Notons au passage que les essences de cédrat en provenance du Brésil sont beaucoup plus riches en limonène, en contenant 90 % et parfois davantage.
La distinction s’observe au niveau des aldéhydes, et précisément les mêmes qui caractérisent l’huile essentielle de petit grain combava, c’est-à-dire les citrals (= néral et géranial), présents à hauteur de 20 à 25 % dans l’essence de cédrat. Grosso modo, on peut établir l’équation suivante : essence de citron + huile essentielle de petit grain combava = essence de cédrat. A une communauté olfactive et biochimique, il faut ajouter un dernier petit zeste : la présence de furocoumarines dans l’essence de cédrat, rutacée oblige !

Propriétés thérapeutiques

Elles sont très proches de celles des deux produits qu’offrent le citron et le combava, à savoir :

  • Apéritive, digestive, stomachique, antinauséeuse, antivomitive, régulatrice de l’appétit
  • Anti-infectieuse : antibactérienne à large spectre d’action, antifongique, antiseptique atmosphérique
  • Sédative du système nerveux central, hypnotique légère, antispasmodique
  • Expectorante, décongestionnante pulmonaire
  • Insectifuge

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : inappétence, digestion lente et/ou difficile, dyspepsie, flatulences, vomissement, nausée, mal des transports
  • Troubles de la sphère respiratoire + ORL : congestion nasale, congestion pulmonaire, bronchite, angine, maux de gorge
  • Troubles locomoteurs : arthrite, rhumatismes
  • Troubles du système nerveux : insomnie, difficulté d’endormissement, stress, nervosité, anxiété, déprime, asthénie intellectuelle et nerveuse
  • Repousser les insectes (mouches, moustiques)

Note : cette essence aromatique possède probablement des vertus intéressantes sur des affections circulatoires, hépatobiliaires et bucco-dentaires, qui exigent cependant d’être confirmées par l’expérience.

Modes d’emploi

  • Diffusion atmosphérique.
  • Olfaction, inhalation.
  • Voie orale.
  • Voie cutanée diluée.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Phototoxicité : les furocoumarines présentes dans l’essence de cédrat obligent aux mêmes précautions qu’avec toutes les autres essences : pas d’exposition au soleil immédiate après ingestion et/ou application cutanée.
  • Alimentation : une variété du cédrat (Citrus medica var. limonum) est utilisée pour son écorce parfumée en cuisine. Elle aromatise agréablement le thé à la menthe comme c’est le cas au Maroc : on frotte le sucre à l’aide d’une écorce de cédrat fraîche. Il peut être confit (l’écorce seule ou le cédrat dans son entier), être utilisé pour fabriquer une pâte de cédrat, des confitures, des eaux-de-vie, des liqueurs (cf. la cédratine corse), etc.
  • Autres variétés : Citrus medica var. ethrog, Citrus medica var. sarcodactylis. Nous avons évoqué l’une et l’autre plus haut : la première, c’est le cédrat de la religion hébraïque, la seconde n’est autre que cette curieuse main de Bouddha.
    _______________
    1. Michel Faucon, Traité d’aromathérapie scientifique et médicale, p. 460.
    2. Claudine Brelet, Médecines du monde, p. 234.
    3. Guy Ducourthial, Flore magique et astrologique de l’Antiquité, p. 68.
    4. Giambattista Basile, Le conte des contes, pp. 109-110.
    5. Ibidem, p. 114.
    6. Hans Christian Andersen, Contes – Sous le saule, p. 193 et p. 208.
    7. Extrait issu de cet article internet : Le cédrat méditerranéen et le cédrat de Corse.

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L’huile essentielle de cataire (Nepeta cataria)

Synonymes : chataire, herbe aux chats, menthe des chats.

Assez souvent, dans l’histoire de la phytothérapie, dès lors qu’il s’agit de comparer l’action de tel ou tel simple d’un pays à l’autre, on jette un coup d’œil par-dessus la frontière et, parfois, n’en croyant pas ses yeux, on s’efforce de les frotter afin de s’assurer qu’on voit bien ce que l’on voit, qu’on ne rêve pas : et là, soit on éclate de rire ou bien l’on dénigre ce voisin avec tous le fiel dont on est capable, ce voisin, qui, décidément, a tout du barbare. L’histoire regorge d’exemples de ce type : prenez ce truculent feuilleton historique au sujet du mal français, alias mal de Naples, etc. Qu’une université de médecine tire à boulets rouges sur sa voisine n’a rien d’exceptionnel : l’on se rappelle de la manière dont l’école de médecine de Montpellier se gaussa ouvertement de celle de Salerne. Tout cela favorise l’émergence de panoramas thérapeutiques qui, si l’on sait qu’ils évoluent d’une période à la suivante, peuvent aussi, dans le même temps, s’opposer rigoureusement d’une sphère d’influence géographique/politique/culturelle/etc. à une autre, comme si un simple donné fonctionnait dans tel pays mais devenait totalement inopérant dans tel autre pourtant distant de quelques kilomètres seulement. Vous imaginez bien qu’une plante médicinale x ou y ne s’arrête pas d’agir une fois passée telle ou telle frontière, mais la manière dont on la traite alors dit toute l’étendue de la façon dont les hommes se considèrent les uns les autres, se toisent, s’agonissent de tel ou tel nom d’oiseau de part et d’autre. Avec la cataire, rien de tout cela n’a eu lieu, puisque si l’on considère ses divers noms vernaculaires, on prend conscience de l’amplitude de l’unanimité qui a concerné cette plante :

  • en allemand : katzenminze = menthe de chat,
  • en anglais : catmint = menthe de chat,
  • en italien : gattoiala = chatière,
  • en français : menthe de chat, chataire (déformation de chatière ?)

Tout cela pour bien marquer que le chat (en général) en pince (pincer = to nip en anglais, qu’on retrouve dans un autre nom vernaculaire anglais : catnip) pour la cataire, alias Nepeta cataria, « chat » expliquant donc cet adjectif latin qu’est cataria, mais ne disant bien évidemment rien du tout au sujet de ce nepeta qui « était, chez les anciens Latins, le nom de diverses labiées odorantes ; il semble dériver de Nepet, ville d’Étrurie, aujourd’hui Nepi, à quelque 40 km au nord de Rome » (1). Nepi. Cette petite ville de 10000 habitants, anciennement Nepet ou Nepetum, semble devoir son nom aux cultures qu’y menèrent les Romains de l’Antiquité : l’histoire nous dit qu’en ces lieux les Romains cultivaient la plante qu’ils nommaient nepeta, un mot qui n’est malheureusement pas propre qu’à une seule plante mais à plusieurs. Nepeta est, hélas, un nom fourre-tout, Grecs et Romains ne parvinrent pas à établir le distinguo entre les diverses espèces de menthes et de calaments, produisant une salade russe qui perdura longtemps, puisqu’au Moyen-Âge, la cataire était encore indifféremment confondue avec mélisse, menthe(s) et calament(s), sans doute en raison de la proximité thérapeutique qui existe entre ces différentes plantes (affections communes commandées par des vertus vulnéraires, digestives et calmantes). C’est pourquoi, lorsqu’on voit le mot nepeta dans les textes antiques il ne faut pas s’alarmer : il peut aussi bien s’agir de la cataire (je suis très moyennement convaincu…) que du calament, alias Calamintha nepeta (beaucoup plus probable). Ce « nepeta », qui est chez l’un le nom, devient l’adjectif chez l’autre ! Mais chez Pline, il n’existe aucune de ces distinctions. Tout ce que l’on nous dit c’est qu’un « nepeta » était placé sous soi avant de dormir afin d’éloigner les serpents puisqu’ils fuient devant sa fumée et son odeur. Même chose du côté de Dioscoride qui présente trois sortes de kalaminthê dont une est dite « nepeta ». Insérée entre la menthe et le thym, pas de doute qu’il s’agit là d’une plante de la famille des Lamiacées. Mais ce qu’en dit Dioscoride suffit-il pour faire de cette plante la cataire, qui « est semblable au pouliot, plus grande toutefois, et pour cela d’aucuns l’ont appelée pouliot sauvage, pour lui ressembler en odeur. Les Latins appellent ce calament nepeta » (2). Semblable au pouliot, en possédant une odeur proche… On n’est quand même pas dans le même domaine qu’avec la cataire, où alors peut-être avec celle qu’on dit de parfum mentholé et fétide… Ce qui complique très nettement nos affaires : on peut penser qu’avec les Apiacées ex. Ombellifères c’est compliqué, avec les Lamiacées, c’est bien pis : quand on n’en sait rien, hormis affirmer que « ça » sent le citron ou la menthe, on n’est pas plus avancé. Quand Serenus Sammonicus explique que la cataire permet de faire venir les règles, que croire : sa vertu emménagogue (qui est bien réelle) ou bien que cette cataire n’en soit pas une ?… De même, plus récemment (enfin, ça remonte tout de même aux VIII-IX ème siècles) : du fait de la présence d’une plante nommée Nepta dans le Capitulaire de Villis, on en conclut qu’il s’agit là de l’herbe aux chats, ce qui fait que, de facto, on l’imagine être largement cultivée dans les jardins de l’empire carolingien d’alors. Voilà. Après avoir élaboré en son esprit une vision de la plante non loin de Rome, la voilà-t-elle pas à proximité d’Aix-la-Chapelle maintenant !… Avec Walahfrid Strabo, il ne nous est guère davantage autorisé à visualiser une cataire avec ce qu’il nous dit de la plante qu’il décrit et à qui il attribue ce nom : cette plante qui « dispense au loin une fort suave odeur » est surtout vulnéraire et cicatrisante. « Elle redonne à la peau son originelle blancheur, et sur les plaies même récentes, elle fait repousser les poils qu’arrachèrent les crevasses du mal, que dévorèrent le pus et l’infection » (3). De la poésie qui, par souci d’esthétisme, condamne certaines informations plus cruciales, botaniques et morphologiques, par exemple. Au XVI ème siècle, bien que la médecine européenne biberonne encore à des prescriptions vieilles de plus de 1500 ans, il se trouve quand même quelques praticiens comme Tabernaemontanus pour prétendre que la cataire agirait sur le foie (ictère) et sur la toux, même opiniâtre. Après quoi l’on voit, au XVIII ème siècle, le Dictionnaire de Trévoux se fendre de quelques lignes au sujet de l’herbe aux chats : cette plante apéritive est aussi apte à abattre les vapeurs, comme ils disaient dans ces anciens temps. Qu’est-ce que cela veut dire qu’abattre les vapeurs ? Cela fait référence au fait de réduire à néant une émanation : on connaît l’expression « avoir ses vapeurs ». Cela concernait les personnes sujettes aux malaises, vertiges et évanouissements, manifestations que l’on plaçait, à l’origine, dans les bouffées de chaleur qui affligeaient les représentantes du beau sexe souffrant de névropathie, de « névrose hypocondriaque », voire même d’« hystérie ». Voilà, le vilain mot est lâché. Dans le langage courant, l’hystérique, une femme le plus souvent, est une personne en proie au délire, à la folie. Ainsi, de cet unique point de vue, l’hystérique est celui qui fait une crise de nerfs, et une hystérique a forcément ses chaleurs, ses vapeurs. L’hystérie semble donc bien être un mal typiquement féminin, en particulier parce que ce mot est forgé sur la base du grec ancien, hysteros, hystera, autrement dit la « matrice », voire de l’indo-européen udero, « ventre ». Ce lien entre l’utérus et l’hystérie ayant été établi, l’on en déduisit qu’en calmant l’utérus, l’on assagirait cette manifestation qu’est l’hystérie. Cela a parfaitement fonctionné avec la cataire qui, par ses propriétés sédatives et calmantes, apaise l’anxiété, ce que d’aucuns parmi les Anciens appelèrent nervosisme : la cataire abat donc les vapeurs puisqu’elle les refoule au sein de l’organisme qui les suscite, c’est-à-dire l’utérus. Pur fantasme, bien évidemment, de même que celui qui prévalut durant fort longtemps, à savoir que l’utérus était un organe mobile pouvant se déplacer au sein du corps de la femme selon son bon plaisir et presque indépendamment d’elle. L’action de la cataire portée sur « l’hystérie » féminine a permis de prendre conscience de l’action stimulante de cette plante sur l’appareil génital féminin (Gilibert 1796, Chaumeton 1814), et même de lui voir jouer un rôle propice sur la fécondité (dernier point à vérifier).
La cataire est donc une plante qui étouffe les vapeurs féminines dans l’œuf, nous dit-on. Du moins est-ce l’écho qui émane des siècles qui nous précèdent. Ici elle calme, là elle excite : il n’est qu’à considérer la manière dont la plupart des chats se comportent à son contact pour bien prendre conscience qu’elle n’a pas usurpé son nom de cataire ainsi que son parentage avec la valériane officinale, autre excitant félin bien connu, alors que la cataire a aussi un pouvoir répulsif sur le rat. Cazin expliquait qu’on utilisait de son temps la cataire pour détourner des ruches les rats qui sont très friands de miel. « Les chats, au contraire, la recherchent avec passion ; ils se vautrent dessus, la dévorent, l’arrosent de leur urine : elle est pour eux très aphrodisiaque et leur cause l’hystérie » (4). Encore ce bon vieux lien entre appareil génital féminin et hystérie, bien sûr. A la différence que la cataire agit tant sur les femelles que sur les mâles dont certains n’aspergent pas seulement la plante de leur urine mais aussi de leur sperme. C’est l’un des constituants aromatiques de la cataire qui jouerait le même rôle que les phéromones.
Résumons : la cataire calme la femme frénétique, rend frénétique le chat, que ce soit madame ou monsieur. Et qu’en est-il de l’homme dans tout cela ? Quel effet spécial la cataire peut-elle bien avoir sur lui ? Eh bien, j’ai déniché un truc allant dans le sens qui nous intéresse. Le voici, in extenso : on « rapporte une très curieuse anecdote qui serait de nature à faire supposer d’autres propriétés très singulières à la cataire. Un médecin suisse du XVII ème siècle, dans un livre sur les eaux minérales, dit avoir connu un bourreau, dont la notoriété était très étendue, qui par suite d’un sentiment naturel de pitié ou par « faiblesse de cœur », n’aurait pu exécuter un malfaiteur sans avoir au préalable un peu mâché et gardé sous la langue de la racine de cataire, grâce à quoi, instantanément, il était saisi de fureur et devenait sanguinaire. Il semble donc […] que la racine de cataire possède une action analogue à celle de la fausse oronge et de sa muscarine, encore actuellement [en 1947] employée en Sibérie de façon analogue et utilisée jadis dans les pays nordiques pour faire naître la « fureur brutale et guerrière » (mot à mot la rage d’ours) » (5). Eh ben… C’est nettement moins rigolo que de regarder un chat devenir tout fou-fou en boulottant cette plante… ^_^

