L’huile essentielle de khella (Ammi visnaga)

Synonymes : ammi visnage1, bisnago, herbe au cure-dent, cure-dent d’Espagne, carotte aux dents, herbe aux gencives, cumin d’Éthiopie, fenouil annuel, noukha, kell.

Passant un temps pour la férule creuse dans laquelle Prométhée apporta le feu aux hommes, il est possible de déceler la présence (?) du khella dans ces quelques informations délivrées par Georges Contenau : « Si un homme est oppressé ; si son estomac est ballonné ; si sa nourriture revient dans sa bouche et que rien de ce qu’il mange ne lui plaise », eh bien il lui faut préparer telle recette dans laquelle entre vraisemblablement du khella. Et si ce n’est lui, c’est donc l’un de ses frères : le khella apparaissant dans le papyrus Ebers, il est tout à fait envisageable de le voir occuper une place au sein de la pharmacopée des anciens Assyro-babyloniens. En tous les cas, l’on peut dire sans se tromper que sa réputation antispasmodique, qui remonte à l’Égypte antique, n’est plus à faire. Du temps des pharaons, et même jusqu’à récemment encore, le thé de khella était usité lors d’épisodes urinaires douloureux comme les lithiases. Ces concrétions ressemblant à des grains de sable, il est tout à fait probable qu’on se soit servi du mot grec amos, c’est-à-dire « sable », pour l’attribuer à l’Ammi visnaga. C’est du moins ce qu’expliquait Fournier : « Ce nom a été donné à cette plante, à cause de sa semence qui ressemble à des grains de sable »2. C’est beaucoup plus convaincant que l’explication qui prétend que le nom latin du khella – ammi – nous renseignerait sur son aire de prédilection, à savoir les zones sableuses parce que, effectivement, les terrains sablonneux sont ce que le khella affectionne tout particulièrement. Aujourd’hui encore, cette plante fait partie de la pharmacopée traditionnelle marocaine. En Israël, elle participe au traitement du diabète et en Andalousie ses graines assurent la fonction de « dentifrice ». En Égypte encore, le khella fut usité en cas de lithiase biliaire, de faiblesse cardiaque et de vitiligo. Tout cela, en effet, parce qu’on trouve le khella sur une grande partie du pourtour de la mer Méditerranée et, çà et là, en Espagne comme dans le sud de la France (bien que plus rarement qu’autrefois en raison des modes agricoles qui ont fait reculer le khella des territoires qu’anciennement il occupait).

L’ammi était le nom que les Grecs et les Romains donnaient à différentes ombellifères aromatiques, ce qui explique que l’ammi de Dioscoride ne soit peut-être pas la plante dont on parle dans cet article, c’est-à-dire le khella. Mais, dans le doute, ne nous abstenons pas d’en parler un peu. Voici la description qu’il en donne : « C’est une graine vulgaire et connue, menue et bien plus petite que celle du cumin. Elle a la saveur de l’origan [sic : bien possible qu’il parle là de l’ajowan]. [Sa semence] est chaude3, fervente, dessiccative. L’on la boit avec du vin contre les tranchées, les douleurs urinaires et les morsures d’animaux venimeux. Elle provoque le flux menstruel […] et purge la matrice »4. De plus, elle corrigerait l’ardeur provoquée par l’usage des cantharides. Enfin, « emplâtrée avec du miel, elle résout les meurtrissures »5.

A la suite de Dioscoride, l’on retrouve souvent le nom d’ammi dans les textes consacrés aux plantes médicinales. Mais celui de khella, trop exotique peut-être, n’y apparaît jamais. Par exemple, chez Nicolas Lémery, on trouve des conseils pour bien sélectionner la semence d’ammi, mais il pourrait tout aussi bien s’agir de celle de l’ammi élevé, Ammi majus : « On doit choisir la semence d’ammi la plus récente, la mieux nourrie, la plus nette, la plus odorante, d’un goût un peu amer : elle contient beaucoup d’huile exaltée et de sel volatil »6. Chez Chomel, c’est clair : nul khella à l’horizon. La plante dont il parle est bel et bien l’ammi élevé qui, comme on peut facilement le constater, partage bien des propriétés médicinales avec le khella : il est entre autres carminatif et emménagogue. On peut y ajouter les vertus suivantes : apéritif, céphalique, incisif. On dit encore de l’ammi qu’il résiste aux venins. Enfin, le chimiste Simon Morelot nous ramène à Dioscoride en évoquant, au début du XIXe siècle, un ammi aux semences d’une saveur proche de celle du thym ou de l’origan. Ces semences ont beau être menues, presque rondes, de couleur gris brunâtre, c’est-à-dire très similaires à celles du khella, je crois bien qu’il n’est absolument pas question de cette plante dans cet « ammi de Candie » dont parle Morelot.

Très semblable à la carotte mais en plus rustique cependant, le khella fut autrefois nommé Daucus visnaga (daucus = carotte) pour signaler cette ressemblance. Il faut dire que sa racine en pivot est un premier critère de similitude. Cependant, il s’en distingue par sa grande taille (80 à 120 cm), ainsi que par le nombre très élevé (jusqu’à cent) de rayons qui composent ses ombelles. Et, contrairement à la carotte, ils s’écartent par temps humide, attendant un temps plus sec pour se recroqueviller en forme de nid ou à la manière des baleines d’un parapluie fermé, lorsque les semences parviennent à maturité. D’ailleurs, elles aussi se distinguent des graines griffues et éperonnées de la carotte puisque les semences de khella sont courtaudes, ovoïdes, vaguement hexagonales, sans poils ni aiguillons.

Plante annuelle (ou bisannuelle), le khella est une apiacée robuste, rameuse, très feuillue mais intégralement glabre. Cette profusion foliaire se retrouve même au niveau des involucres à folioles découpées en très fines lanières qui enserrent de petites fleurs blanc jaunâtre.

Le khella est un hôte des sols rudéralisés (terrains vagues, jachères), se plaisant également en bordure de route, dans les champs sableux et les vignes. Exigeant une situation bien ensoleillée et un sol correctement drainé, le khella explique ainsi sa présence naturelle dans le sud et le sud-ouest de la France. Cependant, on ne l’y retrouve pas plus au nord qu’une ligne liant la Charente à la Drôme. Au-delà du territoire national, on croise le khella dans une grande partie du pourtour méditerranéen, des Canaries à la Perse en passant par l’Égypte et l’Afrique du Nord. Il a été également naturalisé en Australie et en Amérique du Sud.

Le khella en phyto-aromathérapie

Seules les semences du khella jouissent d’un intérêt thérapeutique. Autrefois employées comme celles du cumin par les peuples autochtones du pourtour méditerranéen, elles s’illustrent en nos temps modernes par l’huile essentielle qu’on en tire par le biais de la distillation à la vapeur d’eau. Ce produit, au rendement faible (0,10 %), est incolore, liquide, mobile et limpide, de couleur jaune vert pâle à jaune d’or. On y retrouve bien la saveur un peu amère des fruits, ainsi que leur parfum agréable et doux, mix entre anis/fenouil/estragon d’une part, carotte/pomme douce d’autre part, ce qui confère à l’huile essentielle de khella des notes de cœur vertes et herbacées associées à quelque chose de terreux, racines un peu âcres.

Voici quelques données chiffrées qui vous permettront de dessiner un portrait biochimique de cette huile essentielle :

ESTERS : 45 à 50 %

  • Dont méthylbutyrate d’isoamyle : 13,60 %
  • Dont isobutyrate d’amyle : 11,20 %
  • Dont isobutyrate de 2-méthylbutyle : 11 %
  • Dont valérate d’amyle : 6 %
  • Dont 3-méthyle-butyrate de 2-méthylbutyle : 6 %
  • Dont méthyle-2-butyrate isobutyle : 3,75 %

MONOTERPÉNOLS : 35 %

  • Dont linalol : 34,50 %

MONOTERPÈNES : 10 %

  • Dont trans-β-ocimène : 4,30 %

CÉTONES : 2 %

  • Dont pulégone : 1,70 %

SESQUITERPÈNES : 1,60 %

FURANOCHROMONES : 3 % maximum

  • Dont khelline, visnagine, khellinol, khellol, khellinine, amiol

FUROCOUMARINES (ammoïdine), COUMARINES, PYROCOUMARINES (visudine) : traces

Note : les semences de khella contiennent aussi de la résine, des phytostérols et plusieurs flavonoïdes.

Le prix moyen d’un flacon de 5 ml d’huile essentielle de khella biologique se situe autour de 28 €.

Propriétés thérapeutiques

  • Puissante relaxante et antispasmodique des muscles lisses (ces derniers se trouvent au niveau des organes internes – vessie, estomac, intestins et poumons – et constituent également une partie des vaisseaux sanguins : ainsi, cette propriété peut se lire dans bien des points abordés ci-dessous), musculotrope, décontractante
  • Coronadilatatrice, vasodilatatrice coronaire, chronotrope négative, inotrope négative, augmente le taux de cholestérol HDL, fluidifiante du sang, anticoagulante
  • Apéritive, digestive, stomachique, carminative
  • Anti-infectieuse : antibactérienne, antivirale, antifongique
  • Emménagogue, décontractante utérine
  • Diurétique, urétérodilatatrice
  • Anti-inflammatoire
  • Antihistaminique, bronchodilatatrice
  • Stimulante, tonique
  • Modératrice du système nerveux central, négativante, relaxante, calmante, apaisante, réconfortante

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : faiblesse stomacale, crampe d’estomac, dyspepsie, colique, gaz intestinaux, spasmes digestifs
  • Troubles de la sphère pulmonaire : asthme, spasmes bronchiques, bronchite, bronchite allergique, bronchite chronique, emphysème, toux sèche, coqueluche, gêne respiratoire, maladies pulmonaires obstructives chroniques, angine
  • Troubles de la sphère vésico-rénale : colique néphrétique, lithiase urinaire
  • Troubles de la sphère cardiovasculaire et circulatoire : infarctus du myocarde, prévention de l’angine de poitrine (angor), insuffisance coronarienne, artériosclérose, hémogliase, arythmie cardiaque
  • Troubles de la sphère hépatobiliaire : calcul biliaire, colique hépatique
  • Troubles de la sphère gynécologique : aménorrhée, syndrome prémenstruel (ballonnement, constipation, douleurs et crampes menstruelles), spasmes utérins
  • Troubles locomoteurs : rhumatismes, spasmes musculaires
  • Affections bucco-dentaires : carie, gingivite, hygiène bucco-dentaires
  • Affections cutanées : rougeur, démangeaison et irritation cutanée, enflure, vitiligo
  • Troubles du système nerveux central : attaque de panique, angoisse, oppression pectorale (à la perspective d’une modification du cadre de vie, par exemple), incertitude

Quelques informations concernant l’efficacité du khella sur les lithiases. Tout d’abord, qu’est-ce qu’une lithiase ? C’est le résultat de la précipitation de substances normalement ou accidentellement dissoutes dans les urines (acide urique, urates, oxalate de calcium, phosphate de calcium, phosphate ammoniaco-magnésien), adoptant selon les cas différentes formes : poussière, gravelle, gravier, calcul ou pierre. Une alimentation trop riche en calcium, ainsi qu’une déshydratation chronique concourent à la formation des lithiases. Il faut savoir qu’un calcul de 5 mm de diamètre peut occasionner une obstruction urétérale totale, de cuisantes douleurs, ainsi que, parfois, de l’hématurie. Le khella est efficace contre les lithiases non seulement pour des raisons lithontriptiques, mais parce qu’en détendant et en relaxant l’uretère, il favorise l’évacuation du calcul jusqu’alors bloqué. De plus, il exerce une action préventive en ralentissant la formation des cristaux d’oxalate de calcium.

Concernant le vitiligo (ou leucodermie : « peau blanche »), maintenant : il s’agit d’une maladie cutanée caractérisée par une achromie et une hyperchromie adjacente. Est à l’œuvre une destruction des mélanocytes, cellules responsables de la production de la mélanine impliquée dans la couleur de la peau. Ces taches non pigmentées se localisent au dos, aux mains et poignets, aux coudes et bras, aux chevilles et genoux, à la poitrine, enfin au visage.

Modes d’emploi

  • Huile essentielle : voie interne, olfaction, inhalation, dispersion atmosphérique (?), voie externe sous condition.
  • Teinture-mère de semences de khella.
  • Infusion : une cuillerée à café de graines de khella en infusion dans 100 g d’eau pendant 10 mn.
  • Décoction : 100 g de graines de khella dans un litre d’eau. A proportion de 60 g par litre d’eau, on peut utiliser cette décoction en guise de gargarisme.
  • Pommade : 100 g de graines de khella en macération au bain-marie dans 100 g d’un substrat gras (on peut éventuellement broyer les semences avant opération).
  • Les rayons, à l’état sec, sont traditionnellement employés comme cure-dents (Espagne, Maroc).

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Phototoxicité : caractéristique qu’elle partage avec bon nombre d’huiles essentielles tirées d’apiacées, à la différence que celle de khella est particulièrement agressive. On ne s’exposera donc pas au soleil après ingestion ou application cutanée durant 24 à 48 heures. L’exposition au soleil s’envisagera uniquement pour les personnes ayant besoin d’une pigmentation cutanée.
  • L’huile essentielle de khella est potentiellement allergisante.
  • Il importe de ne pas faire cohabiter l’huile essentielle de khella avec la prise d’anticoagulants car celle-ci en amoindrirait les effets.
  • Dans tous les cas, on fera de cette huile essentielle un usage raisonné et ordonné sur de brèves périodes, car une utilisation au long cours peut occasionner des nausées, de la migraine et une tendance à l’insomnie.
  • Autres espèces : – Ammi commun (Ammi majus), – Ammi vrai ou ajowan (Trachyspermum ammi).

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  1. « Ce nom de visnaga est un vrai phénomène linguistique. Il désigne, au Mexique, les échinocactées et dérive par corruption du mot nahuatl (langue des Aztèques) huiznahuac, signifiant ‘entouré d’épines’. Adopté par les conquérants espagnols, ce mot, castillanisé en bisnaga ou visnaga, est d’un usage courant dans le langage populaire mexicain et sud-américain. Par analogie, au Mexique, au Chili, en Argentine, ou l’herbe aux cure-dents s’est naturalisée et est parfois cultivée, on lui a donné le même nom, qui, de là, est revenu en Europe au XVIe siècle » (Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 77).
  2. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 76.
  3. Dans la littérature on trouve habituellement un ammi au nombre des quatre semences chaudes mineures. Mais celle qui tient compagnie aux graines de persil, d’ache et de carotte n’est pas le khella mais Ammi majus.
  4. Dioscoride, Materia medica, III, 59.
  5. Ibidem.
  6. Nicolas Lémery, Dictionnaire universel des drogues simples, p. 36.

© Books of Dante – 2022

L’huile essentielle de térébenthine (Pinus pinaster)

La forêt des Landes à la Teste-de-Buch (Gironde).

Synonymes : pin des Landes, pin de Bordeaux, pin de Corte, pin mésogéen, pignada.

Dans les vieux textes, dès lors qu’on emploie le mot térébenthine et à plus forte raison cet autre, térébinthe, on peut être à peu près certain qu’il ne s’agit pas là de notre brave pin maritime, mais de ce petit arbre sacré pour les juifs, le pistachier térébinthe (Pistacia terebinthus) et dont l’un des cousins, le lentisque (Pistacia lentiscus), se fit (re)connaître pour avoir offert aux Anciens cette oléorésine qu’on récoltait, entre autres, sur cette petite île de la mer Égée où naquit le père de la médecine, raison pour laquelle on lui voit encore porter le nom de térébinthe de Chios, bien que cet arbre ne soit pas un conifère à proprement parler, mais, tout comme la plupart d’entre eux, un résineux. Ici, le mot térébenthine ne se borne pas à dessiner l’appartenance botanique à une famille donnée de plantes, mais à les réunir par ce qu’elles possèdent de commun, c’est-à-dire des « oléorésines demi-liquides […] légèrement jaunâtres, de saveur chaude et d’odeur forte »1.

Résine, du latin resina, est avant tout issue du grec rhètinè, tandis que terminthos, puis térébinthos, se retrouvent dans l’expression térébinthiné-rhètinè pour qualifier la « résine de térébenthine », qu’elle qu’elle soit, pour autant qu’elle serve à coller et imperméabiliser, aussi bien pour faire adhérer les pansements et les emplâtres que pour renforcer le calfatage des navires. Térébinthos a eu une pléthorique descendance, puisque de nombreuses langues utilisent un mot proche du nôtre pour désigner peu ou prou la même chose : turpentine (anglais), terpentin (suédois, allemand), terpentijn (hollandais), terpentyna (polonais), terebentină (roumain), trementina (espagnol, italien). Cette racine commune a aussi accouché de termes qu’en aromathérapie l’on connaît bien : terpène, terpinéol, terpinolène, déterpéner, etc.

Il existe autant de latitude entre le terminthos grec et la plupart des termes actuels qui désignent aujourd’hui la térébenthine, qu’il a pu y en avoir entre la térébenthine qu’utilisait ma mère lorsqu’elle peignait à l’huile et les souvenirs de nos vacances passées dans les Landes à l’été 1983, où surnagent l’image d’un gigantesque chêne sur l’écorce duquel progressait à pas lents cet insecte géant qu’est le lucane cerf-volant, un apocalyptique orage de grêle aussi brutal que soudain qui décharna ce chêne d’une multitude de feuilles, ou encore – typique de carte-postale – la silhouette échassière du berger landais qui se glisse en silence sur des tapis de bruyères et joue à cache-cache avec les fûts monolithiques des pins maritimes qui procurent d’étranges sensation d’hallucination visuelle… Mais un sifflement se fait entendre ! Serait-ce le tac, lutin malicieux dont la voix imite le bruit du bridon que le gemmeur glisse sur la care pour la rafraîchir ?…

Crot et crampon fichés dans la care d’un pin maritime.

En langage moins sibyllin, décrivons donc en détails cette opération qu’on appelle le gemmage et dont les premiers éléments nous sont fournis par Simon Morelot : « On le [c’est-à-dire le pin] travaille depuis le 4 février jusqu’au 22 octobre selon que la température est plus ou moins élevée. On lui fait une entaille ou incision avec une hache [NdA : le hapchot qui n’est pas à proprement parler une hache] dont le coin du tranchant est voûté en dehors, pour qu’il n’entre pas trop avant dans le bois. On commence au pied de l’arbre, et on monte successivement en la renouvelant et coupant du bois une fois tous les huit jours, quelquefois deux »2. A l’entour de l’arbre s’entassent les galips, c’est-à-dire les copeaux de bois imprégnés de résine, tandis que plus l’arbre grandit, et plus il se constelle, d’un côté puis de l’autre, de ce que l’on appelle les cares (ou visages), qui donnent à chaque pin l’allure d’un climax, cette initiatique échelle chamanique. Au pied de l’arbre, se trouve le crot dans lequel s’écoule la térébenthine brute (qu’on appelle aussi gomme molle ou résine molle) de couleur laiteuse ou « d’un blanc jaunâtre, épaisse, pleine d’ordures, laquelle coule du pin dépouillé de son écorce »3. Je me souviens aussi de ces pots – cônes tronqués de terre vernissée – fichés dans le tronc de chaque arbre, situés sous les cares et dont une lamelle en zinc, le crampon, guidait la résine jusqu’à eux. La résine, convoitée par le gemmeur, circule dans des canaux à résine qui se propagent à l’ensemble de l’arbre, ses racines, ses rameaux, ses aiguilles. Produit secondaire du métabolisme des résineux, la résine n’est pas une sève, mais s’écoule du tronc après incision accidentelle ou, dans le cas du gemmage, volontairement exercée sur des arbres âgés d’au moins 30 ans, bien élagués et distants les uns des autres de 4 à 4,50 m. Naturellement, cette résine protège l’arbre des attaques fongiques, des insectes qui chercheraient à s’introduire dans l’arbre en y creusant des galeries. Ce mode défensif permet à l’arbre d’éviter qu’un insecte ne pénètre trop avant. Car si c’était le cas, il pourrait être amené à sectionner les canaux par lesquels circule la sève élaborée, ce qui mènerait, in fine, à la mort de l’arbre. Ce qui n’était effectivement pas l’objectif quand on décida du peuplement forestier des dunes du sud-ouest de la France, autrefois terrains siliceux et arides constituant des sols sur lesquels le pin maritime vient particulièrement bien après amendement, ce qui en décida la culture en grand de Bordeaux à Bayonne dès la fin du XVIIIe siècle (de même qu’en Bretagne, Sologne, Maine, Pyrénées-Atlantiques et Pyrénées-Maritimes pour des raisons identiques). En effet, afin de faire face à l’ensablement du golfe de Gascogne, résultat visible d’une érosion tant terrestre que marine, il fut décidé, à la fin du XVIIIe siècle, d’endiguer le déplacement et l’avancée du champ de dunes, parce qu’alors on pouvait voir, de Bayonne à la Pointe de Grave, une étendue désertique de 200 km de long, s’enfonçant parfois jusqu’à près de 5 km à l’intérieur des terres, ensevelissant les cultures, noyant sous sa masse de blanche arène les forêts et les vignes, engorgeant les cours d’eau forcés à s’étaler en d’insalubres nappes marécageuses, menaçant parfois jusqu’aux villages où les habitants pâtissaient déjà de la maigre misère qu’ils parvenaient encore à arracher à la glèbe hostile, en plus des miasmes épidémiques en provenance de ces masses d’eau fangeuse et croupie qui émaillaient tout ce territoire. C’est donc à Nicolas Brémontier (1738-1809) que l’on doit la mise en œuvre des travaux qui allaient permettre, dès 1786, à immobiliser les dunes : « Par des clayonnages disposés à l’encontre du vent de l’ouest, par des couvertures de branchages que des crochets de bois fixaient au sol, par des semis de plantes herbacées ou semi-ligneuses, le gourbet, le genêt et l’ajonc, on parvint à fixer momentanément les sables et à donner aux jeunes semis de pin maritime l’abri et la protection temporaires qui seuls pouvaient leur permettre de se développer »4. La seconde partie de cette œuvre séculaire fut initiée par la loi du 19 juin 1857, relative à l’assainissement et à la mise en culture des Landes de Gascogne, vaste étendue stérile de landes et de bruyères. Elle fut confiée aux bons soins d’un autre ingénieur, Jules François Hilaire Chambrelent (1817-1893) qui, avant même de pouvoir planter du pin maritime en second rideau, dû drainer la zone par force crastes et canaux. En une quarantaine d’années (1859-1900), on ajouta à l’arbre luttant contre le minéral, une forêt chargée de faire fuir la misère sordide et d’attirer vers l’homme le confort argenté, car les populations de ces territoires inhospitaliers paraissaient tant abandonnées des dieux, que l’« on raconte même que dans les régions les plus désertes, quand on voulait vendre une terre, on conduisait l’acheteur sur une éminence et on lui cédait pour quelques francs toute l’étendue où il pouvait faire entendre sa voix »5, manière de montrer que ces terres infertiles ne valaient pas tripette en raison, donc, de l’invasion des sables qui forçait les habitants à la fuite et au marais qui « leur infusait le lent poison de la fièvre »6. Au nombre des avantages qu’un tel chantier put faire valoir, l’on peut en dicter plusieurs dont le recul de certaines maladies et l’augmentation concomitante de l’espérance de vie des habitants des lieux. A cela, on peut en ajouter un autre et pas des moindres, c’est-à-dire l’exploitation de la plantation de pins maritimes pour le bois et la résine. La première option amène à couper les arbres dès lors qu’ils atteignent un âge de 45 à 55 ans, ce qui produit environ 300 à 400 m3 de bois à l’hectare. Selon sa qualité, ce bois se destine à des usages fort différents : du bois d’œuvre (aujourd’hui constitué en France à 70 % de résineux : sapin, épicéa puis pin maritime), du bois à pâte à papier (aujourd’hui constitué en France à 68 % de résineux : épicéa puis pin maritime). Au XXe siècle, on employait fort le bois du pin maritime pour les poteaux télégraphiques, les traverses de chemin de fer, les étais de mine, le pavage, etc. Les exportations se dirigeaient en Grande-Bretagne, venant y concurrencer les bois scandinaves, en Espagne et en Amériques. Quant à la résine du pin maritime, elle trouva tant de débouchés qu’en faire ici la liste complète et détaillée serait fort fastidieux. Mentionnons seulement les grands domaines à travers lesquels elle entrait plus ou moins activement en fonction : la fabrication de colles, de vernis et de savons. C’était là le fait de la colophane (qui tire son nom d’une ancienne ville grecque d’Ionie en Asie mineuse, Colophon), l’un des sous-produits de l’extraction de l’essence de térébenthine. Connue des violonistes qui la passent sur le crin de leur archet, elle porte encore le nom de colophone, d’arcanson et de bray. Ce résidu sec et friable, de couleur jaune doré plus ou moins transparent, trouva aussi un emploi dans le domaine thérapeutique, puisqu’on en composait des onguents, des emplâtres, des pommades et des sparadraps, puisque réduite en poudre la colophane s’avère être un bon hémostatique. De la résine du pin maritime découle encore la matière permettant de fabriquer de la graisse végétale (pour oindre les machineries, par exemple), des bougies, du noir de fumée, divers produits usités par l’industrie du dégraissage, des vêtements caoutchoutés et imperméables. Elle permettait encore de calfater les navires à coque de bois et de goudronner les cordages de ces mêmes navires. Il nous reste encore à évoquer deux autres sous-produits qui ont eu une assez grande importance en thérapeutique : il s’agit du goudron et de la poix jaune (on exclura la poix noire aux effets et usages similaires à ceux du goudron).

A droite, ce contre quoi Brémontier et Chambrelent eurent à lutter. A gauche, résultat de la lutte.
La dune du Pilat (vue aérienne). Couvrant à peine 2 km², c’est bien peu de chose par rapport à la surface conquise pas la forêt des Landes dont la superficie avoisine 1 million de km².

La poix jaune (ou blanche, dite encore poix de Bourgogne, barras, galipot), est une résine « solide, cassante, opaque, de couleur fauve foncé, d’odeur spéciale, de saveur douce, aromatique, sans amertume » et dont on faisait un strict usage externe, profitant aux affections locomotrices (rhumatismes, lumbago et maux de reins, douleurs et points de côté, névralgie et sciatique) et respiratoires (toux rebelle, catarrhe bronchique, tuberculose pulmonaire). En mêlant soigneusement deux parties de poix jaune à une partie de cire d’abeille, l’on obtient un cataplasme que l’on peut employer à la manière de cet emplâtre dont nous parle Fournier : « On peut soit l’étendre sur une peau souple ou sur un linge, soit la malaxer avec un peu de saindoux ; pour détacher l’emplâtre, on le soulève par un côté, puis on passe entre lui et la peau une barbe de plume huilée »7. Venons-en maintenant à ce goudron : il est tiré de la combustion lente opérée à l’abri de l’oxygène (j’en avais un peu parlé dans mon article dédié à Carbo ligni). L’opération de charbonnage consiste à former, à partir de bois épuisé par l’extraction résineuse, d’une part le charbon de bois, d’autre part le goudron de fosse. Face à un rendement moyen de 45 kg de ce goudron au m3 de bois, l’on pouvait préférer distiller ce même bois : le rendement était généralement plus important (70 kg/m3), mais le goudron ainsi produit est de moins bonne qualité. Il s’agit d’une substance sirupeuse noire, d’odeur empyreumatique désagréable et tenace, de saveur âcre et amère. Très peu soluble dans l’eau, le goudron lui communique néanmoins sa saveur et quelques molécules, à la façon d’un hydrolat aromatique imprégné d’une infime fraction d’huile essentielle. Par infusion d’une certaine quantité de goudron dans l’eau, on peut élaborer une eau de goudron médicinale. Pour cela, on malaxe 100 g de goudron à 100 g de poudre de charbon de bois jusqu’à former quelque chose qui ne poisse plus les doigts. On place une à deux cuillerées de cette mixture dans une bouteille d’eau d’un litre, on agite de temps en temps, et on laisse en contact une huitaine de jours. Passé ce délai, on filtre soigneusement le mélange. L’on peut boire de cette eau la journée durant et bénéficier des vertus apéritive, digestive, tonique de la sphère gastro-intestinale, diurétique et sudorifique de ce breuvage qui améliore encore les fonctions cutanées. D’autres recettes comme la teinture (10 parties de goudron en macération alcoolique dans 50 parties d’alcool rectifié) ou la décoction de goudron (15 à 30 g pour un litre d’eau) complètent l’offre thérapeutique et peuvent intervenir dans plusieurs catégories d’affections : troubles respiratoires (catarrhe pulmonaire chronique, tuberculose, asthme), vésicaux (catarrhe chronique de la vessie), locomoteurs (rhumatismes chroniques, goutte) et cutanées surtout, faisant merveille dans les maladies de la peau rebelles, les dartres, le psoriasis, l’eczéma, le prurigo, l’herpès, l’ichtyose, la gale et la teigne.

Goudron, poix et colophane sont aujourd’hui oubliés de la pratique thérapeutique. Il ne reste plus qu’à l’huile essentielle de pin maritime, autrement dit « essence de térébenthine », de tirer son aiguille du jeu. C’est ce que nous verrons tout à l’heure et qui nous donnera l’occasion de constater l’étendue de ses pouvoirs et l’amplitude de la mésestime dans laquelle elle est aujourd’hui placée…

Initialement originaire du bassin méditerranéen, le pin maritime put s’installer profitablement dans le quart sud-ouest de la France comme nous l’avons vu, non seulement parce que le climat s’y prête, mais aussi parce que la nature du sol lui est favorable : espèce calcifuge, il trouve son bonheur sur des sols siliceux de plein soleil, qui plus est lorsqu’ils sont acides, oligotrophes, sujets à l’hydromorphie, comme l’étaient ces terrains que Brémontier et Chambrelent s’ingénièrent à modeler afin d’y accueillir les jeunes pousses de pins maritimes.

Rhytidomes particulièrement marqués sur le tronc d’un pin maritime.

Grise et pâle chez les sujets juvéniles, l’écorce du pin maritime rougit avec l’âge, devenant même noire rougeâtre avec le temps. Sur le tronc, l’on voit les rhytidomes à grandes écailles plates séparés les uns des autres de failles profondes. Un tronc flexueux plus ou moins droit de 20 à 30 m de hauteur forme l’aboutissement du développement végétatif du pin maritime dont la longévité, dans un cadre naturel, peut atteindre le demi-millénaire. Les rameaux, qui peuvent croître de 30 à 40 cm par an, sont couverts de longues aiguilles réunies par deux dans une gaine roussâtre. Linéaires, fermes, épaisses, lisses, de section demi-circulaire, de couleur vert foncé, elles mesurent de 10 à 20 cm. A l’extrémité des rameaux, l’on trouve, sur les mêmes individus, aussi bien des cônes floraux mâles que femelles. Les premiers dispersent massivement par anémochorie un abondant pollen dès les mois d’avril et de mai (comme bien d’autres espèces de pins ; la prodigalité toujours !…) qui viendra à la rencontre des cônes femelles qui donneront naissance, une fois fécondés, à de grosses pommes de pin allongées, élargies à leur base, très volumineuses (elles peuvent atteindre jusqu’à 20 cm), aux écailles extérieurement éperonnées semblant être vernis d’un jaune luisant. Presque sessiles, ces pommes de pin sont presque collées par le cul sur la branche. L’ouverture des pommes de pin laisse libre court à l’envol des graines, pépins noirâtres dotés d’une ailette diaphane que le vent maritime emporte vers une place propice à leur vie future…

La pomme de pin géante du pin maritime.

L’huile essentielle de térébenthine en aromathérapie

Comme on a pu le pressentir, le mot térébenthine est un vocable polysémique : qui l’emploie sans plus de précision peut faire nourrir quelques doutes quant à l’identité du produit dont il parle. Excluons tout d’abord la térébenthine de Chios, puisque le produit qui nous préoccupe aujourd’hui est issu d’un arbre non seulement résineux mais aussi conifère. Ce qui nous amène à considérer uniquement les trois principales térébenthines8 que voici exposées avec davantage de détails :

  • La térébenthine des Vosges (ou d’Alsace, de Strasbourg) : issue du sapin argenté (Abies pectinata), de couleur jaune verdâtre, elle possède une visqueuse consistance de miel, car privée artificiellement de son essence par la cuisson. Son odeur est tenace, sa saveur est âcre et très amère.
  • La térébenthine de Venise (ou de Suisse, fine ordinaire, de Briançon) que l’on tire du mélèze, est assez liquide, un peu verdâtre, d’odeur forte, de saveur identique à la précédente.
  • La térébenthine de Bordeaux (ou de Bayonne) : substance consistante et opaque, de forte odeur presque désagréable, de saveur âcre et amère, très siccative à l’air, très solidifiable par le magnésium. C’est elle qui va orienter la suite de notre propos bien que cette oléorésine soit celle des trois qui contienne le moins d’essence aromatique (12 % contre près du tiers pour les deux autres), ce qui permet généralement un rendement toujours très avantageux car supérieur à 10 %. Cela explique en grande partie le faible coût final de cette huile essentielle, même en qualité biologique (300 à 400 € le litre).

