Le souci (Calendula officinalis)

Synonymes : calendula, calendule, fleur de tous les mois, souci des jardins, souci des jardiniers, souci cultivé, souci officinal, grand souci, souci du poète, épouse de l’été, épouse du soleil, cadran du mari, fleur de vache, fleur de taureau, fleur dorée de Marie (le « marigold » anglais), marianne, fleur d’or, fleuron, fleuron d’or, flamme, herbe brillante, jaune d’œuf, safran du pauvre homme, ivrogne, campagnard, dragon d’eau, merveille, fleur du chagrin, fleur de la mort (lisible également dans le totenblum allemand, le death-flower anglais et le flor de muerto espagnol).

Du temps des anciens Grecs, Théophraste et Dioscoride par exemple, on parle d’une plante appelée Klymenos. Parallèlement, chez les Romains (Virgile, Pline, Columelle…), on évoque le cas d’un Caltha. Certains auteurs peu avisés ont voulu voir dans ces deux appellations le souci. Si le premier de ces termes a été oublié depuis, une confusion a longtemps perduré à propos du second, tant et si bien qu’au XVI ème siècle, Jean Bauhin désignait le souci des jardins par le nom latin de Caltha vulgaris, alors qu’un autre caltha, Caltha palustris – qui n’est autre que le fréquent populage – était, lui, surnommé souci des marais, souci d’eau (marsh marigold en anglais, histoire d’entretenir la confusion)… Hormis la couleur des fleurs, ces deux plantes n’ont pas grand-chose en commun. Il semblerait que le souci ait été inconnu des Anciens gréco-romains, d’autant que, comme le rappelle Fournier, cette espèce végétale est inexistante en Italie comme en Grèce. Aussi, quand il est affirmé çà et là que le souci faisait déjà l’objet d’une utilisation culinaire et thérapeutique chez les Romains, qu’ils introduisirent eux-même cette plante en Angleterre, j’ai quelque peine à le croire.
Dès la fin du VIII ème siècle, on rencontre le souci dans le Capitulaire de Villis sous le nom de solsequia, un terme proche du solsequium que nous avons abordé lorsque nous avons étudié la chicorée. Mais ce capitulaire attribue un autre nom à cette dernière : Intubas. Elle se distingue donc nettement du souci carolingien, bien que la communauté de ces deux appellations ait provoqué bien des confusions, puisque souci, chicorée et même pissenlit répondaient au titre de plantes « météorologiques », solsequia et solsequium faisant référence au fait que ces plantes suivent la trace du soleil dans le ciel, s’ouvrent à son apparition en milieu de matinée et se ferment à sa disparition à l’approche de l’heure du thé. La mythologie grecque tenta d’expliquer ce phénomène à sa manière : quatre nymphes des bois tombèrent éperdument amoureuses du dieu Apollon et en conçurent de la jalousie les unes pour les autres. Cela dissipa tant leur attention qu’elles finirent par négliger leurs obligations auprès d’Artémis, qui les métamorphosa en quatre soucis blancs et ternes, à la vue desquels Apollon s’affligeait. Il ne pût pas faire autre chose que d’en colorer les fleurs à l’aide des rayons du soleil. C’est depuis ce jour que le souci porte des capitules jaune d’or ou orange qui déplacent leur tête selon la course du soleil, pour rappeler l’amoureux souvenir des nymphes qui n’eurent d’yeux que pour le lumineux Phœbus.
Puis, la forme solsequia s’est transformée en soulcil, comme l’écrit Rabelais au XVI ème siècle, soulcie, soucie, enfin souci, mot apparu vers 1540. Quant au nom scientifique du souci, calendula, plus ancien (du temps de l’école de Salerne au moins), il proviendrait du latin calandæ, qui désigne les calendes, c’est-à-dire le premier jour de chaque mois, puisqu’il est vrai que sous climat clément, et en l’absence de gelées, le souci est capable de fleurir toute l’année, autrement dit tous les mois. C’est donc non seulement une plante météorologique mais également calendaire (dont est tiré le mot calendrier).
Le souci est une plante très prisée au Moyen-Âge, passant pour une panacée. Hildegarde ne s’embarrasse pas du latin pour le nommer, puisqu’elle l’appelle Ringula, forme proche de l’allemand actuel, Ringelblume. Elle exploite ses puissantes propriétés pour guérir ulcérations cutanées et démangeaisons occasionnées par la gale et l’impétigo du cuir chevelu. Il est alors déjà un excellent topique. Hildegarde le prescrit également en cas de troubles intestinaux et, tout comme Albert le Grand, le considère comme antidote face au poison, aux morsures d’animaux venimeux et autres intoxications. De plus, Albert conseille le souci en cas d’obstruction des viscères abdominaux tels que le foie et la rate.
En 1498, on rencontre dans l’Arbolayre (aka Le grant herbier en françois) la première mention concernant les qualités emménagogues du souci, lesquelles seront rappelées par Matthiole en 1554, puis par Matthias de l’Obel qui le considérait comme modérateur des flux menstruels exagérés et remède à leur insuffisance. « Pour provoquer et aussi faire courre les fleurs qui sont retenues » : autrement dit, réguler la fonction cataméniale. Matthiole dit en avoir obtenu de très bons et très nombreux effets.
Puis, très tôt, dès le XVII ème siècle, le souci tombe dans l’oubli, mais pas forcément pour tout le monde : Schröder (1641) et Vitet (1770) poursuivent dans la voie tracée par Matthiole et de l’Obel, faisant intervenir cette plante en cas d’aménorrhée. Roques sans doute le premier, remarque au début du XIX ème siècle que « ces plantes ont beaucoup perdu de leur réputation ; elles figurent encore dans la pharmacologie, mais aucun médecin ne les emploie » (1). Même son de cloche du côté de Cazin : « Le souci, dont la médecine moderne fait à peine usage, et auquel les gens de la campagne accordent par tradition mille propriétés plus merveilleuses les unes que les autres, a été considéré comme stimulant, antispasmodique, sudorifique, emménagogue, fébrifuge, fondant » (2), dépuratif et anticancéreux par la médecine populaire. A ce titre, le souci a régulièrement été employé contre les diverses maladies de la peau, les maladies nerveuses et l’hystérie, l’engorgement des viscères abdominaux, les affections scorbutiques et scrofuleuses, les fièvres intermittentes, la jaunisse, les menstruations laborieuses, etc. On a beau dire et moquer les empiriques qui ne sont pas des scientifiques, il est cependant « bien curieux de constater que l’emploi du souci contre la jaunisse et les troubles hépatiques de la médecine empirique et populaire, que l’on avait cru simple effet de la ‘doctrine des signatures’ en raison de la couleur des fleurs, s’est trouvé confirmé par les recherches modernes » (3).
Au début du XIX ème siècle (1804), l’oncologue français Bernard Peyrilhe attribue des qualités « narcotiques » au souci et dit de lui que c’est une « plante excellente, très usitée comme emménagogue domestique ». A la fin du même siècle, l’abbé Sébastien Kneipp se pose comme l’ardent défenseur du souci, plante qui trouva un usage inattendu comme hémostatique sur les champs de bataille lors de la Guerre de sécession américaine.
En 1937, le médecin allemand Wolfgang Bohn considère non seulement le souci comme un préventif du cancer, mais il affirme aussi que c’est « l’une des médications les plus puissantes contre la décomposition du sang cancéreux et contre le cancer inopérable ». Aujourd’hui, cette dernière propriété, relayée encore récemment par Jean Valnet dans les années 1970, n’est peut-être pas celle qu’on croît, mais force est de constater que la pommade de souci remplace très avantageusement la biafine dans le traitement des dermites provoquées par la radiothérapie.
Lors de la longue histoire thérapeutique d’une plante, l’on découvre, l’on ajoute, plus l’on retranche pour diverses raisons telle ou telle propriété : c’est ce que l’on peut voir chez Bisset et Wichtl (Herbal Drugs & Phytopharmaceuticals, 1994), ouvrage dans lequel ces auteurs battent en brèche les vertus du souci sur les sphères hépatobiliaires et stomachiques que vantait Fournier dans les années 1940.

Le souci est une astéracée annuelle ou à pérennité brève quand les conditions climatiques s’y prêtent, et dont la taille à plein développement est généralement comprise entre 30 et 50 cm de hauteur. Sur les tiges rameuses et pubescentes du souci, l’on distingue deux types de feuilles : les inférieures en forme de spatule épaisse et charnue, piquetées de points translucides, et les supérieures, également sessiles, plus petites et lancéolées. Durant les fortes chaleurs, le feuillage du souci colle aux doigts, le calice devient poisseux. Sous le soleil, l’on sue, c’est bien normal. Les capitules tubuleux de 2 à 5 cm de diamètre fleurissent généralement de juin à octobre. Solitaires sur leur long pédoncule, on les voit s’orner de jaune d’or, d’orange vif, de rouge brique parfois. Ils ne forment pas à eux seuls des fleurs uniques, car chez les Astéracées, ex Composées, ils sont formés d’une multitude de fleurons. Un capitule n’est jamais qu’un regroupement massif de fleurs serrées les unes contre les autres comme des sardines dans leur boîte : un seul capitule est donc un bouquet à lui tout seul. Chez le souci, on dénombre trois fleurs bien distinctes : un cœur de fleurs mâles et stériles, une double couronne de ligules femelles et fertiles, enfin des fleurs intermédiaires fertiles et hermaphrodites. Originale, la fructification du souci donne donc lieu à trois formes de semences différentes, akènes sans aigrettes, « les uns bordés de larges ailes en bateau destinées à favoriser leur dispersion par le vent, les autres, formant le rang externe, sans ailes mais munis de crochets en vue de leur dispersion par les animaux, d’autres enfin, dans le centre, sans ailes ni crochets, étroits, en forme de chenilles » (4) ou de lunes.
Le souci des jardins est originaire de zones méditerranéennes, chaudes et ensoleillées, où il vient spontanément. Il a une préférence pour les sols calcaires et les terres assez riches, mais ne dédaigne pas les bords de chemins, les talus, les champs labourés, ainsi que les friches. Partout ailleurs, il est cultivé.

N’est-ce pas étonnant que cette plante en forme de soleil abrite des fruits en forme de minuscules lunes ? Si ce n’était qu’une anecdote, nous passerions rapidement dessus. Mais, d’un point de vue astrologique, l’on peut dire que le souci est une fleur lunaire dans le sens où il résorbe les œdèmes et s’avère être un puissant cicatrisant. Et, à n’en pas douter, il est aussi l’une des grandes plantes solaires, tant il est bénéfique aux personnes placées sous la domination de l’astre diurne. En effet, le souci agit sur les troubles oculaires, les fièvres et l’hypertension. L’on dit aussi qu’il permet de tempérer les excès de Mars, ceux du Bélier surtout, entravant les élans par trop téméraires, injectant un peu de patience dans ces têtes brûlées. Il s’adresse aussi aux chocs, états de chocs, traumatismes, émotions fortes (colère, furie), tout à fait « dignes » du Bélier.
Par le signe du Lion, le souci concentre son attention sur le cœur et les yeux. Dans le premier cas, cela explique son rôle dans la sphère amoureuse et sa plausible réputation d’aphrodisiaque : semer du souci dans l’empreinte du pas d’un bien-aimé est censé l’attacher à soi. Tout au contraire, l’on a parfois qualifié le souci de fleur du chagrin. C’est ainsi que Shakespeare le présente dans Le conte d’hiver : « The marigold that goes to bed with the sun, and with him rises weeping » (Le souci qui va se coucher avec le soleil se réveille avec lui en pleurant). C’est une observation très vraie du poète anglais et qui repose sur une caractéristique botanique : passant la nuit fermé, il s’ouvre au matin, dégoulinant de la rosée qui a été capturée au sein de ses capitules, d’où l’impression que la plante pleure.
En ce qui concerne la sphère visuelle, comme le Soleil apporte la claire voyance l’on a fait du souci une plante de vision permettant de discerner les voleurs des honnêtes gens, de voir les fées, de comprendre le langage des oiseaux. Placer ses fleurs sous l’oreiller favoriseraient les songes prophétiques, en même temps qu’elles sont censées protéger les dormeurs durant leur sommeil. Cette lumière dorée qui émane du Soleil et qui s’est transposée en un plus infime fragment en la fleur du souci, explique que les Anglais aient appelé cette plante marigold (qui est le nom vernaculaire qu’ils utilisent le plus fréquemment pour désigner vulgairement cette plante, comme nous autres faisons avec « souci ») : le légendaire chrétien explique que c’est parce que le souci fleurit pendant presque toutes les célébrations dédiées à la Vierge Marie, qu’il porte ce nom d’or de Marie. L’or solaire étant inaltérable, on a vu dans le souci un puissant symbole de protection, écartant le mal si on le porte sur soi enfermé dans un sachet de toile blanche. Ainsi, le souci est un parfait compagnon pour les personnes nerveuses qui s’effrayent d’un rien, qui ne se sentent pas à l’abri, estimant faibles leurs défenses (psychiques, sociales et immunitaires), ce qui les fait tomber malades bien souvent.
Réconfort du cœur et de l’esprit, « le souci, aux couleurs chatoyantes, était supposé abriter des esprits et favoriser la gaieté » (5). Au Moyen-Âge déjà, l’on pensait que la seule vue de soucis fleuris permettait d’expulser les mauvaises humeurs qui encombrent l’esprit.
Toujours en vertu de son caractère solaire, le souci résonne très fortement avec le chakra du plexus solaire qui prodigue chaleur et compassion. Ce chakra, se superposant au symbolisme du souci, fait donc de cette plante une fleur éminemment sociale qui peut nous faire prendre conscience des liens qui nous unissent au plus grand nombre, c’est-à-dire la communication, la parole utilisée comme une « véritable force spirituelle créatrice de l’âme ».

Le souci en phyto-aromathérapie

Le souci est un drôle de gaillard. Qu’une plante qui exhale une odeur si forte et assez désagréable (et cela vaut tant pour les feuilles que les fleurs toutes deux fraîches) ait pris à sa charge des interventions réparatrices de la peau, a de quoi laisser pantois. La brusquerie de son parfum cadre effectivement mal avec l’interface cutanée, enveloppe fragile, d’autant si elle est blessée dans ses chairs.
Parfum cireux, d’aucuns purent dire. Vireux eût mieux valu. Mais le ramage ne vaut pas toujours le plumage : si les feuilles sont quasi insipides (infusées, elles dégagent, dit-on, une odeur rappelant celle du vin…), les racines (dont on ne se servira pas ici) et les fleurs dégagent une saveur qu’on a dite acerbe, acidulée, âcre, un peu amère…
Aujourd’hui, les deux seules parties végétales de la plante qui font l’objet d’un usage régulier sont les feuilles mais surtout les capitules floraux qui, les unes et les autres, s’emploient de préférence à l’état frais, bien qu’on puisse utiliser les capitules et/ou les ligules une fois la dessiccation accomplie, mais, comme assez souvent, elle s’accompagne d’une perte de saveur (il demeure encore un brin d’amertume) et d’odeur (en froissant la plante sèche entre les doigts, un reliquat parfumé pas si désagréable que ça les imprègne).
Voici maintenant de quoi se compose le souci officinal : des substances amères (20 %), une gomme-résine (6 %), du mucilage (1,5 %), de l’acide malique (7 %) et un peu d’acide salicylique, de saponines, des flavonoïdes, des phytostérols, un triterpène du nom de faradiol (molécule anti-inflammatoire et anti-œdèmateuse), et une palanquée de caroténoïdes (pas seulement pour la couleur) : lycopène, carotène, calenduline (3 %), lutéine, lutéoxanthine, flavoxanthine, etc. Enfin, dernier point de détail, une infime fraction aromatique (0,02 %). Les composés aromatiques du souci ne se prêtent pas à ma connaissance à la distillation à la vapeur d’eau. Mais il existe un absolu de souci, se présentant sous la forme d’un liquide visqueux de couleur brun verdâtre foncé, au fort parfum herbacé. Autre méthode d’extraction : le CO2 supercritique. J’ai un de ces extraits à la maison, je puis donc vous en parler un peu. Le produit que je possède est constitué de 10 % d’extrait CO2 de calendula et de 90 % d’huile végétale de tournesol désodorisée (cela permet une fluidité que l’extrait n’a pas lui-même : s’il est liquide à 40° C, à température ambiante, il est cireux, ce qui n’en facilite pas l’utilisation).
Cette substance rouge sombre à brun est tirée des fleurs sèches. Au flacon, j’y perçois une odeur épaisse, terreuse. Un peu de pain d’épices, de caramel, de fumée, mais pas autant de douceur que cela, pas de sucre (un peu, il est fruité, raisin sec), ni l’odeur trop fondante de la mélasse, malgré une commune couleur. Encore un peu de floral et de foin (coumarines ?) dans tout cela.
Quelques données chiffrées pour se faire une idée de la composition biochimique de cette étonnante substance :

  • Alcools : 33 %, dont alcool oléylique
  • Acides : 28 %, dont acides eicosénique et octodécanoïque
  • Esters : 15 %, dont eicosénoate de méthyle, eicosénoate d’éthyle

Propriétés thérapeutiques

  • Digestif, stimulant hépatique, cholagogue, cholérétique, cicatrisant gastro-intestinal, anti-émétique
  • Dépuratif puissant, diurétique
  • Sudorifique puissant (action semblable à celle de la bourrache que le souci peut remplacer ou compléter), fébrifuge
  • Anti-infectieux (antibactérien, antifongique, antiviral), antiseptique
  • Emménagogue très sûr (régulateur des menstruations, modérateur des flux menstruels trop abondants, sédatif des douleurs menstruelles), œstrogen like léger
  • Hypotenseur par vasodilatation périphérique, draineur lymphatique, hémostatique, cicatrisant des capillaires sanguins
  • Antispasmodique
  • Soulage les contractions musculaires
  • Calmant, apaisant et protecteur cutané, cicatrisant puissant, vulnéraire, résolutif, régénérateur cutané, détersif, astringent, anti-inflammatoire cutané, émollient, adoucissant
  • Insectifuge (?)
  • Antitumoral (?)
  • Anti-oxydant superbe

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : douleur, inflammation, ulcération et spasmes du tube digestif, gastrite, entérite, colite, iléite, pyrosis et autres inflammations œsophagiennes, vomissement, vomissement opiniâtre, cancer gastro-intestinal (?)
  • Troubles de la sphère hépatobiliaire : congestion hépatique, ictère, affections biliaires
  • Troubles de la sphère gynécologique : aménorrhée (en cas d’anémie et de névropathie), dysménorrhée, retard des règles, engorgement du col de l’utérus, ulcère utérin, cancer de l’utérus et des seins, douleurs au mamelon lors de l’allaitement, mammite, candidose vaginale, ménopause
  • Troubles de la sphère circulatoire : varice, douleur hémorroïdaire, couperose, circulation sanguine paresseuse, rupture des capillaires sanguins, hématome (le souci est moins efficace que l’arnica en ce cas)
  • Affections bucco-dentaires : irritation, inflammation et infection de la bouche, ulcère buccal, maux de dents, saignement gingival
  • Troubles de la sphère respiratoire : inflammation de la gorge, pneumonie, grippe
  • Troubles de la sphère vésico-rénale : cystite, infection urinaire, oligurie
  • Œdème, anasarque, hydropisie, engorgement de la rate
  • Affections oculaires : ophtalmie, ophtalmie chronique (sauf en cas d’irritation de la conjonctive), palpébrite chronique, ulcération des paupières
  • Troubles locomoteurs : rhumatisme, inflammation rhumatismale, crampe et spasmes musculaires, foulure, entorse
  • Fièvre, fièvre éruptive (lors de la varicelle), fièvre intermittente, cachexie paludéenne
  • Adénite, ulcère scrofuleux

Voilà qui n’est déjà pas si mal. Mais comme « le souci est l’un des meilleurs vulnéraires de la flore d’Europe » (6), il est surtout attendu pour l’ensemble de ses actions remarquables sur l’interface cutanée.

  • Affections cutanées : soin des peaux sensibles, irritées, enflammées, grasses comme sèches, plaies de toute nature (y compris ulcérées et cancéreuses), ulcère (sordide, calleux, variqueux, ulcus cruris ou ulcère de jambe), contusion, coup, choc, blessure, meurtrissure, brûlure, engelure, engelure grave, engelure ulcérée, gerçure, crevasse (y compris des mamelons), éraflure, écorchure, cor, durillon, chancre, psoriasis, eczéma squameux ou lichénoïde, ecthyma, dartre, impétigo, acné, furoncle, verrue, prurit, radiodermite, rougeur, érythème fessier du nourrisson, urticaire, démangeaison, coup de soleil, piqûre d’insecte, escarre, excoriation, abcès, staphylococcie cutanée, pied d’athlète, candidose cutanée, muguet, intertrigo miliaire (d’après l’aspect pris par cette affection : en forme de grains de millet)

Le souci en médecine traditionnelle chinoise

On usera du souci avec profit afin de tonifier l’énergie au sein de deux méridiens étroitement liés puisque associés au même élément, la Terre. Il s’agit du méridien de la Rate/Pancréas (Yin) et de celui de l’Estomac (Yang). C’est ainsi que nous rencontrons une fois de plus le caractère tant solaire que lunaire du calendula.
Le premier de ces méridiens prend en charge l’ensemble des glandes situées sur le trajet de l’appareil digestif, mais également les glandes mammaires et les ovaires (rappelons que le souci est emménagogue, il a une action manifeste sur la sphère gynécologique). Le méridien de la Rate/Pancréas, c’est aussi celui qui différencie ce qui est utile ou non au sein de l’organisme. Si ce méridien est perturbé, apparaissent alors troubles digestifs, aménorrhée et dysménorrhée. En terme de situations psycho-émotionnelles, ce dérèglement se traduit par de l’inquiétude, de l’angoisse, de l’insécurité, de la mélancolie, de la procrastination, en somme, par des soucis. C’est pourquoi cette herbe avait autrefois la vertu de faire retrouver la paix quand on l’avait perdue, comme le suggère cet extrait du Petit Albert : « Si quelqu’un, ayant observé que le Soleil est entré au signe de la Vierge, a soin de cueillir la fleur de souci, qui a été appelée, par les Anciens, Épouse du Soleil et si on l’enveloppe dedans des feuilles de laurier avec une dent de loup, personne ne pourra parler mal de celui qui les portera sur lui et vivra dans une profonde paix et tranquillité avec tout le monde » (7).
Le second méridien, celui de l’Estomac, est en relation avec la chaleur produite par le corps. La fleur solaire qu’est le souci est donc tout indiquée. Une perte énergétique au niveau de ce méridien peut se transposer par des difficultés digestives, voire pire, des ulcères gastriques. Mais il est aussi impliqué dans le bon fonctionnement des glandes génitales, tant féminines (Yin et lunaires) que masculines (Yang et solaires).

Modes d’emploi

  • Infusion aqueuse ou vineuse de feuilles ou de fleurs fraîches ou sèches (ça donne le choix !). Suggestion : tisane des cinq fleurs sudorifiques. Compter fleurs de souci, de bourrache, de genêt, de pensée (5 g de chaque) et de lavande (10 g). Une cuillère à soupe du mélange pour une tasse d’eau en infusion pendant 10 mn.
  • Décoction de fleurs ou de feuilles fraîches pour usage interne comme externe (compresse, lotion, bain). Voici une recette qui se destine aux bains de pieds (pieds douloureux, mycoses, etc.) : sauge, aigremoine, souci (cinq cuillerées à soupe de chaque) en décoction dans un litre d’eau pendant 10 mn. Autre : deux poignées de capitules de souci frais en décoction dans un litre d’eau durant 10 mn.
  • Macération acétique, vineuse, alcoolique de la plante fraîche. Pour la teinture, compter une partie de souci pour cinq d’alcool en digestion pendant 15 jours.
  • Macérât huileux des ligules fraîches dans l’huile d’olive (même mode d’obtention que pour l’huile rouge, le macérat huileux de pâquerette, de feuilles de lierre, etc.).
  • Cataplasme de feuilles fraîches ou de « pétales » frais.
  • Onguent : 50 g de ligules fraîches en digestion douce dans 150 g de saindoux.
  • Pommade : une part de teinture alcoolique de souci pour neuf parts de glycérine végétale. Autre : suc de la plante entière fraîche (4 à 6 g) mêlé à un corps gras (40 à 60 g).
  • Suc des feuilles ou de la plante entière.
  • Extrait CO2 en application locale, pur ou dilué dans une huile végétale.

Note : d’un point de vue plus « cosmétique », le souci entre pour une grande part dans de multiples recettes : lotion capillaire éclaircissante, crème de nuit nutritive, bain purifiant pour la peau, gommage de la peau du visage, etc.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Récolte : les capitules se cueillent au fur et à mesure des besoins (prendre soin de ne pas ramasser des capitules trop avancés dans leur floraison, voire fanés). On les utilise immédiatement ou bien on les fait sécher. Les feuilles, qui exigent un usage à l’état frais, peuvent être récoltées durant toute la bonne saison. Noter qu’une fois secs, les capitules doivent absolument être conservés bien à l’abri, sinon ils captent l’humidité ambiante ce qui, in fine, les rend impropre à quelque consommation que ce soit.
  • Toxicité : aucune n’a été consignée à ce jour. Il faut cependant se méfier de la contagion que les emplois de l’arnica font peser sur le souci. Bien que de la même famille, le souci ne présente aucun des inconvénients de l’arnica dont la toxicité a été bel et bien établie. Néanmoins, persiste toujours une possible allergie aux plantes de la famille des Astéracées.
  • Alimentation : le souci, par ses « pétales », n’est pas à proprement parler une espèce alimentaire, ses ligules étant peu goûteuses. Cependant, si elles décorent joliment une salade, elles sont tout de même comestibles. Le souci est surtout réputé pour ses vertus tinctoriales. Outre qu’on l’invite parfois à teindre les cheveux et le textile, autrefois on en colorait le lait, ce qui jaunissait le fromage et le beurre obtenu avec lui. « Les laitières de Paris se servent quelquefois de la fleur du souci pour colorer le lait qu’elles ont écrémé et délayé (8) ; mais cette addition lui donne un goût désagréable » (9). Sans doute que le beurre au calendula n’était-il manifestement pas très appétissant, mais il formait là un onguent bien pratique contre les brûlures et usité comme tel. Une fois bien secs, les pétales pulvérisés teintent le riz, le poisson, etc., à la manière du safran et du curcuma, mais sans accorder la note épicée de ces derniers aux aliments. C’est pourquoi le souci a souvent falsifié l’onéreux safran. Quant aux boutons floraux, ils se préparent au vinaigre comme les câpres.
  • Variétés : le Resina aux abondantes fleurs jaunes, le Porcupine à l’allure de dahlia, le Baby Orange aux doubles fleurs, le Kablouna aux gros capitules doubles et plats. Ajoutons encore les variétés Pot Marigold, Sherbert Fizz et Pacific Beauty.
  • Autres espèce : le souci des champs (Calendula arvensis). Espèce sauvage et annuelle, elle est bien moins majestueuse que le souci officinal qui prend abri entre les quatre murs des jardins. Plus modeste (10 à 30 cm), ses capitules de couleur jaune d’or ou orange sont surtout plus petits puisqu’ils n’excèdent pas 2 cm de diamètre. Ce souci est particulièrement endémique au Midi de la France. Autrefois très fréquent, il s’est raréfié aujourd’hui sans toutefois faire partie des espèces végétales menacées en France. Présent surtout à basse altitude, il ne se trouve jamais bien loin de son cousin domestique, s’implantant près des cultures, des vergers, des vignes et des jardins. Il offre les mêmes emplois thérapeutiques que Calendula officinalis.

  1. Joseph Roques, Nouveau traité des plantes usuelles spécialement appliqué à la médecine domestique et au régime alimentaire de l’homme sain ou malade, Tome 2, p. 352.
  2. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p. 914.
  3. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 907.
  4. Ibidem, p. 906.
  5. Larousse des plantes médicinales, p. 73.
  6. Pierre Lieutaghi, Le livre des bonnes herbes, p. 424.
  7. Petit Albert, p. 328.
  8. On procédait ainsi dès la fin de l’automne, pour non seulement en rehausser la couleur – le lait d’hiver étant plus pâle – mais également en augmenter la teneur en provitamine A dont est riche le souci.
  9. Joseph Roques, Nouveau traité des plantes usuelles spécialement appliqué à la médecine domestique et au régime alimentaire de l’homme sain ou malade, Tome 2, p. 352.

© Books of Dante – 2020

L’huile essentielle de tanaisie annuelle (Vogtia annua)

Synonymes : tanaisie bleue, camomille bleue, camomille du Maroc, roumanin-de-plan (en provençal).

A une astéracée, l’on a donné le nom d’un astéroïde : Vogtia. Par la même occasion, l’on a débaptisé la tanaisie annuelle, la libérant de son Tanacetum annuum qui, décidément, n’a fait qu’entretenir la confusion avec sa grande cousine, la tanaisie vulgaire. Déjà qu’elle a fort à faire avec les camomilles !… L’on dit que la tanaisie bleue porte ce nom en raison de sa proximité botanique avec la tanaisie vulgaire. Faut l’dire vite. A l’exception des capitules floraux qui sont presque semblables, il n’y a pas véritablement d’autres raisons de s’émoustiller d’une similarité. Prenons cet autre nom vernaculaire, camomille du Maroc. Il n’est pas inexact sur la question du pays, mais désigne une plante qui n’a pas de rapport avec ces plantes qu’on appelle communément (et correctement) camomilles, c’est-à-dire la camomille romaine (Anthemis nobilis) et la matricaire (Matricaria recutita), abusivement nommée camomille allemande. Peuh. La tanaisie bleue se métamorphose parfois en camomille bleue. Bleue, non pas d’un point de vue botanique, mais parce qu’elle offre une incroyable huile essentielle couleur indigo, tout comme la matricaire, qui mérite davantage ce surnom de camomille bleue. Parce que c’est une camomille et qu’elle est bleue par l’huile. Simple, non ? Ainsi, l’image mentale qu’on se fait d’une camomille fait qu’on peut s’imaginer que la tanaisie annuelle prend l’allure d’une pâquerette. Apparemment, certains s’y sont laissés prendre, illustrant un article sur la tanaisie bleue avec une photographie de Bellis perennis. C’est la moindre des énormités que j’ai pu dénicher sur internet à propos de notre belle arlésienne dont tous le monde parle mais que bien peu connaissent en définitive (on n’a pas de photos ; c’est loin, le Maroc ; j’ai la flemme ; on n’y verra que du feu si je mets un autre truc ; etc.). Consignons tout de même quelques-unes de ces absurdités, comme ça, si jamais vous tombez dessus ailleurs qu’ici, vous saurez que ça en est :
– La tanaisie annuelle est plus efficace que la tanaisie vulgaire. Ce qui ne veut rien dire. A quel point de vue ?
– L’huile essentielle de tanaisie bleue contient des thuyones. Ce qui est parfaitement faux, bien entendu. Cela concerne la seule huile essentielle de tanaisie vulgaire.
– Nombre de photographies de Tanacetum vulgare illustrent flacon et emballage d’huile essentielle de tanaisie bleue, ainsi que des articles qui lui sont dédiés.
– Bien des sites anglais et francophones affectent à la tanaisie bleue des caractéristiques botaniques appartenant à la tanaisie vulgaire, de même que certaines vertus médicinales, ce qui est fâcheux.

La tanaisie bleue est une plante typique de la partie occidentale du pourtour de la mer Méditerranée. Particulièrement présente au Maroc, elle s’y déploie à proximité de localités du nord du pays (Larache, Tanger, Tétouan, Assilah…), mais aussi dans la grande plaine du Gharb au centre du Maroc, enfin plus en altitude, dans le Moyen Atlas, où elle fréquente les environs de la ville d’Azrou. Quand le Tangérois regarde au nord, au-delà des colonnes d’Hercule, se dessine l’Espagne où la tanaisie bleue est très fréquente sur le littoral andalou, et s’aventure quelquefois en direction du Portugal. En France, elle, que Charles de l’Écluse avait déjà répertoriée il y a plus de quatre siècles, se fait rare dans la région Provence-Alpes-Côte-d’Azur, tant et si bien que les menaces qui pèsent sur elle lui doivent d’être inscrite sur la liste rouge des espèces en danger critique. Le Maroc faillit bien connaître lui aussi une pareille mésaventure : une cueillette abusive amena la raréfaction de cette plante. Aujourd’hui, elle a été réintroduite en agriculture biologique à travers une volonté d’exploitation raisonnée.

D’une souche grêle, s’élève une tige dressée et pubescente, rameuse seulement dans sa partie supérieure. Dès la base de cette tige, les feuilles fasciculées se fixent à chaque nœud et s’excèdent généralement pas 15 mm de longueur. (On est loin des 5 cm que certains prétendent leur accorder.) De juillet à septembre, des corymbes denses de capitules formés de fleurs tubulées jaune d’or, se hissent en haut des tiges, faisant alors atteindre à la plante une hauteur maximale de 60 cm. Ces capitules, un  peu plus petits que ceux de la tanaisie vulgaire, donnent naissance à des akènes lisses sans aigrette.
La tanaisie bleue, rudérale et nitrophile, apprécie rien moins que l’abord des cultures et des friches, les sols dégradés, argileux ou humides, des zones sublittorales.

L’huile essentielle de tanaisie annuelle en aromathérapie

Dire que dans les années 30 Botan osait affirmer que cette plante n’avait aucun emploi médicinal, alors qu’elle est très proche de la matricaire ! Il en va , bien évidemment, tout autrement. C’est sans doute qu’il ignorait l’existence de son huile essentielle par exemple. Celle-ci est extraite des sommités fleuries par distillation à la vapeur d’eau. Bien que son rendement se situe entre 0,7 et 1,2 %, l’huile essentielle de cette plante demeure rare et chère (31,30 € les 5 ml en moyenne).
Si l’on dit la tanaisie proche de la matricaire, elle l’est tout autant de l’achillée millefeuille : elles ont ce point commun qui consiste à produire une huile essentielle bleue, témoignant de la présence de chamazulène dans chacune d’elles. Bleue, mais aussi bleu très intense, voire bleu nuit, liquide et opaque. Son puissant parfum herbeux, un peu sec, rappelle les fleurs et les fruits macérés avec peut-être une touche lactée.
Voici ce que l’on peut dire de la composition biochimique de l’huile essentielle de tanaisie bleue :

  • Monoterpènes : 55 % dont sabinène (21 %), β-pinène (7 %), myrcène (6 %), α-phellandrène (5 %), paracymène (5 %), α-pinène (4 %), limonène (3 %)
  • Sesquiterpènes : 16 % dont chamazulène (9 %), α-farnesène (2 %)
  • Cétones : 10 % dont camphre (9 %)
  • Monoterpénols : 4 % dont bornéol (2 %), terpinène-1-ol-4 (1,5 %)

Propriétés thérapeutiques

  • Anti-infectieuse : antivirale, antibactérienne (Staphylococcus sp.), antifongique (Candida sp. ; elle s’avère également efficace sur plusieurs champignons phytopathogènes comme Verticillum dahliae, Alternaria solani et Botytris cinerea, responsable de la maladie de la pourriture grise)
  • Sédative nerveuse, calmante
  • Hypotensive, tonique des systèmes veineux et lymphatique, phlébotonique
  • Anti-inflammatoire puissante, antalgique, antalgique percutanée
  • Antihistaminique
  • Tonique digestive
  • Mucolytique
  • Emménagogue, œstrogen like
  • Mimétique de la théophylline, alcaloïde présent entre autres dans le thé, réputé pour être bronchodilatateur, diurétique et stimulant psychique

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère respiratoire + ORL : asthme (en soulage les crises, les prévient), emphysème, oppression respiratoire, rhinite allergique et autres symptômes allergiques printaniers (rhume des foins), bronchiolite du nourrisson, otite aiguë
  • Troubles de la sphère circulatoire : hypertension, insuffisance veineuse et lymphatique, œdème lymphatique, congestion veineuse, risque de phlébite, varice, couperose, érythrose
  • Troubles locomoteurs : rhumatisme, rhumatisme articulaire aigu, rhumatisme musculaire, douleur, élongation et déchirure musculaires, arthrite, arthrose, douleur névralgique (névrite, sciatique), entorse, foulure, tendinite, enflement des chevilles
  • Troubles de la sphère gynécologique : aménorrhée, dysménorrhée, interruption des règles suite à une forte émotion chez les sujets délicats et sensibles
  • Troubles du système nerveux : insomnie, troubles du sommeil
  • Affections cutanées : démangeaison, irritation, inflammation, dermite allergique et irritative, prurit (y compris allergique), eczéma, eczéma sec, psoriasis, acné, érythème, rougeur cutanée, coup de soleil, sensibilité marquée de la peau au soleil, piqûre (moustique, araignée, ortie), gale, escarre, ulcère variqueux

Note : il est aussi possible d’employer l’huile essentielle de tanaisie bleue pour calmer l’incendie que pourrait provoquer sur la peau une autre huile essentielle dermocaustique employée accidentellement ou à trop forte dose.

Modes d’emploi

  • Voie cutanée pure (en geste d’urgence) ou diluée (le test du pli du coude est recommandée chez les personnes présentant une sensibilité habituelle aux plantes de la famille des Astéracées).
  • Voie olfactive.
  • Voie orale (sous avis médical).

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Confusion : il importe de bien distinguer la tanaisie annuelle de la tanaisie vulgaire. Bien qu’étant proches par le nom, il n’en va pas de même en ce qui concerne leur huile essentielle. Celle de tanaisie vulgaire n’est pas en vente libre en France, elle est neurotoxique, convulsivante et potentiellement abortive.
  • Cette puissante activité s’explique par un formidable taux de cétones monoterpéniques. L’huile essentielle de tanaisie bleue, si elle en contient aussi, n’affiche pas des quantités aussi énormes (environ 10 % de camphre et un peu de pulégone). C’est bien assez pour contre-indiquer cette huile essentielle durant la grossesse et l’allaitement, auprès des très jeunes enfants ainsi que des personnes sujettes à l’épilepsie.

© Books of Dante – 2020

L’absinthe (Artemisia absinthium)

Synonymes : absinthe commune, grande absinthe (en opposition à la « petite » absinthe ou absinthe du Pont, Artemisia pontica), armoise absinthe, armoise amère, armoise amure, absin-menu, alvine, aluine, alvyne, aluyne, aloïne (Ces cinq derniers termes dérivent tous de l’hébreu alua qui sert à désigner la plante mais également une chose amère ou maudite. Il a aussi donné naissance au mot aloès, plante extrêmement amère également.), herbe sacrée, herbe sainte, herbe aux vers.

Edgar Degas. Alfred de Musset. Arthur Rimbaud. Paul Verlaine. Vincent Van Gogh. Antonin Artaud. Ernest Cabaner. Edvard Munch. André Gill. Henri de Toulouse-Lautrec. Alfred Jarry. Maurice Rollinat. Auguste Strindberg. Etc.
A l’évocation de ces personnages célèbres, on plonge forcément dans le XIX ème siècle. A des degrés divers, ils furent tous consommateurs de liqueur d’absinthe. Tant et si bien que sa propagation, entre 1830 et 1915, aboutira à l’interdiction de la production et de la consommation de l’absinthe sur l’ensemble du territoire français. Il faut dire qu’un usage immodéré a été pour beaucoup dans la mise au ban de l’absinthe comme poison du siècle.
Ces années de débauche « absinthéique » auront surtout fait oublier deux choses : l’absinthe ne se limite pas à la liqueur du même nom. Secundo, elle ne peut être réductible aux quelques décennies évoquées plus haut. Pourquoi ? En premier lieu, parce qu’elle regroupe un ensemble de propriétés médicinales dont certaines furent partiellement reconnues et mises en pratique dès le temps d’Hippocrate, il y a de cela deux millénaires et demi. Mais, bien avant ça, on note son utilisation chez les Assyriens et les Babyloniens, puisque des tablettes aux caractères cunéiformes indiquent qu’on avait alors déjà recours à l’absinthe pour ses propriétés digestives (c’est ainsi qu’elle apparaît dans L’épopée de Gilgamesh). En Égypte ancienne, le papyrus Ebers bien connu met à l’honneur les propriétés vermifuges de cette plante qui ne furent jamais démenties jusqu’à présent, ainsi que sa capacité à traiter nombre d’affections gastriques. Troisième point au tableau : l’absinthe est un tonique, un fortifiant. Pour cette raison, les Égyptiens faisaient cuire la plante en compagnie d’ail dans du lait, formant un breuvage à la réputation roborative (je veux bien le croire ^.^). C’était une herbe magique pour les initiés aux mystères de la déesse Isis, « porteurs d’un rameau d’absinthe car cette déesse qui a rendu son souffle vitale à Osiris passe pour éloigner les maladies » (1).

Ces trois propriétés thérapeutiques – vermifuge, tonifiante, digestive –, on les retrouvera souvent au fil de l’histoire thérapeutique de l’absinthe à travers les âges.

