Le bouleau (Betula pendula)

Synonymes : bouleau commun, bouleau blanc, bouleau à papier, bouleau pleureur, bouleau verruqueux, bois à balais, boule, boulard, bouillard, biole, brele, bech, arbre de la sagesse, sceptre des maîtres d’école, arbre néphrétique d’Europe, etc.

Le bouleau blanc (adjectif que l’on doit à l’éclat argenté de son écorce papyracée) ou bouleau verruqueux (en raison des multiples « pustules » qui constellent ses rameaux) est un arbre particulièrement typique de l’Eurasie : il y a 10000 à 15000 ans, on a vu, en Europe, se développer des forêts majoritairement constituées de pins et de bouleaux (1). Bien que souvent cultivé comme arbre d’ornement (et reconnu comme tel), il n’en reste pas moins qu’il est l’hôte des bois jeunes, des sols pentus et acides, pierreux et sableux, comme on peut le voir en forêt de Fontainebleau par exemple. C’est un arbre qui nécessite beaucoup d’espace, c’est pourquoi il est capable de coloniser les sols vides qui ne sont pas propices au développement d’autres essences telles que le chêne. Le feuillage du bouleau est relativement abondant, formé de petites feuilles losangiques ou triangulaires, doublement dentées, qui ont la particularité de ne présenter que leur tranche au soleil afin de laisser pénétrer un maximum de lumière à l’intérieur de la silhouette de l’arbre. Longuement pétiolées, elles sont suspendues tout au long de rameaux réclinés : cela explique pourquoi l’on dit parfois du bouleau qu’il est pleureur, chose accentuée par sa floraison, laquelle a lieu entre avril et mai. On distingue deux types de fleurs : les chatons mâles en longues inflorescences souples et pendantes (d’où l’adjectif pendula associé à ce bouleau) et les fleurs femelles en petits épis dressés. Les graines sont capables de germer sur les sols vides dont nous parlions. Une fois devenues arbres, elles sauront rendre ces sols viables pour d’autres essences – le chêne, nous l’évoquions, mais aussi le hêtre – qui n’éliraient jamais domicile sur un terrain privé d’humus. En cela, le bouleau se rapproche du frêne : c’est un préparateur de terrain, il est à l’initiative de la vie et en précède la naissance. Puis, le bouleau formera une litière de feuilles capable de fabriquer une importante quantité de sucres qui enrichiront au fur et à mesure l’humus. C’est à ce moment favorable que les chênes et les hêtres pourront poser leurs valises, germer et grandir sur ce sol. Ils feront de l’ombre au bouleau qui ne s’en remettra pas : mais il faut aussi compter sur le cycle de vie court du bouleau (un siècle maximum pour trente mètres de haut) et sur sa croissance rapide (quinze mètres à 20 ans). Le temps que la croissance plus lente du chêne ou du hêtre fasse de l’ombre au bouleau, celui-ci, du fait de sa longévité plus brève, aura déjà disparu, non sans avoir essaimé de nouveaux fruits vers des territoires plus propices, y compris des terres incendiées. Ces akènes, bordés d’une aile deux fois plus larges que la graine, ce qui leur permet de « planer » quand même un peu, ne sont pas exemptes d’un potentiel pouvoir allergisant, puisqu’ils sont porteurs d’une vie qui ne demande qu’à éclore, fleurir et polliniser.

Le tronc svelte et presque lisse du bouleau s’orne d’une écorce pelliculée dont la blancheur est due à la présence de bétuline qui la rend, en même temps, imperméable et imputrescible. Elle pèle en se détachant du tronc en fines bandelettes horizontales (de même que merisier et cerisier). L’écorce s’épaissit avec l’âge, en particulier à la base du tronc, où elle se crevasse et noircit, ce qui est le plus sûr moyen de reconnaître un sujet à l’âge vénérable.
On peut dire que tout, chez lui, tend à la légèreté et à la grâce aérienne. Ce qui n’est pas tout à fait exact : à la gracilité et à la souplesse de la ramure du bouleau s’oppose la dureté de son écorce. Cette plasticité et cette robustesse sont, en quelque sorte, ses signatures. L’écorce condense la majeure partie des sels minéraux apportés par la sève brute (ou ascendante) qui provient de l’extraction par les racines de l’arbre de l’eau du sol et des nutriments qu’il contient. Les feuilles connaissent au début du printemps une intense activité cellulaire. Au niveau foliaire, la sève ascendante va se charger des principes actifs synthétisés par les feuilles, lesquelles formeront, en retour, la sève élaborée (ou descendante).

On voit sur ce schéma deux courants : celui, ascendant, de la sève brute, celui, descendant, de la sève élaborée. Le premier est le courant de l’eau et de la terre (tellurique), le second, le courant de la lumière du soleil (cosmique) : « Le bouleau symbolise la voie par où descend l’énergie du ciel et par où remonte l’aspiration humaine vers le haut » (2). L’arbre lui-même est donc de la lumière solaire matérialisée en quelque sorte. A ce titre, rien d’étonnant – parce qu’un certain nombre de ses caractéristiques le prédisposent à cette fonction – à ce que le bouleau ait joué, à l’instar du frêne, le rôle d’Axis mundi chez les populations sibériennes. Il est le lieu de la rencontre des énergies cosmiques et telluriques, il en est la symbiose, les racines étant le parfait reflet de la ramure, le tronc, le trait d’union entre les mondes céleste et terrestre. Lors des cérémonies d’initiation chamanique, le bouleau est planté au centre de la yourte de l’impétrant, et aboutit au trou du sommet qui correspond à la porte du Ciel (ou du Soleil, essence masculine), même si cet arbre est parfois associé à la Lune (essence féminine ; du reste, jusqu’au XVI ème siècle, le mot bouleau demeura féminin). Double, il est père et mère, mâle et femelle. Cependant, il apparaît davantage marqué femelle que mâle, étant considéré en Russie comme l’emblème de la jeune fille, plus précisément comme emblème printanier de la jeune fille, car « ce bouleau vert, ce printemps […] est […] un appel à cette vie joyeuse de la nature, de laquelle le dur hiver nous avait exilés » (3). Et lorsque le printemps est bel et bien là, les paysans russes fichent dans le sol, à l’entrée des isbas, des rameaux de bouleaux à la Pentecôte (symbolique masculine), alors que, à la même date, les jeunes filles russes enfilent des couronnes sur les branches de bouleau (symbolique féminine). Il arrive même à certaines d’entre elles de trouver, au matin, en guise de mai, un rameau de bouleau, cela pour leur faire savoir que, parmi les garçons, bien d’entre eux les trouvent charmantes.

L’histoire thérapeutique écrite du bouleau n’est pas si ancienne qu’on pourrait le croire : étant un arbre relativement septentrional, il n’a bien évidemment pas été remarqué par les Anciens de l’Antiquité grecque comme romaine, hormis peut-être de Pline, qui le croyait originaire de Gaule. Les premières références thérapeutiques ayant trait au bouleau, c’est à une dame « septentrionale » qu’on les doit : Hildegarde de Bingen. Au XII ème siècle, elle dit du Bircka (birke aujourd’hui en langue allemande) qu’elle en utilise la sève (contre les rétentions liquidiennes et les troubles urinaires), ainsi que les bourgeons : chauffés au soleil ou près d’un feu, puis appliqués sur la peau, ils soignent certaines affections dermatologiques (pustules, rougeurs, etc.). Hildegarde sera aussi la première à remarquer l’emploi des fleurs à travers leur vertu cicatrisante. Deux siècles après elle, c’est à un autre Allemand, Konrad de Megenberg (1309-1374), de livrer des informations complémentaires en ce qui concerne le bouleau. Dans un ouvrage intitulé Buch von den natürlichen Dingen (probablement écrit en 1349 ou 1350), le chanoine de Ratisbonne vantera « l’eau » de bouleau, c’est-à-dire sa sève, comme diurétique et antilithiasique urinaire. Il préconise cette même sève contre les ulcères de la bouche et les éphélides (taches de rousseur). Matthiole, étrangement, prend part à ce panégyrique : lui qui vit trop au sud, connaît pourtant celui qu’il appelle « arbre néphrétique », sans doute par l’intermédiaire de la lecture de quelques livres allemands sur la question, ce qui s’avère tout à fait possible, sachant que ce qu’il écrit rappelle ce que disait Konrad de Megenberg : « Si on perce le tronc du bouleau avec une tarière, il en sort une grande quantité d’eau laquelle a grande propriété et vertu à rompre la pierre (lithiase) tant aux reins qu’en la vessie si on continue d’en user. Cette eau ôte les taches du visage et rend la peau et charnure belle. Si on s’en lave la bouche, elle guérit les ulcères qui sont dedans ». Soit c’est l’information qui vient à nous, comme c’est le cas ici avec Matthiole, soit c’est nous qui nous rendons auprès d’elle. C’est ce que fit Pierre-François Percy, chirurgien-chef des armées de Napoléon Ier. Il notera l’utilisation populaire de la sève de bouleau, très répandue dans tout le nord de l’Europe, à l’occasion des campagnes de Russie. Il retiendra surtout que cet usage permet de lutter contre les affections rhumatismales, les embarras vésicaux et les reliquats de goutte. Il est bien vrai que la médecine populaire russe ainsi que les guérisseurs sibériens recommandaient depuis longtemps non seulement la sève mais également les feuilles et les bourgeons de bouleau pour soulager les douleurs rhumatismales. Mais il serait incomplet de s’arrêter uniquement à ça, la thérapie par le bouleau étant beaucoup plus sophistiquée : « Les populations occupant le nord de l’Eurasie ont pour tradition de se fouetter de branches de bouleau tout en alternant des bains de vapeur et de chaleur sèche, avant de se frotter de neige » (4). Cela préfigure le bouleau comme grand nettoyeur dans l’élimination des toxines. Ce que confirme d’ailleurs la sagesse proverbiale russe pour laquelle le bouleau est un nettoyeur via le sauna, et un guérisseur – ce dont nous ne doutons pas. Outre qu’il donne la lumière par les torches qu’il fournit, on dit aussi de lui, en Russie, qu’il étouffe les cris, ce que ne saurait se comprendre sans quelques détails explicatifs : par l’écorce de cet arbre, on obtient une sorte d’huile résinoïde goudronneuse dont on oint les roues de chariot pour leur éviter de frotter et de « couiner », ce qui est assez rigolo puisque le bouleau nous évite de faire de même avec nos propres articulations quand elles sont sujettes à l’arthrose par exemple.
Au XIX ème siècle, le médecin autrichien Wilhelm Winderwitz met expérimentalement en évidence les indéniables et puissants effets diurétiques des feuilles de bouleau en traitant des patients souffrant d’œdème. Il observera une considérable augmentation du volume des urines émises et une baisse du taux d’albumine, sans aucune irritation rénale. Un siècle plus tard, Henri Leclerc précise encore davantage les contours du profil thérapeutique du bouleau, qu’il utilise chez les patients atteints de cellulite et présentant d’excessifs taux d’acide urique et de cholestérol dans le sang. A terme, les toxines sont résorbées, les nodules fibro-congestifs fondent.
Le bouleau est donc un sublime purificateur, un incomparable nettoyeur (en Europe centrale, ne confectionne-t-on pas à l’aide des rameaux de bouleau d’excellents balais ?) et il a l’avantage de faire ce grand ménage tout en douceur, bien qu’on en évitera l’usage en cas de maladies cardiaques ou rénales graves.

A propos de la sève de bouleau que nous avons plusieurs fois ponctuellement abordée dans cet article, nous pouvons dire qu’elle est depuis longtemps récoltée au début du printemps, on la buvait comme eau de jouvence. Elle décrasse l’organisme des impuretés et toxines accumulées durant l’hiver. Étonnant régénérant, elle peut être utilisée par chacun d’entre nous (sauf contre-indications). Ce liquide vital – la sève – apporte souplesse tant au niveau physique que psychologique. C’est la force vive de l’arbre chargée des éléments terrestres et célestes qui apporte vitalité au sortir hivernal.
A l’inverse, la dure écorce du bouleau est utilisée pour l’extraction d’une résine, le goudron de bouleau dont on se servait déjà au Néolithique (et même auparavant) pour réparer les récipients présentant des fissures et autres fêlures. Aujourd’hui, il est encore utilisé pour apprêter, parfumer et protéger les cuirs de Russie. On retrouve bien là la dimension protectrice et imputrescible de l’écorce de bouleau qui permet aussi de fabriquer des ustensiles et des canoës, de couvrir les huttes (5). Elle constitue aussi un excellent allume-feu dont l’efficacité s’avère réelle même lorsqu’elle est mouillée : cela s’explique par sa haute teneur en résine (j’ai appris cette astuce pour la première fois dans une bande dessinée de Yakari le petit Indien où l’ingénieuse Arc-en-ciel explique à ses deux compagnons, Yakari et Graine-de-bison, l’emploi de l’écorce de bouleau pour allumer du feu).

Des fleurs du bouleau, l’on tire un élixir floral que le docteur Bach n’aurait pas renié : il a néanmoins été établi selon sa méthode. Parce qu’on a fait « parler » l’arbre sur son caractère, l’on a pu en déduire les domaines d’action : aussi, ne soyons pas étonnés d’apprendre que cet élixir se destine aux personnes qui font exagérément preuve de comportements sclérosants, rigides qu’ils sont comme de l’écorce de bouleau, solides dans leurs prises de position, parfois trop comme le « papier » que l’on tire de cette écorce et dont la résistance s’explique par les goudrons qu’elle contient. Ce qui paraît, chez certaines personnes, un défaut, peut s’avérer, par ailleurs, fort utile, parce que, dans d’autres cas, sans cette écorce goudronneuse, de vastes pans de l’histoire nous seraient parfaitement inaccessibles. Nous avons vu, abordant Hildegarde, qu’elle appelait le bouleau bircka. L’allemand actuel birke ainsi que l’anglais birch rappellent, bien évidemment, cet ancien nom attribué au bouleau qui, selon l’étymologie, provient d’une racine beaucoup plus ancienne et lointaine : en sanskrit, le mot bhurga (6) qui désigne le bouleau, signifie aussi précisément « arbre dont l’écorce est utilisée comme support d’écriture » (7). Aussi, rendons grâce au goudron de l’écorce du bouleau, puisqu’un événement majeur a permis d’asseoir l’étymologie liée à cet arbre : sa « résistance à la pourriture a permis aux archéologues russes des découvertes historiques de première importance dans le sous-sol de Novgorod, ville située à 400 km à l’est de Moscou. Des centaines de documents intacts en écorce de bouleau furent récupérés à partir de 1951 à plusieurs mètres de profondeur, dans des couches archéologiques allant du X ème au XIV ème siècle. Les textes sont gravés au stylet sur la face intérieure de l’écorce. Écrits en vieux russe, ces textes ont considérablement contribué à la connaissance de cette époque. Le bouleau a ainsi joué dans les pays nordiques un rôle de support de communication comme le papyrus ou le palmier dans les pays chauds » (8). Témoin de signes gravés sur son écorce, le bouleau apparaît aussi chez les Celtes non pas comme support mais comme contenu.

« Le bouleau, qu’on appelait autrefois Arbre de la Sagesse (« Arbor sapientiae »), par allusion aux arguments frappants que fournissaient ses branches aux pédagogues pour inculquer les saines doctrines à leurs élèves »… (9). Fournier, plus prosaïque, explique : pour châtier les enfants turbulents. A la baguette ! Nous eussions apprécié qu’il s’agirait là d’un autre type de sagesse. Mais tout n’est pas perdu, il nous faut œuvrer pour la découvrir, ôter du corps de cet arbre à la fascinante beauté, cette première impression qui n’est qu’une illusion. Oui, le bouleau est bien un arbre de sagesse, mais pas seulement au sens où l’entendait – en le soulignant simplement – Henri Leclerc. Mais encore faut-il savoir dépasser l’odeur de fagot que suscitent certains épisodes de l’histoire du bouleau, en particulier s’ils sont considérés à travers les yeux d’un homme qui n’a rien de païen et que des pratiques éloignées des siennes peuvent surprendre. C’est ce qui apparaît très clairement dans Leclerc, faisant la lecture du médecin alchimiste Jean-Baptiste Van Helmont (1579-1644) : le bouleau « ne se montre pas moins puissant pour conjurer les incantations, notamment pour ‘dénouer l’aiguillette’ : il cite très sérieusement le cas de Karichterus [?] qui, victime d’un maléfice, s’exorcisa en expulsant le superflu de la boisson sur des balais de bouleau » (10). Ce qui, ma foi, m’apparaît fort intéressant. Comment douter, en effet, qu’on puisse faire intervenir un arbre comme le bouleau dans pareil cas ? Lui, le balayeur, comment ne pas croire qu’il est capable d’expulser ?

Selon l’alphabet celte des arbres, le bouleau débute l’année solaire par la lettre B, à cheval sur décembre et janvier (du 24 décembre au 21 janvier exactement ; l’année est découpée selon treize consonnes auxquelles on attribue 28 jours chacune). A cette position initiale, l’on fait écho par l’ogham Beith, c’est-à-dire celui qui concerne le bouleau et qui débute la séquence oghamique (laquelle s’achève par Ioho, l’if).
Le bouleau, qui entame ce premier cycle de 28 jours, soit une lunaison, prend donc place quelques jours après le solstice d’hiver : il ouvre donc, en quelque sorte, la porte solsticiale ascendante, cette étape temporelle où nous voyons, de nouveau, la durée du jour s’allonger progressivement. A cette renaissance du feu solaire, l’on a donc décidé d’associer, chez les Celtes du moins, le bouleau, dont l’immaculée blancheur n’a sans doute pas été étrangère à ce choix, d’autant plus pertinent si l’on considère un bouleau assez âgé : à la base noircie et charbonneuse de son tronc succède ces bandelettes d’horizon argenté : en levant le regard de bas en haut, l’on passe de l’obscurité à la lumière, selon un mouvement identique à ce qui se déroule lors du solstice d’hiver. Ainsi, le bouleau marque une étape, une naissance, un commencement (qui ne sont en fait que re-naissance et re-commencement, s’agissant de renouveau éternel et cyclique). Le bouleau initie donc ce mouvement, de même qu’il participe à l’initiation de l’apprenti chaman sibérien.
Parce qu’il est l’arbre de la lumière renaissante et grandissante, on a fait du bouleau un arbre patronné surtout pas des figures féminines : c’est le cas de Frigga, l’épouse d’Odin, mais ça l’est encore bien davantage avec la triple déesse hyperboréenne qu’est Brigit, et dont le nom provient d’une racine indo-européenne que nous avons déjà croisée : bhirg. Cette déesse porte donc en elle le nom même du bouleau, mais aussi des symboliques similaires : renaissance du feu solaire et de la végétation. Brigit, fille du Dagda, maternelle et tellurique, préside également aux accouchements (ce qui explique, entre autres, les berceaux fabriqués en bois de bouleau). Elle est donc porteuse de fécondité et de fertilité, et rappelle quelque peu le symbole juvénile et printanier qu’on associe au bouleau dans les contrées du nord de l’Europe. Si Beith, l’ogham du bouleau, appelle, tout comme Brigit, la féminité et l’aspect maternant, il ne s’applique pas qu’aux seules femmes, mais s’adresse à tous, qu’on soit homme ou femme (par exemple : excès de virilisation chez la femme, peu de place accordée au cerveau droit chez l’homme, etc.). Il s’agit, grâce à Beith, de faire naître quelque chose, au sens propre comme au sens figuré, quelle que soit sa forme, du reste : elle peut prendre celle d’un projet, d’une nouvelle activité, d’un intérêt quelconque. Cela peut être d’entrer dans une relation particulière avec quelqu’un ou une structure dépassant le cadre de l’individu (faire du bénévolat, participer activement à des projets collaboratifs et participatifs, etc.), afin de, peut-être, recréer, dans des circonstances bien différentes, une autre idée du foyer et de la famille, au sein desquels on se sent protégé, en sécurité : c’est faire croître ce genre d’idées que cherche à favoriser Beith. Bien entendu, si Beith exige de nous faire parvenir à tel ou tel échelon, à l’image du chaman apprenti gravissant son bouleau, il peut également nous interroger sur ce qu’il est bon de laisser en chemin, d’abandonner : les entraves et les influences néfastes issues de notre propre lignée familiale, par exemple. De faire le ménage, en définitive. Purifier, n’est-ce pas enlever quelque chose (ou quelqu’un) ? Beith invite donc à une purification qui peut être physique, psychique, énergétique, ou bien tous ces aspects à la fois. L’on sait que la purification passe par une mise en fuite. Cela s’exprime très bien avec le bouleau dont nous avons dit qu’il portait le nom de birch en anglais, s’approchant une fois de plus de la verge et du fouet, puisque, en anglais toujours, to birch signifie… fouetter !… Cela explique pourquoi autrefois on flagellait les condamnés, afin d’éloigner d’eux les sournoises influences tentatrices, de même pour les malades mentaux : ils étaient fustigés pour écarter d’eux les esprits mauvais qui, pensait-on, les jetaient dans cet état. Il n’est donc pas très surprenant de considérer le bouleau comme un arbre permettant l’exorcisme, comme nous l’avons vu précédemment : la tradition veut que l’on balaie avec un balai composé de rameaux de bouleau qui permet d’expulser, non seulement les poussières et autres balayures, mais aussi les miasmes et reliquats énergétiques qui traînent çà et là dans les coins : faire place nette afin de la laisser propre et dispos au renouveau qui pointe le bout de son nez.
Nous avons souligné un peu plus haut que l’if achevait le cycle oghamique entamé par le bouleau. Funéraire, l’if l’est sans hésitation. Mais il porte, semper virens, la vie éternelle. Au contraire, le bouleau, qu’on associe au recommencement, apparaît sous une vêture qui peut paraître plus funeste qu’elle ne l’est en réalité. La mythologie celte abrite un texte – le Kat Godeu ou Combat des arbres – dans lequel il est fait référence au bouleau. On y trouve ces deux vers : Le sommet du bouleau nous a couverts de feuilles/Il transforme et change notre dépérissement (autre traduction : Alors le faîte du bouleau nous couvrit de ses feuilles/Et métamorphosa notre aspect flétri). D’aucuns y ont vu une symbolique funéraire. Si tel est le cas, on peut se demander où elle peut bien se dissimuler. « Il transforme et change notre dépérissement »… C’est tout de même très énigmatique : est-ce une allusion au fait que le bouleau, par sa sève, permet de véritables cures de jouvence ? Les seules références claires et précises que l’on peut croiser à propos de l’utilisation du bouleau lors de rites funéraires se comptent sur les doigts d’une seule main : il est parfois arrivé de couvrir les dépouilles mortelles de rameaux de bouleau et de confectionner des bûchers funéraires de son bois. C’est à peu près tout, pas de quoi marteler l’aspect funéraire du bouleau avec insistance. Tout au plus est-il « l’artisan des transformations qui préparent le défunt à une vie nouvelle », comme on peut lire dans le Dictionnaire des symboles de Chevalier et Gheerbrant.
Résister et s’adapter. C’est ce qu’ont fait les bouleaux (ainsi que d’autres arbres à feuilles caduques comme l’érable et le chêne) qui se trouvent à proximité de la centrale nucléaire de Tchernobyl en Ukraine, site possédant l’histoire tragique que l’on sait. Contrairement au pin, le bouleau est beaucoup mieux loti face aux rayonnements car son génome est plus compact que celui du pin qui, lui, est voué à mutation : il voit sa croissance être ralentie, ses formes devenir de douloureuses arabesques. Même une fois mort, il ne peut pas trouver le repos, les radiations ayant drastiquement ralenti le processus de pourrissement de ses troncs, ce qui expose la zone alentour à de fréquents feux de forêt.

Les abords de la centrale de Tchernobyl, 32 ans après la catastrophe.

 

Le bouleau en phytothérapie

A l’image du frêne, le bouleau est un arbre dont on a tout fait ou presque. Il appert qu’en phytothérapie il en va de même puisqu’on utilise de cet arbre à peu près toutes les parties :
-Les feuilles quand elles sont jeunes : légèrement amères, d’odeur agréable (fraction aromatique : environ 0,05 % d’essence), elles contiennent une teneur variable de tanin (4 à 15 %), une saponine, des acides phénols, de la vitamine C, ainsi qu’un flavonoïde connu sous le nom de rutine : s’inspirant de celui de la rue (Ruta graveolens), on le rencontre aussi dans le sarrasin et dans… le frêne (ce qui renforce davantage le « cousinage » entre ces deux arbres).
-L’écorce (superficielle ; autrement dit le « papier blanc » qui couvre le tronc du bouleau horizontalement) se caractérise par une forte proportion (12 à 14 %) d’un glycol triterpénique, la bétuline, un corps résineux, la bétulalbine, enfin un triterpène, l’acide bétulinique. De cette écorce, l’on tire, par distillation sèche (pyrogénation), un « goudron », sorte d’huile résinoïde empyreumatique de couleur noire, au parfum de cuir et de fumée très prononcé. Puis on distille ce produit et l’on obtient une huile essentielle liquide, généralement de couleur jaunâtre, et dont la densité est supérieure à celle de l’eau (1,19 environ). Dans le commerce de détail de produits d’aromathérapie, on trouve essentiellement les huiles essentielles de bouleau noir (Betula nigra) et de bouleau jaune (Betula alleghaniensis), deux huiles majoritairement composées d’esters, de salicylate de méthyle principalement (99 %), ce qui les rapproche de l’huile essentielle de gaulthérie couchée.
-La sève : seule la sève ascendante est utilisée à des fins thérapeutiques. En effet, la sève descendante est dénuée de vertus diurétiques et dépuratives. La sève ascendante expurge, élimine, évacue, en un mot : éloigne. Plaisante au goût, acidulée, légèrement sucrée (11), elle contient des acides aminés et des sels minéraux (potassium, calcium, sodium, phosphore…).

Propriétés thérapeutiques

  • Diurétique puissant non irritant éliminateur des chlorures, de l’urée et de l’acide urique, dépuratif, régénérateur des tissus rénaux sans inflammation, antilithiasique
  • Antirhumatismal
  • Digestif, cholérétique, vermifuge
  • Détersif, vulnéraire, antidartreux, éclaircissant du teint
  • Fébrifuge, sudorifique
  • Stimulant
  • Désinfectant
  • Favorise la croissance des cheveux

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère vésico-rénale : inflammation et infection des voies urinaires, lithiase (rénale, urinaire), sable urinaire, colique néphrétique, urétrite, oligurie, embarras et catarrhe vésical (même opiniâtre), albuminurie, rhumatisme (musculaire, goutteux), goutte, arthrose, arthritisme
  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : parasites intestinaux, lithiase biliaire
  • Troubles de la sphère circulatoire : varices, artériosclérose, hypertension
  • Troubles de la sphère respiratoire : inflammation des voies respiratoires, dyspnée
  • Affections cutanées : dartre, eczéma, éruption psorique, vieil ulcère, croûte de lait, dermatose, plaie, furoncle, érythème, transpiration excessive des pieds
  • Purification de l’organisme et excrétion : diminuer le volume des tissus dans les jambes, le ventre, les seins, anasarque (œdème généralisé), œdème, œdème des cardio-rénaux (avec troubles associés : vertige, céphalée, « mouches volantes »), rétention d’eau, hydropisie, hypercholestérolémie, azotémie et hyperazotémie (rétention de l’urée dans le sang), abcès, adénite
  • Fièvre intermittente

Modes d’emploi

  • Infusion longue de feuilles (il est possible d’en faire le même usage courant que le thé des centenaires).
  • Décoction concentrée de bourgeons.
  • Décoction concentrée d’écorce.
  • Macération vineuse (vin rouge) d’écorce des jeunes rameaux.
  • Macération huileuse de bourgeons.
  • Bain de feuilles de bouleau : compter quatre poignées de feuilles en décoction dans un litre d’eau jusqu’à ébullition. Baisser le feu, laisser frémir pendant dix minutes. Filtrer. Verser le tout dans une baignoire adéquate. On peut procéder de même avec les bourgeons.
  • Teinture-mère.
  • Sève en cure.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Récolte : bourgeons, sève et écorce se prélèvent dès la fin de l’hiver, en février-mars environ, soit avant l’apparition des feuilles qui, elles, se ramassent un peu plus tardivement, en mai et en juin, en considérant, lors de la cueillette, uniquement les feuilles les plus jeunes. Au sujet de la sève, délivrons la manière d’opérer telle que décrite par Pierre-François Percy en 1826 : « Dès les premiers jours de mars, on va dans la forêt voisine choisir un bouleau de moyenne taille, on y fait avec une vrille grosse comme une plume à écrire, un trou horizontal à la hauteur de trois ou quatre pieds du sol ; dans ce trou, un peu profond, on place un tuyau de paille qui sort de trois ou quatre travers de doigt, pour servir de conducteur à l’eau qui va s’écouler au-dessous et à terre ; on dispose un récipient quelconque que l’on couvre d’un linge clair et propre, afin d’arrêter les petits insectes ou les ordures qui pourraient y tomber. Ce récipient se remplit bientôt ; on ne fait cette perforation qu’une ou deux fois sur le même arbre, et, au bout de peu de jours, on passe à un autre, afin de ne pas trop le fatiguer. On a soin, quand on a fait ce changement, de boucher le trou avec un fosset, sans quoi le bouleau, continuant à donner plus ou moins d’eau, souffrirait, sans toutefois en périr, tant cet arbre est dur et vivace » (12).
  • Du bouleau, selon comment il est apprêté, on tire quantité de couleurs tinctoriales : brun, jaune, noisette, fauve, mordoré, vert, etc.
  • Les petits feuilles très tendres du bouleau peuvent s’ajouter en petite quantité à une salade ; les bourgeons, que la cuisson rend croustillants, sont, paraît-il, un véritable régal. Cependant, le bouleau est mieux connu pour sa sève dont on forme, en Suède, une sorte de « miel », ainsi que le « vin » et le « champagne » de sève de bouleau, comme cela se faisait encore autrefois dans le Nord de la France. Quant à l’écorce blanche du bouleau, elle entrait dans la composition d’une boisson fermentée assez proche de la bière. Il y a donc plus à boire qu’à manger dans le bouleau.
  • Autres espèces : le bouleau flexible ou merisier rouge (B. lenta), le bouleau à papier (B. papyrifera), le bouleau pubescent (B. pubescens), le bouleau nain (B. nana), le bouleau blanc de l’Himalaya (B. utilis), etc.
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    1. L’histoire de leur interrelation ne date pas d’hier. En effet, dans la nature, ont été mises en évidence des interdépendances d’arbre à arbre. C’est le cas entre le pin douglas (Pseudotsuga menziesii) et le bouleau en Amérique du Nord. Lorsqu’on a commencé a étudié ce phénomène, on a temporairement conclu que l’échange n’était pas équivalent du pin au bouleau, que ce dernier donnait plus qu’il ne recevait durant la belle saison. En approfondissant, on s’est rendu compte que ce phénomène s’inversait durant l’hiver, que c’était le pin qui prenait le relais. Ainsi, à tour de rôle, chaque arbre pourvoie aux besoins de celui qui est le plus faible par le biais d’échanges interacinaires renforcés par mycorhization, c’est-à-dire grâce aux mycéliums invisibles, parce que souterrains, de certains champignons qui tracent des lignes de communication de racine à racine. Parfois, explique Jean-Marie Pelt, « la belle symbiose frôle le parasitisme » ou, ajoutons-nous, le devient. Il en va de même chez l’être humain du reste.
    2. Jean Chevalier & Alain Gheerbrant, Dictionnaire des symboles, p. 145.
    3. Angelo de Gubernatis, La mythologie des plantes, Tome 2, p. 47.
    4. Claudine Brelet, Médecines du monde, p. 100.
    5. Très présente dans l’économie domestique dans le nord de l’Europe, l’écorce de bouleau permet la confection ingénieuse de multiples objets : corbeilles et corbillons, souliers, cordes, filets, ustensiles de cuisine, conduites d’eau, « bougies ». Quant au bois de bouleau, outre les balais et verges bien connus, on l’emploie pour fabriquer des jantes de roue, des arceaux, des sabots.
    6. De là proviennent également les beto et betul de langue celte, le latin betula, etc.
    7. Larousse des plantes médicinales, p. 178.
    8. Michel Faucon, Traité d’aromathérapie scientifique et médicale, p. 374.
    9. Henri Leclerc, Précis de phytothérapie, p. 52.
    10. Ibidem, pp. 52-53.
    11. Ce goût sucré provient de la présence d’une petite quantité de sucre (0,5 à 2 %) qu’autrefois l’on s’est parfois échiné à extraire de cette sève, sans succès, ce sucre n’étant pas cristallisable.
    12. Pierre-François Percy, Opuscule de médecine et de chirurgie, pp. 111-112.

