Le camphrier de Bornéo (Cinnamomum camphora)

Synonymes : arbre à camphre, laurier d’Asie, kapura-gaha.

Utilisé depuis des milliers d’années par la pharmacopée chinoise, le camphre, issu du camphrier, de nature légèrement froide, de saveur piquante, brûlante et amère, est une substance typiquement asiatique. Remontons la corde à nœuds : le mot camphre est la déformation du latin médiéval camphora (ou camfora), issu lui-même de l’arabe kâfûr, qui dérive d’une locution malaise, kapur barus, relative à cette substance blanche comme de la craie qu’on exploitait dans le nord de Sumatra.
Les camphriers, que l’on plantait aux alentours des pagodes dans le sud de la Chine, ont été décrits par Marco Polo dans le courant du XIII ème siècle, pas tant les arbres eux-mêmes que les usages qui avaient cours à l’époque, à savoir ses implications médicinales et celles concernant l’élaboration des parfums. La médecine arabe fut, bien avant cela, inspirée par le camphre qui avait une grande importance : très apprécié par le Prophète, il apparaît cité dans le Coran. Pour le médecin arabe, le camphre est, par son parfum, une substance qui fortifie « les tempéraments manquant de chaleur. [Il est] donc conseillé aux personnes manquant d’énergie » (1). Pour étonnant que cela soit, on trouve dans l’œuvre d’Hildegarde, pourtant d’un siècle antérieure au Livre des merveilles de Polo, un paragraphe intégralement consacré à une substance « totalement froide » qui s’écoule d’un arbre qu’Hildegarde appelle Gamphora. De fait, elle lui attribue des propriétés fébrifuges et anaphrodisiaques, tant pour l’homme que pour la femme : le camphre, comme rafraîchissant, est donc censé éteindre les élans tumultueux de la concupiscence (2). En dehors de ces deux cas extrêmes, Hildegarde met néanmoins en garde : « Si quelqu’un mangeait du camphre pur sans l’adoucir avec des plantes, le feu qui est en lui se trouverait arrêté par le froid du camphre » (3). Elle en conseille l’ingestion mais à doses beaucoup plus faibles, à travers de petites galettes contenant du camphre, et qu’elle recommande pour cela : « Si on est fort et en bonne santé, on sera alors étonnement plus fort et en meilleure santé, et on verra ainsi son énergie renforcée ; et si on est faible, cela redresse et réconforte admirablement, tout comme le soleil illumine un jour sombre » (4).

Jusqu’à la guerre sino-japonaise de 1895, le camphrier est exploité de façon aléatoire par les Chinois sur l’île de Formose (actuelle île de Taïwan). La production de camphre s’organise dès lors que les Japonais s’emparent de l’île. Ils reboisent, développent sensément la production, ce qui permet au camphre de partir à la conquête du monde, bien que le Japon en conserve le monopole en très grande partie. Avant de parvenir à en réaliser la synthèse (à partir de la térébenthine du pin), d’autres grandes puissances mondiales, très demandeuses de camphre, cherchèrent à se soustraire à l’hégémonie nippone. C’est cela qui, partiellement, fut à l’origine de l’implantation du camphrier sur plusieurs continents :
– Amériques : États-Unis, Brésil, Jamaïque.
– Europe : Italie (Sicile), Portugal (Madère), Espagne.
– Russie : en bordure de la mer Noire.
– Asie : Inde, Sri Lanka, Philippines.
Dans certaines de ces zones, l’objectif était moins l’obtention de camphre que d’user du camphrier comme essence de reboisement, ce à quoi il se prête remarquablement. Quant à envisager la culture du camphrier en vue d’en distiller le bois, « les sociétés et les particuliers ne peuvent économiquement le cultiver pour l’exploiter, par suite de l’échéance lointaine des bénéfices » (5), la croissance du camphrier imposant un demi siècle de soins et d’attente pour cela. On tenta tout de même, en particulier en dehors des zones tenues par les Japonais à la fin du XIX ème siècle et au début du suivant, de distiller, non pas le bois de ces camphriers, de toute façon trop jeunes, mais leurs feuilles. Par ce biais, l’on n’est pas dans l’obligation de décimer l’arbre, ce qui serait contraire au jugement si on l’a justement planté pour reboiser telle ou telle zone. Différents essais furent menés dès la fin du XIX ème siècle. Il arriva qu’on obtienne, en distillant les feuilles sèches de ces camphriers-là, une huile essentielle (rendement : 3 à 4 %) contenant du camphre (jusqu’à 40 % dans certains lots). Et dans d’autres (camphriers de l’île Maurice, de Madagascar), on n’en obtint pas. Cependant, nous verrons, dans la seconde partie de cet article, que la quête du camphre amena l’homme à reconsidérer le camphrier qui, selon son implantation, lui offre autre chose que du camphre, mais qui n’est pas moins précieux.

Le camphrier, espèce endémique des régions subtropicales d’Asie, peut devenir un très grand arbre rustique (jusqu’à 50 m de hauteur, 12 à 15 m de circonférence) si les conditions s’y prêtent : une humidité suffisante (il nécessite 100 cm de précipitations par an), pas ou peu de gel (une température maximale de – 12° C lui est bien souvent fatale), enfin un sol de préférence siliceux et fertile (les sols calcaires réduisent son développement : cela en fait des arbres généralement plus petits). Ainsi, si l’on ne convoite pas son camphre, un camphrier peut atteindre l’âge vénérable de 1000 ans, parfois trois millénaires, comme c’est le cas du spécimen que nous voyons sur la photo ci-dessous.
Le camphrier demeure, où qu’il se situe, une essence semper virens dont les longues feuilles lancéolées, luisantes au-dessus, vert glauque au-dessous, aromatiques lorsqu’on les froisse, ne sont pas sans évoquer celles du laurier noble, arbre de la même famille que le camphrier, ou plus nettement celles du cannelier de Ceylan. De même, les panicules de fleurs jaune crème à l’aisselle des feuilles ainsi que les fruits, drupes charnues et ovoïdes de couleur bleu nuit à noire à maturité, rappellent étrangement Laurus nobilis (l’ancien nom latin du camphrier marque cette proximité : Laurus camphora).

Le camphrier de Bornéo en phyto-aromathérapie

Le lecteur attentif aura sans doute remarqué que notre camphrier porte le même nom latin que le ravintsara, Cinnamomum camphora. C’est aussi le cas de celui qu’on appelle bois de hô. Comment cela se peut-il ? Cela se peut, l’explication en est très simple : le camphrier, le ravintsara et le bois de hô sont le seul et même arbre, botaniquement parlant. Sa souplesse biologique lui a valu, tout comme le chanvre, de s’adapter et de modifier son profil biochimique selon le lieu dans lequel il se situe :

  1. Le camphrier, parfois appelé camphrier de Bornéo, parce qu’il est originaire de ce secteur du monde, évolue aussi à Sumatra, au Japon, à Taïwan.
  2. Le bois de hô est surtout présent en Chine.
    3. Le ravintsara est un camphrier acclimaté à l’île de Madagascar.

Chacun produit une huile essentielle, et ces trois produits sont rigoureusement fort différents. D’un point de vue de la taxinomie latine, on distingue ainsi :

  1. Cinnamomum camphora : camphrier qui fabrique du camphre (ou bornéone).
  2. Cinnamomum camphora linaloliferum ou CT linalol : camphrier qui fabrique du linalol (son huile essentielle en contient environ 95 % ; cette molécule signe la spécificité biochimique du bois de hô).
  3. Cinnamomum camphora cineolifera ou CT 1.8 cinéole : camphrier qui fabrique du 1.8 cinéole (ou ex eucalyptol) dans une proportion comprise entre 50 et 60 %. Il est proche du Cinnamomum camphora planté sur l’île Maurice dont l’huile essentielle ne contient ni camphre, ni safrole, mais du 1.8 cinéole).

Les huiles essentielles de bois de hô et de ravintsara, contrairement à l’huile essentielle extraite du camphrier, ne contiennent pas de camphre. Si ce n’était un nom latin commun, l’on pourrait penser avoir affaire à trois arbres différents.
L’huile essentielle de camphrier de Bornéo est extraite du bois de cet arbre après qu’il ait été réduit à l’état de bûchettes ou de copeaux. La distillation par entraînement à la vapeur d’eau est la méthode privilégiée ici. Ainsi obtient-on une huile essentielle de couleur jaune pâle, à la saveur piquante et amère, à la forte odeur particulière causée, en partie, par une belle proportion de camphre (40 à 50 %), cétone monoterpénique (C10 H16 O), faut-il le rappeler. A cela, s’ajoute une molécule connue sous le nom de safrole, principal composant de l’huile essentielle de sassafras (Sassafras albidum), aujourd’hui interdite à la vente libre en France, en raison de la propriété cancérigène sur le foie de cette molécule qu’est le safrole. Dans l’huile essentielle de camphrier de Bornéo, l’on en trouve entre 10 et 15 %. Puis viennent des oxydes (1.8 cinéole : 10 %), des monoterpènes (limonène, camphène), des monoterpénols (bornéol), enfin des sesquiterpénols (nérolidol). Le camphre s’avère être la substance cristallisable de cette huile essentielle. Autrefois en Chine, on se procurait le camphre ainsi : on faisait chauffer le bois de cet arbre dans de l’eau contenue dans de grandes cucurbites. Puis le camphre est purifié, raffiné et modelé en forme de pains aux poids et tailles variables. Blanc, translucide, gras au toucher, le camphre est produit par plusieurs pays asiatiques (Taïwan et Japon surtout, Chine, Inde). Le camphre n’est pas circonscrit qu’aux seuls arbres asiatiques (comme le Dryobalanops balsamifera, par exemple), c’est une molécule que l’on rencontre en diverses proportions dans bien des plantes herbacées, des sous-arbrisseaux et des arbustes, se retrouvant, après distillation à la vapeur d’eau, dans leur huile essentielle. Citons-en quelques-unes : la grande camomille (Tanacetum parthenium), le thuya occidental (Thuja occidentalis), la sauge officinale (Salvia officinalis), la sauge d’Espagne (Salvia lavandulifolia), le petit galanga (Alpinia officinarum), la tanaisie annuelle (Tanacetum annuum), la tanaisie vulgaire (Tanacetum vulgare), la lavande vraie (Lavandula vera), la lavande aspic (Lavandula spica), le romarin officinal (Rosmarinus officinalis), le sambong (Blumea balsamifera), la sauge du Bengale (Meriendra benghalensis), l’alfavaca (Ocimum canum), etc.

La production d’huile essentielle de camphrier de Bornéo demeure cependant assez aléatoire. On remarque un rendement très dissemblable selon que l’on distille le bois des branches, du tronc, de la souche ou des racines. Il peut aussi arriver que l’on distille du bois de camphrier qui produit une huile essentielle ne contenant pas de camphre ! Cela peut s’expliquer par certains facteurs comme la latéralisation : le camphre peut se situer d’un seul côté de l’arbre (manque d’homogénéité, ou excès de timidité, allez savoir). La teneur en camphre de ces arbres varie aussi selon le climat, la saison de récolte, l’âge de l’arbre au moment de son abattage (il produit mieux lorsqu’il a un siècle qu’à 50 ou 60 ans). « Les anciens distillateurs japonais ou chinois avaient reconnu depuis longtemps l’existence de camphriers sans valeur et de camphriers précieux » (6). Cela en fait donc un arbre assez imprévisible. Cependant, dès lors qu’on en a obtenu l’huile essentielle attendue, dûment analysée et contrôlée, il est possible d’en faire un usage précis.

Propriétés thérapeutiques

Sur la seule question du camphre :

  • A doses infimes : stimulant général, stimulant du système nerveux central, sympathicotonique, tonicardiaque
  • A doses faibles : calmant, sédatif, hypothermisant

Au sujet de l’huile essentielle de camphrier de Bornéo :

  • Analgésique, antalgique, antirhumatismal puissant, anti-inflammatoire
  • Stimulant et tonique cardiaque, vasodilatateur, favorise une meilleure circulation au niveau des capillaires sanguins, permet une plus grande irrigation des tissus, facilite les échanges et l’élimination des toxines
  • Tonique, stimulant et décongestionnant respiratoire, expectorant, mucolytique
  • Antispasmodique
  • Tonique nerveux, tonique surrénalien
  • Anti-infectieux : antiviral, antiseptique
  • Résolutif, rubéfiant

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère respiratoire : bronchite, asthme, rhume
  • Troubles de la sphère cardiaque : faiblesse cardiaque
  • Troubles locomoteurs : arthrite, rhumatismes, douleurs articulaires, musculaires (7) et névralgiques, mal de dos, crampe, entorse, luxation, contusion
  • Migraine
  • Affections cutanées : eczéma
  • Épuisement, asthénie

Modes d’emploi

  • Huile essentielle : par voie cutanée, diluée pour friction et massage.
  • Huile camphrée : une part de camphre pour neuf parts d’huile (d’olive ou d’amande).
  • Eau camphrée : 10 g de camphre pour un litre d’eau distillée.
  • Eau-de-vie de camphre : une part de camphre pour neuf parts d’alcool à 60°.
  • Alcool camphré : une part de camphre pour neuf parts d’alcool à 90°.

Le camphre est un parfum typique des apothicaireries d’antan. De nombreuses compositions magistrales plus ou moins célèbres en contiennent.

  • Vicks Vaporub : depuis environ 1905, à de la vaseline sont mêlés du camphre, de la menthe et de l’eucalyptus.
  • Le baume de secours aux huit plantes de Végébom : établi selon une formule élaborée par le docteur Camille Miot au XIX ème siècle, il contient du laurier, de la menthe, de l’eucalyptus, du cajeput, du cèdre, de la noix de muscade, de la matricaire et enfin du camphre. « En friction sur la poitrine ou dilué dans de l’eau très chaude pour une inhalation, il dégage les voies respiratoires. En massage, il détend les muscles, relaxe jambes et pieds gonflés, décongestionne ecchymoses et contusions, apaise les peaux irritées, sèches ou crevassées, soulage les démangeaisons des piqûres d’insectes » (8).
  • Le baume du tigre, sans tigre mais bien chinois, élaboré en Chine dans les années 1870, commercialisé dès 1926, il est décliné sous deux versions : le baume blanc à visée respiratoire, le baume rouge musculaire et locomoteur. L’un et l’autre contiennent la même quantité de camphre : 25 %.
  • Le baume Opodeldoch : moins usité que les trois qui précèdent. Alors que jusqu’à la fin du XVIII ème siècle sa formule était fort élaborée, le Codex de 1818 la réduit à seulement six ingrédients. Le camphre, qu’on y trouve à l’état pulvérisé, était alors accompagné d’huiles essentielles de thym et de romarin entre autres.
  • Le vinaigre des quatre voleurs : « liquide antiseptique » dont usèrent « quatre voleurs » à Marseille durant l’année 1720 (ou 1721), alors que sévissait la peste. Il en existe plusieurs formules : par exemple, les deux recettes que j’ai sous le nez contiennent également du camphre, dans des proportions assez faibles par rapport à d’autres substances comme l’absinthe et la sauge. En réalité, il existe peut-être autant de recettes que de variantes de l’histoire qui les firent naître (en effet, le vinaigre des quatre voleurs, à travers son élaboration au sein de son écrin historique, ressemble assez à une légende urbaine : on en voit la truffe sans jamais en voir la queue).
  • L’eau d’Alibour : Jacques Dalibour, chirurgien des armées, conçoit au tournant du XVIII ème siècle une eau « excellente pour toutes sortes de plaies, blessures, coups d’épée, de sabre, de tous instruments tranchants, contondants », vante la réclame de l’époque.
  • L’eau sédative que l’on doit au chimiste François-Vincent Raspail (1794-1878), grand panégyriste du camphre que l’on retrouve dans cette eau constituée uniquement de quatre ingrédients (alcool camphré, ammoniac liquide, chlorure de sodium et eau distillée) et où le camphre n’entre qu’à hauteur de 0,1 %, ce qui était heureux, puisque cette eau se pouvait boire. Décrite comme une panacée à tous les maux, on la disait fort chaste mais capable d’accroître la fécondité !?

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Voie interne : le camphre, ainsi que l’huile essentielle de camphrier de Bornéo, ne sont pas recommandés pour une absorption per os. Comme nous l’avons précédemment vu avec l’eau sédative, l’ingestion de camphre peut éventuellement se faire, mais à doses minimes. On trouve des recettaires du XIX ème siècle où les recommandations ne dépassent jamais un gramme de camphre pur par prise. A doses trop élevées, l’huile essentielle de camphrier devient, en particulier à cause de son camphre, une substance neurotoxique, convulsivante, épileptisante, stupéfiante et abortive, comme toutes les cétones en C10. Si la DL50 du camphre est établie à 1,47 g/kg, les premiers troubles d’intoxication peuvent apparaître dès 0,05 g/kg : bourdonnement d’oreilles, troubles oculaires, troubles gastro-intestinaux (nausée, vomissement, irritation de la muqueuse gastrique), vertiges, céphalée, épuisement général, bouffées délirantes, importante chute de la température corporelle, coma. C’est pour cela, entre autres, qu’on en désoblige l’usage chez la femme enceinte, la femme qui allaite et l’enfant en général.
  • Si on lui ôte son camphre, l’huile essentielle de camphrier permet d’obtenir toute une ribambelle de sous-produits parmi lesquels : l’essence de camphre blanche (dissolvante des résines pour la fabrication des laques), l’essence de camphre rouge (fabrication des encres de Chine), l’huile bleue, etc.
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    1. Claudine Brelet, Médecines du monde, p. 442.
    2. Quatre siècles plus tard, Jean-Baptiste Porta ne dit pas moins : « Pour rafraîchir le désir de luxure. Vous arriverez à ce résultat de la façon suivante : mangez de la rue et du camphre, car cela détruit l’état qui fait lever la verge, tellement qu’un homme en pourrait devenir comme châtré » (Jean-Baptiste Porta, La magie naturelle, p. 144).
    3. Hildegarde de Bingen, Physica, p. 38.
    4. Ibidem, p. 39.
    5. P. Tissot, La culture du camphrier et la production du camphre, pp. 345-346.
    6. Ibidem, p. 341.
    7. « Le camphre appliqué sur la peau donne une sensation de chaleur. Cette sensation est due à la dilatation des vaisseaux sanguins et à la stimulation des récepteurs cutanés responsable de la perception de la température. En aucun cas le camphre ne va chauffer le muscle situé beaucoup plus profondément. »
    8. Marie-Noëlle Pichard, Les secrets des médicaments de toujours, p. 70.

© Books of Dante – 2019

Coffre chinois en bois de camphrier.

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Le chanvre (Cannabis sativa)

Synonymes : chanevet, chanvret, canebier, cherve, chervet, chêne, chenove, etc.

Le point de départ de l’histoire du chanvre se situe à mi-chemin entre la Turquie et la Chine, ce que l’on appellerait l’Asie centrale : cette zone d’origine comprend une partie de la Chine et du sous-continent indien, une portion iranienne et se compose enfin des ex républiques soviétiques que sont l’Ouzbékistan, le Turkménistan, l’Afghanistan, le Tadjikistan, le Kazakhstan et le Kirghizistan. A peu près. De là, il irradia tant vers la Chine orientale qu’en direction de l’ouest. En Chine, son usage médicinal remonte au moins au XV ème siècle avant J.-C. Il était alors utilisé comme sédatif des affections goutteuses et rhumatismales, ainsi que comme remède de l’aliénation mentale. Mentionné dans le Shennong bencao jing, le chanvre est recommandé contre la faiblesse générale, le paludisme, le béribéri et la constipation. Il apparaît aussi entre les mains du médecin chinois Hua Tuo (110-207 après J.-C.) afin de favoriser l’atténuation des douleurs au cours des opérations chirurgicales en anesthésiant les malades avant intervention. Depuis au moins le IX ème siècle avant J.-C., il apparaît en Inde comme médicament mais également comme substance permettant d’accéder à l’extase mystique : en sanskrit, on mentionne une boisson à base de chanvre, le bhang (1) ou indracarana, « nourriture des dieux » : « A Bénarès, Ujjain et autres lieux sacrés, les yogis prennent de fortes quantités de bhang afin de pouvoir concentrer leurs pensées sur l’éternel » (2). Puis il aurait glissé davantage vers la Perse avant de, peut-être, se frayer un chemin dans la vallée du Nil, d’où il se serait déployé au monde grec, puis romain au premier siècle avant J.-C., dit-on. Or, d’autres sources semblent suggérer que le chanvre aurait emprunté une voie complémentaire, plus au nord, lui permettant de parvenir jusqu’en Europe centrale 500 ans avant J.-C. A peu près à la même époque, Hérodote relate l’usage que font les Scythes des graines de chanvre dans un but extatique : « Les Scythes prennent les graines de chanvre et, se glissant sous l’épaisse toile de leur tente, les jettent sur les pierres rougies par le feu. Là elles se consument en émettant une vapeur qu’aucun bain de vapeur en Grèce ne saurait surpasser, et cette vapeur fait crier les Scythes de joie ». Ainsi font-ils à travers ces cérémonies purificatrices prenant place après les funérailles. La découverte de tombes qui renfermaient des sacs de graines de chanvre et le nécessaire à fumigation accrédite cette thèse, qui n’apparaît pas seule isolée, puisque « chez les Gallo-Romains, l’emploi de pipes retrouvées en plusieurs sites, la présence de Cannabis sativa dans certaines sépultures coïncident apparemment avec un tel usage » (3). L’introduction du chanvre dans l’Europe occidentale n’est donc pas le fait des modernes, contrairement à ce que l’on a longtemps imaginé. Naturellement, puisque Hérodote y fait référence, le chanvre parvient en Grèce, puis dans l’empire romain un peu plus tardivement. Durant l’Antiquité gréco-romaine, d’un point de vue médicinal, il est surtout réputé pour apaiser tant l’anxiété que la douleur, ce que ne manque pas de remarquer Dioscoride qui use du chanvre comme anesthésiant, précisant par la même occasion qu’il peut « faire paraître devant les yeux des fantômes et illusions plaisantes et agréables », tandis que Galien met davantage en avant ses effets euphorisants : « on en donnait habituellement aux convives des banquets pour les mettre à l’aise et les rendre joyeux ». Ceci dit, il met en garde et recommande de n’en point trop user au risque de déranger les esprits. Signalons d’ores et déjà une évidence : que ce soit en Chine ou dans le monde gréco-romain, la réputation analgésique du chanvre est la même : elle sera même perpétuée par la médecine arabe qui réserve au chanvre les mêmes usages médicinaux que l’opium chez les Occidentaux. L’emploi du chanvre anesthésique nous est surtout connu par le biais du médecin arabe Ibn-al-Baitar (1197-1248), « un de nos plus grands botanistes [qui] a voyagé dans tous l’Orient et dans toute l’Afrique du Nord avant d’écrire le Jam’l Mufridat ou Collection des simples, où sont décrites plus de 300 plantes médicinales nouvelles » (4), dont le chanvre. A la même époque (ou peu s’en faut), le dominicain Théodoric Borgognoni (1205-1298) met en pratique l’usage d’éponges anesthésiantes (déjà décrites par Dioscoride) : « on imprègne de jusquiame, d’huile de mandragore, d’opium ou de chanvre indien, une éponge, et on la laisse longuement sécher au soleil. Une heure avant l’utilisation, on la détrempe dans l’eau. Il n’est plus que de l’appliquer sur le nez du patient pour le voir s’endormir » (5).

La découverte de vêtements confectionnés en fils de chanvre en Chine et dont l’âge remonte à 600 ans avant J.-C., atteste de l’ancienneté de l’un des principaux rôles attribués au chanvre dans l’histoire des hommes. Tissé depuis des lustres, il est aussi un remède médicinal depuis autant de temps si l’on en croit certaines sources. Cela a surtout contribué à forger la croyance qu’il existait non pas un seul chanvre mais deux : le chanvre « profane » et utilitaire, c’est-à-dire le chanvre textile (= Cannabis sativa) et le chanvre « sacré » et médicinal (= Cannabis indica). Ce qui a apporté du crédit à ce constat, c’est que des pieds de chanvre européen sont généralement pauvres en composés psychotropes (Δ9 THC), alors que leurs homologues africains et orientaux en sont davantage garnis. Mais il en va de même pour les fibres : mal en prit à Méhémet Ali (1769-1849), vice-roi d’Égypte, qui importa d’Europe des graines de chanvre textile pour les semer en Égypte, dans l’espoir d’obtenir de hautes et grandes plantes desquelles retirer de la fibre textile, mais « ces plantes ne fournirent que des fibres courtes et peu solides, tandis qu’elles sécrétaient toujours davantage de résine poisseuse. En sens inverse, la culture de graines venues d’Orient procure peu de résine aux amateurs de haschisch qui les sèment en Europe » (6). C’est que le chanvre devient plus énergique en fonction du climat : la localisation géographique a son importance, cela s’est vérifié de l’Europe à l’Égypte, mais aussi d’un pays comme la France à un autre comme la Suède : le chanvre suédois ne sera en rien porteur d’un potentiel narcotique et euphorisant, tandis que le chanvre qu’on cultivait autrefois dans le Midi de la France n’était pas totalement dénué d’effets : « ceux qui dorment près du champ où il se trouve en pleine vigueur éprouvent en s’éveillant des vertiges, des éblouissements, une sorte d’ivresse » (7) qui se manifestent surtout par temps très chaud, la chaleur atmosphérique étant rendue responsable de la volatilisation de la résine du chanvre. Ainsi, d’un point de vue strictement botanique, le chanvre cultivé est dit sativa, le chanvre indien n’en étant qu’une variété et non une espèce distincte : Cannabis sativa var. indica. Ce méli-mélo s’explique par le fait que le chanvre « représente le prototype parfait d’une espèce non stabilisée, à forte plasticité génétique, très sensible à l’influence du milieu et modifiée par l’homme depuis des millénaires. En même temps qu’il s’acclimatait à de nouveaux modes de vie, par naturalisation ou par culture, le chanvre modifiait sa biologie et ses propriétés » (8). Cet embrouillamini ayant été dénoué, nous pouvons mieux comprendre les deux carrières du chanvre, c’est-à-dire le chanvre textile qui attache et le chanvre indien qui libère (mais qui, parfois aussi, englue quand même pas mal, à l’image de sa résine poisseuse).
« Porter une cravate de chanvre », « mériter un collier de chanvre » sont autant d’expressions qui rappellent le rôle que joua le chanvre dans la fabrication des cordes, qu’on destinait parfois au gibet (9), mais pas seulement : la solidité de la corde de chanvre lui valut d’être employée dans la marine à l’époque où Éole seul se chargeait amplement de gonfler les voiles des navires, emploi dans lequel il fit merveille puisque cette plante, une fois apprêtée et tressée, supporte aisément le contact de l’eau. C’est là le chanvre costaud emprunt de rusticité, aspect qui ne date pas d’hier, puisque Dioscoride mentionne déjà la spécialisation cordelière de cette plante, usage confirmé par Apulée lorsque son personnage principal, Lucius, se retrouve réduit aux traits d’un âne entravé par cette forme de licol carcéral, symbole non seulement de sa captivité mais également de sa déchéance. Au Moyen-Âge, le chanvre commence à prendre une réputation davantage sinistre (du moins en Europe). « On craignait autrefois les cordiers, populations isolées au Moyen-Âge au même titre que les lépreux, car les fabricants de cordes et de liens passaient pour des êtres magiques, dangereux et religieux à la fois. Ils avaient un lien privilégié avec l’au-delà, car les vapeurs du chanvre auxquelles ils étaient soumis les y faisaient voyager » (10), ce qui explique que, même sans être cordiers, les sorciers utilisaient les propriétés narcotiques du chanvre dans la préparation d’onguents et de fumigations, moyens par lesquels ils cherchaient à entrer en contact avec les forces magiques. En Sicile, le chanvre intervenait dans certains charmes de magie populaire afin de s’attacher la personne aimée (par magie sympathique, bien sûr). Ainsi faisait-on : « Le vendredi […], on prend un fil de chanvre, et vingt-cinq aiguillées de soie teinte. A l’heure de midi, on en fait une tresse en disant : ‘celui-ci est le chanvre du Christ, il sert pour attacher cet homme’. On entre ensuite dans l’église, le petit lacet à la main, au moment de la consécration ; et on y fait trois nœuds, en y ajoutant les cheveux de la personne aimée ; après quoi, on invoque tous les diables, pour qu’ils attirent la personne aimée envers la personne qui l’aime » (11). Plus pittoresque que véritablement effrayant. Bien loin de la Sicile, à proximité du Rhin, l’abbesse de Bingen emploie cette plante qu’en allemand on appelle aujourd’hui hanf, mais elle ne fait aucune référence à un quelconque pouvoir magique ou psychoactif de cette plante. Tout au plus recommande-t-elle ses graines (le chènevis) comme nourriture saine et digeste, et partage-t-elle l’habitude qu’on avait alors d’employer des pièces de chanvre pour bander les ulcères et les plaies, confectionner et maintenir des emplâtres. Enfin, rien de ce qui alimentera la mauvaise réputation qu’on a faite au chanvre. Il n’y a pas de fumée sans feu, dit-on, et celle-ci va occulter pour un long temps, de manière fumeuse, un épisode pour lequel on a fait tout un foin. Celui-ci semble si évident et couler de source, que même Fournier s’y laisse prendre : « Au XI ème siècle, le chanvre atteignit à une renommée sinistre avec les méfaits du ‘Vieux de la montagne’ qui employait le haschisch […] pour fanatiser ses sicaires [c’est-à-dire des tueurs à gages], devenus pour les Croisés, les ‘assassins’ » (12). En réalité, il s’agit davantage d’une rumeur à forte valeur propagandiste avec laquelle on a fait feu de tout bois. On la doit à Marco Polo qui rapporte la chose au XIII ème siècle. Plus tard, en 1809, l’orientaliste Antoine-Isaac Silvestre de Sacy commet, sans véritablement rencontrer de résistance, une horreur étymologique en osant faire un douteux rapprochement entre les mots assassin et haschischin. Comprendre, par ce biais, que le fumeur de haschisch serait forcément une bête furieuse capable du pire sans faire preuve de discernement : « ce récit […] a été maintes fois repris et maintes fois enjolivé, surtout à notre époque, afin de démontrer la sournoise et périlleuse nocivité du haschisch. Il est même devenu le principal argument employé pour en dénoncer les effets par ceux qui, de bonne ou de mauvaise foi, citent cette histoire sans remonter à sa source » (13). Il n’est nul besoin de revenir au plus près d’un récit à l’origine des plus obscures pour souligner l’utilisation de drogues en vu de provoquer et/ou d’augmenter l’adhésion des masses. Ici ou là, hier ou aujourd’hui, l’histoire nous montre que c’est une pratique bien plus courante qu’on l’imagine : considérons, par exemple, l’emploi massif par l’Allemagne nazie de cette méthamphétamine surnommée pervitine qui procura aux soldats allemands leur invincibilité, avant de tomber dans les affres des effets secondaires de cette drogue très addictive (dépression, psychose, etc.). Et qu’aucun étymologiste approximatif ne s’attarde à faire un parallèle entre la pervitine et la perversité des nazis, comme si cette drogue n’était l’émanation que de ce seul régime idéologique : pour preuve du contraire, la Grande-Bretagne et les États-Unis se droguèrent à la même substance durant le second conflit mondial. Bref, après une entrée aussi calamiteuse dans le XIX ème siècle à cause de Silvestre de Sacy, le chanvre trouve des supporters un peu moins sinistres, à la ‘coolitude’ un peu plus affichée, à l’image de la chenille au narguilé juchée sur son champignon dans Alice au pays des merveilles, dont on peut justement se poser la question de savoir si elle fume ou non du cannabis. Le haschisch, à « ne pas confondre avec le hachis, qui ne provoque aucune extase voluptueuse » (14), subit, dans le courant du XIX ème siècle, un puissant effet de mode porté par la vague de l’orientalisme né au siècle précédent. Après l’écriture d’une nouvelle intitulée La pipe d’opium en 1838, c’est au tour du haschisch d’inspirer Théophile Gautier (1811-1872) quelques années plus tard. Dans ces textes – Le hachich (1843), Le club des hachichins (1846) – Gautier relate le fruit de ses expériences au sein du Club des Haschischins fondé par le docteur Moreau de Tours en 1844, et auquel cet autre illustre poète qu’est Charles Baudelaire participa (de même qu’Eugène Delacroix, Gérard de Nerval, Alexandre Dumas, Gustave Flaubert, Honoré de Balzac, etc.). De même que Gautier, Baudelaire aborde autant le haschisch que l’opium, en particulier dans Les paradis artificiels (1860). Quelques années avant la parution de cet essai, il avait rédigé un texte plus court intitulé Du vin et du hachisch comparés comme moyens de multiplication de l’individualité : il y conclut à l’inutilité du haschisch, à la supériorité du vin, après s’être, semblerait-il, fait l’apologue du chanvre comme le suggèrent ces quelques phrases : « Ce n’est plus quelque chose de tourbillonnant et tumultueux. C’est le bonheur absolu. C’est une béatitude calme et immobile. Dans cet état onirique tout paraît possible, facile, les problèmes se trouvent résolus sans efforts et des intuitions ineffables créent l’illusion de la toute puissance » (15). De la part d’un personnage mort presque de misère, rongé par la syphilis, ayant passé le plus clair de son temps à fuir ses créanciers, que n’eut-il pas été profitable pour lui qu’il s’en remette au seul chanvre, plutôt que de poursuivre dans la voie de l’opiomane alcoolique : il est un fait, et ça n’est pas du domaine de ‘l’intuition indicible’, qu’aujourd’hui en France, les opioïdes sont la première cause de mort par overdose, lisais-je naguère. Et que dire de l’alcool comme fossoyeur ? Pas franchement drôle, ce Baudelaire. Je lui conseille de s’adresser à Pline l’ancien. Peut-être ce dernier lui accordera-t-il un peu de sa drôle de feuille, la gelotophillis : « si on la boit avec de la myrrhe et du vin, on a toutes sortes de visions et on ne cesse pas de rire avant d’avoir pris des pignons de pin avec du poivre et du miel dans du vin de palmier » (16). La gelotophillis n’est peut-être pas le chanvre, mais au moins a-t-elle le mérite de nous emporter loin des pitoyables jérémiades de cet insupportable Baudelaire moralisateur.

