L’essence de bergamote (Citrus bergamia)

Dans la tribu des agrumes, la bergamote se distingue, non seulement parce que c’est un drôle de phénomène plein de pétillant et de charme, mais aussi parce qu’on a voulu lui attribuer plusieurs lieux de naissance et des parents tout aussi nombreux. En effet, certains disent qu’elle vient de l’ouest : ils affirment que c’est Christophe Colomb qui aurait découvert le bergamotier dans les îles Canaries, puis ramené en Espagne où, une fois cultivé, il expliquerait le nom de la ville de Berga située au nord de Barcelone. Sauf que les Italiens ne l’entendent pas de cette oreille. Ils rétorquent donc qu’il n’est qu’à considéré une ville lombarde du nord de l’Italie, Bergame, pour se convaincre que la bergamote en est bien originaire. Aujourd’hui encore le plus gros de la production mondiale (95 %) se situe, certes, en Italie, mais pas au nord, le bergamotier étant particulièrement frileux, mais au sud, en Calabre, c’est-à-dire au niveau de la pointe de la « botte ». Plus à l’est, émane un écho qui nous répète que non, ça n’est ni d’Italie ni d’Espagne que provient le bergamotier. Jugez-en par vous même, la Turquie ne possède-t-elle pas une ville du nom de Pergame n’entretenant-elle pas quelques consonances phonétiques avec la bergamote, par hasard ? C’est du moins ce qu’affirment les Turcs, lesquels font remonter son origine bien avant Christophe Colomb, parce que oui, tout cela serait aussi ancien que le temps des Croisades. Là, je dis : je vois pas l’rapport. On a même fait l’hypothèse que le nom même de la bergamote serait issu du turc beg-armadê, ce qui signifie « poire du seigneur », comme sa forme semble (vaguement) l’indiquer. Comme je dis, l’étymologie, c’est bien, mais pas d’usage prolongé sans avis médical, parce que, à force, on réussirait à mettre des ronds dans des carrés ou, plus fort encore, Paris en bouteille. Bref. Trêve de palabres. Ce mot a-t-il un rapport avec la Calabre ? Si ! Non ? Pourtant, ça sonne pareil… Dire de la bergamote qu’elle rend quelque peu euphorique, ça, en revanche, ça n’est pas de la blague. Bon, donc ? Où en étions-nous ? Ah oui ! Que l’on cesse de nous faire prendre des vessies pour des lanternes. Plutôt que de chercher vainement à tirer la couverture à soi, soyons honnêtes et reconnaissons humblement qu’on ne sait d’où sort cet arbre qui fait couler beaucoup d’encre pour pas grand-chose. Non seulement on ne sait pas d’où il vient, mais on ignore (presque) comment il est arrivé sur terre. Il paraît qu’il ne vit pas à l’état sauvage, ce qui est ridicule si l’on considère qu’il serait naturellement né d’une hybridation entre x et y. Par ailleurs, on soutient que la bergamote serait le fruit de la greffe d’un citronnier sur un oranger sauvage, d’un bigaradier avec un limettier, etc. Bien sûr qu’il se rapproche de tous ceux-là par son caractère semper virens s’exprimant à travers des feuilles vert foncé, luisantes et coriaces, et des fleurs blanches extrêmement parfumées. L’on peut avancer que l’aspect grumeleux de l’écorce de son fruit offre quelque ressemblance avec celle du cédrat, que l’incomestibilité de ses quartiers acides et amers rappelle l’orange amère ou bigarade, que la couleur de son péricarpe fait penser à celle d’un citron anémique, etc. Tous cela fait que la bergamote, l’on sait davantage ce qu’elle n’est pas que ce qu’elle est ^_^

L’essence de bergamote en aromathérapie

La bergamote en tant que tel n’ayant jamais suscité l’adhésion de la pratique médicale que l’on nomme phytothérapie, c’est l’aromathérapie qui s’est emparée d’elle avec succès. Caractérisée par un parfum hespéridé – terme idoine dès lors qu’on évoque les essences d’agrumes – la bergamote, dont on exprime les zestes à froid, permet d’obtenir une essence de couleur vert pâle, parfois vert brunâtre quand elle n’est pas émeraude. D’odeur fraîche, autant fleurie que fruitée, un tantinet piquante et acide, poudrée comme disent les parfumeurs, l’essence de bergamote s’obtient en petites quantités : il faut compter un rendement n’excédant pas 0,5 %. Contrairement à d’autres essences (citron, orange douce), elle ne fait pas la part belle aux seuls monoterpènes, bien qu’ils restent majoritaires (50 %, dont limonène, gamma-terpinène, bêta-pinène) et s’en démarque par ses esters, dont l’acétate de linalyle (22 à 35 %) qui la rapproche de l’huile essentielle de petit grain bigarade et de lavande fine, de même que par le linalol (3 à 15 %), également présent dans les deux huiles essentielles que nous venons de citer. Point commun à toutes les essences d’agrumes, la bergamote contient des furanocoumarines (bergaptène : 0,2 à 0,4 %).

Propriétés thérapeutiques

  • Sédative du système nerveux central, équilibrante du système nerveux autonome, calmante, relaxante, anxiolytique, antispasmodique
  • Anti-infectieuse (antifongique, antibactérienne), antiparasitaire, antiseptique atmosphérique
  • Digestive, stimulante stomacale, régulatrice de l’appétit
  • Hypotensive, régulatrice cardiaque, anticoagulante
  • Hépatostimulante, cholagogue
  • Antiseptique, cicatrisante, raffermissante et régénératrice cutanée

Usages thérapeutiques

  • Troubles du système nerveux : anxiété, angoisse, agitation, irritabilité, stress, nervosité, trac, insomnie (y compris celle des enfants), déprime
  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : digestion difficile, inappétence, aérophagie, ballonnement, colite infectieuse, parasites intestinaux (oxyures, ascaris)
  • Troubles de la circulation sanguine : varice, hémorroïde, hématome, couperose
  • Troubles locomoteurs : rhumatismes, arthrose, courbature
  • Affections buccales : inflammation, gingivite, herpès labial, halitose
  • Affections cutanées : peau fatiguée, vergeture, psoriasis, eczéma, vitiligo, soin des cheveux gras, séborrhée
  • Asthénie profonde
  • Mycoses : candidose, aspergillose

