L’essence de cédrat (Citrus medica)

Le cédrat est sans doute aucun le plus ancien agrume connu en Europe. Les textes de l’Antiquité grecque relatent l’existence d’un mèlon citrion faisant très probablement référence au citron. L’on croise aussi le mèlon mêdicon, un terme correspondant au cédrat ou pomme de Médie, la Médie étant le territoire des Mèdes situé entre le bassin du fleuve Tigre et la mer Caspienne (soit à l’emplacement de l’actuelle frontière entre l’Iran et l’Irak). L’on pense que cette zone proche-orientale n’aurait été qu’un lieu de transition et non d’origine, le cédrat provenant, très plausiblement, des contreforts himalayens, donc beaucoup plus à l’ouest, comme la plupart des agrumes en réalité, avant de stabuler suffisamment longtemps à partir du VI ème siècle avant J.-C. en Médie pour porter le nom de mèlon mêdicon (façon dont les Grecs appelaient ce fruit, non les Mèdes eux-mêmes). En tous les cas, il est décrit par Théophraste (-377 à -281 avant J.-C.) dans son Histoire des plantes. L’introduction du cédrat est donc contemporaine de ce philosophe ou quelque peu antérieure. Il est plus tardif à parvenir dans le monde romain : si Pline en parle au premier siècle de notre ère dans l’Histoire naturelle, c’est tout juste parce qu’il vient de parvenir en Italie (Calabre, Sicile, Sardaigne, Ligurie) et en Corse. Ce qu’en dit Pline (c’est un fruit antispasmodique et insectifuge) prouve qu’il n’est pas d’introduction toute récente.

Je vous ferai grâce de l’hypothèse (à mon sens farfelue) qui place un cédrat dans le jardin des Hespérides ainsi que dans la main d’Eve dans celui d’Éden (j’ai largement objecté à ce sujet pour qu’il ne soit pas nécessaire d’y revenir). En revanche, on lui voit jouer un grand rôle dans la religion des juifs qui connurent (vraisemblablement au II siècle avant J.-C.) une variété de cédrat particulière qui fut nommée ethrog (c’est le cédrat de Jéricho, fréquemment cultivé à Corfou par exemple). L’on peut dire, sans douter, que c’est l’un des fruits sacrés du judaïsme où « il est utilisé comme offrande à la place du cône de cèdre traditionnel » (1). Sacré au point que certains ont émis une opinion personnelle au sujet du hadar dont on parle dans le Lévitique (XXIII, 40) : il s’agirait du cédrat. En attendant, et afin de poursuivre, appuyons-nous sur des faits tangibles : l’importance du cédrat lors de Souccot (= fête des cabanes, des tentes ou des tabernacles). Quoi d’étonnant alors que, nous l’avons dit, le cédratier est, pour les juifs, un arbre sacré dont le fruit est porté à la main en entrant dans le temple. Mais pour cela, il doit présenter une excroissance (le pittom) à son extrémité : par la présence de cette protubérance sur le fruit, celui-ci est préféré, d’autant que sa charge symbolique s’en trouve grandie, un tel cédrat étant source de fécondité. Souccot, fête des récoltes et des vendanges, de la joie qui marque ce moment également, enjoint à chacun des fidèles de tenir un cédrat dans la main gauche, de le presser au niveau du cœur durant la bénédiction, tandis que de la main droite l’on tient un bouquet (le loulav) « composé d’un rameau de palmier, de myrte et de saule [nda : ou d’olivier]. Ces trois rameaux sont attachés par un lien de coton brun, non traité. Chacune des qualités de ces végétaux sont complémentaires des autres afin de symboliser non seulement la diversité des produits de la terre, mais encore la richesse et l’harmonie qui peuvent précisément naître de la diversité » (2).

Le rôle rituel sacré du cédrat n’est pourtant pas né en Palestine. La racine indo-européenne ak (ayant formé le latin acrumen, « âcre, acerbe, aigre, piquant »… ce que le cédrat, à bon droit, peut se targuer d’être) nous rappelle qu’en ces lointaines terres d’où il provient, il était déjà instrument liturgique et symbolique. Dans l’iconographie indienne, le cédrat apparaît comme un attribut spécifique de Sada-Shiva, afin d’en souligner la puissance créatrice, de même que cet étrange cédrat, celui qu’en Chine on appelle foshou ou « main de Bouddha », figurant le geste de la main de Bouddha (Bhumisparsha mudra). Remarquons qu’en chinois, les sons qui composent le mot foshou signifient longévité (« fo ») et bonheur (« shou ») : c’est ce que souligne la rotondité du cédrat qui, perclus de nombreuses graines, s’apparente à la fertilité du ventre maternel. Enfin, en Chine toujours, le cédrat forme, avec la grenade et la pêche, la triade des trois abondances (ou des trois bénédictions) que sont prospérité, longévité et abondance des descendants.

Chez les Grecs et les Romains, le cédrat ne semble pas avoir été usité dans les mêmes termes. Il est cependant employé par les médecins et par celui à qui l’on voue un culte pour cela, Asclépios, qui, dit-on, dictait lui-même ses prescriptions : « Ainsi, par exemple, un malade du nom d’Apellos, qui souffrait de terribles indigestions, rapporte que le dieu lui prescrivit de manger du pain, du fromage, du céleri et de la laitue, de se baigner sans l’aide d’un serviteur, de prendre de l’exercice au gymnase, de boire du jus de cédrat et de se promener (3). On peut croire que « de se baigner sans l’aide d’un serviteur » est une bien étrange ordonnance. Cependant, l’on trouve ailleurs, comme par exemple dans l’œuvre de Gargilius (Les remèdes tirés des légumes et des fruits, III ème siècle après J.-C.), de bien précieuses informations sur le rôle que jouait le cédrat parmi la matière médicale durant l’Antiquité romaine : « Il n’y a pas une seule et même vertu dans toutes les parties du cédrat. En effet il est évident qu’il y a dans les pépins un pouvoir acide et, à cause de cela, un pouvoir styptique ; par suite, le cédrat, donné à manger à des femmes enceintes souffrant de dégoût de la nourriture, délivre l’estomac de la nausée. Broyé et donné avec du vin, il guérit la rate et s’oppose aux affections du foie ; broyé avec de l’eau, on en répand sur les blessures humides. Il s’ensuit que cette eau procure une protection exceptionnelle contre les engelures aux pieds. On a accordé une matière plus aigre au zeste, qui atteste, par son odeur, combien il est fort. Pris modérément ou plongé assez longtemps dans une boisson chaude, le cédrat assure une bonne digestion. Son jus, mélangé à des médicaments préparés pour purger le ventre, prévient un dérangement ». Ainsi parle Gargilius. C’est bien écrit, limpide dirais-je même, et c’est plaisant. On aimerait trouver, aujourd’hui encore, d’aussi belles lignes au sujet du cédrat dans un livre de phytothérapie. Et profitons-en, parce que du cédrat, point n’en sera fait mention pendant des siècles et des siècles, le citron s’étant immiscé pour finir par occuper toute la place, ne laissant au cédrat que la portion congrue.

Il est prétendu qu’au Moyen-Âge des « opérations magiques » faisaient intervenir le cédrat. Bien que je n’en ai découvert aucune trace, c’est bien possible, et je reste persuadé que le cédrat est d’essence magique. C’est, du moins, tel que je le considère dans un conte de Giambattista Basile intitulé Les trois cédrats (Le tre cetra) : dans le royaume de Tourlongue, un roi se désespère de ce que son fils n’ait cure des intentions placées en lui, à savoir perpétuer une lignée de sang royal. Par ce refus tout net, le fils du roi s’oppose à la volonté paternelle de lui voir prendre femme… « Ce fils indigne, avec un entêtement de vieille mule, une opiniâtreté de tête de bois, une dureté de cuir de chameau de Tartarie, avait figé son corps, bouché ses oreilles, soudé son cœur, et tout le monde battait le rappel en vain car il ne répondait pas » (4). Pourtant, un jour, touché par une sorte de grâce, d’éblouissement même pourrait-on dire, rappelant l’attitude de Perceval qui contemple la fraîcheur rouge du sang d’une oie sur une neige immaculée, le prince se met martel en tête. C’est avec un engagement enragé semblable à celui du Julien du conte de Flaubert que le fils du roi va se jeter à la recherche de la femme qui soit pareille à la vision qu’il a eue d’elle. Mais le prince reste tout autant imperméable aux suppliques de son père qui, face à cette si soudaine marotte, s’effraie des dangers qu’une telle entreprise ne manquera pas de lui faire courir. Ainsi, celui-ci part-il à la découverte du vaste monde, espérant en rapporter l’objet de ses désirs. C’est très, très loin de chez lui que sa quête l’amène à rencontrer successivement trois très vieilles et très laides femmes. Sous les bénédictions des deux premières, encouragé mais un tantinet effrayé cependant, malgré sa peur, il parvient dans l’antre tout aussi terrible de la troisième qui, après avoir attentivement écouté son histoire, lui remet un couteau et trois cédrats, tout en lui enjoignant la marche à suivre : découper un cédrat à l’aide du couteau en fera sortir, conforme en tout point au vœu du prince, la femme qui emplit ses pensées. Cette dernière lui demandera à boire. Aussitôt, le prince devra lui offrir un peu d’eau. Ainsi sont stipulées les recommandations de la vieille. Le prince s’exécute. Peu dégourdi, il ne parvient pas à pourvoir à ce besoin élémentaire une fois, puis une deuxième… A chaque fois, se mouvant avec la lenteur et la grâce d’un rocher, il échoue, à chaque fois la dame-fée du cédrat s’évanouit comme zéphyr de plume… Mais, au bout de la dernière tentative, il est victorieux dans cette délicate entreprise : « Le prince se demandait ce qui lui arrivait en contemplant ce bel accouchement de cédrat, cette belle graine de femme qui avait germé dans un fruit et disait : ‘Comment une chose si blanche a-t-elle pu sortir d’une écorce aussi jaune ? Comment une pâte aussi douce peut-elle être le produit de l’acidité d’un cédrat, comment cette belle plante peut-elle jaillir d’une si petite graine ?’ » (5).
A la dernière interrogation du prince, tout au plus pouvons-nous lui répondre qu’il n’existe pas plus petite plante que la graine qui la génère. A propos de la deuxième interrogation, si Basile avait été Corse et non Napolitain, il n’aurait pu placer telle exclamation dans la bouche du prince, puisque la pulpe du cédrat corse, loin d’être acide, est tout à fait douce. Enfin, au sujet de cette première interrogation – « Comment une chose aussi blanche a-t-elle pu sortir d’une écorce aussi jaune ? » –, il faut, peut-être, lorgner du côté de l’alchimie pour en comprendre quelque peu la teneur. L’on entend plus fréquemment parler d’œuvres au noir (nigredo), au rouge (rubedo) et au blanc (albedo), mais beaucoup moins de l’œuvre au jaune, le flavedo (du latin flavus, « jaune »). Le flavedo, dans un citron ou un cédrat, c’est aussi la couche la plus extérieure du mésocarpe, alors que l’albedo est celle qui est le plus à l’intérieur de ce même mésocarpe. Or, dans l’œuvre alchimique, les quatre étapes sont ainsi fixées : noir > blanc > jaune > rouge. En découpant le zeste jaune du cédrat, le prince découvre un albedo blanchâtre, mais c’est comme s’il effectuait les étapes à rebours. C’est d’autant plus marquant que, dans la suite du conte, on peut distinguer un « nigredo », marqué par les maîtres mots de « mort et dissolution » : en effet, la jeune femme issue du cédrat, qui se trouve en danger de mort, finit par périr non sans avoir été métamorphosée en colombe, avant de renaître de ses cendres, sinon de ses plumes. Quant au rubedo, peut-être se dissimule-t-il dans le sang frais qui anime celui du prince au presque tout début de l’histoire…

Par ailleurs, en dehors de toute considération alchimique, le cédrat serait-il marqué du sceau de Vénus ? (La déesse ne figure-t-elle pas aussi à travers cette colombe ?) C’est ce que le conte de Basile semble suggérer. S’il apparaît moins érotique que génésique, le cédrat, dans ce conte, se rapproche du myrte, plante éminemment vénusienne et bien établie comme tel, qu’utilise Basile dans un autre conte afin d’en faire émerger la plus belle fille que toute mère, en la mettant au monde, chérirait comme les précieuses prunelles de ses yeux.

Si le cédrat a un message à délivrer, ce peut être celui-ci : ne pas, comme le prince, conserver trop longtemps son cœur « soudé » sur  un « amour muet qui ne mène jamais à rien », pour emprunter à Andersen. Tout au contraire, je pense que le cédrat, sous sa forme éthérée, cherche à nous apprendre « qu’il faut hardiment exprimer sa pensée », en particulier dans le domaine amoureux (6).

D’apparence frêle, de modeste stature (4 à 5 m au grand maximum), le cédratier possède un feuillage peu dense qui laisse apercevoir des rameaux assez souvent réclinés, portant d’épaisses épines acérées, ainsi qu’un coloris tirant sur le pourpre lorsqu’ils sont encore jeunes. Les feuilles du cédratier sont aisément reconnaissables : de forme plus ou moins ovale, et possédant un bref pétiole, elles sont, en revanche, ni articulées ni ailées comme celles du citronnier. Quant aux fleurs, groupées par paquets à l’extrémité des rameaux, lorsqu’elles sont encore à l’état de boutons, elles sont lavées de pourpre, couleur qu’elles abandonnent la plupart du temps lorsque les pétales se déploient. Mais il arrive que ces fleurs, même épanouies, demeurent intégralement purpurines. Quant au cédrat, monstrueux citron, il peut atteindre une longueur de 25 cm pour un poids de 4 kg. Malgré ce gigantisme, il est peu abondant en pulpe ainsi qu’en jus, son « écorce » très épaisse, rugueuse et grumeleuse, occupant la plus grande part de son volume.

L’essence de cédrat en aromathérapie

Pour être précis, indiquons que le cédrat qui fait l’objet d’un emploi dans cette pratique qu’est l’aromathérapie est Citrus medica var. medica (il existe d’autres variétés de cédrats qui se distinguent nettement de celui dont il est ici question). L’essence de cédrat est loin d’être aussi connue que celle de son homologue également tout jaune qu’est le citron. Il faut dire que le cédratier est un arbre sensible aussi bien aux trop grands froids comme aux excessives chaleurs, ce qui minimise, du moins en Europe, son aire de culture qui se réserve à la Grèce (Crète, Péloponnèse), à l’Italie méridionale ainsi qu’à la Corse. Le citron, lui, hormis offrir l’essence contenue dans ses poches schizolygènes, se prête à l’extraction d’un jus abondant, et des emplois très étendus dans le domaine gastro-alimentaire. Ce qui n’est pas le cas du cédrat dont la pulpe est avare en jus, non comestible à l’état cru, seule sa « peau » (le péricarpe) s’utilise en cuisine (zeste) ou plus largement dans l’industrie du fruit confit, mais cela reste, à côté du citron, très limité, anecdotique pourrions-nous dire. De plus, d’autres raisons désobligeantes expliquent cette désaffection du cédrat au large profit du citron : « Les difficultés d’extraction mécanique de l’huile essentielle dues au relief tourmenté de l’écorce du fruit. Le rendement en huile essentielle plutôt faible [nda : 0,3 à 0,5 %], lié à la grande taille des fruits. En effet, la teneur en huile essentielle est fonction de la surface du fruit et le rapport surface/poids diminue avec le poids. [Enfin], il ne se prête pas à des exploitations industrielles » (7).
Quoi qu’il en soit, l’on trouve sur le marché, bien que rarement, de l’essence de cédrat obtenue par expression mécanique, puis centrifugation. De couleur jaune pâle (comme celle de citron), cette essence peut également verdir. Son parfum, qui se rapproche de celui du citron, est beaucoup moins abrupt, plus fin, plus chaleureux, différence nettement marquée que l’on doit au fait que l’essence de cédrat se distingue de celle de citron d’un point de vue moléculaire. Alors qu’en général l’essence de citron se compose facilement de 95 % de monoterpènes (dont 75 % de limonène, mais aussi α-pinène, α-bergamotène, γ-terpinène, etc.), dans l’essence de cédrat, ces molécules sont moins massivement nombreuses (isolimonène + limonène = 60 %). Notons au passage que les essences de cédrat en provenance du Brésil sont beaucoup plus riches en limonène, en contenant 90 % et parfois davantage.
La distinction s’observe au niveau des aldéhydes, et précisément les mêmes qui caractérisent l’huile essentielle de petit grain combava, c’est-à-dire les citrals (= néral et géranial), présents à hauteur de 20 à 25 % dans l’essence de cédrat. Grosso modo, on peut établir l’équation suivante : essence de citron + huile essentielle de petit grain combava = essence de cédrat. A une communauté olfactive et biochimique, il faut ajouter un dernier petit zeste : la présence de furocoumarines dans l’essence de cédrat, rutacée oblige !

Propriétés thérapeutiques

Elles sont très proches de celles des deux produits qu’offrent le citron et le combava, à savoir :

  • Apéritive, digestive, stomachique, antinauséeuse, antivomitive, régulatrice de l’appétit
  • Anti-infectieuse : antibactérienne à large spectre d’action, antifongique, antiseptique atmosphérique
  • Sédative du système nerveux central, hypnotique légère, antispasmodique
  • Expectorante, décongestionnante pulmonaire
  • Insectifuge

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : inappétence, digestion lente et/ou difficile, dyspepsie, flatulences, vomissement, nausée, mal des transports
  • Troubles de la sphère respiratoire + ORL : congestion nasale, congestion pulmonaire, bronchite, angine, maux de gorge
  • Troubles locomoteurs : arthrite, rhumatismes
  • Troubles du système nerveux : insomnie, difficulté d’endormissement, stress, nervosité, anxiété, déprime, asthénie intellectuelle et nerveuse
  • Repousser les insectes (mouches, moustiques)

Note : cette essence aromatique possède probablement des vertus intéressantes sur des affections circulatoires, hépatobiliaires et bucco-dentaires, qui exigent cependant d’être confirmées par l’expérience.

Modes d’emploi

  • Diffusion atmosphérique.
  • Olfaction, inhalation.
  • Voie orale.
  • Voie cutanée diluée.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Phototoxicité : les furocoumarines présentes dans l’essence de cédrat obligent aux mêmes précautions qu’avec toutes les autres essences : pas d’exposition au soleil immédiate après ingestion et/ou application cutanée.
  • Alimentation : une variété du cédrat (Citrus medica var. limonum) est utilisée pour son écorce parfumée en cuisine. Elle aromatise agréablement le thé à la menthe comme c’est le cas au Maroc : on frotte le sucre à l’aide d’une écorce de cédrat fraîche. Il peut être confit (l’écorce seule ou le cédrat dans son entier), être utilisé pour fabriquer une pâte de cédrat, des confitures, des eaux-de-vie, des liqueurs (cf. la cédratine corse), etc.
  • Autres variétés : Citrus medica var. ethrog, Citrus medica var. sarcodactylis. Nous avons évoqué l’une et l’autre plus haut : la première, c’est le cédrat de la religion hébraïque, la seconde n’est autre que cette curieuse main de Bouddha.
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    1. Michel Faucon, Traité d’aromathérapie scientifique et médicale, p. 460.
    2. Claudine Brelet, Médecines du monde, p. 234.
    3. Guy Ducourthial, Flore magique et astrologique de l’Antiquité, p. 68.
    4. Giambattista Basile, Le conte des contes, pp. 109-110.
    5. Ibidem, p. 114.
    6. Hans Christian Andersen, Contes – Sous le saule, p. 193 et p. 208.
    7. Extrait issu de cet article internet : Le cédrat méditerranéen et le cédrat de Corse.

© Books of Dante – 2018

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L’huile essentielle de cataire (Nepeta cataria)

Synonymes : chataire, herbe aux chats, menthe des chats.

Assez souvent, dans l’histoire de la phytothérapie, dès lors qu’il s’agit de comparer l’action de tel ou tel simple d’un pays à l’autre, on jette un coup d’œil par-dessus la frontière et, parfois, n’en croyant pas ses yeux, on s’efforce de les frotter afin de s’assurer qu’on voit bien ce que l’on voit, qu’on ne rêve pas : et là, soit on éclate de rire ou bien l’on dénigre ce voisin avec tous le fiel dont on est capable, ce voisin, qui, décidément, a tout du barbare. L’histoire regorge d’exemples de ce type : prenez ce truculent feuilleton historique au sujet du mal français, alias mal de Naples, etc. Qu’une université de médecine tire à boulets rouges sur sa voisine n’a rien d’exceptionnel : l’on se rappelle de la manière dont l’école de médecine de Montpellier se gaussa ouvertement de celle de Salerne. Tout cela favorise l’émergence de panoramas thérapeutiques qui, si l’on sait qu’ils évoluent d’une période à la suivante, peuvent aussi, dans le même temps, s’opposer rigoureusement d’une sphère d’influence géographique/politique/culturelle/etc. à une autre, comme si un simple donné fonctionnait dans tel pays mais devenait totalement inopérant dans tel autre pourtant distant de quelques kilomètres seulement. Vous imaginez bien qu’une plante médicinale x ou y ne s’arrête pas d’agir une fois passée telle ou telle frontière, mais la manière dont on la traite alors dit toute l’étendue de la façon dont les hommes se considèrent les uns les autres, se toisent, s’agonissent de tel ou tel nom d’oiseau de part et d’autre. Avec la cataire, rien de tout cela n’a eu lieu, puisque si l’on considère ses divers noms vernaculaires, on prend conscience de l’amplitude de l’unanimité qui a concerné cette plante :

  • en allemand : katzenminze = menthe de chat,
  • en anglais : catmint = menthe de chat,
  • en italien : gattoiala = chatière,
  • en français : menthe de chat, chataire (déformation de chatière ?)

