L’aunée officinale (Inula helenium)

Crédit photo : Lukas Riebling (wikimedia commons).

Synonymes : aunée commune, grande aunée, aulnée, inule aulnée, inule héléniaire, hélénine, hélénne, hélénium, alliaume, aillaume, soleil vivace, lionne, astre-de-chien, oeil-de-cheval, laser de Chiron, panacée de Chiron, plante à escarres, quinquina indigène, aromate germain (ou germanique), canada (?). Ceci dit, sachons que son nom vernaculaire le plus répandu me semble être enule campane (parfois transmué en enucampane et elecampane), c’est-à-dire de Campanie, une région italienne méridionale, et non « de campagne » ! ^.^

L’aunée est de ces plantes qu’on appelle aussi bien par son nom français usuel que par son nom latin francisé, en l’occurrence inule, venant un tout petit peu modifier l’Inula institué par Linné en 1753. Pour autant que cela soit là son principal nom, aunée n’est pas le plus connu des deux. Il faut dire qu’il ne renvoie à rien de bien glorieux, si l’on en juge par l’étymologie, qui, benoîtement, nous explique que l’aunée tire ce nom du fait de sa fréquentation des aulnaies (c’est-à-dire des bois d’aulnes) où elle se plaît plus que partout ailleurs. Parfois, l’on complexifie à tort l’étymologie, mais cette explication simpliste est parfaitement inacceptable. En effet, la réalité est davantage compliquée. Nous allons néanmoins la rendre accessible : aunée ne serait pas autre chose que la créature chimérique née de l’union du nom inula et de l’adjectif helenium. Ne me demandez pas comment cela s’est fait, je n’en ai strictement aucune idée : sans doute a-t-on découpé ces mots, mélangé leurs syllabes dans un chapeau, supprimé et rajouté des lettres, mis le tout dans un shaker et hop !… Non, ça n’est là qu’une bête plaisanterie qui n’a pas d’autre but que de détourner votre attention en direction de la suite ! Quitte de l’aunée ! Attachons-nous plutôt aux deux mamelles fondatrices que sont inula et helenium. Le premier de ces deux mots latins provient d’un verbe grec, hinaein, qui fait référence aux capacités purificatrices et évacuantes de l’aunée. Quant à helenium, il n’est pas trop difficile d’y reconnaître un prénom féminin dont on peut se demander ce qu’il vient fiche là. Pour cela, vous vous en doutez, il va falloir se farcir une explication à la hauteur de la tâche. En effet, qui est donc cette Hélène ? Plus facile d’identifier Vulcain dans le nom magique qu’on donnait il y a bien longtemps à l’aunée, à savoir gonos hephaistou (« semence d’Héphaïstos »). En quoi donc le mari d’Aphrodite peut-il bien nous donner un indice ? Eh bien, sachant qu’on accorde à l’aunée le patronage de Zeus son père, l’on se rapproche à petits pas de la solution, puisque cela tourne autour du dieu de l’Olympe, mais surtout au sujet de sa progéniture qu’il a nombreuse : en l’occurrence une Hélène, aussi femelle qu’Héphaïstos est mâle, aussi belle qu’il peut être effroyablement laid. Nous parlons bien évidemment d’Hélène de Sparte, fille de Zeus et de Léda. L’aunée prend place dans sa destinée peu après le jugement de Pâris : Aphrodite, en échange de la pomme de discorde, avait accordé au jeune homme le pouvoir de faire succomber à son charme la plus belle femme connue au monde. Son entêtement l’amena à ravir Hélène à son mari, Ménélas le roi de Sparte. Mais avant que d’y réussir, Hermès parvint à la soustraire à cette première tentative : il l’enleva et la déposa sur une île déserte de la côte orientale de l’Attique. En pleurs, la pauvre Hélène répandit des larmes qui, en touchant le sol, donnèrent naissance à cette plante – l’aunée – qu’on appela helenium en la circonstance. (A cette île d’Hélène, on a donné le nom de Makronissos. Faisant partie des Cyclades, elle est aujourd’hui inhabitée.) Il existe bien des variations du mythe unissant Hélène à l’aunée, parfois de façon si absurde qu’on ne semble pas se rendre compte de l’invraisemblance du propos : la plante serait née de ce que Hélène aurait versé une larme au moment de l’enlèvement de Pâris, alors qu’elle était justement en train de cueillir cette même plante (nœud au cerveau ; sic). Dire, comme Pline, qu’elle en tenait un bouquet ou simplement une fleur à la main lors de l’enlèvement était bien suffisant et surtout parfaitement logique, sans avoir besoin de tomber dans une ânerie plus grosse qu’une maison. L’on raconte encore qu’Hélène aurait été la première à mettre en usage cette plante contre les morsures de serpents. Mais cela, c’est ce que disaient les Anciens, Dioscoride par exemple. Bref, encore et toujours cette phytogonie dont l’objectif cherche avant tout à mieux (s’)expliquer le monde végétal. En effet, « dans tous les mythes, les propriétés prêtées à l’helenium font référence de façon plus ou moins explicite à la beauté légendaire de l’héroïne et à la guérison des morsures de serpents »1. C’est, peu ou prou, ce qu’écrit Pline dans l’Histoire naturelle au sujet de l’helenium, plante qui « passe pour favorable à la beauté et pour conserver intact chez les femmes la peau du visage aussi bien que du reste du corps […]. On prend aussi la racine dans du vin contre les blessures causées par les serpents ». La plante d’Hélène serait donc une « herbe aux blessures », en plus d’être fréquemment présentée comme liée à la faculté de protéger des morsures de serpents, à défaut de les guérir. L’étymologie semble vouloir apporter une preuve de cela : helenium proviendrait selon certaines sources du latin vulnus, terme faisant clairement référence au soi-disant propriétés vulnéraires de l’aunée.

Aujourd’hui, si l’on est d’accord pour affirmer sans risque de trop d’erreurs que l’helenium des Anciens porte ce nom en rapport à Hélène de Sparte, la naïveté porterait à croire qu’il n’existe derrière ce nom qu’une seule et même plante. Or ce n’est pas le cas : on y imagine bien la grande aunée, mais aussi d’autres plantes fort différentes, comme par exemple une sorte de serpolet (Thymus hirsutus) ou encore l’ivette musquée, etc. Un autre problème se profile : s’il s’avère que l’inula décrite par le poète Horace est bel et bien l’aunée, chez bien des botanistes et naturalistes de l’Antiquité, l’on peut dire que la confusion est reine. Par exemple, Théophraste, selon une mode qui n’était pas rare à son époque, distinguait une inule mâle d’une autre femelle. D’après les descriptions accordées, la première pourrait être Inula viscosa, la seconde Inula graveolens. D’un autre bord, si l’helenion de Dioscoride semble bien être une aunée indifférenciée, qu’en est-il de l’helenion de Théophraste et des hippocratiques ? (Rappelons qu’à la naissance de Dioscoride trois siècles se sont écoulés depuis le décès de Théophraste, soit environ une durée identique qui sépare ce moment où nous parlons du décès de – prenons Pierre Pomet. A la lecture de l’unique ouvrage du droguiste parisien, eh bien on se rend compte qu’il n’écrit pas exactement comme nous. L’on peut donc émettre l’hypothèse qu’au temps de Dioscoride, les choses avaient elles aussi quelque peu évolué.) Ainsi, grande question : parce que ces plantes portent le même nom, cela en ferait des plantes identiques, du moins semblables ? Pour répondre à cette judicieuse interrogation, je décide ici de faire appel à un article de L’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert. Voici ce que l’on peut y lire à l’article « helenium » : « Il est bien étrange que Théophraste et Dioscoride, tous deux Grecs, aient nommé helenium des plantes entièrement différentes. Théophraste met son helenium au rang des herbes dont on faisait des couronnes ou des bouquets, et cet auteur remarque qu’elle approchait du serpolet. Dioscoride, au contraire, donne à son helenium une racine d’odeur aromatique, et des feuilles semblables à celles de notre bouillon-blanc ; de sorte que par-là sa description convient du moins à notre aunée pour la racine, et pour les feuilles, qui sont molles, velues en dessous, larges dans le milieu, et pointues à l’extrémité. Je crois volontiers que l’inula d’Horace peut être l’aunée des modernes ; mais, dira-t-on, la racine de l’aunée des modernes est amère, et Horace appelle la sienne aigre […]. La raison de cette différence viendrait de ce que ce poète parle de l’aunée préparée, ou confite avec du vinaigre et d’autres ingrédients, de la manière apparemment que Columelle l’enseigne […]. Pour ce qui regarde Pline, il a rejeté dans sa description de l’helenium celle de Dioscoride, a emprunté la sienne de Théophraste, et autres auteurs grecs, et en même temps il a adopté les vertus et les qualités que Dioscoride donne à la plante qu’il décrit sous le nom d’helenium ; ainsi faisant erreurs sur erreurs, il a encore donné lieu à plusieurs autres de les renouveler après lui. Il importe de se ressouvenir dans l’occasion de cette remarque critique, car elle peut être utile plus d’une fois »2. Ainsi, lorsque Pline indique, dans son Histoire Naturelle, que « l’aunée est surtout très fameuse contre les faiblesses d’estomac », il n’y a pas lieu de se méfier des paroles du naturaliste romain, quand l’on connaît les exactes propriétés thérapeutiques de l’aunée. D’autant qu’il ajoute, en guise de lettre de recommandation, que celle plante demeure fort célèbre « parce que la fille d’Auguste, Julia, en prenait tous les jours ». Est-ce que tout cela est bien pertinent ? Tout à l’inverse, si les hippocratiques parlent bien d’aunée, nous pouvons affirmer qu’ils la recommandaient dans les affections des voies respiratoires, urinaires et gynécologiques. Parachevons ce portrait avec ce que raconte Dioscoride de l’aunée : selon lui, l’helenion permet de guérir la toux et l’asthme, et de débarrasser les poumons des humeurs qui les encombrent. Il la donne comme échauffante, diurétique et stomachique, indique ses bons offices en cas de crachements de sang, de sciatique, de ventosité, de spasmes et de fracture.

En 512 de notre ère, l’on vit paraître pour la première fois une représentation picturale fidèle de l’aunée dans un manuscrit byzantin de la Materia medica de Dioscoride : à sa seule vue, nul doute que les nombreuses erreurs commises par Pline auront été dépassées.

L’aunée du « Dioscoride de Vienne ».
L’inule de l’Herbarius Moguntinus (1484). Plus naïve, bien qu’elle soit plus tardive que l’illustration précédente.

Au Moyen âge, un dicton avance que « l’aunée entretient la vie des esprits », ce qui, ma foi, demeure pour moi du domaine du mystère. Je me suis laissé dire que cela pouvait, peut-être, avoir quelque rapport avec la notion d’esprits animaux que l’on maîtrisait parfaitement encore à cette époque. Les esprits animaux (non, aucun rapport avec les totems !), c’est une façon de désigner le « prāna », le souffle vital supra humain inhérent à toute velléité d’existence, ce qui fait que – agent de liaison puissant – le corps, l’âme et l’esprit tiennent ensemble. Or, donc, l’aunée n’est-elle pas une plante de vie ? Cela, chère lectrice, cher lecteur, tu n’en sais encore rien, mais cela te sautera aux yeux à la lecture de la seconde partie du présent article. Tout ce que je puis maintenant te dire, c’est que l’aunée n’échappe à aucun des grands thérapeutes médiévaux. Commençons tout d’abord par Macer Floridus : selon lui l’enula est réputée comme emménagogue quand elle est absorbée en décoction. De plus, elle est diurétique, elle relâche le ventre, calme les douleurs de la sciatique et de la néphralgie, apaise la toux et l’orthopnée. Bref, du Dioscoride tout mâché et recraché. Du côté de Salerne, on compose des vers à la gloire de la grande aunée : « Aux entrailles, l’aulnée est saine et bienfaisante : à bien des maux elle a remédié. » Précisons au passage que pour les Anciens, la poésie n’a pas pour seule fonction de faire joli, c’est aussi un excellent moyen mnémotechnique ;-) Plus au nord, on retrouve l’aunée entre les mains expertes de Hildegarde qui lui attribue Alant comme nom. A l’heure actuelle, la grande aunée porte le nom allemand d’echter alant (c’est aussi un mot gallo qui veut dire « bien portant, vif, dynamique », autant de bons points pour l’aunée ; c’est aussi à ce nom que ceux de différentes molécules contenues dans la racine d’aunée ont emprunté les leurs : l’alantol, l’alantolactone et l’isoalantolactone). Chaude et sèche, l’aunée de Hildegarde remédie aux problèmes respiratoires, aux plaies , aux démangeaisons cutanées, chasserait la migraine et éclaircirait la vue. Mais attention toutefois « si on en prenait ainsi trop souvent, sa force pourrait faire du mal »3, ce qui semble être une préfiguration de ce que l’on appelle aujourd’hui le « choc à l’inule » et dont Pierre Franchomme a été l’un des premiers à parler, si je ne m’abuse.

Au Moyen âge, outre que le vin d’aunée conserve une grande réputation, des praticiens plus tardifs dont Albert le Grand (1200-1280) et Bartholomeus de Glanvilla (XIVe siècle) surent tirer parti de l’aunée dans plusieurs manifestations morbifiques dont diverses affections pulmonaires (asthme, bronchite, coqueluche) et cutanées avant tout, ce qui dessine parfaitement le profil thérapeutique de l’aunée, que les auteurs de la Renaissance (Matthiole, Bauhin, Bock…) se firent un honneur de perpétuer. A la suite de quoi sa popularité fut loin de faiblir, puisque, de siècle en siècle, elle fut étayée et renforcée par la pratique et la réflexion de nombreux auteurs : Nicolas Lémery, Pierre Pomet, Jean-Baptiste Chomel, Louis Desbois de Rochefort, Joseph Roques, François-Joseph Cazin, etc. affirment ou réaffirment, élaborent, conçoivent, imaginent, enfin procèdent à toutes actions qui montreraient, d’une manière ou d’une autre, que l’aunée est une respectable grande dame. Et on lira noir sur blanc, bien plus tard, toute l’utilité dont l’aunée peut se prévaloir en thérapeutique. Par exemple, au XXe siècle, Jean Valnet débute la notice qu’il lui consacre par cette phrase : « Une des plantes les plus précieuses ». Alexandre Yersin, le « découvreur » du bacille de la peste, en remarqua les propriétés évidemment antibactériennes, tandis que le médecin italien Carlo Inverna n’hésita pas à considérer, dans les années 1930, l’aunée comme un spécifique de la tuberculose pulmonaire, après qu’il fut remarqué que cette plante agissait aussi face à un autre bacille en l’inhibant, le bacille de Koch. Tout cela explique que, fort plébiscitée, l’aunée entra dans une kyrielle de préparations pharmaceutiques à travers les âges (opiat de Salomon de Joubert, catholicon double de Fernel, onguent martiatum, looch pectoral, sirop hydragogue de Charas, diabotanum de Blondel, emplâtre de Vigo, sirop d’armoise composé, etc.).

Très grande plante vivace originaire du sud-est de l’Europe ainsi que de la frange occidentale de l’Asie, l’aunée peut effectivement se percher à pas loin de trois mètres de haut ! C’est qu’il faut un sacré système racinaire pour maintenir ses fortes tiges velues : en effet, d’apparence rhizomateuse, la racine d’aunée peut atteindre 5 cm d’épaisseur. Grosse et charnue – c’est bien nécessaire pour ancrer l’aunée à la terre –, cette masse racinaire adopte une teinte brun rouge roussâtre à l’extérieur, blanc jaunâtre quand on vient à la rompre.

Le gigantisme de l’aunée s’applique aussi aux feuilles, les inférieures en particulier : de l’extrémité de leur pointe jusqu’au point d’attache sur la tige, on mesure parfois 80 cm ! Longuement pétiolées (ce qui est une illusion : la feuille est resserrée à la manière d’une canule), ces feuilles de forme plus ou moins ovale et lancéolée, sont un peu dentées, et ondulées à leur surface. Sur le dessus, elles affichent un beau vert ridé, sur leur face inférieure une texture duveteuse qui les fait passer pour quelque peu grisâtres. Quant aux plus hautes feuilles, beaucoup plus petites, étroites et cordiformes, elles sont sessiles et légèrement amplexicaules (c’est-à-dire qu’elles engainent la tige, mais pas totalement dans leur cas). En été (de mai à septembre, plus justement), comme il sied aux Astéracées, l’aunée rameuse dans ses hauteurs, développe de grands capitules, étoiles solitaires de 6 à 8 cm de diamètre : au centre se trouvent des tubes jaunes hermaphrodites qu’enserrent de nombreuses et longues fleurs ligulées femelles.

En France, où l’aunée s’est finalement naturalisée, on la trouve sur des sols humides assez ombragés, surtout s’ils sont à dominante marneuse et siliceuse. Elle est pourtant peu fréquente et très localisée. Par exemple, inexistante en Provence et dans les Pyrénées, on la croise quelquefois dans nord et l’est du pays. Partout ailleurs, on peut la dire assez (ce qui est relatif) fréquente, surtout à l’abord des villages, souvent près d’anciennes habitations (ce qui peut laisser suspecter des cultures abandonnées). Autrefois cantonnée aux jardins botaniques et monacaux, elle a pu s’en échapper pour frayer à l’abord des cultures, à la lisière des forêts (sans jamais y mettre le nez), dans les haies, fossés et prairies, pourvu que ces lieux soient humides suffisamment.

L’aunée officinale en phytothérapie

Cette plante a beau s’ingénier à placer ses fleurs à hauteur de regard d’homme, et même plus haut (je souris à l’évocation de la taille du vase dans lequel Hélène envisageait de plonger les tiges d’aunée qu’elle était en train de cueillir au moment de son rapt…), c’est à ses pieds qu’il faut chercher la matière médicale que l’homme s’est toujours entiché à déterrer, pour la découper, disséquer, étudier sous toutes les coutures, etc. : une belle et grosse racine à l’avenant des parties aériennes (pour garder la tête sur les épaules, mieux avoir des semelles plombées). Cette racine, d’odeur forte et pénétrante à l’état frais (un arôme de banane (?) ai-je écrit naguère), possède une saveur un peu âcre et amère, aromatique et piquante lorsqu’on la mâche durant un moment. D’aucuns l’ont trouvée agréable au goût, dans lequel on prétend déceler parfois une touche camphrée qu’il va falloir définitivement mettre en bière : autrefois, l’on disait que la racine d’aunée contenait un camphre qui lui était spécifique, l’hélénine. Or, de camphre, je n’en connais qu’un seul, c’est le bornéone. Alors, c’est vrai que « ça » sent un peu le camphre, mais de la même manière que l’on pourrait dire que « ça » sniffe un peu le menthol ou l’eucalyptol (ce qui n’est pas faux, mais n’est pas vrai non plus !). « Ça » sent tout comme, même si l’on sait bien que ce n’est pas exactement le cas. En revanche, une fois sèche et conservée dans de bonnes conditions, la racine d’aunée exhale un suave parfum d’iris ou de violette, et conserve toujours une saveur épicée, celle-là même qui lui a fait mériter ce surnom d’aromate germain.

Avant de filer dans le détail, nous allons tout d’abord nous attarder sur la plus grosse des évidences : du nom latin de l’aunée – inula – Thomas Thomson a forgé en 1811 le nom d’une substance qu’isola Valentin Rose en 1804, l’inuline. Elle n’est sans doute pas le plus actif des principes qu’on trouve dans l’aunée, mais elle s’y présente surtout massivement (jusqu’à 45 % du poids de la racine), puisqu’elle constitue une substance de stockage énergétique que la plante emmagasine pour plus tard : c’est son caractère « fourmi ». D’autres astéracées font de même : topinambour (90 %), chicorée (55 à 80 %), grande bardane (50 à 70 %), dahlia (40 à 60 %), pissenlit (40 %), arnica (5 %), etc. Glucoside (polysaccharide) ayant une composition proche de celle de l’amidon, l’inuline n’en est pourtant pas, puisque cette fécule particulière ne forme pas une sorte de gelée mucilagineuse au contact de l’eau, ni ne bleuit à celui de l’iode. L’inuline, qui confère sa saveur douce au topinambour et au fond d’artichaut, « n’est pas digérée mais utilisée par les bactéries intestinales comme source d’énergie. La fermentation bactérienne qui en résulte va avoir plusieurs conséquences. Elle produit des acides gras à courte chaîne qui augmentent l’acidité du milieu intestinal et, par la même occasion, la solubilité du fer ; la fermentation de l’inuline active la multiplication des cellules de la paroi intestinale et augmente ainsi la surface d’absorption ; elle active aussi le gène responsable de la synthèse des transporteurs nécessaires à l’entrée du fer dans les cellules intestinales »4. Ainsi, l’inuline, favorisant l’assimilation du fer organique, est-elle tout indiquée pour lutter contre l’anémie, d’autant qu’elle promeut les bactéries intestinales bénéfiques à l’organisme. Chez les Anciens, l’on avait déjà remarqué ce fait, non explicité alors, mais qui recherchait, empiriquement, à administrer conjointement l’aunée avec le fer. Ainsi, Desbois de Rochefort, auquel fit suite Cazin : « Je donne, dit-il, l’infusion aqueuse coupée avec autant d’eau de clous rouillés »5. Mais refrénons-nous, nous empiétons sur les deux paragraphes qui vont suivre tout à l’heure. Plutôt, poursuivons l’inventaire des substances dignes de notre intérêt phytothérapeutique. J’ai recensé quelques sels minéraux (calcium, potassium, magnésium, soufre…), une résine qui donne son âcreté à la racine d’aunée, de l’albumine, une gomme, mais surtout :

  • Des stérols : β-sitostérol, stigmastérol ;
  • Des acides phénols : acétique, caféique, chlorogénique, hydrobenzoïque, dicaféylquinique ;
  • Des acides aminés : sérine, thréonine, acide aspartique, acide glutamique ;
  • Des flavonoïdes : épicatéchine, gallate de catéchine, dihydroquercétine, rutoside de pentosyle, kaempférol ;
  • Une essence aromatique dont on tire une huile essentielle composée de sesquiterpènes (azulène, β-élémène, α et β-bergamotène), de monoterpènes (α et β-pinène), de triterpènols (dammaradiénol), de lactones sesquiterpéniques (alantolactone, isoalantolactone, santamarine), d’alantol et d’anéthol.

Propriétés thérapeutiques

  • Anti-infectieuse : antibactérienne et bactériostatique (staphylocoque doré, babesia, bacille de Koch), antifongique et fongistatique, antiparasitaire, antiprotozoaire, larvicide (Aedes aegypti)
  • Antiseptique, sédative et antispasmodique des voies respiratoires, béchique, expectorante, mucolytique, asséchante des muqueuses respiratoires, stimulante des muqueuses bronchiques, cicatrisante des muqueuses bronchiques, anti-inflammatoire bronchique
  • Antiseptique et sédative des voies urinaires, diurétique, éliminatrice de l’urée et des chlorures
  • Dépurative, sudorifique, diaphorétique, détoxifiante
  • Apéritive, digestive, stomachique, tonique de l’intestin grêle, vermifuge
  • Cholagogue, hépatoprotectrice (c’est une « hépatique » : cf. la couleur de ses fleurs et la forme de ses feuilles)
  • Tonique amère, stimulante générale, fortifiante
  • Cicatrisante, détersive, résolutive, antiprurigineuse
  • Emménagogue, utérotonique
  • Hypotensive
  • Fébrifuge
  • Antitumorale, cytotoxique
  • Neuroprotectrice, anti-oxydante
  • Améliore la vigilance

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère respiratoire : bronchite, bronchite catarrhale, spasmes bronchiques, asthme humide, toux quinteuse, toux des tuberculeux (l’aunée leur est grandement profitable), coqueluche, engorgement des voies respiratoires, maux de gorge, amygdalite, angine, irritation du larynx, trachéite chronique, grippe accompagnée de fièvre
  • Troubles de la sphère digestive : inappétence, atonie gastro-intestinale, aigreur et brûlure d’estomac, tiraillement gastrique, nausée, vomissement, diarrhée (chronique, séreuse), fermentation intestinale, entérite, ulcère gastrique, colique de plomb, parasites intestinaux (ascaris, ankylostomes, nématodes, trichures)
  • Troubles de la sphère vésico-rénale : oligurie, urémie, atonie vésicale, catarrhe vésical, cystite, néphrite, pyélonéphrite, colique néphrétique, hydropisie, goutte, rhumatismes
  • Troubles de la sphère hépatobiliaire : jaunisse, ictère, cholémie, engorgement lent du foie
  • Troubles gynécologiques : aménorrhée, règles insuffisantes et/ou douloureuses, provoquer et régulariser les règles chez la jeune fille, leucorrhée (par endométrite catarrhale), engorgement lent de la matrice
  • Affections cutanées : scrofule, dartre, gale, eczéma, prurit, démangeaisons herpétiques, peau croûteuse, plaie, plaie d’allure douteuse, blessure, ulcère (atone, indolent, ancien), coupure, escarres
  • Faiblesse et fatigue générale, asthénie, anémie, chlorose (les « pâles couleurs », comme l’on disait dans l’ancien temps), convalescence, fatigue après infection grippale
  • Hémorroïdes
  • Hypertension
  • Engorgement lent de la rate
  • Scorbut (en compagnie du raifort)
  • Cure de démorphinisation

L’aunée en médecine traditionnelle chinoise

L’aunée entre particulièrement en correspondance avec les deux grands méridiens associés à l’élément Terre : Rate/Pancréas (Yin) et Estomac (Yang). De plus, elle apporte une action bienfaisante sur quatre méridiens Yin appartenant chacun aux quatre autres éléments propres à la médecine traditionnelle chinoise, ceux du Foie (Bois), du Poumon (Métal), des Reins (Eau) et du Cœur (Feu). D’une manière générale, l’aunée tonifie l’énergie de ces six méridiens, dont l’action sur la sphère physique reprend peu ou prou ce que nous avons vu dans le paragraphe précédent : fragilité immunitaire, asthénie, anémie, infection bactérienne et virale, fatigue après infection, aménorrhée, dysménorrhée, difficultés digestives, acidité gastrique, néphrite, bronchite, toux, eczéma, dermatoses, etc.

Modes d’emploi

  • Infusion de racine d’aunée à destination interne : compter 15 à 30 g par litre d’eau. Tisane très aromatique et agréable au contraire de la préparation suivante :
  • Décoction de racine d’aunée à destination interne : compter 10 à 30 g par litre d’eau. Une extrême coction dissout plus facilement la résine très âcre de l’aunée ce qui, in fine, rend cette décoction particulièrement imbuvable. De plus, les principes aromatiques de la racine d’aunée sont littéralement vaporisés par ce procédé. Donc, mieux vaut préconiser une plus petite quantité (maximum 20 g) en décoction pendant pas plus d’une trentaine de minutes (ce qui, me concernant, m’apparaît déjà trop long). Si l’on destine cette décoction à un usage externe, cette précaution n’a plus lieu d’être, l’on peut même forcer la dose jusqu’à 60, voir 100 g par litre d’eau.
  • Macération vineuse de racine pilée : 40 g de racine en macération durant deux semaines dans un mélange d’eau-de-vie (50 cl) et de vin blanc (100 cl). Autre recette : 60 g de racine concassée dans un litre de vin rouge (ou blanc) en macération durant une dizaine de jours. A l’issue, on filtre puis on édulcore au miel ou au sirop de sucre de canne.
  • Teinture-mère : 10 à 20 gouttes par prise trois fois par jour.
  • Inhalation : une cuillère à café de teinture-mère dans un bol d’eau chaude (on ferait de même avec son huile essentielle si nous en disposions).
  • Sirop de racine d’aunée.
  • Poudre de racine : 2 à 10 g par jour dans un véhicule liquide adapté (miel, sirop, jaune d’œuf).
  • Pommade : 10 g d’axonge auxquels on mêle 20 g de poudre de racine d’aunée (on peut aller jusqu’à 50/50).
  • Racine confite au sucre (comme les pétioles d’angélique) : on lui fait prendre la fonction de « bonbons » à suçoter lors des désagréments qui affectent les voies respiratoires hautes.

Voici quelques recettes composées histoire de s’égarer sur des sentiers peu débattus :

  • Infusion contre la coqueluche : racine d’aunée, thym, serpolet, anis vert : 10 g de chaque. Une cuillère à café de ce mélange par tasse d’eau chaude. Compter deux à quatre tasses par jour.
  • Infusion contre l’asthme : racine d’aunée, racine de primevère, anis vert : 10 g de chaque. Une cuillère à café de ce mélange par tasse d’eau chaude. Compter deux à quatre tasses par jour.
  • Tisane anticatarrhale de Théodore Tronchin (1709-1781), médecin de Voltaire : placez 130 g de miel blond dans un litre d’eau que vous porterez à ébullition jusqu’à ce que le tout frémisse à peine. Aux premiers bouillons, coupez le feu, ajoutez 16 g de racine d’aunée débitée en petits morceaux et 8 g de badiane (ou d’anis vert si vous n’en disposez pas). Laissez infuser hors du feu et à couvert durant ¾ d’heure.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Récolte : elle se déroule dès l’automne (septembre, octobre) et peut s’étaler tout l’hiver durant (des prélèvements printaniers ne sont pas impossibles) et concerne les plants de 2 à 4 ans. Une fois déchaussée, on brosse bien la racine, on la découpe en tronçons et puis on les fait sécher au soleil ou à l’étuve (à une température de 35 à 45° C). On peut cueillir les jeunes feuilles au mois de juin pour en user immédiatement.
  • Comme cela est typique des Astéracées, l’aunée n’échappe pas à un potentiel pouvoir allergisant qui se manifeste surtout via des dermatites de contact. Consommée par voie interne et à dose inadaptée, l’aunée peut provoquer nausée, vomissement, diarrhée et crampes, plus rarement des spasmes et des symptômes de paralysie. On ne l’administrera pas en cas de grossesse (utérotonie) et d’allaitement.
  • Comestible, la racine de l’aunée est parfois surnommée, comme nous l’avons déjà relevé, aromate germain, puisqu’en Allemagne on la râpait comme on le fait du gingembre, afin d’aromatiser les gâteaux et les salades de fruits. Elle était également confite. Autrefois, en Suisse romande, la racine d’aunée tenait bonne compagnie à l’absinthe dans la liqueur du même nom. En Alsace, on mettait à macérer la racine d’aunée dans du moût de raisin rouge : cela formait un vin aromatique, le reps. Enfin, sachons que les jeunes feuilles cueillies en juin sont comestibles aussi bien crues que cuites.
  • Récemment, j’ai appris qu’on vendait du bois de gaïac comme encens à brûler sur une pastille de charbon : l’on peut faire de même avec la racine d’aunée afin de parfumer les habitations de son arôme particulier.
  • Faux ami : une autre plante de la famille des Astéracées en est un : Telekia speciosa. Attention de ne pas confondre ces deux plantes.
  • Autres espèces : l’inule des montagnes (I. montana), l’inule conyze (I. conyza), l’aunée à feuilles de saule (I. salicina), la conyze des prés (I. britannica), l’inule fausse-aunée (I. helenioides), l’aunée visqueuse (I. viscosa), l’aunée faux perce-pierre (I. crythmoides), l’aunée des prairies (I. japonica) et enfin l’inule odorante ou petite inule (I. graveolens), qu’on honorera d’un petit article à sa mesure la semaine prochaine, puisqu’il est impératif de dire deux mots de son huile essentielle, certes hors de prix, mais particulièrement intéressante.
  • La teinturerie a su tirer de la racine d’aunée un pigment bleu.

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  1. Guy Ducourthial, Petite flore mythologique, p. 89.
  2. L’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert, article « helenium » rédigé par Louis de Jaucourt (1704-1780).
  3. Hildegarde de Bingen, Physica, p. 62.
  4. La Garance voyageuse, n° 82, p. 3.
  5. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p. 104.

© Books of Dante – 2021

Crédit photo : Stefan Lefnaer (wikimedia commons).

Le benjoin (Styrax sp.)

Benjoin de Sumatra. Celui de droite est dit de belle qualité, l’autre de moindre (crédit photo : Wibowo Djatmiko – wikimedia commons)

Synonymes : baumier du Siam, baumier de Java, vray baume, encens de Java, aliboufier, djaoui, gâwi1, ben de Judée, benjoin de Boninas, asa doux (au contraire du fétide, Asa foetida).

Partout où il a été cultivé et/ou commercialisé, le benjoin a laissé une trace pérenne des usages multiples auxquels les hommes voulurent bien le convier. Cela se compte en l’espace de milliers d’années et dans des dizaines de pays.

L’usage qu’on fit du benjoin il y a 2000 ans à Rome et dans les cités grecques a été précédé par des pratiques alternatives propres à la sphère du bouddhisme et à celle du brahmanisme. Le benjoin était alors l’utile et agréable ingrédient parfumé que l’on brûlait dans les temples, seul ou à travers des mélanges que l’on pourrait aujourd’hui considérer comme étant le fruit de la pure fantaisie. Or s’il n’y a pas grand rapport entre le benjoin brûlé en Malaisie lors des cérémonies religieuses et cette coutume familière aux Égyptiens dont le chef des danseurs était autrefois surmonté d’un cône parfumé (dans lequel le benjoin se mêlait à d’autres substances odoriférantes telles que le pin, le genévrier, le cyprès et le galbanum), ces utilisations répondent chacune à des intentions précises et réfléchies.

Je vais m’attacher ci-dessous à rendre compte des principales « recettes » dans lesquelles le benjoin joue un rôle opératif.

Permettant la concrétisation des désirs, le benjoin s’adresse autant à la sphère physique et matérielle que spirituelle et religieuse, le benjoin renvoyant au sacrifice que l’on est capable de consentir afin de se transformer et de se transcender.

Dans la première optique, le benjoin est utilisé pour favoriser la prospérité et la chance, en particulier dans le domaine des activités commerciales, industrielles et artisanales. Ainsi, le benjoin possède un pouvoir attractif sur les clients qui fréquentent une boutique, mais également sur l’argent qu’il permet de faire entrer dans la caisse, d’y rester et d’y fructifier par l’entremise d’habiles placements. Voici quelques compositions destinées à différents types de commerces :

  • Pour un magasin de fruits et légumes : benjoin (80 %) + farine de pois chiches (20 %) + quelques gouttes d’essence de térébenthine
  • Pour une boucherie : benjoin (50 %) + bois d’aloès (25 %) + suint de mouton (25 %)
  • Pour une librairie : benjoin (60 %) + encens (20 %) + myrrhe (20 %)

Pour ce faire, il est tout à fait permis de faire appel au djaoui noir (ou gris), puisque sa qualité terrienne et saturnienne fait intervenir des forces de même nature. Pour les raisons ci-dessus invoquées, le benjoin trouve sa juste place au sein de l’encens de Mercure, puisque Hermès est considéré comme la divinité des marchands et des commerçants (entre autres).

Par ailleurs, comme nous l’avons dit, le benjoin autorise l’esprit à se détacher des choses matérielles et à favoriser les activités plus élevées, comme la quête spirituelle, la méditation ou encore le subtil affinement de l’intellect. Par exemple, en faisant brûler du benjoin avec des feuilles de rue et de menthe, l’on crée une atmosphère propice au travail mental, ce que l’on peut renforcer si l’on accompagne cela par la combustion d’une bougie orange. Remplaçons ces herbes par de l’origan qui accompagnera le benjoin sur le charbon ardent, conservons une bougie de couleur similaire : cela permet de faire retrouver sa clarté à l’esprit et de lutter contre l’envahissement d’une personne, dont l’insistance à paraître dans nos rêves et dans nos pensées diurnes pourrait être mise sur le compte d’un charme ou d’un complot lancé sur notre personne. Le djaoui blanc, dit de qualité supérieure, est ici requis, faisant appel aux entités de nature céleste, ainsi qu’à la force de planètes comme Jupiter ou le Soleil. Par cet effet éminemment protecteur, le benjoin permet de retrouver l’optimisme qui sera plus complet encore à travers l’encens des mages, un trio de résines parfumées où l’oliban (30 %), la myrrhe (30 %) et le benjoin (15 %) condensent leurs pouvoirs respectifs (on complète la formule avec 13 % de charbon de bois pulvérisé et 12 % de nitrate de potassium). Avec un tel encens, on se purifie, on s’élève, on est touché par la grâce divine. C’est un encens très mystique, à la manière de l’encens de Jérusalem (10 % de benjoin) ou encore le très classique encens d’église dont on se sert lors des messes, neuvaines, consécrations et tout autre rite à caractère religieux chrétien. Voici les ingrédients qui en règlent la formule : oliban (35 %), benjoin (20 %), nitre (10 %), charbon de bois pulvérisé (10 %), storax (10 %), sucre (8 %) et cascarille, c’est-à-dire l’écorce d’un arbuste du genre Croton (5 %).

