L’essence d’oranger doux (Citrus sinensis)

Lorsque l’oranger doux parvint en Europe, son cousin le bigaradier s’y trouvait déjà depuis quelques siècles. Malgré ce décalage temporel, tous deux proviennent de cet Est lointain qu’est la vaste Asie, bien qu’on se contredise quant à l’origine exacte de son lieu de naissance : parfois, on évoque les contreforts himalayens jouxtant le Tibet, à d’autres on le place dans ces territoires que l’on appelait naguère Cochinchine et Indochine, autrement dit le Sud-Est asiatique. Il entreprit donc une migration vers l’Inde et la Perse. Mais on explique aussi que cet oranger fut rapporté de Chine par ces grands voyageurs que furent les Portugais au tout début du XVI ème siècle (vers 1515). D’autres sources mentionnent que cette introduction européenne daterait du XIV ème siècle et que ce serait la culture de cet arbre en Europe qui remonterait, elle, au seizième. Mais il semble y avoir là une confusion entre l’oranger doux et le bigaradier.
Afin de bien marquer la prééminence du Portugal sur la question de l’orange, en parfumerie, « l’essence de Portugal » désigne l’essence d’orange douce. De même, dans diverses langues européennes, les mots ayant été utilisés pour évoquer ce fruit qu’est l’orange soulignent cette prépondérance portugaise : le roumain portocal, le grec portogalia, l’albanais portokale, l’italien portogalloti disent, on ne peut mieux, par un monopole langagier, la relation très étroite qu’entretinrent les Portugais avec cette orange flamboyante qui, s’apparentant à cet Ouest où se couche le soleil, fit affirmer à d’aucuns que le jardin des Hespérides se situait au-delà des colonnes d’Hercule. Puis, du Portugal, l’oranger se répandit aux territoires limitrophes dont le climat permet sa culture, à savoir l’Espagne, la France, l’Italie, l’ensemble de l’Europe méridionale en somme, ainsi que d’autres pays bordant la mer Méditerranée (Israël, Tunisie…). Pour ce qui concerne la France, c’est en Provence que Catherine de Médicis, y effectuant une visite en 1564, tomba émerveillée devant ces orangers qu’on appelait déjà ainsi, de même que les oranges depuis le début du XVI ème siècle, mais pas auparavant car à quoi servirait donc de forger un mot dont on n’aurait aucune utilité ? C’est ainsi qu’en France, un siècle plus tard, quand on parle d’Orange de Chine, l’on sait très bien à quoi l’on fait référence, aucun doute n’est permis à ce sujet, il s’agit bien de ce fruit dont Nicolas Rapin fait l’éloge poétique en 1666, le même que Charles Perrault place, en compagnie de citrons, entre les mains du prince de Cendrillon avant que cette dernière ne les adresse à son tour à ses demi-sœurs Anastasie et Javotte, en signe propitiatoire dit-on, souhaitant par là qu’elles trouvent l’une et l’autre un mari à leur tour, une chaussure où loger leur grand pied… A moins qu’il ne faille voir là que la simple expression d’une amertume, à l’image d’un fragment historique bien réel durant lequel le roi Louis XIV fit de même avec l’une de ses favorites qui ne l’était plus tellement – La Palatine – qu’il délaissait pour s’esbaudir dans les joies de l’homosexualité de cour. Celui-ci lui offrit donc oranges et citrons, ce qui, pour La Palatine, était la preuve d’un réchauffement du roi à son égard, ce qui fit conclure à cette gourdiflouille que « cela fit bien des jalouses ». Sauf si, bien entendu, le roi, par son geste, ait voulu signifier un tout autre symbole que la galanterie : le mirage de l’orange souligné, qui plus est, par cette couleur qui évoque le rouquin peu fiable, ainsi que le jaune citron qui amène mensonge et trahison. Malgré ce caractère caustique du citron et de l’orange, il est évident qu’avec cette dernière, il s’est passé quelque chose durant le grand siècle de Louis XIV, non seulement en tant qu’ingrédient de « l’eau de Venise », composition magistrale dont on trouve la trace dans le Petit Albert, et qui, dit-on, avait cours à Versailles, attendu que cette eau rendait le visage éclatant. A ce soin de beauté, l’on peut additionner celui auquel procédait Ninon de Lenclos (1620-1705) qui prétendait devoir son inaltérable jeunesse à la consommation quotidienne d’oranges. Une douzaine par jour paraît-il. Marotte du même acabit que le verre de porto de Jeanne Calment, sur lequel elle attribuait son exceptionnelle longévité, ce en quoi il est permis de douter, le porto étant une boisson médicalement des plus médiocres. Mais c’est là une tout autre histoire.
Il n’y a pas de fumée sans feu et bien des anecdotes de l’histoire sont là pour nous rappeler qu’il y a bien entre l’orange en tant que fruit et l’homme bien plus que de la « mignoterie » : quelque chose de suave et de gourmand qui a indubitablement trait au sexe, soit que l’orange aille au fond des choses ou qu’elle joue le seul rôle de boute-en-train. L’orange, à travers une expression « avoir des oranges sur l’étagère », fait référence aux seins, de même que la poire et la pomme. Elle renvoie aussi aux fesses si l’on en juge par un extrait pioché dans les Mille Et Unes Nuits : « si je contemple votre peau luisante, puis-je ne point penser à mon amie, la jouvencelle aux belles joues, dont le derrière d’or est granulé » ? Disons que, il y a de cela plusieurs siècles, dans certains pays de langue arabe, l’on ne se souciait semblerait-il pas de cette peau qu’on dit d’orange qui est aujourd’hui – parce que c’est une question culturelle – si redoutée !… Cette peau granulée, autant dire la cellulite, évoquant la peau de l’orange inspira donc les poètes et favorisa le badinage, tant et si bien que l’orange, sans farder, alla beaucoup plus loin : elle alla jusqu’à jouxter le sexe de la femme, ni plus ni moins, comme, par exemple, à travers cette recette de figues pochées au jus d’orange : l’allusion à la vulve, via la figue, n’est jamais bien loin, pour peu qu’on ait l’esprit tourné dans cette direction. Mais rien ne dit vraiment que l’orange, malgré cette concomitance, participe aux agapes : prenez, par exemple, ce que, au temps de Louis XIV, on appelait les sultans : des sachets odorants parfumés à l’orange que l’on glissait sous les robes au XVII ème siècle. Est-ce pour autant un rituel censé appeler Aphrodite pour qu’elle exauce les vœux ou bien n’est-ce là qu’un préservatif, le dix-septième ayant été, en général, un siècle peu propre. Sans doute ces sultans avaient-ils pour fonction de se mêler au remugle de la vieille crasse poudrée et musquée de la courtisane batifolant à la cour, infection devant rappeler l’odeur de ces bouges qu’on repoussait à la limite des faubourgs où l’orange princière aurait pu, sans mal, donner l’impression de camoufler l’odeur de la pauvreté par l’illusion d’un sent-bon de toute manière hors de prix.
Pourtant, « les oranges passaient […], à l’époque, pour exciter les ardeurs de Vénus, ce sur quoi on est bien revenu » (1) : ici ou là, il est écrit que l’oranger est régi par Aphrodite qui aurait, dit-on, planté elle-même le premier oranger sur l’île de Chypre. Cela n’est donc pas pour rien que dans d’autres régions insulaires, comme en Crète et en Sardaigne, « on attache des oranges aux cornes des bœufs qui conduisent le char nuptial », nous apprend Angelo de Gubernatis (2). Mais nous ne sommes jamais qu’au seuil de la chambre nuptiale, de même que l’orange sous les jupes des filles, en cette période virginale encore marquée de la pureté et de la chasteté. Par exemple, « dans la Chine ancienne […] l’offrande d’oranges aux jeunes filles signifiait une demande en mariage » (3). A ce stade, l’acte sexuel n’a pas encore été consommé, aussi peut-on malaisément accorder à l’orange une vertu aphrodisiaque. Qu’elle en ait émoustillé certains, pourquoi pas, c’est bien possible. Mais, à l’heure actuelle de mes connaissances, je n’ai jamais vu quiconque s’émouvoir, voire se pâmer dans les rayons fruits et légumes des grands magasins, où un Pablo Neruda moderne déclarerait son ode à l’orange !… Si jamais l’on nous rétorque « qu’au Vietnam, on faisait autrefois présent d’oranges aux jeunes couples » (4), nous répondrons que ce n’était pas dans une visée sexuelle mais plutôt pour signifier la générosité et inviter la fécondité sous toutes ses formes (5).
En réalité, l’orange a plus à voir avec le farniente, rappelant Daudet, à la sieste, sous les orangers corses d’Ajaccio. Soleil du Sud, les principales variétés d’orangers en proviennent : Nice, Gênes, Malte, Portugal, etc. L’orange est donc un soleil d’importation : « Par les crépuscules d’hiver, lorsque le brouillard s’abat lentement sur les faubourgs, à l’heure où les réverbères s’allument, noyant les êtres et les choses d’une lueur blafarde qui miroite en reflets lugubres dans les flaques boueuses, les voitures des marchandes d’oranges apparaissent le long des rues populeuses comme de mouvantes taches éclatantes où rayonne un peu de la lumière et de la chaleur des pays ensoleillés : l’atmosphère maussade et glacée en est tout égayée et des beaux fruits embrasés semble se dégager une flamme qui met aux joues de la marchandes et de ses clientes, filles anémiques du faubourg, midinette pâlies dans les ateliers, une pointe de l’incarnat des héroïnes de Mistral » (6). Nul besoin d’ouvrir un quelconque bouquin d’olfactothérapie pour y lire les mièvreries psycho-émotionnelles qu’on trouve dans la plupart : cette description de Leclerc y pourvoit très largement. Qu’est-elle, cette orange, sinon lueur d’espoir qui point en des temps sombres proches du solstice ? Je dis assez souvent que la perle n’est jamais bien loin du dragon. Nous en avons là un bel exemple : historiquement, les oranges bien mûres étaient disponibles en toute fin d’année. De plus, elles sont parmi les fruits (je dis bien les fruits) ceux qui apportent le plus de vitamine C (et C2, à ne pas oublier) en cette même période, où l’organisme est davantage fragilisé, d’où les rhumes et autres affections/infections hivernales. Ainsi, à cette progressive disparition de la luminosité et à l’inexorable avancée de l’obscurité, il faut trouver moyen d’opposer une compensation. C’est pourquoi les gens à l’ombre sont-ils si souvent en situation d’avitaminose, ce qui explique qu’on apportait des oranges aux prisonniers qui subissaient, eux, une autre forme d’ombre.
Mets de choix qui figura longtemps sur les tables les plus riches, là où aujourd’hui elle est extrêmement courante et presque vulgairement insignifiante, l’orange, il y a belle lurette qu’elle n’a plus le mérite de la nouveauté, bien que sa démocratisation ait été inégale d’une région à l’autre : il y a quelques siècles, dans les ports normands, des arrivages fréquents et conséquents d’oranges les rendaient relativement abordables, alors que dans certains coins reculés de France ravitaillés par les corbeaux, jusque même après les années 1950, l’orange restait un fruit de luxe qu’il était assez rare de s’offrir ou d’offrir tous les quatre matins : elle prenait alors fréquemment le rôle de cadeau de Noël (dont beaucoup d’entre eux conservèrent longtemps une nature alimentaire), ce que souligne, on ne peut mieux, sa rareté et sa cherté d’alors.

