Les cornouillers (Cornus sp.)

Cornouiller mâle (Cornus mas)

En Europe, il existe deux cornouillers majeurs, le Cornus mas et le Cornus sanguinea. Du temps de Théophraste, ces deux espèces étaient déjà distinguées par les noms de cornouiller mâle et de cornouiller femelle, comme s’il s’agissait de deux plantes issues de la même arborescence et que la dichotomie mâle/femelle s’expliquait nécessairement pour des raisons morphologiques. Du premier, l’on en a fait l’arbre de Mars car sa solide constitution (fleurs apparaissant en hiver, dureté de ses noyaux et de son bois) s’allie à la capacité et la ténacité de la corne, ce qui explique ses emplois multiples dans la fabrication d’objets pour lesquels on exige grande robustesse : manches d’outils, rayons de roues, tiges de fouets, etc. Mais il est surtout connu pour son caractère guerrier, puisque son bois si dur lui a valu le surnom de « bois de fer ». Aussi a-t-on employé le cornouiller mâle pour façonner des javelots, des corps de flèches, etc. Lorsque les Romains déclaraient la guerre, un prêtre se rendait à la frontière, tenant en mains « une javeline de cornouiller à la pointe durcie […]. Le choix du cornouiller sanguin symbolisait la mort sanglante qui allait fondre sur les ennemis » (1). Ce qui semble être une confusion, puisque comme le précise Théophraste, le bois du cornouiller femelle, trop tendre et trop lacuneux, n’est pas d’un emploi adapté pour en faire une arme. Ainsi, prêter au cornouiller sanguin un statut guerrier, c’est faire à cet arbuste, dont on a fait peu de (bonnes) choses, un mauvais procès. A moins qu’il s’agisse du cornouiller mâle, arbre régissant Jupiter car considéré comme de bon augure, « force vivante du sang et des influences bénéfiques » (2), le même qui constitua le javelot que Romulus propulsa sur le mont Palatin. Malgré ces incertitudes, il n’en demeure pas moins que le cornouiller mâle est d’essence guerrière, c’est de lui dont se servirent les soldats grecs lors du siège de Troie pour construire le cheval du même nom. Il est également possible de penser que des caractères propres à chacun de ces deux végétaux ont été fusionnés. En réalité, tout les oppose. Le cornouiller mâle, grand arbuste ou petit arbre, peut atteindre douze mètres de hauteur, le cornouiller sanguin trois fois moins. Le premier porte des branches ascendantes, le second des rameaux pleureurs. Le mâle donne naissance à des baies comestibles et délicieuses, le femelle à de petites billes noirâtres et amères dont on aurait bien voulu faire un poison. Les fleurs du cornouiller mâle, bravant les froids hivernaux, apparaissent avant les feuilles, tandis que c’est l’inverse pour le cornouiller sanguin. Ici, le masculin Cornus mas contraste avec force avec le féminin Cornus sanguinea ou sanguinaire, bois puant, bois punais, puègne blanche (l’odeur désagréable de ses fleurs, de son écorce et de sa racine surtout ne l’a pas aidé). Si le Cornus mas, fier et altier, ne présente aucun risque, c’est sur le Cornus sanguinea que vont peser tous les doutes, toutes les accusations… Il faut dire que le cornouiller femelle possède des caractéristiques physiques (des rameaux rouge sang, des feuilles qui virent, à l’automne, à une couleur lie-de-vin) qui auront tôt fait d’attirer sur lui des regards inquiets, à tel point que le sang marquera jusqu’au nom latin de cet arbuste (et même ses noms vernaculaires : sanguin, sanguine, sanguina en Italie, etc.), et que l’on aura cherché en lui tout pour déplaire : il est l’arbuste en lequel fut changé le Polydore de Virgile, un arbre dont on dit qu’il coule du sang lorsqu’on en détache une branche, mais qui fournit aussi la flûte magique trahissant le secret de la mort du héros assassiné… Poussant spontanément du tombeau, le cornouiller femelle est rapidement devenu « un arbre maudit que l’on ne permet point d’introduire dans les églises » (3). Dans les campagnes, des bruits saugrenus courent à propos du cornouiller femelle : « les propriétaires de bestiaux interdirent aux bergers en charge de leurs troupeaux de frapper les brebis avec du bois de cornouiller de peur qu’elles n’aient un coup de sang ! » (4). Certains eurent même l’audace d’affirmer qu’à « cause du poison, ou sang, ou suc qu’on en tire, on l’appelle arbre des sorcières » (5). Pierre de Lancre (1553-1631), bien connu pour avoir exercé les fonctions de chasseur de sorcières au Pays basque, rapportera que les graines et l’écorce du cornouiller sanguin, mélangées à des crapauds, entraient dans la composition de « poisons »… Tout au plus pouvons-nous faire remarquer que les petites baies rondes et charnues de cet arbuste, loin d’être toxiques, sont simplement incomestibles. Consommées en grande quantité, elles occasionnent parfois une irritation de la muqueuse gastrique, accompagnée de vomissement, diarrhée et gastro-entérite, pas de quoi en faire un suppôt de Satan. La réputation faite à ce cornouiller provoquera même un clivage net entre les deux espèces d’un point de vue médical, et cela apparaît clairement dans l’œuvre d’Hildegarde de Bingen qui les connaît tous les deux. Elle affirme au sujet du cornouiller mâle (Erlizbaum) qu’il « purge et réconforte l’estomac, que l’on soit malade ou bien portant […] Il est utile à la santé de l’homme » (6), alors que le cornouiller femelle (Hartbrogeld) n’a que « peu d’utilité pour l’homme, car il ne le fait pas grandir, ne lui apporte ni force ni aliment. Il n’est pas utile non plus pour la médecine » (7). Notons encore que l’abbesse qualifiera le premier de chaud et le second de froid…
Le pire est que même si on jette un œil avant et après l’époque à laquelle vécut Hildegarde, du cornouiller femelle, rien n’est dit. L’on se concentre exclusivement sur le cornouiller mâle, comme par exemple chez Dioscoride : « Le cornouiller est un arbre dur qui produit un long fruit quasi semblable à l’olive, lequel est premièrement vert, puis en mûrissant il devient couleur de cire et finalement étant mûr, il est rouge. Mangé en viande, il est astringent, il restreint les flux du ventre et la dysenterie […] L’on le garde pour l’usage des viandes avec la saumure, comme on fait des olives » (8), chose que réitéreront Galien, Matthiole (il parle d’une confiture « propre aux dévoiements du ventre et pour restreindre le flux trop abondant des femmes »), Paul Contant (c’est un fruit qui « remédie aux violents efforts de la dysenterie »), jusqu’à Henri Leclerc lui-même dans les années 1920, reconnaissant les vertus toniques et astringentes du cornouiller mâle, la propriété fébrifuge de son écorce et antidiarrhéique de ses fruits, à la condition qu’ils soient consommés blets ou cuits.

Végétal de taille variable, le cornouiller mâle peut effectivement se classer parmi les arbres en raison du grand âge qu’il peut parfois atteindre (300 ans). Sa floraison intervient très tôt dans l’année, dès la fin de l’hiver, et pare ses rameaux sarmenteux, tétragones, à l’écorce verte et lisse quand ils sont jeunes, d’une multitude d’ombelles de petites fleurs jaunes courtement pédonculées, à la douce odeur, jusqu’au mois d’avril. Ses feuilles n’apparaissent qu’ensuite, ovales et pointues, opposées, brièvement pétiolées. Ses fruits ovoïdes, d’un ou deux centimètres de longueur, peuvent mûrir dès le mois d’août. Ils sont formés d’un gros noyaux recouvert d’une mince couche de chair, ce qui n’incite pas forcément à en faire un large usage.
Le cornouiller sanguin, lui, développe d’abord ses feuilles que portent des rameaux rouge sang, fonçant avec le temps. Ses feuilles, opposées, de forme elliptique, pétiolées et quasiment glabres, prennent, elles aussi à l’automne, une teinte rougeâtre. Sa floraison – des corymbes de fleurs blanches – est printanière et sa fructification se déroule à la même époque que celle du cornouiller mâle et forme des drupes de couleur bleu noir de 5 à 8 mm de diamètre.
Si ces deux cornouillers partagent parfois le même territoire, le cornouiller sanguin reste quand même beaucoup plus fréquent, le cornouiller mâle ne pouvant se contenter que de sols calcaires du sud de l’Europe. Ces deux espèces sont dites thermophiles et poussent à proximité des bois et des forêts de feuillus, dans les espaces rocailleux (C. mas), les haies, les friches, les pentes broussailleuses (C. sanguinea).

Cornouiller sanguin (Cornus sanguinea)

Les cornouillers en phytothérapie

Autant le dire tout de suite, ils y tiennent une place mineure. Aujourd’hui, le cornouiller sanguin est pratiquement exclu de la matière médicale, bien qu’autrefois on lui ait concédé quelque valeur en tant qu’astringent et fébrifuge, mais sans commune mesure avec ce dont sont capables des cornouillers américains comme le Cornus florida, excellent succédané du quinquina, et le Cornus excelsa, traditionnellement usité comme tonique et astringent. De plus, la théorie des signatures a sans doute desservi cette espèce : en effet, du fait de certaines caractéristiques morphologiques propres au cornouiller sanguin (couleur des rameaux, teinte des feuilles dès le mois d’août, nervures des feuilles), on a pensé en faire un remède pour tonifier les artères, abolir les défaillances cardiaques, mais il n’est rien de tout ça. Cela explique pourquoi le cornouiller mâle est celui dont on parle le plus en phytothérapie occidentale, et pour faire bonne mesure, nous lui adjoindrons un autre cornouiller, asiatique celui-là, le cornouiller officinal (Cornus officinalis) dont la phytothérapie chinoise se sert avec efficacité.
Du cornouiller mâle on use de l’écorce et des baies. Agréablement acidulées et aigrelettes lorsqu’elles sont bien mûres, les cornouilles recèlent de la vitamine C, des sucres (glucose, saccharose), de l’acide glyoxalique, ainsi qu’un abondant mucilage. Dans l’écorce, environ 8,50 % de tanin côtoient du malate de calcium et des matières pectiques. Quant aux fleurs, elles contiennent une substance dont nous avons déjà parlé (cf. marronnier d’Inde, châtaignier, argousier), la quercétine.
Au sujet du cornouiller officinal, seules les baies sont employées en raison de leurs saponines, tanin et glucoside iridoïde (verbénalide).

Note : ci-dessous, les (*) concernent cette dernière espèce.

Propriétés thérapeutiques

  • Astringent (les deux)
  • Fébrifuge
  • Apaisant de la soif, rafraîchissant
  • Stimulant du système nerveux autonome (*)
  • Antisudoral (*)

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : diarrhée, dysenterie, entérite
  • Troubles de la sphère urinaire : envie trop fréquente d’uriner (*), incontinence des personnes âgées (*)
  • Troubles de la sphère génitale : règles trop abondantes (les deux), perte séminale (*), éjaculation précoce (*), impuissance (*)
  • Fièvre ardente et/ou intermittente, adjuvant dans le paludisme
  • Douleurs dorsales (*), genoux douloureux (*)
  • Vertiges (*), sifflements d’oreilles (*)

Note : en médecine traditionnelle chinoise, le shanzhuyu réchauffe et revitalise l’énergie des méridiens des Reins et du Foie. Il est applicable à l’enfant dans les cas suivants : « reins faibles, fontanelle pas encore fermée, voix basse et faible, mental déficient, yeux légèrement révulsés, visage pâle » (9).

Modes d’emploi

  • Décoction d’écorce
  • Teinture-mère
  • Sirop, macération vineuse de baies
  • Confiture, rob, gelée

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Récolte : les baies à l’automne, l’écorce des rameaux au printemps.
  • Alimentation : le fruit du cornouiller mâle est très apprécié en Allemagne où on le consomme cru ou cuit, confit au sel ou au vinaigre, ainsi qu’en Russie où on élabore le kisil, une gelée de cornouilles, en Turquie, en Arménie, etc. Les baies du cornouiller sanguin ne sont pas aussi attractives, bien que la cuisson les améliore un peu. On en fait alors des jus et des confitures.
  • Des baies du cornouiller sanguin on a parfois extrait une huile destinée à l’éclairage et à la savonnerie. Elles remplacèrent aussi le café en tant qu’ersatz. Quant au bois du cornouiller mâle, extrêmement solide et résistant comme nous avons eu l’occasion de le souligner, il a servi à la fabrication de cannes et de manches d’outils.
    _______________
    1. Jean Chevalier & Alain Gheerbrant, Dictionnaire des symboles, p. 291.
    2. Ibidem.
    3. Angelo de Gubernatis, La mythologie des plantes, Tome 1, p. 284.
    4. Bernard Bertrand, L’herbier toxique, p. 88.
    5. Angelo de Gubernatis, La mythologie des plantes, Tome 2, p. 331.
    6. Hildegarde de Bingen, Physica, p. 180.
    7. Ibidem, p. 181.
    8. Dioscoride, Materia medica, Livre 1, chapitre 134.
    9. Liu Shaohua & Marc Jouanny, Phytothérapie alimentaire chinoise, p. 69.