Comme on le fait des autres oléorésines, on distille la térébenthine à la vapeur d’eau, non sans l’avoir au préalable purifiée (par fusion, décantation et filtration) afin qu’elle devienne « fluide, transparente, bien nette, d’un jaune clair »9 et qu’elle abandonne son caractère acide et visqueux, condition sine qua non pour en faire une substance officinale. C’est pourquoi cette huile essentielle de térébenthine rectifiée n’a pas de rapport avec l’essence de térébenthine du bricoleur. Cette huile essentielle, issue de la résine du pin maritime, est un liquide limpide, très volatile, incolore, de tonalité fraîche, résineuse et boisée. Très légère (densité 0,86 à 0,872), elle s’apparente un peu à sa cousine, l’huile essentielle distillée à partir des aiguilles du même pin. Moins fréquente, cette dernière est tout aussi fraîche, résineuse et boisée que la précédente, signe d’une composition biochimique comportant de nombreux points communs et quelques dissemblances très nettes comme nous allons pouvoir le constater ci-dessous :

Les données qui vont suivre maintenant concernent essentiellement la première de ces deux huiles essentielles.

Propriétés thérapeutiques

  • Pectorale, expectorante, mucolytique, modificatrice des sécrétions trachéo-bronchiques, anticatarrhale, décongestionnante des voies respiratoires, antiseptique des voies respiratoires
  • Diurétique, antiseptique des voies génito-urinaires, anti-inflammatoire rénale, sudorifique
  • Stomachique, dissolvante des calculs hépatiques et biliaires, cholagogue
  • Anti-infectieuse : antiseptique atmosphérique, antibactérienne (streptocoque), parasiticide
  • Anti-inflammatoire ostéo-articulaire, analgésique, antalgique, antirhumatismale
  • Astringente, détersive, vulnéraire, cicatrisante, résolutive
  • Rubéfiante, vésicante
  • Hémostatique, antihémorragique
  • Antispasmodique
  • Stimulante générale, fortifiante, tonique, anti-hyposthénisante
  • Augmente la chaleur générale
  • Oxygénante10
  • Active sur le système nerveux autonome

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère respiratoire + ORL : catarrhe pulmonaire chronique, bronchite, bronchite aiguë, bronchite fétide, tuberculose pulmonaire, toux invétérée, toux grasse, hémorragie pulmonaire, spasmes coquelucheux, asthme (?), laryngite, sinusite, abcès pulmonaire, pneumonie, pleurésie, péritonite
  • Troubles de la sphère vésico-rénale : cystite, cystite chronique, cystite hémorragique, catarrhe vésical chronique, pyélite, pyélonéphrite, néphrite albumineuse, néphrite calculeuse, urétrite, oligurie, rétention d’urine, paralysie de la vessie, blennorragie et écoulement vénérien (blennorrhée, gonorrhée), ulcère rénal, hydropisie
  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : constipation, constipation opiniâtre, stupeur intestinale, diarrhée muqueuse, diarrhée colliquative des tuberculeux, parasites intestinaux (oxyure, ascaride vermiculaire, ténia), flatulences, colite, hémorragie intestinale
  • Troubles locomoteurs : affections rhumatismales et goutteuses (douleurs rhumatismales, rhumatoïdes et musculaires, goutte atonique), lumbago, arthrite, arthrose, contusion, fatigue musculaire, névralgie (sciatique), contraction musculaire du tétanos
  • Troubles de la sphère gynécologique : leucorrhée, leucorrhée atonique, hémorragie utérine, fièvre puerpérale
  • Affections cutanées : ulcère (sanieux, atonique, sordide, profond), plaie (atone, gangreneuse), coupure, brûlure, gangrène, pourriture d’hôpital, gale, pou (du pubis)
  • Troubles de la sphère hépatobiliaire : ictère, colique, hépatique, cholécystite, lithiase biliaire
  • Empoisonnement au phosphore, à l’opium, à l’acide hydrocyanique, salivation mercurielle
  • Migraine
  • Asthénie, fatigue nerveuse
  • Fièvre intermittente
  • Nuisibles : teigne, punaise de lit
  • Affections oculaires : choroïde chronique, iritis

Modes d’emploi

  • Huile essentielle : inhalation, olfaction, dispersion atmosphérique, en friction pure ou diluée (liniment : alcool camphré, huile camphrée). En usage interne, elle demeure du ressort du médecin (autrefois, on la faisait prendre sous forme de pilule de 0,20 à 0,25 g, à raison de trois à seize par jour, soit un à quatre grammes d’huile essentielle de térébenthine per os).
  • Emplâtres : fort nombreux. L’histoire a retenu l’emplâtre diachylon, l’emplâtre epispastique, etc., qui sont des compositions tombées en désuétude.
  • Baumes : l’on connaît encore celui de Fioravanti, qui est en fait un alcoolat de térébenthine composé (constitué pour base non pas de térébenthine de pin maritime, mais de mélèze) ; on peut y ajouter le baume du Commandeur, le baume de soufre térébenthiné, le baume d’Arcoeus, l’onguent napolitain, le sparadrap agglutinatif, etc.
  • Savon (ou savonule) de Starkey : combinaison de carbonate de potassium et d’huile essentielle de térébenthine. Il paraît que c’était là un produit de mauvais service.
  • Huile de Harleem : association de soufre dissout dans l’huile essentielle de térébenthine, puis capturée dans l’huile de lin. On la trouve encore dans certains commerces de détail.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • L’huile essentielle de térébenthine est absorbée par les muqueuses des voies respiratoires, de l’estomac, de l’intestin et par la peau. Elle s’élimine normalement par la muqueuse bronchique, les urines et l’interface cutanée. Cependant, à « doses plus fortes, elle diminue ou même tarit les sécrétions en modifiant les muqueuses par élimination des principes volatiles »11, conférant aux urines cette caractéristique odeur de violette.
  • Toxicité : aujourd’hui, l’on se contente le plus souvent de signaler les propriétés rubéfiantes et vésicantes de l’huile essentielle de térébenthine sur la peau : cette irritation cutanée peut révéler une vraie allergie (du moins la manifestation d’une propriété allergisante in potentia). On va parfois même jusqu’à évoquer une dermocausticité, une irritation oculaire, etc., tout cela se bornant strictement à la peau depuis que l’on n’emploie quasiment plus l’huile essentielle de térébenthine à l’intérieur. Voici tout de même un bref aperçu de ce qu’elle est susceptible de provoquer à travers un usage interne : – à petites doses : elle amène une chaleur douce et réconfortante au creux de l’estomac ; – à doses intermédiaires (4 à 8 g) : cette sensation de chaleur au niveau stomacal augmente, gagne en âcreté, s’épand au pharynx et aux voies urinaires, autrement dit rayonne, irritant la vessie jusqu’à causer de l’hématurie, c’est-à-dire du sang dans les urines. Surviennent des désordres gastro-intestinaux (diarrhée, colique, parfois vomissement), tandis que s’installe un état d’excitation générale parfois accompagné d’anxiété (l’huile essentielle de térébenthine opère de même chez les animaux, les chiens du moins, les irritant et les rendant passablement inquiets) ; – à doses élevées (15 à 120 g) : s’écarte des voies urinaires, borne son action sur les voies digestives, devient purgative, parfois même éméto-cathartique. La respiration ralentit, de même que la circulation du sang. Une sorte d’ivresse vertigineuse avec maux de tête et troubles nerveux s’installe parfois dans le cours de l’intoxication, tout cela pouvant mener au coma puis au décès. Ce dernier cas de figure détermine deux intoxications bien dissemblables : la première est aiguë et presque toujours la résultante d’un usage thérapeutique disproportionné. On observe alors des phénomènes congestifs au niveau du visage, une salivation extrême en même temps que la gorge, douloureuse, appelle à la soif inextinguible. Puis cela porte au niveau gastro-intestinal (vomissement, colique et dilatation gazeuse du ventre, diarrhée). Enfin, un refroidissement général peut se faire ressentir. La seconde forme d’intoxication est chronique et imputable à une exposition répétée à l’essence de térébenthine dans un cadre non thérapeutique. Dissolvant des résines, des baumes, du camphre, des graisses, du caoutchouc, du phosphore, de la cire, du soufre, etc., l’homme comprit très tôt le profit qu’il pouvait tirer de l’essence de térébenthine industrielle, l’utilisant dans la manufacture des vernis, des peintures, du caoutchouc, des teintures, de la cire à cacheter, des encres d’imprimerie, mais encore en chaudronnerie, ferblanterie, étamage, ébénisterie, dégraissage, etc. Tout ces corps de métier étaient donc exposés plus ou moins chroniquement aux émanations de l’essence de térébenthine, dont la toxicité se transpose à l’organisme en affectant la tête (céphalée et vertige), les yeux (troubles visuels, conjonctivite), la sphère ORL (irritation de la gorge et du larynx, irritation des muqueuses nasales) et la sphère pulmonaire (irritation des muqueuses bronchiques). Le système urinaire est également touché : on remarque une difficulté de miction (oligurie), ainsi que du sang dans les urines (hématurie).
  • Une fois que le thérapeute avait écarté tous les motifs d’intoxication de ses patients par l’usage interne de l’huile essentielle de térébenthine, encore lui fallait-il prendre compte des susceptibilités de ceux-ci afin de « suspendre l’emploi de ce moyen lorsque les spasmes, la strangurie, des urines sanglantes, des douleurs plus ou moins vives dans les voies urinaires se manifestent, et, dans tous les cas, ne l’employer que lorsque les symptômes inflammatoires ont cédé au traitement antiphlogistique préalable »12. C’est pour cela que l’huile essentielle de térébenthine est contre-indiquée absolument dans la plupart des inflammations et/ou irritations des voies urinaires et du tube digestif, dans les catarrhes aigus, enfin chez les sujets pléthoriques, sanguins et irritables. Tout cela participe au fait qu’actuellement l’huile essentielle de térébenthine n’ait pas bonne presse ; on la soupçonne même d’être néphrotoxique. Il faut dire que la sophistication dont elle a été l’objet n’a pas milité en sa faveur : au XVIIe siècle, Pierre Pomet évoquait déjà le travail de duperie orchestré par les « goureurs », l’huile essentielle de térébenthine se faisant justement appelée « goure », c’est-à-dire « drogue falsifiée », pour cette raison. Après avoir été artificiellement modifiée afin de passer pour ce qu’elle n’est pas, l’huile essentielle de térébenthine a été assez largement employée pour couper d’autres huiles essentielles, terpénées ou non, comme celles de cyprès, de lavande aspic ou encore de genévrier officinal. Bien qu’à l’état non coupé l’huile essentielle de térébenthine soit agréée par l’AFSSAPS, il n’en reste pas moins qu’elle a bel et bien perdu l’attractivité dont elle était autrefois parée.

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  1. Larousse médical, p. 1209.
  2. Simon Morelot, Nouveau dictionnaire général des drogues simples et composées, Tome 2, p. 515.
  3. Jean-Baptiste Chomel, Abrégé de l’histoire des drogues usuelles, p. 200. Par « ordures », il faut entendre saletés, c’est-à-dire des débris végétaux, des insectes, des grains de sable, etc.
  4. Émile Cardot, Le manuel de l’arbre, p. 51.
  5. Ibidem, p. 53.
  6. Ibidem, p. 52.
  7. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 764.
  8. On a extrait des « térébenthines » de bien d’autres conifères : pin d’Alep, pin cembro, pin laricio, pin des marais, etc.
  9. Simon Morelot, Nouveau dictionnaire général des drogues simples et composées, Tome 2, p. 516.
  10. Par l’action de l’air, l’huile essentielle de térébenthine fixe l’oxygène et s’oxyde donc facilement : « L’essence oxydée possède des propriétés elles-mêmes oxydantes, proches [NdA : identiques] de celles de l’ozone : c’est le principe du ‘bol d’air Jacquier’ » (Michel faucon, Traité d’aromathérapie scientifique et médicale, p. 653). Plus elle s’oxyde, et plus elle s’acidifie, jaunit puis brunit, s’épaissit jusqu’à la viscosité.
  11. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 761.
  12. Ibidem, p. 766.

© Books of Dante – 2022

Le berger et le pin des Landes, deux marqueurs visuels forts ayant largement contribuer à l’identité d’un paysage.

Le galbanum (Ferula galbaniflua)

Synonymes : férule gommeuse, barije, barijeh, ghasnu’s, gaosheer, jawaasheer, helbenâh.

En faisant coïncider l’aire de répartition originelle du galbanum avec les plus anciens peuplements humains dont l’histoire a relaté les traces à l’aide de l’écriture, l’on peut fixer à plus de 3000 ans son usage par les Assyro-babyloniens, puisque de multiples tablettes font référence aux pratiques médicales auxquelles on le fit alors participer. A leur lecture, l’on apprend que le galbanum intervenait en cas de prolapsus rectal et de blennorragie. On en composait une « potion pour qui souffre de la constipation […]. Cette composition est un trésor royal », expliquait George Contenau1. Bien qu’il ne soit pas certain qu’il s’agisse là du chalbanê des anciens médecins grecs (Hippocrate, Dioscoride, Galien…), l’on est tout juste assuré que cette férule indifférenciée n’est sans doute pas la plante qu’on connaît sous le nom de galbanum, même si, bien sûr, ce mot dérive de celui-là – chalbanê – d’origine sémitique. En hébreu, chelb (ou chelb’neh) donne quelques indications étymologiques : ce mot explique la consistance laiteuse, muqueuse et gommeuse de la gomme-résine que l’on retire de cette férule (et de plusieurs autres en réalité). Ce qui complique l’identification, c’est que le mot galbanum désigne tout à la fois la gomme extraite d’une férule, le galbanum, que celle de tous un tas d’autres plantes similaires qui, elles, ne portent pas ce nom. Ainsi, dans les textes anciens, un galbanum peut-il en cacher un autre. Mais démailloter l’embrouillamini est, pour moi, peine perdue, l’on sait bien que dans ce que les Anciens nous ont transmis, il y a à boire et à manger, et qu’il n’est pas toujours possible, sur cette base, de faire feu de tout bois. Mais lorsqu’on voit poindre un « galbanum » comme chez Théophraste par exemple, comment ne pas s’y arrêter ? Voici ce qu’il en dit dans ses Recherches sur les plantes : « Voilà donc à peu près les produits de Syrie exceptionnellement odorants, explique-t-il après en avoir listé le nombre, et continuant : « le galbanum sent plus fort et il est plutôt médicinal ; toujours est-il que lui aussi s’obtient du côté de la Syrie ». Comptant parmi les parfums antiques classiques, le galbanum apparaît à ce titre dans la Bible, quand l’Éternel s’adresse à Moïse pour lui demander de composer un mélange parfumé dans lequel il fait entrer le chalbaneh, dont le sens d’« onctueux » s’applique bien entendu à un baume (il ne faut pas imaginer un parfum que l’on vaporise). « Cet encens sacré était réservé au service de Dieu et il était défendu expressément aux Israélites d’en composer de pareil pour leur usage personnel »2. Le purent-ils, au reste ? Parce qu’à travers cet épisode biblique, on semble insinuer que le galbanum dont il est ici question est « une espèce très fine qui se trouvait en Syrie sur le mont Amomus et qui différait entièrement du galbanum ordinaire employé en médecine, dont l’odeur est loin d’être suave »3. En effet, pour renforcer ces dires, on peut ici partager ce que l’on peut lire quelque part dans l’œuvre de Pline qui nous livre la recette d’un parfum solide, le métopion, indiquant par ce nom qu’il s’articule autour du galbanum. Pour l’obtenir, il faut diluer dans du vin miellé et de l’omphacion, de la cardamome, du jonc odorant, de la myrrhe, de la térébenthine, du roseau aromatique et des graines de baumier (outre l’appréciation olfactive subjective de chacun de ces ingrédients, on peut aussi s’échiner à créer dans son esprit une synthèse de la chose…). Peut-être y avait-il alors une distinction forte entre un galbanum destiné aux hautes œuvres, et un autre seulement voué à l’ordinaire, de même qu’on différencia le galbanum en larmes du galbanum en masse dès la Renaissance.

Au lieu de supputations, faisons plutôt le compte des vertus médicinales du galbanum, telles qu’elles furent établies par les Anciens, parce que, bien évidemment non, le galbanum ne se cantonna pas qu’à la seule fonction de produit cosmétique et de parfumerie. Ainsi peut-on dire au sujet de cette « liqueur » aux vertus chaudes et brûlantes : tout d’abord elle est diurétique, résolutive, emménagogue, provoque l’accouchement et va jusqu’à délivrer la femme du fœtus mort dans ses entrailles, d’après ce que Pline relate : « Si on enduit de galbanum un rameau d’hellébore qu’on place sous la femme, il extirpe les fœtus qui ne sortent pas »4.

On lui faisait porter une action intéressante sur les troubles locomoteurs (insensibilité des nerfs et des articulations, contractions musculaires, paralysie, réduction des fractures), les affections cutanées, gynécologiques (infections vaginales), gastro-intestinales (diarrhée, parasites intestinaux) et enfin pulmonaires (dyspnée, grippe, asthme, toux ancienne). Souvent emplâtré, il lui arrivait d’être pris à l’intérieur ou tout simplement respiré comme nous le signale Dioscoride : « Flairé, il réveille ceux qui tombent du mal caduc, les femmes étranglées de la matrice, et ceux qui sont tourmentés de tournoiement de tête ».

Après une éclipse d’une durée considérable (toute l’étendue du Moyen âge en fait), l’on retrouve le galbanum en Europe non pas comme matière médicale mais pour assurer un rôle qu’on lui voyait déjà tenir en Égypte antique, c’est-à-dire celui de résine d’embaumement, ce qu’attestent des papyrus qui citent son emploi conjointement à la myrrhe, au cèdre ou encore au cyprès. Dans certains inventaires datant du XVe siècle, l’on discerne à travers une flopée de drogues (encens, gomme adragante, mastic, alun, etc.), le nom du galbanum qui était voué à l’embaumement des souverains. Si les soins accordés aux défunts sont ici rappelés, l’on n’oublia pas non plus d’en prodiguer d’autres auprès des malades qui y trouvèrent un large profit si j’en crois les chroniques s’étalant du XVIe au XVIIIe siècle. En effet, tout au long de cette période l’on ne compte plus les nombreuses recettes de baumes, d’onguents ou encore d’emplâtres dans lesquelles on trouve du galbanum, attendu que cette gomme-résine est vue comme résolutive et apte à amollir les tumeurs extérieures, qu’elles soient rebelles ou squirreuses. Ainsi, l’onguent des apôtres, l’emplâtre divin ou encore le galbanet de Paracelse justifièrent-ils le bon emploi qu’on fit du galbanum que l’on croise encore dans l’une de ces compositions applicables à la peau, l’emplâtre diachylon qui était « d’un usage courant pour maintenir les pansements, pour ‘cuire et digérer la matière du pus et celle des tumeurs’, rapprocher les lèvres d’une plaie et exercer sur un membre une compression prolongée »5. On fit aussi participer le galbanum à toutes les grandes compositions du temps comme le mithridate, la thériaque d’Andromaque et l’orviétan, de même qu’on le trouvait dans le diascordium de Fracastor (ou petite thériaque), dans lequel se côtoient une foule d’ingrédients articulés autour de l’opium : l’on y voit des racines de tormentille, des pétales de rose rouge, du succin et, donc, du galbanum, tout cela devant concourir à faire de cet assemblage un remède antidiarrhéique. Le galbanum s’illustra encore dans cette célèbre composition que l’on doit à Fioravanti, un distillat alcoolique d’une quinzaine de drogues aromatiques (galanga, myrrhe, élémi, cannelle, galbanum…) dont l’usage se réservait parfaitement à l’extérieur (rhumatisme, névralgie, sciatique, lumbago, pleurite, congestion rénale…). Enfin, on lui accordait des vertus expectorantes, antispasmodiques et stimulantes, de même qu’emménagogues encore, ce qui lui fit mériter, surtout en Allemagne, le nom de mutterharz (= résine de la mère), corrélativement aux emplois gynécologiques qu’on fit de lui.

Le galbanum est une apiacée vivace assez trapue, aussi large qu’elle est haute, formant une sorte de buisson d’un mètre de diamètre. D’une puissante racine en pivot profondément enfoncée dans le sol émergent des tiges lisses et creuses, dont les pétioles, également glabres, portent des feuilles luisantes, finement dentées, découpées en lanières menues. La floraison organisée en ombelles de petites fleurs jaunes est fortement parfumée, parfois jusqu’au désagréable. Elle donne ensuite de nombreuses semences plates, des akènes pour être plus précis.

Le galbanum est localisé à l’Asie occidentale ou Proche-Orient (Iran, Syrie, Turquie, Liban), mais son aire de répartition peut s’écarter plus à l’est, jusqu’à toucher l’Inde, tout en passant par l’Afghanistan et le Turkménistan.

Le premier producteur mondial de galbanum demeure l’Iran, avec – ce qui est bien entendu anecdotique, 80 tonnes par an.

Le galbanum en aromathérapie

La récolte traditionnelle du galbanum s’opère de cette façon : on sectionne superficiellement la base des tiges ou bien le collet de la volumineuse racine du galbanum. De cette blessure infligée à la plante suinte une gomme laiteuse blanchâtre qui s’écoule autant qu’elle peut. On patiente une quinzaine de jours avant de venir écailler la surface des tiges et de la racine, la récolte ne s’opérant qu’à partir du moment où la gomme résine du galbanum est solidifiée. A cette occasion, on pratique de nouvelles incisons sur les mêmes tiges.

De cette opération, l’on peut retirer au moins deux sortes de galbanum :

  • Le galbanum en larmes luisantes un peu translucides. Jaunâtres en dedans, elles sont jaune doré à leur surface, d’un goût amer, d’une odeur forte, ce qu’elles comportent de commun avec le suivant :
  • Le galbanum en masse ou en sorte : il s’agit là du galbanum mou. Au contraire du précédent, il n’est ni sec ni bien net, mais tout conformé en une masse visqueuse et agglutinée, brune, remplie d’ordures et de gravillons. Il se présente « sous la forme de larmes gluantes, agglomérées […] et mêlées de débris végétaux, de couleur jaunâtre à rougeâtre à la bonne odeur de résine, forte et boisée »6, flirtant parfois avec cette pénétrante odeur alliacée que l’on retrouve cependant bien plus marquée dans l’ase fétide, autre férule.

Quand on distingue un peu tout cela, on constate que le galbanum est constitué au 2/3 de sa masse par une résine soluble dans l’alcool, de 20 % de gomme et d’environ 6 % d’essence aromatique, en direction de laquelle nous allons maintenant tourner nos regards.

En distillant à la vapeur d’eau la gomme-résine du galbanum, l’on obtient un joli rendement (de 11 à 17 %, parfois jusqu’à 24 % !), d’une huile aussi incolore que la masse dont on la tire est sombre, aussi liquide et limpide que l’autre est épaisse et collante. Le subtil et l’épais, en quelque sorte. Le produit que l’on obtient, anodin par sa classique transparence, n’en reste pas moins « agressif » et tenace de par les composés soufrés qu’on y décèle à l’analyse qui, plus que de simplement rappeler l’ail, évoque nettement le « parfum » très atténué de l’ase fétide. Outre cette marque sulfureuse – et si l’on parvient à ne pas se faire olfactivement envahir par elle –, l’huile essentielle de galbanum, très « verte » et terrestre, oscille entre le boisé et le balsamique, le frais et l’amer.

Abordons maintenant la question de la composition biochimique de cette huile essentielle :

  • Monoterpènes : 85 %, dont β-pinène (57,50 %), α-pinène (10,80 %), δ-3-carène (5,30 %), myrcène (3,20 %), limonène (1,60 %)
  • Sesquiterpénols : 5,20 %, dont gaiol (1,85 %), bulnésol (1,60 %)
  • Sesquiterpènes : 4,30 %
  • Monoterpénols : 2 %
  • Composés azotés (traces)
  • Composés soufrés (traces)
  • Coumarines : ombelliférone

Si l’on observe la variabilité des monoterpènes surtout, l’on observe de fortes disparités d’un lot d’huile essentielle à l’autre :

  • β-pinène : de 43 à 69 %
  • α-pinène : de 6 à 16 %
  • δ-3-carène : de 3 à 11 %
  • Limonène : de 0 à 13 %

Concernant le galbanum, l’on ne s’est donc concentré uniquement que sur sa racine et le bas de ses tiges. Et l’on a eu raison, puisque dans un seul gramme de racine l’on trouve 14 mg d’essence aromatique contre seulement 6 mg dans la même quantité de fleurs. Mais on entre là dans une autre sphère : si les rendements évoluent, c’est également le cas des compositions biochimiques : par exemple, les feuilles seules sont surtout estampillées par la présence d’acétate de bornyle, etc.

Propriétés thérapeutiques

  • Anti-infectieux : antiseptique, antibactérien, antiparasitaire (sur Tetramychus urticae, Ephestia kuehniella, Echinococcus granulosus)
  • Apéritif, digestif, carminatif, laxatif
  • Analgésique, anti-inflammatoire, antinociceptif
  • Antirhumatismal, décontractant musculaire
  • Emménagogue, décongestionnant du petit bassin
  • Aphrodisiaque (?)
  • Cicatrisant, antiseptique cutané
  • Tonique, stimulant
  • Relaxant, stimulant psychique, rééquilibrant nerveux
  • Antispasmodique
  • Antidiabétique

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : diarrhée, colique, dyspepsie, infections intestinales, colite, aérophagie, flatulence, douleurs gastriques, parasites intestinaux
  • Troubles de la sphère respiratoire : bronchite, asthme, toux, grippe, expectoration glaireuse importante
  • Troubles de la sphère gynécologique : leucorrhée, dysménorrhée, infection génitale, régulation des fonctions menstruelles, crampe menstruelle, aide à l’accouchement (accompagne le travail)
  • Affections cutanées : plaie (y compris purulente), abcès, furoncle, ulcère, tumeur indolente, escarre, infection cutanée (acné)
  • Troubles locomoteurs : articulation infiltrée de sérosité, arthrose, douleurs articulaires et musculaires
  • Infection urinaire
  • Insuffisance pancréatique
  • Œdème lymphatique
  • Asthénie physique, psychique et/ou intellectuelle, fatigue, épuisement
  • Stress, nervosité, irritabilité, hyperémotivité, angoisse, peur, paranoïa, tension, crispation, rigidité mentale et psychologique

Propriétés psycho-émotionnelles et énergétiques

La correspondance du galbanum avec l’élément Terre est clairement établie par diverses croyances qui en font le parfum des gnomes, élémentaux de la Terre, et des djinns de la terre tels qu’on peut les rencontrer en magie arabe. De fait de cette appartenance élémentale, on employait le galbanum lors des évocations géomantiques voire nécromantiques, puisque le galbanum apaise et permet une plus grande relation aux forces telluriques. Sous ce rapport, on a prédestiné le galbanum à la délicate tâche de faire fuir les serpents, animaux éminemment chthoniens, dès lors qu’on le faisait brûler. En s’en frottant la peau, on atteint un même résultat qui peut s’étendre à l’ensemble des classes d’animaux venimeux. Du fait, on l’a aussi généralisé aux poisons, aux esprits mauvais et jusqu’au diable lui-même ! Pour toutes ces choses, on le brûle par fumigation. C’est encore un potentialisateur : « un soupçon de galbanum incorporé à n’importe quelle composition parfumée en dynamise les propriétés »7.

« En lien avec l’énergie minérale, la structure osseuse et les reins, [le galbanum] nous renvoie à notre force originelle et ancestrale qu’il mobilise et pousse à se manifester »8. Faisons accueil à ces quelques mots, même si tout ceci n’est pas très clair. Que peut donc bien être notre « force originelle » ? Jutta Lenze se fait plus explicite : « La puissance de son odeur âcre, piquante, voire nauséabonde et son côté brut, sec et poignant peuvent provoquer, déranger, choquer et perturber profondément ceux qui lui résistent »9. Tout le monde n’est pas dans l’obligation d’accueillir toutes les huiles essentielles en son sein, l’attraction et la répulsion pour telle ou telle signalant notre propre profil aromatique, biochimique pourrais-je même oser. Il existe des chémotypes chez les huiles essentielles, pourquoi n’en serait-il pas de même auprès des individus ?

Je ne puis mentionner que ma relation avec le galbanum est complexe, non. J’ai tout d’abord pris contact avec cette huile essentielle à l’époque où je préparais la rédaction de mon ouvrage Parfums sacrés. Vu le peu de place que j’ai accordé à cette huile essentielle alors, on peut aisément deviner que l’attraction n’était pas au rendez-vous. Pourquoi, en effet, s’appesantir sur quelque chose qui rebute nos sens ? Notre but n’est-il pas au contraire la promotion et la contemplation du beau ? En revanche, il est parfaitement vrai qu’être, de nouveau, mis en contact rapproché avec une même huile essentielle des années plus tard peut réserver son lot de surprises. Soigneusement obturé, le flacon de galbanum dont j’ai fait l’acquisition il y a une dizaine d’années, est resté, non pas dans l’oubli, mais dans une relative réserve, n’étant pas, en ce qui me concerne, de ces huiles qui traversent mon esprit pour un oui ou pour un nom (celles-là – faites le compte – ne sont pas aussi nombreuses qu’on le croit, même si on possède des dizaines d’huiles essentielles différentes à la maison comme c’est mon cas).

Aussi, peut-on dire que l’huile essentielle de galbanum est l’huile essentielle des grandes occasions ? Jutta Lenze parle à son sujet de « périodes charnières », une formule que je relève immédiatement au regard de ce qu’elle dit un peu plus loin dans le texte : pour mieux faire parler le caractère du galbanum, elle l’explique à l’aide d’un arcane du tarot de Marseille, la Maison-Dieu, qu’en anglais l’on pourrait résumer par une formule que j’ai récemment rencontrée à son sujet et qui me plaît énormément : expect the unexpected, autrement dit : « Espère l’inespéré ».

Le bon accueil que l’on pourrait faire au parfum du galbanum, de quoi donc pourrait-il alors être le révélateur ? Cela signifierait-il que nous avons déjà subi les épreuves qu’il n’aurait pas manqué de nous imposer sans cela ? En effet, comment est-ce possible de percevoir, en tout premier lieu, cette écœurante odeur alliacée dont les composés soufrés – minoritaires, sont responsables, alors même qu’ils sont noyés dans la masse des monoterpènes que, pour le coup, l’on pourrait considérer comme de vulgaires molécules de remplissage ! Cette parcelle qui dérange et rebute, n’est-elle pas l’arbre qui dissimule la forêt, la pierre dans la chaussure ou celle qu’on dit d’achoppement ? Ce qu’il nous faut nécessairement abraser afin que notre âme ne s’effarouche plus de son contact. Hormis si les conditions de stockage (lumière du soleil, contact avec l’air, etc.) sont peu respectueuses de la bonne tenue d’une huile, il n’y a pas de raison pour qu’elle se pervertisse au fil du temps. Or, si elle reste inchangée, et qu’au contraire notre relation à elle évolue à travers les années, cela ne veut-il pas dire que nous avons profondément évolué nous-mêmes, pour parvenir à tolérer ce qui l’était plus ou moins difficilement jadis ou naguère ? Puisque j’expose tout cela à vos yeux, je me dois aussi de vous faire une confidence : la rédaction de cet article n’est point le fruit du hasard. Qui l’imaginerait ? Hormis la petite page que j’ai consacré au galbanum dans Parfums sacrés, je n’avais jusqu’alors jamais travaillé plus profondément cette huile essentielle qui fait partie de ces plantes dont la maîtrise – du moins l’appréciation polie – n’a été que tardive. Or, plusieurs fois, lors de récentes lectures, j’ai vu papillonner le mot « galbanum » au gré des pages tournées. Cette insistance m’a amené à fouiller plus avant les sources dont je dispose et à les regrouper en une liste, ma foi, fort enthousiasmante. Comme à chaque fois que j’écris au sujet d’une huile essentielle, je prends toujours soin d’accompagner les différentes étapes du travail d’écriture du flacon relatif, en procédant à des inspir/expir réguliers tout au long du processus, à placer ce même flacon au creux de ma main libre tandis que l’autre s’échine en arabesques ou bien d’en appliquer une goutte à l’intérieur des poignets, c’est-à-dire en ce septième point du méridien du Maître-Cœur, Da Ling. Eh bien, comme vous pouvez aisément le constater, mon travail à propos du galbanum a été fièrement mené, il est significatif en ceci qu’il me met le nez sur mon évolution de ces dix dernières années. Qu’est-ce que cela peut donc signifier pour moi ? Qu’une maturation est à l’œuvre et qu’elle va délivrer son lot de bonnes surprises ? Ce qui n’est pas inexact, Jutta Lenze remarquant que « le galbanum vous pousse à l’action, à faire jaillir l’énergie de votre volcan intérieur »10, ce qui, du fait, remodèle nécessairement l’environnement immédiat. Accoucher, mettre à jour ou au monde, témoigner ouvertement et visiblement d’un long travail souterrain, c’est à peu près ce qui me vient à l’esprit lorsqu’on envisage l’huile essentielle de galbanum sous cet angle. De l’état lactescent où l’on voit tout d’abord sa gomme résine fraîche, il prend peu à peu l’aspect d’une résine qui, qu’elle soit en « larmes » ou en « masse », est bien le reflet que quelque chose est en train de se concrétiser (du latin concretus, « épais, dru »).