Les temps et les mœurs ont bien changés depuis l’époque de Baudelaire : aujourd’hui, les deux usages (médecine, toxicomanie) sont illégaux dans de nombreux pays. Cependant, en Inde, ainsi que dans certains pays du Proche-Orient, ces usages sont toujours autorisés. A ce titre, les régions de production (Maroc, Liban, Afghanistan, Pakistan et Inde sont de grands producteurs) recouvrent peu ou prou les zones d’utilisation légale du cannabis. Ce qui est loin d’être le cas en France, par exemple, vu que le décret du 27 mars 1953 a retiré le chanvre de la pharmacopée française. On s’est méfié de cette substance stupéfiante qu’est la résine de cannabis (laquelle est obtenue en raclant les feuilles de chanvre) que l’on trouve, la plupart du temps, sous forme de barrettes dont les couleurs varient en fonction des régions de production. On s’en inquiète comme on l’a fait de l’opium et de son dérivé, l’héroïne. Il est dommage que les usages dévoyés de cette plante aient mis à mal son utilisation en thérapie, vu qu’elle possède des vertus indéniables dans ce domaine, comme nous allons le constater.
Il y a eu glissement de sens entre les deux notions attribuées au mot « drogue ». Au sens premier du terme, une drogue est une matière première d’origine minérale, animale ou végétale servant à la préparation de remèdes médicinaux. Dans ce sens, Le dictionnaire universel des drogues simples de Nicolas Lémery (1645-1715) n’a rien du manuel de défonce récréative et festive. Le chanvre a perdu le premier de ces statuts pour devenir une drogue au sens second du terme, c’est-à-dire une substance propre à entraîner une toxicomanie à travers laquelle ce ne sont donc plus les effets thérapeutiques qui sont recherchés. Il faut dire que l’accent fut mis sur cette dérive, en particulier à travers les divers effets négatifs que cette pratique est susceptible d’engendrer : euphorie, sensation d’apaisement, somnolence, etc. Cependant, à doses plus fortes, on note des perturbations des perceptions temporelles et visuelles, et de la mémoire immédiate, une forme de léthargie, une augmentation des palpitations cardiaques, un gonflement des vaisseaux sanguins (d’où les symptomatiques yeux rouges du fumeur de shit), des sensations nauséeuses, etc. Pour toutes ces raisons, il semble difficile au chanvre d’entrer en odeur de sainteté auprès du corps médical. Et pourtant… En 1839, le professeur O’Shaughnessey de la faculté de médecine de Calcutta mit en évidence l’efficacité des extraits de cannabis contre les douleurs et les convulsions. Cela valut le droit au cannabis d’entrer dans la pharmacopée des États-Unis en 1854 en tant qu’analgésique, mais on l’en supprima dès 1941 en raison de la concurrence des opiacés et des barbituriques.
Pourtant le chanvre n’est pas avare de propriétés médicinales avérées. Mais sa nature psychotrope est effrayante : les effets hallucinatoires apparaissent dès 15 mg de Δ9 THC par inhalation, davantage, 40 mg, par ingestion, «chez les sujets non rendus tolérants par une longue consommation de chanvre », précise Jean-Marie Pelt (17). On sait maintenant que le Δ9 THC (de synthèse, comme c’est le cas aux États-Unis) entre dans les procédures de chimiothérapie anticancéreuse afin de réguler les vomissements typiques de ce type de thérapie. On l’utilise aussi pour contrer certaines affections liées au sida et faciliter l’appétit des sidéens en Grande-Bretagne ainsi que dans certains états américains. Le cannabis a aussi des effets positifs sur la sclérose en plaques (et d’autres pathologies musculaires) ainsi que sur le glaucome. En ce qui concerne la première de ces deux maladies, on s’est rendu compte que le cannabis en atténuait les symptômes (contractions et spasmes musculaires, tremblements, perte de coordination, incontinence urinaire, insomnie) et que, de plus, il retardait sa progression ! A propos du glaucome, les découvertes sont le fruit du hasard. C’est lors d’une expérience qui visait à mettre en évidence dans quelle mesure le cannabis avait des effets sur la dilatation de la pupille que les propriétés du chanvre indien pour cette affection se sont révélées. Non seulement, la pupille ne se dilate pas, comme on le croit souvent, mais elle se contracte. Cela permet donc une réduction de la pression intra-oculaire et un abaissement du taux de sécrétions lacrymales ! Au niveau du stress, on a mis en évidence les vertus anxiolytiques du chanvre. Cela permet d’aider à trouver plus facilement le sommeil sans les inconvénients des sédatifs et autres somnifères d’usage malheureusement trop courant.

Malgré toutes ces recherches et tous ces résultats, le cannabis demeure persona non grata. En particulier en France, où l’on indique que de biens meilleurs médicaments sont déjà sur le marché, sans qu’on ait besoin de s’encombrer d’une plante qui porte en elle autant de dangers que de bienfaits. Là encore, il ne s’agit que de faire une partition entre usage thérapeutique et pratique de défonce, laquelle dernière semble poursuivre le chanvre tel un spectre. Or, le chanvre, lui, n’y est pour rien. C’est l’usage qui en est fait qui pose problème au monde médical, en général. Cette frilosité toute française semble s’être dégelée en 1998. Bernard Kouchner, alors secrétaire d’état à la santé, proposa d’élaborer un rapport sur la dangerosité du cannabis, mais aussi des études susceptibles d’être mises en œuvre en ce qui concerne le champ des applications médicales du cannabis. Mais la peur des dérives et des conséquences sur le psychisme humain semble être un frein à l’accession du cannabis au rang de médicament. Aussi, la répression se poursuit-elle. Le cannabis, quels que soient ses usages, est toujours illégal en France, alors que les propriétés psychotropes de la morphine, pourtant tout aussi dangereuse, sont acceptées. On a beau apporter l’argument qui consiste à dire que la toxicité aiguë du chanvre est faible, et que c’est seulement lorsqu’elle est chronique qu’elle devient problématique, rien n’y fait, « la réputation du chanvre s’aggrave au fur et à mesure que la science explore sa chimie et sa pharmacologie. Sans égaler, tant s’en faut, le danger des autres poisons de l’esprit, on doit néanmoins le considérer comme un de ces agents ‘déstructurants’, dont l’impact répété ne peut qu’aggraver la fragilité du psychisme » (18). Selon ce prédicat, le chanvre ne semble pas prêt d’être, à nouveau, autorisé à la vente libre en France. Il y a de bonnes raisons d’en maintenir l’interdiction, et d’autres qui sont, semble-t-il, un peu moins bonnes… Jean-Marie Pelt s’inquiétait de ce que l’autorisation du chanvre n’amène d’emblée l’héroïne comme première expérience, expliquant qu’une autorisation désacraliserait le produit et son usage, ce qui, de fait, ferait s’effondrer son prestige. Raisonnement pour le moins étonnant, manquant selon moi, de nuance : qu’y a-t-il de sacré dans « l’art » de la défonce à l’occidentale ? Le fumeur de shit n’est-il pas au yogi ce qu’est Lipton à la cérémonie japonaise du thé ?

Plante herbacée annuelle, le chanvre est constitué d’une rude et rêche tige, verte et ligneuse, dont la hauteur varie, selon le climat, de un à six mètres. Quelque peu ramifié, le chanvre porte des feuilles longuement pétiolées : on les dit palmatiséquées. Composées et digitées, les feuilles du chanvre, lorsqu’elles atteignent leur pleine maturité, sont formées de folioles à grosses dents, dont la centrale est aussi la plus longue, alors que de part et d’autre, les folioles latérales (au nombre de 6 à 8), diminuent de taille progressivement.
De même que l’ortie, le chanvre est une plante dioïque fleurissant généralement de juin à août. Sur les pieds femelles, l’on voit des fleurs sans pétale de couleur verte, réunies en épillets à l’aisselle des feuilles. Presque sessiles, elles se distinguent des fleurs mâles disposées en grappes lâches et axillaires. Une fois les fleurs femelles fécondées, les pieds mâles disparaissent, laissant le soin aux dames chanvre de mettre au monde des akènes contenant une seule graine blanchâtre, le chènevis.

Contrairement à ce qu’annonce le cartouche en bas à gauche de cette page des Grandes Heures d’Anne de Bretagne, il ne s’agit pas là d’un pied de chanvre mâle mais d’un pied femelle. La seconde illustration extraite du même ouvrage, et que l’on trouvera en contrebas, représente donc un pied de chanvre mâle.

Le chanvre en phytothérapie

Nous avons déjà dit l’essentiel au sujet des implications du Cannabis sativa var. indica en médecine, nous n’irons pas au-delà, mais présenterons néanmoins usages et propriétés de manière synthétique, ainsi que quelques données propres à la biochimie de cette plante, en particulier des sommités fleuries des pieds femelles dont est extraite la résine dite de cannabis (19). Elle contient divers agents dont le cannabinol, le cannabidiol, la cannabine, qui, malgré leur nom, sont parfaitement inoffensifs et, semblerait-il , peu impliqués dans l’activité thérapeutique du chanvre indien, dont les principaux responsables sont une soixantaine de cannabinoïdes dont le plus célèbre, le Δ9 tétrahydrocannabinol, est plus connu sous le sigle THC. Par ailleurs, il est possible d’employer les feuilles et les semences du chanvre cultivé dénué d’effet psychotrope, puisque depuis 1990 sa culture est de nouveau autorisée en France, offrant par là même l’opportunité d’user de ses graines et de l’huile végétale qui en est tirée, tant d’un point de vue alimentaire que thérapeutique. Dans les feuilles et les sommités fleuries de ce chanvre cultivé, on trouve des flavonoïdes, de la choline, de l’acide cannabidiolique, ainsi qu’une essence aromatique qui semble expliquer une partie de l’action médicinale de la plante. Obtenue par hydrodistillation de la plante fraîche, l’huile essentielle de chanvre cultivé est un produit peu courant, dont la rareté s’explique par un rendement faible (0,5 à 1 %), ainsi qu’une littérature malgré tout pusillanime à l’endroit du chanvre quand bien même il s’agit du chanvre cultivé. Rappelons qu’au sujet du Cannabis sativa var. indica « il est bien difficile, en effet, de faire état d’études cliniques et épidémiologiques sérieuses dans la mesure où la législation de la plupart des pays avancés va jusqu’à interdire toute recherche sur le cannabis », déplorait Jean-Marie Pelt (20), ce qui, bien entendu, facilite les objections des contempteurs d’autant. Bref, l’huile essentielle de chanvre cultivé est en vente libre en France. Issue de chanvre provenant de France, de Grande-Bretagne, de Suisse, etc., elle se caractérise par un parfum et une saveur fort agréables, le tout porté par une majorité de monoterpènes : 70 %, dont α-pinène (11 %), β-pinène (4 %), myrcène (30 %), β-ocimène (8 %), terpinolène (11 %). Ainsi qu’une belle portion de sesquiterpènes : 25 %, dont, chose remarquable, pas loin de 15 % de β-caryophyllène et un peu moins d’α-humulène (4 %). Elle ne contient pas de THC.
Quant au grain de chanvre, le chènevis donc, il doit être « gros, lisse, noirâtre et pesant » : tels sont les indices d’une semence de qualité selon Cazin. La graine de chanvre cultivé contient environ 35 à 40 % d’une huile végétale qu’on exposera plus en détails ci-après, mais aussi des substances albuminoïdes (20 à 25 %), des matières résineuses, des protéines (édestine), une flopée de vitamines (A, B1, B2, B6, C, D, K…) et de sels minéraux (potassium, calcium, fer, etc.).
Pressées à froid, les graines de chènevis permettent d’obtenir une huile végétale fluide et « sèche », d’une belle couleur vert émeraude profond, au goût de noisette et à la forte valeur diététique, trouvant un usage comme huile d’assaisonnement (à cru, seulement), en raison de ses nombreux acides aminés et de sa composition biochimique que voici :

  • Acides gras saturés (palmitique et stéarique) : 8 %
  • Acides gras insaturés : 75 à 88 %
    – acide linoléique : 55 %
    – acide linolénique : 17 %
    – acide oléique : 14 %
    – acide γ-linolénique : 2 %

Il s’agit là d’une huile que l’on rencontre de plus en plus fréquemment et qui n’était, il y a encore à peine un siècle, presque exclusivement consommée qu’en Russie. Dans les années 1850, le docteur Cazin se demandait si on ne pourrait pas, « en médecine, substituer l’huile de chènevis à celle d’amandes douces » (21). Pourquoi ne pas lui répondre que oui ?

Propriétés thérapeutiques

  • Analgésique, sédatif, apaisant, relaxant, narcotique, anxiolytique, antispasmodique
  • Diurétique, sudorifique
  • Anti-inflammatoire
  • Laxatif, antivomitif puissant
  • Abaisse la tension artérielle
  • Immunodépresseur
  • Antimitotique, anticancéreux
  • Huile essentielle : anti-infectieuse à large spectre d’action, calmante, inductrice du sommeil… (à creuser)
  • Huile végétale : hydratante, régénérante, revitalisante, assouplissante cutanée, abaisse le taux de cholestérol, tarit la lactation
  • Chènevis : diurétique, emménagogue

Usages thérapeutiques

  • Douleurs et affections douloureuses : ulcère et cancer du tube digestif, douleurs menstruelles, douleurs liées à l’accouchement, à l’arthrite, aux rhumatismes, à la goutte, névralgie
  • Troubles de la sphère vésico-rénale : cystite chronique, paralysie vésicale, névralgie urétrale, catarrhe vésical, colique néphrétique, inflammation des voies urinaires, rétention d’urine, gonorrhée, blennorragie
  • Troubles de la sphère respiratoire : asthme, emphysème, bronchite chronique
  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : phlegmasie gastro-intestinale, colique de plomb
  • Troubles du système nerveux : stress, anxiété, hystérie, neurasthénie, cauchemars, chorée, épilepsie
  • Affections cutanées : dartre, abcès, furoncle ; huile végétale : psoriasis, eczéma, croûte de lait, peaux sèches, irritées, fatiguées, rougies, soins capillaires (apporte brillance, souplesse, vigueur aux cheveux ; en général, l’huile végétale de chanvre cultivé favorise le peignage)
  • Dysménorrhée
  • Migraine, maux de tête
  • Malaise consécutif aux séances de chimiothérapie

Modes d’emploi

  • Infusion des sommités fleuries fraîches de chanvre cultivé.
  • Cataplasme de feuilles fraîches de chanvre cultivé.
  • Teinture-mère.
  • Infusion de chènevis concassé.
  • Macération vineuse (vin rouge) de chènevis.
  • Huile végétale : en interne (comme huile de table, support des huiles essentielles), par voie cutanée (elle permet l’élaboration de liniments, de préparer des onguents et des cérats, etc.).
  • Huile essentielle : voie orale, voie cutanée (massage, friction), olfaction, diffusion atmosphérique.

Pour finir, mentionnons cette méthode originale tirée de la vieille pharmacopée des campagnes : contre l’acné, une ancienne croyance indique qu’il faut se rouler dans un champ de chanvre quand il est encore couvert de la rosée du matin ! Plus simplement, pour faire « sécher le mal », on pouvait se contenter de porter un fil de chanvre au poignet. Cela me semble plus discret, la première méthode risquerait de vous faire passer pour un maboul, ce qui aggraverait encore la réputation du chanvre qui n’a pas besoin de cela ^_^.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • La récolte du chènevis se déroule du mois d’août au mois d’octobre, mais la culture en est réglementée : « en France, la mise en culture sans autorisation est assimilée à du trafic de stupéfiants et interdite par la loi. La germination du chènevis est soumise à l’accord de la fédération nationale des producteurs de chanvre (FNPC), basée au Mans. Les variétés de chanvre industriel doivent avoir une teneur en THC inférieure à 0,2 %. Seule une vingtaine de cultivars sont légalement éligibles à la culture » (22). Comme on le voit, tout cela est bien encadré, ne vous avisez donc pas de substituer du chanvre à un carré de choux, vous pourriez être inquiété parce que, passant au regard de la loi, pour un potentiel teufeur.
  • Cette culture du chanvre se destine à au moins deux usages bien distincts :
    – la production de chènevis : aliment des oiseaux bien connu, son expression permet, comme nous l’avons vu plus haut, d’obtenir une huile végétale alimentaire, thérapeutique et industrielle (éclairage, fabrication de peintures, d’encres, de vernis, étant une huile végétale très siccative) ;
    – la production de fibres, avec lesquelles on élabore du papier (la Bible de Gutenberg de 1491 a été imprimée sur du papier de chanvre), de la ficelle et de la corde, mais surtout des textiles, l’industrie de la toile et du tissu ayant trouvé dans le chanvre un compagnon de travail très sûr. Dérivé du persan kanab, le mot cannabis reflète aujourd’hui davantage les usages illicites qu’on fait du Cannabis sativa var. indica que ceux qui prévalurent dans l’industrie chanvrière. Or il est intimement lié à la culture textile du chanvre, puisqu’en grec cannabis signifie « eau croupissante », non seulement parce que cette plante se complaît dans les lieux où l’eau stagne, mais aussi parce que sa préparation oblige au rouissage, longue épreuve de macération des fibres de chanvre pendant une dizaine de jours. En effet, tout comme le lin, le chanvre, après avoir été passé sur le veilloir pour y être teillé (broyage des tiges du chanvre pour en briser les parties ligneuses), est macéré, ce qui, dans le même temps, fermente les fibres brutes, lesquelles sont par la suite peignées et assemblées. Au Moyen-Âge, ce chanvre textile qu’on utilisait à l’ordinaire, portait le nom de canava, ayant par la suite donné le plus actuel canevas qui, depuis, n’est plus nécessairement fait de chanvre, mais véhicule toujours l’idée d’un plan qui ébauche seulement les grandes lignes sans entrer dans les détails : en cela, le canevas de chanvre se rapproche assez de la bure par le fait qu’ils sont tous les deux l’objet d’un travail qui, peu soigné, est dit grossier. Concernant les textiles à base de chanvre, cette image semble avoir perduré, surtout à travers les premiers jeans qui n’étaient, au début du moins, pas encore confectionnés dans du coton mais dans du chanvre. Or, le jeans, initialement, c’est un vêtement rustaud, celui du travailleur de force, sans finesse. Pourtant, quand il est finement travaillé, le chanvre textile surpasse de beaucoup le jute (23), « on en compose aussi des tissus plus délicats, dont la blancheur, la finesse le disputent aux étoffes de lin » (24). Les tissus plus résistants formaient, quant à eux, les toiles des navires qui accostaient aux ports picards ou provençaux entre autres. D’ailleurs, il reste un exemple célèbre de cette histoire ancienne : la Cannebière, à Marseille, était auparavant une chènevière ou canebière, en provençal, chanvre se disant canebier. Autrefois, chacun en France possédait sa petite chènevière pour se fournir en cordages, d’où son emploi dans nombre de remèdes traditionnels. On préconisait autant les graines, les feuilles que les étoupes ou les cordes, pour soigner divers maux, du lumbago à l’insomnie, en passant par les infections uro-génitales.
    _______________
    1. Ce bhang, consommé en Inde, est un mélange de sommités mâles et femelles, substance provoquant l’ivresse et que les Iraniens de l’Antiquité appelaient bangha, un mot signifiant « chanvre », se rapprochant du bangue des Ouzbèkes. La lexicographie du chanvre est très vaste, on recense à ce jour plus de 350 mots qui désignent celle que, très prosaïquement, en France, on appelle tout simplement « herbe » ou « shit » (= merde) s’il s’agit de la résine de cannabis. Au Maroc, il porte le nom de kif (ou kief), de tarouki (ou takrouri) en Tunisie. Puis il y a la ganja (ou ganjah) composée des fleurs du chanvre indien, préparation assez proche de la plus célèbre marijuana (ou marihuana, marie-jeanne, etc.), constituée autant des sommités fleuries que des feuilles du chanvre. Enfin vient le haschisch (ou haschich, hachisch, hachish, hachich, etc., qui ne sont pas autre chose que des variantes orthographiques), c’est-à-dire la résine de cannabis qu’on appelle encore chara (ou charas, autrement dit la « merde »), etc. Cette résine est obtenue soit en roulant les sommités fleuries entre les mains, soit en les battant sur un voile à mailles très fines pour en retirer la résine. Celle-ci est ensuite travaillée pour former des plaquettes et des barrettes de couleur brun verdâtre ou parfois plus noirâtre, certaines présentant une estampille gouvernementale pour rassurer le consommateur sur la bonne qualité du produit. Achevons cette brève liste par le maslac (Turquie, Afghanistan…) et le dawamesk, préparation plus élaborée puisqu’à une base graisseuse, on ajoute du miel, des pistaches concassées et de la résine de cannabis : c’est la fameuse confiture au haschisch qu’évoquèrent les membres du club des Haschischins.
    2. Jacques Brosse, La magie des plantes, p. 204.
    3. Ibidem, p. 206.
    4. André Soubiran & Jean de Kearny, Le petit journal de la médecine, p. 127.
    5. Ibidem, p. 191.
    6. Jacques Brosse, La magie des plantes, p. 202.
    7. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p. 251.
    8. Jean-Marie Pelt, Drogues et plantes magiques, pp. 173-174.
    9. Dans son œuvre, Rabelais désigne le chanvre sous le nom de pantagruélion : il y sert à confectionner les cordes avec lesquelles on pendait les hommes condamnés par Pantagruel.
    10. Nadine Cretin, Fête des fous, Saint-Jean et Belles de mai, p. 38.
    11. Angelo de Gubernatis, La mythologie des plantes, Tome 2, p. 59.
    12. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 242.
    13. Jacques Brosse, La magie des plantes, p. 208.
    14. Gustave Flaubert, Dictionnaire des idées reçues, p. 50.
    15. Charles Baudelaire, Les paradis artificiels, p. 99.
    16. Guy Ducourthial, Flore magique et astrologique de l’Antiquité, p. 125.
    17. Jean-Marie Pelt, Drogues et plantes magiques, p. 178.
    18. Ibidem, pp. 126-127.
    19. La résine est présente autant chez Cannabis sativa que chez Cannabis sativa var. indica, mais, de l’un à l’autre, sa quantité et sa qualité diffèrent : le chanvre cultivé produit un peu de résine, 1 à 2 %, essentiellement constituée de cannabidiol et d’acide cannabidiolique, alors que le chanvre indien peut former jusqu’à 30 % d’une résine aux fortes proportions de tétrahydrocannabinols. Il s’agit donc de deux produits rigoureusement distincts.
    20. Jean-Marie Pelt, Les nouveaux remèdes naturels, p. 126.
    21. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p. 252.
    22. Wikipédia.
    23. Le jute est tiré de deux plantes : Corchorus olitorius (jute rouge) et Corchorus capsularis (jute blanc) appartenant à des familles botaniques différentes mais obéissant à la même fonction « textile » (fabrication de toiles, sacs, cordes, filets, etc.).
    24. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p. 251.

© Books of Dante – 2019

La grande camomille (Tanacetum parthenium)

Synonymes : matricaire officinale, matricaire vulgaire, matricaire odorante, espargoutte, bouton d’argent, œil du soleil, mandiane, herbe vierge, malherbe, etc.

Autrefois, la grande camomille portait le nom de Chrysanthemum parthenium : si on lui a depuis conservé son adjectif, ce chrysanthemum a disparu au profit d’un tanacetum qui confine à la tanaisie, alors que ce précédent substantif la rapprochait de la vaste tribu fourre-tout des « chrysanthèmes », mot forgé grâce à deux racines grecques : chrysos, « or » et anthemos, « fleur ». Cazin, lui, évoquait une Matricaria parthenium, dont la planche XXIV du Traité raisonné nous rassure de suite quant à son identité : il s’agit bien de la grande camomille qui partage avec sa cousine la matricaire (ou, plus communément, camomille allemande) bien des caractères communs qui peuvent s’expliquer, entre autres, par ce parthenium qui était, il y a fort longtemps, le nom que l’on accordait à plusieurs plantes, et qui provient du grec parthenos signifiant « jeune fille », façon de montrer que la grande camomille est, elle aussi, une plante de la femme. Peut-être est-elle le parthenium décrit par Pline dans un passage de l’Histoire naturelle. « Les Mages préconisaient, d’après Pline, de cueillir le parthenium de la main gauche, en disant, sans se retourner, pour qui on le cueillait, puis d’en mettre une feuille sous la langue du malade et de la lui faire avaler peu après dans un cyathe d’eau » (1). Mais rien n’est dit sur l’appartenance de cette plante à la sphère gynécologique, ce qui n’est pas le cas dans l’œuvre de Dioscoride. Au troisième livre de la Materia medica, chapitre 132, on peut lire l’information suivante : les fleurs « sont valeureuses […] aux inflammations de la matrice ». Ce qui peut paraître bien léger, sans compter que le descriptif apporté par Dioscoride n’est pas en mesure, véritablement, de nous faire clairement identifier cette plante qui pourrait être n’importe quelle autre astéracée assez semblable, d’autant que les traducteurs du grec ancien au français du XVI ème siècle ont cru bon de désigner cette plante par le nom de… matricaire : « la matricaire qui est le parthenion, est nommée par certains amaracon. Elle a les feuilles semblables à la coriandre ». Ah, ah, s’il s’agit des feuilles inférieures de cette apiacée, leur forme évoque davantage les feuilles de la grande camomille, mais si Dioscoride fait référence à ses feuilles supérieures, très divisées et linéaires, elles font effectivement penser aux feuilles de la matricaire. Nous ne sommes donc pas plus avancés. Poursuivons néanmoins la lecture de la Materia medica : « Ses fleurs sont blanches autour et jaunes au milieu. C’est une plante de déplaisante odeur et amère au goût ». Oui, bon… Bien connue des médecins grecs et romains, nous dit-on, elle apparaît cependant comme remède secourable aux pulmoniques et autres lithiasiques.
Au Moyen-Âge, elle est répandue et prisée, mais sans doute encore confondue avec la matricaire, au fur et à mesure de son déploiement géographique d’est en ouest, étant effectivement originaire du Proche-Orient et du sud-est de l’Europe (des Balkans, dont Dioscoride n’est pas très loin d’être originaire).
La prégnance de ses usages anciens est attestée par différents noms : le mot anglais feverfew témoigne des propriétés fébrifuges de la grande camomille, alors que mutterkraut (« herbe des mères », en allemand) rend compte de ses propriétés emménagogues qui n’ont pas échappé au médecin anglais Nicolas Culpeper qui écrivait au XVII ème siècle que la grande camomille est « un fortifiant naturel de la matrice […] Elle nettoie celle-ci en expulsant les restes du placenta après l’accouchement [chose importante sans quoi des infections peuvent se déclarer]. Elle prodigue tout le bien qu’une femme peut attendre d’une plante ».

