Le millepertuis officinal (Hypericum perforatum)

Synonymes : millepertuis commun, mille trous, herbe aux mille trous, herbe percée, herbe aux piqûres, trascalon perforé, frascalon, truchereau, trucheran jaune, trucheron jaune, herbe aux mille vertus, chasse-diable, crugie, herbe de la Saint-Jean (1), sang de saint Jean (l’allemand et l’anglais insistent particulièrement sur la filiation du millepertuis à saint Jean-Baptiste, puisque dans ces deux langues, on l’appelle communément Johanniskraut et Saint John’s wort).

Le mot hypericum, qui n’apparaît en tout premier lieu qu’au Ier siècle après J.-C., sous la plume de Dioscoride, a occasionné diverses tentatives d’explication étymologique. L’une d’elles, assez peu palpitante il faut bien le reconnaître, est relayée par Fournier : le « nom d’hypericum, en grec hypericon, signifie originairement ‘semblable à la bruyère’ (il s’agit de la bruyère arborescente [nda : Erica arborea ?] et se rapporte à une espèce à feuilles courtes et étroites de la région méditerranéenne orientale » (2). Mouais. Tout ça manque assurément de sel. La seconde explication, il n’y a que dans un ouvrage de Jean-Marie Pelt que j’en ai trouvé la trace. Beaucoup plus intéressante, elle expose la formation du mot hypericum comme suit : du grec hyper, qui signifie « au-dessus » et eikon, « image ». Littéralement : au-dessus de l’icône. C’est tout à fait séduisant. Ce sens s’expliquerait du fait que les anciens Grecs protégeaient les statues des divinités en suspendant des bouquets de millepertuis au-dessus d’elles, en vue d’en éloigner les mauvais esprits et les « démons », d’où le nom de fuga dæmonum, alias chasse-diable, qu’on a accordé à la plante depuis fort longtemps (des fois, il est dit que cela remonte à l’époque gallo-romaine, parfois que c’est beaucoup plus tardif, puisque cette dénomination aurait pris naissance au Moyen-Âge ; en tous les cas, cela ne semble pas devoir dater antérieurement à la naissance du Christ). Séduisante hypothèse, comme peut l’être également le diable. Mais plus je retourne cette explication dans tous les sens, et moins je la trouve crédible. Quoi qu’il en soit, le diable colle au train du millepertuis de bien des manières. Tenez, par exemple, autre petite leçon d’étymologie. Après nous être occupé d’hypericum, concentrons-nous sur l’adjectif perforatum qui le suit, et avec lequel existe une filiations aux noms vernaculaires que voici : millepertuis, mille trous, herbe percée, herbe aux piqûres. Cet ensemble de substantifs fait référence à la myriade de petits « trous » qui constellent la surface des feuilles de cette plante, d’autant plus visibles quand on les observe à travers les rayons du soleil. Ici, ce sont des légendes qui en amènent la compréhension : pour raccorder le millepertuis à saint Jean-Baptiste, on assure que ces « trous » sont les traces laissées par les gouttes de sang qui jaillirent du cou du supplicié lors de sa décapitation. C’est sans doute un peu bancal, mais cela a au moins le mérite de lier le millepertuis au sang et à l’idée même de blessure, puisque la couleur rouge, on la retrouve lorsqu’on froisse les pétales du millepertuis, laissant au bout des doigts des macules de teinte vineuse. Il n’en fallait pas davantage au millepertuis pour qu’on lui accorde, par le biais d’une aussi évidente signature, une propriété vulnéraire que, fort heureusement, il possède bel et bien, et qui fut très justement plébiscité comme tel par l’école de médecine de Montpellier qui, au XIII ème siècle, déclarait le millepertuis comme un vulnéraire qui ne le cède à nul autre. Cette propriété semble trouver son origine au temps des croisades (XI-XIII ème siècle). En effet, l’histoire raconte que les chevaliers de Saint-Jean de Jérusalem s’en servaient pour soulager les plaies et les brûlures sur les champs de bataille. Peut-on en déduire qu’ils connaissaient déjà les vertus antiseptiques et cicatrisantes de l’huile rouge, qu’on obtient par macération de millepertuis dans de l’huile ? A cette dernière question, je n’ai aucune certitude, et, là encore, plus j’y repense, et plus je me dis qu’il s’agit d’une fable qui ne cherche pas autre chose qu’à nous emmener en bateau. Puisque, ce qui est bien plus certain, c’est qu’on ne peut pas dire que le Moyen-Âge ait fait un grand accueil à cette plante : quelques réceptuaires en déclarent l’efficacité contre la goutte ; Albert le Grand, qui le surnomme « couronne royale », un nom qui, me semble-t-il, lui va à ravir, n’en dit cependant pas davantage, de même que Hildegarde de Bingen qui n’en fait absolument pas cas. Elle précise tout simplement, en deux lignes, que cette plante est tout juste bonne pour être donnée en pâture au bétail, et qu’elle ne convient pas du tout à la médecine. (Hildegarde a fait d’autres erreurs, comme avec l’oignon, par exemple. Et sur le seul chapitre du millepertuis, elle ne sera pas la seule à raconter des âneries, aussi ne l’accablons pas trop : elle n’en reste pas moins une très grande phytothérapeute médiévale.)
Le diable semble avoir plus d’un tour dans son sac, même si on le moque un peu, comme le montre l’anecdote suivante : pas content, comme il sied à un personnage de son rang, le diable, pour se venger du millepertuis qui le chasse, chercha à le détruire en dévorant ses feuilles, morsures qui laissèrent en vue des traces de perforation, c’est-à-dire les « trous » ponctuant le feuillage d’Hypericum perforatum comme les étoiles la voûte céleste. Mais le diable peut toujours y aller, le millepertuis est placé sous la houlette de Dieu, comme ne manque pas de le rappeler l’un de ses surnoms anglais, grace of god (comme autres synonymes de sa puissance, il porte aussi ceux de balm of warrior et surtout de touch-and-heal). L’on dit aussi du millepertuis que, parce que son parfum rappelle celui de l’encens, cela le place, de facto, en odeur de sainteté, celle-là même qui met en fuite les mauvais esprits, comme le soulignera Karl von Eckartshausen, signalant cet emploi aux côtés du soufre, de l’ase fétide, du vinaigre et du castoréum, et cela pour protéger aussi bien les habitations que les lieux sacrés, mais également l’être humain sur lequel peut s’abattre les influences négatives, les attaques des forces occultes, parce que les démons tiennent cette plante tant en horreur qu’ils ne peuvent que fuir les lieux où on la fait brûler. Mais comment entendre le terme de démon, et par là même l’action qu’il est censé porter sur l’homme ? Par exemple, quand on prend connaissance de ce qu’écrivait Jean-Baptiste Chomel (1671-1740) à propos du millepertuis, on perçoit une forme de nuance : selon lui, le millepertuis est très utile « pour abattre les vapeurs hypocondriaques, et soulager les prétendus possédés ou maniaques, d’où son nom de fuga dæmonum ». Les prétendus possédés ? Ou ceux qui sont sujet à la manie ? Au XVIII ème siècle, la possession, ça fait un moment qu’elle a botté en touche, ce qui n’était pas encore le cas auparavant, comme l’explique Jean-Marie Pelt : « Au Moyen-Âge, la dépression était volontiers confondue avec la possession ; on pensait que des forces surnaturelles pouvaient s’emparer d’un être humain et provoquer chez lui des sentiments et des effets funestes » (3), comme la mélancolie, les idées noires ou toutes autres ténèbres de l’esprit. Au sens que l’on accorde au mot démon, dépend toute une interprétation, différant du tout au tout. Si on l’entend au sens médiéval chrétien, il n’exprime pas la même chose qu’au sens antique de la pensée grecque, pour laquelle « les démons sont des êtres divins ou semblables aux dieux par un certain pouvoir […] Puis, le mot vint à désigner les dieux inférieurs et enfin les esprits mauvais » (4). Et il serait plus juste d’utiliser le mot adéquat de daimôn : par là, je ne veux bien évidemment pas parler de cette espèce de père fouettard affublé d’un trident et de deux cornes, dont le christianisme nous rabat les oreilles depuis des lustres. Non, le daimôn, sous la forme où parviennent à le dessiner les Grecs antiques, c’est tout autre chose : selon Empédocle, il s’agit du soi occulte qui persiste à travers les incarnations successives. Sa fonction « est d’être chargé de la divinité en puissance de l’individu » (5), ce qui est censé assurer à chacun l’inspiration intérieure alliée à un sentiment d’illumination supérieure. Et si le daimôn se sert de l’esprit et du corps humain comme d’un instrument, ça n’est pas pour les raisons qui amenèrent plus tard les diables du christianisme à agir. La grande différence entre ce type de démons et l’idée que l’on se fait du daimôn, c’est que le premier est forcément extérieur aux hommes qu’il vient tourmenter, tandis que le second n’est pas « une force étrangère attaquant leur raison du dehors, mais une instance de leur propre être » (6). Ceci étant dit, il est utile de préciser que les Grecs pédalèrent pas mal dans la semoule afin de définir et d’établir au mieux cette notion du daimôn, qu’ils surent distinguer de celle de passion qui diffère grandement de ce à quoi l’on associe ce terme aujourd’hui : le passionné est nécessairement plein d’entrain et de fougue. Alors que chez les Grecs, ce mot est marqué du sceau de son sens premier, issu du latin passio, désignant l’action même de supporter passivement un grand abattement, qui affecte l’individu par la langueur et la perturbation morale. Ce qui brouille quelque peu les pistes entre les causes exogènes et les causes endogènes, c’est que « le primitif, sous l’influence d’une forte passion, s’estime possédé, ou malade, ce qui est, pour lui, la même chose » (7). Or, le millepertuis recherche l’ataraxie, c’est-à-dire la libération de ces émotions troublantes, semblant agir aussi bien auprès de la possession que de la maladie de nature morale et psychique.
La théorie des signatures explique que la plante solaire qu’est le millepertuis, s’épanouissant plus particulièrement lors du solstice d’été, est une plante dont la symbolique nous dirige directement auprès de sa propension à savoir chasser les affres grisailleuses de la dépression. Le millepertuis préserve des esprits malins qui, à notre époque moderne, sont autant d’exemples des difficultés que nous pouvons rencontrer, dès lors que s’estompe notre propre soleil intérieur, se muant inexorablement en une pâle et terne piécette d’argent. Sur ce point, cette théorie ne s’est pas trompée : le millepertuis modifie le taux de sérotonine dans le cerveau, ce qui accroît ainsi la sensation de bien-être général. Il aide aussi à supprimer la douleur, et l’on sait très bien que, généralement, les phénomènes algiques et inflammatoires ne sont pas exactement responsables du retour d’un ciel bleu sans nuage, bien au contraire. De plus, facilitant l’endormissement, il lutte donc contre l’insomnie d’origine nerveuse, l’angoisse et la dépression. (Peut-on alors établir l’équation suivante : fuga dæmonum = antidépresseur ?)
Si l’usage interne du millepertuis permet de ramener en soi le soleil, il est important de mentionner que ce même usage n’autorise pas l’exposition au soleil subséquente, puisque cette plante est photosensibilisante. Jean-Marie Pelt en donne l’explication : « Plante étrange, en vérité, que ce millepertuis qui entretient décidément avec le soleil des liens privilégiés. En 1920, en effet, on s’aperçut que des herbivores à robe claire ayant brouté du millepertuis présentaient, lors d’une forte exposition au soleil, des œdèmes et des érythèmes sur les muqueuses et les parties dépigmentées de la peau [nda : on vit aussi apparaître des ulcérations et des nécroses cutanées]. Dans certains cas plus sévères, les animaux étaient frappés d’une intense agitation avec diarrhées, dermatites et perturbations du rythme cardiaque. Des cas mortels furent même rapportés » (8). Est-ce à dire que dans certaines circonstances le millepertuis attire plus qu’il ne repousse le diable ? Hildegarde, souvenez-vous en, qui déclarait le millepertuis juste bon pour que le bétail s’en repaisse, n’a pas fait de remarque de ce type, de même qu’il n’en existe nulle trace auparavant, aucun auteur de l’Antiquité n’ayant fait le constat que le millepertuis pouvait pousser des animaux à se livrer à une espèce de « ménadisme ». Rien de tel chez Dioscoride et Galien. Tout au contraire, ils en signalent l’emploi en direction des « points chauds », comme la sciatique par exemple, mais aussi pour les plaies, les ulcères et les brûlures. Toutes ces plantes (9), dont Dioscoride signale le parfum résineux et la capacité des pétales froissés à teindre les doigts de la couleur du sang (10), sont de plus emménagogues et diurétiques, parfois fébrifuges. Le point de vue des médecins grecs de l’Antiquité ne variera pas énormément jusqu’à la Renaissance, après l’éclipse médiévale presque totale. On établit pour évidentes ses propriétés pectorales, calmantes, hémostatiques et vermifuges (en réalité, il fait mieux fuir les « démons » que les vers…). Mais ce en quoi on s’accorde sans barguigner, c’est avant toute chose la merveilleuse vertu vulnéraire du millepertuis, réputation louée par Matthiole, Paracelse, Camerarius, Fallope, etc. au XVI ème siècle, par Scopoli et Geoffroy au suivant, j’en passe et des meilleurs. Jean-Baptiste Porta transcrit la recette d’un remède censé rendre « vaines les blessures de toutes espèces de bêtes » (11), et que l’on retrouve à peine altérée un peu plus tard dans le Petit Albert. Mais il est une bête plus pernicieuse encore, qui apprécie rien moins que de sévir sur les champs de bataille. L’huile rouge fut qualifiée de vulnéraire par excellence par le chirurgien militaire que fut Ambroise Paré (1510-1590), et que l’Anglais John Gerard résume à ceci en 1597 : « C’est un remède précieux pour les blessures profondes et celles qui traversent le corps ». C’est pourquoi on reste incrédule face à Cazin qui, une fois de plus, n’y va pas avec le dos de la cuillère à pot, assurant, sans sourciller, « qu’il faut reléguer au rang des fables [ce qu’on a rapporté] sur les vertus prétendues vulnéraires et cicatrisantes de l’hypericum » (12). Il a fumé ou bu, c’est sûr ! Ou bien son esprit a été attaqué par les vapeurs d’essence de térébenthine ! A moins qu’on ait acheté sa voix, ce pour quoi j’ai un gros doute, Cazin me semblant plus intègre que bon nombre de parasites qui pullulent de nos jours dans ce milieu. A la fin du XIX ème siècle, le docteur Reclu, dans son manuel à destination des herboristes, réitère cette énormité sans plus donner d’explication : le millepertuis est « dénué de toutes vertus vulnéraires ou cicatrisantes » (13). Et hop, un deuxième adepte de la picole ! Cependant, Cazin ne renie en rien les bons effets du millepertuis en interne, allant jusqu’à conclure sa monographie de la manière suivante : « loué outre mesure par les anciens, et abandonné sans restriction par les modernes, le millepertuis ne mérite ni les pompeux éloges des uns, ni l’inconcevable indifférence des autres » (14). C’est sûr qu’il y avait mieux à faire que de dénigrer le nec plus ultra des vulnéraires en balançant du lourd. Critiquant beaucoup, Cazin n’apporte pas non plus énormément d’eau à notre moulin. Certes, il nuance avec mesure les propriétés antituberculeuses du millepertuis qui, selon lui, sont très exagérées, et fait de même en ce qui concerne ses vertus diurétiques. Bien plus humble, le docteur Martin-Lauzer, contemporain de Cazin, écrivit, en 1854, que « le millepertuis est tombé dans un oubli tel qu’il n’a pu trouver place dans les formulaires modernes, qui seront peut-être un jour retournés contre nous comme une preuve de notre ignorance ». Ah ben oui alors, je ne vous le fais pas dire ! Mais, à partir du début du XX ème siècle, bien des études pharmacologiques menées sur cette plante surent venir à bout des réticences passées, ce qui fait que « le millepertuis, aujourd’hui bien étudié, délivré des fables, a enfin trouvé une juste et bonne place parmi les remèdes végétaux » (15).

Section d’une tige de millepertuis vue au microscope électronique : on remarque bien, de part et d’autre, les deux protubérances formées par les lignes qui sillonnent la tige.

Le millepertuis est une plante vivace constituée de tiges robustes longées de deux lignes droites et saillantes plus ou moins rougeâtres. Selon que le terrain est de nature riche ou maigre, la taille maximale du millepertuis peut aller du simple au triple (20 à 60 cm). Ses feuilles ovales et sessiles comptent de nombreux points translucides, nettement visibles à contre-jour.
Les fleurs groupées en inflorescences terminales peu denses, se caractérisent par la brièveté de leur éclosion : ouvertes le matin, elles sont fanées le soir même. Mais comme de nouvelles fleurs apparaissent sans discontinuer entre mai et août, voire septembre, on a largement le temps de pouvoir en admirer les cinq pétales jaune d’or : asymétriques, l’une de leur bordure est lisse, l’autre denticulée, et si l’on observe attentivement chacun d’eux, l’on s’aperçoit qu’une ligne de petits points noirâtres en piquette le contour : ces autres petits points ne sont pas autre chose que de minuscules vésicules glanduleuses contenant un pigment rouge pourpre et aromatique, celui-là même qui donne sa belle couleur à l’huile de millepertuis. Puis, chaque fleur fanée est progressivement remplacée par un petit fruit conique dont les trois loges sont bourrées de toutes petites semences noirâtres.
Cette plante très commune et prolifique, apprécie énormément le soleil. D’ailleurs, ce caractère expansif (ou parfois invasif, comme on le lui voit en Amérique du Nord), est intimement corrélé à l’ensoleillement, puisque « la levée de dormance de sa graine est directement liée à une insolation forte » (16), alors que chez d’autres espèces végétales, elle se déclenche par le froid (bouleau, érable, etc.) ou par un chambardement du sol (coquelicot).
Présent jusqu’à 1500-1600 m d’altitude maximum, il colonise surtout les milieux ouverts, ne tolérant pas la frondaison des grands arbres au-dessus de sa tête. On ne trouve donc presque jamais le millepertuis en sous-bois. A la rigueur à l’orée des forêts et à proximité des boisements clairs suffisamment lumineux. Il a tout de même une préférence pour les sols drainés comme les pelouses et les prairies sèches, les landes, les talus, les bordures de chemin et de voies de chemin de fer, les friches et généralement tout autre lieu non cultivé.
Le millepertuis a beau être, comme nous l’avons maintes fois souligné, une plante solaire, il en craint une autre qui l’est tout autant, la piloselle épervière (Hieracium pilosella). A son contact, le millepertuis périclite.

Le millepertuis officinal en phytothérapie

A l’état frais, et à distance respectable, le millepertuis ne sent pas grand-chose. Pour en saisir l’empreinte olfactive, il importe de s’approcher de lui. Il s’en dégage alors un parfum balsamique et résineux, parfois citronné. Si on le mâche, il développe une saveur légèrement amère, âcre et un peu salée. Ce sont là deux bons indices de son efficacité.
Quand on observe le millepertuis amplement fleuri, il est une chose évidente qui saute aux yeux, si l’on ne se contente pas de survoler en un clin d’œil la structure de ses pétales et de ses sépales : chacun d’eux est bordé d’une rangée de petits points noirs, lesquels ne sont pas autre chose que des glandes à essence. En les froissant entre le pouce et l’index, ils abandonnent non seulement leur parfum, mais également leur couleur, sorte de rouge sang caillé et cramoisi. De nature résineuse, cette substance soluble dans l’alcool et dans les corps gras (d’autant plus qu’ils sont chauds), est composée d’hypéricine et de pseudohypéricine. Mais cela ne suffit pas à résoudre à ce seul point la composition biochimique de cette plante, qui est bien plus complexe qu’on ne l’a parfois imaginé. Comme le suggère un peu la couleur de ses fleurs, le millepertuis contient plusieurs corps flavoniques, dont des flavonoïdes comme l’hypérine, la quercétine, la rutine, et un biflavonoïde, l’amentoflavone. Puis arrivent des substances aux noms un peu biscornus : l’hyperforine, composé phénolique appartenant à la classe de phloroglucinols, des proanthocyanines, de l’alcool céryllique et plusieurs types d’acides : stéarique, palmitique, myristique, chlorogénique.
Rassurons-nous, le millepertuis recèle aussi des composants dont les noms sont plus courants et dont l’orthographe ne cause pas de véritables migraines : un tanin, de nature assez proche de celui contenu dans le thé et présent à hauteur de 12 %, des sucres (4 %) et des polysaccharides (5 %), des substances protéiniques (15 %), du pentosane (11 %), de la pectine, de la choline, une pléthore de sels minéraux (4,5 %), dont du fer, chose qui ne doit pas nous surprendre, si l’on prend en considération la relation du millepertuis avec la couleur rouge. Il nous reste à évoquer un produit peu connu et dont l’existence est souvent occultée par le macérât huileux de sommités fleuries de millepertuis, quand on ne fait pas la confusion entre l’un et l’autre. Je veux parler de l’huile essentielle qu’on tire de ces mêmes parties végétales par distillation à la vapeur d’eau. Il est vrai que l’huile rouge est tellement à la portée du premier venu, qu’il serait dommage de s’en passer, d’autant plus que sa fabrication exige plus de patience qu’elle n’engage les frais nécessaires à l’achat d’un petit flacon de cette huile essentielle qui, généralement, n’est pas donnée : en qualité biologique, j’ai évalué un prix moyen de 27,80 € les 5 ml. Aussi, en ce qui concerne cette huile essentielle de couleur verdâtre, les données biochimiques ne courent-elles pas les rues, mais nous pouvons néanmoins indiquer quelques chiffres : des sesquiterpènes (germacrène D, β-caryophyllène), des monoterpènes (α-pinène, β-pinène), des monoterpénols (5 %), enfin une grosse fraction d’hydrocarbures dont 16 à 20 % de 2-méthyloctane.

Propriétés thérapeutiques

  • Sédatif, équilibrant du système nerveux, anxiolytique, antidépresseur
  • Apéritif, digestif, tonique hépatobiliaire, cholagogue, s’oppose aux excès d’acidité gastrique, vermifuge (?)
  • Antiseptique et régénérant cutané, astringent, cicatrisant, vulnéraire, anti-érythémateux
  • Antihémorragique
  • Diurétique, antiseptique urinaire
  • Stimulant balsamique, décongestionnant respiratoire, anticatarrhal
  • Tonique circulatoire, cicatrisant artérioveineux
  • Tonique utérin
  • Anti-oxydant
  • Anti-infectieux : antibactérien, antiviral
  • Anti-inflammatoire, antalgique
  • Fébrifuge, sudorifique

Note : voici résumée, selon le docteur Henri Leclerc, l’action externe du millepertuis sur les blessures et les plaies en général : « il diminue les symptômes douloureux par suite d’une action anesthésique locale, légère, mais constante ; il modère les réactions inflammatoires ; il joue vis-à-vis des tissus lésés un rôle protecteur sans en compromettre la vitalité, sans déterminer de rétention, ni de suppuration des liquides excrétés ; il favorise la réparation du revêtement épidermique » (17).

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère respiratoire : bronchite, catarrhe bronchique chronique, asthme, asthme humide, tuberculose à son début
  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : inappétence, lourdeur d’estomac, flatulence, dyspepsie atonique, colite, entérite, ulcère gastrique, inflammation et irritation de la muqueuse gastrique, dysenterie, diarrhée, vers intestinaux
  • Troubles de la sphère gynécologique : troubles de la menstruation, prise en charge des symptômes de la préménopause et de la ménopause, leucorrhée, aménorrhée, dysménorrhée, vaginite
  • Troubles de la sphère vésico-rénale : infection urinaire (cystite), colique néphrétique, catarrhe vésical chronique, oligurie, énurésie, pyélonéphrite, prostatite, affections goutteuses et rhumatismales
  • Troubles de la sphère hépatobiliaire : ictère, colique hépatique, insuffisance hépatique
  • Troubles locomoteurs : affections ostéo-articulaires et ostéoligamentaires, traumatismes musculaires, douleurs articulaires et musculaires, névrite (sciatique), foulure, entorse, luxation, crampe, lumbago
  • Troubles de la sphère circulatoire : hémorroïdes, varice, phlébite, insuffisance circulatoire, artériosclérose, artérite oblitérante
  • Troubles du système nerveux : agitation, fatigue nerveuse, épuisement mental, nervosité, angoisse, peur, anxiété, insomnie d’origine nerveuse et médicamenteuse, déprime, dépression (légère à modérée), soulagement des symptômes de manque dans le sevrage (alcool, drogues)
  • Affections cutanées : plaie, plaie bénigne, coupure, ecchymose, hématome, contusion, muqueuse irritée et/ou enflammée, peau fine et hypersensible sujette aux irritations, érythème, coup de soleil et autres brûlures du premier degré (c’est-à-dire qui ne concernent que l’épiderme), ulcère cutané, ulcère variqueux, piqûre d’insectes, crevasse, eczéma, psoriasis, vergeture, chéloïde
  • Migraine, céphalalgie d’origine nerveuse

Modes d’emploi

  • Infusion des sommités fleuries fraîches ou sèches.
  • Décoction des sommités fleuries fraîches ou sèches.
  • Teinture alcoolique : macération à froid des sommités fleuries fraîches dans un alcool fort.
  • Macération vineuse : 50 g d’écorce de frêne (des feuilles, à défaut) et 50 g de sommités fleuries fraîches de millepertuis dans un litre de vin rouge ou blanc durant huit jours. A l’issue, filtrage et stockage.
  • Huile essentielle : voie orale (usage bref : une semaine maximum), voie cutanée diluée dans une huile végétale adaptée. Pourquoi pas dans la célèbre huile rouge indissociable du millepertuis ?
  • Macérât huileux : il existe de nombreuses recettes, dont certaines mettent en œuvre un mode opératoire permettant d’accélérer la cadence, usant de la technique du bain-marie. Mais la plus célèbre, et la plus pratiquée aussi, consiste en une macération solaire de millepertuis dans de l’huile (d’olive le plus souvent ; j’ai cependant vu que celles d’arachide, de pépins de raisin, de macadamia, etc., étaient parfois conviées à l’occasion). L’on peut faire le choix de n’utiliser que les fleurs débarrassées de leur calice ou bien les sommités fleuries, que l’on renouvelle ou pas durant l’opération qui dure, selon les personnes un certain nombre de semaines, à la condition expresse qu’elles soient bien ensoleillées, afin que le soleil puisse faire doucement chauffer l’huile végétale utilisée, condition sine qua non de l’expression de l’hypéricine qui donne sa jolie teinte à l’huile rouge. J’ai déjà écrit un article plus élaboré à ce sujet. Je vous laisse vous y référer si besoin est. Il est ici.
  • Historiquement, bien que le Codex se soit enrichi de compositions magistrales farfelues, il est remarquable que le millepertuis ait prêté son concours à la recette d’une teinture dite balsamique, mais mieux connue sous le nom de baume du commandeur, issu de la combinaison de l’angélique et du millepertuis, auxquels on ajoute de l’encens d’oliban, de la myrrhe, du benjoin, du bois d’aloès et du baume de Tolu, mélange final qui doit sentir excessivement bon ^.^

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Récolte : elle ne doit pas être trop tardive (si les fleurs les plus basses ont roussi, il est déjà trop tard). Avec la floraison pleine du millepertuis, c’est comme si tous ces pétales bien écartés laissaient s’évaporer tant l’odeur et la saveur de la matière médicale. Il importe donc de cueillir les fleurs (ou les sommités fleuries) au tout début de l’éclosion des pétales, c’est-à-dire communément au mois de juin (en fait, la période de récolte s’étale du mois de mai au mois d’août). Cela, c’est pour un emploi quotidien, ce qui se trouve facilité du fait que de nouvelles fleurs apparaissent chaque jour, éclosant et se fanant dans la journée (la cueillette devra donc être plutôt matinale, mais jamais aurorale pour éviter que la plante ne soit couverte de rosée).
  • Séchage : il est délicat. Il importe de bien vérifier qu’il ne reste plus d’humidité résiduelle sur les sommités fleuries avant de leur faire subir l’épreuve de la dessiccation – deux s, deux c. Une fois sèches, les feuilles perdent rapidement de leur saveur. Quant aux fleurs, elles « sont d’autant plus jaunes qu’elles ont été mieux séchées et depuis moins de temps » (18). Mais cela n’empêche en rien le tout de se décolorer avec le temps, fleurs et feuilles prenant une teinte plus ou moins brunasse, malgré un rigoureux stockage au sec et à l’abri de la lumière, ce qui oblige à renouveler le stock chaque année. On s’imposera donc de récolter la juste quantité utilisable pour la seule année à venir. Il n’est pas utile, ni souhaitable, de ramasser le millepertuis au kilo si c’est pour jeter un gros excèdent pour cause de vétusté. En ce cas, n’oubliez pas que le délai de garde du macérât huileux est supérieur (deux ans), et qu’il est porté à une limite beaucoup plus étendue en ce qui concerne la teinture alcoolique.
  • Toxicité : Jean-Marie Pelt nous a déjà alertés par l’intermédiaire de l’extrait que j’ai incisé dans le corps de texte de la première partie. De l’effet du millepertuis chez les animaux qui en consomment en masse et qui stationnent ensuite en plein cagnard, l’on peut tout de suite faire la déduction suivante : chez l’homme, l’exposition solaire après une prise régulière de millepertuis est susceptible de provoquer des dermatites, des gonflements et d’autres brûlures cutanées, comme toute substance photosensibilisante, alliée au soleil, est censée le faire. L’hypéricine, c’est-à-dire le principe phototoxique du millepertuis, étant très peu soluble dans l’eau, par le biais d’une infusion ou d’une décoction de millepertuis, l’on ne craint donc absolument rien. A moins de brouter du millepertuis frais, d’ingurgiter des préparations fortement chargées en la dite substance incriminée – teinture alcoolique et macérât huileux en quantité dantesque –, le risque peut devenir réel. Mais sans cela, il n’y a donc, là encore, aucune crainte à avoir. Pour que le phénomène de photosensibilisation se déclenche, il faut nécessairement grande quantité de cette hypéricine et exposition au soleil le temps nécessaire (cela ne se fait pas en quelques secondes ou minutes). Il faut dire aussi que le millepertuis entretient avec le soleil une relation particulièrement trouble, d’autant plus troublante que de cette plante potentiellement photosensibilisante, l’on tire cette huile rouge dont l’application locale sur la peau vient en soulager les coups de soleil !, et dont elle ne ferait qu’augmenter le caractère agressif si jamais cette utilisation était immédiatement suivie d’un bain de soleil prolongé, puisque l’on peut établir l’équation simple suivante : hypéricine + UV = aïe. De tout cela, l’on peut faire la conclusion que l’hypéricine soulage à l’ombre ce qu’elle est susceptible de provoquer en pleine lumière (et ce, qu’elle soit absorbée per os ou appliquée sur la peau). On a bien souvent tendance à oublier que ces substances phototoxiques – comme les molécules aromatiques qu’on appelle furocoumarines – sont tout aussi actives par voie interne. Au contraire de la chrysomèle du millepertuis, nous ne possédons pas d’élytres protectrices nous permettant de parer l’agressivité des rayons du soleil, qui s’additionnent à la propension de l’hypéricine à entrer en réaction avec les UV.
    Outre que l’hypéricine augmente la photosensibilité cutanée, il s’avère qu’un excès de millepertuis en interne peut irriter le système nerveux, devenir convulsionnant même, et provoquer de fortes migraines. Quant à l’huile essentielle , qui n’est pas phototoxique, elle peut éventuellement causer quelque irritation cutanée après application (pour éviter tout désagrément, procéder au test dit du « pli du coude »).
  • Ce malencontreux effet a bien évidemment été brandi comme une épée (de bois) par les contempteurs du millepertuis. L’on dit parfois que l’interdiction à la vente libre en France fut à mettre sur le compte d’une inefficacité du millepertuis, ce qui est, vous vous en doutez, une parfaite ineptie. Tout au contraire, c’est pour cause d’efficacité (et, accessoirement, de concurrence), qu’on a écarté cette plante. De nombreuses études menées sur plusieurs décennies sont parvenues à aller au-delà de ce pour quoi l’on considérait le millepertuis jusqu’à la Seconde Guerre mondiale à peu près. Mais il a bien fallu se rendre à l’évidence et montrer l’équivalence, sinon la supériorité parfois, d’effets entre le millepertuis et les antidépresseurs, tous chimiques, la plante présentant bien moins d’effets secondaires à la clé. Contrairement à la brutalité d’action de cette thérapie chimique et synthétique, le millepertuis, lui, prend son temps, qui n’est autrement que le temps nécessaire, pour agir, ne pouvant envisager une guérison ex nihilo. C’est pourquoi on peut parfois lire que ses effets sont longs à se manifester. Non, ils ne sont pas longs, ils sont tout simplement normaux. Ne sont-ce pas, au contraire, toutes ces pilules bleues ou roses qui vont trop vite, dans une société folle où tout (ou presque) est toujours trop rapide, où le médicament doit remettre le travailleur droit sur ses jambes et dans sa tête, parce que cette société, qui confond le vide avec la vacuité, estime que, à la dureté de la tâche, le temps ne peut pas être autre chose que de l’argent. Ceux qui ont fait le choix d’opter pour le millepertuis pensent tout à fait différemment. Ceci étant dit, « le millepertuis n’est nullement cette drogue miracle qu’on a voulu en faire en le comparant au Prozac® qui d’ailleurs n’en est pas une non plus » (19). Il est vrai qu’on a cherché pendant longtemps LE principe actif du millepertuis. Fournier se devait bien d’avouer, dans les années 1940, qu’alors, on n’en savait encore rien. Mais, encore une fois, un principe actif isolé d’une plante, administré isolement, provoque des effets qu’on n’avait jamais observés avec l’emploi de la plante entière aux doses usuelles, via les modes d’emploi traditionnels. C’est pourquoi l’on a constaté que la prise interne de millepertuis (en tant qu’extrait standardisé), concomitante à celles de divers médicaments chimiques (à visée cardiotonique, anti-asthmatique, antirétrovirale, contraceptive, etc.), pouvait en diminuer l’activité thérapeutique. L’un ne condamne pas l’autre. Il n’est pas question de ce principe binaire qui opposerait le « bon » au « mauvais ». A ce titre, l’argile et le charbon actif, qui, ensemble, ne font pas bon ménage, excellent chacun en célibataire. Avec le millepertuis, il suffit d’observer cette règle qui n’a rien de bien compliqué, pour ne pas dire sorcier… ;-)
  • Autres espèces : le millepertuis des montagnes (H. montanum), le millepertuis à quatre ailes (H. tetrapterum), le millepertuis tacheté (H. maculatum), le millepertuis de Richer (H. richeri), le millepertuis élégant (H. pulchrum), le millepertuis pubescent (H. hirsutum), le millepertuis rampant (H. humifusum), etc.
  • A distinguer de l’androsème officinal (H. androsaemum).
    _______________
    1. Le millepertuis n’est pas l’unique herbe dite de la Saint-Jean. Vulgairement, on a l’habitude de répéter qu’elles forment un groupe de sept plantes : l’armoise, la sauge, la joubarbe des toits, le lierre terrestre, la marguerite, l’achillée millefeuille et, donc, le millepertuis. Mais il en existe bien plus que sept. Pour en savoir davantage, se référer à mon livre Herbes & feux de Saint-Jean.
    2. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 637.
    3. Jean-Marie Pelt, Les nouveaux remèdes naturels, p. 68.
    4. Jean Chevalier & Alain Gheerbrant, Dictionnaire des symboles, p. 348.
    5. Eric Robertson Dodds, Les Grecs et l’irrationnel, p. 157.
    6. Ibidem, p. 186.
    7. Ibidem.
    8. Jean-Marie Pelt, Les nouveaux remèdes naturels, p. 67.
    9. Dioscoride en énumère quatre à la toute fin du Livre III de la Materia medica : chapitre 146 : hypericon ; chapitre 147 : askyron ; chapitre 148 : androsaimon ; chapitre 149 : korès.
    10. Ce qu’illustre bien le mot androsaimon, du grec andros, « homme » et haïma, « sang ».
    11. Jean-Baptiste Porta, La magie naturelle, p. 157.
    12. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p. 596.
    13. M. Reclu, Manuel de l’herboriste, p. 64.
    14. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p. 596.
    15. Pierre Lieutaghi, Le livre des bonnes herbes, p. 308.
    16. Thierry Thévenin, Les plantes sauvages. Connaître, cueillir et utiliser, p. 177.
    17. Henri Leclerc, Précis de phytothérapie, p. 273.
    18. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p. 595.
    19. Jean-Marie Pelt, Les nouveaux remèdes naturels, p. 70.

© Books of Dante – 2020

L’achillée millefeuille (Achillea millefolium)

Synonymes : millefeuille, millefeuille des pharmacies, herbe à la coupure, saigne-nez, herbe du soldat, herbe aux militaires, herbe aux voituriers, herbe aux cochers, herbe aux charpentiers, herbe de saint Joseph, Herbe de Saint-Jean, sourcil de Vénus, camomille de montagne, grassette, joubarbe des vignes, queue de taupe, herbe à dinde, herbe aux dindons.

