Le noisetier (Corylus avellana)

On confond très souvent cet arbrisseau avec le coudrier. On peine parfois à les distinguer l’un de l’autre. Pourtant, il n’est pas nécessaire de s’échiner à cela, pour une simple et bonne raison : le coudrier et le noisetier sont le seul et même arbuste. Tout simplement, le mot coudrier est un terme plus ancien qui a été supplanté par le mot noisetier, parfois anciennement orthographié avec deux t.
Petite leçon d’étymologie : coudrier provient de l’ancien français coudre issu du bas-latin corulus et du latin classique corylus. Ah ! Et aussi du grec : korys qui signifie casque, eu égard à la forme très particulière du fruit du noisetier enchâssé dans sa bractée lacérée, j’ai nommé, la noisette. Oui, oui, j’ai bien dit un casque. Attrapez une noisette, placez la bractée vers le haut, le fruit vers le bas, dessinez-lui une bouche et deux yeux, et vous aurez la tête d’un petit lutin de la forêt. Pour peu que vous trouviez un gland pour le corps et quatre brindilles pour les bras et les pattes… Mais ça n’est pas un féroce guerrier qui se dessine là, puisque son casque est parfois traduit par le mot bonnet : aussi, la noisette ne serait pas autre chose qu’une noix coiffée, et être née coiffée, ça n’est pas rien !

Alors comme ça, il paraîtrait que le noisetier est d’essence magique ? Hum. Jugeons plutôt. J’apprends que le noisetier et son fruit ont joué un grand rôle dans la symbolique des peuples nordiques, germaniques et celtes. Pour ces derniers, la noisette incarnait la connaissance, la sapience, la sagesse, autrement dit le savoir divin et magique dans ce qu’il a de plus élevé, tandis que le bois de coudrier était utilisé par les druides comme support d’incantation, ce bois étant de ceux que, traditionnellement, on employait pour y tailler des tablettes sur lesquelles on gravait les glyphes de l’alphabet oghamique. Pour cela, les druides, après avoir choisi une belle branche adéquate, y débitaient les petits bouts de bois nécessaires qu’ils entaillaient ensuite de signes. Ceci fait, ils jetaient l’ensemble sur la surface d’une étoffe blanche.
Il est étonnant que l’adjectif en relation avec le verbe deviner soit divinatoire et non pas devinatoire, n’est-ce pas ? Le divinatoire appellerait-il le divin ? Cela nécessite quelques explications. Arbre de la science et de la sagesse, le noisetier, par les oghams qu’on peut en tirer, devient l’arbre intercesseur des dieux qui apprennent aux hommes par ce biais quelles sont les décisions à prendre. De même que certains jettent les dés, les druides jetaient les bois. Aussi, la divination est-elle une manière d’obtenir des réponses des dieux par le truchement de l’ogham manipulé par le devin qui n’est, lui, finalement qu’un médium, c’est-à-dire un intermédiaire.
Chercher des réponses, n’est-ce pas dans ce but que l’on utilise la baguette de sourcier, qui est également divinatoire en ce sens que son rôle consiste à deviner là où se dissimule l’eau invisible aux regards. Il s’agit d’une branche fourchue en forme de Y, la furcelle, nécessairement en bois de noisetier, taillée dans un seul jet, mais ne nécessitant pas, au contraire de la baguette magique, d’être élaborée « dans certaines circonstances astrologiques, avec des cérémonies appropriées » (1). On dit de cet arbuste au bois souple mais solide qu’il entretient une très grande affinité avec l’eau : la noisette étant une des formes botaniques de la Lune, cette dernière étant largement pénétrée d’humidité (la Lune est la reine des choses humides, faisait dire Flaubert à Salammbô), l’on ne s’étonnera pas de placer dans la même nacelle le noisetier, l’élément liquide, le petit luminaire et les pratiques divinatoires.
Le noisetier s’adresse au monde du dessous « parce que, rapporte la tradition, les bourgeons de ses feuilles et ses feuilles croissent en direction du sol et sont donc en affinité avec les énergies du monde souterrain » (2). Ainsi, cette baguette est censée entrer en résonance avec les ondes émises par la concentration des eaux dans le sol, mais également avec les radiations des nœuds métallifères, ce qui en a fait la baguette des chercheurs de trésors et de gisements d’or, bien que l’eau soit elle aussi un trésor à bien des égards… et plus précieuse que ne le seront jamais toutes les mines de pierres et autres gemmes vénales. En guise de notice explicative, voici exposé par Pierre-Adolphe Chéruel le maniement de cette baguette : « On tient de sa main l’extrémité d’une branche, en ayant soin de ne pas trop la serrer, la paume de la main doit être tournée en haut. On tient de l’autre main l’extrémité de l’autre branche, la tige commune étant parallèle à l’horizon. On avance ainsi doucement vers l’endroit où l’on soupçonne qu’il y a de l’eau. Dès qu’on y est arrivé, la baguette tourne dans la main et s’incline vers la terre comme une aiguille qu’on vient d’aimanter. » (Dictionnaire des institutions, mœurs et coutumes de la France, 1855).

Dans tous les exemples que nous venons d’aborder, la baguette est essentiellement un objet qui capte et attire vers soi, puisque dans tous les cas, elle est dans l’attente de quelque chose, une réponse par exemple. De quelle maladie tel animal ou tel homme est atteint ? Cette maladie est-elle d’origine magique ? Malgré tout, le malade guérira-t-il ? Etc. Ce sont autant de questions qui avaient une importance cruciale dans les temps anciens. Occasionnant un stress évident, questionner le noisetier sur un diagnostic ou un pronostic permettait d’en avoir le cœur net et de savoir à quoi s’en tenir pour l’avenir.
Le noisetier ne saurait se satisfaire que de cela, car dans bien d’autres circonstances, la baguette – de fée, de sorcier, de magicien, de chef d’orchestre, etc. – dirige, écarte (la foudre, les serpents, les scorpions…) et émet : c’est ce que Anne Osmont expose dans le passage suivant que nous reproduisons in extenso : « Cette baguette, ce bâton qui est aussi celui du sage des Indes est représentatif de la volonté forte et bien dirigée de celui qui assume un quelconque commandement. Entre les mains du chef suprême, elle remplace l’épée ; le maréchal ne combat plus avec des armes matérielles mais par sa sage et puissante direction. Le Roi a son sceptre comme il a sa main de Justice. Le sceptre est sa volonté personnelle qui admet parfois une part de favoritisme ; mais la main de Justice est la Loi transmise avec la puissance et qui n’admet point de vue personnelle. Si les Codes humains ne résolvent point la question posée, le juge s’en remet à la direction divine. Ce qui nous fait comprendre que les ordalies et le Jugement de Dieu n’étaient point des solutions aussi fantaisistes et brutales qu’il plaît aux ignorants d’imaginer. Le Héraut porte un sceptre parce qu’il est l’envoyé, l’image, la puissance qu’il incarne, et c’est pourquoi il est sacré. Le Pape tient la triple Croix, parce que sa puissance sort du monde visible et du monde sensible pour atteindre le monde spirituel d’où lui vient sa très sainte autorité. Les évêques ont leur crosse, la branche recourbée sur elle-même, image de la pensée qui se replie pour se projeter ensuite avec plus de force dans la direction à imposer, traduction fort exacte en symbolisme du mot episcopos – celui qui regarde en avant, qui sait l’avenir que les autres ignorent » (3).

Le noisetier a aussi une valeur très largement reconnue de fertilité. En ce sens, nous pouvons faire référence à Iduna, déesse de la vie et de la fertilité chez les peuples germano-scandinaves. Loki, changé en faucon, emporte Iduna dans les airs, laquelle a pris pour l’occasion la forme d’une nacelle (nous aurons l’opportunité, plus loin, de lier encore l’idée de nacelle à celle de nocelle – la noisette, en italien, et donc du transport et du voyage). Tout autant, un conte islandais relate l’histoire d’une princesse stérile qui se promène dans un bois de coudriers afin de consulter les dieux qui lui permettront de devenir féconde. Cela explique pourquoi la noisette a souvent sa place dans les rites mariaux.
Voici un petit florilège qui répertorie quelques-unes de ces croyances parmi les plus courantes :

  • La quête, tout d’abord. Par exemple, l’expression « casser des noisettes » était employée en Allemagne comme un euphémisme amoureux : se livrer aux amourettes, faut-il entendre par là. De même que « in die haseln gehen » que l’on proférait en Westphalie, rappelant assez bien une locution finlandaise du même cru : « aller aux écrevisses ».
  • Que deux amoureux jettent deux noisettes dans le feu de l’âtre. Si elles brûlent ensemble, c’est un excellent présage. Dans le cas contraire…
  • Si nos deux amoureux parviennent à surmonter cet écueil, pour assurer la fécondité de leur mariage, il importe de jeter des noisettes sur leur passage, à la sortie de l’église (même symbolique que le riz) ; si cela se déroule du côté de Hanovre, c’est au cri de « Noisettes, noisettes ! » que la foule des invités exhorte les jeunes épousés à « croquer la noisette », d’où les corbeilles de noisettes placées près ou sous le lit des jeunes mariés. Plus gourmand, si l’on souhaite un enfant, il faut que lors du repas de noces un dessert à base de noisettes soit servi aux mariés (c’est tout de même plus agréable que la soupe poivrée à la carotte… ^^).
  • La mariée, parfois, distribuait des noisettes au troisième jour de ses noces, pour signifier à l’assistance que le mariage avait bel et bien été consommé, la noisette croquée !
  • L’on disait proverbialement d’une année à noisettes qu’elle est une année à enfants (en Allemagne : « Das Jahr, in welchem viele Nüsse wachsen, bringeuach viele Kinder der Liebe »), qu’une année de nésilles ne donnera que des filles, mais aussi qu’une année à noisettes sera une année à bâtards ou à femmes publiques (Hongrie).
  • Enfin, peut-être se trouvait-il, parmi ces enfants issus du jeu du casse-noisette certains pour lesquels, durant les tournées, « les noix et les noisettes données comme étrennes […] étaient des cadeaux de bon augure, évoquant par excellence l’échange des biens alimentaires entre le monde des vivants et celui des morts » (4). La boucle est bouclée : la noisette est bel et bien présente du berceau à la tombe. C’est ainsi qu’au nord du lac de Constance, l’on a découvert des tombes où des citrouilles, des noix et des noisettes avaient été placées en gage de régénération et d’immortalité.

En raison d’une forme de perversion, il semble bien que cet arbre de la fertilité soit assez souvent devenu celui de la débauche. En certaines régions d’Allemagne, des chants folkloriques opposent, comme arbre de la constance, le sapin au coudrier, alors que la noisette est assez souvent un fruit de science, un « symbole de patience et de constance dans le développement de l’expérience mystique, dont les fruits se font attendre »… (5). Ce qui nous fait revenir aux Celtes qui virent, comme nous l’avons déjà mentionné, un fruit de la connaissance dans la noisette, mais dont il faut briser la dure écale avant de parvenir à l’amande centrale à douceur de lait. Il est bien évident que tout cela contraste nettement avec ce qui se clamait en Italie au XV ème siècle : « Je suis un fruit chaud et je mène tout droit là où est le bordel et où se vend le bon vin. » Il est clair que si les noix sont les couilles, la noisette figure assez fréquemment le clitoris. D’où, peut-être, la volonté de faire glisser le noisetier du sourcier au sorcier, et à son maître présupposé, à savoir le diable. Que peut donc être la « baguette du diable » (dans l’esprit borné de certains), sinon le balai de la sorcière ? Sorcier, sourcier, cela a dû être pratique, à une époque où l’on a voulu placer les œufs pourris dans la même nacelle. En effet, ces deux termes, si orthographiquement proches, ne laissent pas d’étonner, d’autant qu’ils sont unis par le même arbre dont la baguette qu’on en tire peut porter à confusion. Il apparaît plus qu’opportun de ne pas placer dans le même sabot le sourcier et le sorcier, ils n’ont pas grand-chose en commun, hormis, peut-être, le fait d’avoir été vilipendés l’un comme l’autre : une imbécile bigote toute imprégnée de prêchi-prêcha ne verrait-elle pas la marque du Malin dans l’oscillation d’une baguette tenue par un sourcier ? Est-il donc possible de confondre la baguette divinatoire du sourcier avec le balai de la sorcière, hum ? Là encore, j’en appelle à l’étymologie – grands dieux ! que ferions-nous sans toi ? Éclairons cette scène d’une manière pour le moins surprenante. En latin, balai se dit scopa. Ce même mot est issu du grec skêptron qui signifie… bâton et, par extension, sceptre ! Comment ne pas penser au thyrse de Dionysos coiffé d’une pomme de pin ? Comment, alors, parlant de baguette de sourcier (fourchue, la baguette…), ne pas évoquer le balai que la sorcière enfourche à califourchon ? Encore un peu d’étymologie – pourquoi s’arrêter en si bon chemin ? Allez ! Califourchon : du breton kall, « testicules » et du français fourche qui, en langage imagé signifie pas moins que… diable ! Impossible de ne pas avoir en tête la fameuse image (d’Épinal d’aucuns diront) de la sorcière sur son balai, autrement et littéralement dit, assise sur les testicules (et donc la verge) du diable ? Et que dire de tout cela si jamais, comme on le peut redouter, le dit balai est façonné dans une forte branche de coudrier ? Rappelez-vous la furcelle figurant un Y, lequel, schématiquement, dessine la charnière des deux jambes féminines, formant le Y du sexe de la femme que l’on surnomme, très justement, le « fourchu »…
Libidineuse noisette, n’es-tu pas, définitivement, d’obédience diabolique ? Le noisetier fait partie de ces nombreux végétaux à qui, un jour ou l’autre, l’on a fait un procès parce que ceci, parce que cela. Et, dans ce cas, le Malin n’est jamais très loin (que ne le convoque-t-on pas quand besoin s’en fait sentir), comme on peut aisément l’entr’apercevoir dans le petit conte qui suit : « Le diable souhaitait impressionner un enfant. Pour cela, il se transforma d’abord en monstre gigantesque, puis en tout petit vermisseau. A la demande de l’enfant, le diable pénétra à l’intérieur d’une noisette à travers le petit trou qui s’y trouvait. L’enfant reboucha bien vite le trou et porta la noisette au forgeron, l’homme le plus solidement bâti du village, afin qu’il écrase diable et noisette sous son énorme marteau. Ce qui fut fait. Hélas, la noisette se brisa en mille morceaux, le diable en jaillit comme une nuée d’étincelles qui se répandirent au monde entier, allant se ficher dans le cœur des hommes. Depuis lors, chaque habitant de la terre porte en son sein une petite part diabolique. » C’est fort naïf, bien entendu, comme dès lors qu’il s’agit de ridiculiser le diable. Mais le coudrier, dans son essence même, n’a rien à voir avec tout cela, car, comme toujours, ça n’est jamais que ce que l’on fait de lui qui finit par porter sur lui une ombre préjudiciable et qui fait dire qu’il est comme ceci, comme cela. Prenons l’exemple qui suit : les minutes d’un procès de sorcellerie en date de 1596 nous révèlent que si dans la nuit de Walpurgis une sorcière avait battu une vache avec la baguette du diable, cette vache donnait du lait toute l’année. Tandis que d’autres sources mentionnent le fait que si une vache battue avec une branche de noisetier est plus prolifique de son lait, il n’est pas question que cette branche est forcément d’émanation diabolique. Ici, la connotation n’a rien de sulfureux. Cela rappelle une pratique qui avait cours dans plusieurs endroits en Europe : d’une verge de coudrier, fesser légèrement les vaches, les jeunes filles, les femmes, sans méchanceté aucune, représentait un rite propitiatoire. Ainsi procédait-on en Wallonie où l’on appelait cela « quérir les noisettes ». Cela permettait d’augmenter la fertilité (le lait, les enfants, etc.), de même que toucher l’avoine des chevaux d’une baguette de coudrier recherchait le même but.
Angelo de Gubernatis mentionne l’existence de l’usage d’une baguette de noisetier contre les sorcières : « par des baguettes de noisetier, on force les sorcières à rendre aux animaux et aux plantes, la fécondité qu’elles leur avaient enlevée » (6), alors qu’avec des baguettes du même genre, on officiait d’une tout autre manière : près d’Otrante, en Italie (dans le talon de la botte), d’autres sorcières se livraient à la recherche de trésors à l’aide d’un rameau de coudrier. A la faveur de la nuit sublunaire, cette branche, verge, baguette… permet à la sorcière de localiser l’emplacement précis où est censé se trouver le trésor. Auraient-elles recherché de l’eau qu’on n’y verrait là rien de bien répréhensible. Le sorcier et le sourcier seraient-ils, finalement, aussi semblables que le sont noisetier et coudrier, c’est-à-dire deux branches d’un même arbre ?

Si l’on a dit du bâton de coudrier qu’il était un instrument de transport pour les sorcières ou de n’importe qui ayant placé son bois entre les jambes, il en est de même de la noisette dont la coque aurait servi de nacelle à Hercule revenant du jardin des Hespérides… Angelo de Gubernatis ajoute une note très intéressante au bas de la page 240 du second tome de La mythologie des plantes : « Dans Roméo et Juliette, de Shakespeare, Mercutio nous montre la reine des fées Mab arrivant la nuit sur un carrosse qui est une noisette ». Il est bien connu que «  les bonnes fées de nos contes populaires [font tailler] leurs carrosses dans des noisettes, et tissent ou font tisser des robes si fines, qu’elles peuvent tenir aisément dans une seule noisette ». Mercutio ne vous rappelle pas le nom d’une divinité des voyageurs dont l’équivalent grec est Hermès, auquel, pense-t-on, il est pertinent de lier l’arcane IX du Tarot de Marseille, l’Hermite ?

Arrivés là, nous ne saurions passer sous silence le rôle du noisetier au sein de l’ogham, dont nous avons déjà dit quelques menues choses un peu plus haut. Pour le bien comprendre, adressons-nous tout d’abord à quelques fragments légendaires intéressants. Un mythe irlandais nous explique qu’un saumon ayant mangé neuf noisettes magiques fut tout pénétré de science et de sagesse. Créature considérée comme la plus ancienne, incarnation du premier homme, le saumon représente on ne peut mieux la vie qui naît de l’ève. Ce saumon vint à être capturé par Finn mac Coll (« fils du noisetier » !). Celui-ci, goûtant la chair du poisson qui ne meurt jamais et se régénère toujours, fut également imprégné de connaissance universelle. L’on assiste donc là à une transmission indirecte de la noisette au personnage de Finn à qui échoie la fonction de devin omniscient, « druide et sage mythique primordiale, ‘expert en jugements justes’ » (7). Il existe des variantes nombreuses du même mythe, ainsi que des contes plus tardifs où l’on retrouve, en filigrane plus qu’apparent, le même motif (8). Le saumon, qui remonte auprès du lieu de sa naissance pour y frayer, n’a pas été choisi par hasard dans cette association avec Coll dont on a dit qu’il a lui-même une grande accointance avec l’eau. Aussi Coll exige-t-il de la patience et de la persévérance pour remonter le courant, ce retour aux sources dessinant une grande aptitude à circuler dans l’avant et dans l’après. Grand voyageur, le saumon qui naît dans l’eau douce du ruisseau transite ensuite durant le plus clair de son temps en mer avant que l’impulsion génésiaque ne le fasse migrer sur les lieux mêmes de sa naissance. Lors de cet ultime voyage, effectué sans manger une once, il doit vaillamment remonter le fil de l’eau, braver mille dangers, affronter bien des embûches, avant de parvenir, enfin !, à son aire de reproduction, acte final que celui de donner la vie alors que peu après, pour cause d’épuisement, il s’abandonne à la mort qui vient le quérir.

Le noisetier est aussi l’arbuste des poètes depuis des temps aussi reculés que l’Antiquité romaine (9) et apparaît plus tardivement chez les conteurs médiévaux et récemment encore auprès des chanteurs français du XIX ème siècle. Parce que, outre l’étude minutieuse et le travail intellectuel à mener à son terme, le caractère prophétique et divinatoire de bon nombre de poètes – Taliesin, Ossian, Merlin, Gwyddyon, etc. – rappelle qu’ils sont tous inspirés, c’est-à-dire qu’ils font entrer le souffle divin à l’intérieur d’eux-mêmes, irriguant leur être jusqu’à ses tréfonds, avant de le restituer – parce que médiums – via un langage que l’on peut qualifier… d’inspiré !… Les dieux parlent à travers le poète, fut-il lui-même très proche des divinités dont il est le héraut. Et compte tenu de la position du noisetier Coll dans l’équation, on comprend qu’il ne peut se contenter de seule créativité génésique et physique, au sens où l’appelle le chakra sacré (dit du sexe), mais aussi en collaboration avec un autre chakra qui génère une créativité plus abstraite, le chakra de la gorge pour lequel Hermès n’est pas tout à fait étranger…

Avant de poursuivre avec les qualités botaniques et thérapeutiques du noisetier et de son fruit fécond, laissons le soin à Jacques Brosse de clore la première partie de cet exposé : « Bâton ou balai, verge ou caducée, la baguette magique n’est jamais qu’une branche d’arbre et celle-ci tient son pouvoir du seul fait qu’elle est censée provenir de l’arbre sacré, Arbre de Vie ou Arbre Cosmique » (10).

Qu’on l’appelle indifféremment coudrier ou noisetier, il n’y a là rien à objecter. En revanche, l’on ne pourra, tour à tour, le traiter d’arbuste et d’arbrisseau : il est l’un, sans jamais être l’autre. Ce sont des critères botaniques exigeants qui permettent de distinguer ces deux formes et, en l’occurrence, le noisetier n’est pas un arbrisseau, mais un arbuste caducifolié qui peut atteindre couramment cinq mètres de hauteur une fois adulte (bien que sa taille puisse parfois presque doubler). C’est ce que l’on observe chez de très vieux spécimens, mais chez le noisetier, la taille n’est en rien le gage d’une longévité étendue. En effet, les plus gros troncs ne dépassent jamais 30 cm de diamètre chez ces sujets (ce qui, pour un noisetier, est énorme), ce qui s’explique par la nature arbustive dont nous parlions quelques lignes plus haut, le noisetier commun étant une espèce de noisetier à troncs multiples formant un faisceau, touffe dense et ramifiée au pied de laquelle émergent de nombreux drageons. Il n’y a là donc aucun rapport avec le noisetier de Byzance (Corylus colurna), parfois planté en France, et dont la taille maximale approche 35 m pour un tronc unique de 150 cm de diamètre au grand maximum, soit une conformation toute différente.
A cet aspect buissonneux, s’ajoutent nombre de rameaux souples et juvéniles, à l’écorce fine de couleur beige et au bois très pâle. Ils portent des feuilles assez rondes et doublement dentées, non opposées mais alternes. Glanduleuses et légèrement pubescentes, les feuilles du noisetier ressemblent beaucoup à celles de l’hamamélis, portant un bref pétiole velu et une pointe au sommet.
Les fleurs, apparaissant dès janvier parfois, présentent des différences notables selon qu’elles sont mâles ou femelles : les premières sont des chatons brun jaunâtre dont les 5 à 6 cm de longueur pendent dans le vide pour se rendre accessibles aux caresses du vent venant disperser leurs millions de grains de pollen (très prolifiques en pollen, les chatons du noisetier offrent une manne inespérée aux abeilles en plein cœur de l’hiver). Les fleurs femelles sont plus discrètes, pistillées de rouge rubis (cf. photo ci-dessus), minuscules boutons bourgeonneux, qui, à terme, forment les noisettes, réunies par trochets de deux à trois fruits. La noisette est un fruit à coupelle verte enserrée par des bractées qui lui donnent l’allure d’une robe déchirée. La coque ligneuse – l’écale – qui contient l’amande comestible, de couleur crème pelliculée de brun, passe du vert au marron clair avec le temps.
Le noisetier est un arbuste très robuste, qui est assez indifférent aux terrains qu’il occupe. Il a tendance à peupler les coulées volcaniques et les zones sablonneuses aux abords des voies de communication. Il opte aussi bien pour la plaine que pour la moyenne montagne (jusqu’à 1700 m). On aura la chance de le croiser dans les sous-bois clairs, en lisières de forêts, dans les haies, sur les talus, ravins et éboulis, dans pratiquement toute l’Europe ainsi qu’au nord de l’Afrique.
C’est une espèce végétale dont les racines entretiennent des relations de mycorhize avec quantité de champignons dont la truffe.

Le noisetier en phyto-aromathérapie

« En réalité, le coudrier est plus utile à l’économie domestique et aux arts qu’à la médecine » (11). Voyez-vous ça ! C’est sûr qu’avec la très brève monographie (19 lignes !) qu’il accorde au noisetier, Cazin fait pâle figure.