Tout cela pour bien marquer que le chat (en général) en pince (pincer = to nip en anglais, qu’on retrouve dans un autre nom vernaculaire anglais : catnip) pour la cataire, alias Nepeta cataria, « chat » expliquant donc cet adjectif latin qu’est cataria, mais ne disant bien évidemment rien du tout au sujet de ce nepeta qui « était, chez les anciens Latins, le nom de diverses labiées odorantes ; il semble dériver de Nepet, ville d’Étrurie, aujourd’hui Nepi, à quelque 40 km au nord de Rome » (1). Nepi. Cette petite ville de 10000 habitants, anciennement Nepet ou Nepetum, semble devoir son nom aux cultures qu’y menèrent les Romains de l’Antiquité : l’histoire nous dit qu’en ces lieux les Romains cultivaient la plante qu’ils nommaient nepeta, un mot qui n’est malheureusement pas propre qu’à une seule plante mais à plusieurs. Nepeta est, hélas, un nom fourre-tout, Grecs et Romains ne parvinrent pas à établir le distinguo entre les diverses espèces de menthes et de calaments, produisant une salade russe qui perdura longtemps, puisqu’au Moyen-Âge, la cataire était encore indifféremment confondue avec mélisse, menthe(s) et calament(s), sans doute en raison de la proximité thérapeutique qui existe entre ces différentes plantes (affections communes commandées par des vertus vulnéraires, digestives et calmantes). C’est pourquoi, lorsqu’on voit le mot nepeta dans les textes antiques il ne faut pas s’alarmer : il peut aussi bien s’agir de la cataire (je suis très moyennement convaincu…) que du calament, alias Calamintha nepeta (beaucoup plus probable). Ce « nepeta », qui est chez l’un le nom, devient l’adjectif chez l’autre ! Mais chez Pline, il n’existe aucune de ces distinctions. Tout ce que l’on nous dit c’est qu’un « nepeta » était placé sous soi avant de dormir afin d’éloigner les serpents puisqu’ils fuient devant sa fumée et son odeur. Même chose du côté de Dioscoride qui présente trois sortes de kalaminthê dont une est dite « nepeta ». Insérée entre la menthe et le thym, pas de doute qu’il s’agit là d’une plante de la famille des Lamiacées. Mais ce qu’en dit Dioscoride suffit-il pour faire de cette plante la cataire, qui « est semblable au pouliot, plus grande toutefois, et pour cela d’aucuns l’ont appelée pouliot sauvage, pour lui ressembler en odeur. Les Latins appellent ce calament nepeta » (2). Semblable au pouliot, en possédant une odeur proche… On n’est quand même pas dans le même domaine qu’avec la cataire, où alors peut-être avec celle qu’on dit de parfum mentholé et fétide… Ce qui complique très nettement nos affaires : on peut penser qu’avec les Apiacées ex. Ombellifères c’est compliqué, avec les Lamiacées, c’est bien pis : quand on n’en sait rien, hormis affirmer que « ça » sent le citron ou la menthe, on n’est pas plus avancé. Quand Serenus Sammonicus explique que la cataire permet de faire venir les règles, que croire : sa vertu emménagogue (qui est bien réelle) ou bien que cette cataire n’en soit pas une ?… De même, plus récemment (enfin, ça remonte tout de même aux VIII-IX ème siècles) : du fait de la présence d’une plante nommée Nepta dans le Capitulaire de Villis, on en conclut qu’il s’agit là de l’herbe aux chats, ce qui fait que, de facto, on l’imagine être largement cultivée dans les jardins de l’empire carolingien d’alors. Voilà. Après avoir élaboré en son esprit une vision de la plante non loin de Rome, la voilà-t-elle pas à proximité d’Aix-la-Chapelle maintenant !… Avec Walahfrid Strabo, il ne nous est guère davantage autorisé à visualiser une cataire avec ce qu’il nous dit de la plante qu’il décrit et à qui il attribue ce nom : cette plante qui « dispense au loin une fort suave odeur » est surtout vulnéraire et cicatrisante. « Elle redonne à la peau son originelle blancheur, et sur les plaies même récentes, elle fait repousser les poils qu’arrachèrent les crevasses du mal, que dévorèrent le pus et l’infection » (3). De la poésie qui, par souci d’esthétisme, condamne certaines informations plus cruciales, botaniques et morphologiques, par exemple. Au XVI ème siècle, bien que la médecine européenne biberonne encore à des prescriptions vieilles de plus de 1500 ans, il se trouve quand même quelques praticiens comme Tabernaemontanus pour prétendre que la cataire agirait sur le foie (ictère) et sur la toux, même opiniâtre. Après quoi l’on voit, au XVIII ème siècle, le Dictionnaire de Trévoux se fendre de quelques lignes au sujet de l’herbe aux chats : cette plante apéritive est aussi apte à abattre les vapeurs, comme ils disaient dans ces anciens temps. Qu’est-ce que cela veut dire qu’abattre les vapeurs ? Cela fait référence au fait de réduire à néant une émanation : on connaît l’expression « avoir ses vapeurs ». Cela concernait les personnes sujettes aux malaises, vertiges et évanouissements, manifestations que l’on plaçait, à l’origine, dans les bouffées de chaleur qui affligeaient les représentantes du beau sexe souffrant de névropathie, de « névrose hypocondriaque », voire même d’« hystérie ». Voilà, le vilain mot est lâché. Dans le langage courant, l’hystérique, une femme le plus souvent, est une personne en proie au délire, à la folie. Ainsi, de cet unique point de vue, l’hystérique est celui qui fait une crise de nerfs, et une hystérique a forcément ses chaleurs, ses vapeurs. L’hystérie semble donc bien être un mal typiquement féminin, en particulier parce que ce mot est forgé sur la base du grec ancien, hysteros, hystera, autrement dit la « matrice », voire de l’indo-européen udero, « ventre ». Ce lien entre l’utérus et l’hystérie ayant été établi, l’on en déduisit qu’en calmant l’utérus, l’on assagirait cette manifestation qu’est l’hystérie. Cela a parfaitement fonctionné avec la cataire qui, par ses propriétés sédatives et calmantes, apaise l’anxiété, ce que d’aucuns parmi les Anciens appelèrent nervosisme : la cataire abat donc les vapeurs puisqu’elle les refoule au sein de l’organisme qui les suscite, c’est-à-dire l’utérus. Pur fantasme, bien évidemment, de même que celui qui prévalut durant fort longtemps, à savoir que l’utérus était un organe mobile pouvant se déplacer au sein du corps de la femme selon son bon plaisir et presque indépendamment d’elle. L’action de la cataire portée sur « l’hystérie » féminine a permis de prendre conscience de l’action stimulante de cette plante sur l’appareil génital féminin (Gilibert 1796, Chaumeton 1814), et même de lui voir jouer un rôle propice sur la fécondité (dernier point à vérifier).
La cataire est donc une plante qui étouffe les vapeurs féminines dans l’œuf, nous dit-on. Du moins est-ce l’écho qui émane des siècles qui nous précèdent. Ici elle calme, là elle excite : il n’est qu’à considérer la manière dont la plupart des chats se comportent à son contact pour bien prendre conscience qu’elle n’a pas usurpé son nom de cataire ainsi que son parentage avec la valériane officinale, autre excitant félin bien connu, alors que la cataire a aussi un pouvoir répulsif sur le rat. Cazin expliquait qu’on utilisait de son temps la cataire pour détourner des ruches les rats qui sont très friands de miel. « Les chats, au contraire, la recherchent avec passion ; ils se vautrent dessus, la dévorent, l’arrosent de leur urine : elle est pour eux très aphrodisiaque et leur cause l’hystérie » (4). Encore ce bon vieux lien entre appareil génital féminin et hystérie, bien sûr. A la différence que la cataire agit tant sur les femelles que sur les mâles dont certains n’aspergent pas seulement la plante de leur urine mais aussi de leur sperme. C’est l’un des constituants aromatiques de la cataire qui jouerait le même rôle que les phéromones.
Résumons : la cataire calme la femme frénétique, rend frénétique le chat, que ce soit madame ou monsieur. Et qu’en est-il de l’homme dans tout cela ? Quel effet spécial la cataire peut-elle bien avoir sur lui ? Eh bien, j’ai déniché un truc allant dans le sens qui nous intéresse. Le voici, in extenso : on « rapporte une très curieuse anecdote qui serait de nature à faire supposer d’autres propriétés très singulières à la cataire. Un médecin suisse du XVII ème siècle, dans un livre sur les eaux minérales, dit avoir connu un bourreau, dont la notoriété était très étendue, qui par suite d’un sentiment naturel de pitié ou par « faiblesse de cœur », n’aurait pu exécuter un malfaiteur sans avoir au préalable un peu mâché et gardé sous la langue de la racine de cataire, grâce à quoi, instantanément, il était saisi de fureur et devenait sanguinaire. Il semble donc […] que la racine de cataire possède une action analogue à celle de la fausse oronge et de sa muscarine, encore actuellement [en 1947] employée en Sibérie de façon analogue et utilisée jadis dans les pays nordiques pour faire naître la « fureur brutale et guerrière » (mot à mot la rage d’ours) » (5). Eh ben… C’est nettement moins rigolo que de regarder un chat devenir tout fou-fou en boulottant cette plante… ^_^

Mais quel est donc la plante qui est capable d’autant de prodiges ? La cataire est peu difficile, inutile, donc, de l’aller chercher dans des endroits farfelus comme si l’on partait en quête de l’ultime edelweiss. Parce qu’elle est dite rudérale et compagnon, on la croise de préférence non loin des activités humaines, récentes comme plus anciennes : on la rencontre assez massivement en Haute-Provence, dans l’Aveyron, en Normandie ainsi qu’en Limagne, en des lieux qui apparaissent être les vestiges d’anciennes cultures à destination du marché des plantes médicinales. C’est cela qui explique, en partie, son existence dans tous ces lieux fréquentés par l’homme, à un moment ou à un autre : lieux incultes, le long des chemins, fossés, haies et clôtures, sur sols secs, sablonneux, pierreux et ensoleillés. A cela, ajoutons les décombres, les ruines et les cimetières (autres lieux de décombres), les friches, le pied des vieux murs, etc., et le tour complet sera joué. Cela, partout en France, sauf si vous êtes montagnard(e) (1500 m et plus), méditerranéen(ne) ou solognot(e).
La cataire, lamiacée vivace aux tiges quadrangulaires, atteint parfois la respectable hauteur d’un mètre. D’aspect poilu – pubescent disent les dictionnaires distingués, la cataire est effectivement velue à plus d’un titre : des tiges rameuses portent des feuilles dont la forme rappelle assez celles de l’ortie : oui, elles sont pétiolées, dentées, plus ou moins ovales, d’une longueur comprise entre 3 et 7 cm et, chose absente chez l’ortie, le feuillage de la cataire semble comme poussiéreux, surtout sur la face inférieure. Bref. Au milieu de tout cela, au sommet de la tige ou presque, entre juin et septembre, l’on voit, verticillées par paquets de quelques-unes, de petites fleurs blanches ponctuées de rouge framboise foncé (vous voyez, là ?), mêlées à de plus petites feuilles, ce qui est complètement fou, ça ! Comment tu l’expliques ? Eh bien, si jamais tu places de très grosses et grandes feuilles au niveau des verticilles floraux, tu emmerdes plus ou moins les gros bourdons, les tites nabeilles et consorts qui, de fait, ne peuvent plus accéder au cœur central de la fleur. Alors que si tu dégarnis le bas de la tige de ses feuilles les plus longues qui chatouillent généralement la truffe de l’un des 600000 renards qui ne se fait pas flinguer annuellement dans ce « magnifique » pays qu’est la France (respirez !), eh bien tu affaiblis les défenses de la plante qui, bien qu’elle ressemble par certains de ses aspects à une ortie, n’en est pas une pour autant.

La cataire en phyto-aromathérapie

Les qualificatifs ne manquent pas pour décrire fidèlement le parfum de la cataire : citronné, mentholé, fétide, etc. Cette odeur forte, qui s’additionne à une saveur peu agréable, dite âcre et amère, s’explique bien évidemment par la présence d’une petite fraction d’une huile volatile (environ 0,3 %) dans cette plante. Si les avis sont si différents au sujet de l’odeur que propage cette plante, c’est parce qu’elle se présente sous deux spécificités biochimiques qui font douter qu’elle soit bien la seule et même plante à les produire. Le premier de ces chémotypes s’oriente en direction des monoterpénols (environ 75 % : géraniol, nérol, citronnellol), auxquels s’ajoutent des aldéhydes terpéniques (5 à 10 % : géranial, citral, irodial), des sesquiterpènes (8 % : β-caryophyllène), des esters (acétate de linalyle). De l’autre bord, on a affaire à une huile essentielle assez étrange dans laquelle on trouve essentiellement une molécule du nom de népétalactone, qu’accompagnent vraisemblablement du menthol et de l’acétate de menthyle. Ce qui explique que, d’une part l’on trouve à cette huile essentielle un parfum citronné, d’autre part mentholé. Ce sont donc bien deux produits différents comme l’atteste la densité de chacun : 0,89 pour l’huile essentielle CT monoterpénols contre 1,03 pour l’huile essentielle CT lactone. Il est donc bien évident que l’action de ces deux huiles essentielles (on trouve plus fréquemment la première dans le commerce) va être fort différente. Ce que nous ne manquerons pas de préciser, tout autant que les propriétés de la cataire en phytothérapie (dont on utilise les sommités fleuries).

Propriétés thérapeutiques

  • En phytothérapie :
    – digestive, stomachique, carminative
    – expectorante, anticatarrhale, pectorale
    – antispasmodique, sédative
    – sudorifique, fébrifuge
    – analgésique
    – emménagogue
    – sialagogue
  • En aromathérapie :
    – HE CT monoterpénols : calmante, sédative, anxiolytique, immunostimulante puissante, antivirale, antalgique, anti-inflammatoire
    – HE CT lactone : mucolytique, hépatostimulante, immunostimulante, insectifuge

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère respiratoire : toux, toux quinteuse, toux coquelucheuse, coqueluche, catarrhe bronchique chronique, en général tous les autres spasmes des voies respiratoires, hoquet, hoquet persistant, bronchite chronique, rhume
  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : spasmes des voies digestives, gastralgie, atonie gastrique, dyspepsie non inflammatoire, colique, dysenterie, indigestion, maux de tête d’origine digestive, flatulences
  • Troubles locomoteurs : rhumatismes, arthrite, faiblesse musculaire
  • Troubles de la sphère gynécologique : aménorrhée spasmodique, aménorrhée asthénique
  • Troubles de la sphère hépatobiliaire : ictère, lithiase biliaire
  • Hémorroïdes
  • Névralgie dentaire
  • Affections cutanées d’origine virale (zona, herpès) et fongique (mycoses cutanées)
  • Repousser la dépression, la nervosité, l’anxiété, éteindre l’insomnie
  • Repousser… le cafard et les moustiques

Modes d’emploi

  • Infusion aqueuse ou vineuse des sommités fleuries.
  • Macération vineuse de sommités fleuries.
  • Alcoolature de sommités fleuries.
  • Teinture-mère.
  • Huiles essentielles : on peut réserver l’usage de ces deux huiles essentielles pour la diffusion atmosphérique, l’olfaction, l’inhalation et la voie cutanée. Seule l’huile essentielle de cataire à monoterpénols peut faire l’objet d’un emploi par voie interne.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Récolte : dès l’apparition des fleurs, il est possible de procéder à la cueillette des sommités fleuries de cataire, généralement au mois de juillet. Séchage et conservation requièrent les même soins que pour la mélisse officinale.
  • Association : ses propriétés, qu’on dit équivalentes à celles de la valériane officinale, peuvent s’allier avec d’autres plantes qui combattent sur le même terrain que la cataire : l’hysope officinale, le lierre terrestre, le marrube blanc, la ballote fétide. Cela vaut surtout pour les affections des voies respiratoires et digestives.
  • Autres espèces : Nepeta racemosa, Nepeta sibirica, etc.
    _______________
    1. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 224.
    2. Dioscoride, Materia medica, Livre III, chapitre 35.
    3. Walahfrid Strabo, Hortulus, p. 46.
    4. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p. 243.
    5. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 225.

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L’huile essentielle de buplèvre ligneux (Bupleurum fruticosum)

Synonymes : seseli d’Éthiopie, lou cabrinu (Sardaigne), lengo de catt (Hérault), cachebugade (Narbonnais), baladre, matabou (Catalogne), albitru muntanacciu (Corse).

Cet étrange nom de buplèvre, nous le devons à Pitton de Tournefort qui établit en 1694 son nom latin – bupleurum – pour désigner cette plante, terme issu du grec boupleuron dans lequel la première syllabe fait référence au bœuf, et les deux dernières à la forme des feuilles de certaines espèces qui prennent l’aspect d’une côte. Bupleurum équivaut, littéralement, à « côte de bœuf ».

Hippocrate, dit-on, évoque un « bupreste », mais le seul bupreste que je connais est un insecte parasite qui s’attaque à des arbres comme le chêne et le thuya. En revanche, il semble avéré que le buplèvre qu’évoque Théophraste est le buplèvre à feuilles rondes (B. rotundifolium), une bien étrange créature. Bien plus tard, Pline fait mention de divers usages de buplèvres médicinaux, avant que ces plantes soient complètement oubliées durant des centaines d’années, jusqu’à ce que Jean Camerarius remette la main dessus au XVI ème siècle : à nouveau, l’on lève le voile sur le buplèvre. Nous sommes à la Re-naissance, faut-il dire. On s’empara donc un peu des buplèvres, en particulier de celui à feuilles rondes et celui dit « en faux » (B. falcatum). Le condensé de ce que dirent différents auteurs au sujet de ces deux plantes permet d’établir, qu’en terme de propriétés, ils étaient astringents, vulnéraires, analgésiques, anti-inflammatoires, sudorifiques et fébrifuges. Cazin, de même que Botan, évoque ces deux plantes. Son constat est sans appel : « Les éloges prodigués au buplèvre sont réduits à bien peu de choses au creuset de l’expérience. Linné l’avait déjà jugée infidèle et superflue ». Un peu plus loin, il assomme le second buplèvre, B. falcatum : « Ses vertus sont tout aussi illusoires que celles du B. rotundifolium. » (1).
Pourtant, bien avant lui, il est question du caractère thérapeutique affirmé des buplèvres : l’odeur forte du feuillage en détourne le bétail et la racine est jugée « narcotique » pour les poissons. Face à une telle activité, il est difficile d’estimer les buplèvres sans action. Aujourd’hui, force est de reconnaître que le « creuset de l’expérience » a permis d’allouer au B. falcatum des propriétés propres à faire pâlir Cazin lui-même : anti-inflammatoire, antinévralgique, détoxifiant, antibactérien, anti-ulcéreux, inducteur d’apoptose. Ce que l’on appelle une plante « inactive »… (Nous verrons, qu’avec le buplèvre ligneux et son huile essentielle, il en va de même, partageant avec le buplèvre en faux bien des vertus médicinales intéressantes et précieuses.)

Comment ne pas reconnaître le buplèvre ligneux ? En France, c’est le seul représentant de la famille des Apiacées possédant un port arbustif. Il est plus convenable de le qualifier d’arbrisseau, atteignant facilement 2 à 2,5 m de hauteur au maximum. Il se distingue par deux autres caractéristiques morphologiques : ses feuilles et ses fleurs.
Dense, semper virens, dégageant une forte odeur aromatique au froissement, le feuillage du buplèvre ligneux se compose de feuilles alternes de 3 à 7 cm de longueur, aux faces supérieures brillantes et inférieures vert terne. Coriaces, lancéolées, à la nervure centrale bien prononcée, les feuilles du buplèvre ligneux s’apparentent assez à celles du laurier noble : eh oui, le feuillage des Apiacées est généralement denté, découpé, lobé ; ici, les limbes entiers du buplèvre séparent cette espèce de la plupart des autres figurants de cette famille botanique. De plus, alors que la très grande majorité des Apiacées possède des feuilles nettement pétiolées, les feuilles du buplèvre ligneux sont sessiles ou embrassantes : tout pour bien se faire remarquer. Des ombelles surmontent cette architecture végétale. 5 à 25 rayons assez courts exposent du mois de mai à celui de septembre des fleurs jaunes, mais surtout jaune verdâtre sans pétales. Pour seule possession, on leur voit porter cinq sépales rikiki. Cela n’empêche pas le buplèvre ligneux de former de doubles akènes « à cinq côtes ailées » de 7 ou 8 mm de longueur, semences rivalisant avec celles du fenouil ou du cumin sur les tables sardes.
Ce sont les sols calcaires qui abritent essentiellement le buplèvre ligneux, qu’il se situe en France (Provence, Aquitaine, Corse) ou ailleurs (Portugal, Espagne, Italie, etc.), tant qu’il trouve un terrain à sa mesure : garrigue, maquis, coteaux secs et arides, etc.

Le buplèvre ligneux en aromathérapie

Certains prétendent que de cette huile essentielle l’on parle peu parce qu’elle est rare (et donc chère par voie de conséquence). Depuis qu’en Provence (par exemple), les boulangers ne se servent (presque) plus de ses rameaux comme bois d’allumage des fours à pain, la population des buplèvres méridionaux a fortement augmenté, ce qui fait de cette plante une espèce commune et fréquente aujourd’hui. Or, comme le buplèvre n’est pas rare, son huile essentielle ne devrait pas afficher des tarifs prohibitifs. Eh bien… Hum… Pour avoir relevé les prix affichés sur une dizaine de sites internet qui vendent cette huile essentielle (sites français et suisses), on tourne, en moyenne, à une trentaine d’euros pour un flacon de 10 ml, ce qui est parfaitement aberrant !
Non, le buplèvre est peu connu parce qu’une foultitude de sites – qui s’octroient le droit de procéder au copier-coller – proposent à la lecture du visiteur des informations émaillées d’approximations souvent, d’inepties parfois. On comprend dès lors pourquoi et comment le buplèvre se cantonne à l’anonymat. Mais grâce aux informations qui vont maintenant suivre, j’espère qu’il ne se maintiendra pas trop longtemps dans cette posture.
Au buplèvre, l’on fait subir une distillation à la vapeur d’eau et à basse pression. Dans l’alambic, l’on entrepose différentes fractions végétales (semences, feuilles ou sommités fleuries) qui produisent chacune une huile essentielle spécifique. Nous nous attarderons uniquement sur la dernière des trois, produit transparent, clair, très fluide, à la composition biochimique fort variable selon la localisation géographique où pousse tel ou tel buplèvre ligneux. Ces quelques données permettent de bien mettre en évidence des chémotypes évidents :

Dans tous les cas, on remarque de fortes proportions de monoterpènes (de 56 à 85 %). Deux chémotypes se distinguent :

  • huile essentielle portugaise : CT pinènes
  • huiles essentielles italienne, sarde et corse : CT β-phellandrène

C’est sur l’huile essentielle provenant de Corse que nous avons jeter notre dévolu. Elle contient jusqu’à 87,50 % de monoterpènes et un peu de cétones (cryptone : 2 %).

Propriétés thérapeutiques

  • Anti-infectieuse : antifongique majeure, antivirale (on doit ces deux activités au β-phellandrène)
  • Expectorante, mucolytique, anti-asthmatique
  • Digestive, détoxifiante intestinale
  • Tonique, stimulante, positivante
  • Anti-inflammatoire, antirhumatismale
  • Antispasmodique
  • Diurétique
  • Emménagogue

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère respiratoire : toux, toux opiniâtre, gêne respiratoire, bronchite, pneumonie, asthme
  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : inappétence, indigestion, diarrhée, constipation, ulcère gastrique et/ou intestinal, infection des voies digestives
  • Troubles de la sphère gynécologique : aménorrhée, dysménorrhée, candidose vaginale
  • Troubles locomoteurs : crampe, courbature, élongation, contractures et spasmes musculaires, tétanie musculaire, hypertonie musculaire, foulure, entorse, tendinite, sciatique, arthrite, coxalgie, coup, séquelle de choc (pour bon nombre de ces raisons, l’huile essentielle de buplèvre ligneux peut s’employer pour l’échauffement ainsi qu’en traumatologie sportive)
  • Rétention urinaire
  • Fatigue physique et intellectuelle, insomnie, déprime
  • Maux de tête
  • Grippe, fièvre

Modes d’emploi

  • Diffusion atmosphérique.
  • Inhalation, olfaction.
  • Voie cutanée (massage, friction).
  • Voie orale (avec mesure).

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • L’huile essentielle de buplèvre ligneux contient quelques substances potentiellement allergisantes (limonène, pinènes, etc.). Assurez-vous que votre peau n’y est pas sensible avant toute application. Par ailleurs, elle est contre-indiquée en cas de grossesse et d’allaitement, chez l’enfant de moins de sept ans, enfin en cas d’insuffisance rénale (elle peut causer une inflammation rénale).
  • Autres espèces : buplèvre du mont Baldo (B. baldense), buplèvre de Toulon (B. ranunculoides), buplèvre rigide (B. rigidum), buplèvre en faux (B. falcatum), buplèvre étoilé (B. stellatum), etc.
    _______________
    1. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p.212.

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L’huile essentielle d’épicéa (Picea abies)

Synonymes : pesse, épinette de Norvège.

L’épicéa est un géant des forêts tempérées de l’hémisphère nord : 50 m de hauteur en moyenne, mais un spécimen isolé (et qui ne souffre pas de la présence intempestive de ses congénères) peut grimper dix mètres au-dessus dans certaines régions européennes.
Bien qu’il soit particulièrement équipé pour résister au froid (1), l’épicéa n’en apprécie pas moins le soleil, les sols acides surtout et parfois calcaires, ce qui lui facilite la vie à haute altitude : aujourd’hui, le fait d’avoir été massivement planté un peu partout en Europe nous fait oublier que l’épicéa est avant tout une essence montagnarde. Malgré ses atouts, il craint par-dessus tout ce que l’on appelle le chablis, c’est-à-dire les arbres tombés au sol, cassés ou déracinés, et l’ensemble des perturbations créées par la chute de ces arbres sur les arbres alentours. De même que l’on ne peut longuement titiller involontairement un arbre aux branches chargées de paquets de neige sans que l’un deux vous tombe sur le râble : c’est ce qu’apprend à ses dépens le personnage principal d’une nouvelle de Jack London intitulée Construire un feu (1902).

Bon an mal an, l’épicéa fait son chemin pendant généralement trois ou quatre siècles, bien que le record de longévité de cet arbre se situe autour du demi millénaire. Mais il y a bien pire comme danger que le chablis pour un épicéa : ses propres congénères ! En effet, l’épicéa est une espèce au sein de laquelle prévaut un phénomène de compétition intraspécifique : les plus frêles spécimens ne font pas le poids très longtemps face à l’ombre portée des dominants. Ils finissent par mourir, leur parure passant du vert au roux. L’on peut donc dire qu’en ce qui concerne l’épicéa, le plus faible n’a que peu de chances de survie et que son salut – loin de cette loi de la jungle sévissant au septentrion – serait de rester, si possible, à l’écart de ses grands frères, ce qui est arrivé à certains, pour leur malheur, hélas. Mais il faut dire qu’ils ont été grandement aidés par ce grand dadais d’homme qui pense toujours bien faire mais qui, assez souvent, ne fait pas autre chose que semer la zizanie quand ça n’est pas tout bonnement la m*rde. Depuis quelques années, je vois passer des informations qui relatent des actions soutenues par une bonne volonté évidente mais menées en dépit du bon sens : je veux parler des bombes à graines et du reboisement à la sauvage. Premier constat : on ne peut pas introduire volontairement ou non une espèce végétale quelle qu’elle soit dans un lieu donné sans courir, tôt ou tard, à la catastrophe. C’est pourquoi les bombes à graines, c’est la plupart du temps idiot, car elles contiennent des semences qu’on fait atterrir dans des lieux où elles n’ont rien à y faire. C’est un truc de fluffy bunny en somme. De même, d’aucuns s’imaginent que planter un arbre est à la portée du premier venu. Que nenni mon brave. C’est affaire de spécialiste. Il faut tout d’abord une solide connaissance du terrain sur lequel on veut réintroduire une espèce ou seulement la multiplier, une question, qu’à l’évidence, l’on ne s’est pas posée à propos de l’épicéa. Comme beaucoup d’autres espèces d’arbres, l’épicéa est très sensible à la symbiose mycorhizienne. Chaque épicéa, s’il peut tuer l’un de son clan que des dispositions fragiles vouent à une mort certaine, ne peut, lui, vivre, sans le champignon souterrain avec lequel ses racines entrent en relation d’échange mutuel : la première tentative d’implantation de l’épicéa en Australie tourna au désastre car il manquait au sol australien le champignon nécessaire à l’épicéa. C’est là qu’on peut dire que l’expression de « terre natale » prend tout son sens : ces épicéas ne purent que dépérir. Bien qu’enracinés, ils demeurèrent déracinés et moururent effectivement d’un mal du pays, ce vague à l’âme qui peut assombrir jusqu’aux plus puissants colosses de la Nature. Ce sont là des données fort intéressantes qui permettent de mieux cerner la personnalité de cet arbre, ce géant au cœur tendre quand les circonstances l’y obligent, sinon il demeure fier et altier : j’en veux pour preuve que, originellement, l’arbre de Noël, ça n’est pas le sapin mais l’épicéa, ce qui est une chose assez étonnante, car nous avons dit que le sapin est le plus frileux des deux, il résiste donc mieux à l’intérieur d’une maison durant la période des fêtes, perdant plus lentement ses aiguilles que l’épicéa. Je vous renvoie à l’occasion à deux articles déjà présents sur le blog depuis quelques années : celui sur le sapin en général et cet autre sur le rôle symbolique de l’arbre de lumière à l’approche du solstice d’hiver.

