L’huile essentielle d’arbre à thé (Melaleuca alternifolia)

Myrtacée d’assez petite taille (très souvent 3 à 4 m ; davantage en milieu sauvage : 10 m), l’arbre à thé est originaire d’Australie, principalement de ces deux grandes régions situées à l’est que sont la Nouvelle-Galles du sud et le Queensland. Cousin des eucalyptus et d’autres melaleucas (niaouli, cajeput, avec lesquels il ne faut pas le confondre), l’arbre à thé affectionne plus particulièrement les zones marécageuses et côtières, enfin des zones humides desquelles émergent ses rejets lorsque le tronc principal vient à disparaître, ce qui n’est pas si simple, son bois très dur étant quasiment imputrescible et qui plus est protégé par une épaisse écorce ignifugée dont la pellicule la plus extérieure, qui se détache en fines lanières, ne doit en aucun cas nous faire croire à une quelconque fragilité de cet arbre, souvent arbuste, à l’allure de gringalet. De même que ses rameaux réclinés au feuillage plumeux qui donnent une impression de grâce et de légèreté. Quand on y regarde de plus près, l’on se rend compte que les feuilles linéaires et lancéolées de l’arbre à thé sont de nature très coriace. A leur surface, de nombreuses glandes à essence sont visibles : il suffit de les froisser brusquement pour qu’elles dégagent une odeur aromatique forte qui contredit l’apparente sensation de faiblesse que véhicule l’image de cet arbre somme toute gracile, dont les fleurs blanches très parfumées, aux nombreuses étamines, augmentent davantage cette impression. Enfin, sa résistance avérée aux parasites achève de déconstruire le portrait erroné de l’arbre à thé qui ne doit pas être jugé sur son envergure, laquelle ne permet pas de soupçonner quelle formidable force s’abrite au sein de cet arbre finalement assez banal.

Cet arbre a été découvert par le capitaine Cook au XVIII ème siècle lors de l’une de ses expéditions dans le Pacifique. Traditionnellement, l’arbre à thé a été d’usage chez les indigènes australiens bien avant l’arrivée des colons. On utilisait les feuilles pour désinfecter l’eau de boisson ainsi que pour traiter les plaies, les brûlures et autres coupures à l’aide de cataplasmes. Les maladies cutanées ainsi que les affections de la sphère respiratoire étaient également traitées par l’emploi des feuilles de l’arbre à thé. Malheureusement, bien peu de ces savoirs ancestraux nous sont parvenus, du fait que d’immenses pans de la culture aborigène ont disparu avec ces populations, sous l’impulsion délétère de l’homme blanc. L’arbre à thé est donc un témoin muet de ce désastre : en 1770, James Cook rapporte des feuilles de cet arbre en Europe. On lui donne alors le nom anglais de tea tree du simple fait que, lors du voyage de retour, les marins l’utilisèrent comme ersatz de thé. Depuis, le nom est resté bien que l’arbre à thé appartienne à une famille botanique strictement distincte de celle du théier asiatique.
Les vertus thérapeutiques de l’arbre à thé ne semblent pas avoir intéressées le capitaine Cook puisqu’il faudra attendre les années 1920-1923 avant de voir naître toute une série d’études australiennes au sujet de son huile essentielle et de ses propriétés bactéricides qui furent alors testées sur de nombreuses souches. Durant la Deuxième Guerre mondiale, l’huile essentielle d’arbre à thé fut utilisée pour soigner les blessures des soldats australiens. Mais que le chemin aura été long entre l’usage traditionnel millénaire et l’utilisation thérapeutique moderne de cette huile essentielle par les descendants des colons ! La préciosité thérapeutique de cette substance a amené la culture en grand de l’arbuste qui la produit, ainsi l’arbre à thé est-il cultivé sur de nombreux hectares australiens, et s’est même déployée à d’autres pays : l’Inde, la Malaisie, la Nouvelle-Calédonie, l’Afrique du Sud et Madagascar.
Dans les années 1960, le docteur français Jean Valnet évoquera, dans son ouvrage L’aromathérapie, se soigner par les huiles essentielles, le niaouli et le cajeput, mais, curieusement, il fera l’impasse sur l’huile essentielle d’arbre à thé, chose d’autant plus étonnante qu’aujourd’hui cette huile essentielle est considérée comme un must qu’on se doit de posséder aux côtés de l’huile essentielle de lavande fine et de l’essence de citron.

L’huile essentielle d’arbre à thé en aromathérapie

Feuilles fraîches et petits rameaux forment l’ensemble de la matière première distillable de l’arbre à thé. La vapeur d’eau à basse pression prend environ trois heures de temps pour emporter une fraction aromatique dont la proportion se situe, en général, entre 1 et 2 %. Le produit final est une huile essentielle liquide et mobile, incolore à jaune très pâle, d’odeur forte, « terpinolée » ou « terpénique » disent certains, ce qui, grosso modo, ne veut pas dire grand-chose. Mais ces deux termes s’expliquent en raison de la composition biochimique de cette huile essentielle qui s’équilibre entre les monoterpènes (environ 40 %) et les monoterpénols (40 % également) :

  • Monoterpènes : dont α-terpinène (10 %), γ-terpinène (20 %), paracymène (11 %)
  • Monoterpénols : dont α-terpinéol (4 %), terpinène-4-ol (38 %)
  • Oxydes : dont 1.8 cinéole (9 %)
  • Sesquiterpènes (6 à 10 %)
  • Sesquiterpénols (1 à 3 %)

Propriétés thérapeutiques

  • Anti-infectieuse : antibactérienne majeure à large spectre d’action (Streptococcus pyogenes, Streptococcus mutans, Streptococcus pneumoniae, Staphylococcus aureus, Pseudomonas aeruginosa, Klebsellia pneumoniae, Escherichia coli, Propionobacterium acnes, Enteroccocus sp., Lactobacillus, Actinomyces, etc.), bactériostatique (la différence entre propriété antibactérienne et bactériostatique s’explique surtout par le passage d’une faible concentration en huile essentielle à une concentration plus élevée), antifongique à large spectre d’action (Saccharomyces cerevisiae, Trichophyton mentagrophytes var. interdigitale, Trichoderma viride, Pityriasis versicolor, Malassaria furfur, Candida albicans, Aspergillus niger, Microsporum audouinii, etc.), antiprotozoaire (Trichomonas vaginalis), antivirale (Herpes simplex I et II, zona VZV, Influenza, Molluscum contagiosum), antiseptique atmosphérique, antiparasitaire cutanée et intestinale, insectifuge
  • Immunostimulante, immunomodulante, anti-asthénique, positivante
  • Anti-inflammatoire, antihistaminique
  • Anti-oxydante
  • Cicatrisante, régénératrice cutanée, radioprotectrice
  • Décongestionnante veineuse et lymphatique
  • Neurotonique, équilibrante psychique

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère pulmonaire + ORL : infections virales et bactériennes des voies respiratoires hautes et basses, bronchite, rhinite, pharyngite, rhinopharyngite, laryngite, angine, maux de gorge, sinusite, sinusite chronique, otite, grippe
  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : gastro-entérite virale ou bactérienne, parasites intestinaux (lamblias, ascarides), mycose digestive
  • Troubles de la sphère génito-urinaire : vaginite à trichomonas, vulvite, urétrite, mycose vaginale (candidose surtout), leucorrhée, cystite, herpès génital, condylome
  • Troubles de la sphère circulatoire : œdème lymphatique, varice, jambes lourdes, hémorroïdes, ulcère variqueux
  • Affections bucco-dentaire : ulcère buccal, aphte, abcès dentaire, pyorrhée alvéolaire, mycose, carie, gingivite, stomatite, herpès labial, renforcement de l’hygiène buccale par limitation de la plaque dentaire
  • Affections cutanées : acné, mycose cutanée, unguéale ou sous-unguéale (candidose, onychomycose, pied d’athlète), eczéma, psoriasis, abcès, furoncle, plaie, plaie infectée, blessure, coupure, escarre, impétigo, intertrigo, cors, verrue, zona, soin des peaux et des cheveux gras
  • Brûlure accidentelle, radiodermite (accompagnement d’un traitement de radiothérapie : l’huile essentielle d’arbre à thé s’utilisera par voie cutanée diluée au moins ¼ d’heure avec la séance de radiothérapie. Étant anti-inflammatoire et régénératrice cutanée, elle permet à la peau de se protéger de l’impact des rayons. Cependant, comme elle est irritante chez certaines personnes, on la remplacera efficacement par les huiles essentielles de lavande fine ou de niaouli. Huile essentielle à appliquer aussi bien avant qu’après, sur peau bien sèche.)
  • Piqûres et morsures d’insecte, démangeaisons associées, repousser les poux, les acariens, les mites, les tiques, la gale
  • Asthénie, fatigue chronique

Modes d’emploi

  • Voie cutanée diluée à privilégier. Peut néanmoins s’appliquer pure sur la peau (geste d’urgence).
  • Voie sublinguale (diluée à hauteur de 10 % dans un excipient adapté).
  • Diffusion atmosphérique : en synergie de préférence, du fait que son odeur assez peu agréable parvient parfois à choquer certaines cellules olfactives délicates (cela reste à la libre appréciation de chacun, bien entendu).
  • Inhalation humide, olfaction.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • L’huile essentielle d’arbre à thé est déconseillée aux enfants de moins de sept ans ainsi que durant les trois premiers mois de grossesse.
  • A doses thérapeutiques normales et raisonnables, on peut parfois voir apparaître un phénomène d’irritation cutanée inflammatoire (et de nature allergique également), en raison d’une possible oxydation de cette huile essentielle avec le temps. Cela n’est pas dû, comme on le lit de temps à autre, à la forte proportion de terpinène-4-ol : c’est le 1.8 cinéole qui est alors en cause (bien que sa présence, en moyenne, ne s’élève jamais au-delà de 10 %). Bref, l’huile essentielle d’arbre à thé peut s’oxyder (mais elle n’est pas seule dans ce cas). Bien que les huiles essentielles se conservent facilement pendant cinq bonnes années (et très souvent au-delà de la DLUO), il est impératif de bien veiller à fermer correctement les flacons et à les entreposer dans un lieu sec et frais, à l’abri de la lumière du soleil et d’une source de chaleur importante.
  • Toxicité : à dose massive (de l’ordre de 5 à 10 ml, soit un demi à un flacon entier), que ce soit par voie orale ou cutanée, on peut voir survenir les perturbations suivantes : confusion mentale, difficulté d’élocution, incoordination motrice (ataxie locomotrice), coma.
  • L’huile essentielle d’arbre à thé, de même que celle d’eucalyptus globuleux, est très présente dans nombre de préparations pharmaceutiques, dont les dentifrices où elle s’associe à merveille à l’essence de citron et/ou l’huile essentielle de laurier noble.
  • Hydrolat aromatique : c’est un bon compromis que d’utiliser cet hydrolat en lieu et place de l’huile essentielle correspondante. Il intervient surtout par voie externe comme astringent et anti-infectieux. Complétant le traitement des mycoses (cutanées, buccales, vaginales ou encore unguéales) et de l’herpès labial, il permet aussi le lavage des plaies et des muqueuses, rétablissant l’hygiène buccale, apaisant les peaux irritées, désincrustant les peaux grasses.

© Books of Dante – 2019

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Les huiles essentielles d’eucalyptus

Les fleurs d’eucalyptus globuleux.

Eucalyptus globuleux (Eucalyptus globulus) et eucalyptus radié (Eucalyptus radiata)

Bien que la langue en usage en Australie soit l’anglais, cette île n’a pourtant pas été découverte par les Britanniques, mais par les Hollandais au XVII ème siècle (1605). A cette époque, il est encore trop tôt pour raconter l’histoire de l’eucalyptus. Après l’anecdote à la sauce hollandaise, venons-en aux Anglais, incarnés en la personne du navigateur James Cook (1728-1779) qui effectua trois voyages entre 1768 et 1779 qui le menèrent à chaque fois non loin de cette immense île australe. A bord, des botanistes, et à chaque escale, des échantillons prélevés, mais qui ne seront, pour la plupart, étudiés que plus tardivement. Cela n’empêche pas l’Australie de devenir possession anglaise au grand dam des Français, en guerre, encore, contre Albion, l’ennemi juré. Or, à la même période, des navigateurs français croisent dans le même coin, ou peu s’en faut. C’est le cas du militaire et navigateur Jean-François de la Pérouse dont on finit pas ne plus avoir de nouvelle en 1788, après qu’il ait mouillé au large de Botany Bay entre janvier et mars de la même année. Aussi, peut-on dire que La Pérouse a touché l’Australie en au moins un point. Étant presque assuré qu’il lui est arrivé malheur, la France missionne D’entrecasteaux qui embarque en septembre 1791 à bord de frégates aux noms qu’on peut penser propitiatoires, La Recherche et L’Espérance, qui emportent (tant qu’à faire des milliers de kilomètres jusqu’aux antipodes, autant ne pas s’y rendre pour rien) dans son ventre un naturaliste, La Billardière (1755-1834). L’année suivante, en mai 1792, l’expédition découvre sur cette île qu’on n’appelle pas encore Tasmanie mais toujours « terre de Van Diemen », un arbre si haut qu’il fallut en couper le tronc pour en contempler les fleurs de près : le gommier bleu (= blue gum en anglais), plus communément eucalyptus, mot qui désigne le genre auquel cet arbre appartient et qu’un autre Français, L’Héritier (1746-1800) nomme et décrit en 1789, alors que La Billardière est, lui, le premier à décrire l’un des deux eucalyptus qui nous intéressent ici, c’est-à-dire Eucalyptus globulus, en 1800.
Mais cette opération de sauvetage tourne elle-même au désastre. Catastrophique à plus d’un titre, elle perd son capitaine, D’entrecasteaux, qui succombe au scorbut en 1793. Malgré ces écueils – ce qui est ballot pour des marins – c’est donc à un Français et non à un Anglais qu’échoira le droit d’associer son nom à l’un des eucalyptus les plus connus au monde. La France n’a pas gagné l’Australie, mais s’est arrogée le mérite d’apposer sa marque sur un arbre comptant dans sa famille près de 700 membres essentiellement endémiques à l’Océanie et, pour quelques-uns d’entre eux, au sud-est asiatique (Malaisie, etc.). C’est toujours mieux que rien. Et puisqu’on ne put maintenir la botte française sur le sol australien, on en exporta les arbres en Europe, bien que pas immédiatement, puisque ce n’est qu’en 1847 que le premier eucalyptus – le gommier rouge (Eucalyptus camaldulensis) – pose ses racines sur le sol européen, se répandant de la péninsule ibérique à la Côte d’Azur. En 1854, Ramel, horticulteur et négociant, se rend à Melbourne : il dit observer un jeune arbre qui lui paraît pousser à vue d’œil, à quoi Francis Hallé répond, en confirmant que « certains eucalyptus poussent de quatre mètres par an dans leur milieu naturel » (1). A la suite de quoi, compte tenu de l’acclimatation facile de l’eucalyptus tout autour de la Méditerranée, Ramel décide l’introduction de l’eucalyptus globuleux en Algérie (où il s’est depuis naturalisé), ainsi qu’en Provence en 1856. Les eucalyptus sont des arbres à grande plasticité écologique, pour reprendre une expression de Francis Hallé. C’est pourquoi ils purent, hors d’Australie, s’implanter dans différentes zones du monde aux climats similaires. Par exemple, Eucalyptus globulus, originaire de Tasmanie et de l’état de Victoria : cela prédisposait son aptitude à être semé dans l’ensemble du bassin méditerranéen.
Au milieu du XIX ème siècle, environ 50 espèces d’eucalyptus sont introduites dans le sud de l’Europe (ainsi qu’en Amérique du Sud et dans d’autres zones plutôt tropicales). L’engouement est tel que la culture des eucalyptus de part et d’autre de la mer Méditerranée confine à la véritable passion, qui finira par grossir le rang des espèces cultivées à une centaine dans les années 1890 pour les seuls territoires de l’Italie, de la Corse et de la Côte d’Azur, sur l’impulsion d’un de ses plus grands promoteurs, le Français Charles Naudin (1815-1895), ce qui explique la présence, aujourd’hui naturelle, de ces arbres, et donc du gommier bleu, aux abords de Cannes, Nice, Hyères ou encore Antibes, ainsi que dans cet arrière-pays niçois depuis lors redessiné : en effet, à quoi ressemblerait la Côte d’Azur sans les nombreuses espèces végétales qui la peuplent et qui proviennent des quatre coins du monde ?
Côté australien, l’engouement a pris, mais d’une toute autre manière : les côlons, après avoir entamé la décimation du peuple aborigène et grandement menacé puis anéanti une grande partie des savoirs traditionnels liés aux eucalyptus thérapeutiques, s’attachèrent à exploiter purement et simplement bon nombre d’eucalyptus. Après avoir abattu les hommes, on fit de même des arbres. Les plus grandes villes australiennes, à leur début, ne purent s’ériger sans ces alliés de choix que sont les eucalyptus. Et l’on peut légitimement poser la question de savoir si la colonisation de l’Australie aurait été possible sans eux… Oui, le côlon australien se dit qu’il serait probablement ridicule de ne pas user de ce bois lourd, dense, résistant à l’eau, à la pourriture et à l’infestation des parasites, qui dure dans le temps : tant qu’à bâtir, autant bâtir solidement, ce qui nous situe bien loin des futures pitreries d’Ikéa. La première fonction des eucalyptus australiens, c’est donc d’apporter du bois de construction, du bois d’œuvre : on en fabrique des maisons et d’autres bâtiments. Certains eucalyptus se paient le luxe de fournir le bois formant les bardeaux de toiture, alors que d’autres, plus colorés, plus chatoyants, procurent, quant à eux, la matière première nécessaire pour l’aménagement intérieur : marqueterie, menuiserie, ébénisterie. Quitte à y vivre, pourquoi ne pas doter ces maisons de cheminées ? Le combustible n’est autre que du bois d’eucalyptus. Et comme l’eucalyptus est un grand voyageur, on en fabrique des tonneaux qui roulent et des roues, des traverses de chemin de fer pour faire passer ici ou là des trains tractés par des locomotives dont la chaudière est alimentée en charbon de bois d’eucalyptus. Soucieux de favoriser la communication, c’est dans des troncs d’eucalyptus qu’on taille les poteaux télégraphiques qui envoient les nouvelles à longues distances par le biais de ce réseau ou par celui d’un autre : le papier. L’eucalyptus est largement exploité (de nos jours encore) comme essence fournissant une pâte à papier de qualité sur lequel on imprimera livres, gazettes et journaux, supports sur lesquels le savoir se répandra, par la mer s’il le faut : l’eucalyptus, encore lui, toujours lui, permet la conception des bateaux (coques, ponts, mâts), mais aussi des infrastructures qui facilitent l’embarquement : les ports. Forts de tous ces avantages, l’eucalyptus est donc partie à la conquête du monde, s’est implanté partout où l’homme, pour des raisons fort diverses, a fait appel à ses services, en particulier durant un XIX ème siècle très xylophage, révolution industrielle oblige. On comprend rapidement l’intérêt de planter un eucalyptus à la pousse rapide plutôt qu’un chêne qui va mettre des plombes pour parvenir au même résultat. Ainsi, on plante des eucalyptus à tour de bras, on les plante à foison, on les plante à millions : Chine, Inde, États-Unis, Andes, est africain… Des milliers d’hectares sont dévolus à l’arbre océanien.
Mais le piège que, sans le savoir, l’homme s’est tendu à lui-même a fini par se refermer sur lui : on ne décide pas de l’implantation en grand d’une espèce dans une zone où elle est inconnue sans se prendre tôt ou tard un retour de flamme dans la figure. Quand cela arrive, on accuse l’eucalyptus de tous les maux sans jamais (ou presque jamais) remettre en cause le responsable de tout ce merdier : ce bipède d’Homo sapiens. Il est vrai que certains motifs d’implantation sont tout à fait louables, de salubrité publique pourrait-on dire : l’eucalyptus, grâce à ses longues et profondes racines, est un gros buveur, ainsi absorbe-t-il les eaux souterraines. Quand il fut planté dans des zones marécageuses, comme celles situées entre la capitale italienne et la mer Méditerranée, l’effet se fit rapidement sentir : l’assainissement de cette région en éradiqua le paludisme. Assécher des zones d’eau croupie et marécageuse, vectrices de maladies, en supprimant les moustiques et les saletés qu’ils trimballent, représenta un véritable progrès, non seulement d’un point de vue médical, mais social puisqu’il concernait le bien-être et le mieux-vivre de tous les jours. Au XIX ème siècle en France, la malaria tue de manière effarante. Alors quand on voit arriver ce grand gaillard d’Eucalyptus globulus, dont le bruit court qu’il pourrait s’attaquer à la racine du mal, on ne réfléchit pas, on fonce. Pour renforcer cet effet antipaludéen, les eucalyptus, vu qu’ils boivent beaucoup, rejettent également beaucoup d’eau par évapotranspiration foliaire. A l’été surtout, et par forte chaleur, les eucalyptus semblent enveloppés d’un halo bleuâtre : c’est un effet provoqué par cette exsudation, eau des feuilles renvoyée à l’air, mais néanmoins chargée d’une fraction d’essence aromatique : ainsi peut-on voir l’eucalyptus dégazant comme un gigantesque diffuseur d’huile essentielle. Bien sûr, une partie du résultat de cette expectoration finit par tomber à terre, de même que les micro gouttelettes formées par un diffuseur ne demeurent pas indéfiniment entre le plancher et le plafond. Autrefois, l’on n’utilisait pas ce type d’appareillage qui, de toute façon, n’existait pas, mais on savait procéder par fumigation humide : on faisait ainsi bouillir des feuilles d’eucalyptus dans les chambre des malades, de même qu’on trimballait d’énormes lessiveuses emplies de la même décoction dans la plupart des hôpitaux qui se préoccupaient un tant soit peu d’asepsie, parce qu’on n’ignorait pas alors que l’eucalyptus est un tueur de bactéries. Pour s’en convaincre, il suffit d’observer le sol sur lequel pousse un eucalyptus : il n’y croît rien d’autre que lui, il inhibe le développement des plantes qui chercheraient à pousser à ses pieds. Exit non seulement les moustiques, mais également la flore spontanée. L’eucalyptus cultiverait-il le quant-à-soi ?
Un autre inconvénient de l’implantation à grande échelle des eucalyptus réside dans le fait qu’il est peu enclin à développer un sol de belle qualité, chose à propos de laquelle on alertait déjà dans les années 1950 : « ces eucalyptus auront toujours l’inconvénient de ne pas donner d’humus ou d’en donner très peu et plus leur croissance sera rapide, plus ils puiseront d’eau dans le sous-sol pour la transpirer et plus ils activeront l’aridité, ce qui est grave dans les régions semi-arides. On ne peut en vérité faire du reboisement sur les sols qu’ils auront déjà usés et appauvris en eau et en divers éléments chimiques ou même en micro-organismes entretenant la fertilité des terres en surface ou en profondeur » (2). Depuis, les plantations massives d’eucalyptus ont été largement controversées, et cela pour des raisons différentes : il n’améliore pas les sols, ne fournit pas ou peu d’ombre, ne procure pas de fourrage pour le bétail ni de fruits comestibles pour l’alimentation humaine, etc. Il est bien possible qu’on en soit venu à mesurer ses inconvénients plus grands que ses avantages. C’est ce que l’on a pu observer au Portugal il y a deux ans, après que des dizaines de milliers d’hectares d’eucalyptus sont partis en fumée : après les avoir adulés hier, aujourd’hui, c’est sans pitié qu’on les arrache.

L’eucalyptus appartient à la vaste famille des Myrtacées qui, outre le myrte qui lui a donné son nom, comprend parmi ses membres d’illustres représentants : l’arbre à thé, le niaouli, le cajeput, le giroflier, le goyavier, etc., riche famille aromatique s’il en est. L’eucalyptus n’est qu’un genre parmi tous ceux-là ; or ce genre compte à lui seul plusieurs espèces d’eucalyptus, dont certains ne sont pas même des arbres mais de petits arbrisseaux dont la hauteur est inférieure à un mètre. Rien à voir avec le géant gommier bleu : très souvent, il culmine à au moins 50 m dans son aire d’origine (en Europe, c’est très rare qu’il parvienne à cette taille), passant aussi les 70 m, jusqu’aux 100 m (on fait parfois état d’arbres bien plus grands encore : 125-130 m de hauteur ; c’est bien possible). Contrairement au niaouli, qui est tout tortueux, l’eucalyptus globuleux possède un tronc tout droit de couleur bleu gris, dont l’écorce se détache en longues lanières roussâtres. Si l’eucalyptus globuleux n’est pas prêt à laisser quiconque s’inviter sous sa frondaison légère, il n’en va pas de même – et heureusement pour lui – avec sa propre progéniture. C’est ainsi qu’à côté d’un géant l’on peut constater la frêle existence d’un scion de deux à trois mètres, bête tige toute droite qui porte des feuilles plus ou moins rondes, opposées et décussées, sessiles (c’est-à-dire sans pétiole : elles sont directement scotchées sur la tige). Ces feuilles juvéniles de couleur gris perle à bleutée, sont couvertes de pruine, cette substance cireuse qu’on trouve sur les raisins et les prunes, par exemple (certains expliquent qu’elle aurait pour fonction de faire déraper les insectes, ce que je ne peux imaginer sans un sourire). Cette forme de l’eucalyptus en son jeune âge « est tolérante à l’ombre du sous-bois, nous explique Francis Hallé ; en revanche, elle ne supporte pas la sécheresse qui règne dans les strates les plus hautes de la forêt. Une métamorphose est donc obligatoire » (3). En effet. C’est à croire que plus l’arbre grandit et plus ses feuilles, tout d’abord rondouillardes comme nous l’avons dit, s’allongent, prennent cette caractéristique forme de fer de faux, longues de presque 25 cm parfois et large de 5 ! Conservant plus ou moins leur texture épaisse et coriace, ces feuilles se dénuent de leur pruine, ce qui modifie sensiblement leur couleur, qui passe au vert olive, voire au vert doré cendré. Et, histoire d’apparaître plus longues qu’elles ne sont déjà, voilà qu’elles se munissent d’un pétiole. Des feuilles juvéniles aux feuilles matures, le changement morphologique est si époustouflant que même le « gui » de l’eucalyptus doit s’adapter à la situation : sur les rameaux d’eucalyptus globuleux qui portent des feuilles rondes, l’on voit l’une de ces plantes parasites – Dendrophthoe homoplastica – qui possède, elle aussi des feuilles rondes. Dans les strates les plus élevées, c’est un autre de ces guis, Dendrophthoe glabrescens, qui prend le relais : de même que les feuilles qui l’environnent, il porte des feuilles fort semblables ! Bref : « que signifie un arbre qui change d’aspect au point de devenir méconnaissable ? », interroge Francis Hallé (4). Qu’il a plus d’un tour dans son sac ? A ce titre, quand on observe sa floraison étrange, l’on n’est pas loin de se dire que cet eucalyptus-là est un drôle de phénomène : à cet endroit, l’on peut clairement parler de bouton floral. Son calice, plus ou moins rond à quadrangulaire, est coiffé d’un opercule en forme de coupe, voire d’encensoir (disent les plus mystiques d’entre les observateurs), de couleur verdâtre à roussâtre. Calice et corolle sont donc, au départ, intimement soudés l’un à l’autre. Mais, au fur et à mesure qu’avance la floraison, à l’intérieur de ce globule, les étamines blanches de l’eucalyptus, fort nombreuses, bien enfermées et protégées, finissent par expulser le capuchon qui les maintient captives (5). Puis les fleurs fructifient : les fruits ressemblent à de petites urnes coniques et cupulaires sur le couvercle desquelles se dessinent des figures géométriques étoilées à trois, quatre ou cinq branches, renfermant des graines ovales ou arrondies, de couleur noire.

Les feuilles de l’eucalyptus radié.

Plus petit que l’eucalyptus globuleux, l’eucalyptus radié est aussi originaire du sol australien, de Nouvelle-Galles du Sud plus exactement, c’est-à-dire cet état australien situé au sud-est et dont la capitale est Sydney.
Botaniquement, il est assez proche de son grand cousin Eucalyptus globulus, mais possède une cime étalée aux rameaux davantage réclinés. En terme de point commun, on observe chez cet eucalyptus une écorce de même couleur, gris bleuté, qui s’écaille en lenticules caduques. Là où l’eucalyptus radié se rapproche du globuleux, c’est au niveau de ses rameaux : tout d’abord verts quand ils sont jeunes puis rougeâtres, ils sont soumis au même phénomène de métamorphose foliaire : des feuilles juvéniles arrondies, opposées et sessiles font place à des feuilles adultes pétiolées, alternes et lancéolées, mais ne possédant pas la forme de fer de faux caractéristique de l’eucalyptus globuleux.
Cet arbre apprécie la lumière, les lieux exposés à sa convenance, les sols siliceux, frais, profonds et drainés de la plupart des zones subtropicales.

