Le camphrier de Bornéo (Cinnamomum camphora)

Synonymes : arbre à camphre, laurier d’Asie, kapura-gaha.

Utilisé depuis des milliers d’années par la pharmacopée chinoise, le camphre, issu du camphrier, de nature légèrement froide, de saveur piquante, brûlante et amère, est une substance typiquement asiatique. Remontons la corde à nœuds : le mot camphre est la déformation du latin médiéval camphora (ou camfora), issu lui-même de l’arabe kâfûr, qui dérive d’une locution malaise, kapur barus, relative à cette substance blanche comme de la craie qu’on exploitait dans le nord de Sumatra.
Les camphriers, que l’on plantait aux alentours des pagodes dans le sud de la Chine, ont été décrits par Marco Polo dans le courant du XIII ème siècle, pas tant les arbres eux-mêmes que les usages qui avaient cours à l’époque, à savoir ses implications médicinales et celles concernant l’élaboration des parfums. La médecine arabe fut, bien avant cela, inspirée par le camphre qui avait une grande importance : très apprécié par le Prophète, il apparaît cité dans le Coran. Pour le médecin arabe, le camphre est, par son parfum, une substance qui fortifie « les tempéraments manquant de chaleur. [Il est] donc conseillé aux personnes manquant d’énergie » (1). Pour étonnant que cela soit, on trouve dans l’œuvre d’Hildegarde, pourtant d’un siècle antérieure au Livre des merveilles de Polo, un paragraphe intégralement consacré à une substance « totalement froide » qui s’écoule d’un arbre qu’Hildegarde appelle Gamphora. De fait, elle lui attribue des propriétés fébrifuges et anaphrodisiaques, tant pour l’homme que pour la femme : le camphre, comme rafraîchissant, est donc censé éteindre les élans tumultueux de la concupiscence (2). En dehors de ces deux cas extrêmes, Hildegarde met néanmoins en garde : « Si quelqu’un mangeait du camphre pur sans l’adoucir avec des plantes, le feu qui est en lui se trouverait arrêté par le froid du camphre » (3). Elle en conseille l’ingestion mais à doses beaucoup plus faibles, à travers de petites galettes contenant du camphre, et qu’elle recommande pour cela : « Si on est fort et en bonne santé, on sera alors étonnement plus fort et en meilleure santé, et on verra ainsi son énergie renforcée ; et si on est faible, cela redresse et réconforte admirablement, tout comme le soleil illumine un jour sombre » (4).

Jusqu’à la guerre sino-japonaise de 1895, le camphrier est exploité de façon aléatoire par les Chinois sur l’île de Formose (actuelle île de Taïwan). La production de camphre s’organise dès lors que les Japonais s’emparent de l’île. Ils reboisent, développent sensément la production, ce qui permet au camphre de partir à la conquête du monde, bien que le Japon en conserve le monopole en très grande partie. Avant de parvenir à en réaliser la synthèse (à partir de la térébenthine du pin), d’autres grandes puissances mondiales, très demandeuses de camphre, cherchèrent à se soustraire à l’hégémonie nippone. C’est cela qui, partiellement, fut à l’origine de l’implantation du camphrier sur plusieurs continents :
– Amériques : États-Unis, Brésil, Jamaïque.
– Europe : Italie (Sicile), Portugal (Madère), Espagne.
– Russie : en bordure de la mer Noire.
– Asie : Inde, Sri Lanka, Philippines.
Dans certaines de ces zones, l’objectif était moins l’obtention de camphre que d’user du camphrier comme essence de reboisement, ce à quoi il se prête remarquablement. Quant à envisager la culture du camphrier en vue d’en distiller le bois, « les sociétés et les particuliers ne peuvent économiquement le cultiver pour l’exploiter, par suite de l’échéance lointaine des bénéfices » (5), la croissance du camphrier imposant un demi siècle de soins et d’attente pour cela. On tenta tout de même, en particulier en dehors des zones tenues par les Japonais à la fin du XIX ème siècle et au début du suivant, de distiller, non pas le bois de ces camphriers, de toute façon trop jeunes, mais leurs feuilles. Par ce biais, l’on n’est pas dans l’obligation de décimer l’arbre, ce qui serait contraire au jugement si on l’a justement planté pour reboiser telle ou telle zone. Différents essais furent menés dès la fin du XIX ème siècle. Il arriva qu’on obtienne, en distillant les feuilles sèches de ces camphriers-là, une huile essentielle (rendement : 3 à 4 %) contenant du camphre (jusqu’à 40 % dans certains lots). Et dans d’autres (camphriers de l’île Maurice, de Madagascar), on n’en obtint pas. Cependant, nous verrons, dans la seconde partie de cet article, que la quête du camphre amena l’homme à reconsidérer le camphrier qui, selon son implantation, lui offre autre chose que du camphre, mais qui n’est pas moins précieux.

Le camphrier, espèce endémique des régions subtropicales d’Asie, peut devenir un très grand arbre rustique (jusqu’à 50 m de hauteur, 12 à 15 m de circonférence) si les conditions s’y prêtent : une humidité suffisante (il nécessite 100 cm de précipitations par an), pas ou peu de gel (une température maximale de – 12° C lui est bien souvent fatale), enfin un sol de préférence siliceux et fertile (les sols calcaires réduisent son développement : cela en fait des arbres généralement plus petits). Ainsi, si l’on ne convoite pas son camphre, un camphrier peut atteindre l’âge vénérable de 1000 ans, parfois trois millénaires, comme c’est le cas du spécimen que nous voyons sur la photo ci-dessous.
Le camphrier demeure, où qu’il se situe, une essence semper virens dont les longues feuilles lancéolées, luisantes au-dessus, vert glauque au-dessous, aromatiques lorsqu’on les froisse, ne sont pas sans évoquer celles du laurier noble, arbre de la même famille que le camphrier, ou plus nettement celles du cannelier de Ceylan. De même, les panicules de fleurs jaune crème à l’aisselle des feuilles ainsi que les fruits, drupes charnues et ovoïdes de couleur bleu nuit à noire à maturité, rappellent étrangement Laurus nobilis (l’ancien nom latin du camphrier marque cette proximité : Laurus camphora).

Le camphrier de Bornéo en phyto-aromathérapie

Le lecteur attentif aura sans doute remarqué que notre camphrier porte le même nom latin que le ravintsara, Cinnamomum camphora. C’est aussi le cas de celui qu’on appelle bois de hô. Comment cela se peut-il ? Cela se peut, l’explication en est très simple : le camphrier, le ravintsara et le bois de hô sont le seul et même arbre, botaniquement parlant. Sa souplesse biologique lui a valu, tout comme le chanvre, de s’adapter et de modifier son profil biochimique selon le lieu dans lequel il se situe :

  1. Le camphrier, parfois appelé camphrier de Bornéo, parce qu’il est originaire de ce secteur du monde, évolue aussi à Sumatra, au Japon, à Taïwan.
  2. Le bois de hô est surtout présent en Chine.
    3. Le ravintsara est un camphrier acclimaté à l’île de Madagascar.

Chacun produit une huile essentielle, et ces trois produits sont rigoureusement fort différents. D’un point de vue de la taxinomie latine, on distingue ainsi :

  1. Cinnamomum camphora : camphrier qui fabrique du camphre (ou bornéone).
  2. Cinnamomum camphora linaloliferum ou CT linalol : camphrier qui fabrique du linalol (son huile essentielle en contient environ 95 % ; cette molécule signe la spécificité biochimique du bois de hô).
  3. Cinnamomum camphora cineolifera ou CT 1.8 cinéole : camphrier qui fabrique du 1.8 cinéole (ou ex eucalyptol) dans une proportion comprise entre 50 et 60 %. Il est proche du Cinnamomum camphora planté sur l’île Maurice dont l’huile essentielle ne contient ni camphre, ni safrole, mais du 1.8 cinéole).

Les huiles essentielles de bois de hô et de ravintsara, contrairement à l’huile essentielle extraite du camphrier, ne contiennent pas de camphre. Si ce n’était un nom latin commun, l’on pourrait penser avoir affaire à trois arbres différents.
L’huile essentielle de camphrier de Bornéo est extraite du bois de cet arbre après qu’il ait été réduit à l’état de bûchettes ou de copeaux. La distillation par entraînement à la vapeur d’eau est la méthode privilégiée ici. Ainsi obtient-on une huile essentielle de couleur jaune pâle, à la saveur piquante et amère, à la forte odeur particulière causée, en partie, par une belle proportion de camphre (40 à 50 %), cétone monoterpénique (C10 H16 O), faut-il le rappeler. A cela, s’ajoute une molécule connue sous le nom de safrole, principal composant de l’huile essentielle de sassafras (Sassafras albidum), aujourd’hui interdite à la vente libre en France, en raison de la propriété cancérigène sur le foie de cette molécule qu’est le safrole. Dans l’huile essentielle de camphrier de Bornéo, l’on en trouve entre 10 et 15 %. Puis viennent des oxydes (1.8 cinéole : 10 %), des monoterpènes (limonène, camphène), des monoterpénols (bornéol), enfin des sesquiterpénols (nérolidol). Le camphre s’avère être la substance cristallisable de cette huile essentielle. Autrefois en Chine, on se procurait le camphre ainsi : on faisait chauffer le bois de cet arbre dans de l’eau contenue dans de grandes cucurbites. Puis le camphre est purifié, raffiné et modelé en forme de pains aux poids et tailles variables. Blanc, translucide, gras au toucher, le camphre est produit par plusieurs pays asiatiques (Taïwan et Japon surtout, Chine, Inde). Le camphre n’est pas circonscrit qu’aux seuls arbres asiatiques (comme le Dryobalanops balsamifera, par exemple), c’est une molécule que l’on rencontre en diverses proportions dans bien des plantes herbacées, des sous-arbrisseaux et des arbustes, se retrouvant, après distillation à la vapeur d’eau, dans leur huile essentielle. Citons-en quelques-unes : la grande camomille (Tanacetum parthenium), le thuya occidental (Thuja occidentalis), la sauge officinale (Salvia officinalis), la sauge d’Espagne (Salvia lavandulifolia), le petit galanga (Alpinia officinarum), la tanaisie annuelle (Tanacetum annuum), la tanaisie vulgaire (Tanacetum vulgare), la lavande vraie (Lavandula vera), la lavande aspic (Lavandula spica), le romarin officinal (Rosmarinus officinalis), le sambong (Blumea balsamifera), la sauge du Bengale (Meriendra benghalensis), l’alfavaca (Ocimum canum), etc.

La production d’huile essentielle de camphrier de Bornéo demeure cependant assez aléatoire. On remarque un rendement très dissemblable selon que l’on distille le bois des branches, du tronc, de la souche ou des racines. Il peut aussi arriver que l’on distille du bois de camphrier qui produit une huile essentielle ne contenant pas de camphre ! Cela peut s’expliquer par certains facteurs comme la latéralisation : le camphre peut se situer d’un seul côté de l’arbre (manque d’homogénéité, ou excès de timidité, allez savoir). La teneur en camphre de ces arbres varie aussi selon le climat, la saison de récolte, l’âge de l’arbre au moment de son abattage (il produit mieux lorsqu’il a un siècle qu’à 50 ou 60 ans). « Les anciens distillateurs japonais ou chinois avaient reconnu depuis longtemps l’existence de camphriers sans valeur et de camphriers précieux » (6). Cela en fait donc un arbre assez imprévisible. Cependant, dès lors qu’on en a obtenu l’huile essentielle attendue, dûment analysée et contrôlée, il est possible d’en faire un usage précis.

Propriétés thérapeutiques

Sur la seule question du camphre :

  • A doses infimes : stimulant général, stimulant du système nerveux central, sympathicotonique, tonicardiaque
  • A doses faibles : calmant, sédatif, hypothermisant

Au sujet de l’huile essentielle de camphrier de Bornéo :

  • Analgésique, antalgique, antirhumatismal puissant, anti-inflammatoire
  • Stimulant et tonique cardiaque, vasodilatateur, favorise une meilleure circulation au niveau des capillaires sanguins, permet une plus grande irrigation des tissus, facilite les échanges et l’élimination des toxines
  • Tonique, stimulant et décongestionnant respiratoire, expectorant, mucolytique
  • Antispasmodique
  • Tonique nerveux, tonique surrénalien
  • Anti-infectieux : antiviral, antiseptique
  • Résolutif, rubéfiant

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère respiratoire : bronchite, asthme, rhume
  • Troubles de la sphère cardiaque : faiblesse cardiaque
  • Troubles locomoteurs : arthrite, rhumatismes, douleurs articulaires, musculaires (7) et névralgiques, mal de dos, crampe, entorse, luxation, contusion
  • Migraine
  • Affections cutanées : eczéma
  • Épuisement, asthénie

Modes d’emploi

  • Huile essentielle : par voie cutanée, diluée pour friction et massage.
  • Huile camphrée : une part de camphre pour neuf parts d’huile (d’olive ou d’amande).
  • Eau camphrée : 10 g de camphre pour un litre d’eau distillée.
  • Eau-de-vie de camphre : une part de camphre pour neuf parts d’alcool à 60°.
  • Alcool camphré : une part de camphre pour neuf parts d’alcool à 90°.

Le camphre est un parfum typique des apothicaireries d’antan. De nombreuses compositions magistrales plus ou moins célèbres en contiennent.

  • Vicks Vaporub : depuis environ 1905, à de la vaseline sont mêlés du camphre, de la menthe et de l’eucalyptus.
  • Le baume de secours aux huit plantes de Végébom : établi selon une formule élaborée par le docteur Camille Miot au XIX ème siècle, il contient du laurier, de la menthe, de l’eucalyptus, du cajeput, du cèdre, de la noix de muscade, de la matricaire et enfin du camphre. « En friction sur la poitrine ou dilué dans de l’eau très chaude pour une inhalation, il dégage les voies respiratoires. En massage, il détend les muscles, relaxe jambes et pieds gonflés, décongestionne ecchymoses et contusions, apaise les peaux irritées, sèches ou crevassées, soulage les démangeaisons des piqûres d’insectes » (8).
  • Le baume du tigre, sans tigre mais bien chinois, élaboré en Chine dans les années 1870, commercialisé dès 1926, il est décliné sous deux versions : le baume blanc à visée respiratoire, le baume rouge musculaire et locomoteur. L’un et l’autre contiennent la même quantité de camphre : 25 %.
  • Le baume Opodeldoch : moins usité que les trois qui précèdent. Alors que jusqu’à la fin du XVIII ème siècle sa formule était fort élaborée, le Codex de 1818 la réduit à seulement six ingrédients. Le camphre, qu’on y trouve à l’état pulvérisé, était alors accompagné d’huiles essentielles de thym et de romarin entre autres.
  • Le vinaigre des quatre voleurs : « liquide antiseptique » dont usèrent « quatre voleurs » à Marseille durant l’année 1720 (ou 1721), alors que sévissait la peste. Il en existe plusieurs formules : par exemple, les deux recettes que j’ai sous le nez contiennent également du camphre, dans des proportions assez faibles par rapport à d’autres substances comme l’absinthe et la sauge. En réalité, il existe peut-être autant de recettes que de variantes de l’histoire qui les firent naître (en effet, le vinaigre des quatre voleurs, à travers son élaboration au sein de son écrin historique, ressemble assez à une légende urbaine : on en voit la truffe sans jamais en voir la queue).
  • L’eau d’Alibour : Jacques Dalibour, chirurgien des armées, conçoit au tournant du XVIII ème siècle une eau « excellente pour toutes sortes de plaies, blessures, coups d’épée, de sabre, de tous instruments tranchants, contondants », vante la réclame de l’époque.
  • L’eau sédative que l’on doit au chimiste François-Vincent Raspail (1794-1878), grand panégyriste du camphre que l’on retrouve dans cette eau constituée uniquement de quatre ingrédients (alcool camphré, ammoniac liquide, chlorure de sodium et eau distillée) et où le camphre n’entre qu’à hauteur de 0,1 %, ce qui était heureux, puisque cette eau se pouvait boire. Décrite comme une panacée à tous les maux, on la disait fort chaste mais capable d’accroître la fécondité !?

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Voie interne : le camphre, ainsi que l’huile essentielle de camphrier de Bornéo, ne sont pas recommandés pour une absorption per os. Comme nous l’avons précédemment vu avec l’eau sédative, l’ingestion de camphre peut éventuellement se faire, mais à doses minimes. On trouve des recettaires du XIX ème siècle où les recommandations ne dépassent jamais un gramme de camphre pur par prise. A doses trop élevées, l’huile essentielle de camphrier devient, en particulier à cause de son camphre, une substance neurotoxique, convulsivante, épileptisante, stupéfiante et abortive, comme toutes les cétones en C10. Si la DL50 du camphre est établie à 1,47 g/kg, les premiers troubles d’intoxication peuvent apparaître dès 0,05 g/kg : bourdonnement d’oreilles, troubles oculaires, troubles gastro-intestinaux (nausée, vomissement, irritation de la muqueuse gastrique), vertiges, céphalée, épuisement général, bouffées délirantes, importante chute de la température corporelle, coma. C’est pour cela, entre autres, qu’on en désoblige l’usage chez la femme enceinte, la femme qui allaite et l’enfant en général.
  • Si on lui ôte son camphre, l’huile essentielle de camphrier permet d’obtenir toute une ribambelle de sous-produits parmi lesquels : l’essence de camphre blanche (dissolvante des résines pour la fabrication des laques), l’essence de camphre rouge (fabrication des encres de Chine), l’huile bleue, etc.
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    1. Claudine Brelet, Médecines du monde, p. 442.
    2. Quatre siècles plus tard, Jean-Baptiste Porta ne dit pas moins : « Pour rafraîchir le désir de luxure. Vous arriverez à ce résultat de la façon suivante : mangez de la rue et du camphre, car cela détruit l’état qui fait lever la verge, tellement qu’un homme en pourrait devenir comme châtré » (Jean-Baptiste Porta, La magie naturelle, p. 144).
    3. Hildegarde de Bingen, Physica, p. 38.
    4. Ibidem, p. 39.
    5. P. Tissot, La culture du camphrier et la production du camphre, pp. 345-346.
    6. Ibidem, p. 341.
    7. « Le camphre appliqué sur la peau donne une sensation de chaleur. Cette sensation est due à la dilatation des vaisseaux sanguins et à la stimulation des récepteurs cutanés responsable de la perception de la température. En aucun cas le camphre ne va chauffer le muscle situé beaucoup plus profondément. »
    8. Marie-Noëlle Pichard, Les secrets des médicaments de toujours, p. 70.

© Books of Dante – 2019

Coffre chinois en bois de camphrier.

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Le tabac (Nicotiana tabacum)

Synonymes : grand tabac, tabac commun, tabac vrai, tabac mâle, tabac à grandes feuilles, tabac de Virginie, tabac de Floride, jusquiame du Pérou, panacée antarctique, herbe à tous les maux, petun, herbe à Nicot, nicotiane, herbe à l’ambassadeur, herbe à la reine, catherinaire, médicée, herbe de monsieur le prieur, herbe sainte, herbe divine, herbe de Sainte-Croix, tornabone, tornabonne, herbe de tornabon, toubac, pontiane, angoumoisine, herbe angoumoise, etc.