L’usage alimentaire de la noisette ne date pas d’hier. Il remonte à près de 10000 ans, à l’époque des chasseurs-cueilleurs de la Préhistoire. Pour preuve, on a retrouvé sur des sites archéologiques des restes de noisettes fossilisés, alors que ses premières traces de culture remontent au moins au IV ème siècle avant J.-C. en Grèce.
Que la noisette ait été l’objet d’une cueillette sauvage ou domestique ne nous permet pas de déterminer avec exactitude ses usages médicinaux d’alors, surtout que la noisette est, si je puis dire, l’arbre qui cache la forêt puisque, du noisetier, on utilise bien davantage que les seules noisettes : les feuilles, les chatons et l’écorce des jeunes rameaux.
Par ses feuilles et son écorce, le noisetier est très proche des propriétés de l’hamamélis (arbuste parfois nommé noisetier américain, witch-hazel en anglais alors que le noisetier porte celui de hazel tree). Toniques veineuses et vasoconstrictrices, feuilles et écorce portent leur action sur les troubles de l’insuffisance veineuse (varices, phlébites, œdème des membres inférieurs, etc.). Feuilles et écorce possèdent la commune propriété qui consiste à resserrer les tissus. On appelle cela l’astringence, laquelle trahit la présence de tanin. Elles sont également cicatrisantes, ainsi les utilise-t-on en externe sur dermatoses, plaies, ulcères variqueux, hémorroïdes, etc. Dans les feuilles, on trouve également une essence aromatique, des flavonoïdes (dont de la myricitrine) et des proanthocyanidols (tanins catéchiques). L’écorce, comme celle de beaucoup d’autres essences (frêne, tilleul, chêne, etc.), est fébrifuge ; elle est applicable en cas de fièvres intermittentes. Au contraire des chatons de noisetier qui sont amaigrissants, les noisettes sont hautement nutritives et énergétiques. On en consommera avec profit en cas de croissance (chez les enfants et les adolescents), de grossesse, de sénescence, de convalescence, de chlorose et d’anémie. Elle s’adapte à toutes les conditions (chez le diabétique, le végétarien, le sportif, etc.) et à tous les âges, inutile de s’en priver d’autant plus qu’elle est parmi les fruits oléagineux celui qui est le plus digeste. En terme d’usages typiquement médicinaux, ajoutons l’utilité de la noisette dans les troubles de la sphère rénale (colique néphrétique, lithiase urinaire), respiratoire (comme adjuvant de la tuberculose), intestinale (comme ténifuge).
Nous sommes donc très loin de ce qu’évoquait Hildegarde de Bingen à propos du noisetier au XII ème siècle : il « ne vaut pas grand-chose pour la médecine ; il est l’image de la lascivité ». Oups ! Il y a bien, dans les écrits de l’abbesse, une filiation entre le noisetier et son rôle générateur, mais c’est si confus que je vous déconseille de tenter la recette pour laquelle il faut employer les chatons mêlés à d’autres plantes ainsi qu’au « foie d’un jeune bouc déjà apte à engendrer » et à « de la chair de porc crue, et grasse » (12). Tout un poème ! De même, la bénédictine n’apprécie pas des masses la noisette qu’elle présente comme neutre, mais indique qu’elle est nuisible aux malades ! Est-ce la réputation sulfureuse de la noisette qui aura induit, de la part de l’abbesse, un jugement aussi dur ? A toutes fins utiles, rappelons qu’au Moyen-Âge les plantes connues pour « exciter les sens » sont assez mal vues dans les jardins monacaux…
Au passage, profitons-en pour indiquer que la noisette est parmi les fruits oléagineux celui qui contient le plus d’huile, à hauteur de 50 à 60 %, soit bien plus que l’amande ou la noix. Dans cette huile fine, douce, agréable et légèrement parfumée, on trouve une très grande proportion d’acides gras insaturés (87 à 92 %) dont une partie importante d’oméga-9, alors qu’échoit aux acides gras saturés la portion congrue (4 à 7 %). Elle contient aussi de la vitamine A et de la vitamine D.
C’est une huile dite « sèche », fluide, au grand pouvoir de pénétration, ne laissant aucun effet « gras » sur la peau. Elle pénètre rapidement l’hypoderme ainsi que les muscles, elle permet dont de travailler en profondeur. Notons quelques-unes de ses principales propriétés : adoucissante, assouplissante, nourrissante et régénératrice cutanée, régulatrice du taux de sébum, relaxante, dynamisante, anti-anémique, régulatrice du taux de cholestérol sanguin, hypotensive légère, antilithiasique, vermifuge doux pour les enfants. Mentionnons également une action positive de cette huile végétale sur les sphères respiratoire, rénale et génitale.
Cette huile de couleur jaune ambré possède un goût exceptionnellement fin. En cuisine, il faudra la consommer exclusivement crue, et assez rapidement : bien qu’elle rancisse moins vite que l’huile de noix, le délai de garde de cette huile est compris entre trente et soixante jours. Par ailleurs, elle est utilisée en parfumerie, cosmétique, savonnerie, en tant que lubrifiant, pour l’éclairage aussi !

Composition de la noisette

Par sa très forte teneur en lipides et en matière azotées, la noisette est donc le plus nutritif et le plus riche de tous les fruits oléagineux (= noix, amande, olive, avocat), que l’on ne confondra pas avec les graines oléagineuses que sont sésame, lin, courge, tournesol et pignon de pin.

  • Lipides : 50 à 61 %
  • Protéines : 14 à 20 %
  • Glucides : 8 à 14 %
  • Fibres/cellulose : 4 %
  • Eau : 3,5 à 5 %
  • Vitamines A, B9, C, E
  • Sels minéraux et oligo-éléments : potassium, calcium, sodium, magnésium, phosphore, chlore, fer, cuivre, soufre, etc. : 2,5 à 3 %

Note : une fois sèche, la noisette se vide intégralement de son humidité. Ses 3,5 à 5 % d’eau disparaissant, cela grossit de facto les autres taux (lipides, protéines, glucides, sels, etc.). Il n’y a donc pas énormément de variation entre la composition biochimique d’une noisette fraîche et d’une autre sèche, la différence principale résidant essentiellement dans la saveur et la texture en bouche.

Composition de l’huile végétale de noisette

  • Acides gras insaturés : de 92 à 96 % dont :
    – oméga-9 : 83 à 85 %
    – oméga-6 : 6 à 9 %
    – oméga-3 : 0 à 3 %
  • Acides gras saturés : 4 % dont :
    – acide stéarique : 2 %
    – acide palmitique : 1 %
    – acide tétradécanoïque : 1 %
  • Vitamine A
  • Vitamine E : de 25 à 34 mg/L
  • Insaponifiables : 0,5 %

Propriétés thérapeutiques

  • Feuille : anti-inflammatoire, veinotonique, vasoconstrictrice, antidiarrhéique, antihémorragique, cicatrisante, dépurative
  • Écorce : astringente, cicatrisante, hémostatique, sédative locale des hémorroïdes
  • Chaton : diaphorétique, sudorifique, amaigrissant

Usages thérapeutiques

  • Feuille : troubles de la sphère circulatoire (varice, hémorroïdes, érythrocyanose, couperose, séquelle de phlébite, œdème des membres inférieurs), affections cutanées (dermatoses, ulcère, plaie atone, poches sous les yeux), diarrhée
  • Écorce : affections cutanées (ulcère de jambe, ulcère variqueux, plaie atone), troubles de la sphère gynécologique (métrorragie, règles douloureuses et/ou excessives, dysménorrhée), états fébriles
  • Chaton : obésité, diarrhée, pneumonie, grippe

Modes d’emploi

  • Décoction aqueuse de feuilles, d’écorce ou de chatons.
  • Décoction vineuse d’écorce (avec du vin rouge, pour renforcer l’astringence du breuvage).
  • Infusion longue (douze heures) de feuilles.
  • Extrait fluide de feuilles.
  • Teinture-mère.
  • Alcoolature.
  • Fruit en nature (sec, il est préférable de le râper, de le piler ou de le moudre afin d’augmenter sa digestibilité).
  • Huile végétale de noisette à la cuillère le matin.
  • Huile végétale en massage, seule ou accompagnée d’une ou de plusieurs huiles essentielles.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Récolte : les chatons au mois de février (ou un peu avant selon les régions : en tous les cas, avant que le pollen ne se disperse) ; les feuilles thérapeutiques de fin mai à début juillet ; les noisettes dès la fin du mois d’août et en septembre (il importe de les stocker dans un lieu sec et bien aéré).
  • Alimentation : l’usage culinaire et gastronomique de la noisette est bien trop connu pour que nous nous y étendions ici. Signalons uniquement que les très jeunes feuilles cueillies en avril peuvent aisément se consommer crues en salade.
  • Variétés : elles sont nombreuses et proviennent d’au moins trois foyers (Turquie, Italie, Espagne). Notons la Merveille de Bolwiller, la Rouge longue, la Bergeri, la Blanche longue, l’Impériale de Trébizonde ou encore la Fertile de Coutard.
  • Autres espèces : le noisetier à long bec (C. cornuta), le noisetier de Byzance (C. corluna), le noisetier de Lambert (C. maxima), etc.
  • Cazin évoquait le caractère domestique utile et précieux du noisetier : nous ne saurions l’ignorer, puisque, outre la substitution du tabac par des feuilles de noisetier, son bois est fort prisé Auvergne, dans le Limousin et ailleurs encore, aussi bien dans la vannerie (fabrication de paniers rustiques et solides), qu’en ébénisterie ou à destination de la confection de petits objets usuels (tasses, gobelets, cerceaux, claies, etc.).
    _______________
    1. Anne Osmont, Plantes médicinales et magiques, p. 125.
    2. Claudine Brelet, Médecines du monde, p. 339.
    3. Anne Osmont, Plantes médicinales et magiques, pp. 125-126.
    4. Nadine Cretin, Fête des fous, Saint-Jean et belles de mai, pp. 251-252.
    5. Jean Chevalier & Alain Gheerbrant, Dictionnaire des symboles, p. 675.
    6. Angelo de Gubernatis, La mythologie des plantes, Tome 2, p. 241.
    7. Julie Conton, L’ogham celtique, p. 143.
    8. « D’après un conte anglais, traduit par M. Louis Brueyre, un médecin ordonne à Farquhar de se procurer une verge en noisetier semblable à la sienne. Farquhar reçoit aussi, avec l’ordre d’aller chercher la verge magique, une bouteille qu’il placera devant le trou de la demeure du serpent blanc, près du noisetier. Le serpent blanc entre dans la bouteille. On le fait cuire dans un pot en brûlant le noisetier ; Farquhar veut en goûter ; aussitôt qu’il porte un doigt à sa bouche, il acquiert soudainement la science universelle, et devient lui-même un médecin infaillible » (cité par Angelo de Gubernatis, La mythologie des plantes, Tome 2, p. 241). Bien entendu, avec une baguette et un serpent, l’on peut aussi imaginer le caducée d’Asclépios, dieu grec de la médecine. Hermès n’est pas très loin non plus.
    9. Dans les Bucoliques, il écrit que « Populus Alcidæ gratissima, vitis Iaccho, Formosæ myrtus Veneri, sua laurea Phœbo, Phyllis amat corylos, illos dùm Phyllis amabit ; Nec myrtus vincet corylos nec laurea Phœbi », c’est-à-dire : « Hercule aime le peuplier et Bacchus les pampres de la vigne, le myrte est consacré à Vénus, et le laurier est chéri d’Apollon. Mais Phyllis aime les coudriers, et tant qu’elle les aimera, les coudriers l’emporteront et sur les myrtes de Vénus et sur les lauriers d’Apollon. »
    10. Jacques Brosse, Mythologie des arbres, p. 301.
    11. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p. 632.
    12. Hildegarde de Bingen, Physica, p. 167.

© Books of Dante – 2019

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Le houx (Ilex aquifolium)

Synonymes : grand houx, houx épineux, housson, alquiroux, agréfous, agrifous, agriou, gréou, agaloussé, grifeuil, grand pardon, bois franc, laurier sauvage, cerise de merle, cerise de bouvreuil.

« L’auteur de cet ouvrage fait volontiers une confidence à ses lecteurs : il a toujours été frappé par les arbustes restant constamment verts et vivaces, et il s’est souvent demandé si cette vitalité, – insolite après tout, les plantes subissant en général le cours des saisons –, si cette vitalité, disons-nous, ne révélait pas chez les individus botaniques qui y sont enclins, des qualités et des vertus médicinales inconnues, particulières, extraordinaires, formelles, utiles à connaître. Il s’est souvent fait intérieurement cette réflexion, en pensant à certaines plantes qui, comme le gui, par exemple, ont une force thérapeutique encore à peine entrevue… Il est des problèmes passionnants dans la nature… Celui du houx reste presque entier à résoudre […]. Il y a encore de beaux jours pour les chercheurs – désintéressés » (1). Il n’est pas le seul à partager cette pensée me semble-t-il. Et que dire du if dont l’un des arcanes a été percé il n’y a pas plus de 50 ans ? Mais bien plus qu’avec l’if, le houx doit en partie son nom du fait de la ressemblance qu’il entretient avec un autre arbre, la yeuse ou chêne vert. En effet, Ilex est l’ancien nom qu’on donnait à ce chêne persistant. Quant à l’adjectif aquifolium, il semble être une transformation progressive du mot acrifolium qui veut dire « feuilles à pointes aiguës ». Le houx est donc l’arbre qui porte des feuilles similaires à celles de la yeuse, à la différence près qu’elles sont épineuses. Le mot « houx », lui, provient du vieil allemand huls (hülse en allemand actuel) et du francique hûliz (des racines que l’on retrouve naturellement dans les mots anglais holm et holly).

De tout temps, on a volontiers accordé au houx un rôle symbolique, spirituel et magique, bien plus que strictement médicinal, au grand dam de Botan. Cependant, l’histoire explique qu’il a bien été employé comme tel, mais on ne peut dire que ce soit là sa vertu prioritaire, ayant été principalement confiné à des rôles secondaires dans les pratiques médicales européennes. Théophraste, au IV ème siècle avant J.-C., parle d’une yeuse sauvage (prinos agria) qui, peut-être, désigne le houx. Pline, plus précis, nomme un arbre aquifolia arbor (« yeuse à feuilles piquantes »), ce qui semble être une dénomination plus acceptable. Bien qu’il ait été dit que le houx jouissait d’une réputation néfaste chez les peuples latins (?), Pline n’hésite pas à mentionner qu’on plantait des houx à proximité des maisons afin de les protéger des maléfices, des intrusions négatives, des esprits malveillants. Autrefois, l’on fabriquait les poignées de porte en bois de houx afin de souligner cette caractéristique magique de protection pérenne, le houx passant pour un gardien des seuils, des gués et des passages. De même, suspendre des rameaux de houx dans les maisons et les étables comme protection magique était d’usage courant. Il possède donc une fonction similaire au genévrier, autre arbuste dont les aiguilles dissuasives repoussent et écartent. Et la baguette, extension de l’épine, bénéficie, avec le gourdin de bois de houx, de la même fonction : leurs porteurs sont censément protégés.
S’il a été sacré et protecteur pour les peuples anglo-saxons, il est plante maléfique pour d’autres (2). En réalité, il incarne à merveille ces deux aspects, tant « maléfique » que « bénéfique ». Il offre des signatures antagonistes qui ne sont finalement qu’une simple question de point de vue mettant en évidence la versatilité des opinions à son sujet.

On l’a lié à la force de par sa longévité particulièrement étendue pour un arbuste : 300 ans et plus. Or, 300 ans à être toujours vert valent bien les 500 qu’un chêne passe à se dévêtir chaque hiver. Ses feuilles semper virens lui attribuent de facto une symbolique de vitalité, de pérennité, d’éternité, comme c’est le cas de nombreuses autres plantes aux feuilles persistantes telles que le laurier, le lierre, le buis, l’if…, ce qui fait écho à ce qui se disait en Rome antique : le houx est symbole de vie nouvelle. Et c’est bien pour cette raison qu’on procédait à des échanges de rameaux de houx durant les Saturnales.
Ainsi le houx bénéficie du pouvoir protecteur de l’épine, comme le prunellier (Straif : ) et l’ajonc (Ohn : ) d’une part, et d’autre part de l’ensemble des symboliques qu’on associe communément aux végétaux toujours verts, comme le lierre (Gort : ) et l’if (Ioho : ). En ce sens, est-il étonnant que le Roi vert, géant immortel, porte une massue en bois de houx (cf. Le roman de Gauvain et du chevalier vert) ?

Bien que symbolisant l’agressivité (nous verrons plus loin qu’elle demande à être nuancée) du fait de son feuillage épineux, l’observation attentive du houx permet de dessiner des variables. Par exemple, le houx, lorsqu’il est âgé, prend un tout autre aspect qu’en sa jeunesse : en effet, avec le temps qui passe et dure, il perd la quasi totalité de ses pointes épineuses. Ne subsistent alors plus que des feuilles lancéolées portant chacune un unique éperon à la pointe terminale, vestige de son agressive jeunesse, tandis qu’un houx juvénile conserve plus drues et nombreuses ses épines, quand bien même on aura observé qu’elles sont plus coriaces qu’à l’accoutumée durant l’hiver. A cela, il y a une excellente raison : le houx est l’une de ces rares plantes pouvant offrir pâture aux animaux herbivores sauvages durant l’hiver. Afin de se mieux protéger des coups de dents, les feuilles du houx deviennent plus coriaces à cette saison, problème que n’a pas un houx plus ancien. Sa forte stature peut lui permettre d’être plus clément vis-à-vis de ces animaux, puisqu’ils ne représentent plus le même danger pour lui, alors qu’un jeune pâtirait de se dégarnir intégralement (très souvent ce sont seulement ses feuilles sommitales qui perdent leurs épines). L’on peut donc dire du houx qu’il est prévoyant.
Dans le langage des fleurs et des plantes, le houx figure l’insensibilité, le mauvais caractère, la résistance face à l’amour (manque d’amour : amour non reçu, amour non donné). C’est un ensemble de symboles que l’on croise dans la pratique des « mais d’amour », qui sont chacun la représentation d’une jeune fille, mais aussi le « jugement public du groupe de garçons sur la vertu et le pouvoir de séduction de chaque fille » (3). De tels mais décorés de houx par les garçons pouvaient tout aussi bien représenter le caractère valeureux d’une jeune fille (son courage, sa bravoure), que l’attitude acariâtre d’une autre dont les coups de griffes rappellent un peu trop l’idée même du combat. Ici, ce mai peut rappeler à la raison et attirer l’attention de la jeune fille sur son caractère par trop piquant, et la questionner sur sa propre violence, celle qu’elle cause, mais celle aussi qu’elle subit, la menant à être peu aimable avec les autres et elle-même, ce qui évoque, avant l’heure, l’une des significations de l’ogham lié au houx, Tinne (ᚈ). Qu’on s’en écarte, parce que trop passif ou, au contraire, trop actif, l’on ne peut nier la dimension amoureuse du houx. Par exemple, sachons qu’autrefois les demoiselles utilisaient les feuilles de houx comme oracle, à l’instar de la marguerite. « Pour savoir si elles se marieront, les jeunes filles peuvent interroger les feuilles de houx. Elles touchent successivement chacune des épines jusqu’à avoir fait le tour de la feuille en disant en même temps qu’elles piquent leur doigt : fille… femme… veuve… nonne… » (4). Ce qui me semble dissimuler une dimension assez phallique rappelant le fuseau auquel, bien involontairement, la Belle au bois dormant se pique le doigt. De là à faire du houx un symbole d’amour éternel, il n’y a qu’un pas. Si c’est téméraire, alors c’est à l’image de cet arbre martien qui incite assez souvent au combat, non seulement parce qu’il cherche à assurer notre protection en optant pour une attitude de défense, mais parce qu’il représente aussi une arme : on fabriquait de son bois des hampes de lance, attribut typiquement martien. Prenons le glyphe de Mars : qu’y voit-on sinon un bouclier et une lance ? Cette violence de Mars, on la retrouve aussi dans une autre des fonctions du houx : la punition et la correction. Par exemple, à l’aide de rameaux de houx, on confectionnait des balais dont on se servait autrefois comme martinet (mot dans lequel on peut encore lire une empreinte martiale). Pour bien marquer la typicité de ces objets, on les appelait des houssoirs. La houssine, quant à elle, peut se présenter sous plusieurs formes : fouet, cravache, baguette, verge, toujours associés à Mars. Autrefois, les brintiers fabriquaient des manches de fouet et de martinet avec du bois de néflier, d’aubépine et de houx. Le brintier, à n’en pas douter, devait être l’époux de la houspilleuse qui houspille, de ce verbe – houspiller – très agressif, en particulier par l’aspect harassant et harcelant qu’il peut assez souvent revêtir : oui, littéralement, houspiller, c’est poursuivre sans relâche quelqu’un avec un fouet de rameaux de houx pour lui flanquer une bonne peignée, ce qui nous mène à un autre verbe bien moins courant, houssepeignier, c’est-à-dire peigner avec un rameau de houx, parce que non seulement le houx peut mettre de l’ordre dans une chevelure rebelle, mais il peut également corriger les tempéraments qui le sont tout autant !…
La branche de houx, qu’elle que soit la forme qu’elle adopte, l’on sait qu’elle montre et qu’elle dirige, en rectifiant une direction, une posture, physiques comme mentales, empruntées par tel ou telle. Il est toujours question de guidance à travers le houx, il ne perdrait pas le temps de paraître dans ses habits verts (et rouges pour les dames houx) en plein hiver s’il n’y avait pas là le motif sérieux d’attirer sur lui une certaine attention. Il n’y a pas à tortiller, la verdeur du houx, si visible à la morte saison, il faut bien qu’elle serve à quelque chose et l’on voit ce houx rayonner perpétuellement en des mouvements qui soulignent on ne peut mieux ce caractère martien qu’on peut lui trouver parce qu’il brosse, il bat, il frappe. En fait, si l’on est un peu plus attentif, l’on se rend compte que le houx ne pousse jamais dans une seule direction. Il pose question sur un positionnement : suis-je trop passif ou non ? Trop yang (ou trop yin) ? N’est-il pas temps, enfin, de prendre le taureau par les cornes ou, tout au contraire, de les lui lâcher ? Le houx module, c’est-à-dire qu’il ramène à une plus juste mesure réduisant les écarts à la moyenne (il suffit d’observer une feuille de houx : une pointe en haut, une pointe en bas, une pointe en haut, etc.). Recherchant la sagesse, qui, parfois parvient avec l’âge, à l’image d’une feuille de houx portée par un vieux sujet…. Et c’est cela que commande l’ogham Tinne : l’équilibre entre la réflexion intérieure et l’action concrète, expliquant pourquoi il est permis d’associer Tinne à l’arcane VII du Tarot de Marseille, à savoir le Chariot, mais également avec la Tempérance (arcane XIV). Canaliser, nuancer, tenir en bride avec justesse mais sans fermeté excessive, sans quoi l’énergie déborde alors qu’on recherche justement la maîtrise des capacités énergétiques, car qui peut bien tenir longtemps la lance en mains, s’il s’épuise dans un maniement approximatif, dans une quête au but insensé, déséquilibrée ? Justesse et mesure, ce sont là les deux maîtres mots qui définissent le mieux l’ogham Tinne. Si la baguette de houx avait le pouvoir de faire avancer les attelages récalcitrants, il invite aussi à l’audace, au courage, à la rébellion justifiée, à une réaction juste face à un penchant trop marqué pour la destruction : il permet alors d’envisager la sortie de l’ornière afin de favoriser l’érection et la transmutation, parce que le caractère très martien du houx est un moteur d’émancipation, de transformation et de révolution.

Ambivalent comme sait l’être le houx, ce sont une bonne partie des signatures vues jusque là que le docteur Edward Bach a dû utiliser pour se pencher sur le cas de l’élixir floral qu’il élabora à base de fleurs de houx, Holly. Il écrit qu’il s’adresse surtout aux personnes « qui sont parfois assaillies de pensées telles que la jalousie, le désir de vengeance, la suspicion » (5), plaçant ces mêmes personnes dans une forme de dépendance. Soyons davantage précis : « vous cherchez à laver tout affront supposé par des tortures morales que vous n’infligerez peut-être pas mais sur lesquelles vous laisserez votre imagination divaguer. Ces conflits qui semblent vous opposer à tout le monde sont dus à une souffrance profonde, invisible, incompréhensible » (6). Il m’est arrivé de croiser la route d’une personne de ce type il y a une dizaine d’années, elle n’avait rien de « holy » (= saint), mais tout du houx dans ses dispositions les plus fâcheuses, teigne vénéneuse qu’elle était. C’est un type Bach particulièrement épuisant, souffrant pour un motif de douleur qui n’existe pas la plupart du temps.
Mais, et parce qu’il y a un mais, le houx passe aussi pour être à l’image de la cruauté. S’il offre un refuge aux oiseaux qui nidifient entre ses branches épineuses, les plaçant par-là même à l’abri des prédateurs, on a tiré de sa seconde écorce une glu qui, comme celle du gui, a été employée par les chasseurs à la glu qu’on appelle des macaires pour capturer les… oiseaux !… Alors que saint Macaire, patron des serrures récalcitrantes, libère en ouvrant, le macaire emprisonne. Mais ce dernier ne fait qu’exploiter ignoblement un aspect du houx qui, si l’on peut dire, « se rattrape » de ce méchant travers en offrant le couvert aux merles et aux grives grâce à ses baies rouge vif qui persistent tout l’hiver. La générosité du houx à leur égard s’exprime à travers le fait que même le vent ne fait pas choir ces baies, ce qui rend leur consommation plus aisée par les oiseaux.
Malgré la sombre figure de ce sinistre macaire, ne doutons pas un instant que la persistance du houx durant l’hiver est symbole d’espoir et de joie, parant encore les maisons à l’approche des fêtes de fin d’année, allant jusqu’à orner la traditionnelle bûche de Noël. Le houx, qu’il décore ou qu’il soit décoré (7), est activement recherché à cette période de l’année. Une attitude qui ne tire pas seulement son origine dans le caractère ornemental du houx. En effet, placer des rameaux de houx dans les maisons, en suspendre aux portes et aux fenêtres, tout cela est un héritage de coutumes païennes dont certaines ont été rapportées par Plutarque, c’est dire si ça ne date pas d’hier, et dont semble s’inspirer celui qu’on connaît depuis le XVII ème siècle sous le nom de Father Christmas en Grande-Bretagne, à savoir un personnage mythique portant un long vêtement (bleu, gris, vert ou rouge), et couronné de houx… Au XIX ème siècle, l’on faisait encore appel au pouvoir protecteur du houx en perpétuant les antiques traditions (Angleterre, France, Suisse, Italie, etc.).
A l’approche de Noël, le légendaire chrétien s’est emparé du houx (on a vu dans ses feuilles la couronne d’épines du Christ et dans la rougeur de ses baies son sang). Quand Hérode décida de massacrer tous les nouveaux-nés juifs afin de s’assurer que l’enfant Jésus y passerait, Marie et Joseph fuirent en Égypte. La nécessité de se cacher étant grande, ils s’abritèrent alors sous le feuillage d’un houx auquel Marie accorda sa bénédiction, souhaitant qu’il conserve toujours vert son feuillage (on trouve un motif similaire mettant en œuvre le romarin, la sauge et d’autres plantes encore durant cet épisode demeuré célèbre de « la fuite en Égypte »). En d’autres circonstances, aux Rameaux par exemple, selon les régions, la liturgie s’adapte, c’est pourquoi il ne fut pas rare de voir le buis être remplacé par le houx.

Ce qui va maintenant suivre paraîtra bien maigre au regard de ce que nous venons de développer ci-dessus. Si nous sommes restés sur notre faim avec l’histoire thérapeutique du houx durant l’Antiquité gréco-romaine, il est bon de savoir que la longue période suivante, le Moyen-Âge, n’est guère plus prolixe à son sujet ; on n’en parle finalement que très peu. Albert le Grand, qui le nomme daxus (un mot assez proche de taxus, désignant l’if), ne mentionne aucun élément thérapeutique. Hildegarde n’en parle pas, Macer Floridus encore moins. Il existe néanmoins dans un codex anglo-saxon, le Lacnunga (= « remèdes ») datant au moins du début du XI ème siècle, une recette relative au houx, proposant une décoction d’écorce de houx dans du lait de chèvre en vue d’amender les poumons de la gêne respiratoire qui pourrait venir les embarrasser. Après cela, il faut s’en remettre à Paracelse qui donne la seconde information thérapeutique digne d’intérêt, puisqu’il a employé les feuilles de houx comme remède de l’arthrite et des rhumatismes. Un peu plus tard, Matthiole délivre bien peu de choses : la décoction de l’écorce ou des racines apparaît souveraine « sur les articulations indurées à la suite de luxation » (8). En revanche, les qualités esthétiques du houx surent séduire les artistes médiévaux puisqu’il apparaît dans les Grandes heures d’Anne de Bretagne (1503-1508), ainsi que sur les tapisseries dites de la Dame à la Licorne (1484-1538).