« Force brute de vie, le galbanum est l’ennemi de l’inertie. D’un caractère guerrier et martial, il détient la puissance explosive de la foudre. Son tempérament instinctif, impulsif – expulsif, audacieux et volcanique nous pousse à l’action »11. Si le galbanum est charnière, alors poussons donc la porte qui nous fait face et découvrons encore ce qu’elle dissimule à notre entendement.

Modes d’emploi

  • Voie cutanée (en dilution obligatoire dans une huile végétale, surtout pour les peaux fines, sensibles et sujettes aux irritations cutanées, ce qui peut s’avérer possible en cas de contact étendu et souvent répété, ce qui ne me semble néanmoins pas être une règle générale avec cette huile essentielle fort onéreuse).
  • Dispersion atmosphérique : si vous la tolérez seule, pourquoi pas, mais il est envisageable de l’unir à d’autres huiles essentielles, de pins en particulier ou encore d’agrumes.
  • Olfaction.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Autres espèces : nous ne les dénombrerons pas toutes tant elles sont nombreuses, mais nous citerons une fois de plus l’ase fétide (Ferula assa-fœtida), la férule alliacée (Ferula alliacea), la férule à feuilles étroites (Ferula angustifolia), la férule à tige rouge (Ferula rubricaulis).
  • Bien des industries surent tirer parti du galbanum, dont la parfumerie, la cosmétique et la savonnerie. D’autres domaines insoupçonnés lui accordèrent de l’importance, ceux aux travers desquels l’on fabriqua peintures, vernis, colles ou encore détergents.

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  1. George Contenau, La médecine en Assyrie et en Babylonie, p. 184.
  2. Eugène Rimmel, Le livre des parfums, p. 42.
  3. Ibidem.
  4. Pline, Histoire naturelle, XXIV, 22.
  5. Henri Leclerc, En marge du Codex, p. 39.
  6. Serge Schall, Plantes à parfum, p. 91.
  7. Sorcellerie.net, Encens & senteurs, Tome 1, p. 5.
  8. Jutta Lenze, Huiles royales. Huiles sacrées, p. 92.
  9. Ibidem, p. 93.
  10. Ibidem.
  11. Ibidem, p. 94.

© Books of Dante – 2021

Le pin noir (Pinus nigra)

Crédiot photo : Zeynel Cebeci (wikimedia commons).

La lavande fine sauvage du quart sud-est de la France doit beaucoup à la déforestation massive qui a touché ce secteur géographique dans le courant du XVIIIe siècle (et même après). C’est le cas en Drôme, dans le petit hameau où vécurent mes grands-parents, mes arrières grands-parents et leurs parents avant eux. Cela sera le point de départ pour ce qui va maintenant suivre.

En ces temps reculés, les populations qui vivaient là, alors très pauvres, purent plus facilement subsister, sans que ce soit forcément Byzance tous les jours, en faisant entrer la lavande dans l’équation. Comme beaucoup de familles possédaient des chèvres et/ou des brebis, le pâturage était chose courante et utile, dans le sens où les animaux qui se déplacent dans des espaces libres et ouverts, contrairement aux vaches parquées, débroussaillent parfaitement les haies, les abords des ruisseaux, les talus, les petits sentiers, etc., et si jamais cela ne suffit pas, on procède éventuellement à l’écobuage. C’est de l’entretien, au même titre qu’on balaie devant sa porte. L’intérêt, c’est que, à travers cette activité de nettoyage champêtre et forestier régulier, la lavande fine sauvage est épargnée par les dents des ovins et des caprins qui baguenaudent de-ci de-là. L’amertume de cette plante est sans doute la raison pour laquelle elle n’est pas consommée, en particulier par ces gloutons de moutons. Alors, il se forma, sans que la lavande n’ait rien demandé, une interrelation qui se mit en place entre cette lamiacée et les bêtes formant les troupeaux, et cela au bénéfice des hommes. Cette lavande resta sauvage, mais elle fut entretenue et également protégée dans son écosystème naturel, non seulement par le passage régulier des troupeaux, mais aussi par l’intervention humaine : en effet, il arriva que l’homme apportât du fumier pour engraisser les sols sur lesquels pousse la lavande fine sauvage, qui demeura certes plus difficilement accessible que si elle avait été cultivée en rangs serrés réguliers, ceux-là même qui occasionnent encore bien des paysages de cartes-postales, vision qui, au reste, n’a pas plus d’un siècle.

Ainsi, tant que les troupeaux prospéraient, la lavande fine put être récoltée à l’état sauvage par des familles entières chaque été. On cueillait, puis on distillait dans la foulée, puisque chaque cellule familiale (ou presque) possédait son propre alambic (et si l’on n’en avait pas, l’on se faisait prêter gracieusement celui d’un voisin). Puis l’on vendait : cela mettait du beurre dans les épinards, faisant assez bien les affaires de ces populations. Il se trouvait là une matière première à profusion, ainsi que de la main d’œuvre et une demande commerciale d’huile essentielle de lavande fine sauvage dans le même temps. Parfait ! Mais le commerce connaît ses modes et ses fluctuations. Dans la Drôme provençale, on a estimé qu’un pic de la production de cette huile essentielle, corrélativement à la demande, s’est situé aux environs de 1920. A cette époque, « on » jugea (à tort ? à raison ?) que la qualité de cette huile essentielle décroissait en même temps que s’amorçait la chute de la demande (s’agissait-il là d’une astuce de courtiers ? Sachant que les huiles essentielles, produits assez peu périssables, peuvent être stockées le temps nécessaire puis être déployées sur le marché en temps utile…).

L’exode rural eut pour conséquence la désertification des montagnes et la raréfaction de la main d’œuvre familiale, ce qui obligea ceux qui restèrent sur leurs terres à engager des manœuvres pour x journées de récolte, de même qu’on emploie encore aujourd’hui des travailleurs saisonniers pour les vendanges. C’est pour cela que mon grand-père maternel engagea durant de nombreuses années bon nombre de personnes, dont certaines effectuaient à pieds facilement 20 km aller-retour à chaque journée de labeur !

Malgré tout, la lavande fine parvint à se maintenir, ainsi que les troupeaux qui vaquaient par-ci, par-là, formant un efficace tampon devant l’envahissante broussaille. Cependant, de plus en plus, la lavande fine finira par se cultiver, ainsi que plusieurs types de lavandins. La production s’organisa, puis se mécanisa tant bien que mal afin de palier aux divers inconvénients que vivront, parfois brutalement, les campagnes reculées où les modes de vie, à la sortie de la Seconde Guerre mondiale, accusèrent un net retard avant d’entrer progressivement dans une nouvelle ère, sans trop d’effet immédiat cependant : par exemple, mon grand-père maternel n’a pu acheter son premier tracteur (un « Petit-Gris » de chez Massey Ferguson) qu’en 1955, et encore était-il d’occasion. Il l’utilisa conjointement à ses chevaux de trait qu’il n’a abandonnés qu’au tout début des années 1980. Mais cette mécanisation sonna le glas de la production nationale d’huile essentielle de lavande fine sauvage : située à 90 tonnes en 1923, elle tomba à seulement 8 tonnes en 1956 ! La récolte de la sauvage fut laissée à l’abandon, de même que disparurent petit à petit ces troupeaux qui entretenaient avec elle une symbiose bien involontaire, mais longtemps profitable. On la cultiva donc. D’autant que pourquoi se casser la nénette à aller cueillir la fine dans la montagne – ce qui représente une somme de travail véritablement harassant – et tout cela pour un salaire de misère ? Alors, bien sûr, il y avait bien moins de troupeaux, tous moins impliqués qu’autrefois dans l’entretien de la lavande sauvage. Qu’est-ce que cela pouvait donc bien donner à terme ? L’on sait bien que les lieux de passage régulier des animaux, ainsi que les champs cultivés, quand ils sont abandonnés, la Nature sauvage y regagne rapidement le recul qu’elle avait dû y opérer auparavant ; en quelques décennies, un ravin peut se trouver comblé, à nouveau envahi de buis, de genêts, d’églantiers et d’autres sous-arbrisseaux adaptés aux marnes grises et aux sols secs, caillouteux et calcaires de ces régions de garrigue. Dont la lavande fine sauvage, qui entre obligatoirement en concurrence avec ces hôtes qui étaient jusqu’alors bannis du paysage par la dent de l’animal et par la pioche de l’homme.

A travers la désaffection qui toucha la lavande et l’ensemble des acteurs qu’elle impliquait, dans les années 1950, l’État français, qui entendait lutter contre la production clandestine d’alcool, chercha à la régulariser. C’est pourquoi le décret n° 54-1149 du 13 novembre 1954 stipule la destruction des alambics en situation irrégulière, attendu que les appareils qui distillent la lavande sont soupçonnés – à raison – d’être aussi employés pour distiller, entre autres, le marc de raisin. Ce que m’a confirmé mon grand-père. Qui ne s’est pas gêné. Aussi, l’interdiction de posséder, et donc de faire fonctionner un alambic familial, finira par dissuader beaucoup de paysans qui cessèrent donc de récolter la fine sauvage, ce qui ne valait pas toujours la peine, surtout pour les petites quantités dont il s’agissait le plus souvent, sauf pour les plus forcenés, comme – encore ! – mon grand-père qui, avec l’aide de son frère et de son père, parvint, un été, à produire 100 kg d’huile essentielle de lavande fine sauvage !

Puis, on finit par opter pour la lavande fine cultivée, en abandonnant son homologue sauvage entre le buis et le genêt, et auquel on ajouta plusieurs espèces de lavandins (abrial, grosso, etc.). Le nombre de cultivateurs qui « faisaient encore dans la lavande » visèrent gros : bien qu’ils furent de moins en moins nombreux, ils s’efforcèrent d’augmenter les surfaces de lavande et de lavandins cultivés, mais cela n’empêcha pas le marché de s’effondrer et de voir disparaître 60 % des surfaces nationales plantées de lavande fine entre 1950 et 1990. Beaucoup de contraintes s’ajoutèrent à cet état de fait : il fallut parfois, pour les très importants volumes, aller distiller ailleurs, parfois à près de 30 km, dans des alambics pouvant accueillir plusieurs tonnes par cuve.

Aujourd’hui, dans ces Baronnies drômoises, où mon grand-père mena l’ensemble des activités relatives à la lavande, les derniers exploitants vont bientôt cesser les leurs, pour cause de départ à la retraite. Il ne reste plus qu’un seul alambic en fonction, et nul ne sait s’il aura ou non un repreneur (j’ai récemment appris qu’il avait été démonté pour être installé un peu plus loin : c’est un couple de jeunes agriculteurs qui font perdurer son fonctionnement). De même que les activités liées aux lavandes se réduisent comme peau de chagrin, les troupeaux, eux aussi, ne sont plus que l’ombre de ce qu’ils furent dans le passé.

Parallèlement à tout cela, afin de lutter contre l’érosion des sols (provoquée par les déboisements massifs des XVIIIe et XIXe siècles), pour les stabiliser et les restaurer, ainsi que pour corriger les torrents et autres rus d’ève, des parcelles furent achetées par l’État en vue de les reboiser largement. Ce fut le cas dans le quart sud-est de la France, où l’on repeupla à partir des années 1880 environ, à l’aide d’un pin, le pin noir dit d’Autriche (Pinus nigra ssp. nigra), une variété de pin noir1. Les conditions de départ furent difficiles, mais il s’avère que l’expérience menée représente une belle réussite, puisqu’on comptait, en 1968, pour le seul département de la Drôme, 44 000 hectares de pins noirs issus de ce plan de reforestation. Cette essence n’a bien évidemment pas été choisie au hasard, puisque son enracinement puissant l’autorise à évoluer sur des substrats superficiels comme le podzosol, ainsi que sur des sols très pauvres, instables et ravinés, aussi bien calcaires qu’argilo-compacts. Et « le résultat est probant. Cet arbre devrait permettre de constituer un lit d’humus favorisant la réintroduction naturelle d’espèces disparues du fait de leur surexploitation durant le siècle précédent (pin d’Alep, pin sylvestre et sapins) »2. De quoi se plaint-on ? A une époque – la nôtre – où chaque arbre est précieux, il n’en reste pas moins que ce pin noir « colonise tous les milieux ouverts, se comporte comme une ‘mauvaise’ herbe forestière très invasive… »3. « Malheureusement, son envahissement est tellement dense qu’il empêche les autres espèces de se réimplanter »4.

Autrefois, l’on entendait beaucoup moins (voire pas du tout) parler du caractère invasif du pin noir d’Autriche, en ce sens que les troupeaux pâturant – quand il y en avait davantage qu’aujourd’hui – se chargeaient de « rousiguer jusqu’au trognon » les plus jeunes sujets de pin noir : or, l’on sait bien qu’un pin sectionné à sa base ne repousse pas. Ainsi, les populations de pins noirs pouvaient être maintenues sans gêner l’homme dans sa volonté première de conserver intactes les lavanderaies sauvages. Mais comme, à un moment, il y eut beaucoup moins d’hommes et d’animaux pour assurer vaille que vaille l’entretien et la protection de ces zones de vie occupées par la lavande fine sauvage, celle-ci recula face aux buis, aux genêts à balai, aux pins noirs donc, sans pour autant disparaître : non, elle reprit tout simplement sa juste place naturelle. J’ai vu il y a deux ans de cela, à 1000 m d’altitude, des lavandes fines sauvages nombreuses pousser au voisinage de pins noirs. Mais personne ne vient les cueillir. Alors, qu’est-ce que ça peut faire qu’il y ait ou non du pin noir dans les environs, qui, au passage, et contrairement au mouton, permet de retenir le sol et, donc, l’eau. Et oui. C’est un fait que, vraisemblablement, l’on a oublié. Mais en faire le rappel ne suffit apparemment pas, puisque j’en vois certains crier à l’extermination du pin noir ! Pourtant, plutôt que de demeurer dans cette attitude bornée et figée, de vouloir à tout prix extirper du sol un arbre qui y a été volontairement planté pour des raisons pensées et sensées (et dont les bénéfices ne peuvent absolument pas être révoqués en doute), plutôt que de s’opposer à lui comme des bêtes têtues (pour ne pas dire des ânes bâtés), pourquoi ne pas faire de ce pin, qui fournit du bois pour la construction, le chauffage et la pâte à papier, oui, pourquoi ne pas faire de lui un allié ? Mais l’homme, à la vue basse (je sais pas, le manque d’iode, à ces hautes altitudes, ça rend idiot…), demeure enferré dans sa seule vision : il préfère, par force d’habitude, privilégier une sauvage dite utile par lui, aux dépens d’une autre considérée comme nuisible, par lui également. Pourtant, le pin noir d’Autriche a fait montre de caractéristiques qui dessinent bonne partie de sa puissance, non seulement par sa résistance au vent, à la sécheresse (cela veut dire qu’il n’est pas gourmand en eau dans une région qui n’en est pas abondamment pourvue) et aux grands froids (jusqu’à – 30° C). De plus, il résiste excellemment bien au sel routier, aux diverses pollutions (atmosphérique, à l’ozone), à la tordeuse du pin (Rhyacionia buoliana), là où d’autres (comme le pin sylvestre) y succombent ou crient famine. L’homme d’aujourd’hui ne peut donc pas reprocher au pin noir d’avoir réparé les bêtises de l’homme d’hier, tout cela sous l’œil bienveillant des ingénieurs en agroforesterie qui travaillèrent d’arrache-pied au XIXe siècle et l’imposèrent comme un « grand régénérateur des terrains calcaires »5, ce à quoi il pourvoit à merveille avec ses compagnons que sont l’érable, le sycomore, le noyer, l’épicéa, le sapin et plusieurs types d’autres pins (laricio, Alep, sylvestre).

Crédit photo : Emoke Denes (wikimedia commons).

Présent du pied des Alpes calcaires à l’est du bassin méditerranéen (Turquie, Chypre, Crimée, Carpates du sud, Caucase occidental), le pin noir est le spécialiste des biotopes pionniers qu’il occupe facilement en semant ses graines qu’il a profuses. Dans ces zones (alluvions, falaises, pieds de barres rocheuses, talus, marnes, rocailles, landes, garrigues) – habituellement situées entre 300 et 1800 m d’altitude (bien que particulièrement rare en-dessous de 1000 m), le tronc droit très haut (de 20 à 55 m selon les conditions), très sombre et profondément fissuré du pin noir, le distingue de celui de son cousin sylvestre, de couleur orange cendré, bien plus tortueux, de même que celle de ses aiguilles vert foncé et très longues (jusqu’à 20 cm), raides et piquantes. La floraison du pin noir, par l’union printanière de chatons mâles jaunes et cylindrique et de chatons femelles en masses pruineuses carminées à violettes, forment des cônes luisants et dressés, brun jaunâtre, qui n’atteignent leur maturité qu’au bout de la troisième année.

Le pin noir en aromathérapie

Nous allons maintenant constater qu’ailleurs, sans même aller très loin, mais au-delà des piailleries évoquées ci-dessus, l’on a su tirer parti de la présence de ce pin noir qui offre une matière aromatique facilement exploitable, pour peu qu’on se donne la peine de ne pas le voir que comme un ennemi qu’il faut obligatoirement châtier. Faisons donc fi de cet ostracisme, et adressons-nous plutôt à l’huile essentielle de pin noir ! Extraite des rameaux récoltés en divers pays d’Europe dont la France, la Serbie, la Bulgarie et la Grèce, elle reste, pour l’heure, relativement peu courante, bien que proposée à un prix assez modique : en qualité biologique, j’ai répertorié des prix allant de 5 à 10 € les 10 ml, avec un prix moyen fixé à 8 € le flacon de 10 ml. Que peut-on donc lui souhaiter sinon le même succès que l’huile essentielle de pin laricio de Corse qui n’est pas autre chose qu’une sous-espèce de pin noir ? Si, si, son petit nom latin étant Pinus nigra ssp. laricio. Alors, si les Corses y arrivent, pourquoi pas nous, hein ? D’autant qu’avec l’exposé des données qui vont suivre ci-dessous, je pense qu’on aurait tort de se priver de cette nouvelle ressource qu’est le pin noir.

En distillant les rameaux et les aiguilles fraîches du pin noir, l’on obtient une huile essentielle liquide, mobile et limpide, de couleur jaune très pâle (voire incolore), au parfum boisé et résineux, fin, légèrement chaud et peu piquant. Cette huile essentielle, comme celles de beaucoup de résineux, contient essentiellement des monoterpènes : environ 85 à 90 % du total, dont majoritairement de l’α-pinène (70 à 80 %), du β-pinène (5 à 10 %), du limonène (5 à 6 %). L’autre grande famille moléculaire représentée au sein de cette huile essentielle est celle des sesquiterpènes : du β-caryophyllène surtout (2 à 6 %) et du germacrène D (3 %). En risquant un œil en dehors de France, on se rend compte des variations biochimiques : par exemple, certaines huiles essentielles de pin noir turques font apparaître moins de monoterpènes (65 %), observant un écart plus réduit entre l’α-pinène (31 %) et le β-pinène (26 %), ce qui favorise une plus grande représentation des sesquiterpènes (23 %), où les taux de germacrène D et de β-caryophyllène peuvent respectivement grimper à 12 % et 7 %.

Le mot terpène est tiré de l’allemand terpen, lui-même issu de la manière dont on désigne la térébenthine dans cette langue, das Terpentin (turpentine en anglais), que lui attribua le chimiste allemand Friedrich August Kekulé (1829-1896) en 1863. Parmi ces hydrocarbures que sont les terpènes, l’on trouve les très connus et fréquents monoterpènes, dont l’α-pinène, molécule très volatile, au point que lors des analyses, elle est l’une des toutes premières à sortir, ce qu’exprime un temps de rétention très bref, de l’ordre de 15 mn, sauf cas particuliers : 9 mn pour l’α-pinène de l’huile essentielle de rose de Damas – qui ne fait rien comme tout le monde – 12 mn pour celle de santal blanc. Monoterpène, et non pas diterpène comme j’ai pu le lire : dans ce cas, l’α-pinène devrait posséder vingt atomes de carbone, ce que contredit sa formule chimique : C10H16.

Les noms même d’α-pinène et celui de son isomère, le β-pinène, pourraient laisser penser que l’on rencontre ces deux molécules uniquement dans les huiles essentielles de pins, voire de sapins, ce qui n’est pas vrai. Où trouve-t-on de l’α-pinène ? Eh bien, dans pas mal d’huiles essentielles en réalité. Pour m’en assurer, j’ai compulsé plus d’une cinquantaine de bulletins d’analyse : sur cet ensemble, moins de 10 % d’entre eux ne mentionnaient aucune présence de cette molécule lors de l’analyse par chromatographie en phase gazeuse. On trouve parfois l’α-pinène en masse (térébenthine 70 %, genévrier 52 %), minoritaire (épinette noire 17 %, eucalyptus globuleux 14 %, ciste ladanifère 12 %) ou strictement anecdotique (1 % et moins : estragon, ylang-ylang, camomille romaine, etc.).

Propriétés thérapeutiques

  • Tonique et stimulante générale, énergétique, cortison like (stimulante des cortico-surrénales)
  • Tonique et stimulante puissante des glandes digestives
  • Tonique circulatoire et anti-inflammatoire vasculaire, lymphotonique
  • Tonique sexuelle (à défaut d’aphrodisiaque)
  • Expectorante, anticatarrhale bronchique et fluidifiante des sécrétions pulmonaires, antiseptique des voies aériennes
  • Anti-artérioscléreuse
  • Antalgique ostéomusculaire, anti-arthrosique, échauffante (préparation musculaire)
  • Purifiante, antiseptique et désinfectante atmosphérique
  • Anti-infectieuse : antivirale (HSV-1), antifongique (Candida albicans, Aspergillus niger, Dermatophytes sp.), antibactérienne (ce n’est clairement pas sa tasse de thé ; on a néanmoins remarqué une activité in vitro de l’α-pinène sur Escherichia coli, Staphylococcus aureus, Proteus mirabilis et Klebsellia pneumoniae)
  • Fébrifuge
  • Odontalgique

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère respiratoire : bronchite, bronchite chronique, angine, maux de gorge, laryngite, congestion pulmonaire, rhume, coup de froid, sinusite
  • Troubles de la sphère cardiovasculaire et circulatoire : artériosclérose, stases veineuses
  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : insuffisance digestive et hépatopancréatique, ulcère gastro-duodénal
  • Troubles locomoteurs : douleurs et fatigues musculaires, douleur articulaire, rhumatisme et ses douleurs, arthrite, arthrose
  • Asthénie physique, stress physique, épuisement
  • Troubles du système nerveux : asthénie nerveuse et intellectuelle, stress psychique
  • Asthénie sexuelle
  • Affection cutanée : érythème fessier, lichen plan
  • Odontalgie
  • Fièvre

Modes d’emploi

Les modes d’emploi, classiques, consistent en la voie orale (huile essentielle diluée dans un substrat adapté), le massage et la friction, enfin l’olfaction, l’inhalation et la dispersion atmosphérique.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Comme c’est bien connu, la plupart des huiles essentielles riches en terpènes doivent nous alerter en cas d’asthme avéré (insuffisance respiratoire) et d’épilepsie. Elles sont généralement bannies chez le très jeune enfant (moins de 36 mois), chez la femme enceinte et celle qui allaite. On se méfiera même de la diffuser en présence d’animaux domestiques. Par voie cutanée, il importe de diluer l’huile essentielle de pin noir dans une huile végétale compte tenu de la présence d’α-pinène et de limonène, toutes deux molécules aromatiques potentiellement allergisantes et irritantes pour la peau, en particulier lorsqu’on en fait usage à trop forte dose et/ou chez le sujet sensible. Les monoterpènes sont irritants pour le système rénal. Attention aux usages internes de l’huile essentielle de pin noir en ce cas. Des cas de néphrotoxicité ont été répertoriés. Enfin, un usage trop fréquent et massif de l’huile essentielle de pin noir peut entraîner une inhibition du système nerveux central. Sachez tout de même qu’en dehors de ces quelques cas extrêmes, l’huile essentielle de pin noir n’est pas toxique, la DL50 par voie orale étant fixée à 1,68 g par kilogramme de poids, soit, pour un homme adulte de 80 kg, la bagatelle de 135 g à absorber per os en une seule lampée !
  • Les huiles essentielles à haute teneur en monoterpènes doivent impérativement demeurer à l’abri de la lumière et des fortes températures, car ceux-ci se polymérisent facilement.
  • Autres espèces : en aromathérapie, elles sont nombreuses, faisons donc un peu de tri afin de s’y mieux retrouver : le pin mugo, mugho ou pin couché (Pinus mugo), le pin cembro, auvier ou arolle (Pinus cembra), le pin sylvestre ou sauvage (Pinus sylvestris), le pin d’Alep (Pinus halepensis), le pin crochu ou à crochets (Pinus uncinata, dont je me suis récemment procuré un flacon ; il faudrait que je vous en parle mais la littérature est drastiquement silencieuse à son sujet…), le pin parasol (Pinus pinea), le pin de Patagonie (Pinus ponderosa), le pin maritime ou pin des Landes (Pinus pinaster).

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  1. Pinus nigra regroupe au moins quatre sous-espèces : ssp. nigra (pin noir d’Autriche, pin noir de Turquie et pin de Crimée), ssp. salzmannii (pin de Salzmann), ssp. mauretanica (pin noir de l’Atlas), ssp. laricio (pin laricio de Corse et pin laricio de Calabre).
  2. Bernard Ducros, Lavande et distillation, une page de l’histoire d’un village en Drôme provençale, p. 155.
  3. Marie-Hélène Le Roux, Herbier de la Drôme provençale, p. 32.
  4. Bernard Ducros, Lavande et distillation, une page de l’histoire d’un village en Drôme provençale, p. 155.
  5. Émile Cardot, Manuel de l’Arbre, p. 78.

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Crédit photo : Wouter Hagens (wikimedia commons).

Le sassafras (Sassafra albidum)

Synonymes : saxifras, pavame, bois de cannelle, arbre à fièvre, laurier des Iroquois.

Lorsque les colons européens débarquèrent en Amérique du Nord, ils firent la connaissance des autochtones, mais également celle des plantes peuplant ce territoire inconnu d’eux. Parmi elles, ils purent remarquer l’abondance du sassafras, un arbre qui pousse couramment dans les champs, les bois clairs et le long des chemins de la plupart des contrées de l’est états-unien (Virginie, Caroline, Floride, etc.), parfois en si grand nombre que l’air est tout embaumé de ses effluves odorants. Bel arbre grand et droit, divisée en très nombreux rameaux verdâtres et cylindriques très fins, il est couvert d’une écorce épaisse, raboteuse et rude, de couleur brun orangé à rougeâtre, qu’il est aisé de rompre et dont l’odeur et la saveur aromatiques frappent l’attention. Son élégant feuillage caduc est formé de grandes feuilles vert pâle (jusqu’à 20 cm de longueur), alternes, pétiolées, trilobées (mais pas toujours : certaines sont simples, d’autres portent un lobe avorté), duveteuses sur le revers, agréablement parfumées une fois devenues sèches. La floraison du sassafras s’épanouit à travers de maigres bouquets floraux de petites fleurs blanches/jaunes/verdâtres paraissant de mars à mai, constituées de six pétales ovoïdes et de neuf étamines. Cet effort floral se traduit par un tout petit fruit, baie d’un centimètre de diamètre, que le mûrissement fait virer au bleu noirâtre. Voilà, pour vous donner une idée, à quoi ressemble le sassafras, un arbre que l’on a bien désiré implanter sur le sol métropolitain, mais qui ne s’y est guère plu, raison pour laquelle on a bien peu de chance de le croiser au détour d’un bosquet.

Cet arbre, déjà en usage auprès des Amérindiens avant que n’aient débarqué les Européens, fut nommé sassafras par l’Espagnol Nicolas Monardes au XVIe siècle, terme que l’on dit provenir du mot saxifrage, attribué tout d’abord à une plante qu’en Europe l’on connaît pour avoir la réputation de rompre la pierre (c’est, littérairement, ce que veut dire saxifrage). Ainsi, cette proximité linguistique semble-t-elle souligner les propriétés lithontriptiques du sassafras, dont on dit encore qu’il proviendrait de la mauvaise prononciation du mot saxifraga par les Espagnols. Si c’est le cas, c’est que l’on connaissait donc déjà le sassafras sous l’angle thérapeutique, en particulier par le biais de son bois jaune citrin rappelant celui du cannelier, de pénétrante odeur, analogue à celle du fenouil et de l’anis étoilé, de saveur chaude et âcre. Sa renommée, initiée par les Espagnols, fut telle qu’au XVIIe siècle, il se vendait en France du bois de sassafras qui y parvenait sous forme de morceaux longs de 65 à 100 cm, et que l’on râpait, pour la cause, à l’aide d’une écouane, c’est-à-dire une grande lime plante dont font usage les ébénistes entre autres. Sous le rapport strictement médical, l’intérêt pour cette essence nord-américaine fit établir, au début du XIXe siècle, le portrait thérapeutique suivant : « En ranimant les forces vitales, il tire l’économie de l’état de stupeur où elle était plongée ; il condense la fibre, dont le relâchement forme un des principes de la diathèse scrofuleuse ; il active la circulation, augmente la chaleur générale ; en un mot, il excite tous les organes, et particulièrement le système lymphatique et les glandes »1. Mais n’allons pas trop vite en besogne et revenons-en à Nicolas Monardes qui écrivait ceci en 1569 : « Les Espagnols ont commencé à se soigner avec l’infusion de cet arbre et cela a provoqué en eux de bénéfiques effets à peine croyables, car, avec la viande avariée et la boisson constituée d’une eau suspecte, les nuits passées à dormir dans la rosée, la plupart d’entre eux venaient à tomber malades de fièvre. Beaucoup prirent l’habitude d’emporter avec eux un morceau de la racine de ce bois afin de le respirer continuellement, comme on le ferait d’une pomme de senteur, son parfum corrigeant l’air infecté ». A la guerre comme à la guerre, me direz-vous ! Il est tant vrai qu’il faut se satisfaire de ce que la providence met sur notre chemin. Cela explique que l’usage de cette plante se popularisa très vite, en particulier à travers son infusion ou thé de sassafras, dont l’acceptation s’accorda à la croyance qui voulait que cet arbre avait la capacité de venir à bout de tous les maux, y compris l’ivresse. « Le thé, appelée saloop, est devenu la boisson à la mode parmi les gentlemen anglais, qui se réunissaient aux étals de rue pour participer publiquement à la promotion du nouveau breuvage, tout en échangeant les potins quotidiens. Quand on a su que le thé de sassafras n’était pas le véritable saloop – produit des tubercules d’une espèce d’orchidée – et, pire encore, qu’il était le remède des Amérindiens pour la syphilis, on a jugé discret de ne plus prendre un tel remède, du moins en public »2. Je me demande bien par le truchement de quoi nous avons pu passer du salep des Orientaux (saloop n’en est que la truculente transformation ; je vais allé prendre un saloop au saloon, lol ! Il peut y avoir équivoque !) à une boisson que l’on a nommée de la même manière mais qui n’a rien de comparable, le salep étant la boisson issue de la fécule que l’on extrait des tubercules d’orchis qui, au passage, doivent leur nom au grec órkhis qui veut dire testicule. Ajoutez à cela la tradition qui veut que le saloop de sassafras était censé remédier à la syphilis, le tour est complet et le niveau au-dessous de la ceinture ! Quelle pépite, tout de même ! On peut comprendre l’attitude des « gentils hommes » qui se dédouanèrent de cette boisson jugée soudainement peu accorte et pouvant soulever quelques doutes au sujet de leur virilité. Pourtant, ne dit-on pas que le sassafras, bénéfique bien que fugace, permet de donner de soi la meilleure image afin d’obtenir des bienfaits qu’on n’atteindrait pas sans lui ? Il n’en reste pas moins que ce thé de sassafras devint la boisson courante des hommes du peuple, pauvres et travailleurs. Dans certains états, et cela jusque dans les années 1990, il se perpétua comme une boisson quotidienne d’usage courant. Il fut même vendu à la criée dans les rues, était servi avec du sucre et du lait, ravissant les porteurs, les charpentiers et les autres travailleurs de rue. Si l’on creuse la question des usages alimentaires du sassafras, l’on s’aperçoit qu’ils ne demeurèrent pas qu’au seul niveau de cette infusion de confort, traditionnellement usitée au printemps avec d’autres herbages pour purifier le sang après l’hiver. La racine réduite en poudre aromatisa, en guise de condiment alimentaire, les bouillons et bouillies que l’on servait aux convalescents et aux enfants, jusqu’aux bébé pour en entamer le sevrage. En raison des mucilages contenus dans l’écorce de sassafras, en la réduisant en poudre, on la diluait dans une quantité d’eau bouillante suffisante pour que, après l’avoir remuée, elle s’en devienne une façon de gelée, à laquelle on pouvait encore rajouter du lait, du sucre, voire du vin blanc. Mêlée à de la farine, l’on en fit même du pain. L’industrie agro-alimentaire en parfuma les bonbons, les sodas, etc. La parfumerie, la savonnerie et l’industrie du tabac firent de même. Populairement, l’on confectionnait une sorte de « root beer » en Virginie, à l’aide des jeunes pousses de l’arbre qui venaient la parfumer. L’on mangeait même jusqu’aux feuilles de cet arbre en salade. Une fois séchées et moulues, elles formaient une poudre condimentaire. On extirpa encore de la racine une matière tinctoriale de couleur pêche, et de l’écorce, un beau jaune que révélait davantage un mordançage à l’alun.