Voici quelques-uns des noms vernaculaires de l’achillée dite millefeuille. Parmi eux, laissons de côté ceux qui font l’effet d’un chien dans un jeu de quilles (joubarbe des vignes, par exemple. Sérieusement ?), et penchons-nous avec davantage d’intérêt sur ceux qui soulignent d’une façon plus ou moins explicite ses propriétés thérapeutiques comme, par exemple, herbe du soldat, herbe aux militaires, saigne-nez, herbe à la coupure, etc. Les deux principaux, achillée et millefeuille, n’ont pourtant que peu de rapport avec les vertus médicinales de la plante : si le second évoque l’aspect finement dentelé et découpé de son feuillage, le premier tire sa genèse du célèbre héros légendaire de la guerre de Troie, Achille, roi des Myrmidons. On connaît la portion du mythe lors de laquelle la mère d’Achille, Thétis, le baigne, enfant, dans les eaux du Styx, à l’exception d’un des talons par lequel elle le maintient. Ce point, depuis connu sous l’expression de talon d’Achille – le point de faiblesse –, représente l’endroit même du corps du héros qui n’est donc pas rendu invulnérable, ce qui, bien plus tard, lui sera fatal. Mais avant d’en arriver là, la mythologie nous apprend qu’Achille aurait été confié au centaure Chiron qui, en tant que précepteur, aurait enseigné l’art médical au jeune Achille, en particulier les propriétés de cette plante hémostatique à laquelle le nom du héros fut accordé. C’est là que la légende s’embrouille un peu. Beaucoup, même. Faisons donc un peu de tri dans la masse des informations dont nous disposons : durant le long siège de la bataille de Troie, après avoir vengé Patrocle en tuant Hector, « Achille fut blessé au talon par une flèche empoisonnée que lui décocha Pâris » (1), frère d’Hector et fils de Priam, c’est-à-dire le roi de Troie (on ajoute parfois qu’à Pâris s’est joint Apollon lors de la manœuvre meurtrière). Pour qu’il puisse adoucir la douleur de sa peine, Vénus lui suggèra alors de s’enduire du suc d’une plante, l’achillée (et dont il usa également pour soigner les blessures de ses compagnons d’armes, d’après Pline). L’on dit encore (mais là on s’écarte de la trame la plus connue), qu’Achille se serait servi d’achillée pour panser les blessures du roi de Mysie, Télèphe, puisqu’il connaît ce secret guérisseur. Le seul hic, c’est qu’il n’y a pas véritablement de raison pour qu’Achille soigne une blessure qu’il inflige lui-même à Télèphe, qui se trouve justement être un de ses ennemis (à moins qu’il ait été manœuvré par la déesse Atê, mais il y a peu de chance, rien de tel n’apparaissant dans l’ensemble des épisodes mettant Achille en proie aux Troyens). Parfois, c’est davantage le poète qui, plus qu’inspiré par les Muses, s’égare et nous brode un motif qui n’ajoute aucun détail digne d’intérêt, mais retranche, au contraire, une belle part de compréhension.
Bref. Achille n’est peut-être pas le « découvreur » de l’achillée, il n’en reste pas moins que l’explication légendaire de la mythologie grecque a suffi à assurer la carrière thérapeutique de cette plante qui, et cela tombe fort bien, est bel et bien un vulnéraire, c’est-à-dire un remède des plaies et des blessures, permettant la guérison de « toutes plaies faites par glaives, couteaux et autres ferrements », ce qui explique pourquoi « on en use pendant la guerre et dans les campements » (ses surnoms d’herbe du soldat et d’herbe aux militaires coulent donc de source). Un point douteux de la mythologie grecque précise que Vénus elle-même enduisit le corps du héros Achille (dont Vénus était censément déesse protectrice, ce qui est fort curieux) de suc d’achillée (confusion avec Thétis qui le tartine d’ambroisie ?), afin de le rendre in-vulnérable, c’est-à-dire impossible à blesser (du latin vulnerare), qu’on retrouve bien évidemment dans le mot vulnéraire (du latin vulnerarius, « blessure »), propriété de l’achillée qui lui a valu, abusivement cependant, le surnom d’herbe aux coupures. Or selon Reclu, l’achillée, « contrairement à l’opinion vulgaire », n’est pas vulnéraire. Encore faut-il s’entendre sur le sens exact du mot vulnéraire : « Qui est propre à la guérison des plaies ou des blessures », selon Émile Littré, définition englobant les contusions, le résultat d’une chute ou d’un coup. Or, une plaie n’est pas une contusion. Cette dernière est une « lésion produite par un choc extérieur, sans solution de continuité de la peau et avec extravasation de sang » (2), tandis que dans la plaie, il y a section de la peau et des muqueuses (comme dans la coupure, par exemple). Si plaie et contusion sont bien toutes deux des blessures, il apparaît qu’un certain nombre d’entre elles (provoquées par un instrument perforant ou coupant, par une arme à feu), ne peuvent être prises en charge par l’achillée malgré son nom vulgaire d’herbe aux coupures, puisque l’application de cette plante, de même qu’on l’observe scrupuleusement avec l’arnica, ne peut s’envisager sur une plaie récente et surtout saignante : « Les paysans retardent la guérison de leurs coupures mal réunies en y appliquant cette herbe ; mais comme ils guérissent par les effets de la nature, malgré cette application, ils lui attribuent le merveilleux travail de la cicatrisation », explique Cazin (3). On dit de l’achillée qu’elle fut combinée à diverses autres plantes dans des préparations telles que le thé suisse ou faltrank (de l’allemand fallen, « tomber » et trank, « potion »). C’est vrai, mais il s’agit essentiellement d’achillées alpines (la musquée, la noire, la naine). Cependant, dans sa destination, le thé suisse est plus proche des prérogatives de l’achillée millefeuille que cette autre préparation connue sous les noms d’eau vulnéraire, eau rouge ou encore eau d’arquebusade, que l’on obtient par la distillation dans l’eau ou l’alcool d’un grand nombre de plantes réputées vulnéraires. Or dans toutes les recettes dont j’ai pu prendre connaissance, je n’y ai pas découvert la moindre trace d’achillée millefeuille.

Pourtant, des vastes corridors de l’Histoire nous proviennent des échos déjà fort anciens au sujet de cette soi-disant propriété de l’achillée portée sur les plaies vives et saignantes. Sans pour autant remonter aux temps préhistoriques, signalons que, plus récemment, Dioscoride mit à l’honneur les vertus hémostatiques de l’achillée en affirmant qu’elle est « d’une efficacité incomparable contre les plaies saignantes, les ulcères anciens ou récents ». Cette valeur hémostatique est reprise par Marcellus Empiricus au IV ème siècle après J.-C., tandis que chez Hippocrate l’on croise quelque chose de bien plus intéressant : la capacité de l’achillée à résorber les hémorroïdes, ainsi qu’auprès de Serenus Sammonicus, signalant le bon emploi qu’on peut faire de l’achillée en cas de fistule, et « contre les blessures causées par des accidents divers » (4). Ainsi, quand on considère les propriétés médicinales de l’achillée millefeuille, on se rend compte à quel point cette plante possède un rapport étroit avec le sang. Que n’a-t-elle pas fait partie de cette fameuse eau rouge ? Que ce soit les saignements accidentels, ceux de la menstruation et de ses désordres, ou encore ce sang qui, circulant dans le corps, connaît parfois de mauvais travers, il semblerait bien que l’achillée millefeuille ait trouvé là une vocation taillée à sa mesure. Or, s’il n’est pas difficile de reconnaître cette plante, finement représentée au sein des Grandes Heures d’Anne de Bretagne (quand bien même l’enlumineur lui a donné le nom de Millez feuilles), il n’en va pas de même dans les textes antiques où un « millefeuille » peut en cacher un autre. C’est ce que nous allons devoir maintenant analyser.
D’aucuns ont vu (ou cru voir) l’achillée millefeuille sous le nom grec de muriophullon, autrement dit « myriade de feuilles », myriade signalant le grand nombre, plus exactement 10000 (il y a donc surenchère par rapport aux mille feuilles de l’achillée, mais on comprend l’idée ; aussi, ne chipotons pas). Là où ça se corse, outre le fait que le grec muriophullon se transpose en myriophyllum et millefolium latins, c’est qu’on a fait des noms stratiôtiké et stratiôtes chiliophyllos (deux termes qui marquent la relation de cette plante au soldat en général) des synonymes de muriophullon. Mais lorsqu’on lit le Livre IV de la Materia medica de Dioscoride, il se trouve que bon nombre d’informations relatives à plusieurs probables achillées sont dispersées au fil des pages. Par exemple, au chapitre 87, l’on trouve la mille feuille militaire (stratiôtes chiliophyllos) dont Dioscoride affirme qu’« elle est en grand usage aux ulcères anciens, et aux nouveaux, aux flux de sang et aux fistules », soit, ni plus ni moins que ce que l’on a imaginé que Dioscoride attribuait à l’achillée, du moins à celle que nous connaissons comme Achillea millefolium (un grand défaut consiste en ceci : imaginer que la flore que nous connaissons est partout la même dans le temps et dans l’espace). Et que penser de cette Achilleios en grec, Achillea en latin : « Ses sommités fleuries broyées et emplâtrées ressoudent les plaies fraîches. Il restreint les flux sanguins, de même que le flux menstruel. Et à cette occasion, les femmes qui sont tourmentées par leurs menstrues, peuvent effectuer un bain de siège à l’aide de sa décoction. Outre cela, on le boit pour la dysenterie » (5). Enfin, il y a encore l’Ageraton, au chapitre 49, dans lequel on a pensé imaginer, malgré de faméliques informations, une sorte d’achillée. En effet, Dioscoride explique que « sa décoction est très échauffante. L’herbe appliquée provoque l’urine et ramollit les indurations de la matrice ». A l’examen attentif de toutes ces données, l’on ne peut douter d’avoir affaire à des achillées, si ce n’est, encore, cette référence clairement amenée de l’efficacité de ces plantes sur les plaies saignantes, ce qui, en ce qui concerne véritablement notre achillée millefeuille (au sens où l’entendent les modernes), ne peut que demeurer qu’au stade de la croyance. Mais il est vrai que cette croyance, l’on pense en trouver la confirmation dans la parole des Anciens, aussi sûrement que dans les évangiles. Cette plante, associée au signe astrologique du Bélier, animal de feu et de sang, que les astrologues disent soigner les plaies, les coupures, les contusions, est même capable d’effacer « en trois jours une blessure mortelle causée par un coup de couteau », etc. Nous sommes bien là dans le domaine de la croyance (et de la magie, également). L’identification du muriophullon, à défaut d’être prononcée de manière indubitable, n’est pas non plus unanime, parce que myriophyllon, millefolium, stratiôtiké, ne sont que des mots plus ou moins synonymes qui regroupent non pas des plantes selon leur lignage botanique, mais parce qu’elles présentent en commun de posséder des propriétés identiques. Ainsi, dans ce groupe de plantes diverses, l’on trouve des achillées mais pas seulement, puisqu’on a cru identifier des plantes du type hottonie et, d’après certaines descriptions fournies par Pline et surtout Dioscoride, une plante du genre Myriophyllum, dont le myriophylle en épis (M. spicatum). Or, Ducourthial apprend à notre attention que cette plante ne possède pas de propriétés thérapeutiques. Dès lors, on comprend difficilement ce qu’elle serait venue faire dans la Materia medica de Dioscoride et dans l’Histoire naturelle de Pline. Il est vrai qu’aujourd’hui, on passe plus de temps à lutter contre cette plante dite invasive aux États-Unis et au Canada (au Québec, on l’appelle « plante zombie » !), qu’à l’étudier d’un point de vue de sa biochimie. Achillea, alors ? Il en existe plus d’une centaine d’espèces dans l’hémisphère nord. Parmi elles, il devrait bien pouvoir s’en trouver au moins une qui concorde avec les descriptions faites de cette plante durant l’Antiquité gréco-romaine. Mais c’est une tâche fort peu aisée, sachant que Dioscoride et Pline insistent sur ce point : cette plante est censée vivre dans des zones humides, voire marécageuses même. On peine à imaginer Achillea millefolium dans un tel tableau, barbotant les pieds dans l’eau.

Tout au contraire, le Moyen-Âge offre peu de données au sujet de l’achillée, mais elles apparaissent plus sûres. Et encore… Par exemple, il est permis de douter de l’identité du Garwa d’Hildegarde, auquel le traducteur a attribué le nom français de millefeuille. Garwa ? Curieux. En tous les cas, la compilation des vertus qu’elle accorde à cette plante tient en ceci : les blessures tant internes qu’externes (comme celles causées par un choc, par exemple), les écoulements de sang (saignements de nez, flux menstruels et douleurs afférentes), ainsi que quelques usages fort éloignés de cette antique réputation d’étancher les flux sanguins (insomnie, fièvre tierce, yeux larmoyants). D’autres réceptuaires médiévaux ajouteront à cela quelques données supplémentaires : hématurie, hémoptysie, maux de dents, panaris, ce qui cadre bien avec ce qu’on connaît aujourd’hui des propriétés et usages thérapeutiques de l’achillée millefeuille, même si, tout comme durant l’Antiquité, la période médiévale qui lui donne suite, ne peut se départir de cette obsession consistant à user de l’achillée sur les plaies récentes, comme le souligne au XII ème siècle Matthaeus Platearius : « L’achillée millefeuille vaut surtout pour ressouder et cicatriser les plaies récentes. Pour cela, appliquer un onguent composé du suc de cette plante, additionné d’huile, de cire et de térébenthine ».

Au XVII ème siècle, tout à côté de la présupposée et largement répétée réputation hémostatique de l’achillée, il y a, enfin, une autre idée qui émerge, celle consistant à affirmer, à nouveau, la spécificité de l’achillée face aux hémorroïdes, ainsi qu’aux hémorragies internes en général, une idée qui trouve ses défenseurs en Lazare Rivière, Herman Boerhaave, Mathias de l’Obel, Johann Schröder, précisant le bon emploi qu’on peut faire de l’achillée en cas de flux sanguins anormaux affectant autant les intestins, le rectum que l’utérus. Au siècle suivant, le XVIII ème donc, on ajoute une autre idée : l’achillée serait antispasmodique. Et au XIX ème ? Eh bien, on n’en a pas des masses, des idées, on a surtout la mauvaise d’oublier l’achillée sur le bord du chemin thérapeutique, d’autres antiphlogistiques lui ayant, semblerait-il, damer le pion et fait mériter cette mise en jachères. Cependant, aux environs des années 1850, Cazin s’étonne qu’« on n’en fait même pas mention dans les Traités récents de matière médicale » (6), dans ces ouvrages où, à bon droit, l’on devrait légitimement s’attendre à découvrir de longs développements consacrés à l’achillée millefeuille. Or Cazin, de même que Teissier, a bien remarqué la grande efficacité de l’achillée en interne contre certaines affections veineuses, dont ce que l’on appelle communément les hémorroïdes, une affection qui prête à sourire niaisement quand on apprend que « ça » se situe au-dessous de la ceinture, mais qui ne fait généralement pas rire les personnes qui en sont affligées, celles-là même dont Cazin offre plusieurs observations, dont certaines particulièrement gratinées pour ne pas dire gravissimes, se soldant par des pertes sanguines journalières d’un litre – un litre ! – dans les pires des cas.

Plus aussi commune qu’autrefois mais encore fréquente, l’achillée millefeuille est une rustique plante herbacée vivace dont la taille maximale ne dépasse pas 80 cm (elle se situe plus régulièrement autour de 50 cm). Malgré sa vulnérabilité aux pesticides (à chacun son « talon »), elle peut coloniser des terrains entiers et s’établir en bordure de chemin, à proximité des cultures, sur les sols agricoles inoccupés (friches, jachères), les pelouses et autres sols secs et rocailleux, à une altitude maximale de 2000-2200 m. Non ramifiées dans leurs parties basses, les tiges ligneuses de l’achillée se séparent en plusieurs sections d’inégale longueur dans leurs parties supérieures, pas tout à fait ramules, presque ramuscules, achevés chacun par un petit capitule, dont l’assemblage des uns et des autres, placés sur un même plan, forment ainsi une piste d’atterrissage sûre aux insectes. Un seul coup d’œil suffit pour en déterminer la couleur : généralement blanc grisâtre, il leur arrive d’être plus rarement rose pâle, voire purpurins.
L’achillée est une astéracée. Aussi, chacune de ses « fleurs » n’en est pas une, c’est pourquoi l’on parle plus justement de capitule floral. Chacun d’eux est composé d’un cœur de fleurs centrales tubuleuses, de couleur blanc jaunâtre et hermaphrodite, cerné par cinq fleurs ligulées périphériques, femelles et fertiles, marquées de deux stries longitudinales.
Prolixe de sa floraison, l’achillée fleurit facilement durant six mois dans l’année, de mai en octobre. A l’image des fleurs, les feuilles de l’achillée sont, elles aussi, composées. Longues et découpées comme une fine dentelle jusqu’à la nervure centrale, elles expliquent le fait que la plante a mérité le surnom de sourcil de Vénus.

L’achillée millefeuille en phyto-aromathérapie

Figurant fréquemment en tête de liste de tous bons ouvrages de phytothérapie qui se respectent (quoique tous ne suivent pas l’ordre alphabétique), on introduit généralement les propriétés de l’achillée millefeuille après avoir succinctement mentionné le nom de quelques principes actifs. Il est vrai que cette plante a souffert d’un manque cruel d’étude concernant ses composants biochimiques. Mais avec le renouveau de l’aromathérapie depuis plusieurs décennies en Europe occidentale, il est permis d’ajouter bien des détails au sujet de l’huile essentielle d’achillée qu’on connaît cependant depuis belle lurette, et dont la belle couleur bleu indigo vire normalement au vert olive foncé avec le temps sans que, pour autant, son parfum s’en trouve dévalorisé. De terreux à quelque peu boisé (« terreux » et « boisé » n’étant que des valeurs relatives), on peut reconnaître, dans cette huile essentielle, quelques notes qui font bigrement penser à celle de sa cousine matricaire possédant, de même que la tanaisie annuelle, une huile essentielle bleue, caractère suffisamment rare pour être souligné comme il se doit. Mais cette couleur peut être amenée à changer en fonction des « crus », de la provenance, du terroir, etc. C’est sans doute en raison de tout cela (quand bien même l’essence aromatique loge essentiellement dans les capitules floraux à hauteur de 0,1 à 0,25 %), que l’on ne s’est jamais trop bien entendu sur la question du parfum de cette plante au naturel. C’est ainsi qu’on l’a dite faiblement aromatique, exprimant une verdeur amère qui évoque davantage la tanaisie vulgaire que la matricaire, à laquelle s’ajoute une nette touche camphrée, qu’apparemment d’autres observateurs n’ont pas décelée, même après froissement des sommités fleuries entre les doigts (ce qui est, pour une odeur, le meilleur moyen de la faire sortir. De ses gonds ? ^.^). Par ailleurs, l’on a accordé à l’achillée une forte odeur épicée. Même au sujet de sa saveur, l’on n’a pas non plus réussi à s’entendre, puisqu’on lui a parfois découvert un goût épicé en début de croissance, se transformant par la suite en une saveur amère plus ou moins styptique. Tout cela prouve bien à l’évidence qu’il est nécessaire de prendre en compte le milieu et les conditions dans lesquelles croissent telles ou telles achillées, c’est-à-dire un ensemble de facteurs qui ont obligatoirement un impact sur le parfum, la saveur, la composition biochimique et, par voie de conséquence, la couleur finale de l’huile essentielle qu’on tire du végétal concerné.
Puisque nous avons concentré nos premiers efforts sur les fleurs d’achillée, profitons-en pour aligner quelques chiffres portant sur la représentation des grandes familles moléculaires qu’on croise généralement dans cette huile essentielle :

  • Esters : 10 à 20 %
  • Sesquiterpènes : dont β-caryophyllène (10 %), farnesène (15 %) et chamazulène (6 à 17 % ; certaines huiles affichent des taux de pas loin de 40 % !)
  • Monoterpènes : dont sabinène (20 %), α-pinène (10 %), β-pinène (10 %)
  • Oxydes : dont 1.8 cinéole (3 à 10 %)
  • Monoterpénols : dont bornéol (12 %)
  • Sesquiterpénols : 4 %
  • Cétones : dont camphre (15 %), thuyone (3 %)
  • Acides : 2 %
  • Coumarines :  traces ?

Quant aux principes amers, ils sont surtout localisés dans le feuillage de l’achillée. Il est principalement question d’une résine dont la structure lui valut, semble-t-il, d’être classée parmi les alcaloïdes et portant aussi bien le nom d’achilléine que de bétonicine (puisque également présente dans la bétoine, Betonica officinalis).
Que trouvons-nous donc encore dans cette plante ? Aussi étonnant que cela puisse être, du mucilage. De l’inuline (surtout dans sa racine), plusieurs acides (achilléique, salicylique, malique, acétique), des acides aminés (asparagine), du tanin bien entendu, quelques sels minéraux (potassium, phosphates, fer… Sans doute d’autres encore), des flavonoïdes enfin.

Propriétés thérapeutiques

  • Antispasmodique intestinale, antiseptique des voies digestives, digestive, stomachique, cholagogue, tonique amère, vermifuge
  • Antiseptique respiratoire, expectorante
  • Diurétique, lithontriptique (?), dépurative
  • Abaisse la pression sanguine, régulatrice de la circulation sanguine au niveau des capillaires, tonique circulatoire
  • Astringente, détersive, décongestionnante des muqueuses, résolutive, cicatrisante, épithéliogène
  • Anti-inflammatoire, antalgique, analgésique
  • Hémostatique, antihémorragique, antihémorroïdale puissante
  • Emménagogue, sédative utero-ovarienne
  • « Aphrodisiaque pour les paresseux du sexe »
  • Anti-infectieuse : antibactérienne

Note : à cette longue liste, ajoutons quelques propriétés supplémentaires spécifiques à l’huile essentielle : anti-allergique, antiprurigineuse, anti-œdémateuse, progesteron like.

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : inappétence, atonie digestive, fermentation gastro-intestinale, flatulence, dyspepsie flatulente, dysenterie, diarrhée, gastrite (aiguë et chronique), pyrosis, crampe d’estomac, spasmes gastro-intestinaux, ascarides
  • Troubles de la sphère hépatobiliaire : insuffisance hépatobiliaire, lithiase biliaire, hypertrophie du foie
  • Troubles de la sphère respiratoire : asthme, asthme humide, crachement de sang, hémoptysie, catarrhe pulmonaire, toux, enrouement, phtisie, rhume, rhume des foins, grippe, pneumonie
  • Troubles de la sphère vésico-rénale : incontinence urinaire chez l’enfant, miction nocturne fréquente des prostatiques, lithiase urinaire
  • Troubles de la sphère gynécologique : hémorragie passive de l’utérus, métrorragie, aménorrhée (suppression des règles par le froid, une émotion, l’anémie, etc.), menstruations insuffisantes ou, au contraire, trop abondantes, spasmes utérins, dysménorrhée, leucorrhée, troubles de la pré-ménopause et de la ménopause (nervosité, jambes lourdes, etc.), congestion du petit bassin, douleur pelvienne, mastite
  • Troubles de la sphère génitale masculine : prostatisme, congestion et infection prostatique, blennorragie
  • Troubles de la sphère cardiovasculaire et circulatoire : endocardite, péricardite, angor, hypertension, varice, phlébite, douleur cellulitique

Note : l’achillée millefeuille est, comme nous l’avons dit, un antihémorroïdale majeur, c’est pourquoi elle intervient généralement en cas d’hémorragie rectale, de flux hémorroïdaire suffisamment anormal pour qu’il ne s’accompagne généralement pas d’une excessive faiblesse, d’une lassitude et d’une profonde anémie. A cela, nous pouvons ajouter les flux hémorroïdaires puriformes et muqueux, ainsi que des affections du genre melæna. A noter que l’achillée peut également intervenir en cas de fissure anale, parfois même de fistule.

  • Troubles locomoteurs : goutte, douleurs musculaires, articulaires et rhumatismales, inflammation articulaire, entorse, foulure, névralgie, névrite
  • Zona
  • Affections cutanées : lavage des plaies et des muqueuses non saignantes, contusion, coup, blessure, inflammation, démangeaison et irritation de la peau et des muqueuses, brûlure légère, ulcère (de jambe, variqueux, sordide, atonique), engelure, crevasse et gerçure en plusieurs parties du corps (périnée, mamelon, etc.), acné, eczéma, dartre, teigne, piqûre d’insecte, impétigo, éphélides
  • Affections bucco-dentaires : saignement des gencives, hygiène buccale
  • Saignement de nez
  • Fatigue, fatigue générale, neurasthénie
  • Chute des cheveux

Modes d’emploi

  • Infusion des sommités fleuries fraîches ou sèches. Une variante : 1/3 d’achillée millefeuille (sommités fleuries) + 1/3 de millepertuis (sommités fleuries) + 1/3 de sauge officinale (feuilles). Il est possible d’échanger la sauge avec la mélisse officinale.
  • Décoction de sommités fleuries fraîches ou sèches dans l’eau, le vin rouge, la bière.
  • Décoction concentrée de sommités fleuries fraîches pour usage externe (bain, lotion, fomentation, compresse).
  • Macération vineuse de sommités fleuries fraîches.
  • Teinture alcoolique : compter une part de feuilles fraîches hachées et cinq parts d’alcool à 90°.
  • Sirop.
  • Huile essentielle (en massage, en application locale, en friction, en olfaction).
  • Hydrolat aromatique.
  • Application locale de suc frais.
  • Pommade : ½ part de suc frais + ½ part de saindoux. Ou bien : ½ part de suc frais + ¼ de part d’huile végétale + ¼ de part de cire d’abeille. A ces deux recettes simples, on peut ajouter quantité suffisante d’huile essentielle d’achillée millefeuille (4 à 5 %).
  • Cataplasme de sommités fleuries fraîches broyées.

Précaution d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Récolte : les feuilles, tout d’abord, du mois d’avril à celui de juin. A cette période fait suite celle de la récolte des sommités fleuries qui peut s’étaler jusqu’en septembre, parfois même octobre. Grosso modo, cela signifie qu’on peut cueillir l’achillée durant près de la moitié de l’année, et s’en servir tout l’an durant, puisque sa dessiccation aisée n’a rien de bien sorcier, et que, de plus, l’achillée, même sèche, se conserve très bien. Elle est plus à l’aise avec le sec qu’avec l’humide :
  • Infusion et décoction d’achillée se détériorent très rapidement (on va dire que le truc tourne vite fait en eau de boudin). L’on ne peut donc pas en faire des litres à l’avance, la solution noircissant avec le temps. Ainsi est l’achillée. Au risque de perdre le produit, ce qui serait dommage et hautement punissable (du moins par moi ^.^), il est donc recommandé d’effectuer de toutes petites quantités de ces préparations, à absorber presque immédiatement. On peut ralentir cette détérioration en préparant infusion et décoction dans des contenants émaillés.
  • L’achillée millefeuille est une plante déconseillée durant la grossesse, surtout sous forme d’huile essentielle, et lorsque cette dernière contient une forte proportion de camphre, molécule neurotoxique et potentiellement abortive. Dans ce dernier cas, on l’interdira durant l’allaitement, auprès du bébé et du jeune enfant. Au-delà, les coumarines, comme toujours, peuvent induire des phénomènes de photosensibilisation. Il importe donc de limiter les expositions prolongées au soleil durant une cure.
  • Si l’huile essentielle d’achillée millefeuille est un antiphlogistique cutané et un antiprurigineux, elle ne partage pas la vocation de la plante fraîche à provoquer, sur des peaux fragiles, des irritations cutanées, dites dermites de contact, et autres allergies (même la plante en interne, par voie d’extrait fluide ou de décoction, peut amener ce résultat malheureux qui est, comme le souligne bien justement Fournier, un bon indice homéopathique).
  • On le sait, la feuille d’achillée est aromatique : c’est-à-dire qu’elle possède aussi une vertu condimentaire. On peut, par exemple, s’en servir comme du persil et, après l’avoir finement ciselée, en saupoudrer une salade composée ou un fromage blanc. Se prêtant aussi à la cuisson, on peut ajouter l’achillée en petite quantité dans une farce, une soupe, une sauce, un beurre aux herbes, une omelette, et dans bien d’autres plats. On peut encore, en les conservant entières, les sauter au beurre ou les préparer en mode tempura.
  • Dans certains pays viticoles, des sachets d’achillée étaient plongés dans les barriques de vin pour aider à sa conservation. Et dans ceux qui ne le sont pas (la Suède, par exemple), où la boisson commune est la bière, l’achillée venait assez fréquemment prêter ses arômes à la bière de gruit, ainsi qu’à la cervoise. Quant aux fleurs, elles parfument agréablement thés, infusions, liqueurs et limonades.
  • Du fait de sa cherté, l’on conseille de ne pas faire un usage abusif de l’huile essentielle d’achillée millefeuille. « On », enfin moi, quoi. J’ai vu, encore récemment, en plusieurs endroits, des témoignages de personnes qui, selon leurs dires, y allaient massivement avec elle. Je suis pourtant certain que dans la plupart des cas, l’on peut trouver d’autres huiles essentielles aussi efficaces, mais surtout moins onéreuses (et dont l’impact sur la Nature sera aussi moins grand ; on a tendance à oublier ce détail). En ce qui me concerne, j’ai acheté un petit flacon d’une contenance de 2 ml il y a 8 ans. Hormis la couleur qui a changé, le niveau n’a pas dû baisser plus du quart. L’achillée, c’est comme le néroli ou l’absolu de rose de Damas ou celui de jasmin, on ne s’en tartine pas non plus au litre. Ce sont là les huiles des (très) grandes occasions, qu’on se doit d’utiliser avec respect, en olfaction ou, plus rarement, en bref massage radial après avoir déposé sur l’intérieur du poignet une gouttelette pas plus grosse qu’une tête d’épingle. Sans compter, bien sûr, qu’elle donne à qui sait voir ou pressentir son aura. Le plus souvent de couleur jaune, elle s’applique donc directement auprès du chakra du plexus solaire et, indirectement, vis-à-vis de celui de la couronne (violet). On parle énergétique et psycho-émotionnel, là. Comme on le ferait en évoquant un élixir, par exemple. D’ailleurs, il en existe un, d’élixir floral, à base d’achillée millefeuille qu’on destine plus spécialement aux personnes sensiblement irritables, et dont la principale tendance consiste à s’identifier aux émotions (réelles ou supposées) de leur entourage, forme d’empathie, en somme. C’est un élixir fort utile aux personnes facilement influençables et naïves. Fleur bleue ? Oui, on peut le dire.
  • L’hémisphère nord compte environ une centaine d’espèces d’achillées. Par nos contrées, on en trouve quelques-unes qu’on peut classer en deux grands groupes :
    – les achillées naines de montagne : la « camomille » de montagne (A. erba-rotta), l’achillée noire (A. astrata), l’achillée musquée (A. moschata), l’achillée naine (A. nana) ;
    – les achillées de plaine, plus robustes : l’achillée ptarmique (A. ptarmica), l’achillée noble (A. nobilis), l’achillée visqueuse (A. ageratum).
    _______________
    1. Fabrice Bardeau, La pharmacie du bon Dieu, p. 28.
    2. Larousse médical illustré, p. 300.
    3. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p. 593.
    4. Serenus Sammonicus, Préceptes médicaux, p. 52.
    5. Dioscoride, Materia medica, Livre IV, chapitre 28.
    6. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p. 587.

© Books of Dante – 2020

La rue fétide (Ruta graveolens)

Synonymes : rue puante, rue officinale, rue commune, rue domestique, rue des jardins, herbe à la roue, rouda, ruda, ronda, rhue, péganion, herbe à la belle-fille, faiseuse d’anges, herbe de grâce, etc.

La rue et ses mystères. A commencer par celui qui concerne son nom : en effet, les origines étymologiques du nom de cette plante en constitue un particulièrement insondable, mais les tentatives d’explication surent aller bon train. C’est cela qui ne nous laisse pas aujourd’hui sur notre faim. Chez les Grecs que sont Théophraste, Dioscoride et Galien, la rue portait le curieux nom de pêganon. Plutarque en donne la raison suivante : « On prétend que la rue a reçu son nom d’après la propriété qui la caractérise : elle coagule (pêgnusi) le sperme et le sèche par sa chaleur », puisque « les médecins s’accordent à reconnaître dans la rue une force de chaleur et de siccité du troisième degré » (1), ce qui soulève l’une des soi-disant propriétés de la rue dont nous reparlerons plus loin. Pourtant, ce n’est pas le terme de pêganon qui a été plébiscité par la suite, la rue se nommant également rhutê en grec, un mot qui sera latinisé en ruta, graphie que l’on rencontre presque intégralement dans le Capitulaire de Villis (rutam) et chez Hildegarde de Bingen (rhuta), et tel quel dans l’œuvre de Macer Floridus. Et c’est bien ce nom latin, ruta, que Linné empruntera pour désigner scientifiquement la plante au XVIII ème siècle. On la surnomme parfois herbe à la roue, sans doute par mauvaise interprétation et confusion entre rota et ruta, mais cela nous emmène sur de mauvais chemins, et ce n’est pas sur cette route que la rue mène carrosse. Au contraire, collons au plus près de la rue : le docteur Henri Leclerc, fin lettré, explique que le verbe grec duquel la rue tire son nom, ρέω, signifie « couler », un terme suggéré par les évidentes propriétés emménagogues de la rue que, bien entendu, l’on connaissait à cette époque de l’Antiquité gréco-romaine. Ce qui, pour tout bien résumer, nous donne le choix entre l’asséchement d’une part, l’écoulement d’autre part. Problème de robinet ? Et comme si cela ne suffisait pas, comme si les choses n’étaient pas aussi compliquées, on s’est égaré dans des chemins de traverse où l’étymologie creuse de profondes ornières boueuses plus qu’elle n’extirpe le malheureux enferré dans une situation sans espoir. Il y a donc eu, hélas, surenchère, le mot latin ruta ayant été expliqué par un autre mot de cette langue, ruo, « faire tomber », et rua, « sauver, conserver (la santé) ». Rien que ça. Il est donc bien difficile d’affirmer qu’on n’a pas tari d’éloges au sujet de cette plante dont le statut de panacée l’a placée durant de longs siècles au coude-à-coude avec cette autre plante salvatrice, la sauge, et dont les exploits nous sont contés par ces mêmes Théophraste, Dioscoride et Galien, auxquels nous n’oublions pas d’adjoindre Plutarque, Pline et Columelle.

L’un des premiers bruits qui court à propos de la rue, la légende le situe entre les mains de Mithridate IV, roi de Pont, auquel on doit, encore aujourd’hui, le concept de mithridatisation, qui consiste à accoutumer l’organisme aux poisons en en consommant chaque jour d’infimes quantités. Mais cette légende s’ancre bien plus avant dans le temps, puisqu’on la fait remonter, au moins, à Aristote, soit au IV ème siècle avant J.-C. : il s’agit de l’astuce qu’utilise la belette qui souhaite s’affranchir des effets du venin de la vipère (Henri Corneille Agrippa parle, lui, non pas de vipère, mais de basilic, c’est-à-dire le roi de tous les serpents, ce qui est tout à fait autre chose). De cette observation naquit, dit-on, l’inspiration du roi Mithridate pour élaborer son célèbre antidote, la thériaque, « composé de plusieurs ingrédients si communs, que Pompée (nda : l’un des généraux romains engagés dans le conflit qui oppose l’empire romain et Mithridate) se prit à rire lorsqu’il en trouva la recette dans l’écrin du roi de Pont. Il y entrait vingt feuilles de rue, un peu de sel, deux noix, autant de figues, le tout broyé et délayé dans un peu de vin » (2). Ainsi parle Serenus Sammonicus au III ème siècle après J.-C., en reprenant largement Pline, lequel dernier ajoute que pour s’assurer la totale protection de l’antidote, il fallait le prendre à jeun chaque matin, afin d’être préservé de tout poison la journée durant. Ce qui est drôle, c’est que les guerres mithridatiques menèrent à la chute du roi de Pont face à la supériorité des armées romaines et que, voyant son heure arriver, Mithridate résolut de se suicider à l’aide du poison. N’y parvenant pas, et pour cause, il fit appel au fer de son épée pour mettre fin à ses jours. En réalité, l’on s’en doute, la thériaque est une composition magistrale bien plus élaborée. Mais peu importe, car cette anecdote historique cherche à nous faire comprendre, même si c’est tiré par les cheveux, la naissance de la carrière alexipharmaque de la rue, c’est-à-dire d’antidote et de contre-poison, que Nicandre de Colophon n’omettra pas d’inclure dans son bien-nommé Alexipharmaka, un traité qu’il consacre aux poisons et à leurs antidotes. Naturellement, Dioscoride se fait aussi l’écho de la capacité de la rue à lutter contre les empoisonnements et les venins mortifères, réputation qui aura si longuement cours qu’on la croise en plusieurs ouvrages médiévaux, comme dans l’Hortulus de Walahfrid Strabo, le Physica d’Hildegarde de Bingen, mais surtout au sein du De viribus herbarum de Macer Floridus, vaste compilation fourre-tout accumulant, sans critique, du copier-coller à la pelle. Plus de quinze siècles après, il nous casse encore les pieds avec cette histoire de belette qui s’immunise grâce à la rue (il aurait été question de mangouste, cela eut été plus crédible…). Macer, sûr de son bon droit (à défaut de bon sens), nous assène une fois de plus l’anecdote ayant trait à l’antidote du roi Mithridate. C’est là que l’on constate que des paroles – bien qu’antiques – sont à mourir de rire, et qu’on les honore sans faillir, dès lors qu’elles portent l’estampille « made in greek or roman antiquity ». Et pour Macer, rien d’autre ne semble importer, le réservoir des vérités absolues ayant ses origines en ce temps révolu auquel il n’appartient pas et qu’il exhume nostalgiquement. Comment appeler cela ? De la naïveté ? De la bêtise ? Quelle tristesse…
Un antidote, au sens propre, c’est un remède auquel on attribue la propriété de prévenir ou de combattre les effets des poisons, des venins et des maladies contagieuses. Ainsi la rue est-elle réputée secourable « contre les piqûres des scorpions, des araignées, des abeilles, des frelons et des guêpes et contre les cantharides et les salamandres ou contre les morsures de chiens enragés… On dit que les personnes ointes de son suc ou même portant sur elle de la rue ne sont pas attaquées par ces animaux malfaisants et que les serpents fuient l’odeur de la rue que l’on brûle ». Ouf ! Pas plus, pas moins. Merci Pline ! Mais à tout cela, Cazin conclue sèchement : « Ses vertus antivénéneuses doivent être reléguées au rang des fables » (3).
D’un point de vue strictement médical, s’il faut tenter une synthèse de l’ensemble des propriétés que les Anciens de l’Antiquité concédèrent à la rue fétide, nous pourrions dire que cette plante est antispasmodique, diaphorétique, diurétique, antiseptique, vermifuge, emménagogue, spécifique des maux de tête, d’yeux et d’oreilles. De plus, elle passait comme remède gastro-intestinal et pulmonaire, mais était aussi reconnue comme rubéfiante et irritante, ce qui fit dire à Dioscoride que la rue, dans sa version sauvage, était bien trop âcre et agressive pour que l’on se prête à l’ingestion avec elle, ce que la rue des jardins, plus civilisée, assurait, disait-on, sans dommage. (Dioscoride alertait sur le caractère mortel de cette rue sauvage si on la consommait comme aliment en trop grande quantité.) Par ailleurs, elle était employée en direction d’affections plus bénignes. C’est ainsi que l’on pilait des feuilles de rue fraîche dans du vin, que l’on mélangeait le tout à de la farine de graines de lin pour en confectionner des emplâtres à appliquer sur les tumeurs enflammées, quand on n’en concoctait pas, en compagnie d’origan, de sarriette, de céleri et de menthe, des gargarismes contre l’angine.

