Le fusain (Euonymus europaeus)

Synonymes : bonnet de prêtre, bonnet de cardinal, bonnet carré, bois carré, bois de fer, bois puant, bois punais, garais, cherme, chermine, bourse de prêtre, couillon de prêtre, brioche, brioché, cochonnet, bois à lardoires, etc.

Il est possible, je pense, de poursuivre cette liste des noms vernaculaires du fusain dont certains empruntent au domaine des jeux enfantins (cochonnet, brioche, brioché), d’autres à une caractéristique proprement botanique (bois puant, bois punais), enfin d’autres encore à des raisons domestiques (bois à lardoires). Certains interrogent forcément : comment comprendre qu’on passe du couvre-chef du prêtre à ce qui se passe sous son froc ? Cela demeurera le mystère de la soutane face auquel nous ne lèverons pas le voile, merci bien !… Ceci dit, nous ne sommes pas mieux lotis avec le nom latin du fusain, cet euonymus provenant du grec euônymon : « Le nom grec Euônymon […], arbre glorieux ou de bon augure s’appliquait déjà au fusain ; d’après les commentateurs de Dioscoride, il aurait été attribué ironiquement à cet arbrisseau en raison de ses effets délétères » (1). Euonymus, qu’on associe aussi au laurier-rose, ce afin de bien marquer le caractère violemment toxique de ces deux végétaux. D’ailleurs, chez Théophraste, c’est ainsi – euônymos – que l’on croise non pas le fusain mais ce laurier qui n’en est pas un, au contraire de Pline qui, dit-on, applique au fusain le nom d’evonymus non sans avoir copié sur Théophraste… Qu’importe. Retenons, au moins, un mot important : augure. Nous en aurons besoin dans la suite de cet article.

Le Moyen-Âge, pas plus que l’Antiquité, ne semble avoir connu le fusain. Hildegarde de Bingen a-t-elle écrit au sujet du fusain lorsqu’elle aborde cet arbre qu’elle appelle Spinelbaum (aujourd’hui, en allemand, spindelstrauch désigne le fusain) et pour lequel elle donne quelques prescriptions thérapeutiques ? « Celui qui est accablé par la goutte ou les fièvres réduira des baies [de laurier] en poudre et y ajoutera de la poudre du fruit qui pousse sur le fusain » (2). Elle conseille aussi ce spinelbaum contre l’hydropisie et les vers intestinaux, les douleurs de la rate et celles de l’estomac. Mais, curieusement, rien de ce que l’on prétendait guérir à l’aide du fusain dans les siècles qui suivirent… où « les auteurs sont loin d’être d’accord sur les effets [malfaisants] de ce végétal » (3). Le temps qu’on démêle le vrai du faux au sujet de la toxicité du fusain, un certain nombre d’années s’était écoulé. Par exemple, Matthiole, reprend, à la suite de Théophraste (soit près de 1800 ans plus tard !), la question de la toxicité virulente du fusain sur des animaux comme les chèvres (rappelons, au passage, que l’on ne sait pas vraiment si l’euônymos de Théophraste était bien un fusain ou plutôt un laurier-rose, tout aussi toxique que le fusain, du reste). D’autres auteurs furent du même avis, alors que quelques-uns (citons, entre autres, Linné et Charles de l’Escluse qui, chacun, ne sont pas pourtant la moitié d’un imbécile) restèrent persuadés de l’innocuité du feuillage du fusain brouté par les animaux. Pourtant, depuis le temps de Dodoens, au moins, il est avéré que les fruits du fusain sont émétiques et purgatifs, et donc non exactement dénués d’effets. Ah, mais c’est qu’il s’agit des baies et non des feuilles, excusez-moi du peu, ça fait toute la différence. N’est-ce pas ? Non, pas vraiment. Il se trouve que les fruits du fusain sont donnés comme la partie végétale de ce petit arbuste comme étant la plus toxique, à l’identique avec la digitale pourpre, ce qui ne place pas le fusain dans la cour des enfants sages, mais bien plutôt de ce qui, bouillonnant d’énergie, fait partie du groupe des plus batailleurs. Une énergie qu’il fallait bien juguler si on voulait se concilier les bonnes grâces du fusain. L’usage populaire des fruits du fusain dans les campagnes comme purgatif était, tout de même, accompagné d’émollients comme la tisane de mauve ou de graines de lin. C’est donc bien qu’on avait parfaitement conscience de la propriété irritante de ces fruits sur le tube digestif (de la bouche à l’anus), et parfois sans évacuation. Cette toxicité prenait, lorsque des doses trop fortes avaient été administrées, la forme de coliques, de diarrhées, de vomissements. Syncope et convulsions pouvaient aussi frapper l’infortuné, quand il n’était pas tout bonnement question d’une superpurgation accompagnée, non pas d’une simple irritation, mais d’une violente inflammation du même tube digestif.

Bien que le fusain ne produise pas un important volume de bois, il a été utilisé dans la fabrication de petits objets usuels : cure-dents et lardoires, bobines et aiguilles à tricoter, vis et chevilles de cordonnier, petites cuillères et tuyaux de pipe (passons sur le manque de jugement évident de certaines de ces pratiques eu égard à la toxicité du fusain). « La poudre du bois, soulevée pendant le travail du tour, suffit, dit-on, à provoquer des vomissements chez les ouvriers tourneurs » (4). On n’en attend pas moins de la part de cet arbuste dont le bois n’a pas la réputation de sentir la rose.
Durant tout ce temps où l’on pinailla au sujet de la toxicité du fusain, l’on mit en évidence la présence de principes âcres dans toutes les parties de cette plante, et plus précisément que la biochimie du fusain n’est pas égale tout au long de l’année et que sa virulence est plus marquée au printemps que durant les autres saisons. Selon la partie de la plante considérée, le mode de préparation et d’absorption, elle peut se montrer plus ou moins active, et donc toxique pour l’organisme. Cela établissait enfin ce qui avait été empiriquement constaté des siècles auparavant, pendant lesquels on n’a tout de même pas chômé concernant les propriétés thérapeutiques, bien qu’elles aient été noyées dans la masse de ces prises de bec. C’est, synthétiquement, que nous nous pencherons dessus un peu plus loin. Ce qui est regrettable, c’est la part bien plus importante accordée à ces diatribes (toxique ? pas toxique ? etc. On peut filer jusqu’à la Saint-glinglin comme ça…). Or, le fusain s’est avéré particulièrement actif sur certaines pathologies de la sphère cardiovasculaire, ce qui le rapproche davantage de la digitale. Au temps de Fournier et même avant, on n’aborde pas encore le rôle cardiotonique du fusain (qu’on ignorait de toute manière). On attendra tant et si bien que, de toute façon, la réputation toxique du fusain l’avait déjà emporté depuis longtemps. Trop occupé qu’on était de savoir si le fruit du fusain ressemblait à un bonnet de cardinal ou à des couilles d’ecclésiastique, l’on n’a pas remarqué que, vu sous un certain angle, ce fruit ressemble à un petit cœur stylisé, qui plus est en adopte la couleur… Un détail. Last but not least.

Augure. Cela n’augure rien de bon, dit-on, comme si l’augure était forcément mauvais. Mais, de même qu’il existe de sinistres présages, il en est de bons. Comme les surprises, diraient certains (beaucoup même), bien que dans le sens premier, elles n’aient rien de très agréable, et qu’il serait convenable de désigner par le terme de pléonasme toute mauvaise surprise. Bref. Ne nous égarons pas et gardons bien en tête ce pense-bête qu’est le mot augure. A ce dernier, adjoignons-lui celui-ci : fuseau. Si fusée est de sa famille, fuser ne l’est pas. L’étymologie nous explique que fusain et fuseau seraient apparentés, parce que non seulement on taillait des cure-dents dans du bois de fusain, mais aussi de ces beaucoup plus gros qu’on appelle fuseaux et dont se servirent des générations et des générations de fileuses. Malgré son caractère étranger à la famille du fuseau et du cure-dent (par sa forme, un petit fuseau), gardons non loin de nous le verbe fuser qui nous sera bien utile le temps venu. Ajoutons, en guise d’élément de compréhension que fusain dérive du bas latin fusellus et du latin fusus, qui renvoient, tous les deux, à notre bien nommé fuseau qu’on n’a pas toujours sculpté dans du bois de fusain tant s’en faut, mais qui a conservé le souvenir de cette essence particulière dans son nom. Le fuseau, antérieur au rouet qui le remplace, nous ramène en des temps fort anciens, plus difficiles à appréhender sur l’échelle des temps peut-être aussi… En effet, le fuseau, outil multimillénaire, nous transporte dans l’Antiquité grecque, où la mythologie en fit l’attribut d’une des trois Moires (= les Parques romaines), en l’occurrence Clotho (Lachésis mesure, Atropos coupe). De ces trois figures que sont les Moires, filles de la nécessité irréductible, l’on a dit qu’elles étaient un symbole de mort, ce qui est bien inexact si l’on prend correctement en compte la place symbolique du fuseau qui « est un bâton qui tourne, auquel la fileuse imprime un mouvement uniforme correspondant à la rotation cosmique, et en effet il engendre une nouvelle destinée » (5). Ce premier mouvement, celui de Clotho armée de son fuseau, n’a rien de sinistre : c’est le fil de la vie qu’elle défile, ce qui advient à la suite ne lui appartient pas. Mais avoir taillé des fuseaux dans le bois d’un arbuste toxique doit, bien évidemment, nous interroger. Symbole dual malgré lui, le fuseau rappelle assez bien le keraunos du dieu Zeus, autrement dit le foudre duquel fusent et jaillissent des éclairs qui, selon les perspectives, offrent deux possibilités : illuminer ou carboniser, blanchir ou noircir. Qu’à cela ne tienne, le fusain s’y connaît en charbon : « Le bois de fusain, mis dans un petit canon de fer bien bouché et exposé au feu, donne un charbon tendre qui sert aux dessinateurs de crayon noir pour les esquisses. On fait aussi avec ce même bois du charbon pour la poudre à canon » (6). En quelques lignes, le docteur Cazin synthétise parfaitement ce que sont les statuts symboliques du fusain : un bois qui subit l’épreuve du feu et de très hautes températures pour former des bâtonnets noirs, brûlés et carbonisés, permettant l’esquisse, c’est-à-dire l’ébauche à grands traits vifs et rapides, parfois marquée par un soudain sentiment d’urgence : l’essentiel est là, il pourra grandir par après. Ou pas. Combien d’esquisses sont sacrifiées avant d’atteindre au chef d’œuvre ? C’est pourquoi l’on voit dans le fusain autant la vie que la mort. Après ce caractère nocivement toxique que nous avons bien été obligé de concéder au fusain, parler de ce qu’il peut représenter de vivace pourrait surprendre. Mais rappelons-nous qu’à une chose donnée il n’est jamais qu’une seule lecture possible. C’est comme cette foudre, selon comment on la considère, elle apporte la mort, certes, interprétée comme une volonté divine de destruction. Mais l’on sait aussi qu’avec la foudre peut surgir le tonnerre ainsi que l’orage, porteur, peut-être, de pluies fécondes et salvatrices. La vie dépend nécessairement de la foudre, pas la vie factice de la créature de Frankenstein qu’animent davantage de mauvais penchants que l’éclat censément révélateur. Et ce qui révèle illumine, et vice-versa.
La foudre, nous l’avons dit, est l’apanage du dieu Zeus, romanisé en Jupiter, lequel dernier porte parfois l’épiclèse Taranuco, qui est une annexion d’une divinité celte connue sous le nom de Taranis dont le rapport à l’orage et au tonnerre est très clairement établie (taran en gallois et en breton, toirneach en irlandais, tarann en vieil irlandais, donar en germano-scandinave, tonare en latin, etc.). Taranis est, avec Sucellos, de ces dieux armés qui frappent (ne dit-on pas que la foudre frappe ?), de même que Zeus/Jupiter, d’où l’association entre Jupiter et Taranis, comme nous l’avons vu à travers ce Jovi Taranuco. C’est pourquoi on leur voit assez souvent porter maillet, marteau ou massue. Entre le marteau et l’enclume… c’est être dans une position bien délicate, voire dangereuse. Mais c’est précisément là que jaillissent les étincelles rappelant, miniatures qu’elles sont, les éclairs émanant des sphères célestes, traits zigzaguant jusqu’à frapper la terre. Il doit bien falloir être d’essence divine pour résister à un coup de marteau, et à ceux, humains, qui entraperçoivent ses éclairs, les nerfs bien accrochés. Et en cela, les Celtes furent bien inspirés de tailler dans du bois de fusain l’ogham qui porte justement le nom du tonnerre : Tharan (on l’appelle également Oir). Compte tenu de toute l’eau que nous avons précédemment apportée à notre moulin, nous pouvons affirmer que l’ogham Tharan implique plusieurs axes significatifs :

  • Des événements marqués par leur soudaineté, laquelle peut parfois être violente ; il peut s’agir d’une remise en question, d’une perturbation nécessaire, d’un impérieux changement d’itinéraire dans le cours d’une existence. Tout cela interroge le destin.
  • Mais ces faits inattendus peuvent aussi faire référence à des accidents, des difficultés, des catastrophes, un désastre, c’est-à-dire toute la violence du feu divin qui s’abat sur les êtres et les choses de ce monde-ci. Cette colère, cette agressivité active et martiale, doivent nous alerter : il faut, de façon imminente, s’attendre à devoir combattre ou subir le résultat d’un choc sans précédent contre lequel on ne peut rien, contre lequel il serait bien vain de résister.
  • De cet apparent chaos peuvent néanmoins surgir, de même que l’éclair, l’illumination, la compréhension soudaine, l’ouverture spirituelle, l’intuition affinée, la prise de conscience, un choc dans l’existence, toutes choses qui placent l’individu face à une nouvelle perspective plus conforme à la nécessité d’un changement radical.
    Voilà, peu ou prou, ce que cet ogham taillé dans du bois de fusain a à nous dire lors d’un tirage. On l’associe aisément aux planètes Mars et Uranus et, du côté du tarot de Marseille aux arcanes que sont la roue de fortune, le pendu et la maison-dieu.

L’ogham Tharan tout à fait à droite.

Le fusain, que nous connaissons tous, a bien mérité son adjectif d’europaeus, puisque c’est une espèce propre à l’Europe, même si à quelques occasions il déborde un peu sur l’occident de l’Asie, chose qui lui arrive quand il pousse en plaine, alors que lorsqu’il s’aventure entre 500 et 1500 m d’altitude, on note sa présence dans les seules zones montagneuses européennes.
D’allure malingre et chétive, le fusain, malgré ses six mètres de hauteur parfois, ne peut avoir la prétention d’être un arbre, il est ce que, en botanique, on appelle un arbuste (à bien différencier de l’arbrisseau qui, lui, ne possède pas de tronc).
Selon qu’il prospère à la montagne ou en plaine, le fusain ne se conforme pas de la même manière en ce qui concerne ses rameaux : de section presque quadrangulaire et d’aspect lisse à basse altitude, ils s’arrondissent et arborent une teinte grisâtre en zone montueuse. Dans les deux cas, les feuilles ovales à lancéolées, à pointe courte, restent pétiolées, alternes et finement dentées, abritant au milieu du printemps des inflorescences pédonculées aux fleurs blanchâtres ou verdâtres, portant 4 à 5 pétales, 4 à 5 sépales, 4 à 5 étamines, et dont le désagréable parfum n’est pas, loin de là, l’orgueil du fusain, contrairement à ce qui se déroule une fois l’automne venu où « le fusain se signale à l’attention par la riche parure de ses fruits écarlates qui frappent le regard à grand distance » (7). Lorsqu’on les observe de plus près, ces fruits forment des capsules de 3 à 5 angles, charnues, d’un beau rose, abritant des graines ovoïdes de couleur beige serties dans une pulpe orangée, palette colorée qui tranche résolument avec la floraison mièvre du fusain, spectacle d’autant plus marqué et haut en couleurs si l’on a affaire à la variété « red cascade » (cf. photo ci-dessous).
Commun, le fusain se plaît surtout dans les bois clairs, en lisières de forêts, dans les haies buissonneuses, aux abords des cours d’eau parfois et des pâturages, sur les rocailles, etc., en particulier sur sols profonds et calcaires.

Le fusain en phytothérapie

Afin d’étoffer notre propos, nous inviterons un autre fusain, originaire de la côte est de l’Amérique du Nord, le fusain noir (Euonymus atropurpureus) dont les Amérindiens se servirent en cas d’affections gynécologiques, de plaies, etc. Ce fusain, ainsi que celui qui est dit européen, ne se distinguent qu’à peine sur la question des composants biochimiques qui en constituent l’efficacité thérapeutique.
Toutes les parties de ces fusains se signalent par une odeur nauséeuse. Comme la phytothérapie s’est intéressée aux fruits et semences du fusain, nous pouvons en dire quelques mots : bien appétissants au premier regard, ces fruits contiennent quelques substances aptes à restaurer sinon entretenir la santé comme des sucres (dextrose), de l’albumine, un peu de cire et de résine, une huile végétale (28 à 44 % dans les semences), etc. Mais, malheureusement, cette dernière n’a rien d’alimentaire puisqu’elle provoque nausée, diarrhée et hypertension. Dans les semences, un principe amer côtoie une essence aromatique spéciale rendant effectivement ces graines impropres à la consommation, de même que l’enveloppe charnue qui les protège, puisqu’on y décèle la présence de ce principe âcre qu’est l’évonymine. Ces fruits n’ont donc rien de l’aimable friandise inoffensive. Moins attractive, l’écorce des fusains, que ce soit celle des rameaux ou des racines, affiche elle aussi de cette évonymine, mais également des substances plus anodines (lipides, tanin, sucre, etc.).

Propriétés thérapeutiques

  • Laxatif, purgatif, vomitif, tonique des muscles intestinaux, vermifuge
  • Diurétique, dépuratif (?)
  • Cholagogue
  • Détersif
  • Insecticide
  • Sialagogue

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : constipation, constipation chronique, constipation chronique des insuffisants biliaires, parasitose intestinale (ténia)
  • Troubles de la sphère hépatobiliaire : affections de la vésicule biliaire, affections hépatiques, insuffisance et engorgement hépatique
  • Affections cutanées : eczéma, impétigo, ulcère (sordide, atonique, scorbutique, gangreneux), parasitose cutanée (poux, gale)

Modes d’emploi

  • Infusion des feuilles ou des fruits.
  • Décoction des fruits.
  • Teinture-mère homéopathique élaborée à partir de l’écorce de la racine.
  • Pommade (semences pulvérisées mêlées à de l’axonge).
  • Extrait hydro-alcoolique (= évonymine officinale).

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Récolte : l’écorce des rameaux se cueille à l’automne.
  • Toxicité : nous l’avons assez soulignée. Il va sans dire que l’emploi du fusain doit se dérouler sous strict contrôle médical et qu’il est proscrit chez la femme enceinte et celle qui allaite.
  • Le fusain, par ses couleurs automnales chatoyantes trahit l’existence de pigments dans ses tissus : certains d’entre eux furent utilisés pour teindre en rouge carminé les cuirs dit « maroquins ».
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    1. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 427.
    2. Hildegarde de Bingen, Physica, p. 169.
    3. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p. 427.
    4. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 429.
    5. Jacques Brosse, Mythologie des arbres, p. 292.
    6. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p. 427.
    7. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 427.

© Books of Dante – 2018

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L’huile essentielle de cataire (Nepeta cataria)

Synonymes : chataire, herbe aux chats, menthe des chats.