Propriétés psycho-émotionnelles et énergétiques

Outre les usages cités ci-dessus, l’essence de bergamote apporte un apaisement aux personnes agitées, nerveuses, inquiètes, soucieuses et tourmentées. Elle intervient, à la manière du néroli lors de chocs brutaux, qu’ils soient d’origine physique ou psychique ; de même, elle gomme les bobos occasionnés par l’existence. Elle redonne confiance et assurance. Elle offre la possibilité à des personnes qui ont honte d’elle-même de retrouver le goût de s’apprécier à nouveau. Elle commande l’affirmation de soi, que ce soit en donnant courage et désir d’entreprendre, qu’en dissolvant les peurs et les angoisses qui empêchent d’oser. Elle sera donc parfaite pour asseoir créativité et communication, lesquelles sont nécessaires aux personnes qui ont le trac à la veille d’un événement, d’une intervention en public. Elle apporte joie et bonne humeur, à l’instar de sa copine, l’orange douce. Elle aide les personnes dont les comportements sont marqués par la dépendance : tabac, alcool, nourriture.

Pour les enfants : en compagnie d’une autre de ses copines, l’huile essentielle de bois de rose, et lorsque mandarine et orange douce font défaut, on peut très bien employer l’essence de bergamote lors de la séparation du coucher, lors du passage à l’endormissement ainsi que pour les réveils nocturnes, les pleurs et les chagrins, les cauchemars. Un massage doux des pieds et des mains devrait aider bébé à retrouver toute sa quiétude :)

Enfin, cerise sur le gâteau, citons un court passage du Guide de l’olfactothérapie : « D’une sensualité veloutée, chaude et à l’odeur poudrée […], bergamote est idéale lors des moments de déprime ; cette apparente farceuse, tranquille, surprenante, est quand même une sérieuse… qui ne sait pas toujours le rester : elle s’amuse à révéler chez qui se tourne vers elle cette part d’enfance qui a encore et toujours envie de découvrir et de se découvrir. Car il y a de l’espiègle dans ce petit fruit qui ressemble tant au rejeton d’une orange qui aurait fauté avec un citron ; un pétillant que l’on retrouve dans ses fragrances et qui nous guide vers ce que nous avons de plus raisonnablement juvénile » (1).

Modes d’emploi

  • Diffusion atmosphérique
  • Inhalation sèche et humide
  • Voie interne
  • Voie cutanée avec beaucoup de précaution (cf. infra)

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • A éviter en cas de lithiases biliaires.
  • A ne jamais appliquer pure sur la peau pour au moins deux raisons :
    – D’une part, elle est photosensibilisante. L’une des molécules que l’essence de bergamote contient, le bergaptène, en s’alliant avec les UV peut provoquer une mélanogénèse ainsi qu’une carcinogénicité. Ainsi pas d’exposition au soleil après s’être appliqué de l’essence de bergamote sur la peau. Les utilisateurs d’un célèbre produit de protection solaire des années 1960 en ont été pour leurs frais : ce produit contenait de l’essence de bergamote qui a provoqué sur la peau de ses utilisateurs des tâches cutanées indélébiles.
    Il existe de l’essence de bergamote sans bergaptène. C’est plus cher et c’est moins bien, donc… ^^
    – D’autre part, elle est allergisante. Une allergie est une réaction de l’organisme qui est liée à la libération d’histamine à la suite d’un contact avec un allergène. Quand l’organisme rentre en contact avec cet allergène, ce dernier est identifié. Lors d’un second ou d’un pénultième contact avec le même allergène, ce dernier est reconnu. C’est alors qu’une réaction inflammatoire se produit le plus souvent à travers une lésion cutanée (érythème avec sensation de chaleur, prurit, urticaire, etc.).
    Ainsi donc, la bergamote est un révélateur. Elle permet d’exprimer physiquement ce qui sommeille en nous alors qu’une allergie indique une sur-activité du système immunitaire qui réagit violemment à une menace qui n’existe pas toujours. Comme l’indique si bien Jacques Martel dans son Grand dictionnaire des malaises et des maladies, « l’allergie fait référence au passé qui contrarie ou agace mon présent » (2). Tout ceci n’est pas si éloigné de ce que j’indique dans le point Propriétés psycho-émotionnelles et énergétiques. Il y a de sacrés parallèles à mettre en évidence ce me semble ^^
  • Outre l’aromathérapie, les deux autres grands domaines où excelle la bergamote sont l’industrie alimentaire et la parfumerie. Les amateurs d’Earl grey ou de confiseries nancéiennes devraient comprendre de quoi je parle, de même ceux appréciant l’eau de Cologne (dont la formule contient non seulement de la bergamote, mais aussi du néroli et de la lavande) ou bien encore un parfum comme Shalimar de Guerlain
    _______________
    1. Collectif, Le guide de l’olfactothérapie, p. 135.
    2. Jacques Martel, Le grand dictionnaire des malaises et des maladies, p. 41.

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L’hydrastis du Canada (Hydrastis canadensis)

Synonymes : hydraste, sceau d’or (= golden seal en anglais), racine orange.

