Le fenugrec (Trigonella foenum graecum)

Synonymes : fenu grec, foin grec, fenégré, senégré, sénégrain, senegrain, saine graine, graine joyeuse, sirdac, trigonelle, corne de bœuf, corne de chèvre.

Plante cosmopolite s’étendant aujourd’hui de la Chine à l’extrémité ouest de l’Europe, le fenugrec est né quelque part au beau milieu de cette immense zone. Certains l’imaginent provenir d’Asie mineure, d’autres du Proche-Orient ou d’Abyssinie (territoire situé sur l’actuelle Éthiopie). Ces discordances reflètent le fait que le fenugrec a été pour de nombreuses civilisations bordant la Mer méditerranée (mais pas seulement) une plante fort usitée et cela depuis des millénaires. Rendons-nous en Égypte pour savoir ce que contient la pharmacie de Thot : « les graines de fenugrec entrent dans la composition d’onguents, emplâtres et baumes destinés à évacuer le pus des abcès, à éviter l’infection des plaies, à réduire les œdèmes… et servent, elles aussi, à fabriquer des pilules aphrodisiaques » (1). On ne sera pas non plus surpris d’apprendre que le fenugrec figure dans le papyrus Ebers (- 1534 avant J.-C.) qui le recommande en application sur les brûlures. De plus, il intervenait en cas de préparation à l’accouchement, ainsi que pour prendre de l’embonpoint. Enfin, « les femmes égyptiennes font usage des semences cuites dans du lait pour se donner de la fraîcheur » (2). Prisé également en Inde, le fenugrec fait partie des remèdes populaires mais également de la médecine ayurvédique, c’est dire l’ancienneté de la confiance qu’on a placée en cette plante qui est, pour la Chine, toujours d’actualité, puisqu’on en fait un remède contre le diabète et un stimulant des contractions utérines. Il entre aussi comme médication oncologique dans le traitement des cancers de l’utérus et permet aussi de retarder l’évolution du cancer du foie.

De l’Orient, le fenugrec s’est propagé, comme son nom l’indique, au monde grec. Notre foin n’a donc rien de grec, de même que la camomille n’a rien de romain ^_^. Foin, fenum en latin, car cette plante est fort estimée comme fourrage, « c’est une nourriture excellente pour les animaux, dont elle entretient la vigueur, l’embonpoint et la santé » (3), un usage qui se répandra plus tard en Italie, les Romains s’empressant d’imiter les Grecs également sur ce point, ce qui vaudra à Caton l’Ancien (Ier siècle avant J.-C.) de le recommander pour l’engraissement du bétail. Mais le fenugrec ne se destine pas qu’aux bêtes à manger du foin, loin de là. Repéré comme remède émollient par les Hippocratiques (dès le V ème siècle avant J.-C.), il est abordé par Théophraste, Pline, puis, bien sûr, Dioscoride qui lui accorde une place en deux endroits de sa Materia Medica. Le premier porte sur le fenugrec en tant que tel (Livre 2, Chapitre XCIIII), le second sur ce qu’il appelle l’onguent de senegré (Livre 1, Chapitre XLV). Voici quelques extraits choisis au sein de ces deux rubriques : « La farine de senegré ramollit et résout. Elle est bonne pour les inflammations tant extérieures qu’intérieures, mise en pâte avec de l’eau miellée […] La décoction du senegré secourt aux accidents de la matrice […], on la met avec de la graisse d’oie pour en constituer des suppositoires [des ovules en réalité], pour ramollir et ouvrir les lieux naturels des femmes. Le senegré vert avec du vinaigre, vaut aux ulcères et faiblesses de ces mêmes lieux féminins. Semblablement, la décoction du senegré profite au ténesme (continuel désir de vider le ventre, sans aucun effet) et semblablement aux flux puants de la dysenterie » (4). Quant à l’onguent de senegré, il s’agissait d’une macération de cinq livres de senegré, deux de cyprès et une de calame odorant dans neuf livres d’huile durant une semaine. « L’on l’applique par-dessus aux femmes qui sont sur l’heure de rendre leur fruit, quand l’humidité sortant premièrement dehors, leurs lieux viennent à s’assécher. Il aide aux enflures du siège et se met dans les clystères pour ceux qui ont grande envie d’aller à la selle, sans aucun effet » (5). Outre ses emplois gynécologiques et déconstipants, notons qu’en Grèce antique, « les intellectuels avaient pour habitude de grignoter entre les repas ses graines à la saveur prononcée, après les avoir fait griller dans de l’huile d’orge » (6). Du côté des Romains, l’on ne chôme pas non plus. Un médecin romain du Ier siècle après J.-C., Servilius Damocrate, inventeur du sirop diacode, praticien à la cour des empereurs Tibère et Claude, évoque l’emplâtre diachylon contenant du fenugrec. Il « nous apprend que l’intervention de cet emplâtre était due à Ménécrate, ‘homme d’une grande habilité dans l’art de la médecine’, et qu’il l’avait appelé diachylon à cause des sucs qui entraient dans sa composition » (7). Cet emplâtre mêlait du mucilage de mauve, de graines de lin et de semences de fenugrec à de l’huile, de l’axonge et de la litharge (un oxyde de plomb), mais, par la suite, le Codex ne retiendra plus le fenugrec qui disparaîtra de cette composition magistrale, mais il saura trouver sa place au sein de l’onguent martiatum, du sirop de marrube blanc, du mondicatif de résine, etc.

Au Moyen-Âge, l’on n’est pas en reste en ce qui concerne le fenugrec. Mais, avant d’employer cette plante avec raison, il faut attendre son introduction en Europe occidentale et centrale qui intervient dès le VIII ème siècle grâce aux bénédictins dont on sait qu’ils la cultivèrent dans les jardins monacaux au nord des Alpes. Figurant en bonne place dans le Capitulaire de Villis sous le nom de Fenigrecum, on le considère alors comme un légume, c’est-à-dire les graines contenues dans les légumineuses du type Fabacées. A cette époque, le terme de légume ne s’appliquait pas du tout à ce que nous entendons aujourd’hui, le légume comme plante potagère. Le mot légume, du latin legumen, signifiait « plante à gousse ». Ainsi, pois, pois chiche, mongette, fève et fenugrec étaient-ils considérés comme des légumes au strict sens médiéval du terme. Notons qu’alors le mot légume était féminin (le genre féminin ne se retrouve plus guère que dans l’expression « être une grosse légume »).
Tout d’abord, Hildegarde nous expose un Fenugraecum aisément identifiable. Remède oculaire, cardiaque, expectorant et fébrifuge, elle le réserve aussi aux douleurs de la goutte et aux tumeurs des organes génitaux masculins. Jamais avare de recettes, Hildegarde nous confie celle d’un « électuaire plus précieux que l’or, car il enlève la migraine ; il […] enlève toutes les humeurs qui sont dans l’homme et le purge, comme on nettoie un vase des excréments qu’il contient » (8). Elle en propose une autre, à base de fenugrec toujours, pour qui « est rendu fou par des malédictions ou des paroles magiques » (9). D’abord plus scientifique, Albert le Grand insistera, un siècle plus tard, sur les propriétés lénitives, adoucissantes et maturatives du fenugrec, car, comme le rappellera Cazin bien des siècles plus tard, « en cataplasme, la graine de fenu-grec convient pour calmer la douleur et favoriser la résolution » (10).

Naturalisé dans tout le bassin méditerranéen, le fenugrec y est largement cultivé (Turquie, Égypte, Algérie, Maroc, Espagne, Italie, Midi de la France… et bien plus loin encore : Inde, Pakistan). Selon qu’on a affaire à la forme sauvage ou cultivée, le fenugrec présente des différences morphologiques notables : dans le premier cas, la plante, velue, porte des rameaux étalés et, dans le second, le fenugrec est presque glabre, dressé, ses fleurs et ses fruits sont plus grands. Ces deux types de fenugrec n’en restent pas moins des plantes à forte odeur aromatique, perceptible même à distance, annuelles et dont les feuilles sont formées par trois folioles ovales. Les fleurs, solitaires ou par paire, à l’aisselle des feuilles, de couleur blanche ou jaunâtre, s’épanouissent d’avril à juillet. Elles forment des gousses achevées par un aiguillon contenant 12 à 15 semences jaune d’ocre.

Le fenugrec en phytothérapie

Les graines de fenugrec sont de couleur jaune d’ocre quand elles sont récentes et brunissent avec la vétusté. Ce sont elles qui intéressent plus particulièrement la phytothérapie. Quant aux feuilles, elles ont été de tout temps destinées au fourrage. Nous n’en parlerons donc pas ci-dessous. Ces graines sont riches de mucilage (27 à 28 %). On y trouve aussi une huile végétale, à hauteur de 6 à 8 %, dont le quart est constitué de lécithine. Puis un alcaloïde du nom de trigonelline (0,4 %) qui, contrairement à ce qu’affirme Fournier, n’est pas dénué de propriétés thérapeutiques. Puis viennent du tanin, des flavonoïdes, des protéines, des glucides, un pigment jaune, de la saponine, de l’acide nicotinique (ou niacine), des vitamines (A, B1, C), des sels minéraux et oligo-éléments (fer, phosphore, soufre, calcium, magnésium), enfin, quelques traces d’essence aromatique dont on s’est longtemps demandé si c’était elle qui est responsable de l’odeur et de la saveur des graines de fenugrec, pour lesquelles les avis divergent grandement en particulier en ce qui concerne le parfum de cette graine : « l’emploi du fenugrec se heurte à la difficulté créée par son odeur pénétrante très spéciale […]. Odeur fragrante analogue à celle du mélilot, dit Cazin [nda : le mélilot est une plante dominée par l’odeur de la coumarine que l’on rencontre aussi dans la fève tonka]. Odeur très agréable, dit Fleury de la Roche. Odeur particulièrement désagréable dans la poudre, non dans les graines fraîches, disent Planchon, Bretin et Manceau. Odeur nulle dans la drogue sèche, déclare L. Reutter, spéciale dans la drogue pulvérisée. Odeur agréable aux Orientaux, désagréable aux Occidentaux, disent d’autres auteurs » (11). A cela, ajoutons que le fenugrec possède « une odeur assez nauséabonde » (12) et ce qu’en dit Leclerc : « La graine de fenugrec contient une huile riche en lécithine et d’où s’exhale une odeur forte et désagréable rappelant celle qui sort des usines où l’on traite les déchets animaux par l’acide sulfurique » (13). J’avoue ne pas pouvoir me représenter cette dernière odeur ! Cependant, ayant à portée de main un pot contenant des semences de fenugrec, je n’éprouve pas de dégoût à son ouverture, mais une odeur légèrement chaude et épicée, dont le parfum s’exalte davantage une fois les graines écrasées. De même, leur goût ne m’apparaît en rien comme suspect… Alors, qu’invoquer pour expliquer de telles dissemblances de perception ? Difficile à dire, mais cela montre, à l’évidence, que nous sommes inégaux face aux odeurs, chose que j’ai expliqué dans mon ouvrage Parfums sacrés.

Propriétés thérapeutiques

  • Tonique, fortifiant, reconstituant
  • Apéritif, digestif, stomachique, laxatif, anti-inflammatoire des muqueuses digestives, stimulant pancréatique, favorise la prise de poids
  • Émollient, adoucissant, lubrifiant
  • Antitussif
  • Régulateur du cholestérol et de la glycémie sanguine
  • Galactogène
  • Aphrodisiaque (?)
  • Fébrifuge (on accorde au fenugrec une action semblable à celle de la quinine, chose qui a été débattue)

Usages thérapeutiques

  • Asthénie physique et psychique, anémie, convalescence après maladie infectieuse
  • Inappétence, trouble de la nutrition, anorexie, rachitisme, maigreur, amaigrissement (« Son action se manifeste par le réveil de l’appétit, l’arrêt de l’amaigrissement, la reprise du poids, le retour des forces : il rend les mêmes services que l’huile de foie de morue » (14). Aujourd’hui, on le recommande aux sportifs. Du temps de l’Antiquité, on faisait de même avec les athlètes et les gladiateurs.)
  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : gastrite, gastro-entérite chronique, irritation gastrique, ulcère gastrique, diarrhée, dysenterie, entérite, flatulence, constipation
  • Troubles de la sphère respiratoire : toux, bronchite légère, angine, maux de gorge, amygdalite
  • Affections cutanées : plaie, ecchymose, brûlure, engelure, gerçure (lèvres, mamelon), furoncle, panaris, ulcère de jambe
  • Affections bucco-dentaires : aphte, inflammation gingivale
  • Troubles gynécologiques : douleur menstruelle, douleur utérine, leucorrhée, métrite
  • Rhumatisme, goutte, hémorroïdes (en calmer les douleurs)
  • Calvitie, activer la repousse capillaire, pellicules, teigne
  • Diabète léger
  • Autres inflammations : phlegmons, lymphangite, conjonctivite, cellulite douloureuse

Modes d’emploi

  • Décoction et décoction concentrée de semences
  • Poudre de semences
  • Cataplasme de farine de semences

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Favorisant la prise de poids, on déconseillera le fenugrec aux personnes dont l’embonpoint est manifeste. En revanche, dans l’optique d’une (re)prise de poids, on peut associer le fenugrec au curcuma, ou à l’aubépine et /ou à la passiflore quand l’amaigrissement est à mettre sur le compte du stress et de l’anxiété.
  • Des interactions avec certains médicaments (anticoagulants oraux, par exemple) sont possibles. On a relevé des cas d’allergie et d’asthme liés à la prise de fenugrec. Enfin, en raison de la présence de trigonelline (principe phyto-oestrogénique) dans le fenugrec, on évitera cette plante durant la grossesse.
  • Cuisine : les graines, grillées et moulues, sont très aromatiques. On en parfume currys et chutneys. Germées, elles peuvent être ajoutées à une salade. Dans la cuisine indienne, les graines entrent dans la composition du masala alors que les cuisines d’Afrique du Nord et du Moyen-Orient l’utilisent pour confectionner des mélanges d’épices, tel le ras-el-hanout. Les jeunes feuilles sont comestibles fraîches mais on évitera la consommation des feuilles parvenues à maturité : elles sont alors amères.
    _______________
    1. Claudine Brelet, Médecines du monde, p. 163
    2. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p. 403
    3. Ibidem
    4. Dioscoride, Materia Medica, Livre 2, Chapitre XCIII
    5. Dioscoride, Materia Medica, Livre 1, Chapitre XLV
    6. Ute Künkele & Till R. Lohmeyer, Plantes médicinales, p. 223
    7. Henri Leclerc, En marge du Codex, p. 38
    8. Hildegarde de Bingen, Physica, p. 161
    9. Ibidem, p. 165
    10. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales et indigènes, p. 404
    11. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 937
    12. Ute Künkele & Till R. Lohmeyer, Plantes médicinales, p. 223
    13. Henri Leclerc, Précis de phytothérapie, p. 168
    14. Ibidem

© Books of Dante – 2017

L’alliaire officinale (Alliaria petiolata)

Synonymes : herbe à l’ail, herbe aux aulx, julienne, vélar alliaire, erysimum alliaire.