La découverte des Amériques fit en Europe comme un coup de tonnerre, un coup de tabac aurait-on dit autrefois, qui se répandit comme une traînée de poudre, vocabulaire qu’il est nécessaire de bien choisir pour montrer la soudaineté et la surprise qu’occasionna un tel événement. Bien que Christophe Colomb ait imaginé ses projets de voyage dès 1481, à cette date comme onze ans plus tard, l’on ne sait pas encore que bientôt, déferleront en Europe des produits inconnus provenant de ce qu’il sera convenu d’appeler le nouveau monde, et parmi lesquels certains feront fureur, sinon un malheur ou un tabac.
Alors que l’équipage de Christophe Colomb touche cette nouvelle terre le 12 octobre 1492, il faudra patienter encore une quinzaine de jours avant d’accoster à Cuba (le 28 octobre) où sa rencontre avec les premiers indigènes occasionnera l’une des premières erreurs de ce pan de l’histoire qui s’ouvre aux Européens : pensant être parvenu aux Indes, Colomb nommera « Indiens » ces indigènes. Par la même occasion, Colomb et ses hommes « virent avec étonnement les Indiens fumer par les narines de curieux cylindres formés de feuilles enroulées […] Intrigués, ces hardis navigateurs ne manquèrent pas d’imiter les indigènes, ce qui leur valut d’être emprisonnés pour sorcellerie dès leur retour en Espagne : il fallait au moins avoir pactisé avec le diable pour réussir à souffler de la fumée par le nez » (1). On ne songe pas encore à les passer à tabac pour ça, mais cela viendra (2). C’est lors du deuxième voyage de Colomb (1493-1496) qu’un religieux, Ramon Pané, va se pencher davantage sur les us et les coutumes des populations qu’il rencontre. C’est à lui qu’on doit de savoir comment se déroulait la vie des peuples autochtones il y a cinq siècles, observations qu’il a consignées dans un petit ouvrage intitulé Relation de l’histoire ancienne des Indiens. C’est ainsi qu’il est « frappé des effets d’exaltation produits chez les prêtres du grand dieu Kiwasa par les vapeurs enivrantes du tabac » (3). Pané est le premier à renseigner l’Europe sur les effets particuliers du tabac sur l’être humain. En revanche, il faudra attendre le siècle suivant pour que le tabac fasse irruption physiquement en Europe : aux alentours des années 1518-1520, Gonzalo Hernandez de Oviedo y fait parvenir les premières graines de tabac qui n’est, selon les chroniques, uniquement planté que comme plante ornementale au Portugal ainsi qu’en Espagne. Faire le beau, c’est ce que, au début, on lui a demandé. En 1555, André Thevet, un moine franciscain, se rend au Brésil duquel il revient l’année suivante, non sans avoir mis dans ses poches des graines de tabac qu’il sème puis cultive près d’Angoulême, plante qu’il décrira dans un ouvrage qu’il fera paraître en 1557 : Les singularités de la France antarctique. A peu près à la même époque, François Rasse des Neux se livre lui aussi à la culture expérimentale du tabac à Paris. Mais le tabac n’a pas encore fait la rencontre de celui qui imprimera son nom en lui jusqu’à nos jours : Jean Nicot. Diplomate français – en effet, Nicot est ambassadeur de France au Portugal sous le règne de François II –, en 1560, il « reçut d’un gentilhomme flamand, archiviste du roi, des graines et des pieds de tabac ‘apporté de Floride’ et les transmit à Catherine de Médicis » (4) parce qu’il s’avéra que cette plante du nouveau monde était à même de soulager la reine ainsi que François II de leurs crises migraineuses. Le médecin parisien Jacques Gohory (1520-1576) proposa de baptiser cette plante des noms de médicée et de catherinaire, explicites références à la reine, mais « sous la pression du duc de Guise [c’est-à-dire François de Lorraine qui, lui aussi, souffrait de migraine] et soucieux de s’attirer les faveurs de la cour, le botaniste Daléchamps lui attribua le nom de Nicotiana tabacum en hommage à Nicot » (5). Au grand dam d’André Thevet, qui fustigera l’usurpateur : ce « quidam qui ne fit jamais de voyage, quelques dix ans que je fus de retour, lui donna son nom » (6). Thevet « découvreur », Nicot « vulgarisateur » qui remporte la palme. C’est souvent ainsi dans l’histoire. Malgré les protestations du franciscain, rien n’y fit : aujourd’hui encore, le tabac porte toujours le même nom latin empruntant à l’espagnol qui transmet le mot tabaco, dérivé de tabacco, tiré « lui-même […] de la langue des Arouaks d’Haïti où tabacco ne signifie toutefois pas ‘tabac’, mais désigne ou bien un tube recourbé servant à l’inhalation de la fumée de tabac ou bien une sorte de cigare fabriqué par ces sauvages » (7). Voilà pour la petite leçon d’étymologie. Durant une bonne partie du XVI ème siècle (sa seconde moitié), le tabac demeure un remède exclusif de la cour royale française, sous forme de tabac à priser essentiellement. Mais, déjà, les opposants au tabac médicinal élèvent la voix, alors que ses partisans (Jacques Gohory, Olivier de Serres, etc.) exploitent les vertus thérapeutiques de cette plante que l’on s’efforce de découvrir : on établit néanmoins les propriétés du tabac sur différentes algies (tête, dents, etc.) et sur les plaies et affections cutanées. Ce n’est seulement qu’après que le tabac se vulgarise aux autres couches de la société. Parallèlement à sa consommation domestique croissante, nombreux seront les hommes de l’art médical à s’opposer, une fois encore, à ces nouvelles pratiques véhiculées par le tabac : priser tout d’abord, chiquer, puis fumer la pipe (en France, surtout à partir de la Révolution Française), le cigare (qui se fait connaître un peu plus tardivement en France, à l’issue des guerres d’Espagne de 1808-1814) et la cigarette (à partir de 1825 ; elle s’industrialise aux environs des années 1840). Les médecins ont beau dire, on accrédite le tabac en l’inscrivant au Codex comme « herbe à tous les maux » en 1748, tandis qu’au même siècle, on trouve, pour la seule ville de Paris, près de 1200 débits de tabac, soit quatre fois plus qu’il n’y a de bureaux de tabac parisiens aujourd’hui ! On n’écoute pas les médecins, bien entendu, comme on n’a guère écouté la ministre de la santé Simone Veil malgré sa loi de lutte contre le tabagisme votée en 1976. Elle-même fumait, ça décrédibilise. Trois siècles et demi plus tôt, se voyant dans l’incapacité de l’interdire, le cardinal de Richelieu, sous le règne de Louis XIII, décide l’imposition du tabac en 1629 : autant que le tabac rapporte quelques sous à l’état. Les choses vont plus loin sous Louis XIV, puisqu’en 1674, Colbert instaure un monopole d’état sur le tabac, qui n’est plus seulement encadré fiscalement mais aussi législativement. Ce monopole est aboli à la Révolution Française, mais restauré par Napoléon en 1811 (pour faire la guerre, il faut des sous…), tandis qu’en 1816, la culture du tabac est soumise à réglementation.
En dehors du territoire français, les choses sont autrement répressives. Au XVII ème siècle, le tsar Michel Ier (1596-1645) cherche à éliminer celle que les raskolniks considèrent comme herbe du diable, et qu’en Ukraine l’on dit maudite. Jusqu’à Pierre le Grand, les priseurs et les fumeurs sont déclarés hérétiques : aux premiers on coupe le nez, aux seconds les lèvres. Quant aux récidivistes, on leur coupe le col, meilleur remède contre le cancer de la gorge. En Turquie, où l’usage du tabac fait l’objet d’une sévère répression, l’on pend les fumeurs, tandis qu’en Perse on les empale. Joie ! En France, on se contente de le blâmer et de le taxer, alors que de l’autre côté de la Manche, le roi d’Angleterre, Jacques Ier, fulmine face à cette « coutume exécrable pour les yeux, nauséabonde pour le nez, nocive pour le cerveau et dangereuse pour les poumons », écrit-il dans le Misocapnos, un traité contre le tabac dans lequel il affirme toute la détestation qu’il a face à cette plante qui produit une fumée « noire et puante » évoquant « l’horreur d’un enfer plein de poix et sans fond ». L’Église, plutôt que de se contenter d’arracher les pieds de tabac, exprime par le biais du pape Urbain VIII (plus connu pour son implication dans le procès de Galilée), sa remontrance face aux usagers du tabac : ainsi en 1642 est proclamée l’interdiction de fumer et de priser dans les églises au moment de l’office sous peine d’excommunication. Son successeur, Innocent X, va beaucoup plus loin puisqu’il généralise à l’ensemble de la société cette interdiction en 1650. Tout cela peut passer pour un arsenal répressif tout à fait inepte, via des moyens de lutte ridicules. Pourtant, mal en pris à cinq moines qu’on emmura vivants à Saint-Jacques-de-Compostelle en 1692 pour avoir fumé du tabac dans le chœur durant l’office. Sans blague ! Puisqu’on impose châtiment au fumeur (priseur, chiqueur, etc.), c’est qu’il s’adonne à une activité criminelle : ainsi considère-t-on le fait de fumer à Berne au XVII ème siècle. En Ukraine, dans ce que l’on appelait autrefois la Petite Russie, l’on s’inspira de contes moralisateurs censés dissuader le fumeur : « Les Tchumaches rencontrèrent jadis une femme idolâtre dans une pose indécente qui les attirait. La chasteté des Tchumaches courait un grand danger. Dieu parut et leur ordonna de mettre à mort la séductrice. Les Tchumaches obéirent et ensevelirent la femme idolâtre. Le mari de cette femme planta une branche sur son tombeau ; la branche devint une plante aux larges feuilles. Les Tchumaches, passant par là, remarquèrent que l’idolâtre détachait des feuilles et en remplissait sa pipe. Ils l’imitèrent, et y prennent un tel plaisir, qu’ils ne cessent de fumer, jusqu’au jour où, après la fumée, le feu viendra consumer ces impies. La plante qui donne de la fumée a été considérée comme une figure du diable lui-même, lequel, après avoir passé par un endroit, y laisse des traces, c’est-à-dire de la fumée et une mauvaise odeur » (8). Rien ne prouve que les Tchumaches eurent véritablement affaire au diable, sans doute à une image de cet « autre » que l’on ne comprend pas, bien que tout cela rappelle assez le titre de l’ouvrage le plus connu de Carlos Castaneda. Après ces considérations, revenons dans ce triste pays qu’est la France où sévit, toujours, le binôme fisc et fric. Nous l’avons souligné plus haut déjà : le même qui blâme le tabac est aussi celui qui le taxe : hypocrisie gouvernementale, comme aujourd’hui, du reste, consistant à augmenter les taxes (donc, in fine, les prix) pour dissuader les consommateurs d’acheter ce qui constitue une partie des recettes de l’état. Allons, bon !… En France, l’on a souvent remarqué peu d’ardeur, mais beaucoup de mollesse dans la lutte contre le tabac. Quand telle campagne est censée préserver les fumeurs des méfaits du tabac, cela ne fonctionne jamais, ou si peu. Pourquoi, donc, ne pas déclarer le tabac hors-la-loi et envoyer aux galères celui qui serait pris la main dans le pot à tabac ? Tout d’abord parce que cela n’empêcherait très certainement pas les gens de fumer (substituts, contrebande, etc.), que cela ne rapporterait plus un kopeck à l’état qui, tout au contraire, devrait cracher au bassinet pour payer une croisière royale aux tabacophiles.
En autorisant chacun à s’adonner à son « vice », on s’assure ainsi une main-mise évidente. C’est ce envers quoi Cazin s’insurgeait : « L’usage du tabac est tellement répandu dans nos campagnes et parmi les classes indigentes des villes, que le malheureux supporte plutôt la privation de pain que celle de cette plante narcotique, qu’il mâche, fume et prise ». Ce qui tombe bien, parce que si la banane vaut un steak, fumer coupe la faim (et non la chique ; ça vous la coupe, hein ?!) Tout cela n’a guère changé depuis que Cazin a rédigé ces lignes. Il poursuit : « « L’ouvrier prend sur son salaire de quoi satisfaire une habitude qui lui fait perdre beaucoup de temps et le rend lourd, moins apte à se livrer au travail » (9). Les fumeurs sont-ils tous des fumistes ?

Il y a une quarantaine d’années, Jacques Brosse posait cette question : « D’où vient donc cette fascination qui est arrivée à faire – ou plutôt à refaire – du tabac ce qu’il était à l’origine, une plante magique ? » (10). Je ne vous cache pas que j’ai failli m’étrangler la première fois que j’ai lu ces quelques lignes. Si le tabac était vraiment une herbe à tous les maux, dans le sens qu’elle les soigne et non qu’elle les provoque, l’on pourrait indubitablement considérer cette interrogation à une valeur plus juste. Quelques années avant lui, Jean-Marie Pelt en posait une autre : « Comment une herbe fétide, fumée par les sauvages de l’Amérique, a-t-elle soumis le monde presque entier à un empire qui ne fait que s’accroître chaque jour ? » (11). Les réponses sont multiples, cet article en aborde quelques-unes ici et là. L’auteur poursuit : « Le tabac est par excellence la drogue des sociétés industrielles et des peuples avancés. » Rigolons doucement sous cape au mot « avancés ». Tout cela me laisse fort songeur à la vérité. Non seulement on débarque chez les gens sans autorisation, on les extermine pour s’approprier leurs terres et leurs richesses, et on s’étonne par la suite de ce que ces exactions massives soient payées en retour par l’usage hors de propos d’une plante dont on peut dire que l’Occidental est passé complètement à côté. Que ce soit pour le thé, le café, la coca, la noix de kola, etc., j’ai comme l’impression que, dès que l’Occidental s’arroge le droit d’user de ces plantes, ça tourne à la catastrophe, de même que substituer un usage thérapeutique, sacré et ponctuel du tabac, à la consommation quotidienne d’une plante architraitée par cette même industrie qui va croissant avec le tabagisme. J’abhorre le blanc occidental pour cela. Qui se dit civilisé. Qui plus est, membre d’une société dite « avancée ». Et ça traite les autres de sauvages ! Le ver blanc de l’humanité, c’est sans doute aucun ce genre d’individus ! En plus de cela, « signalons au passage que l’extension de sa culture est au moins en partie responsable de la traite des Noirs ; en effet, si les colons employèrent d’abord la main-d’œuvre caraïbe dans les premières plantations, qui furent établies dès 1634 à la Guadeloupe et à la Martinique, celle-ci ne tarda pas à succomber à l’alcool introduit par les Européens, ainsi qu’aux mauvais traitements que ceux-ci lui firent subir. Il fallut alors les remplacer par des esclaves noirs, que l’on alla chercher par milliers sur les côtes de l’Afrique » (13). Le sordide de l’histoire. Gloups.

Le tabac est une grande plante annuelle (voire bisannuelle) de 150 à 250 cm de hauteur. Il possède une forte tige visqueuse plantée sur une racine en pivot, laquelle porte de grandes et larges feuilles alternées tout aussi visqueuses, à la face inférieure plus claire, dégageant une odeur assez faible mais quelque peu âcre.
C’est une plante hermaphrodite qui fleurit de fleurs tubuleuses blanc verdâtre à roses, dont la corolle peut mesurer jusqu’à 5 cm. Ces fleurs, à la délicieuse odeur, rappellent que le tabac a le pétunia comme cousin.
Nicotiana tabacum est originaire d’Amérique du Sud, il est spontané dans plusieurs pays : Mexique, Brésil, Bolivie, Équateur, Venezuela, Guyane, Argentine, etc.

Le tabac en phytothérapie

Il est bien difficile, en parlant du tabac, d’évoquer ses qualités en phytothérapie, plus globalement en médecine, puisque comme nous l’avons vu précédemment, sa carrière a été ballottée, tout comme celle du chanvre, entre deux extrêmes qui ne sont jamais conciliables. Il n’est pas de ces plantes avec lesquelles on peut procéder à une automédication, chose devenue beaucoup plus difficile du reste depuis que le tabac est monopole d’état en France. Autrefois, au même titre que la petite chènevière d’appoint, le paysan français faisait pousser quelques pieds de tabac dans son jardin pour sa consommation personnelle, et qui pouvait, le cas échéant, être utilisé, une fois les feuilles séchées la plupart du temps (sauf pour le cataplasme qui exige que les feuilles demeurent exclusivement vertes) dans l’art de guérir, avec assez souvent, les désagréments que nous avons évoqués dans la partie précédente de cet article, parce que, en effet, ça n’est pas une sinécure que d’utiliser le tabac en thérapie, plante qui a été abandonnée au profit d’autres tout aussi efficaces mais par-dessus tout plus sûres. Dans son Traité pratique et raisonné, Cazin écrivait que « le point qui sépare […] le remède du poison ne pouvant être fixé, le médecin consciencieux et prudent ne s’exposera point à perdre son malade pour le guérir, surtout s’il a à sa disposition des moyens moins dangereux et tout aussi efficaces » (13). Mais nous pouvons néanmoins nous pencher sur l’histoire thérapeutique du tabac et la décortiquer davantage dans le détail.
Les feuilles vertes du tabac sont presque sans odeur, en revanche, leur saveur est âcre et amère. Une fois séchées, leur parfum pénétrant est, pour d’aucuns, fort agréable. D’un point de vue de sa composition biochimique, le tabac est surtout connu pour un alcaloïde neurotoxique de nature alcaline, la nicotine, présente à hauteur de 0,4 à 2 %, un taux qui varie fortement selon que les feuilles sont vertes ou fermentées (ces dernières contiennent moins de nicotine), mais également en fonction de différents facteurs (climat, sol, saison, mode de culture, etc.). Isolée en 1809 par Vauquelin, la nicotine est une substance liquide, volatile et toxique, qu’accompagnent d’autres alcaloïdes (nicotelline, nornicotine, nicotéine, nicotimine, etc.). L’analyse des informations de nature biochimique nous apprend que dans les feuilles de tabac l’on croise des substances beaucoup plus anodines telles que du tanin, de la gomme, de la résine, de la chlorophylle, de l’amidon, des sels minéraux (potassium, calcium), des acides (malique, acétique, nicotianique), et d’autres qui le sont beaucoup moins comme, par exemple, l’ammoniac (chlorhydrate d’ammoniaque), ainsi qu’une essence particulière, le « camphre de tabac » ou nicotianine, à odeur empyreumatique, très toxique (une goutte tue un chien dans l’instant). Cazin signale aussi que les petites semences du tabac (elles font moins d’un millimètre) contiennent jusqu’à 21 % d’une huile végétale douce et comestible : « on pourrait tirer quelque parti de ce produit, qui est ordinairement sans emploi » (14). Mais cela nécessite de ne pas sectionner les bourgeons floraux de la plante. Or cette amputation régulière, qui précède la récolte, est responsable de l’étoffement des feuilles destinées à l’industrie du tabac. Aussi faut-il faire le choix : de l’huile ou du tabac ?

Propriétés thérapeutiques

  • Calmant, narcotique (15), anxiolytique, décompresseur du système neurovégétatif
  • Laxatif, purgatif, vermifuge, éméto-cathartique, coupe-faim
  • Diurétique, hydragogue, sudorifique
  • Expectorant, sternutatoire
  • Éveillant, abaisse le sentiment de fatigue et d’ennui
  • Effets positifs de la nicotine sur la mémorisation (mémoire immédiate, mémoire différée) et sur l’apprentissage, ce qui contredit Fournier : « La prétendue excitation cérébrale donnée comme prétexte par certains grands fumeurs est tout à fait illusoire. » (16)
  • Antinociceptif
  • Insecticide (nicotine concentrée), insectifuge (macération de feuilles fraîches)

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère vésico-rénale : paralysie de la vessie, rétention d’urine, ischurie
  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : constipation, constipation opiniâtre, colique de plomb, hernie étranglée, parasites intestinaux (ascarides)
  • Troubles de la sphère pulmonaire : pneumonie, hémoptysie, asthme, coqueluche, catarrhe pulmonaire
  • Troubles locomoteurs : douleurs goutteuses, rhumatismales (pleurodynie), névralgiques (sciatique), lumbago
  • Affections oculaires : ophtalmie (purulente, chronique), conjonctivite
  • Affections cutanées : ulcère (atone, rebelle, putride), plaie gangreneuse, tumeur blanche, prurigo, dartre, infestation parasitaire (gale, poux de tête, poux de pubis) et fongique (teigne)
  • Affections dentaires : odontalgie, nettoyage des dents (avec les cendres de tabac, remède populaire bien connu)

A cela, ajoutons :

  • Maladie d’Alzheimer
  • Maladie de Parkinson
  • Syndrome de Gilles de la Tourette (chez l’enfant)

Pour le moment, les données et les résultats concernant ces trois points sont trop parcellaires pour être parlants, mais certains d’entre ces résultats encouragent les recherches dans ce sens.

Modes d’emploi (donnés à titre informatif)

  • Infusion de feuilles sèches.
  • Décoction de feuilles sèches.
  • Macération vineuse de feuilles sèches.
  • Sirop de tabac.
  • Suc frais ou poudre de feuilles sèches mêlés à un corps gras (type axonge) pour en confectionner une pommade.
  • Teinture homéopathique de tabac à prescrire « dans tous les troubles analogues à ceux qu’il produit à dose forte », indiquait Botan dans les années 1930 (17).

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Divers facteurs (temps de guerre, embargo, disette, etc.) amenèrent l’homme à substituer un très grand nombre de plantes au tabac lors de pénuries. « Les principaux produits utilisés sont les feuilles de cerisier, de merisier à grappes, de prunellier, de pas-d’âne (l’un des meilleurs), de saule, de galé [?], de noyer, de hêtre, de charme, de bouleau, de noisetier, d’orme, de chalef, de houblon, de gui, de chanvre, d’ortie (pulvérisées, les feuilles se mélangent au tabac à priser), de betterave, de rhubarbe, de thé, de marronnier d’Inde, de tilleul, de guimauve, de consoude, de cornouiller mâle, de lavande, de lierre terrestre (gléchome), d’origan, de brunelle, de sauge, de serpolet, de bétoine, de menthe, de plantain, de reine des bois (aspérule), de sureau, de viorne, de soleil [= tournesol], d’arnica, de chicorée, d’armoise, de doronic, d’achillée millefeuille, de bardane, de séneçon, d’ajonc, de mélilot, de cytise, de cyclamen (Alpes autrichiennes) et de busserole ; les fleurs de muguet (en poudre dans le tabac à priser), de rose, de coquelicot, de mélilot et de flouve odorante ; les rhizomes d’iris et de valériane ; les tiges de clématite (enfants) et de canne de Provence ; l’écorce de saule (Amérique du Nord), de cornouiller (Italie), de pin (Italie), de viorne (Italie) et de charme (Italie) » (18). A cela, ajoutons encore les bourgeons d’aubépine et les feuilles d’églantier.
  • Autres espèces : petit tabac (Nicotiana rustica), tabac glauque (Nicotiana glauca).
  • Toxicité : je ne vais pas me fendre d’un laïus « fumer, c’est mal », etc. Cela n’a pas d’intérêt ici. Soulignons cependant que « grâce aux gouvernements, toujours habiles à profiter de ce qui peut augmenter leurs ressources, nous sommes volontairement tributaires d’une herbe âcre, puante et sale » (19). A l’époque où Cazin écrit ces lignes, l’imposition du tabac existe depuis plus de deux siècles, et participait de la richesse fiscale avec le café, le sucre et l’eau-de-vie.
    La nicotine, nous le savons, est un violent poison : une goutte seule de nicotine pure appliquée sur les lèvres est facilement mortelle, autant dire foudroyante. 50 mg représentent une dose létale pour l’homme adulte. Mais le tabac ne se réduit pas qu’à sa seule nicotine, et une intoxication peut prendre plusieurs formes : la nicotine, à faibles doses, est agoniste et excitante. A fortes doses, elle devient sédative et antagoniste. Il est aussi possible d’observer une toxicité aiguë et une autre, plus courante, parce qu’elle est chronique. La première s’exprime sur un terrain qui n’y est généralement pas préparé. Cela explique pourquoi l’on a pu avoir affaire à des empoisonnements, un mot qui souligne davantage la volonté humaine de nuire que le mot intoxication : c’est ce que l’histoire nous rappelle à travers l’assassinat de Gustave Fougnies par le Belge Hippolyte Visart de Bocarmé (1818-1851), pour lequel l’agent criminel était en partie constitué de nicotine. Il y eut d’autres exemples d’intoxications bien moins médiatisées mais beaucoup plus nombreux : des macérations, des liniments, des extraits aqueux, de simple contacts plus ou moins prolongés avec du tabac, des décoctions, etc., aussi bien commandés par l’empirisme que par ceux qui se déclaraient comme maîtres dans l’art de guérir, furent à l’occasion de catastrophes ; malgré l’intention de bien faire, par ignorance, par accident, par abus, l’on a compté de nombreux incidents pour lesquels le mis en cause, le tabac, s’est emparé jusqu’à la vie parfois, d’enfants, de jeunes filles, voire même d’hommes et de femmes adultes. Et il s’agit là d’usages thérapeutiques du tabac, ne parlons même pas de l’usage domestique de cette plante, que ce soit par l’habitude qu’on avait de le priser, de le chiquer et de le fumer, à la pipe surtout, dans le courant du XIX ème siècle. Aujourd’hui, priser et chiquer, ça n’est plus tellement à la mode, du moins en France, mais ce qui, au départ, passait pour une habitude, n’est pas sans poser problème. L’on dit que, généralement, lorsqu’on chique, l’on s’intoxique moins si l’on n’avale pas le jus de tabac mêlé de salive. Mais alors, à quoi bon chiquer ? Quant à priser le tabac, seul ou accompagné de telles ou telles autres plantes (pétales de muguet séchés, par exemple), le geste addictif s’avère être le même qu’avec la cigarette. Priser le tabac, surtout s’il est consommé à l’excès, occasionne diverses perturbations : inflammations (pharynx, œsophage, estomac), ulcère, affections nasales (polypes, anosmie plus ou moins prononcée), paralysie, vertige. On a également relaté des cas de cécité et de « crétinisme ». Au pire, l’apoplexie peut déboucher sur le décès. Et nous n’avons encore rien dit des intoxications aiguës et chroniques émanant du fait de fumer.
    La toxicité aiguë par la nicotine est sans doute la moins fréquente mais n’est pas moins dangereuse : « après les nausées, les coliques et la diarrhée, se manifestent la dyspnée, les troubles visuels, la cyanose, les palpitations, l’angoisse précordiale, l’arythmie cardiaque, le délire violent, les convulsions, la paralysie, le coma, avec dilatation de la pupille, puis le pouls faible et la mort par syncope » (20). Cette syncope finale dont parle Fournier correspond plus précisément à une dépression du système neurovégétatif qui provoque une paralysie respiratoire pouvant faire intervenir le décès dans un délai de deux heures.
    Au sujet de la toxicité chronique, c’est ni plus ni moins que l’intoxication classique au tabac du fumeur de cigarette qui, aujourd’hui, doit être distingué du priseur et du chiqueur. Notons aussi qu’à consommation identique, la qualité du tabac qui compose les cigarettes actuelles est fort différente de celle qui avait cours il y a encore un siècle et demi, par exemple. En ce temps, nous étions encore loin des tabacs copieusement assaisonnés d’additifs divers et variés, dont la liste est longue comme le bras (et encore…) et ajoutent à la toxicité initiale du tabac qui trouve son origine, non seulement à travers ses alcaloïdes, mais aussi via l’ammoniac naturel contenu dans les tissus foliaires du tabac : cette substance est susceptible de causer des affections chroniques de la muqueuse buccale et de la gorge. Et que dire de la radio-activité des fumées dont on parle généralement si peu ? Donnons quelques grands domaines sur lesquels la toxicité du tabac porte plus particulièrement son attention, autrement dit les méfaits du tabagisme actif sur l’organisme :
    – Sur la fonction cardiovasculaire : augmentation de la pression artérielle et du rythme cardiaque, hypertension, palpitations, angine de poitrine (angor), infarctus.
    – Sur la fonction digestive : augmentation de la sécrétion des acides gastriques, ulcère et squirrhe stomacaux, dérèglement intestinal avec constipation opiniâtre, nausée.
    – Sur la fonction respiratoire : emphysème, irritation chronique du larynx avec toux et obstruction invalidante des voies respiratoires.
    – Sur la fonction génitale : perturbation de la libido masculine, augmentation des risques de troubles menstruels et d’avortement, difficulté lors de l’accouchement.
    – Cancers : bronches, poumons, cavités buccales, œsophage, vessie, col de l’utérus, estomac.
    – Maux de tête, vertiges, étourdissement, faiblesse inhabituelle, baisse de la résistance à l’effort.
    Pour finir, « le fumeur fait un usage désastreux d’une plante que les recherches actuelles pourraient pourtant bien réhabiliter dans les prochaines années… » (21).
  • Lors de mes lectures, j’ai été étonné de constater qu’il existe ce que l’on appelle la maladie du tabac vert. Après renseignements, il s’avère que j’en ai été la victime il y a de cela 25 ans : alors que je fumais depuis environ trois ans, je me suis rendu, en tant qu’ouvrier agricole, auprès d’un producteur de tabac dans le nord-Isère afin de prendre part à la récolte du tabac qui se déroule durant les mois de juillet et d’août. De par le contact incessant de la peau avec les feuilles des plants de tabac à raison d’une dizaine d’heures par jour, on s’arrête rapidement de fumer. L’absorption cutanée fait son travail : j’ai été incapable d’allumer la moindre cigarette durant ces deux mois-là. Cela montre qu’avec une adjonction régulière de nicotine dans le sang, on retire de cet alcaloïde les avantages sans les inconvénients, si je puis dire. Un patch géant à portée de bras ! Comme l’on n’a pas forcément un champ de tabac sous la main, il existe des méthodes alternatives pour se désaccoutumer : je n’en ferai pas ici la liste, je partagerai néanmoins l’une d’elles parce que je la trouve fort pittoresque. En Afrique, l’on a imaginé le rituel qui suit pour cesser de fumer. L’on conseille « d’uriner sur des feuilles de tabac, de les laisser sécher, puis de les fumer dans une pipe. Les vomissements qui s’ensuivent dégoûteraient à jamais du tabac » (22). Sympa, non ? ^_^
  • Pour poursuivre et conclure avec les mots de Jean-Marie Pelt (1933-2015), professeur de biologie et de pharmacologie de l’université de Metz, « le tabac serait dont devenu une plante maudite par excellence. Il est décidément bien loin, le temps où il était censé guérir les migraines de Catherine de Médicis ! » (23). Non seulement c’est, comme nous l’avons vu, un remède assez peu fiable dont le bénéfice thérapeutique n’est pas toujours évident eu égard aux risques encourus, mais, de plus, « l’habitude que l’on en contracte, lors même qu’on parvient à dissiper les maux qui en avaient indiqué l’usage, fait que le remède est pis que le mal » (24).
    _______________
    1. Jean-Marie Pelt, Drogues et plantes magiques, p. 89.
    2. Dans sa célèbre pièce de théâtre Don Juan datant de 1665, Molière place dans la bouche du personnage qui entame cette œuvre, Sganarelle, les mots suivants : « Quoi que puisse dire Aristote, et toute la philosophie, il n’est rien d’égal au tabac, c’est la passion des honnêtes gens ; et qui vit sans tabac n’est pas digne de vivre. » L’on peut se contenter de prendre cette diatribe au pied de la lettre, mais cela serait passer à côté d’un sens véritable mais difficilement décelable si l’on ne possède pas quelques clés que voici : Molière joue sur le double sens de l’expression « donner du tabac à quelqu’un », que, pour bien comprendre, il importe de savoir qu’à l’époque de Molière, le tabac se prisait comme ceci : « prendre la tabatière de la main droite ; la passer dans la gauche ; taper sur la tabatière ; ouvrir la tabatière ; présenter la tabatière à la compagnie ; rassembler le tabac dans la tabatière en la frappant sur le côté ; prendre une pincée de tabac avec la main droite ; la tenir entre ses doigts avant de la porter au nez ; présenter le tabac au nez ; renifler avec justesse des deux narines ; ne pas faire vilaine figure ; serrer la tabatière, refermer le couvercle ; éternuer, cracher, souffler avec le nez. » Pour priser, il faut donc porter le tabac à son nez. Mais si jamais l’on vous en offre, cela signifie que votre interlocuteur porte sa main au niveau de votre nez, et parfois sans tabac ! De là est née l’idée du coup de poing dans la figure – « donner du tabac à quelqu’un » – action violente et soudaine s’il en est, que soulignent les expression « un coup de tabac » (dans la marine : une tempête) et « faire un tabac » (qui nous ramène au théâtre : un tonnerre d’applaudissements = avoir du succès). L’autre expression, « passer à tabac », c’est-à-dire rouer de coups, procède de la même origine. Ayant maintenant ceci en tête, l’on comprend mieux les mots que Molière fait dire encore à Sganarelle : « Ne voyez-vous pas bien dès qu’on en prend, de quelle manière obligeante on en use avec tout le monde, et comme on est ravi d’en donner, à droite et à gauche, partout où l’on se trouve ? On n’attend pas même qu’on en demande, et l’on court au-devant du souhait des gens : tant il est vrai, que le tabac inspire des sentiments d’honneur, et de vertu, à tous ceux qui en prennent. » L’on savait se chiquer la gueule, du temps de Molière !…
    3. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 922.
    4. Ibidem, p. 923.
    5. Jean-Marie Pelt, Drogues et plantes magiques, p. 90.
    6. Ibidem.
    7. Claude Duneton, La puce à l’oreille, p. 297.
    8. Angelo de Gubernatis, La mythologie des plantes, Tome 2, p. 357.
    9. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p. 940.
    10. Jacques Brosse, La magie des plantes, p. 291.
    11. Jean-Marie Pelt, Drogues et plantes magiques, p. 87.
    12. Jacques Brosse, La magie des plantes, p. 290.
    13. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p. 942.
    14. Ibidem, p. 938.
    15. Synonyme de stupéfiant, une substance narcotique, du grec narkê, « sommeil », est donc un produit qui provoque une sensation qui en est proche.
    16. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 923.
    17. P. P. Botan, Dictionnaire des plantes médicinales les plus actives et les plus usuelles et de leurs applications thérapeutiques, p. 189.
    18. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 924.
    19. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p. 937.
    20. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 923.
    21. Jean-Marie Pelt, Les nouveaux remèdes naturels, p. 136.
    22. Claudine Brelet, Médecines du monde, p. 48.
    23. Jean-Marie Pelt, Les nouveaux remèdes naturels, p. 135.
    24. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p. 940.