Arbre festif, l’épicéa est aussi une essence liée d’une manière bien particulière au monde des arts : il est utilisé en lutherie dans la fabrication de la table d’harmonie des violons. Pour cela, on ne s’y prend pas au hasard. Les épicéas faisant l’objet d’un tel traitement sont issus d’une pousse lente à assez haute altitude (environ 1000 m). Souvent, le luthier est présent lors de l’abattage durant lequel on tient compte des phases de la Lune (le volume d’un tronc d’arbre, et donc sa densité, changent selon les phases lunaires, mais également en fonction de l’activité solaire…), et du signe zodiacal dans lequel pérégrine l’astre lunaire au moment précis où l’arbre s’abat, ce qui doit occasionner une autre musique que celle d’un stradivarius, vu que le colosse de 50 m de hauteur possède, au grand maximum, un tronc d’un diamètre de 150 cm à la base : le « timber » du lumberjack prend ici toute son importance : c’est un jeu de mikado puissance 10000 qui s’abat tout autour, çà et là à grand fracas, l’écorce volant en tout sens sous la violence du choc, une écorce que l’épicéa possède lisse et brune dans son jeune âge, puis qui s’écaille, se ride et se fendille une fois que l’arbre repose sur quelques siècles.
L’altitude, encore elle, influe sur la conformation des rameaux : c’est grâce à elle qu’on peut reconnaître un épicéa de basse altitude (les rameaux sont longs et pendants, dit « en draperie » ; cf. image ci-dessus), alors qu’en plus haute altitude, ces mêmes rameaux, plus rigides, ne font pas dans la dentelle et sont de fait beaucoup plus courts. Dans un cas comme dans l’autre, ils portent de brèves aiguilles (1 à 2 cm), vertes et foncées sous toutes leurs faces, ainsi que des chatons dont on distingue ceux qui sont mâles (de couleur rouge puis jaunâtre) des femelles (de couleur rouge carminé ; cf. image ci-dessous). Plus tard, des cônes pendants de 10 à 15 cm de longueur apparaissent. Dès qu’ils parviennent à maturité, ils tombent à terre, bombes à graines naturelles, restants entiers, composés de solides écailles losangiques qui abritent des semences dont se régalent les écureuils.

L’épicéa en aromathérapie

L’épicéa, du latin Picea, ne dira peut-être rien aux personnes qui s’intéressent un tant soit peu à l’univers des huiles essentielles, bien qu’en France, l’on connaisse assez bien, depuis quelques décennies, l’un de ces Picea que l’on dit mariana, autrement dit l’épinette noire qui est, effectivement, une espèce d’épicéa, de même que l’épicéa commun, c’est-à-dire notre Picea abies, est parfois désigné par le surnom d’épinette de Norvège. Outre que ces deux espèces partagent bien des points communs d’un point de vue de la botanique, l’on peut en dire autant concernant l’aspect thérapeutique. De même que pour l’épinette noire (et la blanche, la bleue, la rouge…), ici on distille les aiguilles de l’épicéa par l’intermédiaire d’une distillation à la vapeur d’eau et à basse pression, laquelle permet d’obtenir un liquide léger, très fluide, presque incolore, où dominent essentiellement des molécules appartenant à la famille des monoterpènes : alpha-pinène, bêta-pinène, delta-3-carène, limonène, camphène. On y trouve également un ester que l’on croise dans la plupart des résineux, l’acétate de bornyle.

Propriétés thérapeutiques

  • Anti-infectieuse : antibactérienne, antifongique, antiseptique atmosphérique
  • Immunostimulante
  • Tonique respiratoire, expectorante, mucolytique, balsamique
  • Tonique lymphatique
  • Antispasmodique, sédative, relaxante, inductrice du sommeil
  • Anti-inflammatoire
  • Répulsive insecte

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère respiratoire : toux, bronchite, rhume, asthme
  • Troubles circulatoires : rétention d’eau
  • Troubles locomoteurs : muscles enflammés et/ou douloureux, arthrite, articulations (genoux, hanche, épaules) enflammées et/ou douloureuses
  • Troubles du système nerveux : difficultés d’endormissement, agitation, nervosité, stress
  • Piqûres d’insectes (volants surtout)
  • Suite de convalescence, fatigue après maladie infectieuse, épuisement, asthénie physique et intellectuelle
  • Pour méditer (en fait, on peut méditer avec toutes les huiles essentielles…)

Modes d’emploi

  • Diffusion atmosphérique.
  • Inhalation, olfaction.
  • Usage externe (bain, massage, friction).
  • Voie orale mesurée.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • En ce qui concerne les deux premiers points, on se référera à ce que nous avons naguère énoncé à propos de l’huile essentielle d’épinette noire.
  • Il existe un élixir floral à base d’épicéa qui est destiné aux personnes qui présentent un tempérament rigoureux et austère, qui n’acceptent ni compromis ni remise en cause. Pour qui (re)cherche souplesse.
  • Autres espèces : l’épinette blanche (P. glauca), l’épinette bleue (P. pungens), l’épinette rouge (P. rubens), etc.
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    1. Jusqu’à – 40° C, contrairement au sapin, bien plus frileux et fragile. Cette capacité permet la présence de l’épicéa aux abords du cercle polaire.

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Le thuya (Thuja occidentalis)

Synonymes : thuya du Canada, thuya de Virginie, cèdre blanc, balai, arbre de vie.

Dans l’Odyssée, Homère place Ulysse aux prises avec Calypso qui souhaite coûte que coûte le tenir captif dans ses filets. On se rappelle comment le héros homérique finira par s’échapper de cette emprise avant de se diriger à la rencontre de maints autres périls. C’est dans ce même repère qu’Hermès vient trouver Ulysse, « chez elle, auprès de son foyer où flambait un grand feu. On sentait du plus loin le cèdre pétillant et le thuya, dont les fumées embaumaient l’île » (1). Victor Bérard, le traducteur d’Homère, plaçait, rappelons-le nous, l’antre de Calypso aux environs de cette petite pointe marocaine qui fait face à l’Espagne, étroite langue de mer qui sépare les terres par les colonnes d’Hercule, alias le détroit de Gibraltar. Le cèdre qu’évoque cet extrait, cela pourrait bien être le cèdre de l’Atlas (Cedrus atlantica), du nom de ce massif montagneux du Maghreb, s’étendant de l’Ouest à l’Est, du Maroc à la Tunisie. Quant à ce thuya… Précisons tout d’abord que ce mot tire son origine du grec. Durant l’Antiquité, on nommait thyia, thya ou thyon un arbre nord-africain au bois parfumé (du grec thyêeis, « odorant »). Peut-être bien qu’il s’agit du même dont parle Apulée dans L’âne d’or. Par trois fois, l’on croise le mot thuya dans le texte. Aujourd’hui, en Afrique du Nord, l’on connaît, au même titre que le cèdre de l’Atlas, un autre conifère que l’on nomme cyprès de l’Atlas ou, plus intéressant encore, thuya de Berbérie (Tetraclinis articulata). C’est séduisant dans le sens où Apulée est originaire de Madaure, une ville située non loin de la frontière qui sépare l’Algérie et la Tunisie : autant dire qu’à Madaure on est en plein Atlas. Ce Romain d’origine berbère qu’était Apulée, homme à la vaste érudition, connaissait-il ce thuya berbère ? Difficile à dire. Si jamais c’est le cas, il associe cet arbre par deux fois à l’ivoire (livres 2 et 5), avec lequel il compose, comme matériau de construction, du mobilier (table, caisson de plafond), et, plus loin (livre 11), une coque de navire à lui tout seul.

Celui qui parque dans l’anonymat le moindre pavillon de banlieue, fut, de même que le laurier-cerise à qui il dispute parfois le titre de meilleur camouflage péri-urbain, un arbre en provenance d’ailleurs : l’adjectif occidentalis nous donne un gros indice : ce thuya (contrairement à l’orientalis) est originaire de cette zone qui, pour nous, représente ce lieu lointain, cet ouest où le soleil, après déclin, se couche, avant d’aller illuminer d’autres cieux, nous forçant à reposer nos yeux émerveillés devant tant de beauté accumulée.
Il y a cinq siècles, alors que les vagues atlantiques poussèrent l’homme aventureux cherchant à se mesurer à l’élément liquide peuplé d’inquiétantes créatures, cet homme, à la recherche des merveilleuses Indes, rencontra ce que l’on appelle aujourd’hui les Amériques. Le navigateur français Jacques Cartier (1491-1557) fit la rencontre d’un thuya lors de son deuxième voyage (1535-1536). Bernard Assiniwi, l’auteur de La médecine des Indiens d’Amérique, en témoigne : « Le cèdre blanc [nda : aka le thuya occidental] est le véritable Annedda des Hurons de la rivière Saint-Charles, près de Québec, et l’arbre avec lequel Domagaya [nda : un des fils du chef iroquois Donnacona] soigna l’équipage de Jacques Cartier » (2). Les hommes de Cartier souffraient effectivement de scorbut, chose qui fut réparée grâce au thuya antiscorbutique que d’autres tribus amérindiennes mettaient à profit dans bien des affections (fièvre, toux, maux de tête, douleurs rhumatismales), soit pour des raisons assez identiques à celles qui firent qu’on employa cet arbre en Europe occidentale, où Samuel Hahnemann s’en empara et le vulgarisa comme remède, le disant capable de provoquer plus de 300 symptômes : ce qui lui fit remarquer que cet arbre pouvait trouver une utilité « dans le traitement de quelques maladies graves contre lesquelles on n’a pas encore trouvé de remède ». Au-delà d’un strict usage homéopathique, le thuya fit ses armes en thérapeutique traditionnelle, reconnu, tant en Allemagne, en Grande-Bretagne qu’en Pologne, comme un excellent remède des affections respiratoires (bronchite), rhumatismales (rhumatismes chroniques) et goutteuses. Il s’illustra aussi comme diurétique et sudorifique, et on le disait particulièrement actif sur les cancers génitaux d’origine vénériennes.

Conifère de taille modeste (10 à 15 m) et de stature pyramidale, le thuya occidental est une essence bien connue comme arbre d’ornement. Il est, tout comme le laurier-cerise, aujourd’hui considéré comme un arbre indigène : c’est du moins ce que prétendait Cazin il y a environ un siècle et demi, même s’il est vrai – et cela s’applique aussi à l’épinette bleue – que le cantonnement de ces espèces à des buts strictement ornementaux ne nous les fait pas imaginer en pleine nature à côté d’essences autochtones comme le sont le chêne et le hêtre par exemple.
Originaire du sud-est canadien, le thuya est naturellement très résistant au froid ainsi qu’à l’humidité : les terrains situés en bordure de cours d’eau, les lieux frais et ombragés, voire même marécageux, ne l’effraient pas, ayant tout au contraire pour habitude de s’y complaire.
Arbre – faut-il le préciser ? – semper virens, le thuya occidental est assez proche des cyprès, étant inclus dans la famille botanique s’inspirant du nom de ces derniers, les Cupressacées. La parenté s’explique par des feuilles qui sont formées d’écailles aplaties imbriquées les unes dans les autres, et dont la couleur vert blond (qui tend à jaunir durant l’hiver) affuble ce thuya d’une parure qui lui donne l’allure d’un arbre artificiel. Les rameaux aplatis, disposés de façon étalée, presque à angle droit par rapport au tronc, renforcent cette ressemblance avec un faux arbre articulé de Noël. Mais, contrairement à celui-ci, feuillage vert bouteille engainant des tiges métalliques, le thuya ne sent pas le plastique, son feuillage dispersant une agréable odeur balsamique, au contraire de son bois dont le parfum n’est pas des plus avenants : mais on dit que c’est de cela que ce conifère tire son caractère imputrescible, comme, du reste, la plupart des autres thuyas ou arbres qui lui sont apparentés : par exemple, en Chine, le thuya dit « orientalis » était vu comme un des symboles de l’immortalité. C’est pourquoi sa résine et ses graines étaient absorbées par les « Immortels », parce que, comme le souligne Serge Hernicot, le thuya procure une « sensation de fraîcheur et de légèreté » (3). Même chose pour le thuya géant de Californie (West red cedarThuja plicata) dont on explique l’immortelle longévité par le fait que « lorsque cet arbre est isolé, ses branches basses se marcottent » (4), pérennisant ainsi l’arbre-mère auquel on attribue, comme de juste, le surnom d’arbre de vie : aux États-Unis, il faut demander de l’huile essentielle d’arbre de vie (arbor vitae) pour être bien servi. Cependant, malgré cette réputation d’invincibilité, il est arrivé au thuya une fâcheuse mésaventure : Jean-Marie Pelt explique dans un de ses ouvrages comment une haie de ces arbres plantée par son père fut complètement décimée par un autre hôte, lui aussi venu d’ailleurs : la renouée du Japon. Face à l’agressivité de cette dernière (et sans doute par toxicité allélopathique), les thuyas finirent par « vieillir prématurément » avant de dépérir.
La floraison discrète du thuya occidental se déroule en mai ; sa fructification laisse place à de petits fruits lisses, verts puis bruns, oblongs, ne dépassant pas les 2 cm de longueur. Ils se distinguent par là des galbules ligneuses de la plupart des cyprès.

Le thuya en phyto-aromathérapie

Contrairement aux feuilles de Thuja orientalis, celles du Thuja occidentalis présentent chacune « une vésicule de résine liquide sur le dos », explique Cazin (5). Ce sont ces glandes à essence qui se déchirent lors de l’hydrodistillation des ramules fraîches de thuya, permettant d’obtenir « une sorte d’essence de térébenthine transparente, légère, de couleur jaune [nda : parfois jaune verdâtre, un peu à l’image du feuillage de ce conifère], couleur qui se perd par une seconde distillation ; elle offre une odeur forte, qui se rapproche de celle de la tanaisie ; sa saveur est un peu camphrée, légèrement âcre » (6) et légèrement amère. La distillation à la vapeur d’eau permet généralement d’offrir 0,4 à 1 % de cette huile essentielle au frais parfum, pétillant pourrait-on dire, qui ne peut cependant pas complètement dissimuler une solidité en arrière-plan, de même que la prime fraîcheur d’une huile essentielle de sauge officinale s’estompe assez vite devant la densité massive d’une molécule aromatique que sauge officinale et Thuja occidentalis ont en commun : la thuyone (parfois orthographiée « thujone » : il s’agit là de sa dénomination anglaise). Voici qui nous mène à établir un tableau de données concernant la composition biochimique de l’huile essentielle de thuya occidental :

  • Cétones : 70 % (dont cis-thuyone 45 % ; trans-thuyone 9 % ; camphre 2 % ; fenchone 14 %)
  • Monoterpènes : 15 %
  • Esters : 5 %

Au-delà, les feuilles de ce thuya partagent avec celles du pin sylvestre un principe amer du nom de pinipicrine. On y trouve aussi de la cire, du mucilage, du tanin et des flavonoïdes.
En thérapeutique traditionnelle, on a surtout utilisé les feuilles et les rameaux, plus rarement l’écorce et le bois de ce thuya.

Propriétés thérapeutiques

L’on a dit du Thuja occidentalis qu’il était un polychreste végétal. La preuve :

  • Antalgique, décontractant musculaire, antirhumatismal, anti-inflammatoire
  • Diurétique léger, sédatif urinaire
  • Expectorant
  • Sudorifique, fébrifuge
  • Antiscorbutique
  • Antiviral
  • Astringent, émollient
  • Vermifuge
  • Emménagogue, antisyphilitique

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère vésico-rénale : cystite, incontinence urinaire, énurésie, hypertrophie de la prostate, prostatite, congestion et névralgie pelviennes
  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : constipation, parasites intestinaux
  • Troubles de la sphère respiratoire : toux, bronchite aiguë, catarrhe pulmonaire, ozène
  • Troubles locomoteurs : rhumatismes, algies musculaires et articulaires, névralgie, douleur vertébrale
  • Troubles de la sphère gynécologique : métrite, leucorrhée, vaginisme
  • Troubles de la sphère génitale (masculine comme féminine) : « prophylaxie des maladies vénériennes » : « Le thuya entre dans la composition du savon prophylactique de Pfeiffer qu’on utilise en lotion sur les parties génitales aussitôt après un rapport douteux » (7), blennorragie, blennorrhée, balanite, condylome, condylome rebelle (= verrue génitale)
  • Affections cutanées : angiome, verrue, végétations, œil de perdrix, psoriasis, ulcère, scrofulose
  • Affections oculaires : conjonctivite, iritis
  • Affections cancéreuses : papillome, polype, néoplasme, épithélioma

Note : à cela, ajoutons certains grains de beauté par trop proéminents ainsi que les hémorroïdes, et l’on comprendra que, dans l’ensemble, le thuya est une espèce de rabot qui cherche à araser tout ce qui dépasse, ou presque, en particulier lorsque ces excroissances sont d’origine vénérienne : le thuya était employé dans « le traitement des excroissances […] rebelles, même de celles qui avaient résisté à l’action du mercure, des cautérisations et de l’excision […] : les excroissances […], après peu de jours, pâlissent, diminuent de volume et se flétrissent d’une manière remarquable » (8).

Modes d’emploi

  • Décoction de feuilles fraîches (voire, mais c’est plus rare, décoction d’écorce des jeunes ramules).
  • Extrait hydro-alcoolique.
  • Teinture-mère homéopathique.
  • Macération vineuse des feuilles fraîches.
  • Macération acétique des feuilles fraîches.
  • Huile essentielle : inhalation, olfaction, usage externe ; dans tous les autres cas, cette huile essentielle relève strictement des recommandations d’un médecin aromathérapeute.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Récolte : en vue d’un usage phytothérapeutique, les feuilles du thuya occidental se cueillent à la belle saison, c’est-à-dire durant tout l’été.
  • Toxicité : pour avoir fait intervenir plus haut la sauge officinale sous sa forme d’huile essentielle afin de la comparer à celle de ce thuya, pas de doute, du côté de l’huile essentielle de Thuja occidentalis : c’est, si je puis m’exprimer ainsi, du « lourd », dont on ne s’encombrera pas avec les enfants (jeunes à très jeunes), la femme enceinte (huile essentielle potentiellement abortive) ou celle qui allaite ; de plus, précisons qu’elle est neurotoxique, convulsivante, capable de provoquer des crises d’épilepsie. Par le JO n° 182 du 8 août 2007, cette huile essentielle a été placée sous le monopole pharmaceutique, de même que les huiles essentielles de deux autres thuyas : le cèdre de Corée (T. koraenensis nakai) et le thuya géant de Californie (T. plicata). Outre les phénomènes convulsifs, la toxicité par le biais de l’huile essentielle de Thuja occidentalis s’exprime par des atteintes vésico-rénales (néphrite, albuminurie, anurie) et gastro-intestinales (douleurs abdominales, irritations gastriques, vomissement, diarrhée, gastro-entérite), avant de parvenir, éventuellement, à un état comateux parfois suivi du décès.
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    1. Homère, Odyssée, p. 108.
    2. Bernard Assiniwi, La médecine des Indiens d’Amérique, p. 263.
    3. Serge Hernicot, Les huiles essentielles énergétiques, p. 56.
    4. Francis Hallé, Plaidoyer pour l’arbre, p. 47.
    5. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p. 951.
    6. Ibidem.
    7. Jean Valnet, L’aromathérapie, p. 353.
    8. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, pp. 951-952.

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La criste marine (Crithmum maritimum)

Synonymes : crithme maritime, casse-pierre, perce-pierre, herbe de saint Pierre (en anglais : rock samphire, samphire étant une corruption de « saint Pierre », orthographié sampière, avant de devenir ce qu’il est), fenouil marin (meerfendel en allemand).

Parlons aujourd’hui de la criste marine que j’ai vu récemment écrite de la manière suivante : christe marine. On n’arrête pas le « progrès » et l’on est en droit de se demander d’où peut bien sortir ce « h ». Peut-être s’agit-il là d’une tentative, plus désespérante que désespérée, de relier cette plante honorable au messie des chrétiens, comme on a déjà voulu le faire, peu judicieusement il faut bien le remarquer, avec cette soi-disant « rose marine » qu’on a vu dans le latin rosmarinus désignant le romarin. Non seulement l’on aurait une rose marine faisant, bien évidemment, allusion à la Vierge Marie, mais, de plus, elle trouverait un compagnon en l’image de cette espèce de fenouil de bord de mer qui s’apparenterait au Christ. Je vous prie de bien vouloir m’excuser, mais ce genre d’interprétations me donne la nausée. Non, un peu de sérieux voulez-vous. Criste, qui découle du latin crithmum, est issu du grec krithmon, un mot plus ancien que le Christ lui-même et évoquant bien davantage Déméter (par exemple) que le fils du dieu des chrétiens. Oui, Déméter, puisque krithmon nous renvoie à une céréale qui est étroitement liée à la déesse : il s’agit de l’orge. La criste doit donc son nom du fait que sa semence rappelle, par sa forme, celle d’un grain d’orge. Puisque nous voilà plongés dans ces temps antiques, vérifions, avec Dioscoride, la véracité de ces dires : « La criste marine, que les Grecs appellent krithmon, ou kritamon, est une herbe rameuse, pleine tout autour de feuilles, qui croît à la hauteur d’une coudée presque. Elle naît près de la mer et dans les lieux pierreux (1), avec beaucoup de feuilles, salées au goût, grasses, blanchâtres, comme celles du pourpier, bien qu’elles soient plus larges et plus longues. Elle produit les fleurs blanches. La graine est comme celle du romarin, tendre, odoriférante et ronde. Elle se rompt quand elle est sèche, et a, par le dedans, un noyaux semblable au grain de blé. Les racines, qui sont tantôt trois tantôt quatre, sont grosses d’un doigt et rendent, à l’odorat, une plaisante et agréable odeur. La décoction de la racine, des feuilles et de la graine, faite dans du vin puis bue, vaut pour les difficultés d’uriner, à la jaunisse et pour provoquer le flux menstruel. L’on mange la criste marine, crue ou cuite, comme les autres herbes du jardin, et outre cela, l’on la mange en saumure » (2).