L’Antiquité gréco-romaine reconnut aussi en elle ce puissant vermifuge que l’absinthe n’a jamais cessé d’être dans les époques postérieures, au Moyen-Âge plus particulièrement, mais j’y reviendrai. C’est un fait qu’on peut lire dans l’oeuvre du médecin grec Soranus d’Éphèse qui porte une grande estime à cette plante vermifuge, de même qu’un siècle avant lui dans la Materia medica : Dioscoride recommande l’absinthe comme anthelminthique. Mais pas seulement, puisque selon lui, elle entrait dans la composition d’un breuvage tonifiant très populaire en Thrace. On croyait qu’il permettait de conserver une bonne santé. Galien ne dira pas autre chose sur ce point. Chez les Romains, c’est une potion de ce type qui était offerte aux vainqueurs des tournois de char en guise de tonique et de préservatif de tous les maux, puisqu’ils étaient « persuadés que le présent le plus digne d’un vainqueur était la santé, le bien, sans contredit, le plus précieux de tous ceux que puissent désirer les hommes » (2). Ce qui pourrait paraître bien anodin si l’on ignore tout de l’amertume proverbiale de l’absinthe, bien évidemment remarquée à cette même époque, visible dans l’œuvre de Virgile et de Lucrèce, qui conseillait, afin de mieux faire avaler l’absinthe aux enfants vermineux, de la verser dans un vase à boire dont il fallait enduire les bordures de miel, afin d’aider la pilule à mieux passer. Boire l’infusé d’absinthe est bel et bien une preuve de courage, aussi bien pour l’enfant que pour l’athlète qui, par le truchement de cette épreuve, montre la puissance de sa bravoure et de sa grandeur.
L’on croise aussi, dans le texte de Dioscoride, des références directes à l’action de l’absinthe sur la sphère digestive : tonique tant de l’estomac que des intestins, l’absinthe soulage paresse digestive et flatulence. Dioscoride la considère comme emménagogue et fébrifuge, bonne contre les ulcères et les blessures, diverses douleurs (dents, oreilles, yeux). Parmi le fouillis que compose le chapitre qu’il accorde à l‘aluyne, ressortent très nettement des propriétés digne d’un antidote face à diverses substances vénéneuses, mais également une fonction répulsive auprès des « parasites » (mites, moucherons, mouches, teignes). Il va même jusqu’à préciser que « l’encre faite de son infusion protège des rats et des souris les livres qui ont été écrits avec elle » (3). Pline ajoute que la plante est apte à provoquer le sommeil, et Serenus Sammonicus que c’est un bon remède pour les affections du foie.
En Gaule, les druides ne firent pas autrement que chez les Latins : outre qu’ils procédaient à des offrandes d’absinthe, ils l’utilisaient contre les vers, les hommes s’en faisaient des ceintures sur les reins pour lutter contre les rhumatismes, les femmes de même pour bénéficier des propriétés emménagogues de l’absinthe, bien qu’elle ne possède pas d’action élective sur l’utérus, agissant à la manière d’un tonique général, dont l’utilité sur les troubles gynécologiques est d’autant plus efficace qu’ils procèdent d’atonie. Par voie de conséquence, ses vertus abortives furent elles aussi soulevées à la même période. Abortive et emménagogue. Voilà deux terme liés au nom scientifique de l’absinthe : Artemisia absinthium. On reconnaît facilement la présence d’Artémis dans le premier mot. Cela en fait donc une plante typiquement féminine (la Verte n’aurait pas pu être allégoriquement représentée par autre chose qu’une femme/fée/déesse…). Artémis, donc. Déesse grecque en opposition parfaite avec Aphrodite. Artémis, responsable des morts violentes. Voilà qui pose en une seule étymologie les prémisses du destin funeste de l’absinthe. Apportons quelques précisions supplémentaires : l’adjectif absinthium va définitivement nous écarter d’Aphrodite, c’est le moins qu’on puisse dire. Ce mot latin est tiré du grec apsinthion qu’on peut traduire ainsi : « privé de douceur », « sans plaisir », évidente référence à l’amertume dont l’absinthe sait faire preuve. Une expression plus guère employée – je ne me nourrirai pas d’absinthe – était une façon de signifier qu’on préférait la douceur de la vie plutôt que son amertume, une vision que révoquait sans doute l’évêque de Clermont-Ferrand, Jean-Baptiste Massillon (1663-1742) estimant qu’« il vaut mieux se nourrir que d’un pain d’absinthe et d’amertume ». Cet homme d’église était-il austère ? En tous les cas, l’absinthe en est assez souvent le synonyme, de même qu’elle est plus fréquemment apparentée à l’amertume de l’âme et de l’esprit. C’est sans surprise qu’elle fait partie des nombreuses plantes dont parle la Bible. Voici ce qu’elle en dit : « Et le troisième ange sonna de la trompette, et il tomba du ciel une grande étoile, ardente comme un flambeau, et elle tomba sur la troisième partie des fleuves et sur les sources d’eau. Et le nom de cette étoile était Absynthe : et la troisième partie des eaux fut changée en absynthe ; et elles firent mourir un grand nombre d’hommes, parce qu’elles étaient devenues amères […] : malheur, malheur, malheur aux habitants de la terre, à cause du son des trompettes des trois anges qui doivent encore sonner » (4). En gros, le jour où cet astre Absinthe tombera des cieux sur la Terre, cela indiquera la fin de tout. Très étrangement, cette absinthe-là symbolise Satan.
Comme l’indiquent les auteurs du Dictionnaire des symboles, l’absinthe biblique peut être considérée comme une figuration prophétique. Cela peut être une calamité céleste s’abattant sur la Terre, calamité comme peuvent l’être les conséquences d’une explosion nucléaire rendant les eaux mortellement radioactives, les pluies acides qui s’insinuent et qui rongent jusqu’au marbre petit à petit, les insecticides/pesticides/herbicides dont l’agriculture intensive est friande, parvenant jusqu’aux nappes phréatiques. Cela pourrait être aussi, soyons fous, la liqueur d’absinthe s’infiltrant dans le cœur de l’homme, bien plus, au sein même de son esprit. On peut donc voir à travers ces quelques applications plus ou moins alambiquées, l’expression désastreuse d’un cataclysme qui corrompt les sources mêmes de la Vie, parce que « Absinthe symbolise une perversion de la pulsion génésique, une corruption des sources, les eaux devenues amères » (5). Peut-être faut-il voir là l’usage dévoyé de la plante, eu égard à sa consommation populaire sous forme de fée verte, forme de résignation. D’ailleurs, l’expression « avaler son absinthe » exprime exactement cela : elle implique de supporter sans broncher, avec patience quelque chose de désagréable, l’épreuve douloureuse. Si « la vie est cruellement mêlée d’absinthe », écrivait Madame de Sévigné, cette même absinthe jouxte assez souvent la mort de troublante manière. Ainsi, par exemple, remarqua-t-on qu’en Allemagne elle prit le surnom de grabkraut, terme qui possède deux sens qui vont à peu de chose près dans la même direction : on peut l’entendre par « herbe des tombes » et « fossé d’excavation ». Il est vrai qu’en certains lieux d’Allemagne, l’absinthe était déposée sur les tombes des amis et des proches, peut-être comme protection contre les vers du sépulcre. Mais diaboliser l’absinthe ne mène à rien. Tout ou partie d’une plante n’est jamais ni bon ni mauvais dans l’absolu. L’absinthe n’échappe pas à cette règle. Par exemple, l’on sait que Socrate fut forcé de boire la ciguë. En revanche, ce que l’on sait moins, c’est qu’il ingurgita une mixture de plantes parmi lesquelles l’opium (on a beau être stoïque, il fallait bien escamoter les effets violents de la ciguë par les effets analgésiques et antalgiques du pavot) et l’absinthe, c’est-à-dire, la même absinthe que l’on utilisait à cette époque comme antidote de la ciguë !
Atroce sorcière selon Verlaine, Fée verte pour d’autres, l’absinthe ne démérite pas sur son statut de plante trouble et mystérieuse, en fonction des circonstances qui ne sont pas autre chose qu’humaines, faut-il le rappeler ?

Au XII ème siècle, le médecin salernitain Matthaeus Platearius recommandait l’absinthe contre l’ivresse. Le pauvre, s’il avait su ! C’est un trait de caractère qu’avait déjà consigné Paul d’Égine au VII ème siècle et Dioscoride bien avant lui. A cette époque (Moyen-Âge central et tardif), on faisait surtout appel à l’absinthe du fait de ses propriétés vermifuges : on luttait de toutes les manières possibles contre les vers de toutes espèces, la vermine étant, à l’époque médiévale, un problème de santé publique des plus importants, les vers affectant nombre de parties de l’organisme : « Le corps humain est sujet à des vers qui se logent ordinairement dans l’œsophage, l’estomac et les intestins ; ils dévorent les aliments, gâtent et corrompent le chyle et sont un obstacle à la digestion. D’autres parties du corps servent aussi quelquefois de demeure et de nourriture aux vers ; le sinus du nez, le conduit interne et externe de l’oreille, les dents cariées, contiennent quelquefois des vers ; on en a trouvé aussi dans le péricarde, dans la substance du foie et des reins ». Cette description n’a rien de médiévale, puisqu’on la doit au bénédictin Dom Jacques Alexandre, érudit français né au XVII ème siècle (1653-1734). Il a beau faire la description d’un état des lieux de son temps, elle colle à merveille aux nombreux siècles médiévaux. Rien de véritablement nouveau sous le soleil, sur le même fil, ce sont toujours les trois mêmes perles – vermifuge, tonifiante, fébrifuge, que nous rencontrons chez Avicenne par exemple vers l’an 1000 : pour lui, l’absinthe est un merveilleux stimulant de l’appétit. Pour Strabo, elle est résolument fébrifuge et vermifuge pour Macer Floridus. Mais elle ne se résume pas, heureusement, qu’à cela, bien entendu. L’absinthe est un remède contre les maux de tête, voire les migraines. C’est important. Je dis ça pour un peu plus tard… Elle repousse les serpents du mal de mer, « émousse les traits du poison qu’on a bu […] Aux oreilles mêlée au fiel de bœuf, elle fait des merveilles. Et corrige parfaitement leur incommode tintement » (école de Salerne). Fort bien, nous en aurons besoin. Mais il est d’autres douleurs qu’auriculaires que le suc d’absinthe peut réduire à néant d’après sainte Hildegarde : la Wermuda (6) apaise les douleurs dentaires, pectorales dues à la toux, et à celles causant des maux de côté, d’autres encore incriminant la goutte. A propos du suc d’absinthe, Hildegarde écrit qu’« il apaise la douleur des reins et la mélancolie, éclaircit la vue, réconforte le cœur, empêche le poumon de s’affaiblir, purge les entrailles et assure une bonne digestion » (7), ce avec quoi Macer Floridus, un siècle plus tôt, était bien d’accord : l’absinthium « est très efficace contre les diverses affections de l’estomac […], elle relâche le ventre et en apaise les douleurs les plus violentes » (8). A quoi il ajoute : diurétique, emménagogue, remède du foie et de la rate, etc. La suite n’est qu’une traduction de Dioscoride par Macer en latin. Et l’on finit par s’égarer… La fin de la rubrique est succulente, surtout à partir du moment où l’auteur écrit que « Pline fait un éloge pompeux de la vertu de cette herbe » (9). Ce qui est purement drôlissime, sachant qu’il fait tout autant, compilant et mêlant Pline, Dioscoride et consorts. Parfois ça « sonne » Salerne, à moins que Salerne ne soit venue piquer des trucs à Macer ou dans tel autre dans lequel il aurait lui-même pioché, etc. Ôter, ajouter, traduire de telle langue à telle autre, avec ses propres moyens et la capacité de compréhension du lecteur : ça ne devait pas être simple. Aujourd’hui, nous proviennent ces vieux textes. Mais s’ils apparaissent solides, ils n’ont rien de la noble courtepointe, tout de la couverture ravaudée cent et mille fois, issus du travail d’une foultitude de petites mains invisibles. De Dioscoride à Macer, on n’imagine pas toujours l’ensemble des acteurs, même modestes, qui ont fait que certains textes modifiés, falsifiés, malmenés, soient, malgré tout, parvenus jusqu’à nous. N’oublions pas cependant que, très souvent, il semble qu’une grosse « valeur » ajoutée ait intégrée, au fil des siècles, l’œuvre d’origine. Quand je dis : « Macer pense, dit que… », il faut entendre que c’est peut-être un autre qui prend la parole, comme ici Pline, qui narre ce fait qu’on connaît déjà dans son Histoire naturelle : « les Romains offraient une coupe, remplie de jus d’absinthe, à celui qui avait remporté la victoire dans les courses de char ». Avec Macer Floridus, on la boit jusqu’à la lie. Mais n’accablons pas trop notre moinillon : d’autres que lui, plus tardifs, empruntèrent à des sources plus anciennes que Pline et Dioscoride. C’est le cas de Tabernaemontanus en 1588 qui « recommande spécialement l’emploi de la plante aux femmes acariâtres et bilieuses, [tout simplement parce que] Théophraste (IV ème siècle avant J.-C.) avait prétendu que les moutons engraissés à l’absinthe perdaient leur bile » (10). Alors bon. Je vous laisse apprécier le parallèle… Bref. En ce même siècle, c’est-à-dire le XVI ème, l’on poursuit l’œuvre qui consiste à expérimenter, déduire, établir, etc. Un travail de longue haleine bien entendu. « Qui pourrait en énumérer toutes les vertus ? », interrogeait, à propos de l’absinthe, Jérôme Bock en 1546. Le pasteur luthérien n’a pas tort, il faudrait des livres entiers pour recenser tout ce que l’on en sait, tout ce que l’on a dit sur l’absinthe dans le seul cadre thérapeutique à travers les âges.

« Les affections maladives provenant d’une débilité spéciale guérissent ou s’amendent, sous l’influence prompte, intense et durable de l’absinthe. Son infusion aqueuse ou vineuse, sa teinture alcoolique, son extrait, réchauffent l’estomac et les intestins, raniment leurs fonctions, et cette excitation se répète sur presque tout le système organique » (11). Nous verrons bien, docteur Roques, dans quelle mesure vous avez raison dans quelques lignes.

Plante probablement d’origine eurasiatique, l’absinthe est aujourd’hui répandue bien au-delà : elle a colonisé l’Europe occidentale, l’Afrique du Nord, ainsi que l’Amérique septentrionale, du moins dans sa zone atlantique. En France, où elle est beaucoup plus rare que l’armoise vulgaire, on la croise néanmoins sur le littoral océanique, dans le Midi, et jusqu’à 2000 m d’altitude dans les Alpes, les Pyrénées et le Massif central. Partout ailleurs, sauf dans la région Grand Est, elle apparaît sporadiquement sur les sols calcaires qui abritent vignes et cultures. Si elle n’y est pas cultivée, au moins y est-elle naturalisée ou subspontanée. Elle apprécie les sols riches en nitrates, d’où sa présence aux abords des ruines, des maisons laissées à l’abandon, des terrains vagues (renforçant peut-être par là la dimension funeste de cette plante). Elle sait aussi se contenter d’emplacements moins désolants : bordures de chemins, friches, coteaux rocailleux, tous autres lieux incultes, arides et pierreux.
Plus petite que sa cousine armoise, il est rare que l’absinthe atteigne un mètre de hauteur : elle se situe le plus souvent entre 50 et 70 cm. En revanche, c’est avec vivacité qu’elle érige au printemps ses tiges jaillissant d’une souche rhizomateuse dure et solide. Ses rameaux, souvent ligneux à la base (c’est-à-dire que l’absinthe fabrique du bois en plus de provoquer la gueule du même nom ^.^), doivent leur couleur vert glauque aux poils soyeux qui les tapissent. Bien droites, cannelées, ramifiées, elles sont très feuillées. Ses feuilles molles sont douces au toucher, veloutées presque, et apparaissent vert blanchâtre ou gris cendré en raison de ces mêmes poils argentés qui les recouvrent sur leurs deux faces. Alternes, elles sont très divisées, plus exactement trois fois subdivisées en lobes larges de 3 à 4 mm, tandis que les supérieures, bien plus brèves, sont presque entières. A l’été a lieu la floraison : de nombreux petits capitules globuleux de 4 mm, plus larges que longs (inversement à ceux de l’armoise), formés de tubes floraux verdâtres ou jaunâtres, ponctuent les rameaux en panicules assez lâches, pendant dans le vide, une fois de plus à l’inverse de l’armoise qui les porte dressés vers le ciel.

L’absinthe en phytothérapie

Un parfum fortement marqué, aromatique et pénétrant quand la plante est fraîche, additionné d’une saveur extrêmement amère qui persiste longtemps en bouche, sont les marques de fabrique de l’absinthe. L’amertume de l’absinthe, plus prononcée dans les feuilles que dans les sommités fleuries, est due à une lactone sesquiterpénique non toxique que l’on connaît depuis longtemps, l’absinthine (0,2 à 0,3 %). A ses côtés, l’on trouve une autre matière azotée quasi insipide, l’anabsinthine, ainsi que diverses autres lactones (artabasine, artanolide, guaianolide, psylostchyine, psylostchyine C, etc.). Nous inventorions aussi des flavonoïdes, des composés phénoliques (lignanes), des acides (malique, succinique), du tanin, de la chlorophylle, une importante quantité de sels de potasse, sans doute quelques autres oligo-éléments et vitamines. A ce niveau, nous sommes encore là dans le domaine de l’anodin si je puis dire, puisque rien encore n’a été dit au sujet de l’essence aromatique contenue dans l’absinthe : cette huile volatile, voire très volatile, n’excède pas un taux moyen de 0,5 %. Si l’on emploie la plante en infusion, chose rarissime réservée aux braves tant c’est atroce, une fraction de l’essence aromatique s’évapore sous l’effet de la chaleur. Les autres constituants restent en place et suffisent pour assurer à la plante toutes ses propriétés ou presque (en dehors de celles qui suscitent des désordres variés : on ne peut alors plus parler de propriétés thérapeutiques). De couleur verte, d’odeur spéciale et agréable, l’huile essentielle d’absinthe est assurément un drôle de produit. En France, elle est surtout connue pour être frappée d’interdit par monopole pharmaceutique (cf. toujours le fameux JO n° 182 du 8 août 2007 ; remarquons que même la plante sèche n’est pas autorisée à être vendue librement en France), en raison de son taux de cétones monoterpéniques très élevé, en particulier de thuyone, plus précisément de β-thuyone (thuyone avec un y ; si vous le voyez doté d’un j, c’est parce qu’il est écrit en anglais). Par cette interdiction, il appert qu’on n’en sait généralement peu au sujet de la composition biochimique de cette huile essentielle. (Pourquoi se casser la nénette à analyser une substance « invendable », hum ?) Il n’y a guère, nous avions pu remarquer que l’armoise, elle aussi, est sujette au même phénomène qui frappe l’absinthe, rendant son étude complexe et sa présentation incomplète : en effet, la composition de cette huile essentielle est très variable selon le pays et le milieu écologique dans lesquels la plante a été récoltée (suggérant l’existence de plusieurs génotypes), ce qui fait qu’elle subit des facteurs d’influence sensibles d’une zone à l’autre. De plus, la composition de cette huile peut se modifier selon l’ontogenèse, c’est-à-dire que l’état d’avancement de la plante dans son cycle végétatif nous place face à différentes facettes moléculaires : par exemple, une huile essentielle d’absinthe obtenue avec la plante cueillie en tout début de floraison est moins riche de β-thuyone, et davantage fournie en terpènes. L’on comprend que par le biais de cette forte variabilité intraspécifique, l’on puisse avoir à faire à plusieurs huiles essentielles d’absinthe (des chémotypes, quoi !). Mais il est vrai que dans beaucoup d’occasions, l’on voit dans ces lots un fort taux de β-thuyone, 50 % à peu près, ce qui est, du fait de la loi, « rédhibitoire ». Pour attiser la curiosité, voici quelques données moléculaires que j’ai recueillies au cours de mes lectures (j’oublie de façon bien volontaire les pourcentages pour davantage de sûreté) :

  • Cétones monoterpéniques : α-thuyone, β-thuyone, camphre
  • Monoterpènes : myrcène, sabinène, phellandrène, azulène
  • Sesquiterpènes : cadinène
  • Esters : acétate de sabinyle, acétate de chrysanthényl
  • Oxydes : 1.8 cinéole
  • Monoterpénols : linalol, thuyol, chrysanthénol
  • Coumarines

Propriétés thérapeutiques

  • Tonique amère puissante
  • Apéritive, digestive, stomachique, tonique du système digestif (estomac et intestins), stimulante des sécrétions gastriques, intestinales et pancréatiques, améliore l’absorption des nutriments (à la condition qu’on ne fasse pas état de désordres gastro-intestinaux, comme irritations et inflammations), rétablit la contractilité fibrillaire des voies digestives, antivomitive, vermifuge puissante
  • Cholagogue, tonique de la vésicule biliaire, tonique hépatique, hépatoprotectrice (?)
  • Tonique et dépurative sanguine
  • Diurétique
  • Antiseptique cutanée, antiputride, résolutive, détersive, cicatrisante
  • Stimulante générale, roborative, relève les forces après une longue maladie
  • Fébrifuge puissante (succédanée du quinquina)
  • Anti-inflammatoire
  • Parasiticide, insectifuge
  • Antidépressive légère (?)

Note : l’on a dit l’absinthe emménagogue. Contrairement à sa cousine armoise, l’absinthe ne possède pas d’action spécifique sur la sphère gynécologique, quand bien même il peut lui arriver d’intervenir dans certains cas, mais jamais précisément, parce que c’est un tonique général qui agit tout d’abord sur les atonies quelles qu’elles soient.

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : inappétence, atonie gastrique et intestinale (amenant constipation qui peut aussi être causée par une atonie hépatique), diarrhée, diarrhée chronique, colique, flatulence, ballonnement, fermentation intestinale, dyspepsie, dyspepsie nerveuse, gastrite, spasmes stomacaux, pyrosis, vomissement
  • Troubles de la sphère hépatobiliaire : insuffisance hépatique, jaunisse, calcul biliaire
  • Troubles de la sphère gynécologique : aménorrhée par atonie utérine, règles tardives, rares, difficiles, faire apparaître les règles chez les jeunes filles anémiques ou chlorotiques, leucorrhée (En Grande-Bretagne, il arrive que l’absinthe porte le sobriquet de old woman, rappelant l’usage qu’on faisait parfois de la plante au temps de la ménopause.)
  • Affections cutanées : plaie (suppurante, atone, gangreneuse), ulcère (atone, scrofuleux, scorbutique, sanieux, vermineux), pourriture d’hôpital, dartre, gale, piqûre d’insecte (abeille, moustique)
  • Engorgements : œdème, anasarque, hydropisie, goitre, engorgement lymphatique
  • Anémie, chlorose, asthénie des convalescents, des anémiques et des neurasthéniques, convalescence, fatigue après maladie infectieuse ou épisode morbide épuisant
  • Rhumatismes, accès de goutte
  • Fièvre intermittente, accès paludéen
  • Mettre en fuite les insectes parasites du dehors (moustiques, moucherons, mites et ce que les Anciens appelaient la « vermine ») et du dedans (ascarides, oxyures ; sur le ténia, l’efficacité de l’absinthe est discutée)
  • Mal de mer, nausée
  • Ophtalmie, otalgie
  • Saturnisme (l’absinthe éliminerait le blanc de plomb, la céruse, etc.)

Modes d’emploi

  • Infusion aqueuse de feuilles ou de sommités fleuries, sèches ou fraîches : un délice ? Non, un supplice en interne. En revanche par voie externe l’on peut s’en servir comme lotion pour le visage et éclaircir le teint.
  • Macération de feuilles fraîches ou de sommités fleuries dans l’eau, la bière, le vin blanc ou rouge : compter une poignée d’absinthe – c’est relatif – pour ½ litre de liquide en macération à froid pendant 48h00. Après coup, on filtre, on exprime, on administre comme tonique et apéritif avant le repas, comme digestif après).
  • Décoction aqueuse de sommités fleuries et de feuilles.
  • Décoction aqueuse concentrée de sommités fleuries et de feuilles (pour usage externe : en lavement, fomentation, pansement).
  • Huile d’absinthe : on l’obtient en faisant macérer des feuilles d’absinthe fraîches dans de l’huile d’olive, et que l’on expose au soleil pendant plusieurs semaines (comme l’huile rouge), ou bien que l’on fait digérer plus rapidement au bain-marie.
  • Teinture alcoolique : elle remplace efficacement l’infusion parce que moins désagréable à absorber par voie orale. Préférablement, l’on en verse les gouttes nécessaires dans une infusion plus alliciante comme celles d’anis vert, de menthe poivrée ou encore de mélisse (ça permet de passer outre l’amer).
  • Suc frais en application locale.
  • Extrait par réduction et inspissation du suc ou de l’infusion, que l’on peut ensuite mêler à de la poudre d’absinthe pour confectionner des pilules. Avec 1 à 4 g de ce produit, on jouit de ses effets toniques, au-delà (4 à 10 g), c’est une dose qui joue un rôle davantage fébrifuge.
  • Poudre de feuilles sèches : dans un véhicule adapté. Cela peut-être de l’eau, du miel, de la marmelade. Leclerc conseillait la purée de pruneaux. Selon la dose unitaire absorbée, les effets ne sont pas tous identiques : tonique (1 à 2 g), fébrifuge (1 à 5 g), vermifuge (4 à 10 g).
  • Cataplasme chaud de la plante infusée (sur le ventre, pour les vers chez les enfants).

Note : quelques préparations à base d’absinthe qui ont marqué les siècles : l’élixir tonique de Auguste Nicolas Gendrin, le vin diurétique d’Armand Trousseau, la tisane amère de longue vie du Père Blaize, l’élixir parégorique, le vinaigre des quatre voleurs, les pilules ante cibum (= « avant repas »), l’élixir amer de Stougton (un pharmacien londonien du XVIII ème siècle), les pilules balsamiques de Georg Ernst Stahl, etc.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Récolte : on cueille les sommités fleuries au tout début de leur floraison. La dessiccation de l’absinthe n’est pas très compliquée : à l’ombre, on la dispose en guirlande sur des fils suspendus, ou bien en bottes (sauf si elle est trop « verte » : il ne faudrait pas courir le risque qu’un excès d’humidité, retenu par les rameaux serrés les uns contre les autres, ne fasse pourrir le tout). On peut aussi monder la plante, disposer les sommités fleuries sur des claies, et les laisser sécher tel quel. L’absinthe ne doit ni noircir ni jaunir au cour de l’opération de séchage. Elle doit conserver son parfum bien appuyé et son amertume : si le séchage a été correctement mené, c’est une garantie de la bonne conservation de ses propriétés.
  • L’huile essentielle d’absinthe, de par ses caractéristiques, est neurotoxique et potentiellement convulsivante. Elle peut donc provoquer des spasmes, ainsi qu’un dérèglement grave du système nerveux.
  • En dehors de cette question, l’absinthe utilisée en phytothérapie n’est pas complètement exempte de contre-indications. Voici les principales : la grossesse, l’allaitement (elle risquerait de rendre le lait amer). Ensuite, l’état physiologique de l’individu doit être pris en compte : l’absinthe n’est pas recommandable en cas d’irritations et d’hémorragies gastro-intestinales, de problèmes hépatiques, d’hématurie, d’hémorroïdes, de tendance à la congestion cérébrale, de nervosité telle qu’on peut la voir chez les tempéraments nerveux.
    Au-delà de ces entraves, chez le sujet sain, la prise régulière et massive d’absinthe peut déterminer de l’excitation générale (c’est un tonique puissant, ne l’oublions pas), de la soif, enfin une sensation de chaleur au niveau de l’épigastre. C’est pourquoi, en général, on conseille des cures brèves et interrompues : au grand maximum, une cure ne doit pas excéder la durée de quatre semaines consécutives, à raison de trois tasses par jour pour un adulte. Enfin, chez l’enfant, seule l’infection vermineuse peut justifier l’usage externe de l’absinthe.
  • Puisque nous en parlons : l’absinthe est un puissant parasiticide et vermicide, et se range, en terme de propriété, bien à côté de ces autres herbes à vers que sont l’armoise et surtout la tanaisie. L’on peut suspendre des rameaux d’absinthe dans les armoires, cela aura pour effet d’en chasser les mites et les fourmis. La décoction concentrée d’absinthe dont nous avons parlé dans le paragraphe « modes d’emploi », se prête à bien d’autres usages que strictement médicinaux : en pulvérisation, c’est un parfait insecticide pour le jardinier (pucerons noirs et verts, chenilles, autres parasites ailés). Elle peut aussi faire l’objet d’un usage vétérinaire pour débarrasser les animaux, comme les chevaux par exemple, des mouches et des taons qui les encombrent et les agacent.
  • L’absinthe a parfois trouvé utilité pour une raison qu’on évoque généralement peu et dont je n’ai trouvé la trace que chez Fournier : elle agirait comme dégraissant à la façon d’un savon, pour nettoyer les linges gras ou très sales (la potasse contenue dans la plante explique sans doute cette propriété).
  • Autres espèces : la petite absinthe (A. pontica), l’absinthe glaciale ou génépi (A. glacialis), l’absinthe maritime (A. maritima).
    _______________
    1. Benoît Noël, Un mythe toujours vert, l’absinthe, p. 15.
    2. Macer Floridus, De viribus herbarum, p. 81.
    3. Dioscoride, Materia medica, Livre III, chapitre 23.
    4. Apocalypse selon saint Jean, VIII, 10-13.
    5. Jean Chevalier & Alain Gheerbrant, Dictionnaire des symboles, p. 5.
    6. Aujourd’hui wermut en allemand, très proche de l’anglais wormwood ; cette forme s’est stabilisée, semble-t-il, au XV ème siècle, et elle est parfaitement visible dans le nom de ce vin aromatisé qu’est le vermouth qui, comme son nom l’indique, contient entre autres de l’absinthe.
    7. Hildegarde de Bingen, Physica, p. 68.
    8. Macer Floridus, De viribus herbarum, p. 79.
    9. Ibidem, p. 81.
    10. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 100.
    11. Joseph Roques, Nouveau traité des plantes usuelles, spécialement appliqué à la médecine domestique, et au régime alimentaire de l’homme sain ou malade, Tome 2, p. 375.

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La mélisse (Melissa officinalis)

Synonymes : herbe au citron, menthe au citron, citronnelle, citronne, citronnade, cédronnelle, ponceriane, ponchérade, poncirade (de l’espagnol poncidre, du latin pomum citrus, sorte de citronnier épineux, peut-être Poncirus trifoliata), céline, thé de France, piment des mouches, piment des abeilles, piment des ruches.

Depuis l’Antiquité, la mélisse a trouvé sa place au sein de pharmacopées de différentes régions géographiques du bassin méditerranéen que l’homme lui a fait traverser. Comme beaucoup d’autres plantes, elle s’est propagée d’est en ouest, débutant sa course d’Asie mineure à une date déjà fort reculée, avant de se retrouver cultivée en Espagne par les Arabes vers l’an 960, et de l’autre côté des Alpes par le biais des bénédictins qui, dit-on, transportèrent la plante davantage au septentrion. Mais n’allons pas trop vite, la mélisse est une plante qui n’apprécie pas toujours d’être brusquée, fée délicate qu’elle est.
Chez les Grecs anciens, où on l’appelait melissophyllon, c’est sans doute à Théophraste qu’on doit la plus ancienne mention de cette plante au sein de son Traité. Nicandre de Colophon la présente aussi bien dans Les Thériaques que dans Les Alexipharmaques, puisqu’on est assuré que la macération vineuse de feuilles de mélisse offre un parfait antidote contre les piqûres de scorpion et les morsures de chien enragé, caractère repris par Dioscoride, auquel il ajoute plusieurs propriétés : la mélisse est vue comme diurétique, emménagogue, hypnotique. Le médecin grec use d’elle aussi face à des affections pulmonaires (asthme, dyspnée, toux) et à différentes algies (migraine, douleur oculaire). On peut, à travers ces quelques informations, reconnaître certaines des attributions propres à la mélisse, mais celles qui en constituent le cœur et la cible restent pour l’heure inabordées, comme s’il déplaisait à la belle de livrer tous ses trésors en même temps.
Lors du Haut Moyen-Âge (476-888), Macer Floridus, pas encore né, ne peut donc nous farcir les oreilles de répétitions qu’il emprunte, massives, à l’Antiquité gréco-romaine. En dehors de ce qui reste des ruines fumantes de l’empire romain et de l’Antiquité tardive qui n’en finit pas de barboter comme un poisson essoufflé dans une flaque d’eau, on n’a pas grand-chose à se mettre sous la dent. Mais un médecin syrien, qu’on connaît sous le nom de Sérapion (dit le Vieux, pour le distinguer du Jeune, en activité trois siècles après lui), semble être l’un des premiers à attribuer à la mélisse sa vertu de cordial, terme médical tombé en désuétude depuis, et que l’on comprendra à l’aide de la définition suivante : un médicament cordial se dit d’un remède propre à ranimer le fonctionnement du cœur (du latin cor, « cœur »). Ainsi, Sérapion considère-t-il la mélisse comme capable de rendre l’humeur joyeuse (le terme antidépresseur n’est pas encore forgé, mais on comprend l’idée sous-jacente). Voici ce qu’il écrit : « La mélisse réjouit le cœur, aide à la digestion, ouvre les conduits du cerveau, fortifie le cœur défaillant ou affaibli, principalement les défaillances nocturnes, les palpitations et ôte toutes les imaginations fâcheuses du cerveau, principalement qui procèdent d’humeur mélancolique ». Cela prouve un grand sens de l’observation que de relater des propriétés que les Anciens de l’Antiquité ne surent pas même approcher un peu. Un siècle et demi plus tard, c’est au tour d’un autre médecin arabe, plus célèbre encore, Avicenne, d’ajouter une pierre à cet édifice : pour lui, la mélisse est bel et bien un médicament du cœur, permettant de chasser les « vapeurs » mélancoliques et les palpitations nocturnes qui l’assaillent. On ne fait pas encore mention des propriétés stimulantes et antispasmodiques de la mélisse, mais on s’en approche grandement. Le Moyen-Âge central a beau innover en la personne d’Avicenne, cette période historique n’est, par ailleurs, que la redite des paroles des anciens médecins grecs et romains. Une fois de plus, Macer Floridus ne fait pas exception à la règle qu’il s’est imposée, il emprunte, il copie sans se soucier qu’en l’espace d’un millier d’années, les choses évoluent ou sont censées le faire : l’on retrouve donc dans ses écrits la qualité respiratoire de la mélisse contre l’asthme et l’orthopnée, sa réputation d’antidote face aux morsures de chien, aux piqûres d’abeille, de guêpe ou encore d’araignée (ce qui est plus proche de ses attributions actuelles), sa valeur antalgique sur les douleurs dentaires, articulaires, abdominales et menstruelles, ainsi que diverses autres affections (scrofulose, ulcère cutané, enflure, dysenterie). On accorde aussi à la mélisse la vertu de favoriser la conception et de purifier et de déterger la matrice après l’accouchement.
A la fin du Moyen-Âge, dès cette Renaissance bien nommée, un nouveau cap est en train d’être franchi par la mélisse : on le voit à travers l’engouement qui gagne les médecins : Petrus Forestus (1521-1597), Lazare Rivière (1589-1655) et au-delà même : Friedrich Hoffmann (1660-1742), Herman Boerhaave (1668-1738), Armand Trousseau (1801-1867), etc. Qu’est-ce que tous ces praticiens ont en commun ? D’avoir perpétué la médecine arabe du temps de Sérapion et d’Avicenne en quelque sorte, reconnaissant à cette plante sa juste valeur comme antispasmodique et sédative du système nerveux central, intervenant avec bonheur en cas d’hypocondrie, de manie et de mélancolie, de toutes ces agitations et agaceries que sont les palpitations cardiaques, les bourdonnements d’oreilles, les migraines et maux de tête d’origine nerveuse, les vertiges, les obnubilations, l’affaiblissement de la mémoire, etc., c’est-à-dire pas moins qu’un remède des nerfs, du cœur et de l’esprit. Pour mieux comprendre cette affirmation, il nous faut revenir au temps d’un médecin atypique, prédécesseur de ceux dont nous avons donné la liste un peu plus haut : Paracelse (1493-1541). Pour lui, la mélisse est une herbe souveraine qui « redonne force et santé à ceux qui sont malades, fatigués ou âgés » (1), autrement dit un tonique général dont Paul Sédir donne la recette d’élaboration dans son opus sur les plantes magiques : « Primum ens melissae, d’après Paracelse. Prenez un demi litre de carbonate de potasse pur, exposez-le à l’air jusqu’à ce qu’il soit dissout ; filtrez le liquide et mettez-y autant de feuilles de mélisse que vous pourrez, de sorte qu’elles soient toutes plongées dans le liquide. Tenez dans un endroit fermé, chaleur douce pendant vingt-quatre heures ; décantez ; versez sur le liquide pur une couche d’alcool de un ou deux pouces, laissez-l’y pendant deux jours ou jusqu’à ce que l’alcool devienne d’un beau vert ; cet alcool doit être recueilli, car il est bon pour l’usage, et remplacé par de l’autre alcool jusqu’à ce que toute la matière colorante ait été absorbée ; l’alcool sera alors distillé, et évaporé jusqu’à consistance sirupeuse » (2). C’est une recette relativement simple mais assez peu détaillée. Pour ne pas alourdir mon propos, je place un autre texte extrait d’un petit livre d’Anne Osmont, consultable ici en pdf, et dans lequel on explique la manière d’élaborer une quintessence de mélisse. A bon droit, l’auteur la considère comme un merveilleux arcane, auquel on va maintenant donner toute sa place au sujet des diverses vertus : elle « aiguise admirablement tous les sens internes, et principalement la mémoire qu’elle rend très heureuse, parce qu’elle purge le cerveau de toutes ses humidités et elle conforte très bien les esprits animaux [nda : c’est-à-dire le souffle vital] et les multiplie. Elle rend l’esprit gai, met en fuite la tristesse et vient au secours de l’estomac froid. Elle l’aide ainsi à digérer et elle lui apporte des éléments de vie, en augmentant sa chaleur naturelle. Elle rappelle les esprits animaux déficients, renforce la faiblesse du cœur, ramène le sommeil par sa chaleur naturelle et multiplie les esprits animaux. Elle met en fuite les soucis de l’âme et chasse les inquiétudes de l’imagination […]. Elle corrige les émanations pestilentielles, si on arrose avec les maisons infectées, et conforte le cerveau et le cœur par son odeur qui est on ne peut plus agréable, de telle sorte qu’on peut résister à toutes ces émanations. Bien plus, elle est aussi d’un grand secours pour ceux qui sont réellement atteints de la peste […]. Il peut sembler, à des esprits superficiels que cette description ait quelque chose de fabuleux et que ce soit demander beaucoup à la toute petite plante qu’est la mélisse qu’exiger d’elle ces quasi-miracles. Il n’en est rien et, si nous réfléchissions, nous verrions que les plantes qui nous sont les plus connues, celles à qui nous n’avons pas coutume de penser, sont riches de pouvoirs auxquels nous ne faisons jamais des appels qui nous seraient pourtant bien profitables » (3). C’est assurément un beau portrait, mais il est encore bien en-deçà de ce que peut offrir cette plante. L’on sait bien que la mélisse est une herbe de réconfort et de confortation agissant sur le cœur ; aujourd’hui, l’on dit plus sobrement qu’elle possède un effet bénéfique sur le moral, mais c’est manquer de beaucoup de poésie. Écoutons plutôt ce que déclamait le poète anglais Abraham Cowley (1618-1667) au sujet de la mélisse : « Fuyez, soucis qui troublez ma solitude ; l’aimable mélisse vient trouver son poète ; elle s’annonce gaiement et couronne ma tête de ses rameaux parfumés. ‘Chante-moi, me dit-elle, je serai ta récompense.’ Plante céleste ! Je reconnais ton souffle vivifiant ; il porte dans mon cœur la joie et la sérénité ».
Rendant aimable quand elle est portée sur soi, la mélisse, véritable talisman, non seulement éloigne les cauchemars, mais permet également d’attirer à soi les beaux rêves comme nous l’apprend le napolitain Jean-Baptiste Porta : voici « le moyen assuré d’exciter des songes agréables. Si, sur la fin du souper et à l’heure d’aller se coucher, une personne mange de la mélisse, elle aura en dormant des illusions et représentations d’effigies diverses, voire telles que l’esprit humain n’en pourrait désirer de plus joyeuses, car il verra des champs, des vergers, des fleurs, et la terre diaprée de verdure, il la verra ombragée de divers bocages, et finalement, en jetant les yeux autour de lui, il lui semblera voir que le monde entier verdoiera et fera rire pour sa merveilleuse beauté » (4). Jean-Baptiste Porta fut bien inspiré au sujet de la mélisse dont il a clairement cerné la capacité à induire le sommeil et à l’accompagner aussi de rêves dans lesquels domine une couleur, le vert, propre à un chakra, celui du cœur. La mélisse peut-elle promettre de nous emmener chaque nuit sur les terres de la déesse Aphrodite ? Je ne sais pas trop, mais, comme je l’avais remarqué il y a maintenant longtemps, la plante agit autant sur le cœur physique que sur celui représenté par ce chakra central qu’est Anahata, siège de la beauté et de l’amour.
La prodigieuse mélisse est aussi placée sous la houlette du Soleil et d’un animal qui le symbolise bien, l’abeille. D’ailleurs, son nom latin melissa est une abréviation du mot grec melitophyllon, qui signifie littéralement « feuille de miel », « feuille à abeille ». La mélisse est « singulièrement aimée des abeilles, qui se plaisent surtout à butiner sur ses fleurs » (5). C’est comme si, dans ces abeilles, l’on pouvait voir des prêtresses tout affairées auprès de leur reine qui leur offre ce si succulent nectar en échange de leur fidélité. Cet attrait des abeilles pour la mélisse explique aussi pourquoi les apiculteurs, dès l’Antiquité, employèrent les feuilles de mélisse pour en frotter les ruches. Recommandée déjà par Virgile, cette méthode permet d’éviter la fuite des essaims. Il est bien possible que derrière la nymphe Melissa se dissimule la déesse Artémis dont on sait que l’abeille est l’un des emblèmes symboliques. Figurée sous la forme d’une mélisse idéale et divine, Artémis serait donc la reine de l’essaim et de la ruche, tandis que les ouvrières besogneuses, les prêtresses dévouées et attachées au culte de la déesse.