Bien qu’on la qualifie d’officinale, on ne peut pas dire, au contraire de célèbres officinales – sauge, hysope, verveine, pour n’en citer que quelques-unes, que l’alliaire ait depuis longtemps garni les officines. L’Antiquité n’a pas retenu ses vertus médicinales. Quant au Moyen-Âge, il a préféré estimer une plante aux propriétés proches, le vélar officinal (cf. Capitulaire de Villis, Hildegarde, etc.). En ce qui concerne l’alliaire, tout reste à faire. Cela n’est qu’au XVI ème siècle qu’elle attire enfin l’attention des médecins et des botanistes. En 1552, Tragus signale que les semences d’alliaire peuvent s’employer de même que celles de moutarde noire, c’est-à-dire en les pulvérisant afin d’en constituer des cataplasmes rubéfiants qui demeurent cependant bien moins virulents que les sinapismes. Un peu plus tard, en 1588, Joachim Camerarius le Jeune indiquera les vertus vulnéraires de l’alliaire dans l’un de ses ouvrages, Hortus medicus. Puis, Simon Paulli (1639), John Ray (1704), Herman Boerhaave (1739), etc. employèrent le suc frais de l’alliaire, une plante qui « résiste à la pourriture, qu’elle déterge et modifie les ulcères putrides et sordides ». Enfin, plus tard, Cazin éprouvera ses qualités vulnéraires sur des ulcères dépendant largement des misérables conditions de vie de ses malades. Quant à Leclerc, il fera appel à ses services durant la Première Guerre mondiale, où blessures, plaies infectées, gerçures causées par le froid ne manquèrent pas.

Plante bisannuelle appartenant à la famille des Brassicacées (colza, roquette, bourse-à-pasteur, moutarde, etc.), l’alliaire développe une racine pivotante et une rosette de feuilles basilaires durant la première année. L’année suivante, une hampe florale s’érige petit à petit. Sur cette tige droite ou légèrement rameuse, on distingue deux types de feuilles : les inférieures, longuement pétiolées, en forme de cœur et crénelées, et les supérieures, plus petites, à pétiole bref, de forme ovale ou triangulaire rappelant celles des orties. Au printemps, dès le mois de mars, la cime du pédoncule s’orne de petites fleurs blanches à quatre pétales, n’excédant pas 3 à 5 mm de diamètre. A ce stade, et jusqu’à son complet développement, l’alliaire peut atteindre la taille maximale d’un mètre de hauteur. Puis, au mois de juillet, la plante fructifie sous la forme de longues siliques ascendantes de 3 à 7 cm de longueur, desquelles s’échapperont les graines après dessiccation du fruit.
Présente partout en France sauf en région méditerranéenne où elle est plus rare, l’alliaire pousse en colonie, en particulier sur des terrains humides et assez ombragés : bois clairs, jardins, haies, terres en friches, décombres, ce qui fait d’elle une espèce rudérale. Elle a une préférence pour les sols non acides et fertiles de plaine et de basse montagne (700 à 800 m d’altitude) d’Europe, d’Asie et d’Afrique du Nord. C’est la seule espèce d’alliaire connue en France.

L’alliaire officinale en phytothérapie

Cette plante n’est pas délicate : d’elle, tout se récolte, des racines en forme de petit navet jusqu’aux graines. L’on peut dire que c’est un succédané de l’ail (Allium sativum) et de la moutarde noire (Brassica nigra), deux plantes qui possèdent bien des propriétés communes à l’alliaire, quand bien même cette dernière passe pour moins puissante. Cette promiscuité fait que l’alliaire contient un ester – l’isosulfocyanate d’allyle – qui la rapproche de l’ail, alors que ses graines contiennent de l’essence de moutarde. Par ailleurs, elle est riche en provitamine A ainsi qu’en vitamine C.

Propriétés thérapeutiques

  • Antiseptique, fongicide, antibactérienne, vermifuge, antiputride
  • Pectorale, expectorante, antitussive
  • Cicatrisante, vulnéraire, détersive, rubéfiante
  • Antiscorbutique
  • Raffermissante des dents branlantes, fortifiante gingivale, préventive des caries
  • Stimulante, excitante
  • Diurétique
  • Sudorifique

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère pulmonaire + ORL : bronchite, catarrhe pulmonaire chronique, asthme humide, refroidissement, enrouement, autres affections du larynx et du pharynx, crachement de sang
  • Troubles de la sphère vésico-rénale : dysurie, rhumatisme, goutte
  • Diarrhée, vers intestinaux
  • Œdème des membres inférieurs, hydropisie
  • Jaunisse
  • Aménorrhée
  • Scorbut
  • Pyorrhée alvéolaire (ou parodontose)

Pas si mal pour une plante si peu usitée. Cependant, là où excelle l’alliaire, c’est sur l’interface cutanée : coupure, blessure, plaie, plaie infectée, plaie suppurante, ulcère sordide, ulcère gangreneux, ulcère de jambe, gerçure ulcérée, escarres, eczéma, impétigo, pyodermite (infection cutanée à streptocoque ou à staphylocoque). On l’a même utilisée dans certains cas de cancers de l’estomac.

Modes d’emploi

  • Infusion des parties aériennes fraîches
  • Suc frais
  • Cataplasme de feuilles fraîches
  • Alcoolature des parties aériennes fraîches
  • Teinture-mère
  • Poudre de semences sèches

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Récolte : elle peut s’opérer dès le printemps, aux mois de mars et d’avril, puis autant de fois que l’on rencontre l’alliaire fleurie, soit jusqu’au mois de juillet environ. Par après, l’on peut partir à la recherche du vélar officinal (Sisymbrium officinale) qui possède des propriétés similaires à celles de l’alliaire. A elles deux, ces plantes offrent une belle provende pendant plusieurs mois, mais l’inconvénient c’est qu’il faut les récolter au fur et à mesure, en particulier l’alliaire. Cela implique donc de connaître l’emplacement d’un gisement qui procurera autant de matière qu’on aura, pendant plus ou moins longtemps, besoin d’employer, parce que, chose à savoir, l’alliaire ne supporte pas la dessiccation. On ne peut donc en constituer des réserves sèches pour plus tard.
  • Si le séchage est l’un des premiers ennemis de l’alliaire, la décoction en est le second, c’est pourquoi cette préparation ne figure pas dans la liste des modes d’emploi. En effet, bouillir l’alliaire dissipe la plupart des propriétés de la plante, alors qu’une infusion courte ne pose pas ce problème. Il a été dit plus haut qu’il n’était pas possible de faire des réserves d’alliaire. C’est inexact : l’alcoolature permet de conserver intactes les bienfaits de l’alliaire. Ou, plus simplement, l’on peut se tourner en direction de la teinture-mère d’alliaire officinale disponible chez certains commerces spécialisés.
  • Cuisine : grâce à sa fraîcheur et son goût aillé, l’alliaire peut se prêter à bien des usages culinaires. Quelques feuilles ciselées dans une salade, par exemple, ou bien dans une vinaigrette ou, pourquoi pas, dans un fromage blanc aux herbes, avec ciboulette et persil. On peut aussi en jeter quelques feuilles dans une soupe ou, si l’on a une grosse récolte, en élaborer un « pesto » auquel, bien sûr, il ne sera pas nécessaire d’ajouter d’ail. Quant aux siliques, il est permis de les faire frire ou bien d’en conserver les graines qui constituent un agréable condiment.
  • La feuille d’alliaire est tinctoriale, elle permet d’obtenir une teinture de couleur jaune.
  • Confusion possible : avec Circaea lutetiana (Circée de Paris ou herbe aux sorcières ; une plante qui, malgré ses noms, n’a rien de toxique et se distingue de l’alliaire du fait qu’elle n’en possède pas l’odeur aillée).

© Books of Dante – 2017

La verge d’or (Solidago virga aurea)

Synonymes : solidago, solidage, gerbe d’or, herbe des juifs, baguette d’Aaron, bâton d’Aaron.

Bien qu’étant originaire d’Europe et d’Asie, la verge d’or est passée complètement inaperçue des Anciens. Le premier à l’évoquer comme simple médicinal sera le médecin catalan Arnaud de Villeneuve (1240-1311) qui, si l’on en croit ce qu’on dit de lui, aura employé à bon escient cette plante qu’il devait bien connaître, en consignant les effets les plus évidents : « Arnault de Villeneuve dit qu’un gros [environ 4 g] de poudre de verge d’or, infusé du soir au matin dans un petit verre de vin blanc, continué 12 ou 15 jours, brise la pierre dans la vessie !… », raconte Cazin en 1858, une prouesse qui le laisse pour le moins dubitatif, s’empressant d’ajouter que « l’oubli dans lequel est tombée cette plante s’explique par de telles exagérations » (1). Pourtant, Joseph Roques que Cazin cite dans sa monographie consacrée à la verge d’or n’en disait pas moins qu’Arnaud de Villeneuve. Par ailleurs, ce même médecin catalan employait la verge d’or en cataplasme sur les ulcères de jambe. Perspicace, il a mis en évidence les deux principales propriétés de la verge d’or : ses actions vulnéraires, astringentes et cicatrisantes d’une part, et celle diurétique d’autre part. C’est dire si elle ne porte pas le nom de solidage par hasard. Ce mot est issu du verbe latin solidare, autrement dit : affermir, consolider. En raison de ses propriétés vulnéraires, elle consolide, elle rend entier. C’est une référence explicite à son pouvoir de guérison des plaies. Solidago, terme forgé par Otto Brunfels au XVI ème siècle se destina un temps à la pâquerette avant d’échoir à la verge d’or. Avec raison !
Aux XV ème et XVI ème siècles, les médecins allemands prisèrent fort la verge d’or et ne tarirent pas d’éloges sur la capacité de cette plante à refermer les plaies mêmes internes, ainsi que son pouvoir lithontriptique (= « briseur de pierre »). Alors qu’en 1554 Matthiole ne la décrit que brièvement, en 1546 Jérôme Bock place la verge d’or et la sanicle (qui était alors une panacée) sur le même pied d’égalité. La sanicle, très réputée dans les contrées germaniques bien avant Jérôme Bock, présente, en effet, un portrait thérapeutique presque identique à celui de la verge d’or, à l’exception de ses actions curatives sur la sphère vésicale et rénale. En France, au tout début du XVII ème siècle, Olivier de Serres fait de la verge d’or une jolie description dans son Théâtre d’agriculture. Au XVIII ème siècle, le Dictionnaire de Trévoux n’oublie pas la verge d’or, « tout à la fois vulnéraire et diurétique, propre pour le calcul et pour la dysenterie », non plus que les illustres Carl von Linné et Pierre-Jean-Baptiste Chomel qui la décrivent comme l’un des plus utiles végétaux. En 1731, le médecin allemand Johann Christoph Lischwitz fait valoir la valeur hémostyptique de la verge d’or sur l’hémoptysie et l’ulcère de l’urètre. Puis, peu à peu, on se désintéresse de cette plante « presque inusitée aujourd’hui, bien qu’elle ne soit pas dépourvue de propriétés », écrira Cazin en 1858 (2). C’est une longue traversée du désert qui attend la verge d’or, malgré son indéniable réputation d’astringente, de vulnéraire et de diurétique qui mena les hommes à l’utiliser à travers une foule de maux (hémorragie utérine, néphrite, hydropisie, catarrhe vésical, gravelle (= lithiase), etc.). Pourtant, elle n’est pas entrée dans la composition du faltrank (ou vulnéraire suisse) pour rien, mais bon, non, la verge d’or ne déchaîne plus les passions, enfin, jusqu’à ce que… « Beaucoup de choses renaîtront, qui étaient depuis longtemps oubliées », proclamait le poète Horace… jusqu’à ce que Duché, en 1886, la prescrive dans l’anurie et la dysurie, et surtout Leclerc qui rapprochait la verge d’or de la bruyère, ce qui n’est pas rien !

La verge d’or est une plante herbacée vivace possédant un rhizome pivotant, parfois profond (jusqu’à un mètre), duquel s’érige une forte et épaisse tige rougeâtre, voire violacée, dont la taille oscille entre 30 et 100 cm. Ses feuilles basales, larges et ovales, sont dotées d’un pétiole dentelé, alors que les feuilles supérieures, plus étroites, n’en possèdent pratiquement pas et se mêlent à l’épi floral, une grappe de capitules jaune d’or qui apparaît entre juillet et octobre, faisant le régal des abeilles durant une bonne partie de l’automne. Étant une astéracée, la verge d’or présente des « fleurs » composées : des fleurs centrales à cinq pétales cernées par une douzaine de fleurs ligulées tout au plus.
C’est une plante commune, tant en plaine qu’en montagne. On la trouve au soleil ou à mi-ombre sur sols secs et sablonneux, rocailles, rochers, landes, clairières, bois secs, terrains vagues, etc.

La verge d’or en phytothérapie

La racine de la verge d’or contient essentiellement de l’inuline (comme de nombreuses autres Astéracées), ainsi que des saponines. Mais, quoi qu’en disent certains, la partie souterraine de la verge d’or n’est pas celle qui a, de tous temps, fait le plus d’émules. Pour s’en convaincre, un coup d’œil jeté aux recettaires nous renseigne : ce sont les sommités fleuries qui représentent le gros des troupes, quelquefois les feuilles seules. Les parties aériennes fleuries de cette plante nous offrent grande quantité de tanin, du mucilage, des flavonoïdes, des acides (acétique, salicylique), des hétérosides phénoliques (virgauréoside A, leiocarposide), enfin quelques trace d’une essence aromatique dont la composition biochimique me semble assez proche de celle d’une autre verge d’or, Solidago canadensis. Voici quelques chiffres concernant l’huile essentielle extraite de cette dernière plante :

  • Monoterpènes (dont alpha-pinène : 13 % ; limonène : 11 % ; béta-myrcène : 10 %) : 50 %
  • Sesquiterpènes (dont germacrène D : 30 %) : 40 %
  • Esters : 3 %

Si l’on considère que le Solidago virga aurea et le Solidago canadensis possèdent des propriétés phytothérapeutiques assez équivalentes, nous verrons que l’huile essentielle de Solidago canadensis s’en distingue nettement.