Selon les circonstances, cette espèce de petite « marguerite » qu’est la grande camomille est bisannuelle, pluriannuelle ou vivace. D’une souche non rampante, s’érigent des tiges dressées et ramifiées, fermes et cannelées, de 60 à 80 cm de hauteur environ. Elles se couvrent de feuilles molles, plates, aux dents peu nombreuses, de couleur vert clair. A la floraison (juin-août), l’on voit éclore des capitules composés de fleurons périphériques fertiles et femelles, et des fleurons centraux hermaphrodites de couleur jaune d’or. Contrairement aux matricaire et camomille romaine, ces capitules sont disposés en corymbes terminaux peu denses (contrairement à l’achillée millefeuille chez qui les capitules floraux très nombreux sont serrés les uns contre les autres). Cela, c’est dans le cas d’une grande camomille sauvage : en effet, une fois cultivée, ses fleurs « doublent » comme on dit, à la manière des pâquerettes pomponnettes.
La grande camomille pousse naturellement dans des lieux plus ou moins incultes, remarquables par leur rusticité : en bordure de chemins, au pied des murs, sur les décombres, aux abords des champs, etc. C’est une plante voisine des habitations du fait qu’elle a été régulièrement semée près des maisons comme plante purificatrice.

La grande camomille en phytothérapie

Une fois qu’on les a froissées, les feuilles et les fleurs de la grande camomille dégagent une puissante odeur balsamique trahissant la présence d’une essence aromatique de couleur bleue (à l’identique avec les huiles essentielles de matricaire et d’achillée millefeuille par exemple), probablement camphrée et dont voici quelques données biochimiques établies par l’analyse chromatographique :

  • Esters : 20 % dont acétate de bornyle, isovalérate de bornyle, acétate de trans-chrysanthémyle
  • Cétones : 25 % dont camphre
  • Monoterpénols : bornéol, bêta-eudesmol
  • Monoterpènes : camphène, alpha et bêta-pinène
  • Lactones sesquiterpéniques : 0,5 % dont le parthonélide (substance qui abaisse la production de sérotonine, et qui serait probablement à l’origine de l’action de la plante contre la migraine)

Tout cela confère à la grande camomille une odeur forte, résineuse, assez peu agréable, un peu comme si on mêlait de l’épinette noire à de la camomille allemande. Quant à sa saveur chaude, amère et un peu âcre, on la doit à de la résine et à un mucilage amer. Enfin, sur la question des principes actifs, ajoutons encore la présence de flavonoïdes nombreux au sein de la grande camomille.

Propriétés thérapeutiques

  • Stimulante, tonique amère légère
  • Digestive, stomachique, carminative, vermifuge
  • Antalgique, analgésique, antirhumatismale
  • Antispasmodique
  • Emménagogue
  • Fébrifuge
  • Antiseptique
  • Insectifuge (abeilles), insecticide (une décoction de grande camomille vaporisée sur des plantes envahies de pucerons les en débarrasse)

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : troubles digestifs par atonie, flatulences, aérophagie, parasites intestinaux (ténia)
  • Troubles de la sphère gynécologique : règles douloureuses, aménorrhée, dysménorrhée, leucorrhée, spasmes et douleurs de l’utérus (hysteralgie)
  • Troubles locomoteurs : rhumatismes articulaires, arthrite, douleur goutteuse
  • Fièvre intermittente
  • Céphalalgie, migraine, maux de tête liés aux menstruations : sur ces points, la grande camomille possède une puissance bien plus étendue que la camomille romaine. Rien qu’en mâchant ses feuilles et en se massant les tempes avec ses fleurs fraîches, la grande camomille lutte déjà contre les crises de migraines. « Il fallut attendre que la femme d’un médecin gallois eut été guérie, grâce à la grande camomille, d’une migraine chronique qui avait duré 50 ans pour que des études sérieuses soient enfin entreprises en Grande-Bretagne. Après des tests cliniques très concluants, cette plante fut présente dans les hôpitaux britanniques à partir des années 1980 » (2).

Modes d’emploi

  • Infusion ou décoction de fleurs fraîches.
  • Infusion ou décoction de feuilles fraîches.
  • Poudre de feuilles sèches.
  • Cataplasme de feuilles fraîches contuses.
  • Macération vineuse de capitules frais.

Note : la plante, qu’elle soit entière ou sous la seule forme de ses capitules, gagnera à ce qu’on la préfère fraîche et non sèche.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • La récolte des capitules de grande camomille se déroule à l’été, en pleine floraison.
  • La consommation des feuilles fraîches peut occasionner l’apparition d’aphtes. Par ailleurs, la grande camomille est incompatible avec la grossesse, et avec les personnes auxquelles on a prescrit des traitements à visée circulatoire.
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    1. Guy Ducourthial, Flore magique et astrologique de l’Antiquité, p. 190.
    2. Grand Larousse des plantes médicinales, p. 140.

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L’huile essentielle de nard de l’Himalaya (Nardostachys jatamansi)

Encore de nos jours, le nard semble aussi mystérieux que celui qui fut souvent nommé ainsi durant bonne partie de l’Antiquité. En réalité, le latin nardus est un terme générique regroupant différentes plantes odorantes et réputées en parfumerie, comme le souligne le suffixe –ar qui signifie « odeur ». Et, parmi ces nards, certains n’en sont pas : subsistent encore dans les glossaires botaniques des plantes à qui l’on a attribué, pour une raison ou pour une autre, le mot « nard », sans que ces plantes aient, pour certaines d’entre elles, un quelconque rapport avec le nard de l’Himalaya qui, rappelons-le, appartient à la famille des Valérianacées. C’est ainsi que nous croisons le faux nard (= ail victorial, Allium victorialis), le nard sauvage (= asaret, Asarum europaeum), le nard de Lobel (= arnica, Arnica montana), le nard d’Italie (= lavande vraie, Lavandula vera), qui ont, cependant, tous en commun de posséder une forte odeur. En revanche, il se trouve que le nard de montagne (= grande valériane, Valeriana phu), le nard champêtre (= valériane dioïque, Valeriana dioica) et le nard celtique (= Valeriana celtica) appartiennent bel et bien à la famille de la valériane officinale. Bien évidemment, de l’une à l’autre de ces plantes, les localisations géographiques changent : s’il est clair que le nard de l’Himalaya pousse à hautes altitudes (3500 à 5500 m) sur les contreforts montagneux de l’Inde, du Népal et du Tibet, il peut être plus complexe de localiser l’aire de répartition exacte du nard celtique : aux pays « celtes » ? En quelque sorte, puisqu’il trouve son origine, également en altitude, dans les Alpes : cette petite valériane sauvage est devenu rarissime du fait de son parfum recherché, responsable non seulement de son succès, mais aussi de sa disparition progressive : « Dioscoride [Materia medica, Livre I, chapitre 7] décrit sa récolte, sa préparation et ses usages médicaux. On l’exportait en masse vers l’Orient, toujours avide de parfums. Au XVI ème siècle, on en expédiait des sacs vers la Syrie et l’Égypte […]. Tout cela n’est plus qu’un souvenir » (1) ma foi fort persistant, à l’image du parfum prononcé du nard, car aujourd’hui encore, on appelle, comme du temps de Dioscoride, cette petite valériane du nom de nard celtique. Le même Dioscoride, dans le chapitre qui précède (chapitre 6), évoque un autre nardus : la lecture de ce passage, quelque peu confondante, mélange plusieurs « nards », dont l’un proviendrait du sous-continent indien, l’autre de Syrie, etc. Pline l’ancien décrit ainsi l’un de ces nards dans son Histoire naturelle : « Le nard est un arbrisseau à racine pesante et grosse, mais courte et noire, fragile malgré sa contexture huileuse, d’odeur fétide comme celle du souchet, de saveur âpre, à petites feuilles serrées. Le nard se reconnaît à sa légèreté, à sa couleur rousse, à sa saveur agréable, mais très astringente. » Ceci est une description assez satisfaisante de Nardostachys jatamansi, même s’il est permis de douter que Pline se soit rendu aux confins de l’Inde et du Tibet, à une altitude moyenne de 4000 m, afin de nous en rapporter le descriptif précis, d’autant qu’il énonce qu’il en existerait une douzaine d’espèces dont on nous dit simplement qu’elles sont d’origine « exotique ». Ce mot ne doit bien évidemment pas être considéré comme synonyme de tropical, mais au sens de non-indigène, c’est-à-dire extérieur au monde connu, l’empire romain d’alors, ce qui peut représenter bien des territoires. Ainsi, quel est ce « nard assyrien » auquel Horace fait référence dans ses Odes ? Ou bien ce « nard odorant » originaire de cette région semi-désertique qu’est le Makran qu’évoque Arrien dans L’Anabase ? Bref, l’identification du nard, comme nous le constatons, demeure malaisée, d’autant plus que lors de l’Antiquité gréco-romaine l’on va jusqu’à imaginer que la racine du nard n’est pas d’origine végétale mais animale, eu égard au fait qu’elle ressemble à « la queue d’un animal à cause de sa forme allongée et de ses petites radicelles bouclées » (2), mais également de son odeur, que d’aucuns, durant l’Antiquité, comparèrent à celle du bouc, odeur prégnante s’il en est. Chez mes grands-parents, il y avait un troupeau de chèvres d’environ quarante têtes. Et un bouc, régulièrement renouvelé. A celui-là, ma grand-mère réservait un cagibi pour lui tout seul. Quand mes grands-parents cessèrent leurs activités, les chèvres et le bouc disparurent. Seule demeura l’odeur de ce dernier qui, incrustée dans les murs, persista durant de nombreuses années.
« L’haleine embaumé du parfum régnera sur ta chevelure », lit-on dans l’Anthologie palatine. « Les effluves d’une chevelure imprégnée de nard… », conte le poète Martial (Épigrammes) : la résistance, cette trace qui perdure dans le temps, c’est ce qui est tout à fait conforme au caractère de cette matière qu’en parfumerie on classe parmi les notes de fond, c’est-à-dire ce qui reste d’un parfum après que les notes de tête et de cœur se soient évanouies.

Quittons la bergerie. Précisons, avant de poursuivre, que Théophraste, puis Ovide à sa suite, situèrent l’origine du nard à la partie nord de l’Inde, ce qui est parfaitement exact. Le Grec et le Romain tombent donc d’accord : est-ce, pour autant, un nard asiatique dont se servaient les anciens Romains pour bénir leurs sépultures ? De même, le flacon de nard, qu’avec la couronne de fleurs, l’on offre à ses hôtes, provient-il de l’Inde ou bien s’agit-il là de nard celtique (que, par abus de langage, l’on appelle aussi nard gaulois) ? Difficile à préciser. Il reste néanmoins que ces deux nards, issus des cimes montagneuses et neigeuses, d’émanation divine car il est entendu que les hautes montagnes sont des dieux les demeures, possèdent chacun un parfum si caractéristique, si précieux aussi, que cette substance est chantée jusque dans Le Cantique des cantiques : « Tandis que le roi est en son enclos, mon nard donne son parfum […] Tu es les plus rares essences : le nard et le safran, avec les plus fins arômes » (selon les traductions de ce passage, il n’est pas question de nard mais d’aspic en lieu et place). Quand on sait à quel point des substances comme le nard et le safran sont rares, on comprend leur propension à être falsifiées. Aussi, ne s’étonnera-t-on point, une fois de plus, de la difficulté qui consiste à exactement identifier ce « nard », sans compter que l’essence de nard était si précieuse et onéreuse que son nom « a fini par désigner le parfum de luxe par excellence », et ce qu’il contienne ou pas du nard. Est-ce donc le nard de l’Himalaya qu’utilisa Marie de Béthanie afin d’en oindre les pieds du Christ ? C’est la question que l’on peut se poser à la lecture de l’évangile selon saint Jean (12 : 3). En revanche, ce que l’on nous y explique, c’est que ce nard était considéré comme pistikè, autrement dit authentique. Considérons qu’il s’agit là du nard de l’Himalaya. Selon des conditions climatiques plus ou moins propices, la taille de cette plante varie de quelques centimètres de hauteur à quelques dizaines. Ses tiges, passablement velues, portent à leur base des feuilles entières, lancéolées, aux nervures presque parallèles et s’ornent de cymes florales dont la couleur rappelle assez celle du chakra de la couronne (violacée), tandis que, logée sous la terre, la plus grosse partie du nard de l’Himalaya, autrement dit ses rhizomes, évoque par sa teinte celle du chakra de la racine. C’est là une signature physique. Elle ne serait pas aussi intéressante si elle ne faisait pas écho à une autre signature : en effet, pour peu qu’on se penche sur les couleurs de l’aura de l’huile essentielle de nard de l’Himalaya, on peut être étonnamment surpris de constater qu’elles sont au nombre de deux : le rouge… et le violet ! Elle permet donc une connexion aux racines de la Terre, mais aussi à celles du Ciel. Par exemple, lorsque Marie de Béthanie utilise l’essence de nard pour en oindre les pieds du Christ, elle les essuie avec ses propres cheveux : « Six jours avant la Pâque, Jésus vint à Béthanie, où était Lazare, que Jésus avait ressuscité d’entre les morts. On lui fit là un repas. Marthe servait. Lazare était l’un des convives. Alors Marie, prenant une livre d’un parfum de nard pur, de grand prix, oignit les pieds de Jésus et les essuya avec ses cheveux, et la maison s’emplit de la senteur du parfum » (3). C’est bien là, je pense, l’union du Terrestre (les pieds, les forces chthoniennes, la couleur rouge, le chakra de la racine…) et du céleste (les cheveux, les forces cosmiques, la couleur violette, le chakra de la couronne…) qu’il faut prendre en compte.
Les chrétiens ont fait du nard un symbole d’humilité. Son parfum, à la fois dense et léger, évoque non sans peine l’odeur d’humus et de tourbe en décomposition, issus de la détérioration de ce que peut compter la litière d’une forêt de feuilles, de branches mortes et brindilles, d’autres débris, aussi bien végétaux qu’animaux. Il représente la terre noire, riche, organique, un peu grasse, quelque peu amère, mais sans froideur, avec juste ce qu’il faut d’épicé et de boisé. Ce qui ne veut pas dire qu’il symbolise les profondeurs souterraines, non : si on l’a dit humble, c’est parce que le nard se situe près de la terre, humilis en latin, qui véhicule un sens assez proche du mot humus. Dire que le nard est fait d’humilité permet de renforcer celle du Christ. Oublions le caractère précieux du nard, considérons seulement son caractère royal et sacré au sens noble, et l’on comprendra mieux cette symbolique. La lecture d’un nouvel extrait de l’évangile selon saint Jean peut y aider : « Judas l’Iscariote, l’un des disciples, celui qui allait le livrer, dit : ‘Pourquoi ce parfum n’a-t-il pas été vendu 300 deniers (4) qu’on aurait donnés à des pauvres ?’ Mais il dit cela non pas par souci des pauvres, mais parce qu’il était voleur et que, tenant la bourse, il dérobait ce qu’on y mettait. Jésus dit alors : ‘Laisse-la, c’est pour le jour de ma sépulture qu’elle devait garder ce parfum. Les pauvres, en effet, vous les aurez toujours avec vous, mais moi, vous ne m’aurez pas toujours’».
Le nard faisait partie des huiles royales employées par les Hébreux afin de consacrer les rois et les prêtres. Il était censé favoriser l’émergence du sentiment de l’Un, la prise de conscience de l’existence d’un Grand Tout, ainsi que l’appréhension du caractère fractal de l’existence : découvrir et comprendre la présence du divin dans le Monde (macrocosme), ainsi que dans notre monde intérieur et personnel (microcosme). Comme souligné par Jutta Lenze, « il représente la ligne de démarcation entre mondes matériel et immatériel, entre la mort et la décomposition afin de pouvoir générer de nouvelles potentialités » (5). Cette complexité, à l’image du parfum de l’huile essentielle de nard de l’Himalaya (qui n’est pas de ceux qu’on place entre des narines non averties) s’exprime par la capacité qui est sienne de fixer et de renforcer les autres odeurs, bien qu’on ne puisse par la considérer comme huile d’ancrage à la terre seulement du fait qu’une grande quantité de ses molécules possèdent des vibrations très élevées, puisque, comme nous l’avons dit, l’une des couleurs de l’aura de cette huile essentielle, qui appelle le chakra de la couronne, se trouve être le violet, couleur qui vibre plus rapidement que le rouge.

Le nard de l’Himalaya en aromathérapie

Au Moyen-Âge, Odon de Meung, plus connu sous le nom d’emprunt de Macer Floridus, rédige une monographie qu’on trouve dans le De viribus herbarum, contenant des références non pas à une seule plante mais à deux : d’une part le nard dit indien, d’autre part le nard celtique dont Macer dit simplement que ses propriétés sont identiques mais moins puissantes. Comme de coutume, il reprend les écrits des anciens de l’Antiquité desquels émergent les données qui suivent : ce nard indien serait un remède des affections hépatiques, vésico-rénales et gastro-intestinales. De plus, l’on dit ce nard emménagogue, intervenant pour faciliter les règles, désobstruer la matrice, réguler les ménorragies. Cardiaque, il calme les palpitations. Une vertu aphrodisiaque lui était conférée par Macer Floridus. Nous aurons bientôt l’opportunité de confronter ces données à celles que l’aromathérapie nous livre à propos de l’huile essentielle de nard de l’Himalaya que nous allons, tout d’abord, décortiquer un petit peu biochimiquement. Extraite des rhizomes par une distillation à la vapeur d’eau qui dure environ six heures, cette huile essentielle liquide reste assez fluide bien que dense (0,95). Sa couleur varie du jaune clair ambré au jaune brun. Directement respirée au flacon, cette huile essentielle développe des arômes très particuliers où se mêlent de la douceur, des épices, du miel, de l’herbe fraîchement coupée, que sais-je encore ? Passée sur la peau, ce sont des odeurs tourbeuses, des relents de vieux cuirs et de patchouli qui prennent le relais et viennent égarer nos narines. Et, de même que le patchouli, l’odeur du nard peut rebuter les narines qui n’y sont pas préparées : « Tu plaisantes !, s’exclame Lamia face au roi Démétrios, je pense que cette odeur est la plus mauvaise de toutes ! », dit-elle au sujet du nard que le roi lui présente (6).
Voici maintenant ce que nous apprend l’analyse biochimique de cette huile essentielle :

  • Sesquiterpènes : 65 % (dont bêta-guyenène, alpha et bêta-patchoulène, calarène…)
  • Sesquiterpénols : 5 à 15 % (dont patchoulol)
  • Monoterpènes : 2 à 4 %
  • Aldéhydes sesquiterpéniques : 2 %
  • Oxydes : 1 %
  • Cétones : 1 %

Propriétés thérapeutiques

  • Anti-infectieuse : antibactérienne, antifongique
  • Régulatrice du système cardiovasculaire, veinotonique, décongestionnante veineuse et lymphatique, phlébotonique, hypotensive, hypertensive, sédative cardiaque
  • Régulatrice du système neurovégétatif
  • Antalgique, anti-inflammatoire
  • Stimulante ovarienne
  • Apaisante, nourrissante et régénérante cutanée, cicatrisante, stimulante des bulbes capillaires
  • Sédative respiratoire

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère cardiovasculaire : arythmie cardiaque, tachycardie, hypotension, hypertension, varice, hémorroïde
  • Troubles de l’interface cutanée : psoriasis, eczéma, plaie, ulcère variqueux, irritation et démangeaison cutanée, dermatite allergique, dermite, dermite de stress, prurit, hallux valgus, zona
  • Névrite, sciatique, migraine
  • Anosmie
  • Insuffisance ovarienne
  • Stress, anxiété, angoisse, tension nerveuse, hyperkinésie, apathie, fatigue émotionnelle, surmenage, choc émotionnel, peur, phobie

D’un point de vue psycho-émotionnel et énergétique

Globalement, les huiles essentielles à haute teneur en sesquiterpènes (cèdre de l’Atlas, myrrhe, gingembre, patchouli, vétiver, ylang-ylang…) sont extraites de plantes employées depuis des temps fort anciens à des fins spirituelles dont elles favorisent le développement.
Contrairement à ce que souligne Jutta Lenze, je ne pense pas que le nard représente une ligne de partage, de démarcation pour reprendre son terme. Bien plus, je conçois l’huile essentielle de nard comme une union, puisque comme nous l’explique son appellation en indien, jatamansi (ou akashamansi) signifie « esprit incarné », mot qu’il faut comprendre comme : dans la chair (into the flesh si l’on est anglais). Il unit le subtil (le violet…) et l’épais (le rouge…) dans le même temps. Pour faire bonne mesure, le nard ne se satisfait pas que des extrêmes, puisqu’un troisième chakra le concerne aussi directement : Anahata (ou chakra du cœur), idéalement placé entre le chakra supérieur qu’est celui de la couronne et l’inférieur de la racine. Mais il ne s’agit pas là que de points isolés : des lignes invisibles les relient. A ce titre, Michel Odoul et Elske Miles attribuent à l’huile essentielle de nard de l’Himalaya une action particulièrement marquée sur le méridien du Cœur. Après vérification, la comparaison entre les propriétés thérapeutiques de cette huile essentielle et ce que regroupe ce méridien en tant qu’usages établis par la médecine traditionnelle chinoise, l’on peut affirmer sans crainte que ce choix, de la part de ces deux auteurs, est heureux : tout déséquilibre de ce méridien s’accompagne, par exemple, d’une perturbation du psychisme et des émotions : un méridien du cœur en bon état, c’est synonyme de joie de vivre et de générosité dans les affects. Au contraire, s’il fonctionne moins bien, peuvent se profiler violence et émotions incontrôlées (excitation, agitation, instabilité émotionnelle, hyperémotivité…). De plus, comme son nom l’indique, ce méridien affecte la sphère cardiovasculaire, terrain sur lequel le nard de l’Himalaya fait merveille (cf. supra). Par ailleurs, un massage de la nuque et des épaules (au niveau du chakra de la gorge, donc) à l’aide de cette huile essentielle est salutaire, car, comme le souligne Jutta Lenze, « cette partie du corps est souvent très contractée, témoignant de notre fonctionnement occidental très volontaire et en force » (7). Par le biais de ce canal, le nard permet à l’énergie d’emprunter un chemin en direction du plexus solaire, puis, plus bas, de « toucher terre » au niveau du chakra de la racine (rappelons-nous – humilis – l’humilité). Cette huile essentielle peut donc être considérée comme une passerelle entre le terrestre et le spirituel. De plus, elle aide à prendre conscience des mondes indicibles. Elle dissout les blocages, apaise, détend, équilibre le système nerveux, voilà pourquoi elle est fréquemment utilisée pour la méditation. Elle permet de s’amender et de partir à la recherche du calme, du relâchement, du réconfort, de la paix, de la foi aussi (quelle qu’elle soit). L’huile essentielle de nard de l’Himalaya est particulièrement destinée aux personnes dispersées, hyperactives, perfectionnistes, à celles qui dramatisent excessivement. On peut également l’employer chez les personnes submergées par des émotions violentes et destructrices (jalousie, souci, tourment, doute, chagrin, trac, peur…), qui se sentent isolées (abandon, solitude, accompagnement de fin de vie) ou bien encore à celles qui ne s’apprécient pas, leur conférant chaleur, confort, force et courage en elle-même.
Devant le parfum de cette huile essentielle, malaise, répugnance, voire rejet peuvent survenir, sans doute parce qu’elle invite à traverser une noire humidité souterraine, effrayante mais néanmoins nécessaire : certaines graines ne peuvent germer sans humus. Face à cette épreuve, il est vrai que des peurs s’expriment tant physiquement que psychiquement. Il n’est pas de grand homme qui n’ait jamais obtenu sa grandeur sans faire preuve d’humilité : c’est bien ce que ce monde occidental perverti ne parvient pas à comprendre (dans ses implications les plus délétères surtout) : oui, il ne parvient pas à comprendre que pour grandir il faut aussi se tenir le plus bas possible. Ce qui explique ce qu’en dit Michel Faucon : « c’est une huile de passage vis-à-vis de tous les deuils que l’on devra faire dans l’existence pour […] continuer sa route » (8).

Modes d’emploi

  • Voie interne.
  • Voie cutanée (huile essentielle diluée en massage ou pure en friction).
  • Inhalation sèche.
  • Diffusion atmosphérique.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

Comme nous l’avons vu, les 2/3 des molécules aromatiques contenues dans l’huile essentielles de nard de l’Himalaya sont des sesquiterpènes qui ne présentent aucune toxicité aux doses physiologiques normales. Cette huile essentielle peut donc s’appliquer pure sur la peau sans risque de dommage puisqu’elle ne l’irrite pas. Cependant, comme toute chose, il est bon de ne faire de cette huile essentielle qu’un usage sur courte durée. La femme enceinte se passera de ses services durant les trois premiers mois de grossesse, ainsi que la femme qui allaite.


  1. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 950.
  2. Susanne Fischer-Rizzi, Le guide de l’encens, p. 209.
  3. Évangile selon saint Jean.
  4. Cela représente le salaire annuel moyen d’un ouvrier de l’époque, c’est donc une véritable fortune.
  5. Jutta Lenze, Huiles royales, huiles sacrées, p. 69.
  6. Athénée, Les Deipnosophistes.
  7. Jutta Lenze, Huiles royales, huiles sacrées, p. 73.
  8. Michel Faucon, Traité d’aromathérapie scientifique et médicale, p. 609.

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Le lédon du Groenland (Rhododendron groenlandicum)

Synonymes : thé du Labrador, thé velouté.

L’inconvénient des huiles essentielles lointaines, c’est que la littérature qui leur est habituellement réservée peut parfois apparaître comme ténue : à deux ou trois caractéristiques succèdent quelques anecdotes, dont le sens ne peut se comprendre que par rapport au contexte duquel elles sont tirées. Avec le lédon du Groenland, je ne vais pas m’aventurer dans un marécage bourbeux au risque de m’y noyer rapidement. Par chance, en Europe, l’on connaît un autre lédon, le lédon des marais (Ledum palustre) qui, contrairement à ce que son nom indique, opte plus favorablement pour les landes tourbeuses issues de l’assèchement des tourbières. Il ne faut donc pas l’imaginer les pattes dans l’eau, à l’image de ce majestueux animal qu’est l’orignal et dont l’aire de répartition recouvre peu ou prou celle du lédon des marais.
Toutes les flores de France vous le diront, le lédon des marais est inconnu sur le territoire national. Si un jour cette plante a été française, c’est durant l’occupation de la Belgique pendant ces quelques vingt années à cheval sur le XVIII ème et le XIX ème siècle (1790-1814 environ). Française, l’on peut penser que cette plante l’est si l’on en croit Cazin qui la localise dans les Vosges, ce qui a été contredit. Absent de France, le lédon se trouve cependant en Belgique et en Allemagne : quelle est donc cette plante qui n’ose pas traverser la frontière ? Pourtant, certaines informations laissent penser que ce lédon aurait, d’une manière ou d’une autre, foulé le sol français. Bien que non naturalisé, il aurait été cultivé. C’est du moins ce que prétend Cazin dans la deuxième édition du Traité pratique qui date de 1858. Il sait néanmoins que ce lédon est, de fait, peu usité en France. Son absence presque complète – lui-même dit ne pas l’utiliser – qui le rend, par force, inconnu, ne lui prête aucune notoriété : « cette plante active, dont l’emploi thérapeutique n’est pas suffisamment déterminé, est très peu employée », conclue-t-il (1). Cependant, dans la très courte monographie qu’il consacre au lédon des marais et que j’ai été très heureux de découvrir, Cazin précise que cette plante est utilisée par les Allemands dans l’industrie brassicole afin de rendre la bière plus enivrante et narcotique. Cela pourrait se cantonner à la seule Allemagne s’il n’y avait pas, dans un herbier datant du début du XIX ème siècle, la présence étonnante du lédon des marais. Cet herbier, à l’initiative d’un médecin français, le docteur Brayer, affiche clairement une planche botanique représentant le lédon des marais dont l’échantillon aurait été cueilli dans le département de l’Aisne, près de la petite ville de Guise, à mi-chemin entre Saint-Quentin et Fourmies. Pourtant, aujourd’hui, cette station n’est pas reconnue pour accueillir une population de lédons des marais à l’état sauvage. S’il y a eu implantation de cette plante dans cette zone, c’est probablement parce que ce lédon fut peut-être cultivé à destination d’une industrie propre à cette région non viticole : celle de la bière. Dans les départements du Nord, du Pas-de-Calais et de l’Aisne, en effet, avant même la généralisation des houblonnières, on faisait intervenir d’autres plantes que Humulus lupulus, plantes dont la réputation antiseptique permettait une meilleure conservation de la bière après sa fabrication, ainsi qu’une stabilité accrue, « de même que l’aromatisation d’un liquide initialement assez fade ». Ces plantes – elles sont au nombre de trois – forment un mélange aromatique qu’on appelle le gruit. On y trouvait le myrte des marais (Myrica gale), l’achillée millefeuille (Achillea millefolium) et, donc, le lédon des marais. Or, près de Guise, c’est-à-dire cette commune où l’herbier de Brayer localise le lieu de la récolte de son échantillon de lédon des marais, on a observé une activité brassicole certaine durant le XIX ème siècle. Peut-on, dès lors, imaginer une culture locale du Ledum palustre pour alimenter l’industrie brassicole environnante ? Rien n’est sûr, mais l’on peut en terminer là en affirmant que la bière de gruit « stimule l’esprit, crée l’euphorie et augmente la libido ». Autant de raisons qu’on avait de se réjouir dans ce grand nord de la France.