© Books of Dante – 2019

Le chanvre (Cannabis sativa)

Synonymes : chanevet, chanvret, canebier, cherve, chervet, chêne, chenove, etc.

Le point de départ de l’histoire du chanvre se situe à mi-chemin entre la Turquie et la Chine, ce que l’on appellerait l’Asie centrale : cette zone d’origine comprend une partie de la Chine et du sous-continent indien, une portion iranienne et se compose enfin des ex républiques soviétiques que sont l’Ouzbékistan, le Turkménistan, l’Afghanistan, le Tadjikistan, le Kazakhstan et le Kirghizistan. A peu près. De là, il irradia tant vers la Chine orientale qu’en direction de l’ouest. En Chine, son usage médicinal remonte au moins au XV ème siècle avant J.-C. Il était alors utilisé comme sédatif des affections goutteuses et rhumatismales, ainsi que comme remède de l’aliénation mentale. Mentionné dans le Shennong bencao jing, le chanvre est recommandé contre la faiblesse générale, le paludisme, le béribéri et la constipation. Il apparaît aussi entre les mains du médecin chinois Hua Tuo (110-207 après J.-C.) afin de favoriser l’atténuation des douleurs au cours des opérations chirurgicales en anesthésiant les malades avant intervention. Depuis au moins le IX ème siècle avant J.-C., il apparaît en Inde comme médicament mais également comme substance permettant d’accéder à l’extase mystique : en sanskrit, on mentionne une boisson à base de chanvre, le bhang (1) ou indracarana, « nourriture des dieux » : « A Bénarès, Ujjain et autres lieux sacrés, les yogis prennent de fortes quantités de bhang afin de pouvoir concentrer leurs pensées sur l’éternel » (2). Puis il aurait glissé davantage vers la Perse avant de, peut-être, se frayer un chemin dans la vallée du Nil, d’où il se serait déployé au monde grec, puis romain au premier siècle avant J.-C., dit-on. Or, d’autres sources semblent suggérer que le chanvre aurait emprunté une voie complémentaire, plus au nord, lui permettant de parvenir jusqu’en Europe centrale 500 ans avant J.-C. A peu près à la même époque, Hérodote relate l’usage que font les Scythes des graines de chanvre dans un but extatique : « Les Scythes prennent les graines de chanvre et, se glissant sous l’épaisse toile de leur tente, les jettent sur les pierres rougies par le feu. Là elles se consument en émettant une vapeur qu’aucun bain de vapeur en Grèce ne saurait surpasser, et cette vapeur fait crier les Scythes de joie ». Ainsi font-ils à travers ces cérémonies purificatrices prenant place après les funérailles. La découverte de tombes qui renfermaient des sacs de graines de chanvre et le nécessaire à fumigation accrédite cette thèse, qui n’apparaît pas seule isolée, puisque « chez les Gallo-Romains, l’emploi de pipes retrouvées en plusieurs sites, la présence de Cannabis sativa dans certaines sépultures coïncident apparemment avec un tel usage » (3). L’introduction du chanvre dans l’Europe occidentale n’est donc pas le fait des modernes, contrairement à ce que l’on a longtemps imaginé. Naturellement, puisque Hérodote y fait référence, le chanvre parvient en Grèce, puis dans l’empire romain un peu plus tardivement. Durant l’Antiquité gréco-romaine, d’un point de vue médicinal, il est surtout réputé pour apaiser tant l’anxiété que la douleur, ce que ne manque pas de remarquer Dioscoride qui use du chanvre comme anesthésiant, précisant par la même occasion qu’il peut « faire paraître devant les yeux des fantômes et illusions plaisantes et agréables », tandis que Galien met davantage en avant ses effets euphorisants : « on en donnait habituellement aux convives des banquets pour les mettre à l’aise et les rendre joyeux ». Ceci dit, il met en garde et recommande de n’en point trop user au risque de déranger les esprits. Signalons d’ores et déjà une évidence : que ce soit en Chine ou dans le monde gréco-romain, la réputation analgésique du chanvre est la même : elle sera même perpétuée par la médecine arabe qui réserve au chanvre les mêmes usages médicinaux que l’opium chez les Occidentaux. L’emploi du chanvre anesthésique nous est surtout connu par le biais du médecin arabe Ibn-al-Baitar (1197-1248), « un de nos plus grands botanistes [qui] a voyagé dans tous l’Orient et dans toute l’Afrique du Nord avant d’écrire le Jam’l Mufridat ou Collection des simples, où sont décrites plus de 300 plantes médicinales nouvelles » (4), dont le chanvre. A la même époque (ou peu s’en faut), le dominicain Théodoric Borgognoni (1205-1298) met en pratique l’usage d’éponges anesthésiantes (déjà décrites par Dioscoride) : « on imprègne de jusquiame, d’huile de mandragore, d’opium ou de chanvre indien, une éponge, et on la laisse longuement sécher au soleil. Une heure avant l’utilisation, on la détrempe dans l’eau. Il n’est plus que de l’appliquer sur le nez du patient pour le voir s’endormir » (5).

La découverte de vêtements confectionnés en fils de chanvre en Chine et dont l’âge remonte à 600 ans avant J.-C., atteste de l’ancienneté de l’un des principaux rôles attribués au chanvre dans l’histoire des hommes. Tissé depuis des lustres, il est aussi un remède médicinal depuis autant de temps si l’on en croit certaines sources. Cela a surtout contribué à forger la croyance qu’il existait non pas un seul chanvre mais deux : le chanvre « profane » et utilitaire, c’est-à-dire le chanvre textile (= Cannabis sativa) et le chanvre « sacré » et médicinal (= Cannabis indica). Ce qui a apporté du crédit à ce constat, c’est que des pieds de chanvre européen sont généralement pauvres en composés psychotropes (Δ9 THC), alors que leurs homologues africains et orientaux en sont davantage garnis. Mais il en va de même pour les fibres : mal en prit à Méhémet Ali (1769-1849), vice-roi d’Égypte, qui importa d’Europe des graines de chanvre textile pour les semer en Égypte, dans l’espoir d’obtenir de hautes et grandes plantes desquelles retirer de la fibre textile, mais « ces plantes ne fournirent que des fibres courtes et peu solides, tandis qu’elles sécrétaient toujours davantage de résine poisseuse. En sens inverse, la culture de graines venues d’Orient procure peu de résine aux amateurs de haschisch qui les sèment en Europe » (6). C’est que le chanvre devient plus énergique en fonction du climat : la localisation géographique a son importance, cela s’est vérifié de l’Europe à l’Égypte, mais aussi d’un pays comme la France à un autre comme la Suède : le chanvre suédois ne sera en rien porteur d’un potentiel narcotique et euphorisant, tandis que le chanvre qu’on cultivait autrefois dans le Midi de la France n’était pas totalement dénué d’effets : « ceux qui dorment près du champ où il se trouve en pleine vigueur éprouvent en s’éveillant des vertiges, des éblouissements, une sorte d’ivresse » (7) qui se manifestent surtout par temps très chaud, la chaleur atmosphérique étant rendue responsable de la volatilisation de la résine du chanvre. Ainsi, d’un point de vue strictement botanique, le chanvre cultivé est dit sativa, le chanvre indien n’en étant qu’une variété et non une espèce distincte : Cannabis sativa var. indica. Ce méli-mélo s’explique par le fait que le chanvre « représente le prototype parfait d’une espèce non stabilisée, à forte plasticité génétique, très sensible à l’influence du milieu et modifiée par l’homme depuis des millénaires. En même temps qu’il s’acclimatait à de nouveaux modes de vie, par naturalisation ou par culture, le chanvre modifiait sa biologie et ses propriétés » (8). Cet embrouillamini ayant été dénoué, nous pouvons mieux comprendre les deux carrières du chanvre, c’est-à-dire le chanvre textile qui attache et le chanvre indien qui libère (mais qui, parfois aussi, englue quand même pas mal, à l’image de sa résine poisseuse).
« Porter une cravate de chanvre », « mériter un collier de chanvre » sont autant d’expressions qui rappellent le rôle que joua le chanvre dans la fabrication des cordes, qu’on destinait parfois au gibet (9), mais pas seulement : la solidité de la corde de chanvre lui valut d’être employée dans la marine à l’époque où Éole seul se chargeait amplement de gonfler les voiles des navires, emploi dans lequel il fit merveille puisque cette plante, une fois apprêtée et tressée, supporte aisément le contact de l’eau. C’est là le chanvre costaud emprunt de rusticité, aspect qui ne date pas d’hier, puisque Dioscoride mentionne déjà la spécialisation cordelière de cette plante, usage confirmé par Apulée lorsque son personnage principal, Lucius, se retrouve réduit aux traits d’un âne entravé par cette forme de licol carcéral, symbole non seulement de sa captivité mais également de sa déchéance. Au Moyen-Âge, le chanvre commence à prendre une réputation davantage sinistre (du moins en Europe). « On craignait autrefois les cordiers, populations isolées au Moyen-Âge au même titre que les lépreux, car les fabricants de cordes et de liens passaient pour des êtres magiques, dangereux et religieux à la fois. Ils avaient un lien privilégié avec l’au-delà, car les vapeurs du chanvre auxquelles ils étaient soumis les y faisaient voyager » (10), ce qui explique que, même sans être cordiers, les sorciers utilisaient les propriétés narcotiques du chanvre dans la préparation d’onguents et de fumigations, moyens par lesquels ils cherchaient à entrer en contact avec les forces magiques. En Sicile, le chanvre intervenait dans certains charmes de magie populaire afin de s’attacher la personne aimée (par magie sympathique, bien sûr). Ainsi faisait-on : « Le vendredi […], on prend un fil de chanvre, et vingt-cinq aiguillées de soie teinte. A l’heure de midi, on en fait une tresse en disant : ‘celui-ci est le chanvre du Christ, il sert pour attacher cet homme’. On entre ensuite dans l’église, le petit lacet à la main, au moment de la consécration ; et on y fait trois nœuds, en y ajoutant les cheveux de la personne aimée ; après quoi, on invoque tous les diables, pour qu’ils attirent la personne aimée envers la personne qui l’aime » (11). Plus pittoresque que véritablement effrayant. Bien loin de la Sicile, à proximité du Rhin, l’abbesse de Bingen emploie cette plante qu’en allemand on appelle aujourd’hui hanf, mais elle ne fait aucune référence à un quelconque pouvoir magique ou psychoactif de cette plante. Tout au plus recommande-t-elle ses graines (le chènevis) comme nourriture saine et digeste, et partage-t-elle l’habitude qu’on avait alors d’employer des pièces de chanvre pour bander les ulcères et les plaies, confectionner et maintenir des emplâtres. Enfin, rien de ce qui alimentera la mauvaise réputation qu’on a faite au chanvre. Il n’y a pas de fumée sans feu, dit-on, et celle-ci va occulter pour un long temps, de manière fumeuse, un épisode pour lequel on a fait tout un foin. Celui-ci semble si évident et couler de source, que même Fournier s’y laisse prendre : « Au XI ème siècle, le chanvre atteignit à une renommée sinistre avec les méfaits du ‘Vieux de la montagne’ qui employait le haschisch […] pour fanatiser ses sicaires [c’est-à-dire des tueurs à gages], devenus pour les Croisés, les ‘assassins’ » (12). En réalité, il s’agit davantage d’une rumeur à forte valeur propagandiste avec laquelle on a fait feu de tout bois. On la doit à Marco Polo qui rapporte la chose au XIII ème siècle. Plus tard, en 1809, l’orientaliste Antoine-Isaac Silvestre de Sacy commet, sans véritablement rencontrer de résistance, une horreur étymologique en osant faire un douteux rapprochement entre les mots assassin et haschischin. Comprendre, par ce biais, que le fumeur de haschisch serait forcément une bête furieuse capable du pire sans faire preuve de discernement : « ce récit […] a été maintes fois repris et maintes fois enjolivé, surtout à notre époque, afin de démontrer la sournoise et périlleuse nocivité du haschisch. Il est même devenu le principal argument employé pour en dénoncer les effets par ceux qui, de bonne ou de mauvaise foi, citent cette histoire sans remonter à sa source » (13). Il n’est nul besoin de revenir au plus près d’un récit à l’origine des plus obscures pour souligner l’utilisation de drogues en vu de provoquer et/ou d’augmenter l’adhésion des masses. Ici ou là, hier ou aujourd’hui, l’histoire nous montre que c’est une pratique bien plus courante qu’on l’imagine : considérons, par exemple, l’emploi massif par l’Allemagne nazie de cette méthamphétamine surnommée pervitine qui procura aux soldats allemands leur invincibilité, avant de tomber dans les affres des effets secondaires de cette drogue très addictive (dépression, psychose, etc.). Et qu’aucun étymologiste approximatif ne s’attarde à faire un parallèle entre la pervitine et la perversité des nazis, comme si cette drogue n’était l’émanation que de ce seul régime idéologique : pour preuve du contraire, la Grande-Bretagne et les États-Unis se droguèrent à la même substance durant le second conflit mondial. Bref, après une entrée aussi calamiteuse dans le XIX ème siècle à cause de Silvestre de Sacy, le chanvre trouve des supporters un peu moins sinistres, à la ‘coolitude’ un peu plus affichée, à l’image de la chenille au narguilé juchée sur son champignon dans Alice au pays des merveilles, dont on peut justement se poser la question de savoir si elle fume ou non du cannabis. Le haschisch, à « ne pas confondre avec le hachis, qui ne provoque aucune extase voluptueuse » (14), subit, dans le courant du XIX ème siècle, un puissant effet de mode porté par la vague de l’orientalisme né au siècle précédent. Après l’écriture d’une nouvelle intitulée La pipe d’opium en 1838, c’est au tour du haschisch d’inspirer Théophile Gautier (1811-1872) quelques années plus tard. Dans ces textes – Le hachich (1843), Le club des hachichins (1846) – Gautier relate le fruit de ses expériences au sein du Club des Haschischins fondé par le docteur Moreau de Tours en 1844, et auquel cet autre illustre poète qu’est Charles Baudelaire participa (de même qu’Eugène Delacroix, Gérard de Nerval, Alexandre Dumas, Gustave Flaubert, Honoré de Balzac, etc.). De même que Gautier, Baudelaire aborde autant le haschisch que l’opium, en particulier dans Les paradis artificiels (1860). Quelques années avant la parution de cet essai, il avait rédigé un texte plus court intitulé Du vin et du hachisch comparés comme moyens de multiplication de l’individualité : il y conclut à l’inutilité du haschisch, à la supériorité du vin, après s’être, semblerait-il, fait l’apologue du chanvre comme le suggèrent ces quelques phrases : « Ce n’est plus quelque chose de tourbillonnant et tumultueux. C’est le bonheur absolu. C’est une béatitude calme et immobile. Dans cet état onirique tout paraît possible, facile, les problèmes se trouvent résolus sans efforts et des intuitions ineffables créent l’illusion de la toute puissance » (15). De la part d’un personnage mort presque de misère, rongé par la syphilis, ayant passé le plus clair de son temps à fuir ses créanciers, que n’eut-il pas été profitable pour lui qu’il s’en remette au seul chanvre, plutôt que de poursuivre dans la voie de l’opiomane alcoolique : il est un fait, et ça n’est pas du domaine de ‘l’intuition indicible’, qu’aujourd’hui en France, les opioïdes sont la première cause de mort par overdose, lisais-je naguère. Et que dire de l’alcool comme fossoyeur ? Pas franchement drôle, ce Baudelaire. Je lui conseille de s’adresser à Pline l’ancien. Peut-être ce dernier lui accordera-t-il un peu de sa drôle de feuille, la gelotophillis : « si on la boit avec de la myrrhe et du vin, on a toutes sortes de visions et on ne cesse pas de rire avant d’avoir pris des pignons de pin avec du poivre et du miel dans du vin de palmier » (16). La gelotophillis n’est peut-être pas le chanvre, mais au moins a-t-elle le mérite de nous emporter loin des pitoyables jérémiades de cet insupportable Baudelaire moralisateur.

Les temps et les mœurs ont bien changés depuis l’époque de Baudelaire : aujourd’hui, les deux usages (médecine, toxicomanie) sont illégaux dans de nombreux pays. Cependant, en Inde, ainsi que dans certains pays du Proche-Orient, ces usages sont toujours autorisés. A ce titre, les régions de production (Maroc, Liban, Afghanistan, Pakistan et Inde sont de grands producteurs) recouvrent peu ou prou les zones d’utilisation légale du cannabis. Ce qui est loin d’être le cas en France, par exemple, vu que le décret du 27 mars 1953 a retiré le chanvre de la pharmacopée française. On s’est méfié de cette substance stupéfiante qu’est la résine de cannabis (laquelle est obtenue en raclant les feuilles de chanvre) que l’on trouve, la plupart du temps, sous forme de barrettes dont les couleurs varient en fonction des régions de production. On s’en inquiète comme on l’a fait de l’opium et de son dérivé, l’héroïne. Il est dommage que les usages dévoyés de cette plante aient mis à mal son utilisation en thérapie, vu qu’elle possède des vertus indéniables dans ce domaine, comme nous allons le constater.
Il y a eu glissement de sens entre les deux notions attribuées au mot « drogue ». Au sens premier du terme, une drogue est une matière première d’origine minérale, animale ou végétale servant à la préparation de remèdes médicinaux. Dans ce sens, Le dictionnaire universel des drogues simples de Nicolas Lémery (1645-1715) n’a rien du manuel de défonce récréative et festive. Le chanvre a perdu le premier de ces statuts pour devenir une drogue au sens second du terme, c’est-à-dire une substance propre à entraîner une toxicomanie à travers laquelle ce ne sont donc plus les effets thérapeutiques qui sont recherchés. Il faut dire que l’accent fut mis sur cette dérive, en particulier à travers les divers effets négatifs que cette pratique est susceptible d’engendrer : euphorie, sensation d’apaisement, somnolence, etc. Cependant, à doses plus fortes, on note des perturbations des perceptions temporelles et visuelles, et de la mémoire immédiate, une forme de léthargie, une augmentation des palpitations cardiaques, un gonflement des vaisseaux sanguins (d’où les symptomatiques yeux rouges du fumeur de shit), des sensations nauséeuses, etc. Pour toutes ces raisons, il semble difficile au chanvre d’entrer en odeur de sainteté auprès du corps médical. Et pourtant… En 1839, le professeur O’Shaughnessey de la faculté de médecine de Calcutta mit en évidence l’efficacité des extraits de cannabis contre les douleurs et les convulsions. Cela valut le droit au cannabis d’entrer dans la pharmacopée des États-Unis en 1854 en tant qu’analgésique, mais on l’en supprima dès 1941 en raison de la concurrence des opiacés et des barbituriques.
Pourtant le chanvre n’est pas avare de propriétés médicinales avérées. Mais sa nature psychotrope est effrayante : les effets hallucinatoires apparaissent dès 15 mg de Δ9 THC par inhalation, davantage, 40 mg, par ingestion, «chez les sujets non rendus tolérants par une longue consommation de chanvre », précise Jean-Marie Pelt (17). On sait maintenant que le Δ9 THC (de synthèse, comme c’est le cas aux États-Unis) entre dans les procédures de chimiothérapie anticancéreuse afin de réguler les vomissements typiques de ce type de thérapie. On l’utilise aussi pour contrer certaines affections liées au sida et faciliter l’appétit des sidéens en Grande-Bretagne ainsi que dans certains états américains. Le cannabis a aussi des effets positifs sur la sclérose en plaques (et d’autres pathologies musculaires) ainsi que sur le glaucome. En ce qui concerne la première de ces deux maladies, on s’est rendu compte que le cannabis en atténuait les symptômes (contractions et spasmes musculaires, tremblements, perte de coordination, incontinence urinaire, insomnie) et que, de plus, il retardait sa progression ! A propos du glaucome, les découvertes sont le fruit du hasard. C’est lors d’une expérience qui visait à mettre en évidence dans quelle mesure le cannabis avait des effets sur la dilatation de la pupille que les propriétés du chanvre indien pour cette affection se sont révélées. Non seulement, la pupille ne se dilate pas, comme on le croit souvent, mais elle se contracte. Cela permet donc une réduction de la pression intra-oculaire et un abaissement du taux de sécrétions lacrymales ! Au niveau du stress, on a mis en évidence les vertus anxiolytiques du chanvre. Cela permet d’aider à trouver plus facilement le sommeil sans les inconvénients des sédatifs et autres somnifères d’usage malheureusement trop courant.