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L’olivier (Olea europaea)

Les oliviers, Vincent Van Gogh (1889)

Petit par sa taille mais grand par ses pouvoirs symboliques, l’olivier est un arbre qui a fait montre de ses multiples talents, tant en thérapie qu’en cuisine, et cela depuis l’époque fort reculée déjà où l’homme a compris qu’il y avait en lui une véritable manne à saisir.
Originaire d’Asie mineure, on le rencontre sur l’ensemble du bassin méditerranéen, ainsi qu’au Proche-Orient. Mais il ne s’agit là que d’un olivier d’importation, cultivé. Or, avant cela, des fouilles archéologiques ont montré que l’olivier, à l’état sauvage, faisait déjà l’objet d’une récolte il y a quelques 20000 ans, avant qu’on ne procède à sa culture durant l’âge du bronze, il y a 4000 ans, date à partir de laquelle l’olivier est diffusé par le truchement des Phéniciens, puis, plus tard, des Grecs et enfin des Romains, lesquels en développent la propagation sur l’ensemble des zones méditerranéennes. C’est pour cette raison, qu’aujourd’hui en France on rencontre l’olivier aussi bien en Languedoc qu’en Provence, témoignant de l’arrivée, de l’installation ou du passage de peuples pour qui l’olivier était si capital qu’il aurait été impensable de ne pas l’emporter avec armes et bagages. Sur le territoire français, on trouve des traces vivantes de cette présence des civilisations gréco-romaines dans le Sud de la France, à Roquebrune-Cap-Martin par exemple, petite ville des Alpes maritimes qui accueille encore ce que l’on considère comme le plus ancien arbre de France, un olivier vieux de 2500 à 2800 ans : il « doit son âge vénérable à son aptitude à avoir plusieurs fois ‘rejeté’ à partir de sa souche, formant une sorte d’individu coloniaire » (1). Ce qui explique – par cette exceptionnelle longévité – son omniprésence depuis 4 à 5000 ans, non seulement d’un point de vue agricole, alimentaire et civilisationnel, mais aussi linguistique : les mots olive et olivier émanent tous les deux du crétois élaia dont on a tiré élaion, « huile », latinisée en oleum. Quand on entend le mot huile, on peut penser à celles de colza, de tournesol, de noix, tout autant que d’olives. Pas à l’époque hellénique à laquelle on procédait à la culture de l’olivier dans la péninsule balkanique. En ce temps, l’huile est forcément d’olive, le préciser serait presque un pléonasme, puisque cette huile porte le nom même de l’olive dans ses lettres. « Cette dénomination unique a subsisté, même quand on a utilisé des huiles provenant d’autres plantes, non seulement dans les langues issues du latin, huile en français, olio en italien, oleo en espagnol, mais aussi dans les langues germaniques : oil en anglais, öl en allemand » (2). Il en va de même du mot drupe qui, au départ, ne désigne pas la totalité des fruits à noyau, mais s’applique uniquement à l’olive (en latin : drupa). Autant dire que l’olivier et son fruit ont pris toute la place, d’un point de vue botanique également, puisque l’olivier a donné son nom à la famille qu’il représente – les Oléacées – laquelle regroupe des arbres aussi divers que le frêne ou le lilas. Malgré cette prééminence, ce fruit civilisationnel qu’a été l’olive pour les Grecs, n’est pourtant pas originaire de la péninsule balkanique, quoi qu’on en pense et quoi qu’on en dise : c’est le cas d’Élien, par exemple, qui soutenait que « c’est à Athènes […] que l’on trouva d’abord l’olivier et le figuier ». Plus que de l’ignorance, je crois qu’il s’agit davantage de propagande, les Hellènes ayant fait fort pour imposer dans cette terre conquise qu’était la Grèce des croyances qui devaient être jugées comme indubitables.

L’olivier millénaire de Roquebrune-Cap-Martin (Alpes maritimes).

L’Antiquité grecque, il est impossible de la concevoir sans son symbole qu’est l’olivier porteur de l’olive pourvoyeuse d’huile, dont la préciosité imposait d’élaborer les meilleurs modes de conservation et d’imaginer, après culture et récolte, la mise en œuvre de procédés qui existent encore de nos jours : la conservation des olives par la saumure, le pressage à froid et l’extraction à chaud étaient déjà connus en ce temps de l’époque égéenne préhellénique.
Il est aisé de comprendre qu’à cette splendeur qu’est l’olive on ait voulu attribuer telle origine plutôt que telle autre, que les uns et les autres aient voulu tirer la couverture à eux. On l’a cru d’origine égyptienne, étant associé à Thot et à Isis. De là (c’est-à-dire de Basse Égypte, région de la ville de Saïs), il aurait été importé en Grèce par Cécrops en 1582 avant J.-C. A d’autres occasions, on le fait provenir du pays des Sumériens (plus probable) ou de Libye (très improbable). A ces origines géographiques (dûment justifiées ou non), s’additionnent celles de nature mythologique : Héraclès, dont la massue était en bois d’olivier, forma le premier de ces arbres après qu’il en frappa le sol… ce qui demeure, somme toute, très curieux. A celui qu’on a romanisé en Hercule, il existe un fragment mythologique beaucoup plus connu : je rappelle, au passage, ce que j’ai écrit dans l’article consacré au palmier dattier : « On a beau dire qu’Héraclès rapporta l’olivier et le dattier en Grèce à son retour des enfers, ça n’est pas tant deux plantes que les Hellènes importèrent, bien plutôt un récit portant sur elles : bien avant Létô, existait une divinité orientale beaucoup plus ancienne, Lat, déesse de la fertilité, de l’olivier et du palmier. Un transfert de Lat à Létô marque, comme nous l’explique Jacques Brosse, ‘une annexion politique et religieuse par les Hellènes’ (3) d’un thème archaïque. » De là son installation à Olympie, soit à plus de 200 km de cette ville à laquelle on associe, de facto, l’olivier, parce que la légende qui lie cette ville à cet arbre est la plus célèbre. Les mythographes racontent la querelle qui opposa Poséidon à Athéna. Le dieu au trident revendiquait davantage de royaumes terrestres dont l’Attique, c’est-à-dire cette région grecque dont Athènes est la capitale. Afin de les départager, un défi leur est lancé : fournir à la cité la chose la plus utile, valeureuse et précieuse. Poséidon fiche son trident dans le sol : il en naît un puits d’eau salée (dans certains textes antiques, il est parfois question d’un cheval fougueux). Athéna, que cet exploit ne désarme pas, déjà équipée de sa lance, fait de même, et au point d’impact un olivier surgit, déployant ses branches. Les dieux soutinrent Poséidon, les déesses Athéna, mais Cécrops se rangea en faveur d’Athéna, alors que, bizarrement, Zeus s’abstint, décidé à ne pas émettre d’avis sur cette question. Ainsi, Pallas Athéna l’emporta sur Poséidon, et l’olivier devint le symbole de cette ville qui tira son nom de celui de la déesse. De cette altercation divine, on dit que l’olivier aurait été conservé derrière l’Érechtéion, autre temple que porte l’Acropole avec le Parthénon. On va même plus loin, en soutenant que certains oliviers situés à proximité de l’Acropole descendraient de cet olivier primordial… Ce qui est intéressant, c’est que l’Acropole est formée d’une colline qui avait anciennement pour nom glaucôpion, un mot provenant de glaux, « chouette », cette colline étant effectivement dédiée à une archaïque divinité chouette.

Tétradrachme grec figurant Athéna et deux de ses symboles : l’olivier et la chouette.

Les Hellènes, qui prirent la place, firent en sorte de confondre cette colline avec le culte de leur Athéna, d’où la fusion avec la chouette, et les yeux pers, autrement dit de couleur glauque (4), dont on affuble assez souvent la déesse, tant et si bien qu’en l’absence de toute indication nominale, quand on rencontre « la déesse aux yeux pers » dans les textes antiques, c’est exclusivement d’Athéna dont il s’agit. Bref. Malgré la mauvaise foi évidente du dieu marin, indiquons, à sa décharge, que l’eau salée, c’est toujours bien pratique pour les conserver dans la saumure, les olives. Ah, non mais !… Non, sérieusement. De cette escarmouche divine, il ressort que l’olivier est consacré à Athéna (et par suite à Minerve, ainsi qu’à l’équivalent de Zeus, Jupiter, dont les prêtres portaient un bonnet surmonté d’un brin d’olivier) et, comme tout arbre sacré, il était l’objet d’un culte pieu, comme à Athènes, où ce culte s’accompagnait de celui d’un pilier, rappelant les très archaïques pierres sacrées, dans lesquelles, peut-être, on a investi petit à petit la divinité Athéna émergente, bien avant que sa tête soit coiffée d’un casque étincelant, portant un bouclier (l’égide) et brandissant une lance : cela, c’est la description d’une Athéna davantage aboutie. Objet de culte, certes, l’olivier est particulièrement respecté : bien qu’il poussât en abondance dans la plaine d’Éleusis, il était protégé au point que ceux qui s’attaquaient à lui étaient justiciables. En réalité, ennemis ou pas, on se gardait bien d’endommager le moindre olivier, arbre dont on employait le bois pour une unique raison : la fabrication de statues représentant les divinités, et rien d’autre, sans quoi l’on encourrait le plus terrible des châtiments divins. A ce bois, s’ajoute l’huile qu’on tire des fruits de l’olivier, non moins sacrée. Elle n’était pas tant qu’alimentaire, mais surtout de première nécessité pour l’éclairage, dont la lumière fournie rappelait celle du soleil et du divin : ainsi, « l’olivier devient l’arbre de la vie par excellence […] : l’huile qui allume les lampes, maintient la lumière dans le monde, et par la lumière, la vie » (5). Certains se targuèrent même de faire une plus forte consommation d’huile que de vin ! Bref, « on pouvait encore admirer du temps de Pausanias une lampe d’or consacrée à la déesse [Athéna] : ‘On la remplit d’huile et on attend le même jour de l’année suivante, bien que la lampe soit allumée de jour comme de nuit’. Même si l’auteur de la Périégèse ne le dit pas, il est clair que cette huile merveilleuse provenait des fruits de l’olivier sacré » (6), ce qui rappelle la grandeur de celle qui devait illuminer le monde, et dont on accroissait la ferveur par l’onction d’huile d’olive qu’on réservait, dans un but bien évidemment sacré, aux statues des divinités, afin de les illuminer elles aussi, d’en perpétuer pour toujours l’étincelante ardeur (7). La lampe qui brille continuellement est un fréquent motif : ce prodige ne tient vraiment que seulement si le divin est à l’œuvre. Il s’agit d’une lumière éternelle qui ne meurt jamais, de même que l’olivier symbole d’Athéna qui fut, dit-on, brûlé par Xerxès en même temps que le temple dédié à la déesse : cet olivier, croit-on, survécut à ce blasphème, de même que ce ginkgo, à Hiroshima… Après l’incendie, une pousse naquit au pied de cet olivier calciné. Plante de victoire, au même titre que le laurier, l’olivier, par le biais de cet épisode, nous fait comprendre quelle ténacité l’anime. Associé à la force de par sa longévité, la dureté de son bois et son caractère toujours vert, il représente la réussite et le succès dans les entreprises, qu’elles soient civiles, militaires ou sportives : rappelons que ce furent les oliviers du bois sacré de Pantheion à Olympie qui fournirent des rameaux dont on confectionnait les couronnes destinées aux vainqueurs des jeux. De là, il n’est pas très compliqué de comprendre qu’il implique prospérité, abondance, fécondité. A son sujet, on parle de pureté et de chasteté également : c’est, du moins, ce qui transparaît à travers le fait que la culture et la cueillette devaient être assurées par des personnes tout aussi pures et chastes : maris fidèles, jeunes filles vierges, etc. Ce rituel sacré s’accompagnait de crainte et de tabou : il exista très tôt cette croyance selon laquelle les prostituées ne pouvaient s’en mêler sous peine de faire périr l’arbre, du moins de le rendre stérile. De même pour celles qu’on disait « sorcières » : on trouve trace de cette antique superstition dans le Malleus Maleficarum de Sprenger et Institoris, « marteau des sorcières » datant tout de même de 1486 (ou 1487). Mais bon, la bêtise ne s’affecte pas du nombre des années…

Pallas Athéna, Gustav Klimt (1898)

Loin du monde grec, on trouve trace de l’olivier dans la Bible, ce qui n’a rien de bien étonnant, étant très fréquent au Proche-Orient (Liban, Palestine, Israël, etc.). Ce qui est bien plus captivant, c’est que l’olivier est associé à bien des épisodes bibliques, dès l’entrée de Jésus à Jérusalem pour commencer, jusqu’à composer en partie, avec le cyprès, le cèdre et le palmier, la croix christique, en passant par sa présence aux abords des jardins de Gethsémani : rappelons le mont des oliviers, cette colline proche de Jérusalem sur laquelle Jésus pria la nuit qui précéda son arrestation. Cela ferait de l’olivier un arbre présent à tous les âges de la vie, de même que lorsque la mort survient (en Grèce, lors des cérémonies funèbres, les bûchers étaient abondamment arrosés d’huile d’olive). L’olivier s’illustre aussi à travers un épisode de la Genèse demeuré célèbre : pour signifier son divin pardon, Dieu annonce la fin du déluge en envoyant à Noé la colombe porteuse du rameau d’olivier (8) qui prend ici le signal de la paix, un aspect qui apparaît brièvement dans la littérature grecque, chez Aristophane du moins, où il fait dire à l’un de ses personnages (dans Les Grenouilles) : « Ne t’emporte pas loin des oliviers », autrement dit : reste en paix (si possible). Histoire de marquer sa prééminence grandissante, les mythographes chrétiens osèrent affirmer que la Sainte Ampoule fut apportée à Clovis par une (autre) colombe, afin de tracer un parallèle osé avec l’histoire du Noé diluvien, et surtout l’empreinte très chrétienne du baptême de ce premier roi franc… libre mais pas vraiment paisible : peut-être aurait-il fallu lui ajouter, comme à la salade, davantage d’huile pour éviter de gripper… ^^. Il existe au sujet de l’huile d’olive, une vertu apaisante qu’on ne rapporte pas souvent (car probablement trop anecdotique : faut savoir la caser, celle-là !), mais que je trouve parlante au regard de ce que nous évoquons présentement. J’ai découvert ça dans l’œuvre de Cazin : « Jetée sur un liquide, elle [l’huile d’olive] en unit la surface, ce qui l’a fait proposer pour calmer les flots de la mer autour d’un vaisseau dans une tempête » (9). Ce qui l’a fait abandonner : merci bien les marées jaunes ! Mais, plus rigolo, ça aurait, pour sûr, bouché un coin à ce bougon de Poséidon, et peut-être donné naissance à l’expression « calme comme une mer d’huile »…

N’étant pas réservé qu’aux seuls dieux, l’olivier s’est, bien évidemment, répandu au sein même de cette vie dite profane, enfin, celle des gens de tous les jours, comme vous ou moi, qui ne faisons pas autant de chichis. Et là encore – comment en douter ? – l’olivier apparaît à tous les moments marquants de l’existence. Son implication démarre bien avant les rites de nuptialité : les précédant même, il les favorise. Par exemple, « les jeunes filles qui veulent apprendre si pendant l’année elles se marieront vont toutes nues […] cueillir une branche d’olivier vert. Elles en détachent une feuille, l’humecte avec de la salive et la jettent dans la cheminée en prononçant ces mots : ‘Si tu me veux du bien, saute, si tu me veux du mal, reste immobile’ » (10). Puis l’on attend que l’oracle soit prononcé : si la feuille se consume sans bouger, la demande de la jeune fille restera caduque. Toujours en Italie, dans la petite cité d’Arpino, située à 120 km de Rome, un code de couleurs permettait aux jeunes filles de savoir à quel degré se perchait l’amour que leur portaient leurs amoureux. C’est en observant la couleur du ruban qui ceinturait la branche d’olivier qu’ils portent en sortant de l’église le dimanche des Rameaux que les jeunes filles savent si, d’aventure, elles arpentent une piste verte ou une noire !… Trouver un amoureux, savoir le garder, c’est déjà une belle chose. Encore fallait-il passer l’écueil que représentait autrefois la belle-mère. Quand la jeune fille parvenait à se la concilier, on pouvait assister à cela : « Dans un chant populaire de l’Ombrie [nda : région d’Italie centrale dont la capitale est Pérouse], la belle-mère donne la bénédiction nuptiale à sa belle-fille au moyen d’une branche d’olivier : ‘Je te bénis avec la branche d’olivier, puisses-tu apporter la paix dans ma maison’ » (11), espérant par là ajouter de la paix à la paix et bannir autant que faire se peut les épisodes orageux que la littérature populaire imagine assez souvent entre la belle-mère et sa bru, tout occupées à se crêper le chignon. Par bonheur, alors que l’huile d’olive « a le don de capter avec force les radiations et les influences » (12), l’olivier en tant que tel est un répulsif qui s’exprime en expulsant les esprits des maisons, en interdisant les « sorcières » d’y entrer, conjurant autant la foudre que la grêle durant les orages (on plante alors des rameaux d’olivier dans les champs, on les tient près des cheminées, etc.). Et si jamais l’on a un quelconque doute sur un possible sortilège, l’on peut toujours en passer par l’oléomancie, lecture divinatoire de gouttes d’huile que l’on déposait dans l’eau « pour savoir si le mauvais œil a pris ou non », nous explique Angelo de Gubernatis (13). Par l’espoir de fertilité et de fécondité qu’il implique, l’olivier est, en effet, très souvent, par ses rameaux, fiché dans les champs, et pas seulement en Italie, puisque j’ai découvert récemment que dans certains pays slaves l’on se prêtait à un rituel qui a pour nom le badnjak : de Noël à l’Épiphanie, soit durant les douze nuits sacrées, l’on fait brûler, plusieurs jours d’affilée, une assez grosse branche (du chêne très souvent) additionnée parfois d’encens, de myrrhe et d’huile d’olive. Une fois le tout brûlé, on en disperse les cendres dans les champs afin d’en accroître la fertilité, ce qui rappelle, immanquablement, les libations d’huile d’olive avec la bûche de Noël, qu’ainsi l’on « baptise » pour, surtout, le meilleur à venir, ce qui me remémore – cette histoire de baptême – la manière dont on procédait en Provence lors des accouchements : la sage-femme employait de l’huile d’olive pour aider le bébé à mieux sortir par les voies naturelles, puis il était baigné au vin : « né à l’huile et rougi au vin, il était assuré d’une vie qui resterait vivace en toute saison » (14), ce qui évoque, limpidement, un épisode plus ancien rapporté par Cazin : « L’empereur Auguste demandait au centenaire Romulus Pollion comment il avait fait pour conserver jusque dans un âge avancé la vigueur de corps et d’esprit qu’il montrait : ‘C’est, dit le vieillard, en usant habituellement de vin miellé à l’intérieur et d’huile à l’extérieur’ » (15).

Et nous voilà rendus à la place médicinale occupée par l’olivier, sur laquelle nous ne nous étendrons pas trop ici, sachant que l’intégralité de la seconde partie lui est dévolue. C’est à cette occasion que nous discuterons un peu du régime crétois, que l’on a élargi au bassin méditerranéen, ce qui est heureux puisqu’il n’a pas lieu qu’en Crète, en Grèce également (et dans bien d’autres pays) où, durant l’Antiquité, un oignon, une galette et une poignée d’olives formaient assez souvent le repas du citoyen lambda, l’olive composant avec le froment et la vigne une triade sacrée. Ces mêmes olives que suçotent le poète Horace, tout en broutant sa chicorée et sa « mauve légère », sont les mêmes que préfère Martial à la pintade et à je ne sais plus quel autre gallinacé. Il faut les comprendre, cent grammes d’olives valent bien un steak. D’olives noires, s’entend. Ce qui n’est pas évident quand on lit les vieux textes et que cela n’est pas notifié. Ce qui n’est pas le cas chez Dioscoride, puisqu’il signale tant les vertes que les noires. C’est ce que l’on peut saisir à travers ces deux extraits :
– « L’huile d’olive qui est singulière pour la santé est celle qui se tire des olives qui ne sont pas mûres » (16) ;
– Les olives « qui sont noires et bien mûres se corrompent plus facilement et nuisent à l’estomac. Elles offensent la vue et provoquent des douleurs de tête » (17).
A se demander si l’on parle bien d’olives noires ici, ou bien ?… (on n’est jamais à l’abri d’une surprise). Pour résumer la masse d’informations ayant trait à l’usage thérapeutique de l’olivier, disons qu’on ne s’arrêta pas qu’aux olives et à leur huile, les feuilles ayant été préconisées depuis au moins le temps de Dioscoride, puisqu’elles furent considérées comme astringentes, résolutives et « mondicatives » : elles faisaient donc merveille dans les affections bucco-dentaires (aphtes, resserrer les gencives et raffermir les dents branlantes), et s’adressaient aussi bien à d’autres douleurs, oculaires et auriculaires entre autres, lombaires et cutanées surtout (plaie, ulcère, escarre, brûlure). Quant à l’huile, elle servait déjà pour soigner des affections pour lesquelles elle est reconnue utile aujourd’hui : troubles de la sphère hépatique et biliaire, coliques néphrétiques, etc.
Au Moyen-Âge, alors que le Grand Albert se fend d’une recette d’huile rouge (très) améliorée, du moins sophistiquée, nous voyons siéger, dans l’œuvre d’Hildegarde de Bingen, l’Oleybaum, à l’image de miséricorde, dit-elle, ce qui peut se bien comprendre, et dont elle utilise l’écorce et les feuilles comme remèdes digestifs, fébrifuges, antigoutteux, cicatrisants, rénaux et cardiaques, ce qui, ma foi, lorsqu’on prend connaissance du tableau thérapeutique de l’olivier (feuilles, écorce, huile) est plus que parfait, c’est plus qu’un bon point qu’on peut accorder à l’abbesse qui, toutefois, devait connaître une huile d’olive un peu différente de celle qui fait notre quotidien : « si on en mange, elle provoque des nausées et rend les autres aliments désagréables à manger » (18). Peut-être avait-elle affaire à une huile d’olive extraite à chaud, qui sait…

Avant de parvenir à l’étape conclusive de cette première partie, je tiens à partager ici même un autre truc que j’ai repéré à la lecture de Cazin et qui, vu ce que j’ai écrit jusque là, m’a forcément fait sourire : sans ciller, le docteur Cazin rapporte les propos d’un médecin ayant efficacement employé l’écorce d’olivier dans les fièvres intermittentes. Le nom de ce médecin, plus qu’un indice, est un joli clin d’œil : Pallas. Qui est, nous l’avons vu, ni plus ni moins que l’épiclèse de la déesse Athéna.

Un peu de botanique avant de passer à la suite ? Zou ! Arbre au tronc noueux et à l’écorce gris clair couvrant un bois au grain très fin, l’olivier résiste particulièrement à la chaleur, d’où son acclimatation dans la plupart des zones de type méditerranéen du globe. Ses feuilles persistantes n’y sont pas étrangères : vernissées, elles limitent l’évaporation de l’arbre. Opposées et lancéolées, elles présentent une face supérieure vert bleu cendré (glauque, donc), alors que l’autre est argentée. Au printemps, vers avril et mai, on voit surgir à l’aisselle de ces feuilles des grappes de petites fleurs à quatre pétales de couleur blanc crème, très odorantes, à parfum de réséda dit-on. Ce sont donc elles qui donnent naissance à ces drupes qu’on appelle des olives qui sont vertes dans un premier temps, puis plus ou moins rosâtres, avant de bleuir dans le violet ou de violacer dans le bleu, pour finir par forcer jusqu’au noir presque complet, du moins ténébreux. Nous autres, bêtes que nous sommes parfois, et qui n’avons jamais vu d’olivier, nous ignorons peut-être qu’il n’existe pas un olivier qui fournit les olives vertes et un autre les noires : non, c’est bien le même arbre qui est capable d’un tel prodige. Ces deux types d’olives sont simplement cueillis à deux stades de maturité différents. L’olive verte, qui se récolte donc non mûre, aux environs du mois de septembre, est lessivée, baignée avant d’être passée à la saumure. Quant à la noire, on laisse faire la Nature : cueillie plus tardivement durant l’hiver, à l’état blet, ce fruit ridé par le gel est ensuite séché au soleil ou par le moyen du gros sel, puis conservé dans l’huile mais pas obligatoirement. L’olive, jamais avare comme nous l’avons vu, se décline en bien des variétés parmi lesquelles nous pouvons citer la picholine, la triparde, l’olive de Lucques, l’amellau, etc.

De même que nous faisons une distinction entre l’olive verte et la noire, il est bon de séparer l’olivier sauvage du cultivé (le second étant une sous-espèce du premier). L’olivier sauvage possède un petit gabarit, ses rameaux épineux se couvrent de petits fruits peu huileux, alors que, tout au contraire, l’olive cultivée a tendance à « faire du gras ». Présent dans les maquis des régions méditerranéennes, il forme de si vastes ensembles qu’on peut parler à leur endroit, non pas d’oliveraies, mais de véritables forêts d’oliviers, telles qu’on peut les voir en Espagne, au Maghreb, en Turquie. L’olivier cultivé est beaucoup plus grand : il peut atteindre 20 m, bien que souvent plus petit parce que taillé pour en faciliter la récolte, il a perdu ses épines, ses feuilles se sont allongées (5 à 8 cm), de même que ses drupes, devenues plus volumineuses (jusqu’à 3,5 cm).
Soulignons, pour en terminer là, la fragilité de l’olivier face au froid : il résiste jusqu’à – 8° C, mais jamais au-delà. Or, en février 1956, après un mois de janvier particulièrement doux, une vague de froid brutale s’abat sur toute la France, les températures chutent tant et si bien (- 20° C à Aix-en-Provence tout de même, alors que la température minimale de cette ville en février et de 1,3° C) que 75 % des oliviers français (environ cinq millions) sont décimés. Avant cet hiver qui a marqué la mémoire de nos aïeuls, il y en eut bien d’autres qui saccagèrent des oliveraies entières : 1880, 1870, 1829, 1788, 1770, 1768, 1767, 1766, 1709, 1665, 1664, 1621, 1608, 1564, 1507, etc.

L’olivier en phytothérapie

Voilà que nous entamons un vaste chapitre, tant la place de l’olivier en thérapie est majeure, au point de pouvoir remplir l’intégralité d’un volume (un très gros). Et encore, nous concentrerons-nous exclusivement sur ce volet, car évoquer l’olive en cuisine ou son huile comme matériau d’éclairage à travers les âges nous forcerait à compiler bien des informations qui ne tiendraient pas au sein de ces maigres pages.
Avant de parvenir tout de suite à l’huile d’olive pour laquelle nous réserverons un encart spécial (j’emploierai alors une couleur de texte différente), attardons-nous tout d’abord sur les fractions végétales non alimentaires qu’offre l’olivier, à savoir ses feuilles et son écorce qui sont, en considérant exclusivement l’olivier sauvage, des produits issus de la terre que nous ne pouvons pas passer sous silence. Les feuilles et l’écorce de cet olivier ni cultivé ni greffé sont sans odeur, de saveur âpre et amère. Des deux, c’est sans doute l’écorce qui est la moins connue et, partant, la moins utilisée (je crois que l’inverse est aussi vrai). Elle a, en commun avec les feuilles, des tanins et de l’oleuropéine. Les feuilles, quant à elles, outre leur grande richesse en sels minéraux et oligo-éléments (5 % : calcium, phosphore, magnésium, silice, soufre, sodium, potassium, fer, chlore…), contiennent divers acides (malique, gallique, tartrique, lactique, glycolique), des saponines, un principe amer portant le nom d’oléoropine, du mannitol, des matières plus anodines comme cire, résine et gomme, enfin plusieurs flavonoïdes dont le rutoside, et quelques traces d’une essence aromatique spéciale.
Les fruits – ces drupes qu’on appelle olives – présentent un profil biochimique assez variable selon qu’elles sont encore juvéniles ou bien carrément noirâtres : en gros, l’olive noire perd en eau ce qu’elle gagne en lipides (lesquels sont multipliés par quatre dans le laps de temps qui sépare une olive verte d’une noire). Diversement localisés, ces lipides se trouvent dans une proportion de 10 à 35 % dans la pulpe, davantage dans le noyau (qui contient une amande), de l’ordre de 25 à 50 %.
Ce fruit, avant qu’il ne passe à la presse, contient aussi stérols et tocophérols, des pigments, ainsi que ce principe amer dont on a décelé la trace dans feuilles et écorce, l’oléoropine. Très nutritive, l’olive affiche, en moyenne, 224 calories aux 100 g.

Propriétés thérapeutiques

  • Écorce : astringente, tonique amère, fébrifuge
  • Feuilles : astringentes, toniques amères, fébrifuges, stimulantes des fonctions hépatiques, diurétiques légères, hypotensives par vasodilatation périphérique, hypnotiques légères, antidiabétiques, hypoglycémiantes

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère cardiovasculaire et circulatoire : hypertension (et troubles associés parmi les plus communs), insuffisance cardiaque, artériosclérose
  • Troubles de la sphère vésico-rénale : insuffisance rénale, cystite, lithiase urinaire, excès d’urée sanguine, œdème
  • Troubles locomoteurs : algies rhumatismales et goutteuses, polyarthrite rhumatoïde, ostéoporose (en prévention par amélioration de l’assimilation de la vitamine D)
  • Insuffisance hépatique
  • Fièvre, fièvre intermittente
  • Affections cutanées : plaie, plaie putride ou gangreneuse

Au sujet de l’huile d’olive

Au cours de sa maturation, l’huile s’élabore au sein de l’olive : on appelle cela la lipogenèse (les teneurs en huile dépendent de la saison mais, entre autres, du climat). Après récolte, les olives sont triées, lavées, broyées (noyaux y compris) et malaxées. Lors de cette dernière étape, une pâte est obtenue. Elle sera par la suite centrifugée mécaniquement, action qui permettra la séparation de l’huile d’avec le résidu (= le tourteau). En moyenne, il faut compter 5 kg d’olives pour produire un litre d’huile. Ceci fait, vient ensuite le temps du stockage à l’abri de l’air, de la lumière et de la chaleur. Ce mode d’extraction est dit « à froid », en opposition à celui qui fait intervenir la chaleur. C’est l’un ou l’autre mode d’extraction qui détermine la qualités des huiles. L’extraction « à froid » permet d’obtenir une huile végétale uniquement à l’aide de procédés mécaniques (pression par vis, centrifugation, etc.). Une huile d’olive obtenue par ce type de procédés est qualifiée d’huile vierge si elle contient moins de 2 % d’acides gras libres, d’huile extra vierge si ce taux tombe au-dessous du pourcent. Quant à l’extraction « à chaud », il s’agit là de traitements chimiques et surtout thermiques que l’on met en œuvre. Les huiles qu’on en retire ne peuvent être désignées comme vierges. Ainsi, lorsqu’on lit une étiquette sur une bouteille d’huile, on peut savoir quel mode d’extraction a été employé (la dénomination des huiles végétales en France a été établie par le décret du 11 mars 1908, elle est donc obligatoire). Bien évidemment, c’est d’une importance capitale, pour la bonne et simple raison qu’une huile vierge est de bien meilleure qualité qu’une huile standard, et qu’on ne saurait préférer cette dernière en phyto-aromathérapie ainsi qu’en cuisine. Actuellement, en France, l’intitulé suivant est le plus courant : huile d’olive vierge extra (dont l’acidité ne peut être supérieure à 0,80 g d’acides gras libres pour 100 g d’huile). Quant à l’huile d’olive non vierge – la raffinée, donc –, elle se fait de plus en plus rare en France, et c’est heureux. Cette huile-là est loin d’être bienfaisante pour la santé : elle ne sent pas bon (dire qu’elle pue est plus exacte), est indigeste, etc., tout le contraire de l’huile d’olive vierge qui présente des vertus multiples.