On a fait moins de publicité à cette relation de la mélisse à Artémis qu’à ce qu’on appelle toujours l’eau de mélisse des carmes, et qui, parce qu’on lui attribue aussi le nom d’or potable, se rapproche dans sa symbolique du soleil et de l’abeille. Cette eau (qui n’en est pas une au sens strict) se compose de neuf épices et de quatorze plantes parmi lesquelles se trouvent thym, marjolaine, romarin, angélique, coriandre, clou de girofle, cannelle, noix de muscade, etc. Et, donc, de la mélisse. On l’obtient par macération des différentes substances végétales dans l’alcool, puis distillation. Cette composition médicinale est l’œuvre de l’Ordre des carmes déchaux (ou déchaussés), portant ce nom en raison de son origine, l’ordre ayant vu le jour en Terre-Sainte, abrité non loin du mont Carmel. Puis, de façon progressive, les carmes se répandent en Europe. Leur implantation en France ne semble pas remonter avant 1600, et à Paris en 1611, où ils s’installent à proximité du palais du Luxembourg, dans le futur sixième arrondissement. En 1613, rue de Vaugirard, au n° 70, ils posèrent la première pierre de ce qui est toujours l’église Saint-Joseph-des-Carmes, pour des travaux qui durèrent sept années. Pendant ce temps, on cultive la mélisse dans les jardins. C’est une plante que, sans doute, les carmes connaissent bien de par leurs origines proche-orientales communes. Expliquer la naissance de l’eau de mélisse, c’est un peu comme se risquer à raconter sans dire trop d’âneries, l’histoire du vinaigre des quatre voleurs : les lieux, parfois les dates, changent ; des données se télescopent entre elles, et on ne sait plus, finalement, ce qui est du domaine du vrai ou du faux. Mais comme cette eau de mélisse est encore vendue en pharmacie, l’on sait qu’on n’est pas là face à un mirage. Elle eut, comme émissaire de son succès, pas moins que le cardinal de Richelieu qui fit de cette eau l’un des médicaments favoris par lesquels il soignait ses migraines tenaces. Avec un tel ambassadeur, la réussite de l’eau de mélisse des carmes ne pouvait qu’être assurée, d’autant qu’en 1635 se produisit un événement fâcheux : Richelieu ne reconnût pas la caractéristique odeur de son eau de mélisse, et refusa donc de l’avaler, ce qui lui permit de déjouer une tentative d’empoisonnement. Dès lors, les carmes assurèrent la garantie d’une eau de mélisse « non abusée » en apposant sur chaque flacon le sceau de leur couvent. Voilà pourquoi l’eau de mélisse des carmes est munie d’un cachet rouge évoquant la pourpre du cardinal. En tous les cas, l’on put dire, avec Jean-Baptiste Chomel entre autres, que « l’eau de mélisse s’est acquis une réputation égale à celle de l’eau de la reine de Hongrie, à laquelle même plusieurs la préfèrent ». Cette eau de mélisse s’accompagna aussi d’une réclame dans laquelle on vantait ses pouvoirs, réels ou supposés. Présentée comme une panacée, elle permettait, disait-on, de « lutter contre les vapeurs, l’apoplexie, les syncopes, les évanouissements, les obstructions du foie, de la rate, des reins et surtout c’est une amie du cœur qu’elle réjouit et fortifie dans ses faiblesses ». Rien de plus que ce que disaient Sérapion, Avicenne, Paracelse et les autres, en somme, mais sous un emballage certainement plus moderne et plus « scientifique ». Voici ce qu’en disait Joseph Roques deux siècles après que les carmes déchaux aient lancé leur production rue de Vaugirard : « Cette préparation qu’on trouve dans toutes les pharmacies, excite puissamment tout l’organisme, augmente la chaleur générale, accélère la circulation, ranime la vie et convient spécialement dans la paralysie atonique, la difficulté de la menstruation, la faiblesse des voies digestives et la syncope produits par l’inertie des fonctions vitales » (6), ce qui, en guise d’avant-goût, est un résumé très correct de ce qui nous attend dans la seconde partie de cet article consacrée aux propriétés et usages de la mélisse en phytothérapie et aromathérapie. Mais ça ne sera pas sans une page de botanique.

C’est avec bonheur que le clan des Lamiacées s’enorgueillit, je pense, de posséder un tel membre parmi ses rangs, bien que la mélisse, il est vrai, à côté du romarin, du thym et de la menthe, soit plus rarement représentée. Par exemple, il y a quelques jours je me suis rendu au marché et j’en ai profité pour me renseigner auprès du pépiniériste qui vend diverses plantes en pot dont quelques aromatiques. Je lui ai demandé s’il avait de la mélisse. Il m’a répondu que non, parce que c’était une plante trop peu demandée, et qu’il courait moins de risques à proposer les grandes classiques que sont le thym, la ciboulette, le persil, le romarin et la menthe. C’est triste, cette histoire de serpent qui se mord la queue. Bref. En attendant, toi, lecteur, si tu connais la mélisse, je te souhaite, si ce n’est déjà fait, d’en avoir un pied à la maison, et si tu ne la connais pas encore, qu’une sorte de heureux « hasard » qui n’existe pas t’a fait arriver jusqu’ici, je ne puis que te conjurer de t’en prendre un pied.
Comme la sauge et la menthe, la mélisse est une plante vivace qui pousse en touffes denses formant quelquefois de petits peuplements buissonneux et ramifiés de 70 cm de hauteur à plein développement. Des feuilles opposées, plus ou moins ovales, parfois découpées selon une forme qui rappelle ses propriétés cordiales, s’établissent le long d’une tige comptant quatre angles. Tendres et assez molles en leur jeunesse, ces feuilles, de couleur vert jaunâtre, gai et franc, sont festonnées sur leurs marges de grosses dents rondes, parfois chicots abrasés, toutes douces. Lorsque, timidement, la floraison se met en place, l’on peut observer, à l’aisselle des feuilles, de petits boutons jaune tendre qui s’organisent en verticilles souvent peu denses. D’un blanc discret, ces fleurs poussent parfois l’audace à se laver d’un peu de rose pâle. La floraison de la mélisse, qui généralement dure de juin à septembre, donne naissance à une multitude de petites semences noires qui se resèment très facilement, faisant de la mélisse une plante parfois invasive, empruntant la voie des airs pour se répandre, alors que la menthe poivrée, aux graines stériles, se propage à l’abri des regards indiscrets par le biais d’un astucieux et infatigable réseau de rhizomes souterrains.
En France, la mélisse est naturalisée principalement dans le quart sud-est, ailleurs elle est spontanée ou cultivée. Ce n’est pas une aventurière, cela explique pourquoi on la trouve souvent sur des sols riches, ensoleillés, parfois à mi-ombre dans les haies, se dissimulant dans les broussailles aux côtés de l’ortie, à la lisière des bois clairs ; mais jamais on ne la verra s’emmitoufler au sein de l’épaisse forêt ombrageuse parce que c’est avant tout une plante solaire et sociable, présente dans ou aux abords des jardins, s’y installant parfois sans qu’on ne lui demande rien (et il doit y avoir là une excellente raison à cela et qui mérite qu’on y trouve réponse autrement qu’en arrachant bêtement la plante comme je l’ai vu parfois faire…). Ignorants de l’or qui pousse gracieusement et gratuitement dans leur jardin, certains excommunient la belle comme on ferait d’une vulgaire mendiante, qui ne fait pas nécessairement exprès de se signaler à notre attention dans les villages, auprès des maisons, au pied des vieux murs, parfois même dans les vignobles. Très souvent sa présence ectoplasmique marque l’abord d’une ancienne culture menée en grand. On peut alors la considérer comme un vestige, à l’image de celles qui poussent çà et là chez mes grands-parents, non loin de touffes de grande absinthe, rappelant à elles deux, qu’à une époque antérieure à l’interdiction de la liqueur d’absinthe en France, ces plantes y étaient fréquemment cultivées pour en approvisionner le marché.
Au jardin, on prendra soin d’installer la mélisse très éloignée de la sauge, parce qu’elle peut en inhiber la croissance par télétoxie. On observera, de même, une zone de sécurité entre mélisse et lavande, qui risque fort autrement de pâtir de la proximité de la mélisse. Voilà quelques petites règles de base avant de hurler au sortilège ou à l’envoûtement ^.^

La mélisse en phyto-aromathérapie

Les doigts qui froissent légèrement les feuilles de cette plante sauront reconnaître la mélisse à son suave parfum citronné très prononcé, ainsi qu’à sa saveur chaude et un peu amère, aromatique et épicée.
Des matières résineuses et pectiques côtoient du tanin, ainsi que plusieurs acides-phénols (acides rosmarinique, caféique, chlorogénique), triterpènes (acide olénolique, acide hydroxyoléanolique, acide ursolique) et flavonoïdes (lutéoline, quercétol).
Bien que fortement parfumée, la mélisse contient une infime fraction aromatique, une information facilement lisible en terme de rendement située entre 0,02 et 0,2 % la plupart du temps. On évoque aussi parfois les chiffres de 0,4, voire 0,75 % au sujet de cultivars espagnols, ce qui contredit quelque peu les informations fournies par Fournier, comme quoi les mélisses septentrionales sont plus généreuses en ce qui concerne la production d’huile essentielle, qui prend, chez elle, l’aspect d’un liquide pâle (incolore à jaune très clair), d’odeur fraîche, herbacée et citronnée. Obtenue par hydrodistillation des sommités fleuries, cette huile essentielle très légère (densité : 0,893 à 20° C) se compose biochimiquement comme suite :

  • Monoterpénals (ou aldéhydes terpéniques) : 55 %, dont géranial (ou α-citral : 30 %), néral (ou β-citral : 20 %), citronnellal (2 %)
  • Sesquiterpènes : 20 %, dont β-caryophyllène (17 %), germacrène D (1 %)
  • Esters : 7 %, dont acétate de géranyle (4 %), citronnellate de méthyle (1 %), géranate de méthyle (0,7 %)
  • Monoterpénols : génariol (3 %)
  • Cétones : 6-méthyl-5-hepten-2-one (3 %)
  • Monoterpènes : 2 %, dont β-ocimène (1 %)
  • Coumarines : esculine, scopolétol (traces)

Propriétés thérapeutiques

  • Négativante, sédative du système nerveux central, calmante, hypnotique
  • Tonique, cardiaque, hypotensive, cordiale, antispasmodique
  • Apéritive, digestive, stomachique, favorise la sécrétion des sucs gastriques, carminative, hépatostimulante, cholagogue légère, vermifuge intestinale (?)
  • Tonique utérine, emménagogue, anaphrodisiaque (permettrait de dominer les élans pulsionnels…)
  • Anti-inflammatoire, sudorifique légère, calme la soif et la sécheresse des muqueuses lors d’épisodes fébriles, rafraîchissante
  • Vulnéraire, régénératrice cutanée
  • Anti-infectieuse : antivirale, antifongique, bactériostatique
  • Tonique cérébrale, stimulante intellectuelle et physique (« répare les forces épuisées par l’abus des plaisirs physiques », « ranime l’action musculaire dans les membres affaiblis et comme paralysés »)
  • Anti-oxydante
  • Ophtalmique
  • Antihistaminique
  • Insectifuge (moucheron, moustique)
  • Équilibrante thyroïdienne, progesteron like
  • Sternutatoire

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : inappétence, indigestion*, digestion difficile, paresse digestive, lourdeur digestive, ballonnement*, météorisme, flatulence*, douleur digestive*, nausée*, nausée de la grossesse, éructation, spasmes abdominaux, dyspepsie, gastralgie, colique*, acidité gastrique*, mal des transports, crampe stomacale, vers intestinaux (* : également d’origine nerveuse)
  • Troubles de la sphère cardiovasculaire : éréthisme cardiaque, faiblesse du cœur, spasmes cardiaques, palpitations, tachycardie, angor, arythmie cardiaque, hypertension, cardialgie
  • Troubles de la sphère pulmonaire + ORL : bronchite, bronchite chronique, catarrhe bronchique chronique, asthme, asthme humide, allergie respiratoire, refroidissement, acouphène, bourdonnement d’oreille, névralgie auriculaire
  • Troubles de la sphère gynécologique : règles douloureuses, retard des règles (Simon Paulli recommandait aux femmes qui accusent un retard de placer quelques feuilles de mélisse dans leurs souliers), dysménorrhée, prévention des troubles de la ménopause (bouffées de chaleur…), engorgement des seins, douleur des femmes en couches
  • Troubles du système nerveux : nervosité, émotivité, hyperémotivité, irritabilité, crise de nerfs, hystérie, anxiété, panique, inquiétude, trac, choc, état de choc, vertige, syncope, évanouissement, état dépressif, dépression légère, mélancolie, deuil, défaillance nerveuse, épuisement nerveux, déficience intellectuelle (perte de mémoire), insomnie et autres troubles du sommeil

Note : la mélisse s’apparente assez à une sorte de remède de secours (type Rescue du docteur Bach). Sous forme d’huile essentielle, elle est aussi très proche du néroli. Ainsi, « l’annonce d’une joie ou d’une peine inaccoutumée […], une bataille de galopins ou la venue inopinée de l’hiver » (7) et autres scènes de ménage sont-elles des occasions justiciables de son emploi.

  • Troubles de la sphère hépatobiliaire : insuffisance hépatique (d’origine nerveuse), soulagement des douleurs causées par des calculs biliaires
  • Affections cutanées : écorchure, ecchymose, contusion, plaie douloureuse et/ou enflammée, piqûre d’insecte (abeille, guêpe, moustique), coup, blessure, eczéma, zona, éruption (varicelle)
  • Affections bucco-dentaires : névralgie et douleur dentaires, rage de dents, herpès labial
  • Faiblesse de la vue
  • Anémie, chlorose, fatigue après infection, convalescence
  • Migraine chez les personnes délicates et nerveuses, maux de tête, névralgie faciale
  • Douleurs goutteuses et rhumatismales

Modes d’emploi

  • Infusion de feuilles et/ou de sommités fleuries sèches ou fraîches à vase clos (placer un couvercle sur la casserole s’avère avantageux pour minimiser la volatilité de l’essence aromatique au cours de l’infusion).
  • Infusion vineuse (dans du vin blanc) de feuilles et/ou de sommités fleuries à froid (température ambiante) durant 24h00.
  • Décoction vineuse de feuilles et/ou de sommités fleuries fraîches dans du vin blanc.
  • Décoction de feuilles fraîches : comptez dix cuillerées à soupe de mélisse pour un litre d’eau. On prolonge la décoction jusqu’à ébullition, on coupe le feu, on laisse infuser à couvert pendant 10 mn hors du feu, on filtre en exprimant. Cette décoction se destine tant aux différents usages que l’on peut faire de la mélisse en externe, que versée dans l’eau d’un bain.
  • Macération vineuse : 50 g de mélisse fraîche pour un litre de vin blanc en macération durant 48h00, au bout desquelles on filtre et on exprime. Usage interne essentiellement.
  • Macération alcoolique (= teinture) : comptez une partie de mélisse fraîche qu’on fait macérer pendant 15 jours dans huit parties d’eau-de-vie. Se destine à l’usage interne comme externe.
  • Alcoolat de mélisse composé (= « eau de mélisse »). Il s’agit là d’une des nombreuses recettes qui ont puisé leur inspiration auprès de l’eau de mélisse des carmes, qu’on distinguera, parce que autrement plus élaborée. Dans la plupart des recettes simplifiées, ce sont presque toujours les mêmes ingrédients que l’on retrouve, seuls changent les proportions et le mode opératoire. Voici l’une de ces recettes : 50 g de feuilles et sommités fleuries de mélisse fraîches, 15 g de zeste de citron frais, 15 g de semences de coriandre, 15 g de noix de muscade râpée, 10 g de clous de girofle, 10 g de racine d’angélique sèche, 5 g de cannelle de Ceylan « bâton », un litre d’eau-de-vie blanche. On laisse macérer le tout pendant 15 jours, au bout desquels on filtre en exprimant. Se destine à l’usage tant interne qu’externe sur un comprimé neutre, dans une potion, etc.
  • Eau de mélisse des carmes : elle n’a pas besoin d’être absorbée en grande quantité. A ce titre, elle ressemble beaucoup à l’alcool de menthe Ricqlès. Comme les deux autres préparations dont nous venons de parler, l’on peut user de l’eau de mélisse des carmes en interne comme en externe. Dans le premier cas, on place le nombre de gouttes qui suffisent sur un comprimé neutre que l’on met ensuite sous la langue, ou bien directement dans un demi verre d’eau, une infusion ou n’importe quelle boisson chaude ou froide (ce produit est soluble dans l’eau, contrairement aux huiles essentielles). A l’extérieur, l’eau de mélisse des carmes vient bien à propos en friction locale sur les tempes, la nuque, l’intérieur des poignets. L’on peut étendre la zone d’application au rachis, à la poitrine (à l’épigastre en particulier), ainsi qu’aux membres inférieurs comme supérieurs.
  • Huile essentielle : en olfaction, en application cutanée locale préalablement diluée dans l’huile végétale adaptée au besoin, per os (c’est plus rare, vue sa cherté).
  • Hydrolat aromatique : en vaporisation cutanée, en lavage, en bain d’œil, etc. C’est aussi, tout comme l’infusion simple, un bon moyen de diluer teinture-mère, extrait de plante fraîche, poudre, etc.
  • Suc frais en application locale (par exemple : piqûre d’insecte). Plus rapide encore : friction de feuilles fraîches sur la zone endolorie et/ou enflammée.
  • Pommade, onguent.
  • Cataplasme de feuilles fraîches contuses.
  • Poudre de feuilles sèches (assez rarement ; usitée comme sternutatoire).

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Récolte : à force de lire différentes choses sur ce sujet çà et là, je suis arrivé à une conclusion (temporaire ?) : la mélisse est affectée des mêmes « problématiques » que la verveine citronnée, c’est-à-dire que selon l’avancement du cycle végétatif de ces deux plantes, la saveur et le parfum de leurs parties aériennes évoluent, de même que l’huile essentielle que l’on obtiendrait en distillant la plante avant et après. Mais avant et après quoi ? Floraison ! D’après Henri Leclerc, il est souhaitable d’employer la mélisse lorsque les fleurs sont encore tout juste en boutons, lorsqu’elles n’ont pas encore pris cette teinte blanche qui succède à celle, safranée, qu’elles ont quelques temps auparavant. Pour Cazin, il fallait que la mélisse soit bien garnie de fleurs pour opérer une récolte, ce qui nous situe en juin, voire en juillet selon les régions. En revanche, il est vrai qu’on se gardait de récolter la mélisse trop avancée dans sa floraison, parce que trop âgée, elle ne diffuse plus une agréable odeur de citron, bien plutôt une odeur désagréable, les fleurs fanées donnant à la plante une saveur amère de punaise peu ragoûtante. Pour éviter cet écueil, l’on fixe la période de récolte avant floraison et/ou bien après, lorsque les fleurs, ayant fait leur office, ont chu. Il n’y aurait non pas deux phases aromatique, mais trois : avant, pendant et après floraison, correspondant, à peu près, aux mois de juin, juillet et août.
  • Séchage : il est bien sûr possible, et même facile, mais comme il s’accompagne généralement d’une perte d’odeur et d’un peu de saveur, on a préféré souvent usé de la plante fraîche. Cazin offre néanmoins une solution : « Pour conserver aux feuilles leur couleur et leur odeur, il faut les cueillir un peu avant la floraison, en détacher les tiges et les pétioles, les faire ensuite sécher au soleil, ou mieux à l’étuve, et les placer dans un lieu sec » (8). Sinon, le mieux reste encore la teinture alcoolique : grâce à elle, on bénéficie des avantages de la mélisse même en plein hiver quand on ne dispose plus de mélisse fraîche. Le délai de garde de la mélisse sèche est d’un an grand maximum. Si la récolte a été bien menée, de même que la dessiccation, la mélisse sèche doit conserver encore un peu de souplesse, sans se ramollir ni noircir au fil du temps, ce qui serait le signe qu’elle a été mal conservée ou placée non à l’abri de l’humidité (comme l’on sait, certaines plantes sèches captent l’humidité atmosphérique assez facilement).
  • L’on aurait tort de croire que la mélisse, malgré son odeur de citron, puisse posséder quelque rapport avec cet agrume : si l’on compare la composition biochimique de l’huile essentielle de mélisse avec celle de l’essence de citron, l’on peine à découvrir de grandes lignes directrices. La proximité sémantique – on a affublé la mélisse de citronnade, d’herbe au citron, etc. – ne peut pas abuser le connaisseur. Il est des mots passe-partout, comme citronnelle, qui, eux, sèment davantage la confusion : si, par citronnelle, tu entends la mélisse et que moi j’entends la « vraie » citronnelle, que tu me demandes de la citronnelle, je t’offrirais, par exemple, un flacon d’huile essentielle de Cymbopogon citratus de 10 ml, coûtant, allez, 5,00 €. Alors que pour la même somme, tu ne peux que rarement t’offrir plus de 0,5 ml d’huile essentielle de mélisse officinale. Parmi les autres risques de spoliation qui pourraient (voudraient) nous faire prendre les vessies pour des lanternes, nous avons, par proximité biochimique et olfactive (ce qui est une parfaite insulte pour la mélisse !), les huiles essentielles d’eucalyptus citronné (Eucalyptus citriodora), de litsée (Litsea cubeba), de cataire (Nepeta cataria), de lemon-grass (Cymbopogon flexuosus), et d’autres plantes comme l’aurone mâle et le thym citron. La seule plante médicinale, portant quelquefois le sobriquet trompeur de citronnelle et qui pourrait nous la faire confondre avec la mélisse sans trop de conséquence, n’est autre que la verveine citronnée (Aloysia citriodora), huile essentielle rare et chère qui, à côté de celle de mélisse, tient largement la comparaison, tant d’un point de vue du parfum que des propriétés thérapeutiques (9). Quant aux « citronnelles » indiennes, javanaises, etc. Euh… J’ai vu une fois un étiquetage frauduleux : mélisse des Indes. C’était je ne sais plus quel cymbopogon. Le vendeur, trop désireux de refourguer sa « daube » n’hésite pas à la parer des lettres de noblesse qu’elle n’a pas. En ce qui me concerne, les huiles essentielles à forte teneur en monoterpénals que j’apprécie, ce ne sont pas moins que celles que j’ai citées tout à l’heure, savoir mélisse et verveine. Quant aux différentes citronnelles, lemon-grass, litsée, eucalyptus citronné et je ne sais plus quoi d’autre dans ce goût-là, ce sont des produits que je trouve bien trop frustes, pour lesquels j’ai la plus grande répulsion parce qu’ils m’irritent au-delà du raisonnable. Ce qui est fort étrange, parce que je range les monoterpénals dans l’élément Terre qui, très justement, chez moi, fait défaut. (Je suis beaucoup plus à l’aise avec les cétones que je classe dans le même élément. Définitivement.) Mais la citronnelle, non, elle me repousse comme un moustique (je dois m’interroger à ce sujet…). En l’espace de 15 ans, j’ai perçu une modification de l’attraction que je peux éprouver pour certaines huiles essentielles : par exemple, les huiles essentielles d’arbre à thé, de niaouli, de palmarosa, qui m’indisposaient grandement à l’époque (depuis je ne me suis pas procuré plus de deux flacons de chaque), se montrent plus acceptables aujourd’hui, en particulier le niaouli et le palmarosa (l’arbre à thé, je ne peux toujours pas le saquer ^.^).
  • Puisque nous y venons… : l’on considère l’huile essentielle de mélisse habituellement sans risque ni toxicité. Néanmoins, l’on observe chez les personnes sensibles un effet irritant sur peau et muqueuses, lacrymogène et tussigène parfois. Il est habituel de la considérer avec prudence durant la grossesse. Mais vu son prix !… Cependant, à la fin du XIX ème siècle, Cadéac et Meunier étudièrent les effets de cette huile essentielle ingérée à haute dose : 2 g. Cela peut vous faire sourire, mais 2 g (ou à peu près 2 ml), c’est le flaconnage courant dans lequel cette huile essentielle est commercialisée en France. Après enquête, j’ai vue des capacités variant de 2 à 5 ml, mais plus souvent 2 ml en ce qui concerne la vente au détail ; sinon, elle est parfois vendue au kg (1650 €), aux 10 kg (13000 €). Il n’est nul besoin de tomber dans une telle bassine pour ressentir les premiers effets, non pas d’une intoxication, mais d’un excès : 2 g à jeun entraînent une lassitude suivie d’un engourdissement de la respiration et du pouls, d’un fléchissement de la tension artérielle. Bien possible qu’à doses plus fortes le cœur s’arrête.
  • Alimentation : « La mélisse est rarement admise au nombre des condiments culinaires, et je ne sais pourquoi. Son odeur de citron ne déparerait pourtant pas les mets qu’on donne aux convalescents et aux personnes débiles, aux goutteux, aux asthmatiques, aux paralytiques, etc. Quelques personnes mangent pourtant les feuilles en salade dès qu’elles commencent à se former. C’est une fourniture agréable et saine » (10). Pourtant, il s’avère exact qu’en cuisine la feuille de mélisse peut largement tenir la comparaison avec des herbes fraîches qui, d’habitude, s’y trouvent bien plus souvent qu’elle. Mais, depuis le temps de Roques (il écrivait cela en 1837), la culture, même domestique, de la mélisse a bien reculé. Fournier nous en donne une des raisons : en France, « la culture de la mélisse a rétrogradé depuis l’interdiction de l’absinthe, dans laquelle elle entrait pour une certaine proportion » (11). Malgré l’interdit qui a frappé la fée verte il y a un siècle, l’on a perpétué l’usage de la mélisse à travers l’élaboration toujours continuée de liqueurs comme la Bénédictine et la Chartreuse, et, en Allemagne, dans une sorte de maitrank. En cuisine, les feuilles permettent de parfumer agréablement les potages, les salades, les ragoûts et, pourquoi pas ?, les omelettes. Avec certains légumes cuits, elle réussit bien, de même qu’avec des préparations fromagères où, au fromage blanc frais, on mêle, outre le sel et le poivre suffisants, des herbettes comme le cerfeuil, la ciboulette, le persil, la coriandre, le céleri (ou l’ache sauvage, mieux à propos), et donc des feuilles de mélisse bien finement ciselées. N’y a-t-il pas desserts, sauces, huiles ou vinaigres qui ne se trouveraient pas bien de l’emploi de la mélisse ? Aux Pays-Bas, en Belgique encore, on emploie les feuilles de mélisse pour bien agrémenter les marinades de poissons comme le hareng et l’anguille. En Angleterre, on substitue la mélisse au basilic dans la recette du pesto.
  • Il n’y a pas que les aliments que la mélisse parfume : des rameaux de mélisse placés dans les armoises à linge, outre qu’ils font fuir les mites, imprègnent vêtements et lainages d’un subtil parfum. Son huile essentielle intervient aussi dans l’art du parfumeur.
  • Confusion : on appelle parfois des surnoms de mélisse des bois, mélisse sauvage ou encore mélisse bâtarde, une plante assez proche, la mélitte à feuilles de mélisse (Melittis melissophyllum). De même, cette plante qu’en latin on appelle Melissa calamintha ne doit pas nous égarer : ce n’est pas une mélisse, mais un calament. Autre faux ami : la mélisse de Moldavie (Dracocephalum moldavica).
  • Sous-espèces et variétés : la mélisse orange au parfum de mandarine est une sous-espèce de mélisse officinale. En latin, elle porte le nom de Melissa officinalis ssp. altissima. A son sujet, je me demande bien pourquoi, Pierre Lieutaghi lui trouvait une odeur aux relents fétides… Parmi les variétés, il existe une mélisse officinale aux feuilles intégralement jaunes (All gold), une autre au feuillage panaché (Variegata), la Quedlinburger Niederliegende, plus riche en essence aromatique. Enfin, nous pouvons encore ajouter les variétés Lemonella, Citronella et Lime.
    _______________
    1. Fabrice Bardeau, La pharmacie du bon Dieu, p. 176.
    2. Paul Sédir, Les plantes magiques, pp. 78-79.
    3. Anne Osmont, Plantes médicinales et magiques, pp. 91-92.
    4. Jean-Baptiste Porta, La magie naturelle, p. 199.
    5. Macer Floridus, De viribus herbarum, p. 146.
    6. Joseph Roques, Plantes usuelles, Tome 1, pp. 241-242.
    7. Pierre Lieutaghi, Le livre des bonnes herbes, p. 292.
    8. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p. 574.
    9. L’huile essentielle de verveine citronnée, même si elle demeure un produit onéreux, l’est tout de même moins que celle de mélisse officinale. Après rapide enquête auprès d’une dizaine de producteurs français, j’ai calculé le prix moyen de 27,00 € les 5 ml. Pour ce tarif, l’on n’a jamais guère que 2 ml d’huile essentielle de mélisse.
    10. Joseph Roques, Nouveau traité des plantes usuelles, spécialement appliqué à la médecine domestique, et au régime alimentaire de l’homme sain ou malade, Tome 3, p. 176.
    11. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 622.

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Les nigelles (Nigella sp.)

Nigelle cultivée (Nigella sativa).

  • La nigelle cultivée (Nigella sativa). Synonymes : nigelle des jardins, nielle cultivée, nielle de Crète, nielle romaine, nielle de l’Archipel toscan, nielle du Levant, cumin noir, graine noire, poivrette, poivrette commune, herbe aux épices, quatre épices, toute-épice, barbe de capucin, graine bénite.
  • La nigelle des champs (Nigella arvensis). Synonymes : nielle bâtarde, nielle sauvage, faux cumin, poivrette commune, fleur de sainte Catherine, araignée, œil de chat.
  • La nigelle de Damas (Nigella damascena). Synonymes : barbeau, barbiche, barbe de capucin, toile d’araignée, patte d’araignée, cheveux de Vénus, cheveux de la mariée, belle aux cheveux dénoués, demoiselle au bois, dame en vert, femme en lambeaux, diable dans le buisson, amour dans la brume.

De notre strict point de vue d’Européens occidentaux, l’on pourrait avoir du mal à comprendre et à admettre que la nigelle (plusieurs espèces en fait) est une plante appréciée depuis bien longtemps. Sans doute parce que bordant le bassin méditerranéen, là où l’homme eut aussi l’idée de s’installer, plutôt qu’à l’intérieur des terres desséchées par le soleil, la nigelle, assez souvent messicole, dut tout d’abord être une sauvage côtoyant les cultures entreprises par l’homme (en effet : quid des messicoles avant l’invention de l’agriculture ?), en particulier dans ce pays, l’Égypte, avec lequel la nigelle entretient une très étroite relation : il paraît même que l’on a retrouvé des graines de nigelle (d’aucuns avancent qu’il s’agirait d’un flacon de son huile) dans le tombeau de Toutankhamon (ce serait bien de s’en assurer par la lecture d’un inventaire de tous les objets répertoriés dans ce site lors de sa découverte en 1922). Semences ou flacon, il demeure que la présence de la nigelle en ce lieu atteste un usage ancien, sans qu’on sache trop si son rôle était médicinal, alimentaire ou autre, ou bien tout à la fois, puisqu’on parle parfois de la nigelle comme du remède universel des pharaons, vieux de plus de 3500 ans (ce qui transparaît bien plus tard à travers les mots du prophète Mahomet qui affirmait ceci : « Soignez-vous en utilisant la nigelle, car c’est un remède contre toutes les maladies, à l’exception de la mort ». Promue comme une panacée, il n’est pas très étonnant que la nigelle ait emprunté la même voie que les Arabes, et leur déploiement progressif d’est en ouest. Mais il est bien possible que la nigelle, connue des Grecs au temps d’Hippocrate, n’ait pas attendu l’apparition de l’islam avant de pousser vers l’ouest par le biais d’une autre voie, plus continentale, surtout si l’on en juge par la prégnance de cette graine en Europe de l’est et centrale, jusqu’à ce que son intérêt finisse par s’éteindre plus on progresse vers l’occident. Effectivement mentionnée par les hippocratique (V-IV ème siècles avant J.-C.), la nigelle est vue, par les Anciens, comme apéritive, diurétique, atténuante et incisive, trouvant une application dans les affections catarrhales pulmonaires et pour provoquer les règles. Chez les Grecs, on trouve des recettes fort complexes, destinées à soigner les affections de la matrice, et d’autres encore, qui contiennent de ce mélanthion, comme on l’appelle, un « nom qui évoque la couleur noire (melas) ; la plante a peut-être été ainsi nommée à cause de la couleur sombre de ses graines » (1). Appartenant à la même famille botanique que le bouton d’or et l’aconit, c’est-à-dire les Renonculacées, la nigelle possède un nom renvoyant directement à la couleur de ses graines. Nigelle est un mot provenant du latin nigellus, « noirâtre », et, plus avant, de niger, signifiant « noir ». (C’est l’une des raisons pour laquelle la nigelle est parfois surnommée cumin noir ou, comme disent les Allemands, schwartzkümmel.) De là, qu’on ait pu également l’appeler poivrette ne surprendra pas, petit sobriquet faisant référence à son goût et à sa couleur. C’est ainsi qu’on trouve, dans Dioscoride, une notice spécialement dédiée à « la poivrette, que les Grecs appellent mélanthion, les Latins gith, les Italiens get ». La description botanique qu’en donne Dioscoride a fait dire à Cazin qu’il s’agissait de la nigelle des champs et à Fournier de la nigelle cultivée. Cela n’a que peu d’importance. Voici, en revanche, le portrait thérapeutique qu’il fait de cette nigelle : « La poivrette emplâtrée sur le front soulage les douleurs de tête. Elle résout les fluxions fraîchement survenues aux yeux, broyée avec de l’onguent d’iris, et mise dans le nez. Elle résout aussi la lèpre, les lentilles, les indurations et les vieilles tumeurs, emplâtrée avec du vinaigre. Elle ôte les poireaux en l’appliquant dessus avec de la vieille urine. Cuite dans du vinaigre, avec des copeaux de l’arbre nommé tieda (?), aide aux douleurs dentaires, si on les lave de cette décoction. Ointe avec de l’eau sur le nombril, elle chasse les vers intestinaux hors du corps. Broyée en poudre dans un linge et respirée, elle soulage les catarrheux. Bue durant plusieurs journées, elle s’avère diurétique, emménagogue et galactogène. Bue avec du vin, elle supprime la dyspnée, et avec de l’eau, au poids d’une dragme, elle aide aux morsures de la tarentule. En faisant un parfum de cette plante, l’on fait fuir les serpents. L’on dit que bue en grande abondance, elle tue » (2).

C’est sous ce même nom de gith (ou de git) qu’on voit la nigelle être inscrite, aux environs de 795, dans le Capitulaire de Villis, et présente à peu près à la même époque (820) dans les inventaires du monastère de Saint-Gall, en Suisse. Le mot gith semble d’origine arabe, ce qui n’est pas impossible du fait de l’origine méridionale de cette plante encore très populaire en Turquie, en Grèce et, plus loin, en Inde, où on l’appelle kalinji, et que les praticiens ayurvédiques connaissent très bien, la donnant pour stimulante, tonique et antidépressive, entre autres, des propriétés qui ne sont pas sans rappeler d’anciens usages égyptiens que Cazin rapporte dans son Traité, expliquant que les Égyptiennes torréfiaient des semences de nigelle, qu’elles mêlaient ensuite à diverses autres substances (cannelle, gingembre, musc, ambre gris, sucre, hermodactyle…), afin d’en former une espèce de conserve dont les propriétés consistaient à augmenter l’appétit et l’embonpoint, mais également une autre appétence, sexuelle celle-là.
Ceci dit, dans les textes anciens, le mot gith n’est pas toujours la garantie d’avoir affaire à une nigelle, puisqu’il a été aussi appliqué à ces plantes au nom proche, les nielles, avec lesquelles les nigelles sont parfois tant confondues qu’on les appelle aussi nielles, en particulier la nigelle cultivée. Cela ajoute donc davantage de confusion avec cette autre messicole qu’est la nielle des blés, dont une partie du nom latin trahit sa proximité sémantique avec la nigelle : Agrostemma githago. L’on a alerté dans ce sens pour des raisons moins gravissimes qu’il n’y paraissait à l’époque, puisque l’on était convaincu de la toxicité des saponines contenues dans la nielle des blés : si elles le sont bien lorsque les semences sont fraîches, elles perdent toute dangerosité une fois cuites. La toxicité du pain qu’on cuisait dans certaines régions au XIX ème siècle, doit s’expliquer autrement qu’en traînant la nielle des blés jusqu’au banc des accusés. Mais à une époque où l’alimentation compte essentiellement sur le pain, l’on se méfie de la nielle des blés. Si l’on n’a pas encore de problèmes liés à l’intolérance au gluten, d’autres menaces pèsent sur la vie de tous les jours : l’ergot de seigle et l’ivraie qui, eux aussi, peuvent pervertir, hostie amère, le pain quotidien.

La nigelle de Damas fut-elle, comme soi-disant tant d’autres végétaux, rapportée de terre sainte par les Croisés ? Qu’elle soit dite de Damas ne suffit pas à nous faire avaler cette histoire, puisque nous avons dit que la nigelle était déjà cultivée en Europe au VIII ème et IX ème siècles (au moins), et que les croisades, c’est un peu après, quand même, hein !? Il est bien possible qu’elle ait été ramenée involontairement, comme plante obsidionale, coincée sous le sabot d’un cheval, qui sait ? ^.^
Tandis que les Croisés se font botter les fesses, du côté des thérapeutes, l’on ne chôme pas, tout d’abord en la personne d’Hildegarde de Bingen qui distingue le cumin (Kumel) de ce qu’elle appelle cumin noir : chaud et sec, « il n’a aucune valeur comme nourriture pour l’homme, car il provoquerait de la douleur » (3). Elle donne à cette plante le nom de Ratde, et il est bien difficile de savoir si, sous cette appellation, se dissimule la nigelle, d’autant qu’Hildegarde en donne peu de détails d’utilisation : elle en composait un onguent pour les plaies de tête, et se servait de cette plante comme d’un répulsif contre les insectes (mouches). Plus sérieux, Arnaud de Villeneuve (1240-1311) donnait pour emménagogue la semence de nigelle.
L’enthousiasme, si l’on peut dire, va s’effriter petit à petit, malgré les exhortations de Matthiole, qui, au sujet de la nigelle, ne dévie pas d’un iota de celui dont il établit les commentaires, à savoir Dioscoride. Il insiste même, disant qu’« il n’est pas de meilleur remède chaque fois que l’on doit nettoyer, déterger, dessécher, échauffer ». Au même siècle, Jérôme Bock ne peut cependant pas s’empêcher de considérer la nigelle comme suspecte, de même qu’Hoffmann, Cazin, et jusqu’à Bonnier qui, à la fin du XIX ème siècle, disait les trois espèces toutes plus toxiques les unes que les autres, en raison de la présence d’un alcaloïde, la damascénine, dans leurs semences, qu’il considérait comme un poison du cœur. L’on comprend, par le biais de ces discrédits successifs que la nigelle ait peiné à se faire une place dans l’arsenal des plantes médicinales durant le XX ème siècle. Il n’y eut pas jusqu’à Roques pour commettre la bévue suivante : alors que Wauters propose de substituer la nigelle noire à la noix de muscade, au clou de girofle, au poivre noir et à d’autres épices en provenance d’Inde, hors de prix et surtout inaccessibles en temps de guerre (qu’on se rappelle du blocus continental mené de 1806 à 1814), il écrit en 1837 qu’« il y avait alors du patriotisme à renoncer à tous ces agréables condiments ; mais aujourd’hui, en temps de paix, laissons la nielle ou tout-épice aux palais vulgaires, notre estomac n’en digérera que mieux » (4). Le brave médecin de Valence ignorait sans doute ce que nous savons depuis : s’il existe une huile végétale largement impliquée, thérapeutiquement, dans le traitement des affections gastro-intestinales, c’est bien celle de nigelle !