Malgré toutes ces recherches et tous ces résultats, le cannabis demeure persona non grata. En particulier en France, où l’on indique que de biens meilleurs médicaments sont déjà sur le marché, sans qu’on ait besoin de s’encombrer d’une plante qui porte en elle autant de dangers que de bienfaits. Là encore, il ne s’agit que de faire une partition entre usage thérapeutique et pratique de défonce, laquelle dernière semble poursuivre le chanvre tel un spectre. Or, le chanvre, lui, n’y est pour rien. C’est l’usage qui en est fait qui pose problème au monde médical, en général. Cette frilosité toute française semble s’être dégelée en 1998. Bernard Kouchner, alors secrétaire d’état à la santé, proposa d’élaborer un rapport sur la dangerosité du cannabis, mais aussi des études susceptibles d’être mises en œuvre en ce qui concerne le champ des applications médicales du cannabis. Mais la peur des dérives et des conséquences sur le psychisme humain semble être un frein à l’accession du cannabis au rang de médicament. Aussi, la répression se poursuit-elle. Le cannabis, quels que soient ses usages, est toujours illégal en France, alors que les propriétés psychotropes de la morphine, pourtant tout aussi dangereuse, sont acceptées. On a beau apporter l’argument qui consiste à dire que la toxicité aiguë du chanvre est faible, et que c’est seulement lorsqu’elle est chronique qu’elle devient problématique, rien n’y fait, « la réputation du chanvre s’aggrave au fur et à mesure que la science explore sa chimie et sa pharmacologie. Sans égaler, tant s’en faut, le danger des autres poisons de l’esprit, on doit néanmoins le considérer comme un de ces agents ‘déstructurants’, dont l’impact répété ne peut qu’aggraver la fragilité du psychisme » (18). Selon ce prédicat, le chanvre ne semble pas prêt d’être, à nouveau, autorisé à la vente libre en France. Il y a de bonnes raisons d’en maintenir l’interdiction, et d’autres qui sont, semble-t-il, un peu moins bonnes… Jean-Marie Pelt s’inquiétait de ce que l’autorisation du chanvre n’amène d’emblée l’héroïne comme première expérience, expliquant qu’une autorisation désacraliserait le produit et son usage, ce qui, de fait, ferait s’effondrer son prestige. Raisonnement pour le moins étonnant, manquant selon moi, de nuance : qu’y a-t-il de sacré dans « l’art » de la défonce à l’occidentale ? Le fumeur de shit n’est-il pas au yogi ce qu’est Lipton à la cérémonie japonaise du thé ?

Plante herbacée annuelle, le chanvre est constitué d’une rude et rêche tige, verte et ligneuse, dont la hauteur varie, selon le climat, de un à six mètres. Quelque peu ramifié, le chanvre porte des feuilles longuement pétiolées : on les dit palmatiséquées. Composées et digitées, les feuilles du chanvre, lorsqu’elles atteignent leur pleine maturité, sont formées de folioles à grosses dents, dont la centrale est aussi la plus longue, alors que de part et d’autre, les folioles latérales (au nombre de 6 à 8), diminuent de taille progressivement.
De même que l’ortie, le chanvre est une plante dioïque fleurissant généralement de juin à août. Sur les pieds femelles, l’on voit des fleurs sans pétale de couleur verte, réunies en épillets à l’aisselle des feuilles. Presque sessiles, elles se distinguent des fleurs mâles disposées en grappes lâches et axillaires. Une fois les fleurs femelles fécondées, les pieds mâles disparaissent, laissant le soin aux dames chanvre de mettre au monde des akènes contenant une seule graine blanchâtre, le chènevis.

Contrairement à ce qu’annonce le cartouche en bas à gauche de cette page des Grandes Heures d’Anne de Bretagne, il ne s’agit pas là d’un pied de chanvre mâle mais d’un pied femelle. La seconde illustration extraite du même ouvrage, et que l’on trouvera en contrebas, représente donc un pied de chanvre mâle.

Le chanvre en phytothérapie

Nous avons déjà dit l’essentiel au sujet des implications du Cannabis sativa var. indica en médecine, nous n’irons pas au-delà, mais présenterons néanmoins usages et propriétés de manière synthétique, ainsi que quelques données propres à la biochimie de cette plante, en particulier des sommités fleuries des pieds femelles dont est extraite la résine dite de cannabis (19). Elle contient divers agents dont le cannabinol, le cannabidiol, la cannabine, qui, malgré leur nom, sont parfaitement inoffensifs et, semblerait-il , peu impliqués dans l’activité thérapeutique du chanvre indien, dont les principaux responsables sont une soixantaine de cannabinoïdes dont le plus célèbre, le Δ9 tétrahydrocannabinol, est plus connu sous le sigle THC. Par ailleurs, il est possible d’employer les feuilles et les semences du chanvre cultivé dénué d’effet psychotrope, puisque depuis 1990 sa culture est de nouveau autorisée en France, offrant par là même l’opportunité d’user de ses graines et de l’huile végétale qui en est tirée, tant d’un point de vue alimentaire que thérapeutique. Dans les feuilles et les sommités fleuries de ce chanvre cultivé, on trouve des flavonoïdes, de la choline, de l’acide cannabidiolique, ainsi qu’une essence aromatique qui semble expliquer une partie de l’action médicinale de la plante. Obtenue par hydrodistillation de la plante fraîche, l’huile essentielle de chanvre cultivé est un produit peu courant, dont la rareté s’explique par un rendement faible (0,5 à 1 %), ainsi qu’une littérature malgré tout pusillanime à l’endroit du chanvre quand bien même il s’agit du chanvre cultivé. Rappelons qu’au sujet du Cannabis sativa var. indica « il est bien difficile, en effet, de faire état d’études cliniques et épidémiologiques sérieuses dans la mesure où la législation de la plupart des pays avancés va jusqu’à interdire toute recherche sur le cannabis », déplorait Jean-Marie Pelt (20), ce qui, bien entendu, facilite les objections des contempteurs d’autant. Bref, l’huile essentielle de chanvre cultivé est en vente libre en France. Issue de chanvre provenant de France, de Grande-Bretagne, de Suisse, etc., elle se caractérise par un parfum et une saveur fort agréables, le tout porté par une majorité de monoterpènes : 70 %, dont α-pinène (11 %), β-pinène (4 %), myrcène (30 %), β-ocimène (8 %), terpinolène (11 %). Ainsi qu’une belle portion de sesquiterpènes : 25 %, dont, chose remarquable, pas loin de 15 % de β-caryophyllène et un peu moins d’α-humulène (4 %). Elle ne contient pas de THC.
Quant au grain de chanvre, le chènevis donc, il doit être « gros, lisse, noirâtre et pesant » : tels sont les indices d’une semence de qualité selon Cazin. La graine de chanvre cultivé contient environ 35 à 40 % d’une huile végétale qu’on exposera plus en détails ci-après, mais aussi des substances albuminoïdes (20 à 25 %), des matières résineuses, des protéines (édestine), une flopée de vitamines (A, B1, B2, B6, C, D, K…) et de sels minéraux (potassium, calcium, fer, etc.).
Pressées à froid, les graines de chènevis permettent d’obtenir une huile végétale fluide et « sèche », d’une belle couleur vert émeraude profond, au goût de noisette et à la forte valeur diététique, trouvant un usage comme huile d’assaisonnement (à cru, seulement), en raison de ses nombreux acides aminés et de sa composition biochimique que voici :

  • Acides gras saturés (palmitique et stéarique) : 8 %
  • Acides gras insaturés : 75 à 88 %
    – acide linoléique : 55 %
    – acide linolénique : 17 %
    – acide oléique : 14 %
    – acide γ-linolénique : 2 %

Il s’agit là d’une huile que l’on rencontre de plus en plus fréquemment et qui n’était, il y a encore à peine un siècle, presque exclusivement consommée qu’en Russie. Dans les années 1850, le docteur Cazin se demandait si on ne pourrait pas, « en médecine, substituer l’huile de chènevis à celle d’amandes douces » (21). Pourquoi ne pas lui répondre que oui ?

Propriétés thérapeutiques

  • Analgésique, sédatif, apaisant, relaxant, narcotique, anxiolytique, antispasmodique
  • Diurétique, sudorifique
  • Anti-inflammatoire
  • Laxatif, antivomitif puissant
  • Abaisse la tension artérielle
  • Immunodépresseur
  • Antimitotique, anticancéreux
  • Huile essentielle : anti-infectieuse à large spectre d’action, calmante, inductrice du sommeil… (à creuser)
  • Huile végétale : hydratante, régénérante, revitalisante, assouplissante cutanée, abaisse le taux de cholestérol, tarit la lactation
  • Chènevis : diurétique, emménagogue

Usages thérapeutiques

  • Douleurs et affections douloureuses : ulcère et cancer du tube digestif, douleurs menstruelles, douleurs liées à l’accouchement, à l’arthrite, aux rhumatismes, à la goutte, névralgie
  • Troubles de la sphère vésico-rénale : cystite chronique, paralysie vésicale, névralgie urétrale, catarrhe vésical, colique néphrétique, inflammation des voies urinaires, rétention d’urine, gonorrhée, blennorragie
  • Troubles de la sphère respiratoire : asthme, emphysème, bronchite chronique
  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : phlegmasie gastro-intestinale, colique de plomb
  • Troubles du système nerveux : stress, anxiété, hystérie, neurasthénie, cauchemars, chorée, épilepsie
  • Affections cutanées : dartre, abcès, furoncle ; huile végétale : psoriasis, eczéma, croûte de lait, peaux sèches, irritées, fatiguées, rougies, soins capillaires (apporte brillance, souplesse, vigueur aux cheveux ; en général, l’huile végétale de chanvre cultivé favorise le peignage)
  • Dysménorrhée
  • Migraine, maux de tête
  • Malaise consécutif aux séances de chimiothérapie

Modes d’emploi

  • Infusion des sommités fleuries fraîches de chanvre cultivé.
  • Cataplasme de feuilles fraîches de chanvre cultivé.
  • Teinture-mère.
  • Infusion de chènevis concassé.
  • Macération vineuse (vin rouge) de chènevis.
  • Huile végétale : en interne (comme huile de table, support des huiles essentielles), par voie cutanée (elle permet l’élaboration de liniments, de préparer des onguents et des cérats, etc.).
  • Huile essentielle : voie orale, voie cutanée (massage, friction), olfaction, diffusion atmosphérique.

Pour finir, mentionnons cette méthode originale tirée de la vieille pharmacopée des campagnes : contre l’acné, une ancienne croyance indique qu’il faut se rouler dans un champ de chanvre quand il est encore couvert de la rosée du matin ! Plus simplement, pour faire « sécher le mal », on pouvait se contenter de porter un fil de chanvre au poignet. Cela me semble plus discret, la première méthode risquerait de vous faire passer pour un maboul, ce qui aggraverait encore la réputation du chanvre qui n’a pas besoin de cela ^_^.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • La récolte du chènevis se déroule du mois d’août au mois d’octobre, mais la culture en est réglementée : « en France, la mise en culture sans autorisation est assimilée à du trafic de stupéfiants et interdite par la loi. La germination du chènevis est soumise à l’accord de la fédération nationale des producteurs de chanvre (FNPC), basée au Mans. Les variétés de chanvre industriel doivent avoir une teneur en THC inférieure à 0,2 %. Seule une vingtaine de cultivars sont légalement éligibles à la culture » (22). Comme on le voit, tout cela est bien encadré, ne vous avisez donc pas de substituer du chanvre à un carré de choux, vous pourriez être inquiété parce que, passant au regard de la loi, pour un potentiel teufeur.
  • Cette culture du chanvre se destine à au moins deux usages bien distincts :
    – la production de chènevis : aliment des oiseaux bien connu, son expression permet, comme nous l’avons vu plus haut, d’obtenir une huile végétale alimentaire, thérapeutique et industrielle (éclairage, fabrication de peintures, d’encres, de vernis, étant une huile végétale très siccative) ;
    – la production de fibres, avec lesquelles on élabore du papier (la Bible de Gutenberg de 1491 a été imprimée sur du papier de chanvre), de la ficelle et de la corde, mais surtout des textiles, l’industrie de la toile et du tissu ayant trouvé dans le chanvre un compagnon de travail très sûr. Dérivé du persan kanab, le mot cannabis reflète aujourd’hui davantage les usages illicites qu’on fait du Cannabis sativa var. indica que ceux qui prévalurent dans l’industrie chanvrière. Or il est intimement lié à la culture textile du chanvre, puisqu’en grec cannabis signifie « eau croupissante », non seulement parce que cette plante se complaît dans les lieux où l’eau stagne, mais aussi parce que sa préparation oblige au rouissage, longue épreuve de macération des fibres de chanvre pendant une dizaine de jours. En effet, tout comme le lin, le chanvre, après avoir été passé sur le veilloir pour y être teillé (broyage des tiges du chanvre pour en briser les parties ligneuses), est macéré, ce qui, dans le même temps, fermente les fibres brutes, lesquelles sont par la suite peignées et assemblées. Au Moyen-Âge, ce chanvre textile qu’on utilisait à l’ordinaire, portait le nom de canava, ayant par la suite donné le plus actuel canevas qui, depuis, n’est plus nécessairement fait de chanvre, mais véhicule toujours l’idée d’un plan qui ébauche seulement les grandes lignes sans entrer dans les détails : en cela, le canevas de chanvre se rapproche assez de la bure par le fait qu’ils sont tous les deux l’objet d’un travail qui, peu soigné, est dit grossier. Concernant les textiles à base de chanvre, cette image semble avoir perduré, surtout à travers les premiers jeans qui n’étaient, au début du moins, pas encore confectionnés dans du coton mais dans du chanvre. Or, le jeans, initialement, c’est un vêtement rustaud, celui du travailleur de force, sans finesse. Pourtant, quand il est finement travaillé, le chanvre textile surpasse de beaucoup le jute (23), « on en compose aussi des tissus plus délicats, dont la blancheur, la finesse le disputent aux étoffes de lin » (24). Les tissus plus résistants formaient, quant à eux, les toiles des navires qui accostaient aux ports picards ou provençaux entre autres. D’ailleurs, il reste un exemple célèbre de cette histoire ancienne : la Cannebière, à Marseille, était auparavant une chènevière ou canebière, en provençal, chanvre se disant canebier. Autrefois, chacun en France possédait sa petite chènevière pour se fournir en cordages, d’où son emploi dans nombre de remèdes traditionnels. On préconisait autant les graines, les feuilles que les étoupes ou les cordes, pour soigner divers maux, du lumbago à l’insomnie, en passant par les infections uro-génitales.
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    1. Ce bhang, consommé en Inde, est un mélange de sommités mâles et femelles, substance provoquant l’ivresse et que les Iraniens de l’Antiquité appelaient bangha, un mot signifiant « chanvre », se rapprochant du bangue des Ouzbèkes. La lexicographie du chanvre est très vaste, on recense à ce jour plus de 350 mots qui désignent celle que, très prosaïquement, en France, on appelle tout simplement « herbe » ou « shit » (= merde) s’il s’agit de la résine de cannabis. Au Maroc, il porte le nom de kif (ou kief), de tarouki (ou takrouri) en Tunisie. Puis il y a la ganja (ou ganjah) composée des fleurs du chanvre indien, préparation assez proche de la plus célèbre marijuana (ou marihuana, marie-jeanne, etc.), constituée autant des sommités fleuries que des feuilles du chanvre. Enfin vient le haschisch (ou haschich, hachisch, hachish, hachich, etc., qui ne sont pas autre chose que des variantes orthographiques), c’est-à-dire la résine de cannabis qu’on appelle encore chara (ou charas, autrement dit la « merde »), etc. Cette résine est obtenue soit en roulant les sommités fleuries entre les mains, soit en les battant sur un voile à mailles très fines pour en retirer la résine. Celle-ci est ensuite travaillée pour former des plaquettes et des barrettes de couleur brun verdâtre ou parfois plus noirâtre, certaines présentant une estampille gouvernementale pour rassurer le consommateur sur la bonne qualité du produit. Achevons cette brève liste par le maslac (Turquie, Afghanistan…) et le dawamesk, préparation plus élaborée puisqu’à une base graisseuse, on ajoute du miel, des pistaches concassées et de la résine de cannabis : c’est la fameuse confiture au haschisch qu’évoquèrent les membres du club des Haschischins.
    2. Jacques Brosse, La magie des plantes, p. 204.
    3. Ibidem, p. 206.
    4. André Soubiran & Jean de Kearny, Le petit journal de la médecine, p. 127.
    5. Ibidem, p. 191.
    6. Jacques Brosse, La magie des plantes, p. 202.
    7. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p. 251.
    8. Jean-Marie Pelt, Drogues et plantes magiques, pp. 173-174.
    9. Dans son œuvre, Rabelais désigne le chanvre sous le nom de pantagruélion : il y sert à confectionner les cordes avec lesquelles on pendait les hommes condamnés par Pantagruel.
    10. Nadine Cretin, Fête des fous, Saint-Jean et Belles de mai, p. 38.
    11. Angelo de Gubernatis, La mythologie des plantes, Tome 2, p. 59.
    12. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 242.
    13. Jacques Brosse, La magie des plantes, p. 208.
    14. Gustave Flaubert, Dictionnaire des idées reçues, p. 50.
    15. Charles Baudelaire, Les paradis artificiels, p. 99.
    16. Guy Ducourthial, Flore magique et astrologique de l’Antiquité, p. 125.
    17. Jean-Marie Pelt, Drogues et plantes magiques, p. 178.
    18. Ibidem, pp. 126-127.
    19. La résine est présente autant chez Cannabis sativa que chez Cannabis sativa var. indica, mais, de l’un à l’autre, sa quantité et sa qualité diffèrent : le chanvre cultivé produit un peu de résine, 1 à 2 %, essentiellement constituée de cannabidiol et d’acide cannabidiolique, alors que le chanvre indien peut former jusqu’à 30 % d’une résine aux fortes proportions de tétrahydrocannabinols. Il s’agit donc de deux produits rigoureusement distincts.
    20. Jean-Marie Pelt, Les nouveaux remèdes naturels, p. 126.
    21. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p. 252.
    22. Wikipédia.
    23. Le jute est tiré de deux plantes : Corchorus olitorius (jute rouge) et Corchorus capsularis (jute blanc) appartenant à des familles botaniques différentes mais obéissant à la même fonction « textile » (fabrication de toiles, sacs, cordes, filets, etc.).
    24. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p. 251.

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La grande camomille (Tanacetum parthenium)

Synonymes : matricaire officinale, matricaire vulgaire, matricaire odorante, espargoutte, bouton d’argent, œil du soleil, mandiane, herbe vierge, malherbe, etc.

Autrefois, la grande camomille portait le nom de Chrysanthemum parthenium : si on lui a depuis conservé son adjectif, ce chrysanthemum a disparu au profit d’un tanacetum qui confine à la tanaisie, alors que ce précédent substantif la rapprochait de la vaste tribu fourre-tout des « chrysanthèmes », mot forgé grâce à deux racines grecques : chrysos, « or » et anthemos, « fleur ». Cazin, lui, évoquait une Matricaria parthenium, dont la planche XXIV du Traité raisonné nous rassure de suite quant à son identité : il s’agit bien de la grande camomille qui partage avec sa cousine la matricaire (ou, plus communément, camomille allemande) bien des caractères communs qui peuvent s’expliquer, entre autres, par ce parthenium qui était, il y a fort longtemps, le nom que l’on accordait à plusieurs plantes, et qui provient du grec parthenos signifiant « jeune fille », façon de montrer que la grande camomille est, elle aussi, une plante de la femme. Peut-être est-elle le parthenium décrit par Pline dans un passage de l’Histoire naturelle. « Les Mages préconisaient, d’après Pline, de cueillir le parthenium de la main gauche, en disant, sans se retourner, pour qui on le cueillait, puis d’en mettre une feuille sous la langue du malade et de la lui faire avaler peu après dans un cyathe d’eau » (1). Mais rien n’est dit sur l’appartenance de cette plante à la sphère gynécologique, ce qui n’est pas le cas dans l’œuvre de Dioscoride. Au troisième livre de la Materia medica, chapitre 132, on peut lire l’information suivante : les fleurs « sont valeureuses […] aux inflammations de la matrice ». Ce qui peut paraître bien léger, sans compter que le descriptif apporté par Dioscoride n’est pas en mesure, véritablement, de nous faire clairement identifier cette plante qui pourrait être n’importe quelle autre astéracée assez semblable, d’autant que les traducteurs du grec ancien au français du XVI ème siècle ont cru bon de désigner cette plante par le nom de… matricaire : « la matricaire qui est le parthenion, est nommée par certains amaracon. Elle a les feuilles semblables à la coriandre ». Ah, ah, s’il s’agit des feuilles inférieures de cette apiacée, leur forme évoque davantage les feuilles de la grande camomille, mais si Dioscoride fait référence à ses feuilles supérieures, très divisées et linéaires, elles font effectivement penser aux feuilles de la matricaire. Nous ne sommes donc pas plus avancés. Poursuivons néanmoins la lecture de la Materia medica : « Ses fleurs sont blanches autour et jaunes au milieu. C’est une plante de déplaisante odeur et amère au goût ». Oui, bon… Bien connue des médecins grecs et romains, nous dit-on, elle apparaît cependant comme remède secourable aux pulmoniques et autres lithiasiques.
Au Moyen-Âge, elle est répandue et prisée, mais sans doute encore confondue avec la matricaire, au fur et à mesure de son déploiement géographique d’est en ouest, étant effectivement originaire du Proche-Orient et du sud-est de l’Europe (des Balkans, dont Dioscoride n’est pas très loin d’être originaire).
La prégnance de ses usages anciens est attestée par différents noms : le mot anglais feverfew témoigne des propriétés fébrifuges de la grande camomille, alors que mutterkraut (« herbe des mères », en allemand) rend compte de ses propriétés emménagogues qui n’ont pas échappé au médecin anglais Nicolas Culpeper qui écrivait au XVII ème siècle que la grande camomille est « un fortifiant naturel de la matrice […] Elle nettoie celle-ci en expulsant les restes du placenta après l’accouchement [chose importante sans quoi des infections peuvent se déclarer]. Elle prodigue tout le bien qu’une femme peut attendre d’une plante ».

Selon les circonstances, cette espèce de petite « marguerite » qu’est la grande camomille est bisannuelle, pluriannuelle ou vivace. D’une souche non rampante, s’érigent des tiges dressées et ramifiées, fermes et cannelées, de 60 à 80 cm de hauteur environ. Elles se couvrent de feuilles molles, plates, aux dents peu nombreuses, de couleur vert clair. A la floraison (juin-août), l’on voit éclore des capitules composés de fleurons périphériques fertiles et femelles, et des fleurons centraux hermaphrodites de couleur jaune d’or. Contrairement aux matricaire et camomille romaine, ces capitules sont disposés en corymbes terminaux peu denses (contrairement à l’achillée millefeuille chez qui les capitules floraux très nombreux sont serrés les uns contre les autres). Cela, c’est dans le cas d’une grande camomille sauvage : en effet, une fois cultivée, ses fleurs « doublent » comme on dit, à la manière des pâquerettes pomponnettes.
La grande camomille pousse naturellement dans des lieux plus ou moins incultes, remarquables par leur rusticité : en bordure de chemins, au pied des murs, sur les décombres, aux abords des champs, etc. C’est une plante voisine des habitations du fait qu’elle a été régulièrement semée près des maisons comme plante purificatrice.