De l’huile d’olive vierge, l’on peut établir quelques données chiffrées qui restent, rappelons-le, des moyennes. Les divers constituants qui la composent se répartissent comme suit :

  • Acides gras saturés (palmitiques et stéariques surtout) : 14 à 15 %
  • Acides gras poly-insaturés : 8 à 10 %
  • Acides gras mono-insaturés : 75 à 78 %
  • Vitamine E : 10 à 15 mg au litre
  • Vitamines A, K, D
  • Vitamines B, C : traces

L’huile d’olive est particulièrement riche en acide oléique ou, mieux connu, en oméga 9 (72 à 76 %) : c’est cela qui lui permet de lutter efficacement contre les taux de cholestérol trop élevés et, par conséquent, contre les affections cardiovasculaires. De plus, elle est très digeste et cholagogue, elle joue un rôle non négligeable sur le transit intestinal. Hormis ces quelques qualités médicinales, on peut dire au sujet de l’huile d’olive qu’elle est utilisée par voie externe, en massage surtout. Elle revitalise et protège l’épiderme : étant de nature épaisse, elle se destine surtout à la couche cornée de la peau. Listons plus précisément propriétés et usages thérapeutiques de l’huile d’olive vierge :

Propriétés thérapeutiques

  • Très nutritive (900 calories aux 100 g), protectrice de l’appareil digestif dans son entier, draineuse hépatique et biliaire, cholérétique, préventive des coliques hépatiques et des lithiases biliaires, laxative, purgative, vermifuge
  • Adoucissante, émolliente, cicatrisante, protectrice solaire, résolutive
  • Diurétique
  • Préventive du durcissement des artères et de l’artériosclérose
  • Anticancéreuse : au niveau du tube digestif ; chez la femme, cancer du sein (des études ont montré qu’à raison d’une cuillerée à soupe d’huile d’olive par jour, les risques étaient diminués de 45 %)
  • Anti-oxydante
  • Rôle prépondérant dans la constitution des membranes cellulaires, de la matière cérébrale, des hormones

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : occlusion intestinale, constipation, constipation spasmodique, irritation des voies digestives, colique après accouchement, dyspepsie, hyperacidité gastrique, vers intestinaux (y compris ténia)
  • Troubles de la sphère vésico-rénale : prévention des coliques néphrétiques, douleurs néphrétiques, strangurie, hydropisie
  • Troubles de la sphère hépatobiliaire : insuffisance hépatique, lithiase et « boue » biliaires
  • Affections cutanées : irritations, démangeaisons, brûlure, coup de soleil, peau sèche, déshydratée, crevassée, gercée, plaie (même profonde), ulcère, abcès, furoncle, dartre, eczéma
  • Affections bucco-dentaires : déchaussement dentaire, pyorrhée
  • Troubles locomoteurs : algie rhumatismale, névrite, entorse
  • Rachitisme, anémie
  • Crise migraineuse
  • Toux sèche irritative
  • Chute capillaire

Modes d’emploi

  • Décoction de feuilles.
  • Décoction d’écorce.
  • Teinture alcoolique (feuilles ou écorce).
  • Poudre de feuilles ou d’écorce.
  • Cataplasme de feuilles bouillies dans du vin rouge.
  • Macération huileuse de fleurs de millepertuis dans l’huile d’olive (« huile rouge »).
  • Macération huileuse de pétales de lis blanc dans l’huile d’olive.
  • Émulsion d’huile d’olive dans du vin rouge.
  • Huile d’olive en nature dans l’alimentation.
  • Huile d’olive en cure (voie interne).
  • Huile d’olive en externe (par massage) ; s’associe bien avec de nombreuses huiles essentielles.
  • Olives vertes ou noires en nature.
  • Cataplasme d’olives noires écrasées.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • D’un point de vue culinaire, sachons parler de l’huile d’olive sans dire d’âneries : oui, elle résiste très bien à la cuisson, ainsi qu’à la friture. En effet, son « point de fumée » est l’un des plus élevés parmi toutes les huiles végétales se destinant à l’art culinaire (210° C), parce que sa très faible teneur en iode la protège de l’oxydation. Sa stabilité lors de la cuisson est donc supérieure à celle de l’huile vierge de tournesol, par exemple, ou de celle des beurres ou autres margarines qui doivent impitoyablement être bannis hors des fourneaux, sauf si ce n’est pour un usage alimentaire sur les tartines du matin. Et encore… Ainsi, que les mauvaises langues, qui répètent l’antienne selon laquelle l’huile d’olive ne doit en aucun cas être chauffée, se taisent : elles ne savent manifestement pas de quoi elles parlent.
    L’huile d’olive vierge se prête admirablement à une consommation en tant qu’aliment cru : assaisonnement des salades, des crudités, des fromages frais et, pourquoi pas, de la glace à la vanille (si vous ne connaissez pas, c’est à tenter, cela permet de découvrir l’huile d’olive sous une autre facette). Il est tout à fait possible de l’aromatiser (en particulier l’huile d’olive vierge courante, pas celle à 35 € la bouteille !…) à l’aide d’un ou de plusieurs aromates/condiments : ail, oignon, piment, basilic, estragon, laurier, romarin, thym, muscade, cannelle, clou de girofle, etc., sous forme de plantes sèches ou fraîches, ou bien, pourquoi s’en priver, d’huiles essentielles, lesquelles permettent aux huiles végétales une meilleure conservation.
    L’huile d’olive vierge de haute qualité se goûte comme le vin. Si vous avez l’occasion de visiter un moulin, prenez part à une séance de dégustation. Dans un premier temps, appliquez une toute petite goutte à l’intérieur de votre poignet, comme vous le feriez d’un parfum ou d’une huile essentielle, massez légèrement et, enfin, humez. Dans un second temps, trempez un petit morceau de pain dans un peu d’huile et dégustez.
    Il en va de l’huile comme du vin : il existe, pour chacun de ces deux produits, d’excellents crus comme d’ignobles piquettes. A ce titre, il est bon de noter que depuis 1992 un ensemble de termes a été défini en ce qui concerne la dégustation de l’huile d’olive vierge : fruité, amer, piquant s’appliquent aux qualités, alors que moisi, grossier, rance, chôme, vineux, s’attachent à souligner les défauts.
  • Après ces dernières lignes et les précédentes, dans lesquelles se sont succédé les bénéfices thérapeutiques et culinaires de l’huile d’olive vierge, il est impossible de passer sous silence ce que l’on appelle le régime crétois, harmonieuse synthèse de ces deux aspects. La Crète baigne dans la mer Méditerranée, au large de la Turquie. Sur cette île poussent des oliviers. Bref. Le régime crétois, en observant la pyramide suivante, se comprend aisément :Dans les années 1980, l’Inserm de Lyon s’est intéressé aux relations entre régime alimentaire et propension à l’infarctus. Un échantillon de 600 personnes s’est prêté à l’expérience. Deux groupes furent constitués : le groupe n° 1 (régime alimentaire crétois) et le groupe n° 2 (régime habituellement préconisé par la plupart des cardiologues). Cette étude, qui aura duré 5 ans, montre que l’ensemble des personnes du groupe n° 1 a vu une réduction de près de 70 % des cas de crises cardiaques, une étonnante prévention des cas de rechutes après un premier infarctus. L’alimentation seule n’explique pas tout mais contribue à éclairer une partie de ce tout. Le régime crétois n’est pas une fontaine de jouvence à lui seul. Bien d’autres critères entrent en compte. Moi-même qui prends autant que possible en considération la dimension holistique applicable à chaque être humain, je ne me permets pas de dire que le régime crétois est la solution miracle. Il n’en est qu’un élément. Comme le peuvent dire certains : la santé passe absolument par l’assiette. L’assiette y contribue mais n’est pas suffisante pour expliquer certains maux. Autrement dit : il ne suffit pas d’absorber sa dose quotidienne d’acides gras essentiels pour espérer un miracle si, dans le même temps, on s’adonne au tabac, à l’alcool et/ou à des substances de synthèse dites illicites. Soyons réalistes.
    Si jamais vous désirez en venir à ce que l’on appelle la diète méditerranéenne, histoire de ménager votre cœur et vos artères, et votre vie, tournez-vous sans plus attendre vers l’huile d’olive vierge. Elle vous le rendra bien.
  • Oui, elle vous le rendra bien, pas comme l’huile d’olive extraite à chaud, indigeste et lourde sur l’estomac, à tel point que cette huile-là est, entre autres, destinée à la savonnerie, à l’éclairage, à la lubrification, à des usages industriels sans commune mesure avec ce qui nous intéresse ici.
  • Autrefois, j’aurais conseillé d’associer les feuilles d’olivier à celles de gui pour la raison commune qu’elles ont d’être hypotensives. Le gui étant d’un emploi délicat, l’olivier y parvenant très bien sans lui, oublions donc cette ancienne recommandation.
  • Il existe, dans la gamme des fleurs de Bach, un élixir à base de fleurs d’olivier, sobrement intitulé Olive. Inscrit dans le groupe de l’indifférence tel qu’établit par le docteur Bach, Olive est destiné à apaiser l’esprit tout en fortifiant le corps. Il peut donc s’avérer utile aux personnes épuisées par les soucis et le surmenage. Il peut également recouvrir bien des thématiques symboliques que nous avons abordées dans la première partie de cet article.
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    1. Jean-Marie Pelt, La loi de la jungle, p. 67.
    2. Jacques Brosse, Mythologie des arbres, p. 326.
    3. Ibidem, p. 199.
    4. Une couleur qui peut aussi rappeler celle des eaux dont émerge Poséidon… Plus précisément, le glauque est une sorte de vert cendré (ou grisé) tirant vers le bleu, à l’image des feuilles de l’olivier en quelque sorte.
    5. Angelo de Gubernatis, La mythologie des plantes, Tome 2, p. 265.
    6. Jacques Brosse, Mythologie des arbres, pp. 334-335.
    7. Plus prosaïquement, notons qu’en certaines régions, on démarre la cueillette des olives à la Sainte-Lucie, soit le 13 décembre, relation qui s’illustre clairement, Lucie ayant un évident rapport à la lumière.
    8. On a dit, par volonté d’araser le paganisme, qu’un olivier poussa du tombeau d’Adam ; c’est de cet olivier-là que provient, dit-on, le rameau du déluge, mais aussi le bois qui permit de confectionner la croix de la passion.
    9. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p. 652.
    10. Angelo de Gubernatis, La mythologie des plantes, Tome 2, p. 263.
    11. Ibidem.
    12. Anne Osmont, Plantes médicinales et magiques, p. 49.
    13. Angelo de Gubernatis, La mythologie des plantes, Tome 2, p. 264.
    14. Jean-Luc Hennig, Dictionnaire littéraire et érotique des fruits et légumes, p. 437.
    15. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p. 653.
    16. Dioscoride, Materia medica, Livre I, chapitre 27.
    17. Ibidem, Livre I, chapitre 117.
    18. Hildegarde de Bingen, Physica, p. 170.

© Books of Dante – 2019

L’essence d’oranger doux (Citrus sinensis)

Lorsque l’oranger doux parvint en Europe, son cousin le bigaradier s’y trouvait déjà depuis quelques siècles. Malgré ce décalage temporel, tous deux proviennent de cet Est lointain qu’est la vaste Asie, bien qu’on se contredise quant à l’origine exacte de son lieu de naissance : parfois, on évoque les contreforts himalayens jouxtant le Tibet, à d’autres on le place dans ces territoires que l’on appelait naguère Cochinchine et Indochine, autrement dit le Sud-Est asiatique. Il entreprit donc une migration vers l’Inde et la Perse. Mais on explique aussi que cet oranger fut rapporté de Chine par ces grands voyageurs que furent les Portugais au tout début du XVI ème siècle (vers 1515). D’autres sources mentionnent que cette introduction européenne daterait du XIV ème siècle et que ce serait la culture de cet arbre en Europe qui remonterait, elle, au seizième. Mais il semble y avoir là une confusion entre l’oranger doux et le bigaradier.
Afin de bien marquer la prééminence du Portugal sur la question de l’orange, en parfumerie, « l’essence de Portugal » désigne l’essence d’orange douce. De même, dans diverses langues européennes, les mots ayant été utilisés pour évoquer ce fruit qu’est l’orange soulignent cette prépondérance portugaise : le roumain portocal, le grec portogalia, l’albanais portokale, l’italien portogalloti disent, on ne peut mieux, par un monopole langagier, la relation très étroite qu’entretinrent les Portugais avec cette orange flamboyante qui, s’apparentant à cet Ouest où se couche le soleil, fit affirmer à d’aucuns que le jardin des Hespérides se situait au-delà des colonnes d’Hercule. Puis, du Portugal, l’oranger se répandit aux territoires limitrophes dont le climat permet sa culture, à savoir l’Espagne, la France, l’Italie, l’ensemble de l’Europe méridionale en somme, ainsi que d’autres pays bordant la mer Méditerranée (Israël, Tunisie…). Pour ce qui concerne la France, c’est en Provence que Catherine de Médicis, y effectuant une visite en 1564, tomba émerveillée devant ces orangers qu’on appelait déjà ainsi, de même que les oranges depuis le début du XVI ème siècle, mais pas auparavant car à quoi servirait donc de forger un mot dont on n’aurait aucune utilité ? C’est ainsi qu’en France, un siècle plus tard, quand on parle d’Orange de Chine, l’on sait très bien à quoi l’on fait référence, aucun doute n’est permis à ce sujet, il s’agit bien de ce fruit dont Nicolas Rapin fait l’éloge poétique en 1666, le même que Charles Perrault place, en compagnie de citrons, entre les mains du prince de Cendrillon avant que cette dernière ne les adresse à son tour à ses demi-sœurs Anastasie et Javotte, en signe propitiatoire dit-on, souhaitant par là qu’elles trouvent l’une et l’autre un mari à leur tour, une chaussure où loger leur grand pied… A moins qu’il ne faille voir là que la simple expression d’une amertume, à l’image d’un fragment historique bien réel durant lequel le roi Louis XIV fit de même avec l’une de ses favorites qui ne l’était plus tellement – La Palatine – qu’il délaissait pour s’esbaudir dans les joies de l’homosexualité de cour. Celui-ci lui offrit donc oranges et citrons, ce qui, pour La Palatine, était la preuve d’un réchauffement du roi à son égard, ce qui fit conclure à cette gourdiflouille que « cela fit bien des jalouses ». Sauf si, bien entendu, le roi, par son geste, ait voulu signifier un tout autre symbole que la galanterie : le mirage de l’orange souligné, qui plus est, par cette couleur qui évoque le rouquin peu fiable, ainsi que le jaune citron qui amène mensonge et trahison. Malgré ce caractère caustique du citron et de l’orange, il est évident qu’avec cette dernière, il s’est passé quelque chose durant le grand siècle de Louis XIV, non seulement en tant qu’ingrédient de « l’eau de Venise », composition magistrale dont on trouve la trace dans le Petit Albert, et qui, dit-on, avait cours à Versailles, attendu que cette eau rendait le visage éclatant. A ce soin de beauté, l’on peut additionner celui auquel procédait Ninon de Lenclos (1620-1705) qui prétendait devoir son inaltérable jeunesse à la consommation quotidienne d’oranges. Une douzaine par jour paraît-il. Marotte du même acabit que le verre de porto de Jeanne Calment, sur lequel elle attribuait son exceptionnelle longévité, ce en quoi il est permis de douter, le porto étant une boisson médicalement des plus médiocres. Mais c’est là une tout autre histoire.
Il n’y a pas de fumée sans feu et bien des anecdotes de l’histoire sont là pour nous rappeler qu’il y a bien entre l’orange en tant que fruit et l’homme bien plus que de la « mignoterie » : quelque chose de suave et de gourmand qui a indubitablement trait au sexe, soit que l’orange aille au fond des choses ou qu’elle joue le seul rôle de boute-en-train. L’orange, à travers une expression « avoir des oranges sur l’étagère », fait référence aux seins, de même que la poire et la pomme. Elle renvoie aussi aux fesses si l’on en juge par un extrait pioché dans les Mille Et Unes Nuits : « si je contemple votre peau luisante, puis-je ne point penser à mon amie, la jouvencelle aux belles joues, dont le derrière d’or est granulé » ? Disons que, il y a de cela plusieurs siècles, dans certains pays de langue arabe, l’on ne se souciait semblerait-il pas de cette peau qu’on dit d’orange qui est aujourd’hui – parce que c’est une question culturelle – si redoutée !… Cette peau granulée, autant dire la cellulite, évoquant la peau de l’orange inspira donc les poètes et favorisa le badinage, tant et si bien que l’orange, sans farder, alla beaucoup plus loin : elle alla jusqu’à jouxter le sexe de la femme, ni plus ni moins, comme, par exemple, à travers cette recette de figues pochées au jus d’orange : l’allusion à la vulve, via la figue, n’est jamais bien loin, pour peu qu’on ait l’esprit tourné dans cette direction. Mais rien ne dit vraiment que l’orange, malgré cette concomitance, participe aux agapes : prenez, par exemple, ce que, au temps de Louis XIV, on appelait les sultans : des sachets odorants parfumés à l’orange que l’on glissait sous les robes au XVII ème siècle. Est-ce pour autant un rituel censé appeler Aphrodite pour qu’elle exauce les vœux ou bien n’est-ce là qu’un préservatif, le dix-septième ayant été, en général, un siècle peu propre. Sans doute ces sultans avaient-ils pour fonction de se mêler au remugle de la vieille crasse poudrée et musquée de la courtisane batifolant à la cour, infection devant rappeler l’odeur de ces bouges qu’on repoussait à la limite des faubourgs où l’orange princière aurait pu, sans mal, donner l’impression de camoufler l’odeur de la pauvreté par l’illusion d’un sent-bon de toute manière hors de prix.
Pourtant, « les oranges passaient […], à l’époque, pour exciter les ardeurs de Vénus, ce sur quoi on est bien revenu » (1) : ici ou là, il est écrit que l’oranger est régi par Aphrodite qui aurait, dit-on, planté elle-même le premier oranger sur l’île de Chypre. Cela n’est donc pas pour rien que dans d’autres régions insulaires, comme en Crète et en Sardaigne, « on attache des oranges aux cornes des bœufs qui conduisent le char nuptial », nous apprend Angelo de Gubernatis (2). Mais nous ne sommes jamais qu’au seuil de la chambre nuptiale, de même que l’orange sous les jupes des filles, en cette période virginale encore marquée de la pureté et de la chasteté. Par exemple, « dans la Chine ancienne […] l’offrande d’oranges aux jeunes filles signifiait une demande en mariage » (3). A ce stade, l’acte sexuel n’a pas encore été consommé, aussi peut-on malaisément accorder à l’orange une vertu aphrodisiaque. Qu’elle en ait émoustillé certains, pourquoi pas, c’est bien possible. Mais, à l’heure actuelle de mes connaissances, je n’ai jamais vu quiconque s’émouvoir, voire se pâmer dans les rayons fruits et légumes des grands magasins, où un Pablo Neruda moderne déclarerait son ode à l’orange !… Si jamais l’on nous rétorque « qu’au Vietnam, on faisait autrefois présent d’oranges aux jeunes couples » (4), nous répondrons que ce n’était pas dans une visée sexuelle mais plutôt pour signifier la générosité et inviter la fécondité sous toutes ses formes (5).
En réalité, l’orange a plus à voir avec le farniente, rappelant Daudet, à la sieste, sous les orangers corses d’Ajaccio. Soleil du Sud, les principales variétés d’orangers en proviennent : Nice, Gênes, Malte, Portugal, etc. L’orange est donc un soleil d’importation : « Par les crépuscules d’hiver, lorsque le brouillard s’abat lentement sur les faubourgs, à l’heure où les réverbères s’allument, noyant les êtres et les choses d’une lueur blafarde qui miroite en reflets lugubres dans les flaques boueuses, les voitures des marchandes d’oranges apparaissent le long des rues populeuses comme de mouvantes taches éclatantes où rayonne un peu de la lumière et de la chaleur des pays ensoleillés : l’atmosphère maussade et glacée en est tout égayée et des beaux fruits embrasés semble se dégager une flamme qui met aux joues de la marchandes et de ses clientes, filles anémiques du faubourg, midinette pâlies dans les ateliers, une pointe de l’incarnat des héroïnes de Mistral » (6). Nul besoin d’ouvrir un quelconque bouquin d’olfactothérapie pour y lire les mièvreries psycho-émotionnelles qu’on trouve dans la plupart : cette description de Leclerc y pourvoit très largement. Qu’est-elle, cette orange, sinon lueur d’espoir qui point en des temps sombres proches du solstice ? Je dis assez souvent que la perle n’est jamais bien loin du dragon. Nous en avons là un bel exemple : historiquement, les oranges bien mûres étaient disponibles en toute fin d’année. De plus, elles sont parmi les fruits (je dis bien les fruits) ceux qui apportent le plus de vitamine C (et C2, à ne pas oublier) en cette même période, où l’organisme est davantage fragilisé, d’où les rhumes et autres affections/infections hivernales. Ainsi, à cette progressive disparition de la luminosité et à l’inexorable avancée de l’obscurité, il faut trouver moyen d’opposer une compensation. C’est pourquoi les gens à l’ombre sont-ils si souvent en situation d’avitaminose, ce qui explique qu’on apportait des oranges aux prisonniers qui subissaient, eux, une autre forme d’ombre.
Mets de choix qui figura longtemps sur les tables les plus riches, là où aujourd’hui elle est extrêmement courante et presque vulgairement insignifiante, l’orange, il y a belle lurette qu’elle n’a plus le mérite de la nouveauté, bien que sa démocratisation ait été inégale d’une région à l’autre : il y a quelques siècles, dans les ports normands, des arrivages fréquents et conséquents d’oranges les rendaient relativement abordables, alors que dans certains coins reculés de France ravitaillés par les corbeaux, jusque même après les années 1950, l’orange restait un fruit de luxe qu’il était assez rare de s’offrir ou d’offrir tous les quatre matins : elle prenait alors fréquemment le rôle de cadeau de Noël (dont beaucoup d’entre eux conservèrent longtemps une nature alimentaire), ce que souligne, on ne peut mieux, sa rareté et sa cherté d’alors.

L’oranger doux en phyto-aromathérapie

Pour une bien étrange raison, on a durant longtemps opposé l’oranger amer (ou bigaradier) comme parfum et médicament, à l’oranger doux, considéré juste bon pour tenir sur les tables, mais jamais assez, semblerait-il, pour faire de lui un quelconque remède. Il faut dire que l’oranger amer s’y connaît, offrant pas moins de deux huiles essentielles (petit grain bigarade et néroli) et une essence extraite du zeste de ses fruits (essence d’orange amère). Mais comme de cet oranger nous avons déjà largement parlé, nous ne nous étendrons pas sur le sujet.
Des fleurs fraîches de l’oranger doux, l’on a dit que leur parfum était moins suave, moins aromatique que celles dont on tire l’huile essentielle de néroli, aussi ne s’intéresse-t-on pas aux fleurs de cet arbre qu’est l’oranger doux, non plus qu’à ses feuilles, son apport aromatique se cantonnant à son zeste couvert de poches vésiculeuses faisant saillie en surface. Les annales de l’histoire de la distillation nous apprennent qu’autrefois – tout comme on le fit pour le citron – on distillait l’écorce d’orange. Cependant, l’huile essentielle ainsi produite était beaucoup moins intéressante olfactivement parlant que l’essence qu’on obtenait en exprimant par la force mécanique ces mêmes zestes. Ainsi il n’y a pas de différence entre les micro-gouttelettes qui se fichent dans les yeux quand on épluche une orange et son essence issue d’une expression. Ce liquide aromatique – cette essence donc – aux notes fraîches mêlées de douceur fruitée, se distingue par son caractère hespéridé et acidulé, dont l’olfaction fait remonter, en arrière-fond, un soupçon légèrement amer loin d’être désagréable. Incolore à jaune orange plus ou moins soutenu, l’essence d’orange douce est prometteuse : son rendement varie de 0,5 à 1,5 % environ. Elle est essentiellement constituée de monoterpènes (98 %, dont 90 % de limonène la plupart du temps). Puis viennent quelques monoterpénals (décanal, octanal, géranial : 0,5 %), des sesquiterpènes (valencène), des monoterpénols (linalol), des cétones, ainsi que des furocoumarines, toutes deux à l’état de traces (0,5 % maximum).
Bien sûr, l’orange ne s’arrête pas qu’à son zeste. Celui-ci dissimule ce que l’on appelle l’albédo, substance blanchâtre qui sépare le zeste des quartiers d’orange centraux. Très amer, cet albédo est peu usité. Quand on se préoccupe des zestes, on recommande très souvent de supprimer cette matière spongieuse afin qu’elle ne communique pas aux futures préparations une amertume répréhensible. Malgré cette précaution, il n’en reste pas moins que l’orange douce recèle, malgré son nom, des principes amers, mais suffisamment de sucre (5 %) pour qu’on ne soit pas dans l’obligation de faire la grimace quand on croque dans un quartier. A l’eau généreuse de l’orange (90 %), il faut ajouter divers acides (malique, citrique, acétique, tartrique : 2,5 %), un peu de protéines (0,7 %), d’albumine (0,7 %) et sels minéraux et oligo-éléments (calcium, potassium, magnésium, phosphore, sodium, fer, cuivre, zinc, manganèse, brome…), des flavonoïdes, enfin ce qui depuis des lustres fait la réputation de l’orange, c’est-à-dire les vitamines, en particulier la célèbre vitamine C qu’on trouve à hauteur de 50 à 100 mg aux cent grammes de jus de fruit frais, mais aussi sa corollaire, la vitamine C2, ainsi que diverses autres vitamines du groupe B (B1 entre autres), de la provitamine A, de la vitamine P, etc., ce qui lui vaut le titre de « meilleur fruit d’hiver, suppléant aux carences vitaminiques », selon le docteur Valnet (7).

Propriétés thérapeutiques

  • Sédative, calmante, apaisante du système nerveux, anxiolytique
  • Apéritive, digestive, stomachique, carminative, laxative, purgative (les pépins exclusivement), cholérétique, cholagogue
  • Anti-infectieuse : antibactérienne, antifongique, antivirale, immunostimulante, antiseptique atmosphérique majeure
  • Tonique musculaire, reminéralisante, anti-oxydante
  • Antihémorragique, fluidifiante du sang, protectrice vasculaire, décongestionnante lymphatique
  • Diurétique
  • Rajeunissante cellulaire et tégumentaire

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : idéale pour les malades gastriques et intestinaux, constipation, spasmes gastro-intestinaux, irritation des voies digestives, dysenterie, dyspepsie, ballonnement, lourdeur d’estomac, flatulences
  • Troubles de la sphère circulatoire : hyperviscosité sanguine, thrombose, fragilité capillaire (8), stase, œdème, cellulite (9) d’où : cure d’amincissement
  • Troubles de la sphère respiratoire : bronchite chronique, rhume, « refroidissement » (dans l’ensemble : prévention des maladies contagieuses par l’intermédiaire de son fort pouvoir antiseptique atmosphérique)
  • Troubles de la sphère rénale : irritation des voies urinaires, néphrite
  • Croissance, anorexie, anémie, déminéralisation, avitaminose (état scorbutique), asthénie physique et intellectuelle, convalescence, vieillesse
  • Dermatose, eczéma, ulcère
  • Stomatite, gingivite
  • Diabète : l’orange ne le guérit pas, elle est juste recommandée aux diabétiques puisque 100 g d’orange fraîche contiennent moins d’éléments glycogéniques que 10 g de pain

D’un point de vue psycho-émotionnel

Agissant ostensiblement sur le système nerveux, l’essence d’orange douce induit un sommeil doux et profond : on a donc tout intérêt, quand besoin s’en fait sentir, de diffuser cette essence dans une chambre à coucher peu de temps avant l’endormissement, surtout chez les enfants : elle ôte en eux le stress, l’anxiété, la nervosité, l’agitation, enfin l’ensemble des résidus des trépidations de la journée, peu compatibles avec l’accès à un repos salvateur et réparateur, favorisant tout au contraire les cauchemars et autres terreurs nocturnes avec ou sans réveil. En restituant un peu de calme et de confiance, l’essence d’orange douce détend l’atmosphère, au sens propre comme au figuré, aussi bien à la maison qu’en extérieur : chambre d’hôpital, cabinet thérapeutique, salle d’attente du dentiste, etc., non seulement pour les débarrasser d’une ambiance viciée, mais aussi pour qu’angoisse et trac quittent l’enclave de nos pensées, apportant là davantage de sérénité aux « inquiets médicaux », les dotant de la sécurité et du soutien qui leur sont nécessaire.
Dans les espaces de communication, son rôle de tonique psychique, outre l’émergence de la joie et de la gaieté, favorise l’arasement des irritations et de la colère. C’est aussi pour cela qu’on ne peut pas la cantonner au seul domaine de l’enfance, même si elle évoque, de manière inexorable c’est vrai, cette époque de l’existence : ne vous souciez donc pas de ces vieux croûtons rassis qui donnent l’impression de n’avoir jamais été enfants, qui, se gaussant de vous, vous jettent une œillade mi amusée mi écœurée, considérant que vous faîtes le bébé, le nez dans l’orange ! Qu’importe, il n’y a pas un seul moment dans l’existence (séparation, chagrin, deuil…) qui devrait s’exonérer de sa juste part d’amour, son quartier d’orange en somme. Qu’importe, nous sommes, toutes et tous, une fois au moins dans notre vie, de ces créatures émaciées et faméliques fortement bien décrites par mon cher docteur Leclerc, pour qu’on n’ait pas à s’inquiéter de la vue basse de telle ou tel, car, pour reprendre les mots de la poétesse américaine Audre Lorde, « m’occuper de moi n’est pas de l’égoïsme, c’est de l’instinct de préservation ». Aussi, orangez-vous avec elle, cela vaut bien mieux, car, comme le professait Alain, toute tristesse est bien inutile.

Modes d’emploi

  • Essence : diffusion atmosphérique, inhalation, olfaction, voie orale, voie cutanée (selon les besoins, en massage sur la colonne vertébrale, la voûte plantaire, le plexus solaire, la région cardiaque ; en friction radiale également).
  • Le fruit et son jus en nature (frais, si possible : le jus d’orange de supermarché – désolé d’insister – même biologique, n’est plus du jus d’orange).
  • Cataplasme de pulpe cuite d’orange douce.
  • Infusion d’écorce d’orange douce (fraîche ou sèche).
  • Sirop d’écorce d’orange douce (fraîche).
  • Macération alcoolique d’écorce d’orange douce.
  • Gelées, marmelades.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Les lithiasiques (vésicule biliaire) se garderont de faire de l’essence d’orange douce un usage interne.
  • Phototoxicité : la présence de furocoumarines rend cette essence potentiellement photosensibilisante.
  • Pouvoir allergisant : le limonène contenu en forte proportion dans l’essence d’orange douce est l’une des molécules les plus allergisantes qui soient. Il existe donc pour certaines peaux un risque réel d’irritation cutanée. Bonne raison (avec la précédente également) d’éviter, quand c’est nécessaire, de faire de cette essence un emploi via voie cutanée.
  • Les essences d’agrumes s’oxydent assez rapidement contrairement aux huiles essentielles. On prendra donc soin de les stocker à l’abri de la chaleur et de la lumière, de préférence dans un lieu sec, afin d’augmenter un peu leur chance de se conserver mieux.
  • Arôme alimentaire de choix, l’essence d’orange douce intervient aussi en dehors de la cuisine, en parfumerie par exemple, où sa fragrance hespéridée lui vaut de composer une bonne partie de la plupart des eaux de Cologne.
  • L’orange en tant qu’aliment possède une valeur alibile non négligeable et se marie bien à l’état frais au melon, à la fraise, à la carotte, etc. Nous n’en dirons pas davantage, n’ayant pas la prétention de nous substituer à un manuel d’économie ménagère.
    _______________
    1. Jean-Luc Hennig, Dictionnaire littéraire et érotique des fruits et légumes, p. 445.
    2. Angelo de Gubernatis, La mythologie des plantes, Tome 2, p. 268.
    3. Jean Chevalier & Alain Gheerbrant, Dictionnaire des symboles, p. 708.
    4. Ibidem.
    5. Fruit du soleil souvent présent au Carnaval, l’orange était, comme les noix, lancée afin d’ouvrir le chemin de l’abondance en cette période qui précède de peu le renouveau de la Vie, de la Nature.
    6. Henri Leclerc, Les fruits de France, p. 234.
    7. Jean Valnet, Se soigner par les fruits, les légumes et les céréales, p. 353.
    8. « Le zeste contient des substances à propriétés vitaminiques P qui sont indiquées dans le traitement de la fragilité des petits capillaires sanguins cutanés dont ils renforcent les parois, diminuant de ce fait les risques d’ecchymoses et améliorant la circulation périphérique. Ces substances appartiennent au vaste groupe des flavonoïdes, qui doivent leur nom à leur couleur, celle des agrumes précisément » (Jean-Marie Pelt, Les vertus des plantes, p. 41).
    9. Le Petit Albert préconisait de manger les viandes avec des acides tels que le verjus, le suc d’oseille, le vinaigre, le citron et le jus d’orange. C’était-il que, déjà, on avait remarqué que l’orange était un « mange-graisse » ?

© Books of Dante – 2018

Le frêne (Fraxinus excelsior)

Synonymes : frêne élevé, grand frêne, frêne d’Europe, frêne à feuilles aiguës, fragne, quinquina d’Europe, gaïac des Allemands.

Si on le dit excelsior, c’est non véritablement en raison de sa taille : comprise entre 25 et 40 m (parfois moins dans la partie sud de la France : 6 à 18 m), elle n’a rien de bien exceptionnelle pour un arbre, c’est simplement une taille moyenne. S’il est excelsior, c’est surtout par rapport aux autres frênes qui, eux, peuvent être qualifiés de « minor ». Exceptionnel, il le fut pour bien des peuples européens tels que les Celtes, les Germains et les Scandinaves, sans oublier les anciens peuples de l’Antiquité gréco-romaine.
Comme il y en a partout dans le monde, le frêne est arbre cosmique et mythique, tout à la fois vénéré et redouté, autour duquel – sans doute parce qu’il était considéré comme solaire et jupitérien – s’organisent béatitude et abondance. C’est cela qu’incarne « le coursier d’Odin », autrement dit le frêne Yggdrasil, exemple souvent cité d’arbre cosmique. Entendre : pilier central de l’Univers. Un arbre si gigantesque en réalité que ses rameaux se perdent dans les étoiles, s’étendant jusqu’aux confins les plus reculés de l’Univers, tandis que ses racines plongent profondément dans le monde chthonien, celui des morts entre autres. Parmi elles, trois racines principales se distinguent, puisque chacune d’entre elles s’abreuve à une source différente, pieusement veillées par les trois Nornes : Urd (le « passé »), Verdandi (le « présent ») et Skuld (le « futur »), lesquelles ne sont ni plus ni moins que l’équivalent des Parques romaines et des Moires grecques. C’est, dit-on, traditionnellement, la première des trois qui asperge quotidiennement et continuellement le feuillage d’Yggdrasil.