Assez souvent, dans l’histoire de la phytothérapie, dès lors qu’il s’agit de comparer l’action de tel ou tel simple d’un pays à l’autre, on jette un coup d’œil par-dessus la frontière et, parfois, n’en croyant pas ses yeux, on s’efforce de les frotter afin de s’assurer qu’on voit bien ce que l’on voit, qu’on ne rêve pas : et là, soit on éclate de rire ou bien l’on dénigre ce voisin avec tous le fiel dont on est capable, ce voisin, qui, décidément, a tout du barbare. L’histoire regorge d’exemples de ce type : prenez ce truculent feuilleton historique au sujet du mal français, alias mal de Naples, etc. Qu’une université de médecine tire à boulets rouges sur sa voisine n’a rien d’exceptionnel : l’on se rappelle de la manière dont l’école de médecine de Montpellier se gaussa ouvertement de celle de Salerne. Tout cela favorise l’émergence de panoramas thérapeutiques qui, si l’on sait qu’ils évoluent d’une période à la suivante, peuvent aussi, dans le même temps, s’opposer rigoureusement d’une sphère d’influence géographique/politique/culturelle/etc. à une autre, comme si un simple donné fonctionnait dans tel pays mais devenait totalement inopérant dans tel autre pourtant distant de quelques kilomètres seulement. Vous imaginez bien qu’une plante médicinale x ou y ne s’arrête pas d’agir une fois passée telle ou telle frontière, mais la manière dont on la traite alors dit toute l’étendue de la façon dont les hommes se considèrent les uns les autres, se toisent, s’agonissent de tel ou tel nom d’oiseau de part et d’autre. Avec la cataire, rien de tout cela n’a eu lieu, puisque si l’on considère ses divers noms vernaculaires, on prend conscience de l’amplitude de l’unanimité qui a concerné cette plante :

  • en allemand : katzenminze = menthe de chat,
  • en anglais : catmint = menthe de chat,
  • en italien : gattoiala = chatière,
  • en français : menthe de chat, chataire (déformation de chatière ?)

Tout cela pour bien marquer que le chat (en général) en pince (pincer = to nip en anglais, qu’on retrouve dans un autre nom vernaculaire anglais : catnip) pour la cataire, alias Nepeta cataria, « chat » expliquant donc cet adjectif latin qu’est cataria, mais ne disant bien évidemment rien du tout au sujet de ce nepeta qui « était, chez les anciens Latins, le nom de diverses labiées odorantes ; il semble dériver de Nepet, ville d’Étrurie, aujourd’hui Nepi, à quelque 40 km au nord de Rome » (1). Nepi. Cette petite ville de 10000 habitants, anciennement Nepet ou Nepetum, semble devoir son nom aux cultures qu’y menèrent les Romains de l’Antiquité : l’histoire nous dit qu’en ces lieux les Romains cultivaient la plante qu’ils nommaient nepeta, un mot qui n’est malheureusement pas propre qu’à une seule plante mais à plusieurs. Nepeta est, hélas, un nom fourre-tout, Grecs et Romains ne parvinrent pas à établir le distinguo entre les diverses espèces de menthes et de calaments, produisant une salade russe qui perdura longtemps, puisqu’au Moyen-Âge, la cataire était encore indifféremment confondue avec mélisse, menthe(s) et calament(s), sans doute en raison de la proximité thérapeutique qui existe entre ces différentes plantes (affections communes commandées par des vertus vulnéraires, digestives et calmantes). C’est pourquoi, lorsqu’on voit le mot nepeta dans les textes antiques il ne faut pas s’alarmer : il peut aussi bien s’agir de la cataire (je suis très moyennement convaincu…) que du calament, alias Calamintha nepeta (beaucoup plus probable). Ce « nepeta », qui est chez l’un le nom, devient l’adjectif chez l’autre ! Mais chez Pline, il n’existe aucune de ces distinctions. Tout ce que l’on nous dit c’est qu’un « nepeta » était placé sous soi avant de dormir afin d’éloigner les serpents puisqu’ils fuient devant sa fumée et son odeur. Même chose du côté de Dioscoride qui présente trois sortes de kalaminthê dont une est dite « nepeta ». Insérée entre la menthe et le thym, pas de doute qu’il s’agit là d’une plante de la famille des Lamiacées. Mais ce qu’en dit Dioscoride suffit-il pour faire de cette plante la cataire, qui « est semblable au pouliot, plus grande toutefois, et pour cela d’aucuns l’ont appelée pouliot sauvage, pour lui ressembler en odeur. Les Latins appellent ce calament nepeta » (2). Semblable au pouliot, en possédant une odeur proche… On n’est quand même pas dans le même domaine qu’avec la cataire, où alors peut-être avec celle qu’on dit de parfum mentholé et fétide… Ce qui complique très nettement nos affaires : on peut penser qu’avec les Apiacées ex. Ombellifères c’est compliqué, avec les Lamiacées, c’est bien pis : quand on n’en sait rien, hormis affirmer que « ça » sent le citron ou la menthe, on n’est pas plus avancé. Quand Serenus Sammonicus explique que la cataire permet de faire venir les règles, que croire : sa vertu emménagogue (qui est bien réelle) ou bien que cette cataire n’en soit pas une ?… De même, plus récemment (enfin, ça remonte tout de même aux VIII-IX ème siècles) : du fait de la présence d’une plante nommée Nepta dans le Capitulaire de Villis, on en conclut qu’il s’agit là de l’herbe aux chats, ce qui fait que, de facto, on l’imagine être largement cultivée dans les jardins de l’empire carolingien d’alors. Voilà. Après avoir élaboré en son esprit une vision de la plante non loin de Rome, la voilà-t-elle pas à proximité d’Aix-la-Chapelle maintenant !… Avec Walahfrid Strabo, il ne nous est guère davantage autorisé à visualiser une cataire avec ce qu’il nous dit de la plante qu’il décrit et à qui il attribue ce nom : cette plante qui « dispense au loin une fort suave odeur » est surtout vulnéraire et cicatrisante. « Elle redonne à la peau son originelle blancheur, et sur les plaies même récentes, elle fait repousser les poils qu’arrachèrent les crevasses du mal, que dévorèrent le pus et l’infection » (3). De la poésie qui, par souci d’esthétisme, condamne certaines informations plus cruciales, botaniques et morphologiques, par exemple. Au XVI ème siècle, bien que la médecine européenne biberonne encore à des prescriptions vieilles de plus de 1500 ans, il se trouve quand même quelques praticiens comme Tabernaemontanus pour prétendre que la cataire agirait sur le foie (ictère) et sur la toux, même opiniâtre. Après quoi l’on voit, au XVIII ème siècle, le Dictionnaire de Trévoux se fendre de quelques lignes au sujet de l’herbe aux chats : cette plante apéritive est aussi apte à abattre les vapeurs, comme ils disaient dans ces anciens temps. Qu’est-ce que cela veut dire qu’abattre les vapeurs ? Cela fait référence au fait de réduire à néant une émanation : on connaît l’expression « avoir ses vapeurs ». Cela concernait les personnes sujettes aux malaises, vertiges et évanouissements, manifestations que l’on plaçait, à l’origine, dans les bouffées de chaleur qui affligeaient les représentantes du beau sexe souffrant de névropathie, de « névrose hypocondriaque », voire même d’« hystérie ». Voilà, le vilain mot est lâché. Dans le langage courant, l’hystérique, une femme le plus souvent, est une personne en proie au délire, à la folie. Ainsi, de cet unique point de vue, l’hystérique est celui qui fait une crise de nerfs, et une hystérique a forcément ses chaleurs, ses vapeurs. L’hystérie semble donc bien être un mal typiquement féminin, en particulier parce que ce mot est forgé sur la base du grec ancien, hysteros, hystera, autrement dit la « matrice », voire de l’indo-européen udero, « ventre ». Ce lien entre l’utérus et l’hystérie ayant été établi, l’on en déduisit qu’en calmant l’utérus, l’on assagirait cette manifestation qu’est l’hystérie. Cela a parfaitement fonctionné avec la cataire qui, par ses propriétés sédatives et calmantes, apaise l’anxiété, ce que d’aucuns parmi les Anciens appelèrent nervosisme : la cataire abat donc les vapeurs puisqu’elle les refoule au sein de l’organisme qui les suscite, c’est-à-dire l’utérus. Pur fantasme, bien évidemment, de même que celui qui prévalut durant fort longtemps, à savoir que l’utérus était un organe mobile pouvant se déplacer au sein du corps de la femme selon son bon plaisir et presque indépendamment d’elle. L’action de la cataire portée sur « l’hystérie » féminine a permis de prendre conscience de l’action stimulante de cette plante sur l’appareil génital féminin (Gilibert 1796, Chaumeton 1814), et même de lui voir jouer un rôle propice sur la fécondité (dernier point à vérifier).
La cataire est donc une plante qui étouffe les vapeurs féminines dans l’œuf, nous dit-on. Du moins est-ce l’écho qui émane des siècles qui nous précèdent. Ici elle calme, là elle excite : il n’est qu’à considérer la manière dont la plupart des chats se comportent à son contact pour bien prendre conscience qu’elle n’a pas usurpé son nom de cataire ainsi que son parentage avec la valériane officinale, autre excitant félin bien connu, alors que la cataire a aussi un pouvoir répulsif sur le rat. Cazin expliquait qu’on utilisait de son temps la cataire pour détourner des ruches les rats qui sont très friands de miel. « Les chats, au contraire, la recherchent avec passion ; ils se vautrent dessus, la dévorent, l’arrosent de leur urine : elle est pour eux très aphrodisiaque et leur cause l’hystérie » (4). Encore ce bon vieux lien entre appareil génital féminin et hystérie, bien sûr. A la différence que la cataire agit tant sur les femelles que sur les mâles dont certains n’aspergent pas seulement la plante de leur urine mais aussi de leur sperme. C’est l’un des constituants aromatiques de la cataire qui jouerait le même rôle que les phéromones.
Résumons : la cataire calme la femme frénétique, rend frénétique le chat, que ce soit madame ou monsieur. Et qu’en est-il de l’homme dans tout cela ? Quel effet spécial la cataire peut-elle bien avoir sur lui ? Eh bien, j’ai déniché un truc allant dans le sens qui nous intéresse. Le voici, in extenso : on « rapporte une très curieuse anecdote qui serait de nature à faire supposer d’autres propriétés très singulières à la cataire. Un médecin suisse du XVII ème siècle, dans un livre sur les eaux minérales, dit avoir connu un bourreau, dont la notoriété était très étendue, qui par suite d’un sentiment naturel de pitié ou par « faiblesse de cœur », n’aurait pu exécuter un malfaiteur sans avoir au préalable un peu mâché et gardé sous la langue de la racine de cataire, grâce à quoi, instantanément, il était saisi de fureur et devenait sanguinaire. Il semble donc […] que la racine de cataire possède une action analogue à celle de la fausse oronge et de sa muscarine, encore actuellement [en 1947] employée en Sibérie de façon analogue et utilisée jadis dans les pays nordiques pour faire naître la « fureur brutale et guerrière » (mot à mot la rage d’ours) » (5). Eh ben… C’est nettement moins rigolo que de regarder un chat devenir tout fou-fou en boulottant cette plante… ^_^

Mais quel est donc la plante qui est capable d’autant de prodiges ? La cataire est peu difficile, inutile, donc, de l’aller chercher dans des endroits farfelus comme si l’on partait en quête de l’ultime edelweiss. Parce qu’elle est dite rudérale et compagnon, on la croise de préférence non loin des activités humaines, récentes comme plus anciennes : on la rencontre assez massivement en Haute-Provence, dans l’Aveyron, en Normandie ainsi qu’en Limagne, en des lieux qui apparaissent être les vestiges d’anciennes cultures à destination du marché des plantes médicinales. C’est cela qui explique, en partie, son existence dans tous ces lieux fréquentés par l’homme, à un moment ou à un autre : lieux incultes, le long des chemins, fossés, haies et clôtures, sur sols secs, sablonneux, pierreux et ensoleillés. A cela, ajoutons les décombres, les ruines et les cimetières (autres lieux de décombres), les friches, le pied des vieux murs, etc., et le tour complet sera joué. Cela, partout en France, sauf si vous êtes montagnard(e) (1500 m et plus), méditerranéen(ne) ou solognot(e).
La cataire, lamiacée vivace aux tiges quadrangulaires, atteint parfois la respectable hauteur d’un mètre. D’aspect poilu – pubescent disent les dictionnaires distingués, la cataire est effectivement velue à plus d’un titre : des tiges rameuses portent des feuilles dont la forme rappelle assez celles de l’ortie : oui, elles sont pétiolées, dentées, plus ou moins ovales, d’une longueur comprise entre 3 et 7 cm et, chose absente chez l’ortie, le feuillage de la cataire semble comme poussiéreux, surtout sur la face inférieure. Bref. Au milieu de tout cela, au sommet de la tige ou presque, entre juin et septembre, l’on voit, verticillées par paquets de quelques-unes, de petites fleurs blanches ponctuées de rouge framboise foncé (vous voyez, là ?), mêlées à de plus petites feuilles, ce qui est complètement fou, ça ! Comment tu l’expliques ? Eh bien, si jamais tu places de très grosses et grandes feuilles au niveau des verticilles floraux, tu emmerdes plus ou moins les gros bourdons, les tites nabeilles et consorts qui, de fait, ne peuvent plus accéder au cœur central de la fleur. Alors que si tu dégarnis le bas de la tige de ses feuilles les plus longues qui chatouillent généralement la truffe de l’un des 600000 renards qui ne se fait pas flinguer annuellement dans ce « magnifique » pays qu’est la France (respirez !), eh bien tu affaiblis les défenses de la plante qui, bien qu’elle ressemble par certains de ses aspects à une ortie, n’en est pas une pour autant.

La cataire en phyto-aromathérapie

Les qualificatifs ne manquent pas pour décrire fidèlement le parfum de la cataire : citronné, mentholé, fétide, etc. Cette odeur forte, qui s’additionne à une saveur peu agréable, dite âcre et amère, s’explique bien évidemment par la présence d’une petite fraction d’une huile volatile (environ 0,3 %) dans cette plante. Si les avis sont si différents au sujet de l’odeur que propage cette plante, c’est parce qu’elle se présente sous deux spécificités biochimiques qui font douter qu’elle soit bien la seule et même plante à les produire. Le premier de ces chémotypes s’oriente en direction des monoterpénols (environ 75 % : géraniol, nérol, citronnellol), auxquels s’ajoutent des aldéhydes terpéniques (5 à 10 % : géranial, citral, irodial), des sesquiterpènes (8 % : β-caryophyllène), des esters (acétate de linalyle). De l’autre bord, on a affaire à une huile essentielle assez étrange dans laquelle on trouve essentiellement une molécule du nom de népétalactone, qu’accompagnent vraisemblablement du menthol et de l’acétate de menthyle. Ce qui explique que, d’une part l’on trouve à cette huile essentielle un parfum citronné, d’autre part mentholé. Ce sont donc bien deux produits différents comme l’atteste la densité de chacun : 0,89 pour l’huile essentielle CT monoterpénols contre 1,03 pour l’huile essentielle CT lactone. Il est donc bien évident que l’action de ces deux huiles essentielles (on trouve plus fréquemment la première dans le commerce) va être fort différente. Ce que nous ne manquerons pas de préciser, tout autant que les propriétés de la cataire en phytothérapie (dont on utilise les sommités fleuries).

Propriétés thérapeutiques

  • En phytothérapie :
    – digestive, stomachique, carminative
    – expectorante, anticatarrhale, pectorale
    – antispasmodique, sédative
    – sudorifique, fébrifuge
    – analgésique
    – emménagogue
    – sialagogue
  • En aromathérapie :
    – HE CT monoterpénols : calmante, sédative, anxiolytique, immunostimulante puissante, antivirale, antalgique, anti-inflammatoire
    – HE CT lactone : mucolytique, hépatostimulante, immunostimulante, insectifuge

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère respiratoire : toux, toux quinteuse, toux coquelucheuse, coqueluche, catarrhe bronchique chronique, en général tous les autres spasmes des voies respiratoires, hoquet, hoquet persistant, bronchite chronique, rhume
  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : spasmes des voies digestives, gastralgie, atonie gastrique, dyspepsie non inflammatoire, colique, dysenterie, indigestion, maux de tête d’origine digestive, flatulences
  • Troubles locomoteurs : rhumatismes, arthrite, faiblesse musculaire
  • Troubles de la sphère gynécologique : aménorrhée spasmodique, aménorrhée asthénique
  • Troubles de la sphère hépatobiliaire : ictère, lithiase biliaire
  • Hémorroïdes
  • Névralgie dentaire
  • Affections cutanées d’origine virale (zona, herpès) et fongique (mycoses cutanées)
  • Repousser la dépression, la nervosité, l’anxiété, éteindre l’insomnie
  • Repousser… le cafard et les moustiques

Modes d’emploi

  • Infusion aqueuse ou vineuse des sommités fleuries.
  • Macération vineuse de sommités fleuries.
  • Alcoolature de sommités fleuries.
  • Teinture-mère.
  • Huiles essentielles : on peut réserver l’usage de ces deux huiles essentielles pour la diffusion atmosphérique, l’olfaction, l’inhalation et la voie cutanée. Seule l’huile essentielle de cataire à monoterpénols peut faire l’objet d’un emploi par voie interne.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Récolte : dès l’apparition des fleurs, il est possible de procéder à la cueillette des sommités fleuries de cataire, généralement au mois de juillet. Séchage et conservation requièrent les même soins que pour la mélisse officinale.
  • Association : ses propriétés, qu’on dit équivalentes à celles de la valériane officinale, peuvent s’allier avec d’autres plantes qui combattent sur le même terrain que la cataire : l’hysope officinale, le lierre terrestre, le marrube blanc, la ballote fétide. Cela vaut surtout pour les affections des voies respiratoires et digestives.
  • Autres espèces : Nepeta racemosa, Nepeta sibirica, etc.
    _______________
    1. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 224.
    2. Dioscoride, Materia medica, Livre III, chapitre 35.
    3. Walahfrid Strabo, Hortulus, p. 46.
    4. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p. 243.
    5. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 225.

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Le thuya (Thuja occidentalis)

Synonymes : thuya du Canada, thuya de Virginie, cèdre blanc, balai, arbre de vie.

Dans l’Odyssée, Homère place Ulysse aux prises avec Calypso qui souhaite coûte que coûte le tenir captif dans ses filets. On se rappelle comment le héros homérique finira par s’échapper de cette emprise avant de se diriger à la rencontre de maints autres périls. C’est dans ce même repère qu’Hermès vient trouver Ulysse, « chez elle, auprès de son foyer où flambait un grand feu. On sentait du plus loin le cèdre pétillant et le thuya, dont les fumées embaumaient l’île » (1). Victor Bérard, le traducteur d’Homère, plaçait, rappelons-le nous, l’antre de Calypso aux environs de cette petite pointe marocaine qui fait face à l’Espagne, étroite langue de mer qui sépare les terres par les colonnes d’Hercule, alias le détroit de Gibraltar. Le cèdre qu’évoque cet extrait, cela pourrait bien être le cèdre de l’Atlas (Cedrus atlantica), du nom de ce massif montagneux du Maghreb, s’étendant de l’Ouest à l’Est, du Maroc à la Tunisie. Quant à ce thuya… Précisons tout d’abord que ce mot tire son origine du grec. Durant l’Antiquité, on nommait thyia, thya ou thyon un arbre nord-africain au bois parfumé (du grec thyêeis, « odorant »). Peut-être bien qu’il s’agit du même dont parle Apulée dans L’âne d’or. Par trois fois, l’on croise le mot thuya dans le texte. Aujourd’hui, en Afrique du Nord, l’on connaît, au même titre que le cèdre de l’Atlas, un autre conifère que l’on nomme cyprès de l’Atlas ou, plus intéressant encore, thuya de Berbérie (Tetraclinis articulata). C’est séduisant dans le sens où Apulée est originaire de Madaure, une ville située non loin de la frontière qui sépare l’Algérie et la Tunisie : autant dire qu’à Madaure on est en plein Atlas. Ce Romain d’origine berbère qu’était Apulée, homme à la vaste érudition, connaissait-il ce thuya berbère ? Difficile à dire. Si jamais c’est le cas, il associe cet arbre par deux fois à l’ivoire (livres 2 et 5), avec lequel il compose, comme matériau de construction, du mobilier (table, caisson de plafond), et, plus loin (livre 11), une coque de navire à lui tout seul.