Mais quel est donc la plante qui est capable d’autant de prodiges ? La cataire est peu difficile, inutile, donc, de l’aller chercher dans des endroits farfelus comme si l’on partait en quête de l’ultime edelweiss. Parce qu’elle est dite rudérale et compagnon, on la croise de préférence non loin des activités humaines, récentes comme plus anciennes : on la rencontre assez massivement en Haute-Provence, dans l’Aveyron, en Normandie ainsi qu’en Limagne, en des lieux qui apparaissent être les vestiges d’anciennes cultures à destination du marché des plantes médicinales. C’est cela qui explique, en partie, son existence dans tous ces lieux fréquentés par l’homme, à un moment ou à un autre : lieux incultes, le long des chemins, fossés, haies et clôtures, sur sols secs, sablonneux, pierreux et ensoleillés. A cela, ajoutons les décombres, les ruines et les cimetières (autres lieux de décombres), les friches, le pied des vieux murs, etc., et le tour complet sera joué. Cela, partout en France, sauf si vous êtes montagnard(e) (1500 m et plus), méditerranéen(ne) ou solognot(e).
La cataire, lamiacée vivace aux tiges quadrangulaires, atteint parfois la respectable hauteur d’un mètre. D’aspect poilu – pubescent disent les dictionnaires distingués, la cataire est effectivement velue à plus d’un titre : des tiges rameuses portent des feuilles dont la forme rappelle assez celles de l’ortie : oui, elles sont pétiolées, dentées, plus ou moins ovales, d’une longueur comprise entre 3 et 7 cm et, chose absente chez l’ortie, le feuillage de la cataire semble comme poussiéreux, surtout sur la face inférieure. Bref. Au milieu de tout cela, au sommet de la tige ou presque, entre juin et septembre, l’on voit, verticillées par paquets de quelques-unes, de petites fleurs blanches ponctuées de rouge framboise foncé (vous voyez, là ?), mêlées à de plus petites feuilles, ce qui est complètement fou, ça ! Comment tu l’expliques ? Eh bien, si jamais tu places de très grosses et grandes feuilles au niveau des verticilles floraux, tu emmerdes plus ou moins les gros bourdons, les tites nabeilles et consorts qui, de fait, ne peuvent plus accéder au cœur central de la fleur. Alors que si tu dégarnis le bas de la tige de ses feuilles les plus longues qui chatouillent généralement la truffe de l’un des 600000 renards qui ne se fait pas flinguer annuellement dans ce « magnifique » pays qu’est la France (respirez !), eh bien tu affaiblis les défenses de la plante qui, bien qu’elle ressemble par certains de ses aspects à une ortie, n’en est pas une pour autant.

La cataire en phyto-aromathérapie

Les qualificatifs ne manquent pas pour décrire fidèlement le parfum de la cataire : citronné, mentholé, fétide, etc. Cette odeur forte, qui s’additionne à une saveur peu agréable, dite âcre et amère, s’explique bien évidemment par la présence d’une petite fraction d’une huile volatile (environ 0,3 %) dans cette plante. Si les avis sont si différents au sujet de l’odeur que propage cette plante, c’est parce qu’elle se présente sous deux spécificités biochimiques qui font douter qu’elle soit bien la seule et même plante à les produire. Le premier de ces chémotypes s’oriente en direction des monoterpénols (environ 75 % : géraniol, nérol, citronnellol), auxquels s’ajoutent des aldéhydes terpéniques (5 à 10 % : géranial, citral, irodial), des sesquiterpènes (8 % : β-caryophyllène), des esters (acétate de linalyle). De l’autre bord, on a affaire à une huile essentielle assez étrange dans laquelle on trouve essentiellement une molécule du nom de népétalactone, qu’accompagnent vraisemblablement du menthol et de l’acétate de menthyle. Ce qui explique que, d’une part l’on trouve à cette huile essentielle un parfum citronné, d’autre part mentholé. Ce sont donc bien deux produits différents comme l’atteste la densité de chacun : 0,89 pour l’huile essentielle CT monoterpénols contre 1,03 pour l’huile essentielle CT lactone. Il est donc bien évident que l’action de ces deux huiles essentielles (on trouve plus fréquemment la première dans le commerce) va être fort différente. Ce que nous ne manquerons pas de préciser, tout autant que les propriétés de la cataire en phytothérapie (dont on utilise les sommités fleuries).

Propriétés thérapeutiques

  • En phytothérapie :
    – digestive, stomachique, carminative
    – expectorante, anticatarrhale, pectorale
    – antispasmodique, sédative
    – sudorifique, fébrifuge
    – analgésique
    – emménagogue
    – sialagogue
  • En aromathérapie :
    – HE CT monoterpénols : calmante, sédative, anxiolytique, immunostimulante puissante, antivirale, antalgique, anti-inflammatoire
    – HE CT lactone : mucolytique, hépatostimulante, immunostimulante, insectifuge

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère respiratoire : toux, toux quinteuse, toux coquelucheuse, coqueluche, catarrhe bronchique chronique, en général tous les autres spasmes des voies respiratoires, hoquet, hoquet persistant, bronchite chronique, rhume
  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : spasmes des voies digestives, gastralgie, atonie gastrique, dyspepsie non inflammatoire, colique, dysenterie, indigestion, maux de tête d’origine digestive, flatulences
  • Troubles locomoteurs : rhumatismes, arthrite, faiblesse musculaire
  • Troubles de la sphère gynécologique : aménorrhée spasmodique, aménorrhée asthénique
  • Troubles de la sphère hépatobiliaire : ictère, lithiase biliaire
  • Hémorroïdes
  • Névralgie dentaire
  • Affections cutanées d’origine virale (zona, herpès) et fongique (mycoses cutanées)
  • Repousser la dépression, la nervosité, l’anxiété, éteindre l’insomnie
  • Repousser… le cafard et les moustiques

Modes d’emploi

  • Infusion aqueuse ou vineuse des sommités fleuries.
  • Macération vineuse de sommités fleuries.
  • Alcoolature de sommités fleuries.
  • Teinture-mère.
  • Huiles essentielles : on peut réserver l’usage de ces deux huiles essentielles pour la diffusion atmosphérique, l’olfaction, l’inhalation et la voie cutanée. Seule l’huile essentielle de cataire à monoterpénols peut faire l’objet d’un emploi par voie interne.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Récolte : dès l’apparition des fleurs, il est possible de procéder à la cueillette des sommités fleuries de cataire, généralement au mois de juillet. Séchage et conservation requièrent les même soins que pour la mélisse officinale.
  • Association : ses propriétés, qu’on dit équivalentes à celles de la valériane officinale, peuvent s’allier avec d’autres plantes qui combattent sur le même terrain que la cataire : l’hysope officinale, le lierre terrestre, le marrube blanc, la ballote fétide. Cela vaut surtout pour les affections des voies respiratoires et digestives.
  • Autres espèces : Nepeta racemosa, Nepeta sibirica, etc.
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    1. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 224.
    2. Dioscoride, Materia medica, Livre III, chapitre 35.
    3. Walahfrid Strabo, Hortulus, p. 46.
    4. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p. 243.
    5. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 225.

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L’huile essentielle de buplèvre ligneux (Bupleurum fruticosum)

Synonymes : seseli d’Éthiopie, lou cabrinu (Sardaigne), lengo de catt (Hérault), cachebugade (Narbonnais), baladre, matabou (Catalogne), albitru muntanacciu (Corse).

Cet étrange nom de buplèvre, nous le devons à Pitton de Tournefort qui établit en 1694 son nom latin – bupleurum – pour désigner cette plante, terme issu du grec boupleuron dans lequel la première syllabe fait référence au bœuf, et les deux dernières à la forme des feuilles de certaines espèces qui prennent l’aspect d’une côte. Bupleurum équivaut, littéralement, à « côte de bœuf ».

Hippocrate, dit-on, évoque un « bupreste », mais le seul bupreste que je connais est un insecte parasite qui s’attaque à des arbres comme le chêne et le thuya. En revanche, il semble avéré que le buplèvre qu’évoque Théophraste est le buplèvre à feuilles rondes (B. rotundifolium), une bien étrange créature. Bien plus tard, Pline fait mention de divers usages de buplèvres médicinaux, avant que ces plantes soient complètement oubliées durant des centaines d’années, jusqu’à ce que Jean Camerarius remette la main dessus au XVI ème siècle : à nouveau, l’on lève le voile sur le buplèvre. Nous sommes à la Re-naissance, faut-il dire. On s’empara donc un peu des buplèvres, en particulier de celui à feuilles rondes et celui dit « en faux » (B. falcatum). Le condensé de ce que dirent différents auteurs au sujet de ces deux plantes permet d’établir, qu’en terme de propriétés, ils étaient astringents, vulnéraires, analgésiques, anti-inflammatoires, sudorifiques et fébrifuges. Cazin, de même que Botan, évoque ces deux plantes. Son constat est sans appel : « Les éloges prodigués au buplèvre sont réduits à bien peu de choses au creuset de l’expérience. Linné l’avait déjà jugée infidèle et superflue ». Un peu plus loin, il assomme le second buplèvre, B. falcatum : « Ses vertus sont tout aussi illusoires que celles du B. rotundifolium. » (1).
Pourtant, bien avant lui, il est question du caractère thérapeutique affirmé des buplèvres : l’odeur forte du feuillage en détourne le bétail et la racine est jugée « narcotique » pour les poissons. Face à une telle activité, il est difficile d’estimer les buplèvres sans action. Aujourd’hui, force est de reconnaître que le « creuset de l’expérience » a permis d’allouer au B. falcatum des propriétés propres à faire pâlir Cazin lui-même : anti-inflammatoire, antinévralgique, détoxifiant, antibactérien, anti-ulcéreux, inducteur d’apoptose. Ce que l’on appelle une plante « inactive »… (Nous verrons, qu’avec le buplèvre ligneux et son huile essentielle, il en va de même, partageant avec le buplèvre en faux bien des vertus médicinales intéressantes et précieuses.)

Comment ne pas reconnaître le buplèvre ligneux ? En France, c’est le seul représentant de la famille des Apiacées possédant un port arbustif. Il est plus convenable de le qualifier d’arbrisseau, atteignant facilement 2 à 2,5 m de hauteur au maximum. Il se distingue par deux autres caractéristiques morphologiques : ses feuilles et ses fleurs.
Dense, semper virens, dégageant une forte odeur aromatique au froissement, le feuillage du buplèvre ligneux se compose de feuilles alternes de 3 à 7 cm de longueur, aux faces supérieures brillantes et inférieures vert terne. Coriaces, lancéolées, à la nervure centrale bien prononcée, les feuilles du buplèvre ligneux s’apparentent assez à celles du laurier noble : eh oui, le feuillage des Apiacées est généralement denté, découpé, lobé ; ici, les limbes entiers du buplèvre séparent cette espèce de la plupart des autres figurants de cette famille botanique. De plus, alors que la très grande majorité des Apiacées possède des feuilles nettement pétiolées, les feuilles du buplèvre ligneux sont sessiles ou embrassantes : tout pour bien se faire remarquer. Des ombelles surmontent cette architecture végétale. 5 à 25 rayons assez courts exposent du mois de mai à celui de septembre des fleurs jaunes, mais surtout jaune verdâtre sans pétales. Pour seule possession, on leur voit porter cinq sépales rikiki. Cela n’empêche pas le buplèvre ligneux de former de doubles akènes « à cinq côtes ailées » de 7 ou 8 mm de longueur, semences rivalisant avec celles du fenouil ou du cumin sur les tables sardes.
Ce sont les sols calcaires qui abritent essentiellement le buplèvre ligneux, qu’il se situe en France (Provence, Aquitaine, Corse) ou ailleurs (Portugal, Espagne, Italie, etc.), tant qu’il trouve un terrain à sa mesure : garrigue, maquis, coteaux secs et arides, etc.

Le buplèvre ligneux en aromathérapie

Certains prétendent que de cette huile essentielle l’on parle peu parce qu’elle est rare (et donc chère par voie de conséquence). Depuis qu’en Provence (par exemple), les boulangers ne se servent (presque) plus de ses rameaux comme bois d’allumage des fours à pain, la population des buplèvres méridionaux a fortement augmenté, ce qui fait de cette plante une espèce commune et fréquente aujourd’hui. Or, comme le buplèvre n’est pas rare, son huile essentielle ne devrait pas afficher des tarifs prohibitifs. Eh bien… Hum… Pour avoir relevé les prix affichés sur une dizaine de sites internet qui vendent cette huile essentielle (sites français et suisses), on tourne, en moyenne, à une trentaine d’euros pour un flacon de 10 ml, ce qui est parfaitement aberrant !
Non, le buplèvre est peu connu parce qu’une foultitude de sites – qui s’octroient le droit de procéder au copier-coller – proposent à la lecture du visiteur des informations émaillées d’approximations souvent, d’inepties parfois. On comprend dès lors pourquoi et comment le buplèvre se cantonne à l’anonymat. Mais grâce aux informations qui vont maintenant suivre, j’espère qu’il ne se maintiendra pas trop longtemps dans cette posture.
Au buplèvre, l’on fait subir une distillation à la vapeur d’eau et à basse pression. Dans l’alambic, l’on entrepose différentes fractions végétales (semences, feuilles ou sommités fleuries) qui produisent chacune une huile essentielle spécifique. Nous nous attarderons uniquement sur la dernière des trois, produit transparent, clair, très fluide, à la composition biochimique fort variable selon la localisation géographique où pousse tel ou tel buplèvre ligneux. Ces quelques données permettent de bien mettre en évidence des chémotypes évidents :

Dans tous les cas, on remarque de fortes proportions de monoterpènes (de 56 à 85 %). Deux chémotypes se distinguent :

  • huile essentielle portugaise : CT pinènes
  • huiles essentielles italienne, sarde et corse : CT β-phellandrène

C’est sur l’huile essentielle provenant de Corse que nous avons jeter notre dévolu. Elle contient jusqu’à 87,50 % de monoterpènes et un peu de cétones (cryptone : 2 %).