Au Moyen-Âge, la carrière de la rue apparaît comme une réplique beaucoup plus intense encore de ses usages antiques. Non seulement, elle passe les Alpes (ce qui fait qu’on la trouve dans les jardins carolingiens, ce que nous montre bien des inventaires des IX ème et X ème siècles, comme à Saint-Gall ; Strabo la cultive au début des années 800 environ), mais bon nombre de praticiens puisent à ses mêmes sources anciennes (sinon marigots), ce qui, bien évidemment, provoque une désagréable sensation d’écho. C’est le cas lorsqu’on a l’impression de lire Pline dans le texte mille ans après sa mort, mais dans l’œuvre d’un autre. Comme nous l’avons signalé déjà, la rue est inscrite dans le Capitulaire de Villis, c’est donc qu’elle a fait ses armes ! En effet, on n’aurait jamais fait paraître le nom d’une plante dans un tel document sans qu’elle ait fait la preuve de ses talents (réels ou supposés), et aussi de faire gagner des sous à l’empire tant qu’à faire. Que ne serait-on pas capable d’inventer pour cette dernière raison ? Il faut dire que « les Réceptuaires énumèrent tant de maux auxquels la rue remédierait que l’on ne voit guère quelle maladie échapperait à son action » (4). Et pour sceller cette importance dans le marbre, on n’hésite pas à proclamer – à l’image de l’adage salernitain – que qui a de la rue dans son jardin, ne se prend pas pour un moins que rien. Mais c’est un peu oublier la vision poétique de la rue que Strabo nous présente, en de beaux termes choisis, bien plus joliment que l’école de Salerne : « Dans ce taillis ombrageux, voyez ici la tache viride de la rue, petite forêt céruléenne » (5). Mais le moine poète se laisse embarquer par la légende, et nous assure que cette plante au parfum âpre « combat les poisons insidieux, chassant les troubles toxiques des fibres qu’ils ont pénétrées » (6). Où l’on voit l’antidote pointer de nouveau le bout de son nez. Pas plus que l’Antiquité, le Moyen-Âge n’en démord pas. Selon le Grand Albert, la rue serait l’antidote de l’aconit et du coloquinte, mais aussi des piqûres de serpents et de scorpions, de la morsure des chiens enragés (bon, ça rappelle un peu Pline et consorts tout de même !), alors qu’Hildegarde de Bingen la recommande comme remède contre les empoisonnements (par exemple, elle serait un antidote à « l’odeur » de la bryone). Au XVII ème siècle, bien qu’on ne soit plus au Moyen-Âge, Nicolas Lémery ne fera pas mieux : « Les rues sont incisives, atténuantes, discussives (id est : permettant de dissiper les humeurs), propres pour résister aux venins, pour fortifier le cerveau, pour exciter les mois aux femmes, pour abattre les vapeurs, pour la colique venteuse, pour les morsures des chiens enragés et des serpents ». Bon. Même Jean Valnet, au XX ème siècle, relate ce fait dans son tome Phytothérapie !
La propension de la rue à lutter contre les maladies contagieuses semble être, elle aussi, quelque peu usurpée. Si le Grand Albert fait d’elle un répulsif contre les puces, dans le Petit Albert, l’on trouve la recette d’un baume contre la peste à base de rue. En effet, « la rhue n’a-t-elle pas réussi, lors de la grande peste de 1666, à préserver tout un quartier de Londres ? », interroge Alain Corbin (7). De même, qui ne se souvient pas de ces sachets et petites boîtes contenant diverses épices et plantes aromatiques (la rue incluse), dont l’usage régulier permettait à son porteur de s’affranchir du souffle malodorant de la peste ? Dans le même sens, Charles de l’Orme (1584-1678), médecin des rois Henri IV, Louis XIII et Louis XIV, « ne sortait jamais, en temps d’épidémie, sans garder dans sa bouche une gousse d’ail, dans ses oreilles de l’encens, et dans chaque main un brin de rue » (8). Or, de la peste à la puce, il n’y a qu’un saut, et un transporteur, le rat (il est depuis lors attesté que l’odeur de la rue fait fuir cet animal ; il y aurait donc un peu de vrai dans les vertus « anti-épidémiques » de la rue). Mais, déjà que ses qualités comme antidote face à tous les poisons et venins sont très surfaites, l’on a fini par se rendre compte (bien qu’un peu tard, au XIX ème siècle, où la peste sévit toujours), des décevantes capacités de cette plante à endiguer ce sinistre fléau. Si la rue ne guérit pas la peste, son puissant parfum fut, semble-t-il, un obstacle à l’invasion, faisant en sorte de mettre en déroute les rats et les puces véhiculées par ces mêmes rats, et donc d’éloigner, à la manière du joueur de flûte de Hamelin, le vecteur pestilentiel.
Répulsive face à la vermine en général (terme aussi peu précis que peut l’être celui de microbe), sa présence au sein du vinaigre des quatre voleurs (dont l’histoire nous apprend que les prouesses se situent très justement en temps de peste), a sans doute favorisé l’accroissement de la réputation de la rue face aux maladies contagieuses. Mais répulsive ne veut pas dire curative : par exemple, jouant le même rôle que la tanaisie, on en peut placer des tiges fraîches dans la niche d’un chien pour en éloigner les hôtes indélicats qui l’accablent. On est donc ici bien loin de ces fables qui voulurent que la rue pouvait également venir à bout de la rage et de la lèpre. On aurait aimé, je pense. Mais non. Vœu pieux.
Voyons maintenant l’implication de la rue dans un troisième grand volet, c’est-à-dire son rôle sur la sphère génitale qui n’est pas, lui non plus, dénué de toute contradiction. Cela nous amènera à nous poser au moins deux grandes questions : la rue est-elle, oui ou non, aphrodisiaque ? La rue est-elle une plante abortive ? Bien qu’on ait affaire à des avis très différents d’un siècle à l’autre, on remarque une affinité certaine de la rue avec la femme, tout d’abord de par ses propriétés emménagogues : il est indubitable, qu’à des doses thérapeutiques normales, la rue favorise les fonctions cataméniales. Avec Macer Floridus, et avant lui Serenus Sammonicus, qui lui voient jouer un important rôle lors de l’accouchement, on pourrait presque affirmer que la rue est l’une de ces autres plantes de la femme, venant frayer dans les mêmes jardins d’herbes que l’absinthe et l’armoise. La féminité de la rue est consolidée par le fait que, autrefois, dans certaines campagnes, les femmes s’appliquaient une bouillie de feuilles de rue fraîche sous les aisselles, ce qui avait pour but, non pas de stopper la lactation, mais, par l’odeur ainsi propagée, de forcer les enfants au sevrage. Une plante présente à presque tous les âges de la vie d’une femme, que demander de plus, surtout lorsqu’on est désargentée, qu’on habite à la campagne, et que le médecin est denrée rare ? Cette rue, « qu’il faut se garder d’oublier », conseillait le poète latin Martial, s’invitait déjà dans les jeux amoureux des Romains, une signature, qu’on a voulu évidente, tenant dans le fait que d’aucuns ont soutenu que l’odeur fétide de la rue leur évoquait celle du sperme. C’est ce sur quoi se prononce le Tacuinum sanitatis – un manuel aussi populaire en son temps que plus tard l’almanach Vermot ; c’est tout dire ! –, qui affirme que la rue « augmente la quantité de sperme et favorise le coït », alors qu’Hildegarde voit en la rue un remède à l’éjaculation défaillante. Ce que contredit l’école de Salerne pour laquelle la rue ne serait profitable qu’à la femme, éteignant les ardeurs érotiques de l’homme, en particulier de l’homme d’église qu’elle permet d’affranchir d’un prurit amoureux. Il n’y a donc nul besoin de s’étonner de sa présence dans les jardins de curé et ceux des monastères, comme l’observait Jérôme Bock en 1551 : « Tous les moines et religieux qui veulent se garder chastes et conserver leur pureté doivent toujours utiliser la rue dans leurs aliments et leurs boissons ». Dioscoride, déjà, considérait la rue comme anaphrodisiaque, de même que Jean-Baptiste Porta qui conseillait d’en manger avec du camphre afin de rafraîchir le désir de luxure et de se soustraire à l’influence magique des lacs d’amour. L’été dernier, à travers l’article portant sur la déesse Aphrodite, la question de trancher sur les supposées propriétés aphrodisiaques de la rue s’était déjà présentée à moi. Six mois plus, je penche davantage sur sa capacité anaphrodisiaque, quand bien même l’on peut voir en elle un autre moyen d’être bien raide. Haem ^.^
Aphrodite ayant déserté, envisageons maintenant de donner quelques éléments de réponse à la seconde de nos questions. Si l’on se contente de faire comme certains, c’est-à-dire de ne s’en référer qu’au seul dictionnaire, comme s’il s’agissait d’un dieu tout puissant et unique, l’on apprendrait ceci : « La rue ne possède pas de propriétés abortives. L’avortement, lorsqu’il se produit après son absorption, est une conséquence banale de l’intoxication, qui peut être mortelle » (9). Si la mère meurt systématiquement avec l’enfant qu’elle porte, l’on ne peut, en ce cas-ci, dire que la rue est abortive, l’avortement ne consistant pas en cela. Mais il fut activement recherché (de même qu’aujourd’hui au reste). Que court le bruit que la rue permettrait de se délester d’un fardeau par trop encombrant, et hop ! L’on sait qu’un seul cas ne peut être réduit à l’envergure d’une loi intangible. C’est pourquoi nous allons le prendre avec des pincettes. Sous le règne de l’empereur romain Domitien (Ier siècle après J.-C.), Julia, fille de Titus, illégitimement enceinte, fut forcée par l’empereur à recourir à la rue dont l’absorption lui fut fatale. Nul doute que, contrairement à ce que prévoyait Cazin, l’on n’a pas, avec beaucoup d’importance, pris en compte l’état de la personne à laquelle devait s’appliquer la médication à base de rue. Signalé comme tel par Dioscoride, l’usage abortif (et/ou mortel) de la rue était monnaie courante chez les Romains de l’Antiquité. Abortive, elle l’était aussi pour des auteurs plus tardifs comme Jean-Baptiste Porta, Desbois de Rochefort, Cazin, Botan, etc. Cette plante est donnée comme exemple de sa force par une expérience relatée par Cazin, qui confie le cas d’une jeune femme ayant employé la rue, laquelle détermina, in fine, métrorragie et violentes douleurs utérines. Après avoir signalé que la jeune femme a réussi à s’extirper d’une situation aussi morbide, Cazin vient à conclure ainsi : « Je suis convaincu que si l’hémorragie n’avait pas eu lieu, l’inflammation de l’utérus eût été la funeste conséquence de l’ingestion de la rue » (10).
Afin de minimiser l’usage de ses supposés pouvoirs abortifs, plusieurs espèces de légendes circulèrent, comme celle qui prétendait que les prostituées et les femmes ayant leurs règles devaient se garder d’approcher la rue, au risque de la faire dépérir (et donc de la rendre inopérante si jamais on en voulait faire un usage « coupable »). Tout au contraire, l’on assurait que toute femme enceinte enjambant un pied de rue, pissant dessus ou le frôlant tout simplement de ses vêtements, finirait par avorter. Lors de l’installation du jardin botanique au cœur du jardin des plantes à Paris, « les jardiniers durent mettre dans une solide cage grillagée la rue, pour la soustraire à la convoitise des prostituées désespérées » (11), dont une grossesse soudaine constituait la mise au chômage de leur gagne-pain. Dans certaines régions, seuls les curés délivraient cette plante (comme aujourd’hui son huile essentielle par un pharmacien, ordonnance à l’appui). Ailleurs, à force de « jeter l’opprobre sur les filles mères, l’exaltation populaire a contraint de nombreuses femmes à se tourner vers des remèdes dont seule l’extrême toxicité apparaissait comme libératrice » (12). Cela explique pourquoi elle était vendue sous le manteau, et qu’il fallait se cacher de son emploi, comme cela était, il n’y a pas si longtemps, le cas dans l’Ouest de la France (Bretagne, Vendée, Poitou-Charentes).
Remède brutal, à tous le moins. D’ailleurs, le nom latin de la rue y est inscrit : b-ruta-l. La rue passe alors, d’après une signature psychologique et affective, comme la plante remède des femmes brutalisées. En cela, je me suis souvenu juste à temps de ce que consignait le docteur Bernard Vial il y a quelques années dans un petit livre, au sujet de cette plante : « Chez la femme adulte […], une déception amoureuse profonde suivie d’un retrait et d’une grande méfiance vis-à-vis de la sexualité : craint sa propre capacité à s’illusionner à nouveau. Son dévouement n’a pas été payé de retour, s’en sent trahie, mise sur la touche, bien qu’elle ait toujours assuré les devoirs de son statut d’épouse, de compagne. Une image de soi dévalorisée et un sentiment de perdition […]. Sentiment d’usure et révolte contre cette mise au placard qu’elle subit comme la pire des injures, après des années de bons et loyaux services » (13). Des femmes-rue « à la rue », vous en connaissez sans doute au moins une dans votre entourage. Si Hildegarde conseillait la rue pour lutter contre la mélancolie et « pour réconforter le cœur et retrouver la joie », il devait y avoir là une excellente raison.
Outre cela, elle aiguise l’esprit et fortifie le cerveau, elle est bonne pour l’estomac et les intestins (dysenterie, inflammations), abat les vapeurs (la fièvre) et s’oppose à de nombreuses douleurs (goutteuses, auriculaires, pulmonaires, hépatiques, rénales, musculaires, lombaires, névralgiques, articulaires, etc.). Ensuite, n’omettons pas de mentionner une propriété que la rue partage avec l’absinthe et la tanaisie entre autres : elle chasse les vers, tant intestinaux que cutanés. Pour finir, elle était encore usitée dans les cas qui suivent : saignement de nez, herpès, ulcères, « feu sacré »…, le tout accompagné selon les cas de miel, vinaigre, vin, beurre, huile, huile rosât, à travers des modes d’emploi divers et très variés dont la fomentation et la décoction ne sont que les parties émergées de l’iceberg. Ah oui, et encore ceci : « Le vinaigre imprégné de rue a aussi une vertu qui agit favorablement sur le cerveau » (14), « la frénésie et les embarras de tête ». On va s’arrêter là, au risque de la voir exploser !… C’est qu’il faut y voir clair pour allonger le reste : voilà qui tombe merveilleusement bien : la rue possède (rhooo, encore ?!!!) cette autre particularité d’être un remède oculaire depuis l’Antiquité (pour Dioscoride, et même avant : de plus anciens Grecs que lui, et les Égyptiens antiques, lui concédaient le pouvoir d’augmenter l’acuité visuelle). Au Moyen-Âge se dessine une unanimité qui relate et partage très largement ce fait (Macer Floridus, Hildegarde de Bingen, école de Salerne, Tacuinum sanitatis, etc.), ce qui, à première vue, peut surprendre, si l’on considère la phototoxicité réelle de cette plante. Mais il doit bien résider une part de vrai dans tout cela, puisque, afin de combattre la fatigue oculaire, elle fut même utilisée sous forme de collyre par Léonard de Vinci et Michel-Ange, qui étaient loin d’être des imbéciles. D’ailleurs, Jean-Baptiste Porta récapitule une recette de remède oculaire constituée de plantes qui, à tort ou à raison, furent considérées comme des ophtalmiques : le fenouil, la verveine, la chélidoine, l’euphraise casse-lunette et, bien sûr, la rue.
Puisque nous évoquons cet homme de la Renaissance qu’est Porta, c’est une bonne occasion de signaler qu’à son époque l’estime placée en la rue n’a en rien diminué, le succès de la plante étant encore largement assuré. Cependant, des contrastes se dessinent : tandis que Matthiole reste très bref à propos des propriétés de la rue (1554), Tabernaemontanus en fait l’apologie (1588, 1613). Remarquons que, dès le début du XVII ème siècle, la rue se trouve de plus en plus confinée à la pratique populaire, habitée des mêmes caractéristiques d’opposition qu’au sein de la médecine académique, c’est-à-dire : ici, c’est une panacée, là, une plante de mauvaise réputation. En 1600 environ, et ce depuis à peu près un siècle, la médecine reste encore fortement imbibée de pratiques magiques, les arts (plus ou moins) occultes ayant tendance à mordre sur cette marge-là. Et cela débute dès sa récolte, qui était, dès l’époque antique, l’opportunité d’observer des rituels très précis et méticuleux. Passer un délai d’une journée solaire entre la prise de possession de la rue et son extirpation était de rigueur. Ensuite, à l’aide d’un instrument façonné de noble matière (or, argent, ivoire), on dessinait un cercle tout autour de la plante. Enfin, les pousses de rue étaient cueillies entre le pouce et l’auriculaire de la main droite, et si l’on en devait trancher les tiges, Pline recommandait de ne pas user d’un outil en fer pour ce faire ; et si l’on souhaitait pleinement profiter des propriétés abortives de la rue, sa récolte devait nécessairement s’opérer en lune décroissante. De même, lorsqu’on semait de la rue, les pratiques n’étaient pas moins étranges : tout comme on le faisait du basilic et du cumin, il fallait insulter la plante afin de lui assurer une belle croissance. Cette étonnante manière de procéder s’expliquerait-elle par le fait que le mot insulter, d’un strict point de vue étymologique, signifie « sauter dessus » (du latin insultare) ? Peut-être que le fait de tasser la terre après le semis de graines de rue est à l’origine de cette procédure, qui sait ? Pour compléter ce portrait jardinier quelque peu saugrenu, Pline soutenait qu’une rue que l’on dérobe croît mieux, et qu’elle fait de même si on la blesse, selon Porta.
Comme à cette époque (fin Moyen-Âge/début Renaissance), on s’abreuve encore aux sources antiques, l’on retrouve la rue au sein de l’attirail magique des médecins, et cela aussi bien pour soigner des maux qu’on dit propres à l’intégrité physique, que ceux paraissant émaner d’une autre dimension. Dans le Piémont (Montferrato), on l’appelle erba alegra (= herbe d’allégresse), parce que, pense-t-on, elle est capable de chasser l’hypocondrie. En 1635, le médecin italien Pietro Piperno propose, dans un ouvrage au titre fort à propos – De magicis affectibus – un remède usant de rue contre l’épilepsie et le vertige. Selon lui, il convenait de suspendre de la rue à son cou, en prononçant une formule magique de renonciation au diable, tout en invoquant Jésus. Et c’est là qu’on voit, enfin, être désigné l’ennemi, ce qui n’est pas un sujet d’étonnement, connaissant la sulfureuse réputation de la rue. Mais encore faut-il savoir de quel côté se situe cette plante. Les quelques données suivantes vont permettre de s’en assurer. La rue avait vertu préservative : en Allemagne, on la plantait dans les jardins, près des habitations afin d’en éloigner les mauvais esprits et les sortilèges. Dans les Abruzzes, c’était un talisman contre les sorcières, en Toscane contre le mauvais œil, à Venise, installée dans la maison, un porte-bonheur. Frotter les sols avec une décoction de rue ou en faire brûler les graines sur un charbon ardent permettait de purifier les lieux. Durant le XVI ème siècle, où elle était encore populaire et réputée, inquisiteurs et autres exorcistes se servaient de la rue comme d’un détecteur de « sorcières », ainsi que pour chasser les démons qui tourmentaient les possédés et la folie provoquée par des incantations magiques. Mais le chrétien considère aussi que, par son odeur, elle a quelque rapport, sinon accointance, avec le malin, chose que ne manque pas de souligner Joris-Karl Huysmans dans Là-bas (1891), lors de la description de la messe noire conduite par des satanistes : parmi les ingrédients végétaux qui brûlent dans une cassolette, l’on trouve de la rue parce qu’elle possède un parfum qui plaît à leur maître, expliquent-ils.
Aux XVIII ème et XIX ème siècles, malgré la pugnacité de certains de ses plus ardents défenseurs, comme l’abbé Sébastien Kneipp, la rue amorce un lent déclin qui se solde aujourd’hui par une négligence quasi complète, ce qu’explique la prise en compte de la dangerosité de son emploi, hormis dans le domaine homéopathique où la teinture-mère que l’on produit à partir des racines fraîches, demeure encore usitée, bien qu’ayant une portée d’action limitée. Son éviction de l’armoire à pharmacie dessine un mouvement similaire à ce qui se déroule côté cuisine, où elle est encore malgré tout présente dans quelques préparations comme assaisonnement des viandes, des sauces ou encore des omelettes, ainsi que pour parfumer la grappa, une eau-de-vie de marc produite essentiellement en Italie septentrionale, ainsi que dans le canton suisse du Tessin. Mais ces emplois sont beaucoup plus rares que durant le Moyen-Âge, période durant laquelle la rue représentait un condiment très employé, sans commune mesure avec ce qu’elle est aujourd’hui, de même que durant l’Antiquité où on la voit souvent présente dans les pages du De re coquinaria, et entrant, avec l’ail et d’autres herbes, dans la recette du moretum, préparation à base de fromage frais, d’huile et de vinaigre, très appréciée des Romains et dont une recette est consignée dans Le cachat.
Les modes se défont aussi sûrement qu’on tire sur le fil d’une écharpe qui se trouve ainsi détricotée. Le prestige et le crédit dont a joui autrefois la rue se sont parfaitement évaporés. Réduite à bien peu de chose, même la cage protectrice a disparu, comme j’ai pu le voir au jardin botanique du parc de la Tête d’Or de Lyon, où le feuillage de la rue, inconnu de beaucoup, ne suscite absolument plus aucune méfiance. La magie n’opère plus. Pourtant, et nous l’avons largement souligné, la magie est un fil qui traverse une bonne part de l’histoire de la rue. La pensée magique s’est appliquée aux épidémies, aux venins et poisons de toutes sortes, aux animaux qui les transportent et les inoculent. La rue a été investie d’une charge magique qui a amplement suffit à faire d’elle matière à panacée (au sens très large du terme). Même si nous avons vu que cette réputation est très surfaite, en définitive, ne vaut-il mieux pas placer ses espoirs, pétris de foi et de croyance, en l’image d’une plante qui incarne cette puissance magique, plutôt que d’adresser ses vœux auprès du néant ?

Plante à la désagréable odeur, d’où son qualificatif de fétide (graveolens = « à odeur lourde, pesante »), la rue est un petit sous-arbrisseau vivace et semper virens, dont on sera surpris d’apprendre qu’il a prêté son nom à la famille qu’il représente, c’est-à-dire les Rutacées, comptant parmi ses membres des arbustes aux fleurs et fruits suavement parfumés : citronnier, bergamotier et oranger, entre autres.
Sa forte racine fibreuse et abondamment radiculée porte des tiges droites, rigides et cylindracées, faisant atteindre à la plante la hauteur maximale d’un mètre. Ses feuilles alternes et trilobées sont suffisamment épaisses pour paraître charnues. Bleuâtres à glauques, si on les regarde d’assez près, on voit leur surface criblée de glandes contenant une essence aromatique. Au plus tôt en mai, la rue se pare de corymbes terminaux de fleurs jaune verdâtre dont les quatre (ou parfois cinq) pétales sont dentés et frangés, formant à terme, en septembre-octobre, des fruits verts couverts, de même que l’épicarpe d’un citron, de glandes à essence.
Dans son état naturel, on trouve la rue en Italie méridionale et dans la péninsule balkanique. Cela explique son appréciation des terrains secs et arides tels qu’on les trouve dans le bassin méditerranéen (15), les rocailles et rochers ensoleillés, les falaises calcaires et thermophiles, les friches et garrigues, le pied des vieux murs de pierres sèches.

La rue fétide en phytothérapie

On a dit la rue odorante et certains se sont offusqués, rétorquant qu’il eut mieux valu utiliser l’adjectif puante. Mais ce qui est odorant n’est pas forcément aromatique, ni suave parfum, n’est-ce pas ? Odorant : qui possède une odeur (« bonne » comme « mauvaise »). Point. Oui, la rue dégage une forte odeur désagréable, et il n’est généralement pas besoin de savoir ce que veulent dire les mots fétide et vireuse pour opérer, à son approche, un net mouvement de recul. Sa saveur, quand la plante est fraîche, se compose d’âcreté, d’amertume et de piquant. Ce parfum et cette saveur, la rue les doit en partie à une essence aromatique qui se loge dans presque toutes ses fractions (feuilles, fleurs), soit exactement celles que l’on distille à la vapeur d’eau en vue d’en obtenir une huile essentielle qui transpose en bonne partie l’odeur de la rue fraîche dans sa globalité, et beaucoup de son âcreté. Liquide, de couleur jaune verdâtre ou brunâtre, il lui arrive d’être aussi incolore. Pour marquer sa singularité, signalons que sous lumière fluorescente, cette huile apparaît bleu violacé, et qu’elle est plus hydrosoluble que bien des huiles essentielles. Un produit pas comme les autres, en somme, contenant à très grande majorité des cétones (90 %), dont de la méthyl-nonyl cétone (2-undécanone) et de la méthyl-heptyl cétone (2-nonanone), auxquelles on peut ajouter quelques monoterpènes (pinènes et limonène) et oxydes (1.8 cinéole), sans oublier, rutacée oblige, des furocoumarines comme le bergaptène.
Passé le cap aromatique, on remarque chez cette plante la présence d’un flavonoïde dont est riche le sarrasin (et le bouleau dans une mesure moindre), quand bien même son nom s’inspire de celui de la rue : il s’agit de la rutine. A cela, ajoutons des alcaloïdes quinoléiques (1 à 2 %, dont fagarine, arborinine, skimmianine…), de la résine, de la gomme, un principe amer, de l’albumine, de l’inuline, du tanin, de l’acide malique, de la chlorophylle, etc.

Propriétés thérapeutiques

  • Emménagogue, congestionne et stimule les fibres lisses de l’utérus
  • Sudorifique, diaphorétique
  • Antispasmodique
  • Laxative
  • Antihémorragique, renforce la paroi des vaisseaux sanguins, abaisse la tension
  • Rubéfiante (irrite la peau et les muqueuses), détersive, vulnéraire
  • Vermifuge, antiparasitaire, insecticide, germicide, répulsive (vermine, serpents, rats, animaux domestiques)
  • Anti-épileptique (?)

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère gynécologique : aménorrhée par atonie, dysménorrhée, oligoménorrhée, leucorrhée, hémorragie puerpérale
  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : constipation, colique, flatulence, inertie intestinale, crampe d’estomac, tympanite, parasites intestinaux (ascarides vermiculaires)
  • Affections cutanées : blessure, contusion, ulcère sordide, ulcère atone, verrue, parasitose cutanée (poux, gale, teigne)
  • Affections bucco-dentaires : ulcération gingivale, ulcère scorbutique des gencives, engorgement gingival
  • Affections oculaires : yeux fatigués (paupières surtout), cernes (on s’adressera plus sûrement aux remèdes homéopathiques pour tout ce qui concerne les affections oculaires)
  • Troubles de la sphère respiratoire : catarrhe bronchique chronique, ozène (affection nasale signalant une pleurésie dont les sécrétions ont comme pour particularité de posséder une odeur semblable à celle de la rue, c’est-à-dire fétide…)
  • Troubles de la sphère cardiovasculaire : hypertension, palpitations
  • Engorgement glandulaire (en particulier des seins)
  • Sciatique, sclérose en plaque, paralysie de Bell
  • Vertige
  • Hystérie (?), convulsions (?), épilepsie (?), chorée (?), « mélancolie » (?)
  • Traumatologie et rhumatologie (voir en homéopathie, avec la teinture-mère tirée des racines fraîches)

Modes d’emploi

  • A destination d’un usage interne : on peut procéder à l’infusion (5 g de plante fraîche par litre d’eau, le double si elle est sèche) et à la décoction (bien que plus rarement). La poudre de feuilles peut aussi s’envisager per os.
  • Pour l’usage externe, il est possible de confectionner un macérât huileux de feuilles de rue fraîches ou bien une pommade à l’axonge. L’infusion sera concentrée (10 à 30 g par litre d’eau) et se destinera aux bains de bouche, lavements et autres fomentations. Enfin, la décoction, comptant de 30 à 350 g de plante fraîche par litre d’eau, représente le véritable arsenal contre la vermine, les poux, etc.
  • Anciennement, de nombreuses recettes eurent cours : signalons-en quelques-unes à la curiosité de nos lecteurs : l’alcoolat vulnéraire du Codex, la macération alcoolique de feuilles de rue édulcorée au sirop, le cataplasme composé de gousses d’ail, de feuilles de rue et de saindoux (nous ne sommes pas loin du moretum, là ^.^), enfin l’huile essentielle qu’on administrait généralement en interne par le biais d’une potion.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Récolte : l’on cueille les tiges feuillées bien garnies de la rue avant la floraison. Notons que la plante sauvage est plus active que celle qui est domestique.
  • Séchage : il est possible et ne diminue pas la qualité thérapeutique de la plante (contrairement à ce qu’on peut lire ici ou là).
  • Toxicité : le caractère neurotoxique et potentiellement abortif des deux principales molécules contenues dans l’huile essentielle de rue fétide font d’elle un produit tout aussi virulent que ces autres huiles essentielles que sont l’absinthe, le thuya ou encore l’armoise vulgaire. C’est pourquoi on l’a aussi mise en cage : le JO n° 182 du 8 août 2007 place cette huile essentielle sous strict monopole pharmaceutique et en interdit donc la vente libre en France.
    La rue fraîche, prise en interne à des doses plus élevées que la moyenne, provoque de violents désordres : tuméfaction de la langue et du pharynx, inflammation gastro-intestinale (gastro-entérite, lésion intestinale), excitation suivie d’abattement profond, vertiges, tremblements, convulsions, affaiblissement du pouls et dépression cardiaque, refroidissement, douleurs articulaires (précisément dans toutes les articulations), polyurie, inflammation et hémorragie utérine, etc. De quoi dissuader quiconque souhaiterait lui voir jouer son rôle de « faiseuse d’anges », sauf si, bien entendu, l’on a affaire à celles qui connaissent la juste dose pour ce faire. Mais je crois que c’est du flan, un bon gros flan pour naïves désespérées, et dont on nous rabat les oreilles depuis des lustres, et qu’on trouve encore, dégoulinant, dans des bouquins bien récents qui amènent la chose sans discussion possible. Pourquoi vouloir encore et toujours demeurer dans l’erreur ? Mystère. Même la teinture-mère (préparée avec les sommités fleuries de la rue, et que l’on doit donc bien distinguer de celle provenant des racines), prise en interne à doses moyennes, détermine un cortège d’inconvénients que voici : idées noires, cauchemars sinon rêves pénibles, sensation de froid et de grelottement – n’a-t-on pas déjà l’impression d’avoir passé l’arme à gauche ? Que la camarde est à nos trousses ? Que Galien, impuissant à nous guérir, déclame une oraison funèbre à défaut d’ordonnance, à l’aplomb du trou qui nous accueille ? Et ça continue : migraine, vertige, affaiblissement de l’acuité visuelle, douleurs musculaires, étouffement, vomissements, diarrhée, polyurie, excitation génitale, etc. O joie ! A côté de ça, la phototoxicité de la rue passe pour de la petite bière : cependant, elle peut tout de même déterminer des dermatites après ingestion puis exposition au soleil. A l’état frais, par simple contact avec cette plante irritante et vésicante, des dermatites peuvent survenir. Cela remet donc très sérieusement en question le rôle de remède ophtalmique qu’on a voulu faire jouer à la rue fétide à travers les âges thérapeutiques, ce bénéfice se réduisant à la seule homéopathie (granules 5 CH pris par trio en plusieurs moments de la journée ; et encore cela ne concerne-t-il pas toutes les affections oculaires).
  • La rue fétide est cultivée comme plante ornementale et médicinale dans de nombreuses régions du monde, comme, par exemple, dans ce petit pays sud-américain, l’Équateur, où elle porte le nom de ruda de Castilla.
  • Autres espèces métropolitaines : la rue de Chalep (Ruta chalepensis), la rue de Corse (Ruta corsica), la rue à feuilles étroites (Ruta angustifolia).
    _______________
    1. Macer Floridus, De viribus herbarum, p. 88.
    2. Serenus Sammonicus, Préceptes médicaux, p. 65.
    3. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p. 840.
    4. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 847.
    5. Walahfrid Strabo, Hortulus, p. 22.
    6. Ibidem.
    7. Alain Corbin, Le miasme et la jonquille, p. 100.
    8. Jean-Luc Hennig, Dictionnaire littéraire et érotique des fruits et légumes, p. 38.
    9. Larousse médical illustré, p. 1078.
    10. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p. 840.
    11. Bernard Bertrand, L’herbier toxique, p. 168.
    12. Ibidem.
    13. Bernard Vial, Affectif et plantes d’Amazonie, p. 71.
    14. Serenus Sammonicus, Préceptes médicaux, p. 17.
    15. La culture de la rue depuis l’Antiquité gréco-romaine justifie le fait qu’on la trouve sur (presque) l’ensemble du pourtour de la mer Méditerranée : sa naturalisation y est déjà fort ancienne.

© Books of Dante – 2020

La vigne (Vitis vinifera)

Grain de raisin (la partie verte et charnue) au début de son développement.

Comme l’atteste la découverte de dépôts de pépins de raisin sur des sites archéologiques turcs, syriens et libanais, l’histoire que la vigne écrit en compagnie de l’homme est une affaire déjà fort ancienne. Si cela nous semble éloigné, pas seulement dans le temps, mais aussi dans l’espace, il importe de connaître l’hypothèse qui voudrait voir dans le Caucase (la Géorgie et ses environs, plus exactement), le fief natal de la vigne : c’est ce que veulent suggérer des traces dont la datation s’établit autour de 7000 ans. De même avec l’Afghanistan qui revendique aussi cette paternité : le Nouristan (région afghane située à l’est du pays) est considéré, selon une autre hypothèse, comme le berceau de la vigne. Ce n’est que beaucoup plus tard que cette plante s’implantera en Europe, dont en France (enfin, sur le territoire de l’époque qui aujourd’hui correspond à la France), cette même France où les aficionado du Beaujolais nouveau, emprunts d’un patriotisme douteux, nous serinent chaque année qu’en dehors de la France, question pinard, point d’salut (à ce niveau-là, ça n’est plus du chauvinisme, c’est bien pis encore). Que l’exhumation de fossiles de graines en Italie (Parme) ou de feuilles en France (Montpellier, Meyrargues) ait été effective n’y changera rien : la vigne n’étant pas originaire de ces régions, mais bien plutôt – ce qui nous ramène aux hypothèses de départ – de cette vaste zone géographique qui s’étend de la mer Noire à la mer Caspienne, constituée, à peu près, de la Géorgie, de l’Arménie et de l’Azerbaïdjan : en ce territoire, que l’on nomme Caucase, la vigne pousse naturellement et spontanément. La présence avérée d’un végétal x ou y dans un lieu donné ne dit rien de son origine, et il ne faut pas se laisser abuser à confondre terre d’accueil (même si les traces sont anciennes) et terre d’origine, surtout quand le cheminement entre le point de départ et ceux d’arrivée est complexe. Par exemple, qu’on proclame, comme ça, que des traces de la vigne vieilles de 5000 ans ont été retrouvées en Chine est-il, en soi, pertinent ? De même, quand l’on fait le constat qu’on parle d’elle dans le Râmâyana, en quoi cela fait-il avancer l’histoire de la vigne ? Il est peu rigoureux de considérer isolément ces faits, mais les faire tenir ensemble, dans une synthèse quelque peu artificielle, est un drôle de défi, parce que la culture de la vigne (et accessoirement son culte), sut être exubérante, comme l’est cette plante dont les très nombreux grains de pollen s’insinuent partout une fois le printemps venu : l’on peut au moins être certain du fait que la vigne a bel et bien essaimé partout dans le monde. La difficulté, en revanche, réside dans le fait de retracer cette longue marche. Nous pouvons néanmoins en donner quelques étapes, qui à elles seules ne dessinent en aucun cas l’intégralité du parcours emprunté par la vigne au fil des siècles. Partie de sa zone natale caucasienne, la vigne se trouve en Mésopotamie il y a environ 4500 ans, où, en sumérien, on lui donne le nom de geshtin, c’est-à-dire d’herbe/arbre de vie. Ainsi nous l’explique Mircea Eliade dans le Traité d’histoire des religions : « Gilgamesh rencontre dans un jardin un arbre miraculeux et près de lui la divinité Siduri (i.e. la « jeune fille ») qualifiée sabitu, c’est-à-dire ‘la femme au vin’. En fait, Gilgamesh la rencontre à côté d’un cep de vigne ; la vigne était identifiée par les paléo-Orientaux à ‘l’herbe de vie’, et le signe sumérien pour la ‘vie’ était originairement une feuille de vigne. Cette plante merveilleuse était consacrée aux Grandes Déesses [nda : comme toutes les plantes dont les feuilles ressemblent à une main]. La Déesse Mère était nommée au début ‘la Mère cep de vigne’ » (1). Qu’à une divinité déjà fort ancienne, on associe non seulement la vigne mais aussi le vin qu’elle produit, cela fournit un bel indice de l’aspect archaïque de ce fait culturel qu’est l’implantation de la culture de la vigne et de sa récolte en vue d’en tirer ce breuvage qui fera couler beaucoup d’encre. Rendons-nous maintenant en Égypte, au cours de la XVIII ème dynastie (de – 1550 à – 1292 avant J.-C., plus précisément), considérée à bon droit comme l’apogée de la civilisation égyptienne antique. Dans la tombe du scribe et astronome Nakht et de son épouse Taouy, l’on voit plusieurs fresques, très fraîchement conservées, montrant des travaux agricoles, dont la cueillette de grappes de raisin par des ouvriers, tandis que d’autres foulent au pied celui qui a été entassé dans une cuve. Cette importance de la vigne est telle qu’elle est, avec le blé, une plante liée au dieu Osiris, qu’on appelle parfois le seigneur du vin. Parallèlement, le culte et la culture de la vigne se sont propagés à la Grèce pour s’y implanter vers – 1700 à – 1500 avant J.-C. Si l’on connaît généralement bien la divinité indissociable du vin et de la vigne en Grèce, Dionysos, ce dernier est une divinité beaucoup plus archaïque, dont le culte remonte bien avant la venue de la vigne en Grèce. Ce qui remet bien évidemment en cause la croyance qui veut que la culture de la vigne et la vinification soient d’origine crétoise ou grecque à la rigueur, Crète et Grèce étant à ranger parmi les lieux de transition (on dit que les Romains empruntèrent beaucoup aux Grecs, ce qui est une évidence, mais ceux-ci, bien avant les Romains, firent de même, adoptant techniques et aspects religieux de zones situées en dehors du monde grec d’alors). Provenant de Thrace ou de Phrygie, Dionysos a été certainement confondu avec d’autres divinités si l’on en croit les plantes qu’il possède en commun avec d’autres dieux et déesses : le figuier (Priape), le myrte (Hadès), la grenade (Perséphone), le pin (Attis), le lierre (Osiris). Cependant, même si la mythologie de la vigne demeure assez pauvre dans sa forme archaïque et primitive, il est tout à fait vrai que Dionysos n’est pas grec et qu’il est, tout comme la vigne, un produit d’importation. Et si il provient, comme on a pu le dire d’Asie mineure (Anatolie ?), Dionysos se superposerait alors à un foyer de culture de la vigne beaucoup plus ancien que les tout premiers débuts de sa culture en Grèce. Dionysos, tout comme Osiris d’ailleurs, est le dieux nomade de la végétation qui meurt et qui se renouvelle : il est donc un dieu à l’image de cette plante qui s’est aventurée (presque) partout, le mot nomade étant une donnée essentielle à côté de laquelle il ne faut pas passer sans s’y arrêter pour bien la considérer. La suite du chemin est mieux connue : la Crète semble avoir été un avant-poste, avant la migration de la vigne en direction de la péninsule balkanique. Puis, elle glisse à l’Italie entre le IX ème et le VII ème siècle avant J.-C., se fixe dans la cité phocéenne tenue alors par les Grecs au VI ème siècle avant J.-C., pénètre en Gaule à la même époque, la vigne et sa culture se propageant à tous les nouveaux territoires conquis par les Romains. Ce qui vaut à l’échelle européenne durant l’Antiquité s’applique aussi durant la longue période médiévale où la vigne se disperse en même temps que le christianisme : prenons en compte les vignes liées aux monastères, abbayes et autres bâtiments de la liturgie chrétienne (partout où il y eut l’Église, il y eut des vignes). Puis, plus tard, quand l’homme s’aventura loin sur les mers, il emporta avec lui la vigne (Afrique du Sud, Australie, Californie, etc.), sa présence dans une contrée où elle n’est pas native témoignant des déplacements des hommes, de leurs velléités colonisatrices, comme cela est encore lisible en Algérie et au Maroc, où les vignes présentes sont le souvenir de la colonisation de ces pays par la France.
Voilà donc quelques éléments taillés à la serpe. La vigne, par son exubérance et sa luxuriance, demande à être contrôlée pour ne pas se laisser déborder par elle, mais, pleine de verdeur et de vivacité, elle a plus d’un (a)tour dans son sac. Quand on la pense ici, elle est déjà ailleurs, un peu à l’image étymologique du mot vitis qui, de même que la reconstitution du parcours historique et géographique de la vigne, a dû faire s’arracher les cheveux aux exégètes : on a rapproché vitis de vita, la « vie », de vis, la « force », de vitta, la « vrille », etc. En revanche, on s’est entendu pour refuser toute parenté de vitis avec le latin vinum qui désigne le vin.