Que pouvons-nous donc rajouter à tout cela ? Qu’il existe des encens favorisant les révélations et la méditation, comme l’encens des Rose-Croix (15 % de benjoin), ou cet autre encore dans lequel le benjoin entre pour un tiers (avec un tiers d’oliban et un tiers de bois de santal). L’on peut aussi élaborer des encens de guérison ou bien encore de purification, le benjoin n’étant pas des moins efficaces pour débarrasser les locaux d’habitation et de travail des miasmes abandonnés dans les coins par les précédents occupants. Sachez, pour finir, que grâce au benjoin vous pouvez convier les énergies de la Lune, des esprits de l’Air (sylphes) et de l’Eau (ondines), etc. J’ai volontairement fait court pour ne pas faire prendre à cet article l’allure d’un extrait encyclopédique. Mais retournons dès à présent dans le concret.

L’on pourrait décrire le benjoin comme un « laurier aux feuilles de citronnier » et l’on en ferait une description assez exacte. D’ailleurs, il porta tout d’abord le nom de Laurus benzoin avant de prendre celui qu’on lui connaît en 1787. Plante arbustive ou arbre de 15 à 25 m selon les circonstances, le benjoin possède un tronc de faible diamètre, inférieur toujours à 30 cm, qu’alimente un système racinaire peu profond, traçant sous la surface du sol. Les feuilles du benjoin sont entières, simples, alternes et pétiolées. Lisses au-dessus, elles sont tomenteuses inférieurement, munies d’un mucron, c’est-à-dire d’une pointe épaisse. Quant aux fleurs, elles sont généralement constituées de cinq pétales blancs, paniculées en grappes de cloches pendantes fixées le long des rameaux, à l’aisselle des feuilles.

Qu’il soit cultivé ou évoluant en milieu naturel, le benjoin est un adepte des forêts humides et pluvieuses qui reçoivent au moins 1300 mm de précipitations dans l’année, et dont les sols présentent une acidité inférieur à 4,5 de pH.

Il est tout particulièrement présent en Inde, en Asie du sud-est (Laos, Thaïlande, Vietnam), ainsi qu’en Indonésie (Java, Sumatra).

Le benjoin en phyto-aromathérapie

Le benjoin est une gomme oléorésineuse qui a donné bien du fil à retordre aux Anciens : cette difficulté tenant en ce qu’ils ne purent prendre connaissance de sa nature végétale, ils imaginèrent une étiologie aussi erronée que celle de l’ambre : dans de vieux ouvrages, on illustre la « récolte » du benjoin par une image qui montre un personnage piochant dans une grotte à la manière d’un mineur, attendu qu’on s’était persuadé que le benjoin s’extrayait du sol comme n’importe quel minerai ! On pouvait, tenant du benjoin, nourrir quelques doutes préliminaires. Mais non, le benjoin provient bien d’un arbre du genre Styrax. Nous en distinguerons ici trois types :

  • Styrax benzoin (ou benjoin de Sumatra)
  • Styrax tonkinensis (ou benjoin du Siam, actuelle Thaïlande)
  • Styrax paralleloneurus

En règle générale, d’octobre à décembre, on taraude l’écorce des arbres 30 cm au-dessus du sol, puis on incise le tronc en pratiquant des encoches régulières tous les 20 à 30 cm. En réaction à cette agression pathologique, une matière résineuse s’écoule des plaies une à trois semaines plus tard sous la forme de larmes séchant progressivement au contact de l’air. Elles formeront un « pansement » sur cette plaie faite à l’arbre par l’homme. Quand on constate que le benjoin entre dans la composition de baumes cicatrisants, cela n’a rien d’étonnant. Puis on les recueille en les grattant pour les ôter de leur support. Ceci fait, on trie puis on calibre les fragments de benjoin ainsi obtenu et que chaque arbre fournit à hauteur de 300 à 600 g. Selon l’espèce, cette matière diffère en couleur et en parfum. Par exemple, le benjoin de Sumatra (ou benjoin en larmes, benjoin amygdaloïdes) se présente sous la forme d’une masse agglomérée de couleur grise à jaune rougeâtre à l’extérieur, blanc laiteux à l’intérieur, parsemée de larmes blanchâtres pareilles à des amandes qui, outre le nom, confèrent aussi un parfum qui la rappelle : doux, balsamique, sucré, vanillé, ce benjoin a effectivement tout de l’amande ! Le benjoin du Siam (ou benjoin en sorte), d’une bonne odeur de styrax, semble plus résineux que le précédent, présentant un spectre coloré allant du rougeâtre au brun rougeoyant.

Il existe une grande variabilité chez le benjoin : les conditions de croissance, l’origine géographique, les influences climatiques, l’état nutritionnel des plantes, les facteurs génétiques ou encore le savoir-faire du cultivateur sont autant de critères déterminants pesant sur la substance produite par tel ou tel styrax. Outre les différences induites par l’espèce elle-même, à l’intérieur de chacune, il est bien possible qu’existent divers chémotypes. Les anciens apothicaires eurent donc bien du pain sur la planche pour être certains de proposer du véritable benjoin aux patients que leur adressaient les médecins. Ainsi l’on préférait le benjoin dont la cassure était brillante et l’aspect celui du nougat, au lieu que de ce benjoin trop noirâtre que l’on rejetait pour cela, craignant qu’il ne soit pas autre chose que l’artificieux résultat de gommes diverses fondues ensemble (communelle). Une fois assuré d’avoir en main de la belle et bonne gomme oléorésineuse, on peut la vouer à maintes expériences, histoire de juger comment elle se comporte dans telle ou telle situation. C’est pourquoi l’on peut tout d’abord dire que le benjoin fond à une température de 75° C, qu’il est intégralement soluble dans l’alcool et l’éther, partiellement dans l’eau. A son parfum s’ajoute une saveur âcre, légèrement amère et piquante. Reste maintenant à savoir que faire de cette résine en thérapeutique. On l’a bien évidement employée tel quel, mais surtout en teinture et à travers tout un tas de préparations magistrales dont l’histoire n’a retenu que les plus célèbres. D’un point de vue aromathérapeutique, l’on peut aujourd’hui faire la distinction entre trois produits issus du benjoin. Les premières expérimentations à ce sujet menèrent Michael Faraday (1791-1867) à distiller le benjoin à sec en 1825 : il en tira une série de substances volatiles, ainsi qu’un acide qui se sublime sous forme concrète lors de la distillation. C’est la nature même du benjoin qui explique que son huile essentielle soit ce liquide visqueux très épais, de couleur marron à brun foncé. On a cherché à contourner ce problème en procédant par la technique permettant l’obtention d’un absolu, c’est-à-dire l’extraction par un solvant, en l’occurrence l’alcool. Eh bien, l’absolu de benjoin n’est pas moins pâteux et inemployable en l’état. On peut obvier à cette problématique en diluant cette huile essentielle et cet absolu avec de l’alcool en quantité suffisante. C’est d’ailleurs ce à quoi a procédé un producteur d’huiles essentielles : il propose à la vente une huile essentielle de benjoin obtenue par distillation à la vapeur d’eau et à basse pression, laquelle est ensuite diluée dans une quantité suffisante d’alcool biologique. D’autres fabricants procèdent autrement : ils chauffent doucement la résine de benjoin puis la combine avec de l’huile végétale de ricin afin d’en augmenter la mobilité (on pourrait employer d’autres huiles végétales comme celles de tournesol, de pépins de raisin ou de carthame).

Après enquête, j’ai pu dénicher des données chiffrées satisfaisantes permettant d’établir les profils biochimiques des trois benjoins plus haut listés :

N° 1 : Styrax tonkinensis N° 2 : Styrax benzoin N° 3 : Styrax paralleloneurus

Propriétés thérapeutiques

  • Antiseptique, anti-infectieux (antiviral, antibactérien, germicide, antifongique puissant)
  • Tonique et stimulant général, hyperthermisant
  • Expectorant, béchique, fluidifiant des sécrétions bronchiques, antiseptique des voies respiratoires, décongestionnant pulmonaire, modificateur des muqueuses trachéo-bronchiques
  • Apéritif, digestif, carminatif, antiflatulent, détend les muscles stomacaux, anti-acide gastrique, augmente la sécrétion biliaire, tonique et stimulant stomacal
  • Diurétique, modificateur des muqueuses génito-urinaires, sudorifique
  • Antispasmodique
  • Anti-inflammatoire, anti-oxydant, antirhumatismal
  • Cicatrisant puissant, vulnéraire, astringent, adoucissant des muqueuses et de la peau, assouplissant cutané, hémostatique
  • Équilibrant du système nerveux central, sédatif, apaisant, relaxant, antidépresseur, inducteur du sommeil
  • Améliore la circulation sanguine et sa rapidité

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère respiratoire : infection pulmonaire, bronchite, congestion bronchique, affections respiratoires catarrhales, asthme, dyspnée, apnée du sommeil, respiration bruyante, pneumonie, toux, laryngite, phtisie tuberculeuse, rhume, maux de gorge, « chat » dans la gorge, extinction de voix
  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : douleurs et crampes stomacales, acidité gastrique, retour de l’appétit chez le tuberculeux, gaz intestinaux, flatulences, inflammation intestinale
  • Affections cutanées : peau enflée, fissurée et crevassée (aux genoux, coudes, talons), fatiguée, sèche, asphyxiée, endurcie, gercée, démangeaisons, acné, éruption cutanée, eczéma, psoriasis, plaie, plaie atone, ulcère, engelure, pityriasis, petite coupure, brûlure, taches brunes
  • Troubles locomoteurs : rhumatisme et douleur rhumatismale, arthrite, douleur musculaire, sciatique
  • Troubles du système nerveux : insomnie, difficulté d’endormissement et autres troubles du sommeil, stress, anxiété, tension nerveuse, nervosité, chagrin, tristesse, choc émotionnel
  • Fatigue, convalescence

Propriétés psycho-émotionnelles

Dans la première partie de cet article, nous avons abordé comment le benjoin pouvait représenter un bon moyen d’améliorer son existence, de favoriser sa chance, d’adapter son psychisme aux contingences, etc. Ici, nous pouvons ajouter que le benjoin est de nature réconfortante et consolante. Éliminant les pensées et les émotions polluées et grossières, le benjoin permet donc à l’esprit de se purifier, de chasser les énergies négatives, les idées noires, les tendances dépressives, d’amener la joie et la douceur, interposant une zone « capitonnée » entre soi et les événements extérieurs potentiellement agressifs pour l’esprit fragilisé et endolori.

Ce qui attache le plus mon attention, dès lors qu’il est question du benjoin considéré sous l’aspect psycho-émotionnel, c’est d’avoir trouvé un écho favorable dans l’extrait d’un livre que je vous dévoile ci-après : « L’absolu de benjoin, et son fond odorant lacté, renvoie certaines et certains sur leur propre enfance, lorsqu’ils vivaient des moments d’échanges maternels très forts… et par résonance, il aide et apaise celles et ceux qui portent encore en eux le manque ou la nostalgie de ces moments magiques »2. Et dans ce délicat moment qu’est l’enfance, le benjoin évoque la difficulté de s’incarner véritablement, de prendre sa juste et véritable place (tant physique que psychique), le tout empêché par cette sensation que l’âme est étriquée, par probable incidence du syndrome du jumeau perdu. L’on se sent alors obligé de ne pas vivre (ou seulement à moitié), de ne pas « manger », de ne pas se réjouir. L’on s’empêche d’être, tout bonnement. Cette culpabilité qui entrave la vie est sans doute à chercher du côté de la vie utérine et des neufs mois qui la constituent. Culpabilité d’avoir mal fait quelque chose durant ce laps de temps. Par privation d’une grande partie des délices et de la beauté qu’apporte la vie, on chercherait à racheter cette faute qui n’existe pas, mais pour laquelle nous payons un châtiment bien réel que nous nous imposons à nous-même.

Le benjoin agit donc à la manière d’un baume, ce qu’il est au reste, mais aussi d’une baume, au sens où l’on connaît mieux ce second mot et dont il est synonyme : celui de balme. Une baume, une balme, c’est un abri sous roche, à la fois orienté vers l’extérieur, mais offrant un repli, un renfoncement, qui permet de s’abriter ponctuellement et de reprendre son souffle, participant, tout comme le baume, à adoucir les peines et à dissiper les inquiétudes, parce qu’avoir un toit au-dessus de la tête, même non pérenne, cela autorise, en un temps T, ce dont le corps et le psychisme ont besoin pour identifier la nécessité de se poser/reposer sur quelqu’un/quelque chose de manière passagère. Cette cavité naturelle dans l’écorce de la Terre-Mère n’est pas sans rappeler le ventre maternel qui offre, lui, un bien curieux abri : en temps normal, le foie, les intestins et le pancréas ne sont protégés de l’extérieur que par la peau tendue du ventre, ils n’ont pas la chance, comme les poumons, de se défendre derrière les barreaux d’une cage. Plus l’enfant grandit dans le ventre de sa mère, et plus il dessine l’arrondissement du ventre dans lequel il loge, et, partant, le surexpose tout en concurrençant l’appendice nasal au statut de la partie la plus avancée de l’anatomie de la femme enceinte (ce dernier mot est lui aussi fort intéressant : durant la grossesse, qui est enceint ? La mère ou l’enfant ?). Par sa position, l’enfant se propulse en direction du futur, qu’il incarne au reste. Symboliquement, il en serait allé bien différemment si la femme avait porté l’enfant dans son dos. Mais trêve de digression, revenons-en plutôt à notre benjoin et à son absolu, valeur refuge et tempérante. Savoir qu’il existe, quelque part, cela, est un véritable réconfort pour l’âme car le benjoin permet de mener à nouveau à soi.

Modes d’emploi

  • Teinture alcoolique de benjoin.
  • Huile essentielle ou absolu dilué : olfaction, dispersion atmosphérique, voie cutanée.
  • Déodorant : mêler un peu d’argile blanche à quelques gouttes d’huile essentielle de benjoin, délayer le tout avec un hydrolat de rose, de romarin ou encore de lavande.
  • Lait virginal (lotion démaquillante pour les peaux grasses) : 10 ml de teinture de benjoin, 20 ml de glycérine et 250 ml d’hydrolat de rose. Le benjoin précipite au contact de l’eau, il lui donne alors un aspect laiteux d’où le nom de cette préparation.
  • Exposer un morceau de flanelle à la fumée du benjoin, puis en frictionner les membres endoloris.
  • Papier d’Arménie® : malgré son nom, il n’a rien d’arménien, mais il est le résultat d’une découverte faite par Auguste Ponsot lors d’un voyage en Arménie effectué à la fin du XIXe siècle  : afin de parfumer et de désinfecter l’intérieur des habitations, il remarqua qu’on faisait brûler du benjoin. Avec l’aide de son ami pharmacien Henri Rivier, ils élaborèrent une teinture composée de benjoin et d’autres ingrédients tenus secrets, dont ils imbibèrent du papier buvard. Cela donna lieu au papier d’Arménie, toujours fabriqué dans la commune de Montrouge située au sud de Paris, et ce depuis 1885 ! Au traditionnel papier d’Arménie®, l’on a adjoint quelques nouveautés comme le papier « Arménie » en 2006 (sauge, myrrhe, cèdre et lavande), suivi en 2009 par celui à la rose. On le brûle fugacement à la flamme d’une bougie ou bien on en glisse les feuilles dans les meubles et endroits clos de la maison dont émanent de mauvaises odeurs. Pourquoi ne pas en placer une feuille ou deux entre les pages d’un livre, afin de donner une touche vanillée et ambrée à la bibliothèque ? Ou bien dans le porte-monnaie, puisque nous avons indiqué que le benjoin attirait la chance ? Bien plus tôt, le Petit Albert avait donné une recette permettant de fabriquer des pastilles de benjoin destinées à parfumer agréablement les chambres et autres pièces.
  • Inutile de poursuivre la liste des modes d’emploi en tirant à la ligne puisque des pages n’y satisferaient pas tant sont nombreuses les diverses préparations ayant fait du benjoin leur ingrédient fétiche depuis des siècles. Pour la forme et l’exotisme des appellations, faisons tout de même quelques mentions : le vinaigre de Bully, la poudre céphalique de Charas, l’emplâtre stomachique et céphalique, la pommade ordinaire des boutiques, la pommade blanche pour la peau, le baume apoplectique, les trochisques aliptae moschatae, l’huile de scorpion composée, etc. L’une des plus célèbre reste encore le baume du commandeur dont l’origine n’est pas certaine. Pierre Pomet en faisait grand cas il y a trois siècles, lui accordant plus qu’un crédit : hémostatique, cicatrisant et protecteur, il remédiait à bien des maux dont les plaies causées par coup de fer ou de feu, les maux de dents, la goutte, etc. A l’application, « il fait grande douleur, mais cela ne dure pas un Ave Maria » !3.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • On a parfois expliqué que le benjoin du Siam possédait une visée plus pharmaceutique que celui de Sumatra, réservé, lui, à jouer le rôle d’encens. Je ne sais pas si tout cela est bien pertinent. En tous les cas, nous pouvons ajouter que le benjoin, en général, s’affiche très clairement dans différents autres domaines : la parfumerie, bien entendu, pour laquelle il remplit les fonctions de fixateur et de note de fond (celle qui met le plus de temps à s’exprimer et qui peut persister jusqu’à huit heures, parfois davantage), la savonnerie, la fabrication de bougies, la cosmétique, les produits de toilette, la médecine vétérinaire, l’industrie alimentaire (comme agent aromatisant : boissons gazeuses et alcooliques, bonbons, gâteaux et spécialités de boulangerie). Mais, le plus souvent, c’est l’additif alimentaire E210 qui est concerné, c’est-à-dire l’acide benzoïque, obtenu synthétiquement à partir du toluène. Or ce produit est problématique à plus d’un titre, puisqu’il est susceptible de provoquer, tout comme la fumigation de résine de benjoin, des crises d’asthme chez le sujet sensible. De plus, on soupçonne E210 d’être mutagène, cancérigène et neurotoxique. En tous les cas, à haute dose, l’acide benzoïque provoque nausée, vomissement, sueur profuse, etc.
  • Faux-ami : à cette petite apiacée qu’est l’impératoire (Peucedanum ostruthium), on accorde parfois les surnoms de benjoin de pays, benjoin français, bien que son huile essentielle, majoritairement composée de monoterpènes, n’ait pas beaucoup de rapport avec celle de benjoin.
  • Confusion : un autre « benjoin » avait autrefois cours dans les communes forestières du Vercors. Cette originale panacée vertacomicorienne n’est pas autre chose que la substance liquide et visqueuse qui s’écoule des cloques percées de l’écorce du sapin pectiné (Abies alba). « Ces abcès de l’arbre sont pressés à l’aide d’un cône pointu ou, mieux, avec le bec effilé d’une corne de vache »4. On procède de préférence par temps chaud, le mois d’août étant le plus favorable à l’exsudation de ce « benjoin » et de préférence lors de la pleine lune, alors que les cloques sont bien gonflées. Interrogeons-nous sur la question de savoir à quoi peut bien servir ce « benjoin » du Vercors : d’après un habitant, « le benjoin, c’est bon pour tout. Faut avoir l’estomac sain, ça remonte de façon extraordinaire »5. On n’en attendait pas moins de la part d’une substance issue du plus grand arbre qui pousse sur le territoire français (le sapin pectiné qui voisine souvent à 60 m de hauteur peut en atteindre vingt de plus). Bien. Mais plus précisément ? Eh bien, ce remède de bûcheron désinfecte tout d’abord et tire toute la saleté en particulier à travers les affections respiratoires (bronchite, rhume, grippe), les affections cutanées (abcès, plaie, furoncle, début de gangrène) et les blessures résultant du travail (contusion, coup, traumatisme, coupure qui ne cicatrise pas, écorchure, déchirure musculaire, écharde). Les modes d’emploi sont variés : on peut tout d’abord mêler le benjoin à un jaune d’œuf puis déposer cette préparation sur une gaze que l’on applique localement, puis que l’on renouvelle autant de fois que nécessaire. On peut aussi en diluer une petite quantité dans une infusion de tilleul ou de bourrache par exemple. Enfin, un des modes d’emploi qui confine à la confiserie consistait à tremper une petite baguette de bois dans le flacon de benjoin pour y faire adhérer une petite partie de cette substance que l’on roulait ensuite dans le sucre en poudre avant de le suçoter comme une sucette. Dans les régions où il n’y avait pas de sapin pectiné, on récupérait la résine du pin mugho (Pinus mugo) pour lui faire jouer un rôle identique.

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  1. Les sites d’origine, de même que les activités liées au commerce du benjoin, donnèrent lieu à une terminologie précisant les spécificités de tel ou tel benjoin, en particulier par les marchands arabes : ainsi, l’on distingue le benjoin du Siam (gâwi tanârisi) plus blanc et plus onéreux, au parfum doucement vanillé, du benjoin de Singapour qui venait parfois substituer le précédent. A ce dernier, l’on attribua le nom de djaoui mekkaoui. Enfin, le plus célèbre d’entre tous, avec celui du Siam, est sans doute le benjoin de Sumatra ou luban gâwi (lûban djâwi est une orthographe alternative).
  2. Collectif, Le guide de l’olfactothérapie, p. 131.
  3. Pierre Pomet, Histoire générale des drogues, p. 279.
  4. Claire Bonnelle, Des hommes et des plantes. Usages traditionnels des plantes dans le Vercors, p. 53.
  5. Ibidem, p. 42.

© Books of Dante – 2021

Benjoin du Siam (crédit photo : Masa Sinreih – wikimedia commons)

Le tamaris (Tamarix gallica)

Crédit photo : AnRo0002 – wikimedia commons

Synonymes : tamarise, tamarisc, tamarix, tamarisque, tamarif, tamarin, tamarys, tamariz.

Présent partout autour de la mer Méditerranée sous une forme ou sous une autre, le tamaris est un végétal dont on s’est risqué à écorcher la terminaison, ce qui n’a pas rendu aisée la recherche que j’ai menée à son sujet : vous cherchez « tamaris » et tel auteur l’appelle tamarys ! Bon, je ne me plains pas, la moisson a été bonne, et à la vue du petit paquet de notes que j’ai accumulées, une drôle de sensation me traverse l’esprit : c’est vaporeux et inconstant, balayé par des mouvements qui ne lui appartiennent pas, à la manière d’un petit bout de bois flotté qu’incessamment le flux et le reflux de la mer ballottent entre deux eaux. Mais cette « vaporeusité » pourrait bien être de la grâce, sinon de la légèreté, et cette inconstance une manière de montrer qu’il ne faut pas nécessairement se fier aux apparences… Ce n’est pas parce que le tamaris se courbe devant la force du vent qu’il est pour autant prêt à se plier à toutes les fantaisies !

Tout d’abord, nous pourrions revenir à ses origines : d’où peut donc bien sortir ce mot, tamarix ? Eh bien, l’on n’en sait strictement rien, cela semble bien devoir rester du domaine de l’inconnu. Le latin, hélas, est bien incapable de nous fournir la moindre once d’explication. Et cela ne vaut pas mieux du côté des Grecs. En leur langue, le tamaris, semblable à la bruyère par certains aspects botaniques, s’appelait myrikê1. Parfois, dans les mythes, on nous accorde une ébauche plus ou moins aboutie de l’étymologie d’une plante et de sa phytogonie. Eh bien, là encore, rien. Nada ! Les Grecs sont muets, enfin presque : le peu qu’ils nous disent au sujet du tamaris ne peut que laisser quiconque sur sa faim : Myrikê, l’une des filles de Cinyras, roi de Chypre, et donc sœur de Myrrha, fut métamorphosée en tamaris sans que son histoire mythologique ne nous explique le pourquoi du comment. Hormis accepter ce fait sans pouvoir l’exploiter, il n’est guère plus de chose à faire… Mais l’on peut se rassurer : que le tamaris ait été inscrit à la pharmacie de Thot est déjà un bon indice. Qu’en plus, on ait accordé au Tamaris orientalis le surnom de tamaris d’Osiris permet d’ancrer encore davantage cet arbre/arbuste au sein d’une dimension qui dépasse le seul cadre de la médecine, même s’il est vrai que le tamaris se situe à cheval entre les choses médicales et celles qui sont de nature divine : avec Osiris, n’en doutons pas, mais sachons également qu’un autre tamaris, notre Tamarix gallica, est parfois appelé tamaris d’Apollon : ce dieu, parfois figuré portant un rameau de tamaris, était bien reconnu comme étant celui de la médecine. Mais cet arbre, vénéré au Proche-Orient, est bien davantage que cela : il confine à la prophétie, comme le soulignait Nicandre de Colophon bien après Hérodote qui mentionnait que parmi les peuples de l’Antiquité, comme par exemple les Perses, les mages auguraient en tenant en main un rameau de tamaris. Peut-être bien que les prêtres égyptiens dont Pline évoque le cas faisaient de même lorsqu’ils couronnaient leur chef de souples rameaux de tamaris. Le mystère demeure, de même que dans un épisode biblique qui prend place au sein de la Genèse (XXI, 33) : l’on dit du tamaris qu’il est l’arbre central du pays de Canaan et l’on lit dans la Bible qu’Abraham planta un tamaris à Bersabée avant d’invoquer Yahvé (ce qui bien étonnant, c’est que dans ma bible personnelle, l’on ne parle pas du tout de tamaris à cet endroit précis : j’y vois non pas un arbre mais « une chênaie »…). On prétend encore que la manne que Dieu envoya au peuple d’Israël était en fait de la résine sucrée de tamaris. Je veux bien, mais par « résine sucrée », je ne vois pas à quoi il est fait allusion, considérant que l’on parle bien d’un tamaris et non d’un autre arbre qui aurait fini par se confondre avec lui. Enfin, sans que j’en comprenne bien les raisons, il paraîtrait que l’arbre du Paradis, l’édénique arbre du bien et du mal, serait un tamaris. Inutile d’épiloguer, mais remarquons la présence fortement manifestée du tamaris au sein de la religion chrétienne et de son légendaire. Cette importance est tout aussi marquée en Asie extrême-orientale : en Chine, l’on associe communément le tamaris au pin à travers une triple symbolique de résistance, de longévité et d’immortalité, triplicité que l’on remarque aussi dans la manière dont les Japonais surnomment parfois cet arbre, « l’Unique aux trois printemps », car il est susceptible de fleurir trois fois durant la même année. Un tel prodige annonce un caractère magique et divin : en effet, cette fertilité dont il est capable fait de lui un arbre dont on affirme qu’il est censé annoncer la pluie, ce qui à la fois en fait un arbre fécond et un arbre prophétique.

« Il évoque la douceur de la solitude, les vastes étendues désertes, les grandes plaines chinoises, où des civilisations se sont englouties sans qu’on s’en aperçoive, l’indifférence de l’éternité »2.

Partant de ces deux points de vue – le chrétien et l’extrême-oriental – on peut se demander fort à propos ce qui a bien pu se passer pour qu’au tamaris échoit une mauvaise réputation dont Pline se fait le principal (et seul ?) relais : comme on le remarque pour d’autres végétaux, aux temps antiques, l’on recommande de ne pas sectionner les rameaux de tamaris avec un instrument dont la lame est en fer, et cela afin de leur conserver un maximum d’efficacité, laquelle n’est intégralement assurée qu’à la condition de ne pas faire toucher la terre à ces rameaux après leur cueillette3. Après ces considérations d’ordre pseudo-magique, il était possible d’user du tamaris comme on voit Dioscoride le faire. C’est une médecine des yeux et de la bouche, dont l’astringence convient bien aux flux anormaux ou trop appuyés : à ce titre, l’on peut dire sans risque de proférer une ânerie que le tamaris est un condensateur fluidique réussissant très bien dans les crachements de sang, les flux stomacaux et menstruels, etc. Dioscoride en recommandait encore l’usage dans les cas de jaunisse, de morsure d’araignée phalange, de lentes et de poux. Ce qu’il écrit de commun avec Pline concerne la notoriété splénique du tamaris : en effet, par ce nom qu’on lui donne aussi, splenios, on sous-entend que le tamaris est un remède spécifique de la rate que désopile la décoction vineuse de ses feuilles. Mais à tout cela, Pline ajoute bien des étrangetés, par exemple que les cendres de bois de tamaris sont censées mettre fin au désir amoureux. De plus, arguant du fait que cet arbre ne porte pas de fruits (sic), il le considère tout juste bon à faire des balais – accusant par-là une similitude morphologique qu’il partage avec la bruyère –, ce que ses rameaux souples permettent de parfaitement réaliser. Du fait de cette croyance limitante – le tamaris ne fructifie pas ! –, Pline rajoute qu’« on regarde comme sinistre et la religion condamne les arbres que l’on ne sème jamais et qui ne portent pas de fruits ». Ce n’est pas tant qu’il ne fructifie pas, mais il élabore des fruits si petits et insignifiants que l’on peut, à tort, les prendre pour de simples graines…

Peut-on parler d’arbre à l’endroit du tamaris dit de France (Tamarix gallica) ? Non, pas vraiment. Si certains tamaris peuplant le pourtour de la Méditerranée sont véritablement de petits arbres, notre tamaris est tout au plus un arbuste (et non un arbrisseau : par définition, un arbrisseau n’est pas pourvu d’un tronc). Trois à quatre mètres, c’est, grand maximum, la taille que se permet d’atteindre ce tamaris au plus fort de son développement. Ses rameaux grêles, étalés et touffus sont très flexibles, ce qui lui offre une résistance bienvenue face au vent des bords de mer. Le brun rougeâtre de leur écorce se piquette du vert pâle de feuilles construites à la manière de celles du cyprès, par cet aspect écailleux qu’on leur voit adopter. Longues et menues, ces feuilles sont très proches les unes des autres, ce qui donne à l’ensemble du feuillage du tamaris un aspect abondant mais néanmoins aérien. Cette densité est imitée lors de la floraison du tamaris, qui compte une multitude de petites fleurs à cinq pétales, cinq étamines et un style à deux ou trois stigmates. Blanches et purpurines, ces fleurs pendent en grappes lourdes à l’extrémité des rameaux. A fructification, ces fleurs produisent des fruits lanugineux contenant des semences noires et dont Pierre Pomet signalait l’emploi comme matière tinctoriale équivalente à la noix de galle.

Le tamaris, arbuste à qui l’on confie souvent le rôle d’ornementer les jardins, réussit particulièrement en des zones où il n’aura pas à craindre de trop grands froids hivernaux. On le rencontre, naturellement, le plus souvent sur les terrains incultes, humides et sablonneux d’Espagne et d’Italie, mais également dans les prairies, le long des rivières dauphinoises et en bordure de mer du pays languedocien.

Ferdinand de Puigaudeau (1864-1930) Tamaris et champ de coquelicots

Le tamaris en phytothérapie

Quand je vis mes parents planter ce tamaris dans leur jardin, je ne me doutais guère qu’il pût avoir quelques vertus qu’habituellement l’on réserve aux plantes médicinales. Mais, en cette époque reculée, je ne m’en souciais pas encore, je me contentai de vérifier le fait que, pour le volume qu’il occupe, l’ombre de cet arbuste est ingrate.

Plus à même d’emplir les pages du catalogue d’une pépinière que de susciter l’engouement du phytothérapeute, l’on peut aujourd’hui constater ce désamour auquel on a livré le tamaris qui, nous l’avons vu, jouissait autrefois d’un certain privilège.

Nous pouvons tout de même amener quelques éléments relatifs à la composition biochimique de cet arbuste : beaucoup de tanin (dont de l’acide gallique), des flavonoïdes (catéchine, isoquercétine), de l’acide syringique, beaucoup de potassium et de sodium surtout (en particulier chez les tamaris vivant à proximité des bords de mer, puisque cette espèce est halophile), un pigment jaune, une coumarine (l’esculine), etc.

Le bois de tamaris n’a pas enflammé l’imagination des thérapeutes. Presque sans odeur, il ne vaut pas grand-chose en médecine, à l’exception des gobelets qu’on en fait, tel que le rapportait Pierre Pomet, reprenant un usage remontant au moins à Dioscoride : après avoir fabriqué un baril en bois de tamaris (du moins, un barillet tant cet arbuste fournit peu de matière ligneuse propre à honorer cet emploi), il faut l’emplir de bon vin qui, au contact du bois, s’imprègne de ses qualités. C’est donc qu’il n’est pas si mauvais que cela, ce bois. En buvant ce vin dans des tasses ou des gobelets apprêtés eux-mêmes dans du bois de tamaris, on renforce la médication. On a vu que l’histoire thérapeutique offrait d’autres exemples similaires, comme, par exemple, les gobelets de bois de lierre. Au contraire, les feuilles offrent davantage d’intérêt bien que la palme revienne en premier lieu à l’écorce du tamaris, plus précisément la seconde écorce des jeunes rameaux : rude, grise au dehors et rougeâtre en dedans, cette écorce légèrement aromatique, est imprégnée d’une saveur styptique, acerbe et amère.

Propriétés thérapeutiques

  • Apéritif, antidiarrhéique
  • Hépatoprotecteur, augmente la capacité de détoxication du foie, antidiabétique
  • Diurétique, sudorifique
  • Tonique astringent puissant
  • Détersif, abstersif
  • Anti-inflammatoire
  • Fébrifuge
  • Anti-oxydant
  • Antibactérien
  • Anticancéreux (?)
  • Splénique

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : flux et évacuations séreuses et muqueuses des membranes muqueuses, diarrhée par atonie intestinale, autres dévoiements intestinaux
  • Troubles de la sphère hépatobiliaire : jaunisse, obstruction hépatique
  • Troubles de la sphère respiratoire : crachement de sang, affection catarrhale chronique, histiocytose
  • Anémie, anorexie, mononucléose infectieuse, carence en globules rouges et en plaquettes, baisse de l’immunité, convalescence
  • Goutte, hydropisie
  • Obstruction de la rate
  • Leucorrhée, rappeler les règles supprimées
  • Hémorragies

Modes d’emploi

  • Poudre d’écorce : 15 à 30 g par jour par fraction unitaire de 1 à 1,5 g prise dans du vin, du bouillon, etc.
  • Décoction d’écorce : 15 à 50 g en décoction dans deux litres d’eau jusqu’à réduction de moitié.
  • Macération vineuse d’écorce : 15 à 25 g en macération à froid pendant quelques jours dans un litre de vin.
  • Teinture-mère alcoolique d’écorce.
  • Macérat glycériné de bourgeons de tamaris : 5 à 15 gouttes par jour selon l’âge et la constitution.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Récolte : la seconde écorce du tamaris se prélève au printemps, les feuilles durant toute la bonne saison.
  • Associations possibles : les propriétés et usages thérapeutiques du saule blanc, de la tormentille, de la benoîte et du frêne, évoquent en bien des points celles et ceux du tamaris. On peut additionner toutes ces plantes au tamaris ou bien les y substituer.
  • Le tamaris, sous sa forme de macérât glycériné, s’avère être un remède hypercoagulant. Il est donc contre-indiqué en cas de traitement anticoagulant, de thrombose, d’hyperviscosité du sang et d’hépatite chronique. En dehors de ces cas précis, on en évitera l’emploi chez la femme enceinte ou celle qui allaite, ainsi que chez le jeune enfant.
  • Autres espèces : le tamarin anglais (T. anglica), le tamarin à cinq étamines ou tamarin chinois (T. sinensis), le tamarin athel (T. aphylla), le tamarin d’Afrique (T. africana), etc.
  • Feuilles et rameaux furent employés par les Danois dans l’industrie brassicole, remplaçant alors le houblon.

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  1. Myrikê est le mot qui a été retenu pour transformer l’ex Tamarix germanica en Myricaria germanica. On appelait autrefois cet arbrisseau tamaris d’Allemagne ou petit tamaris. Contrairement au tamaris objet de cet article, le petit tamaris est une espèce beaucoup moins développée dans sa stature et de tempérament plutôt continental.
  2. Jean Chevalier & Alain Gheerbrant, Dictionnaire des symboles, p. 919.
  3. La recommandation de ne point user d’instrument en fer revient souvent chez Pline et consorts, sans qu’on puisse parfaitement l’expliquer. Le fer n’est pourtant pas un nouveau venu à l’époque du naturaliste, puisque même s’il n’est pas encore question d’acier, un Âge de fer se met en place dès le VIIIe siècle avant J.-C., soit près d’un millénaire avant Pline. Réprouver le fer était-il une manière de démontrer sa nostalgie envers l’Âge de bronze (2200 à 750 avant J.-C.) ?