Propriétés thérapeutiques

  • Anti-infectieuse : antifongique majeure, antivirale (on doit ces deux activités au β-phellandrène)
  • Expectorante, mucolytique, anti-asthmatique
  • Digestive, détoxifiante intestinale
  • Tonique, stimulante, positivante
  • Anti-inflammatoire, antirhumatismale
  • Antispasmodique
  • Diurétique
  • Emménagogue

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère respiratoire : toux, toux opiniâtre, gêne respiratoire, bronchite, pneumonie, asthme
  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : inappétence, indigestion, diarrhée, constipation, ulcère gastrique et/ou intestinal, infection des voies digestives
  • Troubles de la sphère gynécologique : aménorrhée, dysménorrhée, candidose vaginale
  • Troubles locomoteurs : crampe, courbature, élongation, contractures et spasmes musculaires, tétanie musculaire, hypertonie musculaire, foulure, entorse, tendinite, sciatique, arthrite, coxalgie, coup, séquelle de choc (pour bon nombre de ces raisons, l’huile essentielle de buplèvre ligneux peut s’employer pour l’échauffement ainsi qu’en traumatologie sportive)
  • Rétention urinaire
  • Fatigue physique et intellectuelle, insomnie, déprime
  • Maux de tête
  • Grippe, fièvre

Modes d’emploi

  • Diffusion atmosphérique.
  • Inhalation, olfaction.
  • Voie cutanée (massage, friction).
  • Voie orale (avec mesure).

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • L’huile essentielle de buplèvre ligneux contient quelques substances potentiellement allergisantes (limonène, pinènes, etc.). Assurez-vous que votre peau n’y est pas sensible avant toute application. Par ailleurs, elle est contre-indiquée en cas de grossesse et d’allaitement, chez l’enfant de moins de sept ans, enfin en cas d’insuffisance rénale (elle peut causer une inflammation rénale).
  • Autres espèces : buplèvre du mont Baldo (B. baldense), buplèvre de Toulon (B. ranunculoides), buplèvre rigide (B. rigidum), buplèvre en faux (B. falcatum), buplèvre étoilé (B. stellatum), etc.
    _______________
    1. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p.212.

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L’huile essentielle d’épicéa (Picea abies)

Synonymes : pesse, épinette de Norvège.

L’épicéa est un géant des forêts tempérées de l’hémisphère nord : 50 m de hauteur en moyenne, mais un spécimen isolé (et qui ne souffre pas de la présence intempestive de ses congénères) peut grimper dix mètres au-dessus dans certaines régions européennes.
Bien qu’il soit particulièrement équipé pour résister au froid (1), l’épicéa n’en apprécie pas moins le soleil, les sols acides surtout et parfois calcaires, ce qui lui facilite la vie à haute altitude : aujourd’hui, le fait d’avoir été massivement planté un peu partout en Europe nous fait oublier que l’épicéa est avant tout une essence montagnarde. Malgré ses atouts, il craint par-dessus tout ce que l’on appelle le chablis, c’est-à-dire les arbres tombés au sol, cassés ou déracinés, et l’ensemble des perturbations créées par la chute de ces arbres sur les arbres alentours. De même que l’on ne peut longuement titiller involontairement un arbre aux branches chargées de paquets de neige sans que l’un deux vous tombe sur le râble : c’est ce qu’apprend à ses dépens le personnage principal d’une nouvelle de Jack London intitulée Construire un feu (1902).

Bon an mal an, l’épicéa fait son chemin pendant généralement trois ou quatre siècles, bien que le record de longévité de cet arbre se situe autour du demi millénaire. Mais il y a bien pire comme danger que le chablis pour un épicéa : ses propres congénères ! En effet, l’épicéa est une espèce au sein de laquelle prévaut un phénomène de compétition intraspécifique : les plus frêles spécimens ne font pas le poids très longtemps face à l’ombre portée des dominants. Ils finissent par mourir, leur parure passant du vert au roux. L’on peut donc dire qu’en ce qui concerne l’épicéa, le plus faible n’a que peu de chances de survie et que son salut – loin de cette loi de la jungle sévissant au septentrion – serait de rester, si possible, à l’écart de ses grands frères, ce qui est arrivé à certains, pour leur malheur, hélas. Mais il faut dire qu’ils ont été grandement aidés par ce grand dadais d’homme qui pense toujours bien faire mais qui, assez souvent, ne fait pas autre chose que semer la zizanie quand ça n’est pas tout bonnement la m*rde. Depuis quelques années, je vois passer des informations qui relatent des actions soutenues par une bonne volonté évidente mais menées en dépit du bon sens : je veux parler des bombes à graines et du reboisement à la sauvage. Premier constat : on ne peut pas introduire volontairement ou non une espèce végétale quelle qu’elle soit dans un lieu donné sans courir, tôt ou tard, à la catastrophe. C’est pourquoi les bombes à graines, c’est la plupart du temps idiot, car elles contiennent des semences qu’on fait atterrir dans des lieux où elles n’ont rien à y faire. C’est un truc de fluffy bunny en somme. De même, d’aucuns s’imaginent que planter un arbre est à la portée du premier venu. Que nenni mon brave. C’est affaire de spécialiste. Il faut tout d’abord une solide connaissance du terrain sur lequel on veut réintroduire une espèce ou seulement la multiplier, une question, qu’à l’évidence, l’on ne s’est pas posée à propos de l’épicéa. Comme beaucoup d’autres espèces d’arbres, l’épicéa est très sensible à la symbiose mycorhizienne. Chaque épicéa, s’il peut tuer l’un de son clan que des dispositions fragiles vouent à une mort certaine, ne peut, lui, vivre, sans le champignon souterrain avec lequel ses racines entrent en relation d’échange mutuel : la première tentative d’implantation de l’épicéa en Australie tourna au désastre car il manquait au sol australien le champignon nécessaire à l’épicéa. C’est là qu’on peut dire que l’expression de « terre natale » prend tout son sens : ces épicéas ne purent que dépérir. Bien qu’enracinés, ils demeurèrent déracinés et moururent effectivement d’un mal du pays, ce vague à l’âme qui peut assombrir jusqu’aux plus puissants colosses de la Nature. Ce sont là des données fort intéressantes qui permettent de mieux cerner la personnalité de cet arbre, ce géant au cœur tendre quand les circonstances l’y obligent, sinon il demeure fier et altier : j’en veux pour preuve que, originellement, l’arbre de Noël, ça n’est pas le sapin mais l’épicéa, ce qui est une chose assez étonnante, car nous avons dit que le sapin est le plus frileux des deux, il résiste donc mieux à l’intérieur d’une maison durant la période des fêtes, perdant plus lentement ses aiguilles que l’épicéa. Je vous renvoie à l’occasion à deux articles déjà présents sur le blog depuis quelques années : celui sur le sapin en général et cet autre sur le rôle symbolique de l’arbre de lumière à l’approche du solstice d’hiver.

Arbre festif, l’épicéa est aussi une essence liée d’une manière bien particulière au monde des arts : il est utilisé en lutherie dans la fabrication de la table d’harmonie des violons. Pour cela, on ne s’y prend pas au hasard. Les épicéas faisant l’objet d’un tel traitement sont issus d’une pousse lente à assez haute altitude (environ 1000 m). Souvent, le luthier est présent lors de l’abattage durant lequel on tient compte des phases de la Lune (le volume d’un tronc d’arbre, et donc sa densité, changent selon les phases lunaires, mais également en fonction de l’activité solaire…), et du signe zodiacal dans lequel pérégrine l’astre lunaire au moment précis où l’arbre s’abat, ce qui doit occasionner une autre musique que celle d’un stradivarius, vu que le colosse de 50 m de hauteur possède, au grand maximum, un tronc d’un diamètre de 150 cm à la base : le « timber » du lumberjack prend ici toute son importance : c’est un jeu de mikado puissance 10000 qui s’abat tout autour, çà et là à grand fracas, l’écorce volant en tout sens sous la violence du choc, une écorce que l’épicéa possède lisse et brune dans son jeune âge, puis qui s’écaille, se ride et se fendille une fois que l’arbre repose sur quelques siècles.
L’altitude, encore elle, influe sur la conformation des rameaux : c’est grâce à elle qu’on peut reconnaître un épicéa de basse altitude (les rameaux sont longs et pendants, dit « en draperie » ; cf. image ci-dessus), alors qu’en plus haute altitude, ces mêmes rameaux, plus rigides, ne font pas dans la dentelle et sont de fait beaucoup plus courts. Dans un cas comme dans l’autre, ils portent de brèves aiguilles (1 à 2 cm), vertes et foncées sous toutes leurs faces, ainsi que des chatons dont on distingue ceux qui sont mâles (de couleur rouge puis jaunâtre) des femelles (de couleur rouge carminé ; cf. image ci-dessous). Plus tard, des cônes pendants de 10 à 15 cm de longueur apparaissent. Dès qu’ils parviennent à maturité, ils tombent à terre, bombes à graines naturelles, restants entiers, composés de solides écailles losangiques qui abritent des semences dont se régalent les écureuils.

L’épicéa en aromathérapie

L’épicéa, du latin Picea, ne dira peut-être rien aux personnes qui s’intéressent un tant soit peu à l’univers des huiles essentielles, bien qu’en France, l’on connaisse assez bien, depuis quelques décennies, l’un de ces Picea que l’on dit mariana, autrement dit l’épinette noire qui est, effectivement, une espèce d’épicéa, de même que l’épicéa commun, c’est-à-dire notre Picea abies, est parfois désigné par le surnom d’épinette de Norvège. Outre que ces deux espèces partagent bien des points communs d’un point de vue de la botanique, l’on peut en dire autant concernant l’aspect thérapeutique. De même que pour l’épinette noire (et la blanche, la bleue, la rouge…), ici on distille les aiguilles de l’épicéa par l’intermédiaire d’une distillation à la vapeur d’eau et à basse pression, laquelle permet d’obtenir un liquide léger, très fluide, presque incolore, où dominent essentiellement des molécules appartenant à la famille des monoterpènes : alpha-pinène, bêta-pinène, delta-3-carène, limonène, camphène. On y trouve également un ester que l’on croise dans la plupart des résineux, l’acétate de bornyle.

Propriétés thérapeutiques

  • Anti-infectieuse : antibactérienne, antifongique, antiseptique atmosphérique
  • Immunostimulante
  • Tonique respiratoire, expectorante, mucolytique, balsamique
  • Tonique lymphatique
  • Antispasmodique, sédative, relaxante, inductrice du sommeil
  • Anti-inflammatoire
  • Répulsive insecte

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère respiratoire : toux, bronchite, rhume, asthme
  • Troubles circulatoires : rétention d’eau
  • Troubles locomoteurs : muscles enflammés et/ou douloureux, arthrite, articulations (genoux, hanche, épaules) enflammées et/ou douloureuses
  • Troubles du système nerveux : difficultés d’endormissement, agitation, nervosité, stress
  • Piqûres d’insectes (volants surtout)
  • Suite de convalescence, fatigue après maladie infectieuse, épuisement, asthénie physique et intellectuelle
  • Pour méditer (en fait, on peut méditer avec toutes les huiles essentielles…)

Modes d’emploi

  • Diffusion atmosphérique.
  • Inhalation, olfaction.
  • Usage externe (bain, massage, friction).
  • Voie orale mesurée.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • En ce qui concerne les deux premiers points, on se référera à ce que nous avons naguère énoncé à propos de l’huile essentielle d’épinette noire.
  • Il existe un élixir floral à base d’épicéa qui est destiné aux personnes qui présentent un tempérament rigoureux et austère, qui n’acceptent ni compromis ni remise en cause. Pour qui (re)cherche souplesse.
  • Autres espèces : l’épinette blanche (P. glauca), l’épinette bleue (P. pungens), l’épinette rouge (P. rubens), etc.
    _______________
    1. Jusqu’à – 40° C, contrairement au sapin, bien plus frileux et fragile. Cette capacité permet la présence de l’épicéa aux abords du cercle polaire.

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Le thuya (Thuja occidentalis)

Synonymes : thuya du Canada, thuya de Virginie, cèdre blanc, balai, arbre de vie.

Dans l’Odyssée, Homère place Ulysse aux prises avec Calypso qui souhaite coûte que coûte le tenir captif dans ses filets. On se rappelle comment le héros homérique finira par s’échapper de cette emprise avant de se diriger à la rencontre de maints autres périls. C’est dans ce même repère qu’Hermès vient trouver Ulysse, « chez elle, auprès de son foyer où flambait un grand feu. On sentait du plus loin le cèdre pétillant et le thuya, dont les fumées embaumaient l’île » (1). Victor Bérard, le traducteur d’Homère, plaçait, rappelons-le nous, l’antre de Calypso aux environs de cette petite pointe marocaine qui fait face à l’Espagne, étroite langue de mer qui sépare les terres par les colonnes d’Hercule, alias le détroit de Gibraltar. Le cèdre qu’évoque cet extrait, cela pourrait bien être le cèdre de l’Atlas (Cedrus atlantica), du nom de ce massif montagneux du Maghreb, s’étendant de l’Ouest à l’Est, du Maroc à la Tunisie. Quant à ce thuya… Précisons tout d’abord que ce mot tire son origine du grec. Durant l’Antiquité, on nommait thyia, thya ou thyon un arbre nord-africain au bois parfumé (du grec thyêeis, « odorant »). Peut-être bien qu’il s’agit du même dont parle Apulée dans L’âne d’or. Par trois fois, l’on croise le mot thuya dans le texte. Aujourd’hui, en Afrique du Nord, l’on connaît, au même titre que le cèdre de l’Atlas, un autre conifère que l’on nomme cyprès de l’Atlas ou, plus intéressant encore, thuya de Berbérie (Tetraclinis articulata). C’est séduisant dans le sens où Apulée est originaire de Madaure, une ville située non loin de la frontière qui sépare l’Algérie et la Tunisie : autant dire qu’à Madaure on est en plein Atlas. Ce Romain d’origine berbère qu’était Apulée, homme à la vaste érudition, connaissait-il ce thuya berbère ? Difficile à dire. Si jamais c’est le cas, il associe cet arbre par deux fois à l’ivoire (livres 2 et 5), avec lequel il compose, comme matériau de construction, du mobilier (table, caisson de plafond), et, plus loin (livre 11), une coque de navire à lui tout seul.