Qu’on trouve déjà des recettes de vins médicinaux épicés à la cannelle et au gingembre entre autres du temps d’Hippocrate, devrait nous consoler de cet infâme vin chaud que les camelots peu scrupuleux cherchent à nous faire avaler au premier frimas venu en échange d’une pièce de – quoi ? – deux euros ! Hier, je ne sais trop par quelle bêtise je me suis trouvé orienté à travers les pierres mal appointées d’une venelle débouchant sur une rue où des échoppes temporaires avaient dressé d’improbables toiles de tente pour y abriter, je suppose, le fourbi habituel duquel naît une cuisine la plupart du temps diabolique : crêpes insipides férocement tartinutellées, gaufres ruisselantes de l’exsudat graisseux dans lequel naquirent celles qui les précédèrent, churros étronnés façon beurk, etc., enfin, le genre de trucs que, parce qu’on ne les trouve pas à ma table, fut-elle petite, ne me donnent pas l’envie d’ouvrir la bouche, que ce soit pour en faire l’éloge ou m’en repaître l’œsophage. J’ai vu de grands sages repousser du pied un fraisier comme s’il se fut agi d’une malédiction, alors, merci bien. Après une centaine de mètres à faire la carpe à pas de fourmi, qu’est-ce que je hume, mêlé à l’odeur âcre et un peu rance des châtaignes cuites sur je ne sais quoi trop? Oui, enfin, bon, des fois faut pas trop y regarder : ce diable d’homme, à la faveur d’une odeur à dégonder les portes ou à décorner les bœufs qui ont déjà perdu beaucoup, est tout à fait investi – et le mot est juste pour une fois – d’une humeur que l’adjectif « festive » ne rend que très mollement et pâlement, peut alors se prendre à faire des choses titanesques, comme manger sans délectation et avec ses doigts le tout-venant qu’on lui engoberge, comme le goret à l’auget, c’est-à-dire sans cérémonie. Qu’humai-je donc, qu’éparpillonai-je en mes miennes narines ? L’odeur parfaitement acétique de ce vin chaud. Ça jette un froid. Quand on insiste trop avec moi avec ce type de rince-évier, il me prend des allures autistiques, presque je fais des vers, quand il ne me prend pas l’envie d’en lancer. Bref. De toute façon, la fête lyonnaise où il n’y a pas que des lumières, ça me gonfle. En plus, j’étais pas venu pour ça, je passais juste à travers. Pourtant, bien avant moi, il s’en est fait, il s’en est dit des choses pas croyables pour le moins (pour ne pas dire : âneries, énormités, autres trucs à ne pas mettre sous les yeux des enfants). Des choses comme celle-ci : Dioscoride, à ce qu’il paraît, ne disait-il pas que « le suc des pampres […] tempère les caprices des femmes enceintes qui s’entichent de choses déraisonnables » ? Ce brave Dioscoride. A sa lecture, on se demande si le médecin d’Anazarbé n’était pas en train de faire carousse tant il y en a partout et que, à l’instar de la vigne qui pousse dans toutes les directions si on la laisse faire, ici aussi l’on a ce sentiment – encore plus prononcé qu’ailleurs il me semble – que la vigne aurait pu, même à son seul contact, à sa simple évocation, tourner les sens du médecin grec. En opposition à la vigne sauvage (Ampelos agria), l’on trouve, comme entame au cinquième livre de la Materia medica, un long développement assez confus au sujet de la « vigne portant vin » (ce qui est la traduction littérale de Vitis vinifera), puis de la grappe de raisin (Uva) en tant que telle, duquel je suis parvenu à extirper les données suivantes, épuisées de la lie dans laquelle elles me semblaient baigner. On usait des feuilles et des vrilles broyées pour être ensuite emplâtrées (douleur de tête, inflammation et « ardeur » de l’estomac et de la rate), tandis que le suc tiré des feuilles, parce qu’astringent, entrait comme remède face à la dysenterie, aux crachements de sang, à la faiblesse d’estomac et à l’appétit « corrompu » (?) des femmes enceintes. Quant à la grappe, plus qu’y mordre tout d’abord, il valait mieux la lâcher, en la laissant « sécher » quelque temps après sa cueillette, car « la grappe de raisin fraîche trouble le corps et gonfle l’estomac » (2). Pas de cure uvale durant l’Antiquité, donc. Pour qu’elle soit plus agréable, on pouvait en tempérer le caractère en la conservant un temps durant dans du marc ou du moût, quand on ne conseillait tout bonnement pas de la confire. Dioscoride distingue propriétés et usages de la chair du grain de raisin de ceux des pépins qu’il contient. De la première, il dit qu’elle est bonne contre les fièvres ardentes, les maux de gorge comme la toux, les affections vésico-rénales, les inflammations testiculaires, la goutte, les ulcères corrosifs et gangreneux, etc. Quant aux pépins, qu’on apprêtait de manières diverses, ils amenaient la réduction de l’inflammation dans les gerçures des mamelons et parvenaient à endiguer tant les flux stomacaux que gynécologiques. Plus loin, au même livre, chapitre 82, il nous livre quelques informations concernant les Sarmentorum cinis, c’est-à-dire les cendres de sarments, qui interviennent en cas de douleurs articulaires (la vigne est une liane si souple qu’on comprend facilement la signature), mais aidaient également face aux morsures de chiens et de serpents, et, chose qui sort de l’ordinaire, ces cendres bues dans du vinaigre miellé et salé, annulaient les effets des potions malfaisantes. Voilà, voilà. Et encore, je vous fais grâce des vins variés et divers (coing, poire, rose, myrte, dattes, figues sèches, squille, pignons de pin, absinthe, hysope, cèdre, genévrier, laurier, pin, sapin, cyprès…), ainsi que les vins composés et miellés, le résiné, la lie de vin, etc. etc. etc.

Comme l’écrivit Jacques Brosse, « s’il est un dieu qui corresponde au culte orgiastique et extatique rendu aux arbres sacrés, s’il est un dieu qui évoque la montée et le bouillonnement de la sève, mais aussi la mort hivernale des arbres, ce n’est plus à l’époque classique Zeus, mais son fils Dionysos » (3), bien que du temps d’Homère son culte passe pour scandaleux. Tentons d’expliquer en quoi le dieu au thyrse (4), que l’on figure parfois couronné de grappes de raisin, a été mal vu (5). D’un point de vue symbolique, Dionysos est le dieu du vin et de l’extase, condensant en lui-même le Ciel et la Terre. Et s’il dérange autant, c’est parce qu’il est l’union « de la spiritualité et de la sensualité, caractéristique de l’homme à la fois animal et divin » (6). Il y a en lui autant l’aigle ouranien que le serpent chthonien, deux animaux qui s’opposent et se complètent néanmoins, de même que la vigne, plante génésique, demeure non dissociable du lierre, vigne et lierre, deux plantes ambiguës qui ne sont pas des arbres. Walter F. Otto en avait déjà fait la remarque, consignant que « la vigne et le lierre sont comme deux frères qui se seraient développés dans des directions opposées sans cependant pouvoir renier leur parenté ». En effet, si la première est lumière et chaleur, le second est ombre et froidure, ce qui cadre bien avec le personnage même de Dionysos qu’on dit, bien que solaire, né au solstice d’hiver. Tandis que la vigne « meurt » en hiver, le lierre semper virens reste vivace. C’est lui qui, tardivement, fleurira, fournissant du pollen aux abeilles à la limites de l’hiver, puis, tout comme la vigne (ou presque), des baies que picoreront les oiseaux suffisamment affamés pour se soumettre à l’épreuve. A peu de choses près, l’on a fait observer que les baies de la vigne et du lierre marquent, chacune, un équinoxe (ce qui n’est pas tout à fait exact). A l’automne se déroulent les dionysies des champs qui marquent le début des vendanges et le pressage des grappes. Six mois plus tard, on goûte le vin neuf lors des dionysies des villes. Mais, entre ces deux moments phare, il se déroule quelque chose de fabuleux et mystérieux : l’homme assiste, sans le comprendre, à un phénomène naturel pour lequel le raisin n’a besoin de personne pour se réaliser : la fermentation (par le biais de ferments qui se trouvent dans la peau des raisins). Lorsque les grains sont écrasés lors du foulage, ces ferments se mêlent au jus ainsi libéré (fouler le raisin, c’est, en somme, accélérer ce processus naturel). Et là débute une lente transformation qui passe par un dédoublement des sucres (fructose et glucose) contenus dans le raisin, en alcool éthylique, en même temps que se dégagent du dioxyde de carbone ainsi qu’une importante quantité de chaleur (celles et ceux qui ont déjà fait les vendanges ont pu constater ces effets à l’abord des cuves, effet grisant sans même boire !). Il est donc normal, surtout qu’on ne se l’expliquait pas de manière scientifique, qu’on ait pu voir dans cette opération une action magique, et qu’on ait fait du vin un produit émanant des dieux. « Le vin semble par sa transformation restituer l’ardeur solaire captée par l’air libre » (7). Il représente une fraction de la force ignée du soleil différée dans le temps. Ce qui rappelle une légende perse qui explique la culture, et le processus d’élaboration et de conservation du vin à partir de la vigne, la genèse de son enseignement en quelque sorte. De même que dans les Védas, où un aigle apporte le soma, ici, un autre aigle fait don aux hommes d’un cep de vigne chargé de grappes de raisin, en guise de remerciement, pour le service que l’homme a rendu à l’aigle, en le débarrassant d’un serpent qui cherchait à l’assaillir et à le mordre : « En Perse, la découverte du vin est le sujet d’une légende des plus belles. Le Shah ben Gian se reposait un soir sur la terrasse de son palais quand il vit un aigle qui, en plein ciel, emportait un serpent. Le reptile se débattait, cherchait à lier les grandes ailes sous ses replis, à mordre à travers les plumes pour infuser son venin à cette énergie céleste. Le Roi des rois ordonna au chef de ses archers qui se trouvait auprès de lui de tuer le serpent sans nuire à l’aigle. L’ordre fut immédiatement exécuté. Le serpent tomba, foudroyé, tandis que l’aigle, déployant son vol, remercia son sauveur et l’assura de sa gratitude.
Quelques temps après, l’aigle se posait sur la terrasse du palais, y laissant un cep de vigne chargé de raisins. Le Roi et ses courtisans goûtèrent les fruits, les trouvèrent excellents et les pépins furent donnés aux jardiniers afin que cette plante précieuse fût mise en valeur le plus tôt possible. La plante sacrée germa, poussa, donna des feuilles et des fruits en grande abondance. Pour en conserver plus longtemps la saveur, le Roi ordonna que les grappes fussent pressées et leur suc enclos dans des jarres. Ce qui fut fait.
Un soir d’hiver, il en voulut goûter de nouveau mais le vin, en pleine fermentation avait une saveur exécrable. Comme le messager céleste ne s’était sûrement pas dérangé pour lui donner un breuvage aussi mauvais le Shah pensa que c’était un poison très mystérieux qui ne devait être donné qu’à des criminels princiers. Il fit reboucher et sceller la jarre. Et il n’en fut plus fait mention. Or, plusieurs mois après, un jour qu’il était à la chasse, la reine fut prise d’un tel mal de tête qu’elle ne le pouvait supporter. Estimant qu’elle ne devait pas donner à son époux le déplaisir de la voir souffrir de la sorte et prendre dans sa douleur des attitudes ou des expressions nuisibles à sa grâce et à sa pudeur, elle résolut de mourir. Elle fit prélever dans les jarres scellées une dose assez copieuse du breuvage réputé mortel. Elle s’endormit d’un sommeil profond et se réveilla bien guérie. Au retour du roi, elle lui conta ce qu’elle avait fait et chacun voulut de nouveau savourer la boisson miraculeuse. Le vin était fait, il était très bon. Ils en burent peut-être un peu plus qu’il convenait, car ils s’endormirent tous et se réveillèrent de fort bonne humeur. […] Les prêtres sentirent qu’ils devaient consacrer à Dieu, à Ormuzd, maître de la lumière, la plante merveilleuse qui fait cesser la douleur et ouvre les portes du songe » (8). Face à face avec le miracle de la boisson divine (et c’est ainsi, quelles qu’elles soient : vin, nectar, ambroisie, hydromel, soma, haoma, etc., sont toutes d’origine ouranienne), l’homme entreprit donc la consommation du vin selon un mode rituel dont l’objectif était d’obtenir une ivresse mystique, et non pas seulement se mettre dans les vignes jusqu’au péché (c’est-à-dire s’enivrer jusqu’à plus soif). Tout au contraire, il fallut considérer le vin sous un autre aspect symbolique, celui que l’on cherchait à faire prévaloir, à savoir que « le vin favorise l’extase et dilue l’ego dans ce sentiment d’union avec le cosmos » (9). Mais, entre-temps, certains hommes confondirent extase et ivresse, puisqu’on dira que, à l’évidence, il existe dans la grappe même comme une empreinte de la volupté (il aurait été bien surprenant qu’à une plante primordiale comme la vigne n’ait échu qu’une seule ligne directrice symbolique). De la luxuriance à la luxure, on n’a parfois vu aucune différence, ce qui a mené certains à voir en la vigne, qui croît gaillardement, l’image même de ces hommes qui, aveuglés par leur penchant pour la débauche crasse, ne s’apaisent jamais.
Dionysos, parce que « mis en pièce et jeté dans un chaudron, est aussi une divinité qui se sacrifie pour tous [ce qui n’est pas autre chose que l’expression du cycle perpétuel par lequel passent les choses], qui meurt [comme la vigne, en apparence] et qui renaît. Sa passion correspond à la fois au traitement automnal auquel est soumis le raisin, coupé et foulé au pied, et la taille printanière de la vigne. Sans doute, le vin est-il devenu le sang du dieu et c’est en tant que tel qu’on le célébrait lors des fêtes dionysiaques » (10). Non seulement androgyne, Dionysos incarne autant ce qui se rapporte au phallique (résurgence et montée vigoureuse de la sève humide des plantes au printemps) qu’au mortel : « C’est cette liaison de Dionysos avec les mystères de la mort, qui sont également ceux de la naissance et de la co-naissance, qui a fait aussi de la vigne un symbole funéraire » (11). Et l’homme, du haut de sa petitesse, s’insère dans cette chaîne, sans toujours comprendre que ce que l’on appelle le délire dionysiaque n’a pas de rapport avec l’ivresse provoquée par le vin de l’homme. Il fait le grand écart avec ce liquide pétri de ses pieds et cette inatteignable extase, laquelle parce que issue de la vigne, usant de l’alcool comme véhicule, le nargue parce que immortelle jeunesse, elle est le gage de la vie éternelle. Ironiquement, aujourd’hui encore, et davantage en France que (presque) partout ailleurs, on cherche dans les « eaux-de-vie » non pas la transcendance mais la destruction conduite à un feu plus ou moins rapide. Mais c’est ce qui se passe presque toujours lorsqu’une substance échappe au domaine du sacré pour entrer dans celui du profane : comment, en profanant le vin, pourrait-on bien en obtenir les mêmes bienfaits qui, de toute façon, n’échoient qu’aux dieux ? Sont-ce les débordements, très largement ultérieurs à Dionysos qui, quelles que soient les périodes, finirent par ternir de façon plus ou moins définitive, l’image du dieu, rendue encore davantage ridicule à travers son pendant romain, Bacchus, à la trogne avinée, rabelaisien avant l’heure, qui pète et rote à table, tout ignoble pochard qu’il est. Et encore, à bien y chercher, il se trouve dans cette vision quelque chose de sacré, bien qu’elle cadre mal avec ce que l’on sait en général de la culture de la vigne par les Romains, ainsi que l’élaboration du vin, qui sont menées selon des règles très strictes. L’inauguration des vendanges était fixée aux Vinalia rustica (le 19 août), lors desquelles on immolait des agneaux à Jupiter, avant que les prêtres ne cueillent les premières grappes. Il en allait de même de la date qui marquait le jour à partir duquel on pouvait goûter le vin neuf. La taille était aussi encadrée religieusement. En effet, il aurait été impensable d’offrir du vin en libation, qui consistait à répandre du vin sur la victime offerte en sacrifice, ou bien à verser du vin à même la terre ou dans le feu, s’il provenait d’une vigne non taillée. Les prescriptions rigoureuses ne s’arrêtent pas qu’au monde romain, elles semblent accompagner la vigne et l’emploi du vin partout où on les apporte avec soi, en particulier pour des raisons religieuses. Dès lors que l’empire romain s’effondre, le christianisme qui s’était fait assez petit jusqu’alors, va pouvoir répandre sa parole, ainsi que l’usage du vin d’un point de vue rituel (même si l’on sait bien qu’il n’en restera pas la chasse-gardée, et que le vin continuera d’occuper les postes de boisson quotidienne mais aussi de médicament et d’excipient de transport). Par exemple, au Moyen-Âge, l’on sait que « l’enclos de chaque monastère renfermait des vignes et un pressoir, et tous les instruments nécessaires à la vendange. Le vin était dispersé par le pigmentorius qui en réglait l’emploi, soit pour le service pharmaceutique, soit pour les distributions faites aux pauvres » (12). Mais il n’est pas question que d’intendance. Pour mieux nous éclairer, il est bon de prendre connaissance de quelques-uns des emplois symboliques que le christianisme tente de faire transparaître à travers la vigne et le vin, recherche qui débute sans doute avec le fait d’entendre ce que d’aucuns ont à nous dire : ceux-là soutiennent que l’arbre de vie du Paradis était une vigne. D’ailleurs, Adam et Eve sont souvent représentés dans le Paradis terrestre avec une feuille de vigne qui leur permet de dissimuler leur nudité, feuille de laquelle Flaubert se moquera, demandant s’il s’agit d’une armure ou d’une censure, et qu’il eut été bien heureux que le membre viril ne soit pas disproportionné, sans quoi il aurait fallu faire appel à une feuille de figuier ! D’anciennes monnaies juives datant du temps des anciens Hébreux montrent en effet des feuilles de vigne comme motif. Ne fut-ce pas Noé qui planta la première vigne après le déluge, les juifs passant pour découvreurs de la vigne et premiers vignerons ? Même si l’inexactitude historique persiste, cette insistance bien marquée dans l’Ancien Testament, est importante, car Noé, c’est le consolateur. Ainsi, le vin allait-il devenir une consolation pour les juifs. La grappe de raisin devint alors le symbole de la terre promise (sa présence au sein de la Corne d’abondance n’a rien d’anodin), tandis que la vigne joua le rôle de la résurrection spirituelle ou physique. Lors des noces de Cana, Jésus change l’eau en vin (de la même manière que les pleurs printaniers de la vigne semblent se transmuter en une autre forme d’eau, celle-là même contenue dans les grains de raisin frais, avant qu’elle ne s’achemine à travers une lente et prodigieuse transformation en direction du vin). Durant le dernier repas du Christ, le vin est bel et bien présent. Comme l’on sait, l’eucharistie consacre le pain et le vin mêlé d’eau : il est le symbole du sang du Christ et de sa double nature. Il possède un rôle bien plus subtile que le pain, car il devient sang là où le pain n’est que chair. Or le vin/sang s’avère être le mode de transport de cette subtilité, symbole de l’initiation supérieure, puisque « breuvage fermenté nécessaire au saint Sacrifice » (13). Ce sang du Christ, on le retrouve donc en l’image du vin de messe. Ainsi, comme nous l’avons vu, dans chaque monastère, il y avait de la vigne, et, partout où se développera l’évangélisation et la progression du christianisme, on en est venu à planter et cultiver la vigne. C’est donc définitivement le christianisme qui en favorisera incontestablement la propagation.
Au temps des Carolingiens, avec le très chrétien Charlemagne surtout (Cf. Capitulaire de Villis : Vitis), on assiste à un grand développement de la culture de la vigne, et je ne veux pas simplement parler de son implication artistique à travers l’enluminure, la tapisserie et le travail des lissiers, bien entendu. Le vin produit n’est pas seulement destiné à un usage liturgique bien qu’il se soit répandu sous l’impulsion des monastères, mais il devient produit de consommation courante auprès de la paysannerie. En effet, on boit beaucoup de vin au Moyen-Âge, comme boisson domestique, mais aussi pour pallier la mauvaise qualité de l’eau. Cependant, les procédés de vinification de l’époque étaient bien différents des actuels moyens techniques. On procédait à des adjonctions d’épices, de plantes aromatiques et de miel pour éviter que le vin ne tourne (et lorsqu’il était gâté, bien d’autres recettes tentaient d’en corriger le caractère égaré, ce qui n’était pas toujours simple). C’est peut-être de là qu’est né l’hypocras qui n’est pas autre chose qu’une décoction/macération de plantes et d’épices dans du vin sucré. Or, il s’avère que le vin est précieux afin de conserver aux plantes médicinales leurs bienfaits. Et le vin, outre qu’il est un topique et un fortifiant stomacal en tant que tel, permet aussi l’élaboration de recettes qui ne laissent pas toutes la place au hasard : c’est le cas du vin antiscrofuleux (à base de raisins de Corinthe) et de tous ces vins médicinaux que proposa l’école de médecine de Montpellier. Beaucoup d’entre les recettes d’Hildegarde de Bingen étaient, elles aussi, préparées à base de vin, plutôt que d’utiliser de l’eau, laquelle était loin d’être toujours potable au siècle d’Hildegarde. Parce qu’à l’état pur, le vin permet l’infusion et la décoction. Non seulement il est le véhicule du suc des plantes, mais par le biais de la macération vineuse d’une plante donnée, fraîche ou sèche, le vin devient un ingrédient tempérant. Mais elle n’utilisait pas que le vin, dont elle disait qu’il rendait le sang bon et sain et qu’il apaisait la colère, la tristesse et la mélancolie quand on le buvait mélangé à de l’eau chaude. Elle utilisait aussi le produit de sa modification, autrement dit le vinaigre (acetum) dont Hildegarde parle autant comme d’un médicament (il ôte « la pourriture qui est dans l’homme », remédie aux ulcères et aux abcès) que d’un condiment puisqu’elle conseille d’en ajouter aux aliments en quantité juste suffisante pour n’en pas dissiper la saveur. Le vinaigre de vin rouge représente un large pan de la gastronomie médiévale, de même que cet autre produit tiré de la vigne qu’est le verjus, c’est-à-dire le suc exprimé des petits raisins encore tout verts. Ce dernier, dont les usages médicinaux sont minimes – ce qui est d’ailleurs fort dommage – permettait de faire mariner les viandes avant que de les cuire, quand on n’allait pas jusqu’à les faire bouillir dans une macération où se trouvait préalablement du verjus. Il est aussi connu comme ingrédient de la célèbre sauce verte, un incontournable de la cuisine médiévale, dont il existe mille variantes, mais dans lesquelles il y a toujours, ou presque, du vinaigre, mais par-dessus tout du verjus qui vient aciduler cette sauce verdie par différents végétaux dont, parfois, des feuilles de vigne. Les cendres de sarments de vigne étaient considérées par Hildegarde comme « dentifrice ». Elle disait qu’en chauffant ces cendres, on avait un bon produit pour renforcer les dents faibles et les gencives fatiguées. Elle en faisait aussi une lessive pour nettoyer les ulcères cutanés et les blessures. La sève des sarments de vigne représentait pour Hildegarde un remède ophtalmique, que l’on pouvait aussi mêler à de l’huile d’olive en cas de maux de tête ou d’oreilles. Quant aux feuilles de vigne, cuites à l’eau, elles soignaient la toux, les douleurs pectorales et stomacales, et Hildegarde les voyait comme l’excellent remède de l’ivresse, ce qu’il eut mieux valu accorder à la sève dont Jean-Baptiste Porta dira, bien après Hildegarde, qu’elle permet de ramener la sobriété, ce qui est une parfaite manière d’opposer la sève récoltée à l’équinoxe de printemps au jus (qui va devenir vin) obtenu à l’équinoxe d’automne (transformer l’eau en vin, c’est aussi et surtout cela).

Après l’Antiquité (Hippocrate, Théophraste, Dioscoride, Pline, Galien, etc.), le Moyen-Âge aura été lui aussi unanime sur les qualités de la vigne et du vin en général, dont Matthiole résume, en 1554, la pensée de son siècle et de ceux qui l’ont précédé en ces quelques mots : le vin est « le principal bien de la vie humaine, le meilleur régénérateur des esprits vitaux et de toutes les facultés corporelles », un contemporain de Matthiole, La Bruyère-Champier allant même jusqu’à faire du vin un préventif contre la peste ! En même temps que grandit cette réputation, aux XVI ème et XVII ème siècles, on assiste à l’extension maximale de la culture de la vigne en Europe, laquelle trouvera son apogée au XVIII ème siècle.
A une époque plus moderne, l’introduction de la vigne dans des territoires extra-européens coïncide avec le passage des colons du vieux continent dans chacune de ces zones : l’Afrique du sud en 1684, l’Australie en 1788, la Californie en 1875, dernière date qui suit de près l’épidémie de phylloxera qui touchera le vignoble français à partir du département du Gard dès 1863, détruisant la moitié des vignes et réduisant de 2/3 la production vinicole. Cette calamité, qui sera vécue comme un drame national mais surtout moral, amorcera la diminution de la proportion de terres allouées à la culture de la vigne qui ne tient pas qu’au spectre du mildiou, mais aussi au recul du christianisme dans certaines régions et à l’amélioration des infrastructures permettant le transport du vin dans des zones où la vigne n’existe que très peu. Et quand un danger semble écarté, c’est un autre qui surgit : c’est pourquoi l’on imagina de multiples rituels de protection de la vigne pour la soustraire à la grêle, à l’orage, aux autres intempéries ainsi qu’aux impondérables dégâts auxquels on ne pense pas toujours (le vol de raisin, le sectionnement des ceps de vigne la nuit venue, etc.). On fit appel à divers saints en vue de protéger le vignoble : saint Georges en Auvergne et en Franche-Comté, saint Valentin et sainte Agathe dans certains départements des Alpes, saint Roch contre le phylloxéra spécifiquement. On aspergeait les vignes d’eau bénite (Périgord, Quercy), on en écartait les jeunes filles aux règles soudaines (le sang cataménial avait pour vertu de meurtrir la vigne par son seul contact), tandis qu’ailleurs on plantait dans les vignes des croisettes, c’est-à-dire de petites croix formées de rameaux de frêne, de laurier, de noisetier, etc., décorées de fleurs et de buis parfois, mais que, toujours, l’on prenait soin d’aller faire bénir à l’église en vue d’en former une efficace protection contre l’orage et la grêle. Et si cela n’avait pu satisfaire le désir du vigneron, on allait parfois jusqu’à menacer tel ou tel saint de ce que les vendanges n’avait pas été suffisamment bonnes ! Mais c’était surtout les rituels propitiatoires qui avaient le plus souvent cours, comme celui-ci, qui se déroule à la Saint-Marc, le 25 avril, une date qui « est encore célébrée aujourd’hui par la fête de la Souche, en Basse-Provence et dans le Comtat, où le saint est patron des vignobles. Un cep de vigne enrubanné est bénit, puis porté à travers la campagne. La procession est interrompue de temps en temps par la danse de la souche et, le soir, le cep est brûlé dans un feu de joie au cri de : « Vivo lo maiou ! » (Vive le mai). Chacun repart avec un tison protecteur du feu cérémoniel » (14). Mais il n’y a là rien de nouveau sous le soleil, comme l’on peut légitimement s’en douter : c’est effectivement le cas, puisque, à partir du V ème siècle après J.-C., les Rogations se superposèrent à des pratiques qui avaient déjà cours durant l’Antiquité romaine, et qui se situaient à cette même période de l’année : les Vinalia priora le 23 avril, suivies des Robigalia (le 25 avril ?), puis des Floralia le 29 avril. Toutes ces fêtes étaient des occasions de supplier les divinités de préserver qui la vigne, qui le blé, qui les arbres fruitiers. Ce qui n’est, en définitive, pas très éloigné de ce que sont, en substance, les Rogations puisque ce mot, provenant du latin rogatio, veut dire « requête, demande ».

Tire-bouchon ?

Le poète Homère déclama péremptoirement que ceux qui ne connaissent ni ne goûtent au vin sont des barbares : s’il évoque ici tous ceux qui boivent la bière et l’hydromel, cela concerne pas mal de monde. Se servir du vin comme ligne de démarcation, parce que objet civilisationnel, ne doit pas nous surprendre, cette volonté d’opposer le monde, qu’il soit grec ou romain, à ce qui ne l’est pas, était monnaie courante déjà à l’époque (et même après, au reste, ne rêvons pas : l’histoire nous a souvent montré et nous montre encore de ces civilisations qui affichent un dégoût certain face à ceux qu’elles qualifient d’untermenschen). Est-ce à dire que les Celtes ignoraient tout de la vigne ? Non pas, puisque la grappe et la feuille de vigne faisaient partie des importants motifs picturaux qu’on retrouve sur des objets datant de l’âge du bronze (période qui, dans sa phase finale court de – 850 à – 700 avant J.-C., est contemporaine de l’auteur de l’Odyssée). Mais les Celtes connurent-ils, à quelque moment que ce soit de leur histoire, le vin ? En tous les cas, ils en savaient suffisamment au sujet de la vigne pour donner son nom à l’un des oghams : Muin (ᚋ).
Comme nous l’avons dit, la vigne, lorsqu’elle redevient sauvage, s’avère être rapidement incontrôlable, et cet ogham, taillé dans un tronçon de sarment, nous renvoie irrésistiblement dans des bras dionysiaques. A l’image du délire du même nom, Muin représente le signal qui nous alerte qu’il est nécessaire de se libérer de ses propres inhibitions, de s’affranchir d’un excès de contrôle sur soi-même, de toute chose qui entrave l’inspiration et l’intuition, parce que le vin, c’est bien connu, est ami du poète. Muin peut donc nous susurrer l’invitation à un ressourcement auprès de la nature, mais pas nécessairement de la nature dans sa pureté sauvage, puisque cet ogham est relatif à une plante domestique, cultivée et élevée par l’homme. C’est donc d’une nature sous contrôle et d’un ensauvagement qui l’est tout autant dont il s’agit. Peut-être cela concerne-t-il la campagne et les menus plaisirs qu’elle peut prodiguer, ainsi que le retrait, l’isolement, la mise au vert, loin des turpitudes quotidiennes dont la grande ville aime bien s’affubler. Mais surtout, puisqu’on évoque le « contrôle », on touche là un des aspects essentiels de Muin : sa nature chamanique. L’on sait bien que le chaman doit, tout en conservant le contrôle, dominer le chaos pour ramener l’ordre. Pour cela, il s’aide de substances diverses et variées que la Nature a mit à sa disposition ici et là. Cela n’est donc pas pour rien qu’à Muin correspondent les mots-clés d’extase, de transe, de vision et de prophétie. L’exercice est périlleux, parce que Muin pose la question de savoir « comment diviniser ou illuminer la matière » (15). Comment, en effet, se libérer tout en conservant le contrôle, le délire dionysiaque n’étant pas que pure folie comme on peut se plaire à l’imaginer. Parce que, en effet, comment pourrait-on bien détacher l’esprit en restant attaché à la matière ? Parce que les liens sont nombreux (les sens, les instincts, les tabous, etc.), l’attachement confine à la densité et à l’enfermement. Avec l’ivresse divine et dissolvante, il est clair qu’on ne se situe plus du tout dans cette matière de laquelle on cherche justement à échapper. Mais parce que le vin élaboré par l’homme est fatalement imparfait, il n’est donc qu’un pâle reflet de ce produit censé provoquer l’extase divine, ce qui fait que l’ivresse humaine fait chuter dans l’eau du caniveau, là où les étoiles de l’ivresse divine se réverbèrent. La première abaisse, la seconde élève l’âme. Parce qu’il y a des attaches, il y a forcément des attacheurs. Hélas, nombreuses sont les raisons qui peuvent mener à un excessif attachement. Or comprendre le message de Muin consiste en l’abandon de la tyrannie que l’on s’impose ou, pire encore, que l’on impose aux autres : c’est abandonner la posture de Vine, cet élixir floral qu’on doit au docteur Bach et à travers lequel nous trouvons grand nombre d’informations ici abordées. Quand les circonstances exigent l’emploi de cet élixir, c’est en raison de la volonté excessive que le tyran domestique fait peser sur son entourage, de son étreinte (parfois amoureuse), qui confine à un étouffement que l’on peut rapprocher de celui qu’opère le chèvrefeuille. L’altruisme, bien entendu maladif, du type Vine, le fait autoritaire, brutal, cassant, ayant toujours raison (ou cherchant à la garder quand bien même il est un peu fou), etc. C’est pourquoi le tirage de Muin peut mettre en évidence la présence de nœuds et de blocages (qui représentent autant des situations que des personnes), de limitations intérieures profondes ; il peut révéler nos propres enchaînements en matière de sensualité (plaisir, désir, etc.), et de sexualité aussi. Mais parce qu’il est double, on se méfie du vin à travers Muin, parce que la vigne c’est à la fois « l’arbre de la joie, de la gaieté, et de l’emportement furieux » (16), dichotomie que l’on observe entre l’alcool qu’on dit joyeux de celui qualifié de triste, résultat d’une consommation qui n’est pas toujours à mettre sur le compte de la quantité ingérée, mais plus souvent des conditions particulières qui règlent cette absorption. L’alcool triste représenterait le mauvais pendant de Muin. Pourtant, l’on sait bien que, depuis l’Antiquité au moins, le vin est une consolation :
« L’arôme de la vigne en fleur dont s’argentent les grappes naissantes » (17),
« Vrille de la grappe, qui arrête les peines ! Prends-moi dans l’étreinte de tes bras ! » (18).

Si l’on se limite à l’Europe méridionale et à l’Asie occidentale, l’on constate que la vigne est l’une des représentantes de ce qu’ailleurs l’on appelle une liane, un rare statut qu’elle partage avec le lierre et le chèvrefeuille, le houblon et la clématite, la bryone et le tamier. Vivace et grimpante grâce à ses vrilles tire-bouchonnées, elle peut, dans les cas où elle n’est pas taillée, atteindre une longueur de 20 m et son cep, à la base, un diamètre de 30 cm. Chez mes grands-parents maternels, il existait une de ces vignes colossales qui poussait au pied d’un pommier. Elle s’était tant et si bien agrippée à l’arbre, qu’on aurait cru voir une forme d’hybride improbable, Aphrodite y suspendant des pommes, Dionysos des grappes de raisin. Ce genre de vigne ne se prend pas pour personne, c’est sans doute pour cela qu’on les appelle des hautains (ou hautins), d’autant qu’elles surviennent jusqu’à l’âge respectable d’un siècle.
Les feuilles de la vigne, palmatilobées par trois ou cinq, donnent effectivement l’apparence d’une main qui, à l’automne, sait prendre de chatoyantes couleurs. Mais avant d’en arriver là, les fleurs, aussi minuscules et discrètes que les feuilles sont ostensiblement voyantes et aussi larges qu’un empan, s’organisent en panicules qui apparaissent à la fin du mois d’avril, ou au début de celui de mai sous des latitudes plus fraîches. Leur petitesse et leur pâleur qui n’a pourtant rien de maladif, ne disent rien de leur parfum : quand on s’en approche, on le sent : il est très agréable.
Associé le plus souvent à la rentrée de septembre, le raisin, qui, parfois apparaît plus tôt, alourdit chaque cep de ses grappes dont les grains charnus, renflés et sucrés à maturité, peuvent arborer différentes couleurs selon les variétés, et dont je laisse, pour finir ici, à celui que je considère comme un modèle, monsieur Henri Leclerc, le soin de vous en communiquer les nuances : « Comme je suppose que mes lecteurs ne partagent pas le sentiment du personnage de Brillat-Savarin qui, un jour qu’on lui offrait du raisin, le repoussa en disant qu’il n’avait pas coutume de prendre son vin en pilules, je me contenterai de leur signaler quelques-unes des variétés qui figurent le plus habituellement sur les tables et en tête desquelles, il faut placer le Chasselas de Fontainebleau, ce roi des treilles qui faisait jadis les splendeurs des treilles du roi et auquel le village de Thomery doit une réputation dont pourraient être jalouses les plus inclytes cités. Si les Romains l’avaient connu, c’est assurément à lui qu’eût pensé Cicéron lorsqu’il faisait l’éloge du raisin : ‘Est-il un fruit plus délicieux et d’un aspect plus séduisant ?’ Il n’est pas de joyau qui puisse rivaliser avec son grain dont l’enveloppe transparente, d’un glauque délicat qu’embrase par places la tonalité chaude des topazes, revêt une chair diaphane qui semble toute palpitante des ardentes caresses du soleil. Limpide, fraîche et sucrée, l’eau qu’il laisse sourdre sous la dent qui l’écrase est un nectar exquis qu’on croirait avoir été distillé par la Nature pour donner à l’homme l’illusion de participer à la coupe des dieux. Cette eau, dans une autre espèce, le Chasselas musqué, dégage une légère saveur de musc qu’on retrouve, plus accentuée, dans le Raisin muscat blanc ou de Frontignan, dont les énormes grappes rameuses portent des grains ovales semblables à des pendentifs d’ambre et dans le Raisin muscat rouge à la brillante patine d’agate. Signalons encore parmi les raisins de table le Raisin cornichon à fruit oblong, ventru et courbé dont la pellicule jaunâtre renferme une pulpe blanche et translucide ; le Raisin frankenthal de couleur rouge noirâtre à chair verdâtre agréablement acidulée, le Raisin picoté dont l’épiderme blanchâtre se parsème, à maturité, de taches de rousseur, le Raisin barbantin, rappelant par la teinte et par la grosseur de ses grains les prunes de Damas, le Raisin morillon hâtif à pellicule noire violacée, couverte d’une poussière glauque, à pulpe olivâtre très sucrée avec un arrière-goût mielleux » (19).