Nos trois nigelles sont des plantes annuelles rustiques qui semblent avoir été bercées dans le même landau : leur origine géographique se situe dans une zone placée à cheval entre l’orient de l’Europe et l’occident de l’Asie. Ce qui fait que lorsqu’il nous arrive de croiser une nigelle parmi les trois auxquelles nous nous sommes attachés ici, nous sommes à peu près sûrs qu’il s’agit là de produits d’importation déjà lointaine, tant dans l’espace que dans le temps. En France, soit elles sont cultivées comme plantes alimentaires ou ornementales, soit on les dit échappées des jardins et des cultures, se resemant alors spontanément. Par exemple, en Afrique du Nord, la nigelle cultivée fait maintenant partie du paysage, ainsi qu’en Crète, en Égypte, en Espagne, en France, où, si la culture la néglige, elle retourne à l’état de sauvageonne sur les friches et les terrains vagues. Cependant, celle qui reste la plus fréquente en France, c’est avant tout la nigelle des champs que Cazin disait très commune de son temps, de même que Fournier un siècle plus tard, la situant dans et à proximité des champs de céréales, sur les sols calcaires de toute la France (excepté les zones siliceuses de Bretagne et d’Auvergne). Quant à la Damas, il arrive d’avoir affaire à elle aux abords des champs et des vignes du Midi, de l’Ouest et du Sud-Ouest de la France.
D’assez petit gabarit (une nigelle de 50 cm de hauteur à plein développement reste exceptionnelle), ces plantes formées d’une tige dressée un peu ramifiée, quelque peu velue, se caractérisent par un feuillage très découpé qui donne beaucoup de grâce à ces végétaux, d’autant plus chez la nigelle de Damas dont l’aspect vaporeux, conféré par ses feuilles, lui a valu le nom vernaculaire anglais de love-in-a-mist (que j’ai traduit par : amour dans la brume). D’ailleurs, cette dernière, afin de souligner sa floraison (5) s’enorgueillit de bractées filandreuses et arachnéennes, à faire pâlir la plus fantasque des cardères. Cet aspect démonstratif n’existe pas chez la nigelle des champs, peut-être occupée à ne pas disperser son énergie dans des circonvolutions bien dispendieuses : elle ne possède donc aucun involucre, ni collerette de dentelle, lui permettant de mettre sa robe en valeur, mais cela ne l’empêche pas de porter des fleurs d’un bleu clair veiné de vert qui, bien que brèves, comme toutes les nigelles au reste, étalent leur période de floraison durant les mois de juin et de juillet, parfois même plus tôt, comme c’est le cas de la Damas et de la cultivée, pouvant poindre dès le mois de mai (je puis en témoigner pour avoir vu des nigelles de Damas pleinement fleuries à la mi-mai non loin de chez moi). Toujours solitaires au sommet des tiges, les fleurs de nigelle ont néanmoins un secret à nous apprendre : ce que l’on prend pour leurs pétales, bleus chez l’une, bleu pâle à bleu gris chez la deuxième, blanchâtres à laiteux ponctués de taches verdâtres ou bleuâtres chez la dernière, ne sont, en réalité, non pas des pétales, mais des sépales. Les pétales véritables prennent la forme de petits cornets plus ou moins ventrus qui enserrent ce qui va devenir le fruit central, capsulaire, à cinq divisions non soudées chez N. arvensis, soudées mais obtuses chez N. sativa, enfin réunies dans toute leur étendue, ne formant plus qu’un gros fruit chez N. damascena, non moins surmontées d’un picot par carpelle chez toutes. Puis le fruit grossit, en lui les semences mûrissent peu à peu. La capsule se dessèche, d’où s’échappent, nombreuses, de petits graines (2 mm), plus ou moins noirâtres, dont la forme générale évoque assez celle d’une graine de sésame, et qu’on dit chagrinées, ce qui ne veut pas dire qu’elles sont tristes, mais que leur surface rappelle celle du chagrin, c’est-à-dire un cuir au grain grenu, et dont la peau valut à Balzac d’écrire un sacré roman en 1831. L’autre nom de ce cuir apprêté est galuchat, autrement dit « peau de requin », un peu rude et rêche.

Les graines chagrinées de la nigelle.

Comme son nom l’indique, la N. sativa est la seule, parmi les trois, qui ait fait l’objet d’une culture à grande échelle. Fournier remarquait que, dans les années 1940, cette plante était encore concernée par une exploitation en grand en Allemagne (Erfurt, Ulm, etc.). Aujourd’hui, beaucoup des huiles végétales de N. sativa qu’on trouve dans le commerce de détail (magasins de produits biologiques, boutiques spécialisées en phyto-aromathérapie, etc.), proviennent d’Inde et d’Égypte.

Nigelle cultivée à gauche, nigelle de Damas à droite.

La nigelle en phyto-aromathérapie

Dans l’ensemble, et de ce qu’il ressort de mes lectures, rien d’autre que les semences de ces trois espèces sont citées comme matière médicale, avec une prévalence toutefois en ce qui concerne les semences de la nigelle cultivée, alors que celles de la nigelle des champs, de saveur âcre et poivrée, chaude et brûlante, passent généralement pour suspectes, d’autant plus qu’elles recèlent, dit-on, de cet alcaloïde, la damascénine (ou nigelline) qui, bien qu’à l’état de traces, lui a valu d’être écartée au profit de la nigelle cultivée qui n’en contient pas moins. La nigelle de Damas, à laquelle cet alcaloïde a emprunté son nom, en contient bien davantage : la saveur de ses semences, un peu poivrée, âcre et piquante, se distingue néanmoins de celle de la nigelle des champs, en ce sens que lorsqu’on les écrase, ces graines diffusent un étonnant parfum de fraise des bois (ou même de fraises tagada) ! En revanche, on y a découvert que peu de saponines, contrairement aux semences de nigelle cultivée vers lesquelles nous allons finalement orienter notre travail, puisque c’est avant tout à ces semences que le thérapeute fait habituellement appel en phytothérapie (bien qu’on ait donné les semences de N. damascena et de N. arvensis comme équivalentes en terme de propriétés et d’usages thérapeutiques).

La graine de nigelle cultivée, à saveur aromatique un peu poivrée et piquante, rappelle à certains le camphre, à d’autres le carvi ou le cumin, ce qui a valu le surnom de cumin noir à la nigelle (pour être un gros consommateur de semences de cumin, de carvi et de nigelle, je suis bien en mesure d’en repérer les nettes différences, et je n’ai jamais rien trouvé, dans cette graine noire, qui puisse me rappeler les deux Apiacées aromatiques sus-citées).
Tout d’abord, n’oublions pas de mentionner le nom de cette saponoside, la mélanthine, que l’on trouve dans la graine de nigelle, en compagnie d’alcaloïdes : nous avons déjà signalé la damascénine ou nigelline, substance amère présentant une action intéressante sur le système gastro-intestinal. On y trouve aussi de la nigellidine, qu’on étudie actuellement en Algérie pour en vérifier l’efficacité en tant qu’inhibiteur du coronavirus SRAS-CoV-2. Quoi d’autre ? Une pléthore de vitamines : provitamine A, vitamines B1, B2, B3, B9, C, E. Des sels minéraux et oligo-éléments : fer, phosphore, calcium, magnésium, potassium, sélénium, zinc… De la proto-anémonine, une lactone qui n’a rien de particulier, puisqu’on la trouve dans la plupart des plantes de la famille des Renonculacées. Du tanin. Environ 20 % de substances protéiniques, pas loin de 40 % d’hydrates de carbone et 30 à 35 % d’huile végétale, dont nous allons plus longuement parler dans un instant. Produit assez connu en France, l’huile végétale de nigelle cohabite, dans la graine de nigelle, avec une fraction aromatique comprise entre 0,5 et 1,5 % environ. L’on obtient, après distillation des semences à la vapeur d’eau, une huile essentielle liquide et mobile, de couleur jaune, au parfum soutenu, chaud et épicé. D’après le bulletin d’analyse que j’ai sous les yeux, il apparaît très clairement que cette huile essentielle se compose de paracymène pour sa moitié (50 à 55 %) et d’α-thujène (à hauteur de 15 à 18 %). A elles seules, ces deux molécules expliquent l’énorme proportion de monoterpènes contenue dans cette huile essentielle :

  • Monoterpènes : 80 %
  • Éthers : 6 %
  • Sesquiterpènes : 5 %
  • Monoterpénols : 1,5 %
  • Alcanes : 1,5 %
  • Cétones monoterpéniques : 1 %

Il n’est pas impossible que l’essence aromatique qui préexiste dans les semences de nigelle accorde son arôme fort à l’huile végétale qu’on tire des graines par expression mécanique à froid : l’on exprime plus fréquemment cette huile végétale (30 à 40 % quand même !), qu’on ne flanque les mêmes semences dans un alambic pour à peine 1 % d’huile essentielle (dans la plupart des cas). L’huile végétale de nigelle cultivée, de couleur orange ambré, hors de prix dans nos contrées et conditionnée dans un petit flaconnage de 50 à 100 ml le plus souvent (6) est, soi-disant, riche en oméga-6 et oméga-9. Voyons si cette affirmation est à la hauteur des chiffres que j’ai sous le nez. Oui, oui, c’est bien le cas : oméga-6 en tête, avec 56,5 % d’acide linoléique, suivi d’une moindre portion d’oméga-9 : 23,6 % d’acide oléique. Ces acides gras mono-insaturés et poly-insaturés forment, à eux deux, environ 85 % de la composition biochimique de cette huile végétale, le restant étant complété avec plusieurs acides gras saturés : l’acide palmitique (11,8 %) et l’acide stéarique (3,15 %) entre autres.

Propriétés thérapeutiques

SEMENCE :

  • Digestive, carminative, augmente le péristaltisme intestinal, cholagogue, anthelminthique (?)
  • Galactogène, emménagogue (7)
  • Antispasmodique bronchique, anticatarrhale pulmonaire
  • Diurétique
  • Stimulante
  • Résolutive
  • Antiseptique

Note : les semences de N. arvensis et de N. damascena sont de violents sternutatoires ; on accorde aux dernières la propriété d’être hypotensives.

HUILE VEGETALE :

  • Immunomodulante, revitalisante
  • Stomachique, sédative intestinale, laxative douce, carminative, soutient et fortifie la flore intestinale tout en supprimant les bactéries nuisibles
  • Bénéfique au cœur et à la circulation sanguine, diminue le taux de glucose sanguin
  • Stimulante des glandes mammaires, galactogène
  • Régénératrice des cellules hépatiques, hépatoprotectrice (?)
  • Anti-infectieuse : antibactérienne (sur Staphylococcus aureus, Escherichia coli, Shigella sp.), antivirale, antifongique (sur Candida albicans)
  • Soutient le système respiratoire, apaise l’irritation des muqueuses nasales
  • Anti-allergique

HUILE ESSENTIELLE :

  • Anti-inflammatoire, anti-allergique, antihistaminique
  • Analgésique, antalgique percutanée
  • Anti-oxydante
  • Immunomodulante
  • Décongestionnante respiratoire, bronchodilatatrice
  • Antiseptique atmosphérique

Usages thérapeutiques

SEMENCE :

  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : digestion lente, douleur gastrique, catarrhe gastro-intestinal, colique, ballonnement, flatulence, vers intestinaux (?)
  • Troubles de la sphère respiratoire : bronchite, catarrhe pulmonaire, dyspnée, coqueluche, asthme humide
  • Troubles de la sphère gynécologique : aménorrhée, insuffisance lactée
  • Troubles de la sphère hépatobiliaire : affections biliaires, jaunisse
  • Troubles de la sphère vésico-rénale
  • Hypertension artérielle
  • Maux de dents (N. arvensis)
  • Maux de tête, céphalée (N. damascena)

HUILE VEGETALE :

  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : diarrhée, diarrhée chronique, colique, gastrite, gastro-entérite, catarrhe gastro-intestinal, constipation, inappétence, paresse et atonie digestives, lourdeur digestive, hyperacidité gastrique, crampes et spasmes intestinaux, ballonnement, fermentation intestinale, ulcère gastrique, inflammation du colon
  • Troubles de la sphère respiratoire : rhume, bronchite, bronchite chronique, asthme (en prévenir et en atténuer les crises), rhume des foins, allergie aux pollens et à la poussière, catarrhe bronchique, coqueluche, angine, enrouement, amygdalite, sinusite, toux, ronflements
  • Troubles de la sphère génitale féminine : douleur menstruelle, tension mammaire, montée de lait, troubles de la ménopause (maux de tête, etc.)
  • Troubles de la sphère génitale masculine : impuissance (?)
  • Affections cutanées : acné, eczéma, psoriasis, urticaire, furoncle, croûte de lait, herpès labial, zona, verrue, abcès, névrodermite, autres éruptions enflammées, douloureuses et/ou squameuses, soin de la peau, des ongles et des cheveux
  • Troubles locomoteurs : douleur articulaire, goutteuse et rhumatismale, polyarthrite, ostéoporose, névralgie
  • Troubles de la sphère circulatoire : faiblesse veineuse, hypercholestérolémie, hémorroïdes
  • Déficience immunitaire, immunodépression, fatigue générale, fatigue après infection, convalescence, complément en cas de maladies infectieuses (grippe, maladie de Lyme), traitement complémentaire en cas de diabète, hépatite, sclérose en plaques, cancer

HUILE ESSENTIELLE :

  • Troubles de la sphère respiratoire : asthme, bronchite asthmatiforme
  • Affection bucco-dentaires : ulcère de la bouche, gingivite
  • Affections cutanées : brûlure

Note : encore peu de données sûres en ce qui concerne cette huile essentielle qui n’a pas, comme l’huile végétale, transpercé le milieu de l’aromathérapie occidentale (du moins française). Pour cela, il importe de s’écarter des voies toutes tracées, et de ne pas tomber dans l’ornière des erreurs qu’on croise dans tel ouvrage, et qui sont répétées cent fois sur une multitude de sites qui, selon toute apparence, ne font pas l’effort d’aller chercher et vérifier l’information là où elle se trouve. Par exemple, j’ai repéré cette « information » : l’huile essentielle de nigelle cultivée contiendrait, outre une formidable proportion de paracymène, de cette cétone monoterpénique du nom de thymoquinone, ce qui est parfaitement vrai, mais sans doute pas dans les quantités qu’on affiche le plus souvent, c’est-à-dire 30 %. L’observation minutieuse du bulletin d’analyse que j’ai sous les yeux me permet de dire que cette cétone n’est pas présente dans cette huile essentielle à hauteur de plus d’1 % (variation de 0,75 à 1,15 %). Cela exigerait, j’en ai bien conscience, d’autres chromatographies en phase gazeuse pour se faire une idée plus large de cette question que je ne peux, pour le moment, que laisser en suspens, ainsi que celle concernant les usages thérapeutiques de l’huile essentielle de nigelle cultivée.

Modes d’emploi

  • La semence, en nature, dans l’alimentation : pour ne pas en perdre le bénéfice total, il est préférable de la broyer un peu. J’ai évoqué récemment, je ne sais plus exactement où sur le blog, la possibilité de préparer un gomasio avec des graines de nigelle et de sésame, et du sel marin non raffiné. Pour cela, il faut prévoir un tiers de chaque. Vous pouvez aussi réduire la proportion de sel à 20 % et augmenter à 40 % celles de sésame et de nigelle.
  • Infusion de semences : peu fréquemment. Si l’on compte en passer par là, même chose que précédemment, mieux vaut les concasser un peu avant toute utilisation.
  • Huile végétale : par voie interne, en application locale (seule ou accompagnée des huiles essentielles adéquates pour telle ou telle affection).
  • Huile essentielle : en olfaction, en application locale (diluée dans une huile végétale adaptée à la cause).

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Récolte : les semences de nigelle cultivée se prélèvent à maturité, soit aux mois d’août et de septembre.
  • Dans l’ensemble, on ne recense pas d’effets secondaires à l’usage de la nigelle cultivée, en particulier son huile végétale.
  • Alimentation : il est possible d’employer « l’or noir des condiments » de bien des manières. Outre le gomasio que nous avons évoqué plus haut, la graine de nigelle, une fois grillée à sec et pulvérisée, se mêle à d’autres plantes, composant des mélanges d’épices comme le paanch phoron (littéralement : « cinq épices ») constitué de fenouil, de cumin, de moutarde noire, de nigelle et de fenugrec. Les graines de nigelle se retrouvent souvent sur ou dans les pâtes à pain, les pâtisseries, que ce soit en Europe méridionale (« cette graine noire, dure et odorante, se met usuellement dans le pain », écrivait Dioscoride), au Proche-Orient, ou plus loin encore, comme en Inde, où on les voit décorer ces pains typiques, les naans, que tout amateur de cuisine indienne est censé connaître. Par ailleurs, la nigelle fait bon ménage avec les légumes cuits, les légumineuses, les salades de crudités (comme le concombre, la tomate, etc.).
  • Autres espèces : la nigelle orientale (N. orientalis), aux étonnantes inflorescences de couleur jaune, la nigelle de France (N. gallica ou hispanica) aux douces fleurs violettes, espèce devenue rare et protégée en France, de même que ces quelques autres messicoles que sont la garidelle fausse-nigelle (Garidella nigellastrum) et le pied-d’alouette de Verdun (Delphinium verdunense).
    _______________
    1. Guy Ducourthial, Flore magique et astrologique de l’Antiquité, p. 547.
    2. Dioscoride, Materia medica, Livre III, chapitre 75.
    3. Hildegarde de Bingen, Physica, p. 27.
    4. Joseph Roques, Nouveau traité des plantes usuelles, spécialement appliqué à la médecine domestique, et au régime alimentaire de l’homme sain ou malade, Tome 1, p. 126.
    5. Ce n’est pas pour rien qu’on a fait d’elle une ornementale – tant à l’état frais que sec –, ses fleurs pouvant doubler sous l’effet de la culture, comme celles de la camomille romaine, et varier de coloris : si on lui connaît généralement le bleu ciel, elle peut aussi être azur, blanche ou rose.
    6. Néanmoins, en cherchant bien, il est tout à fait possible de s’affranchir de cet écueil. Je viens récemment de faire l’acquisition d’un litre d’huile végétale de nigelle cultivée en qualité biologique pour la somme d’à peine 55 €…
    7. Selon Cazin, « la semence de nielle aurait sur l’utérus une action spéciale qui mérite toute l’attention des thérapeutistes », (François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p. 631).

© Books of Dante – 2020

Nigelle de Damas (Nigella damascena).

Le tilleul (Tilia sp.)

Synonymes : teil, til, tillet, tillot, tillaut, thé d’Europe, etc. (1).

L’historien médiéviste Michel Pastoureau remarqua que le tilleul, dans toute son histoire, n’a jamais donné lieu à quelque chose de mauvais ou de sinistre, et que, partout, il a su demeurer à l’image de la majesté et de l’opulence qui l’habille. On lui a anciennement reconnu tant de valeur, qui peut prendre diverses formes, qu’une ordonnance royale prescrivit d’en planter le long des routes, offrant tant l’ombrage que la manne de ses fleurs dont la récolte était expressément réservées aux hospices.
Au XVI ème siècle, autre âge d’or du tilleul, l’engouement gagne tant les rangs des botanistes, que ceux-ci, charmés par son élégance et sans doute conquis par le suave arôme de ses fleurs, promurent l’implantation du tilleul comme essence ornementale, dont on vit se déployer la frondaison dans les parcs, allées et promenades.
Bien avant ce temps faste, le tilleul, bien que connu, était fort peu usité par les Anciens. Par exemple, Théophraste explique quelles sont les différences entre le tilleul qu’il dit mâle et celui qu’on appelle femelle. A ces deux arbres, il donne le nom de phillyra, de même que Dioscoride, à la lecture duquel on s’est laissé à penser qu’il pouvait s’agir d’une espèce balkanique, le tilleul argentée (Tilia argentea). Mais étant donné la description qu’en donne Dioscoride, il est permis d’en douter : « Le tilleul est un arbre de la grandeur du troène, et qui produit des feuilles semblables à celles de l’olivier. » Rien que cette introduction suffit pour disqualifier le tilleul. Quant à Pline, il signale l’existence d’un Tilia femina (peut-être apparentable au Tilia platyphyllos, qu’on surnomme parfois tilleul femelle, à l’inverse du tilleul mâle, Tilia cordata). Le naturaliste dit que son écorce permet de soulager les yeux fatigués, rougies et enflammés, ce qui peut paraître surprenant au premier chef : imaginer qu’une rugueuse écorce va pouvoir venir à bout de telles inflammations… Mais c’est ignorer que cette écorce possède assez de mucilage pour qu’on tire d’elle une mixture émolliente et adoucissante.
Au Moyen-Âge, on se sert toujours de l’écorce de cet arbre, ainsi que de ses feuilles. Mais l’on en dit finalement peu de choses. Dans l’œuvre d’Hildegarde de Bingen, j’ai néanmoins repéré la recommandation qu’elle fait à propos du bain d’écorce de tilleul contre la goutte, un choix, ma foi, fort avisé. Par ailleurs, pour l’abbesse, le Tilia est un arbre qui possède une grande chaleur (plus tard, Jean-Baptiste Porta le dira « merveilleusement chaud »), il est bon pour ceux qui souffrent du cœur et pour s’éclaircir les yeux. (Le tilleul est un arbre du Soleil, planète qui règne sur le cœur et les yeux, entre autres choses.) Puis l’on croise le tilleul dans les ouvrages de Konrad von Megenberg, auteur du XIV ème siècle, puis de Jérôme Bock et de Matthiole, dans la première moitié du XVI ème siècle, mais chez aucun d’entre eux on laisse entendre qu’on connaît et/ou utilise à des fins thérapeutiques la « banale » infusion de fleurs de tilleul. Tout au contraire, on se complique bien inutilement la tâche : qu’on dise que les semences pulvérisées du tilleul, hémostatiques, stoppent les saignements de nez, c’est tout à fait correct. Ou bien encore que l’écorce mucilagineuse est excellente contre les brûlures, que l’arbre est un sédatif des migraines et des vertiges, tout cela est vrai, l’approche est bonne. Mais là où on se fourvoie, c’est par rapport aux capacités calmantes et sédatives du tilleul : on sent bien qu’il agit sur les nerfs, sans pour autant taper dessus, pourrais-je même dire. C’est ainsi qu’on voit Mizauld, Hoffmann, Schröder, Boerhaave, etc. penser que le tilleul est capable de combattre l’épilepsie, et Paullini jusqu’à s’imaginer que la seule ombre projetée de l’arbre sur le malade y suffirait ! Or, « il serait vain d’en espérer, comme l’ont cru d’anciens auteurs, une efficacité réelle contre les grandes névroses, épilepsie et hystérie » (2).
Ces quelques erreurs de jugement n’empêchèrent pas le tilleul d’entrer de plain-pied dans le monde des plantes médicinales majeures, et sur ce point précis, il peut s’appuyer sans trembler sur la mythologie grecque. Au chapitre des métamorphoses, il nous faut bien évidemment évoquer le cas de la nymphe Philyra, séduite pas son oncle Cronos ayant alors pris, pour commettre son méfait, l’allure d’un étalon. De cette union pour le moins contraire à la nature, naquit un être mi-homme mi-cheval (comment s’en étonner !), ce qu’on appelle un monstre : ce nouveau-né n’est autre qu’un centaure, plus connu sous le nom de Chiron, « le fils du tilleul ». Épouvantée face à l’aspect hideux du rejeton (alors que Philyra n’a pas l’air d’être si perturbée que ça d’avoir copulé avec un cheval !), elle supplie – honteuse – les dieux de faire quelque chose. Ceux-ci la transformèrent en cet arbre, le tilleul, à travers lequel resplendit toujours le souvenir de Chiron, qui enseigna la médecine au fils d’Apollon (lui-même bien versé dans ce domaine), c’est-à-dire Asclépios : « Le tilleul, qui est resté une plante médicinale, serait donc à l’origine des médecins ! », s’exclame Michèle Bilimoff (3), ce qui est un aspect séduisant tout à fait envisageable, d’autant plus si l’on considère – rappelons l’innocuité du tilleul soulignée par Pastoureau – que cet arbre répond bien à un principe essentiel en médecine et en pharmacie, inscrit dans une locution latine de trois mots, fort célèbre : primum non nocere (« en premier lieu, ne pas nuire »). Abandonné, Chiron démarre assez mal son existence, mais il est néanmoins placé sous des auspices très favorables : de par sa maîtrise des simples et ses dons oraculaires, il incarne parfaitement bien la quintessence du tilleul : non seulement c’est un arbre qui guérit (en Grèce et en Crète, c’était l’arbre médicinal par excellence ; ses fleurs faisaient déjà partie d’une pharmacopée archaïque) et qui prédit l’avenir : de son liber (ou tille : ainsi désigne-t-on spécifiquement le liber chez cet arbre), on confectionnait une sorte de papier que l’on déchirait ensuite en bandelettes, usitées pour la divination. C’est du moins ce que prétendait Hérodote, historien contemporain des Scythes, dont les énarées, c’est-à-dire les « hommes-femmes » (les eunuques), « pratiquent la divination en se servant d’écorce de tilleul ; ils fendent en trois cette écorce et c’est en entrelaçant les bandes sur leurs doigts et en défaisant l’entrelacement qu’ils rendent leurs oracles ». On peut presque dire du tilleul qu’il est un arbre chamanique, puisqu’il est bien possible que ce peuple nomade à cheval que furent les Scythes, ait hérité d’un lointain passé où ce type de pratiques n’étaient pas étrangères, d’autant plus quand on sait que, à l’instar du bouleau, le tilleul a occupé, en tant qu’arbre météorologique, des fonctions assez semblables. Et l’arbre chamanique rappelle nécessairement l’arbre cosmique, c’est-à-dire l’axis mundis dont tout découle. L’on dit que chez les Saxons, Irminsul aurait pu être un arbre, un frêne, parfois même un tilleul, plus plausiblement une sorte de mat totémique taillé dans le bois de l’un de ces arbres. Et s’il est arbre de vie, « d’autres croyances populaires européennes impliquent même le mythe selon lequel les hommes descendent d’un arbre ; c’est ainsi que, dans la localité de Nierstein, dans le Hesse, se trouvait un grand tilleul ‘qui pourvoyait d’enfants toute la région’ » (4). Il n’y a donc pas lieu d’être surpris de voir cet arbre être placé sous le patronage d’Aphrodite en Crète et en Grèce, mais avant tout sous la houlette de la déesse Frigg, dont les prérogatives – amour, mariage, maternité et divination – embrassent bien mieux le tilleul que ne le fait la belle Dioné.

Il y a, dans le tilleul, une dimension indubitablement festive. A ce titre, il est possible de remonter le fil d’Ariane jusqu’à une belle histoire grecque racontée par un poète d’origine romaine et de langue latine, Ovide. Dans le huitième livre des Métamorphoses, il place dans la bouche d’un de ses narrateurs l’épisode qui met en scène ce vieux couple tranquille, formé de Philémon et de Baucis. Ils accueillent chez eux Zeus et Hermès qui, pour l’occasion, voyagent incognito. Ce couple est la parfaite illustration des vertus de l’aurea mediocratis, qui, en premier lieu, exige que les lois de l’hospitalité soient respectées. Malgré une convivialité toute faite de simplicité, Philémon et Baucis servent à leurs hôtes, dont ils ignorent encore le divin statut, un dîner pour le moins frugal, mais très chaleureux : c’est ainsi que « le repas fut assaisonné par ces manières aimables et cette bonne volonté pleine d’empressement qui donne du prix à toutes choses » (5). Pour les remercier de cela, Zeus et Hermès accèdent à leur requête : Philémon et Baucis, qui vieillissent ensemble, souhaitent aussi être cueillis par la mort dans les bras l’un de l’autre. Ainsi, alors que leurs vieux jours sont déjà comptés depuis longtemps, sentant venir la fin, ils se métamorphosent dans le même temps, l’un à côté de l’autre : Philémon prend l’allure d’un chêne et Baucis, par le signe d’une tendre fidélité, celle d’un tilleul, qui entrelacent leurs feuillages, un peu à la manière de ces arbres aux épousailles, visibles à Lucheux, petit village de la Somme situé à 40 km au nord d’Amiens (6).

Ludwig Knaus, Das kirchweihfest (1883).

L’on sent bien le pouvoir attractif de tels arbres remarquables. Mais sans cela, le tilleul draine derrière lui une telle réputation qu’il ne fut pas rare de voir ses rameaux fleuris, parmi d’autres plantes, composer les bouquets de la Saint-Jean. Théophraste signalait déjà que le tilleul est l’un de ces arbres qui marquent le passage du solstice d’été, parce que, expliquait-il, leurs feuilles se tournent de telle façon. Mais plus qu’à la Saint-Jean/solstice d’été, c’est surtout avec le Premier Mai que le tilleul entretient une forte relation, en particulier dans les pays germaniques où, à cette occasion, il est partout présent et fêté comme il se doit. Parce que s’il est vrai qu’en Allemagne, à proximité des tilleuls, se tenaient les tribunaux et les conseils de villages, il n’est pas moins vrai de dire qu’en ces mêmes lieux, on s’y réunissait aussi pour organiser des banquets, lieux des retrouvailles entre amis, membres de la famille ou encore amoureux. C’est pourquoi, aux valeurs de sagesse, de vérité, d’honnêteté et de sincérité qui représentent symboliquement le tilleul, l’on peut ajouter celles d’amitié et d’affection, le tilleul jouant, comme arbre-fleuve de vie qu’il est, ni plus ni moins que le pivot autour duquel gravitent les fêtes et les danses, rappelant le tanzlinde allemand, autrement dit le « tilleul à danser » : il n’y a pas jusqu’au berger qui, s’étant lavé, se joignait à la danse, « avec veste, ruban et couronnes multicolores, et portant bijoux. Autour du tilleul, il y avait du monde, et tout allait très bien », témoigne Goethe au sujet d’une pratique qui avait encore cours de son temps. L’arbre à danser est parfois aménagé de telle sorte, qu’on construit des échafaudages durables tout autour de lui, parfois sur plusieurs étages, auxquels on accède à l’aide d’escaliers de bois (7). Mais à vrai dire, le plus souvent le tanzlinde est un tilleul isolé à stature imposante, que les places des petits villages du nord de la France, de Belgique, d’Allemagne, de Suisse ou encore de République tchèque connaissent bien. C’est le tilleul de la cour de la ferme également, à l’ombre duquel se tient parfois un banc, où vient s’asseoir, tenant quenouille, la grand-mère filant peut-être les nuages à la manière de la déesse Frigg ; un de ces lieux où l’on tisse aussi d’autres formes de liens, avec les amis ou les enfants qui viennent rejoindre l’aïeule pour qu’elle leur raconte des histoires de l’ancien temps, et dont on ne sait pas toujours pourquoi le récit fait parfois perler une larme sur la joue veloutée de la vieille.

Illustration extraite du Kreüterbuch de Jérôme Bock (1551).

Avoir conçu un élixir de fleurs de tilleul, à l’image des fleurs de Bach, c’est un hommage rendu à ce bel et bon arbre. Celui-ci s’utilise en cas de blocages qui empêchent de donner l’affection à qui en demande ou en nécessite, quand les liens entre les générations se distendent. C’est donc un élixir qui facilite la communication et l’échange respectueux et cordial. De plus, il apporte douceur, calme et protection à ceux qui éprouvent des sentiments d’abandon et de solitude. Il y a assurément du Baucis et du Babitchka dans cet élixir ! Et l’on comprend qu’il ait fallu tirer de cet arbre le réconfort au trouble que parfois il suscite, et que du miel de son cœur, on ait dû en appliquer par couches suffisamment épaisses pour faire baume et adoucir le tourment qui oppresse les poitrines, où s’enterrent les sanglots dans une chape de souvenirs brumeux. Ce qui, immanquablement, va nous ramener auprès d’Andersen et de son Jutland natal. Dans un de ses contes (Une histoire de dunes), le Danois n’a de cesse de faire intervenir le sureau tout en fleur et les grands tilleuls qui embaument, non seulement ces arbres en tant que tels, mais les marques qu’ils ont pu laisser dans la mémoire : « il y avait un rayon de soleil qui venait de cet endroit et le pénétrait, c’était le souvenir du sureau en fleur et des tilleuls » (8). La larme à l’œil et dans le cœur. Je l’ai repérée dans (et entre) les lignes d’autres auteurs qu’Andersen. Ils parviennent à articuler les parfums, la mémoire, la fixation des souvenirs et leur rappel par le biais des odeurs. C’est le cas dans un passage que l’on doit à Louis Ramond de Carbonnière (1755-1827) qui, outre le fait qu’il ait été homme politique, occupait aussi les fonctions de géologue (participant activement à l’exploration des hauts sommets pyrénéens) et botaniste : « Il y a je ne sais quoi dans les parfums, qui réveille puissamment le souvenir du passé. Rien ne rappelle à ce point, des lieux chéris, des situations regrettées, de ces minutes dont le passage laisse d’aussi profondes traces dans le cœur, qu’elles en laissent peu dans la mémoire. L’odeur d’une violette rend à l’âme les jouissances de plusieurs printemps. Je ne sais de quels instants plus doux de ma vie le tilleul en fleur fut témoin, mais je sentais vivement qu’il ébranlait des fibres depuis longtemps tranquilles, qu’il excitait d’un profond sommeil, des réminiscences liées à de beaux jours ; je trouvais, entre mon cœur et ma pensée, un voile qu’il m’aurait été doux, peut-être… triste, peut-être… de soulever » (9). Je vous narrerai tout à l’heure mon histoire personnelle avec le tilleul. A ce niveau-là, entre ma pensée et mon cœur, il n’y a pas de voile, où s’il y en a un, je sais m’y abriter quand, au-dehors, tout chavire et se brise. Plus près de nous, c’est dans un ouvrage d’André Theuriet, que je cite de temps à autre dans mes articles quand c’est nécessaire, que nous allons pouvoir puiser. Sous bois : impressions d’un forestier, sorte de carnets de voyages et de vadrouilles romancés. Le narrateur fait souvent intervenir l’un de ses interlocuteurs, Tristan, poète et ami, qui n’a pas été, tant s’en faut, insensible au charme intime du tilleul : « L’arbre tout entier, dit-il, a je ne sais quoi de tendre et d’attirant […] Va te reposer sous son ombre par une belle après-midi de juin, et tu seras pris comme par un charme. Tout le reste de la forêt est assoupi et silencieux ; à peine entend-on au loin un roucoulement de ramiers ; la cime arrondie du tilleul, seule, bourdonne dans la lumière. Au long des branches, les fleurs d’un jaune pâle s’ouvrent par milliers, et dans chaque fleur chante une abeille. C’est une musique aérienne, joyeuse, née en plein soleil, et qui filtre peu à peu jusque dans les dessous assombris où tout est paix et fraîcheur […] C’est surtout pendant les nuits d’été que la magie du tilleul se révèle dans toute sa puissance. Au parfum des prés mûris, la forêt mêle la balsamique odeur des tilleuls. C’est une senteur moins pénétrante que celle des foins coupés, mais plus embaumée et faisant rêver à de lointaines féeries. Le promeneur annuité, qui traverse les longues avenues et à qui le vent apporte l’odeur des tilleuls, se forge, s’il est jeune, quelque idéale chimère, et, s’il est vieux, repense avec attendrissement aux heures d’or de sa jeunesse. Les jeunes filles accoudées aux fenêtres des fermes sentent dans leur cœur un enivrement inexpliqué, dans leurs yeux des larmes soudaines » (10).
Qui s’est déjà aventuré en Drôme provençale sait ce que sont les Baronnies. Il sait peut-être aussi que certains toponymes – Mirabel-aux-Baronnies, Buis-les-Baronnies – rappellent un peu où nous sommes. Dans cette dernière localité, charmante petite bourgade située à l’est de la vauclusienne Vaison-la-Romaine, s’est perpétuée pendant près de deux siècles, la foire annuelle du tilleul, et dont la dernière édition s’est tenue en 2003. Depuis, il ne s’agit plus d’un marché, mais l’événement a su conserver un côté festif. Voyez, dès qu’il est question du tilleul !…
Je ne me souviens pas de m’être jamais rendu, en mes plus jeunes années, à Buis-les-Baronnies lors d’une de ses foires. Il faudrait, pour cela, que j’interroge une mémoire plus ancienne que la mienne, mon grand-père, 101 ans cette année. Il saura me dire, lui. Je vais donc, en attendant, appeler à l’aide Frigg ou Babitchka, afin qu’elles m’aident à remonter le fil de mes souvenirs.
Chez mes grands-parents, à 800 m d’altitude, il n’y avait plus de vignes, depuis longtemps arrachées, ni oliviers, foudroyés par le gel extrême de l’hiver 1956. Mais, des tilleuls, ça, il y en avait, oui ! De l’époque dont je vous parle, la fin de l’année scolaire, et les grandes vacances qui suivaient, n’étaient pas aussi tardives qu’aujourd’hui : c’est grâce à une simple question de calendrier qu’il m’a été donné de me rendre chez mes grands-parents dès les tous premiers jours du mois de juillet, où était annuellement organisée la cueillette des fleurs de tilleul, activité que nous réservions à une seule amplitude familiale. Et encore, n’étions-nous pas nombreux : mon arrière grand-mère, mes grands-parents, mes parents, mes sœurs, ma tante et mon oncle. Soit une petite dizaine de personnes qui allaient s’affairer pendant quelques jours de manière intensive, puisque le tilleul, même en altitude, ne souffre point le retard. Il a besoin du temps qu’on lui consacre, d’espace pour être séché correctement après cueillette et donc d’une main d’œuvre nécessaire et suffisante pour accomplir chaque année ce haut fait. Trois jours. Je crois que c’est ce qu’il nous fallait, à tous, pour cueillir les fleurs de tous les tilleuls qui n’étaient pas si nombreux que ça, mais quand même !
De quoi a-t-on besoin pour la cueillette du tilleul ? Outre l’espace et le temps, il faut des échelles, du style fruitières. Mon grand-père en avait fabriquées de ses propres mains : dans le tronc d’un jeune frêne d’environ dix mètres de haut, il perçait, à intervalles réguliers, des tarières de 4 à 5 cm de diamètre, dans lesquelles il enchâssait les barreaux de l’échelle qui ne comptait donc qu’un seul montant, les barreaux, de part et d’autre, faisant passer l’appareil pour une sorte de peigne géant ou d’arêtes de poisson. La pointe de l’échelle, on la calait en haut entre deux branches et l’on pouvait l’y ficeler si besoin était. Et, au sol, le pied de l’échelle y était fixé grâce à un socle articulé autour d’une rotule. Après cela, il nous fallait une saquette, sorte de sac en toile tubulaire, dont l’ouverture était maintenue grâce à un anneau métallique, fort utile pour que la main qui cueille n’ait pas besoin, à chaque poignée, de chercher l’ouverture du sac passé en bandoulière, et qui vous tapote gentiment la cuisse et le bas de la jambe au fur et à mesure qu’il se garnit du prix et du poids de vos efforts. Une fois la saquette pleine, ce qui n’arrivait qu’au bout de gestes minutieux longuement et patiemment répétés, il nous fallait redescendre l’échelle, tout pareil à un bourdon empégué de nectar ou une abeille alourdie de pollen, pour dévider notre récolte sur un bourras : c’est un morceau de toile de jute de forme carrée (deux mètres sur deux environ), muni d’une patte solidement cousue à chaque angle (à la campagne, le bourras est un instrument précieux, qui sert non seulement au tilleul, mais aussi à la lavande, plus lourde, à la luzerne et au sainfoin, plus lourds encore). On y entrepose le volume de tilleul nécessaire avant de ramener les quatre pattes qui permettent de nouer ce gros baluchon, beaucoup mieux transportable ainsi, jusqu’à l’aire de séchage, claies placées à l’abri de la lumière directe du soleil, mais en des lieux secs et bien aérés : hangars, greniers, etc.
Et ainsi faisions-nous tous le jour, au sein de ce bref espace-temps dans lequel la promiscuité de la chaleur-touffeur sous ombrage avec le bzzz de l’abeille venue là disputer quelques gouttes de nectar ou paillettes de pollen, pouvait aisément faire perdre la tête au premier venu : non pas qu’il devenait fou, mais envisagez bien ceci : vous, le récolteur, êtes enferré au sein d’un globe parfumé qui, de partout, darde ses effluves, comme au cœur d’un gigantesque diffuseur atmosphérique d’arôme. Et vous êtes dans son champ d’action. Comment vous imaginez-vous devenir après quelques heures passées en haut d’une échelle, à cueillir les fleurs de cet arbre qui, si vous n’y prenez pas garde, vous assomment, tant leur parfum enivre et envoûte ? Mais, au bas de l’échelle, il y a la bouteille de limonade toute fraîche que grand-mère vient de sortir du bassin, sonnant l’heure du goûter tout proche, et l’apaisement des esprits. Quelques-uns encore, dont la dextérité et la délicatesse ne sont point trop entamées, s’attardent dans les branches. Alors que le soleil vire à l’ouest en direction de la crête, nous sommes tous là, réunis dans un silence presque total : dans le panier de grand-mère, on découvre le trésor que voile le torchon à carreaux. Il y a des boîtes de sardines à l’huile d’olive, du pain, des tommes de chèvre, de la pâte de coing et de cassis, de la saucisse fermière, des verres et des couteaux. La poussière dorée de l’arbre colle à notre peau. Un criquet stridule. Nous ne sous sentons pas exténués, mais groggy, tant le tilleul est capable de calmer les ardeurs de quiconque et d’imposer la paix. Puis le soir approche. Il nous faut encore aller traire les chèvres qui ne sont guère sorties ces derniers jours, mais que mon arrière grand-mère mène un peu plus bas, vers le ruisseau, chaque fin d’après-midi. Ça carillonne, ça s’impatiente. Nous tendons à chacune un rameau de feuilles de tilleul – elles adorent ça ! – afin de les remercier de leur patience. La traite est bien menée. Une fois achevée, nous laissons grand-mère s’affairer à la fromagerie, tandis que nous autres, vaille que vaille, préparons un frugal repas qui n’est pas sans rappeler celui servi par Philémon et Baucis.
Je n’ai pas, tout comme Theuriet, Ramond et Andersen, les larmes aux yeux à l’évocation de ces moments que parfuma le tilleul. Sa récolte faisait suite à une période urbaine et scolaire. Moi qui haïssais tant l’école que la ville, ne trouvais-je pas autrement mon bonheur qu’au travers de ces longues vacances d’été serties au sein de cette campagne chérie, qui me faisaient presque oublier les brimades des maîtres et les injonctions des professeurs.
Le tilleul, ça n’est pas seulement tout cela. C’est aussi le temps du séchage. Mais il est si simple qu’il n’y a pas lieu d’insister. C’est aussi la sieste passée au sein même de ces greniers où fleurs et bractées de tilleul rendent leurs derniers soupçons d’eau. Sais-tu seulement, lecteur, ce qu’est une sieste, le repos complet et profond qu’elle procure, dès lors que tu la passes sous ce hangar, dans ce grenier, où des milliers et des milliers de fleurs de tilleul sont en train de sécher ? Mais c’est qu’il importait de ne pas s’endormir trop longtemps sur ses lauriers, même une fois le tilleul bien sec, puisque venait ensuite le temps de l’ensachage, puis celui du transport.
Je suis bien incapable de me souvenir du lieu où nous nous rendions pour vendre le tilleul sec en gros (La Motte-Chalancon ? La Charce ?). Y venaient, bien entendu, d’autres que nous, qui pour le tilleul, qui pour la sauge, qui pour le romarin. Pour plus de praticité, nous remplissions de petits sacs de fleurs de tilleul sèches. Les replacer dans les bourras eut été trop volumineux, d’autant que nous nous rendions au marché des simples dans une 4L dont mon grand-père avait ôté la banquette arrière pour gagner un peu en volume. Bien qu’ayant son permis de conduire, ma grande-mère ne conduisait jamais que le tracteur ou sa mobylette. C’était donc à mon grand-père qu’incombait le rôle de mener la voiture à la vitesse du tracteur ! Et moi, à l’arrière, calé entre tout un tas de sacs de tilleul. D’aucuns pourraient se dire que tout cela est bien trop fruste. Alors, on ne sortait pas la voiture pour un oui, pour un non, comme le font beaucoup trop de gens aujourd’hui, mais pour une importante raison participant de l’économie domestique. A faible vitesse, cela laisse largement le temps d’admirer le paysage. Après le coup de feu de la floraison du tilleul, il est bon de prendre un peu son temps pour le mener, une fois sec, à sa dernière destination, avant qu’il ne gagne, avec celui des autres paysans venus de tous les alentours, les grosses centrales d’achat, puis jusque dans ton mug, cher lecteur !
Voir ces sacs de tilleul, si légers, osciller sous le crochet de cette balance romaine au poids massif, c’est quelque chose d’assez mémorable. On s’en souvient d’autant plus quand le marchand annonce et le poids et le prix, qui ne vous semblent absolument pas correspondre au travail accumulé pour en arriver là.