Propriétés thérapeutiques (S. virga aurea)

  • Draineuse rénale, diurétique éliminatrice de l’acide urique, antiseptique et sédative des voies urinaires
  • Draineuse hépatique, cholérétique
  • Digestive, carminative, antidiarrhéique
  • Astringente, vulnéraire, cicatrisante, adoucissante
  • Antifongique
  • Anti-allergique

Usages thérapeutiques (S. virga aurea)

  • Troubles de la sphère vésico-rénale : néphrite, néphrite chronique, colique néphrétique, mal de Bright, lithiase (rénale et urinaire), urine sédimentaire, oligurie, dysurie, albuminurie, phosphaturie, hématurie, cystite, colibacillose, incontinence urinaire, urétrite, goutte, rhumatisme, arthrite
  • Troubles de la sphère hépatobiliaire : insuffisance hépatique, ictère, lithiase biliaire, diabète
  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : entérite (y compris chez le nourrisson), entérocolite, entéralgie, dysenterie, diarrhée (y compris celle des tuberculeux et des jeunes enfants), gastro-entérite (chez l’enfant)
  • Affections cutanées : plaie, ulcère, ulcère de jambe, brûlure, piqûre d’insecte, eczéma chronique
  • Affections bucco-dentaires : ulcère buccal, stomatite, relâchement gingival, gencives saignantes
  • Affections ORL : maux de gorge, toux, sécrétions nasales chroniques, rhinite allergique
  • Hydropisie, obésité, cellulite
  • Mycose vaginale (candidose)

Propriétés thérapeutiques (HE S. canadensis)

  • Antispasmodique cardiovasculaire, hypotensive
  • Régulatrice du système nerveux autonome
  • Anti-inflammatoire (petit bassin, reins)
  • Draineuse hépatique et rénale
  • Apaisante

Usages thérapeutiques (HE S. canadensis)

  • Troubles de la sphère cardiovasculaire et circulatoire : hypertension, artérite, endocardite, péricardite
  • Dystonie neurovégétative
  • Douleurs articulaires
  • Nervosisme

Modes d’emploi

  • Infusion de sommités fleuries
  • Décoction de sommités fleuries
  • Alcoolature
  • Teinture-mère
  • Sirop
  • Cataplasme de feuilles fraîches
  • Huile essentielle : voie interne, voie externe, inhalation, olfaction, diffusion atmosphérique

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Récolte : elle se déroule lors de la floraison, laquelle est fonction du climat et de l’altitude. La verge d’or poussant jusqu’à 2800 m d’altitude, on comprend que la floraison des spécimens montagnards est plus tardive. En règle générale, la verge d’or se cueille entre juillet et octobre. Son séchage ne demande pas de soins particuliers.
  • Autres espèces : elles sont nombreuses. Seul le S. virga aurea est indigène, mais aujourd’hui on rencontre sur le territoire française d’autres espèces. C’est le cas du S. canadensis dont nous avons parlé plus haut. Comme son nom l’indique, il provient d’Amérique septentrionale et a été introduit en France en 1648. Autre solidage américain : S. gigantea. Arrivé en France en 1758, il s’est rapidement implanté comme espèce potentiellement invasive.
    _______________
    1. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p. 977
    2. Ibidem, p. 976

© Books of Dante – 2017

La matricaire (Matricaria recutita)

Synonymes : petite camomille, camomille commune, camomille sauvage, camomille matricaire.

D’autorité, le docteur Cazin nous informe qu’on « doit rapporter à cette plante tout ce qu’on trouve dans les anciens sur la camomille » (1) que je ne qualifierai pas d’allemande tant cet adjectif est par trop réducteur. Appelons un chat un chat. Ici, il sera question de matricaire, une plante qui tire son nom du latin matrix, faisant bien évidemment référence à la matrice féminine. La matricaire est donc une autre plante de la femme (et pas seulement de la mater, la mère). D’ailleurs, le Dictionnaire botanique et pharmaceutique de 1716 n’écrit-il pas que « son principal usage est pour les maladies froides et venteuses de la matrice » ? Simon Paulli (1603-1680) n’indique-t-il pas la matricaire, associée à la camomille romaine et à l’armoise vulgaire, pour les femmes sujettes aux vapeurs ? Bien avant cela, Dioscoride évoquait les propriétés emménagogues d’une plante s’apparentant à la matricaire. Mais le parthenion de Dioscoride ne s’attache pas qu’à la sphère gynécologique, loin s’en faut. En relation avec ses propriétés vésico-rénales, il est diurétique, élimine les calculs. Cholagogue, il intervient sur certaines affections du foie. Un siècle plus tard, Galien met à profit la matricaire dans les algies et les fièvres. Il faut dire que cette plante est fébrifuge, et c’est avec raison qu’elle est nommée febrifuga dans le Capitulaire de Villis. Febrifuga, ça veut dire qu’elle chasse la fièvre. Et la matricaire s’y connaît pour repousser tout type de choses, un aspect que les anciens Égyptiens n’omirent pas de lui concéder, consacrant cette plante au dieu Soleil. Ce qu’écarte la matricaire, c’est essentiellement la vermine, les poux, les mites, ainsi que d’autres insectes encore. Elle éloigne aussi les miasmes de la mort, à tel point qu’une chair avancée dans la putréfaction en perd l’odeur à son contact, une chose qui m’a profondément perturbé quand je l’ai apprise, car si j’ai toujours été admiratif du parfum de l’huile essentielle de camomille romaine, celui de l’huile essentielle de matricaire m’a, durant longtemps, rebuté par les relents nauséeux de fruits en décomposition, pourrissant, que je reniflais à même le flacon, le seul que j’ai jamais possédé et que je tiens tout près de moi alors que je rédige cet article. Pourtant, elle avait tout pour me séduire : une couleur qu’on ne voit pas tous les jours, une composition biochimique à l’avenant. Aujourd’hui, je peux ouvrir ce flacon sans rechigner. Je ne l’ai pas bêtement jeté (T’es fou ? T’as vu le prix ?) ou donné à quelqu’un. C’est moi qui me le suis procuré un jour, pour une raison qui sans doute m’a échappé. C’est pourquoi je suis assez peu d’accord avec certains olfactothérapeutes ou bien des personnes qui ne le sont pas et n’y connaissent pas grand-chose : ces personnes conseillent de ne prendre en considération que les odeurs aimées, de rejeter les autres, attitude stupide et contre-productive s’il en est. J’ai haï l’huile essentielle de niaouli que je trouvais puante il y a 10 ans. Aujourd’hui, je la trouve tout juste supportable olfactivement parlant. Et un problème bien plus complexe s’impose à moi avec l’huile essentielle d’arbre à thé que je ne puis toujours pas digérer ; mais je reviens à elle de temps à autre et, chose remarquable, c’est l’une des rares huiles essentielles que je n’ai pas abordée sur le blog. C’est un signe. Je ne rejette rien. Je n’appartiens pas à cette tribu de personnes qui se gargarisent chaque jour d’un verre de « lâcher-prise ». La devise du blog est là pour rappeler que je suis des sentiers peu fréquentés mais dans lesquels, néanmoins, je recherche l’équilibre. Ainsi, repousser ce qui déplaît, c’est annoncer à la Lune qu’elle ne possède pas une face non visible de nous depuis la Terre. Si l’on devait mettre un joli petit mouchoir sur toute chose déplaisante, où irions-nous, je vous le demande ? Aussi, et pour le dire très clairement, à l’ouverture et à l’olfaction d’un flacon d’huile essentielle quel qu’il soit, s’il y a rejet, ça n’est pas la faute de l’huile essentielle en question. Si problème il y a, il est de notre côté, chose que ne veulent surtout pas comprendre les béni oui-oui de l’aromathérapie, lesquels vous dirons doctement (la blague !) : « Cette huile essentielle n’est pas pour toi », plutôt que d’aider à apprendre la raison de ce rejet. Et ainsi perpétuer l’idée ridicule selon laquelle l’aromathérapie serait une « médecine douce ». Si l’on fait comme ces pleutres, douce, elle peut l’être. Mais, en ce qui me concerne, j’ai pour habitude de plonger dans la merde, et plutôt deux fois qu’une. Bref. Fin de l’incise.

Au Moyen-Âge, on croit retrouver la matricaire dans les écrits d’Hildegarde de Bingen. Ce n’est probablement pas de là qu’on a appelé la matricaire « camomille allemande ». Le capitulaire carolingien y est peut-être pour quelque chose, mais vue l’étendue de l’empire de Charlemagne aux VIII ème – IX ème siècles, il est permis d’en douter : il est bien plus vaste que l’Allemagne actuelle. La matricaire, très cultivée en Allemagne et en Europe de l’Est, l’est aussi dans les Balkans et en Égypte. Alors pourquoi pas « camomille grecque » ou « camomille égyptienne » ? Peut-être sont-ce les regards que firent peser Jérôme Bock et Tabernaemontanus, deux « Germains », sur la matricaire qui donna à cette plante son surnom de camomille allemande. En tous les cas, les deux hommes, bien que distants d’un siècle, s’entendirent pour lui accorder des vertus digestives et vulnéraires et, Lazare Rivière, un Français, remit au goût du jour ses qualités fébrifuges. Ajoutons à cela que le Petit Albert propose une recette « pour se préserver de la goutte : Ce mal est causé par Saturne. Prenez à l’heure de Mars, ou de Vénus, l’herbe nommée matricaria, que vous pilerez et mêlerez avec le jaune d’un œuf cuit, en façon d’omelette, et mangez-en à jeun, cela vous préservera tout à fait de la goutte » (2), une observation fort docte puisque les affections par rétention relèvent essentiellement de la planète Saturne et l’on accorde à la matricaire de pouvoir parfois dissiper les points douloureux de la goutte, mais, comme le souligne le docteur Leclerc, « si elle ne sidère pas complètement la douleur, elle l’émousse dans de fortes proportions » (3).

Si la matricaire s’y entend pour chasser, elle attire aussi sur ceux qui en ont besoin des bénéfices certains. Aussi n’est-ce pas un hasard si cette plante voisine des habitations était régulièrement semée aux abords des maisons. Protectrice, son infusion permettait la lustration des propriétés. Attractive et répulsive, la matricaire « macérée dans du vin donne une boisson qui neutralise l’effet de la piqûre des serpents » (4), elle constitue, en outre, une excellente « consolation des hypocondriaques » (5), une recommandation que l’on retrouve quelque peu dans l’élixir floral de matricaire qui apaise les tempéraments agités, les enfants à l’humeur changeante, ceux qui pleurent et se vexent facilement.

La matricaire que, bizarrement, l’on surnomme « petite camomille » est bien plus haute que la camomille romaine, puisqu’elle atteint sans peine une taille de 50 cm. En revanche, elle est annuelle. Ses tiges rondes et dressées, particulièrement rameuses, portent des feuilles découpées en forme de filaments. Ses caractéristiques fleurs capitulaires se distinguent de celles de la camomille romaine, en cela que le cône de fleurs tubulées jaunes est beaucoup plus bombé que chez la romaine où il est davantage aplati. Autre critère de distinction : les ligules blanches et stériles de la matricaire s’arquent vers le bas en cours de floraison, laquelle a généralement lieu entre mai et août, répandant un parfum fort et marqué.
Très commune en Europe, la matricaire est également présente sur d’autres continents (Asie, Afrique, Amérique du Nord). En France, l’on aura toutes les chances de la découvrir sur des sols pauvres en calcaire. Parmi ses divers domiciles, elle compte les lieux incultes (terrains vagues, pierreux et rocailleux, décharges), les abords des champs cultivés (quand elle ne pénètre pas à l’intérieur), les prés et les clairières, les bordures de chemins. Il lui arrive même de s’aventurer le long des ruelles de villages.