© Books of Dante – 2017

Les rameaux rouge sang du cornouiller sanguin.

Publicités

Le laurier (Laurus nobilis)

Synonymes : laurier d’Apollon, laurier noble, laurier des poètes, laurier franc, laurier commun, laurier ordinaire, laurier des cuisines, laurier sauce, laurier à jambon.

Si j’ai classé dans cet ordre les surnoms du laurier, ça n’est pas par hasard, mais pour montrer la vertigineuse chute dans laquelle est tombé le laurier, des hautes sphères dans la plus cruelle des vulgarités, tant l’écart entre le temple et l’odéon, et l’arrière-cuisine d’une gargote mal famée est immense : celui dont on ornait le chef des grands hommes, n’est plus bon qu’à corriger l’indigestibilité et la lourdeur d’un quelconque rata. Bien pis, en 1935, Botan écrivait ceci à son sujet : « C’est un stimulant aromatique dont les emplois médicaux sont pour ainsi dire nuls et qui sert presque exclusivement à parfumer nos ragoûts » (1). Quelle déchéance, quelle mésestime, quelle erreur de croire qu’à la médecine le laurier ne vaut rien ! Peut-on, en quelques lignes, balayer des milliers d’années d’histoire auquel le laurier a prit part, qui plus est d’un point de vue médicinal ? Non, telle infamie ne saurait être tolérée !

Comment, lorsqu’on entend le mot laurier ne pas, de suite, penser à la Méditerranée ? Bien qu’il ourle le pourtour de la Grande Bleue comme une paire de cils un œil, il n’en fut pas de tout temps ainsi, le laurier a progressé surtout à l’initiative des hommes à partir d’un point que l’on pense situé en Asie mineure. Dire très exactement quand il a rejoint la Grèce m’est difficile. Néanmoins, du temps d’Hésiode, soit au VIII ème siècle avant J.-C., il était commun en Béotie et formait la principale parure végétale de la vallée de Tempé dans laquelle coule le fleuve Pénée. Il a donc peut-être été implanté il y a plus de 3000 ans par une société pré-hellénique. Puis les colons grecs l’ont importé au sud de l’Italie probablement aux VI ème et V ème siècles avant J.-C., puisque l’on sait qu’il était très fréquent en Italie aux alentours du IV ème siècle. Les Romains le déplacèrent en même temps qu’eux, en Narbonnaise, ainsi que dans la péninsule ibérique et au nord de l’Afrique. Aujourd’hui, pour ne prendre que l’exemple de la métropole, il suffit d’ouvrir les yeux pour constater que le laurier a largement dépassé le 45 ème parallèle, puisqu’on le trouve aussi bien au Finistère qu’en région parisienne. Cependant, ces arbres plantés et non venus d’eux-mêmes, ne fructifient généralement pas. Malgré tout, au fil de cette pérégrination, le laurier a essaimé de multiples manières, médicalement et symboliquement entre autres. Les médecins grecs, pas plus arriérés que nous, surent rapidement tirer avantage de ce petit arbre. D’Hippocrate, l’on apprend que l’usage du laurier ne lui était pas inconnu : les frictions de son huile affaiblissaient le tétanos, ses feuilles calmaient les douleurs post-partum. Théophraste, qui n’est pas médecin, lui concède intérêt, étant botaniste, mais l’usage qu’il en fait dénote certaines connaissances thérapeutiques à son sujet : il « pense écarter de lui toute impureté contagieuse en se promenant toute la journée dans la cité, le jour de la fête de Choes, avec une branche de laurier entre les dents, après s’être purifié les mains et aspergé d’eau lustrale » (2). Le laurier n’est pas seulement une plante médicinale, c’est aussi une plante « magique », qui avait pouvoir protecteur et purificateur de l’air et de l’eau, s’exprimant à travers la phrase « je porte un bâton de laurier », signifiant qu’on n’avait nulle crainte envers « poisons » et autres « maléfices ». Bien plus tard, l’empereur Néron ne se réfugia-t-il pas dans un bosquet de lauriers pour échapper à une épidémie de peste ? Pline, conseillant de mâcher trois feuilles de laurier pendant trois jours, pour être délivré de la toux, apporte un éclairage médical supplémentaire, mais attelons-nous plutôt à l’œuvre de Dioscoride : « Il y a deux espèces de laurier, écrit-il, l’une a les feuilles larges, l’autre les produit étroites » (3). S’agit-il d’une espèce et d’une sous-espèce ? Mystère… Leurs vertus réchauffantes et astringentes soulagent les douleurs de la vessie, de la matrice, ainsi que celles causées par les piqûres d’insecte et autres inflammations, mais attention prévient-il, les feuilles « prises en breuvage […] offensent l’estomac et font vomir » (4), mais l’on sait depuis que cela n’est possible qu’à doses trop élevées. Quant aux baies, il en fait principalement un remède respiratoire (asthme, catarrhe) et ORL (douleurs auriculaires ; propriété reprise par Serenus Sammonicus au III ème siècle après J.-C.). Quant à l’écorce de la racine du laurier, Dioscoride l’indique comme lithontriptique et abortive, un mot qui fera bondir le docteur Cazin au XIX ème siècle, reprochant à certains « pharmacologues » d’avoir prétendu que les baies de laurier avaient le même pouvoir, alors qu’il n’en est bien évidement rien. Enfin, le laurier sert-il face aux affections hépatiques ? Certes non. Est-il lithontriptique ? On n’en trouve aucune trace ultérieure. Est-il « resté utilisé par la médecine populaire grecque comme remède spécifique des tics et de l’épilepsie » ? (5). Oui. Les a-t-il, un jour, guéris ? Je ne sais pas non plus, mais ayant une contiguïté avec le domaine des nerfs, on peut le penser, étant une plante mercurienne, bien que cela ne soit pas à Hermès auquel on pense, en premier lieu, lorsqu’on parle du laurier. Devons-nous nous contenter de la fête des marchands célébrées chaque 15 mai à Rome, durant laquelle les commerçants et marchands bénissaient toute leurs marchandises avec une branche de laurier, pour rappeler que le laurier est avant tout une plante d’Hermès ? La couleur de l’aura de son huile essentielle n’est-elle pas bleue ? Le bleu ne renvoie-t-il pas au chakra de la gorge, siège de l’éloquence sous toutes ses formes ? Le laurier n’a-t-il pas quelques atomes crochus avec les Muses – poésie, chant, musique – entre autres ? Pourquoi donc évoque-t-on si peu Hermès dès qu’il est question du laurier et que l’on octroie l’entier mérite à une autre divinité, Apollon ? Sans doute parce que cela ne fut pas Hermès qui poursuivit la nymphe Daphné de ses velléités amoureuses. Et c’est là que nous entrons dans le vif palpitant du sujet. Ovide, dans les Métamorphoses (Livre I), aborde la question de la genèse du laurier : une nymphe, Daphné, fille de Pénée, est le sujet de l’amourachement d’Apollon, après que ce dernier se soit moqué d’Éros qui, pour se venger, décocha l’aiguillon perfide de l’amour dans le cœur du dieu à la beauté trop séduisante. Son acharnement poussa la nymphe aux dernières extrémités, elle supplia les dieux de la métamorphoser afin d’échapper aux insistantes suppliques d’Apollon. Daphné fut la seule nymphe à lui résister, « la seule, semble-t-il, que, sans doute à cause de son refus de tout amour, il aima » (6). Daphné devint racines, tronc, branches, feuillage… laurier. Quel symbole inversé que celui qui signe non pas une victoire mais un échec du dieu, à travers un laurier qui semble incarner une certaine idée de la chasteté, mais qu’attendre de plus de la part d’une nymphe prêtresse d’Artémis ? Aussi, Apollon se lamente-t-il : « Puisque tu ne peux être mon épouse, tu seras mon arbre ; tu orneras ma chevelure, ma cithare, mon carquois » (7). Face à un tel type de dieu, qu’une nymphe en réchappe par l’entremise d’autres divinités qui opèrent sa transformation ne suffit pas, il faut encore que le dieu éconduit s’arroge l’arbre qu’est devenue la pauvresse sur laquelle tant d’assiduités se sont acharnées ! L’on peut s’interroger sur le caractère machiste et patriarcal de la mythologie grecque, ainsi que sur la question du harcèlement sexuel au sein de cette même mythologie… Bref, Apollon a triomphé du laurier, pas de Daphné, mais nous verrons que ce succès n’est pas total, et cette histoire s’achève sur la couronne que tresse Apollon et dont il coiffe sa tête. Dès lors, le laurier restera indissociable d’Apollon. Cependant, cette couronne possède une seconde origine : elle aurait été offerte à Apollon comme insigne de distinction après qu’il ait tué Python, ce qui, pour le dieu, équivaut à purification, d’où les Jeux pythiques, primitivement organisés tous les huit ans, crées en souvenir des exploits et de la purification d’Apollon. La couronne, attribut du dieu, allait naturellement glisser en direction de ceux ayant été victorieux à ces jeux. Mais le souvenir de Python se retrouve aussi à travers la Pythie et ses prêtresses, les pythonisses, qui prophétisait, assise sur un trépied orné de laurier, en bordure d’une faille de laquelle émanaient des vapeurs issues du ventre de la terre. L’on dit que la Pythie et ses prêtresses se livraient à la manducation des feuilles de laurier afin de favoriser leurs visions. Or, quelques feuilles y suffisaient-elles ? L’on sait que le laurier est narcotique, mais il n’acquiert cette propriété qu’à hautes doses. Se peut-il que son pouvoir cathartique ait été rendu possible parce qu’il était consacré à Apollon ? Ou bien les graines de jusquiame, elles aussi employées, y étaient-elles pour quelque chose ? C’est bien probable, sans oublier les émanations « toxiques » de la terre, à même de placer la Pythie dans une position prophétique idéale. Quoi qu’il en soit, le pouvoir visionnaire du laurier se perpétuera. Par exemple, la fille du devin Tirésias, Manto, était aussi surnommé Daphné. Théocrite, dans sa deuxième Idylle, nous décrit la magicienne qui cherche à déceler des présages dans le crépitement produit par des feuilles de laurier qui se consument, une technique passée dans l’augure populaire où la feuille qui brûle bruyamment est signe de bonne récolte, et de mauvaise dans le cas contraire. D’autres rituels à visée divinatoire faisaient intervenir le laurier : placer une branche de laurier sous son oreiller, une demi feuille dans la bouche, permet de s’assurer la réponse à une question par voix onirique. Ou celui-ci, délivré par un papyrus magique : « écris sur une feuille de laurier avec de la myrrhe et du sang d’un mort, mort de mort violente […] : tu es celui qui sait tout à l’avance ». Avant de passer à un autre aspect du laurier, insistons sur le fait que « le culte du laurier était strictement interdit aux hommes, et l’on comprend dès lors qu’Apollon n’ait pas réussi à se l’approprier directement, mais tout au plus à raccorder son culte à l’arbre oraculaire » (8). Ainsi, la métamorphose de Daphné explique aussi la volonté de main-mise d’une nouvelle divinité sur un ancien culte rendu au laurier, bien qu’elle soit incomplète, en grec, laurier s’écrivant daphnai.