Yggdrasil, qui apporte l’éclair, la foudre et les pluies fécondantes, ne craint ni les flammes, ni le gel, encore moins les ténèbres. Lors de Ragnarök, Yggdrasil, contrairement aux dieux, survit à l’épreuve. En naquirent Lif et Lifthrasir, survivants de la destruction du monde et ancêtres de l’humanité nouvelle. C’est pourquoi, au frêne, on associe les idées de survie et de pérennité : en Écosse, pour assurer aux bébés la force nécessaire durant toute leur existence, on leur faisait avaler une cuillerée de sève de frêne (pratique encore attestée au XIX ème siècle).
C’est avant tout un arbre de vie : il est peuplé de tout un monde animalier, de sa cime où l’on trouve l’aigle Vidofnir, jusqu’à ses pieds où se love le serpent Nidhögg qui, sans cesse, ronge les racines d’Yggdrasil. Ratatosk, l’écureuil messager, se rend de l’un à l’autre, et inversement, en fonction des défis mutuels que se lancent les deux animaux extrêmes. Il est peuplé également d’elfes et de nains, il est le domaine des géants et le royaume des morts, ainsi que la demeure des Vanes.
Si l’on en sait autant sur le frêne Yggdrasil, c’est parce que l’on en trouve la trace écrite dans l’Edda scandinave, un manuscrit regroupant un ensemble de poèmes, compilation que l’on doit à Snorri Sturluson (1179-1241). Ces textes résument les traditions nordiques qui, transmises oralement jusque là, menaçaient de s’égarer et de se perdre. L’Edda renvoie donc à des traditions bien antérieures au Moyen-Âge de Sturluson. Concernant Yggdrasil, on trouve cet extrait :

« Je connais neuf mondes, neuf domaines couverts par l’arbre du monde.
Cet arbre sagement édifié qui plonge jusqu’au sein de la terre…
Je sais qu’il existe un frêne qu’on appelle Yggdrasil.
La cime de l’arbre est baignée dans de blanches vapeurs d’eau,
De là découlent des gouttes de rosée qui tombent dans la vallée.
Il se dresse éternellement vert au-dessus de la fontaine d’Urd. »

Neuf. C’est le nombre de jours et de nuits durant lesquels le dieu Odin resta suspendu à Yggdrasil, de même que les samares pendantes du frêne, samare, mot formant un lien confinant à la corde, peut-être celle dont on usa pour maintenir Odin la tête en bas, à l’image de l’arcane XII du Tarot de Marseille qui présente ce personnage qu’il est communément admis d’appeler le pendu. C’est à l’occasion de cette initiation qu’Odin « reçut » les runes, le 9, équivalant du 7 pour d’autres civilisations, représente le chiffre de la fertilité, mais également de la religion et de la magie.
Chez les Celtes, l’on trouve aussi plusieurs frênes sacrés (Bile Tortan, Bile Dathi, Craeb Uisnig), ces arbres formant avec l’if et le chêne une triade non moins sacrée. C’est également un arbre cosmique : « comme axe cosmique, le frêne représente l’ordre, l’équilibre, la justice, le droit, notions gouvernées par Math : il dit le droit, parle sans ambiguïté, joue le rôle d’arbitre, combat sans ruse, à la différence de Gwyddion ou du Germano-Scandinave Odin qui peuvent avoir recours à la fourberie » (1). Contrôlant la foudre et les serpents, ces arbres ainsi que de nombreux autres, furent considérés comme des idoles païennes qu’il convenait de détruire ; c’est, en général, ce qui se passe quand un arbre n’en est plus un, étant au-delà, car « ce n’est qu’après que certaines étapes mentales ont été dépassées que le symbole se détache des formes concrètes, qu’il devient schématique et abstrait » (2). C’est pourquoi des frênes comme Yggdrasil et consorts sont si difficiles à appréhender pour ceux qui ne sont pas nordiques ; c’est d’autant plus vrai pour les évangélisateurs de l’Irlande au VII ème siècle après J.-C. par exemple, pour lesquels l’adoration valut sans doute toutes les superstitions et la réputation sinistre qu’on accorda malgré lui au « cruel et sombre frêne »… Chez les Germains, la femme du frêne « n’était pas un esprit bienveillant, explique Angelo de Gubernatis ; elle pouvait faire beaucoup de mal ; et on la fléchissait par un sacrifice, le mercredi des cendres, jour sinistre et funéraire » (3). Or, tout cela procède d’une équivoque entre les mots aska (le frêne) et asche (les cendres), une proximité linguistique que l’on rencontre encore en anglais ainsi qu’en allemand aujourd’hui :

En réalité, le frêne n’a pas de rapport direct avec les cendres. En suédois, on l’appelle ask, qui fut également le nom de l’homme primordial issu d’un frêne, la femme équivalente, Embla, émanant, elle, d’un orme.
Arbre à l’incontestable puissance, l’on choisit parfois son bois pour y tailler de petites tablettes sur lesquelles figurer les oghams, dont celui spécialement dédié au frêne, Nuin. L’un des nombreux caractères du frêne, c’est sans doute la force, la résistance et la puissance : ainsi était-il déjà perçu chez les Grecs. Melia, tel est son nom en grec, et ce mot équivaut autant au frêne qu’à la lance issue de son bois. Cet arbre à armes servait à l’équipement des armées, façonnant, outre les lances, des arcs et des javelots. C’est ainsi qu’il est décrit chez Homère (Odyssée, Iliade), chez Héliodore d’Émèse (Les Éthiopiques), etc., comme une lance de frêne à la pointe d’airain, le bronze renforçant encore, si besoin était, les symboles de dureté et de ténacité liés au frêne, dont l’élasticité du bois lui vaut « souplesse et légèreté ». Lorsque cette lance devient mythique, elle n’est plus seulement maniable par le premier venu : Chiron le centaure, par « sa grande connaissance des différentes espèces d’arbre lui avait permis de donner à Pélée sa fameuse lance faite d’un frêne coupé au sommet du Pélion que, seul parmi les Achéens, Achille pouvait porter et manier » (4). Ici aussi, bien sûr, le frêne touche au monde divin : parce que « melia », le frêne est forcément en contact avec les Méliae (ou Méliées), autrement dit les nymphes du frêne, « nées du sang d’Ouranos castré par Cronos » (Méliées à bien différencier des Méliades, de mélis, « pommier », figures mythologiques distinctes malgré ce que la proximité sémantique pourrait laisser croire). Mais il fut aussi attribut de la nymphe Adrasteia (ou Adrastée), divinité tant du frêne que du destin, laquelle rappelle étrangement Urd et ses soeurs…
Bien plus connu qu’Adrastée, Poséidon : on peut légitimement se demander ce qu’un dieu océanique comme lui peut avoir à faire avec le frêne. De même qu’Odin était anciennement un « démon de la tempête et des orages nocturnes » (5), Poséidon, avant de devenir la forme accomplie qu’on connaît de lui, était une divinité archaïque qui régnait sur les sources et les rivières, ainsi que sur la végétation qui en est issue, dont le frêne, comme le signala Jean-Baptiste Porta, remarquant qu’il se délecte avant tout des lieux où passent les eaux courantes et où stagnent un peu les eaux presque marécageuses et endormies : d’ailleurs, dans l’alphabet oghamique, le frêne qui occupe la cinquième position, est précédé du saule et de l’aulne, deux autres espèces d’arbres appréciant grandement l’humidité et qu’on a toutes les chances de croiser en bordure de rivière. Ainsi, par cet archaïsme justement rappelé, Poséidon est-il une divinité de la terre, maître des séismes et des raz de marée : étonnant que « celui qui ébranle » (rappelons-nous le Ulysse homérique aux prises avec ce dieu) soit connecté au frêne, lequel même arbre permettait aux Celtes de conjurer les tremblements de la terre. Par suite, donc, en tant que dieu des océans, lié qui plus est au frêne, dont on sait qu’il écarte la foudre, cet arbre devint l’amulette des voyageurs empruntant la voie des eaux marines : c’est ainsi que, quittant leur île natale, certains Irlandais traversèrent l’océan Atlantique, portant sur eux de ces talismans formés de bois de frêne. Cette promiscuité du frêne avec l’élément liquide et maritime explique aussi qu’on fabriqua des rames en son bois, ainsi que des quilles et autres « pièces de cintrage pour les bateaux ».
D’Odin, nous avons dit qu’Yggdrasil était sa monture, de même que le tambour est celle du chaman. Poséidon, lui, est porté, chose étonnante encore, par le cheval, chthonien et psychopompe. Ce cheval rappelle quelque peu l’écureuil Ratatosk qui va et vient, circulant sans cesse, de haut en bas d’Yggdrasil, allant du Yin au Yang, et inversement. C’est aussi cela que l’ogham Nuin signifie : une énergie circulante qui équivaut à l’intuition foudroyante, à l’illumination permettant l’accès à une connaissance cachée, à l’épreuve initiatique. Au contraire, quand il y a stase, engorgement, ralentissement, c’est davantage un Valet d’épées inversé qui se présente, alors que les énergies « positives » de l’ogham Nuin cherchent plutôt du côté du Roi d’épées à l’endroit.
Pourquoi donc le frêne est-il si changeant, si ce n’est en raison d’un filtre peut-être : en 1858, le docteur Cazin mentionnait une anecdote, parlante qui sait, au sujet de l’infusion de feuilles de frêne : cette infusion, « soit aqueuse soit alcoolique, placée au-devant de la lumière du soleil ou d’une bougie, paraît d’un jaune pâle, tandis que, au-devant d’un corps opaque, elle est d’un bleu azur » (6). Le jaune, le bleu, deux couleurs qui, presque, s’opposent sur le disque chromatique…

Pour les peuples germano-scandinaves, le frêne a également été – comment s’en étonner ? – un arbre curateur à l’instar du chêne et de son gui pour d’autres, d’où son surnom de quinquina d’Europe que le frêne est bien loin d’usurper, puisque de son écorce on tira, bien avant l’apparition de l’écorce péruvienne, un remède fébrifuge plus guère usité de nos jours, du fait, surtout, des tanins contenus dans l’écorce des jeunes rameaux, rendant leur décoction très astringente et amère, et donc difficilement absorbable.
La réputation fébrifuge de l’écorce de frêne ne semble pas remonter, toutefois, bien antérieurement à la Renaissance. Ses défenseurs furent nombreux : Helwig, Boerhaave, Kniphof, Burtin, Murray, Coste et Willemet, Mandet, etc. D’autres, tout au contraire, y virent une action bien inférieure à celle du quinquina, voire une inactivité complète : Linné, Torti, Chaumeton, etc. Cela prouve, expliquait Cazin, « que l’écorce de frêne, comme le quinquina lui-même, ne réussit pas toujours. Ne voyons-nous pas quelquefois des fièvres intermittentes céder à l’usage des fébrifuges indigènes […] après avoir résisté au sulfate de quinine ? » (7). Avant de conclure que « le désaccord dans les résultats ne peut s’expliquer » (8). Pas si sûr… C’est bien évidemment faux : pour cela, il suffit (au moins) de prendre en compte les affinités sélectives de chacun : pourquoi, par exemple, le basilic tropical réussit-il chez tel insomniaque et échoue chez tel autre qui, lui, exige de la lavande vraie pour ce faire ? Parce que l’action de ces deux simples diffère, que la typologie même de l’insomniaque n’est pas la même de l’une à l’autre personne, et, qu’enfin nous recevons et intégrons chacun à notre manière les produits que met la Nature à notre disposition pour nous soigner et nous guérir. On ne peut donc appliquer mécaniquement et systématiquement tels remèdes face à tels maux : l’art médical, ça n’est cela. Tout au contraire, il se construit différemment selon les personnes. Ce modus operandi procède d’un connais-toi toi-même. Il ne s’agit pas d’appliquer bêtement un remède, il faut chercher à comprendre ce qui pour moi, toi, vous, est le plus bénéfique, et ce qui l’est moins, parce que la vie est un jeu de piste.
Bien avant que les vertus fébrifuges du frêne furent établies, on s’intéressa surtout à la valeur diurétique de ses feuilles : ainsi fait-on depuis Hippocrate et Théophraste, époque fort reculée où cette propriété était exploitée en cas de rhumatismes et d’affections goutteuses, usages que l’on retrouve bien des siècles plus tard à travers l’œuvre d’Hildegarde de Bingen qui préconisait des enveloppements de feuilles de frêne bouillies pour endiguer les crises de goutte. Si entraver les fièvres et participer activement à la diurèse sont les deux principales prérogatives du frêne en thérapie, il est utilisé pour tout un tas d’autres affections sur lesquelles ont fait assez souvent l’impasse. Aussi, rappelons-les : c’est un remède laxatif (léger), expectorant, hépatique, dentaire et auriculaire. Nombreux ont été, dès l’Antiquité, ceux qui ont employé le frêne avec plus ou moins de bonheur (Théophraste, Dioscoride, Pline, Serenus Sammonicus…), jusqu’aux réceptuaires médiévaux qui ne l’ont pas oublié, avant que ces anciennes recommandations ne soient reprises à la Renaissance par un Matthiole par exemple.

Le frêne présente une sexualité complexe et variable. Je n’ai pas dit débridée ^_^. Les fleurs, qui apparaissent avant les feuilles (vers avril-mai), ne portant ni calice, ni corolle et pétales, sont hermaphrodites mais pas toujours. Parfois, on trouve des branches mâles et des branches femelles sur le même arbre. Le frêne ne se reproduit qu’à partir de l’âge de 20 ans environ, mais compense ce laps de temps passé à se la couler douce en produisant d’énormes quantités de graines (un frêne centenaire peut en produire jusqu’à 100000 pas an !). Comprimées, de couleur rousse, elles sont enchâssées dans une languette membraneuse, un peu torsadée, dont la ressemblance avec une langue d’oiseau les a fait appeler lingua avis par les anciens apothicaires, mais on les connaît plus communément sous le nom de samares.
Puis viennent les feuilles : composées, elles comptent généralement un nombre impair (9-15) de folioles lancéolées et finement dentées, à la face supérieure de couleur vert sombre, l’inférieure étant, quant à elle, sensiblement plus pâle. Elles sont issues de bourgeons brun noirâtre typiques, veloutés, lisses et écailleux, sans équivalent parmi les arbres d’Europe occidentale.
Le frêne est un arbre qu’on dit post-pionnier, c’est-à-dire qu’il nécessite des sols alluviaux dans lesquels les sédiments indispensables auront été fixés par d’autres essences que lui. Il fait partie des arbres des climats tempérés qu’on trouve fréquemment, et qu’on identifie sans trop de peine, bien que divers facteurs le fassent changeant : à une écorce lisse et de couleur gris olive quand il est jeune, se substitue une surface gris brun fissurée et crevassée avec l’âge. De même, sa silhouette n’est pas toujours élancée : preuves en sont les frênes aux rameaux réclinés et ceux que l’on dit « têtards ».
S’il ne vit pas très longtemps (150 ans maximum ; certaines sources avancent trois siècles), il a une croissance rapide et vigoureuse. Avec l’aide de ses compagnons, ormes et aulnes, il prépare le terrain à une essence qui nécessite un sol plus lourd en humus : le chêne, dont l’ombre sera fatale au frêne. En apparence seulement : en effet, la pousse plus lente du chêne autorise le frêne à atteindre ses trente bons mètres de par sa croissance rapide, et à s’épanouir aisément avant que le chêne ne le supplante. Sauf si bien entendu une samare égarée atterrit non loin d’un chêne de deux siècles : à cet endroit précis, si jamais un frêne en naît, il aura davantage de « chance » de ressembler à ces sujets malingres que j’ai naguère rencontrés en bordure d’un chemin serpentant au sein d’une forêt composée majoritairement de chênes (80 %) et de hêtres (20 %), et dont le second étage comprenait du noisetier et du sureau entre autres. Au bord de ce sentier, se trouvaient de ces frênes tout rabougris et dégingandés, cherchant tant bien que mal à happer quelques miettes de lumière que les chênes altiers ont bien voulu leur laisser. Autant dire que c’est un destin d’indigence et de mendicité qui attend de tels arbres ! En dehors de ces situations difficiles, et lorsque les conditions le permettent, le frêne s’établit de la plaine à la moyenne montagne (800 à 1200 m, voir jusqu’à 1600 m parfois), en Europe, en Asie occidentale ainsi qu’en Afrique du Nord, sur des terrains assez humides quand même : bordures de forêts, haies fraîches, prairies, abords de fleuves et de rivières, vallons boisés, décombres (le frêne est aussi une espèce rudérale), en association fréquente avec des arbres que nous avons déjà cités : l’orme, l’aulne et le saule, ainsi que l’érable et les peupliers, qu’ils soient noirs ou blancs.

Le frêne en phytothérapie

Historiquement, il ressort que du frêne l’on employa bien plus que les feuilles, fraction végétale qui s’utilise le plus fréquemment à l’heure actuelle. On reconnut à l’écorce du frêne – celle ôtée des jeunes rameaux de deux à quatre ans – beaucoup d’intérêt dans le cours des siècles derniers, ainsi qu’aux samares, c’est-à-dire, pour rappel, les fruits du frêne. Anciennement – cela n’a plus l’air de se pratiquer – l’on allait jusqu’à extirper du sol l’écorce des racines de cet arbre. Mais en cette époque où les arbres sont plus précieux que jamais, l’on peut se réjouir que cet usage soit tombé en désuétude.
Dans les samares, aux propriétés identiques à celles des feuilles, mais plus nettement marquées, on trouve des principes qui procurent à ces fruits un goût un peu amer, âcre, piquant ; épicé disent certains. De cela, une essence aromatique est sans doute responsable, laquelle côtoie environ 25 % d’une huile végétale au goût douceâtre qui, bien que comestible, s’est plus souvent destinée à la savonnerie qu’à l’alimentation. Les feuilles, également âcres et amères, en plus d’être astringentes, rappellent quelque peu l’écorce du frêne sur la question de la composition biochimique : en effet, écorce et feuilles contiennent non seulement du tanin, mais aussi un principe amer sans lequel le frêne ne serait pas ce qu’il est. Ensuite, viennent deux corps, fraxinine et fraxinite, dont Fournier prétend qu’ils s’apparentent à un seul, la mannite, sorte de sucre proche du sorbitol, expliquant, avec les gommes et le mucilage, l’aspect douceâtre que peut prendre le frêne. N’oublions pas les flavonoïdes (quercétine, rutine), un dérivé coumarinique que seconde une essence aromatique présente en faible quantité, des iridoïdes (excelsioside), enfin des sels minéraux et oligo-éléments (fer, cuivre, calcium, potassium, iode, etc.).

Propriétés thérapeutiques

  • Feuille : diurétique puissante, éliminatrice de l’acide urique, anti-œdémateuse, dépurative, sudorifique, antirhumatismale, antigoutteuse, tonique, purgative légère, laxative légère, astringente légère
  • Écorce : tonique, astringente, cicatrisante, fébrifuge, expectorante, apéritive, stomachique, purgative
  • Semence : diurétique, hydragogue, purgative, remède de la stérilité et de l’impuissance (?)

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère vésico-rénale : lithiase rénale, lithiase urinaire, oligurie, hydropisie, rétention liquidienne (rétention d’eau, rétention d’urine, œdème, cure de drainage et/ou d’amaigrissement), colique néphrétique, néphrite chronique
  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : diarrhée, dysenterie chronique, constipation
  • Troubles locomoteurs : rhumatismes (articulaires et musculaires), aigus, chroniques, fixes, ambulants, vagues, goutteux ; goutte, névralgie rhumatismale et goutteuse, arthrite, arthritisme
  • Fatigue après infections, état maladif, convalescence, anémie
  • Plaie, hémorragie cutanée
  • Maux dentaires, auriculaires
  • Artériosclérose
  • Fièvre intermittente

Modes d’emploi

  • Poudre : d’écorce (peu usitée), de semences, de feuilles (cette dernière, on l’avalera, soigneusement mêlée à une cuillère de miel et additionnée d’une ou deux gouttes d’essence de citron).
  • Macération vineuse de feuilles (dans du vin blanc).
  • Infusion et décoction des feuilles.
  • Infusion et décoction des semences.
  • Infusion et décoction de l’écorce.
  • Cataplasme de feuilles bouillies.
  • Extrait (aqueux, alcoolique) de l’écorce.

Note : permettons-nous un focus sur deux préparations qui ont laissé des traces dans l’histoire du frêne en thérapie. Tout d’abord, parlons de ce que l’on peut obtenir avec les feuilles de frêne qui, selon les régions, porte le nom de frênée, frênette ou freinette : les recettes, tout comme les noms, sont multiples. Disons simplement qu’il s’agit de faire bouillir des feuilles de frêne dans quantité suffisante d’eau. Puis on laisse fermenter cette décoction avec du sucre (ou du miel), du jus de citron, de l’écorce d’orange et d’autres nombreux ingrédients usités ici ou là.
La seconde de ces recettes n’impose pas une attente aussi longue, mais oblige à un emploi régulier sur plusieurs mois, ou bien davantage afin de profiter amplement de ses bienfaits (il est possible d’en faire une boisson de « ménage », comme d’autres le café, le thé, l’infusion de menthe ou de verveine, etc.). Le thé dont nous parlons présentement, une infusion en somme, requiert que l’on mêle à des feuilles de frêne (2/3) des feuilles de cassis (1/3). Parfois, tout comme la freinette, la recette se modifie : on intervertit cassis et reine-des-prés, on ajoute de la menthe, etc. Une poignée de ce mélange en infusion dans un litre d’eau bouillante durant quinze minutes. On couvre. On filtre. On boit chaud, froid ou glacé. Avec ou sans miel. A volonté. Cette boisson est un excellent dépuratif, à préconiser en cure longue. C’est peut-être pour cela qu’on l’appelle « thé des centenaires », le frêne ayant la réputation, depuis longtemps établie, de faire accéder au siècle : c’est, du moins, ce que Léon Binet (1891-1971), reprenant la parole de certains de ses prédécesseurs, soutenait. Est-ce que le frêne fait devenir centenaire ? Je ne sais pas. De centenaire, j’en connais un qui l’est presque, mon grand-père, puisqu’il a eu 99 ans en juin dernier. Il y a au moins un épisode de son existence (et de la mienne) qui le lie à un frêne, et dont on pourrait conclure qu’il va à l’encontre de cette capacité qu’aurait le frêne de faire des centenaires.
Quand j’étais petit, chez mes grands-parents, je passais beaucoup de temps à jouer durant les vacances dans une cabane formée de quatre poteaux sur lesquels un toit de tôle ondulée avait été cloué. Des bûches de bois, savamment disposées, formaient les murs nord et est. Dans cette cabane, il y avait tout ce dont ma grand-mère ne voulait plus : une vieille cafetière émaillée et percée, une petite casserole cabossée, un balai fatigué au manche cassé, etc. A quelques mètres de cette humble bicoque, se tenait un frêne isolé qui avait atterri là par ses propres moyens et la grâce des airs. Il poussa, poussa tant et si bien qu’il atteignit facilement et rapidement une quinzaine de mètres de hauteur. Et, un jour, sans raison particulière, mon grand-père le tronçonna. Ce frêne lui en tint-il rigueur ? Je ne crois pas, mais je suis resté pour longtemps mortifié par la disparition de ce frêne. Aussi, parfois, quand j’en croise un, particulièrement beau et vigoureux, je l’appelle Yggdrasil, tandis que, pendant ce temps, mon grand-père dessine… des arbres !…

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Récolte : il ne faut point attendre que les feuilles soient trop avancées dans l’âge pour se préoccuper d’en faire la cueillette. Contrairement à ce qu’on peut lire parfois, en juillet (à plus forte raison en août), il est trop tard (sauf en haute altitude), la période la plus propice s’étalant de début mai à fin juin. En phytothérapie, on les emploie de préférence sèches : la dessiccation des feuilles de frêne est très simple et facile. Par suite, elles se conservent idéalement à l’abri de la poussière et de la lumière dans un simple sachet en papier kraft. Nul besoin d’avoir un séchoir perfectionné pour bénéficier du frêne, et c’est fort heureux. L’écorce des rameaux, âgés de deux à quatre ans, se prélève en longues bandelettes au printemps, d’avril à juin. On la sectionne en petits fragments d’un centimètre de long avant séchage, qui ne demande rien de particulier, hormis d’éviter de superposer les morceaux d’écorce (pour éviter les risques de moisissure). Quant aux semences, on les prélève sur l’arbre du mois de septembre à celui de novembre. On les sépare des pédoncules, puis on les fait sécher de même que feuilles et écorce.
  • Autres usages : le bois imputrescible du frêne, dont nous avons évoqué quelques qualités déjà, est un excellent bois de feu, qui plus est, autrefois largement impliqué dans l’économie rurale et domestique, parce qu’outre les solides et durables manches d’outils qu’il permet de façonner, le bois de frêne s’emploie en menuiserie ainsi qu’en ébénisterie. A l’état frais, on en tire aussi une teinture roux brun dite « vigogne », du nom de l’animal cousin du lama dont la robe est de la même couleur, alors que l’écorce des rameaux permet d’obtenir une teinte vert pomme. Les parties tanniques du frêne (l’écorce surtout) sont favorables au travail des cuirs (tannerie), alors que les feuilles constituent un bon fourrage pour les animaux, même s’il est vrai qu’elles favorisent chez les vaches la formation d’un lait un peu amer. Comestible, le frêne l’est aussi chez l’homme, de manière certes minime mais qui a le mérite d’être souligné : au mois de mars, alors qu’elles sont translucides, bordées d’un vert vineux, encore toutes molles de leur éclosion, les feuilles de frêne peuvent se cueillir. On les cisèle, on les additionne à une salade. Un peu plus âgées, il est possible de les cuire comme « légume vert », en compagnie d’épinards, d’ortie, de laiteron, etc., pour en faire une « porée » verte, par exemple. Quant aux samares, encore vertes, on les confisait au vinaigre en Grande-Bretagne ; une fois bien moulues, leur note épicée constituait un condiment apprécié. Suggestions qu’il est tout à fait possible de réactualiser.
  • Autres espèces :
    – le frêne américain (Fraxinus americana),
    – le frêne à feuilles fines (Fraxinus angustifolia),
    – le frêne à manne ou orne (Fraxinus ornus). En France, ce dernier se cantonne surtout aux départements méditerranéens, ailleurs à l’Italie, la Croatie, la Grèce, etc. Naturellement, ou par incision du tronc, ce frêne laisse échapper un exsudat sucré (formé de glucose, de fructose, d’oligosaccharides), surnommé « miel de l’air », « miel de rosée », etc., plus communément désigné par le nom de manne, qui se présente en trois qualités : en larmes (la meilleure), en « sortes » (intermédiaire), grasse (médiocre). C’est un purgatif doux adapté tant aux enfants qu’aux vieillards. Le « melia » des Grecs rappelle bien évidemment le miel et sa douceur. La manne, dont on sait bien qu’il s’agit d’une abondance céleste (l’aliment miraculeux au sens biblique), possède une symbolique assez proche de celle du miel (richesse, complétude, etc.).
    _______________
    1. Julie Conton, L’ogham celtique ou le symbolisme des arbres, p. 87.
    2. Mircea Eliade, Traité d’histoire des religions, p. 276.
    3. Angelo de Gubernatis, La mythologie des plantes, Tome 2, p. 149.
    4. Guy Ducourthial, Flore magique et astrologique de l’Antiquité, pp. 66-67.
    5. Jacques Brosse, Mythologie des arbres, p. 30.
    6. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p. 416.
    7. Ibidem, p. 417.
    8. Ibidem, p. 418.

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L’if (Taxus baccata)

A l’école primaire, la biologie nous apprend que l’on distingue les feuillus des conifères en raison de différences botaniques bien marquées. A considérer l’if, l’on est, bien entendu, tenté de le ranger dans cette seconde « famille », qui porte parfois le nom de « résineux ». Mais si l’on veut rendre fidèle son identité par le détail, l’if s’oppose à cette catégorisation hâtive. Il se différencie des conifères classiques dans le sens où ses épines ne sont pas épineuses. Puis, selon l’étymologie, le mot conifère, nous explique ceci : qui fabrique des cônes. Or, l’if ne porte aucune « pomme de pin » sur ses branches, mais des « baies », d’où le surnom latin de baccata. Enfin, dernier détail et non des moindres, l’if ne sécrète absolument aucune résine ! Ainsi, malgré son immense souplesse, l’if n’est pas prêt à se laisser ranger dans telle ou telle case, bien qu’il se rapproche davantage des conifères par ses « feuilles » persistantes qui lui font un petit air de sapin. Notons cependant que la yeuse (ou chêne vert, Quercus ilex), classée parmi les feuillus, possède elle aussi un feuillage semper virens. Alors que le mélèze, autre conifère, voit ses aiguilles tomber à l’approche de la morne saison. Nous voyons que les choses ne sont pas toujours aussi tranchées et que ces quelques éléments nous obligent à ne pas les regarder par le plus petit bout de la lorgnette.

Taxus baccata, donc. Tel est le nom latin de l’if. Ce mot, taxus, découle d’un terme beaucoup plus ancien, tecs, terme qui rend compte de la facilité avec laquelle l’on peut travailler et sculpter le bois d’if, mais également la docilité avec laquelle il se laisse tailler. C’est une véritable pâte à modeler végétale que cet arbre-là : par la souplesse de son bois, la qualité de sa coupe et de sa taille, il se prête, sans broncher, à toutes les fantaisies. Mais derrière ce taxus se cache bien plus que des talents d’ébéniste ou de jardinier paysagiste. Par dérivation, tecs devint, en grec, toxos, « arc » et toxon, « flèche » (qui, lui, porte le double sens de « flèche » mais aussi de « flèche empoisonnée »). C’est donc à partir de lui que l’on forgea le mot toxique (1). La question de la toxicité de cet arbre est connue depuis l’Antiquité : il ne faut pas être né de la dernière pluie pour avancer que l’if contient un poison, cela on le sait depuis belle lurette. En revanche, l’on peut plus difficilement saisir sa relation à l’arc : son bois imputrescible offre matière à la fabrication d’objets usuels depuis les temps préhistoriques, comme des peignes et d’autres petits objets utilitaires, mais aussi, et surtout, des armes : boucliers, hampes de lances et manches de haches. Également des corps de flèches et des arcs, comme le prouve la découverte qui fut faite en 1991 dans un glacier à la frontière de l’Italie et de l’Autriche : la célèbre momie surnommée Ötzi, accompagnée d’un arc en bois d’if, vieille de 5500 ans. Cela dénote que l’if est une espèce végétale que l’homme a « apprivoisée » il y a déjà fort longtemps, et que l’invention de l’arc en if n’est pas aussi récente que cela (2).
Non seulement les Celtes taillèrent des flèches dans du bois d’if, mais employèrent le poison contenu dans les feuilles de cet arbre pour en enduire les pointes, procédé qui ne se destinait en rien à la chasse mais à la guerre : en effet, un animal intoxiqué par l’if porte dans sa chair la trace du poison. Consommer cet animal expose à s’intoxiquer à son tour. L’if n’est donc pas le bois du chasseur, mais celui du guerrier, et incarne, pour beaucoup, une symbolique martiale et militaire. C’est lui, par exemple, que l’on lit dans le nom de ce jeune guerrier irlandais qu’était Ibarsciath (= « bouclier d’if »). Un autre guerrier – Jules César –, dans La guerre des Gaules, fait état de la tribu des Éburons dont l’un des deux rois, Catavulcos, se donna la mort après la défaite d’Ambiorix, en ingérant du suc de feuilles d’if. Chez les Éburons, l’if, c’est à la vie à la mort, puisque le nom de ce peuple provient du mot eburovices (exactement : aulerci eburovices = « combattants par l’if »), qui descend lui-même d’evor, « if ». Aujourd’hui, l’on connaît encore les Ébroiciens, c’est-à-dire les habitants de la ville normande d’Évreux à laquelle l’if a donné son nom, ainsi qu’à la ville d’Évrecy dans le Calvados. Mais il n’est nul besoin de lire César pour savoir que l’if est animé d’intentions délétères : on en a pris connaissance depuis le temps de Théophraste au moins, c’est-à-dire au IV ème siècle avant J.-C. Puis ce fut au tour de Nicandre de Colophon de relayer cette toxicité (Alexipharmaka, II ème siècle avant J.-C.), de Pline et Dioscoride, l’if faisant partie, alors, de l’arsenal des empoisonneurs du temps de l’empereur Auguste : « pris par la bouche, explique Dioscoride, il refroidit tout le corps, ‘étrangle’ et finalement il tue en peu de temps ». Pline relate également la toxicité de l’if, signalant que des tonneaux en bois d’if communiquent au vin qu’ils contiennent une partie de son pouvoir mortifère. Il s’agit là d’une toxicité indirecte, de la même nature (ou presque) que celle, curieuse, que l’on rapporte depuis au moins 2000 ans : même sans contact direct, se tenir auprès d’un if quelque temps n’est pas sans danger. C’est ce qu’écrit Sextius Niger : « Son poison est en Arcadie si actif qu’il tue ceux qui dorment ou mangent sous l’arbre. Certains disent que c’est l’origine du mot taxique, ancien nom du poison dans lequel on trempe les flèches ». Ce n’est pas un cas isolé. Durant l’Antiquité gréco-romaine, cette croyance voulait que quiconque s’arrêtait, se reposait ou faisait la sieste à l’ombre de cet arbre était nécessairement victime d’émanations toxiques qui en provenaient. Cette réputation n’est pas restée cantonnée qu’à la seule Antiquité puisqu’au XIX ème siècle, elle était encore vive dans les campagnes italiennes, comme en Lombardie, où l’arbre était donné coupable de provoquer la « fièvre », accusation qui dépassa le cadre de la ruralité et dont Cazin témoigne durant le même siècle. Après avoir rapporté le cas de quelques praticiens qui ne rencontrèrent aucun des inconvénients auquel expose généralement l’if, le docteur Cazin relate ceci : une jeune fille passa la nuit sous un if, et le lendemain, sa peau s’était couverte de ce qui ressemblait à une éruption miliaire (3). « Pendant les deux jours qui suivirent, ajoute-t-il, elle demeura dans une sorte d’ivresse » (4). Faut-il l’appeler ifresse ? Cette idée de toxicité à distance qui rappelle celle du noyer, est particulièrement tenace et évoque la manière dont les guerriers celtes faisaient transporter la toxicité de l’if par voie aérienne, l’arc, toxos, portant la toxicité de la flèche, toxon, au loin. Mais celle-ci sert des desseins criminels. Qu’en a-t-il donc à faire, l’if, que, se reposant sous son feuillage, on s’en relève dans un état second, quand on ne s’en relève pas du tout ? Reposer sous un if, n’est-ce pas là une façon édulcorée d’indiquer le trépas par le biais d’un arbre pourvoyeur de toxines dont on ne connaît aucun antidote ? Qu’importe. Parfois, la superstition est beaucoup plus appuyée que le bon sens. A une époque, on faisait des procès aux animaux avant, éventuellement, de les passer par les armes selon la gravité des charges qui pesaient sur eux. L’if, bien que végétal, est l’une de ces autres victimes de la bêtise humaine : sa toxicité est telle qu’on en est venu à l’éradiquer des forêts européennes pour des cas d’empoisonnement sur le bétail (bœufs, vaches, moutons), les animaux de trait (chevaux, ânes) et de basse-cour (poules, poulets), tandis que d’autres animaux (souris, cobayes, lapins, chats, chevreuils) semblent immunisés. De même que les ânes de Toscane, les chroniques du Père-Lachaise rapportent que des chevaux assignés aux corbillards avaient la fâcheuse tendance à brouter des aiguilles d’if durant les enterrements. Gourmandise pour le moins fatale qui nous mène droit au cimetière.
Dans le monde celte, l’if, qui est l’un des cinq arbres sacrés, est un arbre funéraire, et cet arbre dont les Celtes disaient qu’il incarnait l’arbre primordial, était aussi un arbre de justice : sur des tablettes de bois d’if, les druides gravaient la condamnation à mort des coupables, puis on les passait au feu. Cela n’était qu’une fois intégralement consumées que les coupables étaient censés se dessécher sur pied. De là, sans doute, a-t-il acquis un caractère néfaste et inquiétant, à l’image de l’if, ingrédient du brouet des sorcières, en compagnie de la ciguë, dans le Macbeth de Shakespeare. L’arbre fatal est symbole d’immortalité, car s’il corrompt, il ne se corrompt point lui-même. Ou si peu. La présence de l’if dans les cimetières est attestée de la Grande-Bretagne jusqu’aux rivages de la mer Méditerranée : elle dit toute l’étendue du monde celte d’il y a 2000 ans. Son immortalité est soulignée par son caractère toujours vert et par sa longévité à l’épreuve du temps qui en font un être hors du commun. Citons quelques-uns de ces ifs remarquables :

– En France : au nord du département de l’Eure : La Haye-de-Routot, dont le cimetière abrite deux ifs dont l’âge est estimé à 1500 ans. Ces ifs millénaires au tronc creux hébergent l’un une chapelle dédiée à sainte Anne, l’autre un oratoire à Notre-Dame de Lourdes. Au Nord-Ouest d’Évreux, se trouve dans le cimetière du village Le Troncq un if creux dont l’écorce se referme sur la statue de la Vierge qu’on y a placée. Il ne dépasserait pas le millénaire toutefois (800 ans). Puis vient, toujours en Normandie, mais dans le département du Calvados, l’if du cimetière d’Estry, à 40 km au Sud-Est de Saint-Lô. Cet arbre, creux lui aussi, qu’on estime être le plus vieil if de France, serait âgé de 1600 à 1700 ans.
– En Grande-Bretagne, il y en aurait, dit-on, de plus vieux encore : l’if du cimetière de Crowhurst, dans le Surrey, dont l’âge est compris entre un et deux millénaires, est sans doute plus jeune que ce vénérable if écossais de Fortingall, dont l’âge fort avancé (entre 2000 et 5000 ans !) en fait l’un des plus vieux arbres d’Europe.