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Le tamarinier (Tamarinus indicus)

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Quel que soit la manière dont on le nomme – Tamarinus indicus, tamar hindi, tamarindi, tamer hindy –, il ressort de tout cela une seule signification que voici : « dattier de l’Inde ». Le tamarinier y est depuis si longtemps installé qu’on l’en a cru originaire, alors que là n’est pas sa réelle provenance, son fief natal se situant plutôt du côté des régions sèches d’Afrique de l’est (ou de Madagascar, entend-on parfois être avancé).

Son intégration à la flore asiatique est donc déjà fort ancienne, si l’on en juge par la forte prégnance du tamarinier dans des pays comme le Laos, la Thaïlande, l’Inde ou encore Sri Lanka. Là-bas, l’on dit que l’odeur qui se dégage de son bois très dur ainsi que l’ombre épaisse fournie par cet arbre tout ce qu’il y a de plus ornemental, ne seraient pas sans danger, puisque l’on considère le tamarinier comme la demeure d’influences malfaisantes, comme semble l’attester l’un de ses noms sanskrits – yamadūtaka, c’est-à-dire « messager du dieu de la mort », ce qui n’est pas exactement anodin, non plus que ce qui se dessine dans l’extrait suivant : « Les bâtons de tamarinier, les armes blanches dotées d’un fourreau de tamarinier sont efficaces même contre ceux qui se sont rendus invulnérables : c’est que ce bois hérite des dangereux pouvoirs des esprits qui l’habitent »1. A côté de ces frémissantes évocations, le tamarinier apparaît parfois comme plus propitiatoire que clairement ombrageux, ne serait-ce qu’en cernant le tronc de l’un de ces arbres avec un vêtement féminin, manière d’attirer à soi la fécondité de l’arbre, et peut-être même aussi celle de la femme…

Bien sûr, lorsque les Européens décidèrent d’emporter un peu de tamarins dans leurs bagages, ils laissèrent sur place le chapitre des mythes et légendes, et c’est bien regrettable, puisque cela m’empêche de vous en narrer davantage sur ce sujet.

Redescendons sur terre. Par chance, quand le tamarin débarquait dans les ports d’Europe, il y était expédié en gousses entières, ce qui permit de se rendre un peu compte de l’allure de la bête, chose tout à fait différente lorsque c’était la pulpe toute prête qui arrivait dans les cales des navires, surtout qu’en cet état, elle pouvait être l’objet de quelques falsifications, pratique fâcheuse sachant qu’on la réservait à la pharmacie. Du temps de Pomet et Lémery, on avait déjà levé un lièvre. Dressant les caractéristiques majeures que doit montrer la pulpe de tamarin pour être acceptée, Jean-Baptiste Chomel indiquait qu’elle doit avoir au goût une saveur vineuse et aigrelette, tandis que Lémery conseillait de se méfier de la pâte de tamarin trop noire, par possible sophistication au cuivre, et d’accorder toute sa confiance à celle qui est brun rougeâtre, laquelle a plus de chance d’être proche de l’état de nature. Et par-dessus tout, il faut s’aviser « qu’ils n’aient point été encavés, ce qui se connaîtra à leur trop grande humidité, à l’odeur de cave qu’ils ont, et à leurs noyaux qui se gonflent, et qu’il n’ait point été goussé, c’est-à-dire falsifié avec de la mélasse, du sucre et du vinaigre »2. Cette frauduleuse imitation prend compte du fait que « cette pulpe contient un principe gommeux très abondant, une huile douce, un principe sucré, et un sel absolument analogue à la crème de tartre »3, duquel, en grande partie, le tamarinier tire cet agréable goût suret qui fait de lui, par ses feuilles et sa pulpe, une matière médicale efficacement rafraîchissante et désaltérante, ce qui en cas de fièvre ardente convient fort à propos. Fort usité comme la casse et le séné, le tamarin fut l’un des purgatifs doux à la mode durant les XVIIe et XVIIIe siècles, avant que de tomber dans l’oubli.

Le tamarinier est un bel et grand arbre (10 à 25 m) à croissance lente, dont les sujets les plus vieux peuvent approcher un âge vénérable, ce qui le rend remarquable « par la grosseur de sa tige qui est telle que trois ou quatre hommes peuvent à peine l’embrasser, lorsqu’il est parvenu à son entier accroissement »4. Son écorce brune, épaisse, gercée, contraste nettement avec la verdeur candide et luisante de ses feuilles paripennées longues comme la main, composées d’un pétiole d’une quinzaine de centimètres de long, duquel s’égrènent dix à vingt paires de folioles un peu velues en-dessous, épaisses, quelque peu charnues et persistantes. Si les feuilles de la sensitive (Mimosa pudica) se referment lorsqu’on les touche, celles du tamarinier font de même une fois que la nuit tombée les étreint. A l’aisselle de ces mêmes feuilles ainsi qu’à l’extrémité des rameaux, apparaissent au printemps des racèmes de fleurs groupées par huit à dix. Ce n’est pas le tout que de s’extasier sur le tamarin si l’on n’est pas même capable de s’autoriser à prendre connaissance de la fleur qui peut bien le fabriquer : tout d’abord bouton floral d’un rouge luisant et éclatant (de loin, l’effet est saisissant), il s’ouvre sur trois pétales ondulés, à peu près d’égale longueur, d’une couleur allant du jaune clair au jaune orangé, le tout finement veinulé de rouge sang. Au cœur de la corolle émergent un pistil et trois grosses étamines recourbées en direction des pétales. Le tout élabore, au final, une fleur des plus somptueuses que l’allure boudinée du tamarin ne permet qu’à grand-peine de soupçonner : premièrement verte, la gousse incurvée du tamarinier dessine une à trois loges renfermant chacune jusqu’à trois semences épaisses, coriaces, brillantes. Presque carrées , elles sont empilées les unes sur les autres au point de paraître comprimées par une invisible pression. A cela s’ajoute un filet de filaments durs et fibreux qui emprisonne ces graines, qu’une pulpe brun rougeâtre vient dissimuler. L’on n’a aucunement conscience de la lutte qui se joue là, lorsque l’on considère le tamarin de l’extérieur : une surface pelucheuse finement veloutée et fragile qui se brise facilement sous la pression des doigts. Longs de 10 à 15 cm, les tamarins se ramassent par grappes fournies quand vient le mois d’octobre, et cela dans bien des pays d’Asie (Inde, Chine, Asie du sud-est…), d’Afrique (Madagascar, Égypte) ou encore d’Amérique, puisqu’on l’y a amené au XVIe siècle. Cela fait qu’aujourd’hui le tamarinier est très présent non seulement dans les Antilles mais aussi au Mexique et en Amérique centrale (Honduras, Guatemala).

Le tamarinier en phytothérapie

De même que la pomme est fruit du pommier, le tamarin est celui du tamarinier. Jusqu’à présent, et pour le peu de cas que la thérapeutique a fait du tamarinier, elle ne s’est jamais concentrée que sur le fruit de cet arbre, plus précisément sa pulpe. C’est pourquoi il est plus fréquent de dénicher des informations à ce seul sujet plutôt que sur les feuilles ou encore les graines qu’abrite la pulpe du fruit. Nous pouvons cependant apporter un peu d’eau à notre moulin sur ces deux derniers points : les feuilles recèlent des flavonoïdes et deux triterpènes, le lupanone et le lupéol, dont l’un semble doué d’intéressantes propriétés anti-inflammatoires et anticancéreuses. Quant aux graines, elles sont bourrées de sucres (polysaccharides : 65 à 70 %), de protéines (15 à 20 %) et de lipides (3 à 7 %). A propos de la pulpe, on y trouve aussi une forte proportion de sucres, plus précisément des monosaccharides comme le fructose (20 à 40 %) et presque la moitié moins d’acides organiques variés (10 à 18 %), ce qui confère à cette pulpe un goût mêlant le doux à l’acide. Voici quels sont ces acides : lactique, formique, acétique, malique, tartrique, citrique, nicotinique, succinique… A de l’amidon et de la pectine, il est bon d’ajouter encore des sels minéraux (dont pas loin d’1 % de potassium), de grosses quantités de vitamine C, et enfin quelques traces d’essence, avec des molécules aromatiques telles que la pyrazine et le cinnamate d’éthyle.

Propriétés thérapeutiques

  • Rafraîchissant, calmant de la soif, tempérant de la chaleur fébrile
  • Purgatif doux, laxatif léger, stimulant de l’appétit, améliore la digestion, cholérétique, tonifiant de l’estomac, antiputride intestinal
  • Expectorant
  • Favorable au foie et aux reins

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : constipation, constipation chronique, constipation des hépatobiliaires, dysenterie, flatulences, nausée et vomissement (y compris lors de la grossesse)
  • Troubles de la sphère respiratoire : maux de gorge, rhume, bronchite, affections pulmonaires muqueuses et séreuses
  • Troubles de la sphère hépatobiliaire : jaunisse, inflammation bilieuse
  • Fièvre, ardeur de la fièvre

Modes d’emploi

  • Pulpe telle quelle, c’est-à-dire sans cosse, mondée de ses semences et du réseau fibreux qui emprisonne le tout. On peut en avaler 10 à 50 g par jour.
  • Infusion aqueuse de pulpe : compter 20 à 50 g pour un litre d’eau.
  • Extrait : 3 à 15 g dans un demi verre d’eau sucrée.
  • Décoction de pulpe dans l’eau, le petit lait, le lait.

Note : l’ancienne pharmacopée avait intégré la pulpe de tamarin dans certaines compositions comme l’électuaire lénitif, dont « la vertu de cette composition réside dans le séné, qui en est le seul ingrédient réellement purgatif : toutes les autres drogues ne servent qu’à en masquer le goût et à en corriger l’activité »5. Que disais-je pas plus tard que la semaine dernière ? Le roi Séné et ses pitoyables sujets ! Sachons, tout de même, qui sont ces derniers : orge, polypode, raisins secs, jujube, sébeste, pruneau, scolopendre, mercuriale, violette, réglisse, casse, fenouil. Pas sûr que dans cette liste-là il ne s’en trouve pas un, au moins, qui puisse tenir la comparaison avec le seul séné !… En tous les cas, c’est un avis tout à fait représentatif de son siècle et surtout du précédent, durant lequel, rappelez-vous, l’on ne jurait (presque) que par le séné.

On trouve encore la pulpe de tamarin dans le catholicon double de rhubarbe, qui ressemble beaucoup au précédent, et dont le nom nous renseigne sur l’entière confiance qu’avaient en lui les Anciens : si l’on considère que le mot électuaire provient du latin electus, « excellent », s’y ajoute le caractère universel de la dite panacée à travers ce terme même de catholicon.

Enfin, il en existait bien d’autres ayant pour ingrédient le tamarin dont l’électuaire hydragogue de François Sylvius, l’électuaire de tamarin d’Horstius, etc.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Récolte : lorsque la fructification est complète, c’est-à-dire au mois d’octobre (cela reste relatif selon la région bien entendu). On sèche ensuite les gousses entières (qu’on découvre parfois parmi les fruits exotiques dans des boîtes cartonnées souvent d’½ kg, ce qui est tout à fait typique des épiceries asiatiques). Il est possible d’enlever les coques, la résille et les semences, et de compacter la pulpe sous forme de pain, comme on le fait des dattes. Parfois, le tamarin est vendu sous la forme d’une sorte de mélasse, pâte épaisse et collante, ou bien confit. Enfin, les modes d’apprêt ne manquent pas.
  • Cuisine : comme nous venons de le souligner, partout où le tamarinier s’est implanté, il a suscité bien des vocations culinaires : l’on a bien remarqué l’agréable saveur acidulée de ses feuilles (que l’on consomme comme légume à l’occasion dans plusieurs pays d’Asie du sud-est), mais c’est surtout sur la gousse, le tamarin, que toute l’attention s’est portée, lequel entre dans de nombreuses préparations, parmi lesquelles nous pouvons lister celles-ci (procédons pays par pays, ce sera plus simple) : – Inde : curries, ragoûts de légumes épicés, chutneys, tamar (pulpe à laquelle on ajoute du séné et du chocolat) ; – Thaïlande : soupes ; – Chine : tamarin confit ; – Moyen-Orient : confitures, confiseries, sorbets ; – Afrique : boissons rafraîchissantes ; – Antilles : plats de riz, desserts, boissons rafraîchissantes. En souvenir de la domination séculaire qu’ils imprimèrent au sous-continent indien, les Anglais conservent le tamarin sous la forme d’un condiment que les amateurs de brunch connaissent bien, la worcestershire sauce.
  • Enfin, sachez toujours que si jamais vous n’appréciez guère le goût aigrelet du tamarin, vous pouvez toujours vous servir de sa pulpe, à condition qu’elle soit bien mûre, pour fourbir l’argenterie et surtout les objets en cuivre !

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  1. Jean Chevalier & Alain Gheerbrant, Dictionnaire des symboles, p. 919.
  2. Pierre Pomet, Histoire générale des drogues, p. 253.
  3. Louis Desbois de Rochefort, Cours élémentaire de matière médicale, Tome 1, p. 382.
  4. Nicolas Lémery, Nouveau dictionnaire général des drogues simples et composées, Tome 2, p. 507.
  5. L’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert, Tome 9, p. 385.

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Le séné (Senna alexandrina)

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Synonymes : feuille orientale.

Probablement introduit dans la pharmacopée occidentale durant le XVe siècle, le séné avait déjà fait les beaux jours de la médecine arabe, puisqu’on signale que cette plante était utilisée par elle depuis le IXe siècle, lui donnant même le nom arabe de sena, latinisé en senes au Moyen-âge, lequel donnera naissance au moderne séné. Ce mot désigne alors plusieurs espèces d’arbrisseaux d’Égypte et du Levant regroupés sous la même bannière générique. Les apothicaires et les herboristes n’ayant, pendant longtemps, jamais su quelle plante pouvait bien fabriquer le séné, ils glissèrent çà et là quelques erreurs, rendant les propos peu intelligibles. Afin de partir clairement sur de bonnes bases, remettons-nous en à Pierre Pomet qui hiérarchise les sénés en trois catégories dans l’Histoire générale des drogues (1694) :

  • Le séné du Levant, de la palte (du nom d’une taxe qu’il fallait acquitter ; la palte n’est pas le nom d’une ville comme on peut parfois le laisser croire) ou de Seyde (du nom d’une ville libanaise, Sidon aujourd’hui) : « On doit choisir le séné de la palte en feuilles étroites et d’une moyenne grandeur, faites en forme de fer de pique, d’une couleur jaunâtre, d’une odeur forte et odorante, doux à le manier, le moins brisé et le moins rempli de bûchettes, de feuilles mortes, ou autres corps étrangers qu’il sera possible »1.
  • Le séné d’Alexandrie (ou de Tripoli) : du temps de Pomet, il était moins fréquent que le précédent, puisque interdit à l’importation en France, ce qui faisait augmenter le coût du séné levantin.
  • Le séné de Mokha (ou de la pique) : « La méchante qualité de ce séné fait que je n’en puis dire autre chose sinon qu’il doit être entièrement rejeté, comme n’étant propre à rien, ce qui devrait en empêcher l’entrée, et les marchands d’en vendre »2.

A ces trois types-là, s’ajoutaient des sous-espèces dont Pomet avait parfaitement conscience de l’existence. Pour finir, il accorde la pire qualité au grabeau, c’est-à-dire aux menues feuilles qui passent au crible. Il est alors possible, même si on le vend un peu moins cher, de sophistiquer ce séné avec des feuilles de plantain ou autre, ou bien de le substituer carrément avec une plante présente en Toscane et dans le Midi de la France, le baguenaudier, qu’à raison l’on a surnommé séné d’Europe.

Nous voilà donc bien pourvus, nous pouvons donc partir à la conquête du monde au cri de « Senna quasi sana ! » (= le séné guérit pratiquement tout !) Ce qui est bien évidemment exagéré… Mais à l’époque, cela n’était pas une blague, certains s’enthousiasmant tant pour le séné que l’on put craindre à leur endroit un féroce entêtement. Une idée, s’y tenir, coûte que coûte, quand bien même elle est bête et méchante. Tous les chiens de garde font ça. Qu’avait donc fait Ibn-el-Baytar, au XIIe siècle, que d’ajouter aux laxatifs déjà connus la manne, la casse, la rhubarbe et le séné ? Ce dernier devint rapidement la base des « ptisanes », des poudres et autres électuaires, tant et si bien qu’on peut encore avoir l’impression aujourd’hui qu’il était partout présent. C’est un fait ! Celui du prince, tout d’abord : avec le jalap, la bourdaine et la rhubarbe, le séné forma l’un des quatre éléments du quadrige purgatif du Roi Soleil. Rappelons que Louis XIV, durant toute sa vie, fut purgé probablement plus de mille fois, soit, en moyenne, tous les… quatre jours ! Ensuite, le séné s’infiltra à la faculté de médecine de Paris, où son doyen, Guy Patin, faisait reposer toute sa thérapeutique sur bien peu de chose : son arsenal « se réduisait ordinairement au séné, au son et à la saignée, ces trois S avec lesquels Théophraste Renaudot (1586-1653) l’accusait d’envoyer charitablement ses malades dans un autre monde »3. A force d’en avoir abusé, cette pratique louée par les médecins humoristes fut discréditée. « Ils ne reconnaissent que la lancette [NdR : le petit outil pointu et coupant par lequel opérer les saignées] et le séné dans le traitement de presque toutes les maladies aiguës, ce qui leur attira cette raillerie de la part de notre grand satirique [id est : Nicolas Boileau (1636-1711)] : ‘L’un meurt vide de sang, l’autre plein de séné’ »4. Roques, écrivant cela en 1837, avoua même qu’à cette date il passait pour inconvenant de faire grand cas du séné tant il en fut fait d’abus durant le Grand Siècle. C’est tout juste si cet élan d’enthousiasme se calma à la fin du XVIIIe siècle, du moins c’est ce qui me semble ressortir à la lecture de la notice que Desbois de Rochefort accorde au séné, qu’il range soigneusement dans le groupe bien garni des purgatifs, mais sans en faire l’exclusif instrument de la purgation, puisqu’il nuance ses propos en considérant le séné comme l’un des purgatifs « minoratifs » : ceux-là contiennent « un principe mucilagineux sucré, qui agit en humectant, relâchant, et occasionnant, pour ainsi dire, une sorte d’indigestion. Leur manière d’agir est donc bien différente des drastiques » comme la coloquinte par exemple5.

A la veille de la Révolution Française, le séné s’avère donc être le purgatif idéal des arthritiques et des rhumatisants, le sudorifique laxatif convenant aux maladies vénériennes (dont la vérole) et participe même au traitement de la colique de plomb ou saturnisme.

Dans sa conquête médicale occidentale, le séné en vint à être étroitement lié au mot même de médecine, en particulier lorsqu’on l’utilisait au sens de remède. Aux XVIIIe et XIXe siècles, parler de médecine sans plus de précision, c’est faire référence à une potion purgative qui, peut-être, contient du séné. En revanche, le doute n’est pas permis lorsqu’on utilise l’expression de « médecine noire ». Imaginez un peu ce que cette seule dénomination peut engendrer d’élucubrations dans votre esprit, au moment même où vous lisez ces lignes. L’inquiétude vous gagne-t-elle, d’autant plus qu’il existe aussi des « médecines blanches » ? Cela peut paraître peu anodin, en effet, mais si on les dit noires, c’est en raison de la teinte foncée que leur donnent le séné et la casse surtout (Cassia fistulosa) qu’on y adjoint. « La rhubarbe, le séné, le noir tamarin, sont d’excellents purgatifs, on n’en peut douter ; mais si vous pouvez obtenir les mêmes effets de quelques feuilles de rose, offrez-les à ce malade que les médecines noires font frissonner d’horreur »6. En revanche, les blanches sont des espèces de looch dont la blancheur de l’aspect est causée par une émulsion d’amandes douces mondées. Ouf ! Mais il est permis de douter et de se demander s’il n’y a pas derrière cette médecine noire quelque arrière-pensée démoniaque. Cependant, pourquoi en venir jusque-là, puisque les noms même de séné et de casse pouvaient jeter certaines âmes sensibles dans le plus profond des tourments ? A ce titre, Joseph Roques relate un très curieux fait qui le fit se présenter un jour devant une patiente affligée d’une constipation que rien, jusqu’à présent, n’avait pu vaincre. Il lui proposa la marmelade de Tronchin, « une sorte de looch épais, d’un goût agréable, préparé avec deux onces d’huiles d’amandes douces, autant de sirop de violette, de manne en larmes, de pulpe très fraîche de casse, seize grains de gomme adragante et deux drachmes d’eau de fleur d’oranger », autrement dit une composition émolliente, adoucissante, laxative et pectorale, qui, au su des ingrédients qui la composent, devait effectivement sentir suavement bon. Mais quid de son aspect ? La malade du patient docteur Roques n’en voulut rien savoir, arguant que « d’en entendre parler seulement, mes entrailles se bouleversent »7. Cependant, Roques fit préparer la marmelade par un pharmacien qui la livra à la malade le soir même. Mais celle-ci, même mise devant le fait à accomplir, ne put s’y résoudre et s’endormit sans en avaler la moindre cuillerée, et, la nuit durant, rêva, à travers un sommeil fort agité, de la marmelade recommandée par son médecin. Le lendemain, à la grande surprise de Roques, sa malade était parfaitement purgée, sans pourtant avoir touché d’un seul cheveu de cette marmelade qui était demeurée sur la table de chevet : « C’est l’antipathie, c’est la peur qui les purge », expliqua-t-il, se satisfaisant de cette constatation. Mais, cher docteur, veuillez agréer que la chose ne s’interprète pas uniquement dans ce sens. Par exemple, Desbois de Rochefort n’avait-il pas remarqué que « si on reste longtemps dans un endroit où il y a beaucoup de séné, on est purgé avec coliques » ?8. On peut, dans le premier cas, évoquer une suggestion propice chez le sujet impressionnable, et dans le second une action du séné par le truchement d’une émanation aérienne ou, mieux, par radiation, ce que l’extrait qui suit va permettre de mieux mettre en lumière : « Les docteurs Bourru et Burot ont fait, sur ce point, des expériences qui ont été reprises par M. Hector Durville. Les uns et les autres ont agi sur des malades ou sur des sujets sensibles, non par ingestion d’un remède, mais en faisant tenir ce remède à la main. Les effets ont été des plus extraordinaires. Les substances médicamenteuses agissaient très fortement et parfois avec des conséquences inattendues. Par exemple, l’eau de laurier-cerise amenait des transes mystiques, une extase religieuse tournée plutôt vers la Sainte Vierge, et cela chez des personnes qui n’avaient aucune piété particulière ; même chez une Israélite. M. Hector Durville, qui était la conscience même, se demanda un jour si, connaissant la plante qu’il confiait à la malade, il ne lui transmettait pas la pensée qu’elle allait subir telle ou telle action. C’est pourquoi il se procura une quantité de petits bocaux de verre tous pareils dans lesquels il plaça ses médicaments, en poudres ou en feuilles. Pour être sûr de n’avoir pas d’action personnelle, il enveloppa tous les bocaux d’un identique papier bleu. Il n’enlevait ce papier qu’une fois l’action obtenue. Or, un jour, le bocal qu’il avait donné contenait du séné en feuilles et les suites sont aisées à comprendre. Le sujet après une courte absence, reprit sa place et son travail. La malchance voulut, bien que les flacons aient été chaque fois brouillés comme un jeu de dominos, que le séné fut trois fois de suite l’objet de l’expérimentation. Il n’est pas nécessaire d’insister sur les troubles qui s’ensuivirent »9.

Le séné est un sous-arbrisseau proche-oriental d’un mètre de hauteur, venant dans les sols secs et rocailleux, tant d’Égypte que du Levant (Syrie, Liban, etc.). Ses tiges rameuses et dressées portent une foultitude de feuilles dites paripennées, c’est-à-dire composées d’un long pétiole sur lequel on trouve un nombre paire de folioles elliptiques. Bien qu’inscrit dans la grande famille botanique des Fabacées comprenant des végétaux aussi divers que le robinier, le fenugrec ou la réglisse, on ne voit pas, dans le séné, les fleurs typiques de cette famille, c’est-à-dire des fleurs en forme de papillon, similitude ayant donné son nom à l’ancienne famille botanique des Papilionacées. Lorsqu’on observe une fleur de petit pois ou de genêt, par exemple, l’on voit ceci de face : un étendard, deux ailes et deux carènes. Bien que cela fasse bien cinq pièces florales, cela n’a rien de comparable avec la fleur de séné, composée de cinq pétales jaunes de forme assez similaire, réunis en leur centre par des étamines proéminentes.

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La fructification est en revanche conforme aux plantes de cette famille, puisque le séné fabrique des espèces de « haricots » plats, des gousses peu charnues à la manière des mange-tout et achevées par une pointe acuminée. Par transparence, l’on pressent des graines plates et minuscules, néanmoins perceptibles le long de la gousse, où elles forment un chapelet de petites protubérances.

Le séné en phytothérapie

Il y a longtemps que cette plante a quitté la pharmacopée française, sans doute parce qu’on purge moins qu’autrefois (l’on a moins d’occasions de le faire) et que l’on a remplacé le séné par quelque autre drogue mieux à même de remplir cette fonction. Cependant, nous allons présenter les faits comme si nous y étions encore !

Malgré le flou qui entoure cette matière médicale (sa provenance lointaine et son conditionnement ajoutèrent en confusion), l’on peut aujourd’hui affirmer sans risquer de se tromper que sous l’appellation de séné, l’on sous-entend tout d’abord les folioles des feuilles de ce sous-arbrisseau, ainsi que ses follicules, c’est-à-dire les fruits de cette plante, que l’on croisait habituellement sous deux formes selon leur origine : on avait premièrement affaire aux follicules dit de la palte, qui sont grands, larges, de couleur vert sombre, et deuxièmement ceux de Tripoli, plus petits et de couleur vert fauve. Quant aux folioles, longues de 3 cm et larges d’un, elles sont généralement d’allure lancéolées et de couleur vert pâle.

A vue de nez, ce qui permet de bien distinguer folioles et follicules (d’autant plus à l’état de dessiccation et que les parties sont mondées), c’est l’odeur et le goût. Les feuilles, robustes et nervurées, dégagent une odeur nauséeuse, une saveur âcre, amère et mucilagineuse, tandis que chez les follicules cela est beaucoup plus atténué. Cette différence majeure s’explique surtout de par la composition biochimique du séné qui contient des anthraquinones dont l’émodine, l’iso-émodine, la rhéine et surtout la sennoside B. Mais le menu ne se résume pas qu’à cela, puisque s’y ajoutent des flavonoïdes, des acides (malique, chrysophanique, cathartique), du tanin, du mucilage, de la gomme, un principe résineux, de la chlorophylle, un pigment jaune, des matières grasses, une essence aromatique et des sels minéraux tels que le calcium, le potassium et le magnésium.

Propriétés thérapeutiques

  • Purgatif mécanique par augmentation du péristaltisme colique : purgatif relativement doux à moyen, il exerce uniquement cette action sur le côlon. Ce sont les sennosides qui, irritant ses parois, provoquent ses contractions. Cela réveille la tonicité de la couche musculaire de l’intestin. Lui rendant peu à peu son énergie, le séné entraîne l’émission d’une selle environ une dizaine d’heures après son absorption per os (Cette activité se double d’une rétention aqueuse dans le côlon, ce qui a pour effet de ramollir les selles.)
  • Laxatif
  • Stimulant
  • Emménagogue (à doses appuyées)

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : langueur intestinale, constipation chronique, ancienne et/ou rebelle, inappétence, flatulences
  • Douleurs contusives des extrémités et des lombes
  • Opérer une révulsion favorable dans des affections aussi diverses que celles concernant la tête (céphalalgie, ophtalmie), la poitrine (catarrhe pulmonaire) que les organes locomoteurs (rhumatismes) ; vertiges
  • Crise d’acétone chez l’enfant (traitement homéopathique)

Modes d’emploi

  • Infusion de follicules (on peut tout simplement en placer trois dans une tasse d’eau chaude ou concentrer cette infusion, en passant de 4 à 15 g de follicules pour la valeur d’¼ de litre d’eau).
  • Infusion prolongée (six à douze heures) de trois à six follicules et d’un gramme de gingembre frais dans une tasse d’eau bouillante pendant 15 mn. Y ajouter deux clous de girofle est également possible.
  • Infusion de feuilles de séné dans une décoction de pruneaux sucrée ou miellée.
  • Infusion composée ou thé Saint-Germain : 40 g de séné, 30 g de fleurs de sureau, 12 g de semences de fenouil, 10 g de semences d’anis et 10 g de crème de tartre (bitartrate de potassium). Comptez 5 g de ce mélange chaque matin pour la valeur d’une tasse d’eau bouillante.
  • Décoction légère de feuilles : l’ébullition dissipant les principes irritants et purgatifs du séné, si l’on souhaite bénéficier de la principale propriété du séné, mieux vaut ne pas pousser trop longtemps un feu soutenu sous la casserole de la décoction que l’on prépare, sauf si l’on destine cette préparation à quelque sujet sensible et délicat. Dans ce cas, mieux vaut user des follicules, moins puissants que les feuilles, mais alors d’un usage plus aisé. C’est à préférer quand on craint un excès de sensibilité et/ou d’inflammation, car le séné « feuilles » donne de si pénibles tranchées et coliques, qu’il est préférable d’amender l’organisme d’un si détestable potage dont beaucoup répugnent jusqu’à y tremper seulement les lèvres. Pour aller jusqu’au bout de la précaution, on peut même laver les follicules sèches à l’alcool, cela permet d’en ôter le principe irritant.
  • Teinture-mère à 65 % d’alcool obtenue à partir des folioles sèches du séné (en homéopathie, c’est un médicament qui porte le nom de Senna ; son action demeure peu étendue). C’est la dernière préparation magistrale contenant du séné qui soit inscrite au Codex.
  • Sirop de séné, en prenant exemple sur celui de Jean-Charles Desessartz (1729-1811) qui contient du séné, de l’ipécacuanha, du serpolet, des pétales de coquelicot, de l’eau de fleur d’oranger, du vin blanc et du sulfate de magnésium.
  • Extrait fluide alcoolique.
  • Poudre libre ou en comprimé unitaire.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • On prendra soin de ne pas utiliser le séné en cas d’état irritatif et/ou inflammatoire, c’est-à-dire essentiellement les affections pectorales et gastro-intestinales de cette nature, telles que la colite, l’appendicite, l’entérite, les spasmes coliques ou encore les hémorroïdes. Métrite et cystite contreviennent également à son usage, de même que la plupart des hémorragies. On l’évitera chez l’enfant de moins de douze ans, durant la grossesse et l’allaitement (il risquerait de rendre le lait purgatif).
  • L’infusion, même à dose raisonnable, peut occasionner des tranchées et des coliques. Étant peu agréable au goût, il est possible de la sophistiquer en l’édulcorant, mais surtout en lui additionnant les habituels correctifs du séné que sont la menthe, l’anis, le fenouil, le cumin, la coriandre, l’écorce d’orange, la camomille romaine, etc. Réduisant la répugnance jusqu’à l’acceptabilité polie, toutes ces substances « empêchent la tempête intestinale et en favorisent la vertu laxative »10. A privilégier toutes ces belles plantes aromatiques, l’on s’exempte de la suggestion fournie par Nicolas Lémery, c’est-à-dire celle consistant à mitiger le caractère peu amène de l’infusion/décoction de séné par l’intermédiaire de la scrofulaire aquatique, parce que « ses feuilles sèches, employées à poids égal avec le séné, corrigent l’odeur et la saveur nauséabonde de ce dernier, et rendent une médecine, par exemple, moins désagréable à prendre »11. J’ignore où l’apothicaire normand est allé pêcher une telle idée, puisque l’on sait bien que la scrofulaire est une plante parfaitement détestable sur la seule question de l’odeur qu’elle dégage !
  • Dans tous les cas, la durée d’un traitement à base de séné ne doit pas excéder dix jours.
  • Récolte : les folioles se détachent de la plante juste avant la floraison et une fois qu’elle est parfaitement achevée. Quant aux follicules, il faut patienter jusqu’à l’automne avant de s’emparer d’eux.
  • Substitutions : les feuilles de robinier (Robinia pseudo-acacia) purgent les enfants aussi bien sinon mieux que le ferait le séné, de plus il est disponible partout en France, de même que l’eupatoire (Eupatoria cannabinum) avec laquelle on a constaté beaucoup d’analogies avec l’action du séné. Il paraît encore que les folioles des feuilles de frêne (Fraxinus excelsior) exercent une action purgative aussi sûre que celles de séné, mais cela ne lui a jamais fait mériter le surnom de séné indigène, au contraire du baguenaudier (Colutea arborescens), que l’on surnomme encore séné d’Europe, séné vésiculeux et, avec la coronille (Coronilla sp.), séné bâtard, laquelle écope encore du surnom de faux séné ou de séné sauvage. Enfin, derrière le séné de Provence se dissimule la globulaire buissonnante (Globularia alypium) et le séné des prés renvoie, lui, à la gratiole (Gratiola officinalis).
  • Attention aux ustensiles utilisés lors de la préparation de décoction ou encore d’infusion, puisque l’on connaît l’incompatibilité du séné avec le matériel contenant du fer (cf. les tanins présents dans la plante).

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  1. Pierre Pomet, Histoire générale des drogues, p. 164.
  2. Ibidem.
  3. Henri Leclerc, Les fruits de France, p. 72.
  4. Joseph Roques, Nouveau traité des plantes usuelles, Tome 1, p. 46.
  5. Louis Desbois de Rochefort, Cours élémentaire de matière médicale, Tome 1, p. 400.
  6. Joseph Roques, Nouveau traité des plantes usuelles, Tome 1, p. 534.
  7. Ibidem, Tome 2, p. 514.
  8. Louis Desbois de Rochefort, Cours élémentaire de matière médicale, Tome 1, p. 379.
  9. Anne Osmont, Plantes médicinales et magiques, pp. 139-140.
  10. P. P. Botan, Dictionnaire des plantes médicinales les plus actives et les plus usuelles et de leurs applications thérapeutiques, p. 184.
  11. Nicolas Lémery, Nouveau dictionnaire général des drogues simples et composées, Tome 2, p. 413.

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L’aconit napel (Aconitum napellus)

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Synonymes : gueule de loup, tue-loup, tue-loup bleu, étrangle-loup, fève de loup, napel, navet du diable, casque, casque bleu, casque de Jupiter, casque de Minerve, bonnet de gendarme, pistolets, capuchon/capuche/capuce de moine, capuchon, coqueluchon, sabot, sabot du pape, pantoufle du pape, char de Vénus, madriette, madrièlets, thore, tora.

Avec l’aconit, on a le choix entre le sabre et le goupillon. Les Allemands, avec leur eisenhut (« chapeau de fer ») penchent vers le premier, les Anglais pour le second, puisqu’ils appellent cette plante principalement monk’s hood, c’est-à-dire « capuche de moine ». Il est vrai qu’aux guerriers pistolets, bonnet de gendarme et autre casque de Minerve, s’oppose une terminologie plus ecclésiastique comme nous l’avons vu, sans compter l’irruption des forces de destruction inscrites dans l’acolyctine, quelque peu contrecarrées par le char de Vénus et ce sabot qui pourrait bien être la baignoire de la belle déesse de l’amour, mais comme il y manque le peigne (Scandix pecten-veneris) et le miroir (Legousia speculum-veneris), nous ne nous aventurerons pas plus loin, et prendrons soin, dès à présent, de demeurer prudent face à cette autre grande et belle dame qu’est l’aconit.