La grande camomille en phytothérapie

Une fois qu’on les a froissées, les feuilles et les fleurs de la grande camomille dégagent une puissante odeur balsamique trahissant la présence d’une essence aromatique de couleur bleue (à l’identique avec les huiles essentielles de matricaire et d’achillée millefeuille par exemple), probablement camphrée et dont voici quelques données biochimiques établies par l’analyse chromatographique :

  • Esters : 20 % dont acétate de bornyle, isovalérate de bornyle, acétate de trans-chrysanthémyle
  • Cétones : 25 % dont camphre
  • Monoterpénols : bornéol, bêta-eudesmol
  • Monoterpènes : camphène, alpha et bêta-pinène
  • Lactones sesquiterpéniques : 0,5 % dont le parthonélide (substance qui abaisse la production de sérotonine, et qui serait probablement à l’origine de l’action de la plante contre la migraine)

Tout cela confère à la grande camomille une odeur forte, résineuse, assez peu agréable, un peu comme si on mêlait de l’épinette noire à de la camomille allemande. Quant à sa saveur chaude, amère et un peu âcre, on la doit à de la résine et à un mucilage amer. Enfin, sur la question des principes actifs, ajoutons encore la présence de flavonoïdes nombreux au sein de la grande camomille.

Propriétés thérapeutiques

  • Stimulante, tonique amère légère
  • Digestive, stomachique, carminative, vermifuge
  • Antalgique, analgésique, antirhumatismale
  • Antispasmodique
  • Emménagogue
  • Fébrifuge
  • Antiseptique
  • Insectifuge (abeilles), insecticide (une décoction de grande camomille vaporisée sur des plantes envahies de pucerons les en débarrasse)

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : troubles digestifs par atonie, flatulences, aérophagie, parasites intestinaux (ténia)
  • Troubles de la sphère gynécologique : règles douloureuses, aménorrhée, dysménorrhée, leucorrhée, spasmes et douleurs de l’utérus (hysteralgie)
  • Troubles locomoteurs : rhumatismes articulaires, arthrite, douleur goutteuse
  • Fièvre intermittente
  • Céphalalgie, migraine, maux de tête liés aux menstruations : sur ces points, la grande camomille possède une puissance bien plus étendue que la camomille romaine. Rien qu’en mâchant ses feuilles et en se massant les tempes avec ses fleurs fraîches, la grande camomille lutte déjà contre les crises de migraines. « Il fallut attendre que la femme d’un médecin gallois eut été guérie, grâce à la grande camomille, d’une migraine chronique qui avait duré 50 ans pour que des études sérieuses soient enfin entreprises en Grande-Bretagne. Après des tests cliniques très concluants, cette plante fut présente dans les hôpitaux britanniques à partir des années 1980 » (2).

Modes d’emploi

  • Infusion ou décoction de fleurs fraîches.
  • Infusion ou décoction de feuilles fraîches.
  • Poudre de feuilles sèches.
  • Cataplasme de feuilles fraîches contuses.
  • Macération vineuse de capitules frais.

Note : la plante, qu’elle soit entière ou sous la seule forme de ses capitules, gagnera à ce qu’on la préfère fraîche et non sèche.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • La récolte des capitules de grande camomille se déroule à l’été, en pleine floraison.
  • La consommation des feuilles fraîches peut occasionner l’apparition d’aphtes. Par ailleurs, la grande camomille est incompatible avec la grossesse, et avec les personnes auxquelles on a prescrit des traitements à visée circulatoire.
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    1. Guy Ducourthial, Flore magique et astrologique de l’Antiquité, p. 190.
    2. Grand Larousse des plantes médicinales, p. 140.

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Le chêne pédonculé (Quercus pedunculata)

Comment aurait-on pu ignorer le chêne il y a 3000 ou 5000 ans en arrière ? Tout d’abord, de par la taille qu’atteignent certains de ses sujets, c’est tout à fait impossible. Si l’on en croit le résultat de fouilles archéologiques, autrefois ils étaient beaucoup plus monumentaux parce qu’on les laissait pousser davantage et ils n’étaient pas, comme à l’heure actuelle, menacés par un effet « poisson rouge dans son bocal » des plus pernicieux (1).
Comment aborder le chêne sans lui dérouler le tapis rouge ? N’est-ce d’ailleurs pas ce que les hommes, bien avant les Celtes eux-mêmes, firent eu sein de ces forêts enchevêtrées qui donneraient des sueurs froides aux défricheurs fous qu’on rencontre, hélas encore trop souvent, au fin fond de l’Amazonie ou de l’Indonésie ? Aussi, balançons les grands mots qui collent au chêne : cosmogonique et anthropogonique. Anthropogonique, pourquoi ? Bien au-delà du culte du chêne étendu à toute l’Europe celtique bien avant l’époque pré-chrétienne, le chêne apparaît comme un ancêtre : c’est le cas en Germanie, mais aussi en Scandinavie où, selon la mythologie propre à cette région d’Europe, les premiers hommes n’étaient pas autre chose que des chênes. Il en allait de même en Italie du nord (Piémont), ainsi qu’en Arcadie : pour signifier cette gestation de l’homme au sein du chêne, les poètes déjà fort anciens, Homère et Hésiode, utilisent la formule « deviser du chêne et du rocher », c’est-à-dire parler des origines. En plus d’avoir généré le premier homme, le chêne est (pour l’ensemble de ces populations) pas moins qu’un être sacré et divin dont tout découle : plus que de seulement représenter l’homme primitif, il est vu comme celui dont proviennent les autres hommes à sa suite, tombant, en somme, de ses branches comme des glands à l’automne. Compte tenu de sa forme ovoïde et phallique, il semblerait qu’on ait attribué au gland du chêne l’idée de vigueur masculine et donc de fertilité (ce qui n’est pas tout à fait exact, certains glands empruntant la forme d’un sein…). De cet homme descendu du chêne, l’on dit aussi que, dans les temps premiers, il aurait tiré sa subsistance du gland : « On n’a pas eu tort de traiter de légende les affirmations de Lucrèce, de Virgile, d’Ovide, de Pline, disant que les glands furent la première nourriture des hommes, mais on aurait tort de croire que les glands n’ont pas réellement et longtemps tenu une large place dans l’alimentation » (2). Il n’y a pas que durant l’Antiquité romaine qu’on concevait le gland comme aliment, puisque des usages alimentaires réguliers du gland se vérifièrent en Allemagne, ainsi que dans certains coins de Pologne où, jusqu’à la Seconde Guerre mondiale, on ne connaissait pas autre chose qu’un pain de farine de gland et de froment. De même, en Espagne comme au Maghreb, on consomme encore à l’heure actuelle les glands de certains chênes doux (Quercus ilex var. ballota). Le gland de chêne, de même que l’arbouse, constitue pour Virgile (par exemple, qui l’évoque dans les Géorgiques), le régime de l’homme primitif, c’est-à-dire, au sens non péjoratif, l’homme premier : à ce titre, le gland est un élément civilisationnel, surtout parce que l’analogie fut rapidement établie entre le gland du chêne et celui de l’homme, ce qui explique que « le gland, disaient les anciens, excite Vénus. Fécond par excellence, on reconnut en lui non pas seulement un fécondateur parmi les arbres, mais le fécondateur des hommes » (3). Remède génésique et aphrodisiaque, le gland tomba néanmoins en désuétude dès lors que Déméter expliqua aux hommes l’art et l’utilité de l’agriculture « après avoir banni l’antique et bestiale provende du gland et révélé une nourriture plus douce » (4). Seconde étape civilisationnelle : l’agriculture. Et non plus errer comme des porcs, le groin à terre pour y découvrir le fruit d’un hasard plus ou moins heureux : ne sont-ce pas des glands, entre autres, que Circé jette aux compagnons d’Ulysse qu’elle vient de transformer en porcs ?

Est-ce que, pour autant, le chêne tomba dans un oubli immérité ? Que nenni, puisqu’il prodigua aux hommes bien des nourritures spirituelles. De même que le lion ou l’aigle, le chêne est devenu un emblème dont les symboliques sont multiples. Faisons tout d’abord le tour des figures divines auxquelles on a consacré le chêne à un moment ou à un autre : Zeus en Grèce, Jupiter à Rome, Ramowe en Pologne, Perkunas en Lettonie et en Lituanie, Taara en Estonie, Thor et Odin en Scandinavie, Taranis en Gaule, etc. Toutes ces divinités sont de nature masculine, peu de figures féminines subsistent (il est possible qu’un recouvrement des très archaïques divinités de la terre se soit produit…). Nous voyons néanmoins Rhéa et Héra chez les Grecs (la première est la mère de Zeus, la seconde son épouse), mais également Dioné, mère d’Aphrodite, et Pachamama chez les Incas. Notons aussi l’existence de divinités secondaires liées au chêne dans la mythologie grecque : les nymphes du chêne que sont les dryades et les hamadryades qui, contrairement aux précédentes, ne peuvent quitter l’arbre auquel elles sont assujetties et meurent donc avec lui. Si l’on balaie rapidement la biographie de ces divinités, surtout celles qui sont masculines, l’on peut être frappé par une forme d’unité qui se dégage : l’association de l’orage, du tonnerre et de la foudre au chêne et à ces divinités. Le chêne, c’est bien connu, attire la foudre. Il est l’un des arbres qui l’attire le plus à dire vrai, ce qui n’a pas dû manquer d’être remarqué par les populations qui peuplaient l’Europe il y a de cela des millénaires. Nous pouvons même dire que le chêne est la foudre : observons la silhouette d’un chêne dépouillé de ses feuilles : ne ressemble-t-il pas, alors, à une structure fulgurante ? Attractif, il est aussi répulsif comme nous l’explique Angelo de Gubernatis : « Où la foudre est tombée une fois, pense-t-on, elle ne tombera plus : son action est neutralisée par le chêne déjà frappé ; la foudre est l’arme divine : par analogie, l’on pense qu’aucune autre arme ne tombera sur un objet sur lequel l’arme divine elle-même n’a plus aucun pouvoir » (5). Par exemple, c’est un petit morceau de chêne qu’Athéna plaça dans la nef Argo pour la prémunir du naufrage : le chêne a donc valeur talismanique de protection. Il représente un abri, un nichoir et un perchoir par la même occasion. Rappelons-nous d’Yggdrasil, le frêne Axis mundi des Scandinaves, souvent présenté comme une volière, une animalerie. Évoquons aussi l’Apollon-citharède des hêtres que décrit Jean Giono dans Un roi sans divertissement, splendide créature charruée et bouleversée de boules de duvet et d’éclats de plumes. Il en va de même du chêne mythologique : il est l’hôte de bien des animaux, comme l’abeille et la cigale qui renforcent son caractère solaire, le pic noir, oiseau oraculaire, etc. Solaire et oraculaire : deux points sur lesquels nous reviendrons.
Avec la foudre peut survenir la pluie. Pausanias décrit un rituel mené par un prêtre de Jupiter : « En cas de grande sécheresse [il se rendait à la fontaine sacrée] après avoir accompli les sacrifices, tenant à la main un rameau de chêne qu’il trempait au plus profond des eaux de la fontaine sacrée. Une vapeur sortait alors de l’eau agitée, s’élevant, se transformant en nuages couvrant le ciel, se changeant enfin en une pluie abondante qui abreuvait toute la région » (6). Plus précisément, rajoutons que le chêne est un régulateur du cycle de l’eau, s’il peut provoquer la pluie, il peut aussi l’arrêter.
Arbre solaire, nous l’avons dit, le chêne est un arbre bienheureux, un arbre d’abondance : ainsi est-il perçu en Scandinavie et dans les états baltes. Il est aussi lumineux parce qu’oraculaire, autrement dit il fait la lumière sur tel ou tel questionnement. Un chêne oraculaire est demeuré très célèbre en Grèce, celui de Dodone. Situé en un lieu très éloigné des grandes cités (en Épire, au nord-ouest de la Grèce), Dodone « avait – et il a toujours – un aspect farouche et dramatique […] L’endroit était renommé pour la violence de ses orages et aussi en raison du froid qui y régnait » (7), ce qui devait, soyons-en certains, ajouter au caractère surnaturel des lieux. L’oracle était le plus souvent adressé par le biais du tonnerre et le bruissement des feuilles des chênes de Dodone, soit la « voix » de Zeus que les Péliades (ou Péléiades), prêtresses dodoniennes, avaient la délicate tâche d’interpréter. En Italie, il y avait aussi de ces chênes oraculaires, à Palestrina (ville distante d’une trentaine de kilomètres de Rome, à l’est) où les oracles « étaient rendus par des lettres sculptées sur le chêne » (8), ce qui, immanquablement, fait penser aux oghams.

Sans être forcément oraculaires, on compte de nombreux autres chênes sacrés dans toute l’Europe, remarquables à plus d’un titre. En Grèce, la cité béotienne de Platées en accueillait, de même que Phlionte (Péloponnèse) et l’île d’Égine au sud d’Athènes. On en comptait également à Carmathan (Pays de Galles), à Geismar (Allemagne), en Russie et dans bien d’autres localités. Les textes font parfois référence à des chênes qui défient notre imagination : ainsi Angelo de Gubernatis évoque-t-il le cas d’un chêne dont le tronc mesurait dix mètres de diamètre, un autre « qui pouvait abriter sous ses branches 300 cavaliers avec leurs chevaux » (9). Ce qui peut nous apparaître comme disproportionné parce que sans doute fantaisiste (10), d’autant que les chênes témoins de telles assertions ne courent pas les rues, ne serait-ce qu’en France : par exemple, le chêne pédonculé d’Allouville-Bellefosse (Seine-Maritime) est un « rigolo » avec ses seulement 2,5 m de diamètre à un mètre du sol ! Sacrés, ces arbres étaient protégés contre l’abattage et l’on condamnait froidement celui qui s’y attaquait, d’autant que du bois de chêne l’on tirait les objets sacrés et votifs. Expression de la sagesse suprême et de la vérité divine, le chêne était aussi arbre de paix et de justice, comme l’atteste l’héritage provenant des Slaves, des Germains et des Celtes, qui se transpose à l’époque de Saint-Louis dont on se rappelle qu’il rendait justice sous un chêne de Vincennes. A cela s’ajoute que, par son tronc, par ses larges branches qui ressemblent à des bras, par son feuillage touffu, le chêne est emblème d’hospitalité et joue, par équivalence, le rôle de temple en plein air, mais il n’est jamais qu’aux abords des lieux sacrés que sont les nemetons, puisque ces espaces sont des zones dégagées en hauteur, donc sans arbre sur leur surface (nem : « ciel, cieux »). Et qui dit la paix appelle la guerre : parfois martien, le chêne, moins que guerrier, représente surtout les honneurs militaires : c’était des couronnes de rameaux de chêne que portaient les « imperatores » rentrant triomphants dans Rome. Le chêne allait jusqu’à être protecteur sur les champs de bataille : on croyait les feuilles de chêne capables de protéger face aux armes à feu. Et à celles tranchantes, on réservait la guérison des blessures qu’elles occasionnaient à « l’huile de Saint-Jean ».
Arbre qui indique la solidité et la puissance (nous verrons plus loin que ce sont là des données toutes relatives), la hauteur tant spirituelle que matérielle du chêne fait qu’il est en tout temps et en tout lieu (ou presque) synonyme de force : c’est de toute évidence l’impression (qui n’en est pas qu’une) qu’affiche le chêne à l’âge adulte. D’ailleurs, chêne et force (autant physique que morale) s’expriment en latin par le même mot : robur. Ne dit-on pas d’Hercule, à la massue de chêne, qu’il est robuste ? Tel remède redonnant vigueur et énergie n’est-il pas dit roboratif ? Puisque nous y sommes, stabulons un peu du côté de l’étymologie : certains peuples de Gaule nommaient cet arbre chasne, sans doute parce que d’autres Celtes l’appelaient tann qui, dit-on, se prononce chann. De chasne nous sommes parvenus à chêne, de tann à tanin (ou tannin), premier principe actif contenu dans cet arbre. D’après un passage de l’Histoire naturelle de Pline l’ancien, qui s’appuie sur l’analogie du grec drûs, le nom même des druides est en relation étymologique avec le nom du chêne, d’où la traduction « hommes de chêne » qui a souvent réussi à s’introduire jusque dans l’érudition moderne. Mais le nom du chêne est différent dans toutes les langues celtes. Le rapprochement est symboliquement valable, en ce sens que les druides, étant donné leurs qualités sacerdotales, ont droit à la fois à la sagesse et à la force. Une force aussi bien physique que psychologique, le druide étant aussi le devin. Ce que suggère l’ogham du chêne, Duir. Aux courage, combativité, protection, abri, aide, que nous avons déjà évoqués, nous pouvons ajouter, en tant que valeur oghamique, la patience, la ténacité, l’endurance, ainsi que la persévérance, mais jamais trop sans quoi on court le risque de rompre et de finir renversé par la tempête comme le chêne qui raconte ses souvenirs dans un conte d’Andersen. Ce chêne qui se lamente n’est pas sans rappeler un autre chêne, celui auquel le docteur Bach accorde quelques lignes que voici : « Un jour, il n’y a pas si longtemps, un homme était adossé à un chêne, dans un vieux parc du Surrey, et il entendit ce que l’arbre pensait. Cela peut sembler étrange aujourd’hui, mais les arbres pensent réellement, vous savez, et certaines personnes parviennent à comprendre leurs pensées. Ce vieux chêne, car c’était un très vieux chêne, se disait : ‘Comme j’envie les vaches de la prairie qui peuvent gambader à travers champs, tandis que je suis cloué là, et que les choses alentours, telles que la lumière du soleil, la brise et la pluie, sont si belles, si merveilleuses. Mais moi, je demeure à jamais enraciné en ce lieu.’ Mais au cours des années qui suivirent, l’homme découvrit que les fleurs du chêne renfermaient une puissance phénoménale, une puissance permettant de guérir de nombreuses maladies. Il ramassa donc des fleurs de chêne, qu’il transforma en médicaments, et quantité de personnes furent guéries et se sentirent de nouveau en forme. Quelques temps plus tard, par une chaude après-midi d’été, l’homme était allongé aux abords d’un champs de blé, pratiquement assoupi, lorsqu’il entendit un arbre penser, car certaines personnes peuvent entendre les arbres penser. L’arbre se parlait calmement à lui-même, et disait : ‘Être enraciné ici et envier les vaches qui peuvent vagabonder dans les prés ne m’importe plus, puisque je peux me rendre aux quatre coins du monde pour guérir les personnes malades.’ Et l’homme regarda au-dessus de lui, et comprit qu’il s’agissait d’un chêne qui pensait » (11). A ce chêne qui n’avait pas le moral, rappelons-lui « qu’il est rapide, que devant lui tremblent la terre et le ciel, et qu’il est un vaillant et courageux gardien face à l’ennemi : c’est ainsi que son nom est fort considéré dans toutes les contrées » (12). Et, en effet, il y a beaucoup de Duir dans Oak, le remède que le docteur Bach tira des fleurs de chêne : « Pour ceux qui luttent et livrent une rude bataille afin de rétablir leur santé ou leurs affaires. Ils ne cessent d’essayer une chose après l’autre, bien que leur cas puisse paraître sans espoir. Ils continueront de se battre. Ils sont mécontents d’eux-mêmes si la maladie les empêche de faire ce qu’il doivent ou d’aider les autres. Ce sont des gens courageux, qui ont à faire face à de grandes difficultés, sans perdre espoir ni renoncer à l’effort » (13).

Tout ceci nous ferait presque oublier de mentionner que le chêne ne fut pas pour autant occulté d’un point de vue médicinal et que ses qualités furent remarquées très tôt, puisqu’il émaille l’art médical en de nombreux endroits. Hippocrate, Théophraste, Dioscoride et Galien, pour ne citer que les plus célèbres, accordèrent au chêne leur attention. L’intérêt, avec le chêne, c’est que d’une espèce à l’autre, les propriétés thérapeutiques demeurent proches, ce que ne manque pas de distinguer Dioscoride qui dissocie néanmoins le chêne de la yeuse : « Toute sorte de chêne a une vertu astringente », affirme-t-il (14). Ce qui fait qu’il y a de grandes chances pour que le discours tenu par les Anciens à l’endroit du chêne concorde avec ce que nous savons du chêne pédonculé aujourd’hui. Ainsi peut-on accorder confiance à Pline lorsqu’il avance la valeur hémostatique du chêne comme remède des hémorragies passives (hémoptysie et crachement de sang, flux utérins anormaux), de la dysenterie et de la diarrhée, de la leucorrhée et de diverses affections cutanées (ulcérations, dermatoses, etc.), prouesses rendues possibles par l’utilisation de la seconde écorce « qui est entre la grosse écorce et le bois, et même cette petite pellicule qui est entre l’écorce et la chair du gland », précise Dioscoride (15). Quant à ce dernier, il est « une richesse pour le peuple, explique le Romain Pline. Les céréales manquent-elles, la farine que fournit le gland, séché et moulu, se pétrit pour donner du pain ». Mais il n’est pas qu’aliment, il est aussi médicament comme l’observe Dioscoride dans ce nouvel extrait de la Materia medica : « Les glands […] provoquent l’urine et mangés en viande causent des douleurs de tête [migraines d’origine nerveuse ?] et engendrent des ventosités. Ils ont une vertu (étant mangés) contre les morsures des bêtes venimeuses. Leur décoction et celle de leur chair, bue avec du lait de vache vaut contre le poison. Broyés crus et emplâtrés, ils apaisent les inflammations. Pilés avec de l’axonge salée, ils sont profitables aux ulcères malins » (16). Terminons-en là avec les petites boules qui naissent au revers des feuilles de chêne et que l’on appelle des galles : Théophraste en connaissait l’origine et en décrit de nombreuses sortes qu’il recommandait non seulement pour la médecine, mais aussi pour la tannerie, la fabrication d’encre et de teinture.

Arbre dont la noblesse n’est plus à prouver, le chêne est un hôte des forêts tempérées de l’hémisphère nord. Contrairement à son cousin le chêne rouvre, le chêne pédonculé préfère les plaines et les vallées fluviales, mais partage avec lui son appétence pour des sols acides et ensoleillés. Mais il est bien moins sociable et préfère vivre isolé à l’écart plutôt qu’en grand groupe en pleine forêt. Arbre à la croissance très lente, son espérance de vie est généralement comprise entre 600 et 1000 ans, pour une taille qui peut parfois atteindre les 50 m de hauteur. Une fois parvenues à l’âge adulte, les branches du chêne s’épanouissent en éventail. Noueuses et très vigoureuses, elles surmontent un tronc dont l’écorce brun grisâtre se crevasse au fur et à mesure de profonds sillons. Les jeunes feuilles du chêne pédonculé, tout d’abord vert tendre et glabres, passent à un vert foncé plus soutenu avec l’âge. Lobées d’une manière très particulière, elles rendent le chêne aisément reconnaissable. En mai, c’est l’époque de la floraison : sur le même arbre, on voit de longs chatons pendants (les fleurs mâles) et des fleurs femelles plus discrètes, sous forme de cupules. Elles donneront naissance à des glands brillants dotés d’un long pédoncule, groupés par deux à cinq le long des rameaux. C’est en observant la présence ou non d’un pédoncule sur le gland que l’on peut savoir si l’on a affaire à un chêne pédonculé ou bien à un chêne rouvre. C’est bien simple :

  • chêne pédonculé : fruits pédonculés, feuilles sessiles,
  • chêne rouvre : fruits sessiles, feuilles pétiolées.