Cet article dans l’article est, ma foi, fort utile, donnant un bel aperçu de la criste marine durant l’Antiquité. Et c’est tant mieux, parce qu’une très longue éclipse attend la criste marine ; est-ce que l’invisible enfer des eaux était redouté à ce point qu’on ne veuille plus s’approcher du rivage où se tient la criste ? Quelle panique « poséidoniaque » s’est-elle emparée des hommes pour qu’on n’entende plus parler de la criste durant des siècles ? J’ignore s’il s’agit de crainte ou de tout autre chose, mais il est vrai que la criste fut parfois emportée loin de la « marine » : en effet, elle a été plantée dans les jardins, expliquent les commentateurs de la Materia medica de 1559 (fac-similé, je vous rassure) que je possède, et dans laquelle Dioscoride apporte, au Livre IV, chapitre 181, la description de cette plante éloignée de son biotope naturel. L’on peut déduire que cela a substantiellement transformé le profil biochimique de la plante, jusqu’à son nom même puis Dioscoride l’appelle empetron. Mais, nous-mêmes, ne nous empêtrons pas dans ce dédale. Du reste, le verbe empêtrer, malgré sa forme, n’a pas de rapport avec la pierre, pétra en grec ancien. Empetron explique simplement que la criste est « une plante des rochers et sables marins, explique Fournier, spécialement des crêtes qui séparent le côté marin du côté terrestre » (3). Une plante des lignes de crête, que l’on surnomme parfois crête marine, bien que son nom commun de criste marine n’ait aucun rapport avec cela. Non, c’est du détail du même acabit que celui qui nous a fait ouvrir cet article. Ce ne sont pas ces quelques bricoles – fort douteuses au demeurant – qui peuvent nous faire oublier (ou nous empêcher) de prendre en compte le beau message que voici : de même que Janus, la criste porte son attention autant devant que derrière elle (à condition qu’une plante ait un devant et un derrière…) ; cette attitude, cette posture rappellent celles de la sentinelle. Adaptée par nécessité à son milieu, la criste se couche presque sur les dunes sableuses afin d’offrir le moins de résistance possible aux éléments déferlants du grand large. Ses parties aériennes sont secondées par de puissantes racines qui peuvent paraître démesurées dans leur longueur (4 à 5 mètres), lorsqu’on considère la modeste hauteur de cette plante. C’est qu’il faut bien s’accrocher lorsqu’on est, comme elle, battu par le vent du large, ce ne sont pas quelques radicelles qui permettraient de contrer ses assauts. Même les fleurs semblent accompagner cet élan protectionniste : elles n’exposent pas complètement leurs pétales qui, vues les conditions du bord de mer, ne pourraient ressembler à une fine dentelle que le souffle des divinités océaniques réduirait à néant… Aussi, protéger ce qui formera semence de la houle et de la morsure des embruns aux cristaux acérés justifie-t-il cette forteresse qu’est la criste marine.

Ligne de crête, ligne d’horizon, ligne de partage des eaux, aussi. Quand on considère l’action de la criste, aqueuse et marine, sur les liquides organiques, l’on comprend mieux qu’elle permet d’établir un équilibre plus stable entre deux éléments. Dans le Dictionnaire de Trévoux (XVIII ème siècle), l’on trouve ces quelques mots au sujet de la criste marine : cette plante « est bonne pour l’estomac et pour exciter l’appétit, elle fait aussi uriner et ouvre les obstructions ». Autrement dit, elle dégage les voies naturelles de ce qui les encombre. Elle qui adore la caillasse, infiltrant ses racines en peu partout, l’on peut dire que ce que le spéléologue appelle goulet d’étranglement est son affaire. Ou goulet d’angoisse, lorsque la panique, encore elle, s’empare de l’homme bloqué sous la terre, à la suite de Norbert Casteret. La criste dégage l’angoisse logée là, peut-être même se sent-on pousser des ailes avec elle, que la matière environnante a moins de prise, que de terrestre l’on devient davantage aérien, ce qui délivre l’individu de ses chaînes anxieuses. Vous qui me lisez et qui, peut-être, en connaissez bon bout au sujet des huiles essentielles, il y en a sans doute une – grandiose et majeure – qui vous vient à l’esprit sur la question de son aptitude à chasser les angoisses, non ? Je pense, moi, à la lavande, non seulement par béate simplicité, mais parce qu’elle va me permettre de rendre la suite de mon propos bien plus claire. Cette lavande, celle qu’on dit fine, parce que le mot latin qui la qualifie et la distingue de la spica et de la stoechas, c’est-à-dire angustifolia, fait très justement référence à cette étroitesse : angustifolia = « à feuilles étroites ». S’il ne fait pas de doute qu’ici folia veut dire feuille, qu’en est-il d’angusti– ? Eh bien, ce mot latin est issu d’angustia, qui, au sens propre, concerne un resserrement – le goulet d’étranglement, le défilé rocheux dans lequel on peut craindre quelque attaque surprise, difficultés que l’on appelle plus communément… angoisse. Quand on est une lavande, « angustifolia » est bien mérité, surtout si la lavande en question est anxiolytique, sédative du système nerveux et que sais-je encore ? Eh bien, la criste marine est de la même trempe, bien qu’elle agisse fort diversement. Peut-être bien que certains types d’angoisse relèvent davantage de la criste ou de la lavande et inversement. C’est pourquoi, la Nature, dans son infinie bonté, a placé des principes permettant de lutter contre l’angoisse de l’homme dans des plantes différentes les unes des autres, afin que, nous autres hommes qui sommes également fort différents, puissions, chacun, y trouver bon compte. Ce qui implique que nous partions, chacun, à la recherche de ce qui nous est unique. C’est aussi comprendre que la solution propre à mon prochain ne m’est pas nécessairement transposable…

Nous n’en avons pas terminé. Il est encore une chose éminemment remarquable. La voici : peut-être même que la criste marine favorise la lutte contre l’impression d’être englué, embourbé, emmazouté même ! La criste a beau apprécier les bordures de la mer Noire, elle répugne aux marées du même nom, quand cette « huile de pierre » envahit l’eau un peu trop fréquemment, la couvre de ses reflets miroitants, comme cela fut le cas lors du tristement célèbre événement de mars 1978 où un super tanker, l’Amoco Cadiz, fit déferler son brut en direction des côtes bretonnes. La criste marine n’est-elle pas, elle-même, une huile issue des pierres, « une huile essentielle qui a l’odeur du pétrole et qui a la plus grande analogie avec lui », expliquait Cazin en des années où ni Erika ni Exxon Valdez ne venaient souiller, de leurs déjections, les côtes des mers du monde entier…

Que la criste soit vivace est, pour elle, une obligation. Elle ne pourrait être, à l’instar de son gracile et (plus) fragile cousin le fenouil, une espèce bisannuelle, comme c’est si fréquent chez les Apiacées, ce qui ne la rend pas moins abondante le long des côtes atlantiques et méditerranéennes, où elle enfonce ses racines dans des sols formés de rochers, de galets, de dunes sableuses à gros grains, sur des falaises à proximité de l’immensité liquide. « La capacité de cette plante à s’installer dans les fissures des falaises lui a valu d’autres appellations telles que  »perce-pierre » » (4). Tant que personne n’y voit une quelconque allusion aux propriétés lithontriptiques de la plante, tout va bien. D’autant que la criste marine n’a aucunement les moyens de briser les lithiases.

Image inversée des racines, les tiges de la criste marine favorisent le développement à plat là où les lames rugissantes leur couperaient la tête si jamais l’audace les poussait à grimper droit vers le soleil. Le plus souvent ligneuses à la base pour assurer une meilleure attache au sol, les tiges de la criste sont intégralement glabres. Cela serait sans doute d’aucune importance, si les feuilles ne l’étaient pas également : autant dire que la Nature les a rasées de près, ce qui me semble être une forme de protection face au vent, une plante glabre ayant moins de chance de voir s’empêtrer (!) dans ses feuilles des déchets transportés par le vent qu’une plante poilue. Les feuilles de la criste, bleu glauque – céladon pourrait-on dire vue la proximité de la mer –, d’aspect charnu, ce qui leur donne un faux air de succulente, sont composées de lanières de section triangulaire. Les ombelles florales sont généralement assez petites, 3 à 6 cm de diamètre tout au plus, au nombre de rayons variable (8 à 30 environ). Les fleurs jaunâtres/verdâtres/blanchâtres sont, comme nous l’avons dit plus haut, peu développées, et se transforment, à la fin de l’été, en petits fruits globuleux, glabres eux aussi, profondément sillonnés. Une touche de couleur lie-de-vin, bien que parfois présente sur les fleurs, teinte bien davantage les fruits en cours de maturation tels de gros nez avinés. L’ivresse du large, sans doute…

La criste marine en phyto-aromathérapie

A cette jolie apiacée atypique, l’on accordait autrefois davantage d’importance qu’aujourd’hui. On usait de cette plante de la racine jusqu’aux parties aériennes. Maintenant, on se contente plus sobrement de ces dernières et/ou des seules semences. La criste marine se distingue surtout par sa grande richesse en éléments minéraux (iode, sodium, potassium, brome) et vitaminiques (vitamine C surtout). Outre l’acide acétique et la pectine qu’on trouve dans ses tissus, la criste est intéressante de par l’essence aromatique que la distillation extrait par la vapeur d’eau, formant une huile essentielle tout à fait particulière dont la composition est très variable selon que la plante considérée pousse en Bretagne ou au Portugal par exemple (5). Nous pouvons néanmoins affirmer la présence de nombreux monoterpènes (sabinène, gamma-terpinène, bêta-phellandrène, etc.) au sein de cette huile essentielle, des phénols méthyl-éthers (comme le thymol méthyl-éther 6), des éthers-oxydes (apiole, dillapiole), enfin, chose commune à toutes les Apiacées, des coumarines.

Propriétés thérapeutiques

  • Diurétique, dépurative, draineuse lymphatique
  • Apéritive, digestive, carminative, vermifuge
  • Antiscorbutique
  • Stimulante, tonique, reconstituante, reminéralisante
  • Anti-infectieuse : antibactérienne, antivirale
  • Expectorante

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : diarrhée, flatulence, parasites intestinaux
  • Troubles de la sphère vésico-rénale : hydropisie, goutte
  • Rétentions liquidiennes : engorgement des viscères abdominaux, cellulite, obésité
  • Asthénie, lymphatisme
  • Scorbut

Modes d’emploi

  • Infusion, voire décoction des parties aériennes (cela a l’inconvénient de supprimer une grande partie des vitamines…).
  • Suc frais des feuilles.
  • Cataplasme de feuilles fraîches écrasées (sur le ventre en cas d’affections vermineuses).
  • Huile essentielle en interne et en externe (à diluer dans l’un ou l’autre cas). En diffusion atmosphérique, ainsi qu’en olfaction.
  • En nature, préalablement macérée avec du vinaigre, du jus de citron ou un peu d’eau salée.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Récolte : elle est possible dès le début de l’été ; cependant mentionnons que certains distillateurs sont actuellement en plein travail de cueillette de la criste marine.
  • Aliment : en bordure de mer, la criste marine représente un agréable légume sauvage, à l’instar de la salicorne, que l’on peut déguster cuite, fraîche en salade (ou salade composée), en condiment (les feuilles peuvent se confire au vinaigre comme les cornichons). Par ailleurs, ici ou là sur Internet, certains sites proposent des recettes plus élaborées que les quelques suggestions apportées ici.
  • Précautions : les femmes enceintes, allaitantes, ainsi que les très jeunes enfants se garderont de faire un usage de l’huile essentielle de criste marine.
  • Attention : huile essentielle photosensibilisante (tant par voie interne qu’externe).
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    1. Ou, peut-être, de krêthmon, comme l’avance Gabriel Garnier, ce mot faisant référence à « un lieu escarpé, tel que les rochers du bord de mer », Laurence Coiffard, Revue d’histoire de la pharmacie n° 290, p. 314.
    2. Dioscoride, Materia medica, Livre II, chapitre 122.
    3. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, pp. 319-320.
    4. Jean David, Les plantes du bord de mer, p. 35.
    5. Ceci explique très certainement les avis fort variés concernant l’odeur et la saveur de la criste marine, plante à odeur forte et agréable qui évoque le citron et la carotte à certains. Quant aux feuilles, elles sont emplies d’un suc aromatique abondant, à la fois sucré et salé pour les uns, seulement amer et salé pour les autres.
    6. D’après Michel Faucon, les phénols méthyl-éthers possèdent des propriétés identiques aux esters, mais davantage marqués par leur aspect plus « psychique », impliqués qu’ils sont au niveau du cerveau droit.

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L’huile essentielle de pin sylvestre (Pinus sylvestris)

Synonymes : pin sauvage, pin commun, pin d’Auvergne, pin des Vosges, pin de Hagueneau, pin de Genève, pin de Russie, pin d’Écosse (= scots pine en anglais), pinéastre, pinastre.

Le pin sylvestre est un arbre de taille et de forme variables en fonction du climat et de la nature du sol dans lequel s’enfonce sa racine pivotante. Au grand maximum, il culmine à près de 35 m et porte généralement une couronne arrondie ou aplatie que l’on appelle le houppier. De loin, le tronc paraît rougeâtre, les aiguilles bleuâtres. Approchons-nous. Du bout des doigts, touchons l’écorce. Rugueuse et écailleuse, elle présente en effet une jolie couleur brun rougeâtre caractéristique. Levons les yeux. Là-haut, le tronc est bien plus orangé. Les rameaux, dont l’écorce est verte quand l’arbre est tout jeune, passent au rouille puis au gris lorsque nous avons affaire à un vieux sujet. Et, partout, torsadées et piquantes, une myriade de paires de courtes aiguilles (4 à 8 cm) migrant du bleu vert au vert sombre avec l’âge.
Si nous sommes à la fin du printemps, nous aurons l’opportunité de voir réunis sur le même arbre des chatons mâles de couleur jaune « ramassés en grappes terminales, dont le pollen est si abondant qu’il se répand parfois au loin, porté par les vents, ce qui fait croire à des pluies de soufre » (1) et des petits cônes femelles, futures pommes de pin, de couleur rougeâtre. Bien plus tard, si nous revenons auprès du même arbre, outre le sol forestier jonché d’aiguilles brunies et de cônes écartelés, parfois en phase de pourriture, secrètement dévorés par les invisibles animaux de la terre, il est fort probable que nous recevions une pomme de pin détachée de l’arbre sur la tête. Ploc ! Alors, si elle nous apparaît brune et écailleuse, d’assez modeste format, sur l’arbre, elle aura d’abord été verte aux écailles serrées, de forme conique.

Le pin sylvestre est un arbre très répandu. Face à l’un de ses sujets, nous pouvons nous situer aussi bien en Europe qu’en Asie septentrionale, tant en plaine qu’en région montagneuse (2300 m d’altitude maximum), sur des sols rudes et sablonneux, généralement peu irrigués, tels que landes et rochers, alluvions et pelouses sèches. Il s’adapte et s’enracine particulièrement bien, c’est pourquoi « il vient dans tous les plus mauvais terrains, et on peut le cultiver dans les lieux qui semblaient être condamnés à une aridité éternelle » (2). Malgré tout, les sols trop compacts, trop denses, trop étouffants, ne lui conviennent pas et, si d’aventure il venait à germer dans des substrats de ce type, il resterait plus ou moins rabougri. Bien qu’il ne lui faille que très peu d’eau et de matières premières, il est un aspect indispensable qui réside dans la luminosité. Comme l’avait déjà fait remarquer Théophraste au IV ème siècle avant J.-C., « le pin, qui vient particulièrement beau et grand aux endroits bien exposés, ne vient pas du tout à l’ombre ». Entre autres prouesses, le pin sylvestre est tout à fait capable de jouer le rôle de pionnier sur les terrains incendiés – traumatisés pourrait-on dire – terrains sur lesquels d’autres essences (pensons aux hêtres, aux chênes et aux épicéas) renâcleraient à l’idée de s’y installer. De plus, son statut d’ancêtre au regard d’arbres apparus plus tardivement, ainsi que sa longévité non négligeable, bien qu’elle ne soit en rien comparable à celle de Mathusalem (3), font du pin sylvestre un arbre costaud et solide qui, malgré cela, ne repousse jamais quand on le coupe, ne produisant ni rejet ni drageon, talon d’Achille qui trouvera toute sa valeur au sein de la mythologie grecque et qu’il nous faudra nécessairement aborder à travers au moins un de ses épisodes.

En tous les cas, nous pouvons assurer qu’une observation minutieuse du pin sylvestre au fil du temps aura fait que l’homme lui a accordé différentes symboliques, dont les principales résident dans l’immortalité et la longévité, deux aspects entremêlés qui s’expliquent bien davantage que par le seul caractère semper virens de cet arbre.
Qu’en Grèce antique l’on ait expressément interdit de toucher à la moindre aiguille des pins sacrés en dit long sur le pieu respect qu’avaient les contemporains d’Hippocrate au sujet de ces créatures végétales qu’au Japon l’on croit habités par des divinités, les kami, qui investissent, lors des festivités du nouvel an, les pins que l’on place de part et d’autre de la porte d’entrée des habitations. Ainsi, ces pins abritant les kamis sont-ils censés prodiguer leurs bienfaits durant l’année à venir, appréciant, dit-on, le vert feuillage de ces conifères. C’est d’ailleurs en raison de ces symboliques de puissance vitale et de bon augure qu’au Japon les temples shintoïstes et les instruments rituels sont fabriqués en bois de pin. Outre son feuillage constamment vert, le pin se distingue par sa « sueur », c’est-à-dire sa résine qui possède la particularité d’être imputrescible, d’où la valeur d’immortalité qu’on a concédée au pin : les taoïstes en mangeaient les graines, les aiguilles et la résine afin de rendre plus légère leur enveloppe charnelle, ce qui est d’une remarquable pertinence sachant l’accointance du pin avec l’élément aérien. En Chine, le pin s’organise en triades, d’une part avec le bambou et le prunier, d’autre part avec la grue et le champignon, témoignant chacune de cette puissance vitale, manifestée encore davantage par le champignon merveilleux naissant de la sève d’un pin s’étant écoulée jusque dans le sol.
Lorsqu’ils vont par paires, comme c’est le cas des pins japonais qui encadrent les portes d’entrée, sont impliquées également des symboles de fidélité et d’amour, ce qui fait que le pin apparaît souvent dans les rites matrimoniaux, ornant le front des divinités de la Nature telles que les faunes et les sylvains, sans oublier le dieu Pan. Ce sont aussi des symboliques que l’on retrouve à travers la pomme de pin qui exprime la fécondité puisqu’elle est portée par un arbre issu de la métamorphose d’une nymphe aimée du dieu Pan (et qu’il tente de violer par la même occasion… Le masculin qui tente de l’emporter sur le féminin ne date pas d’hier).
Afin de nuancer la vision qu’eurent certains chrétiens au sujet de la pomme de pin, l’on tenta, sans grande efficacité, de faire de la pomme de pin non ouverte, c’est-à-dire encore verte et conique, un symbole de la Vierge Marie. Et là, j’ai envie de demander : pourquoi ? Est-ce tout à fait judicieux et pertinent ? Celui qui a inventé un truc pareil n’est-il pas tout bonnement à côté de la plaque ? N’eut-il pas été plus intelligent de considérer, en la pomme de pin bien mûre, une image de la Vierge, ouvrant ses écailles comme autant de mains tendues, distribuant comme un don de Dieu les riches pignons du pin ? Voyez, moi qui ne suis pas même chrétien, je parviens à sortir un truc qui tient la route. Mais non, pourra-t-on me répondre, parce que les pignons sont par trop sulfureux pour ne s’approcher de la Vierge ne serait-ce que d’un seul centimètre. De plus, outre leur valeur « testiculo-aphrodisiaque » dont la réputation n’a pas été scientifiquement établie, les pignons demeurent avant tout un avatar de la Déesse-Mère antérieure au christianisme, Cybèle. « Fille du ciel, épouse de Saturne, mère de Jupiter (4), de Junon, de Neptune, de Pluton, Cybèle symbolise l’énergie enfermée dans la terre » (5). Ainsi, les pignons ne peuvent s’appliquer, en la circonstance, au culte marial, parce qu’en effaçant les pignons, on arase l’ancien culte païen dédié à Cybèle, la volonté de destruction du paganisme par le christianisme passant par l’éradication du symbole et de ce qui le véhicule. C’est cela qui mena saint Martin de Tours (316-397), évangélisateur de la Gaule au IV ème siècle, à l’abattage d’un pin sacré adoré par les païens, près d’Autun en Bourgogne. Au même siècle, l’empereur romain Constantin (272-337) érigea sur le mont Vatican une toute première basilique consacrée à saint Pierre en lieu et place des fêtes données en l’honneur de Cybèle et d’Attis, dont nous allons bientôt discuter. Bien évidemment, pour Martin le Miséricordieux, le pin était d’essence diabolique puisque n’appartenant pas à son propre camp. Pourtant, partout où il l’a pu, le christianisme a cherché à faire sien le pin, avec une réussite certaine si l’on en juge par les quelques éléments que j’ai pu glaner et qui vont dans ce sens : tout d’abord, au Vatican, l’on croise une curieuse statue qui évoque beaucoup, d’un point de vue formel, une pomme de pin lorsqu’elle est encore verte : la Pigne. Haute de quatre mètres, cette statue de bronze, découverte au Moyen-Âge, a été installée en 1608 à son emplacement actuel. La ville bavaroise d’Augsbourg, placée sous le patronage de sainte Afre, possède comme enseigne une pomme de pin toujours visible sur les armoiries de la cité. Mentionnons aussi la légende du clocher de l’église d’Ahorn qu’une vilaine sorcière cherchait à faire plier afin de le jeter à bas : un héros, ici forcément solaire, tend une corde entre le clocher et un pin, et évite qu’il ne s’écroule, non sans avoir accompagné son geste d’incantations magiques. Qu’avons-nous donc encore ? A Krain, vers l’an 1300, une statue de la Vierge Marie, nichée dans le tronc d’un pin, un des nombreux exemples typiques de christianisation de lieux de culte païens, se fit entendre. Peut-être est-ce encore elle que relate un chant populaire serbe où le héros découvre sous l’écorce d’un pin l’image d’une jeune fille qui brille comme un soleil, chose qui a été comprise dans ce sens même de l’autre côté de l’océan Atlantique par certaines tribus amérindiennes pour qui le pin est clairement une image du soleil. Lui qui, comme nous l’avons souligné beaucoup plus haut, n’apprécie pas l’obscurité et le trop plein d’ombre qui le rendent chétif et malingre, est indubitablement un arbre solaire, tout conifère qu’il soit. C’est donc, nous l’avons dit, un arbre, non seulement lumineux, mais heureux, nuptial et anthropogonique. Après moult ellipses, c’est vers ce dernier aspect que nous nous dirigeons désormais ; pour ce faire, rappelons donc auprès de nous la divine Cybèle, cette chthonienne que d’aucuns ont voulu faire passer pour un caillou, ce qui n’est pas tout à fait exact, faisant partie des divinités évhémérisées. Cybèle, donc, est présentée comme la mère d’Attis, une figure mythologique qui rappelle beaucoup Adonis (mais n’asseyons pas trop de monde sur la même banquette, sans quoi on va finir par ne plus s’en sortir). Nous ne gloserons pas pendant 107 ans pour savoir si le pin d’Attis était le pin parasol ou un autre. Alors, Pitys ou Peuké, qu’importe ! C’est du détail, du chipotage d’académiciens. Nous le savons, la mythologie, quelle qu’elle soit, est souvent peu claire parce que l’on brode sur le même motif durant des siècles ; au passage, des éléments se perdent, d’autres sont ajoutés, une valeur initiale se retrouve diamétralement opposée en vertu des siècles qui passent et de la personnalité de l’auteur qui s’attelle à la tâche ardue de réécrire l’œuvre en question, etc. Tout ceci explique, entre autres, cette sensation de fouillis que l’on peut avoir, nous faisant reconnaître à coup sûr qu’une chatte n’y retrouverait pas ses petits. Ceci dit, après quelques maux de tête bien carabinés, je pense que nous pouvons y aller : je suis votre nautonier, vous n’avez donc rien à craindre. C’est avec Cybèle évhémérisée que tout débute. Plus phrygienne que grecque au départ, Cybèle donne naissance à Attis. Mais la relation est trouble entre eux. L’on parle d’inceste, du moins d’une tentative dans ce sens. Ce qui expliquerait que Cybèle se soit réfugiée dans un pin comme demeure. Mais dans cette fraction du mythe, ce n’est pas exactement cela qu’on retient, bien que d’Attis à Cybèle l’on ait souvent évoqué l’inceste. A quel point Cybèle se confond-elle en Attis quand il a été dit que ce dernier était hermaphrodite, qu’en quelque sorte Cybèle se serait sanctuarisée au sein du corps d’Attis ? Or, pour éviter cet inceste, Attis est castré/émasculé, son sang s’échappe tant de ses blessures qu’il en meurt. Pour mieux renaître il devient pin. Parfois l’on dit que c’est le cas de Cybèle, mais ils s’entortillent tant tous les deux qu’on est tenté de penser qu’Attis/Cybèle sont deux faces d’un même objet divin. Du sang écoulé de la verge d’Attis naissent des violettes, fleurs du mois de mars toutes drapées de pruderie, bien timides et non choisies au hasard. Selon certains commentateurs, tout cela se déroule auprès d’un pin ; l’émasculation d’Attis m’apparaît clairement dans le sens où il ne faut pas que son membre repousse, sinon il acquiert, de nouveau, son hermaphrodisme. Et, souvenez-vous en, lorsqu’on coupe un pin, il ne rejette pas contrairement à d’autres arbres comme le robinier par exemple. L’observation précise de la Nature a été profitable aux Anciens qui ont exploité cette particularité pour mieux l’appliquer à Attis et à en faire « parler » le mythe.
Un culte dédié à Cybèle et à Attis fut donc instauré en Rome antique, à travers les fêtes du pin sacré qui prenaient place durant le mois où éclosent les violettes et où les pins semblent habités d’une sorte de torpeur alors que, partout autour d’eux, les autres arbres bruissent de bourgeons et de feuilles. Englobant l’équinoxe printanier, ces festivités s’étalaient du 15 au 27 mars. Parmi elles, distinguons la procession d’un pin enveloppé de bandelettes et orné de violettes, figurant Attis mort. « Le lendemain était un jour de tristesse où les fidèles jeûnaient et se lamentaient auprès du corps du dieu… Veillée mystérieuse… résurrection attendue… On passait alors brusquement des cris de désespoir à une jubilation délirante… Avec le renouveau de la nature, Attis s’éveillait de son long sommeil de mort et, en des réjouissances déréglées, des mascarades pétulantes, des banquets plantureux, on donnait libre court à la joie provoquée par son retour à la vie » (6). Pour en savoir davantage sur les fêtes du pin sacré, se référer à l’ouvrage de Jacques Brosse, Mythologie des arbres, en particulier les pages 169-179.
Ces cérémonies prennent donc place au sein d’une cosmogonie sensée et pensée, et réaffirment le rôle solaire du pin s’il était besoin. Ajoutons néanmoins que le pin, en Suède, intervenait à l’époque du solstice d’été sous la forme d’un mât de mai, prenant le plus souvent l’apparence d’une branche de pin ornée de rubans et décorée d’objets divers.