Les huiles essentielles d’eucalyptus en aromathérapie

« S’il est une essence méconnue, c’est bien Eucalyptus globulus qui réalise le paradoxe d’être à la fois l’une des essences les plus profondes et l’une des plus vulgarisées d’un point de vue commercial » (6). Pas seulement vulgaire dans le sens « commun » ou « banal », mais, dans une veine plus péjorative, l’on peut penser ce « vulgarisées » comme la chose quelconque, sans plus d’attrait que n’en recèle sa plate existence. Cependant, lors de sa « découverte », c’est-à-dire, plutôt, du début de l’engouement qu’elle suscita chez les colons australiens, elle ne se destinait pas encore à la fonction thérapeutique qu’on lui connaît : elle était employée, à équivalence avec l’essence de térébenthine, dans l’industrie de la peinture. Ainsi faisait-on dans les années 1860, jusqu’à ce qu’Eugène Rimmel (1820-1887) se penche sur cette essence et ne la fasse connaître au monde de la parfumerie. Quant à l’aromathérapie, elle sut tirer parti de cette substance extraite des feuilles de certains eucalyptus et que l’on confondit souvent avec l’eucalyptol pur. L’eucalyptol, aussi appelé cajeputol bien que plus rarement, porte plus couramment le nom de cinéole, désignation qu’on précède de 1.8. Il fait partie de la famille moléculaire qu’on surnomme époxydes monoterpéniques quand on est chimiste, mais nous autres, nous saurons nous contenter d’un seul mot : oxydes. Mais l’huile essentielle d’eucalyptus, qu’on parle du radié ou du globuleux, ne se réduit heureusement pas qu’au seul 1.8 cinéole, quand bien même on pourrait penser le contraire à l’examen de certains lots d’huiles essentielles (surtout celle d’Eucalyptus globulus) dans lesquels le taux de cette seule molécule grimpe parfois à 95 % ! Ce qui est tout sauf naturel. Passons outre les « communelles » (c’est-à-dire les huiles essentielles reconstituées : on réunit plusieurs productions provenant de différents territoires pour n’en former qu’un seul au final : l’on observe cette pratique avec l’huile d’olives, le miel, etc., et ce même en qualité bio…). Tout autre chose : pour faire grimper le taux de 1.8 cinéole, on distille les feuilles d’eucalyptus globuleux à la vapeur d’eau une première fois, puis on redistille l’huile essentielle obtenue en première distillation : on a donc affaire à une huile essentielle dite rectifiée, qui n’a donc plus rien de 100 % pure, naturelle, entière, etc. (le marché de l’eucalyptus étant très lucratif, on comprend que certains se laissent aller à des œuvres aussi basses). Cette opération vise aussi comme objectif de supprimer du produit final des molécules jugées indésirables (aldéhyde isovalérianique par exemple), mais également le désavantage de faire disparaître la majeure partie des sesquiterpènes et des sesquiterpénols. Face à 90 ou 95 % d’1.8 cinéole, il ne reste guère plus qu’une poignée de molécules, juste assez nombreuses pour se battre en duel. Je ne vois pas en quoi cela peut constituer un produit intéressant… En revanche, il existe des producteurs d’huiles essentielles d’eucalyptus globuleux qui procèdent beaucoup plus respectueusement, obtenant une huile essentielle en une seule et unique distillation des feuilles, à l’exclusion des rameaux, pour une durée de distillation avoisinant les dix heures !
Des eucalyptus, l’on distille les feuilles dont les limbes et la nervure centrale sont nimbés de poches schizogènes, sécrétrices d’essence aromatique. Voici quelques informations chiffrées qui donnent une idée des valeurs moyennes qu’on peut trouver dans les huiles essentielles d’Eucalyptus globulus et d’Eucalyptus radiata.

  • Eucalyptus globulus :
    – Oxydes : 70 à 85 % (1.8 cinéole)
    – Monoterpènes : 20 % (limonène, paracymène, α-pinène, β-pinène)
    – Sesquiterpénols : 1,5 % (globulol, lédol, viridiflorol)
    – Esters : 3 à 6 % (acétate d’α-terpinyle)
    – Sesquiterpènes : 2 % (aromadendrène)
    – Cétones : 4 %
  • Eucalyptus radiata :
    – Oxydes : 60 à 75 % (1.8 cinéole)
    – Monoterpènes : 12 % (limonène, sabinène, α-pinène, β-pinène, β-myrcène)
    – Monoterpénols : 14 % (α-terpinéol, terpinène-1-ol-4)
    – Esters : 5 % (acétate d’α-terpinyle)
    – Sesquiterpènes : 2 %

Ces deux huiles essentielles ont l’apparence d’un liquide mobile, fluide, incolore (ou parfois jaune très pâle). La distillation permet d’obtenir, chez l’un et l’autre de ces eucalyptus, un rendement compris entre 0,7 et 2,5 %. Tout d’abord fraîches, ces deux huiles s’avèrent rapidement brûlantes. C’est, du moins, ce que communique leur odeur, alors que les feuilles brutes, lorsqu’on les goûte, nous font passer du chaud au frais. Mais il s’agit là, une fois de plus, d’un des nombreux « paradoxes » propres aux eucalyptus. Comme en Europe l’on croise l’Eucalyptus globulus et non le radiata, il est possible d’apporter des informations relatives à la composition biochimique des feuilles de l’eucalyptus globuleux à toutes fins utiles. Elles contiennent, comme celles de nombreux autres eucalyptus, du tanin, ainsi qu’une résine (principe amer ?), des flavonoïdes, de l’alcool amylique, etc. Ces feuilles possèdent une odeur pénétrante, balsamique pourrait-on dire, bien qu’on a conscience que ce seul terme-là – balsamique – est bien en-deçà de la réalité. De même, on décrit le parfum de ces feuilles à l’état frais comme camphré, mais comment cela se pourrait-il, sachant que l’eucalyptus globuleux ne contient pas de camphre (ou si peu : 1 %) ?
Pour finir, notons que l’huile essentielle d’eucalyptus radié est moins agressive, olfactivement parlant, que celle d’eucalyptus globuleux.

Propriétés thérapeutiques

Propriétés communes :

  • Anti-infectieuse : antibactérienne (Staphylococcus aureus, Streptococcus pneumoniae, Escherichia coli, Pseudomonas aeruginosa), antivirale, préventive des maladies contagieuses d’origine virale surtout, antifongique (Candida sp.), antiseptique des voies respiratoires et urinaires, antiseptique atmosphérique, antiparasitaire
  • Expectorante, anticatarrhale, antitussive, mucolytique, décongestionnante des voies respiratoires, inhibitrice de l’irritation bronchique
  • Anti-inflammatoire (plus légèrement chez Eucalyptus radiata)
  • Insectifuge
  • Immunostimulante, positivante
  • Promotrice d’absorption (c’est-à-dire qu’elle multiplie le coefficient de pénétration des substances qui se trouvent dans le même support qu’elles. Il faut donc éviter de mélanger ces huiles essentielles dont celle d’eucalyptus globuleux à des supports non neutres, elles entraîneraient dans le sang via un usage cutané les substances contenues dans ces produits et qui seraient potentiellement indésirables pour l’organisme.)
  • Inductrice enzymatique (la haute teneur en 1.8 cinéole fait que la prise de ces huiles essentielles peut perturber le métabolisme d’autres médicaments pris dans le même temps. Elles contrecarrent, affaiblissent ou diminuent leurs actions.)

Propriétés propres à Eucalyptus globulus :

  • Stimulante générale, stimulante du système nerveux
  • Apéritive, digestive (7), vermifuge
  • Diurétique, sudorifique, fébrifuge
  • Astringente, rubéfiante, cicatrisante
  • Antispasmodique
  • Hémostatique
  • Antirhumatismale
  • Hypoglycémiante
  • Pédiculicide

Propriétés propres à Eucalyptus radiata :

  • Tonique mentale, neurotonique, énergisante

Usages thérapeutiques

(Pour davantage de commodité de lecture : les « g » pour globuleux, les « r » pour radié.)

  • Troubles de la sphère respiratoire : infections bactériennes et virales des voies aériennes (basses pour Eucalyptus globulus, hautes pour Eucalyptus radiata), rhinite, ozène (g), rhinopharyngite, pharyngite, laryngite, bronchite aiguë ou chronique, bronchite asthmatiforme (r), asthme hypersécrétant et surinfecté (g), rhume, sinusite, otite, otalgie (r), affection grippale avec fièvre, refroidissement, coup de froid des enfants (r), frilosités grippales (r), prévention des affaiblissements bronchopulmonaires (r), irritation des muqueuses nasales (g), maux de gorge (g), broncho-pneumonie (g), pneumonie (g), toux grasse (r), spasmodique (g), quinteuse (g), gangrène pulmonaire (g), tuberculose pulmonaire (g)
  • Troubles de la sphère vésico-rénale : infections urinaires, cystite (r), catarrhe vésical (g), blennorragie aiguë ou chronique (g), rétention urinaire légère (g), colibacillose (g)
  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : diarrhée rebelle (g), dyspepsie (g), parasites intestinaux : ascaris, oxyures (g)
  • Troubles de la sphère génitale : leucorrhée (r), candidose vaginale (r), vaginite (g)
  • Affections cutanées : gale, herpès labial, pédiculose (g), dermite bactérienne et mycosique (g), acné (g), plaie (g), plaie infectée (g), brûlure au premier et au deuxième degré (g), zona (r), pellicules (g)
  • Troubles locomoteurs : raideurs musculaires (g), douleurs aiguës (g), rhumatismes (g), névralgie (g)
  • Diabète (g)
  • Asthénie, asthénie profonde (surtout physique), fatigue chronique, déprime (à son début), convalescence
  • Désinfection des habitations en cours d’infection et même après (paludisme, rougeole, scarlatine, typhus, choléra)
  • Migraine (g)
  • Moustiques

D’un point de vue énergétique et psycho-émotionnel

Feuille falciforme fréquemment falsifiée, quels autres secrets peux-tu bien nous révéler maintenant ?

La médecine traditionnelle chinoise nous explique que nos deux eucalyptus s’associent à merveille au méridien du Poumon, étant donné les exceptionnelles qualités de leur huile essentielle sur la sphère respiratoire. Nous nous en serions doutés. Serge Hernicot disait plus précisément que l’eucalyptus « libère le biao (l’externe) (8), disperse le vent et la chaleur, fait tomber la fièvre. Est utile en prévention des énergies perverses » (9). Mais si l’eucalyptus sait agir ainsi au niveau du méridien du Poumon, l’on considère qu’il fait de même auprès de bien autres méridiens parmi lesquels nous trouvons plusieurs éléments représentés :
– le Métal : Poumon, Gros intestin,
– l’Eau : Rein, Vessie,
– la Terre : Estomac,
– le Feu : Cœur, Intestin grêle.
Hormis du Bois et un peu de Terre, il ne manque pas grand-chose pourrait-on dire. Mais ce qui est plus intéressant, c’est de classer ces différents méridiens selon leur polarité, selon qu’ils dépendent d’organes ou d’entrailles. Les organes étant de nature Yin et les entrailles Yang, nous pouvons établir le constat suivant :
– Yang : Gros intestin, Intestin grêle, Estomac, Vessie,
– Yin : Poumon, Cœur, Rein.
L’eucalyptus serait de nature davantage Yang que Yin. Or, comment expliquer que, par ailleurs, on lui attribue une nature exclusivement Yin ? C’est du moins ce que laissait sous-entendre le philosophe Jean Baudrillard à la fin du siècle dernier : « Il se dévêt de son écorce comme d’une robe, il est doux au toucher comme une peau. C’est un arbre féminin par sa pâleur et d’une grande élégance naturelle. » Certes, on ne peut lui ôter ces évidentes caractéristiques féminines, mais n’est-ce pas un peu réducteur que de n’en faire qu’une seule essence Yin ? Observons les feuilles juvéniles de l’eucalyptus, leur féminine rotondité, toutes farinées d’un talc qui n’en est pas, observez comme elles s’agrippent aussi bien à la tige qui les supporte, comme autant de petits enfants dans les jupes de leur mère (c’est encore plus frappant chez Eucalyptus perrininiana). Il y a là une fragilité, une tendresse toute maternelle qu’on ne retrouve plus chez les feuilles adultes désormais affranchies du joug maternel. Elles adoptent cette forme de lame de faux très typique. Disposées sur un plan vertical et non plus horizontal, elles ne donnent pas d’ombre, ne confinent pas à l’obscurité Yin qu’on peut observer généralement dans les sous-bois, mais, tout au contraire, elles laissent largement pénétrer la lumière à l’intérieur de la structure même de l’arbre qui devient dès lors solaire et aérien. De plus, « tel l’arbre qui assèche les marécages et purifie l’air de la contrée où il croît, Eucalyptus globulus disperse les eaux impures d’une affectivité compromettante et avilissante pour assainir la terre » (10) afin de tirer profit de ses richesses avec le temps, ce Chronos dont l’attribut est justement une faux (ou une faucille) qui souligne, on ne peut mieux, sa relation à l’eucalyptus : « la faucille est alors le terrible couperet qui rend stérile » (11) : ne voit-on pas cet arbre aux feuilles falciformes décimer tout ce qui pousse à ses pieds ? N’est-ce pas là une action spécifiquement Yang que cette capacité à pourfendre l’envahisseur et l’ennemi invisible et malfaisant, la bactérie pathogène, le virus virulent, le parasite sournois ? Mais cette faucille symbolise aussi l’abondance de la moisson, et à ce titre-là, on ne peut affirmer que l’eucalyptus soit totalement avare de ses bienfaits.
« Lorsque je traversais les grandes forêts d’eucalyptus, j’avais du mal à ne pas me dédoubler », déclamait le poète Bashistya Shivânanta. C’est l’un des effets qu’induit l’eucalyptus, tant il intime le calme et la sérénité. Pour étonnant qu’il soit, le voyage auquel cet arbre invite est intérieur. S’enfonçant au plus profond de notre arbre respiratoire, il nous rappelle, en accédant à l’extrémité de ses feuilles, que notre propre arbre ne se cantonne pas qu’à son seul tronc. Ces feuilles, dont je suis bien curieux de connaître la surface totale d’échange qu’elles peuvent entretenir avec leur environnement, est-ce qu’elles discutent entre elles ? ou avec le vent qui passe ? emportant leurs paroles issues de leur gorge bleutée ? Feuilles falciformes, non falsifiées, bien que la fausseté du faussaire de l’eucalyptus est connue, le faussaire, parce que faux et usage de faux, est un menteur, donc, alors que l’eucalyptus, lui, est un révélateur qui sait faire la transparence.

Modes d’emploi

  • Diffusion atmosphérique (à petites doses et en synergie avec d’autres huiles essentielles et/ou essences en ce qui concerne l’huile essentielle d’Eucalyptus globulus chargée en 1.8 cinéole).
  • Inhalation sèche, inhalation humide, olfaction.
  • Voie cutanée diluée (à privilégier).
  • Voie orale diluée uniquement pour Eucalyptus radiata et à petites doses sur une courte durée.

Tout cela ne concerne bien évidemment que les deux huiles essentielles d’eucalyptus globuleux et radié. Au sujet de ce premier arbre, dont les feuilles sont autorisées à la vente libre en France, il est possible de procéder des manières suivantes :

  • Infusion longue de feuilles sèches émiettées.
  • Décoction de feuilles sèches émiettées.
  • Macération vineuse de feuilles sèches émiettées.
  • Alcoolature.
  • Teinture-mère.
  • Poudre de feuilles sèches.
  • Sirop.
  • Fumigation sèche sur charbon ardent.
  • Fumigation humide dans un baquet d’eau brûlante.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Récolte : les personnes qui habitent non loin d’eucalyptus (Midi de la France, Corse, etc.) auront plaisir d’apprendre qu’il est possible de cueillir les feuilles adultes de l’eucalyptus globuleux, c’est-à-dire celles en forme de faux, à l’été et à l’automne, bien que le caractère semper virens de cet arbre en autorise la récolte toute l’année. Leur dessiccation, qui n’exige pas de soins particuliers tant elle est facile, peut se dérouler tranquillement au soleil ou à l’ombre.
  • Inconvénients : le principal concerne la grosse proportion d’1.8 cinéole qu’on trouve dans chacune de ces deux huiles essentielles. Ce n’est pas tant le type d’eucalyptus qui est concerné, mais la fraction d’1.8 cinéole qu’il contient :
    – si 1.8 cinéole supérieur à 70 % : huile essentielle interdite aux enfants de moins de 12 ans ;
    – si 1.8 cinéole inférieur à 70 % : huile essentielle partiellement autorisée aux enfants de 7 à 12 ans sous conditions : dans ce cadre-là, seules la diffusion atmosphérique et la voie cutanée sont possibles (en massage, on évite, dans tous les cas, d’appliquer les huiles essentielles d’eucalyptus, même diluées, sur la poitrine pour éviter les sensations d’oppression, d’étouffement, de suffocation : ces huiles s’appliquent plus sûrement dans le dos).
    La diffusion atmosphérique doit être conditionnée à quelques règles élémentaires de bon sens : jamais pures, les huiles essentielles d’eucalyptus devront être couplées avec au moins une autre huile essentielle (ou une essence) moins agressive afin d’éviter d’irriter et de léser les muqueuses tant respiratoires qu’oculaires. Même en ce cas, il est recommandé de ne pas s’exposer continuellement à une telle diffusion, même si on n’est pas une femme enceinte ou qui allaite, ni un enfant de plus de 12 ans. De plus, la richesse de ces huiles en 1.8 cinéole est susceptible de provoquer une crise d’asthme chez le sujet sensible, d’où les interrogations bien nécessaires : qu’est-ce je diffuse ? Pendant combien de temps ? Où ? En la présence de qui ? Ainsi, on évite pas mal d’écueils. Rappelons, avant de passer à la suite, que les eucalyptus furent massivement employer pour assécher les eaux marécageuses, leurs huiles essentielles agissent de même : une goutte d’huile essentielle d’Eucalyptus globulus sur la peau peut y déterminer une ocelle blanchâtre qui prouve que l’humidité superficielle de la peau a été entamée. C’est pourquoi ces deux huiles demandent d’être impérativement diluées dans une huile végétale sans quoi un risque de « causticité », du moins d’irritation cutanée avec sensation de chaleur, peut se produire.
    Il est rarement recommandé d’user d’huile essentielle d’eucalyptus par voie orale (en interne, la voie rectale est bien préférable, même chez l’enfant). L’on sait que ces huiles essentielles, par leur 1.8 cinéole, sont convulsivantes et épiléptogènes, mais uniquement à très fortes doses (la dose létale se situe tout de même autour de 10 à 30 ml, soit l’équivalent de trois flacons standard !).
    A doses plus faibles (mais supérieures à la DMT), de nombreux troubles peuvent apparaître : troubles gastro-intestinaux (nausée, vomissement, diarrhée, gastro-entérite), troubles vésico-rénaux (néphrite, hématurie, protéinurie). En plus de cela, on assiste à d’autres perturbations comme des maux de tête. En cas d’intoxication avérée, on constate un affaiblissement de la respiration, un abaissement de la température corporelle et de la pression sanguine, une « altération du niveau de conscience », enfin l’asphyxie par paralysie respiratoire, laquelle est suivie du décès.
    Par ses cétones, l’huile essentielle d’eucalyptus globuleux peut présenter un risque de neurotoxicité, voire être potentiellement abortive (ce qui s’explique assez mal sachant la faible teneur de cétones contenue dans cette huile essentielle).
  • Hydrolat aromatique : en cas d’intolérance à l’huile essentielle d’eucalyptus globuleux, il est tout à fait possible de s’adresser à ce produit alternatif. Bien entendu, il n’est pas doté de la puissance de l’huile essentielle correspondante. Cependant, il est tout de même relativement antibactérien, anti-inflammatoire et expectorant. On l’utilisera particulièrement par voie externe, par le biais de lavages et de compresses.
  • Cette molécule, le 1.8 cinéole, donne aux urines un parfum de violette et/ou d’iris.
  • L’huile essentielle d’eucalyptus globuleux est présente dans un grand nombre de préparations pharmaceutiques à visée respiratoire (gommes, pastilles, sirops, etc.). Le baume du tigre et Végébom sont deux compositions bien connues qui contiennent de l’eucalyptus.
  • Associations thérapeutiques :
    – dans un but respiratoire : + huiles essentielles de lavande vraie, de pin sylvestre, de thym vulgaire ;
    – dans un but cicatrisant : + huiles essentielles de romarin officinal, de lavande vraie, de thym vulgaire ; huiles végétales : macérât huileux de millepertuis (= huile rouge), huile d’œillette ;
    – dans un but insectifuge : + huiles essentielles de citronnelle de Ceylan, de géranium rosat, de palmarosa, de niaouli.
  • Autres espèces : l’aromathérapie occidentale moderne exploite bien d’autres huiles essentielles issues d’eucalyptus dont on croise les noms ici ou là. Les voici :
    – Eucalyptus mentholé (Eucalyptus dives),
    – Eucalyptus citronné (Eucalyptus citriodora),
    – Eucalyptus à bractées multiples (Eucalyptus polybractea),
    – Eucalyptus de Smith (Eucalyptus smithii),
    – Eucalyptus à phellandrène (Eucalyptus phellandra),
    – Bois de fer citronné (Eucalyptus staigeriana).
    _______________
    1. Francis Hallé, Plaidoyer pour l’arbre, p. 56.
    2. Auguste Chevalier, Revue internationale de botanique appliquée et d’agriculture tropicale, Travaux français sur le genre Eucalyptus, mars-avril 1952, p. 112.
    3. Francis Hallé, Plaidoyer pour l’arbre, p. 85.
    4. Ibidem.
    5. Ici, nous pouvons nous permettre un petit clin d’œil étymologique fort instructif : le mot eucalyptus, issu du grec, se décompose comme suit : eu, « bien » et kalyptos, « couvert, coiffé, caché ». C’est dire si ces fleurs sont frileuses, de même que l’arbre tout entier, rares étant les eucalyptus qui résistent à des températures inférieures à – 5° C.
    6. Philippe Malhebiau, La nouvelle aromathérapie, p. 449.
    7. Cet eucalyptus « rend […] de précieux services à des malades dont le système digestif est souvent perturbé par leurs ennuis respiratoires », Petit Larousse des plantes médicinales, p. 70.
    8. Le biao, à l’inverse du li, est la manifestation extérieure, en surface, de nature Yang.
    9. Serge Hernicot, Les huiles essentielles énergétiques, p. 50.
    10. Philippe Mailhebiau, La nouvelle aromathérapie, p. 450.
    11. Bertrand Hell, Sang noir, p. 150.

© Books of Dante – 2019

Huile essentielle de niaouli (Melaleuca quinquenervia)

Synonymes : arbre à peau, arbre à papier (= paper bark tree, broad-leaved paper), yauli (Nouvelle-Calédonie), kinim-drano (Madagascar).

Dans le Figaro du mardi 8 septembre 1896, le journaliste Émile Gautier (1853-1937) écrivait ceci : « On trouve, à ce qu’il paraît, à la Nouvelle-Calédonie, un tas de produits qui ne se trouvent nulle part ailleurs, pas même en Australie. Parmi ces produits auxquels la grande île océanienne doit le meilleur de son originalité, une mention spéciale appartient à un nouveau produit chimique – mettons une drogue sui generis – qui pourrait bien, si j’en crois mes ‘tuyaux’ personnels, faire pas mal de tapage dans le monde où l’on tousse. » Ce produit, c’est – comme nous l’apprend le titre de cet article – le goménol. Mais qu’est-ce donc que le goménol ?

Aux environs de 1887, l’industriel français Jules Prévet (1854-1940), qui fait dans la conserverie de légumes et de viandes, tente l’aventure en se rendant en Nouvelle-Calédonie, territoire acquis à la France en 1853. C’est à lui qu’est confiée la toute nouvelle conserverie créée près de la petite ville de Gomen (aujourd’hui, Kaala-Gomen, située à 356 km au nord de Nouméa). Il « observe que la cueillette du café, répandue dans cette partie de l’île, donne lieu à des blessures chez les cueilleurs locaux qui, pour se soigner, mâchent des feuilles de niaouli […], puis mettent cet emplâtre de fortune sur les plaies pour éviter l’infection » (1). S’étant assuré de l’efficacité de ce remède, Prévet revient en France et confie à deux scientifiques, Bertrand et Gueguen, la tâche d’étudier l’essence de niaouli à laquelle ils finissent par attribuer des vertus cicatrisantes, anesthésiques et antiseptiques, soit celles dont usent empiriquement les indigènes de la Nouvelle-Calédonie. De fait, dès le 2 mai 1893, la marque « goménol » est déposée au tribunal de commerce de Paris, une appellation que Prévet explique ainsi : « Comme c’est dans un domaine de Nouvelle-Calédonie appelé Gomen que j’ai commencé à distiller cette essence, et que d’autre part, dans les pays de langue anglaise, on désigne sous le nom de gum tout ce qui est résine ou essence, l’idée m’est venue de chercher une appellation qui francise ce nom gum et qui rappelle aussi la localité où le Goménol a été tout d’abord produit. » S’ensuivit une commercialisation à grande échelle d’essence de goménol et de produits dérivés, nombreux puisqu’on compte des baumes, des onguents, des pommades, des ovules, des suppositoires, des huiles, savons, dentifrices, etc. Et il ne s’agit pas là d’une seule question de cameloterie de foire, puisqu’une ample communication scientifique, via brochures, formulaires et expositions, est consentie pour faire valoir le goménol qui est, en réalité, une huile essentielle de niaouli rectifiée : on lui a ôté ses aldéhydes. Il ne s’agit donc pas d’une huile essentielle 100 % pure et naturelle telle qu’on exige qu’elle soit généralement de nos jours. Il n’en reste pas moins que, thérapeutiquement parlant, le goménol, cet arbre qui cache la luxuriante forêt des produits goménolés, recouvre l’ensemble de ce qui, peu ou prou, justifie encore aujourd’hui l’usage de cette huile essentielle, à savoir : les affections gynécologiques et celles des voies tant urinaires que respiratoires. Mais Prévet, qui n’est jamais qu’un industriel libéral et opportuniste, n’est cependant pas le « découvreur » du niaouli, simplement son plus fervent vulgarisateur. Le genre Melaleuca, auquel appartient le niaouli, a été décrit par Linné en 1767, mais ces arbres restèrent peu connus en Europe, quand bien même des explorateurs français récoltèrent différents extraits de plantes issues de cette famille botanique, les Myrtacées. Mais on ne distille pas le niaouli avant 1862. Quand c’est fait, cela n’obtient pas le moindre succès. En fait, et plus probablement anecdotique, aucune suite n’est donnée à ce premier essai répertorié par l’histoire. En 1869, les choses se précisent un peu plus nettement : Bavay, pharmacien militaire de première classe de la Marine, présente une thèse portant sur l’huile essentielle de niaouli et sur l’anacardier. Au sujet de la première, il écrira : « Je ne sais si, comme on le suppose, l’essence de niaouli est appelée à un avenir quelconque, soit médical, soit industriel ; mais à coup sûr, si cet arbre ne devient pas une source d’aisance pour la Nouvelle-Calédonie, cela ne l’empêchera pas d’avoir été une précieuse ressource pour ses premiers habitants. » Néanmoins, ajoute-t-il, « je serais heureux si je pouvais appeler l’attention sur un produit qui a, je crois, quelque valeur. » Bien que finalement entendues, ces paroles ne furent pas immédiatement suivies d’effets, puisque ce n’est que 50 ans après la thèse de ce pharmacien que débute, sous la dynastie Prévet, la véritable production industrielle d’huile essentielle de niaouli, qui augmentera constamment jusqu’en 1939, où l’entrée en guerre de la France provoquera une chute brutale de la production durant toutes les années du conflit, jusqu’à ce qu’elle reprenne pour quelque temps, de 1946 à 1950 environ, avant de péricliter jusqu’au début des années 1990, date à laquelle la production, très faible, l’est davantage que durant la Seconde Guerre mondiale. Cela s’explique en partie par la concurrence du cajeput, puis de l’arbre à thé, qui mènent une vie rude au niaouli dont le nombre de compositions magistrales pharmaceutiques qui contiennent de son essence ne cesse de chuter dès 1975 pour finir par s’effondrer en 2003.