Sous-arbrisseau appartenant à la même famille que les bruyères (Éricacées), le lédon du Groenland est une plante endémique de la partie septentrionale du Canada et de l’Alaska, parce que ces régions pourvoient aux besoins de cette plante, à travers des sols qui lui conviennent : proximité de tourbières, muskeg (fondrière de mousse), toundra, sur rocailles et rochers humides, et sols siliceux (surtout pas calcaires), et cela des zones planes de basse altitude à d’autres plus montueuses.
Pas très élevé (30-40 cm), le lédon du Groenland est composé de branches dressées, velues à écailleuses, de couleur brun roux lorsqu’elles sont jeunes. Elles portent des feuilles persistantes, alternes, linéaires (comme celles du romarin), ou bien en forme de fer-de-lance. De nature coriace, ces feuilles possèdent des bords enroulés, sorte de protection face au froid peut-être : vert grisâtre au-dessus, leur surface inférieure s’apparente à un treillis roussâtre d’aspect feutré comme un chapeau. D’odeur forte, couvertes de résine parfumée comme les feuilles du ciste ladanifère, ces feuilles de saveur chaude, piquante et amère, présentent la particularité, avec les branches qui les portent, d’être quasiment imputrescibles. Entre les mois de mai et de juillet, le lédon du Groenland s’orne de fleurs blanches et odorantes disposées en ombelles terminales qui forment par la suite des fruits capsulaires pendants.

Le lédon en phyto-aromathérapie

Si l’on ne s’intéresse pas à des sujets ayant trait à l’aromathérapie, il y a très peu de chance de connaître le lédon du Groenland en France, et même parmi les aficionados des huiles essentielles, il est bien possible de trouver un certain nombre de personnes qui n’en ont jamais entendu parler, parce que cette huile essentielle est rare et, par voie de conséquence, très chère : après un relevé de tarifs effectué auprès d’une dizaine de sites francophones, on se situe, en moyenne autour de 29 € les 5 ml. La localisation géographique n’aide pas non plus : gageons qu’un(e) Québecois(e) saura davantage de quoi il retourne quand on évoque ce lédon, qui en appelle un autre : le lédon des marais, dont la répartition circumpolaire ou boréo-continentale ne concerne pas l’Amérique du Nord, mais l’Asie et l’Europe, ce qui le rend plus proche de nous, bien qu’il n’appartient pas, comme nous l’avons vu, à la flore de France. Nous pouvons donc établir quelques informations d’un point de vue aromathérapeutique en ce qui concerne le lédon du Groenland, et phytothérapeutique au sujet de ce second lédon. Malgré cette proximité, nous verrons que les informations qui se réfèrent au lédon des marais sont beaucoup plus minces que celles qui émanent de l’étude des propriétés de l’huile essentielle de lédon du Groenland. Cette dernière est obtenue par distillation des rameaux fleuris. Produit incolore voire jaune pâle, l’huile essentielle de lédon du Groenland possède une odeur fraîche d’herbe coupée mêlée à une touche douce appuyée qui peut rebuter certains. De cela, une composition biochimique est responsable :

  • Monoterpènes : 50 à 65 % (dont limonène, sabinène, alpha et bêta-pinène)
  • Sesquiterpènes : 25 % (dont alpha et bêta-sélinène)
  • Monoterpénols : 3 à 7 %
  • Sesquiterpénols : 4 à 5 % (dont lédol et palustrol)
  • Cétones : 3 %

Au sujet du lédon des marais, outre sa richesse en vitamine C, l’on sait aussi qu’il contient de la résine et du tanin, ainsi qu’une essence aromatique dont la distillation pourrait nous dire dans quelle mesure cette plante se rapproche du lédon canadien. En tout état de cause, cela n’est en aucun cas une plante inactive si l’on en croit la réputation qui veut qu’elle soit « toxique ». Cependant, le peu qui transparaît dans la littérature spécialisée laisse entendre que, d’un point de vue thérapeutique, ces deux plantes se valent.

Propriétés thérapeutiques

  • Tonique digestive, stomachique, carminative
  • Draineuse hépatique, régénératrice du foie et de la vésicule biliaire, cicatrisante hépatocytaire
  • Décongestionnante puissante, anti-inflammatoire, antispasmodique
  • Antalgique, analgésique
  • Dépurative rénale
  • Inhibitrice de la glande thyroïde
  • Anti-infectieuse : antibactérienne, antivirale
  • Sédative puissante du système nerveux central, narcotique, hypnotique, calmante, relaxante, anti-dépressive

Note : à cela, ajoutons que les feuilles et sommités fleuries du lédon des marais sont toniques (amères), astringentes, vulnéraires, cicatrisantes, sudorifiques et répulsives des insectes (mites, blattes, teignes).

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère hépatobiliaire : intoxication hépatique, hépatite virale et séquelles d’hépatite, petite insuffisance hépatique, congestion hépatique, cirrhose
  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : gastro-entérite, entérite virale, dysenterie, intoxication alimentaire, spasmes intestinaux
  • Troubles de la sphère vésico-rénale : congestion et adénome prostatique, prostatite, prostatite infectieuse, néphrite, intoxication néphrétique
  • Troubles locomoteurs : douleurs au niveau des membres inférieurs (cheville, pied, tendon d’Achille), inflammation des fascias plantaires, arthrose, spasmes musculaires
  • Affections cutanées : allergie et hypersensibilité cutanée, acné, dartre, teigne
  • Troubles du système nerveux : insomnie, insomnie sévère, nervosité, stress, stress extrême, angoisse, panique, colère, spasmes du plexus solaire, déprime, dépression
  • Inflammation des ganglions lymphatiques, adénite
  • Dérèglement thyroïdien
  • Coqueluche, catarrhe pulmonaire
  • Maux de tête

D’un point de vue psycho-émotionnel et énergétique

L’huile essentielle de lédon du Groenland est d’un bon recours lorsqu’on observe une perturbation du chakra du plexus solaire qui peut induire des dysfonctionnements d’ordre hépatique, digestif et articulaire entre autres. Ce qui ne laisse pas d’étonner quand on observe une partie des usages thérapeutiques du lédon du Groenland comme vus précédemment. Rien de surprenant, en réalité, sachant que Manipura porte une action sur le foie et la vésicule biliaire, donc sur les deux méridiens qui sont associés à ces deux organes, relevant l’un et l’autre de l’élément Bois défini par la médecine traditionnelle chinoise, quand bien même cette huile semble agir de manière plus marquée sur le foie, d’un point de vue physique comme psychique.
L’huile essentielle de lédon du Groenland, par sa puissante propriété spasmolytique, intervient avec bonheur au niveau du plexus, surtout quand ce dernier est secoué de spasmes, ce qui peut avoir pour corollaire une insomnie, une insomnie récalcitrante ou bien un stress particulièrement appuyé. De plus, le plexus solaire gère le foie, lequel est le siège de la colère et de la peur : cela peut mener à user de cette huile essentielle en cas d’agressivité, d’angoisse, voire de panique. Enfin, on peut l’employer chez les personnes trop rigides, ainsi que celles chez lesquelles l’ego est exacerbé à travers un complexe de supériorité, une ambition qui confine à un arrivisme des plus douteux : quels que soient les moyens (illégaux, illégitimes, immoraux), seule compte la fin pour ces personnes jupitériennes.

Siège du pouvoir, le chakra du plexus solaire est un centre énergétique qui a pour vocation le contrôle des pulsions et des émotions. On peut dire de lui que c’est un chakra éminemment social, en relation avec ce qui nous entourent à travers des couples émotionnels tels que sympathie/antipathie, attraction/répulsion, etc.

En ce qui concerne spécifiquement le chakra du plexus solaire, petit rappel :

  • Harmonie : coopération avec le plus grand nombre, amour fraternel, altruisme, ouverture d’esprit, confiance en sa propre capacité de pouvoir, courage, force intérieure, dynamisme, vigueur, résistance à la fatigue, activité, responsabilité, sagesse, logique.
  • Disharmonie : peur, timidité, anxiété sociale, lâcheté, soumission, auto-dépréciation. Ou au contraire : domination, possessivité, arrogance (y compris intellectuelle), orgueil, égoïsme, mégalomanie, complexe de supériorité, colère, rancune, dépression, difficulté à assimiler les expériences quelles qu’elles soient, incapacité à prendre du recul face à ces mêmes expériences, rigidité mentale, froideur relationnelle, manque d’empathie, entêtement, esprit trop « cartésien ».

Modes d’emploi

  • Voie orale.
  • Voie cutanée (huile essentielle pure en friction, diluée en massage).
  • Inhalation sèche.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • L’huile essentielle de lédon de Groenland ne convient pas aux enfants de moins de six ans. De même, on observera une certains prudence auprès des femmes enceintes ou qui allaitent.
  • La dermocausticité est toujours possible (en raison des nombreux monoterpènes contenus dans cette huile). Si une potentielle allergie à l’un ou l’autre des composants est connue, mieux vaut la diluer avant usage cutané (20 % maximum).
  • Ne pas utiliser cette huile essentielle en cas de prise d’anticoagulants.
  • En Amérique du Nord, on utilisait les feuilles du lédon comme succédané du thé, d’où son nom vernaculaire de thé du Labrador, alors qu’en Russie, le lédon des marais, distillé avec l’écorce de bouleau, mêlait ses effluves fauves et sauvages à l’empyreume parfum de cette blanche écorce, apprêtant les fameux cuirs de Russie à l’odeur caractéristique.
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    1. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p. 530.

© Books of Dante – 2019

L’olivier (Olea europaea)

Les oliviers, Vincent Van Gogh (1889)

Petit par sa taille mais grand par ses pouvoirs symboliques, l’olivier est un arbre qui a fait montre de ses multiples talents, tant en thérapie qu’en cuisine, et cela depuis l’époque fort reculée déjà où l’homme a compris qu’il y avait en lui une véritable manne à saisir.
Originaire d’Asie mineure, on le rencontre sur l’ensemble du bassin méditerranéen, ainsi qu’au Proche-Orient. Mais il ne s’agit là que d’un olivier d’importation, cultivé. Or, avant cela, des fouilles archéologiques ont montré que l’olivier, à l’état sauvage, faisait déjà l’objet d’une récolte il y a quelques 20000 ans, avant qu’on ne procède à sa culture durant l’âge du bronze, il y a 4000 ans, date à partir de laquelle l’olivier est diffusé par le truchement des Phéniciens, puis, plus tard, des Grecs et enfin des Romains, lesquels en développent la propagation sur l’ensemble des zones méditerranéennes. C’est pour cette raison, qu’aujourd’hui en France on rencontre l’olivier aussi bien en Languedoc qu’en Provence, témoignant de l’arrivée, de l’installation ou du passage de peuples pour qui l’olivier était si capital qu’il aurait été impensable de ne pas l’emporter avec armes et bagages. Sur le territoire français, on trouve des traces vivantes de cette présence des civilisations gréco-romaines dans le Sud de la France, à Roquebrune-Cap-Martin par exemple, petite ville des Alpes maritimes qui accueille encore ce que l’on considère comme le plus ancien arbre de France, un olivier vieux de 2500 à 2800 ans : il « doit son âge vénérable à son aptitude à avoir plusieurs fois ‘rejeté’ à partir de sa souche, formant une sorte d’individu coloniaire » (1). Ce qui explique – par cette exceptionnelle longévité – son omniprésence depuis 4 à 5000 ans, non seulement d’un point de vue agricole, alimentaire et civilisationnel, mais aussi linguistique : les mots olive et olivier émanent tous les deux du crétois élaia dont on a tiré élaion, « huile », latinisée en oleum. Quand on entend le mot huile, on peut penser à celles de colza, de tournesol, de noix, tout autant que d’olives. Pas à l’époque hellénique à laquelle on procédait à la culture de l’olivier dans la péninsule balkanique. En ce temps, l’huile est forcément d’olive, le préciser serait presque un pléonasme, puisque cette huile porte le nom même de l’olive dans ses lettres. « Cette dénomination unique a subsisté, même quand on a utilisé des huiles provenant d’autres plantes, non seulement dans les langues issues du latin, huile en français, olio en italien, oleo en espagnol, mais aussi dans les langues germaniques : oil en anglais, öl en allemand » (2). Il en va de même du mot drupe qui, au départ, ne désigne pas la totalité des fruits à noyau, mais s’applique uniquement à l’olive (en latin : drupa). Autant dire que l’olivier et son fruit ont pris toute la place, d’un point de vue botanique également, puisque l’olivier a donné son nom à la famille qu’il représente – les Oléacées – laquelle regroupe des arbres aussi divers que le frêne ou le lilas. Malgré cette prééminence, ce fruit civilisationnel qu’a été l’olive pour les Grecs, n’est pourtant pas originaire de la péninsule balkanique, quoi qu’on en pense et quoi qu’on en dise : c’est le cas d’Élien, par exemple, qui soutenait que « c’est à Athènes […] que l’on trouva d’abord l’olivier et le figuier ». Plus que de l’ignorance, je crois qu’il s’agit davantage de propagande, les Hellènes ayant fait fort pour imposer dans cette terre conquise qu’était la Grèce des croyances qui devaient être jugées comme indubitables.

L’olivier millénaire de Roquebrune-Cap-Martin (Alpes maritimes).

L’Antiquité grecque, il est impossible de la concevoir sans son symbole qu’est l’olivier porteur de l’olive pourvoyeuse d’huile, dont la préciosité imposait d’élaborer les meilleurs modes de conservation et d’imaginer, après culture et récolte, la mise en œuvre de procédés qui existent encore de nos jours : la conservation des olives par la saumure, le pressage à froid et l’extraction à chaud étaient déjà connus en ce temps de l’époque égéenne préhellénique.
Il est aisé de comprendre qu’à cette splendeur qu’est l’olive on ait voulu attribuer telle origine plutôt que telle autre, que les uns et les autres aient voulu tirer la couverture à eux. On l’a cru d’origine égyptienne, étant associé à Thot et à Isis. De là (c’est-à-dire de Basse Égypte, région de la ville de Saïs), il aurait été importé en Grèce par Cécrops en 1582 avant J.-C. A d’autres occasions, on le fait provenir du pays des Sumériens (plus probable) ou de Libye (très improbable). A ces origines géographiques (dûment justifiées ou non), s’additionnent celles de nature mythologique : Héraclès, dont la massue était en bois d’olivier, forma le premier de ces arbres après qu’il en frappa le sol… ce qui demeure, somme toute, très curieux. A celui qu’on a romanisé en Hercule, il existe un fragment mythologique beaucoup plus connu : je rappelle, au passage, ce que j’ai écrit dans l’article consacré au palmier dattier : « On a beau dire qu’Héraclès rapporta l’olivier et le dattier en Grèce à son retour des enfers, ça n’est pas tant deux plantes que les Hellènes importèrent, bien plutôt un récit portant sur elles : bien avant Létô, existait une divinité orientale beaucoup plus ancienne, Lat, déesse de la fertilité, de l’olivier et du palmier. Un transfert de Lat à Létô marque, comme nous l’explique Jacques Brosse, ‘une annexion politique et religieuse par les Hellènes’ (3) d’un thème archaïque. » De là son installation à Olympie, soit à plus de 200 km de cette ville à laquelle on associe, de facto, l’olivier, parce que la légende qui lie cette ville à cet arbre est la plus célèbre. Les mythographes racontent la querelle qui opposa Poséidon à Athéna. Le dieu au trident revendiquait davantage de royaumes terrestres dont l’Attique, c’est-à-dire cette région grecque dont Athènes est la capitale. Afin de les départager, un défi leur est lancé : fournir à la cité la chose la plus utile, valeureuse et précieuse. Poséidon fiche son trident dans le sol : il en naît un puits d’eau salée (dans certains textes antiques, il est parfois question d’un cheval fougueux). Athéna, que cet exploit ne désarme pas, déjà équipée de sa lance, fait de même, et au point d’impact un olivier surgit, déployant ses branches. Les dieux soutinrent Poséidon, les déesses Athéna, mais Cécrops se rangea en faveur d’Athéna, alors que, bizarrement, Zeus s’abstint, décidé à ne pas émettre d’avis sur cette question. Ainsi, Pallas Athéna l’emporta sur Poséidon, et l’olivier devint le symbole de cette ville qui tira son nom de celui de la déesse. De cette altercation divine, on dit que l’olivier aurait été conservé derrière l’Érechtéion, autre temple que porte l’Acropole avec le Parthénon. On va même plus loin, en soutenant que certains oliviers situés à proximité de l’Acropole descendraient de cet olivier primordial… Ce qui est intéressant, c’est que l’Acropole est formée d’une colline qui avait anciennement pour nom glaucôpion, un mot provenant de glaux, « chouette », cette colline étant effectivement dédiée à une archaïque divinité chouette.

Tétradrachme grec figurant Athéna et deux de ses symboles : l’olivier et la chouette.

Les Hellènes, qui prirent la place, firent en sorte de confondre cette colline avec le culte de leur Athéna, d’où la fusion avec la chouette, et les yeux pers, autrement dit de couleur glauque (4), dont on affuble assez souvent la déesse, tant et si bien qu’en l’absence de toute indication nominale, quand on rencontre « la déesse aux yeux pers » dans les textes antiques, c’est exclusivement d’Athéna dont il s’agit. Bref. Malgré la mauvaise foi évidente du dieu marin, indiquons, à sa décharge, que l’eau salée, c’est toujours bien pratique pour les conserver dans la saumure, les olives. Ah, non mais !… Non, sérieusement. De cette escarmouche divine, il ressort que l’olivier est consacré à Athéna (et par suite à Minerve, ainsi qu’à l’équivalent de Zeus, Jupiter, dont les prêtres portaient un bonnet surmonté d’un brin d’olivier) et, comme tout arbre sacré, il était l’objet d’un culte pieu, comme à Athènes, où ce culte s’accompagnait de celui d’un pilier, rappelant les très archaïques pierres sacrées, dans lesquelles, peut-être, on a investi petit à petit la divinité Athéna émergente, bien avant que sa tête soit coiffée d’un casque étincelant, portant un bouclier (l’égide) et brandissant une lance : cela, c’est la description d’une Athéna davantage aboutie. Objet de culte, certes, l’olivier est particulièrement respecté : bien qu’il poussât en abondance dans la plaine d’Éleusis, il était protégé au point que ceux qui s’attaquaient à lui étaient justiciables. En réalité, ennemis ou pas, on se gardait bien d’endommager le moindre olivier, arbre dont on employait le bois pour une unique raison : la fabrication de statues représentant les divinités, et rien d’autre, sans quoi l’on encourrait le plus terrible des châtiments divins. A ce bois, s’ajoute l’huile qu’on tire des fruits de l’olivier, non moins sacrée. Elle n’était pas tant qu’alimentaire, mais surtout de première nécessité pour l’éclairage, dont la lumière fournie rappelait celle du soleil et du divin : ainsi, « l’olivier devient l’arbre de la vie par excellence […] : l’huile qui allume les lampes, maintient la lumière dans le monde, et par la lumière, la vie » (5). Certains se targuèrent même de faire une plus forte consommation d’huile que de vin ! Bref, « on pouvait encore admirer du temps de Pausanias une lampe d’or consacrée à la déesse [Athéna] : ‘On la remplit d’huile et on attend le même jour de l’année suivante, bien que la lampe soit allumée de jour comme de nuit’. Même si l’auteur de la Périégèse ne le dit pas, il est clair que cette huile merveilleuse provenait des fruits de l’olivier sacré » (6), ce qui rappelle la grandeur de celle qui devait illuminer le monde, et dont on accroissait la ferveur par l’onction d’huile d’olive qu’on réservait, dans un but bien évidemment sacré, aux statues des divinités, afin de les illuminer elles aussi, d’en perpétuer pour toujours l’étincelante ardeur (7). La lampe qui brille continuellement est un fréquent motif : ce prodige ne tient vraiment que seulement si le divin est à l’œuvre. Il s’agit d’une lumière éternelle qui ne meurt jamais, de même que l’olivier symbole d’Athéna qui fut, dit-on, brûlé par Xerxès en même temps que le temple dédié à la déesse : cet olivier, croit-on, survécut à ce blasphème, de même que ce ginkgo, à Hiroshima… Après l’incendie, une pousse naquit au pied de cet olivier calciné. Plante de victoire, au même titre que le laurier, l’olivier, par le biais de cet épisode, nous fait comprendre quelle ténacité l’anime. Associé à la force de par sa longévité, la dureté de son bois et son caractère toujours vert, il représente la réussite et le succès dans les entreprises, qu’elles soient civiles, militaires ou sportives : rappelons que ce furent les oliviers du bois sacré de Pantheion à Olympie qui fournirent des rameaux dont on confectionnait les couronnes destinées aux vainqueurs des jeux. De là, il n’est pas très compliqué de comprendre qu’il implique prospérité, abondance, fécondité. A son sujet, on parle de pureté et de chasteté également : c’est, du moins, ce qui transparaît à travers le fait que la culture et la cueillette devaient être assurées par des personnes tout aussi pures et chastes : maris fidèles, jeunes filles vierges, etc. Ce rituel sacré s’accompagnait de crainte et de tabou : il exista très tôt cette croyance selon laquelle les prostituées ne pouvaient s’en mêler sous peine de faire périr l’arbre, du moins de le rendre stérile. De même pour celles qu’on disait « sorcières » : on trouve trace de cette antique superstition dans le Malleus Maleficarum de Sprenger et Institoris, « marteau des sorcières » datant tout de même de 1486 (ou 1487). Mais bon, la bêtise ne s’affecte pas du nombre des années…

Pallas Athéna, Gustav Klimt (1898)

Loin du monde grec, on trouve trace de l’olivier dans la Bible, ce qui n’a rien de bien étonnant, étant très fréquent au Proche-Orient (Liban, Palestine, Israël, etc.). Ce qui est bien plus captivant, c’est que l’olivier est associé à bien des épisodes bibliques, dès l’entrée de Jésus à Jérusalem pour commencer, jusqu’à composer en partie, avec le cyprès, le cèdre et le palmier, la croix christique, en passant par sa présence aux abords des jardins de Gethsémani : rappelons le mont des oliviers, cette colline proche de Jérusalem sur laquelle Jésus pria la nuit qui précéda son arrestation. Cela ferait de l’olivier un arbre présent à tous les âges de la vie, de même que lorsque la mort survient (en Grèce, lors des cérémonies funèbres, les bûchers étaient abondamment arrosés d’huile d’olive). L’olivier s’illustre aussi à travers un épisode de la Genèse demeuré célèbre : pour signifier son divin pardon, Dieu annonce la fin du déluge en envoyant à Noé la colombe porteuse du rameau d’olivier (8) qui prend ici le signal de la paix, un aspect qui apparaît brièvement dans la littérature grecque, chez Aristophane du moins, où il fait dire à l’un de ses personnages (dans Les Grenouilles) : « Ne t’emporte pas loin des oliviers », autrement dit : reste en paix (si possible). Histoire de marquer sa prééminence grandissante, les mythographes chrétiens osèrent affirmer que la Sainte Ampoule fut apportée à Clovis par une (autre) colombe, afin de tracer un parallèle osé avec l’histoire du Noé diluvien, et surtout l’empreinte très chrétienne du baptême de ce premier roi franc… libre mais pas vraiment paisible : peut-être aurait-il fallu lui ajouter, comme à la salade, davantage d’huile pour éviter de gripper… ^^. Il existe au sujet de l’huile d’olive, une vertu apaisante qu’on ne rapporte pas souvent (car probablement trop anecdotique : faut savoir la caser, celle-là !), mais que je trouve parlante au regard de ce que nous évoquons présentement. J’ai découvert ça dans l’œuvre de Cazin : « Jetée sur un liquide, elle [l’huile d’olive] en unit la surface, ce qui l’a fait proposer pour calmer les flots de la mer autour d’un vaisseau dans une tempête » (9). Ce qui l’a fait abandonner : merci bien les marées jaunes ! Mais, plus rigolo, ça aurait, pour sûr, bouché un coin à ce bougon de Poséidon, et peut-être donné naissance à l’expression « calme comme une mer d’huile »…

N’étant pas réservé qu’aux seuls dieux, l’olivier s’est, bien évidemment, répandu au sein même de cette vie dite profane, enfin, celle des gens de tous les jours, comme vous ou moi, qui ne faisons pas autant de chichis. Et là encore – comment en douter ? – l’olivier apparaît à tous les moments marquants de l’existence. Son implication démarre bien avant les rites de nuptialité : les précédant même, il les favorise. Par exemple, « les jeunes filles qui veulent apprendre si pendant l’année elles se marieront vont toutes nues […] cueillir une branche d’olivier vert. Elles en détachent une feuille, l’humecte avec de la salive et la jettent dans la cheminée en prononçant ces mots : ‘Si tu me veux du bien, saute, si tu me veux du mal, reste immobile’ » (10). Puis l’on attend que l’oracle soit prononcé : si la feuille se consume sans bouger, la demande de la jeune fille restera caduque. Toujours en Italie, dans la petite cité d’Arpino, située à 120 km de Rome, un code de couleurs permettait aux jeunes filles de savoir à quel degré se perchait l’amour que leur portaient leurs amoureux. C’est en observant la couleur du ruban qui ceinturait la branche d’olivier qu’ils portent en sortant de l’église le dimanche des Rameaux que les jeunes filles savent si, d’aventure, elles arpentent une piste verte ou une noire !… Trouver un amoureux, savoir le garder, c’est déjà une belle chose. Encore fallait-il passer l’écueil que représentait autrefois la belle-mère. Quand la jeune fille parvenait à se la concilier, on pouvait assister à cela : « Dans un chant populaire de l’Ombrie [nda : région d’Italie centrale dont la capitale est Pérouse], la belle-mère donne la bénédiction nuptiale à sa belle-fille au moyen d’une branche d’olivier : ‘Je te bénis avec la branche d’olivier, puisses-tu apporter la paix dans ma maison’ » (11), espérant par là ajouter de la paix à la paix et bannir autant que faire se peut les épisodes orageux que la littérature populaire imagine assez souvent entre la belle-mère et sa bru, tout occupées à se crêper le chignon. Par bonheur, alors que l’huile d’olive « a le don de capter avec force les radiations et les influences » (12), l’olivier en tant que tel est un répulsif qui s’exprime en expulsant les esprits des maisons, en interdisant les « sorcières » d’y entrer, conjurant autant la foudre que la grêle durant les orages (on plante alors des rameaux d’olivier dans les champs, on les tient près des cheminées, etc.). Et si jamais l’on a un quelconque doute sur un possible sortilège, l’on peut toujours en passer par l’oléomancie, lecture divinatoire de gouttes d’huile que l’on déposait dans l’eau « pour savoir si le mauvais œil a pris ou non », nous explique Angelo de Gubernatis (13). Par l’espoir de fertilité et de fécondité qu’il implique, l’olivier est, en effet, très souvent, par ses rameaux, fiché dans les champs, et pas seulement en Italie, puisque j’ai découvert récemment que dans certains pays slaves l’on se prêtait à un rituel qui a pour nom le badnjak : de Noël à l’Épiphanie, soit durant les douze nuits sacrées, l’on fait brûler, plusieurs jours d’affilée, une assez grosse branche (du chêne très souvent) additionnée parfois d’encens, de myrrhe et d’huile d’olive. Une fois le tout brûlé, on en disperse les cendres dans les champs afin d’en accroître la fertilité, ce qui rappelle, immanquablement, les libations d’huile d’olive avec la bûche de Noël, qu’ainsi l’on « baptise » pour, surtout, le meilleur à venir, ce qui me remémore – cette histoire de baptême – la manière dont on procédait en Provence lors des accouchements : la sage-femme employait de l’huile d’olive pour aider le bébé à mieux sortir par les voies naturelles, puis il était baigné au vin : « né à l’huile et rougi au vin, il était assuré d’une vie qui resterait vivace en toute saison » (14), ce qui évoque, limpidement, un épisode plus ancien rapporté par Cazin : « L’empereur Auguste demandait au centenaire Romulus Pollion comment il avait fait pour conserver jusque dans un âge avancé la vigueur de corps et d’esprit qu’il montrait : ‘C’est, dit le vieillard, en usant habituellement de vin miellé à l’intérieur et d’huile à l’extérieur’ » (15).

Et nous voilà rendus à la place médicinale occupée par l’olivier, sur laquelle nous ne nous étendrons pas trop ici, sachant que l’intégralité de la seconde partie lui est dévolue. C’est à cette occasion que nous discuterons un peu du régime crétois, que l’on a élargi au bassin méditerranéen, ce qui est heureux puisqu’il n’a pas lieu qu’en Crète, en Grèce également (et dans bien d’autres pays) où, durant l’Antiquité, un oignon, une galette et une poignée d’olives formaient assez souvent le repas du citoyen lambda, l’olive composant avec le froment et la vigne une triade sacrée. Ces mêmes olives que suçotent le poète Horace, tout en broutant sa chicorée et sa « mauve légère », sont les mêmes que préfère Martial à la pintade et à je ne sais plus quel autre gallinacé. Il faut les comprendre, cent grammes d’olives valent bien un steak. D’olives noires, s’entend. Ce qui n’est pas évident quand on lit les vieux textes et que cela n’est pas notifié. Ce qui n’est pas le cas chez Dioscoride, puisqu’il signale tant les vertes que les noires. C’est ce que l’on peut saisir à travers ces deux extraits :
– « L’huile d’olive qui est singulière pour la santé est celle qui se tire des olives qui ne sont pas mûres » (16) ;
– Les olives « qui sont noires et bien mûres se corrompent plus facilement et nuisent à l’estomac. Elles offensent la vue et provoquent des douleurs de tête » (17).
A se demander si l’on parle bien d’olives noires ici, ou bien ?… (on n’est jamais à l’abri d’une surprise). Pour résumer la masse d’informations ayant trait à l’usage thérapeutique de l’olivier, disons qu’on ne s’arrêta pas qu’aux olives et à leur huile, les feuilles ayant été préconisées depuis au moins le temps de Dioscoride, puisqu’elles furent considérées comme astringentes, résolutives et « mondicatives » : elles faisaient donc merveille dans les affections bucco-dentaires (aphtes, resserrer les gencives et raffermir les dents branlantes), et s’adressaient aussi bien à d’autres douleurs, oculaires et auriculaires entre autres, lombaires et cutanées surtout (plaie, ulcère, escarre, brûlure). Quant à l’huile, elle servait déjà pour soigner des affections pour lesquelles elle est reconnue utile aujourd’hui : troubles de la sphère hépatique et biliaire, coliques néphrétiques, etc.
Au Moyen-Âge, alors que le Grand Albert se fend d’une recette d’huile rouge (très) améliorée, du moins sophistiquée, nous voyons siéger, dans l’œuvre d’Hildegarde de Bingen, l’Oleybaum, à l’image de miséricorde, dit-elle, ce qui peut se bien comprendre, et dont elle utilise l’écorce et les feuilles comme remèdes digestifs, fébrifuges, antigoutteux, cicatrisants, rénaux et cardiaques, ce qui, ma foi, lorsqu’on prend connaissance du tableau thérapeutique de l’olivier (feuilles, écorce, huile) est plus que parfait, c’est plus qu’un bon point qu’on peut accorder à l’abbesse qui, toutefois, devait connaître une huile d’olive un peu différente de celle qui fait notre quotidien : « si on en mange, elle provoque des nausées et rend les autres aliments désagréables à manger » (18). Peut-être avait-elle affaire à une huile d’olive extraite à chaud, qui sait…

Avant de parvenir à l’étape conclusive de cette première partie, je tiens à partager ici même un autre truc que j’ai repéré à la lecture de Cazin et qui, vu ce que j’ai écrit jusque là, m’a forcément fait sourire : sans ciller, le docteur Cazin rapporte les propos d’un médecin ayant efficacement employé l’écorce d’olivier dans les fièvres intermittentes. Le nom de ce médecin, plus qu’un indice, est un joli clin d’œil : Pallas. Qui est, nous l’avons vu, ni plus ni moins que l’épiclèse de la déesse Athéna.