Arbuste ou petit arbre (9), le houx que l’on dit « commun » est la seule espèce d’Ilex poussant de façon spontanée sur le continent européen (ainsi qu’au nord de l’Afrique et en Asie occidentale et centrale). Assez fréquent jusqu’à 1500 m d’altitude, le houx se plaît à l’ombre et sur des sols qui, bien qu’humides, se doivent d’être relativement bien drainés, c’est-à-dire dans les fourrés, les haies, les bois et sous-bois de forêts de feuillus (chênes et hêtres), déployés sur des terrains pierreux, gras et « graveleux ». En France, il est assez commun partout (sur sols exclusivement calcaires), sauf en région méditerranéenne et en haute montagne.
Essence au tronc lisse couvert d’une écorce gris argent, le houx est considérablement branchu et ramifié, portant des rameaux verts et souples (ces rameaux restent verts même une fois coupés). Jeune, il porte les fameuses feuilles piquantes et gondolées ; plus âgé, les piquants disparaissent pour laisser place à des feuilles lancéolées, bien qu’elles demeurent tout aussi coriaces, brillantes et vernissées, peintes d’un vert sombre qui tranche nettement avec le rouge vif des baies apparaissant à l’approche de l’hiver.
Le houx est une plante dioïque, « mais il arrive que le sexe change d’une année sur l’autre » (10). En attendant, ce sont toujours les pieds femelles qui portent les fruits, drupes d’un centimètre de diamètre, qui sont le résultat de la transformation des petits fleurs blanches (ou légèrement rosées) à quatre pétales, s’épanouissant en corymbes parfumés à l’aisselle des feuilles de mai à juin.

Le houx en phytothérapie

Avec tout ce que l’on vient de raconter jusque là au sujet du houx, l’on pourrait s’étonner – comment ? – qu’on puisse encore tirer à la ligne sur cet ultime sujet qu’est la pratique phytothérapeutique, surprise tout à fait recevable en ce sens qu’il est tout à fait concevable de ne pas parvenir à faire tenir ensemble le houx d’une part et la seule idée d’une infusion de ses feuilles d’autre part. Pourtant, rappelons-nous les paroles de Botan que j’ai placées au frontispice de cet article. Que fait-il sinon exhorter à la recherche, non au rejet ? Invitons parmi nous cet autre arbre au feuillage semper virens et aux baies également rouges, c’est-à-dire l’if. Il a presque failli disparaître des forêts européennes en raison de sa très réelle toxicité qui demande à être maîtrisée, canalisée, aiguillonnée, amoindrie, détournée, nuancée. Cette attitude, autrement plus respectueuse du végétal (profitons-en pour rappeler que le mal absolu n’existe pas dans ce monde), a permis il y a une cinquantaine d’années d’extraire du if une molécule anticancéreuse. Alors ? Qu’en aurait-on su si l’on avait éradiqué l’if de cette terre pour cause de persona non grata ? Et, vérification faite, l’if n’est même pas abordé dans le dictionnaire de Botan daté de 1935. Quant au Larousse médical illustré (1924), s’il consacre une rubrique à cet arbre, il n’en présente que le caractère toxique, douteux et dangereux. Aujourd’hui, l’on sait bien que l’if est curatif de certains cancers : cela remet de suite les pendules à l’heure. Cependant, puisqu’il nous faut en revenir au houx, ce dernier ne possède en rien la toxicité de l’if (malgré ce que l’on peut croire sur ce point), et c’est sans doute pour cela que ses emplois phytothérapeutiques sont un peu plus étendus, bien qu’ils n’aient en rien l’ampleur d’un catalogue. Botan, à son sujet, invite à percer un mystère. Mais les ouvrages postérieurs ne recèlent rien qui puisse faire un parallèle avec le taxol anticancéreux de l’if. Est-il trop tôt pour que sonne l’heure de gloire du houx ? Sommes-nous à côté de la plaque ou, pire encore, trop bêtes ? Signalons tout de même, histoire de relativiser, que la première fleur, à son stade le plus archaïque, est apparue il y a environ 130 millions d’années, alors, le végétal, base de tout, s’y connaît quand même un peu, bien davantage que ce bipède qui pense souvent de travers.
Non, concernant le houx, rien de bien substantiel ne s’ajoute à ce que j’ai déjà pu écrire à propos de cet arbre il y a cinq ou six ans. Mais peut-être les réponses se situent-elles ailleurs (auprès de l’ogham Tinne, de l’élixir floral Holly…) ?

En attendant, puisque c’est là notre mission, tenons-nous informés de l’implication phytothérapeutique du houx dont on use principalement des feuilles et de l’écorce dans une mesure moindre. L’on y trouve un principe amer baptisé ilicine au XIX ème siècle ; les feuilles, sans odeur, mais à la saveur âpre et amère désagréablement marquée, recèlent des matières qui ne feraient aucun mal à une mouche : cire, chlorophylle, gomme, tanin, pigment jaune (ilixanthine ?), sels minéraux (calcium, potassium), sucre (glucose). Ce qu’il est bon de remarquer au-delà de ces données, c’est que la composition biochimique des feuilles de houx se distingue par la présence de flavonoïdes et d’acide caféique qui, contrairement à ce qu’il pourrait laisser croire, n’est pas l’apanage du seul café, parce qu’il est présent dans de nombreuses plantes (à l’image du limonène et du pinène dont les noms empruntent l’un au citron l’autre au pin). Notons que cet acide n’a aucun rapport avec la caféine. Enfin, un peu de théobromine, ce qui, sur ce point, rapproche le houx du cacaoyer, du guarana et du maté. La première écorce du houx s’exploitait surtout pour son tanin, la seconde pour la glu qu’elle procure, « substance molle, tenace, visqueuse, filante, peu soluble dans la salive, et agglutinant les lèvres lorsqu’on la mâche, s’épaississant par le froid, se liquéfiant par la chaleur, soluble dans l’alcool et dans les huiles fixes et volatiles, mais très peu dans l’eau pure » (11). (Impression d’avoir vu passer par là le spectre du Holly de Bach…)
Comme nous l’avons vu plus haut, ça n’est pas la médecine qui a fait le plus grand cas de la glu du houx, quand bien même son obtention en passait par des procédés pas moins compliqués que ceux qui permettent la fabrication du brai de bouleau, et dont il a fallu, je pense, réfléchir à deux fois, au moins, avant d’établir une formule et un modus operandi convenables. Cette glu ne se produit effectivement pas aussi facilement qu’on pourrait le penser. Les paysans enfouissaient « les rameaux de houx dans un tas de fumier où ils les laissent fermenter pendant quinze à trente jours après les avoir fait bouillir pendant huit à dix heures » (12). Je ne dispose pas d’informations relatives à la composition de cette glu : Fournier posait la question de savoir si elle contenait de la glutine (= ancien nom qui permettait de désigner parfois le gluten) ou de la viscine dont on atteste la présence dans les baies du gui qu’on exploita pour son caractère collant et visqueux, et donc, elle aussi, destinée à la capture des oiseaux. Oui, Fournier posait la question, mais, à sa suite, ce fut, semble-t-il, le silence. Enfin, achevons par les baies qui contiennent un cyanoglucoside non-cyanogène, la ménisdaurine (c’est-à-dire que les fruits du houx ne libèrent pas d’acide cyanhydrique, ce qui limite grandement la réputation toxique de cet arbuste).

Propriétés thérapeutiques

  • Feuille : tonique amère, diurétique, sudorifique, fébrifuge, stomachique, laxative, antispasmodique, antirhumatismale
  • Écorce : anti-épileptique (?)
  • Glu : émolliente, maturative, résolutive
  • Baie : vomitive, purgative (semblable au nerprun)

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : rétablissement d’un transit perturbé, estomac manquant de tonicité (atonie gastrique), colique, prédisposition aux diarrhées, digestion pénible, crampe d’estomac
  • Troubles de la sphère pulmonaire : bronchite, catarrhe bronchique chronique, toux spasmodique, toux opiniâtre, rhume, pleurésie
  • Troubles de la sphère vésico-rénale : lithiase, goutte, affections rhumatismales, œdème
  • Infections : variole, tumeur blanche, fièvre intermittente liée au paludisme
  • Ictère
  • Point de côté
  • Abcès, furoncle (en ce qui concerne la glu)
  • Éviter la formation de cals après fracture

Modes d’emploi

  • Décoction de feuilles fraîches ou sèches.
  • Poudre de feuilles sèches.
  • Cataplasme de feuilles fraîches pilées.
  • Infusion longue et à froid d’écorce.
  • Décoction de baies préalablement macérées dans de l’eau pendant une bonne douzaine d’heures.
  • Eau-de-vie de baies de houx (spécialité alsacienne).
  • Macération vineuse (dans du vin blanc) de feuilles de houx fraîches.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Toxicité : les baies deviennent rapidement émétiques après ingestion, susceptibles donc d’engendrer des vomissements, ce qui explique qu’elles n’ont rien à faire dans l’estomac ou alors qu’on peut s’en servir pour provoquer volontairement le vomissement en cas d’intoxication par exemple. A doses plus fortes, elles purgent. On a même laissé entendre que des troubles neurologiques (convulsions), ainsi que de la somnolence pouvaient survenir via l’ingestion de baies de houx. Quant aux feuilles, parfois consommées par le bétail, elles partagent cette vertu vomitive mais uniquement à très hautes doses. A l’instar des feuilles de gui, il est recommandé de ne pas faire du houx un usage massif et prolongé, du fait de l’énergie dont il est investi : le houx, à doses thérapeutiques correctes, provoque déjà une sorte de « malaise », de la pesanteur, une chaleur épigastrique qui s’étend par la suite aux membres, au ventre, à la poitrine ; elle rayonne, peut-on dire. « Cette chaleur, ajoute Cazin, quand elle se généralise, dure trois heures et même plus : elle se fait sentir au toucher de la peau » (13). Pour un arbre qui évoque surtout l’hiver, par sa présence magique à proximité du solstice, c’est tout de même une signature tout à fait étonnante ! :)
  • Récolte : les feuilles au moment de la floraison, soit au printemps (mai-juin), les baies en hiver.
  • Espèce ornementale comme l’if, le houx présente de multiples cultivars et se prête sans difficulté à l’art topiaire, et permet aussi d’élaborer des clôtures et des palissades végétales.
  • Le bois de houx est relativement rare. Cependant on l’utilise volontiers en marqueterie, tabletterie, coutellerie et tournerie, autorisant, par exemple, la fabrication d’objets usuels comme des cannes, des dents d’engrenage, des houssines (fouets et cravaches). C’est ce bois qu’on utilise pour fabriquer les pièces blanches des jeux d’échecs. Bois dense et à grain très fin, très facile à travailler, il brunit avec l’âge.
  • Autres espèces : de par le monde, il existe d’autres espèces de houx :
    – L’apalachine (Ilex vomitoria), utilisé par les Amérindiens comme narcotique, stimulant et principal ingrédient de la « boisson noire » ; est longtemps passé pour une panacée nord-américaine ;
    – Le houx américain (Ilex opaca), constituant l’alter ego du houx européen ;
    – Le houx verticillée (Ilex verticillata) ;
    – Le maté (ou yerba maté, Ilex paraguariensis), laxatif, tonique, diurétique, décontractant, apaisant la sensation de faim et accroissant la vigueur intellectuelle.
    _______________
    1. P. P. Botan, Dictionnaire des plantes médicinales les plus actives et les plus usuelles et de leurs applications thérapeutiques, pp. 108-109.
    2. D’après une légende béarnaise, Dieu aurait crée le laurier, plante de la victoire. Le Diable, voulant l’imiter, ne pût que produire le houx au feuillage épineux et sans arôme.
    3. Nadine Cretin, Fête des fous, Saint-Jean et Belles de mai, p. 69.
    4. Pierre Canavaggio, Dictionnaire des superstitions et des croyances populaires, p. 124.
    5. Edward Bach, La guérison par les fleurs, p. 104.
    6. Paul Ferris, Le guide des fleurs du docteur Bach, p. 75.
    7. Cf. le pastrage : on processionnait durant la messe de minuit en tenant à la main des rameaux de houx garni de rubans et de lumières.
    8. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 513.
    9. Dix mètres, parfois plus, comme c’est le cas du houx de la forêt de l’Isle-Adam dans le département du Val-d’Oise qui atteint presque la vingtaine.
    10. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 512.
    11. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p. 481.
    12. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 514.
    13. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p. 481.

© Books of Dante – 2019

Le hêtre (Fagus sylvatica)

Synonymes : hêtre commun, hêtre blanc.

Si le nom même du hêtre est connu et admis de tous, il s’avère que selon les lieux et les époques, il a porté d’autres noms, dont son nom latin – fagus – semble être inspiré, à moins qu’il ne s’agisse de l’inverse… Ainsi le hêtre est-il foyau, foyard, fouillard, fouteau, fou, fau, fayard, fagette, faillette, favinier… De l’ensemble de ces noms vernaculaires, le latin fagus souhaite nous rappeler sa proximité avec le grec phagein, un verbe qui veut dire « manger », en raison, dit-on, du caractère comestible de certaines parties de cet arbre. Pourtant, des arbres plus comestibles que le hêtre, il en existe bien d’autres, et il apparaît peu acceptable de déclarer le hêtre comme l’arbre (sauvage) comestible par excellence, comme j’ai pu le lire quelque part. Ainsi faut-il s’interroger quant à la filiation qui peut bien exister entre fagus et phagein. Tous ces noms, auxquels on peut rajouter fol et foutel, représenteraient ainsi les diverses manières de désigner cet arbre jusqu’au début du XIII ème siècle (1220 environ), avant que le hester germanique et le haistr francique ne se stabilisent et ne donnent, par la suite, le mot hêtre.
Bien entendu, ces anciennes appellations ne furent pas abandonnées : ma grand-mère maternelle n’a jamais appelé un hêtre un hêtre ; pour cela, elle utilisait le mot franco-provençal fayard. De même, dans le Petit Albert, on trouve une recette pour la réalisation de laquelle il est demandé « une livre de bon charbon de faux » (c’est certain que si l’on ne sait pas ce que c’est, la recette est irréalisable ; simple question de linguistique, non de magie, laquelle nécessite quelques élémentaires notions de botanique dont on fait trop souvent l’économie…).

Le hêtre, bien qu’il fasse partie, tout comme le chêne, de la famille des Fagacées, n’en reste pas moins à l’ombre dudit chêne. Chez Angelo de Gubernatis, on le trouve encore sous le nom de Quercus fagus, quercus faisant référence au genre chêne, comme si, d’une façon ou d’une autre, on avait voulu faire absorber le hêtre par le chêne, afin d’assurer la suprématie de ce dernier au dépend de l’autre. Pourtant, si l’on en juge la mythologie grecque, l’on se rend compte que cette idée n’a rien de saugrenu. Bien qu’indissociable du chêne masculin pour la vieille culture hellène, le hêtre représentait alors la part féminine de la création. Puis, il a été détrôné par le chêne, de la même façon que l’on a, petit à petit, répudié le principe féminin. Bien avant cela, le hêtre était dédié à une déesse-mère primordiale du nom d’Eurynomé, puis les Achéens remplacèrent cette divinité par Zeus, le hêtre par le chêne. Eurynomé fut intégrée au panthéon, mais dans un rôle assez mineur. Voilà pourquoi, lorsqu’on parle du sanctuaire de Dodone, on pense immédiatement au chêne. Or, Lucien de Samosate, un auteur du II ème siècle après J.-C., affirme que l’oracle de Dodone se constituait autant de chênes que de hêtres sacrés. Il n’en reste pas moins que pour des auteurs plus tardifs comme Henri Corneille Agrippa, le hêtre est d’essence jupitérienne, avant de glisser davantage en direction du couple Héra/Junon, alors que pour les anciens Germains le hêtre est indubitablement masculin, formant couple avec l’orme féminin.
Il est donc inexact d’insinuer que les anciens Grecs et Romains ignoraient le hêtre : par exemple, dans l’Odyssée, ce sont bien des faines – le fruit du hêtre – que jette Circé, avec des glands et des cornouilles, aux compagnons d’Ulysse changés en porcs captifs par les bons soins de la déesse. De même dans les Bucoliques que l’on doit au poète latin Virgile : il est question d’un fagus dont certains exégètes dirent qu’il n’est pas prouvé qu’il fut un hêtre. Virgile étant né en Gaule cisalpine, je doute fort qu’il n’y ait jamais rencontré le moindre fayard. Si Pline est capable de décrire correctement la faine – petite pyramide triangulaire – il n’y a pas de raison pour que Virgile soit ignare à ce point. Non, on connaissait bien le hêtre, tant chez les Grecs que chez les Romains.

En ce qui me concerne, le hêtre est éminemment féminin. Ainsi, les coupes sacrificielles – symbole féminin – étaient-elles taillées dans du bois de hêtre. L’écorce du hêtre est aussi lisse et douce que peut être rugueuse celle du chêne ; son bois, ferme et flexible, contraste avec la rudesse de celui du chêne ; le hêtre est rarement touché par la foudre alors que, statistiquement, le chêne l’est quarante-cinq fois plus souvent, signant bien par-là son accointance avec Zeus, maître des éclairs, s’opposant ici symboliquement, par un emblème comme le chêne, au hêtre féminin plus proche du monde souterrain, parce que plus « rond », plus « humide », plus « ombrageux » que ne le sera jamais le chêne… Et si l’on reste dubitatif devant la dimension féminine du hêtre, il n’est qu’à considérer les fameux hêtres tortillards, des êtres surnaturels qui semblent presque danser, et dont les spécimens les plus connus sont désignés sous le terme de « faux de Verzy », du nom de la petite commune, à proximité de Reims, qui en regroupe le plus grand nombre sur près de 80 hectares. Aujourd’hui encore, on s’interroge sur l’origine de cet état de fait. On a évoqué la nature du sol. Mais après avoir planté des graines de hêtre tortillard en dehors de ce regroupement, on a constaté qu’elles donnaient naissance à de nouveaux hêtres tortillards. Il a également été avancé l’origine virale de ce phénomène pour lequel les investigations demeurent toujours autant tortueuses… Francis Hallé nous explique que « les soudures racinaires permettent des échanges entre les arbres. Les hêtres ‘tortillards’ […] sont capables d’induire le caractère ‘tortillard’ chez les hêtres voisins, avec lesquels ils sont soudés par les racines » (1). Cela apporte de l’eau à notre moulin, mais l’origine première demeure, pour l’instant, un véritable mystère. Malgré tout, ces arbres, par leurs formes serpentines, nous invitent à la réflexion : de la Terre au Ciel, le chemin n’est pas toujours une ligne droite. Plutôt à l’image du rond dont on ne sait pas toujours s’il est de fée ou de sorcière. Dans une région à peine distante de 200 km à l’est de la ville de Reims, et où l’on connaît bien le hêtre, il est impossible de passer sous silence le majestueux hêtre fée de la forêt de Domrémy au temps de Jeanne la Pucelle, lequel était fréquenté par la noblesse locale, mais aussi par ces dames fées dont Jeanne n’a bien évidemment jamais fait partie. On a cependant insisté sur ce point pour faire gonfler l’idée que, peut-être, elle aurait été quelque peu… sorcière. Cependant, « il est vrai que, si les fillettes pieuses allaient à l’arbre seulement les jours de fête et dans un but de piété ou d’amusement familial, d’autres y cherchaient un appui plus profane dans le monde élémental » (2), c’est-à-dire probablement toutes celles qui n’avaient pas entièrement (ou pas du tout) répudié leur foi païenne, et je ne parle pas seulement de celles qui venaient y chercher, en songe, la vision de leur futur, afin de savoir si leur mariage serait heureux ou vérifier si, comme le soutenait Macrobe dès le IV ème siècle après J.-C., le hêtre était un véritable membre des « felices arbores », autrement dit, des arbres portant bonheur, des arbres sous lesquels aucune sieste ne peut virer au cauchemar, sans quoi l’on n’aurait jamais laissé de très jeunes fillettes effectuer les tournées du premier mai en portant à la main une branchette de hêtre, fleurie et décorée de rubans. (Plus anciennement, le hêtre figurait l’épouse du Soleil, la « très brillante » Belisama, dont le culte était rendu le premier du mois de mai, jour de la fête du hêtre.) « Cependant […], il est certain qu’au pied de l’arbre enchanté, on trouvait, vers la nuit magique de Saint-Jean, ces rondes de mousserons roses et ces cercles d’herbe foulée où dansèrent des pieds menus, plus légers que les pieds d’aucune femme » (3).

L’ogham Phagos et son glyphe spiralé… : ᚗ Comment, encore, douter de la féminité manifeste du hêtre ? Pour nous éclairer davantage sur ce point crucial, transportons-nous donc au jardin botanique royal de Kew, un quartier situé au sud-ouest de Londres. Un hêtre s’y prête à une curieuse singularité : « le marcottage spontané des branches basses », pour reprendre la formulation exacte de Francis Hallé qui poursuit, ajoutant que ce phénomène se déroule (presque) uniquement « dans le cas d’arbres isolés : recevant un éclairement suffisant, ces branches basses ne s’élaguent pas, s’allongent, s’affaissent sous leur propre poids, entrent en contact avec le sol, s’y enracinent, réitèrent et donnent naissance à un cercle de jeunes arbres qui entourent le vieil arbre initial » (4), mère au centre de sa prodigieuse descendance, dont on sait que, pour chacun d’eux, le cordon ombilical, même s’il vient à se rompre, ne supprime en rien l’étroite relation, ni le rôle de chacun : à tous les âges de sa vie, la mère sait qu’elle reste mère. Que peut donc bien vouloir nous montrer cette ronde arborée, figurée par un hêtre vénérable entouré de ses jeunes sujets dans lesquels subsistent, par filiation, une partie de l’héritage ancestral ? C’est là, en partie, ce que Phagos cherche à nous faire comprendre : l’existence d’une mémoire individuelle mais également collective, la connexion avec les ancêtres et l’acceptation des messages qu’ils nous adressent. Aller chercher dans un temps plus ancien que soi une réponse à une question bien d’aujourd’hui. Comment s’éclaire cette donnée à la lumière actuelle ? Comment peut-on l’intégrer à ce monde moderne sans la dénaturer ? L’on ne peut illuminer le présent sans les fréquents coups d’œil adressés à ce qui se trouve derrière soi ; c’est à ne pas négliger, c’est une base de laquelle on émerge soi-même, qui contient, fertile, un terreau de bon augure, mais aussi, parfois – qui sait ? – un problème irrésolu qui gangrène l’humus. Des générations peuvent se succéder sans que le problème soit arasé. Ça n’est donc qu’en revenant à la source, en amont, auprès de la « mère », qu’on parvient à expliquer le fait que l’eau qu’on voit couler dans la rivière de sa propre existence possède un si faible débit, ou une couleur, une odeur, qui laissent tout à fait craindre une pollution qu’elle aurait subi, et qui implique de (se) soigner, de remonter, de repérer les thèmes qui se répètent afin de pouvoir les corriger, d’inverser, etc. Ce sont là commandements de Phagos !
Nous avons dit plus haut que la coupe sacrificielle que l’on sculptait en bois de hêtre était un symbole typiquement féminin, sans doute parce qu’elle est matrice. Or, « selon certaines versions de la quête du Graal, la coupe sacrée est reliée à l’image du livre. Cette quête représente alors la recherche de la parole perdue, soit l’ancienne Sagesse devenue inaccessible » (5). Lorsqu’on prend la peine de creuser plus avant, ou plus profond, l’on se rend compte effectivement que la relation du livre au hêtre est très, très proche, ne serait-ce que linguistiquement, surtout si l’on considère la manière dont on nomme le hêtre en plusieurs langues européennes : beech (anglais), buche (allemand), beuk (néerlandais), buk (polonais), bukev (slovène), bok (suédois). Soit autant de termes qui s’apparentent à d’autres permettant de désigner le livre : book (anglais), buch (allemand), boek (néerlandais). Même le français bouquin y fait référence. Cela exprime plusieurs causes : avec du bois de hêtre, on confectionnait des tablettes d’écriture (jouant là la même fonction que l’écorce de bouleau) ; sur ce bois, il arrivait qu’on y trace des runes ; enfin, de ce bois, on fabriquait de la pâte à papier. C’est donc tout cela que Phagos véhicule également, l’ogham du hêtre signifiant plus globalement la connaissance écrite inscrite dans le bois même de cet arbre. Tirer Phagos peut donc vouloir dire qu’il importe de partir en quête de sagesse (sapience, savoir), de pratiquer l’introversion, bien nécessaire pour découvrir, entre deux lignes, le message qui s’y dissimule, chercher, avec calme et tempérance toujours, une réponse dans les traces écrites qui sont multiples et qui ne peuvent se résoudre et se réduire au seul Livre… C’est avec l’aide de Phagos qu’on peut entrer plus intimement en contact avec l’un des arcanes majeurs du Tarot de Marseille, à savoir la Papesse (bien davantage encore qu’avec l’arcane V, le Pape).

D’un point de vue thérapeutique, le hêtre a surtout joui d’un grand nombre d’emplois populaires. En revanche, rares ont été les praticiens à s’être penchés sur le cas du hêtre, et ce quelle que soit la période à laquelle ils ont appartenu. Tous (ou presque), sauf une : Hildegarde de Bingen. Après elle, il y a bien eu Matthiole, qui n’en dit pas grand-chose tout en reprenant celui qu’il commente, à savoir Dioscoride qui ne cherche pas à faire supplanter le hêtre par le chêne. Convaincu des caractéristiques si fortement marquées entre chêne et hêtre, il place dans le même chapitre 120 du premier livre de la Materia medica ces deux arbres, parce que, dit-il, ils sont de semblables vertus, tant et si bien qu’il achève en disant que « les feuilles de tous ces arbres pilées, aident aux enflures et fortifient les parties affaiblies des membres » (6). Que rajoute donc Matthiole qui ne se trouve pas dans Dioscoride ? Le seul fait que les feuilles du hêtre remédient aux défauts des lèvres et des gencives, ce qui est fort mince, et sans commune mesure avec l’approche d’Hildegarde à laquelle nous allons maintenant nous intéresser. Quand on prend connaissance de ce qu’elle écrit à propos de celui qu’elle nomme Fago, on pressent avec évidence la puissance qu’elle décelait dans cet arbre qui est pour elle image de la discipline : « Je coupe ta verdeur, parce que tu purifies toutes les humeurs qui entraînent l’homme sur des chemins d’erreur et d’injustice », écrit-elle (7). A la lecture du long chapitre qu’elle accorde à cet arbre, on peut noter les nombreuses prières qu’elle associe au hêtre. Si, à l’heure actuelle, on n’accorde plus aux feuilles du hêtre guère d’importance (hormis leur caractère comestible à l’état jeune, ce que souligne du reste l’abbesse), Hildegarde voyait en elles un excellent moyen de lutter contre les états fébriles accompagnés de frissons : « Arrache-les aux branches sans les briser, en les conservant entières ; place-les dans ton lit près de toi pour qu’elles te réchauffent et qu’elles absorbent la sueur de ton corps […] : tu trouveras la joie, et, dans ton cœur, tu sentiras l’apaisement » (8). Soucieuse de ne pas se cantonner qu’à l’arbre seul, Hildegarde considérait aussi comme remède la rosée que l’on recueillait sur ses feuilles, laquelle était bonne pour éclaircir la vue. Quant « au champignon qui pousse sur le hêtre […], il est bon à manger pour le bien-portant comme pour le malade » (9). Hildegarde semble nous indiquer que, par sympathie, les « forces » de l’arbre pouvaient se communiquer au champignon qui en était le récipiendaire. L’abbesse de Bingen n’évoque pas le charbon de bois de hêtre mais ses cendres, dont une lessive, c’est-à-dire une lotion composée de cendres et d’eau, permet de nettoyer les affections cutanées légères, de même que la poudre de charbon de bois de hêtre qui possède des propriétés plus puissantes encore. Enfin, Hildegarde note, non sans humour, que le fruit du hêtre, dont l’huile était connue, ne rend pas malade mais que, en revanche, il fait grossir. En effet, ce dernier est riche de protides, de glucides et de lipides !