Comme l’hamamélis, l’hydrastis est originaire de l’est de l’Amérique du Nord, peut-être plus septentrional encore que le witch-hazel. Hôte des forêts humides et profondes, des riches prairies montagneuses, l’hydrastis ressemble à s’y méprendre à un pied de ginseng, tant cette plante se configure assez de la même manière, du moins en ce qui concerne les parties aériennes : les tiges de l’hydrastis, ne dépassant pas 30 cm de hauteur, portent de larges feuilles divisées en cinq lobes dentés et gaufrés. Celles-ci sont stériles. Elles sont cependant accompagnées d’un bouquet de tiges fertiles dotées chacune de deux à trois feuilles et d’une unique fleur à trois sépales, de couleur vert blanchâtre, donnant plus tard naissance à un fruit rouge et charnu, assez semblable à une framboise, mais avec laquelle il ne partage pas le caractère comestible.
Les colons, ayant trouvé là une autre panacée, l’exploitèrent tant et si bien que cette récolte excessive mit en danger l’hydrastis. Ayant répété la même erreur qu’avec le ginseng, les Nord-Américains décidèrent donc la culture de cette plante indigène, pour laquelle il ne faut pas compter sur les graines que contiennent ses fruits : la multiplication se fait par division de souche. Le rhizome, déracinée à l’automne après trois années de culture est ensuite séché à l’air libre. Mais, tout comme le ginseng, l’hydrastis est une plante qui se laisse difficilement cultivée. Hormis les cultures effectuées dans son aire d’origine, on a fait des tests en France (Vosges), en Estonie, ainsi qu’en Australie (Tasmanie), mais force est de reconnaître qu’ils ont été de patents échecs.
Cette plante vivace à rhizome noueux et tordu était déjà connue des Amérindiens qui en utilisaient les parties souterraines en vue de traiter blessures, ulcères, irritations cutanées ainsi qu’inflammations oculaires, les Cherokee allant jusqu’à s’en servir dans certains cas de tumeurs.

L’hydrastis du Canada en phytothérapie

Le fait que l’hydrastis appartienne à la famille des Renonculacées doit nous alerter : il fait partie d’un groupe botanique que l’on ne manie pas à la légère, telles que les anémones et autres aconits, et dont de nombreuses représentantes furent autrefois employées en phytothérapie avant de n’être réservées qu’à la seule homéopathie. Mais l’hydrastis, bien que potentiellement toxique, est peut-être l’une des Renonculacées les moins délicates à employer. Son profil toxicologique, il le doit à des alcaloïdes isoquinoléiques, l’hydrastine en tête (autrefois classée dans le tableau A des substances toxiques dont l’achat, la détention, la vente et l’emploi étaient réglés par le décret du 19 novembre 1948). La berbérine, qui doit son nom à celui de l’épine-vinette (Berberis vulgaris) parce qu’elle la contient également, et la canadine sont, elles, beaucoup moins problématiques.
Toutes ces molécules se trouvent au sein du rhizome de couleur jaune d’or et de saveur amère de l’hydrastis du Canada, contenant aussi de la résine, ainsi qu’une essence aromatique. Seule le rhizome fait l’objet d’un usage phytothérapeutiques, les feuilles n’ayant pas, semble-t-il, suscité d’engouement.

Propriétés thérapeutiques

  • Vasoconstricteur des muqueuses génito-urinaires, veinotrope assez proche dans son action de l’hamamélis de Virginie, tonique circulatoire
  • Tonique utérin
  • Anti-hémorragique, hémostatique, astringent
  • Tonique hépatique, cholagogue
  • Stomachique, laxatif doux
  • Anti-infectieux : bactériostatique, voire antibactérien, anti-amibien
  • Anti-inflammatoire
  • Antisudoral
  • Sédatif du système nerveux central, stimulant du système neurovégétatif

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère gynécologique : réduction du flux menstruel, métrorragie, ménorragie (suite à un accouchement, ménopause), congestion du col de l’utérus, leucorrhée, vaginite
  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : atonie gastrique, gastrite, constipation (chez les bilieux), inflammation intestinale, dyspepsie
  • Troubles de la sphère circulatoire : hémorroïde, varice, ulcère de jambe
  • Troubles de la sphère respiratoire + ORL : maux de gorge, inflammation du nez, de la gorge et des oreilles, ozène, otorrhée, catarrhe bronchique
  • Affections buccales : inflammation des muqueuses buccales, aphte
  • Affections cutanées : psoriasis, excoriation, érysipèle
  • Inflammation oculaire
  • Blennorrhée

Modes d’emploi

  • Décoction de rhizome (assez rarement)
  • Teinture-mère
  • Extrait fluide
  • Poudre de rhizome (en gélule)

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Étant un tonique des muscles utérins, l’hydrastis est formellement déconseillé durant la grossesse. De même, les femmes qui allaitent en éviteront l’emploi, ainsi que les personnes sujettes à l’hypertension.
  • Il a été remarqué que l’usage prolongé de l’hydrastis en interne était susceptible d’empêcher la bonne assimilation de certains nutriments dont les vitamines du groupe B.
  • D’après Jean Valnet, l’hydrastis est un antidote aux intoxications par le chloral.

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L’hamamélis de Virginie (Hamamelis virginiana)

Synonymes : noisetier d’Amérique, noisetier de sorcière (= witch-hazel en anglais), café du diable, digitaline des veines.

Si l’étymologie ne nous renseigne guère sur ce qu’est l’hamamélis, en revanche les synonymes français et anglais nous en disent davantage : noisetier de sorcière et witch-hazel (witch = sorcière, hazel = noisetier). En effet, cet arbuste endémique au territoire nord-américain a joué là-bas le même rôle, ou peu s’en faut, que le noisetier en Europe. De ses branches l’on a fabriqué des baguettes de sourcier, tandis que les sorciers amérindiens n’hésitèrent pas à avoir recours à lui pour traiter diverses affections : hémorragies, règles trop abondantes, inflammations cutanées et oculaires, tumeurs, etc.
En 1736, le célèbre botaniste John Bartram (1699-1777), qui parcourt les États-Unis pour collecter des végétaux, fait la rencontre de l’hamamélis. Peter Collinson (1694-1768), qui entretenait une correspondance avec Bartram, fut celui qui rapporta l’hamamélis en Europe au milieu du XVIII ème siècle. Mais ce n’est véritablement qu’au XIX ème siècle que seront établies les propriétés thérapeutiques que nous lui connaissons, en particulier grâce aux travaux du médecin français Georges Dujardin-Beaumetz (1833-1895) qui feront entrer l’hamamélis dans la médication classique des troubles veineux. L’on doit aussi à d’autres chercheurs la mise en évidence des propriétés anti-infectieuses de cet arbuste sur des affections génito-urinaires dont la blennorragie. Par ailleurs, extraits hydro-alcooliques et aqueux donnèrent de bons résultats sur les germes Gram + et Gram -, en particulier par l’action d’un ester, le gallate d’éthyle.