Celui qui parque dans l’anonymat le moindre pavillon de banlieue, fut, de même que le laurier-cerise à qui il dispute parfois le titre de meilleur camouflage péri-urbain, un arbre en provenance d’ailleurs : l’adjectif occidentalis nous donne un gros indice : ce thuya (contrairement à l’orientalis) est originaire de cette zone qui, pour nous, représente ce lieu lointain, cet ouest où le soleil, après déclin, se couche, avant d’aller illuminer d’autres cieux, nous forçant à reposer nos yeux émerveillés devant tant de beauté accumulée.
Il y a cinq siècles, alors que les vagues atlantiques poussèrent l’homme aventureux cherchant à se mesurer à l’élément liquide peuplé d’inquiétantes créatures, cet homme, à la recherche des merveilleuses Indes, rencontra ce que l’on appelle aujourd’hui les Amériques. Le navigateur français Jacques Cartier (1491-1557) fit la rencontre d’un thuya lors de son deuxième voyage (1535-1536). Bernard Assiniwi, l’auteur de La médecine des Indiens d’Amérique, en témoigne : « Le cèdre blanc [nda : aka le thuya occidental] est le véritable Annedda des Hurons de la rivière Saint-Charles, près de Québec, et l’arbre avec lequel Domagaya [nda : un des fils du chef iroquois Donnacona] soigna l’équipage de Jacques Cartier » (2). Les hommes de Cartier souffraient effectivement de scorbut, chose qui fut réparée grâce au thuya antiscorbutique que d’autres tribus amérindiennes mettaient à profit dans bien des affections (fièvre, toux, maux de tête, douleurs rhumatismales), soit pour des raisons assez identiques à celles qui firent qu’on employa cet arbre en Europe occidentale, où Samuel Hahnemann s’en empara et le vulgarisa comme remède, le disant capable de provoquer plus de 300 symptômes : ce qui lui fit remarquer que cet arbre pouvait trouver une utilité « dans le traitement de quelques maladies graves contre lesquelles on n’a pas encore trouvé de remède ». Au-delà d’un strict usage homéopathique, le thuya fit ses armes en thérapeutique traditionnelle, reconnu, tant en Allemagne, en Grande-Bretagne qu’en Pologne, comme un excellent remède des affections respiratoires (bronchite), rhumatismales (rhumatismes chroniques) et goutteuses. Il s’illustra aussi comme diurétique et sudorifique, et on le disait particulièrement actif sur les cancers génitaux d’origine vénériennes.

Conifère de taille modeste (10 à 15 m) et de stature pyramidale, le thuya occidental est une essence bien connue comme arbre d’ornement. Il est, tout comme le laurier-cerise, aujourd’hui considéré comme un arbre indigène : c’est du moins ce que prétendait Cazin il y a environ un siècle et demi, même s’il est vrai – et cela s’applique aussi à l’épinette bleue – que le cantonnement de ces espèces à des buts strictement ornementaux ne nous les fait pas imaginer en pleine nature à côté d’essences autochtones comme le sont le chêne et le hêtre par exemple.
Originaire du sud-est canadien, le thuya est naturellement très résistant au froid ainsi qu’à l’humidité : les terrains situés en bordure de cours d’eau, les lieux frais et ombragés, voire même marécageux, ne l’effraient pas, ayant tout au contraire pour habitude de s’y complaire.
Arbre – faut-il le préciser ? – semper virens, le thuya occidental est assez proche des cyprès, étant inclus dans la famille botanique s’inspirant du nom de ces derniers, les Cupressacées. La parenté s’explique par des feuilles qui sont formées d’écailles aplaties imbriquées les unes dans les autres, et dont la couleur vert blond (qui tend à jaunir durant l’hiver) affuble ce thuya d’une parure qui lui donne l’allure d’un arbre artificiel. Les rameaux aplatis, disposés de façon étalée, presque à angle droit par rapport au tronc, renforcent cette ressemblance avec un faux arbre articulé de Noël. Mais, contrairement à celui-ci, feuillage vert bouteille engainant des tiges métalliques, le thuya ne sent pas le plastique, son feuillage dispersant une agréable odeur balsamique, au contraire de son bois dont le parfum n’est pas des plus avenants : mais on dit que c’est de cela que ce conifère tire son caractère imputrescible, comme, du reste, la plupart des autres thuyas ou arbres qui lui sont apparentés : par exemple, en Chine, le thuya dit « orientalis » était vu comme un des symboles de l’immortalité. C’est pourquoi sa résine et ses graines étaient absorbées par les « Immortels », parce que, comme le souligne Serge Hernicot, le thuya procure une « sensation de fraîcheur et de légèreté » (3). Même chose pour le thuya géant de Californie (West red cedarThuja plicata) dont on explique l’immortelle longévité par le fait que « lorsque cet arbre est isolé, ses branches basses se marcottent » (4), pérennisant ainsi l’arbre-mère auquel on attribue, comme de juste, le surnom d’arbre de vie : aux États-Unis, il faut demander de l’huile essentielle d’arbre de vie (arbor vitae) pour être bien servi. Cependant, malgré cette réputation d’invincibilité, il est arrivé au thuya une fâcheuse mésaventure : Jean-Marie Pelt explique dans un de ses ouvrages comment une haie de ces arbres plantée par son père fut complètement décimée par un autre hôte, lui aussi venu d’ailleurs : la renouée du Japon. Face à l’agressivité de cette dernière (et sans doute par toxicité allélopathique), les thuyas finirent par « vieillir prématurément » avant de dépérir.
La floraison discrète du thuya occidental se déroule en mai ; sa fructification laisse place à de petits fruits lisses, verts puis bruns, oblongs, ne dépassant pas les 2 cm de longueur. Ils se distinguent par là des galbules ligneuses de la plupart des cyprès.

Le thuya en phyto-aromathérapie

Contrairement aux feuilles de Thuja orientalis, celles du Thuja occidentalis présentent chacune « une vésicule de résine liquide sur le dos », explique Cazin (5). Ce sont ces glandes à essence qui se déchirent lors de l’hydrodistillation des ramules fraîches de thuya, permettant d’obtenir « une sorte d’essence de térébenthine transparente, légère, de couleur jaune [nda : parfois jaune verdâtre, un peu à l’image du feuillage de ce conifère], couleur qui se perd par une seconde distillation ; elle offre une odeur forte, qui se rapproche de celle de la tanaisie ; sa saveur est un peu camphrée, légèrement âcre » (6) et légèrement amère. La distillation à la vapeur d’eau permet généralement d’offrir 0,4 à 1 % de cette huile essentielle au frais parfum, pétillant pourrait-on dire, qui ne peut cependant pas complètement dissimuler une solidité en arrière-plan, de même que la prime fraîcheur d’une huile essentielle de sauge officinale s’estompe assez vite devant la densité massive d’une molécule aromatique que sauge officinale et Thuja occidentalis ont en commun : la thuyone (parfois orthographiée « thujone » : il s’agit là de sa dénomination anglaise). Voici qui nous mène à établir un tableau de données concernant la composition biochimique de l’huile essentielle de thuya occidental :

  • Cétones : 70 % (dont cis-thuyone 45 % ; trans-thuyone 9 % ; camphre 2 % ; fenchone 14 %)
  • Monoterpènes : 15 %
  • Esters : 5 %

Au-delà, les feuilles de ce thuya partagent avec celles du pin sylvestre un principe amer du nom de pinipicrine. On y trouve aussi de la cire, du mucilage, du tanin et des flavonoïdes.
En thérapeutique traditionnelle, on a surtout utilisé les feuilles et les rameaux, plus rarement l’écorce et le bois de ce thuya.

Propriétés thérapeutiques

L’on a dit du Thuja occidentalis qu’il était un polychreste végétal. La preuve :

  • Antalgique, décontractant musculaire, antirhumatismal, anti-inflammatoire
  • Diurétique léger, sédatif urinaire
  • Expectorant
  • Sudorifique, fébrifuge
  • Antiscorbutique
  • Antiviral
  • Astringent, émollient
  • Vermifuge
  • Emménagogue, antisyphilitique

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère vésico-rénale : cystite, incontinence urinaire, énurésie, hypertrophie de la prostate, prostatite, congestion et névralgie pelviennes
  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : constipation, parasites intestinaux
  • Troubles de la sphère respiratoire : toux, bronchite aiguë, catarrhe pulmonaire, ozène
  • Troubles locomoteurs : rhumatismes, algies musculaires et articulaires, névralgie, douleur vertébrale
  • Troubles de la sphère gynécologique : métrite, leucorrhée, vaginisme
  • Troubles de la sphère génitale (masculine comme féminine) : « prophylaxie des maladies vénériennes » : « Le thuya entre dans la composition du savon prophylactique de Pfeiffer qu’on utilise en lotion sur les parties génitales aussitôt après un rapport douteux » (7), blennorragie, blennorrhée, balanite, condylome, condylome rebelle (= verrue génitale)
  • Affections cutanées : angiome, verrue, végétations, œil de perdrix, psoriasis, ulcère, scrofulose
  • Affections oculaires : conjonctivite, iritis
  • Affections cancéreuses : papillome, polype, néoplasme, épithélioma

Note : à cela, ajoutons certains grains de beauté par trop proéminents ainsi que les hémorroïdes, et l’on comprendra que, dans l’ensemble, le thuya est une espèce de rabot qui cherche à araser tout ce qui dépasse, ou presque, en particulier lorsque ces excroissances sont d’origine vénérienne : le thuya était employé dans « le traitement des excroissances […] rebelles, même de celles qui avaient résisté à l’action du mercure, des cautérisations et de l’excision […] : les excroissances […], après peu de jours, pâlissent, diminuent de volume et se flétrissent d’une manière remarquable » (8).

Modes d’emploi

  • Décoction de feuilles fraîches (voire, mais c’est plus rare, décoction d’écorce des jeunes ramules).
  • Extrait hydro-alcoolique.
  • Teinture-mère homéopathique.
  • Macération vineuse des feuilles fraîches.
  • Macération acétique des feuilles fraîches.
  • Huile essentielle : inhalation, olfaction, usage externe ; dans tous les autres cas, cette huile essentielle relève strictement des recommandations d’un médecin aromathérapeute.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Récolte : en vue d’un usage phytothérapeutique, les feuilles du thuya occidental se cueillent à la belle saison, c’est-à-dire durant tout l’été.
  • Toxicité : pour avoir fait intervenir plus haut la sauge officinale sous sa forme d’huile essentielle afin de la comparer à celle de ce thuya, pas de doute, du côté de l’huile essentielle de Thuja occidentalis : c’est, si je puis m’exprimer ainsi, du « lourd », dont on ne s’encombrera pas avec les enfants (jeunes à très jeunes), la femme enceinte (huile essentielle potentiellement abortive) ou celle qui allaite ; de plus, précisons qu’elle est neurotoxique, convulsivante, capable de provoquer des crises d’épilepsie. Par le JO n° 182 du 8 août 2007, cette huile essentielle a été placée sous le monopole pharmaceutique, de même que les huiles essentielles de deux autres thuyas : le cèdre de Corée (T. koraenensis nakai) et le thuya géant de Californie (T. plicata). Outre les phénomènes convulsifs, la toxicité par le biais de l’huile essentielle de Thuja occidentalis s’exprime par des atteintes vésico-rénales (néphrite, albuminurie, anurie) et gastro-intestinales (douleurs abdominales, irritations gastriques, vomissement, diarrhée, gastro-entérite), avant de parvenir, éventuellement, à un état comateux parfois suivi du décès.
    _______________
    1. Homère, Odyssée, p. 108.
    2. Bernard Assiniwi, La médecine des Indiens d’Amérique, p. 263.
    3. Serge Hernicot, Les huiles essentielles énergétiques, p. 56.
    4. Francis Hallé, Plaidoyer pour l’arbre, p. 47.
    5. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p. 951.
    6. Ibidem.
    7. Jean Valnet, L’aromathérapie, p. 353.
    8. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, pp. 951-952.

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La carline acaule (Carlina acaulis)

Synonymes : chardon argenté, chardon doré, chardonnette, chardousse, carline noire, caméléon blanc, artichaut sauvage, loque, baromètre, etc.

Au chapitre 8 du troisième livre de la Materia medica, Dioscoride expose l’étendue de ses connaissances au sujet de la carline, plante dont suinte des racines une sorte de glu, dont on se sert comme de mastic, dit-il. Ses feuilles sont comparées à celles du sylibon et de l’artichaut. Ce sylibon est-il bien « notre » chardon-marie (Sylibum marianum) ? C’est-à-dire l’image exacte qu’on en a et qui saute de notre mémoire quand nous nous disons : « chardon-marie » ? De même avec l’artichaut… Son seul nom est beaucoup plus vaste que n’était l’envergure de cette plante durant l’Antiquité : les artichauts actuels, produits transformés par la main de l’homme depuis au moins la Renaissance, n’ont rien de commun avec l’artichaut de Dioscoride, quel qu’il soit. Ensuite, ce dernier ne fait pas autre chose que de comparer telle ou telle partie de la plante qu’il décrit avec telle ou telle autre plante. C’est toujours la bonne vieille antienne que de comparer un objet qu’on a sous les yeux avec d’autres qui ne le sont pas : le problème, en lisant la monographie que Dioscoride consacre à cette « carline », c’est que nous autres, deux mille ans plus tard, nous n’avons aucune de ces plantes sous les yeux. Il faut donc fouiller chez Dioscoride et chez d’autres encore, parmi la masse d’informations (si elle existe) pour y dénicher les détails qui permettent d’attester que telle plante décrite est bien celle à laquelle on pense. Mais c’est un travail très fastidieux, de nombreuses erreurs sont commises et rendent la tâche particulièrement ardue, ce qui ne facilite pas l’élaboration d’un fond commun et pérenne des savoirs, pour reprendre une formulation de Pierre Lieutaghi.
Comment expliquer à quelqu’un qui n’a jamais vu une fleur ce que c’est ? Les superlatifs et autres comparatifs ne sont parfois d’aucun secours, le vocabulaire, incomplet et imparfait, vient à manquer… Ainsi, Dioscoride se sert-il de connaissances déjà acquises, bien installées, sur lesquelles il s’appuie, pour aborder l’inconnue, cette carline, donc. Il fait appel à la « chardonnette », au « hérisson marin » et à la « carchiophe » afin d’aiguiser l’imagination du lecteur en lui indiquant que les feuilles sont comme ceci, les fleurs comme cela, etc. Et, justement, comme il est question de fleurs, nous rencontrons un hic, puisque Dioscoride attribue à « sa » carline des fleurs « rouges et moussues ». Qui a déjà vu une carline acaule ou à feuilles d’acanthe sait pertinemment que le capitule floral de ces plantes n’est en aucun cas rougeoyant. Mais nous interprétons le monde en fonction de ce que nous savons de lui. Qui me dit, à moi, qui suis arrêté sur une certaine image de la carline (image exacte au demeurant), qu’il n’existe pas, quelque part, sur des terres foulées par Dioscoride il y a 2000 ans et sur lesquelles je n’ai jamais mis les pieds, une carline dont les inflorescences partageraient la teinte de celles du chardon-marie ?

La botanique est de rigueur en phytothérapie ; c’est une chose que je souligne assez régulièrement. Si les descriptions morphologiques faites par les auteurs anciens laissent le plus souvent à désirer, il est permis, souhaitable même, de s’adresser aux lignes concernant les aspects purement thérapeutiques afin d’y déceler, éventuellement, une porte d’entrée, pourquoi pas un sésame ? Or, si nous prenons connaissance des quelques informations apportées par Dioscoride à propos de la « carline », nous nous rendons compte que, bien qu’elles se concentrent uniquement sur la seule racine, elles correspondent à des emplois plus récents : vermifuge et diurétique sont deux propriétés données par Dioscoride, et qui s’appliquent encore à la carline actuelle. Par contre, la fin du paragraphe s’attarde sur des « vertus » qui ne s’appliquent pas (plus ?) à la carline acaule : « la racine bue avec du vin, est très bonne face au venin des serpents [!!!]. Mêlée avec du gruau sec, ou avec de l’eau, et avec de l’huile, elle tue les chiens, les porcs et les rats » (1). En plus de cela, la carline était un « antidote de la peste et des maladies contagieuses, elle conférait […] une force inouïe et produisait différents effets magiques » (2), comme semble le souligner le surnom de chardon angélique que lui donne Paracelse, reprenant par là une vieille légende selon laquelle Charlemagne (ou plus tardivement Charles Quint) reçut de la part d’un ange la carline comme remède contre la peste qui affligeait une bonne portion de son armée. Fort vantée autrefois, la racine de carline participait à l’élaboration de préparations magistrales aujourd’hui complètement oubliées, si ce ne sont leurs noms dont la force antique résonne encore jusqu’à nous : citons, pour l’exemple, l’orviétan et la thériaque, ainsi que l’essence de Stahl, toutes compositions qui cherchèrent à mettre en évidence les soi-disant propriétés alexipharmaques de la carline, dont le renom impérial brilla par le biais des deux Carolus dont nous avons parlés plus haut, ayant cru qu’il existait une filiation avec le nom latin de la carline : carlina. Chose que ne partage pas Césalpin qui vécut au même siècle que Charles Quint : « leur nom latin reproduit […] un nom vulgaire italien du XVI ème siècle qui semble une corruption de cardina, diminutif de l’italien cardo, ‘chardon’ » (3). Tout cela semble de suite moins prestigieux, mais ne doit pas nous faire oublier que la carline est une plante résolument magique, manifestant par rapport à l’humidité une sainte phobie qui s’exprime par la réaction de la plante par rapport à l’hygrométrie : les « bractées se redressent et se rapprochent en forme de toit conique, protégeant comme d’une tente les fleurs du capitule » (4). Ainsi fait la carline par temps pluvieux et lorsque l’obscurité l’y oblige. La carline joue donc le rôle de baromètre que l’on placarde sur les portes… en guise de décoration diront certains qui ne savent pas : « Puissent les montagnes du Sud héberger toujours la grande carline à feuilles d’acanthe, la plus menacée, ce soleil des herbes que les anciens paysans clouaient sur la porte des granges où, parfois encore, il darde son œil lumineux, terreur des créatures de l’ombre et des forces néfastes » (5).

Acaule. Littéralement : « sans queue ». « A quoi servirait l’aide insignifiante d’une tige quand on s’est agrandi à la dimension même de l’astre vénéré ? », interroge Pierre Lieutaghi ? (6). Et il est vrai que ce que la carline acaule n’a pas en hauteur, elle l’a en largeur, même si parfois elle adopte une allure ascendante, perchant ses gros capitules à plus de 50 cm du sol, où ses feuilles pennatilobées très découpées, peu poilues mais où les poils se sont transformés en épines durcies, forment alors des rosettes aériennes que, par ailleurs, l’on trouve étalées à même le sol en une structure de pas loin de 60 cm de diamètre. Les capitules sont quant à eux formés des bractées périphériques, longues, pointues et argentées, qui enserrent des fleurs tubuleuses blanchâtres ou brunâtres fleurissant de juin à septembre, produisant de nombreux akènes à aigrette jaune. Cet ensemble floral forme des soleils de 5 à 10 cm de diamètre, parfois jusqu’à 15 cm, un gigantisme qui a été pour beaucoup dans la récolte inconsidérée et massive de la carline acaule, plante vivace que l’on trouve jusqu’à 2500 m d’altitude sur les terrains secs et calcaires des Alpes, des Pyrénées, du Jura, de la Provence et du Languedoc.

La carline acaule en phytothérapie

Ni les feuilles de la carline acaule, ni son capitule ne préoccupent le phytothérapeute puisque c’est essentiellement à sa racine épaisse, brun jaunâtre à l’intérieur, rousse à l’extérieur, au suc laiteux que revient l’honneur d’entrer dans les faveurs de l’herboriste : d’« odeur forte et désagréable, séchée elle devient aromatique, d’abord douce, puis amère et forte » (7). Ici, le mot « aromatique » concerne essentiellement une essence (1 à 2 %) qu’on dit « pesante », voire « narcotique », dans laquelle on a détecté la présence de sesquiterpènes. Cette racine contient également de cette inuline de réserve (18 à 22 %), du tanin, de la résine, un principe amer, enfin un ferment de type présure que nous avons abordé à l’époque où nous traitions du gaillet jaune.

Propriétés thérapeutiques

  • Tonique gastrique, cholagogue, stomachique, vermifuge légère
  • Diurétique, dépurative, diaphorétique, sudorifique
  • Fébrifuge
  • Cicatrisante, détersive

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : faiblesse et atonie stomacales, inappétence, flatulences (le docteur Leclerc avait remarqué que chez les patients atteints de la grippe espagnole de 1918 l’on constatait le retour de l’appétit et le bon fonctionnement des voies digestives grâce à l’extrait fluide de carline)
  • Troubles de la sphère vésico-rénale : affections rénales, difficultés urinaires, hydropisie, rhumatismes
  • Affections cutanées : plaie, blessure, ulcère, escarre, urticaire, dartre, teigne, acné ; en général, toute autre éruption cutanée chronique
  • Grippe
  • Maux de gorge
  • Aménorrhée

Note : « Les phytothérapeutes allemands ajoutent à ces indications […] les vers intestinaux, le ténia, les points de côté, la paralysie de la langue, les états fébriles de l’appareil digestif, les typhoïdes, les maux de dents, etc. » (8).