La matricaire en phyto-aromathérapie

Pour le phytothérapeute, seuls comptent les capitules de la matricaire. On y trouve des substances courantes : tanin, résine, mucilage, lévulose, acide salicylique, flavonoïdes (apigénine, rutine, lutéoline, anthémidine), acides (oléique, palmitique, stéarique, cérotinique). D’autres qui le sont moins dans ces pages : triacontane, choline, acide anthémique. Une coumarine du nom d’ombelliférone rapproche la matricaire de la piloselle épervière.
Pour l’aromathérapeute, le capitule a aussi son importance car c’est de lui qu’on extrait l’huile essentielle de matricaire au rendement un peu plus élevé que celui de camomille romaine (0,8 à 1 %). Assez épaisse, cette huile est tout d’abord bleu foncé, puis elle verdit et brunit à la lumière et par l’influence de l’oxydation de l’air. Sa composition biochimique l’éloigne de beaucoup de la camomille romaine, quand bien même on confond fréquemment ces deux plantes :

  • Oxydes sesquiterpéniques (dont oxyde de bisabolol A, oxyde de bisabolol B, oxyde de bisabolone) : 50 %
  • Sesquiterpènes (dont béta-farnesène et chamazulène, responsable de la couleur bleue de cette huile essentielle) : 40 %
  • Sesquiterpénols : 6 %
  • Monoterpènes : 1 %

Propriétés thérapeutiques

  • Anti-inflammatoire puissante, antalgique, analgésique, antispasmodique (sur ces deux dernières propriétés, on a remarqué que la matricaire agit plus rapidement et constamment que la camomille romaine), antirhumatismale
  • Anti-infectieuse : antivirale (herpès génital), antifongique (Candida sp.), antibactérienne, bactériostatique (à la dose de 0,0005 % sur Helicobacter pilori, Staphylococcus aureus, Proteus vulgaris), antiparasitaire (pédiculicide)
  • Apéritive légère, digestive, carminative, stomachique, cholagogue, désobstruante hépatique
  • Sédative et calmante de la tension nerveuse, relaxante, inductrice du sommeil
  • Fébrifuge, sudorifique
  • Diurétique
  • Emménagogue
  • Cicatrisante, vulnéraire

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : dyspepsie, digestion lente et difficile, gastrite, ulcère gastrique, infection de la muqueuse gastrique (Helicobacter pilori), colite, crampe gastrique, ballonnement, spasmes digestifs, colique et colique du nouveau-né, nausée, nausée matinale de la femme enceinte, acidité gastrique, gastralgie, hernie hiatale, parasites intestinaux (oxyures, ascaris)
  • Troubles gynécologiques : aménorrhée, dysménorrhée, spasmes utérins, règles douloureuses, prurit vulvaire, métrorragie, seins et mamelons douloureux
  • Affections bucco-dentaires : douleurs dentaires, gingivite, stomatite, inflammation buccale
  • Troubles locomoteurs : douleurs rhumatismales, élongation, crampe et contracture musculaire, hernie discale
  • Troubles de la sphère respiratoire + ORL : asthme allergique, rhume des foins, rhinite allergique, otite
  • Affections cutanées : plaie infectée, plaie variqueuse, ulcère, ulcère de jambe, eczéma (sec, ancien, atopique), coupure, morsure, piqûre, écorchure, brûlure, gerçure, crevasse, furoncle, urticaire, acné, psoriasis, pityriasis, démangeaison, irritation du cuir chevelu, teigne, poux
  • Migraine et maux de tête d’origine nerveuse, stress, irritabilité, asthénie nerveuse, surmenage intellectuel
  • Cystite, spasmes vésicaux
  • Hémorroïdes, fissure anale
  • Fièvre intermittente, grippe

Modes d’emploi

  • Infusion de capitules
  • Décoction de capitules (pour un bain, par exemple)
  • Poudre de capitules secs mêlée à du sucre
  • Cataplasme de capitules frais
  • Teinture-mère
  • Huile essentielle : voie interne, voie externe, olfaction, inhalation, diffusion atmosphérique
  • Hydrolat aromatique : il constitue une bonne alternative à l’huile essentielle qui est relativement onéreuse. On lui prête les propriétés suivantes :
    – Antispasmodique : stress, émotivité, troubles du sommeil, digestion difficile, spasmes digestifs
    – Anti-inflammatoire : démangeaisons et irritations cutanées, acné, psoriasis, eczéma, irritations oculaires, conjonctivite, nettoyage des yeux et des paupières
    – Antifongique : candidose buccale
    – Astringent, adoucissant : hypersensibilité des peaux sèches, feu du rasoir, irritation du cuir chevelu, coup de soleil

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Récolte : elle se déroule à l’été (juin-juillet) par temps sec. On cueille les capitules à peine éclos.
  • Séchage : les capitules doivent être séchés rapidement. On prendra soin de bien les étaler et non de les entasser en couche épaisse, sans quoi cette proximité les fait fermenter. Une fois bien secs, on les conserve dans des boîtes hermétiques afin de les garder de la lumière et de l’humidité.
  • L’huile essentielle de matricaire ne présente pas d’inconvénient aux doses physiologiques normales. Seules les personnes potentiellement allergiques prendront l’initiative de faire un test cutané avant tout emploi étendu. On l’évitera aussi durant les trois premiers mois de grossesse. Enfin, attention à la matricaire (en usage phytothérapeutique) chez les sujets nerveux et sensibles : elle peut provoquer une excitation générale et de l’insomnie.
  • Associations : souhaite-t-on renforcer l’effet sudorifique de la matricaire lors d’une grippe, par exemple ? On fera intervenir tilleul, bouillon-blanc, sauge officinale, sureau. Recherche-t-on des effets stomachiques et carminatifs ? Menthe verte, menthe poivrée, carvi, anis, fenouil seront les parfaits alliés de la matricaire.
  • Soins capillaires : la décoction de capitules comme eau de rinçage sur les cheveux blonds permet d’obtenir des reflets dorés.
  • Insectifuge : les capitules de matricaire, placés dans de petits sachets de tissu comme on le fait de la lavande, font fuir les mites loin des placards et du linge de maison.
    _______________
    1. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p. 569
    2. Petit Albert, p. 405
    3. Henri Leclerc, Précis de phytothérapie, p. 212
    4. Macer Floridus, De viribus herbarum, p. 100
    5. Pierre Lieutaghi, Le livre des bonnes herbes, p. 141

© Books of Dante – 2017

La camomille romaine (Chamaemelum nobile ou Anthemis nobilis)

Camomille romaine à l'état sauvage

Camomille romaine à l’état sauvage

Synonymes : camomille officinale, camomille noble, camomille odorante.

Imaginez un peu qu’aujourd’hui encore on fait la confusion entre la camomille romaine et celle que l’on désigne par l’épithète d’ « allemande », autrement dit la matricaire (Matricaria recutita). Cette erreur fut commise par des thérapeutes et non des moindres, ce qui rappelle l’imbroglio plus récent concernant ravintsara et ravensare. Aussi comprendrons-nous à quel point il est difficile de se dépêtrer d’informations relatives à ces deux camomilles quand elles nous imposent une distance de plusieurs siècles ou, plus ardu, de plusieurs millénaires. On dit que la camomille romaine était connue des Grecs (Dioscoride évoque le cas d’un parthenion apte à soigner jaunisse, calculs, accès fébriles et troubles oculaires) et, qui plus est, des Romains. Avec un nom pareil, quoi de plus naturel ? Aussi, quand il est écrit que Galien la préconisait au II ème siècle de notre ère contre les maux de tête, les migraines, les névralgies et les coliques, personne ne bronche car ces indications sont toutes du ressort de la romaine. Quand ce même Galien assure que les anciens Égyptiens l’auraient dédiée au dieu Soleil de par son efficacité à lutter contre les fièvres et les accès de chaleur, là encore, personne ne bouge une oreille. Pensez donc, Galien, l’un des plus grands médecins après Hippocrate ! De même, lorsqu’on lit chez Macer Floridus que l’Anthemis était vantée par Esculape (l’équivalent romain d’Asclépios), plus aucun doute n’est permis : la camomille dont on parle est bien la camomille romaine ! Euh… en fait, non. Celle qu’on croit être, à tort, la romaine dans les textes antiques, ne l’est pas, l’Anthemis nobilis étant inconnue de l’Antiquité gréco-romaine, et cette assertion n’est pas avancée à l’absence de toute preuve, bien au contraire. Pour cela, invitons la camomille dite allemande afin de donner davantage de contraste à nos propos. Par camomille allemande, on pourrait s’attendre à une plante relativement septentrionale, et par camomille romaine à une plante méridionale. Or, c’est l’exact inverse qui est vrai ! Aujourd’hui courante un peu partout en Europe, la camomille allemande, la matricaire donc, originaire des régions méditerranéennes, « est si abondante en Grèce qu’en mars-avril, l’atmosphère, aux environs de l’Acropole, en est toute parfumée » (1). A l’inverse, la camomille romaine est une plante qui, en France, est présente surtout à l’Ouest et au Centre, puis qui se raréfie ou devient inexistante au fur et à mesure que l’on progresse plus avant dans les terres. Au-delà de l’Auvergne, il est rare de rencontrer la camomille romaine au naturel. La romaine est atlantique (largement répandue en Espagne, au Portugal, en Grande-Bretagne), alors que l’allemande est méditerranéenne ! L’une s’est déployée en suivant la course du soleil, l’autre en allant à rebours ! Tout les opposerait donc ? Si l’on estime que la romaine est poilue, l’autre glabre, oui. Si l’on considère que l’allemande est annuelle et l’autre vivace, deux fois oui. Et si la romaine porte cet épithète, c’est parce que, implantée plus à l’est, échappée des jardins, « c’est dans ces dernières conditions que Joachim Camerarius la rencontra dans la campagne romaine et lui donna le nom de camomille romaine » (2) en 1588, un nom qui lui est finalement resté. Si l’on pense difficile de distinguer les deux espèces dans les textes antiques, cette appréhension n’a pas lieu d’être. La camomille romaine n’étant pas une plante originaire du midi, il est somme toute normal que les anciens Grecs et Romains ne l’aient pas connue et qu’ils ne nous aient, par conséquent, rien transmis à son sujet. Si l’Antiquité égyptienne consacre une camomille au Soleil, si l’Antiquité gréco-romaine fait référence à une camomille, il ne peut en aucun cas s’agir de la romaine qui, même ignorée au Moyen-Âge, n’apparaît clairement dans les textes qu’à partir du XVI ème siècle. Par exemple, la febrifuga du Capitulaire de Villis (fin VIII ème – début IX ème siècle) ne peut être la camomille romaine. Sans doute s’agit-il de la matricaire, mais rien n’est bien certain à ce sujet.
Ainsi, quand l’auteur anonyme du Carmen de viribus herbarum conseille de récolter « sa » camomille au mois de juillet, il est permis de s’interroger à propos de son identité. Si je dis « lavande », on peut tous avoir en tête une image mentale qui différera d’une personne à l’autre. L’une pensera à l’aspic, l’autre à la stoechade, etc. Même constat chez Macer Floridus lorsqu’il parle de Chamomilla. Le bas latin Chamomilla émane du grec Khamaimêlon, terme forme de khamai (« qui vit près du sol », « qui est petit ») et mêlon, terme générique ne désignant pas que la pomme mais l’ensemble des fruits. C’est pourquoi on s’est hasardé à qualifier cette plante du nom littéral de « pomme de terre » (aucun rapport avec la patate ^_^), simplement du fait que la camomille est une petite plante portant des fruits, en fait des capitules floraux, à l’odeur de pomme. Ce que Macer dit de sa Chamomilla donne néanmoins des indices : il s’agit d’une petite herbe odorante, emménagogue et fébrifuge, ce qui correspond à la camomille romaine, mais il la dit aussi diurétique et antilithiasique, ce qu’elle n’est pas vraiment. Du côté d’Hildegarde de Bingen, on a affaire à une Metra. Anagramme de Mater, la « mère » en latin ? Ce qui nous propulse, au choix, du côté de la matricaire ou bien de la mutterkraut, « l’herbe à la mère » qui se trouve être la grande camomille, Chrysanthemum parthenium. Mais tout ceci n’est qu’un égarement de mon esprit fébrile face à l’insolubilité d’une telle question. Las. Selon Hildegarde, cette « camomille est chaude, elle a un suc agréable qui constitue un suave onguent pour les intestins » (3). Et, tout comme camomille romaine, matricaire et grande camomille, la Metra hildegardienne est emménagogue. De plus, elle intervient en cas de colique, d’affections cutanées, d’hémorragie et de douleur goutteuse, toutes affections, ou presque, relevant du domaine thérapeutique de la camomille romaine.

Loin de ces considérations, l’implantation de la camomille romaine sur la façade atlantique explique bien pourquoi elle fut une plante privilégiée par les Celtes, bien que le monde celte ne se réduise pas à ses extrémités océaniques, puisque, à l’apogée de son expansion (au II ème siècle avant J.-C.), il s’étendait de l’Ouest (Portugal, Irlande) jusqu’à l’Est, en bordure de Mer noire. Ce fut donc un remède druidique dont le souvenir s’est perpétué puisqu’elle fait partie des plantes sacrées du solstice d’été, très usitée par les Anglo-saxons lors de la Saint-Jean d’été, alors qu’ailleurs, où cette plante est inconnue, on accorde tout son intérêt à certaines de ses cousines telles que pâquerette et grande marguerite.

Soit qu’on lui préfère la variété « double » ou bien qu’on la confonde avec la matricaire, la camomille romaine est tombée dans une sorte de déshérence. De plus, « l’invasion » de substances extraites de pharmacopées lointaines a mis à mal la réputation de la camomille romaine. Mais tous les praticiens ne tombèrent pas dans le panneau qui consiste à croire que l’herbe est forcément plus verte chez le voisin. Ainsi, Lieutaud, sans chauvinisme, se penche sur le cas de la camomille romaine dans les années 1760 et met en évidence des propriétés qui ont toujours cours à l’heure actuelle : carminative, antispasmodique, fébrifuge, propre à soulager les douleurs goutteuses. Puis, au siècle suivant, Cazin la préconise comme tonique, calmante, digestive, fébrifuge également, insistant sur le fait qu’elle fut très employée comme fébrifuge indigène dont l’action est proche, selon maints auteurs, de celle du quinquina et, bien souvent, supérieure à l’écorce péruvienne.