La manducation du laurier n’était pas l’exclusif apanage de la Pythie, puisque l’on procédait de même lors de la célébration des mystères d’Éleusis et de ceux dédiés à Dionysos. Les mystes d’Éleusis employaient le laurier car il était considéré comme une plante censée favoriser la continence (cf. la chasteté de Daphné). Aussi, comment expliquer le rôle que lui fait prendre Ovide (Métamorphoses, Livre III) : « toute la maison, tapissée de laurier, illuminée de torches, retentissait du chant d’hyménée ». Vu le fiasco d’Apollon auprès de Daphné, l’on peut craindre que mariage et laurier ne fassent pas bon ménage. Pourtant, on trouve, çà et là, des indications de son emploi dans le domaine amoureux. Dans le Petit Albert, il y a un rituel amoureux usant de feuilles de laurier. En Corse, on ornait de guirlandes de laurier la maison où se déroulaient les noces, etc. Peut-être bien que le laurier n’a pas grand-chose à voir avec l’amour, et qu’il faut ici expliquer sa présence pour s’assurer la bonne réussite de l’entreprise, le laurier étant un symbole de victoire (9).
En Thessalie, dans la vallée de Tempé où coule le fleuve Pénée, les Ménades procédaient à un culte dionysiaque en mâchant des feuilles de laurier. Cette association entre la vigne symbolisée par Dionysos et le laurier est fort curieuse. Depuis au moins Théophraste (IV ème siècle avant J.-C.), on nous explique, à la manière de l’éléphant et de la souris, l’antipathie entre tel et tel végétal. Ainsi Théophraste explique-t-il que la vigne absorbe les odeurs du laurier. Mais par ailleurs, le motif s’inverse, on évoque l’action nuisible du laurier sur la vigne, ce qui fera dire beaucoup plus tard à Ibn El Beïthar que le laurier est un remède préventif de l’ivresse et que l’on trouve dans le Petit Albert une recette permettant de « rétablir le vin gâté », dans laquelle entre le laurier. Tout ceci est fort étrange à la vérité, surtout lorsqu’on sait que les Ménades étaient surnommées les Furieuses. Comment se pourrait-il alors qu’elles entrent dans une ivresse extatique si le laurier conjure les effets du vin ? En tous les cas, cela explique pourquoi le laurier était un attribut de Dionysos (et de Bacchus). Il fut également celui d’Asclépios/Esculape, fils d’Apollon. Cela nous fait comprendre qu’au Poitou, sans doute par le truchement d’un lointain souvenir, il n’y a pas si longtemps, les paysans se rendaient à la messe en emportant avec eux un rameau de laurier afin de recouvrer la santé, chose parfois possible par l’expiation : le laurier qui, chez les Romains ornait palais des empereurs et des pontifes en tant qu’insigne de gloire et de paix des armes et des esprits afin qu’elles durent toujours, formait, sur la colline de l’Aventin, l’une des sept collines de Rome, un bois spécialement destiné à se purifier de ses péchés, plante fort en usage à cette époque dans ce but, car selon Ovide (Les fastes), crépitaient souvent sur les autels les feuilles de laurier bien avant l’arrivée de l’encens et de la myrrhe. Si l’on purifiait les personnes, on en faisait de même des lieux, en particulier les temples : c’est ainsi qu’on purifiait le parvis du temple d’Apollon à Delphes à l’aide de branches de laurier, les mêmes dont usèrent, selon Sozomène, les premiers prêtres chrétiens, aspergeant ceux qui entraient dans les temples. Purificateur, le laurier était aussi protecteur, contrariant la foudre, le tonnerre et la tempête, et il était fréquent d’en planter auprès des habitations et des champs pour assurer la sécurité des personnes et des biens.
Le laurier apollinien et mercurien, parce qu’il célèbre l’improvisation poétique, artistique et musicale, compta aussi au nombre des plantes solaires. Très tôt, il fut remarqué que cet arbre à l’essence ignée, comme le soulignait Proclus, avait la vertu d’allumer le feu de lui-même en frottant vivement deux rameaux de laurier sur lesquels on jetait du soufre pulvérisé, une conjugaison au soleil maintes fois réaffirmées (Henri Corneille Agrippa, Grand Albert, Petit Albert, etc.) dont on pouvait s’attacher la protection en procédant ainsi : « il faudra préparer un nouet avec des feuilles de laurier, de la peau de lion [on peut s’en dispenser ^_^], que l’on suspendra à son cou par un fil d’or ou par un fil de soie de couleur jaune. »

Bien longtemps après cette grandeur et cette magnificence, le laurier, quoi qu’on en dise, ne brille plus des mêmes fastes qu’autrefois, bien que quelques poètes, tel Thibault Lespleigney, chantent encore ses louanges : « En cet arbre vertu abonde, autant qu’en arbre de ce monde. » On a dépouillé le laurier de son caractère sacré et ostentatoire, de plante servant à de multiples usages, mais l’on a cependant conservé cet arbre comme plante médicinale durant tout le Moyen-Âge et, chose digne d’intérêt, l’on ne s’est pas contenté de l’affubler de propriétés farfelues : au IX ème siècle, le savant iranien Rhazès remarque l’utilité du laurier contre les tics nerveux du visage (son statut de plante de Mercure explique cette action sur les nerfs), le byzantin Nicolas Myrepsus (XIII ème siècle) emploie les baies pour leur fonction antitussive, enfin Hildegarde de Bingen affirme, à propos du Lauro, qu’il est chaud, modérément sec, image de constance. C’est surtout les baies qui entrent dans les recettes d’Hildegarde pour apaiser des douleurs de multiples origines (tête, estomac, poumons, cœur, reins, dos, etc.). Elle usait également de leurs qualités fébrifuges et antigoutteuses, leur accordant même une vertu pour la colère et dans les cas de « démence ».
Passée l’époque médiévale, la carrière thérapeutique du laurier s’étire en longueur comme un jour sans pain. Dire qu’il est délaissé n’est pas assez fort. « Pourquoi, s’interroge Gilibert, faut-il que les praticiens négligent un arbre qu’ils ont sous la main, pour employer avec mystère les congénères des Indes ? » Éternelle rengaine dont chaque siècle trouve toujours une personne pour la réitérer (pensons à Cazin au XIX ème siècle, à Botan au XX ème, etc.). Le lustre exotique des épices lointaines ayant bravé mille dangers sur la route qui les mènent jusqu’en Europe y est certainement pour quelque chose, l’attraction de la nouveauté aussi, la croyance infondée selon laquelle, avant le retour de bateaux d’Inde ou d’Amérique lourdement chargés de substances médicinales, les peuples européens devaient se contenter de deux ou trois herbettes, n’y est pas étranger non plus. Mais le laurier aura su tirer son épingle du jeu : si au XIX ème siècle on connaît son huile essentielle, elle reste néanmoins peu courante dans le commerce et n’apparaît pas en tant que tel dans l’ouvrage que Valnet consacre à l’aromathérapie. Aujourd’hui, il n’y a pas un seul guide qui omette d’en parler, une seule boutique qui lui ferait l’injure de ne pas la compter parmi son contingent aromatique.

Le laurier est un petit arbre dont la taille moyenne est de dix mètres. Ses racines drageonnantes et imputrescibles portent un tronc droit à l’écorce lisse presque noire. Ses rameaux rigides, élancés le long du tronc, verdissent de feuilles que n’importe quel amateur de cuisine connaît : glabres sur leurs deux faces, plus foncées au-dessus qu’en dessous, elles adoptent une forme lancéolée tout à fait identifiable, persistantes, coriaces, gondolées sur leur bordure. A l’aisselle de ces feuilles, dès avril, de petits groupes de fleurs jaune blanchâtre s’épanouissent. Discrètes, ces fleurs sont soit dioïques, soit hermaphrodites. Elles sont suivies, à l’automne, par des drupes ovoïdes et brillantes, tout d’abord vertes avant de virer à un brun foncé aux reflets bleuâtres ou noirâtres.
Le laurier, plus à l’aise à proximité du littoral de la Mer méditerranée, se trouve aussi à l’intérieur des terres. Mais dans un cas comme dans l’autre, des sols perméables, riches, exposés au soleil, abrités du vent lui sont nécessaires. Ne supportant pas les excès d’eau, ni une sécheresse prolongée, l’on dit aussi qu’il craint le gel dès – 10° C. Or, je me souviens très bien du laurier qui poussait dans le jardin de mes grands-parents, située dans un minuscule village drômois à près de 800 m d’altitude et où, durant certains hivers, les températures baissent bien en-deçà de – 10° C. Il n’a pourtant jamais gelé.

Le laurier en phytothérapie

Les feuilles du laurier constituent, avec les baies de cet arbre, les deux fractions végétales employées en phytothérapie. Les premières, tout aussi odorantes que les fleurs, possèdent une saveur amère et aromatique, alors que les baies, semblables à des olives, n’en partagent pas le goût, se contentant d’être âcres. Dans les feuilles, les principaux principes actifs sont les suivants : du tanin, des principes amers, un peu de mucilage, des matières résineuses et pectiques, des alcaloïdes isoquinoléiques, enfin une essence aromatique que les amateurs d’aromathérapie connaissent, une fois distillée, sous le nom d’huile essentielle de laurier noble, et dont une monographie lui est consacrée ici. Les baies, quant à elles, partagent certains éléments communs avec les feuilles : du mucilage, de la résine, des principes amers (1 %), la même essence aromatique que les feuilles (1 %). Parmi les éléments qui leur sont propres, remarquons du sucre (2 %), de l’amidon (23 %), de la bassorine, une substance composant en partie la plupart des gommes végétales, et surtout 17 à 25 % d’une huile végétale de densité élevée, que l’on appelle tout simplement huile de laurier. De couleur verte, de saveur amère et d’odeur forte, extraite à chaud, elle devient onctueuse une fois refroidie, d’où son surnom de beurre de baies de laurier, une particularité qu’elle doit à la trilaurine qui la compose, partie solide, blanche, formée d’aiguilles cristallines à l’éclat soyeux. De plus, elle est riche d’une multitude d’autres composants : acides laurique et mélissique, triacétine, trimyristine, tripalmitine, tricaprine, triarachidine, etc.
L’écorce et le bois furent quelquefois usités, mais ils concernent des emplois satellitaires très rares. Aussi nous concentrerons-nous exclusivement sur les baies et les feuilles, qui possèdent d’identiques propriétés, bien que plus prononcées dans les baies.

Propriétés thérapeutiques

  • Stimulant, tonique
  • Apéritif, digestif, stomachique, carminatif, activateur des sécrétions salivaires et gastriques
  • Expectorant, anticatarrhal, antitussif
  • Diurétique, sudorifique
  • Antispasmodique
  • Emménagogue
  • Détersif, résolutif
  • Narcotique léger (forte dose)
  • Vomitif (très forte dose)

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : inappétence, dyspepsie atonique, digestion laborieuse, fermentation intestinale, flatulences
  • Troubles de la sphère respiratoire + ORL : bronchite chronique, catarrhe pulmonaire chronique, rhume, état grippal, asthme humide, bronchorrhée, sinusite, angine, refroidissement
  • Troubles locomoteurs : entorse, foulure, crampe musculaire, paralysie ponctuelle, névralgie, membres douloureux, lumbago, rhumatisme articulaire chronique, douleur arthritique, engorgement indolent des articulations, goutte
  • Troubles de la sphère gynécologique : aménorrhée atonique, règles douloureuses
  • Affections cutanées : désinfection des plaies, escarres, abcès, ulcère atonique, ulcère sordide, coup, contusion, bleu
  • Hydropisie
  • Hémorroïdes
  • Insomnie
  • Adynamie

Modes d’emploi

  • Infusion de feuilles
  • Infusion de baies sèches concassées
  • Décoction de feuilles
  • Décoction de baies sèches concassées
  • Poudre de feuilles
  • Poudre de baies
  • Bain de feuilles
  • Macérât huileux de feuilles fraîches
  • Onguent de baies

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Récolte : du fait de leur caractère semper virens, les feuilles peuvent se récolter toute l’année, mais certains praticiens promeuvent les récoltes estivales : il est possible de penser que le moment de l’année influe sur le profil biochimique et organoleptique par voie de conséquence. Les baies ne souffrent point du même régime, elles exigent d’être cueillies à pleine maturité en octobre et novembre.
  • Comme l’explique Cazin, « toutes les parties du laurier sont puissamment excitantes. Ses propriétés ne peuvent se réaliser que dans les cas où les organes qui en reçoivent l’action sont dans un état d’atonie, de relâchement plus ou moins prononcé » (10). Cela explique pourquoi le laurier, en phytothérapie, est déconseillé en cas de processus inflammatoires.
  • Autrefois le beurre de laurier entrait dans la composition de l’emplâtre de Vigo (XV ème siècle) et du baume de Fioravanti (XVI ème siècle). Depuis longtemps exclue du Codex, l’huile grasse contenue dans ces drupes a trouvé d’autres emplois (en liquoristerie, en parfumerie), mais c’est surtout la savonnerie qui l’a ramenée de l’oubli dans lequel elle était tombée : le cas du pain d’Alep est signifiant à cet égard. Ce savon est composé d’huile d’olive en majorité et d’huile de laurier (il doit en contenir au moins 10 %). Il se présente sous forme de cube de couleur bistre et d’aspect rugueux, alors que le cœur vert est crémeux. Il fut très en vogue au début du XX ème siècle, les médecins le prescrivaient pour la toilette et le soin des cheveux. C’est un excellent agent lavant : peu agressif, il permet de laver les textiles délicats. A la campagne, les paysans utilisaient le savon d’Alep qu’ils passaient sur le pelage des animaux (bœufs, ânes, chevaux, etc.) afin d’en éloigner les mouches et les taons. Aujourd’hui, il est disponible dans n’importe quelle boutique bio digne de ce nom.
  • Alimentation : en cuisine, les feuilles du laurier sont utilisées au même titre que d’autres plantes aromatiques telles que le thym, le romarin ou le persil : mentionnons, au moins, le célèbre bouquet garni parfumant les marinades, rendant plus digestes les plats de viande, de poisson, aromatisant riz, café (Afrique du Nord), omelette ou polenta (Italie), olives noires, etc.
  • Risques de confusion : bien des plantes portent elles aussi le nom de laurier, mais n’en sont pas et sont, pour certaines d’entre elles, violemment toxiques (espèces soulignées) :  le laurier rose (Nerium oleander), le laurier-cerise (Prunus laurocerasus), le laurier-tin (Viburnum tinus), le laurier d’Alexandrie (Danae racemosa), le laurier de Madère (Laurus azorica), les lauriers indiens (Codiaeum variegatum, Syzygium polyanthum), etc.
    ___________
    1. P. P. Botan, Dictionnaire des plantes médicinales les plus actives et les plus usuelles et de leurs applications thérapeutiques, p. 177.
    2. Guy Ducourthial, Flore magique et astrologique de l’Antiquité, p. 207.
    3. Dioscoride, Materia medica, Livre I, chapitre 89.
    4. Ibidem.
    5. Claudine Brelet, Médecines du monde, p. 253.
    6. Jacques Brosse, Mythologie des arbres, p. 238.
    7. Ovide, Métamorphoses, Livre I.
    8. Jacques Brosse, Mythologie des arbres, p. 242.
    9. A Rome, le messager de la victoire était porteur, tel un héraut, d’une branche de laurier ; c’est ainsi que Scipion se présenta devant Carthage vaincue. Les missives elles-mêmes – litterae laureatae – étaient scellées par de petites branches de laurier. La déesse Niké (Victoire) était aussi couronnée de laurier, etc.
    10. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p. 520.