Modes d’emploi

  • Décoction de racine (pour gargarisme, bain de bouche, lotion, compresse).
  • Teinture-mère.
  • Extrait fluide de racine.
  • Macération vineuse (vin blanc, vin rouge).
  • Macération acétique.
  • Cataplasme de racine broyée.
  • Poudre de racine sèche.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Récolte : elle est difficile vue l’extrême longueur de la racine de la carline qui, tout comme le pissenlit, abandonne une grande fraction de ses parties souterraines dans le sol si on lui tire un peu trop fort sur la tête. Avant que la carline ne se raréfie au point qu’on en a interdit la récolte dans certains départements, on avait coutume d’arracher la racine surtout à l’automne. La conservation de cette racine en vue de la sécher est hasardeuse : rappelons l’hydrophobie de cette plante dont la racine peut alors facilement moisir. Ainsi, mieux vaut s’abstenir de récolter une plante comme la carline si c’est pour voir sa partie vive terminer dans un état malheureux : ce serait alors un acte anti-écologique.
  • A hautes doses, la carline occasionne nausée et vomissement.
  • Alimentation : la carline alimentaire est tombée en désuétude. Compte tenu de sa rareté très relative, il est préférable de laisser cette plante tranquille. Précisons simplement que ce sont surtout les capitules de la carline à feuilles d’acanthe que l’on faisait bouillir à l’eau salée, en particulier à l’état immature. De même que l’on déguste encore le « cul » de l’artichaut, l’on consommait celui de la carline, comme cela se faisait dans les Cévennes où les paysans pauvres en faisaient un de leurs aliments. Ce met « savoureux et fondant » d’après Henri Leclerc, entrait dans la composition d’une confiture de carline, élaborée avec du sucre ou du miel, approchant peut-être de la cramaillotte. Rappelons enfin le rôle fromager que jouèrent les feuilles (sèches ou fraîches) de la carline afin de cailler le lait : c’est ainsi, aux dires de Matthiole, que les paysans toscans procédaient au XVI ème siècle.
  • Autres espèce : la carline commune (Carlina vulgaris), la carline à feuilles d’acanthe (Carlina acanthifolia), la carline à grosse tête (Carlina macrocephala), etc.
    ________________
    1. Dioscoride, Materia medica, Livre III, chapitre 8.
    2. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 217.
    3. Ibidem, p. 216.
    4. Ibidem.
    5. Pierre Lieutaghi, Le livre des bonnes herbes, p. 155.
    6. Ibidem, p. 153.
    7. Ute Kunkële & Till R. Lohmeyer, Plantes médicinales, p. 63.
    8. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 217.

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La cardère (Dipsacus sylvestris)

Synonymes : cabaret des oiseaux, fontaine des oiseaux, baignoire de Vénus, cuvette de Vénus, lavoir de Vénus, bain de Notre-Dame, cardère sauvage, cardère des bois, bonnetier sauvage, laitue aux ânes, peigne de loup, peignerolle.

Il aurait été étonnant que cette grande plante passe complètement inaperçue des Anciens, parmi lesquels nous pouvons citer Pline et Dioscoride. C’est pourtant ce que certains commentateurs, plus récents parce qu’ils appartiennent à l’époque moderne, ont soutenu. Dioscoride présente, au troisième livre (chapitre 11) de la Materia medica, une plante qu’il désigne sous le nom latin de dipsacum et dont il dit, au final, bien peu de chose, hormis le fait que la décoction vineuse de la racine de cette plante intervient dans certaines affections du fondement (fistule, fissure anale), et d’autres de nature cutanée (verrue, poireau). Par ailleurs, l’on appelle gallidraga une plante qui ressemble beaucoup à une cardère et dont parle Pline, rapportant, à peu de choses, les propos d’un médecin grec du même siècle que lui, Xénocrate d’Aphrodisios : « celui-ci nomme gallidraga une plante ressemblant au leucacanthos ; elle pousse dans les marais, épineuse, à haute tige férulacée, au sommet de laquelle adhère une boule semblable à un œuf. Dans cette boule, à mesure que l’été s’avance, naissent, selon Xénocrate, des petits vers qui mis dans une boîte avec du pain et portés au bras en amulette du côté où on a mal aux dents, enlèvent immédiatement la douleur ». Au XIX ème siècle, Cazin, pour en avoir fait lui-même à plusieurs reprises l’expérience, ne dit pas autre chose au sein de la très brève monographie qu’il accorde à la cardère, à la différence près qu’il écrase ces vers directement sur les dents souffrantes. La douleur s’estompe quasiment instantanément, disparaissant pour dix à vingt minutes. Dioscoride ne disait pas moins que Pline, mais, toujours, en rapportant les propos d’un autre, que l’on débute de manière appropriée ainsi : « L’on dit [nda : en usant de cette formulation, on s’implique moins soi-même] que les vers du capitule liés dans un sac de cuir et pendus au cou, ou au bras, guérissent les fièvres quartes » (1). Il ne dit, en revanche, rien du tout au sujet de ces vers analgésiques sur les affections dentaires, mais annonce qu’on appelle aussi cette plante de la manière suivante : labrum veneris, autrement dit « lavoir de Vénus », une désignation qui peut sensiblement s’expliquer en précisant que l’autre nom de cette plante, dipsacos en grec, dipsacus en latin, est tiré d’un mot grec – dipsa – qui veut dire « soif ». Un lavoir n’est pas forcément un lieu où l’on s’abreuve. Dipsa se rattache davantage aux deux autres noms vernaculaires donnés à la cardère : baignoire et cuvette de Vénus. Tout deux, plus encore que lavoir, renvoient aux soins apportés à la peau du visage et du corps ; le lavoir, s’il est impliqué dans la propreté, l’est moins dans la beauté (des vêtements, certes, mais pas dans celle du corps tout entier). En tous les cas, Vénus est forcément de la partie, en déesse de la beauté qu’elle est. « En raison de l’eau que l’on pouvait recueillir dans les godets que formaient ses feuilles » (2), il était normal d’y associer la déesse de Paphos, d’autant que la cardère peut, en effet, se revendiquer comme plante vénusienne puisque des préparations permettent de faire disparaître certains détails disgracieux du visage. Et si l’on est déjà très belle ou qu’on ignore cette propriété, la cardère offre tout de même une aide bienvenue aux petits oiseaux qui viennent s’agripper à ses tiges afin de puiser dans ces réceptacles naturels de quoi étancher et restaurer leur soif. C’est pourquoi cette plante qui propose son eau aux oiseaux de passage est parfois surnommée cabaret des oiseaux.

En 1493, le peintre allemand Albrecht Dürer, alors âgé de 22 ans, s’expose à travers une toile qu’il est convenu aujourd’hui de désigner comme L’autoportrait au chardon. Ce dernier est suffisamment détaillé pour qu’on le reconnaisse aisément : il s’agit d’une espèce de panicaut (probablement le panicaut des champs, Eryngium campestre). Cela n’est évidemment pas une plante choisie tout à fait par hasard par le peintre, le chardon, en général, signalant l’initié. Bien qu’étant d’un abord austère, revêche et désagréable, le chardon, parce qu’il expose une défense périphérique, permet de protéger le cœur des assauts du dehors, ce que, probablement, Dürer savait, le chardon qu’il tient à la main se nommant feld-mannstreu en allemand, et signifie un gage d’amour de la part du futur mari envers sa fiancée. A moins qu’il ne faille voir là un symbole plus élevé, en relation avec la passion christique, ou un respect envers sa Muse. Dans un cas comme dans l’autre, ce symbole est lumineux, s’inscrivant dans le rayonnement capitulaire que l’on retrouve aussi dans la cardère laquelle, bien qu’elle y ressemble beaucoup, n’est cependant pas un chardon. De même, le cardo présenté au chapitre 228 du Physica ne peut être la cardère, bien qu’Hildegarde donne ce cardo efficace contre les éruptions cutanées dont l’érysipèle.

Il est un domaine où a excellé la cardère et sur lequel il n’est point permis de douter : il s’agit de son implication dans l’industrie textile. Dans ce but, celle qui porte le nom de cardère à foulon (Dipsacus fullonum) a été très tôt cultivée, plante dont on utilisait les capitules épineux qui étaient fixés sur des planches ou des tambours, le tout formant des brosses bien particulières dont le but était de carder (de carde, du latin carduus, « chardon ») les lainages fins et légers ainsi que la filasse. Ainsi fait-on depuis le Moyen-Âge, la cardère constituant pendant fort longtemps un des indispensables instruments de la manufacture drapière, avant, bien sûr, de tomber dans la désuétude, l’homme de l’ère industrielle, âpre au gain, ayant préféré remplacer la cardère naturelle par un homologue métallique. Mais l’homme, imparfait, parvient toujours, imparfaitement, à imiter la Nature : la cardère, encore cultivée en grand en Normandie et dans le Vaucluse au XIX ème siècle, trouva un nouveau souffle au siècle suivant. En 1947, Fournier écrivait ceci : « L’emploi des capitules du chardon à foulon comme cardes s’est de nouveau développé récemment, spécialement pour la fabrication des lodens et draps analogues. En effet, les cardes d’acier manquent de la souplesse nécessaire et y produisent souvent de grosses détériorations » (3).

Plante fréquente en Europe et en Asie occidentale, la cardère adopte des terres argileuses, pas ou peu acides. Sauvage par certains de ses lieux de vie (lisières de forêts, ripisylves, prairies, fossés humides, talus), elle est aussi tournée en direction des hommes, ne dédaignant pas ces lieux où l’activité humaine est nettement visible : jardins, friches, terrains vagues, décombres, bordures de chemins, ballasts, ruines, etc.
Cette grande plante (jusqu’à deux mètres) bisannuelle est formée d’une tige bien droite et cannelée, d’une couleur verte assez terne mais réveillée d’épines dressées et nombreuses.
De même que chez les Astéracées, l’on voit au pied de la plante une couronne de feuilles en rosette, tandis que les feuilles supérieures, lancéolées, portent une forte nervure centrale proéminente sur le dessous, qui s’orne, ainsi que les bordures, d’aiguillons acérés. Opposées une à une, ces feuilles sont soudées sur la tige de telle manière qu’elles forment ces creux où l’eau de pluie s’amasse.
La seconde année de la vie de la plante est marquée par sa floraison : un capitule principal de forme ovoïde se développe, cerné de capitules secondaires ainsi que de bractées plus hautes que les inflorescences, le tout doté de crochets extrêmement épineux. Autant dire qu’on n’attrape pas cette plante à pleines mains. De juillet à août, chaque capitule se trouve ceinturé d’un ou plusieurs anneaux de petites fleurs lilas, mauves, violettes ou plus rarement blanches.

La cardère en phytothérapie

Bien que cette plante ne soit pas issue de la famille des Astéracées, ses racines n’en contiennent pas moins de l’inuline, c’est-à-dire un polysaccharide formant les réserves de la plante. Elle possède néanmoins un point commun avec d’autres plantes de sa propre famille (les Dipsacacées), scabieuses et knauties, par le biais d’une substance nommée scabioside (saponine ?). Cette racine médicinale compte, en outre, un principe amer, de l’acide silicique et des sels minéraux dont du potassium. Il est dommage qu’on n’en sache pas davantage au sujet de la composition biochimique des cardères pour lesquelles il n’existe aucune information (d’après moi) à propos des parties aériennes de cette belle et grande plante, hormis ceci : dans la plante entière (sauf la racine), on trouve un chromogène du nom de dipsacan. Entre 35 et 100° C, il produit un colorant bleu égal à l’indigo, la dipsacotine…

Propriétés thérapeutiques

  • Stimulante des sécrétions : diurétique, sudorifique, dépurative
  • Apéritive, digestive, stomachique
  • Tonique hépatique (?)
  • Anti-ophtalmique

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère hépatobiliaire : jaunisse, affections de la vésicule biliaire
  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : diarrhée, « maux d’estomac »
  • Affections cutanées : eczéma, psoriasis, acné, dartre, impétigo, dermatose prurigineuse, verrue, taches de rousseur
  • Ophtalmie légère

Note : on évoque depuis quelques années le rôle non négligeable mais, semblerait-il, mal défini de la cardère dans le traitement de la maladie de Lyme. C’est une donnée qu’il serait bon de faire grandir grâce à des recherches conséquentes.

Modes d’emploi

  • Extrait fluide de racine.
  • Décoction de racine sèche.
  • « Eau de nuit » : il s’agit de l’eau de pluie accumulée dans ces godets naturels formés par les feuilles de la cardère. Cependant, des auteurs (Fournier, Lieutaghi) alertent sur la pratique consistant à utiliser ce liquide comme lotion ophtalmique : « Ces emplois sont condamnables car une multitude d’impuretés, de cadavres d’insectes, font souvent du ‘lavoir de Vénus’ une flaque stagnante » (4). A chacun de voir, ai-je envie de dire… On écrasait bien ces fameux vers de cardère sur les dents, pourquoi ne pas s’avaler une infusion à froid des insectes venus se noyer là ?…

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Récolte : on peut extraire la racine de cardère du sol en fin d’été, ou au printemps de la seconde année (rappelons que la cardère est une plante bisannuelle).
  • Association : dans une visée cutanée, l’on peut joindre à la cardère la bardane et/ou la pensée sauvage.
  • Autres espèces : la cardère laciniée (D. laciniatus), la cardère poilue (D. pilosus).
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    1. Dioscoride, Materia medica, Livre III, chapitre 11.
    2. Larousse des plantes médicinales, p. 202.
    3. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 216.
    4. Pierre Lieutaghi, Le livre des bonnes herbes, p. 151.

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Les boucages (Pimpinella saxifraga et Pimpinella major)

Les fleurs du petit boucage.

Synonymes : boucage, boucage saxifrage, petite pimprenelle pour le petit ; pied-de-chèvre, faux saxifrage, boucage à grandes feuilles, boucage à feuilles de berle, grande pimprenelle pour le grand ; pimprenelle blanche, persil de bouc, bouquetine en commun.

Avant de nous aventurer au sein de méandres où notre frêle esquif aura toutes les chances de s’embourber, débutons bien plutôt cet article par ce qui nous apparaît de plus certain : si l’on en croit Fournier, petit et grand boucages « n’existant pas en Grèce, les anciens ne les ont pas mentionnés [nda : attention, attention, les « Anciens » ne peuvent et ne doivent, en aucun cas, être réduits à la seule Grèce !]. On ne sait pas par ailleurs, continue-t-il, s’ils ont connu les boucages méditerranéens qui, eux, n’y sont pas rares » (1). On pense, en l’occurrence, au boucage rupestre, autrement dit (en latin), Pimpinella tragium. « Rappelons que le nom de Pimpinella a été retenu par les botanistes pour désigner les boucages, dans les textes latins le mot pimpinella désigne les différentes espèces de pimprenelles », précise Guy Ducourthial (2). C’est donc plus postérieurement qu’on a attribué aux différents boucages le nom générique de pimpinella qui apparaît fort parlant, au regard d’une certaine caractéristique de ces plantes : la racine forte et âcre peut évoquer la morsure du poivre, piper en latin, que d’aucuns pensent retrouver dans le mot pimpinella. Autre chose : si l’on explique que le mot tragium, tiré du grec tragion, fait référence à cet animal qu’on appelle le bouc (tragos), on y voit un peu plus clair : les boucages dégagent une forte odeur. Dans l’œuvre de Dioscoride, l’on croise deux plantes, le Tragion et le Tragos (Materia medica, Livre IV, chapitres 40 et 41), qu’il serait bien tentant d’associer à nos plantes à odeur de bouc que sont les boucages. Mais je sens qu’on s’égare sur cette question. Il y a peu de chance pour que ces tragion et tragos aient un quelconque rapport avec nos boucages, petit et grand. Les choses se compliquent encore davantage lorsqu’on compulse quelques traités d’astrologie botanique dans lesquels on décèle la trace d’un tragion. C’est le cas d’un manuscrit grec qui expose les fabuleuses capacités de ce tragion que, bien entendu, l’on a voulu raccorder à un autre boucage que le petit et le grand, c’est-à-dire celui dont on a déjà parlé, Pimpinella tragium, le plus puant de tous si l’on en croit l’adjectif tragium (cela ne signifie pas pour autant que les autres sentent la rose, loin de là…) : « le tragion avait la réputation d’émettre une odeur forte et repoussante, proche de celle du bouc, à la fin de l’automne. L’observation de cette particularité avait conduit à donner à la plante la réputation de faire fuir ceux qui s’en approchaient. L’imaginaire collectif avait suffisamment amplifié cette réputation pour que l’on ait fini par croire que la plante possédait un pouvoir général de protection dont pouvait bénéficier ceux qui la portaient sur eux : ils n’avaient rien à craindre des animaux dangereux, ni même des lions qui symbolisent […] les plus redoutables d’entre eux et sans doute aussi tous les dangers de quelque nature qu’ils soient » (3). Mettre les mots bouc et astrologie dans le même panier devait nécessairement conduire à évoquer une des constellations du zodiaque, celle du Capricorne. S’il n’est pas évident de savoir si le tragion astrologique est bien plante de cette constellation, il est en revanche tout à fait possible de passer au crible les boucages afin de vérifier si eux le sont bien. Si tel est le cas, le boucage serait non seulement une plante « capricornienne », mais aussi saturnienne, puisque Saturne gouverne les natifs du Capricorne (22 décembre – 20 janvier). En tant que planète, Saturne joue « un rôle calcifiant, durcissant, coagulant. Elle rigidifie et participe aux processus de scléroses, d’obstructions, de fabrication de pierres » (4). Bien. En ce cas, il est nécessaire que les boucages soient des plantes aux vertus lithontriptiques, autrement dit antilithiasiques, ce qu’on a parfois dit d’elles, bien que cela ait été très souvent battu en brèche, en particulier au XIX ème siècle comme l’attestent ces deux extraits :
* « On a exagéré ses vertus au point de lui attribuer le pouvoir de dissoudre les calculs » (5).
* C’est une plante « dont la racine, allongée, blanche, d’odeur de bouc, de saveur âcre et aromatique, a été regardée, bien à tort, comme pouvant dissoudre les calculs » (6).
Bon, voilà qui n’arrange pas nos affaires. En revanche, sur la question des durcissements et des affections osseuses, telles que rhumatisme articulaire et arthrite, l’on est un peu plus proche de la réalité, ce terrain, propre au Capricorne, pouvant, en partie, intéresser les boucages. Saturne, qui se caractérise aussi par des insuffisances d’élimination, permet aux boucages de briller d’un point de vue phytothérapeutique, puisqu’ils sont considérés comme des plantes évacuantes. C’est pourquoi le Capricorne a besoin de plantes dépuratives pour s’affranchir d’affections comme les rhumatismes, la goutte, ce en quoi les boucages réussissent bien. Il n’a pas le choix, le Capricorne, il est assujetti à cette unique planète, contrairement au Verseau qui dépend à la fois de Saturne et d’Uranus. Dernier point que l’on peut évoquer pour souligner, une fois de plus, les propriétés évacuantes des boucages, leur implication dans ces phénomènes de restriction propre à Saturne. Les plantes liées à cette planète agissent généralement sur les flux intestinaux en luttant, par exemple, contre la constipation, correspondant à une solidification et à une densification, tout le contraire des boucages qui interviennent sur les mouvements inverses que sont les diarrhées et autres catarrhes intestinaux. En définitive, l’on ne peut pas affirmer que les boucages soient des plantes maîtresses de la constellation du Capricorne. Mais cela n’empêchera en rien qu’on prête à ces plantes un intérêt certain, en particulier à partir du XVI ème siècle : de cette époque date un engouement (sans pareille mesure depuis) pour les boucages. Fournier écrit qu’on « leur attribue tant de si puissantes vertus qu’on en ferait tout un volume » (7) dans lequel on ferait entrer ces plantes comme remède du choléra et de la peste entre autres. Ce qui paraît être une exagération parmi tant d’autres, en Allemagne les boucages intervenant d’un point de vue magique pour lutter contre ces épidémies. Tout ceci est bien compréhensible et rappelle l’obsession des Anciens de l’Antiquité gréco-romaine face aux bêtes venimeuses, qu’elles soient serpent, scorpion ou encore araignée phalange. Au Moyen-Âge et même après, l’épidémie « miasmatique » est ce que l’on redoute sans doute le plus. Il est donc aisé de comprendre que l’homme se soit adressé à une foule de végétaux dans l’espoir d’y découvrir la plante qui viendrait alors à son secours. Et cette attitude n’est pas propre qu’à ces anciens temps, de nos jours on fait encore de même : avant que le taxol de l’if réponde favorablement face à certains types de leucémie, plus de 35000 substances végétales furent testées… Autre chose concernant les boucages mériterait de l’être : « Schroeder et Bossechius l’ont préconisée comme sudorifique et comme propre à expulser les restes du mercure répandus dans les humeurs après un traitement anti-vénérien. Cette propriété n’a pas été suffisamment confirmée par l’expérience », concluait Cazin dans les années 1850 (8). Si jamais les boucages sont des plantes chélatrices des métaux lourds, cela vaudrait quand même la peine que ça se sache, non ?