S’il est une autre figure mythologique à laquelle le pin est associé, c’est, avec évidence, Dionysos, qu’on dit, tout comme Attis d’ailleurs, également issu d’une origine phrygienne. Les hommes, voyageant, emportent dans leurs besaces des divinités qui se modifient nécessairement à travers le temps et l’espace. On trouve, par exemple, à Delphes, le culte d’un pin consacré à Dionysos. Mais plus que le pin, c’est surtout la pomme de pin qu’on met plus régulièrement en relation avec Dionysos, celle-là même qui ponctue le thyrse qu’il tient en main, autrement dit cette longue tige de férule commune, une plante de la famille des Apiacées assez proche du fenouil, au bout de laquelle était enchâssée une pomme de pin, thyrse attribut d’autres divinités telles que Thor, Adonis, Danu, Osiris et, bien entendu, également présent chez le pendant romain du dieu Dionysos : Bacchus. Si l’on explore davantage ce domaine, l’on peut remarquer que la pomme de pin contient en elle-même des symboliques très semblables au pin : fécondité, puissance vitale, permanence de la vie végétative et animale. Elle fait donc de Dionysos une divinité très proche d’Attis : « les orphiques vouaient à Dionysos un culte à mystère, selon lequel le dieu mourait dévoré par les Titans, puis ressuscitait : symbole de l’éternel retour de la végétation, et en général de la vie » (7). Et d’ailleurs, des végétaux communément présentés comme des emblèmes de Dionysos sont assez fréquemment mêlés au pin. Citons pour l’exemple un chant populaire roumain qui « nous apprend que deux amoureux morts d’amour et ensevelis dans le même cimetière furent changés l’un en pin, l’autre en vigne » (8). Le lierre est, lui aussi, concerné par cette jonction avec le pin car, au printemps, il projette une incommensurable quantité de pollen, soulignant le mouvement de la vie qui s’éparpille et s’immisce partout. L’on retrouve encore une fois l’association pin/vigne à travers une pratique relayée par François Lenormant que cite Angelo de Gubernatis : il est possible que l’attribution de la pomme de pin à Dionysos est « venue simplement […] de l’usage conservé par les Grecs modernes de faire infuser des pommes de pin dans les cuvées pour conserver le vin par le moyen de la résine » (9). Hypothèse intéressante mais qui ne doit pas nous amener à réduire Dionysos au seul univers bacchique, il est bien davantage que cela, car la pomme de pin « ajoute cette nuance : une sorte de supériorité du dieu sur la nature considérée dans ses forces élémentaires et enivrantes » (10). Enivrantes. Le mot est bien choisi, non seulement parce qu’il fait référence, sans allusion aucune, à Dionysos, mais parce qu’il souligne un fait évident : considérons une pomme de pin, brune et toutes écailles écartelées. Retournons-la de telle manière qu’elle nous montre sa queue (tout est sexuel dans le pin et sa pomme). Observons la manière dont s’agencent les écailles. Que voyons-nous se dessiner ? Une spirale. Un symbole de développement cyclique. En effet, en elle, il y a émanation, évolution, rotation créationnelle. Comme au sein d’un labyrinthe, la spirale évolue à partir d’un centre, l’involution étant, elle, marquée par le retour au centre, sans doute parce que le parallélisme pomme de pin/spirale évoque la cyclicité du rythme vie/mort à l’infini et met en exergue l’impermanence dans la permanence, l’équilibre dans le déséquilibre. Ce qui assoie encore davantage la puissance symbolique génésique du pin, c’est le pignon (ou pigne). L’on connaît l’expression « avoir pignon sur rue » qui, si elle évoque un autre style de pignon, signale néanmoins l’aisance et la prodigalité. Pline, il y a 2000 ans, faisait déjà remarquer à quel point le pin était avide de se prodiguer lui-même par le biais de ses pignons, signalant qu’à l’instar de la pistache il était apte à conjurer l’action du venin des serpents. Incarnant la vie profuse, le pignon se devait d’être un antidote des plus sûrs. Pline ajoute encore que l’importance du pignon était telle qu’en Piémont on les faisait cuire dans du miel afin d’en assurer la conservation, alors qu’ailleurs, après que la récolte ait été entourée de grands soins, on conservait les pignons dans des vases d’argile emplis de terre. Signalons au passage que le pignon représente une provende non négligeable depuis les temps préhistoriques et que, lorsqu’elle est bien assurée, sa conservation vernale permet de voir venir d’une année à l’autre, chose toujours agréable lorsque, sur les territoires qu’on occupe, ne vient pas le noisetier dont le fruit s’approche quelque peu du pignon par son goût.
Comme nous l’avons dit plus haut, le pignon, de par sa qualité échauffante, est repéré comme tel dans L’art d’aimer d’Ovide. Puisque nous parlons d’amour, rendons-nous auprès de Viviane et de Merlin, non loin du pin de la fontaine de Barenton : semblable à un chaman sibérien qui procède à l’ascension des bouleaux, Merlin escalade un pin jusqu’à sa cime. Il « atteint la connaissance suprême, et c’est là que désormais il réside, car la ‘Maison de Verre’ n’est autre que le sommet de l’arbre vert » (11). Dans ce houppier, Merlin acquiert la totalité des pouvoirs (voyance, métamorphose animale, compréhension des langages animaux et végétaux, médecine, ubiquité, etc.). « Tous ces pouvoirs, ajoute Jacques Brosse, ce sont ceux que la tradition littéraire irlandaise et galloise attribue aux druides, ceux aussi que s’attribuent les chamans sibériens » (12). Et c’est probablement ici que nous arrivons à l’étape la plus savoureuse de cet article, résidant dans l’articulation entre le pin et le bouleau, justifiant une métaphore, celle dite du pin et du bouleau, dont je me sers assez souvent pour faire comprendre à mon auditoire ce qui anime les rapports humains. Dans la nature, il existe une interdépendance entre le pin et le bouleau. Ce dernier, ayant une vie végétative plus exubérante à la belle saison, seconde le pin qui, au même moment, est un peu à la peine. Et le phénomène s’inverse durant la morne saison, c’est le pin qui vient au secours du bouleau, pourvoyant à une partie de ses besoins par des échanges interacinaires. Et il en va de même des êtres humains : nous sommes tour à tour pin ou bouleau, aidants et aidés, ce qui est acceptable puisque nous pouvons occuper ces deux statuts dans le même temps. Le risque, parfois, consiste à vouloir s’enfermer dans l’une ou l’autre catégorie, ce qui mène à bien des névroses…

En 1534, l’explorateur Jacques Cartier apprend de la bouche des tribus autochtones canadiennes la valeur antiscorbutique des aiguilles de pin, chose qui ne tombe pas dans l’oreille d’un sourd, tout navigateur du XVI ème siècle ayant été, à un moment ou à un autre, confronté à cette carence en vitamine C. L’importance des aiguilles pour les populations septentrionales, par un apport conséquent d’acide ascorbique, se rencontre également en Sibérie, où les chamans usaient tant des aiguilles que des pommes de pin en infusion et décoction édulcorées avec du miel.
Du côté de l’Antiquité gréco-romaine, l’on n’est pas en reste non plus, l’on reconnaît à des territoires lointains comme l’Arabie et la Perse la qualité des résines qui en proviennent. C’est ce qu’indiquaient Diodore de Sicile et Athénée dans leurs écrits, tandis que Théophraste avait parfaitement connaissance des larmes que forme le pin avec sa résine, évoquant aussi l’incision des écorces de pin en vue d’en obtenir l’écoulement artificiel du flux térébenthiné qu’elles dissimulent. Et il s’agit non seulement de se procurer de la résine de pin pour en faire un usage en guise de parfum, mais c’est aussi l’occasion d’envisager la résine de pin comme substance médicinale, et à cela, on ne s’est pas trompé : il y a environ 2500 ans, cette résine s’employait déjà pour lutter contre un certain nombre d’affections respiratoires (pneumonie, maux de gorge, etc.). C’était encore en ces temps où la magie s’entremêlait à la médecine, et Gubernatis rapporte une information intéressante en ce sens : « Une inscription votive trouvée dans le temple de ce dieu [nda : il parle d’Esculape] nous apprend qu’un certain Julien, qui souffrait d’une maladie des poumons, en mangeant trois jours de suite, avec du miel, des pignons déposés sur l’autel d’Esculape, fut sauvé et en remercia le dieu devant tout le monde » (13). Cet usage des pignons se perpétuera longtemps puisqu’il était toujours d’actualité au XVIII ème siècle, mais c’est surtout la résine qui tiendra le haut du pavé durant des siècles : ainsi, au III ème siècle après J.-C., Serenus Sammonicus recommande de broyer de la poix et du soufre afin d’en emplâtrer les ulcères, chose que réitérera la médecine arabe (avec Avicenne entre autres) mais pour l’appliquer aux ulcères pulmonaires. Puis c’est au tour d’Hildegarde de Bingen d’aborder le pin que l’on croise au chapitre 23 du Livre des arbres et à qui elle donne le nom suivant : De ariete. Mais il ne s’agit pas là du pin sylvestre qui, lui, est traité quelques pages plus loin, au chapitre 33 (De fornhaff) : « Il représente le chagrin, et il n’y a pas de bonheur dans sa nature » (14). Cette opinion est peut-être motivée par le fait qu’on plaçait des rameaux de pin sur les tombes dans les pays germaniques. Cependant, Hildegarde accorde beaucoup d’importance à sa sève, autrement dit, sa résine, à la condition qu’elle se trouve un compagnon, voire plusieurs, car « tout seul il ne vaut rien pour la médecine, car sa sève serait trop forte, si elle n’était pas adoucie par d’autres condiments » (15). C’est ce que l’on retrouve dans les conseils de certains aromathérapeutes qui préconisent d’éviter l’utilisation de l’huile essentielle de pin sylvestre en solo. Bien sûr, parlant de la résine de pin, l’on ne peut manquer d’aborder le produit de sa distillation, la térébenthine dont l’Allemand Cartheuser disait ceci : « la térébenthine doit être mise au nombre des traumatiques et des diurétiques les plus forts ; on la prescrit néanmoins pour l’usage interne, plus rarement et simplement en forme d’émulsion ou mêlée avec un jaune d’œuf, contre la toux invétérée, l’asthme pituiteuse (16), la néphrétique muqueuse-sablonneuse, la gonorrhée virulente et les flueurs blanches. Elle entre dans la plupart des emplâtres résolutifs, dissipants, maturatifs, consolidants, nervins ». Un siècle plus tard, le perspicace abbé Sébastien Kneipp se disait favorable à la consommation de résine de pin fraîche durant des promenades en forêt, abordant là ce que l’on nommera plus tard sylvothérapie.

Le pin sylvestre en phyto-aromathérapie

Je vois d’ici ce qui m’attend maintenant : le pin sylvestre en thérapie ! Il ne se résume hélas pas à la seule huile essentielle de pin sylvestre ainsi qu’aux bourgeons de pin que l’on rencontre habituellement en sachet de papier kraft. Mais cette seconde partie sera l’occasion de montrer l’étendue des pouvoirs du pin non seulement en thérapeutique, mais son implication dans de nombreux autres domaines.
Débutons par les bourgeons puisqu’ils ont été évoqués. On les récolte de préférence au début du printemps, lorsqu’ils sont encore de petite taille et non pollinisés, soit au mois d’avril. En général, ils contiennent environ 1/5 de leur poids en résine, de la vitamine C, une essence aromatique présente également dans les aiguilles et dont la qualité est supérieure à celle que contient le bois. Il est évident que ce « portrait » souffre de quelques lacunes. Allons donc nous rattraper avec celui de l’huile essentielle de pin sylvestre, issue des aiguilles, produit à bien distinguer de l’huile essentielle de térébenthine dont nous parlerons également.
La distillation par la vapeur d’eau entraîne les composés aromatiques contenus dans les aiguilles du pin sylvestre. Elle permet d’obtenir une huile essentielle claire et extrêmement mobile, à forte odeur balsamique et résineuse (mais sans excès). De rendement assez faible (0,4 à 1 %), elle est essentiellement constituée de monoterpènes, alpha-pinène en tête (45 %), suivi de son corollaire, le bêta-pinène (25 %). Autres monoterpènes : limonène (10 %), myrcène (4 %), camphène (3 %). Côté esters, on trouve de l’acétate de bornyle assez courant chez les conifères (cf. les huiles essentielles d’épinette noire, de sapin de Sibérie, etc.), à hauteur de 1 à 10 %, et enfin quelques sesquiterpènes comme le bêta-caryophyllène (3 % maximum).

Propriétés thérapeutiques

  • Anti-infectieux : antibactérien (actif sur Escherichia coli, Staphylococcus aureus, Klebsellia pneumonia, Proteus mirabilis, etc.), antiviral, antifongique, antiparasitaire, pédiculicide, antiseptique des voies respiratoires, hépatiques et urinaires, antiseptique atmosphérique
  • Pectoral, balsamique, assainissant des muqueuses pulmonaires, expectorant, fluidifiant des sécrétions bronchiques, décongestionnant pulmonaire
  • Anti-inflammatoire, analgésique percutané, antirhumatismale articulaire et musculaire
  • Tonique, stimulant (« cortison like »), stimulant pancréatique, stimulant sexuel, décongestionnant ovarien, neurotonique
  • Dépuratif, diurétique, diaphorétique
  • Activateur de la microcirculation cutanée et lymphatique, hypertensif, décongestionnant lymphatique
  • Détersif, rubéfiant, cicatrisant et régénérateur cutané, révulsif local, dérivatif

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère respiratoire + ORL : bronchite (chronique, aiguë, fétide), catarrhe bronchique, pneumonie, rhume, rhume rebelle, rhinite, coryza, laryngite, trachéite, toux, asthme, sinusite, tuberculose pulmonaire (résultats plus ou moins encourageants), otorrhée chronique (écoulement témoin d’une infection auriculaire), pleurésie, angine, crachement de sang
  • Troubles de la sphère vésico-rénale : catarrhe vésical, paralysie de la vessie, cystite, cystite chronique, pyélite, urétrite, hématurie
  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : diarrhée muqueuse, atonie digestive, spasmes stomacaux, parasites intestinaux (oxyures), flatulences, gastralgie
  • Troubles locomoteurs : rhumatismes articulaires et/ou musculaires, goutte, arthrose, arthrite, névralgie (sciatique), douleur, atrophie et fatigue musculaires, polyarthrite rhumatoïde, lumbago, crampe, autres inflammations ostéo-articulaires
  • Troubles de la sphère hépatobiliaire : lithiase biliaire, cholécystite, colique hépatique, obstruction hépatique
  • Affections cutanées : affections cutanées chroniques, ulcère (sordide, atonique, gangreneux), engelure, crevasse, dartre rebelle, psoriasis, eczéma, hyperhydrose plantaire
  • Troubles de la sphère sexuelle : congestion du petit bassin et de la prostate, prostatite, métrorragie, gonorrhée, blennorrhée, leucorrhée, asthénie sexuelle, impuissance
  • Troubles du système nerveux : fatigue, fatigue nerveuse, neurasthénie, asthénie physique profonde, épuisement, épuisement suite à une maladie infectieuse, surmenage, coup de pompe, léthargie, somnolence, anémie, déprime, dépression, anxiété, trouble du sommeil, baisse de la concentration, baisse de moral

Médecine traditionnelle chinoise et propriétés psycho-émotionnelles

La composition biochimique de l’huile essentielle de pin sylvestre fait la part belle aux monoterpènes : 80 à 90 % en moyenne. Ces molécules sont placées sous le domaine aérien, ce sont des fractions très volatiles, presque toujours en tête lorsqu’on procède à une analyse chromatographique en phase gazeuse. Les monoterpènes sont des molécules parmi les plus légères contrairement aux cétones et aux coumarines pour ne citer que quelques exemples comparatifs.
De par sa relation à l’élément Air, l’huile essentielle de pin sylvestre peut s’utiliser dans plusieurs cadres : purifier les habitations, faciliter la connexion avec l’élément Air, échapper à une sensation d’étouffement et d’oppression, clarifier le mental, redonner du tonus au psychisme, affiner la concentration…
Du côté de la médecine traditionnelle chinoise, l’huile essentielle de pin sylvestre n’est pas placée en relation avec l’élément Air qui n’existe pas puisque le système de la médecine traditionnelle chinoise ne comprend que les cinq éléments suivants : le Feu, la Terre, l’Eau, le Bois et le Métal. C’est avec ce dernier que cette huile essentielle trouve le plus d’affinités, d’autant que les deux méridiens principaux liés au Métal sont concernés, à savoir : le méridien du Poumon et celui du Gros intestin. Vu ce que nous avons dit plus haut, la place du méridien du Poumon se comprend on ne peut mieux. Au sujet du méridien du Gros intestin, l’on pourrait tiquer un moment, mais « s’il fonctionne mal, nous disent Michel Odoul et Elske Miles, il y a alors des troubles d’évacuation dans tout le corps (poumon, peau, intestins, reins, vessie) » (17). Son action sur les voies respiratoires et urinaires, ainsi que sur l’interface cutanée, en fait donc une parfaite huile du méridien « métallique » du Gros intestin. Elle est donc fort appropriée en cas de tristesse, de chagrin, de doute et d’arrogance.
Enfin, nous ne saurions clore ce paragraphe sans évoquer l’élixir floral que concocta le docteur Bach à base de fleurs de pin sylvestre. Sobrement intitulé Pine, cet élixir s’inscrit dans le groupe du découragement. Il s’adresse surtout aux personnes qui se sentent accablées par le sens du devoir et par leurs obligations, s’adressant de perpétuels reproches parce qu’ils s’imaginent toujours pouvoir mieux faire. Cette auto-critique permanente, et parfois délirante, est usante pour l’entourage de ces personnes dont la partie la plus perspicace finit par les fuir.

Modes d’emploi

  • Huile essentielle : diffusion atmosphérique, olfaction, inhalation, bain, massage, voie orale.
  • Infusion d’aiguilles ou de bourgeons de pin.
  • Macération à froid de bourgeons de pin dans la bière, le vin blanc, etc. (bien que réalisable, ce mode d’emploi, ainsi que le précédent, n’est pas pour autant le plus efficace, ayant bien du mal à correctement entraîner les principes actifs contenus dans les bourgeons de pin. Mieux vaut privilégier le mode opératoire qui suit).
  • Décoction de bourgeons de pin (pour usage externe et bain). Variante : bourgeons de pin (¼) + feuilles de noyer (¼) + écorce de chêne (¼) + écorce de saule (¼).
  • Sirop de bourgeons de pin.
  • Macération huileuse d’aiguilles fraîches et/ou de jeunes rameaux.
  • Fumigation de bourgeons de pin.
  • Teinture-mère.
  • Coussin aux aiguilles de pin.

Note : il existe bien d’autres modes d’emploi dont beaucoup sont tombés en désuétude comme, par exemple, le bain de vapeur résineuse pour rhumatisants et catarrheux, qui connut une certaine vogue au XIX ème siècle.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Récolte : les bourgeons se cueillent, nous l’avons dit, à la fin du printemps, les aiguilles de préférence en été.
  • L’huile essentielle de pin sylvestre contient un certain nombre de molécules aromatiques potentiellement allergisantes (limonène, alpha-pinène). Elle peut ainsi être irritante pour certaines peaux sensibles, ainsi que pour les muqueuses (oculaires, buccales, respiratoires, etc.). Dans ce cas, on peut voir apparaître un érythème à la surface de l’épiderme, accompagné d’une sensation de chaleur. C’est pourquoi il est conseillé de diluer préalablement cette huile essentielle dans une huile végétale avant tout usage externe. Par ailleurs, cette huile essentielle est peu compatible en cas d’asthme, d’épilepsie, d’insuffisance rénale (huile essentielle néphrotoxique à hautes doses). Elle sera interdite chez l’enfant de moins de six à sept ans et durant les trois premiers mois de grossesse.
  • Il faudrait être fou pour penser que le pin sylvestre ne fournit que les bourgeons ou l’huile essentielle du même nom : le considérer ainsi, ce serait regarder par le petit bout de la lorgnette. Le pin sylvestre peut aussi produire une autre huile essentielle portant un nom qui fait qu’on peut se demander si l’on a affaire à une substance concernant l’aromathérapie ou à quelque chose qu’on découvre le plus souvent dans un rayon de bricolage : la térébenthine. L’huile essentielle de térébenthine est obtenue après distillation de la résine de pin maritime surtout, de pin sylvestre dans une moindre mesure. C’est ce que l’on appelle la térébenthine de Bordeaux. Parce qu’il y a aussi celles d’Alsace, de Strasbourg, des Vosges, de Briançon, etc., qui sont toutes issues d’oléorésines extraites de conifères, produits contenant de la résine composée d’acides (sylvique, pinique, pimarique, etc.), de l’huile et une ou plusieurs essences aromatiques, à bien distinguer du baume (exsudat résineux, essences, acides aromatiques ; exemple : benjoin, baume de Tolu, baume du Pérou) et de la gomme-résine, constituée, comme son nom l’indique, de gomme et de résine (exemple : myrrhe, encens). Cette essence de térébenthine est un « liquide incolore, limpide, très fluide, à odeur forte caractéristique, qui dissout les corps gras, la cire, le caoutchouc, le phosphore, le soufre, l’iode et nombre de substances organiques. Par l’action de l’air, elle fixe l’oxygène, devient acide, jaune, puis brunâtre, s’épaissit et devient visqueuse » (18). Devant une telle manifestation « contrariante », on comprend qu’il ait fallu amadouer l’essence de térébenthine pour en faire un produit convenable pour l’aromathérapie. Bien entendu, l’huile essentielle obtenue après distillation de la résine des pins maritime et sylvestre est rectifiée lorsqu’elle se destine à un emploi thérapeutique. Le résidu de cette distillation s’appelle :
    – la colophane, qui est, en gros, la résine débarrassée de son essence aromatique. Outre ses quelques emplois thérapeutiques résiduels, on l’utilise dans des domaines très variés : la danse, la musique, la papeterie, le sport (handball, escalade), les arts plastiques (gravure à l’eau-forte), etc.
    – le goudron : il est extrait d’un bois épuisé de sa résine, passé au four en fosse, le temps d’une très lente combustion. De ce procédé, l’on obtient d’une part le charbon de bois, d’autre part le goudron, également appelé poix liquide, dont les vertus toniques, stimulantes et diurétiques recouvrent les mêmes sphères que le pin sylvestre en général, à savoir : affections pulmonaires, vésicales et cutanées.
    – la poix blanche : il s’agit de térébenthine devenue solide après évaporation d’une partie de son essence aromatique ; elle se réserve essentiellement à un usage externe.
    – l’huile de pin : on l’obtient en exprimant à chaud l’huile contenue dans les jeunes strobiles du pin sylvestre, c’est-à-dire ses cônes.
    – enfin, la créosote, issue de la distillation du goudron et dont nous avons déjà parlé dans l’article consacré au hêtre, une substance hautement inflammable à l’âcre odeur de fumée.
  • Précautions au sujet de la résine : à hautes doses (et en interne), elle peut provoquer divers désordres dont nausée, vomissement, purgation, vertige, trouble nerveux, ralentissement de la respiration. Parfois, l’on observe le coma, ainsi que le décès. Quant à l’essence de térébenthine, un excès est susceptible de provoquer des désagréments au niveau des voies urinaires (urines sanglantes, strangurie, douleurs plus ou moins vives, etc.) et ne devrait pas être utilisée quand préexiste un état inflammatoire (rappelons qu’en externe sur la peau elle est irritante et rubéfiante…).
  • Autres usages : nous ne saurions les énumérer tous, mentionnons simplement que le bois entre dans une large part dans la fabrication de charpentes et de bateau, ainsi que dans la menuiserie, que la résine est employée tant dans la savonnerie que dans la parfumerie. N’oublions pas les pignons alimentaires produits par au moins une vingtaine d’espèces de pins (ceux du commerce émanent surtout du pin parasol, Pinus pinea). Riches en lipides (45 %), le pignon contient aussi beaucoup de matières albuminoïdes (32 %), autant de sucres que d’eau (6 %). Source de vitamines du groupe B (B1, B3) et de sels minéraux (potassium, magnésium, fer), le pignon est parfois difficilement toléré par des estomacs qu’il a tendance à irriter. Très nutritif, le pignon était autrefois regardé, à l’instar des aiguilles et de la résine, comme un remède des affections respiratoires telles que la tuberculose. L’histoire thérapeutique du pignon a aussi inscrit son rôle d’aphrodisiaque masculin, un héritage provenant de la médecine arabe, repris par Oswald Crollius (1560-1609) et Jean-Baptiste Porta (1535-1615), qui le considéraient comme un excitant et un reconstituant testiculaire, d’où son rôle en cas d’impuissance (la théorie des signatures nous explique qu’il y a une ressemblance entre la forme du pignon et celle des testicules). Le seul inconvénient du pignon, c’est qu’il rancit très vite. Mais comme il s’agit d’une très agréable friandise, il n’en a généralement pas trop le temps ^_^
  • Autres espèces :
    – le pin noir d’Autriche (Pinus nigra),
    – le pin laricio (Pinus nigra var. corsicana),
    – le pin maritime (Pinus pinaster),
    – le pin de Patagonie (Pinus ponderosa),
    – le pin blanc (Pinus strobus),
    – le pin des Alpes (Pinus cembra),
    – le pin des montagnes (Pinus mugo),
    – le pin nain de Sibérie (Pinus pumila),
    – le pin parasol (Pinus pinea).
    Toutes ces espèces fournissent chacune au moins une huile essentielle.
    _______________
    1. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p. 760.
    2. Ibidem, p. 761.
    3. L’arbre « Mathusalem », c’est ainsi que l’on surnomme le pin bristelcone (Pinus longaeva), en référence au Mathusalem biblique mort à l’âge avancé de 969 ans. Cet arbre, qui se trouve dans les White Mountains californiennes à plus de 3000 m d’altitude, est âgé de pas loin de 4800 ans, ce qui en fait un colosse à côté du pin sylvestre dont l’espérance de vie ne dépasse pas 600 ans dans le meilleur des cas.
    4. Selon Henri Corneille Agrippa, le pin est régi par Saturne, ses pignons par Jupiter.
    5. Jean Chevalier & Alain Gheerbrant, Dictionnaire des symboles, p. 330.
    6. Ibidem, p. 761.
    7. Ibidem.
    8. Angelo de Gubernatis, La mythologie des plantes, Tome 2, pp. 290-291.
    9. Ibidem, p. 290.
    10. Jean Chevalier & Alain Gheerbrant, Dictionnaire des symboles, p. 760.
    11. Jacques Brosse, Mythologie des arbres, p. 234.
    12. Ibidem, p. 235.
    13. Angelo de Gubernatis, La mythologie des plantes, Tome 2, pp. 289-290.
    14. Hildegarde de Bingen, Physica, p. 177.
    15. Ibidem, pp. 177-178.
    16. Le mot asthme est neutre en allemand. C’est ici le féminin qui a été choisi par le traducteur.
    17. Michel Odoul & Elske Miles, La phyto-énergétique, p. 76.
    18. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 763.