L’un des deux ifs de La Haye-de-Routot au tronc creux abritant la chapelle dédiée à sainte Anne.

L’if de Crowhurst (Surrey, Angleterre).

Que ces cimetières se soient organisés autour d’ifs préexistants ou qu’il s’agisse de l’inverse importe peu : ce qui doit être remarqué ici, c’est la présence de ces arbres aux abords ou à l’intérieur de ces aires de repos que sont les cimetières, et sa nécessaire connexion avec le deuil, la tristesse, la solitude, en définitive la mort. Cette relation de l’if à la mort n’est plus à faire, de même pour le cyprès. Elle aura donné lieu à de nombreux éléments légendaires, comme celui-ci : « En Armor, on croyait naguère que les ifs, qui sont les âmes des morts, ne doivent figurer qu’en un seul exemplaire dans les cimetières, car ils poussent leurs racines dans la bouche de tous les morts qui y sont enterrés » (5). Il n’est donc pas étonnant de retrouver l’if étroitement associé aux enfers dans le monde hellénique (enfers, rappelons-le, qui diffèrent grandement de l’enfer tel que considéré par le christianisme). Poussant dans ces régions infernales, selon les mythologies il est l’un des attributs d’Hécate la triple, des Furies ou Érinyes, divinités vengeresses portant des torches de bois d’if. De même, les prêtres et les prêtresses de Déméter et de Perséphone, déesses chthoniennes, étaient couronnés de rameaux d’if et de myrte. Sans doute n’avaient-ils pas la crainte de la menace que cet arbre fit porter sur quiconque par la suite, comme le remarqua Lucrèce. Car ils virent en lui autre chose que la finitude : peut-être l’espoir d’une vie très différente de « l’autre côté, cet « Autre Monde » des Celtes, cette immortalité de l’âme que l’if incarne à merveille.
Ce qui rapproche davantage l’if de la mort, c’est que l’on n’aura pas idée, par exemple, de couper des rameaux d’if pour en décorer l’intérieur des maisons lors des festivités du solstice d’hiver, contrairement au houx, au lierre et au sapin, car cela serait inviter la mort chez soi. Si les Celtes préféraient plutôt planter des ifs au début de l’hiver, c’est parce que c’était là un moyen d’accéder à la connaissance de toute chose, à l’intelligence, à l’organisation aussi de cette science, prérogative s’exprimant à travers l’alphabet oghamique dont la portée est également divinatoire. Les planchettes sur lesquelles les oghams sont inscrits sont, traditionnellement taillées dans du bois d’if ou, plus couramment, dans du bois de noisetier, de sorbier ou encore de bouleau. Il faut puiser au sein de ces trois autres arbres (Coll le noisetier, Beith le bouleau, Luis le sorbier) pour faire entrer en ligne de compte les différentes symboliques qui les lient au monde des oghams, auxquels on peut ajouter Quert, le pommier, autre arbre sacré des Celtes, avec lequel l’if entretient des relations que, parfois, l’on ne soupçonne pas, comme ces deux anecdotes peuvent le mettre en lumière : l’« arbre à pommes », tout d’abord. « Selon cet usage qui remonte aux Celtes, on vend aux enchères une vingtaine de pommes – fruits de l’autre monde, symboles celtiques d’immortalité et de connaissance – fichées sur les branches taillées d’un if, le soir du 1er novembre » (6). Outre cette date temporellement importante, la somme d’argent récoltée se destinait à aider les familles frappées par le deuil. La seconde de ces anecdotes qui rendent compte de l’interrelation entre l’if et la pomme, tient en une très grosse métropole, New-York. « York, comme l’explique le regretté Jean-Marie Pelt, a la même origine avec, semble-t-il, un « recouvrement » de la racine par la désignation anglo-saxonne yew, qui a donné « if » [nda : en anglais moderne, yew signifie toujours if]. Ainsi la plus puissante métropole du monde, New-York, porte-t-elle un nom « gaulois », même si elle a choisi la pomme comme symbole » (7). Et, « gauloise », la pomme ne l’est pas moins.

Taxus découle aussi du grec taxis. Par exemple, taxi, qui n’est jamais qu’une apocope de taximètre, provient du grec taxis, « arrangement, ordre » ou mieux : ordonnancement, mise en bon ordre, en apprêt, en beauté. L’if est un être surnaturel : il marcotte. Un if central peut faire enraciner ses branches périphériques les plus basses qui, s’enfouissant dans la terre, forment comme une couronne tout autour de l’if principal. Le cœur de cet if primordial peut finir par disparaître, comme nous avons pu le constater chez les ifs remarquables de Normandie et de Grande-Bretagne. Se forme alors une cavité, un abri. Que sont-ce que ces lieux, quand ils ne sont ni chapelle ni oratoire, installés au creux d’un vieil if ? Rappelons-nous les émanations – réelles – de l’arbre, et l’« ivresse » que, parfois, elles suscitent… Rappelons aussi que l’if, par ce type de contact, peut engendrer un état de mort apparente accompagné d’un affaiblissement du pouls et de la respiration qui deviennent si imperceptibles, que la personne ayant inhalé ces émanations donne toute l’apparence de la mort. « Par temps chaud, il possède la particularité d’exsuder une vapeur que les chamans inhalaient pour déclencher des visions, des états de conscience extatiques et des voyages dans l’invisible permettant de visiter l’Autre Monde » (8). Qu’il soit là question de NDE ou de décorporation, l’on cherche à nous faire comprendre, grâce à l’if, ce qui se passe de « l’autre côté ». Cette mort, qui est-elle ? Qu’est-elle ? Quel est son sens ? L’ogham Ioho nous interroge à ces sujets, mais aussi aux moyens d’entrer en contact avec les défunts, la nécessité parfois et les dangers que présentent souvent les méthodes qui permettent d’y parvenir. C’est pour cela que l’if est à l’honneur durant Samain, moment temporel souvent décrit comme étant un lieu où se rejoignent les hommes encore vifs et ceux déjà morts, ainsi qu’esprits, entités et divinités. L’if, comme expression de la destinée et de la finalité, cherche néanmoins à faire dépasser l’idée de la seule mort charnelle du corps, les symboliques « chrétiennes » qu’on lui a associées devant être outrepassées, puisqu’il est davantage question, à travers Ioho, de morts symboliques, de transformations intérieures nécessaires et incontournables. Dès lors qu’on aborde l’if, il est capital de nuancer le propos en faisant référence, par exemple, à l’une des divinités celtes les plus connues, le Dagda, qui porte aussi le nom d’Eochaid, lequel contient une référence explicite à l’if, puisqu’il signifie : « qui combat par l’if ». Aussi ne sera-t-on pas surpris de le voir détenir une massue en bois d’if dont l’une des extrémités donne la mort, l’autre accordant la résurrection. C’est parce qu’il « maîtrise les éléments et le temps, les cycles temporels, donc l’éternité » (9), que la relation de l’if au Dagda s’illumine et fait inexorablement penser au serviteur de la roue, Mog Ruith, dont l’attribut, une roue cosmique, est elle aussi façonnée dans du bois d’if.
Malgré tout, l’if n’est pas que « mal », empoisonnement et destruction. Si l’on considère ce qu’en disait Hildegarde de Bingen au XII ème siècle, l’on se trouve projeté sur l’autre versant : l’Ybenbaum « est image de joie. Lorsqu’on brûle son bois, la fumée et les humeurs qui en sortent ne font de mal à personne […] Si quelqu’un se fait un bâton avec ce bois et le tient dans ses mains, celui-ci est bon et utile pour lui, la prospérité et la santé de son corps » (10). Après ce que nous venons de dire, cela paraît presque fou, mais l’on ne peut donner tort à l’abbesse, même si, durant des siècles, l’if fut regardé d’un œil mauvais, jusqu’à ce que des recherches plus poussées soient menées aux États-Unis puis en France dans les années 1960-1970. Elles aboutirent à l’obtention de molécules anticancéreuses. Comme quoi, la perle est assez souvent à côté du dragon !

L’if dit d’Europe est un arbre endémique à tout l’hémisphère nord : on le trouve autant en Europe, en Asie qu’en Amérique septentrionale, peuplant essentiellement les régions calcaires et montagneuses (de 250 à 1600 m d’altitude). Malgré le très grand âge qu’il lui arrive parfois d’atteindre, l’if n’est jamais un arbre gigantesque du fait de sa très lente croissance. Avec ses quinze mètres de haut maximum, il n’a jamais rien d’un géant. Habitué au sous-bois, en compagnie du houx, du fusain, du noisetier et du sureau, on le croise cependant plus souvent à l’état cultivé que sauvage. Dans ce dernier contexte, il est beaucoup plus rare qu’autrefois, ainsi en était-il déjà il y a une cinquantaine d’années en Europe.
Ses feuilles plates, brillantes au-dessus, mates en dessous, sont disposées en spirales sur les rameaux. Elles abritent deux types de fleurs sur des pieds distincts, l’if étant une espèce dioïque : des fleurs mâles à étamines (4 à 12) situées à l’aisselle des feuilles pourvoient à la dissémination printanière du pollen. Elles sont très nombreuses, bien davantage que les fleurs femelles qui prennent l’allure d’un petit bourgeon verdâtre, organe femelle en réalité, contenant un seul ovule nu, non enveloppé d’un ovaire, cerné cependant d’une « coupe » membraneuse qui, plus tard, donnera l’arille rouge et translucide au centre de laquelle est fixée une graine brune, dure et solide, ce qui est heureux, car très toxique : ainsi, avaler une « baie » d’if n’expose pas au même danger, d’autant que la dureté de sa graine empêche que des jeunes dents ne la mastiquent, l’arille étant, elle, comestible. Peut-elle, cette comestibilité, faire oublier la relative toxicité de l’if ? Peut-être pas. Mais après 5000 ans (au moins) d’usages multiples, l’if a offert au monde quelque chose d’insoupçonné jusqu’alors. C’est ce dont nous allons maintenant discuter.

L’if en (phyto)thérapie

Soucieux de faire tout ce qui était dans son pouvoir, le président des États-Unis Richard Nixon prit l’initiative, dans les années 60, de doter la science d’armes anticancéreuses à même de venir à bout de ce fléau à l’orée de l’an 2000. Plus de 35000 espèces végétales furent passées au crible, avant qu’on ne s’arrête devant une molécule inconnue extraite de l’écorce de l’if du Pacifique (Taxus brevifolia), à qui l’on fit prendre le nom de taxol en 1971. L’if n’étant pas arbre à se laisser abattre, il donna bien du fil à retordre à la recherche, puisque de 1983 à 1993 plus de trente équipes scientifiques américaines s’attelèrent à la synthèse du taxol. Fort complexe, il ne se laissa pas synthétiser de cette façon. Face à cette réticence de l’if, les Américains prirent le problème à bras le corps si je puis dire, et décidèrent d’écorcer une effarante quantité d’ifs du Pacifique, dont, comble de malchance, beaucoup périrent. Le gain fut minime pour ne pas dire ridicule : une douzaine de milliers d’if donnèrent, en tout et pour tout, seulement deux petits grammes de taxol en 1988 !… Pas de quoi pavoiser, alors que la date butoir de l’an 2000 approchait à grands pas. Outre la difficulté posée par la synthèse du taxol, il se trouve qu’un autre problème de taille a imposé une contrainte nouvelle aux hommes : comme le montrent assez bien les très fins anneaux de croissance de l’if, cet arbre croît très lentement. Il fut donc impossible d’imaginer et encore moins de planifier une culture en grand d’ifs du Pacifique.

L’écorce de l’if du Pacifique.

Parallèlement, en France… Ayant eu vent des recherches américaines, le professeur Potier s’intéressa de plus près à l’if dès 1979. Cela tombait fort bien, puisque le percement d’une route dans le parc du laboratoire de chimie des substances naturelles du CNRS basé à Gif-sur-Yvette (11) dans le département de l’Essonne, obligea à l’abattage d’ifs d’Europe centenaires.
Riche de cette matière première disponible, le professeur Potier s’attelle, lui aussi, à la tâche. Il parvient à isoler une molécule différente du taxol, le 10-désacétyle-baccatine III, précurseur du taxotère, non pas dans l’écorce mais dans les pousses de l’if européen. Cette nouvelle molécule, beaucoup plus efficace que le taxol, présente aussi l’intérêt d’être plus facilement obtensible. Cependant, un problème survint : « On s’aperçut que dans les cancers du côlon notamment, les cellules cancéreuses résistent volontiers au taxotère, raconte Jean-Marie Pelt. En fait ces cellules expriment des gènes de résistance aux drogues qui fabriquent une sorte de protéine vigile : lorsque cette protéine voit arriver le taxotère à proximité de la cellule, elle bloque son entrée et annule ainsi son activité. En employant un dérivé masqué, très voisin mais non identique, on peut tromper la protéine vigile, qui laisse alors entrer la molécule camouflée, laquelle pourra remplir sa tâche en éliminant la cellule cancéreuse. C’est d’ailleurs une des préoccupations majeures des cancérologues que d’améliorer le transport de médicament jusqu’au lieu où il doit agir, sans détruire les organes sains et sans qu’il se détériore lui-même en cours de route » (12). D’où l’importance des leurres : l’if serait alors un cheval de Troie. Par ailleurs, à bon arc et à bonne flèche, il faut un bon tireur. Ce n’est que dans des mains expertes que l’if fait mouche. C’est donc pour cela que l’automédication, avec l’if, est interdite, sinon formellement déconseillée : l’on ne peut pas imaginer se faire une infusion de feuilles d’if, comme on décocte des bourgeons de pin. Cela serait malséant et inutilement dangereux. Quand on pense que la seule sciure de bois d’if peut provoquer des maux de tête et son branchage, lors d’une taille, l’apparition d’irritations cutanées, l’on se gardera de faire une telle sottise.
Outre cet usage précis et méticuleux de l’if dans certains cancers (sein, ovaire, poumon) localement avancés ou métastasés, les recherches se sont étendues aux possibles vertus antipaludéennes et antidiabétiques de l’if. Autrefois, les poudres de bois ou de feuilles, ainsi que les extraits aqueux ou vineux servirent tout de même un peu en cas d’affections rhumatismales, scrofuleuses et urinaires. Les fièvres intermittentes, ainsi que l’aménorrhée, les amygdalites, la diphtérie, le rachitisme et le scorbut se trouvèrent bien de l’usage de l’if européen en thérapie. La pulpe de l’arille ne fut pas non plus oubliée : adoucissante, antitussive, laxative et diurétique, sa gelée ou son sirop s’administrait en cas de toux chronique et coquelucheuse, de catarrhe vésical, de gravelle, etc.
Mais cela n’est pas vraiment ce que l’on a retenu de l’if, ses baies rouges jouant le rôle d’un signal qui alerte sur la toxicité de cet arbre, mais qui, on l’a oublié, ne s’étend pas à son intégralité. C’est pourquoi on lit encore çà et là que l’arille rouge des baies d’if est aussi toxique que le reste, c’est-à-dire l’écorce, le bois et les feuilles, lesquels se caractérisent tous par l’alcaloïde amer et toxique qu’ils contiennent, la taxine. Voici ce que l’on a remarqué et qu’il faut prendre en compte quand on s’approche de l’if : ce sont principalement les feuilles les plus âgées qui sont pourvoyeuses des substances toxiques, les jeunes pousses l’étant beaucoup moins. La dessiccation renforce l’agressivité de la taxine. Enfin, l’ébullition n’amoindrit pas la toxicité des feuilles d’if.
Les plus légers cas d’intoxication à l’if relatent nausées, vomissements et diarrhées. Au-delà, ce sont des effets beaucoup plus redoutables qui sont à craindre. L’if irrite, par son âcreté, l’ensemble du tube digestif et de la poche stomacale, qu’il enflamme et endolorit. Ensuite, il porte son action sur la respiration et la circulation : il ralentit le pouls, abaisse la pression sanguine, perturbe le rythme cardiaque. Puis, non sans avoir tuméfié le foie et enflammé les reins, il provoque crampes, vertiges, assoupissement et syncope. Enfin, il amène, parce qu’il est un poison du cœur, un arrêt cardiaque, le plus souvent accompagné d’un arrêt respiratoire faisant suite à une cyanose et un coma.
Voilà ce qu’il en est de la toxicité de l’if qui n’est pas autre chose que le résultat d’une main malhabile ou criminelle. Or, l’if, ne souffre pas l’approximation, mais requiert, tout au contraire, de la précision, de l’exactitude et de la sagesse. C’est bien pour cela qu’on le trouvait entre les mains des druides il y a de cela des milliers d’années.


  1. La racine tox est visible en français, en anglais, en allemand, en hollandais, en espagnol, en portugais, en roumain… C’est dire l’universalité déjà fort ancienne de l’if et, surtout, la pérennité de tox dans le temps, à l’image de celle de l’if.
  2. Durant la Guerre de Cent Ans, lors de la bataille de Crécy (26 août 1346), les archers anglais infligèrent une sévère défaite aux Français. Les Anglais étaient alors équipés d’arcs solides et flexibles, très longs, en bois d’if : les long bow. Leur supériorité technique paya encore lors de la bataille d’Azincourt (25 octobre 1415). L’affirmation selon laquelle l’arc en bois d’if est une invention anglaise est donc démentie par Ötzi.
  3. Ce sont des « boutons apparaissant lors d’une forte chaleur et accompagnés généralement de fièvre ».
  4. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p. 485.
  5. Jacques Brosse, Mythologie des arbres, p. 257.
  6. Nadine Cretin, Fête des fous, Saint-Jean et belles de mai, une histoire du calendrier, p. 187.
  7. Jean-Marie Pelt, Les nouveaux remèdes naturels, p. 93.
  8. Julie Conton, L’ogham celtique, pp. 298-299.
  9. Ibidem, p. 299.
  10. Hildegarde de Bingen, Physica, p. 177.
  11. Cela est-il un nom prédestiné que ce Gif-sur-Yvette ? Il est, en tous les cas, phonétiquement très proche du mot ivette, nom d’une plante connue comme étant la bugle petit pin, Ajuga chamaepitys, ivette descendant, par le truchement du celte ivos, de l’if. L’étymologie, bien qu’elle soit indécise à ce sujet, attribue à Yvette une autre origine : provenant du mot ive, cela ferait référence, non pas à l’if, mais à l’eau, ce qui nous détourne de l’ivresse… Je trouve néanmoins fort intéressant ce petit clin d’œil qui signale, sans le vouloir, l’if à l’attention de la science, laquelle n’est pas passée à côté.
  12. Jean-Marie Pelt, Les vertus des plantes, pp. 91-92.

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Les viornes (Viburnum sp.)

Qui jardine un peu connaît peut-être une viorne qu’on appelle laurier-tin ou une autre encore qui porte le nom de « boule de neige » (Viburnum opulus var. roseum). Avec la mancienne, « ce sont des arbustes à feuilles simples, à fleurs petites, blanches ou rosées, toutes en limbe et sans parties tubuleuses, groupées en de fausses ombelles » (1). Voilà, si on le souhaite, un rapide résumé de ce que sont les viornes d’un point de vue botanique. Mais il est bien entendu possible d’en dire davantage, en particulier au sujet des deux principales viornes : l’obier (V. opulus) et la mancienne (V. lantana). Arbustes de petite taille (2 à 4 m), tous deux portent des feuilles caduques dont l’aspect est fort différent d’une espèce à l’autre. Chez l’obier, les feuilles bien vertes sur leurs deux faces, sont incisées et dentées, lobées généralement par trois ou cinq. Les feuilles de la mancienne sont, elles, entières, plus ou moins ovales et surtout recouvertes d’une sorte de peluche sur les deux faces, ce qui leur confère un toucher quelque peu rugueux. Cette pilosité, on la remarque aussi sur les rameaux de la mancienne, aussi poilus que ceux de l’obier sont lisses, nus et brillants. Leur seul point commun réside dans leur flexibilité. L’on observe aussi beaucoup de similitudes au sujet des fleurs de ces deux espèces : pratiquement sans parfum, elles s’organisent en ce que l’on peut croire être des ombelles, mais qui n’en sont pas en réalité. Celles de l’obier sont de deux types : les périphériques, grandes, blanches, à cinq pétales, encerclent d’autres fleurs plus petites, en corymbes : la seule autre différence majeure, c’est que ces dernières fleurs centrales sont bisexuées, alors que les extérieures sont stériles. Cette répartition n’existe pas chez la mancienne : d’avril à mai, ce sont bien de vraies fleurs qui s’épanouissent. Ces fleurs forment des baies rouge vif à rouge corail du côté de l’obier ; plus ou moins ovales, elles sont luisantes et ne contiennent qu’une seule graine. Celles de la mancienne, ovales et aplaties, de moins d’un centimètre de longueur, sont simultanément vertes, rouges et noires, du fait de la floraison progressive de la plante.
Ces deux viornes, sont présentes autant en Europe que dans la partie la plus occidentale de l’Asie, de la plaine à la moyenne montagne. En France, elles sont plus communes au Nord et beaucoup plus rares dans le Sud et le Sud-Est. Il faut dire qu’elles recherchent l’humidité et que le climat méditerranéen ne leur plaît guère. Ainsi, les bois et forêts de feuillus humides sont-ils les meilleurs endroits pour espérer rencontrer ces arbustes qui, souvent, se cantonnent à leurs lisières ou bien à des ensembles végétaux moins dominants comme bosquets, haies et broussailles, et jusqu’à aller trouver la quiétude au sein des jardins.

Il semblerait qu’une viorne ait été identifiée sous le nom de Felbaum dans l’œuvre d’Hildegarde de Bingen (cf. Le livre des arbres, chapitre 39). Le peu qu’elle en dit ne permet pas d’en dresser un fidèle portrait. En revanche, elle pointe quelque chose qui colle aux viornes depuis des temps immémoriaux en Europe : « A celui qui mange de son fruit, celui-ci fait du mal, et il porte atteinte à sa santé en augmentant en lui les humeurs et le froid à cause de l’inutilité qui est en lui » (2). L’abbesse a-t-elle raison ? Ce que l’on peut constater, en effet, c’est que les baies de la viorne obier sont dédaignées, même par les plus grands froids, par les oiseaux. Cela a été érigé comme un évident indice de leur nocivité. Mais tel qui mange de la grive n’est pas obligé de se farcir du merle. Et si je suis grive, et que je tiens à mon picorage habituel dans lequel la baie de la viorne n’entre pas, pourquoi donc la mettrai-je à mon menu ? Hum ?… A considérer la littérature que j’ai pu compulser à ce sujet, il est conseillé ceci : « L’homme ne doit pas non plus les consommer bien que les spécialistes n’arrivent pas à s’accorder pour savoir combien elles sont toxiques et dans quelle mesure on peut détruire les substances toxiques qu’elles contiennent en les chauffant » (3). Or, dans la même page, un peu plus loin, on trouve ce court paragraphe : « les fruits non arrivés à maturité provoquent des inflammations digestives ; cuits, ils se mangent en compote ou confiture » (4). Ce qui est le cas de nombreux autres fruits dont la comestibilité ne peut s’affranchir d’une coction salutaire. Bref, on progresse. Chez Fournier, cette toxicité de l’obier est lisible alors qu’elle est inexistante pour la mancienne au contraire : « les fruits sont comestibles lorsqu’ils sont devenus noirs par un commencement de fermentation, ils ont alors une saveur douceâtre » (5). Aux États-Unis, l’on trouve une autre viorne : Viburnum edule, autrement dit, la viorne comestible. Pourquoi souligner cette singularité si ce n’est pour exclure toute autre viorne du territoire alimentaire ? Outre cette viorne, en Amérique du Nord, un certain nombre de viornes se destinent, entre autres, à l’obtention de sauces, de sirops, de gelées, de jus, de vins et de confitures, et l’on peut se demander, à juste titre, selon quel prédicat abscons il n’en serait pas de même en Europe. Il est, certes, remarquable, que les fruits de viorne (obier, lantane) sont susceptibles d’avoir des effets purgatifs ou vomitifs : « pour autant, une action vomitive n’est pas une toxicité grave », souligne Bernard Bertrand qui poursuit : « Sans doute, sommes-nous, en Europe, dans un contexte trop confortable pour apprécier des fruits qui résistent à des températures sibériennes » (6). Déjà que certains font des yeux de merlan frit devant une nèfle, alors ne demandons pas l’impossible !… Et c’est bien cela qui unit le fruit du néflier à celui de l’obier : cette nécessité d’en passer par l’épreuve du froid avant de se rendre comestible par nous. Si le coing peut se cuire sans avoir à blettir, il n’en va pas de même du fruit de la viorne obier. Parce que lorsqu’ils sont encore crus, ils demeurent âpres comme la prunelle, mais deviennent beaucoup plus supportables au palais une fois que le froid, qui a mordu dedans, les a ratatinés. Pour certains fruits, ce que l’on croit être la maturité ne l’est peut-être pas…

Les viornes en phytothérapie

A force d’usages phytothérapeutiques, l’on a pu mettre en évidence la communauté thérapeutique qui unissait une viorne américaine – Viburnum prunifolium – et une viorne européenne, Viburnum opulus, surnommée obier. A ces deux viornes, l’on peut ajouter la mancienne ou viorne laineuse (Viburnum lantana) qui trouve parfois quelques emplois. En revanche, nous abandonnerons le laurier-tin (Viburnum tinus) au strict domaine des plantes ornementales.
La matière médicale principale offerte par les deux premières de ces viornes se trouve dans l’écorce de leurs rameaux et de leurs racines, en l’image d’une résine amère appelée viburnine. On y décèle aussi des tanins, de la pectine, des acides (malique, pectique, formique, acétique, oléique, valérianique, linoléique, caprylique, etc.), de la gomme et de la cire. En plus de cela, la viorne américaine et l’obier contiennent une coumarine du nom de scopolétine (ou scopolétol). En revanche, tandis que l’analyse de la viorne américaine fait état de salicine, celle de l’obier mentionne l’existence d’arbutine, hétéroside phénolique. L’une et l’autre recèlent un peu d’essence aromatique.
Du côté des baies, l’on en sait beaucoup moins pour des raisons que nous avons abordées un peu plus haut. Tout au plus pouvons-nous dire que celles de l’obier contiennent du tanin, des sucres, un pigment, ainsi que de l’acide valérianique, de même que celles de la mancienne. Cet acide valérianique, on le croise aussi dans les fleurs de la mancienne, en compagnie de sucre (saccharose) et d’une enzyme, l’émulsine, composition qui concerne exactement les fleurs de l’obier. L’on comprend que l’on ait regroupé tous ces arbustes sous le nom générique de Viburnum.

Propriétés thérapeutiques

  • Viorne américaine et viorne obier :
    – Sédatives nerveuses, antispasmodiques, sédatives et décontractantes musculaires
    – Toniques du système nerveux
    – Astringentes
  • Propres à la viorne américaine :
    – Sédative utérine, antidysménorrhéique
    – Rubéfiante
    – Diurétique
  • Propres à la viorne obier :
    – Hypotensive (?)
    – Purgative (feuilles, fruits)
    – Vomitive (feuilles, fruits)
  • Mancienne :
    – Astringente (feuilles, fruits)

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère gynécologique : règles douloureuses, règles trop abondantes, aménorrhée, dysménorrhée, douleurs menstruelles par contractions utérines, prolapsus utérin, hémorragie utérine, accouchement prématuré, « accidents nerveux de la grossesse, menaces d’avortement » (7), spasmes utérins consécutifs à l’accouchement, hémorragie de la ménopause

Note : c’est à bon droit qu’on a pu dire de l’obier qu’il était un spécifique gynécologique. « Cette drogue n’exerce pas une action directe sur l’utérus ; elle n’agit, semble-t-il, qu’indirectement comme antispasmodique, à la façon de la valériane » (8).

  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : diarrhée, constipation, colique, irritation du côlon, dysenterie (viorne, obier, mancienne)
  • Troubles de la sphère respiratoire : asthme, gêne respiratoire, affections laryngées, angine
  • Troubles locomoteurs : crampes et spasmes musculaires, mal de dos
  • Affections bucco-dentaires : gingivite, déchaussement (mancienne)
  • Affections cutanées : ulcère, érysipèle

Modes d’emploi

  • Décoction d’écorce.
  • Teinture-mère d’écorce.
  • Extrait fluide d’écorce.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Récolte : que ce soit pour la viorne américaine comme pour l’obier, on recueille l’écorce des rameaux au printemps généralement (du mois de février aux premiers jours d’été) et celle des racines à l’automne.
  • La viorne est déconseillée en cas d’allergie aux dérivés salicyliques (aspirine, etc.).
  • A bien considérer le mot viburnum dont viorne est issu, ainsi que l’adjectif lantana attribué à la mancienne, l’on peut appréhender un usage des viornes en général, de la mancienne en particulier. Dans ces mots, il est question de lier, tresser, plier, courber, référence assez explicite à l’usage qu’on faisait des écorces de la mancienne pour imiter celui de l’osier.
    _______________
    1. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 968.
    2. Hildegarde de Bingen, Physica, p. 179.
    3. Ute Künkele & Till R. Lohmeyer, Plantes médicinales, p. 113.
    4. Ibidem.
    5. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 970.
    6. Bernard Bertrand, L’herbier toxique, p. 184.
    7. Jean Valnet, Phytothérapie, p. 504.
    8. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 969.