L’akoniton des Grecs était-il l’aconit napel ? Bonne question. Si l’on prend en compte les lieux de vie habituels du napel, l’on se rend compte que cette plante apprécie rien moins que l’humidité. De là, on peut mettre en doute l’identité de l’akoniton, dont Homère explique qu’il s’agit d’une plante qui pousse entre des rochers escarpés, sans doute les mêmes que dépeint Ovide dans le livre VII des Métamorphoses : l’aconit est « une plante vivace qui pousse sur un dur sol rocheux », étymologie que l’on retrouve jusqu’à la définition d’Émile Littré : « D’autres le font venir de ἀϰόνη, roche, parce que l’aconit croît dans les lieux rocailleux ». En revanche, un autre aconit européen, l’aconit tue-loup (Aconitum vulparia), dont les fleurs sont jaune pâle, et qui contrairement au napel ne présente pas de tubercules souterrains, est une plante qui pousse plus particulièrement sur la rocaille et les rochers : Ovide n’explique-t-il pas que « les laboureurs l’appellent aconit, fleur de rocher, parce qu’elle croît sur des rochers » ? Notre akoniton serait-il alors cette plante-là ? En l’absence des informations nécessaires permettant une meilleure description de l’akoniton des Anciens, il est préférablement raisonnable d’en douter. A moins qu’il ne s’agisse de l’aconit anthore (Aconitum anthora), botaniquement très proche de l’aconit tue-loup et tout aussi toxique que le napel. Mais trêve de palabres, cessons donc ces questions stériles qui ne nous mènent nulle part, hormis à cette constatation : il faut se défier de faire correspondre l’image mentale que l’on a de l’aconit avec la présentation d’un soi-disant « aconit » qui est faite dans les textes anciens. Par exemple, chez Ovide, Juvénal et Virgile, ce mot prend le sens plus général de poison, de la même manière que le mot encens s’applique plus largement à l’ensemble des matières combustibles que l’on place dans un encensoir, oubliant que l’encens, à la base, c’est l’oliban (Boswellia sp.). Ainsi l’on peut faire référence à plus d’une seule plante connue de nous sous le nom d’aconit. A procéder ainsi, on observe donc la scène par le plus petit bout de la lorgnette, et l’on raccorde une plante donnée à des faits pour lesquels elle peut être parfaitement étrangère ! Tout cela doit donc être écarté afin d’éviter de se perdre dans les sombres dédales de l’histoire : sur la question de l’aconit, il vaut mieux ! Car combien ont frémi rien qu’en entendant ce nom tant il inspire sa marque à l’agonie même, par ses funestes prédispositions telles qu’elles se dessinent clairement dans le tue-loup ou bien dans cet autre navet du diable. Et cette sinistre réputation ne date pas d’hier. Mais écoutez plutôt.

Ce que je peux vous révéler de plus ancien concernant l’aconit se situe en Égypte, remontant à plus de 3500 ans : c’est le papyrus Ebers (au moins 1534 avant J.-C. pour ses fractions les plus récentes), document de près de 20 m de longueur, qui fait mention d’un aconit, plante à laquelle d’autres beautés vénéneuses tiennent compagnie dans ce papyrus. Au plus près de cette source archaïque, l’on trouve l’Odyssée du poète Homère qui rend compte de l’étiologie mythologique de l’aconit. Après ses onze premiers harassants travaux, Héraclès imposa au chien tricéphale des enfers, Cerbère, d’exposer sa face à la lumière du soleil. Ce motif, bien évidemment repris beaucoup plus tard par Ovide, est ainsi libellé dans les Métamorphoses : « Le monstre se débattait et détournait sa tête de la lumière du jour et de l’éclat du soleil. Fou de rage, il remplit les airs de trois aboiements et répandit sur la campagne une écume blanchâtre. [Ô Orphée, permets qu’on suspende le poète pour oser un point de détail ! Qu’est-ce donc que cette « écume » sinon, peut-être, la bave du chien ? C’est intéressant, puisque l’aconit excite la salivation tant et si bien que la bouche, par son entremise, s’emplit rapidement de salive. Mais reprenons…] On dit qu’elle se durcit et que nourrie et fécondée dans un terrain fertile, elle forma une plante qui reçut le pouvoir de nuire », autrement dit, elle devint une espèce d’émissaire de Cerbère sur terre. Mais cela en dit déjà beaucoup sur le rôle que les anciens Grecs désirèrent voir jouer à l’aconit : on ne place pas tout à fait par hasard cette plante dans le sillage de la déesse Hécate (elle aussi tricéphale et dont l’un des emblèmes animaux est le chien…), non plus qu’entre les mains de la magicienne Médée qui « brasse un breuvage où entre l’aconit qu’elle avait jadis apporté avec elle des rivages de Scythie »1, afin d’en composer une potion destinée à empoisonner Thésée. C’est cela qui initie l’une de ses carrières : l’aconit comme poison. Cette plante de Mars (c’est dire son énergie !), que Théophraste appelait thelyphonon, était capable, selon lui, d’épouvanter et d’engourdir le scorpion venant à ramper à ses pieds ! Qu’attendre d’autre d’une plante qu’on qualifia d’arsenic végétal ? A la suite de Théophraste, l’exploration toxicologique des pouvoirs de l’aconit nous mène jusqu’à l’Alexipharmaka de Nicandre de Colophon (IIe siècle avant J.-C.) dans lequel on trouve des références à diverses plantes toxiques dont l’aconit : se chargeant d’en décrire les effets, il communique aussi les moyens de s’en préserver, révélant là un véritable antidotaire, listant les contre-poisons connus et plus ou moins alambiqués contre la ciguë, l’opium, la jusquiame et l’aconit entre autres. C’est dire si cette question était prégnante, taraudant les esprits à une époque où l’on s’empoisonnait avec une déconcertante facilité pour un oui ou pour un non. En souvenir de l’action salutaire menée par Nicandre, on donna à une substance capable d’endiguer le poison le nom d’alexipharmaque. A la même époque, mais sur un autre bord, un autre personnage célèbre prêta son nom à une action précise, mithridatiser, dans laquelle il n’est pas très difficile de reconnaître le nom du roi du Pont, Mithridate VI Eupator dit le Grand. Bon. Quel est le problème avec celui-là ? Eh bien, Mithridate, il ne souhaite pas se faire empoisonner, ce qui était, paraît-il, l’une de ses grandes hantises. C’est pourquoi il étudia les poisons en long, en large et même en travers. Paranoïaque comme il semble l’avoir été, il chercha, parmi tous les poisons qu’il connaissait, celui qui pourrait jouer le rôle de sérum de sincérité afin de l’employer contre d’éventuels traîtres et espions. Il jeta finalement son dévolu sur l’aconit. Mais en aucun cas cette plante ne possède une telle fonction, pour preuve : la plupart des esclaves réquisitionnés pour tester cette funeste propriété le firent à leurs dépens, puisqu’ils n’en revinrent tout bonnement pas. De plus, Mithridate, « pour s’être fort accoutumé à manger de cette plante d’aconit, le rendit tellement fort contre le venin, que voulant se donner la mort à l’aide de ce poison, de peur de tomber aux mains des Romains, ses ennemis, il ne fut aucunement incommodé par l’énorme dose qu’il en avala »2. J’ignore si les Romains s’inspirèrent du roi du Pont, toujours est-il que les capacités pernicieuses de l’aconit ne tombèrent pas dans l’oreille d’un sourd, puisque le nom même de l’aconit apparaît inexorablement lié à ceux de Caligula, de Néron et de Locuste. D’ailleurs, « dans un gros roman un peu méconnu, intitulé Rome (1896), Zola raconte que dans la ville éternelle, le poison, comme le poignard, est presque un héritage »3. La frontière est extrêmement poreuse entre le remède et le philtre « magique », lorsqu’on prend pour exemple des plantes formant un arsenal tel que celui des aconit, jusquiame, ciguë, if, mandragore, hellébore noir : il semble à peu près certain qu’un plateau de la balance penchait toujours davantage que l’autre, c’est-à-dire celui s’alourdissant de la nuisance qu’on était désireux, pour une raison ou pour une autre, d’infliger aux autres. Nous avons déjà raconté l’abominable assassinat de Claude par Agrippine, à travers notre récent article consacré à la coloquinte. L’on peut dire qu’au sujet du seul aconit, celui-ci fut si peu vu en odeur de sainteté qu’une loi promulguée par Lucius Cornelius Sulla en 81 avant J.-C., la Lex Cornelia de sicariis et veneficis, déterminait le cadre légal censé mettre un terme aux artificieuses et nuisibles activités de ceux qui assassinaient par le poison (entre autres). Cet « effort » n’endigua pas pour autant le fait que « le mari souhaite la mort de son épouse, l’épouse celle de son mari, que les belles-mères préparent des breuvages mortels et les fils mettent fin aux jours de leur père avant l’heure »4. A l’évidence, l’un des sénateurs qui prit part au complot mené par Catalina visant la prise du pouvoir en 63 avant J.-C., c’est-à-dire Lucius Calpurnius Bestia, faisait périr ses épouses à l’aide de philtres contenant de l’aconit, d’après ce que raconte Pline.

Vers le tournant du siècle, plus ou moins en distance proche de la naissance du Christ, l’on vit, en plus d’un Ovide effarouché, des médecins comme Celse et Dioscoride, reléguer au rang des substances toxiques l’encombrant aconit. Chez le second de ces auteurs, il est renvoyé jusqu’au sixième et dernier livre de sa Materia medica. Dioscoride ne l’utilisait en aucun cas comme remède, mais en signalait les effets toxiques et les différentes manières à employer pour lutter contre, tout en communiquant, à la manière de Nicandre, une liste de quelques plantes pouvant se livrer à la périlleuse mission d’antidote (la rue, le marrube, l’absinthe, l’origan, la joubarbe, etc.). Malgré cette prudence bien avisée de la part de certains, les travers fâcheux se perpétuaient, tant et si bien qu’en 117 après J.-C., une autre loi (de l’empereur Trajan) prohiba carrément la culture de l’aconit, « son usage étant journalier. Comme conséquence de cette mesure, les crimes de l’empoisonnement devinrent moins fréquents sous les règnes qui suivirent »5, d’autant plus que les contrevenants encouraient la peine de mort. Fait étonnant, l’appel à l’aconit comme substance délétère faisait aussi ses émules à la cour impériale chinoise aux mêmes siècles où cela était de « coutume » à Rome !

Toxine provient du mot grec toxicon qui signifie littéralement « poison pour pointe de flèche ». Rien de tel que le tranchant de la pointe acérée de l’aconit pour renforcer la toxicité de la chose (on fait découler le sens du mot aconit du mot akone, « pointe acérée », plausiblement issu lui-même de la racine indo-européenne ak, « être tranchant »). Cela n’est pas une technique uniquement circonscrite au curare que d’enduire de poison une pointe de flèche ou de lance, puisque furent employées à cet effet tant des toxines d’origine animale (serpent, grenouille, etc.), que végétale, et cela depuis des temps aussi anciens que la Préhistoire. Pratique très répandue, on en a relevé l’existence en Chine, en Afrique, dans les deux Amériques, en Inde, et chez des peuplades aussi diverses que les Celtes, les Gaulois, les Germains ou encore les Scythes. On usait de cette méthode lors des parties de chasse, mais aussi durant les confrontations guerrières, pour terrasser l’ennemi ou bien encore exécuter les condamnés à mort.

Au Moyen-âge, l’on se méfiait comme de la peste de l’aconit. Le seul qui fut assez fou (et audacieux) pour s’y risquer n’est autre que le grand Avicenne qui fut probablement le premier à faire un usage médical de l’aconit, remarquant ses propriétés analgésiques et dissipatrices des affections cutanées telles que les dartres par exemple. Cette outrecuidance lui valut d’être sévèrement invectivé par d’autres médecins qui le qualifièrent de criminel quelques siècles plus tard, dont Lazare Rivière, si je me souviens bien. Mais c’est là une mention parfaitement isolée, sachant qu’on savait bien évidemment encore, autour de l’an 1000, quel risque encourait celui qui, d’une main malaisée, faisait usage de cette plante dont Strabo, dans l’Hortulus, avait justement rappelé les pernicieux pouvoirs au début du IXe siècle : « Si jamais les poisons préparés par une marâtre en fureur versent dans ta boisson, mêlent à tes aliments l’embûche sinistre de l’aconit, aussitôt la potion de marrube salutaire a raison des craintes et du péril »6.

Même si les textes médiévaux sont peu prolixes au sujet de l’aconit, on peut néanmoins émettre la remarque qu’une partie du nom d’un aconit que nous avons cité au tout début de cet article, provient d’une locution d’origine moyenâgeuse : vulparia. C’est l’adjectif qu’on attribue à l’aconit tue-loup, qu’on appelle aussi lycoctonon, ce qui se rapproche du sens de vulparia, référence évidente au renard commun roux, Vulpes vulpes, transformation probable du mot luparia qui permettait la désignation de l’ensemble des canidés sauvages, aussi bien loups que renards. Si l’on dit cet aconit « tue-loup », c’est parce que cette plante était employée à cette fin comme poison d’appât un peu partout en Europe (par exemple, son surnom anglais wolf’s bane en témoigne). De même qu’en Grèce et en Rome antique, les aconits se prêtaient à la destruction de la vermine, des rongeurs, des chiens, c’est-à-dire de tout ce qui pullulait et pouvait représenter une quelconque menace, jusqu’aux léopards et aux panthères, dit-on.

Harnaché de tels pouvoirs, l’imagination, vagabondant, s’autorisa à transposer l’action bien matérielle de l’aconit à d’autres sphères, plus éthérées celles-ci. En effet, celui qui fut utilisé comme arme par certaines cultures, passant lors par la coupe ou l’épée, le fut également comme moyen dont usaient les religieux (en Sibérie, au nord de l’Europe, chez les Celtes) pour se plonger dans un état de conscience modifiée. Ainsi, ils « avaient des révélations divines en imprégnant les peaux de bouc ou de vache sur lesquelles ils s’allongeaient de résines et de plantes écrasées, parmi lesquelles la jusquiame et l’aconit »7. Il paraît même que l’aconit, placé entre des mains visiblement bien expérimentées, était susceptible d’engendrer d’agréables songes : cela mérite d’autant plus d’être signalé qu’en règle générale l’aconit est plutôt le générateur des cauchemars les plus angoissants. Bref. Jean-Baptiste Porta explique dans sa Magie naturelle qu’une mixture issue des sucs de diverses plantes (datura, aconit, peuplier, baguenaudier, etc.) permet de parvenir à ce prodige. Sans toujours se rendre à cette extrémité, il était de coutume de suspendre des bouquets de tiges fraîches d’aconit à l’abord des lieux de vie, en vertu de la protection qu’elles accordent face à une foule de créatures lovecraftiennes absolument pas recommandables comme les vampires, les stryges, les loups-garous, les serpents aux morsures mortelles, les démons, les entités du bas-astral et autres larves, jusqu’aux prétendants indésirables ! Cela impressionne !

Malgré ces excellents états de service, la Renaissance chercha encore à se garder de l’aconit. A cet égard, les vers de Ronsard sont parfaitement significatifs :

« La Terre par le Ciel encor n’estoit maudite ; Son sein ne produisoit encores l’aconit. »

C’est évident, le XVIe siècle ne fut pas un âge d’or pour l’aconit, d’un point de vue général comme médical. Par exemple, Fuchs, Bauhin, Matthiole et d’autres encore s’épouvantèrent et ne manquèrent pas de vertement critiquer ceux qui osèrent en faire l’usage ou même seulement y penser. Par rapport à cette position, celle de Porta peut détonner. Au même siècle, l’audacieux Napolitain ne manqua pas de mentionner l’aconit comme l’un des ingrédients entrant dans la fabrication de l’onguent que préparaient les sorcières afin de se rendre au sabbat. Oser telle diablerie, tout de même ! Au registre des odiosités, il ajoute encore : « Si des malins ou pervers désirent opérer plus cruellement, ils y ajoutent de la sueur des aisselles d’un homme roux et colère [id est : il s’agit d’une représentation diabolique], du jus d’aconit, du venin de crapaud ou autre chose semblable et tout cela vous fera une plaie mortelle. Si l’on trempe un, fer dans ce jus, il donnera des coups empoisonnés et incurables »8. Ce qui eut l’heur de déplaire au préfacier de l’édition de La Magie naturelle que je possède (Trédaniel éditions, 1975), savoir un certain Charles-Gustave Burg : « Le cynisme qu’il affiche dans son livre, la cruauté de certaines de ses prescriptions laissent entrevoir un personnage plutôt douteux »9. Bien au contraire, je trouve Porta plutôt débarrassé des passions incapacitantes, aseptisé de ce qui empêtre la curiosité la plupart du temps, exposant les faits sans parti pris, ni y accoler une étiquette moralisatrice et finalement pompeuse. De la part de l’auteur des Évangiles du Diable, il fallait oser ! Porta en fait-il trop ? Les autres pas assez ? Je ne sais, en tous les cas l’éclipse, pour l’aconit, dura autant que le XVIIe siècle dans son intégralité et même au-delà, jusqu’à ce qu’un autre frondeur ne le remette au goût du jour, c’est-à-dire ce passionné de toxicologie qu’était Anton von Störck (1731-1803), allant jusqu’à tester l’aconit sur lui-même quand il prit la décision de se pencher sur son cas dans les années 1760. Ce retour en force s’accompagna aussi de ceux de la ciguë, de la jusquiame et du datura stramoine. Il n’en fallait pas davantage pour effaroucher les Français qui ne furent pas plus capables que de constater les vertus toxiques de l’aconit et les moyens de s’en protéger (Lémery proposa tout de même intelligemment les opiacées et les ammoniacaux en guise d’antidotes).

Trop d’aconit tue (c’est une évidence qu’on peut appliquer à bien d’autres substances : l’eau et le sucre, par exemple, font partie du lot), c’est pourquoi en médecine traditionnelle chinoise cette plante fait partie des végétaux de rang inférieur, alors qu’en Europe elle fut inscrite au tableau des « héroïques », différence qu’expliquait Jean-Marie Pelt en ces termes : « Les plantes ‘douces’ prennent ici le pas sur les plantes plus ‘dures’, à propriétés affirmées, mais aussi à forte toxicité, que la médecine occidentale a toujours préférées à celles aux propriétés moins affirmées mais agissant sur le long terme et sans effets toxiques. Différence de culture ? Nous retrouvons ici la vieille tradition chinoise où la prévention des maladies passe avant leur traitement, et une nourriture saine avant le médicament… »10. Écarter une plante comme l’aconit est valable si on l’explique à la manière des Chinois, mais quand c’est sur la seule base d’une frilosité à peine dissimulée, c’est quelque peu grotesque : en la matière, les Français, comme je l’ai dit, firent preuve d’assez de couardise, ce qui ne les empêcha pas d’ouvrir le bec, à l’image de Desbois de Rochefort, qui se contenta d’observer ce qui se passait à l’étranger et, ne parvenant pas à l’égaler, de conclure à l’inefficacité du remède à travers une mauvaise foi décoiffante : « Ainsi on peut douter des propriétés de cette plante, et n’en faire usage qu’avec le plus de circonspection »11, conclut celui qui, bien évidemment, n’en fit rien.

Alors, trop d’aconit cela ne va pas, car le risque de voir surgir un spectre indésirable est supérieur à son bénéfice thérapeutique. En revanche, quand il n’y a pas assez d’aconit, cela ne va pas non plus. Cela fut un bon moyen d’accuser bêtement l’homéopathie, « cette secte qui dérobe ses succès à la nature ». Roques, pas ou peu sérieusement intéressé à cette doctrine, trouvait parfaitement extravagant que l’on puisse songer à guérir une violente pneumonie à l’aide d’un seul décillionième de grain d’aconit, c’est-à-dire une quantité minuscule de ce végétal. Un « bon » Français en somme, qui, s’il s’approcha suffisamment près de Hahnemann, cela fut pour lui jeter mieux des pierres. Il fut aussi timide des doses qu’il jugeait trop fortes que celles qu’il considérait comme, hélas, trop infimes ! Cazin lui emboîta le pas, concluant un peu hâtivement que « la raison et la dignité professionnelle ont fait justice de la thérapeutique lilliputienne d’Hahnemann, que le crédule amoureux du merveilleux accueille encore, et que le charlatanisme sait si bien exploiter »12. Que dire d’un siècle durant lequel les praticiens peinèrent à faire de l’aconit un correct usage allopathique ? En tous les cas, on peut en conclure que si Hahnemann est mort à Paris, il n’aurait jamais pu naître en France, ce pays m’apparaissant comme incompatible avec la genèse de l’homéopathie.

L’aconit napel est une plante vivace rustique qui végète à l’aide d’un réseau de tubercules souterrains napiformes de 5 à 15 cm de longueur. Le principal, la « mère », propage autour de lui des racines qui formeront des tubercules satellitaires, les « filles » (ou les « fils », c’est selon), futurs porteurs de tiges florales ainsi constituées : de fortes hampes densément garnies de feuilles alternes aux cinq à sept segments linéaires profondément dentés jusqu’au pétiole, masse au-dessus de laquelle émerge une sommité fleurie simple ou ramifiée, grandissant de juin en octobre. Durant ce temps s’y échelonnent, en longue grappe fournie, de magnifiques fleurs en casque dont la couleur varie du bleu foncé au bleu violacé. L’aconit n’a pas oublié de se faire beau. Mais ses pièces florales sont trompeuses : ce que l’on prend hâtivement pour des pétales ne sont en fait que des sépales, dont le plus volumineux accorde à cette fleur vue de profil une ressemblance très nette avec celui d’une antique Athéna casquée, d’où le surnom de casque de Minerve qu’on lui voit parfois porter. Cet attribut guerrier est renforcé par les pétales de l’aconit : si la plupart sont réduits à l’état d’écailles minuscules, deux d’entre eux, dissimulés sous le casque, adoptent la forme typique de pistolets de l’ancien temps. Main de fer dans un gant de velours ? C’est un peu l’impression que tout cela procure. Puis vient la fructification, assez semblable à celle de l’ancolie, autre magnifique renonculacée : trois follicules longilignes réunis au sommet d’un pédoncule finissent, quand il est temps, par s’entrouvrir longitudinalement à la manière d’une gousse de haricot. Je ne sais pas vous, mais ça me fait étonnement penser à une bouche aux crocs grimaçants, ce qui surajoute au terrifiant profil de l’aconit. Mais cela n’est jamais que le fruit de mon imagination. N’est-ce pas ?

Crédit photo : Frank Vincentz – wikimedia commons

« Malgré la beauté de leurs fleurs, ces plantes ont quelque chose qui repousse la main prête à les cueillir. Leur odeur virulente et nauséabonde, leur feuillage velu, teint d’un vert lugubre, nous avertissent de les éviter »13. Il est exact que l’ensemble de la plante dégage une odeur fétide et vireuse comme si elle signalait par ce message olfactif sa potentielle toxicité (elle partage cette singularité avec bien d’autres plantes tout aussi toxiques : belladone, datura stramoine, hellébore noir, ciguë, etc.).

Si l’aconit napel est capable d’évoluer à haute altitude (3000 m et plus), c’est beaucoup plus rarement qu’on le trouve au-dessous de 500 m, bien qu’il me soit arrivé d’en rencontrer quelques spécimens isolés à Provins, petite ville seine-et-marnaise dont l’altitude est comprise entre 86 et 168 m. En tous les cas, les sites où je les ai vus correspondent bien aux habituels lieux de vie qu’affectionne cette plante : en bordure de chemin et de ruisseau. Mais il sait ne pas de contenter que de cela, sa grande attraction pour l’humus lui faisant rechercher des sites qui en sont abondamment pourvus, tels que les prairies alpines, les bordures de fossé, les marécages pourvoyeurs d’azote, les haies humides et ombragées, les aulnaies, etc., et tout cela aussi bien en Europe centrale que méridionale.

Alors que cette plante est devenue plus rare dans la nature, elle a parallèlement tendance à venir peupler, tout comme les daturas, les plates-bandes florales, agrémentant les espaces verts urbains, comme je l’ai pu voir à Lyon en 2008, ce qui n’est pas exactement le comble de la prudence, ce type de lieu ne seyant pas à l’aconit qui les préfère « austères et sauvages ; sa superbe attitude, son feuillage noirâtre, vernissé, d’une odeur virulente, le sombre azur de son casque, tout cela est en harmonie avec la nudité des rochers, avec la colère du torrent »14. Mais qui remarque l’aconit en ville ? N’est-elle pas peuplée de dangers pires encore face auxquels l’aconit s’efface ?

L’aconit napel en phytothérapie

L’aconit napel est connu pour être une plante à alcaloïdes. Généralement, une fois que l’on a dit ça, on n’en dit pas davantage, sans doute parce que, comme l’avait souligné Fournier, « la nature exacte des principes chimiques du napel reste l’objet de discussion et ce que l’on en sait n’explique qu’imparfaitement les propriétés de la plante »15. Et encore disait-il cela dans les années 1940. Un siècle plus tôt, et en deux temps, l’on parvenait à isoler un principe actif habituellement connu sous le nom d’aconitine qui semble être constitué de deux substances amorphes dont l’une est insoluble (l’aconitine amorphe) et l’autre soluble (la napelline), toutes deux isolées en 1833, et d’une autre substance, l’aconitine cristallisée extraite six ans plus tard. A cette « aconitine » s’additionnent vraisemblablement d’autres alcaloïdes (homonapelline, aconine, isoaconine, etc.) dont l’identité et les noms, variables, ne facilitent pas la juste identification et, in fine, l’exacte activité au sein de la plante, d’autant que la proportion d’aconitine dans l’aconit peut varier de 0,30 à 2 %. Heureusement, au milieu du XIXe siècle, la séparation de cet alcaloïde amena la culture en grand de l’aconit napel, dans le but d’en extraire industriellement l’aconitine. Au même dosage, elle est beaucoup plus fidèle que l’extrait, la teinture ou encore l’alcoolature d’aconit. En revanche, l’aconit n’est pas réductible à sa seule aconitine, et cette dernière, considérée isolement, ne recouvre pas exactement l’intégralité des propriétés de la plante fraîche entière.

La découverte de l’aconitine fut donc l’occasion de repousser un peu d’anciennes préparations pour lesquelles de complexes calculs ne permettaient pas toujours de savoir quelle quantité de principe actif elles contenaient, d’autant plus que ces compositions magistrales buttaient contre un ensemble de contingences bien réelles : la pharmacodynamie de ces préparations était, en effet, très instable. Cela s’explique par différents facteurs qu’il est utile de rappeler ici, puisque nous les abordons de même qu’en aromathérapie : je veux parler des chémotypes. Dans la nature, la saison (par exemple, en automne, le taux d’alcaloïdes présent dans les tubercules de l’aconit napel s’appauvrit), l’état végétatif de la plante, sa localité, son exposition à la lumière (adret/ubac) ou aux pathogènes, les sous-espèces, etc., peuvent inférer sur le profil biochimique de tel ou tel aconit. C’est ainsi que, empiriquement, l’on est parvenu à établir un certain nombre de « lois » :

  • L’aconit d’altitude est plus toxique que celui qui pousse en plaine ;
  • L’aconit septentrional est moins virulent que son confrère méridional ;
  • L’aconit sauvage est plus efficace que l’aconit cultivé (cette « loi » fut battue en brèche ; si Cazin soutenait cela, Roques fit la remarque que la culture n’avait pas d’effets plus significatifs que l’état sauvage de la plante) ;
  • La concentration en alcaloïdes s’échelonne de haut en bas et grandit plus on va des fleurs (+) aux racines (+++), tout en passant par le feuillage (++). On s’entend effectivement pour considérer les tubercules et les radicelles adjacentes comme la partie de la plante où les tissus sont les plus riches en alcaloïdes, ce qui se peut comprendre si l’on conçoit que la racine est le cerveau de la bande. On est même allé jusqu’à soutenir que le tubercule mère – celui qui porte la tige fleurie – était bien davantage gorgé d’alcaloïdes que ses tubercules filles, mais comme l’inverse s’est également avéré, cette « loi » n’en est donc pas une.

Ensuite, il est tout à fait possible que le moment de la récolte, les conditions de dessiccation (si il y a lieu), de préparation16 et de conservation puissent influer sur les taux d’alcaloïdes mesurables, « si bien que les doses mortelles peuvent s’échelonner dans la proportion de 1 à 40 en corrélation avec ces différents facteurs » !17.

Ainsi, à partir de l’isolement de l’aconitine, on s’est plus volontiers détourné des préparations magistrales faisant appel à la seule plante fraîche, le totum. Mais c’est ne pas savoir que le même principe s’applique à des aconitines de diverses provenances…

Que nous reste-t-il à dire après que l’aconitine ait pris toute la place ? Peu de choses. A peine sait-on que l’aconit contient d’autres substances périphériques telles que des glucosides flavoniques, de la proto-anémonine, de l’acide citrique, de la fécule ou encore du potassium. Il faut dire que l’abandon progressif de l’aconit en tant que plante médicinale dans le courant du XXe siècle y est pour beaucoup dans le peu de cas que l’on a fait de lui, et des études subséquentes : qui paierait pour étudier une plante qu’on n’utilise (presque) plus en médecine ? Aujourd’hui, l’aconit est rangé, pour ses seules racines, dans la liste B des plantes médicinales de la pharmacopée française, « dont les effets indésirables potentiels sont supérieurs au bénéfice thérapeutique attendu ». D’ailleurs, la seule préparation magistrale à base d’aconit présente au Codex se trouve être la méthode permettant la fabrication de la teinture-mère d’aconit napel destinée aux préparations homéopathiques, non concernées par les principes actifs au sens où on l’entend habituellement. En lecture libre ici.

Propriétés thérapeutiques

  • Analgésique, antalgique
  • Sédatif, stupéfiant, modérateur puissant de la sensibilité, décongestionnant, antirhumatismal
  • Stimulant des sécrétions biliaires, salivaires (apéritif), sudorales (sudorifique), bronchiques, rénales (diurétique) et intestinales
  • Laxatif
  • Vasoconstricteur à faibles doses (c’est l’inverse à doses plus soutenues), ramène la circulation sanguine à son cours normal (la stimule quand besoin est) tout en augmentant la tension sanguine
  • Rubéfiant, vésicant
  • Fondant des tumeurs cancéreuses et squirrheuses (c’est-à-dire dures et non dolentes)

Usages thérapeutiques

On pourrait les résumer aux deux mots inflammation et douleur. Mais entrons dans le détail, car exposer l’éventail des pouvoirs de l’aconit napel vaut largement le détour dès lors qu’on a mis un peu en retrait l’image faussée de la plante dont ne se serviraient que les empoisonneurs.

  • Troubles de la sphère respiratoire : chaud et froid, refroidissement (avec crampes et fièvre), congestion pulmonaire, angine, grippe, laryngite, laryngite aiguë, laryngo-trachéite, amygdalite, coqueluche, toux rebelle, sèche, quinteuse, asthme nerveux, bronchite aiguë, catarrhe pulmonaire aigu, fièvre catarrhale, éruptive, intermittente
  • Troubles locomoteurs : rhumatisme (articulaire, musculaire), arthrose, douleur goutteuse, névralgie (dont sciatique), tophus arthritique, séquelles d’hémiplégie, paralysie, courbature, point de côté, pleurodynie, névralgie intercostale, ostéodynie
  • Affections cutanées : dartre invétérée, nodus, concrétion, tumeur squirrheuse, ulcère (rebelle, gangreneux, phagédénique), ulcération vénérienne, syphilide, prurigo, gale opiniâtre, vermine, contusion
  • Troubles de la sphère gynécologique : aménorrhée, prurit vulvaire, névralgie du col de l’utérus
  • Troubles de la sphère auriculaire : otorrhée, otalgie, paracousie, surdité
  • Troubles de la sphère oculaire18 : iritis, zona ophtalmique, névralgie sus-orbitale, amaurose, nyctalopie (incroyable ! Un truc de loup ! ^.^)
  • Céphalalgie nerveuse, migraine, névralgie faciale, névralgie trigéminée
  • Engorgement et obstruction abdominales

Note : malgré les critiques, l’homéopathie a fort bien fait de se pencher sur l’aconit, car avec le remède Aconitum napellus, elle tient là un indispensable de la trousse homéopathique. Au XIXe siècle, ce médicament officinal était déjà prescrit pour toutes les manifestations que causent l’aconit en cas d’ingestion accidentelle et massive, c’est-à-dire sa pathogenèse : le remède homéopathique combat donc ce que la plante est censée provoquer par intoxication. Et sur ce point, on peut dire que l’aconit n’y va pas par quatre chemins : angoisse mortelle, anxiété, crise de panique, altération du sommeil, hyperthermie et frisson du coup de froid, en particulier lorsque ces affections surviennent avec soudaineté et brutalité. Certains médecins romains préconisaient déjà son usage modéré contre les cauchemars et autres épisodes perturbants (mais s’agit-il seulement de l’aconit ?).

Modes d’emploi

  • Alcoolature de feuilles.
  • Teinture alcoolique de feuilles fraîches ou sèches.
  • Teinture de racine (contenant à peine 0,10 g d’aconitine pure dans 10 gouttes).
  • Extrait alcoolique ou aqueux des racines et des feuilles (0,01 à 0,05 g par jour).
  • Aconitine pure.
  • Poudre de racine.
  • Pommade : poudre de racine ou extrait mêlé à de l’axonge.
  • Sirop d’aconit.
  • Cataplasme de feuilles fraîches contuses.
  • Compresses : 16 g de teinture dans 120 g d’eau de rose. Imbiber un linge de ce mélange, que l’on applique localement par la suite.

Note 1 : en ce qui concerne l’aconitine pure, la dose maximale à prendre en plusieurs fois au cours d’une durée de 24h00 ne doit pas excéder ¼ à ½ mg, par granule d’un dixième de milligramme. Au sujet des autres préparations à destination interne, la littérature est particulièrement prolixe, principalement sur la question des quantités apparaissant très variablement, sans qu’on comprenne bien ce qui explique de si fortes dissemblances. Par exemple, j’ai relevé les posologies suivantes :

  • 5 grains d’extrait toutes les deux heures ;
  • 1 à 2 gros de poudre de racine par jour ;
  • ½ gros d’extrait par jour.

Sachant qu’un grain vaut 0,053 g et qu’un gros 3,816 g, les calculs sont vite faits… L’on décidera de tout cela que les trois posologies ne sont pas exactement équivalentes et que la dernière paraît disproportionnée. Il faut savoir raison garder, opérer par cures brèves de quantités fractionnées en petites unités, puisque l’on sait bien que « l’administration massive du médicament présente le maximum d’inconvénients et le minimum d’efficacité »19.