Espèce d’ubac plus que d’adret, le hêtre est l’une des quatre essences les plus représentatives des forêts européennes aux côtés du chêne, du pin et du sapin. Sa présence depuis le tertiaire et ses capacités d’adaptation n’y sont sans doute pas étrangères. Assez fréquent sur les reliefs (collines, zones montagneuses : maximum 1700 m d’altitude), le hêtre s’épanouit aussi bien sur sol calcaire qu’acide. Il est capable de prendre racine dans des amas pierreux tout autant que sur des terrains argileux, à la condition qu’ils soient richement pourvus d’éléments nutritifs. L’important pour lui, c’est que le sol qui le porte soit bien drainé, ce qu’il trouve au creux des vallons frais et confinés. C’est pour ces raisons qu’il apprécie les régions océaniques et montagnardes à climat humide, comme c’est le cas de l’Iraty, au Pays basque. Là, s’y trouve la plus vaste hêtraie d’Europe (90 % des arbres sont des hêtres). Elle couvre 17000 hectares dont 2300 se trouvent du côté français. A 60 km à l’est de l’océan Atlantique, à près de 1000 m d’altitude, les précipitations y sont abondantes et bien réparties tout au long de l’année. Malgré quelques gels hivernaux, le climat y est relativement doux. Dans cette forêt de l’Iraty, on distingue les hêtres exposés sur les versants sud et ouest, plus secs (les arbres restreignent alors leur besoin en eau) de ceux qui jouissent d’une humidité plus importante dans les autres zones.
Comme nous l’avons dit, le hêtre s’adapte à de nombreuses conditions. C’est peut-être pour cette raison qu’il est difficile de reconnaître la silhouette de cet arbre à première vue. En effet, en forêt il possède un port élancé qui peut lui permettre d’atteindre des dizaines de mètres de hauteur (35 à 40 m au maximum), alors qu’un hêtre isolé se conforme sphériquement.
Son tronc est lisse, de couleur gris argent/cendré/blanchâtre, ses feuilles courtement pétiolées, ovales, brillantes et vert tendre (elles prendront des teintes allant du jaune d’or au brun en automne). Les nervures sont bien droites alors que les bordures ciliées comme l’œil d’une femme présentent quelques ondulations.
Au printemps, ce sont feuilles, chatons mâles et femelles qui apparaissent en même temps. Les chatons mâles ont la forme d’épis brun clair, pendants et longuement pédonculés, couverts de poils soyeux alors que les femelles se composent de une à trois fleurs enfermées dans une enveloppe qui donneront plus tard les faines – graines brunes et luisantes –, à l’abri d’une cupule à quatre divisions couverte d’aiguillons mous.

Le hêtre en phytothérapie

La plus évidente des manières pour utiliser le hêtre en phytothérapie, c’est encore d’employer son écorce, en particulier celle des rameaux juvéniles, âgés de un à trois ans. S’il est aisé de récolter cette écorce, cela n’est pas là l’unique partie de son anatomie que cet arbre est susceptible d’offrir au thérapeute. Si l’on en parle moins, c’est parce qu’il est beaucoup plus compliqué aujourd’hui d’obtenir les autres substances médicinales qu’il est à même de fournir.
La première de ces matières, c’est le charbon végétal que produit le hêtre qui, dans ce registre, n’est pas la seule espèce d’arbre à apporter une telle substance, puisqu’en terme de charbon végétal thérapeutique, le chêne, le tilleul, le peuplier et le pin se prêtent aisément à l’exercice. Observons que ce charbon est plus efficace à l’état sec que lorsqu’on l’humidifie.
La seconde porte le curieux nom de créosote, réunion de deux racines grecques, kréas, « chair » et sôtêr, « protéger », qui met en exergue la qualité antiputride de ce produit de saveur âcre et caustique, peu soluble dans l’eau et fortement miscible dans l’alcool. On l’obtient par la distillation du goudron de bois de hêtre, après qu’il ait été plusieurs fois rectifié. Cette espèce d’huile essentielle contient majoritairement des phénols (gaïacol, créosol, homocréosol, etc.), ce qui explique son caractère « brûlant ».
Le hêtre, dont on consomme parfois les très jeunes feuilles fraîches, offre aussi, par l’intermédiaire de cette surface foliaire, une substance thérapeutique certes moins usitée que l’écorce, mais présentant néanmoins l’avantage de contenir des principes non négligeables : du tanin, une essence aromatique, de la vitamine C, ainsi qu’un glucoside flavonique, tandis que dans l’écorce, on trouve surtout du tanin, de la résine, de la glucovanilline, ainsi que cette matière très étonnante qu’est la subérine, principal constituant du liège. Avant de faire le compte précis de ce qui constitue la faine, signalons que dans la sève du hêtre se croise de l’acétate d’alumine qui, sous forme de gel, joue un rôle polyvalent, de l’acétate de calcium, de l’acide gallique, et sans aucun doute tout un tas d’autres composants fort intéressants.
Au tour de la faine maintenant. Bien que non thérapeutique (du moins non reconnue comme tel, son histoire au contact de l’homme ne lui ayant reconnu qu’une seule fonction alimentaire), nous pouvons tout de même communiquer certaines données qui la concernent : eau (5 %), sels minéraux et oligo-éléments (4 %), matières protéiques (14 %), fibres (22 %), matières extractives non azotées (32 %), lipides (23 %). La faine, exprimée à froid, produit environ le cinquième de son poids d’une huile fine, de couleur jaune paille, de saveur douce et d’odeur peu prononcée. Elle contient essentiellement de l’oléine, ainsi que des acides palmitiques et stéariques.

Propriétés thérapeutiques

  • Écorce : tonique astringente, fébrifuge (considérée non seulement comme un succédané du quinquina, mais également comme son équivalent par Furhmann en 1842), antiseptique générale, antiseptique pulmonaire, apéritive, vermifuge, purgative et vomitive à hautes doses
  • Feuille : stimulante du métabolisme
  • Charbon : antiseptique, désinfectant, absorbant des gaz intestinaux excessifs, antiputride, désodorisant
  • Créosote officinale : astringente, antibactérienne, puissante désinfectante pulmonaire, antituberculeuse, odontalgique, escarrotique
  • Sève : fortifiante, dépurative (surtout usitée en Lorraine)
  • Cendres de bois de hêtre : antilithiasiques (?), résolutives des ulcères (?), fortifiantes des articulations (?)

Usages thérapeutiques

  • Écorce :
    – Fièvre, fièvre intermittente, fièvre paludéenne, fièvre typhoïde
    – Troubles de la sphère gastro-intestinale : diarrhée, dysenterie, parasites intestinaux
    – Affections cutanées : dermatose rebelle, démangeaison cutanée, engelure, gerçure, escarre (10), brûlure, lavage des plaies, des enflures et des irritations cutanées
    – Rhumatismes, goutte
    – Affections pulmonaires chroniques
    – Hydropisie
  • Charbon :
    – Troubles de la sphère gastro-intestinale : fermentation gastrique ou intestinale anormale, dyspepsie flatulente, météorisme intestinal, gastro-entérite, diarrhée, fétidité des selles
    – Affections cutanées : ulcère, plaie purulente et enflammée
    – Glycosurie
    – Hygiène buccale
    – Empoisonnement (au phosphore et aux alcalis entre autres)
  • Créosote officinale :
    – Troubles de la sphère respiratoire : tuberculose, bronchite chronique
    – Troubles de la sphère gastro-intestinale : diarrhée, dysenterie, dyspepsie, nausée, vomissement, hémorragie intestinale (?)
    – Affections cutanées : ulcère, engelure, érysipèle, plaie gangreneuse, cancer cutané susceptible d’être résorbé, brûlure

Modes d’emploi

  • Écorce fraîche ou sèche : comme toutes les écorces, celle de hêtre doit faire l’objet d’une décoction, que l’on filtre une fois obtenue. Elle se destine tant à un usage interne qu’externe, comme, par exemple, en lavement et compresse. Elle peut aussi s’absorber sous forme de poudre.
  • Charbon : par voie interne principalement, sous forme de poudre ou de pastille, bien qu’il semble préférable de privilégier la poudre, fort utile également comme dentifrice. De plus, les pastilles de charbon peuvent être brûlées, seules ou en compagnie d’herbes choisies selon les besoins, pour assurer une meilleure hygiène domestique.
  • Créosote : plus tellement utilisée de nos jours, on lui préfère maintenant son équivalent homéopathique, Kreosotum.
  • S’adosser à l’arbre lui-même : il vous communiquera une partie de ses forces et vous fera assurément éprouver son effet roboratif.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Toxicité : si l’emploi de l’écorce et du charbon de bois de hêtre ne pose pas véritablement de problèmes majeurs, il faut savoir se méfier de la créosote officinale, irritante et narcotique. Assez mal tolérée par l’estomac (même en dilution à un pour mille), elle ne doit pas faire l’objet de doses excessives, ces dernières pouvant parfois occasionner des phénomènes d’intoxication mortelle.
  • Récolte : les jeunes feuilles aux mois d’avril et de mai, les fruits en septembre et octobre, enfin l’écorce à la fin de l’hiver.
  • Alimentation : dans ce registre, on connaît moins la valeur alimentaire de la jeune feuille de hêtre que celle de la faine. Pourtant cette feuille, à la saveur un peu aigrelette, se laisse agréablement déguster en salade. Quant à la seconde, nous pouvons dire que l’histoire, même locale, a davantage retenu son nom, et ce depuis la déjà lointaine préhistoire. Sans remonter aussi longtemps en arrière, en Europe, la faine fit l’objet d’une récolte assidue du début du XVIII ème siècle jusqu’au début du XX ème, laquelle se destinait surtout à l’expression de son huile végétale, tel que le relate André Theuriet à la fin du XIX ème siècle : « Vers la fin de septembre, les capsules rougeâtres et rugueuses des hêtres s’entr’ouvrent, les faines s’en échappent, deux à deux, avec un bruit sec ; le sol est jonché de leurs graines brunâtres et triangulaires. Alors tous les bois sont en rumeur ; femmes, vieillards, enfants, accourent des villages voisins pour récolter la faine. On étend sous chaque arbre de grands draps blancs, on secoue les branches à coup de gaule, et les graines anguleuses tombent comme une averse. La faine est très savoureuse. Nos paysans en font de l’huile en soumettant les amandes, enfermées dans des sacs de toile neuve, à de lentes pressions. Cette huile, extraite à froid, vaut l’huile l’olive ; elle a l’avantage de se conserver dix ans sans perdre de sa qualité, et elle sert à confectionner des fritures fines, dorées, affriolantes… Essaies-en, et comme dit Brillat-Savarin, tu verras merveille ! » (11). Cette huile, donc, ne rancit pas, se prête à l’assaisonnement et à la cuisson, il est donc normal qu’on en ait fait un usage quotidien, en particulier dans les zones européennes riches en hêtres. On en fit également une huile d’éclairage, mais c’est tout de même gâcher le produit. Quant aux faines proprement dites, elles sont comestibles aussi bien crues que grillées à la poêle, ou bien torréfiées, comme cela fut aussi le cas du gland de chêne, afin d’en tirer un ersatz de café. Bien plus tôt, puisque ça remonte au XVI ème siècle, Matthiole raconte aussi que la savoureuse faine, quoi qu’un peu styptique, était l’objet d’une grande considération de la part des paysans des forêts slovènes et autrichiennes, mais aussi de ces autres hôtes des forêts que sont les souris, les écureuils, les loirs, les merles, les grives et bien d’autres oiseaux encore. Cependant, une surconsommation de ces fruits n’est pas sans provoquer certains désagréments : chez les animaux, bien qu’ils soient peu nocifs pour le bœuf, le mouton et le porc, ils représentent en revanche un poison pour le cheval. Tout comme l’amande, la noisette et la noix, la faine est recouverte d’une fine pellicule brunâtre contenant une substance répondant au nom de fagine, composé qu’on a dit proche de la choline et de la triméthylamine et, plus inquiétant, de la muscarine. Bien que n’étant pas un alcaloïde, il a couru sur la fagine une drôle de réputation. Bizarrement, l’alerte fut essentiellement donnée par des médecins et botanistes de nationalité danoise du XVII ème siècle : Simon Paulli, Thomas Bartholin, Ole Borch, etc. En tous les cas, ils associent, tous, à une excessive consommation de faines, la survenue de maux tels que de violentes migraines, une fièvre intense et ardente, une ivresse voisine de la folie, des vertiges ou encore du délire. En l’occurrence, elle se comporte un peu comme l’ivraie, ce qui doit nous rappeler Circé en nourrissant les compagnons porcins d’Ulysse (des fois, on se demande un peu quand même…). Mais « il faut accueillir ces assertions avec beaucoup de réserve, nuançait Henri Leclerc : j’ai vu des enfants consommer des poignées de faines sans jamais éprouver le moindre malaise et j’en ai moi-même usé assez longuement pour me convaincre de leur innocuité » (12). Il faut dire que le docteur Leclerc était végétarien et qu’il appréciait particulièrement les plantes sauvages. On peut donc lui faire confiance sur ce point.

  • Avant d’en terminer avec l’une des fractions végétales du hêtre dont nous n’avons pas encore évoqué le rôle dans cette seconde partie, signalons à l’attention que les feuilles du hêtre constituèrent un ersatz de tabac, que l’écorce se voua à la tannerie, le bois à la charpenterie, à la menuiserie, à l’ébénisterie et au charronnage, autant de corps de métier qui se méfient de la sciure de bois de hêtre suspectée d’être cancérigène.
  • Parlons un peu des fleurs du hêtre maintenant, puisque c’est grâce à elles que le docteur Edward Bach conçut l’un des trente-huit remèdes floraux qui portent son nom : Beech, en l’occurrence. Cet élixir, inscrit dans le groupe de l’altruisme, est particulièrement destiné aux personnes critiques, tatillonnes, arrogantes, peu compréhensives et intolérantes, à celles qui voient le négatif en toute chose et « qui éprouvent le besoin de voir plus de bien et de beauté dans tout ce qui les entoure » (13).
  • Enfin, dans la catégorie des hêtres remarquables, citons le hêtre de Ponthus, situé dans la forêt de Paimpont (Ille-et-Vilaine), ceux qui peuplent la forêt de Huelgoat (Finistère), enfin cette rangée de hêtres moussue formant ce que l’on appelle l’allée des géants ou le chemin des sorcières (Saint-Nicolas-des-Biefs, Allier), laquelle nous montre, si besoin était de le prouver encore, en quoi le hêtre est éminemment de nature féminine…
    _______________
    1. Francis Hallé, Plaidoyer pour l’arbre, p. 66.
    2. Anne Osmont, Plantes médicinales et magiques, p. 120.
    3. Ibidem.
    4. Francis Hallé, Plaidoyer pour l’arbre, p. 45.
    5. Julie Conton, L’ogham celtique, p. 342.
    6. Dioscoride, Materia medica, Livre I, chapitre 120.
    7. Hildegarde de Bingen, Physica, p. 174.
    8. Ibidem, p. 46.
    9. Ibidem, p. 91.
    10. Autrefois, pour l’usage humain comme vétérinaire, on recueillait l’eau qui stagnait dans les parties creuses des hêtres – sorte de macération à froid naturelle, en quelque sorte – pour soigner les escarres.
    11. André Theuriet, Sous-bois : impressions d’un forestier, pp. 67-68.
    12. Henri Leclerc, Les fruits de France, pp. 160-161.
    13. Edward Bach, La guérison par les fleurs, p. 110.

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Le sorbier des oiseaux (Sorbus aucuparia)

Synonymes : sorbier des oiseleurs, sorbier des grives, arbre à grives, cormier des chasseurs, arbre des sorciers, sorbier sauvage, frêne sauvage, frêne des montagnes, allier, thymier, cochène, etc.

Le nom même de sorbus, mot latin, est d’origine incertaine. Chez les Romains, le sorbier était connu, puisqu’il était cultivé comme arbre fruitier, mais également comme matière médicale, principalement à destination des affections d’origine gastro-intestinale (nausée, diarrhée, dysenterie). Pline et Serenus Sammonicus avaient conscience de sa valeur astringente, propre à « resserrer le ventre », de même que Dioscoride qui fait apparaître, au chapitre 135 du premier Livre de la Materia medica, ce qu’il est convenu d’appeler un cormier, et dont il dit que les baies non mûres et séchées au soleil sont particulièrement astringentes : on peut les moudre et en absorber la poudre ou bien les cuire en décoction à la recherche des mêmes effets. Il s’agit probablement là du sorbier domestique (Sorbus domestica), espèce d’origine méditerranéenne que la culture a répandu au fil des siècles dans différentes régions françaises (Centre, Ouest, etc.) durant le Moyen-Âge.
Il est assez souvent dit que l’époque médiévale est faste envers le sorbier. Je n’ai pas exactement déniché quoi que ce soit qui aille véritablement dans ce sens au cours des lectures effectuées à ce propos. Il apparaît nettement dans le Physica d’Hildegarde de Bingen sous le nom allemand de Spirbaum, mais pour bien peu de raisons, car selon l’abbesse, il ne vaut pas grand-chose pour le bien-portant, et encore moins pour le malade. Ce qui m’a paru intéressant, c’est ce que dit Hildegarde dans son bref paragraphe : « dans son éclat, il est l’image de faux-semblant » (1). Comment interpréter ces paroles laconiques et quelque peu sibyllines ? Peut-être par le fait que le sorbier se signale à notre attention par une phase de mûrissement de ses fruits qui mettent le feu à l’arbre. Si le regard, stimulé par cette flamboyance, aiguise l’appétit, force est de reconnaître qu’il ne peut en aucun cas être apaisé et comblé par ce fruit, cette sorbe acerbe, acide et amère. Le sorbier a au moins l’avantage de tenir longtemps à la disposition des oiseaux ses grappes de sorbes, une caractéristique qu’il porte dans une fraction de son nom latin, aucuparia. Il est construit par l’union d’avis, « oiseau » et de capere, « attraper », ce qui tient au fait qu’on s’est souvent servi des baies de cet arbre comme appât pour capturer les oiseaux. Dans ce cas, on le dit « des oiseleurs ». Et comme il est effectivement très recherché des oiseaux (grives, merles, coqs de bruyère…), auxquels il offre une nourriture providentielle à l’entrée de l’hiver, on le dit aussi « des oiseaux », lesquels, en consommant ses baies, assurent la dispersion de l’espèce.

« Là où poussent les sorbiers, les druides ne sont jamais loin », disait-on proverbialement au Pays de Galles. En effet, comme le souligne Cazin, « le sorbier jouait un rôle important dans les mystères religieux des druides » (2). C’est l’arbre de la magie druidique, l’arbre par excellence. Avec du bois de sorbier, les druides allumaient ce que l’on appelle le feu druidique, qui était accompagné d’incantations afin de demander protection. La fumée dégagée par la combustion du bois de sorbier était elle-même considérée comme protectrice. C’est, du moins, ainsi qu’elle était envisagée lorsque certains druides, les Vates, procédaient à des rituels divinatoires. La fumée était alors censée écarter les influences à même de perturber le bon déroulement de l’oracle, ce qui, en soi, est tout à fait logique, puisque, parmi les oghams, il s’en trouve un taillé dans du bois de sorbier : Luis (ᚂ). Le sorbier apparaît donc ici comme support et protecteur de la « parole » oraculaire. De plus, le sorbier est, avec l’if et quelques autres, de ces essences d’arbres dont on utilise volontiers le bois pour y confectionner tout un set d’oghams.

Comme nous l’explique Julie Conton, le mot anglais désignant le sorbier est rowan. Selon elle, on peut le mettre en relation avec le nordique runa, duquel découlent le mot rune, mais aussi ceux de secret, de murmure et de charme. Il semblerait donc que l’ogham Luis ait une forte accointance avec le domaine de la magie chez les Celtes, rappelant assez les prérogatives d’un autre ogham, celui du peuplier, Eadha (ᚓ). Avec Luis, il est effectivement question d’incantations, du pouvoir des mots, en particulier celui des oghams. Il nous renseigne sur la portée et l’impact des mots et des paroles, sur ce qu’ils peuvent représenter de médisant, qu’on attaque ou qu’on soit attaqué. Luis permet donc de prendre en compte la manière dont on use des mots, selon l’intention qui est placée en eux. Au même mot, il peut exister au moins deux charges diamétralement opposées, mais il est aussi deux sortes de « feux » que Luis place en exergue, unis par la même dimension qu’est le pouvoir des mots, mais qui s’exprime différemment : tout d’abord, le langage, le verbe, représentant ce qui est communiqué et la manière de le communiquer ; cette éloquence, plus évidente, extérieure, passe pour l’aspect Yang de Luis, dont le Yin concerne aussi le pouvoir, voire même la puissance, de nature magique, ésotérique même ; il s’agit là du premier feu dont nous avons parlé, de nature interne, cachée et secrète.
« L’ogham du sorbier est en rapport avec le juste discernement, la discrimination, la perspicacité, l’analyse claire et pertinente des choses » (3). Il met donc en garde contre les tentations du doute, de l’illusion et de l’incertitude. Par ailleurs, le sorbier, selon le prisme de l’ogham, a aussi d’autres valeurs symboliques : la vitalité, la longévité, la santé, l’éternelle jeunesse et l’immortalité, rappelant en cela que le Dagda plongeait dans son chaudron magique des baies de sorbier, nourriture divine, manne céleste, ce que ne contredit pas la valeur fulgurante – parce que génératrice et fécondatrice – du sorbier, que nous avons justement dit lié au feu.

Le passé religieux et magique du sorbier est relativement riche, ne serait-ce que par l’étroite relation que les Celtes entretinrent avec lui. Comme souvent, certaines caractéristiques d’ordre sacré finissent par se diluer dans la sphère profane, ce qui explique la présence du sorbier dans bien des croyances, non seulement inféodées au monde celte, mais aussi germano-scandinave. Si l’on recense l’ensemble de ces croyances, l’on se rend compte qu’une grande place est accordée au rôle protecteur du sorbier sur les personnes et les animaux. C’est ce qui a fait dire que le sorbier est un arbre réputé contre les sortilèges. En bien des contrées d’Europe, le sorbier est protecteur du bétail. C’est ainsi qu’en Finlande, une nymphe du nom de Pihlajatar assure la félicité des troupeaux selon le Kalevala. Dans les champs, les bergers sont souvent armés d’un bâton de sorbier, auquel on attribue de grandes vertus magiques. Plantant leur bâton au beau milieu du troupeau qui paît dans le champ, les pâtres psalmodient alors des prières de protection à son bénéfice (Estonie). La coutume de « frapper » la vache ou le jeune bétail avec une baguette de sorbier se rencontre en Estonie, en Suède, ainsi qu’en Allemagne. Dans ce dernier pays, en Westphalie, au premier mai, « on coupe la première branche [de sorbier] sur laquelle est tombé un rayon de soleil » (4), et c’est avec elle qu’on « frappe » le bétail. Le terme « frapper » est intéressant, et ne me semble, ici, en aucun cas péjoratif. En effet, selon Angelo de Gubernatis, « la branche de sorbier est le symbole de la foudre, laquelle, d’après la légende védique, aurait apporté le feu sur la terre, en le communiquant à certains arbres privilégiés sur lesquels elle tomba, non pas pour les détruire, mais pour s’y cacher » (5). Aussi, planter cet arbre autour des fermes et des étables était censé porter chance car il écartait la foudre. Le sorbier était suspendu dans les étables et les maisons « pour empêcher l’entrée du dragon qui vole » (6). Le dragon qui vole ? Ce me semble être une métaphore pour considérer la foudre… Sachant son caractère générateur et fécondateur, l’on peut émettre l’hypothèse que les paysans « frappaient » leur bêtes avec une branche de sorbier, non seulement pour les protéger, mais aussi pour garantir une bonne santé à leurs troupeaux. Par exemple, en Allemagne, on barattait parfois le beurre avec une branche de sorbier, cela était censé garantir la réussite de l’opération.
En Écosse, on faisait subir aux moutons un curieux rituel : chacun d’eux devait passer dans un cerceau de bois de sorbier. Cela représentait un rite propitiatoire, puisque, pensait-on, cela permettait au troupeau d’être préservé autant des maladies que des accidents. Ce rituel se déroulait le premier mai de chaque année. Il a donc un rapport avec le soleil, la forme circulaire du cerceau semblant le suggérer. Soleil qui, comme l’on sait, est générateur et fécondateur, tout comme la foudre, raison pour laquelle, selon des croyances scandinaves, le sorbier était consacré au dieu Thor, et à Jupiter, porteur de foudre, dans le monde romain de l’Antiquité.

En Scandinavie (qui est un territoire conséquent, puisqu’il comprend la Suède, la Norvège, le Danemark et, plus à l’ouest, l’Islande), ainsi qu’en Écosse, le sorbier était souvent utilisé pour repousser les influences malignes. C’est ainsi que la traverse des manteaux de cheminée était taillée dans du bois de sorbier, afin de détourner les maléfices des habitations qui en étaient nanties. Hors de chez eux, les habitants voyageaient accompagnés d’un bâton de sorbier censé les protéger des mauvaises rencontres. Un morceau de sorbier suspendu au cou avec un fil rouge (Écosse) ou un collier de baies sèches avait la même vertu. D’autres amulettes avaient le pouvoir de se prémunir de la noyade et de tout autre danger lié à l’eau.
Enfin, selon des superstitions scandinavo-germaniques, il est dit que le sorbier est un arbre funéraire, à l’instar du cornouiller sanguin (Cornus sanguinea). C’est pourquoi, il est planté dans les cimetières pour au moins deux raisons : protéger les défunts et empêcher les morts de sortir de leur tombe (Écosse, Angleterre).