D’un point de vue botanique, le niaouli, à la silhouette tortueuse parce que son tronc est à l’avenant, oscille (sous le vent… ^^) entre quatre et douze mètres de hauteur (il lui arrive parfois de parvenir à près de 25 m… plus pratique pour contempler les embruns). Dans son nom latin, Melaleuca, l’on peut lire une autre de ses caractéristiques morphologiques : en effet, ce mot se scinde en deux racines grecques, mela signifiant noir et leuca blanc. Le niaouli est donc un blanc-noir (ou l’inverse). Mais qu’est-ce à dire exactement ? Cela tient simplement à la blancheur du tronc qui contraste avec le feuillage foncé du niaouli, qui est constitué de feuilles persistantes, brillantes et très odorantes lorsqu’on les froisse (plus jeunes, les feuilles présentent un aspect blanchâtre, soyeux à duveteux). Et ces feuilles lancéolées de 5 à 10 cm de longueur expliquent à elles seules l’adjectif quinquenervia que l’on peut traduire en français par pentanervé, c’est-à-dire nervuré cinq fois : l’examen des feuilles de niaouli révèle bien cinq nervures longitudinales sur chacun des limbes de ces feuilles. Maintenant, si l’on jette un œil à l’écorce présupposément blanche du niaouli, l’on observe que cet effet vaut surtout à grande distance. De près, c’est tout différent. Blanchâtre plus ou moins, avec des traînées fauves de rouille, cette écorce se distingue par des couches laminées nombreuses qui desquament au fur et à mesure, les couches les plus profondes, sous leur poussée, éventrant presque les couches supérieures qui résistent aux fréquents feux de brousse, cette écorce, dont le suber est de liège, étant, de fait, ignifugée. Les inflorescences terminales du niaouli s’apparentent à des goupillons rince-bouteilles : longues de 4 à 8 cm, elles se composent de paquets de fleurs blanches (ou blanc crème) groupées par trois, tout hérissées de très nombreuses étamines.
Originaire de Nouvelle-Calédonie (il semble aussi être natif en Nouvelle-Guinée, ainsi qu’au sud-est de l’Australie), le niaouli est un arbre rustique, assez peu exigeant, qui se contente soit des sols en zones humides (estuaires, marécages, zones inondables…), soit de la brousse ou de ce que l’on appelle la savane à niaouli qui apparaît après défrichement et feux de forêt. Si telles n’avaient pas été ses préférences, il n’occuperait pas à lui seul 40 % de la surface du territoire néo-calédonien, soit 7400 km². De Nouvelle-Calédonie, le niaouli s’est propagé à l’Asie (Indonésie, Malaisie, Philippines, Vietnam) et à l’Afrique (Égypte, Bénin, Cameroun, Ouganda, Kenya, Tanzanie, Madagascar). Dans ces pays, le niaouli est cultivé pour des raisons fort différentes : le bois (matériau d’œuvre, construction, charbonnage…), le miel (les fleurs du niaouli sont très mellifères), l’huile essentielle (à destination de la parfumerie dès 1880 environ, puis de l’aromathérapie). Mais il y a fort à parier que l’ensemble de ces pays n’aura pu tirer parti du niaouli aussi bien que le peuple kanak pour lequel cet arbre représente un emblème particulièrement cher. Redonnons la parole à notre journaliste du Figaro : « Les Canaques prêtent au ‘niaouli’ toutes sortes de vertus extraordinaires, notamment celles de retaper les muscles courbaturés, d’assainir les marécages et de désinfecter les eaux malsaines ; ils lui attribuent, en tous cas, le secret de leur vigueur et de leur endurance, et ils ne boivent jamais d’une eau suspecte sans y avoir fait infuser une pincée de feuilles de ‘niaouli’ » (2). Cette infusion peut aussi être de nature théiforme et consister, comme avec l’arbre à thé, en un succédané de thé, tandis que ces mêmes feuilles remplacent aisément celles du laurier en cuisine comme matière condimentaire aromatique. Quant à l’écorce, on en enveloppait traditionnellement les nouveaux-nés afin que l’arbre imprime en eux la force et la protection, ce que perpétue cette même écorce dans la vie de tous les jours, puisqu’elle forme les toitures des habitations et en couvre les murs.

L’huile essentielle de niaouli en aromathérapie

Le niaouli est un arbre à l’importante instabilité morphologique. Il en va de même de son huile essentielle. Comme nous l’avons vu plus haut, il a été implanté pour diverses raisons en maints lieux différents et, de même que le camphrier de Bornéo qui tantôt devient bois de hô, tantôt ravintsara, le niaouli se permet le tour de force de largement modifier sa composition biochimique selon l’endroit où il s’épanouit. En Europe, on connaît l’exemple fameux du romarin officinal qui permet de s’initier à la notion de chémotype (ou chimiotype : les deux se valent et s’abrévient CT). Cela fonctionne pareillement avec les huiles essentielles de niaouli. Sans trop entrer dans un dédale de détails, établissons quelques données synthétiques :

    • En Nouvelle-Calédonie :
      – CT 1 : à monoterpènes
      – CT 2 : à oxydes (1.8 cinéole)
      – CT 3 : à sesquiterpénols (viridiflorol) et monoterpènes (α-pinène)
    • En Australie :
      – CT 1 : à monoterpénols (linalol) et sesquiterpénols ((E)-nérolidol)
      – CT 2 : à oxydes (1.8 cinéole) et sesquiterpénols (viridiflorol)
    • A Madagascar :
      – CT 1 : à oxydes (1.8 cinéole) et monoterpènes (α-pinène, limonène)
      – CT 2 : à sesquiterpénols (viridiflorol)
      – CT 3 : à sesquiterpénols ((E)-nérolidol)

Comme il est aisé de le constater, tout cela représente une très large palette sur laquelle on distingue néanmoins des familles moléculaires récurrentes : oxydes, monoterpènes, sesquiterpénols et monoterpénols. Parmi les molécules, ont été souvent répétés les noms suivants : 1.8 cinéole, viridiflorol (E)-nérolidol, α-pinène. Les données chiffrées qui vont maintenant suivre établissent un profil biochimique moyen (d’où les assez larges fourchettes parfois observables) :

    • Oxydes : 1.8 cinéole (35 à 65 %)
    • Monoterpènes : α-pinène (6 à 15 %), β-pinène (2 à 3 %), limonène (4 à 9 %), γ-terpinène (1 %)
    • Sesquiterpènes : β-caryophyllène (1 à 2,5 %)
    • Esters : 1,5 %
    • Monoterpénols : α-terpinéol (5 à 14 %)
    • Sesquiterpénols : viridiflorol (2 à 10 %), (E)-nérolidol (1 à 8 %)

A cela, n’oublions pas d’ajouter une faible (mais néanmoins puissante) fraction d’un ester soufré qui donne aux narines non averties l’impression d’avoir affaire à un œuf pourri. Je dois avouer qu’au premier achat d’une huile essentielle de niaouli il y a plus de dix ans maintenant, la répulsion fut vive et immédiate. Aujourd’hui, après être passé il y a deux ou trois ans par une phase de tolérance tout juste polie, je suis maintenant dans l’acceptation et ne suis pas loin de lui trouver un certain charme. Elle demeure ma rencontre aromatique la plus violente à ce jour, et elle en dit, je pense, davantage que l’abandon que préconisent certains olfactothérapeutes au sujet des huiles essentielles « non aimées », comme ils disent. Oui, ne pas se colleter avec ce qui nous pose problème, j’appelle ça un abandon.
Cette huile essentielle liquide, limpide, mobile, incolore à jaune très pâle, s’obtient en distillant les rameaux feuillés à la vapeur d’eau durant une à trois heures, ce qui, selon la saison et les talents du distillateur, permet d’obtenir un rendement assez souvent situé entre 0,7 et 2 %>.

Propriétés thérapeutiques

L’huile essentielle de niaouli est très polyvalente : c’est la lavande du Pacifique, si je puis dire.

      • Anti-infectieuse : antibactérienne (Staphylococcus aureus, Streptococcus pneumoniae, Escherichia coli, etc.), antifongique (Aspergillus niger, Aspergillus ochraceus, Fusarium culmorum, Microsporum gypseum, Sacharomyces cerevisiae), antivirale puissante (grippe, Herpes simplex de type I, Herpes simplex de type II), antiseptique atmosphérique, pulmonaire, intestinale et urinaire
      • Immunostimulante
      • Expectorante, mucolytique, anticatarrhale, décongestionnante nasale et respiratoire
      • Anti-inflammatoire, analgésique, antalgique, antirhumatismale
      • Antispasmodique
      • Décongestionnante et tonique veineuse, décongestionnante et tonique lymphatique, phlébotonique
      • Antidysentérique, vermifuge intestinale
      • Tonique cutanée, stimulante tissulaire, cicatrisante, antiprurigineuse, radioprotectrice
      • Équilibrante nerveuse et du système neurovégétatif
      • Oestrogen like
      • Insectifuge, antiparasitaire (3)

Usages thérapeutiques

        • Troubles de la sphère respiratoire + ORL : bronchite (simple, chronique, fétide, grippale), rhume, pharyngite, rhinopharyngite, laryngite, catarrhe pulmonaire, coqueluche, pneumonie, otite, sinusite, angine, asthme, asthme allergique, tuberculose pulmonaire (4)
        • Troubles de la sphère cardiovasculaire et circulatoire : varice, hémorroïdes, insuffisance lymphatique, jambes lourdes, artérite, artériosclérose, fragilité capillaire
        • Troubles de la sphère urinaire : cystite, urétrite, prostatite
        • Troubles de la sphère gynécologique : métrite, endométrite, leucorrhée, herpès génital, infection puerpérale, oligoménorrhée, aménorrhée, prévention des troubles de la ménopause, dysplasie du col de l’utérus, condylome acuminé (5), candidose vaginale
        • Troubles de la sphère gastro-intestinale : gastrite, colite, entérite, dysenterie, parasites intestinaux, diarrhée cholériforme, fièvre typhoïde
        • Troubles locomoteurs : rhumatisme chronique, douleurs musculaires et articulaires, crampe musculaire
        • Affections cutanées : plaie, plaie atone, plaie infectée (voire sur-infectée), plaie opératoire, ulcère, abcès, escarre, dartre, panaris, acné, psoriasis, molluscum (6), furoncle, mycose cutanée, zona, herpès labial, démangeaison, piqûre d’insecte, brûlure (premier et deuxième degré), radiodermite (7), coup de soleil (à appliquer aussi bien avant qu’après), peaux fatiguées, teint terne, marques de lassitude sur le visage
        • Faiblesse immunitaire, prévention des épidémies, asthénie physique, nerveuse et mentale, manque de tonus, épuisement, apathie
        • Troubles du système nerveux : stress, nervosité, trac, angoisse, instabilité psychique
        • Douleurs dentaires (en compagnie des huiles essentielles de clou de girofle, de laurier noble, de menthe poivrée)

D’un point de vue énergétique et psycho-émotionnel

Dans un livre de Michel Odoul et d’Eslke Miles (La phyto-énergétique : stimulez vos points d’acupuncture par les huiles essentielles) que je consulte souvent dès lors qu’il est question des huiles essentielles liées aux énergies méridiennes, il est écrit, page 167, que les auteurs considèrent comme particulièrement appropriée l’huile essentielle de niaouli en direction du méridien du Poumon, élément Métal, que nous avons abordé en long, en large et en travers via l’article portant sur l’huile essentielle de bois de rose. A cette huile-là, ils ajoutent les prévisibles ravintsara et eucalyptus radié, huiles essentielles dont les actions broncho-pulmonaires et ORL ne sont plus à prouver. Mais à la différence de ces deux produits, il appert que le niaouli répond ici à un objectif double : son implication pulmonaire, mais également ce que l’on attend généralement de lui sur l’interface cutanée qui forme, du système respiratoire, la partie la plus visible. Notons que ravintsara et eucalyptus radié, à elles seules, ne permettent pas la réunion de ces deux facettes. Pour ce faire, il faudrait leur associer une huile essentielle de katrafay par exemple.
L’autre intérêt du niaouli, c’est que, tout comme pour nous autres le laurier noble, il s’applique à la gorge et surtout au chakra qui y siège, Vishuddha. C’est par ce moyen que l’huile essentielle de niaouli, qui permet un soutien, voire un étayage, intellectuel, mental et psychique, clarifie, éclaircit les idées comme l’on dit, dissipant les paroles de leurs approximations, parfois vénéneuses, vaines et inutiles scories (le niaouli est l’ennemi de la langue de bois, qu’on s’en souvienne). Une fois de plus, elle ressemble beaucoup au laurier noble, dans le sens où cette huile essentielle équilibre en cas de manque de contrôle émotionnel, de dispersion, d’éparpillement, de confusion et de labilité, c’est-à-dire d’instabilité au point de vue émotionnel et affectif. Tout au contraire de ces désordres et égarements, le niaouli favorise le travail intellectuel, stimule la mémoire et soutient la concentration.
Enfin, par l’intermédiaire de son implication sur le méridien du Poumon, l’huile essentielle de niaouli permet aux personnes influençables de résister face aux énergies pour elles négatives. Effectivement, comme le souligne Le guide de l’olfactothérapie, l’huile essentielle de niaouli aide à se battre contre « ce envers quoi nous sommes parfois perméables. Elle peut aussi être une excellente ‘protection’ […] contre les gens envahissants et autres vampires énergétiques… » (8).

Modes d’emploi

      • Voie orale.
      • Voie cutanée : diluée ou pure. La tolérance cutanée est excellente chez les huiles essentielles de niaouli peu riches en 1.8 cinéole, ne provoquant pas d’asséchement cutané. Rappelons que le niaouli, l’eucalyptus, etc. sont des arbres qu’on a souvent plantés, dans le sud de la France dès les années 1860 en ce qui concerne le second, dans le but d’assécher les zones marécageuses. De même, le 1.8 cinéole se comporte comme s’il « aspirait » l’eau.
      • Inhalation humide, olfaction au flacon.
      • Diffusion atmosphérique.
      • En bain, dans une base de dilution adaptée (solubol, disper, etc.).

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

      • L’huile essentielle de niaouli est un produit qui ne pose pas de problèmes particuliers. On la maniera néanmoins avec un peu de prudence durant les trois à quatre premiers mois de la grossesse. Par ailleurs, elle reste déconseillée chez l’enfant de moins de sept ans, surtout à l’approche du visage et de la zone nasale. En revanche, le niaouli doit être banni dans les cas de maladies inflammatoires du tractus gastro-intestinal et des voies biliaires. De même, sa propriété oestrogen like en contre-indique l’usage dans les cas de cancers hormonaux dépendants.
      • Le 1.8 cinéole présent dans les huiles essentielles de niaouli de mauvaise qualité (comme cela arrive parfois), peut irriter les voies respiratoires et provoquer chez l’asthmatique une soudaine crise d’asthme. De plus, le 1.8 cinéole peut rendre convulsivante cette huile essentielle à hautes doses, surtout si sa proportion dépasse 70 %, ce qui n’est pas si fréquent que cela, il faut bien en convenir.
      • Le niaouli est, comme nous l’avons dit, un Melaleuca, un parmi plus de 250 autres. Dans cette longue liste, nous en comptons quelques-uns bien connus de l’aromathérapie :
        – l’arbre à thé (Melaleuca alternifolia),
        – le cajeput (Melaleuca cajeputii),
        – la rosalina (Melaleuca ericifolia),
        – le mélaleuque à feuilles linéaires (Melaleuca linariifolia).
        _______________
        1. Bruno Bonnemain, Revue d’histoire de la pharmacie n° 341, 2004, p. 152.
        2. Article entier en lecture libre ici.
        3. L’huile essentielle de niaouli assure une protection intégrale pendant huit heures contre Aedes aegypti responsable de la dengue, Anopheles stephensi responsable du paludisme et Culex quinquefasciatus responsable de l’encéphalite de Saint-Louis. Tous trois sont des moustiques porteurs de virus (Aedes aegypti, Culex quinquefasciatus) ou de parasite (Anopheles stephensi) qui sont transmis à l’homme lors d’une piqûre.
        4. Le bacille tuberculeux est neutralisé par l’huile essentielle de niaouli dans la proportion de 0,04 %.
        5. Les condylomes acuminés résultent d‘une infection par le virus du papillome humain (VPH). Ils sont contagieux et sont sexuellement transmissibles. Il s’agit en général de verrues bénignes de la taille d’une tête d’épingle. Elles apparaissent sur les parties génitales et ont tendance à se regrouper en prenant un aspect de chou fleur.
        6. Le Molluscum contagiosum résulte d’une infection cutanée par un virus spécifique. Il forme de petits nodules bénins de couleur rouge clair qui affectent généralement les enfants ayant la peau très sèche. Chez les adultes, ils peuvent indiquer une faiblesse immunitaire.
        7. L’huile essentielle de niaouli assure la prévention des brûlures lors des séances de radiothérapie. Elle s’applique au moins 15 mn avant exposition aux rayons, en compagnie des huiles essentielles de lavande aspic et/ou d’arbre à thé qui proposent les mêmes caractéristiques.
        8. Guillaume Gérault, Jean-Charles Sommerard, Catherine Béhar & Ronald Mary, Le guide de l’olfactothérapie, p. 210.

© Books of Dante – 2019

L’huile essentielle de bois de rose (Aniba rosaeodora)

Le bois de rose est un arbre typique du bassin amazonien : son aire d’origine s’étend du Brésil au Pérou en passant par la Guyane française, englobant Suriname, Venezuela, Équateur et Colombie. D’ailleurs, « les habitants de la forêt amazonienne utilisent souvent cet arbre pour des rituels de purification physique et spirituels en fumigation avant de partir à la chasse », lit-on dans Le guide de l’olfactothérapie (1). Cela mériterait davantage de précisions. En revanche, ce que l’on a rapporté de la sombre canopée amazonienne, c’est un usage alternatif de cet arbre de taille moyenne : un emploi en marqueterie qui remonterait au moins au XVII ème siècle. Cependant, le bois de rose a beau être connu comme rosewood tree, brazilian rosewood, etc., il n’appartient pourtant pas au groupe d’espèces dont on utilise la matière comme bois d’œuvre et que l’on désigne, de manière commune et indifférenciée, rosewood (de même que le terme blackwood s’applique à de très nombreuses espèces d’arbres). Vous trouverez dans ce lien une liste (à mon avis non exhaustive) de l’ensemble des rosewood que l’on compte au monde, et pas seulement en Amérique du Sud, mais également en Afrique, en Asie…). Selon Wikipédia, « rosewood oil, used in perfume, is extracted from the wood of Aniba rosaeodora, which is not related to the rosewoods used for lumber » (= « l’huile essentielle de bois de rose, utilisée dans les parfums, est extraite du bois d’Aniba rosaeodora, qui n’est pas lié aux bois de rose utilisés comme bois d’œuvre ». Les bois de rose qui permettent le façonnage de mobilier de luxe, de pièces de jeu d’échec, voire d’instruments de musique (guitare, flûte…), sont appelés ainsi en raison de la couleur de leur bois : rougeâtre, la plupart du temps, sinon rosâtre. Et encore. Certains s’apparentent plus à la couleur de la chair d’un vieux sanglier gorgée de sang noir. Une approximation à peu près semblable s’applique aussi au bois de rose, non pas aux arbres à couleurs, mais, cette fois-ci, à l’arbre à odeur. Tout d’abord, son bois de couleur gris jaunâtre contredit cette appellation de rosewood. Ensuite, si on le dit « de rose », c’est parce qu’il en a le parfum. Faut l’dire vite. De toute façon, la comparaison des analyses biochimiques contrecarre cette conclusion hâtive. En effet, la principale molécule contenue dans l’huile essentielle de bois de rose (parfois dans des proportions délirantes qui frôlent les 100 % !), c’est-à-dire le linalol, n’est présente qu’à hauteur de 1 % dans l’huile essentielle de rose de Damas. On s’explique donc difficilement comment une collection d’une myriade de molécules (des dizaines et des dizaines dans Rosa damascena) pourraient bien, par le biais d’un savant arrangement, sentir la même chose qu’une huile essentielle de bois de rose rigoureusement distincte d’un point de vue chimique. En effet, le bois de rose est à la rose de Damas ce que la litsée citronnée est à la verveine. Ne mélangeons pas tout.
C’est au botaniste et ethnologue brésilien Walter Adolfo Ducke (1876-1959) que le bois de rose doit son nom latin Aniba rosaeodora qui lui vaut lieu de baptême en 1930. Dans la décennie précédente, c’est la parfumerie et la cosmétique qui font appel à l’essence de bois de rose, grand fournisseur de ce linalol indispensable au parfumeur. Aussi coupe-t-on des bois de rose à parfum dans le but d’en extraire l’huile essentielle. L’homme, à la quête de cet alcool linalylique, a honteusement surexploité les forêts d’Amérique du Sud, à tel point qu’une déforestation massive a bien failli avoir raison de lui (accentuée, cette déforestation, par l’engouement occidental pour les bois de rose menuisiers dans une période presque identique, 1930-1960, par là). Heureusement, au tout début des années 1980, deux événements vont venir (indirectement ou pas) au secours du bois de rose : la synthèse du linalol et l’interdiction d’abattre un arbre si un autre n’est pas replanté (difficile de dire si la première mesure découle de la seconde ou l’inverse ; ou si elles n’ont aucun rapport ; je sais pas, j’ai pas cherché ^^). Entre l’entichement d’une clientèle aisée pour les parfums à linalol et la synthèse de ce dernier, ô combien le bois de rose a-t-il souffert, en ces temps (pas si lointains que ça : là, on peut dire « jadis et naguère ») où l’homme ne se rendait pas compte (?) qu’une ressource comme celle-là n’est pas infinie, bien au contraire ! Mais l’alerte fut donnée, semblerait-il, à temps, puisqu’à la suite de ce saccage, on eut (enfin !) l’idée de reboiser au fur et à mesure. Les abattages, pour raisonnés qu’ils furent par la suite, ne s’interrompirent pas pour autant, mais le bois obtenu ne se destina depuis lors plus autant à la parfumerie (qui se contente, dans sa quasi majorité, de linalol de synthèse), mais à un autre domaine : l’aromathérapie. L’huile essentielle de bois de rose est donc, au regard de cette branche de la phytothérapie, un produit thérapeutique très récent en Occident, la plus ancienne référence que j’ai découverte à son sujet ne remontant pas au-delà de 1994, dans La nouvelle aromathérapie de Philippe Mailhebiau. Malgré les programmes de reboisement, l’utilisation raisonnée des ressources, etc., cela n’a pas évité le trafic, ce qui conduisit l’UICN à déclarer le bois de rose comme espèce en danger en 1998. Aussi a-t-on imaginé de se tourner du côté de cet arbre asiatique, le bois de hô, grand pourvoyeur de linalol, pour remplacer, à terme, l’huile essentielle de bois de rose. Jusqu’à le détruire lui aussi ?
Le même Philippe Mailhebiau écrivait au sujet de cette huile essentielle qu’on « la trouve couramment et elle est peu onéreuse, ce qui représente un intérêt non négligeable, et compense quelque peu son absence de propriétés vraiment spécifiques ; mais, qui sait, peut-être se révélera-t-elle un jour et nous étonnera-t-elle par des vertus insoupçonnées ? » (2). Bingo ! Quelle perspicacité, puisque aujourd’hui l’on ne peut dire que cette huile essentielle soit un produit de consommation courante du fait de sa cherté/rareté, mais elle est, bien effectivement, compensée par un profil thérapeutique qui ne peut faire de cette huile une huile essentielle de seconde zone, comme nous allons maintenant le découvrir.

L’huile essentielle de bois de rose en aromathérapie

Existe-t-il un bois de rose sans linalol (C10 H18 O) ? Je ne crois pas, bien que cette molécule ne puisse, à elle seule, réduire Aniba rosaeodora à une usine tropicale de fabrication d’un corps chimique qui n’est pas circonscrit à la seule Amazonie. Le linalol, c’est un peu comme le limonène ou l’α-pinène, c’est une molécule que l’on rencontre dans de très nombreuses huiles essentielles, dans des proportions très variables. J’ai choisi, au hasard, 42 analyses chromatographiques en phase gazeuse. Parmi elles, 75 % des huiles essentielles concernées contiennent du linalol :
– de manière infime (taux inférieur à 0,1 %) : estragon, ravintsara, gaulthérie couchée, inule, lédon du Groenland, arbre à thé ;
– de 0,1 à 1 % : ciste ladanifère, mandarine, niaouli, verveine citronnée, menthe poivrée, basilic tropical, rose de Damas, sauge officinale, eucalyptus (citronné, radié) ;
– de 1 à 10 % : ylang-ylang, cannelle de Ceylan « écorce », palmarosa, eucalyptus (mentholé, à cryptone), hélichryse d’Italie, laurier noble, myrte vert, marjolaine à coquilles, romarin officinal à verbénone, thym officinal à thymol ;
– taux supérieur à 10 % (sans jamais dépasser 50 %) : petit grain bigarade, lavande fine, lavande aspic, lavandin super, hysope couchée.
Le linalol qui est, rappelons-le, un monoterpénol peut, à lui tout seul, atteindre le taux extrême de 98,55 % dans l’huile essentielle de bois de rose (elle se situe donc au coude-à-coude avec l’huile essentielle de bois de hô dont nous avons brièvement parlé dans l’article dédié au camphrier). On peut se demander, dans ce cas, en quoi consiste le 1,45 % restant ! Voici en quoi :
– en quelques autres monoterpénols (dont α-terpinéol : 0,5 à 7 %) ;
– en oxydes (dont 1.8 cinéole : 1 à 3 %) ;
– en sesquiterpènes (dont α-copaène, β-sélinène : 3 à 5 %) ;
– etc.
Remarquons qu’on n’observe pas d’estérification du linalol en acétate de linalyne dans l’huile essentielle de bois de rose, contrairement à celle de lavande fine par exemple.
Dans toutes les plantes que nous avons citées plus haut, le linalol qui en est extrait se localise aux feuilles, aux fleurs ou à ce que l’on nomme commodément les sommités fleuries. Pas pour le bois de rose, puisque, comme nous l’indique son nom, son huile essentielle est issue du bois réduit à l’état de copeaux, de sciures, etc., que l’on distille durant trois heures de temps à la vapeur d’eau. Cela permet d’obtenir, pour environ 100 à 125 kg de matière première, un litre d’une huile essentielle limpide, liquide, incolore à jaune très pâle, et dont la fragrance rappelle, non pas tant celle de la rose, mais celle de la lavande fine et/ou du muguet (3). Les deux flacons d’huile essentielle de bois de rose que j’ai à ma disposition présente chacun une odeur très distincte, reflet d’une variation biochimique évidente.

Propriétés thérapeutiques

  • Anti-infectieuse à large spectre :
    – antibactérienne sur Gram – : Campylobacter jejuni, Escherichia coli
    – antibactérienne sur Gram + : Bacillus cereus, Bacillus subtilis, Staphylococcus aureus, Listeria monocytogenes
    – antifongique
    – antivirale respiratoire
    – antiparasitaire (Giardia lamblia, Leishmania amazonensis), pédiculicide
    – antiseptique atmosphérique
  • Positivante, immunomodulante (le linalol est un modulateur immunitaire des immunoglobines basses et des immunoglobines en excès)
  • Tonique : neurotonique, tonique psychique, tonique du système lymphatique, tonique musculaire
  • Astringente légère, régénératrice, tonique et cicatrisante cutanée, raffermissante tissulaire
  • Stimulante et sédative du système nerveux, inductrice du sommeil
  • Spasmolytique
  • Hypotensive légère par vasodilatation
  • Antalgique et anesthésiante locale, antinociceptive (4)

De plus, ajoutons que le linalol augmente le taux de dopamine et calme l’excitabilité. L’huile essentielle de bois de rose est donc une régulatrice de l’humeur. Enfin, comme elle augmente la vitesse d’apprentissage et stimule la mémoire, l’on dit d’elle qu’elle est neurotrope.

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère respiratoire + ORL : bronchite chronique ou aiguë (chez l’enfant surtout), bronchiolite du nourrisson, rhume, catarrhe nasal, rhinite, laryngite, sinusite, otite, pharyngite
  • Troubles de la sphère uro-génitale : cystite, autres infections urinaires (tant chez l’enfant que chez l’adulte), mycose vaginale, leucorrhée
  • Affections cutanées : mycose (des pieds, des ongles, de la peau), candidose, acné, impétigo, furoncle, plaie infectée, eczéma sec, Lichen simplex, érythème fessier du nourrisson, psoriasis, éruptions irritantes liées à certaines maladies infectieuses (rubéole, rougeole, varicelle, scarlatine), piqûres d’insectes, coup de soleil, brûlure, coupure, rides, ridules, peaux fatiguées, sèches, rougies et sensibles, vergetures, cicatrices, poux
  • Grippe, prévention des maladies tropicales
  • Constipation
  • Aphte
  • Troubles du système nerveux : troubles du sommeil, difficultés d’endormissement, terreur nocturne chez l’enfant, stress, anxiété, angoisse, nervosité, agitation, trac, asthénie profonde et générale, apathie, léthargie, surmenage, déprime, dépression

D’un point de vue énergétique et psycho-émotionnel

Tout d’abord, poursuivons le propos précédant en le détaillant davantage : l’huile essentielle de bois de rose, tant chez l’enfant que chez la personne âgée, chasse les idées noires, la tristesse, le sentiment de solitude : c’est une huile essentielle réconfortante. De même, elle est efficace chez les sujets inquiets, soucieux, tourmentés, etc. Si vous pressentez qu’elle peut vous être utile, adoptez-la quand bien même vous n’appartenez à aucune des deux catégories sus-citées. Favorisant la relaxation, le bois de rose permet de trouver l’apaisement lors d’autres moments difficiles, en particulier chez l’enfant : angoisse de séparation, endormissement, réveil nocturne, pleurs et chagrin, cauchemar. En somme : retrouver le calme dans toutes ces situations. Et puisque nous parlons d’étapes, évoquons ces autres périodes de passage et de transition qui jalonnent le cours d’une existence : examen, concours, entretien d’embauche, licenciement, départ à la retraite, déménagement (avec l’élixir floral du docteur Bach, Hornbeam), accidents graves et handicapants, chocs brutaux entraînant d’importantes blessures physiques et une perte d’autonomie quand bien même la tête reste entière, deuil, etc. La difficulté éprouvée face à chacune de ces situations peut être endiguée par l’huile essentielle de bois de rose qui apaisera la nostalgie excessive, qui est le signal de la perturbation d’un méridien dont nous allons parler un peu plus loin, celui du Poumon.
L’un des points forts de l’huile essentielle de bois de rose, c’est que, sans être ni agressive ni brutale, elle agit rapidement : j’ai d’ailleurs remarqué la vitesse à laquelle elle pénètre la surface des comprimés neutres là où d’autres prennent leur temps (comme l’huile essentielle de clous de girofle, par exemple). Autant dire qu’elle entre en contact très aisément : c’est pourquoi lorsqu’on souhaite être à l’aise avec les autres, cette huile essentielle autorise une communication plus expressive, « le retour des souvenirs et la libération de la parole », soulignent les auteurs du Guide de l’olfactothérapie (5). L’affirmation de soi, l’assurance de la parole retrouvée, la confiance en qui écoute ce que l’on dit, tout cela est du ressort du chakra de la gorge sur lequel l’huile essentielle de bois de rose est particulièrement active.
Du côté de la médecine traditionnelle chinoise, on reconnaît au bois de rose deux saveurs :
– L’amer : élément Feu, méridiens du Cœur et de l’Intestin grêle ;
– Le piquant : élément Métal, méridiens du Poumon et du Gros intestin.
Au sujet du premier binôme, concernant les produits de nature amère, nous pouvons dire qu’ils « contribuent à chasser l’excès de Chaleur hors du corps. Ils sont donc utiles aussi bien pour soulager la fièvre que pour freiner les éruptions cutanées rouges et chaudes, soigner les états inflammatoires (cystite, conjonctivite), apaiser l’agitation mentale… » (6). Vu ce que nous avons dit sur la question des propriétés et usages thérapeutiques, nous pouvons affirmer sans crainte que l’huile essentielle de bois de rose entre en forte résonance avec l’élément Feu et l’un de ses méridiens, celui du Cœur surtout.
Venons-en maintenant aux deux méridiens liés à l’élément Métal : le méridien du Poumon tout d’abord, dont on peut vérifier le bon fonctionnement en observant la qualité de la peau et des phanères (entre autres). Ce méridien porte son action sur l’interface cutanée (irritation et démangeaison, acné, eczéma, psoriasis, etc.) et ce qui lui est complémentaire, c’est-à-dire le système pulmonaire qu’affectent grippe et état fébrile, sinusite et laryngite, etc. quand se dérèglent ses fonctions. La fine tranche qui sépare les deux faces d’une pièce de monnaie, c’est cela le méridien du Poumon, la limite, le sas entre le dedans et le dehors, la balance entre stimulation et dépression, et l’on ne sera pas surpris d’apprendre que l’huile essentielle de bois de rose, parce qu’immunostimulante, corrige l’immunodépression induite par un mal fonctionnement du méridien du Poumon qui, alors, ne joue plus son rôle de porte filtrante, laissant entrer tout et n’importe quoi : les bactéries, les champignons, les virus, mais aussi les paroles… virulentes ! L’organisme tout entier, affecté, s’infecte. Les mots infection et infestation traduisent bien cette notion d’envahissement : tout deux découlent du latin infestus qui veut dire hostile. L’huile essentielle de bois de rose est donc d’une belle utilité, agissant autant sur le terrain que sur les hôtes indésirables qui l’occupent. Symboliquement, il va de soi que cela peut se transposer non seulement sur le corps, mais aussi sur le psychisme, les intrusions réelles ou imaginées (personnes invasives, ingérence…) tenant lieu de véritables agents infectieux : dès lors on n’attrape pas forcément des mycoses, des candidoses ou je ne sais quelle pathologie infectieuse, mais on se trouve assailli par des idées noires, de la tristesse, du chagrin…
Le méridien du Gros intestin est lui aussi concerné par l’huile essentielle de bois de rose mais dans une portée moindre : on mesure néanmoins son implication dans les affections cutanées et les troubles d’ordre nerveux (stress, agitation, nervosité).