Un peu de botanique avant de passer à la suite ? Zou ! Arbre au tronc noueux et à l’écorce gris clair couvrant un bois au grain très fin, l’olivier résiste particulièrement à la chaleur, d’où son acclimatation dans la plupart des zones de type méditerranéen du globe. Ses feuilles persistantes n’y sont pas étrangères : vernissées, elles limitent l’évaporation de l’arbre. Opposées et lancéolées, elles présentent une face supérieure vert bleu cendré (glauque, donc), alors que l’autre est argentée. Au printemps, vers avril et mai, on voit surgir à l’aisselle de ces feuilles des grappes de petites fleurs à quatre pétales de couleur blanc crème, très odorantes, à parfum de réséda dit-on. Ce sont donc elles qui donnent naissance à ces drupes qu’on appelle des olives qui sont vertes dans un premier temps, puis plus ou moins rosâtres, avant de bleuir dans le violet ou de violacer dans le bleu, pour finir par forcer jusqu’au noir presque complet, du moins ténébreux. Nous autres, bêtes que nous sommes parfois, et qui n’avons jamais vu d’olivier, nous ignorons peut-être qu’il n’existe pas un olivier qui fournit les olives vertes et un autre les noires : non, c’est bien le même arbre qui est capable d’un tel prodige. Ces deux types d’olives sont simplement cueillis à deux stades de maturité différents. L’olive verte, qui se récolte donc non mûre, aux environs du mois de septembre, est lessivée, baignée avant d’être passée à la saumure. Quant à la noire, on laisse faire la Nature : cueillie plus tardivement durant l’hiver, à l’état blet, ce fruit ridé par le gel est ensuite séché au soleil ou par le moyen du gros sel, puis conservé dans l’huile mais pas obligatoirement. L’olive, jamais avare comme nous l’avons vu, se décline en bien des variétés parmi lesquelles nous pouvons citer la picholine, la triparde, l’olive de Lucques, l’amellau, etc.

De même que nous faisons une distinction entre l’olive verte et la noire, il est bon de séparer l’olivier sauvage du cultivé (le second étant une sous-espèce du premier). L’olivier sauvage possède un petit gabarit, ses rameaux épineux se couvrent de petits fruits peu huileux, alors que, tout au contraire, l’olive cultivée a tendance à « faire du gras ». Présent dans les maquis des régions méditerranéennes, il forme de si vastes ensembles qu’on peut parler à leur endroit, non pas d’oliveraies, mais de véritables forêts d’oliviers, telles qu’on peut les voir en Espagne, au Maghreb, en Turquie. L’olivier cultivé est beaucoup plus grand : il peut atteindre 20 m, bien que souvent plus petit parce que taillé pour en faciliter la récolte, il a perdu ses épines, ses feuilles se sont allongées (5 à 8 cm), de même que ses drupes, devenues plus volumineuses (jusqu’à 3,5 cm).
Soulignons, pour en terminer là, la fragilité de l’olivier face au froid : il résiste jusqu’à – 8° C, mais jamais au-delà. Or, en février 1956, après un mois de janvier particulièrement doux, une vague de froid brutale s’abat sur toute la France, les températures chutent tant et si bien (- 20° C à Aix-en-Provence tout de même, alors que la température minimale de cette ville en février et de 1,3° C) que 75 % des oliviers français (environ cinq millions) sont décimés. Avant cet hiver qui a marqué la mémoire de nos aïeuls, il y en eut bien d’autres qui saccagèrent des oliveraies entières : 1880, 1870, 1829, 1788, 1770, 1768, 1767, 1766, 1709, 1665, 1664, 1621, 1608, 1564, 1507, etc.

L’olivier en phytothérapie

Voilà que nous entamons un vaste chapitre, tant la place de l’olivier en thérapie est majeure, au point de pouvoir remplir l’intégralité d’un volume (un très gros). Et encore, nous concentrerons-nous exclusivement sur ce volet, car évoquer l’olive en cuisine ou son huile comme matériau d’éclairage à travers les âges nous forcerait à compiler bien des informations qui ne tiendraient pas au sein de ces maigres pages.
Avant de parvenir tout de suite à l’huile d’olive pour laquelle nous réserverons un encart spécial (j’emploierai alors une couleur de texte différente), attardons-nous tout d’abord sur les fractions végétales non alimentaires qu’offre l’olivier, à savoir ses feuilles et son écorce qui sont, en considérant exclusivement l’olivier sauvage, des produits issus de la terre que nous ne pouvons pas passer sous silence. Les feuilles et l’écorce de cet olivier ni cultivé ni greffé sont sans odeur, de saveur âpre et amère. Des deux, c’est sans doute l’écorce qui est la moins connue et, partant, la moins utilisée (je crois que l’inverse est aussi vrai). Elle a, en commun avec les feuilles, des tanins et de l’oleuropéine. Les feuilles, quant à elles, outre leur grande richesse en sels minéraux et oligo-éléments (5 % : calcium, phosphore, magnésium, silice, soufre, sodium, potassium, fer, chlore…), contiennent divers acides (malique, gallique, tartrique, lactique, glycolique), des saponines, un principe amer portant le nom d’oléoropine, du mannitol, des matières plus anodines comme cire, résine et gomme, enfin plusieurs flavonoïdes dont le rutoside, et quelques traces d’une essence aromatique spéciale.
Les fruits – ces drupes qu’on appelle olives – présentent un profil biochimique assez variable selon qu’elles sont encore juvéniles ou bien carrément noirâtres : en gros, l’olive noire perd en eau ce qu’elle gagne en lipides (lesquels sont multipliés par quatre dans le laps de temps qui sépare une olive verte d’une noire). Diversement localisés, ces lipides se trouvent dans une proportion de 10 à 35 % dans la pulpe, davantage dans le noyau (qui contient une amande), de l’ordre de 25 à 50 %.
Ce fruit, avant qu’il ne passe à la presse, contient aussi stérols et tocophérols, des pigments, ainsi que ce principe amer dont on a décelé la trace dans feuilles et écorce, l’oléoropine. Très nutritive, l’olive affiche, en moyenne, 224 calories aux 100 g.

Propriétés thérapeutiques

  • Écorce : astringente, tonique amère, fébrifuge
  • Feuilles : astringentes, toniques amères, fébrifuges, stimulantes des fonctions hépatiques, diurétiques légères, hypotensives par vasodilatation périphérique, hypnotiques légères, antidiabétiques, hypoglycémiantes

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère cardiovasculaire et circulatoire : hypertension (et troubles associés parmi les plus communs), insuffisance cardiaque, artériosclérose
  • Troubles de la sphère vésico-rénale : insuffisance rénale, cystite, lithiase urinaire, excès d’urée sanguine, œdème
  • Troubles locomoteurs : algies rhumatismales et goutteuses, polyarthrite rhumatoïde, ostéoporose (en prévention par amélioration de l’assimilation de la vitamine D)
  • Insuffisance hépatique
  • Fièvre, fièvre intermittente
  • Affections cutanées : plaie, plaie putride ou gangreneuse

Au sujet de l’huile d’olive

Au cours de sa maturation, l’huile s’élabore au sein de l’olive : on appelle cela la lipogenèse (les teneurs en huile dépendent de la saison mais, entre autres, du climat). Après récolte, les olives sont triées, lavées, broyées (noyaux y compris) et malaxées. Lors de cette dernière étape, une pâte est obtenue. Elle sera par la suite centrifugée mécaniquement, action qui permettra la séparation de l’huile d’avec le résidu (= le tourteau). En moyenne, il faut compter 5 kg d’olives pour produire un litre d’huile. Ceci fait, vient ensuite le temps du stockage à l’abri de l’air, de la lumière et de la chaleur. Ce mode d’extraction est dit « à froid », en opposition à celui qui fait intervenir la chaleur. C’est l’un ou l’autre mode d’extraction qui détermine la qualités des huiles. L’extraction « à froid » permet d’obtenir une huile végétale uniquement à l’aide de procédés mécaniques (pression par vis, centrifugation, etc.). Une huile d’olive obtenue par ce type de procédés est qualifiée d’huile vierge si elle contient moins de 2 % d’acides gras libres, d’huile extra vierge si ce taux tombe au-dessous du pourcent. Quant à l’extraction « à chaud », il s’agit là de traitements chimiques et surtout thermiques que l’on met en œuvre. Les huiles qu’on en retire ne peuvent être désignées comme vierges. Ainsi, lorsqu’on lit une étiquette sur une bouteille d’huile, on peut savoir quel mode d’extraction a été employé (la dénomination des huiles végétales en France a été établie par le décret du 11 mars 1908, elle est donc obligatoire). Bien évidemment, c’est d’une importance capitale, pour la bonne et simple raison qu’une huile vierge est de bien meilleure qualité qu’une huile standard, et qu’on ne saurait préférer cette dernière en phyto-aromathérapie ainsi qu’en cuisine. Actuellement, en France, l’intitulé suivant est le plus courant : huile d’olive vierge extra (dont l’acidité ne peut être supérieure à 0,80 g d’acides gras libres pour 100 g d’huile). Quant à l’huile d’olive non vierge – la raffinée, donc –, elle se fait de plus en plus rare en France, et c’est heureux. Cette huile-là est loin d’être bienfaisante pour la santé : elle ne sent pas bon (dire qu’elle pue est plus exacte), est indigeste, etc., tout le contraire de l’huile d’olive vierge qui présente des vertus multiples.

De l’huile d’olive vierge, l’on peut établir quelques données chiffrées qui restent, rappelons-le, des moyennes. Les divers constituants qui la composent se répartissent comme suit :

  • Acides gras saturés (palmitiques et stéariques surtout) : 14 à 15 %
  • Acides gras poly-insaturés : 8 à 10 %
  • Acides gras mono-insaturés : 75 à 78 %
  • Vitamine E : 10 à 15 mg au litre
  • Vitamines A, K, D
  • Vitamines B, C : traces

L’huile d’olive est particulièrement riche en acide oléique ou, mieux connu, en oméga 9 (72 à 76 %) : c’est cela qui lui permet de lutter efficacement contre les taux de cholestérol trop élevés et, par conséquent, contre les affections cardiovasculaires. De plus, elle est très digeste et cholagogue, elle joue un rôle non négligeable sur le transit intestinal. Hormis ces quelques qualités médicinales, on peut dire au sujet de l’huile d’olive qu’elle est utilisée par voie externe, en massage surtout. Elle revitalise et protège l’épiderme : étant de nature épaisse, elle se destine surtout à la couche cornée de la peau. Listons plus précisément propriétés et usages thérapeutiques de l’huile d’olive vierge :

Propriétés thérapeutiques

  • Très nutritive (900 calories aux 100 g), protectrice de l’appareil digestif dans son entier, draineuse hépatique et biliaire, cholérétique, préventive des coliques hépatiques et des lithiases biliaires, laxative, purgative, vermifuge
  • Adoucissante, émolliente, cicatrisante, protectrice solaire, résolutive
  • Diurétique
  • Préventive du durcissement des artères et de l’artériosclérose
  • Anticancéreuse : au niveau du tube digestif ; chez la femme, cancer du sein (des études ont montré qu’à raison d’une cuillerée à soupe d’huile d’olive par jour, les risques étaient diminués de 45 %)
  • Anti-oxydante
  • Rôle prépondérant dans la constitution des membranes cellulaires, de la matière cérébrale, des hormones

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : occlusion intestinale, constipation, constipation spasmodique, irritation des voies digestives, colique après accouchement, dyspepsie, hyperacidité gastrique, vers intestinaux (y compris ténia)
  • Troubles de la sphère vésico-rénale : prévention des coliques néphrétiques, douleurs néphrétiques, strangurie, hydropisie
  • Troubles de la sphère hépatobiliaire : insuffisance hépatique, lithiase et « boue » biliaires
  • Affections cutanées : irritations, démangeaisons, brûlure, coup de soleil, peau sèche, déshydratée, crevassée, gercée, plaie (même profonde), ulcère, abcès, furoncle, dartre, eczéma
  • Affections bucco-dentaires : déchaussement dentaire, pyorrhée
  • Troubles locomoteurs : algie rhumatismale, névrite, entorse
  • Rachitisme, anémie
  • Crise migraineuse
  • Toux sèche irritative
  • Chute capillaire

Modes d’emploi

  • Décoction de feuilles.
  • Décoction d’écorce.
  • Teinture alcoolique (feuilles ou écorce).
  • Poudre de feuilles ou d’écorce.
  • Cataplasme de feuilles bouillies dans du vin rouge.
  • Macération huileuse de fleurs de millepertuis dans l’huile d’olive (« huile rouge »).
  • Macération huileuse de pétales de lis blanc dans l’huile d’olive.
  • Émulsion d’huile d’olive dans du vin rouge.
  • Huile d’olive en nature dans l’alimentation.
  • Huile d’olive en cure (voie interne).
  • Huile d’olive en externe (par massage) ; s’associe bien avec de nombreuses huiles essentielles.
  • Olives vertes ou noires en nature.
  • Cataplasme d’olives noires écrasées.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • D’un point de vue culinaire, sachons parler de l’huile d’olive sans dire d’âneries : oui, elle résiste très bien à la cuisson, ainsi qu’à la friture. En effet, son « point de fumée » est l’un des plus élevés parmi toutes les huiles végétales se destinant à l’art culinaire (210° C), parce que sa très faible teneur en iode la protège de l’oxydation. Sa stabilité lors de la cuisson est donc supérieure à celle de l’huile vierge de tournesol, par exemple, ou de celle des beurres ou autres margarines qui doivent impitoyablement être bannis hors des fourneaux, sauf si ce n’est pour un usage alimentaire sur les tartines du matin. Et encore… Ainsi, que les mauvaises langues, qui répètent l’antienne selon laquelle l’huile d’olive ne doit en aucun cas être chauffée, se taisent : elles ne savent manifestement pas de quoi elles parlent.
    L’huile d’olive vierge se prête admirablement à une consommation en tant qu’aliment cru : assaisonnement des salades, des crudités, des fromages frais et, pourquoi pas, de la glace à la vanille (si vous ne connaissez pas, c’est à tenter, cela permet de découvrir l’huile d’olive sous une autre facette). Il est tout à fait possible de l’aromatiser (en particulier l’huile d’olive vierge courante, pas celle à 35 € la bouteille !…) à l’aide d’un ou de plusieurs aromates/condiments : ail, oignon, piment, basilic, estragon, laurier, romarin, thym, muscade, cannelle, clou de girofle, etc., sous forme de plantes sèches ou fraîches, ou bien, pourquoi s’en priver, d’huiles essentielles, lesquelles permettent aux huiles végétales une meilleure conservation.
    L’huile d’olive vierge de haute qualité se goûte comme le vin. Si vous avez l’occasion de visiter un moulin, prenez part à une séance de dégustation. Dans un premier temps, appliquez une toute petite goutte à l’intérieur de votre poignet, comme vous le feriez d’un parfum ou d’une huile essentielle, massez légèrement et, enfin, humez. Dans un second temps, trempez un petit morceau de pain dans un peu d’huile et dégustez.
    Il en va de l’huile comme du vin : il existe, pour chacun de ces deux produits, d’excellents crus comme d’ignobles piquettes. A ce titre, il est bon de noter que depuis 1992 un ensemble de termes a été défini en ce qui concerne la dégustation de l’huile d’olive vierge : fruité, amer, piquant s’appliquent aux qualités, alors que moisi, grossier, rance, chôme, vineux, s’attachent à souligner les défauts.
  • Après ces dernières lignes et les précédentes, dans lesquelles se sont succédé les bénéfices thérapeutiques et culinaires de l’huile d’olive vierge, il est impossible de passer sous silence ce que l’on appelle le régime crétois, harmonieuse synthèse de ces deux aspects. La Crète baigne dans la mer Méditerranée, au large de la Turquie. Sur cette île poussent des oliviers. Bref. Le régime crétois, en observant la pyramide suivante, se comprend aisément :Dans les années 1980, l’Inserm de Lyon s’est intéressé aux relations entre régime alimentaire et propension à l’infarctus. Un échantillon de 600 personnes s’est prêté à l’expérience. Deux groupes furent constitués : le groupe n° 1 (régime alimentaire crétois) et le groupe n° 2 (régime habituellement préconisé par la plupart des cardiologues). Cette étude, qui aura duré 5 ans, montre que l’ensemble des personnes du groupe n° 1 a vu une réduction de près de 70 % des cas de crises cardiaques, une étonnante prévention des cas de rechutes après un premier infarctus. L’alimentation seule n’explique pas tout mais contribue à éclairer une partie de ce tout. Le régime crétois n’est pas une fontaine de jouvence à lui seul. Bien d’autres critères entrent en compte. Moi-même qui prends autant que possible en considération la dimension holistique applicable à chaque être humain, je ne me permets pas de dire que le régime crétois est la solution miracle. Il n’en est qu’un élément. Comme le peuvent dire certains : la santé passe absolument par l’assiette. L’assiette y contribue mais n’est pas suffisante pour expliquer certains maux. Autrement dit : il ne suffit pas d’absorber sa dose quotidienne d’acides gras essentiels pour espérer un miracle si, dans le même temps, on s’adonne au tabac, à l’alcool et/ou à des substances de synthèse dites illicites. Soyons réalistes.
    Si jamais vous désirez en venir à ce que l’on appelle la diète méditerranéenne, histoire de ménager votre cœur et vos artères, et votre vie, tournez-vous sans plus attendre vers l’huile d’olive vierge. Elle vous le rendra bien.
  • Oui, elle vous le rendra bien, pas comme l’huile d’olive extraite à chaud, indigeste et lourde sur l’estomac, à tel point que cette huile-là est, entre autres, destinée à la savonnerie, à l’éclairage, à la lubrification, à des usages industriels sans commune mesure avec ce qui nous intéresse ici.
  • Autrefois, j’aurais conseillé d’associer les feuilles d’olivier à celles de gui pour la raison commune qu’elles ont d’être hypotensives. Le gui étant d’un emploi délicat, l’olivier y parvenant très bien sans lui, oublions donc cette ancienne recommandation.
  • Il existe, dans la gamme des fleurs de Bach, un élixir à base de fleurs d’olivier, sobrement intitulé Olive. Inscrit dans le groupe de l’indifférence tel qu’établit par le docteur Bach, Olive est destiné à apaiser l’esprit tout en fortifiant le corps. Il peut donc s’avérer utile aux personnes épuisées par les soucis et le surmenage. Il peut également recouvrir bien des thématiques symboliques que nous avons abordées dans la première partie de cet article.
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    1. Jean-Marie Pelt, La loi de la jungle, p. 67.
    2. Jacques Brosse, Mythologie des arbres, p. 326.
    3. Ibidem, p. 199.
    4. Une couleur qui peut aussi rappeler celle des eaux dont émerge Poséidon… Plus précisément, le glauque est une sorte de vert cendré (ou grisé) tirant vers le bleu, à l’image des feuilles de l’olivier en quelque sorte.
    5. Angelo de Gubernatis, La mythologie des plantes, Tome 2, p. 265.
    6. Jacques Brosse, Mythologie des arbres, pp. 334-335.
    7. Plus prosaïquement, notons qu’en certaines régions, on démarre la cueillette des olives à la Sainte-Lucie, soit le 13 décembre, relation qui s’illustre clairement, Lucie ayant un évident rapport à la lumière.
    8. On a dit, par volonté d’araser le paganisme, qu’un olivier poussa du tombeau d’Adam ; c’est de cet olivier-là que provient, dit-on, le rameau du déluge, mais aussi le bois qui permit de confectionner la croix de la passion.
    9. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p. 652.
    10. Angelo de Gubernatis, La mythologie des plantes, Tome 2, p. 263.
    11. Ibidem.
    12. Anne Osmont, Plantes médicinales et magiques, p. 49.
    13. Angelo de Gubernatis, La mythologie des plantes, Tome 2, p. 264.
    14. Jean-Luc Hennig, Dictionnaire littéraire et érotique des fruits et légumes, p. 437.
    15. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p. 653.
    16. Dioscoride, Materia medica, Livre I, chapitre 27.
    17. Ibidem, Livre I, chapitre 117.
    18. Hildegarde de Bingen, Physica, p. 170.

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L’essence d’oranger doux (Citrus sinensis)

Lorsque l’oranger doux parvint en Europe, son cousin le bigaradier s’y trouvait déjà depuis quelques siècles. Malgré ce décalage temporel, tous deux proviennent de cet Est lointain qu’est la vaste Asie, bien qu’on se contredise quant à l’origine exacte de son lieu de naissance : parfois, on évoque les contreforts himalayens jouxtant le Tibet, à d’autres on le place dans ces territoires que l’on appelait naguère Cochinchine et Indochine, autrement dit le Sud-Est asiatique. Il entreprit donc une migration vers l’Inde et la Perse. Mais on explique aussi que cet oranger fut rapporté de Chine par ces grands voyageurs que furent les Portugais au tout début du XVI ème siècle (vers 1515). D’autres sources mentionnent que cette introduction européenne daterait du XIV ème siècle et que ce serait la culture de cet arbre en Europe qui remonterait, elle, au seizième. Mais il semble y avoir là une confusion entre l’oranger doux et le bigaradier.
Afin de bien marquer la prééminence du Portugal sur la question de l’orange, en parfumerie, « l’essence de Portugal » désigne l’essence d’orange douce. De même, dans diverses langues européennes, les mots ayant été utilisés pour évoquer ce fruit qu’est l’orange soulignent cette prépondérance portugaise : le roumain portocal, le grec portogalia, l’albanais portokale, l’italien portogalloti disent, on ne peut mieux, par un monopole langagier, la relation très étroite qu’entretinrent les Portugais avec cette orange flamboyante qui, s’apparentant à cet Ouest où se couche le soleil, fit affirmer à d’aucuns que le jardin des Hespérides se situait au-delà des colonnes d’Hercule. Puis, du Portugal, l’oranger se répandit aux territoires limitrophes dont le climat permet sa culture, à savoir l’Espagne, la France, l’Italie, l’ensemble de l’Europe méridionale en somme, ainsi que d’autres pays bordant la mer Méditerranée (Israël, Tunisie…). Pour ce qui concerne la France, c’est en Provence que Catherine de Médicis, y effectuant une visite en 1564, tomba émerveillée devant ces orangers qu’on appelait déjà ainsi, de même que les oranges depuis le début du XVI ème siècle, mais pas auparavant car à quoi servirait donc de forger un mot dont on n’aurait aucune utilité ? C’est ainsi qu’en France, un siècle plus tard, quand on parle d’Orange de Chine, l’on sait très bien à quoi l’on fait référence, aucun doute n’est permis à ce sujet, il s’agit bien de ce fruit dont Nicolas Rapin fait l’éloge poétique en 1666, le même que Charles Perrault place, en compagnie de citrons, entre les mains du prince de Cendrillon avant que cette dernière ne les adresse à son tour à ses demi-sœurs Anastasie et Javotte, en signe propitiatoire dit-on, souhaitant par là qu’elles trouvent l’une et l’autre un mari à leur tour, une chaussure où loger leur grand pied… A moins qu’il ne faille voir là que la simple expression d’une amertume, à l’image d’un fragment historique bien réel durant lequel le roi Louis XIV fit de même avec l’une de ses favorites qui ne l’était plus tellement – La Palatine – qu’il délaissait pour s’esbaudir dans les joies de l’homosexualité de cour. Celui-ci lui offrit donc oranges et citrons, ce qui, pour La Palatine, était la preuve d’un réchauffement du roi à son égard, ce qui fit conclure à cette gourdiflouille que « cela fit bien des jalouses ». Sauf si, bien entendu, le roi, par son geste, ait voulu signifier un tout autre symbole que la galanterie : le mirage de l’orange souligné, qui plus est, par cette couleur qui évoque le rouquin peu fiable, ainsi que le jaune citron qui amène mensonge et trahison. Malgré ce caractère caustique du citron et de l’orange, il est évident qu’avec cette dernière, il s’est passé quelque chose durant le grand siècle de Louis XIV, non seulement en tant qu’ingrédient de « l’eau de Venise », composition magistrale dont on trouve la trace dans le Petit Albert, et qui, dit-on, avait cours à Versailles, attendu que cette eau rendait le visage éclatant. A ce soin de beauté, l’on peut additionner celui auquel procédait Ninon de Lenclos (1620-1705) qui prétendait devoir son inaltérable jeunesse à la consommation quotidienne d’oranges. Une douzaine par jour paraît-il. Marotte du même acabit que le verre de porto de Jeanne Calment, sur lequel elle attribuait son exceptionnelle longévité, ce en quoi il est permis de douter, le porto étant une boisson médicalement des plus médiocres. Mais c’est là une tout autre histoire.
Il n’y a pas de fumée sans feu et bien des anecdotes de l’histoire sont là pour nous rappeler qu’il y a bien entre l’orange en tant que fruit et l’homme bien plus que de la « mignoterie » : quelque chose de suave et de gourmand qui a indubitablement trait au sexe, soit que l’orange aille au fond des choses ou qu’elle joue le seul rôle de boute-en-train. L’orange, à travers une expression « avoir des oranges sur l’étagère », fait référence aux seins, de même que la poire et la pomme. Elle renvoie aussi aux fesses si l’on en juge par un extrait pioché dans les Mille Et Unes Nuits : « si je contemple votre peau luisante, puis-je ne point penser à mon amie, la jouvencelle aux belles joues, dont le derrière d’or est granulé » ? Disons que, il y a de cela plusieurs siècles, dans certains pays de langue arabe, l’on ne se souciait semblerait-il pas de cette peau qu’on dit d’orange qui est aujourd’hui – parce que c’est une question culturelle – si redoutée !… Cette peau granulée, autant dire la cellulite, évoquant la peau de l’orange inspira donc les poètes et favorisa le badinage, tant et si bien que l’orange, sans farder, alla beaucoup plus loin : elle alla jusqu’à jouxter le sexe de la femme, ni plus ni moins, comme, par exemple, à travers cette recette de figues pochées au jus d’orange : l’allusion à la vulve, via la figue, n’est jamais bien loin, pour peu qu’on ait l’esprit tourné dans cette direction. Mais rien ne dit vraiment que l’orange, malgré cette concomitance, participe aux agapes : prenez, par exemple, ce que, au temps de Louis XIV, on appelait les sultans : des sachets odorants parfumés à l’orange que l’on glissait sous les robes au XVII ème siècle. Est-ce pour autant un rituel censé appeler Aphrodite pour qu’elle exauce les vœux ou bien n’est-ce là qu’un préservatif, le dix-septième ayant été, en général, un siècle peu propre. Sans doute ces sultans avaient-ils pour fonction de se mêler au remugle de la vieille crasse poudrée et musquée de la courtisane batifolant à la cour, infection devant rappeler l’odeur de ces bouges qu’on repoussait à la limite des faubourgs où l’orange princière aurait pu, sans mal, donner l’impression de camoufler l’odeur de la pauvreté par l’illusion d’un sent-bon de toute manière hors de prix.
Pourtant, « les oranges passaient […], à l’époque, pour exciter les ardeurs de Vénus, ce sur quoi on est bien revenu » (1) : ici ou là, il est écrit que l’oranger est régi par Aphrodite qui aurait, dit-on, planté elle-même le premier oranger sur l’île de Chypre. Cela n’est donc pas pour rien que dans d’autres régions insulaires, comme en Crète et en Sardaigne, « on attache des oranges aux cornes des bœufs qui conduisent le char nuptial », nous apprend Angelo de Gubernatis (2). Mais nous ne sommes jamais qu’au seuil de la chambre nuptiale, de même que l’orange sous les jupes des filles, en cette période virginale encore marquée de la pureté et de la chasteté. Par exemple, « dans la Chine ancienne […] l’offrande d’oranges aux jeunes filles signifiait une demande en mariage » (3). A ce stade, l’acte sexuel n’a pas encore été consommé, aussi peut-on malaisément accorder à l’orange une vertu aphrodisiaque. Qu’elle en ait émoustillé certains, pourquoi pas, c’est bien possible. Mais, à l’heure actuelle de mes connaissances, je n’ai jamais vu quiconque s’émouvoir, voire se pâmer dans les rayons fruits et légumes des grands magasins, où un Pablo Neruda moderne déclarerait son ode à l’orange !… Si jamais l’on nous rétorque « qu’au Vietnam, on faisait autrefois présent d’oranges aux jeunes couples » (4), nous répondrons que ce n’était pas dans une visée sexuelle mais plutôt pour signifier la générosité et inviter la fécondité sous toutes ses formes (5).
En réalité, l’orange a plus à voir avec le farniente, rappelant Daudet, à la sieste, sous les orangers corses d’Ajaccio. Soleil du Sud, les principales variétés d’orangers en proviennent : Nice, Gênes, Malte, Portugal, etc. L’orange est donc un soleil d’importation : « Par les crépuscules d’hiver, lorsque le brouillard s’abat lentement sur les faubourgs, à l’heure où les réverbères s’allument, noyant les êtres et les choses d’une lueur blafarde qui miroite en reflets lugubres dans les flaques boueuses, les voitures des marchandes d’oranges apparaissent le long des rues populeuses comme de mouvantes taches éclatantes où rayonne un peu de la lumière et de la chaleur des pays ensoleillés : l’atmosphère maussade et glacée en est tout égayée et des beaux fruits embrasés semble se dégager une flamme qui met aux joues de la marchandes et de ses clientes, filles anémiques du faubourg, midinette pâlies dans les ateliers, une pointe de l’incarnat des héroïnes de Mistral » (6). Nul besoin d’ouvrir un quelconque bouquin d’olfactothérapie pour y lire les mièvreries psycho-émotionnelles qu’on trouve dans la plupart : cette description de Leclerc y pourvoit très largement. Qu’est-elle, cette orange, sinon lueur d’espoir qui point en des temps sombres proches du solstice ? Je dis assez souvent que la perle n’est jamais bien loin du dragon. Nous en avons là un bel exemple : historiquement, les oranges bien mûres étaient disponibles en toute fin d’année. De plus, elles sont parmi les fruits (je dis bien les fruits) ceux qui apportent le plus de vitamine C (et C2, à ne pas oublier) en cette même période, où l’organisme est davantage fragilisé, d’où les rhumes et autres affections/infections hivernales. Ainsi, à cette progressive disparition de la luminosité et à l’inexorable avancée de l’obscurité, il faut trouver moyen d’opposer une compensation. C’est pourquoi les gens à l’ombre sont-ils si souvent en situation d’avitaminose, ce qui explique qu’on apportait des oranges aux prisonniers qui subissaient, eux, une autre forme d’ombre.
Mets de choix qui figura longtemps sur les tables les plus riches, là où aujourd’hui elle est extrêmement courante et presque vulgairement insignifiante, l’orange, il y a belle lurette qu’elle n’a plus le mérite de la nouveauté, bien que sa démocratisation ait été inégale d’une région à l’autre : il y a quelques siècles, dans les ports normands, des arrivages fréquents et conséquents d’oranges les rendaient relativement abordables, alors que dans certains coins reculés de France ravitaillés par les corbeaux, jusque même après les années 1950, l’orange restait un fruit de luxe qu’il était assez rare de s’offrir ou d’offrir tous les quatre matins : elle prenait alors fréquemment le rôle de cadeau de Noël (dont beaucoup d’entre eux conservèrent longtemps une nature alimentaire), ce que souligne, on ne peut mieux, sa rareté et sa cherté d’alors.