L’oranger doux en phyto-aromathérapie

Pour une bien étrange raison, on a durant longtemps opposé l’oranger amer (ou bigaradier) comme parfum et médicament, à l’oranger doux, considéré juste bon pour tenir sur les tables, mais jamais assez, semblerait-il, pour faire de lui un quelconque remède. Il faut dire que l’oranger amer s’y connaît, offrant pas moins de deux huiles essentielles (petit grain bigarade et néroli) et une essence extraite du zeste de ses fruits (essence d’orange amère). Mais comme de cet oranger nous avons déjà largement parlé, nous ne nous étendrons pas sur le sujet.
Des fleurs fraîches de l’oranger doux, l’on a dit que leur parfum était moins suave, moins aromatique que celles dont on tire l’huile essentielle de néroli, aussi ne s’intéresse-t-on pas aux fleurs de cet arbre qu’est l’oranger doux, non plus qu’à ses feuilles, son apport aromatique se cantonnant à son zeste couvert de poches vésiculeuses faisant saillie en surface. Les annales de l’histoire de la distillation nous apprennent qu’autrefois – tout comme on le fit pour le citron – on distillait l’écorce d’orange. Cependant, l’huile essentielle ainsi produite était beaucoup moins intéressante olfactivement parlant que l’essence qu’on obtenait en exprimant par la force mécanique ces mêmes zestes. Ainsi il n’y a pas de différence entre les micro-gouttelettes qui se fichent dans les yeux quand on épluche une orange et son essence issue d’une expression. Ce liquide aromatique – cette essence donc – aux notes fraîches mêlées de douceur fruitée, se distingue par son caractère hespéridé et acidulé, dont l’olfaction fait remonter, en arrière-fond, un soupçon légèrement amer loin d’être désagréable. Incolore à jaune orange plus ou moins soutenu, l’essence d’orange douce est prometteuse : son rendement varie de 0,5 à 1,5 % environ. Elle est essentiellement constituée de monoterpènes (98 %, dont 90 % de limonène la plupart du temps). Puis viennent quelques monoterpénals (décanal, octanal, géranial : 0,5 %), des sesquiterpènes (valencène), des monoterpénols (linalol), des cétones, ainsi que des furocoumarines, toutes deux à l’état de traces (0,5 % maximum).
Bien sûr, l’orange ne s’arrête pas qu’à son zeste. Celui-ci dissimule ce que l’on appelle l’albédo, substance blanchâtre qui sépare le zeste des quartiers d’orange centraux. Très amer, cet albédo est peu usité. Quand on se préoccupe des zestes, on recommande très souvent de supprimer cette matière spongieuse afin qu’elle ne communique pas aux futures préparations une amertume répréhensible. Malgré cette précaution, il n’en reste pas moins que l’orange douce recèle, malgré son nom, des principes amers, mais suffisamment de sucre (5 %) pour qu’on ne soit pas dans l’obligation de faire la grimace quand on croque dans un quartier. A l’eau généreuse de l’orange (90 %), il faut ajouter divers acides (malique, citrique, acétique, tartrique : 2,5 %), un peu de protéines (0,7 %), d’albumine (0,7 %) et sels minéraux et oligo-éléments (calcium, potassium, magnésium, phosphore, sodium, fer, cuivre, zinc, manganèse, brome…), des flavonoïdes, enfin ce qui depuis des lustres fait la réputation de l’orange, c’est-à-dire les vitamines, en particulier la célèbre vitamine C qu’on trouve à hauteur de 50 à 100 mg aux cent grammes de jus de fruit frais, mais aussi sa corollaire, la vitamine C2, ainsi que diverses autres vitamines du groupe B (B1 entre autres), de la provitamine A, de la vitamine P, etc., ce qui lui vaut le titre de « meilleur fruit d’hiver, suppléant aux carences vitaminiques », selon le docteur Valnet (7).

Propriétés thérapeutiques

  • Sédative, calmante, apaisante du système nerveux, anxiolytique
  • Apéritive, digestive, stomachique, carminative, laxative, purgative (les pépins exclusivement), cholérétique, cholagogue
  • Anti-infectieuse : antibactérienne, antifongique, antivirale, immunostimulante, antiseptique atmosphérique majeure
  • Tonique musculaire, reminéralisante, anti-oxydante
  • Antihémorragique, fluidifiante du sang, protectrice vasculaire, décongestionnante lymphatique
  • Diurétique
  • Rajeunissante cellulaire et tégumentaire

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : idéale pour les malades gastriques et intestinaux, constipation, spasmes gastro-intestinaux, irritation des voies digestives, dysenterie, dyspepsie, ballonnement, lourdeur d’estomac, flatulences
  • Troubles de la sphère circulatoire : hyperviscosité sanguine, thrombose, fragilité capillaire (8), stase, œdème, cellulite (9) d’où : cure d’amincissement
  • Troubles de la sphère respiratoire : bronchite chronique, rhume, « refroidissement » (dans l’ensemble : prévention des maladies contagieuses par l’intermédiaire de son fort pouvoir antiseptique atmosphérique)
  • Troubles de la sphère rénale : irritation des voies urinaires, néphrite
  • Croissance, anorexie, anémie, déminéralisation, avitaminose (état scorbutique), asthénie physique et intellectuelle, convalescence, vieillesse
  • Dermatose, eczéma, ulcère
  • Stomatite, gingivite
  • Diabète : l’orange ne le guérit pas, elle est juste recommandée aux diabétiques puisque 100 g d’orange fraîche contiennent moins d’éléments glycogéniques que 10 g de pain

D’un point de vue psycho-émotionnel

Agissant ostensiblement sur le système nerveux, l’essence d’orange douce induit un sommeil doux et profond : on a donc tout intérêt, quand besoin s’en fait sentir, de diffuser cette essence dans une chambre à coucher peu de temps avant l’endormissement, surtout chez les enfants : elle ôte en eux le stress, l’anxiété, la nervosité, l’agitation, enfin l’ensemble des résidus des trépidations de la journée, peu compatibles avec l’accès à un repos salvateur et réparateur, favorisant tout au contraire les cauchemars et autres terreurs nocturnes avec ou sans réveil. En restituant un peu de calme et de confiance, l’essence d’orange douce détend l’atmosphère, au sens propre comme au figuré, aussi bien à la maison qu’en extérieur : chambre d’hôpital, cabinet thérapeutique, salle d’attente du dentiste, etc., non seulement pour les débarrasser d’une ambiance viciée, mais aussi pour qu’angoisse et trac quittent l’enclave de nos pensées, apportant là davantage de sérénité aux « inquiets médicaux », les dotant de la sécurité et du soutien qui leur sont nécessaire.
Dans les espaces de communication, son rôle de tonique psychique, outre l’émergence de la joie et de la gaieté, favorise l’arasement des irritations et de la colère. C’est aussi pour cela qu’on ne peut pas la cantonner au seul domaine de l’enfance, même si elle évoque, de manière inexorable c’est vrai, cette époque de l’existence : ne vous souciez donc pas de ces vieux croûtons rassis qui donnent l’impression de n’avoir jamais été enfants, qui, se gaussant de vous, vous jettent une œillade mi amusée mi écœurée, considérant que vous faîtes le bébé, le nez dans l’orange ! Qu’importe, il n’y a pas un seul moment dans l’existence (séparation, chagrin, deuil…) qui devrait s’exonérer de sa juste part d’amour, son quartier d’orange en somme. Qu’importe, nous sommes, toutes et tous, une fois au moins dans notre vie, de ces créatures émaciées et faméliques fortement bien décrites par mon cher docteur Leclerc, pour qu’on n’ait pas à s’inquiéter de la vue basse de telle ou tel, car, pour reprendre les mots de la poétesse américaine Audre Lorde, « m’occuper de moi n’est pas de l’égoïsme, c’est de l’instinct de préservation ». Aussi, orangez-vous avec elle, cela vaut bien mieux, car, comme le professait Alain, toute tristesse est bien inutile.