Autre caractéristique que le chêne pédonculé ne partage pas avec le rouvre : son impérieux besoin d’eau. Si le second peut s’en passer pendant quelques semaines, cela est impossible pour le premier. C’est cela qui a été fatal au chêne pédonculé durant la sécheresse estivale de 1976, en particulier dans la forêt de Tronçais (17) en Auvergne, où l’on compte encore environ 5 % de chênes pédonculés, ceux ayant péris durant cette sécheresse ayant été remplacés par du… rouvre. La présence du pédonculé dans ce massif forestier découle du fait que l’homme, afin d’accroître la production de bois, a planté du chêne pédonculé dès le XIX ème siècle. En effet, il grandit plus rapidement que le rouvre, mais c’était sans compter sur sa fragilité en cas de pénurie d’eau.
La petite bête ne mange jamais la grosse dit-on. C’est un dicton qui ne se vérifie aucunement au sujet du chêne quoi qu’on en pense : que sa haute stature ne soit pas l’ombre qui obscurcisse le jugement et la saine observation, ni le lieu où aller abriter son ignorance. Je dis cela sans arrière-pensée. Juste que certains qui se réclament du chêne ne viendront pas se plaindre quand il leur tombera sur le râble. Je crois en la Némésis de l’Histoire.
Tout fort qu’il soit, Quercus le robuste peut se trouver inhibé dans son développement initial par la laîche fausse brize (Carex brizoides), plante appartenant à la flore obsidionale (18), et la molinie bleue (Molinia caerulea) : « Ces herbes basses constituent de denses tapis qui inhibent les semis de chêne, lesquels ne peuvent plus s’y installer et y germer. Cette inhibition est due à des excrétions allélopathiques de ces deux espèces à l’encontre des chênes » (19). A cette relation toxique à distance et invisible, l’on peut opposer une manifestation anormale et bien visible que porte le chêne sur plusieurs de ses parties : la galle. Qui dit gale dit parasite : ce qui est bien le cas, sauf qu’au contraire de la gale qui touche l’homme (provoquée par un parasite qui creuse des galeries dans l’épiderme humain, Sarcoptes scabiei var. hominis), ici, les galles du chêne proviennent de la piqûre d’insectes volants, les cynips :

  • galle située sous les feuilles en forme de petites boules : Cynips quercus folii,
  • galle à l’aisselle des feuilles en forme d’artichaut : Andricus fecundatrix,
  • galle ronde placée sur les bourgeons : Andricus kollari,
  • galle parasitant les glands et les cupules : Andricus quercuscalicis,
  • Etc.

Le chêne en phytothérapie

Le chêne est marqué par la présence dans toutes ses parties d’une substance qui apparaît si prépondérante que son nom s’est transposé, forgeant d’autres mots (tanner, tannage, tannerie). Cette substance, il s’agit bien sûr du tanin, qui ne se réserve pas qu’au seul chêne, tant s’en faut, mais il y trouve néanmoins son origine, le chêne ayant été, nous l’avons clairement souligné plus haut, à la naissance de bien des choses. Initialement, cette substance se rattache tant au chêne qu’on a forgé un mot, tan, qui désigne exclusivement l’écorce de chêne pulvérisée. Comme dit ci-dessus, du tanin, dans le chêne, il y en a partout : dans les feuilles, l’écorce épaisse du tronc, l’écorce fine des jeunes rameaux, les glands et leurs cupules, les galles, qui sont, à peu près toutes les parties végétales du chêne que l’on emploie en phytothérapie.
Les feuilles, contenant du tanin, se distinguent cependant de toutes ces autres parties végétales en ce qu’on y trouve aussi des glucosides. L’écorce, au goût âcre et très astringent, à la saveur nauséabonde, contient davantage de tanin que les feuilles : 10 à 20 %. Précisons que ce taux varie selon s’il s’agit d’écorce jeune ou plus âgée, comme celle du tronc par exemple. On y trouve aussi de nombreux autres principes actifs : des acides (gallique, ellagique, catéchique, quercitanique, malique), des sels minéraux (calcium, potassium, magnésium), des matières pectiques et résineuses, du mucilage, un sucre incristallisable (la quercite), enfin un principe amer, la quercine. Dans le gland, on retrouve quelques-unes de ces matières : du tanin, bien entendu, mais dans des proportions plus faibles (7 à 9 %) et un principe amer (5 %) qui, à eux deux, ne parviennent pas totalement à retrancher le gland des substances qui peuvent devenir alimentaires à la condition de les appareiller correctement : riche en amidon (38 à 44 %), le gland recèle aussi de la fécule, ainsi qu’une huile grasse (4 %), des matières gommeuses (6 %) et résineuses (5 %), des sucres (7 %), des protéines (7 %), enfin des sels minéraux (magnésium, phosphore, potassium, calcium), et probablement des vitamines. Les noix de galle sont, quant à elles, la partie (non naturelle) du chêne qui contient le plus de tanin, puisque la moitié jusqu’aux deux tiers de ces petites boules en sont composés ! On y croise aussi des substances déjà rencontrées jusqu’ici : amidon (15 %), acide gallique (2 %), acide ellagique (4 %), mucilage (3 %), eau (17 %), etc.

Propriétés thérapeutiques

  • Tonique astringent puissant
  • Tonique du tube digestif, antidiarrhéique, antiputride intestinal, vermifuge
  • Vasoconstricteur, hémostatique, antihémorroïdaire
  • Diurétique
  • Fébrifuge
  • Antiseptique léger

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : diarrhée, diarrhée aiguë, diarrhée opiniâtre, dysenterie, douleurs et inflammations gastro-intestinales en général, atonie gastrique, paresse digestive, gastralgie, gastralgie rebelle, ulcère stomacal, entérite chronique, dyspepsie, aérophagie, flatulences, selles sanglantes, méléna, infection et fissure anales, hémorragie rectale, vers intestinaux
  • Troubles de la sphère respiratoire + ORL : angine, angine chronique, amygdalite, pharyngite, maux de gorge, catarrhe pulmonaire, coqueluche, crachement de sang, hémoptysie, tuberculose (20)
  • Troubles de la sphère génitale : leucorrhée, gonorrhée, blennorrhée, métrorragie chronique, hémorragie utérine, infection vaginale, métrite, hydrocèle
  • Affections bucco-dentaires : gingivite, relâchement gingival, saignement gingival (stomacace), stomatite, inflammation buccale
  • Affections cutanées : plaie, plaie saignante, ulcère (de jambe, scrofuleux, putride, gangreneux, fongueux), gangrène, pourriture d’hôpital, abcès, escarre, engelure, gerçure, dartre, dermatose, impétigo, intertrigo, eczéma, teigne, transpiration excessive et/ou fétide (aux pieds surtout), brûlure, coupure, ecchymose
  • Troubles de la sphère vésico-rénale : albuminurie, incontinence d’urine chez l’enfant
  • Troubles locomoteurs : séquelle d’entorse ou de luxation (gonflement articulaire), hydarthrose, consolidation des fractures (un remède populaire consistait à mêler à de la poudre d’écorce de chêne la même quantité de poudre de coquilles d’huître)
  • Fatigue, faiblesse générale, anémie, rachitisme, défaut de croissance chez l’enfant, lymphatisme, scorbut
  • Fièvre intermittente
  • Toute autre hémorragie passive (hémorroïdes, saignement de nez, etc.)
  • Remède antidotaire : une décoction concentrée dans l’eau ou le lait fut utilisée comme contrepoison à diverses substances végétales (opium, ciguë, jusquiame, datura), minérales (sels de plomb, de cuivre, d’antimoine), animales (cantharides)

Modes d’emploi

  • Feuilles : infusion, décoction, cure de printemps de jeunes feuilles crues.
  • Écorce : macération vineuse (vin rouge), poudre, décoction (voie interne), décoction concentrée (voie externe, bain), teinture-mère.
  • Glands : infusion de glands torréfiés, poudre de glands, macération vineuse (vin blanc).

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Récolte : l’écorce des jeunes rameaux (deux à quatre ans) au printemps, un peu avant la floraison, les jeunes feuilles au mois de juin, les glands à l’automne, alors qu’ils viennent tout juste de tomber à terre.
  • Le tanin officinal est plus agressif que celui qui est naturellement présent dans l’écorce du chêne. Malgré tout, ce dernier reste tout de même énergique et il est bon de l’accompagner d’autres éléments qui permettent d’en corriger les effets tant à l’intérieur (afin d’éviter une action par trop astringente) qu’à l’extérieur (par exemple, en bain : à trop grande fréquence, les tanins assèchent la peau). Par voie interne, on n’excédera pas deux à trois (voire quatre) semaines de cure grand maximum, sans quoi divers désordres sont possibles : fatigue stomacale, constipation, spasmes, anxiété épigastrique, cardialgie.
  • Éviter l’emploi du chêne en cas d’hypertension, d’insuffisance cardiaque et de constipation opiniâtre.
  • Association :
    – pour bénéficier d’une action fébrifuge : grande gentiane jaune, matricaire, petite centaurée, absinthe, etc.
    – pour bénéficier d’une action astringente : noyer, busserole, ronce, rose de Provins, potentille tormentille, quintefeuille, airelle, renouée bistorte, cynorrhodon, etc.
  • Alimentation : les glands, outre leur usage auprès des animaux de basse-cour et des porcs auxquels ils confèrent un excellent lard, trouvèrent en Turquie et au Maghreb le rôle de succédané de café. Pour cela, il faut récolter des glands fraîchement tombés de l’arbre, les faire sécher, puis en ôter l’enveloppe (les mettre en terre permet d’en soustraire bonne part d’amertume). On les passe au torréfacteur ou bien à la poêle à châtaignes, directement sur la flamme : le gland passe du beige au brun et perd encore de son amertume. Pour finir, il faut les moudre au moulin à café en vue d’obtenir une poudre dont la couleur n’est pas sans rappeler celle du café. Compter une à deux cuillerées à café de cette poudre pour la valeur d’une tasse d’eau chaude, en infusion durant cinq à dix minutes : c’est une excellente boisson pour l’estomac qui a le mérite de ne pas être excitante.
  • Le bois de chêne, dur, robuste et résistant aux insectes et autres moisissures, possède de nombreux avantages comme bois de construction : charpenterie, menuiserie, ébénisterie, chantier naval, charronnage, parqueterie, fabrication de portes (le mot celte désignant le chêne, duir, s’apparente fortement au mot anglais door). Par ailleurs, qui ne connaît pas le fut de chêne dans lequel faire « venir » un vin, « cet alcool pas comme les autres », comme dit je ne sais plus quel encravaté ministériel et qui, parfois, confine à l’ambroisie olympienne ? Le chêne, mieux que l’if, permet de fabriquer des tonneaux dont la solidité leur assure de durer dans le temps : en effet, comment concevoir de faire vieillir un vin au cœur d’un réceptacle trop fragile ? Cela ne se peut.
  • Autres espèces : elles se comptent par centaines, allant de l’arbrisseau au géant, de l’arbre à feuilles caduques à celui qui les conserve par tous les temps. Indiquons quelques espèces que l’on peut croiser en France : le chêne kermès (Q. coccifera), l’yeuse (Q. ilex), le chêne pubescent (Q. pubescens), le chêne-liège (Q. suber), le chêne velu (Q. cerris), etc.
    _______________
    1. Par cette expression, comprendre que dans la nature, plus le territoire d’une espèce se voit réduit, plus les sujets qui le peuplent diminuent leurs dimensions : par exemple, les cerfs irlandais sont moins massifs que leurs homologues polonais. Dans le cas du chêne, son utilisation comme bois de construction fait qu’il a nettement reculé en nombre et en taille depuis l’époque antique où il formait souvent de grands ensembles beaucoup plus impressionnants qu’aujourd’hui. La démographie humaine y est aussi pour beaucoup : il y a 2000 ans, la population française comptait dix fois moins d’individus qu’aujourd’hui.
    2. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 256.
    3. Angelo de Gubernatis, La mythologie des plantes, Tome 2, p. 68.
    4. Apulée, L’âne d’or, p. 340.
    5. Angelo de Gubernatis, La mythologie des plantes, Tome 2, p. 68.
    6. Henri Corneille Agrippa, La magie naturelle, p. 44.
    7. Jacques Brosse, Mythologie des arbres, p. 83.
    8. Angelo de Gubernatis, La mythologie des plantes, Tome 2, p. 65.
    9. Ibidem, p. 64.
    10. Fantaisiste ou propagandiste… Ainsi a-t-on vu certains arbres dits funestes en Normandie : « Nous pensons aussi que c’est de cette même époque (druidique) que datait le gros chêne situé près le Val à l’Homme, au pied duquel s’étendait une grande mare, antique et mystérieux bassin où, sans doute, les Druides, d’après les traditions qui en restent encore, venaient se laver avant et après l’accomplissement de leurs sanglants sacrifices. Le Val à l’Homme, où l’on affirme souvent avoir vu errer un fantôme sans tête et tout couvert de sang, est à peu de distance d’un petit champ, signalé comme funeste et maudit dans les traditions du pays, et généralement connu sous le nom de Camp de la Mort […] C’est là, sans doute, au centre de ces noirs vallons, de ces gorges étroites, de ces rondes collines, de ces épais et religieux ombrages que les Vates, sorciers ou devins, sous la direction des Druides, et aux accords de la lyre des bardes, immolaient à leurs infernales divinités des victimes humaines. » (Auguste Guilmeth, Histoire de la ville et du canton d’Elbeuf, 1840). De même, la manière dont les auteurs latins décrivent les forêts de Gaule et de Germanie, appuyant sur leurs dimensions surhumaines et leur caractère horrifique, n’a pas qu’un seul rôle dissuasif : en procédant ainsi, on cherche aussi à convaincre que, de telles forêts, il faut les détruire puisque abri des hordes barbares et des divinités qu’elles idolâtrent. C’est pourquoi beaucoup de bosquets ou de simples arbres isolés furent abattus, ce qui, pour les Romains de l’Antiquité par exemple, était la moindre des choses : en effet, il eut été plus difficile de boucher les sources et de détruire les pierres sacrées.
    11. Edward Bach, L’histoire de l’arbre Oak, Être soi-même, pp. 75-76.
    12. Librement adapté du Kat Godeu.
    13. Edward Bach, La guérison par les fleurs, p. 107.
    14. Dioscoride, Materia medica, Livre I, chapitre 120.
    15. Ibidem.
    16. Ibidem.
    17. La forêt de Tronçais est l’une des plus fameuses futaies de chênes (chênaie) d’Europe. Malgré ses 10600 hectares, c’est une relique d’une forêt plus ancienne et plus vaste qui s’étendait de la vallée de l’Allier à celle du Cher à l’époque gallo-romaine.
    18. La flore obsidionale (ou polémoflore) désigne « la flore typique des anciens lieux de guerre ou marquant les couloirs de passages d’armées » (Wikipedia).
    19. Jean-Marie Pelt, La loi de la jungle, p. 51.
    20. Parmi les affections de la sphère pulmonaire, ajoutons effectivement la tuberculose. L’observation empirique permit de remarquer que les ouvriers tanneurs étaient bien moins sujets à la tuberculose. Une expérimentation des plus sérieuses fit que, par la suite, on administra l’écorce de chêne, le tan donc, comme complément aux traitements antiphtisiques. Parmi ceux-ci, notifions l’existence de la « liquor coriacio-quercinus insipissatus » ou, plus prosaïquement, l’extrait de jusée, liquide jaune et clair provenant du tannage des peaux de veau par le tan. Donnée comme expectorante et antisudorifique, la jusée intervenait aussi en cas de rachitisme : un truc introuvable chez le premier pharmacien venu !

© Books of Dante – 2019

Le lédon du Groenland (Rhododendron groenlandicum)

Synonymes : thé du Labrador, thé velouté.

L’inconvénient des huiles essentielles lointaines, c’est que la littérature qui leur est habituellement réservée peut parfois apparaître comme ténue : à deux ou trois caractéristiques succèdent quelques anecdotes, dont le sens ne peut se comprendre que par rapport au contexte duquel elles sont tirées. Avec le lédon du Groenland, je ne vais pas m’aventurer dans un marécage bourbeux au risque de m’y noyer rapidement. Par chance, en Europe, l’on connaît un autre lédon, le lédon des marais (Ledum palustre) qui, contrairement à ce que son nom indique, opte plus favorablement pour les landes tourbeuses issues de l’assèchement des tourbières. Il ne faut donc pas l’imaginer les pattes dans l’eau, à l’image de ce majestueux animal qu’est l’orignal et dont l’aire de répartition recouvre peu ou prou celle du lédon des marais.
Toutes les flores de France vous le diront, le lédon des marais est inconnu sur le territoire national. Si un jour cette plante a été française, c’est durant l’occupation de la Belgique pendant ces quelques vingt années à cheval sur le XVIII ème et le XIX ème siècle (1790-1814 environ). Française, l’on peut penser que cette plante l’est si l’on en croit Cazin qui la localise dans les Vosges, ce qui a été contredit. Absent de France, le lédon se trouve cependant en Belgique et en Allemagne : quelle est donc cette plante qui n’ose pas traverser la frontière ? Pourtant, certaines informations laissent penser que ce lédon aurait, d’une manière ou d’une autre, foulé le sol français. Bien que non naturalisé, il aurait été cultivé. C’est du moins ce que prétend Cazin dans la deuxième édition du Traité pratique qui date de 1858. Il sait néanmoins que ce lédon est, de fait, peu usité en France. Son absence presque complète – lui-même dit ne pas l’utiliser – qui le rend, par force, inconnu, ne lui prête aucune notoriété : « cette plante active, dont l’emploi thérapeutique n’est pas suffisamment déterminé, est très peu employée », conclue-t-il (1). Cependant, dans la très courte monographie qu’il consacre au lédon des marais et que j’ai été très heureux de découvrir, Cazin précise que cette plante est utilisée par les Allemands dans l’industrie brassicole afin de rendre la bière plus enivrante et narcotique. Cela pourrait se cantonner à la seule Allemagne s’il n’y avait pas, dans un herbier datant du début du XIX ème siècle, la présence étonnante du lédon des marais. Cet herbier, à l’initiative d’un médecin français, le docteur Brayer, affiche clairement une planche botanique représentant le lédon des marais dont l’échantillon aurait été cueilli dans le département de l’Aisne, près de la petite ville de Guise, à mi-chemin entre Saint-Quentin et Fourmies. Pourtant, aujourd’hui, cette station n’est pas reconnue pour accueillir une population de lédons des marais à l’état sauvage. S’il y a eu implantation de cette plante dans cette zone, c’est probablement parce que ce lédon fut peut-être cultivé à destination d’une industrie propre à cette région non viticole : celle de la bière. Dans les départements du Nord, du Pas-de-Calais et de l’Aisne, en effet, avant même la généralisation des houblonnières, on faisait intervenir d’autres plantes que Humulus lupulus, plantes dont la réputation antiseptique permettait une meilleure conservation de la bière après sa fabrication, ainsi qu’une stabilité accrue, « de même que l’aromatisation d’un liquide initialement assez fade ». Ces plantes – elles sont au nombre de trois – forment un mélange aromatique qu’on appelle le gruit. On y trouvait le myrte des marais (Myrica gale), l’achillée millefeuille (Achillea millefolium) et, donc, le lédon des marais. Or, près de Guise, c’est-à-dire cette commune où l’herbier de Brayer localise le lieu de la récolte de son échantillon de lédon des marais, on a observé une activité brassicole certaine durant le XIX ème siècle. Peut-on, dès lors, imaginer une culture locale du Ledum palustre pour alimenter l’industrie brassicole environnante ? Rien n’est sûr, mais l’on peut en terminer là en affirmant que la bière de gruit « stimule l’esprit, crée l’euphorie et augmente la libido ». Autant de raisons qu’on avait de se réjouir dans ce grand nord de la France.

Sous-arbrisseau appartenant à la même famille que les bruyères (Éricacées), le lédon du Groenland est une plante endémique de la partie septentrionale du Canada et de l’Alaska, parce que ces régions pourvoient aux besoins de cette plante, à travers des sols qui lui conviennent : proximité de tourbières, muskeg (fondrière de mousse), toundra, sur rocailles et rochers humides, et sols siliceux (surtout pas calcaires), et cela des zones planes de basse altitude à d’autres plus montueuses.
Pas très élevé (30-40 cm), le lédon du Groenland est composé de branches dressées, velues à écailleuses, de couleur brun roux lorsqu’elles sont jeunes. Elles portent des feuilles persistantes, alternes, linéaires (comme celles du romarin), ou bien en forme de fer-de-lance. De nature coriace, ces feuilles possèdent des bords enroulés, sorte de protection face au froid peut-être : vert grisâtre au-dessus, leur surface inférieure s’apparente à un treillis roussâtre d’aspect feutré comme un chapeau. D’odeur forte, couvertes de résine parfumée comme les feuilles du ciste ladanifère, ces feuilles de saveur chaude, piquante et amère, présentent la particularité, avec les branches qui les portent, d’être quasiment imputrescibles. Entre les mois de mai et de juillet, le lédon du Groenland s’orne de fleurs blanches et odorantes disposées en ombelles terminales qui forment par la suite des fruits capsulaires pendants.

Le lédon en phyto-aromathérapie

Si l’on ne s’intéresse pas à des sujets ayant trait à l’aromathérapie, il y a très peu de chance de connaître le lédon du Groenland en France, et même parmi les aficionados des huiles essentielles, il est bien possible de trouver un certain nombre de personnes qui n’en ont jamais entendu parler, parce que cette huile essentielle est rare et, par voie de conséquence, très chère : après un relevé de tarifs effectué auprès d’une dizaine de sites francophones, on se situe, en moyenne autour de 29 € les 5 ml. La localisation géographique n’aide pas non plus : gageons qu’un(e) Québecois(e) saura davantage de quoi il retourne quand on évoque ce lédon, qui en appelle un autre : le lédon des marais, dont la répartition circumpolaire ou boréo-continentale ne concerne pas l’Amérique du Nord, mais l’Asie et l’Europe, ce qui le rend plus proche de nous, bien qu’il n’appartient pas, comme nous l’avons vu, à la flore de France. Nous pouvons donc établir quelques informations d’un point de vue aromathérapeutique en ce qui concerne le lédon du Groenland, et phytothérapeutique au sujet de ce second lédon. Malgré cette proximité, nous verrons que les informations qui se réfèrent au lédon des marais sont beaucoup plus minces que celles qui émanent de l’étude des propriétés de l’huile essentielle de lédon du Groenland. Cette dernière est obtenue par distillation des rameaux fleuris. Produit incolore voire jaune pâle, l’huile essentielle de lédon du Groenland possède une odeur fraîche d’herbe coupée mêlée à une touche douce appuyée qui peut rebuter certains. De cela, une composition biochimique est responsable :

  • Monoterpènes : 50 à 65 % (dont limonène, sabinène, alpha et bêta-pinène)
  • Sesquiterpènes : 25 % (dont alpha et bêta-sélinène)
  • Monoterpénols : 3 à 7 %
  • Sesquiterpénols : 4 à 5 % (dont lédol et palustrol)
  • Cétones : 3 %

Au sujet du lédon des marais, outre sa richesse en vitamine C, l’on sait aussi qu’il contient de la résine et du tanin, ainsi qu’une essence aromatique dont la distillation pourrait nous dire dans quelle mesure cette plante se rapproche du lédon canadien. En tout état de cause, cela n’est en aucun cas une plante inactive si l’on en croit la réputation qui veut qu’elle soit « toxique ». Cependant, le peu qui transparaît dans la littérature spécialisée laisse entendre que, d’un point de vue thérapeutique, ces deux plantes se valent.

Propriétés thérapeutiques

  • Tonique digestive, stomachique, carminative
  • Draineuse hépatique, régénératrice du foie et de la vésicule biliaire, cicatrisante hépatocytaire
  • Décongestionnante puissante, anti-inflammatoire, antispasmodique
  • Antalgique, analgésique
  • Dépurative rénale
  • Inhibitrice de la glande thyroïde
  • Anti-infectieuse : antibactérienne, antivirale
  • Sédative puissante du système nerveux central, narcotique, hypnotique, calmante, relaxante, anti-dépressive

Note : à cela, ajoutons que les feuilles et sommités fleuries du lédon des marais sont toniques (amères), astringentes, vulnéraires, cicatrisantes, sudorifiques et répulsives des insectes (mites, blattes, teignes).