Arbuste caducifolié de quelques mètres de hauteur, l’hamamélis de Virginie porte des rameaux tortueux, à l’écorce lisse et brune, et de grandes feuilles ovales et dentées de 8 à 15 cm de longueur, plus ou moins dissymétriques à la base du pétiole. A l’automne, alors que chutent les feuilles, les fleurs apparaissent : quatre pétales sous forme d’étroites lanières un peu gondolées, de couleur jaune poussin. Regroupées en grappes parfumées, elles confèrent un aspect ornemental non dénué de beauté à ce petit arbuste plein de charme. Puis vient la fructification : des capsules ligneuses qui éjectent chacune deux graines noires à près de dix mètres de distance. Sachant que l’hamamélis mesure trois à cinq mètres de hauteur sur autant de diamètre, les graines sont donc envoyées dans une zone où elles pourront germer sans gêner le bon développement du sujet émetteur et sans être gêné par lui.
Comme son nom botanique l’indique – virginiana – notre hamamélis est un arbuste originaire de l’est du continent nord-américain : on le trouve aussi bien au Canada (Québec) qu’au nord-est des États-Unis, de la Nouvelle-Écosse au Wisconsin. Acclimaté en Europe, il exige des sols acides, humides et profonds.

L’hamamélis de Virginie en phytothérapie

Feuilles et écorce des jeunes rameaux, telles sont les fractions végétales de l’hamamélis exploitées par la phytothérapie. L’écorce d’hamamélis, amère par l’action de certains de ses principes, se caractérise par des tanins et des proanthocyanidols (tanins condensés), ce qui octroie à cette écorce une action hautement astringente que l’on retrouve dans les feuilles en raison d’environ 10 % de tanin, d’acide gallique, poudre blanche ou jaunâtre, styptique au palais et de saveur acide ; en plus de cela, citons la présence d’hétérosides flavoniques, d’acides phénols, de sels minéraux (fer, calcium, potassium), enfin d’une essence aromatique (0,05 %) dont la distillation des feuilles permet d’extraire une huile essentielle d’hamamélis, produit moins courant que l’hydrolat que l’on obtient par le même processus.

Propriétés thérapeutiques

  • Veinotonique, vasoconstricteur veineux, protecteur veineux, régulateur de la circulation sanguine
  • Anti-inflammatoire, décongestionnant, analgésique, sédatif
  • Astringent et hémostatique interne et externe, désinfectant et cicatrisant cutané
  • Tonique des muqueuses intestinales, antidiarrhéique
  • Antibactérien

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la circulation veineuse : jambes lourdes, varice, varicosité, phlébite, séquelles de phlébite, ulcère de jambe, hémorroïdes, fragilité capillaire, couperose, purpura hémorragique
  • Troubles de la sphère génitale : congestion utérine, ovarienne, pelvienne et prostatique, métrorragie congestive, règles trop abondantes, ménopause (bouffées de chaleur, etc.)
  • Affections cutanées : peau irritée, rougie, crevassée, brûlée par le soleil, coup de soleil, prurit, eczéma, piqûre d’insecte, ulcère cutané, tumeur, autres inflammations de la peau et des muqueuses, cerne, poche sous les yeux
  • Contusion, hématome, entorse
  • Diarrhée, dysenterie
  • Hémoptysie
  • Infection oculaire

Modes d’emploi

  • Infusion de feuilles
  • Décoction de feuilles ou d’écorce
  • Teinture-mère
  • Extrait hydro-alcoolique ou aqueux
  • Pommade
  • Hydrolat

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Récolte : la feuille – seul fragment qui fasse partie de la pharmacopée française – se récolte à l’été et se fait sécher promptement.
  • Association : avec la vigne rouge, le fragon petit houx, le cyprès, l’hydrastis, le marronnier d’Inde pour agir sur la circulation veineuse et ses maux ; avec le mélilot officinal pour la couperose.
  • Notons que feuilles et écorces de noisetier sont de bons substituts à l’hamamélis.

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Les oxalis (Oxalis sp.)

Oxalis petite oseille

  • Oxalis petite oseille (Oxalis acetosella)
  • Oxalis corniculé (Oxalis corniculata)

Synonymes : oxalide, oxalis des bois, oseille de bûcheron, oseille de lièvre, oseille de brebis, oseille de bique, oseille à trois feuilles, oseille de Pâques, alléluia, vinaigrette, trèfle aigre, surelle, pain de coucou, herbe au coucou, etc.

Les oxalis sont de petites plantes vivaces qui ne dépassent pas 15 cm de hauteur. Rampantes, elles se propagent grâce à un rhizome grêle et peuvent rapidement devenir envahissantes. Ne possédant aucune tige, pédoncules floraux et pétioles foliaires naissent directement de la souche du rhizome, comme le font la plupart des fougères. Des feuilles cordiformes groupées par trois augmentent la ressemblance avec le trèfle. L’oxalis petite oseille possède des fleurs blanches veinées de mauve alors que celles de l’oxalis corniculé sont de couleur jaune. Chez l’un et l’autre, les fleurs, qui s’ouvrent vers 9h00 du matin, se ferment à la tombée du jour (ou en cas de temps couvert ou pluvieux), les feuilles font de même la nuit, « protégeant par là la plante contre une perte excessive calorique » (1). Fleurissant dès le mois d’avril, ils apparaissent du temps de Pâques, ce qui leur a valu le surnom d’alléluia, car cette fleur « annonce comme un renouveau de la vie » (2). Les fruits formés ressemblent à des capsules qui explosent et libèrent leur contenu jusqu’à un mètre de distance au moindre frôlement.
Les oxalis, assez fréquents jusqu’à 1500 m d’altitude, affectionnent les terrains acides, les espaces boisés de feuillus comme de conifères, humides, ombrageux, mais également les prés et les jardins, surtout pour l’oxalis corniculé. Très communes dans toute l’Europe, ces plantes sont rares ou absentes dans les régions méditerranéennes.