Modes d’emploi

  • Essence : diffusion atmosphérique, inhalation, olfaction, voie orale, voie cutanée (selon les besoins, en massage sur la colonne vertébrale, la voûte plantaire, le plexus solaire, la région cardiaque ; en friction radiale également).
  • Le fruit et son jus en nature (frais, si possible : le jus d’orange de supermarché – désolé d’insister – même biologique, n’est plus du jus d’orange).
  • Cataplasme de pulpe cuite d’orange douce.
  • Infusion d’écorce d’orange douce (fraîche ou sèche).
  • Sirop d’écorce d’orange douce (fraîche).
  • Macération alcoolique d’écorce d’orange douce.
  • Gelées, marmelades.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Les lithiasiques (vésicule biliaire) se garderont de faire de l’essence d’orange douce un usage interne.
  • Phototoxicité : la présence de furocoumarines rend cette essence potentiellement photosensibilisante.
  • Pouvoir allergisant : le limonène contenu en forte proportion dans l’essence d’orange douce est l’une des molécules les plus allergisantes qui soient. Il existe donc pour certaines peaux un risque réel d’irritation cutanée. Bonne raison (avec la précédente également) d’éviter, quand c’est nécessaire, de faire de cette essence un emploi via voie cutanée.
  • Les essences d’agrumes s’oxydent assez rapidement contrairement aux huiles essentielles. On prendra donc soin de les stocker à l’abri de la chaleur et de la lumière, de préférence dans un lieu sec, afin d’augmenter un peu leur chance de se conserver mieux.
  • Arôme alimentaire de choix, l’essence d’orange douce intervient aussi en dehors de la cuisine, en parfumerie par exemple, où sa fragrance hespéridée lui vaut de composer une bonne partie de la plupart des eaux de Cologne.
  • L’orange en tant qu’aliment possède une valeur alibile non négligeable et se marie bien à l’état frais au melon, à la fraise, à la carotte, etc. Nous n’en dirons pas davantage, n’ayant pas la prétention de nous substituer à un manuel d’économie ménagère.
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    1. Jean-Luc Hennig, Dictionnaire littéraire et érotique des fruits et légumes, p. 445.
    2. Angelo de Gubernatis, La mythologie des plantes, Tome 2, p. 268.
    3. Jean Chevalier & Alain Gheerbrant, Dictionnaire des symboles, p. 708.
    4. Ibidem.
    5. Fruit du soleil souvent présent au Carnaval, l’orange était, comme les noix, lancée afin d’ouvrir le chemin de l’abondance en cette période qui précède de peu le renouveau de la Vie, de la Nature.
    6. Henri Leclerc, Les fruits de France, p. 234.
    7. Jean Valnet, Se soigner par les fruits, les légumes et les céréales, p. 353.
    8. « Le zeste contient des substances à propriétés vitaminiques P qui sont indiquées dans le traitement de la fragilité des petits capillaires sanguins cutanés dont ils renforcent les parois, diminuant de ce fait les risques d’ecchymoses et améliorant la circulation périphérique. Ces substances appartiennent au vaste groupe des flavonoïdes, qui doivent leur nom à leur couleur, celle des agrumes précisément » (Jean-Marie Pelt, Les vertus des plantes, p. 41).
    9. Le Petit Albert préconisait de manger les viandes avec des acides tels que le verjus, le suc d’oseille, le vinaigre, le citron et le jus d’orange. C’était-il que, déjà, on avait remarqué que l’orange était un « mange-graisse » ?

© Books of Dante – 2018

Le frêne (Fraxinus excelsior)

Synonymes : frêne élevé, grand frêne, frêne d’Europe, frêne à feuilles aiguës, fragne, quinquina d’Europe, gaïac des Allemands.

Si on le dit excelsior, c’est non véritablement en raison de sa taille : comprise entre 25 et 40 m (parfois moins dans la partie sud de la France : 6 à 18 m), elle n’a rien de bien exceptionnelle pour un arbre, c’est simplement une taille moyenne. S’il est excelsior, c’est surtout par rapport aux autres frênes qui, eux, peuvent être qualifiés de « minor ». Exceptionnel, il le fut pour bien des peuples européens tels que les Celtes, les Germains et les Scandinaves, sans oublier les anciens peuples de l’Antiquité gréco-romaine.
Comme il y en a partout dans le monde, le frêne est arbre cosmique et mythique, tout à la fois vénéré et redouté, autour duquel – sans doute parce qu’il était considéré comme solaire et jupitérien – s’organisent béatitude et abondance. C’est cela qu’incarne « le coursier d’Odin », autrement dit le frêne Yggdrasil, exemple souvent cité d’arbre cosmique. Entendre : pilier central de l’Univers. Un arbre si gigantesque en réalité que ses rameaux se perdent dans les étoiles, s’étendant jusqu’aux confins les plus reculés de l’Univers, tandis que ses racines plongent profondément dans le monde chthonien, celui des morts entre autres. Parmi elles, trois racines principales se distinguent, puisque chacune d’entre elles s’abreuve à une source différente, pieusement veillées par les trois Nornes : Urd (le « passé »), Verdandi (le « présent ») et Skuld (le « futur »), lesquelles ne sont ni plus ni moins que l’équivalent des Parques romaines et des Moires grecques. C’est, dit-on, traditionnellement, la première des trois qui asperge quotidiennement et continuellement le feuillage d’Yggdrasil.

Yggdrasil, qui apporte l’éclair, la foudre et les pluies fécondantes, ne craint ni les flammes, ni le gel, encore moins les ténèbres. Lors de Ragnarök, Yggdrasil, contrairement aux dieux, survit à l’épreuve. En naquirent Lif et Lifthrasir, survivants de la destruction du monde et ancêtres de l’humanité nouvelle. C’est pourquoi, au frêne, on associe les idées de survie et de pérennité : en Écosse, pour assurer aux bébés la force nécessaire durant toute leur existence, on leur faisait avaler une cuillerée de sève de frêne (pratique encore attestée au XIX ème siècle).
C’est avant tout un arbre de vie : il est peuplé de tout un monde animalier, de sa cime où l’on trouve l’aigle Vidofnir, jusqu’à ses pieds où se love le serpent Nidhögg qui, sans cesse, ronge les racines d’Yggdrasil. Ratatosk, l’écureuil messager, se rend de l’un à l’autre, et inversement, en fonction des défis mutuels que se lancent les deux animaux extrêmes. Il est peuplé également d’elfes et de nains, il est le domaine des géants et le royaume des morts, ainsi que la demeure des Vanes.
Si l’on en sait autant sur le frêne Yggdrasil, c’est parce que l’on en trouve la trace écrite dans l’Edda scandinave, un manuscrit regroupant un ensemble de poèmes, compilation que l’on doit à Snorri Sturluson (1179-1241). Ces textes résument les traditions nordiques qui, transmises oralement jusque là, menaçaient de s’égarer et de se perdre. L’Edda renvoie donc à des traditions bien antérieures au Moyen-Âge de Sturluson. Concernant Yggdrasil, on trouve cet extrait :

« Je connais neuf mondes, neuf domaines couverts par l’arbre du monde.
Cet arbre sagement édifié qui plonge jusqu’au sein de la terre…
Je sais qu’il existe un frêne qu’on appelle Yggdrasil.
La cime de l’arbre est baignée dans de blanches vapeurs d’eau,
De là découlent des gouttes de rosée qui tombent dans la vallée.
Il se dresse éternellement vert au-dessus de la fontaine d’Urd. »

Neuf. C’est le nombre de jours et de nuits durant lesquels le dieu Odin resta suspendu à Yggdrasil, de même que les samares pendantes du frêne, samare, mot formant un lien confinant à la corde, peut-être celle dont on usa pour maintenir Odin la tête en bas, à l’image de l’arcane XII du Tarot de Marseille qui présente ce personnage qu’il est communément admis d’appeler le pendu. C’est à l’occasion de cette initiation qu’Odin « reçut » les runes, le 9, équivalant du 7 pour d’autres civilisations, représente le chiffre de la fertilité, mais également de la religion et de la magie.
Chez les Celtes, l’on trouve aussi plusieurs frênes sacrés (Bile Tortan, Bile Dathi, Craeb Uisnig), ces arbres formant avec l’if et le chêne une triade non moins sacrée. C’est également un arbre cosmique : « comme axe cosmique, le frêne représente l’ordre, l’équilibre, la justice, le droit, notions gouvernées par Math : il dit le droit, parle sans ambiguïté, joue le rôle d’arbitre, combat sans ruse, à la différence de Gwyddion ou du Germano-Scandinave Odin qui peuvent avoir recours à la fourberie » (1). Contrôlant la foudre et les serpents, ces arbres ainsi que de nombreux autres, furent considérés comme des idoles païennes qu’il convenait de détruire ; c’est, en général, ce qui se passe quand un arbre n’en est plus un, étant au-delà, car « ce n’est qu’après que certaines étapes mentales ont été dépassées que le symbole se détache des formes concrètes, qu’il devient schématique et abstrait » (2). C’est pourquoi des frênes comme Yggdrasil et consorts sont si difficiles à appréhender pour ceux qui ne sont pas nordiques ; c’est d’autant plus vrai pour les évangélisateurs de l’Irlande au VII ème siècle après J.-C. par exemple, pour lesquels l’adoration valut sans doute toutes les superstitions et la réputation sinistre qu’on accorda malgré lui au « cruel et sombre frêne »… Chez les Germains, la femme du frêne « n’était pas un esprit bienveillant, explique Angelo de Gubernatis ; elle pouvait faire beaucoup de mal ; et on la fléchissait par un sacrifice, le mercredi des cendres, jour sinistre et funéraire » (3). Or, tout cela procède d’une équivoque entre les mots aska (le frêne) et asche (les cendres), une proximité linguistique que l’on rencontre encore en anglais ainsi qu’en allemand aujourd’hui :