Celui qui parque dans l’anonymat le moindre pavillon de banlieue, fut, de même que le laurier-cerise à qui il dispute parfois le titre de meilleur camouflage péri-urbain, un arbre en provenance d’ailleurs : l’adjectif occidentalis nous donne un gros indice : ce thuya (contrairement à l’orientalis) est originaire de cette zone qui, pour nous, représente ce lieu lointain, cet ouest où le soleil, après déclin, se couche, avant d’aller illuminer d’autres cieux, nous forçant à reposer nos yeux émerveillés devant tant de beauté accumulée.
Il y a cinq siècles, alors que les vagues atlantiques poussèrent l’homme aventureux cherchant à se mesurer à l’élément liquide peuplé d’inquiétantes créatures, cet homme, à la recherche des merveilleuses Indes, rencontra ce que l’on appelle aujourd’hui les Amériques. Le navigateur français Jacques Cartier (1491-1557) fit la rencontre d’un thuya lors de son deuxième voyage (1535-1536). Bernard Assiniwi, l’auteur de La médecine des Indiens d’Amérique, en témoigne : « Le cèdre blanc [nda : aka le thuya occidental] est le véritable Annedda des Hurons de la rivière Saint-Charles, près de Québec, et l’arbre avec lequel Domagaya [nda : un des fils du chef iroquois Donnacona] soigna l’équipage de Jacques Cartier » (2). Les hommes de Cartier souffraient effectivement de scorbut, chose qui fut réparée grâce au thuya antiscorbutique que d’autres tribus amérindiennes mettaient à profit dans bien des affections (fièvre, toux, maux de tête, douleurs rhumatismales), soit pour des raisons assez identiques à celles qui firent qu’on employa cet arbre en Europe occidentale, où Samuel Hahnemann s’en empara et le vulgarisa comme remède, le disant capable de provoquer plus de 300 symptômes : ce qui lui fit remarquer que cet arbre pouvait trouver une utilité « dans le traitement de quelques maladies graves contre lesquelles on n’a pas encore trouvé de remède ». Au-delà d’un strict usage homéopathique, le thuya fit ses armes en thérapeutique traditionnelle, reconnu, tant en Allemagne, en Grande-Bretagne qu’en Pologne, comme un excellent remède des affections respiratoires (bronchite), rhumatismales (rhumatismes chroniques) et goutteuses. Il s’illustra aussi comme diurétique et sudorifique, et on le disait particulièrement actif sur les cancers génitaux d’origine vénériennes.

Conifère de taille modeste (10 à 15 m) et de stature pyramidale, le thuya occidental est une essence bien connue comme arbre d’ornement. Il est, tout comme le laurier-cerise, aujourd’hui considéré comme un arbre indigène : c’est du moins ce que prétendait Cazin il y a environ un siècle et demi, même s’il est vrai – et cela s’applique aussi à l’épinette bleue – que le cantonnement de ces espèces à des buts strictement ornementaux ne nous les fait pas imaginer en pleine nature à côté d’essences autochtones comme le sont le chêne et le hêtre par exemple.
Originaire du sud-est canadien, le thuya est naturellement très résistant au froid ainsi qu’à l’humidité : les terrains situés en bordure de cours d’eau, les lieux frais et ombragés, voire même marécageux, ne l’effraient pas, ayant tout au contraire pour habitude de s’y complaire.
Arbre – faut-il le préciser ? – semper virens, le thuya occidental est assez proche des cyprès, étant inclus dans la famille botanique s’inspirant du nom de ces derniers, les Cupressacées. La parenté s’explique par des feuilles qui sont formées d’écailles aplaties imbriquées les unes dans les autres, et dont la couleur vert blond (qui tend à jaunir durant l’hiver) affuble ce thuya d’une parure qui lui donne l’allure d’un arbre artificiel. Les rameaux aplatis, disposés de façon étalée, presque à angle droit par rapport au tronc, renforcent cette ressemblance avec un faux arbre articulé de Noël. Mais, contrairement à celui-ci, feuillage vert bouteille engainant des tiges métalliques, le thuya ne sent pas le plastique, son feuillage dispersant une agréable odeur balsamique, au contraire de son bois dont le parfum n’est pas des plus avenants : mais on dit que c’est de cela que ce conifère tire son caractère imputrescible, comme, du reste, la plupart des autres thuyas ou arbres qui lui sont apparentés : par exemple, en Chine, le thuya dit « orientalis » était vu comme un des symboles de l’immortalité. C’est pourquoi sa résine et ses graines étaient absorbées par les « Immortels », parce que, comme le souligne Serge Hernicot, le thuya procure une « sensation de fraîcheur et de légèreté » (3). Même chose pour le thuya géant de Californie (West red cedarThuja plicata) dont on explique l’immortelle longévité par le fait que « lorsque cet arbre est isolé, ses branches basses se marcottent » (4), pérennisant ainsi l’arbre-mère auquel on attribue, comme de juste, le surnom d’arbre de vie : aux États-Unis, il faut demander de l’huile essentielle d’arbre de vie (arbor vitae) pour être bien servi. Cependant, malgré cette réputation d’invincibilité, il est arrivé au thuya une fâcheuse mésaventure : Jean-Marie Pelt explique dans un de ses ouvrages comment une haie de ces arbres plantée par son père fut complètement décimée par un autre hôte, lui aussi venu d’ailleurs : la renouée du Japon. Face à l’agressivité de cette dernière (et sans doute par toxicité allélopathique), les thuyas finirent par « vieillir prématurément » avant de dépérir.
La floraison discrète du thuya occidental se déroule en mai ; sa fructification laisse place à de petits fruits lisses, verts puis bruns, oblongs, ne dépassant pas les 2 cm de longueur. Ils se distinguent par là des galbules ligneuses de la plupart des cyprès.

Le thuya en phyto-aromathérapie

Contrairement aux feuilles de Thuja orientalis, celles du Thuja occidentalis présentent chacune « une vésicule de résine liquide sur le dos », explique Cazin (5). Ce sont ces glandes à essence qui se déchirent lors de l’hydrodistillation des ramules fraîches de thuya, permettant d’obtenir « une sorte d’essence de térébenthine transparente, légère, de couleur jaune [nda : parfois jaune verdâtre, un peu à l’image du feuillage de ce conifère], couleur qui se perd par une seconde distillation ; elle offre une odeur forte, qui se rapproche de celle de la tanaisie ; sa saveur est un peu camphrée, légèrement âcre » (6) et légèrement amère. La distillation à la vapeur d’eau permet généralement d’offrir 0,4 à 1 % de cette huile essentielle au frais parfum, pétillant pourrait-on dire, qui ne peut cependant pas complètement dissimuler une solidité en arrière-plan, de même que la prime fraîcheur d’une huile essentielle de sauge officinale s’estompe assez vite devant la densité massive d’une molécule aromatique que sauge officinale et Thuja occidentalis ont en commun : la thuyone (parfois orthographiée « thujone » : il s’agit là de sa dénomination anglaise). Voici qui nous mène à établir un tableau de données concernant la composition biochimique de l’huile essentielle de thuya occidental :

  • Cétones : 70 % (dont cis-thuyone 45 % ; trans-thuyone 9 % ; camphre 2 % ; fenchone 14 %)
  • Monoterpènes : 15 %
  • Esters : 5 %

Au-delà, les feuilles de ce thuya partagent avec celles du pin sylvestre un principe amer du nom de pinipicrine. On y trouve aussi de la cire, du mucilage, du tanin et des flavonoïdes.
En thérapeutique traditionnelle, on a surtout utilisé les feuilles et les rameaux, plus rarement l’écorce et le bois de ce thuya.

Propriétés thérapeutiques

L’on a dit du Thuja occidentalis qu’il était un polychreste végétal. La preuve :

  • Antalgique, décontractant musculaire, antirhumatismal, anti-inflammatoire
  • Diurétique léger, sédatif urinaire
  • Expectorant
  • Sudorifique, fébrifuge
  • Antiscorbutique
  • Antiviral
  • Astringent, émollient
  • Vermifuge
  • Emménagogue, antisyphilitique

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère vésico-rénale : cystite, incontinence urinaire, énurésie, hypertrophie de la prostate, prostatite, congestion et névralgie pelviennes
  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : constipation, parasites intestinaux
  • Troubles de la sphère respiratoire : toux, bronchite aiguë, catarrhe pulmonaire, ozène
  • Troubles locomoteurs : rhumatismes, algies musculaires et articulaires, névralgie, douleur vertébrale
  • Troubles de la sphère gynécologique : métrite, leucorrhée, vaginisme
  • Troubles de la sphère génitale (masculine comme féminine) : « prophylaxie des maladies vénériennes » : « Le thuya entre dans la composition du savon prophylactique de Pfeiffer qu’on utilise en lotion sur les parties génitales aussitôt après un rapport douteux » (7), blennorragie, blennorrhée, balanite, condylome, condylome rebelle (= verrue génitale)
  • Affections cutanées : angiome, verrue, végétations, œil de perdrix, psoriasis, ulcère, scrofulose
  • Affections oculaires : conjonctivite, iritis
  • Affections cancéreuses : papillome, polype, néoplasme, épithélioma

Note : à cela, ajoutons certains grains de beauté par trop proéminents ainsi que les hémorroïdes, et l’on comprendra que, dans l’ensemble, le thuya est une espèce de rabot qui cherche à araser tout ce qui dépasse, ou presque, en particulier lorsque ces excroissances sont d’origine vénérienne : le thuya était employé dans « le traitement des excroissances […] rebelles, même de celles qui avaient résisté à l’action du mercure, des cautérisations et de l’excision […] : les excroissances […], après peu de jours, pâlissent, diminuent de volume et se flétrissent d’une manière remarquable » (8).

Modes d’emploi

  • Décoction de feuilles fraîches (voire, mais c’est plus rare, décoction d’écorce des jeunes ramules).
  • Extrait hydro-alcoolique.
  • Teinture-mère homéopathique.
  • Macération vineuse des feuilles fraîches.
  • Macération acétique des feuilles fraîches.
  • Huile essentielle : inhalation, olfaction, usage externe ; dans tous les autres cas, cette huile essentielle relève strictement des recommandations d’un médecin aromathérapeute.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Récolte : en vue d’un usage phytothérapeutique, les feuilles du thuya occidental se cueillent à la belle saison, c’est-à-dire durant tout l’été.
  • Toxicité : pour avoir fait intervenir plus haut la sauge officinale sous sa forme d’huile essentielle afin de la comparer à celle de ce thuya, pas de doute, du côté de l’huile essentielle de Thuja occidentalis : c’est, si je puis m’exprimer ainsi, du « lourd », dont on ne s’encombrera pas avec les enfants (jeunes à très jeunes), la femme enceinte (huile essentielle potentiellement abortive) ou celle qui allaite ; de plus, précisons qu’elle est neurotoxique, convulsivante, capable de provoquer des crises d’épilepsie. Par le JO n° 182 du 8 août 2007, cette huile essentielle a été placée sous le monopole pharmaceutique, de même que les huiles essentielles de deux autres thuyas : le cèdre de Corée (T. koraenensis nakai) et le thuya géant de Californie (T. plicata). Outre les phénomènes convulsifs, la toxicité par le biais de l’huile essentielle de Thuja occidentalis s’exprime par des atteintes vésico-rénales (néphrite, albuminurie, anurie) et gastro-intestinales (douleurs abdominales, irritations gastriques, vomissement, diarrhée, gastro-entérite), avant de parvenir, éventuellement, à un état comateux parfois suivi du décès.
    _______________
    1. Homère, Odyssée, p. 108.
    2. Bernard Assiniwi, La médecine des Indiens d’Amérique, p. 263.
    3. Serge Hernicot, Les huiles essentielles énergétiques, p. 56.
    4. Francis Hallé, Plaidoyer pour l’arbre, p. 47.
    5. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p. 951.
    6. Ibidem.
    7. Jean Valnet, L’aromathérapie, p. 353.
    8. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, pp. 951-952.

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La criste marine (Crithmum maritimum)

Synonymes : crithme maritime, casse-pierre, perce-pierre, herbe de saint Pierre (en anglais : rock samphire, samphire étant une corruption de « saint Pierre », orthographié sampière, avant de devenir ce qu’il est), fenouil marin (meerfendel en allemand).