Le tilleul est un arbre assez imposant, dont les essences sont relativement courantes en bien des points d’Europe, tant dans la nature (en forêts de feuillus, de la plaine à la basse montagne), que dans les parcs ou allées où ils sont invités à prospérer. Cependant, du fait d’hybridations, les principales espèces ne sont pas toujours reconnaissables. C’est le cas, par exemple, du tilleul dit commun, vulgaire ou d’Europe, Tilia x europaea dont les parents sont le tilleul à petites feuilles (Tilia cordata ou parvifolia) et le tilleul à grandes feuilles (Tilia platyphyllos ou grandifolia). Cet hybride se reconnaît facilement à ce qu’il porte sur l’avers de ses feuilles des petites cornes rouge vif bien visibles, qui ne sont autres que des galles cornues du tilleul causées par un acarien, Eriophyes tiliae. Nous ne nous attarderons pas davantage sur le tilleul commun. Considérons davantage ses deux parents qui se distinguent presque essentiellement grâce à la surface du limbe de leurs feuilles, dont la forme en cœur est assez semblable d’une espèce à l’autre, de même que leur long pétiole portant des feuilles également vertes, à la différence que celles de Tilia cordata sont glabres et grisâtres en dessous, tandis que celles de Tilia platyphyllos sont couvertes d’un léger duvet recto-verso. Au niveau des inflorescences, c’est kif-kif d’un tilleul à l’autre : on trouve des fleurs très parfumées, de couleur jaune blanchâtre, groupées par trois à cinq, réunies par un pédoncule qui rejoint une large bractée membraneuse de couleur vert pâle, soudée jusqu’à la moitié du pédoncule, et dont la fonction est de faire l’hélicoptère une fois la fructification parvenue à son terme, puisque, comme beaucoup d’autres espèces, le tilleul compte sur la force du vent pour aider les tourniquets tournoyants de ses bractées à transporter les semences aussi loin que possible. C’est ce qui se produit après une floraison très brève, qui s’étale généralement sur une à deux semaines, au début de l’été (elle est plus précoce de quinze jours chez Tilia platyphyllos). Chez l’un et l’autre, les fruits globuleux ne contiennent le plus souvent qu’une seule graine. Leur paroi est fine chez le tilleul à petites feuilles, plus épaisse, plus dure et marquée de cinq côtes saillantes chez le tilleul à grandes feuilles. Ces fruits ont la particularité de ne jamais s’ouvrir : on les dit indéhiscents.
Alors que Tilia cordata est présent un peu partout en France, son cousin se cantonne plutôt à l’Est, au Centre et à l’Île-de-France.
Ces deux arbres possèdent à peu près la même stature : jusqu’à 40 m de hauteur pour un individu isolé poussant sur un sol riche et bien drainé. Mais en général, surtout lorsqu’ils forment des rideaux bien ordonnés le long des routes, leur taille est moindre, comprise entre 15 et 20 m. Sur la question de la longévité, on annonce parfois que le tilleul peut approcher le millénaire ou facilement le dépasser. Il est plus sage de ne lui accorder qu’une durée de vie de 500 ans au grand maximum, quoiqu’on voie en Suisse, dans le canton d’Argovie, un tilleul à petites feuilles – le tilleul de Linn – dont l’âge est estimé entre 500 et 800 ans. En France, le deuxième arbre le plus vieux est un tilleul : c’est la tille d’Ivory dans le Jura, qui a dépassé les cinq siècles d’existence. Plus au nord, dans le département du Doubs, on rencontre, dans la forêt de Chailluz, un tilleul quadricentenaire.

Le tilleul en phytothérapie

Dire qu’il y a quelques siècles en arrière, on ignorait tout de la si simple infusion de fleurs de tilleul, parce que l’homme n’eut tout bonnement pas cette idée magique ! Incroyable ! Il faut dire que les fleurs avaient d’autres fonctions, aussi était-il difficile d’y voir un remède. Pourtant les deux derniers siècles ont donné raison à l’élégante fleur parfumée du tilleul, dont les puristes recommandent de n’en point conserver la bractée, dénuée selon eux de toute propriété, ce qui est exagéré. La bractée ne diminue pas les propriétés thérapeutiques de la fleur, elle les modifie. C’est ainsi qu’on a pu constater que les fleurs accompagnées de leur bractée étaient plus diurétiques, et que celles qui en étaient séparées, s’avéraient, en revanche, davantage antispasmodiques. Depuis, l’on s’est bien rattrapé, et la fleur de tilleul a été étudiée sous bien des coutures. C’est ainsi qu’on a déterminé chez elle la présence de flavonoïdes (dont quercétine, hespéridine et kaempférol), de différents acides (malique, citrique, tartrique et caféique), de mucilage (3 %), probablement pas de saponine, comme cela fut soulevé. Quoi d’autre ? Du tanin (surtout dans les bractées), de la gomme, de la pectine, du sucre et des matières grasses, de la chlorophylle, des acides-phénols et enfin des pro-anthocyanidols. Est-ce bien tout ? Oh non, j’oublie de la vitamine C, et ajoute à mon panier quelques sels minéraux et oligo-éléments (calcium, manganèse, et sans doute d’autres encore), un peu d’anthoxanthine pour la couleur, et… Et ? Eh bien, la raison pour laquelle la fleur de tilleul que l’on mâche toute fraîche, dégage en bouche une saveur mucilagineuse et liquoreuse, trouve son explication par l’intermédiaire d’un parfum intensément doux et mielleux provenant d’une essence aromatique présente en de si faibles quantités (0,02 à 0,05 %), qu’elle pourrait aisément passer pour une simple anecdote. Mais qu’elle existe à l’état de traces ne veut pas dire qu’elle n’en est pas moins réelle, sans quoi le tilleul ne sentirait pas grand-chose (parfois, les plus infimes choses ont le plus grand effet). Quand on observe la liste des hydrolats aromatiques (HA) que tel ou tel producteur propose à la vente, on est parfois fort étonné du fait que leur nombre excède celui des huiles essentielles disponibles. Souvent, on observe des correspondances :

  • HE lavande fine ↔ HA lavande fine,
  • HE néroli ↔ HA fleurs d’oranger,
  • HE romarin officinal ↔ HA romarin officinal,
  • Etc.

Parfois, l’on découvre un HA de sauge officinale ou d’armoise vulgaire, mais sans jamais que ne soient visibles les HE équivalentes (cela s’explique pour des raisons de monopole pharmaceutique). Mais quid des HE de plantain, de cassis, de buis, d’aubépine, de bambou ou encore de tilleul ? Seraient-elles donc sanctionnées par un quelconque autre décret qui en interdirait la vente, et donc l’accès, pour je ne sais quelle obscure raison ? Il demeure que ces hydrolats, dont celui de tilleul, sont tout à fait vendables et accessibles aux consommateurs français sans avoir à montrer patte blanche. Alors ? Eh bien, l’on distille le tilleul à la vapeur d’eau depuis plusieurs siècles, comme on le fait d’autres plantes. Et l’on sait bien qu’à l’issue de la distillation, l’on est censé retrouver deux produits dans l’essencier, l’hydrolat au-dessous parce que plus dense, l’huile essentielle en surface parce que bien plus légère. Qu’en est-il pour le tilleul sur ce point ? Le tilleul n’étant pas une fleur muette, il doit bien être possible de la faire parler, à la seule condition d’exprimer suffisamment d’intérêt pour cette question perturbante : existe-t-il, oui ou non, de l’huile essentielle de tilleul ? La réponse est oui, mais nous ne la trouverons jamais aux côtés des grandes classiques que sont petit grain bigarade, lavande fine et menthe poivrée, en flacons ambrés de 10 ml. Parce que la quantité de fleurs de tilleul à distiller en vue d’en obtenir ce seul petit volume – dix minuscules millilitres – est si proprement extravagant, qu’on ne s’est jamais, me semble-t-il, versé dans cette expérience (cela n’est pas le cas dans mes souvenirs ; j’imagine très mal mes grands-parents oser une chose pareille, à moins d’être fadas !) Dans le Traité de Cazin, j’ai découvert de bien précieuses informations que je vous livre ci-après in extenso : « M. Brossat, pharmacien à Bourgoin [nda : Bourgoin-Jallieu, en Isère], a préparé l’huile volatile de ces fleurs. A cet effet, il a retiré de plus de 50 kg de fleurs de tilleul à peine développées, 40 kg d’une eau chargée d’un principe balsamique analogue à celui des bourgeons de peuplier. En redistillant celle-ci sur 50 nouveaux kilogrammes de fleurs encore moins développées, il a obtenu 20 kilogrammes d’un liquide chargé d’un arôme très pénétrant et très suave, comme le baume du Pérou noir ; il surnageait des globules d’huile volatile d’un jaune doré. Cette eau, placée à la cave, était, au mois de janvier suivant, transformée en une liqueur épaisse, aromatique. M. Brossat éprouva, après en avoir bu, une sorte d’ivresse mêlée d’accablement, de sommeil, et une excitation toute particulière » (11). Des globules. C’est bien ce qu’il dit : « il surnageait des globules » ! Cela prouve bien que la substance aromatique éthérée s’agrège, mais que le rendement si faible ne permet pas l’exploitation à grande échelle de l’huile essentielle de tilleul, plante médicinale dont les débouchés sous forme de tisane – et donc de plante sèche – sont beaucoup plus lucratifs. Le pharmacien dont parle Cazin procède à une redistillation : c’est la technique du cohobage qui peut prendre au moins deux formes :

  • on redistille autant de fois que nécessaire la même eau sur une même matière végétale que l’on ne renouvelle pas à chaque redistillation ;
  • on fait de même mais en changeant la matière végétale à chaque redistillation (c’est que ce fait Brossat dans l’exemple présenté par Cazin : ici, cela semble pouvoir s’expliquer par la fragilité des fleurs de tilleul qui, je pense, ne supporteraient pas de distillations répétées sans rapidement se détériorer).

Dans un cas comme dans l’autre, l’objectif est d’augmenter le rendement. C’est une technique qu’on applique à la distillation de la rose de Damas, entre autres.
Ainsi, dans le cas du tilleul, il est bien trop dispendieux d’envisager une distillation : compter deux fois 50 kg de fleurs de tilleul pour ne, finalement, obtenir que quelques millilitres de son huile essentielle est un jeu qui n’en vaut pas la chandelle. En attendant, le mystère de l’huile essentielle de tilleul est résolu, elle ne disparaît pas par magie à la sortie de l’alambic, bien qu’elle m’apparaisse fort fragile, puisque extrêmement volatile. Voici maintenant, afin de se donner une petite idée de la chose, des chiffres qui concernent l’huile essentielle extraite des fleurs de Tilia cordata :

  • Monoterpénols : linalol (4 %), menthol (3 %), p-cymène-8-ol (2 %), bornéol (2 %), terpinène-4-ol (1 %)
  • Éthers : E-anéthole (8 %), méthyle-eugénol (4 %)
  • Cétones : menthone (3 %), carvone (6 %), géranylacétone (4 %), β-damascénone (4 %), 6,10,14-triméthyl-2-pentadécanone (11 à 20 %)
  • Sesquiterpènes : δ-amorphène (2 %), kaurène (4 %), humulène (1 %), épi-α-muurolol (1 %)
  • Phénols : thymol (3 %)
  • Aldéhydes : lilial (2 %), nonanal (7 %)
  • Alcanes : tricosane (6 à 17 %), heneicosane (3 à 9 %)
  • Acide linoléique : octadéca-9,12-diénoicacide (7 %)

Pour continuer, se charger de la composition biochimique des autres fractions végétales que le tilleul met à la disposition du phytothérapeute, va vite s’avérer moins séduisant. De l’écorce, l’on sait peu de choses, hormis qu’elle contient une suffisante quantité de mucilage pour avoir été qualifiée d’adoucissante et d’émolliente, ainsi qu’un principe amer (la tiliadine), de la vanilline et du calcium. Du côté des feuilles, l’on n’est guère mieux loti : contenant aussi du mucilage, on y trouve du saccharose et du carotène. Avec l’aubier, ce n’est pas non plus la franche rigolade : au menu, tanin, acides-phénols, acides aminés, des glucosides (esculoside, fraxoside). Enfin, derniers mots, puis nous nous arrêterons là sur la question biochimique : dans les semences contenues dans les fruits, on a exprimé entre 30 et 60 % d’une huile végétale dont la qualité, paraît-il, ne le cède en rien à celle de la meilleure huile d’olive.

Propriétés thérapeutiques

FLEUR :

  • Sédative du système nerveux, calmante, hypnotique légère, inductrice du sommeil
  • Antispasmodique
  • Hypotensive, abaisse la tension artérielle, préventive de l’artériosclérose
  • Digestive
  • Diurétique
  • Sudorifique, réductrice des sécrétions nasales
  • Antipléthorique
  • Adoucissante, émolliente, rafraîchissante cutanée, éclaircissante du teint

AUBIER :

  • Draineur hépatobiliaire, stimulant hépatique, régulateur de la sécrétion biliaire, cholérétique, dissolvant de l’acide urique, éliminateur de l’urée et de l’albumine, antirhumatismal, antilithiasique
  • Antispasmodique (?)
  • Hypotenseur (?)

FEUILLE :

  • Adoucissante, émolliente
  • Diurétique (à l’état sec)
  • Hémostatique (à l’état sec)

ÉCORCE :

  • Adoucissante, émolliente

Usages thérapeutiques

FLEUR :

  • Troubles de la sphère pulmonaire + ORL : toux (spasmodique, convulsive), rhume, refroidissement grippal (accompagné de son habituel cortège de délices : maux de tête, frissons fébriles, fièvre, courbature, « mal aux reins »), fièvre intense, bronchite, asthme
  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : indigestion, digestion difficile d’origine nerveuse, « mal au ventre » après repas, gastro-entérite chronique, colique, diarrhée séreuse, diarrhée chronique, vomissements d’origine nerveuse
  • Troubles de la sphère cardiovasculaire et circulatoire : éréthisme cardiaque, spasmes vasculaires, palpitations d’origine nerveuse, cardialgie, tension artérielle relative à une artériosclérose, tension artérielle d’origine psycho-nerveuse, hyperviscosité sanguine, hypercoagulabilité sanguine
  • Troubles locomoteurs : crampe, douleur rhumatismale, sciatique
  • Affections cutanées : plaie enflammée et/ou douloureuse, insolation, brûlure, peau flasque, sèche, fissurée, peau à démangeaisons et à impuretés (boutons, etc.), dartre, taches de rousseur, rides et ridules
  • Troubles du système nerveux : stress, angoisse, fatigue, tension et excitation nerveuse (y compris et surtout chez l’enfant), convulsions (y compris infantiles), insomnie, autres troubles du sommeil
  • Migraine, migraine carabinée

AUBIER :

  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : digestion lente
  • Troubles de la sphère hépatobiliaire : hépatisme, lithiase biliaire, colique hépatique
  • Troubles de la sphère vésico-rénale : albuminurie, lithiase urinaire et rénale, colique néphrétique, oligurie, goutte, rhumatismes, arthritisme
  • Pléthore, cellulite
  • Hypertension
  • Sciatique
  • États migraineux

FEUILLE :

  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : diarrhée chronique, gastro-entérite chronique, toutes autres inflammations gastriques ou intestinales
  • Affections cutanées : brûlure, plaie, plaie douloureuse, dartre, dartre vive, furoncle, « clou »
  • Hémorroïdes enflammées
  • Douleur goutteuse
  • Migraine

Modes d’emploi

  • Infusion de fleurs ; décoction concentrée de fleurs (= « eau de beauté » : ça n’est pas tout à fait un hydrolat, plutôt une « eau florale » qu’il faut préparer en petite quantité afin d’éviter qu’elle ne se gâte).
  • Hydrolat aromatique de fleurs : nous en avons parlé, c’est l’eau aromatique résultant de la distillation des fleurs de tilleul à l’aide de la vapeur d’eau. Cette eau distillée peut être utilisée en externe comme bain de bouche et gargarisme, en lotion cutanée, en particulier pour la peau du visage, en utilisation quotidienne, et dans certains cas par voie interne. Par exemple, on peut envisager ce trio d’hydrolats proposé par le docteur Leclerc : HA de fleurs d’oranger ½ part + HA de tilleul ¼ de part + HA de laitue ¼ de part. Ou bien couper la poire en deux – tilleul/fleurs d’oranger – si vous ne trouvez pas d’HA de laitue, plus tellement fréquent, il est vrai.
  • Extrait fluide de fleurs de tilleul.
  • Sirop de fleurs de tilleul (sur une base de décoction concentrée de fleurs).
  • Bain : traditionnellement, on dit qu’un bain chaud additionné d’une forte infusion de fleurs de tilleul assure un prompt endormissement (dans la baignoire ?…) et qu’il est d’autant plus efficace pour amender l’organisme des fatigues qui l’accablent, qu’elles soient d’ordre nerveux ou physique (ou les deux : les rhumatisants sur les nerfs y trouveront très certainement une consolation ; leur entourage également ^.^), qu’il aura été plus longuement prolongé.
  • Décoction de feuilles sèches (assez rarement).
  • Cataplasme de feuilles fraîches.
  • Décoction d’écorce (très rarement).
  • Pommade d’écorce broyée dans l’axonge.
  • Décoction d’aubier.

Quelques suggestions de recettes :

  • Infusion post-prandiale : 20 g de semences d’angélique + 30 g de semences d’aneth + 50 g de fleurs de tilleul ; une cuillère à soupe de ce mélange pour la valeur d’une tasse d’eau (ça peut paraître lourd comme ça, mais l’indigestion, entre autres, ne se chasse pas avec un dé à coudre, et nous ne sommes pas là au niveau de l’infusette de confort). On laisse cela infuser pendant 15 mn, et l’on consomme de préférence après le repas de midi.
  • Infusion en prévention des maladies infectieuses : 20 g de fleurs de tilleul + 20 g de feuilles de fraisier + 10 g de sommités fleuries de thym (ou de serpolet) + 50 g de cynorrhodons ; une cuillère à soupe de ce mélange pour la quantité d’une tasse d’eau, à infuser au moins pendant 10 mn et à absorber le matin et à midi (et à éviter le soir, compte tenu de la haute valeur excitante de ce mélange).
  • Infusion « Dodo, l’enfant do » : 50 g de fleurs de tilleul + 50 g de feuilles d’oranger amer. Une cuillère à soupe de ce mélange pour une tasse d’eau bouillante, à faire infuser 5 mn grand maximum.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • S’il est un remède végétal dont l’innocuité est avérée depuis belle heurette, c’est bien le tilleul. Dans un cas répertorié, il peut être quelque peu incommodant, mais ce n’est jamais de sa faute, puisque c’est à l’opérateur qu’incombe généralement la bêtise de le laisser infuser au-delà des limites raisonnables : la durée d’infusion, je le répète, des fleurs dans l’eau bouillante, ne doit pas excéder 5 mn. Là, on obtient un infusé de belle couleur jaune. Mais lorsque le tilleul demeure trop longtemps dans son eau chaude, il vire petit à petit au rougeâtre. L’on a vu des infusions de tilleul vieilles de quelques heures mener directement – revers de la médaille – à l’insomnie, cet « oubli » ayant révélé un caractère pour le moins très excitant. Passé ce faible écueil, avec le tilleul, il y a un autre problème et pour lequel le pauvre n’y est pas pour grand-chose : l’aubier. C’est-à-dire la couche de bois tendre et VIVANT, située entre le cœur et l’écorce du tronc de l’arbre. Le lui ôter, c’est – désolé de le dire et répéter – tuer l’arbre. Si. Si, si. Et c’est insoutenable. « Malheureusement, cet emploi médicinal a détruit de nombreux tilleuls sauvages (Tilia sylvestris), en particulier dans le Roussillon, dont les tilleuls sont réputés pour cet usage » (12). Et à ceux qui se permettent cette offense, le tilleul réserve une bonne surprise : la décoction d’aubier est une mixture résolument atroce à avaler. Tout ceci est incompréhensible : on nous alerte, nous autres petits Européens, pétris et bouffis de notre suffisance, qu’il est primordial d’œuvrer à la protection d’arbres tropicaux, de remédier par-là au triste sort de tous ces bois de rose et de tous ces santals, ici ou là, à travers la planète, que saccagent des « sauvages ». Certes, l’intention est louable. Mais tout cela ne relève-t-il pas d’une forme de schizophrénie (voire de schizoïdie) ? Celui qui est ici pleure sur le sort d’un arbre lointain qu’il n’a peut-être jamais vu en vrai, mais il est incapable de sourciller dès lors qu’on fait de même juste à côté de sa porte ? Tu sais, la destruction de la biosphère, elle n’a pas lieu qu’en Indonésie. Ainsi, autant de souffrance et pas de moins de destruction – tout cela pour des usages auxquels il est tout à fait possible de substituer d’autres plantes qui n’auront pas tant à en pâtir – est proprement scandaleux. Surtout en cette époque – c’est-à-dire la nôtre – où chaque arbre compte plus que jamais. Aujourd’hui, alors que le tilleul sauvage dit du Roussillon, dont on tirait principalement l’aubier médicinal, a été dévasté, il est proposé à la vente l’aubier du Tilia platyphyllos, non pas sauvage, mais de culture biologique. Et je ne vois pas ce que ça change : l’arbre n’en est pas moins abattu.
  • Récolte : selon les régions (latitude, altitude et exposition sont des données importantes à prendre en compte), on cueille les fleurs de tilleul à cheval sur les mois de juin et de juillet, lorsqu’elles sont à peine ouvertes, ce qui exige une observation minutieuse au préalable, puisque cette fragile et précieuse matière végétale ne peut souffrir d’être abordée à la légère. Bien entendu, le temps doit être au sec au moment de cet acte qui n’est plus seulement une récolte mais quasiment une cérémonie. De plus, il faut se tenir prêt, une telle opération n’acceptant aucune place à l’improvisation. C’est-à-dire qu’il faut mettre à disposition le matériel et surtout la main-d’œuvre, sachant que, à cette époque de l’année, la chaleur est parfois telle qu’elle peut rapidement accélérer le cours de la floraison et donc gâter une partie de la récolte. La fenêtre d’action est assez brève, trois à cinq jours la plupart du temps. Notez également que Tilia platyphyllos est plus précoce d’environ deux semaines par rapport à Tilia cordata, information assez capitale qui peut avoir son importance.
  • Le séchage, de même que la récolte, ne peut attendre. Il n’est pas possible d’imaginer laisser à l’abandon un bourras bourré de tilleul, au risque qu’une sorte d’échauffement, de fermentation presque, ne se produise. Il faut donc placer les fleurs en couche mince sur des claies bien ajourées et, une fois installées, ne plus les toucher, pas même pour les remuer. Selon le volume de tilleul à faire sécher, cela nécessite parfois d’énormes surfaces allouées à cette tâche. Ceci est encore un point auquel il faut bien avoir réfléchi en amont, bien entendu. Quant à la conservation, elle s’opérera au sec et à l’ombre.
  • Cazin écrivait que « toutes les parties de ce précieux végétal sont utiles aux arts et à l’économie domestique » (13). Considérant l’ensemble de ses autres fonctions, l’on ne peut que donner raison au médecin calaisien :
    – Le bois de tilleul, autrefois objet du minutieux travail du charbonnier, intervenait au XIX ème siècle surtout, dans l’élaboration du charbon de Belloc par exemple (à ce titre, je n’en dis pas davantage ici, et vous laisse la liberté de consulter l’article rédigé l’année dernière au sujet du Carbo ligni). De ce charbon, l’on tira aussi du fusain pour que l’artiste puisse esquisser et de la poudre à… canon, pour que l’artilleur puisse tirailler. Je crée ou je détruis. On a toujours le choix.
    – Ce même bois, lorsqu’il n’est pas réduit à l’état de pulvérulence noire comme du goudron, s’avère facile à travailler et se trouve utile au sculpteur, au tourneur, ainsi qu’au layetier, c’est-à-dire l’artisan qui fabrique des coffres, des caisses et des boîtes d’emballage.
    – Sur le bois, l’écorce : apprêtée de telle manière, on parvint à en tirer des cordes, des nattes et de la toile.
    – Dans les branches, les feuilles : âgées, elles représentent, sans mal, le délice des vaches, chèvres et moutons, qui goûtent là un bon fourrage. Si le cœur vous en dit, n’oubliez pas que les petites feuilles toutes jeunes du tilleul sont comestibles, même crues ! Cela, c’est lorsqu’on a le luxe de se permettre une récolte printanière. Dans d’autres circonstances, certains n’eurent pas d’autre choix que de chercher à tirer un assez maigre profit des feuilles de tilleul. Ainsi, Léon Binet expliquait-il qu’en 1940, alors que l’Allemagne nazie cherchait à affamer le peuple de France, on eut l’idée de fabriquer à l’aide de feuilles de tilleul sèches, une poudre que l’on mélangeait à de la farine d’orge ou de sarrasin, ce qui permettait de confectionner du pain, des galettes et des gâteaux. Selon Henri Leclerc, ce palliatif suffisamment azoté, était « capable de combattre les méfaits d’une sous-alimentation carnée ». En Suède, c’est avec l’écorce moulue qu’on fabriquait du pain, non sans l’avoir mêlé à de la farine de froment ou d’orge.
    – Ce que nous venons de dire à propos des emplois alimentaires étonnants du tilleul s’explique par la grande douceur dont cet arbre est capable : cette nature, on l’entrevoit indirectement à travers le miel de tilleul tout d’abord (même s’il n’est pas le fait du seul tilleul). Mais aussi via quelques autres points bien moins connus : nous avons dit plus haut que les semences du tilleul, logées dans ces fruits qui ne s’ouvrent jamais, même lorsqu’ils sont secs, contiennent 1/3 à 2/3 de leur poids d’huile végétale. Dans le courant du XIX ème siècle, on s’ingénia à les triturer de telle façon que, en y ajoutant du sucre, on parvint à en modeler quelque chose qui fut présenté comme un ersatz de chocolat, et qui fut bien rapidement oublié, puisque n’étant pas assez rentable pour en envisager l’exploitation en grand (cela signifie aussi que si l’on souhaite s’engager dans cette entreprise, il faut des fruits, et que si, du tilleul, l’on en veut les graines, l’on n’en aura pas les fleurs ^.^). D’autres aventuriers tentèrent même de torréfier le fruit entier pour voir s’il pouvait offrir quelque chose de semblable au café, mais cela ne fut pas, non plus, suivi d’effet. Enfin, celles et ceux qui souhaiteraient un sucre pour leur café, doivent savoir qu’on tirait du tronc du tilleul une sève suffisamment sucrée, produisant, à l’aide de procédés techniques assez élaborés, de la moscouade, c’est-à-dire du sucre brut coloré par de la mélasse, du sucre brun, etc. Mais là encore, de même qu’avec l’huile essentielle de fleurs de tilleul, les rendements s’avérèrent bien trop insuffisants pour envisager une exploitation à large échelle de la sève édulcorée du tilleul.
  • Précaution : le tilleul possède une action sur le système de régulation commandant les glandes sudoripares et le système immunitaire, ce qui en fait un allié de choix en cas d’états fébriles et/ou grippaux. Cependant, il est bon de ne point abuser du tilleul, car à la longue il peut affecter le système de thermorégulation du corps. On sait que le tilleul est sudorifique. En cas de fièvre, il est bon de transpirer, parce que c’est grâce à la sudation que l’organisme parvient à évacuer les excédents de chaleur. Ainsi, lorsque vous êtes fiévreux, ne faites pas l’erreur de boire froid, voire glacé, pensant faire chuter la température. Un liquide ingéré froid oblige l’organisme à un travail supplémentaire pour le réchauffer à la température du corps, ce qui augmente obligatoirement la sensation de chaleur au lieu de l’étouffer. Il importe donc d’ingérer un liquide dont la température est proche de celle du corps.
  • Autres espèces : le tilleul noir (Tilia americana), le tilleul argenté (Tilia argentea ou tomentosa), etc.
    _______________
    1. Teil et til sont des mots de vieux français encore lisibles dans de nombreux toponymes.
    2. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 934.
    3. Michèle Bilimoff, Les plantes, les hommes et les dieux, p. 33.
    4. Mircea Eliade, Traité d’histoire des religions, pp. 307-308.
    5. Ovide, Les Métamorphoses, Livre VIII, p. 310.
    6. Il s’agit bien de deux tilleuls distincts, non d’un tilleul au tronc double.
    7. Pour en savoir davantage sur les arbres à danser, je vous suggère la visite de ce petit site très bien fait.
    8. Hans Christian Andersen, Contes, pp. 279-280.
    9. Cité par Alain Corbin, Le miasme et la jonquille, p. 125.
    10. André Theuriet, Sous bois : impressions d’un forestier, pp. 51-52.
    11. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, pp. 953-954.
    12. Gérard Debuigne et François Couplan, Petit Larousse des plantes médicinales, p. 200.
    13. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p. 953.

© Books of Dante – 2020

Arbre exceptionnel, la tille d’Ivory.

L’armoise (Artemisia vulgaris)

Synonymes : armoise vulgaire, armoise commune, artémise, remise, herbe à la chemise, mère des herbes (1), herbe royale, herbe de la Saint-Jean, couronne de saint Jean-Baptiste, tabac de saint Pierre, herbe au feu, herbe de feu, herbe aux cent goûts, herbe des voyageurs, absinthe sauvage, carpapudze (« attrape-puces »), etc.