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La carotte (Daucus carota)

Synonymes : racine jaune, nid d’oiseau, pastenade, pastonade, pastinade (1).

La carotte est agaçante. Non en vertu d’une raison cachée inexplicable. Mais parce que d’elle, l’on parle mal au moins depuis deux millénaires. Cherchez dans ces pages le chou, la pomme de terre, l’ail et l’oignon, vous les trouverez pour vous en faire une bonne soupe. Mais, jusqu’à ce jour, point de carotte. Et ça n’est pas parce qu’elle est d’une banalité écœurante, certes non, sauf lorsqu’elle baigne dans le beurre et le sucre, comme l’a décrété la mode vichyssoise. Comment d’un légume censément aussi connu que la carotte, on a pu commettre bévue sur bévue, comment, finalement, sans aveu d’impuissance pour autant, en est-on venu à n’en pas savoir autant que l’on voudrait à son propos ? Ah ! Mais bien sûr qu’on peut écrire à son sujet, on peut gloser, déblatérer, vitupérer, s’égosiller même, et tant d’autres verbes en -er ou en -ir, pourquoi pas, puisque tout cela peut mener à la colère. Cela n’est pas la première fois que je place l’objet « carotte » sur le métier. Mais, jusqu’à présent, j’ai toujours échoué à en faire quelque chose de valable. Je ne m’explique pas cette réticence ; résistance, même, serait plus juste. Je me suis fâché avec la carotte. Pas à cause d’elle. A cause du fatras que l’on découvre nécessairement dès qu’on ouvre deux ou trois livres, non que tout soit à jeter, loin de là, mais on sent comme quelque chose de peu limpide, de bancal aussi, qui m’a toujours apparu comme très désagréable. Il en faut bien peu pour bâtir une infortune. Et celle-ci débute dès l’Antiquité.

Ouvrons tout d’abord la foire aux questions. La carotte est-elle originaire d’Europe ? Certains le prétendent, d’autres ne se risquent pas à y répondre, signant l’origine inconnue de cette apiacée. La carotte serait-elle française ? Pourquoi une telle question ? Parce qu’il semblerait que ce soit la carotte que Pline désignait sous le nom latin de pastinaca gallica (= « pastenade de Gaule »). C’est une question qui nous expose à nous perdre dans de très compliqués méandres. Nous n’en ferons donc rien, à moins que l’objectif avéré soit de s’arracher les cheveux. A ceux-ci, j’y tiens. Donc, non, battons courageusement en retraite et passons à la question suivante : la carotte cultivée actuelle est-elle la descendante de la carotte sauvage que nous connaissons encore ? Selon ce que la taxinomie nous enseigne, cela pourrait être le cas, puisque la carotte sauvage s’appelle Daucus carota, et à la cultivée on a ajouté sp. sativa, autrement dit : « sous-espèce cultivée ». Si la cultivée est une sp., autrement dit une sous-espèce, elle est donc fille de sa mère, la carotte sauvage, alias D. carota tout court. Non ? C’est difficile de répondre par l’affirmative à cette question, d’autant que dans l’œuvre de Dioscoride – Materia medica, Livre III, chapitre 50 – on lit la chose suivante : « La domestique est meilleure à manger que la sauvage et est utile aux mêmes choses bien qu’elle ne soit pas aussi valeureuse ». Ces deux points soulevés par Dioscoride sont toujours valables aujourd’hui : la domestication accroît la qualité nutritive des plantes tout en abaissant leurs vertus thérapeutiques. Mais la carotte domestique de Dioscoride est-elle la même que la nôtre ? Certes non. Mais dans ce cas, qui est-elle ? L’ancêtre de notre carotte cultivée, avant que les améliorations maraîchères lui aient fait atteindre le niveau qu’elle occupe aujourd’hui ? On n’en sait rien, et dans le doute, on évacuera cette pénible interrogation. Ne vous ai-je pas dit que la carotte est agaçante ? En revanche, ce que l’on sait via témoignages, c’est que chez les Grecs et les Romains, la carotte, même domestique, est assez proche de la sauvage, et s’éloigne donc, en saveur et en alibilité, de ces carottes que l’on voit réunies – jaunes, rouges, violettes – par poignées, et avec toutes leurs fanes, sur les marchés. Puis, des centaines d’années ont, peut-être, creusé la différence entre carotte sauvage et carotte cultivée, de même que le chien ne rappelle que très fugacement le loup. Fournier, au sujet de la première, écrivit ceci : « Sa racine grêle, dure et presque ligneuse, blanchâtre, de saveur âcre et d’odeur forte, peu agréable, ne rappelle que de très loin le légume charnu, tendre, doux et sucré de nos jardins » (2). Faut-il dire que la seconde est née dans des culottes de soie, alors que la première se râpe les fesses dans du crin ? Comment voulez-vous qu’elle soit aimable ? Son existence de sauvagesse la place en dehors de toute alacrité.
Par ailleurs, du temps de l’Antiquité gréco-romaine, on s’emmêlait quelque peu les pinceaux de la langue. Sans doute peu soucieux d’exactitude morphologique qui fait le cauchemar du premier botaniste en herbe venu encore à l’heure actuelle, respire – nom de Zeus – respire, eh bien, il appert que la carotte sauvage devait tant ressembler au panais, sauvage également, qu’on appela de façon indifférenciée, l’un et l’autre padtinaca, terme aujourd’hui réservé au seul panais. Ce qui ne veut pas dire qu’on appelait cette même carotte par le grec karôton et le latin carota dans le même temps, non ; ceux-ci appartiennent à une terminologie usitée plus tardivement que les daukos et daucus dont le sens pourrait occasionner une nouvelle question propre à la FAQ. Daukos « désigne différentes ombellifères dont la racine ou les semences passaient pour avoir une saveur piquante et brûlante, généralement difficile à déterminer en l’absence de descriptions précises » (3). Parce qu’il n’y a pas que la Daucus carota, certes non ! Durant l’Antiquité, on fait aussi référence, en grec, à la daukus kretikos, autrement dit l’athamante de Crète (Athamanta cretensis), autre apiacée, râblée mais bien jolie. Cette proximité nominale avec la carotte, je l’ai retrouvée dans l’œuvre de Cazin pourtant distante de 2000 ans grosso modo. Voici ce qu’il écrit : « on substitue parfois la semence de carotte à celle de daucus de Crète (Athamanta cretensis), quoiqu’elle soit fort différente » (4). En faire passer l’une pour l’autre, habitude courante durant l’Antiquité, raison pour laquelle, 2000 ans plus tard on pédale encore dans la choucroute, ou la semoule, au choix. C’est pourquoi, lorsqu’on voit ici ou là que les semences de « daucus » entraient dans la composition de recettes plus ou moins élaborées, on peut se poser la question de l’identité de ce « daucus », et surtout ne pas tomber dans le piège qui consiste à croire qu’il s’agit là du seul daucus qu’on connaisse, c’est-à-dire la carotte, quelle qu’elle soit. Parce que des daucus, il n’y en a pas qu’un seul, j’en connais moi-même sept ou huit, et il en existe bien davantage. Qui nous dit qu’il s’agit d’untel et non de tel autre ? Hum ?… Jetons un œil, de nouveau, à la Materia medica. Au sujet de la « pastenade », pastinaca chez les Latins, staphylinos chez les Grecs, nous trouvons une fort belle description de l’apiacée aux fleurs blanches et dont la centrale est pourpre… Cela ne peut être que la carotte ! Que la carotte ? Comme s’il n’en existait qu’une seule ! Il y a, par exemple, une autre carotte, la carotte dorée (Daucus aureus) qui possède cette étonnante fleur de couleur violine, bordeaux, enfin plus ou moins rougeâtre. Pourquoi, aussi, rapporter le monde à ce que l’on connaît de lui ? Le monde est beaucoup plus vaste que l’image qu’on s’en fait bien souvent. Que l’homme prenne bien en compte cet état de fait qui n’est pas autre chose qu’une réalité, et il gagnera en humilité. Aussi, soyons circonspects. Interrogeons-nous toujours avant de bêtement conclure et décréter : à qui appartient cette racine grosse comme le doigt, parfumée, bonne à manger une fois cuite, et dont les semences étaient données comme un des nombreux remèdes de la matrice ? Peut-être à ce staphylinos, nom qu’attribuèrent tant Pline que Dioscoride aux carottes sauvages et domestiques de leur temps. Dioscoride en dit ceci : c’est une plante dont les semences sont diurétiques (difficulté à uriner, hydropisie), cicatrisantes des ulcères, alexitères. Pline, reprenant Dioscoride, souligne une fois encore cette dernière propriété préventive : « ceux qui en portent sur eux et ne sont pas mordus par les serpents et ceux qui viennent d’en manger ne souffrent pas de la morsure ». Comment pourrait-il souffrir celui qu’on ne mord pas ? Oublions cela. Concentrons-nous davantage sur cette réputation déjà fort ancienne associée à la carotte et rapportée par Dioscoride : outre qu’elle soit véritablement emménagogue (elle provoque l’apparition des règles, par exemple), « cet aliment est sans aucun doute un aphrodisiaque. Ainsi certains ont-ils soutenu qu’il favorisait les conceptions ». Aphrodisiaque, la carotte ? Les siècles suivants n’ont pourtant pas manqué de faire la remarque du contraire, comme Vladimir Nabokov qui écrit en 1959 dans Lolita que la carotte fraîchement déterrée n’est en rien pourvue de sex-appeal, ce que contredit Jean-Baptiste Porta qui, dans la Magie naturelle, recommande la carotte pour vaillamment combattre dans le camp de Vénus, réputation qui s’est perpétuée à travers un rite nuptial, la soupe aux mariés dans laquelle « carotte et oignons prennent des formes phalliques pour bien marquer ce rituel de passage » (5). Oignon à la forme phallique, je demande à voir… Quant à la carotte de Porta – XVI ème siècle – elle devait avoir peu de rapport avec celle qu’on employait lors de ces soupes nuptiales, corsées, épicées et poivrées, auxquelles on assistait encore au début du siècle dernier, autre manière de tenir la chandelle, sans tomber dans le graveleux. Or, sachons avant de bêtement nous gausser, que, jusqu’à la Renaissance – époque de Porta, donc –, la carotte reste et demeure coriace comme légume. Afin de l’avaler de manière à ce qu’elle soit plus digeste, il était nécessaire de lui ôter son cœur, cylindre central et filandreux. Pas étonnant, dans ces circonstances, que la carotte ait fini par bander mollement, jusqu’à être moquée par bien des auteurs, parce que racine déplaisante et mal dégrossie. S’en emparer permettait de la réduire au silence : la « ferveur » populaire n’aura pas été tendre avec la carotte : « on sait bien que manger des carottes crues donne des poux et manger trop de carottes rend les fesses dures » (6).
Pourquoi ? Pourquoi donc dénierait-on à la carotte le sex-appeal que Nabokov lui refuse ? La carotte, c’est ce truc des buralistes, cette enseigne formée d’un double cône rouge, turgescente et parfois luminescente. Cet emblème ne reprend ni plus ni moins que la forme de la « carotte de feuilles de tabac » dont la forme phallique est évidente. Si la carotte est chaude, ça n’est pas parce que ses semences font partie, avec persil, ache et khella, du club des quatre semences chaudes mineures, mais surtout parce qu’on l’associe aux bars-tabac, aux tripots, etc., de ces lieux faunesques où la perdition n’est jamais bien loin, aspect souligné très justement par la couleur – lanterne rouge – de cette enseigne. Pour peu qu’on soit dans une maison close, il y a plus qu’un pas. Bref. Tabac ou cabat, la carotte, il faut choisir. Cabat, ou plutôt cabaret, il faut croire que – rouge – la carotte n’a jamais perdu – rouge – de cette vertu scintillante – rouge – qui fait qu’elle mêle ses fanes au mauvais monde interlope quand il n’est pas nyctalope. Rouge – LED rouge de la carotte : rouge – rouge – rouge !… Agaçant, non ? Paradoxal, peut-être ? Comment se fait-il qu’au XVI ème siècle (et même après), celle qu’on disait emménagogue, galactogène, diurétique, anti-ictérique et alexitère soit, tout à la fois aliment de carême ? Le carême, vous voyez ? Non ? Cette curieuse manie qu’a une religion dont je vais taire le nom de se priver de certains aliments pour les remplacer par d’autres qui, dit-on, y ressemblent ? Ainsi, la carotte, par sa jupe rouge, rappelait-elle la couleur de la viande. Mais bon, il n’y a que le pire abruti qui est incapable de comprendre qu’un bout de viande ressemble plus à un tas de merde qu’à une carotte, même outrancièrement fardée d’orange ou même d’incarnat ! Aussi, dire que la carotte fait les fesses roses n’a plus grand air du vague dicton qu’on dispute entre la poire et le fromage, les frimas et ce grand soleil ardent avec lequel, il faut bien le dire – pourquoi le taire ? – la carotte a une accointance certaine : si cette dernière permet à certaines d’obtenir le hâle qu’elles jalousent, c’est bien que la carotte n’a pas grand rapport avec cette racine anémiée – parce que blafarde – qu’est le panais. Platine de Crémone, qui était plus maître-queue qu’herboriste, martelait tout de même la réputation aphrodisiaque de la carotte : sa racine, écrit-il, est surtout « excitative à la luxure parce qu’elle est caléfactive, ventosive et humectative », ce qui, pour nous, ne veut rien dire du tout. Mais je me promets de vous en donner, tantôt, une « traduction ». Tout cuisinier qu’il ait pu être, Platine n’oublie pas de nous délivrer quelques recettes qui trouvèrent, à son époque, grand presse auprès de ses contemporains. Les carottes, après avoir été roulées dans la farine, étaient ensuite frites. Apprêtées d’épices, on les cuisait sous la cendre. Enfin, on pouvait aussi les cuire avec de la laitue, plante dont la vertu anaphrodisiaque n’est plus à faire. Je pense plutôt que la propriété aphrodisiaque de la carotte relève d’un vieux mythe, de plusieurs erreurs et d’un ou deux mensonges. Autant dire qu’il y a de la malversation là-dessous, laquelle devient plus nettement manifeste lorsque, la carotte, on l’a dans le cul, signalant non pas l’une des nombreuses positions du kama-sutra, mais le fait bien établi qu’on s’est fait carotter, voler, niquer, baiser. Poussant au désespoir, on dit qu’elles sont bien cuites sinon foutues. Quand les carottes sont tirées du feu, il n’y en a plus, juste assez pour « vivre de carottes », c’est-à-dire de peccadilles, chichement, en se faisant du mouron. Comment donc la carotte pourrait-elle bien être le signal de l’absence malheureuse du plus élémentaire bien-être, mais aussi l’expression de sa perte la plus inexorable ? Les carottes, c’est peut-être, pour reprendre la saillie d’une humoriste que j’apprécie beaucoup, tout ce qu’on vous laisse pour ne pas avoir envie de le perdre.
Bref. Ne nous égarons pas en vains débats, rappelons-nous la parole d’une abbesse qui poussait à Bingen : la carotte ne vaut rien. Quelle subtile manière de nous ramener à un point d’équilibre. Mais je n’en crois rien. Comment le puis-je ? Oui, comment le puis-je, sachant qu’il a été bien établi depuis le départ que cet article serait placé selon une lecture prismatique se résumant, si cela était possible, à, non pas démêler le vrai du faux, mais, au moins, à édicter les pouvoirs et contre-pouvoirs de la carotte. Tirons la chasse sur la question aphrodisiaque/pas aphrodisiaque de la carotte au risque de nous entre-tuer. La carotte ne rend-elle pas aimable ? Si tel est le cas, j’ai une liste de personnes longue comme le bras à qui il faudrait impérativement en faire livrer quelques bons quintaux. Au patron de la société « bip », par exemple. Vous avez vu la tête qu’il fait constamment ? Outrepassons ce cuistre. Plongeons-nous plutôt au beau milieu du XIX ème siècle. Et ouvrons le Traité pratique et raisonné du docteur Cazin qui n’accorde pratiquement que peu de place à la carotte sauvage. Aussi, tout ce qui va suivre maintenant concerne-t-il essentiellement et intégralement la racine de la carotte cultivée. Ce que j’ai retenu de la monographie de Cazin, en particulier, tient en les propriétés « anticancéreuses » attribuées à la carotte. Cazin rapporte de nombreux cas où l’usage externe de la carotte par des praticiens des XVIII ème et XIX ème siècles s’est soldé par un franc succès. C’est le cas sur des cancers ulcérés des seins. Il rapporte aussi le propos d’un autre médecin, le docteur Desbois, qui fit intervenir la carotte dans le cas d’un chancre génital de nature cancéreuse : « L’amputation de la verge était résolue, dit-il ; on voulut avant essayer quelques moyens anticancéreux. On appliqua donc sur le chancre la pulpe de carotte, et en même temps on donna à l’intérieur l’extrait de ciguë à certaines doses, et les sucs antiscorbutiques. Au bout de six semaines, le malade éprouva un grand soulagement, et en trois mois il fut tout à fait guéri » (7). Deux apiacées, que d’aucuns opposent – carotte vs ciguë – selon un précepte erroné et dangereux, plante utile vs plante nuisible, réussissent, ensemble, à chasser une affection vénérienne, trace d’une trop grande luxure… Ce qui ne veut pas dire que la carotte, comme certains l’ont soutenu, n’est pas aphrodisiaque, mais se livrer à une telle débauche, jusqu’à en perdre l’instrument principal (la biroute en déroute), ça n’est pas de l’amour, n’est-ce pas ?…
Mais… ces affections cancéreuses (tumeurs, carcinomes…) le sont-elles vraiment ? Certains praticiens, il y a deux siècles, se posèrent la question, avançant qu’il fallait faire le distinguo entre affections cancéreuses et affections dartreuses, scrofuleuses, etc. ayant toutes l’apparence d’un cancer. Roques, plus mesuré, assurera que la carotte, si elle soulage en effet la douleur et les irritations des cancers cutanés, ne les guérit point pour autant.

La carotte sauvage est une apiacée bisannuelle à racine ligneuse, pivotante, blanchâtre et à forte odeur. Elle porte des tiges pubescentes dont la taille varie du simple au triple (de 30 à 100 cm), parce que, comme l’explique Marie-Hélène le Roux, « c’est une espèce pionnière à large amplitude écologique » (8), ce qui explique ce polymorphisme : par exemple, en haute altitude, la carotte sauvage devient plus rustique et moins élevée, alors qu’ailleurs, sur le littoral de la mer Méditerranée, elle exsude une gomme-résine qui lui vaut le surnom de bdellium de Sicile. Sur ces tiges, l’on voit des feuilles aux étroites folioles, pennées deux ou trois fois, dont un parfum de carotte s’échappe lorsqu’on les froisse. Les fleurs sont disposées en ombelles comptant de très nombreux rayons serrés et circonscrits à un involucre formé de longues bractées. Au fur et à mesure que s’avance la maturité de ces inflorescences, les rayons, comme voilés, se courbent vers l’intérieur, tout en aménageant un creux au centre de l’ombelle, ce qui fait mériter à la carotte sauvage le surnom de nid d’oiseau. Les fleurs, très petites, n’excèdent jamais 2 mm de diamètre et sont généralement blanches, mais l’adaptabilité de la carotte sauvage s’exprime à travers des coloris différents. C’est ainsi qu’il arrive à ces fleurs d’être jaunâtres ou rose pâle. Mais, quel que soit leur couleur, il n’en reste pas moins que demeure toujours au centre une fleur unique dont la teinte oscille du rouge pourpre vineux au violet foncé. Ainsi, de mai à octobre, les autres fleurs se prosternent devant cette fleur, puis les rayons viennent l’encager, enfermant cette fleur dans la fleur, dans une révérence à la grâce subtile. Cette autoprotection, on peut aussi la lire dans la forme des petites semences ovales et toutes hérissées d’aiguillons, pointes crochues qui font comme des petits hérissons. Ces croches ont sans doute une fonction – zoochorie ? – mais compte tenu du fait que la carotte sauvage a un fort caractère, on peut penser que de ces aiguillons elle n’en a pas besoin, tant elle s’adapte, de toute façon, à bien des supports. Très commune, la carotte peuple l’Europe autant qu’une bonne partie de l’Asie jusqu’à l’Inde. Elle colonise les plaines ainsi que les montagnes, bien que rarement au-delà de 1000 m d’altitude, 1500 au grand maximum. On peut la croiser en maints endroits : pelouses et prairies sèches, bordures de chemins et de champs cultivés, talus, friches, lisières de forêts, balmes, garrigues, maquis, etc., essentiellement sur sols calcaires cependant.

La carotte en phyto-aromathérapie

Par où commencer ?… Afin de rendre mon propos moins indigeste, nous sectoriserons les informations au sujet de la carotte en l’abordant sous au moins trois formes différentes : la carotte racine cultivée en tant que tel, les huiles essentielles issues, d’une part des semences de la carotte cultivée, d’autre part des parties aériennes fleuries de la carotte sauvage. Si éventuellement il reste un peu de place, nous dirons quelques mots au sujet des usages phytothérapeutiques des semences et des fanes.
Riche en eau (87 %), la carotte est sans doute aucun la racine du potager qui est également la plus riche de substances minérales (1 % : potassium, sodium, calcium, phosphore, magnésium, soufre, cuivre, arsenic, brome, manganèse, fer) et vitaminiques (B1, B2, B9, C, D, E, F, PP), sans omettre ce qui fait l’identité de la carotte, le carotène ou provitamine A, « substance capable, à doses infimes, d’accumuler dans le foie d’abondantes réserves de vitamine A, de renforcer les réactions de défense de l’organisme contre les agents infectieux et d’augmenter le nombre des hématies et leur richesse en hémoglobine » (9). Cette extrême prodigalité renforce la faiblesse qu’apporte la carotte en terme d’hydrates de carbone (environ 10 %), parmi lesquels nous trouvons divers sucres (saccharose, dextrose, lévulose), de substances azotées (1 %) et très peu de lipides (0,2 %). Dans cette racine, on a aussi mis en évidence la présence d’acides (pectique, malique), d’albumine, de glutamine, d’asparagine et de daucarine, principe vasodilatateur coronarien. Avant de passer aux huiles essentielles, mentionnons l’existence, dans la carotte cultivée, d’une fraction aromatique, essence incolore à forte saveur et à parfum évoquant celui de la cannelle.
Sur le marché de l’aromathérapie, nous trouvons principalement deux huiles essentielles : celle issue des semences de la carotte cultivée et celle que l’on distille à partir des parties aériennes fleuries de la carotte sauvage. Le peu de distinction qui est fait dans la littérature ne rend que plus difficile la bonne identification de telle ou telle, en particulier d’un point de vue moléculaire. Connaissant l’une et l’autre, je puis en parler avec davantage d’assurance. L’huile essentielle des semences de carotte cultivée est assez épaisse, liquoreuse pourrait-on dire, bien que limpide, de couleur rouge orangé à jaune brunâtre, possédant un parfum chaud et épicé sans excès, dans lequel il serait bien difficile de ne pas distinguer l’odeur caractéristique de la carotte que nous connaissons tous. Loin de cette couleur d’ambre, de ce parfum que d’aucuns disent boisé, voire musqué, l’on a, du côté de l’huile essentielle des parties aériennes fleuries de la carotte sauvage, un aspect incolore, liquide, extrêmement mobile, dans lequel on décèle aussi une odeur de carotte, bien qu’elle s’exprime fort différemment : il ne faut pas être grand clerc pour oser mettre cela sur une distinction très nette d’un point de vue de la composition biochimique. Et c’est là que ça se gâte, n’ayant pas pu mettre la main sur des bulletins d’analyse CPG sérieux. Nous ne nous risquerons donc pas à proférer des âneries. Tout au plus pouvons-nous mentionner que l’huile essentielle de semences de carotte cultivée présente une spécificité biochimique à sesquiterpénols (daucol, carotol), monoterpènes (α et β-pinène, sabinène) et sesquiterpènes (β-caryophyllène, β-sélinène, β-farnesène, β-bisabolène, etc.), tandis que la seconde huile essentielle s’oriente davantage vers les esters (acétate de géranyle) et les monoterpènes (pinènes, myrcène, etc.).
Concernant la carotte cultivée, indiquons que ses semences, outre leur essence aromatique, disposent de tanin, d’un principe amer et de flavonoïdes, alors que les fanes, c’est-à-dire les feuilles, riches en éléments minéraux elles aussi (fer, etc.), contiennent du falcarinol (ou carotatoxine), pesticide naturel, ainsi que des porphyrines.

Propriétés thérapeutiques

  • Carotte cultivée (racine) :
    – Anti-anémique, antirachitique, facteur de croissance, immunostimulante, antiradicalaire
    – Antidiarrhéique, laxative, antiputride et cicatrisante gastro-intestinale, vermifuge
    – Diurétique, dépurative
    – Hypoglycémiante, hypocholestérolémiante
    – Adoucissante, émolliente, cicatrisante, résolutive
    – Expectorante
    – Accroît l’acuité visuelle nocturne
    – Favorise la sortie des dents chez les bébés
  • Huile essentielle semences :
    – Dépurative, détoxicante, drainante et stimulante hépatorénale, stimulante biliaire, régénératrice hépatorénale et pancréatique
    – Stimulante veineuse et lymphatique, équilibrante de la tension artérielle (hyper et hypotensive), anticoagulante légère
    – Apéritive, digestive, carminative, vermifuge
    – Emménagogue, galactogène
    – Anti-infectieuse : antibactérienne, antifongique
    – Tonique générale, neurotonique, anti-anémique
    – Cicatrisante, régénératrice et draineuse cutanée, revitalisante de l’épiderme, s’oppose à la formation des rides et ridules
  • Huile essentielle parties aériennes fleuries :
    – Décongestionnante veineuse et lymphatique
    – Anti-inflammatoire, antiprurigineuse
    – Drainante du foie et des reins
    – Diurétique, antiseptique urinaire
    – Adoucissante et calmante cutanée
  • Semence de la carotte sauvage (en phytothérapie) :
    – Diurétique
    – Apéritive, stomachique, carminative
    – Emménagogue, galactogène
    – Stimulante générale

Usages thérapeutiques

  • Carotte cultivée (racine) :
    – Anémie, déminéralisation, avitaminose, convalescence, enfant maladif et affaibli, rachitisme, femme enceinte, épuisement, asthénie
    – Troubles de la sphère gastro-intestinale : troubles chroniques de la digestion, constipation, diarrhée, diarrhée du nourrisson, infection intestinale, entérocolite, hémorragie gastro-intestinale, inflammation intestinale, irritation des voies digestives, ulcération de l’estomac et du duodénum, vers intestinaux (ténia, oxyures)
    – Troubles de la sphère vésico-rénale : insuffisance rénale, cystite, inflammation urinaire, colibacillose, élimination de l’acide urique, prévention des lithiases, goutte, rhumatisme, arthrite, anurie
    – Troubles de la sphère hépatobiliaire : insuffisance hépatobiliaire, irritation hépatique, ictère, jaunisse
    – Affections cutanées : plaie (récente, atone, enflammée), ulcère (scorbutique, scrofuleux, putride), dartre, eczéma, impétigo, furoncle, brûlure (premier et deuxième degré), dermatose, engelure, gerçure, crevasse du mamelon durant l’allaitement, abcès du sein, acné, peau sèche ou dévitalisée
    – Troubles de la sphère cardiovasculaire et circulatoire : hypotension, hypertension, artériosclérose, couperose
    – Insuffisance lactée
  • Huile essentielle semences :
    – Troubles de la sphère hépatobiliaire : insuffisance et congestion hépatique, hépatite virale, cirrhose du foie, insuffisance biliaire, insuffisance pancréatique
    – Excès de cholestérol
    – Troubles de la sphère vésico-rénale : insuffisance rénale, néphrite chronique, colique néphrétique, cystite
    – Troubles de la sphère gastro-intestinale : diarrhée infectieuse, flatulences
    – Troubles de la sphère cardiovasculaire et circulatoire : hypertension, hypotension, insuffisance veineuse et lymphatique, artériosclérose, phlébite, varice, couperose
    – Affections cutanées : acné, dermatophytose, ulcère, furoncle, dartre, eczéma sec, abcès, crevasse, brûlure, coup de soleil, cicatrise, peau sèche, fatiguée ou dévitalisée, rides, taches brunes
    – Asthénie nerveuse, psychique et intellectuelle, surmenage
  • Huile essentielle parties aériennes fleuries :
    – Troubles de la sphère hépatique : insuffisance hépatique
    – Troubles de la sphère rénale : insuffisance rénale
    – Troubles de la sphère circulatoire : varice, couperose, œdème des membres inférieurs, jambes lourdes
    – Affections cutanées : acné, eczéma, psoriasis, furoncle, prurit, démangeaison, dermatose inflammatoire
  • Semence de la carotte sauvage (en phytothérapie) :
    – Troubles de la sphère gastro-intestinale : digestion difficile, flatulences
    – Troubles de la sphère vésico-rénale : dysurie, rétention urinaire, colique néphrétique, hydropisie
  • Fanes des carottes cultivées :
    – Aphte, abcès buccal

Modes d’emploi

  • Huiles essentielles : voie orale, voie cutanée, inhalation, olfaction. Quant à la diffusion atmosphérique, c’est vraiment affaire personnelle. L’huile essentielle de semences de carotte cultivée apparaissant un peu « lourde » à certains aromathérapeutes, ceux-ci en déconseillent l’usage par voie aérienne. Et j’ai envie de dire : qu’est-ce que ça peut bien (leur) faire, sérieusement ?
  • Décoction de racine (sauvage, cultivée).
  • Suc frais de carotte cultivée.
  • Jus frais de carotte cultivée (obtenu grâce à un extracteur si possible).
  • Infusion de semences (sauvage, cultivée).
  • Infusion d’ombelles fleuries (sauvage).
  • Soupe de carottes.
  • Cataplasme de pulpe de carotte cultivée cuite ou râpée crue.
  • Macérât huileux de carotte cultivée crue.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Depuis que l’exode rural a drainé des millions de personnes des campagnes jusqu’aux villes, la catégorie des paysans autosuffisants n’a cessé de se réduire comme peau de chagrin. Celui qui, auparavant, arrachait lui-même ses carottes, doit aujourd’hui s’en remettre à quelqu’un qui le fait à sa place. Le nombre d’agriculteurs ayant fondu comme neige au soleil, la taille des exploitations a explosé, la mécanisation à outrance s’est intensifiée pour compenser la perte de tout ces bras devenus smicards dans les usines. On n’est, dit-on, jamais mieux servi que par soi-même, et il faut bien du courage sinon de l’abnégation pour abandonner à autre que soi le soin des aliments qu’on met à sa disposition. Ceux qui ravitaillèrent en masse les grandes villes en fruits et en légumes ne pensaient sans doute pas à mal au début de ce phénomène. Peut-être que l’agriculteur 2.0 qui fait de la carotte son gagne-pain et qu’il cultive à perte de vue ne pense toujours pas à mal, malgré les adjonctions massives qu’on fait subir aux terres cultivables et, partant, à ce qui y pousse. Si l’on considère la plante comme un extracteur de ce que le sol lui apporte et qu’il contient, on comprend, hélas, qu’engrais chimiques, herbicides, pesticides, toutes ces choses en -cides qui vont contre la vie, se retrouvent dans une fraction problématique dans les fruits et les légumes cultivés de cette façon. Dans le cas de la carotte, la plupart de ces saletés se cantonnent en surface, c’est-à-dire au niveau de ce que l’on appelle la « peau ». Qu’importe puisqu’on les épluche, les carottes. Celles-là, oui, et dans un sens, c’est assez heureux, car on ôte à ces légumes non biologiques une pellicule intoxiquée et l’on mange le reste. Où est le problème ? En réalité, il y en a plusieurs : c’est justement dans cette peau de la carotte que l’on trouve la plus grosse partie des substances minérales et vitaminiques. En épluchant, on flanque à la poubelle une vingtaine d’éléments indispensables. C’est ballot, n’est-ce pas ? Secundo, le porte-monnaie en pâtit forcément. Petit calcul :
    – 1 kg de carottes non biologiques : 0,99 €
    – 1 kg de carottes biologiques : 2,25 €
    Comme il est inutile d’éplucher les secondes (les brosser suffit largement), je n’en perds donc pas un gramme. En revanche, l’épluchage des premières élimine environ 15 % de matière qui atterrit avec les déchets. Pour disposer d’un kilogramme effectif de ces carottes épluchées, il faut m’en procurer davantage, soit 1,2 kg, ce qui fait passer ma facture à 1,20 € environ. On est, bien entendu, encore loin des 2,25 €/kg des carottes biologiques, mais avec la carotte biologique, je m’épargne une « corvée » d’épluchage, je bénéficie de toutes les qualités organoleptiques du légume concerné, je n’ai donc pas affaire à des soucis de carence qui m’exposeraient à aller me procurer des compléments alimentaires dont le prix me fera, sans doute, regretter de ne pas acheter de carottes biologiques, sans compter la médiocre efficacité de ces produits dont on sait depuis longtemps qu’ils s’absorbent plus difficilement en l’état que lorsqu’ils sont naturellement présents dans les aliments. Enfin, dernière astuce toute bête : au même poids, la force vitale est bien plus importante chez la carotte biologique, ce qui fait qu’il m’en faut en manger moins que la carotte non biologique pour atteindre un équilibre presque équivalent. En définitive, mieux vaut pas de carotte du tout plutôt que de consommer des carottes non biologiques qui sont des aliments extrêmement médiocres qu’il faut écarter. Je ne suis, bien évidemment, pas le premier à le souligner, rappelons les paroles du docteur Valnet : « Il est évident, dans le cas de ce légume comme beaucoup d’autres, que les erreurs de beaucoup d’agriculteurs actuels, par l’abus de certains engrais et surtout de pesticides, entraînent la livraison d’aliments qui deviennent des poisons. Aussi certains membres de l’Académie de Médecine se sont-ils élevés contre ces pratiques et leurs mises en garde ont été relatées par la grande Presse en 1971. On ne saurait trop conseiller aux consommateurs de se fournir dans les maisons de diététique de qualité et surtout chez le petit paysan ou le tout petit jardinier, généralement sur les marchés. Ces hommes de bien sont finalement nos derniers protecteurs » (10). Il découle donc de ces deux manières d’opérer des dissemblances criantes entre un légume biologique et son homologue qui ne l’est pas. Ces quelques chiffres permettent de s’en assurer :