Après tous ces siècles durant lesquels les populations nord-américaines tombèrent en odoration devant le sassafras, il se produisit, pour cet arbre, de retentissants événements venus mettre à mal sa carrière polyfonctionnelle. Mais rien n’y fit, il ne put impétrer d’aucune manière et l’homme allait bel et bien le laisser choir. Et pour quel ignominieux motif, je vous prie ? Au rapport de sa toxicité. Ah !… en voilà, une nouvelle. Vous en êtes certain ? Puisque je vous le dit. Bon sang ! Toutes ces années à s’intoxiquer, donc… Mais n’y a-t-il pas dans notre alimentation actuelle des substances jugées au-dessus de tout soupçon mais qui, en fait, pourraient bien être sujettes à cautions, étendant malignement leur empire maléfique à l’ensemble de notre corps et de notre esprit ? Oh ça, si, bien entendu : les sucres. Entendons-nous bien : TOUS les sucres, y compris ces xylitol et autre érythritol qu’on vous vend comme d’inoffensifs succédanés du sucre, aka saccharose. Ou bien les oméga-6, acide linoléique en tête, toutes matières traîtreusement pro-inflammatoires. A propos du sassafras, on eut bien quelques doutes au sujet d’une plausible toxicité, du moins d’une énergique activité : dans les années 1830, Joseph Roques faisait remarquer que l’écorce et le bois de sassafras représentaient une substance nuisible aux personnes dotées d’un tempérament sec, irritable, à écarter lorsque le système sanguin est excité, qu’il y a menace inflammatoire ou colliquative. Mais ces quelques mises en garde sont loin de recouvrir l’exacte étendue des reproches que l’on put faire au sassafras dont les divers usages alimentaires, ainsi que l’huile essentielle, furent bannis aux États-Unis par la FDA (Food & Drug administration). Le coupable incriminé tient en un composant de l’huile essentielle de sassafras (et qui se retrouve aussi dans le thé du même nom) : le safrole, un éther-oxyde (de même que la myristicine de la noix de muscade et l’apiole du persil), autrement dit une molécule à manier avec grande précaution. On fit le constat, par le biais d’études menées en laboratoire, que le safrole du sassafras était hépatotoxigène, susceptible d’entraîner de graves dommages hépatiques et rénaux en cas d’usage à forte dose. Le pire étant que le safrole s’est avéré cancérigène chez le rat, occasionnant chez lui une hépatomégalie, c’est-à-dire une hypertrophie du foie, accompagnée des tumeurs bénignes et malignes afférentes. Cette activité, qui passe pour faible chez l’homme, peut néanmoins provoquer des dommages oxydatifs du foie. Il n’en fallut pas davantage pour juger d’une interdiction fort à propos du sassafras aux États-Unis, surtout après qu’il fut remarqué que le safrole – précurseur de la MDMA, composant l’ecstasy – faisait l’objet d’abus ayant mené à des cas d’intoxications mortelles, ce qui engagea la DEA (Drug enforcement agency) sur la voie de l’obligation d’une réglementation.

Voici maintenant ce que nous pouvons malheureusement exposer à la charge du sassafras (on aurait voulu qu’un remède qui sent aussi bon soit exempt de nocivité…).

La souris à laquelle on ajoute tous les jours à l’alimentation une petite quantité de safrole pur (0,04 à 1 %) développe, au bout de six mois à deux ans de ce régime, des cancers hépatiques. Le safrole possède donc une propriété cancérigène, c’est-à-dire la capacité à induire des tumeurs, qu’elles soient bénignes ou malignes, d’augmenter leur incidence et leur caractère malin, ou bien de précipiter leur apparition. C’est ce vers quoi tend toute substance digne de ce nom lorsqu’elle est inhalée, inspirée, appliquée sur la peau ou injectée. Bref, la souris soumise à un tel traitement, même si une fraction du safrole est excrétée par les urines, n’y peut réchapper sans dommage. Mais nous autres ne sommes pas des souris, n’est-ce pas ? S’imagine-t-on assaisonner nos repas quotidiens de 0,04 à 1 % de safrole ? Vous mangez 100 g de pain, hop !, un gramme de safrole, soit environ 50 gouttes d’huile essentielle de sassafras. Or la dose dangereuse pour l’homme débute à 0,66 mg par kilogramme de poids. Autrement dit, pour un homme de 80 kg, 0,05 g. Tirons-en les conclusions qui s’imposent d’elles-mêmes… En plus de cela, les métabolites du safrole peuvent induire un effet mutagène chez certaines bactéries, ce qui n’est pas exactement une excellente nouvelle quand on sait aussi que le safrole peut nuire aux fonctions de défense des neutrophiles, qui sont des globules blancs possédant un rôle majeur dans le bon état du système immunitaire. De plus, le même safrole peut induire des mutations du matériel génétique et mener à l’apoptose des neurones. De fortes doses sont susceptibles d’amener des désordres dissuadant d’en faire un usage prolongé (ce que firent les fervents consommateurs du thé de sassafras, ingurgitant à chaque tasse, une quantité de safrole que l’on estime entre 0,09 et 4,66 mg) : vomissement, tachycardie et augmentation de la tension artérielle, stupeur et tremblements, anxiété, dilatation pupillaire. C’est pourquoi « en raison de sa toxicité, de sa cancérogénicité et de son manque d’avantages thérapeutiques (sic), l’utilisation du sassafras ne peut être recommandée en aucune circonstance ». Sur cette base, l’on comprendra que l’Union européenne ait interdit l’utilisation du safrole comme substance aromatisante pure et que l’huile essentielle de sassafras, quasiment introuvable, demeure du strict monopole du pharmacien qui, très certainement, n’en a jamais vue lui-même. Le sassafras n’est plus qu’une ligne dans la grisaille d’un arrêté bureaucratique paru au journal officiel… Les lignes qui suivent n’ont donc d’autre valeur qu’être purement informatives, jugeant qu’il n’est pas obligatoire de ne faire que la part belle aux remèdes efficients, sûrs et toujours d’actualité, puisque nous traitons sur le blog aussi bien de l’histoire médicale que des substances modernes et contemporaines.

Le sassafras en phyto-aromathérapie

« C’est dans le bois le plus près de la racine, et dans celui de la racine même, qu’on a observé les propriétés du sassafras au degré le plus éminent. On croit même que l’écorce de la racine a encore plus d’énergie ; elle fournit une grande quantité d’huile aromatique »3. Voilà qui nous met parfaitement au clair ! On aurait pu simplement distiller l’écorce des parties aériennes, mais non, il a fallu aller bien au-delà, éplucher les racines de leur écorce, sans doute la fraction la plus aromatique du sassafras, ce qui doit heurter l’imagination. On réduit tout d’abord cette écorce en copeaux que l’on fait ensuite bien sécher avant de leur faire subir l’hydrodistillation. On en obtient 1 à 2 % d’un liquide pesant (densité : 1,087), de couleur jaune pâle, au parfum jugé doux et épicé, à la note de tête fraîche et légèrement camphrée, et au final boisé et floral. Cette huile essentielle, qui s’oxyde facilement au contact de l’air, est (très) majoritairement composée de safrole (60 à 88 %), de cétones (dont camphre : 3 à 25 % ; camphone, asarone, thuyone), de méthyle-éthers (méthyle-eugénol : 1 à 13 % ; anethol), d’éthers-oxydes (apiole, en plus du safrole), de monoterpènes (α-pinène, β-phellandrène), etc.

Le safrole (ou shikimol) est une molécule présente dans plusieurs autres huiles essentielles : badiane, noix de muscade, macis, cannelle de Ceylan « feuilles », camphrier du Japon, sassafras du Brésil, qui, malgré son nom, n’a pas de rapport botanique avec le sassafras nord-américain, mais Ocotea pretiosa s’en rapproche pas son taux élevé de safrole (jusqu’à 95 % !) ce qui l’expose à la même dangerosité.

Que n’a-t-on pas jugé bon de préférer les feuilles de cet arbre, autrement plus anodines ! Parfois distillées pour la recherche, elles offrent une huile essentielle à la composition biochimique très différente, constituée avant tout de monoterpènes et de monoterpénals :

  • Monoterpénals : géranial (19 %), néral (14 %)
  • Monoterpènes : limonène (11 %), α-pinène (8 %)
  • Sesquiterpènes : (E)-caryophyllène (9 %)
  • Monoterpénols : linalol (5 %)

Tout cela doit être bien agréable, flirtant avec un citron un peu résineux mâtiné des citrals du lemongrass… Faites appel à votre imagination.

Propriétés thérapeutiques

  • Tonique générale
  • Tonique gastro-intestinale, carminative
  • Anti-infectieuse : antiseptique, antiparasitaire, fongicide (le safrole passe pour exercer une action pesticide)
  • Antirhumatismale, antigoutteuse (fait circuler l’énergie au niveau des articulations)
  • Fébrifuge, sudorifique
  • Antalgique, analgésique
  • Tonique rénale (action sur l’énergie des reins)
  • Tonique cutanée, rubéfiante
  • Dentifrice
  • Antidote du tabac

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : langueur d’estomac, flatulences, constipation
  • Troubles de la sphère respiratoire : rhume, catarrhe pulmonaire chronique, bronchite
  • Troubles de la sphère vésico-urinaire : néphrite, lithiase rénale (le voilà, notre « brise-pierre » ! j’étais sûr que le sassafras pédalait dans le domaine sabulaire !), gonorrhée, cystorrhée (écoulement vésical de nature muqueuse), chaude-pisse chronique, infection urinaire, rétention d’eau, anasarque
  • Troubles locomoteurs : arthrite, douleurs rhumatismales et goutteuses, douleurs et spasmes musculaires, lombalgie
  • Affections cutanées : acné, piqûre d’insecte, poux (+++)
  • Asthénie physique et intellectuelle
  • Hypertension artérielle, dépuration de la lymphe
  • Troubles de la menstruation
  • Sevrage tabagique
  • Syphilis (sassafras, grand compagnon du gayac dans ce but)

Modes d’emploi

J’ai dû piocher dans la vieille pharmacopée européenne (XVII-XIXe siècles) pour en extirper de quoi vous montrer ce que l’on pouvait bien fabriquer à base d’écorce de racine de sassafras :

  • Infusion simple : 10 à 30 g d’écorce de racine dans ½ litre d’eau bouillante (à couvert).
  • Infusion composée : 120 g d’écorce de racine de sassafras + 15 g de racine de réglisse + 15 g de racine de garance. Faire infuser 30 g de ce mélange dans ½ litre d’eau bouillante (à couvert).
  • Décoction simple : 30 à 45 g d’écorce de racine dans 2 à 2,50 l d’eau. A réduire de moitié. « La décoction doit être forte, et faite à vaisseau fermé »4, sans quoi l’évaporation disperse les principes aromatiques actifs de l’écorce).
  • Vin de sassafras : 8 à 12 g d’écorce de racine en macération dans un litre de vin rouge durant une dizaine de jours.
  • Poudre : 2 à 4 g par prise.
  • Teinture : pour un litre d’eau-de-vie, comptez 12 g de baume du Pérou, 125 g d’écorce de racine de sassafras et 175 g de résine de gayac (et oui, encore lui !). Faire macérer le tout pendant deux à trois semaines.

Le sassafras entra par le détail ou ses qualités générales dans une foule de préparations tombées en désuétude : l’alcool général, la décoction sudorifique, la tisane royale, la poudre d’ambre, l’élixir antivénérien, l’élixir antigoutteux de Villette qui était une macération de quinquina, pétales de coquelicot, écorce de racine de sassafras, résine de gayac, le tout dans du rhum de Jamaïque additionné de sirop de salsepareille.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • On l’aura compris, le sassafras (sous quelque forme que ce soit) n’est plus en vente libre en France. Du temps où cette espèce d’arbre était couramment employée en Amérique du Nord, on préconisait des cures brèves (une semaine), sans jamais exagérer les quantités journalières d’huile essentielle utilisées (deux gouttes). On l’interdisait alors aux femmes enceintes en raison du probable risque de fausse couche encouru.

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  1. Joseph Roques, Nouveau traité des plantes usuelles, Tome 3, p. 347.
  2. Lesley Gordon, A country herbal, pp. 159-164.
  3. Joseph Roques, Nouveau traité des plantes usuelles, Tome 3, p. 348.
  4. Louis Desbois de Rochefort, Cours élémentaire de matière médicale, Tome 1, p. 421.

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Le gayac (Guaiacum officinale)

Synonyme : gaïac, gaïac blanc, guayaque, bois des Indiens, bois des Français, bois sain, bois saint (translation de l’haïtien gayacan), palo santo, vera, jasmin d’Afrique, bois de vie, arbre de vie.

Dans chaque cale de navire, il y a toujours une bande de rats qui s’y promènent, et l’on ne se soucie pas toujours du passager clandestin qu’eux-mêmes peuvent transporter par la voie des eaux, sans que les hommes ne s’en doutent, se contentant de les chasser à coups de pieds quand ils viennent à les croiser. Ainsi en était-il lors de la traversée de l’océan Atlantique par Christophe Colomb à la fin du XVe siècle, et pas moins au retour, sinon davantage… En effet, « en plus des trésors du Nouveau Monde, les marins de Colomb rapportaient, de leurs amours avec les Indiennes, une nouvelle maladie qu’on a d’abord appelée  »malum galicum » ou mal galicien »1, attendu que Colomb débarqua en Espagne à son retour. De la péninsule ibérique, ce mal transita en Italie par la France, mutant au passage en malum gallicum, « mal français ». Accompagnant telle une armée de rats pesteux en marche celle des hommes, la maladie voyagea incognito, bien au chaud dans leurs entrailles, tandis que ceux-ci se ruaient sur des terres ennemies à la manière d’un continent qui n’a pas vu chair ferme depuis des lustres qu’il traverse ces langueurs aqueuses et amères au sel dilué qui lui poisse jusqu’aux plis de la peau. Mais mal leur en pris, une souffrance étrange les affecta peu à peu, ce qui les mena – excusez du peu – à une véritable débandade, ce qui est tout de même un comble pour une maladie dont on imagina qu’elle pût avoir son siège dans le giron de la belle Aphrodite ! A l’aide d’armées cosmopolites telles qu’on pouvait en voir à la fin du XVe siècle par exemple, les soldats malades purent essaimer à leur gré dans toute l’Europe, la maladie emprunta non seulement la voie des convois militaires, mais également celle des permissionnaires et de ceux qui, bien incapables de soulever la moindre rapière, furent renvoyés chez eux, y répandant, comme de juste, cette maladie « à laquelle chacun voudra donner le nom du voisin »2. Ainsi fut-elle tour à tour française, napolitaine, allemande, polonaise et même étrangère. Ce phénomène se fractalisa : ce qu’il était à l’échelle d’un continent, il le devint aussi à celle d’un pays. Un régionalisme épidémique se mit en place en France : la peste de Bordeaux concurrença le mal de Niort, celui de Poitiers tint la dragée haute à la gorre de Rouen, etc., chacun se considérant au-dessus de tout soupçon et cherchant avant tout à accabler et ostraciser son voisin.

L’Europe venait tout juste d’accoucher de la Renaissance qu’à son berceau se penchait la fée Syphilis.

Face à ce nouveau fléau, l’on en rechercha tout d’abord les causes : occultes, pernicieuses ou divines, elles suggéraient des modes de transmission aussi variés qu’invraisemblables. L’une d’elle nous a été léguée par Jérôme Fracastor (1478-1553) qui, « plutôt que d’accuser les conséquences du libertinage, […] invente une punition infligée par Apollon à un berger, Syphilis, qui avait eu le tort de soulever une peuplade d’Amérique à la révolte »3. C’est du moins ce qu’on peut lire dans le poème en trois livres qu’il fit paraître en 1530, Syphilidis sive Morbi Gallici. Mais certains esprits plus éclairés du même siècle ne mirent pas bien longtemps à établir la relation de cause à effet. Fernel et Rabelais furent de ceux-là : l’acte voué à Vénus est responsable de la contagion syphilitique, vénérienne donc, d’autant qu’il est des lieux et des personnes (ruffians, maquerelles, etc.) qui en favorisent inexorablement la reptation à la plupart des membres de la société. (Cependant, il faut savoir que les transmissions peuvent s’opérer de personne à personne en dehors de tout cadre sexuel, et ce d’une foule de manières que l’on n’imagine pas toujours en être les responsables.) Étonnamment, Fracastor ne semble pas ignorer la cause de la syphilis, écrivant par ailleurs qu’« il faut haïr la belle Vénus et redouter la contagion pour les tendres jeunes filles ». Bref. Toujours est-il que face à cette morbifique nouveauté, il fallut bien faire quelque chose. Certains conseillèrent de ne pas trop s’attarder durant les jeux amoureux. Hum. D’autres de faire attention à la prédisposition naturelle que l’on pourrait avoir à attraper cette maladie, chose que l’on ne peut apprendre sur soi-même qu’au moment où l’on signe un contrat avec dame Syphilis. Fallope – celui des trompes – imagina un ingénieux système de préservatif que tout mâle devait chausser précédemment à l’acte, mais j’ai quelques doutes quant à la qualité hermétique du dispositif. Enfin, certains, plus timorés, enjoignirent leurs semblables à se méfier, tout bonnement (id est : s’abstenir). Une telle catastrophe sur le plan sanitaire fut contrecarrée – autant que faire se put – par des modes opératoires diversifiés et faisant la part belle à l’imagination, « de là, tant de drogues diverses, tant de méthodes différentes, tant d’essais infructueux, tant de procédés ridicules ! »4. La panique et l’incompréhension peuvent faire faire bien des choses. Que voyons-nous trop cela en nos contrées depuis deux ans !… Cependant, l’on mit en œuvre, en tout premier lieu, ce que l’on connaissait déjà : ce bon vieux duo de la saignée et de la purgation (on ne sait jamais…^.^), la fumigation générale, les frictions et les emplâtres, etc. « Heureusement, la nymphe America avait indiqué des remèdes, en particulier des plantes et le mercure – le collègue Mercure pouvait bien contrecarrer Apollon ! »5. Eh oui, après en avoir expliqué la cause, Jérôme Fracastor nous livre, à la manière des antiques poètes grecs et romains, les révélations que les Muses auraient aimablement portées à son attention. Objet d’un premier emploi empirique, le mercure, dans des mains inexpertes, occasionna bien plus de dégâts qu’il ne régla la problématique syphilis, le mauvais emploi et l’abus qu’il en fut fait provoquèrent davantage de décès que la maladie par ses seuls moyens. Les débordements mercuriels expliquèrent les faveurs qu’on fit au gayac « rapporté du Nouveau Monde par Gonzalez, le trésorier de l’île Hispaniola, qui l’avait utilisé pour sa propre maladie »6, après qu’un indigène lui ait appris quel remède pouvait guérir l’affection dont il souffrait. Les chroniques nous relatent, avec une pointe d’enthousiasme, qu’il « fut non seulement délivré de ses douleurs, mais encore parfaitement guéri »7. Ce qui ne put laisser de marbre Ulrich von Hutten (1488-1523) qui datait l’importation du gayac en Europe à 1515 (ou 1517). Il s’en fit l’ardent propagandiste, attendu qu’avant de faire la connaissance de l’arbre gayac, il fit celle de dame Vérole. En 1521, il témoigna de la cure thérapeutique à base de bois de gayac qu’il endura afin d’endiguer les dommages du mal dans un ouvrage récemment traduit en français, De guaiaci medicina et morbo Gallico (La vérole et le remède du gaïac, ISBN : 9782251346090). Au rang des dithyrambes et autres pompeux éloges, l’on se souviendra du médecin de Charles-Quint, Nicolas Poll, qui prétendait que 3000 syphilitiques furent amendés de leur affliction grâce à une décoction de bois de gayac qui les en affranchit comme dans un enchantement. Ce fut, dit-on, le cas d’Érasme (1466-1536) : après de multiples tentatives mercurielles de se défaire du mal, une seule cure de gayac le délivra tout à fait. Il n’en fallut pas plus pour faire du gayac un véritable don du ciel pourvoyant à la protection, à la force et, par voie de conséquence, à la guérison. Ce qui stérilisa un peu la croyance qui voulait qu’on réservât le mercure aux malades de la seule Europe, les autres, les sauvages, pouvant bien se contenter de ce qu’ils avaient sous la main pour soigner et guérir cette terrible maladie, le gayac entre autres. Ainsi absorbait-on, deux fois par jour, une décoction de râpures de bois de gayac. Puis l’on se couvrait chaudement afin que ce bois sudorifique fasse suer ce qui est mauvais dans la nature de l’homme, c’est-à-dire les vilaines humeurs. Mais tout cela ne fonctionna pas toujours et n’empêcha pas Ulrich von Hutten de mourir de sa syphilis à l’âge de 36 ans ! Pour camoufler cet insuccès relatif, l’on tenta bien de restituer aux « Américains » ce qui leur appartenait de fait et de droit, qu’il n’y avait pas meilleur remède que celui qui, comme la perle, sommeille auprès du dragon. (Il est drôle, après ça, de constater que Cartier met du gayac dans un parfum qu’il appellera Le baiser du dragon… ^.^) Prétendant que le climat influence l’action des remèdes, on expliqua qu’on guérissait plus facilement la syphilis dans les pays d’Amérique où elle sévit par le seul emploi de végétaux qui y abondent, comme le gayac, dont les résultats européens contrastés seraient à mettre sur le compte d’une relative incompatibilité entre le syphilitique européen et ce remède venu d’ailleurs, ce qui est pour le moins tiré par les cheveux ! Peu importe, cette perle d’importation fit encore bien des émules, la « ptisane » de copeaux de bois de gayac conserva pendant longtemps une réputation antisyphilitique bien prononcée. C’est ce que l’on peut encore constater fin XVIIe siècle chez Pierre Pomet, puis un siècle plus tard dans l’œuvre de Desbois de Rochefort, enfin dans Roques (1837). Au début du XXe siècle, le gayac n’était plus que le second couteau de la remédiation syphilitique par le mercure, ce qui n’évita pas, plus tôt, Joseph Roques de prétendre détenir la preuve de l’efficacité du gayac sur la syphilis, aux dépens du mercure, souvent vanté comme beaucoup plus efficace. Mais, entre les exagérations et les inexactitudes, il est bien légitime de se poser des questions : ce sudorifique de premier ordre qu’est le gayac est-il oui ou non un remède des maladies vénériennes ? C’est ce que pensait Desbois de Rochefort, qui signalait aussi son efficacité contre le pian. Qu’est-ce que c’est que ça ? Eh bien, à la veille de la Révolution française, l’on n’en connaît pas la cause exacte, puisqu’elle fut découverte en 1905 par le bactériologiste italien Aldo Castellani sur l’île de Ceylan : un spirochète, bactérie Gram -, du nom de Treponema pertenue. Eh bien ? Eh bien, il se trouve que la même année, Fritz Schaudinn et Erich Hoffmann mirent la main sur un énergumène du même acabit à Berlin, Treponema pallidum, qui est l’agent infectieux responsable de… la syphilis. Le pian et la syphilis sont donc deux maladies provoquées chacune par des bactéries très proches l’une de l’autre. Or, il se trouve que « chez l’homme, l’affection ressemble par beaucoup de points à la syphilis, elle est inoculable, très contagieuse, mais non vénérienne »8. Dans le pian, on observe des lésions cutanées (chancre pianique) qui font écho aux chancres vénériens de la syphilis qui siègent sur la vulve, la verge et les muqueuses anales et buccales. Il est bien possible qu’on ait pris l’un pour l’autre, bien que dans le pian les muqueuses soient toujours épargnées. Bien trop d’affections manifestant leur bouillonnement interne par des éruptions cutanées furent trop rapidement qualifiées de « peste », de « lèpre » et de je ne sais quoi d’autre du même tonneau. Mais n’est pas la lèpre qui veut. Ni la peste, d’ailleurs. Il serait tentant de les fourrer dans le même sac, mais pour bien marquer qu’il s’agit de deux maladies distinctes, le pian « ne confère pas l’immunité contre la syphilis, et celle-ci n’immunise pas contre le pian »9.

Mais le gayac, si l’on ne sait pas vraiment dans quelle mesure il peut mériter le titre de « spécifique de la syphilis », est un arbre qui a su faire ses preuves auprès des affections bucco-dentaires (douleur dentaire, ramollissement des gencives, carie, gangrène, cautérisation des nerfs dentaires), mais par-dessus tout en direction des affections rhumatismales : « Il est certain que la continuité de l’usage de la résine de gayac produit presque des miracles dans la goutte et les rhumatismes rebelles à tous les autres moyens »10, en particulier la goutte tophacée, c’est-à-dire relative à un dépôt de cristaux d’acide urique. Pour prendre son pied, ce n’est pas l’idéal, mais cela vaut mieux que cette grande simulatrice de syphilis, imitant tant et tant un grand nombre d’autres maladies, qu’avant l’invention des antibiotiques venus la combattre, l’on ne savait sans doute plus trop à quel saint se vouer.

Arbre à croissance lente, le gayac ne se permet guère d’atteindre la taille d’un petit noyer. Ce qui fait toute la modestie du diamètre de son tronc recouvert d’une écorce de couleur gris roussâtre qui se détache facilement à la façon des lenticelles du platane. Semper virens, les feuilles du gayac sont composées généralement de quatre folioles, parfois de six, qui s’opposent, sessiles, le long du pétiole. Rondes à presque oblongues, ces folioles vert tendre sont finement nervurées à leur surface. Enchâssées dans un calice velu brandi par un long pédoncule qui ne l’est pas moins, les fleurs du gayac se réunissent en faisceaux ombelliformes. D’un joli bleu azur ou pervenche, elles comptent cinq pétales et une dizaine d’étamines. Quant aux fruits, ils sont parfaitement originaux, adoptant un peu la forme d’un blason d’armoiries. Ces capsules cordiformes un peu anguleuses et charnues, tout d’abord vertes, forcissent sous la pression intérieure qui les anime, passent au jaune ou au orange franc, s’ouvrant à maturité sur une amande brun rougeâtre.

Le gayac est un arbre typique d’Amérique centrale, autant des petits pays qui forment le lien entre le nord et le sud de ce vaste continent, que les îles qui baignent au large de la mer des Caraïbes, c’est-à-dire Cuba, la Jamaïque, la République dominicaine. Également continental comme nous l’avons dit, le gayac prospère au nord de l’Amérique du sud, sur les zones côtières de pays tels que le Brésil, le Surinam, le Venezuela et la Colombie.

Das Franzosenholz : le bois français. Les préjugés ont la vie dure. On sous-entendait par-là : bois qui soignait le mal dit français, c’est-à-dire la syphilis.

Le gayac en phyto-aromathérapie

Si vous avez l’impression de tomber dans des annales vieilles de cinq siècles, ne vous en étonnez pas, la séance de dépoussiérage que j’ai fait subir au gayac a résisté au poids de l’histoire : le gayac, même pour moi, passe pour des ces improbables remèdes qu’un distrait apothicaire aurait égaré dans un bocal isolé, tout en haut d’une étagère, se demandant bien ce qu’il pourrait en faire, aujourd’hui qu’est bien passée la ferveur sainte que l’on sut profuser autrefois en l’honneur du bois de vie ! Mais le flacon d’huile essentielle de gayac que j’ai sous les yeux et le nez ne permet aucun doute : le gayac n’est pas qu’un fantasme hérité des médecins de la Renaissance. Tentons donc d’en savoir un peu plus à son sujet.

Autrefois, le bois de gayac était importé en imposantes bûchettes de 400 à 500 livres, mais cela ne se fait plus guère de nos jours. « Ce bois n’a besoin d’autre choix que d’être bien net et sans aubier [NdA : la couche claire située entre le cœur et l’écorce ; cf. photo ci-dessous], à quoi il est fort sujet ; ainsi ceux qui voudront l’avoir de la qualité requise, l’achèteront en bûches ; et après en avoir ôté le blanc qui est l’aubier, feront râper ou hacher le bois qui est noir, pesant, dur et fort résineux »11. Par cette préconisation, Pierre Pomet conseillait de ne se concentrer que sur le cœur du bois, d’odeur balsamique, de saveur âcre et amère. Très compact, d’une densité élevée (jusqu’à 1,36), ce bois, sombrement coloré, arbore des teintes brun verdâtre/olivâtre, brun noirâtre, voire brun roussâtre.

Aujourd’hui, l’on ne fait plus râper le bois de gayac par le pharmacien, mais il y a 500 ans, il fallait bien indiquer les conditions sine qua non pour pouvoir en user comme il était convenable de le faire. Exiger que l’on s’exécutât ainsi devait soi, permettait d’éviter les pratiques de malappris consistant à incorporer dans la masse du bois de gayac des copeaux d’aubier rejetés par le soin médical, mais dont l’addition dans la balance aurait pu se traduire par une note plus lourde à payer.

Ce bois, bien sur, fut soumis au procédé de la distillation. On en tira divers produis que nous listons ci-après à titre de simple curiosité : un flegme, un esprit acide très léger, une huile essentielle pesante, « épaisse et fort puante », une huile médiate légère, enfin un résidu noir comme du charbon. Outre le cœur du bois de cet arbre, l’on prêta aussi attention à son écorce, épaisse et tout aussi compacte. « On la choisira uni, pesante, difficile à rompre, grise par-dessus et blanchâtre au-dedans, d’un goût amer et assez désagréable »12 qu’elle tire de la présence d’une gomme-résine (plus résine que gomme au reste) qui s’écoule librement de l’écorce du gayac quand on vient à la fendre. De couleur brune ou roussâtre, très parfumée mais de saveur âcre, cette substance friable s’avère être peu soluble dans l’eau, mais l’est entièrement dans l’alcool. Autrefois, l’on usait du bois de gayac (son cœur) et de sa résine pour l’extraction d’un phénol auquel on a donné le nom de gaïacol, substance que l’on croise aussi dans la créosote du hêtre. On l’érigeait au titre de remède unitaire, de la même façon que l’on faisait cas du menthol et de l’eucalyptol, c’est-à-dire en rejetant la compagnie des autres molécules. A l’heure qu’il est, on prend soin de ne plus négliger le totum.