© Books of Dante – 2017

Le robinier faux-acacia (Robinia pseudoacacia)

Synonymes : acacia, acacia des jardins, acacia de Robin, faux acacia, cassie, carouge.

Bien avant que le robinier n’envahisse le moindre talus ou abord de voies de chemin de fer, il était, en Amérique du Nord, un arbre auquel pensèrent les Amérindiens pour tirer de ses racines une teinture rouge et consommer ses graines bouillies en un ersatz de café. Très tôt sans doute, il fut repéré par les colons qui ne le connaissaient pas et rapporté en Europe où Jean Robin (1550-1629), apothicaire, botaniste et arboriste sous les règnes des rois Henri III, Henri IV et Louis XIII, en sema la première graine en 1600 place Dauphine à Paris. Mais on indique parfois que ce premier arbre n’a pas survécu. Aussi Jean Robin en planta-t-il un autre en 1601 au square Viviani (Paris V ème) où il existe toujours, dépassant d’un siècle la durée de vie moyenne du robinier. L’on dit aussi que Jean Robin planta celui qui se trouve au jardin des plantes de Paris en 1602, mais cela n’est guère possible, car avant d’être « jardin des plantes », il portait le nom de « jardin du roi », crée à l’initiative de Louis XIII six années après le décès de Jean Robin, dont le fils, Vespasien Robin (1579-1662) est probablement celui qui planta ce second robinier. C’est un épineux sujet ; en tous les cas, en ces deux lieux, vous pourrez croiser les plus vieux arbres de Paris.
La présence du robinier en Europe ne remonte donc pas à plus de 400 ans. Alors, il restait confiné aux jardins botaniques dont il ne s’échappera qu’au XVIII ème siècle par le développement de sa culture en raison de la qualité de son bois dur. Il se répandra assez rapidement à la plus grande partie de l’Europe et de l’Asie tempérée il y a deux siècles.
Son tronc, à l’écorce crevassée, est droit, ses rameaux grêles mais garnis d’épines acérées. Il peut atteindre une taille de 25 à 30 m. Son feuillage est très reconnaissable : ses feuilles portent une grande quantité de folioles toujours en nombre impair (9 à 21), de forme ovale, de consistance molle, et supportant bien la pollution atmosphérique, ce qui en fait un arbre adapté à la vie urbaine. En mai-juin, de longues grappes (25 cm) de fleurs blanches au cœur vert apparaissent. Mellifères, très odorantes, elles sont semblables à celles des pois. La fructification donne lieu à des gousses plates de couleur brune de 5 à 10 cm de longueur contenant chacune 4 à 10 graines en forme de haricot.
Le robinier prend racine sur sol frais et léger, dans des boisements drainés et tempérés, dans les haies et les talus, mais pas uniquement : il lui arrive aussi d’élire domicile sur des terrains plus ingrats. C’est pour cela qu’on se sert de lui comme essence de reboisement des terrains arides, ses racines fixant efficacement le sol, son écorce vénéneuse repoussant les herbivores.

Peu de croyances, peu de superstitions sont rattachées au robinier, hormis ce que j’ai découvert dans le Dictionnaire des superstitions et des croyances populaires de Pierre Canavaggio à la page 13, et encore que cela ne concerne pas le robinier mais l’acacia avec lequel il est souvent confondu. Écoutez un peu, car ça vaut le détour : « Les jeunes filles gauloises affichaient leur virginité et le désir qu’elles avaient de la perdre en ceignant leur front de couronnes d’acacia. Les garçons qui s’en approchaient s’y piquaient les doigts. Aussi proposaient-ils bientôt aux filles une couronne d’oranger : celle du mariage ». Déjà, passons sur le mot « gauloises » et esbaudissons-nous de la loufoquerie grotesque qui verrait un acacia où il n’en existe pas. Et du temps de la Gaule, le robinier, comme nous le savons, était encore à mille lieues de là. Que dire de l’oranger dont on sait que son introduction européenne ne remonte qu’à un seul millier d’années (vers l’an 1000, en Sicile) ? Aussi, bien que l’on ne se couronnait ni d’acacia ni d’oranger, le motif est pourtant sympathique. Pour le rendre plus probant, remplaçons ces deux plantes par du houx et de la reine-des-prés, cela fait tout de même davantage couleur locale.

Le robinier faux-acacia en phytothérapie

Cet arbre impose, de même que la glycine avec laquelle il partage maintes caractéristiques botaniques, de ne pas le prendre à la légère. Si nous nous régalons de plantes de la famille des fabacées comme la fève et le fenugrec, le robinier n’est pas exempt de toxicité, assez souvent présente au sein de cette famille. En effet, l’on trouve dans ses racines, son bois et l’écorce qui les recouvre, une toxalbumine dénommée robine dont la structure et les effets la rapprochent de la ricine. Vous souvenez-vous de l’épisode du parapluie bulgare ? Cette robine est également présente dans les fleurs, ainsi que dans les graines qu’elles produisent. Autre substance dont presque toutes les parties de cet arbre (à l’exception de l’aubier et du liber) sont pourvues : du tanin. Les parties vertes quant à elles, constituées de gomme, d’indican, de phosphate de calcium, d’un pigment jaune, partagent avec les fleurs une substance connue sous le nom de robinine. Ces mêmes fleurs, outre ce que nous avons dit d’elles plus haut, par leur odeur très agréablement parfumée, trahissent la présence d’une essence aromatique se situant entre l’absolu de jasmin (indol) et l’huile essentielle de néroli (nérol), une suavité qui pourrait faire oublier que ces grappes florales produisent par la suite des gousses contenant des graines non comestibles en l’état : non seulement elles contiennent comme nous l’avons dit de la robine, mais aussi un principe amer rendant impropre leur consommation, d’autant qu’elles contiennent environ 15 % d’une huile végétale, et de l’amidon dont on a réussi à faire du pain en soustrayant à ces graines leurs principes toxiques.

Propriétés thérapeutiques

  • Écorce (surtout celle de la racine) : tonique et laxative à faible dose, émétique et purgative à haute dose
  • Feuille : cholagogue, laxative
  • Fleur : sédative, tonique, émolliente, astringente, cholagogue, antispasmodique, émétique (à fortes doses)

Usages thérapeutiques

Il sont peu nombreux et ne concernent que les fleurs.

  • Indigestion, vomissement léger, colique venteuse
  • Crampe musculaire d’origine traumatique ou nerveuse
  • Anémie
  • Céphalée par auto-intoxication
  • Leucorrhée

Modes d’emploi

  • Infusion de fleurs
  • Macération vineuse de fleurs

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Récolte : les fleurs dès floraison (mois de mai).
  • Toxicité : elle affecte tant les animaux (porcs, chevaux) que l’homme. Par exemple, la racine de saveur douceâtre fut parfois utilisée en lieu et place de celle de la réglisse. Les professionnels du travail du bois peuvent aussi être incommodés par la sciure de ce bois, des cas d’intoxications mortelles en Europe centrale ont été rapportées.
  • Alimentation : d’un point de vue culinaire, l’usage des fleurs de robinier n’est plus à vanter. Très mellifères, ces fleurs produisent un excellent miel. On en confectionne les fameux beignets, mais également thés, limonades, sirops, vins et liqueurs. Il est possible de les déguster en salade, sous forme de boutons floraux, lesquels se confisent au vinaigre.
  • Travail du bois : la croissance rapide du robinier le rend précieux car il est la seule espèce d’essence d’arbre à bois dur en Europe apte à fournir en un temps donné bien plus de bois que n’importe quelle autre espèce à bois dur indigène. De plus, la toxicité de son bois le rend résistant face aux insectes et à la pourriture. Il est utilisé pour la fabrication de meubles, de poteaux et piquets, d’échalas pour la viticulture, etc.
  • Autres usages : l’écorce, par sa richesse en tanin, permettait autrefois le tannage des peaux, ses filaments la fabrication de cordages et de solides tissus ; les fleurs fournissent une matière tinctoriale pour colorer la soie, le coton, le papier.
  • Autres espèce : Robinia coccinea, espèce également américaine.
  • Risque de confusion : avec le cytise (Laburnum anagyroides) qui possède des fleurs en grappes comme celles du robinier, non pas blanches comme lui mais jaunes. Le cytise est une espèce fortement toxique. Par ailleurs, acacia à cachou (Acacia catechu), acacia d’Arabie (Acacia arabica), etc. ne doivent pas être confondus avec le robinier que l’on surnomme acacia par abus de langage. Bien qu’ils soient tous épineux, appartiennent à la famille des Fabacées, et médicinaux de surcroît, la ressemblance ne va pas plus loin.

© Books of Dante – 2017

La scabieuse des prés (Scabiosa succisa ou Succisa pratensis)

Synonymes : succise, scabieuse des bois, mors du diable, racine du diable, herbe du diable, scabieuse tronquée, tête-de-loup, hérisson, charbon, herbe de saint Joseph, fleur de tonnerre, bouquet de monsieur, Marie-Louise, etc.

Avec la scabieuse, inutile de remonter très loin dans le temps, l’Antiquité n’ayant jamais porté aucun intérêt à cette plante. Tout semble démarrer pour elle au Moyen-Âge : « Mais à quoi ne sert point l’utile scabieuse !, s’exclame-t-on à l’école de Salerne. Elle est bonne aux vieillards, adoucit les poumons, corrige l’estomac, conforte la poitrine, apaise du côté la douleur intestine ; son jus pris dans du vin dissipe les poisons ». Bien vaste mot que celui de « poison ». A une époque où bactéries et virus sont inconnus, on n’hésite pas à mettre sur le compte de venins mortifères et de miasmes méphitiques des maladies graves comme la peste, c’est pourquoi la pharmacopée médiévale fit de la scabieuse un préservatif contre ce fléau. Ainsi, brûler de la scabieuse sur des charbons ardents, en avaler la décoction, représentaient-ils des moyens de s’assurer une immunité face à cette maladie meurtrière. Non moins dangereux que la peste, l’anthrax, autre maladie infectieuse également connue sous le nom de « charbon » et provoquée par Bacillus anthracis, faisait intervenir la scabieuse comme le relate le Grand Albert : « la scabieuse et l’oseille, cuites sous la cendre et en forme de cataplasme avec des jaunes d’œufs et du beurre frais, les renouvelant souvent, y sont admirables » (1). Mais soyons circonspects : les mots lèpre, peste, charbon, etc. pouvaient être attribués à des affections qui n’avaient que peu de rapport, de même que bien des hémoptysies furent jugées comme symptôme tuberculeux.