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère hépatobiliaire : intoxication hépatique, hépatite virale et séquelles d’hépatite, petite insuffisance hépatique, congestion hépatique, cirrhose
  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : gastro-entérite, entérite virale, dysenterie, intoxication alimentaire, spasmes intestinaux
  • Troubles de la sphère vésico-rénale : congestion et adénome prostatique, prostatite, prostatite infectieuse, néphrite, intoxication néphrétique
  • Troubles locomoteurs : douleurs au niveau des membres inférieurs (cheville, pied, tendon d’Achille), inflammation des fascias plantaires, arthrose, spasmes musculaires
  • Affections cutanées : allergie et hypersensibilité cutanée, acné, dartre, teigne
  • Troubles du système nerveux : insomnie, insomnie sévère, nervosité, stress, stress extrême, angoisse, panique, colère, spasmes du plexus solaire, déprime, dépression
  • Inflammation des ganglions lymphatiques, adénite
  • Dérèglement thyroïdien
  • Coqueluche, catarrhe pulmonaire
  • Maux de tête

D’un point de vue psycho-émotionnel et énergétique

L’huile essentielle de lédon du Groenland est d’un bon recours lorsqu’on observe une perturbation du chakra du plexus solaire qui peut induire des dysfonctionnements d’ordre hépatique, digestif et articulaire entre autres. Ce qui ne laisse pas d’étonner quand on observe une partie des usages thérapeutiques du lédon du Groenland comme vus précédemment. Rien de surprenant, en réalité, sachant que Manipura porte une action sur le foie et la vésicule biliaire, donc sur les deux méridiens qui sont associés à ces deux organes, relevant l’un et l’autre de l’élément Bois défini par la médecine traditionnelle chinoise, quand bien même cette huile semble agir de manière plus marquée sur le foie, d’un point de vue physique comme psychique.
L’huile essentielle de lédon du Groenland, par sa puissante propriété spasmolytique, intervient avec bonheur au niveau du plexus, surtout quand ce dernier est secoué de spasmes, ce qui peut avoir pour corollaire une insomnie, une insomnie récalcitrante ou bien un stress particulièrement appuyé. De plus, le plexus solaire gère le foie, lequel est le siège de la colère et de la peur : cela peut mener à user de cette huile essentielle en cas d’agressivité, d’angoisse, voire de panique. Enfin, on peut l’employer chez les personnes trop rigides, ainsi que celles chez lesquelles l’ego est exacerbé à travers un complexe de supériorité, une ambition qui confine à un arrivisme des plus douteux : quels que soient les moyens (illégaux, illégitimes, immoraux), seule compte la fin pour ces personnes jupitériennes.

Siège du pouvoir, le chakra du plexus solaire est un centre énergétique qui a pour vocation le contrôle des pulsions et des émotions. On peut dire de lui que c’est un chakra éminemment social, en relation avec ce qui nous entourent à travers des couples émotionnels tels que sympathie/antipathie, attraction/répulsion, etc.

En ce qui concerne spécifiquement le chakra du plexus solaire, petit rappel :

  • Harmonie : coopération avec le plus grand nombre, amour fraternel, altruisme, ouverture d’esprit, confiance en sa propre capacité de pouvoir, courage, force intérieure, dynamisme, vigueur, résistance à la fatigue, activité, responsabilité, sagesse, logique.
  • Disharmonie : peur, timidité, anxiété sociale, lâcheté, soumission, auto-dépréciation. Ou au contraire : domination, possessivité, arrogance (y compris intellectuelle), orgueil, égoïsme, mégalomanie, complexe de supériorité, colère, rancune, dépression, difficulté à assimiler les expériences quelles qu’elles soient, incapacité à prendre du recul face à ces mêmes expériences, rigidité mentale, froideur relationnelle, manque d’empathie, entêtement, esprit trop « cartésien ».

Modes d’emploi

  • Voie orale.
  • Voie cutanée (huile essentielle pure en friction, diluée en massage).
  • Inhalation sèche.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • L’huile essentielle de lédon de Groenland ne convient pas aux enfants de moins de six ans. De même, on observera une certains prudence auprès des femmes enceintes ou qui allaitent.
  • La dermocausticité est toujours possible (en raison des nombreux monoterpènes contenus dans cette huile). Si une potentielle allergie à l’un ou l’autre des composants est connue, mieux vaut la diluer avant usage cutané (20 % maximum).
  • Ne pas utiliser cette huile essentielle en cas de prise d’anticoagulants.
  • En Amérique du Nord, on utilisait les feuilles du lédon comme succédané du thé, d’où son nom vernaculaire de thé du Labrador, alors qu’en Russie, le lédon des marais, distillé avec l’écorce de bouleau, mêlait ses effluves fauves et sauvages à l’empyreume parfum de cette blanche écorce, apprêtant les fameux cuirs de Russie à l’odeur caractéristique.
    _______________
    1. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p. 530.

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Le soja (Glycine max)

Pensez à l’Asie : quelle est la première plante alimentaire de ce vaste continent qui vous traverse l’esprit ? Le riz ? Probablement. Sans doute pas le soja : « Pour bien marquer l’importance divine du riz, l’empereur lui-même procédait à son ensemencement, alors que les quatre autres graines [nda : le blé, le sorgho, le millet et le soja] étaient semées par les seigneurs » (1). Ainsi procédait-on en Chine d’où, dit-on, le soja est originaire.

Le soja est une grande plante (jusqu’à deux mètres), annuelle et buissonnante, sur laquelle tout est velu : les tiges, les feuilles et les gousses. Les feuilles, assez grandes (6 à 15 cm de longueur sur 3 à 8 cm de largeur), sont composées de trois folioles généralement ovales et achevées par une pointe. Elles se rapprochent assez de celles du haricot sur ce point. Les fleurs blanches ou purpurines, typiques des Fabacées, donnent naissance à des gousses aplaties contenant deux à quatre graines, rarement davantage, dont la couleur, une fois qu’elles sont sèches, s’apparente à celle des pois chiches ou des pois cassés.

Le soja est une plante qui s’est acclimatée à presque tous les continents, du moins aux régions assez chaudes des zones tempérées. Aujourd’hui, on en croise la culture aux Amériques et en Océanie. En Europe, il a été implanté par Engelbert Kaempfer (1651-1716) au début du XVIII ème siècle, avant de parvenir plus tardivement en France (1739) où sa culture en grand n’a été réalisée que bien plus tard (1932).

Le soja en phytothérapie

Plante alimentaire de premier ordre pour des millions de personnes du continent asiatique, le soja n’en est pas moins dépourvu de propriétés thérapeutiques qui s’expliquent par la composition biochimique de cette plante qui n’a rien d’anodin : que le soja soit une importante source de protéines, de lécithine et d’acides gras essentiels ne peut nous faire oublier que la santé passe en partie par l’assiette, qu’elle s’y entretient et peut s’y restaurer.
Concernant essentiellement la fève de soja, on y décèle la présence d’une importante proportion de protéines qui se décompose selon qu’elles sont constituées d’acides aminés essentiels ou non. Dans la première catégorie, nous trouvons huit des neufs acides aminés essentiels dans le soja : leucine, valine, lysine, phénylaline, tryptophane, thréonine, isoleucine, méthionine (17 %). Dans la seconde, les acides aminés dit non essentiels forment près de 30 % de la masse du soja. Ainsi, en tout et pour tout, le soja contient donc environ 45 % de protéines (contre seulement 18 % dans la viande de bœuf : un argument à rétorquer à ceux qui veulent absolument vous faire manger de la viande au détriment du végétal).
Puis vient une huile végétale (taux variable de 12 à 25 %), dont 85 à 90 % du total sont représentés par des acides gras non saturés parmi lesquels on distingue 25 à 35 % d’acides gras mono-insaturés (acide oléique) et 45 à 60 % d’acides gras poly-insaturés (acide linoléique, acide linolénique, acide arachidonique…). A cela s’ajoutent 10 à 15 % d’acides gras saturés (acides stéarique, palmitique, arachidique, lignocérique…) et environ 2 % de lécithine.
Le soja contient aussi de la cire, des saponines et de la résine, ainsi que divers sels minéraux et oligo-éléments (calcium, fer, magnésium, phosphore, sodium, soufre, zinc…) et vitamines (A, B1, B9, D, E, F…). Nous ne saurions achever cette liste sans y mentionner des composants présents dans le soja et qui ont été l’objet de très nombreuses études : des phytostérols, ainsi que des isoflavones et du coumestrol, dernières substances dont on a mis en évidence la valeur œstrogénique. Classés parmi les phyto-œstrogènes, ils possèdent des activités similaires aux œstrogènes humains et « semblent réduire le taux d’œstrogènes dans le corps quand il est trop élevé (comme lors des troubles menstruels) et le compenser quand il est trop faible (comme durant la ménopause) » (2).

Propriétés thérapeutiques

  • Aliment très complet et très digestible (3)
  • Constructeur organique au niveau des os, des muscles, des nerfs, équilibrant cellulaire, reminéralisant, énergétique

Note : pour la médecine traditionnelle chinoise, le heidadou (= soja « noir ») « fortifie les muscles et contribue à la beauté du corps » (4). C’est à ce titre qu’on le qualifie de « plante miraculeuse ». Nous voici prévenus.

  • Préventif des maladies cardiovasculaires, hypocholestérolémiant, tonique circulatoire
  • Fébrifuge
  • Antibactérien
  • Régulateur œstrogénique
  • Action préventive face au cancer du sein entre autres (5)

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère vésico-rénale : miction difficile et/ou douloureuse, hématurie
  • Troubles de la sphère gynécologique : ménopause (et troubles associés : bouffées de chaleur, ostéoporose…), règles douloureuses
  • Troubles locomoteurs : crampes musculaires, rhumatismes, douleurs dorsales
  • Affections cutanées : dermatose, érythème, brûlure (du premier et du deuxième degré), infection cutanée
  • Surmenage, déminéralisation, fatigue, asthénie
  • Œdème
  • Sueur excessive
  • Diabète

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • L’action œstrogénique du soja peut être secondée par celle de la sauge officinale par exemple. Comme pour elle, il est préférable d’éviter les prises de soja durant la grossesse (dans ce cas, il y a un risque de perturbation de la lactation en raison de la présence des phyto-œstrogènes dans le soja).
  • Le soja est contre-indiqué avec la prise de certains médicaments anticancéreux comme le tamoxifène par exemple.
  • Lorsque la graine est consommée crue, elle peut provoquer des allergies chez certains sujets fragiles.
  • Les autres emplois du soja, outre médicinaux, sont multiples. Nous en citerons au moins trois :
    – C’est un agrocarburant : cependant, la place allouée à cette culture est largement contestée du fait de son empiétement sur l’ensemble des terres arables présentes au monde et dont on est en droit de dire qu’elles pourraient être destinées plutôt à l’alimentaire.
    – Deuxièmement, c’est un bon fourrage pour les animaux, ainsi qu’un engrais vert. Le tourteau de soja représente aussi une base pour l’alimentation animale.
    – Concernant l’être humain, le soja est un aliment depuis au moins 5000 ans en Chine. Il se décline sous plusieurs formes, plus ou moins élaborées : huile, farine, tonyu (lait de soja), tofu, sauce soja (tamari-shoyu), miso (rouge, jaune), etc.
    Note : il faut savoir qu’environ la moitié de la production mondiale de soja est d’origine OGM. Ce qui veut dire qu’il peut se retrouver dans l’alimentation des animaux et/ou dans la nôtre, dans un cas comme dans l’autre, dans notre assiette, ce qui ne serait pas si problématique si le soja n’était pas l’un des aliments les plus consommés au monde. De plus, un excès de CO2 atmosphérique est, en général, néfaste pour cette fabacée. Ce qui, bien entendu, est inquiétant, de par l’augmentation des gaz à effet de serre et une forte demande de la part des consommateurs de soja, qui fait dire à certains observateurs que les perturbations climatiques pourraient, dans les années à venir, provoquer une crise alimentaire.
  • On croise parfois des informations qui concernent un soja « rouge » et un autre « vert » : il ne s’agit pas d’autres espèces de soja, mais de deux sortes de « haricots » : Phaseolus radiatus et Vigna umbellata (anciennement Phaseolus calcaratus).
    _______________
    1. Michèle Bilimoff, Les plantes, les hommes et les dieux, p. 67.
    2. Larousse des plantes médicinales, p. 217.
    3. La farine de soja contient quatre fois plus d’azote que celle de blé, vingt fois plus de matières grasses, et trois à cinq fois moins d’hydrates de carbone : cela concourt à faire de la farine de soja un produit plus équilibré que celle de blé.
    4. Liu Shaoshua, Phytothérapie alimentaire chinoise, p. 182.
    5. La consommation régulière de soja est corrélée par un bas taux de cancer dans les pays où, par tradition, on consomme régulièrement du soja.

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Le colatier (Cola nitida, acuminata, etc.)

Synonymes : kolatier, noix du Soudan.

Arbre semper virens au feuillage dense, le colatier est endémique à une zone d’Afrique occidentale que baigne le Golfe de Guinée. Sur cette zone côtière, on trouve de nombreuses plantations, cultures qui se sont étendues depuis lors à d’autres zones géographiques : le Brésil, l’Indonésie, les Antilles, etc. possèdent, eux aussi, leurs propres exploitations de colatiers.
Cet arbre d’une vingtaine de mètres de hauteur, garni de feuilles oblongues et coriaces, porte à floraison des fleurs sans pétales, dont le calice est formé de cinq sépales de couleur blanc crème plus ou moins soutenue, veinés de pourpre au départ du centre. Ces fleurs forment à la suite un fruit typique de la famille des Sterculiacées : une cabosse, de même que chez le cacao. Cette cabosse est formée de follicules réunis en étoile qui, une fois mûrs, s’ouvrent, libérant chacun cinq à dix graines comprimées les unes contre les autres, de la taille d’un œuf de pigeon, aussi bien rouge rosâtre que blanc beige. Ce sont ces « noix » qui, traditionnellement, sont mâchées par les populations locales : cet aliment d’épargne, parce que stimulant, permet de combattre la fatigue, d’étouffer la faim et la soif. Connu en Europe depuis le XVI ème siècle environ, ce n’est véritablement qu’à partir du XIX ème siècle que furent exploitées ses propriétés digestives et aphrodisiaques, mais surtout stimulantes et toniques. Ainsi, plusieurs compositions magistrales virent-elles le jour durant ce siècle en particulier à destination des personnes surmenées, fatiguées physiquement et psychiquement, convalescentes, etc.
Voici l’histoire d’un de ces anciens médicaments. Pour cela, tournons-nous en direction du pharmacien d’origine corse Angelo Mariani (1838-1914) qui a l’idée d’élaborer une préparation à base de vin rouge dans lequel se mêle des extraits de feuilles de coca (Erythroxylum coca) : ce « vin Mariani » trouve assez rapidement ses aficionados. L’histoire d’Angelo Mariani va se lier à celle d’un autre pharmacien, d’Atlanta celui-là : John Styth Pemberton. Ce dernier, qui souffre de douleurs d’estomac (d’un cancer en réalité), a vent du vin corse, qu’il décide d’éprouver sur lui-même. En 1885, il élabore à son tour un « french wine coca », breuvage qui se distingue néanmoins de la boisson française en ce qu’il contient des noix de cola dont Pemberton n’ignore pas qu’elles sont riches de caféine. Il explique lui-même de quoi il retourne : cette boisson « est composée d’un extrait de feuilles péruviennes de coca, du plus pur des vins et de noix de cola. C’est le meilleur des toniques, aidant à la digestion, apportant de l’énergie aux organes de la respiration et rendant plus fort les systèmes musculaires et nerveux ». S’ensuit une mise sur le marché et une commercialisation qui sera entravée au bout de six mois : en effet, à la fin de l’année 1885, le maire d’Atlanta prohibe la vente d’alcool. Ainsi le vin de Pemberton tombe-t-il sous le coup de cette interdiction. Forcé de changer son fusil d’épaule, il s’attelle à la confection d’une nouvelle boisson, puisque seules celles qui sont non alcoolisées (quand bien même seraient-elles médicaments) sont autorisées à la vente. S’inspirant des fontaines à sodas présentes dans la plupart des drugstores de l’époque, Pemberton s’attache à travailler et établir la formule qui permettra de retrouver le parfum de son vin en utilisant divers extraits végétaux : du jus de citron, de l’acide citrique, des extraits naturels de citron, d’orange, de cannelle, de noix de muscade, de coriandre, de néroli, de lavande, de la vanille, des extraits de feuilles de coca et de noix de cola, sans oublier bonne dose de sucre pour camoufler autant que possible l’amertume du sirop aromatique qui, une fois mélangé à l’eau gazeuse des fontaines à sodas, sera vendu au public sous le nom de baptême de Coca-Cola en 1886. Aujourd’hui, reste le nom d’une boisson dans laquelle il y a belle lurette qu’on ne trouve plus de cocaïne : sous la pression de plusieurs sociétés hygiénistes américaines attachées aux bonnes mœurs, en 1903, la fabrication du Coca-Cola se déroule en utilisant exclusivement des feuilles décocaïnisées, ce qui enleva, de fait, tout attrait thérapeutique pour cette boisson qui « rend joyeux le mélancolique, et fort le faible ». De même pour les noix de cola. Il y a bien longtemps que cette boisson a quitté les étagères de l’apothicaire pour rejoindre celles de l’épicier, et que de médicinale elle est devenue boisson d’usage courant, parfois même trop, au point qu’elle provoque plus de maux dans sa formule actuelle (diabète, obésité, etc.) qu’elle n’en répare, ce qui n’était, au départ, ni l’intention de Pemberton ni, avant lui, de Mariani, bien que chez ces deux hommes et la firme au logo rouge et blanc, le nerf de l’affaire soit, avant tout, l’argent…

Mais avant que la noix de cola ne tombe entre les griffes du monde profane, elle était, en Afrique, l’objet des plus pieuses attentions, raison expliquant sans doute que les colatiers étaient cérémonieusement plantés à proximité des villages. La noix de cola, outre le fait qu’elle constituait une offrande aux personnalités, était aussi sacrifiée à certaines divinités. Elle entre aussi, en partie, dans la pratique divinatoire de l’Ifa. Des demi noix de cola deviennent juju sous forme de chaîne divinatoire, laquelle « est jetée de la main droite. Une figure est dessinée sur la sciure de bois recouvrant le plateau de divination selon que les juju sont tombés sur la face convexe ou concave, constituant ainsi un système d’information binaire » (1).

De par sa saveur amère (présence de caféine), en Afrique noire, la noix de cola symbolise avant tout les épreuves de la vie, sa difficulté aussi. Mais elle est également symbole d’amitié solide et de fidélité. Deux futurs époux qui mangent ensemble une noix de cola démontrent par ce geste leur intention d’une vie commune et d’engagement fidèle.

Le colatier en phytothérapie

C’est donc dans les noix de cola que Pemberton alla puiser la caféine nécessaire à son french wine : bien lui en prit, puisque, en moyenne, on en trouve de 1,5 à 3,5 %, c’est-à-dire largement plus que dans le café. Ces proportions pourraient paraître rédhibitoires s’il n’y avait pas également dans la noix de cola de la kolatéine, qui évite l’action brutale de la caféine sur l’organisme et lui permet de libérer de façon progressive ses effets. Outre cela, nous y croisons une xanthine bien connue du cacao, la théobromine, ainsi qu’une autre, propre au colatier, la kolatine, auxquelles s’additionnent 5 à 10 % de tanins.

Propriétés thérapeutiques

  • Stimulant et excitant nerveux, cérébrale et musculaire
  • Reconstituant
  • Cardiotonique
  • Digestif
  • Diurétique
  • Antidépresseur
  • Aphrodisiaque
  • Astringent

Usages thérapeutiques

  • Asthénie physique, manque de tonus, convalescence après maladie infectieuse, effort musculaire prolongé, entraînement du sportif
  • Asthénie psychique, neurasthénie, état dépressif
  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : diarrhée, diarrhée rebelle, dysenterie
  • Grippe
  • Maux de tête, migraine

Modes d’emploi

  • Graine concassée ou pulvérisée en infusion.
  • Macération vineuse de noix de cola (dans du vin rouge).
  • Teinture-mère.
  • Extrait fluide.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Les personnes sensibles à la caféine éviteront de prendre cette plante le soir. Cette attention devra particulièrement être portée auprès des personnes souffrant d’hypertension et de palpitations, ainsi qu’à celles sujettes aux ulcères gastriques.
  • En cure, la noix de cola est associable au ginseng ou à l’éleuthérocoque par exemple.
    _______________
    1. Claudine Brelet, Médecines du monde, pp. 46-47.

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Le guarana (Paullinia cupana)

Le guarana est originaire de basse Amazonie, du Brésil plus exactement, où il croît en abondance. Cultivée dans quelques localités du continent sud-américain, cette plante n’est connue en Europe que depuis 1817. C’est une plante grimpante à tige cannelée, une liane autrement dit, qui pousse facilement le long des cours d’eau ; elle peut atteindre 15 m de longueur. Ses feuilles composées sont grandes, alternes et isolées. Ses fleurs apparaissent en juillet et août. Elles sont petites, verdâtres ou jaunes, et disposées en grappes. Le fruit, qui mûrit en novembre ou décembre, est une capsule sphérique de couleur rouge vif. Il s’ouvre partiellement à maturité pour laisser entrevoir une ou deux graines volumineuses qui ont la forme d’un petit marron lustré de la taille d’une noisette (un centimètre de diamètre environ.) Un seul pied de guarana peut fournir jusqu’à 10 kg de ces graines et vivre une quarantaine d’années.

On utilise les graines légèrement torréfiées et fermentées. La pâte préparée en Amazonie depuis des temps très anciens, par trituration de l’amande avec de l’eau, appelée guarana, est présentée sous forme de bâtons ou de tortue, symbole de résistance. Ces formes sont ensuite séchées au soleil ou au four et ensuite consommées. Dans cette région du Brésil, la pâte sert à préparer des boissons rafraîchissantes et toniques et la coque du fruit est une source industrielle peu coûteuse de caféine. Traditionnellement, dans une calebasse, on râpe un bâton de guarana à l’aide de la langue séchée d’un poisson géant, le pirarucu, qui peuple le bassin amazonien. On fait ainsi chaque matin, de manière à obtenir l’équivalent d’une cuillerée à café de poudre de guarana, à laquelle on ajoute quantité suffisante d’eau. Après avoir veillé à ce que toute la poudre ait été correctement dissoute, on absorbe ce breuvage à jeun.

Guarana est un nom brésilien qui dérive du nom de la tribu des Guaranis, indigènes d’Amazonie. Les Guaranis prêtent à cette plante des origines divines : la première d’entre elles ne serait pas née d’une graine mais des yeux d’un enfant divin tué par un serpent. Là, il est bon de remarquer que les graines de guarana sont insérées dans un arille blanc qui rappelle l’œil humain. Peut-être y a-t-il un rapport avec le fait que cet arbre ait été divinisé. La divinité aurait ainsi voulu perpétuer au bénéfice des hommes la force vitale détruite. Bien avant que les botanistes européens n’aient étudié cette plante, le guarana était une boisson que la tribu des Manès préparait en secret et de laquelle ils tiraient leur force et leur longévité, continuant à lui attribuer des origines et des pouvoirs divins.

Le guarana en phytothérapie

La graine de guarana est surtout connue pour ses dérivés xantiques, ce qui, pour beaucoup ne veut rien dire. Précisons, pour clarifier le propos, que le guarana compte trois de ces dérivés principalement : la guaranine, que l’on appelle aussi… caféine (notons que le guarana est la substance végétale qui en contient le plus, bien davantage que le café lui-même, mais étant mieux universellement connu, le mot caféine l’a emporté). Puis vient la théophylline, présente dans le thé, enfin la théobromine, que l’on trouve aussi dans le cacao. En plus de ces trois principes actifs qu’il est plus judicieux d’appeler alcaloïdes, le guarana renferme des saponines et de mucilage, ainsi que des sels minéraux et oligo-éléments (calcium, sodium, fer, etc.).

Propriétés thérapeutiques

  • Stimulant, fortifiant (augmente la résistance à la fatigue = adaptogène), tonique (nerveux, entre autres), stimule la libération de l’adrénaline, favorise l’activité cérébrale
  • Augmente le nombre de calories brûlées au repos, active la combustion des graisses
  • Diurétique
  • Antiseptique intestinal, carminatif
  • Vasodilatateur

Usages thérapeutiques

  • Asthénie physique et psychique, relever le tonus physique comme psychique, dépression légère
  • Cure d’amaigrissement
  • Problème de fermentation intestinale et de gaz, diarrhée chronique
  • Artériosclérose
  • Maux de tête, migraine d’origine nerveuse

Précautions d’emploi, contre-indications et autres informations

  • Vu les quantités de caféine que le guarana contient, il est bon d’éviter les prises après 16h00. Cette caféine sera à la disposition de votre corps et de votre cerveau la journée durant, inutile dans ce cas de prendre du café, d’autant que guarana et café, en excès, mènent aux mêmes troubles. De plus, « ces deux plantes agissent comme stimulant à court terme, mais tendent à entraver le processus naturel de récupération. Étant donné la haute teneur en tanins du guarana, il est déconseillé d’en faire un usage prolongé, car les tanins diminuent les capacités d’absorption des éléments nutritifs de l’intestin » (1). C’est pour toutes ces raisons qu’il faut compter des périodes d’abstinence entre chaque cure.
  • Le guarana est déconseillé en cas d’hypertension et de maladies cardiovasculaires en général. On se gardera d’en faire usage durant la grossesse et l’allaitement.
  • Association : avec le thé vert (Camellia sinensis) et la noix de cola (Cola nitida).
  • Autre espèce : Paullinia yoco, plante également stimulante, utilisée comme fébrifuge.
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    1. Larousse des plantes médicinales, p. 244.