Note 2 : au sujet des applications cutanées de l’aconit, il faut veiller à ce que les zones du corps qui vont les accueillir soient exemptes de toute écorchure par laquelle les principes actifs dangereux de l’aconit pourraient pénétrer. De plus, souvent répétée, cette action peut mener à une rubéfaction douloureuse du tissu cutané.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Récolte : celle des feuilles se déroule peu de temps avant la floraison. Elles peuvent s’employer fraîches pour en confectionner une teinture ou bien sèches, à condition d’opérer promptement, bien qu’en cet état elles perdent beaucoup de leur activité. Pour leur garantir une action optimale et pérenne, il faut les sécher de telle manière qu’elles conservent une belle couleur verte. Mais même dans ce cas, il est préférable d’en user dans l’année et de les remplacer à la suivante. Quant aux tubercules, on peut procéder à leur arrachage au tout début de l’automne (parfois même fin août/début septembre selon les localités) ou bien au printemps. Leur séchage délicat se déroulera à l’ombre. La conservation de cette matière médicale peut s’avérer malaisée, sachant qu’elle peut être infestée par une teigne insensible à la virulence de l’aconit.
  • Incompatibilité : elle a été constatée avec l’iode, l’arsenic et la plupart des tanins.
  • Antagonismes : ils sont assez nombreux. Voici quelles sont les substances concernées : l’opium, la belladone, la digitale, la térébenthine, l’éthanol, l’ammoniaque et l’éther.
  • Il ne faut pas être grand clerc pour affirmer, sans risque de se tromper, que l’aconit est contre-indiqué chez l’enfant et la femme enceinte. On l’interdira de même en cas de pneumonie, d’infection purulente et d’érysipèle.
  • Toxicité : on a redouté un phénomène cumulatif dans le temps, même en prenant de très faibles doses d’aconit. A ce sujet, pas d’inquiétude à avoir puisque l’aconitine est relarguée par l’organisme assez rapidement. Non, ce qui a été le plus à craindre, c’est l’intoxication aiguë, résultant d’une horrible méprise au mieux, au pire d’une réelle volonté d’empoisonnement (meurtre, suicide). Aiguë, oui, au sens du mot anglais sharp, toxicité précise et ciblée s’il en est, que d’aucuns ont bien voulu nuancer, arguant qu’une intoxication ponctuelle se dissipe au bout de quelques heures. Écoutons Cazin : « La racine prise dans mon jardin, et que j’ai mâchée pendant une ou deux secondes, ne m’a laissé, après une excrétion salivaire assez abondante, qu’un léger engourdissement dont la durée, avec diminution graduelle, n’a été que de 15 à 20 mn. Porté en petites quantités dans l’estomac, l’aconit n’y produit pas d’effets sensibles »20. Voilà qui aurait assurément fait bondir Joseph Roques qui s’offusquait en son temps que quelques-uns « prétendent qu’on le mange sans inconvénient en Pologne, en Russie, et même en Angleterre. En nous élevant contre la témérité de semblables témoignages, nous recommandons d’écarter avec soin cette plante des jardins potagers »21 et de les dédier à la culture du seul vrai navet, inoffensif celui-là. La position de Roques n’est pas celle d’un alarmiste, même s’il est vrai qu’on ne voit en aucun endroit de son œuvre une référence aux vertus thérapeutiques de l’aconit, apparemment trop dangereux pour seulement oser en parler, un peu à la manière de Desbois de Rochefort, parfait reflet de la pusillanimité de son temps, plus prompte à nous révéler qu’un « dixième de grain tue un moineau avec la rapidité de l’éclair »22. N’est pas casque de Jupiter qui veut non plus ! Il ne me reste plus qu’à rendre compte de l’ensemble des symptômes relatifs à une intoxication à l’aconit : à la lecture de ce qui vous attend, vous pourrez vous dire – une fois achevée – que c’est beaucoup voire trop, mais sachez dès à présent que j’ai condensé et limité ces informations aux traits les plus marquants. Tout d’abord, dans le pire des cas, la mort peut survenir 30 à 45 mn après l’ingestion d’une dose létale dont nous avons bien vu qu’elle ne faisait pas consensus. On lit souvent, que pour l’être humain, elle se situe entre 3 et 5 g de teinture, 2 à 4 g de racine fraîche. Mais avant de parvenir à une issue aussi fatale, l’intoxiqué en voit de toutes les couleurs, et passe par toute une série d’effets dont voilà le recensement : picotements, sensation de brûlure et d’engourdissement des lèvres (qui peuvent bleuir…), suivis d’un engourdissement de la langue, alors que les picotements se propagent à l’ensemble du visage dont la peau peut donner la sensation de se rétracter. La gorge se serre, la salivation devient de plus en plus abondante, les pupilles se dilatent, les oreilles s’obstruent. L’anxiété s’accroît, se double d’une angoisse de plus en plus forte ; cette grande tension psychique s’accompagne d’une peur mortelle et de la sensation d’être en train de mourir de froid, que le sang se glace dans les veines. Et pour cause : la respiration ralentit, la faiblesse et l’irrégularité du pouls signalant un affaiblissement cardiaque. Une agitation se produit dans le cœur, animé de maux violents, que l’on croise aussi dans le tube digestif, secoué de nausée, de diarrhée, de vomissement et de flux dysentérique, tandis qu’une sensation de chaleur au creux de l’estomac est le signe de l’inflammation qui y a cours. Alors qu’une céphalalgie abat de violents coups sur la tête de l’intoxiqué, les spasmes vont croissant et atteignent leur apex vers minuit (ce qui renforce, si besoin était, les liens obscurs de l’aconit avec l’univers de la nuit, du froid et de la mort). Le malheureux peut alors tomber en syncope ou en lipothymie, entrer dans une forme de prostration ou de léthargie sans sommeil, qui se conclut, la paralysie grandissante aidant, par le blocage du centre respiratoire, le coma puis la mort. Outre l’ultime phase comateuse, il faut savoir que l’intoxiqué conserve la conscience de tout ce qui lui arrive jusqu’à la fin ou presque ! L’ensemble des phénomènes causés par une intoxication par l’aconit semblent pouvoir être mis sur le compte de l’aconitine : localisée à la moelle épinière tout d’abord, son action, qui tend à augmenter les propriétés motrices, finit par les ébranler et déterminer une paralysie des nerfs moteurs, sensitifs et sécréteurs. Pour finir, il importe de connaître qu’un simple frôlement de la plante fraîche est susceptible de causer une dermatite de contact, et même un début d’intoxication. D’aucuns prétendent que cela est capable, d’après ce que j’ai pu lire, de mener jusqu’au délire. Là encore, je ne sais trop quoi en penser, hormis le fait que l’action toxique de l’aconit napel demeure variable et très inégal, ce qui oblige à prendre des pincettes avec lui. Sachons, pour en terminer là, qu’une intoxication à l’aconit n’est pas irrémédiable, un lavage gastrique et l’administration du charbon actif pouvant amender l’économie de la plupart des principes mortifères qui la malmènent.
  • Autres espèces : – à fleurs jaune pâle : l’aconit tue-loup (A. vulparia), l’aconit anthore (A. anthora) ; – à fleurs panachées de blanc et de violet : l’aconit chamarré (A. cammarum) ; – à fleurs violacées : l’aconit panaché (A. variegatum), l’aconit paniculé (A. variegatum ssp. paniculatum), l’aconit des Pyrénées (A. variegatum ssp. pyrenaicum), l’aconit féroce (A. ferox), l’aconit du Portugal (A. pyramidale), l’aconit de Carmichaël (A. carmichaelii), l’aconit de Störck (A. x stoerkianum : il s’agit d’un hybride de napellus et de variegatum). Il en existe beaucoup d’autres dont bien d’entre eux appartiennent au continent asiatique, dans sa partie exclusivement nord. On estime que la moitié des espèces d’aconits sont chinoises.

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  1. Ovide, Métamorphoses, Livre VII.
  2. Jean-Baptiste Porta, La magie naturelle, p. 214.
  3. Jean-Luc Hennig, Dictionnaire littéraire et érotique des fruits et légumes, p. 463.
  4. Ovide, Métamorphoses, Livre VII.
  5. Émile Gilbert, La pharmacie à travers les siècles, p. 69.
  6. Walafrid Strabo, Hortulus, p. 30.
  7. Pedro Palao Pons, Les mystères des poisons de l’Antiquité à nos jours, p. 44.
  8. Jean-Baptiste Porta, La Magie naturelle, p. 158.
  9. Ibidem, Préface p. XII.
  10. Jean-Marie Pelt, Les nouveaux remèdes naturels, p. 47.
  11. Louis de Desbois de Rochefort, Cours élémentaire de matière médicale, Tome 2, p. 242.
  12. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p. 13.
  13. Joseph Roques, Phytographie médicale, Tome 2, p. 487.
  14. Ibidem, p. 469.
  15. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 43.
  16. Généralement, on s’entend pour affirmer, sans hésitation, que la dessiccation et la cuisson amoindrissent de beaucoup le caractère virulent de la plante fraîche. Mais s’il y a beaucoup d’alcaloïdes au départ, il n’en demeure pas moins qu’il y en aura toujours plus à l’arrivée, relativement à une plante fraîche initialement bien moins fournie.
  17. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 41.
  18. D’après Anne Osmont, « la graine de l’aconit, distillée, donne une huile excellente pour la vue » (Anne Osmont, Plantes médicinale et magiques, p. 81).
  19. Henri Leclerc, Précis de phytothérapie, p. 315.
  20. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p. 10.
  21. Joseph Roques, Phytographie médicale, Tome 2, p. 475.
  22. Ibidem, p. 470.

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La coloquinte (Citrullus colocynthis)

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Synonymes : coloquinte officinale, coloquinte vraie, concombre coloquinte, cucumène, chicotin, concombre amer, pomme amère, vigne de Sodome, égousi (nom que l’on donne aux graines de diverses cucurbitacées en Afrique et que l’on regroupe sous le nom générique de « pistache africaine »).

Dans son petit livre consacré aux plantes magiques, Paul Sédir consignait la recommandation de cueillir la coloquinte sous le signe du Lion, autrement dit sous l’égide du Soleil, puisque cette plante se trouve en relation privilégiée avec cette planète, et accessoirement avec Mars. Voilà donc qui constitue une belle entame pour cette plante chaude et sèche (au degré de siccité, disaient les Anciens ; reste à déterminer celui qu’occupe la coloquinte pour la bien distinguer de substances moins sèches qu’elle). C’est donc à bon droit que l’on peut craindre de se brûler avec cette plante des pays chauds, avide de soleil ! Sauf si on la connaît bien, comme cela fut le cas en Égypte par exemple, où on la voit être citée dans le papyrus Ebers contre la pelade et par ailleurs dans une recette, mélange de lait, de miel et de suc de coloquinte, que l’on injectait dans le vagin en cas de métrite chronique. Quoi d’étonnant, en ce cas, à ce que la médecine arabe se soit emparée du remède ? Considérée comme dissipatrice des humeurs épaisses et visqueuses, la coloquinte trouva des partisans au temps d’Avicenne et même après lui, puisque Ibn-el-Baytar, inspecteur général des pharmacies officiant au XIIe siècle, la signalait comme diurétique et drastique au côté du santal, caractéristique qui n’avait pas non plus échappé, lorsque Dioscoride expliquait son rôle de « purgatif des humeurs » : on ne peut mieux dire. Cela n’est pas tant qu’elle ôte la saleté, mais arrache aussi le support sur lequel elle s’est incrustée, si jamais on effectue un nettoyage malhabile à l’aide de son entremise. C’est pourquoi Dioscoride alertait du fait que « la coloquinte est grandement ennemie de l’estomac «1, ce qui n’arrive pas si l’on s’en sert avec une juste mesure : « Sa moelle, prise à la quantité de quatre oboles, et en en faisant des pilules avec de la myrrhe, du miel, de l’eau miellée et du nitre, lâche le ventre »2. Évacuant le flegme et la colère, la coloquinte permet l’éviction hors du corps d’un certain nombre d’affections douloureuses (algies du côlon, des dents, sciatique et paralysie), chasse la fièvre aux dires de Pline (des graines de coloquinte portées en nombre impair dans un nouet posséderaient cette vertu face aux fièvres intermittentes), et trouva encore de bonnes raisons d’être employée par Galien, Hippocrate et d’autres encore mais pas toujours pour des raisons bien avouables. Si le serment d’Hippocrate prévoie de ne pas remettre de pessaire abortif à une femme, il reste parfaitement avéré que la coloquinte joua parfois ce rôle de substance plus évacuante qu’à proprement parler toxique, bien qu’il faille l’inclure dans le « pack empoisonnement » dont l’empereur romain Claude fit les frais le 13 octobre 54 et à qui la traîtresse Agrippine fit servir un plat d’amanites phalloïdes en lieu et place des inoffensives oronges des césars dont il raffolait. Constatant que ces champignons ne remplissaient pas aussi rapidement que prévu leur office mortel, le médecin de Claude, également dans la combine, fit appel à l’ardeur énergique de la coloquinte pour expédier l’empereur dans un autre monde. « En lui administrant son jus par voie orale et par lavement rectal, le médecin félon fit subir au tube digestif de son impérial et malheureux patient les pires avanies. Claude finit par décéder, la coloquinte parachevant en quelque sorte, par le haut et par le bas, le travail initié par l’amanite phalloïde »3. A cette mort peu glorieuse, Sénèque réagit à travers l’Apocoloquintose, satire dans laquelle il décrit l’apothéose de Claude comme une citrouillification, manière de parodier cet événement en en associant la malheureuse victime à une colocyntha peu flatteuse, quelle qu’elle ait pu être. Mais il faut dire que Sénèque ne portait pas Claude dans son cœur, celui-ci l’ayant voué à l’exil en Corse. Aussi profita-t-il de l’occasion pour lui « bosseler la coloquinte », qui prend ici, comme presque toujours, le sens synonyme de « tête » et dont l’auteur du Conte des contes se sert souvent, faisant s’exclamer à l’un de ses personnages la violente sentence que voici : « Mets-toi bien dans la cervelle que si tu ne réussis pas, tu risques d’avoir ta citrouille transformée en coloquinte ! » C’est peut-être ainsi qu’Agrippine menaça le médecin de son mari, allez savoir. Cela est aussi une manière de nous rappeler qu’« il faut une main habile et prudente pour administrer un semblable remède »4, sans quoi l’affaire peut rapidement tourner à la catastrophe, surtout si cette même main est agitée par la promesse future d’un lucre quelconque. Dix-sept siècle après l’abominable assassinat de Claude par sa femme Agrippine, l’on n’a pas écarté la coloquinte de la matière médicale, mais l’on en use néanmoins avec beaucoup de circonspection, comme ne manque pas de le souligner Pierre Pomet à son époque : « La coloquinte est une drogue la plus amère et la plus purgative qu’il y ait dans la médecine ; c’est pourquoi il ne faut s’en servir qu’avec de grandes précautions »5. C’est alors qu’elle formait, en compagnie de la scammonée et de l’hellébore noir, l’un des volets du trépied thérapeutique propre au XVIIe siècle, comptant aussi les lavements et la saignée. Mais « quelques médecins, sans doute de la classe de ceux qui négligent de s’instruire de l’action des remèdes par l’observation, et qui arrêtés par des préjugés invincibles puisés dans les livres des théoriciens et dans les écoles, se croiraient coupables de la plus haute témérité, s’ils osaient éprouver l’énergie des remèdes de cette espèce : des médecins de cette classe, dis-je, ont voulu chasser la coloquinte de la Médecine comme un poison des plus funestes ; mais l’expérience et l’autorité des praticiens les plus consommés doit rassurer contre cette vaine terreur ; il ne s’agit que de l’appliquer avec discernement dans les cas convenables »6, clairvoyance qui n’a pas manqué de s’appliquer à quelques thérapeutes scrupuleux dans les décennies qui suivirent, et jusqu’à Cazin qui employait encore, un siècle après la parution de cet extrait de l’Encyclopédie de Diderot, la coloquinte tout en invitant à la même prudence et à l’observance rigoureuse de l’opportunité qu’il y avait d’user ou non d’un tel remède, et cela « dans tous les cas où il faut produire une forte révulsion, ou provoquer des évacuations qu’on ne peut obtenir par d’autres moyens »7, quitte, parfois, à l’employer « dans tous les cas où il faut se tirer d’un danger par un autre », à l’image de ces militaires affligés de blennorragie et/ou de gonorrhée aiguë qui endiguèrent et soignèrent ces graves affections après l’absorption, en une ou deux doses, d’un fruit entier de coloquinte ! Autant dire que s’ils souffrirent assurément avant ce remède de cheval, ils durent particulièrement douiller après ! Face à un tel prodige, qu’il n’est envisageable d’administrer que chez les plus robustes des malades, il est utile de préciser que bien des dévoiements eurent lieu durant le XIXe siècle où la coloquinte, si elle fut largement abandonnée par le corps médical, tomba dans l’escarcelle du charlatan et du naïf qui ne jugeait de l’efficacité d’un remède que par son caractère énergique, au risque de mourir du fait de cette croyance complètement erronée que l’on pourrait résumer ainsi : no pain, no gain. Ce qui est proprement absurde.

La coloquinte est une cucurbitacée vivace qui va rampant par terre à l’image du concombre d’âne (Ecballium elaterium) ou bien adoptant un port semi-ascendant selon les cas et les éventuels supports se trouvant à proximité. Ses rudes tiges cannelées portent des feuilles entaillées, longuement pétiolées, ce qui les isole les unes des autres, et à l’aisselle desquelles surgissent des vrilles typiques chez les plantes de cette famille botanique. Ses fruits sphériques, pas plus gros qu’une orange, naissent de petites fleurs jaunes comptant cinq divisions dont la forme familière rappelle à leurs amateurs les fleurs de courgette. S’ils sont jaunes à maturité, ils étaient auparavant vert pâle (on en trouve aussi des panachés). Leur fine écorce lisse dissimule une pulpe spongieuse et blanchâtre structurée en trois sections dont chacune est dotée de deux loges où sont fourrées des semences ovales et aplaties, contenant une amande huileuse, douce et fort goûteuse.

La coloquinte n’est pas native en France, mais fut autrefois cultivée pour les besoins de la droguerie. Naturalisée en Afrique du Nord (Algérie) et du nord-ouest (Mauritanie, îles Canaries), elle semble originaire de cette zone géographique qu’on appelait auparavant le Levant, comprenant non seulement le Liban et la Syrie, mais également la Palestine, la Jordanie et l’Égypte. On la trouve plus à l’est également, en Iran et au Qatar, ainsi qu’en Inde (au Rajasthan, par exemple).

La coloquinte en phytothérapie

Du mot chicotin, dont on se sert pour dénommer la coloquinte, l’on aura peut-être déduit qu’il avait quelque rapport avec les chicots – les dents, du moins ce qui en reste. Mais non ! Ce mot est le terme dont on usait, populairement, pour marquer l’extrême amertume de la coloquinte, étymologie empruntée à l’aloès de Socotra, s’étant métamorphosé en succotrina, cycoterne, etc., puis en chicotin pour finir. Cela dit, l’astringence de la coloquinte est telle qu’elle est parfaitement capable de resserrer les dents et d’avoir la sensation qu’elles s’enfoncent sous terre tant la coloquinte arase tout, de la bouche à l’anus. Quant au terme même de coloquinte, qui « remue le ventre », dit-on, il exprime parfaitement les « grosses vagues » qui peuvent déferler dans ce renflement qu’est le ventre, lorsqu’on l’absorbe per os dans le but de purger l’organisme, ce à quoi elle réussit parfaitement.

Absente de l’arsenal de la médecine traditionnelle chinoise comme il se doit, la coloquinte fit néanmoins partie de la médecine ayurvédique qui ne manqua pas de signaler le délicat maniement de cet indravārunī amer, sec, chaud et piquant, qu’à raison l’Ayurvéda interdisait à la femme enceinte et à l’enfant. Donc, ne nous attendons pas à des « miracles » du côté de la médecine occidentale, qui a vu en la coloquinte les mêmes raisons de s’en méfier. En revanche, là où nous augmenterons le propos, c’est sur la question des différentes parties végétales utilisées : classiquement concentrés sur le fruit de la coloquinte, les Anciens n’accordèrent aucune espèce d’importance aux fleurs, feuilles et tiges de cette plante, ce que nous nous permettrons quelque peu, bien que le fruit se soit emparé de la plus grande portion du gâteau.

Du fruit globuleux de la coloquinte pas plus gros qu’une orange, l’on ôtait l’écorce avant de l’apprêter comme cela se voyait dans le commerce, c’est-à-dire en masses blanches et spongieuses, dont on a très tôt remarqué le caractère inodore et la saveur désagréablement amère, et cela jusqu’à l’insupportable, et dont est responsable un principe amer nauséeux, la colocynthine (0,60 à 2 % dans la pulpe du fruit), glucoside voisin il me semble de ce que l’on appelle les cucurbitacines, au nombre de cinq en ce qui concerne la coloquinte (A, B, C, D et E). Ces substances sont inégalement présentes dans la plante en fonction des situations. Étant une réponse en réaction aux stress rencontrés par la plante (pauvreté du sol, température, etc.), il est difficile de s’assurer qu’une coloquinte en vaut bien une autre. Ces substances ont encore cela en commun avec la colocynthine que d’être particulièrement amères. En plus de cela, la pulpe mucilagineuse de la coloquinte abrite de l’albumine, de la gomme, des acides caféique, pectique et chlorogénique, des flavonoïdes et une essence aromatique.

Dans les parties aériennes, on a découvert des flavonoïdes (quercétine, kaempférol), de la vitamine C et de l’α-tocophérol.

L’analyse des semences a permis d’établir qu’elles contiennent des protéines (dont au moins deux acides aminés essentiels, la lysine et la méthionine) et une huile végétale aux caractéristiques biochimiques proches de celle de tournesol, entre autres formée de divers acides (linoléique, oléique, palmitique, stéarique, myristique, linolénique, etc.) et de tocophérol, le tout formant à peu près ¼ de la masse de ces semences.

Propriétés thérapeutiques

  • Purgative drastique (= énergique et puissante), évacuante, cathartique, laxative, anthelminthique, tonique apéritive
  • Diurétique, hydragogue
  • Emménagogue (efficace à dose adaptée, la coloquinte devient aisément abortive un fois ce seuil dépassé), antivénérien (c’est discutable)
  • Ralentit la croissance des cellules cancéreuses (du sein)
  • Anti-inflammatoire, anesthésiant (feuille)
  • Hépatoprotectrice (tige), antiparasitaire hépatique (grande douve du foie)
  • Anti-infectieuse : antibactérienne (sur Salmonella paratyphi, Mycobacterium tuberculosis), antibactérienne sur bacilles Gram + et Gram – (fleur, feuille), larvicide (larves de moustiques ; feuille)

Note : quelques petites informations concernant la racine de coloquinte mériteraient d’être plus profondément explorées. Diverses études ont permis de lui concéder des propriétés fort intéressantes. Ainsi seraient-elles anti-oxydantes, anti-inflammatoires, antibactériennes (sur colibacille, Candida sp., Pseudomonas sp.), anticancéreuses et particulièrement actives sur la sphère hépatique : elles ne seraient pas moins qu’antidiabétiques, hypoglycémiantes et anti-ictériques.

Usages thérapeutiques

  • Troubles locomoteurs : rhumatisme, goutte, certaines névralgies (dont la sciatique) et paralysie (des organes du bassin)
  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : diarrhée, constipation par atonie intestinale (du côlon), péritonite
  • Troubles de la sphère hépatobiliaire : obstruction du foie, cirrhose, jaunisse, douleurs neuropathiques du diabétique, abaissement du taux de la glycémie et du cholestérol (LDL)
  • Troubles de la sphère gynécologique et urinaire : aménorrhée, urémie, inflammation de la vessie, gonorrhée
  • Troubles du système nerveux : aliénation mentale, manie, mélancolie, épilepsie
  • Collections liquidiennes : ascite, hydropisie passive
  • Congestion et hémorragie cérébrales
  • Affections cutanées : gale, teigne, érysipèle et autres vieilles maladies de la peau rebelles
  • Colique de plomb, accident douloureux relatif à l’abus de la médication mercurielle
  • Migraine, céphalalgie

Modes d’emploi

Le docteur Leclerc avait beau dire que la coloquinte, étendue de beaucoup d’eau, se métamorphosait en melon, il n’en reste pas moins qu’il demeure beaucoup plus inoffensif que son énergique cousine des sables chauds. Mais, cher docteur, permettez-moi de préférer de suite le melon sans avoir à passer par la case coloquinte !

Penchons-nous tout de même sur les différents procédés qui permirent autrefois de faire usage de la coloquinte, quant bien même beaucoup d’entre eux peuvent aujourd’hui nous paraître fort risqués. A cela, on opposa le fait que de nombreux modus operandi tentèrent de « châtrer » le remède offert par la coloquinte en en corrigeant l’extrême âcreté. C’est ainsi qu’on chercha à « adoucir » la coloquinte par de la gomme adragante lors de la phase de dessiccation de la pulpe du fruit, à laquelle on la soumettait plusieurs fois d’affilée. Puis l’on en confectionnait préférablement des pilules rondes – les trochisques – en raison de l’extrême amertume du remède qui, autrement, s’absorbe plus difficilement.

Ci-après sont présentés quelques-uns des modes opératoires les moins farfelus dont usèrent nos prédécesseurs dans le but de tirer profit de la puissance thérapeutique de la coloquinte :

  • L’infusion et la décoction : réalisées aussi bien dans le vin que dans l’eau, elles avaient le mérite d’être moins agressives que la pulpe que l’on réduisait simplement en poudre (à cette dernière, l’on ne réservait que des doses unitaires comprises entre 10 et 50 cg).
  • Macération vineuse ou vin de coloquinte (« vin sacré »), consistant à faire macérer à froid 5 g de coloquinte dans 150 cl de vin de Madère pendant une semaine.
  • Extrait pour usage interne (de 5-10 à 20-30 cg par dose unitaire).
  • Teinture-mère pour usage interne comme externe. Dans ce dernier cas, il suffit de diluer cette teinture dans une suffisante quantité d’eau avant d’y baigner des compresses que l’on applique ensuite sur rhumatisme, névralgie et autres points douloureux. Il est encore possible d’en mêler 1 à 5 g dans 45 g d’huile végétale de ricin, ce qui forme alors une pommade que l’on peut déposer sur la peau à la manière d’un cataplasme, méthode endermique non dénuée d’intérêt dans le cas où l’ingestion pose manifestement problème pour une raison ou pour une autre.

Enfin, la coloquinte fut inféodée à une multitude de compositions dont l’histoire médicale a conservé davantage les noms que les fonctions et, le cas échéant, la réussite et le succès. En voici quelques-unes, que je vous livre ne serait-ce que pour l’originalité de leur appellation : les trochisques alhandal, les pilules purgatives de Grégory, les pilules de Rudius, la confection Hamech, l’opiat mésentérique, l’extrait panchymagogue de Crollius, l’hiera picra, l’hiera diacolocynthidos, l’onguent arthanita, la liqueur de Laruelle, la teinture du docteur Dhalberg, etc. Autant dire que le correcteur orthographique de mon traitement de texte s’affole ! ^.^

Le dernier point que nous accorderons à ces médicaments aujourd’hui placés en marge du Codex, cela sera au sujet des pilules de Morison, dit le docteur Morison (1770-1840), mais n’ayant jamais étudié la médecine. C’était tout d’abord un commerçant bien avisé qui mit au point des pilules dont la recette fut plus ou moins inspirée de quelque chose de préexistant et qui contenait de l’aloès, de la gomme-gutte, du jalap, de la coloquinte et de la crème de tartre. Très répandues outre-Manche, ces pilules y connurent un large succès, que Morison s’employa à étendre au marché français, ce qui lui réussit fort également.

Voilà, il est temps pour nous de refermer les portes de la vieille pharmacopée et de nous diriger vers différents points qui sont, eux, toujours d’actualité.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Les thérapeutes d’antan prenaient soin de s’assurer qu’il n’existait aucun état d’inflammation et/ou d’irritation chez leurs patients avant toute tentative de médication interne par le biais de la coloquinte, comme, par exemple, une entérite ou des hémorroïdes. De même, les spasmes intestinaux, la congestion pelvienne, etc., étaient des motifs également rédhibitoires. En dehors de ces pathologies ciblées, on se gardait d’administrer la coloquinte auprès de certains profils peu robustes tels que les femmes enceintes : la coloquinte, agissant sur les contractions utérines, peut être à terme délétère pour le fœtus. On s’attache donc à recommander la coloquinte aux personnes bien charpentées et dans la fleur de l’âge.
  • Toxicité : dire tout d’abord que le caractère toxique de la coloquinte persiste même après sa dessiccation est un premier avertissement. Le second réside dans la quantité nécessaire – 2 à 5 g – pour enclencher un processus mortel (ce qui représente une énorme dose si l’on considère qu’à partir de 20 cg la coloquinte s’avère déjà drastiquement violente). Pour donner un succinct aperçu de cette activité, faisons appel à ce qu’en disait Joseph Roques : « Sa décoction dans l’eau, son infusion dans le vin, la bière, l’alcool, déploient une action véhémente sur le canal alimentaire, provoquent des douleurs aiguës, des déjections alvines, séreuses ou sanguinolentes, et quelquefois une inflammation mortelle »8. La coloquinte s’avère donc davantage toxique et dangereuse dans des mains inexpérimentées. Pourtant, bien des médecins eurent maille à partir avec elle. Si les désordres concernent essentiellement le tube digestif (douleurs aiguës de l’épigastre, nausée, vomissements, soif et sécheresse de la gorge, colique douloureuse, vive chaleur dans le ventre, selles aqueuses), l’activité de la coloquinte peut se communiquer aux organes proches comme la vessie (rétention d’urine), les reins (néphrite, congestion rénales), les organes génitaux (congestion utérine, rétractation douloureuse des testicules, priapisme) et les poumons (respiration suspirieuse, c’est-à-dire relative au soupir). A tout cela, nous pouvons saupoudrer bien d’autres manifestation d’ordre plus ou moins général : pâleur, vertige, anxiété, petitesse du pouls, délire, prostration, refroidissement des extrémités, etc. Je vous passe les détails physiologiques dus à l’action agressive de la coloquinte sur l’intérieur de l’organisme, viscères et entrailles, parce que c’est une parfaite boucherie. Disons que, analogiquement, la coloquinte s’apparente à l’un de ces produits qui décapent du papier-peint. Sauf qu’elle arrache le mur en même temps ! Si la toxicité aiguë est très visible, il a également été envisagé une toxicité chronique qui accumulerait dans le temps les principes caustiques de cette cucurbitacée dans l’organisme. A tout le moins, de nombreuses tentatives de désintoxication furent imaginées et essayées au fur et à mesure de l’irruption de l’ensemble des accidents qu’occasionna une pratique thérapeutique digne du « Salaire de la peur ».
  • Pour inverser un tout petit peu cette tendance, apprenons que les semences de la coloquinte sont parfaitement inoffensives. Comestibles, elles n’opèrent pas à la manière de la pulpe dans laquelle elles logent. « Les confiseurs couvrent ces pépins de sucre, expliquait Pierre Pomet il y a trois siècles, et en font des dragées qu’ils vendent pour attraper les petits enfants, et même les grandes personnes, surtout les jours de réjouissance »9. En Afrique, ces graines participent encore largement à l’élaboration d’une recette populaire, la soupe d’égousi.

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  1. Dioscoride, Materia medica, Livre IV, chapitre 158.
  2. Ibidem.
  3. Jean-Marie Pelt, Les vertus des plantes, p. 122.
  4. Joseph Roques, Phytographie médicale, Tome 3, p. 370.
  5. Pierre Pomet, Histoire générale des drogues, Chapitre 38, p. 224.
  6. Encyclopédie de Diderot et d’Alembert ; article « Coloquinte » écrit par Louis de Cahusac (1706-1759) collaborateur au projet encyclopédique.
  7. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p. 321.
  8. Joseph Roques, Phytographie médicale, Tome 3, p. 368.
  9. Pierre Pomet, Histoire générale des drogues, chapitre 38, p. 224.

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L’acore calame (Acorus calamus)

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Synonymes : roseau aromatique, canne aromatique, calame aromatique, roseau odorant, jonc odorant, lis des marais, galanga des marais, acore vrai, belle angélique, sweet flag, myrtle flag.

A lire cette hypnotique liste de surnoms alternatifs, l’on peut se surprendre à poser la question suivante : l’acore calame est-elle roseau, jonc ou galanga ? Il est aussi difficile de répondre à cette question que de déterminer si l’akoron/acorus des Anciens est bien l’exact synonyme du kalamos/calamus pour lesquels on s’entend généralement sur le sens : celui générique de « roseau ». Étant tout à la fois plante du Soleil et de la Lune, cela nous empêtre un peu plus tout en soulignant davantage la versatilité de cette créature que n’aurait pas renié le dieu Protée, tant elle se montre, ici ou là, sous les aspects les plus divers. La morphologie, ou science de la forme, a clairement identifié les caractéristiques botaniques de l’acore calame qu’on peine parfois à deviner dans les textes où le risque n’est pas rare de débusquer, derrière le premier kalamos rencontré au détour d’une page, un roseau, un jonc ou un galanga.

Donc, pour en revenir à nos moutons, l’acore calame est-il roseau, jonc ou galanga ? Un peu des trois. Par exemple, du galanga il possède les fortes racines souterraines qu’il est plus convenable d’appeler rhizome, c’est-à-dire des tiges souterraines. (Sous terre, elles sont horizontales, au-dessus verticales. N’est-ce point là une autre étrangeté ?) Avec le jonc, il partage la verdeur et l’opiniâtreté. Enfin, semblable au roseau, l’acore s’épanouit par touffes denses auprès des lieux humides. Mais ces atomes crochus ne sauraient faire oublier des dissemblances bien marquées : le rhizome de l’acore n’égale en rien, par sa saveur et son parfum, celui du galanga. Contrairement au roseau, dont les tiges sont de section cylindrique, celles de l’acore sont triangulaires. Quant au jonc, il a plus à voir avec le papyrus qu’avec l’acore. Nous découvrirons de quelle manière les racines des uns et des autres se sont entremêlées au fil des siècles, au point qu’on ne sait plus tout à fait quoi appartient à qui.

Si l’on sait aujourd’hui que l’acore calame est originaire d’Asie méridionale, cela explique qu’il ait été employé en premier lieu comme plante médicinale au Japon, en Chine ainsi qu’en Inde depuis des temps fort reculés. Présent en France depuis au moins quatre siècles, il se rencontre tout de même assez peu fréquemment, au point qu’on a été dans l’obligation de le protéger. Tout au plus le trouve-t-on à l’est (Alsace, Vosges) et à l’ouest (Bretagne), où il fréquente la plupart des lieux humides d’eau douce (roselières des lacs et des étangs, bordures de marais). Il fait de même au centre et au nord de l’Europe, ainsi qu’en Amérique septentrionale. Bien que l’on connaisse son berceau originel et ses divers points de chute de par le monde, il est notable qu’avant le XVIe siècle, on ignore tout ou presque de ses pérégrinations. Le premier Européen à prendre connaissance de l’existence de l’acore calame est Matthiole : il reçoit en 1557, alors qu’il se trouve à Prague, des fragments d’acore que lui fait parvenir un ambassadeur basé à Constantinople. A cette époque, il est fort possible que l’acore ait été présent dans cette zone géographique proche de l’Anatolie (ou Asie mineure), et peut-être même auparavant, puisque l’acore est connu comme produit d’importation par les Égyptiens de l’Antiquité. Ils le considéraient comme substance aphrodisiaque, de même que les populations peuplant les actuels territoires de l’Arabie et de l’Iran. Que nous disent les sources antiques ? Que l’acore se rencontre dans un papyrus médical égyptien (dit papyrus Chester Beatty) daté du XIIe siècle avant J.-C. Y figurent quelques annotations concernant les vertus de l’acore calame, dont on peut imaginer qu’il est le même végétal que celui que présente le papyrus Ebers un peu plus ancien sous le nom de « roseau sacré ». Mais on peut envisager une possible confusion résidant dans le fait qu’en grec kalamos signifie « roseau ». De là, on serait passé au calame puis à l’acore. Cet énigmatique « roseau sacré » dessine des contours tout aussi flous dans certains passages bibliques, en particulier celui dans lequel l’Éternel demande à Moïse de confectionner un baume sacré composé de myrrhe, de cannelle et de « canne odorante » (Exode XXX, 23), libellée à l’identique dans le Cantique des cantiques et possédant en commun avec l’acore calame une fragrance agréable, jugée suffisamment telle pour participer à l’élaboration de préparations parfumées comme le kyphi en Égypte ou celui dont parle Pline dans l’Histoire naturelle : le naturaliste romain me semble évoquer cette plante qu’avait déjà signalée Théophraste en son temps, plante odorante par ses feuilles et ses racines que l’on importait d’Inde en Grèce et pour laquelle Dioscoride écrivit qu’« elle se met dans les parfums qui se font pour flairer bonne odeur », puisque l’acore, tout semblable aux « vrais » roseaux, dégage une odeur agréable dont la parfumerie antique a largement usé en raison de sa fragrance soutenue qui permet de compenser le fait que les parfums que l’on élaborait à cette époque se corrompaient très vite à cause du rancissement de l’huile que l’on employait pour extraire les actifs odoriférants des plantes utilisées, à l’image de cette composition courante qu’était le parfum à la rose, contenant safran, miel, sel fin, orcanette, cinabre, vin, omphacium (une huile d’olives vertes) et pour finir de l’acore. Il en allait de même lorsque ces produits entraient en contact avec la peau, ou bien lorsqu’ils étaient exposés exagérément à la lumière du soleil ou à sa chaleur, à la façon des huiles essentielles, substances extrêmement fragiles.

Tout cela ne pourrait nous faire oublier que durant l’Antiquité l’acore est aussi une plante médicinale, utilisée comme diurétique (dans l’hydropisie et les maladies vésico-rénales), emménagogue, anti-inflammatoire, cicatrisante, remédiant tout autant à la toux, aux troubles oculaires qu’aux morsures de serpent, portrait thérapeutique ébauchant en quelques traits cette plante qu’on déclarera tant miraculeuse qu’on en falsifiera le rhizome avec celui de l’iris ! Sa présence dans de nombreuses préparations, désuètes pour la plupart, mais très connues encore pour certaines d’entre elles, lui ont presque fait mériter la qualité de panacée. Qu’on en juge tout d’abord par le trio orviétan/thériaque/mithridate. A cela, ajoutons-y l’opiat de Salomon, la poudre de violette, le cérat d’iris, le sirop de polypode, l’hiera picra (= « les saintes [substances] amères »), la poudre panchymagogue, apte – comme son nom l’indique – à purger toutes les humeurs et dont l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert libellait ainsi la recette au XVIIIe siècle : « Prenez pulpe sèche de coloquinte séparée et mondée des semences, une once et demie ; feuilles de séné mondé, d’hellébore noir, de chacun deux onces ; agaric, une once : pilez-les ensemble, ajoutez-y eau de pluie, quantité suffisante ; faites-les macérer pendant deux jours ; passez-les après les avoir fait bouillir légèrement ; exprimez le marc ; décantez cette décoction après qu’elle sera reposée ; évaporez-la ensuite au bain-marie, à consistance d’extrait : ajoutez-y résine de scammonée d’Alep, une once ; extrait d’aloès, deux onces ; diarrhodon, une once ; épaississez le tout au bain-marie à consistance d’extrait. Ce remède est un excellent hydragogue. La dose sera d’un scrupule jusqu’à deux et plus, selon les cas et les circonstances. Ce remède est violent, il demande extrêmement de prudence »1. Remarquez tout de même qu’il n’y figure plus d’acore au contraire de la recette qu’en donna Nicolas Lémery dans le Traité universel des drogues simples (1698) et pour laquelle il est préférable de choisir « l’acore nouveau, bien nourri, mondé de ses filaments, difficile à rompre, d’un goût âcre, accompagné d’une amertume assez agréable, d’une odeur suave et fort aromatique »2.