A la Renaissance, l’on est plus mesuré dans ses propos, ce qui fait que cela positionne la scabieuse à sa juste place. Matthiole a beau faire de cette plante un remède encore employé contre l’anthrax et les morsures de serpents, il lui fait correspondre des affections pour lesquelles elle est tout à fait appropriée, à savoir celles des voies respiratoires et de la peau, comme les furoncles par exemple. D’ailleurs, le nom de la scabieuse fait en partie référence à ses propriétés cutanées : il est issu du latin scabies signifiant « gale », et aujourd’hui encore, bien que rarement, on emploie les adjectifs scabieuse et scabieux pour désigner, en pathologie, une affection galeuse. Quant à succisa, lui aussi raconte une histoire : il provient du latin succido qui, au XVI ème siècle, concernait la racine de la scabieuse qui présente une échancrure la faisant paraître comme mordue. Ainsi succido, « couper en dessous », vaut-il l’autre adjectif qu’on utilisait autrefois pour appeler cette plante, praemorsa. « On racontait que le diable, furieux de lui savoir tant de propriétés médicinales, lui avait tranché la racine d’un coup de dent » (2), ce qui explique son surnom vernaculaire de mors (pour morsure) du diable, locution que l’on croise dans d’autres langues européennes : l’italien morso del diavolo, l’anglais devil’s bit et l’allemand teufelsabbiss rendent compte d’une unité autour de cette anecdote.
Mais revenons-en à nos moutons. Boerhaave (1668-1738) vantait la scabieuse dans la pleurésie et la pneumonie, établissant après Matthiole la réputation de cette plante dans les troubles de la sphère respiratoire. Mais il apparaît que cette plante a complètement fait défaut à Cazin. Non seulement avant lui on traite des affections respiratoires grâce à son aide, mais après lui, c’est aussi le cas (cf. les travaux d’Henri Leclerc). La scabieuse aurait-elle joué un tour malicieux au médecin calaisien ? Ne dit-on pas, puisque nous avons parlé de lui, que le diable se cache dans les détails ? Au grand dam de Cazin, la scabieuse qu’il lui est arrivé d’employer dans sa pratique médicale n’est pas la scabieuse des prés mais celle des champs, dont il dit qu’elle « a les mêmes propriétés que la scabieuse des champs, mais à un plus haut degré si l’on en juge par son astringence et son amertume » (3). Tout s’explique : Cazin ne s’est pas servi de la même plante que ses collègues, aussi comment pourrait-on bien obtenir les mêmes résultats qu’eux ? Il faut dire que la botanique des scabieuses et autres plantes apparentées est particulièrement complexe, pour ne pas dire scabreux, à l’image de celle des ex Ombellifères, et qu’elle a fait s’arracher les cheveux à des générations de botanistes, jusqu’à récemment encore. Qu’attendre de plus d’une planté née sous le sceau du diable ?

Il est bien évident qu’il y a un peu de magie dans cette plante, sans quoi l’on n’aurait jamais fait appel à elle pour lui faire jouer le rôle d’oracle sentimental : saviez-vous que si jamais une jeune fille ne réussit pas à ôter le cœur d’une de ces fleurs en un seul coup de couteau, cela signifie que ses parents s’opposent au mariage qu’elle a en vue avec tel ou tel ? Et que si elle y parvient, cela peut être le gage de beaucoup d’enfants ? En Belgique, on se sert de cette fleur comme on le fait ailleurs de la joubarbe : on attribue autant de noms de prétendant(e)s que la plante a de boutons. Le premier qui vient à éclore désigne la personne qui viendra se marier avec celle qui se livre à cette étonnante interrogation florale. Mais gare au diable, la scabieuse pourrait bien désigner la mauvaise personne ! En Vendée, au cas où un futur mariage se verrait contrarié par quelque volonté parentale, les deux amoureux coupent en deux une fleur de scabieuse, chacun devant conserver sur soi sa moitié neuf mois durant. Passé ce délai, les épousailles sont censées être possibles. Mais cette maline scabieuse, pour en terminer avec cette rubrique, ne dit pas toujours ce que l’on souhaite entendre : en Bourgogne, si une jeune fille découvre un bouquet de scabieuses à sa fenêtre, ça n’est pas bon signe : elle est assurée de finir « catherinette ».

La scabieuse est une plante vivace possédant une forte souche souterraine de laquelle émergent des tiges de hauteur variable (30 à 100 cm), généralement assez peu ramifiées. Comme bien des plantes, en particulier celles appartenant à la famille des Astéracées, la scabieuse est dotée, à sa base, d’une rosette de feuilles radicales de couleur glauque. Quelques étages plus haut, nous voyons d’autres feuilles lobées et très découpées, surmontées de longs pédoncules au bout desquels se juche une fleur solitaire, que dis-je, un capitule globuleux de fleurs serrées les unes contre les autres comme des manchots empereurs sur la banquise. Ces capitules de 2 à 4 cm de diamètre arborent une jolie couleur allant du mauve au lilas et fleurissent généralement entre juin et octobre. Après floraison, quand on observe un capitule fructifié, on remarque un dense réseau de fruits – des akènes de 5 mm de longueur – dessinant des hexagones quasi réguliers (4), un capitule dont la forme générale aura fait surnommer la plante tête-de-loup, d’après sa ressemblance avec cet instrument télescopique permettant de nettoyer des endroits inaccessibles au seul bras, ou hérisson en référence à l’outil du ramoneur. De plus, certaines scabieuses, aux fruits particulièrement noirâtres, ont fait qu’on a quelquefois employé l’expression « des yeux de scabieuse » pour désigner le propriétaire d’yeux d’un noir velouté.
Très commune, vivant généralement en colonies couvrant de vastes surfaces, la scabieuse est une herbe de plein air, là où le soleil lui est nécessaire, mais ne négligeant pas quelque humidité au niveau de ses racines. C’est pourquoi des lieux tels que champs cultivés ou non, prés, prairies, clairières, bordures de chemins, en plaine comme en moyenne montagne (2000 m), lui sont favorables.

La scabieuse des prés en phytothérapie

Voici encore un remède phytothérapeutique oublié des modernes, pourtant la scabieuse sait pourvoir la matière médicale de ses feuilles, fleurs et racine. Les fleurs contiennent une saponine et les feuilles du saccharose, deux substances également présentes dans la racine, laquelle recèle tanin, principe amer, amidon, sels minéraux (calcium, sodium, potassium, soufre, fer, phosphore) et un hétéroside auquel la scabieuse a donné son nom : la scabiosine.

Propriétés thérapeutiques

  • Tonique amère légère, apéritive, digestive, stomachique, sialagogue
  • Expectorante, fluidifiante des sécrétions bronchiques
  • Dépurative, sudorifique
  • Détersive, astringente
  • Ophtalmique

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère respiratoire : congestion pulmonaire, bronchite, broncho-pneumonie, pneumonie, asthme, toux, maux de gorge, enrouement, laryngite, trachéite, ulcération de la gorge
  • Adjuvant dans les maladies infectieuses (rougeole, varicelle, grippe, oreillons)
  • Fièvre légère
  • Douleur utérine, leucorrhée
  • Diarrhée, vers intestinaux
  • Affections cutanées : dartre, dermatose, eczéma suintant, ecchymose, ulcère, teigne, gale, démangeaisons
  • Affections buccales : ulcération de la bouche, aphte

Modes d’emploi

  • Infusion de feuilles
  • Décoction de racine
  • Décoction de la plante entière (rafraîchissement du teint, lotion oculaire)
  • Cataplasme de feuilles fraîches hachées
  • Cataplasme de racine fraîche hachée
  • Macération vineuse ou alcoolique de racine
  • Teinture-mère
  • Pommade (scabieuse, sanicle et bugle mêlées à un corps gras)

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Récolte : fleurs et feuilles se récoltent au début de l’été, la racine en automne.
  • Autres espèces : scabieuse des champs (S. arvensis), scabieuse colombaire (S. columbaria), scabieuse des bois (S. sylvatica), scabieuse jaune (S. ochroleuca), scabieuse knautia (Knautia arvensis), etc.
    _______________
    1. Grand Albert, p. 252.
    2. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 876.
    3. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p. 870.
    4. L’hexagone est la figure géométrique la moins encombrante pour remplir un espace limité ; considérez les alvéoles d’une ruche.

© Books of Dante – 2017

Les bézoards

Objet typique des cabinets de curiosités, le bézoard était usité comme matière médicale il y a encore trois siècles. Par exemple, en Allemagne, un médecin du nom de Samuel Ledelius fait figurer parmi l’arsenal thérapeutique les bézoards entre autres choses, dans un cas qu’il juge désespéré et qui s’avéra être, en réalité, une scarlatine affectant une fillette de six ans. Bien entendu, l’on mit sa guérison sur le compte des bézoards et autres procédés qui nous paraissent aujourd’hui farfelus. C’est qu’il fallait bien perpétuer au bézoard sa qualité première, celle d’antidote, puisque son nom même explique sa fonction : l’arabe bad-zahr est explicite : « qui protège du poison ».

On rangeait les bézoards auprès d’autres objets médico-magiques du même acabit : cornes de licorne, pierres de crapaud, fossiles, pierres de langue, etc. Mais qu’est-ce donc au juste qu’un bézoard ? Contrairement aux divers objets que nous venons de citer qui sont, au pire une mystification, au mieux une mauvaise interprétation de leur réelle identité, le bézoard est une concrétion minérale, agglomérat de corps étrangers, mais en grande partie composée de carbonate de calcium, qui se développe dans l’estomac de certains animaux comme les antilopes et les chèvres. Sous l’aspect d’une masse dure, ronde ou oblongue, le bézoard se pare de différentes couleurs (jaune, brun, beige, verdâtre, noirâtre).

On a expliqué que le bézoard était un remède souverain parce que les animaux qui le portent l’imprègnent du suc des plantes médicinales qu’ils choisissent, avec le plus grand soin, d’absorber. De doctes compilateurs sont même allés jusqu’à prétendre que les bézoards parmi les meilleurs étaient ceux provenant de lointains pays (Perse, Siam, Pérou…) et d’animaux pour la plupart inconnus des Européens, pratique similaire à celle d’aujourd’hui, où l’on frétille à l’idée d’une quelconque drogue issue de pratiques soi-disant millénaires et pour laquelle on érige – marketing oblige – un portrait pour le moins flatteur…

Ainsi, il y a encore trois siècles, on croyait dur comme fer aux supra-pouvoirs du bézoard, et ceux qui en affirmaient la puissance n’étaient pas des rebouteux du fin fond de la brousse, mais des lettrés s’adressant à ceux qui savaient lire, c’est-à-dire assez souvent des nantis, raison de plus pour que le bézoard se monnaye à prix d’or. Une fois acquis, le bézoard s’utilisait de multiples manières : on le râpait finement, on le pulvérisait, puis on le mêlait à quelque potion ou à ses aliments. De même que cela se pratique en lithothérapie, on faisait tremper le bézoard dans un quelconque remède afin de lui ajouter ses propres forces qui, si l’on en croit ce qui se disait à cette époque, permettait de guérir une pléthore de maux parmi lesquels nous trouvons la peste, la petite vérole, l’épilepsie, la mélancolie, les morsures de serpents venimeux, toutes choses qui ne font pas exactement partie des bobos du quotidien. Selon les moyens qui étaient les siens, on « magnifiait » le bézoard en le montant en pendentif, enchâssé d’or et serti de pierres précieuses. Certaines cours royales s’y adonnèrent. Seulement, cette « pierre de fiel » ou « perle d’estomac » comme on la surnomme parfois, est composée, comme nous l’avons dit, de carbonate de calcium, constituant craie, marbre, calcite, aragonite, substance minérale très peu soluble dans l’eau. Autant dire que les infusions et autres macérations des Anciens devaient être bien peu pourvues d’effets et qu’il fallait sans doute mettre sur le compte de ses succès son pouvoir talismanique.

© Books of Dante – 2017

Le troène (Ligustrum vulgare)

Synonymes : petit fusain gris, frézillon, trouille, trogne, raisin de chien, puin, puine, truffetier, meuron, fragion, sauveignot, sauvillot, purlin, etc.

Ligustrum. Encore un nom affublé à une plante et dont on ne saurait rien dire. De même que l’étrange troène (autrefois troëne) que le vieux français orthographiait troine après l’avoir emprunté au germanique turgil (l’allemand actuel hartriegel me semble être une dérivation de ce terme).
Abondant en Grèce et en Italie, ainsi le troène fut-il connu des Anciens. Bien avant que l’on ne s’occupe de classer les espèces végétales selon les clés de la botanique moderne, Dioscoride avait déjà repéré une parenté entre le troène et l’olivier : « le troène est un arbre qui produit à l’entour des branches des feuilles qui ressemblent à celles de l’olivier, mais plus larges, plus tendres et plus vertes », ainsi que la confusion, toujours actuelle en ce qui concerne les troènes sauvages, que l’on peut faire entre ses fruits et ceux du sureau : « le fruit est noir, semblable à celui du sureau » (1). Si, effectivement, le troène n’a rien à voir avec le sureau, il est aujourd’hui rangé dans la famille botanique des Oléacées à laquelle l’olivier à donné son nom. Pour le médecin grec, le troène est recommandable dans des affections qui ont perduré à travers les siècles : brûlures, inflammations cutanées, ulcères buccaux. Virgile, poète sensible, remarquait dans ses Bucoliques que « alba ligustra cadunt, vaccinia nigra leguntur » (= les blanches fleurs du troène tombent au sol, ses baies noires se ramassent).