La camomille romaine est une petite plante vivace dont la taille n’excède pas 30 cm, parfois moins, habituée à étaler et coucher ses tiges dès la base, ce qui fait qu’elles sont rarement dressées d’un seul tenant. Son feuillage, composé de feuilles divisées et très découpées, donne à cette plante une allure vaporeuse, un effet visuel en cela renforcé par la multitude de petits poils qui couvrent son feuillage, lui donnant une teinte vert blanchâtre. Solitaires, les fleurs se perchent sur de longs pédoncules. Mais, caractéristique propre aux Astéracées, elles n’en sont pas vraiment. Auparavant, l’on ne parlait pas d’Astéracées mais de Composées : les « fleurs » de la camomille romaine sont, en fait, des capitules constitués de deux types de fleurs : celles jaunes, tubulées et hermaphrodites formant un cône bombé au centre, le tout cerné par des fleurs ligulées blanches et femelles sur le pourtour.
Comme nous l’avons dit, la camomille romaine élit domicile à l’Ouest de la France (Indre, Mayenne, Maine-et-Loire, etc.), mais également au Centre (Île-de-France, Cher, etc.). Elle apprécie les sols sablonneux, salés parfois, ce qui explique sa présence sur le littoral océanique. On la cultive dans divers endroits du monde : Afrique du Nord, États-Unis, Argentine. En France, se concentre la majeure partie de la production hexagonale dans le Maine-et-Loire, près de Chemillé-Melay. Mais il s’agit bien évidemment là de la variété annuelle à « fleurs doubles », qu’il faut donc semer chaque année, alors que la camomille romaine sauvage se propage par marcottage : ses tiges couchées s’enracinent de loin en loin et forment alors de nouveaux plans (pour conquérir la planète, ah ! ah !).

anthemis_nobilis

La camomille romaine en phyto-aromathérapie

Tout tient dans le capitule. Le reste de la plante est le plus souvent négligé. Le capitule, donc. Selon que la plante est sauvage ou cultivée, il se montre sous deux aspects : une simple couronne de ligules blanches dans le premier cas, une double couronne et une quasi absence de fleurons jaunes au centre dans le second. Le hic, c’est que la camomille romaine sauvage est suffisamment rare pour qu’on ne puisse en faire un emploi de grande envergure. Ainsi, c’est sous sa forme cultivée qu’on la rencontre le plus souvent en herboristerie et commerces apparentés, au dépend de ses propriétés, la version cultivée étant bien moins puissante que la sauvage. Il y a également tout lieu de penser que l’huile essentielle – qui est extraite de la plante cultivée – l’est beaucoup moins que celle que l’on obtiendrait si l’on distillait la camomille romaine sauvage.
Les capitules de camomille romaine développent un très agréable parfum. En revanche, leur saveur chaude et balsamique est particulièrement amère, chose qui tient à la présence de germacranolides (des lactones sesquiterpéniques). Mais la camomille romaine ne contient pas que cela : des flavonoïdes, de la résine, de la gomme, des phytostérols, un camphre du nom d’anthémol, des coumarines, divers sels minéraux (soufre, calcium), enfin une très faible fraction d’essence aromatique dont la distillation des capitules secs par la vapeur d’eau ne permet d’obtenir qu’un rendement de 0,4 à 1 %. Vous comprenez pourquoi l’huile essentielle de camomille romaine est si onéreuse. De pH acide (3,7), cette huile est tout d’abord de couleur bleu céleste à la sortie de l’alambic, mais air et lumière la rendent verte, puis jaune brunâtre. C’est ainsi qu’on la trouve dans les flacons de verre teinté vendus dans les commerces spécialisés. Dommage pour le bleu !… Si la couleur de cette huile essentielle évolue, son parfum se renforce : doux, fleuri, fruité, à l’évident arôme de pomme.
En terme de profil biochimique, cette huile essentielle est composée d’esters à hauteur de 75 % (angélates et isobutyrates), puis on y rencontre quelques cétones (5 %), des monoterpénols (5 %), enfin un peu de monoterpènes (3 %).

Propriétés thérapeutiques

  • Puissante sédative du système nerveux central, relaxante, anxiolytique, négativante, inhibitrice des surrénales, inductrice du sommeil
  • Anti-inflammatoire, antalgique, analgésique, pré-anesthésiante, antinévralgique, antirhumatismale
  • Stimulante de la production des leucocytes, tonique, anti-anémique
  • Apéritive, digestive, stimulante hépatobiliaire, carminative, cholagogue, stomachique, antiparasitaire intestinale
  • Désinfectante cutanée, cicatrisante, vulnéraire, régénératrice cutanée (derme, épiderme), antiprurigineuse
  • Antispasmodique puissante
  • Fébrifuge, sudorifique
  • Bactériostatique
  • Anti-allergique
  • Emménagogue
  • Anti-ophtalmique
  • Inhibitrice thyroïdienne

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : indigestion, nausée, vomissement, embarras gastrique, crampes d’estomac et d’intestins, colique (et colique du nouveau né), diarrhée, lourdeur digestive, ballonnement, manque d’appétit, flatulence, entérite, colite, maladie de Crohn, ulcère gastro-intestinal, parasitose intestinale (lamblias, oxyures, ascaris, ankylostomes)
  • Troubles de la sphère respiratoire + ORL : prémisse de rhume, bronchite, sinusite, trachéite, pharyngite, laryngite, otite, toux sèche
  • Affections cutanées : urticaire, eczéma, psoriasis, prurit, acné, furoncle, dartre, panaris, démangeaison, irritation et inflammation cutanées, engelure, gerçure, brûlure, coup de soleil, coupure, plaie, plaie infectée, ulcère, ulcère de jambe
  • Affections oculaires : conjonctivite, blépharite, paupières gonflées, orgelet
  • Troubles locomoteurs : rhumatisme, douleur goutteuse, douleur articulaire, crampes et contractures musculaires, sciatique, lumbago, entorse, foulure, courbature
  • Autres douleurs : maux de tête, migraine (d’origine digestive, infectieuse, gynécologique), névrite, névralgie faciale, douleurs et poussées dentaires
  • Troubles de la sphère cardio-circulatoire : couperose, arythmie cardiaque, palpitations
  • Troubles de la sphère gynécologique : aménorrhée, dysménorrhée, fatigue sexuelle féminine, frigidité
  • Asthénie, anémie, fatigue générale
  • Hygiène buccale, aphte
  • Syndrome des jambes sans repos (impatience)
  • Vertiges
  • Acouphènes
  • Préparation à une intervention chirurgicale

Propriétés psycho-émotionnelles et énergétiques

Si j’ai tendance à associer les esters à l’élément Eau, le référentiel électronique me rappelle que, en (petite) partie, ils relèvent aussi de l’élément Terre. Ces deux éléments nous dirigent droit vers deux méridiens : le premier, celui de la Rate/Pancréas, lié à la Terre, le second, celui de la Vessie, lié à l’Eau. Selon Michel Odoul et Elske Miles, l’huile essentielle de camomille romaine est bénéfique au méridien de la Vessie. Par ailleurs, Philippe Maslo et Marie Borrel indiquent que la camomille, sans préciser laquelle (tss), agirait comme tonifiante de l’énergie du méridien de la Rate/Pancréas. Voyons voir ce qu’il en est.

  • La faiblesse du méridien de la Rate/Pancréas s’exprime par une tendance à la rumination, à la contrariété et à la mauvaise humeur. Son action corporelle s’applique aux ovaires et à l’ensemble du tube digestif. Sommes-nous des vaches pour ruminer, alors que nous ne sommes garnis, contrairement à ces paisibles bovidés, que d’une seule panse ? Nous avons vu dans quelle mesure la camomille romaine était efficace sur un très grand nombre d’affections gastro-intestinales, ainsi que son implication sur les troubles gynécologiques, aménorrhée et dysménorrhée relevant d’une perturbation du méridien de la Rate/Pancréas. Par ailleurs, l’élément Terre qui régit ce méridien implique un rapport à la « matière » (le « tangible », le « réel ») : sa maîtrise, sa possession, sa domination, son pouvoir sur elle. Ou le contraire si jamais ce méridien ne fonctionne pas comme il le devrait. Dans ce cas, la propension à agir sur la gestion de la vie quotidienne s’en trouve réduite, les difficultés financières et professionnelles (autrement dit, ce qui permet d’asseoir son existence sur une base essentielle) augmentées. Tout cela peut occasionner inquiétude, stress, angoisse, toutes choses que l’huile essentielle de camomille romaine est capable d’endiguer afin de faire retrouver le calme nécessaire pour qu’une réflexion raisonnable s’instaure face aux problèmes rencontrés. De plus, la camomille romaine aide à lutter contre le sentiment d’abandon de soi-même, lequel peut prendre la forme de « blues », de mélancolie et de déprime, voire même de dépression légère.
  • Le second méridien, celui de la Vessie, est intimement lié à des émotions telles que peur, phobie et angoisse. Chocs nerveux et émotionnels, trauma affectif et hypersensibilité sont aussi de la partie. Quand il défaille, courage et sérénité cèdent le pas à l’inquiétude et à la panique. C’est alors l’immersion dans les énergies profondes et aqueuses qui peut déclencher un ensemble de troubles liés aux peurs nocturnes, viscérales et secrètes : cauchemars, insomnie et autres troubles du sommeil sont alors au rendez-vous. Ici, la camomille romaine a davantage une influence sur les vécus psycho-émotionnels et prend très peu en charge les troubles physiologiques imputables à une perturbation du méridien de la Vessie. En réalité, c’est l’autre méridien lié à l’élément Eau, celui des Reins, qui entre le plus fortement en résonance avec l’huile essentielle de camomille romaine.
  • Enfin, pour faire bonne figure, indiquons que les chakras de prédilection de l’huile essentielle de camomille romaine sont ceux du cœur et du plexus solaire, et ceux de la couronne et de la racine dans une moindre mesure.

Modes d’emploi

  • Infusion de capitules
  • Décoction de capitules ou de la plante entière fleurie (usage interne comme externe)
  • Poudre de capitules additionnée de sucre
  • Sirop
  • Macération vineuse (vin rouge de préférence), huileuse, acétique de capitules
  • Teinture-mère
  • Huile essentielle : diffusion atmosphérique, olfaction, inhalation, voie orale, voie cutanée
  • Hydrolat aromatique : gargarisme, vaporisation cutanée, voie orale

Sur la question de l’infusion : bien des auteurs mentionnent qu’elle doit être prise après les repas, ce en quoi s’élèvent des voix face à cette habitude : «  Il est déconseillé de boire cette infusion après les repas, comme le font tant de personnes âgées : la plante, par son action sur les muqueuses internes dont elle active les sécrétions et calme les spasmes, doit en effet trouver le champ libre pour le préparer à l’invasion alimentaire » (4). Cette prise doit avoir lieu 30 à 45 mn avant chaque repas. Maintenant que nous avons résolu la question du « quand ? », interrogeons-nous sur celle du « combien ? ». Pour la valeur d’une tasse d’eau (15 cl), la plupart des auteurs sont unanimes pour compter, en moyenne, quatre à six capitules, sauf Henri Leclerc qui considère cette quantité comme insatisfaisante. En réalité, le nombre de capitules par tasse d’eau dépend de l’usage que l’on souhaite en faire : 4 à 5 têtes pour une infusion apéritive, 10 à 12 pour une boisson fébrifuge. Ce qui justifie la prudence de beaucoup, c’est que, à haute dose, la camomille romaine est vomitive. Notons enfin que les effets de la camomille romaine diffèrent selon le mode de préparation : ainsi la décoction et la teinture sont toniques, alors qu’infusion et sirop procurent des effets excitants et antispasmodiques.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Récolte : les capitules se cueillent durant l’été par temps sec (une rosée résiduelle les noircirait lors du séchage), alors qu’ils ne sont ouvert qu’au ¾.
  • Séchage : il est délicat, doit s’opérer rapidement en un lieu sec et aéré.
  • Associations : afin de renforcer l’action fébrifuge de la camomille romaine, on peut la mêler à d’autres plantes qui visent le même objectif : petite centaurée, saule blanc, absinthe, quintefeuille, marrube blanc, benoîte, grande gentiane jaune. Le mieux étant, comme le soulignait Cazin, d’associer tant les principes amers, les astringents que les aromatiques. En revanche, la camomille romaine est incompatible avec le noyer, le quinquina et la plupart des drogues à tanin.
  • Par la grande fraction d’esters contenue dans l’huile essentielle de camomille romaine, celle-ci peut donc s’employer sans risque dans la limite des doses thérapeutiques et physiologiques, et ce quelle que soit la voie envisagée. Cependant, en cas d’usage au long cours et sur les peaux fines et fragiles, il est recommandé de diluer cette huile dans un support adapté. Les personnes allergiques à l’un des constituants de cette huile essentielle devront procéder par le test du pli du coude avant toute utilisation par voie cutanée. Dans tous les autres cas, rappelons que toute substance est susceptible, un jour ou l’autre, de poser problème si on en fait un usage inconsidéré. Il n’existe pas d’huiles essentielles sans risque d’un côté, et d’autres « dangereuses » de l’autre, comme on a assez souvent tendance à le lire çà et là, ce que je déplore. Durant la grossesse, l’huile essentielle de camomille romaine s’utilisera avec parcimonie à partir du quatrième mois.
  • La camomille romaine est une plante « soin » pour les autres plantes environnantes. Ce qui veut dire qu’elle leur rend vigueur. Ce qui explique sa présence au sein des engrais anthroposophiques.
  • Soins capillaires : la camomille romaine renforce la brillance des cheveux blonds et en avive la blondeur. Voici une recette simple de vinaigre de fleurs de camomille romaine qui peut parfaitement jouer le rôle de lotion capillaire : placez une poignée de fleurs dans un récipient hermétique pouvant contenir ½ litre de vinaigre de cidre. Laissez macérer trois semaines dans un lieu chaud ou pourquoi pas en plein soleil. A l’issue, filtrer et conservez en bouteille.
    _______________
    1. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 609
    2. Ibidem, p. 203
    3. Hildegarde de Bingen, Physica, p. 73
    4. Pierre Lieutaghi, Le livre des bonnes herbes, p. 141

© Books of Dante – 2017

Camomille romaine à l'état cultivé

Camomille romaine à l’état cultivé

La pensée sauvage (Viola tricolor)

pensee_sauvage

Synonymes : pensée tricolore, violette tricolore, violette des champs, petite jacée, clavelée, herbe de la trinité, petite belle-mère (de l’allemand stiefmütterchen).

Contrairement à la violette de mars, la carrière thérapeutique de la pensée a débuté sur le tard. Aucune trace d’elle durant l’Antiquité, quelques rôles symboliques et ornementaux au Moyen-Âge (cf. les Grandes Heures d’Anne de Bretagne). Le premier intérêt qu’on lui prête ne remonte qu’au XVI ème siècle, époque à laquelle le mot « pensée » apparaît, bien que la plupart des auteurs de la Renaissance lui attribuèrent chacun son petit nom : jacée (Matthiole), violette flammée (Dodoens), sept couleurs (Gessner), grande jacée (Camérarius), herbe de la trinité (Fuchs), etc. Si la pensée diffère par ses noms, on s’accorde à la tenir comme un excellent remède des affections cutanées chroniques. Matthiole la donne comme utile dans la dyspnée et les troubles respiratoires, Culpeper et Camérarius dans la syphilis, mais ce sont surtout ses propriétés purifiantes et dépuratives qui l’emportent durant tout le XVIII ème siècle et une bonne partie du XIX ème. En tous les cas, la dermatologie s’enrichit des travaux effectués au sujet de la pensée, comme ceux de Jean-Philippe Boecler (Strasbourg, 1732) et de Strack (Mayence, 1779), entre autres, qui mirent en évidence l’efficacité de la pensée sur les croûtes de lait, l’eczéma, l’impétigo, le psoriasis, etc. Bien sûr, comme toujours, il n’est pas impossible que l’on s’égare comme le relate le Dictionnaire de Trévoux qui explique que « les fleurs de la pensée sont bonnes pour l’épilepsie » (on la donnait aussi comme efficace dans l’hystérie et la danse de Saint-Guy…).
Revenons-en à l’interface cutanée. En exerçant une action dépurative sur l’ensemble de l’organisme, la pensée draine au dehors toutes les « humeurs mauvaise » comme l’on disait autrefois, lesquelles ne sont que l’expression d’un dysfonctionnement interne, hépatique entre autres, ce qui a autorisé la pensée à entrer comme médication de choc dans le « traitement des dermatoses [considérées] comme manifestation de la diathèse neuro-arthritique » (1). D’ailleurs, cela a été démontré expérimentalement par Schulz dans les années 1920 : il « a vu l’absorption à faible dose mais prolongée de teinture alcoolique de pensée déterminer, chez l’homme en bonne santé, des éruptions impétigineuses sur tout le corps et des croûtes eczémateuses au visage et aux oreilles, en même temps qu’un fort accroissement de la sécrétion urinaire qui dégage une forte odeur d’urine de chat. D’où il a conduit à la valeur de la pensée contre les dermatoses, en concordance avec les emplois de l’homéopathie : éruption, incontinence nocturne d’urine, rhumatisme et polyurie » (2). Ce qui explique pourquoi la pensée n’a que très rarement été employée en externe contre les dermatoses et que, en effet, cette expérimentation répond à l’un des principes homéopathiques : une substance administrée à un sujet sain provoque chez lui une affection que cette même substance est censée combattre chez celui qui est en véritablement affecté, ce qui est, pour moi, une merveille médicale.