En réalité, le frêne n’a pas de rapport direct avec les cendres. En suédois, on l’appelle ask, qui fut également le nom de l’homme primordial issu d’un frêne, la femme équivalente, Embla, émanant, elle, d’un orme.
Arbre à l’incontestable puissance, l’on choisit parfois son bois pour y tailler de petites tablettes sur lesquelles figurer les oghams, dont celui spécialement dédié au frêne, Nuin. L’un des nombreux caractères du frêne, c’est sans doute la force, la résistance et la puissance : ainsi était-il déjà perçu chez les Grecs. Melia, tel est son nom en grec, et ce mot équivaut autant au frêne qu’à la lance issue de son bois. Cet arbre à armes servait à l’équipement des armées, façonnant, outre les lances, des arcs et des javelots. C’est ainsi qu’il est décrit chez Homère (Odyssée, Iliade), chez Héliodore d’Émèse (Les Éthiopiques), etc., comme une lance de frêne à la pointe d’airain, le bronze renforçant encore, si besoin était, les symboles de dureté et de ténacité liés au frêne, dont l’élasticité du bois lui vaut « souplesse et légèreté ». Lorsque cette lance devient mythique, elle n’est plus seulement maniable par le premier venu : Chiron le centaure, par « sa grande connaissance des différentes espèces d’arbre lui avait permis de donner à Pélée sa fameuse lance faite d’un frêne coupé au sommet du Pélion que, seul parmi les Achéens, Achille pouvait porter et manier » (4). Ici aussi, bien sûr, le frêne touche au monde divin : parce que « melia », le frêne est forcément en contact avec les Méliae (ou Méliées), autrement dit les nymphes du frêne, « nées du sang d’Ouranos castré par Cronos » (Méliées à bien différencier des Méliades, de mélis, « pommier », figures mythologiques distinctes malgré ce que la proximité sémantique pourrait laisser croire). Mais il fut aussi attribut de la nymphe Adrasteia (ou Adrastée), divinité tant du frêne que du destin, laquelle rappelle étrangement Urd et ses soeurs…
Bien plus connu qu’Adrastée, Poséidon : on peut légitimement se demander ce qu’un dieu océanique comme lui peut avoir à faire avec le frêne. De même qu’Odin était anciennement un « démon de la tempête et des orages nocturnes » (5), Poséidon, avant de devenir la forme accomplie qu’on connaît de lui, était une divinité archaïque qui régnait sur les sources et les rivières, ainsi que sur la végétation qui en est issue, dont le frêne, comme le signala Jean-Baptiste Porta, remarquant qu’il se délecte avant tout des lieux où passent les eaux courantes et où stagnent un peu les eaux presque marécageuses et endormies : d’ailleurs, dans l’alphabet oghamique, le frêne qui occupe la cinquième position, est précédé du saule et de l’aulne, deux autres espèces d’arbres appréciant grandement l’humidité et qu’on a toutes les chances de croiser en bordure de rivière. Ainsi, par cet archaïsme justement rappelé, Poséidon est-il une divinité de la terre, maître des séismes et des raz de marée : étonnant que « celui qui ébranle » (rappelons-nous le Ulysse homérique aux prises avec ce dieu) soit connecté au frêne, lequel même arbre permettait aux Celtes de conjurer les tremblements de la terre. Par suite, donc, en tant que dieu des océans, lié qui plus est au frêne, dont on sait qu’il écarte la foudre, cet arbre devint l’amulette des voyageurs empruntant la voie des eaux marines : c’est ainsi que, quittant leur île natale, certains Irlandais traversèrent l’océan Atlantique, portant sur eux de ces talismans formés de bois de frêne. Cette promiscuité du frêne avec l’élément liquide et maritime explique aussi qu’on fabriqua des rames en son bois, ainsi que des quilles et autres « pièces de cintrage pour les bateaux ».
D’Odin, nous avons dit qu’Yggdrasil était sa monture, de même que le tambour est celle du chaman. Poséidon, lui, est porté, chose étonnante encore, par le cheval, chthonien et psychopompe. Ce cheval rappelle quelque peu l’écureuil Ratatosk qui va et vient, circulant sans cesse, de haut en bas d’Yggdrasil, allant du Yin au Yang, et inversement. C’est aussi cela que l’ogham Nuin signifie : une énergie circulante qui équivaut à l’intuition foudroyante, à l’illumination permettant l’accès à une connaissance cachée, à l’épreuve initiatique. Au contraire, quand il y a stase, engorgement, ralentissement, c’est davantage un Valet d’épées inversé qui se présente, alors que les énergies « positives » de l’ogham Nuin cherchent plutôt du côté du Roi d’épées à l’endroit.
Pourquoi donc le frêne est-il si changeant, si ce n’est en raison d’un filtre peut-être : en 1858, le docteur Cazin mentionnait une anecdote, parlante qui sait, au sujet de l’infusion de feuilles de frêne : cette infusion, « soit aqueuse soit alcoolique, placée au-devant de la lumière du soleil ou d’une bougie, paraît d’un jaune pâle, tandis que, au-devant d’un corps opaque, elle est d’un bleu azur » (6). Le jaune, le bleu, deux couleurs qui, presque, s’opposent sur le disque chromatique…

Pour les peuples germano-scandinaves, le frêne a également été – comment s’en étonner ? – un arbre curateur à l’instar du chêne et de son gui pour d’autres, d’où son surnom de quinquina d’Europe que le frêne est bien loin d’usurper, puisque de son écorce on tira, bien avant l’apparition de l’écorce péruvienne, un remède fébrifuge plus guère usité de nos jours, du fait, surtout, des tanins contenus dans l’écorce des jeunes rameaux, rendant leur décoction très astringente et amère, et donc difficilement absorbable.
La réputation fébrifuge de l’écorce de frêne ne semble pas remonter, toutefois, bien antérieurement à la Renaissance. Ses défenseurs furent nombreux : Helwig, Boerhaave, Kniphof, Burtin, Murray, Coste et Willemet, Mandet, etc. D’autres, tout au contraire, y virent une action bien inférieure à celle du quinquina, voire une inactivité complète : Linné, Torti, Chaumeton, etc. Cela prouve, expliquait Cazin, « que l’écorce de frêne, comme le quinquina lui-même, ne réussit pas toujours. Ne voyons-nous pas quelquefois des fièvres intermittentes céder à l’usage des fébrifuges indigènes […] après avoir résisté au sulfate de quinine ? » (7). Avant de conclure que « le désaccord dans les résultats ne peut s’expliquer » (8). Pas si sûr… C’est bien évidemment faux : pour cela, il suffit (au moins) de prendre en compte les affinités sélectives de chacun : pourquoi, par exemple, le basilic tropical réussit-il chez tel insomniaque et échoue chez tel autre qui, lui, exige de la lavande vraie pour ce faire ? Parce que l’action de ces deux simples diffère, que la typologie même de l’insomniaque n’est pas la même de l’une à l’autre personne, et, qu’enfin nous recevons et intégrons chacun à notre manière les produits que met la Nature à notre disposition pour nous soigner et nous guérir. On ne peut donc appliquer mécaniquement et systématiquement tels remèdes face à tels maux : l’art médical, ça n’est cela. Tout au contraire, il se construit différemment selon les personnes. Ce modus operandi procède d’un connais-toi toi-même. Il ne s’agit pas d’appliquer bêtement un remède, il faut chercher à comprendre ce qui pour moi, toi, vous, est le plus bénéfique, et ce qui l’est moins, parce que la vie est un jeu de piste.
Bien avant que les vertus fébrifuges du frêne furent établies, on s’intéressa surtout à la valeur diurétique de ses feuilles : ainsi fait-on depuis Hippocrate et Théophraste, époque fort reculée où cette propriété était exploitée en cas de rhumatismes et d’affections goutteuses, usages que l’on retrouve bien des siècles plus tard à travers l’œuvre d’Hildegarde de Bingen qui préconisait des enveloppements de feuilles de frêne bouillies pour endiguer les crises de goutte. Si entraver les fièvres et participer activement à la diurèse sont les deux principales prérogatives du frêne en thérapie, il est utilisé pour tout un tas d’autres affections sur lesquelles ont fait assez souvent l’impasse. Aussi, rappelons-les : c’est un remède laxatif (léger), expectorant, hépatique, dentaire et auriculaire. Nombreux ont été, dès l’Antiquité, ceux qui ont employé le frêne avec plus ou moins de bonheur (Théophraste, Dioscoride, Pline, Serenus Sammonicus…), jusqu’aux réceptuaires médiévaux qui ne l’ont pas oublié, avant que ces anciennes recommandations ne soient reprises à la Renaissance par un Matthiole par exemple.

Le frêne présente une sexualité complexe et variable. Je n’ai pas dit débridée ^_^. Les fleurs, qui apparaissent avant les feuilles (vers avril-mai), ne portant ni calice, ni corolle et pétales, sont hermaphrodites mais pas toujours. Parfois, on trouve des branches mâles et des branches femelles sur le même arbre. Le frêne ne se reproduit qu’à partir de l’âge de 20 ans environ, mais compense ce laps de temps passé à se la couler douce en produisant d’énormes quantités de graines (un frêne centenaire peut en produire jusqu’à 100000 pas an !). Comprimées, de couleur rousse, elles sont enchâssées dans une languette membraneuse, un peu torsadée, dont la ressemblance avec une langue d’oiseau les a fait appeler lingua avis par les anciens apothicaires, mais on les connaît plus communément sous le nom de samares.
Puis viennent les feuilles : composées, elles comptent généralement un nombre impair (9-15) de folioles lancéolées et finement dentées, à la face supérieure de couleur vert sombre, l’inférieure étant, quant à elle, sensiblement plus pâle. Elles sont issues de bourgeons brun noirâtre typiques, veloutés, lisses et écailleux, sans équivalent parmi les arbres d’Europe occidentale.
Le frêne est un arbre qu’on dit post-pionnier, c’est-à-dire qu’il nécessite des sols alluviaux dans lesquels les sédiments indispensables auront été fixés par d’autres essences que lui. Il fait partie des arbres des climats tempérés qu’on trouve fréquemment, et qu’on identifie sans trop de peine, bien que divers facteurs le fassent changeant : à une écorce lisse et de couleur gris olive quand il est jeune, se substitue une surface gris brun fissurée et crevassée avec l’âge. De même, sa silhouette n’est pas toujours élancée : preuves en sont les frênes aux rameaux réclinés et ceux que l’on dit « têtards ».
S’il ne vit pas très longtemps (150 ans maximum ; certaines sources avancent trois siècles), il a une croissance rapide et vigoureuse. Avec l’aide de ses compagnons, ormes et aulnes, il prépare le terrain à une essence qui nécessite un sol plus lourd en humus : le chêne, dont l’ombre sera fatale au frêne. En apparence seulement : en effet, la pousse plus lente du chêne autorise le frêne à atteindre ses trente bons mètres de par sa croissance rapide, et à s’épanouir aisément avant que le chêne ne le supplante. Sauf si bien entendu une samare égarée atterrit non loin d’un chêne de deux siècles : à cet endroit précis, si jamais un frêne en naît, il aura davantage de « chance » de ressembler à ces sujets malingres que j’ai naguère rencontrés en bordure d’un chemin serpentant au sein d’une forêt composée majoritairement de chênes (80 %) et de hêtres (20 %), et dont le second étage comprenait du noisetier et du sureau entre autres. Au bord de ce sentier, se trouvaient de ces frênes tout rabougris et dégingandés, cherchant tant bien que mal à happer quelques miettes de lumière que les chênes altiers ont bien voulu leur laisser. Autant dire que c’est un destin d’indigence et de mendicité qui attend de tels arbres ! En dehors de ces situations difficiles, et lorsque les conditions le permettent, le frêne s’établit de la plaine à la moyenne montagne (800 à 1200 m, voir jusqu’à 1600 m parfois), en Europe, en Asie occidentale ainsi qu’en Afrique du Nord, sur des terrains assez humides quand même : bordures de forêts, haies fraîches, prairies, abords de fleuves et de rivières, vallons boisés, décombres (le frêne est aussi une espèce rudérale), en association fréquente avec des arbres que nous avons déjà cités : l’orme, l’aulne et le saule, ainsi que l’érable et les peupliers, qu’ils soient noirs ou blancs.