Modes d’emploi

  • Voie orale.
  • Voie cutanée pure en geste d’urgence ou diluée.
  • Diffusion atmosphérique.
  • Olfaction.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • On peut employer cette huile essentielle pure sur la peau du fait qu’elle n’est pas irritante et que très faiblement allergisante. Pour davantage de sûreté, il est toujours possible de la diluer dans une huile végétale ou une base neutre pas exemple.
  • L’huile essentielle de bois de rose appartient, avec les essences de citron, d’orange douce et quelques autres encore, au petit groupe des huiles essentielles diffusables auprès des jeunes enfants et des femmes enceintes.
    _______________
    1. Guillaume Gérault, Jean-Charles Sommerard, Catherine Béhar & Ronald Mary, Le guide de l’olfactothérapie, p. 139.
    2. Philippe Malhebiau, La nouvelle aromathérapie, p. 510.
    3. Le muguet, dont on ne sait pas extraire l’essence, ni par la technique de l’enfleurage ni par celle de l’hydrodistillation, est donc composé synthétiquement : un parfum de muguet, outre qu’il contient divers absolus (tubéreuse, violette, etc.), recèle également une bonne part de linalol issu du… bois de rose. On comprend donc mieux cette filiation olfactive entre le muguet et l’huile essentielle de bois de rose
    4. Sur la question de ces dernières propriétés, j’abandonne la parole à Fabienne Millet : « Le linalol intervient par l’intermédiaire des récepteurs nociceptifs, qui sont situés à la surface de la peau et des viscères et qui transmettent l’information ‘douleur’ par des fibres sensitives très fines. Le linalol agit également sur les récepteurs opioïdes. En inhibant cette transmission, on obtient une action anesthésiante locale » (Fabienne Millet, Le guide Marabout des huiles essentielles, p. 71).
    5. Guillaume Gérault, Jean-Charles Sommerard, Catherine Béhar & Ronald Mary, Le guide de l’olfactothérapie, p. 140.
    6. Philippe Maslo & Marie Borrel, Guérir par la médecine chinoise, p. 82.

© Books of Dante – 2019

Le camphrier de Bornéo (Cinnamomum camphora)

Synonymes : arbre à camphre, laurier d’Asie, kapura-gaha.

Utilisé depuis des milliers d’années par la pharmacopée chinoise, le camphre, issu du camphrier, de nature légèrement froide, de saveur piquante, brûlante et amère, est une substance typiquement asiatique. Remontons la corde à nœuds : le mot camphre est la déformation du latin médiéval camphora (ou camfora), issu lui-même de l’arabe kâfûr, qui dérive d’une locution malaise, kapur barus, relative à cette substance blanche comme de la craie qu’on exploitait dans le nord de Sumatra.
Les camphriers, que l’on plantait aux alentours des pagodes dans le sud de la Chine, ont été décrits par Marco Polo dans le courant du XIII ème siècle, pas tant les arbres eux-mêmes que les usages qui avaient cours à l’époque, à savoir ses implications médicinales et celles concernant l’élaboration des parfums. La médecine arabe fut, bien avant cela, inspirée par le camphre qui avait une grande importance : très apprécié par le Prophète, il apparaît cité dans le Coran. Pour le médecin arabe, le camphre est, par son parfum, une substance qui fortifie « les tempéraments manquant de chaleur. [Il est] donc conseillé aux personnes manquant d’énergie » (1). Pour étonnant que cela soit, on trouve dans l’œuvre d’Hildegarde, pourtant d’un siècle antérieure au Livre des merveilles de Polo, un paragraphe intégralement consacré à une substance « totalement froide » qui s’écoule d’un arbre qu’Hildegarde appelle Gamphora. De fait, elle lui attribue des propriétés fébrifuges et anaphrodisiaques, tant pour l’homme que pour la femme : le camphre, comme rafraîchissant, est donc censé éteindre les élans tumultueux de la concupiscence (2). En dehors de ces deux cas extrêmes, Hildegarde met néanmoins en garde : « Si quelqu’un mangeait du camphre pur sans l’adoucir avec des plantes, le feu qui est en lui se trouverait arrêté par le froid du camphre » (3). Elle en conseille l’ingestion mais à doses beaucoup plus faibles, à travers de petites galettes contenant du camphre, et qu’elle recommande pour cela : « Si on est fort et en bonne santé, on sera alors étonnement plus fort et en meilleure santé, et on verra ainsi son énergie renforcée ; et si on est faible, cela redresse et réconforte admirablement, tout comme le soleil illumine un jour sombre » (4).

Jusqu’à la guerre sino-japonaise de 1895, le camphrier est exploité de façon aléatoire par les Chinois sur l’île de Formose (actuelle île de Taïwan). La production de camphre s’organise dès lors que les Japonais s’emparent de l’île. Ils reboisent, développent sensément la production, ce qui permet au camphre de partir à la conquête du monde, bien que le Japon en conserve le monopole en très grande partie. Avant de parvenir à en réaliser la synthèse (à partir de la térébenthine du pin), d’autres grandes puissances mondiales, très demandeuses de camphre, cherchèrent à se soustraire à l’hégémonie nippone. C’est cela qui, partiellement, fut à l’origine de l’implantation du camphrier sur plusieurs continents :
– Amériques : États-Unis, Brésil, Jamaïque.
– Europe : Italie (Sicile), Portugal (Madère), Espagne.
– Russie : en bordure de la mer Noire.
– Asie : Inde, Sri Lanka, Philippines.
Dans certaines de ces zones, l’objectif était moins l’obtention de camphre que d’user du camphrier comme essence de reboisement, ce à quoi il se prête remarquablement. Quant à envisager la culture du camphrier en vue d’en distiller le bois, « les sociétés et les particuliers ne peuvent économiquement le cultiver pour l’exploiter, par suite de l’échéance lointaine des bénéfices » (5), la croissance du camphrier imposant un demi siècle de soins et d’attente pour cela. On tenta tout de même, en particulier en dehors des zones tenues par les Japonais à la fin du XIX ème siècle et au début du suivant, de distiller, non pas le bois de ces camphriers, de toute façon trop jeunes, mais leurs feuilles. Par ce biais, l’on n’est pas dans l’obligation de décimer l’arbre, ce qui serait contraire au jugement si on l’a justement planté pour reboiser telle ou telle zone. Différents essais furent menés dès la fin du XIX ème siècle. Il arriva qu’on obtienne, en distillant les feuilles sèches de ces camphriers-là, une huile essentielle (rendement : 3 à 4 %) contenant du camphre (jusqu’à 40 % dans certains lots). Et dans d’autres (camphriers de l’île Maurice, de Madagascar), on n’en obtint pas. Cependant, nous verrons, dans la seconde partie de cet article, que la quête du camphre amena l’homme à reconsidérer le camphrier qui, selon son implantation, lui offre autre chose que du camphre, mais qui n’est pas moins précieux.

Le camphrier, espèce endémique des régions subtropicales d’Asie, peut devenir un très grand arbre rustique (jusqu’à 50 m de hauteur, 12 à 15 m de circonférence) si les conditions s’y prêtent : une humidité suffisante (il nécessite 100 cm de précipitations par an), pas ou peu de gel (une température maximale de – 12° C lui est bien souvent fatale), enfin un sol de préférence siliceux et fertile (les sols calcaires réduisent son développement : cela en fait des arbres généralement plus petits). Ainsi, si l’on ne convoite pas son camphre, un camphrier peut atteindre l’âge vénérable de 1000 ans, parfois trois millénaires, comme c’est le cas du spécimen que nous voyons sur la photo ci-dessous.
Le camphrier demeure, où qu’il se situe, une essence semper virens dont les longues feuilles lancéolées, luisantes au-dessus, vert glauque au-dessous, aromatiques lorsqu’on les froisse, ne sont pas sans évoquer celles du laurier noble, arbre de la même famille que le camphrier, ou plus nettement celles du cannelier de Ceylan. De même, les panicules de fleurs jaune crème à l’aisselle des feuilles ainsi que les fruits, drupes charnues et ovoïdes de couleur bleu nuit à noire à maturité, rappellent étrangement Laurus nobilis (l’ancien nom latin du camphrier marque cette proximité : Laurus camphora).

Le camphrier de Bornéo en phyto-aromathérapie

Le lecteur attentif aura sans doute remarqué que notre camphrier porte le même nom latin que le ravintsara, Cinnamomum camphora. C’est aussi le cas de celui qu’on appelle bois de hô. Comment cela se peut-il ? Cela se peut, l’explication en est très simple : le camphrier, le ravintsara et le bois de hô sont le seul et même arbre, botaniquement parlant. Sa souplesse biologique lui a valu, tout comme le chanvre, de s’adapter et de modifier son profil biochimique selon le lieu dans lequel il se situe :

  1. Le camphrier, parfois appelé camphrier de Bornéo, parce qu’il est originaire de ce secteur du monde, évolue aussi à Sumatra, au Japon, à Taïwan.
  2. Le bois de hô est surtout présent en Chine.
    3. Le ravintsara est un camphrier acclimaté à l’île de Madagascar.

Chacun produit une huile essentielle, et ces trois produits sont rigoureusement fort différents. D’un point de vue de la taxinomie latine, on distingue ainsi :

  1. Cinnamomum camphora : camphrier qui fabrique du camphre (ou bornéone).
  2. Cinnamomum camphora linaloliferum ou CT linalol : camphrier qui fabrique du linalol (son huile essentielle en contient environ 95 % ; cette molécule signe la spécificité biochimique du bois de hô).
  3. Cinnamomum camphora cineolifera ou CT 1.8 cinéole : camphrier qui fabrique du 1.8 cinéole (ou ex eucalyptol) dans une proportion comprise entre 50 et 60 %. Il est proche du Cinnamomum camphora planté sur l’île Maurice dont l’huile essentielle ne contient ni camphre, ni safrole, mais du 1.8 cinéole).

Les huiles essentielles de bois de hô et de ravintsara, contrairement à l’huile essentielle extraite du camphrier, ne contiennent pas de camphre. Si ce n’était un nom latin commun, l’on pourrait penser avoir affaire à trois arbres différents.
L’huile essentielle de camphrier de Bornéo est extraite du bois de cet arbre après qu’il ait été réduit à l’état de bûchettes ou de copeaux. La distillation par entraînement à la vapeur d’eau est la méthode privilégiée ici. Ainsi obtient-on une huile essentielle de couleur jaune pâle, à la saveur piquante et amère, à la forte odeur particulière causée, en partie, par une belle proportion de camphre (40 à 50 %), cétone monoterpénique (C10 H16 O), faut-il le rappeler. A cela, s’ajoute une molécule connue sous le nom de safrole, principal composant de l’huile essentielle de sassafras (Sassafras albidum), aujourd’hui interdite à la vente libre en France, en raison de la propriété cancérigène sur le foie de cette molécule qu’est le safrole. Dans l’huile essentielle de camphrier de Bornéo, l’on en trouve entre 10 et 15 %. Puis viennent des oxydes (1.8 cinéole : 10 %), des monoterpènes (limonène, camphène), des monoterpénols (bornéol), enfin des sesquiterpénols (nérolidol). Le camphre s’avère être la substance cristallisable de cette huile essentielle. Autrefois en Chine, on se procurait le camphre ainsi : on faisait chauffer le bois de cet arbre dans de l’eau contenue dans de grandes cucurbites. Puis le camphre est purifié, raffiné et modelé en forme de pains aux poids et tailles variables. Blanc, translucide, gras au toucher, le camphre est produit par plusieurs pays asiatiques (Taïwan et Japon surtout, Chine, Inde). Le camphre n’est pas circonscrit qu’aux seuls arbres asiatiques (comme le Dryobalanops balsamifera, par exemple), c’est une molécule que l’on rencontre en diverses proportions dans bien des plantes herbacées, des sous-arbrisseaux et des arbustes, se retrouvant, après distillation à la vapeur d’eau, dans leur huile essentielle. Citons-en quelques-unes : la grande camomille (Tanacetum parthenium), le thuya occidental (Thuja occidentalis), la sauge officinale (Salvia officinalis), la sauge d’Espagne (Salvia lavandulifolia), le petit galanga (Alpinia officinarum), la tanaisie annuelle (Tanacetum annuum), la tanaisie vulgaire (Tanacetum vulgare), la lavande vraie (Lavandula vera), la lavande aspic (Lavandula spica), le romarin officinal (Rosmarinus officinalis), le sambong (Blumea balsamifera), la sauge du Bengale (Meriendra benghalensis), l’alfavaca (Ocimum canum), etc.

La production d’huile essentielle de camphrier de Bornéo demeure cependant assez aléatoire. On remarque un rendement très dissemblable selon que l’on distille le bois des branches, du tronc, de la souche ou des racines. Il peut aussi arriver que l’on distille du bois de camphrier qui produit une huile essentielle ne contenant pas de camphre ! Cela peut s’expliquer par certains facteurs comme la latéralisation : le camphre peut se situer d’un seul côté de l’arbre (manque d’homogénéité, ou excès de timidité, allez savoir). La teneur en camphre de ces arbres varie aussi selon le climat, la saison de récolte, l’âge de l’arbre au moment de son abattage (il produit mieux lorsqu’il a un siècle qu’à 50 ou 60 ans). « Les anciens distillateurs japonais ou chinois avaient reconnu depuis longtemps l’existence de camphriers sans valeur et de camphriers précieux » (6). Cela en fait donc un arbre assez imprévisible. Cependant, dès lors qu’on en a obtenu l’huile essentielle attendue, dûment analysée et contrôlée, il est possible d’en faire un usage précis.

Propriétés thérapeutiques

Sur la seule question du camphre :

  • A doses infimes : stimulant général, stimulant du système nerveux central, sympathicotonique, tonicardiaque
  • A doses faibles : calmant, sédatif, hypothermisant

Au sujet de l’huile essentielle de camphrier de Bornéo :

  • Analgésique, antalgique, antirhumatismal puissant, anti-inflammatoire
  • Stimulant et tonique cardiaque, vasodilatateur, favorise une meilleure circulation au niveau des capillaires sanguins, permet une plus grande irrigation des tissus, facilite les échanges et l’élimination des toxines
  • Tonique, stimulant et décongestionnant respiratoire, expectorant, mucolytique
  • Antispasmodique
  • Tonique nerveux, tonique surrénalien
  • Anti-infectieux : antiviral, antiseptique
  • Résolutif, rubéfiant

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère respiratoire : bronchite, asthme, rhume
  • Troubles de la sphère cardiaque : faiblesse cardiaque
  • Troubles locomoteurs : arthrite, rhumatismes, douleurs articulaires, musculaires (7) et névralgiques, mal de dos, crampe, entorse, luxation, contusion
  • Migraine
  • Affections cutanées : eczéma
  • Épuisement, asthénie

Modes d’emploi

  • Huile essentielle : par voie cutanée, diluée pour friction et massage.
  • Huile camphrée : une part de camphre pour neuf parts d’huile (d’olive ou d’amande).
  • Eau camphrée : 10 g de camphre pour un litre d’eau distillée.
  • Eau-de-vie de camphre : une part de camphre pour neuf parts d’alcool à 60°.
  • Alcool camphré : une part de camphre pour neuf parts d’alcool à 90°.

Le camphre est un parfum typique des apothicaireries d’antan. De nombreuses compositions magistrales plus ou moins célèbres en contiennent.

  • Vicks Vaporub : depuis environ 1905, à de la vaseline sont mêlés du camphre, de la menthe et de l’eucalyptus.
  • Le baume de secours aux huit plantes de Végébom : établi selon une formule élaborée par le docteur Camille Miot au XIX ème siècle, il contient du laurier, de la menthe, de l’eucalyptus, du cajeput, du cèdre, de la noix de muscade, de la matricaire et enfin du camphre. « En friction sur la poitrine ou dilué dans de l’eau très chaude pour une inhalation, il dégage les voies respiratoires. En massage, il détend les muscles, relaxe jambes et pieds gonflés, décongestionne ecchymoses et contusions, apaise les peaux irritées, sèches ou crevassées, soulage les démangeaisons des piqûres d’insectes » (8).
  • Le baume du tigre, sans tigre mais bien chinois, élaboré en Chine dans les années 1870, commercialisé dès 1926, il est décliné sous deux versions : le baume blanc à visée respiratoire, le baume rouge musculaire et locomoteur. L’un et l’autre contiennent la même quantité de camphre : 25 %.
  • Le baume Opodeldoch : moins usité que les trois qui précèdent. Alors que jusqu’à la fin du XVIII ème siècle sa formule était fort élaborée, le Codex de 1818 la réduit à seulement six ingrédients. Le camphre, qu’on y trouve à l’état pulvérisé, était alors accompagné d’huiles essentielles de thym et de romarin entre autres.
  • Le vinaigre des quatre voleurs : « liquide antiseptique » dont usèrent « quatre voleurs » à Marseille durant l’année 1720 (ou 1721), alors que sévissait la peste. Il en existe plusieurs formules : par exemple, les deux recettes que j’ai sous le nez contiennent également du camphre, dans des proportions assez faibles par rapport à d’autres substances comme l’absinthe et la sauge. En réalité, il existe peut-être autant de recettes que de variantes de l’histoire qui les firent naître (en effet, le vinaigre des quatre voleurs, à travers son élaboration au sein de son écrin historique, ressemble assez à une légende urbaine : on en voit la truffe sans jamais en voir la queue).
  • L’eau d’Alibour : Jacques Dalibour, chirurgien des armées, conçoit au tournant du XVIII ème siècle une eau « excellente pour toutes sortes de plaies, blessures, coups d’épée, de sabre, de tous instruments tranchants, contondants », vante la réclame de l’époque.
  • L’eau sédative que l’on doit au chimiste François-Vincent Raspail (1794-1878), grand panégyriste du camphre que l’on retrouve dans cette eau constituée uniquement de quatre ingrédients (alcool camphré, ammoniac liquide, chlorure de sodium et eau distillée) et où le camphre n’entre qu’à hauteur de 0,1 %, ce qui était heureux, puisque cette eau se pouvait boire. Décrite comme une panacée à tous les maux, on la disait fort chaste mais capable d’accroître la fécondité !?

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Voie interne : le camphre, ainsi que l’huile essentielle de camphrier de Bornéo, ne sont pas recommandés pour une absorption per os. Comme nous l’avons précédemment vu avec l’eau sédative, l’ingestion de camphre peut éventuellement se faire, mais à doses minimes. On trouve des recettaires du XIX ème siècle où les recommandations ne dépassent jamais un gramme de camphre pur par prise. A doses trop élevées, l’huile essentielle de camphrier devient, en particulier à cause de son camphre, une substance neurotoxique, convulsivante, épileptisante, stupéfiante et abortive, comme toutes les cétones en C10. Si la DL50 du camphre est établie à 1,47 g/kg, les premiers troubles d’intoxication peuvent apparaître dès 0,05 g/kg : bourdonnement d’oreilles, troubles oculaires, troubles gastro-intestinaux (nausée, vomissement, irritation de la muqueuse gastrique), vertiges, céphalée, épuisement général, bouffées délirantes, importante chute de la température corporelle, coma. C’est pour cela, entre autres, qu’on en désoblige l’usage chez la femme enceinte, la femme qui allaite et l’enfant en général.
  • Si on lui ôte son camphre, l’huile essentielle de camphrier permet d’obtenir toute une ribambelle de sous-produits parmi lesquels : l’essence de camphre blanche (dissolvante des résines pour la fabrication des laques), l’essence de camphre rouge (fabrication des encres de Chine), l’huile bleue, etc.
    _______________
    1. Claudine Brelet, Médecines du monde, p. 442.
    2. Quatre siècles plus tard, Jean-Baptiste Porta ne dit pas moins : « Pour rafraîchir le désir de luxure. Vous arriverez à ce résultat de la façon suivante : mangez de la rue et du camphre, car cela détruit l’état qui fait lever la verge, tellement qu’un homme en pourrait devenir comme châtré » (Jean-Baptiste Porta, La magie naturelle, p. 144).
    3. Hildegarde de Bingen, Physica, p. 38.
    4. Ibidem, p. 39.
    5. P. Tissot, La culture du camphrier et la production du camphre, pp. 345-346.
    6. Ibidem, p. 341.
    7. « Le camphre appliqué sur la peau donne une sensation de chaleur. Cette sensation est due à la dilatation des vaisseaux sanguins et à la stimulation des récepteurs cutanés responsable de la perception de la température. En aucun cas le camphre ne va chauffer le muscle situé beaucoup plus profondément. »
    8. Marie-Noëlle Pichard, Les secrets des médicaments de toujours, p. 70.

© Books of Dante – 2019

Coffre chinois en bois de camphrier.

Le chanvre (Cannabis sativa)

Synonymes : chanevet, chanvret, canebier, cherve, chervet, chêne, chenove, etc.

Le point de départ de l’histoire du chanvre se situe à mi-chemin entre la Turquie et la Chine, ce que l’on appellerait l’Asie centrale : cette zone d’origine comprend une partie de la Chine et du sous-continent indien, une portion iranienne et se compose enfin des ex républiques soviétiques que sont l’Ouzbékistan, le Turkménistan, l’Afghanistan, le Tadjikistan, le Kazakhstan et le Kirghizistan. A peu près. De là, il irradia tant vers la Chine orientale qu’en direction de l’ouest. En Chine, son usage médicinal remonte au moins au XV ème siècle avant J.-C. Il était alors utilisé comme sédatif des affections goutteuses et rhumatismales, ainsi que comme remède de l’aliénation mentale. Mentionné dans le Shennong bencao jing, le chanvre est recommandé contre la faiblesse générale, le paludisme, le béribéri et la constipation. Il apparaît aussi entre les mains du médecin chinois Hua Tuo (110-207 après J.-C.) afin de favoriser l’atténuation des douleurs au cours des opérations chirurgicales en anesthésiant les malades avant intervention. Depuis au moins le IX ème siècle avant J.-C., il apparaît en Inde comme médicament mais également comme substance permettant d’accéder à l’extase mystique : en sanskrit, on mentionne une boisson à base de chanvre, le bhang (1) ou indracarana, « nourriture des dieux » : « A Bénarès, Ujjain et autres lieux sacrés, les yogis prennent de fortes quantités de bhang afin de pouvoir concentrer leurs pensées sur l’éternel » (2). Puis il aurait glissé davantage vers la Perse avant de, peut-être, se frayer un chemin dans la vallée du Nil, d’où il se serait déployé au monde grec, puis romain au premier siècle avant J.-C., dit-on. Or, d’autres sources semblent suggérer que le chanvre aurait emprunté une voie complémentaire, plus au nord, lui permettant de parvenir jusqu’en Europe centrale 500 ans avant J.-C. A peu près à la même époque, Hérodote relate l’usage que font les Scythes des graines de chanvre dans un but extatique : « Les Scythes prennent les graines de chanvre et, se glissant sous l’épaisse toile de leur tente, les jettent sur les pierres rougies par le feu. Là elles se consument en émettant une vapeur qu’aucun bain de vapeur en Grèce ne saurait surpasser, et cette vapeur fait crier les Scythes de joie ». Ainsi font-ils à travers ces cérémonies purificatrices prenant place après les funérailles. La découverte de tombes qui renfermaient des sacs de graines de chanvre et le nécessaire à fumigation accrédite cette thèse, qui n’apparaît pas seule isolée, puisque « chez les Gallo-Romains, l’emploi de pipes retrouvées en plusieurs sites, la présence de Cannabis sativa dans certaines sépultures coïncident apparemment avec un tel usage » (3). L’introduction du chanvre dans l’Europe occidentale n’est donc pas le fait des modernes, contrairement à ce que l’on a longtemps imaginé. Naturellement, puisque Hérodote y fait référence, le chanvre parvient en Grèce, puis dans l’empire romain un peu plus tardivement. Durant l’Antiquité gréco-romaine, d’un point de vue médicinal, il est surtout réputé pour apaiser tant l’anxiété que la douleur, ce que ne manque pas de remarquer Dioscoride qui use du chanvre comme anesthésiant, précisant par la même occasion qu’il peut « faire paraître devant les yeux des fantômes et illusions plaisantes et agréables », tandis que Galien met davantage en avant ses effets euphorisants : « on en donnait habituellement aux convives des banquets pour les mettre à l’aise et les rendre joyeux ». Ceci dit, il met en garde et recommande de n’en point trop user au risque de déranger les esprits. Signalons d’ores et déjà une évidence : que ce soit en Chine ou dans le monde gréco-romain, la réputation analgésique du chanvre est la même : elle sera même perpétuée par la médecine arabe qui réserve au chanvre les mêmes usages médicinaux que l’opium chez les Occidentaux. L’emploi du chanvre anesthésique nous est surtout connu par le biais du médecin arabe Ibn-al-Baitar (1197-1248), « un de nos plus grands botanistes [qui] a voyagé dans tous l’Orient et dans toute l’Afrique du Nord avant d’écrire le Jam’l Mufridat ou Collection des simples, où sont décrites plus de 300 plantes médicinales nouvelles » (4), dont le chanvre. A la même époque (ou peu s’en faut), le dominicain Théodoric Borgognoni (1205-1298) met en pratique l’usage d’éponges anesthésiantes (déjà décrites par Dioscoride) : « on imprègne de jusquiame, d’huile de mandragore, d’opium ou de chanvre indien, une éponge, et on la laisse longuement sécher au soleil. Une heure avant l’utilisation, on la détrempe dans l’eau. Il n’est plus que de l’appliquer sur le nez du patient pour le voir s’endormir » (5).