C’est essentiellement son biotope qui détermine le caractère annuel, bisannuel ou vivace de la pensée. Cette variabilité s’applique aussi à sa morphologie au sens global (parfois pseudo-rampante et petite, parfois au port érigé jusqu’à 40 cm de hauteur) ou particulier : qu’on la dise tricolore suggère en effet qu’elle porte du violet, du jaune et du blanc ; parfois simultanément, ce qui offre de belles teintes panachées, à d’autres on a affaire à des fleurs monochromes dont le point commun est de porter cinq pétales inégaux dont un seul (deux pour la violette) est tourné en direction du sol et achevé par un éperon. D’une taille de deux à trois centimètres, ces fleurs s’épanouissent au fur et à mesure des mois qui séparent avril de septembre. Assez commune, on la rencontre de préférence sur des sols sablonneux, dans les champs, les prairies, aux abords des terres labourées, dans les vignes, etc.

Bien des plantes offrent à notre regard des fleurs composées de cinq pétales, telles l’étoile à cinq branches bleu azur de la bourrache ou la fleur de myosotis confinant au stéréotype de la fleur digne d’une bande dessinée pour enfant, à l’exquise candeur (non, Norb, je ne pense pas forcément à toi. Quoi que… ^_^). Emblème du courage pour la première, du souvenir pour la seconde, elles sont toutes deux animées d’une symétrie axiale, ce qui n’est pas le cas de la pensée. Malgré la disproportion de ses pétales, on a vu dans leur nombre celui de l’homme, parce que ce qui lui est propre, outre le rire, c’est l’acte de penser. A l’image du Penseur de Rodin, la pensée s’incline légèrement vers le sol : on en a fait la fleur de la méditation et de la réflexion, mais aussi, chose qu’elle partage avec le myosotis, du souvenir. En témoignent ces millions de cartes postales envoyées à des amis ou à la famille arborant une fleur de pensée…

viola-tricolor

La pensée sauvage en phytothérapie

Cette plante possède des propriétés similaires à celles de la violette odorante, quoique moins prononcées. Elle est intéressante à plus d’un titre, même à côté de la violette que l’on a placée sur un piédestal : un peu de tanin, une bonne quantité de mucilage, de la gomme, de la résine, des saponines, un alcaloïde du nom de violine, des sucres (glucose, rhamnose), des pigments (violanine, violaxanthine), des flavonoïdes (violaquercitrine), du salicylate de méthyle (qui la rapproche de la gaulthérie, de la reine-des-prés et du saule blanc), enfin de la vitamine E.

Propriétés thérapeutiques

  • Dépurative rénale et hépatique, diurétique légère, drainante cutanée
  • Expectorante, antitussive
  • Décongestionnante
  • Laxative, régulatrice du transit intestinal
  • Tonique
  • Anti-oxydante
  • Antiprurigineuse
  • Eméto-cathartique (racine ou plante entière à haute dose)

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère vésicale : cystite, catarrhe vésical, dysurie, polyurie, oligurie, goutte, rhumatisme articulaire aigu
  • Troubles de la sphère respiratoire : bronchite, coqueluche, toux sèche, maux de gorge
  • Troubles circulatoires : artériosclérose, varice, phlébite, hémorroïdes, ulcère variqueux
  • Affections cutanées : acné, eczéma, eczéma variqueux, herpès, croûte de lait, psoriasis, impétigo, furoncle, dartre, urticaire, démangeaison, prurit, ulcère, gale, teigne, érythème fessier du nourrisson, rhagade
  • Indigestion, diarrhée
  • Leucorrhée

Modes d’emploi

  • Infusion de plante fraîche ou sèche
  • Décoction de plante fraîche ou sèche
  • Macération aqueuse de plante fraîche à chaud
  • Suc frais
  • Sirop
  • Poudre de plante sèche
  • Teinture-mère

Quelques recettes :

  • Infusion des cinq fleurs (dépurative, par voie interne) : lavande (1/3) + souci (1/6) + bourrache (1/6) + genêt (1/6) + pensée (1/6)
  • Infusion dépurative : pensée (1/3) + sauge officinale (1/3) + mélisse officinale (1/3)
  • Infusion pour application externe : pensée (1/5) + sauge officinale (2/5) + matricaire (2/5). A appliquer une fois passée sur eczéma, psoriasis, démangeaisons, etc. à l’aide d’une compresse ou d’un linge propre.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Récolte : à la belle saison (mai-septembre). Il est possible de ne ramasser que les fleurs ou bien la plante entière coupée juste au niveau du sol.
  • Séchage : la pensée, étant de nature succulente et mucilagineuse par ses feuilles, doit être promptement séchée, car si la dessiccation n’est pas assez rapide, la plante poursuit son cycle végétatif et ses fleurs produisent des capsules s’ouvrant sur une infinité de petites graines blanches. Autant dire qu’une telle récolte est perdue. Gardons également à l’esprit que les pouvoirs thérapeutiques de la pensée sauvage s’altèrent très vite après séchage.
  • Inconvénients : la racine est vomitive, la plante entière également si employée à forte dose. Dans ces cas-là surviennent nausées et vomissements. Le mode d’action de la pensée fait que ses propriétés dépuratives drainent la peau en profondeur et peuvent augmenter les affections cutanées qu’elle est censée combattre. C’est un phénomène normal qui s’estompe par la suite, après une cure assidue poursuivie pendant plusieurs semaines, laquelle aura la fâcheuse tendance à communiquer aux urines l’odeur de « pisse » de chat comme l’énonçait sans fioriture le Dr Valnet.
  • Associations : pour les affections cutanées, il est tout à fait possible d’accorder la pensée à la bardane, surnommée à raison herbe aux teigneux, alors que sélénium, vitamines C et E renforcent le côté anti-oxydant de la pensée.
    _______________
    1. Henri Leclerc, Précis de phytothérapie, p. 85
    2. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 968

© Books of Dante – 2017

grandes_heures_anne_bretagne_1grandes_heures_anne_bretagne_2

Les potentilles : quintefeuille, ansérine & tormentille

La quintefeuille (Potentilla reptans)

La quintefeuille (Potentilla reptans)

  • La quintefeuille (Potentilla reptans). Synonymes : potentille rampante, main de mars, herbe à cinq doigts.
  • L’ansérine (Potentilla anserina). Synonymes : herbe aux oies, potentille aux oies, patte d’oie, bec d’oie, herbe à cochon, tanaisie sauvage, plante des crampes.
  • La tormentille (Potentilla tormentilla ou erecta). Synonymes : potentille officinale, potentille dressée, tormentille droite, tormentille tubéreuse, tourmentille, herbe de sainte Catherine, herbe au diable, blodrot (= blood root, « racine du sang »).

L’histoire ancienne ou moderne est relativement prolixe à propos des potentilles. Mais nous ne retrouvons pas les unes et les autres dans le même temps et dans toutes les zones géographiques qui les concernent, aussi entremêlerons-nous leurs histoires.

Au V ème siècle avant J.-C., Hippocrate recommande une potentille contre les maux de gorge, la dysenterie, les douleurs dentaires, la jaunisse, la fièvre tierce, la cicatrisation des plaies et des ulcères. Un siècle plus tard, Théophraste nous offre la description de cette plante qu’on appelle pentaphullon, pentaphullos (c’est-à-dire « cinq feuilles », en réalité des folioles) ou bien pentadaktulon (« cinq doigts ») : « la racine du pentaphullon […] est rouge quand on l’arrache mais sèche, devient noire et carrée [anguleuse]. Sa feuille est comme celle de la vigne, mais petite et de même couleur. Il pousse et meurt avec la vigne. Il a seulement cinq feuilles en tout, d’où son nom. Il a des tiges minces qui se répandent à même la terre et qui ont des nœuds ». Il n’est pas impossible d’entrevoir dans cette description la quintefeuille ou potentille rampante qui « lance des émissaires filiformes et rougeâtres à la recherche de pays d’invasion » (1), et non pas la tormentille qui, d’après de ce que nous apprend Fournier, est absente de Grèce. Mais l’Antiquité ne se résume pas qu’au monde grec, même si à une époque il a largement débordé les frontières de la Grèce actuelle. C’est pourquoi l’on a pu dire que la tormentille était restée inaperçue ou inconnue des Anciens. En revanche, on recroise le chemin du pentaphyllon dans l’œuvre de Dioscoride (Materia medica, Livre IV, 42). Ce dernier recommande cette plante bue dans de l’eau miellée ou du vin coupé d’eau avec un peu de poivre contre les fièvres périodiques. Mais sa racine lui procure un heureux remède contre une foule de maux dont voici les principaux : maux de dents, abcès buccaux, diarrhée, dysenterie, troubles articulaires et névralgiques (sciatique), affections cutanées (induration, herpès, inflammation, cal, gale, blessure…), maladies pulmonaires et hépatiques (jaunisse), hémorragies… Quant à Pline, pour décrire son quinquefolium, il reprend largement ce qu’en dit Théophraste et ajoute que cette plante « se signale par les fraises qu’elle produit ». Là, il y a comme un hic ou bien Pline évoque une autre espèce de Potentilla. Galien conforte l’idée selon laquelle cette plante est utile aux maux de dents et ajoute qu’elle entrait comme ingrédient dans diverses recettes de contrepoisons (thériaque d’Andromaque, thériaque de Mithridate, etc.), c’est dire la réputation qu’on lui avait alors faite, laquelle, bien sûr, s’échappa du strict cadre médicinal, et se répandit à d’autres pratiques connexes, telles que la magie et l’astrologie. Rien d’étonnant alors que la quintefeuille (si c’est bien elle) ait été considérée comme une panacée polychreste, chose que nous allons maintenant aborder.

La quintefeuille était, selon certains textes astrologiques grecs, une plante d’Hermès, de même que le bouillon-blanc. Inhabituellement, cette plante d’Hermès est si bien décrite qu’on ne doute pas un instant de son identité. Par mélothésie planétaire, l’astrologie médicale grecque a donc placé la quintefeuille en relation avec la planète Mercure. Expliquons ce choix. La planète Mercure gouverne les articulations, la bouche, la gorge, les mains, les doigts, les épaules, les oreilles, le ventre, les intestins, les artères, etc. Pour faire de l’herba quintefolium une plante d’Hermès, il faut donc que celle-ci se révèle apte à intervenir sur tout ou partie de ces zones corporelles. Si l’on se réfère à ce à quoi Dioscoride la destinait, on se dit que tout cela, médicalement, coïncide très bien. En effet, la quintefeuille libère le ventre de ses coliques, intervient en cas de maux de gorge (pharyngite…), de maux bucco-dentaires, d’affections cutanées (brûlures, engelures). D’autres encore, données par les astrologues grecs sont plus « farfelues » : lèpre, folie, épilepsie. Quintefeuille et Hermès sont aussi reliés par quelque chose qui revient souvent et qui n’est pas, à proprement parler, une spécificité de la planète Mercure mais du Soleil : les affections oculaires. Tout juste peut-on se permettre de dire qu’une potentille s’emploie pour les soins oculaires. Il ne s’agit pas de la quintefeuille, mais de l’ansérine. Si le lien concernant la bouche, la langue et la gorge s’explique bien par le fait qu’Hermès est le dieu de la parole et de l’éloquence, on comprend mieux que la quintefeuille a été recommandée aux orateurs, car « elle les rend aisés dans l’art de parler, d’un commerce agréable et aptes à réussir. Elle leur confère la facilité de parole et la spontanéité » (2). Mais la vue ? On se hasarde à indiquer qu’Hermès avait la connaissance des choses cachées, un pouvoir de pré-vision. A propos de choses cachées, la quintefeuille permettrait d’acquérir le don d’invisibilité, une caractéristique qui rappelle le détail mythologique retracé par Homère et Hésiode lors duquel Hermès, en portant le casque d’Hadès, se rend invisible. La faculté divinatoire lui est aussi alléguée. Cette plante « donneuse de rêves […] a également la propriété de rendre clairs pour les hommes mortels, à travers de doux rêves, tous les oracles divins ». De plus, d’elle on obtient présents et bienfaits de la part des puissants, on facilite toutes ses entreprises (comme la pêche, la chasse, la victoire aux jeux, l’intrépidité au combat, etc.). On en fit même une plante de vie : « C’est la racine qui, consommée, chasse chacune des maladies du corps et provoque un allongement de la vie. Porte la racine avec une pivoine [autre grande panacée antique], de l’encens et tu seras protégé de tous les charmes des hommes animés par la méchanceté » (3). Ajoutons à cela son efficacité contre les peurs, les maléfices, les démons, les chiens, etc. L’Hermeiao to daktulon (« doigt d’Hermès ») tel quel l’appelait l’auteur anonyme du Carmen de viribus herbarum, doit se récolter en Lune croissante, « quand […] le soleil, lumière des mortels, commence à répandre sur la terre son rougeoyant éclat ». Comme nous le voyons, la puissance de la potentille quintefeuille n’a d’égale que son nom, puisque potentille provient du latin potens, « puissance, force ».