Revenons-en à l’Égypte et à son fleuve sacré, afin d’en fouiller les berges fertiles. Si, comme nous l’avons déjà dit, il n’est pas du tout certain que le delta du Nil ait abrité l’acore, une chose fort curieuse est apparue au pays du papyrus, plante aquatique ayant pratiquement disparu. Si l’on connaît mieux ce que l’on nomme papyrus, c’est-à-dire un papier ancestral fabriqué à base des fibres de la plante du même nom, il se trouve que ce papier recevait des traces écrites grâce à un instrument que l’on appelle calame, ancêtre du stylo et fonctionnant à la manière d’une plume : taillé dans un « roseau », il est biseauté à l’une de ses extrémités. L’acore – du moins les plantes dont on usait pour confectionner ces calames – était donc une plante sacrée pour les Égyptiens de l’Antiquité. Deux techniques étaient d’usage courant : le calame humide et le calame sec. Dans le premier cas, on trempe la pointe de l’outil dans l’encre, que l’on reporte ensuite sur le support. Dans l’autre, on imprime des marques en forme de clou (ce qui est à l’origine de l’écriture dite cunéiforme) dans une tablette d’argile fraîche. Par la dureté masculine de la plume ou du calame entrant en contact avec la tendreté féminine de la page ou de l’argile vierge, que l’on va ensemencer de signes magiques, l’on donne un sens, en lui accordant une forme, à la materia prima qui, grâce au qalam, création de lumière avant toute chose, va permettre la manifestation du Verbe, émergeant, à la manière de l’acore, des eaux primordiales et prenant pied dans le limon riche d’argile des berges qui l’accueillent.

Le roseau et le papyrus étaient vénérés au nom des différents dieux auxquels ils ont donné naissance. Quand l’on connaît le dieu Khnoum3, on saisit mieux le pouvoir symbolique du roseau issu des eaux limoneuses qui, taillé et donc domestiqué, devient calame gravant cette même argile afin que, du secret, l’on transite vers la révélation, que du non-manifesté l’on se dirige vers le révélé. C’est pour cela que l’on dit de l’acore calame qu’il est capable de dévoiler des choses tenues secrètes et de les exprimer matériellement afin de les rendre intelligibles.

Est-ce alors tout à fait un hasard si le mot qanah (dérivé de l’hébreu kaneh, « canne »), puissant mot de pouvoir, permet d’obtenir, d’acquérir, de posséder, de créer la connaissance ? Cela ne peut-il pas se rattacher au mot sanskrit par lequel on désigne l’acore calame en Inde, à savoir vacha, qui possède le sens de « parole » ? Le calame ne facilite-t-il pas l’expression de la conscience supérieure et éveillée ? Sa relation au chakra laryngé Vishuddha peut alors difficilement être révoquée en doute, de même que celle le liant à Ajna, le troisième œil soutenant l’attention. On pourrait aussi sans peine associer l’acore calame à d’autres chakras, ceux du cœur et du plexus solaire, tant il équilibre les émotions, confinant à l’acceptation et à la paix, ce qui ne contrevient pas à l’usage qu’en faisaient les yogis et les maîtres de l’Ayurvéda : cette plante régénérante pour le cerveau et le système nerveux augmente la capacité mémorielle et intellectuelle. On comprend mieux le sens de sa présence lors d’une séance de méditation au cours de laquelle il favorise l’introspection.

Comme l’iris, l’acore est pourvu d’un épais rhizome ramifié qui forme une souche robuste, allongée et traçante, de couleur brun verdâtre à jaunâtre, davantage blanchâtre à l’intérieur, adoptant une texture fibreuse et spongieuse. Vivace, l’acore forme des groupements coloniaires drus de tiges cannelées d’un côté, striées de l’autre, enserrées par de longues feuilles ensiformes larges de 15 à 20 mm, habituellement longues de plus d’un mètre (jusqu’à 150 cm), engainantes et rougeâtres à la base, ce qui permet de distinguer l’espèce des autres plantes aquatiques similaires. Quant à ses inflorescences, elles ne se situent pas à l’extrémité des tiges comme on peut le voir chez les massettes (Typha sp.) par exemple, mais au milieu : prenant l’allure d’un spadice, elles sont surmontées d’une spathe, c’est-à-dire d’une bractée protectrice. C’est ceci qui a valu à l’acore d’être rangé dans le clan des Aracées, la famille des arums. Cette floraison, qui s’étale de mai en août, se constitue de petites fleurs hermaphrodites à six divisions de couleur jaune verdâtre.

Fécond en Inde, l’acore demeure stérile en Europe, ce qui montre bien que cette plante a été transposée et qu’elle s’est naturalisée en bordure des cours d’eau et disséminée le long des fossés, mais jamais à plus de 1100 m d’altitude. Moins souvent spontané, il reste avant tout cultivé sous nos latitudes.

L’acore calame en phyto-aromathérapie

La transformation de l’odeur de l’acore calame frais à son équivalent sec est de même nature que le parfum de son huile essentielle humée directement au flacon et ce qu’elle peut dégager une fois appliquée sur la peau et massée circulairement du bout des doigts : dans les deux cas, la différence est flagrante. Ainsi, le rhizome frais de l’acore calame possède-t-il quelque chose de suffisamment fort et pénétrant pour être quelque peu agréable (sous la forme d’huile essentielle, on a affaire à un produit au parfum assez lourd, âcre et aqueux qui n’est effectivement pas des plus exquis), alors que sa dessiccation opère une modification lui accordant une note balsamique, chaude et épicée beaucoup plus appréciable. Quant à la saveur de ce rhizome, elle est un peu âcre et amère, piquante et poivrée, et laisse en bouche une odeur qui lui est propre.

Ces caractéristiques olfacto-gustatives sont liées à une essence aromatique plus ou moins abondante dans ce rhizome (1 à 8 %), que l’on extirpe à l’aide de la distillation par entraînement à la vapeur d’eau. Cette étape permet la production d’une huile essentielle dont l’expérience a démontré l’inégale composition biochimique selon la provenance de la plante distillée. En gros, on distingue généralement deux chémotypes chez lesquels une vingtaine de molécules constitue 75 à 99 % du totum. L’on discerne tout d’abord un chémotype à β-asarone, cétone monoterpénique, de provenance asiatique (Inde, Népal), et un autre, américain, dont la molécule chémotypique se trouve être un sesquiterpène, le shyobunone. Chacun d’eux est de nature complexe et, malgré le fait qu’ils soient l’un et l’autre issus de la même plante, ils diffèrent en tout (propriétés, usages, contre-indications…). La variété américaine n’est pas ce qu’il y a de plus courant par chez nous, où l’on trouve bien plus fréquemment le chémotype asiatique, parfaitement inemployable en aromathérapie traditionnelle, compte tenu de la forte proportion de β-asarone qu’il contient, c’est-à-dire 86 % en moyenne (et jusqu’à 96,50 % au maximum !), qu’accompagne assez souvent cette autre cétone, l’α-asarone, dans des proportions moindres (7 %). Autant dire que, dans ces conditions, il est préférable de s’attarder sur le chémotype américain qui ne contient pas ou très peu de ces deux cétones qui confèrent à l’huile essentielle d’acore calame CT asarone un puissant pouvoir neurotoxique.

En conclusion, nous pouvons dire que nous ne pouvons pas utilement tirer partie du chémotype asiatique pourtant bel et bien présent dans certaines boutiques spécialisées, alors qu’il serait tout autrement souhaitable de se diriger vers l’autre, non toxique, mais non disponible également. D’après mes recherches, il existerait un troisième chémotype à la composition biochimique tout à fait différente, voyant le taux de β-asarone s’effondrer à 30 % environ, lequel est complété par un monoterpénol, le cis-β-terpinéol (23 %), du limonène (13 %) et de la carvone (6 %). Mais cette huile essentielle est-elle seulement commercialisée ? La seule sur laquelle on puisse jeter son dévolu facilement demeure donc l’huile essentielle CT asarone dont la consistance légèrement visqueuse est loin d’être inintéressante, de même que sa couleur jaune brunâtre, rappelant quelque peu un patchouli ou encore un nard de l’Himalaya. On l’emploiera avec bonheur en olfactothérapie.

En attendant de passer aux propriétés et usages, voici quelques données qui concernent la composition chimique globale du rhizome, qu’autrefois l’on utilisait dans son intégralité, sans courir le risque d’une toxicité marquante, la partie de l’essence aromatique problématique étant noyée dans la masse. Tout d’abord, nous trouvons du tanin et beaucoup d’amidon, mais aussi de la gomme, de la résine, du mucilage et des saponines. Au registre des substances portant des noms peu courants, nous avons l’acorine, glucoside extrêmement amer, un alcaloïde du nom de calamine, très amer également, des sucres (dextrine) et enfin des éléments essentiels comme la choline et des oligo-éléments (calcium, potassium, soufre, phosphore).

Propriétés thérapeutiques

  • Apéritif, digestif, carminatif, stomachique, anti-inflammatoire gastro-intestinal, antispasmodique intestinal, vermifuge (?)
  • Expectorant, anticatarrhal, pectoral
  • Diurétique et éliminateur de l’acide urique sanguin, dépuratif, diaphorétique, sudorifique, antihydropique, anti-inflammatoire rénal
  • Antirhumatismal, anti-arthritique, soulageant des contractions musculaires
  • Astringent, détersif, résolutif
  • Antiseptique, antibactérien, antifongique (β-asarone), larvicide (β-asarone actif sur les larves de moustique)
  • Stimulant des sécrétions des glandes cortico-surrénales, tonique, fortifiant
  • Emménagogue, aphrodisiaque (?)4
  • Tonique mental et nerveux, relaxant, boostant de la mémoire
  • Hémostatique, améliore la circulation sanguine et lymphatique
  • Fébrifuge plus ou moins prononcé
  • Tonique capillaire

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : inappétence, perte d’appétit, paresse stomacale, atonie digestive, digestion difficile, dyspepsie atonique, pyrosis, aigreur d’estomac, ulcère gastrique, crampe d’estomac, catarrhe stomacal, gastrite, entérite, entérocolite spasmodique, colique, aérophagie, ballonnement, nausée, vomissement, perte du goût (agueusie ?)
  • Troubles de la sphère respiratoire : bronchite, bronchite asthmatiforme, asthme, toux, enrouement, affections des cordes vocales, rhume, coup de froid, sinusite, excrétion de la sueur et de l’urine en cas de pneumonie et de grippe
  • Troubles de la sphère vésico-rénale : cystite, congestion rénale, oligurie, anurie, dysurie, hydropisie, excrétion de la sueur et de l’urine en cas de néphrite
  • Troubles de la sphère gynécologique : règles insuffisantes, aménorrhée, dysménorrhée, douleurs utérines, hémorragie utérine passive
  • Troubles bucco-dentaires : douleur dentaire, maux de dent, gingivite, ramollissement gingival, saignement gingival
  • Troubles de la sphère cardiovasculaire et circulatoire : hypotension artérielle, palpitations, drainage lymphatique
  • Troubles locomoteurs : douleurs rhumatismales et arthritiques, crampe, névralgie, affections osseuses
  • Affections cutanées : maladies sèches de la peau, éruptions cutanées relatives à une faiblesse générale
  • Fièvre intermittente
  • Anémie, manque d’endurance
  • Épistaxis
  • Alopécie

Propriétés et usages psycho-émotionnels

Voici une recette d’une synergie aromatique que je trouve bien intéressante à utiliser par voie cutanée : 4 gouttes d’huile essentielle de patchouli, 4 gouttes d’huile essentielle de cannelle de Ceylan « écorce », 4 gouttes d’huile essentielle d’achillée millefeuille, 4 goutte d’huile essentielle de lavande fine, 4 gouttes d’essence de citron, 10 gouttes d’huile essentielle d’acore calame. Mêlez-les à 10 ml d’huile végétale de macadamia. « Cela aide à stimuler les fonctions cérébrales, soutenir l’expression de soi et la santé nerveuse globale. Ce massage aide également à promouvoir le sommeil paisible et à traiter l’insomnie ». Face à un tel bataillon, on pourrait être réduit à penser que l’huile essentielle d’acore calame, prise isolément, est beaucoup moins puissante qu’on pourrait l’imaginer. Or, à l’exposition de ce qui va suivre, ce n’est pas exactement l’idée que l’on peut s’en faire.

Activant les capacités de l’esprit en en améliorant le pouvoir, l’huile essentielle d’acore promeut la clarté et participe au maintien d’une concentration et d’une attention de longue durée. Permettant de s’extraire de l’inertie et de la torpeur mentales, cette huile essentielle favorise la recherche d’émancipation, plaçant l’esprit hors de la confusion et de l’ensemble des bouleversements psycho-émotionnels par lesquels on recule plus qu’on avance, c’est-à-dire les chocs et états de choc, la stupeur paralysante, la crise de nerfs et l’« hystérie », le stress et l’anxiété. Vivifiant l’énergie vitale, l’acore calame résorbe la dépression tout en favorisant la pensée positive, ce qui amène un profond sentiment de plénitude et de présence. Grâce à cette huile essentielle, la perte de la mémoire recule, l’on se réapproprie les émotions en s’ancrant sans courir le risque de s’embourber. Serge Hernicot écrit quelque chose de très pertinent sur ce point : « Sentiment qu’il va chercher quelque chose de profond et de caché qui aimerait sortir »5. La médecine ayurvédique emploie elle aussi l’acore calame comme remède dans certains troubles nerveux et cérébraux. Elle affirme que de la poudre d’acore mêlée à de l’huile de sésame permettrait de faire ressortir les émotions. A ce phénomène d’ouverture font suite des mouvements circulatoires : ainsi, l’acore calame active-t-il non seulement le Qi, mais aussi ce que les Chinois désignent comme vent et humidité, agissant encore sur les glaires et le sang.

Ajoutons encore qu’en médecine traditionnelle chinoise l’acore est dévolu aux méridiens du Foie, de la Rate et du Cœur, et qu’il rentre en résonance avec les éléments Feu (Cœur, Intestin grêle) et Métal (Poumon, Gros intestin).

Il n’est pas non plus inutile de signaler que des fumigations de poudre d’acore calame dans les lieux de vie sont très profitables, et que la protection des maisons peut être assurée par liaison des rhizomes aux portes et aux fenêtres.

Modes d’emploi

  • Infusion de rhizome séché.
  • Décoction de rhizome séché (compter 8 à 20 g par litre d’eau).
  • Poudre de rhizome séché : de 0,5 à 4 g maximum ; à incorporer à du miel.
  • Teinture-mère d’acore calame : produit sûr et pratique, c’est très certainement la meilleure manière d’user de cette plante par voie interne.
  • Infusion vineuse de poudre d’acore calame : il importe que cette poudre ne soit pas datée, elle doit donc être fraîchement pulvérisée avant l’emploi qu’on en veut faire. Il faut compter un volume de cette poudre pour dix de vin. Mélangez soigneusement le tout, fermez hermétiquement, puis abandonnez ce mélange à la macération à froid durant une huitaine de jours, après quoi filtrez minutieusement.
  • Alcoolature : une partie de rhizome découpé en morceaux à faire macérer dans cinq parties d’alcool.
  • Macération aqueuse de rhizome frais à froid : l’on peut se servir de l’eau qu’on en obtient en compresse.
  • Sirop de rhizome d’acore calame : à élaborer sur une base de décoction. Pour une part, lui ajouter une part de sucre, passez au feu, faites réduire ; embouteillez.
  • Poudre dentifrice (très efficace).

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Toxicité : on lit parfois qu’en interne comme en externe l’emploi de l’huile essentielle CT asarone est soumise à vigilance, mais mieux vaut ne conserver que l’unique et stricte utilisation de cette huile essentielle par voie cutanée, et encore dans des proportions si infimes qu’elles confinent à la subtilité. Il n’est donc pas utile d’envisager un usage même peu prolongé dans le temps pour des raisons curatives. Non seulement, elle est considérée comme neurotoxique (provoquant hallucinations, convulsions et autres désordres du même acabit ; les Amérindiens de la tribu canadienne des Cree exploitaient les propriétés hallucinogènes du rhizome de l’acore calame), elle est aussi génotoxique, carcinogène (elle accroît le développement des tumeurs malignes) et abortive. Elle reste donc, du fait, interdite à la femme enceinte et à celle qui allaite, ainsi qu’à l’enfant, bien évidemment. De toute façon, c’est une huile essentielle pour grandes personnes à n’user que dans certains cas dûment justifiés. Comme nous l’avons vu plus haut, il existe bien d’autres modes d’emploi conviant la plante entière, bien que dans ce cas-ci, il soit important de respecter une durée maximale de traitement d’un mois. Le rhizome frais de l’acore, si jamais il est absorbé à trop forte dose (4 g), est capable de provoquer nausée et parfois vomissements, étant émétique en cet état.
  • Autrefois, les feuilles broyées, séchées puis pulvérisées formaient un insectifuge très efficace contre les fourmis. De même, l’on éloignait les punaises des lits en les cernant de fragments de rhizome frais. De la même façon, on protégeait les peaux et les étoffes fragiles en y glissant cette racine dans les armoires et les lieux où on les entreposait.
  • Récolte : on peut ramasser les rhizomes deux fois l’an, en automne (septembre/octobre), puis au printemps (mars/avril). On les monde, on les brosse, puis on les lave soigneusement avant de les utiliser immédiatement ou bien de les dédier au séchage, objectif auquel on accède surtout après les avoir débités en tronçons que l’on enfile sur une cordelette destinée à être suspendue.
  • Plus que « racine » comestible, le rhizome d’acore, lorsqu’il est frais, peut être tout d’abord mâché ou placé dans une eau que l’on voit d’un œil suspect. C’est, du moins, ce à quoi se livraient les Tartares aux dires de Charles de l’Écluse. Mais il n’en reste pas moins qu’au nord de l’Europe le rhizome d’acore se voit être confit comme on le fait ailleurs de l’angélique, et peut remplacer par ses arômes la cannelle, le poivre et même le gingembre, comme cela se fit en Turquie ou en Pologne, pays qui vit, grâce à Ambrosien Vermöllen, la naissance de la goldwasser, francisée en eau-de-vie de Dantzig, vodka liquoreuse où l’on trouve des extraits d’acore entre autres, ainsi que des paillettes d’or en suspension, d’où le nom du breuvage. Moins prestigieuse, la liqueur de Raspail représente l’un des nombreux exemples de liqueurs de ménage post-prandiales qui pullulaient sur les tables au XIXe siècle, ainsi qu’au début du suivant. On trouve parfois cet aromate pour eau-de-vie qu’est l’acore dans la liqueur d’absinthe ou bien on l’invite « pour contrefaire du musc qui sera jugé aussi exquis que le naturel oriental »6, et jusqu’au muscat lui-même afin de le faire gagner en « liqueurosité », si jamais il lui en manque. Il parfuma même parfois la bière. Sachons, pour finir, que l’huile essentielle aromatise aussi certains produits cosmétiques, et se destine surtout comme matière première parfumée dans l’industrie de la parfumerie.
  • Autres espèces : en Europe, on parle surtout de l’acore calame, bien peu de l’acore gramineux (Acorus gramineus) et de l’herbe des berges (Acorus tatarinowii), auquel la médecine traditionnelle chinoise donne le nom de shi chang pu. Ce dernier n’a rien à envier à l’acore calame du point de vue de ses propriétés et usages thérapeutiques, comme le petit bréviaire va nous l’exposer ci-dessous : – Troubles de la sphère gastro-intestinale : perte d’appétit, indigestion, diarrhée, dysenterie, douleur stomacale, gastrite, gastro-entérite, gaz intestinaux, flatulence, nausée, vomissement. – Troubles de la sphère respiratoire : asthme, toux. – Troubles locomoteurs : rhumatisme, courbature, polyarthrite rhumatoïde. – Troubles du système nerveux : irritabilité, nervosité, insomnie, épilepsie, maladie d’Alzheimer, perte de mémoire, perte de connaissance. – Affections auriculaires : acouphènes, bourdonnements. – Affections cutanées : abcès, contusion, furoncle. – Accident vasculaire cérébral (?).

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  1. Encyclopédie ou Dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers, Tome 11, pp. 811-812.
  2. Pierre Pomet, Histoire générale des drogues, p. 91.
  3. « Représenté avec un tête de bélier, le dieu créateur Khnoum était associé à la fertilité du sol et à la crue annuelle du Nil. Selon le récit égyptien de la Création, il aurait formé les humains à partir d’argile sur un tour de potier. Il symboliserait la source de la vie » (David Fontana, Le nouveau langage secret des symboles, p. 95).
  4. Voici ce que j’avais écrit à ce sujet il y a quelques années : « Attention ! Certains petits malins, eu égard à la forme priapique de l’inflorescence, indiquent l’acore comme aphrodisiaque. Selon eux, il est même recommandé de prendre de grandes doses afin de décupler les effets érectiles. Non, l’acore n’est pas du gingembre… A voir des signatures partout, on risquerait de faire n’importe quoi. » Si je ne rejette plus autant les soi-disant pouvoirs aphrodisiaques de l’acore, rien ne m’a permis de favorablement trancher en faveur de cette propriété aujourd’hui. Affaire à suivre, donc.
  5. Serge Hernicot, Les huiles essentielles énergétiques, p. 45.
  6. Petit Albert, p. 381.

© Books of Dante – 2021

Crédit photo : Salicyna (wikimedia commons).

Le datura stramoine (Datura stramonium)

Synonymes : pomme épineuse (du Pérou), pomme poison, pomme de vallée, pomme du diable, herbe des démoniaques, herbe aux sorciers (et aux sorcières), herbe des magiciens, herbe aux zombies, trompette des anges, trompette de la mort, endormie, endormeuse, chausse-trape, herbe à la taupe, saute-moine, herbe de James-Town, herbe jimson, estramon, châtaigne puante, put-put, herbe de feu (fire-weed).

Dire que l’usage du datura est attesté depuis les temps préhistoriques et qu’il satisfit les sorciers asiatiques, africains ou encore amérindiens, ne doit pas nous induire en erreur, puisque, au sujet de cette plante, les hypothèses quant à son origine sont allées bon train. Si l’on n’a pas de doute sur le caractère cosmopolite du datura stramoine, on s’est longtemps posé la question de connaître avec exactitude son berceau natal. L’idée selon laquelle cette plante serait précisément asiatique, voire indienne, a été maintes fois soulevées avant d’être battue en brèche : on l’a alors crue américaine (Amériques du Sud et centrale pour être précis, zones d’où proviendrait la plupart des plantes de ce type). A cela, certains auteurs récents rétorquèrent que cette plante « n’est pas originaire d’Amérique, puisqu’elle a été décrite par Dioscoride comme une variété de la jusquiame (sic ?) et l’on n’y peut méconnaître la noix de Methel dont les médecins arabes faisaient un stupéfiant très énergique et que Maïmonide considérait comme un des poisons les plus perfides »1. Le docteur Leclerc, rigoureux comme à son habitude, pèche ici par excès de confiance, sans compter qu’il fait la confusion entre datura stramoine et datura métel (de ce dernier, nous aurons l’occasion de reparler), ce à quoi Fournier vient remettre bon ordre : le datura stramoine est une plante inconnue de l’Antiquité et du Moyen-âge, ce que je crois également. Il n’est d’introduction que récente et pas plus ancienne que le XVIe siècle en Europe. Provenant du Mexique, le datura stramoine aurait tout d’abord accosté en Espagne vers 1577, avant de transiter en Italie et en Autriche par le biais des jardins botaniques, puis d’être mentionné pour la première fois en France en 1601. On a beau tortiller, les illustrations des daturas dans les œuvres de Fuchs (1543), Dodoens (1554) et Matthiole (1563) sont, certes, des daturas, mais plus semblables au métel qu’au stramoine. Dans le Hortis eystettensis de Basilius Besler daté de 1620, l’on voit deux daturas cette fois : le métel, auquel il est donné le nom de stramonia et la stramoine à laquelle on a accordé le curieux nom de datura turcorum. En tous les cas, les daturas que l’on voit dans les livres datant d’avant 1600 ne sont pas du type stramoine, plante caractérisée par un feuillage denté que ne possède pas le métel, ou alors très faiblement. Pourtant, de très fort signaux en provenance de l’Inde semblent accréditer l’origine asiatique du dhattûra qu’en sanskrit l’on écrit धत्तूर. Sa présence semble si étroitement mêlée au sous-continent indien que de nombreux synonymes lui sont associés depuis des temps d’apparence immémoriale : dévaki, par exemple, de même que tîkshnakanta, faisant tous les deux référence au caractère épineux du fruit de ce datura, qui en porte bien d’autres parmi lesquels dhûrta (« trompeur »), kitava (« joueur »), unmatta (« ivre, fou »), unmattaka, madanaka, mohana (« qui fait devenir fou »), tout cela soulignant que cette plante qui altère la mémoire est unanimement reconnue dans diverses traditions comme celle qui rend fou, « employée quelquefois comme un moyen magique par les voleurs et autres coquins pour priver leurs victimes de tout pouvoir de leur résister », aux dires de Joachim Otto Voigt (1798-1843). L’on en donnait encore à d’autres pour s’amuser des pitreries qu’ils étaient susceptibles de commettre sous son emprise, « parce que ceux qui en mangent perdent la tête ; il leur vient une grande envie de rire et d’être généreux, en permettant que tout le monde les pille »2. François Boissier de Sauvages (1701-1767) « raconte qu’une bande de voleurs se servait de l’infusion des mêmes semences dans du vin, pour enivrer les voyageurs et les détrousser. Ce poison causait d’abord un prompt sommeil ; mais, lorsqu’on se réveillait, on était fou, insensé ; on se livrait à mille extravagances ; on ne parlait point ordinairement, mais on témoignait ses désirs par des gestes. Le malade n’éprouvait ni cardialgie, ni nausées : occupé de ses folies, il errait pendant plusieurs jours, et reprenait enfin l’usage de la raison ; mais il était faible, il ne pouvait marcher, et il était inhabile à l’acte vénérien »3.

A ces aigrefins qui détroussent font suite les femmes à qui l’on retroussait… les jupes !, cette plante n’étant pas connue comme étant que celle des voleurs, mais aussi celle des violeurs ! Cette pratique ne fut pas seulement circonscrite qu’à l’Inde comme nous le rappelle Cazin : « On brûla à Aix une vieille femme qui, au moyen des semences de stramoine, avait troublé la raison de plusieurs demoiselles de bonne famille, et profité de leur délire pour les livrer à des libertins. On a même rapporté que des jeunes filles furent aussi rendues mères à leur insu »4. Mais ce à quoi le datura reste le plus attaché, c’est à la pratique de l’entôlage, c’est-à-dire celle par laquelle courtisanes, femmes de mauvaise vie et autres prostituées endorment puis dévalisent leurs clients, quand il ne s’agit pas d’en réduire les exigences en les détournant de leurs ardeurs sexuelles tout en les délestant des gains sonnants et trébuchants qu’ils portent sur leur personne. Cette « astuce » était employée de même dans les harems de Turquie, pour distraire les maris de leurs femmes en les endormant, au sens propre comme au figuré ! Quant aux futures veuves, désireuses de se trouver un nouveau mari plus compatible avec leurs humeurs, elles expédiaient l’actuel dans l’autre monde en lui faisant avaler, d’une façon ou d’une autre, du datura. « Ce poison est malheureusement parvenu dans nos contrées, et il a inondé, il y a quelques temps, la France, l’Allemagne et toute l’Europe d’endormeurs […]. Bientôt, il ne fut plus sûr de voyager sur les grands chemins, parce qu’on était empoisonné avec la plus grande facilité »5. En effet, la bande dite des endormeurs s’attaquait aux promeneurs parisiens, troublait leur sens en leur offrant une pincée de tabac dans laquelle se dissimulait un peu de stramoine dont les vertus anesthésiantes lui firent grandement mériter son surnom d’endormeuse ! De la même façon, on arrêta en 1775 du côté de Montpellier, une bande de voleurs qui faisaient ingérer à leurs victimes une décoction de capsules de datura traîtreusement mélangée à du vin. D’autres encore incorporaient l’esprit distillé de semences de stramoine au café ou à la bière. Il n’en est pas autrement aujourd’hui encore où de telles bandes sévissent, notamment en Colombie. La drogue des zombies au Bénin est utilisée pour les mêmes sombres fins, le datura confinant à l’amnésie et à l’abrutissement par abolition de la volonté et de la mémoire : « le zombi fait ce qu’on lui demande de faire et sera donc, dans la plantation de canne, un ouvrier docile aisément manipulable. Comme il ne sait plus ni qui il est, ni d’où il vient, ni où il va, il n’a aucune velléité de s’enfuir. Archétype d’une main d’œuvre fiable qu’il ne sera pas même nécessaire de rétribuer »6.

Tout cela nous a fait accoster en bien des rivages, lesquels ont imprimé leur marque dans le datura dont le nom même serait d’origine portugaise, découlant lui-même de l’arabe tatôrah (de tat, « piquer »). Mais les sens de stramoine/stramonium nous renvoient, parce qu’obscurs et discutés, à notre incapacité à bien distinguer le datura stramoine du métel dans les textes anciens, sauf quand cette différence est expressément signalée, comme c’est le cas dans l’œuvre de Jean-Baptiste Porta, qui signale l’action délétère des « noix méthelles » sur les chiens, en plus que d’en énoncer la capacité endormante à l’instar du pavot, de la jusquiame ou de la mandragore encore, « car elle est douée de cette propriété qui consiste à susciter le sommeil, à rendre les membres stupides et hébétés, et à causer de la pesanteur au cerveau »7. Mais nous parlons là du métel, non de la stramoine8, même si elle n’en fait pas néanmoins devenir folle elle aussi9. Sur ce constat, l’on ne peut imputer au seul datura les méfaits commis dans toute l’Europe, même en des temps forts reculés. Par exemple, est-il raisonnable d’imaginer que la stramoine ait fait partie de l’arsenal thérapeutique de l’Antiquité gréco-romaine ? Ne disposait-on pas alors d’autres plantes aux activités similaires ? Par exemple, n’est-ce pas plutôt la belladone qui se cache derrière le dorycnion de Nicandre de Colophon, celui-là même dont parlait Pline en ces termes : « C’est là la plante vénéneuse que les auteurs les plus loyaux ont appelée sans détour doryculon, nom qui vient de ce qu’on empoisonnait les armes avec cette plante, qui croît partout ; d’autres, avec moins de franchise, l’ont surnommée manicon (qui cause la folie) ; ceux qui en dissimulaient criminellement les propriétés lui donnaient le nom d’erythron, de neucas, de perisso. On ne doit entrer dans ces détails que pour mettre les gens sur leurs gardes »10. De même, la traduction du mot thruon en stramoine par le traducteur des Argonautiques orphiques ne relève-t-elle pas d’une erreur ? Des épisodes circonscrits à cette période de l’histoire ne manquent pas, pour lesquels on peut croire que le datura stramoine a joué le premier rôle. Par exemple, on a laissé entendre que les armées de Marc-Antoine et de Cléopâtre furent défaites à la bataille d’Actium en 31 avant J.-C., par influence des effets toxiques d’une plante proche du datura et dont on peut se demander ce qu’elle vient faire là. Mais l’imprécision des comptes-rendus de cette bataille, forcément rédigés selon le point de vue du vainqueur, rend difficile la restitution concise des raisons qui poussèrent Marc-Antoine à la défaite, dont les armées étaient déjà diminuées par la chaleur, la fatigue et les épidémies dont la malaria. Pareille mésaventure semble avoir eu lieu durant l’un des nombreux épisodes guerriers opposant les Romains aux Parthes : à l’une de ces occasions, les Romains, victimes de la faim, se jetèrent sur tout ce qu’ils purent trouver, dévorant en dernière extrémité des plantes du genre datura, ce qui eut pour conséquence fâcheuse de les rendre fous. L’histoire moderne peut se targuer de posséder des chroniques identiques : « La plante de James-Town, qui ressemble à la pomme épineuse du Pérou, et qui est la même plante, si je ne me trompe, passe pour une des plus rafraîchissantes qu’il y ait au monde. Quelques-uns des soldats qu’on avait envoyés à James-Town [en 1676], pour y pacifier les troubles de Bacon, s’avisèrent d’en cueillir de fort jeunes, pour se faire de la salade bouillie. L’effet qu’elle produisit fut assez plaisant ; ils devinrent tous imbéciles plusieurs jours de suite : l’un soufflait une plume en l’air ; l’autre jetait de la paille contre cette plume avec beaucoup de furie ; un troisième se tapissait dans un coin, tout nu, et faisait des grimaces comme un singe ; un quatrième donnait des baisers à ses camarades, les caressait, leur tirait le nez et faisait mille postures plus grotesques que celles d’un bouffon. On les enferma durant cette frénésie, de peur qu’ils ne se tuassent les uns les autres : quoi que toutes leurs actions parussent innocentes et qu’il n’y eut point de malice. Il est vrai qu’ils n’étaient guère propres, et qu’ils n’auraient pas manqué de se rouler dans leurs excréments, si on ne les en avait empêchés. Quoi qu’il en soit, après avoir fait mille singeries de cette nature, au bout d’onze jours ils retournèrent dans leur premier état, sans avoir le moindre souvenir de ce qui s’était passé »11. Et c’est sans doute mieux ainsi ^.^

Bien auparavant, en Grèce, une hypothèse veut que la ciguë absorbée par Socrate ait été additionnée de pavot ou encore de stramoine, si l’on en juge la description de la mort de Socrate faite par Platon dans le Phédon. En effet, vu le calme légendaire de Socrate au moment de sa mort, on s’est autorisé à imaginer que le datura a pu jouer un rôle d’analgésique et d’antispasmodique dont les vertus auraient effacé l’angoisse, limité les spasmes et réduit les souffrances viscérales. Dans le même genre, on a avancé que la pythie de Delphes ne prophétisait jamais sans s’être pris dans les narines de la fumée de jusquiame ou de datura. Qu’importe, après tout, la précision, n’est-ce pas ?, puisque ce qui intéresse, ça n’est pas tant la véracité du propos que l’effet constaté de ces deux plantes indépendamment d’un anachronisme. Mais cela me semble aussi faux que de prétendre que Circé transforma les compagnons d’Ulysse en pourceaux à l’aide de la jusquiame : l’identité de la plante n’étant pas communiquée dans l’Odyssée par Homère, on peut toujours courir. De plus, comme tous les daturas proviennent d’Amérique, on comprend mal comment l’un d’entre eux aurait pu se retrouver en possession de la pythie ou de Circé. Et le même problème se pose pour l’époque plus tardive du Moyen-âge : bien que surnommée herbe aux sorciers, il est tout à fait probable que la stramoine n’ait jamais joué le rôle qui incomba à la belladone ou à la jusquiame, plantes sorcières, « lointain souvenir des philtres et onguents qu’à la suite des chamans, nos sorcières préparaient pour voyager vers un sabbat, fruit de leurs hallucinations génésiques »12. De cette approximation découlent bien des absurdités parmi lesquelles j’ai retenu celles-ci : « Les vierges initiées au sabbat étaient ointes d’un mélange de stramoine et de cantharide […]. Quant aux loups-garous, ils ne devaient leur existence qu’à un onguent dont les sorciers s’enduisaient le corps et qui contenait selon toute vraisemblance du datura ». Pff. Quelle rigolade. Tout à l’inverse, je me réserve le droit de partager l’opinion de Fournier sur ce point : « Le rôle que lui attribuèrent divers auteurs dans les épidémies de sorcellerie et sa prétendue propagation par les Tziganes sont de purs romans »13.