Contrairement au cormier qui est un grand arbre d’une vingtaine de mètres, le sorbier, parfois arbuste, de plus en plus rabougri qu’on s’élève en altitude, est généralement un arbre de taille très moyenne, une dizaine de mètres représentant le plus souvent son gabarit habituel. Ses branches, longues et parfois réclinées, portent dans leur état juvénile une écorce brun rougeâtre, qui tourne couleur de cendres avec l’âge, marquée de petites stries lenticulaires blanchâtres et longitudinales. Il arbore des feuilles alternes et composées d’un nombre impair de folioles (11, 13, 15, 17). Tout d’abord vert clair, elles virent au rouge une fois l’automne installé.
Des corymbes de fleurs blanc crème, blanc sale, plats et touffus, s’épanouissent entre avril et mai. Avant de profiter aux oiseaux par sa fructification, le sorbier sert le gîte et le couvert aux petits insectes volants qui viennent chercher dans ses fleurs une abondance de nectar. Puis les grappes de sorbes incendient l’automne par leurs teintes rouges, corail, orange vif : l’on peut dire qu’elles se donnent à voir, malgré leur petitesse (globuleuses, elles ne sont pas plus grosses qu’un pois, tandis que les cormes ressemblent à de petites poires de 3 cm de hauteur, peintes d’un jaune piqueté de brun rougeâtre).
Dépassant rarement une durée de vie d’un siècle, le sorbier est une essence spontanée des bois, sous-bois, forêts clarifiées de l’hémisphère nord (Europe, Asie septentrionale), sur sols de préférence calcaires, humides, tempérés à assez froids. Il est cependant intégralement absent de la région méditerranéenne où se déploie son cousin le cormier.

Le sorbier en phytothérapie

Bien que cet article se concentre principalement sur le sorbier des oiseaux, sachons que l’ensemble des arbres du genre Sorbus se valent plus ou moins en phytothérapie. On peut donc substituer l’un à l’autre :

  1. Le sorbier des oiseaux (Sorbus aucuparia),
  2. Le cormier (Sorbus domestica),
  3. L’alouchier (Sorbus aria),
  4. L’alisier (Sorbus tormentalis).

Seuls les n° 1 et 2 sont, à proprement parler, des sorbiers. La partie végétale qui offre la meilleure efficacité thérapeutique, ce sont les baies de ces arbres, mais les fleurs et les feuilles sont parfois citées comme matière médicale (ces dernières contiennent du tanin, de l’amygdaline, ainsi qu’une essence aromatique ; de plus, dans les fleurs, on trouve de la triméthylamine ce qui leur confère un parfum peu avenant que l’on retrouve dans les fleurs d’aubépine). Si l’on en sait peu sur ces dernières qui ont été visiblement peu étudiées, il est plus aisé d’en dire davantage au sujet des baies du sorbier (= les sorbes) et du cormier (= les cormes).
Les baies sont constituées de tanin, de différents acides (citrique, malique, tartrique, vinique, succinique, sorbique et parasorbique), de pectine, de vitamines (C, provitamine A), de cire, de carotine, d’octite. Un pigment teint en rouge orangé la peau des sorbes bien mûres. Dans la plus grande partie, ces baies contiennent surtout des sucres ou matières apparentées, dont certains qu’on connaît bien : du glucose, du dextrose et du lévulose. Mais il est surtout question d’une substance, la sorbine (proche du mannitol, elle porte aujourd’hui le nom de sorbitol). Enfin, comment ignorer cette curieuse substance, la sorbine, sur laquelle on est loin d’être d’accord, puisque, alors que le docteur Leclerc disait d’elle qu’elle est un sucre cristallisable non fermentescible, le docteur Cazin expliquait, lui, que lorsque les fruits du sorbier des oiseaux, à l’état d’ultime maturité, étaient bien écrasés, l’on obtenait un jus qui, tout aussitôt, entrait en fermentation. Plus précisément, au sujet de la seule sorbine, Cazin affirmait que cette substance est analogue aux sucres, « dont elle diffère en ce qu’elle ne produit pas la fermentation alcoolique » (7).
Mystère et étrangeté du sorbier dont on n’oubliera pas le titre que lui décerna Hildegarde : image du faux-semblant…

Propriétés thérapeutiques

  • Astringente (baie non mûre), antidiarrhéique
  • Laxative (baie bien mûre ?)
  • Purgative légère (feuille)
  • Diurétique
  • Pectorale (feuille)
  • Emménagogue
  • Antiscorbutique

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : diarrhée, dysenterie, dysenterie chronique, flux intestinaux rebelles chez le tuberculeux et le vieillard, nausée, autres « maux d’estomac »
  • Troubles de la sphère pulmonaire : maux de gorge, enrouement, extinction de voix, toux, bronchite, catarrhe pulmonaire
  • Troubles de la sphère vésico-rénale : dysurie, strangurie, colique néphrétique, insuffisance rénale, lithiase rénale, rhumatismes et leurs douleurs, goutte
  • Troubles de la sphère circulatoire : artériosclérose, hémorroïdes
  • Leucorrhée
  • Diabète
  • Muguet

Modes d’emploi

Les fruits du sorbier et du cormier obéissent aux mêmes règles que les nèfles et les coings. Leur astringence « est si prononcée avant maturité qu’ils resserrent les lèvres lorsqu’on les goûte » (8). Astringents donc, et styptiques. C’est pourquoi ces baies requièrent de subir le blettissement et/ou la cuisson avant d’envisager d’en faire un usage thérapeutique. Après que l’étape de la maturation en elle-même soit passée, il est vrai que cela ne suffit pas toujours pour attendrir ces fruits : cette « coction » par le gel peut y pourvoir, ce qui a pour effet de les amollir et de leur conférer une saveur acidulée. A ce stade-là, on a deux options possibles : les utiliser immédiatement ou bien les faire sécher pour plus tard. Mais il est tout à fait permis d’user strictement de sorbes et de cormes mûres, c’est-à-dire tout juste tombées de l’arbre. Nul besoin d’aller se rompre le cou en gravissant les cimes altières du cormier, c’est peu utile ; avec le sorbier, c’est moins problématique, ses fruits étant plus accessibles. Et je ne crois pas qu’on viendra vous disputer votre récolte, tant ces fruits, même mûrs, restent âpres, amers, acides et durs à mâcher. A moins qu’une grive gourmande ne passe par là…

  • Décoction de baies sèches.
  • Infusion de baies sèches (qu’on peut réduire en poudre).
  • Sirop de jus frais.
  • Extrait fluide.
  • Marmelade de fruits mûrs.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Récolte : cormes et sorbes peuvent se cueillir ou se ramasser dès la fin du mois d’août, ainsi qu’en septembre, voire même en octobre dans les zones septentrionales les plus reculées, ou en altitude plus élevée.
  • Les sorbes et les cormes, nous l’avons souligné, sont indigestes à l’état cru : l’art culinaire ne saurait se contraindre aux extrémités auxquelles se voue assez souvent l’art médical. La gastronomie les préfère donc blettes. Mais le blettissement procure une allure, une texture parfois peu ragoûtantes, sauf pour ceux dont la vue d’une pêche pourrie et écrasée ne déshonore pas le sens visuel tout d’abord. J’ai testé, une fois, la nèfle blette : c’est pas ce qui se fait de mieux… On recommande donc de ne pas cueillir les sorbes et les cormes trop tôt ; mais les laisser blettir sur l’arbre, c’est tout de suite une autre affaire : parce que les périodes de gel seraient, ces capricieuses, insatisfaisantes, que ces fruits auraient déjà été, malgré repérage précis, victimes des oiseaux de passage qui en sont très friands, etc. Si l’on a un peu de place disponible et un lieu froid, il est possible de disposer cormes et sorbes sur une claie paillée, où le froid va se charger de les blettir. Si l’on n’a pas cette opportunité, l’on peut faire comme moi : les placer en couches légères au bas du bac d’un congélateur. Le froid les mord, et, une fois décongelées, elles mollissent et prennent une agréable saveur acidulée. Je fais de même avec les nèfles et ça fonctionne très bien : l’important, c’est de cueillir les sorbes, les cormes et les nèfles par temps sec, afin d’éviter de les placer au congélateur toutes rosées d’humidité, parce que sinon elles ont alors tendance à « faire du givre » (comme disait ma grand-mère), et à la sortie, le produit s’en trouve altéré. Une corme, une sorbe ou une nèfle, une fois sortie du congélateur, se laisse déguster éventuellement comme fruit de table, bien que cela ne soit pas là leur principale destination, et si ça l’est, cela doit se faire rapidement, puisque, en leur état ces fruits ne souffriraient pas d’être abandonnés trop longtemps même au réfrigérateur. Ils peuvent alors être consommés sans risque, mais cette consommation, si elle est trop abondante, « peut provoquer en retour des constipations quasi invincibles » (9) qui vous expliqueraient ce que le mot opiniâtre veut dire ^_^
    Bref, tout ça pour dire qu’avec les sorbes, comme avec les cormes d’ailleurs, l’on peut élaborer des « vins » : du temps des Celtes, les sorbes et les cormes étaient déjà utilisées dans ce sens. Ils élaboraient une boisson fermentée à l’aide de ces baies. Ce curmi – ainsi appelait-on cette boisson, rappelle l’actuel cormé fabriqué dans l’Ouest, en Bretagne en particulier. Mais l’on peut aussi en confectionner des vinaigres, des eaux-de-vie style kirsch (on obtient paraît-il les meilleures avec des fruits bien blets, dixit Cazin), des liqueurs, des sirops, des gelées, des compotes, des confitures. Usages moins fréquents : confiserie et torréfaction.
  • Le bois des différents sorbiers fait merveille dans l’économie domestique. Très durs, très denses, ces bois furent usités dans la menuiserie, l’ébénisterie, l’armurerie. De même, tourneurs et graveurs s’en trouvèrent fort bien. L’écorce – pratiquement inusitée en thérapie – sert parfois au tannage des peaux, ainsi qu’en teinturerie.
  • Toxicité : dans les pépins des sorbes et des cormes, il y aurait de l’acide cyanhydrique qui disparaîtrait par les moyens de la dessiccation et de l’ébullition. Vu ce que nous avons dit des usages tant culinaires que thérapeutiques de ces fruits, il n’y a pas de craintes à avoir, d’autant plus que les pépins – comme ceux des pommes et des poires – on n’a pas tendance à les consommer, n’est-ce pas ? L’acide parasorbique passe aussi pour un peu toxique pour l’homme, en particulier lorsque les sorbes sont fraîches.
  • Autres espèces : j’ai remarqué une sous-espèce du sorbier des oiseaux, Sorbus aucuparia moravica (ou edulis), dont les fruits possèdent une douce saveur. Cet autre arbre, le sorbier d’Amérique (Sorbus americana), mérite aussi d’être relevé. Les Algonquins usaient de ses rameaux, en compagnie de ceux d’épinette blanche, de gaulthérie couchée et de sureau du Canada pour préparer une décoction stimulante et roborative.
    ______________
    1. Hildegarde de Bingen, Physica, p. 166.
    2. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p. 910.
    3. Julie Conton, L’ogham celtique, p. 56.
    4. Angelo de Gubernatis, La mythologie des plantes, Tome 2, p. 352.
    5. Ibidem, pp. 352-353.
    6. Ibidem.
    7. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p. 911.
    8. Ibidem.
    9. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 905.

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Les laitues : la cultivée (Lactuca sativa) et la vireuse (Lactuca virosa)

Laitue vireuse en fleurs.

Il est parfois dit que nos actuelles laitues – pommées, romaines, batavias – émanent de la laitue vireuse, enfin de ce qu’était cette plante à l’époque où sa transformation, accomplie en direction de la suavité, a eu lieu. Mais si l’on sait que l’évolution entre la laitue des origines et la laitue toute fraîche vendue aux halles s’est faite lentement, on n’est pas plus avancés sur la question de la patrie et de l’origine précises de la laitue cultivée, hormis qu’elles sont très obscures. Plutôt que d’y voir une descendante de Lactuca virosa, certains ont émis l’hypothèse qu’elle serait née de la laitue scariole (Lactuca serriola), voire même qu’il s’agirait là de la race cultivée d’une laitue sauvage de Sibérie (?). L’on sait cependant qu’en Égypte, il se cultivait une plante représentée de manière picturale sur certaines tombes datées de 2700 ans avant J.-C., ce qui fit dire que « les Égyptiens développèrent la culture de ces laitues qu’on appelle ‘romaines’ maintenant car les Romains adoptèrent les savoir-faire des Égyptiens dans ce type de laitue » (1). Pourquoi pas, bien que je trouve cela fort curieux. Vérifications s’imposent donc à moi. Cette figuration funéraire fut-elle à l’origine de ce qu’on disait et pensait à propos de la laitue en Grèce antique ? Par exemple, le poète athénien Euboulous (IV ème siècle avant J.-C.), dans l’une de ses comédies, Les impuissants, fait émettre à l’un de ses personnages un reproche envers sa femme qui lui sert de la laitue, considérée comme un « manger de cadavres ». Cette épouse avait-elle quelque intention malveillante à son endroit ? Déjà, deux siècles plus tôt, le philosophe grec de Samos, Pythagore, disait apprécier la laitue – herbe des philosophes, herbe des sages – car elle communique de « doux sentiments », c’est pourquoi il avouait se nourrir de laitue, plante des eunuques, dont Ibicus, philosophe pythagoricien, affirmait qu’elle provoquait l’impuissance et empêchait donc la génération, de même que, bien plus tard, Athénée de Naucratis (II ème – III ème siècle après J.-C.) fera, lui aussi, cette référence à l’eunuchion des pythagoriciens, soulignant, dans Les Deipnosophistes (= Le banquet des sophistes), la réputation emasculante et castratrice depuis longtemps établie de la laitue. C’est de cette lointaine époque que remonte la valeur présupposément anaphrodisiaque de la laitue, chose que, bien entendu, la médecine grecque de l’époque s’empressa de propager. Hippocrate la dit calmante, tandis que Théophraste en décrit quatre espèces là où Dioscoride n’en expose que deux : la laitue domestique (Thridax) et la laitue sauvage (Thridax agria, dans laquelle Fournier souhaite voir la Lactuca virosa. Si ce n’est pas elle, c’est probablement la Lactuca serriola). La première, la domestique, « est agréable, elle fait dormir, elle ramollit le corps et engendre une abondance de lait » (2). Est-ce à dire que c’est une plante galactogène ou bien une plante laiteuse (ce qui, dans un cas comme dans l’autre, en fait une plante de la Lune comme justement souligné par Anne Osmont) ? C’est possiblement au second point que cela fait allusion, puisque, un peu plus loin, quand Dioscoride aborde la laitue sauvage, il écrit que « le lait de la laitue sauvage se garde dans un vaisseau de terre, étant premièrement séché au soleil » (3). De son temps, si l’on connaissait déjà la thridace (dont le nom s’inspire de celui de ces deux plantes) obtenue par écrasement et broyage des tiges de laitues dans un mortier, l’on savait aussi faire grand cas du « lait » de lait-ue, ce latex qui s’écoule des tiges de ces plantes après qu’on les ait incisées, et qui, une fois coagulé et séché, prenait le nom de lactucarium. On pouvait le mêler à l’opium pour en mitiger l’action ou, pire, le sophistiquer. En attendant, les observations du médecin grec concordent avec ce que l’on peut dire des Lactuca sativa et virosa aujourd’hui, à savoir : la cultivée déconstipe, la sauvage, qui purge l’eau en dehors du corps, est hypnotique, analgésique et emménagogue. Toutes les deux ont en commun d’être anaphrodisiaques : la laitue sauvage « ôte les désirs de satisfaire aux plaisirs vénériens qui surviennent nuitamment, et amoindrit le pouvoir d’y prendre ses ébats » (4), tandis que la cultivée, contraire aux jeux d’amour, supprime les rêves à saveur érotique. Dommage, parce que toute seule, la laitue, c’est un peu fade quand même…
Bien que reconnues comme galactogènes, elles accompagnaient la femme durant la maternité, mais soustrayaient hommes et femmes aux attaques de Vénus, aux élans qui les poussent à procréer. Ou alors, dans des circonstances plus qu’étranges comme nous l’apprend la mythologie grecque : après l’épisode où Athéna naquit du cerveau de son père Zeus, son épouse Héra, bien résolue à se venger de son olympien de mari pour ce nouvel affront, enfanta sans son aide : elle mit au monde sa fille Hébé après avoir mangé une laitue, et en éprouva les vertus narcotiques en accouchant sans la moindre trace de douleur. Vous me direz, c’est curieux, vu ce que nous venons d’énoncer un peu plus haut sur les valeurs antigénésiques de la laitue, mais, que voulez-vous, aux dieux, tout est permis, ainsi qu’aux poètes qui en narrent les exploits…
Il existe un autre épisode mythologique à travers lequel la laitue est restée davantage célèbre, c’est (encore !) via cette relation « entretenue » entre Adonis et Aphrodite, déesse à laquelle il est préférable de ne pas faire avaler de salades, sans quoi on termine comme Myrrha, génitrice infortunée d’Adonis, dont Zeus départage le temps comme suit : un tiers passé auprès de Perséphone, un autre avec Aphrodite, enfin un dernier pour lui-même. Le négligeant, il l’accorde tout entier à Aphrodite, ce qui n’est pas sans courroucer la reine des Enfers. Aussi Aphrodite s’adonne-t-elle à Adonis, comptage de fleurettes auquel un événement violent et soudain va venir mettre un terme, en dépossédant Adonis de sa prime verdeur : un sanglier furieux vient embrocher le jeune éphèbe qui succombe à ses blessures, alors acculé dans un carré de laitues. Glamour, n’est-ce pas ? Selon les variantes du mythe, Aphrodite dissimule Adonis sous des feuilles de laitues : en les mangeant, le sanglier l’aurait, dit-on, blessé à mort. Ou bien : Aphrodite, après la charge mortelle, enterre Adonis dans un terrain planté de laitues. Mouais… Non, ces deux dernières variantes sont trop bancales, et n’y comprennent rien au mythe lui-même : ce sanglier qui déboule n’est pas autre chose qu’une figuration du dieu Arès (Mars chez les Romains), c’est-à-dire ni plus ni moins que l’amant d’Aphrodite (parfois son mari), et qui, à mon avis, n’entend pas de cette oreille le flirt qu’entretient sa belle avec ce freluquet d’Adonis, maintenant définitivement associé à la laitue, nourriture néfaste dont on usait durant les repas funéraires organisés en souvenir de sa mort.
En Grèce, l’on semait des laitues durant l’été, dans des pots ou des paniers que l’on disposait sur le toit des habitations. En forçant l’arrosage, les graines donnaient vert, puis les plantes grillaient au soleil. « Au bout de huit jours, lors de la période périlleuse où le Soleil se rapproche de la Terre à l’apparition de Sirius, l’astre caniculaire, les 20, 23 ou 27 juillet, on jetait à la mer ou dans les sources ces petits paniers, avec des statuettes d’Adonis mort » (5). Selon Frazer, ce type de cérémonie avait pour but de faire lever le grain, ce qui est parfaitement ridicule pour Marcel Détienne (et pour moi aussi, d’ailleurs) : par cette « anti-agriculture », « la verdure d’Adonis n’est le gage d’aucune récolte » (6). Adonis, parfaite figuration du coup d’épée dans l’eau, « représente une parodie de la culture » (7). Adonis, en vérité, n’est qu’un blanc-bec, un boute-en-train, dont Arès vient éteindre les passions qui l’animent et surtout celles qu’il suscite, passions qui sont autant de feux de paille, et dont la signature la plus évidente, contrariant jusqu’à la divine Kypris elle-même, est que le sanglier l’envoie bouler dans un carré où pousse cette laitue, qui mérite on ne peut mieux le statut de plante de Mars, calmante des passions. Adonis, émasculé, donc (8). De toutes les façons, dans la laitue, il n’y a rien de viril : cette caractéristique s’exprime de manière très claire avec ce qu’on rapporte de Dioclétien (244-310) : après que cet empereur et homme d’armes romain se soit souillé les mains de sang à bien des reprises, il se retira à la campagne pour s’adonner au jardinage et y soigner ses laitues (ses choux, ses melons, etc.). Cela signifie que lorsque la force martienne et guerrière s’est dissipée en l’être, il est inutile de lutter contre le délitement et la déliquescence des sens. Il n’est qu’à regarder une laitue en fin de vie pour comprendre que Dioclétien ne retournerait jamais au combat.
Du côté des Romains, l’on se préoccupe moins de sanglier que de laitues. D’après les témoignages de Pline et de Columelle, il y a 2000 ans, les Romains s’exerçaient déjà à la culture des laitues, dont ils multipliaient les variétés destinées à l’alimentation : les jeunes laitues étaient mangées crues, les plus mûres une fois cuites, après avoir été aromatisées d’huile, de vinaigre et de diverses herbes condimentaires. Elle était tout d’abord servie en fin de repas parce qu’on l’imaginait être une sorte d’antidote face à l’ivresse, puis comme hors-d’œuvre tel que signalé par Martial qui précise qu’elle peut aussi dégager, à l’aide de la mauve, le tractus intestinal à l’arrêt, rafraîchir les entrailles et donc préparer les estomacs aux orgies et libations. La laitue, repos de la bonne chère, comme souligné dans le Moretum : « Grataque nobilium requies lactuca ciborum » (= « la laitue qui repose agréablement des nobles mets. ») Du moins chez les élites et les têtes couronnées, comme sous l’empereur Domitien (51-96), par exemple.
Aliment, mais aussi médicament, c’est ainsi que la laitue n’est pas passée inaperçue chez les Romains, où l’on connaît et utilise le lactucarium (Galien, Columelle) comme calmant et antispasmodique, et plus généralement la laitue comme simple sédatif, hypnotique et somnifère, tel que repérée par Celse et utilisée par Columelle qui la voyait faire dormir les convalescents épuisés des suites d’une maladie, et Galien qui l’éprouva sur lui-même, en son grand âge, réglant ainsi les problèmes d’insomnie qui le menaçaient. Outre cela, il est deux « hauts faits » que j’ai remarqués au sujet de l’histoire conjointe de la laitue et des Romains. Le premier, le plus ancien, concerne l’empereur Auguste (Ier siècle avant J.-C.) : sous son règne, « le médecin [Antonius] Musa, qui appartenait à la secte des éclectiques et des philosophes pythagoriciens, avait guéri l’empereur lui-même d’une maladie grave [nda : du foie ; on parle aussi de « mélancolie »], après avoir fait usage de la laitue, ordonnée en médicament » (9). Il apparaît que la laitue était une de ces plantes « employées comme plantes pharmaceutiques, apportant à l’esprit une tranquillité capable d’engendrer la patience pour calmer les souffrances qu’en tant que médicaments elles étaient capables de guérir » (10). Le second de ces hauts faits, un peu plus plus tardif, est rapporté par Pline, accordant au suc laiteux de la laitue des vertus particulières pour soigner la vue, car « les éperviers, en la grattant et en se mouillant les yeux de son suc, s’éclaircissent la vue quand ils la sentent s’obscurcir » (11), un aspect que reprend, un peu différemment, le Pseudo-Apulée : « On dit que quand l’aigle vole dans les hauteurs, c’est qu’il a mangé de la laitue sauvage pour voir l’Univers ». La laitue est un remède ophtalmique, aigle et épervier des rapaces à la vue perçante, l’association est facile à comprendre. Mais cette plante avait aussi la réputation de diminuer la vue de ceux qui en consommaient exagérément, comme le rapporte Dioscoride.

Au Moyen-Âge, la nature froide et très humide de la laitue ne fait pas de doute : par exemple, Odon de Meung, alias Macer Floridus, la croyait capable de dissiper les inflammations, tandis que pour Hildegarde de Bingen, cette plante froide s’avérait parfaite pour lutter contre les fièvres, alors que Platine de Crémone (1421-1481) voyait en la roquette un correctif de la réfrigérante laitue. Lorsqu’on est un religieux, on n’aborde pas cette crucifère qu’est la roquette sans quelque appréhension, car entre elle et l’ecclésiastique, il existe une opposition très nette qui amenait Hildegarde à préconiser la douceur de la laitue qui calmait le « tempérament », bannissant la roquette « soupçonnée » de le réveiller (12). C’est tout simple : la roquette passe pour aphrodisiaque, la laitue pour le contraire. La laitue incitait donc à la chasteté parce que dans un monastère, une abbaye, un couvent, on n’imaginait pas même la culture de la roquette, alors sa consommation !… Généralement, c’est ce qu’on retient : cependant, si la roquette est susceptible d’engager le moine le plus vertueux dans la débauche la plus crasse, il semblerait que la laitue fasse de même auprès de religieuses : si l’on en mange, on est possédée sur le champ ! D’ailleurs, au XIII ème siècle, Jacques de Voragine consignait dans La légende dorée l’existence d’un démon apparaissant au milieu des feuilles d’une laitue. Peut-on y voir comme le filigrane d’une ancienne relation entre la « salade » et la prostitution ? La laitue serait donc de nature démoniaque, spécifiquement pour les religieuses… C’est fort étonnant, sachant la qualité des hommes d’église qui ont devisé au sujet de la laitue dont ils ont eux-mêmes privilégié le développement et la propagation en France. Pour la première fois, Pierre de Crescens (1233-1320) signale la présence de la laitue dite romaine sur le sol français dans son Traité d’agriculture qui remonte tout de même au XIII ème siècle. Puis, elle covoitura avec les Papes jusqu’en Avignon, où elle fut cultivée par les jardiniers du Comtat Venaissin, avant d’être transmise à Paris au siècle suivant par le chambellan des rois Charles V et Charles VI, Bureau de la Rivière. Au passage, Albert le Grand s’accorde à la qualifier d’anaphrodisiaque, tandis que le moine franciscain Barthélemy l’Anglais professe à son endroit que « la semence de toute la laitue ôte l’imagination de luxure en dormant et ne souffre point de voir le corps tomber en disgrâce ». (Preuve qu’il devait s’en passer de belles dans les institutions religieuses à cette époque : s’il n’y a pas de poison, nul besoin d’antidote, n’est-ce pas ?)
Souvent, en ces temps médiévaux, on parle de laitue bien qu’on ne sache pas de quelle plante il s’agit : par exemple, à quoi peut bien ressembler la Lactuca de Macer Floridus ? A la laitue domestique d’Hildegarde (Lactuca, dans le texte), ou à cette autre encore qu’elle présente, la laitue dite sauvage, Lactuca agrestis (dans laquelle on peut, peut-être, reconnaître la Thridax agria des anciens Grecs) ?
De la domestique, que l’on devine cultivée, Hildegarde indique qu’elle est comestible, mais trop froide pour être consommée sans assaisonnement. Ce n’est que bien apprêtées que ces laitues « réconfortent le cerveau et assurent une bonne digestion » (13), alors que la seconde, parce que nuisible et vénéneuse, est, de fait, parfaitement inutile. D’autres recettaires sont plus prolixes qu’Hildegarde (qui n’accorde à la laitue domestique qu’une valeur de remède des douleurs et abcès gingivaux) : la laitue est laxative et stomachique (affections gastriques, flux de ventre), diurétique (incontinence urinaire, lithiase), analgésique (brûlure), anesthésiante (14), galactogène (tiens donc !) et hypnotique : en ce sens, elle affaiblit l’insomnie et préserve des cauchemars, même si, selon l’Apomasaris apotelesmata (= Le Livre des Songes, qu’on doit à Achmet – IX ème siècle après J.-C.), une laitue vue en songe est l’annonce d’un malheur.
Bref, la laitue reste une herbe appréciée au Moyen-Âge, surtout si on la consomme cuite (et non crue, ça évite les « miasmes »). Elle fait une apparition dans Le Mesnagier de Paris (XIV ème siècle) dont l’auteur donne quelques conseils de jardinage : la laitue se sème et s’éclaircit. C’est là un bon indice de la propagation de cette plante, initiée quelques siècles plus tôt et perpétuée même au-delà du Moyen-Âge, puisque, même si en France on n’en connaît que quelques variétés aux environs de l’an 1500, Rabelais rapporte des semences de laitues napolitaines aux alentours de 1535, tandis que les pommées, bien après les romaines, ne foulent le sol français que quelques années plus tard, en 1543, tout en restant dans le giron ecclésiastique si l’on peut dire : Rabelais relate l’usage consistant à consommer la laitue à la fin du repas, habitude telle qu’elle était pratiquée en certains monastères, tandis que l’auteur du Quart Livre en recommande l’usage auprès de son ami et protecteur, l’évêque Geoffroy d’Estissac. C’est une pratique qui fut longtemps en usage, puisqu’on en rapportait la survivance dans les communes rurales des provinces du Nord, comme l’ancienne Morinie, au milieu du XIX ème siècle.