Le frêne en phytothérapie

Historiquement, il ressort que du frêne l’on employa bien plus que les feuilles, fraction végétale qui s’utilise le plus fréquemment à l’heure actuelle. On reconnut à l’écorce du frêne – celle ôtée des jeunes rameaux de deux à quatre ans – beaucoup d’intérêt dans le cours des siècles derniers, ainsi qu’aux samares, c’est-à-dire, pour rappel, les fruits du frêne. Anciennement – cela n’a plus l’air de se pratiquer – l’on allait jusqu’à extirper du sol l’écorce des racines de cet arbre. Mais en cette époque où les arbres sont plus précieux que jamais, l’on peut se réjouir que cet usage soit tombé en désuétude.
Dans les samares, aux propriétés identiques à celles des feuilles, mais plus nettement marquées, on trouve des principes qui procurent à ces fruits un goût un peu amer, âcre, piquant ; épicé disent certains. De cela, une essence aromatique est sans doute responsable, laquelle côtoie environ 25 % d’une huile végétale au goût douceâtre qui, bien que comestible, s’est plus souvent destinée à la savonnerie qu’à l’alimentation. Les feuilles, également âcres et amères, en plus d’être astringentes, rappellent quelque peu l’écorce du frêne sur la question de la composition biochimique : en effet, écorce et feuilles contiennent non seulement du tanin, mais aussi un principe amer sans lequel le frêne ne serait pas ce qu’il est. Ensuite, viennent deux corps, fraxinine et fraxinite, dont Fournier prétend qu’ils s’apparentent à un seul, la mannite, sorte de sucre proche du sorbitol, expliquant, avec les gommes et le mucilage, l’aspect douceâtre que peut prendre le frêne. N’oublions pas les flavonoïdes (quercétine, rutine), un dérivé coumarinique que seconde une essence aromatique présente en faible quantité, des iridoïdes (excelsioside), enfin des sels minéraux et oligo-éléments (fer, cuivre, calcium, potassium, iode, etc.).

Propriétés thérapeutiques

  • Feuille : diurétique puissante, éliminatrice de l’acide urique, anti-œdémateuse, dépurative, sudorifique, antirhumatismale, antigoutteuse, tonique, purgative légère, laxative légère, astringente légère
  • Écorce : tonique, astringente, cicatrisante, fébrifuge, expectorante, apéritive, stomachique, purgative
  • Semence : diurétique, hydragogue, purgative, remède de la stérilité et de l’impuissance (?)

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère vésico-rénale : lithiase rénale, lithiase urinaire, oligurie, hydropisie, rétention liquidienne (rétention d’eau, rétention d’urine, œdème, cure de drainage et/ou d’amaigrissement), colique néphrétique, néphrite chronique
  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : diarrhée, dysenterie chronique, constipation
  • Troubles locomoteurs : rhumatismes (articulaires et musculaires), aigus, chroniques, fixes, ambulants, vagues, goutteux ; goutte, névralgie rhumatismale et goutteuse, arthrite, arthritisme
  • Fatigue après infections, état maladif, convalescence, anémie
  • Plaie, hémorragie cutanée
  • Maux dentaires, auriculaires
  • Artériosclérose
  • Fièvre intermittente

Modes d’emploi

  • Poudre : d’écorce (peu usitée), de semences, de feuilles (cette dernière, on l’avalera, soigneusement mêlée à une cuillère de miel et additionnée d’une ou deux gouttes d’essence de citron).
  • Macération vineuse de feuilles (dans du vin blanc).
  • Infusion et décoction des feuilles.
  • Infusion et décoction des semences.
  • Infusion et décoction de l’écorce.
  • Cataplasme de feuilles bouillies.
  • Extrait (aqueux, alcoolique) de l’écorce.

Note : permettons-nous un focus sur deux préparations qui ont laissé des traces dans l’histoire du frêne en thérapie. Tout d’abord, parlons de ce que l’on peut obtenir avec les feuilles de frêne qui, selon les régions, porte le nom de frênée, frênette ou freinette : les recettes, tout comme les noms, sont multiples. Disons simplement qu’il s’agit de faire bouillir des feuilles de frêne dans quantité suffisante d’eau. Puis on laisse fermenter cette décoction avec du sucre (ou du miel), du jus de citron, de l’écorce d’orange et d’autres nombreux ingrédients usités ici ou là.
La seconde de ces recettes n’impose pas une attente aussi longue, mais oblige à un emploi régulier sur plusieurs mois, ou bien davantage afin de profiter amplement de ses bienfaits (il est possible d’en faire une boisson de « ménage », comme d’autres le café, le thé, l’infusion de menthe ou de verveine, etc.). Le thé dont nous parlons présentement, une infusion en somme, requiert que l’on mêle à des feuilles de frêne (2/3) des feuilles de cassis (1/3). Parfois, tout comme la freinette, la recette se modifie : on intervertit cassis et reine-des-prés, on ajoute de la menthe, etc. Une poignée de ce mélange en infusion dans un litre d’eau bouillante durant quinze minutes. On couvre. On filtre. On boit chaud, froid ou glacé. Avec ou sans miel. A volonté. Cette boisson est un excellent dépuratif, à préconiser en cure longue. C’est peut-être pour cela qu’on l’appelle « thé des centenaires », le frêne ayant la réputation, depuis longtemps établie, de faire accéder au siècle : c’est, du moins, ce que Léon Binet (1891-1971), reprenant la parole de certains de ses prédécesseurs, soutenait. Est-ce que le frêne fait devenir centenaire ? Je ne sais pas. De centenaire, j’en connais un qui l’est presque, mon grand-père, puisqu’il a eu 99 ans en juin dernier. Il y a au moins un épisode de son existence (et de la mienne) qui le lie à un frêne, et dont on pourrait conclure qu’il va à l’encontre de cette capacité qu’aurait le frêne de faire des centenaires.
Quand j’étais petit, chez mes grands-parents, je passais beaucoup de temps à jouer durant les vacances dans une cabane formée de quatre poteaux sur lesquels un toit de tôle ondulée avait été cloué. Des bûches de bois, savamment disposées, formaient les murs nord et est. Dans cette cabane, il y avait tout ce dont ma grand-mère ne voulait plus : une vieille cafetière émaillée et percée, une petite casserole cabossée, un balai fatigué au manche cassé, etc. A quelques mètres de cette humble bicoque, se tenait un frêne isolé qui avait atterri là par ses propres moyens et la grâce des airs. Il poussa, poussa tant et si bien qu’il atteignit facilement et rapidement une quinzaine de mètres de hauteur. Et, un jour, sans raison particulière, mon grand-père le tronçonna. Ce frêne lui en tint-il rigueur ? Je ne crois pas, mais je suis resté pour longtemps mortifié par la disparition de ce frêne. Aussi, parfois, quand j’en croise un, particulièrement beau et vigoureux, je l’appelle Yggdrasil, tandis que, pendant ce temps, mon grand-père dessine… des arbres !…

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Récolte : il ne faut point attendre que les feuilles soient trop avancées dans l’âge pour se préoccuper d’en faire la cueillette. Contrairement à ce qu’on peut lire parfois, en juillet (à plus forte raison en août), il est trop tard (sauf en haute altitude), la période la plus propice s’étalant de début mai à fin juin. En phytothérapie, on les emploie de préférence sèches : la dessiccation des feuilles de frêne est très simple et facile. Par suite, elles se conservent idéalement à l’abri de la poussière et de la lumière dans un simple sachet en papier kraft. Nul besoin d’avoir un séchoir perfectionné pour bénéficier du frêne, et c’est fort heureux. L’écorce des rameaux, âgés de deux à quatre ans, se prélève en longues bandelettes au printemps, d’avril à juin. On la sectionne en petits fragments d’un centimètre de long avant séchage, qui ne demande rien de particulier, hormis d’éviter de superposer les morceaux d’écorce (pour éviter les risques de moisissure). Quant aux semences, on les prélève sur l’arbre du mois de septembre à celui de novembre. On les sépare des pédoncules, puis on les fait sécher de même que feuilles et écorce.
  • Autres usages : le bois imputrescible du frêne, dont nous avons évoqué quelques qualités déjà, est un excellent bois de feu, qui plus est, autrefois largement impliqué dans l’économie rurale et domestique, parce qu’outre les solides et durables manches d’outils qu’il permet de façonner, le bois de frêne s’emploie en menuiserie ainsi qu’en ébénisterie. A l’état frais, on en tire aussi une teinture roux brun dite « vigogne », du nom de l’animal cousin du lama dont la robe est de la même couleur, alors que l’écorce des rameaux permet d’obtenir une teinte vert pomme. Les parties tanniques du frêne (l’écorce surtout) sont favorables au travail des cuirs (tannerie), alors que les feuilles constituent un bon fourrage pour les animaux, même s’il est vrai qu’elles favorisent chez les vaches la formation d’un lait un peu amer. Comestible, le frêne l’est aussi chez l’homme, de manière certes minime mais qui a le mérite d’être souligné : au mois de mars, alors qu’elles sont translucides, bordées d’un vert vineux, encore toutes molles de leur éclosion, les feuilles de frêne peuvent se cueillir. On les cisèle, on les additionne à une salade. Un peu plus âgées, il est possible de les cuire comme « légume vert », en compagnie d’épinards, d’ortie, de laiteron, etc., pour en faire une « porée » verte, par exemple. Quant aux samares, encore vertes, on les confisait au vinaigre en Grande-Bretagne ; une fois bien moulues, leur note épicée constituait un condiment apprécié. Suggestions qu’il est tout à fait possible de réactualiser.
  • Autres espèces :
    – le frêne américain (Fraxinus americana),
    – le frêne à feuilles fines (Fraxinus angustifolia),
    – le frêne à manne ou orne (Fraxinus ornus). En France, ce dernier se cantonne surtout aux départements méditerranéens, ailleurs à l’Italie, la Croatie, la Grèce, etc. Naturellement, ou par incision du tronc, ce frêne laisse échapper un exsudat sucré (formé de glucose, de fructose, d’oligosaccharides), surnommé « miel de l’air », « miel de rosée », etc., plus communément désigné par le nom de manne, qui se présente en trois qualités : en larmes (la meilleure), en « sortes » (intermédiaire), grasse (médiocre). C’est un purgatif doux adapté tant aux enfants qu’aux vieillards. Le « melia » des Grecs rappelle bien évidemment le miel et sa douceur. La manne, dont on sait bien qu’il s’agit d’une abondance céleste (l’aliment miraculeux au sens biblique), possède une symbolique assez proche de celle du miel (richesse, complétude, etc.).
    _______________
    1. Julie Conton, L’ogham celtique ou le symbolisme des arbres, p. 87.
    2. Mircea Eliade, Traité d’histoire des religions, p. 276.
    3. Angelo de Gubernatis, La mythologie des plantes, Tome 2, p. 149.
    4. Guy Ducourthial, Flore magique et astrologique de l’Antiquité, pp. 66-67.
    5. Jacques Brosse, Mythologie des arbres, p. 30.
    6. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p. 416.
    7. Ibidem, p. 417.
    8. Ibidem, p. 418.