Appelons maintenant à plus subtil, d’autant que le gaïacol, qui mord la peau, n’est plus guère employé. On peut en dire autant de l’huile essentielle de gayac, du moins en thérapeutique. Celle-ci est issue de l’hydrodistillation du bois réduit en sciure et copeaux, et du bois des rameaux et grosses branches. Après parfois vingt-quatre heures de distillation, l’on obtient un favorable rendement de 5 à 6 % d’une huile essentielle visqueuse, dont la couleur varie du blanc jaunâtre au marron, en passant par le brun clair. Âcre et caustique lorsqu’elle est pure, elle l’est beaucoup moins lorsqu’elle est diluée dans de l’alcool, ce qui a pour avantage d’en amoindrir la viscosité et d’en faciliter l’emploi. Cette substance aromatique, dite boisée et ambrée, contient une doucereuse touche de rose et d’amande qui donne envie de la déguster à la petite cuillère comme on le ferait d’une agréable friandise. Contrairement à cette monade qu’est le gaïacol, les principaux constituants de l’huile essentielle de gayac ne sont pas des phénols, mais des sesquiterpénols, ce qui explique un caractère dermocaustique beaucoup moins prononcé. Au total, on y trouve environ 83 % de ces molécules dont du bulnésol (40,80 %), du gaiol (ou champacol : 31,50 %), de l’α-eudésmol (2,30 %), du β-eudésmol (3,70 %) et du y-eudésmol (3,50 %). Quelques oxydes et sesquiterpènes ferment la marche et complètent ce portrait bio-aromatique (α, β et δ-guiaène : 3 %).

Propriétés thérapeutiques

  • Anti-infectieuse : antibactérienne (Gram + et Gram – ; est plus efficace sur les germes Gram + que l’huile essentielle d’arbre à thé, par exemple), antiseptique des voies respiratoires
  • Stimulante générale, immunostimulante
  • Décongestionnante et tonique veineuse et lymphatique, activatrice de la circulation sanguine, fluidifiante sanguine, anti-thrombotique
  • Anti-inflammatoire, anesthésique
  • Purgative
  • Diurétique, sudorifique
  • Anti-oxydante, antitumorale (?)
  • Cicatrisante
  • Anti-arthritique
  • Anxiolytique
  • Modératrice de la toux

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère respiratoire : bronchite chronique, catarrhe pulmonaire chronique, asthme, tuberculose pulmonaire
  • Troubles locomoteurs : rhumatisme, rhumatisme musculaire (pleurodynie), rhumatisme goutteux, rhumatisme articulaire, douleur musculaire, goutte, arthrite, périostose, nodus
  • Affections cutanées : ulcère (rebelle, syphilitique), dartre, brûlure, pustule, plaie superficielle, herpès labial, acné, adénite
  • Troubles de la sphère vésico-rénale : écoulement chronique de l’urètre, gonorrhée, lithiase rénale
  • Congestion du petit bassin et des voies utérines
  • Troubles de la sphère gastro-intestinale
  • Troubles de la sphère cardiovasculaire
  • Maux de dents, rage de dents
  • Syphilis : d’après ce que prétendaient encore certains auteurs relativement récents (Émile Gilbert 1886, M. Reclu 1889, P. P. Botan 1935)

Modes d’emploi

  • Décoction de bois de gayac : placez 30 g de bois de gayac râpé dans un litre d’eau, et mettez le tout à macérer pendant douze heures. A l’issue, portez à ébullition et faites réduire de moitié. On peut pousser la quantité de bois pour un litre d’eau à 60 g.
  • Macération vineuse de bois de gayac (peu usitée).
  • Teinture de gomme-résine de gayac : on l’utilise à raison de x gouttes par jour (réglées selon l’emploi qu’on en veut faire). Les diluer dans un véhicule adapté en amoindrit généralement le sentiment gustatif.
  • Eau-de-vie gingivale et dentifrice : faire macérer 30 g de bois de gayac râpé dans un demi litre d’eau-de-vie.
  • Pommade : inspirée d’une ancienne formule du Codex et utilisant du gaïacol. Voici comment on peut l’adapter à l’air du temps : lanoline (50 g), glycérine végétale (30 g), cire d’abeille (20 g), huile essentielle de menthe poivrée (1 ml), huile essentielle de gayac (1 ml).
  • Huile essentielle de gayac : voie orale, voie cutanée diluée, dispersion atmosphérique, olfaction.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • L’huile essentielle de gayac ne se recommande pas durant la grossesse et l’allaitement ; on l’écartera de même du périmètre des jeunes enfants. Dans tous les autres cas, l’on évitera d’en faire un usage prolongé, en particulier par voie interne par laquelle une irritation/inflammation intestinale reste possible. Un usage précautionneux s’impose auprès des personnes (très) irritables, couramment sujettes à l’inflammation, présentant une vive sensibilité, etc.
  • Parfumerie : fixatrice des notes de cœur, l’huile essentielle de gayac fait merveille en parfumerie. On la croise aussi dans les domaines de la savonnerie et de la cosmétique.
  • Travail du bois : espèce de « bois de fer », le gayac a su tirer son épingle du jeu auprès de l’ébéniste et du marqueteur, sa solidité et sa dureté (trois fois plus importantes que celles du chêne blanc, c’est dire !) ayant telle réputation qu’elles étaient vouées à la fabrication d’objets dont on souhaitait qu’ils perdurent dans le temps. Autant dire que le gayac ne sait pas ce que c’est que l’obsolescence programmée ! Ainsi en façonnait-on des poulies, des essieux, des hélices de bateau, mais également du matériel de chimie comme on l’apprend à la lecture du Traité élémentaire de chimie que l’on doit au sieur Lavoisier : il fait figurer, à côté du marbre et de la porcelaine, le bois de gayac comme matériau susceptible d’offrir de robustes mortiers et pilons, et autres bistortiers de pharmacien. Plus ludique, le bois de gayac fut employé pour qu’on y taille de grosses boules (ou bourles) pesant parfois jusqu’à 1500 g et dont on joue à travers une pratique qu’en France l’on nomme le boulingrin, francisation de l’anglais bowling green, ce jeu se pratiquant initialement en extérieur, sur gazon.
  • Faux ami : car on a cru reconnaître chez des arbres bien de chez nous des propriétés propres au gayac, on les a « rebaptisés » afin d’appuyer cette similarité parfois fort fantasmée. Ainsi peut-on croiser un gayac de France, qui n’est autre que le buis, et un gayac des Allemands, appellation derrière laquelle se dissimule le frêne.

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  1. André Soubiran & Jean de Kearney, Le petit journal de la médecine, p. 294.
  2. Ibidem, p. 295.
  3. Pierre Delaveau, La mémoire des mots en médecine, pharmacie et sciences, p. 271.
  4. Paul Lacroix Jacob, Recherches historiques sur les maladies de Vénus, p. 173.
  5. Ibidem.
  6. André Soubiran & Jean de Kearney, Le petit journal de la médecine, p. 303.
  7. Paul Lacroix Jacob, Recherches historiques sur les maladies de Vénus, p. 175.
  8. Larousse médical, p. 951.
  9. Ibidem, p. 950.
  10. Louis Desbois de Rochefort, Cours élémentaire de matière médicale, Tome 2, p. 225.
  11. Pierre Pomet, Histoire générale des drogues, p. 115.
  12. Ibidem.

© Books of Dante – 2021

L’armoise annuelle (Artemisia annua)

Crédit photo : Krzysztof Ziarnek (wikimedia commons).

Synonymes : absinthe annuelle, absinthe douce, absinthe chinoise, sweet annie, qing hao, ginghao, chinghao (ces trois derniers termes signifient simplement « herbe verte »).

C’est au SOS lancé par le Nord-Vietnam en direction de la Chine que l’on doit la redécouverte de l’armoise annuelle. Que cette plante de vie ait ressurgi en pleine période de carnage guerrier doit être souligné. Non pas pour soigner les blessures obsidionales, mais afin d’endiguer la présence d’un ennemi bien plus insidieux qui ne laissa pas de répit aux soldats de l’armée nord-vietnamienne : un moustique, venu non pas tout seul, mais accompagné d’un invité dont on se passerait bien : Plasmodium falciparum, autrement dit le minuscule parasite qui se trouve être à l’origine de cette effroyable maladie qu’est le paludisme (ou malaria tropica). Or, l’armée de Hô Chi Minh (1890-1969) était justement ravagée par cette maladie dans la seconde moitié des années 1960, alors qu’elle affrontait l’armée états-unienne à travers ce conflit qui avait pris pour nom « guerre du Vietnam ». La Chine fouilla dans ses armoires à pharmacie et lui expédia une plante qu’on y connaît sous le nom de qing hao, puisqu’elle est présente dans la pharmacopée traditionnelle chinoise depuis plus de 2000 ans. En effet, la plus ancienne mention de l’armoise annuelle en tant que plante médicinale figurait dans une tombe datée de 168 avant J.-C. A de multiples occasions de son histoire thérapeutique, l’on réaffirma les qualités fébrifuges de la belle verte : ainsi le médecin philosophe Ge Hong (284-344) préconisait-il la macération de la plante fraîche dans l’eau pour faire tomber la fièvre. Bien plus tard, un autre médecin, Li Shizhen (1517-1593), espèce de Pline asiatique, notifia clairement dans une œuvre très étendue l’efficacité de l’infusion des sommités fleuries de l’armoise annelle pour traiter le paludisme, de même que Wu Tang (1758-1836) deux siècles plus tard. Durant tous ces siècles, la réputation fébrifuge et antipaludéenne de l’armoise annuelle ne s’égara donc pas dans les obscures dédales de l’histoire de la pharmacopée chinoise, dont la vastitude pourrait le laisser craindre. En Chine, il existe presque autant de plantes médicinales qu’il y a d’espèces indigènes au total en France. En effet, avec plus de 30 000 espèces végétales qui s’épanouissent sur son sol, la Chine peut assurément se prévaloir de posséder quelques perles fort nombreuses dans sa collection qui s’éparpillent sur un gigantesque territoire. De plus, comme la pharmacopée traditionnelle n’y est pas marginalisée, mais incluse dans les pratiques médicales modernes, il ne fut pas très difficile à Mao Zedong d’expédier à sa demande quantité nécessaire d’armoise annuelle au leader communiste du Nord-Vietnam.

Si l’on retrace rapidement le portrait qu’a fait de l’armoise annuelle la médecine traditionnelle de la Chine ancienne, l’on est ravi d’apprendre qu’elle ne lutte pas uniquement contre le paludisme, mais qu’elle stimule le système immunitaire, assure l’asepsie, chasse les bactéries et les vers (on la recommande alors pour des affections qu’elle prend aujourd’hui encore en charge : diarrhée, rhume, hémorroïdes, saignement de nez, abcès et tumeurs tant bénignes que malignes, blessure, douleur articulaire). Il ressort de tout cela que l’armoise annuelle recherche avant tout la purification, comme bien des armoises au reste : des vertus purificatrices sont allouées à l’armoise depuis des millénaires en Extrême-Orient, au rapport que chasser les parasites, c’est écarter une impureté. Il en va ainsi des propriétés vermifuges de la plupart des armoises, ainsi que de celles que l’on désigne par le terme emménagogue. Faire place nette, c’est le credo de bien des artemisia, une fonction qui semble se dessiner dans le nom même de la déesse qui a inspiré l’appellation botanique de ces plantes : d’après l’étymologie, le nom d’Artémis, d’origine obscure, semble provenir du grec artemḗs qui signifie « sain et sauf », c’est-à-dire pas moins qu’entier, dans le sens d’intègre. Conserver l’unité par des rituels codifiés et régulièrement répétés, c’est dans les cordes de l’armoise. Plus que de simplement la brûler comme encens, l’on confectionnait de petites figurines avec des rameaux d’armoise, puis on les suspendait en quelques lieux stratégiques afin qu’elles y repoussent les flux d’énergie maligne. Ce que l’on faisait à l’échelle d’une maison pouvait aussi se déployer à celle d’une cité. Les villes chinoises comptaient autrefois quatre portes correspondant chacune à un point cardinal. Par elles étaient expulsés les rayonnements pernicieux, reçus les bons, accueillis les hôtes. « Des flèches d’armoise étaient tirées contre le ciel, la terre et les quatre orients pour éliminer les influences néfastes »1. Le nord, l’est, le sud, l’ouest, accompagnés du Zénith et du Nadir, dessinent là encore cette sphère médecine dont j’ai expliqué le détail dans mon petit livre consacré aux animaux-totems et à la roue-médecine. Par ces points, l’on délimite l’espace cosmique dans lequel se déploie la destinée humaine. L’armoise permet d’en assurer fermement les frontières et de pérenniser la place centrale qu’occupe l’homme au sein de ce dispositif, c’est-à-dire la place sacrée à l’intérieur. C’est donc bien à cela que sert l’armoise, à assurer une unité, du moins à la conserver intacte, intégrale, entière, afin que la triade du corps, de l’esprit et de l’âme se trouve accordée de telle manière qu’ils vibrent à l’unisson.

Les flèches d’armoise tirées sur l’ennemi plasmodium firent reculer le paludisme, tant et si bien que les soldats nord-vietnamiens purent relever leurs forces et s’assurer la victoire face au présomptueux envahisseur états-unien. Cependant la menace du paludisme, bien réelle, engagea la Chine dans un projet pharmacomilitaire secret dès 1967, le projet 523, qui impliqua alors un demi millier de scientifiques et une soixantaine d’instituts de recherche. C’est en soumettant « les plantes de sa pharmacopée traditionnelle à des études scientifiques destinées à préciser leurs principes actifs, leur mode d’action et leurs indications thérapeutiques conformément aux critères de la science » moderne que la Chine finit par trouver ce qu’elle cherchait2. En janvier 1969, la chercheuse en pharmacie Tu Youyou (née en 1930) découvrit, parmi plus de 2000 recettes anciennes, ce qui allait répondre à l’impérieuse lutte contre le paludisme qui faisait tant de ravages. En effet, avoir ratissé toutes ces recettes lui permit de mettre la main sur celle qui mentionnait des vertus antipaludéennes évidentes. Cette recette impliquait l’armoise annuelle, plante qui parvint, dès octobre 1971, à détruire des plasmodiums présents chez des souris. Puis, tout alla très vite, puisque l’équipe de Tu Youyou isola une molécule, l’artémisinine (qing hao su) en 1972, ce qui l’amena à présenter ses travaux à l’ensemble des collègues s’affairant au projet 523 en mars de la même année. Il fallut cependant attendre 1979 avant que ne soit établie la formule chimique de l’artémisinine. Une décennie supplémentaire fut nécessaire pour parvenir à l’hémisynthèse de l’artémisinine à partir de l’acide artémisinique également présent dans la plante. Dès 1990, la production de masse de l’artémisinine débuta, tandis que parallèlement divers projets de cultures en grand de l’armoise annuelle s’instaurèrent dans plusieurs pays comme, par exemple, l’Inde (dans la vallée du Cachemire en 1986), afin de se pourvoir en artémisinine, si possible à l’aide de cultivars issus de sélections autorisant une plus grande productivité de cette molécule à l’hectare (bien d’autres pays firent de même pour tendre au même but : Iran, Turquie, Afghanistan, Australie, Roumanie, Kenya, Nigeria, Congo, etc.). Cette production agricole n’empêcha pas la création de molécules de synthèse ayant pour base l’artémisinine : ainsi vit-on apparaître des innovations comme le Paluther® (artéméther), l’Arsunax® (artésunate), etc. Tout cela fit qu’il y a pile 20 ans l’OMS déclarait l’armoise annuelle comme étant le « plus grand espoir mondial contre le paludisme », mais l’on déchanta rapidement à partir du moment où apparurent les premières résistances face à l’artémisinine (vers 2009), ce qui amena l’OMS à réviser son jugement il y a une dizaine d’années, en ne recommandant plus l’armoise annuelle dans tous les cas et sous quelque forme que ce soit (en 2019, cette position était restée la même). Parce qu’une seule molécule extraite de l’armoise annuelle rencontre des palurésistances, l’on menace la plante entière, réputée plus efficace que l’artémisinine administrée seule. Que s’est-il passé ? Eh bien, il faut dire que l’industrie de l’armoise annuelle est venue concurrencer la production pharmaceutique des dérivés d’artémisinine. Parallèlement au traitement en grand pratiqué en Asie du sud-est et de l’est, ainsi qu’en Afrique, l’on a vu se propager de nombreuses initiatives locales ayant pour but la production d’armoise annuelle : produire cette plante là où sévit le paludisme comporte plus d’un avantage, cela facilite d’autant son exploitation et son utilisation médicinale immédiate. De plus, cela crée des emplois, une rétribution plus juste du travail, ainsi qu’une manne financière non négligeable. Le gain de coût est important, la plante étant bien moins onéreuse que la plupart des médicaments de synthèse qu’elle a inspirés. En s’autonomisant, les producteurs d’armoise annuelle se sont détachés de la dépendance à une production en provenance d’Europe, d’Inde ou d’ailleurs encore. Mais cela, l’industrie pharmaceutique ne l’entendit pas de cette oreille, l’armoise annuelle faisant figure de véritable bombe face au business juteux de la malaria. Ainsi fallut-il lutter contre le désir des peuples de se libérer par eux-mêmes du double joug de la maladie et de l’industrie pharmaceutique, qui ne cherche jamais, afin de garantir ses profits, à laisser faire : vous comprenez bien que l’armoise annuelle, plus que de soigner, finit par guérir beaucoup trop de monde du paludisme, cela menace nécessairement un bon paquet de parts de marché, le malade perpétuel étant toujours plus rentable que celui qui peut plus simplement et rapidement s’affranchir d’une affection pénible et mortifère. Malheureusement pour nous, les interdictions n’en finirent pas de pleuvoir, à l’image de ce que l’on peut lire sur le site de l’ANSM : « Cette mise en garde concerne entre autres les produits à base de plantes, notamment la plante Artemisia annua ou Armoise annuelle, qui est présentée comme une solution thérapeutique ou préventive de l’infection, sous forme de plante sèche, décoction, tisane ou gélules. Ces allégations sont fausses et dangereuses : elles pourraient retarder une prise en charge médicale nécessaire en cas d’infection confirmée. En effet, les produits à base d’Artemisia annua n’ont jusqu’alors pas fait la preuve de quelconques vertus thérapeutiques. Nous rappelons que cette plante a auparavant fait l’objet du même type de message sur de prétendues vertus thérapeutiques contre le paludisme. Là encore, la preuve de son efficacité n’a pas été démontrée et des personnes en ayant pris ont développé des formes graves de paludisme lors d’un séjour à l’étranger. Nous avions dans ce cadre interdit à plusieurs opérateurs de commercialiser des produits contenant de l’Artemisia annua en 2015 et 2017 » (article en date du 4 mai 2020). Au-delà des entraves législatives de quelques gratte-papiers parlementaires ou académiques zélés, d’autres méthodes se sont faites jour pour dissuader les connaissances relatives à l’armoise annuelle de se propager comme elles l’auraient dû : l’on a pu constater à de nombreuses reprises que des pressions s’exerçaient sur des chercheurs, scientifiques, enseignants et médecins, et ce jusqu’à chercher à attenter à leur vie.

Aujourd’hui, l’armoise annuelle est interdite à la vente libre en France, afin de freiner la réputation médicale de cette plante, en même temps que les velléités d’automédication sauvage, tous le monde ne pouvant pas s’improviser paludologue. Mais l’armoise annuelle n’est-elle qu’un antimalarique, fut-il l’un des plus puissants de ce siècle, ou bien est-elle autre chose encore ?

Il n’en reste pas moins qu’en 2015, le prix Nobel de médecine fut décerné à Tu Youyou pour l’ensemble des travaux réalisés sur l’armoise annuelle, l’artémisinine et ses dérivés. Elle a retracé cette aventure scientifique dans un livre récemment paru en français (De Artemisia annua L. aux artémisinines. La découverte et le développement des artémisinines et des agents antipaludiques, ISBN : 9782759822195, 2019).

Tu Youyou – Crédit photo : Bengt Nyman (wikimedia commons).

En attendant, l’OMS, devenue artémiso-résistante, se garde bien de proférer le moindre oracle, comme par exemple de prophétiser une date à laquelle le paludisme serait éradiqué de la surface du globe. Mais l’on peut s’estimer heureux qu’existe une plante comme l’armoise annuelle qui, on l’a vu ces dernières décennies, s’est propagée un peu partout dans le monde, s’extrayant de sa niche écologique d’origine, pour trouver terrains à coloniser où elle se donne à voir, aussi bien en Amériques (États-Unis, Brésil, Argentine…) qu’en Europe (Roumanie, Bulgarie, Hongrie, Autriche, Allemagne, Suisse, Italie, pays de l’ex Yougoslavie, France, Espagne…), où sa naturalisation n’a pas eu besoin d’une autorisation de l’Union européenne… On la voit aussi en Australie, où elle est cultivée, à l’égal de nombreux pays africains (Cameroun, Congo, Madagascar, etc.).

Originaire des régions montagneuses (1000-1500 m) situées au nord de la Chine, l’on trouve aujourd’hui l’armoise annuelle de la Chine au Japon, de la Corée au Vietnam. Bien qu’annuelle, cette armoise connaît une croissance rapide, ce qui en fait non seulement une plante solide et robuste (au point qu’elle est assez peu sujette aux attaques de pathogènes), mais une géante qui pousse une forte tige rougeâtre et vert vif, dressée jusqu’à hauteur d’homme, parfois davantage (2,40 m), et dont la section ligneuse à la base peut atteindre plusieurs centimètres. Couverte d’une homogène masse de feuilles, ces dernières, finement découpées, sont généralement doublement pennées (voire triplement), et mesure 5 cm de long sur 3 de large au maximum. L’ensemble du feuillage de l’armoise annuelle, plumeux et vert frais, est recouvert de fines soies. A la floraison, soit d’août à septembre, l’on voit, tout en haut de la plante, s’épanouir de très nombreuses petites fleurs capitulaires groupées en panicules amples et lâches. Pas plus larges que 3 mm, ces fleurs – boutonneuses, parfumées, hermaphrodites – produisent quantité de petites semences roussâtres.

Puisqu’elle végète désormais sur notre sol (on la voit surtout dans les zones densément peuplées des régions AURA et Île-de-France), observons donc les différents sites qu’elle occupe. De mémoire, je l’ai vue ériger gaillardement ses rameaux, fichée sur un tas de sable abandonné sur un terrain vague quelconque par quelque chantier. Mais encore coincée entre la bordure graniteuse d’un trottoir et le macadam censé le recouvrir : entre les deux, une ébréchure s’était faite, une pousse y avait germé, poussé, grandi un peu, sans être jamais devenue un monstre du fait de son emplacement délicat : d’une part les talons impitoyables des piétons, de l’autre le vrombissement urbain motorisé. Où l’ai-je encore rencontrée, cette armoise annuelle ? L’an dernier, entre deux confinements, je m’étais rendu à la poste de mon quartier pour y expédier du courrier. Dans l’impossible file d’attente – évidente résultante des contraintes sanitaires – le temps passa plus lentement qu’à l’accoutumée, ce qui me permit d’identifier quelques pieds d’armoise annuelle poussant dans les plates-bandes peu entretenues de ce bureau de poste. J’avais, je me le rappelle, éprouvé une grande joie, à la discrétion du masque, au conciliabule muet qui s’était joué là, secrètement, entre ces armoises et moi-même. Bien plus tard, je les ai croisées encore plus nombreuses à l’emplacement d’un terrain qui avait naguère porté une barre d’immeuble telle qu’on en fabriquait dans les années 1950-1960. Après séance de désamiantage des locaux en règle, la totalité du bâtiment fut arasée. Aujourd’hui, hormis une morne étendue de cailloutis de 4000 m² cerclée par un haut grillage de 2,50 m, il ne reste rien de l’immeuble né en cette époque révolue où l’énergie ne coûtait presque rien. En revanche, sur cette zone nouvellement mise à nu, l’armoise annuelle prospère en nombre. Cette substitution dans la symbolique n’est pas pour me déplaire, bien au contraire !

Crédit photo : Kristian Peters (wikimedia commons).

L’armoise annuelle en phytothérapie

Ah ! Artemisia annua, qui a donné lieu à l’artémisinine (fabriquée par ses propres moyens), l’artésunate et autres dérivés (bricolés par les humains, fans d’imitations, passés maîtres es spécialités plaquées or ; n’y a-t-il pas un peu d’égarement dans le fait de dériver ?). Artemisia annua, comme AA. A comme première de la classe ? A prendre connaissance de son carnet de notes surchargé de cette belle lettre capitale, on serait tenté de le croire. Mais dépassionnons un peu le débat et contentons nous d’étaler les faits.

L’artémisinine, qui est une lactone sesquiterpénique, préexiste dans la plante fraîche, dans ses feuilles plus précisément. Selon l’origine de la plante, sa teneur est variable, oscillant de 0,08 à 0,11 %. Un hectare d’armoise annuelle produit environ cinq tonnes de plante fraîche, soit environ une tonne à l’état sec. De cette tonne-là, on extirpe à la suite environ 800 g d’artémisinine pure. Mais par sélection des plantes, on est parvenu, comme au Vietnam, à des rendements bien supérieurs : 20 kg d’artémisine à l’hectare ! Cette volonté d’accroître la production d’artémisine par le biais de la plante passe par la constatation que cette molécule est très coûteuse dès lors qu’on veut la synthétiser. L’artémisinine non naturelle entrant dans la composition de certains médicaments est obtenue par hémisynthèse d’un autre composé, l’acide artémisinique.

Se contenter uniquement de cela serait criminel, l’artémisinine n’étant pas autre chose que l’arbre qui cache la verte forêt luxuriante de l’armoise annuelle. En effet, sans être exhaustif, sachons qu’à côté de l’artémisinine, l’on croise un autre phytostérol, l’artéannuine B, des monoterpénoïdes bicycliques comme l’ascaridole, une coumarine du nom de scopolétine, des polyphénols ainsi qu’une flopée de flavonoïdes (plus de quarante, dont : artémitine, cirsilinéol, apigénine, rhamnétine, lutéoline, casticine, eupatorine, quercétine, isoquercétine, etc.). Pourquoi s’arrêter en si bon chemin ? Poursuivons donc le récit de ce riche inventaire. L’« herbe verte » possède une profusion de chlorophylle – comment pourrait-il en être autrement ? – et d’autres éléments qui, sans avoir la prétention de bouter le paludisme hors du sol de notre corps, n’en demeurent pas moins d’excellentes substances propices à la conservation ou au rétablissement de la santé : des fibres (65 %) et des protéines (25 %), pour lesquelles dernières l’armoise annuelle est remarquable : en effet, elle contient tous les acides aminés essentiels et non essentiels (tryptophane, leucine, isoleucine, lysine, cystine, tyrosine, thréonine, alanine, phénylalanine, méthionine, acide aspartique, etc.). A cela, ajoutons encore des lipides (8 % dont de l’acide oléique, cet oméga-9 qu’on trouve dans l’huile d’olive) et des sels minéraux nombreux (fer, zinc, potassium, soufre, bore, manganèse, calcium, phosphore…).

Tout cela ne serait pas complet sans l’évocation de la partie subtile et aromatique de l’armoise annuelle : par distillation à la vapeur d’eau des feuilles d’armoise annuelle fraîches durant deux heures trente à quatre heures, l’on peut obtenir un rendement très variable d’huile essentielle (0,30 à 0,60 % et jusqu’à 1,40 à 4 %), dépendant en grande partie des génotypes et du stade végétatif lors duquel on procède à la récolte de l’armoise annuelle destinée à la distillation. Ces quelques chiffres permettront de se faire une idée de la chose :

De plus, la concentration en essence aromatique est conditionnée par les parties de la plante considérées : presque nulle dans les tiges et les racines, elle se répartie pour la plus grande part sur les feuilles, à la surface desquelles l’on voit les cellules sécrétrices. Et encore, cette proportion dépend-elle des étages foliaires : alors que les feuilles inférieures ne contiennent que 17 % de toute l’essence aromatique contenue dans la plante, ce taux passe à 36 % pour les feuilles sommitales et à 47 % dans les feuilles de l’étage médian. D’autres facteurs nombreux influent tant sur les critères quantitatifs que qualitatifs : la date du semis et de la récolte, les conditions agroclimatologiques (sécheresse, par exemple), le pH du sol, son traitement par des produits phytosanitaires biologiques ou chimiques conventionnels, les bons soins du cultivateur, les influx électromagnétiques du sol, les aspects astrologiques, que sais-je encore ? Il n’est donc pas surprenant, en regard de l’ensemble de ces facteurs, que la situation géographique porte elle aussi une influence grandissante sur la composition biochimique finale. Pour mieux s’en assurer, comparons deux huiles essentielles d’armoise annuelle, une asiatique (Inde) et une européenne (Bulgarie) :

L’on en peut déduire que l’huile essentielle d’armoise annuelle indienne possède un chémotype à cétones, plus précisément à artémisia cétone, tandis que la bulgare contient quatre fois moins de cétones, s’appauvrit en monoterpènes, monoterpénols et sesquiterpénols, pour s’enrichir de façon prodigieuse en sesquiterpènes.

Certaines autres huiles essentielles d’armoise annuelle ressemblent à l’huile essentielle indienne par leur taux respectif d’artémisia cétone : la hongroise (54 %), la chinoise (64%), l’états-unienne (47 %), la serbe (jusqu’à 53 %). En France, l’on peut parvenir à des résultats très contrastés, le taux de cette cétone oscillant entre 3 % (comme on a pu le constater à Marseille) et 55 %, ce qui signifie que les autres constituants sont inversement proportionnés : pour les huiles essentielles d’armoise annuelle produites en France, les taux d’α-pinène passent de 4 à 16 %, ceux d’1.8 cinéole de 1 à 15 % !

Autre remarque : bien que les huiles essentielles états-unienne et hongroise possèdent à peu près le même taux d’artémisia cétone (47 et 54 %), elles ne sont pas secondées par la même molécule : le 1.8 cinéole complète à hauteur de 25 % l’huile essentielle made in USA, tandis que pour la hongroise, c’est l’artémisia alcool qui occupe cette fonction (35 %).

Signalons encore que certaines huiles essentielles peuvent ne pas contenir d’artémisia cétone, mais du camphre en lieu et place (Iran 48 %, Éthiopie 44 %). Il existe donc bien plusieurs huiles essentielles d’armoise annuelle, et en interdire l’accès, comme c’est le cas en France (cf. le JO n° 182 du 8 août 2007 qui la place sous la houlette du monopole pharmaceutique strict), n’est tout bonnement pas tenable, en particulier quand d’autres huiles essentielles riches en camphre – cétone monoterpéniques rappelons-le – le sont ! Mais, vous vous en doutez, il n’est pas là question d’une seule problématique liée à la composition biochimique de telle ou telle huile essentielle. En attendant, non seulement il est impossible de s’en procurer sur le territoire national, mais si vous souhaitez en commander auprès des pays qui en autorisent la vente chez eux (c’est-à-dire l’Allemagne, la Suisse, la Grande-Bretagne…), vous ne le pourrez pas : on refusera de vous en vendre pour des raisons de législation ! Il faut croire qu’en ces cas-là les frontières sont bel et bien réelles, et farouchement gardées… Donc, ce n’est pas demain qu’on pourra respirer les doux et rafraîchissants effluves balsamiques de cette huile essentielle. Vu comme la plante sèche sent divinement bon, il est tout à fait possible d’imaginer pareille chose pour sa fraction parfumée. En tous les cas, je suis en attente. Déjà, l’an dernier, j’avais pu m’extasier sur une huile essentielle d’Artemisia herba-alba, alors on peut toujours rêver.

Note : ne contenant pas d’artémisinine, l’huile essentielle d’armoise annuelle ne peut donc être invoquée pour soigner et guérir les mêmes affections que la plante entière fraîche ou sèche. En effet, nulle trace de cette molécule dans l’huile essentielle d’armoise annuelle. Craignant la chaleur, elle ne peut, de toute façon, pas supporter l’épreuve de la distillation à la vapeur d’eau dont la température est trop élevée pour elle.

Propriétés thérapeutiques

  • Anti-infectieuse : antipaludéenne +++, antiparasitaire +++, antifongique (Saccharomyces sp. Malassezia sp.), antibactérienne (Gram + : Enterococcus, Bacillus, Listeria ; Gram – : Klebsellia, Salmonella, Acinetobacter, Yersinia sp.), antivirale à large spectre (Hepatovirus A, herpès buccal, herpès labial, VIH-1, virus du sarcome de Rous), purifiante de l’eau
  • Apéritive, digestive, carminative, vermifuge
  • Anti-asthmatique
  • Stimulante du système immunitaire, adaptogène, fortifiante
  • Anticancéreuse : inhibe la prolifération cancéreuse, inhibe l’angiogenèse, freine la migration cellulaire cancéreuse, augmente la visibilité de la cellule cancéreuse par le système immunitaire (c’est le cas des cellules cancéreuses à croissance rapide surtout), tue la cellule cancéreuse, minimise le risque de rechute, augmente le taux de survie
  • Anti-adipogénique
  • Anti-oxydante +++, antiradicalaire +++
  • Tonique amère
  • Fébrifuge, rafraîchissante +++
  • Anti-inflammatoire, antinociceptive

Note 1 : l’artémisinine attaque de façon ciblée le parasite paludéen de même que la cellule cancéreuse, dont le point commun est d’être tous les deux très riches en fer. Au contact de cet élément et de l’artémisinine, il se crée une réaction chimique qui produit des radicaux libres détruisant de l’intérieur autant les parasites que les cellules cancéreuses. Ce qui est intéressant, en particulier dans les cas de cancer, c’est que l’action sélective de l’artémisinine ne nuit pas aux cellules saines, et ce quel que soit le type de cancer. On préconise donc l’association thérapeutique de l’artémisinine au fer, ce qui a pour conséquence l’éradication plus aisée des cellules cancéreuses.