On a fait du datura de folles choses mais on en a également dites, au mépris de la plus parfaite exactitude, sans doute parce qu’on a « reconnu » dans les anciens textes les effets dont on a appris que cette plante était susceptible d’en provoquer autant. Mais n’existe-t-il qu’une seule plante stupéfiante pour tomber dans un tel piège ? Il semblerait, tant le datura est capable de faire miroiter plus que des mirages pour qui s’entiche à croire aux sornettes qui prennent l’allure de la réalité. Il suffit donc, passons à la suite ! Allons faire un tour au Mexique, où le datura stramoine est très présent. Commençons tout d’abord par balayer de la main l’assertion qui veut que sa semence soit incorporée au sein de l’ololiuqui, mélange végétal aux vertus enthéogènes provenant de plantes de la famille des Convolvulacées, autrement dit sans rapport avec notre propos. Mais il n’empêche pas que le datura ait tenu au Mexique, ainsi que dans le sud-ouest des États-Unis, des rôles tant médicaux qu’hallucinogènes. Par exemple, les Incas pratiquaient la trépanation après avoir préalablement insensibilisé les patients grâce aux effets anesthésiques du datura, à l’égal de la coca. Dans de nombreuses tribus, le datura était la plante rituelle grâce à laquelle, par le biais d’une cérémonie initiatique, l’impétrant le plus souvent pubère, était rendu à une vie nouvelle tout en se défaisant de l’ancienne. Enfin, la puissance du datura était telle qu’au Mexique cette plante avait la réputation de faire fuir les mauvais esprits, et les voleurs plus que d’en favoriser les larcins !, ce qu’elle partage avec les usages européens qu’on a fait d’elle, les occultistes lui reconnaissant encore maints pouvoirs : procurer une ébriété lucide, favoriser la « métamorphose » animale, faciliter le voyage astral (avec du galbanum) et la voyance (à l’aide d’un encens ainsi composé : oliban 20, verveine 10, feuilles de datura, de belladone et de jusquiame 5 de chaque), provoquer le délire extatique et prophétique (furor), stimuler l’enthousiasme et l’imagination, etc. « Le charme le moins dangereux que j’ai trouvé est pourtant celui qui consiste, pour l’homme ou pour la femme souffrant d’insomnies, à glisser au matin sept feuilles de datura dans chacune de ses chaussures et à marcher tout le jour. Le soir venu, il faut ranger les souliers sous le lit, la pointe dirigée vers le mur le plus proche. On est alors assuré de dormir ‘comme un ange’ jusqu’au matin… »14. Précisons avec utilité qu’on peut parvenir à un tel résultat sans datura bien sûr, et que si l’on souhaite se prêter à l’expérience, il est préférable que les pieds soient au préalable indemnes de toute blessure ou simple égratignure. Si quelque crainte vous assaillait, préférez à la stramoine des feuilles d’armoise vulgaire et/ou de sauge officinale. Vous marcherez à l’aise, mais il n’est pas dit que vous dormirez tout autant ^.^

Au XVIIIe siècle, lumières oblige, les ténébreuses sorcières furent écartées de la scène, mais cela n’empêcha pas au datura de tomber dans le giron de personnages peu recommandables comme nous l’avons pu voir. Malgré ce climat particulièrement peu propice à la confiance, Anton von Störck (1731-1803), médecin autrichien, fut très certainement le premier Européen à user médicalement du datura stramoine dès 1762. « Se basant sur la propriété qu’a la stramoine de perturber les facultés de l’âme, il se demanda si elle ne pourrait pas remettre dans l’état sain l’esprit de ceux qui l’ont altéré par le trouble même qu’elle porte dans le cerveau »15. « Mais notre médecine, consigna Desbois de Rochefort fin XVIIIe, on ne peut pas plus réservée à l’égard des substances vénéneuses, l’a très peu employé, et dans ce peu, n’en a pas obtenu les effets qu’avaient annoncés M. Störck » l’intrépide16. En ce temps, on préférait ornementer les appartements des riches bourgeois de daturas en pots quitte à ce que les maîtresses de maison tombassent dans les vapes !

Le datura est une solanacée qui, bien qu’annuelle, peut se dresser à près d’un mètre de hauteur au plus fort de son développement (parfois bien davantage – 150 cm –, mais il s’agit là de performances exceptionnelles), qui dépend essentiellement de son lieu de vie : en effet, lui conviennent les sols perturbés riches en nitrates et en azote, ce qu’elle trouve sur les friches industrielles par exemple, à l’abord des décharges où elle est certaine de dénicher des terrains enrichis de détritus animaux et humains, les terrains vagues, à proximité des villages, à la périphérie des cultures. En ce moment, j’en croise un pied situé en bordure d’un champ de maïs, noyé dans une masse d’amarantes. Cette espèce dite anthropophile s’épanouit encore sur les éboulis, le long des axes de communication, les jardins et autres lieux redevenus sauvages : quoi de mieux pour cette farouche solanacée qui ensauvage celui qui en abuserait ! Elle se complaît également sur remblais, jachères et autres lieux incultes, mots à la charge négative évidente puisqu’ils impliquent l’abandon, la déliquescence, la mort.

Elle a ensuite tendance à disparaître des milieux qu’elle peuple lorsque d’autres plantes viennent la concurrencer. Mais qu’à cela ne tienne : non seulement le datura est productif de ses graines (on en compte environ quatre centaines par « pomme épineuse »), mais chacune d’elle possède une capacité germinative qui dépasse l’entendement : un siècle. Imaginez un peu : peut-être que le datura qui pousse ici ou là est issu d’une graine formée au crépuscule de la Première Guerre mondiale ! Alors, elle peut voir venir. Si elle disparaît, ça n’est jamais que pour revenir, de façon certes hiératique (en apparence). Je ne dispose pas de données bio-indicatrices la concernant, hormis les quelques bricoles que j’aie pu dire jusque-là, mais il serait intéressant de se pencher sur le cas de cette néophyte intégrée depuis déjà quatre siècles sur notre territoire.

La tige herbacée du datura stramoine, d’apparence ligneuse à la base chez les plus forts sujets, est particulièrement robuste bien qu’étant creuse. Elle se compose de rameaux dichotomes formant des Y, lesquels portent de larges feuilles ovales-anguleuses, alternes, pétiolées, d’un beau vert foncé uniforme, irrégulièrement dentées mais non piquantes. Quand survient la floraison, c’est-à-dire dès le mois de juin (elle se poursuit sans discontinuer jusqu’en septembre), émergent à l’aisselle des feuilles et à la bifurcation des rameaux de grandes fleurs pédonculées, trompettes tout d’abord plissées comme peut l’être une jupe du même nom, grandes structures florales de 6 à 10 cm de longueur, présentant un calice tubulaire à cinq dents (parfois six) s’épanouissant de préférence le soir et se refermant lorsque le temps se gâte. Puis naissent des fruits de la taille d’un œuf de pigeon (5 cm), capsules à quatre valves arrondies et hérissées de pointes acérées et piquantes. Chacune de ces « pommes » recèle de nombreuses semences grisâtres ou noirâtres, réniformes et comprimées, chagrinées en surface, ce qui ne veut pas dire qu’elles sont tristes, bien que la plante peut incliner à ce sentiment si on se laisse happer par des signaux par trop déroutants, mais qui ne sont pas autre chose que ce qu’ils sont, commandant de manier cette plante avec une précision d’horloger.

Le datura stramoine en phytothérapie

« Il y a des moyens, Madame. Ce qui nourrit notre être, c’est ce repos qui justement lui manque. Pour qu’il le trouve, il y a bien des simples, dont le pouvoir fait s’endormir la douleur. » Ainsi s’adresse le médecin à Cordélia dans Le Roi Lear de Shakespeare (Acte IV, scène V). Nul besoin de patienter après la pomme épineuse du Pérou – dont John Gerard (1545-1612) indiquait avoir propagé les graines dans le sud de l’Angleterre à la fin du XVIe siècle –, pour être au fait des drogues endormantes, même s’il est vrai que les raisons qui menèrent Gerard à user de cette plante s’ancrent aisément dans le siècle du barde d’Avon.

En quoi les racines, les feuilles et les semences de cette plante peuvent-elles bien justifier leur activité ? D’aucuns dirent que l’odeur fétide qui se dégage de cette plante, sa saveur âcre et amère, étaient façon de démontrer l’héroïque statut de cette plante qu’on plaça sans difficulté aucune en immédiate promiscuité avec la belladone.

Les apothicaires d’autrefois, les chimistes aussi, voulurent bien évoquer l’existence d’un alcaloïde végétal du nom de daturine. Mais il s’est avéré que cela n’était finalement pas autre chose que de l’hyoscyamine, alcaloïde relatif à la jusquiame, autre cousine du datura, qui, sous l’effet de la chaleur se dédouble en atropine et scopolamine, ce qui maintient fort bien le datura dans le giron de la belladone et le rapproche de cette quatrième solanacée qu’est la mandragore.

On accorde à la scopolamine un caractère sédatif moins toxique que l’excitante atropine à laquelle est généralement lié un plus haut pouvoir toxique, bien que la première des deux, plus lipophile, peut se glisser au sein même du système nerveux, ce qui la rend tragiquement redoutable si jamais elle est mal employée.

L’hyoscyamine, alcaloïde tropanique, est accompagnée de l’hyoscine, et à elles deux représentent environ 0,20 à 0,50 % de la masse de la plante sèche. Cela peut paraître insignifiant, mais c’est assez pour déclencher des effets redoutés et redoutables, puisqu’en thérapeutique, les doses efficaces du datura frôlent l’intolérance. Mais sur ce point on s’est perdu en conjecture, l’activité réelle de cette plante ayant occasionné bien des questions : les semences sont-elles plus toxiques que les feuilles ? En quoi le datura est-il comparable aux belladone et jusquiame ? Etc. Mais c’était bien naturel : quoi de plus normal, en effet, que de dresser le portrait d’une plante encore peu connue grâce aux informations relatives à d’autres plantes dont on maîtrise mieux l’emploi et auxquelles elle ressemble plus ou moins ? Ainsi, on a pu dire que le datura agissait à la manière de la belladone, mais plus violemment encore, ce qui n’est qu’un indice, non une preuve générale et étendue de l’entièreté de ses actions thérapeutiques, elles-mêmes dépendantes essentiellement des doses, et encore il apparaît qu’elles ne sont pas l’unique facteur à considérer. Cazin remarqua que les différences d’activité d’un datura à l’autre s’expliquaient par le climat (induisant, en partie, le chémotype futur) et par « certaines causes inexplicables, et qu’il faut se contenter d’admettre comme démontrées par l’expérience »17, et dont plusieurs ont été depuis élucidées : par exemple, plus la plante approche de l’ultime étape de son développement végétatif, et plus la teneur en alcaloïdes de la plante s’accroît.

Après ce long développement, permettons-nous encore d’ajouter quelques menues choses à la liste des ingrédients comme, par exemple, du tanin (5 à 10 %), de la gomme, des matières grasses, divers sels minéraux (silice, potassium, calcium, etc.), des acides (malique, atropique), des flavonoïdes, des coumarines et, enfin, des substances sans doute connues des amateurs d’ashwagandha, les withanolides, stéroïdes naturels.

L’analyse des semences a aussi permis d’y déceler une huile grasse (15 à 30 %) et un ferment coagulant.

Propriétés thérapeutiques

  • Sédatif du système nerveux
  • Antispasmodique intestinal, décontractant des muscles lisses du tube digestif, régularisateur des sécrétions digestives, modérateur des sécrétions salivaires, antidiarrhéique
  • Anti-asthmatique, décontractant des muscles lisses des parois bronchiques, dilatateur et amplificateur bronchique, sternutatoire
  • Antinévralgique, analgésique, anodin, anesthésiant, antirhumatismal
  • Accélérateur du rythme cardiaque
  • Sudorifique
  • Anaphrodisiaque (peut, tout au contraire, provoquer un éréthisme génital confinant au priapisme chez l’homme et à la nymphomanie chez la femme)
  • Décontractant des muscles lisses de la vessie

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère respiratoire : asthme, toux, toux nerveuse, coqueluche, catarrhe pulmonaire chronique, oppression d’origine nerveuse, dyspnée des tuberculeux, spasmes laryngés
  • Troubles locomoteurs : rhumatisme chronique, rhumatisme articulaire, rhumatisme inter-articulaire aigu, rhumatisme synovial, névralgie (sciatique, sciatique chronique), maladie de Parkinson, tic, bégaiement, spasmes musculaires douloureux, crampe, certaines paralysies, goutte
  • Troubles de la sphère vésico-rénale : colique néphrétique, ischurie spasmodique, incontinence urinaire nocturne
  • Troubles du système nerveux : épilepsie, convulsion, chorée, hystérie, manie, folie, mélancolie, vésanie, delirium tremens, délire violent, troubles du sommeil avec terreur nocturne, colère, irritabilité, anxiété, agitation
  • Troubles de la sphère gynécologique : accidents spasmodiques des organes génitaux, dysménorrhée, nymphomanie, douleur en cas de cancer de l’utérus
  • Troubles oculaires : ophtalmie, douleur oculaire, photophobie, céphalalgie sus-orbitale
  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : flux de ventre, dysenterie, gastralgie, crise hépatique, spasmes œsophagiens
  • Affections cutanées : ulcère (y compris cancéreux), brûlure (par le feu, l’eau, le plomb fondu, la poudre d’arme à feu), échaudure, apostume, chancre, panaris, dartre, démangeaison cutanée
  • Douleurs d’origines variées : céphalalgie, douleur gravative de la tête, migraine invétérée, douleurs dentaires et gingivales, engorgement laiteux douloureux, hémorroïdes, orchite, ascite, cancer, angor, douleur du plexus (c’est-à-dire toutes affections non inflammatoires pour lesquelles la morphine demeure inopérante)
  • Fièvre délirante et/ou agitée

Modes d’emploi (à titre informatif)

  • Infusion de feuilles sèches.
  • Décoction de feuilles fraîches pour lotion, fomentation, bain, cataplasme.
  • Poudre de feuilles (à hauteur de 0,05 g à 0,20 g par prise).
  • Teinture alcoolique de feuilles fraîches ou sèches, de semences (5 à 30 gouttes par prise).
  • Suc frais.
  • Extrait alcoolique de semences (1 à 5 cg par prise).
  • Macération vineuse de semences concassées.
  • Cataplasme de feuilles fraîches.
  • Pommade de feuilles fraîches avec de la cire et de l’axonge.
  • Fumigation de feuilles sèches (sous forme d’encens), inhalation (cigarette ou pipe de datura). La fumée produite s’avère aussi efficace pour écarter les moustiques.

Note : l’homéopathie emploie une teinture obtenue à l’aide des semences mûres et de la plante au tout début de sa floraison. C’est la préparation la plus à même de ne pas risquer des troubles toxiques, puisqu’elle n’autorise l’usage que de très faibles quantités, de même que celles qui sont mentionnées ci-dessus. Autrefois, la thérapeutique du datura respectait scrupuleusement d’infimes dosages. S’ils devaient être accrus, cela ne l’était que de manière progressive, très souvent en administrant le remède pendant trois jours avant de ménager une pause de durée équivalente. Généralement, les praticiens observaient les premiers signes d’intoxication (mydriase, sécheresse buccale légère, troubles vasomoteurs, diarrhée…) avant d’interrompre le traitement.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Récolte : les feuilles peuvent se cueillir dès l’été, à raison de trois à quatre prélèvements successifs, les semences en début d’automne. Il suffit de couper les pommes et de les laisser sécher sur du papier jusqu’à ce qu’elles libèrent leurs graines. Le séchage de la plante en supprime et l’odeur et la saveur, mais en conserve parfaitement intactes toutes les propriétés. Concernant le datura, il ne faut donc pas faire l’erreur de croire que la dessiccation aurait pour effet d’amoindrir les vertus héroïques de cette vénéneuse beauté. De toute façon, le datura, réglementé dans de nombreux pays, ne saurait être employé indépendamment d’un contrôle médical.
  • Toxicité : elle concerne l’intégralité de la plante, ses feuilles, ses tiges, ses racines, ses capsules et encore ses graines. L’on a longtemps pinaillé pour savoir laquelle de toutes présentait la toxicité la plus élevée, mais on s’est finalement buté à un obstacle, de la même manière qu’on n’a pas réussi à établir la toxicité relative du datura par rapport à celles de la jusquiame ou bien de la belladone. Tout ce dont on est certain, c’est que la toxicité dépend de la dose administré et de sa chronicité. Certain ? Pas sûr. Cazin affirmait le contraire : « Il est difficile de préciser la dose à laquelle la stramoine peut produire l’empoisonnement »18. On peut donc gloser longtemps sur la question des centigrammes d’extrait ou des grammes de plante sèche à même de déterminer tels ou tels effets, ce qui serait parfaitement inutile « car il ne faut jamais perdre de vue l’effet relatif des stupéfiants »19 sur l’idiosyncrasie personnelle, quand ça n’est pas tout bonnement l’impréparation des remèdes à base de datura. Il apparaît également que la vétusté de la matière médicale peut être mise en cause. L’ensemble de ces facteurs (et d’autres que nous n’avons pas mentionnés) concourent donc à une inégalité de l’efficacité thérapeutique du datura selon les cas, subséquemment à une toxicité qui peut s’avérer aléatoire, bien qu’on puisse la segmenter en légère, moyenne et accentuée. Voici, tout d’abord, dressé par Joseph Roques, un portrait général de l’action du datura en cas d’intoxication : « Chez les uns, elle produit une sorte d’ivresse, un délire extatique, un sommeil profond, la paralysie, le froid des extrémités, des faiblesses, des lipothymies, etc. ; d’autres éprouvent, par l’influence de ce poison, une anxiété douloureuse dans la région de l’estomac, une chaleur brûlante, la dilatation des pupilles, des spasmes musculaires, et quelquefois une surexcitation qui va jusqu’à la fureur »20. Étonnamment, dans un cas on se dirige vers le froid, dans l’autre vers le chaud. Est-ce possible que la représentation scopolamine/atropine en soit à l’origine ? Le cas que Roques décrit dans un autre passage de la Phytographie médicale relève de ce second volet d’action : « Un homme âgé de vingt-huit ans, auparavant sain d’esprit et de corps, prend une forte dose d’un breuvage préparé avec les semences de stramoine. Il s’éveille en sursaut au milieu de la nuit, tient les propos les plus insensés, menace sa femme, ses enfants, demande des armes, s’agite comme un furieux, entonne des cantiques mêlés de chansons impies, et passe plusieurs jours dans un état complet de démence. On appelle des prêtres, des médecins, rien ne peut le calmer ; plusieurs domestiques et plusieurs soldats vigoureux peuvent à peine le contenir »21. L’on constate donc qu’à côté de la stupeur et de l’aphonie, l’intoxiqué se comporte non pas avec mollesse, résignation et hébétude, mais, tout au contraire, par une sorte de vertigineuse extravagance compulsive. Aux rêves fantastiques que l’on a en dormant peuvent faire suite des hallucinations dites réelles, dans le sens où rien ne les distingue de la réalité, durant la journée, accompagnées des pleurs ou du rire de l’intoxiqué. Puis la paralysie du système nerveux central fait son œuvre, les alcaloïdes du datura agissant sur les neurotransmetteurs régulant le traitement de l’information dans le cerveau (d’où les oublis totaux dont nous avons déjà parlés). Enfin, dans le pire des cas, cette intoxication peut s’achever par le décès, le datura étant capable d’induire une insensibilité quasi totale menant à une mort indolore. Dans le cas où l’intoxiqué en réchapperait, les symptômes se dissipent mais pas toujours, d’autres persistant pendant des mois, voire des années.
  • Attention à la plante mise au contact direct de la peau : si le derme est blessé, la peau mise à nu peut être un vecteur d’intoxication, l’agressivité de la plante pouvant se communiquer à la zone que son application sous forme de cataplasme est censée soulager.
  • Autres espèces : – Le datura métel (Datura meteloides) : cette plante pluriannuelle n’existe pas sous sa forme sauvage, on dit que c’est un cultigène, ce qui embarrasse les recherches de ses origines. Même si, comme nous l’avons mentionné, de fortes preuves semblent pouvoir attester son origine asiatique, il n’en demeure pas moins que depuis une trentaine d’années l’on sait que tous les daturas proviennent du Nouveau Monde. En ce qui concerne le datura métel, la localisation de son aire d’origine à l’Inde ne représente qu’une étape de ses pérégrinations. Ce pays, après que des semences y aient transité d’Amérique en Asie du Sud on ne sait trop comment, a été considéré comme le fief natal du datura métel par les Anciens, croyance ayant si longtemps perduré, qu’on en trouvait trace encore dans l’œuvre même de Linné qui le donnait comme asiatique et africain. A sa suite, l’influence linnéenne fut telle que cette assertion peut encore se lire dans des ouvrages contemporains. Fétide comme la stramoine, le métel n’en reste pas moins narcotique qu’elle. – Le datura cruel (Datura ferox) : probablement originaire d’Amérique centrale (Mexique ?), cette plante est une autre représentante stupéfiante du clan des daturas. Il entretient beaucoup de points communs avec stramoine et métel. – Le datura bleu (Datura stramonium var. tatula) : sous-espèce de la stramoine, ce datura porte des tiges violacées et des fleurs blanches au cœur pourpre, coloris qui peut parfois se déployer à l’ensemble de la corolle. Datura stramoine, métel et cruel sont tous trois présents en France.

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  1. Henri Leclerc, Précis de phytothérapie, p. 306.
  2. Angelo de Gubernatis, La mythologie des plantes, Tome 2, p. 121.
  3. Joseph Roques, Phytographie médicale, Tome 1, p. 450.
  4. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes indigènes, p. 920.
  5. Louis Desbois de Rochefort, Cours élémentaire de matière médicale, Tome 2, p. 238.
  6. Jean-Marie Pelt, Carnets de voyage d’un botaniste, pp. 164-165.
  7. Jean-Baptiste Porta, La magie naturelle, pp. 55-56.
  8. Si stramoine est synonyme de datura stramoine, il ne saurait être celui de tous les autres daturas, y compris le métel !
  9. On expliquerait le mot stramoine par l’union des deux mots grecs suivants : strychnos, qui veut dire « morelle » et manikos « fou ».
  10. Pline, Histoire naturelle, XXI.
  11. Robert Beverly, Histoire de l’état de Virginie, pp. 197-198.
  12. Claudine Brelet, Médecines du monde, pp. 107-108.
  13. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 910.
  14. Michel Lis, Miscellanées illustrées des plantes et des fleurs, p. 55.
  15. Henri Leclerc, Précis de phytothérapie, pp. 306-307.
  16. Louis Desbois de Rochefort, Cours élémentaire de matière médicale, Tome 2, p. 242.
  17. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p. 918.
  18. Ibidem, p. 919.
  19. Ibidem.
  20. Joseph Roques, Phytographie médicale, Tome 1, pp. 453-454.
  21. Ibidem, p. 449.

© Books of Dante – 2021

Le gui blanc (Viscum album)

Crédit photo : K. Ziarnek – wikimedia commons

Synonymes : gui commun, gui parasite, verguet, vert de pommier, gillon, blondeau, bouchon, bois de sainte Croix, balai de tonnerre, gu, glu, mistel.

Le gui est indissociable de l’arbre et dans une plus large mesure de la forêt. Indissociable et réductible, car sans arbre, pas de gui. Actuellement, les zones forestières françaises sont évaluées à 30 % du territoire, contre environ 75 % lorsque Jules César posa le pied en Gaule pour la première fois il y a environ 2000 ans. La grande masse d’arbres qu’elle portait alors justifie qu’« un écureuil aurait pu, d’arbre en arbre, aller de l’Auvergne à l’Atlantique sans dessiner sur le sol l’empreinte de ses petites pattes griffues »1, raison pour laquelle on l’a qualifiée de « chevelue ».

Quantitativement, peut-être rencontrait-on alors davantage le gui dit de chêne qu’aujourd’hui, arbre avec lequel, symboliquement, le gui reste fort attaché. A l’heure actuelle, le gui n’existe que de façon très anecdotique sur cet arbre (au contraire des peupliers, des saules ou encore des aubépines). Autrement dit, l’union de ces deux végétaux peuple plus facilement l’imaginaire collectif qu’elle n’est effective dans la nature. La raréfaction du chêne (?) depuis César pourrait-elle expliquer celle du gui de chêne ? Dans les années 1940, Paul-Victor Fournier signalait qu’il n’existait en France que douze à quinze localités où l’on pouvait voir du gui pousser sur des chênes. Aujourd’hui, on compterait une cinquantaine de ces chênes sur le sol français et seulement un en Suisse. Aussi, comment expliquer cette insistante prédominance de la formule « gui de chêne » ? Fournier propose une explication : « Sous le nom de ‘gui de chêne’, les Anciens désignaient le Loranthus europaeus à feuilles caduques du Midi de l’Europe »2, à écorce gris noirâtre et aux baies de couleur jaune, très distinguable du gui blanc. Mais quid de ce gui jaune puisqu’il ne vit pas en France ? Qu’importe la France, puisque les Anciens qu’évoque Fournier, ça devait sans doute être les antiques Grecs et Romains qui, eux, connaissaient bien ce gui jaune. Peut-on imaginer que César l’ait ignoré ? Peut-être. Mais Pline ? Certainement pas. Et ce qui est marquant – je n’inviterais pas le gui jaune ici si ce n’était pas pour une excellente raison – c’est que si l’on sait que le gui blanc pousse rarement sur le chêne, le jaune s’avère être un courant parasite des Fagacées, c’est-à-dire ces arbres sur lesquels le blanc s’installe très rarement : châtaignier, hêtre et chêne. Lorsque Pline décrit le rituel de cueillette du gui telle qu’elle était réalisée en Gaule par les druides, il ne souffle mot de l’identité précise de la plante. On ignore donc s’il s’agit du blanc ou du jaune, mais on se laisse tenter par l’idée qu’il pourrait être question du blanc, puisque, comme nous l’avons dit plus haut, le gui jaune est inexistant en France, et tout porte à croire que cela devait être également le cas au temps de la Gaule conquise par César. Remémorons-nous le célèbre passage de l’Histoire naturelle (dont il nous faudra bien nous satisfaire, car c’est l’unique témoignage disponible sur ce point) : « Les druides – c’est le nom que les Gaulois donnent à leurs mages – n’ont rien de plus sacré que le gui et l’arbre qui le porte, pourvu que ce soit un robur [id est : Quercus robur, le chêne pédonculé]. Le robur est déjà par lui-même l’arbre qu’ils choisissent pour les bois sacrés, et ils n’accomplissent aucune cérémonie religieuse sans son feuillage, au point que l’étymologie de leur nom de druides pourrait passer pour grecque. C’est un fait qu’ils regardent tout ce qui pousse sur ces arbres comme envoyé du ciel, et y voient un signe de l’élection de l’arbre par le dieu lui-même. On trouve très rarement du gui (sur le chêne) et, quand on en a découvert, on le cueille en grande pompe religieuse ; ce doit être avant tout le sixième jour de la Lune, qui marque chez eux le début des mois, des années et des siècles, qui durent trente ans, jour choisi parce que la Lune est déjà dans toute sa force sans être à mi-cours. Ils l’appellent en leur langue ‘celui qui guérit tout’ [NdA : Pline ne fournit que l’expression latine – omnia sanans – correspondant au terme panacée ; les mots olliach (gallois), uile-ic (gaélique irlandais) et uil-oc (gaélique écossais) possèdent le même sens, c’est-à-dire celui de panacée permettant de surmonter toutes les difficultés.]. Ils préparent selon les rites au pied de l’arbre un sacrifice et un festin religieux et amènent deux taureaux blancs dont les cornes sont liées alors pour la première fois. Un prêtre, vêtu de blanc, monte dans l’arbre, coupe le gui avec une serpe d’or et le reçoit sur un sayon blanc. Ils immolent ensuite les victimes en priant le dieu de rendre son présent (le gui) propice à ceux auxquels il l’a accordé. Ils croient que le gui, pris en boisson, donne la fécondité à tout animal stérile, qu’il est un remède contre tous les poisons »3. Pour que tout cela ne demeure pas au stade de la jolie image d’Épinal, il importe de creuser un peu et d’expliciter les paroles de Pline. La rareté du gui blanc s’épanouissant sur le chêne en Gaule dut renforcer sa préciosité, le caractère sacré du chêne accroissant de fait les pouvoirs du gui, susceptible d’en détenir bien davantage encore s’il est frappé par la foudre. Mais n’allons pas compliquer notre affaire au risque de devoir chercher une aiguille dans une meule de foin.

Une plante poussant entre Ciel et Terre a nécessairement dû frapper les esprits. Ne prenant ses racines dans le sol, le gui est libéré de ce substrat. En effet, « la graine de gui ne pousse pas dans l’humus », explique Guy Fuinel, qui poursuit : « c’est-à-dire près de l’humain »4, mais sur l’arbre duquel découlent, partout sur Terre, les hommes primitifs que nous dépeignent de nombreux mythes anthropogoniques. Bénéficiant d’une relation privilégiée avec le Ciel, le gui semble être l’incarnation d’une vie supérieure quasi divine. Il « pousse dans toutes les directions comme s’il était indifférent à l’attrait du soleil [NdA : quand bien même il cherche à se défaire de l’obscurité] et à la loi de la pesanteur […]. Il se veut hors de l’espace, hors du temps. Les druides le considéraient comme la plante symbolisant l’éternité du monde et l’immortalité de l’âme5.

Avant de poursuivre, attardons-nous sur quelques points de détail importants. Tout d’abord, on laisse entendre que le gui, lors de sa cueillette, ne devait pas toucher terre. En effet, peut-on imaginer le druide sectionner les rameaux de gui et les laisser choir jusqu’au sol, sans que ceux-ci ne se détériorent du fait du point élevé duquel ils ont été abandonnés dans le vide ? Non, il était bien plus pratique de tendre un drap blanc, de même nature que ceux qu’on utilise pour la récolte des olives. Que dit Pline ? Il parle d’un sayon. Qu’est-ce donc ? Un vêtement, plus précisément une pelisse ouverte, attachée par une fibule. Le druide plaçait donc les rameaux dans son giron au fur et à mesure qu’il les cueillait à l’aide de sa célèbre serpe qu’on dit d’or. Peut-être s’agit-il d’une équivoque de la part de Pline, qui aurait, pense-t-on parfois, confondu l’aurea de l’or avec l’area de l’airain. Ne s’agissait-il pas d’un outil de bronze plus que d’or ? Ou bien forgé dans du fer puis recouvert d’une feuille d’or, ce à quoi les Gaulois s’entendaient très bien, mais certainement pas en fer seulement, car ce métal avait la réputation de faire fuir les esprits. Sectionner un rameau de gui avec un instrument ferreux, c’était s’assurer la fuite des esprits du gui et le meilleur moyen de se garantir l’amenuisement de ses pouvoirs. Après, pourquoi ne pas imaginer une serpe intégralement faite d’or ? La Gaule opulente n’en avait-elle pas les moyens ? A une époque, j’ai argumenté en défaveur, avançant l’argument de la ductilité de ce métal. Mais le poids d’un tel objet allié à la fragilité des rameaux du gui aurait sans doute autorisé une récolte plus aisée qu’on ne l’imagine. Une fois que le druide avait achevé son office, le gui récolté était parfois déposé dans une bassine d’or (ou dorée ? Même question…) emplie d’eau : on obtenait ainsi une eau lustrale censée guérir toutes sortes de maux (toux, coqueluche, autres maladies pectorales, convulsions, fièvre, etc.), de prévenir les sortilèges et les maléfices, de donner des forces et d’accorder l’invincibilité6. « Certains croyaient […] que le gui faisait concevoir les femmes qui en portaient sur elles »7 ou qui absorbaient la potion de fertilité et de fécondité concoctée par les druides. « Sa provenance céleste et le fait qu’il soit disséminé par les oiseaux expliquent que […] la consommation de gui ait permis de communiquer avec les esprits. Or, dans la mentalité archaïque, ce sont les esprits […] qui fécondent les femmes et les femelles du troupeau, fonction à quoi semble prédestiné le gui dont le suc [des baies] a la consistance du sperme »8, rappelant par là que couper le gui, c’était aussi procéder à une émasculation symbolique.

Que le gui de chêne, aussi rare soit-il, ait eu la préférence des druides ne doit rien au hasard, car consommer du gui, c’est boire le deur derhue, c’est-à-dire « l’eau du chêne », sa sève, son sang, son essence même, une eau séminale descendue du Ciel avec la foudre dont les éclairs sont symbole de révélation. Et l’on sait à quel point le chêne attire la foudre, ainsi qu’un important contingent de divinités auxquelles cet arbre est consacré : Zeus, Odin, Perkunas, Taranis, etc. Ainsi, le gui émanant du chêne était-il davantage révéré, puisqu’il jouait le rôle d’émissaire de la puissance de l’arbre et, par voie de conséquence, de celle du dieu auquel il était attribué.

Divinité > foudre > chêne > gui > homme

De plus, son caractère semper virens fait qu’il s’affranchit de la caducité (à l’inverse du gui jaune qui perd ses feuilles chaque année). Au contraire, il incarne la puissante constance de fertilité de la Nature, et donc l’immortalité et la régénération physique et spirituelle, eu égard à l’aura sacrée qui le nimbe, ce en quoi sa forme solaire et rayonnante n’est que la figuration de la plus haute forme de sagesse.

Celtes et Germains considéraient aussi le gui comme étant apte à ouvrir le monde souterrain. Les Celtes « voyaient dans ce ‘rameau d’or’, capable de conduire à la fois à l’obscurité et au renouveau, un signe envoyé du ciel »9, un « rameau d’or » qui fait écho à celui dont parle Virgile dans le sixième livre de l’Énéide : « Un rameau, dont la souple baguette et les feuilles sont d’or, se cache dans un arbre touffu, consacré à la Junon infernale. Tout un bouquet de bois le protège, et l’obscur vallon l’enveloppe de son ombre. Mais il est impossible de pénétrer sous les profondeurs de la terre avant d’avoir détaché de l’arbre la branche au feuillage d’or… Énée, guidé par deux colombes, se met à la recherche de l’arbre au rameau d’or dans les grands bois et soudain le découvre dans des ravins profonds… Arrivées aux gorges empestées de l’Arverne, les colombes s’élèvent d’un coup d’aile et, glissant dans l’air limpide, elles se posent toutes deux à l’endroit rêvé, dans l’arbre où le reflet de l’or éclate et tranche sur le feuillage. Comme sous les brumes de l’hiver, au fond des bois, le gui, étranger aux arbres qui le portent, renaît avec ses nouvelles feuilles et entoure leurs troncs arrondis de ses fruits couleur de safran, la frondaison d’or apparaissant dans l’yeuse touffue, et ses feuilles brillantes crépitaient au vent léger »10. Outre le fait qu’il faut ici voir davantage le gui jaune que le blanc (« renaît avec ses nouvelles feuilles », « ses fruits couleur de safran »), ce rameau « est le symbole de la lumière initiatique qui permet de triompher des ombres du royaume de Pluton et d’en resurgir, donc de ressusciter »11.

Qu’un végétal ait tant cristallisé le sacré chez les Anciens ne doit pas nous surprendre. Ce qui le doit, c’est le « fil d’Ariane » que le gui a laissé derrière lui. En effet, le gui à la verte parure, présent en nos demeures à certaine date de l’année, témoigne de sa grandeur passée. La première image qui nous viendra à l’esprit est sans doute celle du gui suspendu – qui ne touche pas terre, donc ! –, et au-dessous duquel l’on s’embrasse le premier de l’an en signe propitiatoire (bons auspices, vœux de prospérité, de bonheur et de longue vie) et annonciateur d’une future bonne nouvelle (mariage, naissance, etc.). Non seulement ces embrassades cherchent à accueillir la joie, mais la simple présence de rameaux de gui, par leurs effluves bienveillants, agissent comme porte-bonheur qui chassent le mal. C’était même l’occasion de suspendre les hostilités ! D’après Didier Roguet, « lorsque des ennemis se rencontraient sous une branche à gui en forêt dans la Gaule ancienne celtique, ils devaient déposer les armes et observer une trêve jusqu’au lendemain »12. La valeur talismanique du gui est donc bel et bien présente, procédant tant par attraction que par répulsion. Par ailleurs, « si l’on fait brûler une branche de gui la nuit de Noël dans la cheminée d’une maison, cette dernière est protégée toute l’année à venir du mauvais sort »13, de même que si l’on en dépose quelques bouquets dans les étables, pratique qui avait déjà cours au Moyen-âge.