© Books of Dante – 2018

L’if (Taxus baccata)

A l’école primaire, la biologie nous apprend que l’on distingue les feuillus des conifères en raison de différences botaniques bien marquées. A considérer l’if, l’on est, bien entendu, tenté de le ranger dans cette seconde « famille », qui porte parfois le nom de « résineux ». Mais si l’on veut rendre fidèle son identité par le détail, l’if s’oppose à cette catégorisation hâtive. Il se différencie des conifères classiques dans le sens où ses épines ne sont pas épineuses. Puis, selon l’étymologie, le mot conifère, nous explique ceci : qui fabrique des cônes. Or, l’if ne porte aucune « pomme de pin » sur ses branches, mais des « baies », d’où le surnom latin de baccata. Enfin, dernier détail et non des moindres, l’if ne sécrète absolument aucune résine ! Ainsi, malgré son immense souplesse, l’if n’est pas prêt à se laisser ranger dans telle ou telle case, bien qu’il se rapproche davantage des conifères par ses « feuilles » persistantes qui lui font un petit air de sapin. Notons cependant que la yeuse (ou chêne vert, Quercus ilex), classée parmi les feuillus, possède elle aussi un feuillage semper virens. Alors que le mélèze, autre conifère, voit ses aiguilles tomber à l’approche de la morne saison. Nous voyons que les choses ne sont pas toujours aussi tranchées et que ces quelques éléments nous obligent à ne pas les regarder par le plus petit bout de la lorgnette.

Taxus baccata, donc. Tel est le nom latin de l’if. Ce mot, taxus, découle d’un terme beaucoup plus ancien, tecs, terme qui rend compte de la facilité avec laquelle l’on peut travailler et sculpter le bois d’if, mais également la docilité avec laquelle il se laisse tailler. C’est une véritable pâte à modeler végétale que cet arbre-là : par la souplesse de son bois, la qualité de sa coupe et de sa taille, il se prête, sans broncher, à toutes les fantaisies. Mais derrière ce taxus se cache bien plus que des talents d’ébéniste ou de jardinier paysagiste. Par dérivation, tecs devint, en grec, toxos, « arc » et toxon, « flèche » (qui, lui, porte le double sens de « flèche » mais aussi de « flèche empoisonnée »). C’est donc à partir de lui que l’on forgea le mot toxique (1). La question de la toxicité de cet arbre est connue depuis l’Antiquité : il ne faut pas être né de la dernière pluie pour avancer que l’if contient un poison, cela on le sait depuis belle lurette. En revanche, l’on peut plus difficilement saisir sa relation à l’arc : son bois imputrescible offre matière à la fabrication d’objets usuels depuis les temps préhistoriques, comme des peignes et d’autres petits objets utilitaires, mais aussi, et surtout, des armes : boucliers, hampes de lances et manches de haches. Également des corps de flèches et des arcs, comme le prouve la découverte qui fut faite en 1991 dans un glacier à la frontière de l’Italie et de l’Autriche : la célèbre momie surnommée Ötzi, accompagnée d’un arc en bois d’if, vieille de 5500 ans. Cela dénote que l’if est une espèce végétale que l’homme a « apprivoisée » il y a déjà fort longtemps, et que l’invention de l’arc en if n’est pas aussi récente que cela (2).
Non seulement les Celtes taillèrent des flèches dans du bois d’if, mais employèrent le poison contenu dans les feuilles de cet arbre pour en enduire les pointes, procédé qui ne se destinait en rien à la chasse mais à la guerre : en effet, un animal intoxiqué par l’if porte dans sa chair la trace du poison. Consommer cet animal expose à s’intoxiquer à son tour. L’if n’est donc pas le bois du chasseur, mais celui du guerrier, et incarne, pour beaucoup, une symbolique martiale et militaire. C’est lui, par exemple, que l’on lit dans le nom de ce jeune guerrier irlandais qu’était Ibarsciath (= « bouclier d’if »). Un autre guerrier – Jules César –, dans La guerre des Gaules, fait état de la tribu des Éburons dont l’un des deux rois, Catavulcos, se donna la mort après la défaite d’Ambiorix, en ingérant du suc de feuilles d’if. Chez les Éburons, l’if, c’est à la vie à la mort, puisque le nom de ce peuple provient du mot eburovices (exactement : aulerci eburovices = « combattants par l’if »), qui descend lui-même d’evor, « if ». Aujourd’hui, l’on connaît encore les Ébroiciens, c’est-à-dire les habitants de la ville normande d’Évreux à laquelle l’if a donné son nom, ainsi qu’à la ville d’Évrecy dans le Calvados. Mais il n’est nul besoin de lire César pour savoir que l’if est animé d’intentions délétères : on en a pris connaissance depuis le temps de Théophraste au moins, c’est-à-dire au IV ème siècle avant J.-C. Puis ce fut au tour de Nicandre de Colophon de relayer cette toxicité (Alexipharmaka, II ème siècle avant J.-C.), de Pline et Dioscoride, l’if faisant partie, alors, de l’arsenal des empoisonneurs du temps de l’empereur Auguste : « pris par la bouche, explique Dioscoride, il refroidit tout le corps, ‘étrangle’ et finalement il tue en peu de temps ». Pline relate également la toxicité de l’if, signalant que des tonneaux en bois d’if communiquent au vin qu’ils contiennent une partie de son pouvoir mortifère. Il s’agit là d’une toxicité indirecte, de la même nature (ou presque) que celle, curieuse, que l’on rapporte depuis au moins 2000 ans : même sans contact direct, se tenir auprès d’un if quelque temps n’est pas sans danger. C’est ce qu’écrit Sextius Niger : « Son poison est en Arcadie si actif qu’il tue ceux qui dorment ou mangent sous l’arbre. Certains disent que c’est l’origine du mot taxique, ancien nom du poison dans lequel on trempe les flèches ». Ce n’est pas un cas isolé. Durant l’Antiquité gréco-romaine, cette croyance voulait que quiconque s’arrêtait, se reposait ou faisait la sieste à l’ombre de cet arbre était nécessairement victime d’émanations toxiques qui en provenaient. Cette réputation n’est pas restée cantonnée qu’à la seule Antiquité puisqu’au XIX ème siècle, elle était encore vive dans les campagnes italiennes, comme en Lombardie, où l’arbre était donné coupable de provoquer la « fièvre », accusation qui dépassa le cadre de la ruralité et dont Cazin témoigne durant le même siècle. Après avoir rapporté le cas de quelques praticiens qui ne rencontrèrent aucun des inconvénients auquel expose généralement l’if, le docteur Cazin relate ceci : une jeune fille passa la nuit sous un if, et le lendemain, sa peau s’était couverte de ce qui ressemblait à une éruption miliaire (3). « Pendant les deux jours qui suivirent, ajoute-t-il, elle demeura dans une sorte d’ivresse » (4). Faut-il l’appeler ifresse ? Cette idée de toxicité à distance qui rappelle celle du noyer, est particulièrement tenace et évoque la manière dont les guerriers celtes faisaient transporter la toxicité de l’if par voie aérienne, l’arc, toxos, portant la toxicité de la flèche, toxon, au loin. Mais celle-ci sert des desseins criminels. Qu’en a-t-il donc à faire, l’if, que, se reposant sous son feuillage, on s’en relève dans un état second, quand on ne s’en relève pas du tout ? Reposer sous un if, n’est-ce pas là une façon édulcorée d’indiquer le trépas par le biais d’un arbre pourvoyeur de toxines dont on ne connaît aucun antidote ? Qu’importe. Parfois, la superstition est beaucoup plus appuyée que le bon sens. A une époque, on faisait des procès aux animaux avant, éventuellement, de les passer par les armes selon la gravité des charges qui pesaient sur eux. L’if, bien que végétal, est l’une de ces autres victimes de la bêtise humaine : sa toxicité est telle qu’on en est venu à l’éradiquer des forêts européennes pour des cas d’empoisonnement sur le bétail (bœufs, vaches, moutons), les animaux de trait (chevaux, ânes) et de basse-cour (poules, poulets), tandis que d’autres animaux (souris, cobayes, lapins, chats, chevreuils) semblent immunisés. De même que les ânes de Toscane, les chroniques du Père-Lachaise rapportent que des chevaux assignés aux corbillards avaient la fâcheuse tendance à brouter des aiguilles d’if durant les enterrements. Gourmandise pour le moins fatale qui nous mène droit au cimetière.
Dans le monde celte, l’if, qui est l’un des cinq arbres sacrés, est un arbre funéraire, et cet arbre dont les Celtes disaient qu’il incarnait l’arbre primordial, était aussi un arbre de justice : sur des tablettes de bois d’if, les druides gravaient la condamnation à mort des coupables, puis on les passait au feu. Cela n’était qu’une fois intégralement consumées que les coupables étaient censés se dessécher sur pied. De là, sans doute, a-t-il acquis un caractère néfaste et inquiétant, à l’image de l’if, ingrédient du brouet des sorcières, en compagnie de la ciguë, dans le Macbeth de Shakespeare. L’arbre fatal est symbole d’immortalité, car s’il corrompt, il ne se corrompt point lui-même. Ou si peu. La présence de l’if dans les cimetières est attestée de la Grande-Bretagne jusqu’aux rivages de la mer Méditerranée : elle dit toute l’étendue du monde celte d’il y a 2000 ans. Son immortalité est soulignée par son caractère toujours vert et par sa longévité à l’épreuve du temps qui en font un être hors du commun. Citons quelques-uns de ces ifs remarquables :