Note 2 : l’huile essentielle d’armoise annuelle, fort étudiée dans divers pays, a montré de très encourageantes propriétés antibactériennes et antifongiques. Elle est notamment active sur des bactéries Gram + (Staphylococcus aureus, Streptococcus pneumoniae) et Gram – (Escherichia coli, E. coli uropathogène, Pseudomonas aeruginosa, Haemophilus influenzae), des champignons (Candida albicans, C. krusei, Aspergillus fumigatus). Elle est aussi douée d’actions efficaces sur des parasites (Giardia lamblia, responsable de parasitose intestinale aussi bien chez l’homme, le chien que le chat), des champignons et moisissures affectant certaines plantes cultivées (Sclerotinia sclerotiorum, Botrytis cinerea, Phytophtora infestans, Verticillum dahliae). En revanche, des bactéries Gram + lui résistent. C’est le cas de Listeria innocua et de Micrococcus luteus.

Usages thérapeutiques

  • Paludisme3, neuropaludisme (se produit lorsqu’au moins 5 % des globules rouges sont parasités), paludisme multirésistant, bilharziose par schistosome, toxoplasmose (infection parasitaire par Toxoplasma gandii), borréliose de Lyme (l’armoise annuelle relève le système immunitaire, allège la charge bactérienne, fait disparaître les symptômes, tout cela assurant au malade de mener une vie à peu près normale), leishmaniose, acanthamoebiose, préparation à un voyage en zone tropicale. (Si l’armoise annuelle est très efficace curativement, elle représente un traitement préventif et prophylactique de premier plan ; cependant, par précaution, mieux vaut emporter sur soi un peu de cette plante, sait-on jamais.)
  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : diarrhée, diarrhée chronique, colique, flatulence, crampe gastro-intestinale, inappétence, perte d’appétit, anorexie, vers intestinaux, colite, maladie de Crohn, sang dans les selles, candidose intestinale, ulcère gastrique
  • Troubles de la sphère respiratoire : dyspnée, sensation d’étouffement, asthme, bronchite, rhume (y compris estival), toux
  • Fièvres sans sueur, sueurs nocturnes, coup de chaleur, excès de chaleur
  • Troubles locomoteurs : arthrite, ostéoarthrite, arthrose, problèmes articulaires, ostéoporose (genoux, hanche)
  • Affections cutanées : plaie et nettoyage des plaies, acné, eczéma, psoriasis, verrue, rosacée, herpès labial, érythème fessier, escarre, piqûre d’insecte, mycose (cutanée, du pied, unguéale)
  • Troubles de la sphère cardiovasculaire et circulatoire : hypertension, hémorroïdes, couperose, saignement de nez, acidose
  • Troubles de la sphère génito-urinaire : douleur menstruelle, dérèglement du cycle menstruel, cystite
  • Épilepsie (soulage grandement les symptômes dans certains cas)
  • VIH (renforce l’immunité chez le malade qui en est atteint)
  • SRAS-CoV1 : comme l’on sait que l’armoise annuelle est active sur ce type de virus, on l’a également testée sur le n° 2, in vitro tout d’abord, afin de vérifier ses aptitudes face à ce coronavirus : aujourd’hui, l’on peut dire que l’armoise annuelle stoppe la réplication virale. In vivo, elle réduit nettement le niveau des cytokines et l’orage qui va avec, et atténue la formation des fibromes suite à l’inflammation pulmonaire (mentionnons que l’acide artémisinique, de même que la disoxyartémisine ne sont pas actifs sur le virus du SRAS-CoV2)
  • Diabète : stabilisation du taux de sucre sanguin dans les diabètes de type I et II. De plus, « l’artémisinine contenue dans l’armoise annuelle transforme les cellules pancréatiques α en β productrices d’insuline »4
  • Cancer et tumeur : voici les organes du corps humain concernés : cerveau, œsophage, poumon, pancréas, rein, ovaire, utérus, sein, prostate, côlon, peau (L’armoise annuelle intervient aussi en cas de leucémie.)
  • Obésité et désordres métaboliques relatifs
  • Enfin, l’armoise annuelle est profitable aux sportifs, aux femmes enceintes, aux enfants, aux personnes stressées et convalescentes, soit beaucoup de monde !
  • Dernier mot : elle compte à son actif de nombreuses applications vétérinaires

Modes d’emploi

  • Artémisinine administrée per os (comprimé), par voie rectale (suppositoire) ou par intramusculaire (suspension aqueuse ou huileuse).
  • Infusion de la plante entière, qu’elle soit sèche ou fraîche, ou à l’état pulvérisé. Attention cependant de ne jamais mettre en contact l’armoise annuelle avec de l’eau exagérément chaude, puisqu’une trop forte chaleur dégrade l’artémisinine en particulier. Pour éviter ce désagrément, si l’on doit réaliser un litre d’infusion, on fera bouillir uniquement les 4/5 auxquels on ajoutera 1/5 d’eau à température ambiante, l’idéal étant d’obtenir une eau à 80-85° C. Après quoi, l’on place la valeur d’une cuillerée à café de la plante coupée finement dans l’eau et on la fait infuser 10 à 15 mn à couvert (d’autres sources mentionnent que l’infusion avec une eau à 100° C est possible, et cela pour une durée n’excédant pas 7 mn). Une fois ce délai écoulé, l’on filtre, l’on exprime et l’on stocke cette infusion dans un thermos de capacité adaptée à la quantité infusée. Ainsi, l’on peut boire chaud en repartissant les doses à divers moments de la journée, idéalement toutes les trois à quatre heures, eu égard à la durée de vie de l’artémisinine dans le sang. Par exemple, deux heures après l’ingestion d’une tasse d’infusion d’armoise annuelle, on ne trouve plus que 40 % de l’artémisinine initialement contenue dans cette quantité, mais cinq heures plus tard, ce taux s’effondre à 0,80 % ! Il est donc impératif d’absorber les tasses de manière bien régulière. Par exemple, pour un litre d’infusion par jour, cinq tasses de 20 cl à 7h00, 10h00, 13h00, 16h00 et 19h00 (l’armoise annuelle pouvant entraver le sommeil, il n’est pas conseillé d’en faire une consommation trop tardive, sauf si, bien entendu, vous avez fait la remarque que cela n’engendrait pas chez vous ce type d’inconvénient).
  • Poudre : elle devra, elle aussi, être administrée de façon fractionnée durant la journée. On peut l’incorporer à un véhicule semi-liquide quelque peu diluant comme le miel, un yaourt, un smoothie, tout en respectant la même précaution : ne pas cuire cette poudre. On trouve aussi cette même poudre en gélule.
  • Teinture de la plante fraîche : elle se réalise comme n’importe quelle teinture : en plaçant une quantité de feuilles d’armoise annuelle dans un bocal propre. Ceci fait, on recouvre entièrement d’alcool, et on laisse macérer tout cela durant trois bonnes semaines à l’issue desquelles on passe, on filtre, on exprime bien. Sachez aussi que les feuilles utilisées en tisane peuvent subir le même sort afin de bien les « épuiser » de tous leurs principes actifs. Aussi, chaque jour, plutôt que de jeter au compost les feuilles à l’issue de la quotidienne séance d’infusion, pourquoi ne pas les ajouter à un bocal empli d’eau-de-vie pour les y faire macérer ? Au bout d’un certain laps de temps, cela permettra l’obtention d’une teinture-mère un peu particulière.
  • Cataplasme de feuilles fraîches : peu pratique, mieux vaut lui préférer la préparation suivante :
  • Pommade d’armoise annuelle : faire digérer au bain-marie 5 g de poudre d’armoise annuelle dans 100 g d’huile d’olive pendant une heure. Filtrer soigneusement et ajouter 10 à 15 g de cire d’abeille fondue. Mélanger bien.

Note : une cuillère à café rase de poudre d’armoise représente à peu près 1,50 g. Une cuillère à café bombée de feuilles sèches d’armoise équivaut à environ 2,50 g. Nous ne saurions trop vous recommander l’emploi d’une balance de précision.

FAQ

  • L’infusion d’armoise annuelle est bien trop amère pour que je puisse la boire. Que faire ? Vous avez trop forcé sur les doses et vous voilà maintenant propriétaire d’un breuvage imbuvable ? L’amertume, boutée hors de notre sphère gustative au large profit du doux et du sucré, peut se domestiquer en commençant par l’utilisation de plus infimes doses, que l’on augmentera petit à petit. Ajouter de l’eau claire permet de diluer un peu l’amertume d’une infusion. On l’absorbera mieux si on l’édulcore à la manière que l’on souhaite (sucre, stévia, miel, sirop d’agave, etc.).
  • Faut-il préférer l’infusion réalisée à base de feuilles ou de poudre ? Le thé d’armoise annuelle concocté avec les feuilles s’avère beaucoup plus riche en polyphénols que son homologue employant la poudre.
  • Quels sont les avantages de l’artémisinine sur les antipaludiques de type Nivaquine® ? Eh bien, introduite per os ou par intramusculaire, elle fait disparaître plus rapidement que la chloroquine le plasmodium responsable du paludisme. Par la rapidité de cette action, l’on évite généralement les complications comme le neuropaludisme. Aussi souveraine que la quinine dans le traitement des formes graves du paludisme, l’artémisinine est aussi très efficace face aux parasites chloroquinorésistants, mais aussi à ceux qui s’opposent à la quinine et à la méfloquine.
  • Est-il préférable d’opter pour l’artémisinine pure ou bien pour le thé d’armoise annuelle ? Dans le magasine Science & Vie de mars 2013, p. 40, on peut lire ceci : « Selon l’équipe de l’Université de Massachusetts (États-Unis), à doses égales de principes actifs, la poudre obtenue par séchage et broyage de la plante entière est plus efficace que l’extrait pour éliminer du sang le parasite responsable de l’infection » paludéenne. Cela tient à ce que : artémisinine seule < artémisinine + une multitude de composés plus ou moins actifs. Le totum l’emportera toujours sur la partie isolée, fut-elle la plus « active » de toutes (ou supposée telle). C’est un fait qui a été maintes fois observé. En plus de cela, la biodisponibilité de l’artémisinine présente dans les feuilles d’armoise annuelle lui permet d’être quarante fois plus rapidement distribuée par le sang périphérique que sous sa forme purifiée, accédant ainsi plus efficacement à de multiples organes (dont le foie, le cœur, les poumons et le cerveau). De plus, cette biodisponibilité est accrue par la présence de l’essence aromatique : celle-ci améliore la solubilité de l’artémisinine et en favorise le passage à travers la paroi intestinale. En général, le paludisme qui résiste à l’artémisinine seule cède à l’ingestion de la plante entière. Voici encore une dernière information qui va dans ce sens : en Afrique, l’on a constaté que A. annua et A. afra, une armoise africaine, possédaient une activité équivalente à l’égard du paludisme, bien que la seconde ne contienne pas un gramme d’artémisinine ! D’où la nécessité de considérer la plante dans son intégralité. L’on s’en rend bien compte lorsqu’on compare les ACT (Artemisinin-based combination therapy) et la tisane d’armoise annuelle. Les premières ne permettent pas la disparation complète des parasites, la seconde assure la disparition de la charge parasitaire. Les premières soignent, la seconde fait mieux encore : elle guérit.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Culture : les graines de l’armoise annuelle sont si petites qu’elles demandent de la délicatesse et de la précision lors du semis. On peut tout d’abord les mélanger à une petite quantité de sable dans un petit récipient du type boîte de conserve. Que l’on sème à l’intérieur ou à l’extérieur, il faut veiller à ce que l’étape de la pépinière se déroule au mieux, en préparant en premier lieu un mélange composé de terre du jardin (50 %) et de compost (50 %), le tout finement tamisé. On ratisse bien pour former une surface aussi lisse que possible sans pour autant tasser exagérément la terre. Puis l’on saupoudre les graines comme on le ferait de farine sur un plan de travail avant d’y étaler une pâte à pizza. Ceci fait, on vaporise de l’eau par le haut ou bien l’on arrose par le bas (dans le cas de semis en bac). Et ainsi fera-t-on tous le temps que durera la levée des graines. Si jamais les semis sont effectués en extérieur, il est souhaitable de protéger l’installation par un voilage. Si les semis sous serre ont lieu fin décembre par exemple, on peut avoir la chance de pouvoir repiquer les jeunes plants dans des pots individuels à la mi-février. Alors, il leur faudra le maximum de soleil, du moins celui qu’autorise la saison hivernale, et de l’eau en suffisance (arrosage au matin et au soir, tous les jours sans pour autant détremper la terre ; veillez à y prendre garde si jamais vous devez vous absenter), puisque cela participe bien évidemment de la qualité finale. Selon certaines sources, les plantes sont plus durables, plus résistantes et plus aromatiques lorsqu’elles sont cultivées dans un sol sec et pauvre. La multiplication végétative peut emprunter les voies du bouturage et du marcottage, mais ce sont là des méthodes plus volontiers applicables à la vivace armoise africaine que l’on soumet à ces deux pratiques qui ont surtout l’avantage de fabriquer de parfaits clones d’une plante choisie au préalable pour sa force et sa vigueur.
  • Récolte et séchage : comme l’on ne recherche pas à cueillir l’armoise annuelle pour son huile essentielle, on récoltera cette plante tout juste avant le début de sa floraison, à la formation des boutons floraux, soit à un stade végétatif durant lequel le taux d’artémisinine est au plus haut. La récolte en tant que tel est fort simple. Il suffit de tailler la tige de la plante à sa base (d’un coup de machette comme l’on fait en Afrique). Puis l’on monde la plante, c’est-à-dire qu’on l’ébarbe tout d’abord des feuilles jaunies et/ou brunies qu’elle porte dans les étages inférieurs, ainsi que celles qui sont abîmées, piquées ou flétries. Ceci fait, on brise les ramilles portant les feuilles tout le long de l’axe de la tige, que l’on rejette par après. Ensuite, avec les feuilles ainsi détachées, l’on forme de petits paquets, à la manière d’une botte d’asperge. Qu’on les tienne fermement d’une main et qu’on les tranche de l’autre d’un coup de couteau tous les 2 à 3 cm. Puis l’on dispose ce « hachis » d’armoise sur une surface assez grande, obligatoirement située dans une zone abritée des rayons du soleil, suffisamment aérée et au sec. On laisse sécher le tout ainsi, ce qui lui prend généralement moins de trois jours (le séchage des armoises est rapide : l’armoise vulgaire que j’ai récoltée il y a peu de temps a mis moins de quarante-huit heures pour être parfaitement séchée). Voilà, tout cela n’a rien de bien compliqué, récolte et séchage de l’armoise annuelle imitant ceux de la sauge et de la menthe. Dès que les feuilles d’armoise annuelle sont bien sèches, on peut les stocker dans des boîtes métalliques, des bocaux en verre, des sacs en papier (style kraft, mais non ceux avec revêtement intérieur plastifié, afin d’éviter que la plante ne fermente), etc., à la condition de les garder de la lumière directe du soleil et de l’humidité. Cette conservation, de même que la période de récolte et la façon d’opérer lors du séchage, garantit la parfaite qualité de la matière médicale et de ses principes actifs : les feuilles sèches d’armoise annuelle, d’une belle couleur vert foncé soutenu, ne doivent pas adopter de teintes grisâtres ni brunâtres. A l’ouverture d’un sachet, les papilles olfactives doivent être accueillies par une chlorophyllienne odeur de foin très aromatique.
  • Associations : – Concernant la maladie de Lyme, il est fréquent de conseiller une association armoise/cardère (Dipsacus sylvestris), plante dont Wolf-Dieter Storl a fait la promotion à travers un ouvrage initialement paru en 2012. Des posologies proposent 5 g d’armoise annuelle par jour pendant quatre semaines, suivies d’une période de quatre à huit semaines durant laquelle on abaisse la dose à 1,25 g par jour. – Concernant le paludisme et le cancer, on associe souvent l’armoise annuelle au moringa (Moringa oleifera), car ce dernier inhibe la dégradation enzymatique de l’artémisinine : sa durée de vie dans l’organisme s’en trouve donc augmentée. On peut envisager 1,50 g de poudre/feuilles d’armoise par jour, à laquelle on ajoute la même quantité de poudre/feuilles de moringa. Par le biais de l’infusion, sachant que sa durée excède pour le moringa celle de l’armoise annuelle de 15 mn, il importe de réaliser l’infusion de moringa en premier, puis celle d’armoise au bout d’un quart d’heure, puis d’attendre pendant une durée équivalente avant de filtrer et de réunir les deux infusions en une seule. Il apparaît possible de placer armoise et moringa dans la même théière et de faire infuser le tout pendant une demi-heure, mais j’ignore ce que cela peut avoir comme conséquence sur la qualité de l’infusion finale (une demi-heure, n’est-ce pas excessif pour l’armoise annuelle ?). – L’artésunate, « dérivé semi-synthétique du groupe de l’artémisinine », est parfois uni à la méfloquine afin d’en potentialiser les effets. Mais ce mariage est battu en brèche depuis que l’on a remarqué les graves effets secondaires de ce médicament qui, malgré tout, fait encore partie de la liste des médicaments dits essentiels selon l’OMS (et ce malgré les résistances multiples du plasmodium à cette molécule).
  • L’armoise annuelle peut être recommandée chez l’enfant : en ce cas, il suffit de diviser les doses par deux. La femme enceinte peut également absorber sans risque l’armoise annuelle, ainsi fait-elle bénéficier l’enfant qu’elle porte d’une protection face au paludisme.
  • Bien qu’appartenant au clan des Astéracées réputé pour le nombre de plantes potentiellement allergisantes qu’il comporte, l’armoise annuelle n’a pas été signalée comme étant fortement marquée par cet inconvénient.
  • Autres espèces : trop nombreuses pour être citées ici, rappelons tout premièrement l’identité de celles qui ont déjà été étudiées sur le blog : l’armoise commune (A. vulgaris), l’absinthe (A. absinthium), l’aurone mâle (A. abrotanum) et l’estragon (A. dracunculus). Ajoutons-en quelques-unes moins connues : le semen contra (A. cina), puissant anthelminthique de l’ancienne pharmacopée, l’armoise japonaise (A. princeps), l’armoise d’Afrique (A. afra), l’armoise chevelue (A. capillaris), dont l’huile essentielle possède des effets très intéressants sur les lésions hépatiques, enfin l’armoise chinoise (A. argyi). Cette dernière, bien qu’elle ne contienne pas d’artémisinine, est donnée par la médecine traditionnelle chinoise comme un antipaludéen efficace. L’usage de ses feuilles piquantes et amères facilite la circulation de l’énergie et du sang dans l’organisme, élimine le froid et l’humidité, stoppe les hémorragies et réchauffe le méridien du Foie. On l’emploie face aux affections gastro-intestinales (diarrhée, vomissement de sang, présence de sang dans les selles), les perturbations gynécologiques (leucorrhée, règles irrégulières, métrorragie) et les affections cutanées (verrue, abcès, furoncle).

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  1. Jean Chevalier & Alain Gheerbrant, Dictionnaire des symboles, p. 77.
  2. Jean-Marie Pelt, Les nouveaux remèdes naturels, p. 76.
  3. Quelques rappels de ce que nous avons pu écrire au printemps concernant cet autre grand antipaludéen qu’est le quinquina s’imposent ici. Le paludisme résulte de la piqûre d’un moustique, l’anophèle, dont seules piquent les femelles, frayant le passage à un petit parasite, Plasmodium falciparum, qui gagne rapidement le foie afin de s’y multiplier. Ceci fait, il colonise les globules rouges qu’il finit par détruire, carençant par-là gravement l’individu infecté.
  4. Barbara Simonsohn, L’armoise, p. 72.

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La petite inule (Inula graveolens)

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Synonymes : inule odorante, herbe aux mouches.

Les pathologies respiratoires, cutanées et immunitaires liées intimement à un dysfonctionnement du méridien du Poumon, on les connaît. Grâce à l’huile essentielle de petite inule, on peut les endiguer, en particulier les premières, en exagérant par exemple la sécrétion de mucus par les cellules chargées de cette mission. Pourquoi ? Afin d’y piéger les particules étrangères et les corps pathogènes, tandis que les cellules ciliées permettent l’évacuation au dehors des poumons de ce bouillon de culture.

En médecine traditionnelle chinoise, le méridien du Poumon est régi par l’élément Métal. C’est un élément auquel sont liés le nez comme organe, la peau comme tissu organique, Vénus comme planète et le cuivre comme métal. Le Métal, c’est l’armure, la côte de mailles, autant de protections parfois bien utiles contre les agressions, réelles ou supposées, en provenance de l’extérieur : les virus et les bactéries sont de celles-là. C’est pourquoi l’élément Métal, par le biais du méridien du Poumon, est censé entrer en action lorsqu’il est impératif de gérer d’éventuelles intrusions, ce en quoi le seconde l’autre méridien Métal, celui du Gros intestin duquel dépend la bonne marche du système immunitaire, espèce de dragon, féroce gardien qui protège notre temple intérieur, ne tolérant que les énergies vitales contrôlées et transsubstantiées. Qu’imaginez-vous qu’il se produira si telle ou telle puissance soporeuse venait l’endormir ? Qui surveillerait correctement la porte d’entrée en interdisant l’accès à l’enceinte sacrée aux forces impures et maléfiques ? Le Poumon, entre autres, dont les forces sont le flegme et l’intégrité, et les faiblesses la tristesse et l’arrogance. Mais pourquoi donc le méridien du Poumon s’affaiblirait-il si le système immunitaire joue correctement son rôle ? Eh bien, parce qu’aux rangs des agents malfaisants, on n’y trouve pas que des microbes. Si l’on sait que le poumon est une porte qui ne saurait laisser entrer tout et n’importe quoi, il appert cependant que d’autres types d’agressions peuvent venir chambouler l’impavide et monumentale quiétude intérieure de chacun de nous. L’action combinée des cellules à mucus et des cellules ciliées a pour but de protéger les alvéoles pulmonaires, puisque les intrus, ainsi faits prisonniers, ne peuvent plus parcourir les bronchioles qui y conduisent. C’était moins une ! Mais il est inutile de s’inquiéter outre mesure puisque les indésirables ont été reconduits aux frontières d’un monde dans lequel ils n’auraient jamais dû pénétrer, puisque beaucoup d’entre eux y ont laissé la vie. Pourtant, s’ils sont auparavant parvenus jusqu’à cette barrière muqueuse, ultime bastion mis en place in extremis, il faut tout de même s’interroger : comment se fait-il que des agents pathogènes aient pu pénétrer si avant au sein de notre intimité ? Des barrières qui d’habitude fonctionnent ne se sont pas actionnées parce qu’elles en ont été empêchées. Nous avons, malgré nous, préparer le terrain à la défaite. Quels sont les vécus et les situations psychiques et émotionnelles que nous avons endurés et auxquels nous n’avons pas porté toute l’attention qu’ils méritaient ? Quelles sont, d’ailleurs, les circonstances à même d’endommager le bon fonctionnement du méridien du Poumon, au point de ne plus pouvoir lui laisser correctement jouer le rôle de sas ? En voici quelques-unes, les principales :

  • Éprouver des difficultés à se protéger du monde extérieur par incapacité à poser ses limites face aux tentatives d’intrusion (physique ou symbolique) de son territoire personnel, ce qui peut se traduire par des situations où l’on se fait marcher sur les pieds, incapable de résister à l’ingérence et à la tendance envahissante d’un importun.
  • Se sentir dès lors incapable de défendre la place que l’on occupe, d’assurer à la surface vitale sa taille nécessaire, subir l’infestation de son habitation, qu’elle soit sa propre maison ou bien son corps, qui n’est autre qu’une maison ambulante.
  • La persistance des troubles précédents peut mener au découragement, au renoncement, à l’abandon de toute velléité de volonté, et tout cela par manque de « souffle » dont le méridien du Poumon est le maître.

Voici donc ce qui peut confiner à la tristesse et au chagrin, au repliement sur soi. Que faut-il donc faire pour échapper à une telle situation ? Mercure, maître de la porte du souffle, c’est-à-dire du chakra de la gorge, peut ainsi agir : comme nous l’avons écrit la semaine dernière, il enlève la belle Hélène pour la placer à l’isolement sur une île déserte : afin qu’elle ne soit pas infectée par le « virus » Pâris, Hermès lui impose la stérilité de l’île, parce qu’elle « serait le refuge, où la conscience et la volonté s’unissent, pour échapper aux assauts de l’inconscient »1. Ainsi fait-il afin de permettre à Hélène de « séparer des choses pour ne plus se confondre avec elles et prendre des distances avec soi-même »2. Il est difficile d’accorder au dieu du mystère et de l’hermétisme une juste raison d’avoir agi comme il l’a fait, d’autant plus qu’Hélène n’a pas été que l’objet de la seule convoitise de Pâris !… Cependant, il est clair que le processus mercurien cherche avant tout à nous « détourner des séductions de l’enténébrante subjectivité […]. Face à la double pression des pulsions intérieures et des sollicitations extérieures, il est le meilleur agent d’adaptation à la vie »3. Passage obligatoire bien nécessaire si l’on ne souhaite pas que continuent de couler les larmes, celles-là même à l’origine de la naissance de l’inule, « redoutable guerrière au sabre tranchant, guérisseuse aux vertus sans pareilles. Inule campane, purgatoire des plaies trop brutales, vulnéraire des âmes endeuillées »4 fait cesser la souffrance qui harcèle la respiration, et fait retrouver à l’homme son souffle.

Autrefois, l’on pensait que, pendue au cou, la fleur d’inule protégeait des ensorcellements : l’on ne croyait pas si bien dire ! En effet, « pendue au cou », cela signifie que la fleur vient se placer juste au-dessus d’un chakra avec lequel l’inule entretient plus qu’une affinité, en sus de Vishuddha : il s’agit bien évidemment d’Anahata, le chakra du cœur. A la manière de l’ambre, la petite inule en sympathie avec le cœur permet de libérer les émotions bloquées, de retrouver la joie, tout en apaisant l’émoi du cœur en instaurant une sensation de cocooning ayant pour effet d’amender le cœur de la froideur dans laquelle il se trouve depuis trop longtemps plongé. En le réchauffant doucement au souffle parfumé de l’haleine d’Hélène, l’inule fait « surgir le courage moral et vient en aide à ceux qui ont peur de reconnaître leurs capacités » et à se faire, à nouveau, confiance. L’inule, malgré la couleur verte, le cuivre et la planète Vénus, ça n’est pas tant fleur d’Aphrodite, mais l’amour et la beauté d’une Bona Dea envisagée dans une dimension tout ce qu’il y a de plus cordial, distillées sans arrière-pensée.

L’inule odorante s’apparente fort à la grande aunée, qu’elle imite par sa robustesse mais en un plus petit modèle, puisque cette inule n’atteint guère qu’1,50 m de hauteur. De sa racine se dégage un fort parfum aromatique et balsamique (on peut faire de cette partie souterraine les mêmes usages qu’avec Inula helenium). Le long d’une tige solide, nous voyons, de bas en haut, plusieurs étages foliaires : d’un point de vue radical, les feuilles grandes et ovales, sont un peu obtuses et rétrécies en pétiole comme celles de la grande aunée. Plus haut, les supérieures, ovales et lancéolées, sont aussi amplexicaules, enserrant la tige pour n’en pas tomber, penserait-on… L’ensemble du feuillage de la petite inule, de couleur vert pâle, est rugueux sur les faces supérieures, vert-de-gris et couvert de poils blanchâtres au revers. Quant à la floraison, brève et intense en fin d’été, elle s’exprime au travers de capitules tout semblables à ceux de la grande aunée : fleurons centraux jaune d’or et fines fleurs ligulées périphériques forment de petits soleils.

Hôte des sols pauvres du midi de l’Europe (péninsules ibérique et balkanique, Italie, territoires de l’ex Yougoslavie) et du nord de l’Afrique (Maroc, Algérie et Tunisie), la petite inule se croise aussi en Provence et en Corse. Elle se plaît sur des terrains vagues où elle passe inaperçue, en bordure de chemin où l’on ne prête pas attention à elle…

L’inule odorante en aromathérapie

Son aire de répartition (sud de l’Europe, nord de l’Afrique), la faiblesse du rendement en huile essentielle et la cherté de cette dernière (dans le commerce de détail, il faut compter 40 € les 5 ml en moyenne), expliquent le rôle très périphérique de l’huile essentielle d’inule odorante en aromathérapie, à l’instar de quelques autres comme celles de tanaisie bleue ou encore d’achillée millefeuille.

Le classique procédé de distillation à la vapeur d’eau basse pression ne permet guère que d’extraire une fraction aromatique qui n’excède pas 0,10 % la plupart du temps. Cela signifie qu’une tonne de plante fraîche est nécessaire pour produire un tout petit kilogramme d’huile essentielle de petite inule ! A la sortie de l’alambic, un liquide limpide et mobile de couleur vert pâle, vert jaunâtre voire jaune orangé surnage à la surface de l’hydrolat. On peut lire ici ou là que l’huile essentielle d’inule odorante peut arborer une magnifique couleur émeraude. Si la vôtre ne l’est pas, inutile de crier au scandale et/ou à la fraude, non seulement parce que je crois que cette caractéristique ne concerne que l’huile essentielle de grande aunée et que tout cela m’a l’air d’être pas moins qu’une arlésienne : en effet, on explique que cette couleur proviendrait du fait de distiller l’inule dans un alambic en cuivre. Une réaction chimique particulière serait à l’origine de cette colorisation. Mais, aujourd’hui, qui donc distille dans ces vieux alambics en cuivre, qui plus est de l’inule odorante ?

Assez lourde, l’huile essentielle de petite inule possède une densité égale à 0,97. Son odeur aromatique passe pour un peu résineuse, fraîche et herbacée, douce et crémeuse, avec, toujours, ce petit quelque chose « camphré », tout comme avec sa cousine grande aunée. Sauf que, bien entendu, de camphre, elle n’en contient pas : aucune trace de bornéone dans cette huile essentielle (ou bien dans des proportions si insignifiantes – 0,15 % – que cela ne vaut même pas la peine de s’y attarder). En revanche, l’on y voit du bornéol et son estérification, l’acétate de bornyle, comme l’exposent les données chiffrées suivantes :

  • Esters : 55 % dont acétate de bornyle (49 %)
  • Monoterpénols : 26 % dont bornéol (20 %)
  • Monoterpènes : 8 % dont camphène (6 %), limonène (2 %)
  • Sesquiterpénols : 7,50 % dont T-cadinol (6 %)
  • Sesquiterpènes : 4 % dont β-caryophyllène (2 %)

Il est rarissime de constater de si fortes proportions de bornéol et d’acétate de bornyle dans la même huile essentielle. Souvent, on trouve soit l’un, soit l’autre, comme on peut le voir ci après :

  • Acétate de bornyle : sapin de Sibérie, épicéa, pin sylvestre, épinette noire, mélèze, romarin officinal, grande camomille, thym à feuilles de sarriette
  • Bornéol : tanaisie bleue, grande tanaisie, achillée millefeuille, grande camomille, serpolet, thym à feuille de sarriette

Une première plante les contient tous les deux, c’est la grande camomille (Tanacetum parthenium), mais pas dans les proportions que propose l’huile essentielle de petite inule (49 % et 20 % !). L’autre plante commune à ces deux listes, c’est le thym à feuilles de sarriette (Thymus satureoides), alias thym à bornéol pour la simple et bonne raison qu’on l’y trouve jusqu’à hauteur de 45 % (pour seulement 2 % d’acétate de bornyle). Cela ne signifie pas que l’on peut substituer à loisir l’une pour l’autre, mais cela me fait tiquer en raison de ce qu’on disait dans l’Antiquité à propos de l’inule : on lui avait donné le nom d’helenium/helenion, de même qu’à une sorte de thym, plante qui, sous le rapport botanique, n’a pas de relation directe avec la petite inule bien entendu. Pourtant, il y a 2000 ans environ, on a accordé à une astéracée et à une lamiacée que l’on réunit aujourd’hui pour des motifs biochimiques, le même nom, helenion. Sans doute qu’à l’époque, il fut accordé à cette inule et à ce thym parce qu’on leur avait constatés quelque chose de commun, bien qu’on puisse se demander quoi.