Le curieux nom d’oxalis provient du grec oxus qui veut tout à la fois dire pointu et piquant : « il peut avoir été donné à la plante à cause de l’extrémité pointue de ses feuilles ou bien à cause de sa saveur » (3). Sachant le goût aigrelet de l’oxalis, nous retiendrons cette seconde hypothèse, renforcée, dans le cas de l’Oxalis acetosella, par l’adjectif acetosa, « acide ».

Simplicité élégante, affection réconfortante, l’oxalis est aussi l’emblème de la Trinité du fait de ses feuilles trifoliolées. En Irlande, où elle porte le nom de shamrock, cette plante est insigne national. Le 17 mars, jour de la Saint-Patrice, la tradition veut qu’on accroche des feuilles d’oxalis à son chapeau et, dans certains bars, l’on sert du gin dans lequel trempent quelques feuilles. Quant à la confusion qui est souvent faite avec le trèfle, elle s’explique par le fait que l’oxalis « s’est raréfié avec le défrichement des forêts, le trèfle s’est souvent substitué à l’oxalide dans l’usage récent de l’Irlande » (4). Une espèce voisine, Oxalis griffithii, miyama-katabami en japonais, figure au sein de l’héraldique nippone.

Les oxalis en phytothérapie

Outre la grande quantité d’eau que contiennent les feuilles d’oxalis, nous notons la présence de mucilage dans leur tissu, mais surtout d’une substance baptisée oxalate de potasse, en relation avec le nom de ces plantes et surtout parce qu’elles en recèlent de 0,3 à 1,25 %. Parfois confusion est faite entre l’oxalate de potasse et l’aide oxalique. Ce dernier « s’obtient en décomposant l’oxalate de potasse par l’acétate de plomb ; on traite le précipité par l’acide hydrosulfurique, et on fait cristalliser la liqueur » (5). Ainsi l’on recueille de petits cristaux de couleur blanche, aigus, piquants et opaques, également connus sous le vocable de sel d’oseille.
Dans ce qui va maintenant suivre, nous entremêlerons propriétés et usages propres à deux oxalis : l’oxalis petite oseille (O. acetosella) et l’oxalis corniculé (O. corniculata). Si le premier se cantonne surtout à l’Occident, nous aurons l’occasion de constater que la phytothérapie chinoise aura, de beaucoup, su tirer davantage de profits de cette seconde espèce qui est pourtant tout aussi commune que la précédente, à tel point qu’elle fait le cauchemar des jardiniers devant le caractère invasif qu’il déploie face à leurs potagers. Nous signalerons chaque usage chinois par un *.

Propriétés thérapeutiques

  • Toniques, stimulants
  • Astringents légers, maturatifs, caustiques
  • Anti-infectieux, antiputrides
  • Désaltérants, rafraîchissants
  • Diurétiques, dépuratifs
  • Laxatifs légers, accroissent l’action des purgatifs
  • Anti-inflammatoires
  • Antiscorbutiques
  • Emménagogues (?)

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : diarrhée*, dysenterie*, embarras gastrique, constipation chronique
  • Troubles de la sphère vésico-rénale : cystite*, hématurie*, rétention urinaire
  • Troubles de la sphère gynécologique : leucorrhée*, métrite, inflammation ovarienne, menstruations difficiles
  • Affections de la bouche et de la gorge : maux de gorge*, angine, stomatite, gingivite*, ulcération
  • Troubles de la sphère hépatobiliaire : affections bilieuses, ictère*, hépatite*
  • Troubles de la sphère respiratoire : toux*, asthme*
  • Affections cutanées : furoncle, exanthème, abcès froid, tumeur scrofuleuse, contusion*, hématome*, brûlure (premier et deuxième degré)*
  • Scorbut
  • Saignement de nez*
  • Accès fébrile (adjuvant)

Modes d’emploi

  • Décoction de feuilles fraîches ou sèches
  • Suc frais
  • Sirop
  • Cataplasme de feuilles cuites
  • Feuilles fraîches mâchées

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Récolte : elle peut s’effectuer dès le printemps et se poursuivre durant toute la bonne saison.
  • Séchage : il amoindrit de beaucoup les propriétés de la plante. Le seul cas où l’oxalis requiert d’être sec, c’est pour élaborer une décoction antiscorbutique.
  • Toxicité : une consommation d’oxalis, que ce soit thérapeutique ou alimentaire, expose à certains risques dont l’effet cumulatif dans l’organisme de l’oxalate de potasse est responsable. Considérez que 100 g de feuilles fraîches représentent environ 1 g de cette substance : à ce stade, cette quantité est déjà toxique pour l’enfant. Donc, pas d’usage sporadique massif, mais encore moins d’usage limité au long cours, l’oxalis risquerait d’entartrer l’organisme, c’est pourquoi il est déconseillé aux rhumatisants, goutteux, arthritiques et lithiasiques. Sur les dangers de l’oxalate de potasse, je renvoie le lecteur à la monographie portant sur les oseilles.
  • Alimentation : de saveur plus fine et moins agressive que les petite et grande oseilles, l’oxalis s’emploie dans les mêmes cas qu’elles deux. Il est possible d’incorporer les feuilles à un potage, un bouillon, etc. Crues, elles se marient bien avec la laitue.
  • L’oxalis, ainsi que les oseilles, furent autrefois de grandes sources d’extraction d’oxalate de potasse, comme cela se fit en Suisse où cette plante est très courante. Ce sel d’oseille trouva différents rôles : détachant (taches d’encre), teinture de la soie et de la laine, ravivement du carthame des teinturiers, blanchissement de la paille, etc.
  • Autres espèces : on en compte de très nombreuses dont l’oxalis des jardins (O. stricta), l’oxalis florifère (O. floribunda), etc.
    _______________
    1. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 717.
    2. Jean Chevalier & Alain Gheerbrant, Dictionnaire des symboles, p. 721.
    3. Guy Ducourthial, Flore magique et astrologique de l’Antiquité, p. 580.
    4. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 718.
    5. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p. 44.