Parlons aujourd’hui de la criste marine que j’ai vu récemment écrite de la manière suivante : christe marine. On n’arrête pas le « progrès » et l’on est en droit de se demander d’où peut bien sortir ce « h ». Peut-être s’agit-il là d’une tentative, plus désespérante que désespérée, de relier cette plante honorable au messie des chrétiens, comme on a déjà voulu le faire, peu judicieusement il faut bien le remarquer, avec cette soi-disant « rose marine » qu’on a vu dans le latin rosmarinus désignant le romarin. Non seulement l’on aurait une rose marine faisant, bien évidemment, allusion à la Vierge Marie, mais, de plus, elle trouverait un compagnon en l’image de cette espèce de fenouil de bord de mer qui s’apparenterait au Christ. Je vous prie de bien vouloir m’excuser, mais ce genre d’interprétations me donne la nausée. Non, un peu de sérieux voulez-vous. Criste, qui découle du latin crithmum, est issu du grec krithmon, un mot plus ancien que le Christ lui-même et évoquant bien davantage Déméter (par exemple) que le fils du dieu des chrétiens. Oui, Déméter, puisque krithmon nous renvoie à une céréale qui est étroitement liée à la déesse : il s’agit de l’orge. La criste doit donc son nom du fait que sa semence rappelle, par sa forme, celle d’un grain d’orge. Puisque nous voilà plongés dans ces temps antiques, vérifions, avec Dioscoride, la véracité de ces dires : « La criste marine, que les Grecs appellent krithmon, ou kritamon, est une herbe rameuse, pleine tout autour de feuilles, qui croît à la hauteur d’une coudée presque. Elle naît près de la mer et dans les lieux pierreux (1), avec beaucoup de feuilles, salées au goût, grasses, blanchâtres, comme celles du pourpier, bien qu’elles soient plus larges et plus longues. Elle produit les fleurs blanches. La graine est comme celle du romarin, tendre, odoriférante et ronde. Elle se rompt quand elle est sèche, et a, par le dedans, un noyaux semblable au grain de blé. Les racines, qui sont tantôt trois tantôt quatre, sont grosses d’un doigt et rendent, à l’odorat, une plaisante et agréable odeur. La décoction de la racine, des feuilles et de la graine, faite dans du vin puis bue, vaut pour les difficultés d’uriner, à la jaunisse et pour provoquer le flux menstruel. L’on mange la criste marine, crue ou cuite, comme les autres herbes du jardin, et outre cela, l’on la mange en saumure » (2).

Cet article dans l’article est, ma foi, fort utile, donnant un bel aperçu de la criste marine durant l’Antiquité. Et c’est tant mieux, parce qu’une très longue éclipse attend la criste marine ; est-ce que l’invisible enfer des eaux était redouté à ce point qu’on ne veuille plus s’approcher du rivage où se tient la criste ? Quelle panique « poséidoniaque » s’est-elle emparée des hommes pour qu’on n’entende plus parler de la criste durant des siècles ? J’ignore s’il s’agit de crainte ou de tout autre chose, mais il est vrai que la criste fut parfois emportée loin de la « marine » : en effet, elle a été plantée dans les jardins, expliquent les commentateurs de la Materia medica de 1559 (fac-similé, je vous rassure) que je possède, et dans laquelle Dioscoride apporte, au Livre IV, chapitre 181, la description de cette plante éloignée de son biotope naturel. L’on peut déduire que cela a substantiellement transformé le profil biochimique de la plante, jusqu’à son nom même puis Dioscoride l’appelle empetron. Mais, nous-mêmes, ne nous empêtrons pas dans ce dédale. Du reste, le verbe empêtrer, malgré sa forme, n’a pas de rapport avec la pierre, pétra en grec ancien. Empetron explique simplement que la criste est « une plante des rochers et sables marins, explique Fournier, spécialement des crêtes qui séparent le côté marin du côté terrestre » (3). Une plante des lignes de crête, que l’on surnomme parfois crête marine, bien que son nom commun de criste marine n’ait aucun rapport avec cela. Non, c’est du détail du même acabit que celui qui nous a fait ouvrir cet article. Ce ne sont pas ces quelques bricoles – fort douteuses au demeurant – qui peuvent nous faire oublier (ou nous empêcher) de prendre en compte le beau message que voici : de même que Janus, la criste porte son attention autant devant que derrière elle (à condition qu’une plante ait un devant et un derrière…) ; cette attitude, cette posture rappellent celles de la sentinelle. Adaptée par nécessité à son milieu, la criste se couche presque sur les dunes sableuses afin d’offrir le moins de résistance possible aux éléments déferlants du grand large. Ses parties aériennes sont secondées par de puissantes racines qui peuvent paraître démesurées dans leur longueur (4 à 5 mètres), lorsqu’on considère la modeste hauteur de cette plante. C’est qu’il faut bien s’accrocher lorsqu’on est, comme elle, battu par le vent du large, ce ne sont pas quelques radicelles qui permettraient de contrer ses assauts. Même les fleurs semblent accompagner cet élan protectionniste : elles n’exposent pas complètement leurs pétales qui, vues les conditions du bord de mer, ne pourraient ressembler à une fine dentelle que le souffle des divinités océaniques réduirait à néant… Aussi, protéger ce qui formera semence de la houle et de la morsure des embruns aux cristaux acérés justifie-t-il cette forteresse qu’est la criste marine.

Ligne de crête, ligne d’horizon, ligne de partage des eaux, aussi. Quand on considère l’action de la criste, aqueuse et marine, sur les liquides organiques, l’on comprend mieux qu’elle permet d’établir un équilibre plus stable entre deux éléments. Dans le Dictionnaire de Trévoux (XVIII ème siècle), l’on trouve ces quelques mots au sujet de la criste marine : cette plante « est bonne pour l’estomac et pour exciter l’appétit, elle fait aussi uriner et ouvre les obstructions ». Autrement dit, elle dégage les voies naturelles de ce qui les encombre. Elle qui adore la caillasse, infiltrant ses racines en peu partout, l’on peut dire que ce que le spéléologue appelle goulet d’étranglement est son affaire. Ou goulet d’angoisse, lorsque la panique, encore elle, s’empare de l’homme bloqué sous la terre, à la suite de Norbert Casteret. La criste dégage l’angoisse logée là, peut-être même se sent-on pousser des ailes avec elle, que la matière environnante a moins de prise, que de terrestre l’on devient davantage aérien, ce qui délivre l’individu de ses chaînes anxieuses. Vous qui me lisez et qui, peut-être, en connaissez bon bout au sujet des huiles essentielles, il y en a sans doute une – grandiose et majeure – qui vous vient à l’esprit sur la question de son aptitude à chasser les angoisses, non ? Je pense, moi, à la lavande, non seulement par béate simplicité, mais parce qu’elle va me permettre de rendre la suite de mon propos bien plus claire. Cette lavande, celle qu’on dit fine, parce que le mot latin qui la qualifie et la distingue de la spica et de la stoechas, c’est-à-dire angustifolia, fait très justement référence à cette étroitesse : angustifolia = « à feuilles étroites ». S’il ne fait pas de doute qu’ici folia veut dire feuille, qu’en est-il d’angusti– ? Eh bien, ce mot latin est issu d’angustia, qui, au sens propre, concerne un resserrement – le goulet d’étranglement, le défilé rocheux dans lequel on peut craindre quelque attaque surprise, difficultés que l’on appelle plus communément… angoisse. Quand on est une lavande, « angustifolia » est bien mérité, surtout si la lavande en question est anxiolytique, sédative du système nerveux et que sais-je encore ? Eh bien, la criste marine est de la même trempe, bien qu’elle agisse fort diversement. Peut-être bien que certains types d’angoisse relèvent davantage de la criste ou de la lavande et inversement. C’est pourquoi, la Nature, dans son infinie bonté, a placé des principes permettant de lutter contre l’angoisse de l’homme dans des plantes différentes les unes des autres, afin que, nous autres hommes qui sommes également fort différents, puissions, chacun, y trouver bon compte. Ce qui implique que nous partions, chacun, à la recherche de ce qui nous est unique. C’est aussi comprendre que la solution propre à mon prochain ne m’est pas nécessairement transposable…

Nous n’en avons pas terminé. Il est encore une chose éminemment remarquable. La voici : peut-être même que la criste marine favorise la lutte contre l’impression d’être englué, embourbé, emmazouté même ! La criste a beau apprécier les bordures de la mer Noire, elle répugne aux marées du même nom, quand cette « huile de pierre » envahit l’eau un peu trop fréquemment, la couvre de ses reflets miroitants, comme cela fut le cas lors du tristement célèbre événement de mars 1978 où un super tanker, l’Amoco Cadiz, fit déferler son brut en direction des côtes bretonnes. La criste marine n’est-elle pas, elle-même, une huile issue des pierres, « une huile essentielle qui a l’odeur du pétrole et qui a la plus grande analogie avec lui », expliquait Cazin en des années où ni Erika ni Exxon Valdez ne venaient souiller, de leurs déjections, les côtes des mers du monde entier…

Que la criste soit vivace est, pour elle, une obligation. Elle ne pourrait être, à l’instar de son gracile et (plus) fragile cousin le fenouil, une espèce bisannuelle, comme c’est si fréquent chez les Apiacées, ce qui ne la rend pas moins abondante le long des côtes atlantiques et méditerranéennes, où elle enfonce ses racines dans des sols formés de rochers, de galets, de dunes sableuses à gros grains, sur des falaises à proximité de l’immensité liquide. « La capacité de cette plante à s’installer dans les fissures des falaises lui a valu d’autres appellations telles que  »perce-pierre » » (4). Tant que personne n’y voit une quelconque allusion aux propriétés lithontriptiques de la plante, tout va bien. D’autant que la criste marine n’a aucunement les moyens de briser les lithiases.

Image inversée des racines, les tiges de la criste marine favorisent le développement à plat là où les lames rugissantes leur couperaient la tête si jamais l’audace les poussait à grimper droit vers le soleil. Le plus souvent ligneuses à la base pour assurer une meilleure attache au sol, les tiges de la criste sont intégralement glabres. Cela serait sans doute d’aucune importance, si les feuilles ne l’étaient pas également : autant dire que la Nature les a rasées de près, ce qui me semble être une forme de protection face au vent, une plante glabre ayant moins de chance de voir s’empêtrer (!) dans ses feuilles des déchets transportés par le vent qu’une plante poilue. Les feuilles de la criste, bleu glauque – céladon pourrait-on dire vue la proximité de la mer –, d’aspect charnu, ce qui leur donne un faux air de succulente, sont composées de lanières de section triangulaire. Les ombelles florales sont généralement assez petites, 3 à 6 cm de diamètre tout au plus, au nombre de rayons variable (8 à 30 environ). Les fleurs jaunâtres/verdâtres/blanchâtres sont, comme nous l’avons dit plus haut, peu développées, et se transforment, à la fin de l’été, en petits fruits globuleux, glabres eux aussi, profondément sillonnés. Une touche de couleur lie-de-vin, bien que parfois présente sur les fleurs, teinte bien davantage les fruits en cours de maturation tels de gros nez avinés. L’ivresse du large, sans doute…

La criste marine en phyto-aromathérapie

A cette jolie apiacée atypique, l’on accordait autrefois davantage d’importance qu’aujourd’hui. On usait de cette plante de la racine jusqu’aux parties aériennes. Maintenant, on se contente plus sobrement de ces dernières et/ou des seules semences. La criste marine se distingue surtout par sa grande richesse en éléments minéraux (iode, sodium, potassium, brome) et vitaminiques (vitamine C surtout). Outre l’acide acétique et la pectine qu’on trouve dans ses tissus, la criste est intéressante de par l’essence aromatique que la distillation extrait par la vapeur d’eau, formant une huile essentielle tout à fait particulière dont la composition est très variable selon que la plante considérée pousse en Bretagne ou au Portugal par exemple (5). Nous pouvons néanmoins affirmer la présence de nombreux monoterpènes (sabinène, gamma-terpinène, bêta-phellandrène, etc.) au sein de cette huile essentielle, des phénols méthyl-éthers (comme le thymol méthyl-éther 6), des éthers-oxydes (apiole, dillapiole), enfin, chose commune à toutes les Apiacées, des coumarines.

Propriétés thérapeutiques

  • Diurétique, dépurative, draineuse lymphatique
  • Apéritive, digestive, carminative, vermifuge
  • Antiscorbutique
  • Stimulante, tonique, reconstituante, reminéralisante
  • Anti-infectieuse : antibactérienne, antivirale
  • Expectorante

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : diarrhée, flatulence, parasites intestinaux
  • Troubles de la sphère vésico-rénale : hydropisie, goutte
  • Rétentions liquidiennes : engorgement des viscères abdominaux, cellulite, obésité
  • Asthénie, lymphatisme
  • Scorbut

Modes d’emploi

  • Infusion, voire décoction des parties aériennes (cela a l’inconvénient de supprimer une grande partie des vitamines…).
  • Suc frais des feuilles.
  • Cataplasme de feuilles fraîches écrasées (sur le ventre en cas d’affections vermineuses).
  • Huile essentielle en interne et en externe (à diluer dans l’un ou l’autre cas). En diffusion atmosphérique, ainsi qu’en olfaction.
  • En nature, préalablement macérée avec du vinaigre, du jus de citron ou un peu d’eau salée.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Récolte : elle est possible dès le début de l’été ; cependant mentionnons que certains distillateurs sont actuellement en plein travail de cueillette de la criste marine.
  • Aliment : en bordure de mer, la criste marine représente un agréable légume sauvage, à l’instar de la salicorne, que l’on peut déguster cuite, fraîche en salade (ou salade composée), en condiment (les feuilles peuvent se confire au vinaigre comme les cornichons). Par ailleurs, ici ou là sur Internet, certains sites proposent des recettes plus élaborées que les quelques suggestions apportées ici.
  • Précautions : les femmes enceintes, allaitantes, ainsi que les très jeunes enfants se garderont de faire un usage de l’huile essentielle de criste marine.
  • Attention : huile essentielle photosensibilisante (tant par voie interne qu’externe).
    _______________
    1. Ou, peut-être, de krêthmon, comme l’avance Gabriel Garnier, ce mot faisant référence à « un lieu escarpé, tel que les rochers du bord de mer », Laurence Coiffard, Revue d’histoire de la pharmacie n° 290, p. 314.
    2. Dioscoride, Materia medica, Livre II, chapitre 122.
    3. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, pp. 319-320.
    4. Jean David, Les plantes du bord de mer, p. 35.
    5. Ceci explique très certainement les avis fort variés concernant l’odeur et la saveur de la criste marine, plante à odeur forte et agréable qui évoque le citron et la carotte à certains. Quant aux feuilles, elles sont emplies d’un suc aromatique abondant, à la fois sucré et salé pour les uns, seulement amer et salé pour les autres.
    6. D’après Michel Faucon, les phénols méthyl-éthers possèdent des propriétés identiques aux esters, mais davantage marqués par leur aspect plus « psychique », impliqués qu’ils sont au niveau du cerveau droit.