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Le saule blanc (Salix alba)

Synonymes : saulx blanc, saux blanc, saule argenté, saule commun, osier blanc, aubier, etc.

Comme nous l’indique sa racine celte sa-lis (ou salik) qui signifie « près de l’eau », le saule affectionne particulièrement les lieux tempérés de l’ensemble de l’hémisphère nord, en bordure de rivières et de ruisseaux, sur terrains frais et humides, voire même marécageux, mais surtout c’est un « arbre vert et bénéfique des eaux vives » et ripisylves. Si l’écorce du tronc est épaisse, rugueuse et crevassée, elle contraste très fortement avec la souplesse des rameaux de couleur jaune orangé. Dès le mois de mars, ils se couvrent de fleurs, des chatons qui peuvent être mâles ou femelles sur le même pied. Les premiers, très velus, sont généralement blanchâtres, ornés de longues anthères jaunes, alors que les seconds, petits et râblés, sont de couleur verte. Ce n’est qu’ensuite que viennent les feuilles. Pointues et lancéolées, légèrement dentées, elles présentent une face vert brillant au-dessus et une autre, velue et argentée, au-dessous, d’où le nom de saule argenté que porte parfois cet arbre, dont la croissance rapide lui permet d’atteindre naturellement 15 à 20 m de hauteur, beaucoup moins lorsqu’il est rabattu, prenant alors la forme « têtard » caractéristique.

La réputation du saule blanc n’est plus à faire. Assyriens et Babyloniens virent déjà dans cet arbre un moyen de lutter contre les fièvres intermittentes. En compagnie du cyprès, le saule dominait la pharmacopée d’alors. C’est du moins ce qu’expliquent des tablettes portant des caractères cunéiformes.
Mentionné dans l’Iliade, le saule apparaît aussi dans l’Odyssée : une parole de la déesse magicienne Circé rappelle l’existence d’un bois sacré dédié à Perséphone composé de peupliers noirs et de saules, ce que reprendra Pausanias à l’identique un millier d’années plus tard. L’on a aussi placé des saules dans la prairie qui mène jusqu’à la demeure de Circé. Au-delà de la mythologie, les premiers Grecs à faire état du saule d’un point de vue médical sont Hippocrate (qui conseillera ses feuilles contre les affections rhumatismales et fébriles) et Théophraste, quand bien même il est dit que le centaure Chiron explique à Asclépios les propriétés thérapeutiques des feuilles de saule. Au tout début de notre ère, il est repéré par Dioscoride pour ses vertus astringentes, cicatrisantes et antalgiques. Usant tant des semences, de l’écorce que de la sève, Dioscoride emploie le saule pour certaines affections cutanées (cals, poireaux), en cas d’hémoptysie et de douleurs auriculaires. Pline, reprenant ouvertement Dioscoride, signale dans son Histoire naturelle que « les feuilles pilées et prises en boisson modèrent les excès amoureux et un usage répété les éteints complètement. » Cette propriété anaphrodisiaque du saule blanc, que d’aucuns, encore récemment, prirent pour une aimable plaisanterie, fait parler d’elle depuis plus de deux millénaires. Par exemple, les athlètes grecs dormaient sur des couches qu’on avait pris soin de parsemer de feuilles de saule, afin de renforcer leur régime qui leur imposait la chasteté un temps assez long avant compétition. Il en allait de même pour les femmes « afin de rafraîchir leur désir de luxure », selon une formule que l’on doit à Jean-Baptiste Porta : c’est ainsi qu’en l’honneur de Déméter, que l’on fêtait et honorait lors des Thesmophories, les femmes pratiquaient une abstinence complète. Lors, le saule faisait partie des végétaux conviés pour cette propriété bien réelle, s’appliquant tant à l’homme qu’à la femme, chose remarquée plus tardivement tant par Albert le Grand que par le médecin français du XVI ème siècle qu’était Jacques Daléchamps qui disait : « Les feuilles pilées et prises en breuvage refroidissent ceux qui sont trop échauffés en cas d’amour et même qui continuerait d’en prendre, elles rendraient la personne tout à fait inhabile à ce métier » (on allait même jusqu’à assurer qu’un emploi du saule au long cours était susceptible de mener à la stérilité).

Au Moyen-Âge, Hildegarde de Bingen indique que le saule suscite mélancolie et amertume (1). Pour l’abbesse, le saule n’a pas bonne presse si l’on en croit ce qu’elle écrit dans Le livre des subtilités des créatures divines : « Le saule est froid ; il est image des vices, parce qu’il semble beau ; il n’est pas très utile pour les hommes, si ce n’est qu’il les accompagne dans certaines choses extérieures [Lesquelles ?], et il ne vaut rien pour les médicaments, car son fruit et sa sève sont amers et ne valent rien pour l’homme ; si celui-ci en mangeait, il ferait naître et augmenter en lui la mélancolie, mettrait en lui de l’amertume et y diminuerait la santé et la joie » (2). En disant cela, elle semble préparer le terrain au docteur Bach qui mettra au point, huit siècles plus tard, l’un de ses fameux élixirs, Willow, dont il dit ceci dans son principal ouvrage : « Pour ceux qui ont souffert de l’adversité et de l’infortune et ne peuvent s’y résigner sans plainte ni ressentiment, car ils jugent surtout la vie en fonction de sa réussite. Ils ont le sentiment de n’avoir pas mérité une si grande épreuve, trouvent cela injuste et s’aigrissent. Il arrive souvent qu’ils prennent moins d’intérêt et s’occupent moins activement des choses auxquelles ils trouvaient auparavant plaisir » (3). Même si elle n’est pas mentionnée explicitement par Bach, l’amertume apparaît néanmoins en filigrane, et ses paroles semblent faire étrangement écho à celles d’Hildegarde… Avec elle, nous avons quelque peu effleuré la théorie des signatures. De l’observation du saule dans son biotope, on peut tirer plusieurs hypothèses :

A : Puisque le saule pousse les pieds dans l’eau des marécages infestés par le paludisme, c’est qu’il doit être capable de lutter contre cette maladie.
B : Du fait que ses racines baignent dans l’eau, c’est qu’il doit être efficace contre les maladies « aux pieds mouillés ».
C : Si l’on considère la souplesse de ses rameaux (qui constituent l’osier), on peut prétendre que l’écorce de ces mêmes rameaux est susceptible de lutter contre les douleurs articulaires et rhumatismales.

En réalité, ces trois signatures se vérifient d’un point de vue thérapeutique :

A’ : Le saule est fébrifuge, bien que son action soit moins puissante que celle du quinquina ; son écorce partage néanmoins son amertume.
B’ : Le saule lutte contre le rhume et la grippe.
C’ : Enfin, il possède des propriétés anti-inflammatoires, antirhumatismales et antalgiques qui viennent à bout de rhumatismes, arthritismes et autres algies rhumatismales.

Comme nous le constatons, à l’inverse d’Hildegarde, certains auteurs ont vu dans l’amertume du saule de bons présages. Si l’on date la réputation fébrifuge du saule au XVII ème siècle (avec Etner en 1694 précisément), il est bon de ne pas oublier qu’Hippocrate connaissait déjà cette propriété propre au saule, de même que Matthiole qui, contrairement à Léonard Fuchs qui se contente de reprendre Dioscoride, innove en 1554, en établissant des propriétés exploitables en cas de fièvre et d’insomnie. Peut-être est-ce l’ensemble de ces observations « empiriques » qui permirent l’étude scientifique du saule. Quoi qu’il en soit, au cours du XVIII ème siècle, on ne compte plus les praticiens qui en font l’éloge. Par exemple, en 1763, l’on voit le Britannique Edmund Stone présenter son Compte-rendu des succès de l’écorce de saule dans le traitement de la fièvre. Si le siècle des Lumières sonne la reconnaissance des vertus curatives du saule, c’est le XIX ème siècle qui va les mettre scientifiquement en évidence. Tout d’abord en 1829, Pierre Leroux, un pharmacien français de Vitry-le-François dans la Marne, isole de l’écorce du saule l’un de ses principes actifs, la salicine. A cette même époque, un autre pharmacien, suisse celui-là, Pagenstecher, obtient par distillation de fleurs de reine-des-prés l’aldéhyde salicylique. On se rend alors compte que salicine et aldéhyde salicylique possèdent la même structure de base. Par oxydation de cet aldéhyde, l’Allemand Lönig parvient à la formation de l’acide salicylique dont Guerland procède à la synthèse dans les années 1850-1860. Ce n’est qu’en toute fin de XIX ème siècle (1897) que Félix Hoffmann, alors chimiste chez Bayer, mène la fabrication à l’échelle industrielle de l’acide acétylsalicylique, autrement dit l’aspirine, un médicament qui a été utilisé de manière massive avant même qu’on en ait compris l’exact mode de fonctionnement et l’ensemble des applications. Plus d’un siècle après sa naissance, l’aspirine fait encore parler d’elle et n’a, semblerait-il, pas encore épuisé la sagacité des chercheurs et autres scientifiques. Cette dernière empruntera une voie fort différente et fera oublier les usages phytothérapeutiques du saule pendant un bon laps de temps. Or, le revers de la médaille, c’est que l’aspirine s’oppose à la coagulation normale du sang et peut présenter des risques d’irritation de la muqueuse gastrique, avec hématémèse à la clé à hautes doses (ce que m’a confirmé une amie médecin gastro-entérologue de ma connaissance). Ainsi, on a longtemps indiqué aux femmes durant leurs règles et aux hémophiles d’éviter le saule en usage interne. Seulement, plusieurs études ont montré que, d’une part, le saule n’augmente pas le flux sanguin et que, d’autre part, il n’irrite pas l’estomac, bien au contraire il est préconisé pour corriger l’acidité gastrique et le pyrosis. Cependant, on déconseillera le saule aux personnes allergiques à l’aspirine et à ses nombreux dérivés.

Dans un conte bouleversant de tristesse et d’amour non partagé, Andersen place sous la houlette d’un saule, présent du début à la fin du récit, le personnage de Knud qui cherche à apprendre qu’avouer son amour « c’est ce qu’il faut faire quand cela doit donner quelque chose » et non pas rester comme deux ronds de flan face à celle qui… Or, il ne dit rien de celui qu’il porte à son amie d’enfance, Johanne. Pourtant, il sait bien que « l’amour muet, ça ne mène à rien ». Mais que peut Knud, qui aime tendrement, face à Johanne qui l’aime seulement bien ? « Je t’aime bien ». Est-il véritablement question d’amour dans une phrase pareille ? « Mais à personne il ne parla de son chagrin, personne n’eût pu croire qu’il avait des peines de cœur, les plus profondes qui soient, elles ne sont pas pour ce monde, elles n’ont rien d’amusant, elles ne sont même pas pour les amis » (4). Et le conte se termine sous le saule, là où il avait commencé, mais dans la solitude et la mort.
Les latitudes septentrionales – ce Jutland danois – où naquit Andersen expliquent-elles à elles seules la tristesse et le désarroi qui envahissent ce conte à grandes eaux ? Il parle aussi, de manière à peine voilée, d’Andersen lui-même, dont les rapport avec la gente féminine furent à l’avenant. Le choix du saule pour accompagner la finitude du héros, Knud, par les symboles de mort et de disparition qui lui collent à l’écorce, feraient donc du saule une essence maléfique. Pourtant, Andersen ne nous dit pas si ce saule est précisément « pleureur » : je n’imagine pas, lisant Sous le saule, Salix babylonica, dont la morphologie lui vaut la particularité, par cet aspect tombant, de n’être jamais bien loin de la chute, à se mirer, comme il sait si bien le faire, dans le miroir des eaux tristes, qui lui répondent en murmurant à travers sa longue chevelure de veuve éplorée. Non, ce n’est pas un saule dit pleureur que j’ai en tête lorsque je lis Andersen, bien que cette propension à s’épancher pourrait sertir à merveille le bijou ciselé patiemment par la grâce du Danois, ce « sous le saule » qui charrie de gros cailloux dans mon cœur qui chavire à chaque fois que je le lis. Comme l’explicite bien son nom latin, Salix babylonica n’est pas un arbre d’ici, c’est un importé, un migrant. Est-ce pour cela – le mal du pays – qu’il est triste ? Je ne sais. En revanche, dans ses terres natales, qui n’ont – contrairement à ce que peut laisser penser son nom – rien de mésopotamien (puisque l’arbre est chinois), ce saule laisse exsuder, à l’instar de l’orne (Fraxinus ornus), une espèce de « manne », qui est peut-être la « manne de Perse » dont l’existence a été relevée par plusieurs auteurs antiques. Le saule pleureur pleure-t-il de manne sous nos latitudes ? Il n’est pas reconnu pour cela, et si tel était le cas, cela renverrait, non pas à l’amertume et à la mélancolie, la manne étant ni plus ni moins qu’une bénédiction céleste dont il serait malséant de s’attrister. Méprisant une fois de plus l’histoire de la botanique, le légendaire chrétien reprend à son compte le saule pleureur qui aurait été, dit-on, l’un des nombreux végétaux derrière lesquels la Vierge Marie et l’enfant Jésus se seraient dissimulés durant la fuite en Égypte. Ce qui inverse quelque peu le symbolisme du saule.
Malgré tout, la dimension funeste du saule demeure vivace dans bien des régions du monde. En Russie (5), un proverbe veut que « qui plante un saule dans son jardin prépare une bêche pour creuser sa tombe », alors qu’en Angleterre, on va jusqu’à s’interdire de faire brûler du saule dans les maisons et d’en fabriquer des badines pour guider le bétail, parce que cet arbre porterait malheur. Pour l’expliquer, on évoque sa connexion avec la profondeur des abysses infernaux : n’est-ce pas une baguette de saule que tient à la main cet étrange et mystérieux voyageur des enfers qu’est Orphée ? N’est-il pas l’arbre saturnien qui lie et empêche ? Certains arbres-fées ne comptent-ils pas quelques spécimens de saule ? Ceux-là qu’on dit habités par des fées ont le pouvoir de déterrer leurs racines nuitamment et de suivre les malheureux voyageurs égarés qu’ils effraient de leurs sourds murmures (à propos de murmures, il est recommandé de ne jamais confier de secret à un saule, celui-ci s’empresserait de le répéter à la moindre brise qui viendrait caresser ses feuilles…). Ce n’est, en revanche, pas ce qui ressort du conte nippon qui narre avec quelle grâce et quelle élégance une nymphe habitait un bouquet de saules. Par ailleurs, le saule incarne une dimension bien différente : ainsi joue-t-il le rôle d’arbre de vie au Tibet, comme peuvent le rappeler les saules plantés devant le sanctuaire de Lhassa. En Chine, sa résistance et sa souplesse seraient un gage de protection, puisque d’un rameau de saule il serait possible de chasser les mauvais esprits, les « miasmes empoisonnés et les pestilences ». Symbole de vitalité, le saule exprime merveilleusement cela à travers son aptitude à « repartir ». En effet, des rameaux de saule coupés et fichés en terre s’enracinent et reverdissent sans peine. Le chaman lakota John Fire Lame Deer indique dans son ouvrage De mémoire indienne que certaines huttes de sudation (destinées à la cérémonie de l’Inipi), fabriquées avec des rameaux de saule, se couvraient par la suite d’un feuillage luxuriant, même après avoir été abandonnées. La nature n’attend pas, et souvent n’a pas besoin de l’homme. De même, lorsqu’un saule est décapité par la foudre, à sa base rayonne tout un faisceau de jeunes rameaux. Ce qui explique la symbolique d’immortalité que le saule se trimballe d’est en ouest, assez souvent associé à un oiseau, comme la grue en Suède, où des rameaux de saule mêlés à des plumes soulignent le caractère de fécondité renouvelée d’une telle association. En Chine, on le considère comme si vigoureux qu’il est, dit-on, capable de supporter ce qui ne manquerait pas de faire périr n’importe quel autre arbre. Bien que funéraire, on l’apparente au soleil et, afin de souligner l’indestructibilité de l’astre solaire, on lui fait des offrandes de saule à l’approche de l’été, le saule devenant alors l’arbre solaire et solsticial des portes. Ainsi, cela explique peut-être la coutume qui voulait qu’on couvre les cercueils de branches de saule, « comme une consolation pour les survivants sur la destinée ultérieure du défunt » (6).
Ni bon, ni mauvais dans l’absolu, le saule est sans doute, à l’instar de toutes les autres créatures, les deux à la fois. Il est tout autant la rondeur et la souplesse du panier qui porte l’opulence des fruits de la terre que le fouet cinglant qui écorche ou la batte de cricket qui fracasse.

Oui, le saule, ou osier comme on le surnomme parfois, est bien connu pour se plier avec bonne grâce sous les doigts du vanneur. Et ces objets ainsi fabriqués, corbeilles, paniers et corbillons, empruntent, par leur forme, celle du ventre féminin à son apogée. Rien d’étonnant à ce que le saule et son ogham Saille soient placés sous le patronage de divinités féminines telles qu’Ana, Dana, Brigit, Déméter, Héra, Épona, etc., qui, toutes, qu’on se trouve en Grèce ou en territoire celte, impliquent des considérations de féminité, de fécondité et de fertilité (7).
Avec Saille, s’agit-il d’une naissance à venir (quelle qu’elle soit), d’une figure maternelle pour laquelle il est bon de prendre en considération les doctes et sages conseils ou, plus largement, une référence faite à la lignée maternelle dans ce qu’elle comporte de sensibilité et de réceptivité, Saille étant placé sous le couvert de la Lune, un astre qui implique une forte accointance avec le domaine de l’intuition, des choses cachées et mystérieuses dont on prend connaissance par un médium tel que l’onirisme par exemple. Il peut aussi s’agir d’une révélation qui concerne le passé proche ou mémoriel, portant sur le foyer au sein duquel on siège, ou bien la famille qui, par ses membres plus ou moins éloignés dans le temps, nous a précédé, et parmi lesquels, peut-être, y a-t-il une noueuse d’osier dont l’excès peut pousser à la passivité, voire à la soumission, quand bien même il est d’autres figures qui peuvent lier, la sorcière par exemple, de même que la nymphe, comme celle qui anime le bouquet de saules, tel que rapporté par ce conte d’origine japonaise dont j’ai souligné l’apport plus haut. On peut, dès lors, sombrer dans des zones plus profondes et inquiétantes, parce que d’essence plutonienne : rappelons l’Orphée transitant par les territoires d’Hadès et de celle qui est son épouse, Perséphone, deux divinités qui peuvent être mal comprises si on les extrémise, alors que si l’on prend en compte le signe astrologique que gouverne Pluton, le Scorpion, on comprend mieux la relation du saule à ces régions prétendument infernales. C’est cela que rappelle l’ogham Saille quand il survient lors d’un tirage.

Le saule blanc en phytothérapie

Du saule, on utilise l’écorce des jeunes rameaux de deux à quatre ans, ainsi que les feuilles et les chatons qui, selon s’ils sont mâles ou femelles, ne possèdent pas les mêmes destinations : les mâles contiennent une hormone proche de la testostérone, les femelles un principe œstrogène, l’œstriol.
Dans l’écorce, on trouve des tanins (6 à 20 %), des flavonoïdes ainsi que ce fameux glucoside qu’est la salicine (2 à 7 %), substance cristalline, blanche et nacrée, très amère, peu soluble dans l’eau froide, extrêmement soluble dans l’eau chaude. En plus de cela, la composition biochimique de la jeune écorce du saule blanc affiche de la cire, de la résine, de la gomme et de l’oxalate de calcium. Du côté des feuilles, on remarque des sucres, plusieurs acides (gallique, tannique) et de la catéchine, flavonoïde commun au saule blanc et au thé vert.
A sujet de la salicine, on a remarqué que son action fébrifuge était moins efficace que celle de l’écorce brute. On prend conscience (si besoin est) que le tout est bien évidemment supérieur en efficacité à l’un des éléments issus de ce tout, car sinon comment comprendre que la Nature se casse le bonnet à agencer, de manière fort complexe parfois, tel composant avec tel autre ? Il en va de même avec les molécules que l’on croise dans la littérature aromathérapique telles que le menthol, le thymol, l’eucalyptol (ou 1.8 cinéole), etc. Toutes ces molécules agissent mieux en synergie avec celles qui naturellement les accompagnent plutôt que seules, constat que, déjà au XIX ème siècle, Cazin avait établi.

Propriétés thérapeutiques

  • Analgésique, antalgique, antinévralgique, anti-inflammatoire, antirhumatismal
  • Apéritif, digestif, tonique puissant des voies digestives, stomachique, astringent intestinal
  • Antispasmodique, calmant, sédatif nerveux et génital
  • Fébrifuge
  • Vulnéraire, cicatrisant, astringent
  • Antiseptique

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère digestive : atonie des voies digestives, dyspepsie, dyspepsie hyperchlorhydrique et lientérique, oligotrophie stomacale, gastralgie d’origine nerveuse, diarrhée chronique, manque d’appétit, aigreur d’estomac, hyperacidité gastrique, pyrosis, vers intestinaux (ascarides)
  • Troubles locomoteurs : rhumatismes aigus ou chroniques, musculaires et/ou articulaires, des genoux, des hanches et du dos, arthrose, arthritisme, polyarthrite, sciatique, goutte
  • Troubles de la sphère génitale masculine et féminine : douleurs menstruelles, douleurs utérines et ovariennes, dysménorrhée, leucorrhée, spermatorrhée, aphrodisie maladive (nymphomanie chez la femme, satyriasis chez l’homme), priapisme, éréthisme génital
  • Affections cutanées : plaie, ulcère, ulcère atone, ulcère fongueux, cors, gangrène, « pourriture » d’hôpital (= gangrène nosocomiale)
  • Troubles de la sphère respiratoire + ORL : rhume, grippe, soutien des malades qui relèvent d’affections broncho-pulmonaires
  • Fièvre, fièvre intermittente
  • Maux de tête, migraine
  • Troubles du système nerveux : insomnie d’origine nerveuse, anxiété, angoisse, angoisse de guerre, nervosité, neurasthénie

Modes d’emploi

  • Infusion à froid de feuilles.
  • Infusion à chaud de feuilles.
  • Infusion à chaud de chatons.
  • Extrait fluide de chatons.
  • Décoction d’écorce.
  • Macération vineuse d’écorce (dans du vin rouge ou blanc).
  • Teinture-mère d’écorce.
  • Poudre d’écorce.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Contrairement à l’aspirine, l’acide salicylique ne cause aucune fluidification du sang, ni irritation de la muqueuse gastrique. En revanche, une trop grande consommation d’écorce de saule blanc peut, éventuellement, provoquer un léger effet constipant.
  • Récolte : l’écorce se prélève sur de jeunes rameaux (2 à 4 ans maximum) à la fin de l’hiver (février), avant l’apparition des feuilles. Puis elle est séchée rapidement à l’étuve, conservée à l’abri de l’air et de la lumière.
  • Autres espèces : saule marsault (S. capraea), saule-amandier (S. triandra), saule-laurier (S. pentandra), saule cassant (S. fragilis), osier blanc (S. viminalis), osier rouge (S. purpurea), etc.
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    1. En réalité, elle distingue deux saules : celui qu’elle appelle De wida et l’autre De salivera qu’on croit être le saule marsault : c’est là la seule distinction qu’elle fait. Selon elle l’un et l’autre se valent.
    2. Hildegarde de Bingen, Physica, p. 179.
    3. Edward Bach, La guérison par les fleurs, p. 107.
    4. Hans Christian Andersen, Contes – Sous le saule, pp. 207-208.
    5. En Russie, des brins de saule sont utilisés à l’instar de ceux de buis lors du dimanche des Rameaux, ainsi que dans d’autres contrées du nord de l’Europe comme l’Allemagne.
    6. Angelo de Gubernatis, La mythologie des plantes, Tome 2, p. 339.
    7. L’ogham Saille, par son nom, est assez proche du mot français seille : il s’agit d’un seau dont on se sert pour recueillir le lait issu de la traite des vaches et des chèvres. Ainsi était-ce la manière dont ma grand-mère appelait cet objet. Avec le lait, l’on n’est jamais bien loin de la féminité.

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