La découverte de vêtements confectionnés en fils de chanvre en Chine et dont l’âge remonte à 600 ans avant J.-C., atteste de l’ancienneté de l’un des principaux rôles attribués au chanvre dans l’histoire des hommes. Tissé depuis des lustres, il est aussi un remède médicinal depuis autant de temps si l’on en croit certaines sources. Cela a surtout contribué à forger la croyance qu’il existait non pas un seul chanvre mais deux : le chanvre « profane » et utilitaire, c’est-à-dire le chanvre textile (= Cannabis sativa) et le chanvre « sacré » et médicinal (= Cannabis indica). Ce qui a apporté du crédit à ce constat, c’est que des pieds de chanvre européen sont généralement pauvres en composés psychotropes (Δ9 THC), alors que leurs homologues africains et orientaux en sont davantage garnis. Mais il en va de même pour les fibres : mal en prit à Méhémet Ali (1769-1849), vice-roi d’Égypte, qui importa d’Europe des graines de chanvre textile pour les semer en Égypte, dans l’espoir d’obtenir de hautes et grandes plantes desquelles retirer de la fibre textile, mais « ces plantes ne fournirent que des fibres courtes et peu solides, tandis qu’elles sécrétaient toujours davantage de résine poisseuse. En sens inverse, la culture de graines venues d’Orient procure peu de résine aux amateurs de haschisch qui les sèment en Europe » (6). C’est que le chanvre devient plus énergique en fonction du climat : la localisation géographique a son importance, cela s’est vérifié de l’Europe à l’Égypte, mais aussi d’un pays comme la France à un autre comme la Suède : le chanvre suédois ne sera en rien porteur d’un potentiel narcotique et euphorisant, tandis que le chanvre qu’on cultivait autrefois dans le Midi de la France n’était pas totalement dénué d’effets : « ceux qui dorment près du champ où il se trouve en pleine vigueur éprouvent en s’éveillant des vertiges, des éblouissements, une sorte d’ivresse » (7) qui se manifestent surtout par temps très chaud, la chaleur atmosphérique étant rendue responsable de la volatilisation de la résine du chanvre. Ainsi, d’un point de vue strictement botanique, le chanvre cultivé est dit sativa, le chanvre indien n’en étant qu’une variété et non une espèce distincte : Cannabis sativa var. indica. Ce méli-mélo s’explique par le fait que le chanvre « représente le prototype parfait d’une espèce non stabilisée, à forte plasticité génétique, très sensible à l’influence du milieu et modifiée par l’homme depuis des millénaires. En même temps qu’il s’acclimatait à de nouveaux modes de vie, par naturalisation ou par culture, le chanvre modifiait sa biologie et ses propriétés » (8). Cet embrouillamini ayant été dénoué, nous pouvons mieux comprendre les deux carrières du chanvre, c’est-à-dire le chanvre textile qui attache et le chanvre indien qui libère (mais qui, parfois aussi, englue quand même pas mal, à l’image de sa résine poisseuse).
« Porter une cravate de chanvre », « mériter un collier de chanvre » sont autant d’expressions qui rappellent le rôle que joua le chanvre dans la fabrication des cordes, qu’on destinait parfois au gibet (9), mais pas seulement : la solidité de la corde de chanvre lui valut d’être employée dans la marine à l’époque où Éole seul se chargeait amplement de gonfler les voiles des navires, emploi dans lequel il fit merveille puisque cette plante, une fois apprêtée et tressée, supporte aisément le contact de l’eau. C’est là le chanvre costaud emprunt de rusticité, aspect qui ne date pas d’hier, puisque Dioscoride mentionne déjà la spécialisation cordelière de cette plante, usage confirmé par Apulée lorsque son personnage principal, Lucius, se retrouve réduit aux traits d’un âne entravé par cette forme de licol carcéral, symbole non seulement de sa captivité mais également de sa déchéance. Au Moyen-Âge, le chanvre commence à prendre une réputation davantage sinistre (du moins en Europe). « On craignait autrefois les cordiers, populations isolées au Moyen-Âge au même titre que les lépreux, car les fabricants de cordes et de liens passaient pour des êtres magiques, dangereux et religieux à la fois. Ils avaient un lien privilégié avec l’au-delà, car les vapeurs du chanvre auxquelles ils étaient soumis les y faisaient voyager » (10), ce qui explique que, même sans être cordiers, les sorciers utilisaient les propriétés narcotiques du chanvre dans la préparation d’onguents et de fumigations, moyens par lesquels ils cherchaient à entrer en contact avec les forces magiques. En Sicile, le chanvre intervenait dans certains charmes de magie populaire afin de s’attacher la personne aimée (par magie sympathique, bien sûr). Ainsi faisait-on : « Le vendredi […], on prend un fil de chanvre, et vingt-cinq aiguillées de soie teinte. A l’heure de midi, on en fait une tresse en disant : ‘celui-ci est le chanvre du Christ, il sert pour attacher cet homme’. On entre ensuite dans l’église, le petit lacet à la main, au moment de la consécration ; et on y fait trois nœuds, en y ajoutant les cheveux de la personne aimée ; après quoi, on invoque tous les diables, pour qu’ils attirent la personne aimée envers la personne qui l’aime » (11). Plus pittoresque que véritablement effrayant. Bien loin de la Sicile, à proximité du Rhin, l’abbesse de Bingen emploie cette plante qu’en allemand on appelle aujourd’hui hanf, mais elle ne fait aucune référence à un quelconque pouvoir magique ou psychoactif de cette plante. Tout au plus recommande-t-elle ses graines (le chènevis) comme nourriture saine et digeste, et partage-t-elle l’habitude qu’on avait alors d’employer des pièces de chanvre pour bander les ulcères et les plaies, confectionner et maintenir des emplâtres. Enfin, rien de ce qui alimentera la mauvaise réputation qu’on a faite au chanvre. Il n’y a pas de fumée sans feu, dit-on, et celle-ci va occulter pour un long temps, de manière fumeuse, un épisode pour lequel on a fait tout un foin. Celui-ci semble si évident et couler de source, que même Fournier s’y laisse prendre : « Au XI ème siècle, le chanvre atteignit à une renommée sinistre avec les méfaits du ‘Vieux de la montagne’ qui employait le haschisch […] pour fanatiser ses sicaires [c’est-à-dire des tueurs à gages], devenus pour les Croisés, les ‘assassins’ » (12). En réalité, il s’agit davantage d’une rumeur à forte valeur propagandiste avec laquelle on a fait feu de tout bois. On la doit à Marco Polo qui rapporte la chose au XIII ème siècle. Plus tard, en 1809, l’orientaliste Antoine-Isaac Silvestre de Sacy commet, sans véritablement rencontrer de résistance, une horreur étymologique en osant faire un douteux rapprochement entre les mots assassin et haschischin. Comprendre, par ce biais, que le fumeur de haschisch serait forcément une bête furieuse capable du pire sans faire preuve de discernement : « ce récit […] a été maintes fois repris et maintes fois enjolivé, surtout à notre époque, afin de démontrer la sournoise et périlleuse nocivité du haschisch. Il est même devenu le principal argument employé pour en dénoncer les effets par ceux qui, de bonne ou de mauvaise foi, citent cette histoire sans remonter à sa source » (13). Il n’est nul besoin de revenir au plus près d’un récit à l’origine des plus obscures pour souligner l’utilisation de drogues en vu de provoquer et/ou d’augmenter l’adhésion des masses. Ici ou là, hier ou aujourd’hui, l’histoire nous montre que c’est une pratique bien plus courante qu’on l’imagine : considérons, par exemple, l’emploi massif par l’Allemagne nazie de cette méthamphétamine surnommée pervitine qui procura aux soldats allemands leur invincibilité, avant de tomber dans les affres des effets secondaires de cette drogue très addictive (dépression, psychose, etc.). Et qu’aucun étymologiste approximatif ne s’attarde à faire un parallèle entre la pervitine et la perversité des nazis, comme si cette drogue n’était l’émanation que de ce seul régime idéologique : pour preuve du contraire, la Grande-Bretagne et les États-Unis se droguèrent à la même substance durant le second conflit mondial. Bref, après une entrée aussi calamiteuse dans le XIX ème siècle à cause de Silvestre de Sacy, le chanvre trouve des supporters un peu moins sinistres, à la ‘coolitude’ un peu plus affichée, à l’image de la chenille au narguilé juchée sur son champignon dans Alice au pays des merveilles, dont on peut justement se poser la question de savoir si elle fume ou non du cannabis. Le haschisch, à « ne pas confondre avec le hachis, qui ne provoque aucune extase voluptueuse » (14), subit, dans le courant du XIX ème siècle, un puissant effet de mode porté par la vague de l’orientalisme né au siècle précédent. Après l’écriture d’une nouvelle intitulée La pipe d’opium en 1838, c’est au tour du haschisch d’inspirer Théophile Gautier (1811-1872) quelques années plus tard. Dans ces textes – Le hachich (1843), Le club des hachichins (1846) – Gautier relate le fruit de ses expériences au sein du Club des Haschischins fondé par le docteur Moreau de Tours en 1844, et auquel cet autre illustre poète qu’est Charles Baudelaire participa (de même qu’Eugène Delacroix, Gérard de Nerval, Alexandre Dumas, Gustave Flaubert, Honoré de Balzac, etc.). De même que Gautier, Baudelaire aborde autant le haschisch que l’opium, en particulier dans Les paradis artificiels (1860). Quelques années avant la parution de cet essai, il avait rédigé un texte plus court intitulé Du vin et du hachisch comparés comme moyens de multiplication de l’individualité : il y conclut à l’inutilité du haschisch, à la supériorité du vin, après s’être, semblerait-il, fait l’apologue du chanvre comme le suggèrent ces quelques phrases : « Ce n’est plus quelque chose de tourbillonnant et tumultueux. C’est le bonheur absolu. C’est une béatitude calme et immobile. Dans cet état onirique tout paraît possible, facile, les problèmes se trouvent résolus sans efforts et des intuitions ineffables créent l’illusion de la toute puissance » (15). De la part d’un personnage mort presque de misère, rongé par la syphilis, ayant passé le plus clair de son temps à fuir ses créanciers, que n’eut-il pas été profitable pour lui qu’il s’en remette au seul chanvre, plutôt que de poursuivre dans la voie de l’opiomane alcoolique : il est un fait, et ça n’est pas du domaine de ‘l’intuition indicible’, qu’aujourd’hui en France, les opioïdes sont la première cause de mort par overdose, lisais-je naguère. Et que dire de l’alcool comme fossoyeur ? Pas franchement drôle, ce Baudelaire. Je lui conseille de s’adresser à Pline l’ancien. Peut-être ce dernier lui accordera-t-il un peu de sa drôle de feuille, la gelotophillis : « si on la boit avec de la myrrhe et du vin, on a toutes sortes de visions et on ne cesse pas de rire avant d’avoir pris des pignons de pin avec du poivre et du miel dans du vin de palmier » (16). La gelotophillis n’est peut-être pas le chanvre, mais au moins a-t-elle le mérite de nous emporter loin des pitoyables jérémiades de cet insupportable Baudelaire moralisateur.

Les temps et les mœurs ont bien changés depuis l’époque de Baudelaire : aujourd’hui, les deux usages (médecine, toxicomanie) sont illégaux dans de nombreux pays. Cependant, en Inde, ainsi que dans certains pays du Proche-Orient, ces usages sont toujours autorisés. A ce titre, les régions de production (Maroc, Liban, Afghanistan, Pakistan et Inde sont de grands producteurs) recouvrent peu ou prou les zones d’utilisation légale du cannabis. Ce qui est loin d’être le cas en France, par exemple, vu que le décret du 27 mars 1953 a retiré le chanvre de la pharmacopée française. On s’est méfié de cette substance stupéfiante qu’est la résine de cannabis (laquelle est obtenue en raclant les feuilles de chanvre) que l’on trouve, la plupart du temps, sous forme de barrettes dont les couleurs varient en fonction des régions de production. On s’en inquiète comme on l’a fait de l’opium et de son dérivé, l’héroïne. Il est dommage que les usages dévoyés de cette plante aient mis à mal son utilisation en thérapie, vu qu’elle possède des vertus indéniables dans ce domaine, comme nous allons le constater.
Il y a eu glissement de sens entre les deux notions attribuées au mot « drogue ». Au sens premier du terme, une drogue est une matière première d’origine minérale, animale ou végétale servant à la préparation de remèdes médicinaux. Dans ce sens, Le dictionnaire universel des drogues simples de Nicolas Lémery (1645-1715) n’a rien du manuel de défonce récréative et festive. Le chanvre a perdu le premier de ces statuts pour devenir une drogue au sens second du terme, c’est-à-dire une substance propre à entraîner une toxicomanie à travers laquelle ce ne sont donc plus les effets thérapeutiques qui sont recherchés. Il faut dire que l’accent fut mis sur cette dérive, en particulier à travers les divers effets négatifs que cette pratique est susceptible d’engendrer : euphorie, sensation d’apaisement, somnolence, etc. Cependant, à doses plus fortes, on note des perturbations des perceptions temporelles et visuelles, et de la mémoire immédiate, une forme de léthargie, une augmentation des palpitations cardiaques, un gonflement des vaisseaux sanguins (d’où les symptomatiques yeux rouges du fumeur de shit), des sensations nauséeuses, etc. Pour toutes ces raisons, il semble difficile au chanvre d’entrer en odeur de sainteté auprès du corps médical. Et pourtant… En 1839, le professeur O’Shaughnessey de la faculté de médecine de Calcutta mit en évidence l’efficacité des extraits de cannabis contre les douleurs et les convulsions. Cela valut le droit au cannabis d’entrer dans la pharmacopée des États-Unis en 1854 en tant qu’analgésique, mais on l’en supprima dès 1941 en raison de la concurrence des opiacés et des barbituriques.
Pourtant le chanvre n’est pas avare de propriétés médicinales avérées. Mais sa nature psychotrope est effrayante : les effets hallucinatoires apparaissent dès 15 mg de Δ9 THC par inhalation, davantage, 40 mg, par ingestion, «chez les sujets non rendus tolérants par une longue consommation de chanvre », précise Jean-Marie Pelt (17). On sait maintenant que le Δ9 THC (de synthèse, comme c’est le cas aux États-Unis) entre dans les procédures de chimiothérapie anticancéreuse afin de réguler les vomissements typiques de ce type de thérapie. On l’utilise aussi pour contrer certaines affections liées au sida et faciliter l’appétit des sidéens en Grande-Bretagne ainsi que dans certains états américains. Le cannabis a aussi des effets positifs sur la sclérose en plaques (et d’autres pathologies musculaires) ainsi que sur le glaucome. En ce qui concerne la première de ces deux maladies, on s’est rendu compte que le cannabis en atténuait les symptômes (contractions et spasmes musculaires, tremblements, perte de coordination, incontinence urinaire, insomnie) et que, de plus, il retardait sa progression ! A propos du glaucome, les découvertes sont le fruit du hasard. C’est lors d’une expérience qui visait à mettre en évidence dans quelle mesure le cannabis avait des effets sur la dilatation de la pupille que les propriétés du chanvre indien pour cette affection se sont révélées. Non seulement, la pupille ne se dilate pas, comme on le croit souvent, mais elle se contracte. Cela permet donc une réduction de la pression intra-oculaire et un abaissement du taux de sécrétions lacrymales ! Au niveau du stress, on a mis en évidence les vertus anxiolytiques du chanvre. Cela permet d’aider à trouver plus facilement le sommeil sans les inconvénients des sédatifs et autres somnifères d’usage malheureusement trop courant.

Malgré toutes ces recherches et tous ces résultats, le cannabis demeure persona non grata. En particulier en France, où l’on indique que de biens meilleurs médicaments sont déjà sur le marché, sans qu’on ait besoin de s’encombrer d’une plante qui porte en elle autant de dangers que de bienfaits. Là encore, il ne s’agit que de faire une partition entre usage thérapeutique et pratique de défonce, laquelle dernière semble poursuivre le chanvre tel un spectre. Or, le chanvre, lui, n’y est pour rien. C’est l’usage qui en est fait qui pose problème au monde médical, en général. Cette frilosité toute française semble s’être dégelée en 1998. Bernard Kouchner, alors secrétaire d’état à la santé, proposa d’élaborer un rapport sur la dangerosité du cannabis, mais aussi des études susceptibles d’être mises en œuvre en ce qui concerne le champ des applications médicales du cannabis. Mais la peur des dérives et des conséquences sur le psychisme humain semble être un frein à l’accession du cannabis au rang de médicament. Aussi, la répression se poursuit-elle. Le cannabis, quels que soient ses usages, est toujours illégal en France, alors que les propriétés psychotropes de la morphine, pourtant tout aussi dangereuse, sont acceptées. On a beau apporter l’argument qui consiste à dire que la toxicité aiguë du chanvre est faible, et que c’est seulement lorsqu’elle est chronique qu’elle devient problématique, rien n’y fait, « la réputation du chanvre s’aggrave au fur et à mesure que la science explore sa chimie et sa pharmacologie. Sans égaler, tant s’en faut, le danger des autres poisons de l’esprit, on doit néanmoins le considérer comme un de ces agents ‘déstructurants’, dont l’impact répété ne peut qu’aggraver la fragilité du psychisme » (18). Selon ce prédicat, le chanvre ne semble pas prêt d’être, à nouveau, autorisé à la vente libre en France. Il y a de bonnes raisons d’en maintenir l’interdiction, et d’autres qui sont, semble-t-il, un peu moins bonnes… Jean-Marie Pelt s’inquiétait de ce que l’autorisation du chanvre n’amène d’emblée l’héroïne comme première expérience, expliquant qu’une autorisation désacraliserait le produit et son usage, ce qui, de fait, ferait s’effondrer son prestige. Raisonnement pour le moins étonnant, manquant selon moi, de nuance : qu’y a-t-il de sacré dans « l’art » de la défonce à l’occidentale ? Le fumeur de shit n’est-il pas au yogi ce qu’est Lipton à la cérémonie japonaise du thé ?

Plante herbacée annuelle, le chanvre est constitué d’une rude et rêche tige, verte et ligneuse, dont la hauteur varie, selon le climat, de un à six mètres. Quelque peu ramifié, le chanvre porte des feuilles longuement pétiolées : on les dit palmatiséquées. Composées et digitées, les feuilles du chanvre, lorsqu’elles atteignent leur pleine maturité, sont formées de folioles à grosses dents, dont la centrale est aussi la plus longue, alors que de part et d’autre, les folioles latérales (au nombre de 6 à 8), diminuent de taille progressivement.
De même que l’ortie, le chanvre est une plante dioïque fleurissant généralement de juin à août. Sur les pieds femelles, l’on voit des fleurs sans pétale de couleur verte, réunies en épillets à l’aisselle des feuilles. Presque sessiles, elles se distinguent des fleurs mâles disposées en grappes lâches et axillaires. Une fois les fleurs femelles fécondées, les pieds mâles disparaissent, laissant le soin aux dames chanvre de mettre au monde des akènes contenant une seule graine blanchâtre, le chènevis.

Contrairement à ce qu’annonce le cartouche en bas à gauche de cette page des Grandes Heures d’Anne de Bretagne, il ne s’agit pas là d’un pied de chanvre mâle mais d’un pied femelle. La seconde illustration extraite du même ouvrage, et que l’on trouvera en contrebas, représente donc un pied de chanvre mâle.

Le chanvre en phytothérapie

Nous avons déjà dit l’essentiel au sujet des implications du Cannabis sativa var. indica en médecine, nous n’irons pas au-delà, mais présenterons néanmoins usages et propriétés de manière synthétique, ainsi que quelques données propres à la biochimie de cette plante, en particulier des sommités fleuries des pieds femelles dont est extraite la résine dite de cannabis (19). Elle contient divers agents dont le cannabinol, le cannabidiol, la cannabine, qui, malgré leur nom, sont parfaitement inoffensifs et, semblerait-il , peu impliqués dans l’activité thérapeutique du chanvre indien, dont les principaux responsables sont une soixantaine de cannabinoïdes dont le plus célèbre, le Δ9 tétrahydrocannabinol, est plus connu sous le sigle THC. Par ailleurs, il est possible d’employer les feuilles et les semences du chanvre cultivé dénué d’effet psychotrope, puisque depuis 1990 sa culture est de nouveau autorisée en France, offrant par là même l’opportunité d’user de ses graines et de l’huile végétale qui en est tirée, tant d’un point de vue alimentaire que thérapeutique. Dans les feuilles et les sommités fleuries de ce chanvre cultivé, on trouve des flavonoïdes, de la choline, de l’acide cannabidiolique, ainsi qu’une essence aromatique qui semble expliquer une partie de l’action médicinale de la plante. Obtenue par hydrodistillation de la plante fraîche, l’huile essentielle de chanvre cultivé est un produit peu courant, dont la rareté s’explique par un rendement faible (0,5 à 1 %), ainsi qu’une littérature malgré tout pusillanime à l’endroit du chanvre quand bien même il s’agit du chanvre cultivé. Rappelons qu’au sujet du Cannabis sativa var. indica « il est bien difficile, en effet, de faire état d’études cliniques et épidémiologiques sérieuses dans la mesure où la législation de la plupart des pays avancés va jusqu’à interdire toute recherche sur le cannabis », déplorait Jean-Marie Pelt (20), ce qui, bien entendu, facilite les objections des contempteurs d’autant. Bref, l’huile essentielle de chanvre cultivé est en vente libre en France. Issue de chanvre provenant de France, de Grande-Bretagne, de Suisse, etc., elle se caractérise par un parfum et une saveur fort agréables, le tout porté par une majorité de monoterpènes : 70 %, dont α-pinène (11 %), β-pinène (4 %), myrcène (30 %), β-ocimène (8 %), terpinolène (11 %). Ainsi qu’une belle portion de sesquiterpènes : 25 %, dont, chose remarquable, pas loin de 15 % de β-caryophyllène et un peu moins d’α-humulène (4 %). Elle ne contient pas de THC.
Quant au grain de chanvre, le chènevis donc, il doit être « gros, lisse, noirâtre et pesant » : tels sont les indices d’une semence de qualité selon Cazin. La graine de chanvre cultivé contient environ 35 à 40 % d’une huile végétale qu’on exposera plus en détails ci-après, mais aussi des substances albuminoïdes (20 à 25 %), des matières résineuses, des protéines (édestine), une flopée de vitamines (A, B1, B2, B6, C, D, K…) et de sels minéraux (potassium, calcium, fer, etc.).
Pressées à froid, les graines de chènevis permettent d’obtenir une huile végétale fluide et « sèche », d’une belle couleur vert émeraude profond, au goût de noisette et à la forte valeur diététique, trouvant un usage comme huile d’assaisonnement (à cru, seulement), en raison de ses nombreux acides aminés et de sa composition biochimique que voici :

  • Acides gras saturés (palmitique et stéarique) : 8 %
  • Acides gras insaturés : 75 à 88 %
    – acide linoléique : 55 %
    – acide linolénique : 17 %
    – acide oléique : 14 %
    – acide γ-linolénique : 2 %

Il s’agit là d’une huile que l’on rencontre de plus en plus fréquemment et qui n’était, il y a encore à peine un siècle, presque exclusivement consommée qu’en Russie. Dans les années 1850, le docteur Cazin se demandait si on ne pourrait pas, « en médecine, substituer l’huile de chènevis à celle d’amandes douces » (21). Pourquoi ne pas lui répondre que oui ?

Propriétés thérapeutiques

  • Analgésique, sédatif, apaisant, relaxant, narcotique, anxiolytique, antispasmodique
  • Diurétique, sudorifique
  • Anti-inflammatoire
  • Laxatif, antivomitif puissant
  • Abaisse la tension artérielle
  • Immunodépresseur
  • Antimitotique, anticancéreux
  • Huile essentielle : anti-infectieuse à large spectre d’action, calmante, inductrice du sommeil… (à creuser)
  • Huile végétale : hydratante, régénérante, revitalisante, assouplissante cutanée, abaisse le taux de cholestérol, tarit la lactation
  • Chènevis : diurétique, emménagogue

Usages thérapeutiques

  • Douleurs et affections douloureuses : ulcère et cancer du tube digestif, douleurs menstruelles, douleurs liées à l’accouchement, à l’arthrite, aux rhumatismes, à la goutte, névralgie
  • Troubles de la sphère vésico-rénale : cystite chronique, paralysie vésicale, névralgie urétrale, catarrhe vésical, colique néphrétique, inflammation des voies urinaires, rétention d’urine, gonorrhée, blennorragie
  • Troubles de la sphère respiratoire : asthme, emphysème, bronchite chronique
  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : phlegmasie gastro-intestinale, colique de plomb
  • Troubles du système nerveux : stress, anxiété, hystérie, neurasthénie, cauchemars, chorée, épilepsie
  • Affections cutanées : dartre, abcès, furoncle ; huile végétale : psoriasis, eczéma, croûte de lait, peaux sèches, irritées, fatiguées, rougies, soins capillaires (apporte brillance, souplesse, vigueur aux cheveux ; en général, l’huile végétale de chanvre cultivé favorise le peignage)
  • Dysménorrhée
  • Migraine, maux de tête
  • Malaise consécutif aux séances de chimiothérapie

Modes d’emploi

  • Infusion des sommités fleuries fraîches de chanvre cultivé.
  • Cataplasme de feuilles fraîches de chanvre cultivé.
  • Teinture-mère.
  • Infusion de chènevis concassé.
  • Macération vineuse (vin rouge) de chènevis.
  • Huile végétale : en interne (comme huile de table, support des huiles essentielles), par voie cutanée (elle permet l’élaboration de liniments, de préparer des onguents et des cérats, etc.).
  • Huile essentielle : voie orale, voie cutanée (massage, friction), olfaction, diffusion atmosphérique.

Pour finir, mentionnons cette méthode originale tirée de la vieille pharmacopée des campagnes : contre l’acné, une ancienne croyance indique qu’il faut se rouler dans un champ de chanvre quand il est encore couvert de la rosée du matin ! Plus simplement, pour faire « sécher le mal », on pouvait se contenter de porter un fil de chanvre au poignet. Cela me semble plus discret, la première méthode risquerait de vous faire passer pour un maboul, ce qui aggraverait encore la réputation du chanvre qui n’a pas besoin de cela ^_^.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • La récolte du chènevis se déroule du mois d’août au mois d’octobre, mais la culture en est réglementée : « en France, la mise en culture sans autorisation est assimilée à du trafic de stupéfiants et interdite par la loi. La germination du chènevis est soumise à l’accord de la fédération nationale des producteurs de chanvre (FNPC), basée au Mans. Les variétés de chanvre industriel doivent avoir une teneur en THC inférieure à 0,2 %. Seule une vingtaine de cultivars sont légalement éligibles à la culture » (22). Comme on le voit, tout cela est bien encadré, ne vous avisez donc pas de substituer du chanvre à un carré de choux, vous pourriez être inquiété parce que, passant au regard de la loi, pour un potentiel teufeur.
  • Cette culture du chanvre se destine à au moins deux usages bien distincts :
    – la production de chènevis : aliment des oiseaux bien connu, son expression permet, comme nous l’avons vu plus haut, d’obtenir une huile végétale alimentaire, thérapeutique et industrielle (éclairage, fabrication de peintures, d’encres, de vernis, étant une huile végétale très siccative) ;
    – la production de fibres, avec lesquelles on élabore du papier (la Bible de Gutenberg de 1491 a été imprimée sur du papier de chanvre), de la ficelle et de la corde, mais surtout des textiles, l’industrie de la toile et du tissu ayant trouvé dans le chanvre un compagnon de travail très sûr. Dérivé du persan kanab, le mot cannabis reflète aujourd’hui davantage les usages illicites qu’on fait du Cannabis sativa var. indica que ceux qui prévalurent dans l’industrie chanvrière. Or il est intimement lié à la culture textile du chanvre, puisqu’en grec cannabis signifie « eau croupissante », non seulement parce que cette plante se complaît dans les lieux où l’eau stagne, mais aussi parce que sa préparation oblige au rouissage, longue épreuve de macération des fibres de chanvre pendant une dizaine de jours. En effet, tout comme le lin, le chanvre, après avoir été passé sur le veilloir pour y être teillé (broyage des tiges du chanvre pour en briser les parties ligneuses), est macéré, ce qui, dans le même temps, fermente les fibres brutes, lesquelles sont par la suite peignées et assemblées. Au Moyen-Âge, ce chanvre textile qu’on utilisait à l’ordinaire, portait le nom de canava, ayant par la suite donné le plus actuel canevas qui, depuis, n’est plus nécessairement fait de chanvre, mais véhicule toujours l’idée d’un plan qui ébauche seulement les grandes lignes sans entrer dans les détails : en cela, le canevas de chanvre se rapproche assez de la bure par le fait qu’ils sont tous les deux l’objet d’un travail qui, peu soigné, est dit grossier. Concernant les textiles à base de chanvre, cette image semble avoir perduré, surtout à travers les premiers jeans qui n’étaient, au début du moins, pas encore confectionnés dans du coton mais dans du chanvre. Or, le jeans, initialement, c’est un vêtement rustaud, celui du travailleur de force, sans finesse. Pourtant, quand il est finement travaillé, le chanvre textile surpasse de beaucoup le jute (23), « on en compose aussi des tissus plus délicats, dont la blancheur, la finesse le disputent aux étoffes de lin » (24). Les tissus plus résistants formaient, quant à eux, les toiles des navires qui accostaient aux ports picards ou provençaux entre autres. D’ailleurs, il reste un exemple célèbre de cette histoire ancienne : la Cannebière, à Marseille, était auparavant une chènevière ou canebière, en provençal, chanvre se disant canebier. Autrefois, chacun en France possédait sa petite chènevière pour se fournir en cordages, d’où son emploi dans nombre de remèdes traditionnels. On préconisait autant les graines, les feuilles que les étoupes ou les cordes, pour soigner divers maux, du lumbago à l’insomnie, en passant par les infections uro-génitales.
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    1. Ce bhang, consommé en Inde, est un mélange de sommités mâles et femelles, substance provoquant l’ivresse et que les Iraniens de l’Antiquité appelaient bangha, un mot signifiant « chanvre », se rapprochant du bangue des Ouzbèkes. La lexicographie du chanvre est très vaste, on recense à ce jour plus de 350 mots qui désignent celle que, très prosaïquement, en France, on appelle tout simplement « herbe » ou « shit » (= merde) s’il s’agit de la résine de cannabis. Au Maroc, il porte le nom de kif (ou kief), de tarouki (ou takrouri) en Tunisie. Puis il y a la ganja (ou ganjah) composée des fleurs du chanvre indien, préparation assez proche de la plus célèbre marijuana (ou marihuana, marie-jeanne, etc.), constituée autant des sommités fleuries que des feuilles du chanvre. Enfin vient le haschisch (ou haschich, hachisch, hachish, hachich, etc., qui ne sont pas autre chose que des variantes orthographiques), c’est-à-dire la résine de cannabis qu’on appelle encore chara (ou charas, autrement dit la « merde »), etc. Cette résine est obtenue soit en roulant les sommités fleuries entre les mains, soit en les battant sur un voile à mailles très fines pour en retirer la résine. Celle-ci est ensuite travaillée pour former des plaquettes et des barrettes de couleur brun verdâtre ou parfois plus noirâtre, certaines présentant une estampille gouvernementale pour rassurer le consommateur sur la bonne qualité du produit. Achevons cette brève liste par le maslac (Turquie, Afghanistan…) et le dawamesk, préparation plus élaborée puisqu’à une base graisseuse, on ajoute du miel, des pistaches concassées et de la résine de cannabis : c’est la fameuse confiture au haschisch qu’évoquèrent les membres du club des Haschischins.
    2. Jacques Brosse, La magie des plantes, p. 204.
    3. Ibidem, p. 206.
    4. André Soubiran & Jean de Kearny, Le petit journal de la médecine, p. 127.
    5. Ibidem, p. 191.
    6. Jacques Brosse, La magie des plantes, p. 202.
    7. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p. 251.
    8. Jean-Marie Pelt, Drogues et plantes magiques, pp. 173-174.
    9. Dans son œuvre, Rabelais désigne le chanvre sous le nom de pantagruélion : il y sert à confectionner les cordes avec lesquelles on pendait les hommes condamnés par Pantagruel.
    10. Nadine Cretin, Fête des fous, Saint-Jean et Belles de mai, p. 38.
    11. Angelo de Gubernatis, La mythologie des plantes, Tome 2, p. 59.
    12. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 242.
    13. Jacques Brosse, La magie des plantes, p. 208.
    14. Gustave Flaubert, Dictionnaire des idées reçues, p. 50.
    15. Charles Baudelaire, Les paradis artificiels, p. 99.
    16. Guy Ducourthial, Flore magique et astrologique de l’Antiquité, p. 125.
    17. Jean-Marie Pelt, Drogues et plantes magiques, p. 178.
    18. Ibidem, pp. 126-127.
    19. La résine est présente autant chez Cannabis sativa que chez Cannabis sativa var. indica, mais, de l’un à l’autre, sa quantité et sa qualité diffèrent : le chanvre cultivé produit un peu de résine, 1 à 2 %, essentiellement constituée de cannabidiol et d’acide cannabidiolique, alors que le chanvre indien peut former jusqu’à 30 % d’une résine aux fortes proportions de tétrahydrocannabinols. Il s’agit donc de deux produits rigoureusement distincts.
    20. Jean-Marie Pelt, Les nouveaux remèdes naturels, p. 126.
    21. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p. 252.
    22. Wikipédia.
    23. Le jute est tiré de deux plantes : Corchorus olitorius (jute rouge) et Corchorus capsularis (jute blanc) appartenant à des familles botaniques différentes mais obéissant à la même fonction « textile » (fabrication de toiles, sacs, cordes, filets, etc.).
    24. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p. 251.