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L’huile essentielle de néroli (Citrus aurantium var. amara)

Quelle huile essentielle peut se targuer de porter, par le truchement d’une personne de chair et de sang, le nom d’un lieu ? Grâce à cette unicité, l’huile essentielle de néroli brille au sein de l’aromathérapie, de même que le département du Morbihan sur une carte de France dont le nom est le seul, parmi tous les départements français, à ne pas être inspiré par celui d’un cours d’eau. Eh oui, néroli, ça n’est pas le nom d’une plante, même s’il fait référence à la partie d’une plante, à savoir les fleurs de l’oranger amer. Pour peu que vous lisiez la littérature aromathérapeutique et qu’elle fasse mention de l’huile essentielle de néroli, il n’est pas possible qu’elle laisse sous silence le mystère qui se dissimule derrière ce nom à nul autre pareil. Tout d’abord, sachons que néroli est la transformation du nom d’une petite bourgade italienne située à 50 km au nord-est de Rome : Nerola. Cette cité d’à peine 2000 âmes comptait un prince, Don Flavio Ier (1620-1698), premier prince de Nerola qui prit pour épouse en février 1675 la Française Anne-Marie de la Trémoille (1642-1722), dont parfois, allez savoir pourquoi, l’on « italianise » le nom en Anna-Maria, qu’on fait naître au XV ème siècle et, qu’enfin, l’on dit duchesse, alors qu’elle est, de fait, princesse. Princesse des Ursins, très exactement, « ursins » qui est, lui, une véritable francisation du nom de son mari, Orsini. Donc, l’on peut aussi dire que Anne-Marie de la Trémoille était princesse de Nerola et non princesse de Néroli comme je l’ai vu écrit !!!, bien qu’elle ait tenu en grande estime le néroli, c’est-à-dire l’huile essentielle issue de la distillation des fleurs de l’oranger amer qu’en Italie, au XVII ème siècle, l’on connaissait très bien, implanté en Sicile aux alentours de l’an 1000. Ainsi, oui, fin XVII ème, l’oranger fait largement partie du paysage italien, du moins dans sa moitié méridionale, où il n’est pas impossible que la présence des Arabes durant de longs siècles dans cette partie sud de la botte ait été l’occasion des premiers essais de distillation de cette fleur d’oranger dont les pages de Jean Boccace (1313-1375), l’auteur du Décaméron, sont imprégnées, de même que, plus tard, celles du Pentamerone que l’on doit au magnifique Jean-Baptiste Basile, Napolitain qui en appelle un autre, Jean-Baptiste Porta, contemporain de Basile, et dont on dit que se trouve au sein de sa Magie naturelle la description de la distillation des fleurs d’oranger (j’ai beau l’avoir lu de long en large et en travers, je ne conserve aucun souvenir de cela…). Et attendant, et puisque j’y suis, je ne puis que vous recommander chaudement la lecture du Décaméron ainsi que du plus tardif Pentamerone dont trois contes de ce dernier recueil ont inspiré à Matteo Garrone un film résolument sublime en 2015 : Tale of Tales, avec la non moins sublime Salma Hayek qui joue le rôle de la reine de Selvascura. Ce qui nous fait revenir à notre princesse de Nerola. L’on dit de cette dernière qu’elle aurait pris l’habitude, vers 1680, de parfumer ses gants avec de l’essence de néroli, mais aussi, si l’on en croit certaines bribes « historiques », ses vêtements, les tentures du palais, jusqu’à son bain même, etc. Se parfumant à profusion dit-on, elle mit à la mode cette huile essentielle qui n’était, à l’époque, pas moins rare et onéreuse qu’aujourd’hui, allant jusqu’à la rendre indissociable de la petite ville de Nerola. Cependant, on ne m’a toujours pas expliqué de manière convaincante le passage de Nerola à Néroli… De deux choses l’une : soit on nous raconte des âneries (ce qui est bien possible), soit on nous ment de façon effrontée (ce que je crois bien plausible également). En 1698, Flavio Orsini, bien qu’issu de cette puissante famille italienne, a la bonne idée de mourir en croulant sous les dettes. Les mauvaises langues diraient que ce fut à cause de la manière inconsidérée dont sa femme usait d’essence de néroli à tort et à travers (rappelons-nous qu’elle coûte un bras, rappelons aussi qu’en ces temps, même le fruit de l’oranger reste un luxe, alors l’essence de ses fleurs !…) Non. Las de mesquinerie. Il est bien possible que cette histoire d’extrême prodigalité de la part de la princesse de Nerola ne soit qu’une pure invention, que par volonté de propagande politique on en ait fait des tonnes à ce sujet, ce qui me rappelle deux autres faits plus anciens : le premier des deux se rapporte à Cléopâtre (la septième du nom ; parce qu’il y en a eu plein des Cléopâtre, de même que des Pierre, Paul, Jacques). Donc, Cléopâtre VII est celle dont l’histoire nous dit qu’elle « serait allée à la rencontre de Marc-Antoine dans un navire dont les voiles étaient enduites d’essence de jasmin. Autant dire qu’on a dû la sentir arriver de loin, tant le jasmin possède un parfum capiteux, chaud et envoûtant ». Le second concerne l’empereur romain Néron qui fit brûler lors des funérailles de sa seconde épouse, Poppée, autant d’encens que l’Arabie pouvait en produire en une seule année. Dans les deux cas, j’ai bien la sensation qu’on en fait volontiers beaucoup afin de donner une fausse idée de la réalité et de grandir encore davantage les deux personnages que sont Cléopâtre et Néron. Mais, sur la question d’Anne-Marie de la Trémoille, j’ai un gros doute : je me demande si on n’a pas cherché à lui faire porter le chapeau en l’accusant d’être, soi-disant, trop dispendieuse. Voilà. Il faut ce qu’il faut. Ce sera toujours mieux qu’un demi entrefilet stérile sur la dame de Nerola : c’est qu’il faut parfois bien peu de chose pour salir l’honneur d’une dame (qui tombera en disgrâce pour de toutes autres raisons de toute façon).
Ne nous endormons pas sur ce sujet, même si, comme le faisait si justement remarquer Brillat-Savarin, la fleur d’oranger induit un sommeil que je qualifie de doux et paisible, à la limite du miraculeux, comme l’avait déjà signalé en son temps Lazare Rivière. Bizarrement, alors que notre princesse de Nerola s’imbibe littéralement d’essence de néroli, les praticiens évoquent non pas l’huile essentielle des fleurs d’oranger mais son eau distillée, les hydrolats ayant été regardés pendant des siècles comme de bien meilleurs alliés thérapeutiques que les huiles essentielles. Cette fleur, dont on fait aussi des liqueurs de table et des conserves, s’exprime à de multiples occurrences à travers son hydrolat, et lorsqu’on survole l’œuvre des Anciens, l’on constate bien qu’il n’est nulle part question d’huile essentielle mais d’eau aromatique : outre qu’on l’ajoute aux tisanes, l’on trouve l’eau de fleurs d’oranger dans bien des compositions magistrales telles que le looch blanc, la pâte de jujubes, l’électuaire ténifuge de Serres, l’élixir de Garus, la potion de Chopart, laquelle mérite qu’on s’y arrête. François Chopart (1743-1795), chirurgien français, élabore une potion qu’il qualifie lui-même de « dégoûtante ». Où l’on voit que l’hydrolat de fleurs d’oranger n’est pas que l’aromatique adjuvant qui permet de faire avaler la pilule. Sauf si l’on s’appelle Sulpice Debauve (1757-1836), tout d’abord pharmacien sous Louis XVI, avant de devenir… chocolatier. C’est pourquoi, « en suivant les lumières d’une saine doctrine, Monsieur Debauve a cherché, en outre, à offrir à ses nombreux clients des médicaments agréables contre quelques tendances maladives. Ainsi, aux personnes […] qui ont les nerfs délicats, [il offre] le chocolat antispasmodique à la fleur d’oranger » (1). La chocolaterie créée par Debauve et Gallais en 1800 existe toujours. Elle se situe au 30 rue des Saints-Pères dans le septième arrondissement de Paris. Chocolaterie de luxe, il ne m’étonne que peu que ce brave Brillat-Savarin y ait traîné ses guêtres.
Mais redescendons un peu sur terre et beaucoup plus au sud. Revenons en Italie où le passage des Arabes a laissé des traces non seulement olfactives mais linguistiques. Au XVI ème siècle, l’on ne parle pas d’hydrolat de fleurs d’oranger, non, on est plus rapide, l’on utilise deux mots latins – aqua naphae – eau de naphe (ou de naffe), ce naphae étant issu de l’arabe nafha, « odeur agréable ». Voici ce que Matthiole indique au sujet de cet arbre dont on tire une eau au nom de rêve : « les parfumiers s’en servent en leurs parfums… On en tire de l’eau, laquelle, outre ce qu’elle est précieuse pour son odeur à toutes les autres, est fort profitable mise en médicaments qui se font contre les fièvres pestilentielles qui remplissent le visage de varioles et morbilles. Car, donnée en breuvage au poids de six onces, elle fera tellement suer le patient, qu’elle fera sortir toutes les méchantes humeurs de la peau. Outre qu’elle fait suer, elle est fort cordiale ». Cordiale. Un mot à retenir pour plus tard. Qui n’a ici aucun rapport avec les « cordialement » dont on use à profusion, bien pis encore que la dame de Nerola ne le faisait avec l’essence de néroli. Cordialement = avec cœur. Nous verrons, effectivement, en quoi l’huile essentielle de néroli possède une implication sur la sphère cardiaque, qu’elle soit physique comme psycho-émotionnelle. Cordialement. Bien cordialement. La plupart du temps, la personne qui utilise ces formules creuses et toutes faites n’y pense pas une seconde et n’aura aucune intention d’être chaleureuse avec vous. C’est juste une formule de politesse qui montre à quel niveau l’on a ramené le cœur dans ce pays au bord de l’angor.
Est-ce un hasard, ai-je osé écrire sur l’un de mes nombreux galore il y a peu, si le mot orange débute par or- ? Ce même or-, on le trouve bien dans cordialement, ça n’en fait pas pour autant un mot empli de classe, plutôt vulgaire toc plaqué or par les temps qui courent. Mais l’envoûtement que réalise l’huile essentielle de néroli sans que vous vous en rendiez compte n’est pas un mirage, sans quoi les moines de l’abbaye des îles de Lérins n’auraient sans doute pas décidé sa culture il y a des siècles, avant qu’elle ne s’organise dans l’arrière-pays entre les XVI ème et XX ème siècles, aboutissant à la fondation de la coopérative du Nérolium à Vallauris en 1904.
Il y a chez l’écrivain Francis Ponge un passage fort éclairant que je me permets de placer ci-après (bien qu’il n’aborde pas la fleur de l’oranger mais son fruit) : « Comme dans l’éponge, il y a dans l’orange une aspiration à reprendre contenance après avoir subi l’épreuve de l’expression. Mais là où l’éponge réussit toujours, l’orange jamais : car ses cellules ont éclaté, ses tissus se sont déchirés » (2) « Ce n’est donc pas pour rien si […] l’orange parut si souvent un fruit taciturne et mélancolique », ajoute Jean-Luc Hennig. On peut ne pas être d’accord avec le mot taciturne, qui confine au mutisme qui ne laisse rien exprimer. Pourtant, force est de reconnaître qu’on exprime de l’orange le zeste par pression mécanique et que de sa peau s’échappent des geysers d’essence incandescente à l’approche d’une flamme. De même, l’on peut rester dubitatif face à l’inclination de l’orange pour la mélancolie. L’on pourrait mieux dire que l’orange suscite une forme de nostalgie. Il peut y en avoir à l’évocation de ces nombreuses préparations culinaires où l’eau de fleurs d’oranger entre pour une petite part, celle des anges : les massepains à la cannelle, la nulle verte à la pistache, les pains de fleurs d’oranger des sœurs de Château-Thierry que regrettait tant Brillat-Savarin, etc. Bien loin de la mélancolie de Ponge, prenons connaissance de ce qu’écrit le docteur Leclerc, à l’aide de sa plume suave, au sujet de l’orange, ce fruit né de la fleur d’oranger qui est, parmi toutes les fleurs, la reine : « Par les crépuscules d’hiver, lorsque le brouillard s’abat lentement sur les faubourgs, à l’heure où les réverbères s’allument, noyant les êtres et les choses d’une lueur blafarde qui miroite en reflets lugubres dans les flaques boueuses, les voitures des marchandes d’oranges apparaissent le long des rues populeuses comme de mouvantes taches éclatantes où rayonne un peu de la lumière et de la chaleur des pays ensoleillés : l’atmosphère maussade et glacée en est tout égayée et des beaux fruits embrasés semble se dégager une flamme qui met aux joues de la marchande et de ses clientes, filles anémiques du faubourg, midinettes pâlies dans les ateliers, une pointe de l’incarnat des héroïnes de Mistral. L’arbre dont le produit est capable d’opérer un tel mirage est de ceux que la Nature a le plus généreusement comblés de ses dons : l’élégance de son feuillage éternellement jeune, la blancheur immaculée de sa fleur, le vif éclat de son fruit sont, pour les yeux, un enchantement qui n’a d’égal que l’ivresse qu’on éprouve à respirer les senteurs exquises dont il est imprégné » (3).
Voilà. Après cela, l’on peut comprendre la place de choix qu’occupe l’huile essentielle de néroli dans le domaine de l’olfactothérapie (pour lequel je me passerais du bla-bla habituel, merci bien), n’empruntant que deux citations. La première, nous la devons à Michel Faucon, décrivant l’huile essentielle de néroli comme luttant « contre la désadaptation aux situations, par hypersensibilité ». Elle concerne, poursuit-il, « les personnes que tout atteint : on n’ose plus rien leur dire car elles sont hyperréactives, hyperstressées » (4). Elles sont donc les parfaits candidats aux situations de crise, de chocs (qu’ils soient physiques comme psychologiques), de deuils, etc., que l’on vit le plus souvent seul : face à ces situations impliquant solitude et isolement, il est évident que l’emploi de l’huile essentielle de néroli est tout à fait pertinent, dans le sens où, en effet, cette huile essentielle prend de la place et comble les espaces habités de vacuité, se faufilant au cœur même, à la source si je puis dire, et au chakra du même nom, Anahata, qu’elle renforce, consolide et répare, afin qu’en jaillissent de nouveau les flots d’amour qui y étaient maintenus captifs, chose bien nécessaire car « se maintenir dans une attitude ouverte est, paradoxalement, source de sécurité et de protection » (5).

Il est maintenant aisé de comprendre, en opérant un raccordement à près de cinq siècles de distance, pourquoi Henri Corneille Agrippa écrivait que l’oranger était régi par Vénus. S’il y a une divinité que l’on peut facilement associer au chakra du cœur, c’est bien elle, de même que la liaison entre Hermès/Mercure et le chakra de la gorge est évidente. Ce « cœur » d’amour, de feu et de chaleur fait également référence à quelque chose que nous avons évoqué naguère : l’association de l’huile essentielle de néroli avec le méridien du Triple Foyer (auquel participe aussi l’huile essentielle de petit grain bigarade). Ce mot – foyer – issu du feu lui-même, rappelant l’âtre qui l’abrite, cœur même d’un foyer plus vaste encore, la maison, elle-même, à son tour, abri des futurs jeunes époux. Quoi d’étonnant à ce qu’on ait convié l’eau de fleurs d’oranger lors des rites nuptiaux ? L’aspersion ainsi que le port de couronnes composées de rameaux d’oranger en fleurs marquent le symbole de virginité et de pureté propre à la jeune mariée « parce que son parfum symbolisait la pureté et l’innocence supposée de la jeune fille ; et également parce qu’elle promettait pour l’avenir riche prospérité, l’orange opulente étant par la présence de ses nombreux pépins considérée comme un symbole de fécondité » (6).

L’huile essentielle de néroli en aromathérapie

Cette huile essentielle est, après celle de petit grain bigarade et l’essence d’orange amère, le troisième produit qu’offre l’oranger amer à l’aromathérapie. Ce qui n’est pas rien. Après les feuilles et le zeste, voici venu le temps de nous consacrer à la fleur de cet oranger qui, bien que plus parfumée que celle de l’oranger doux, n’en est pas moins amère par sa saveur, en raison de l’essence aromatique contenue dans des glandes à essence criblant ses pétales blancs, épais et à la texture un peu grasse.
En d’autres lieux que la France, la récolte des fleurs peut s’opérer toute l’année ; dans le Midi, elle débute au mois d’avril, doit se dérouler au matin, après que la rosée se soit dissipée. Délicate, la fleur de l’oranger amer doit être manipulée avec précaution, ne souffrant pas la brutalité. Ceci fait, l’on distille pendant une à deux heures les fleurs d’oranger à la vapeur d’eau. A la sortie de l’alambic, l’on obtient un liquide de couleur jaune ambré aux pâles reflets bleutés et à la caractéristique odeur fine et fleurie, qui surnage sur ce que l’on appelle communément « eau de fleur d’oranger » (mieux vaut parler d’hydrolat, toutes les eaux n’étant pas forcément florales).
Biochimiquement, cette huile essentielle s’équilibre entre les monoterpénols (40 % dont linalol, géraniol) et les monoterpènes (40 % dont limonène, bêta-pinène, ocimène, etc.). Les esters (10 %) sont représentés par les acétates de linalyle, de géranyle et de néryle, et les sesquiterpénols (5 %) par le nérolidol et le farnésol.
Cette huile exige un nombre impressionnant de fleurs pour en obtenir qu’une toute petite quantité : en effet, une tonne de ces fleurs est nécessaire pour obtenir 0,7 à 1,2 kg d’huile essentielle de néroli. Ce très faible rendement explique le prix très élevé de cette huile essentielle ainsi que les nombreuses tentatives de falsification dont elle est l’objet.
N’achevons pas de suite cette rubrique, la fleur de l’oranger amer ne se résumant pas qu’à la seule huile essentielle qu’elle fournit. En effet, un certain contingent de ces fleurs se destine à une pratique phytothérapeutique et ne demande pas moins de soin, en particulier en ce qui concerne la dessiccation qui doit être prompte et soignée, réalisée à l’abri de la lumière. De blanches, les fleurs dont on aura pris soin d’ôter le calice, virent assez étonnamment à une couleur roussâtre, tandis qu’elles perdent une grande partie de leur parfum mais nullement leur amertume. Dans ces fleurs, l’on trouve des matières pectiques et résineuses, du sucre (glucose), de la gomme, de l’albumine, de l’acide acétique et enfin deux flavonoïdes, le naringoside et le néo-ériocitroside.

Propriétés thérapeutiques

« L’essence de fleurs d’oranger, ce n’est point un médicament, mais un produit de parfumerie », écrivait Fournier dans les années 1940 (7). L’un n’exclut pas l’autre, même si, bien sûr, dans les deux cas, la cherté du produit en impose un strict usage. La parfumerie faisant de plus en plus appel à un néroli synthétique (8), l’aromathérapie redécouvre cette huile essentielle dont les nombreuses propriétés ne peuvent que donner tort à Paul-Victor Fournier.

  • Anti-infectieuse (antibactérienne à large spectre, antivirale), antiparasitaire
  • Sédative, calmante, apaisante, déstressante, hypnotique légère, inductrice du sommeil, antidépressive, ré-équilibrante et tonique nerveuse
  • Antispasmodique, diminue l’amplitude des contractions cardiaques, hypotensive
  • Veinotonique
  • Stimulante hépatopancréatique
  • Anti-inflammatoire
  • Aphrodisiaque, stimulante de la libido
  • Astringente, antiseptique, tonique et régénératrice cutanée

Note : les fleurs en phytothérapie, outre qu’elles exercent une action favorable sur l’appétit et la digestion, sont fébrifuges et diaphorétiques.