Il importe peu que l’armoise, à laquelle la déesse Artémis a donné son nom, ne soit pas celle qu’on dit vulgaire ou commune. Quand on lit le mot artemisia chez les Anciens (Hippocrate, Pline, Dioscoride, Galien, etc.), ne dessinons pas en notre esprit le portrait de cette armoise mais ceux de nombreuses autres plantes qui ne sont pas moins des artémises, c’est-à-dire des armoises. Dans l’exposé qui va suivre, nous évoquerons l’armoise en général, celle qui n’existe pas mais qui parlera au nom de toutes.
Ceci étant initialement dit, signalons que nous abandonnons l’idée (peu plébiscitée) que certains eurent au sujet de l’origine de cette plante : sans doute fallut-il être gêné par la personne d’Artémis pour oser supposer qu’on devait l’armoise à la veuve et sœur de Mausole, reine de Carie, Artémise, soi-disant experte en gynécologie (nous verrons, avec le portrait qu’on dressera d’Artémis tout à l’heure, que la relation de l’armoise à la déesse dépasse ce simple cadre). Après, qu’on raconte qu’Artémis aurait découvert et fait connaître cette plante au centaure Chiron, lequel la nomma du nom de la déesse, n’est là qu’un détail de peu d’importance. Ces quelques accessoires préliminaires permettent de situer à peu près les débuts (connus de longue date) d’une histoire commune à l’être humain et à l’armoise, même si des éléments nouveaux, ignorés il y a un siècle, chamboulent les représentations : certains disent que l’armoise est utilisée depuis – excusez la détestable formule – « la nuit des temps » (comment peut-on être assez sot pour utiliser une expression pareille, creuse et vide de sens ? Voilà qui me dépasse…), pour de supposées raisons magiques, et peut-être prophétiques et/ou divinatoires (le rôle hallucinogène de l’armoise a été avancé). C’est ainsi que l’anthropologue allemand Christian Rätsch a signalé d’abondantes traces d’armoise aux abords du site de Lascaux, ce qui ne veut pas dire qu’il faut faire de toutes les grottes préhistoriques des repères de chamans archaïques en puissance ! Mais cette information recule, de fait, la collaboration entre l’homme et cette plante à pas loin de 20000 ans (si, bien entendu, cette armoise retrouvée à l’état fragmentaire, est bien contemporaine de la période d’occupation du site et de réalisation des peintures et gravures rupestres qui en forment l’ornement, et dont la datation est estimée entre 18000 et 17000 ans avant J.-C.).
Si l’on se contente de considérer les seuls trois derniers millénaires, force est de constater que la carrière de l’armoise débute assez timidement : par exemple, elle est peu citée par les auteurs de la collection des traités hippocratiques qui lui accordent cependant une attention au sujet de quelques affections de la matrice auprès de laquelle elle intervient, Hippocrate se risquant même à lui concéder le pouvoir d’expulser l’arrière-faix. Qu’est-ce que l’arrière-faix ? Excellente question : en termes actuels, on appelle cela le placenta. Et le pater étant à la patrie ce que la mater est à la matrice, nous pouvons assister, sous nos yeux ébahis, à l’accouchement de la plus grande raison d’utiliser l’armoise en thérapeutique : c’est une plante de la femme (et en partie de la mère, mais pas seulement), c’est pourquoi c’est un grand remède gynécologique (du grec gunế, « femme »). C’est vrai que lorsqu’on prend connaissance de ce que Dioscoride et Pline disent « de l’armoise, que les Grecs, Latins et Italiens appellent artemisia », la plante penche effectivement du côté de la femme, section bas-ventre. Écoutons Pline sur ce point : « L’artemisia pilée introduite dans un pessaire fait avec de l’huile d’iris, une figue ou de la myrrhe, est un bon remède pour la matrice ; sa racine, en boisson, la vide tellement qu’elle en expulse les fœtus morts. La décoction de ses rameaux, employée en bain de siège, fait venir les règles et sortir l’arrière-faix ; une drachme de ses feuilles en potion agit de la même façon. Celles-ci sont en outre bonnes pour ces usages, en application sur le bas-ventre avec de la farine d’orge » afin de préparer la parturiente et de provoquer, quand besoin est, les contractions nécessaires à un bon accouchement. Après cela, quand Dioscoride ajoute à ce qui a déjà été dit que l’armoise est lithontriptique et diurétique, que Galien, qui a dû paumer un truc en route, la dit modérément efficace pour les inflammations de la matrice, ne viennent plus que les tardifs Aetius, Paul d’Égine et Alexandre de Tralles qui font les coucous, répétant mot pour mot les paroles de leurs prédécesseurs. En clair, ils n’ajoutent rien de neuf, mais l’armoise n’aura pas trop à pâtir de ce manque d’imagination à son endroit.
Placée sous le patronage de la sœur d’Apollon, c’est indubitablement une plante de la Femme que l’armoise, car, comme on le disait encore au XX ème siècle dans les Alpes de Haute-Provence, « si tu connais les vertus de l’artémise, porte-la dans ta chemise » (de nuit). Oui, pourquoi s’en priver ? On ne s’en prive tant pas qu’on pouvait encore lire dans le Dictionnaire de Trévoux, qui date tout de même du XVIII ème siècle, que « l’armoise est recommandée pour les maladies des femmes ». Mais entre les antiques Dioscoride, Pline et consorts, et le siècle des Lumière, l’histoire est émaillée d’exemples qui montrent que la plante armoise n’eut pas à rougir du bien-fondé des espérances qu’on plaça tôt en elle et qu’elle sût se faire une place, devenant maîtresse à l’école des femmes.
Au IX ème siècle, le moine poète qu’était Walahfrid Strabo appelait l’armoise « mère des plantes », suivi, dans les mêmes termes, par Odon de Meung deux siècles plus tard. Si ce dernier entame son De viribus herbarum par cette plante, c’est très certainement volontaire de sa part. Voici ses premiers mots : « Au début d’un poème où je me propose de dire les vertus des herbes, celle qu’on appelle communément mère des plantes, et qui a reçu des Grecs le nom d’armoise, s’offre naturellement à mes chants » (2). Communément, dit-il. Cela signifie donc, qu’à l’entour de l’an 1000, l’armoise n’avait rien perdu de son antique prestige en Europe occidentale,et qu’elle est toujours, bel et bien, une plante destinée aux maladies des femmes. C’est bien par cela qu’il débute son exposé : elle fortifie les organes génitaux féminins, favorise les menstruations, régularise les règles, tout en en soulageant les douleurs et l’abondance. De plus, elle trouve sa place lors de l’accouchement, qu’elle permet de faciliter. Mais d’entre la masse de toutes ces informations, une chose, que nous avions jusqu’à présent tenue sous silence, émerge petit à petit, quand bien même Pline y faisait déjà référence : on évoque le pouvoir abortif de l’armoise, ce qui l’aligne sur le même plan que la rue fétide, le genévrier sabine et la sauge officinale. C’est en ces termes que cette propriété est libellée par l’école de Salerne : « Par elle, promptement l’avortement s’opère. En pessaire, en boisson, produit le même essor ». Le pessaire permet l’application locale, ici génitale, d’un médicament. On croise ce terme dans le serment d’Hippocrate : « Je ne remettrai à aucune femme un pessaire abortif » (c’est-à-dire un pessaire détourné de sa fonction initiale). Bien évidemment, au Moyen-Âge, vaste période, l’on n’utilise pas l’armoise pour ces seules raisons, ses qualités gynécologiques ne pouvant occulter toutes les autres propriétés qui surent, tant bien que mal, se frayer un chemin comme, par exemple, ses vertus diurétiques, lithontriptiques (contre la gravelle, plus précisément) et anti-ictériques (qu’on lui reconnaît toujours, mais qui ne forment en aucun cas le gros de sa panoplie thérapeutique). Plus rarement, on la dit cordiale et stomachique, en particulier chez Hildegarde de Bingen, où celle qu’elle appelle Biboz est mise à contribution afin de calmer les intestins malades et les douleurs après les repas, et pour réchauffer les estomacs froids et torpides. De même, elle s’applique profitablement sur les ulcères, les plaies infectées et enflammées. Hildegarde n’en dit pas davantage à son sujet, ni n’aborde ce qui, jusqu’à présent, aura fait couler beaucoup d’encre de la part des thérapeutes, c’est-à-dire sa fonction de fer-de-lance gynécologique. Ce n’est pas parce qu’Hildegarde ne fait pas état des propriétés emménagogues de l’armoise qu’elles doivent être révoquées en doute, puisque comme le mentionnait Cazin au XIX ème siècle, elles « ont été préconisées par les médecins de l’Antiquité et constatées depuis par tous les praticiens » (3), à savoir Jean Fernel, Zacutus Lusitanus, Simon Paulli, Diego de Torres, Nicolas Lémery et tant d’autres encore, contrairement à une infime minorité qui ont refusé d’en considérer l’action sur la sphère génitale (des jamais-contents, il y en a toujours, quel que soit le domaine ^.^) Voilà qui va faire plaisir à la déesse Artémis, « déesse des terres sauvages, et qui préside aussi aux passages matériels et symboliques » (4), savoureuse définition qu’il importe de bien décortiquer afin de mieux comprendre ce que représente Artémis, au-delà des aspect les plus communément admis.
Artémis « est l’antique maîtresse des bêtes fauves – la potnéa therôn de l’Iliade ; elle les chasse, mais aussi les protège des hommes, ainsi que toute la nature sauvage qu’elle préserve intacte, ainsi qu’elle entend elle-même le demeurer » (5). Son arc et ses flèches, ses activités de chasseresse, ne sont pas, globalement, typiquement féminins durant l’époque de l’antiquité grecque classique. Tout cela la rapproche quelque peu de l’Amazone, mais avec laquelle on ne saurait la confondre. Le mot « intacte » est d’importance, puisqu’il est le reflet de la signification d’artemisia qui, en grec, signifie « intégrité » (et par extension « bonne santé » comme nous l’explique Jacques Brosse). Mais quelle est donc cette artemisia qui assure l’« intacteté » des femmes ? Eh bien, il s’agit de l’armoise qui place, de fait, Artémis en opposition à Aphrodite sur le plan symbolique. Cette dernière accueille avec bienveillance l’amour des hommes, que la première repousse, étant animée, en tant qu’avatar féminin intègre, par une haine viscérale de l’homme (du mâle, faut-il entendre) et de l’amour qu’il est susceptible de porter à telle ou telle. De plus, comme Aphrodite a tendance à houspiller les jeunes filles qui négligent son culte, qui s’enferment dans la virginité, l’on comprend dès lors qu’elle s’acharne sur celles qu’Artémis prend sous sa protection (on imagine alors le devenir d’une jeune fille en proie à ces deux forces contraires…). Artémis prend donc sous son aile les enfants, et plus précisément les fillettes impubères, les jeunes filles et femmes vierges (c’est-à-dire non souillées par l’homme : intactes, donc), ainsi que les femmes plus âgées et affranchies des « calamités de la menstruation ». Artémis se situe donc au début de la vie d’une femme et à la fin, deux périodes concernant la puberté et la ménopause. Entre les deux, l’on pourrait penser qu’elle n’intervient pas, laissant le champ libre à Aphrodite. Pas exactement. Si Artémis s’avère pacifique et bienveillante auprès des fillettes et des femmes ménopausées, elle peut néanmoins faire preuve de sévérité et de cruauté envers celles qui lui manquent de respect. Parce que lunaire, Artémis est forcément ombrageuse. On dit aussi qu’elle se porte parfois au chevet de la parturiente : c’est vrai, et ce n’est pas pour rien que l’armoise facilite le travail des femmes en couches, dont elle peut hâter la délivrance, ce qui « paraît, a priori, peu conforme à la nature de la chaste déesse, et ce n’est là probablement qu’une fonction secondaire » (6). Celles-là, ni impubères, ni ayant dépassé l’âge de la maturité au-delà duquel la procréation n’est plus possible, Artémis leur est tout de même secourable, puisque, étant aussi une divinité de la Lune qui régit les cycles féminins, elle a tout de même un peu d’effet sur ce point (étymologiquement, on observe une grande similitude entre le latin mensis, « mois » et le grec mene qui désigne l’astre lunaire). Ainsi, Artémis n’est pas une sage-femme, mais a su incarner ce rôle, en particulier lorsqu’à son nom on associe l’épiclèse d’Ilithyie. Fille de Zeus et d’Héra, équivalente de la romaine Lucine, Ilithyie, maïeuticienne divine, préside aux accouchements lors desquels elle peut intervenir pour en ralentir le cours ou, au contraire, l’accélérer si besoin est. Le légendaire grec ancien affirme même que c’est elle qui mit au monde Artémis ! Mais elle n’était pas moins coriace, puisqu’« elle punissait le manque de chasteté en augmentant les douleurs de l’accouchement, et pour cette raison elle était crainte des jeunes filles. Les naissances trop fréquentes lui déplaisaient également » (7). C’est peut-être en raison de ces naissances excessives qu’on convia l’armoise (qui n’est censée intervenir qu’avant et après la grossesse, mais jamais pendant), puisque, comme nous l’avons dit tout à l’heure, l’armoise se range au nombre des abortives. Au cours de son histoire médicale, certains doutèrent de cette possibilité, alors qu’on alla jusqu’à la surnommer felon herb en anglais, où le mot felon prend le sens de « criminel » (c’est aussi celui qu’on a attribué à la piloselle épervière qui n’est pas franchement… Euh ?). Par ses qualités emménagogues, on considère l’armoise comme une plante capable d’expulser hors du corps les impuretés. Parallèlement, sa vertu vermifuge la rend apte à purifier l’organisme des corps étrangers qu’il abrite. Or, il faut savoir que « le fœtus est considéré comme un parasite qui vit au détriment de l’organisme maternel » (8). Ainsi, grâce à l’armoise abortive, Artémis « permet encore à la femme de se délivrer ; certes, une telle miséricorde peut surprendre de la part d’une déesse aussi intransigeante, mais ne libère-t-elle pas ainsi la femme de l’imprégnation du mâle détesté » (9), la purifiant, lui faisant presque retrouver son état premier ?
Il y a, au musée du Louvre, une statue de près de deux mètres de haut représentant Artémis (aka Diane de Versailles). Elle maîtrise de la main gauche (qui ne tient plus qu’un fragment d’arc) un cerf bondissant bien plus petit qu’elle, et de la main droite, où son regard se dirige, extraie de son carquois une de ses flèches avec un geste sûr, de la même façon que l’armoise est censée extirper un vers de l’intestin ou bien un fœtus de l’utérus. Voici donc en quoi Artémis est une divinité ombrageuse.
Quelque part sur le blog, j’ai déjà raconté quelle représentation l’on avait bien pu se faire de l’utérus : on a cru cet organe non fixe mais mobile, dont les mouvements dans le corps de la femme pouvaient, pensait-on, provoquer des désordres dont des accès d’hystérie, mot forgé grâce à une racine grecque qualifiant l’utérus : l’hystérique ne pouvait donc être qu’une femme (on est depuis lors revenu sur cette conception sexiste), jouet de forces intérieures sur lesquelles elle n’avait aucune prise. C’est cela, entre autres, qui a donné son sens péjoratif au mot hystérique : un(e) hystero, c’est une personne agitée, surexcitée, non canalisable, en proie à une folie du type marotte ou à un délire extravagant. Dans la plupart de ces cas, on ne confère aucune signification de type médical au mot hystérique, alors qu’en langage médical, l’hystérie est une « maladie nerveuse qui se manifeste par accès et qui est caractérisée par des convulsions » (10), que l’on ne confondra pas avec des contractions. Dans l’ancien temps, l’on appelait cela des vapeurs, « troubles tenant à une affection nerveuse, l’hystérie » (11). Est-ce bien étonnant que l’armoise puisse agir autant sur les spasmes de l’utérus que sur les spasmé(e)s hystériques, et par extension sur les maladies à convulsions ? Déjà, chez les Grecs de l’Antiquité, on avait accordé à l’artemisia une valeur thérapeutique cruciale sur l’insensibilité des nerfs, les paralysies, la contraction des muscles, en somme sur ce qui « immobilise », sur les maladies des nerfs en général, l’épilepsie en particulier. Or, nous dit-on, « les propriétés de l’artemisia sont en relation avec la planète Arès. On rappellera tout d’abord que celle-ci était associée à la guerre, à la violence, aux hurlements, aux excès et qu’elle provoquait les éruptions fébriles et les paralysies. Autant d’affections que la plante a le pouvoir de guérir. Quant à l’épilepsie et aux troubles nerveux contre lesquels […] la plante passe pour être efficace, leurs crises, qui frappent brutalement, à l’improviste et de façon spectaculaire, en tordant et secouant le corps, ne se signalent-elles pas généralement par leur violence ? » (12). De même que ses propriétés emménagogues, la capacité de l’armoise à entraver l’épilepsie n’a pas été abandonnée en chemin, puisque très nombreux ont été les praticiens (Jérôme Bock, Matthiole, Simon Paulli, Fernel, Schröder, Hufeland, Ettmüller, Joel, Lœvenhœck, etc.), en particulier entre les XVI ème et XVIII ème siècles, à vanter les bienfaits de la racine d’armoise vulgaire contre ce que l’on appelait le haut mal, une réputation qui ne s’est pas cantonnée qu’aux seuls médecins, mais qui s’est répandue aux campagnes où « le peuple croit mal à propos que l’on trouve sous la racine de l’armoise un charbon [nda : en réalité, des fragments de vieilles racines noircies], qu’il faut l’y chercher la nuit de la veille de la Saint-Jean-Baptiste et que ce charbon est un souverain remède contre l’épilepsie ». Ainsi tempêtait le Dictionnaire de Trévoux au XVIII ème siècle. Ayant été rédigé par des religieux, on peut comprendre ce que ces pratiques peu chrétiennes et impies pouvaient avoir de révoltant pour certains hommes d’église. Arrivés à ce stade, nous devrions concéder qu’on baigne ici davantage dans la magie que dans la médecine, mais quand cette dernière fait défaut, qui plus est à la campagne, pourquoi ne pas s’en remettre à ces alternatives ? D’autant que l’on unissait une plante réputée anti-épileptique à un rituel se déroulant dans des circonstances précises et faisant intervenir un saint, Jean le Baptiste, patron des épileptiques ! L’on ne sera donc pas surpris du large usage magique qu’on a fait de l’armoise. Connue comme étant l’une des sept (soi-disant) plantes de la Saint-Jean, l’armoise était cueillie préférablement au moment du solstice d’été, de préférence à l’aurore, avant que les rayons du Soleil n’aient pu toucher la Terre, dans le signe de la Vierge (est-ce là une probable référence à Artémis ?). A propos d’une armoise dite rouge, Paul Sédir conseillait d’en effectuer la cueillette « après la pleine Lune qui termine les jours caniculaires » (13), c’est-à-dire tout de même bien loin du solstice d’été ou de la Saint-Jean (24 juin). Pour Sédir, cette armoise avait une prévalence sur l’armoise vulgaire (non rouge, donc). Cette armoise ne semble pas être une espèce à part entière, ni une variété : sans doute s’agit-il de ces armoises dont les plus fortes tiges rougissent à leur pied (et même au-dessus), ce qui a pu être perçu comme un signe des propriétés emménagogues de la plante, mais surtout comme « celui de la ‘domination’ que la planète Arès exerçait sur elle » (14). Nous ne nous étendrons pas davantage sur la relation au rouge et au sang de l’armoise, mais signalons néanmoins aux lectrices et lecteurs avides d’anecdotes, que « l’infusion aqueuse de l’herbe récente est rougeâtre » et que « son suc rougit le papier bleu » (15).
Il existe bien d’autres rituels mettant en œuvre l’armoise que celui de la jeter dans le feu de la Saint-Jean afin de prévenir ou de guérir l’épilepsie, quand cela n’était pas tout bonnement la danse de Saint-Guy. Certains rituels valaient pour l’année entière, qu’il s’agisse d’une immunité complète face à toutes sortes de maladies ou de bannir les influences maléfiques qui prennent des formes très variées. J’ai collecté bien des informations sur les pouvoirs rituels et magiques de l’armoise : en voici une synthèse non exhaustive.
La protection du foyer est assurée par l’armoise : un bouquet d’armoise conservé chez soi et régulièrement renouvelé, en repousse les esprits mauvais, les démons, les diables dissimulés, les fantômes effrayants, les charmes et mauvais enchantements, le mauvais œil, la malchance, les dangers liés à l’eau, au feu et à l’air infecté. Qu’elle soit fixée au linteau des maisons comme protection intégrale, sous forme de bouquets ou de petites figurines confectionnées avec des brins d’armoise que l’on suspend ensuite aux portes et aux fenêtres des habitations, des granges et autres dépendances, pour protéger, c’est-à-dire prévenir et purifier, autrement dit soigner sinon guérir, il n’y avait pas une problématique que l’armoise ne puisse résoudre.
L’on fumigeait l’armoise, comme un encens ; on en fabriquait, comme en Sicile, des croix conservées d’une année sur l’autre (placées dans les étables, elles avaient pour vertu de calmer les bestiaux indomptables) et dans un sachet porté sur soi de dénouer l’aiguillette (ce qui est fort curieux), de se protéger des poisons, des venins (en écartant les animaux venimeux comme les grenouilles et les rainettes), les morsures de bêtes féroces, etc.
Pour finir, évoquons trois points essentiels à travers lesquels l’armoise a joué un rôle parfois fort étonnant :
« Une plante associée au dieu des Orages ne peut que prendre part aux pratiques magiques liées au temps. Bien après l’apparition du christianisme, les paysans récoltaient l’armoise et en garnissaient leur porte afin d’éloigner la foudre » (16), et parfois aussi la grêle et le tonnerre.
Plante divinatoire, l’armoise procure des visions prophétiques. L’huile essentielle d’armoise vulgaire peut ralentir le fonctionnement cognitif, rendre l’état de veille un peu plus « onirique » ou améliorer l’activité mentale et la concentration. Certaines personnes appliquent une ou deux gouttes sur leur oreiller avant de se coucher afin de promouvoir des rêves plus clairvoyants. Pour qu’une femme puisse voir en rêve le visage de son futur fiancé, elle passait un rameau d’armoise dans les flammes du feu de la Saint-Jean, qu’elle s’empressait ensuite de placer sous son oreiller le soir du solstice d’été. L’infusion d’armoise permet aussi de purifier les boules de cristal et l’« on dit aussi qu’en enduisant de suc d’armoise un miroir d’acier et en le fumigeant, on y voit les esprits évoqués » (17).
Il paraît que le légionnaire romain glissait de l’armoise dans ses caligæ afin d’amender ses pieds des efforts de la marche. Ce n’est pas moins que ce que l’on trouve dans l’œuvre du Pseudo-Apulée ou dans celle de l’auteur anonyme du Carmen de viribus herbarum : l’armoise console les cuisses et les pieds des douleurs et fatigues éprouvées durant un long voyage. Cette antique réputation s’est transposée dans les Grand et Petit Albert. Voici ce que dit le premier : « Quand on veut entreprendre un voyage facilement et sans se fatiguer, on portera à la main l’herbe qu’on nomme armoise, et on s’en fera une ceinture en marchant ; ensuite qu’on fasse cuire cette herbe, et qu’on s’en lave les pieds, on ne se lassera jamais » (18). C’est maintenant au tour du Petit Albert de nous révéler le Secret de la Jarretière pour les Voyageurs, que voici ainsi résumé : il faut « se bander les jambes de lanières découpées dans la peau d’un jeune lièvre, dans lesquelles on aura cousu de l’armoise séchée à l’ombre, pour voyager à pied plus vite et plus longtemps qu’à dos de cheval » (19). Le choix du lièvre, animal leste et vigoureux, n’est sans doute pas innocent : il permet de souligner les vertus toniques et stimulantes de l’armoise. Ceci dit, le lièvre, comme l’a montré la fable, n’est pas un animal hyper endurant…

Angelo de Gubernatis, qui a éclusé pas mal de contes, mythes et légendes d’Europe, nous fournit les fragments d’une jolie histoire qui se déroule dans un district russe, frontalier avec l’Ukraine, Starodubskij. Une jeune fille, venue dans la forêt pour y cueillir des champignons, fait la rencontre d’un grand nombre de serpents, et, à la manière d’Alice, plonge dans un trou de la terre et y séjourne de l’automne au printemps suivant. « A l’arrivée du printemps, les serpents s’entrelacèrent de façon à former un escalier, sur lequel la jeune fille monta pour sortir du trou. Mais en prenant congé […], elle reçut en don la faculté de comprendre le langage des herbes, et d’en connaître les propriétés médicinales, à la condition de ne jamais nommer l’armoise […] ; si elle prononce ce mot, elle oubliera tout ce qu’elle vient d’apprendre. La jeune fille comprenait, en effet, tous les propos que les herbes tenaient entr’elles ; elle fut cependant attrapée par un homme qui lui demanda par surprise : ‘Quelle est l’herbe qui pousse parmi les champs sur les petits sentiers ?’ L’armoise, s’écrit-elle, et à l’instant même elle oublia tout ce qu’elle savait ; depuis ce temps, dit-on, on nomme l’armoise Zabutko, c’est-à-dire herbe de l’oubli » (20). Les serpents initiateurs – Asclépios et Hygie ne semblent pas bien loin – apprennent à cette jeune fille (émule d’Artémis ?) les secrets des simples, qu’elle ne peut faire autrement qu’oublier sur la pression d’un homme surgi de nulle part, menaçant comme semblent le suggérer les mots « attrapée » et « par surprise ». Je ne sais toujours pas que penser de ce conte. Quel est son fondement ? Jusqu’où souhaite-t-il nous faire remonter ? N’alerte-t-il pas sur la main-mise de l’homme sur la jeune fille, c’est-à-dire cette féminité en devenir qui ne demande qu’à grandir ? Et le fait qu’elle oublie, n’est-ce pas signifier que, parce que tête de linotte par la force des choses, elle devrait se cantonner au seul rôle qu’on cherche à lui attribuer ? Je n’ose le croire. Mais je n’oublie pas. Artémis m’en est témoin.

Artemisia, Dioscoride de Vienne, VI ème siècle après J.-C.

Comme sa cousine l’absinthe, l’armoise est une plante vivace, relativement commune, qu’on peut rencontrer dans la plupart des zones tempérées de l’hémisphère Nord. En France, elle est présente à peu près partout sauf en région méditerranéenne, et se fait plus rare dans les Alpes où elle s’aventure parfois entre 1300 et 1800 m.
Sous la terre, les robustes rhizomes blanchâtres de l’armoise forment comme un chignon : c’est de cet enchevêtrement qu’émergent de fortes tiges dressées et striées, formant des touffes de faisceaux rouge brun, espèces de « buissons » drus et touffus d’un bon mètre de hauteur en moyenne.
L’armoise porte des feuilles très découpées, aux profonds lobes acérés, dont le recto, de couleur vert foncé, tranche résolument avec un verso blanchâtre, grisâtre, argenté et légèrement duveteux. Les feuilles supérieures, si elles conservent cette alternance de ton entre le dessus et le dessous, sont bien plus petites et surtout plus simples, tout juste à l’état de languettes. Presque insignifiantes : il est vrai qu’elles sont dissimulées aux regards par une floraison qui ne l’est pas moins : de tout petits capitules de fleurons très courts (2-5 mm), petits mais assez nombreux le long de l’axe des tiges et de leurs ramifications, formant assez souvent des ramuscules secondaires à l’aisselle des feuilles supérieures, ce qui donne l’impression d’un plumeau (un peu lâche quand même), formé de cette collection de micro-fleurs tubulaires, tout d’abord gris verdâtre, virant, entre juin et septembre, à une espèce de jaunâtre ou rougeâtre pâle si indistinct qu’il ne donne pas envie de pavoiser plus longtemps. Mais les fleurs d’armoise sont ainsi faites pour n’attirer ni les regards ni les abeilles.
Espèce rudérale s’il en est, l’armoise affectionne particulièrement les lieux de vie riches en azote et en nitrates. Ainsi la rencontre-t-on en ces endroits peu sympathiques (au prime abord) que sont les dépotoirs, les talus, les terrains plus ou moins vagues, bien qu’il lui prenne souvent l’envie d’en peupler d’autres où elle passe presque inaperçue : les jardins, les haies, en bordure de chemin, sur les pelouses sèches, et plus seulement aux abords, mais au sein même des cultures, où elle s’invite de plus en plus souvent, et avec elle, l’armoise champêtre et l’ambroisie : l’espérance de vie de l’armoise est largement plus étendue que celle des herbicide, ces saletés de produits morts : que peuvent-ils face à l’intelligence du vivant qui, sans cesse, se renouvelle ?

L’armoise en phytothérapie

Paul-Victor Fournier, reprenant les propos du docteur Heinrich Marzell, disait que « l’armoise donne l’impression d’une puissance détrônée, dédaignée qu’elle est devenue après avoir tenu tant de place dans les préoccupations des hommes » (21). Et encore ce médecin allemand disait-il cela il y a environ un siècle, où la France était bien plus rurale qu’aujourd’hui, et l’armoise, remède de campagne, beaucoup plus populaire. Depuis, les choses ont bien changé : combien y a-t-il de chances de tomber nez-à-nez avec une bonne vieille ridée par le soleil des vallées encaissées des Alpes de Haute-Provence, qui nous en conterait un brin au sujet des usages qu’on faisait de l’arsemisa dans les fermes reculées de l’Ubaye, par exemple ?
Nous ne nous écarterons pas des anciennes prescriptions, parce que nous considérons comme parfaitement valable le fait d’employer, de l’armoise, ses parties aériennes (feuilles et sommités fleuries), ainsi que ses racines. Avouons qu’aujourd’hui ces dernières sont tout de même moins plébiscitées, sans doute par ignorance et par manque de publicité concernant l’armoise toute entière. (Par publicité, il faut ici entendre la définition suivante : état de ce qui est public, visible et diffusé comme tel.)

Il est parfaitement vrai que nous sommes tous inégaux devant le sens de l’odorat, ainsi que celui du goût. Mais cela ne suffit pas à expliquer les grandes disproportions qu’on observe parfois dans les écrits dès lors qu’ils abordent l’odeur et la saveur de l’armoise, pour laquelle on s’entend, à peu près unanimement, à lui reconnaître des pouvoirs olfactifs et gustatifs en-deçà de ce que peut offrir sa cousine absinthe (Artemisia absinthium). On ne peut dénier à l’armoise son parfum que, parfois, l’on ne distingue pas, même à peu de distance. Celui-ci se révèle par temps chaud et parfois lorsqu’on fait l’effort de froisser les feuilles de cette plante. De nos doigts se dégage alors une odeur que d’aucuns jugent peu agréable, mais cependant très aromatique. A d’autres occasions, rien de notable n’est signalé, et pourtant l’erreur de confondre la plante avec une autre n’a pas été commise. En revanche, comment expliquer qu’on ait pu déceler dans cette odeur le doux parfum de l’encens (sans que l’on puisse comprendre si l’on parle d’encens au sens générique – le truc qui crame sur un charbon ardent – ou particulier, c’est-à-dire émanant de ces arbres à oléorésine qu’on appelle des boswellia) ? De même, la saveur des sommités fleuries et des feuilles apparaît comme très variable, allant d’un peu amère à très amère.

Le décret n° 2008-841 du 22 août 2008 stipule que l’armoise, sous forme de feuilles sèches, ne peut être vendue librement en France, ce qui n’en favorise pas la consommation d’un point de vue thérapeutique. On peut rétorquer que cette plante se trouve tellement partout dans la nature – pour qui la connaît un tant soit peu – qu’on peut aisément détourner l’interdit bureaucratique imposé par ce décret. A cela s’additionne la désaffection que regrettait Fournier, renforcée par le peu d’études portant sur le cas d’Artemisia vulgaris, d’autant plus oubliée que l’armoise annuelle (Artemisia annua) s’est imposée dans les esprits, pour d’autres raisons, amplifiant la vindicte dont les armoises font l’objet. Pour certains, cela en est trop : une absinthe qui rend fou, une armoise qui fait avorter, et maintenant une armoise annuelle qui s’avère plus efficace face au paludisme que cette chloroquine qu’on a récemment ressortie des tiroirs pour une tout autre raison ! Résultat des courses : à l’heure actuelle, on en sait davantage sur cette armoise annuelle non indigène (mais qui commence à se rencontrer çà et là sur le territoire national) que sur cette bonne vieille armoise vulgaire. On s’empêche donc, faute de données biochimiques, d’en savoir davantage. En voici néanmoins quelques-unes : dans les sommités fleuries et les feuilles, l’on trouve du tanin, une résine, du mucilage, de l’inuline, des flavonoïdes, des lactones sesquiterpéniques conférant à la plante son amertume, et une faible fraction d’essence aromatique (le chiffre de 0,2 % est rapporté par Fournier). De la racine d’armoise, l’on a aussi extrait une toute petite partie (0,1 % : chiffre aussi répertorié par Fournier) d’essence aromatique de couleur vert jaunâtre, de texture butyreuse, de pénétrante odeur et de saveur amère et nauséeuse (ce qui contredit le caractère doux conféré à cette racine mâchée par certains auteurs).

On le voit déjà par le biais des parties aériennes : l’armoise semble nous mener en bateau. N’y ajoutons donc pas la difficulté qui tient à considérer les racines, que l’on connaît finalement très peu et assez mal (expliquant par là le peu d’emplois qui sont faits d’elles). En revanche, penchons-nous sur l’huile essentielle d’armoise vulgaire, qu’on obtient par hydrodistillation des parties aériennes fleuries. Pour cela, ne comptons pas sur la littérature hexagonale, puisque la France, après avoir renié l’armoise « feuilles », s’est obligée à placer sous strict monopole pharmaceutique cette huile essentielle par le biais du Journal Officiel n° 182 du 8 août 2007 pour le motif qu’elle serait neurotoxique et convulsivante. (Autrement dit, l’huile essentielle d’armoise vulgaire est loin de courir les officines. Le mois d’août est parfait pour faire passer en douce ce genre de lois scélérates.) Cette huile essentielle contiendrait-elle des cétones monoterpéniques en quantité suffisante pour mériter cet anathème ? Tout dépend à laquelle on s’adresse. Voici quelques informations chiffrées provenant de trois zones géographiques distinctes :

  • Huile essentielle n° 1 (provenance : Lituanie) : sesquiterpènes (20 %), esters (15 %), cétones (dont cis-thujone et trans-thujone : 17 %), oxydes (10 %), monoterpènes (10 %)
  • Huile essentielle n° 2 (provenance : Turquie) : cétones (dont α-thujone et β-thujone : 68 %)
  • Huile essentielle n° 3 (provenance : Iran) : sesquiterpènes (50 %), oxydes (20 %)
  • Huile essentielle n° 4 (provenance : Iran) : monoterpènes (25 %), sesquiterpénols (15 %), monoterpénols (10 %)

Comme on peut le constater, seules les huiles essentielles n° 1 et n° 2 (surtout) sont problématiques, tandis que les deux dernières ne contiennent pas de cétones monoterpéniques, alors qu’on a bel et bien distillé les parties aériennes de cette même plante poussant dans ces différents pays. Nous pouvons assurément parler de chémotypes. Dans les deux derniers lots, c’est-à-dire les n° 3 et n° 4, nous sommes donc bien loin, en terme de composition biochimique, des huiles essentielles de sauge officinale (Salvia officinalis), d’hysope officinale (la vraie, la droite, pas la couchée : Hyssopus officinalis) ou bien encore de grande absinthe, que la France a également inscrites sur le même tableau infamant des substances prohibées. L’on ne peut donc même pas acheter, en France, une huile essentielle d’armoise vulgaire de la composition biochimique de celle qu’on trouve en Iran (donc, même sans cétones, on ne peut s’en procurer, ce qui est proprement absurde). On comprend donc que le profil thérapeutique de ces produits, ainsi que les plantes dont on les tire, changent du tout au tout, et que les praticiens de France, de Navarre et d’ailleurs, ayant appartenu à tel ou tel siècle, aient pu avoir de sacrées surprises sur l’efficience réelle ou supposée du remède qui fonctionne dans les mains d’un confrère, mais jamais dans celle d’un autre, etc. etc. etc. C’est que l’armoise, sous ses airs sérieux, a dû en balader plus d’un, et ça, c’est un truc que j’aime !

Propriétés thérapeutiques

  • Stimulante, « tonique du printemps » (selon la formule de Jean Valnet)
  • Apéritive, digestive, stomachique, vermifuge (22), cholagogue, cholérétique, anti-ictérique
  • Diurétique légère
  • Antispasmodique, anti-épileptique
  • Détersive, vulnéraire
  • Fébrifuge
  • Équilibrante du système hormonal féminin, régulatrice et modératrice du rythme et de l’abondance des règles, emménagogue (uniquement lorsqu’il y a atonie et absence d’inflammation et/ou d’excitation utérine)

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : dyspepsie, inappétence, atonie digestive, lourdeur stomacale après repas, douleur abdominale, nausée, vomissements nerveux chroniques, parasites intestinaux (ascarides, oxyures, ténias, vers ronds)
  • Troubles de la sphère vésico-rénale : gravelle, rhumatismes, goutte
  • Troubles de la sphère gynécologique : aménorrhée (par tempérament « languissant », chlorotique, lymphatique ou anémique), dysménorrhée, menstruations difficiles, névralgies et spasmes liés aux troubles menstruels, leucorrhée, favoriser l’expulsion des caillots sanguins et des lochies, aider à l’accouchement (déclencher les contractions au moment de l’accouchement), syndrome prémenstruel et ses effets les plus communs (rétention d’eau, irritabilité, prise de poids, gonflement des seins, etc.)
  • Troubles du système nerveux (concernant presque toujours les sujets impubères, les jeunes filles et toutes les autres personnes délicates pour lesquelles on trouve une explication dans la sphère gynécologique. C’est ce qui, au reste, a souvent lié l’hystérie aux affections de l’utérus duquel elle tire son nom, c’est-à-dire du grec ancien hustéra, du latin hystera, « matrice ») : accidents épileptiformes des jeunes filles à l’approche de la puberté (Valnet indiquait avoir obtenu de bons résultats par l’utilisation de l’armoise), convulsions (chez les enfants surtout), épilepsie (y compris chez certains animaux domestiques), chorée de Sydenham (danse de Saint-Guy), « hystérie »
  • Faiblesse générale, anémie, fatigue des membres inférieurs (jambes et pieds : voilà que l’honneur du légionnaire romain inconnu est enfin vengé)
  • Fièvre intermittente, paludisme, accès paludéen
  • Lipothymie, vertige
  • Maux de tête
  • Plaie, ulcère

Modes d’emploi

  • Infusion aqueuse ou vineuse de sommités fleuries et de feuilles fraîches.
  • Décoction de parties aériennes fraîches (pour bain essentiellement).
  • Macération vineuse (vin rouge) de feuilles fraîches.
  • Poudre de racine, poudre de feuilles (dans du vin, du miel, etc.).
  • Teinture-mère.
  • Suc frais des parties aériennes.
  • Sirop.
  • Extrait aqueux.
  • Cataplasme de parties aériennes fraîches broyées.

Suggestion de recettes :
– Infusion des cinq plantes cholagogues (elle permet de diminuer l’amertume de l’armoise prise seule en infusion) : armoise, réglisse, fumeterre, romarin, menthe poivrée. A parties égales.
– Infusion pour l’aménorrhée : armoise, camomille, mélisse, marrube, rue, absinthe, souci. A parties égales.
– Infusion pour les règles douloureuses : une moitié d’armoise, une autre de bourse-à-pasteur. Compter 80 g de plante au total pour un litre d’eau.
– Mélange antipaludéen : teintures alcooliques d’armoise, de mélisse, d’angélique et d’acore odorant. A parties égales. Compter 20 gouttes par prise.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Récolte : avant de la débuter, veillez à privilégier des terrains secs et bien exposés (l’expérience semble avoir démontré que l’armoise des terrains gras et humides est plus inopérante). Les éventuelles pollutions, tant animales qu’humaines, devront peser dans la balance quant au choix du lieu de récolte. On cueille les jeunes feuilles avant la floraison, les sommités fleuries de juin à août. Quant aux racines, attendre septembre pour les extirper du sol n’est pas superflu (on peut se prêter à cet exercice jusqu’en novembre).
  • Séchage : il est possible, sachant que la plante ne perd aucunement ses capacités une fois sèche. Les sommités fleuries sèchent facilement une fois suspendues en guirlandes. Celui des racines est un peu plus délicat, car, afin de leur éviter de moisir, il est préférable de ne pas les laver à l’eau, mais juste de les nettoyer.
  • Dans tous les cas, il est recommandé de ne pas excéder quinze jours de cure, avec un maximum de 60 g d’armoise (plante fraîche) par jour. Au-delà, des troubles tels que des hépato-néphrites doublées de convulsions peuvent survenir. On ne l’emploiera pas en cas d’états inflammatoires affectant les systèmes digestifs et génito-urinaires. Ensuite, son pollen dit « agressif », potentiellement allergisant (mais cependant moins que celui de l’ambroisie, Ambrosia artemisiifolia), peut déclencher des rhinites de type allergique chez les sujets sensibles. Mais tout ceci n’est encore pas grand-chose puisque l’armoise a la réputation, nous l’avons déjà dit, d’être abortive. Selon Henri Leclerc, il s’agit là d’une « légende qui est restée si fortement ancrée dans l’esprit du peuple que le mot armoise est encore, de nos jours, inséparable du mot avortement et que bien des femmes n’oseraient, pour rien au monde, demander au pharmacien une plante qui est devenue comme le symbole d’un attentat criminel » (23). Mais n’est pas la rue fétide ou la sabine qui veut ! Si ? On dit que cela ne tient qu’à l’imaginaire populaire. Qu’en est-il vraiment ? Dans sa thèse, Robert Novaretti écrivait ceci : « Pour provoquer les règles chez une femme enceinte, boire dès le lever et plusieurs fois dans la journée, jusqu’à l’apparition du flux de sang, une infusion concentrée de feuilles et sommités fleuries » (24). En réalité, la prudence veut qu’on s’interdise l’armoise durant la grossesse (et même pendant l’allaitement), en raison de ce que nous avons exposé plus haut, c’est-à-dire la plausible présence de cétones monoterpéniques à doses élevées dans l’armoise employée même à l’état de plante fraîche (on comprend mieux pourquoi son parfum et sa saveur évoluent d’un endroit à l’autre ; rappelons ici encore le maître-mot : chémotype).
    Il y a encore cet autre problème : l’huile essentielle d’armoise vulgaire (celle richement dotée de cétones) est dite neurotoxique, convulsivante et potentiellement épileptisante. Pourtant, dans les usages, nous avons rangé l’épilepsie au nombre des désordres nerveux que l’armoise peut endiguer. L’armoise, certes. Mais pas son huile essentielle, que Cazin administrait cependant à la dose de 1 à 2 g dans une potion ; ce qui ne veut rien dire : l’on ignore s’il s’agissait d’une huile essentielle d’armoise cétonique ou non, et l’homme lui-même n’en devait rien savoir. Aussi, dans quelle mesure l’armoise est-elle anti-épileptisante, dans quelle mesure est-elle épileptisante ? A très faibles doses, elle est recommandée contre l’épilepsie (25), mais à très hautes doses, elle devient toxique, favorisant par-là même ce désordre nerveux qu’est l’épilepsie. Ajoutons à cela l’étiologie de l’épilepsie, ce haut mal médiéval dont on disait alors qu’il n’avait pas cause médicale mais qu’il n’était que la conséquence d’une possession démoniaque ! Combien d’hommes et de femmes malades ont subi la question moyenâgeuse en raison d’une cause médicale non reconnue comme telle ? On se le demande… Or, employer l’armoise sur un sujet épileptique, c’est empirer le mal. D’autant qu’au Moyen-Âge, l’armoise porte aussi le nom d’artémise, ce qui peut entretenir la confusion avec d’autres Artemisia bien plus virulentes comme l’absinthe par exemple, dangereusement neurotoxique. Un mal non identifié additionné aux violentes propriétés d’une plante inadéquate peut-il expliquer cela ?
  • Alimentation : les fleurs de l’armoise ne présentent pas que des inconvénients, bien que les personnes allergiques s’efforceront d’en éviter le contact, même pour un usage alimentaire. Il faut les bien choisir, leur parfum changeant au cours de la floraison. Avec ces fleurs, on peut aromatiser des crèmes, des flancs, ainsi que des sirops. Mais généralement, l’armoise est une herbe condimentaire qui, lorsqu’elle est bien employée, se destine surtout à des préparations salées, venant parfumer des plats à base de viandes grasses (agneau, porc, canard, oie), parfois de poissons (colin, cabillaud), agrémentant aussi les sauces, vinaigres, soupes, bouillons de légumes et autres farces. L’on dit aussi que, finement ciselées en petites quantités sur certaines salades, les jeunes feuilles d’armoise font merveille, de même que dans le rossolis et, autrefois, en remplacement du houblon dans l’industrie brassicole. Sur un vin blanc sec, c’est là que la feuille d’armoise fraîche révèle tous ses arômes ! Quant aux pousses d’armoise, qui semblent posséder un goût proche de celui de l’artichaut, certains en confectionnent des beignets. Au Japon, les feuilles d’armoise sont mises à cuire dans de l’eau, puis consommées en compagnie de graines de sésame et de sauce soja. Paraît-il encore qu’elles servent à donner belle couleur et bonne saveur aux mochis. Il n’y a pas non plus jusqu’à ces mignons petits raviolis taïwanais qui ne sachent tirer partie de l’armoise !
  • Parfumerie : l’extraction par solvant des principes aromatiques contenus dans les racines et les sommités fleuries d’armoise vulgaire permet l’obtention d’un absolu de couleur brun olivâtre foncé, « dont l’odeur légèrement camphrée rappelle celle du cèdre, de la sauge avec toutefois une pointe anisée » (26).
  • Autres espèces : l’absinthe (A. absinthium), l’estragon (A. dracunculus), l’aurone mâle (A. abrotanum), l’armoise annuelle (A. annua), le semen contra (ou armoise de Judée, santonine : A. cina), l’armoise des frères Verlot (A. verlotiorum), l’armoise maritime (A. maritima), l’armoise arborescente (A. arborescens), l’armoise champêtre (A. campestris). Toutes sont médicinales, sauf la dernière avec laquelle on confond assez souvent l’armoise vulgaire, mais qui s’en distingue du fait qu’elle est sans odeur.
    _______________
    1. L’allemand jungfern kraut (« herbe aux jeunes filles ») et l’anglais motherwort (« breuvage de la mère ») rendent bien compte des usages de l’armoise à destination de la sphère féminine, de même que le français herbe à la panetière, la panetière figurant la ceinture, c’est-à-dire le bas-ventre. Avec cet autre nom vernaculaire – ceinture de saint Jean, on s’éloigne de la dimension gynécologique de l’armoise, parce que l’on fait alors référence au saint (Jean-Baptiste) et non à la date de la Saint-Jean (24 juin). A Jean le Baptiste, je n’ai noté aucune occurrence concernant un emploi gynécologique, alors que cela me semble plus évident lors des rituels liés aux feux et aux herbes de la Saint-Jean, bien que la plupart se concentrent sur d’autres domaines, comme nous le verrons au fil de l’article.
    2. Macer Floridus, De viribus herbarum, p. 77.
    3. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p. 70.
    4. Thierry Thévenin, Les plantes sauvages. Connaître, cueillir et utiliser, p. 121.
    5. Jacques Brosse, La magie des plantes, p. 171.
    6. Ibidem, p. 173.
    7. mythologica.fr.
    8. Jacques Brosse, La magie des plantes, p. 174.
    9. Ibidem, p. 173.
    10. Littré, p. 566.
    11. Larousse médical illustré, p. 1325.
    12. Guy Ducourthial, Flore magique et astrologique de l’Antiquité, p. 440.
    13. Paul Sédir, Les plantes magiques, p. 144.
    14. « Les astrologues considéraient aussi que la planète provoquait les carnages, les blessures, les effusions de sang et même l’extraction des fœtus par incision. Selon la plupart des mélothésies planétaires, Arès exerçait sa ‘domination’ sur le sang et le rouge lui avait été attribué » (Guy Ducourthial, Flore magique et astrologique de l’Antiquité, p. 440).
    15. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p. 69.
    16. Wolf-Dieter Storl, Plantes médicinales et magiques.
    17. Henri Corneille Agrippa, La magie naturelle, p. 132.
    18. Grand Albert, p. 155.
    19. Petit Albert, pp. 329-330.
    20. Angelo de Gubernatis, La mythologie des plantes, Tome 2, pp. 17-18. Notre-Dame de l’oubli est aussi un des surnoms de l’absinthe.
    21. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 105.
    22. Considérée comme un vermifuge sûr, comme semble le souligner son surnom anglais de wormwood – plus volontiers attribué à l’absinthe, l’armoise possède un pouvoir anthelminthique assez faible, ce qui oblige le praticien à lui adjoindre d’autres plantes plus vigoureuses dans ce domaine, comme l’absinthe, donc, et la tanaisie commune.
    23. Henri Leclerc, Précis de phytothérapie, p. 226.
    24. Robert Novaretti, Contribution à l’étude des médicaments d’origine végétale constituant la médecine populaire de la vallée de l’Ubaye (Alpes de haute-Provence), thèse de médecine, Université de Metz, 1983.
    25. Certaines sources homéopathique donnent l’armoise bénéfique contre la danse de Saint-Guy, l’épilepsie et l’hystérie. Or, selon le principe hahnemannien similia similibus curentur, « un remède est efficace sur un sujet malade s’il reproduit sur un sujet sain les mêmes symptômes dont souffre le sujet malade ».
    26. Serge Schall, Plantes à parfum, p. 54.