Un petit, un grand, deux boucages. La moitié d’un mètre pour l’un, le mètre entier pour l’autre. Cela est le premier critère distinctif de ces deux plantes vivaces, assez fréquentes à largement répandues en France, de la plaine à une altitude maximale de 2000-2300 m, principalement sur des sols non acides tels que coteaux, pâturages, lisières de bois et de forêts, bordures de chemins, pelouses, rocailles, haies, à la différence que le petit boucage marque une préférence pour les lieux secs, humides pour le grand.
Outre cette dissemblance de gabarit, l’on peut facilement distinguer ces deux boucages par leurs tiges : le grand les a glabres, creuses, profondément sillonnées, alors que celles du petit boucage sont poilues dans leur partie inférieure, pleines, peu profondément sillonnées. Sur ces tiges, l’on trouve des feuilles de deux natures :
– Les inférieures, plus grandes, plus ou moins longuement pétiolées, composées de folioles en nombre impair (sept, neuf…).
– Les supérieures, petites, souvent trifoliées, parfois réduites à l’état du seul pétiole.
Chez l’un ou l’autre boucage, les fleurs sont réunies en ombelles peu rayonnantes (6 à 15 chez le grand boucage, 10 à 12 chez le petit). Généralement blanches, ces fleurs peuvent piquer un fard léger, ou carrément jaunir (comme c’est le cas du petit boucage). Honorant l’été et une bonne partie de l’automne, ces bouquets fleuris déploient des couronnes de petits fruits oblongues et côtelés, peu ridés, de quelques millimètres de longueur.

Les boucages en phytothérapie

Ce qui ressort majoritairement de l’ensemble des pratiques qui ont concerné les boucages jusqu’à ce jour, c’est que la phytothérapie n’a considéré comme seule matière médicale que la seule racine de ces deux plantes. « Principalement » serait plus juste, puisque les semences entrèrent quelquefois dans la composition de remèdes. A peu de choses près, les propriétés et usages de nos deux boucages se valent, caractéristique que l’on doit à des constituants biochimiques quasiment identiques. Présentons-les : de la résine, du tanin, de l’amidon, du mucilage, une saponine, des matières de nature pectique, etc. De plus, « cette racine possède en même temps une saveur âcre, brûlante, qui peut être à l’origine de son nom pimpinella. (Au Moyen-Âge, pibinella, pour pipernella, de piper, « poivre »). Odeur et saveur s’atténuent graduellement par la dessiccation » (9). Ces quelques mots de Fournier sont bien utiles : la racine des boucages, venant à sécher, perd de son parfum dont le responsable n’est autre qu’une essence aromatique (0,3 à 0,5 %) de couleur jaune d’or chez le petit boucage, contrairement au grand qui « contient une huile essentielle très forte, de couleur bleue », explique Cazin, ajoutant que, selon lui, la substance qui donne sa couleur à cette essence est aussi cause de l’âcreté de la racine du grand boucage, de même que cette coumarine du nom de pimpinelline qui apporte son amertume aux parties aériennes des deux boucages. Ce bleu se retrouve encore dans un autre boucage, Pimpinella nigra, comme le raconte Fournier : « la racine fraîche bleuit à l’air lorsqu’on la coupe (comme certains champignons) et certains fabricants de liqueur ont utilisé cette propriété pour donner à leurs produits une belle teinte bleue » (10). C’est, ma foi, fort intéressant et aussi très intrigant…

Propriétés thérapeutiques

  • Stimulants, toniques
  • Apéritifs, stomachiques, cholagogues, vermifuges légers
  • Diurétiques, dépuratifs, sudorifiques = « évacuants »
  • Expectorants, pectoraux
  • Vulnéraires, détersifs
  • Antispasmodiques
  • Emménagogues
  • Fébrifuges (?)

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère respiratoire : maux de gorge, angine atonique, infection de la gorge, toux, pharyngite, enrouement, trachéite, bronchite, catarrhe pulmonaire bronchique
  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : digestion difficile, diarrhée, crampe d’estomac, pyrosis, catarrhe intestinal
  • Troubles de la sphère vésico-rénale : infection urinaire, lithiase vésicale, lithiase rénale, irritation rénale, hydropisie, rhumatismes, goutte
  • Troubles de la sphère hépatobiliaire : engorgement hépatique, lithiase biliaire
  • Affections bucco-dentaires : stomatite, maux de dents
  • Règles douloureuses

Usages homéopathiques : ils concernent exclusivement des affections touchant la tête à partir du cou : douleurs de la nuque et des vertèbres supérieures, torticolis, acouphènes, saignement de nez, maux de tête…

Modes d’emploi

  • Infusion de racine fraîche.
  • Décoction de racine fraîche (pour lotion, gargarisme, bain de bouche, bain d’yeux).
  • Décoction de semences.
  • Poudre de racine sèche.
  • Teinture-mère de racine.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Boucages = Apiacées = coumarines = phototoxicité. Je pense que c’est clair ainsi, non ?
  • Récolte : les semences à maturité parfaite (fin septembre – début octobre, par là). Les racines se déchaussent au printemps mais généralement c’est à l’automne qu’on se livre à la récolte des racines de boucage, petit ou grand.
  • Alimentation : ce sont surtout les feuilles récoltées à l’état jeune (au mois de mai) que l’on utilise à travers une pratique culinaire : on peut les incorporer à diverses préparations : salades, soupes, sauces, beurre d’herbes, etc.
  • Autres espèces : le boucage rupestre (P. tragium), le boucage voyageur (P. perigrina), le boucage noir (P. nigra), l’anis (eh oui ! P. anisum), etc.
    _______________
    1. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 171.
    2. Guy Ducourthial, Flore magique et astrologique de l’Antiquité, p. 579.
    3. Ibidem, p. 451.
    4. Sylvie Chermet-Carroy, L’astrologie médicale, p. 110.
    5. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, pp. 190-191.
    6. M. Reclu, Manuel de l’herboriste, pp. 71-72.
    7. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 171.
    8. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, pp. 190-191.
    9. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 171.
    10. Ibidem.

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Les feuilles du petit boucage.

La criste marine (Crithmum maritimum)

Synonymes : crithme maritime, casse-pierre, perce-pierre, herbe de saint Pierre (en anglais : rock samphire, samphire étant une corruption de « saint Pierre », orthographié sampière, avant de devenir ce qu’il est), fenouil marin (meerfendel en allemand).

Parlons aujourd’hui de la criste marine que j’ai vu récemment écrite de la manière suivante : christe marine. On n’arrête pas le « progrès » et l’on est en droit de se demander d’où peut bien sortir ce « h ». Peut-être s’agit-il là d’une tentative, plus désespérante que désespérée, de relier cette plante honorable au messie des chrétiens, comme on a déjà voulu le faire, peu judicieusement il faut bien le remarquer, avec cette soi-disant « rose marine » qu’on a vu dans le latin rosmarinus désignant le romarin. Non seulement l’on aurait une rose marine faisant, bien évidemment, allusion à la Vierge Marie, mais, de plus, elle trouverait un compagnon en l’image de cette espèce de fenouil de bord de mer qui s’apparenterait au Christ. Je vous prie de bien vouloir m’excuser, mais ce genre d’interprétations me donne la nausée. Non, un peu de sérieux voulez-vous. Criste, qui découle du latin crithmum, est issu du grec krithmon, un mot plus ancien que le Christ lui-même et évoquant bien davantage Déméter (par exemple) que le fils du dieu des chrétiens. Oui, Déméter, puisque krithmon nous renvoie à une céréale qui est étroitement liée à la déesse : il s’agit de l’orge. La criste doit donc son nom du fait que sa semence rappelle, par sa forme, celle d’un grain d’orge. Puisque nous voilà plongés dans ces temps antiques, vérifions, avec Dioscoride, la véracité de ces dires : « La criste marine, que les Grecs appellent krithmon, ou kritamon, est une herbe rameuse, pleine tout autour de feuilles, qui croît à la hauteur d’une coudée presque. Elle naît près de la mer et dans les lieux pierreux (1), avec beaucoup de feuilles, salées au goût, grasses, blanchâtres, comme celles du pourpier, bien qu’elles soient plus larges et plus longues. Elle produit les fleurs blanches. La graine est comme celle du romarin, tendre, odoriférante et ronde. Elle se rompt quand elle est sèche, et a, par le dedans, un noyaux semblable au grain de blé. Les racines, qui sont tantôt trois tantôt quatre, sont grosses d’un doigt et rendent, à l’odorat, une plaisante et agréable odeur. La décoction de la racine, des feuilles et de la graine, faite dans du vin puis bue, vaut pour les difficultés d’uriner, à la jaunisse et pour provoquer le flux menstruel. L’on mange la criste marine, crue ou cuite, comme les autres herbes du jardin, et outre cela, l’on la mange en saumure » (2).

Cet article dans l’article est, ma foi, fort utile, donnant un bel aperçu de la criste marine durant l’Antiquité. Et c’est tant mieux, parce qu’une très longue éclipse attend la criste marine ; est-ce que l’invisible enfer des eaux était redouté à ce point qu’on ne veuille plus s’approcher du rivage où se tient la criste ? Quelle panique « poséidoniaque » s’est-elle emparée des hommes pour qu’on n’entende plus parler de la criste durant des siècles ? J’ignore s’il s’agit de crainte ou de tout autre chose, mais il est vrai que la criste fut parfois emportée loin de la « marine » : en effet, elle a été plantée dans les jardins, expliquent les commentateurs de la Materia medica de 1559 (fac-similé, je vous rassure) que je possède, et dans laquelle Dioscoride apporte, au Livre IV, chapitre 181, la description de cette plante éloignée de son biotope naturel. L’on peut déduire que cela a substantiellement transformé le profil biochimique de la plante, jusqu’à son nom même puis Dioscoride l’appelle empetron. Mais, nous-mêmes, ne nous empêtrons pas dans ce dédale. Du reste, le verbe empêtrer, malgré sa forme, n’a pas de rapport avec la pierre, pétra en grec ancien. Empetron explique simplement que la criste est « une plante des rochers et sables marins, explique Fournier, spécialement des crêtes qui séparent le côté marin du côté terrestre » (3). Une plante des lignes de crête, que l’on surnomme parfois crête marine, bien que son nom commun de criste marine n’ait aucun rapport avec cela. Non, c’est du détail du même acabit que celui qui nous a fait ouvrir cet article. Ce ne sont pas ces quelques bricoles – fort douteuses au demeurant – qui peuvent nous faire oublier (ou nous empêcher) de prendre en compte le beau message que voici : de même que Janus, la criste porte son attention autant devant que derrière elle (à condition qu’une plante ait un devant et un derrière…) ; cette attitude, cette posture rappellent celles de la sentinelle. Adaptée par nécessité à son milieu, la criste se couche presque sur les dunes sableuses afin d’offrir le moins de résistance possible aux éléments déferlants du grand large. Ses parties aériennes sont secondées par de puissantes racines qui peuvent paraître démesurées dans leur longueur (4 à 5 mètres), lorsqu’on considère la modeste hauteur de cette plante. C’est qu’il faut bien s’accrocher lorsqu’on est, comme elle, battu par le vent du large, ce ne sont pas quelques radicelles qui permettraient de contrer ses assauts. Même les fleurs semblent accompagner cet élan protectionniste : elles n’exposent pas complètement leurs pétales qui, vues les conditions du bord de mer, ne pourraient ressembler à une fine dentelle que le souffle des divinités océaniques réduirait à néant… Aussi, protéger ce qui formera semence de la houle et de la morsure des embruns aux cristaux acérés justifie-t-il cette forteresse qu’est la criste marine.

Ligne de crête, ligne d’horizon, ligne de partage des eaux, aussi. Quand on considère l’action de la criste, aqueuse et marine, sur les liquides organiques, l’on comprend mieux qu’elle permet d’établir un équilibre plus stable entre deux éléments. Dans le Dictionnaire de Trévoux (XVIII ème siècle), l’on trouve ces quelques mots au sujet de la criste marine : cette plante « est bonne pour l’estomac et pour exciter l’appétit, elle fait aussi uriner et ouvre les obstructions ». Autrement dit, elle dégage les voies naturelles de ce qui les encombre. Elle qui adore la caillasse, infiltrant ses racines en peu partout, l’on peut dire que ce que le spéléologue appelle goulet d’étranglement est son affaire. Ou goulet d’angoisse, lorsque la panique, encore elle, s’empare de l’homme bloqué sous la terre, à la suite de Norbert Casteret. La criste dégage l’angoisse logée là, peut-être même se sent-on pousser des ailes avec elle, que la matière environnante a moins de prise, que de terrestre l’on devient davantage aérien, ce qui délivre l’individu de ses chaînes anxieuses. Vous qui me lisez et qui, peut-être, en connaissez bon bout au sujet des huiles essentielles, il y en a sans doute une – grandiose et majeure – qui vous vient à l’esprit sur la question de son aptitude à chasser les angoisses, non ? Je pense, moi, à la lavande, non seulement par béate simplicité, mais parce qu’elle va me permettre de rendre la suite de mon propos bien plus claire. Cette lavande, celle qu’on dit fine, parce que le mot latin qui la qualifie et la distingue de la spica et de la stoechas, c’est-à-dire angustifolia, fait très justement référence à cette étroitesse : angustifolia = « à feuilles étroites ». S’il ne fait pas de doute qu’ici folia veut dire feuille, qu’en est-il d’angusti– ? Eh bien, ce mot latin est issu d’angustia, qui, au sens propre, concerne un resserrement – le goulet d’étranglement, le défilé rocheux dans lequel on peut craindre quelque attaque surprise, difficultés que l’on appelle plus communément… angoisse. Quand on est une lavande, « angustifolia » est bien mérité, surtout si la lavande en question est anxiolytique, sédative du système nerveux et que sais-je encore ? Eh bien, la criste marine est de la même trempe, bien qu’elle agisse fort diversement. Peut-être bien que certains types d’angoisse relèvent davantage de la criste ou de la lavande et inversement. C’est pourquoi, la Nature, dans son infinie bonté, a placé des principes permettant de lutter contre l’angoisse de l’homme dans des plantes différentes les unes des autres, afin que, nous autres hommes qui sommes également fort différents, puissions, chacun, y trouver bon compte. Ce qui implique que nous partions, chacun, à la recherche de ce qui nous est unique. C’est aussi comprendre que la solution propre à mon prochain ne m’est pas nécessairement transposable…

Nous n’en avons pas terminé. Il est encore une chose éminemment remarquable. La voici : peut-être même que la criste marine favorise la lutte contre l’impression d’être englué, embourbé, emmazouté même ! La criste a beau apprécier les bordures de la mer Noire, elle répugne aux marées du même nom, quand cette « huile de pierre » envahit l’eau un peu trop fréquemment, la couvre de ses reflets miroitants, comme cela fut le cas lors du tristement célèbre événement de mars 1978 où un super tanker, l’Amoco Cadiz, fit déferler son brut en direction des côtes bretonnes. La criste marine n’est-elle pas, elle-même, une huile issue des pierres, « une huile essentielle qui a l’odeur du pétrole et qui a la plus grande analogie avec lui », expliquait Cazin en des années où ni Erika ni Exxon Valdez ne venaient souiller, de leurs déjections, les côtes des mers du monde entier…

Que la criste soit vivace est, pour elle, une obligation. Elle ne pourrait être, à l’instar de son gracile et (plus) fragile cousin le fenouil, une espèce bisannuelle, comme c’est si fréquent chez les Apiacées, ce qui ne la rend pas moins abondante le long des côtes atlantiques et méditerranéennes, où elle enfonce ses racines dans des sols formés de rochers, de galets, de dunes sableuses à gros grains, sur des falaises à proximité de l’immensité liquide. « La capacité de cette plante à s’installer dans les fissures des falaises lui a valu d’autres appellations telles que  »perce-pierre » » (4). Tant que personne n’y voit une quelconque allusion aux propriétés lithontriptiques de la plante, tout va bien. D’autant que la criste marine n’a aucunement les moyens de briser les lithiases.

Image inversée des racines, les tiges de la criste marine favorisent le développement à plat là où les lames rugissantes leur couperaient la tête si jamais l’audace les poussait à grimper droit vers le soleil. Le plus souvent ligneuses à la base pour assurer une meilleure attache au sol, les tiges de la criste sont intégralement glabres. Cela serait sans doute d’aucune importance, si les feuilles ne l’étaient pas également : autant dire que la Nature les a rasées de près, ce qui me semble être une forme de protection face au vent, une plante glabre ayant moins de chance de voir s’empêtrer (!) dans ses feuilles des déchets transportés par le vent qu’une plante poilue. Les feuilles de la criste, bleu glauque – céladon pourrait-on dire vue la proximité de la mer –, d’aspect charnu, ce qui leur donne un faux air de succulente, sont composées de lanières de section triangulaire. Les ombelles florales sont généralement assez petites, 3 à 6 cm de diamètre tout au plus, au nombre de rayons variable (8 à 30 environ). Les fleurs jaunâtres/verdâtres/blanchâtres sont, comme nous l’avons dit plus haut, peu développées, et se transforment, à la fin de l’été, en petits fruits globuleux, glabres eux aussi, profondément sillonnés. Une touche de couleur lie-de-vin, bien que parfois présente sur les fleurs, teinte bien davantage les fruits en cours de maturation tels de gros nez avinés. L’ivresse du large, sans doute…

La criste marine en phyto-aromathérapie

A cette jolie apiacée atypique, l’on accordait autrefois davantage d’importance qu’aujourd’hui. On usait de cette plante de la racine jusqu’aux parties aériennes. Maintenant, on se contente plus sobrement de ces dernières et/ou des seules semences. La criste marine se distingue surtout par sa grande richesse en éléments minéraux (iode, sodium, potassium, brome) et vitaminiques (vitamine C surtout). Outre l’acide acétique et la pectine qu’on trouve dans ses tissus, la criste est intéressante de par l’essence aromatique que la distillation extrait par la vapeur d’eau, formant une huile essentielle tout à fait particulière dont la composition est très variable selon que la plante considérée pousse en Bretagne ou au Portugal par exemple (5). Nous pouvons néanmoins affirmer la présence de nombreux monoterpènes (sabinène, gamma-terpinène, bêta-phellandrène, etc.) au sein de cette huile essentielle, des phénols méthyl-éthers (comme le thymol méthyl-éther 6), des éthers-oxydes (apiole, dillapiole), enfin, chose commune à toutes les Apiacées, des coumarines.