Au Moyen-Âge, que dit-on à propos du troène ? En vérité, peu de chose. Et en mal, comme le relate Hildegarde de Bingen au XII ème siècle. D’après elle, De schulbaum « est froid ; il est comme l’ivraie et ne vaut rien pour les médicaments. Sa sève et ses fruits sont inutiles pour l’homme. Si quelqu’un mangeait de sa graine ou de son fruit, ce serait pour lui comme une sorte de poison » (2). Fort heureusement, quelques siècles plus tard, Matthiole est bien plus inspiré : en 1554, il écrit à propos « de l’huile où ont macéré ses fleurs et qui, après insolation, est de grande efficacité sur les plaies enflammées et contre les maux de tête d’origine biliaire. Il ajoute que l’eau préparée avec ces mêmes fleurs est très utile contre l’entérite, la dysenterie, la diarrhée, l’hémoptysie et les pertes utérines » (3). Puis, après, c’est le trou noir en ce qui concerne le troène, l’arrivée massive de substances étrangères n’y étant très certainement pas pour peu.

Qui ne connaît pas le troène ? Même si son nom ne vous dit rien, vous êtes forcément passé, un jour ou l’autre, auprès de l’un de ses représentants. Il s’agit d’un arbuste atteignant cinq mètres de haut dans la nature, bien plus fréquent comme espèce domestique et donc moins haut parce que taillé pour former des haies. Ses rameaux glabres, de couleur brun verdâtre, portent des feuilles opposées une à une, courtement pétiolées, qui tombent tôt dans la saison ou bien persistent durant tout l’hiver. Ses fleurs, constituant de blanchâtres panicules aux relents aromatiques quelque peu âcres, fleurissent en juin et juillet, puis, fanant, donnent naissance à des baies en forme de bille, tout d’abord vertes, puis noires et luisantes à parfaite maturité.
Le troène, espèce thermophile, se cantonne en basse altitude où il trouve la majeure partie de ses lieux de vie favoris : bois, broussailles, fourrés, lisières de forêts, à condition qu’il s’agisse de lieux frais et assez ombragés.

Le troène en phytothérapie

Dire du troène qu’il fut précieux pour les Anciens (Antiquité, Renaissance) serait exagéré. Disons simplement qu’à l’instar de beaucoup d’autres plantes, il eut un rôle à jouer et qu’un jour il fut dédaigné de la médecine officielle sans pour autant disparaître des usages populaires européens. Par ailleurs, dans d’autres contrées comme la Chine, il poursuit tranquillement sa carrière thérapeutique dont le profil est fort différent de celui qu’on lui attribua en Europe occidentale. Par exemple, en Europe on utilise exclusivement les feuilles et les fleurs alors qu’en Chine on se concentre surtout sur les graines, puis les feuilles, enfin l’écorce. Deux visions très différentes expliquent qu’on ne puisse pas faire appel partout aux mêmes produits végétaux, car elles sont la résultante d’un cheminement séculaire. La graine, en Europe, on se contente simplement de dire qu’elle contient de 15 à 20 % d’une huile dont on n’a jamais fait aucun usage, tandis qu’en Chine c’est la matière médicale principale offerte par le troène. Nous pouvons néanmoins partager quelques données biochimiques : l’écorce et les feuilles du troène présentent à l’analyse une substance amère du nom de ligustron, du tanin, de la résine, du saccharose, du sucrase et de l’émulsine. En revanche l’écorce contient de la syringine absente des feuilles, une molécule hypotensive tout d’abord extraite du lilas, Syringa vulgaris.

Propriétés thérapeutiques

  • Astringent léger (interne comme externe), vulnéraire, détersif, cicatrisant
  • Fébrifuge
  • Antidiarrhéique
  • Pectoral
  • Probablement antihémorragique

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : diarrhée, diarrhée chronique, dysenterie, ulcération de l’estomac et des intestins
  • Affections bucco-dentaires : gingivite, stomatite, aphte, ulcération, ulcération scorbutique
  • Troubles de la sphère respiratoire : bronchite, bronchite chronique, angine, refroidissement, maux de gorge
  • Troubles de la sphère gynécologique : métrorragie, métrorrhée, ménorragie, leucorrhée, sclérose atrophique de la vulve (kraurosis)
  • Affections cutanées : dermatite, brûlure légère, coup de soleil, escarre

Note : en médecine traditionnelle chinoise, le nuzhenzi, de saveur douce et amère, est considéré comme un tonifiant de l’énergie des méridiens du Foie et des Reins. Les graines du troène s’administrent contre les douleurs osseuses et tendineuses des genoux et du dos. Diverses préparations luttent contre la nervosité, la dépression ainsi que l’insomnie.

Modes d’emploi

  • Infusion de fleurs et de feuilles
  • Décoction de feuilles
  • Décoction de graines
  • Macération vineuse de feuilles
  • Macération vineuse de graines

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Récolte : fleurs et feuilles à l’été, fruits (pour l’obtention des graines) en fin d’automne.
  • Toxicité : elle apparaît incertaine, du moins aléatoire. Les baies, autrefois employées comme purgatif, doivent nécessairement avoir quelque effet, mais les avis sur cette question divergent : on dispose de descriptions d’empoisonnements mortels et de témoignages démontrant l’innocuité de ces baies. Les animaux, quant à eux, ne semblent point incommodés par ces baies (merle, grive, perdrix, chèvre) ni par les feuilles de troène (vache, chèvre, brebis).
  • Le bois du troène, très résistant face aux insectes et à la vermine, permet lorsqu’il est jeune, sous forme de rameaux flexibles, des travaux de vannerie. Quant aux baies, noir violacé, elles contiennent un pigment qui fut autrefois utilisé pour donner de la couleur à certains vins qui en manquaient, ainsi que dans l’art de l’enluminure.
  • Cazin nous apprend que « les morilles se plaisent au pied du troène » (4). Aussi, si jamais vous avez chez vous une haie de ces arbustes, surveillez-les, sait-on jamais :)
    _______________
    1. Dioscoride, Materia medica, Livre I, chapitre 106.
    2. Hildegarde de Bingen, Physica, p. 182.
    3. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 940.
    4. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p. 957.

© Books of Dante – 2017

Les chèvrefeuilles (Lonicera sp.)

Chèvrefeuille des jardins (Lonicera caprifolium)

Synonymes : lait de la bonne vierge, herbe de la Pentecôte, fleur de miel, broque-bique, barbe de chèvre, cranquillier, etc.

Bien loin de nous, d’antiques médecins, qu’ils soient arabes, grecs ou latins, se penchèrent sur un chèvrefeuille dont il est probablement difficile de bien déterminer l’identité tant est vaste la famille à laquelle appartiennent les chèvrefeuilles que nous connaissons. Par exemple, Théophraste puis Dioscoride évoquent dans leurs écrits un klumenon et un periklumenon, dont les exégètes spécialisés en botanique ont formé bien des hypothèses quant à l’identification de ces deux plantes, chose la plupart du temps ardue, les auteurs anciens s’adonnant très souvent au principe du « satis notum », estimant que telle ou telle plante était bien suffisamment connue pour qu’ils n’aient pas à en faire de très longs descriptifs, ce qui aujourd’hui nous embête forcément, parce que lorsque je lis ce qui est censément attribué à ces klumenon et periklumenon, je reste quelque peu dubitatif. Mais je vous en livre néanmoins quelques bribes, la curiosité cela ne fait pas de mal. Que nous raconte donc Dioscoride au quatrième livre de sa Materia medica ? « Le clymenon produit une tige de section quadrangulaire comme celle des fèves. Il a des feuilles semblables à celles du plantain et aux sommités des tiges, des escosses (?) courbées sur elles-mêmes comme il se voit dans les plissures de l’iris ». Tout cela vous parait-il très clair ? A moi, pas vraiment. Passons-en maintenant à la seconde plante, le periclymenum : il « croît simplement avec des feuilles blanchâtres, et séparées par intervalles, qui l’habillent en figure de lierre. Il y a quelques jettons (? bourgeons ?) qui sortent entre les feuilles, dans laquelle est la graine semblable à celle du lierre. Il produit une fleur blanche, semblable à celle des fèves, quelque peu ronde, laquelle s’étend quasiment sur les feuilles. Sa graine est dure et ronde, et difficile à recueillir. La racine est ronde et grosse. Elle naît par les champs et les haies et s’entortille à toutes les plantes qui lui sont proches » (1). Hormis cette ultime phrase, je ne vois pas grand-chose d’autre qui pourrait rappeler un chèvrefeuille, qu’il soit des bois ou des jardins. Tout cela m’évoque davantage une vesce…
Il n’y a donc pas de quoi envisager une carrière thérapeutique fulgurante, d’autant qu’il ne s’agit pas d’un chèvrefeuille. Bien sûr, aujourd’hui, le chèvrefeuille des bois porte le nom de Lonicera periclymenum, dernier terme dans lequel on aurait tort de ne pas remarquer le periklumenon de Dioscoride. Ce serait une erreur ; d’ailleurs, c’est une fausse piste comme nous l’explique Fournier : le mot periclymenum fait référence aux « feuilles soudées en petite cuvette ou s’amasse l’eau de pluie. Il s’appliquait aux espèces du midi de l’Europe et a été malencontreusement reporté par Linné à celle-ci [c’est-à-dire au chèvrefeuille des bois], qui, elle, n’a pas les feuilles soudées et ne forme donc pas de cuvettes » (2). Donc, la ressemblance entre le chèvrefeuille des bois et le pseudo-chèvrefeuille de Dioscoride s’arrête là, tout cela n’étant que le fruit d’une erreur du botaniste suédois.
« En fait, les médecins ont laissé le chèvrefeuille dans les buissons, et ils ont bien fait. Heureux les malades qui peuvent, quand vient la convalescence, aller respirer son doux parfum dans quelque joli paysage ! La pureté de l’air, les émanations balsamiques des fleurs sont aussi de forts bons remèdes », s’exclamait Joseph Roques il y a près de deux siècles (3). Voilà une très belle observation de la part de ce médecin qui en rappelle un autre, anglais celui-là et plus tardif, le docteur Edward Bach qui, lui aussi, succomba sous le charme du chèvrefeuille que l’on nomme honeysuckle, de honey, « miel » et suckle, « téter », car, comme en France, les bambins anglais ont l’habitude de sucer les fleurs de chèvrefeuille en raison de leur goût sucré. Et par le biais d’un élixir floral, le docteur Bach exploita les vertus du chèvrefeuille pour les personnes qui n’ont « pas assez d’intérêt pour le présent », nous dit-il. A qui se destine-t-il plus exactement, cet élixir inscrit dans le groupe de l’indifférence ? « Pour ceux qui vivent beaucoup dans le passé, un temps peut-être de grand bonheur, ou dans le souvenir d’un ami perdu, ou d’ambitions qui ne se sont pas réalisées. Ils ne comptent pas retrouver un bonheur tel que celui qu’ils ont connu » (4). Il s’applique aussi dans les cas suivants : deuil récent, difficulté pour modifier ses habitudes, changement d’environnement (déménagement, profession), etc. Il est guère étonnant de retrouver le chèvrefeuille parmi les 38 remèdes floraux du docteur Bach, tant cet arbrisseau s’adresse davantage au subtil (comme cela peut être le cas en parfumerie à travers son absolu) et aux émotions et sentiments. Par exemple, en Bourgogne, si une jeune fille trouvait pendu à sa fenêtre un bouquet de chèvrefeuille, cela révélait à tous qu’elle avait un amoureux, coutume se rapprochant assez de ce que l’on faisait en Bretagne par l’intermédiaire de l’usage du « mai », un arbre symbolique commémorant au début du mois de mai (d’où son nom) le retour de la végétation que l’on fête de chants et de danses entre autres. Ainsi, les jeunes hommes qui désiraient faire savoir aux jeunes filles ce qu’ils pensaient d’elles, plantaient devant leur maison différentes plantes selon le message à véhiculer : le houx montrait le caractère acariâtre de la jeune fille, le thym qu’elle était une putain, le chèvrefeuille était une adresse à la jeune fille en ces termes : « chère fille… », symbole évident de lien amoureux, permettant de faire comprendre à cette jeune fille qu’elle ne laissait pas indifférent. C’est donc un augure favorable. Mais le chèvrefeuille, c’est bien plus encore que cela : « sachez également que le chèvrefeuille ne pousse bien que dans le voisinage des maisons où règne le bonheur, autrement les mauvaises « vibrations » le font périr très vite » (5). De plus, il est censé chasser les mauvais esprits et écarter les visiteurs importuns.