– En France : au nord du département de l’Eure : La Haye-de-Routot, dont le cimetière abrite deux ifs dont l’âge est estimé à 1500 ans. Ces ifs millénaires au tronc creux hébergent l’un une chapelle dédiée à sainte Anne, l’autre un oratoire à Notre-Dame de Lourdes. Au Nord-Ouest d’Évreux, se trouve dans le cimetière du village Le Troncq un if creux dont l’écorce se referme sur la statue de la Vierge qu’on y a placée. Il ne dépasserait pas le millénaire toutefois (800 ans). Puis vient, toujours en Normandie, mais dans le département du Calvados, l’if du cimetière d’Estry, à 40 km au Sud-Est de Saint-Lô. Cet arbre, creux lui aussi, qu’on estime être le plus vieil if de France, serait âgé de 1600 à 1700 ans.
– En Grande-Bretagne, il y en aurait, dit-on, de plus vieux encore : l’if du cimetière de Crowhurst, dans le Surrey, dont l’âge est compris entre un et deux millénaires, est sans doute plus jeune que ce vénérable if écossais de Fortingall, dont l’âge fort avancé (entre 2000 et 5000 ans !) en fait l’un des plus vieux arbres d’Europe.

L’un des deux ifs de La Haye-de-Routot au tronc creux abritant la chapelle dédiée à sainte Anne.

L’if de Crowhurst (Surrey, Angleterre).

Que ces cimetières se soient organisés autour d’ifs préexistants ou qu’il s’agisse de l’inverse importe peu : ce qui doit être remarqué ici, c’est la présence de ces arbres aux abords ou à l’intérieur de ces aires de repos que sont les cimetières, et sa nécessaire connexion avec le deuil, la tristesse, la solitude, en définitive la mort. Cette relation de l’if à la mort n’est plus à faire, de même pour le cyprès. Elle aura donné lieu à de nombreux éléments légendaires, comme celui-ci : « En Armor, on croyait naguère que les ifs, qui sont les âmes des morts, ne doivent figurer qu’en un seul exemplaire dans les cimetières, car ils poussent leurs racines dans la bouche de tous les morts qui y sont enterrés » (5). Il n’est donc pas étonnant de retrouver l’if étroitement associé aux enfers dans le monde hellénique (enfers, rappelons-le, qui diffèrent grandement de l’enfer tel que considéré par le christianisme). Poussant dans ces régions infernales, selon les mythologies il est l’un des attributs d’Hécate la triple, des Furies ou Érinyes, divinités vengeresses portant des torches de bois d’if. De même, les prêtres et les prêtresses de Déméter et de Perséphone, déesses chthoniennes, étaient couronnés de rameaux d’if et de myrte. Sans doute n’avaient-ils pas la crainte de la menace que cet arbre fit porter sur quiconque par la suite, comme le remarqua Lucrèce. Car ils virent en lui autre chose que la finitude : peut-être l’espoir d’une vie très différente de « l’autre côté, cet « Autre Monde » des Celtes, cette immortalité de l’âme que l’if incarne à merveille.
Ce qui rapproche davantage l’if de la mort, c’est que l’on n’aura pas idée, par exemple, de couper des rameaux d’if pour en décorer l’intérieur des maisons lors des festivités du solstice d’hiver, contrairement au houx, au lierre et au sapin, car cela serait inviter la mort chez soi. Si les Celtes préféraient plutôt planter des ifs au début de l’hiver, c’est parce que c’était là un moyen d’accéder à la connaissance de toute chose, à l’intelligence, à l’organisation aussi de cette science, prérogative s’exprimant à travers l’alphabet oghamique dont la portée est également divinatoire. Les planchettes sur lesquelles les oghams sont inscrits sont, traditionnellement taillées dans du bois d’if ou, plus couramment, dans du bois de noisetier, de sorbier ou encore de bouleau. Il faut puiser au sein de ces trois autres arbres (Coll le noisetier, Beith le bouleau, Luis le sorbier) pour faire entrer en ligne de compte les différentes symboliques qui les lient au monde des oghams, auxquels on peut ajouter Quert, le pommier, autre arbre sacré des Celtes, avec lequel l’if entretient des relations que, parfois, l’on ne soupçonne pas, comme ces deux anecdotes peuvent le mettre en lumière : l’« arbre à pommes », tout d’abord. « Selon cet usage qui remonte aux Celtes, on vend aux enchères une vingtaine de pommes – fruits de l’autre monde, symboles celtiques d’immortalité et de connaissance – fichées sur les branches taillées d’un if, le soir du 1er novembre » (6). Outre cette date temporellement importante, la somme d’argent récoltée se destinait à aider les familles frappées par le deuil. La seconde de ces anecdotes qui rendent compte de l’interrelation entre l’if et la pomme, tient en une très grosse métropole, New-York. « York, comme l’explique le regretté Jean-Marie Pelt, a la même origine avec, semble-t-il, un « recouvrement » de la racine par la désignation anglo-saxonne yew, qui a donné « if » [nda : en anglais moderne, yew signifie toujours if]. Ainsi la plus puissante métropole du monde, New-York, porte-t-elle un nom « gaulois », même si elle a choisi la pomme comme symbole » (7). Et, « gauloise », la pomme ne l’est pas moins.

Taxus découle aussi du grec taxis. Par exemple, taxi, qui n’est jamais qu’une apocope de taximètre, provient du grec taxis, « arrangement, ordre » ou mieux : ordonnancement, mise en bon ordre, en apprêt, en beauté. L’if est un être surnaturel : il marcotte. Un if central peut faire enraciner ses branches périphériques les plus basses qui, s’enfouissant dans la terre, forment comme une couronne tout autour de l’if principal. Le cœur de cet if primordial peut finir par disparaître, comme nous avons pu le constater chez les ifs remarquables de Normandie et de Grande-Bretagne. Se forme alors une cavité, un abri. Que sont-ce que ces lieux, quand ils ne sont ni chapelle ni oratoire, installés au creux d’un vieil if ? Rappelons-nous les émanations – réelles – de l’arbre, et l’« ivresse » que, parfois, elles suscitent… Rappelons aussi que l’if, par ce type de contact, peut engendrer un état de mort apparente accompagné d’un affaiblissement du pouls et de la respiration qui deviennent si imperceptibles, que la personne ayant inhalé ces émanations donne toute l’apparence de la mort. « Par temps chaud, il possède la particularité d’exsuder une vapeur que les chamans inhalaient pour déclencher des visions, des états de conscience extatiques et des voyages dans l’invisible permettant de visiter l’Autre Monde » (8). Qu’il soit là question de NDE ou de décorporation, l’on cherche à nous faire comprendre, grâce à l’if, ce qui se passe de « l’autre côté ». Cette mort, qui est-elle ? Qu’est-elle ? Quel est son sens ? L’ogham Ioho nous interroge à ces sujets, mais aussi aux moyens d’entrer en contact avec les défunts, la nécessité parfois et les dangers que présentent souvent les méthodes qui permettent d’y parvenir. C’est pour cela que l’if est à l’honneur durant Samain, moment temporel souvent décrit comme étant un lieu où se rejoignent les hommes encore vifs et ceux déjà morts, ainsi qu’esprits, entités et divinités. L’if, comme expression de la destinée et de la finalité, cherche néanmoins à faire dépasser l’idée de la seule mort charnelle du corps, les symboliques « chrétiennes » qu’on lui a associées devant être outrepassées, puisqu’il est davantage question, à travers Ioho, de morts symboliques, de transformations intérieures nécessaires et incontournables. Dès lors qu’on aborde l’if, il est capital de nuancer le propos en faisant référence, par exemple, à l’une des divinités celtes les plus connues, le Dagda, qui porte aussi le nom d’Eochaid, lequel contient une référence explicite à l’if, puisqu’il signifie : « qui combat par l’if ». Aussi ne sera-t-on pas surpris de le voir détenir une massue en bois d’if dont l’une des extrémités donne la mort, l’autre accordant la résurrection. C’est parce qu’il « maîtrise les éléments et le temps, les cycles temporels, donc l’éternité » (9), que la relation de l’if au Dagda s’illumine et fait inexorablement penser au serviteur de la roue, Mog Ruith, dont l’attribut, une roue cosmique, est elle aussi façonnée dans du bois d’if.
Malgré tout, l’if n’est pas que « mal », empoisonnement et destruction. Si l’on considère ce qu’en disait Hildegarde de Bingen au XII ème siècle, l’on se trouve projeté sur l’autre versant : l’Ybenbaum « est image de joie. Lorsqu’on brûle son bois, la fumée et les humeurs qui en sortent ne font de mal à personne […] Si quelqu’un se fait un bâton avec ce bois et le tient dans ses mains, celui-ci est bon et utile pour lui, la prospérité et la santé de son corps » (10). Après ce que nous venons de dire, cela paraît presque fou, mais l’on ne peut donner tort à l’abbesse, même si, durant des siècles, l’if fut regardé d’un œil mauvais, jusqu’à ce que des recherches plus poussées soient menées aux États-Unis puis en France dans les années 1960-1970. Elles aboutirent à l’obtention de molécules anticancéreuses. Comme quoi, la perle est assez souvent à côté du dragon !