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Oxalis corniculé

Le symbolisme lunaire du lapin et du lièvre

Selon la légende populaire de création dualiste, il est dit que le lièvre est une créature divine tandis que le lapin fait son malin. Est-ce pour autant toujours ainsi ? Dans la Bible (Deutéronome, Lévitique), le lièvre est considéré comme une créature impure, et force est de constater qu’à certaines époques, avec son cousin le lapin, ils n’eurent pas bonne réputation, et cela pour des raisons dissemblables, bien que certaines autres les lient par les oreilles. Le « Lapin », surnom du diable en Grande-Bretagne, qui appelait parfois sous cette forme les sorcières au sabbat, apprécie de brouter les feuilles épineuses du chardon-marie, se montre assez peu sensible aux baies de la belladone, au feuillage du séneçon, plantes qui rendraient malades d’autres animaux que lui. Comment expliquer cette résistance au poison si ce n’est par son accointance avec le démon ? De plus, pour renforcer cette image diabolique, dans bien des folklores (Afrique, Asie, Amérique du Nord, Europe), le lapin prend l’habit du trickster, c’est-à-dire de celui qui trompe par ses farces et ses espiègleries, aspect s’additionnant à la lâcheté et à la poltronnerie du lapin. Mais c’est surtout sa lubricité – le lapin est fertile et particulièrement prolifique – qui est liée à une sexualité débridée confinant à la vulgarité : en effet, au Moyen-Âge, le lapin ne s’appelait pas encore ainsi et portait le nom de connin. Or, le con est l’un des très nombreux termes désignant le sexe féminin. « Dès le XV ème siècle, le pauvre petit quadrupède avait un nom imprononçable, et il fallut lui en trouver un autre » (1) afin de dissiper tout fâcheux malentendu. En effet, au XVI ème siècle, proposer à la table un boussac de connin, qui plus est aromatisé à la cannelle, eut été inconvenant. Cette réputation tenace va lui coller aux guêtres jusqu’à la fin du XIX ème siècle à travers une expression que nous connaissons et que nous utilisons encore : poser un lapin, où le « lapin » en question est le client indélicat d’une prostituée qui se sauve sans en avoir rétribué les faveurs. Le lapin a donc bien une relation étroite et fort trouble avec le sexe, que l’on retrouve assez bien atténuée à travers le lapin de Pâques qui, avant qu’il ne devienne de chocolat, était un symbole de fertilité fréquent en Europe médiévale. Mais « tout ce qui est lié aux idées d’abondance, d’exubérance, de multiplication des êtres et des biens porte aussi en soi des germes d’incontinence, de gaspillage, de luxure, de démesure » (2). Et le lièvre, bien qu’il ait été une créature sacrée, un esprit animal magique dans bien des civilisations européennes (Celtes, Scandinaves, Grecs…), n’est pas en reste sur ce point : consacré à Aphrodite, il est image de lascivité, et il faut être témoin de la folie qui s’empare de lui au printemps, époque du rut, d’où l’on tient aujourd’hui une expression – « fou comme un lièvre de mars » – qui nous permet de nous approcher de l’excentrique Lièvre de Mars dont le septième chapitre d’Alice au pays des merveillesUn thé extravagant – nous le montre non moins fou que le chapelier, trempant la montre de celui-ci dans sa tasse de thé, plongeant le loir dans la théière, proposant à Alice du vin qui n’existe pas, un liquide divin dont l’absence doit faire comprendre à Alice qu’elle ne tirera rien de ces énergumènes.

Tout cela fait donc du lapin et du lièvre des créatures fort étranges, aux mœurs nocturnes, apparaissant et disparaissant dans le silence de la nuit : cela en a fait des êtres lunaires. D’ailleurs, cela ne tient pas du hasard si bon nombre de traditions de par le monde ont vu se dessiner un lapin sur le disque laiteux de la Lune, satellite mère des eaux et des herbes, source de vie ; et le lapin qu’on y voit, joue, en Asie et en Amérique, un rôle identique à celui qu’on octroie à l’homme de la Lune. « Cette association du lièvre ou du lapin à la lune a amplifié la signification sexuelle du symbole en le liant à la notion de fertilité, de prospérité et d’abondance » (3). Par exemple, au Cambodge, l’on pense que l’accouplement des lièvres, sous l’égide de la Lune, a vertu de faire tomber la pluie, et le triptyque lune-eau-végétation trouve, concentré en lui, le soma indien, le haoma iranien, etc., toutes boissons d’immortalité. Aussi, associer le lapin à la Lune, c’est le rendre possesseur du secret de la vie élémentaire, participant de l’inconnaissable et de l’insaisissable… Ainsi cet intercesseur est-il surnommé le lièvre précieux, le docteur ou, plus communément, le lièvre de jade, le jade étant lui aussi symbole d’immortalité. C’est donc au pied d’un laurier (ou d’un figuier) que le lièvre de la Lune broie les simples dont il tire une drogue, un élixir d’immortalité, et on le figure avec un mortier et un pilon, deux objets au sens loin d’être anodin, leur symbolisme sexuel étant évident. Le mortier, assimilable à la matrice, au yoni du tantrisme indien, est celui au creux duquel la vie se perpétue, alors que le phallique pilon renvoie au linga. Or le lapin de jade n’est-il pas censé broyer un élixir d’immortalité, nectar lunaire, par la rencontre répétée du mortier et du pilon ?