Propriétés thérapeutiques

  • Anti-infectieuse : antibactérienne, antivirale, antifongique
  • Immunomodulante, stimulante des cortico-surrénales
  • Expectorante très puissante, mucolytique, anticatarrhale, antitussive, décongestionnante des voies respiratoires
  • Digestive, cholérétique, cholagogue
  • Régulatrice et tonique cardiaque, hypotensive
  • Anti-inflammatoire
  • Antispasmodique
  • Antalgique
  • Sédative nerveuse, apaisante, rééquilibrante et harmonisante psychique, neurotonique, antidépressive

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère pulmonaire + ORL : bronchite, bronchite chronique, bronchiolite du nourrisson, rhume, rhinite, toux (grasse, quinteuse, spasmodique), asthme, laryngite, emphysème pulmonaire, trachéite, sinusite, otite, refroidissement, mucoviscidose
  • Troubles de la sphère cardiovasculaire : hypertension, fatigue et perturbation du rythme cardiaque, arythmie, tachycardie, extrasystole, palpitations
  • Troubles hépatopancréatiques
  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : inappétence, digestion lente, insuffisance biliaire, colite infectieuse
  • Troubles de la sphère génito-urinaire : vaginite, leucorrhée, cystite
  • Affections cutanées : acné, soins de la peau
  • Lombalgie

Modes d’emploi

  • Voie orale.
  • Voie cutanée (en massage et friction).
  • Voie rectale.
  • Inhalation, olfactions.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Huile essentielle inadaptée durant la grossesse, du moins lors des trois premiers mois. De même, la période d’allaitement n’est pas compatible avec l’absorption de cette huile essentielle.
  • D’un strict point de vue cutané, l’huile essentielle de petite inule est capable d’occasionner un phénomène allergique (typique chez les Astéracées). Par ailleurs, cette huile essentielle cause spécifiquement, lorsqu’elle n’est pas absorbée à justes doses, une crise d’élimination appelée choc à l’inule, se traduisant, lors de la remédiation d’une infection respiratoire, par une expectoration et un écoulement surabondants. A la manière de la réaction de Jarisch-Herxheimer, le choc à l’inule n’est pas grave en soi : par l’accroissement temporaire des symptômes, il reflète la bonne marche des opérations de guérison, ainsi que l’efficacité du produit utilisé pour lutter contre l’infection en question.

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  1. Jean Chevalier & Alain Gheerbrant, Dictionnaire des symboles, p. 520.
  2. Ibidem, p. 624.
  3. Ibidem.
  4. Michel Odoul & Elske Miles, La phyto-énergétique, p. 160.

© Books of Dante – 2021

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L’aunée officinale (Inula helenium)

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Synonymes : aunée commune, grande aunée, aulnée, inule aulnée, inule héléniaire, hélénine, hélénne, hélénium, alliaume, aillaume, soleil vivace, lionne, astre-de-chien, oeil-de-cheval, laser de Chiron, panacée de Chiron, plante à escarres, quinquina indigène, aromate germain (ou germanique), canada (?). Ceci dit, sachons que son nom vernaculaire le plus répandu me semble être enule campane (parfois transmué en enucampane et elecampane), c’est-à-dire de Campanie, une région italienne méridionale, et non « de campagne » ! ^.^

L’aunée est de ces plantes qu’on appelle aussi bien par son nom français usuel que par son nom latin francisé, en l’occurrence inule, venant un tout petit peu modifier l’Inula institué par Linné en 1753. Pour autant que cela soit là son principal nom, aunée n’est pas le plus connu des deux. Il faut dire qu’il ne renvoie à rien de bien glorieux, si l’on en juge par l’étymologie, qui, benoîtement, nous explique que l’aunée tire ce nom du fait de sa fréquentation des aulnaies (c’est-à-dire des bois d’aulnes) où elle se plaît plus que partout ailleurs. Parfois, l’on complexifie à tort l’étymologie, mais cette explication simpliste est parfaitement inacceptable. En effet, la réalité est davantage compliquée. Nous allons néanmoins la rendre accessible : aunée ne serait pas autre chose que la créature chimérique née de l’union du nom inula et de l’adjectif helenium. Ne me demandez pas comment cela s’est fait, je n’en ai strictement aucune idée : sans doute a-t-on découpé ces mots, mélangé leurs syllabes dans un chapeau, supprimé et rajouté des lettres, mis le tout dans un shaker et hop !… Non, ça n’est là qu’une bête plaisanterie qui n’a pas d’autre but que de détourner votre attention en direction de la suite ! Quitte de l’aunée ! Attachons-nous plutôt aux deux mamelles fondatrices que sont inula et helenium. Le premier de ces deux mots latins provient d’un verbe grec, hinaein, qui fait référence aux capacités purificatrices et évacuantes de l’aunée. Quant à helenium, il n’est pas trop difficile d’y reconnaître un prénom féminin dont on peut se demander ce qu’il vient fiche là. Pour cela, vous vous en doutez, il va falloir se farcir une explication à la hauteur de la tâche. En effet, qui est donc cette Hélène ? Plus facile d’identifier Vulcain dans le nom magique qu’on donnait il y a bien longtemps à l’aunée, à savoir gonos hephaistou (« semence d’Héphaïstos »). En quoi donc le mari d’Aphrodite peut-il bien nous donner un indice ? Eh bien, sachant qu’on accorde à l’aunée le patronage de Zeus son père, l’on se rapproche à petits pas de la solution, puisque cela tourne autour du dieu de l’Olympe, mais surtout au sujet de sa progéniture qu’il a nombreuse : en l’occurrence une Hélène, aussi femelle qu’Héphaïstos est mâle, aussi belle qu’il peut être effroyablement laid. Nous parlons bien évidemment d’Hélène de Sparte, fille de Zeus et de Léda. L’aunée prend place dans sa destinée peu après le jugement de Pâris : Aphrodite, en échange de la pomme de discorde, avait accordé au jeune homme le pouvoir de faire succomber à son charme la plus belle femme connue au monde. Son entêtement l’amena à ravir Hélène à son mari, Ménélas le roi de Sparte. Mais avant que d’y réussir, Hermès parvint à la soustraire à cette première tentative : il l’enleva et la déposa sur une île déserte de la côte orientale de l’Attique. En pleurs, la pauvre Hélène répandit des larmes qui, en touchant le sol, donnèrent naissance à cette plante – l’aunée – qu’on appela helenium en la circonstance. (A cette île d’Hélène, on a donné le nom de Makronissos. Faisant partie des Cyclades, elle est aujourd’hui inhabitée.) Il existe bien des variations du mythe unissant Hélène à l’aunée, parfois de façon si absurde qu’on ne semble pas se rendre compte de l’invraisemblance du propos : la plante serait née de ce que Hélène aurait versé une larme au moment de l’enlèvement de Pâris, alors qu’elle était justement en train de cueillir cette même plante (nœud au cerveau ; sic). Dire, comme Pline, qu’elle en tenait un bouquet ou simplement une fleur à la main lors de l’enlèvement était bien suffisant et surtout parfaitement logique, sans avoir besoin de tomber dans une ânerie plus grosse qu’une maison. L’on raconte encore qu’Hélène aurait été la première à mettre en usage cette plante contre les morsures de serpents. Mais cela, c’est ce que disaient les Anciens, Dioscoride par exemple. Bref, encore et toujours cette phytogonie dont l’objectif cherche avant tout à mieux (s’)expliquer le monde végétal. En effet, « dans tous les mythes, les propriétés prêtées à l’helenium font référence de façon plus ou moins explicite à la beauté légendaire de l’héroïne et à la guérison des morsures de serpents »1. C’est, peu ou prou, ce qu’écrit Pline dans l’Histoire naturelle au sujet de l’helenium, plante qui « passe pour favorable à la beauté et pour conserver intact chez les femmes la peau du visage aussi bien que du reste du corps […]. On prend aussi la racine dans du vin contre les blessures causées par les serpents ». La plante d’Hélène serait donc une « herbe aux blessures », en plus d’être fréquemment présentée comme liée à la faculté de protéger des morsures de serpents, à défaut de les guérir. L’étymologie semble vouloir apporter une preuve de cela : helenium proviendrait selon certaines sources du latin vulnus, terme faisant clairement référence au soi-disant propriétés vulnéraires de l’aunée.

Aujourd’hui, si l’on est d’accord pour affirmer sans risque de trop d’erreurs que l’helenium des Anciens porte ce nom en rapport à Hélène de Sparte, la naïveté porterait à croire qu’il n’existe derrière ce nom qu’une seule et même plante. Or ce n’est pas le cas : on y imagine bien la grande aunée, mais aussi d’autres plantes fort différentes, comme par exemple une sorte de serpolet (Thymus hirsutus) ou encore l’ivette musquée, etc. Un autre problème se profile : s’il s’avère que l’inula décrite par le poète Horace est bel et bien l’aunée, chez bien des botanistes et naturalistes de l’Antiquité, l’on peut dire que la confusion est reine. Par exemple, Théophraste, selon une mode qui n’était pas rare à son époque, distinguait une inule mâle d’une autre femelle. D’après les descriptions accordées, la première pourrait être Inula viscosa, la seconde Inula graveolens. D’un autre bord, si l’helenion de Dioscoride semble bien être une aunée indifférenciée, qu’en est-il de l’helenion de Théophraste et des hippocratiques ? (Rappelons qu’à la naissance de Dioscoride trois siècles se sont écoulés depuis le décès de Théophraste, soit environ une durée identique qui sépare ce moment où nous parlons du décès de – prenons Pierre Pomet. A la lecture de l’unique ouvrage du droguiste parisien, eh bien on se rend compte qu’il n’écrit pas exactement comme nous. L’on peut donc émettre l’hypothèse qu’au temps de Dioscoride, les choses avaient elles aussi quelque peu évolué.) Ainsi, grande question : parce que ces plantes portent le même nom, cela en ferait des plantes identiques, du moins semblables ? Pour répondre à cette judicieuse interrogation, je décide ici de faire appel à un article de L’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert. Voici ce que l’on peut y lire à l’article « helenium » : « Il est bien étrange que Théophraste et Dioscoride, tous deux Grecs, aient nommé helenium des plantes entièrement différentes. Théophraste met son helenium au rang des herbes dont on faisait des couronnes ou des bouquets, et cet auteur remarque qu’elle approchait du serpolet. Dioscoride, au contraire, donne à son helenium une racine d’odeur aromatique, et des feuilles semblables à celles de notre bouillon-blanc ; de sorte que par-là sa description convient du moins à notre aunée pour la racine, et pour les feuilles, qui sont molles, velues en dessous, larges dans le milieu, et pointues à l’extrémité. Je crois volontiers que l’inula d’Horace peut être l’aunée des modernes ; mais, dira-t-on, la racine de l’aunée des modernes est amère, et Horace appelle la sienne aigre […]. La raison de cette différence viendrait de ce que ce poète parle de l’aunée préparée, ou confite avec du vinaigre et d’autres ingrédients, de la manière apparemment que Columelle l’enseigne […]. Pour ce qui regarde Pline, il a rejeté dans sa description de l’helenium celle de Dioscoride, a emprunté la sienne de Théophraste, et autres auteurs grecs, et en même temps il a adopté les vertus et les qualités que Dioscoride donne à la plante qu’il décrit sous le nom d’helenium ; ainsi faisant erreurs sur erreurs, il a encore donné lieu à plusieurs autres de les renouveler après lui. Il importe de se ressouvenir dans l’occasion de cette remarque critique, car elle peut être utile plus d’une fois »2. Ainsi, lorsque Pline indique, dans son Histoire Naturelle, que « l’aunée est surtout très fameuse contre les faiblesses d’estomac », il n’y a pas lieu de se méfier des paroles du naturaliste romain, quand l’on connaît les exactes propriétés thérapeutiques de l’aunée. D’autant qu’il ajoute, en guise de lettre de recommandation, que celle plante demeure fort célèbre « parce que la fille d’Auguste, Julia, en prenait tous les jours ». Est-ce que tout cela est bien pertinent ? Tout à l’inverse, si les hippocratiques parlent bien d’aunée, nous pouvons affirmer qu’ils la recommandaient dans les affections des voies respiratoires, urinaires et gynécologiques. Parachevons ce portrait avec ce que raconte Dioscoride de l’aunée : selon lui, l’helenion permet de guérir la toux et l’asthme, et de débarrasser les poumons des humeurs qui les encombrent. Il la donne comme échauffante, diurétique et stomachique, indique ses bons offices en cas de crachements de sang, de sciatique, de ventosité, de spasmes et de fracture.

En 512 de notre ère, l’on vit paraître pour la première fois une représentation picturale fidèle de l’aunée dans un manuscrit byzantin de la Materia medica de Dioscoride : à sa seule vue, nul doute que les nombreuses erreurs commises par Pline auront été dépassées.

L’aunée du « Dioscoride de Vienne ».
L’inule de l’Herbarius Moguntinus (1484). Plus naïve, bien qu’elle soit plus tardive que l’illustration précédente.

Au Moyen âge, un dicton avance que « l’aunée entretient la vie des esprits », ce qui, ma foi, demeure pour moi du domaine du mystère. Je me suis laissé dire que cela pouvait, peut-être, avoir quelque rapport avec la notion d’esprits animaux que l’on maîtrisait parfaitement encore à cette époque. Les esprits animaux (non, aucun rapport avec les totems !), c’est une façon de désigner le « prāna », le souffle vital supra humain inhérent à toute velléité d’existence, ce qui fait que – agent de liaison puissant – le corps, l’âme et l’esprit tiennent ensemble. Or, donc, l’aunée n’est-elle pas une plante de vie ? Cela, chère lectrice, cher lecteur, tu n’en sais encore rien, mais cela te sautera aux yeux à la lecture de la seconde partie du présent article. Tout ce que je puis maintenant te dire, c’est que l’aunée n’échappe à aucun des grands thérapeutes médiévaux. Commençons tout d’abord par Macer Floridus : selon lui l’enula est réputée comme emménagogue quand elle est absorbée en décoction. De plus, elle est diurétique, elle relâche le ventre, calme les douleurs de la sciatique et de la néphralgie, apaise la toux et l’orthopnée. Bref, du Dioscoride tout mâché et recraché. Du côté de Salerne, on compose des vers à la gloire de la grande aunée : « Aux entrailles, l’aulnée est saine et bienfaisante : à bien des maux elle a remédié. » Précisons au passage que pour les Anciens, la poésie n’a pas pour seule fonction de faire joli, c’est aussi un excellent moyen mnémotechnique ;-) Plus au nord, on retrouve l’aunée entre les mains expertes de Hildegarde qui lui attribue Alant comme nom. A l’heure actuelle, la grande aunée porte le nom allemand d’echter alant (c’est aussi un mot gallo qui veut dire « bien portant, vif, dynamique », autant de bons points pour l’aunée ; c’est aussi à ce nom que ceux de différentes molécules contenues dans la racine d’aunée ont emprunté les leurs : l’alantol, l’alantolactone et l’isoalantolactone). Chaude et sèche, l’aunée de Hildegarde remédie aux problèmes respiratoires, aux plaies , aux démangeaisons cutanées, chasserait la migraine et éclaircirait la vue. Mais attention toutefois « si on en prenait ainsi trop souvent, sa force pourrait faire du mal »3, ce qui semble être une préfiguration de ce que l’on appelle aujourd’hui le « choc à l’inule » et dont Pierre Franchomme a été l’un des premiers à parler, si je ne m’abuse.

Au Moyen âge, outre que le vin d’aunée conserve une grande réputation, des praticiens plus tardifs dont Albert le Grand (1200-1280) et Bartholomeus de Glanvilla (XIVe siècle) surent tirer parti de l’aunée dans plusieurs manifestations morbifiques dont diverses affections pulmonaires (asthme, bronchite, coqueluche) et cutanées avant tout, ce qui dessine parfaitement le profil thérapeutique de l’aunée, que les auteurs de la Renaissance (Matthiole, Bauhin, Bock…) se firent un honneur de perpétuer. A la suite de quoi sa popularité fut loin de faiblir, puisque, de siècle en siècle, elle fut étayée et renforcée par la pratique et la réflexion de nombreux auteurs : Nicolas Lémery, Pierre Pomet, Jean-Baptiste Chomel, Louis Desbois de Rochefort, Joseph Roques, François-Joseph Cazin, etc. affirment ou réaffirment, élaborent, conçoivent, imaginent, enfin procèdent à toutes actions qui montreraient, d’une manière ou d’une autre, que l’aunée est une respectable grande dame. Et on lira noir sur blanc, bien plus tard, toute l’utilité dont l’aunée peut se prévaloir en thérapeutique. Par exemple, au XXe siècle, Jean Valnet débute la notice qu’il lui consacre par cette phrase : « Une des plantes les plus précieuses ». Alexandre Yersin, le « découvreur » du bacille de la peste, en remarqua les propriétés évidemment antibactériennes, tandis que le médecin italien Carlo Inverna n’hésita pas à considérer, dans les années 1930, l’aunée comme un spécifique de la tuberculose pulmonaire, après qu’il fut remarqué que cette plante agissait aussi face à un autre bacille en l’inhibant, le bacille de Koch. Tout cela explique que, fort plébiscitée, l’aunée entra dans une kyrielle de préparations pharmaceutiques à travers les âges (opiat de Salomon de Joubert, catholicon double de Fernel, onguent martiatum, looch pectoral, sirop hydragogue de Charas, diabotanum de Blondel, emplâtre de Vigo, sirop d’armoise composé, etc.).

Très grande plante vivace originaire du sud-est de l’Europe ainsi que de la frange occidentale de l’Asie, l’aunée peut effectivement se percher à pas loin de trois mètres de haut ! C’est qu’il faut un sacré système racinaire pour maintenir ses fortes tiges velues : en effet, d’apparence rhizomateuse, la racine d’aunée peut atteindre 5 cm d’épaisseur. Grosse et charnue – c’est bien nécessaire pour ancrer l’aunée à la terre –, cette masse racinaire adopte une teinte brun rouge roussâtre à l’extérieur, blanc jaunâtre quand on vient à la rompre.

Le gigantisme de l’aunée s’applique aussi aux feuilles, les inférieures en particulier : de l’extrémité de leur pointe jusqu’au point d’attache sur la tige, on mesure parfois 80 cm ! Longuement pétiolées (ce qui est une illusion : la feuille est resserrée à la manière d’une canule), ces feuilles de forme plus ou moins ovale et lancéolée, sont un peu dentées, et ondulées à leur surface. Sur le dessus, elles affichent un beau vert ridé, sur leur face inférieure une texture duveteuse qui les fait passer pour quelque peu grisâtres. Quant aux plus hautes feuilles, beaucoup plus petites, étroites et cordiformes, elles sont sessiles et légèrement amplexicaules (c’est-à-dire qu’elles engainent la tige, mais pas totalement dans leur cas). En été (de mai à septembre, plus justement), comme il sied aux Astéracées, l’aunée rameuse dans ses hauteurs, développe de grands capitules, étoiles solitaires de 6 à 8 cm de diamètre : au centre se trouvent des tubes jaunes hermaphrodites qu’enserrent de nombreuses et longues fleurs ligulées femelles.

En France, où l’aunée s’est finalement naturalisée, on la trouve sur des sols humides assez ombragés, surtout s’ils sont à dominante marneuse et siliceuse. Elle est pourtant peu fréquente et très localisée. Par exemple, inexistante en Provence et dans les Pyrénées, on la croise quelquefois dans nord et l’est du pays. Partout ailleurs, on peut la dire assez (ce qui est relatif) fréquente, surtout à l’abord des villages, souvent près d’anciennes habitations (ce qui peut laisser suspecter des cultures abandonnées). Autrefois cantonnée aux jardins botaniques et monacaux, elle a pu s’en échapper pour frayer à l’abord des cultures, à la lisière des forêts (sans jamais y mettre le nez), dans les haies, fossés et prairies, pourvu que ces lieux soient humides suffisamment.

L’aunée officinale en phytothérapie

Cette plante a beau s’ingénier à placer ses fleurs à hauteur de regard d’homme, et même plus haut (je souris à l’évocation de la taille du vase dans lequel Hélène envisageait de plonger les tiges d’aunée qu’elle était en train de cueillir au moment de son rapt…), c’est à ses pieds qu’il faut chercher la matière médicale que l’homme s’est toujours entiché à déterrer, pour la découper, disséquer, étudier sous toutes les coutures, etc. : une belle et grosse racine à l’avenant des parties aériennes (pour garder la tête sur les épaules, mieux avoir des semelles plombées). Cette racine, d’odeur forte et pénétrante à l’état frais (un arôme de banane (?) ai-je écrit naguère), possède une saveur un peu âcre et amère, aromatique et piquante lorsqu’on la mâche durant un moment. D’aucuns l’ont trouvée agréable au goût, dans lequel on prétend déceler parfois une touche camphrée qu’il va falloir définitivement mettre en bière : autrefois, l’on disait que la racine d’aunée contenait un camphre qui lui était spécifique, l’hélénine. Or, de camphre, je n’en connais qu’un seul, c’est le bornéone. Alors, c’est vrai que « ça » sent un peu le camphre, mais de la même manière que l’on pourrait dire que « ça » sniffe un peu le menthol ou l’eucalyptol (ce qui n’est pas faux, mais n’est pas vrai non plus !). « Ça » sent tout comme, même si l’on sait bien que ce n’est pas exactement le cas. En revanche, une fois sèche et conservée dans de bonnes conditions, la racine d’aunée exhale un suave parfum d’iris ou de violette, et conserve toujours une saveur épicée, celle-là même qui lui a fait mériter ce surnom d’aromate germain.

Avant de filer dans le détail, nous allons tout d’abord nous attarder sur la plus grosse des évidences : du nom latin de l’aunée – inula – Thomas Thomson a forgé en 1811 le nom d’une substance qu’isola Valentin Rose en 1804, l’inuline. Elle n’est sans doute pas le plus actif des principes qu’on trouve dans l’aunée, mais elle s’y présente surtout massivement (jusqu’à 45 % du poids de la racine), puisqu’elle constitue une substance de stockage énergétique que la plante emmagasine pour plus tard : c’est son caractère « fourmi ». D’autres astéracées font de même : topinambour (90 %), chicorée (55 à 80 %), grande bardane (50 à 70 %), dahlia (40 à 60 %), pissenlit (40 %), arnica (5 %), etc. Glucoside (polysaccharide) ayant une composition proche de celle de l’amidon, l’inuline n’en est pourtant pas, puisque cette fécule particulière ne forme pas une sorte de gelée mucilagineuse au contact de l’eau, ni ne bleuit à celui de l’iode. L’inuline, qui confère sa saveur douce au topinambour et au fond d’artichaut, « n’est pas digérée mais utilisée par les bactéries intestinales comme source d’énergie. La fermentation bactérienne qui en résulte va avoir plusieurs conséquences. Elle produit des acides gras à courte chaîne qui augmentent l’acidité du milieu intestinal et, par la même occasion, la solubilité du fer ; la fermentation de l’inuline active la multiplication des cellules de la paroi intestinale et augmente ainsi la surface d’absorption ; elle active aussi le gène responsable de la synthèse des transporteurs nécessaires à l’entrée du fer dans les cellules intestinales »4. Ainsi, l’inuline, favorisant l’assimilation du fer organique, est-elle tout indiquée pour lutter contre l’anémie, d’autant qu’elle promeut les bactéries intestinales bénéfiques à l’organisme. Chez les Anciens, l’on avait déjà remarqué ce fait, non explicité alors, mais qui recherchait, empiriquement, à administrer conjointement l’aunée avec le fer. Ainsi, Desbois de Rochefort, auquel fit suite Cazin : « Je donne, dit-il, l’infusion aqueuse coupée avec autant d’eau de clous rouillés »5. Mais refrénons-nous, nous empiétons sur les deux paragraphes qui vont suivre tout à l’heure. Plutôt, poursuivons l’inventaire des substances dignes de notre intérêt phytothérapeutique. J’ai recensé quelques sels minéraux (calcium, potassium, magnésium, soufre…), une résine qui donne son âcreté à la racine d’aunée, de l’albumine, une gomme, mais surtout :

  • Des stérols : β-sitostérol, stigmastérol ;
  • Des acides phénols : acétique, caféique, chlorogénique, hydrobenzoïque, dicaféylquinique ;
  • Des acides aminés : sérine, thréonine, acide aspartique, acide glutamique ;
  • Des flavonoïdes : épicatéchine, gallate de catéchine, dihydroquercétine, rutoside de pentosyle, kaempférol ;
  • Une essence aromatique dont on tire une huile essentielle composée de sesquiterpènes (azulène, β-élémène, α et β-bergamotène), de monoterpènes (α et β-pinène), de triterpènols (dammaradiénol), de lactones sesquiterpéniques (alantolactone, isoalantolactone, santamarine), d’alantol et d’anéthol.

Propriétés thérapeutiques

  • Anti-infectieuse : antibactérienne et bactériostatique (staphylocoque doré, babesia, bacille de Koch), antifongique et fongistatique, antiparasitaire, antiprotozoaire, larvicide (Aedes aegypti)
  • Antiseptique, sédative et antispasmodique des voies respiratoires, béchique, expectorante, mucolytique, asséchante des muqueuses respiratoires, stimulante des muqueuses bronchiques, cicatrisante des muqueuses bronchiques, anti-inflammatoire bronchique
  • Antiseptique et sédative des voies urinaires, diurétique, éliminatrice de l’urée et des chlorures
  • Dépurative, sudorifique, diaphorétique, détoxifiante
  • Apéritive, digestive, stomachique, tonique de l’intestin grêle, vermifuge
  • Cholagogue, hépatoprotectrice (c’est une « hépatique » : cf. la couleur de ses fleurs et la forme de ses feuilles)
  • Tonique amère, stimulante générale, fortifiante
  • Cicatrisante, détersive, résolutive, antiprurigineuse
  • Emménagogue, utérotonique
  • Hypotensive
  • Fébrifuge
  • Antitumorale, cytotoxique
  • Neuroprotectrice, anti-oxydante
  • Améliore la vigilance

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère respiratoire : bronchite, bronchite catarrhale, spasmes bronchiques, asthme humide, toux quinteuse, toux des tuberculeux (l’aunée leur est grandement profitable), coqueluche, engorgement des voies respiratoires, maux de gorge, amygdalite, angine, irritation du larynx, trachéite chronique, grippe accompagnée de fièvre
  • Troubles de la sphère digestive : inappétence, atonie gastro-intestinale, aigreur et brûlure d’estomac, tiraillement gastrique, nausée, vomissement, diarrhée (chronique, séreuse), fermentation intestinale, entérite, ulcère gastrique, colique de plomb, parasites intestinaux (ascaris, ankylostomes, nématodes, trichures)
  • Troubles de la sphère vésico-rénale : oligurie, urémie, atonie vésicale, catarrhe vésical, cystite, néphrite, pyélonéphrite, colique néphrétique, hydropisie, goutte, rhumatismes
  • Troubles de la sphère hépatobiliaire : jaunisse, ictère, cholémie, engorgement lent du foie
  • Troubles gynécologiques : aménorrhée, règles insuffisantes et/ou douloureuses, provoquer et régulariser les règles chez la jeune fille, leucorrhée (par endométrite catarrhale), engorgement lent de la matrice
  • Affections cutanées : scrofule, dartre, gale, eczéma, prurit, démangeaisons herpétiques, peau croûteuse, plaie, plaie d’allure douteuse, blessure, ulcère (atone, indolent, ancien), coupure, escarres
  • Faiblesse et fatigue générale, asthénie, anémie, chlorose (les « pâles couleurs », comme l’on disait dans l’ancien temps), convalescence, fatigue après infection grippale
  • Hémorroïdes
  • Hypertension
  • Engorgement lent de la rate
  • Scorbut (en compagnie du raifort)
  • Cure de démorphinisation

L’aunée en médecine traditionnelle chinoise

L’aunée entre particulièrement en correspondance avec les deux grands méridiens associés à l’élément Terre : Rate/Pancréas (Yin) et Estomac (Yang). De plus, elle apporte une action bienfaisante sur quatre méridiens Yin appartenant chacun aux quatre autres éléments propres à la médecine traditionnelle chinoise, ceux du Foie (Bois), du Poumon (Métal), des Reins (Eau) et du Cœur (Feu). D’une manière générale, l’aunée tonifie l’énergie de ces six méridiens, dont l’action sur la sphère physique reprend peu ou prou ce que nous avons vu dans le paragraphe précédent : fragilité immunitaire, asthénie, anémie, infection bactérienne et virale, fatigue après infection, aménorrhée, dysménorrhée, difficultés digestives, acidité gastrique, néphrite, bronchite, toux, eczéma, dermatoses, etc.

Modes d’emploi

  • Infusion de racine d’aunée à destination interne : compter 15 à 30 g par litre d’eau. Tisane très aromatique et agréable au contraire de la préparation suivante :
  • Décoction de racine d’aunée à destination interne : compter 10 à 30 g par litre d’eau. Une extrême coction dissout plus facilement la résine très âcre de l’aunée ce qui, in fine, rend cette décoction particulièrement imbuvable. De plus, les principes aromatiques de la racine d’aunée sont littéralement vaporisés par ce procédé. Donc, mieux vaut préconiser une plus petite quantité (maximum 20 g) en décoction pendant pas plus d’une trentaine de minutes (ce qui, me concernant, m’apparaît déjà trop long). Si l’on destine cette décoction à un usage externe, cette précaution n’a plus lieu d’être, l’on peut même forcer la dose jusqu’à 60, voir 100 g par litre d’eau.
  • Macération vineuse de racine pilée : 40 g de racine en macération durant deux semaines dans un mélange d’eau-de-vie (50 cl) et de vin blanc (100 cl). Autre recette : 60 g de racine concassée dans un litre de vin rouge (ou blanc) en macération durant une dizaine de jours. A l’issue, on filtre puis on édulcore au miel ou au sirop de sucre de canne.
  • Teinture-mère : 10 à 20 gouttes par prise trois fois par jour.
  • Inhalation : une cuillère à café de teinture-mère dans un bol d’eau chaude (on ferait de même avec son huile essentielle si nous en disposions).
  • Sirop de racine d’aunée.
  • Poudre de racine : 2 à 10 g par jour dans un véhicule liquide adapté (miel, sirop, jaune d’œuf).
  • Pommade : 10 g d’axonge auxquels on mêle 20 g de poudre de racine d’aunée (on peut aller jusqu’à 50/50).
  • Racine confite au sucre (comme les pétioles d’angélique) : on lui fait prendre la fonction de « bonbons » à suçoter lors des désagréments qui affectent les voies respiratoires hautes.

Voici quelques recettes composées histoire de s’égarer sur des sentiers peu débattus :

  • Infusion contre la coqueluche : racine d’aunée, thym, serpolet, anis vert : 10 g de chaque. Une cuillère à café de ce mélange par tasse d’eau chaude. Compter deux à quatre tasses par jour.
  • Infusion contre l’asthme : racine d’aunée, racine de primevère, anis vert : 10 g de chaque. Une cuillère à café de ce mélange par tasse d’eau chaude. Compter deux à quatre tasses par jour.
  • Tisane anticatarrhale de Théodore Tronchin (1709-1781), médecin de Voltaire : placez 130 g de miel blond dans un litre d’eau que vous porterez à ébullition jusqu’à ce que le tout frémisse à peine. Aux premiers bouillons, coupez le feu, ajoutez 16 g de racine d’aunée débitée en petits morceaux et 8 g de badiane (ou d’anis vert si vous n’en disposez pas). Laissez infuser hors du feu et à couvert durant ¾ d’heure.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Récolte : elle se déroule dès l’automne (septembre, octobre) et peut s’étaler tout l’hiver durant (des prélèvements printaniers ne sont pas impossibles) et concerne les plants de 2 à 4 ans. Une fois déchaussée, on brosse bien la racine, on la découpe en tronçons et puis on les fait sécher au soleil ou à l’étuve (à une température de 35 à 45° C). On peut cueillir les jeunes feuilles au mois de juin pour en user immédiatement.
  • Comme cela est typique des Astéracées, l’aunée n’échappe pas à un potentiel pouvoir allergisant qui se manifeste surtout via des dermatites de contact. Consommée par voie interne et à dose inadaptée, l’aunée peut provoquer nausée, vomissement, diarrhée et crampes, plus rarement des spasmes et des symptômes de paralysie. On ne l’administrera pas en cas de grossesse (utérotonie) et d’allaitement.
  • Comestible, la racine de l’aunée est parfois surnommée, comme nous l’avons déjà relevé, aromate germain, puisqu’en Allemagne on la râpait comme on le fait du gingembre, afin d’aromatiser les gâteaux et les salades de fruits. Elle était également confite. Autrefois, en Suisse romande, la racine d’aunée tenait bonne compagnie à l’absinthe dans la liqueur du même nom. En Alsace, on mettait à macérer la racine d’aunée dans du moût de raisin rouge : cela formait un vin aromatique, le reps. Enfin, sachons que les jeunes feuilles cueillies en juin sont comestibles aussi bien crues que cuites.
  • Récemment, j’ai appris qu’on vendait du bois de gaïac comme encens à brûler sur une pastille de charbon : l’on peut faire de même avec la racine d’aunée afin de parfumer les habitations de son arôme particulier.
  • Faux ami : une autre plante de la famille des Astéracées en est un : Telekia speciosa. Attention de ne pas confondre ces deux plantes.
  • Autres espèces : l’inule des montagnes (I. montana), l’inule conyze (I. conyza), l’aunée à feuilles de saule (I. salicina), la conyze des prés (I. britannica), l’inule fausse-aunée (I. helenioides), l’aunée visqueuse (I. viscosa), l’aunée faux perce-pierre (I. crythmoides), l’aunée des prairies (I. japonica) et enfin l’inule odorante ou petite inule (I. graveolens), qu’on honorera d’un petit article à sa mesure la semaine prochaine, puisqu’il est impératif de dire deux mots de son huile essentielle, certes hors de prix, mais particulièrement intéressante.
  • La teinturerie a su tirer de la racine d’aunée un pigment bleu.