Une laitue romaine cultivée telle que figurée dans un ouvrage de Matthieu de Lobel datant de 1581.

Une laitue romaine cultivée à l’heure actuelle. Sa forme reste très proche de son aïeule.

Les propriétés anaphrodisiaques de la laitue restent particulièrement vives, même en ce premier siècle qui marque l’avènement d’une ère nouvelle. Par exemple, Levinus Lemnius (1505-1568) en « conseille l’usage ‘à ceux qui sont adonnés à la vie hors mariage et qui veulent garder leur chasteté’ » (15). Jean-Baptiste Porta, qui rapporte l’antique vertu qui consiste à manger la laitue en fin de repas afin de dissiper l’ivresse du mangeur, insiste lui aussi sur cette constante : c’est une plante utile « pour rafraîchir le désir de luxure » (16), car « la laitue aussi ôte la force du sperme chez ceux qui usent abondamment de cette plante » (17), ce qui mènera Matthieu de Lobel à conseiller l’abstention totale en matière de laitue afin de connaître enfin les joies de la paternité, ce à quoi Cazin répondra par l’ironie bien plus tard : « Les anciens croyaient que la laitue avait une propriété déprimante sur la puissance génératrice, et qu’elle était nuisible à la fécondité. Ce préjugé s’est répandu chez les peuples modernes et bien des gens se défient encore de la laitue comme du nénuphar. Il suffit, pour se rassurer à cet égard, de voir les villageois manger tous les soirs une ample salade de laitue, au milieu d’une nombreuse famille » (18). Mais qui te dit, mon cher Cazin, qu’on ne procédait pas ainsi, à un moment donné, pour arrêter la dite famille à cette borne du nombre, hum ? N’était-ce pas là encore un moyen de tuer, de nouveau, Adonis ?
On n’était déjà pas d’accord sur les vertus du lactucarium (inerte, médian, efficace), alors en ce qui concerne la laitue dans son entier…

Contrairement à la scariole, la laitue vireuse est bien moins présente en France, s’étendant essentiellement sur les zones côtières de la mer Méditerranée et de l’océan Atlantique, rarement par ailleurs. Pourtant, elle apprécie une multitude d’habitats : terres cultivées (labours, coupes de bois et vignes – rigolo, non ?), terres incultes (décombres, terrains vagues), bordures de chemins et de routes, lisières de bois, haies et clairières, bordures de rivières et de canaux, principalement sur des sols sablonneux et humides en suffisance.
Le long d’une tige creuse et blanchâtre, annuelle ou bisannuelle, atteignant selon les cas 120 à 200 cm de hauteur, l’on peut observer deux étages foliaires bien distincts : des feuilles inférieures, pétiolées et non lobées ; de supérieures oblongues à linéaires, portant de fines épines le long du revers de la nervure centrale. Au-dessus de ces grandes feuilles vernissées de vert, des panicules pyramidaux de capitules floraux composés de fleurons jaune pâle surmontent, de manière lâche et dégingandée, chaque plante, des mois de juillet à septembre.

Les laitues en phytothérapie

Considérant les laitues en phytothérapie, l’on conservera à l’esprit que :

  • la laitue cultivée est moins puissante que la laitue vireuse ;
  • la laitue vireuse utilisée en ce cas se cueille tout juste avant que les boutons floraux n’éclosent ;
  • la laitue cultivée faisant l’objet d’un usage thérapeutique n’est pas celle qu’on récolte, non montée, et dont on fait des salades, non : la laitue cultivée thérapeutique est, de même que sa sauvage cousine, une laitue montée prête à fleurir, ou mieux, quand elle est carrément en graines : elle serait alors à son summum thérapeutique (ce qui se peut comprendre avec aisance), mais certainement pas, tout au contraire, au sommet des salades gastronomiques et culinaires. La montée des graines, bien qu’elle fournisse des semences parfaitement mûres, expose des tiges dont l’état de fraîcheur dissuadera quiconque, primo de les manger, secundo de s’en servir dans une pratique thérapeutique. A moins qu’on n’y soit obligé, comme Lucius devenu âne dans Les Métamorphoses d’Apulée : « Pour mon maître et pour moi, c’était le même régime, identique, mais fort mince, consistant en vieilles laitues, d’un goût désagréable, montées en graine au point de ressembler à des balais, et que la pourriture avait rempli d’un jus amer et fangeux » (19).

Pour résumer, voici ce dont on se sert pour ces espèces de laitues :

  • Lactuca sativa : tige, feuilles, semences mûres, suc lactescent (latex) ;
  • Lactuca virosa : feuilles, semences mûres, latex (essentiellement).

Chez l’une et chez l’autre, le latex (d’odeur vireuse et désagréable, de saveur amère et âcre chez cette laitue bien nommée qu’est Lactuca virosa) faisait l’objet d’une récolte bien particulière : on incisait les tiges fleuries horizontalement et on recueillait promptement le suc qui s’en échappait. Une fois coagulé, ce latex était pétri en forme de pains de 30 à 50 g. D’aspect brunâtre et à cassure résineuse, il portait le nom de lactucarium (sans doute pour « sonner » comme opium, ce qui ne serait pas exactement un hasard, la laitue et le pavot somnifère entretenant plus que cet unique rapport). Outre le lactucarium obtenu par Hector Aubergier, pharmacien de Clermont-Ferrand, en cultivant la laitue dans la plaine de Limagne à partir de 1847, il y en eut beaucoup d’autres : lactucarium de Moselle, d’Écosse, d’Allemagne, de Russie, etc. De ces deux laitues, l’on tira aussi cette préparation entièrement tombée dans l’oubli et dont nous avons déjà parlée, la thridace, que, pour rappel, l’on obtenait en broyant au mortier les tiges de laitue. Mais les principes actifs étant, selon bien des auteurs, beaucoup trop dilués, cette thridace s’avéra en définitive assez fréquemment inactive.

En terme de principes, puisque nous les évoquons, l’on trouve dans nos deux laitues, bien des substances communes : des matières grasses, résineuses et pectiques, du caoutchouc, des acides (oxalique, malique, citrique, succinique, lactucique), de la cire, des lactones sesquiterpéniques (lactucine, lactucopicrine).
Comme l’on consomme la laitue cultivée comme aliment, ses feuilles ont fait l’objet d’analyses davantage poussées que celles de la laitue vireuse dont on s’est essentiellement préoccupé du lactucarium qu’elle produit. Après qu’on ait séparé de la laitue cultivée les presque 95 % d’eau qu’elle contient en moyenne, que lui reste-t-il ? Des matières hydrocarbonées (3 %) et azotées (1,3 %), peu de lipides (0,3 %) et environ 1 % de sels minéraux et d’oligo-éléments dont voici la longue liste : magnésium, silice, fer, calcium, iode, phosphore, manganèse, zinc, cuivre, sodium, chlore, cobalt, potassium, arsenic, etc. Niveau vitamines, dans la laitue cultivée, nous trouvons de la provitamine A, des vitamines B9, C (20), D et E.
Pour en finir là, notons la présence de flavonoïdes et de coumarines dans la laitue vireuse, de phytostérols, d’asparagine, d’albumine et de mannite dans la laitue cultivée.

Propriétés thérapeutiques

Laitue cultivée :

  • Apéritive, digestive, favorise le transit, laxative légère
  • Calmante, sédative, hypnotique légère, antispasmodique
  • Draineuse hépatique, dépurative, diurétique, hypoglycémiante
  • Rafraîchissante, émolliente
  • Reminéralisante
  • Décongestionnante et adoucissante cutanée (21)

Laitue vireuse :

  • Laxative légère, antiputride intestinale
  • Calmante, apaisante, sédative, hypnotique légère, soporifique, narcotique
  • Diurétique, diaphorétique
  • Analgésique
  • Antitussive
  • Détersive
  • Anaphrodisiaque

Usages thérapeutiques

Laitue cultivée :

  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : constipation, gastralgie, irritation et inflammation intestinale, dysenterie, névralgie intestinale
  • Troubles de la sphère vésico-rénale : néphrite, néphrite calculeuse, lithiase, rétention d’urine, goutte, arthrite, rhumatismes
  • Troubles de la sphère respiratoire : asthme, asthme spasmodique, toux (convulsive, spasmodique), coqueluche, bronchite, grippe
  • Troubles de la sphère hépatobiliaire : ictère, inflammation hépatique et vésiculaire, congestion hépatique
  • Troubles du système nerveux : insomnie, névroses (hystérie, hypocondrie, dysménorrhée nerveuse), « mélancolie »
  • Affections ophtalmiques : ophtalmie, irritation et inflammation de la conjonctive
  • Affections cutanées : peaux sèches, fragiles, enflammées superficiellement, érysipèle, couperose
  • Déminéralisation, pléthore, hyperglycémie

Laitue vireuse :

  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : constipation, gastralgie, douleur gastrique, ulcère gastrique, inflammation chronique et douloureuse des intestins
  • Troubles de la sphère hépatobiliaire : ictère, colique hépatique, inflammation chronique et douloureuse du foie
  • Troubles de la sphère respiratoire : bronchite, coqueluche, toux (sèche, nerveuse), asthme, asthme spasmodique, pleurésie, essoufflement, irritation de poitrine, catarrhe pulmonaire chronique, certains cas de phtisie
  • Troubles de la sphère vésico-rénale : néphrite albumineuse, goutte
  • Affections cutanées : acné, furoncle, panaris, abcès, brûlure
  • Engorgements et infiltrations liquidiennes : ascite, anasarque, œdème, hydropisie, engorgement des viscères abdominaux, pleurésie, hydrothorax
  • Troubles de la sphère gynécologique : vagotonie, règles douloureuses, dysménorrhée d’origine nerveuse, affections cancéreuses de l’utérus (cf. Cazin)
  • Troubles de la sphère génitale : excès libidineux, surexcitation sexuelle incontrôlable, éréthisme nerveux, spermatorrhée rebelle, priapisme de la blennorragie
  • Troubles du système nerveux : insomnie, insomnie rebelle, irritation et surexcitation nerveuse (chez l’enfant et l’adulte), anxiété, cauchemar, palpitations, psychasthénie
  • Fièvre intermittente

Modes d’emploi

  • Suc frais (sativa et virosa).
  • Lactucarium (sativa et virosa).
  • Sirop de lactucarium simple du Codex.
  • Extrait aqueux et hydro-alcoolique de lactucarium.
  • Décoction des feuilles et des tiges (sativa et virosa).
  • Décoction des semences (virosa).
  • Bouillon de laitue vireuse.
  • Bouillon d’herbes : cerfeuil, oseille, bette, mercuriale, ortie, laitue cultivée, laitue vireuse…
  • Eau distillée (sativa et virosa).
  • Teinture alcoolique.
  • Teinture-mère homéopathique (virosa).
  • Cataplasme de feuilles décoctées et appliquées chaudes (sativa).
  • Feuilles fraîches de laitue cultivée appliquées sous la plante des pieds : elles communiquent ainsi, paraît-il, un sommeil des plus agréables.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Toxicité : bien qu’on ait pu le penser, le lactucarium n’est pas un succédané de l’opium, plutôt un rival, puisqu’on utilisait cette substance dans les cas où l’opium se voyait contre-indiqué, chez l’enfant et le vieillard fragile par exemple. De plus, il ne se comporte pas du tout comme lui, même s’il recherche les mêmes effets thérapeutiques. Les laitues, surtout la vireuse, sont des calmants non vénéneux dont la réputation d’innocuité est justifiée. Pour que cette dernière plante devienne dangereuse, il faudrait en ingérer de monumentales quantités (sous forme de lactucarium essentiellement). Ce fantasme s’exprime encore aujourd’hui, puisqu’en langue allemande, la laitue vireuse s’appelle toujours gift lattich (= « laitue poison », ce qui n’est pas un cadeau). A doses thérapeutiques idoines, cette laitue n’amène pas d’actions nocives sur l’appareil circulatoire et sur le tube digestif, n’occasionne ni inappétence ni constipation, ni troubles vasomoteurs. En revanche, comme pour toute plante, un abus provoque plusieurs désagréments : nausée, vomissement, colique, somnolence, engourdissement, vertige, maux de tête, mydriase, augmentation des battements du cœur et du rythme respiratoire.
    Notons, pour en terminer ici, qu’on a annoncé l’existence dans la laitue vireuse d’un principe analogue à l’hyoscyamine, alcaloïde présent dans la plupart des solanacées héroïques (jusquiame, datura stramoine, belladone), mais en si faibles quantités (0,001 %), et absent de la plante jeune et du lactucarium, qu’il n’y a pas – n’est-ce pas ? – lieu de s’inquiéter. Le diable ne se cache pas que dans la laitue, il se dissimule aussi, dit-on proverbialement, dans les détails, tant et si bien qu’il a pu jouer des tours à des observateurs attentifs qui ne dénichèrent, dans cette laitue, rien de bien suspect, quand bien même la laitue vireuse fut dite fétide, puante ou bien d’odeur papavéracée. La puanteur est parfois gage de toxicité, mais toujours, jamais.
  • La laitue, avec les semences de l’endive, de la chicorée et du pourpier, forment le groupe des quatre semences froides mineures.
  • Alimentation : on remarque quelques usages culinaires propres à la laitue vireuse. Ses feuilles, très jeunes, sont comestibles crues. Plus âgées, il importe de les cuire afin de leur faire perdre amertume et âcreté, parfois à deux eaux. Mais sur la question alimentaire, la palme revient bien évidemment à la laitue cultivée, obtenue précisément dans ce but et dont on connaît le rôle crucial en salade (seule ou en compagnie du pourpier, de la roquette, etc.), mais également en tant qu’ingrédient que la cuisson ne déprécie pas, indispensable « enveloppe » de coction du petit pois et de la carotte, comme cela se faisait déjà au Moyen-Âge, aux dires de Platine de Crémone. En cuisine, la laitue peut se farcir, mais aussi faire partie d’une farce, une fois hachée bien menue. Elle peut être braisé, préparée à l’anglaise ou au jus. Leclerc rapporte des recettes de purée et de potage à la laitue. Pourquoi pas ? Ne fait-on pas de même avec les choux, qu’on mange plus souvent cuits que crus ?
    La laitue cultivée se subdivise en trois unités :
    – la laitue pommée,
    – la laitue frisée (ou batavia),
    – la laitue romaine (ou chicon).
    Le travail des horticulteurs a mené à l’obtention de très nombreuses variétés de ces trois formes-là, aux coloris très riches et variés :
    – vert diaphane, vert pâle, vert clair, vert cendré, vert blond, blond doré, vert jaune, vert foncé ;
    – rouge, rouge vif, rouge pourpre, rouge lie-de-vin, rouge foncé, rouge moucheté de brique ;
    – brun, brun clair, bronze ;
    – panachés : vert teinté de rouge (de rouge pourpre, de rouge brun, de rouge brillant), vert teinté de rose, vert teinté de brun, vert teinté de bronze.
  • Autres espèces de laitues sauvages : la laitue vivace (L. perennis), la laitue à feuilles de saule (L. saligna), la laitue des murailles (L. muralis), la laitue brin-d’osier (L. viminea), la laitue de Chaix (L. quercina), etc.
    _______________
    1. Catalogue Terre de semences, 1999, p. 25.
    2. Dioscoride, Materia medica, Livre II, chapitre 129.
    3. Ibidem, chapitre 130.
    4. Ibidem.
    5. Nadine Cretin, Fête des fous, Saint-Jean et Belles de mai, p. 232.
    6. Ibidem, p. 233.
    7. Ibidem.
    8. « Le jeune dieu immature et précoce, qui manquait de virilité, ‘à l’antipode du chasseur héroïque’, se signale par son impuissance à fructifier. En cette période de canicule, la nature et les liens du mariage étaient bouleversés dans les couples, et la fête d’Adonis, de caractère privé, était la fête des courtisanes et de leurs amants. En cela, elle offrait un contraste très net avec les Thesmophories, fête grecque de l’automne (novembre) réservée aux épouses légitimes, et placée sous le patronage de Déméter » (Nadine Cretin, Fête des fous, Saint-Jean et Belles de mai, p. 233).
    9. Émile Gilbert, La pharmacie à travers les âges : Antiquité, Moyen-Âge, Temps modernes, p. 62.
    10. Ibidem, p. 47.
    11. Guy Ducourthial, Flore magique et astrologique de l’Antiquité, p. 249.
    12. En Grande-Bretagne, selon la croyance populaire, une jeune fille qui, le 24 mars, sème une ligne de cresson et une ligne de laitue, peut connaître le caractère de son futur mari : il sera doux et conciliant si la laitue pousse en premier, mais si c’est le cresson, il sera exigeant et parfois violent.
    13. Hildegarde de Bingen, Physica, p. 60.
    14. Au Moyen-Âge, certains recettaires britanniques font mention de compositions anesthésiantes qui portent le curieux nom de dwale : en anglais, ce mot est synonymes de deadly nightshade, qui désigne la belladone. Ces compositions comprennent de nombreuses plantes telles que la jusquiame, la grande ciguë, le pavot somnifère et… la laitue. Ce type de recettes est un peu tombé en désuétude, parce que vu les ingrédients et les doses auxquels on les employait, c’est-à-dire massivement, parfois l’anesthésie était non seulement générale mais définitive.
    15. Henri Leclerc, Les légumes de France, p. 232.
    16. Jean-Baptiste Porta, La magie naturelle, p. 144.
    17. Ibidem.
    18. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, pp. 512-513.
    19. Apulée, L’âne d’or, p. 290.
    20. Dans la laitue cultivée, en moyenne, « on trouve […] 17,7 mg de vitamine C pour cent grammes de laitue fraîche. En trois jours la quantité de vitamine C tombe à 4 mg si on ne prend pas la précaution de maintenir les racines dans l’eau » (Jean Valnet, Se soigner par les légumes, les fruits et les céréales, p. 309). Aujourd’hui, à l’heure où toutes les laitues sont coupées, cette prescription ne tient plus (à moins que vous ne soyez l’heureux propriétaire d’un potager où poussent des laitues). A ma connaissance, le seul moyen d’éviter à la vitamine C son évaporation, c’est de consommer le plus rapidement possible la laitue dont on ne sait pas toujours depuis combien de temps elle traîne sur l’étalage quand on l’achète… J’ai récemment vu quatre feuilles de chêne essoufflées dans une boutique bio ; pour reprendre Pierre Desproges, j’ai connu des topinambours à l’œil plus vif ! Le mieux serait donc de la cueillir soi-même et de la consommer immédiatement, ce qui n’est pas toujours si simple, il faut bien l’avouer. Et si jamais on ne la consomme pas aussi fraîche qu’elle l’exige, c’est-à-dire du jour, il faut donc lui faire subir, afin de sauver les meubles, la culbute au fond du saladier, à la condition que s’y trouvent vinaigre ou jus de citron, deux acides permettant la capture de cette fragile vitamine C. Ce que réprouvait (ou)vertement Henri Leclerc en son temps, voyant dans ce brassage énergique un crime de lèse-gastronomie.
    21. « On mélangeait autrefois son suc aux savons de toilette à l’usage des enfants et des peaux délicates » (Anne Osmont, Plantes médicinales et magiques, p. 67).

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Le crosne (Stachys affinis)

Le crosne. Qu’on dit aussi « du Japon ». Bien qu’il n’en provienne pas, il porte cependant le nom de choro-gi au pays du Soleil-Levant. D’après les spécialistes, le crosne est chinois, mandchou plus précisément (où il est connu comme légume depuis au moins la fin du XIII ème siècle). Et s’il s’appelle crosne, il n’y a bien qu’en France que ce soit le cas. Pour le mieux comprendre, il ne faut pas remonter bien loin, juste au temps du jardinier Nicolas-Auguste Paillieux, né à Paris en 1812. Comme cela est consigné dans un ouvrage co-écrit avec le botaniste Désiré Bois, et paru pour la première fois en 1885, Le potager d’un curieux, Paillieux fit la réception de tubercules de crosne en provenance de Chine. Il les mit en culture, et récolta à la fin de l’hiver de l’année suivante, pas loin de trois tonnes de ces tubercules rhizomateux. C’est du nom du lieu où Paillieux établit ses cultures que le crosne tire le sien, à savoir la commune de Crosne, à 20 km au sud-est de Paris, située en bordure de cet ancien département qu’était la Seine-et-Oise, dissout en 1968, et duquel, entre autres, est né l’Essonne. Il explique que, « convaincu que les mots Stachys affinis ne pouvaient être prononcés par nos cuisinières, j’ai donné aux tubercules le nom de crosne, qui est celui de mon village » (qui, à l’époque où Paillieux écrivit ces lignes, en était bel et bien un, puisqu’il ne comptait pas plus de 700 âmes, contre un peu plus de 9000 aujourd’hui). La campagne qu’il mena en faveur de ce nouveau légume exotique fut couronnée de succès. Les éloges portant « sur l’incomparable finesse de sa saveur » provinrent de France et même de l’étranger.
Rustique, résistant, ne craignant pas le froid, le crosne se naturalisa très rapidement, tant à vrai dire qu’« en certaines localités même […], il pullula au point d’envahir les plantations indigènes et de s’attirer l’ostracisme des cultivateurs » (1). Il perdit bien rapidement le lustre que lui avait fait acquérir le statut de légume rare, et donc recherché. Sa communauté, sa banalité même, lui firent quitter le monde sacré des gastronomes et gagner celui, plus profane, des halles du marché et des marchands des quatre saisons. Malgré cette descente aux enfers, avouons que, à l’heure actuelle, le crosne ne court pas les pavés des rues de France et de Navarre. Comment expliquer un tel désamour quand on n’a pas moins qu’Alexandre Dumas fils comme ambassadeur ? L’on ne peut pourtant pas dire que Dumas popularisa ce légume, car il mit en scène un épisode serti au sein d’une de ses pièces de théâtre, Francillon, dans lequel Annette et Henri, deux membres de la noblesse, discutent au sujet d’une recette de cuisine, qu’on retiendra sous le nom de salade japonaise. Composée de pommes de terre, de moules, d’autres ingrédients encore – comme une branche de céleri par exemple, Dumas fait cohabiter tout cela avec des truffes taillées en tranches épaisses. C’est si grossier – le voisinage des truffes avec les moules (beurk !) – que c’est finalement passé, et qu’on a cru longtemps que cette recette existait déjà du temps de Dumas dans les restaurants, alors que pas du tout : elle est du seul ressort créatif de Dumas ! Et, chose plus curieuse encore, cette salade dite japonaise, contient-elle des crosnes dit du Japon ? Que nenni ! Rien de japonais, mais tout est japonais maintenant, n’est-ce pas, disait-on à la fin du XIX ème siècle, y compris ce qui ne l’était pas. Mode ! Et le crosne ne fait pas exception, lequel, de toute façon, ne figure même pas comme ingrédient dans le texte de cette pièce de théâtre que Dumas présenta la première fois au public en 1887, en janvier exactement, soit à peu de chose près, à un ou deux mois de la future récolte de Paillieux dans son village de Crosne : ainsi, à l’époque où, soi-disant, est né ce mythe selon lequel Dumas flanquait des crosnes plein les assiettes, Paillieux ne les avait pas encore tirés de terre. Ballot, hein ? Et pour avoir été ballotté, on peut dire du crosne qu’il en connaît un rayon : mode, encore. Par exemple, le jardinier d’exception qu’est Jean-Luc Danneyrolles n’écrivit-il pas, dans l’un de ses petits ouvrages, il y a près de 20 ans, que le rhizome tubéreux du crosne représente, pour lui, « une de ces petites merveilles visuelles » (2) ? Enfin, ça dépend pour qui : 85 ans plus tôt, Simone de Beauvoir se plaignait de ce que sa mère serve au menu de tristes légumes, dont la bette et le crosne. La pauvresse se plaignait de manger des patates et de la viande de cheval durant la Première Guerre mondiale, quand des millions de Français se serraient la ceinture quand ils n’en bouffaient pas le cuir.
Le crosne, il attire et il repousse. Il a eu droit à tout, en terme de comparatif surtout, superlatif un peu moins. Bien évidemment, quand j’ai affaire à une conformation, ici un végétal inconnu, j’use de mon bagage lexical pour dire c’est comme ceci, c’est comme cela. Cela explique pourquoi on a déjà comparé les tubercules du crosne à un animal, du moins à une de ses parties : il fut donc queue de scorpion, crevette de terre, anneau de serpent, voire même ver de hanneton ! On est bien loin, très loin, de l’inspiration poétique des botanistes chinois qui virent en lui des perles de douce rosée unies entre elles ou des grains d’ivoire, anneaux de jade, soudés les uns aux autres. Non, ici, sous ce bas ciel occidental, si bas à vrai dire qu’il devrait faire l’humilité, on a traité le crosne de tous les noms : mécanicien (ressort à boudin), menuisier (vrille à bois), gargotier (torti italiennes), gastro-entérologue (fragment d’intestin), grammairien (anacoluthe). D’autres sont allés plus loin encore, et ont fait ressembler le crosne « à un fragment cassé de ces chapelets qu’on appelle en Grèce des komboloï, à un cordon ombilical oublié sur la table de la cuisine ou même à un sexe de femme » (3). La détestation et l’étonnement, comme l’on voit, peuvent faire dire bien des sottises.