  1. Claude Duneton, La puce à l’oreille, p. 55.
  2. Jean Chevalier & Alain Gheerbrant, Dictionnaire des symboles, p. 573. A propos de démesure, l’on se rappellera cet épisode durant lequel un fermier australien lâcha quelques vingts lapins à la nuit de Noël 1859, afin que lui et ses amis en tirent quelques-uns au fusil. Si tous ne succombèrent pas, les survivants – qu’aucun prédateur direct ne menaçait – n’en finir pas de proliférer, jusqu’à ce que l’Australie soit envahie par des centaines de millions de ces lagomorphes une quarantaine d’années plus tard. L’on constate, dès lors, à travers ce fragment de l’histoire, cette démesure qui n’est pas tant le fait du seul lapin, mais également celui de l’homme du XIX ème siècle ignorant tout de ce que l’on appelle écologie : en effet, l’on introduisit, à la suite du lapin, le renard, dont on s’est alors dit que, en tant qu’ennemi héréditaire du lapin, il allait lui régler son compte. Mal en pris à ces hommes qui découvrirent un peu tard que le renard préféra se faire les crocs sur une espèce endémique, un marsupial du nom de wombat, bien peu apte à la course, beaucoup plus dodu et, hélas, contrairement au lapin, ne mettant au jour qu’un seul petit par an. Finalement, le troupeau de lapins australiens fut décimé grâce à un autre ennemi beaucoup plus petit que lui : la myxomatose.
  3. Jean-Paul Ronecker, Le symbolisme animal, p. 281.

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La raiponce (Campanula rapunculus)

Inscrite au sein de la famille botanique des Campanulacées, la raiponce est une plante bisannuelle discrète. Avec le contingent qu’elle forme avec ses nombreuses cousines (campanule gantelée, campanule cervicaire, campanule agglomérée, campanule à feuilles rondes, carillon, etc.), l’on aurait pu s’attendre à ce qu’une telle diversité soit à même d’offrir bien des vertus, mais le nombre ne fait pas forcément, ici, la qualité, et force est de constater que leur importance médicinale est pour le moins médiocre et insignifiante, sans doute parce que mal connue, mais certainement pas inexistante : aussi a-t-on attribué aux campanules des propriétés astringentes, détersives et vulnéraires. Campanula trachelium a été vue comme antitussive, Campanula rotundifolia anti-épileptique et la raiponce digestive, stomachique et galactogène. Or « tous ces emplois sont tombés en désuétude, ce qui ne prouve nullement qu’ils soient définitivement à rejeter » (1). Pourtant, cela a bien été le cas, à peine trouve-t-on deux ou trois bricoles au sujet de la raiponce dans l’œuvre de Jean Valnet, et la plupart des guides actuels l’ignorent. C’est certain : dire que le suc âcre, plus ou moins laiteux, des campanules peut provoquer des effets délétères, ça n’aide sans doute pas. Exit l’armoire à pharmacie pour la raiponce.

Sur la question de sa place dans l’assiette, là, c’est tout autre chose. En effet, raiponce, tiré du latin médiéval rapum, nous renvoie directement à la rave, en raison de sa racine charnue et comestible, au délicat et léger arôme de noisette, un tantinet sucrée. Dotée de tels atours, la raiponce ne laissa pas indifférentes les tables princières : c’est du moins ce que l’on constate dans l’œuvre de François Pierre de la Varenne (1618-1678), Le cuisinier français publié en 1651. La Varenne, cuisinier du marquis d’Uxelles, faisait figurer la raiponce dans les repas d’apparat. En Anjou, le roi René né à Angers en 1409 fait mention de la plante dans un poème intitulé Les amours du bergier et de la bergeronne : « du sel et aussi des noisetes, et foison sauvages pommetes, des responses et des herbetes ». Cet amoureux des arts fut suivi par de nombreux littérateurs et poètes au nombre desquels nous trouvons Eloy d’Amerval (1455-1508) qui décrit dans La grande diablerie « les peines qui attendent les gourmands au séjour des réprouvés ; il leur déclare que : serfueil n’y aura, ne cresson, ne lettue aussi, ne responce […] Sans doute les gastronomes furent-ils d’avis que, puisqu’on ne pouvait tâter, aux enfers, d’un légume si délectable, il était sage d’y faire le plus possible honneur en ce bas monde » (2). Ronsard quant à lui partait à la recherche de cette plante aux fleurs en forme de cloche (campanula = petite cloche) dans la campagne : « je cueilleray, compagne de la mousse, la responsette à la racine douce », écrit-il. Elle est également renommée pour Rabelais qui cite ses feuilles, assez proches de celles de la mâche, parmi une grande diversité de « sallades ». Elle charma aussi Olivier de Serres : « désirable avec raison, se mangeant avec appétit tout ce qu’elle produit et de racine et de fueille et crud et cuit, comme bonne viande ». Aussi, face à l’irrésistible désir qu’elle suscite, comment est-il possible que son usage alimentaire se soit perdu au fil du temps ?

En fait, la raiponce est une rebelle, une capricieuse dont la culture est très difficile, et elle s’amuse beaucoup plus à pousser aux lisières du potager qu’à l’intérieur. Ce caractère indomptable lui fera préférer une plante issue du Nouveau Monde et qui la supplantera largement : la pomme de terre que l’on cultivera en grand, alors que la raiponce est hostile à un tel traitement. Disséminée dans quelques potagers jusqu’au XIX ème siècle, aujourd’hui, qui veut goûter de la raiponce doit s’armer d’une pioche pour la déterrer, après en avoir repéré la présence dès le printemps, sous sa forme de rosette de feuilles basales touffue. Sa tige droite, simple ou un peu ramifiée dans le haut, porte de rares feuilles étroites et sessiles, et se termine par un épi de fleurs en clochette de couleur bleu violet ou lilas, qui s’épanouissent de mai en août. Par la suite, elles forment des capsules contenant des graine si minuscules qu’il est difficile de les distinguer à l’œil nu, et la raiponce sait être particulièrement prolifique : un seul gramme de ces graines en nécessite 25000 !
Plante des sols calcaires à tendance sèche, la raiponce demeure assez fréquente en France jusqu’à 1000 m d’altitude. Elle cantonne son habitat aux lisières des bois, haies, prairies, vignes, broussailles, bordures de chemins, etc.