La vigne en phytothérapie

Alambiquée de vrilles à ressort et sarmenteuse comme un serpent, la vigne nous a déjà fait une large démonstration de sa puissance, dessinant un treillage touffu ô combien incomplet. Tout d’abord, une évidence : de la vigne, on n’emploie pas que les seuls raisins, tant s’en faut, puisqu’on reconnaît à un certain nombre des ses parties des propriétés et des usages plus ou moins étendus : sans doute les plus connues sont-elles les feuilles de la vigne rouge, issues de cultivars de vignes à raisins noirs (variétés dites teinturier : Vitis vinifera var. tinctoria) dont les feuilles rougissent à l’automne. A ces feuilles, l’on préfère, bien que rarement, les vrilles, c’est pourquoi nous en parlons un peu. Puis viennent la sève de printemps qui porte le joli nom de « pleurs de la vigne », les pépins de raisin en tant que tel, ainsi que l’huile végétale qu’on en tire. Quant aux fruits eux-mêmes, on distingue, selon leur degré de maturité plusieurs produits : le verjus, c’est-à-dire le suc pressé des raisins non mûrs, le moût, autrement dit la pulpe exprimée des raisins bien mûrs (= raisins sans pépins ni peaux), enfin le marc, résidu du foulage et du pressage du raisin en vu d’en fabriquer du vin, substance dont nous ne parlerons pas dans cette rubrique, nécessitant, on peut le comprendre un espace dédié pour en accueillir le long développement, et qui n’a pas sa place ici, et dont on peut cependant dire ceci, empruntant à Fournier : « Les vins rouges sont plus spécialement astringents, les vins blancs surtout diurétiques. Il y a lieu de tenir compte de cette différence pour le choix des vins où l’on fait macérer des plantes médicinales » (20).
Bien entendu, selon les parties de la vigne considérées, les actifs végétaux ne sont pas les mêmes : en effet, qu’y a-t-il de commun entre, par exemple, la composition biochimique du raisin et celle de l’huile végétale issue des pépins de raisin ?
Débutons plutôt par les feuilles de vigne rouge, dans lesquelles se croisent du tanin et des flavonoïdes (dont de la quercétine et son rhamnoside, la quercitrine). A cela, ajoutons une bonne lampée d’acides (vinique, malique, succinique, protocatéchique), des sucres (saccharose, dextrose, lévulose), de la fécule, des acides aminés (glutamine, etc.), de la vitamine C, enfin des pigments responsables de la belle couleur des feuilles de vigne rouge, les anthocyanosides. Les pépins, quant à eux, se distinguent par au moins trois composants majeurs : des oligomères procyanidoliques (ou OPC), du resvératrol et une huile végétale présente à hauteur de 10 à 13 % en moyenne (minimum : 5 % ; maximum : 20 %), et dont nous allons maintenant parler. Autrefois, le pépin de raisin, considéré comme déchet, ne trouvait aucun emploi, hormis en temps de disette où l’on en tirait quelquefois une « farine » qu’on mêlait à celle de froment (quand on en avait) en vu d’en faire quelque chose qui ressemble à du pain. Puis, bien après, le pépin de raisin est venu remédier à la pénurie d’huile que la France connut au début du XIX ème siècle, à travers le blocus napoléonien, puis de nouveau lors de la Première Guerre mondiale. Ce n’est, malgré tout, qu’à l’occasion du conflit mondial suivant que l’huile végétale de pépins de raisin abandonne le rang des succédanés pour devenir un produit d’industrie à part entière, et à s’instaurer comme tel, en particulier grâce à des études portant sur sa composition biochimique et ses qualités organoleptiques, et dont les données ne sont pas plus anciennes que l’an 40.
Bien qu’il lui soit arrivé d’être extraite par solvants pour un rendement moindre, l’on obtient plus facilement une huile végétale, souple et très fluide, dite sèche, à la saveur discrète et au léger parfum fruité, grâce à l’expression mécanique à froid des pépins de raisin. Sa couleur passe du vert très pâle au jaune peu prononcé nuancé de légers reflets verdâtres. C’est une huile végétale sensible à l’oxydation dont le délai de conservation ne peut dépasser trois mois (au-delà elle rancit). Elle contient peu d’acides gras saturés (10 à 12 % en moyenne, dont 5 à 11 % d’acide palmitique et 3 à 6 % d’acide stéarique). En revanche, et tant mieux, elle est extrêmement riche en acides gras polyinsaturés : 85 à 90 %, dont 69 à 78 % d’oméga-6, 15 à 20 % d’oméga-9 et seulement 0,3 à 1 % d’oméga-3. A cela, ajoutons encore de l’acide oléique, de l’acide palmitolique (0,5 à 0,7 %), de la lécithine et de la vitamine E (32 mg aux 100 g).
Chargeons-nous maintenant d’explorer les méandres biochimiques de la pulpe qui enserre ce trésor végétal qu’est le pépin de raisin. On peut distinguer au moins trois stades de maturation, dont surtout les deux derniers nous sont connus, c’est-à-dire le raisin mûr, tout prêt à être consommé, et son homologue une fois sec et tout fripé. Mais avant cela, et au Moyen-Âge, on y était plus sensible et friand, l’on peut remarquer, au sein de la matière médicale, ce que l’on appelle le verjus, autrement dit le suc que l’on exprime des petits raisins immatures. Contrairement aux raisins mûrs (frais ou secs), ces grains de raisin encore verts, contiennent surtout des acides (3 % dont : vinique, malique, formique, oxalique, glucolique, succinique), ce qui leur confère un goût très caractéristique. A l’inverse, ils contiennent donc peu de sucres, et quelques traces d’essence aromatique. En cuisine, le verjus remplace aisément le jus de citron et le vinaigre.
En moyenne, le raisin mûr et frais est composé de 70 à 80 % d’eau, de 14 à 24 % de sucres fermentescibles (saccharose, dextrose, lévulose, glucose), de nombreux acides (vinique, malique, citrique, succinique, tartrique, salicylique, racémique…), de sels minéraux et d’oligo-éléments non moins nombreux (potassium, calcium, sodium, magnésium, manganèse, silice, fer, chlore, iode, arsenic, phosphore…), ainsi que des vitamines (A, B1, B2, B9, C). A cela, nous pouvons adjoindre des glucosides flavoniques ainsi que des flavonoïdes (quercétine), des acides aminés (leucine, tyrosine), de la pectine, de la lécithine, de la gomme, du tanin, et enfin, ces mêmes anthocyanosides qui caractérisent uniquement le raisin noir, duquel on peut dire que le pH (3,6) et le rH2 (18) constituent, surtout si ce raisin est de qualité biologique, un excellent fruit dépuratif des reins, des intestins et des vaisseaux sanguins, constat qui va nous emmener présentement auprès des propriétés et des usages des différents éléments de la vigne thérapeutique.

Propriétés thérapeutiques

  • Feuille : tonique capillaire, angioprotectrice (= augmente la résistance des capillaires et diminue leur perméabilité), veinotonique, vasoconstrictrice légère, favorise le retour veineuse et régularise la circulation sanguine ; diurétique ; anti-inflammatoire ; astringente ; rafraîchissante
  • Sève : tonique, cicatrisante, antihémorragique
  • Pépin : protecteur des petits capillaires sanguins
  • Huile végétale : adoucissante, régénératrice et désincrustante cutanée, filmogène, anti-oxydante, antiradicalaire, régulatrice du taux de sébum, antidiarrhéique, émolliente
  • Verjus : astringent, diurétique, rafraîchissant
  • Raisin frais : tonique, dynamogène, énergétique musculaire et nerveux, reminéralisant, nutritif et très digeste, stimulant et décongestionnant hépatique, cholagogue, dépuratif (21), diurétique éliminateur de l’acide urique, laxatif léger, antiputrescible intestinal, protecteur cardiovasculaire, anti-oxydant, rajeunissant cutané, favorise l’acuité visuelle (le raisin noir uniquement)
  • Raisin sec : énergétique, reconstituant, roboratif, laxatif, émollient, adoucissant (pectoral, hépatique et vésico-rénal), expectorant, mucolytique (le raisin de Corinthe forme avec la figue, la datte et le jujube le groupe des quatre fruits pectoraux de l’ancienne pharmacopée) ; avec pépins, on donne le raisin sec comme astringent et antidiarrhéique
  • Moût : nutritif, diurétique, laxatif, adoucissant
  • Marc : tonique, stimulant, antirhumatismal

Usages thérapeutiques

  • Feuille :
    – Troubles de la sphère circulatoire : insuffisance veineuse, jambes lourdes, varice, ulcère variqueux, phlébite, séquelles de phlébite, hémorroïdes, couperose, fragilité capillaire, cellulite
    – Troubles de la sphère gastro-intestinale : diarrhée, diarrhée chronique, dysenterie, dysenterie sanguinolente, vomissement
    – Troubles de la sphère gynécologique : hyperménorrhée, règles douloureuses, hémorragie utérine, leucorrhée, préménopause, ménopause, métrorragie
    – Troubles de la sphère vésico-rénale : rétention d’urine, oligurie, goutte
    – Affections cutanées : gerçure, engelure, crevasse, ecchymose, pétéchies
    – Autres hémorragies : hémoptysie, saignement de nez (22)
    – Migraine, « mal aux cheveux »
    – Aphte
    – Conjonctivite
    – Ictère
  • Sève :
    – Affections oculaires : congestion, ophtalmie, conjonctivite, inflammation des paupières (en bain d’œil depuis au moins le temps d’Hildegarde de Bingen !)
    – Affections cutanées : herpès, éphélides et taches du visage, lentille, dartre, plaie
    – Lithiases (rénales, urinaires, biliaires)
  • Huile végétale :
    – Affections cutanées : peaux grasses, mixtes et sèches, matures, abîmées, desquamées, vieillissement cutané, rides et ridules
    – Soins capillaires : cheveux secs, fins et abîmés
    – Troubles de la sphère cardiovasculaire : athérome, hypercholestérolémie
  • Verjus :
    – Troubles de la sphère respiratoire : maux de gorge, angine, hémoptysie
    – Fièvre
    – Affections bucco-dentaires : stomatite, douleur gingivale, ramollissement gingival
    – Obésité
  • Raisin frais :
    – Troubles de la sphère gastro-intestinale : constipation, diarrhée, dysenterie, dyspepsie nerveuse, gastrite, entérite, catarrhe gastro-intestinal
    – Troubles de la sphère hépatobiliaire : congestion et engorgement du foie, lithiase biliaire
    – Troubles de la sphère respiratoire : catarrhe pulmonaire, asthme, coqueluche, certains cas de tuberculose pulmonaire
    – Troubles de la sphère vésico-rénale : cystite, néphrite, urémie, lithiase urinaire, rhumatisme, arthrite, goutte, mal de Bright (insuffisance rénale chronique)
    – Troubles de la sphère cardiovasculaire et circulatoire : hypertension, artériosclérose, insuffisance cardiaque, microvarice, fragilité capillaire, hémorroïde, acidose, azotémie
    – Affections cutanées : eczéma, furoncle
    – Œdème, obésité, pléthore
    – Intoxications mercurielles ou saturniennes chroniques
    – Fièvre typhoïde
    – Anémie, convalescence, sport d’endurance, surmenage, asthénie nerveuse et physique, déminéralisation, grossesse
  • Raisin sec :
    – Troubles de la sphère respiratoire : toux, affections catarrhales et inflammatoires des organes respiratoires
    – Troubles de la sphère hépatique
    – Troubles de la sphère vésico-rénale
    – Asthénie physique et nerveuse
  • Marc : douleurs articulaires et rhumatismales
  • Moût : arthrite, goutte
  • Cendres des sarments : eczéma, blondir les cheveux

Modes d’emploi

  • Feuilles sèches : infusion, décoction (pour bain, bain de pieds, bain de bouche), gélules de poudre cryobroyée, extrait liquide, feuilles prisées.
  • Feuilles fraîches : suc, suspension de plante fraîche.
  • Raisiné : décoction de fruits (pommes, poires, coings) dans du jus de raisin noir.
  • Cure de jus de raisin.
  • Sève : si l’on n’a pas de vigne sous la main, il est difficile de se procurer ces pleurs de la vigne, sève montante traditionnellement recueillie à la Saint-Joseph, le 19 mars.
  • Verjus : parfois disponible dans certains commerces de détails, il est préférable de l’allonger largement d’eau (20 cl de verjus dans un litre d’eau).
  • Huile végétale : en consommation courante en cuisine : assaisonnement (bien que peu goûteuse), mais surtout cuisson qu’elle supporte jusqu’à 180° C ; en application sur le corps et le visage comme huile de massage, avec ou sans huile essentielle.
  • Cure de raisin (ou cure uvale) : faire le choix de raisins biologiques, bien mûrs, à peau mince, blancs de préférence, que l’on consomme en monodiète à raison d’un à deux kilogrammes par jour. C’est un aliment parfaitement adapté pour une cure dépurative, parce que « bien que sa valeur calorifique soit élevée (900 calories par kg), il doit sa faible teneur en substances albuminoïdes de ne pas introduire dans l’organisme un surplus de protéine nuisible par les déchets azotés qu’elle peut laisser » (23). Il s’agit d’une cure, pas d’un gavage, on évitera donc l’excès pour ne pas que surviennent colique, diarrhée et fermentation intestinale. Si jamais cela vous tente, voici la manière de procéder telle que décrite par le Larousse médical illustré : « La quantité varie suivant les individus ; on commence par quelques grappes, puis on augmente progressivement et, après cinq à six semaines, on diminue peu à peu la dose. La quantité fixée est répartie en trois doses, qu’on prendra de préférence en se promenant : matin (½ livre) à jeun, ou, si l’on ne supporte pas bien le raisin, après le premier déjeuner ; puis 11h00 et 17 à 18h00. Afin de prévenir l’irritation des gencives, on se rincera la bouche avec de l’eau fraîche pure ou additionnée de bicarbonate de soude, après chaque absorption de raisin » (24).
  • Décoction de raisins rouges ou noirs dans du beurre, de la cire d’abeille ou un quelconque autre corps gras : cela rappelle l’antique recette du gleucinum, une décoction, conduite à feu lent et doux, de moût de raisin dans de l’huile. L’on peut aussi préférer le rob qui ne fait intervenir aucune matière grasse.
  • Rob de raisins : raisins cuits sans adjonction de sucre, jusqu’à évaporation suffisante du liquide, afin que l’ensemble prenne la consistance du miel.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • En associant la vigne rouge à des plantes comme le fragon petit houx, l’hamamélis, le cyprès toujours vert, le marronnier d’Inde ou encore le cassis et le ginkgo, l’on peut grandement améliorer la circulation du sang. Pour davantage la favoriser, il est utile de privilégier une alimentation riche en flavonoïdes qu’on trouve dans plusieurs produits d’origine végétale comme le thé, le vin, le citron, la pomme, etc.
  • Fleur de Bach : le docteur Bach s’est inspiré de la vigne pour élaborer un de ses élixirs, Vine. Classé dans le groupe de l’altruisme, il s’adresse aux personnes intolérantes, cassantes, supérieures, impitoyables, qui imposent tout et n’importe quoi sans discussion. Elles ressemblent assez, même sans boire, à ces personnes suffisantes et pleines de morgue dès lors qu’elles ont trop bu, ce genre de personnes trop sûres d’elles-mêmes, qui imaginent que quiconque devrait faire les choses à l’identique. Très efficace, Vine parvient facilement à faire redescendre sur terre ces tyrans domestiques.
  • Autres espèces de vignes : fort nombreuses, citons néanmoins la vigne des rivages (Vitis riparia), la vigne des renards (Vitis labrusca), etc.
    _______________
    1. Mircea Eliade, Traité d’histoire des religions, p. 289.
    2. Dioscoride, Materia medica, Livre V, chapitre 2.
    3. Jacques Brosse, Mythologie des arbres, p. 134.
    4. Le thyrse est une baguette de férule entourée de pampres de vigne et/ou de lierre, et parfois surmontée d’une pomme de pin. C’est l’emblème de Dionysos et des serviteurs de son culte.
    5. Durant l’Antiquité, la pampre de vigne, c’est-à-dire un rameau feuillu portant le plus souvent des grappes de raisin, apparaît comme un ornement fréquent, et orne le front de nombreuses divinités, qu’elles soient romaines (Bacchus, Lætitia, Bona Dea, les trois Grâces) ou grecques (Silène, Rhéa, etc.).
    6. David Fontana, Le langage secret des symboles, p. 107.
    7. Walter F. Otto, Dionysos, le mythe et le culte.
    8. Anne Osmont, Plante médicinales et magiques, pp. 127-128.
    9. Claudine Brelet, Médecines du monde, p. 223.
    10. Jacques Brosse, Mythologie des arbres, pp. 155-156.
    11. Jean Chevalier & Alain Gheerbrant, Dictionnaire des symboles, p. 1013.
    12. Émile Gilbert, La pharmacie à travers les siècles : Antiquité, Moyen-Âge, Temps modernes, p. 96.
    13. Anne Osmont, Plantes médicinales et magiques, p. 126.
    14. Nadine Cretin, Fête des Fous, Saint-Jean & Belles de mai, pp. 64-65.
    15. Julie Conton, L’ogham celtique, p. 175.
    16. Robert Graves, Les mythes celtes. La Déesse blanche, p. 210.
    17. Martial, Épigrammes, I, 65.
    18. Aristophane, Les Grenouilles, p. 161.
    19. Henri Leclerc, Les fruits de France, pp. 100-102.
    20. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 964.
    21. « Les substances nutritives contenues dans le raisin étant proches de celles présentes dans le plasma sanguin, on préconise les cures de raisin pour purifier l’organisme », Larousse des plantes médicinales, p. 283.
    22. « C’est dans les hémorragies atoniques, avec débilité et anémie, mais non celles liés à des états inflammatoires, que la médication est indiquée », Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 963.
    23. Henri Leclerc, Les fruits de France, p. 104.
    24. Larousse médical illustré, p. 1030.

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La forme en cœur des pépins de raisin est-elle la signature des propriétés cardio-vasculaires de l’huile végétale qu’ils contiennent ?

L’huile essentielle de laser de France (Laserpitium gallicum)

En France, l’on trouve quatre espèces de lasers, dont l’un se différencie très nettement des autres, parce qu’étant un laser des lieux humides : il s’agit du laser de Prusse (Laserpitium prutenicum), évoluant sur sols argilo-siliceux et marécageux essentiellement. Nous n’en parlerons pas davantage. Quant aux trois autres, leur cantonnement au quart sud-est de la France principalement, à haute altitude (jusqu’à 2000 m), fait qu’on peut plus facilement les ranger sous la même bannière (leur prédilection pour les sols de nature calcaire explique leur absence des Vosges et du Massif Central). Tous vivaces, ces lasers très aromatiques restent peu fréquents, préférant (surtout le laser de France et le sermontain, Laserpitium siler), les coteaux secs et la rocaille aride et ensoleillée, les éboulis fins et thermophiles, les marnes dont les pentes ne leur font pas peur, à proximité forestière des pins (surtout pour le laser de France), des chênes et des hêtres (pour le sermontain), tandis que le laser à larges feuilles (Laserpitium latifolium), s’il ne dénigre pas les pinèdes, les hêtraies et les chênaies, s’installe de préférence sur des terrains où la végétation basse est un peu plus dense, comme les prairies d’altitude composées de hautes herbes.

Le laser de France, avec ses 30 à 80 cm de hauteur à plein développement, est le plus petit des trois, suivi de peu par le sermontain, avec son bon mètre, puis le laser à larges feuilles, un véritable géant comptant bien deux mètres dans les cas les plus extrêmes. Ce qui en fait le plus robuste d’entre tous, bien qu’ils possèdent chacun une tige pleine et striée. A floraison, ces tiges sont surmontées d’ombelles fournies de très nombreux rayons (les lasers s’y connaissent, généralement, en rayons…) : 25 à 50, en moyenne, portant de petites fleurs blanches, parfois rosées (sermontain, laser de France), aux pétales échancrés (laser à larges feuilles), déployées au plus fort de l’été (juillet et août), donnant d’assez gros akènes ovoïdes, à quatre ailes planes ou ondulées (les semences du laser à larges feuilles étant doubles, elles portent dont huit ailettes). Quant aux feuilles, inférieures composées, supérieures sessiles, c’est à leur examen précis que l’on peut reconnaître ces lasers et les distinguer les uns des autres :

  • Laser de France : feuilles basales luisantes au-dessus, quatre à cinq fois découpées en segments épais ;
  • Laser à larges feuilles : feuilles basales très grandes longuement pétiolées, à larges folioles arrondies ou ovales, dentelées en forme de dents de scie ;
  • Sermontain : feuilles basales découpées en folioles elliptiques très nombreuses, de texture épaisse, de couleur bleu vert glauque.

Les lasers en phyto-aromathérapie

Tout comme moi, Paul-Victor Fournier a fait intervenir pas moins de quatre lasers différents pour donner un peu de corps à la double page qu’il leur accorde, sans quoi je pense que c’est à bon droit qu’on serait mort de faim ou de ce que vous voulez, tant des informations faméliques ne peuvent rassasier un appétit comme le nôtre. N’est-ce pas ?
Parmi ces lasers, il y en a un qui semble avoir eu bonne presse un temps durant, même si Cazin signalait l’absence de toute étude quant à ses composants biochimiques. Ce laser, le laser à larges feuilles, de même que le sermontain, semblent jouir de propriétés assez analogues : on a signalé l’amertume et l’âcreté de leurs racines, laiteuses et aromatiques en ce qui concerne le laser à larges feuilles, et dont les semences, elles aussi très aromatiques, semblent se placer d’égal à égal avec celle du sermontain, succédané du carvi et du fenouil en haute altitude. Ces graines, au parfum anisé mâtiné de coriandre, dont la distillation permet d’obtenir, selon Fournier, une huile essentielle de couleur bleue, représente une chose suffisamment peu fréquente pour mériter d’être signalée. Ce laser, le sermontain, j’ignore si sa distillation, même locale, a encore cours. En revanche, il en est un dont on ignorait apparemment presque tout à la même époque, hormis quelques propriétés juste assez nombreuses pour se battre en duel. Je veux parler ici de celui qu’en latin on appelle Laserpitium gallicum, le laser de France.
Au mois de juin dernier, alors que j’étais en train de préparer ma semaine de repos annuelle, je me suis rendu sur le site internet d’un cultivateur/récoltant/producteur d’huiles essentielles et d’hydrolats aromatiques, la Rivière des arômes à Rosans, dans les Hautes-Alpes. Chaque jeudi, durant les mois de juillet et d’août, les propriétaires, Jean-François et Dominique, organisent des sessions de découverte et d’échange auprès de l’alambic en plein fonctionnement. Jeudi 29 août, je suis à Rosans, je passe brièvement à l’office du tourisme (accueil charmant !) pour acquérir de plus précises informations quant à mon point de rendez-vous, que je découvre sans difficulté. Si je suis là, à la Rivière des arômes, c’est parce que je connais déjà un peu les produits de qualité qu’ils sont susceptibles d’élaborer : des huiles essentielles comme celles d’estragon, de mélèze, de cade, de lavande fine sauvage d’altitude, etc. (Je remercie d’ailleurs Pescalune pour la découverte ^^.) Lors de mon pré-repérage du mois de juin dernier, il en est ressorti quelque chose qu’on ne trouve pas chez tous les distillateurs de France et de Navarre, malgré son nom : l’huile essentielle de laser de France. Dominique, très à l’écoute, très agréable personne, après la démonstration de Jean-François, qui était en train de distiller des sommités fructifiées de carotte sauvage, me tend le flacon testeur de cette autre plante cousine de la carotte qu’est le laser. Je débouche le flacon, le porte à mon nez. Je hume durant une micro-seconde : un parfum de carotte évident monte dans mes narines, assaille mes cellules olfactives. J’y reviens, approche de nouveau le flacon, lui fait décrire un petit mouvement circulaire tout autour de mes narines. Mais qu’est-ce que c’est que cette odeur, dissimulée sous celle de la carotte sauvage, que je perçois ? Elle est terreuse, mieux elle est crayeuse, et là, paf !, je percute : elle me fait penser à l’odeur de la marne grise mouillée après l’averse. Et cette odeur, je la connais bien, ayant arpenté très souvent les massifs marneux à la recherche de fossiles. C’est bien assez pour moi pour acquérir cette huile essentielle sur place (de même que quelques autres, bien entendu). Et, de toute façon, je me suis déplacé pour ça, entre autres. Bien m’en a pris, parce que l’huile essentielle de laser, qui m’en avait déjà offert pas mal par olfaction, s’est révélée être davantage merveilleuse dès lors qu’appliquée sur la peau. Après en avoir placé une goutte à la jointure du poignet gauche, j’ai procédé au massage radial habituel, puis après quelques frictions circulaires légères, j’ai porté mes deux poignets réunis auprès de mon nez, pour le cycle, lui aussi habituel, d’inspiration et d’expiration. Et de quoi est-ce que je m’aperçois à ce moment bref mais intense ? La concomitance du laser avec deux de ses cousines apiacées, la coriandre et le cumin. Je n’invente rien, c’est écrit dans mes notes : « parfum de carotte tout d’abord (au flacon), puis citronné, coriandré, cuminé sur la peau ».

Voici maintenant un aperçu plus précis de ce qui compose cette huile essentielle :

  • Monoterpènes (86 %) dont : β-pinène (28 %), α-pinène (25,5 %), sabinène (17 %), β-myrcène (8 %), limonène (4 %) ;
  • Esters (9 %) dont : acétate de terpinyle (8 %) ;
  • Sesquiterpènes (1,3 %) ;
  • Monoterpénols (1 %) ;
  • Coumarines/furocoumarines (ombelliférone, oxypécédamine, iso-pécédamine) : traces

Propriétés thérapeutiques

  • Tonique, stimulante, positivante (probablement ?)
  • Sédative puissante du système nerveux, antidépressive, antispasmodique, sympatholytique
  • Diurétique, anti-inflammatoire urinaire
  • Anti-inflammatoire hépatique
  • Anti-inflammatoire cutanée, régénératrice cutanée et tissulaire, détersive
  • Stomachique
  • Emménagogue (?)
  • Anti-infectieuse (?)

Usages thérapeutiques

Il est fort dommage que la liste qui va maintenant suivre ne soit pas aussi fournie que celle qui précède…

  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : flatulence, douleur d’estomac, colique, etc.
  • Troubles de la sphère cardiovasculaire : artérite, capillarite
  • Troubles de la sphère vésico-rénale : cystite
  • Troubles de la sphère hépatique : insuffisance hépatique
  • Déprime marquée, dépression nerveuse
  • Affections cutanées : dermite, dermite sèche
  • Maux de dents

… et bien moins étendue que celle qui concernait, durant l’Antiquité, ce silphium aujourd’hui défunt, plante pour laquelle on peut fournir les éléments suivants.

A titre de comparaison, m’inspirant du seul Dioscoride (1), il m’est possible de brosser un portrait de cette plante que les Grecs appelaient silphion, les Latins laserpitium, les Italiens laserpitio, évoquant autant la racine, que cette substance que l’on nommait « laser ». De la première, dont Dioscoride avoue qu’elle est de difficile digestion et nuisible à la vessie, nous ne parlerons pas davantage, portant toute notre attention sur la résine qui s’écoule de la plante suite à l’incision que l’on pratique sur la tige à l’aide d’un instrument tranchant en fer. Ce laserpitium des Anciens se rapproche donc un peu de la férule gommeuse (Ferula gummosa) qui, en aromathérapie, porte communément le nom de galbanum, ou de cette autre férule plus connue sous le nom d’ase fétide (Ferula assa-fœtida), dont on extrait la résine de la seule racine, et avec laquelle le laserpitium pourrait avoir quelque analogie en ce sens que l’ase fétide était aussi surnommée l’aser puant, la contraction de l’article « l’ » et du nom « aser » ayant donné, à terme, le mot laser…
De la résine du silphion, Dioscoride indique qu’il est préférable d’opter pour celle de couleur rousse comme la myrrhe, étant la meilleure et pour cette raison, déjà falsifiée à l’époque. Elle entre, comme on s’y attend, dans une foule de préparations différentes, s’appliquant tant par voie externe qu’interne, comme emménagogue, expectorante (toux, enrouement), alexipharmaque parce qu’elle « résiste aux venins » (piqûres de scorpions, morsures des animaux enragés : le Petit Albert mentionne une chose identique sans savoir, apparemment, que la plante dont il est question n’existe plus depuis belle lurette). De même, sont justiciables de son emploi diverses affections cutanées (meurtrissures, scrofules, cals et poireaux, anthrax, gangrène, polype nasal, pelade, etc.). En plus de cela, le silphion se trouve être un remède aiguisant la vue (il en va de même d’une plante proche du laser et vantée par l’école de Salerne et dont on parle peu aujourd’hui, le séséli montagnard, Seseli montanum), réduisant les douleurs dentaires, désengorgeant les hydropiques, endiguant les états fébriles, etc. Ajoutons, pour finir, que le laserpitium était considéré comme un aromate de choix qui augmentait la saveur des viandes, et l’on aura presque l’impression d’avoir affaire à une panacée.
On constate aussi, si l’on met davantage son nez dans les sources, que si le mot laserpitium pose problème, il en va de même de silphium en ce sens qu’il désigne, lui aussi, plusieurs plantes diverses, habitude fort en vogue durant l’Antiquité gréco-romaine. Mais il semble exister une forme d’unanimité en ce qui concerne le silphium disparu des Anciens, plante « détruite par l’exploitation intensive qu’on en a faite », précise Fournier (2). Étant grandement en usage durant une période assez longue, les ressources en étant vraisemblablement limitées, le laser antique en est venu à être sophistiqué, comme toutes les substances et les produits dont la cherté, souvent dissuasive, incite certains à faire acte de fraude. Et, en effet, cette matière parfumée était fort onéreuse si l’on en croit ce que rapporte Émile Gilbert sur ce point : « Sous les premiers empereurs, la plante célèbre qui produisait cette substance était devenue extrêmement rare : on en présenta une à Néron, en grande cérémonie, et comme une chose fort curieuse ; Strabon et Pline disent que plus tard cette plante se trouva perdue, car les Barbares l’arrachaient et les tributaires de Rome l’enfouissaient sans doute pour donner plus de prix aux quelques pieds qu’ils conservaient » (3). C’est pourquoi, la gomme résine communément appelée laser, ayant tant de prix, ne peut être le laser qui nous occupe. Le silphion étant vendu – panacée oblige – au prix de l’or, il apparaît bien difficile d’y reconnaître Laserpitium gallicum ou même Laserpitium latifolium, car comment expliquer ce qui suit : « A Rome, on le conservait dans le trésor de l’État ; Jules César en fit vendre 1100 livres pour subvenir aux frais de la guerre civile » (4).
Adieu, donc, rêves de gloire… Parfois, pour éviter d’y passer, il est bon, voire même souhaitable, de se placer à l’abri de toute notoriété, ce qui est le cas du laser de France et de son anecdotique huile essentielle qui n’est pas moins précieuse.

Modes d’emploi

  • Voie orale diluée.
  • Voie cutanée diluée.
  • Diffusion atmosphérique.
  • Olfaction.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Hormis alerter sur le caractère phototoxique de cette huile essentielle (coumarines et furocoumarines), il n’y a pas, pour le moment, autre chose à déclarer à son sujet.
    _______________
    1. Dioscoride, Materia medica, Livre III, chapitre 76.
    2. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 550.
    3. Émile Gilbert, Les plantes magiques et la sorcellerie, p. 134.
    4. Ibidem.

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Le noisetier (Corylus avellana)

On confond très souvent cet arbrisseau avec le coudrier. On peine parfois à les distinguer l’un de l’autre. Pourtant, il n’est pas nécessaire de s’échiner à cela, pour une simple et bonne raison : le coudrier et le noisetier sont le seul et même arbuste. Tout simplement, le mot coudrier est un terme plus ancien qui a été supplanté par le mot noisetier, parfois anciennement orthographié avec deux t.
Petite leçon d’étymologie : coudrier provient de l’ancien français coudre issu du bas-latin corulus et du latin classique corylus. Ah ! Et aussi du grec : korys qui signifie casque, eu égard à la forme très particulière du fruit du noisetier enchâssé dans sa bractée lacérée, j’ai nommé, la noisette. Oui, oui, j’ai bien dit un casque. Attrapez une noisette, placez la bractée vers le haut, le fruit vers le bas, dessinez-lui une bouche et deux yeux, et vous aurez la tête d’un petit lutin de la forêt. Pour peu que vous trouviez un gland pour le corps et quatre brindilles pour les bras et les pattes… Mais ça n’est pas un féroce guerrier qui se dessine là, puisque son casque est parfois traduit par le mot bonnet : aussi, la noisette ne serait pas autre chose qu’une noix coiffée, et être née coiffée, ça n’est pas rien !

Alors comme ça, il paraîtrait que le noisetier est d’essence magique ? Hum. Jugeons plutôt. J’apprends que le noisetier et son fruit ont joué un grand rôle dans la symbolique des peuples nordiques, germaniques et celtes. Pour ces derniers, la noisette incarnait la connaissance, la sapience, la sagesse, autrement dit le savoir divin et magique dans ce qu’il a de plus élevé, tandis que le bois de coudrier était utilisé par les druides comme support d’incantation, ce bois étant de ceux que, traditionnellement, on employait pour y tailler des tablettes sur lesquelles on gravait les glyphes de l’alphabet oghamique. Pour cela, les druides, après avoir choisi une belle branche adéquate, y débitaient les petits bouts de bois nécessaires qu’ils entaillaient ensuite de signes. Ceci fait, ils jetaient l’ensemble sur la surface d’une étoffe blanche.
Il est étonnant que l’adjectif en relation avec le verbe deviner soit divinatoire et non pas devinatoire, n’est-ce pas ? Le divinatoire appellerait-il le divin ? Cela nécessite quelques explications. Arbre de la science et de la sagesse, le noisetier, par les oghams qu’on peut en tirer, devient l’arbre intercesseur des dieux qui apprennent aux hommes par ce biais quelles sont les décisions à prendre. De même que certains jettent les dés, les druides jetaient les bois. Aussi, la divination est-elle une manière d’obtenir des réponses des dieux par le truchement de l’ogham manipulé par le devin qui n’est, lui, finalement qu’un médium, c’est-à-dire un intermédiaire.
Chercher des réponses, n’est-ce pas dans ce but que l’on utilise la baguette de sourcier, qui est également divinatoire en ce sens que son rôle consiste à deviner là où se dissimule l’eau invisible aux regards. Il s’agit d’une branche fourchue en forme de Y, la furcelle, nécessairement en bois de noisetier, taillée dans un seul jet, mais ne nécessitant pas, au contraire de la baguette magique, d’être élaborée « dans certaines circonstances astrologiques, avec des cérémonies appropriées » (1). On dit de cet arbuste au bois souple mais solide qu’il entretient une très grande affinité avec l’eau : la noisette étant une des formes botaniques de la Lune, cette dernière étant largement pénétrée d’humidité (la Lune est la reine des choses humides, faisait dire Flaubert à Salammbô), l’on ne s’étonnera pas de placer dans la même nacelle le noisetier, l’élément liquide, le petit luminaire et les pratiques divinatoires.
Le noisetier s’adresse au monde du dessous « parce que, rapporte la tradition, les bourgeons de ses feuilles et ses feuilles croissent en direction du sol et sont donc en affinité avec les énergies du monde souterrain » (2). Ainsi, cette baguette est censée entrer en résonance avec les ondes émises par la concentration des eaux dans le sol, mais également avec les radiations des nœuds métallifères, ce qui en a fait la baguette des chercheurs de trésors et de gisements d’or, bien que l’eau soit elle aussi un trésor à bien des égards… et plus précieuse que ne le seront jamais toutes les mines de pierres et autres gemmes vénales. En guise de notice explicative, voici exposé par Pierre-Adolphe Chéruel le maniement de cette baguette : « On tient de sa main l’extrémité d’une branche, en ayant soin de ne pas trop la serrer, la paume de la main doit être tournée en haut. On tient de l’autre main l’extrémité de l’autre branche, la tige commune étant parallèle à l’horizon. On avance ainsi doucement vers l’endroit où l’on soupçonne qu’il y a de l’eau. Dès qu’on y est arrivé, la baguette tourne dans la main et s’incline vers la terre comme une aiguille qu’on vient d’aimanter. » (Dictionnaire des institutions, mœurs et coutumes de la France, 1855).

Dans tous les exemples que nous venons d’aborder, la baguette est essentiellement un objet qui capte et attire vers soi, puisque dans tous les cas, elle est dans l’attente de quelque chose, une réponse par exemple. De quelle maladie tel animal ou tel homme est atteint ? Cette maladie est-elle d’origine magique ? Malgré tout, le malade guérira-t-il ? Etc. Ce sont autant de questions qui avaient une importance cruciale dans les temps anciens. Occasionnant un stress évident, questionner le noisetier sur un diagnostic ou un pronostic permettait d’en avoir le cœur net et de savoir à quoi s’en tenir pour l’avenir.
Le noisetier ne saurait se satisfaire que de cela, car dans bien d’autres circonstances, la baguette – de fée, de sorcier, de magicien, de chef d’orchestre, etc. – dirige, écarte (la foudre, les serpents, les scorpions…) et émet : c’est ce que Anne Osmont expose dans le passage suivant que nous reproduisons in extenso : « Cette baguette, ce bâton qui est aussi celui du sage des Indes est représentatif de la volonté forte et bien dirigée de celui qui assume un quelconque commandement. Entre les mains du chef suprême, elle remplace l’épée ; le maréchal ne combat plus avec des armes matérielles mais par sa sage et puissante direction. Le Roi a son sceptre comme il a sa main de Justice. Le sceptre est sa volonté personnelle qui admet parfois une part de favoritisme ; mais la main de Justice est la Loi transmise avec la puissance et qui n’admet point de vue personnelle. Si les Codes humains ne résolvent point la question posée, le juge s’en remet à la direction divine. Ce qui nous fait comprendre que les ordalies et le Jugement de Dieu n’étaient point des solutions aussi fantaisistes et brutales qu’il plaît aux ignorants d’imaginer. Le Héraut porte un sceptre parce qu’il est l’envoyé, l’image, la puissance qu’il incarne, et c’est pourquoi il est sacré. Le Pape tient la triple Croix, parce que sa puissance sort du monde visible et du monde sensible pour atteindre le monde spirituel d’où lui vient sa très sainte autorité. Les évêques ont leur crosse, la branche recourbée sur elle-même, image de la pensée qui se replie pour se projeter ensuite avec plus de force dans la direction à imposer, traduction fort exacte en symbolisme du mot episcopos – celui qui regarde en avant, qui sait l’avenir que les autres ignorent » (3).