Au Moyen-Âge, on voit apparaître le mot tormentilla qu’on attribuera bien entendu à la tormentille, dont le nom est construit sur le latin tormina (« colique ») et tormentum (« tourment, douleur »). Elle mérite très bien son surnom d’herbe à la colique, qu’elle chasse et non qu’elle provoque comme il m’est arrivé de le lire avec stupéfaction. Hildegarde de Bingen évoque trois potentilles : la potentille des oies (potentille ansérine ?), qu’elle appelle Gensekrut, plante tout à fait inutile pour elle. Ensuite, la Funffblat (de fünf, « cinq » et blatt, « feuille ») qui pourrait bien être la quintefeuille. Elle lui accorde quelque utilité contre les fortes fièvres, la jaunisse et les troubles de la vue. Enfin, elle évoque la tormentille en deux endroits du Physica, mais pour chacun d’eux elle désigne la plante par deux noms différents : Dornelle et Birckwurtz. Cette plante était utile pour soigner les fièvres et la colique, mais aussi pour chasser hors du corps les excès « d’humeurs superflues et empoisonnées ». Au XIV ème siècle, le Grand Albert se penche, lui, sur la quintefeuille, mais ne nous apprend rien de neuf, se contentant de piocher dans les textes antiques : « La cinquième [plante] est de Mercure et se nomme pedactilus ou pentaphilon, en français quintefeuille. La racine de cette herbe guérit les plaies et les duretés [indurations], si on la met en emplâtre. Elle enlève en peu de temps les écrouelles si on boit son suc avec de l’eau. De même que son suc guérit aussi les douleurs et les maux d’estomac et de poitrine. Que l’on en mette dans la bouche, il apaise les maux de dents, et tous les autres que l’on pourrait y avoir. Que si quelqu’un la porte sur soi, elle lui sera d’un grand secours. De plus, si on veut demander quelque chose à un roi ou à un prince, on n’a qu’à la porter sur soi, elle rend savant et fait obtenir ce que l’on en souhaite » (4). Comme on peut le constater, rien de nouveau sous le soleil.

A la Renaissance, on ne parle plus que de l’ansérine et de la tormentille, alors que la quintefeuille semble tombée dans l’oubli. Par leur astringence, Matthiole et Dodoens les conseillent en cas d’hémorragies, de dysenterie, de diarrhée, de leucorrhée, etc., et Matthiole réserve à la seule tormentille un usage bucco-dentaire (déchaussement dentaire, ramollissement des gencives, douleurs…), chose qu’Olivier de Serres appuiera quelques décennies plus tard. Pitton de Tournefort rappelle l’emploi de la tormentille dans la leucorrhée et Degner dans la dysenterie après s’être servi de cette plante pour lutter contre une épidémie de dysenterie en 1736 (5), parce que, comme nous le rappelle le Dictionnaire de Trévoux, « la racine de tormentille est astringente, propre pour les [maux] de ventre ». La tormentille est, en effet, un antidiarrhéique de premier ordre, agissant à la manière de la renouée bistorte et de la bourse-à-pasteur. En revanche, ses propriétés fébrifuges, diurétiques, antilithiasiques et antiphtisiques sont, souligne Cazin, très illusoires ou très exagérées. Il est vrai qu’en 1798, Gilibert avouera avoir soigné un phtisique avec de la poudre de racine de tormentille, affirmation dont il est permis de douter. De même, Boerhaave la considérait « comme l’égale du quinquina dans le traitement des fièvres intermittentes » (6). Si quinquina et tormentille possèdent quelques molécules en commun, la comparaison s’arrête là. L’abbé Kneipp considère autant l’ansérine que la tormentille. Il accorde aux deux le pouvoir de prendre en charge des maladies tant pulmonaires (asthme, coqueluche) que gastro-intestinales (spasmes). Il indique même l’ansérine pour juguler les états anxieux. Au début du XX ème siècle, Henri Leclerc concentre son attention sur les propriétés stimulantes et antispasmodiques de la potentille ansérine sur l’utérus. C’est ainsi qu’il la préconise en cas de dysménorrhée, de règles douloureuses, de leucorrhée et de métrorragie. Il n’oublie pas la tormentille qu’il qualifie de tonique et d’excitante, mettant à profit ses qualités astringentes énergiques pour résoudre les diarrhées chroniques. Il dira à son propos qu’elle « est, en outre, un des meilleurs agents de la phytothérapie tannique de la tuberculose » (7).

Nos trois potentilles sont toutes des plantes vivaces prenant pied grâce à une souche rhizomateuse. Mais ce qui se passe pour chacune d’entre elles au-dessus du sol diffère grandement. La quintefeuille, espèce rampante, envoie, de loin en loin, de longs stolons rougeâtres, parfois à plus d’un mètre de distance. L’ansérine stolonne aussi mais moins fréquemment. Quant à la tormentille, elle prend en hauteur ce que les deux autres s’accaparent en largeur : c’est ainsi qu’elle atteint une taille de 30 à 50 cm, alors que quintefeuille et ansérine sont plutôt tapissantes. Très feuillues, elles se distinguent cependant par leur morphologie foliaire : des feuilles composées pour toutes, mais à cinq folioles pour la quintefeuille, à trois à cinq folioles dentées pour la tormentille, enfin, en ce qui concerne l’ansérine, des feuilles comptant de très nombreuses folioles (15 à 17), lesquelles sont dentées, de forme oblongue, soyeuses et argentées, d’où son surnom d’argentine. Les fleurs, qui apparaissent chez chacune de mai en août, voire septembre parfois, sont fichées au bout d’un long pédoncule et mesurent environ deux centimètres de diamètre. Si les fleurs de la quintefeuille et de l’ansérine comptent cinq pétales jaune d’or, la tormentille n’en a que quatre, légèrement échancrés. L’ansérine se paie le luxe de fermer ses pétales quand vient le soir ou lorsque d’ombrageuses nuées la surplombent.
Nouveau point commun, ces trois potentilles sont extrêmement communes en France, mais chacune y va de ses petites préférences quant à la nature du sol qui les porte. Par exemple, la quintefeuille et la tormentille apprécient les sols gras, riches en humus et en silice. Cette dernière ne dédaigne pas les terrains acides. Elles ont, toutes les deux, une prédilection pour les sols humides, tout comme l’ansérine, ce qui explique qu’on ne les croise pas en région méditerranéenne. Elles sont plutôt de nature continentale (et océanique pour l’ansérine qui pousse sur les terres salées du littoral). Présentes en plaine comme en moyenne montagne (1000 m), voici les lieux qu’elles affectionnent le plus : bordures de chemins et de routes, prairies, prés, berges des eaux douces (ruisseaux, rivières, mares), clairières, pâturages humides. Cependant, la tormentille est sans doute la plus misanthrope des trois : elle se camoufle dans les haies, apprécie landes et bois, alors que la quintefeuille, qui peut allégrement s’épanouir en ville, se plaît sur les trottoirs, dans les jardins, en lisière de cultures où elle est parfois envahissante. L’ansérine, outre les lieux que nous avons déjà nommés, « se multiplie considérablement dans les lieux où l’on séjourne » (8). Elle est, je pense, une plante compagnon, à l’instar de l’ortie, de l’oseille et du sureau. Elle batifole sur les terres fumées par les animaux, riches en azote et en matières organiques. Si l’ansérine porte ses divers surnoms reliés à la gallinacée qu’est l’oie, ça ne sert pas que pour faire des jeux (de l’oie, de mots, etc. ^_^). Bien qu’il soit plus difficile aujourd’hui de faire la rencontre d’un troupeau d’oies domestiques, on a cherché à expliquer que l’ansérine (du latin anser, « oie ») se trouvait particulièrement sur le chemin de ces voluptueux volatiles, ou que ces derniers en avalaient goulûment le feuillage. De même, à une époque où les cochons gambadaient sans avoir la crainte qu’ils seraient parqués comme des bêtes (ou des sous-bêtes tant cela me rappelle les camps de concentration), ils aimaient, dit-on, arracher les racines de l’ansérine pour s’en repaître, laquelle plante a mérité son surnom d’herbe à cochon, ce qui n’est point vulgaire ! :p

La tormentille (Potentilla tormentilla)

La tormentille (Potentilla tormentilla)

Les potentilles en phytothérapie

Ces trois potentilles sont toutes inodores. Les racines, de saveur âcre et astringente, possèdent parfois – en particulier chez la tormentille – un petit goût légèrement aromatique. Si les feuilles de nos trois espèces sont justiciables d’un emploi phytothérapeutique, la matière médicale principale offerte par les trois se situe sous la surface du sol, en l’image d’un rhizome contenant, selon les espèces 2 à 10 % de tanin (quintefeuille, ansérine), beaucoup plus parfois (17 à 20 % pour la tormentille), de la résine, une gomme, des flavonoïdes, du tormentol, des principes amers, divers acides. La tormentille se distingue par la quinovine qu’elle contient, ainsi que par le pigment rouge colorant sa racine.

Propriétés thérapeutiques

=> Communes aux trois potentilles

  • Astringentes, stomachiques, anti-inflammatoires, hémostatiques, cicatrisantes, antidiarrhéiques, toniques

=> Spécifiques à chacune

  • Ansérine : antispasmodique et stimulante utérine
  • Tormentille : excitante, immunostimulante, antivirale, fébrifuge, antiscorbutique

Usages thérapeutiques

=> Communs aux trois potentilles

  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : diarrhée aiguë et chronique, dysenterie, crampes et spasmes gastro-intestinaux, ulcère saignant de l’estomac et du colon
  • Troubles de la bouche, des dents et de la gorge : maux de gorge, stomatite, aphte, pharyngite, gingivite, ulcération buccale, ramollissement gingival, déchaussement dentaire
  • Hémorragies : hémoptysie, crachement de sang, hémorroïdes, assainissement et cicatrisation des plaies
  • Affections cutanées : ulcère, ulcère atone, brûlure, contusion, engelure, ecchymose

=> Spécifiques à chacune

  • Ansérine : colique des nourrissons, gastrite, règles douloureuses, métrite, leucorrhée, rougeur cutanée, coup de soleil, tache de son (grain de beauté à l’allure plate), soins oculaires (fleurs)
  • Tormentille : gastro-entérite, infection à rotavirus chez l’enfant, colite, colite ulcérée, entérite, entérocolite aiguë et chronique, néphrite, incontinence urinaire, hématurie, fièvre intermittente, tache de rousseur, piqûre d’insecte, morsure, tumeur enflammée, points douloureux de la goutte, enflure dans les pieds et les mains, soif des diabétiques et des albuminuriques
  • Quintefeuille : digestion difficile chez les personnes âgées

Modes d’emploi

  • Décoction de racine
  • Décoction concentrée de racine
  • Macération vineuse de racine (dans un bon vin rouge ou pourquoi pas dans du porto comme le conseillait le Dr Leclerc)
  • Alcoolature
  • Poudre de racine sèche (comme poudre dentifrice par exemple)
  • Racine fraîche mâchée
  • Cataplasme de feuilles fraîches

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Récolte : les parties aériennes fleuries à pleine floraison durant les mois estivaux, les racines au printemps (mars-avril) ou à l’automne (septembre-octobre).
  • Séchage : les parties aériennes s’y prêtent bien, quant aux racines, le choix nous est donné : on peut les employer fraîches immédiatement ou bien les faire sécher. Mais dans ce dernier cas, il faut veiller à ne pas se constituer une réserve astronomique car la teneur en tanin baisse rapidement après dessiccation. On estime qu’au bout d’un an et demi la poudre de racine et les diverses préparations perdent 25 % de leur tanin. C’est particulièrement vrai pour la tormentille.
  • Inconvénients : quintefeuille et ansérine procurent une action plus douce que la tormentille, dont la teneur en tanin oblige de ne pas en abuser tant que la phase d’irritation dans diarrhée et dysenterie n’est pas révolue. Une diarrhée aiguë qui s’étendrait au-delà de 48 heures devrait mener à consulter. Bien qu’étant une espèce astringente très énergique, la tormentille, contrairement à d’autres drogues à tanin, est assez anodine sur les muqueuses stomacales. Tout au plus observons-nous des vomissements en cas d’emploi à haute dose.
  • Incompatibilité : comme nous l’avons dit, les tanins réagissent mal avec le fer. Aussi, il est recommandé de n’utiliser aucun ustensile ferreux lors de l’élaboration d’une préparation. Par exemple, une décoction de racine se réalisera dans une casserole émaillée.
  • Plantes alimentaires : parmi nos trois potentilles, seule la tormentille ne se prête pas à un usage alimentaire aisé, chose qui s’explique par sa forte teneur en tanin. Cependant, près du tiers du poids de sa racine est constitué de gomme, un intérêt économique possible à condition de dépouiller le rhizome de la tormentille de ses principes astringents. En ce qui concerne l’ansérine, on a constaté que sa racine constituait déjà un légume aux temps protohistoriques, en particulier en Europe du Nord (Écosse, Angleterre, Orcades, Féroé, etc.), où existent des variétés aux racines renflées figurant des tubercules. Aliment mais aussi substitut en temps de disette, son usage alimentaire s’est perdu après l’introduction de la pomme de terre. Pour finir, les feuilles de la quintefeuille et de l’ansérine, surtout quand elles sont cueillies à l’état jeune, peuvent être cuites, accommodées et consommées comme des épinards. En dehors de l’Europe, l’ansérine était aussi conviée comme légume par les populations iakoutes et toungouses (Sibérie) et, de l’autre côté de l’Océan atlantique, des tribus amérindiennes du Canada faisaient de même. Cet aliment de base était pour eux si précieux qu’ils s’en servaient comme de monnaie d’échange contre des denrées introuvables.
  • Autres usages : tannage des peaux (nord de l’Europe), plante tinctoriale (Laponie), fabrication d’encres, etc. Ils concernent essentiellement la tormentille.
  • Autres espèces : potentille dorée (P. aurea), potentille blanche (P. alba), potentille printanière (P. verna), potentille argentée (P. argentea), potentille faux fraisier (P. fragariastrum), etc.
    _______________
    1. Pierre Lieutaghi, Le livre des bonnes herbes, p. 362
    2. Guy Ducourthial, Flore magique et astrologique de l’Antiquité, p. 364
    3. Ibidem, p. 363
    4. Grand Albert, p. 96
    5. On fera de même durant la Première Guerre mondiale, lors de la campagne des Balkans.
    6. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p. 65
    7. Henri Leclerc, Précis de phytothérapie, p. 111
    8. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p. 65

© Books of Dante – 2017

L'ansérine (Potentilla anserina)

L’ansérine (Potentilla anserina)

La piloselle épervière (Hieracium pilosella)

piloselle_eperviere

Synonymes : oreille de souris, oreille de rat, veluette.