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère cardiaque et circulatoire : palpitations, tachycardie, hypertension, varice, hémorroïdes, couperose
  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : flatulence, dyspepsie, diarrhée chronique, colite spasmodique, entérocolite bactérienne et virale, maladie de Crohn
  • Troubles de la sphère respiratoire + ORL : infection des voies aériennes, bronchite, otite, otite du nourrisson
  • Insuffisance hépatopancréatique, hépatisme
  • Spasmes musculaires, crampe, contracture
  • Affections cutanées : peaux rougies, irritées et/ou sensibles, prurit, acné, cicatrice, ride, vergeture
  • Asthénie sexuelle
  • Troubles du système nerveux : nervosité (y compris chez l’enfant en bas âge), stress, anxiété, angoisse, crise d’angoisse, trac, peurs, hyperactivité, fatigue nerveuse, épuisement psychique, insomnie, agitation nocturne, autres troubles du sommeil, déprime, dépression

Modes d’emploi

  • Huile essentielle : voie orale, voie cutanée diluée, olfaction, diffusion atmosphérique.
  • Teinture alcoolique de fleurs fraîches.
  • Sirop de fleurs fraîches.
  • Infusion de fleurs sèches, seules ou accompagnées :
    – fleurs d’oranger (½) + tilleul (½) ;
    – fleurs d’oranger (¾) + camomille romaine (¼).
  • Hydrolat aromatique de fleurs d’oranger : voie orale, vaporisation cutanée. Seul ou accompagné :
    – trio aromatique tranquillisant du docteur Leclerc : hydrolat de fleurs d’oranger (½) + hydrolat de tilleul (¼) + hydrolat de laitue (¼). Ce dernier ne courant plus les rues, vous pourrez avantageusement le remplacer par ceux de verveine citronnée ou de mélisse officinale.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Il est parfois conseillé de diluer l’huile essentielle de néroli dans de la cire liquide de jojoba à raison d’¼ d’huile essentielle pour ¾ de cire liquide, laquelle n’est pas sujette au rancissement, ce qui assure une conservation optimale de cette huile essentielle qui, même diluée ainsi, reste également puissante, ce qui autorise un large champ d’application. Après, vous pouvez faire comme moi et la laisser tranquillement dans son flacon, c’est vraiment au choix, quand bien même son flacon est fréquemment en verre non teinté, ce qui est assez bizarre en soi.
  • Compte tenu de sa cherté, l’huile essentielle de néroli reste peu usitée et doit l’être avec parcimonie. De la même manière qu’avec l’huile essentielle de rose de Damas, il est toujours possible d’utiliser l’hydrolat de fleurs d’oranger en aromathérapie qui contient encore un gramme d’huile essentielle au litre. Cela en fait un produit pas tout à fait dénué d’effets, au contraire de la remarque qu’adressait Cazin au XIX ème siècle qui préférait l’eau d’oranger à laquelle on ne retirait pas l’essence contrairement à celle qui s’en voyait privée. En attendant, cet hydrolat possède les propriétés suivantes :
    – Il est anti-infectieux : il permet de laver et d’apaiser les muqueuses (yeux, fosses nasales, plaies…), ainsi que la peau et le cuir chevelu ;
    – Il est anti-inflammatoire, tonique et apaisant cutané : très utile pour tout ce qui est démangeaisons, irritations de la peau et du cuir chevelu. De plus on pourra en faire usage en cas d’hypersensibilité propre aux peaux sèches ainsi que pour le soin des peaux matures et/ou grasses ;
    – Il est antispasmodique, calmant et sédatif du système nerveux : il permet de mieux gérer les émotions, en particulier le stress, l’anxiété, la nervosité et l’insomnie d’origine nerveuse (chez l’enfant comme chez l’adulte). Son pouvoir calmant s’applique aussi sur la sphère gastro-intestinale (spasmes digestifs, digestion difficile et douloureuse, « maux d’estomac ») ainsi que cardiovasculaire et circulatoire (éréthisme cardiovasculaire, angiospasme, palpitations).
  • A hautes doses, l’hydrolat de fleurs d’oranger peut devenir stupéfiant.
  • Au-delà du strict usage thérapeutique, l’on peut faire intervenir cet hydrolat en cuisine afin d’aromatiser nombre de préparations (sauces, crèmes, desserts, salades de fruits…).
    _______________
    1. Anthelme Brillat-Savarin, La physiologie du goût, pp. 122-123.
    2. Cité par Jean-Luc Hennig, Dictionnaire littéraire et érotique des fruits et légumes, p. 439.
    3. Henri Leclerc, Les fruits de France, pp. 234-235.
    4. Michel Faucon, Traité d’aromathérapie scientifique et médicale, p. 453.
    5. Alain Faniel, L’olfactothérapie, p. 182.
    6. Jacques Brosse, La magie des plantes, p. 253.
    7. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 290.
    8. Sachons que les fleurs d’oranger amer subissent aussi l’extraction par solvant, formant concrète et absolu, produits de grand luxe exclusivement réservés à la parfumerie.

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Anne-Marie de la Trémoille (1642-1722)

Huile essentielle de santal (Santalum album)

 

Synonymes : santal blanc, santal des Indes, santal citrin, santal de Mysore.

Alors bon. Par où commencer ? J’avais une entame ce matin au réveil, mais elle s’est évanouie depuis le temps. Démarrons à l’aide d’un point de repère chronologique : le Nirukta (et non pas le Nirkuta comme on peut lire ici et là, erreur copiée et collée, et recopiée, et cætera). Il s’agit d’un très ancien texte védique datant probablement du V ème siècle avant J.-C. Son rôle de glossaire avait pour but d’expliquer des termes obscurs contenus dans d’autres textes sanskrits afin d’en améliorer la compréhension et, par conséquent, la transmission. Une sorte de bréviaire étymologique en somme. Eh bien, dans ce Nirukta, l’on parle du santal, ce qui est bien une preuve qui confirme son statut de caviar de l’aromathérapie : c’est une essence végétale que l’on n’approche pas aussi aisément que cela, comme on le ferait d’un brin d’herbe : « sur la terre, il y a beaucoup d’arbrisseaux, peu de santals qui s’élèvent » (1). Cette métaphore qui souligne l’exceptionnel caractère du santal ne peut que nous inviter à ré-affirmer la puissance sacrée qui l’habite depuis bien plus longtemps que le plus ancien texte védique n’y a fait référence. Santal, transformation de l’arabe sandal, provient d’un mot sanskrit, cay-huynd-dan, plus fréquemment orthographié candana : il s’agit du parfum d’Indra qui, s’en frottant la poitrine et la guirlande qu’il porte au cou, devient doré, de même que le santal, rappelant l’accointance de cet arbre avec le soleil, ce qui fit écrire à l’auteur du Hi-Shai Sûtra que le chariot du soleil est fait d’or et de bois de santal. Véritable bois de senteur, à tel point qu’il parfume la hache qui le coupe, le candana est un bienfaiteur car même une fois abattu, il perpétue ses bienfaits par le truchement de son parfum persistant, tant et si bien qu’on le dit capable de parfumer les autres arbres, allant même jusqu’à les envelopper de sa propre chaleur.
Tout d’abord placé sous sphère d’influence brahmanique, le santal n’est pas resté cantonné qu’à la seule Inde, s’étant rendu auprès des bouddhistes pour ensuite élargir sa renommée à des territoires beaucoup plus vastes et pour lesquels il a une importance capitale dans la vie religieuse des Chinois qui brûlent son bois en hommage à Bouddha, attendu que le santal fait partie des arbres du paradis bouddhique.
En Inde et sur l’ancienne île de Ceylan, son bois a été utilisé pour fabriquer des statuettes, des objets de culte (et d’autres objets manufacturés), ainsi que pour charpenter des temples hindouistes (on dit aussi qu’il forme, avec le cèdre et le cyprès, le trio des arbres sacrés du temple de Salomon). Non seulement son parfum est une excellente raison à cela, mais il s’avère également que le bois de santal n’est en aucun cas attaqué par les insectes, les vers, la moisissure… Ce qui explique pourquoi le santal a partie liée avec différentes pratiques religieuses en Asie, qu’elles concernent le mariage ou les funérailles. Par exemple, au IX ème siècle après J.-C., on utilisait déjà son essence en vu d’embaumer le corps des monarques. Plus communément, il est de coutume de faire brûler du bois de santal lors des enterrements (lors du décès d’un haut dignitaire, 400 kg de bois de santal étaient parfois nécessaires lors de sa crémation), le santal ayant vertu protectrice, il permet d’éloigner les mauvais esprits, ce que relate le bouddhisme qui désigne le santal comme un chasseur d’entités démoniaques, de même qu’en Afrique où il permet de chasser les zars comme l’explique bien Tobie Nathan : « Pour diagnostiquer la famille de l’esprit qui a investi la malade, la guérisseuse se livre nécessairement au fatih el ‘ulba – « l’ouverture de la boîte ». Dans chaque boîte, en effet, est enfermé un encens, l’odeur-devise – en quelque sorte le blason odorant – d’un groupe de zars. Cependant, ces empreintes d’esprits sont elles-mêmes des combinaisons d’essences élémentaires. On dit que les maîtres du zar en connaissent près d’un millier qu’ils combinent à volonté : al mistika, sorte de résine parfumée (peut-être la myrrhe ?), mur el higazi, l’eolocynth, sandal, le bois de santal, al kafur, le camphre, ‘irk as sus, la branche de licorice, al gawi, parfum provenant de l’île de Java, etc. » (2).
Au-delà de son rôle de protecteur et de gardien, il est entendu par le tantrisme que le santal permet de favoriser le réveil de la Kundalini, c’est-à-dire le serpent lové au creux de Muladhara, autrement nommé chakra de la racine. Tout comme l’oliban, les fumées apaisantes du bois de santal qui brûle favorisent la méditation, la prière ainsi que le retour réflexif sur soi-même. D’aucuns parleraient de recentrage… Bref, Muladhara n’est pas loin, l’une des couleurs de l’aura de l’huile essentielle de santal étant le rouge. Si l’on considère les deux autres couleurs de cette aura, l’on note la présence de orange et de magenta. La couleur orange évoque sans difficulté le chakra sacré, Svadhisthana, prosaïquement nommé chakra du sexe parfois. Selon le tantrisme, l’hindouisme et le bouddhisme tibétain, spiritualité et sexualité, recueillement et sensualité ne sont pas des couples antinomiques et incompatibles, ils vont même de paire. Quant au magenta, synthèse chromatique du rouge et du violet, il passe des basses vibrations du rouge à celles très élevées du violet, on file de la racine à la couronne comme est censé le faire la reptilienne Kundalini. Ce n’est donc pas pour rien – au-delà du seul fait d’être considéré comme aphrodisiaque – qu’il est un gage d’éveil spirituel. Si chez les hindouistes on applique une pâte de bois de santal au niveau du troisième œil (ce que l’on appelle le tilak), cela n’a-t-il point pour objectif de développer davantage de clairvoyance et de conscience éclairée ?
Si l’on creuse davantage, l’on peut prendre conscience que le santal convoque bien plus qu’un élément : le chakra sacré se réfère à l’Eau, l’énergie de feu doux du santal, bien soulignée par cette grosse proportion de sesquiterpénols contenue dans son huile essentielle (un Feu qui convient bien à Mars, mais surtout au Soleil) ; enfin, astrologiquement associé au signe de la Vierge, le parfum du santal, par cette relation zodiacale, fait intervenir la Terre. Quant à l’Air, je vous laisse le soin de chercher en quoi le santal peut bien le contenir… ;)

Le santal a beau n’intéresser l’industrie de la parfumerie que depuis le XIX ème siècle, la menace qui pèse sur lui est pourtant bien réelle. Le célèbre santal de Mysore, extrêmement réputé, devenu rare, a obligé la culture de cet arbre dans la plupart des états du sud de l’Inde (Kerala, Andhra Pradesh, Tamil Nadu, Karnalaka). Mais l’on ne peut mettre la raréfaction du santal sur le seul compte de la parfumerie : de la fin du XVIII ème siècle jusqu’à l’orée de la Seconde Guerre mondiale, on assiste à une forte demande de bois de santal, en particulier pour la confection d’encens, ce qui provoque un déboisement progressif et inexorable, l’homme du XIX ème siècle étant peu au fait de la question agro-écologique. Pour son malheur, le santal croît très lentement et laborieusement, ce qui n’a pas été sans problème. Sa durée de vie limitée à un siècle en conditionne nécessairement la hauteur qui ne dépasse par dix à douze mètres. Au-dessus du sol, le tronc trapu du santal et ses feuilles semper virens ne laissent en rien présager de ce qui se passe sous la surface de la terre : les racines du santal, équipées de suçoirs, s’enfoncent dans celles d’autres arbres environnants et d’herbes géantes (bambous, palmiers), dans lesquels ils puisent les substances nutritives (phosphore, azote…) indispensables à la croissance du santal qui se trouve être largement dépendant de son environnement naturel. Le caractère hémiparasite qui singularise le santal lui permet, lors de sa prime jeunesse, de planter ses suçoirs sur plus d’une centaine d’espèces végétales différentes (parfois jusqu’à 300, y compris ses propres congénères) qui jouent le rôle d’hôtes, mais sans grand danger pour eux. Ce n’est qu’une fois devenu un arbre plus âgé qu’il perd cette habitude de se cramponner au premier venu et qu’il affiche fièrement son autonomie. Et c’est aussi avec l’âge qu’il acquiert la maturité nécessaire pour devenir productif, un santal pouvant patienter 25 à 50 ans avant de former dans son bois une essence digne d’intérêt pour le distillateur. Ce qui, au regard de son espérance de vie, n’en permet l’exploitation que pour un temps assez court, laquelle est délicate, sinon dangereuse pour sa survie, puisque, outre l’aromathérapie, c’est le cœur de son bois qui attire la convoitise de l’homme depuis des lustres : il n’est donc guère possible de l’exploiter sans le détruire, ce qui est le sort réservé à d’autres bois à parfum tels que le cèdre de l’Atlas et le bois de rose. Tout cela rend son existence fort hasardeuse, sans compter que sa culture est très complexe puisqu’il faut envisager la présence des espèces végétales hôtes indispensables au santal, lesquelles ne se choisissent pas au hasard. De plus, à force de tremper sa nouille un peu partout, le santal peut attraper une maladie d’origine bactérienne, détail rappelant que l’huile essentielle de santal est utilisée pour combattre les gonocoques responsables de la blennorragie, MST autrefois connue sous le nom de chaude-pisse. Bref, tout cela aurait pu peser lourd dans la balance avant que l’on ne mette en place un plan de contrôle et d’exportation, à l’identique de celui qui concerne le bois de rose en certains régions.

Botaniquement, nous pouvons dire en quelques mots que le santal porte des feuilles opposées, de forme ovale et effilée, dont la longueur est comprise entre 4 et 8 cm. Les faces supérieures vert sombre présentent une surface un peu rêche, alors que le revers est beaucoup plus pâle. Lors de la floraison du santal apparaissent des panicules de petites fleurs dont la couleur peut varier du jaune pâle au pourpre. Par la suite, l’arbre se couvre de grappes de drupes noires, rondes comme des pois et pas plus grosses que des cerises, à l’intérieur desquelles se trouve une graine unique.

Le santal en aromathérapie

Pour nous autres Occidentaux, du santal nous ne connaissons guère qu’un parfum, si captivant à vrai dire qu’il ferait presque oublier quelle est l’espèce végétale qui le produit, générant, çà et là, dans divers ouvrages d’aromathérapie, des sottises qui montrent à l’évidence que leurs auteurs sont mal renseignés au sujet du santal. Bref…. Ce parfum, s’incarnant sous forme d’huile essentielle, ne doit pas faire oublier que cet arbre qu’est le santal fait, tout comme le giroflier et le cannelier, l’objet d’une pratique phytothérapeutique, cependant circonscrite aux seules régions d’Asie : les informations à ce sujet étant faméliques, nous laisserons donc ce volet de côté pour nous concentrer exclusivement sur l’huile essentielle de santal en aromathérapie.
Le bois dur et odorant du santal, ainsi que ses racines, sont les parties végétales de cet arbre pour lesquelles le distillateur porte un intérêt certain. Mais sur la question du bois, il ne s’agit pas des parties nobles que l’on soumet à la distillation (celles-ci se réservent à l’ameublement et à la statuaire), mais des copeaux, des résidus de bois, des déchets, fractionnés en plus petites unités avant d’être accueillies par l’alambic. Et c’est conseillé puisque l’hydrodistillation à la vapeur d’eau, si elle est une bonne technique pour extraire l’huile essentielle de santal de son bois, est, dans ce cas précis, un véritable défi que doit relever le distillateur : il ne s’agit pas là de lavande pour laquelle la distillation est bouclée en quelques heures. Le santal – c’est ainsi – prend son temps. Nous avons remarqué plus haut qu’il croît lentement. Il en va de même de sa distillation, n’ayant nulle intention de délivrer son précieux trésor aussi rapidement. Prendre son temps se chiffre en dizaines d’heures : 48 à 72 heures sont parfois nécessaires, une centaine dans certains cas, tout cela dépendant surtout de la qualité du bois : dense, de couleur brun jaunâtre, il est parcouru de stries plus foncées par endroit, un indice de sa plus grande richesse en essence. Or comme le rendement est d’importance, puisqu’il avoisine les 4 à 8 %, plus du double – 8 à 13 % – lorsque le bois employé est de qualité supérieure (3), il est bien normal et obligatoire de soumettre bois et racines à une coction au long feu continu pour en exprimer toute l’essence. Cette durée hors du commun s’explique aussi par la densité (0,98) de cette huile essentielle, pesante, épaisse, visqueuse. Très peu volatiles, ses molécules sont donc plus longues à extirper du bois (4). Huile essentielle quasiment incolore (c’est à peine si elle jaunit un peu avec l’âge), elle dégage un puissant mais délicat arôme boisé et épicé, chaud et profond. N’abusons pas des qualificatifs, l’huile essentielle de santal échappe à toute description, bien vaine litanie de mots ; ça n’est pas une expérience qui se lit – le bagage lexical des odeurs étant, à la vérité, si faible que, de toute façon, on n’irait pas bien loin. Non, c’est avant tout une expérience qui se sent, qui s’absorbe aussi longuement et lentement que cette huile essentielle a pris de temps pour s’extraire de sa gangue ligneuse.
En terme de composition biochimique, la plus large part est allouée aux sesquiterpénols (alpha-santalol, bêta-santalol, cis-lancéol, épi-p-santalol) formant près de 70 % de l’ensemble. Le reste se distribue entre les sesquiterpènes (8 %), les monoterpènes (8 %) et les acides (3 %).

Propriétés thérapeutiques

  • Anti-infectieux : antibactérien (gonocoque, staphylocoque doré), antiviral, antifongique, antiseptique pulmonaire et génito-urinaire
  • Tonique veineux et lymphatique, décongestionnant veineux et lymphatique, cardiotonique
  • Antispasmodique
  • Anti-inflammatoire
  • Expectorant, balsamique, antitussif
  • Calmant et sédatif du système nerveux central (il existe une corrélation entre la présence d’alpha-santalol dans cette huile et son activité sédative), antidépressive, inductrice du sommeil
  • Tonique général
  • Décongestionnant pelvien, stimulant testiculaire, aphrodisiaque
  • Aquarétique
  • Astringent, cicatrisant, régénérateur cutané
  • Activité antitumorale (l’un des composants de cette huile essentielle favorise l’apoptose des cellules responsables de carcinomes cutanés)
  • Sudorifique (en phytothérapie, le bois de santal forme avec le sassafras (Sassafra albidum), le gaïac (Guaiacum officinale) et la salsepareille (Smilax aspera) le groupe des quatre bois sudorifiques)

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère urinaire : cystite, infection urinaire, colibacillose, blennorragie
  • Troubles de la sphère respiratoire : bronchite chronique, catarrhe bronchique, bronchorrhée, laryngite, toux sèche et/ou irritante
  • Troubles de la sphère circulatoire : hémorroïdes, varice, jambes lourdes, œdème des membres inférieurs, ulcère variqueux, insuffisance veineuse et lymphatique, couperose
  • Troubles de la sphère génitale : congestion du petit bassin, congestion prostatique, prostatite, herpès génital, mycose vaginale (candidose), asthénie sexuelle, impuissance, frigidité, fatigue sexuelle
  • Affections cutanées : mycoses (pied d’athlète, onychomycose), dermatophytose (teigne), acné, herpès labial, eczéma, psoriasis, urticaire, gerçure, crevasse, cicatrice, soins des peaux grasses, irritées, fatiguées et dévitalisées, rides, démangeaisons du cuir chevelu, pellicules
  • Troubles du système nerveux : stress, nervosité, agressivité, anxiété, morosité, dépression légère, surmenage, épuisement nerveux, psychique et intellectuel, dispersion mentale, troubles du sommeil
  • Désaccoutumance (tabac, alcool)

Propriétés psycho-émotionnelle

  • Sédatif et calmant, il remet de l’ordre dans le chaos (insomnie, troubles du rythme cardiaque, etc.).
  • Grâce à son parfum charnel et enveloppant, l’huile essentielle de santal permet de prendre conscience de son incarnation et de se situer par rapport à son environnement en particulier lorsque le stress, la nervosité, l’impatience, la dispersion et le bavardage mental nous placent hors de nous-mêmes, en dehors de notre propre corps dont l’esprit semble désincarné.
  • Tout en souplesse, le santal blanc efface la raideur, la rigidité, la morosité, il permet une ouverture vers l’autre qui peut tout aussi bien être une personne anonyme qu’un compagnon proche. Mais là où il fait véritablement merveille, c’est à travers sa capacité sensuel à séduire : il développe un climat de confiance propre à aiguiser le plaisir en toute intimité.
  • Fort utile lors d’épisodes méditatifs, l’huile essentielle de santal permet de se connecter à son intériorité.

Modes d’emploi

  • Voie cutanée pure ou diluée.
  • Voie orale.
  • Olfaction.
  • Diffusion atmosphérique.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Toxicité : c’est là un bien grand mot à propos de l’huile essentielle de santal. L’on a beau dire qu’elle n’a pas encore été établie sûrement, l’on sait néanmoins par l’expérience qu’un usage immodéré est susceptible d’entraîner un certain nombre d’effets secondaires tels que nausée, irritation cutanée, allergie de contact, etc. Jean Valnet évoquait une sensation de chaleur épigastrique et de soif intense en cas d’excès. Mais il y a excès et excès, la DL50 de cette huile essentielle s’élève quand même à 5 g par kilogramme chez l’homme, c’est-à-dire qu’un adulte pesant 80 kg devrait absorber 400 g de cette huile (soit 40 flacons de 10 ml) avant de rencontrer quelques dommages. Ainsi, rien à voir avec le cyanure et la strychnine, des doses létales médianes comprises entre 5000 mg et 15000 mg par kilogramme concernent des substances « légèrement toxiques » à « presque pas toxiques ». Pas de quoi en faire un plat. En revanche, ce qui est plus certain, c’est de ne pas en abuser au-delà de cure de six semaines, ni durant les trois premiers mois de la grossesse (sait-on jamais : peut-être craindrait-on de voir bébé danser le nritta dès la naissance…), et, pour finir, en cas d’insuffisance rénale. Si je sens, là encore, poindre le sacro-saint principe de précaution qu’on brandit à tout-va à la première occasion, je n’en suis pas moins d’accord pour dire qu’huile essentielle de santal et enfant, ça n’est pas compatible : qu’a-t-on besoin de cette huile quand on n’est pas encore pubère ? Quand je vois qu’elle est parfois conseillée en olfactothérapie à des gamins de 4 ou 5 ans, je me dis que… Euh…?!!! Que c’est n’importe quoi. Pour ne pas être grossier ^_^
  • De même qu’il existe du lard et du cochon, sur le marché de l’aromathérapie – qui oublie parfois d’indiquer le nom latin des plantes sur les flacons d’huile essentielle ou quand ça l’est, c’est parfois imprimé à l’aide d’une encre qui s’efface à la vitesse d’un cheval lancé au grand galop (insinuerais-je que le monde de l’aromathérapie est, lui aussi, secoué par d’infâmes malversations ?), le néophyte peut, on l’en croit aisément, peiner quelque peu et se faire posséder comme un bleu dès lors qu’il s’agit d’une huile essentielle aussi peu donnée que celle de santal. Oui, il y a santal et santal. N’y a-t-il pas, du reste, verveine et verveine, un mot que de peu scrupuleux margoulins utilisent pour l’accoquiner avec l’huile essentielle de litsée citronnée. Sachant que 10 ml d’huile essentielle de verveine citronnée ça coûte (généralement) dix à douze fois plus cher que la même quantité de litsée citronnée, on peut imaginer le potentiel profit que peut réaliser le dit margoulin en appelant un produit du nom d’un autre (les sensations de faire une (trop) belle affaire et de se faire enfler sont assez souvent concomitantes). D’où l’intérêt de se procurer des huiles essentielles chez des gens sérieux (La cabane aux arômes de Pescalune, Maison Néroli, etc.). Bref. Après cette incise bien nécessaire, revenons-en à nos tendres moutons. Donc, voilà-t-il pas que, par-dessus le marché, il existe plusieurs santals : un blanc, un jaune, un rouge. Érigeons donc LA liste :
    – le santal, celui de cet article, c’est le blanc : Santalum album. Certains petits malins écrivent santal alba sur l’étiquette, sans doute pour porter à davantage de confusion. On l’appelle santal, point barre.
    – le santal d’Australie : Santalum spicatum.
    – le santal de Nouvelle-Calédonie : Santalum austrocaledonicum.
    – le quandong : Santalum acuminatum.
    A noter que si ce dernier n’est pas concerné par l’aromathérapie, c’est le cas des deux précédents, arbres hémiparasites tout comme le santal, produisant chacun une huile essentielle : à la maison, j’ai deux flacons, l’un d’huile essentielle de Santalum album, l’autre de Santalum spicatum, qui n’ont, l’une et l’autre, rien à voir, ne serait-ce que d’un seul point de vue olfactif. Je vous le dis, j’ai une très nette préférence pour le spicatum ^_^
    Ensuite, nous avons affaire à deux faux santals :
    – Le premier, que de petits malins (il y a beaucoup de petits malins autour du santal, décidément…) appellent « santal des Indes orientales », c’est l’amyris (Amyris balsamifera). C’est bien un arbre, mais non de la famille des Santalacées puisqu’il appartient à celle des Rutacées. On en tire une huile essentielle également, assez bon marché comparativement à celle de santal ou de bois de rose, ce qui lui vaut aussi d’être surnommé rosewood. Décidément ! Je le rappelle au cas où : l’aromathérapie, ça n’est pas un truc relaxant pour midinettes, c’est plutôt un truc où on s’arrache les cheveux, si, si !
    – Le second, c’est le « santal » rouge (Red sandalwool), Pterocarpus santalinus, un arbre du sud de l’Inde, de la famille des Fabacées. On n’en tire aucune huile essentielle à ma connaissance.
    _______________
    1. Angelo de Gubernatis, La mythologie des plantes, Tome 2, p. 332.
    2. Tobie Nathan, Psychanalyse païenne, p. 175.
    3. En général, on compte 3,5 à 4 % de rendement pour le bois, 4,5 à 6 % pour les racines.
    4. Le lieu de vie du santal semble aussi déterminer cette richesse plus ou moins étendue : il apparaît que la nature du terrain influe sur la quantité d’huile essentielle produite. Le terrain favori serait donc celui qui est pauvre, sec et caillouteux, en somme tout ce que, olfactivement, le santal n’est pas.