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  1. Guy Ducourthial, Petite flore mythologique, p. 89.
  2. L’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert, article « helenium » rédigé par Louis de Jaucourt (1704-1780).
  3. Hildegarde de Bingen, Physica, p. 62.
  4. La Garance voyageuse, n° 82, p. 3.
  5. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p. 104.

© Books of Dante – 2021

Crédit photo : Stefan Lefnaer (wikimedia commons).

L’ambre

Ambre brut – crédit photo : gfdl (wikimedia commons)

Synonymes : succin1.

L’attraction pour l’ambre remonte à bien plus loin qu’on l’imagine généralement : il y a 30 000 ans, lors du Magdalénien, l’on fabriquait des bijoux et des amulettes dans ce matériau dont on s’était rendu compte de la facilité qu’il y avait de le tailler, outre l’intérêt de sa couleur et de son éclat. Le troc de l’ambre est, lui aussi, beaucoup plus ancien que cela : par exemple, on a découvert en Espagne (dans les grottes d’Isturitz et d’Altamira) des fragments d’ambre qui semblent attester des échanges longues distances puisqu’on ne trouve pas d’ambre natif en Espagne. Ce vif intérêt n’a pas été démenti par les périodes suivantes puisque durant une bonne partie de l’Âge du bronze (2200 à 750 av. J.-C.) et tout l’Âge du fer qui lui fait suite, les Germains troquèrent l’ambre contre des métaux, faisant même de colliers d’ambre de véritables « monnaies » d’échange. Les Scandinaves firent de même, ce qui explique que l’on ait retrouvé de l’ambre danois dans les Alpes, ainsi que les Celtes qui, dès le VIe siècle av. J.-C. commercèrent l’ambre, en particulier grâce à une route de l’ambre joignant la mer Baltique au nord, à la Méditerranée au sud. Ainsi, cela permettait aux régions pauvres en ambre d’en être plus ou moins abondamment fournies selon la richesse du commanditaire : si l’on sait que les bijoux d’ambre firent littéralement fureur en Grèce et chez les Assyro-babyloniens, la cherté de l’ambre – relative à l’éloignement des gisements – ne fit apparemment pas reculer la folle prodigalité d’un Néron qui en faisait parvenir de grandes quantités par l’une des principales routes de l’ambre, celle empruntant un itinéraire traversant l’Autriche et la Moravie. L’ambre peut rendre fou et attirer à lui les corps les plus faibles et fragiles, c’est parfaitement connu. En effet, très prisé et convoité, acquis souvent au prix d’un or (qu’on ne lui préfère pas toujours !), l’ambre demeure une substance particulièrement attractive : s’il se charge négativement au contact de la peau, une fois frotté vigoureusement avec une étoffe de laine, il perd des électrons et devient non seulement émetteur d’ions négatifs mais aussi électrostatique, propriété que découvrit Thalès de Milet au VIe siècle av. J.-C. Ainsi, en portant de l’ambre sous forme de pendentif ou de chapelet, le porteur se décharge de sa propre charge électro-magnétique. Cette propriété autorise encore l’ambre à attirer vers lui de légères et menues choses, comme des fragments de papier, des bouts de paille, etc. C’est ce qu’Aristote connaissait aussi, mais que l’on ne s’expliquait pas autrement que par une cause occulte qui fait sympathiser l’ambre avec la paille, plus qu’avec toute autre chose. Bien longtemps après nos deux savants grecs, Pierre Pomet affola l’aiguille d’une boussole avec un morceau d’ambre frotté, ce qui l’amena à se lancer dans une tentative d’explication parfaitement extravagante, mais qui eut au moins la valeur de chercher à comprendre un tel phénomène.

L’ambre attire à lui, de même que la divinité celte Ogmios qui possède elle aussi un pouvoir attractif puisque, magnétique, il électrise les foules : qu’on se souvienne des « chaînettes » d’or et d’ambre qui lient sa bouche aux oreilles de ceux qui l’écoutent. Cela n’est donc pas surprenant d’avoir lié l’ambre – par le truchement d’un collier – au chakra de la gorge, si l’on s’en réfère aux croyances entretenues au sujet de ses bonnes actions sur cette sphère, tant physiquement que psychiquement/énergétiquement au reste. On dit d’un homme doué d’une grande pénétration qu’il est fin comme l’ambre : sans doute cette vertu incita-t-elle les Anciens à opter pour l’ambre lors de la fabrication d’objets à caractère talismanique et/ou religieux. De là découlent probablement l’ensemble des pouvoirs magiques attribués à l’ambre : « L’ambre représente le fil psychique reliant l’énergie individuelle à l’énergie cosmique, l’âme individuelle à l’âme universelle »2. Tu veux participer au Grand Tout pleinement mais tu ne sais pas comment faire ? Porte donc de l’ambre ! A la seule évocation d’Ogmios, cela est parfaitement limpide. Apollon, pleurant des larmes d’ambre lorsqu’il est banni de l’Olympe, rappelle la dimension de ce lien. L’ambre, c’est encore l’attraction solaire d’essence céleste, spirituelle et divine, réunissant autant les qualités de l’argent que celles de l’or. Au premier, l’on peut rattacher la blancheur et la brillance de la lumière céleste, au second l’inépuisable et indéfectible caractère de son incorruptible pureté : l’ambre a partie liée avec l’idée même de jeunesse perpétuelle, puisque la transparence de l’ambre ne soustrait pas à notre vision les corps morts parfaitement conservés que, parfois, il abrite. « Ce n’est pas d’aujourd’hui, écrivait en 1694 Pierre Pomet, que les curieux font cas de ces morceaux, où il y a des bestioles enfermées, et qu’ils les regardent comme de grandes raretés »3. Il dit d’ailleurs toute la surprise et l’embarras incrédules dans lesquels se trouvèrent les naturalistes de son époque, à la découverte de morceaux d’ambre contenant non seulement des insectes (mouches, fourmis, etc.), mais aussi des araignées, des fragments végétaux (feuilles, pétales, grains de pollen), des bulles d’air ainsi que, plus récemment, des portions entières de « dinosaures » (aile, queue, etc.). Ce mystère était déjà chanté par Martial dans ses Épigrammes :

« Comme errait la fourmi sous l’ombrage d’un tremble,

L’insecte s’englua dans une goutte d’ambre :

Lui qui, de son vivant, fut l’objet de mépris,

Devint, après sa mort, un objet de grand prix »4

La fourmi de Horace – crédit photo : Anders L. Damgaard (wikimedia commons)
Une guêpe dans la même posture – crédit photo : Université de l’état d’Oregon (wikimedia commons)

Il est connu que l’ambre, par son formidable pouvoir de condensateur (en chapelet et en amulette, c’est ce à quoi on le destine), fait acquérir à son porteur quelque chose de plus, à l’image de cette fourmi, un jour insignifiante, le lendemain chérie autant que la prunelle de ses yeux : mais à travers ce phénomène, ce n’est pas tant la fourmi que l’on considère à sa valeur juste, que le mécanisme incompréhensible – envisager qu’un jour l’ambre fut liquide ! – qui la fait accéder à ce statut apparemment inatteignable, c’est-à-dire à son enclosement au sein même de cette matière sacrée qu’est l’ambre. Du temps de Pomet, l’explication de Martial, c’était celle qui prévalait toujours. C’est probablement ce qu’il s’est passé il y a 50 millions d’années, mais Pomet, ainsi que Martial, ramènent ça à un temps autrement moins ancien, parce qu’insoupçonné à l’époque. Ce qui pose aussi la question de sa genèse. Aussi loin que l’homme s’est posé la question, de multiples hypothèses, échos de l’histoire, nous sont parvenues. Durant l’Antiquité gréco-romaine (avec Homère, Aristote, Ovide, Pline, etc.), l’ambre n’est pas autre chose que la résine de certains arbres (aulne, pin, peuplier) dont la naissance mythologique est assurée par le truchement des entités divines : remémorons-nous la métamorphose des Héliades en peupliers noirs, contée par Ovide dans le deuxième livre des Métamorphoses : « De cette écorce, leurs larmes coulent encore, elles se distillent en perles d’ambre de leurs jeunes rameaux, et durcissent au Soleil. L’Éridan les recueille dans ses eaux limpides et les porte aux mariées du Latium qui en font leur parure »5. La solidification des rayons du soleil au bord de l’océan donna naissance à l’ambre, pour d’autres, comme les Slaves qui virent dans l’ambre les larmes pétrifiées de leurs dieux. Expliquer le monde, d’une manière ou d’une autre. Parfois de façon farfelue. Ainsi ces croyances : l’ambre proviendrait des larmes d’oiseaux habitant certaines régions de l’Inde ou bien encore de l’urine de quelque lynx !… D’autres tentatives d’explication virent le jour, cherchant à insuffler beaucoup moins de fantastique que jusqu’à présent : l’on a soutenu, par exemple, que l’ambre naîtrait au fond des océans et qu’il serait arraché des abysses sous la force des ondes pour remonter ensuite à la surface, où on le trouverait sur les plages. Certaines hypothèses furent plus alambiquées pour tenter de percer le mystère de l’ambre de la Baltique : des arbres scandinaves se couvrent de résine, que le froid hivernal surprend et durcit dans l’instant. Il suffit à un vent assez impétueux qu’il remue leurs branchages pour que la résine s’en détache et atterrisse dans la mer toute proche. Elle y coule et poursuit son durcissement par l’entremise des esprits salins de la mer. Puis le vent et les flots de la Baltique font le reste : par leurs puissants mouvements, ils repoussent l’ambre ainsi formé sur les rivages de la Prusse orientale.

Au contraire de la myrrhe d’incestueuse nature (cf. le mythe de Cinyras et de sa fille Myrrha), l’ambre demeure l’apanage de la femme mariée et de celle qui désire un enfant : « C’est pour avoir des enfants beaux et intelligents que, par magie sympathique, les femmes […] recevaient en dot des colliers de perles d’ambre – d’autant plus grosses que leur position sociale était élevée »6. Ces mêmes colliers furent tout d’abord fort prisés en France, puisque la mode voulut que les gens de bien en portassent. Mais leur extrême communauté les fit presque abandonner, sauf par les servantes qui en portaient encore et aux antipodes desquelles il existe ce que l’on appelle la Bernsteinzimmer ou chambre d’ambre, soit une pièce de 55 m² entièrement recouverte d’ambre, pour un total de six tonnes. Conçue en 1701 et installée au palais Catherine de Pouchkine, ville située près de Saint-Pétersbourg, cette chambre est l’exceptionnel cadeau que fit Frédéric Ier de Prusse à Pierre le Grand.

On attribue à l’ambre bien des prodiges – faire retrouver le sourire aux affligés (surtout quand on le mêle au chocolat, aux dires de Brillat-Savarin !), décomposer le poison et en trahir la présence dans un breuvage versé dans une coupe lorsqu’elle est d’ambre (selon Serenus Sammonicus). Parmi eux, citons encore cette fabuleuse capacité que possède l’ambre, celle d’éviter les pertes dues aux incendies et aux inondations, et de retrouver les trésors égarés. Mais l’ambre perdu semble lui-même irrécupérable : volée par les Allemands en 1941 – le pouvoir attractif de l’ambre (encore !) – la chambre d’ambre a été égarée en 1945, et l’on ignore depuis où elle peut bien se trouver (au cas où elle n’aurait pas été détruite pendant les bombardements de la Seconde Guerre mondiale). On peut néanmoins en voir une reconstitution à l’identique située dans la même ville et inaugurée en 2003. Les enfants conçus dans une telle chambre – si il y en a eu – naissent-t-ils plus beaux ? Le sait-on seulement ? Est-ce bien utile, au reste, de le savoir, sachant que l’ambre est pourvoyeur d’aussi méritoires et prodigieuses capacités, comme nous l’avons vu et comme il nous reste encore à le voir.

Caractéristiques minéralogiques

  • Composition biochimique : C12H20O (avec des inclusions fréquentes de H2S).
  • Densité : 1 à 1,1.
  • Dureté : 2 à 2,5 (fragile).
  • Morphologie : minéral amorphe ne formant pas de cristaux ; se présente en concrétions, galets, boules, billes, grains, nodules arrondis, etc.
  • Éclat : gras à cireux.
  • Couleur : en République dominicaine, l’on dit que l’ambre est présent sur la surface de la Terre en quatorze teintes différentes et que chacune d’elle se subdivise en quatorze nuances. Je n’en ai pas recensées autant, mais je puis néanmoins affirmer que les couleurs de l’ambre dépassent celles qui, dans notre imaginaire collectif, sont habituellement associées à ce minéral, à savoir le jaune miel, le jaune topaze brillant et le blanc laiteux jaunâtre, puisque en effet l’ambre se décline en orange, en rouge jacinthe, en brun, en bleu, en vert et même en noir. Ce dont Nicolas Lémery faisait déjà la remarque : « Cette matière est sujette à un plus grand nombre de variétés, lesquelles paraissent dépendre de divers accidents »7.
  • Luminescence : blanc bleuâtre en ondes longues, verte en ondes courtes.
  • Fusion : fond facilement dans la flamme d’une bougie (250 à 300° C).
  • Solubilité : dans 20 à 25 % d’alcool, 18 à 23 % d’éther, 9,8 % de benzol.
  • Nettoyage : à l’eau savonneuse.
  • Morphogenèse : l’ambre résulte de la fossilisation de la résine de divers conifères piégée dans les sédiments du Paléogène, en particulier ses plus anciennes subdivisions, le Paléocène et l’Éocène. La plupart du temps, l’on considère que l’ambre le plus commun remonte entre 40 et 60 millions d’années, mais en réalité la fourchette temporelle est bien plus large, s’élargissant de – 300 à – 30 millions d’années. Signalons que l’ambre fait partie des gemmes organiques à l’instar du copal.
  • Gisements : localement abondant. On pourrait se résoudre à signaler les célèbres gisements de la Baltique, en particulier l’ambre que l’on ramasse sur le rivage ou celui qui surnage à la surface des eaux, comme c’est le cas près de Kaliningrad, plus précisément au sud-ouest de cette ville russe, à Iantarny. La Lituanie, toute proche, apporte elle aussi son tribu de beaux morceaux d’ambre. Par ailleurs en Europe, on trouve de l’ambre dans les très nombreux pays suivants : Suède, Danemark (Jutland), Grande-Bretagne, Allemagne, Pays-Bas, Autriche, Hongrie, Pologne, Roumanie, Italie (Ombrie, Marches, Sicile), Ukraine. En France, l’on en trouve aussi un peu, en particulier dans les départements méridionaux, comme celui des Alpes de Haute Provence. – Amériques : Pérou, Caraïbes (île d’Hispaniola : la proximité de mines de cuivre confère à certains ambres dominicains une couleur vert clair à vert foncé, une autre bleue). – Asie : Inde, Chine (Himalaya), Birmanie. – Afrique : Égypte.
  • Distinction et confusion : à l’ambre brun sicilien l’on accorde le nom de simétite, au roumain celui de rümanite. Ces deux ambres, de même que l’ambre en général, doivent être distingués d’autres minéraux organiques, qui ne sont pas autre chose, eux aussi, que des résines fossilisées sans être pour autant de l’ambre. C’est le cas de la neurodorfite jaune pâle, de la muckite brune et de la valchovite (ou rétinasphalte) de République tchèque (Moravie).
  • Falsification : faire passer du copal pour de l’ambre est chose commune. Mais celui-ci diffère de l’ambre par son aspect, l’odeur qu’il répand lorsqu’il brûle, sa vertu non-électrostatique. Et quand on n’a pas de copal sous la main, on triche d’une autre manière, par exemple en faisant appel à celle des ouvriers prussiens qui « augmentent le volume du succin, en faisant chauffer les morceaux qu’ils se proposent de coller les uns contre les autres, et en les frottant avec de la potasse en liqueur »8. Plus récemment, les matières plastiques sont venues au secours des faussaires qui ont pu fabriquer des résines synthétiques du plus bel effet mais qui ne résistent heureusement pas à l’examen. Enfin, la dernière astuce que je peux confier à votre attention, consiste dans l’ambroïde, ambre obtenu à partir de déchets d’ambre pressés et/ou fondus ensemble dans le but de former de plus grands fragments, vendeurs davantage.
  • Pierre fine : l’ambre s’emploie « nature », mais peut aussi se travailler en cabochon (c’est-à-dire non facetté, se polissant très bien au tonnelet, à la silice ou à l’écume de mer), mais aussi en facettes et intailles. L’on en fait nombre de bijoux (bagues, colliers et bracelets), de bibelots, d’objets usuels (le fume-cigarette de Soljenitsyne) ou d’autres à vocation plus décorative et ornementale (vases, sculptures, etc.).
Un exemple de ce que l’on peut façonner dans l’ambre – crédit photo : S. Yu. Lomakin (wikimedia commons).

L’ambre en thérapie

De l’ambre, la médecine a su tirer très tôt les moyens d’en appliquer les salvateurs effets à l’organisme aussi bien sous sa forme de gemme que par les diverses substances qu’on a tirées de lui, à savoir : sa poudre, son sel volatil, sa teinture et jusqu’à un verni d’esprit-de-vin dont il m’est bien difficile de déterminer avec exactitude de quoi il retourne exactement. Soyons donc plus circonspect : la distillation sèche, réalisée à haute température (environ 350° C) et sous vide de l’ambre, permet d’obtenir plusieurs produits bien distincts : une huile essentielle, une huile épaisse empyreumatique, ainsi qu’une matière solide, noire, luisante dont la redistillation ne permet plus d’obtenir quoi ce que soit. Cette matière résineuse et solide n’est autre que la colophane, sorte de vernis ambré que les musiciens connaissent bien, en particulier les violonistes puisqu’elle permet d’améliorer la qualité des cordes d’un violon. Antonio Stradivari (1644-1737) procédait déjà ainsi. A cela, n’oublions pas d’ajouter le fameux acide succinique, prédominant dans l’ambre (à hauteur de 3 à 8 %), tant et si bien qu’on a utilisé l’ancien nom de l’ambre, succin, pour lui forger un nom bien à lui. Mais ce sur quoi nous allons plus longuement nous attarder, c’est sur l’oleum succini, c’est-à-dire l’huile essentielle d’ambre qui véhicule un parfum chaud et doux, portrait qui serait bien incomplet si l’on se contentait que de cela. En effet, cette espèce de mélasse visqueuse de couleur rouge brun foncé qu’est l’huile essentielle d’ambre renvoie à bien d’autres qualificatifs à même de charmer les papilles olfactives les plus endurcies : boisé, fumé, un peu musqué, résineux et goudronneux, « animal », cuiré, aux nuances d’agrume floral et acidulé. Autant dire que cette substance fait les délices de tout parfumeur, son caractère coriace et tenace conjuguant un excellent fixateur à une parfaite note de fond. Comment cela se peut-il alors qu’elle est issue d’une « pierre » qui flotte sur l’eau ? :-)

Les prochaines informations concernant cette huile essentielle vont porter sur sa composition biochimique. Et c’est là que ça se complique, car selon la provenance de l’ambre et de sa « qualité » aussi (de quel ambre use-t-on aujourd’hui en vue de la distiller ? De cet ambre dit de « basse » qualité qu’autrefois les Hollandais distillaient en grand dans des cornues ?), la composition biochimique finale de telle ou telle huile essentielle sera forcément différente. Sur ce point, je ne vous apprends rien. Les données chiffrées suivantes s’appliquent à une huile essentielle extraite d’ambre d’origine himalayenne.

Sesquiterpènes : dont trans-calaménène (26,50 %), cadalène (17,20 %), 1.6 diméthyle-naphtalène (9,60 %), α-calacorène (6,30 %), cadina-1(10),6,8-triène (3 %), 7-hydroxycadalène (2,50 %), dihydrocurcumène (1,40 %), α-muurolène (0,70 %), α-copaène (0,70 %), α-cadinène (0,30 %), β-élémène (0,30 %). Cela nous fait approcher de 70 % de sesquiterpènes ! Avec cela, on y trouve des sesquiterpénols dont le cadin-1,3,5-trien-5-ol (3,80 %), et peut-être d’autres comme le thunbergol, le fenchol ou encore l’isolongifoliol, etc.

Dans d’autres lots, on voit apparaître des sesquiterpènes non mentionnés dans cette liste conséquente déjà, dont le paracymène, le cumène, le δ-3-carène, le longipinène, l’aromadendrène, le thuyospène, le caparratriène, etc. Mais l’absence de chiffres peut difficilement rendre compte de l’allure du profil biochimique. On prétend encore que des huiles essentielles d’ambre seraient apparemment riches en monoterpènes, en éthers, en cétones (camphre ?) ou encore en monoterpénols (bornéol). Sans précisions sûres et utiles, mieux vaut s’abstenir et ne pas trop s’avancer, car dans ce domaine également, les confusions et les falsifications semblent faire long feu.

Propriétés thérapeutiques

Il y a, dans la Materia medica de Dioscoride, en façon d’addenda, un Livre sixième qui n’est absolument pas de la main de cet auteur, mais qui a été ajouté plus tardivement, peut-être à l’époque de la traduction française de ce texte (1559) et dont j’ai tiré ces quelques informations au sujet de l’ambre, ici marqué du genre féminin : « Elle fortifie, quand on la hume, le cœur et le cerveau, et profite aux personnes âgées et froides de nature […]. Elle conforte les membres fragilisés et pareillement les nerfs. Elle accroît l’entendement, profite aux mélancoliques, conforte l’estomac et ouvre les opilations de la matrice, provoque le flux menstruel, incite aux actes vénériens, aide au mal caduc, aux paralysie et aux spasmes. L’ambre mise en infusion dans du vin fait excessivement enivrer »9. C’est un portait bien complet, mais en voici encore davantage (cela concerne uniquement l’huile essentielle d’ambre) :

  • Tonique, stimulant de l’immunité, anti-infectieux (antibactérien), purifiant atmosphérique
  • Apaisant, déstressant, sédatif, relaxant, inducteur du sommeil, abaisse le niveau de cortisol, apporte équilibre et harmonie, augmente les capacités cognitives, la concentration et la mémoire
  • Analgésique, anti-inflammatoire
  • Cardioprotecteur, tonique circulatoire (micro-circulation), hypocholestérolémiant
  • Anti-oxydant, antiradicalaire
  • Régénérateur cutané, rend son élasticité à la peau, assainissant du cuir chevelu
  • Antispasmodique
  • Expectorant
  • Aphrodisiaque (l’homme qui en conserve sur lui assure, dit-on, sa virilité)
  • Fébrifuge

Usages thérapeutiques

  • Troubles locomoteurs : rhumatismes, arthrose, douleurs articulaires et musculaires, paralysie
  • Troubles de la sphère cardiovasculaire et circulatoire : prévention des palpitations cardiaques, de l’arythmie, de l’AVC et de l’angor, hypertension, inflammation des vaisseaux sanguins, hypercholestérolémie
  • Troubles de la sphère respiratoire : soulager l’asthme, infection et congestion respiratoires, bronchite, rhume, grippe
  • Affections cutanées : plaie, meurtrissure, contusion, blessure, enflure, acné, eczéma, psoriasis, cicatrice, peau sèche, rides et ridules, rougeur cutanée, troubles du cuir chevelu (alopécie, cheveux secs, abîmés et cassants, pellicules)
  • Troubles du système nerveux : stress, angoisse, tension nerveuse, fatigue et asthénie intellectuelle, insomnie, troubles du sommeil, réduction des phénomènes épileptiques (spasmes)
  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : dysenterie, crachement de sang
  • Convalescence après une longue maladie

Propriétés et usages énergétiques et psycho-émotionnels

Parce qu’il est chaud et sec, l’ambre permet de lutter tout à la fois contre le froid et l’humidité, en particulier lorsqu’il se fait le gardien de la porte de Vishuddha, le chakra de la gorge : en protégeant ce centre énergétique, il préserve aussi les voies respiratoires et prévient donc tout ce qui est susceptible de les mettre à mal, c’est-à-dire un certain nombre d’affections que nous avons listées dans le paragraphe « usages thérapeutiques », à savoir : refroidissement, coup de froid, rhume, maux de gorge, grippe, épisode fébrile avec frisson, etc.

Bien que le chakra de la gorge place d’emblée l’ambre sous la houlette de la planète Mercure, c’est plutôt au Soleil auquel on convie bien plus volontiers le rôle d’incarner sa planète dominante, d’autant plus quand on accorde à cette substance le Lion comme signe astrologique. Mais comme on l’associe encore à la Vierge et au Gémeaux, deux signes mercuriens, on peut aisément faire de Mercure une planète avec laquelle faire correspondre l’ambre. Non seulement sous le rapport de ce que nous avons pu indiquer un peu plus haut, mais aussi pour rappeler le caractère magnétique de l’ambre, celui-là même qui capte et captive (Ogmios en filigrane, encore), qui méduse même, ce qui ne se peut sans une belle élocution et un organe de la voix à l’avenant, sans ce souffle qui caractérise tant celui qui veut persuader, celui encore qui souhaite communiquer l’indicible au-delà de la seule matière tangible. Eh bien, dans tous ces cas-là, l’ambre fait merveille et s’avère être un excellent compagnon. Mais s’il est Lion, il entre donc en résonance avec le chakra lié au Soleil, c’est-à-dire Manipura, alias chakra du plexus solaire. C’est bien ce que nous avons déjà abordé lorsque nous avons relevé les énergiques propriétés de l’ambre, lui permettant de lutter contre la fatigue, de réprimer l’angoisse, d’éteindre les tendances dépressives, tout simplement parce que l’ambre apporte joie et gaieté, de même qu’il attire à lui ces menus bouts de papier et autres fétus de paille. L’ambre est donc soleil auprès duquel on n’hésitera pas à se réchauffer et « à renouer notre lien énergétique avec la vie. […] L’ambre nous aide à incorporer et à intégrer les énergies spirituelles sur le plan physique et dans la réalité quotidienne »10. N’est-ce pas ce que font les suiveurs du dieu Ogmios ? Le Savoir n’est-il pas trop perturbant pour l’homme qu’il nécessite d’en passer par cet entremetteur qu’est l’ambre, le prémunissant d’un choc cognitif trop puissant ? De plus, par pure sympathie, l’ambre nous autorise à « contacter la force et la sagesse présentes en nous. Il nous permet de retrouver les trésors acquis et accumulés au fond de notre être depuis des millénaires »11, de même que cette primo-résine, sève de vie, qui a été figée par le Temps, ce qui a permis d’en augmenter prodigieusement la puissance durant les millions d’années qui se sont écoulés depuis lors. C’est pour cela que l’ambre doit être employé parcimonieusement, vu la puissance accumulée qu’il contient. On en peut faire un encens solaire par exemple, dans lequel il n’entrera pas pour la plus grande part, bien entendu. Voici une suggestion de recette :

  • Oliban : 50 %
  • Basilic : 40 %
  • Ambre : 10 %

On peut ajouter à ce mélange quelques stigmates de safran ou de la poudre de pétales de souci si l’on ne dispose pas des riches filaments d’or. Enfin, dernière recommandation avant de passer à la suite : sachez que « la fumée de l’ambre est très appréciée de toutes sortes d’entités. A brûler avec modération, si l’on ne veut pas voir son occultum envahi par des entités de toutes sortes, et non désirées »…12.

Modes d’emploi

La pharmacopée a abandonné derrière elle de nombreuses « spécialités succiniques » parmi lesquelles nous trouvons la teinture de carabé obtenue à partir d’ambre réduit en poudre et placé durant un certain temps dans l’alcool, le sirop de carabé (un scrupule d’acide succinique en dilution dans huit onces de sirop d’opium), les trochisques de succin (auxquels participent corail et oliban), l’électuaire balsamique (réputé contre la blennorragie), le diascordium antidiarrhéique (entre autres…) de Fracastor (1483-1553), l’eau de Luce mêlant essence d’ambre et ammoniaque liquide. On utilisait des boîtes fumigatoires dans lesquelles les fumées issues de la combustion de l’ambre étaient censées débarrasser le rhumatisant de ses douleurs. De toutes ces anciennes manières de mettre en valeur les qualités thérapeutiques de l’ambre, la seule qui ait été conservée durablement, c’est celle qui consiste à faire porter aux enfants des colliers d’ambre pour que cela les aide à « faire » leurs dents et à en soulager les douleurs. Mais, plus largement, aux XVIe et XVIIe siècles, de tels colliers étaient d’usage très courant en Lombardie et dans la plaine du Pô, et dans toute autre région éloignée de la mer (l’ambre a la réputation ainsi de guérir le scorbut et le goitre, et plus simplement les maux de gorge).

Enfin, d’un point de vue aromathérapeutique, on retiendra essentiellement les modes d’utilisation suivants à l’exclusion de la voie orale : inhalation, dispersion atmosphérique, bain, voie cutanée.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

Il y a sans doute dans le texte que vous venez déjà de lire certains passages qui mériteraient de trouver une juste place ici. Je pense, en l’occurrence, à la falsification et aux risques de confusion. Mais nous n’allons pas nous permettre une redite. Nous nous contenterons donc d’aligner un certain nombre de conseils relatifs à l’emploi de l’huile essentielle d’ambre :

  • A proscrire chez les femmes enceintes (huile essentielle utérotonique : risque de fausse couche), femmes allaitantes, jeunes enfants ;
  • A ne pas utiliser en cas de prise de médicaments pro-circulatoires ;
  • A diluer dans une huile végétale surtout lorsqu’on se connaît une sensibilité cutanée ; irritation et inflammation cutanées restent possibles ;
  • Enfin, à éviter par voie interne comme déjà signalé, car un certain nombre de dévoiements gastro-intestinaux peuvent éventuellement survenir (nausée, vomissement, douleur gastrique, diarrhée, etc.).

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  1. Nom archaïque de l’ambre. Ne survit plus qu’à travers l’acide succinique tiré de l’ambre et présent dans de nombreux végétaux. On l’appelle encore elektron/electrum, puisque l’ambre concentre les premières observations de phénomènes électriques, c’est-à-dire ceux concernant l’électricité statique. Enfin, il porte, bien que plus rarement, le nom de karabé (ou carabé) qui, en langue persane, signifie « tire-paille », en relation intrinsèque avec le terme qui précède. Quant à l’ambre lui-même, il provient du mot arabe anbar qui qualifie tout d’abord l’ambre gris partageant avec le jaune cette commune propriété, celle de flotter à la surface des ondes.
  2. Jean Chevalier & Alain Gheerbrant, Dictionnaire des symboles, p. 29.
  3. Pierre Pomet, Histoire générale des drogues, p. 5.
  4. Traduction de Lionel-Édouard Martin.
  5. Ovide, Les Métamorphoses, Livre II, p. 100.
  6. Claudine Brelet, Médecines du monde, pp. 102-103.
  7. Nicolas Lémery, Nouveau dictionnaire des drogues simples et composées, Tome 2, p. 469.
  8. Ibidem, p. 470.
  9. Dioscoride, Materia medica, Livre VI, p. 395.
  10. 123ambre.com
  11. Ibidem.
  12. Sorcellerie.net, Encens & senteurs, Tome 1, p. 2.

© Books of Dante – 2021

Ambre, différentes nuances – crédit photo : PrinWest (wikimedia commons)