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L’huile essentielle de pin sylvestre (Pinus sylvestris)

Synonymes : pin sauvage, pin commun, pin d’Auvergne, pin des Vosges, pin de Hagueneau, pin de Genève, pin de Russie, pin d’Écosse (= scots pine en anglais), pinéastre, pinastre.

Le pin sylvestre est un arbre de taille et de forme variables en fonction du climat et de la nature du sol dans lequel s’enfonce sa racine pivotante. Au grand maximum, il culmine à près de 35 m et porte généralement une couronne arrondie ou aplatie que l’on appelle le houppier. De loin, le tronc paraît rougeâtre, les aiguilles bleuâtres. Approchons-nous. Du bout des doigts, touchons l’écorce. Rugueuse et écailleuse, elle présente en effet une jolie couleur brun rougeâtre caractéristique. Levons les yeux. Là-haut, le tronc est bien plus orangé. Les rameaux, dont l’écorce est verte quand l’arbre est tout jeune, passent au rouille puis au gris lorsque nous avons affaire à un vieux sujet. Et, partout, torsadées et piquantes, une myriade de paires de courtes aiguilles (4 à 8 cm) migrant du bleu vert au vert sombre avec l’âge.
Si nous sommes à la fin du printemps, nous aurons l’opportunité de voir réunis sur le même arbre des chatons mâles de couleur jaune « ramassés en grappes terminales, dont le pollen est si abondant qu’il se répand parfois au loin, porté par les vents, ce qui fait croire à des pluies de soufre » (1) et des petits cônes femelles, futures pommes de pin, de couleur rougeâtre. Bien plus tard, si nous revenons auprès du même arbre, outre le sol forestier jonché d’aiguilles brunies et de cônes écartelés, parfois en phase de pourriture, secrètement dévorés par les invisibles animaux de la terre, il est fort probable que nous recevions une pomme de pin détachée de l’arbre sur la tête. Ploc ! Alors, si elle nous apparaît brune et écailleuse, d’assez modeste format, sur l’arbre, elle aura d’abord été verte aux écailles serrées, de forme conique.

Le pin sylvestre est un arbre très répandu. Face à l’un de ses sujets, nous pouvons nous situer aussi bien en Europe qu’en Asie septentrionale, tant en plaine qu’en région montagneuse (2300 m d’altitude maximum), sur des sols rudes et sablonneux, généralement peu irrigués, tels que landes et rochers, alluvions et pelouses sèches. Il s’adapte et s’enracine particulièrement bien, c’est pourquoi « il vient dans tous les plus mauvais terrains, et on peut le cultiver dans les lieux qui semblaient être condamnés à une aridité éternelle » (2). Malgré tout, les sols trop compacts, trop denses, trop étouffants, ne lui conviennent pas et, si d’aventure il venait à germer dans des substrats de ce type, il resterait plus ou moins rabougri. Bien qu’il ne lui faille que très peu d’eau et de matières premières, il est un aspect indispensable qui réside dans la luminosité. Comme l’avait déjà fait remarquer Théophraste au IV ème siècle avant J.-C., « le pin, qui vient particulièrement beau et grand aux endroits bien exposés, ne vient pas du tout à l’ombre ». Entre autres prouesses, le pin sylvestre est tout à fait capable de jouer le rôle de pionnier sur les terrains incendiés – traumatisés pourrait-on dire – terrains sur lesquels d’autres essences (pensons aux hêtres, aux chênes et aux épicéas) renâcleraient à l’idée de s’y installer. De plus, son statut d’ancêtre au regard d’arbres apparus plus tardivement, ainsi que sa longévité non négligeable, bien qu’elle ne soit en rien comparable à celle de Mathusalem (3), font du pin sylvestre un arbre costaud et solide qui, malgré cela, ne repousse jamais quand on le coupe, ne produisant ni rejet ni drageon, talon d’Achille qui trouvera toute sa valeur au sein de la mythologie grecque et qu’il nous faudra nécessairement aborder à travers au moins un de ses épisodes.

En tous les cas, nous pouvons assurer qu’une observation minutieuse du pin sylvestre au fil du temps aura fait que l’homme lui a accordé différentes symboliques, dont les principales résident dans l’immortalité et la longévité, deux aspects entremêlés qui s’expliquent bien davantage que par le seul caractère semper virens de cet arbre.
Qu’en Grèce antique l’on ait expressément interdit de toucher à la moindre aiguille des pins sacrés en dit long sur le pieu respect qu’avaient les contemporains d’Hippocrate au sujet de ces créatures végétales qu’au Japon l’on croit habités par des divinités, les kami, qui investissent, lors des festivités du nouvel an, les pins que l’on place de part et d’autre de la porte d’entrée des habitations. Ainsi, ces pins abritant les kamis sont-ils censés prodiguer leurs bienfaits durant l’année à venir, appréciant, dit-on, le vert feuillage de ces conifères. C’est d’ailleurs en raison de ces symboliques de puissance vitale et de bon augure qu’au Japon les temples shintoïstes et les instruments rituels sont fabriqués en bois de pin. Outre son feuillage constamment vert, le pin se distingue par sa « sueur », c’est-à-dire sa résine qui possède la particularité d’être imputrescible, d’où la valeur d’immortalité qu’on a concédée au pin : les taoïstes en mangeaient les graines, les aiguilles et la résine afin de rendre plus légère leur enveloppe charnelle, ce qui est d’une remarquable pertinence sachant l’accointance du pin avec l’élément aérien. En Chine, le pin s’organise en triades, d’une part avec le bambou et le prunier, d’autre part avec la grue et le champignon, témoignant chacune de cette puissance vitale, manifestée encore davantage par le champignon merveilleux naissant de la sève d’un pin s’étant écoulée jusque dans le sol.
Lorsqu’ils vont par paires, comme c’est le cas des pins japonais qui encadrent les portes d’entrée, sont impliquées également des symboles de fidélité et d’amour, ce qui fait que le pin apparaît souvent dans les rites matrimoniaux, ornant le front des divinités de la Nature telles que les faunes et les sylvains, sans oublier le dieu Pan. Ce sont aussi des symboliques que l’on retrouve à travers la pomme de pin qui exprime la fécondité puisqu’elle est portée par un arbre issu de la métamorphose d’une nymphe aimée du dieu Pan (et qu’il tente de violer par la même occasion… Le masculin qui tente de l’emporter sur le féminin ne date pas d’hier).
Afin de nuancer la vision qu’eurent certains chrétiens au sujet de la pomme de pin, l’on tenta, sans grande efficacité, de faire de la pomme de pin non ouverte, c’est-à-dire encore verte et conique, un symbole de la Vierge Marie. Et là, j’ai envie de demander : pourquoi ? Est-ce tout à fait judicieux et pertinent ? Celui qui a inventé un truc pareil n’est-il pas tout bonnement à côté de la plaque ? N’eut-il pas été plus intelligent de considérer, en la pomme de pin bien mûre, une image de la Vierge, ouvrant ses écailles comme autant de mains tendues, distribuant comme un don de Dieu les riches pignons du pin ? Voyez, moi qui ne suis pas même chrétien, je parviens à sortir un truc qui tient la route. Mais non, pourra-t-on me répondre, parce que les pignons sont par trop sulfureux pour ne s’approcher de la Vierge ne serait-ce que d’un seul centimètre. De plus, outre leur valeur « testiculo-aphrodisiaque » dont la réputation n’a pas été scientifiquement établie, les pignons demeurent avant tout un avatar de la Déesse-Mère antérieure au christianisme, Cybèle. « Fille du ciel, épouse de Saturne, mère de Jupiter (4), de Junon, de Neptune, de Pluton, Cybèle symbolise l’énergie enfermée dans la terre » (5). Ainsi, les pignons ne peuvent s’appliquer, en la circonstance, au culte marial, parce qu’en effaçant les pignons, on arase l’ancien culte païen dédié à Cybèle, la volonté de destruction du paganisme par le christianisme passant par l’éradication du symbole et de ce qui le véhicule. C’est cela qui mena saint Martin de Tours (316-397), évangélisateur de la Gaule au IV ème siècle, à l’abattage d’un pin sacré adoré par les païens, près d’Autun en Bourgogne. Au même siècle, l’empereur romain Constantin (272-337) érigea sur le mont Vatican une toute première basilique consacrée à saint Pierre en lieu et place des fêtes données en l’honneur de Cybèle et d’Attis, dont nous allons bientôt discuter. Bien évidemment, pour Martin le Miséricordieux, le pin était d’essence diabolique puisque n’appartenant pas à son propre camp. Pourtant, partout où il l’a pu, le christianisme a cherché à faire sien le pin, avec une réussite certaine si l’on en juge par les quelques éléments que j’ai pu glaner et qui vont dans ce sens : tout d’abord, au Vatican, l’on croise une curieuse statue qui évoque beaucoup, d’un point de vue formel, une pomme de pin lorsqu’elle est encore verte : la Pigne. Haute de quatre mètres, cette statue de bronze, découverte au Moyen-Âge, a été installée en 1608 à son emplacement actuel. La ville bavaroise d’Augsbourg, placée sous le patronage de sainte Afre, possède comme enseigne une pomme de pin toujours visible sur les armoiries de la cité. Mentionnons aussi la légende du clocher de l’église d’Ahorn qu’une vilaine sorcière cherchait à faire plier afin de le jeter à bas : un héros, ici forcément solaire, tend une corde entre le clocher et un pin, et évite qu’il ne s’écroule, non sans avoir accompagné son geste d’incantations magiques. Qu’avons-nous donc encore ? A Krain, vers l’an 1300, une statue de la Vierge Marie, nichée dans le tronc d’un pin, un des nombreux exemples typiques de christianisation de lieux de culte païens, se fit entendre. Peut-être est-ce encore elle que relate un chant populaire serbe où le héros découvre sous l’écorce d’un pin l’image d’une jeune fille qui brille comme un soleil, chose qui a été comprise dans ce sens même de l’autre côté de l’océan Atlantique par certaines tribus amérindiennes pour qui le pin est clairement une image du soleil. Lui qui, comme nous l’avons souligné beaucoup plus haut, n’apprécie pas l’obscurité et le trop plein d’ombre qui le rendent chétif et malingre, est indubitablement un arbre solaire, tout conifère qu’il soit. C’est donc, nous l’avons dit, un arbre, non seulement lumineux, mais heureux, nuptial et anthropogonique. Après moult ellipses, c’est vers ce dernier aspect que nous nous dirigeons désormais ; pour ce faire, rappelons donc auprès de nous la divine Cybèle, cette chthonienne que d’aucuns ont voulu faire passer pour un caillou, ce qui n’est pas tout à fait exact, faisant partie des divinités évhémérisées. Cybèle, donc, est présentée comme la mère d’Attis, une figure mythologique qui rappelle beaucoup Adonis (mais n’asseyons pas trop de monde sur la même banquette, sans quoi on va finir par ne plus s’en sortir). Nous ne gloserons pas pendant 107 ans pour savoir si le pin d’Attis était le pin parasol ou un autre. Alors, Pitys ou Peuké, qu’importe ! C’est du détail, du chipotage d’académiciens. Nous le savons, la mythologie, quelle qu’elle soit, est souvent peu claire parce que l’on brode sur le même motif durant des siècles ; au passage, des éléments se perdent, d’autres sont ajoutés, une valeur initiale se retrouve diamétralement opposée en vertu des siècles qui passent et de la personnalité de l’auteur qui s’attelle à la tâche ardue de réécrire l’œuvre en question, etc. Tout ceci explique, entre autres, cette sensation de fouillis que l’on peut avoir, nous faisant reconnaître à coup sûr qu’une chatte n’y retrouverait pas ses petits. Ceci dit, après quelques maux de tête bien carabinés, je pense que nous pouvons y aller : je suis votre nautonier, vous n’avez donc rien à craindre. C’est avec Cybèle évhémérisée que tout débute. Plus phrygienne que grecque au départ, Cybèle donne naissance à Attis. Mais la relation est trouble entre eux. L’on parle d’inceste, du moins d’une tentative dans ce sens. Ce qui expliquerait que Cybèle se soit réfugiée dans un pin comme demeure. Mais dans cette fraction du mythe, ce n’est pas exactement cela qu’on retient, bien que d’Attis à Cybèle l’on ait souvent évoqué l’inceste. A quel point Cybèle se confond-elle en Attis quand il a été dit que ce dernier était hermaphrodite, qu’en quelque sorte Cybèle se serait sanctuarisée au sein du corps d’Attis ? Or, pour éviter cet inceste, Attis est castré/émasculé, son sang s’échappe tant de ses blessures qu’il en meurt. Pour mieux renaître il devient pin. Parfois l’on dit que c’est le cas de Cybèle, mais ils s’entortillent tant tous les deux qu’on est tenté de penser qu’Attis/Cybèle sont deux faces d’un même objet divin. Du sang écoulé de la verge d’Attis naissent des violettes, fleurs du mois de mars toutes drapées de pruderie, bien timides et non choisies au hasard. Selon certains commentateurs, tout cela se déroule auprès d’un pin ; l’émasculation d’Attis m’apparaît clairement dans le sens où il ne faut pas que son membre repousse, sinon il acquiert, de nouveau, son hermaphrodisme. Et, souvenez-vous en, lorsqu’on coupe un pin, il ne rejette pas contrairement à d’autres arbres comme le robinier par exemple. L’observation précise de la Nature a été profitable aux Anciens qui ont exploité cette particularité pour mieux l’appliquer à Attis et à en faire « parler » le mythe.
Un culte dédié à Cybèle et à Attis fut donc instauré en Rome antique, à travers les fêtes du pin sacré qui prenaient place durant le mois où éclosent les violettes et où les pins semblent habités d’une sorte de torpeur alors que, partout autour d’eux, les autres arbres bruissent de bourgeons et de feuilles. Englobant l’équinoxe printanier, ces festivités s’étalaient du 15 au 27 mars. Parmi elles, distinguons la procession d’un pin enveloppé de bandelettes et orné de violettes, figurant Attis mort. « Le lendemain était un jour de tristesse où les fidèles jeûnaient et se lamentaient auprès du corps du dieu… Veillée mystérieuse… résurrection attendue… On passait alors brusquement des cris de désespoir à une jubilation délirante… Avec le renouveau de la nature, Attis s’éveillait de son long sommeil de mort et, en des réjouissances déréglées, des mascarades pétulantes, des banquets plantureux, on donnait libre court à la joie provoquée par son retour à la vie » (6). Pour en savoir davantage sur les fêtes du pin sacré, se référer à l’ouvrage de Jacques Brosse, Mythologie des arbres, en particulier les pages 169-179.
Ces cérémonies prennent donc place au sein d’une cosmogonie sensée et pensée, et réaffirment le rôle solaire du pin s’il était besoin. Ajoutons néanmoins que le pin, en Suède, intervenait à l’époque du solstice d’été sous la forme d’un mât de mai, prenant le plus souvent l’apparence d’une branche de pin ornée de rubans et décorée d’objets divers.