Le noisetier a aussi une valeur très largement reconnue de fertilité. En ce sens, nous pouvons faire référence à Iduna, déesse de la vie et de la fertilité chez les peuples germano-scandinaves. Loki, changé en faucon, emporte Iduna dans les airs, laquelle a pris pour l’occasion la forme d’une nacelle (nous aurons l’opportunité, plus loin, de lier encore l’idée de nacelle à celle de nocelle – la noisette, en italien, et donc du transport et du voyage). Tout autant, un conte islandais relate l’histoire d’une princesse stérile qui se promène dans un bois de coudriers afin de consulter les dieux qui lui permettront de devenir féconde. Cela explique pourquoi la noisette a souvent sa place dans les rites mariaux.
Voici un petit florilège qui répertorie quelques-unes de ces croyances parmi les plus courantes :

  • La quête, tout d’abord. Par exemple, l’expression « casser des noisettes » était employée en Allemagne comme un euphémisme amoureux : se livrer aux amourettes, faut-il entendre par là. De même que « in die haseln gehen » que l’on proférait en Westphalie, rappelant assez bien une locution finlandaise du même cru : « aller aux écrevisses ».
  • Que deux amoureux jettent deux noisettes dans le feu de l’âtre. Si elles brûlent ensemble, c’est un excellent présage. Dans le cas contraire…
  • Si nos deux amoureux parviennent à surmonter cet écueil, pour assurer la fécondité de leur mariage, il importe de jeter des noisettes sur leur passage, à la sortie de l’église (même symbolique que le riz) ; si cela se déroule du côté de Hanovre, c’est au cri de « Noisettes, noisettes ! » que la foule des invités exhorte les jeunes épousés à « croquer la noisette », d’où les corbeilles de noisettes placées près ou sous le lit des jeunes mariés. Plus gourmand, si l’on souhaite un enfant, il faut que lors du repas de noces un dessert à base de noisettes soit servi aux mariés (c’est tout de même plus agréable que la soupe poivrée à la carotte… ^^).
  • La mariée, parfois, distribuait des noisettes au troisième jour de ses noces, pour signifier à l’assistance que le mariage avait bel et bien été consommé, la noisette croquée !
  • L’on disait proverbialement d’une année à noisettes qu’elle est une année à enfants (en Allemagne : « Das Jahr, in welchem viele Nüsse wachsen, bringeuach viele Kinder der Liebe »), qu’une année de nésilles ne donnera que des filles, mais aussi qu’une année à noisettes sera une année à bâtards ou à femmes publiques (Hongrie).
  • Enfin, peut-être se trouvait-il, parmi ces enfants issus du jeu du casse-noisette certains pour lesquels, durant les tournées, « les noix et les noisettes données comme étrennes […] étaient des cadeaux de bon augure, évoquant par excellence l’échange des biens alimentaires entre le monde des vivants et celui des morts » (4). La boucle est bouclée : la noisette est bel et bien présente du berceau à la tombe. C’est ainsi qu’au nord du lac de Constance, l’on a découvert des tombes où des citrouilles, des noix et des noisettes avaient été placées en gage de régénération et d’immortalité.

En raison d’une forme de perversion, il semble bien que cet arbre de la fertilité soit assez souvent devenu celui de la débauche. En certaines régions d’Allemagne, des chants folkloriques opposent, comme arbre de la constance, le sapin au coudrier, alors que la noisette est assez souvent un fruit de science, un « symbole de patience et de constance dans le développement de l’expérience mystique, dont les fruits se font attendre »… (5). Ce qui nous fait revenir aux Celtes qui virent, comme nous l’avons déjà mentionné, un fruit de la connaissance dans la noisette, mais dont il faut briser la dure écale avant de parvenir à l’amande centrale à douceur de lait. Il est bien évident que tout cela contraste nettement avec ce qui se clamait en Italie au XV ème siècle : « Je suis un fruit chaud et je mène tout droit là où est le bordel et où se vend le bon vin. » Il est clair que si les noix sont les couilles, la noisette figure assez fréquemment le clitoris. D’où, peut-être, la volonté de faire glisser le noisetier du sourcier au sorcier, et à son maître présupposé, à savoir le diable. Que peut donc être la « baguette du diable » (dans l’esprit borné de certains), sinon le balai de la sorcière ? Sorcier, sourcier, cela a dû être pratique, à une époque où l’on a voulu placer les œufs pourris dans la même nacelle. En effet, ces deux termes, si orthographiquement proches, ne laissent pas d’étonner, d’autant qu’ils sont unis par le même arbre dont la baguette qu’on en tire peut porter à confusion. Il apparaît plus qu’opportun de ne pas placer dans le même sabot le sourcier et le sorcier, ils n’ont pas grand-chose en commun, hormis, peut-être, le fait d’avoir été vilipendés l’un comme l’autre : une imbécile bigote toute imprégnée de prêchi-prêcha ne verrait-elle pas la marque du Malin dans l’oscillation d’une baguette tenue par un sourcier ? Est-il donc possible de confondre la baguette divinatoire du sourcier avec le balai de la sorcière, hum ? Là encore, j’en appelle à l’étymologie – grands dieux ! que ferions-nous sans toi ? Éclairons cette scène d’une manière pour le moins surprenante. En latin, balai se dit scopa. Ce même mot est issu du grec skêptron qui signifie… bâton et, par extension, sceptre ! Comment ne pas penser au thyrse de Dionysos coiffé d’une pomme de pin ? Comment, alors, parlant de baguette de sourcier (fourchue, la baguette…), ne pas évoquer le balai que la sorcière enfourche à califourchon ? Encore un peu d’étymologie – pourquoi s’arrêter en si bon chemin ? Allez ! Califourchon : du breton kall, « testicules » et du français fourche qui, en langage imagé signifie pas moins que… diable ! Impossible de ne pas avoir en tête la fameuse image (d’Épinal d’aucuns diront) de la sorcière sur son balai, autrement et littéralement dit, assise sur les testicules (et donc la verge) du diable ? Et que dire de tout cela si jamais, comme on le peut redouter, le dit balai est façonné dans une forte branche de coudrier ? Rappelez-vous la furcelle figurant un Y, lequel, schématiquement, dessine la charnière des deux jambes féminines, formant le Y du sexe de la femme que l’on surnomme, très justement, le « fourchu »…
Libidineuse noisette, n’es-tu pas, définitivement, d’obédience diabolique ? Le noisetier fait partie de ces nombreux végétaux à qui, un jour ou l’autre, l’on a fait un procès parce que ceci, parce que cela. Et, dans ce cas, le Malin n’est jamais très loin (que ne le convoque-t-on pas quand besoin s’en fait sentir), comme on peut aisément l’entr’apercevoir dans le petit conte qui suit : « Le diable souhaitait impressionner un enfant. Pour cela, il se transforma d’abord en monstre gigantesque, puis en tout petit vermisseau. A la demande de l’enfant, le diable pénétra à l’intérieur d’une noisette à travers le petit trou qui s’y trouvait. L’enfant reboucha bien vite le trou et porta la noisette au forgeron, l’homme le plus solidement bâti du village, afin qu’il écrase diable et noisette sous son énorme marteau. Ce qui fut fait. Hélas, la noisette se brisa en mille morceaux, le diable en jaillit comme une nuée d’étincelles qui se répandirent au monde entier, allant se ficher dans le cœur des hommes. Depuis lors, chaque habitant de la terre porte en son sein une petite part diabolique. » C’est fort naïf, bien entendu, comme dès lors qu’il s’agit de ridiculiser le diable. Mais le coudrier, dans son essence même, n’a rien à voir avec tout cela, car, comme toujours, ça n’est jamais que ce que l’on fait de lui qui finit par porter sur lui une ombre préjudiciable et qui fait dire qu’il est comme ceci, comme cela. Prenons l’exemple qui suit : les minutes d’un procès de sorcellerie en date de 1596 nous révèlent que si dans la nuit de Walpurgis une sorcière avait battu une vache avec la baguette du diable, cette vache donnait du lait toute l’année. Tandis que d’autres sources mentionnent le fait que si une vache battue avec une branche de noisetier est plus prolifique de son lait, il n’est pas question que cette branche est forcément d’émanation diabolique. Ici, la connotation n’a rien de sulfureux. Cela rappelle une pratique qui avait cours dans plusieurs endroits en Europe : d’une verge de coudrier, fesser légèrement les vaches, les jeunes filles, les femmes, sans méchanceté aucune, représentait un rite propitiatoire. Ainsi procédait-on en Wallonie où l’on appelait cela « quérir les noisettes ». Cela permettait d’augmenter la fertilité (le lait, les enfants, etc.), de même que toucher l’avoine des chevaux d’une baguette de coudrier recherchait le même but.
Angelo de Gubernatis mentionne l’existence de l’usage d’une baguette de noisetier contre les sorcières : « par des baguettes de noisetier, on force les sorcières à rendre aux animaux et aux plantes, la fécondité qu’elles leur avaient enlevée » (6), alors qu’avec des baguettes du même genre, on officiait d’une tout autre manière : près d’Otrante, en Italie (dans le talon de la botte), d’autres sorcières se livraient à la recherche de trésors à l’aide d’un rameau de coudrier. A la faveur de la nuit sublunaire, cette branche, verge, baguette… permet à la sorcière de localiser l’emplacement précis où est censé se trouver le trésor. Auraient-elles recherché de l’eau qu’on n’y verrait là rien de bien répréhensible. Le sorcier et le sourcier seraient-ils, finalement, aussi semblables que le sont noisetier et coudrier, c’est-à-dire deux branches d’un même arbre ?

Si l’on a dit du bâton de coudrier qu’il était un instrument de transport pour les sorcières ou de n’importe qui ayant placé son bois entre les jambes, il en est de même de la noisette dont la coque aurait servi de nacelle à Hercule revenant du jardin des Hespérides… Angelo de Gubernatis ajoute une note très intéressante au bas de la page 240 du second tome de La mythologie des plantes : « Dans Roméo et Juliette, de Shakespeare, Mercutio nous montre la reine des fées Mab arrivant la nuit sur un carrosse qui est une noisette ». Il est bien connu que «  les bonnes fées de nos contes populaires [font tailler] leurs carrosses dans des noisettes, et tissent ou font tisser des robes si fines, qu’elles peuvent tenir aisément dans une seule noisette ». Mercutio ne vous rappelle pas le nom d’une divinité des voyageurs dont l’équivalent grec est Hermès, auquel, pense-t-on, il est pertinent de lier l’arcane IX du Tarot de Marseille, l’Hermite ?

Arrivés là, nous ne saurions passer sous silence le rôle du noisetier au sein de l’ogham, dont nous avons déjà dit quelques menues choses un peu plus haut. Pour le bien comprendre, adressons-nous tout d’abord à quelques fragments légendaires intéressants. Un mythe irlandais nous explique qu’un saumon ayant mangé neuf noisettes magiques fut tout pénétré de science et de sagesse. Créature considérée comme la plus ancienne, incarnation du premier homme, le saumon représente on ne peut mieux la vie qui naît de l’ève. Ce saumon vint à être capturé par Finn mac Coll (« fils du noisetier » !). Celui-ci, goûtant la chair du poisson qui ne meurt jamais et se régénère toujours, fut également imprégné de connaissance universelle. L’on assiste donc là à une transmission indirecte de la noisette au personnage de Finn à qui échoie la fonction de devin omniscient, « druide et sage mythique primordiale, ‘expert en jugements justes’ » (7). Il existe des variantes nombreuses du même mythe, ainsi que des contes plus tardifs où l’on retrouve, en filigrane plus qu’apparent, le même motif (8). Le saumon, qui remonte auprès du lieu de sa naissance pour y frayer, n’a pas été choisi par hasard dans cette association avec Coll dont on a dit qu’il a lui-même une grande accointance avec l’eau. Aussi Coll exige-t-il de la patience et de la persévérance pour remonter le courant, ce retour aux sources dessinant une grande aptitude à circuler dans l’avant et dans l’après. Grand voyageur, le saumon qui naît dans l’eau douce du ruisseau transite ensuite durant le plus clair de son temps en mer avant que l’impulsion génésiaque ne le fasse migrer sur les lieux mêmes de sa naissance. Lors de cet ultime voyage, effectué sans manger une once, il doit vaillamment remonter le fil de l’eau, braver mille dangers, affronter bien des embûches, avant de parvenir, enfin !, à son aire de reproduction, acte final que celui de donner la vie alors que peu après, pour cause d’épuisement, il s’abandonne à la mort qui vient le quérir.

Le noisetier est aussi l’arbuste des poètes depuis des temps aussi reculés que l’Antiquité romaine (9) et apparaît plus tardivement chez les conteurs médiévaux et récemment encore auprès des chanteurs français du XIX ème siècle. Parce que, outre l’étude minutieuse et le travail intellectuel à mener à son terme, le caractère prophétique et divinatoire de bon nombre de poètes – Taliesin, Ossian, Merlin, Gwyddyon, etc. – rappelle qu’ils sont tous inspirés, c’est-à-dire qu’ils font entrer le souffle divin à l’intérieur d’eux-mêmes, irriguant leur être jusqu’à ses tréfonds, avant de le restituer – parce que médiums – via un langage que l’on peut qualifier… d’inspiré !… Les dieux parlent à travers le poète, fut-il lui-même très proche des divinités dont il est le héraut. Et compte tenu de la position du noisetier Coll dans l’équation, on comprend qu’il ne peut se contenter de seule créativité génésique et physique, au sens où l’appelle le chakra sacré (dit du sexe), mais aussi en collaboration avec un autre chakra qui génère une créativité plus abstraite, le chakra de la gorge pour lequel Hermès n’est pas tout à fait étranger…

Avant de poursuivre avec les qualités botaniques et thérapeutiques du noisetier et de son fruit fécond, laissons le soin à Jacques Brosse de clore la première partie de cet exposé : « Bâton ou balai, verge ou caducée, la baguette magique n’est jamais qu’une branche d’arbre et celle-ci tient son pouvoir du seul fait qu’elle est censée provenir de l’arbre sacré, Arbre de Vie ou Arbre Cosmique » (10).

Qu’on l’appelle indifféremment coudrier ou noisetier, il n’y a là rien à objecter. En revanche, l’on ne pourra, tour à tour, le traiter d’arbuste et d’arbrisseau : il est l’un, sans jamais être l’autre. Ce sont des critères botaniques exigeants qui permettent de distinguer ces deux formes et, en l’occurrence, le noisetier n’est pas un arbrisseau, mais un arbuste caducifolié qui peut atteindre couramment cinq mètres de hauteur une fois adulte (bien que sa taille puisse parfois presque doubler). C’est ce que l’on observe chez de très vieux spécimens, mais chez le noisetier, la taille n’est en rien le gage d’une longévité étendue. En effet, les plus gros troncs ne dépassent jamais 30 cm de diamètre chez ces sujets (ce qui, pour un noisetier, est énorme), ce qui s’explique par la nature arbustive dont nous parlions quelques lignes plus haut, le noisetier commun étant une espèce de noisetier à troncs multiples formant un faisceau, touffe dense et ramifiée au pied de laquelle émergent de nombreux drageons. Il n’y a là donc aucun rapport avec le noisetier de Byzance (Corylus colurna), parfois planté en France, et dont la taille maximale approche 35 m pour un tronc unique de 150 cm de diamètre au grand maximum, soit une conformation toute différente.
A cet aspect buissonneux, s’ajoutent nombre de rameaux souples et juvéniles, à l’écorce fine de couleur beige et au bois très pâle. Ils portent des feuilles assez rondes et doublement dentées, non opposées mais alternes. Glanduleuses et légèrement pubescentes, les feuilles du noisetier ressemblent beaucoup à celles de l’hamamélis, portant un bref pétiole velu et une pointe au sommet.
Les fleurs, apparaissant dès janvier parfois, présentent des différences notables selon qu’elles sont mâles ou femelles : les premières sont des chatons brun jaunâtre dont les 5 à 6 cm de longueur pendent dans le vide pour se rendre accessibles aux caresses du vent venant disperser leurs millions de grains de pollen (très prolifiques en pollen, les chatons du noisetier offrent une manne inespérée aux abeilles en plein cœur de l’hiver). Les fleurs femelles sont plus discrètes, pistillées de rouge rubis (cf. photo ci-dessus), minuscules boutons bourgeonneux, qui, à terme, forment les noisettes, réunies par trochets de deux à trois fruits. La noisette est un fruit à coupelle verte enserrée par des bractées qui lui donnent l’allure d’une robe déchirée. La coque ligneuse – l’écale – qui contient l’amande comestible, de couleur crème pelliculée de brun, passe du vert au marron clair avec le temps.
Le noisetier est un arbuste très robuste, qui est assez indifférent aux terrains qu’il occupe. Il a tendance à peupler les coulées volcaniques et les zones sablonneuses aux abords des voies de communication. Il opte aussi bien pour la plaine que pour la moyenne montagne (jusqu’à 1700 m). On aura la chance de le croiser dans les sous-bois clairs, en lisières de forêts, dans les haies, sur les talus, ravins et éboulis, dans pratiquement toute l’Europe ainsi qu’au nord de l’Afrique.
C’est une espèce végétale dont les racines entretiennent des relations de mycorhize avec quantité de champignons dont la truffe.

Le noisetier en phyto-aromathérapie

« En réalité, le coudrier est plus utile à l’économie domestique et aux arts qu’à la médecine » (11). Voyez-vous ça ! C’est sûr qu’avec la très brève monographie (19 lignes !) qu’il accorde au noisetier, Cazin fait pâle figure.

L’usage alimentaire de la noisette ne date pas d’hier. Il remonte à près de 10000 ans, à l’époque des chasseurs-cueilleurs de la Préhistoire. Pour preuve, on a retrouvé sur des sites archéologiques des restes de noisettes fossilisés, alors que ses premières traces de culture remontent au moins au IV ème siècle avant J.-C. en Grèce.
Que la noisette ait été l’objet d’une cueillette sauvage ou domestique ne nous permet pas de déterminer avec exactitude ses usages médicinaux d’alors, surtout que la noisette est, si je puis dire, l’arbre qui cache la forêt puisque, du noisetier, on utilise bien davantage que les seules noisettes : les feuilles, les chatons et l’écorce des jeunes rameaux.
Par ses feuilles et son écorce, le noisetier est très proche des propriétés de l’hamamélis (arbuste parfois nommé noisetier américain, witch-hazel en anglais alors que le noisetier porte celui de hazel tree). Toniques veineuses et vasoconstrictrices, feuilles et écorce portent leur action sur les troubles de l’insuffisance veineuse (varices, phlébites, œdème des membres inférieurs, etc.). Feuilles et écorce possèdent la commune propriété qui consiste à resserrer les tissus. On appelle cela l’astringence, laquelle trahit la présence de tanin. Elles sont également cicatrisantes, ainsi les utilise-t-on en externe sur dermatoses, plaies, ulcères variqueux, hémorroïdes, etc. Dans les feuilles, on trouve également une essence aromatique, des flavonoïdes (dont de la myricitrine) et des proanthocyanidols (tanins catéchiques). L’écorce, comme celle de beaucoup d’autres essences (frêne, tilleul, chêne, etc.), est fébrifuge ; elle est applicable en cas de fièvres intermittentes. Au contraire des chatons de noisetier qui sont amaigrissants, les noisettes sont hautement nutritives et énergétiques. On en consommera avec profit en cas de croissance (chez les enfants et les adolescents), de grossesse, de sénescence, de convalescence, de chlorose et d’anémie. Elle s’adapte à toutes les conditions (chez le diabétique, le végétarien, le sportif, etc.) et à tous les âges, inutile de s’en priver d’autant plus qu’elle est parmi les fruits oléagineux celui qui est le plus digeste. En terme d’usages typiquement médicinaux, ajoutons l’utilité de la noisette dans les troubles de la sphère rénale (colique néphrétique, lithiase urinaire), respiratoire (comme adjuvant de la tuberculose), intestinale (comme ténifuge).
Nous sommes donc très loin de ce qu’évoquait Hildegarde de Bingen à propos du noisetier au XII ème siècle : il « ne vaut pas grand-chose pour la médecine ; il est l’image de la lascivité ». Oups ! Il y a bien, dans les écrits de l’abbesse, une filiation entre le noisetier et son rôle générateur, mais c’est si confus que je vous déconseille de tenter la recette pour laquelle il faut employer les chatons mêlés à d’autres plantes ainsi qu’au « foie d’un jeune bouc déjà apte à engendrer » et à « de la chair de porc crue, et grasse » (12). Tout un poème ! De même, la bénédictine n’apprécie pas des masses la noisette qu’elle présente comme neutre, mais indique qu’elle est nuisible aux malades ! Est-ce la réputation sulfureuse de la noisette qui aura induit, de la part de l’abbesse, un jugement aussi dur ? A toutes fins utiles, rappelons qu’au Moyen-Âge les plantes connues pour « exciter les sens » sont assez mal vues dans les jardins monacaux…
Au passage, profitons-en pour indiquer que la noisette est parmi les fruits oléagineux celui qui contient le plus d’huile, à hauteur de 50 à 60 %, soit bien plus que l’amande ou la noix. Dans cette huile fine, douce, agréable et légèrement parfumée, on trouve une très grande proportion d’acides gras insaturés (87 à 92 %) dont une partie importante d’oméga-9, alors qu’échoit aux acides gras saturés la portion congrue (4 à 7 %). Elle contient aussi de la vitamine A et de la vitamine D.
C’est une huile dite « sèche », fluide, au grand pouvoir de pénétration, ne laissant aucun effet « gras » sur la peau. Elle pénètre rapidement l’hypoderme ainsi que les muscles, elle permet dont de travailler en profondeur. Notons quelques-unes de ses principales propriétés : adoucissante, assouplissante, nourrissante et régénératrice cutanée, régulatrice du taux de sébum, relaxante, dynamisante, anti-anémique, régulatrice du taux de cholestérol sanguin, hypotensive légère, antilithiasique, vermifuge doux pour les enfants. Mentionnons également une action positive de cette huile végétale sur les sphères respiratoire, rénale et génitale.
Cette huile de couleur jaune ambré possède un goût exceptionnellement fin. En cuisine, il faudra la consommer exclusivement crue, et assez rapidement : bien qu’elle rancisse moins vite que l’huile de noix, le délai de garde de cette huile est compris entre trente et soixante jours. Par ailleurs, elle est utilisée en parfumerie, cosmétique, savonnerie, en tant que lubrifiant, pour l’éclairage aussi !

Composition de la noisette

Par sa très forte teneur en lipides et en matière azotées, la noisette est donc le plus nutritif et le plus riche de tous les fruits oléagineux (= noix, amande, olive, avocat), que l’on ne confondra pas avec les graines oléagineuses que sont sésame, lin, courge, tournesol et pignon de pin.

  • Lipides : 50 à 61 %
  • Protéines : 14 à 20 %
  • Glucides : 8 à 14 %
  • Fibres/cellulose : 4 %
  • Eau : 3,5 à 5 %
  • Vitamines A, B9, C, E
  • Sels minéraux et oligo-éléments : potassium, calcium, sodium, magnésium, phosphore, chlore, fer, cuivre, soufre, etc. : 2,5 à 3 %

Note : une fois sèche, la noisette se vide intégralement de son humidité. Ses 3,5 à 5 % d’eau disparaissant, cela grossit de facto les autres taux (lipides, protéines, glucides, sels, etc.). Il n’y a donc pas énormément de variation entre la composition biochimique d’une noisette fraîche et d’une autre sèche, la différence principale résidant essentiellement dans la saveur et la texture en bouche.

Composition de l’huile végétale de noisette

  • Acides gras insaturés : de 92 à 96 % dont :
    – oméga-9 : 83 à 85 %
    – oméga-6 : 6 à 9 %
    – oméga-3 : 0 à 3 %
  • Acides gras saturés : 4 % dont :
    – acide stéarique : 2 %
    – acide palmitique : 1 %
    – acide tétradécanoïque : 1 %
  • Vitamine A
  • Vitamine E : de 25 à 34 mg/L
  • Insaponifiables : 0,5 %

Propriétés thérapeutiques

  • Feuille : anti-inflammatoire, veinotonique, vasoconstrictrice, antidiarrhéique, antihémorragique, cicatrisante, dépurative
  • Écorce : astringente, cicatrisante, hémostatique, sédative locale des hémorroïdes
  • Chaton : diaphorétique, sudorifique, amaigrissant

Usages thérapeutiques

  • Feuille : troubles de la sphère circulatoire (varice, hémorroïdes, érythrocyanose, couperose, séquelle de phlébite, œdème des membres inférieurs), affections cutanées (dermatoses, ulcère, plaie atone, poches sous les yeux), diarrhée
  • Écorce : affections cutanées (ulcère de jambe, ulcère variqueux, plaie atone), troubles de la sphère gynécologique (métrorragie, règles douloureuses et/ou excessives, dysménorrhée), états fébriles
  • Chaton : obésité, diarrhée, pneumonie, grippe

Modes d’emploi

  • Décoction aqueuse de feuilles, d’écorce ou de chatons.
  • Décoction vineuse d’écorce (avec du vin rouge, pour renforcer l’astringence du breuvage).
  • Infusion longue (douze heures) de feuilles.
  • Extrait fluide de feuilles.
  • Teinture-mère.
  • Alcoolature.
  • Fruit en nature (sec, il est préférable de le râper, de le piler ou de le moudre afin d’augmenter sa digestibilité).
  • Huile végétale de noisette à la cuillère le matin.
  • Huile végétale en massage, seule ou accompagnée d’une ou de plusieurs huiles essentielles.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Récolte : les chatons au mois de février (ou un peu avant selon les régions : en tous les cas, avant que le pollen ne se disperse) ; les feuilles thérapeutiques de fin mai à début juillet ; les noisettes dès la fin du mois d’août et en septembre (il importe de les stocker dans un lieu sec et bien aéré).
  • Alimentation : l’usage culinaire et gastronomique de la noisette est bien trop connu pour que nous nous y étendions ici. Signalons uniquement que les très jeunes feuilles cueillies en avril peuvent aisément se consommer crues en salade.
  • Variétés : elles sont nombreuses et proviennent d’au moins trois foyers (Turquie, Italie, Espagne). Notons la Merveille de Bolwiller, la Rouge longue, la Bergeri, la Blanche longue, l’Impériale de Trébizonde ou encore la Fertile de Coutard.
  • Autres espèces : le noisetier à long bec (C. cornuta), le noisetier de Byzance (C. corluna), le noisetier de Lambert (C. maxima), etc.
  • Cazin évoquait le caractère domestique utile et précieux du noisetier : nous ne saurions l’ignorer, puisque, outre la substitution du tabac par des feuilles de noisetier, son bois est fort prisé Auvergne, dans le Limousin et ailleurs encore, aussi bien dans la vannerie (fabrication de paniers rustiques et solides), qu’en ébénisterie ou à destination de la confection de petits objets usuels (tasses, gobelets, cerceaux, claies, etc.).
    _______________
    1. Anne Osmont, Plantes médicinales et magiques, p. 125.
    2. Claudine Brelet, Médecines du monde, p. 339.
    3. Anne Osmont, Plantes médicinales et magiques, pp. 125-126.
    4. Nadine Cretin, Fête des fous, Saint-Jean et belles de mai, pp. 251-252.
    5. Jean Chevalier & Alain Gheerbrant, Dictionnaire des symboles, p. 675.
    6. Angelo de Gubernatis, La mythologie des plantes, Tome 2, p. 241.
    7. Julie Conton, L’ogham celtique, p. 143.
    8. « D’après un conte anglais, traduit par M. Louis Brueyre, un médecin ordonne à Farquhar de se procurer une verge en noisetier semblable à la sienne. Farquhar reçoit aussi, avec l’ordre d’aller chercher la verge magique, une bouteille qu’il placera devant le trou de la demeure du serpent blanc, près du noisetier. Le serpent blanc entre dans la bouteille. On le fait cuire dans un pot en brûlant le noisetier ; Farquhar veut en goûter ; aussitôt qu’il porte un doigt à sa bouche, il acquiert soudainement la science universelle, et devient lui-même un médecin infaillible » (cité par Angelo de Gubernatis, La mythologie des plantes, Tome 2, p. 241). Bien entendu, avec une baguette et un serpent, l’on peut aussi imaginer le caducée d’Asclépios, dieu grec de la médecine. Hermès n’est pas très loin non plus.
    9. Dans les Bucoliques, il écrit que « Populus Alcidæ gratissima, vitis Iaccho, Formosæ myrtus Veneri, sua laurea Phœbo, Phyllis amat corylos, illos dùm Phyllis amabit ; Nec myrtus vincet corylos nec laurea Phœbi », c’est-à-dire : « Hercule aime le peuplier et Bacchus les pampres de la vigne, le myrte est consacré à Vénus, et le laurier est chéri d’Apollon. Mais Phyllis aime les coudriers, et tant qu’elle les aimera, les coudriers l’emporteront et sur les myrtes de Vénus et sur les lauriers d’Apollon. »
    10. Jacques Brosse, Mythologie des arbres, p. 301.
    11. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p. 632.
    12. Hildegarde de Bingen, Physica, p. 167.

© Books of Dante – 2019

La lavande sauvage, la brebis et le pin noir d’Autriche

Au premier plan, une lavande fine sauvage (Lavandula angustifolia).

La lavande fine sauvage du quart sud-est de la France doit beaucoup à la déforestation massive qui a touché ce secteur géographique dans le courant du XIX ème siècle. C’est le cas en Drôme, et donc dans le petit hameau où vécurent mes grands-parents, mes arrières grands-parents et leurs parents avant eux. Cela sera mon point de départ pour ce qui va maintenant suivre.

En ces temps reculés, les populations qui vivaient là, alors très pauvres, purent plus facilement subsister, sans que ce soit forcément Byzance tous les jours, en faisant entrer la lavande dans l’équation. Comme beaucoup de familles possédaient des chèvres et/ou des brebis, le pâturage était chose courante et utile, dans le sens où les animaux qui se déplacent dans des espaces libres et ouverts, contrairement aux vaches parquées, débroussaillent parfaitement les haies, les abords des ruisseaux, les talus, les petits sentiers, etc., et si jamais cela ne suffit pas, on procède éventuellement à l’écobuage. C’est de l’entretien, au même titre qu’on balaie devant sa porte. L’intérêt, c’est que, à travers cette activité de nettoyage champêtre et forestier régulier, la lavande fine sauvage est épargnée par les dents des ovins et des caprins qui baguenaudent de-ci de-là. L’amertume de cette plante est sans doute la raison pour laquelle elle n’est pas consommée, en particulier par ces gloutons de moutons. Il se forma alors, sans que la lavande ne demande rien, une interrelation qui commença à se mettre en place entre cette lamiacée et les bêtes formant les troupeaux, et cela au bénéfice des hommes. Cette lavande resta sauvage, certes, mais elle fut entretenue et également protégée dans son écosystème naturel, non seulement par le passage régulier des troupeaux, mais aussi par l’intervention humaine : en effet, il arriva que l’homme apportât du fumier pour engraisser les sols sur lesquels pousse la lavande fine sauvage, qui resta encore, certes moins facilement accessible que si elle avait été cultivée en rangs serrés bien réguliers, ceux-là même qui occasionnent encore bien des paysages de cartes postales, une vision qui, au reste, n’a pas plus d’un siècle.
Ainsi, tant que les troupeaux se maintinrent, la lavande fine pût être récoltée à l’état sauvage par des familles entières chaque été. On cueillait, puis on distillait dans la foulée, puisque chaque cellule familiale (ou presque) possédait son propre alambic. Puis on vendait : cela mettait du beurre dans les épinards, ce qui faisait assez bien les affaires de ces populations. Il se trouvait là une matière première à profusion, ainsi que de la main d’œuvre et une demande commerciale d’huile essentielle de lavande fine sauvage dans le même temps. Parfait ! Mais le commerce connaît ses modes et ses fluctuations. Dans la Drôme provençale, on a estimé qu’un pic de la production de cette huile essentielle, corrélativement à la demande, s’est situé aux environs de 1920. A cette époque, « on » juge (à tort ? à raison ?) que la qualité de cette huile essentielle décroît en même temps que s’amorce la chute de la demande (s’agit-il là d’une astuce de courtiers ? Sachant que les huiles essentielles, produits assez peu périssables, peuvent être stockées le temps nécessaire puis être déployées sur le marché en temps utile…).
L’exode rural a eu pour conséquence la désertification des montagnes et la raréfaction de la main d’œuvre familiale, ce qui obligea ceux qui restèrent sur leurs terres à engager des manœuvres pour x journées de récolte, de même qu’on emploie encore aujourd’hui des travailleurs saisonniers pour les vendanges. C’est pour cela que mon grand-père maternel engagea durant de nombreuses années bon nombre de personnes, dont certaines effectuaient à pieds bien 20 km aller-retour à chaque jour de labeur !
Malgré tout, la lavande fine parvint à se maintenir, ainsi que les troupeaux qui vaquaient par-ci, par-là, formant un efficace tampon devant l’envahissante broussaille. Cependant, de plus en plus, la lavande fine finira par se cultiver, ainsi que plusieurs types de lavandins ; la production s’organisa, puis se mécanisa tant bien que mal afin de palier aux divers inconvénients que vivront, parfois brutalement, les campagnes reculées où les modes de vie, à la sortie de la Seconde Guerre mondiale, accusèrent un net retard avant d’entrer progressivement dans une nouvelle ère, sans trop d’effet immédiat cependant : par exemple, mon grand-père maternel n’a pu acheter son premier tracteur (un « Petit-Gris » de chez Massey Ferguson) qu’en 1955, et encore était-il d’occasion. Il l’utilisa conjointement à ses chevaux de trait qu’il n’a abandonnés qu’au tout début des années 1980. Mais cette mécanisation sonna le glas de la production nationale d’huile essentielle de lavande fine sauvage : située à 90 tonnes en 1923, elle tomba à seulement 8 tonnes en 1956 ! La récolte de la sauvage fut laissée à l’abandon, de même que disparurent petit à petit ces troupeaux qui entretenaient avec elle une symbiose bien involontaire, mais longtemps profitable. On la cultiva donc. D’autant que pourquoi se casser la nénette à aller cueillir la fine dans la montagne, ce qui représente une somme de travail véritablement harassant, et tout cela pour un salaire de misère ? Alors, bien sûr, il y eut bien moins de troupeaux, tous moins impliqués qu’autrefois dans l’entretien de la lavande sauvage. Qu’est-ce que cela pouvait donc bien donner à terme ? L’on sait bien que les lieux de passage régulier des animaux, ainsi que les champs cultivés, quand ils sont abandonnés, la Nature sauvage y regagne rapidement le recul qu’elle avait dû y opérer auparavant ; en quelques décennies, un ravin peut se trouver comblé, à nouveau envahi de buis, de genêts, d’églantiers et d’autres sous-arbrisseaux adoptés aux marnes grises et aux sols secs, caillouteux et calcaires de ces régions de garrigue. Dont la lavande fine sauvage, qui entre obligatoirement en concurrence avec ces hôtes qui étaient jusqu’alors bannis du paysage par la dent de l’animal et par la pioche de l’homme.
Avec cette désaffection qui touche la lavande et l’ensemble des acteurs qu’elle implique, dans les années 1950, l’état français, qui entend bien lutter contre la production clandestine d’alcool, cherche à la régulariser. C’est pourquoi le décret n° 54-1149 du 13 novembre 1954 stipule la destruction des alambics en situation irrégulière, attendu que les appareils qui distillent la lavande sont soupçonnés – à raison – d’être aussi employés pour distiller, entre autres, le marc de raisin. Ce que m’a confirmé mon grand-père. Qui ne s’est pas gêné. Aussi, l’interdiction de posséder, et donc de faire fonctionner un alambic familial, finira par dissuader beaucoup de paysans qui cessèrent donc de récolter la fine sauvage, ce qui ne valait pas toujours la peine, surtout pour les petites quantités dont il s’agissait le plus souvent, sauf pour les plus forcenés, comme – encore ! – mon grand-père qui, avec l’aide de son frère et de son père, parvint, un été à produire 100 kg d’huile essentielle de lavande fine sauvage !

Mon arrière arrière grand-père Jules photographié avec ses moutons en 1938 ; à l’arrière-plan, sur la gauche, l’on voit l’alambic et sur la droite le bois de chauffe (surtout des fagots).

Puis, on finît par opter pour la lavande fine cultivée, en abandonnant son homologue sauvage entre le buis et le genêt, et à laquelle on ajouta plusieurs espèces de lavandins (abrial, grosso, etc.). Le nombre de cultivateurs qui « faisaient encore dans la lavande » visèrent gros : bien qu’ils furent de moins en moins nombreux, ils s’efforcèrent d’augmenter les surfaces de lavande et de lavandins cultivés, mais cela n’empêcha pas le marché de s’effondrer et de voir disparaître 60 % des surfaces nationales plantées de lavande fine entre 1950 et 1990. Beaucoup de contraintes s’ajoutèrent à cet état de fait : il fallut parfois, pour les très importants volumes, aller distiller ailleurs, à près de 30 km dans certains cas, dans des alambics pouvant accueillir plusieurs tonnes par cuve. Cela reste anecdotique, en effet : cela m’a été raconté par mon grand-père, pas plus tard qu’il y a un mois.
Aujourd’hui, dans cette portion drômoise, où mon grand-père mena l’ensemble des activités relatives à la lavande, les derniers exploitants vont bientôt cesser les leurs, pour cause de départ à la retraite. Il ne reste plus qu’un seul alambic en fonction, et nul ne sait s’il aura ou non un repreneur. De même que les activités liées aux lavandes se réduisent comme peau de chagrin, les troupeaux, eux aussi, ne sont plus que l’ombre de ce qu’ils furent dans le passé.

Parallèlement à tout cela, afin de lutter contre l’érosion des sols (provoquée par le déboisement massif au XIX ème siècle), pour les stabiliser et les restaurer, ainsi que pour corriger les torrents et autres rus d’ève, des parcelles sont achetées par l’état en vue de les reboiser largement. C’est le cas dans le quart sud-est de la France où l’on repeuple à partir des années 1880 environ, à l’aide d’un pin, le pin noir dit d’Autriche (Pinus nigra ssp. nigra), une variété de pin noir (1). Bien que les conditions de départ furent difficiles, il s’avère que l’expérience qui fut menée représente une belle réussite, puisqu’on comptait, en 1968, pour le seul département de la Drôme, 44000 hectares de pins noirs issus de ce plan de reforestation. Cette essence n’a bien évidemment pas été choisie au hasard, puisque son enracinement puissant l’autorise à évoluer sur des substrats superficiels comme le podzosol, ainsi que sur des sols très pauvres, instables et ravinés, aussi bien calcaires qu’argilo-compacts. Et « le résultat est probant. Cet arbre devrait permettre de constituer un lit d’humus favorisant la réintroduction naturelle d’espèces disparues du fait de leur surexploitation durant le siècle précédent (pin d’Alep, pin sylvestre et sapins) » (2). De quoi se plaint-on ? A une époque – la nôtre – où chaque arbre est précieux, il n’en reste pas moins que ce pin noir « colonise tous les milieux ouverts, se comporte comme une ‘mauvaise’ herbe forestière très invasive… » (3). « Malheureusement, son envahissement est tellement dense qu’il empêche les autres espèces de se réimplanter » (4).