Le crosne appartient à la famille botanique des Lamiacées, célèbre parce que largement exploitée en phytothérapie comme en aromathérapie, surtout pour les sommités fleuries de ses représentantes : menthe, sauge, sarriette, romarin, origan, marjolaine, hysope, thym, etc. Et qu’une lamiacée puisse intéresser autrement que par et pour ses parties aériennes, voilà qui peut surprendre. En cela, le crosne se rattache aux épiaires par son genre (stachys), dont certaines espèces européennes possèdent, elles aussi, des tubercules souterrains, traçant à l’horizontal dans le sol.
Vivace, le crosne arbore une classique tige quadrangulaire dont la caractéristique principale est d’être ramifiée dès la base, arborant un port buissonnant qui donne à la plante l’allure d’une touffe dense de 40 cm de hauteur en moyenne.
Le seul inconvénient du crosne, c’est que, sous notre climat, il ne fleurit pas : si on le dit envahissant, c’est sans doute que, diminué par cette floraison absente qui ne fait donc pas son office, il se propage vigoureusement, de même que la menthe poivrée dont les graines sont stériles, par un efficace système racinaire. Sachez cependant que dans son milieu naturel asiatique, le crosne porte des épillets terminaux de fleurs le plus souvent roses.

Le crosne en phytothérapie

Malgré un tel parcours digne d’une montagne russe, à l’image même de ce tubercule vu de profil, on s’est tout de même attaché à établir rapidement (dès la fin du XIX ème siècle), un certain nombre d’éléments constitutifs concernant la composition biochimique de ce légume. C’est bien peu, mais c’est avec reconnaissance qu’on accueille les données suivantes :

  • De l’eau : 79,4 %
  • Des hydrates de carbone : 16,6 %
  • Des substances azotées : 2,8 %
  • Des sels minéraux et des oligo-éléments : 1,1 %
  • Des lipides : 0,1 %

Parmi la belle proportion de matières hydrocarbonées, l’on trouve une sorte de « sucre », le stachyose, héxotétrose aux propriétés identiques au mannéotétrose, qui, par hydrolyse, donne du lévulose, du galactose et du glucose. Les substances protéiniques comptent quelques acides aminés : de la tyrosine, de la glutamine et de l’arginine.

Propriétés thérapeutiques

  • Assez nutritif
  • Très digestible

Note : cela ne concerne que les quelques qualités du tubercule seulement considéré comme légume. Mais en Chine, de là où provient cette plante qu’on appelle caoshican, elle est intégralement employée. De saveur douce et de nature neutre, la médecine traditionnelle chinoise a précisément destiné cette plante aux méridiens du Poumon et du Foie, considérant qu’elle « améliore la circulation du sang, calme la douleur, élimine les stases sanguines » (4).

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère respiratoire : rhume, sensation de fébrilité, maux de gorge, toux glaireuse, tuberculose
  • Rhumatismes
  • Ictère
  • Contusion

Modes d’emploi

  • Crosnes cuits, en nature.
  • Poudre de crosnes délayée dans un peu de vin rouge.
  • Décoction aqueuse de crosnes.
  • Décoction (mi eau, mi vin) de la plante entière sèche ou fraîche.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Comme avec le topinambour, le crosne peut indisposer certains estomacs qui ne le digèrent que très mal, y développant des tempêtes flatulentes.
  • Si jamais on parvient à dépasser ce malencontreux écueil, l’on pourra se délecter du crosne qui délivre une saveur d’amande fraîche à l’état cru, et, une fois cuit, situe ses arômes entre l’artichaut et le salsifis. Fragile et cassant, le crosne est une racine délicate qu’on ne peut conserver longtemps à l’air libre sans qu’il sèche rapidement. Sa peau fine ne tolère pas les vigoureux coups de brosse d’un lavage intempestif, le mieux étant encore de le « sasser », c’est-à-dire de le frotter au gros sel. Ceci fait, vient le moment de la cuisson de cette tendre racine peu consistante : on évitera le plus souvent de la cuire grossièrement à l’eau bouillante, afin d’en empêcher la détérioration. Le mode le plus adapté, cela reste encore de cuire le crosne à la vapeur ou à l’étouffé, ou alors frit ou sauté. C’est un bon légume d’accompagnement et, une fois refroidi après cuisson, il est excellent en salade composée. Pour de vraie ! Pas comme dans cette soi-disant recette dumasienne dans laquelle on ne trouve pas même le plus petit fantôme de crosne.
  • Autres espèces : elles sont nombreuses. Mais nous nous contenterons uniquement d’énumérer quelques autres stachys :
    – l’épiaire des bois (S. sylvatica),
    – l’épiaire des Alpes (S. alpina),
    – l’épiaire laineuse (S. byzantina) qui n’existe qu’à l’état de plante ornementale cultivée par chez nous (il lui arrive cependant de s’échapper des jardins comme j’ai récemment pu l’observer),
    la bétoine (S. officinalis),
    – l’épiaire des marais (S. palustris), dont les tubercules passent, d’après ce que j’ai pu constater, comme aussi comestibles que ceux du crosne du Japon.
    _______________
    1. Henri Leclerc, Les légumes de France, p. 75.
    2. Jean-Luc Danneyrolles, Un jardin extraordinaire, p. 20.
    3. Jean-Luc Hennig, Dictionnaire littéraire et érotique des fruits et légumes, p. 220.
    4. Liu Shaohua & Marc Jouanny, Phytothérapie alimentaire chinoise, p. 72.

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La betterave (Beta vulgaris ssp. vulgaris)

Entre les prémices de culture de la lointaine ancêtre de la betterave et la moue désabusée du collégien prépubère devant la sacro-sainte assiette de crudités de la cantine scolaire – tomate, carotte, betterave –, près de 4000 ans ont passé. Cette plante des origines, elle existe toujours. Il s’agit de la bette maritime (Beta maritima), plante sauvage et vivace, à la racine dure et épaisse, aux tiges assez faibles, rampantes ou semi-ascendantes, en touffes parfois larges d’un mètre, qui s’étalent sur les rochers, galets et sables littoraux, s’enfonçant parfois à l’intérieur des terres, mais rarement au sein des prés salés, particulièrement en bordure de l’océan Atlantique et de la mer Méditerranée, bien moins fréquemment sur la Manche. Ses feuilles charnues et luisantes, parfois ondulées sur leurs marges, évoquent assez les feuilles de bette actuelle. Les fleurs sans pétales, peu visibles, en longs épis lâches, sont tout à fait typiques des Amaranthacées.
Il y a plusieurs milliers d’années, sans doute avait-on remarqué le caractère comestible des feuilles et racines de cette plante première. Fournier explique que « l’usage traditionnel autrefois et à peu près universel des soupes aux légumes amena à cultiver cette plante, et la culture, jointe aux influences climatériques, la modifia en deux sens différents », la bette d’une part, la bette-rave d’autre part (1), la seconde étant à la première ce que le céleri-rave est au céleri-branches. Reprenons Jean-Luc Hennig à ce sujet, il est fort clair : « L’une a la feuille généreuse et la racine pudique, l’autre le feuillage moins arrogant, mais la racine puissamment renflée et charnue. L’une s’est montée et aplatie, l’autre s’est enterrée et épaissie. L’une est devenue blanche et fade, l’autre sanguine et sucrée. Laquelle préférer, de la grande plate ou de la grosse rustaude ? » (2). C’est une question à ne point poser à notre écolier boutonneux qui fuit généralement les deux. Sans doute parce que la blette est monastique, tandis que la betterave véhicule quelque chose qui n’est pas de son âge, viatique vers des cieux pernicieux. Difficile pour lui, empêtré qu’il est dans ses problèmes hormonaux, de tirer le meilleur parti de la betterave, d’autant que le jeune bipède répugne généralement à ingurgiter cet aliment en compagnie d’autres tels que le cervelas en Alsace, le hareng-saur en Norvège. Après, faut voir… (3). La betterave, par son impulsion verticale en direction du monde du dessous, est une racine « de la ruralité et de la bestialité » (4), chose d’autant plus renforcée qu’elle est, dans l’inconscient collectif, le plus souvent rouge : c’est alors « la racine du sang, du vin » (5). Outre le fait que soit indiqué qu’à Rome (du temps de Pline), la betterave redonnait du tonus aux vins fatigués, il reste que la betterave confine à la cave dans laquelle elle voisine avec les boutanches après qu’on ait tiré son cul terreux de la terre grasse dont elle a parfois l’odeur. Rustaude ? Oui, alors. La trogne avinée, aussi. Jean-Luc Hennig souligne que « la betterave vous transforme donc in extenso en quartier de viande » (6). Si le sang de navet nous fait blafards, celui de betterave refléterait, paraît-il, une disposition qu’il serait malséant, du moins en Russie, de désigner comme telle : dire d’une jeune fille dont le teint n’est pas celui de la rose, qu’elle est couperosée de frais (= qu’elle a un « teint de betterave ») passe pour une grave injure. Comme l’on voit, la betterave ne convie pas toujours aux bons sentiments. Elle est de nature trouble : par exemple, saviez-vous qu’à côté des courges et des navets, il lui est arrivé de parader dans les défilés de lanternes végétales ? « On disait [et ça n’est pas moi qui invente, puisque c’est une historienne qui nous narre l’anecdote] que les meilleures lanternes étaient fabriquées avec des betteraves volées aux charretiers : était-ce là une évocation du ‘sinistre charretier’ qui, tel l’Ankou, incarnation de la mort en Bretagne, venait chercher ses victimes avec sa charrette grinçante ? » (7). Que faut-il ici imaginer ? Qu’on creusait une betterave assez grosse, sanguinolente, pour planter une bougie dans le creux ainsi formé ? Si l’on sait où une telle pratique se déroulait (sur les zones côtières de la Flandre maritime française), rien ne nous est transmis quant à l’époque. Parce que c’est bien beau de parler de betterave, mais il semble quand même (un peu, hein !?) qu’on ait déblatéré au sujet de ce légume que d’aucuns imaginent malfaisant, d’autres malheureux. Par exemple qu’on dise que la betterave est originaire d’Allemagne apparaît plus crédible que d’annoncer que, durant l’Antiquité, il existait déjà des « betteraves » aux racines plus ou moins charnues qu’on mangeait parfois. Quelle Antiquité ? L’on pense d’emblée à la grecque ou à la romaine, voire aux deux mêlées en une improbable chimère. L’on semble considérer que l’Antiquité ou le Moyen-Âge ne peuvent s’appréhender qu’à travers des territoires qui nous sont exclusivement proches. C’est faux : n’existe-t-il pas une période médiévale au Japon, par exemple ?
Originaire d’Allemagne. Plus crédible. Mais pas nécessairement vrai. Peut-être davantage que l’élucubration qui consiste à lire dans l’œuvre de Dioscoride la présence de la betterave rouge – hein, quoi, comment ? – dont le jus miellé s’appliquait aux maux de tête et auriculaires, et la décoction aux pellicules et œufs de lentes.
En réalité, il apparaît que les usages culinaires de la betterave ne sont pas antérieurs à la Renaissance, selon le docteur Henri Leclerc. Cependant, avant cela, l’on voit bien (ah bon ?) que, parmi l’inventaire d’un domaine royal (?) situé près de Versailles, l’on trouve le mot beta. Ce qui n’est pas en soi un indice. Ou alors, simplement celui de la bêtise (beta : pour la bette en feuilles ; pour la betterave, il faudrait plutôt attendre le mot rapa). Comme en Italie, par exemple : chou-rave, ainsi appelait-on la betterave au Moyen-Âge. Mais, le Moyen-Âge, c’est vaste, c’est long… comme un jour sans pain, sans fromage, sans vin, sans pistaches, sans olives noires de Nyons, biologiques et d’excellente qualité de surcroît… (il n’y a aucun message subliminal dans ce message… subliminal… ^^).
Ce qui ressort de mes lectures, c’est qu’aux environs de 1560, la betterave fourragère est introduite en Allemagne, mais au même siècle, ce pays se permet l’obtention de la « grosse rouge », tandis que Matthiole semble nous signaler qu’on n’y est pas du tout : les Italiens se posent comme les améliorateurs de ce qu’on a appelé la Beta romana (je n’ai pas de photos à présenter, seulement des conjectures à proposer). Ces variétés, augmentées, parviennent en Allemagne. Matthiole en décrit les usages culinaires d’alors : « Les Allemands mangent leurs racines en hiver cuites entre deux cendres et les dépouillent de leurs pelures, petit à petit, ils les mangent en salade avec un peu de poivre, tout ainsi qu’on fait des carottes. Ils en usent aussi avec le rôti les ayant un peu fait cuire et coupées de travers en pièces et mis en compote, en y mêlant du raifort sauvage, déchiqueté au préalable », c’est-à-dire pas moins qu’un autre truc de Teuton. Quant à Matthiole, comment dire ? Quelle drôle d’impression que véhicule cet Italien qui décrit mieux les usages culinaires germains d’un légume, soi-disant, émanant de son propre pays… Après, de l’Italie à l’Allemagne, y’a pas très loin : il faut juste sauter par-dessus l’Autriche (8).
Si l’on veut parler plus sûrement de la betterave, il faut s’en remettre, en tout premier lieu, à Olivier de Serres qui relate la beauté vermeille que prend le suc de la betterave cuite. A cela, on peut ajouter qu’il y a un peu plus de quatre siècles, l’homme fut le premier à consigner la présence de sucre dans cette racine, dont il paraît, à l’aide de ces indices, difficile de douter de l’identité. De même, Joseph du Chesne (1546-1609) s’extasia-t-il face au jus des betteraves « qui teint d’une belle teinture et de couleur de sang l’huile et le vinaigre ». Puis Claude Mollet (1557-1647), premier jardinier du roi, fit part de « l’excellence de cette racine », avant que le cuisinier François Pierre de La Varenne (1618-1678) n’en dise que du bien. Mais nous sommes là encore bien loin de l’assiette de betterave coupée en cubes et arrosée d’une vinaigrette aux vertus alibiles presque nulles, et toujours trop grasse, qu’on trouve à la cantine du collège ou du lycée. Au XVII ème siècle, au contraire, la betterave est encore parée de ses lettres de noblesse, sans doute en raison de la couleur peu commune de sa chair. Mais elle demeure presque essentiellement une lubie de « potagiste » royal et de maître-queue. On est très éloigné encore de ce sur quoi la betterave rencontrera, indirectement, un succès colossal auprès des jeunes gens piquetés d’acné : le sucre. Nous avons dit plus haut qu’Olivier de Serres le premier mentionna la présence de sucre dans cette racine. Mais à cette époque reculée, elle en contient bien trop peu pour envisager une extraction industrielle rentable. Et puis, à quoi bon s’enquiquiner alors que les colonies fournissent le sucre de canne qui est progressivement venu remplacer le miel dans les pratiques culinaires et pharmaceutiques, tant et si bien que l’expression « être pauvre comme un apothicaire sans sucre » signifiait l’extrême dénuement. Mais une pénurie croissante de sucre, augmentée d’une envolée de son prix en Europe (et donc des taxes, ce qui impliquera davantage de fraudes), vient expliquer la volonté de s’affranchir de l’étranger pour l’approvisionnement en sucre : c’est le cas en Prusse où le roi encourage la culture de la betterave en 1786. Mais ce sont quelques décennies plus tôt qu’est décidée l’amélioration de la betterave sucrière quand bien même elle ne contient pas davantage que 2 % de sucre (saccharose) du temps d’Andreas Sigismund Marggraf (1709-1782) qui envisage l’extraction du sucre de betterave aux alentours de l’année 1747. Les rendements sont encore trop faibles pour s’autoriser une culture et une production en grand. On ne désarme pas pour autant : il semblerait qu’une confiance grandissante en la betterave sucrière gagne du terrain puisqu’en 1775 Vilmorin introduit en France des betteraves à sucre afin de les améliorer. Bien lui en prit car moins d’un quart de siècle plus tard, le Français Achard, disciple de Marggraf, réalise la « première méthode pratique d’extraction », ce qui est heureux puisque entre-temps le taux de sucre a grimpé à 5 %. Puis Deyeux et Cadet de Vaux obtiennent des subventions de la part du gouvernement pour implanter la culture de la betterave à sucre en grand et multiplier les fabriques, ce qui vaudra à cette industrie d’être bien établie durant l’empire et de prospérer bien au-delà de sa chute. Au milieu du XIX ème siècle (1845-1855), la France produit entre 40000 et 50000 tonnes de sucre indigène par an, ce qui représente une exonération financière non négligeable. Par ailleurs, en 1858, Cazin signale les maladies qui affectent les vignes françaises, ce qui provoque la baisse de la production et l’augmentation des prix du vin. A chaque malheur son bonheur pourrait-on dire. L’occasion est trop belle pour la betterave qui s’empresse d’occuper cette niche quelque peu vacante : en effet, il se trouve que par fermentation puis distillation la betterave à sucre permet l’obtention d’un « vin » qui fera son office le temps nécessaire, tâche d’autant plus aisé que le taux de sucre de la betterave s’est envolé à 13-14 % !

La betterave en phytothérapie

Étonnant, non ? A l’époque où j’avais abordé ici même la bette (Beta vulgaris var. cicla), nous avions constaté que ce légume se double d’une plante médicinale aux douces vertus (sauf pour Cicéron qui s’était, dit-il, trouvé « sottement pincé » par la bette… ^^). Ce qui a précédé nous a amené à mentionner l’existence des betteraves fourragères (B. vulgaris var. rapa) et sucrières surtout (B. vulgaris var. altissima). Bien que ces deux dernières aient des destinations alimentaires précises, celle que nous consommons nous autres bipèdes, c’est la betterave potagère (B. vulgaris ssp. vulgaris), laquelle se subdivise en plusieurs sortes, variant formats et coloris, comme les radis et les navets, par exemple. Mais, ici, nous passerons outre tout cela, et donnerons des informations de portée générale en ce qui concerne les éléments constitutifs du profil biochimique de la betterave, en particulier sa racine. Celle-ci contient prioritairement de l’eau : 82,2 %. Puis des hydrates de carbone dont des sucres principalement : 13 à 14 % de saccharose, du pentose, de l’arabinose, du galactose, du raffinose, de l’hexose (ces derniers en toutes petites proportions). Des matières azotées (1,3 %) s’ajoutent à notre liste : il s’agit essentiellement d’acides aminés (asparagine, glutamine, tyrosine, bétaïne). Les oligo-éléments et sels minéraux représentent environ 1 % de l’ensemble : potassium (l’une des sources parmi les plus riches), magnésium, calcium, fer, cuivre, zinc, lithium, titane, strontium, rubidium, phosphore, manganèse, brome, silice, soufre…). Les vitamines ? Oui, il y en a quelques-unes : provitamine A, vitamine C, vitamines du groupe B (B3, B9), et sans doute d’autres encore.
Que voilà déjà un beau pedigree… Chez les betteraves couleur de sang, l’on trouve des pigments tels que les bétalaïnes (sous le nom de code E162 se cache, en réalité, le « rouge de betterave » ou bétanine). Pour en terminer là, précisons que la très faible quantité de lipides contenus dans cette racine (0,1 %), la DHA (ou déhydroxyacétone) et quelques valeurs bio-électroniques (pH à 6,5, rH2 à 8,5) justifient amplement le fait de décerner à la betterave le titre de super légume. Voilà de quoi en boucher un coin à notre écolier revêche.
Quant aux feuilles, dont on use moins, sachons néanmoins qu’elles contiennent, elles aussi, un peu de saccharose (3 %), des sels minéraux et oligo-éléments (sodium, magnésium, acide phosphorique), enfin de la carotine. Elles sont très rarement citées comme matière médicale, tendance désolante qu’accompagne assez souvent (trop) celle qui consiste à se débarrasser des feuilles de cette plante pour n’en considérer que la partie charnue souterraine. Ce qui est une grave erreur.

Propriétés thérapeutiques

  • Réductrice très bonne (= anti-oxydante, donc)
  • Très nutritive, énergétique, revitalisante
  • Très digestible
  • Régénératrice des cellules hépatiques, amélioratrice du métabolisme des graisses, hypocholestérolémiante
  • Rafraîchissante (j’ai lu quelque part que la betterave se réservait avant tout aux personnes animées par un tempérament chaud et irritable, aux « bilieux », donc)
  • Vertus antidépressives
  • Immunostimulante (?)

Usages thérapeutiques

  • Anémie, déminéralisation
  • Remède destiné aux personnes nerveuses, grippées, tuberculeuses (comme adjuvant dans cette dernière affection)
  • Protection de la vésicule et des voies biliaires, protection du foie
  • Névrites
  • Déprime, dépression
  • Certains cas de cancer (?)

Modes d’emploi

  • En nature : cuite, crue (à préférer sous cette forme : on peut la trancher, mais la finement râper est encore ce qui se fait de mieux).
  • Jus frais.
  • « Café » de betterave : spécialité dont il existe plusieurs variantes. Voici celle que j’ai retenue : considérons une betterave biologique et bien dodue. Débitons-la en tranches d’égale épaisseur (5-10 mm). Déposons ces tranchettes sur une plaque, enfournons. Il s’agit de faire évaporer complètement l’eau sans brûler le légume. Ceci fait, l’on réduit les tranches en poudre. Ainsi torréfiée, la betterave peut s’utiliser comme ersatz de café. Il paraît même qu’on peut la mêler à de la chicorée, à du café « véritable », ainsi qu’à toutes ces plantes dont on s’est servi pour remplacer – parfois avec panache – ce même café. « Café » que l’on pourra sucrer, ou pas, avec du sucre de betterave. N’est-ce pas là une toute-bonne que la betterave ?

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • La betterave, surtout lorsqu’elle est cuite, est l’un des (nombreux) ennemis jurés du diabétique. De même qu’avec l’épinard, malgré toute la détestation dont s’est auréolée la betterave en milieu scolaire depuis des décennies, il n’y a jamais eu autant de cas de diabète (du type sucré) chez nos babillantes têtes blondes. Fou, non ? Faut dire que beaucoup biberonnent au coca ou à d’autres saletés. Alors, bon. Et quand l’on pense sucre de betterave, il faut se rappeler que c’est du saccharose, soit le même que celui qu’on trouve dans la canne à sucre (Saccharum officinarum). Aujourd’hui, les méfaits de ce sucre sont bien connus. Mais, au XIX ème siècle, on en avait une tout autre idée, d’un point de vue thérapeutique : « Dans les colonies, les hommes employés à la fabrication de ce produit acquièrent beaucoup d’embonpoint, et offrent tous les signes de la force et de la santé la plus florissante, en mangeant en abondance de la mélasse, de la cassonade et du sucre » (9). C’est Cazin qui écrit cela au milieu du XIX ème siècle : si ressembler à Balzac ou à Flaubert à l’époque de leur « embonpoint » (= en bon point, contraire de « en mauvais point »), on serait tenté de penser que la bedaine qui fait péter la sous-ventrière, l’œil glauque et vague, les dents sales et l’haleine chargée, etc., sont les repères d’une excellente santé. Enfin, Cazin mitige un peu le tout : il accuse – parce qu’il sait – le sucre de former la carie dite « sucrée » et de favoriser la glycosurie dont la pathogenèse demeurait, à son époque, c’est-à-dire il y a un peu plus d’un siècle et demi, franchement obscure à la plupart des praticiens. Il n’en demeure pas moins que Cazin évoqua le cas d’un gars qui engouffrait ½ livre de sucre par jour et qui, pourtant, mourut tout de même à 70 ans, soulignant par là une « performance ». Rire ou pleurer. C’est au choix. Bien plus tard, Fournier ramena à la raison : il ne faudrait pas aller au-delà de 70 à 100 g de sucre par jour ! Quelle horreur ! C’est encore bien trop !
  • De pourpre ou d’ambre, pour reprendre l’expression du docteur Leclerc à propos de la chair des betteraves. Ce sont là les principales, mais il en existe d’autres dont la chair est rose, voire même noire violacée. Listons-les :
    – Rouge : crapaudine, rouge grosse, piriforme de Strasbourg, formanova, rote kugel, crosby egyptian, bull’s blood, etc.
    – Jaune : ronde de Détroit, jaune grosse, jaune de Castelnaudary, jaune ronde sucrée, yellow mangel.
    – Rose : winter keeper.
    – Noire/violette : noire plate d’Égypte.
  • N’oublions pas qu’il est permis de tirer un bon parti des feuilles et jeunes pousses de la betterave, puisque les deux sont comestibles crues. Les feuilles plus âgées peuvent se cuire comme (et avec) des épinards.
  • Enfin, conseil de jardinage : les germes de betterave inhibent la germination des graines d’ail. On les tiendra donc éloignées les unes des autres dans le jardin. Et si l’on s’inspire d’une ancienne coutume d’origine finnoise, il est préférable que la betterave soit semée par une femme, ainsi elle serait plus douce (par contre, si le semis est effectué par un homme, elle est censée devenir amère).
    ______________
    1. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 165.
    2. Jean-Luc Hennig, Dictionnaire littéraire et érotique des fruits et légumes, pp. 99-100.
    3. Et je dois vous dire que j’ai vu, du moins en ce qui concerne la liaison culinaire entre le hareng fumé et la betterave rouge. On peut en faire l’équivalent de la souskay (ou souskaï) qui, habituellement, nécessite de la morue et des carottes.
    4. Jean-Luc Hennig, Dictionnaire littéraire et érotique des fruits et légumes, p. 103.
    5. Ibidem.
    6. Ibidem, p. 104.
    7. Nadine Cretin, Fête des fous, Saint-Jean & Belles de mai, p. 207.
    8. Ce qui a laissé penser que la betterave était originaire d’Europe centrale, c’est la prédominance d’un plat qu’on connaît communément sous le nom de bortsch, bien que cette préparation culinaire porte des noms bien différents dans les pays que voici : la Russie, la Pologne, l’Ukraine, la Biélorussie, la Lituanie, la Roumanie. Par exemple, en Pologne, on l’appelle czerwony ; son importance est telle qu’il figure parmi les douze plats traditionnels du réveillon de Noël polonais. De même que ses appellations sont multiples, cette préparation varie au gré des localités : ici, on emploie des betteraves rouges, là des jaunes. Cuisson et agrément évoluent aussi de place en place : dans telle recette, la viande de bœuf accompagne la betterave, dans telle autre c’est celle du poulet.
    9. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p. 184.

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La centaurée chausse-trape (Centaurea calcitrapa)

Synonymes : chausse-trape (ou chausse-trappe), calcitrape, centaurée étoilée, chardon étoilé (= le « star thistle » des Anglais), pignerolle.