Propriétés thérapeutiques

  • Diurétique, dépurative, draineuse lymphatique
  • Apéritive, digestive, carminative, vermifuge
  • Antiscorbutique
  • Stimulante, tonique, reconstituante, reminéralisante
  • Anti-infectieuse : antibactérienne, antivirale
  • Expectorante

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : diarrhée, flatulence, parasites intestinaux
  • Troubles de la sphère vésico-rénale : hydropisie, goutte
  • Rétentions liquidiennes : engorgement des viscères abdominaux, cellulite, obésité
  • Asthénie, lymphatisme
  • Scorbut

Modes d’emploi

  • Infusion, voire décoction des parties aériennes (cela a l’inconvénient de supprimer une grande partie des vitamines…).
  • Suc frais des feuilles.
  • Cataplasme de feuilles fraîches écrasées (sur le ventre en cas d’affections vermineuses).
  • Huile essentielle en interne et en externe (à diluer dans l’un ou l’autre cas). En diffusion atmosphérique, ainsi qu’en olfaction.
  • En nature, préalablement macérée avec du vinaigre, du jus de citron ou un peu d’eau salée.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Récolte : elle est possible dès le début de l’été ; cependant mentionnons que certains distillateurs sont actuellement en plein travail de cueillette de la criste marine.
  • Aliment : en bordure de mer, la criste marine représente un agréable légume sauvage, à l’instar de la salicorne, que l’on peut déguster cuite, fraîche en salade (ou salade composée), en condiment (les feuilles peuvent se confire au vinaigre comme les cornichons). Par ailleurs, ici ou là sur Internet, certains sites proposent des recettes plus élaborées que les quelques suggestions apportées ici.
  • Précautions : les femmes enceintes, allaitantes, ainsi que les très jeunes enfants se garderont de faire un usage de l’huile essentielle de criste marine.
  • Attention : huile essentielle photosensibilisante (tant par voie interne qu’externe).
    _______________
    1. Ou, peut-être, de krêthmon, comme l’avance Gabriel Garnier, ce mot faisant référence à « un lieu escarpé, tel que les rochers du bord de mer », Laurence Coiffard, Revue d’histoire de la pharmacie n° 290, p. 314.
    2. Dioscoride, Materia medica, Livre II, chapitre 122.
    3. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, pp. 319-320.
    4. Jean David, Les plantes du bord de mer, p. 35.
    5. Ceci explique très certainement les avis fort variés concernant l’odeur et la saveur de la criste marine, plante à odeur forte et agréable qui évoque le citron et la carotte à certains. Quant aux feuilles, elles sont emplies d’un suc aromatique abondant, à la fois sucré et salé pour les uns, seulement amer et salé pour les autres.
    6. D’après Michel Faucon, les phénols méthyl-éthers possèdent des propriétés identiques aux esters, mais davantage marqués par leur aspect plus « psychique », impliqués qu’ils sont au niveau du cerveau droit.

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L’euphraise (Euphrasia officinalis)

Synonymes : casse-lunettes, brise-lunettes, herbe aux aveugles, herbe à l’ophtalmie, œil brillant, luminet, luminette, etc.

L’euphraise n’est pas plante rare en Europe. Cependant, elle est absente du territoire grec, ce qui explique que l’on n’ait pas longuement monologué à son sujet lors de l’Antiquité du même nom. En revanche, on la localise à l’Asie mineure (où sont nés Dioscoride et Galien tout de même), ainsi qu’en Italie, pays dans lequel Pline l’ancien a vu le jour. Bref, ils n’eurent pas l’œil pour l’euphraise. C’est au Moyen-Âge que son usage se vulgarise sans pour autant retrouver l’euphraise au sein du célèbre Capitulaire de Villis par exemple. Cette plante apparaît néanmoins dans d’autres documents médicaux, recueils de recettes – les réceptuaires bien nommés. L’on dit même, mais là il me faut chausser mes bésicles, qu’Hildegarde aurait écrit quelque part dans son œuvre au sujet de l’euphraise. Ces propos étant rapportés par Fournier, il m’est difficile de les mettre en doute. Selon ce qu’il dit, Hildegarde conseillait l’euphraise surtout par voie externe sur plaies, blessures et éruptions cutanées. Mais à cette époque, il ne nous est encore rien dit à propos des vertus oculaires de cette plante, un long temps de patience sera nécessaire pour cela : c’est dans la version rénovée du Livre des simples médecines (aka le Circa instans) de Matthaeus Platearius qu’on lit la première référence ophtalmique de l’euphraise dont l’eau distillée, fortement vantée, était administrée en cas d’obscurcissement de la vue, mais permettait aussi de fortifier la mémoire. Qu’est-ce que la mémoire et la vue peuvent bien avoir en commun qu’on les mette ensemble ? On connaît bien une expression telle que : loin des yeux, loin du cœur. Cela signifie qu’une personne que l’on n’est plus amené à côtoyer de visu s’oublie plus facilement, c’est-à-dire qu’on en perd davantage la trace mnémonique. Le cœur est considéré comme le siège de la mémoire depuis l’Antiquité grecque et la mémorisation se retrouve dans l’expression « savoir par cœur », dont l’origine ne semble cependant pas remonter bien avant Rabelais. Ainsi, ce qui est bon pour les yeux l’est également pour la mémoire. D’ailleurs, certains fabricants d’élixirs floraux semblent s’inspirer de cette ancienne conception quand l’un d’entre eux écrit que l’élixir d’euphraise se destine à « ceux qui perçoivent leur environnement et autrui de manière superficielle ». Ainsi, l’euphraise est-elle un « forget me not », autrement dit cousine du myosotis, car l’euphraise est fille : une fraise, une euphraise ^^. Il y a cinq siècles en arrière cette eau distillée, dont la réputation était telle qu’elle intervenait dans bien des maux oculaires (conjonctivite, ophtalmie, blépharite, larmoiement…), tenait le haut du pavé si l’on peut dire. Mais d’où lui vient qu’Olivier de Serres la surnomme luminette, autrement que parce qu’elle a vertu d’éclairer les yeux ? Cela semble émerger au XV ème siècle, peu probablement avant. Une recette additionnée à La magie naturelle de Porta – chose qui se faisait couramment en ces temps (par exemple, le Grand Albert est une œuvre multiséculaire) – nous donne ce « remède pour les yeux : prenez verveine, rue, éclaire [nda : la chélidoine], euphraise et fenouil et en faites eau à la chapelle, lavez vos yeux ou en versez soir et matin un petit peu dedans » (1).
Pour expliquer les vertus ophtalmiques de l’euphraise, il faut nécessairement en appeler à la théorie des signatures, et forcément à Paracelse : cette plante « dont les fleurs marquées de raies pourpres et violettes, présentent une tache jaunâtre qui a été comparée à la forme de l’œil, ce qui a fait employer son infusion en collyres contre les maladies des yeux » (2). Voilà qui apporte une réponse à l’interrogation du docteur Leclerc qui, contrairement à Reclu, ne remet pas en cause les vertus oculaires de l’euphraise. Mais avant d’en arriver là, il faut prendre connaissance de ce qui se passait à la Renaissance concernant l’euphraise. Des noms célèbres – Matthiole, Jérôme Bock, Arnaud de Villeneuve – ne font pas autre chose que diffuser les travaux qui les précèdent au sujet de l’euphraise. Il serait malaisé de leur jeter la pierre quand on constate que certains auteurs bien actuels se permettent de pérenniser des erreurs parfois vieilles de vingt siècles. Qu’importe. Au XIX ème siècle, on en viendra à discréditer l’euphraise : selon Cazin, on affabule sur la question des propriétés ophtalmiques de cette plante : « il faut la crédulité de Matthiole pour croire que l’euphraise guérit la cataracte, l’épiphora, l’obscurité de la vue, la cécité et presque toutes les maladies de l’appareil oculaire » (3). Le docteur Cazin apporte une nuance bien nécessaire : Fournier, lui aussi, traitera de fou celui qui prétend faire recouvrer la vue à un aveugle par le biais de l’euphraise. Pour conclure la demi page qu’il accorde à la plante, Cazin assène les mots très sévères que voici : « Quand de grands noms accréditent l’erreur, elle marche, traverse les siècles et vient s’asseoir gravement à côté de la science. Croira-t-on qu’il est encore des praticiens qui prescrivent comme un précieux remède anti-ophtalmique l’eau distillée d’euphraise ? » (4). Autant dire tout de go que Cazin n’accordait aucun crédit à la théorie des signatures qu’il jugeait parfaitement absurde.
Le XX ème siècle réhabilite quelque peu l’euphraise, sans pour autant faire d’elle la panacée oculaire qu’on a imaginé auparavant : que l’on ne conçoive donc pas en son esprit une haie d’honneur lançant cotillons et confettis : certains ont vu dans le nom de l’euphraise celui de l’euphorie, du plaisir et de la bonne humeur. L’explication, selon Fournier, tient en ceci : « c’est une allusion à la joie qu’on éprouve à retrouver une bonne vue après un usage de cette plante. Mais rien de plus douteux que cette origine » (5). Bien d’accord. L’étymologiste fou a dû encore frapper.

L’euphraise est une coquine, sous ses faux airs de lamiacée que, pourtant, elle n’est pas : après avoir été rangée parmi les Scrofulariacées, elle appartient désormais aux Orobanchacées, curieuse famille regroupant des plantes absolument parasites, extrayant des substances nutritives, des sels minéraux auprès d’autres plantes dont laîches, graminées, trèfle, thym, etc. L’euphraise, parasite, ne l’est qu’à demi, puisqu’elle assure sa propre photosynthèse contrairement à l’orobanche du trèfle (Orobanche minor) à la livide pâleur d’endive, en attente d’une perfusion de chlorophylle. L’euphraise, non, c’est une gazouillante plante annuelle dont le caractère (très) commun dans la plus grande partie de l’hémisphère nord, équilibre le fait d’être quasiment invisible à l’œil nu (j’exagère) tant sa petite taille (5 cm) la maintient fréquemment au ras du sol et loin de nos mirettes. Mais pas toujours : en d’autres cas, elle atteint fièrement deux, voire trois décimètres de hauteur. Juste assez pour que ses petites feuilles opposées (ou alternes), sessiles, ovales, viennent vous grattouiller les mollets, si jamais vous traversez des lieux où elle abonde, c’est-à-dire prés et pâturages, pelouses et prairies, ou des zones plus humides telles que les bordures de ruisseaux, même moussus, le tout en dehors des régions méditerranéennes.
Ses tiges, rampantes ou dressées, grêles mais parfois raides, plus ou moins ramifiées, rougeâtres, velues, etc. honorent leurs extrémités d’« épis » de fleurs qui, de mai à octobre, montrent des corolles bilabiées, lobées/casquées par deux au-dessus, par trois sur la partie inférieure de la fleur, sorte de piste d’atterrissage pour les insectes qui viennent volontiers la butiner. Ce sont ces fleurs blanches, dont les rayures variables (pourpre, violet, rose) dirigent l’œil vers un gros point central de couleur jaune qui, selon comment l’on regarde chaque fleur, fait penser à un œil ou, parfois, au cœur d’un petit personnage.

L’euphraise en phytothérapie

Bien que la carrière thérapeutique de l’euphraise ait adopté le profil d’une montagne russe, l’on peut se rassurer sur la question de ses constituants parmi lesquels nous trouvons les très communes substances suivantes : du tanin, une huile grasse, du sucre, un principe amer, des acides phénols et des flavonoïdes. Quand on étale quelques mots compliqués, on a affaire à ça : de l’acide euphrastanique, des iridoïdes comme l’aucuboside et l’aucubine, des hétérosides phénylpropaniques (eukovoside), des lignagnes, enfin une substance de couleur bleue de nature proche de la rhinantine. Ce cocktail procure à la plante une odeur balsamique, bien qu’assez faible, et une saveur amère et forte en revanche.

De l’euphraise, l’on emploie essentiellement les parties aériennes fleuries.

Propriétés thérapeutiques

  • Tonique astringente
  • Anti-inflammatoire, analgésiante légère des muqueuses
  • Fortifiante de la vue, anti-ophtalmique
  • Fortifiante stomacale

Usages thérapeutiques

  • Affections oculaires : en général, infections, allergies et inflammations des yeux et des paupières, ophtalmie, ophtalmie du nouveau-né et du scrofuleux, conjonctivite, blépharite, kératite, iritis, photophobie, affaiblissement de la vue, relâchement des paupières, larmoiement par causes diverses, sécrétion muqueuse abondante des yeux, orgelet
  • Troubles de la sphère respiratoire + ORL : coryza, coryza rebelle, rhinite, rhinite allergique, pharyngite, maux de gorge, toux, toux muqueuse, rhinorrhée, expectoration visqueuse, enrouement, infection des sinus, des voies nasales et de l’oreille moyenne
  • Affections gastriques légères
  • Affaiblissement de la mémoire (?)

Modes d’emploi

  • Infusion des parties aériennes fraîches, en solo ou en trio (avec 1/3 d’euphraise, 1/3 d’absinthe et 1/3 de fenouil).
  • Décoction des parties aériennes fraîches.
  • Cataplasme de parties aériennes fraîches et contuses.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Récolte : elle se déroule durant toute la période de floraison, soit de juin à octobre.
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    1. Jean-Baptiste Porta, La magie naturelle, XIII.
    2. M. Reclu, Manuel de l’herboriste, p. 98.
    3. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p. 400.
    4. Ibidem.
    5. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 393.

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L’euphorbe épurge (Euphorbia lathyris)

Synonymes : grande ésule, purge, tire-fort, petite catapuce, euphorbe catapuce, triette, catherinette, ginousèle, euphorbe lathyrienne, tithymale épurge…

Il y a fort longtemps – cela est rapporté par Hippocrate –, l’empoisonnement à l’épurge existait déjà, événement s’inscrivant sous le double signe suivant : la présence de cette euphorbe sur le pourtour méditerranéen d’une part, d’autre part l’emploi médicinal de celle qu’on n’appelait pas encore euphorbe épurge mais lathuris, plante inscrite dans le groupe des tithumallos, un mot composé signifiant « tendre mamelle », en raison du suc laiteux (qu’à bon droit l’on a nommé latex) qui s’écoule de ces plantes à la moindre cassure, ce qui est le cas de toutes les euphorbes, mais également de ces Papavéracées telles que pavot, coquelicot ou encore chélidoine, ou bien Astéracées, pissenlit et laitue pour n’en citer que quelques unes. L’écarlate ponceau portait-il le nom de tithymale durant l’Antiquité ? Non, malgré ses qualités lactescentes évidentes. En revanche, cette autre « herba lactaria » telle que l’appelait Pline, portait aussi le nom « magique », en tout cas occulte, de astêr apo kephalês, se traduisant par « étoile séparée de la tête », ce qui complique notre affaire d’identification. A tout le moins, pouvons-nous dire que le mot tithymale concernait un nombre réduit d’euphorbes, au moins sept ai-je lu quelque part, parmi lesquelles, outre l’épurge, l’on trouvait l’hêlioskopios, plante connue de Dioscoride et de Pline, ainsi nommée parce qu’elle tourne ses inflorescences au fur et à mesure que progresse le soleil dans le ciel. Un peu à la manière du tournesol et de la chicorée, en somme. Bref. Il n’en reste pas moins que grâce à cette signature, l’Euphorbia helioscopia fut consacrée au Soleil selon l’astrologie botanique de l’Antiquité grecque qui ajoute pour preuves supplémentaires ses fleurs jaunes, ses ombelles à rayons, la causticité de son latex issu d’une plante vésicante, « d’une nature si chaude, qu’appliqué tel que sur un point quelconque du corps, il produit, nous indique Pline, des ampoules comme celles que détermine le feu et qu’on l’utilise comme caustique ». D’où les précautions envisagées par Pline et Dioscoride vis-à-vis des yeux, partie du corps gouvernée par le Soleil, ce qui rattache, s’il était besoin, cette euphorbe à l’astre diurne dont la soi-disant implication amena nos antiques astrologues à affirmer que cette euphorbe était utile à chaque fois qu’il était besoin de découvrir richesses et trésors, de se rendre plus affable auprès des têtes couronnées et des grands de ce monde (parce qu’ils rayonnent), de se faire respecter des gens « patibulaires », etc. D’ailleurs, Pline nous offre une belle anecdote concernant l’un de ces principaux points : « On dit que si l’on écrit sur le corps avec le lait de cette plante, et qu’une fois sec, on le saupoudre de cendres, les caractères sacrés apparaissent aussitôt, et que certains amants ont préféré correspondre ainsi avec leur maîtresse plutôt qu’au moyen de billets. » Par « caractères sacrés », il est possible d’entendre « hiero-glyphe », non seulement sacrés, mais cachés ; cependant, n’allons pas trop loin en conjectures, « cette plante possède ces vertus sans que rien n’en arrête l’efficacité », nous dit-on en guise de conclusion. On comprend pourquoi, dans ces conditions, l’ensemble de ces considérations astrologiques, ces rituels médico-magiques furent moqués par les hommes de lettres de l’Antiquité, Aristophane le premier, par exemple.
D’autres auteurs comme Serenus Sammonicus, considèrent l’euphorbe comme une plante bonne à faire face à la léthargie, ce qui fit dire à d’autres qu’elle avait forcément quelque utilité comme plante de Mars, planète dont le caractère bouillonnant et vitupérant n’est plus à prouver, régissant tant le fougueux Bélier que l’incisif Scorpion. Ce qu’on comprend moins, c’est que certains aient vu en l’euphorbe une plante de la constellation du Verseau (signe zodiacal régi par Saturne et Uranus, pour rappel) : « Les plantes signées par le Verseau sont modérément chaudes et humides ; elles sont également aériennes ; et très souvent aromatiques ; elles prennent la forme des jambes ; parfum, l’euphorbe » (1). Parfum, l’euphorbe ?!!! J’espère qu’il ne s’agit pas du même que celui que propose Jean-Baptiste Porta « pour faire arriver la mort au moyen de fermentation », proposant une recette à base de crapaud, de vipère aspic et d’euphorbe ! Ah, ah ! Personnellement, en tant que Verseau, je préfère le patchouli, dieu merci, un aveu que je ne devrais peut-être pas faire, mais – oups ! – trop tard. Je le fais néanmoins, car il me permet de poursuivre la ligne sinueuse de mon propos : le patchouli, tout habillé d’une opulente et charnelle énergie, nous renvoie, non plus au Verseau mais à Mars. Libellé dans le Petit Albert, cet étrange opuscule offre au creux de ses pages souvent hardies un « parfum pour le mardi, sous les auspices de Mars », contenant non seulement de la racine d’hellébore et de la fleur de soufre, mais également de l’euphorbe. C’est (bon sang, ça doit cocoter un truc pareil !) pourquoi l’euphorbe est une plante chaude, non seulement parce qu’elle est solaire, mais sexuelle parce qu’elle est piquante. C’est ainsi que Pline l’ancien nous explique que « ceux qui ont sur eux de la moelle de branche d’euphorbe deviennent plus enclins à faire l’amour ». Ce qui peut s’expliquer par le fait que le latex ne rappelle pas que le lait, mais aussi le sperme et qu’on utilisait effectivement une euphorbe (Euphorbia apios) connue sous le nom d’Ischas lors de rituels compliqués permettant de ranimer Éros. L’on peut dire ce qu’on veut d’une plante. Pour diverses raisons. Rappelons-nous les légendes pompeuses et pompantes au sujet de tel ou tel qui aurait découvert les vertus de tel ou tel végétal. Je préfère de très loin les Métamorphoses d’Ovide à ces contes à dormir debout qui ne semblent pas avoir autre fonction que d’asseoir peut-être davantage la place d’un souverain comme ce soi-disant Juba, roi de Mauritanie (ou de Libye, on ne sait pas très bien) qui, selon Pline, nomma, du nom de son médecin Euphorbe (frère de Musa, médecin d’Auguste), une plante qu’il aurait découvert dans les chaînes de l’Atlas… Une anecdote assez creuse en soi et qui n’apporte finalement pas grand-chose. Pas de quoi se faire mousser, donc, au contraire de ce qui se passait en Mongolie ainsi qu’en Sibérie où, au moins, une sorte d’euphorbe faisait partie de la pharmacopée utilisée par les chamans : ainsi récoltaient-ils la racine de cette euphorbe, qu’ils séchaient et broyaient afin de pouvoir la conserver. Elle se destinait à une personne mordue non par l’amour mais par un animal ayant la rage : « lorsqu’on la coupe, un latex blanc, d’apparence semblable à la bave mousseuse caractérisant la rage, s’en écoule » (2). « Sa liqueur a vertu d’échauffer », disait Dioscoride, au risque de raconter n’importe quoi, ce qui ressort nettement au chapitre 88 du livre III de la Materia medica : « Ointe, elle résout les cataractes des yeux (?!!!). Bue, elle rend l’homme enflammé l’espace d’une journée, et à cette occasion, au moyen de son acuité, on doit l’incorporer à du miel ». A l’emplâtre de Vigo et le sirop contre la fièvre « cotédiane » de Platearius (à base d’arroche, de racine de rave et d’euphorbe), l’on peut opposer ce que préconisait Actuarius en 1539, c’est-à-dire la mastication des graines d’épurge (jusqu’à vingt parfois !) pour obtenir une purgation suffisante, et de Matthiole qui témoignait de l’importante fréquence de l’épurge sur le bord des chemins de la campagne toscane, recommandant cette plante comme purgatif en cas d’empoisonnement. Sage conseil quand l’épurge n’intoxiquait pas elle-même, ce qu’Hildegarde ne manque pas de remarquer, elle qui, il y a huit siècles, distinguait bien l’euphorbe épurge (Springwurtz) d’une autre épurge qu’elle nomme Wulfesmilch en allemand. L’abbesse a bien conscience du caractère dangereux, ardent et brutal du suc de ces deux euphorbes ; elle n’en recommande pas moins quelques usages très circonstanciés cependant. De l’une, « on en ajoute parfois à certaines potions contre les maux d’estomac » (3), de l’autre on peut faire emploi lorsqu’une purgation légère est souhaitable. A cela, elle ajoute que l’euphorbe (laquelle ? on ne sait..) est bonne pour « diminuer les humeurs superflues et empoisonnées » (4), ce qui rappelle quelque peu Matthiole, et « le mal qui s’en prend aux membres, les ronge et les dévore » (5). Feu Saint-Antoine ?