L’oranger doux en phyto-aromathérapie

Pour une bien étrange raison, on a durant longtemps opposé l’oranger amer (ou bigaradier) comme parfum et médicament, à l’oranger doux, considéré juste bon pour tenir sur les tables, mais jamais assez, semblerait-il, pour faire de lui un quelconque remède. Il faut dire que l’oranger amer s’y connaît, offrant pas moins de deux huiles essentielles (petit grain bigarade et néroli) et une essence extraite du zeste de ses fruits (essence d’orange amère). Mais comme de cet oranger nous avons déjà largement parlé, nous ne nous étendrons pas sur le sujet.
Des fleurs fraîches de l’oranger doux, l’on a dit que leur parfum était moins suave, moins aromatique que celles dont on tire l’huile essentielle de néroli, aussi ne s’intéresse-t-on pas aux fleurs de cet arbre qu’est l’oranger doux, non plus qu’à ses feuilles, son apport aromatique se cantonnant à son zeste couvert de poches vésiculeuses faisant saillie en surface. Les annales de l’histoire de la distillation nous apprennent qu’autrefois – tout comme on le fit pour le citron – on distillait l’écorce d’orange. Cependant, l’huile essentielle ainsi produite était beaucoup moins intéressante olfactivement parlant que l’essence qu’on obtenait en exprimant par la force mécanique ces mêmes zestes. Ainsi il n’y a pas de différence entre les micro-gouttelettes qui se fichent dans les yeux quand on épluche une orange et son essence issue d’une expression. Ce liquide aromatique – cette essence donc – aux notes fraîches mêlées de douceur fruitée, se distingue par son caractère hespéridé et acidulé, dont l’olfaction fait remonter, en arrière-fond, un soupçon légèrement amer loin d’être désagréable. Incolore à jaune orange plus ou moins soutenu, l’essence d’orange douce est prometteuse : son rendement varie de 0,5 à 1,5 % environ. Elle est essentiellement constituée de monoterpènes (98 %, dont 90 % de limonène la plupart du temps). Puis viennent quelques monoterpénals (décanal, octanal, géranial : 0,5 %), des sesquiterpènes (valencène), des monoterpénols (linalol), des cétones, ainsi que des furocoumarines, toutes deux à l’état de traces (0,5 % maximum).
Bien sûr, l’orange ne s’arrête pas qu’à son zeste. Celui-ci dissimule ce que l’on appelle l’albédo, substance blanchâtre qui sépare le zeste des quartiers d’orange centraux. Très amer, cet albédo est peu usité. Quand on se préoccupe des zestes, on recommande très souvent de supprimer cette matière spongieuse afin qu’elle ne communique pas aux futures préparations une amertume répréhensible. Malgré cette précaution, il n’en reste pas moins que l’orange douce recèle, malgré son nom, des principes amers, mais suffisamment de sucre (5 %) pour qu’on ne soit pas dans l’obligation de faire la grimace quand on croque dans un quartier. A l’eau généreuse de l’orange (90 %), il faut ajouter divers acides (malique, citrique, acétique, tartrique : 2,5 %), un peu de protéines (0,7 %), d’albumine (0,7 %) et sels minéraux et oligo-éléments (calcium, potassium, magnésium, phosphore, sodium, fer, cuivre, zinc, manganèse, brome…), des flavonoïdes, enfin ce qui depuis des lustres fait la réputation de l’orange, c’est-à-dire les vitamines, en particulier la célèbre vitamine C qu’on trouve à hauteur de 50 à 100 mg aux cent grammes de jus de fruit frais, mais aussi sa corollaire, la vitamine C2, ainsi que diverses autres vitamines du groupe B (B1 entre autres), de la provitamine A, de la vitamine P, etc., ce qui lui vaut le titre de « meilleur fruit d’hiver, suppléant aux carences vitaminiques », selon le docteur Valnet (7).

Propriétés thérapeutiques

  • Sédative, calmante, apaisante du système nerveux, anxiolytique
  • Apéritive, digestive, stomachique, carminative, laxative, purgative (les pépins exclusivement), cholérétique, cholagogue
  • Anti-infectieuse : antibactérienne, antifongique, antivirale, immunostimulante, antiseptique atmosphérique majeure
  • Tonique musculaire, reminéralisante, anti-oxydante
  • Antihémorragique, fluidifiante du sang, protectrice vasculaire, décongestionnante lymphatique
  • Diurétique
  • Rajeunissante cellulaire et tégumentaire

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : idéale pour les malades gastriques et intestinaux, constipation, spasmes gastro-intestinaux, irritation des voies digestives, dysenterie, dyspepsie, ballonnement, lourdeur d’estomac, flatulences
  • Troubles de la sphère circulatoire : hyperviscosité sanguine, thrombose, fragilité capillaire (8), stase, œdème, cellulite (9) d’où : cure d’amincissement
  • Troubles de la sphère respiratoire : bronchite chronique, rhume, « refroidissement » (dans l’ensemble : prévention des maladies contagieuses par l’intermédiaire de son fort pouvoir antiseptique atmosphérique)
  • Troubles de la sphère rénale : irritation des voies urinaires, néphrite
  • Croissance, anorexie, anémie, déminéralisation, avitaminose (état scorbutique), asthénie physique et intellectuelle, convalescence, vieillesse
  • Dermatose, eczéma, ulcère
  • Stomatite, gingivite
  • Diabète : l’orange ne le guérit pas, elle est juste recommandée aux diabétiques puisque 100 g d’orange fraîche contiennent moins d’éléments glycogéniques que 10 g de pain

D’un point de vue psycho-émotionnel

Agissant ostensiblement sur le système nerveux, l’essence d’orange douce induit un sommeil doux et profond : on a donc tout intérêt, quand besoin s’en fait sentir, de diffuser cette essence dans une chambre à coucher peu de temps avant l’endormissement, surtout chez les enfants : elle ôte en eux le stress, l’anxiété, la nervosité, l’agitation, enfin l’ensemble des résidus des trépidations de la journée, peu compatibles avec l’accès à un repos salvateur et réparateur, favorisant tout au contraire les cauchemars et autres terreurs nocturnes avec ou sans réveil. En restituant un peu de calme et de confiance, l’essence d’orange douce détend l’atmosphère, au sens propre comme au figuré, aussi bien à la maison qu’en extérieur : chambre d’hôpital, cabinet thérapeutique, salle d’attente du dentiste, etc., non seulement pour les débarrasser d’une ambiance viciée, mais aussi pour qu’angoisse et trac quittent l’enclave de nos pensées, apportant là davantage de sérénité aux « inquiets médicaux », les dotant de la sécurité et du soutien qui leur sont nécessaire.
Dans les espaces de communication, son rôle de tonique psychique, outre l’émergence de la joie et de la gaieté, favorise l’arasement des irritations et de la colère. C’est aussi pour cela qu’on ne peut pas la cantonner au seul domaine de l’enfance, même si elle évoque, de manière inexorable c’est vrai, cette époque de l’existence : ne vous souciez donc pas de ces vieux croûtons rassis qui donnent l’impression de n’avoir jamais été enfants, qui, se gaussant de vous, vous jettent une œillade mi amusée mi écœurée, considérant que vous faîtes le bébé, le nez dans l’orange ! Qu’importe, il n’y a pas un seul moment dans l’existence (séparation, chagrin, deuil…) qui devrait s’exonérer de sa juste part d’amour, son quartier d’orange en somme. Qu’importe, nous sommes, toutes et tous, une fois au moins dans notre vie, de ces créatures émaciées et faméliques fortement bien décrites par mon cher docteur Leclerc, pour qu’on n’ait pas à s’inquiéter de la vue basse de telle ou tel, car, pour reprendre les mots de la poétesse américaine Audre Lorde, « m’occuper de moi n’est pas de l’égoïsme, c’est de l’instinct de préservation ». Aussi, orangez-vous avec elle, cela vaut bien mieux, car, comme le professait Alain, toute tristesse est bien inutile.

Modes d’emploi

  • Essence : diffusion atmosphérique, inhalation, olfaction, voie orale, voie cutanée (selon les besoins, en massage sur la colonne vertébrale, la voûte plantaire, le plexus solaire, la région cardiaque ; en friction radiale également).
  • Le fruit et son jus en nature (frais, si possible : le jus d’orange de supermarché – désolé d’insister – même biologique, n’est plus du jus d’orange).
  • Cataplasme de pulpe cuite d’orange douce.
  • Infusion d’écorce d’orange douce (fraîche ou sèche).
  • Sirop d’écorce d’orange douce (fraîche).
  • Macération alcoolique d’écorce d’orange douce.
  • Gelées, marmelades.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Les lithiasiques (vésicule biliaire) se garderont de faire de l’essence d’orange douce un usage interne.
  • Phototoxicité : la présence de furocoumarines rend cette essence potentiellement photosensibilisante.
  • Pouvoir allergisant : le limonène contenu en forte proportion dans l’essence d’orange douce est l’une des molécules les plus allergisantes qui soient. Il existe donc pour certaines peaux un risque réel d’irritation cutanée. Bonne raison (avec la précédente également) d’éviter, quand c’est nécessaire, de faire de cette essence un emploi via voie cutanée.
  • Les essences d’agrumes s’oxydent assez rapidement contrairement aux huiles essentielles. On prendra donc soin de les stocker à l’abri de la chaleur et de la lumière, de préférence dans un lieu sec, afin d’augmenter un peu leur chance de se conserver mieux.
  • Arôme alimentaire de choix, l’essence d’orange douce intervient aussi en dehors de la cuisine, en parfumerie par exemple, où sa fragrance hespéridée lui vaut de composer une bonne partie de la plupart des eaux de Cologne.
  • L’orange en tant qu’aliment possède une valeur alibile non négligeable et se marie bien à l’état frais au melon, à la fraise, à la carotte, etc. Nous n’en dirons pas davantage, n’ayant pas la prétention de nous substituer à un manuel d’économie ménagère.
    _______________
    1. Jean-Luc Hennig, Dictionnaire littéraire et érotique des fruits et légumes, p. 445.
    2. Angelo de Gubernatis, La mythologie des plantes, Tome 2, p. 268.
    3. Jean Chevalier & Alain Gheerbrant, Dictionnaire des symboles, p. 708.
    4. Ibidem.
    5. Fruit du soleil souvent présent au Carnaval, l’orange était, comme les noix, lancée afin d’ouvrir le chemin de l’abondance en cette période qui précède de peu le renouveau de la Vie, de la Nature.
    6. Henri Leclerc, Les fruits de France, p. 234.
    7. Jean Valnet, Se soigner par les fruits, les légumes et les céréales, p. 353.
    8. « Le zeste contient des substances à propriétés vitaminiques P qui sont indiquées dans le traitement de la fragilité des petits capillaires sanguins cutanés dont ils renforcent les parois, diminuant de ce fait les risques d’ecchymoses et améliorant la circulation périphérique. Ces substances appartiennent au vaste groupe des flavonoïdes, qui doivent leur nom à leur couleur, celle des agrumes précisément » (Jean-Marie Pelt, Les vertus des plantes, p. 41).
    9. Le Petit Albert préconisait de manger les viandes avec des acides tels que le verjus, le suc d’oseille, le vinaigre, le citron et le jus d’orange. C’était-il que, déjà, on avait remarqué que l’orange était un « mange-graisse » ?

© Books of Dante – 2018

La carotte (Daucus carota)

Synonymes : racine jaune, nid d’oiseau, pastenade, pastonade, pastinade (1).

La carotte est agaçante. Non en vertu d’une raison cachée inexplicable. Mais parce que d’elle, l’on parle mal au moins depuis deux millénaires. Cherchez dans ces pages le chou, la pomme de terre, l’ail et l’oignon, vous les trouverez pour vous en faire une bonne soupe. Mais, jusqu’à ce jour, point de carotte. Et ça n’est pas parce qu’elle est d’une banalité écœurante, certes non, sauf lorsqu’elle baigne dans le beurre et le sucre, comme l’a décrété la mode vichyssoise. Comment d’un légume censément aussi connu que la carotte, on a pu commettre bévue sur bévue, comment, finalement, sans aveu d’impuissance pour autant, en est-on venu à n’en pas savoir autant que l’on voudrait à son propos ? Ah ! Mais bien sûr qu’on peut écrire à son sujet, on peut gloser, déblatérer, vitupérer, s’égosiller même, et tant d’autres verbes en -er ou en -ir, pourquoi pas, puisque tout cela peut mener à la colère. Cela n’est pas la première fois que je place l’objet « carotte » sur le métier. Mais, jusqu’à présent, j’ai toujours échoué à en faire quelque chose de valable. Je ne m’explique pas cette réticence ; résistance, même, serait plus juste. Je me suis fâché avec la carotte. Pas à cause d’elle. A cause du fatras que l’on découvre nécessairement dès qu’on ouvre deux ou trois livres, non que tout soit à jeter, loin de là, mais on sent comme quelque chose de peu limpide, de bancal aussi, qui m’a toujours apparu comme très désagréable. Il en faut bien peu pour bâtir une infortune. Et celle-ci débute dès l’Antiquité.

Ouvrons tout d’abord la foire aux questions. La carotte est-elle originaire d’Europe ? Certains le prétendent, d’autres ne se risquent pas à y répondre, signant l’origine inconnue de cette apiacée. La carotte serait-elle française ? Pourquoi une telle question ? Parce qu’il semblerait que ce soit la carotte que Pline désignait sous le nom latin de pastinaca gallica (= « pastenade de Gaule »). C’est une question qui nous expose à nous perdre dans de très compliqués méandres. Nous n’en ferons donc rien, à moins que l’objectif avéré soit de s’arracher les cheveux. A ceux-ci, j’y tiens. Donc, non, battons courageusement en retraite et passons à la question suivante : la carotte cultivée actuelle est-elle la descendante de la carotte sauvage que nous connaissons encore ? Selon ce que la taxinomie nous enseigne, cela pourrait être le cas, puisque la carotte sauvage s’appelle Daucus carota, et à la cultivée on a ajouté sp. sativa, autrement dit : « sous-espèce cultivée ». Si la cultivée est une sp., autrement dit une sous-espèce, elle est donc fille de sa mère, la carotte sauvage, alias D. carota tout court. Non ? C’est difficile de répondre par l’affirmative à cette question, d’autant que dans l’œuvre de Dioscoride – Materia medica, Livre III, chapitre 50 – on lit la chose suivante : « La domestique est meilleure à manger que la sauvage et est utile aux mêmes choses bien qu’elle ne soit pas aussi valeureuse ». Ces deux points soulevés par Dioscoride sont toujours valables aujourd’hui : la domestication accroît la qualité nutritive des plantes tout en abaissant leurs vertus thérapeutiques. Mais la carotte domestique de Dioscoride est-elle la même que la nôtre ? Certes non. Mais dans ce cas, qui est-elle ? L’ancêtre de notre carotte cultivée, avant que les améliorations maraîchères lui aient fait atteindre le niveau qu’elle occupe aujourd’hui ? On n’en sait rien, et dans le doute, on évacuera cette pénible interrogation. Ne vous ai-je pas dit que la carotte est agaçante ? En revanche, ce que l’on sait via témoignages, c’est que chez les Grecs et les Romains, la carotte, même domestique, est assez proche de la sauvage, et s’éloigne donc, en saveur et en alibilité, de ces carottes que l’on voit réunies – jaunes, rouges, violettes – par poignées, et avec toutes leurs fanes, sur les marchés. Puis, des centaines d’années ont, peut-être, creusé la différence entre carotte sauvage et carotte cultivée, de même que le chien ne rappelle que très fugacement le loup. Fournier, au sujet de la première, écrivit ceci : « Sa racine grêle, dure et presque ligneuse, blanchâtre, de saveur âcre et d’odeur forte, peu agréable, ne rappelle que de très loin le légume charnu, tendre, doux et sucré de nos jardins » (2). Faut-il dire que la seconde est née dans des culottes de soie, alors que la première se râpe les fesses dans du crin ? Comment voulez-vous qu’elle soit aimable ? Son existence de sauvagesse la place en dehors de toute alacrité.
Par ailleurs, du temps de l’Antiquité gréco-romaine, on s’emmêlait quelque peu les pinceaux de la langue. Sans doute peu soucieux d’exactitude morphologique qui fait le cauchemar du premier botaniste en herbe venu encore à l’heure actuelle, respire – nom de Zeus – respire, eh bien, il appert que la carotte sauvage devait tant ressembler au panais, sauvage également, qu’on appela de façon indifférenciée, l’un et l’autre padtinaca, terme aujourd’hui réservé au seul panais. Ce qui ne veut pas dire qu’on appelait cette même carotte par le grec karôton et le latin carota dans le même temps, non ; ceux-ci appartiennent à une terminologie usitée plus tardivement que les daukos et daucus dont le sens pourrait occasionner une nouvelle question propre à la FAQ. Daukos « désigne différentes ombellifères dont la racine ou les semences passaient pour avoir une saveur piquante et brûlante, généralement difficile à déterminer en l’absence de descriptions précises » (3). Parce qu’il n’y a pas que la Daucus carota, certes non ! Durant l’Antiquité, on fait aussi référence, en grec, à la daukus kretikos, autrement dit l’athamante de Crète (Athamanta cretensis), autre apiacée, râblée mais bien jolie. Cette proximité nominale avec la carotte, je l’ai retrouvée dans l’œuvre de Cazin pourtant distante de 2000 ans grosso modo. Voici ce qu’il écrit : « on substitue parfois la semence de carotte à celle de daucus de Crète (Athamanta cretensis), quoiqu’elle soit fort différente » (4). En faire passer l’une pour l’autre, habitude courante durant l’Antiquité, raison pour laquelle, 2000 ans plus tard on pédale encore dans la choucroute, ou la semoule, au choix. C’est pourquoi, lorsqu’on voit ici ou là que les semences de « daucus » entraient dans la composition de recettes plus ou moins élaborées, on peut se poser la question de l’identité de ce « daucus », et surtout ne pas tomber dans le piège qui consiste à croire qu’il s’agit là du seul daucus qu’on connaisse, c’est-à-dire la carotte, quelle qu’elle soit. Parce que des daucus, il n’y en a pas qu’un seul, j’en connais moi-même sept ou huit, et il en existe bien davantage. Qui nous dit qu’il s’agit d’untel et non de tel autre ? Hum ?… Jetons un œil, de nouveau, à la Materia medica. Au sujet de la « pastenade », pastinaca chez les Latins, staphylinos chez les Grecs, nous trouvons une fort belle description de l’apiacée aux fleurs blanches et dont la centrale est pourpre… Cela ne peut être que la carotte ! Que la carotte ? Comme s’il n’en existait qu’une seule ! Il y a, par exemple, une autre carotte, la carotte dorée (Daucus aureus) qui possède cette étonnante fleur de couleur violine, bordeaux, enfin plus ou moins rougeâtre. Pourquoi, aussi, rapporter le monde à ce que l’on connaît de lui ? Le monde est beaucoup plus vaste que l’image qu’on s’en fait bien souvent. Que l’homme prenne bien en compte cet état de fait qui n’est pas autre chose qu’une réalité, et il gagnera en humilité. Aussi, soyons circonspects. Interrogeons-nous toujours avant de bêtement conclure et décréter : à qui appartient cette racine grosse comme le doigt, parfumée, bonne à manger une fois cuite, et dont les semences étaient données comme un des nombreux remèdes de la matrice ? Peut-être à ce staphylinos, nom qu’attribuèrent tant Pline que Dioscoride aux carottes sauvages et domestiques de leur temps. Dioscoride en dit ceci : c’est une plante dont les semences sont diurétiques (difficulté à uriner, hydropisie), cicatrisantes des ulcères, alexitères. Pline, reprenant Dioscoride, souligne une fois encore cette dernière propriété préventive : « ceux qui en portent sur eux et ne sont pas mordus par les serpents et ceux qui viennent d’en manger ne souffrent pas de la morsure ». Comment pourrait-il souffrir celui qu’on ne mord pas ? Oublions cela. Concentrons-nous davantage sur cette réputation déjà fort ancienne associée à la carotte et rapportée par Dioscoride : outre qu’elle soit véritablement emménagogue (elle provoque l’apparition des règles, par exemple), « cet aliment est sans aucun doute un aphrodisiaque. Ainsi certains ont-ils soutenu qu’il favorisait les conceptions ». Aphrodisiaque, la carotte ? Les siècles suivants n’ont pourtant pas manqué de faire la remarque du contraire, comme Vladimir Nabokov qui écrit en 1959 dans Lolita que la carotte fraîchement déterrée n’est en rien pourvue de sex-appeal, ce que contredit Jean-Baptiste Porta qui, dans la Magie naturelle, recommande la carotte pour vaillamment combattre dans le camp de Vénus, réputation qui s’est perpétuée à travers un rite nuptial, la soupe aux mariés dans laquelle « carotte et oignons prennent des formes phalliques pour bien marquer ce rituel de passage » (5). Oignon à la forme phallique, je demande à voir… Quant à la carotte de Porta – XVI ème siècle – elle devait avoir peu de rapport avec celle qu’on employait lors de ces soupes nuptiales, corsées, épicées et poivrées, auxquelles on assistait encore au début du siècle dernier, autre manière de tenir la chandelle, sans tomber dans le graveleux. Or, sachons avant de bêtement nous gausser, que, jusqu’à la Renaissance – époque de Porta, donc –, la carotte reste et demeure coriace comme légume. Afin de l’avaler de manière à ce qu’elle soit plus digeste, il était nécessaire de lui ôter son cœur, cylindre central et filandreux. Pas étonnant, dans ces circonstances, que la carotte ait fini par bander mollement, jusqu’à être moquée par bien des auteurs, parce que racine déplaisante et mal dégrossie. S’en emparer permettait de la réduire au silence : la « ferveur » populaire n’aura pas été tendre avec la carotte : « on sait bien que manger des carottes crues donne des poux et manger trop de carottes rend les fesses dures » (6).
Pourquoi ? Pourquoi donc dénierait-on à la carotte le sex-appeal que Nabokov lui refuse ? La carotte, c’est ce truc des buralistes, cette enseigne formée d’un double cône rouge, turgescente et parfois luminescente. Cet emblème ne reprend ni plus ni moins que la forme de la « carotte de feuilles de tabac » dont la forme phallique est évidente. Si la carotte est chaude, ça n’est pas parce que ses semences font partie, avec persil, ache et khella, du club des quatre semences chaudes mineures, mais surtout parce qu’on l’associe aux bars-tabac, aux tripots, etc., de ces lieux faunesques où la perdition n’est jamais bien loin, aspect souligné très justement par la couleur – lanterne rouge – de cette enseigne. Pour peu qu’on soit dans une maison close, il y a plus qu’un pas. Bref. Tabac ou cabat, la carotte, il faut choisir. Cabat, ou plutôt cabaret, il faut croire que – rouge – la carotte n’a jamais perdu – rouge – de cette vertu scintillante – rouge – qui fait qu’elle mêle ses fanes au mauvais monde interlope quand il n’est pas nyctalope. Rouge – LED rouge de la carotte : rouge – rouge – rouge !… Agaçant, non ? Paradoxal, peut-être ? Comment se fait-il qu’au XVI ème siècle (et même après), celle qu’on disait emménagogue, galactogène, diurétique, anti-ictérique et alexitère soit, tout à la fois aliment de carême ? Le carême, vous voyez ? Non ? Cette curieuse manie qu’a une religion dont je vais taire le nom de se priver de certains aliments pour les remplacer par d’autres qui, dit-on, y ressemblent ? Ainsi, la carotte, par sa jupe rouge, rappelait-elle la couleur de la viande. Mais bon, il n’y a que le pire abruti qui est incapable de comprendre qu’un bout de viande ressemble plus à un tas de merde qu’à une carotte, même outrancièrement fardée d’orange ou même d’incarnat ! Aussi, dire que la carotte fait les fesses roses n’a plus grand air du vague dicton qu’on dispute entre la poire et le fromage, les frimas et ce grand soleil ardent avec lequel, il faut bien le dire – pourquoi le taire ? – la carotte a une accointance certaine : si cette dernière permet à certaines d’obtenir le hâle qu’elles jalousent, c’est bien que la carotte n’a pas grand rapport avec cette racine anémiée – parce que blafarde – qu’est le panais. Platine de Crémone, qui était plus maître-queue qu’herboriste, martelait tout de même la réputation aphrodisiaque de la carotte : sa racine, écrit-il, est surtout « excitative à la luxure parce qu’elle est caléfactive, ventosive et humectative », ce qui, pour nous, ne veut rien dire du tout. Mais je me promets de vous en donner, tantôt, une « traduction ». Tout cuisinier qu’il ait pu être, Platine n’oublie pas de nous délivrer quelques recettes qui trouvèrent, à son époque, grand presse auprès de ses contemporains. Les carottes, après avoir été roulées dans la farine, étaient ensuite frites. Apprêtées d’épices, on les cuisait sous la cendre. Enfin, on pouvait aussi les cuire avec de la laitue, plante dont la vertu anaphrodisiaque n’est plus à faire. Je pense plutôt que la propriété aphrodisiaque de la carotte relève d’un vieux mythe, de plusieurs erreurs et d’un ou deux mensonges. Autant dire qu’il y a de la malversation là-dessous, laquelle devient plus nettement manifeste lorsque, la carotte, on l’a dans le cul, signalant non pas l’une des nombreuses positions du kama-sutra, mais le fait bien établi qu’on s’est fait carotter, voler, niquer, baiser. Poussant au désespoir, on dit qu’elles sont bien cuites sinon foutues. Quand les carottes sont tirées du feu, il n’y en a plus, juste assez pour « vivre de carottes », c’est-à-dire de peccadilles, chichement, en se faisant du mouron. Comment donc la carotte pourrait-elle bien être le signal de l’absence malheureuse du plus élémentaire bien-être, mais aussi l’expression de sa perte la plus inexorable ? Les carottes, c’est peut-être, pour reprendre la saillie d’une humoriste que j’apprécie beaucoup, tout ce qu’on vous laisse pour ne pas avoir envie de le perdre.
Bref. Ne nous égarons pas en vains débats, rappelons-nous la parole d’une abbesse qui poussait à Bingen : la carotte ne vaut rien. Quelle subtile manière de nous ramener à un point d’équilibre. Mais je n’en crois rien. Comment le puis-je ? Oui, comment le puis-je, sachant qu’il a été bien établi depuis le départ que cet article serait placé selon une lecture prismatique se résumant, si cela était possible, à, non pas démêler le vrai du faux, mais, au moins, à édicter les pouvoirs et contre-pouvoirs de la carotte. Tirons la chasse sur la question aphrodisiaque/pas aphrodisiaque de la carotte au risque de nous entre-tuer. La carotte ne rend-elle pas aimable ? Si tel est le cas, j’ai une liste de personnes longue comme le bras à qui il faudrait impérativement en faire livrer quelques bons quintaux. Au patron de la société « bip », par exemple. Vous avez vu la tête qu’il fait constamment ? Outrepassons ce cuistre. Plongeons-nous plutôt au beau milieu du XIX ème siècle. Et ouvrons le Traité pratique et raisonné du docteur Cazin qui n’accorde pratiquement que peu de place à la carotte sauvage. Aussi, tout ce qui va suivre maintenant concerne-t-il essentiellement et intégralement la racine de la carotte cultivée. Ce que j’ai retenu de la monographie de Cazin, en particulier, tient en les propriétés « anticancéreuses » attribuées à la carotte. Cazin rapporte de nombreux cas où l’usage externe de la carotte par des praticiens des XVIII ème et XIX ème siècles s’est soldé par un franc succès. C’est le cas sur des cancers ulcérés des seins. Il rapporte aussi le propos d’un autre médecin, le docteur Desbois, qui fit intervenir la carotte dans le cas d’un chancre génital de nature cancéreuse : « L’amputation de la verge était résolue, dit-il ; on voulut avant essayer quelques moyens anticancéreux. On appliqua donc sur le chancre la pulpe de carotte, et en même temps on donna à l’intérieur l’extrait de ciguë à certaines doses, et les sucs antiscorbutiques. Au bout de six semaines, le malade éprouva un grand soulagement, et en trois mois il fut tout à fait guéri » (7). Deux apiacées, que d’aucuns opposent – carotte vs ciguë – selon un précepte erroné et dangereux, plante utile vs plante nuisible, réussissent, ensemble, à chasser une affection vénérienne, trace d’une trop grande luxure… Ce qui ne veut pas dire que la carotte, comme certains l’ont soutenu, n’est pas aphrodisiaque, mais se livrer à une telle débauche, jusqu’à en perdre l’instrument principal (la biroute en déroute), ça n’est pas de l’amour, n’est-ce pas ?…
Mais… ces affections cancéreuses (tumeurs, carcinomes…) le sont-elles vraiment ? Certains praticiens, il y a deux siècles, se posèrent la question, avançant qu’il fallait faire le distinguo entre affections cancéreuses et affections dartreuses, scrofuleuses, etc. ayant toutes l’apparence d’un cancer. Roques, plus mesuré, assurera que la carotte, si elle soulage en effet la douleur et les irritations des cancers cutanés, ne les guérit point pour autant.