  1. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 208.
  2. Henri Leclerc, Les légumes de France, p. 268.

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Le maceron (Smyrnium olusatrum)

Synonymes : grande ache, persil noir, gros persil de cheval, gros persil de Macédoine.

Le nom latin du maceron serait-il un indice quant à sa provenance ? En effet, Smyrnium n’est-il pas proche, par son orthographe, de l’ancienne ville de Smyrne, aujourd’hui Izmir en Turquie ? C’est bien peu probable. L’on y voit davantage un rapprochement avec la myrrhe, tant il est vrai que la racine du maceron en rappelle l’odeur et, de même que le fait l’arbre à myrrhe, elle exsude des « larmes » d’une résine odorante. Le maceron, que les Italiens appellent macerone, semble être une déformation de macedonicum, cette plante s’étant anciennement nommée petroselinum macedonium, soit persil de Macédoine. Mais le maceron a porté tant de noms qu’une chatte n’y retrouverait pas ses petits. Il fut non seulement Smyrnion pour Théophraste et Dioscoride, mais aussi Agrioselinon, Hipposelinon, Korinthion hipposelinion, etc. Malgré ces nombreuses dénominations, l’on en sait bien peu à son sujet d’un point de vue médical, sa racine et sa graine passeraient pour un remède de la matrice, Dioscoride en mentionne le caractère comestible (feuilles et racines).

Durant l’Antiquité, cette plante est en faveur chez les Romains qui en appréciaient les jeunes pousses et les feuilles. Pline et Columelle, au Ier siècle après J.-C., l’évoquent, et l’agronome romain en recommande la culture qui se propagera à une bonne partie de l’Europe sous l’impulsion des Romains, ce qui explique que, lors du haut Moyen-Âge, le maceron deviendra un légume d’usage courant, d’autant qu’il est consigné dans le Capitulaire de Villis sous le nom d’olusatrum : on en imposait donc la culture, ainsi que la consommation par voie de conséquence, à commencer par Charlemagne lui-même qui, dit-on, raffolait du maceron. En revanche, dès la fin du Moyen-Âge, ce légume de pot (plante à potage, à hochepot, etc.) ne fait plus guère d’émules alors qu’il était pourtant cultivé en grand (comme en Italie, par exemple). Cette désaffection semble être à mettre sur le compte de l’émergence d’un autre légume racine, le céleri-rave, dont Vilmorin, au début du XX ème siècle, expliquait le succès naissant et l’abandon concomitant du maceron que l’on ne regardera plus que sous l’étiquette de « légume ancien », de même que le chervis, le panais et la livèche. Ceci explique qu’en 1600 Olivier de Serres ne cultive pas cette racine, non plus que Jean-Baptiste de la Quintinie un siècle après lui. Après avoir été abondamment planté dans les jardins de nombreux pays européens (France, Italie, Allemagne, Angleterre) jusqu’à la fin du XVII ème siècle, le siècle suivant sonne le glas pour le maceron.

Redevenu sauvage, on le trouve sur les zones littorales, n’étant pas embarrassé par les sols salés, chose que nous pouvons constater sur la carte suivante. En France, on le trouvera donc sur les côtes méditerranéennes et atlantiques, comme sur l’île d’Oléron où il porte ne nom de cochu. Sa présence plus à l’intérieur des terres témoigne d’anciennes zones de culture, ainsi que de son passé féodal. Ainsi n’est-il pas rare d’en découvrir des pieds à proximité des ruines d’anciens bâtiments médiévaux, de même que le fenouil sauvage dont j’ai croisé des spécimens récemment près des remparts sud de la cité médiévale de Provins. Les éboulis, décombres, terrains vagues lui conviennent également, ainsi que lisières de bois, haies, bordures de chemins.

Plante aromatique bisannuelle, le maceron possède une forte racine pivotante, conique, charnue, marron foncé à l’extérieur, blanche à l’intérieur, accompagnée de racines latérales et de nombreuses radicelles, ce qui lui permet de maintenir en place de robustes tiges creuses, vertes et cannelées, de près d’1,50 m de hauteur. Ses feuilles luisantes un peu à la manière du persil et de la livèche, irrégulièrement lobées et dentées, sont le plus souvent vert foncé. Au printemps de la seconde année, des ombelles de fleurs blanc jaunâtre ou jaune verdâtre, très riches en nectar, se développent. Elles donneront naissance à des fruits (akènes) de couleur noire contenant chacun deux graines.

Le maceron en phytothérapie

Voici un nouveau mystère phytothérapeutique : répudié comme plante alimentaire, le maceron l’a également été sur le plan médicinal, d’où l’extrême faiblesse des informations concernant ses constituants et principes actifs. Probablement contient-il des vitamines, du moins de la vitamine C, des sels minéraux, etc. En revanche, ce qui est avéré, c’est que la racine, les feuilles et sommités fleuries, ainsi que les semences contiennent chacune une essence aromatique dont l’extraction à la vapeur d’eau forme des huiles essentielles riches en sesquiterpènes.

Propriétés thérapeutiques

  • La racine : nutritive, apéritive, dépurative, diurétique légère, tonique amère
  • La feuille : antiscorbutique
  • La semence : stomachique, anti-asthmatique
  • Les huiles essentielles : antifongiques, antibactériennes, anti-oxydantes

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • D’un point de vue culinaire, toutes les parties de la plante peuvent être utilisées. La racine, que l’on peut consommer crue, se cuit à la vapeur, se confit au sucre, etc. Elle est parfois amère, ce que l’on peut corriger en l’entreposant en cave comme les endives afin de l’adoucir. Des feuilles, l’on fait le même usage que les épinards, les tiges (les pétioles en fait) au léger goût citronné, se préparent à la vapeur, blanchies ou confites au sucre comme l’angélique. Quant aux fleurs, on prépare les boutons au vinaigre et les ombelles épanouies en beignet. Les semences, comme celles de nombreuses autres Apiacées, sont utilisées comme condiment, entières ou moulues, et se marient bien avec poissons, soupes, salades, plats mijotés, etc.

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