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La sauge officinale (Salvia officinalis)

Crédit photo : Pescalune photography

Synonymes : grande sauge, sauge de Catalogne, herbe sacrée, thé de Grèce, thé de France, thé d’Europe, etc.

Reine des plantes médicinales, panacée, herbe sacrée, qu’a donc fait la sauge pour mériter un renom aussi élogieux ? Tout d’abord, elle figurait parmi de nombreux autres ingrédients dans le kyphi des anciens Égyptiens qui remarquèrent aussi que son suc administré aux femmes stériles les rendait fertiles et permettait à celles qui étaient enceintes de ne pas concevoir avant terme. Du temps des Ramsès, déjà bien connue, la sauge étendit son hégémonie à la Perse et à l’Europe. Cela signifie qu’il y a environ 3000 ans, la sauge avait déjà partie liée avec le médical et le spirituel, et l’Antiquité gréco-romaine ne lui dénigrera pas ces deux prérogatives. Pour la Grèce et la Rome antiques, l’herba sacra est une panacée, c’est-à-dire un remède universel propre à être employé en toutes circonstances. C’est elle que l’on récoltait ablutions faites, en état de pureté que soulignait le port d’une tunique blanche, et les pieds nus, après avoir procédé à un sacrifice. Cette sauge, elle-même offerte aux divinités, faisait partie des ingrédients de base de rituels aussi bien funéraires que magiques. Il est même accordé à la sauge une origine surnaturelle. Selon une légende, Zeus fut élevé par la chèvre Amalthée, auprès d’un buisson de sauge qui aurait conféré au lait caprin un pouvoir divin. Dans ces circonstances, l’on ne peut guère s’étonner que l’étymologie attribue à la sauge deux sens bien distincts : le latin salvia se scinde en deux origines : de salvare, « sauver, guérir » et de salvus, « sain ». La sauge est donc une plante guérisseuse et assainissante. C’est là faire référence à ses qualités de remède médicinal d’une part, d’autre part à sa capacité à entrer en connexion avec un domaine plus spirituel. Nous verrons, au fil de cet article, que ces deux notions demeurent souvent indissociables.

Les Grecs considérèrent la sauge si tonique et stimulante, qu’elle était interdite aux athlètes sur les stades, à croire que la lutte antidopage ne date pas d’hier. A ce titre, Pline remarquera cette faculté, écrivant que « le voyageur qui porte de l’armoise et de la sauge attachées sur lui ne craint pas la fatigue ». Hippocrate et Dioscoride mentionnent une sauge dont le même Pline rapportera les usages : « nos herboristes d’aujourd’hui nomment elelisphakos en grec et salvia en latin une plante semblable à la menthe, blanchâtre et odorante ». Mais il n’est pas impossible que l’elelisphakos des Grecs ne soit pas, en définitive, la sauge officinale dont Paul-Victor Fournier nous rappelle qu’elle est assez rare en Grèce. Sans doute s’agit-il d’une espèce cousine, puisque Hippocrate l’indique dans la recette d’un breuvage destiné à soigner les affections de la matrice et la diarrhée, alors que Dioscoride, puis Galien, mentionne plusieurs de ses propriétés : tonique, stimulante, diurétique, astringente, emménagogue et abortive, toutes qualités dont la sauge officinale peut s’enorgueillir.

Les Celtes, eux non plus, n’ignorèrent pas la sauge. Ils y accordèrent même une grande importance, puisque d’un point de vue médicinal, les druides employaient cette plante contre la fièvre, la toux, les rhumatismes, les névralgies, la paralysie, l’épilepsie, ainsi que pour favoriser la fertilité des femmes et l’accouchement. Elle passait aussi pour ressusciter les morts ; fréquemment ajoutée à l’hydromel et à la cervoise, elle permettait aux druides de se placer en condition « prophétique », c’est-à-dire en état de conscience modifiée, afin de prédire l’avenir et de communiquer avec l’au-delà. Ceci est d’autant plus valable que, depuis, l’on sait l’action de la sauge officinale au niveau d’un chakra, celui du troisième œil, permettant calme et clarté, incitant à la sagesse (sage, en anglais, signifie autant sauge que sage) et donc au savoir. « Ainsi s’explique en particulier la faculté qu’on lui a prêtée de favoriser la conception, puisque c’est de l’au-delà, du royaume des morts, des ancêtres, que proviennent les âmes des enfants à naître […] Si elle ne ressuscite pas les morts, la sauge a bien le pouvoir de rendre la vitalité à ceux qui ont perdu jusqu’au goût de vivre, et aussi de faciliter la transmission de la vie » (1).

Énoncer que le Moyen-Âge est l’âge d’or de la sauge n’est pas peu dire. Naturellement inscrite au Capitulaire de Villis, elle bénéficia donc de la protection des empereurs carolingiens. Walahfrid Strabo, abbé du monastère de Reichenau, lui dédie même une place d’honneur dans son Hortulus (827), lui conservant, en le latinisant, son antique nom grec. De l’elelifagus, il dit ceci : « L’expérience la montre remédiant à plusieurs maladies des hommes, elle mérite donc la verdeur de son éternelle jeunesse » (2), paroles élégiaques édictées à une époque où les bénédictins se chargèrent d’en développer la culture dans les jardins de simples, indispensables dans tout bâtiment ecclésiastique. Et cette expérience, à laquelle Strabo fait référence, est riche et vaste. Macer Floridus en fait un remède diurétique, hépatique, antitussif et emménagogue, précisant que « broyée et appliquée sur la plaie, elle neutralise l’effet des morsures venimeuses, et cicatrise les blessures saignantes » (3). Arnaud de Villeneuve la conseille, également broyée, additionnée de sel et de poivre, comme pansement odontalgique. Platearius ajoute qu’elle « conforte, dégage et chasse les humeurs », ce que ne désapprouve pas le Grand Albert, affirmant que la fumigation de l’alentour des maisons en temps de peste est profitable, conseil qui sera repris plus tard dans le Petit Albert présentant la recette d’un « baume excellent pour se garantir » de cette maladie extrêmement contagieuse et mortelle. La sauge, c’est aussi l’un des ingrédients du vinaigre des quatre voleurs dont la légende veut qu’il leur servait de préservatif contre la peste, afin de plus sûrement dévaliser les maisons abandonnées des pestiférés. Quant à Hildegarde et sa Selba, c’est plus qu’une histoire d’amour tant la sauge est présente dans les écrits de l’abbesse, comme remède du corps bien entendu (inappétence, diarrhée, mauvaise haleine, douleurs gastriques, toux, fièvre, hémorroïdes, douleur goutteuse, céphalée d’origine digestive, léthargie, insomnie, paralysie, contusion, etc.), mais aussi comme soulagement de l’esprit : non seulement la sauge « dessèche » la mélancolie, mais elle apaise la colère, « la chaleur sèche de la sauge redonne force aux humeurs que la colère a détruites » (4).
Dès qu’il est question de la sauge médiévale, il est impossible de passer sous silence le très célèbre aphorisme de l’école de Salerne qu’aucun livre portant sur les plantes médicinales n’omet de mentionner : Cur moriatur homo cui salvia crescit in horto ? Oui, pourquoi mourrait-il, celui qui cultive de la sauge dans son jardin ?, s’interroge-t-on du côté de cette cité de Campanie. Très souvent, dans les livres et sur Internet, on ne trouve que ce premier vers, celui que Cazin, comme tant d’autres, se contente de citer, avant d’ajouter « qu’il n’y a de meilleur remède contre la mort » (5), ce qui est une lecture complètement fausse de cet aphorisme, puisque le deuxième vers nuance très fortement le premier : Contra vim mortes non est medicamem in hortis (Contre la force de la mort, il n’existe aucun médicament dans les jardins). Et la suite, que nous donnons, est d’une limpidité à toute épreuve. Par sa seule lecture, l’on ne risque guère de se tromper : « Oui, nos jours sont bornés ; aux regrets, insensible, la mort doit, tôt ou tard, en terminer le cours. Vouloir l’éterniser, c’est vouloir l’impossible ; n’y songez point. A cela près l’usage de la sauge a d’excellents effets. Pour raffermir la main tremblante, pour conforter les nerfs, la sauge est excellente ; et d’une fièvre aiguë elle arrête l’accès […] L’usage de la sauge est si grand, qu’il est bon d’en avoir en toute maison. Aussi dans la langue latine, son nom du mot sauver tire son origine ». L’erreur commise par Cazin (il n’est pas le seul à l’avoir faite, on la rencontre encore dans des ouvrages bien actuels) sur le sens réel des paroles salernitaines lui fera écrire que « pour faire tomber les meilleures choses dans le discrédit, il suffit d’en faire un éloge outré. Ainsi la sauge, grâce à la sentence de l’école de Salerne, fut condamnée par le scepticisme à un oubli non mérité » (6). Où l’on constate qu’une lecture liminaire et superficielle de l’aphorisme que Salerne consacre à la sauge ne peut que donner naissance à des conclusions pour le moins erronées. Si, comme le pense Cazin, la sauge a été, pendant un temps, écartée du rang des plantes médicinales, ça n’est pas tant à l’école de Salerne qu’on le doit, mais à ceux qui ont compris de travers son message. Dont ce même Cazin ! Incroyable, n’est-ce pas ? Donc, une paire de lunettes et un peu de bon sens permettent d’éviter de faire l’erreur consistant à lire le contraire de ce que l’école de Salerne affirmait au sujet de la sauge, qui, non, n’est pas un remède contre la mort. La valeur de la sauge, tout au contraire, est plus proche de ce qu’en dit le docteur Bernard Vial : elle « réconcilie l’homme avec sa propre nature : elle lui permet de retrouver la mesure, c’est-à-dire de se souvenir qu’il n’est pas un dieu et possède des limitations » (7). N’est pas Zeus qui veut.

A la Renaissance, l’éloge dithyrambique de la sauge, loin de s’essouffler, se perpétue. Mais c’est surtout au XVII ème siècle que la sauge jouit d’une excellente réputation, tout d’abord à la cour du roi Louis XIV qui prenait chaque soir, d’après Saint-Simon, une infusion de sauge et de véronique, ainsi qu’auprès de Christian-François Paullini (1643-1712), médecin allemand qui consacra à la sauge une monographie de plus de 400 pages en 1688. Puis vinrent Lémery et Van Swieten. Le premier des deux dira des sauges qu’elles « sont céphaliques, nervales, hystériques, stomacales, résolutives, apéritives. On s’en sert pour la paralysie, pour la léthargie, pour l’apoplexie ». Quant au second, il sera le premier à faire de la sauge une utilisation systématique au regard de ses propriétés antisudorifiques. En effet, le vin de sauge dont il se servait supprimait les sueurs nocturnes des malades et des convalescents, action d’un grand secours car elle est rapide, se manifestant seulement deux heures après ingestion et se poursuivant plusieurs jours après l’arrêt des prises. Van Swieten remarqua également l’efficacité de la sauge pour tarir la lactation. Et, comme le soulignait déjà Hildegarde, la sauge assèche. Très « Terre », elle s’oppose à bien des écoulements (hémorragies, pertes utérines, catarrhe, leucorrhée, sécrétion lactée, sueur, etc.). Ce n’est que bien plus tard, au XX ème siècle, que la sauge retrouvera un regain de verdeur au sujet de l’une de ses antiques prescriptions : la sauge est une plante de la femme, de la sage-femme également, une femme pleine de sagesse. C’est le docteur Leclerc qui en fera la remarque à une époque où l’on mit en évidence que la sauge contenait des hormones végétales : des phyto-œstrogènes. Ainsi, des milliers d’années d’usages gynécologiques de la sauge furent confirmés scientifiquement. C’est réellement une plante féminine, tant elle accompagne tous les âges de la vie d’une femme : puberté, conception, accouchement, préménopause, ménopause. N’est-ce pas la sauge que Pte San Win, la Femme Bison Blanc, apporte aux femmes des tribus lakota ? Cette sauge, qui n’est pas l’officinale mais la blanche (Salvia apiana), constituait, avec le tabac, le cèdre et le foin d’odeur le quadrige sacré de bien des tribus amérindiennes. Généralement, les sauges (sclarée, officinale, blanche) possèdent des vertus purificatrices très puissantes. Chez les Amérindiens, la plante brûlée permettait d’écarter les démons, les entités du bas astral et autres « ondes négatives ». Elle était aussi couramment employée lors de la cérémonie de l’Inipi qui se déroulait sous une hutte de sudation : « Il fait très chaud dans la loge, explique Black Elk, mais il est bon de ressentir les qualités purifiantes du feu, de l’air et de l’eau, et de sentir l’odeur de la sauge sacrée » (8).

Protectrice et purificatrice, la sauge n’a rien à envier à l’armoise et au millepertuis à ce sujet. « Je porte la verveine et la sauge pourprée qui brisent les enchantements », déclamait-on dans Sigurd, opéra en quatre actes d’Ernest Reyer créé en 1884. C’est elle encore dont on croise le chemin à travers le légendaire chrétien, lors de l’angoissant épisode de la fuite de la Vierge Marie devant les atroces bourreaux d’Hérode. Demandant asile à la rose afin qu’elle dissimule l’enfant Jésus, cette fière refusa. Identique refus de la part du coquelicot puis de la giroflée. Mais une petite plante obtempéra et accorda une issue favorable à la requête de Marie et camoufla aux sbires d’Hérode la présence de Jésus. Depuis lors, la rose porte des épines, la robe rouge du coquelicot est toute fripée et la giroflée est dénuée de parfum agréable. Quant à la sauge, Marie lui déclara : « Les botanistes t’appelleront Salvia, ‘celle qui sauve’ et tes pouvoirs seront de guérir les douleurs des hommes » (9).
Du foudroyant dieu de l’Olympe à la Reine de la chrétienté, nul doute n’est permis : la sauge est bel et bien une plante sacrée.

La sauge officinale est un petit sous-arbrisseau ligneux et touffu dont la hauteur est généralement comprise entre 30 et 70 cm. Ses feuilles oblongues, très légèrement dentelées, laissent sous les doigts une sensation rugueuse ainsi qu’une forte odeur aromatique. Velues, de couleur blanc verdâtre, elles donnent à la sauge une allure grisâtre sur laquelle contraste le bleu teinté de violet de ses fleurs. La sauge étant initialement une plante méridionale, inutile de vous dire qu’elle adore la rocaille, les sols secs et bien drainés, et n’apprécie pas du tout, à l’instar du thym, d’avoir les pieds dans l’eau.
Particulière par son caractère semper virens, Pierre Lieutaghi avance que « ce fait a sans doute contribué autrefois à augmenter l’estime en ses vertus » (10) que nous allons maintenant présenter.

La sauge officinale en phyto-aromathérapie

Ses feuilles et ses sommités fleuries, voilà ce que la divine sauge offre au thérapeute. En terme de composition, voici la liste des différents éléments constituant la sauge officinale : du pentosane (9 %), de la résine (6 %), de la gomme (6 %), du tanin (5 %), des principes amers, une saponine, du mucilage. Ajoutons-y des acides (rosmarinique, gallique, oxalique et phosphorique) et des flavonoïdes. Malgré l’étendue de cette liste, l’on retient surtout que la sauge contient une essence aromatique (1,5 à 3,5 %) que l’on distille depuis au moins 1580 et une substance œstrogénique mise en évidence en 1938. La feuille de la sauge, de saveur astringente et amère quand elle est fraîche, possède une odeur chaude, piquante et épicée, un tantinet camphrée, autant d’adjectifs que l’on peut prêter à l’huile essentielle qu’on en tire. Celle-ci, limpide et de couleur jaune très clair, s’obtient par hydrodistillation durant deux heures des feuilles sèches, presque fanées. Comme souvent, le profil biochimique d’une huile essentielle varie selon de nombreux facteurs. Cependant, voici des données moyennes au sujet de la composition moléculaire de l’huile essentielle de sauge officinale :

  • Cétones (dont alpha-thuyone, bêta-thuyone, camphre) : 60 %
  • Monoterpènes : 15 %
  • Oxydes : 10 %
  • Sesquiterpènes : 7 %
  • Monoterpénols : 5 %
  • Esters : 2 %

Propriétés thérapeutiques

Sauge officinale en phytothérapie

  • Tonique gastro-intestinale, stomachique, apéritive, carminative
  • Diurétique, dépurative
  • Antispasmodique
  • Emménagogue, régulatrice des règles, tonique utérine, favorise la conception, antigalactogène
  • Hypertensive
  • Antisudorifique
  • Hypoglycémiante
  • Fébrifuge
  • Astringente, cicatrisante, résolutive, vulnéraire
  • Tonique du système nerveux
  • Antiseptique
  • Anti-oxydante

Sauge officinale en aromathérapie

  • Anticatarrhale, expectorante, mucolytique
  • Tonique hépatique, cholagogue, cholérétique
  • Anti-infectieuse (antibactérienne, antivirale, antifongique)
  • Emménagogue, œstrogen like, favorise la conception et la fertilité, décongestionnante pelvienne, tarit la lactation
  • Antispasmodique
  • Tonique et stimulante générale
  • Lipolytique
  • Fébrifuge
  • Antiputride
  • Antisudorifique (elle réprime les sécrétions abondantes et stimule celles qui sont insuffisantes)
  • Cicatrisante
  • Décongestionnante et tonique artérielle et veineuse
  • Hypocholestérolémiante
  • Stimulante glandulaire (hypophyse, surrénales, pancréas)

Usages thérapeutiques

Sauge officinale en phytothérapie

  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : inappétence, dyspepsie, atonie gastro-intestinale, digestion lente et/ou difficile, diarrhée (du tuberculeux et du nourrisson), vomissement spasmodique, nausée, ballonnement
  • Troubles de la sphère pulmonaire + ORL : bronchite chronique ou aiguë, asthme, toux grasse, angine, maux de gorge, laryngite
  • Affections bucco-dentaires : aphte, stomatite, ulcère bucco-gingival, névralgie dentaire, maux de dents, muguet, carie, engorgement gingival
  • Troubles de la sphère gynécologique : leucorrhée, stérilité, préparation à l’accouchement (réduit les douleurs prise en infusion environ un mois avant le terme), douleurs menstruelles, congestion du petit bassin
  • Affections cutanées : plaie, plaie atone, ulcère, ulcère atone, ulcère de jambe, blessure, contusion, luxation, engelure, eczéma, dartre, piqûre d’insecte (guêpe)
  • Éphidrose nocturne des pieds, des mains et des aisselles, fétide ou non, chez le tuberculeux, le rhumatisant, le malade, le convalescent
  • Hypotension, vertiges, étourdissement
  • Neurasthénie, fatigue après convalescence, dépression psychique et physique, surmenage
  • Alopécie et soin du cuir chevelu
  • Paralysie et tremblements
  • Fièvre intermittente
  • Diurèse insuffisante, goutte, rhumatismes
  • Hydropisie, œdème, engorgement articulaire
  • Migraine, maux de tête d’origine nerveuse et digestive
  • Désinfection des locaux (par exemple, ceux dans lesquels un malade a séjourné longtemps)

Sauge officinale en aromathérapie

  • Troubles de la sphère pulmonaire + ORL : bronchite chronique, catarrhe bronchique, sinusite
  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : entérite virale, fermentation intestinale
  • Troubles de la sphère gynécologique et génitale : aménorrhée, dysménorrhée, oligoménorrhée, leucorrhée, règles douloureuses, préménopause, ménopause, herpès génital
  • Affections cutanées : plaie, ulcère, escarre, lésion, mycose de la peau et des ongles, cicatrice, chéloïde
  • Affections bucco-dentaires : aphte, névralgie dentaire, herpès labial
  • Troubles de la sphère cardiovasculaire et circulatoire : hypotension, artérite, hémorroïdes, jambes lourdes, varices, couperose
  • Insuffisance hépatobiliaire
  • Alopécie d’origine hormonale
  • Œdème
  • Grippe
  • Transpiration excessive

Modes d’emploi

  • Infusion.
  • Décoction aqueuse et vineuse.
  • Macération vineuse.
  • Bain.
  • Teinture-mère.
  • Poudre dentifrice.
  • Feuille fraîche frictionnée sur la peau (en cas de piqûre d’insecte).
  • Fumigation sèche de feuilles de sauge.
  • Huile essentielle par voie cutanée diluée, par voie orale sous les conseils et la prescription d’un médecin aromathérapeute, en olfaction.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Récolte : s’il s’agit des feuilles, elles se cueillent avant la floraison, quant aux sommités fleuries, c’est au cœur de l’été qu’elles se ramassent.
  • Séchage : assez facile et rapide ; songer à retourner les feuilles de temps à autre. Les sommités fleuries peuvent être suspendues en bouquets lâches d’une dizaine de tiges. Bien conservée, la sauge, une fois sèche, nous fait bénéficier de ses bienfaits pour un long temps, ne s’altérant que très peu.
  • En phytothérapie, on évitera l’usage de la sauge en cas d’allaitement, proscription qui vaut également pour son huile essentielle, à quoi il faut ajouter les contre-indications suivantes : grossesse, enfant de moins de six ans, personnes sujettes à l’épilepsie ou présentant un terrain neurologiquement fragile. En effet, tout comme l’huile essentielle d’hysope officinale, cette huile essentielle est neurotoxique, épileptisante et convulsivante, à plus forte raison lorsque des doses inappropriées sont administrées sur le long cours. De même, de par ses propriétés hormonales, il est déconseillé d’user de cette huile essentielle en cas de pathologies cancéreuses hormono-dépendantes. Cette huile est aussi placée sous le monopole pharmaceutique, sa vente est réglementée par le JO n° 182 du 8 août 2007.
  • La sauge officinale est exposée au même « souci » que bien d’autres plantes médicinales : cultivée, elle est généralement moins active que sous sa forme sauvage. Ce qui est, en somme, tout à fait normal.
  • Par ses tanins, la sauge est incompatible avec le fer. Lors de préparation d’infusion, de décoction, etc., on évitera les casseroles non émaillées.
  • Cuisine : dans le Midi de la France l’on utilise l’expression « c’est sans sauge ni sel » pour qualifier un plat à la fadeur désolante. Comme l’on sait, au Moyen-Âge, la sauge avait la faveur du cuisinier qui, d’après Arnaud de Villeneuve, avait parfois la main lourde. Lui-même conseillait « de bourrer de sauge l’oie rôtie et le cochon de lait à la broche ; vous pouvez l’utiliser plus discrètement dans les farces », explique, parcimonieux, Pierre Lieutaghi (11). La sauge est un parfait condiment des viandes (en particulier le porc), volailles (le poulet en froide sauge est un exemple médiéval typique) et gibiers. Elle se marie bien avec les légumineuses (fèves, petits pois, lentilles, pois chiches), le riz, la graine de couscous, la pomme de terre, la tomate. Notons quelques usages assez méconnus : aromatiser les châtaignes et la confiture de pastèque, élaborer un vin chaud de sauge qui n’est pas sans évoquer le sauget de la cuisine médiévale qui mit largement à l’honneur cette plante dès le XII ème siècle. Très appréciée, elle demeure incontournable pour le Viandier de Taillevent et le Mesnagier de Paris.
  • Autres espèces : parmi les nombreuses espèces de sauges, il existe des cultivars de la sauge officinale offrant des coloris différents : S. officinalis tricolor, S. officinalis purpurascens, etc. Quant à la sauge officinale de base, elle se décline sous deux formes, à grandes feuilles ou à petites feuilles. Par ailleurs, il est bon de faire la distinction entre toutes ces sauges et d’autres sauges médicinales telles que la sauge sclarée (S. sclarea), la sauge verte (S. viridis), la sauge des prés (S. pratensis), la sauge rouge (S. miltiorrhiza), la sauge verveine (S. verbenaca), la sauge éthiopienne (S. aethiopis), la sauge blanche (S. apiana), etc.
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    1. Jacques Brosse, La magie des plantes, p. 284.
    2. Walahfrid Strabo, Hortulus, p. 21.
    3. Macer Floridus, De viribus herbarum, p. 113.
    4. Hildegarde de Bingen, Les causes et les remèdes, p. 233.
    5. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p. 858.
    6. Ibidem.
    7. Bernard Vial, Affectif et plantes d’Amazonie, les formules du Père Bourdoux, p. 40.
    8. Black Elk, Les rites secrets des Indiens sioux.
    9. Michel Lis, Les miscellanées illustrées des plantes et des fleurs, p. 110.
    10. Pierre Lieutaghi, Le livre des bonnes herbes, p. 411.
    11. Ibidem, p. 416.

© Books of Dante – 2018

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