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La grande camomille (Tanacetum parthenium)

Synonymes : matricaire officinale, matricaire vulgaire, matricaire odorante, espargoutte, bouton d’argent, œil du soleil, mandiane, herbe vierge, malherbe, etc.

Autrefois, la grande camomille portait le nom de Chrysanthemum parthenium : si on lui a depuis conservé son adjectif, ce chrysanthemum a disparu au profit d’un tanacetum qui confine à la tanaisie, alors que ce précédent substantif la rapprochait de la vaste tribu fourre-tout des « chrysanthèmes », mot forgé grâce à deux racines grecques : chrysos, « or » et anthemos, « fleur ». Cazin, lui, évoquait une Matricaria parthenium, dont la planche XXIV du Traité raisonné nous rassure de suite quant à son identité : il s’agit bien de la grande camomille qui partage avec sa cousine la matricaire (ou, plus communément, camomille allemande) bien des caractères communs qui peuvent s’expliquer, entre autres, par ce parthenium qui était, il y a fort longtemps, le nom que l’on accordait à plusieurs plantes, et qui provient du grec parthenos signifiant « jeune fille », façon de montrer que la grande camomille est, elle aussi, une plante de la femme. Peut-être est-elle le parthenium décrit par Pline dans un passage de l’Histoire naturelle. « Les Mages préconisaient, d’après Pline, de cueillir le parthenium de la main gauche, en disant, sans se retourner, pour qui on le cueillait, puis d’en mettre une feuille sous la langue du malade et de la lui faire avaler peu après dans un cyathe d’eau » (1). Mais rien n’est dit sur l’appartenance de cette plante à la sphère gynécologique, ce qui n’est pas le cas dans l’œuvre de Dioscoride. Au troisième livre de la Materia medica, chapitre 132, on peut lire l’information suivante : les fleurs « sont valeureuses […] aux inflammations de la matrice ». Ce qui peut paraître bien léger, sans compter que le descriptif apporté par Dioscoride n’est pas en mesure, véritablement, de nous faire clairement identifier cette plante qui pourrait être n’importe quelle autre astéracée assez semblable, d’autant que les traducteurs du grec ancien au français du XVI ème siècle ont cru bon de désigner cette plante par le nom de… matricaire : « la matricaire qui est le parthenion, est nommée par certains amaracon. Elle a les feuilles semblables à la coriandre ». Ah, ah, s’il s’agit des feuilles inférieures de cette apiacée, leur forme évoque davantage les feuilles de la grande camomille, mais si Dioscoride fait référence à ses feuilles supérieures, très divisées et linéaires, elles font effectivement penser aux feuilles de la matricaire. Nous ne sommes donc pas plus avancés. Poursuivons néanmoins la lecture de la Materia medica : « Ses fleurs sont blanches autour et jaunes au milieu. C’est une plante de déplaisante odeur et amère au goût ». Oui, bon… Bien connue des médecins grecs et romains, nous dit-on, elle apparaît cependant comme remède secourable aux pulmoniques et autres lithiasiques.
Au Moyen-Âge, elle est répandue et prisée, mais sans doute encore confondue avec la matricaire, au fur et à mesure de son déploiement géographique d’est en ouest, étant effectivement originaire du Proche-Orient et du sud-est de l’Europe (des Balkans, dont Dioscoride n’est pas très loin d’être originaire).
La prégnance de ses usages anciens est attestée par différents noms : le mot anglais feverfew témoigne des propriétés fébrifuges de la grande camomille, alors que mutterkraut (« herbe des mères », en allemand) rend compte de ses propriétés emménagogues qui n’ont pas échappé au médecin anglais Nicolas Culpeper qui écrivait au XVII ème siècle que la grande camomille est « un fortifiant naturel de la matrice […] Elle nettoie celle-ci en expulsant les restes du placenta après l’accouchement [chose importante sans quoi des infections peuvent se déclarer]. Elle prodigue tout le bien qu’une femme peut attendre d’une plante ».

Selon les circonstances, cette espèce de petite « marguerite » qu’est la grande camomille est bisannuelle, pluriannuelle ou vivace. D’une souche non rampante, s’érigent des tiges dressées et ramifiées, fermes et cannelées, de 60 à 80 cm de hauteur environ. Elles se couvrent de feuilles molles, plates, aux dents peu nombreuses, de couleur vert clair. A la floraison (juin-août), l’on voit éclore des capitules composés de fleurons périphériques fertiles et femelles, et des fleurons centraux hermaphrodites de couleur jaune d’or. Contrairement aux matricaire et camomille romaine, ces capitules sont disposés en corymbes terminaux peu denses (contrairement à l’achillée millefeuille chez qui les capitules floraux très nombreux sont serrés les uns contre les autres). Cela, c’est dans le cas d’une grande camomille sauvage : en effet, une fois cultivée, ses fleurs « doublent » comme on dit, à la manière des pâquerettes pomponnettes.
La grande camomille pousse naturellement dans des lieux plus ou moins incultes, remarquables par leur rusticité : en bordure de chemins, au pied des murs, sur les décombres, aux abords des champs, etc. C’est une plante voisine des habitations du fait qu’elle a été régulièrement semée près des maisons comme plante purificatrice.

La grande camomille en phytothérapie

Une fois qu’on les a froissées, les feuilles et les fleurs de la grande camomille dégagent une puissante odeur balsamique trahissant la présence d’une essence aromatique de couleur bleue (à l’identique avec les huiles essentielles de matricaire et d’achillée millefeuille par exemple), probablement camphrée et dont voici quelques données biochimiques établies par l’analyse chromatographique :

  • Esters : 20 % dont acétate de bornyle, isovalérate de bornyle, acétate de trans-chrysanthémyle
  • Cétones : 25 % dont camphre
  • Monoterpénols : bornéol, bêta-eudesmol
  • Monoterpènes : camphène, alpha et bêta-pinène
  • Lactones sesquiterpéniques : 0,5 % dont le parthonélide (substance qui abaisse la production de sérotonine, et qui serait probablement à l’origine de l’action de la plante contre la migraine)

Tout cela confère à la grande camomille une odeur forte, résineuse, assez peu agréable, un peu comme si on mêlait de l’épinette noire à de la camomille allemande. Quant à sa saveur chaude, amère et un peu âcre, on la doit à de la résine et à un mucilage amer. Enfin, sur la question des principes actifs, ajoutons encore la présence de flavonoïdes nombreux au sein de la grande camomille.

Propriétés thérapeutiques

  • Stimulante, tonique amère légère
  • Digestive, stomachique, carminative, vermifuge
  • Antalgique, analgésique, antirhumatismale
  • Antispasmodique
  • Emménagogue
  • Fébrifuge
  • Antiseptique
  • Insectifuge (abeilles), insecticide (une décoction de grande camomille vaporisée sur des plantes envahies de pucerons les en débarrasse)

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : troubles digestifs par atonie, flatulences, aérophagie, parasites intestinaux (ténia)
  • Troubles de la sphère gynécologique : règles douloureuses, aménorrhée, dysménorrhée, leucorrhée, spasmes et douleurs de l’utérus (hysteralgie)
  • Troubles locomoteurs : rhumatismes articulaires, arthrite, douleur goutteuse
  • Fièvre intermittente
  • Céphalalgie, migraine, maux de tête liés aux menstruations : sur ces points, la grande camomille possède une puissance bien plus étendue que la camomille romaine. Rien qu’en mâchant ses feuilles et en se massant les tempes avec ses fleurs fraîches, la grande camomille lutte déjà contre les crises de migraines. « Il fallut attendre que la femme d’un médecin gallois eut été guérie, grâce à la grande camomille, d’une migraine chronique qui avait duré 50 ans pour que des études sérieuses soient enfin entreprises en Grande-Bretagne. Après des tests cliniques très concluants, cette plante fut présente dans les hôpitaux britanniques à partir des années 1980 » (2).

Modes d’emploi

  • Infusion ou décoction de fleurs fraîches.
  • Infusion ou décoction de feuilles fraîches.
  • Poudre de feuilles sèches.
  • Cataplasme de feuilles fraîches contuses.
  • Macération vineuse de capitules frais.

Note : la plante, qu’elle soit entière ou sous la seule forme de ses capitules, gagnera à ce qu’on la préfère fraîche et non sèche.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • La récolte des capitules de grande camomille se déroule à l’été, en pleine floraison.
  • La consommation des feuilles fraîches peut occasionner l’apparition d’aphtes. Par ailleurs, la grande camomille est incompatible avec la grossesse, et avec les personnes auxquelles on a prescrit des traitements à visée circulatoire.
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    1. Guy Ducourthial, Flore magique et astrologique de l’Antiquité, p. 190.
    2. Grand Larousse des plantes médicinales, p. 140.

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L’huile essentielle de nard de l’Himalaya (Nardostachys jatamansi)

Encore de nos jours, le nard semble aussi mystérieux que celui qui fut souvent nommé ainsi durant bonne partie de l’Antiquité. En réalité, le latin nardus est un terme générique regroupant différentes plantes odorantes et réputées en parfumerie, comme le souligne le suffixe –ar qui signifie « odeur ». Et, parmi ces nards, certains n’en sont pas : subsistent encore dans les glossaires botaniques des plantes à qui l’on a attribué, pour une raison ou pour une autre, le mot « nard », sans que ces plantes aient, pour certaines d’entre elles, un quelconque rapport avec le nard de l’Himalaya qui, rappelons-le, appartient à la famille des Valérianacées. C’est ainsi que nous croisons le faux nard (= ail victorial, Allium victorialis), le nard sauvage (= asaret, Asarum europaeum), le nard de Lobel (= arnica, Arnica montana), le nard d’Italie (= lavande vraie, Lavandula vera), qui ont, cependant, tous en commun de posséder une forte odeur. En revanche, il se trouve que le nard de montagne (= grande valériane, Valeriana phu), le nard champêtre (= valériane dioïque, Valeriana dioica) et le nard celtique (= Valeriana celtica) appartiennent bel et bien à la famille de la valériane officinale. Bien évidemment, de l’une à l’autre de ces plantes, les localisations géographiques changent : s’il est clair que le nard de l’Himalaya pousse à hautes altitudes (3500 à 5500 m) sur les contreforts montagneux de l’Inde, du Népal et du Tibet, il peut être plus complexe de localiser l’aire de répartition exacte du nard celtique : aux pays « celtes » ? En quelque sorte, puisqu’il trouve son origine, également en altitude, dans les Alpes : cette petite valériane sauvage est devenu rarissime du fait de son parfum recherché, responsable non seulement de son succès, mais aussi de sa disparition progressive : « Dioscoride [Materia medica, Livre I, chapitre 7] décrit sa récolte, sa préparation et ses usages médicaux. On l’exportait en masse vers l’Orient, toujours avide de parfums. Au XVI ème siècle, on en expédiait des sacs vers la Syrie et l’Égypte […]. Tout cela n’est plus qu’un souvenir » (1) ma foi fort persistant, à l’image du parfum prononcé du nard, car aujourd’hui encore, on appelle, comme du temps de Dioscoride, cette petite valériane du nom de nard celtique. Le même Dioscoride, dans le chapitre qui précède (chapitre 6), évoque un autre nardus : la lecture de ce passage, quelque peu confondante, mélange plusieurs « nards », dont l’un proviendrait du sous-continent indien, l’autre de Syrie, etc. Pline l’ancien décrit ainsi l’un de ces nards dans son Histoire naturelle : « Le nard est un arbrisseau à racine pesante et grosse, mais courte et noire, fragile malgré sa contexture huileuse, d’odeur fétide comme celle du souchet, de saveur âpre, à petites feuilles serrées. Le nard se reconnaît à sa légèreté, à sa couleur rousse, à sa saveur agréable, mais très astringente. » Ceci est une description assez satisfaisante de Nardostachys jatamansi, même s’il est permis de douter que Pline se soit rendu aux confins de l’Inde et du Tibet, à une altitude moyenne de 4000 m, afin de nous en rapporter le descriptif précis, d’autant qu’il énonce qu’il en existerait une douzaine d’espèces dont on nous dit simplement qu’elles sont d’origine « exotique ». Ce mot ne doit bien évidemment pas être considéré comme synonyme de tropical, mais au sens de non-indigène, c’est-à-dire extérieur au monde connu, l’empire romain d’alors, ce qui peut représenter bien des territoires. Ainsi, quel est ce « nard assyrien » auquel Horace fait référence dans ses Odes ? Ou bien ce « nard odorant » originaire de cette région semi-désertique qu’est le Makran qu’évoque Arrien dans L’Anabase ? Bref, l’identification du nard, comme nous le constatons, demeure malaisée, d’autant plus que lors de l’Antiquité gréco-romaine l’on va jusqu’à imaginer que la racine du nard n’est pas d’origine végétale mais animale, eu égard au fait qu’elle ressemble à « la queue d’un animal à cause de sa forme allongée et de ses petites radicelles bouclées » (2), mais également de son odeur, que d’aucuns, durant l’Antiquité, comparèrent à celle du bouc, odeur prégnante s’il en est. Chez mes grands-parents, il y avait un troupeau de chèvres d’environ quarante têtes. Et un bouc, régulièrement renouvelé. A celui-là, ma grand-mère réservait un cagibi pour lui tout seul. Quand mes grands-parents cessèrent leurs activités, les chèvres et le bouc disparurent. Seule demeura l’odeur de ce dernier qui, incrustée dans les murs, persista durant de nombreuses années.
« L’haleine embaumé du parfum régnera sur ta chevelure », lit-on dans l’Anthologie palatine. « Les effluves d’une chevelure imprégnée de nard… », conte le poète Martial (Épigrammes) : la résistance, cette trace qui perdure dans le temps, c’est ce qui est tout à fait conforme au caractère de cette matière qu’en parfumerie on classe parmi les notes de fond, c’est-à-dire ce qui reste d’un parfum après que les notes de tête et de cœur se soient évanouies.

Quittons la bergerie. Précisons, avant de poursuivre, que Théophraste, puis Ovide à sa suite, situèrent l’origine du nard à la partie nord de l’Inde, ce qui est parfaitement exact. Le Grec et le Romain tombent donc d’accord : est-ce, pour autant, un nard asiatique dont se servaient les anciens Romains pour bénir leurs sépultures ? De même, le flacon de nard, qu’avec la couronne de fleurs, l’on offre à ses hôtes, provient-il de l’Inde ou bien s’agit-il là de nard celtique (que, par abus de langage, l’on appelle aussi nard gaulois) ? Difficile à préciser. Il reste néanmoins que ces deux nards, issus des cimes montagneuses et neigeuses, d’émanation divine car il est entendu que les hautes montagnes sont des dieux les demeures, possèdent chacun un parfum si caractéristique, si précieux aussi, que cette substance est chantée jusque dans Le Cantique des cantiques : « Tandis que le roi est en son enclos, mon nard donne son parfum […] Tu es les plus rares essences : le nard et le safran, avec les plus fins arômes » (selon les traductions de ce passage, il n’est pas question de nard mais d’aspic en lieu et place). Quand on sait à quel point des substances comme le nard et le safran sont rares, on comprend leur propension à être falsifiées. Aussi, ne s’étonnera-t-on point, une fois de plus, de la difficulté qui consiste à exactement identifier ce « nard », sans compter que l’essence de nard était si précieuse et onéreuse que son nom « a fini par désigner le parfum de luxe par excellence », et ce qu’il contienne ou pas du nard. Est-ce donc le nard de l’Himalaya qu’utilisa Marie de Béthanie afin d’en oindre les pieds du Christ ? C’est la question que l’on peut se poser à la lecture de l’évangile selon saint Jean (12 : 3). En revanche, ce que l’on nous y explique, c’est que ce nard était considéré comme pistikè, autrement dit authentique. Considérons qu’il s’agit là du nard de l’Himalaya. Selon des conditions climatiques plus ou moins propices, la taille de cette plante varie de quelques centimètres de hauteur à quelques dizaines. Ses tiges, passablement velues, portent à leur base des feuilles entières, lancéolées, aux nervures presque parallèles et s’ornent de cymes florales dont la couleur rappelle assez celle du chakra de la couronne (violacée), tandis que, logée sous la terre, la plus grosse partie du nard de l’Himalaya, autrement dit ses rhizomes, évoque par sa teinte celle du chakra de la racine. C’est là une signature physique. Elle ne serait pas aussi intéressante si elle ne faisait pas écho à une autre signature : en effet, pour peu qu’on se penche sur les couleurs de l’aura de l’huile essentielle de nard de l’Himalaya, on peut être étonnamment surpris de constater qu’elles sont au nombre de deux : le rouge… et le violet ! Elle permet donc une connexion aux racines de la Terre, mais aussi à celles du Ciel. Par exemple, lorsque Marie de Béthanie utilise l’essence de nard pour en oindre les pieds du Christ, elle les essuie avec ses propres cheveux : « Six jours avant la Pâque, Jésus vint à Béthanie, où était Lazare, que Jésus avait ressuscité d’entre les morts. On lui fit là un repas. Marthe servait. Lazare était l’un des convives. Alors Marie, prenant une livre d’un parfum de nard pur, de grand prix, oignit les pieds de Jésus et les essuya avec ses cheveux, et la maison s’emplit de la senteur du parfum » (3). C’est bien là, je pense, l’union du Terrestre (les pieds, les forces chthoniennes, la couleur rouge, le chakra de la racine…) et du céleste (les cheveux, les forces cosmiques, la couleur violette, le chakra de la couronne…) qu’il faut prendre en compte.
Les chrétiens ont fait du nard un symbole d’humilité. Son parfum, à la fois dense et léger, évoque non sans peine l’odeur d’humus et de tourbe en décomposition, issus de la détérioration de ce que peut compter la litière d’une forêt de feuilles, de branches mortes et brindilles, d’autres débris, aussi bien végétaux qu’animaux. Il représente la terre noire, riche, organique, un peu grasse, quelque peu amère, mais sans froideur, avec juste ce qu’il faut d’épicé et de boisé. Ce qui ne veut pas dire qu’il symbolise les profondeurs souterraines, non : si on l’a dit humble, c’est parce que le nard se situe près de la terre, humilis en latin, qui véhicule un sens assez proche du mot humus. Dire que le nard est fait d’humilité permet de renforcer celle du Christ. Oublions le caractère précieux du nard, considérons seulement son caractère royal et sacré au sens noble, et l’on comprendra mieux cette symbolique. La lecture d’un nouvel extrait de l’évangile selon saint Jean peut y aider : « Judas l’Iscariote, l’un des disciples, celui qui allait le livrer, dit : ‘Pourquoi ce parfum n’a-t-il pas été vendu 300 deniers (4) qu’on aurait donnés à des pauvres ?’ Mais il dit cela non pas par souci des pauvres, mais parce qu’il était voleur et que, tenant la bourse, il dérobait ce qu’on y mettait. Jésus dit alors : ‘Laisse-la, c’est pour le jour de ma sépulture qu’elle devait garder ce parfum. Les pauvres, en effet, vous les aurez toujours avec vous, mais moi, vous ne m’aurez pas toujours’».
Le nard faisait partie des huiles royales employées par les Hébreux afin de consacrer les rois et les prêtres. Il était censé favoriser l’émergence du sentiment de l’Un, la prise de conscience de l’existence d’un Grand Tout, ainsi que l’appréhension du caractère fractal de l’existence : découvrir et comprendre la présence du divin dans le Monde (macrocosme), ainsi que dans notre monde intérieur et personnel (microcosme). Comme souligné par Jutta Lenze, « il représente la ligne de démarcation entre mondes matériel et immatériel, entre la mort et la décomposition afin de pouvoir générer de nouvelles potentialités » (5). Cette complexité, à l’image du parfum de l’huile essentielle de nard de l’Himalaya (qui n’est pas de ceux qu’on place entre des narines non averties) s’exprime par la capacité qui est sienne de fixer et de renforcer les autres odeurs, bien qu’on ne puisse par la considérer comme huile d’ancrage à la terre seulement du fait qu’une grande quantité de ses molécules possèdent des vibrations très élevées, puisque, comme nous l’avons dit, l’une des couleurs de l’aura de cette huile essentielle, qui appelle le chakra de la couronne, se trouve être le violet, couleur qui vibre plus rapidement que le rouge.

Le nard de l’Himalaya en aromathérapie

Au Moyen-Âge, Odon de Meung, plus connu sous le nom d’emprunt de Macer Floridus, rédige une monographie qu’on trouve dans le De viribus herbarum, contenant des références non pas à une seule plante mais à deux : d’une part le nard dit indien, d’autre part le nard celtique dont Macer dit simplement que ses propriétés sont identiques mais moins puissantes. Comme de coutume, il reprend les écrits des anciens de l’Antiquité desquels émergent les données qui suivent : ce nard indien serait un remède des affections hépatiques, vésico-rénales et gastro-intestinales. De plus, l’on dit ce nard emménagogue, intervenant pour faciliter les règles, désobstruer la matrice, réguler les ménorragies. Cardiaque, il calme les palpitations. Une vertu aphrodisiaque lui était conférée par Macer Floridus. Nous aurons bientôt l’opportunité de confronter ces données à celles que l’aromathérapie nous livre à propos de l’huile essentielle de nard de l’Himalaya que nous allons, tout d’abord, décortiquer un petit peu biochimiquement. Extraite des rhizomes par une distillation à la vapeur d’eau qui dure environ six heures, cette huile essentielle liquide reste assez fluide bien que dense (0,95). Sa couleur varie du jaune clair ambré au jaune brun. Directement respirée au flacon, cette huile essentielle développe des arômes très particuliers où se mêlent de la douceur, des épices, du miel, de l’herbe fraîchement coupée, que sais-je encore ? Passée sur la peau, ce sont des odeurs tourbeuses, des relents de vieux cuirs et de patchouli qui prennent le relais et viennent égarer nos narines. Et, de même que le patchouli, l’odeur du nard peut rebuter les narines qui n’y sont pas préparées : « Tu plaisantes !, s’exclame Lamia face au roi Démétrios, je pense que cette odeur est la plus mauvaise de toutes ! », dit-elle au sujet du nard que le roi lui présente (6).
Voici maintenant ce que nous apprend l’analyse biochimique de cette huile essentielle :

  • Sesquiterpènes : 65 % (dont bêta-guyenène, alpha et bêta-patchoulène, calarène…)
  • Sesquiterpénols : 5 à 15 % (dont patchoulol)
  • Monoterpènes : 2 à 4 %
  • Aldéhydes sesquiterpéniques : 2 %
  • Oxydes : 1 %
  • Cétones : 1 %

Propriétés thérapeutiques

  • Anti-infectieuse : antibactérienne, antifongique
  • Régulatrice du système cardiovasculaire, veinotonique, décongestionnante veineuse et lymphatique, phlébotonique, hypotensive, hypertensive, sédative cardiaque
  • Régulatrice du système neurovégétatif
  • Antalgique, anti-inflammatoire
  • Stimulante ovarienne
  • Apaisante, nourrissante et régénérante cutanée, cicatrisante, stimulante des bulbes capillaires
  • Sédative respiratoire

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère cardiovasculaire : arythmie cardiaque, tachycardie, hypotension, hypertension, varice, hémorroïde
  • Troubles de l’interface cutanée : psoriasis, eczéma, plaie, ulcère variqueux, irritation et démangeaison cutanée, dermatite allergique, dermite, dermite de stress, prurit, hallux valgus, zona
  • Névrite, sciatique, migraine
  • Anosmie
  • Insuffisance ovarienne
  • Stress, anxiété, angoisse, tension nerveuse, hyperkinésie, apathie, fatigue émotionnelle, surmenage, choc émotionnel, peur, phobie

D’un point de vue psycho-émotionnel et énergétique

Globalement, les huiles essentielles à haute teneur en sesquiterpènes (cèdre de l’Atlas, myrrhe, gingembre, patchouli, vétiver, ylang-ylang…) sont extraites de plantes employées depuis des temps fort anciens à des fins spirituelles dont elles favorisent le développement.
Contrairement à ce que souligne Jutta Lenze, je ne pense pas que le nard représente une ligne de partage, de démarcation pour reprendre son terme. Bien plus, je conçois l’huile essentielle de nard comme une union, puisque comme nous l’explique son appellation en indien, jatamansi (ou akashamansi) signifie « esprit incarné », mot qu’il faut comprendre comme : dans la chair (into the flesh si l’on est anglais). Il unit le subtil (le violet…) et l’épais (le rouge…) dans le même temps. Pour faire bonne mesure, le nard ne se satisfait pas que des extrêmes, puisqu’un troisième chakra le concerne aussi directement : Anahata (ou chakra du cœur), idéalement placé entre le chakra supérieur qu’est celui de la couronne et l’inférieur de la racine. Mais il ne s’agit pas là que de points isolés : des lignes invisibles les relient. A ce titre, Michel Odoul et Elske Miles attribuent à l’huile essentielle de nard de l’Himalaya une action particulièrement marquée sur le méridien du Cœur. Après vérification, la comparaison entre les propriétés thérapeutiques de cette huile essentielle et ce que regroupe ce méridien en tant qu’usages établis par la médecine traditionnelle chinoise, l’on peut affirmer sans crainte que ce choix, de la part de ces deux auteurs, est heureux : tout déséquilibre de ce méridien s’accompagne, par exemple, d’une perturbation du psychisme et des émotions : un méridien du cœur en bon état, c’est synonyme de joie de vivre et de générosité dans les affects. Au contraire, s’il fonctionne moins bien, peuvent se profiler violence et émotions incontrôlées (excitation, agitation, instabilité émotionnelle, hyperémotivité…). De plus, comme son nom l’indique, ce méridien affecte la sphère cardiovasculaire, terrain sur lequel le nard de l’Himalaya fait merveille (cf. supra). Par ailleurs, un massage de la nuque et des épaules (au niveau du chakra de la gorge, donc) à l’aide de cette huile essentielle est salutaire, car, comme le souligne Jutta Lenze, « cette partie du corps est souvent très contractée, témoignant de notre fonctionnement occidental très volontaire et en force » (7). Par le biais de ce canal, le nard permet à l’énergie d’emprunter un chemin en direction du plexus solaire, puis, plus bas, de « toucher terre » au niveau du chakra de la racine (rappelons-nous – humilis – l’humilité). Cette huile essentielle peut donc être considérée comme une passerelle entre le terrestre et le spirituel. De plus, elle aide à prendre conscience des mondes indicibles. Elle dissout les blocages, apaise, détend, équilibre le système nerveux, voilà pourquoi elle est fréquemment utilisée pour la méditation. Elle permet de s’amender et de partir à la recherche du calme, du relâchement, du réconfort, de la paix, de la foi aussi (quelle qu’elle soit). L’huile essentielle de nard de l’Himalaya est particulièrement destinée aux personnes dispersées, hyperactives, perfectionnistes, à celles qui dramatisent excessivement. On peut également l’employer chez les personnes submergées par des émotions violentes et destructrices (jalousie, souci, tourment, doute, chagrin, trac, peur…), qui se sentent isolées (abandon, solitude, accompagnement de fin de vie) ou bien encore à celles qui ne s’apprécient pas, leur conférant chaleur, confort, force et courage en elle-même.
Devant le parfum de cette huile essentielle, malaise, répugnance, voire rejet peuvent survenir, sans doute parce qu’elle invite à traverser une noire humidité souterraine, effrayante mais néanmoins nécessaire : certaines graines ne peuvent germer sans humus. Face à cette épreuve, il est vrai que des peurs s’expriment tant physiquement que psychiquement. Il n’est pas de grand homme qui n’ait jamais obtenu sa grandeur sans faire preuve d’humilité : c’est bien ce que ce monde occidental perverti ne parvient pas à comprendre (dans ses implications les plus délétères surtout) : oui, il ne parvient pas à comprendre que pour grandir il faut aussi se tenir le plus bas possible. Ce qui explique ce qu’en dit Michel Faucon : « c’est une huile de passage vis-à-vis de tous les deuils que l’on devra faire dans l’existence pour […] continuer sa route » (8).