La carotte sauvage est une apiacée bisannuelle à racine ligneuse, pivotante, blanchâtre et à forte odeur. Elle porte des tiges pubescentes dont la taille varie du simple au triple (de 30 à 100 cm), parce que, comme l’explique Marie-Hélène le Roux, « c’est une espèce pionnière à large amplitude écologique » (8), ce qui explique ce polymorphisme : par exemple, en haute altitude, la carotte sauvage devient plus rustique et moins élevée, alors qu’ailleurs, sur le littoral de la mer Méditerranée, elle exsude une gomme-résine qui lui vaut le surnom de bdellium de Sicile. Sur ces tiges, l’on voit des feuilles aux étroites folioles, pennées deux ou trois fois, dont un parfum de carotte s’échappe lorsqu’on les froisse. Les fleurs sont disposées en ombelles comptant de très nombreux rayons serrés et circonscrits à un involucre formé de longues bractées. Au fur et à mesure que s’avance la maturité de ces inflorescences, les rayons, comme voilés, se courbent vers l’intérieur, tout en aménageant un creux au centre de l’ombelle, ce qui fait mériter à la carotte sauvage le surnom de nid d’oiseau. Les fleurs, très petites, n’excèdent jamais 2 mm de diamètre et sont généralement blanches, mais l’adaptabilité de la carotte sauvage s’exprime à travers des coloris différents. C’est ainsi qu’il arrive à ces fleurs d’être jaunâtres ou rose pâle. Mais, quel que soit leur couleur, il n’en reste pas moins que demeure toujours au centre une fleur unique dont la teinte oscille du rouge pourpre vineux au violet foncé. Ainsi, de mai à octobre, les autres fleurs se prosternent devant cette fleur, puis les rayons viennent l’encager, enfermant cette fleur dans la fleur, dans une révérence à la grâce subtile. Cette autoprotection, on peut aussi la lire dans la forme des petites semences ovales et toutes hérissées d’aiguillons, pointes crochues qui font comme des petits hérissons. Ces croches ont sans doute une fonction – zoochorie ? – mais compte tenu du fait que la carotte sauvage a un fort caractère, on peut penser que de ces aiguillons elle n’en a pas besoin, tant elle s’adapte, de toute façon, à bien des supports. Très commune, la carotte peuple l’Europe autant qu’une bonne partie de l’Asie jusqu’à l’Inde. Elle colonise les plaines ainsi que les montagnes, bien que rarement au-delà de 1000 m d’altitude, 1500 au grand maximum. On peut la croiser en maints endroits : pelouses et prairies sèches, bordures de chemins et de champs cultivés, talus, friches, lisières de forêts, balmes, garrigues, maquis, etc., essentiellement sur sols calcaires cependant.

La carotte en phyto-aromathérapie

Par où commencer ?… Afin de rendre mon propos moins indigeste, nous sectoriserons les informations au sujet de la carotte en l’abordant sous au moins trois formes différentes : la carotte racine cultivée en tant que tel, les huiles essentielles issues, d’une part des semences de la carotte cultivée, d’autre part des parties aériennes fleuries de la carotte sauvage. Si éventuellement il reste un peu de place, nous dirons quelques mots au sujet des usages phytothérapeutiques des semences et des fanes.
Riche en eau (87 %), la carotte est sans doute aucun la racine du potager qui est également la plus riche de substances minérales (1 % : potassium, sodium, calcium, phosphore, magnésium, soufre, cuivre, arsenic, brome, manganèse, fer) et vitaminiques (B1, B2, B9, C, D, E, F, PP), sans omettre ce qui fait l’identité de la carotte, le carotène ou provitamine A, « substance capable, à doses infimes, d’accumuler dans le foie d’abondantes réserves de vitamine A, de renforcer les réactions de défense de l’organisme contre les agents infectieux et d’augmenter le nombre des hématies et leur richesse en hémoglobine » (9). Cette extrême prodigalité renforce la faiblesse qu’apporte la carotte en terme d’hydrates de carbone (environ 10 %), parmi lesquels nous trouvons divers sucres (saccharose, dextrose, lévulose), de substances azotées (1 %) et très peu de lipides (0,2 %). Dans cette racine, on a aussi mis en évidence la présence d’acides (pectique, malique), d’albumine, de glutamine, d’asparagine et de daucarine, principe vasodilatateur coronarien. Avant de passer aux huiles essentielles, mentionnons l’existence, dans la carotte cultivée, d’une fraction aromatique, essence incolore à forte saveur et à parfum évoquant celui de la cannelle.
Sur le marché de l’aromathérapie, nous trouvons principalement deux huiles essentielles : celle issue des semences de la carotte cultivée et celle que l’on distille à partir des parties aériennes fleuries de la carotte sauvage. Le peu de distinction qui est fait dans la littérature ne rend que plus difficile la bonne identification de telle ou telle, en particulier d’un point de vue moléculaire. Connaissant l’une et l’autre, je puis en parler avec davantage d’assurance. L’huile essentielle des semences de carotte cultivée est assez épaisse, liquoreuse pourrait-on dire, bien que limpide, de couleur rouge orangé à jaune brunâtre, possédant un parfum chaud et épicé sans excès, dans lequel il serait bien difficile de ne pas distinguer l’odeur caractéristique de la carotte que nous connaissons tous. Loin de cette couleur d’ambre, de ce parfum que d’aucuns disent boisé, voire musqué, l’on a, du côté de l’huile essentielle des parties aériennes fleuries de la carotte sauvage, un aspect incolore, liquide, extrêmement mobile, dans lequel on décèle aussi une odeur de carotte, bien qu’elle s’exprime fort différemment : il ne faut pas être grand clerc pour oser mettre cela sur une distinction très nette d’un point de vue de la composition biochimique. Et c’est là que ça se gâte, n’ayant pas pu mettre la main sur des bulletins d’analyse CPG sérieux. Nous ne nous risquerons donc pas à proférer des âneries. Tout au plus pouvons-nous mentionner que l’huile essentielle de semences de carotte cultivée présente une spécificité biochimique à sesquiterpénols (daucol, carotol), monoterpènes (α et β-pinène, sabinène) et sesquiterpènes (β-caryophyllène, β-sélinène, β-farnesène, β-bisabolène, etc.), tandis que la seconde huile essentielle s’oriente davantage vers les esters (acétate de géranyle) et les monoterpènes (pinènes, myrcène, etc.).
Concernant la carotte cultivée, indiquons que ses semences, outre leur essence aromatique, disposent de tanin, d’un principe amer et de flavonoïdes, alors que les fanes, c’est-à-dire les feuilles, riches en éléments minéraux elles aussi (fer, etc.), contiennent du falcarinol (ou carotatoxine), pesticide naturel, ainsi que des porphyrines.

Propriétés thérapeutiques

  • Carotte cultivée (racine) :
    – Anti-anémique, antirachitique, facteur de croissance, immunostimulante, antiradicalaire
    – Antidiarrhéique, laxative, antiputride et cicatrisante gastro-intestinale, vermifuge
    – Diurétique, dépurative
    – Hypoglycémiante, hypocholestérolémiante
    – Adoucissante, émolliente, cicatrisante, résolutive
    – Expectorante
    – Accroît l’acuité visuelle nocturne
    – Favorise la sortie des dents chez les bébés
  • Huile essentielle semences :
    – Dépurative, détoxicante, drainante et stimulante hépatorénale, stimulante biliaire, régénératrice hépatorénale et pancréatique
    – Stimulante veineuse et lymphatique, équilibrante de la tension artérielle (hyper et hypotensive), anticoagulante légère
    – Apéritive, digestive, carminative, vermifuge
    – Emménagogue, galactogène
    – Anti-infectieuse : antibactérienne, antifongique
    – Tonique générale, neurotonique, anti-anémique
    – Cicatrisante, régénératrice et draineuse cutanée, revitalisante de l’épiderme, s’oppose à la formation des rides et ridules
  • Huile essentielle parties aériennes fleuries :
    – Décongestionnante veineuse et lymphatique
    – Anti-inflammatoire, antiprurigineuse
    – Drainante du foie et des reins
    – Diurétique, antiseptique urinaire
    – Adoucissante et calmante cutanée
  • Semence de la carotte sauvage (en phytothérapie) :
    – Diurétique
    – Apéritive, stomachique, carminative
    – Emménagogue, galactogène
    – Stimulante générale

Usages thérapeutiques

  • Carotte cultivée (racine) :
    – Anémie, déminéralisation, avitaminose, convalescence, enfant maladif et affaibli, rachitisme, femme enceinte, épuisement, asthénie
    – Troubles de la sphère gastro-intestinale : troubles chroniques de la digestion, constipation, diarrhée, diarrhée du nourrisson, infection intestinale, entérocolite, hémorragie gastro-intestinale, inflammation intestinale, irritation des voies digestives, ulcération de l’estomac et du duodénum, vers intestinaux (ténia, oxyures)
    – Troubles de la sphère vésico-rénale : insuffisance rénale, cystite, inflammation urinaire, colibacillose, élimination de l’acide urique, prévention des lithiases, goutte, rhumatisme, arthrite, anurie
    – Troubles de la sphère hépatobiliaire : insuffisance hépatobiliaire, irritation hépatique, ictère, jaunisse
    – Affections cutanées : plaie (récente, atone, enflammée), ulcère (scorbutique, scrofuleux, putride), dartre, eczéma, impétigo, furoncle, brûlure (premier et deuxième degré), dermatose, engelure, gerçure, crevasse du mamelon durant l’allaitement, abcès du sein, acné, peau sèche ou dévitalisée
    – Troubles de la sphère cardiovasculaire et circulatoire : hypotension, hypertension, artériosclérose, couperose
    – Insuffisance lactée
  • Huile essentielle semences :
    – Troubles de la sphère hépatobiliaire : insuffisance et congestion hépatique, hépatite virale, cirrhose du foie, insuffisance biliaire, insuffisance pancréatique
    – Excès de cholestérol
    – Troubles de la sphère vésico-rénale : insuffisance rénale, néphrite chronique, colique néphrétique, cystite
    – Troubles de la sphère gastro-intestinale : diarrhée infectieuse, flatulences
    – Troubles de la sphère cardiovasculaire et circulatoire : hypertension, hypotension, insuffisance veineuse et lymphatique, artériosclérose, phlébite, varice, couperose
    – Affections cutanées : acné, dermatophytose, ulcère, furoncle, dartre, eczéma sec, abcès, crevasse, brûlure, coup de soleil, cicatrise, peau sèche, fatiguée ou dévitalisée, rides, taches brunes
    – Asthénie nerveuse, psychique et intellectuelle, surmenage
  • Huile essentielle parties aériennes fleuries :
    – Troubles de la sphère hépatique : insuffisance hépatique
    – Troubles de la sphère rénale : insuffisance rénale
    – Troubles de la sphère circulatoire : varice, couperose, œdème des membres inférieurs, jambes lourdes
    – Affections cutanées : acné, eczéma, psoriasis, furoncle, prurit, démangeaison, dermatose inflammatoire
  • Semence de la carotte sauvage (en phytothérapie) :
    – Troubles de la sphère gastro-intestinale : digestion difficile, flatulences
    – Troubles de la sphère vésico-rénale : dysurie, rétention urinaire, colique néphrétique, hydropisie
  • Fanes des carottes cultivées :
    – Aphte, abcès buccal

Modes d’emploi

  • Huiles essentielles : voie orale, voie cutanée, inhalation, olfaction. Quant à la diffusion atmosphérique, c’est vraiment affaire personnelle. L’huile essentielle de semences de carotte cultivée apparaissant un peu « lourde » à certains aromathérapeutes, ceux-ci en déconseillent l’usage par voie aérienne. Et j’ai envie de dire : qu’est-ce que ça peut bien (leur) faire, sérieusement ?
  • Décoction de racine (sauvage, cultivée).
  • Suc frais de carotte cultivée.
  • Jus frais de carotte cultivée (obtenu grâce à un extracteur si possible).
  • Infusion de semences (sauvage, cultivée).
  • Infusion d’ombelles fleuries (sauvage).
  • Soupe de carottes.
  • Cataplasme de pulpe de carotte cultivée cuite ou râpée crue.
  • Macérât huileux de carotte cultivée crue.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Depuis que l’exode rural a drainé des millions de personnes des campagnes jusqu’aux villes, la catégorie des paysans autosuffisants n’a cessé de se réduire comme peau de chagrin. Celui qui, auparavant, arrachait lui-même ses carottes, doit aujourd’hui s’en remettre à quelqu’un qui le fait à sa place. Le nombre d’agriculteurs ayant fondu comme neige au soleil, la taille des exploitations a explosé, la mécanisation à outrance s’est intensifiée pour compenser la perte de tout ces bras devenus smicards dans les usines. On n’est, dit-on, jamais mieux servi que par soi-même, et il faut bien du courage sinon de l’abnégation pour abandonner à autre que soi le soin des aliments qu’on met à sa disposition. Ceux qui ravitaillèrent en masse les grandes villes en fruits et en légumes ne pensaient sans doute pas à mal au début de ce phénomène. Peut-être que l’agriculteur 2.0 qui fait de la carotte son gagne-pain et qu’il cultive à perte de vue ne pense toujours pas à mal, malgré les adjonctions massives qu’on fait subir aux terres cultivables et, partant, à ce qui y pousse. Si l’on considère la plante comme un extracteur de ce que le sol lui apporte et qu’il contient, on comprend, hélas, qu’engrais chimiques, herbicides, pesticides, toutes ces choses en -cides qui vont contre la vie, se retrouvent dans une fraction problématique dans les fruits et les légumes cultivés de cette façon. Dans le cas de la carotte, la plupart de ces saletés se cantonnent en surface, c’est-à-dire au niveau de ce que l’on appelle la « peau ». Qu’importe puisqu’on les épluche, les carottes. Celles-là, oui, et dans un sens, c’est assez heureux, car on ôte à ces légumes non biologiques une pellicule intoxiquée et l’on mange le reste. Où est le problème ? En réalité, il y en a plusieurs : c’est justement dans cette peau de la carotte que l’on trouve la plus grosse partie des substances minérales et vitaminiques. En épluchant, on flanque à la poubelle une vingtaine d’éléments indispensables. C’est ballot, n’est-ce pas ? Secundo, le porte-monnaie en pâtit forcément. Petit calcul :
    – 1 kg de carottes non biologiques : 0,99 €
    – 1 kg de carottes biologiques : 2,25 €
    Comme il est inutile d’éplucher les secondes (les brosser suffit largement), je n’en perds donc pas un gramme. En revanche, l’épluchage des premières élimine environ 15 % de matière qui atterrit avec les déchets. Pour disposer d’un kilogramme effectif de ces carottes épluchées, il faut m’en procurer davantage, soit 1,2 kg, ce qui fait passer ma facture à 1,20 € environ. On est, bien entendu, encore loin des 2,25 €/kg des carottes biologiques, mais avec la carotte biologique, je m’épargne une « corvée » d’épluchage, je bénéficie de toutes les qualités organoleptiques du légume concerné, je n’ai donc pas affaire à des soucis de carence qui m’exposeraient à aller me procurer des compléments alimentaires dont le prix me fera, sans doute, regretter de ne pas acheter de carottes biologiques, sans compter la médiocre efficacité de ces produits dont on sait depuis longtemps qu’ils s’absorbent plus difficilement en l’état que lorsqu’ils sont naturellement présents dans les aliments. Enfin, dernière astuce toute bête : au même poids, la force vitale est bien plus importante chez la carotte biologique, ce qui fait qu’il m’en faut en manger moins que la carotte non biologique pour atteindre un équilibre presque équivalent. En définitive, mieux vaut pas de carotte du tout plutôt que de consommer des carottes non biologiques qui sont des aliments extrêmement médiocres qu’il faut écarter. Je ne suis, bien évidemment, pas le premier à le souligner, rappelons les paroles du docteur Valnet : « Il est évident, dans le cas de ce légume comme beaucoup d’autres, que les erreurs de beaucoup d’agriculteurs actuels, par l’abus de certains engrais et surtout de pesticides, entraînent la livraison d’aliments qui deviennent des poisons. Aussi certains membres de l’Académie de Médecine se sont-ils élevés contre ces pratiques et leurs mises en garde ont été relatées par la grande Presse en 1971. On ne saurait trop conseiller aux consommateurs de se fournir dans les maisons de diététique de qualité et surtout chez le petit paysan ou le tout petit jardinier, généralement sur les marchés. Ces hommes de bien sont finalement nos derniers protecteurs » (10). Il découle donc de ces deux manières d’opérer des dissemblances criantes entre un légume biologique et son homologue qui ne l’est pas. Ces quelques chiffres permettent de s’en assurer :

  • Maintenant que cette évidence a été établie, apportons quelques précisions pour bénéficier au mieux de la carotte comme légume : tout d’abord, sachons que les principes actifs, vitamines notamment, sont plus efficaces si la carotte est consommée crue, et dans cet état, le mieux est encore de la râper le plus finement possible, ce qui facilite d’autant l’absorption des principes actifs. De même que l’on met du vinaigre sur la mâche, on ajoute du jus de citron, autre acide, sur les carottes râpées, non seulement pour une simple question gustative, mais parce que l’acidité du vinaigre et du citron protège cette vitamine C, fort fragile. Et là, heureusement, l’on peut lier l’utile à l’agréable : j’en profite pour transmettre ici même une recette que l’on a récemment partagée avec moi : on râpe des carottes bio avec une râpe à main (oublions ces robots, voulez-vous, nous ne sommes pas à la cantine scolaire qui, à mon avis, a fait beaucoup pour la détestation de la carotte auprès des écoliers). On sale, on poivre à juste mesure. Et on ajoute du jus de citron, mais aussi du jus d’orange et de l’eau de fleur d’oranger. Essayez, c’est suave !
    Hormis la traditionnelle carotte râpée, il est possible, en utilisant un extracteur, de tirer profit de la carotte : un jus frais de carottes, surtout obtenu par le biais d’un tel appareillage, est sans doute ce qui se fait de mieux et de plus efficace qu’un mixer. En effet, avec l’extracteur, les cellules des légumes sont plus largement exprimées qu’avec un blender ou tout autre machine plus ou moins équivalente. Ce légume qu’est la carotte s’apparie bien, dans le cas d’un jus frais, avec la pomme, l’orange, l’ananas. Seule ou accompagnée, la carotte en jus mérite qu’on lui additionne quelques gouttes d’huile végétale – colza, germe de blé – parce qu’elle favorise l’absorption de la provitamine A. Enfin, si vous souhaitez conserver du jus de carotte au réfrigérateur, il est de bon conseil de lui ajouter quelques gouttes de jus de citron afin d’en éviter l’oxydation (ou bien de la vitamine E, de l’extrait de pépins de pamplemousse, etc.).
    Si vous préférez plutôt la carotte en plat chaud, outre les écœurantes carottes Vichy et la purée Marie-Louise, il reste encore un bon potage à la carotte, laquelle a l’avantage de se bien marier à deux autres légumes à soupe, la pomme de terre et le poireau. Avec la tomate, l’union est salutaire, davantage encore avec le céleri branche, etc. (11). Dans le registre des autres usages alimentaires moins connus (et qui méritent de l’être), signalons la carotte déshydratée (à l’aide d’un déshydratateur). Une fois bien sèches, on peut les pulvériser et s’en servir ultérieurement dans une soupe par exemple. Ou, si l’on préfère, il est possible de torréfier les carottes puis de les pulvériser de même : autrefois, on en ajoutait au café et/ou à la chicorée, puis, de cette mixture, l’on faisait du café. J’ai encore vu passer une recette de « sucre » de carotte que l’on obtient en faisant cuire à feu long et doux du suc de carotte qui prend l’aspect d’un miel dont, à mon avis, le parfum doit être magnifique. Ailleurs, j’ai lu encore que les semences de la carotte participaient de la production brassicole en certaines régions. Il n’est pas impossible, non plus, d’en user, de ces semences, de même que celles de cumin, de carvi, de fenouil ou d’anis. En cuisine, comme en liquoristerie du reste.
  • Dans quelques ouvrages, on lit que l’huile essentielle de carotte (laquelle ?) est de bonne tolérance générale, y compris cutanée. C’est heureux pour une (des) huile(s) essentielle(s) dont on exploite les exceptionnelles qualités cutanées. La littérature aromathérapeutique française a encore beaucoup de travail devant elle afin de se rendre davantage intelligible et surtout moins rébarbative (et que les éditeurs concernés s’y mettent aussi, car sinon on n’en sortira pas).
    _______________
    1. Ces trois derniers termes ont, durant longtemps, désigné carotte et panais. On y retrouve la racine du Pastinaca sativa, c’est-à-dire le panais.
    2. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 218.
    3. Guy Ducourthial, Flore magique et astrologique de l’Antiquité, p. 583.
    4. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p. 236.
    5. Christophe Auray, Remèdes traditionnels de paysans, p. 32.
    6. Jean-Luc Hennig, Dictionnaire littéraire et érotique des fruits et légumes, p. 110.
    7. Docteur Desbois, Matière médicale, Tome 2, p. 256.
    8. Marie-Hélène le Roux, Herbier de la Drôme provençale, p. 246.
    9. Henri Leclerc, Précis de phytothérapie, p. 89.
    10. Jean Valnet, Se soigner avec les légumes, les fruits et les céréales, pp. 210-211.
    11. « En la combinant avec des légumes plus nutritifs (pommes de terre, légumineuses, céréales), on en obtient une meilleure utilisation, tout en conservant la propriété qu’elle possède de rendre les selles plus abondantes, de faciliter leur évacuation et d’exercer ainsi, indirectement, une action favorable sur les fonctions hépatiques, propriété qui la recommande particulièrement dans les cas de constipation consécutives à une alimentation trop carnée » (Henri Leclerc, Les légumes de France, pp. 158-159).

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L’essence de cédrat (Citrus medica)

Le cédrat est sans doute aucun le plus ancien agrume connu en Europe. Les textes de l’Antiquité grecque relatent l’existence d’un mèlon citrion faisant très probablement référence au citron. L’on croise aussi le mèlon mêdicon, un terme correspondant au cédrat ou pomme de Médie, la Médie étant le territoire des Mèdes situé entre le bassin du fleuve Tigre et la mer Caspienne (soit à l’emplacement de l’actuelle frontière entre l’Iran et l’Irak). L’on pense que cette zone proche-orientale n’aurait été qu’un lieu de transition et non d’origine, le cédrat provenant, très plausiblement, des contreforts himalayens, donc beaucoup plus à l’ouest, comme la plupart des agrumes en réalité, avant de stabuler suffisamment longtemps à partir du VI ème siècle avant J.-C. en Médie pour porter le nom de mèlon mêdicon (façon dont les Grecs appelaient ce fruit, non les Mèdes eux-mêmes). En tous les cas, il est décrit par Théophraste (-377 à -281 avant J.-C.) dans son Histoire des plantes. L’introduction du cédrat est donc contemporaine de ce philosophe ou quelque peu antérieure. Il est plus tardif à parvenir dans le monde romain : si Pline en parle au premier siècle de notre ère dans l’Histoire naturelle, c’est tout juste parce qu’il vient de parvenir en Italie (Calabre, Sicile, Sardaigne, Ligurie) et en Corse. Ce qu’en dit Pline (c’est un fruit antispasmodique et insectifuge) prouve qu’il n’est pas d’introduction toute récente.

Je vous ferai grâce de l’hypothèse (à mon sens farfelue) qui place un cédrat dans le jardin des Hespérides ainsi que dans la main d’Eve dans celui d’Éden (j’ai largement objecté à ce sujet pour qu’il ne soit pas nécessaire d’y revenir). En revanche, on lui voit jouer un grand rôle dans la religion des juifs qui connurent (vraisemblablement au II siècle avant J.-C.) une variété de cédrat particulière qui fut nommée ethrog (c’est le cédrat de Jéricho, fréquemment cultivé à Corfou par exemple). L’on peut dire, sans douter, que c’est l’un des fruits sacrés du judaïsme où « il est utilisé comme offrande à la place du cône de cèdre traditionnel » (1). Sacré au point que certains ont émis une opinion personnelle au sujet du hadar dont on parle dans le Lévitique (XXIII, 40) : il s’agirait du cédrat. En attendant, et afin de poursuivre, appuyons-nous sur des faits tangibles : l’importance du cédrat lors de Souccot (= fête des cabanes, des tentes ou des tabernacles). Quoi d’étonnant alors que, nous l’avons dit, le cédratier est, pour les juifs, un arbre sacré dont le fruit est porté à la main en entrant dans le temple. Mais pour cela, il doit présenter une excroissance (le pittom) à son extrémité : par la présence de cette protubérance sur le fruit, celui-ci est préféré, d’autant que sa charge symbolique s’en trouve grandie, un tel cédrat étant source de fécondité. Souccot, fête des récoltes et des vendanges, de la joie qui marque ce moment également, enjoint à chacun des fidèles de tenir un cédrat dans la main gauche, de le presser au niveau du cœur durant la bénédiction, tandis que de la main droite l’on tient un bouquet (le loulav) « composé d’un rameau de palmier, de myrte et de saule [nda : ou d’olivier]. Ces trois rameaux sont attachés par un lien de coton brun, non traité. Chacune des qualités de ces végétaux sont complémentaires des autres afin de symboliser non seulement la diversité des produits de la terre, mais encore la richesse et l’harmonie qui peuvent précisément naître de la diversité » (2).

Le rôle rituel sacré du cédrat n’est pourtant pas né en Palestine. La racine indo-européenne ak (ayant formé le latin acrumen, « âcre, acerbe, aigre, piquant »… ce que le cédrat, à bon droit, peut se targuer d’être) nous rappelle qu’en ces lointaines terres d’où il provient, il était déjà instrument liturgique et symbolique. Dans l’iconographie indienne, le cédrat apparaît comme un attribut spécifique de Sada-Shiva, afin d’en souligner la puissance créatrice, de même que cet étrange cédrat, celui qu’en Chine on appelle foshou ou « main de Bouddha », figurant le geste de la main de Bouddha (Bhumisparsha mudra). Remarquons qu’en chinois, les sons qui composent le mot foshou signifient longévité (« fo ») et bonheur (« shou ») : c’est ce que souligne la rotondité du cédrat qui, perclus de nombreuses graines, s’apparente à la fertilité du ventre maternel. Enfin, en Chine toujours, le cédrat forme, avec la grenade et la pêche, la triade des trois abondances (ou des trois bénédictions) que sont prospérité, longévité et abondance des descendants.

Chez les Grecs et les Romains, le cédrat ne semble pas avoir été usité dans les mêmes termes. Il est cependant employé par les médecins et par celui à qui l’on voue un culte pour cela, Asclépios, qui, dit-on, dictait lui-même ses prescriptions : « Ainsi, par exemple, un malade du nom d’Apellos, qui souffrait de terribles indigestions, rapporte que le dieu lui prescrivit de manger du pain, du fromage, du céleri et de la laitue, de se baigner sans l’aide d’un serviteur, de prendre de l’exercice au gymnase, de boire du jus de cédrat et de se promener (3). On peut croire que « de se baigner sans l’aide d’un serviteur » est une bien étrange ordonnance. Cependant, l’on trouve ailleurs, comme par exemple dans l’œuvre de Gargilius (Les remèdes tirés des légumes et des fruits, III ème siècle après J.-C.), de bien précieuses informations sur le rôle que jouait le cédrat parmi la matière médicale durant l’Antiquité romaine : « Il n’y a pas une seule et même vertu dans toutes les parties du cédrat. En effet il est évident qu’il y a dans les pépins un pouvoir acide et, à cause de cela, un pouvoir styptique ; par suite, le cédrat, donné à manger à des femmes enceintes souffrant de dégoût de la nourriture, délivre l’estomac de la nausée. Broyé et donné avec du vin, il guérit la rate et s’oppose aux affections du foie ; broyé avec de l’eau, on en répand sur les blessures humides. Il s’ensuit que cette eau procure une protection exceptionnelle contre les engelures aux pieds. On a accordé une matière plus aigre au zeste, qui atteste, par son odeur, combien il est fort. Pris modérément ou plongé assez longtemps dans une boisson chaude, le cédrat assure une bonne digestion. Son jus, mélangé à des médicaments préparés pour purger le ventre, prévient un dérangement ». Ainsi parle Gargilius. C’est bien écrit, limpide dirais-je même, et c’est plaisant. On aimerait trouver, aujourd’hui encore, d’aussi belles lignes au sujet du cédrat dans un livre de phytothérapie. Et profitons-en, parce que du cédrat, point n’en sera fait mention pendant des siècles et des siècles, le citron s’étant immiscé pour finir par occuper toute la place, ne laissant au cédrat que la portion congrue.