© Books of Dante – 2020

L’huile essentielle de badiane (Illicium verum)

Synonymes : anis étoilé, anis de Chine, étoile de Chine.

Il paraît que la badiane, originaire d’Asie, se trouvait cultivée en Égypte antique pour ses bienfaits médicinaux. Mais elle n’est pas connue pour avoir conquis le reste du monde dans la foulée. La plus ancienne mention qu’on fait d’elle en Europe ne remonte qu’en 1588. La badiane fut ramenée pour la première fois en Grande-Bretagne par le marchand anglais Thomas Cavendish, de retour des Philippines. Ce n’est qu’en 1601 que Charles de l’Écluse en donne une description, tentative fort hasardeuse, surtout lorsque d’une plante l’on ne décrit qu’un fragment, ici les carpelles soudés entre eux par un point axial, et qui s’ouvrent par une fente située sur le dessus, à travers laquelle on peut voir des graines (mais pas dans tous, certaines enveloppes restant vides). Ces semences lisses, luisantes et ovoïdes ne sont pas plus grosses qu’un haricot mungo. Avec aussi peu, comment imaginer l’allure générale de cette plante qui fabrique des fruits étoilés aussi étonnants ? Oui, comment savoir à quoi ressemble cet arbrisseau (?), arbuste (?), arbre (?) semper virens originaire des régions tropicales et subtropicales d’Asie (Vietnam septentrional et ex Cochinchine ; Inde ; Chine : régions montagneuses du Yunnan et du Tonkin). Le climat y est pour beaucoup dans la conformation de cet arbuste qui peut devenir un petit arbre d’une dizaine de mètres de hauteur (le chiffre de 18 m est parfois avancé). Il porte néanmoins un feuillage toujours vert, constitué de feuilles vert foncé, coriaces et luisantes, oblongues-lancéolées (15 cm de long sur guère plus de 3 à 4 de large). Quant à ses fleurs, si l’on n’y prend pas garde, on croirait être en face d’une petite cerise joufflue qui pend dans le vide au bout d’un assez bref pétiole qui peut, en effet, beaucoup rappeler les queues de cerise. Ne dérogeant pas à la règle des fleurs appartenant à la famille des Magnoliacées, ces fleurs développent, parait-il un suave parfum. Puis vient le fruit. Nul doute qu’il a dû susciter bien des observations et remarques, et pas moins de croyances et de légendes. Et l’attraction dont il a fait l’objet s’entend toujours au travers de son nom latin, illicium, qui signifie « appât » et par extension « séduction ». Cette étoile asiatique rencontra un fort succès, en particulier en Chine où, durant le règne de la dynastie Song (960-1279), la badiane, tant remède que parfum religieux, permettait de payer l’impôt : pour cela les provinces chinoises méridionales s’obligeaient à verser à l’empereur un tribut exprimé en piculs, unité de mesure traditionnelle équivalent, à peu près, à 60 kg.

On a donné à la badiane (du persan bādiān, « anis, fenouil ») le joli nom d’anis étoilé en raison de la forme par laquelle les graines de cet arbre asiatique s’organisent entre elles. Plus féminine que masculine, la badiane peut accompagner les rites de prospérité et de fertilité en favorisant les grossesses. Si elle intervient sur l’amour, elle peut également être employée pour favoriser la chance dans les jeux de hasard et les rêves prémonitoires. Et si l’on n’y parvient pas, une poignée de badianes glissée sous l’oreiller permet d’assurer un sommeil calme et paisible, ce qui n’est déjà pas si mal lorsque celui-ci se dérobe. Enfin, la badiane permet de dissoudre certaines nœuds énergétiques, de purifier une pièce et de se protéger du mauvais œil. Comme un ami me l’a appris depuis peu, on peut aussi broyer la badiane et la déposer sur un charbon ardent. Ce qui, m’a-t-il dit, était divin. Pour avoir testé, je suis bien de son avis.

La badiane de Chine en phyto-aromathérapie

Je choisis volontairement de lui attribuer le nom de badiane, qui se trouve être son nom d’origine (dans notre langue), non pas pour risquer la confusion avec l’anis vert (Pimpinella anisa), mais simplement pour rendre à César ce qui est à César, et afin de ne pas donner l’impression que l’une de ces huiles essentielles marcherait, non seulement dans les pas de l’autre, mais également sous son ombre. De plus, je crois que désigner une plante inconnue de nous par le nom d’une autre qu’on connaît bien, c’est déposséder cette plante de son identité première, c’est lui retirer le droit d’avoir existé avant l’apparition d’un quelconque colon. Par exemple, combien savent comment s’appelaient les Amériques avant que les Européens n’y impriment longuement leur marque ?
Concernant la badiane, ce sont donc les « fenouils à huit cornes » (bā jiǎo hui xiang, du mandarin bā jiǎo qui veut dire « octogone ») que l’on distille, généralement lorsqu’ils sont secs, d’aspect brun rougeâtre, et dont la saveur très aromatique, à douce odeur anisée, est plus fraîche que chaude (c’est d’ailleurs par l’adjectif « fraîche » qu’on qualifie habituellement cette épice).
Un pied de badianier offre, à pleine maturité, jusqu’à 40 kg (voire 60 parfois) de badianes, dont la distillation à la vapeur d’eau permet d’obtenir une importante quantité d’huile essentielle. Selon qu’elles sont sèches ou fraîches, l’on n’atteint pas le même niveau de rendement : les badianes fraîches se distillent en deux jours pour un rendement de 2 à 4 %, tandis que les sèches exigent davantage de temps (60 heures parfois), pour un rendement deux à quatre fois plus important (8 à 9 %). Malgré une durée de distillation relativement longue, la production d’huile essentielle par le badianier est telle qu’on peut s’autoriser à la céder à un tarif assez bon marché.
Liquide, mobile et fluide, cette huile essentielle est généralement incolore, voire jaune très pâle, parfois plus ou moins ambrée.
D’un point de vue de la composition biochimique, la faveur est accordée aux éthers, comme ces quelques chiffres permettent de s’en apercevoir :

  • Éthers : trans-anéthol (90 % en moyenne), cis-anéthol (0,35 % ; la réglementation de la pharmacopée européenne exige de ne jamais dépasser le seuil de 0,50 % concernant cette molécule), méthyl-chavicol ou estragol (0,30 %)
  • Monoterpènes : limonène (3,50 %), α-pinène (0,90 %)
  • Aldéhydes : anis-aldéhyde (0,20 %)

Note : cette huile essentielle ne contient pas de safrol.

Propriétés thérapeutiques

  • Apéritive, digestive, stomachique, carminative, antispasmodique du tractus gastro-intestinal : on use de la badiane « dans les cas où il y a lieu de provoquer simultanément une stimulation et une sédation de l’appareil digestif » (1)
  • Expectorante, mucolytique, régulatrice du rythme respiratoire
  • Tonique, stimulante, positivante
  • Anti-inflammatoire, antalgique
  • Emménagogue (?), œstrogen like, galactogène
  • Régulatrice du rythme cardiaque et de la circulation sanguine
  • Régulatrice du système nerveux, antispasmodique puissante
  • Tonique neuromusculaire
  • Antiseptique

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : inappétence, atonie digestive, digestion lente, indigestion, flatulence, gaz et fermentation intestinale, météorisme, ballonnement, aérophagie, aérocolie, spasmes gastro-intestinaux, contractions gastro-intestinales douloureuses, crampe d’estomac, gastralgie, entéralgie, entérocolite, dyspepsie, colique, nausée, vomissement d’origine nerveuse, éructation (2)
  • Troubles de la sphère respiratoire : encombrement des voies respiratoires, asthme, bronchite asthmatiforme, toux spasmodique
  • Troubles locomoteurs : fatigue musculaire et articulaire, contractions musculaires douloureuses, douleur dorsale, rhumatismes
  • Troubles de la sphère gynécologique : oligoménorrhée, favoriser la montée de lait chez la femme qui allaite, ménopause
  • Soins bucco-dentaires, douleurs dentaires

Modes d’emploi

  • Infusion de badiane.
  • Décoction de badiane.
  • Poudre de badiane absorbée dans un véhicule adapté.
  • Teinture alcoolique.
  • Huile essentielle : en interne, sur une brève période (trois jours consécutifs ; Valnet indiquait des précautions presque identiques au sujet, non pas de l’emploi de l’huile essentielle, mais de la simple badiane en phytothérapie) ; en externe : diluée, en application locale par le biais d’une huile végétale idoine. Diffusion atmosphérique. Olfaction.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Toxicité : bien plus puissante que l’anis vert, l’on dit de l’huile essentielle de badiane qu’elle est moins recommandable, alors qu’il suffit simplement de diviser les doses et de réduire le temps d’utilisation. A fortes doses, l’huile essentielle de badiane est stupéfiante au niveau du cerveau et de la moelle épinière, et elle peut causer des vomissements, des vertiges et des épisodes convulsifs. A propos de la toxicité d’Illicium verum, Fournier notait ceci dans son Dictionnaire : « elle détermine l’hypersécrétion des muqueuses, avec nausées et vomissements, nervosité, tremblement, ivresse, hématurie, perte de l’intelligence, congestion cérébrale et pulmonaire, convulsions épileptiformes, parfois même suivies de mort » (3). Par ailleurs, au-delà de cinq gouttes prises pures, l’huile essentielle de badiane serait neurotoxique et abortive ! Tout cela est-il bien sérieux ? Ne s’agit-il pas là du résultat d’une falsification avec ce que l’on appelle le faux badianier ou badianier du Japon (Illicium religiosum) ? La taxinomie binominale est très pratique, puisqu’elle permet, à un adjectif près, de distinguer telle plante d’une autre, et de ne pas prendre des vessies pour des lanternes. Mais qu’en est-il dès lors que deux plantes portent le même nom ? Ce fut le cas avec ces deux badianiers. Illicium verum et Illicium religiosum eurent tous deux comme synonyme Illicium anisatum ! A la seule différence, c’est que l’un (le verum) fut identifié par João de Loureiro (1717-1791), botaniste portugais qui connaissait tout de même un peu le badianier de Chine pour avoir commit une Flora cochinchinensis (1790). Et le second, (le religiosum), par Carl von Linné (1707-1778), quasi contemporain du précédent, qui, donnant l’adjectif « anisatum » au faux badianier ou badianier du Japon, a dû faire se fourvoyer bien du monde au XVIII ème siècle, et même après. Si l’Illicium est dit anisatum, c’est parce qu’il dégage un fort parfum anisé, ce qui n’est pas le cas d’Illicium religiosum dont le parfum est considéré comme plus proche de celui de la cardamome ou du laurier noble, à la saveur, non pas douce, mais très amère. C’est de lui dont il faut se méfier, son huile essentielle (bien évidemment interdite à la vente sur le territoire national) contenant, non pas du trans-anéthol, mais des lactones sesquiterpéniques toxiques telles que l’anisatine et la néoanisatine, présentes dans le shikimi, tel que les Japonais l’appellent, au côté d’une substance dérivant du nom de la plante, la sikimine, un mot apparemment tombé en désuétude, mais dont le corps qu’il recouvre était déjà signalé comme particulièrement toxique à la fin du XIX ème siècle (4). Comme si la toxicité de l’un avait fait de l’ombre à l’autre, l’huile essentielle de badiane de Chine fait partie, avec celles d’anis vert et de fenouil, du groupe des quelques huiles essentielles à délivrance spécifique, car « ces huiles essentielles pourraient être détournées de l’usage thérapeutique pour un emploi apéritif » (5). Injonction qui n’est pas toujours respectée, puisque après rapide enquête auprès de plusieurs vendeurs français, il s’avère que dans 15 % des cas, les huiles essentielles d’anis vert et de badiane sont disponibles à l’achat par quiconque, et celle de fenouil dans pas loin de 45 %. Ce qui veut dire que les préconisations, interdictions par voie de décrets ministériels ou autre, certains s’assoient dessus, mais ça, on le savait déjà. Après, il ne suffit pas d’interdire un produit : le consommateur, doué de raison, non infantilisé, devrait pouvoir se dire (ou qu’on lui dise tout gentiment) que l’huile essentielle de badiane est non recommandée chez les nourrissons et les enfants (qu’en feraient-ils ?), chez la femme enceinte, puisque œstrogen like (et donc carrément interdite en cas de mastose, d’hyperœstrogénie et d’antécédents de cancers hormono-dépendants). De toute façon, l’apéritif, ça n’est ni pas pour les enfants, encore moins pour les femmes enceintes. Et d’ailleurs, puisque nous y (re)venons…
  • Sachons que la badiane « entre dans la composition de liqueurs digestives et apéritives, aussi diverses qu’universelles » (6). Diverses dans l’unité de ton ? Je ne crois pas, si l’on doit considérer les anisettes, pastis, raki et autre ouzo, qui n’ont, bien évidemment, rien d’universel et tant mieux, tant ces boissons sont des pis-allers du plus mauvais effet : le « pastaga », outre l’extrême vulgarité qui le nimbe, est l’une des pires boissons qui se puisse trouver dans ce domaine. Non seulement son pH est trop élevé, mais sa résistivité l’est tout également. Selon la bio-électronique, c’est une « boisson très mauvaise, à rejeter » (7). Il est plus profitable d’employer la badiane pour réaliser un hypocras, ou bien pour parfumer le thé et le café, comme cela se fait en Asie. En tant qu’épice, elle est très appréciable en confiserie et en pâtisserie, et son rôle condimentaire lui vaut une place dans l’élaboration de certaines poudres d’épices comme le colombo et le « cinq épices » (badiane, poivre de Sichuan, fenouil, cannelle et clou de girofle). De même, elle participe à l’assaisonnement des viandes, poissons et autres dimsum.
  • Enfin, la badiane, sous sa forme d’huile essentielle, fait aussi le délice du parfumeur, pouvant se trouver en note de tête dans la composition de parfums dits chyprés, fougères, etc.
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    1. Henri Leclerc, Les épices, pp. 103-104.
    2. « La médecine chinoise lui attribue une saveur piquante, qui tiédit l’organisme et harmonie l’énergie de l’Estomac. En règle générale, elle régularise le Qi et chasse le froid. C’est pourquoi les Chinois, qui la connaissent bien, la préconisent pour soigner les troubles digestifs dus à un excès de Froid dans l’Estomac » (Philippe Maslo & Marie Borrel, Guérir par la médecine chinoise, pp. 176-177).
    3. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 140.
    4. Cette plante « doit son nom au rôle qu’elle joue dans les cérémonies funèbres : c’est le shikimi qu’on plante devant les tombes dans des vases en bambou et qu’on plaçait autrefois devant les nobles Japonais qui se suicidaient par le procédé cérémonial du hara-kiri » (Henri Leclerc, Les épices, p. 104).
    5. Fabienne Millet, Le guide Marabout des huiles essentielles, p. 38.
    6. P. P. Botan, Dictionnaire des plantes médicinales les plus actives et les plus usuelles et de leurs applications thérapeutiques, p. 30.
    7. Roger Castell, La bioélectronique Vincent, p. 90.

© Books of Dante – 2020

La violette odorante (Viola odorata)

Synonymes : violette des bois, violette des haies, violette de mars, fleur de mars, fleur de carême, viole de carême, violier commun, jacée de printemps.

C’est l’une des premières fleurs à se disputer le printemps avec la primevère, dont les corolles jaune pâle forment une saisissante harmonie colorée avec le violet soutenu des fleurs zygomorphes de la violette.
On ne peut pas dire qu’elle manque d’atouts ni d’atours, bien que dans le langage symbolique des fleurs, la violette incarne l’amour timide et dissimulé, la modestie, l’innocence, l’humilité et le secret. Encore que cette vision réductrice, on ne la doive guère qu’aux poètes et aux dénicheurs de symboles. Or, il en est une autre, dont voici quelques éléments permettant de mesurer la manière qu’elle a d’envahir ou non l’espace en fonction des circonstances. La violette se développe à l’aide de ses nombreuses racines rampantes qui produisent des stolons à la manière des fraisiers, et qu’elles projettent des pieds mères comme des porte-étendards. La violette peut donc rapidement coloniser un territoire donné. Pour favoriser sa propagation, elle peut également faire appel aux fourmis, étant, tout comme la grande consoude, une espèce myrmécophile. Elle produit des fruits capsulaires à trois valves, contenant quantité de petites graines rondes qui sont enrobées d’un élaïosome dont sont très friandes les fourmis. Quand celles-ci transportent les graines de violette, elles se délectent de l’huile contenue dans cet élaïosome chemin faisant, et finissent par abandonner les graines une fois leur pique-nique achevé, et ce jusqu’à plus d’un mètre du pied de violette d’origine, lequel se frotte bien évidemment les mains d’une telle aubaine, puisque ces graines, transbahutées à dos de fourmis, germeront plus loin, étendant bien davantage le territoire occupé. La violette, malgré ses airs timides, est une colonisatrice rusée qui n’a pas froid aux yeux : elle n’a donc rien de la modestie et de l’humilité qu’on lui prête souvent, quand on considère cette pratique d’extension territoriale. De plus, si les laboureurs en vinrent à la surnommer « gâte-blé », cela ne doit rien au hasard. L’on sait depuis qu’une graine de violette inhibe les capacités germinatives d’un grain de blé se trouvant à proximité. Vous avez dit modeste ? En revanche, en fonction de circonstances particulières, il est possible que la violette se cantonne à des zones plus réduites. C’est le cas de certains spécimens qui vivent très à l’ombre et qui modifient leur mode de pollinisation habituellement effectué par les insectes : ces dernières se fécondent par leur propre pollen. Snobs, en plus !
Mais cela, ce ne sont que des observations relativement modernes, nos prédécesseurs n’en eurent guère cure, puisque, bien avant, la violette a été surchargée de symboles qu’on peut s’étonner de lui voir porter aussi facilement qu’une fourmi trimballe une de ses graines.
Commençons par les Romains, par exemple, qui consacrèrent cette humble fleurette à la déesse Vénus, sans doute parce qu’on la voit être coiffée d’une couronne de violettes avant de pénétrer dans le lit de Vulcain qui, d’après ce que l’on en sait, ne sent pas la rose. Froide et sèche, parfois surnommée matronalis, la violette, sans risque d’erreur, est bien féminine, parce que, en tant que plante de Vénus, elle embellit la peau : « Les violettes peuvent être aussi un adjuvant de la coquetterie. On effeuille dans un récipient les violettes un peu défraîchies qui ne peuvent plus parer le salon et on les arrose de lait bouillant […] C’est un merveilleux détersif pour les mains qui deviennent blanches et douces » (1), et cela plaît forcément à Vénus. Et puisqu’on parle laitage, venons-en à Io, une des maîtresses nombreuses de Zeus qu’il se voit forcer de métamorphoser en vache, alors qu’il est sur le point de se faire prendre la main au collet par sa légitime, Héra. La violette, que Dioscoride appelle ion dans la Materia medica, tirerait son nom du fait que pour enjoliver le nouveau quotidien de la blanche génisse, Zeus fit naître des parterres de violettes sous les sabots d’Io, afin qu’elle puisse se repaître d’une herbe douce et parfumée. On peut alors dire que la violette est le symbole d’une histoire d’amour qui a mal tourné. Ne désespérons pas, puisque la cordiale violette est un remède propre à ranimer le fonctionnement du cœur. Heureusement, les « rencontres » mythologiques ne se soldent pas toutes par une transformation, merci bien (surtout que la plupart d’entre elles, propres à la mythologie grecque, sont irréversibles, sauf quelques-unes). Par exemple, lorsque celle qu’on n’appelle pas encore Perséphone, parce qu’elle est toujours la jeune Koré, nous est montrée dans cette prairie où elle cueille narcisses et violettes, elle y est surprise par Hadès qui, sans manières délicates, l’emporte de force avec lui aux Enfers, où les bonnes odeurs ne sont pas exactement maîtresses, tant s’en faut. Tous ces épisodes qui, de près ou de loin, mettent en scène la petite violette, sont tout de même pétris d’une violence certaine : est-ce cela – rapt, viol et adultère – qu’est censée représenter cette fleur de Vénus qu’est la violette ? Pas vraiment, si l’on prend en compte ce qu’en disait Étienne de Senancourt (1770-1846), qui dresse d’elle un portrait certes lapidaire mais néanmoins emprunt d’une certaine justesse quant au profil psycho-émotionnel qui émane d’elle. Voici ce qu’il écrit, devançant quelque peu le docteur Edward Bach (2) en la matière : « Charmes et rapidité des désirs, avec un peu d’inquiétude, et quelque pressentiment du vide des choses. Besoin vague d’aimer ; secret besoin d’être aimé. Délicatesse dans les attachements ». Oui, dans le langage poétique, la violette est associée à l’amant discret, mystérieux et furtif, timide et pudique : « J’aimai, je suppliais, je réussis, je suis aimé. Qui ? Où ? Comment ? Seule, la Déesse le sait » (3). Cela explique aussi que le rimailleur dépeigne des scènes desquelles on imaginerait voir surgir, pour un peu, la jeune Koré : « Le lys, la rose et la violette, confidents secrets, accueillent les soupirs impatients des premiers émois » (4), gagnés à la faveur de la nuit, puisque l’on sait bien que l’amant rejoint nuitamment celle qu’il aime (tandis que dort le mari), et que c’est très exactement en soirée et en pleine nuit que la violette disperse ses effluves parfumés. Mais cela, c’est ce qu’on pense et écrit au XVIII ème siècle en France, tout proche du suivant durant lequel la violette devient l’évident marqueur d’un refus : celui de la bestialité. Ce qui est fort intéressant, puisque en 1779, paraissait un livre, Théorie de l’art des jardins, dans le tome premier duquel, page 185, on peut lire ceci : «  Un bocage décoré d’un feuillage nouveau et de riants lointains charme encore plus quand nous y entendons en même temps le chant du rossignol, le murmure d’une cascade et que nous y respirons l’odeur douce de la violette ». A mon avis, mais c’est (pas) pour cafter, l’auteur – Christian Cay Lorenz Hirschfeld (1742-1792) – est un peu allé sucer aux sources antiques, puisque dans Le Satiricon de Pétrone nous lisons ceci : « Le platane mobile répandait son ombre estivale, ainsi que Daphné, couronnée de baies, et le cyprès mouvant, et, autour d’eux, les pins tondus à la cime frissonnante. Là se jouait un ruisseau aux ondes errantes, écumant, et qui faisait, en murmurant, rouler les cailloux sous les flots. Lieu bien fait pour l’amour : témoin le rossignol de la forêt et Procné amie des villes, qui, un peu partout, autour de l’herbe et des tendres violettes, animaient de leurs chants ce domaine qui était le leur » (5). Ce que ce long passage ne peut nous apprendre, c’est que lorsque l’auteur parle « d’eux », il désigne l’un des personnages masculins du roman, Polyaenos, et pas moins que la déesse Circé qui, insatiable, recherche une satisfaction sexuelle auprès de cet amant, au prime abord défectueux, et dont on pourrait craindre que les « tendres violettes » préfigurent la faillite. C’est bien ce que l’on a vu avec cette étrange histoire qui lie Cybèle à Attis émasculé : du sang qui s’écoule de sa verge atrophiée, naissent des violettes, fleurs du mois de mars, toutes drapées de pruderie, bien timides, et non choisies au hasard, pour signaler l’irréalisation sexuelle d’Attis (qui me fait beaucoup penser à Adonis quand même). Ainsi, plus qu’à l’humilité, cette plante confinerait à la chasteté ? Ne dit-on pas que « la teinte de cette fleur, proche de la pourpre impériale, renvoie au Christ comme Roi des Rois et, en tant que couleur du deuil, à sa mort sur la croix » ? (6). C’est tout ? Non, il y a encore ça : on dit que la violette pousse, avec rose et lis (tiens, encore cette triade florale !) dans le jardin d’Éden avant la chute fatale (ou bien qu’elle serait née, sans qu’on nous explique bien pourquoi, des larmes que versa Adam après avoir été chassé du Paradis). Il existe, en Piémont, dans la province de Novare, une superstition lacrymale : « On prétend que, si l’on offre à quelqu’un des violettes dans un jour de fête, il versera beaucoup de larmes » (7). Vous avez entendu ? Pas de violettes à un mariage, sinon gare ! Il importe peu ! Si l’on n’a pas assez de larmes, autant aller noyer sa peine dans le rouge rubis du vin issu de la pampre, n’est-ce pas ? Par exemple, au III ème siècle avant J.-C., le poète grec « Théocrite nous montrer un berger vidant une coupe de vin, couché près du feu, et portant au front une couronne d’aneth, de roses et de violettes » (8), tandis que, un peu plus tôt, Platon dépose sur la tête d’un Alcibiade fin saoul une couronne tressée de lierre et de violettes. L’année dernière, en abordant de nouveau le lierre grimpant, nous avions dit qu’il était utilisé dans ce sens comme dissipateur des vapeurs de l’ivresse. Il apparaît que la violette possède la même réputation depuis le temps d’Hippocrate au moins, laquelle sera reprise durant le Moyen-Âge par l’école de Salerne (9) et Macer Floridus (10). Même après, l’antique antienne se perpétue autant en Afrique du Nord (au Maroc et en Tunisie, on en applique des compresses sur le front), qu’en Europe, comme au travers des écrits de l’Anglais Nicholas Culpeper (1616-1654), et plus tard encore, puisque l’on retrouve ce trait caractéristique dans le Précis de phytothérapie du docteur Leclerc. Comme l’on a découvert de l’acide salicylique, précurseur de l’aspirine, dans la violette, on comprend mieux pourquoi l’on opta pour ses fleurs dans les cas de migraines et de « mal aux cheveux » liés à un excès de boisson ! Mais… ne nous égarons pas. Car l’on a beau dire la violette infrigidérante (ce qui est d’autant plus drôle qu’en ancien français, ce mot veut dire « sexuellement froid »), l’on comprendra mieux cette propriété si on lui substitue le synonyme de rafraîchissante. C’est du moins ce qu’en dit Dioscoride qui décrit brièvement une violette « odorante » usitée par lui face à certaines inflammations oculaires et autres ardeurs d’estomac, à quoi Pline ajoute qu’elle a de bons effets sur les abcès et différents types de douleurs (de la tête, de la rate, de la goutte). Au Moyen-Âge, qui est un peu l’âge d’or de la violette tant elle est mise à toutes les sauces, elle trouve même sa place dans le Mesnagier de Paris, c’est tout dire ! Mais elle fait davantage les faveurs des traités médicaux que culinaires, puisque ce sont essentiellement les vertus thérapeutiques de ses différentes parties qui sont vantées. Ainsi, la viola (ou violæ) est-elle résolutive et émolliente par ses feuilles, purgative par son rhizome et ses semences, pectorale par ses fleurs, enfin emménagogue par ses seules semences. Pour cela, l’infusion dans l’eau, mais plus généralement dans le vin, est promue, de même que diverses recettes d’onguents (douleurs de la goutte, douleurs des reins, lourdeur de tête, ulcérations, chancre), ainsi qu’un macérât huileux « qui a une infinité de vertus » déclame Macer Floridus sans en citer des masses. Alors que pour Hildegarde cette macération huileuse ne permet que d’éclaircir la vue (11), Macer Floridus prétend qu’elle est fort utile en cas de douleurs auriculaires, de pellicules (?) et d’ascarides. Hildegarde ajoute qu’en mêlant du suc de violette à ceux de rose et de fenouil (ce qui n’est pas sans rappeler un peu Théocrite, si l’on souffre d’apparenter aneth et fenouil), on calme la douleur et l’inflammation des yeux. Contrairement à Macer Floridus, elle ne se contente pas de recopier de vieux bouquins hors d’âge. Cela n’est sans doute pas pour rien qu’au XII ème siècle, les deux seuls traités médicaux de tout l’Occident sont de son seul fait ! Outre qu’elle lie les vertus de la violette à celle de la fourmi (tiens donc !) au sein d’une improbable recette, elle indique aussi la violette comme le meilleur garant de la mélancolie qui viendrait écraser l’homme. Pour cela, il faut « faire cuire des violettes dans du vin pur, filtrer avec un linge, ajouter du galanga et autant de réglisse qu’on voudra. Faire ainsi une potion que l’on boira et qui apaisera la mélancolie, [et] rendra le sujet joyeux » (12).
A la Renaissance, Thibault Lespleigney (1496-1550), apothicaire en la ville de Tours, indique dans son « Dispensaire » que la violette forme avec la buglosse et la bourrache, le trio des trois fleurs cordiales, tandis que Johann Schröder la dit béchique et résolutive. En leur siècle respectif, c’est-à-dire les XVI ème et XVII ème, l’on voit apparaître une préparation qui deviendra très en vogue, à savoir le sirop violat, pectoral, adoucissant des muqueuses et légèrement laxatif. Au XVIII ème siècle, le Dictionnaire de Trévoux trace un portrait général satisfaisant au sujet de la violette, disant que ses feuilles « sont émollientes et laxatives, ses fleurs sont aussi un peu laxatives et pectorales ; sa semence est purgative, propre pour la colique néphrétique et pour la rétention d’urine ». Le Dictionnaire de Trévoux fut rédigé de 1704 à 1771, soit durant presque toute l’existence de Louis XV (1710-1774). En son temps, à la cour, on comptait un parfum par jour, afin d’éviter les répétitions et sans doute les entêtements. Ainsi furent plébiscitées des plantes à parfum comme le thym, la lavande, la rose, le romarin, ainsi que cette violette que les élégantes n’hésitaient pas à porter à leur corsage, parmi d’autres fleurs des champs, tandis que d’autres encore emportaient de petits sachets emplis de poudre de violette. Ces dames ignoraient sans doute qu’à l’aide de la violette, on se livrait aussi à une tout autre cuisine : cette plante, de nature froide, était appliquée sur les « points chauds » comme ces tumeurs qu’on appelle phlegmons, ainsi que les hémorroïdes, les inflammations des voies urinaires et toutes ces affections en -ite dont amygdalite, laryngite et autre bronchite pour laquelle Laënnec (1781-1826) préconisait une eau-de-vie allongée d’une bouillante infusion de fleurs de violette. Mais Laënnec n’est pas encore né que Joseph Lieutaud (1703-1780) vient à mourir, non sans avoir rédigé pour la postérité ses observations concernant la violette : « les fleurs de cette plante passent pour rafraîchissantes, laxatives et anodines quand elles sont employées à l’intérieur. Aussi s’en sert-on avec succès, dans la toux, l’âpreté de la gorge ; elles apaisent la soif, diminuent la chaleur qui accompagne la fièvre ; on les reconnaît même pour cordiales ». Anodines ? Vous avez bien lu, vous aussi ? En quoi un remède peu efficace et insignifiant pourrait-il bien être doté de la puissance nécessaire qui assurerait la guérison de ce qu’avance Lieutaud ? C’est que dans le vocabulaire médical, le mot anodin à un tout autre sens : il provient du grec anốdynos signifiant : « qui calme la douleur ». C’est donc un synonyme désuet d’antalgique.
Bien qu’entrevue par certains médecins médiévaux (les Arabes surtout : cf. Mésué), on ne tire pas profit des propriétés éméto-cathartiques de la violette avant le milieu du XVIII ème siècle (Linné, Boerhaave), et encore à concurrence avec la racine d’ipécacuanha (Carapichea ipecacuanha). Comme quoi, ce qui parfume permet aussi de vomir et d’aller à la garde-robe, pour rester poli… ^.^

Très commune, la violette odorante, bien qu’elle ne dépasse jamais la barre des 1000 m d’altitude, se trouve aussi bien en plaine qu’en basse montagne. C’est là que vont ses préférences, surtout qu’elle apprécie les sols riches, ce que l’on constate par l’affection qu’elle porte aux abords des habitations et des bois, toutes zones à même de lui fournir ce dont elle a besoin, et qu’elle serait bien incapable de se procurer à des altitudes trop élevées. Non, en effet, c’est plutôt du côté de la civilisation qu’elle dirige ses regards, se plaisant dans les haies et les taillis, en bordure de chemin, et dans tous ces lieux découverts que sont prés, pelouses et prairies, où des dizaines, voire des centaines d’individus tapissent ces gazons naturels.
Vivace rustique d’une quinzaine de centimètres de hauteur tout au plus, la violette odorante ne possède pas de tige (botaniquement parlant), mais uniquement de longs pétioles et pédoncules réunis en rosette. Les premiers s’achèvent par des limbes cordiformes ou réniformes, légèrement velus et crénelés, les seconds par des fleurs de 10 à 15 mm, le plus souvent violet foncé (bien que de cette teinte jusqu’au bleu pâle, toutes les nuances lui soient possibles). Apparaissant au printemps entre mars et mai, les pièces florales (cinq pétales, cinq sépales) sont blanchâtres à leur base, et parfois intégralement blanches (variété albinos). Dans ce cas, si la violette perd en couleur, elle conserve toutefois son délicat parfum.

La violette odorante en phytothérapie

Un jugement prompt et par trop naïf pourrait indiquer que de la violette seule sa fleur fait l’objet d’une attention de la part du phytothérapeute : c’est bien inexact. Si l’abeille se prend au jeu de l’envoûtant parfum de la fleur de violette, qui s’exprime particulièrement le soir et durant la nuit, par des vagues de douceur parfumée, il est vrai que les feuilles de cette plante sont parfaitement inodores. Il en va de même de leur saveur : les fleurs de la violette possèdent un petit goût doux et sucré, dans lequel certains ont décelé une saveur proche de celle des noix vertes non épluchée, alors que les feuilles mucilagineuses restent fades, et la racine fortement nauséeuse, à l’image de cette plante sud-américaine, avec laquelle on a parfois substituer la violette : l’ipécacuanha. C’est d’ailleurs par le biais d’une substance appelée violine que la violette, surtout par ses racines et ses graines, se rapproche de l’émétine contenue dans la plante tropicale qu’est l’ipéca. Cet alcaloïde se rencontre aussi dans les feuilles et les fleurs, mais dans des proportions moindres et tient compagnie à cet autre alcaloïde hypotenseur qu’est l’odoratine.
On y trouve encore une substance constituée de salicylate de méthyle et qui rapproche la violette de cette autre plante qu’est la gaulthérie, ainsi que des saponines, de la violaquercitrine, du mucilage (feuilles essentiellement), une huile végétale de couleur vert olivâtre foncée logée essentiellement dans les racines ; dans les fleurs, du sucre, de la cire, une résine, de l’acide malique, un pigment fugace, des éléments minéraux (fer, calcium), d’infinis traces d’une essence aromatique de couleur verte contenant probablement de l’irone, une cétone qui est responsable du parfum de la racine d’iris, autre plante à parfum partageant quelques points olfactifs avec la violette.

Propriétés thérapeutiques

  • Émolliente, adoucissante, calmante de la peau et des muqueuses
  • Détersive, résolutive
  • Diurétique, diaphorétique légère
  • Expectorante, antitussive, pectorale
  • Laxative douce, émétique et purgative à hautes doses
  • « Cordiale »

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère respiratoire : bronchite, bronchite aiguë, catarrhe bronchique chronique, pneumonie, trachéite, laryngite, asthme humide, stases bronchiques, dyspnée, toux, toux des tuberculeux, coqueluche, angine, extinction de voix, rhume, grippe
  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : irritation et inflammation des voies digestives, dysenterie, ulcère gastrique et duodénal, indigestion, intoxication alimentaire, nécessité d’une purgation douce chez l’enfant et la personne délicate (attention aux dosages excessifs, ils peuvent causer nausée et diarrhée)
  • Troubles de la sphère vésico-rénale : irritation et inflammation des reins et de la vessie, douleurs rhumatismales et goutteuses
  • Affections oculaires : ophtalmie
  • Affections bucco-dentaire : aphte
  • Affections cutanées : irritation et inflammation cutanée en général, acné, bouton, éruption durant la fièvre (rougeole, scarlatine), plaie, ulcère, blessure, escarres, crevasse, gerçure des seins
  • Migraine
  • Insomnie
  • Protection contre les tiques (?)