Le chèvrefeuille des bois (Lonicera periclymenum) est un sous-arbrisseau vivace et grimpant, dont les frondes peuvent atteindre 5 m de longueur. Les feuilles inférieures, ovales et pétiolées, se distinguent des supérieures sessiles. A l’extrémité des rameaux, s’épanouissent des groupes de fleurs tubulées très parfumées de 3 à 5 cm de longueur, généralement de couleur jaune blanchâtre. Chaque fleur comprend cinq lobes qui chacun se subdivise à son tour, ainsi que cinq longues étamines et un pistil vert clair. Ses baies ovoïdes et rouge vif sont considérées comme toxiques.
Plante des haies, des abords de forêts, des sous-bois, le chèvrefeuille des bois est assez courant en France, à l’exception de la région méditerranéenne où il est rare, parfois inexistant, mais il est remplacé par une autre espèce, le chèvrefeuille des jardins (Lonicera caprifolium), espèce du sud de l’Europe, cultivée et naturalisée un peu partout ailleurs. Morphologiquement, ces deux chèvrefeuilles se valent dans la plupart de leurs détails, la seule différence notable consistant en des fleurs de couleur rougeâtre à l’extérieur et à parfum beaucoup plus soutenu, surtout en fin de journée, pour le chèvrefeuille des jardins.

Les chèvrefeuilles en phytothérapie

Le genre Lonicera regroupe environ 200 espèces sur l’ensemble de l’hémisphère nord (Europe, Asie, Amérique du Nord). Nous attacherons notre intérêt à certaines de ces plantes, en abandonnant d’autres qui tiennent davantage de l’arbuste (6) que du sous-arbrisseau grimpant tel que l’on conçoit habituellement le chèvrefeuille. Les chèvrefeuilles à l’étude sont au nombre de trois :

  • Le chèvrefeuille des jardins (Lonicera caprifolium),
  • Le chèvrefeuille des bois (Lonicera periclymenum),
  • Le chèvrefeuille du Japon (Lonicera japonica).

« Il semble que cette plante mériterait des études plus poussées », écrivait Valnet au sujet de la première de ces espèces (7), et compte tenu du peu d’informations disponibles à l’heure actuelle, c’est la preuve que le « docteur Nature » n’a guère été entendu. Bref. Avec peu, tentons de faire bien.
Fleurs, feuilles, écorce des rameaux entrent dans la matière médicale. Les fleurs, contenant une essence aromatique que l’on extrait par enfleurage, portaient autrefois les noms de suçon et de suquet, parce qu’elles étaient sucées par les enfants en raison de leur goût aromatique et sucré : en effet, du saccharose, scindé par du sucrase, permet d’obtenir une molécule de glucose et une autre de fructose, ce qui explique le nom de « fleur de miel » donné à la plante. Quant aux feuilles et à l’écorce des rameaux, elles recèlent une substance antibactérienne active sur le colibacille et le staphylocoque doré (le chèvrefeuille du Japon va jusqu’à inhiber le bacille de la tuberculose), du tanin, de l’acide salicylique et des iridoïdes.

Propriétés thérapeutiques

  • Pectoraux, anti-asthmatiques, anticatarrhaux, antitussifs
  • Diurétiques, dépuratifs, sudorifiques
  • Anti-infectieux, antiseptiques
  • Antispasmodiques
  • Détersifs, astringents, cicatrisants

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère respiratoire : asthme, toux, rhume, catarrhe pulmonaire, inflammation de la gorge
  • Troubles de la sphère vésico-rénale : oligurie, lithiase rénale, goutte, rhumatisme
  • Troubles de la sphère hépatique : ictère, hépatite, engorgement du foie
  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : inflammation intestinale, dysenterie
  • Affections cutanées : plaie, plaie atone, abcès chaud, écorchure, inflammation des seins, éruption cutanée, rougeur
  • Autres affections dolentes et inflammatoires : fièvre et douleur des états grippaux, douleur de la parturiente, migraine, conjonctivite, vaginite, hémorroïde

Note : en Chine, où l’on emploie le chèvrefeuille du Japon – Jin Yin Hua en chinois – l’on considère cette plante comme étant de nature froide, d’où sa capacité à exceller sur bon nombre de « points chauds », parce que « les fleurs et les lianes chassent chaleur et toxine » (8). Ce chèvrefeuille, secondé par le Chrysanthemum morifolium, a été testé sur l’hypertension artérielle et ses effets secondaires.

Modes d’emploi

  • Infusion et décoction de feuilles
  • Infusion de fleurs
  • Suc frais des feuilles
  • Sirop de fleurs
  • Macération vineuse d’écorce

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Récolte : les fleurs et les feuilles à l’été, juste avant éclosion des pétales.
  • Toxicité : elle concerne les baies des chèvrefeuilles. Si certains auteurs en ont mentionné les effets (vomissement, diarrhée, sueur abondante, congestion de la face, mydriase, tachycardie, somnolence, coma…), leur ingestion ne mène pas forcément au centre antipoison, car « les qualités médicinales émétiques des fruits provoquent elles-mêmes les purges qui évitent toute intoxication… La plante porte en elle le poison, à faible dose, et la solution pour le rejeter » (9). Si cela s’applique aussi aux oiseaux, on peut se demander s’il ne s’agit pas là d’un stratagème mis en œuvre par la plante pour assurer la dissémination de ses graines.
  • Des racines du chèvrefeuille des bois l’on a tiré une teinture de couleur bleu ciel ; quant aux rameaux, ils servirent à la fabrication de petits objets usuels comme des peignes et des tuyaux de pipe.

  1. Dioscoride, Materia medica, Livre IV, chapitres 11 & 12.
  2. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 261.
  3. Joseph Roques, Plantes usuelles, tome 2, p. 260.
  4. Edward Bach, La guérison par les fleurs, p. 98.
  5. Michel Lis, Miscellanées illustrées des plantes et des fleurs, p. 44.
  6. Par exemple : le chèvrefeuille noir (L. nigra), le chèvrefeuille des Alpes (L. alpigena), enfin le chèvrefeuille des buissons ou camérisier (L. xilosteum), toutes espèces dont les baies sont considérées comme vomitives.
  7. Jean Valnet, La phytothérapie, p. 224.
  8. Liu Shaohua & Marc Jouanny, Phytothérapie alimentaire chinoise, p. 62.
  9. Bernard Bertrand, L’herbier toxique, p. 78.

© Books of Dante – 2017

Chèvrefeuille des bois (Lonicera periclymenum)

L’hydrastis du Canada (Hydrastis canadensis)

Synonymes : hydraste, sceau d’or (= golden seal en anglais), racine orange.

Comme l’hamamélis, l’hydrastis est originaire de l’est de l’Amérique du Nord, peut-être plus septentrional encore que le witch-hazel. Hôte des forêts humides et profondes, des riches prairies montagneuses, l’hydrastis ressemble à s’y méprendre à un pied de ginseng, tant cette plante se configure assez de la même manière, du moins en ce qui concerne les parties aériennes : les tiges de l’hydrastis, ne dépassant pas 30 cm de hauteur, portent de larges feuilles divisées en cinq lobes dentés et gaufrés. Celles-ci sont stériles. Elles sont cependant accompagnées d’un bouquet de tiges fertiles dotées chacune de deux à trois feuilles et d’une unique fleur à trois sépales, de couleur vert blanchâtre, donnant plus tard naissance à un fruit rouge et charnu, assez semblable à une framboise, mais avec laquelle il ne partage pas le caractère comestible.
Les colons, ayant trouvé là une autre panacée, l’exploitèrent tant et si bien que cette récolte excessive mit en danger l’hydrastis. Ayant répété la même erreur qu’avec le ginseng, les Nord-Américains décidèrent donc la culture de cette plante indigène, pour laquelle il ne faut pas compter sur les graines que contiennent ses fruits : la multiplication se fait par division de souche. Le rhizome, déracinée à l’automne après trois années de culture est ensuite séché à l’air libre. Mais, tout comme le ginseng, l’hydrastis est une plante qui se laisse difficilement cultivée. Hormis les cultures effectuées dans son aire d’origine, on a fait des tests en France (Vosges), en Estonie, ainsi qu’en Australie (Tasmanie), mais force est de reconnaître qu’ils ont été de patents échecs.
Cette plante vivace à rhizome noueux et tordu était déjà connue des Amérindiens qui en utilisaient les parties souterraines en vue de traiter blessures, ulcères, irritations cutanées ainsi qu’inflammations oculaires, les Cherokee allant jusqu’à s’en servir dans certains cas de tumeurs.

L’hydrastis du Canada en phytothérapie

Le fait que l’hydrastis appartienne à la famille des Renonculacées doit nous alerter : il fait partie d’un groupe botanique que l’on ne manie pas à la légère, telles que les anémones et autres aconits, et dont de nombreuses représentantes furent autrefois employées en phytothérapie avant de n’être réservées qu’à la seule homéopathie. Mais l’hydrastis, bien que potentiellement toxique, est peut-être l’une des Renonculacées les moins délicates à employer. Son profil toxicologique, il le doit à des alcaloïdes isoquinoléiques, l’hydrastine en tête (autrefois classée dans le tableau A des substances toxiques dont l’achat, la détention, la vente et l’emploi étaient réglés par le décret du 19 novembre 1948). La berbérine, qui doit son nom à celui de l’épine-vinette (Berberis vulgaris) parce qu’elle la contient également, et la canadine sont, elles, beaucoup moins problématiques.
Toutes ces molécules se trouvent au sein du rhizome de couleur jaune d’or et de saveur amère de l’hydrastis du Canada, contenant aussi de la résine, ainsi qu’une essence aromatique. Seule le rhizome fait l’objet d’un usage phytothérapeutiques, les feuilles n’ayant pas, semble-t-il, suscité d’engouement.

Propriétés thérapeutiques

  • Vasoconstricteur des muqueuses génito-urinaires, veinotrope assez proche dans son action de l’hamamélis de Virginie, tonique circulatoire
  • Tonique utérin
  • Anti-hémorragique, hémostatique, astringent
  • Tonique hépatique, cholagogue
  • Stomachique, laxatif doux
  • Anti-infectieux : bactériostatique, voire antibactérien, anti-amibien
  • Anti-inflammatoire
  • Antisudoral
  • Sédatif du système nerveux central, stimulant du système neurovégétatif

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère gynécologique : réduction du flux menstruel, métrorragie, ménorragie (suite à un accouchement, ménopause), congestion du col de l’utérus, leucorrhée, vaginite
  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : atonie gastrique, gastrite, constipation (chez les bilieux), inflammation intestinale, dyspepsie
  • Troubles de la sphère circulatoire : hémorroïde, varice, ulcère de jambe
  • Troubles de la sphère respiratoire + ORL : maux de gorge, inflammation du nez, de la gorge et des oreilles, ozène, otorrhée, catarrhe bronchique
  • Affections buccales : inflammation des muqueuses buccales, aphte
  • Affections cutanées : psoriasis, excoriation, érysipèle
  • Inflammation oculaire
  • Blennorrhée

Modes d’emploi

  • Décoction de rhizome (assez rarement)
  • Teinture-mère
  • Extrait fluide
  • Poudre de rhizome (en gélule)

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Étant un tonique des muscles utérins, l’hydrastis est formellement déconseillé durant la grossesse. De même, les femmes qui allaitent en éviteront l’emploi, ainsi que les personnes sujettes à l’hypertension.
  • Il a été remarqué que l’usage prolongé de l’hydrastis en interne était susceptible d’empêcher la bonne assimilation de certains nutriments dont les vitamines du groupe B.
  • D’après Jean Valnet, l’hydrastis est un antidote aux intoxications par le chloral.

© Books of Dante – 2017

L’hamamélis de Virginie (Hamamelis virginiana)

Synonymes : noisetier d’Amérique, noisetier de sorcière (= witch-hazel en anglais), café du diable, digitaline des veines.