Il est prétendu qu’au Moyen-Âge des « opérations magiques » faisaient intervenir le cédrat. Bien que je n’en ai découvert aucune trace, c’est bien possible, et je reste persuadé que le cédrat est d’essence magique. C’est, du moins, tel que je le considère dans un conte de Giambattista Basile intitulé Les trois cédrats (Le tre cetra) : dans le royaume de Tourlongue, un roi se désespère de ce que son fils n’ait cure des intentions placées en lui, à savoir perpétuer une lignée de sang royal. Par ce refus tout net, le fils du roi s’oppose à la volonté paternelle de lui voir prendre femme… « Ce fils indigne, avec un entêtement de vieille mule, une opiniâtreté de tête de bois, une dureté de cuir de chameau de Tartarie, avait figé son corps, bouché ses oreilles, soudé son cœur, et tout le monde battait le rappel en vain car il ne répondait pas » (4). Pourtant, un jour, touché par une sorte de grâce, d’éblouissement même pourrait-on dire, rappelant l’attitude de Perceval qui contemple la fraîcheur rouge du sang d’une oie sur une neige immaculée, le prince se met martel en tête. C’est avec un engagement enragé semblable à celui du Julien du conte de Flaubert que le fils du roi va se jeter à la recherche de la femme qui soit pareille à la vision qu’il a eue d’elle. Mais le prince reste tout autant imperméable aux suppliques de son père qui, face à cette si soudaine marotte, s’effraie des dangers qu’une telle entreprise ne manquera pas de lui faire courir. Ainsi, celui-ci part-il à la découverte du vaste monde, espérant en rapporter l’objet de ses désirs. C’est très, très loin de chez lui que sa quête l’amène à rencontrer successivement trois très vieilles et très laides femmes. Sous les bénédictions des deux premières, encouragé mais un tantinet effrayé cependant, malgré sa peur, il parvient dans l’antre tout aussi terrible de la troisième qui, après avoir attentivement écouté son histoire, lui remet un couteau et trois cédrats, tout en lui enjoignant la marche à suivre : découper un cédrat à l’aide du couteau en fera sortir, conforme en tout point au vœu du prince, la femme qui emplit ses pensées. Cette dernière lui demandera à boire. Aussitôt, le prince devra lui offrir un peu d’eau. Ainsi sont stipulées les recommandations de la vieille. Le prince s’exécute. Peu dégourdi, il ne parvient pas à pourvoir à ce besoin élémentaire une fois, puis une deuxième… A chaque fois, se mouvant avec la lenteur et la grâce d’un rocher, il échoue, à chaque fois la dame-fée du cédrat s’évanouit comme zéphyr de plume… Mais, au bout de la dernière tentative, il est victorieux dans cette délicate entreprise : « Le prince se demandait ce qui lui arrivait en contemplant ce bel accouchement de cédrat, cette belle graine de femme qui avait germé dans un fruit et disait : ‘Comment une chose si blanche a-t-elle pu sortir d’une écorce aussi jaune ? Comment une pâte aussi douce peut-elle être le produit de l’acidité d’un cédrat, comment cette belle plante peut-elle jaillir d’une si petite graine ?’ » (5).
A la dernière interrogation du prince, tout au plus pouvons-nous lui répondre qu’il n’existe pas plus petite plante que la graine qui la génère. A propos de la deuxième interrogation, si Basile avait été Corse et non Napolitain, il n’aurait pu placer telle exclamation dans la bouche du prince, puisque la pulpe du cédrat corse, loin d’être acide, est tout à fait douce. Enfin, au sujet de cette première interrogation – « Comment une chose aussi blanche a-t-elle pu sortir d’une écorce aussi jaune ? » –, il faut, peut-être, lorgner du côté de l’alchimie pour en comprendre quelque peu la teneur. L’on entend plus fréquemment parler d’œuvres au noir (nigredo), au rouge (rubedo) et au blanc (albedo), mais beaucoup moins de l’œuvre au jaune, le flavedo (du latin flavus, « jaune »). Le flavedo, dans un citron ou un cédrat, c’est aussi la couche la plus extérieure du mésocarpe, alors que l’albedo est celle qui est le plus à l’intérieur de ce même mésocarpe. Or, dans l’œuvre alchimique, les quatre étapes sont ainsi fixées : noir > blanc > jaune > rouge. En découpant le zeste jaune du cédrat, le prince découvre un albedo blanchâtre, mais c’est comme s’il effectuait les étapes à rebours. C’est d’autant plus marquant que, dans la suite du conte, on peut distinguer un « nigredo », marqué par les maîtres mots de « mort et dissolution » : en effet, la jeune femme issue du cédrat, qui se trouve en danger de mort, finit par périr non sans avoir été métamorphosée en colombe, avant de renaître de ses cendres, sinon de ses plumes. Quant au rubedo, peut-être se dissimule-t-il dans le sang frais qui anime celui du prince au presque tout début de l’histoire…

Par ailleurs, en dehors de toute considération alchimique, le cédrat serait-il marqué du sceau de Vénus ? (La déesse ne figure-t-elle pas aussi à travers cette colombe ?) C’est ce que le conte de Basile semble suggérer. S’il apparaît moins érotique que génésique, le cédrat, dans ce conte, se rapproche du myrte, plante éminemment vénusienne et bien établie comme tel, qu’utilise Basile dans un autre conte afin d’en faire émerger la plus belle fille que toute mère, en la mettant au monde, chérirait comme les précieuses prunelles de ses yeux.

Si le cédrat a un message à délivrer, ce peut être celui-ci : ne pas, comme le prince, conserver trop longtemps son cœur « soudé » sur  un « amour muet qui ne mène jamais à rien », pour emprunter à Andersen. Tout au contraire, je pense que le cédrat, sous sa forme éthérée, cherche à nous apprendre « qu’il faut hardiment exprimer sa pensée », en particulier dans le domaine amoureux (6).

D’apparence frêle, de modeste stature (4 à 5 m au grand maximum), le cédratier possède un feuillage peu dense qui laisse apercevoir des rameaux assez souvent réclinés, portant d’épaisses épines acérées, ainsi qu’un coloris tirant sur le pourpre lorsqu’ils sont encore jeunes. Les feuilles du cédratier sont aisément reconnaissables : de forme plus ou moins ovale, et possédant un bref pétiole, elles sont, en revanche, ni articulées ni ailées comme celles du citronnier. Quant aux fleurs, groupées par paquets à l’extrémité des rameaux, lorsqu’elles sont encore à l’état de boutons, elles sont lavées de pourpre, couleur qu’elles abandonnent la plupart du temps lorsque les pétales se déploient. Mais il arrive que ces fleurs, même épanouies, demeurent intégralement purpurines. Quant au cédrat, monstrueux citron, il peut atteindre une longueur de 25 cm pour un poids de 4 kg. Malgré ce gigantisme, il est peu abondant en pulpe ainsi qu’en jus, son « écorce » très épaisse, rugueuse et grumeleuse, occupant la plus grande part de son volume.

L’essence de cédrat en aromathérapie

Pour être précis, indiquons que le cédrat qui fait l’objet d’un emploi dans cette pratique qu’est l’aromathérapie est Citrus medica var. medica (il existe d’autres variétés de cédrats qui se distinguent nettement de celui dont il est ici question). L’essence de cédrat est loin d’être aussi connue que celle de son homologue également tout jaune qu’est le citron. Il faut dire que le cédratier est un arbre sensible aussi bien aux trop grands froids comme aux excessives chaleurs, ce qui minimise, du moins en Europe, son aire de culture qui se réserve à la Grèce (Crète, Péloponnèse), à l’Italie méridionale ainsi qu’à la Corse. Le citron, lui, hormis offrir l’essence contenue dans ses poches schizolygènes, se prête à l’extraction d’un jus abondant, et des emplois très étendus dans le domaine gastro-alimentaire. Ce qui n’est pas le cas du cédrat dont la pulpe est avare en jus, non comestible à l’état cru, seule sa « peau » (le péricarpe) s’utilise en cuisine (zeste) ou plus largement dans l’industrie du fruit confit, mais cela reste, à côté du citron, très limité, anecdotique pourrions-nous dire. De plus, d’autres raisons désobligeantes expliquent cette désaffection du cédrat au large profit du citron : « Les difficultés d’extraction mécanique de l’huile essentielle dues au relief tourmenté de l’écorce du fruit. Le rendement en huile essentielle plutôt faible [nda : 0,3 à 0,5 %], lié à la grande taille des fruits. En effet, la teneur en huile essentielle est fonction de la surface du fruit et le rapport surface/poids diminue avec le poids. [Enfin], il ne se prête pas à des exploitations industrielles » (7).
Quoi qu’il en soit, l’on trouve sur le marché, bien que rarement, de l’essence de cédrat obtenue par expression mécanique, puis centrifugation. De couleur jaune pâle (comme celle de citron), cette essence peut également verdir. Son parfum, qui se rapproche de celui du citron, est beaucoup moins abrupt, plus fin, plus chaleureux, différence nettement marquée que l’on doit au fait que l’essence de cédrat se distingue de celle de citron d’un point de vue moléculaire. Alors qu’en général l’essence de citron se compose facilement de 95 % de monoterpènes (dont 75 % de limonène, mais aussi α-pinène, α-bergamotène, γ-terpinène, etc.), dans l’essence de cédrat, ces molécules sont moins massivement nombreuses (isolimonène + limonène = 60 %). Notons au passage que les essences de cédrat en provenance du Brésil sont beaucoup plus riches en limonène, en contenant 90 % et parfois davantage.
La distinction s’observe au niveau des aldéhydes, et précisément les mêmes qui caractérisent l’huile essentielle de petit grain combava, c’est-à-dire les citrals (= néral et géranial), présents à hauteur de 20 à 25 % dans l’essence de cédrat. Grosso modo, on peut établir l’équation suivante : essence de citron + huile essentielle de petit grain combava = essence de cédrat. A une communauté olfactive et biochimique, il faut ajouter un dernier petit zeste : la présence de furocoumarines dans l’essence de cédrat, rutacée oblige !

Propriétés thérapeutiques

Elles sont très proches de celles des deux produits qu’offrent le citron et le combava, à savoir :

  • Apéritive, digestive, stomachique, antinauséeuse, antivomitive, régulatrice de l’appétit
  • Anti-infectieuse : antibactérienne à large spectre d’action, antifongique, antiseptique atmosphérique
  • Sédative du système nerveux central, hypnotique légère, antispasmodique
  • Expectorante, décongestionnante pulmonaire
  • Insectifuge

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : inappétence, digestion lente et/ou difficile, dyspepsie, flatulences, vomissement, nausée, mal des transports
  • Troubles de la sphère respiratoire + ORL : congestion nasale, congestion pulmonaire, bronchite, angine, maux de gorge
  • Troubles locomoteurs : arthrite, rhumatismes
  • Troubles du système nerveux : insomnie, difficulté d’endormissement, stress, nervosité, anxiété, déprime, asthénie intellectuelle et nerveuse
  • Repousser les insectes (mouches, moustiques)

Note : cette essence aromatique possède probablement des vertus intéressantes sur des affections circulatoires, hépatobiliaires et bucco-dentaires, qui exigent cependant d’être confirmées par l’expérience.

Modes d’emploi

  • Diffusion atmosphérique.
  • Olfaction, inhalation.
  • Voie orale.
  • Voie cutanée diluée.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Phototoxicité : les furocoumarines présentes dans l’essence de cédrat obligent aux mêmes précautions qu’avec toutes les autres essences : pas d’exposition au soleil immédiate après ingestion et/ou application cutanée.
  • Alimentation : une variété du cédrat (Citrus medica var. limonum) est utilisée pour son écorce parfumée en cuisine. Elle aromatise agréablement le thé à la menthe comme c’est le cas au Maroc : on frotte le sucre à l’aide d’une écorce de cédrat fraîche. Il peut être confit (l’écorce seule ou le cédrat dans son entier), être utilisé pour fabriquer une pâte de cédrat, des confitures, des eaux-de-vie, des liqueurs (cf. la cédratine corse), etc.
  • Autres variétés : Citrus medica var. ethrog, Citrus medica var. sarcodactylis. Nous avons évoqué l’une et l’autre plus haut : la première, c’est le cédrat de la religion hébraïque, la seconde n’est autre que cette curieuse main de Bouddha.
    _______________
    1. Michel Faucon, Traité d’aromathérapie scientifique et médicale, p. 460.
    2. Claudine Brelet, Médecines du monde, p. 234.
    3. Guy Ducourthial, Flore magique et astrologique de l’Antiquité, p. 68.
    4. Giambattista Basile, Le conte des contes, pp. 109-110.
    5. Ibidem, p. 114.
    6. Hans Christian Andersen, Contes – Sous le saule, p. 193 et p. 208.
    7. Extrait issu de cet article internet : Le cédrat méditerranéen et le cédrat de Corse.

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L’huile essentielle de cataire (Nepeta cataria)

Synonymes : chataire, herbe aux chats, menthe des chats.

Assez souvent, dans l’histoire de la phytothérapie, dès lors qu’il s’agit de comparer l’action de tel ou tel simple d’un pays à l’autre, on jette un coup d’œil par-dessus la frontière et, parfois, n’en croyant pas ses yeux, on s’efforce de les frotter afin de s’assurer qu’on voit bien ce que l’on voit, qu’on ne rêve pas : et là, soit on éclate de rire ou bien l’on dénigre ce voisin avec tous le fiel dont on est capable, ce voisin, qui, décidément, a tout du barbare. L’histoire regorge d’exemples de ce type : prenez ce truculent feuilleton historique au sujet du mal français, alias mal de Naples, etc. Qu’une université de médecine tire à boulets rouges sur sa voisine n’a rien d’exceptionnel : l’on se rappelle de la manière dont l’école de médecine de Montpellier se gaussa ouvertement de celle de Salerne. Tout cela favorise l’émergence de panoramas thérapeutiques qui, si l’on sait qu’ils évoluent d’une période à la suivante, peuvent aussi, dans le même temps, s’opposer rigoureusement d’une sphère d’influence géographique/politique/culturelle/etc. à une autre, comme si un simple donné fonctionnait dans tel pays mais devenait totalement inopérant dans tel autre pourtant distant de quelques kilomètres seulement. Vous imaginez bien qu’une plante médicinale x ou y ne s’arrête pas d’agir une fois passée telle ou telle frontière, mais la manière dont on la traite alors dit toute l’étendue de la façon dont les hommes se considèrent les uns les autres, se toisent, s’agonissent de tel ou tel nom d’oiseau de part et d’autre. Avec la cataire, rien de tout cela n’a eu lieu, puisque si l’on considère ses divers noms vernaculaires, on prend conscience de l’amplitude de l’unanimité qui a concerné cette plante :

  • en allemand : katzenminze = menthe de chat,
  • en anglais : catmint = menthe de chat,
  • en italien : gattoiala = chatière,
  • en français : menthe de chat, chataire (déformation de chatière ?)

Tout cela pour bien marquer que le chat (en général) en pince (pincer = to nip en anglais, qu’on retrouve dans un autre nom vernaculaire anglais : catnip) pour la cataire, alias Nepeta cataria, « chat » expliquant donc cet adjectif latin qu’est cataria, mais ne disant bien évidemment rien du tout au sujet de ce nepeta qui « était, chez les anciens Latins, le nom de diverses labiées odorantes ; il semble dériver de Nepet, ville d’Étrurie, aujourd’hui Nepi, à quelque 40 km au nord de Rome » (1). Nepi. Cette petite ville de 10000 habitants, anciennement Nepet ou Nepetum, semble devoir son nom aux cultures qu’y menèrent les Romains de l’Antiquité : l’histoire nous dit qu’en ces lieux les Romains cultivaient la plante qu’ils nommaient nepeta, un mot qui n’est malheureusement pas propre qu’à une seule plante mais à plusieurs. Nepeta est, hélas, un nom fourre-tout, Grecs et Romains ne parvinrent pas à établir le distinguo entre les diverses espèces de menthes et de calaments, produisant une salade russe qui perdura longtemps, puisqu’au Moyen-Âge, la cataire était encore indifféremment confondue avec mélisse, menthe(s) et calament(s), sans doute en raison de la proximité thérapeutique qui existe entre ces différentes plantes (affections communes commandées par des vertus vulnéraires, digestives et calmantes). C’est pourquoi, lorsqu’on voit le mot nepeta dans les textes antiques il ne faut pas s’alarmer : il peut aussi bien s’agir de la cataire (je suis très moyennement convaincu…) que du calament, alias Calamintha nepeta (beaucoup plus probable). Ce « nepeta », qui est chez l’un le nom, devient l’adjectif chez l’autre ! Mais chez Pline, il n’existe aucune de ces distinctions. Tout ce que l’on nous dit c’est qu’un « nepeta » était placé sous soi avant de dormir afin d’éloigner les serpents puisqu’ils fuient devant sa fumée et son odeur. Même chose du côté de Dioscoride qui présente trois sortes de kalaminthê dont une est dite « nepeta ». Insérée entre la menthe et le thym, pas de doute qu’il s’agit là d’une plante de la famille des Lamiacées. Mais ce qu’en dit Dioscoride suffit-il pour faire de cette plante la cataire, qui « est semblable au pouliot, plus grande toutefois, et pour cela d’aucuns l’ont appelée pouliot sauvage, pour lui ressembler en odeur. Les Latins appellent ce calament nepeta » (2). Semblable au pouliot, en possédant une odeur proche… On n’est quand même pas dans le même domaine qu’avec la cataire, où alors peut-être avec celle qu’on dit de parfum mentholé et fétide… Ce qui complique très nettement nos affaires : on peut penser qu’avec les Apiacées ex. Ombellifères c’est compliqué, avec les Lamiacées, c’est bien pis : quand on n’en sait rien, hormis affirmer que « ça » sent le citron ou la menthe, on n’est pas plus avancé. Quand Serenus Sammonicus explique que la cataire permet de faire venir les règles, que croire : sa vertu emménagogue (qui est bien réelle) ou bien que cette cataire n’en soit pas une ?… De même, plus récemment (enfin, ça remonte tout de même aux VIII-IX ème siècles) : du fait de la présence d’une plante nommée Nepta dans le Capitulaire de Villis, on en conclut qu’il s’agit là de l’herbe aux chats, ce qui fait que, de facto, on l’imagine être largement cultivée dans les jardins de l’empire carolingien d’alors. Voilà. Après avoir élaboré en son esprit une vision de la plante non loin de Rome, la voilà-t-elle pas à proximité d’Aix-la-Chapelle maintenant !… Avec Walahfrid Strabo, il ne nous est guère davantage autorisé à visualiser une cataire avec ce qu’il nous dit de la plante qu’il décrit et à qui il attribue ce nom : cette plante qui « dispense au loin une fort suave odeur » est surtout vulnéraire et cicatrisante. « Elle redonne à la peau son originelle blancheur, et sur les plaies même récentes, elle fait repousser les poils qu’arrachèrent les crevasses du mal, que dévorèrent le pus et l’infection » (3). De la poésie qui, par souci d’esthétisme, condamne certaines informations plus cruciales, botaniques et morphologiques, par exemple. Au XVI ème siècle, bien que la médecine européenne biberonne encore à des prescriptions vieilles de plus de 1500 ans, il se trouve quand même quelques praticiens comme Tabernaemontanus pour prétendre que la cataire agirait sur le foie (ictère) et sur la toux, même opiniâtre. Après quoi l’on voit, au XVIII ème siècle, le Dictionnaire de Trévoux se fendre de quelques lignes au sujet de l’herbe aux chats : cette plante apéritive est aussi apte à abattre les vapeurs, comme ils disaient dans ces anciens temps. Qu’est-ce que cela veut dire qu’abattre les vapeurs ? Cela fait référence au fait de réduire à néant une émanation : on connaît l’expression « avoir ses vapeurs ». Cela concernait les personnes sujettes aux malaises, vertiges et évanouissements, manifestations que l’on plaçait, à l’origine, dans les bouffées de chaleur qui affligeaient les représentantes du beau sexe souffrant de névropathie, de « névrose hypocondriaque », voire même d’« hystérie ». Voilà, le vilain mot est lâché. Dans le langage courant, l’hystérique, une femme le plus souvent, est une personne en proie au délire, à la folie. Ainsi, de cet unique point de vue, l’hystérique est celui qui fait une crise de nerfs, et une hystérique a forcément ses chaleurs, ses vapeurs. L’hystérie semble donc bien être un mal typiquement féminin, en particulier parce que ce mot est forgé sur la base du grec ancien, hysteros, hystera, autrement dit la « matrice », voire de l’indo-européen udero, « ventre ». Ce lien entre l’utérus et l’hystérie ayant été établi, l’on en déduisit qu’en calmant l’utérus, l’on assagirait cette manifestation qu’est l’hystérie. Cela a parfaitement fonctionné avec la cataire qui, par ses propriétés sédatives et calmantes, apaise l’anxiété, ce que d’aucuns parmi les Anciens appelèrent nervosisme : la cataire abat donc les vapeurs puisqu’elle les refoule au sein de l’organisme qui les suscite, c’est-à-dire l’utérus. Pur fantasme, bien évidemment, de même que celui qui prévalut durant fort longtemps, à savoir que l’utérus était un organe mobile pouvant se déplacer au sein du corps de la femme selon son bon plaisir et presque indépendamment d’elle. L’action de la cataire portée sur « l’hystérie » féminine a permis de prendre conscience de l’action stimulante de cette plante sur l’appareil génital féminin (Gilibert 1796, Chaumeton 1814), et même de lui voir jouer un rôle propice sur la fécondité (dernier point à vérifier).
La cataire est donc une plante qui étouffe les vapeurs féminines dans l’œuf, nous dit-on. Du moins est-ce l’écho qui émane des siècles qui nous précèdent. Ici elle calme, là elle excite : il n’est qu’à considérer la manière dont la plupart des chats se comportent à son contact pour bien prendre conscience qu’elle n’a pas usurpé son nom de cataire ainsi que son parentage avec la valériane officinale, autre excitant félin bien connu, alors que la cataire a aussi un pouvoir répulsif sur le rat. Cazin expliquait qu’on utilisait de son temps la cataire pour détourner des ruches les rats qui sont très friands de miel. « Les chats, au contraire, la recherchent avec passion ; ils se vautrent dessus, la dévorent, l’arrosent de leur urine : elle est pour eux très aphrodisiaque et leur cause l’hystérie » (4). Encore ce bon vieux lien entre appareil génital féminin et hystérie, bien sûr. A la différence que la cataire agit tant sur les femelles que sur les mâles dont certains n’aspergent pas seulement la plante de leur urine mais aussi de leur sperme. C’est l’un des constituants aromatiques de la cataire qui jouerait le même rôle que les phéromones.
Résumons : la cataire calme la femme frénétique, rend frénétique le chat, que ce soit madame ou monsieur. Et qu’en est-il de l’homme dans tout cela ? Quel effet spécial la cataire peut-elle bien avoir sur lui ? Eh bien, j’ai déniché un truc allant dans le sens qui nous intéresse. Le voici, in extenso : on « rapporte une très curieuse anecdote qui serait de nature à faire supposer d’autres propriétés très singulières à la cataire. Un médecin suisse du XVII ème siècle, dans un livre sur les eaux minérales, dit avoir connu un bourreau, dont la notoriété était très étendue, qui par suite d’un sentiment naturel de pitié ou par « faiblesse de cœur », n’aurait pu exécuter un malfaiteur sans avoir au préalable un peu mâché et gardé sous la langue de la racine de cataire, grâce à quoi, instantanément, il était saisi de fureur et devenait sanguinaire. Il semble donc […] que la racine de cataire possède une action analogue à celle de la fausse oronge et de sa muscarine, encore actuellement [en 1947] employée en Sibérie de façon analogue et utilisée jadis dans les pays nordiques pour faire naître la « fureur brutale et guerrière » (mot à mot la rage d’ours) » (5). Eh ben… C’est nettement moins rigolo que de regarder un chat devenir tout fou-fou en boulottant cette plante… ^_^

Mais quel est donc la plante qui est capable d’autant de prodiges ? La cataire est peu difficile, inutile, donc, de l’aller chercher dans des endroits farfelus comme si l’on partait en quête de l’ultime edelweiss. Parce qu’elle est dite rudérale et compagnon, on la croise de préférence non loin des activités humaines, récentes comme plus anciennes : on la rencontre assez massivement en Haute-Provence, dans l’Aveyron, en Normandie ainsi qu’en Limagne, en des lieux qui apparaissent être les vestiges d’anciennes cultures à destination du marché des plantes médicinales. C’est cela qui explique, en partie, son existence dans tous ces lieux fréquentés par l’homme, à un moment ou à un autre : lieux incultes, le long des chemins, fossés, haies et clôtures, sur sols secs, sablonneux, pierreux et ensoleillés. A cela, ajoutons les décombres, les ruines et les cimetières (autres lieux de décombres), les friches, le pied des vieux murs, etc., et le tour complet sera joué. Cela, partout en France, sauf si vous êtes montagnard(e) (1500 m et plus), méditerranéen(ne) ou solognot(e).
La cataire, lamiacée vivace aux tiges quadrangulaires, atteint parfois la respectable hauteur d’un mètre. D’aspect poilu – pubescent disent les dictionnaires distingués, la cataire est effectivement velue à plus d’un titre : des tiges rameuses portent des feuilles dont la forme rappelle assez celles de l’ortie : oui, elles sont pétiolées, dentées, plus ou moins ovales, d’une longueur comprise entre 3 et 7 cm et, chose absente chez l’ortie, le feuillage de la cataire semble comme poussiéreux, surtout sur la face inférieure. Bref. Au milieu de tout cela, au sommet de la tige ou presque, entre juin et septembre, l’on voit, verticillées par paquets de quelques-unes, de petites fleurs blanches ponctuées de rouge framboise foncé (vous voyez, là ?), mêlées à de plus petites feuilles, ce qui est complètement fou, ça ! Comment tu l’expliques ? Eh bien, si jamais tu places de très grosses et grandes feuilles au niveau des verticilles floraux, tu emmerdes plus ou moins les gros bourdons, les tites nabeilles et consorts qui, de fait, ne peuvent plus accéder au cœur central de la fleur. Alors que si tu dégarnis le bas de la tige de ses feuilles les plus longues qui chatouillent généralement la truffe de l’un des 600000 renards qui ne se fait pas flinguer annuellement dans ce « magnifique » pays qu’est la France (respirez !), eh bien tu affaiblis les défenses de la plante qui, bien qu’elle ressemble par certains de ses aspects à une ortie, n’en est pas une pour autant.

La cataire en phyto-aromathérapie

Les qualificatifs ne manquent pas pour décrire fidèlement le parfum de la cataire : citronné, mentholé, fétide, etc. Cette odeur forte, qui s’additionne à une saveur peu agréable, dite âcre et amère, s’explique bien évidemment par la présence d’une petite fraction d’une huile volatile (environ 0,3 %) dans cette plante. Si les avis sont si différents au sujet de l’odeur que propage cette plante, c’est parce qu’elle se présente sous deux spécificités biochimiques qui font douter qu’elle soit bien la seule et même plante à les produire. Le premier de ces chémotypes s’oriente en direction des monoterpénols (environ 75 % : géraniol, nérol, citronnellol), auxquels s’ajoutent des aldéhydes terpéniques (5 à 10 % : géranial, citral, irodial), des sesquiterpènes (8 % : β-caryophyllène), des esters (acétate de linalyle). De l’autre bord, on a affaire à une huile essentielle assez étrange dans laquelle on trouve essentiellement une molécule du nom de népétalactone, qu’accompagnent vraisemblablement du menthol et de l’acétate de menthyle. Ce qui explique que, d’une part l’on trouve à cette huile essentielle un parfum citronné, d’autre part mentholé. Ce sont donc bien deux produits différents comme l’atteste la densité de chacun : 0,89 pour l’huile essentielle CT monoterpénols contre 1,03 pour l’huile essentielle CT lactone. Il est donc bien évident que l’action de ces deux huiles essentielles (on trouve plus fréquemment la première dans le commerce) va être fort différente. Ce que nous ne manquerons pas de préciser, tout autant que les propriétés de la cataire en phytothérapie (dont on utilise les sommités fleuries).

Propriétés thérapeutiques

  • En phytothérapie :
    – digestive, stomachique, carminative
    – expectorante, anticatarrhale, pectorale
    – antispasmodique, sédative
    – sudorifique, fébrifuge
    – analgésique
    – emménagogue
    – sialagogue
  • En aromathérapie :
    – HE CT monoterpénols : calmante, sédative, anxiolytique, immunostimulante puissante, antivirale, antalgique, anti-inflammatoire
    – HE CT lactone : mucolytique, hépatostimulante, immunostimulante, insectifuge

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère respiratoire : toux, toux quinteuse, toux coquelucheuse, coqueluche, catarrhe bronchique chronique, en général tous les autres spasmes des voies respiratoires, hoquet, hoquet persistant, bronchite chronique, rhume
  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : spasmes des voies digestives, gastralgie, atonie gastrique, dyspepsie non inflammatoire, colique, dysenterie, indigestion, maux de tête d’origine digestive, flatulences
  • Troubles locomoteurs : rhumatismes, arthrite, faiblesse musculaire
  • Troubles de la sphère gynécologique : aménorrhée spasmodique, aménorrhée asthénique
  • Troubles de la sphère hépatobiliaire : ictère, lithiase biliaire
  • Hémorroïdes
  • Névralgie dentaire
  • Affections cutanées d’origine virale (zona, herpès) et fongique (mycoses cutanées)
  • Repousser la dépression, la nervosité, l’anxiété, éteindre l’insomnie
  • Repousser… le cafard et les moustiques

Modes d’emploi

  • Infusion aqueuse ou vineuse des sommités fleuries.
  • Macération vineuse de sommités fleuries.
  • Alcoolature de sommités fleuries.
  • Teinture-mère.
  • Huiles essentielles : on peut réserver l’usage de ces deux huiles essentielles pour la diffusion atmosphérique, l’olfaction, l’inhalation et la voie cutanée. Seule l’huile essentielle de cataire à monoterpénols peut faire l’objet d’un emploi par voie interne.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Récolte : dès l’apparition des fleurs, il est possible de procéder à la cueillette des sommités fleuries de cataire, généralement au mois de juillet. Séchage et conservation requièrent les même soins que pour la mélisse officinale.
  • Association : ses propriétés, qu’on dit équivalentes à celles de la valériane officinale, peuvent s’allier avec d’autres plantes qui combattent sur le même terrain que la cataire : l’hysope officinale, le lierre terrestre, le marrube blanc, la ballote fétide. Cela vaut surtout pour les affections des voies respiratoires et digestives.
  • Autres espèces : Nepeta racemosa, Nepeta sibirica, etc.
    _______________
    1. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 224.
    2. Dioscoride, Materia medica, Livre III, chapitre 35.
    3. Walahfrid Strabo, Hortulus, p. 46.
    4. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p. 243.
    5. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 225.

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