Parmi les chênes et les buis, deux pins noirs reconnaissables à leurs aiguilles de couleur vert foncé.

Autrefois, l’on entendait beaucoup moins (voire pas du tout) parler du caractère invasif du pin noir d’Autriche, en ce sens que les troupeaux pâturant – quand il y en avait davantage qu’aujourd’hui – se chargeaient de « rousiguer jusqu’au trognon » les plus jeunes sujets de pin noir : or, l’on sait bien qu’un pin sectionné à sa base ne repousse pas. Ainsi, les populations de pins noirs pouvaient être maintenues sans gêner l’homme dans sa volonté première de conserver intactes les lavanderaies sauvages. Mais comme, à un moment, il y eut beaucoup moins d’hommes et d’animaux pour assurer vaille que vaille l’entretien et la protection de ces zones de vie occupées par la lavande fine sauvage, celle-ci recula face aux buis, aux genêts à balai, aux pins noirs donc, sans pour autant disparaître : non, elle reprit tout simplement sa juste place naturelle. J’ai vu il y a un mois de cela, à 1000 m d’altitude, des lavandes fines sauvages nombreuses pousser au voisinage de pins noirs. Mais personne ne vient les cueillir. Alors, qu’est-ce que ça peut faire qu’il y ait ou non du pin noir dans les environs, qui, au passage, et contrairement au mouton, permet de retenir le sol et, donc, l’eau. Et oui. C’est un fait que, vraisemblablement, l’on a oublié. Mais en faire le rappel ne suffit apparemment pas, puisque j’en vois certains crier à l’extermination du pin noir ! Pourtant, plutôt que de demeurer dans cette attitude bornée et figée, de vouloir à tout prix extirper du sol un arbre qui y a été volontairement planté pour des raisons pensées et censées (et dont les bénéfices ne peuvent absolument pas être mis en doute), plutôt que de s’opposer à lui comme des bêtes têtues (pour ne pas dire des ânes bâtés), pourquoi ne pas faire de ce pin, qui fournit du bois pour la construction, le chauffage et la pâte à papier, oui, pourquoi ne pas faire de lui un allié ? Mais l’homme, à la vue basse (je sais pas, le manque d’iode, à ces hautes altitudes, ça rend idiot), demeure enferré dans sa seule vision : il préfère, par force d’habitude, privilégier une sauvage dite utile par lui, aux dépends d’une autre considérée comme nuisible, par lui également. Pourtant, le pin noir d’Autriche a fait montre de caractéristiques qui dessinent bonne partie de sa puissance, non seulement par sa résistance au vent, à la sécheresse et aux grands froids (jusqu’à – 30° C). De plus, il résiste excellemment bien au sel routier, aux diverses pollutions (atmosphérique, à l’ozone), à la tordeuse du pin (Rhyacionia buoliana), là où d’autres (comme le pin sylvestre) y succombent ou crient famine. A ce pedigree déjà bien étendu, nous allons voir maintenant, qu’ailleurs, sans même aller très loin, en dehors des piailleries évoquées ci-dessus, l’on a sut tirer parti de la présence de ce pin noir qui offre une matière aromatique facilement exploitable, pour peu qu’on se donne la peine de ne pas le voir que comme un ennemi qu’il faut obligatoirement châtier. Faisons donc fi de cet ostracisme, et adressons-nous plutôt auprès de l’huile essentielle de… pin noir ! Extraite des rameaux récoltés en divers pays d’Europe dont la France et la Grèce, elle reste, pour l’heure, relativement peu courante, bien que proposée à un prix assez modique : en qualité biologique, j’ai répertorié des prix allant de 5 à 10 € les 10 ml, avec un prix moyen fixé à 8 € le flacon de 10 ml. Que peut-on donc lui souhaiter sinon le même succès que l’huile essentielle de pin laricio de Corse qui n’est pas autre chose qu’une sous-espèce de pin noir, si, si : Pinus nigra ssp. laricio. Alors, si les Corses y arrivent, pourquoi pas nous, hein ? D’autant qu’avec l’exposé des données qui vont suivre ci-dessous, je pense qu’on aurait tort de se priver de cette nouvelle ressource qu’est le pin noir.
Cette huile essentielle, comme celles de beaucoup de résineux, contient essentiellement des monoterpènes (environ les 2/3 du total), dont du limonène (22,5 %), du β-pinène (13,5 %), du δ-3-carène (12,7 %), de l’α-pinène (11,4 %) et du myrcène (2,5 %). L’autre grande famille moléculaire représentée au sein de cette huile essentielle est celle des sesquiterpènes : du β-caryophyllène surtout (20 % : énorme !), du germacrène-D (2,4 %), de l’α-munolène (1,8 %), de l’α-humulène (1,4 %), du δ-élémène (1,1 %), enfin du β-élémène (0,5 %).
En terme de propriétés thérapeutiques, l’huile essentielle de pin noir est considérée comme tonique et stimulante puissante des glandes digestives, tonique circulatoire et anti-inflammatoire vasculaire, expectorante, anticatarrhale bronchique et fluidifiante des sécrétions pulmonaires. Antalgique et odontalgique, cette huile se targue d’être aussi anti-arthrosique et (r)échauffante musculaire. Cortison-like, parce qu’hormon-like, elle passe aussi pour aphrodisiaque (du moins pour tonique sexuelle). Enfin, sa capacité à être un excellent antiseptique atmosphérique accompagne sa qualité fébrifuge. En voici maintenant les principaux usages :

  • Troubles de la sphère respiratoire : bronchite, bronchite chronique, angine, laryngite
  • Troubles de la sphère cardiovasculaire et circulatoire : artériosclérose, stases veineuses
  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : insuffisance digestive et hépatopancréatique, ulcère gastro-duodénal
  • Troubles locomoteurs : asthénie physique, douleurs et fatigues musculaires, douleur articulaire, rhumatisme et ses douleurs
  • Troubles du système nerveux : asthénie nerveuse et intellectuelle
  • Asthénie sexuelle
  • Affection cutanée : érythème fessier, lichen plan
  • Odontalgie
  • Fièvre

Les modes d’emploi, classiques, consistent en la voie orale (huile essentielle diluée dans un substrat adapté), le massage et la friction, enfin l’olfaction et la diffusion atmosphérique.
Comme c’est bien connu, la plupart des huiles essentielles riches en terpènes doivent nous alerter en cas d’asthme avéré, d’épilepsie et sont généralement bannies chez le très jeune enfant (moins de 36 mois), chez la femme enceinte et celle qui allaite.


  1. Pinus nigra regroupe au moins quatre sous-espèces : ssp. nigra (pin noir d’Autriche, pin noir de Turquie et pin de Crimée), ssp. salzmannii (pin de Salzmann), ssp. mauretanica (pin noir de l’Atlas), ssp. laricio (pin laricio de Corse et pin laricio de Calabre).
  2. Bernard Ducros, Lavande et distillation, une page de l’histoire d’un village en Drôme provençale, p. 155.
  3. Marie-Hélène Le Roux, Herbier de la Drôme provençale, p. 32.
  4. Bernard Ducros, Lavande et distillation, une page de l’histoire d’un village en Drôme provençale, p. 155.

© Books of Dante – 2019

Un jeune pin noir qui se distingue bien des genévriers communs au premier plan et des pins sylvestres aux aiguilles vert bleuâtre bien différentes.

La sabine (Juniperus sabina)

Synonymes : genévrier sabine, sabinier, savinier, sabine mâle, sabine femelle, sabine à feuilles de cyprès, sabine à feuilles de tamaris.

Qui est cette sabine qui a donné son prénom à la plante ? Une sainte, me suis-je dit en tout premier lieu, dont l’hagiographie nous expliquerait, peut-être, sa relation à la plante, par l’entremise d’un mystérieux pouvoir détenu par cette « herba sabina » ? Eh bien non ! J’ai quelques éléments d’explication, et vous allez être déçus. Sous les yeux, ces données faméliques, je vous les adresse sans en ôter la moindre virgule : « Sainte sabine, vierge romaine, fut martyrisée au IV ème siècle pour avoir donné une sépulture à sa servante chrétienne (fête le 29 août). Elle était invoquée contre les cauchemars. Autre sainte Sabine (fête le 8 décembre), une Anglaise du VIII ème siècle qui chercha à s’enfuir à Rome pour se faire religieuse. Le noble qui voulait l’épouser contre son gré la rattrapa et l’assassinat » (1). Tiens, maintenant qu’écrivant ces lignes, je les relis, je me dis qu’il se pourrait bien qu’on déniche là quelque chose de plus intéressant que cette origine ethnico-géographique du nom de la plante : l’herba sabina, autrement dit, l’herbe des Sabins, s’appellerait ainsi en raison de cette région située au nord-est de Rome, la Sabine, où, semblerait-il, cet arbre résineux viendrait allègrement, ce qui n’est pas faux, compte tenu de la répartition relativement méridionale de ce genévrier.
Ceci étant dit, il n’y a pas qu’en Italie qu’on se targue de posséder quelques connaissances sur le sujet. Enlevons aux Sabins cet apparent privilège et tournons-nous en direction de la péninsule balkanique, du côté de ce peuple honni mais admiré des Romains, j’ai nommé les Grecs, Dioscoride en tête, qui, dans la Materia medica, Livre I, chapitre 87, fait clairement le distinguo entre deux « saviniers », comme il les appelle : « l’un des deux produit les branches semblables au cyprès, mais plus épineuses, d’une forte odeur, et âcres et irritantes au goût. C’est une plante de petite grandeur, parce qu’elle croit plus en largeur qu’en longueur » (ici, Dioscoride fait référence au caractère « rampant » de la sabine). Quand on lit ses notes thérapeutiques au sujet de la sabine, ainsi que celles de Galien, qu’en ressort-il ? Elle a beau être dite diurétique et dépurative, c’est surtout sur les usages externes qu’on insiste alors : abcès, tumeurs, ulcères « rampants et corrosifs », inflammations, « anthrax », érysipèle… En revanche, s’il est dit que la sabine permet d’expulser les fœtus morts en dehors de la matrice, rien n’est affirmé, ni chez Dioscoride, ni chez Galien et Pline, en ce qui concerne les propriétés abortives de la sabine. Au reste, pourquoi donc en parlerait-on si elle n’existe pas, cette aptitude à provoquer l’avortement, hein ? La sabine est-elle, oui au non, abortive ? Ce sont là des questions délicates qui méritent qu’on s’y attache. Mais pour l’instant, silence radio, et même après, puisque le Moyen-Âge, pas plus que l’Antiquité gréco-romaine, n’aura mis en lumière cette particularité propre à la sabine. A cela, rien d’étonnant : quand on lit Macer Floridus, on y retrouve – nihil novi sub soli – les mêmes recommandations que chez Dioscoride (du copier-coller, bien sûr), à la différence près que Macer signale que la sabine remédie aux défauts des menstrues : c’est donc qu’elle est emménagogue (et que, de fait, elle exerce une action sur l’utérus… mais de là à être abortive…). Il s’agit d’une mention bien esseulée, malgré le fait que, selon toute apparence, le Moyen-Âge ait ratissé largement au sujet des genévriers en général, l’un se confondant sans doute avec un autre, c’est bien possible. Mais pas toujours. Par exemple, dans le Physica d’Hildegarde, on trouve un Wacholderbaum qui, d’après ce qu’en dit l’abbesse, ne me semble pas correspondre à la sabine. Sachons, cependant, que le terme wacholder désigne le genévrier en général. Et des genévriers, il y en a pléthore. En revanche, il est plus aisé de reconnaître la sabine dans le Synenbaum d’Hildegarde, un mot très proche du terme allemand qui sert à désigner la plante aujourd’hui : sebenbaum. Arbre semper virens (ce qui n’est pas un indice pertinent : tous les genévriers le sont), ce second genévrier, décrit comme arbre de la rudesse par Hildegarde, est qualifié par elle de remède antiparasitaire contre la vermine en général, acception largement répandue en ces temps médiévaux, autant que la vermine elle-même. Cette plante, ce Synenbaum, était aussi réputée contre les empoisonnements (au vert-de-gris, est-il dit), le « pourrissement » des poumons et autres affections de la sphère respiratoire comme l’asthme et la coqueluche. Les obstructions viscérales du foie et de la rate, la sciatique, les maux auriculaires étaient aussi justiciables d’un emploi thérapeutique de la sabine. Mais nulle trace d’une quelconque propriété abortive de ce genévrier. Aussi, pourquoi s’alarmer ? Le ton change quelque peu au XVI ème siècle, avec le médecin italien Pierre-André Matthiole qui indique la sabine dans les accouchements difficiles, mais sans jamais en recommander l’usage à la légère. Alors ? La sabine est-elle directement abortive ? Si tel est le cas, cette affirmation est mise en cause par Fournier : « on tient plutôt qu’en conséquence de la violente irritation gastro-intestinale produite par la drogue se propage à l’utérus une excitation réflexe qui peut donner lieu à des hémorragies » (2). Tout cela est bien étrange, d’autant que la sabine fut employée pour le traitement des « dispositions naturelles aux avortements ». En utilisant une plante qui est censée les provoquer ? Et que dire, de plus, de l’adjonction de seigle ergoté dans le même but ? (Et c’est qui les soi-disant « sorcières » ?) Il y a là comme deux sons de cloche, en tous les cas comme une grave dissonance. Selon toute vraisemblance, Cazin plaide pour une propriété résolument abortive. C’est ce qui transparaît dans deux extraits du Traité pratique et raisonné que j’ai sélectionnés : « Murray rapporte qu’une femme de trente ans, dans l’espoir de sauver sa réputation, prit une infusion de cette plante, qui causa des vomissements affreux et continuels, suivis, au bout de quelques jours, de douleurs violentes et d’avortement avec hémorragie utérine mortelle » (3). Avant de poursuivre avec le second extrait croustillant de Cazin, rappelons qu’après lui Leclerc s’était fait le relais de cette information : même utilisée à faibles doses et avec circonspection, la sabine passe pour une médecine aléatoire sur la sphère utérine. Il écrit que « de nombreuses observations ont prouvé que sa réputation n’était que trop méritée et qu’elle amenait l’expulsion du fœtus, mais en occasionnant le plus souvent la mort de la mère […] : c’est un remède brutal, dangereux et infidèle dont on doit s’abstenir » (4). Sauf si, bien sûr, on est mal intentionné. Ce que n’a pas manqué de signalé Cazin dans ce second passage du Traité : « Nous avons vu administrer cette plante par des sages-femmes ignorantes et cupides, dans l’intention de rappeler les règles lorsque leur suppression était plus que suspecte » (5). Peut-on, à cet endroit-là, évoquer une forme d’ignorance de la part de ces praticiennes ? Sommes-nous à ce point naïfs ? Pourquoi donc appelait-on, dans les campagnes qui environnent la ville italienne de Bologne, cette plante des « doux » noms de « plante damnée » et de « cyprès des magiciens » ? « A cause du grand emploi qu’autrefois en faisaient les sorciers, nous répond Angelo de Gubernatis. Qui poursuit : on lui attribuait des pouvoirs extraordinaires pour faire avorter les femmes enceintes auxquelles on voulait du mal » (6). Voilà que, pour de bon, ça sent fort le soufre. Pourquoi ne pas le reconnaître ? Pourquoi s’enfermer dans cette naïveté effarouchée à la manière de Fournier qui soutient que « la vraie raison pour laquelle on trouve la sabine dans un coin du jardin des paysans » (7), c’est pour l’avoir à portée de main quand besoin se fait sentir d’expulser la vermine et les parasites, alors qu’il est clairement avéré que, en Bretagne par exemple, la sabine intervenait dans des « soucis de reproduction »… Histoire d’enfoncer le clou, l’on dit de la sabine qu’elle a été attribuée à Saturne, parce qu’abortive, et, de par sa puissante activité, à la planète Mars. Donc, parmi les corps astrologiques, à ceux qu’on qualifie souvent de petit et grand maléfiques (tout en oubliant qu’ils sont bien davantage que cela). Et si la sabine n’était pas aussi puissante, pourquoi donc recommandait-on aux jeunes filles de glisser quelques feuilles de sabine dans leurs chaussures afin de provoquer leurs règles ? Ce dont se moque gentiment Cazin, mais ce sur quoi il est bien intéressant d’arrêter son attention : cela ne représente-t-il pas le moyen homéopathique le plus sûr d’administrer la sabine ?

Bon. Et nos deux saintes Sabine, y avez-vous repensé ? L’une vivait à Rome, l’autre souhaitait s’y rendre. Toutes deux étaient marquées du sceau de cette religion – le christianisme – qui ne me semble pas jouer ici autre chose que le rôle d’antagonisme. Ce qui reste remarquable, c’est que ces deux femmes étaient vierges et qu’elles périrent brutalement dans leur propre sang. Quand on connaît l’histoire thérapeutique de la sabine ainsi que ses annexes, l’on ne peut qu’être surpris de cette apparente filiation. Il est vrai – quelle évidence ! – qu’il y a bien de la violence dans ces multiples sabines. On en connaît un bel exemple pictural qu’on doit à Nicolas Poussin : L’enlèvement des Sabines (XVII ème siècle), un thème repris plus tard par Jacques-Louis David en 1799. Sur la toile qui représente cet épisode légendaire durant lequel les Romains s’emparent des Sabines de force pour en faire leurs femmes, l’on voit ce personnage féminin central, les bras largement écartés, dont Pierre Gandon s’inspira pour créer cette Sabine qui, chose curieuse, ornera les timbres français d’usage courant de 1977 à 1981.

David, L’enlèvement des Sabines (détail).

La sabine n’est pas un arbre, tout au plus un arbuste, mais comme elle ne comporte pas de tronc principal, on dit d’elle que c’est un arbrisseau dont une des caractéristiques réside dans son hétérophyllie, c’est-à-dire qu’elle porte simultanément deux types de feuilles : les juvéniles sous forme d’aiguilles, ce qui rapproche ici la sabine du genévrier commun, et des feuilles en écailles emboîtées les unes dans les autres lorsqu’elles sont plus âgées, ce qui rappelle immanquablement les rameaux du thuya et du cyprès.
Contrairement au genévrier commun, la sabine est monoïque : ses fleurs forment, par fécondation des cônes femelles, de petites « baies » (en réalité des galbules) de 4 à 5 mm, dont la couleur varie du pourpre au bleu foncé. Tout comme les baies de genièvre, elles sont couvertes de pruine et contiennent une à trois graines.
La sabine est endémique aux sols secs, pierreux et calcaires d’une grande partie de l’Europe méridionale et centrale, de l’Asie (de la Turquie à la Mongolie) et d’Afrique du Nord (chaîne de l’Atlas), en particulier sur la presque totalité des points les plus élevés que ces trois zones géographiques comportent, puisque la sabine s’épanouit plus précisément entre 1400 et 2800 m d’altitude, ce qui fait qu’en France on la trouve uniquement, à l’état sauvage, dans les départements alpins et pyrénéens.

La sabine en phytothérapie

Impossible de rester indifférent face à l’odeur de la sabine : très aromatique, elle dissimule néanmoins un fond de fétidité qui donne à l’ensemble quelque chose de peu agréable, et qui fait dire que cela est bien trop beau pour être vrai : tant de prodigalité, c’est suspect. De cela, une abondante essence aromatique logée dans les rameaux feuillus, davantage encore dans les baies (3 à 5 %), est responsable. Extraite par distillation à la vapeur d’eau, elle forme une huile essentielle incolore à jaune pâle qui détermine sur la langue une sensation résineuse, âcre et amère. Bannie de la vente « in many countries due to its toxic effects », ai-je lu quelque part. C’est aussi le cas en France : l’huile essentielle de sabine est interdite à la vente libre puisque placée sous strict monopole pharmaceutique (cf. le JO n° 182 du 8 août 2007). L’on peut cependant en dire un peu au sujet de la composition biochimique de cette huile essentielle :

  • Monoterpènes (sabinène, α-pinène, limonène, germacrène D, camphène, α-phellandrène) : au moins 42 % ;
  • Monoterpénols (sabinol, géraniol, citronnellol, terpinène-4-ol, apiol) : au moins 10 % ;
  • Esters (acétate de sabinyl) ;
  • Phénylpropènes (myristicine) : 9 % (c’est la substance la moins anodine de cette huile essentielle à qui elle doit grande partie de son caractère toxique : la myristicine est également l’un des éléments biochimiques de l’huile essentielle de noix de muscade, produit qui n’est pas, lui non plus, sans danger en raison de cette myristicine qu’elle contient en plus grande quantité encore).

Après cela, quel intérêt peut-il bien y avoir à énoncer que dans la sabine l’on trouve aussi du tanin, de la résine, des sucres, de la cire, de l’acide gallique et de la pinipicrine ? Le ver est dans la pomme. La sabine – qui est un genévrier qui n’a rien de comparable avec celui qu’on dit commun (Juniperus communis) et dont l’huile essentielle n’est pas interdite – ne nous laissera pas sur notre faim pour autant : nous allons, malgré tout, continuer de tracer l’histoire thérapeutique de cet ancien simple de la pharmacopée, parfaitement inusité de nos jours dans ce domaine, hormis en homéopathie.

Propriétés thérapeutiques

  • Vésicante, rubéfiante (= irritante en externe ; le mot est faible), détersive
  • Antipsorique, antiparasitaire, vermifuge
  • Emménagogue, antimétrorragique
  • Hémostatique
  • Antirhumatismale, antinévralgique, antigoutteuse

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère gynécologique : métrorragie, aménorrhée (voire suppression totale des règles), ménorragie (dans la métrorragie, la métrite, la leucorrhée, les menaces d’avortement, on préfère user de la teinture-mère homéopathique, utilisée elle-même à doses infimes)
  • Troubles de la sphère génitale : condylome acuminé (sans doute les « excroissances vénériennes » décrites dans certains traités), gonorrhée, blennorragie, blennorrhée indolente
  • Troubles locomoteurs : rhumatismes chroniques, crise de goutte, douleurs osseuses, névralgiques et arthritiques, paralysie et contracture des membres, pædarthrocacé (carie osseuse)
  • Troubles de la sphère vésico-rénale : cystite, ischurie des femmes en couches, néphrite
  • Troubles bucco-dentaires : douleurs odontalgiques, dent « gâtée »
  • Affections cutanées : ulcère de mauvaise nature (blafard, putride, gangreneux), plaie putride, escarres, chairs « fongueuses », chancre, verrue, alopécie
  • Parasitoses : ténia, oxyure, ascaride, poux, punaise, mite, tribolion brun de la farine (Tribolium confusum), gale, teigne
  • Fièvres intermittentes

Modes d’emploi

  • Infusion très légère de feuilles (un à deux grammes de feuilles par litre d’eau).
  • Poudre de feuilles (dix à trente centigrammes par prise unitaire).
  • Teinture-mère.
  • Macérât huileux de feuilles fraîches.
  • Pommade (à l’axonge).
  • Huile essentielle.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • La sabine, toujours verte, peut donc, confirme Cazin, être cueillie toute l’année (ce sur quoi j’ai un doute, la biochimique évoluant de saison en saison) et ne doit pas être confondue avec une autre plante au nom très proche, la sabline (Arenaria rubra). Si nous avons vu plus haut que l’étymologie du mot sabine ne nous a pas menés bien loin (si ? ça vous a plu ?), celle de la sabline s’explique par la vertu casse-pierre, lithontriptique, etc. qu’on lui confère. Mais il n’y a bien que dans les livres, à une lettre près, qu’on peut se tromper et encore quand on y trouve la sabline qui, contrairement à l’autre, n’est pas un médicament répudié, jouissant de propriétés sur la sphère vésico-rénale et encore exploitée de nos jours ; mais, au lieu de nous en dire plus sur elle, on (moi en l’occurrence) nous rabat les oreilles avec une plante tout droit tirée d’un coffre en bois qui fleure bon le XIX ème siècle, et je suis gentil. Je résume : de la sabline dont on peut user personne ne dit rien, de la sabine dont on ne peut (plus) user, on en parle encore. Merveilleux ! Mais il faut savoir. Et je vais d’autant plus chercher à me renseigner sur une plante qu’elle est absente de la totalité des ouvrages modernes de certains éditeurs dit de « qualité ». Et dans ces autres bouquins, déjà anciens, qui sentent un peu le remugle, l’on ne s’étonne point que, dans la liste alphabétique des plantes qu’ils traitent, la sabine fasse suite à la rue (Ruta graveolens), autre abortive fétide faiseuse d’anges. Il est maintenant temps d’aborder plus précisément la question de la toxicité de la sabine.
  • Nous avons souligné, un peu plus haut, le caractère irritant de la sabine. Ulcérant serait plus juste. Tant à l’intérieur qu’à l’extérieur, sur une plaie saignante, l’application de poudre de feuilles de sabine peut localement s’avérer caustique, et de ce point, elle peut répandre son action à l’ensemble de l’organisme : avec la sabine, on ne peut donc même pas bénéficier, sans risque, d’application externe, chose préférable quand un végétale x ou y présente, per os, une activité trop agressive. Ainsi, toute application de sabine en externe va se solder, tôt ou tard, par une attaque interne via le système circulatoire avec lequel la sabine – martienne – semble avoir quelque affinité. En attendant, voici parmi les symptômes d’intoxication à la sabine, ceux qui sont les plus communs :
    – atteintes gastro-intestinales : hoquet, vomissement biliaire par hypercrinie, excès de salivation (en gros, la sabine augmente les sécrétions), traces inflammatoires sur le tube intestinal, le duodénum et le rectum, déjections sanglantes, chaleur épigastrique, inflammation stomacale… ;
    – incidence sur les systèmes cardiaque (augmentation du pouls) et pulmonaire (dérégulation du rythme respiratoire, hémoptysie) ;
    – action sur la sphère gynécologique : inflammation ovarienne et utérine, hémorragie utérine, avortement.
    Même à faibles doses, les conséquences peuvent être dramatiques et, tout aussi sûrement, mener au décès.
    _______________
    1. Julie Bardin, Saints, anges et démons, p. 131.
    2. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 453.
    3. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p. 843.
    4. Henri Leclerc, Précis de phytothérapie, p. 235.
    5. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p. 843.
    6. Angelo de Gubernatis, La mythologie des plantes, Tome 2, p. 328.
    7. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 454.

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L’huile essentielle d’arbre à thé (Melaleuca alternifolia)

Myrtacée d’assez petite taille (très souvent 3 à 4 m ; davantage en milieu sauvage : 10 m), l’arbre à thé est originaire d’Australie, principalement de ces deux grandes régions situées à l’est que sont la Nouvelle-Galles du sud et le Queensland. Cousin des eucalyptus et d’autres melaleucas (niaouli, cajeput, avec lesquels il ne faut pas le confondre), l’arbre à thé affectionne plus particulièrement les zones marécageuses et côtières, enfin des zones humides desquelles émergent ses rejets lorsque le tronc principal vient à disparaître, ce qui n’est pas si simple, son bois très dur étant quasiment imputrescible et qui plus est protégé par une épaisse écorce ignifugée dont la pellicule la plus extérieure, qui se détache en fines lanières, ne doit en aucun cas nous faire croire à une quelconque fragilité de cet arbre, souvent arbuste, à l’allure de gringalet. De même que ses rameaux réclinés au feuillage plumeux qui donnent une impression de grâce et de légèreté. Quand on y regarde de plus près, l’on se rend compte que les feuilles linéaires et lancéolées de l’arbre à thé sont de nature très coriace. A leur surface, de nombreuses glandes à essence sont visibles : il suffit de les froisser brusquement pour qu’elles dégagent une odeur aromatique forte qui contredit l’apparente sensation de faiblesse que véhicule l’image de cet arbre somme toute gracile, dont les fleurs blanches très parfumées, aux nombreuses étamines, augmentent davantage cette impression. Enfin, sa résistance avérée aux parasites achève de déconstruire le portrait erroné de l’arbre à thé qui ne doit pas être jugé sur son envergure, laquelle ne permet pas de soupçonner quelle formidable force s’abrite au sein de cet arbre finalement assez banal.

Cet arbre a été découvert par le capitaine Cook au XVIII ème siècle lors de l’une de ses expéditions dans le Pacifique. Traditionnellement, l’arbre à thé a été d’usage chez les indigènes australiens bien avant l’arrivée des colons. On utilisait les feuilles pour désinfecter l’eau de boisson ainsi que pour traiter les plaies, les brûlures et autres coupures à l’aide de cataplasmes. Les maladies cutanées ainsi que les affections de la sphère respiratoire étaient également traitées par l’emploi des feuilles de l’arbre à thé. Malheureusement, bien peu de ces savoirs ancestraux nous sont parvenus, du fait que d’immenses pans de la culture aborigène ont disparu avec ces populations, sous l’impulsion délétère de l’homme blanc. L’arbre à thé est donc un témoin muet de ce désastre : en 1770, James Cook rapporte des feuilles de cet arbre en Europe. On lui donne alors le nom anglais de tea tree du simple fait que, lors du voyage de retour, les marins l’utilisèrent comme ersatz de thé. Depuis, le nom est resté bien que l’arbre à thé appartienne à une famille botanique strictement distincte de celle du théier asiatique.
Les vertus thérapeutiques de l’arbre à thé ne semblent pas avoir intéressées le capitaine Cook puisqu’il faudra attendre les années 1920-1923 avant de voir naître toute une série d’études australiennes au sujet de son huile essentielle et de ses propriétés bactéricides qui furent alors testées sur de nombreuses souches. Durant la Deuxième Guerre mondiale, l’huile essentielle d’arbre à thé fut utilisée pour soigner les blessures des soldats australiens. Mais que le chemin aura été long entre l’usage traditionnel millénaire et l’utilisation thérapeutique moderne de cette huile essentielle par les descendants des colons ! La préciosité thérapeutique de cette substance a amené la culture en grand de l’arbuste qui la produit, ainsi l’arbre à thé est-il cultivé sur de nombreux hectares australiens, et s’est même déployée à d’autres pays : l’Inde, la Malaisie, la Nouvelle-Calédonie, l’Afrique du Sud et Madagascar.
Dans les années 1960, le docteur français Jean Valnet évoquera, dans son ouvrage L’aromathérapie, se soigner par les huiles essentielles, le niaouli et le cajeput, mais, curieusement, il fera l’impasse sur l’huile essentielle d’arbre à thé, chose d’autant plus étonnante qu’aujourd’hui cette huile essentielle est considérée comme un must qu’on se doit de posséder aux côtés de l’huile essentielle de lavande fine et de l’essence de citron.

L’huile essentielle d’arbre à thé en aromathérapie

Feuilles fraîches et petits rameaux forment l’ensemble de la matière première distillable de l’arbre à thé. La vapeur d’eau à basse pression prend environ trois heures de temps pour emporter une fraction aromatique dont la proportion se situe, en général, entre 1 et 2 %. Le produit final est une huile essentielle liquide et mobile, incolore à jaune très pâle, d’odeur forte, « terpinolée » ou « terpénique » disent certains, ce qui, grosso modo, ne veut pas dire grand-chose. Mais ces deux termes s’expliquent en raison de la composition biochimique de cette huile essentielle qui s’équilibre entre les monoterpènes (environ 40 %) et les monoterpénols (40 % également) :

  • Monoterpènes : dont α-terpinène (10 %), γ-terpinène (20 %), paracymène (11 %)
  • Monoterpénols : dont α-terpinéol (4 %), terpinène-4-ol (38 %)
  • Oxydes : dont 1.8 cinéole (9 %)
  • Sesquiterpènes (6 à 10 %)
  • Sesquiterpénols (1 à 3 %)

Propriétés thérapeutiques

  • Anti-infectieuse : antibactérienne majeure à large spectre d’action (Streptococcus pyogenes, Streptococcus mutans, Streptococcus pneumoniae, Staphylococcus aureus, Pseudomonas aeruginosa, Klebsellia pneumoniae, Escherichia coli, Propionobacterium acnes, Enteroccocus sp., Lactobacillus, Actinomyces, etc.), bactériostatique (la différence entre propriété antibactérienne et bactériostatique s’explique surtout par le passage d’une faible concentration en huile essentielle à une concentration plus élevée), antifongique à large spectre d’action (Saccharomyces cerevisiae, Trichophyton mentagrophytes var. interdigitale, Trichoderma viride, Pityriasis versicolor, Malassaria furfur, Candida albicans, Aspergillus niger, Microsporum audouinii, etc.), antiprotozoaire (Trichomonas vaginalis), antivirale (Herpes simplex I et II, zona VZV, Influenza, Molluscum contagiosum), antiseptique atmosphérique, antiparasitaire cutanée et intestinale, insectifuge
  • Immunostimulante, immunomodulante, anti-asthénique, positivante
  • Anti-inflammatoire, antihistaminique
  • Anti-oxydante
  • Cicatrisante, régénératrice cutanée, radioprotectrice
  • Décongestionnante veineuse et lymphatique
  • Neurotonique, équilibrante psychique

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère pulmonaire + ORL : infections virales et bactériennes des voies respiratoires hautes et basses, bronchite, rhinite, pharyngite, rhinopharyngite, laryngite, angine, maux de gorge, sinusite, sinusite chronique, otite, grippe
  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : gastro-entérite virale ou bactérienne, parasites intestinaux (lamblias, ascarides), mycose digestive
  • Troubles de la sphère génito-urinaire : vaginite à trichomonas, vulvite, urétrite, mycose vaginale (candidose surtout), leucorrhée, cystite, herpès génital, condylome
  • Troubles de la sphère circulatoire : œdème lymphatique, varice, jambes lourdes, hémorroïdes, ulcère variqueux
  • Affections bucco-dentaire : ulcère buccal, aphte, abcès dentaire, pyorrhée alvéolaire, mycose, carie, gingivite, stomatite, herpès labial, renforcement de l’hygiène buccale par limitation de la plaque dentaire
  • Affections cutanées : acné, mycose cutanée, unguéale ou sous-unguéale (candidose, onychomycose, pied d’athlète), eczéma, psoriasis, abcès, furoncle, plaie, plaie infectée, blessure, coupure, escarre, impétigo, intertrigo, cors, verrue, zona, soin des peaux et des cheveux gras
  • Brûlure accidentelle, radiodermite (accompagnement d’un traitement de radiothérapie : l’huile essentielle d’arbre à thé s’utilisera par voie cutanée diluée au moins ¼ d’heure avec la séance de radiothérapie. Étant anti-inflammatoire et régénératrice cutanée, elle permet à la peau de se protéger de l’impact des rayons. Cependant, comme elle est irritante chez certaines personnes, on la remplacera efficacement par les huiles essentielles de lavande fine ou de niaouli. Huile essentielle à appliquer aussi bien avant qu’après, sur peau bien sèche.)
  • Piqûres et morsures d’insecte, démangeaisons associées, repousser les poux, les acariens, les mites, les tiques, la gale
  • Asthénie, fatigue chronique

Modes d’emploi

  • Voie cutanée diluée à privilégier. Peut néanmoins s’appliquer pure sur la peau (geste d’urgence).
  • Voie sublinguale (diluée à hauteur de 10 % dans un excipient adapté).
  • Diffusion atmosphérique : en synergie de préférence, du fait que son odeur assez peu agréable parvient parfois à choquer certaines cellules olfactives délicates (cela reste à la libre appréciation de chacun, bien entendu).
  • Inhalation humide, olfaction.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • L’huile essentielle d’arbre à thé est déconseillée aux enfants de moins de sept ans ainsi que durant les trois premiers mois de grossesse.
  • A doses thérapeutiques normales et raisonnables, on peut parfois voir apparaître un phénomène d’irritation cutanée inflammatoire (et de nature allergique également), en raison d’une possible oxydation de cette huile essentielle avec le temps. Cela n’est pas dû, comme on le lit de temps à autre, à la forte proportion de terpinène-4-ol : c’est le 1.8 cinéole qui est alors en cause (bien que sa présence, en moyenne, ne s’élève jamais au-delà de 10 %). Bref, l’huile essentielle d’arbre à thé peut s’oxyder (mais elle n’est pas seule dans ce cas). Bien que les huiles essentielles se conservent facilement pendant cinq bonnes années (et très souvent au-delà de la DLUO), il est impératif de bien veiller à fermer correctement les flacons et à les entreposer dans un lieu sec et frais, à l’abri de la lumière du soleil et d’une source de chaleur importante.
  • Toxicité : à dose massive (de l’ordre de 5 à 10 ml, soit un demi à un flacon entier), que ce soit par voie orale ou cutanée, on peut voir survenir les perturbations suivantes : confusion mentale, difficulté d’élocution, incoordination motrice (ataxie locomotrice), coma.
  • L’huile essentielle d’arbre à thé, de même que celle d’eucalyptus globuleux, est très présente dans nombre de préparations pharmaceutiques, dont les dentifrices où elle s’associe à merveille à l’essence de citron et/ou l’huile essentielle de laurier noble.
  • Hydrolat aromatique : c’est un bon compromis que d’utiliser cet hydrolat en lieu et place de l’huile essentielle correspondante. Il intervient surtout par voie externe comme astringent et anti-infectieux. Complétant le traitement des mycoses (cutanées, buccales, vaginales ou encore unguéales) et de l’herpès labial, il permet aussi le lavage des plaies et des muqueuses, rétablissant l’hygiène buccale, apaisant les peaux irritées, désincrustant les peaux grasses.

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Les huiles essentielles d’eucalyptus

Les fleurs d’eucalyptus globuleux.