L’on constate donc que le gui n’a rien perdu de sa verdeur, d’autant plus si l’on sait qu’un pape du IVe siècle a donné son nom au dernier jour de l’année, Sylvestre. Par la fête qui lui est consacrée, par son nom même, il rappelle, même si on ne l’entend pas toujours, qu’il célèbre la survie de l’esprit de la forêt. C’est à la suite de ces festivités que prend place un événement particulier sur lequel nous allons nous attarder un moment afin de débrouiller un peu l’écheveau de données qui nous attendent. Autrefois, bien plus qu’aujourd’hui, les débuts de chaque année résonnaient au cri de l’étrange formule que voici : « Au gui l’an neuf ! » Il était poussé par des enfants qui réclamaient des étrennes (si le latin strena d’origine renvoie à l’idée de « présage », c’est celle de « cadeau » qui s’est finalement imposée), ce qui « renforça le prestige de ce végétal symbolique du Nouvel An, bien que la véritable origine du vœu des enfants tienne de l’aguilaneu ou aguilanneu, baguette de coudrier que les petits quêteurs tenaient à la main en allant de maison en maison »14. Or, cette branche coupée, la « hague » en patois normand, c’est le même mot que l’on devine facilement dans les termes haguignettes et aguignettes qui sont d’autres manières de désigner la même chose, de même qu’aguilanneuf et anguilanneuf, c’est-à-dire le terme, variablement exprimé, d’un même souhait. Cette coutume, que l’on relevait encore ici et là au XXe siècle, existait déjà dans les siècles passés, se déroulant en début d’année, et portant les noms de guilanleu, aguilanneuf, etc. Elle occasionnait, dit-on, des pratiques si scandaleuses qu’un synode, promulgué en la ville d’Angers en 1595, menaçait en ces termes : « Nous défendons très expressément à toutes personnes, tant de l’un que de l’autre sexe, et, de quelque qualité et condition qu’elles soient, sur peine d’excommunication, de faire dorénavant la dite quête de l’aguilanneuf ». Vachement sévère ! Imagine-t-on les petits quêteurs d’Halloween être coffrés par la police un 31 octobre ? Pour les types qui ont rédigé ce synode ? Oui ! Déjà, parce que Halloween c’est païen, secundo parce que le péché de gourmandise c’est mal, enfin, le « trick or treat » est quand même limite ! Bref. Bien inutile, ce premier synode fut suivi d’un autre, en 1666, dans la même ville, afin de dénoncer d’identiques débauches. « Les synodes parvinrent enfin à détruire les abus, entés sur le paganisme, qui s’étaient perpétués avec une si tenace obstination ; mais ils n’ont pu effacer les derniers vestiges de ces cérémonies druidiques », nous explique l’historien français Adolphe Chéruel (1809-1891) dans le Dictionnaire historique des institutions, mœurs et coutumes de la France (1855). Entés sur le paganisme ! Rien que ça ! En effet, il paraît qu’en France, entre les XVe et XVIIe siècles, « on se livrait encore dans les campagnes à des fêtes qui rappellent la cérémonie du gui sacré »15. Qu’est-ce que c’est que ce gloubi-boulga ? Pour mieux le comprendre, il est utile de savoir que la formule criée par les druides lors de la récolte du gui se libellait ainsi : O ghel an heu !, ce qui signifie : « Que lève le blé maintenant ! » Cette phrase, qui ressemble bien évidemment beaucoup à cette autre – A gui lan leu ! – n’est pas autre chose qu’une requête/injonction propitiatoire recherchant non pas l’extrême prodigalité attendue et espérée du gui mais celle du blé (par le truchement du gui, certes). Les pratiques de la quête se déroulant de maison en maison pour obtenir des étrennes est tout de même fort éloignée en substance des cérémonies sacrées qui se déroulaient dans la forêt des Carnutes ou ailleurs (c’est-à-dire dans presque toute la Gaule, à l’exception du Midi, des points élevés à plus de 1500 m et de la Bretagne – ce qui peut paraître fort étonnant –, toutes localités où le gui se fait très rare). Cette pratique se superposa, sans complexe, avec l’idée que l’on se faisait, tout au long du XIXe siècle, du druide perché dans le chêne, serpe d’or en main, taillant, aux frimas hivernaux du 1er janvier, le haut buisson vert, une parfaite sottise qui confinera à la bêtise à travers ces quelques lignes que l’on doit encore à Chéruel : « La coutume des Gaulois fut adoptée avec d’autant plus de facilité, que le 1er janvier était consacré chez eux par une ancienne cérémonie religieuse »16, ce qui est tout à fait absurde : en effet, l’on nous raconte que l’on pu s’accoutumer aux « étrennes » héritées des Gaulois, mais qu’on les condamna 1500 ans plus tard parce que cela était une persistance de leurs pratiques archaïques déplaisant fortement à l’Église. N’y a-t-il pas quelque chose qui cloche dans tout cela ? Non, non, c’est juste que l’aguilanneuf tardif n’est qu’une déformation d’un rite beaucoup plus ancien et mal compris, parce que son sens primitif s’est érodé avec les siècles passant. Ce qui renforce encore la parenté entre ces deux manières d’opérer, c’est la focalisation qui a été faite sur le début d’année, c’est-à-dire le 1er janvier, date à laquelle se déroulaient les étrennes, mais qui n’était qu’une date parmi tant d’autres pour les druides et donc les Celtes pour lesquels l’année n’entamait pas sa course à cette date-là, mais au moment des festivités de Samain. Ce qui peut s’avérer encore trompeur, c’est l’information libellée par Pline lorsqu’il décrit la cueillette du gui par les druides : « On le cueille en grande pompe religieuse ; ce doit être avant tout le sixième jour de la Lune, qui marque chez eux le début des mois, des années et des siècles ». Qui dit que les druides récoltaient le gui qu’une fois l’an ? Certains auteurs contemporains semblent le croire. Ainsi Lieutaghi : « La grande fête gauloise du gui avait lieu chaque année au sixième jour de la Lune qui succède au solstice d’hiver ». Qui dit ça ? Où voit-on cela dans Pline ? Ils procédaient ainsi, le sixième jour, soit, mais de chaque lunaison !, contrairement à ce que l’on peut aussi lire dans le dictionnaire de Chéruel, parfait reflet de son époque, le XIXe siècle, où l’on croyait que la Gaule n’était peuplée uniquement que de Gaulois qui portaient de longues moustaches et des casques ailés, image qui inspira une célèbre bande dessinée et une non moins célèbre marque de cigarettes…

Abandonnons là ces fables et dirigeons nos regards vers la Grèce ancienne où Coronis la Thessalienne, « mère d’Asclépios par Apollon et sœur d’Ixion (ixia qui veut dire gui), était une demi déesse qui guérissait en utilisant le gui de chêne »17. Coronis, donc, la corneille, sœur du roi du chêne Ixion que, pour abattre, il fallait en arracher le gui, non pas le blanc comme on pourrait s’y attendre, mais très certainement le loranthus auquel on donnait le nom d’ixos dans la partie est de l’Europe, hypear étant réservé au gui d’Europe occidentale, autrement dit le gui blanc, qu’en Arcadie l’on appelait huphear. Ce fragment mythologique est peu clair. Parfois, Coronis, humaine dont s’est épris Apollon, est sacrifiée par lui quand il apprend, par le biais d’un corbeau blanc, qu’elle lui a été infidèle. La tragédie d’Ixion, qui achève son existence dans le Hadès, tournoyant pour l’éternité attaché à une roue enflammée, n’est pas moins douloureuse. Par la violence dont s’animent ces fragments, tout cela ne manque pas de rappeler cet épisode de la mythologie nordique durant lequel le dieu Balder perd la vie. « Balder, le bon, fit de grands et funestes rêves où il allait de sa vie. Quand il raconta aux Ases ce qu’il avait rêvé, ils prirent mutuellement conseil et il fut convenu qu’on irait demander grâce pour Balder pour toutes sortes de périls ; Frigg (sa mère) reçut le serment que Balder serait épargné par le feu et l’eau, le fer et toutes les espèces de métaux, les pierres, la terre, le bois, les maladies, les quadrupèdes, les oiseaux, le poison et les serpents. Quand tout cela fut fait et ratifié, les Ases décidèrent, pour s’amuser, que Balder se placerait en un endroit surélevé du thing [NdA : assemblée parlementaire] et que les autres lui lanceraient des traits, ou le frapperaient, ou lui jetteraient des pierres ; mais quoi que l’on fît, cela ne lui faisait pas de mal et tous tinrent la chose pour un grand honneur. Quand Loki, fils de Laufey, vit cela, il lui parut mauvais que Balder n’eût aucun mal. Il alla chez Frigg à Fensalir, sous la forme d’une femme. Frigg demanda à cette femme si elle savait ce que faisaient les Ases. Elle dit qu’ils tiraient tous sur Balder et qu’il n’en recevait aucun mal. Alors Frigg dit : ‘Nulle arme ou flèche ne saurait nuire à Balder, j’ai reçu le serment d’eux tous.’ La femme demande : ‘Est-ce que toutes les choses ont juré d’épargner Balder ?’ Frigg répond :’Il pousse un surgeon à l’ouest de Valhöll qui s’appelle gui ; celui-là m’a semblé trop jeune pour que j’en exige un serment.’ Ensuite, la femme s’en alla. Loki prit le gui, l’arracha et alla à l’emplacement du thing. Hödr (le propre frère de Balder) se tenait à l’extérieur du cercle, car il était aveugle. Loki lui dit : ‘Pourquoi ne tires-tu pas sur Balder ?’ Il répond : ‘Parce que je ne sais pas où il se tient, et de plus je n’ai pas d’arme.’ Alors Loki dit : ‘Fais donc comme tout le monde, et honore Balder comme les autres ! Je vais te montrer où il se tient. Tire sur lui avec cette baguette.’ Hödr prit le gui et tira sur Balder suivant les indications de Loki ; le trait transperça Balder qui tomba mort à terre. Et c’est le plus grand malheur qui soit arrivé aux dieux et aux hommes »18. Qu’elle soit flèche en bois de gui, lance frottée de suc de gui ou simple rameau taillé en pointe, cette arme qui détruit le dieu nordique de la beauté et de la lumière (il ressemble beaucoup à Apollon en ce sens) cherche à mettre ceci en évidence : « L’arrachage du gui [NdA : ici le geste qu’effectue Loki] était […] une opération préalable nécessaire, si l’on voulait abattre l’arbre sacré, autrement invulnérable, comme Balder »19. Un rameau ici, une paille ailleurs, dès lors qu’ils se transforment en arme ou en massue, ces objets font remarquer que se joue, dans les épisodes mythologiques dans lesquels ils apparaissent, une lutte céleste.

Perché où il l’est, comment le gui ne donnerait-il pas le vertige, hein ? N’est-ce pas d’ailleurs là une de ses signatures ? En voici une autre : le gui, dont le feuillage jamais ne choit, n’est pas, au contraire de son cousin gui jaune, affecté par la caducité. Il n’en fallut pas davantage pour faire du gui un remède contre ce que l’on nommait le mal caduc, c’est-à-dire l’épilepsie, affection qui fait chuter ! Il n’est donc guère surprenant que le gui ait représenté un remède antispasmodique des affections convulsives depuis plus de deux millénaires et demi, puisqu’on trouve trace de cet usage depuis Hippocrate au moins. Il sera suivi sur cette voie par Théophraste, Pline, puis, plus tard au Moyen-âge, par Bernard de Gordon (1270-1330). Paracelse et Matthiole vinrent confirmer cette utile propriété du gui, de même que Jacques Daléchamp, Johann Friedrich Cartheuser (1704-1777), Gerard van Swieten (1700-1772), qui assuraient que le gui réduit la fréquence des accès et peut les faire disparaître, croyance qui restera vivace surtout en Allemagne, en Suède et en Angleterre, tandis qu’en France, dès la seconde moitié du XVIIIe siècle, elle fut carrément abandonnée. Il faut dire qu’on faisait apparaître le gui dans un tel accoutrement que cela valut sans doute mieux. Par exemple, 60 ans après que Desbois de Rochefort fit complètement l’impasse sur la propriété anti-épileptique du gui, ne vit-on pas Cazin proposer, apparemment sans sourciller, la recette d’une poudre anti-épileptique contenant divers extraits végétaux dont ceux de pivoine et de gui, mais aussi des ingrédients d’origine animale (corail, musc, sabot d’élan…) et minérale (feuille d’or), et jusqu’à de la poudre de crâne humain ! « On l’administre à la dose de 10 cg à 2g », nous explique-t-il le plus sérieusement du monde20. On se rapproche là de la recette de sorcière stéréotypée et des usages plus superstitieux que l’on peut faire du gui. Tenez, par exemple, en vieux germain, le mot wid désigne la forêt et vit l’ancienne manière de nommer le gui. On se rendait à Ulm (ville située au sud de l’actuelle Allemagne) où un sanctuaire était fréquenté par des personnes atteintes d’un mal que l’on appelle chorée aujourd’hui. Mais en quoi l’épilepsie est-elle concernée, puisque les chorées sont des troubles bien distincts ? En effet, la chorée de Huntington, héréditaire et rare, consiste en une dégénérescence du système nerveux, tandis que la chorée de Sydenham, de nature infectieuse et plus fréquente, présente l’avantage d’être curable. C’est à cette dernière que l’on a donné le nom de danse de Saint-Guy (Saint Vitus dance en anglais). Or comme saint Guy et saint Vit étaient considérés comme les protecteurs des épileptiques, on en a déduit un peu vite que la chorée en général valait comme synonyme d’épilepsie alors que pas du tout ! L’épilepsie, morbus sacer – le mal sacré – requérait, elle, une plante également sacrée, le gui. Mais telle n’était pas son unique prérogative, puisque si on se fie au Corpus hippocraticum, le gui est donné comme remède des maladies de la rate. Mais ce qui fait l’objet d’une unanimité, c’est le caractère résolutif de la glu extraite des baies de gui : « La glu ramollit, résout et attire », explique Dioscoride, qui ajoute à son propos que « appliquée avec de l’encens, elle ramollit les vieux ulcères et les autres tumeurs malignes de guérison difficile ». Ainsi, en plus d’être cicatrisant et vulnéraire (abcès, affections cutanées avec ardeur et démangeaison, etc.), avoir insister sur le rôle du gui sur les tumeurs (Théophraste, Pline, Dioscoride, etc.) a pu laisser penser que cette plante était anticancéreuse. Pourtant… « le gui est également devenu une espèce phare de la recherche en oncologie, car des principes actifs anticancéreux ont été mis en évidence dans ses feuilles, en particulier chez celles fort rares du gui de chêne »21, ce qui accrédite encore davantage le choix des anciens druides. Le fondateur de la médecine anthroposophique, Rudolf Steiner (1861-1925) évoqua au début du siècle dernier les vertus anticancéreuses du gui de pommier, ce qui conduisit à l’élaboration d’un médicament, l’Iscador®, aux extraits de gui d’hiver et de gui d’été, stimulant des cellules du système immunitaire qui peuvent ralentir la croissance des cellules tumorales et qui améliore considérablement le taux de survie chez des personnes affectées par une grande variété de cancers.

Plante hémiparasite, une fois que germe le gui, il enfonce ses pseudo-racines, des suçoirs coniques en réalité, dans le bois de son hôte afin d’y ponctionner une partie de sa sève. S’il n’est pas intégralement dit parasite, c’est parce que, par le biais de son feuillage persistant, il peut se permettre de faire la photosynthèse chlorophyllienne d’éléments nutritifs durant toute l’année. Même s’il ralentit cette activité lors des périodes de rare ensoleillement (ce qui correspond au moment où l’hôte feuillu défeuillé est en dormance), il peut se maintenir vert, non seulement toute l’année, mais aussi dans la pénombre, trait de caractère marquant face auquel on ne peut qu’être émerveillé, à la condition de lever le nez, puisque, en général, le gui se perche au sommet des arbres afin d’y recevoir le maximum de lumière et de chaleur.

Le gui se présente sous la forme d’un arbrisseau sphérique et touffu, dont le diamètre peut atteindre trois mètres (c’est ce qui peut lui arriver au terme d’une vie maximale de 70 ans). Ses rameaux articulés en Y, flexibles et diffus, n’en demeurent pas moins très cassants à leur jonction. Ils portent des feuilles spatulées marquées de trois à sept nervures longitudinales très nettes après séchage, opposées, sessiles, épaisses et coriaces. Leur couleur vert jaunâtre est particulièrement saisissante et dissimule, à la bifurcation des rameaux supérieurs, entre février et avril, de petites fleurs verdâtres formées de quatre pétales courts réunis à leur base. L’espèce étant dioïque, on distingue des pieds aux fleurs mâles comptant quatre étamines et des anthères sessiles, et des pieds femelles dont les fleurs exposent un ovaire couronné par le bord du calice. Neuf mois plus tard apparaissent des fruits diaphanes pas plus gros qu’un pois. De couleur blanchâtre, ils laissent transparaître une ombre intérieure : une graine verte, solitaire et aplatie. Chacun renferme aussi une substance glutineuse, visqueuse (d’où le nom latin du gui, Viscum) et collante dont on a fait la glu. Ces baies, comme celles du houx, représentent une appréciable nourriture quand les oiseaux n’ont plus grand-chose à se mettre dans le bec une fois l’hiver installé. C’est le cas pour la grive draine (Turdus viscivorus). Elle se perche sur un arbre, près d’une boule de gui, gobe quelques baies puis quitte son perchoir. La grive est rassasiée et emporte dans son ventre les semences du gui qui, cramponné comme il l’est, reste piégé sur son support. Si notre grive vient à se poser sur un autre arbre plus ou moins proche, et qu’elle défèque, les graines de gui rejetées dans ses déjections auront peut-être la chance de s’épanouir sur ce nouvel hôte. C’est ce qu’il peut lui arriver dans le meilleur des cas. Mais si la grive se déleste de ses encombrants en plein vol comme cela lui arrive fréquemment, les chapelets de graines enrobées de viscine collante peuvent rater leur cible et choir au sol. Cependant, il est tout à fait possible d’en apercevoir sur les arbres, formant alors d’improbables guirlandes qui, si elles ne sont pas très décoratives, ont au moins le mérite d’assurer la prolifération du gui par voie aérienne, en mode zoochorie, à l’instar des teignes de la bardane ou encore de l’aigremoine qui s’accrochent farouchement au pelage des animaux de passage. Il a été remarqué qu’il y a plus d’arbres à gui près des points d’eau, car ce sont ces lieux que fréquentent préférablement les grives pour s’y désaltérer. De l’eau et du gui sont donc deux indices de la présence de grives, mais pas seulement de ces seuls oiseaux, puisque l’on compte d’autres amateurs des baies du gui : le ramier, le merle ou encore la fauvette à tête noire qui pratique le dépulpage, c’est-à-dire qu’elle ôte la graine de la baie sans s’en mettre plein le museau, la colle sur une branche et mange la pulpe. Ces indices ne sont pas tombés dans l’oreille d’un sourd, hélas. C’est ce qui a fait dire à Plaute que turdus sibi ipse cacat malum, « la grive chie son propre malheur », non seulement parce qu’elle révèle sa présence à celui qui voudrait bien la capturer mais le renseigne également sur la manière de s’y prendre sans trop se fatiguer : en piégeant des arbres à gui avec de la glu de gui dans laquelle la grive et d’autres oiseaux viendront s’empêtrer les pattes, s’y engluer, littéralement. Cette relation du gui à la grive est si marquée qu’en anglais, on donne au gui le nom de mistletoe, mistle désignant la grive (en allemand, mistel correspond au mot « gui »), et toe « petit orteil », eu égard à l’allure spatulée des feuilles de gui.

Crédit photo : K. Ziarnek – wikimedia commons. Graine de gui collée à une branche et enfonçant son suçoir dans l’écorce de l’arbre.

Le chasseur à la glu, j’en ai déjà parlé dans mon article consacré au houx, porte le nom de macaire, provenant d’un verbe languedocien, macar, qui veut dire « chasser à la glu ». Il a pour synonyme le verbe enviscar qui pourrait donner comme substantif le mot enviscaire, c’est-à-dire un « englueur d’oiseaux à la glu de gui », mais enviscaire c’est bien plus court à dire et résume parfaitement l’idée sordide d’attraper ainsi les petits oiseaux, chasse aveugle s’il en est, puisque n’importe quel passereau peut en faire les frais.

J’ai également pu dire par ailleurs que saint Macaire le bienheureux (du latin macarius) était, entre autres, le patron des serrures récalcitrantes, fonction bien éloignée de la perversité et de la friponnerie dont sait faire preuve le macaire vulgaire, veule, sale et laid. Cela explique pourquoi, peut-être, on lit dans un ouvrage attribué à Albert le Grand que le gui est réputé ouvrir toutes espèces de serrures (une acception à prendre au sens très large, bien entendu, puisque le gui ouvre à la clairvoyance et fait accéder l’esprit à une dimension sacrée qu’il ne soupçonnait pas jusque là ; rappelons-nous aussi d’Énée : sans gui, pas de descente aux Enfers). Saint Macaire va ouvrir devant nous une autre voie, celle dont je vais maintenant vous parler, en guise de conclusion à cette déjà longue première partie. Au XIXe siècle, un chimiste et professeur de chimie médicale à l’université de Genève désigna par le nom de viscine un des principes contenus dans la glu du gui. Voulez-vous que je vous dise comment s’appelait ce brave homme ? Macaire, Isaac-François Macaire (1796-1869) ! J’en reste coi et d’ailleurs cette « anecdote » se passe de commentaire tant elle est délicieusement suave.

Le gui blanc en phytothérapie

« Les chimistes n’ont pu lui trouver quelque vertu curative que ce soit, bien que cela ne prouve pas définitivement l’absence de vertu médicinale chez le gui »22. Eh bien, voilà qui débute bien, dites donc ! Pfiouuu !… C’est ce que l’on appelle là une sottise intégrale rapportée par Robert Graves, l’auteur de La déesse blanche (qui date tout de même de 1948 !), qui se rattrape un peu dans la suite qu’il donne à son propos : « Or une plante se voit rarement attribuer une vertu mystique, lorsqu’elle ne possède pas quelque propriété bénéfique pour l’homme »23. C’est être bien peu informé au sujet du gui, et c’est d’autant plus regrettable que La déesse blanche aborde justement la mythologie celte, dans laquelle il n’est pas imaginable que Graves n’ait pas pu rencontrer, à un moment ou à un autre, la moindre allusion au statut de panacée de ce guérit-tout comme le considéraient les Celtes. Qu’il ait été oublié, comme cela fut le cas à l’époque de Roques, passe encore, ou carrément répudié, cela s’est vu aussi : Desbois de Rochefort, fin XVIIIe, n’écrivit-il pas que « l’on pourrait exclure sans regret de la matière médicale » le gui de chêne ? Lui réserver une place de grand absent ne signifie pas qu’il est parfaitement inopérant dans le champ duquel on cherche à l’écarter. Bien au contraire : « Il était relégué parmi les accessoires les plus désuets de la thérapeutique, lorsque René Gaultier, ayant vu une commère de la Sologne employer avec succès contre les hémoptysies tenaces sa macération dans le rhum, mit en évidence son rôle comme hypotenseur »24. C’est ainsi, de grands médecins se font les fossoyeurs d’une partie de la matière médicale qu’une frange rurale et roturière, par le biais de l’empirisme, se charge de maintenir dans les usages courants, et parfois, ces deux mondes parviennent à se rencontrer de manière heureuse, comme nous le narre Henri Leclerc dans cet extrait de son Précis. L’opposition entre la médecine empirique et celle officielle ne fut pas la seule qui émergea à l’endroit du gui, puisque même chez les « spécialistes » des divisions se firent jour. Par exemple, l’on ne s’entendit pas forcément sur la question de la composition biochimique du gui : cette plante contient-elle oui ou non des saponines ? On put s’interroger de même pour ces soi-disant glucosides, alcaloïdes ou encore essence aromatique. Un jour on les y trouvait (en tous les cas, on le croit), le lendemain plus du tout. Mais c’est oublier un peu vite la position particulière du gui, bien unique en son genre en France, que l’on pourrait difficilement confondre avec les sous-variétés abietis et austriacum. Tout cela fait que l’on est assez peu au fait du profil biochimique du gui blanc. Cependant, l’on sait des données suffisamment sûres pour ne pas risquer de dire une quelconque ânerie : on y connaît donc la présence de résine (visciflavine ?), d’acides (caféique, acétique, etc.), de stérols, de triterpènes, de sucres (inositol, mannitol), de flavonoïdes (quercitrine), de choline, de lignanes et de viscine, c’est-à-dire le principal ingrédient de la glu du gui. N’oublions pas ces substances protéiniques que sont la viscotoxine et une lectine du nom de viscumine présente à hauteur de 7 à 40 mg aux 100 g de feuilles. La dernière chose que l’on peut mentionner, c’est l’extrême richesse du gui en éléments minéraux, fer, nickel et manganèse surtout, mais il en recèle beaucoup d’autres : aluminium, argent, barium, bore, calcium, cuivre, phosphore, plomb, potassium, silicium, sodium, titanium… Ce qui marque aussi, c’est la suprême puissance d’assimilation du gui, puisqu’il peut contenir, à poids égal, deux fois plus de potassium que son hôte, et jusqu’à cinq fois plus de phosphore.

Autrefois, la matière médicale incluait autant les feuilles du gui que ses baies. Aujourd’hui, ces dernières sont écartées (hormis en homéopathie) au profit des parties vertes que sont les feuilles et les jeunes rameaux (de ceux-ci Cazin ne conservait que l’écorce, bien plus active selon lui).

A l’état frais, le gui n’a pas d’odeur marquée, il faut le triturer un peu avant qu’elle ne se révèle. Ce n’est qu’une fois sec qu’il adopte une odeur franchement désagréable, à la limite du nauséabond. Quand on mâche les feuilles fraîches, on peut leur trouver une saveur visqueuse un peu austère. En revanche, lorsque le feuillage est sec, son goût devient un peu plus âcre et amer.

Propriétés thérapeutiques

  • Hypotenseur par vasodilatation (y compris des artérioles et des capillaires), améliore la perméabilité artérielle, cardiotonique, régulateur du rythme cardiaque et du système circulatoire
  • Hémostatique, antihémorragique
  • Antispasmodique, tranquillisant du système nerveux, sédatif, anxiolytique, hypnotique, anti-épileptique
  • Diurétique, éliminateur de l’urée et de l’azote
  • Laxatif, vermifuge
  • Tonique utérin
  • Immunostimulant
  • Anticancéreux, cytotoxique, cytostatique, antimitotique, ralentit le développement tumoral, hémagglutinant
  • Résolutif

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère cardiovasculaire et circulatoire : artériosclérose (+++), hypertension (+++), ainsi que la plupart des manifestations liées à ces cardiopathies artérielles (céphalée, migraine, crampe, vertige, nausée, oppression thoracique avec sensation de gêne cardiaque, bourdonnements d’oreilles, trouble de la vue…), varice, écoulement hémorroïdal, engelure, engorgement lymphatique, œdème
  • Troubles de la sphère vésico-rénale : néphrite chronique (mal de Bright), néphrite interstitielle avec rétention azotée, albuminurie, albuminurie gravidique, prostatisme
  • Troubles de la sphère respiratoire : asthme, hoquet, toux spasmodique et rebelle, coqueluche, catarrhe pulmonaire, hémoptysie tuberculeuse, crachement de sang, dyspnée toxo-alimentaire
  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : diarrhée, dysenterie, hémorragie intestinale
  • Troubles de la sphère gynécologique : dysménorrhée, ménorragie, leucorrhée, perte utérine anormale, ménopause et ses manifestations (palpitations, tachycardie, dyspnée, troubles circulatoires périphériques)
  • Troubles locomoteurs : arthrite, rhumatisme, maladies articulaires inflammatoires et dégénératives, goutte, névrite (sciatique)
  • Troubles du système nerveux : crise nerveuse, angoisse, état dépressif, hyperactivité, convulsions, hystérie, paralysie hystérique, chorée (danse de Saint-Guy), épilepsie (il ne faut pas en douter, la médication est juste longue, puisqu’il faut parfois compter jusqu’à six mois avant de constater une amélioration)
  • Saignement de nez intempestif
  • Affections cutanées : crevasse des mains, ulcère de jambe (variqueux ?), psoriasis
  • Ralentissement du développement tumoral

Modes d’emploi

  • Infusion des parties vertes : bouillir durant 3 mn, infuser 10 à 15 mn. A édulcorer.
  • Infusion composée (¼ de prêle, ¼ de potentille tormentille, ¼ de mélisse et ¼ de bourse-à-pasteur) dans laquelle on ajoute dix gouttes de teinture-mère de gui.
  • Teinture-mère.
  • Décoction (pour usage externe) : faire bouillir durant 20 mn. Pour injection, fomentation.
  • Macération vineuse de feuilles de gui : compter 30 à 40 g de feuilles fraîches dans un litre de vin blanc pendant 48 heures à 10 jours.
  • Extrait aqueux.
  • Poudre de feuilles : 1 à 1,5 g dans un véhicule adapté. On peut laisser macérer cette quantité une nuit entière dans un verre d’eau dont on absorbera le contenu en trois prises étalées sur la journée du lendemain.
  • Cataplasme de feuilles fraîches contuses.

Note : j’ai remarqué la contre-indication qui veut de ne jamais faire bouillir le gui, ce qui supprimerait quelques modes d’emploi ici présents.

Précautions d’emploi, contre-indications, autre informations

  • Récolte : les feuilles du gui se récoltent de préférence à l’automne, jusqu’au mois de janvier, c’est-à-dire au moment même où les baies parfaitement mûres apparaissent. Après un séchage soigneux, on pulvérise le gui que l’on enserre en quelque vase bien hermétique placé à l’abri de la lumière.
  • Mais l’arbre hôte semble détenir une incidence nette sur la qualité du gui récolté. Par exemple, le docteur Valnet tenait en haute estime le gui de pommier et de poirier, alors qu’avant lui Fournier indiquait que ce dernier est encore plus actif que celui de pommier et même de sorbier, ce qui n’empêche pas le gui de pommier d’avoir ses aficionado, comme dans les pays de la Loire où l’on en use contre l’hypertension, tandis que le gui d’aubépine s’avère particulièrement diurétique et éliminateur de l’urée et des déchets azotés. L’on peut donc affirmer que les propriétés du gui dépendent en partie de l’arbre qui le porte, bien qu’il ne soit pas toujours aisé d’en bien mesurer la portée, chose qui avait apparemment échappée à Cazin qui soutenait que « le gui de chêne ne jouit pas de propriétés plus remarquables que les autres »25. Que penserait-il des précieuses vertus anticancéreuses du gui de chêne vantée par la médecine anthroposophique ? De plus, la place privilégiée qu’occupait le gui de chêne pour les Celtes incite à prêter plus qu’une oreille attentive à cette préférence. S’entêter à cueillir un gui plus rare que tous les autres doit s’expliquer par une excellente raison, que l’on ne peut rejeter du plat de la main, en invoquant le fait que tout cela remonte aux calendes grecques et qu’il y a prescription, etc. Bien évidemment qu’il existe des différence entre le gui de chêne et celui de peuplier, pour prendre un exemple, que l’on donne d’ailleurs comme étant l’un des plus toxiques. Cela semble tomber sous le plus élémentaire bon sens. Une plante x ou y, selon le substrat sur lequel elle pousse, ne développe-t-elle pas quelques spécificités qui lui sont propres (à l’image des chémotypes en aromathérapie) ? En attendant, le gui peut prendre racine sur des arbres ne contenant pas de suc laiteux ou caustique, tels que peuplier noir, saule, poirier, pommier, bouleau, tremble, mûrier, tilleul, noyer, orme, frêne, pin, sapin, robinier, aubépine, beaucoup plus rarement sur le chêne, comme cela a déjà été souligné. Il peut même parvenir à se parasiter lui-même !
  • Si l’on sait que la baie du gui est toxique (Cazin avoue en avoir avalé une quinzaine sans en être incommodé), il en va de même pour les feuilles, bien qu’elles soient beaucoup moins purgatives et drastiques que les baies, seulement à fortes doses. Face à ce potentiel danger, il est prescrit de ne pas faire du gui l’objet d’une cure trop étendue dans le temps. On estime celle-ci à une durée de quinze jours, après quoi il est bon de patienter le même temps avant de la réitérer. Les doses quotidiennes devront elles aussi être limitées. Si ces recommandations élémentaires ne sont pas suivies, il va de soi que des désordres peuvent apparaître, selon que ce sont les baies qui auront été consommées par mégarde ou bien les feuilles administrées à outrance. La consommation des premières par des enfants occasionne surtout des perturbations gastro-intestinales (vomissement, diarrhée, selles sanglantes, ténesme), désagréments accompagnés d’asthénie, de déshydratation, d’hyperthermie avec sensation de soif, alors que les parties vertes agissent essentiellement sur la sphère cardiovasculaire (bradycardie, tachycardie, hypotension), suscitant divers types de paralysie et d’insensibilité, ce qui peut mener à un arrêt progressif du centre respiratoire et du cœur, une congestion des organes abdominaux, le tout pouvant aboutir au décès par asphyxie. Un cas d’hallucination suivi de coma a été recensé, ainsi que, parfois, des dermatoses de contact. Enfin, l’on a pu se demander si la vertu utérotonique du gui ne pouvait pas justifier une certaine tendance abortive de cette plante (à moins qu’elle ne soit à mettre sur le compte d’une autre substance concomitante à son absorption).
  • La glu du gui ne fait plus parler d’elle depuis belle lurette, d’autant que ce n’est plus grâce à son aide que les macaires sinistres piègent les oiseaux (comme si nos campagnes n’en manquaient déjà pas assez, tout au contraire de ces gros gibiers infestés de tiques qui propagent partout la maladie de Lyme…). Cette vertu adhésive était néanmoins utilisée dans le domaine de la viticulture, puisqu’elle empêchait les parasites d’envahir les vignes et protégeait aussi les arbres fruitiers des chenilles voraces. On allait même jusqu’à louer des forêts riches en gui aux producteurs de glu, afin qu’ils l’extraient de la manière que nous conte Cazin : « Toutes les parties vertes du gui, tiges et feuilles, contiennent beaucoup de glu. Pour l’extraire, on met une certaine quantité de cette plante pendant huit à dix jours dans un lieu humide ; quand elle est pourrie, on la pile jusqu’à la réduire en bouillie ; on la place ensuite dans une terrine avec de l’eau fraîche, et on l’agite fortement jusqu’à ce que la glu s’attache à la spatule. On lave alors cette substance dans un autre vase avec de la nouvelle eau, et on la conserve pour l’usage »26.
  • Si jamais l’on n’avait nul besoin utile de la glu, l’on pouvait tout aussi bien donner le feuillage du gui à brouter aux vaches, paraît-il que cela est censé augmenter tant la quantité que la qualité de leur lait. Mais ces ruminants qui mâchouillent à longueur de temps n’ont peut-être pas besoin d’un chewing-gum supplémentaire, surtout que l’on ignore à peu près tout de la toxicité du gui sur ces animaux.
  • Autre espèce européenne : le gui en croix (Viscum cruciatum) du sud de la péninsule ibérique. Fort semblable au gui blanc, il s’en distingue néanmoins pas ses baies de couleur rouge vineux du plus bel effet.

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  1. Anne Osmont, Plantes médicinales et magiques, p. 118.
  2. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 491.
  3. Pline, Histoire naturelle XVI, 95.
  4. Guy Fuinel, L’amour et les plantes, p. 22.
  5. Ibidem, pp. 22-23.
  6. On se pose la question de savoir si le gui n’aurait pas une préférence pour les arbres affaiblis, ce qui mettrait un coup dans l’aile de cette belle symbolique.
  7. Guy Ducourthial, Flore magique et astrologique de l’Antiquité, p. 232.
  8. Jacques Brosse, Mythologie des arbres, pp. 234-235.
  9. Nadine Cretin, Fête des fous, Saint-Jean & belles de mai. Une histoire du calendrier, p. 322.
  10. Virgile, L’Énéide, Chant VI.
  11. Jacques Brosse, Mythologie des arbres, p. 124.
  12. Didier Roguet, Symboles et sentiments. Secrets de plantes, p. 132.
  13. Pierre Canavaggio, Dictionnaire des superstitions et des croyances populaires, p. 117.
  14. Nadine Cretin, Fête des fous, Saint-Jean & belles de mai. Une histoire du calendrier, p. 322.
  15. Angelo de Gubernatis, La mythologie des plantes, Tome 2, p. 72.
  16. Adolphe Chéruel, Dictionnaire historique des institutions, mœurs et coutumes de la France, p. 384.
  17. Jacques Brosse, Mythologie des arbres, pp. 100-101.
  18. Snorri Sturluson, L’Edda, pp. 89-90.
  19. Jacques Brosse, Mythologie des arbres, p. 126.
  20. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p. 465.
  21. Didier Roguet, Symboles et sentiments. Secrets de plantes, p. 143.
  22. Robert Graves, Les mythes celtes. La déesse blanche, p. 291.
  23. Ibidem.
  24. Henri Leclerc, Précis de phytothérapie, p. 201.
  25. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p. 464.
  26. Ibidem, p. 465.

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