Modes d’emploi

  • Infusion de feuilles, infusion de fleurs ; tisane sudorifique (violette, coquelicot, bourrache, pensée) ; tisane pectorale simple (violette, mauve, bouillon-blanc).
  • Décoction de feuilles.
  • Décoction de racine sèche et concassée.
  • Poudre de racine.
  • Suc de feuilles fraîches.
  • Cataplasme de fleurs broyées, de feuilles fraîches ou légèrement cuites à l’eau.
  • Sirop violat : de même qu’il existe un sirop rosât. Il s’obtient selon le même principe et permet l’obtention d’une belle substance sirupeuse de couleur turquoise, et non pas violette comme on le lui voit le plus souvent porter : dans le commerce, le sirop de violette de confort arbore généralement un beau coloris violet en raison des colorants qu’on y ajoute ; la plupart du temps, les arômes de violette y sont artificiels. Aussi importe-t-il de bien consulter les étiquettes avant d’acheter un produit qui nous ferait nous régaler d’une simple eau sucrée.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Récolte : l’on a beau lui avoir associé le mois de mars, dans certaines zones méridionales, la cueillette de la violette débute dès janvier. Mais dans tous les cas, ce sont bien les fleurs qu’on ramasse en premier, le matin, par beau temps, au printemps (mars-avril), en pleine nature, attendu que la violette médicinale est sauvage, et ne saurait être issue de la culture. Les feuilles se prélèvent un peu plus tardivement, dès avril, jusqu’en juin grand maximum. Quant aux racines, on les déchausse à l’automne, (septembre-octobre) ou, à la rigueur, en hiver s’il est assez doux pour ce faire.
  • Séchage : les racines, après avoir été brossées et lavées, sont mondées quelques peu, ébarbées de leurs radicelles, réunies en bottelettes puis mises au séchoir sans attention particulière, de même que les feuilles pour lesquelles la dessiccation se déroule sans difficulté aucune. C’est sans doute la séchage des fleurs qui s’avère être le plus délicat, et doit être rapide afin qu’elles conservent, une fois bien sèches, une couleur bleue bien uniforme. Selon la quantité récoltée, il y a intérêt à ne pas entasser sa récolte au fond d’un seau, mais la disposer dans des paniers à fond suffisamment plat pour que les fleurs n’y forment pas, même temporairement, d’épaisses couches. Puis on les transporte au séchoir (qu’il soit dans un hangar ou au grenier), à l’étuve ou en plein soleil (si le temps le permet) ; dans ce dernier cas, on les recouvrira d’un papier afin de les soustraire aux rayons directs du soleil. D’une manière ou d’une autre, on les installe en couche mince (sans leur pédoncule), sur du papier ou bien une toile, puis on n’y touche plus. Enfin, vient le temps du stockage après environ une petite semaine de séchage. « Afin qu’elles conservent leur couleur, il faut […] les enfermer pendant qu’elles sont encore chaudes et friables, dans des flacons que l’on a laissé à l’étuve pour être certain qu’ils soient bien secs ; on les bouche […] et on les place à l’abri de la lumière et de l’humidité » (13).
  • Alimentation : savoir tout simplement déjà que les fleurs et les feuilles de violette sont comestibles, est un bon début. Les premières, on les croque fraîches, les secondes peuvent venir apporter un peu de corps à une soupe en l’épaississant. Les fleurs se prêtent aussi à l’élaboration de sirops maison, de miels et vinaigres violats, liqueurs de ménage et autres gelées de fleurs (à la manière de celles qu’on confectionne à l’aide des pétales de rose), sans oublier sa place essentielle dans la fabrication du bonbon à la violette : immanquablement, c’est à la ville rose qu’on pense dès lors. En effet, depuis le milieu du XIX ème siècle, Toulouse a vu cette industrie se développer, tandis que dans le sud-est de la France, quelques familles résistent encore en récoltant la violette en grand. Tout d’abord cultivée aux alentours de Grasse et dans quelques autres localités des Alpes-Maritimes dès 1755 environ, cette floriculture s’est ensuite déplacée plus à l’ouest, dans le département du Var. Il n’en reste pas moins que la petite commune de Tourettes-sur-Loup, située à 5 km de Vence, fait figure de capitale française de la violette, non pas celle du confiseur, mais du parfumeur. La fleur de violette est une fleur fragile, que le parfumeur dit « muette », du fait de son incapacité à offrir par la distillation à la vapeur d’eau, par l’enfleurage (14), ou encore par l’extraction au CO2 une fraction aromatique dont elle particulièrement prodigue au naturel. Il est donc impossible de dénicher dans le commerce une huile essentielle de fleurs de violette (et c’est bien dommage). Si vous en trouvez, attention, c’est de l’escroquerie. En revanche, existe bel et bien un absolu obtenu à partir des feuilles : de couleur vert foncé, de texture visqueuse à pâteuse, cet absolu, contrairement à certaines mousses au parfum de violette, possède, lui, un parfum de mousse humide, mâtiné de sous-bois et champignon, très frais et herbacé. Il se destine avant tout à la parfumerie, ainsi qu’à la cosmétique et à l’élaboration des produits de beauté, mais bien peu à l’aromathérapie dite traditionnelle (c’est-à-dire à la manière dont on l’enseigne et on l’applique en Europe occidentale). Cet absolu pourrait néanmoins faire l’objet d’une pratique à visée olfactothérapeutique, mais il faut bien se garder d’une chose : il n’a strictement rien à voir avec le parfum si caractéristique de la violette, dont l’excessive « suavéolence » peut muer le plaisir en maux de tête ou bien encore en syncope. Aussi, sachons bien lire les étiquettes avant de se ruer tête baissée sur ce produit qui n’est pas donné, et pour lequel on entretiendrait forcément une désillusion évidente.
  • Confusions : elles sont possibles, mais ne portent pas énormément à conséquence :
    – Confusion à cause du parfum : par exemple, bien que la violette admirable (Viola mirabilis) soit parfumée, elle porte des fleurs de couleur lilas pâle qui la distinguent de la violette odorante.
    – Au contraire, la violette hérissée (Viola hirta), dont la couleur rappelle beaucoup celle de la violette odorante, est sans odeur, mais partage des propriétés thérapeutiques avec elle, de même qu’avec la violette des champs (Viola canina).
    _______________
    1. Anne Osmont, Plantes médicinales et magiques, p. 35.
    2. Bien que le docteur Edward Bach n’ait pas choisi de ranger la violette odorante au nombre de ses 38 fleurs, il existe néanmoins un élixir à base de fleurs de violette des bois (Viola sylvestris). Il est destiné aux tempéraments timides et effacés qui aiment la solitude. Il s’adresse aussi à des personnes ayant peur de s’exposer et qui éprouvent des difficultés à s’ouvrir aux autres. Il les aidera à communiquer et à s’extraire d’une trop grande discrétion sans que pour autant elles renient leur sensibilité.
    3. André-Ferdinand Hérold, La guirlande d’Aphrodite, p. 30.
    4. Alain Corbin, Le miasme et la jonquille, p. 285.
    5. Pétrone, Le Satiricon, pp. 199-200. Quelques précisions : « Daphné, couronnée de baies » : il s’agit du laurier noble ; « Procné amie des villes » : l’hirondelle.
    6. David Fontana, Le nouveau langage secret des symboles, p. 45.
    7. Angelo de Gubernatis, La mythologie des plantes, Tome 2, p. 369.
    8. Henri Leclerc, Les épices, p. 106.
    9. « Pour dissiper l’ivresse et chasser la migraine, la violette est souveraine. D’une tête pesante elle ôte le fardeau ».
    10. « Elles donnent une boisson qui dissipe l’ivresse. L’odeur seule de la violette suffit pour dissiper la pesanteur de tête. On obtient le même effet en se couronnant le front de cette fleur ».
    11. Est-ce que cela a le moindre rapport avec ce que relate Paul Sédir et, avant lui, Henri Corneille Agrippa : « L’on dit que les fumigations de graines de lin, de graines de plantain, avec des racines de violettes et d’ache permettent de voir dans l’avenir et donnent le don de prophétie » (Henri Corneille Agrippa, La magie naturelle, p. 127). C’est troublant, d’autant qu’Hildegarde conseille d’user de l’huile violat en préparation de la nuit, domaine des songes révélateurs…
    12. Hildegarde de Bingen, Physica, p. 66.
    13. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p. 1008.
    14. Autrefois, l’enfleurage de la violette était parfois pratiqué, mais son très faible rendement et son coût de revient très élevé, n’autorisaient qu’en de rares occasions l’utilisation de cette substance précieuse.

© Books of Dante – 2020

Le millepertuis officinal (Hypericum perforatum)

Synonymes : millepertuis commun, mille trous, herbe aux mille trous, herbe percée, herbe aux piqûres, trascalon perforé, frascalon, truchereau, trucheran jaune, trucheron jaune, herbe aux mille vertus, chasse-diable, crugie, herbe de la Saint-Jean (1), sang de saint Jean (l’allemand et l’anglais insistent particulièrement sur la filiation du millepertuis à saint Jean-Baptiste, puisque dans ces deux langues, on l’appelle communément Johanniskraut et Saint John’s wort).

Le mot hypericum, qui n’apparaît en tout premier lieu qu’au Ier siècle après J.-C., sous la plume de Dioscoride, a occasionné diverses tentatives d’explication étymologique. L’une d’elles, assez peu palpitante il faut bien le reconnaître, est relayée par Fournier : le « nom d’hypericum, en grec hypericon, signifie originairement ‘semblable à la bruyère’ (il s’agit de la bruyère arborescente [nda : Erica arborea ?] et se rapporte à une espèce à feuilles courtes et étroites de la région méditerranéenne orientale » (2). Mouais. Tout ça manque assurément de sel. La seconde explication, il n’y a que dans un ouvrage de Jean-Marie Pelt que j’en ai trouvé la trace. Beaucoup plus intéressante, elle expose la formation du mot hypericum comme suit : du grec hyper, qui signifie « au-dessus » et eikon, « image ». Littéralement : au-dessus de l’icône. C’est tout à fait séduisant. Ce sens s’expliquerait du fait que les anciens Grecs protégeaient les statues des divinités en suspendant des bouquets de millepertuis au-dessus d’elles, en vue d’en éloigner les mauvais esprits et les « démons », d’où le nom de fuga dæmonum, alias chasse-diable, qu’on a accordé à la plante depuis fort longtemps (des fois, il est dit que cela remonte à l’époque gallo-romaine, parfois que c’est beaucoup plus tardif, puisque cette dénomination aurait pris naissance au Moyen-Âge ; en tous les cas, cela ne semble pas devoir dater antérieurement à la naissance du Christ). Séduisante hypothèse, comme peut l’être également le diable. Mais plus je retourne cette explication dans tous les sens, et moins je la trouve crédible. Quoi qu’il en soit, le diable colle au train du millepertuis de bien des manières. Tenez, par exemple, autre petite leçon d’étymologie. Après nous être occupé d’hypericum, concentrons-nous sur l’adjectif perforatum qui le suit, et avec lequel existe une filiations aux noms vernaculaires que voici : millepertuis, mille trous, herbe percée, herbe aux piqûres. Cet ensemble de substantifs fait référence à la myriade de petits « trous » qui constellent la surface des feuilles de cette plante, d’autant plus visibles quand on les observe à travers les rayons du soleil. Ici, ce sont des légendes qui en amènent la compréhension : pour raccorder le millepertuis à saint Jean-Baptiste, on assure que ces « trous » sont les traces laissées par les gouttes de sang qui jaillirent du cou du supplicié lors de sa décapitation. C’est sans doute un peu bancal, mais cela a au moins le mérite de lier le millepertuis au sang et à l’idée même de blessure, puisque la couleur rouge, on la retrouve lorsqu’on froisse les pétales du millepertuis, laissant au bout des doigts des macules de teinte vineuse. Il n’en fallait pas davantage au millepertuis pour qu’on lui accorde, par le biais d’une aussi évidente signature, une propriété vulnéraire que, fort heureusement, il possède bel et bien, et qui fut très justement plébiscité comme tel par l’école de médecine de Montpellier qui, au XIII ème siècle, déclarait le millepertuis comme un vulnéraire qui ne le cède à nul autre. Cette propriété semble trouver son origine au temps des croisades (XI-XIII ème siècle). En effet, l’histoire raconte que les chevaliers de Saint-Jean de Jérusalem s’en servaient pour soulager les plaies et les brûlures sur les champs de bataille. Peut-on en déduire qu’ils connaissaient déjà les vertus antiseptiques et cicatrisantes de l’huile rouge, qu’on obtient par macération de millepertuis dans de l’huile ? A cette dernière question, je n’ai aucune certitude, et, là encore, plus j’y repense, et plus je me dis qu’il s’agit d’une fable qui ne cherche pas autre chose qu’à nous emmener en bateau. Puisque, ce qui est bien plus certain, c’est qu’on ne peut pas dire que le Moyen-Âge ait fait un grand accueil à cette plante : quelques réceptuaires en déclarent l’efficacité contre la goutte ; Albert le Grand, qui le surnomme « couronne royale », un nom qui, me semble-t-il, lui va à ravir, n’en dit cependant pas davantage, de même que Hildegarde de Bingen qui n’en fait absolument pas cas. Elle précise tout simplement, en deux lignes, que cette plante est tout juste bonne pour être donnée en pâture au bétail, et qu’elle ne convient pas du tout à la médecine. (Hildegarde a fait d’autres erreurs, comme avec l’oignon, par exemple. Et sur le seul chapitre du millepertuis, elle ne sera pas la seule à raconter des âneries, aussi ne l’accablons pas trop : elle n’en reste pas moins une très grande phytothérapeute médiévale.)
Le diable semble avoir plus d’un tour dans son sac, même si on le moque un peu, comme le montre l’anecdote suivante : pas content, comme il sied à un personnage de son rang, le diable, pour se venger du millepertuis qui le chasse, chercha à le détruire en dévorant ses feuilles, morsures qui laissèrent en vue des traces de perforation, c’est-à-dire les « trous » ponctuant le feuillage d’Hypericum perforatum comme les étoiles la voûte céleste. Mais le diable peut toujours y aller, le millepertuis est placé sous la houlette de Dieu, comme ne manque pas de le rappeler l’un de ses surnoms anglais, grace of god (comme autres synonymes de sa puissance, il porte aussi ceux de balm of warrior et surtout de touch-and-heal). L’on dit aussi du millepertuis que, parce que son parfum rappelle celui de l’encens, cela le place, de facto, en odeur de sainteté, celle-là même qui met en fuite les mauvais esprits, comme le soulignera Karl von Eckartshausen, signalant cet emploi aux côtés du soufre, de l’ase fétide, du vinaigre et du castoréum, et cela pour protéger aussi bien les habitations que les lieux sacrés, mais également l’être humain sur lequel peut s’abattre les influences négatives, les attaques des forces occultes, parce que les démons tiennent cette plante tant en horreur qu’ils ne peuvent que fuir les lieux où on la fait brûler. Mais comment entendre le terme de démon, et par là même l’action qu’il est censé porter sur l’homme ? Par exemple, quand on prend connaissance de ce qu’écrivait Jean-Baptiste Chomel (1671-1740) à propos du millepertuis, on perçoit une forme de nuance : selon lui, le millepertuis est très utile « pour abattre les vapeurs hypocondriaques, et soulager les prétendus possédés ou maniaques, d’où son nom de fuga dæmonum ». Les prétendus possédés ? Ou ceux qui sont sujet à la manie ? Au XVIII ème siècle, la possession, ça fait un moment qu’elle a botté en touche, ce qui n’était pas encore le cas auparavant, comme l’explique Jean-Marie Pelt : « Au Moyen-Âge, la dépression était volontiers confondue avec la possession ; on pensait que des forces surnaturelles pouvaient s’emparer d’un être humain et provoquer chez lui des sentiments et des effets funestes » (3), comme la mélancolie, les idées noires ou toutes autres ténèbres de l’esprit. Au sens que l’on accorde au mot démon, dépend toute une interprétation, différant du tout au tout. Si on l’entend au sens médiéval chrétien, il n’exprime pas la même chose qu’au sens antique de la pensée grecque, pour laquelle « les démons sont des êtres divins ou semblables aux dieux par un certain pouvoir […] Puis, le mot vint à désigner les dieux inférieurs et enfin les esprits mauvais » (4). Et il serait plus juste d’utiliser le mot adéquat de daimôn : par là, je ne veux bien évidemment pas parler de cette espèce de père fouettard affublé d’un trident et de deux cornes, dont le christianisme nous rabat les oreilles depuis des lustres. Non, le daimôn, sous la forme où parviennent à le dessiner les Grecs antiques, c’est tout autre chose : selon Empédocle, il s’agit du soi occulte qui persiste à travers les incarnations successives. Sa fonction « est d’être chargé de la divinité en puissance de l’individu » (5), ce qui est censé assurer à chacun l’inspiration intérieure alliée à un sentiment d’illumination supérieure. Et si le daimôn se sert de l’esprit et du corps humain comme d’un instrument, ça n’est pas pour les raisons qui amenèrent plus tard les diables du christianisme à agir. La grande différence entre ce type de démons et l’idée que l’on se fait du daimôn, c’est que le premier est forcément extérieur aux hommes qu’il vient tourmenter, tandis que le second n’est pas « une force étrangère attaquant leur raison du dehors, mais une instance de leur propre être » (6). Ceci étant dit, il est utile de préciser que les Grecs pédalèrent pas mal dans la semoule afin de définir et d’établir au mieux cette notion du daimôn, qu’ils surent distinguer de celle de passion qui diffère grandement de ce à quoi l’on associe ce terme aujourd’hui : le passionné est nécessairement plein d’entrain et de fougue. Alors que chez les Grecs, ce mot est marqué du sceau de son sens premier, issu du latin passio, désignant l’action même de supporter passivement un grand abattement, qui affecte l’individu par la langueur et la perturbation morale. Ce qui brouille quelque peu les pistes entre les causes exogènes et les causes endogènes, c’est que « le primitif, sous l’influence d’une forte passion, s’estime possédé, ou malade, ce qui est, pour lui, la même chose » (7). Or, le millepertuis recherche l’ataraxie, c’est-à-dire la libération de ces émotions troublantes, semblant agir aussi bien auprès de la possession que de la maladie de nature morale et psychique.
La théorie des signatures explique que la plante solaire qu’est le millepertuis, s’épanouissant plus particulièrement lors du solstice d’été, est une plante dont la symbolique nous dirige directement auprès de sa propension à savoir chasser les affres grisailleuses de la dépression. Le millepertuis préserve des esprits malins qui, à notre époque moderne, sont autant d’exemples des difficultés que nous pouvons rencontrer, dès lors que s’estompe notre propre soleil intérieur, se muant inexorablement en une pâle et terne piécette d’argent. Sur ce point, cette théorie ne s’est pas trompée : le millepertuis modifie le taux de sérotonine dans le cerveau, ce qui accroît ainsi la sensation de bien-être général. Il aide aussi à supprimer la douleur, et l’on sait très bien que, généralement, les phénomènes algiques et inflammatoires ne sont pas exactement responsables du retour d’un ciel bleu sans nuage, bien au contraire. De plus, facilitant l’endormissement, il lutte donc contre l’insomnie d’origine nerveuse, l’angoisse et la dépression. (Peut-on alors établir l’équation suivante : fuga dæmonum = antidépresseur ?)
Si l’usage interne du millepertuis permet de ramener en soi le soleil, il est important de mentionner que ce même usage n’autorise pas l’exposition au soleil subséquente, puisque cette plante est photosensibilisante. Jean-Marie Pelt en donne l’explication : « Plante étrange, en vérité, que ce millepertuis qui entretient décidément avec le soleil des liens privilégiés. En 1920, en effet, on s’aperçut que des herbivores à robe claire ayant brouté du millepertuis présentaient, lors d’une forte exposition au soleil, des œdèmes et des érythèmes sur les muqueuses et les parties dépigmentées de la peau [nda : on vit aussi apparaître des ulcérations et des nécroses cutanées]. Dans certains cas plus sévères, les animaux étaient frappés d’une intense agitation avec diarrhées, dermatites et perturbations du rythme cardiaque. Des cas mortels furent même rapportés » (8). Est-ce à dire que dans certaines circonstances le millepertuis attire plus qu’il ne repousse le diable ? Hildegarde, souvenez-vous en, qui déclarait le millepertuis juste bon pour que le bétail s’en repaisse, n’a pas fait de remarque de ce type, de même qu’il n’en existe nulle trace auparavant, aucun auteur de l’Antiquité n’ayant fait le constat que le millepertuis pouvait pousser des animaux à se livrer à une espèce de « ménadisme ». Rien de tel chez Dioscoride et Galien. Tout au contraire, ils en signalent l’emploi en direction des « points chauds », comme la sciatique par exemple, mais aussi pour les plaies, les ulcères et les brûlures. Toutes ces plantes (9), dont Dioscoride signale le parfum résineux et la capacité des pétales froissés à teindre les doigts de la couleur du sang (10), sont de plus emménagogues et diurétiques, parfois fébrifuges. Le point de vue des médecins grecs de l’Antiquité ne variera pas énormément jusqu’à la Renaissance, après l’éclipse médiévale presque totale. On établit pour évidentes ses propriétés pectorales, calmantes, hémostatiques et vermifuges (en réalité, il fait mieux fuir les « démons » que les vers…). Mais ce en quoi on s’accorde sans barguigner, c’est avant toute chose la merveilleuse vertu vulnéraire du millepertuis, réputation louée par Matthiole, Paracelse, Camerarius, Fallope, etc. au XVI ème siècle, par Scopoli et Geoffroy au suivant, j’en passe et des meilleurs. Jean-Baptiste Porta transcrit la recette d’un remède censé rendre « vaines les blessures de toutes espèces de bêtes » (11), et que l’on retrouve à peine altérée un peu plus tard dans le Petit Albert. Mais il est une bête plus pernicieuse encore, qui apprécie rien moins que de sévir sur les champs de bataille. L’huile rouge fut qualifiée de vulnéraire par excellence par le chirurgien militaire que fut Ambroise Paré (1510-1590), et que l’Anglais John Gerard résume à ceci en 1597 : « C’est un remède précieux pour les blessures profondes et celles qui traversent le corps ». C’est pourquoi on reste incrédule face à Cazin qui, une fois de plus, n’y va pas avec le dos de la cuillère à pot, assurant, sans sourciller, « qu’il faut reléguer au rang des fables [ce qu’on a rapporté] sur les vertus prétendues vulnéraires et cicatrisantes de l’hypericum » (12). Il a fumé ou bu, c’est sûr ! Ou bien son esprit a été attaqué par les vapeurs d’essence de térébenthine ! A moins qu’on ait acheté sa voix, ce pour quoi j’ai un gros doute, Cazin me semblant plus intègre que bon nombre de parasites qui pullulent de nos jours dans ce milieu. A la fin du XIX ème siècle, le docteur Reclu, dans son manuel à destination des herboristes, réitère cette énormité sans plus donner d’explication : le millepertuis est « dénué de toutes vertus vulnéraires ou cicatrisantes » (13). Et hop, un deuxième adepte de la picole ! Cependant, Cazin ne renie en rien les bons effets du millepertuis en interne, allant jusqu’à conclure sa monographie de la manière suivante : « loué outre mesure par les anciens, et abandonné sans restriction par les modernes, le millepertuis ne mérite ni les pompeux éloges des uns, ni l’inconcevable indifférence des autres » (14). C’est sûr qu’il y avait mieux à faire que de dénigrer le nec plus ultra des vulnéraires en balançant du lourd. Critiquant beaucoup, Cazin n’apporte pas non plus énormément d’eau à notre moulin. Certes, il nuance avec mesure les propriétés antituberculeuses du millepertuis qui, selon lui, sont très exagérées, et fait de même en ce qui concerne ses vertus diurétiques. Bien plus humble, le docteur Martin-Lauzer, contemporain de Cazin, écrivit, en 1854, que « le millepertuis est tombé dans un oubli tel qu’il n’a pu trouver place dans les formulaires modernes, qui seront peut-être un jour retournés contre nous comme une preuve de notre ignorance ». Ah ben oui alors, je ne vous le fais pas dire ! Mais, à partir du début du XX ème siècle, bien des études pharmacologiques menées sur cette plante surent venir à bout des réticences passées, ce qui fait que « le millepertuis, aujourd’hui bien étudié, délivré des fables, a enfin trouvé une juste et bonne place parmi les remèdes végétaux » (15).

Section d’une tige de millepertuis vue au microscope électronique : on remarque bien, de part et d’autre, les deux protubérances formées par les lignes qui sillonnent la tige.

Le millepertuis est une plante vivace constituée de tiges robustes longées de deux lignes droites et saillantes plus ou moins rougeâtres. Selon que le terrain est de nature riche ou maigre, la taille maximale du millepertuis peut aller du simple au triple (20 à 60 cm). Ses feuilles ovales et sessiles comptent de nombreux points translucides, nettement visibles à contre-jour.
Les fleurs groupées en inflorescences terminales peu denses, se caractérisent par la brièveté de leur éclosion : ouvertes le matin, elles sont fanées le soir même. Mais comme de nouvelles fleurs apparaissent sans discontinuer entre mai et août, voire septembre, on a largement le temps de pouvoir en admirer les cinq pétales jaune d’or : asymétriques, l’une de leur bordure est lisse, l’autre denticulée, et si l’on observe attentivement chacun d’eux, l’on s’aperçoit qu’une ligne de petits points noirâtres en piquette le contour : ces autres petits points ne sont pas autre chose que de minuscules vésicules glanduleuses contenant un pigment rouge pourpre et aromatique, celui-là même qui donne sa belle couleur à l’huile de millepertuis. Puis, chaque fleur fanée est progressivement remplacée par un petit fruit conique dont les trois loges sont bourrées de toutes petites semences noirâtres.
Cette plante très commune et prolifique, apprécie énormément le soleil. D’ailleurs, ce caractère expansif (ou parfois invasif, comme on le lui voit en Amérique du Nord), est intimement corrélé à l’ensoleillement, puisque « la levée de dormance de sa graine est directement liée à une insolation forte » (16), alors que chez d’autres espèces végétales, elle se déclenche par le froid (bouleau, érable, etc.) ou par un chambardement du sol (coquelicot).
Présent jusqu’à 1500-1600 m d’altitude maximum, il colonise surtout les milieux ouverts, ne tolérant pas la frondaison des grands arbres au-dessus de sa tête. On ne trouve donc presque jamais le millepertuis en sous-bois. A la rigueur à l’orée des forêts et à proximité des boisements clairs suffisamment lumineux. Il a tout de même une préférence pour les sols drainés comme les pelouses et les prairies sèches, les landes, les talus, les bordures de chemin et de voies de chemin de fer, les friches et généralement tout autre lieu non cultivé.
Le millepertuis a beau être, comme nous l’avons maintes fois souligné, une plante solaire, il en craint une autre qui l’est tout autant, la piloselle épervière (Hieracium pilosella). A son contact, le millepertuis périclite.

Le millepertuis officinal en phytothérapie

A l’état frais, et à distance respectable, le millepertuis ne sent pas grand-chose. Pour en saisir l’empreinte olfactive, il importe de s’approcher de lui. Il s’en dégage alors un parfum balsamique et résineux, parfois citronné. Si on le mâche, il développe une saveur légèrement amère, âcre et un peu salée. Ce sont là deux bons indices de son efficacité.
Quand on observe le millepertuis amplement fleuri, il est une chose évidente qui saute aux yeux, si l’on ne se contente pas de survoler en un clin d’œil la structure de ses pétales et de ses sépales : chacun d’eux est bordé d’une rangée de petits points noirs, lesquels ne sont pas autre chose que des glandes à essence. En les froissant entre le pouce et l’index, ils abandonnent non seulement leur parfum, mais également leur couleur, sorte de rouge sang caillé et cramoisi. De nature résineuse, cette substance soluble dans l’alcool et dans les corps gras (d’autant plus qu’ils sont chauds), est composée d’hypéricine et de pseudohypéricine. Mais cela ne suffit pas à résoudre à ce seul point la composition biochimique de cette plante, qui est bien plus complexe qu’on ne l’a parfois imaginé. Comme le suggère un peu la couleur de ses fleurs, le millepertuis contient plusieurs corps flavoniques, dont des flavonoïdes comme l’hypérine, la quercétine, la rutine, et un biflavonoïde, l’amentoflavone. Puis arrivent des substances aux noms un peu biscornus : l’hyperforine, composé phénolique appartenant à la classe de phloroglucinols, des proanthocyanines, de l’alcool céryllique et plusieurs types d’acides : stéarique, palmitique, myristique, chlorogénique.
Rassurons-nous, le millepertuis recèle aussi des composants dont les noms sont plus courants et dont l’orthographe ne cause pas de véritables migraines : un tanin, de nature assez proche de celui contenu dans le thé et présent à hauteur de 12 %, des sucres (4 %) et des polysaccharides (5 %), des substances protéiniques (15 %), du pentosane (11 %), de la pectine, de la choline, une pléthore de sels minéraux (4,5 %), dont du fer, chose qui ne doit pas nous surprendre, si l’on prend en considération la relation du millepertuis avec la couleur rouge. Il nous reste à évoquer un produit peu connu et dont l’existence est souvent occultée par le macérât huileux de sommités fleuries de millepertuis, quand on ne fait pas la confusion entre l’un et l’autre. Je veux parler de l’huile essentielle qu’on tire de ces mêmes parties végétales par distillation à la vapeur d’eau. Il est vrai que l’huile rouge est tellement à la portée du premier venu, qu’il serait dommage de s’en passer, d’autant plus que sa fabrication exige plus de patience qu’elle n’engage les frais nécessaires à l’achat d’un petit flacon de cette huile essentielle qui, généralement, n’est pas donnée : en qualité biologique, j’ai évalué un prix moyen de 27,80 € les 5 ml. Aussi, en ce qui concerne cette huile essentielle de couleur verdâtre, les données biochimiques ne courent-elles pas les rues, mais nous pouvons néanmoins indiquer quelques chiffres : des sesquiterpènes (germacrène D, β-caryophyllène), des monoterpènes (α-pinène, β-pinène), des monoterpénols (5 %), enfin une grosse fraction d’hydrocarbures dont 16 à 20 % de 2-méthyloctane.

Propriétés thérapeutiques

  • Sédatif, équilibrant du système nerveux, anxiolytique, antidépresseur
  • Apéritif, digestif, tonique hépatobiliaire, cholagogue, s’oppose aux excès d’acidité gastrique, vermifuge (?)
  • Antiseptique et régénérant cutané, astringent, cicatrisant, vulnéraire, anti-érythémateux
  • Antihémorragique
  • Diurétique, antiseptique urinaire
  • Stimulant balsamique, décongestionnant respiratoire, anticatarrhal
  • Tonique circulatoire, cicatrisant artérioveineux
  • Tonique utérin
  • Anti-oxydant
  • Anti-infectieux : antibactérien, antiviral
  • Anti-inflammatoire, antalgique
  • Fébrifuge, sudorifique

Note : voici résumée, selon le docteur Henri Leclerc, l’action externe du millepertuis sur les blessures et les plaies en général : « il diminue les symptômes douloureux par suite d’une action anesthésique locale, légère, mais constante ; il modère les réactions inflammatoires ; il joue vis-à-vis des tissus lésés un rôle protecteur sans en compromettre la vitalité, sans déterminer de rétention, ni de suppuration des liquides excrétés ; il favorise la réparation du revêtement épidermique » (17).

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère respiratoire : bronchite, catarrhe bronchique chronique, asthme, asthme humide, tuberculose à son début
  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : inappétence, lourdeur d’estomac, flatulence, dyspepsie atonique, colite, entérite, ulcère gastrique, inflammation et irritation de la muqueuse gastrique, dysenterie, diarrhée, vers intestinaux
  • Troubles de la sphère gynécologique : troubles de la menstruation, prise en charge des symptômes de la préménopause et de la ménopause, leucorrhée, aménorrhée, dysménorrhée, vaginite
  • Troubles de la sphère vésico-rénale : infection urinaire (cystite), colique néphrétique, catarrhe vésical chronique, oligurie, énurésie, pyélonéphrite, prostatite, affections goutteuses et rhumatismales
  • Troubles de la sphère hépatobiliaire : ictère, colique hépatique, insuffisance hépatique
  • Troubles locomoteurs : affections ostéo-articulaires et ostéoligamentaires, traumatismes musculaires, douleurs articulaires et musculaires, névrite (sciatique), foulure, entorse, luxation, crampe, lumbago
  • Troubles de la sphère circulatoire : hémorroïdes, varice, phlébite, insuffisance circulatoire, artériosclérose, artérite oblitérante
  • Troubles du système nerveux : agitation, fatigue nerveuse, épuisement mental, nervosité, angoisse, peur, anxiété, insomnie d’origine nerveuse et médicamenteuse, déprime, dépression (légère à modérée), soulagement des symptômes de manque dans le sevrage (alcool, drogues)
  • Affections cutanées : plaie, plaie bénigne, coupure, ecchymose, hématome, contusion, muqueuse irritée et/ou enflammée, peau fine et hypersensible sujette aux irritations, érythème, coup de soleil et autres brûlures du premier degré (c’est-à-dire qui ne concernent que l’épiderme), ulcère cutané, ulcère variqueux, piqûre d’insectes, crevasse, eczéma, psoriasis, vergeture, chéloïde
  • Migraine, céphalalgie d’origine nerveuse

Modes d’emploi

  • Infusion des sommités fleuries fraîches ou sèches.
  • Décoction des sommités fleuries fraîches ou sèches.
  • Teinture alcoolique : macération à froid des sommités fleuries fraîches dans un alcool fort.
  • Macération vineuse : 50 g d’écorce de frêne (des feuilles, à défaut) et 50 g de sommités fleuries fraîches de millepertuis dans un litre de vin rouge ou blanc durant huit jours. A l’issue, filtrage et stockage.
  • Huile essentielle : voie orale (usage bref : une semaine maximum), voie cutanée diluée dans une huile végétale adaptée. Pourquoi pas dans la célèbre huile rouge indissociable du millepertuis ?
  • Macérât huileux : il existe de nombreuses recettes, dont certaines mettent en œuvre un mode opératoire permettant d’accélérer la cadence, usant de la technique du bain-marie. Mais la plus célèbre, et la plus pratiquée aussi, consiste en une macération solaire de millepertuis dans de l’huile (d’olive le plus souvent ; j’ai cependant vu que celles d’arachide, de pépins de raisin, de macadamia, etc., étaient parfois conviées à l’occasion). L’on peut faire le choix de n’utiliser que les fleurs débarrassées de leur calice ou bien les sommités fleuries, que l’on renouvelle ou pas durant l’opération qui dure, selon les personnes un certain nombre de semaines, à la condition expresse qu’elles soient bien ensoleillées, afin que le soleil puisse faire doucement chauffer l’huile végétale utilisée, condition sine qua non de l’expression de l’hypéricine qui donne sa jolie teinte à l’huile rouge. J’ai déjà écrit un article plus élaboré à ce sujet. Je vous laisse vous y référer si besoin est. Il est ici.
  • Historiquement, bien que le Codex se soit enrichi de compositions magistrales farfelues, il est remarquable que le millepertuis ait prêté son concours à la recette d’une teinture dite balsamique, mais mieux connue sous le nom de baume du commandeur, issu de la combinaison de l’angélique et du millepertuis, auxquels on ajoute de l’encens d’oliban, de la myrrhe, du benjoin, du bois d’aloès et du baume de Tolu, mélange final qui doit sentir excessivement bon ^.^

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Récolte : elle ne doit pas être trop tardive (si les fleurs les plus basses ont roussi, il est déjà trop tard). Avec la floraison pleine du millepertuis, c’est comme si tous ces pétales bien écartés laissaient s’évaporer tant l’odeur et la saveur de la matière médicale. Il importe donc de cueillir les fleurs (ou les sommités fleuries) au tout début de l’éclosion des pétales, c’est-à-dire communément au mois de juin (en fait, la période de récolte s’étale du mois de mai au mois d’août). Cela, c’est pour un emploi quotidien, ce qui se trouve facilité du fait que de nouvelles fleurs apparaissent chaque jour, éclosant et se fanant dans la journée (la cueillette devra donc être plutôt matinale, mais jamais aurorale pour éviter que la plante ne soit couverte de rosée).
  • Séchage : il est délicat. Il importe de bien vérifier qu’il ne reste plus d’humidité résiduelle sur les sommités fleuries avant de leur faire subir l’épreuve de la dessiccation – deux s, deux c. Une fois sèches, les feuilles perdent rapidement de leur saveur. Quant aux fleurs, elles « sont d’autant plus jaunes qu’elles ont été mieux séchées et depuis moins de temps » (18). Mais cela n’empêche en rien le tout de se décolorer avec le temps, fleurs et feuilles prenant une teinte plus ou moins brunasse, malgré un rigoureux stockage au sec et à l’abri de la lumière, ce qui oblige à renouveler le stock chaque année. On s’imposera donc de récolter la juste quantité utilisable pour la seule année à venir. Il n’est pas utile, ni souhaitable, de ramasser le millepertuis au kilo si c’est pour jeter un gros excèdent pour cause de vétusté. En ce cas, n’oubliez pas que le délai de garde du macérât huileux est supérieur (deux ans), et qu’il est porté à une limite beaucoup plus étendue en ce qui concerne la teinture alcoolique.
  • Toxicité : Jean-Marie Pelt nous a déjà alertés par l’intermédiaire de l’extrait que j’ai incisé dans le corps de texte de la première partie. De l’effet du millepertuis chez les animaux qui en consomment en masse et qui stationnent ensuite en plein cagnard, l’on peut tout de suite faire la déduction suivante : chez l’homme, l’exposition solaire après une prise régulière de millepertuis est susceptible de provoquer des dermatites, des gonflements et d’autres brûlures cutanées, comme toute substance photosensibilisante, alliée au soleil, est censée le faire. L’hypéricine, c’est-à-dire le principe phototoxique du millepertuis, étant très peu soluble dans l’eau, par le biais d’une infusion ou d’une décoction de millepertuis, l’on ne craint donc absolument rien. A moins de brouter du millepertuis frais, d’ingurgiter des préparations fortement chargées en la dite substance incriminée – teinture alcoolique et macérât huileux en quantité dantesque –, le risque peut devenir réel. Mais sans cela, il n’y a donc, là encore, aucune crainte à avoir. Pour que le phénomène de photosensibilisation se déclenche, il faut nécessairement grande quantité de cette hypéricine et exposition au soleil le temps nécessaire (cela ne se fait pas en quelques secondes ou minutes). Il faut dire aussi que le millepertuis entretient avec le soleil une relation particulièrement trouble, d’autant plus troublante que de cette plante potentiellement photosensibilisante, l’on tire cette huile rouge dont l’application locale sur la peau vient en soulager les coups de soleil !, et dont elle ne ferait qu’augmenter le caractère agressif si jamais cette utilisation était immédiatement suivie d’un bain de soleil prolongé, puisque l’on peut établir l’équation simple suivante : hypéricine + UV = aïe. De tout cela, l’on peut faire la conclusion que l’hypéricine soulage à l’ombre ce qu’elle est susceptible de provoquer en pleine lumière (et ce, qu’elle soit absorbée per os ou appliquée sur la peau). On a bien souvent tendance à oublier que ces substances phototoxiques – comme les molécules aromatiques qu’on appelle furocoumarines – sont tout aussi actives par voie interne. Au contraire de la chrysomèle du millepertuis, nous ne possédons pas d’élytres protectrices nous permettant de parer l’agressivité des rayons du soleil, qui s’additionnent à la propension de l’hypéricine à entrer en réaction avec les UV.
    Outre que l’hypéricine augmente la photosensibilité cutanée, il s’avère qu’un excès de millepertuis en interne peut irriter le système nerveux, devenir convulsionnant même, et provoquer de fortes migraines. Quant à l’huile essentielle , qui n’est pas phototoxique, elle peut éventuellement causer quelque irritation cutanée après application (pour éviter tout désagrément, procéder au test dit du « pli du coude »).
  • Ce malencontreux effet a bien évidemment été brandi comme une épée (de bois) par les contempteurs du millepertuis. L’on dit parfois que l’interdiction à la vente libre en France fut à mettre sur le compte d’une inefficacité du millepertuis, ce qui est, vous vous en doutez, une parfaite ineptie. Tout au contraire, c’est pour cause d’efficacité (et, accessoirement, de concurrence), qu’on a écarté cette plante. De nombreuses études menées sur plusieurs décennies sont parvenues à aller au-delà de ce pour quoi l’on considérait le millepertuis jusqu’à la Seconde Guerre mondiale à peu près. Mais il a bien fallu se rendre à l’évidence et montrer l’équivalence, sinon la supériorité parfois, d’effets entre le millepertuis et les antidépresseurs, tous chimiques, la plante présentant bien moins d’effets secondaires à la clé. Contrairement à la brutalité d’action de cette thérapie chimique et synthétique, le millepertuis, lui, prend son temps, qui n’est autrement que le temps nécessaire, pour agir, ne pouvant envisager une guérison ex nihilo. C’est pourquoi on peut parfois lire que ses effets sont longs à se manifester. Non, ils ne sont pas longs, ils sont tout simplement normaux. Ne sont-ce pas, au contraire, toutes ces pilules bleues ou roses qui vont trop vite, dans une société folle où tout (ou presque) est toujours trop rapide, où le médicament doit remettre le travailleur droit sur ses jambes et dans sa tête, parce que cette société, qui confond le vide avec la vacuité, estime que, à la dureté de la tâche, le temps ne peut pas être autre chose que de l’argent. Ceux qui ont fait le choix d’opter pour le millepertuis pensent tout à fait différemment. Ceci étant dit, « le millepertuis n’est nullement cette drogue miracle qu’on a voulu en faire en le comparant au Prozac® qui d’ailleurs n’en est pas une non plus » (19). Il est vrai qu’on a cherché pendant longtemps LE principe actif du millepertuis. Fournier se devait bien d’avouer, dans les années 1940, qu’alors, on n’en savait encore rien. Mais, encore une fois, un principe actif isolé d’une plante, administré isolement, provoque des effets qu’on n’avait jamais observés avec l’emploi de la plante entière aux doses usuelles, via les modes d’emploi traditionnels. C’est pourquoi l’on a constaté que la prise interne de millepertuis (en tant qu’extrait standardisé), concomitante à celles de divers médicaments chimiques (à visée cardiotonique, anti-asthmatique, antirétrovirale, contraceptive, etc.), pouvait en diminuer l’activité thérapeutique. L’un ne condamne pas l’autre. Il n’est pas question de ce principe binaire qui opposerait le « bon » au « mauvais ». A ce titre, l’argile et le charbon actif, qui, ensemble, ne font pas bon ménage, excellent chacun en célibataire. Avec le millepertuis, il suffit d’observer cette règle qui n’a rien de bien compliqué, pour ne pas dire sorcier… ;-)
  • Autres espèces : le millepertuis des montagnes (H. montanum), le millepertuis à quatre ailes (H. tetrapterum), le millepertuis tacheté (H. maculatum), le millepertuis de Richer (H. richeri), le millepertuis élégant (H. pulchrum), le millepertuis pubescent (H. hirsutum), le millepertuis rampant (H. humifusum), etc.
  • A distinguer de l’androsème officinal (H. androsaemum).
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    1. Le millepertuis n’est pas l’unique herbe dite de la Saint-Jean. Vulgairement, on a l’habitude de répéter qu’elles forment un groupe de sept plantes : l’armoise, la sauge, la joubarbe des toits, le lierre terrestre, la marguerite, l’achillée millefeuille et, donc, le millepertuis. Mais il en existe bien plus que sept. Pour en savoir davantage, se référer à mon livre Herbes & feux de Saint-Jean.
    2. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 637.
    3. Jean-Marie Pelt, Les nouveaux remèdes naturels, p. 68.
    4. Jean Chevalier & Alain Gheerbrant, Dictionnaire des symboles, p. 348.
    5. Eric Robertson Dodds, Les Grecs et l’irrationnel, p. 157.
    6. Ibidem, p. 186.
    7. Ibidem.
    8. Jean-Marie Pelt, Les nouveaux remèdes naturels, p. 67.
    9. Dioscoride en énumère quatre à la toute fin du Livre III de la Materia medica : chapitre 146 : hypericon ; chapitre 147 : askyron ; chapitre 148 : androsaimon ; chapitre 149 : korès.
    10. Ce qu’illustre bien le mot androsaimon, du grec andros, « homme » et haïma, « sang ».
    11. Jean-Baptiste Porta, La magie naturelle, p. 157.
    12. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p. 596.
    13. M. Reclu, Manuel de l’herboriste, p. 64.
    14. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p. 596.
    15. Pierre Lieutaghi, Le livre des bonnes herbes, p. 308.
    16. Thierry Thévenin, Les plantes sauvages. Connaître, cueillir et utiliser, p. 177.
    17. Henri Leclerc, Précis de phytothérapie, p. 273.
    18. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p. 595.
    19. Jean-Marie Pelt, Les nouveaux remèdes naturels, p. 70.

© Books of Dante – 2020