S’il est une autre figure mythologique à laquelle le pin est associé, c’est, avec évidence, Dionysos, qu’on dit, tout comme Attis d’ailleurs, également issu d’une origine phrygienne. Les hommes, voyageant, emportent dans leurs besaces des divinités qui se modifient nécessairement à travers le temps et l’espace. On trouve, par exemple, à Delphes, le culte d’un pin consacré à Dionysos. Mais plus que le pin, c’est surtout la pomme de pin qu’on met plus régulièrement en relation avec Dionysos, celle-là même qui ponctue le thyrse qu’il tient en main, autrement dit cette longue tige de férule commune, une plante de la famille des Apiacées assez proche du fenouil, au bout de laquelle était enchâssée une pomme de pin, thyrse attribut d’autres divinités telles que Thor, Adonis, Danu, Osiris et, bien entendu, également présent chez le pendant romain du dieu Dionysos : Bacchus. Si l’on explore davantage ce domaine, l’on peut remarquer que la pomme de pin contient en elle-même des symboliques très semblables au pin : fécondité, puissance vitale, permanence de la vie végétative et animale. Elle fait donc de Dionysos une divinité très proche d’Attis : « les orphiques vouaient à Dionysos un culte à mystère, selon lequel le dieu mourait dévoré par les Titans, puis ressuscitait : symbole de l’éternel retour de la végétation, et en général de la vie » (7). Et d’ailleurs, des végétaux communément présentés comme des emblèmes de Dionysos sont assez fréquemment mêlés au pin. Citons pour l’exemple un chant populaire roumain qui « nous apprend que deux amoureux morts d’amour et ensevelis dans le même cimetière furent changés l’un en pin, l’autre en vigne » (8). Le lierre est, lui aussi, concerné par cette jonction avec le pin car, au printemps, il projette une incommensurable quantité de pollen, soulignant le mouvement de la vie qui s’éparpille et s’immisce partout. L’on retrouve encore une fois l’association pin/vigne à travers une pratique relayée par François Lenormant que cite Angelo de Gubernatis : il est possible que l’attribution de la pomme de pin à Dionysos est « venue simplement […] de l’usage conservé par les Grecs modernes de faire infuser des pommes de pin dans les cuvées pour conserver le vin par le moyen de la résine » (9). Hypothèse intéressante mais qui ne doit pas nous amener à réduire Dionysos au seul univers bacchique, il est bien davantage que cela, car la pomme de pin « ajoute cette nuance : une sorte de supériorité du dieu sur la nature considérée dans ses forces élémentaires et enivrantes » (10). Enivrantes. Le mot est bien choisi, non seulement parce qu’il fait référence, sans allusion aucune, à Dionysos, mais parce qu’il souligne un fait évident : considérons une pomme de pin, brune et toutes écailles écartelées. Retournons-la de telle manière qu’elle nous montre sa queue (tout est sexuel dans le pin et sa pomme). Observons la manière dont s’agencent les écailles. Que voyons-nous se dessiner ? Une spirale. Un symbole de développement cyclique. En effet, en elle, il y a émanation, évolution, rotation créationnelle. Comme au sein d’un labyrinthe, la spirale évolue à partir d’un centre, l’involution étant, elle, marquée par le retour au centre, sans doute parce que le parallélisme pomme de pin/spirale évoque la cyclicité du rythme vie/mort à l’infini et met en exergue l’impermanence dans la permanence, l’équilibre dans le déséquilibre. Ce qui assoie encore davantage la puissance symbolique génésique du pin, c’est le pignon (ou pigne). L’on connaît l’expression « avoir pignon sur rue » qui, si elle évoque un autre style de pignon, signale néanmoins l’aisance et la prodigalité. Pline, il y a 2000 ans, faisait déjà remarquer à quel point le pin était avide de se prodiguer lui-même par le biais de ses pignons, signalant qu’à l’instar de la pistache il était apte à conjurer l’action du venin des serpents. Incarnant la vie profuse, le pignon se devait d’être un antidote des plus sûrs. Pline ajoute encore que l’importance du pignon était telle qu’en Piémont on les faisait cuire dans du miel afin d’en assurer la conservation, alors qu’ailleurs, après que la récolte ait été entourée de grands soins, on conservait les pignons dans des vases d’argile emplis de terre. Signalons au passage que le pignon représente une provende non négligeable depuis les temps préhistoriques et que, lorsqu’elle est bien assurée, sa conservation vernale permet de voir venir d’une année à l’autre, chose toujours agréable lorsque, sur les territoires qu’on occupe, ne vient pas le noisetier dont le fruit s’approche quelque peu du pignon par son goût.
Comme nous l’avons dit plus haut, le pignon, de par sa qualité échauffante, est repéré comme tel dans L’art d’aimer d’Ovide. Puisque nous parlons d’amour, rendons-nous auprès de Viviane et de Merlin, non loin du pin de la fontaine de Barenton : semblable à un chaman sibérien qui procède à l’ascension des bouleaux, Merlin escalade un pin jusqu’à sa cime. Il « atteint la connaissance suprême, et c’est là que désormais il réside, car la ‘Maison de Verre’ n’est autre que le sommet de l’arbre vert » (11). Dans ce houppier, Merlin acquiert la totalité des pouvoirs (voyance, métamorphose animale, compréhension des langages animaux et végétaux, médecine, ubiquité, etc.). « Tous ces pouvoirs, ajoute Jacques Brosse, ce sont ceux que la tradition littéraire irlandaise et galloise attribue aux druides, ceux aussi que s’attribuent les chamans sibériens » (12). Et c’est probablement ici que nous arrivons à l’étape la plus savoureuse de cet article, résidant dans l’articulation entre le pin et le bouleau, justifiant une métaphore, celle dite du pin et du bouleau, dont je me sers assez souvent pour faire comprendre à mon auditoire ce qui anime les rapports humains. Dans la nature, il existe une interdépendance entre le pin et le bouleau. Ce dernier, ayant une vie végétative plus exubérante à la belle saison, seconde le pin qui, au même moment, est un peu à la peine. Et le phénomène s’inverse durant la morne saison, c’est le pin qui vient au secours du bouleau, pourvoyant à une partie de ses besoins par des échanges interacinaires. Et il en va de même des êtres humains : nous sommes tour à tour pin ou bouleau, aidants et aidés, ce qui est acceptable puisque nous pouvons occuper ces deux statuts dans le même temps. Le risque, parfois, consiste à vouloir s’enfermer dans l’une ou l’autre catégorie, ce qui mène à bien des névroses…

En 1534, l’explorateur Jacques Cartier apprend de la bouche des tribus autochtones canadiennes la valeur antiscorbutique des aiguilles de pin, chose qui ne tombe pas dans l’oreille d’un sourd, tout navigateur du XVI ème siècle ayant été, à un moment ou à un autre, confronté à cette carence en vitamine C. L’importance des aiguilles pour les populations septentrionales, par un apport conséquent d’acide ascorbique, se rencontre également en Sibérie, où les chamans usaient tant des aiguilles que des pommes de pin en infusion et décoction édulcorées avec du miel.
Du côté de l’Antiquité gréco-romaine, l’on n’est pas en reste non plus, l’on reconnaît à des territoires lointains comme l’Arabie et la Perse la qualité des résines qui en proviennent. C’est ce qu’indiquaient Diodore de Sicile et Athénée dans leurs écrits, tandis que Théophraste avait parfaitement connaissance des larmes que forme le pin avec sa résine, évoquant aussi l’incision des écorces de pin en vue d’en obtenir l’écoulement artificiel du flux térébenthiné qu’elles dissimulent. Et il s’agit non seulement de se procurer de la résine de pin pour en faire un usage en guise de parfum, mais c’est aussi l’occasion d’envisager la résine de pin comme substance médicinale, et à cela, on ne s’est pas trompé : il y a environ 2500 ans, cette résine s’employait déjà pour lutter contre un certain nombre d’affections respiratoires (pneumonie, maux de gorge, etc.). C’était encore en ces temps où la magie s’entremêlait à la médecine, et Gubernatis rapporte une information intéressante en ce sens : « Une inscription votive trouvée dans le temple de ce dieu [nda : il parle d’Esculape] nous apprend qu’un certain Julien, qui souffrait d’une maladie des poumons, en mangeant trois jours de suite, avec du miel, des pignons déposés sur l’autel d’Esculape, fut sauvé et en remercia le dieu devant tout le monde » (13). Cet usage des pignons se perpétuera longtemps puisqu’il était toujours d’actualité au XVIII ème siècle, mais c’est surtout la résine qui tiendra le haut du pavé durant des siècles : ainsi, au III ème siècle après J.-C., Serenus Sammonicus recommande de broyer de la poix et du soufre afin d’en emplâtrer les ulcères, chose que réitérera la médecine arabe (avec Avicenne entre autres) mais pour l’appliquer aux ulcères pulmonaires. Puis c’est au tour d’Hildegarde de Bingen d’aborder le pin que l’on croise au chapitre 23 du Livre des arbres et à qui elle donne le nom suivant : De ariete. Mais il ne s’agit pas là du pin sylvestre qui, lui, est traité quelques pages plus loin, au chapitre 33 (De fornhaff) : « Il représente le chagrin, et il n’y a pas de bonheur dans sa nature » (14). Cette opinion est peut-être motivée par le fait qu’on plaçait des rameaux de pin sur les tombes dans les pays germaniques. Cependant, Hildegarde accorde beaucoup d’importance à sa sève, autrement dit, sa résine, à la condition qu’elle se trouve un compagnon, voire plusieurs, car « tout seul il ne vaut rien pour la médecine, car sa sève serait trop forte, si elle n’était pas adoucie par d’autres condiments » (15). C’est ce que l’on retrouve dans les conseils de certains aromathérapeutes qui préconisent d’éviter l’utilisation de l’huile essentielle de pin sylvestre en solo. Bien sûr, parlant de la résine de pin, l’on ne peut manquer d’aborder le produit de sa distillation, la térébenthine dont l’Allemand Cartheuser disait ceci : « la térébenthine doit être mise au nombre des traumatiques et des diurétiques les plus forts ; on la prescrit néanmoins pour l’usage interne, plus rarement et simplement en forme d’émulsion ou mêlée avec un jaune d’œuf, contre la toux invétérée, l’asthme pituiteuse (16), la néphrétique muqueuse-sablonneuse, la gonorrhée virulente et les flueurs blanches. Elle entre dans la plupart des emplâtres résolutifs, dissipants, maturatifs, consolidants, nervins ». Un siècle plus tard, le perspicace abbé Sébastien Kneipp se disait favorable à la consommation de résine de pin fraîche durant des promenades en forêt, abordant là ce que l’on nommera plus tard sylvothérapie.

Le pin sylvestre en phyto-aromathérapie

Je vois d’ici ce qui m’attend maintenant : le pin sylvestre en thérapie ! Il ne se résume hélas pas à la seule huile essentielle de pin sylvestre ainsi qu’aux bourgeons de pin que l’on rencontre habituellement en sachet de papier kraft. Mais cette seconde partie sera l’occasion de montrer l’étendue des pouvoirs du pin non seulement en thérapeutique, mais son implication dans de nombreux autres domaines.
Débutons par les bourgeons puisqu’ils ont été évoqués. On les récolte de préférence au début du printemps, lorsqu’ils sont encore de petite taille et non pollinisés, soit au mois d’avril. En général, ils contiennent environ 1/5 de leur poids en résine, de la vitamine C, une essence aromatique présente également dans les aiguilles et dont la qualité est supérieure à celle que contient le bois. Il est évident que ce « portrait » souffre de quelques lacunes. Allons donc nous rattraper avec celui de l’huile essentielle de pin sylvestre, issue des aiguilles, produit à bien distinguer de l’huile essentielle de térébenthine dont nous parlerons également.
La distillation par la vapeur d’eau entraîne les composés aromatiques contenus dans les aiguilles du pin sylvestre. Elle permet d’obtenir une huile essentielle claire et extrêmement mobile, à forte odeur balsamique et résineuse (mais sans excès). De rendement assez faible (0,4 à 1 %), elle est essentiellement constituée de monoterpènes, alpha-pinène en tête (45 %), suivi de son corollaire, le bêta-pinène (25 %). Autres monoterpènes : limonène (10 %), myrcène (4 %), camphène (3 %). Côté esters, on trouve de l’acétate de bornyle assez courant chez les conifères (cf. les huiles essentielles d’épinette noire, de sapin de Sibérie, etc.), à hauteur de 1 à 10 %, et enfin quelques sesquiterpènes comme le bêta-caryophyllène (3 % maximum).