Que voilà encore un succédané, celui du chardon béni exactement, cette plante que nous avons traitée sur le blog il y a quelques semaines, lequel chardon béni s’avère être, lui aussi, le succédané d’une plante exotique, la quinine de Cayenne (Quassia amara) que, donc, l’on substituait par temps de vaches maigres ou bien parce que, irréductibles comme certains « Gaulois », un nombre conséquent de praticiens eurent la préférence pour les espèces indigènes (ici, chardon béni et surtout centaurée chausse-trape), non par chauvinisme et ostracisme, mais par simple mesure d’économie. C’est ce dont on prend connaissance lorsqu’on lit Cazin et, avant lui, Joseph Roques, par exemple. Ce dernier, après avoir été consulté par un malade, lui montra « au bord des champs le remède qui devait le guérir. Il s’empressa d’en faire une ample provision » (1). Puis il procéda par décoction édulcorée plusieurs fois répétées des feuilles et des capitules floraux de chausse-trape, ce qui, précise in fine Roques, parvint à le guérir entièrement. Faire bénéficier le pauvre et l’indigent d’une ressource thérapeutique locale et (presque) gratuite, tel était le credo des Roques et Cazin entre autres, plutôt que d’obérer ces populations déjà si miséreuses au XIX ème siècle, en particulier dans les campagnes et les faubourgs. Ils préférèrent de loin cela plutôt que de prescrire la dernière pilule exotique à la mode qu’on acquiert en officine à la condition impérieuse de payer à l’aide d’un argent sonnant et trébuchant de préférence. C’est tout un débat de société qui s’exprime ici, entre les médecins à la riche clientèle urbaine et bourgeoise, et ces médecins dits de campagne, à force ou à raison, et donc l’opposition manifeste entre les drogues exotiques lointaines et les remèdes locaux peu onéreux. La centaurée chausse-trape et l’un d’entre eux et « en raison de son abondance, elle a été beaucoup plus expérimentée que les précédentes [c’est-à-dire les quelques autres centaurées listées plus bas] et son action est beaucoup mieux connue » (2). Une chance ! Repérée du temps des Dodoens, Tabernaemontanus, Bauhin et autres Charles de l’Escluse pour ses qualités fébrifuges (sur diverses sortes de fièvres : la quotidienne, la tierce, la quarte, l’intermittente), il est arrivé à la chausse-trape de se rendre plus efficace encore que cet autre antipaludéen qu’est le quinquina (sous forme de sulfate de quinine, pour être exact), et d’être victorieuse là où l’écorce péruvienne avait rendu depuis longtemps les armes. Il faut dire que la chausse-trape est une batailleuse, comme l’illustre assez aisément son nom qu’on croit tiré du latin calcitrapa, alors que non : chausse-trape n’est pas autre chose que la transformation d’un mot d’ancien français, chauchetrepe, lui-même émanation et contraction des verbes chauchier et treper, signifiant, l’un et l’autre, « marcher sur quelque chose ». Les chausse-trapes sont ces objets métalliques aux quatre pointes acérées, qu’on jetait pour que s’y enferrent hommes et chevaux, l’ancêtre de la mine antipersonnelle en quelque sorte. Qu’une de ces pointes, parfois barbouillée de poison ou d’excrément, pénètre la chair, et c’était, à plus ou moins long terme, la mort assurée. Cette appellation de chausse-trape, donc, est relativement curieuse, puisque dans sa finalité guerrière et meurtrière, elle s’oppose de façon diamétrale au nom même de la chausse-trape, c’est-à-dire, en tout premier lieu, centaurée, pour lequel Fournier nous fournit quelques précieuses explications : « Les noms de Centaurée, Centaurea, Centaurium, sont la transcription du grec Kentaurion qui désignait diverses plantes médicinales dont la vertu était rapportée au centaure Chiron » (3). Ah oui, quand même ! Malgré le fait que la chausse-trape ait été investie d’une telle charge divine, « ce remède n’en fut pas moins abandonné, malgré les résultats ultérieurement obtenus par d’autres praticiens » (4), c’est-à-dire ceux du XVIII ème siècle, dont le docteur Clouet qui administra cette plante dans un très large cadre : en 1787, il en éprouva les vertus fébrifuges sur plus de 2000 soldats de la garnison de Verdun. Mais devant une telle audience, rien n’y fit. L’irruption du quinquina en Europe au XVII ème siècle, puis de la Quassia amara au siècle suivant, sonna le glas des fébrifuges indigènes, qu’on connaissait bien malgré ce que certains semblent insinuer : le quinquina a été vu comme un sauveur lors de son arrivée sur le marché européen, parce que, jusque là, on était, soi-disant, bien incapables, avec les seuls moyens du bord (notez l’élégance de la formule), de soigner un patient de fièvre intermittente. Oh, eh, à d’autres, hein !? Mais « nous n’estimons point ce qui croît chez nous, nous n’estimons que ce qui s’achète, ce qui coûte et s’apporte du dehors », professait déjà il y a plus de quatre siècles le théologien parisien Pierre Charron (1541-1603). Si ce brave homme voyait ce qu’on fait aujourd’hui, son sang ferait plus que trois tours dans sa tombe !…

Contrairement au chardon béni, le chardon étoilé, c’est-à-dire notre chausse-trape, est présent dans la France entière, de préférence sur des sols presque exclusivement calcaires (c’est presque à se demander si ce n’est pas aussi cela qu’il faut lire dans ce nom latin de la chausse-trape, calci-trapa…). Tout au contraire, elle est beaucoup plus rarissime sur les terrains granitiques et siliceux. Ainsi est-elle accueillie, durant deux ans ou davantage, sur les prés secs et caillouteux, les friches, à proximité des habitations de village, en bordure des chemins sur lesquels on se promène, près des édifices religieux aussi (voir l’image ci-dessous).
Et quelle architecture ! Au-dessus de longues racines charnues, se déploie tout un ensemble de tiges rameuses et anguleuses qui forme une sorte de buisson tout en boule. Ses feuilles !… oh, alternes et pubescentes, changent de nom selon l’étage où elles se situent. Non seulement : elles changent aussi de forme. Ainsi, les basses (radicales et pinnatifides) sont-elles surmontées par celles qu’on appelle du beau nom de caulinaires : celles-ci sont sessiles. Enfin, les supérieures sont suffisamment petites pour ne pas faire d’ombre à celles qu’elles chaperonnent, là, juste au-dessous. Mais, vu ce qui les surplombe, ces dernières « pitites » feuilles n’ont pas véritablement le besoin de darder des épines protectrices que, de toute façon, les involucres se chargent d’aiguiser : de leurs écailles ovales l’on voit émerger de longs et forts dards de couleur jaune paille, divariqués en étoile. Quelle puissance dans ce dernier mot, divariqués !… Face au temple, pour le mieux comprendre, le champ lexical architectural est toujours fort utile pour décrire, plus aisément, l’édifice que nous avons sous les yeux. La botanique, avec toute la richesse qui la caractérise, sait pourvoir à ce besoin pour désigner, grâce à des mots compliqués, une réalité végétale qui ne l’est pas moins.
Enfin, au-dessus de cette ligne de défense, la chausse-trape s’orne de capitules ovoïdes ou oblongues (rappelant, par leur forme, une sorte de bulbe), surmontés de fleurs – des fleurons centraux (on n’y voit aucune fleur ligulée) – de couleur pourpre.

La chausse-trape, gardienne du temple.

La centaurée chausse-trape en phytothérapie

Plante à peu près inodore, la chausse-trape, si elle possède des racines et des semences de saveur douce, change de ton avec ses feuilles et ses capitules floraux, qu’elle a très amers et styptiques, caractéristique que la centaurée chausse-trape doit à plusieurs principes amers (calcitrapine, cnicine, acide calcitrapique). Dénuée d’alcaloïde, la chausse-trape contient, en revanche des matières gommeuses et résineuses, de l’acide acétique, un pigment et, enfin, quelques sels minéraux et oligo-éléments (potassium, calcium, silice, fer, soufre).
Heureusement que Fournier nous a dit qu’on la connaissait bien mieux que les autres centaurées, hein ! Bon, trêve de sarcasme. Nous pouvons mentionner que plusieurs parties de ce végétal peuvent entrer en ligne de compte dans une pratique phytothérapeutique. Et qu’on n’emploiera pas les unes pour les autres. Rappelons que la racine et les semences de la chausse-trape ne sont en aucun cas amères, alors que les feuilles et les capitules floraux, si. C’est donc que toutes ces fractions détiennent des propriétés bien différentes que nous allons signaler ci-après.

Propriétés thérapeutiques

Les racines et surtout les semences :

  • Diurétique

Les feuilles et les capitules floraux :

  • Tonique amère
  • Apéritive, stomachique
  • Fébrifuge, sudorifique
  • Astringente, vulnéraire, détersive
  • Anti-ophtalmique

Note : comme c’est de coutume pour tous les succédanés, rappelons que les sommités fleuries de la chausse-trape s’emploient dans les mêmes conditions que la grande gentiane jaune (Gentiana lutea) et la petite centaurée (Centaurium erythraea).

Usages thérapeutiques

  • Fièvres de diverses natures : fièvre paludéenne, fièvre non pernicieuse, fièvre intermittente, fièvre intervenant aux équinoxes (comme, par exemple, la fièvre automnale cachectique)
  • Affections vésico-rénales : gravelle, hydropisie
  • Leucorrhée atonique

Modes d’emploi

  • A partir des feuilles et des capitules floraux : infusion, décoction, macération vineuse, poudre, suc frais, extrait alcoolique.
  • A partir des semences : décoction, macération des semences réduites en poudre dans du vin blanc.

Note : les semences étant beaucoup plus actives que les racines, il n’y a pas d’intérêt à utiliser ces dernières, plus utiles à la plante qu’à une pratique phytothérapeutique.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Récolte : elle doit se réaliser alors que les fleurs ne sont pas encore épanouies. Ensuite, la plante se dessèche et il est alors plus difficile d’en tirer avantage.
  • Association dans une visée fébrifuge : saule blanc (Salix alba), reine-des-prés (Filipendula ulmaria), absinthe (Artemisia abinthium).
  • Autres espèces : le bleuet (Centaurea cyanus), la centaurée du solstice (Centaurea solstitialis), la croix de Malte (Centaurea melitensis), la jacée (Centaurea jacea), etc.
    _______________
    1. Joseph Roques, Nouveau traité des plantes usuelles, tome II, p. 331.
    2. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 229.
    3. Ibidem, p. 228.
    4. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p. 259.

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La lampourde (Xanthium strumarium)

Synonymes : glouteron, petit glouteron, petit gletteron, gratteron, grapelle, grosse pagode, petite bardane, fausse bardane, herbe aux écrouelles.

Lampourde. Rigolo, comme nom ^^. Il provient de l’occitan lamporda, issu lui-même du latin lappa qui servait à désigner autrefois la bardane (la grande bardane, à travers son actuel nom scientifique latin en conserve le souvenir : Arctium lappa). Et cet étrange nom latin – xanthium – dont on s’est servi au XVIII ème siècle (Linné, 1753) pour fixer la lampourde dans le marbre de la taxinomie binominale. Xanthium, donc. Il provient du grec xanthios, mot faisant référence à la couleur jaune, et ce même mot servait, durant l’Antiquité gréco-romaine, à identifier une plante tinctoriale dont l’intérêt consistait à fournir une teinture capillaire blonde. On s’est posé la question de savoir si ce xanthion correspondait à la lampourde, mais sur ce point, les avis divergent. Certains disent que non, puisque, selon eux, les lampourdes sont originaires d’Amérique du Sud, on expliquerait donc difficilement ce qu’elles seraient venues faire en pleine Antiquité, il y a 2000 de cela. D’autres comme Fournier, même s’ils n’associent pas forcément lampourde et xanthion antique, signalent que la lampourde commune n’est en rien américaine, puisqu’elle existe à l’état spontané dans l’ancien monde. En attendant, en France, la lampourde est présente, surtout au sud d’une ligne Nantes-Strasbourg, s’épanouissant tant à basse altitude que sur les massifs légèrement montueux (j’ai récemment eu la chance d’en voir quelques petites colonies le long de la Saône au niveau de Rochetaillée), prêtant une affection non dissimulée aux sols humides en suffisance (berges sableuses des cours d’eau, proximité des mares, fossés frais, haies), mais également dans des lieux sur lesquels on rencontre aussi d’autres végétaux qui marquent une similarité avec la lampourde, c’est-à-dire ces chénopodes, amarantes ou encore arroches, appréciant donc particulièrement ces lieux incultes que sont les bordures de chemins et surtout les décombres.

La lampourde, astéracée annuelle qui n’excède pas un mètre de hauteur, est constituée d’une tige simple (ou un peu rameuse), rude et épaisse (qui rappelle assez celle du chénopode blanc le plus vigoureux par sa robustesse). Au registre des ressemblances, il est possible de comparer les feuilles triangulaires, longuement pétiolées et grossièrement dentées de la lampourde avec celle du bouleau. En revanche, quand elles prennent l’allure cordiforme à trois lobes obtus, c’est là qu’elles ressemblent assez aux feuilles de bardane, même s’il est vrai que leur aspect pubescent et rugueux au toucher (style papier émeri) renforce cette comparaison.
La lampourde porte des « fleurs d’un blanc verdâtre, axillaires, disposées en petites grappes et occupées supérieurement par les fleurs mâles réunies en tête, et inférieurement par les fleurs femelles, moins nombreuses, mais plus apparentes » (François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p. 518), parce que pistillées. C’est assez bien souvent le cas : fleurs mâles petites et nombreuses, fleurs femelles grosses et moins fréquentes. Ainsi peut-on les voir chez la lampourde de juillet en octobre, surtout les femelles, sans corolle, groupées par deux au maximum, sous la forme d’un involucre épineux, akène épizoochore, qui formera le fruit par la suite, lequel contient deux semences. Ovoïde et épineux, au premier coup d’œil, c’est au datura stramoine auquel j’ai pensé quand j’ai été pour la première fois confronté à la lampourde, bien qu’elles se rapprochent davantage des teignes de la bardane.

La lampourde en phytothérapie

La lampourde appartient à cette famille de plantes médicinales dont on dit succinctement qu’elles possèdent les mêmes propriétés thérapeutiques que telle ou telle autre plus connue, plus illustre, plus etc., la réputation de cette consœur de renom devant assurer à ses succédanées une relative protection et notoriété. Ainsi, la lampourde est-elle un succédané des deux principales bardanes médicinales, la grande (Arctium lappa) et la petite (Arctium minus), comme s’il s’agissait là d’un évident sauf-conduit, laissez-passer à tout le moins. Pourquoi donc se casser la nénette à établir des valeurs biochimiques rigoureuses dans ce cas ?
Première évidence aisément vérifiable : les feuilles de lampourde possèdent une saveur astringente et amère. Fournier communique néanmoins quelques données chiffrées : matières protéiques (36 %), sucre (saccharose : 3 %), matières grasses (38 %), résine et essence aromatique. Ce qui donne un aperçu bien léger quant à la composition biochimique de la lampourde. Dans les semences ont été isolées deux substances apparemment propres à la plante du jour : tout d’abord de la xanthostrumine, d’autre part un carboxyatractyloside du nom de xanthostrumarine.

Propriétés thérapeutiques

  • Diurétique, dépurative
  • Sudorifique
  • Antiscrofuleuse
  • Résolutive

Usages thérapeutiques

  • Troubles du système circulatoire lymphatique : adénopathie cervicale tuberculeuse chronique ou écrouelles (= scrofules)
  • Troubles de la sphère vésico-rénale : catarrhe vésical, gravelle
  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : diarrhée
  • Affections cutanées chroniques (dartre), « lèpre »
  • Goitre
  • Fièvre intermittente

Modes d’emploi

  • Infusion vineuse de feuilles fraîches.
  • Macération vineuse de feuilles fraîches.
  • Décoction de feuilles fraîches.
  • Extrait de feuilles fraîches.
  • Suc frais de la plante entière (sauf parties souterraines).

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • La lampourde n’est pas cataloguée parmi les plantes toxiques pour l’homme, mais pour les animaux, oui : c’est du moins le cas chez la vache et le mouton pour lesquels elle détermine divers troubles dont vomissements, faiblesse et ataxie, convulsions, paralysie cardiaque, enfin coma.
  • Autres espèces : la lampourde à gros fruits (Xanthium orientale), la lampourde épineuse (Xanthium spinosum), la lampourde blanche (Xanthium albinum), etc.

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Les polygalas (Polygala sp.)

Polygala vulgaire (Polygala vulgaris)

Synonymes : herbe bleue, herbe au lait, laitier, polygalon.

Les commentateurs de Dioscoride ne s’y sont pas trompés : le « polygala » dont il parle au chapitre 125 du quatrième Livre de la Materia medica n’a pas retenu l’attention, et si tel avait été le cas, Matthiole n’aurait pas manqué de faire un parallèle évident avec le polygala – quel drôle de nom (la citation de Dioscoride ci-après va l’expliquer) – dont nous allons aujourd’hui nous préoccuper. Que dit Dioscoride à ce sujet ? Peu de chose, en réalité : « Le polygala croît à la hauteur d’une palme, avec des feuilles semblables aux lentilles, astringentes au goût. Cette herbe bue fait abonder le lait ». Littéralement, polygala signifie : plusieurs (poly) lait (gala). C’est donc une plante que l’on dit galactogène. Le hic, c’est que notre polygala a beau s’appeler ainsi, il n’est absolument pas propre à augmenter la sécrétion lactée chez la femme. On ne sait donc trop comment cette désignation s’est transférée au polygala qui, s’il est vrai qu’il stimule un certain nombre de sécrétions, ne passe pas pour galactagogue.
Après ce bond dans un lointain passé, effectuons-en un autre, géographique celui-ci, puisqu’il nous porte en Amérique du Nord, où il existe un autre polygala, le polygala de Virginie (Polygala senega), qui s’est taillé depuis longtemps une belle réputation tant auprès des autochtones que des colons. Il tire d’ailleurs son nom de celui d’une des Cinq-Nations, les Sénécas, localisées aux Grands Lacs américains. Cette plante, qu’on appelle snake-root en anglais, rappelle l’usage alexitère qu’en firent les Amérindiens appartenant à cette tribu, bien qu’on ne se soit pas arrêté à ce strict usage. En effet, pour le docteur Alexander Garden de Charleston, « le polygala de Virginie est le médicament galénique le plus puissant et le plus efficace pour atténuer fièvres et inflammations ». Ainsi disait-il en 1768, alors que, à peu près à la même époque, de l’autre côté de l’océan Atlantique, en Europe précisément, on argumentait en faveur du polygala indigène. C’est le cas de Van Swieten, par exemple, qui place le polygala vulgaire sur le même plan que le polygala américain, d’où le fait que le polygala vulgaire fut, durant le XVIII ème siècle, considéré comme succédané du virginien, ce qu’expliquaient d’autres praticiens comme Coste et Wilmet qui en usèrent dans la « phtisie » (que je place volontairement entre de gros guillemets) ou encore Gmelin, considérant cette plante de quelque utilité dans la syphilis. D’autres, tout à l’inverse, objectèrent qu’il était impossible qu’une si humble fleurette puisse se rendre responsable d’autant de prodiges (quand bien même il est plus que certain qu’elle joue un seul rôle d’adjuvant dans les deux affections – pathologiquement « lourdes » – sus-citées, ce qui n’est, évidemment, pas rien). Plus mesuré, le Dictionnaire de Trévoux soulignait fin XVIII ème qu’« un verre de vin dans lequel on fait infuser une poignée de cette plante purge fort doucement et sans aucun accident fâcheux ».

Petite plante vivace presque ligneuse par sa souche, le polygala vulgaire se conforme selon une tige, le plus souvent simple, qui est, selon les cas, dressée, rampante ou semi-ascendante (verticale, horizontale, en diagonale, pour dire les choses plus simplement). A ce titre, elle ressemble fort au lierre terrestre. Ses feuilles, toutes alternes, lancéolées et linéaires, sont surmontées dès le mois de mai (et jusqu’en août) par des grappes assez lâches de fleurs bleues le plus souvent (il leur arrive d’être légèrement rosées ou blanches). Ces fleurs, si on ne s’y arrête pas, l’on n’en remarque pas la singulière disposition : chacune possède plus de sépales que de pétales : ces derniers, jamais plus longs que cinq à huit millimètres, sont soudés entre eux et sont accompagnés de cinq sépales dont trois sont verts et assez petites, alors que les deux autres, plus grands, colorés comme les pétales, donnent l’impression fausse que la fleur du polygala vulgaire dispose de cinq pétales alors que c’est inexact. De plus, les deux plus grands sépales sont plus longs que les pétales et en possèdent l’identique texture. Et pourtant, ce ne sont pas des pétales. Fou, non ? Malgré ces simagrées, les fleurs du polygala vulgaire produisent des semences dont il est impossible de douter sur la question de la forme : toutes plates, on dirait des cœurs.
Le polygala vulgaire se plaît sur les sols à tendance plutôt sèche, de la plaine à la moyenne montagne (2000 m) : landes et autres sols sableux, prairies, friches, pelouses, pâturages, bordures de chemins, etc.

Le polygala amer, très semblable au précédent de par son allure générale, possède néanmoins une floraison au bleu plus soutenue et un goût qui explique l’adjectif amara. Lui qu’on dit plus rare que le commun (normal !) élit, de préférence, domicile sur des sols calcaires et, au contraire du polygala vulgaire, à tendance humide et fraîche : prés et pâturages, proximité des marécages et des tourbières.

Les fruits en forme de cœur du polygala vulgaire :)

Les polygalas en phytothérapie

Autrefois, les racines de ces divers polygalas (ainsi que celles du polygala « exotique » qu’est le polygala de Virginie, Polygala senega) étaient fréquemment mélangées dans les commerces qui détaillaient les plantes médicinales, comme les herboristeries. Cela valait au temps de l’intérêt qu’on attribuait encore à ces plantes, et ce pour au moins deux raisons diamétralement opposées : primo, considérant qu’elles ont toutes la même valeur thérapeutique, pourquoi s’enquiquiner à les distinguer ? Secundo, comme l’on a accusé le polygala vulgaire d’être pratiquement inerte, on a cru voir dans ce mélange de racines diverses une tentative de fraude. C’est pourquoi, le docteur Reclu, dans son Manuel à l’attention des herboristes, apportait les détails nécessaires à une bonne identification : la racine « du polygala de Virginie est grise, tortueuse, marquée d’une côte saillante, de saveur d’abord fade, puis âcre et piquante. Celle du polygala vulgaire est moins contournée, plus foncée, de saveur faiblement aromatique, puis un peu âcre ; la dernière est rameuse, blanchâtre, et très amère » (M. Reclu, Manuel de l’herboriste, p. 62). Il semble surtout que la confusion, la mauvaise identification botanique, etc., aient été à l’origine de dissemblances si criantes parmi les thérapeutes : par exemple, si pour le docteur Henri Leclerc le polygala vulgaire vaut largement le polygala américain, pour Hegi le polygala indigène est parfaitement inactif, alors que ce dernier, pour n’être pas totalement dénué d’action, passe pour une plante moins énergique que le polygala amer, voire même du polygala petit-buis (Polygala chamaebuxus).
Le polygala de Virginie emprunte des saponosides triterpéniques (sénégrines) au polygala vulgaire et de l’éther méthylique d’acide salicylique au polygala amer, c’est donc bien qu’entre ces diverses espèces il y a plus qu’une filiation purement botanique. Autres points communs aux trois espèces : tanin, matières résineuses, gomme, essence aromatique, mucilage. Ajoutons encore des sucres, des acides phénoliques, des phytostérols (surtout chez le polygala américain), de la gaulthérine (également présente dans la reine-des-prés, le bouleau flexible et, donc, la gaulthérie couchée). Enfin, le polygala amer doit son amertume à un principe particulier, la polygalamarine, surtout concentrée dans l’écorce de la racine de cette plante. Si ce sont les racines des polygalas qui emportent largement les suffrages, la matière médicale sait aussi se satisfaire des parties aériennes fleuries du polygala vulgaire.

Propriétés thérapeutiques

  • Expectorant, pectoral puissant, stimulant des muqueuses bronchiques, fluidifiant des sécrétions bronchiques, mucolytique, tonique respiratoire
  • Diurétique, diaphorétique, sudorifique, dépuratif
  • Tonique gastrique, sialagogue, purgatif
  • Tonique nerveux
  • Emménagogue

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère respiratoire : catarrhe bronchique aigu, bronchite chronique, bronchite post-grippale, atonie et congestion des mucosités bronchiques, pneumonie, pleurésie, hydrothorax, asthme humide, tuberculose pulmonaire (en prévention), toux sèche, toux quinteuse, coqueluche, croup
  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : atonie digestive, inappétence, diarrhée, diarrhée chronique
  • Troubles de la sphère vésico-rénale : affections rénales, goutte, rhumatismes, hydropisie
  • Faiblesse générale, anémie, convalescence

Modes d’emploi

  • Infusion de la plante entière sans ses racines (Polygala vulgaris).
  • Décoction de racines (2 à 5 %).
  • Décoction concentrée de racines (10 %).
  • Extrait aqueux de racines.
  • Poudre de racines sèches.
  • Teinture-mère homéopathique (de préférence avec le polygala de Virginie).

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Récolte : celle du polygala de Virginie ne nous concerne pas, étant inexistant sur le territoire national. Le polygala amer, qui semble plus précoce que le vulgaire, fait l’objet de cueillettes printanières alors que son cousin se récolte davantage à l’été, en pleine floraison.
  • Le polygala de Virginie, assez virulent, est inemployable durant la grossesse, même à doses idoines. A fortes doses, il détermine diverses perturbations gastro-intestinales (brûlure d’estomac, nausée, colique, diarrhée), raisons qui expliquent qu’on veuille plus souvent utiliser le polygala amer qui, lui aussi, peut amener des sensations nauséeuses, et devenir émétique à fortes doses. Bien que moins violent, on prendra soin d’user de ce polygala avec circonspection. De même, on se gardera de faire usage des polygalas en phytothérapie dans des cas de lésions du tube digestif et d’hémoptysie.
  • Associations :
    – pour renforcer l’action « pulmonaire » du polygala vulgaire : lichen d’Islande, hysope officinale, lierre terrestre, millepertuis ;
    – pour minimiser l’action « énergique » du polygala amer sur les muqueuses gastro-intestinales : guimauve, mauve, tussilage, violette, bouillon-blanc.
  • Autres espèces : il en existe une douzaine environ en France, parmi lesquelles nous trouvons le polygala chevelu (P. comosa), le polygala du calcaire (P. calcarea), le polygala alpestre (P. alpestris), etc.

© Books of Dante – 2019

Polygala de Virginie (Polygala senega)