Eucalyptus globuleux (Eucalyptus globulus) et eucalyptus radié (Eucalyptus radiata)

Bien que la langue en usage en Australie soit l’anglais, cette île n’a pourtant pas été découverte par les Britanniques, mais par les Hollandais au XVII ème siècle (1605). A cette époque, il est encore trop tôt pour raconter l’histoire de l’eucalyptus. Après l’anecdote à la sauce hollandaise, venons-en aux Anglais, incarnés en la personne du navigateur James Cook (1728-1779) qui effectua trois voyages entre 1768 et 1779 qui le menèrent à chaque fois non loin de cette immense île australe. A bord, des botanistes, et à chaque escale, des échantillons prélevés, mais qui ne seront, pour la plupart, étudiés que plus tardivement. Cela n’empêche pas l’Australie de devenir possession anglaise au grand dam des Français, en guerre, encore, contre Albion, l’ennemi juré. Or, à la même période, des navigateurs français croisent dans le même coin, ou peu s’en faut. C’est le cas du militaire et navigateur Jean-François de la Pérouse dont on finit pas ne plus avoir de nouvelle en 1788, après qu’il ait mouillé au large de Botany Bay entre janvier et mars de la même année. Aussi, peut-on dire que La Pérouse a touché l’Australie en au moins un point. Étant presque assuré qu’il lui est arrivé malheur, la France missionne D’entrecasteaux qui embarque en septembre 1791 à bord de frégates aux noms qu’on peut penser propitiatoires, La Recherche et L’Espérance, qui emportent (tant qu’à faire des milliers de kilomètres jusqu’aux antipodes, autant ne pas s’y rendre pour rien) dans son ventre un naturaliste, La Billardière (1755-1834). L’année suivante, en mai 1792, l’expédition découvre sur cette île qu’on n’appelle pas encore Tasmanie mais toujours « terre de Van Diemen », un arbre si haut qu’il fallut en couper le tronc pour en contempler les fleurs de près : le gommier bleu (= blue gum en anglais), plus communément eucalyptus, mot qui désigne le genre auquel cet arbre appartient et qu’un autre Français, L’Héritier (1746-1800) nomme et décrit en 1789, alors que La Billardière est, lui, le premier à décrire l’un des deux eucalyptus qui nous intéressent ici, c’est-à-dire Eucalyptus globulus, en 1800.
Mais cette opération de sauvetage tourne elle-même au désastre. Catastrophique à plus d’un titre, elle perd son capitaine, D’entrecasteaux, qui succombe au scorbut en 1793. Malgré ces écueils – ce qui est ballot pour des marins – c’est donc à un Français et non à un Anglais qu’échoira le droit d’associer son nom à l’un des eucalyptus les plus connus au monde. La France n’a pas gagné l’Australie, mais s’est arrogée le mérite d’apposer sa marque sur un arbre comptant dans sa famille près de 700 membres essentiellement endémiques à l’Océanie et, pour quelques-uns d’entre eux, au sud-est asiatique (Malaisie, etc.). C’est toujours mieux que rien. Et puisqu’on ne put maintenir la botte française sur le sol australien, on en exporta les arbres en Europe, bien que pas immédiatement, puisque ce n’est qu’en 1847 que le premier eucalyptus – le gommier rouge (Eucalyptus camaldulensis) – pose ses racines sur le sol européen, se répandant de la péninsule ibérique à la Côte d’Azur. En 1854, Ramel, horticulteur et négociant, se rend à Melbourne : il dit observer un jeune arbre qui lui paraît pousser à vue d’œil, à quoi Francis Hallé répond, en confirmant que « certains eucalyptus poussent de quatre mètres par an dans leur milieu naturel » (1). A la suite de quoi, compte tenu de l’acclimatation facile de l’eucalyptus tout autour de la Méditerranée, Ramel décide l’introduction de l’eucalyptus globuleux en Algérie (où il s’est depuis naturalisé), ainsi qu’en Provence en 1856. Les eucalyptus sont des arbres à grande plasticité écologique, pour reprendre une expression de Francis Hallé. C’est pourquoi ils purent, hors d’Australie, s’implanter dans différentes zones du monde aux climats similaires. Par exemple, Eucalyptus globulus, originaire de Tasmanie et de l’état de Victoria : cela prédisposait son aptitude à être semé dans l’ensemble du bassin méditerranéen.
Au milieu du XIX ème siècle, environ 50 espèces d’eucalyptus sont introduites dans le sud de l’Europe (ainsi qu’en Amérique du Sud et dans d’autres zones plutôt tropicales). L’engouement est tel que la culture des eucalyptus de part et d’autre de la mer Méditerranée confine à la véritable passion, qui finira par grossir le rang des espèces cultivées à une centaine dans les années 1890 pour les seuls territoires de l’Italie, de la Corse et de la Côte d’Azur, sur l’impulsion d’un de ses plus grands promoteurs, le Français Charles Naudin (1815-1895), ce qui explique la présence, aujourd’hui naturelle, de ces arbres, et donc du gommier bleu, aux abords de Cannes, Nice, Hyères ou encore Antibes, ainsi que dans cet arrière-pays niçois depuis lors redessiné : en effet, à quoi ressemblerait la Côte d’Azur sans les nombreuses espèces végétales qui la peuplent et qui proviennent des quatre coins du monde ?
Côté australien, l’engouement a pris, mais d’une toute autre manière : les côlons, après avoir entamé la décimation du peuple aborigène et grandement menacé puis anéanti une grande partie des savoirs traditionnels liés aux eucalyptus thérapeutiques, s’attachèrent à exploiter purement et simplement bon nombre d’eucalyptus. Après avoir abattu les hommes, on fit de même des arbres. Les plus grandes villes australiennes, à leur début, ne purent s’ériger sans ces alliés de choix que sont les eucalyptus. Et l’on peut légitimement poser la question de savoir si la colonisation de l’Australie aurait été possible sans eux… Oui, le côlon australien se dit qu’il serait probablement ridicule de ne pas user de ce bois lourd, dense, résistant à l’eau, à la pourriture et à l’infestation des parasites, qui dure dans le temps : tant qu’à bâtir, autant bâtir solidement, ce qui nous situe bien loin des futures pitreries d’Ikéa. La première fonction des eucalyptus australiens, c’est donc d’apporter du bois de construction, du bois d’œuvre : on en fabrique des maisons et d’autres bâtiments. Certains eucalyptus se paient le luxe de fournir le bois formant les bardeaux de toiture, alors que d’autres, plus colorés, plus chatoyants, procurent, quant à eux, la matière première nécessaire pour l’aménagement intérieur : marqueterie, menuiserie, ébénisterie. Quitte à y vivre, pourquoi ne pas doter ces maisons de cheminées ? Le combustible n’est autre que du bois d’eucalyptus. Et comme l’eucalyptus est un grand voyageur, on en fabrique des tonneaux qui roulent et des roues, des traverses de chemin de fer pour faire passer ici ou là des trains tractés par des locomotives dont la chaudière est alimentée en charbon de bois d’eucalyptus. Soucieux de favoriser la communication, c’est dans des troncs d’eucalyptus qu’on taille les poteaux télégraphiques qui envoient les nouvelles à longues distances par le biais de ce réseau ou par celui d’un autre : le papier. L’eucalyptus est largement exploité (de nos jours encore) comme essence fournissant une pâte à papier de qualité sur lequel on imprimera livres, gazettes et journaux, supports sur lesquels le savoir se répandra, par la mer s’il le faut : l’eucalyptus, encore lui, toujours lui, permet la conception des bateaux (coques, ponts, mâts), mais aussi des infrastructures qui facilitent l’embarquement : les ports. Forts de tous ces avantages, l’eucalyptus est donc partie à la conquête du monde, s’est implanté partout où l’homme, pour des raisons fort diverses, a fait appel à ses services, en particulier durant un XIX ème siècle très xylophage, révolution industrielle oblige. On comprend rapidement l’intérêt de planter un eucalyptus à la pousse rapide plutôt qu’un chêne qui va mettre des plombes pour parvenir au même résultat. Ainsi, on plante des eucalyptus à tour de bras, on les plante à foison, on les plante à millions : Chine, Inde, États-Unis, Andes, est africain… Des milliers d’hectares sont dévolus à l’arbre océanien.
Mais le piège que, sans le savoir, l’homme s’est tendu à lui-même a fini par se refermer sur lui : on ne décide pas de l’implantation en grand d’une espèce dans une zone où elle est inconnue sans se prendre tôt ou tard un retour de flamme dans la figure. Quand cela arrive, on accuse l’eucalyptus de tous les maux sans jamais (ou presque jamais) remettre en cause le responsable de tout ce merdier : ce bipède d’Homo sapiens. Il est vrai que certains motifs d’implantation sont tout à fait louables, de salubrité publique pourrait-on dire : l’eucalyptus, grâce à ses longues et profondes racines, est un gros buveur, ainsi absorbe-t-il les eaux souterraines. Quand il fut planté dans des zones marécageuses, comme celles situées entre la capitale italienne et la mer Méditerranée, l’effet se fit rapidement sentir : l’assainissement de cette région en éradiqua le paludisme. Assécher des zones d’eau croupie et marécageuse, vectrices de maladies, en supprimant les moustiques et les saletés qu’ils trimballent, représenta un véritable progrès, non seulement d’un point de vue médical, mais social puisqu’il concernait le bien-être et le mieux-vivre de tous les jours. Au XIX ème siècle en France, la malaria tue de manière effarante. Alors quand on voit arriver ce grand gaillard d’Eucalyptus globulus, dont le bruit court qu’il pourrait s’attaquer à la racine du mal, on ne réfléchit pas, on fonce. Pour renforcer cet effet antipaludéen, les eucalyptus, vu qu’ils boivent beaucoup, rejettent également beaucoup d’eau par évapotranspiration foliaire. A l’été surtout, et par forte chaleur, les eucalyptus semblent enveloppés d’un halo bleuâtre : c’est un effet provoqué par cette exsudation, eau des feuilles renvoyée à l’air, mais néanmoins chargée d’une fraction d’essence aromatique : ainsi peut-on voir l’eucalyptus dégazant comme un gigantesque diffuseur d’huile essentielle. Bien sûr, une partie du résultat de cette expectoration finit par tomber à terre, de même que les micro gouttelettes formées par un diffuseur ne demeurent pas indéfiniment entre le plancher et le plafond. Autrefois, l’on n’utilisait pas ce type d’appareillage qui, de toute façon, n’existait pas, mais on savait procéder par fumigation humide : on faisait ainsi bouillir des feuilles d’eucalyptus dans les chambre des malades, de même qu’on trimballait d’énormes lessiveuses emplies de la même décoction dans la plupart des hôpitaux qui se préoccupaient un tant soit peu d’asepsie, parce qu’on n’ignorait pas alors que l’eucalyptus est un tueur de bactéries. Pour s’en convaincre, il suffit d’observer le sol sur lequel pousse un eucalyptus : il n’y croît rien d’autre que lui, il inhibe le développement des plantes qui chercheraient à pousser à ses pieds. Exit non seulement les moustiques, mais également la flore spontanée. L’eucalyptus cultiverait-il le quant-à-soi ?
Un autre inconvénient de l’implantation à grande échelle des eucalyptus réside dans le fait qu’il est peu enclin à développer un sol de belle qualité, chose à propos de laquelle on alertait déjà dans les années 1950 : « ces eucalyptus auront toujours l’inconvénient de ne pas donner d’humus ou d’en donner très peu et plus leur croissance sera rapide, plus ils puiseront d’eau dans le sous-sol pour la transpirer et plus ils activeront l’aridité, ce qui est grave dans les régions semi-arides. On ne peut en vérité faire du reboisement sur les sols qu’ils auront déjà usés et appauvris en eau et en divers éléments chimiques ou même en micro-organismes entretenant la fertilité des terres en surface ou en profondeur » (2). Depuis, les plantations massives d’eucalyptus ont été largement controversées, et cela pour des raisons différentes : il n’améliore pas les sols, ne fournit pas ou peu d’ombre, ne procure pas de fourrage pour le bétail ni de fruits comestibles pour l’alimentation humaine, etc. Il est bien possible qu’on en soit venu à mesurer ses inconvénients plus grands que ses avantages. C’est ce que l’on a pu observer au Portugal il y a deux ans, après que des dizaines de milliers d’hectares d’eucalyptus sont partis en fumée : après les avoir adulés hier, aujourd’hui, c’est sans pitié qu’on les arrache.

L’eucalyptus appartient à la vaste famille des Myrtacées qui, outre le myrte qui lui a donné son nom, comprend parmi ses membres d’illustres représentants : l’arbre à thé, le niaouli, le cajeput, le giroflier, le goyavier, etc., riche famille aromatique s’il en est. L’eucalyptus n’est qu’un genre parmi tous ceux-là ; or ce genre compte à lui seul plusieurs espèces d’eucalyptus, dont certains ne sont pas même des arbres mais de petits arbrisseaux dont la hauteur est inférieure à un mètre. Rien à voir avec le géant gommier bleu : très souvent, il culmine à au moins 50 m dans son aire d’origine (en Europe, c’est très rare qu’il parvienne à cette taille), passant aussi les 70 m, jusqu’aux 100 m (on fait parfois état d’arbres bien plus grands encore : 125-130 m de hauteur ; c’est bien possible). Contrairement au niaouli, qui est tout tortueux, l’eucalyptus globuleux possède un tronc tout droit de couleur bleu gris, dont l’écorce se détache en longues lanières roussâtres. Si l’eucalyptus globuleux n’est pas prêt à laisser quiconque s’inviter sous sa frondaison légère, il n’en va pas de même – et heureusement pour lui – avec sa propre progéniture. C’est ainsi qu’à côté d’un géant l’on peut constater la frêle existence d’un scion de deux à trois mètres, bête tige toute droite qui porte des feuilles plus ou moins rondes, opposées et décussées, sessiles (c’est-à-dire sans pétiole : elles sont directement scotchées sur la tige). Ces feuilles juvéniles de couleur gris perle à bleutée, sont couvertes de pruine, cette substance cireuse qu’on trouve sur les raisins et les prunes, par exemple (certains expliquent qu’elle aurait pour fonction de faire déraper les insectes, ce que je ne peux imaginer sans un sourire). Cette forme de l’eucalyptus en son jeune âge « est tolérante à l’ombre du sous-bois, nous explique Francis Hallé ; en revanche, elle ne supporte pas la sécheresse qui règne dans les strates les plus hautes de la forêt. Une métamorphose est donc obligatoire » (3). En effet. C’est à croire que plus l’arbre grandit et plus ses feuilles, tout d’abord rondouillardes comme nous l’avons dit, s’allongent, prennent cette caractéristique forme de fer de faux, longues de presque 25 cm parfois et large de 5 ! Conservant plus ou moins leur texture épaisse et coriace, ces feuilles se dénuent de leur pruine, ce qui modifie sensiblement leur couleur, qui passe au vert olive, voire au vert doré cendré. Et, histoire d’apparaître plus longues qu’elles ne sont déjà, voilà qu’elles se munissent d’un pétiole. Des feuilles juvéniles aux feuilles matures, le changement morphologique est si époustouflant que même le « gui » de l’eucalyptus doit s’adapter à la situation : sur les rameaux d’eucalyptus globuleux qui portent des feuilles rondes, l’on voit l’une de ces plantes parasites – Dendrophthoe homoplastica – qui possède, elle aussi des feuilles rondes. Dans les strates les plus élevées, c’est un autre de ces guis, Dendrophthoe glabrescens, qui prend le relais : de même que les feuilles qui l’environnent, il porte des feuilles fort semblables ! Bref : « que signifie un arbre qui change d’aspect au point de devenir méconnaissable ? », interroge Francis Hallé (4). Qu’il a plus d’un tour dans son sac ? A ce titre, quand on observe sa floraison étrange, l’on n’est pas loin de se dire que cet eucalyptus-là est un drôle de phénomène : à cet endroit, l’on peut clairement parler de bouton floral. Son calice, plus ou moins rond à quadrangulaire, est coiffé d’un opercule en forme de coupe, voire d’encensoir (disent les plus mystiques d’entre les observateurs), de couleur verdâtre à roussâtre. Calice et corolle sont donc, au départ, intimement soudés l’un à l’autre. Mais, au fur et à mesure qu’avance la floraison, à l’intérieur de ce globule, les étamines blanches de l’eucalyptus, fort nombreuses, bien enfermées et protégées, finissent par expulser le capuchon qui les maintient captives (5). Puis les fleurs fructifient : les fruits ressemblent à de petites urnes coniques et cupulaires sur le couvercle desquelles se dessinent des figures géométriques étoilées à trois, quatre ou cinq branches, renfermant des graines ovales ou arrondies, de couleur noire.

Les feuilles de l’eucalyptus radié.

Plus petit que l’eucalyptus globuleux, l’eucalyptus radié est aussi originaire du sol australien, de Nouvelle-Galles du Sud plus exactement, c’est-à-dire cet état australien situé au sud-est et dont la capitale est Sydney.
Botaniquement, il est assez proche de son grand cousin Eucalyptus globulus, mais possède une cime étalée aux rameaux davantage réclinés. En terme de point commun, on observe chez cet eucalyptus une écorce de même couleur, gris bleuté, qui s’écaille en lenticules caduques. Là où l’eucalyptus radié se rapproche du globuleux, c’est au niveau de ses rameaux : tout d’abord verts quand ils sont jeunes puis rougeâtres, ils sont soumis au même phénomène de métamorphose foliaire : des feuilles juvéniles arrondies, opposées et sessiles font place à des feuilles adultes pétiolées, alternes et lancéolées, mais ne possédant pas la forme de fer de faux caractéristique de l’eucalyptus globuleux.
Cet arbre apprécie la lumière, les lieux exposés à sa convenance, les sols siliceux, frais, profonds et drainés de la plupart des zones subtropicales.

Les huiles essentielles d’eucalyptus en aromathérapie

« S’il est une essence méconnue, c’est bien Eucalyptus globulus qui réalise le paradoxe d’être à la fois l’une des essences les plus profondes et l’une des plus vulgarisées d’un point de vue commercial » (6). Pas seulement vulgaire dans le sens « commun » ou « banal », mais, dans une veine plus péjorative, l’on peut penser ce « vulgarisées » comme la chose quelconque, sans plus d’attrait que n’en recèle sa plate existence. Cependant, lors de sa « découverte », c’est-à-dire, plutôt, du début de l’engouement qu’elle suscita chez les colons australiens, elle ne se destinait pas encore à la fonction thérapeutique qu’on lui connaît : elle était employée, à équivalence avec l’essence de térébenthine, dans l’industrie de la peinture. Ainsi faisait-on dans les années 1860, jusqu’à ce qu’Eugène Rimmel (1820-1887) se penche sur cette essence et ne la fasse connaître au monde de la parfumerie. Quant à l’aromathérapie, elle sut tirer parti de cette substance extraite des feuilles de certains eucalyptus et que l’on confondit souvent avec l’eucalyptol pur. L’eucalyptol, aussi appelé cajeputol bien que plus rarement, porte plus couramment le nom de cinéole, désignation qu’on précède de 1.8. Il fait partie de la famille moléculaire qu’on surnomme époxydes monoterpéniques quand on est chimiste, mais nous autres, nous saurons nous contenter d’un seul mot : oxydes. Mais l’huile essentielle d’eucalyptus, qu’on parle du radié ou du globuleux, ne se réduit heureusement pas qu’au seul 1.8 cinéole, quand bien même on pourrait penser le contraire à l’examen de certains lots d’huiles essentielles (surtout celle d’Eucalyptus globulus) dans lesquels le taux de cette seule molécule grimpe parfois à 95 % ! Ce qui est tout sauf naturel. Passons outre les « communelles » (c’est-à-dire les huiles essentielles reconstituées : on réunit plusieurs productions provenant de différents territoires pour n’en former qu’un seul au final : l’on observe cette pratique avec l’huile d’olives, le miel, etc., et ce même en qualité bio…). Tout autre chose : pour faire grimper le taux de 1.8 cinéole, on distille les feuilles d’eucalyptus globuleux à la vapeur d’eau une première fois, puis on redistille l’huile essentielle obtenue en première distillation : on a donc affaire à une huile essentielle dite rectifiée, qui n’a donc plus rien de 100 % pure, naturelle, entière, etc. (le marché de l’eucalyptus étant très lucratif, on comprend que certains se laissent aller à des œuvres aussi basses). Cette opération vise aussi comme objectif de supprimer du produit final des molécules jugées indésirables (aldéhyde isovalérianique par exemple), mais également le désavantage de faire disparaître la majeure partie des sesquiterpènes et des sesquiterpénols. Face à 90 ou 95 % d’1.8 cinéole, il ne reste guère plus qu’une poignée de molécules, juste assez nombreuses pour se battre en duel. Je ne vois pas en quoi cela peut constituer un produit intéressant… En revanche, il existe des producteurs d’huiles essentielles d’eucalyptus globuleux qui procèdent beaucoup plus respectueusement, obtenant une huile essentielle en une seule et unique distillation des feuilles, à l’exclusion des rameaux, pour une durée de distillation avoisinant les dix heures !
Des eucalyptus, l’on distille les feuilles dont les limbes et la nervure centrale sont nimbés de poches schizogènes, sécrétrices d’essence aromatique. Voici quelques informations chiffrées qui donnent une idée des valeurs moyennes qu’on peut trouver dans les huiles essentielles d’Eucalyptus globulus et d’Eucalyptus radiata.

  • Eucalyptus globulus :
    – Oxydes : 70 à 85 % (1.8 cinéole)
    – Monoterpènes : 20 % (limonène, paracymène, α-pinène, β-pinène)
    – Sesquiterpénols : 1,5 % (globulol, lédol, viridiflorol)
    – Esters : 3 à 6 % (acétate d’α-terpinyle)
    – Sesquiterpènes : 2 % (aromadendrène)
    – Cétones : 4 %
  • Eucalyptus radiata :
    – Oxydes : 60 à 75 % (1.8 cinéole)
    – Monoterpènes : 12 % (limonène, sabinène, α-pinène, β-pinène, β-myrcène)
    – Monoterpénols : 14 % (α-terpinéol, terpinène-1-ol-4)
    – Esters : 5 % (acétate d’α-terpinyle)
    – Sesquiterpènes : 2 %

Ces deux huiles essentielles ont l’apparence d’un liquide mobile, fluide, incolore (ou parfois jaune très pâle). La distillation permet d’obtenir, chez l’un et l’autre de ces eucalyptus, un rendement compris entre 0,7 et 2,5 %. Tout d’abord fraîches, ces deux huiles s’avèrent rapidement brûlantes. C’est, du moins, ce que communique leur odeur, alors que les feuilles brutes, lorsqu’on les goûte, nous font passer du chaud au frais. Mais il s’agit là, une fois de plus, d’un des nombreux « paradoxes » propres aux eucalyptus. Comme en Europe l’on croise l’Eucalyptus globulus et non le radiata, il est possible d’apporter des informations relatives à la composition biochimique des feuilles de l’eucalyptus globuleux à toutes fins utiles. Elles contiennent, comme celles de nombreux autres eucalyptus, du tanin, ainsi qu’une résine (principe amer ?), des flavonoïdes, de l’alcool amylique, etc. Ces feuilles possèdent une odeur pénétrante, balsamique pourrait-on dire, bien qu’on a conscience que ce seul terme-là – balsamique – est bien en-deçà de la réalité. De même, on décrit le parfum de ces feuilles à l’état frais comme camphré, mais comment cela se pourrait-il, sachant que l’eucalyptus globuleux ne contient pas de camphre (ou si peu : 1 %) ?
Pour finir, notons que l’huile essentielle d’eucalyptus radié est moins agressive, olfactivement parlant, que celle d’eucalyptus globuleux.

Propriétés thérapeutiques

Propriétés communes :

  • Anti-infectieuse : antibactérienne (Staphylococcus aureus, Streptococcus pneumoniae, Escherichia coli, Pseudomonas aeruginosa), antivirale, préventive des maladies contagieuses d’origine virale surtout, antifongique (Candida sp.), antiseptique des voies respiratoires et urinaires, antiseptique atmosphérique, antiparasitaire
  • Expectorante, anticatarrhale, antitussive, mucolytique, décongestionnante des voies respiratoires, inhibitrice de l’irritation bronchique
  • Anti-inflammatoire (plus légèrement chez Eucalyptus radiata)
  • Insectifuge
  • Immunostimulante, positivante
  • Promotrice d’absorption (c’est-à-dire qu’elle multiplie le coefficient de pénétration des substances qui se trouvent dans le même support qu’elles. Il faut donc éviter de mélanger ces huiles essentielles dont celle d’eucalyptus globuleux à des supports non neutres, elles entraîneraient dans le sang via un usage cutané les substances contenues dans ces produits et qui seraient potentiellement indésirables pour l’organisme.)
  • Inductrice enzymatique (la haute teneur en 1.8 cinéole fait que la prise de ces huiles essentielles peut perturber le métabolisme d’autres médicaments pris dans le même temps. Elles contrecarrent, affaiblissent ou diminuent leurs actions.)

Propriétés propres à Eucalyptus globulus :

  • Stimulante générale, stimulante du système nerveux
  • Apéritive, digestive (7), vermifuge
  • Diurétique, sudorifique, fébrifuge
  • Astringente, rubéfiante, cicatrisante
  • Antispasmodique
  • Hémostatique
  • Antirhumatismale
  • Hypoglycémiante
  • Pédiculicide

Propriétés propres à Eucalyptus radiata :

  • Tonique mentale, neurotonique, énergisante

Usages thérapeutiques

(Pour davantage de commodité de lecture : les « g » pour globuleux, les « r » pour radié.)

  • Troubles de la sphère respiratoire : infections bactériennes et virales des voies aériennes (basses pour Eucalyptus globulus, hautes pour Eucalyptus radiata), rhinite, ozène (g), rhinopharyngite, pharyngite, laryngite, bronchite aiguë ou chronique, bronchite asthmatiforme (r), asthme hypersécrétant et surinfecté (g), rhume, sinusite, otite, otalgie (r), affection grippale avec fièvre, refroidissement, coup de froid des enfants (r), frilosités grippales (r), prévention des affaiblissements bronchopulmonaires (r), irritation des muqueuses nasales (g), maux de gorge (g), broncho-pneumonie (g), pneumonie (g), toux grasse (r), spasmodique (g), quinteuse (g), gangrène pulmonaire (g), tuberculose pulmonaire (g)
  • Troubles de la sphère vésico-rénale : infections urinaires, cystite (r), catarrhe vésical (g), blennorragie aiguë ou chronique (g), rétention urinaire légère (g), colibacillose (g)
  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : diarrhée rebelle (g), dyspepsie (g), parasites intestinaux : ascaris, oxyures (g)
  • Troubles de la sphère génitale : leucorrhée (r), candidose vaginale (r), vaginite (g)
  • Affections cutanées : gale, herpès labial, pédiculose (g), dermite bactérienne et mycosique (g), acné (g), plaie (g), plaie infectée (g), brûlure au premier et au deuxième degré (g), zona (r), pellicules (g)
  • Troubles locomoteurs : raideurs musculaires (g), douleurs aiguës (g), rhumatismes (g), névralgie (g)
  • Diabète (g)
  • Asthénie, asthénie profonde (surtout physique), fatigue chronique, déprime (à son début), convalescence
  • Désinfection des habitations en cours d’infection et même après (paludisme, rougeole, scarlatine, typhus, choléra)
  • Migraine (g)
  • Moustiques

D’un point de vue énergétique et psycho-émotionnel

Feuille falciforme fréquemment falsifiée, quels autres secrets peux-tu bien nous révéler maintenant ?

La médecine traditionnelle chinoise nous explique que nos deux eucalyptus s’associent à merveille au méridien du Poumon, étant donné les exceptionnelles qualités de leur huile essentielle sur la sphère respiratoire. Nous nous en serions doutés. Serge Hernicot disait plus précisément que l’eucalyptus « libère le biao (l’externe) (8), disperse le vent et la chaleur, fait tomber la fièvre. Est utile en prévention des énergies perverses » (9). Mais si l’eucalyptus sait agir ainsi au niveau du méridien du Poumon, l’on considère qu’il fait de même auprès de bien autres méridiens parmi lesquels nous trouvons plusieurs éléments représentés :
– le Métal : Poumon, Gros intestin,
– l’Eau : Rein, Vessie,
– la Terre : Estomac,
– le Feu : Cœur, Intestin grêle.
Hormis du Bois et un peu de Terre, il ne manque pas grand-chose pourrait-on dire. Mais ce qui est plus intéressant, c’est de classer ces différents méridiens selon leur polarité, selon qu’ils dépendent d’organes ou d’entrailles. Les organes étant de nature Yin et les entrailles Yang, nous pouvons établir le constat suivant :
– Yang : Gros intestin, Intestin grêle, Estomac, Vessie,
– Yin : Poumon, Cœur, Rein.
L’eucalyptus serait de nature davantage Yang que Yin. Or, comment expliquer que, par ailleurs, on lui attribue une nature exclusivement Yin ? C’est du moins ce que laissait sous-entendre le philosophe Jean Baudrillard à la fin du siècle dernier : « Il se dévêt de son écorce comme d’une robe, il est doux au toucher comme une peau. C’est un arbre féminin par sa pâleur et d’une grande élégance naturelle. » Certes, on ne peut lui ôter ces évidentes caractéristiques féminines, mais n’est-ce pas un peu réducteur que de n’en faire qu’une seule essence Yin ? Observons les feuilles juvéniles de l’eucalyptus, leur féminine rotondité, toutes farinées d’un talc qui n’en est pas, observez comme elles s’agrippent aussi bien à la tige qui les supporte, comme autant de petits enfants dans les jupes de leur mère (c’est encore plus frappant chez Eucalyptus perrininiana). Il y a là une fragilité, une tendresse toute maternelle qu’on ne retrouve plus chez les feuilles adultes désormais affranchies du joug maternel. Elles adoptent cette forme de lame de faux très typique. Disposées sur un plan vertical et non plus horizontal, elles ne donnent pas d’ombre, ne confinent pas à l’obscurité Yin qu’on peut observer généralement dans les sous-bois, mais, tout au contraire, elles laissent largement pénétrer la lumière à l’intérieur de la structure même de l’arbre qui devient dès lors solaire et aérien. De plus, « tel l’arbre qui assèche les marécages et purifie l’air de la contrée où il croît, Eucalyptus globulus disperse les eaux impures d’une affectivité compromettante et avilissante pour assainir la terre » (10) afin de tirer profit de ses richesses avec le temps, ce Chronos dont l’attribut est justement une faux (ou une faucille) qui souligne, on ne peut mieux, sa relation à l’eucalyptus : « la faucille est alors le terrible couperet qui rend stérile » (11) : ne voit-on pas cet arbre aux feuilles falciformes décimer tout ce qui pousse à ses pieds ? N’est-ce pas là une action spécifiquement Yang que cette capacité à pourfendre l’envahisseur et l’ennemi invisible et malfaisant, la bactérie pathogène, le virus virulent, le parasite sournois ? Mais cette faucille symbolise aussi l’abondance de la moisson, et à ce titre-là, on ne peut affirmer que l’eucalyptus soit totalement avare de ses bienfaits.
« Lorsque je traversais les grandes forêts d’eucalyptus, j’avais du mal à ne pas me dédoubler », déclamait le poète Bashistya Shivânanta. C’est l’un des effets qu’induit l’eucalyptus, tant il intime le calme et la sérénité. Pour étonnant qu’il soit, le voyage auquel cet arbre invite est intérieur. S’enfonçant au plus profond de notre arbre respiratoire, il nous rappelle, en accédant à l’extrémité de ses feuilles, que notre propre arbre ne se cantonne pas qu’à son seul tronc. Ces feuilles, dont je suis bien curieux de connaître la surface totale d’échange qu’elles peuvent entretenir avec leur environnement, est-ce qu’elles discutent entre elles ? ou avec le vent qui passe ? emportant leurs paroles issues de leur gorge bleutée ? Feuilles falciformes, non falsifiées, bien que la fausseté du faussaire de l’eucalyptus est connue, le faussaire, parce que faux et usage de faux, est un menteur, donc, alors que l’eucalyptus, lui, est un révélateur qui sait faire la transparence.

Modes d’emploi

  • Diffusion atmosphérique (à petites doses et en synergie avec d’autres huiles essentielles et/ou essences en ce qui concerne l’huile essentielle d’Eucalyptus globulus chargée en 1.8 cinéole).
  • Inhalation sèche, inhalation humide, olfaction.
  • Voie cutanée diluée (à privilégier).
  • Voie orale diluée uniquement pour Eucalyptus radiata et à petites doses sur une courte durée.

Tout cela ne concerne bien évidemment que les deux huiles essentielles d’eucalyptus globuleux et radié. Au sujet de ce premier arbre, dont les feuilles sont autorisées à la vente libre en France, il est possible de procéder des manières suivantes :

  • Infusion longue de feuilles sèches émiettées.
  • Décoction de feuilles sèches émiettées.
  • Macération vineuse de feuilles sèches émiettées.
  • Alcoolature.
  • Teinture-mère.
  • Poudre de feuilles sèches.
  • Sirop.
  • Fumigation sèche sur charbon ardent.
  • Fumigation humide dans un baquet d’eau brûlante.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Récolte : les personnes qui habitent non loin d’eucalyptus (Midi de la France, Corse, etc.) auront plaisir d’apprendre qu’il est possible de cueillir les feuilles adultes de l’eucalyptus globuleux, c’est-à-dire celles en forme de faux, à l’été et à l’automne, bien que le caractère semper virens de cet arbre en autorise la récolte toute l’année. Leur dessiccation, qui n’exige pas de soins particuliers tant elle est facile, peut se dérouler tranquillement au soleil ou à l’ombre.
  • Inconvénients : le principal concerne la grosse proportion d’1.8 cinéole qu’on trouve dans chacune de ces deux huiles essentielles. Ce n’est pas tant le type d’eucalyptus qui est concerné, mais la fraction d’1.8 cinéole qu’il contient :
    – si 1.8 cinéole supérieur à 70 % : huile essentielle interdite aux enfants de moins de 12 ans ;
    – si 1.8 cinéole inférieur à 70 % : huile essentielle partiellement autorisée aux enfants de 7 à 12 ans sous conditions : dans ce cadre-là, seules la diffusion atmosphérique et la voie cutanée sont possibles (en massage, on évite, dans tous les cas, d’appliquer les huiles essentielles d’eucalyptus, même diluées, sur la poitrine pour éviter les sensations d’oppression, d’étouffement, de suffocation : ces huiles s’appliquent plus sûrement dans le dos).
    La diffusion atmosphérique doit être conditionnée à quelques règles élémentaires de bon sens : jamais pures, les huiles essentielles d’eucalyptus devront être couplées avec au moins une autre huile essentielle (ou une essence) moins agressive afin d’éviter d’irriter et de léser les muqueuses tant respiratoires qu’oculaires. Même en ce cas, il est recommandé de ne pas s’exposer continuellement à une telle diffusion, même si on n’est pas une femme enceinte ou qui allaite, ni un enfant de plus de 12 ans. De plus, la richesse de ces huiles en 1.8 cinéole est susceptible de provoquer une crise d’asthme chez le sujet sensible, d’où les interrogations bien nécessaires : qu’est-ce je diffuse ? Pendant combien de temps ? Où ? En la présence de qui ? Ainsi, on évite pas mal d’écueils. Rappelons, avant de passer à la suite, que les eucalyptus furent massivement employer pour assécher les eaux marécageuses, leurs huiles essentielles agissent de même : une goutte d’huile essentielle d’Eucalyptus globulus sur la peau peut y déterminer une ocelle blanchâtre qui prouve que l’humidité superficielle de la peau a été entamée. C’est pourquoi ces deux huiles demandent d’être impérativement diluées dans une huile végétale sans quoi un risque de « causticité », du moins d’irritation cutanée avec sensation de chaleur, peut se produire.
    Il est rarement recommandé d’user d’huile essentielle d’eucalyptus par voie orale (en interne, la voie rectale est bien préférable, même chez l’enfant). L’on sait que ces huiles essentielles, par leur 1.8 cinéole, sont convulsivantes et épiléptogènes, mais uniquement à très fortes doses (la dose létale se situe tout de même autour de 10 à 30 ml, soit l’équivalent de trois flacons standard !).
    A doses plus faibles (mais supérieures à la DMT), de nombreux troubles peuvent apparaître : troubles gastro-intestinaux (nausée, vomissement, diarrhée, gastro-entérite), troubles vésico-rénaux (néphrite, hématurie, protéinurie). En plus de cela, on assiste à d’autres perturbations comme des maux de tête. En cas d’intoxication avérée, on constate un affaiblissement de la respiration, un abaissement de la température corporelle et de la pression sanguine, une « altération du niveau de conscience », enfin l’asphyxie par paralysie respiratoire, laquelle est suivie du décès.
    Par ses cétones, l’huile essentielle d’eucalyptus globuleux peut présenter un risque de neurotoxicité, voire être potentiellement abortive (ce qui s’explique assez mal sachant la faible teneur de cétones contenue dans cette huile essentielle).
  • Hydrolat aromatique : en cas d’intolérance à l’huile essentielle d’eucalyptus globuleux, il est tout à fait possible de s’adresser à ce produit alternatif. Bien entendu, il n’est pas doté de la puissance de l’huile essentielle correspondante. Cependant, il est tout de même relativement antibactérien, anti-inflammatoire et expectorant. On l’utilisera particulièrement par voie externe, par le biais de lavages et de compresses.
  • Cette molécule, le 1.8 cinéole, donne aux urines un parfum de violette et/ou d’iris.
  • L’huile essentielle d’eucalyptus globuleux est présente dans un grand nombre de préparations pharmaceutiques à visée respiratoire (gommes, pastilles, sirops, etc.). Le baume du tigre et Végébom sont deux compositions bien connues qui contiennent de l’eucalyptus.
  • Associations thérapeutiques :
    – dans un but respiratoire : + huiles essentielles de lavande vraie, de pin sylvestre, de thym vulgaire ;
    – dans un but cicatrisant : + huiles essentielles de romarin officinal, de lavande vraie, de thym vulgaire ; huiles végétales : macérât huileux de millepertuis (= huile rouge), huile d’œillette ;
    – dans un but insectifuge : + huiles essentielles de citronnelle de Ceylan, de géranium rosat, de palmarosa, de niaouli.
  • Autres espèces : l’aromathérapie occidentale moderne exploite bien d’autres huiles essentielles issues d’eucalyptus dont on croise les noms ici ou là. Les voici :
    – Eucalyptus mentholé (Eucalyptus dives),
    – Eucalyptus citronné (Eucalyptus citriodora),
    – Eucalyptus à bractées multiples (Eucalyptus polybractea),
    – Eucalyptus de Smith (Eucalyptus smithii),
    – Eucalyptus à phellandrène (Eucalyptus phellandra),
    – Bois de fer citronné (Eucalyptus staigeriana).
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    1. Francis Hallé, Plaidoyer pour l’arbre, p. 56.
    2. Auguste Chevalier, Revue internationale de botanique appliquée et d’agriculture tropicale, Travaux français sur le genre Eucalyptus, mars-avril 1952, p. 112.
    3. Francis Hallé, Plaidoyer pour l’arbre, p. 85.
    4. Ibidem.
    5. Ici, nous pouvons nous permettre un petit clin d’œil étymologique fort instructif : le mot eucalyptus, issu du grec, se décompose comme suit : eu, « bien » et kalyptos, « couvert, coiffé, caché ». C’est dire si ces fleurs sont frileuses, de même que l’arbre tout entier, rares étant les eucalyptus qui résistent à des températures inférieures à – 5° C.
    6. Philippe Malhebiau, La nouvelle aromathérapie, p. 449.
    7. Cet eucalyptus « rend […] de précieux services à des malades dont le système digestif est souvent perturbé par leurs ennuis respiratoires », Petit Larousse des plantes médicinales, p. 70.
    8. Le biao, à l’inverse du li, est la manifestation extérieure, en surface, de nature Yang.
    9. Serge Hernicot, Les huiles essentielles énergétiques, p. 50.
    10. Philippe Mailhebiau, La nouvelle aromathérapie, p. 450.
    11. Bertrand Hell, Sang noir, p. 150.

© Books of Dante – 2019