Propriétés thérapeutiques

  • Anti-infectieux : antibactérien (actif sur Escherichia coli, Staphylococcus aureus, Klebsellia pneumonia, Proteus mirabilis, etc.), antiviral, antifongique, antiparasitaire, pédiculicide, antiseptique des voies respiratoires, hépatiques et urinaires, antiseptique atmosphérique
  • Pectoral, balsamique, assainissant des muqueuses pulmonaires, expectorant, fluidifiant des sécrétions bronchiques, décongestionnant pulmonaire
  • Anti-inflammatoire, analgésique percutané, antirhumatismale articulaire et musculaire
  • Tonique, stimulant (« cortison like »), stimulant pancréatique, stimulant sexuel, décongestionnant ovarien, neurotonique
  • Dépuratif, diurétique, diaphorétique
  • Activateur de la microcirculation cutanée et lymphatique, hypertensif, décongestionnant lymphatique
  • Détersif, rubéfiant, cicatrisant et régénérateur cutané, révulsif local, dérivatif

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère respiratoire + ORL : bronchite (chronique, aiguë, fétide), catarrhe bronchique, pneumonie, rhume, rhume rebelle, rhinite, coryza, laryngite, trachéite, toux, asthme, sinusite, tuberculose pulmonaire (résultats plus ou moins encourageants), otorrhée chronique (écoulement témoin d’une infection auriculaire), pleurésie, angine, crachement de sang
  • Troubles de la sphère vésico-rénale : catarrhe vésical, paralysie de la vessie, cystite, cystite chronique, pyélite, urétrite, hématurie
  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : diarrhée muqueuse, atonie digestive, spasmes stomacaux, parasites intestinaux (oxyures), flatulences, gastralgie
  • Troubles locomoteurs : rhumatismes articulaires et/ou musculaires, goutte, arthrose, arthrite, névralgie (sciatique), douleur, atrophie et fatigue musculaires, polyarthrite rhumatoïde, lumbago, crampe, autres inflammations ostéo-articulaires
  • Troubles de la sphère hépatobiliaire : lithiase biliaire, cholécystite, colique hépatique, obstruction hépatique
  • Affections cutanées : affections cutanées chroniques, ulcère (sordide, atonique, gangreneux), engelure, crevasse, dartre rebelle, psoriasis, eczéma, hyperhydrose plantaire
  • Troubles de la sphère sexuelle : congestion du petit bassin et de la prostate, prostatite, métrorragie, gonorrhée, blennorrhée, leucorrhée, asthénie sexuelle, impuissance
  • Troubles du système nerveux : fatigue, fatigue nerveuse, neurasthénie, asthénie physique profonde, épuisement, épuisement suite à une maladie infectieuse, surmenage, coup de pompe, léthargie, somnolence, anémie, déprime, dépression, anxiété, trouble du sommeil, baisse de la concentration, baisse de moral

Médecine traditionnelle chinoise et propriétés psycho-émotionnelles

La composition biochimique de l’huile essentielle de pin sylvestre fait la part belle aux monoterpènes : 80 à 90 % en moyenne. Ces molécules sont placées sous le domaine aérien, ce sont des fractions très volatiles, presque toujours en tête lorsqu’on procède à une analyse chromatographique en phase gazeuse. Les monoterpènes sont des molécules parmi les plus légères contrairement aux cétones et aux coumarines pour ne citer que quelques exemples comparatifs.
De par sa relation à l’élément Air, l’huile essentielle de pin sylvestre peut s’utiliser dans plusieurs cadres : purifier les habitations, faciliter la connexion avec l’élément Air, échapper à une sensation d’étouffement et d’oppression, clarifier le mental, redonner du tonus au psychisme, affiner la concentration…
Du côté de la médecine traditionnelle chinoise, l’huile essentielle de pin sylvestre n’est pas placée en relation avec l’élément Air qui n’existe pas puisque le système de la médecine traditionnelle chinoise ne comprend que les cinq éléments suivants : le Feu, la Terre, l’Eau, le Bois et le Métal. C’est avec ce dernier que cette huile essentielle trouve le plus d’affinités, d’autant que les deux méridiens principaux liés au Métal sont concernés, à savoir : le méridien du Poumon et celui du Gros intestin. Vu ce que nous avons dit plus haut, la place du méridien du Poumon se comprend on ne peut mieux. Au sujet du méridien du Gros intestin, l’on pourrait tiquer un moment, mais « s’il fonctionne mal, nous disent Michel Odoul et Elske Miles, il y a alors des troubles d’évacuation dans tout le corps (poumon, peau, intestins, reins, vessie) » (17). Son action sur les voies respiratoires et urinaires, ainsi que sur l’interface cutanée, en fait donc une parfaite huile du méridien « métallique » du Gros intestin. Elle est donc fort appropriée en cas de tristesse, de chagrin, de doute et d’arrogance.
Enfin, nous ne saurions clore ce paragraphe sans évoquer l’élixir floral que concocta le docteur Bach à base de fleurs de pin sylvestre. Sobrement intitulé Pine, cet élixir s’inscrit dans le groupe du découragement. Il s’adresse surtout aux personnes qui se sentent accablées par le sens du devoir et par leurs obligations, s’adressant de perpétuels reproches parce qu’ils s’imaginent toujours pouvoir mieux faire. Cette auto-critique permanente, et parfois délirante, est usante pour l’entourage de ces personnes dont la partie la plus perspicace finit par les fuir.

Modes d’emploi

  • Huile essentielle : diffusion atmosphérique, olfaction, inhalation, bain, massage, voie orale.
  • Infusion d’aiguilles ou de bourgeons de pin.
  • Macération à froid de bourgeons de pin dans la bière, le vin blanc, etc. (bien que réalisable, ce mode d’emploi, ainsi que le précédent, n’est pas pour autant le plus efficace, ayant bien du mal à correctement entraîner les principes actifs contenus dans les bourgeons de pin. Mieux vaut privilégier le mode opératoire qui suit).
  • Décoction de bourgeons de pin (pour usage externe et bain). Variante : bourgeons de pin (¼) + feuilles de noyer (¼) + écorce de chêne (¼) + écorce de saule (¼).
  • Sirop de bourgeons de pin.
  • Macération huileuse d’aiguilles fraîches et/ou de jeunes rameaux.
  • Fumigation de bourgeons de pin.
  • Teinture-mère.
  • Coussin aux aiguilles de pin.

Note : il existe bien d’autres modes d’emploi dont beaucoup sont tombés en désuétude comme, par exemple, le bain de vapeur résineuse pour rhumatisants et catarrheux, qui connut une certaine vogue au XIX ème siècle.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Récolte : les bourgeons se cueillent, nous l’avons dit, à la fin du printemps, les aiguilles de préférence en été.
  • L’huile essentielle de pin sylvestre contient un certain nombre de molécules aromatiques potentiellement allergisantes (limonène, alpha-pinène). Elle peut ainsi être irritante pour certaines peaux sensibles, ainsi que pour les muqueuses (oculaires, buccales, respiratoires, etc.). Dans ce cas, on peut voir apparaître un érythème à la surface de l’épiderme, accompagné d’une sensation de chaleur. C’est pourquoi il est conseillé de diluer préalablement cette huile essentielle dans une huile végétale avant tout usage externe. Par ailleurs, cette huile essentielle est peu compatible en cas d’asthme, d’épilepsie, d’insuffisance rénale (huile essentielle néphrotoxique à hautes doses). Elle sera interdite chez l’enfant de moins de six à sept ans et durant les trois premiers mois de grossesse.
  • Il faudrait être fou pour penser que le pin sylvestre ne fournit que les bourgeons ou l’huile essentielle du même nom : le considérer ainsi, ce serait regarder par le petit bout de la lorgnette. Le pin sylvestre peut aussi produire une autre huile essentielle portant un nom qui fait qu’on peut se demander si l’on a affaire à une substance concernant l’aromathérapie ou à quelque chose qu’on découvre le plus souvent dans un rayon de bricolage : la térébenthine. L’huile essentielle de térébenthine est obtenue après distillation de la résine de pin maritime surtout, de pin sylvestre dans une moindre mesure. C’est ce que l’on appelle la térébenthine de Bordeaux. Parce qu’il y a aussi celles d’Alsace, de Strasbourg, des Vosges, de Briançon, etc., qui sont toutes issues d’oléorésines extraites de conifères, produits contenant de la résine composée d’acides (sylvique, pinique, pimarique, etc.), de l’huile et une ou plusieurs essences aromatiques, à bien distinguer du baume (exsudat résineux, essences, acides aromatiques ; exemple : benjoin, baume de Tolu, baume du Pérou) et de la gomme-résine, constituée, comme son nom l’indique, de gomme et de résine (exemple : myrrhe, encens). Cette essence de térébenthine est un « liquide incolore, limpide, très fluide, à odeur forte caractéristique, qui dissout les corps gras, la cire, le caoutchouc, le phosphore, le soufre, l’iode et nombre de substances organiques. Par l’action de l’air, elle fixe l’oxygène, devient acide, jaune, puis brunâtre, s’épaissit et devient visqueuse » (18). Devant une telle manifestation « contrariante », on comprend qu’il ait fallu amadouer l’essence de térébenthine pour en faire un produit convenable pour l’aromathérapie. Bien entendu, l’huile essentielle obtenue après distillation de la résine des pins maritime et sylvestre est rectifiée lorsqu’elle se destine à un emploi thérapeutique. Le résidu de cette distillation s’appelle :
    – la colophane, qui est, en gros, la résine débarrassée de son essence aromatique. Outre ses quelques emplois thérapeutiques résiduels, on l’utilise dans des domaines très variés : la danse, la musique, la papeterie, le sport (handball, escalade), les arts plastiques (gravure à l’eau-forte), etc.
    – le goudron : il est extrait d’un bois épuisé de sa résine, passé au four en fosse, le temps d’une très lente combustion. De ce procédé, l’on obtient d’une part le charbon de bois, d’autre part le goudron, également appelé poix liquide, dont les vertus toniques, stimulantes et diurétiques recouvrent les mêmes sphères que le pin sylvestre en général, à savoir : affections pulmonaires, vésicales et cutanées.
    – la poix blanche : il s’agit de térébenthine devenue solide après évaporation d’une partie de son essence aromatique ; elle se réserve essentiellement à un usage externe.
    – l’huile de pin : on l’obtient en exprimant à chaud l’huile contenue dans les jeunes strobiles du pin sylvestre, c’est-à-dire ses cônes.
    – enfin, la créosote, issue de la distillation du goudron et dont nous avons déjà parlé dans l’article consacré au hêtre, une substance hautement inflammable à l’âcre odeur de fumée.
  • Précautions au sujet de la résine : à hautes doses (et en interne), elle peut provoquer divers désordres dont nausée, vomissement, purgation, vertige, trouble nerveux, ralentissement de la respiration. Parfois, l’on observe le coma, ainsi que le décès. Quant à l’essence de térébenthine, un excès est susceptible de provoquer des désagréments au niveau des voies urinaires (urines sanglantes, strangurie, douleurs plus ou moins vives, etc.) et ne devrait pas être utilisée quand préexiste un état inflammatoire (rappelons qu’en externe sur la peau elle est irritante et rubéfiante…).
  • Autres usages : nous ne saurions les énumérer tous, mentionnons simplement que le bois entre dans une large part dans la fabrication de charpentes et de bateau, ainsi que dans la menuiserie, que la résine est employée tant dans la savonnerie que dans la parfumerie. N’oublions pas les pignons alimentaires produits par au moins une vingtaine d’espèces de pins (ceux du commerce émanent surtout du pin parasol, Pinus pinea). Riches en lipides (45 %), le pignon contient aussi beaucoup de matières albuminoïdes (32 %), autant de sucres que d’eau (6 %). Source de vitamines du groupe B (B1, B3) et de sels minéraux (potassium, magnésium, fer), le pignon est parfois difficilement toléré par des estomacs qu’il a tendance à irriter. Très nutritif, le pignon était autrefois regardé, à l’instar des aiguilles et de la résine, comme un remède des affections respiratoires telles que la tuberculose. L’histoire thérapeutique du pignon a aussi inscrit son rôle d’aphrodisiaque masculin, un héritage provenant de la médecine arabe, repris par Oswald Crollius (1560-1609) et Jean-Baptiste Porta (1535-1615), qui le considéraient comme un excitant et un reconstituant testiculaire, d’où son rôle en cas d’impuissance (la théorie des signatures nous explique qu’il y a une ressemblance entre la forme du pignon et celle des testicules). Le seul inconvénient du pignon, c’est qu’il rancit très vite. Mais comme il s’agit d’une très agréable friandise, il n’en a généralement pas trop le temps ^_^
  • Autres espèces :
    – le pin noir d’Autriche (Pinus nigra),
    – le pin laricio (Pinus nigra var. corsicana),
    – le pin maritime (Pinus pinaster),
    – le pin de Patagonie (Pinus ponderosa),
    – le pin blanc (Pinus strobus),
    – le pin des Alpes (Pinus cembra),
    – le pin des montagnes (Pinus mugo),
    – le pin nain de Sibérie (Pinus pumila),
    – le pin parasol (Pinus pinea).
    Toutes ces espèces fournissent chacune au moins une huile essentielle.
    _______________
    1. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p. 760.
    2. Ibidem, p. 761.
    3. L’arbre « Mathusalem », c’est ainsi que l’on surnomme le pin bristelcone (Pinus longaeva), en référence au Mathusalem biblique mort à l’âge avancé de 969 ans. Cet arbre, qui se trouve dans les White Mountains californiennes à plus de 3000 m d’altitude, est âgé de pas loin de 4800 ans, ce qui en fait un colosse à côté du pin sylvestre dont l’espérance de vie ne dépasse pas 600 ans dans le meilleur des cas.
    4. Selon Henri Corneille Agrippa, le pin est régi par Saturne, ses pignons par Jupiter.
    5. Jean Chevalier & Alain Gheerbrant, Dictionnaire des symboles, p. 330.
    6. Ibidem, p. 761.
    7. Ibidem.
    8. Angelo de Gubernatis, La mythologie des plantes, Tome 2, pp. 290-291.
    9. Ibidem, p. 290.
    10. Jean Chevalier & Alain Gheerbrant, Dictionnaire des symboles, p. 760.
    11. Jacques Brosse, Mythologie des arbres, p. 234.
    12. Ibidem, p. 235.
    13. Angelo de Gubernatis, La mythologie des plantes, Tome 2, pp. 289-290.
    14. Hildegarde de Bingen, Physica, p. 177.
    15. Ibidem, pp. 177-178.
    16. Le mot asthme est neutre en allemand. C’est ici le féminin qui a été choisi par le traducteur.
    17. Michel Odoul & Elske Miles, La phyto-énergétique, p. 76.
    18. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 763.

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