Modes d’emploi

  • Voie interne.
  • Voie cutanée (huile essentielle diluée en massage ou pure en friction).
  • Inhalation sèche.
  • Diffusion atmosphérique.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

Comme nous l’avons vu, les 2/3 des molécules aromatiques contenues dans l’huile essentielles de nard de l’Himalaya sont des sesquiterpènes qui ne présentent aucune toxicité aux doses physiologiques normales. Cette huile essentielle peut donc s’appliquer pure sur la peau sans risque de dommage puisqu’elle ne l’irrite pas. Cependant, comme toute chose, il est bon de ne faire de cette huile essentielle qu’un usage sur courte durée. La femme enceinte se passera de ses services durant les trois premiers mois de grossesse, ainsi que la femme qui allaite.


  1. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 950.
  2. Susanne Fischer-Rizzi, Le guide de l’encens, p. 209.
  3. Évangile selon saint Jean.
  4. Cela représente le salaire annuel moyen d’un ouvrier de l’époque, c’est donc une véritable fortune.
  5. Jutta Lenze, Huiles royales, huiles sacrées, p. 69.
  6. Athénée, Les Deipnosophistes.
  7. Jutta Lenze, Huiles royales, huiles sacrées, p. 73.
  8. Michel Faucon, Traité d’aromathérapie scientifique et médicale, p. 609.

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Le lédon du Groenland (Rhododendron groenlandicum)

Synonymes : thé du Labrador, thé velouté.

L’inconvénient des huiles essentielles lointaines, c’est que la littérature qui leur est habituellement réservée peut parfois apparaître comme ténue : à deux ou trois caractéristiques succèdent quelques anecdotes, dont le sens ne peut se comprendre que par rapport au contexte duquel elles sont tirées. Avec le lédon du Groenland, je ne vais pas m’aventurer dans un marécage bourbeux au risque de m’y noyer rapidement. Par chance, en Europe, l’on connaît un autre lédon, le lédon des marais (Ledum palustre) qui, contrairement à ce que son nom indique, opte plus favorablement pour les landes tourbeuses issues de l’assèchement des tourbières. Il ne faut donc pas l’imaginer les pattes dans l’eau, à l’image de ce majestueux animal qu’est l’orignal et dont l’aire de répartition recouvre peu ou prou celle du lédon des marais.
Toutes les flores de France vous le diront, le lédon des marais est inconnu sur le territoire national. Si un jour cette plante a été française, c’est durant l’occupation de la Belgique pendant ces quelques vingt années à cheval sur le XVIII ème et le XIX ème siècle (1790-1814 environ). Française, l’on peut penser que cette plante l’est si l’on en croit Cazin qui la localise dans les Vosges, ce qui a été contredit. Absent de France, le lédon se trouve cependant en Belgique et en Allemagne : quelle est donc cette plante qui n’ose pas traverser la frontière ? Pourtant, certaines informations laissent penser que ce lédon aurait, d’une manière ou d’une autre, foulé le sol français. Bien que non naturalisé, il aurait été cultivé. C’est du moins ce que prétend Cazin dans la deuxième édition du Traité pratique qui date de 1858. Il sait néanmoins que ce lédon est, de fait, peu usité en France. Son absence presque complète – lui-même dit ne pas l’utiliser – qui le rend, par force, inconnu, ne lui prête aucune notoriété : « cette plante active, dont l’emploi thérapeutique n’est pas suffisamment déterminé, est très peu employée », conclue-t-il (1). Cependant, dans la très courte monographie qu’il consacre au lédon des marais et que j’ai été très heureux de découvrir, Cazin précise que cette plante est utilisée par les Allemands dans l’industrie brassicole afin de rendre la bière plus enivrante et narcotique. Cela pourrait se cantonner à la seule Allemagne s’il n’y avait pas, dans un herbier datant du début du XIX ème siècle, la présence étonnante du lédon des marais. Cet herbier, à l’initiative d’un médecin français, le docteur Brayer, affiche clairement une planche botanique représentant le lédon des marais dont l’échantillon aurait été cueilli dans le département de l’Aisne, près de la petite ville de Guise, à mi-chemin entre Saint-Quentin et Fourmies. Pourtant, aujourd’hui, cette station n’est pas reconnue pour accueillir une population de lédons des marais à l’état sauvage. S’il y a eu implantation de cette plante dans cette zone, c’est probablement parce que ce lédon fut peut-être cultivé à destination d’une industrie propre à cette région non viticole : celle de la bière. Dans les départements du Nord, du Pas-de-Calais et de l’Aisne, en effet, avant même la généralisation des houblonnières, on faisait intervenir d’autres plantes que Humulus lupulus, plantes dont la réputation antiseptique permettait une meilleure conservation de la bière après sa fabrication, ainsi qu’une stabilité accrue, « de même que l’aromatisation d’un liquide initialement assez fade ». Ces plantes – elles sont au nombre de trois – forment un mélange aromatique qu’on appelle le gruit. On y trouvait le myrte des marais (Myrica gale), l’achillée millefeuille (Achillea millefolium) et, donc, le lédon des marais. Or, près de Guise, c’est-à-dire cette commune où l’herbier de Brayer localise le lieu de la récolte de son échantillon de lédon des marais, on a observé une activité brassicole certaine durant le XIX ème siècle. Peut-on, dès lors, imaginer une culture locale du Ledum palustre pour alimenter l’industrie brassicole environnante ? Rien n’est sûr, mais l’on peut en terminer là en affirmant que la bière de gruit « stimule l’esprit, crée l’euphorie et augmente la libido ». Autant de raisons qu’on avait de se réjouir dans ce grand nord de la France.

Sous-arbrisseau appartenant à la même famille que les bruyères (Éricacées), le lédon du Groenland est une plante endémique de la partie septentrionale du Canada et de l’Alaska, parce que ces régions pourvoient aux besoins de cette plante, à travers des sols qui lui conviennent : proximité de tourbières, muskeg (fondrière de mousse), toundra, sur rocailles et rochers humides, et sols siliceux (surtout pas calcaires), et cela des zones planes de basse altitude à d’autres plus montueuses.
Pas très élevé (30-40 cm), le lédon du Groenland est composé de branches dressées, velues à écailleuses, de couleur brun roux lorsqu’elles sont jeunes. Elles portent des feuilles persistantes, alternes, linéaires (comme celles du romarin), ou bien en forme de fer-de-lance. De nature coriace, ces feuilles possèdent des bords enroulés, sorte de protection face au froid peut-être : vert grisâtre au-dessus, leur surface inférieure s’apparente à un treillis roussâtre d’aspect feutré comme un chapeau. D’odeur forte, couvertes de résine parfumée comme les feuilles du ciste ladanifère, ces feuilles de saveur chaude, piquante et amère, présentent la particularité, avec les branches qui les portent, d’être quasiment imputrescibles. Entre les mois de mai et de juillet, le lédon du Groenland s’orne de fleurs blanches et odorantes disposées en ombelles terminales qui forment par la suite des fruits capsulaires pendants.

Le lédon en phyto-aromathérapie

Si l’on ne s’intéresse pas à des sujets ayant trait à l’aromathérapie, il y a très peu de chance de connaître le lédon du Groenland en France, et même parmi les aficionados des huiles essentielles, il est bien possible de trouver un certain nombre de personnes qui n’en ont jamais entendu parler, parce que cette huile essentielle est rare et, par voie de conséquence, très chère : après un relevé de tarifs effectué auprès d’une dizaine de sites francophones, on se situe, en moyenne autour de 29 € les 5 ml. La localisation géographique n’aide pas non plus : gageons qu’un(e) Québecois(e) saura davantage de quoi il retourne quand on évoque ce lédon, qui en appelle un autre : le lédon des marais, dont la répartition circumpolaire ou boréo-continentale ne concerne pas l’Amérique du Nord, mais l’Asie et l’Europe, ce qui le rend plus proche de nous, bien qu’il n’appartient pas, comme nous l’avons vu, à la flore de France. Nous pouvons donc établir quelques informations d’un point de vue aromathérapeutique en ce qui concerne le lédon du Groenland, et phytothérapeutique au sujet de ce second lédon. Malgré cette proximité, nous verrons que les informations qui se réfèrent au lédon des marais sont beaucoup plus minces que celles qui émanent de l’étude des propriétés de l’huile essentielle de lédon du Groenland. Cette dernière est obtenue par distillation des rameaux fleuris. Produit incolore voire jaune pâle, l’huile essentielle de lédon du Groenland possède une odeur fraîche d’herbe coupée mêlée à une touche douce appuyée qui peut rebuter certains. De cela, une composition biochimique est responsable :

  • Monoterpènes : 50 à 65 % (dont limonène, sabinène, alpha et bêta-pinène)
  • Sesquiterpènes : 25 % (dont alpha et bêta-sélinène)
  • Monoterpénols : 3 à 7 %
  • Sesquiterpénols : 4 à 5 % (dont lédol et palustrol)
  • Cétones : 3 %

Au sujet du lédon des marais, outre sa richesse en vitamine C, l’on sait aussi qu’il contient de la résine et du tanin, ainsi qu’une essence aromatique dont la distillation pourrait nous dire dans quelle mesure cette plante se rapproche du lédon canadien. En tout état de cause, cela n’est en aucun cas une plante inactive si l’on en croit la réputation qui veut qu’elle soit « toxique ». Cependant, le peu qui transparaît dans la littérature spécialisée laisse entendre que, d’un point de vue thérapeutique, ces deux plantes se valent.

Propriétés thérapeutiques

  • Tonique digestive, stomachique, carminative
  • Draineuse hépatique, régénératrice du foie et de la vésicule biliaire, cicatrisante hépatocytaire
  • Décongestionnante puissante, anti-inflammatoire, antispasmodique
  • Antalgique, analgésique
  • Dépurative rénale
  • Inhibitrice de la glande thyroïde
  • Anti-infectieuse : antibactérienne, antivirale
  • Sédative puissante du système nerveux central, narcotique, hypnotique, calmante, relaxante, anti-dépressive

Note : à cela, ajoutons que les feuilles et sommités fleuries du lédon des marais sont toniques (amères), astringentes, vulnéraires, cicatrisantes, sudorifiques et répulsives des insectes (mites, blattes, teignes).

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère hépatobiliaire : intoxication hépatique, hépatite virale et séquelles d’hépatite, petite insuffisance hépatique, congestion hépatique, cirrhose
  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : gastro-entérite, entérite virale, dysenterie, intoxication alimentaire, spasmes intestinaux
  • Troubles de la sphère vésico-rénale : congestion et adénome prostatique, prostatite, prostatite infectieuse, néphrite, intoxication néphrétique
  • Troubles locomoteurs : douleurs au niveau des membres inférieurs (cheville, pied, tendon d’Achille), inflammation des fascias plantaires, arthrose, spasmes musculaires
  • Affections cutanées : allergie et hypersensibilité cutanée, acné, dartre, teigne
  • Troubles du système nerveux : insomnie, insomnie sévère, nervosité, stress, stress extrême, angoisse, panique, colère, spasmes du plexus solaire, déprime, dépression
  • Inflammation des ganglions lymphatiques, adénite
  • Dérèglement thyroïdien
  • Coqueluche, catarrhe pulmonaire
  • Maux de tête

D’un point de vue psycho-émotionnel et énergétique

L’huile essentielle de lédon du Groenland est d’un bon recours lorsqu’on observe une perturbation du chakra du plexus solaire qui peut induire des dysfonctionnements d’ordre hépatique, digestif et articulaire entre autres. Ce qui ne laisse pas d’étonner quand on observe une partie des usages thérapeutiques du lédon du Groenland comme vus précédemment. Rien de surprenant, en réalité, sachant que Manipura porte une action sur le foie et la vésicule biliaire, donc sur les deux méridiens qui sont associés à ces deux organes, relevant l’un et l’autre de l’élément Bois défini par la médecine traditionnelle chinoise, quand bien même cette huile semble agir de manière plus marquée sur le foie, d’un point de vue physique comme psychique.
L’huile essentielle de lédon du Groenland, par sa puissante propriété spasmolytique, intervient avec bonheur au niveau du plexus, surtout quand ce dernier est secoué de spasmes, ce qui peut avoir pour corollaire une insomnie, une insomnie récalcitrante ou bien un stress particulièrement appuyé. De plus, le plexus solaire gère le foie, lequel est le siège de la colère et de la peur : cela peut mener à user de cette huile essentielle en cas d’agressivité, d’angoisse, voire de panique. Enfin, on peut l’employer chez les personnes trop rigides, ainsi que celles chez lesquelles l’ego est exacerbé à travers un complexe de supériorité, une ambition qui confine à un arrivisme des plus douteux : quels que soient les moyens (illégaux, illégitimes, immoraux), seule compte la fin pour ces personnes jupitériennes.

Siège du pouvoir, le chakra du plexus solaire est un centre énergétique qui a pour vocation le contrôle des pulsions et des émotions. On peut dire de lui que c’est un chakra éminemment social, en relation avec ce qui nous entourent à travers des couples émotionnels tels que sympathie/antipathie, attraction/répulsion, etc.

En ce qui concerne spécifiquement le chakra du plexus solaire, petit rappel :

  • Harmonie : coopération avec le plus grand nombre, amour fraternel, altruisme, ouverture d’esprit, confiance en sa propre capacité de pouvoir, courage, force intérieure, dynamisme, vigueur, résistance à la fatigue, activité, responsabilité, sagesse, logique.
  • Disharmonie : peur, timidité, anxiété sociale, lâcheté, soumission, auto-dépréciation. Ou au contraire : domination, possessivité, arrogance (y compris intellectuelle), orgueil, égoïsme, mégalomanie, complexe de supériorité, colère, rancune, dépression, difficulté à assimiler les expériences quelles qu’elles soient, incapacité à prendre du recul face à ces mêmes expériences, rigidité mentale, froideur relationnelle, manque d’empathie, entêtement, esprit trop « cartésien ».

Modes d’emploi

  • Voie orale.
  • Voie cutanée (huile essentielle pure en friction, diluée en massage).
  • Inhalation sèche.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • L’huile essentielle de lédon de Groenland ne convient pas aux enfants de moins de six ans. De même, on observera une certains prudence auprès des femmes enceintes ou qui allaitent.
  • La dermocausticité est toujours possible (en raison des nombreux monoterpènes contenus dans cette huile). Si une potentielle allergie à l’un ou l’autre des composants est connue, mieux vaut la diluer avant usage cutané (20 % maximum).
  • Ne pas utiliser cette huile essentielle en cas de prise d’anticoagulants.
  • En Amérique du Nord, on utilisait les feuilles du lédon comme succédané du thé, d’où son nom vernaculaire de thé du Labrador, alors qu’en Russie, le lédon des marais, distillé avec l’écorce de bouleau, mêlait ses effluves fauves et sauvages à l’empyreume parfum de cette blanche écorce, apprêtant les fameux cuirs de Russie à l’odeur caractéristique.
    _______________
    1. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p. 530.

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L’olivier (Olea europaea)

Les oliviers, Vincent Van Gogh (1889)

Petit par sa taille mais grand par ses pouvoirs symboliques, l’olivier est un arbre qui a fait montre de ses multiples talents, tant en thérapie qu’en cuisine, et cela depuis l’époque fort reculée déjà où l’homme a compris qu’il y avait en lui une véritable manne à saisir.
Originaire d’Asie mineure, on le rencontre sur l’ensemble du bassin méditerranéen, ainsi qu’au Proche-Orient. Mais il ne s’agit là que d’un olivier d’importation, cultivé. Or, avant cela, des fouilles archéologiques ont montré que l’olivier, à l’état sauvage, faisait déjà l’objet d’une récolte il y a quelques 20000 ans, avant qu’on ne procède à sa culture durant l’âge du bronze, il y a 4000 ans, date à partir de laquelle l’olivier est diffusé par le truchement des Phéniciens, puis, plus tard, des Grecs et enfin des Romains, lesquels en développent la propagation sur l’ensemble des zones méditerranéennes. C’est pour cette raison, qu’aujourd’hui en France on rencontre l’olivier aussi bien en Languedoc qu’en Provence, témoignant de l’arrivée, de l’installation ou du passage de peuples pour qui l’olivier était si capital qu’il aurait été impensable de ne pas l’emporter avec armes et bagages. Sur le territoire français, on trouve des traces vivantes de cette présence des civilisations gréco-romaines dans le Sud de la France, à Roquebrune-Cap-Martin par exemple, petite ville des Alpes maritimes qui accueille encore ce que l’on considère comme le plus ancien arbre de France, un olivier vieux de 2500 à 2800 ans : il « doit son âge vénérable à son aptitude à avoir plusieurs fois ‘rejeté’ à partir de sa souche, formant une sorte d’individu coloniaire » (1). Ce qui explique – par cette exceptionnelle longévité – son omniprésence depuis 4 à 5000 ans, non seulement d’un point de vue agricole, alimentaire et civilisationnel, mais aussi linguistique : les mots olive et olivier émanent tous les deux du crétois élaia dont on a tiré élaion, « huile », latinisée en oleum. Quand on entend le mot huile, on peut penser à celles de colza, de tournesol, de noix, tout autant que d’olives. Pas à l’époque hellénique à laquelle on procédait à la culture de l’olivier dans la péninsule balkanique. En ce temps, l’huile est forcément d’olive, le préciser serait presque un pléonasme, puisque cette huile porte le nom même de l’olive dans ses lettres. « Cette dénomination unique a subsisté, même quand on a utilisé des huiles provenant d’autres plantes, non seulement dans les langues issues du latin, huile en français, olio en italien, oleo en espagnol, mais aussi dans les langues germaniques : oil en anglais, öl en allemand » (2). Il en va de même du mot drupe qui, au départ, ne désigne pas la totalité des fruits à noyau, mais s’applique uniquement à l’olive (en latin : drupa). Autant dire que l’olivier et son fruit ont pris toute la place, d’un point de vue botanique également, puisque l’olivier a donné son nom à la famille qu’il représente – les Oléacées – laquelle regroupe des arbres aussi divers que le frêne ou le lilas. Malgré cette prééminence, ce fruit civilisationnel qu’a été l’olive pour les Grecs, n’est pourtant pas originaire de la péninsule balkanique, quoi qu’on en pense et quoi qu’on en dise : c’est le cas d’Élien, par exemple, qui soutenait que « c’est à Athènes […] que l’on trouva d’abord l’olivier et le figuier ». Plus que de l’ignorance, je crois qu’il s’agit davantage de propagande, les Hellènes ayant fait fort pour imposer dans cette terre conquise qu’était la Grèce des croyances qui devaient être jugées comme indubitables.

L’olivier millénaire de Roquebrune-Cap-Martin (Alpes maritimes).

L’Antiquité grecque, il est impossible de la concevoir sans son symbole qu’est l’olivier porteur de l’olive pourvoyeuse d’huile, dont la préciosité imposait d’élaborer les meilleurs modes de conservation et d’imaginer, après culture et récolte, la mise en œuvre de procédés qui existent encore de nos jours : la conservation des olives par la saumure, le pressage à froid et l’extraction à chaud étaient déjà connus en ce temps de l’époque égéenne préhellénique.
Il est aisé de comprendre qu’à cette splendeur qu’est l’olive on ait voulu attribuer telle origine plutôt que telle autre, que les uns et les autres aient voulu tirer la couverture à eux. On l’a cru d’origine égyptienne, étant associé à Thot et à Isis. De là (c’est-à-dire de Basse Égypte, région de la ville de Saïs), il aurait été importé en Grèce par Cécrops en 1582 avant J.-C. A d’autres occasions, on le fait provenir du pays des Sumériens (plus probable) ou de Libye (très improbable). A ces origines géographiques (dûment justifiées ou non), s’additionnent celles de nature mythologique : Héraclès, dont la massue était en bois d’olivier, forma le premier de ces arbres après qu’il en frappa le sol… ce qui demeure, somme toute, très curieux. A celui qu’on a romanisé en Hercule, il existe un fragment mythologique beaucoup plus connu : je rappelle, au passage, ce que j’ai écrit dans l’article consacré au palmier dattier : « On a beau dire qu’Héraclès rapporta l’olivier et le dattier en Grèce à son retour des enfers, ça n’est pas tant deux plantes que les Hellènes importèrent, bien plutôt un récit portant sur elles : bien avant Létô, existait une divinité orientale beaucoup plus ancienne, Lat, déesse de la fertilité, de l’olivier et du palmier. Un transfert de Lat à Létô marque, comme nous l’explique Jacques Brosse, ‘une annexion politique et religieuse par les Hellènes’ (3) d’un thème archaïque. » De là son installation à Olympie, soit à plus de 200 km de cette ville à laquelle on associe, de facto, l’olivier, parce que la légende qui lie cette ville à cet arbre est la plus célèbre. Les mythographes racontent la querelle qui opposa Poséidon à Athéna. Le dieu au trident revendiquait davantage de royaumes terrestres dont l’Attique, c’est-à-dire cette région grecque dont Athènes est la capitale. Afin de les départager, un défi leur est lancé : fournir à la cité la chose la plus utile, valeureuse et précieuse. Poséidon fiche son trident dans le sol : il en naît un puits d’eau salée (dans certains textes antiques, il est parfois question d’un cheval fougueux). Athéna, que cet exploit ne désarme pas, déjà équipée de sa lance, fait de même, et au point d’impact un olivier surgit, déployant ses branches. Les dieux soutinrent Poséidon, les déesses Athéna, mais Cécrops se rangea en faveur d’Athéna, alors que, bizarrement, Zeus s’abstint, décidé à ne pas émettre d’avis sur cette question. Ainsi, Pallas Athéna l’emporta sur Poséidon, et l’olivier devint le symbole de cette ville qui tira son nom de celui de la déesse. De cette altercation divine, on dit que l’olivier aurait été conservé derrière l’Érechtéion, autre temple que porte l’Acropole avec le Parthénon. On va même plus loin, en soutenant que certains oliviers situés à proximité de l’Acropole descendraient de cet olivier primordial… Ce qui est intéressant, c’est que l’Acropole est formée d’une colline qui avait anciennement pour nom glaucôpion, un mot provenant de glaux, « chouette », cette colline étant effectivement dédiée à une archaïque divinité chouette.

Tétradrachme grec figurant Athéna et deux de ses symboles : l’olivier et la chouette.

Les Hellènes, qui prirent la place, firent en sorte de confondre cette colline avec le culte de leur Athéna, d’où la fusion avec la chouette, et les yeux pers, autrement dit de couleur glauque (4), dont on affuble assez souvent la déesse, tant et si bien qu’en l’absence de toute indication nominale, quand on rencontre « la déesse aux yeux pers » dans les textes antiques, c’est exclusivement d’Athéna dont il s’agit. Bref. Malgré la mauvaise foi évidente du dieu marin, indiquons, à sa décharge, que l’eau salée, c’est toujours bien pratique pour les conserver dans la saumure, les olives. Ah, non mais !… Non, sérieusement. De cette escarmouche divine, il ressort que l’olivier est consacré à Athéna (et par suite à Minerve, ainsi qu’à l’équivalent de Zeus, Jupiter, dont les prêtres portaient un bonnet surmonté d’un brin d’olivier) et, comme tout arbre sacré, il était l’objet d’un culte pieu, comme à Athènes, où ce culte s’accompagnait de celui d’un pilier, rappelant les très archaïques pierres sacrées, dans lesquelles, peut-être, on a investi petit à petit la divinité Athéna émergente, bien avant que sa tête soit coiffée d’un casque étincelant, portant un bouclier (l’égide) et brandissant une lance : cela, c’est la description d’une Athéna davantage aboutie. Objet de culte, certes, l’olivier est particulièrement respecté : bien qu’il poussât en abondance dans la plaine d’Éleusis, il était protégé au point que ceux qui s’attaquaient à lui étaient justiciables. En réalité, ennemis ou pas, on se gardait bien d’endommager le moindre olivier, arbre dont on employait le bois pour une unique raison : la fabrication de statues représentant les divinités, et rien d’autre, sans quoi l’on encourrait le plus terrible des châtiments divins. A ce bois, s’ajoute l’huile qu’on tire des fruits de l’olivier, non moins sacrée. Elle n’était pas tant qu’alimentaire, mais surtout de première nécessité pour l’éclairage, dont la lumière fournie rappelait celle du soleil et du divin : ainsi, « l’olivier devient l’arbre de la vie par excellence […] : l’huile qui allume les lampes, maintient la lumière dans le monde, et par la lumière, la vie » (5). Certains se targuèrent même de faire une plus forte consommation d’huile que de vin ! Bref, « on pouvait encore admirer du temps de Pausanias une lampe d’or consacrée à la déesse [Athéna] : ‘On la remplit d’huile et on attend le même jour de l’année suivante, bien que la lampe soit allumée de jour comme de nuit’. Même si l’auteur de la Périégèse ne le dit pas, il est clair que cette huile merveilleuse provenait des fruits de l’olivier sacré » (6), ce qui rappelle la grandeur de celle qui devait illuminer le monde, et dont on accroissait la ferveur par l’onction d’huile d’olive qu’on réservait, dans un but bien évidemment sacré, aux statues des divinités, afin de les illuminer elles aussi, d’en perpétuer pour toujours l’étincelante ardeur (7). La lampe qui brille continuellement est un fréquent motif : ce prodige ne tient vraiment que seulement si le divin est à l’œuvre. Il s’agit d’une lumière éternelle qui ne meurt jamais, de même que l’olivier symbole d’Athéna qui fut, dit-on, brûlé par Xerxès en même temps que le temple dédié à la déesse : cet olivier, croit-on, survécut à ce blasphème, de même que ce ginkgo, à Hiroshima… Après l’incendie, une pousse naquit au pied de cet olivier calciné. Plante de victoire, au même titre que le laurier, l’olivier, par le biais de cet épisode, nous fait comprendre quelle ténacité l’anime. Associé à la force de par sa longévité, la dureté de son bois et son caractère toujours vert, il représente la réussite et le succès dans les entreprises, qu’elles soient civiles, militaires ou sportives : rappelons que ce furent les oliviers du bois sacré de Pantheion à Olympie qui fournirent des rameaux dont on confectionnait les couronnes destinées aux vainqueurs des jeux. De là, il n’est pas très compliqué de comprendre qu’il implique prospérité, abondance, fécondité. A son sujet, on parle de pureté et de chasteté également : c’est, du moins, ce qui transparaît à travers le fait que la culture et la cueillette devaient être assurées par des personnes tout aussi pures et chastes : maris fidèles, jeunes filles vierges, etc. Ce rituel sacré s’accompagnait de crainte et de tabou : il exista très tôt cette croyance selon laquelle les prostituées ne pouvaient s’en mêler sous peine de faire périr l’arbre, du moins de le rendre stérile. De même pour celles qu’on disait « sorcières » : on trouve trace de cette antique superstition dans le Malleus Maleficarum de Sprenger et Institoris, « marteau des sorcières » datant tout de même de 1486 (ou 1487). Mais bon, la bêtise ne s’affecte pas du nombre des années…

Pallas Athéna, Gustav Klimt (1898)