Si l’étymologie ne nous renseigne guère sur ce qu’est l’hamamélis, en revanche les synonymes français et anglais nous en disent davantage : noisetier de sorcière et witch-hazel (witch = sorcière, hazel = noisetier). En effet, cet arbuste endémique au territoire nord-américain a joué là-bas le même rôle, ou peu s’en faut, que le noisetier en Europe. De ses branches l’on a fabriqué des baguettes de sourcier, tandis que les sorciers amérindiens n’hésitèrent pas à avoir recours à lui pour traiter diverses affections : hémorragies, règles trop abondantes, inflammations cutanées et oculaires, tumeurs, etc.
En 1736, le célèbre botaniste John Bartram (1699-1777), qui parcourt les États-Unis pour collecter des végétaux, fait la rencontre de l’hamamélis. Peter Collinson (1694-1768), qui entretenait une correspondance avec Bartram, fut celui qui rapporta l’hamamélis en Europe au milieu du XVIII ème siècle. Mais ce n’est véritablement qu’au XIX ème siècle que seront établies les propriétés thérapeutiques que nous lui connaissons, en particulier grâce aux travaux du médecin français Georges Dujardin-Beaumetz (1833-1895) qui feront entrer l’hamamélis dans la médication classique des troubles veineux. L’on doit aussi à d’autres chercheurs la mise en évidence des propriétés anti-infectieuses de cet arbuste sur des affections génito-urinaires dont la blennorragie. Par ailleurs, extraits hydro-alcooliques et aqueux donnèrent de bons résultats sur les germes Gram + et Gram -, en particulier par l’action d’un ester, le gallate d’éthyle.

Arbuste caducifolié de quelques mètres de hauteur, l’hamamélis de Virginie porte des rameaux tortueux, à l’écorce lisse et brune, et de grandes feuilles ovales et dentées de 8 à 15 cm de longueur, plus ou moins dissymétriques à la base du pétiole. A l’automne, alors que chutent les feuilles, les fleurs apparaissent : quatre pétales sous forme d’étroites lanières un peu gondolées, de couleur jaune poussin. Regroupées en grappes parfumées, elles confèrent un aspect ornemental non dénué de beauté à ce petit arbuste plein de charme. Puis vient la fructification : des capsules ligneuses qui éjectent chacune deux graines noires à près de dix mètres de distance. Sachant que l’hamamélis mesure trois à cinq mètres de hauteur sur autant de diamètre, les graines sont donc envoyées dans une zone où elles pourront germer sans gêner le bon développement du sujet émetteur et sans être gêné par lui.
Comme son nom botanique l’indique – virginiana – notre hamamélis est un arbuste originaire de l’est du continent nord-américain : on le trouve aussi bien au Canada (Québec) qu’au nord-est des États-Unis, de la Nouvelle-Écosse au Wisconsin. Acclimaté en Europe, il exige des sols acides, humides et profonds.

L’hamamélis de Virginie en phytothérapie

Feuilles et écorce des jeunes rameaux, telles sont les fractions végétales de l’hamamélis exploitées par la phytothérapie. L’écorce d’hamamélis, amère par l’action de certains de ses principes, se caractérise par des tanins et des proanthocyanidols (tanins condensés), ce qui octroie à cette écorce une action hautement astringente que l’on retrouve dans les feuilles en raison d’environ 10 % de tanin, d’acide gallique, poudre blanche ou jaunâtre, styptique au palais et de saveur acide ; en plus de cela, citons la présence d’hétérosides flavoniques, d’acides phénols, de sels minéraux (fer, calcium, potassium), enfin d’une essence aromatique (0,05 %) dont la distillation des feuilles permet d’extraire une huile essentielle d’hamamélis, produit moins courant que l’hydrolat que l’on obtient par le même processus.

Propriétés thérapeutiques

  • Veinotonique, vasoconstricteur veineux, protecteur veineux, régulateur de la circulation sanguine
  • Anti-inflammatoire, décongestionnant, analgésique, sédatif
  • Astringent et hémostatique interne et externe, désinfectant et cicatrisant cutané
  • Tonique des muqueuses intestinales, antidiarrhéique
  • Antibactérien

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la circulation veineuse : jambes lourdes, varice, varicosité, phlébite, séquelles de phlébite, ulcère de jambe, hémorroïdes, fragilité capillaire, couperose, purpura hémorragique
  • Troubles de la sphère génitale : congestion utérine, ovarienne, pelvienne et prostatique, métrorragie congestive, règles trop abondantes, ménopause (bouffées de chaleur, etc.)
  • Affections cutanées : peau irritée, rougie, crevassée, brûlée par le soleil, coup de soleil, prurit, eczéma, piqûre d’insecte, ulcère cutané, tumeur, autres inflammations de la peau et des muqueuses, cerne, poche sous les yeux
  • Contusion, hématome, entorse
  • Diarrhée, dysenterie
  • Hémoptysie
  • Infection oculaire

Modes d’emploi

  • Infusion de feuilles
  • Décoction de feuilles ou d’écorce
  • Teinture-mère
  • Extrait hydro-alcoolique ou aqueux
  • Pommade
  • Hydrolat

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Récolte : la feuille – seul fragment qui fasse partie de la pharmacopée française – se récolte à l’été et se fait sécher promptement.
  • Association : avec la vigne rouge, le fragon petit houx, le cyprès, l’hydrastis, le marronnier d’Inde pour agir sur la circulation veineuse et ses maux ; avec le mélilot officinal pour la couperose.
  • Notons que feuilles et écorces de noisetier sont de bons substituts à l’hamamélis.

© Books of Dante – 2017

Les oxalis (Oxalis sp.)

Oxalis petite oseille

  • Oxalis petite oseille (Oxalis acetosella)
  • Oxalis corniculé (Oxalis corniculata)

Synonymes : oxalide, oxalis des bois, oseille de bûcheron, oseille de lièvre, oseille de brebis, oseille de bique, oseille à trois feuilles, oseille de Pâques, alléluia, vinaigrette, trèfle aigre, surelle, pain de coucou, herbe au coucou, etc.

Les oxalis sont de petites plantes vivaces qui ne dépassent pas 15 cm de hauteur. Rampantes, elles se propagent grâce à un rhizome grêle et peuvent rapidement devenir envahissantes. Ne possédant aucune tige, pédoncules floraux et pétioles foliaires naissent directement de la souche du rhizome, comme le font la plupart des fougères. Des feuilles cordiformes groupées par trois augmentent la ressemblance avec le trèfle. L’oxalis petite oseille possède des fleurs blanches veinées de mauve alors que celles de l’oxalis corniculé sont de couleur jaune. Chez l’un et l’autre, les fleurs, qui s’ouvrent vers 9h00 du matin, se ferment à la tombée du jour (ou en cas de temps couvert ou pluvieux), les feuilles font de même la nuit, « protégeant par là la plante contre une perte excessive calorique » (1). Fleurissant dès le mois d’avril, ils apparaissent du temps de Pâques, ce qui leur a valu le surnom d’alléluia, car cette fleur « annonce comme un renouveau de la vie » (2). Les fruits formés ressemblent à des capsules qui explosent et libèrent leur contenu jusqu’à un mètre de distance au moindre frôlement.
Les oxalis, assez fréquents jusqu’à 1500 m d’altitude, affectionnent les terrains acides, les espaces boisés de feuillus comme de conifères, humides, ombrageux, mais également les prés et les jardins, surtout pour l’oxalis corniculé. Très communes dans toute l’Europe, ces plantes sont rares ou absentes dans les régions méditerranéennes.

Le curieux nom d’oxalis provient du grec oxus qui veut tout à la fois dire pointu et piquant : « il peut avoir été donné à la plante à cause de l’extrémité pointue de ses feuilles ou bien à cause de sa saveur » (3). Sachant le goût aigrelet de l’oxalis, nous retiendrons cette seconde hypothèse, renforcée, dans le cas de l’Oxalis acetosella, par l’adjectif acetosa, « acide ».

Simplicité élégante, affection réconfortante, l’oxalis est aussi l’emblème de la Trinité du fait de ses feuilles trifoliolées. En Irlande, où elle porte le nom de shamrock, cette plante est insigne national. Le 17 mars, jour de la Saint-Patrice, la tradition veut qu’on accroche des feuilles d’oxalis à son chapeau et, dans certains bars, l’on sert du gin dans lequel trempent quelques feuilles. Quant à la confusion qui est souvent faite avec le trèfle, elle s’explique par le fait que l’oxalis « s’est raréfié avec le défrichement des forêts, le trèfle s’est souvent substitué à l’oxalide dans l’usage récent de l’Irlande » (4). Une espèce voisine, Oxalis griffithii, miyama-katabami en japonais, figure au sein de l’héraldique nippone.

Les oxalis en phytothérapie

Outre la grande quantité d’eau que contiennent les feuilles d’oxalis, nous notons la présence de mucilage dans leur tissu, mais surtout d’une substance baptisée oxalate de potasse, en relation avec le nom de ces plantes et surtout parce qu’elles en recèlent de 0,3 à 1,25 %. Parfois confusion est faite entre l’oxalate de potasse et l’aide oxalique. Ce dernier « s’obtient en décomposant l’oxalate de potasse par l’acétate de plomb ; on traite le précipité par l’acide hydrosulfurique, et on fait cristalliser la liqueur » (5). Ainsi l’on recueille de petits cristaux de couleur blanche, aigus, piquants et opaques, également connus sous le vocable de sel d’oseille.
Dans ce qui va maintenant suivre, nous entremêlerons propriétés et usages propres à deux oxalis : l’oxalis petite oseille (O. acetosella) et l’oxalis corniculé (O. corniculata). Si le premier se cantonne surtout à l’Occident, nous aurons l’occasion de constater que la phytothérapie chinoise aura, de beaucoup, su tirer davantage de profits de cette seconde espèce qui est pourtant tout aussi commune que la précédente, à tel point qu’elle fait le cauchemar des jardiniers devant le caractère invasif qu’il déploie face à leurs potagers. Nous signalerons chaque usage chinois par un *.

Propriétés thérapeutiques

  • Toniques, stimulants
  • Astringents légers, maturatifs, caustiques
  • Anti-infectieux, antiputrides
  • Désaltérants, rafraîchissants
  • Diurétiques, dépuratifs
  • Laxatifs légers, accroissent l’action des purgatifs
  • Anti-inflammatoires
  • Antiscorbutiques
  • Emménagogues (?)

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : diarrhée*, dysenterie*, embarras gastrique, constipation chronique
  • Troubles de la sphère vésico-rénale : cystite*, hématurie*, rétention urinaire
  • Troubles de la sphère gynécologique : leucorrhée*, métrite, inflammation ovarienne, menstruations difficiles
  • Affections de la bouche et de la gorge : maux de gorge*, angine, stomatite, gingivite*, ulcération
  • Troubles de la sphère hépatobiliaire : affections bilieuses, ictère*, hépatite*
  • Troubles de la sphère respiratoire : toux*, asthme*
  • Affections cutanées : furoncle, exanthème, abcès froid, tumeur scrofuleuse, contusion*, hématome*, brûlure (premier et deuxième degré)*
  • Scorbut
  • Saignement de nez*
  • Accès fébrile (adjuvant)

Modes d’emploi

  • Décoction de feuilles fraîches ou sèches
  • Suc frais
  • Sirop
  • Cataplasme de feuilles cuites
  • Feuilles fraîches mâchées

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Récolte : elle peut s’effectuer dès le printemps et se poursuivre durant toute la bonne saison.
  • Séchage : il amoindrit de beaucoup les propriétés de la plante. Le seul cas où l’oxalis requiert d’être sec, c’est pour élaborer une décoction antiscorbutique.
  • Toxicité : une consommation d’oxalis, que ce soit thérapeutique ou alimentaire, expose à certains risques dont l’effet cumulatif dans l’organisme de l’oxalate de potasse est responsable. Considérez que 100 g de feuilles fraîches représentent environ 1 g de cette substance : à ce stade, cette quantité est déjà toxique pour l’enfant. Donc, pas d’usage sporadique massif, mais encore moins d’usage limité au long cours, l’oxalis risquerait d’entartrer l’organisme, c’est pourquoi il est déconseillé aux rhumatisants, goutteux, arthritiques et lithiasiques. Sur les dangers de l’oxalate de potasse, je renvoie le lecteur à la monographie portant sur les oseilles.
  • Alimentation : de saveur plus fine et moins agressive que les petite et grande oseilles, l’oxalis s’emploie dans les mêmes cas qu’elles deux. Il est possible d’incorporer les feuilles à un potage, un bouillon, etc. Crues, elles se marient bien avec la laitue.
  • L’oxalis, ainsi que les oseilles, furent autrefois de grandes sources d’extraction d’oxalate de potasse, comme cela se fit en Suisse où cette plante est très courante. Ce sel d’oseille trouva différents rôles : détachant (taches d’encre), teinture de la soie et de la laine, ravivement du carthame des teinturiers, blanchissement de la paille, etc.
  • Autres espèces : on en compte de très nombreuses dont l’oxalis des jardins (O. stricta), l’oxalis florifère (O. floribunda), etc.
    _______________
    1. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 717.
    2. Jean Chevalier & Alain Gheerbrant, Dictionnaire des symboles, p. 721.
    3. Guy Ducourthial, Flore magique et astrologique de l’Antiquité, p. 580.
    4. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 718.
    5. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p. 44.

© Books of Dante – 2017

Oxalis corniculé