Rapprochons-nous, voulez-vous, d’une période moins lointaine et plus facilement interprétable dans les diverses émanations qui en proviennent : un crapaud coassant dans un puits ou auprès d’un marigot n’apporte pas, à nos oreilles, les mêmes sonorités. C’est Cazin que je désigne comme dernier intervenant de cette ci-présente partie. Que dit-il, l’aimable médecin boulonnais ? Ceci : « L’épurge est un purgatif drastique des plus violents. La semence de cette plante n’est pas moins d’un emploi tout à fait vulgaire [nda : par vulgaire, entendre commun] dans nos campagnes. On en avale six à douze graines pour produire un effet purgatif suffisant » (6). Que dire ? Cela doit-il mettre en exergue l’indigence dans laquelle grande partie de la population des campagnes françaises se trouvait encore au XIX ème siècle, ou plutôt la robustesse, bien plus grande que la nôtre, de ceux qui furent nos ancêtres ? Hum… Habiter la campagne, contrairement à ce que pensent ceux qui portent plainte contre le cri de la grenouille ou la sonnaille de la vache, est-ce bien le signe d’une indigence, même lorsqu’on est un cultivateur du milieu du XIX ème siècle ? C’est sans doute ce qu’imagine cette cocotte de citadin poudré, pestant quand il met le pied dans la crotte. Pourquoi donc ce que certains considèrent comme un manque de confort et de commodités – lequel réside dans l’essentiel débarrassé du superflu – serait, non pas une marque de pauvreté, mais un mieux-être vers lequel tendre ? Quand j’étais petit et que je passais mes vacances d’été chez mes grands-parents maternels, je dormais dans la même chambre qu’eux, sur un lit de fortune, déplié pour l’occasion. Dans cette chambre, il n’y avait aucun système de chauffage, et ce en hiver également, hormis la brique chaude au fond du lit et, au cœur, la sensation profonde – sans doute suscitée par l’épais et moelleux édredon – d’être au monde, très simplement. Il est bien possible qu’autrefois la « pauvreté » des moyens ait été concomitante à la robustesse de nos aïeuls : aujourd’hui, certains en font des tonnes pour se préserver de ceci ou de cela, et tout cela pour arriver, finalement, dans un état déplorable à un âge où d’autres parvenaient sans pour autant prodiguer autant de vains et pernicieux efforts…

L’euphorbe épurge, magnifiquement représentée dans les Grandes heures d’Anne de Bretagne, « se reconnaît entre toutes les euphorbes à l’aspect très spécial que lui confèrent ses feuilles disposées par paires régulièrement en croix, l’une par rapport à la suivante, d’un vert bleuâtre foncé, sans dents et sans poils, à une seule nervure » (7). L’épurge, surtout lorsqu’elle est en fleur (mai-juillet), est sans doute l’une de nos plus belles euphorbes indigènes. Haute d’un mètre sinon plus, cette grande plante bisannuelle à la tige centrale épaisse se dresse face au soleil, le long des grands axes ou des plus petits chemins, sur les terrains sablonneux et/ou boisés, d’une grande partie de l’Europe, de l’Afrique et de l’Asie.

L’euphorbe épurge en phytothérapie

L’huile d’euphorbe, déjà présente dans les apothicaireries du temps de Louis XIV, ne dira peut-être rien au premier venu contrairement à l’huile de ricin, bien que ces deux huiles aient en commun d’être purgatives. Cette communauté dans l’action est remarquable dans le sens de leur appellation respective : du grec katapotion (« médicament avalé sans être mâché », « pilule »), on a forgé le curieux nom français de catapuce. L’on a distingué la catapuce majeure – le ricin – de la mineure, c’est-à-dire l’épurge. C’était là une façon de marquer la moindre estime qu’on avait pour l’épurge au profit du ricin qui remplacera, avec son arrivée sur le « marché » pharmaceutique, l’épurge dans le courant des années 1760, alors qu’avant cette date (1764 exactement), l’huile d’épurge était le purgatif le plus employé en France. Après cela, l’huile d’épurge, bien moins plébiscitée, demeura assez active au niveau de la pharmacopée de campagne où les médecins ruraux en faisaient encore usage. Mais on ne peut effectivement pas dire qu’elle ait déchaînée les passions des chimistes durant l’ensemble du XIX ème siècle : c’est pour cette raison qu’on en sait assez peu à son sujet. On peut néanmoins affirmer que les graines de l’euphorbe épurge, contenant 40 à 50 % d’huile végétale, sont l’objet d’une expression, soit mécaniquement, soit par solvants (alcool, éther). De couleur jaune plus ou moins brunâtre, cette huile contient des triglycérides des acides palmitique, oléique et stéarique, une résine de couleur brune d’odeur désagréable et de saveur âcre et une toxalbumine proche de la ricine, ce en quoi ricin et épurge s’apparentent une fois de plus. La plante, en tant que tel, contient aussi une grande quantité de tanin, de la gomme, une essence aromatique, une saponine, des acides (gallique, malique et racémique).
Quant au latex, dont la proportion est variable d’une euphorbe à l’autre, en fonction du lieu, de la saison, de l’âge de la plante, etc., c’est, comme nous l’avons dit, une substance plus qu’irritante mais également cancérigène en raison des esters de phorbol qu’elle contient. Ce suc, de nature gommo-résineuse, n’est donc pas à prendre à la légère car, nous explique Cazin, « la dégustation de la plante cause un sentiment d’ardeur qui se répand dans toutes les parties de la bouche et dans la gorge » (8). Appréciez le « dégustation » ^_^

Propriétés thérapeutiques

  • Éméto-cathartique (= vomitive drastique), purgative, purgative drastique
  • Rubéfiante, vésicante, caustique
  • Hydragogue
  • Sternutatoire

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère respiratoire : bronchite, coqueluche
  • Troubles locomoteurs : sciatique, paralysie, rhumatismes
  • Troubles de la sphère vésico-rénale : hydropisie, albuminurie chronique
  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : constipation, constipation opiniâtre
  • Affections cutanées : psoriasis, érysipèle, verrue, teigne
  • Douleur dentaire
  • Ictère chronique

Modes d’emploi

Autant dire qu’aujourd’hui, ils se font rares ; hormis l’approche homéopathique, on ne compte plus guère d’officines qui délivrent, comme autrefois, de l’huile d’épurge, non plus que les multiples compositions magistrales de l’ancienne pharmacopée, inusitées à ce jour, bien entendu. Remémorons néanmoins quelques uns de ces antiques modes d’emploi :

  • Graines à mâcher (= « catapuce », autrement dit ; chaque graine représente une « pilule »). On s’adaptait alors à la nature du patient :
    – pour un sujet très robuste : six à douze graines à mâcher ;
    – pour un sujet tout juste robuste : la même quantité, simplement concassée ;
    – pour un sujet sensible : la même quantité, en émulsion dans un jaune d’œuf allongé d’eau.
  • Suc frais (en externe).
  • Huile d’épurge (en interne (9), en externe pour friction).
  • Infusion à froid de feuilles fraîches.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Récolte : les feuilles se cueillent à l’été et se sèchent avec le même soin que l’on prodigue aux succulentes ; quant aux semences, on les ramasse à maturité parfaite.
  • Toxicité : elle est relative et dépend essentiellement de la nature des parties de la plante considérées : huile et feuilles sont « problématiques », racine et écorce le sont beaucoup moins, sans doute parce qu’elles sont moins actives. Tout d’abord, l’huile d’épurge, qui est de délicate conservation, peut finir par rancir, se troubler, devenir piquante. Elle peut, alors, provoquer des coliques. Mais ce en quoi l’on met véritablement en garde dès lors qu’on aborde une euphorbe ou l’autre, c’est leur gomme résine lactescente, autrement dit leur latex dont la causticité enflamme non seulement la peau (boutons, vésicules, cloques, œdèmes, quelques fois lésions tissulaires profondes), mais également l’ensemble du tube digestif en cas d’ingestion, des muqueuses buccales jusqu’à l’anus pour le moins, qui se trouvent alors violemment enflammées, sans compter d’autres manifestations pour le moins douloureuses : vomissements, diarrhée, diarrhée rebelle, superpurgation, selles sanglantes, spasmes gastro-intestinaux, etc. A cela, ajoutons vertige, délire, convulsions, défaillance du pouls, troubles circulatoires, décès (par excès d’inflammation ou par épuisement)… Par inadvertance, il est aussi possible que ce latex soit projeté dans les yeux, ce qui peut mener à une brûlure et/ou une érosion de la cornée, une conjonctivite, une kératite, une baisse de l’acuité visuelle, voire même la cécité. Se frotter simplement les yeux après manipulation d’une euphorbe peut causer une brûlure irritative pouvant perdurer des heures… A travers une pratique médicinale, il faudra se tourner vers des substances moins violentes que l’épurge, laquelle doit être reconsidérée dès lors que préexiste une irritation intestinale. Ainsi, l’on pourra procéder à une substitution par le nerprun, la bryone, la gratiole, etc. Pour adoucir le caractère agressif des feuilles d’euphorbe épurge, mieux vaut les faire sécher et les laisser à l’air libre durant plusieurs mois d’affilée. Dans ces conditions, elles jouent le rôle d’émétique et de purgatif plus doux qu’à l’état frais. Il en va de même des capsules contenant les graines de l’euphorbe épurge : en Europe centrale, elles furent torréfiées comme un ersatz de café durant la Première Guerre mondiale : certains s’en épouvantèrent, d’autres s’en esbaudirent, mais tous devaient ignorer que la torréfaction efface de beaucoup la virulence agressive de l’épurge.
  • Autres espèces : on en compte de fort connues comme l’euphorbe réveil-matin (un nom à coucher dehors ; E. helioscopia), la grande euphorbe (E. characias), l’euphorbe petit-cyprès (E. cyparissias). Ce ne sont là que les euphorbes les plus fréquemment citées par les ouvrages de phytothérapie et de botanique. Mais il en existe bien d’autres en France (E. peplus, E. dulcis, E. amygdaloïdes, E. esula, E. palustris…) comme en dehors : E. maculata (Amérique du Nord), E. atoto (Malaisie), E. pilulifera (Inde), E. pekinensis (Chine), etc.
    _______________
    1. Paul Sédir, Les plantes magiques, p. 49.
    2. Claudine Brelet, Médecines du monde, p. 102.
    3. Hildegarde de Bingen, Physica, p. 43.
    4. Ibid., p. 89.
    5. Ibid., p. 106.
    6. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p. 394.
    7. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 390.
    8. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p. 393.
    9. « L’huile d’épurge partage, avec un grand nombre de substances purgatives, la propriété de ne purger qu’autant qu’elle est administrée à faible dose. Dans ce cas, elle agit comme hyposthénisant entérique ; mais à haute dose, elle se montre un hyposthénisant vasculaire général » (François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p. 395).

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La fougère mâle (Dryopteris filix-mas)

La propriété majeure de cette fougère fut déjà repérée par les Anciens dont Théophraste qui relatait ses effets vermifuges. Bien d’autres l’imitèrent à raison dans cette voie : Pline, Celse, Aëtius, Scribonus Largus, Galien, etc. Plus que d’être vermifuge, elle est précisément ténifuge, c’est-à-dire qu’elle débarrasse l’intestin de cet hôte peu désirable qu’est le ver solitaire. Dans le quatrième livre de la Matière médicale, Dioscoride nous offre un assez joli portrait botanique de la « feuchiere masle ». Bien évidemment, lui aussi connaissait la vertu vermifuge du rhizome de cette fougère, bien plus efficace si on l’accompagne de scammonée et d’hellébore noir, deux purgatifs. Effectivement, il peut arriver à cette fougère de tuer puis d’expulser le ténia, mais, parfois, elle ne fait que le tuer. Pour qu’il sorte par les voies naturelles, il faut donc user d’un purgatif contrairement à d’autres vermifuges. Ceci dit, la fougère mâle a l’avantage d’opérer sans douleur ni inconfort. Dioscoride met aussi en avant une propriété redoutable : « si une femme l’emploie, elle ne concevra pas, si elle marche dessus, elle avortera » (1). Cela est encore davantage exagéré par Théophraste qui précise « que si l’on en fait absorber à une femme enceinte, on la fera avorter et que, si elle n’est pas enceinte, elle deviendra stérile ». Évacuer un ver solitaire peut avoir fait imaginer qu’il en allait de même du fœtus, lequel est regardé, durant l’Antiquité, souvenons-nous en, comme un parasite. Ainsi, une propriété vermifuge s’apparente-t-elle à une propriété abortive. Ceci dit, mentionnons que certaines plantes, reconnues comme de véritables vermifuges (tanaisie, armoise, absinthe…), sont également abortives. C’est une remarque, non la volonté d’établir une règle, bien entendu. Depuis lors, on a dénié, à bon titre semble-t-il, à la fougère mâle, toute efficacité sur la sphère gynécologique. On est parfois allé jusqu’à lui retirer cette propriété qui s’avère bien réelle, celle d’évacuer le ténia et autres vers. Pourtant, on comptabilise de nombreuses réussites où la fougère mâle se paya le luxe d’agir seule : ainsi, on ne pouvait laisser sous entendre qu’en réalité c’était les autres plantes qui l’accompagnaient qui agissaient là où elle ne faisait que de la figuration. Envers et contre tout, on la retrouve à la Renaissance, abordée par Matthiole, qui reprend les auteurs antiques, après que la fougère mâle ait été peu distinguée des autres fougères (Albert le Grand) ou assez peu étudiée au regard de ses propriétés médicinales, comme c’est le cas chez Hildegarde qui la conseille néanmoins contre la paralysie, les affections oculaires et auriculaires, la perte de mémoire, mais qui ne dit absolument rien de ce qui est sa vertu première : celle de chasser les vers, chose pour laquelle Andrés Laguna de Segovia (1499-1559) la recommandait alors que d’autres humanistes de son temps se perdaient en considérations peu sérieuses… Puis, la fougère mâle « eut à subir ensuite une longue période de discrédit jusqu’au XVIII ème siècle, époque à laquelle le charlatanisme la tira de l’oubli où l’avait laissée la médecine officielle » (2). « C’est ainsi que le roi de Prusse, Frédéric II, acheta à un apothicaire de Neuchâtel, Daniel Matthieu, une recette […] contre une rente de 200 thalers et le titre de conseiller royal. De même, après que le chirurgien Nouffer eut longtemps vendu, puis légué à sa veuve, un remède mystérieux contre le ténia, Louis XV, sur le bruit des merveilleux succès obtenus par la drogue sur des personnes de la famille royale, fit l’achat du secret, afin de le divulguer, contre 18000 livres » (3). Par ailleurs, il est dit que c’est Louis XVI qui s’acquitte, non pas de 18000 livres, mais de 1800 « seulement », ce qui est une somme énorme pour l’époque, laquelle ne doit pas plus vous faire hausser les épaules que cette fastueuse dépense élyséenne commise pour une vaisselle – de la porcelaine – hors de prix. Qu’importe. La fougère trouble le sens. Il n’y a qu’à considérer certains de ses effets secondaires : défaillance, perte de connaissance, etc. Comme la mort survient dans certains cas, d’aucuns pensent avoir eu raison de ranger cette plante au côté du malin. Mais avant d’en arriver là, on se rend compte que la folie provoquée par la fougère génère de la part des têtes couronnées autant de frénésie que celle qui s’emparait des campagnards à l’approche de la Saint-Jean où, pour la cueillir, il était indispensable d’être pieds nus, en chemise et en état de pureté. Ce qui, je pense, obligeait les esprits à se calmer. La fougère, du moins ses « graines », était considérée comme un sésame permettant de découvrir sans effort des trésors cachés mais également de retrouver des animaux égarés, de dominer sur la terre et sur l’eau, de toucher la bonne fortune dans les jeux d’adresse et de hasard, de faire tomber la pluie, de connaître le présent et l’avenir, de se préserver des serpents, enfin de défier et de conjurer le diable. Cette plante sacrée prenait place dans bien des croyances populaires de ces peuples que l’on qualifiait de barbares lorsqu’on appartenait soi-même au monde grec ou romain, à savoir les Celtes, les Slaves et les Germains. En Allemagne, la fougère d’Hildegarde (Farn) était considérée par l’abbesse, bien plus que par ses qualités médicinales, comme un véritable talisman permettant de résister à tous les charmes magiques par poupée d’envoûtement, mauvaise vision, « poison »… C’est une plante qui chasse tous les esprits immondes, en particulier durant la nuit du solstice d’été/nuit de la Saint-Jean. Bien des rituels furent mis en œuvre comme, par exemple, celui consistant à placer sept graines dans sa poche le jour de la Saint-Jean. La fougère étant une plante sans fleur ni graine, il est plus que probable que ce rituel avait toutes les chances de ne pas aboutir. En réalité, il ne s’agit nullement de graines, mais de sores, lesquels avaient bien d’autres pouvoirs comme celui de se rendre invisible. Il y eut tant et tant de superstitions – entre autres relayées par des auteurs comme Brunfels (1534) et Bock (1551) –, qu’en 1612, le synode de Ferrare en vint à interdire la récolte de sores de fougères à l’approche de la Saint-Jean ! (4) Au dos d’une feuille de fougère on peut, en effet, voir de petits amas plus ou moins globulaires de couleur jaune qui peuvent figurer de petits soleils. « Il n’y a pas de doute qu’ici la fougère joue le rôle de plante solaire, affirme Angelo de Gubernatis, et qu’elle représente tout spécialement le soleil tournant sur lui-même au solstice d’été » (5). La fameuse fleur de fougère, assez souvent évoquée comme un saint Graal, ne serait-elle pas tout bonnement une figuration du soleil, sinon de la foudre, et donc de l’éclair révélateur ? Hildegarde de Bingen insiste particulièrement sur cette nature solaire de la fougère, en particulier son suc : « destiné à contenir la sagesse, il se trouve dans la partie bonne de la nature, en signe de bonté et de sainteté » (6). Pour Hildegarde, cette fougère du nom de Farn possède « beaucoup de vertus analogues à celles du soleil : en effet, de même que le soleil illumine ce qui est obscure, de même elle met en fuite les apparitions fantastiques, et c’est pourquoi les esprits malins la détestent. Dans les lieux où elle pousse, le diable exerce rarement ses sortilèges, et elle évite et fuit les maisons ou les lieux où se trouve le diable […] L’homme qui en porte sur lui évite les sortilèges et les incantations des démons, ainsi que les paroles et autres visions diaboliques » (7). Hildegarde, qui semble avoir fait plusieurs fois le tour du sujet (suivre du regard l’exact contour d’une feuille de fougère est une activité minutieuse qui prend plus que quelques minutes), ne redoute pas, au contraire des Anciens de l’Antiquité grecque (Théophraste, Dioscoride), de mettre la fougère en présence d’une femme enceinte car la plante, forte de toutes ses vertus, peut accompagner la parturiente puis l’enfant quand il vient au monde : cela interdit au diable de s’en prendre à lui.
Les lieux où pousse la fougère, évoqués en filigrane par Hildegarde, vont nous mener à apporter quelques précisions grâce à des indices que l’on trouve dans le nom latin actuel de cette plante. Autrefois, la fougère mâle se nommait Polystichum, que l’on expliquait par deux racines grecques : poly, « plusieurs » et stichos, « rang », allusion probable aux rangées de sores que l’on découvre au revers de chaque feuille. Il a été abandonné au profit d’un autre qui insuffle davantage de poésie. Dryopteris se décompose en deux mots : drus, « chêne » et pteron, « plume d’aile ». C’est, à l’évidence, une évocation des grandes frondes de la fougère mâle figurant des plumes et qui ne dédaigne pas la proximité du chêne. Cette plante primordiale, rattachée à un très ancien passé auquel l’homme n’a aucun accès, peuple les sous-bois, lesquels demeurent, dans l’esprit de beaucoup, le repaire de la sorcière, cette même sorcière dont la fougère était le remède favori pour lutter contre, herbe parmi les plus populaires très prisée face aux « ténébreuses », chose à laquelle on croyait dur comme fer dans quelques recoins isolés d’Allemagne jusqu’au XIX ème siècle, contrée qui, décidément, entretient des relations très ténues avec la fougère (rappelons-nous des célèbres « mains de Saint-Jean » outre Rhin). Pour trouver la fougère mâle, il faut se rendre en forêt, où elle pousse en rond(e)… formant des touffes dessinant des entonnoirs. Une telle configuration est-elle bien naturelle ? Certainement pas, puisqu’elle nous jette tête la première dans le monde des fées, des créatures sylvestres et d’autres très certainement plus inquiétantes, chose, qu’elle-même, la fougère mâle ne laisse pas d’incarner : on crie haro contre ces matelas de fougère car, par ses feuilles, on assure que « que ceux qui reposent sur un tas de fougères peuvent éprouver des étourdissements, des maux de tête, et même tomber en sommeil mortel… » (8). L’audacieux qui oserait approcher de la fougère mâle pourrait constater une caractéristique bien troublante au dos de ses feuilles : l’on y voit bien de ces amas de sores, mais ils prennent, chez la fougère mâle, allez savoir pourquoi, l’allure de croissants de lune, qui plus est recouverts par une peau de couleur bleuâtre, l’indusie. L’on peut dire là que la fougère mâle quitte les sphères solaires pour entrer au sein du monde lunaire dont elle portera, bien malgré elle, les oripeaux. Pour exprimer le versant plus obscure qu’on a appliqué à la fougère mâle, visitons l’œuvre de ce conteur génial et truculent qu’était Jean-Baptiste Basile. Dans Le conte des contes, on en trouve un intitulé Les petites pizzas et se terminant pas cette maxime : qui pitié n’éprouve, pitié ne trouve. L’histoire nous raconte l’action de la vertueuse Marziella auprès d’une vieille femme à qui elle offre un peu de sa pizza, alors qu’elle s’en va, à la demande de sa mère, chercher de l’eau à la fontaine. En guise de remerciement, la vieille lui adresse ces bons mots : « Ah, que le Ciel te rende cette part d’amour que tu viens de m’offrir ! Je prie toutes les étoiles pour que tu sois toujours heureuse et épanouie, que des roses et des jasmins sortent de ta bouche lorsque tu respires, que des perles et des grenats tombent de tes cheveux lorsque tu les peignes, qu’éclosent des lys et des violettes sous tes pas » (9). Fleurs et pierreries sont bien au rendez-vous, ces dernières tapent un peu trop fort dans l’œil de la tante de Marziella qui, s’imaginant qu’on peut avoir rien sans rien, envoie sa propre fille, Puccia, à la fontaine, avec une pizza, dans l’espoir attendu que la fillette y fasse la rencontre de la vieille. Ce qui est le cas. Mais cette bourrique au caractère de goret qu’est Puccia n’accorde pas une seule miette à la vieille, méchante comme une teigne qu’elle est. Alors, la vieille entre dans une fureur noire et lui jette au visage cette imprécation : « Puisses-tu écumer comme la mule du médecin lorsque tu respires, que des poux tombent par poignées de tes cheveux lorsque tu les peignes, que poussent des fougères et des tithymales sous tes pas ! » (10). Par opposition à lis et violettes odorantes, Basile place fougères et tithymales dans le même sac. Tithymales ? Qu’est-ce ? C’est simplement le surnom qu’on octroyait à certaines euphorbes, des plantes violemment purgatives, parfait complément de la fougère vermifuge, deux plantes de circonstances puisque j’ai dit Puccia méchante comme une teigne. Nous pourrions mieux dire, et ce serait plus convenable ici : méchante comme un ténia. Tiens, pan sur le nez, vilaine Puccia ! En ce dernier cas, l’on accorderait à ces deux dernières plantes vertu contre la malignité… Elles ne s’opposent donc pas aux lis et aux violettes, elles les complètent.