L’if dit d’Europe est un arbre endémique à tout l’hémisphère nord : on le trouve autant en Europe, en Asie qu’en Amérique septentrionale, peuplant essentiellement les régions calcaires et montagneuses (de 250 à 1600 m d’altitude). Malgré le très grand âge qu’il lui arrive parfois d’atteindre, l’if n’est jamais un arbre gigantesque du fait de sa très lente croissance. Avec ses quinze mètres de haut maximum, il n’a jamais rien d’un géant. Habitué au sous-bois, en compagnie du houx, du fusain, du noisetier et du sureau, on le croise cependant plus souvent à l’état cultivé que sauvage. Dans ce dernier contexte, il est beaucoup plus rare qu’autrefois, ainsi en était-il déjà il y a une cinquantaine d’années en Europe.
Ses feuilles plates, brillantes au-dessus, mates en dessous, sont disposées en spirales sur les rameaux. Elles abritent deux types de fleurs sur des pieds distincts, l’if étant une espèce dioïque : des fleurs mâles à étamines (4 à 12) situées à l’aisselle des feuilles pourvoient à la dissémination printanière du pollen. Elles sont très nombreuses, bien davantage que les fleurs femelles qui prennent l’allure d’un petit bourgeon verdâtre, organe femelle en réalité, contenant un seul ovule nu, non enveloppé d’un ovaire, cerné cependant d’une « coupe » membraneuse qui, plus tard, donnera l’arille rouge et translucide au centre de laquelle est fixée une graine brune, dure et solide, ce qui est heureux, car très toxique : ainsi, avaler une « baie » d’if n’expose pas au même danger, d’autant que la dureté de sa graine empêche que des jeunes dents ne la mastiquent, l’arille étant, elle, comestible. Peut-elle, cette comestibilité, faire oublier la relative toxicité de l’if ? Peut-être pas. Mais après 5000 ans (au moins) d’usages multiples, l’if a offert au monde quelque chose d’insoupçonné jusqu’alors. C’est ce dont nous allons maintenant discuter.

L’if en (phyto)thérapie

Soucieux de faire tout ce qui était dans son pouvoir, le président des États-Unis Richard Nixon prit l’initiative, dans les années 60, de doter la science d’armes anticancéreuses à même de venir à bout de ce fléau à l’orée de l’an 2000. Plus de 35000 espèces végétales furent passées au crible, avant qu’on ne s’arrête devant une molécule inconnue extraite de l’écorce de l’if du Pacifique (Taxus brevifolia), à qui l’on fit prendre le nom de taxol en 1971. L’if n’étant pas arbre à se laisser abattre, il donna bien du fil à retordre à la recherche, puisque de 1983 à 1993 plus de trente équipes scientifiques américaines s’attelèrent à la synthèse du taxol. Fort complexe, il ne se laissa pas synthétiser de cette façon. Face à cette réticence de l’if, les Américains prirent le problème à bras le corps si je puis dire, et décidèrent d’écorcer une effarante quantité d’ifs du Pacifique, dont, comble de malchance, beaucoup périrent. Le gain fut minime pour ne pas dire ridicule : une douzaine de milliers d’if donnèrent, en tout et pour tout, seulement deux petits grammes de taxol en 1988 !… Pas de quoi pavoiser, alors que la date butoir de l’an 2000 approchait à grands pas. Outre la difficulté posée par la synthèse du taxol, il se trouve qu’un autre problème de taille a imposé une contrainte nouvelle aux hommes : comme le montrent assez bien les très fins anneaux de croissance de l’if, cet arbre croît très lentement. Il fut donc impossible d’imaginer et encore moins de planifier une culture en grand d’ifs du Pacifique.

L’écorce de l’if du Pacifique.

Parallèlement, en France… Ayant eu vent des recherches américaines, le professeur Potier s’intéressa de plus près à l’if dès 1979. Cela tombait fort bien, puisque le percement d’une route dans le parc du laboratoire de chimie des substances naturelles du CNRS basé à Gif-sur-Yvette (11) dans le département de l’Essonne, obligea à l’abattage d’ifs d’Europe centenaires.
Riche de cette matière première disponible, le professeur Potier s’attelle, lui aussi, à la tâche. Il parvient à isoler une molécule différente du taxol, le 10-désacétyle-baccatine III, précurseur du taxotère, non pas dans l’écorce mais dans les pousses de l’if européen. Cette nouvelle molécule, beaucoup plus efficace que le taxol, présente aussi l’intérêt d’être plus facilement obtensible. Cependant, un problème survint : « On s’aperçut que dans les cancers du côlon notamment, les cellules cancéreuses résistent volontiers au taxotère, raconte Jean-Marie Pelt. En fait ces cellules expriment des gènes de résistance aux drogues qui fabriquent une sorte de protéine vigile : lorsque cette protéine voit arriver le taxotère à proximité de la cellule, elle bloque son entrée et annule ainsi son activité. En employant un dérivé masqué, très voisin mais non identique, on peut tromper la protéine vigile, qui laisse alors entrer la molécule camouflée, laquelle pourra remplir sa tâche en éliminant la cellule cancéreuse. C’est d’ailleurs une des préoccupations majeures des cancérologues que d’améliorer le transport de médicament jusqu’au lieu où il doit agir, sans détruire les organes sains et sans qu’il se détériore lui-même en cours de route » (12). D’où l’importance des leurres : l’if serait alors un cheval de Troie. Par ailleurs, à bon arc et à bonne flèche, il faut un bon tireur. Ce n’est que dans des mains expertes que l’if fait mouche. C’est donc pour cela que l’automédication, avec l’if, est interdite, sinon formellement déconseillée : l’on ne peut pas imaginer se faire une infusion de feuilles d’if, comme on décocte des bourgeons de pin. Cela serait malséant et inutilement dangereux. Quand on pense que la seule sciure de bois d’if peut provoquer des maux de tête et son branchage, lors d’une taille, l’apparition d’irritations cutanées, l’on se gardera de faire une telle sottise.
Outre cet usage précis et méticuleux de l’if dans certains cancers (sein, ovaire, poumon) localement avancés ou métastasés, les recherches se sont étendues aux possibles vertus antipaludéennes et antidiabétiques de l’if. Autrefois, les poudres de bois ou de feuilles, ainsi que les extraits aqueux ou vineux servirent tout de même un peu en cas d’affections rhumatismales, scrofuleuses et urinaires. Les fièvres intermittentes, ainsi que l’aménorrhée, les amygdalites, la diphtérie, le rachitisme et le scorbut se trouvèrent bien de l’usage de l’if européen en thérapie. La pulpe de l’arille ne fut pas non plus oubliée : adoucissante, antitussive, laxative et diurétique, sa gelée ou son sirop s’administrait en cas de toux chronique et coquelucheuse, de catarrhe vésical, de gravelle, etc.
Mais cela n’est pas vraiment ce que l’on a retenu de l’if, ses baies rouges jouant le rôle d’un signal qui alerte sur la toxicité de cet arbre, mais qui, on l’a oublié, ne s’étend pas à son intégralité. C’est pourquoi on lit encore çà et là que l’arille rouge des baies d’if est aussi toxique que le reste, c’est-à-dire l’écorce, le bois et les feuilles, lesquels se caractérisent tous par l’alcaloïde amer et toxique qu’ils contiennent, la taxine. Voici ce que l’on a remarqué et qu’il faut prendre en compte quand on s’approche de l’if : ce sont principalement les feuilles les plus âgées qui sont pourvoyeuses des substances toxiques, les jeunes pousses l’étant beaucoup moins. La dessiccation renforce l’agressivité de la taxine. Enfin, l’ébullition n’amoindrit pas la toxicité des feuilles d’if.
Les plus légers cas d’intoxication à l’if relatent nausées, vomissements et diarrhées. Au-delà, ce sont des effets beaucoup plus redoutables qui sont à craindre. L’if irrite, par son âcreté, l’ensemble du tube digestif et de la poche stomacale, qu’il enflamme et endolorit. Ensuite, il porte son action sur la respiration et la circulation : il ralentit le pouls, abaisse la pression sanguine, perturbe le rythme cardiaque. Puis, non sans avoir tuméfié le foie et enflammé les reins, il provoque crampes, vertiges, assoupissement et syncope. Enfin, il amène, parce qu’il est un poison du cœur, un arrêt cardiaque, le plus souvent accompagné d’un arrêt respiratoire faisant suite à une cyanose et un coma.
Voilà ce qu’il en est de la toxicité de l’if qui n’est pas autre chose que le résultat d’une main malhabile ou criminelle. Or, l’if, ne souffre pas l’approximation, mais requiert, tout au contraire, de la précision, de l’exactitude et de la sagesse. C’est bien pour cela qu’on le trouvait entre les mains des druides il y a de cela des milliers d’années.


  1. La racine tox est visible en français, en anglais, en allemand, en hollandais, en espagnol, en portugais, en roumain… C’est dire l’universalité déjà fort ancienne de l’if et, surtout, la pérennité de tox dans le temps, à l’image de celle de l’if.
  2. Durant la Guerre de Cent Ans, lors de la bataille de Crécy (26 août 1346), les archers anglais infligèrent une sévère défaite aux Français. Les Anglais étaient alors équipés d’arcs solides et flexibles, très longs, en bois d’if : les long bow. Leur supériorité technique paya encore lors de la bataille d’Azincourt (25 octobre 1415). L’affirmation selon laquelle l’arc en bois d’if est une invention anglaise est donc démentie par Ötzi.
  3. Ce sont des « boutons apparaissant lors d’une forte chaleur et accompagnés généralement de fièvre ».
  4. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p. 485.
  5. Jacques Brosse, Mythologie des arbres, p. 257.
  6. Nadine Cretin, Fête des fous, Saint-Jean et belles de mai, une histoire du calendrier, p. 187.
  7. Jean-Marie Pelt, Les nouveaux remèdes naturels, p. 93.
  8. Julie Conton, L’ogham celtique, pp. 298-299.
  9. Ibidem, p. 299.
  10. Hildegarde de Bingen, Physica, p. 177.
  11. Cela est-il un nom prédestiné que ce Gif-sur-Yvette ? Il est, en tous les cas, phonétiquement très proche du mot ivette, nom d’une plante connue comme étant la bugle petit pin, Ajuga chamaepitys, ivette descendant, par le truchement du celte ivos, de l’if. L’étymologie, bien qu’elle soit indécise à ce sujet, attribue à Yvette une autre origine : provenant du mot ive, cela ferait référence, non pas à l’if, mais à l’eau, ce qui nous détourne de l’ivresse… Je trouve néanmoins fort intéressant ce petit clin d’œil qui signale, sans le vouloir, l’if à l’attention de la science, laquelle n’est pas passée à côté.
  12. Jean-Marie Pelt, Les vertus des plantes, pp. 91-92.

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