  • Maintenant que cette évidence a été établie, apportons quelques précisions pour bénéficier au mieux de la carotte comme légume : tout d’abord, sachons que les principes actifs, vitamines notamment, sont plus efficaces si la carotte est consommée crue, et dans cet état, le mieux est encore de la râper le plus finement possible, ce qui facilite d’autant l’absorption des principes actifs. De même que l’on met du vinaigre sur la mâche, on ajoute du jus de citron, autre acide, sur les carottes râpées, non seulement pour une simple question gustative, mais parce que l’acidité du vinaigre et du citron protège cette vitamine C, fort fragile. Et là, heureusement, l’on peut lier l’utile à l’agréable : j’en profite pour transmettre ici même une recette que l’on a récemment partagée avec moi : on râpe des carottes bio avec une râpe à main (oublions ces robots, voulez-vous, nous ne sommes pas à la cantine scolaire qui, à mon avis, a fait beaucoup pour la détestation de la carotte auprès des écoliers). On sale, on poivre à juste mesure. Et on ajoute du jus de citron, mais aussi du jus d’orange et de l’eau de fleur d’oranger. Essayez, c’est suave !
    Hormis la traditionnelle carotte râpée, il est possible, en utilisant un extracteur, de tirer profit de la carotte : un jus frais de carottes, surtout obtenu par le biais d’un tel appareillage, est sans doute ce qui se fait de mieux et de plus efficace qu’un mixer. En effet, avec l’extracteur, les cellules des légumes sont plus largement exprimées qu’avec un blender ou tout autre machine plus ou moins équivalente. Ce légume qu’est la carotte s’apparie bien, dans le cas d’un jus frais, avec la pomme, l’orange, l’ananas. Seule ou accompagnée, la carotte en jus mérite qu’on lui additionne quelques gouttes d’huile végétale – colza, germe de blé – parce qu’elle favorise l’absorption de la provitamine A. Enfin, si vous souhaitez conserver du jus de carotte au réfrigérateur, il est de bon conseil de lui ajouter quelques gouttes de jus de citron afin d’en éviter l’oxydation (ou bien de la vitamine E, de l’extrait de pépins de pamplemousse, etc.).
    Si vous préférez plutôt la carotte en plat chaud, outre les écœurantes carottes Vichy et la purée Marie-Louise, il reste encore un bon potage à la carotte, laquelle a l’avantage de se bien marier à deux autres légumes à soupe, la pomme de terre et le poireau. Avec la tomate, l’union est salutaire, davantage encore avec le céleri branche, etc. (11). Dans le registre des autres usages alimentaires moins connus (et qui méritent de l’être), signalons la carotte déshydratée (à l’aide d’un déshydratateur). Une fois bien sèches, on peut les pulvériser et s’en servir ultérieurement dans une soupe par exemple. Ou, si l’on préfère, il est possible de torréfier les carottes puis de les pulvériser de même : autrefois, on en ajoutait au café et/ou à la chicorée, puis, de cette mixture, l’on faisait du café. J’ai encore vu passer une recette de « sucre » de carotte que l’on obtient en faisant cuire à feu long et doux du suc de carotte qui prend l’aspect d’un miel dont, à mon avis, le parfum doit être magnifique. Ailleurs, j’ai lu encore que les semences de la carotte participaient de la production brassicole en certaines régions. Il n’est pas impossible, non plus, d’en user, de ces semences, de même que celles de cumin, de carvi, de fenouil ou d’anis. En cuisine, comme en liquoristerie du reste.
  • Dans quelques ouvrages, on lit que l’huile essentielle de carotte (laquelle ?) est de bonne tolérance générale, y compris cutanée. C’est heureux pour une (des) huile(s) essentielle(s) dont on exploite les exceptionnelles qualités cutanées. La littérature aromathérapeutique française a encore beaucoup de travail devant elle afin de se rendre davantage intelligible et surtout moins rébarbative (et que les éditeurs concernés s’y mettent aussi, car sinon on n’en sortira pas).
    _______________
    1. Ces trois derniers termes ont, durant longtemps, désigné carotte et panais. On y retrouve la racine du Pastinaca sativa, c’est-à-dire le panais.
    2. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 218.
    3. Guy Ducourthial, Flore magique et astrologique de l’Antiquité, p. 583.
    4. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p. 236.
    5. Christophe Auray, Remèdes traditionnels de paysans, p. 32.
    6. Jean-Luc Hennig, Dictionnaire littéraire et érotique des fruits et légumes, p. 110.
    7. Docteur Desbois, Matière médicale, Tome 2, p. 256.
    8. Marie-Hélène le Roux, Herbier de la Drôme provençale, p. 246.
    9. Henri Leclerc, Précis de phytothérapie, p. 89.
    10. Jean Valnet, Se soigner avec les légumes, les fruits et les céréales, pp. 210-211.
    11. « En la combinant avec des légumes plus nutritifs (pommes de terre, légumineuses, céréales), on en obtient une meilleure utilisation, tout en conservant la propriété qu’elle possède de rendre les selles plus abondantes, de faciliter leur évacuation et d’exercer ainsi, indirectement, une action favorable sur les fonctions hépatiques, propriété qui la recommande particulièrement dans les cas de constipation consécutives à une alimentation trop carnée » (Henri Leclerc, Les légumes de France, pp. 158-159).

© Books of Dante – 2018

Les roseaux : le roseau à balais (Arundo phragmites) et la canne de Provence (Arundo donax)

Synonymes :

  • Roseau à balais : phragmite commun, jonc à balais, balais de silence, grand jonc, rouche, petit roseau, roseau des marais, cannette, panache, panouille…
  • Canne de Provence : roseau de Provence, roseau de Fréjus, roseau à quenouille, quenouille, cannevelle, canne royale, grand roseau, roseau des jardins…

Qualifier le roseau de « bambou d’Europe » n’est pas immérité, si l’on considère les multiples fonctions qui furent et sont encore les siennes, compagnon de l’homme en bien des circonstances, bien plus nombreuses en réalité que ne furent celles du calame, instrument de l’écriture, et du papyrus, support de cette même écriture.
Effectivement, de ces herbes géantes que sont les roseaux, l’on peut tirer bien des avantages, tant et si bien que cela rendrait jaloux bien des arbres pourtant plus hauts et plus forts que l’humble roseau. Mais à chacun ses fonctions, celles des uns n’annulant en rien celles des autres. Cet attrait de l’homme pour le roseau n’a rien de surprenant ni d’anodin si l’on considère un pan de l’existence de l’homme sur cette terre, en particulier la vie qu’il mena dans les cités lacustres, où la proximité de l’eau, pourvoyeuse de vie, ne pouvait que mettre face à face l’homme et le roseau, car l’on rend le poisson du lac plus accessible lorsque l’homme, du roseau, a compris qu’il pouvait s’en faire une canne à pêche, roseau incarnant à merveille cette relation, cette union même, entre le monde aquatique et celui, plus terrestre, où il érige ses longues frondes. Aux abords de cette inépuisable matrice, qu’elle soit mare, étang, lac ou marais, poussent joncs, papyrus, lotus et autres nénuphars, sans oublier, bien sûr, ces « roseaux », au sens générique du terme. Parce que oui, que ce soit au Japon comme en Égypte antique, l’origine du monde est là, dans les eaux primordiales, puisque ces lieux, mare ou marécage, sont porteurs des germinations invisibles : « les plantes aquatiques étaient donc la matrice ou le berceau des dieux initiaux, grâce à qui tout devenait possible. Les divinités issues de ces créateurs pouvaient prendre possession des planètes, des océans, et de toute la création. La terre surgie des eaux pouvait se couvrir de végétation, les animaux et les hommes apparaître » (1). C’est, semblerait-il, toujours entre les roseaux que l’on revient à la vie, à l’image d’Ulysse dans l’Odyssée, ou bien qu’on en entrevoit une toute différente, comme la petite sirène d’Andersen en fit l’expérience, « risquant un regard entre les verts roseaux »…
Cette attraction de l’homme pour la frange de terre qui borde un lieu où l’eau est maîtresse ne s’est pas démentie, puisque, aujourd’hui encore, près de 40 % de la population mondiale vit sur les littoraux du monde entier. C’est donc bien que le monde aquatique, bien que dangereux à plusieurs égards, a été le fournisseur de ce dont l’homme avait besoin pour prospérer et ne pas finir ratatiné sur les limons du Nil ou d’ailleurs, près de ces lieux pétris d’une vie grouillante et qui aurait pu être inaccessible si le roseau n’avait pas été de la partie. Mais la vie est pourtant bien lisible dans ses intentions quand elle place un roseau/canne à pêche près d’une rivière. Le roseau, de cette vie, en est la voix, sinon le témoin, et, comme l’écrivit Joseph Roques il y a deux siècles, « il ne faut point le dédaigner, puisque ses chaumes servent à couvrir le toit sous lequel repose la vertu indigente » (2). Oui, parce qu’avant d’être couverture, le roseau est abris, toiture légère, cahute. Son pouvoir protecteur n’est plus à prouver, il s’illustre aussi dans son rôle de palissade et de barrière (haies vives ou sèches) ; il écarte tant les regards que la poussière (balais, paillassons) et les ennemis (corps de flèche). Une fois que tous ces dangers sont éloignés, le roseau permet à l’homme, en excellent instrument qu’il est, de lui faciliter la vie : il est fourrage et litière pour le bétail, tuteur et échalas pour favoriser la pousse des plantes grimpantes du jardin, claies pour y déposer les fruits à sécher, panier pour rapporter du jardin les légumes, faisselle pour égoutter le fromage, natte sur laquelle déposer les « fruits » de la Nature que l’homme emporte au sein de sa demeure. Le roseau est partout ou presque, et il est aussi quenouille afin de seconder son ami le fuseau, sans laquelle le fil de la vie ne pourrait pas se défiler, et c’est en cela, par cette quenouille précisément, que le roseau résulte sur une union du féminin et du masculin, objet autant matriciel que phallique. Et c’est un tour de force assez magistral que d’avoir conçu un objet intégrant tant le masculin que le féminin, quand on sait que le roseau est issu de ces éléments exclusivement passifs et femelles que sont l’eau et la terre. Serait-ce donc l’homme, en fabriquant des flèches mâles, des perches à pêcher, etc. qui aurait tordu, selon son bon plaisir, le rôle essentiel et primordial du roseau ? Que ce soit ou non le cas, force est de reconnaître que le roseau a su excellemment bien s’y soumettre. Et quand il s’agit de roseau, il est bien vrai que la soumission semble être de rigueur, si l’on en juge par certains épisodes de la mythologie grecque, jamais avare de transformations et autres métamorphoses. En voici un exemple frappant. La nymphe Syrinx, pourchassée (comme c’est de coutume trop souvent) par le dieu Pan, parvint auprès du dieu-fleuve Ladon, son père. Les dieux la prirent en pitié, de même qu’ils ont pris en pitié Daphné et Myrrha ; c’est toujours celles qui sont poursuivies des assiduités de tel ou tel que l’on « prend en pitié ». Incroyable !… Bref, pouf !, transformation : Syrinx n’est plus, Syrinx n’est plus que roseau. « Il ne resta plus à Pan, mortifié et déçu, qu’à confectionner avec sa tige la première flûte du monde, grâce à laquelle il put exhaler ses plaintes » (3). Bichette, va… Mythologiquement, le roseau est un bâton, plus précisément une verge. Pas étonnant qu’on l’ait placé entre les mains de cet obsédé sexuel notoire qu’était le dieu Pan, luxurieux et insatiable, de ces êtres comme il y en a tant encore dans nos sociétés qui, sans ombrage et sans ambages, agressent les jeunes femmes dans les lieux publics. Bref. Ainsi, après un peu de bricolage, le dieu Pan, qui écouta le vent gémir dans les roseaux, parvint à réunir ensemble plusieurs morceaux de roseau qui, par leur inégale longueur, formèrent la flûte de… Pan (ces assemblages, comptant 7 à 21 tuyaux, sont encore attestés en Grèce et en Roumanie). En tout état de cause, « la flûte en roseau désigne […] le goût pour la musique et l’idéal d’harmonie, de beauté et d’amour vénusien » (4)… même s’il peut être bien difficilement acceptable de mettre une tentative de viol sur le compte de l’amour vénusien, à moins qu’il ne s’agisse de l’aspect, bien davantage sombre, d’Aphrodite qui est à l’œuvre, parce que, rappelons-le, Pan c’est avant tout la ruse bestiale, c’est aussi l’enchanteur, le charmeur, celui qui, moins que charmant, jette des charmes (5).

Avant même que la flûte ne devienne l’écho de la musique céleste, elle reste avant tout son imparfait médium. Mais tout ne fut pas perdu à l’occasion de la métamorphose de Syrinx : en effet, il faut comprendre que cet apparent sacrifice permet (ou est censé permettre) d’accéder à quelque chose de plus élevé : les satyres, tenant compagnie à Pan, communiquèrent, par le biais de ce roseau qui chante et qui écrit, la connaissance nécessaire aux hommes : « c’est ainsi que ces derniers apprirent des satyres la musique, d’abord imitation du chant des oiseaux, du souffle du vent, du bruissement des sources » (6). C’est le mot imitation qui doit ici nous alerter. Il faut comprendre ce qui peut exister de faux dans l’acte d’imiter, de copier (jamais à l’identique), car la mythologie nous explique que la flûte de Pan est aussi l’instrument du mensonge, du vice et de la ruse : « Pan enseigna à Daphnis à jouer de l’instrument afin qu’il séduise la nymphe Chloé » (7). Et parce qu’il peut y avoir mensonge, il peut y avoir dupe. C’est ce que laisse suggérer la légende du roi Midas : « ce roseau serait […] un des symboles de la banalisation qui résulte de la sottise de désirs excessifs. Dans ce contexte légendaire, le roseau figure le penchant de l’âme pervertie qui se plie à tous les vents, se courbe à tous les courants d’opinion » (8). Cette mauvaise réputation faite au roseau semble se distinguer dans les écrits d’anciens auteurs de l’Antiquité tant grecque que romaine. Dans sa Bibliothèque historique, Diodore de Sicile parle de « l’Arabie heureuse » qui pourvoie le monde connu d’alors en joncs et en roseaux, et n’en dit pas davantage, semblerait-il, que Théophraste qui fait, plus ou moins, référence aux mêmes végétaux, précisant néanmoins que le roseau dont il est question est odorant, tandis que Pline évoque une macération huileuse de « jonc odorant très semblable à l’huile de rose » (il ne peut en aucun cas s’agir du roseau à balais et de la canne de Provence, parfaitement inodores ; peut-être d’une plante du style du palmarosa ?…) En tous les cas, ces végétaux apportaient suffisamment de fragrance pour mériter leur présence au sein de parfums plus ou moins élaborés. Cependant, ce sont des matières parfumées bon marché si l’on en croit ce passage de Plaute au sujet de « ces pauvres filles toutes poisseuses d’huile de jonc, qui ne fréquentent que la racaille des esclaves, sales à faire peur, qui te sentent le bouge et le renfermé » (autrement dit, des prostituées de bas étage). C’est une manière de faire une partition bien nette entre ces indigentes et les « parfumés », ce que ne manque pas de souligner cruellement le poète romain Martial dans l’une de ses Épigrammes intitulées « Contre Bassa » : « L’odeur que répandent les joncs d’un marais desséché ; celle des âcres vapeurs que dégagent les sources sulfureuses ou des exhalaisons d’un vivier d’eau de mer corrompue ; l’odeur d’un vieux bouc qui couvre une chèvre… […] J’aimerais mieux sentir tout cela, Bassa, que ce que tu sens ». Il ne peut bien évidemment pas s’agir du roseau, celui-ci ayant plus d’accointance avec le sens de l’ouïe qu’avec celui de l’odorat, et de même que le nénuphar, il représente le soleil au beau milieu des eaux puantes du marécage. Je ne sais pas s’il est permis d’autoriser un parallèle entre roseau et nénuphar, mais « la littérature japonaise fait souvent de cette fleur, si pure au milieu des eaux sales, une image de la moralité, qui peut demeurer pure et intacte au milieu de la société et de ses vilenies » (9). Oui, la relation du roseau avec l’ouïe est manifeste. Basile, dans un de ses contes, emploie l’image suivante : « les oreilles bouchées par de la bouillie de roseau ». Qu’est-ce à dire, exactement ? Cela équivaut-il à être « sourd comme un pot » ou à avoir « les esgourdes ensablées » ? Un élément de réponse, peut-être, à l’aide de Fournier : « Actuellement [il parle en 1947], encore rien ne peut remplacer la canne de Provence pour fabriquer les anches de clarinettes, saxophones, hautbois, cors anglais de nos plus brillants orchestres aussi bien que des cornemuses » (10). Si le roseau s’apparente à la perfection du son, de la bouillie de roseau ne peut être qu’une cacophonie, un vacarme bruyant et discordant, duquel il doit être impossible de démêler le vrai du faux, le sacré du profane, le divin du vulgaire. Dans L’âne d’or d’Apulée, il est présenté fort différemment, ce « roseau verdoyant, d’où sort une musique mélodieuse, [qui] fait entendre, dans le doux murmure de la brise légère, cette prophétie inspirée par le ciel » (11). Pour mieux comprendre ce passage, sachez que le roseau vient en aide à Psyché, alors que celle-ci est tourmentée par Aphrodite qui lui a imposé comme épreuve de se procurer un flacon de toison d’or. « C’est ainsi que ce roseau, tout simple et pitoyable, enseignait à la malheureuse Psyché la façon de se sauver » (12). Un sauveur, ce roseau, qui ne manque pas d’air, lui qui, entre terre et eau, borde ces lieux qu’on ne côtoie pas sans appréhension, et dans lesquels on ne s’aventure pas sans une solide raison qui n’en est pas, justement, l’absence complète. Quoique… Que vinrent faire aux abords des tourbières du nord de l’Europe ces peuples, tant Celtes que Germains qui, durant des millénaires, s’approchant de ces centres spirituels y immergèrent les cadavres d’hommes, de femmes et même d’enfants ? C’est après avoir été plongés dans l’abîme des profondeurs que, des centaines ou des milliers d’années plus tard, on a exhumé, à Grauballe et à Tollund (Jutland, Danemark), des hommes momifiés en excellent état de conservation, et on a pu dire, entre autres, qu’il s’agissait là des « victimes d’un culte sacrificiel dédié aux dieux de la fertilité/fécondité » (13). Ce qui est séduisant mais, bien évidemment, pas totalement satisfaisant. Si l’on conçoit l’acidité comme matière ignée, il est évident que la tourbière en est bien pourvue, elle qui, de plus, est majoritairement formée d’un mélange d’eau et de terre. Mais quid de l’air ? La tourbière étant un milieu anaérobie, cela explique le parfait état de conservation des hommes des tourbières du nord de l’Europe. Immergés dans la tourbe, c’est certain qu’ils devaient avoir plus que de la bouillie de roseau dans les oreilles. Le son étant plus favorablement porté par l’air, dans un tel milieu qui en est dépourvu, les cadavres – quelle que soit leur fonction – ne devaient plus être en mesure d’entendre, et donc d’écouter la musique des sphères célestes… Ce qui pourrait donner une explication à un des noms vernaculaires du roseau : balais de silence… Était-ce alors une manière de les retrancher du milieu des leurs ? … C’est d’autant plus troublant qu’on a découvert en 1891 un objet circulaire de près de 70 cm de diamètre, formé de plaques d’argent, dans les tourbières de ce même Jutland. Connu sous le nom de « chaudron de Gundestrup », cet objet pourrait dormir dans un quelconque musée sans éveiller le moins du monde la curiosité. Mais sur un des panneaux métalliques intérieurs, il y a la figure d’une divinité celte portant des bois de cervidé, et qu’on dit être Cernunnos. Si tel est le cas, c’est heureux, puisque cette divinité s’apparente assez à Pan, au-delà même de cette proximité avec ces eaux que bordent les roseaux… Mais plus qu’à Cernunnos, le roseau est avant tout lié à Freyr, que l’on présente généralement comme un dieu de la fertilité, fonction accentuée par son emblème animalier, le sanglier. Comme il porte aussi le nom d’Yngvi, il est associé au roseau, puisque dans ce nom, Yngvi, l’on voit deux lettres – ng – que l’on retrouve dans Ngetal, le nom attribué à l’ogham qu’on a confectionné dans un fragment de roseau. Qu’est-ce donc qu’il réquisitionne, cet ogham ? La protection, nous l’avons bien soulignée. La purification aussi, au sens propre comme au sens figuré : l’on n’a pas fait du roseau que des balais, on utilise certaines variétés dans les stations de phyto-épuration. Et pour cela, il doit pouvoir conserver son équilibre entre le masculin et le féminin, le yin et le yang, Mars et Vénus, etc. Il lui faut juste ce qu’il faut d’eau, sans excès pour ne pas s’y noyer, juste ce qu’il faut de terre, assez pour ne pas s’y dessécher, et du vent pour chanter, se griser de brise. C’est à ce prix que peut s’entretenir l’énergie vitale, sexuelle, instinctuelle, qui permet fertilité, richesse, abondance, vitalité et croissance.
L’ogham Ngetal est en relation avec les activités bucoliques et champêtres, les plaisirs sensuels au sens large… « En tirage, les énergies de Ngetal sont très terrestres, sensuelles et joyeuses, explique Julie Conton, ce qui n’exclut en rien, poursuit-elle, une puissante aspiration spirituelle guidée par une forte volonté » (14). Parce qu’on en a fait des flèches et des sceptres, le roseau signifie aussi la droiture, « le cap à suivre selon de justes valeurs » (15), et donc une certaine idée de la justice qui implique modération, tempérance, tolérance, conciliation, diplomatie, etc. Il est donc question d’une adaptation aux modifications brusques d’environnement, de se rendre plus souple face à ces mêmes événements, ce qui permet d’échapper à une cristallisation des énergies, leur calcification. Par exemple, manquer de souplesse expose à l’arthrite et aux algies rhumatismales. Or le roseau est un remède antirhumatismal. C’est cela, entre autres, que l’ogham cherche à communiquer. Il est bien évident que la non observance de quelques règles indispensables, parce qu’il existe un plus ou moins grand degré de crispation ou de sclérose, induit davantage de rigidité dans la tête et dans le corps, ainsi qu’un manque de vitalité et de joie de vivre (y compris d’un point de vue sexuel), enfin une difficulté à faire de sa vie un but, un objectif, à éprouver de la peine à prendre la direction qui convient quand cela est nécessaire.

Le grec ancien nous apprend que le mot poa signifie herbe. A l’évocation de ce nom générique, qui englobe un grand nombre de végétaux dont on ignore le nom, l’on pense davantage à une colonie de pâturin des prés ou de chiendent, qu’à ce géant qu’est le roseau de Provence ou même le plus humble roseau à balais. Pourtant, pas de doute, ces plantes appartiennent bien à la famille des Poacées ou, mieux connue, à celle des Graminées. Les roseaux sont exemplaires dans le sens où, parmi la flore européenne, ils figurent les plus grands spécimens, d’où le surnom de bambou d’Europe qu’on leur voir parfois porter.
Hôtes des bords d’eau tranquilles, roseau à balais et canne de Provence sont des plantes vivaces à tiges noueuses et ligneuses dont la section à la base est fonction de leur hauteur : 1 à 2 m pour le roseau à balais, jusqu’à 8 m pour la canne de Provence. Si ces tiges ne sont généralement pas plus grosses que le doigt chez le roseau à balais, elles tiennent largement dans la main en ce qui concerne les plus gros spécimens de canne de Provence.
Ces deux espèces se ressemblent encore par leurs feuilles qu’elles ont longues, étroites, très aiguës, d’un vert plus ou moins grisâtre et rudes au toucher. Quant aux inflorescences, elles s’épanouissent l’été, formant des panicules plus ou moins denses comptant de très nombreuses petites fleurs jaunâtres, verdâtres ou brunâtres.
Vivant en colonies, plus exactement en roselières, nos deux roseaux se localisent essentiellement à la plaine, sur des lieux humides bien sûr, en bordures d’étangs, de mares, de marais, de marécages et de rivières. Originaire d’Orient, implantée dans le Midi de la France durant l’Antiquité, la canne de Provence y est aujourd’hui entièrement naturalisée, mais s’y cantonne exclusivement, tandis que le roseau à balais, plante cosmopolite, est présent dans la France entière, s’accommodant tant des eaux douces que salées.

Les roseaux en phytothérapie

Conviés dans bien d’autres domaines, l’on ne peut pas dire que les roseaux aient largement été pris en considération par la phytothérapie, d’autant qu’ils sont, depuis quelques années, complètement éclipsés par une autre poacée, le bambou et sa silice. Pourtant, question silice, les roseaux s’y connaissent quand même un peu, le roseau à balais pouvant en contenir jusqu’à 70 %. Ils partagent aussi un autre point commun avec un autre « roseau » qu’on appelle canne à sucre : du saccharose, qu’on trouve en moindre quantité cependant (3 à 5 %), ce qui confère néanmoins aux parties aériennes du roseau à balais et de la canne de Provence un goût sucré évident.
A cela, ajoutons de la résine, un principe amer, de l’acide malique, ainsi qu’une essence aromatique.

Propriétés thérapeutiques

  • Diurétiques, éliminateurs de l’acide urique, sudorifiques, dépuratifs
  • Expectorante (canne de Provence)
  • Carminative (canne de Provence)
  • Antilaiteuse (canne de Provence)

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère vésico-rénale : cystite, oligurie, goutte, rhumatismes goutteux, rhumatismes chroniques
  • Engorgement, hydropisie
  • Fièvre éruptive
  • Plaies, ulcères
  • Tarir la lactation : au III ème siècle après J.-C., Serenus Sammonicus indiquait déjà un roseau, sans qu’on sache lequel, à destination des « affections des seins ». Mais, selon des auteurs plus récents, cette réputation antilaiteuse de la canne de Provence est usurpée…

Modes d’emploi

  • Décoction de rhizome.
  • Extrait fluide.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • La récolte ne pose pas de problème particulier. Se déroulant généralement fin septembre, elle permet d’obtenir des rhizomes traçants desquels s’éparpillent tout un tas de petites radicelles. Une fois qu’on a supprimé ces dernières, qu’on a lavé et brossé les rhizomes, on peut leur faire subir une dessiccation : « on doit la couper [nda : la racine] par tranches et la faire bien sécher : en cet état, elle est d’un blanc sale, cassante, et se conserve aisément en la privant du contact de l’air humide » (16). Après séchage, le rhizome des roseaux prend une couleur jaune paille et se strie de rides profondes placées longitudinalement, mais demeure, qu’il soit frais ou sec, parfaitement inodore.
    _______________
    1. Michèle Bilimoff, Les plantes, les hommes et les dieux, p. 19.
    2. Joseph Roques, Plantes usuelles, Tome IV, p. 259.
    3. Jacques Brosse, La magie des plantes, p. 281.
    4. Julie Conton, L’ogham celtique, p. 206.
    5. Le roseau est aussi l’apanage de figures mythologiques à forte valeur sexuelle : Sylvain et Priape, pour n’en citer que quelques-uns, furent figurés couronnés de feuilles de roseau.
    6. Jacques Brosse, La magie des plantes, p. 281.
    7. David Fontana, Le nouveau langage secret des symboles, p. 155.
    8. Jean Chevalier & Alain Gheerbrant, Dictionnaire des symboles, p. 824.
    9. Ibidem, p. 582.
    10. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 840.
    11. Apulée, L’âne d’or, p. 185.
    12. Ibidem, p. 186.
    13. Wikipédia : cf. homme de Tollund, homme de Grauballe.
    14. Julie Conton, L’ogham celtique, p. 209.
    15. Ibidem.
    16. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p. 835.

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Le fusain (Euonymus europaeus)

Synonymes : bonnet de prêtre, bonnet de cardinal, bonnet carré, bois carré, bois de fer, bois puant, bois punais, garais, cherme, chermine, bourse de prêtre, couillon de prêtre, brioche, brioché, cochonnet, bois à lardoires, etc.

Il est possible, je pense, de poursuivre cette liste des noms vernaculaires du fusain dont certains empruntent au domaine des jeux enfantins (cochonnet, brioche, brioché), d’autres à une caractéristique proprement botanique (bois puant, bois punais), enfin d’autres encore à des raisons domestiques (bois à lardoires). Certains interrogent forcément : comment comprendre qu’on passe du couvre-chef du prêtre à ce qui se passe sous son froc ? Cela demeurera le mystère de la soutane face auquel nous ne lèverons pas le voile, merci bien !… Ceci dit, nous ne sommes pas mieux lotis avec le nom latin du fusain, cet euonymus provenant du grec euônymon : « Le nom grec Euônymon […], arbre glorieux ou de bon augure s’appliquait déjà au fusain ; d’après les commentateurs de Dioscoride, il aurait été attribué ironiquement à cet arbrisseau en raison de ses effets délétères » (1). Euonymus, qu’on associe aussi au laurier-rose, ce afin de bien marquer le caractère violemment toxique de ces deux végétaux. D’ailleurs, chez Théophraste, c’est ainsi – euônymos – que l’on croise non pas le fusain mais ce laurier qui n’en est pas un, au contraire de Pline qui, dit-on, applique au fusain le nom d’evonymus non sans avoir copié sur Théophraste… Qu’importe. Retenons, au moins, un mot important : augure. Nous en aurons besoin dans la suite de cet article.

Le Moyen-Âge, pas plus que l’Antiquité, ne semble avoir connu le fusain. Hildegarde de Bingen a-t-elle écrit au sujet du fusain lorsqu’elle aborde cet arbre qu’elle appelle Spinelbaum (aujourd’hui, en allemand, spindelstrauch désigne le fusain) et pour lequel elle donne quelques prescriptions thérapeutiques ? « Celui qui est accablé par la goutte ou les fièvres réduira des baies [de laurier] en poudre et y ajoutera de la poudre du fruit qui pousse sur le fusain » (2). Elle conseille aussi ce spinelbaum contre l’hydropisie et les vers intestinaux, les douleurs de la rate et celles de l’estomac. Mais, curieusement, rien de ce que l’on prétendait guérir à l’aide du fusain dans les siècles qui suivirent… où « les auteurs sont loin d’être d’accord sur les effets [malfaisants] de ce végétal » (3). Le temps qu’on démêle le vrai du faux au sujet de la toxicité du fusain, un certain nombre d’années s’était écoulé. Par exemple, Matthiole, reprend, à la suite de Théophraste (soit près de 1800 ans plus tard !), la question de la toxicité virulente du fusain sur des animaux comme les chèvres (rappelons, au passage, que l’on ne sait pas vraiment si l’euônymos de Théophraste était bien un fusain ou plutôt un laurier-rose, tout aussi toxique que le fusain, du reste). D’autres auteurs furent du même avis, alors que quelques-uns (citons, entre autres, Linné et Charles de l’Escluse qui, chacun, ne sont pas pourtant la moitié d’un imbécile) restèrent persuadés de l’innocuité du feuillage du fusain brouté par les animaux. Pourtant, depuis le temps de Dodoens, au moins, il est avéré que les fruits du fusain sont émétiques et purgatifs, et donc non exactement dénués d’effets. Ah, mais c’est qu’il s’agit des baies et non des feuilles, excusez-moi du peu, ça fait toute la différence. N’est-ce pas ? Non, pas vraiment. Il se trouve que les fruits du fusain sont donnés comme la partie végétale de ce petit arbuste comme étant la plus toxique, à l’identique avec la digitale pourpre, ce qui ne place pas le fusain dans la cour des enfants sages, mais bien plutôt de ce qui, bouillonnant d’énergie, fait partie du groupe des plus batailleurs. Une énergie qu’il fallait bien juguler si on voulait se concilier les bonnes grâces du fusain. L’usage populaire des fruits du fusain dans les campagnes comme purgatif était, tout de même, accompagné d’émollients comme la tisane de mauve ou de graines de lin. C’est donc bien qu’on avait parfaitement conscience de la propriété irritante de ces fruits sur le tube digestif (de la bouche à l’anus), et parfois sans évacuation. Cette toxicité prenait, lorsque des doses trop fortes avaient été administrées, la forme de coliques, de diarrhées, de vomissements. Syncope et convulsions pouvaient aussi frapper l’infortuné, quand il n’était pas tout bonnement question d’une superpurgation accompagnée, non pas d’une simple irritation, mais d’une violente inflammation du même tube digestif.