La fougère mâle ne se distingue pas seulement par son mode de reproduction (que nous n’aborderons pas ici : pour cela, nous renvoyons le lecteur à l’article sur le polypode), mais par l’ensemble du vocabulaire qu’on utilise pour en décrire certaines parties. Comme chez toute fougère, la vraie tige est souterraine : elle porte le nom de rhizome et, parfois abusivement, celui de racine. Les racines, les vraies, existent bel et bien : fines, brunâtres et nombreuses. De ce rhizome émergent au printemps les futures feuilles, alors à l’état de crosse d’évêque : la feuille, enroulée sur elle-même, va se déployer au fur et à mesure de sa croissance. Ces feuilles, dès qu’on parle le langage des fougères, on les appelles des frondes dont la longueur peut atteindre 1,2 à 1,5 m au maximum. Particulière, la fougère mâle crée, grâce à ses frondes épaisses, des touffes circulaires en forme d’entonnoir. La « tige » de la feuille, qui forme un axe jaunâtre à sillon noir, n’est bien évidemment pas une tige, mais un pétiole suivi d’un rachis (11), ce dernier étant la partie de l’axe foliaire qui porte, non pas des folioles mais des pennes, elles-mêmes divisées en pinnules. Au dos de ces frondes, on trouve « à maturité des sores nombreux composés de sporanges contenant des spores » (12). Clair, non ? Ces sores, rangés deux à deux, sont tout d’abord protégés d’une couverture, pellicule bleuâtre du nom d’indusie, prenant chez la fougère mâle une forme de rein, de croissant de lune ou de fer à cheval, au choix.
Très commune dans les lieux frais aux sols riches (haies, buissons, rocailles, taillis, lisières de forêts, clairières), cette fougère marque un net penchant pour les aulnaies, les hêtraies et les frênaies, partout en France sauf en région méditerranéenne et à trop haute altitude.

La fougère mâle en phytothérapie

Il faut s’armer d’un piochon pour tirer de terre la matière médicale qui concentre la bonne moitié des propriétés thérapeutiques de la fougère mâle : un rhizome à carapace noirâtre et à cassure verte, d’odeur forte et un peu nauséeuse, de saveur douceâtre puis amère et quelque peu astringente, formant là des indices sur la qualité requise. En général, des rhizomes de cette condition présentent à l’analyse les substances suivantes : de l’acide filicique (3,5 à 8 %), de l’acide filicotannique (10 %), des acides gallique et acétique, de la résine, une huile grasse, de la cire, des sucres, de l’amidon, du tanin, enfin pigments, grosse quantité de potassium et quelques fragments d’une essence aromatique spéciale (0,5 %).
Ce n’est pas tout : la phytothérapie use également des toutes jeunes crosses qui sortent de terre au printemps. Outre huiles grasse et volatile, elles contiennent aussi des pigments, ainsi que de la résine, et sans doute des substances assez analogues à celles du rhizome : ce fameux acide filicique (ou filicine) dont on dit qu’il est constitué de plusieurs corps dont voici les principaux : l’aspidine (2 à 3 %), l’acide flavaspidique, l’aspidinine, l’aspidinol (0,1 %), la flavaspidine (2,5 %), la filixnigrine, la filmarone (5 %), autant de noms qui rendent encore plus curieuse et mystérieuse cette fougère mâle qui sera essentiellement retenue ici, sa consœur, la fougère femelle (Athyrium filix-femina) ayant été jugée moins active, voire inactive, donc inusitée.
Pour finir, mentionnons que les feuilles à l’état de frondes font, elles aussi, l’objet d’un usage thérapeutique.

Propriétés thérapeutiques

  • Anthelminthique (dont ténifuge : la fougère mâle paralyse les muscles du ver solitaire, ce qui l’oblige à se détacher de la paroi intestinale)
  • Insectifuge
  • Astringente, détersive, adoucissante
  • Dissipatrice de la fatigue
  • Réchauffante
  • Calmante, antispasmodique (?)

Pour Jean Valnet, « la fougère éloigne tous les maux, et procure au patient un repos complet » (13). S’il avait vécu au Moyen-Âge, bien qu’en d’autres termes, il n’aurait pas dit moins au sujet de cette plante.

Usages thérapeutiques

  • Parasitose intestinale (ténia, ascaride, oxyure, ankylostome, bothriocéphale) et hépatique (douve du foie)
  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : colique, colique douloureuse
  • Troubles de la sphère respiratoire : maux de gorge, toux, coqueluche
  • Troubles locomoteurs : rhumatismes, algie et raideur rhumatismales, arthrite, sciatique, lumbago, crampe (pied, mollet), fatigue des pieds, douleurs goutteuses, rachitisme chez l’enfant
  • Troubles de la sphère vésico-rénale : catarrhe vésical, énurésie des enfants
  • Affections cutanées : plaie purulente, blessure, brûlure
  • Autres algies : céphalée, maux de dents
  • Éloigner les insectes (mouches, punaises, puces et la petite Puccia du conte de Basile ^^)

Modes d’emploi

  • Extrait éthéré (usage interne).
  • Poudre de rhizome mêlée à du miel (usage interne).
  • Décoction de rhizome dans l’eau ou le vin (usage externe : lavement, bain de pieds).
  • Macération alcoolique de feuilles fraîches (usage externe : friction, compresse, application locale).
  • Matelas de feuilles sèches (comme cela se faisait dans l’ancien temps en Bretagne, par exemple).
  • Feuilles fraîches appliquées localement ou glissées dans les chaussures.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Récolte : le rhizome, par l’expérience, se montre plus efficace à l’état frais que sec. Selon les sources, il est préconisé de l’arracher à l’été, en fin d’automne ou carrément en hiver. L’inconvénient est que, d’emblée, il est difficile de prévoir, a priori, la potentielle activité de tel ou tel rhizome issu de telle ou telle station. Des facteurs comme l’altitude, l’exposition, la nature du sol, etc. donnent l’impression qu’ils participent à la bonne qualité du produit. Mais la part humaine y est pour beaucoup : l’on ne peut se contenter de récolter, il faut savoir aussi prévoir préparation, conservation, dessiccation, observation du degré de fraîcheur du produit avant toute utilisation : ces magnifiques tomates dorées par le soleil que vous venez de cueillir au jardin sont encore loin du gaspacho dont l’idée vient de vous traverser l’esprit si vous ne les apprêtez pas comme il faut et quand il le faut. De même, l’on n’imagine pas faire cuire des petits pois qui auraient attendu patiemment au bas du réfrigérateur : au bout de quatre à cinq jours après récolte, la peau se parchemine, les pois commencent à germer, etc.
  • Toxicité : celle de la fougère aigle (Pteridium aquilinum), dont on parle beaucoup en milieu rural puisque les troupeaux pâturant en pâtissent, ne doit pas faire oublier que la fougère mâle n’est pas entièrement inoffensive. En effet, en excès, cette dernière est susceptible de causer bien des désagréments qui m’apparaissent comme la preuve évidente de son efficacité : certains auteurs évoquent une sensation de malaise, ce qui est fort vague. Pour être plus précis, voici quelques éléments concernant une intoxication à la fougère mâle : action évidente sur la sphère gastro-intestinale (colique, nausée, vomissement, sensation désagréable dans le bas-ventre), troubles portés sur le foie, le cœur, la sphère respiratoire, la vessie, etc. Étrange. On semblerait retrouver le négatif de ce que dit Valnet et que nous avons cité plus haut : de même que, thérapeutiquement, la fougère mâle agit partout, sa toxicité s’applique de même, comme semble le prouver sa tendance à la lipothymie et au collapsus. De plus, l’on en tremble, l’on s’en convulse, et, d’un autre bord, l’organisme se paralyse et s’engourdit : chose que, déjà, la grande Hildegarde avait remarquée : la fougère mâle est utile quand il y a paralysie. Ce qui peut vouloir dire qu’elle l’utilisait peut-être à « doses homéopathiques ». Il y a une autre chose qui peut nous rappeler Hildegarde : elle voyait cette fougère utile contre les troubles oculaires. Or un surdosage de cette fougère peut mener à la cécité…
  • Pour bon nombre de ces raisons, on s’en remettra à un médecin phytothérapeute dès lors qu’un usage interne est à envisager. Il saura, lui, prescrire un extrait standardisé. En revanche, en médecine rurale, familiale, empirique, etc., on usera, en toute tranquillité, de la fougère mâle par voie externe. Si jamais vous deviez faire face à un bon et bien gras ténia, sachez que la graine de courge, la tanaisie, l’absinthe, l’écorce de racine de grenadier peuvent se substituer allégrement à la fougère mâle. Oui, c’est vrai, le ténia ne court plus autant les artères de notre anatomie depuis un temps que l’on peut penser, à tort, révolu : mais considérez le retour du scorbut aux États-Unis ou celui du choléra en Afrique du Nord… Bref. Au cas où vous auriez affaire à ce compagnon intérieur qui mange comme quatre, que vous n’auriez aucun médecin phytothérapeute (ni sous la main, ni sous le coude, encore moins sous le sabot d’un cheval), sachez que la bestiole ténia est parfois décrochée par la fougère mâle. Celle-ci, en mode anti-velcro, la détache de la paroi intestinale. A d’autres fois, elle l’envoie bouler, c’est-à-dire qu’elle la lourde par la porte, qu’elle l’expulse manu militari comme un sans-papier reconduit à la frontière. Et des fois, non, bien qu’en dise ceci Cazin : « c’est le mélange des corps gras et de la résine avec l’huile volatile qui donne à la souche de fougère mâle la propriété vermifuge » (14). Entendre que dans vermifuge, le « fuge » veut dire : faire s’enfuir. C’est un suffixe bien connu : fébrifuge, insectifuge, abrutifuge, démonifuge, etc. Et, d’ailleurs, parlant de démon qui vous suce, avez-vous déjà penché votre tête devant celle d’un ténia : c’est très très laid. Et l’on peut se demander, à juste droit, si l’on n’a pas récolté là la punition d’une faute assez abominable quand on voit la tronche de l’engin qui pousse la forfanterie à abandonner ses œufs avant expulsion définitive par la porte anale. Ou bien, s’il s’agit d’une forte tête, il se peut que cette dernière reste, tel un ultime vestige, scotchée comme la plus agressive des ventouses au dedans de vous. Et qu’elle reconstruise le ver, anneau par anneau, etc. Une pure jouissance !…
  • Alimentation : après ce que nous venons de dire/lire, sans doute serez-vous peu tenté… Les chroniques du royaume de France relatent que les paysans auvergnats procédèrent à la fabrication d’un pain composé de farine de blé rallongée avec de la poudre de rhizome de fougère bien qu’il ne soit pas mentionné laquelle fut usitée à cette fin. Un pain de disette, en somme. Aujourd’hui, on appelle ça un pain de régime. On fit ainsi au XVII ème siècle, puis au XVIII ème : d’autres chroniques rappellent la consommation de racines de fougère (entre autres), transformées en « farine », puis mêlées à d’autres plantes de temps de famine telles que les glands de chêne, les pépins de raisin, et dont on tirait une maigre provende. Aujourd’hui, on trouve en magasin bio de la farine de pépins de raisin, chose que j’ai naguère apprise lorsque je traînais mes guêtres dans une échoppe du genre : aux paysans français du XVIII ème siècle, ça ferait, je pense, tout drôle. De même qu’à moi. On nous casse la tête (enfin, gentiment, et jamais avec une massue) avec l’alimentation (soi-disant) « paléo ». Bientôt, si ça n’existe pas déjà, on partira faire des stages en forêt loin de Versailles pour manger comme le pratiquaient déjà avec dextérité les gueux du temps de Louis XV : « On ferait comme si on était au XVIII ème siècle », dit Jean-Eudes. « Oui, mon cancrelat », lui répond Mathilde, qui ajoute : « Attrapons ce faux cresson des fontaines (Apium nodiflorum) dans les douves du château pleines de foie, non, du château plein de douves du foie, beuh. Ah et pis merde ! Jean-Eudes, on rentre à Paris ? » « Pour sûr mon pou ». Etc. Chronique navrante. L’alimentation du temps du siècle des Lumières : une autre manière de se mettre au ver. Par ailleurs, dans des pays plus septentrionaux comme la Norvège, existe une tradition de consommation des toutes jeunes crosses comme d’autres le font des pousses de houblon ou de tamier. En France, l’on a voulu faire de même, réactiver cette tradition qui ne repose, en définitive, sur rien, en jetant son dévolu – oh ! comme c’est bête – sur la fougère aigle : non seulement elle n’est pas comestible, mais de plus elle est toxique : « elle n’est vraiment bonne que si elle reste blanche ! Dès qu’elle verdit », vous aussi (15). Voilà. Petite précision à destination des survivalistes d’opérette. En Sibérie, pour finir, on portait à ébullition de la bière dans laquelle on faisait barboter des rhizomes de fougère mâle. Cela donnait, dit-on, une agréable odeur à cette décoction qui prenait alors un goût de framboise. Sérieux ? J’en ai marre qu’on se foute de ma tronche avec cet article !
  • Autres usages : la cendre de fougère mâle participe à plusieurs industries : verrerie, savonnerie, fabrication de la porcelaine de Chine, etc.
    _______________
    1. Dioscoride, Materia medica, livre IV, chapitre 165.
    2. Henri Leclerc, Précis de phytothérapie, p. 25.
    3. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 408.
    4. Dans Les plantes magiques de Paul Sédir (p. 74), nous trouvons le passage suivant : « J.-F. Bonhomme, visiteur apostolique sous Grégoire XIII, défend, dans ses décrets (imprimés à Verceil en 1579) que l’on cueille de fougère ou de graine de fougère, d’autres herbes ni d’autres plantes à certain jour ou à certaine nuit, particulière dans la pensée qu’il serait inutile de les cueillir en un autre temps. « Si quelqu’un se rend coupable de telles superstitions qu’il soit sévèrement puni selon qu’il plaira à l’ordinaire des lieux. »
    5. Angelo de Gubernatis, La mythologie des plantes, Tome II, p. 146.
    6. Hildegarde de Bingen, Physica, p. 42.
    7. Ibidem, p. 41.
    8. Pierre Lieutaghi, Le livre des bonnes herbes, p. 239.
    9. Jean-Baptiste Basile, Le conte des contes, p. 88.
    10. Ibidem, p. 89.
    11. Le rachis de la fougère mâle fait écho au rachis de l’être humain, c’est-à-dire l’épine dorsale constitué d’un empilement de vertèbres formant la colonne. N’employait-on pas la fougère mâle face aux enfants dit rachitiques, soit atteints de rachitisme ? Il s’agit d’une maladie grave qui n’a pas grand-chose à voir avec le sens familier que l’on a donné ensuite au mot rachitique (vulgairement : rachtok ; je ne suis pas certain du tout de son orthographe). Le rachitisme est une mauvaise nutrition de l’ensemble des tissus « par carence (trouble de la fixation du calcium sur la substance osseuse), aboutissant à une déformation du squelette, principalement chez l’être humain, du rachis et des membres inférieurs » (Bordas, Logos, p. 2553). Au rachitique, il manque aussi de la vitamine D, d’où l’absorption obligatoire d’huile de foie de morue par les enfants du XIX ème siècle et d’une bonne partie du XX ème.
    12. Pierre Lieutaghi, Le livre des bonnes herbes, p. 236.
    13. Jean Valnet, La phytothérapie, p. 265.
    14. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p. 408.
    15. Bernard Bertrand, L’herbier toxique, p. 104.

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