Loin du monde grec, on trouve trace de l’olivier dans la Bible, ce qui n’a rien de bien étonnant, étant très fréquent au Proche-Orient (Liban, Palestine, Israël, etc.). Ce qui est bien plus captivant, c’est que l’olivier est associé à bien des épisodes bibliques, dès l’entrée de Jésus à Jérusalem pour commencer, jusqu’à composer en partie, avec le cyprès, le cèdre et le palmier, la croix christique, en passant par sa présence aux abords des jardins de Gethsémani : rappelons le mont des oliviers, cette colline proche de Jérusalem sur laquelle Jésus pria la nuit qui précéda son arrestation. Cela ferait de l’olivier un arbre présent à tous les âges de la vie, de même que lorsque la mort survient (en Grèce, lors des cérémonies funèbres, les bûchers étaient abondamment arrosés d’huile d’olive). L’olivier s’illustre aussi à travers un épisode de la Genèse demeuré célèbre : pour signifier son divin pardon, Dieu annonce la fin du déluge en envoyant à Noé la colombe porteuse du rameau d’olivier (8) qui prend ici le signal de la paix, un aspect qui apparaît brièvement dans la littérature grecque, chez Aristophane du moins, où il fait dire à l’un de ses personnages (dans Les Grenouilles) : « Ne t’emporte pas loin des oliviers », autrement dit : reste en paix (si possible). Histoire de marquer sa prééminence grandissante, les mythographes chrétiens osèrent affirmer que la Sainte Ampoule fut apportée à Clovis par une (autre) colombe, afin de tracer un parallèle osé avec l’histoire du Noé diluvien, et surtout l’empreinte très chrétienne du baptême de ce premier roi franc… libre mais pas vraiment paisible : peut-être aurait-il fallu lui ajouter, comme à la salade, davantage d’huile pour éviter de gripper… ^^. Il existe au sujet de l’huile d’olive, une vertu apaisante qu’on ne rapporte pas souvent (car probablement trop anecdotique : faut savoir la caser, celle-là !), mais que je trouve parlante au regard de ce que nous évoquons présentement. J’ai découvert ça dans l’œuvre de Cazin : « Jetée sur un liquide, elle [l’huile d’olive] en unit la surface, ce qui l’a fait proposer pour calmer les flots de la mer autour d’un vaisseau dans une tempête » (9). Ce qui l’a fait abandonner : merci bien les marées jaunes ! Mais, plus rigolo, ça aurait, pour sûr, bouché un coin à ce bougon de Poséidon, et peut-être donné naissance à l’expression « calme comme une mer d’huile »…

N’étant pas réservé qu’aux seuls dieux, l’olivier s’est, bien évidemment, répandu au sein même de cette vie dite profane, enfin, celle des gens de tous les jours, comme vous ou moi, qui ne faisons pas autant de chichis. Et là encore – comment en douter ? – l’olivier apparaît à tous les moments marquants de l’existence. Son implication démarre bien avant les rites de nuptialité : les précédant même, il les favorise. Par exemple, « les jeunes filles qui veulent apprendre si pendant l’année elles se marieront vont toutes nues […] cueillir une branche d’olivier vert. Elles en détachent une feuille, l’humecte avec de la salive et la jettent dans la cheminée en prononçant ces mots : ‘Si tu me veux du bien, saute, si tu me veux du mal, reste immobile’ » (10). Puis l’on attend que l’oracle soit prononcé : si la feuille se consume sans bouger, la demande de la jeune fille restera caduque. Toujours en Italie, dans la petite cité d’Arpino, située à 120 km de Rome, un code de couleurs permettait aux jeunes filles de savoir à quel degré se perchait l’amour que leur portaient leurs amoureux. C’est en observant la couleur du ruban qui ceinturait la branche d’olivier qu’ils portent en sortant de l’église le dimanche des Rameaux que les jeunes filles savent si, d’aventure, elles arpentent une piste verte ou une noire !… Trouver un amoureux, savoir le garder, c’est déjà une belle chose. Encore fallait-il passer l’écueil que représentait autrefois la belle-mère. Quand la jeune fille parvenait à se la concilier, on pouvait assister à cela : « Dans un chant populaire de l’Ombrie [nda : région d’Italie centrale dont la capitale est Pérouse], la belle-mère donne la bénédiction nuptiale à sa belle-fille au moyen d’une branche d’olivier : ‘Je te bénis avec la branche d’olivier, puisses-tu apporter la paix dans ma maison’ » (11), espérant par là ajouter de la paix à la paix et bannir autant que faire se peut les épisodes orageux que la littérature populaire imagine assez souvent entre la belle-mère et sa bru, tout occupées à se crêper le chignon. Par bonheur, alors que l’huile d’olive « a le don de capter avec force les radiations et les influences » (12), l’olivier en tant que tel est un répulsif qui s’exprime en expulsant les esprits des maisons, en interdisant les « sorcières » d’y entrer, conjurant autant la foudre que la grêle durant les orages (on plante alors des rameaux d’olivier dans les champs, on les tient près des cheminées, etc.). Et si jamais l’on a un quelconque doute sur un possible sortilège, l’on peut toujours en passer par l’oléomancie, lecture divinatoire de gouttes d’huile que l’on déposait dans l’eau « pour savoir si le mauvais œil a pris ou non », nous explique Angelo de Gubernatis (13). Par l’espoir de fertilité et de fécondité qu’il implique, l’olivier est, en effet, très souvent, par ses rameaux, fiché dans les champs, et pas seulement en Italie, puisque j’ai découvert récemment que dans certains pays slaves l’on se prêtait à un rituel qui a pour nom le badnjak : de Noël à l’Épiphanie, soit durant les douze nuits sacrées, l’on fait brûler, plusieurs jours d’affilée, une assez grosse branche (du chêne très souvent) additionnée parfois d’encens, de myrrhe et d’huile d’olive. Une fois le tout brûlé, on en disperse les cendres dans les champs afin d’en accroître la fertilité, ce qui rappelle, immanquablement, les libations d’huile d’olive avec la bûche de Noël, qu’ainsi l’on « baptise » pour, surtout, le meilleur à venir, ce qui me remémore – cette histoire de baptême – la manière dont on procédait en Provence lors des accouchements : la sage-femme employait de l’huile d’olive pour aider le bébé à mieux sortir par les voies naturelles, puis il était baigné au vin : « né à l’huile et rougi au vin, il était assuré d’une vie qui resterait vivace en toute saison » (14), ce qui évoque, limpidement, un épisode plus ancien rapporté par Cazin : « L’empereur Auguste demandait au centenaire Romulus Pollion comment il avait fait pour conserver jusque dans un âge avancé la vigueur de corps et d’esprit qu’il montrait : ‘C’est, dit le vieillard, en usant habituellement de vin miellé à l’intérieur et d’huile à l’extérieur’ » (15).

Et nous voilà rendus à la place médicinale occupée par l’olivier, sur laquelle nous ne nous étendrons pas trop ici, sachant que l’intégralité de la seconde partie lui est dévolue. C’est à cette occasion que nous discuterons un peu du régime crétois, que l’on a élargi au bassin méditerranéen, ce qui est heureux puisqu’il n’a pas lieu qu’en Crète, en Grèce également (et dans bien d’autres pays) où, durant l’Antiquité, un oignon, une galette et une poignée d’olives formaient assez souvent le repas du citoyen lambda, l’olive composant avec le froment et la vigne une triade sacrée. Ces mêmes olives que suçotent le poète Horace, tout en broutant sa chicorée et sa « mauve légère », sont les mêmes que préfère Martial à la pintade et à je ne sais plus quel autre gallinacé. Il faut les comprendre, cent grammes d’olives valent bien un steak. D’olives noires, s’entend. Ce qui n’est pas évident quand on lit les vieux textes et que cela n’est pas notifié. Ce qui n’est pas le cas chez Dioscoride, puisqu’il signale tant les vertes que les noires. C’est ce que l’on peut saisir à travers ces deux extraits :
– « L’huile d’olive qui est singulière pour la santé est celle qui se tire des olives qui ne sont pas mûres » (16) ;
– Les olives « qui sont noires et bien mûres se corrompent plus facilement et nuisent à l’estomac. Elles offensent la vue et provoquent des douleurs de tête » (17).
A se demander si l’on parle bien d’olives noires ici, ou bien ?… (on n’est jamais à l’abri d’une surprise). Pour résumer la masse d’informations ayant trait à l’usage thérapeutique de l’olivier, disons qu’on ne s’arrêta pas qu’aux olives et à leur huile, les feuilles ayant été préconisées depuis au moins le temps de Dioscoride, puisqu’elles furent considérées comme astringentes, résolutives et « mondicatives » : elles faisaient donc merveille dans les affections bucco-dentaires (aphtes, resserrer les gencives et raffermir les dents branlantes), et s’adressaient aussi bien à d’autres douleurs, oculaires et auriculaires entre autres, lombaires et cutanées surtout (plaie, ulcère, escarre, brûlure). Quant à l’huile, elle servait déjà pour soigner des affections pour lesquelles elle est reconnue utile aujourd’hui : troubles de la sphère hépatique et biliaire, coliques néphrétiques, etc.
Au Moyen-Âge, alors que le Grand Albert se fend d’une recette d’huile rouge (très) améliorée, du moins sophistiquée, nous voyons siéger, dans l’œuvre d’Hildegarde de Bingen, l’Oleybaum, à l’image de miséricorde, dit-elle, ce qui peut se bien comprendre, et dont elle utilise l’écorce et les feuilles comme remèdes digestifs, fébrifuges, antigoutteux, cicatrisants, rénaux et cardiaques, ce qui, ma foi, lorsqu’on prend connaissance du tableau thérapeutique de l’olivier (feuilles, écorce, huile) est plus que parfait, c’est plus qu’un bon point qu’on peut accorder à l’abbesse qui, toutefois, devait connaître une huile d’olive un peu différente de celle qui fait notre quotidien : « si on en mange, elle provoque des nausées et rend les autres aliments désagréables à manger » (18). Peut-être avait-elle affaire à une huile d’olive extraite à chaud, qui sait…

Avant de parvenir à l’étape conclusive de cette première partie, je tiens à partager ici même un autre truc que j’ai repéré à la lecture de Cazin et qui, vu ce que j’ai écrit jusque là, m’a forcément fait sourire : sans ciller, le docteur Cazin rapporte les propos d’un médecin ayant efficacement employé l’écorce d’olivier dans les fièvres intermittentes. Le nom de ce médecin, plus qu’un indice, est un joli clin d’œil : Pallas. Qui est, nous l’avons vu, ni plus ni moins que l’épiclèse de la déesse Athéna.

Un peu de botanique avant de passer à la suite ? Zou ! Arbre au tronc noueux et à l’écorce gris clair couvrant un bois au grain très fin, l’olivier résiste particulièrement à la chaleur, d’où son acclimatation dans la plupart des zones de type méditerranéen du globe. Ses feuilles persistantes n’y sont pas étrangères : vernissées, elles limitent l’évaporation de l’arbre. Opposées et lancéolées, elles présentent une face supérieure vert bleu cendré (glauque, donc), alors que l’autre est argentée. Au printemps, vers avril et mai, on voit surgir à l’aisselle de ces feuilles des grappes de petites fleurs à quatre pétales de couleur blanc crème, très odorantes, à parfum de réséda dit-on. Ce sont donc elles qui donnent naissance à ces drupes qu’on appelle des olives qui sont vertes dans un premier temps, puis plus ou moins rosâtres, avant de bleuir dans le violet ou de violacer dans le bleu, pour finir par forcer jusqu’au noir presque complet, du moins ténébreux. Nous autres, bêtes que nous sommes parfois, et qui n’avons jamais vu d’olivier, nous ignorons peut-être qu’il n’existe pas un olivier qui fournit les olives vertes et un autre les noires : non, c’est bien le même arbre qui est capable d’un tel prodige. Ces deux types d’olives sont simplement cueillis à deux stades de maturité différents. L’olive verte, qui se récolte donc non mûre, aux environs du mois de septembre, est lessivée, baignée avant d’être passée à la saumure. Quant à la noire, on laisse faire la Nature : cueillie plus tardivement durant l’hiver, à l’état blet, ce fruit ridé par le gel est ensuite séché au soleil ou par le moyen du gros sel, puis conservé dans l’huile mais pas obligatoirement. L’olive, jamais avare comme nous l’avons vu, se décline en bien des variétés parmi lesquelles nous pouvons citer la picholine, la triparde, l’olive de Lucques, l’amellau, etc.

De même que nous faisons une distinction entre l’olive verte et la noire, il est bon de séparer l’olivier sauvage du cultivé (le second étant une sous-espèce du premier). L’olivier sauvage possède un petit gabarit, ses rameaux épineux se couvrent de petits fruits peu huileux, alors que, tout au contraire, l’olive cultivée a tendance à « faire du gras ». Présent dans les maquis des régions méditerranéennes, il forme de si vastes ensembles qu’on peut parler à leur endroit, non pas d’oliveraies, mais de véritables forêts d’oliviers, telles qu’on peut les voir en Espagne, au Maghreb, en Turquie. L’olivier cultivé est beaucoup plus grand : il peut atteindre 20 m, bien que souvent plus petit parce que taillé pour en faciliter la récolte, il a perdu ses épines, ses feuilles se sont allongées (5 à 8 cm), de même que ses drupes, devenues plus volumineuses (jusqu’à 3,5 cm).
Soulignons, pour en terminer là, la fragilité de l’olivier face au froid : il résiste jusqu’à – 8° C, mais jamais au-delà. Or, en février 1956, après un mois de janvier particulièrement doux, une vague de froid brutale s’abat sur toute la France, les températures chutent tant et si bien (- 20° C à Aix-en-Provence tout de même, alors que la température minimale de cette ville en février et de 1,3° C) que 75 % des oliviers français (environ cinq millions) sont décimés. Avant cet hiver qui a marqué la mémoire de nos aïeuls, il y en eut bien d’autres qui saccagèrent des oliveraies entières : 1880, 1870, 1829, 1788, 1770, 1768, 1767, 1766, 1709, 1665, 1664, 1621, 1608, 1564, 1507, etc.

L’olivier en phytothérapie

Voilà que nous entamons un vaste chapitre, tant la place de l’olivier en thérapie est majeure, au point de pouvoir remplir l’intégralité d’un volume (un très gros). Et encore, nous concentrerons-nous exclusivement sur ce volet, car évoquer l’olive en cuisine ou son huile comme matériau d’éclairage à travers les âges nous forcerait à compiler bien des informations qui ne tiendraient pas au sein de ces maigres pages.
Avant de parvenir tout de suite à l’huile d’olive pour laquelle nous réserverons un encart spécial (j’emploierai alors une couleur de texte différente), attardons-nous tout d’abord sur les fractions végétales non alimentaires qu’offre l’olivier, à savoir ses feuilles et son écorce qui sont, en considérant exclusivement l’olivier sauvage, des produits issus de la terre que nous ne pouvons pas passer sous silence. Les feuilles et l’écorce de cet olivier ni cultivé ni greffé sont sans odeur, de saveur âpre et amère. Des deux, c’est sans doute l’écorce qui est la moins connue et, partant, la moins utilisée (je crois que l’inverse est aussi vrai). Elle a, en commun avec les feuilles, des tanins et de l’oleuropéine. Les feuilles, quant à elles, outre leur grande richesse en sels minéraux et oligo-éléments (5 % : calcium, phosphore, magnésium, silice, soufre, sodium, potassium, fer, chlore…), contiennent divers acides (malique, gallique, tartrique, lactique, glycolique), des saponines, un principe amer portant le nom d’oléoropine, du mannitol, des matières plus anodines comme cire, résine et gomme, enfin plusieurs flavonoïdes dont le rutoside, et quelques traces d’une essence aromatique spéciale.
Les fruits – ces drupes qu’on appelle olives – présentent un profil biochimique assez variable selon qu’elles sont encore juvéniles ou bien carrément noirâtres : en gros, l’olive noire perd en eau ce qu’elle gagne en lipides (lesquels sont multipliés par quatre dans le laps de temps qui sépare une olive verte d’une noire). Diversement localisés, ces lipides se trouvent dans une proportion de 10 à 35 % dans la pulpe, davantage dans le noyau (qui contient une amande), de l’ordre de 25 à 50 %.
Ce fruit, avant qu’il ne passe à la presse, contient aussi stérols et tocophérols, des pigments, ainsi que ce principe amer dont on a décelé la trace dans feuilles et écorce, l’oléoropine. Très nutritive, l’olive affiche, en moyenne, 224 calories aux 100 g.

Propriétés thérapeutiques

  • Écorce : astringente, tonique amère, fébrifuge
  • Feuilles : astringentes, toniques amères, fébrifuges, stimulantes des fonctions hépatiques, diurétiques légères, hypotensives par vasodilatation périphérique, hypnotiques légères, antidiabétiques, hypoglycémiantes

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère cardiovasculaire et circulatoire : hypertension (et troubles associés parmi les plus communs), insuffisance cardiaque, artériosclérose
  • Troubles de la sphère vésico-rénale : insuffisance rénale, cystite, lithiase urinaire, excès d’urée sanguine, œdème
  • Troubles locomoteurs : algies rhumatismales et goutteuses, polyarthrite rhumatoïde, ostéoporose (en prévention par amélioration de l’assimilation de la vitamine D)
  • Insuffisance hépatique
  • Fièvre, fièvre intermittente
  • Affections cutanées : plaie, plaie putride ou gangreneuse

Au sujet de l’huile d’olive

Au cours de sa maturation, l’huile s’élabore au sein de l’olive : on appelle cela la lipogenèse (les teneurs en huile dépendent de la saison mais, entre autres, du climat). Après récolte, les olives sont triées, lavées, broyées (noyaux y compris) et malaxées. Lors de cette dernière étape, une pâte est obtenue. Elle sera par la suite centrifugée mécaniquement, action qui permettra la séparation de l’huile d’avec le résidu (= le tourteau). En moyenne, il faut compter 5 kg d’olives pour produire un litre d’huile. Ceci fait, vient ensuite le temps du stockage à l’abri de l’air, de la lumière et de la chaleur. Ce mode d’extraction est dit « à froid », en opposition à celui qui fait intervenir la chaleur. C’est l’un ou l’autre mode d’extraction qui détermine la qualités des huiles. L’extraction « à froid » permet d’obtenir une huile végétale uniquement à l’aide de procédés mécaniques (pression par vis, centrifugation, etc.). Une huile d’olive obtenue par ce type de procédés est qualifiée d’huile vierge si elle contient moins de 2 % d’acides gras libres, d’huile extra vierge si ce taux tombe au-dessous du pourcent. Quant à l’extraction « à chaud », il s’agit là de traitements chimiques et surtout thermiques que l’on met en œuvre. Les huiles qu’on en retire ne peuvent être désignées comme vierges. Ainsi, lorsqu’on lit une étiquette sur une bouteille d’huile, on peut savoir quel mode d’extraction a été employé (la dénomination des huiles végétales en France a été établie par le décret du 11 mars 1908, elle est donc obligatoire). Bien évidemment, c’est d’une importance capitale, pour la bonne et simple raison qu’une huile vierge est de bien meilleure qualité qu’une huile standard, et qu’on ne saurait préférer cette dernière en phyto-aromathérapie ainsi qu’en cuisine. Actuellement, en France, l’intitulé suivant est le plus courant : huile d’olive vierge extra (dont l’acidité ne peut être supérieure à 0,80 g d’acides gras libres pour 100 g d’huile). Quant à l’huile d’olive non vierge – la raffinée, donc –, elle se fait de plus en plus rare en France, et c’est heureux. Cette huile-là est loin d’être bienfaisante pour la santé : elle ne sent pas bon (dire qu’elle pue est plus exacte), est indigeste, etc., tout le contraire de l’huile d’olive vierge qui présente des vertus multiples.

De l’huile d’olive vierge, l’on peut établir quelques données chiffrées qui restent, rappelons-le, des moyennes. Les divers constituants qui la composent se répartissent comme suit :

  • Acides gras saturés (palmitiques et stéariques surtout) : 14 à 15 %
  • Acides gras poly-insaturés : 8 à 10 %
  • Acides gras mono-insaturés : 75 à 78 %
  • Vitamine E : 10 à 15 mg au litre
  • Vitamines A, K, D
  • Vitamines B, C : traces

L’huile d’olive est particulièrement riche en acide oléique ou, mieux connu, en oméga 9 (72 à 76 %) : c’est cela qui lui permet de lutter efficacement contre les taux de cholestérol trop élevés et, par conséquent, contre les affections cardiovasculaires. De plus, elle est très digeste et cholagogue, elle joue un rôle non négligeable sur le transit intestinal. Hormis ces quelques qualités médicinales, on peut dire au sujet de l’huile d’olive qu’elle est utilisée par voie externe, en massage surtout. Elle revitalise et protège l’épiderme : étant de nature épaisse, elle se destine surtout à la couche cornée de la peau. Listons plus précisément propriétés et usages thérapeutiques de l’huile d’olive vierge :

Propriétés thérapeutiques

  • Très nutritive (900 calories aux 100 g), protectrice de l’appareil digestif dans son entier, draineuse hépatique et biliaire, cholérétique, préventive des coliques hépatiques et des lithiases biliaires, laxative, purgative, vermifuge
  • Adoucissante, émolliente, cicatrisante, protectrice solaire, résolutive
  • Diurétique
  • Préventive du durcissement des artères et de l’artériosclérose
  • Anticancéreuse : au niveau du tube digestif ; chez la femme, cancer du sein (des études ont montré qu’à raison d’une cuillerée à soupe d’huile d’olive par jour, les risques étaient diminués de 45 %)
  • Anti-oxydante
  • Rôle prépondérant dans la constitution des membranes cellulaires, de la matière cérébrale, des hormones

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : occlusion intestinale, constipation, constipation spasmodique, irritation des voies digestives, colique après accouchement, dyspepsie, hyperacidité gastrique, vers intestinaux (y compris ténia)
  • Troubles de la sphère vésico-rénale : prévention des coliques néphrétiques, douleurs néphrétiques, strangurie, hydropisie
  • Troubles de la sphère hépatobiliaire : insuffisance hépatique, lithiase et « boue » biliaires
  • Affections cutanées : irritations, démangeaisons, brûlure, coup de soleil, peau sèche, déshydratée, crevassée, gercée, plaie (même profonde), ulcère, abcès, furoncle, dartre, eczéma
  • Affections bucco-dentaires : déchaussement dentaire, pyorrhée
  • Troubles locomoteurs : algie rhumatismale, névrite, entorse
  • Rachitisme, anémie
  • Crise migraineuse
  • Toux sèche irritative
  • Chute capillaire

Modes d’emploi

  • Décoction de feuilles.
  • Décoction d’écorce.
  • Teinture alcoolique (feuilles ou écorce).
  • Poudre de feuilles ou d’écorce.
  • Cataplasme de feuilles bouillies dans du vin rouge.
  • Macération huileuse de fleurs de millepertuis dans l’huile d’olive (« huile rouge »).
  • Macération huileuse de pétales de lis blanc dans l’huile d’olive.
  • Émulsion d’huile d’olive dans du vin rouge.
  • Huile d’olive en nature dans l’alimentation.
  • Huile d’olive en cure (voie interne).
  • Huile d’olive en externe (par massage) ; s’associe bien avec de nombreuses huiles essentielles.
  • Olives vertes ou noires en nature.
  • Cataplasme d’olives noires écrasées.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • D’un point de vue culinaire, sachons parler de l’huile d’olive sans dire d’âneries : oui, elle résiste très bien à la cuisson, ainsi qu’à la friture. En effet, son « point de fumée » est l’un des plus élevés parmi toutes les huiles végétales se destinant à l’art culinaire (210° C), parce que sa très faible teneur en iode la protège de l’oxydation. Sa stabilité lors de la cuisson est donc supérieure à celle de l’huile vierge de tournesol, par exemple, ou de celle des beurres ou autres margarines qui doivent impitoyablement être bannis hors des fourneaux, sauf si ce n’est pour un usage alimentaire sur les tartines du matin. Et encore… Ainsi, que les mauvaises langues, qui répètent l’antienne selon laquelle l’huile d’olive ne doit en aucun cas être chauffée, se taisent : elles ne savent manifestement pas de quoi elles parlent.
    L’huile d’olive vierge se prête admirablement à une consommation en tant qu’aliment cru : assaisonnement des salades, des crudités, des fromages frais et, pourquoi pas, de la glace à la vanille (si vous ne connaissez pas, c’est à tenter, cela permet de découvrir l’huile d’olive sous une autre facette). Il est tout à fait possible de l’aromatiser (en particulier l’huile d’olive vierge courante, pas celle à 35 € la bouteille !…) à l’aide d’un ou de plusieurs aromates/condiments : ail, oignon, piment, basilic, estragon, laurier, romarin, thym, muscade, cannelle, clou de girofle, etc., sous forme de plantes sèches ou fraîches, ou bien, pourquoi s’en priver, d’huiles essentielles, lesquelles permettent aux huiles végétales une meilleure conservation.
    L’huile d’olive vierge de haute qualité se goûte comme le vin. Si vous avez l’occasion de visiter un moulin, prenez part à une séance de dégustation. Dans un premier temps, appliquez une toute petite goutte à l’intérieur de votre poignet, comme vous le feriez d’un parfum ou d’une huile essentielle, massez légèrement et, enfin, humez. Dans un second temps, trempez un petit morceau de pain dans un peu d’huile et dégustez.
    Il en va de l’huile comme du vin : il existe, pour chacun de ces deux produits, d’excellents crus comme d’ignobles piquettes. A ce titre, il est bon de noter que depuis 1992 un ensemble de termes a été défini en ce qui concerne la dégustation de l’huile d’olive vierge : fruité, amer, piquant s’appliquent aux qualités, alors que moisi, grossier, rance, chôme, vineux, s’attachent à souligner les défauts.
  • Après ces dernières lignes et les précédentes, dans lesquelles se sont succédé les bénéfices thérapeutiques et culinaires de l’huile d’olive vierge, il est impossible de passer sous silence ce que l’on appelle le régime crétois, harmonieuse synthèse de ces deux aspects. La Crète baigne dans la mer Méditerranée, au large de la Turquie. Sur cette île poussent des oliviers. Bref. Le régime crétois, en observant la pyramide suivante, se comprend aisément :Dans les années 1980, l’Inserm de Lyon s’est intéressé aux relations entre régime alimentaire et propension à l’infarctus. Un échantillon de 600 personnes s’est prêté à l’expérience. Deux groupes furent constitués : le groupe n° 1 (régime alimentaire crétois) et le groupe n° 2 (régime habituellement préconisé par la plupart des cardiologues). Cette étude, qui aura duré 5 ans, montre que l’ensemble des personnes du groupe n° 1 a vu une réduction de près de 70 % des cas de crises cardiaques, une étonnante prévention des cas de rechutes après un premier infarctus. L’alimentation seule n’explique pas tout mais contribue à éclairer une partie de ce tout. Le régime crétois n’est pas une fontaine de jouvence à lui seul. Bien d’autres critères entrent en compte. Moi-même qui prends autant que possible en considération la dimension holistique applicable à chaque être humain, je ne me permets pas de dire que le régime crétois est la solution miracle. Il n’en est qu’un élément. Comme le peuvent dire certains : la santé passe absolument par l’assiette. L’assiette y contribue mais n’est pas suffisante pour expliquer certains maux. Autrement dit : il ne suffit pas d’absorber sa dose quotidienne d’acides gras essentiels pour espérer un miracle si, dans le même temps, on s’adonne au tabac, à l’alcool et/ou à des substances de synthèse dites illicites. Soyons réalistes.
    Si jamais vous désirez en venir à ce que l’on appelle la diète méditerranéenne, histoire de ménager votre cœur et vos artères, et votre vie, tournez-vous sans plus attendre vers l’huile d’olive vierge. Elle vous le rendra bien.
  • Oui, elle vous le rendra bien, pas comme l’huile d’olive extraite à chaud, indigeste et lourde sur l’estomac, à tel point que cette huile-là est, entre autres, destinée à la savonnerie, à l’éclairage, à la lubrification, à des usages industriels sans commune mesure avec ce qui nous intéresse ici.
  • Autrefois, j’aurais conseillé d’associer les feuilles d’olivier à celles de gui pour la raison commune qu’elles ont d’être hypotensives. Le gui étant d’un emploi délicat, l’olivier y parvenant très bien sans lui, oublions donc cette ancienne recommandation.
  • Il existe, dans la gamme des fleurs de Bach, un élixir à base de fleurs d’olivier, sobrement intitulé Olive. Inscrit dans le groupe de l’indifférence tel qu’établit par le docteur Bach, Olive est destiné à apaiser l’esprit tout en fortifiant le corps. Il peut donc s’avérer utile aux personnes épuisées par les soucis et le surmenage. Il peut également recouvrir bien des thématiques symboliques que nous avons abordées dans la première partie de cet article.
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    1. Jean-Marie Pelt, La loi de la jungle, p. 67.
    2. Jacques Brosse, Mythologie des arbres, p. 326.
    3. Ibidem, p. 199.
    4. Une couleur qui peut aussi rappeler celle des eaux dont émerge Poséidon… Plus précisément, le glauque est une sorte de vert cendré (ou grisé) tirant vers le bleu, à l’image des feuilles de l’olivier en quelque sorte.
    5. Angelo de Gubernatis, La mythologie des plantes, Tome 2, p. 265.
    6. Jacques Brosse, Mythologie des arbres, pp. 334-335.
    7. Plus prosaïquement, notons qu’en certaines régions, on démarre la cueillette des olives à la Sainte-Lucie, soit le 13 décembre, relation qui s’illustre clairement, Lucie ayant un évident rapport à la lumière.
    8. On a dit, par volonté d’araser le paganisme, qu’un olivier poussa du tombeau d’Adam ; c’est de cet olivier-là que provient, dit-on, le rameau du déluge, mais aussi le bois qui permit de confectionner la croix de la passion.
    9. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p. 652.
    10. Angelo de Gubernatis, La mythologie des plantes, Tome 2, p. 263.
    11. Ibidem.
    12. Anne Osmont, Plantes médicinales et magiques, p. 49.
    13. Angelo de Gubernatis, La mythologie des plantes, Tome 2, p. 264.
    14. Jean-Luc Hennig, Dictionnaire littéraire et érotique des fruits et légumes, p. 437.
    15. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p. 653.
    16. Dioscoride, Materia medica, Livre I, chapitre 27.
    17. Ibidem, Livre I, chapitre 117.
    18. Hildegarde de Bingen, Physica, p. 170.

© Books of Dante – 2019