Bien que le fusain ne produise pas un important volume de bois, il a été utilisé dans la fabrication de petits objets usuels : cure-dents et lardoires, bobines et aiguilles à tricoter, vis et chevilles de cordonnier, petites cuillères et tuyaux de pipe (passons sur le manque de jugement évident de certaines de ces pratiques eu égard à la toxicité du fusain). « La poudre du bois, soulevée pendant le travail du tour, suffit, dit-on, à provoquer des vomissements chez les ouvriers tourneurs » (4). On n’en attend pas moins de la part de cet arbuste dont le bois n’a pas la réputation de sentir la rose.
Durant tout ce temps où l’on pinailla au sujet de la toxicité du fusain, l’on mit en évidence la présence de principes âcres dans toutes les parties de cette plante, et plus précisément que la biochimie du fusain n’est pas égale tout au long de l’année et que sa virulence est plus marquée au printemps que durant les autres saisons. Selon la partie de la plante considérée, le mode de préparation et d’absorption, elle peut se montrer plus ou moins active, et donc toxique pour l’organisme. Cela établissait enfin ce qui avait été empiriquement constaté des siècles auparavant, pendant lesquels on n’a tout de même pas chômé concernant les propriétés thérapeutiques, bien qu’elles aient été noyées dans la masse de ces prises de bec. C’est, synthétiquement, que nous nous pencherons dessus un peu plus loin. Ce qui est regrettable, c’est la part bien plus importante accordée à ces diatribes (toxique ? pas toxique ? etc. On peut filer jusqu’à la Saint-glinglin comme ça…). Or, le fusain s’est avéré particulièrement actif sur certaines pathologies de la sphère cardiovasculaire, ce qui le rapproche davantage de la digitale. Au temps de Fournier et même avant, on n’aborde pas encore le rôle cardiotonique du fusain (qu’on ignorait de toute manière). On attendra tant et si bien que, de toute façon, la réputation toxique du fusain l’avait déjà emporté depuis longtemps. Trop occupé qu’on était de savoir si le fruit du fusain ressemblait à un bonnet de cardinal ou à des couilles d’ecclésiastique, l’on n’a pas remarqué que, vu sous un certain angle, ce fruit ressemble à un petit cœur stylisé, qui plus est en adopte la couleur… Un détail. Last but not least.

Augure. Cela n’augure rien de bon, dit-on, comme si l’augure était forcément mauvais. Mais, de même qu’il existe de sinistres présages, il en est de bons. Comme les surprises, diraient certains (beaucoup même), bien que dans le sens premier, elles n’aient rien de très agréable, et qu’il serait convenable de désigner par le terme de pléonasme toute mauvaise surprise. Bref. Ne nous égarons pas et gardons bien en tête ce pense-bête qu’est le mot augure. A ce dernier, adjoignons-lui celui-ci : fuseau. Si fusée est de sa famille, fuser ne l’est pas. L’étymologie nous explique que fusain et fuseau seraient apparentés, parce que non seulement on taillait des cure-dents dans du bois de fusain, mais aussi de ces beaucoup plus gros qu’on appelle fuseaux et dont se servirent des générations et des générations de fileuses. Malgré son caractère étranger à la famille du fuseau et du cure-dent (par sa forme, un petit fuseau), gardons non loin de nous le verbe fuser qui nous sera bien utile le temps venu. Ajoutons, en guise d’élément de compréhension que fusain dérive du bas latin fusellus et du latin fusus, qui renvoient, tous les deux, à notre bien nommé fuseau qu’on n’a pas toujours sculpté dans du bois de fusain tant s’en faut, mais qui a conservé le souvenir de cette essence particulière dans son nom. Le fuseau, antérieur au rouet qui le remplace, nous ramène en des temps fort anciens, plus difficiles à appréhender sur l’échelle des temps peut-être aussi… En effet, le fuseau, outil multimillénaire, nous transporte dans l’Antiquité grecque, où la mythologie en fit l’attribut d’une des trois Moires (= les Parques romaines), en l’occurrence Clotho (Lachésis mesure, Atropos coupe). De ces trois figures que sont les Moires, filles de la nécessité irréductible, l’on a dit qu’elles étaient un symbole de mort, ce qui est bien inexact si l’on prend correctement en compte la place symbolique du fuseau qui « est un bâton qui tourne, auquel la fileuse imprime un mouvement uniforme correspondant à la rotation cosmique, et en effet il engendre une nouvelle destinée » (5). Ce premier mouvement, celui de Clotho armée de son fuseau, n’a rien de sinistre : c’est le fil de la vie qu’elle défile, ce qui advient à la suite ne lui appartient pas. Mais avoir taillé des fuseaux dans le bois d’un arbuste toxique doit, bien évidemment, nous interroger. Symbole dual malgré lui, le fuseau rappelle assez bien le keraunos du dieu Zeus, autrement dit le foudre duquel fusent et jaillissent des éclairs qui, selon les perspectives, offrent deux possibilités : illuminer ou carboniser, blanchir ou noircir. Qu’à cela ne tienne, le fusain s’y connaît en charbon : « Le bois de fusain, mis dans un petit canon de fer bien bouché et exposé au feu, donne un charbon tendre qui sert aux dessinateurs de crayon noir pour les esquisses. On fait aussi avec ce même bois du charbon pour la poudre à canon » (6). En quelques lignes, le docteur Cazin synthétise parfaitement ce que sont les statuts symboliques du fusain : un bois qui subit l’épreuve du feu et de très hautes températures pour former des bâtonnets noirs, brûlés et carbonisés, permettant l’esquisse, c’est-à-dire l’ébauche à grands traits vifs et rapides, parfois marquée par un soudain sentiment d’urgence : l’essentiel est là, il pourra grandir par après. Ou pas. Combien d’esquisses sont sacrifiées avant d’atteindre au chef d’œuvre ? C’est pourquoi l’on voit dans le fusain autant la vie que la mort. Après ce caractère nocivement toxique que nous avons bien été obligé de concéder au fusain, parler de ce qu’il peut représenter de vivace pourrait surprendre. Mais rappelons-nous qu’à une chose donnée il n’est jamais qu’une seule lecture possible. C’est comme cette foudre, selon comment on la considère, elle apporte la mort, certes, interprétée comme une volonté divine de destruction. Mais l’on sait aussi qu’avec la foudre peut surgir le tonnerre ainsi que l’orage, porteur, peut-être, de pluies fécondes et salvatrices. La vie dépend nécessairement de la foudre, pas la vie factice de la créature de Frankenstein qu’animent davantage de mauvais penchants que l’éclat censément révélateur. Et ce qui révèle illumine, et vice-versa.
La foudre, nous l’avons dit, est l’apanage du dieu Zeus, romanisé en Jupiter, lequel dernier porte parfois l’épiclèse Taranuco, qui est une annexion d’une divinité celte connue sous le nom de Taranis dont le rapport à l’orage et au tonnerre est très clairement établie (taran en gallois et en breton, toirneach en irlandais, tarann en vieil irlandais, donar en germano-scandinave, tonare en latin, etc.). Taranis est, avec Sucellos, de ces dieux armés qui frappent (ne dit-on pas que la foudre frappe ?), de même que Zeus/Jupiter, d’où l’association entre Jupiter et Taranis, comme nous l’avons vu à travers ce Jovi Taranuco. C’est pourquoi on leur voit assez souvent porter maillet, marteau ou massue. Entre le marteau et l’enclume… c’est être dans une position bien délicate, voire dangereuse. Mais c’est précisément là que jaillissent les étincelles rappelant, miniatures qu’elles sont, les éclairs émanant des sphères célestes, traits zigzaguant jusqu’à frapper la terre. Il doit bien falloir être d’essence divine pour résister à un coup de marteau, et à ceux, humains, qui entraperçoivent ses éclairs, les nerfs bien accrochés. Et en cela, les Celtes furent bien inspirés de tailler dans du bois de fusain l’ogham qui porte justement le nom du tonnerre : Tharan (on l’appelle également Oir). Compte tenu de toute l’eau que nous avons précédemment apportée à notre moulin, nous pouvons affirmer que l’ogham Tharan implique plusieurs axes significatifs :

  • Des événements marqués par leur soudaineté, laquelle peut parfois être violente ; il peut s’agir d’une remise en question, d’une perturbation nécessaire, d’un impérieux changement d’itinéraire dans le cours d’une existence. Tout cela interroge le destin.
  • Mais ces faits inattendus peuvent aussi faire référence à des accidents, des difficultés, des catastrophes, un désastre, c’est-à-dire toute la violence du feu divin qui s’abat sur les êtres et les choses de ce monde-ci. Cette colère, cette agressivité active et martiale, doivent nous alerter : il faut, de façon imminente, s’attendre à devoir combattre ou subir le résultat d’un choc sans précédent contre lequel on ne peut rien, contre lequel il serait bien vain de résister.
  • De cet apparent chaos peuvent néanmoins surgir, de même que l’éclair, l’illumination, la compréhension soudaine, l’ouverture spirituelle, l’intuition affinée, la prise de conscience, un choc dans l’existence, toutes choses qui placent l’individu face à une nouvelle perspective plus conforme à la nécessité d’un changement radical.
    Voilà, peu ou prou, ce que cet ogham taillé dans du bois de fusain a à nous dire lors d’un tirage. On l’associe aisément aux planètes Mars et Uranus et, du côté du tarot de Marseille aux arcanes que sont la roue de fortune, le pendu et la maison-dieu.

L’ogham Tharan tout à fait à droite.

Le fusain, que nous connaissons tous, a bien mérité son adjectif d’europaeus, puisque c’est une espèce propre à l’Europe, même si à quelques occasions il déborde un peu sur l’occident de l’Asie, chose qui lui arrive quand il pousse en plaine, alors que lorsqu’il s’aventure entre 500 et 1500 m d’altitude, on note sa présence dans les seules zones montagneuses européennes.
D’allure malingre et chétive, le fusain, malgré ses six mètres de hauteur parfois, ne peut avoir la prétention d’être un arbre, il est ce que, en botanique, on appelle un arbuste (à bien différencier de l’arbrisseau qui, lui, ne possède pas de tronc).
Selon qu’il prospère à la montagne ou en plaine, le fusain ne se conforme pas de la même manière en ce qui concerne ses rameaux : de section presque quadrangulaire et d’aspect lisse à basse altitude, ils s’arrondissent et arborent une teinte grisâtre en zone montueuse. Dans les deux cas, les feuilles ovales à lancéolées, à pointe courte, restent pétiolées, alternes et finement dentées, abritant au milieu du printemps des inflorescences pédonculées aux fleurs blanchâtres ou verdâtres, portant 4 à 5 pétales, 4 à 5 sépales, 4 à 5 étamines, et dont le désagréable parfum n’est pas, loin de là, l’orgueil du fusain, contrairement à ce qui se déroule une fois l’automne venu où « le fusain se signale à l’attention par la riche parure de ses fruits écarlates qui frappent le regard à grand distance » (7). Lorsqu’on les observe de plus près, ces fruits forment des capsules de 3 à 5 angles, charnues, d’un beau rose, abritant des graines ovoïdes de couleur beige serties dans une pulpe orangée, palette colorée qui tranche résolument avec la floraison mièvre du fusain, spectacle d’autant plus marqué et haut en couleurs si l’on a affaire à la variété « red cascade » (cf. photo ci-dessous).
Commun, le fusain se plaît surtout dans les bois clairs, en lisières de forêts, dans les haies buissonneuses, aux abords des cours d’eau parfois et des pâturages, sur les rocailles, etc., en particulier sur sols profonds et calcaires.

Le fusain en phytothérapie

Afin d’étoffer notre propos, nous inviterons un autre fusain, originaire de la côte est de l’Amérique du Nord, le fusain noir (Euonymus atropurpureus) dont les Amérindiens se servirent en cas d’affections gynécologiques, de plaies, etc. Ce fusain, ainsi que celui qui est dit européen, ne se distinguent qu’à peine sur la question des composants biochimiques qui en constituent l’efficacité thérapeutique.
Toutes les parties de ces fusains se signalent par une odeur nauséeuse. Comme la phytothérapie s’est intéressée aux fruits et semences du fusain, nous pouvons en dire quelques mots : bien appétissants au premier regard, ces fruits contiennent quelques substances aptes à restaurer sinon entretenir la santé comme des sucres (dextrose), de l’albumine, un peu de cire et de résine, une huile végétale (28 à 44 % dans les semences), etc. Mais, malheureusement, cette dernière n’a rien d’alimentaire puisqu’elle provoque nausée, diarrhée et hypertension. Dans les semences, un principe amer côtoie une essence aromatique spéciale rendant effectivement ces graines impropres à la consommation, de même que l’enveloppe charnue qui les protège, puisqu’on y décèle la présence de ce principe âcre qu’est l’évonymine. Ces fruits n’ont donc rien de l’aimable friandise inoffensive. Moins attractive, l’écorce des fusains, que ce soit celle des rameaux ou des racines, affiche elle aussi de cette évonymine, mais également des substances plus anodines (lipides, tanin, sucre, etc.).

Propriétés thérapeutiques

  • Laxatif, purgatif, vomitif, tonique des muscles intestinaux, vermifuge
  • Diurétique, dépuratif (?)
  • Cholagogue
  • Détersif
  • Insecticide
  • Sialagogue

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : constipation, constipation chronique, constipation chronique des insuffisants biliaires, parasitose intestinale (ténia)
  • Troubles de la sphère hépatobiliaire : affections de la vésicule biliaire, affections hépatiques, insuffisance et engorgement hépatique
  • Affections cutanées : eczéma, impétigo, ulcère (sordide, atonique, scorbutique, gangreneux), parasitose cutanée (poux, gale)

Modes d’emploi

  • Infusion des feuilles ou des fruits.
  • Décoction des fruits.
  • Teinture-mère homéopathique élaborée à partir de l’écorce de la racine.
  • Pommade (semences pulvérisées mêlées à de l’axonge).
  • Extrait hydro-alcoolique (= évonymine officinale).

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Récolte : l’écorce des rameaux se cueille à l’automne.
  • Toxicité : nous l’avons assez soulignée. Il va sans dire que l’emploi du fusain doit se dérouler sous strict contrôle médical et qu’il est proscrit chez la femme enceinte et celle qui allaite.
  • Le fusain, par ses couleurs automnales chatoyantes trahit l’existence de pigments dans ses tissus : certains d’entre eux furent utilisés pour teindre en rouge carminé les cuirs dit « maroquins ».
    _______________
    1. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 427.
    2. Hildegarde de Bingen, Physica, p. 169.
    3. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p. 427.
    4. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 429.
    5. Jacques Brosse, Mythologie des arbres, p. 292.
    6. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p. 427.
    7. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 427.

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L’huile essentielle de cataire (Nepeta cataria)

Synonymes : chataire, herbe aux chats, menthe des chats.

Assez souvent, dans l’histoire de la phytothérapie, dès lors qu’il s’agit de comparer l’action de tel ou tel simple d’un pays à l’autre, on jette un coup d’œil par-dessus la frontière et, parfois, n’en croyant pas ses yeux, on s’efforce de les frotter afin de s’assurer qu’on voit bien ce que l’on voit, qu’on ne rêve pas : et là, soit on éclate de rire ou bien l’on dénigre ce voisin avec tous le fiel dont on est capable, ce voisin, qui, décidément, a tout du barbare. L’histoire regorge d’exemples de ce type : prenez ce truculent feuilleton historique au sujet du mal français, alias mal de Naples, etc. Qu’une université de médecine tire à boulets rouges sur sa voisine n’a rien d’exceptionnel : l’on se rappelle de la manière dont l’école de médecine de Montpellier se gaussa ouvertement de celle de Salerne. Tout cela favorise l’émergence de panoramas thérapeutiques qui, si l’on sait qu’ils évoluent d’une période à la suivante, peuvent aussi, dans le même temps, s’opposer rigoureusement d’une sphère d’influence géographique/politique/culturelle/etc. à une autre, comme si un simple donné fonctionnait dans tel pays mais devenait totalement inopérant dans tel autre pourtant distant de quelques kilomètres seulement. Vous imaginez bien qu’une plante médicinale x ou y ne s’arrête pas d’agir une fois passée telle ou telle frontière, mais la manière dont on la traite alors dit toute l’étendue de la façon dont les hommes se considèrent les uns les autres, se toisent, s’agonissent de tel ou tel nom d’oiseau de part et d’autre. Avec la cataire, rien de tout cela n’a eu lieu, puisque si l’on considère ses divers noms vernaculaires, on prend conscience de l’amplitude de l’unanimité qui a concerné cette plante :

  • en allemand : katzenminze = menthe de chat,
  • en anglais : catmint = menthe de chat,
  • en italien : gattoiala = chatière,
  • en français : menthe de chat, chataire (déformation de chatière ?)

Tout cela pour bien marquer que le chat (en général) en pince (pincer = to nip en anglais, qu’on retrouve dans un autre nom vernaculaire anglais : catnip) pour la cataire, alias Nepeta cataria, « chat » expliquant donc cet adjectif latin qu’est cataria, mais ne disant bien évidemment rien du tout au sujet de ce nepeta qui « était, chez les anciens Latins, le nom de diverses labiées odorantes ; il semble dériver de Nepet, ville d’Étrurie, aujourd’hui Nepi, à quelque 40 km au nord de Rome » (1). Nepi. Cette petite ville de 10000 habitants, anciennement Nepet ou Nepetum, semble devoir son nom aux cultures qu’y menèrent les Romains de l’Antiquité : l’histoire nous dit qu’en ces lieux les Romains cultivaient la plante qu’ils nommaient nepeta, un mot qui n’est malheureusement pas propre qu’à une seule plante mais à plusieurs. Nepeta est, hélas, un nom fourre-tout, Grecs et Romains ne parvinrent pas à établir le distinguo entre les diverses espèces de menthes et de calaments, produisant une salade russe qui perdura longtemps, puisqu’au Moyen-Âge, la cataire était encore indifféremment confondue avec mélisse, menthe(s) et calament(s), sans doute en raison de la proximité thérapeutique qui existe entre ces différentes plantes (affections communes commandées par des vertus vulnéraires, digestives et calmantes). C’est pourquoi, lorsqu’on voit le mot nepeta dans les textes antiques il ne faut pas s’alarmer : il peut aussi bien s’agir de la cataire (je suis très moyennement convaincu…) que du calament, alias Calamintha nepeta (beaucoup plus probable). Ce « nepeta », qui est chez l’un le nom, devient l’adjectif chez l’autre ! Mais chez Pline, il n’existe aucune de ces distinctions. Tout ce que l’on nous dit c’est qu’un « nepeta » était placé sous soi avant de dormir afin d’éloigner les serpents puisqu’ils fuient devant sa fumée et son odeur. Même chose du côté de Dioscoride qui présente trois sortes de kalaminthê dont une est dite « nepeta ». Insérée entre la menthe et le thym, pas de doute qu’il s’agit là d’une plante de la famille des Lamiacées. Mais ce qu’en dit Dioscoride suffit-il pour faire de cette plante la cataire, qui « est semblable au pouliot, plus grande toutefois, et pour cela d’aucuns l’ont appelée pouliot sauvage, pour lui ressembler en odeur. Les Latins appellent ce calament nepeta » (2). Semblable au pouliot, en possédant une odeur proche… On n’est quand même pas dans le même domaine qu’avec la cataire, où alors peut-être avec celle qu’on dit de parfum mentholé et fétide… Ce qui complique très nettement nos affaires : on peut penser qu’avec les Apiacées ex. Ombellifères c’est compliqué, avec les Lamiacées, c’est bien pis : quand on n’en sait rien, hormis affirmer que « ça » sent le citron ou la menthe, on n’est pas plus avancé. Quand Serenus Sammonicus explique que la cataire permet de faire venir les règles, que croire : sa vertu emménagogue (qui est bien réelle) ou bien que cette cataire n’en soit pas une ?… De même, plus récemment (enfin, ça remonte tout de même aux VIII-IX ème siècles) : du fait de la présence d’une plante nommée Nepta dans le Capitulaire de Villis, on en conclut qu’il s’agit là de l’herbe aux chats, ce qui fait que, de facto, on l’imagine être largement cultivée dans les jardins de l’empire carolingien d’alors. Voilà. Après avoir élaboré en son esprit une vision de la plante non loin de Rome, la voilà-t-elle pas à proximité d’Aix-la-Chapelle maintenant !… Avec Walahfrid Strabo, il ne nous est guère davantage autorisé à visualiser une cataire avec ce qu’il nous dit de la plante qu’il décrit et à qui il attribue ce nom : cette plante qui « dispense au loin une fort suave odeur » est surtout vulnéraire et cicatrisante. « Elle redonne à la peau son originelle blancheur, et sur les plaies même récentes, elle fait repousser les poils qu’arrachèrent les crevasses du mal, que dévorèrent le pus et l’infection » (3). De la poésie qui, par souci d’esthétisme, condamne certaines informations plus cruciales, botaniques et morphologiques, par exemple. Au XVI ème siècle, bien que la médecine européenne biberonne encore à des prescriptions vieilles de plus de 1500 ans, il se trouve quand même quelques praticiens comme Tabernaemontanus pour prétendre que la cataire agirait sur le foie (ictère) et sur la toux, même opiniâtre. Après quoi l’on voit, au XVIII ème siècle, le Dictionnaire de Trévoux se fendre de quelques lignes au sujet de l’herbe aux chats : cette plante apéritive est aussi apte à abattre les vapeurs, comme ils disaient dans ces anciens temps. Qu’est-ce que cela veut dire qu’abattre les vapeurs ? Cela fait référence au fait de réduire à néant une émanation : on connaît l’expression « avoir ses vapeurs ». Cela concernait les personnes sujettes aux malaises, vertiges et évanouissements, manifestations que l’on plaçait, à l’origine, dans les bouffées de chaleur qui affligeaient les représentantes du beau sexe souffrant de névropathie, de « névrose hypocondriaque », voire même d’« hystérie ». Voilà, le vilain mot est lâché. Dans le langage courant, l’hystérique, une femme le plus souvent, est une personne en proie au délire, à la folie. Ainsi, de cet unique point de vue, l’hystérique est celui qui fait une crise de nerfs, et une hystérique a forcément ses chaleurs, ses vapeurs. L’hystérie semble donc bien être un mal typiquement féminin, en particulier parce que ce mot est forgé sur la base du grec ancien, hysteros, hystera, autrement dit la « matrice », voire de l’indo-européen udero, « ventre ». Ce lien entre l’utérus et l’hystérie ayant été établi, l’on en déduisit qu’en calmant l’utérus, l’on assagirait cette manifestation qu’est l’hystérie. Cela a parfaitement fonctionné avec la cataire qui, par ses propriétés sédatives et calmantes, apaise l’anxiété, ce que d’aucuns parmi les Anciens appelèrent nervosisme : la cataire abat donc les vapeurs puisqu’elle les refoule au sein de l’organisme qui les suscite, c’est-à-dire l’utérus. Pur fantasme, bien évidemment, de même que celui qui prévalut durant fort longtemps, à savoir que l’utérus était un organe mobile pouvant se déplacer au sein du corps de la femme selon son bon plaisir et presque indépendamment d’elle. L’action de la cataire portée sur « l’hystérie » féminine a permis de prendre conscience de l’action stimulante de cette plante sur l’appareil génital féminin (Gilibert 1796, Chaumeton 1814), et même de lui voir jouer un rôle propice sur la fécondité (dernier point à vérifier).
La cataire est donc une plante qui étouffe les vapeurs féminines dans l’œuf, nous dit-on. Du moins est-ce l’écho qui émane des siècles qui nous précèdent. Ici elle calme, là elle excite : il n’est qu’à considérer la manière dont la plupart des chats se comportent à son contact pour bien prendre conscience qu’elle n’a pas usurpé son nom de cataire ainsi que son parentage avec la valériane officinale, autre excitant félin bien connu, alors que la cataire a aussi un pouvoir répulsif sur le rat. Cazin expliquait qu’on utilisait de son temps la cataire pour détourner des ruches les rats qui sont très friands de miel. « Les chats, au contraire, la recherchent avec passion ; ils se vautrent dessus, la dévorent, l’arrosent de leur urine : elle est pour eux très aphrodisiaque et leur cause l’hystérie » (4). Encore ce bon vieux lien entre appareil génital féminin et hystérie, bien sûr. A la différence que la cataire agit tant sur les femelles que sur les mâles dont certains n’aspergent pas seulement la plante de leur urine mais aussi de leur sperme. C’est l’un des constituants aromatiques de la cataire qui jouerait le même rôle que les phéromones.
Résumons : la cataire calme la femme frénétique, rend frénétique le chat, que ce soit madame ou monsieur. Et qu’en est-il de l’homme dans tout cela ? Quel effet spécial la cataire peut-elle bien avoir sur lui ? Eh bien, j’ai déniché un truc allant dans le sens qui nous intéresse. Le voici, in extenso : on « rapporte une très curieuse anecdote qui serait de nature à faire supposer d’autres propriétés très singulières à la cataire. Un médecin suisse du XVII ème siècle, dans un livre sur les eaux minérales, dit avoir connu un bourreau, dont la notoriété était très étendue, qui par suite d’un sentiment naturel de pitié ou par « faiblesse de cœur », n’aurait pu exécuter un malfaiteur sans avoir au préalable un peu mâché et gardé sous la langue de la racine de cataire, grâce à quoi, instantanément, il était saisi de fureur et devenait sanguinaire. Il semble donc […] que la racine de cataire possède une action analogue à celle de la fausse oronge et de sa muscarine, encore actuellement [en 1947] employée en Sibérie de façon analogue et utilisée jadis dans les pays nordiques pour faire naître la « fureur brutale et guerrière » (mot à mot la rage d’ours) » (5). Eh ben… C’est nettement moins rigolo que de regarder un chat devenir tout fou-fou en boulottant cette plante… ^_^

Mais quel est donc la plante qui est capable d’autant de prodiges ? La cataire est peu difficile, inutile, donc, de l’aller chercher dans des endroits farfelus comme si l’on partait en quête de l’ultime edelweiss. Parce qu’elle est dite rudérale et compagnon, on la croise de préférence non loin des activités humaines, récentes comme plus anciennes : on la rencontre assez massivement en Haute-Provence, dans l’Aveyron, en Normandie ainsi qu’en Limagne, en des lieux qui apparaissent être les vestiges d’anciennes cultures à destination du marché des plantes médicinales. C’est cela qui explique, en partie, son existence dans tous ces lieux fréquentés par l’homme, à un moment ou à un autre : lieux incultes, le long des chemins, fossés, haies et clôtures, sur sols secs, sablonneux, pierreux et ensoleillés. A cela, ajoutons les décombres, les ruines et les cimetières (autres lieux de décombres), les friches, le pied des vieux murs, etc., et le tour complet sera joué. Cela, partout en France, sauf si vous êtes montagnard(e) (1500 m et plus), méditerranéen(ne) ou solognot(e).
La cataire, lamiacée vivace aux tiges quadrangulaires, atteint parfois la respectable hauteur d’un mètre. D’aspect poilu – pubescent disent les dictionnaires distingués, la cataire est effectivement velue à plus d’un titre : des tiges rameuses portent des feuilles dont la forme rappelle assez celles de l’ortie : oui, elles sont pétiolées, dentées, plus ou moins ovales, d’une longueur comprise entre 3 et 7 cm et, chose absente chez l’ortie, le feuillage de la cataire semble comme poussiéreux, surtout sur la face inférieure. Bref. Au milieu de tout cela, au sommet de la tige ou presque, entre juin et septembre, l’on voit, verticillées par paquets de quelques-unes, de petites fleurs blanches ponctuées de rouge framboise foncé (vous voyez, là ?), mêlées à de plus petites feuilles, ce qui est complètement fou, ça ! Comment tu l’expliques ? Eh bien, si jamais tu places de très grosses et grandes feuilles au niveau des verticilles floraux, tu emmerdes plus ou moins les gros bourdons, les tites nabeilles et consorts qui, de fait, ne peuvent plus accéder au cœur central de la fleur. Alors que si tu dégarnis le bas de la tige de ses feuilles les plus longues qui chatouillent généralement la truffe de l’un des 600000 renards qui ne se fait pas flinguer annuellement dans ce « magnifique » pays qu’est la France (respirez !), eh bien tu affaiblis les défenses de la plante qui, bien qu’elle ressemble par certains de ses aspects à une ortie, n’en est pas une pour autant.

La cataire en phyto-aromathérapie

Les qualificatifs ne manquent pas pour décrire fidèlement le parfum de la cataire : citronné, mentholé, fétide, etc. Cette odeur forte, qui s’additionne à une saveur peu agréable, dite âcre et amère, s’explique bien évidemment par la présence d’une petite fraction d’une huile volatile (environ 0,3 %) dans cette plante. Si les avis sont si différents au sujet de l’odeur que propage cette plante, c’est parce qu’elle se présente sous deux spécificités biochimiques qui font douter qu’elle soit bien la seule et même plante à les produire. Le premier de ces chémotypes s’oriente en direction des monoterpénols (environ 75 % : géraniol, nérol, citronnellol), auxquels s’ajoutent des aldéhydes terpéniques (5 à 10 % : géranial, citral, irodial), des sesquiterpènes (8 % : β-caryophyllène), des esters (acétate de linalyle). De l’autre bord, on a affaire à une huile essentielle assez étrange dans laquelle on trouve essentiellement une molécule du nom de népétalactone, qu’accompagnent vraisemblablement du menthol et de l’acétate de menthyle. Ce qui explique que, d’une part l’on trouve à cette huile essentielle un parfum citronné, d’autre part mentholé. Ce sont donc bien deux produits différents comme l’atteste la densité de chacun : 0,89 pour l’huile essentielle CT monoterpénols contre 1,03 pour l’huile essentielle CT lactone. Il est donc bien évident que l’action de ces deux huiles essentielles (on trouve plus fréquemment la première dans le commerce) va être fort différente. Ce que nous ne manquerons pas de préciser, tout autant que les propriétés de la cataire en phytothérapie (dont on utilise les sommités fleuries).

Propriétés thérapeutiques

  • En phytothérapie :
    – digestive, stomachique, carminative
    – expectorante, anticatarrhale, pectorale
    – antispasmodique, sédative
    – sudorifique, fébrifuge
    – analgésique
    – emménagogue
    – sialagogue
  • En aromathérapie :
    – HE CT monoterpénols : calmante, sédative, anxiolytique, immunostimulante puissante, antivirale, antalgique, anti-inflammatoire
    – HE CT lactone : mucolytique, hépatostimulante, immunostimulante, insectifuge

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère respiratoire : toux, toux quinteuse, toux coquelucheuse, coqueluche, catarrhe bronchique chronique, en général tous les autres spasmes des voies respiratoires, hoquet, hoquet persistant, bronchite chronique, rhume
  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : spasmes des voies digestives, gastralgie, atonie gastrique, dyspepsie non inflammatoire, colique, dysenterie, indigestion, maux de tête d’origine digestive, flatulences
  • Troubles locomoteurs : rhumatismes, arthrite, faiblesse musculaire
  • Troubles de la sphère gynécologique : aménorrhée spasmodique, aménorrhée asthénique
  • Troubles de la sphère hépatobiliaire : ictère, lithiase biliaire
  • Hémorroïdes
  • Névralgie dentaire
  • Affections cutanées d’origine virale (zona, herpès) et fongique (mycoses cutanées)
  • Repousser la dépression, la nervosité, l’anxiété, éteindre l’insomnie
  • Repousser… le cafard et les moustiques

Modes d’emploi

  • Infusion aqueuse ou vineuse des sommités fleuries.
  • Macération vineuse de sommités fleuries.
  • Alcoolature de sommités fleuries.
  • Teinture-mère.
  • Huiles essentielles : on peut réserver l’usage de ces deux huiles essentielles pour la diffusion atmosphérique, l’olfaction, l’inhalation et la voie cutanée. Seule l’huile essentielle de cataire à monoterpénols peut faire l’objet d’un emploi par voie interne.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Récolte : dès l’apparition des fleurs, il est possible de procéder à la cueillette des sommités fleuries de cataire, généralement au mois de juillet. Séchage et conservation requièrent les même soins que pour la mélisse officinale.
  • Association : ses propriétés, qu’on dit équivalentes à celles de la valériane officinale, peuvent s’allier avec d’autres plantes qui combattent sur le même terrain que la cataire : l’hysope officinale, le lierre terrestre, le marrube blanc, la ballote fétide. Cela vaut surtout pour les affections des voies respiratoires et digestives.
  • Autres espèces : Nepeta racemosa, Nepeta sibirica, etc.
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    1. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 224.
    2. Dioscoride, Materia medica, Livre III, chapitre 35.
    3. Walahfrid Strabo, Hortulus, p. 46.
    4. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p. 243.
    5. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 225.

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