Quand, il y a longtemps déjà, nous avions abordé la chélidoine, il a été dit que – trait caractéristique de l’Antiquité – elle portait le nom d’herbe d’hirondelle, parce que, disait-on, cet oiseau guérissait ses petits de leurs affections oculaires à l’aide du suc de chélidoine. Ici, les choses se présentent de manière analogue avec la piloselle, puisqu’une légende plus tardive (elle est médiévale) prétend qu’un autre oiseau, l’épervier (ou le faucon), se nourrirait de suc de piloselle afin de perfectionner sa vue. Hierakon, dans lequel on devine le nom latin de la piloselle, Hieracium, était déjà le nom grec de plusieurs Chicoracées, mais il contient aussi Hierax, « faucon » ou « épervier ». On a donc donné à la piloselle ce nom d’Hieracium, « sans que l’on aperçoive d’explication en dehors de légendes populaires » (1). S’il est difficile d’expliquer le rôle du rapace, au moins savons-nous que la piloselle a bien quelques rapports avec la vue. Le choix du faucon n’est peut-être pas si anodin tant on sait à quel point cet oiseau possède une vue perçante. Tout ceci nous a brièvement rattaché à l’Antiquité, mais à cette lointaine époque, il n’est nullement question de piloselle, elle n’est mentionnée par aucun des anciens auteurs antiques : ça n’est qu’au XII ème siècle qu’on la rencontre pour la première fois, consignée par la main de cette grande dame que fut Hildegarde. Elle lui attribue le nom de Musore qui me fait étrangement penser à la manière dont les Anglais la nomment : Mouse Ear. Musore semble contenir le mot Maus, « souris » en allemand (de toute façon, de l’allemand à l’anglais, l’on sait qu’il existe bien des filiations). Bref. Hildegarde nous explique que la piloselle, alias oreille de souris, permet de diminuer les humeurs mauvaises accumulées dans le corps. Sans doute fait-elle référence aux effets diurétiques et dépuratifs de la piloselle, chassant chlorures, urée et autres toxines en dehors de l’organisme. Ensuite, Hildegarde mentionne que la piloselle réconforte le cœur, et je résiste à l’idée que certains se font à ce sujet : affirmer qu’elle serait cardiotonique. Enfin, elle nous transmet une recette mêlant fenouil, galanga, dictame et piloselle : « Cette préparation conserve en bonne santé celui qui l’est déjà et réconforte celui qui est affaibli ; elle facilite la digestion et donne des forces ; elle donne au visage une belle et bonne coloration » (2).
Le nom même de la piloselle émane du Moyen-Âge tardif, et provient de ce que, comme le souligne Gaspard Bauhin (1560-1624), la piloselle est copieusement poilue. Elle est décrite dans l’Hortus sanitatis de 1485 et dans l’Herbarius de 1536. Puis, les principaux auteurs du XVI ème siècle s’emparent d’elle : Tragus (jaunisse, hydropisie), Tabernaemontanus (hémorragies), Matthias de Lobel (lithiase rénale), Matthiole, bien sûr, qui la dit astringente, réfrigérante et desséchante. En 1554, il écrit que « les médecins ont appris qu’elle constitue un remède à la dysenterie et à la métrorragie. De plus, macérée dans du vin un peu âpre, elle amène les plaies, tant internes qu’externes, à se fermer : elle est d’un grand secours contre les vomissements de bile, les crachements de sang, les entérites, les hernies intestinales et toutes les fractures, surtout du crâne. Il ne manque même pas de médecins, surtout contemporains, qui la recommandent dans les affections du foie et de la rate et dans les débuts d’hydropisie. On l’ajoute utilement aux boissons dans des cas de plaies internes et aux emplâtres et baumes vulnéraires, car, non seulement elle cicatrise les blessures récentes, mais elle guérit aussi les ulcères rebelles ».
Au-delà, c’est le trou noir. Il faudra attendre le Dictionnaire de Trévoux, rédigé entre 1704 et 1771, pour retrouver la piloselle. Il y est dit que « la piloselle est vulnéraire et détersive » et que l’on « se sert de son extrait pour les ulcères ». Elle est aussi recommandée en cas de jaunisse et d’hydropisie. Mais tout ceci est fort maigre. Cela n’est qu’au XIX ème siècle que la piloselle connaîtra un regain d’intérêt, bien qu’entre temps la médecine populaire ne l’ait jamais abandonnée. Sa vertu astringente était alors conviée dans les hémorragies passives, les hémorragies utérines et nasales, les diarrhées chroniques, les ulcérations internes. Elle fit partie de la pharmacopée empirique des paysans landais qui éprouvaient la propriété diurétique de la piloselle (urémie). Oui, « les campagnards, qui n’abandonnent pas aussi facilement que les hommes de science les traditions populaires, la mettent encore en usage », constate Cazin dans les années 1850 (3), ayant plusieurs fois assisté, en tant que spectateur, à l’usage qu’en faisaient les paysans du Calaisis contre les lithiases rénales, alors que, dans le même temps, des « hommes de science » se penchaient sur la piloselle et se concentraient sur ce qui ne fait pas sa spécificité. Mais n’ayons crainte, la piloselle aura sa revanche, mais devra patienter jusqu’au XX ème siècle, tout d’abord avec le Dr Leclerc qui déclare en 1922 que la piloselle possède une action uropoïétique prononcée, tandis qu’elle permet d’abaisser le taux d’urée sanguine. Elle est par ailleurs particulièrement efficace dans les divers troubles azotémiques que sont l’insomnie, les nausées, les céphalées, la dyspnée, etc. En évacuant non seulement l’urée, les chlorures mais encore les corps azotés de l’organisme, elle est un efficace adjuvant de la grippe. Enfin, en 1946, Guérin démontre qu’une décoction de piloselle vient à bout de la fièvre de Malte (ou mélitococcie), une maladie infectieuse provoquée par une bactérie, Brucella melitensis, qui, si elle touche déjà les animaux, est transmissible à l’homme.

La piloselle est une petite plante vivace (10 à 15 cm de hauteur le plus souvent, parfois 30 à 50 cm, mais plus rarement). Ses feuilles oblongues, à longs poils blancs au-dessus et duveteuses au-dessous, s’organisent en rosette radicale, caractéristique courante chez de nombreuses plantes, par exemple la primevère. Du centre de la rosette émergent des stolons rampants et feuillus qui s’enracinent de loin en loin et se séparent de la plante mère une fois acquise leur autonomie. Tels de petits pissenlits, les pédoncules gagnent les hauteurs et coiffent leur chef d’un capitule de fleurs jaune soufre entre les mois de mai à septembre. Après floraison, apparaissent des fruits noirs et allongés, surmontés d’une aigrette rayonnante, qui se déplacent par voie aérienne de la même manière que les petits parachutes du pissenlit.
Partout en France, la piloselle reste très commune, à l’exception de la région méditerranéenne, chose d’autant plus surprenante qu’elle est rare dans les lieux où sévit la brucellose dont nous avons parlé qui, elle, est typiquement méditerranéenne. La perle n’est pas toujours à côté du dragon.
Espèce de plaine, la piloselle aime à gagner les sommets : 3000 m d’altitude, c’est sa limite, et apprécie les sols secs et pauvres : lisières de forêts, bords de chemins, prés secs, terres incultes, talus, pieds des vieux murs, dunes… Tout, à peu près, lui réussit, les terrains tant calcaires que siliceux, sans doute parce que la piloselle est une combattante, chose que sa petite taille ne laisse pas augurer. Mais attention, elle est féroce. Il a été observé que les colonies de piloselles se déployaient en cercles concentriques. A l’approche de la piloselle, le millepertuis, le lin, le blé, l’achillée millefeuille perdent du terrain et deviennent chétifs, alors que le thym, le serpolet et le radis lui résistent. Cette agressivité envers d’autres plantes s’explique par la sécrétion de substances allélopathiques par voie racinaire (4). On appelle cela la télétoxie. Mais, parallèlement à cela, on observe un second phénomène : les sécrétions racinaires toxiques de la piloselle saturent le terrain porteur et le centre de la colonie se dénude et se dégarnit : les membres originaux de la colonie périssent ! De télétoxie, on passe à l’autotoxie, du sadisme au masochisme ! Le cercle vidé de ses occupantes et sa couronne toujours verte forment ce que l’on appelle des cuvettes à piloselles, chose qui n’est pas sans évoquer les ronds de sorcières et que l’on n’a jamais consignée comme tel. Cependant, tout n’est pas perdu pour la piloselle : après lessivage du sol par d’abondantes précipitations, de nouvelles piloselles s’y installent derechef. Peut-être devrait-on faire de la piloselle un remède contre la calvitie coronale. Pourquoi pas après tout, sait-on jamais… ^_^
Une guerrière qui se fait hara-kiri, il doit bien y avoir une raison, bien que je ne vois pas laquelle, les arcanes du monde végétal étant si impénétrables… En tout cas, la piloselle porte haut les armes et, chose qui me conforte dans la nature martienne de la piloselle, ces quelques lignes que l’on doit à Olivier de Serres : « le jus de cette plante est employé à la composition d’une trempe pour épées et couteaux, si excellente que les instruments qui en sont préparés, coupent le fer comme du bois, tant il est efficace ».

hieracium_pilosella

La piloselle épervière en phytothérapie

C’est une plante médicinale dont toutes les parties peuvent être soumises à une pratique phytothérapeutique, mais il convient de l’employer fraîche car une fois sèche, elle est presque entièrement dénuée de propriétés. La racine, comme beaucoup d’Astéracées, contient de l’inuline, les parties aériennes une grande quantité de tanin, un principe amer, des flavonoïdes, du mucilage, une coumarine (ombelliférone), divers acides (caféique, chlorogénique), enfin une forte proportion de manganèse. De même que le pissenlit, quand on coupe une tige de piloselle, un latex blanc se répand aussitôt. C’est peut-être la seule fraction de la piloselle que l’on emploie à l’état sec.

Propriétés thérapeutiques

  • Diurétique énergique éliminatrice de l’urée et des chlorures, dépurative
  • Astringente, vulnéraire, détersive, cicatrisante
  • Anti-infectieuse : antifongique, antibactérienne (sur Brucella melitensis et Brucella abortus)
  • Apéritive, cholagogue, cholérétique
  • Anti-œdémateuse
  • Hypocholestérolémiante
  • Stimulante

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère vésicale et rénale : excès d’urée sanguine, oligurie, néphrite, lithiase rénale, albuminurie, goutte
  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : catarrhe intestinal chronique, diarrhée, dysenterie, inappétence (mâchée, la racine augmente les sécrétions salivaires)
  • Troubles de la sphère respiratoire : maux de gorge, congestion pulmonaire, asthme, coqueluche, bronchite, difficultés respiratoires (dyspnée)
  • Œdèmes et rétention d’eau : ascite, œdème des cardiaques, œdème des membres inférieurs
  • Grippe : bien que la piloselle ne soit pas un spécifique de la grippe, elle en est le précieux auxiliaire, « elle se recommande dans tous les cas, fort nombreux, où il convient d’exonérer l’organisme de ses déchets » (5)
  • Troubles de la sphère cardio-circulatoire : artériosclérose, hypertrophie du cœur
  • Affections cutanées : plaie, plaie ancienne, blessure, ulcère, furoncle, mycose unguéale
  • Hémorragies : saignement de nez, métrorragie, plaie interne
  • Asthénie, fatigue générale
  • Fièvre de Malte (brucellose)
  • Inflammation oculaire, faiblesse de la vue

Modes d’emploi

  • Infusion de parties aériennes
  • Décoction de parties aériennes
  • Teinture-mère
  • Onguent
  • Cataplasme de feuilles fraîches contuses

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Récolte : peu avant floraison, ce qui, selon les régions, concerne les mois de mai à juillet.
  • Toxicité : la piloselle en est dénuée ; de plus, elle n’est ni irritante, ni nocive pour les voies digestives, il est donc loisible d’en faire de longues cures sans crainte. Cependant, les personnes sujettes à de l’hypotension se garderont de la piloselle.
  • Association : la piloselle peut être conseillée avec d’autres plantes diurétiques telles que le thé vert, la prêle, l’orthosiphon, etc.
  • Autres espèces : l’épervière des murs (H. murorum), la piloselle orange (H. aurantiacum), la piloselle des prairies (H. caespitosum), etc.
    _______________
    1. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 367
    2. Hildegarde de Bingen, Physica, p. 52
    3. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, pp. 757-758
    4. Déjà, en 1951, L. Guyot avait observé l’action inhibitrice de la décoction de racine de piloselle sur la germination d’un certain nombre de plantes domestiques.
    5. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 369

© Books of Dante – 2017

piloselle_stolon

L’asperge officinale (Asparagus officinalis)

asperge_officinale_fleurs

L’asperge qui s’expose aujourd’hui en bottes sur les marchés, qu’elle soit verte, blanche ou violette, n’est qu’une lointaine descendante d’une asperge sauvage qui vivait sur l’ensemble du pourtour méditerranéen, comme du reste ses nombreuses consœurs. Connue des Égyptiens qui l’offraient aux divinités, elle devait jouer un rôle sacré pour eux sachant qu’on en a retrouvé des figurations sur les parois de certaines pyramides (il n’est pas seulement permis de penser que cela n’était qu’à titre ornemental). D’Orient, des colons grecs emmenèrent avec eux l’asperge jusque dans le sud de l’Italie. Elle se déploie tant qu’on en fait une espèce cultivée dont Grecs et Romains se délectaient comme aliment mais aussi comme plante médicinale. Pour le monde grec, c’était aussi une plante d’Aphrodite, chose que Pline soulignera : les Romains la vénéraient tout bonnement et simplement (1). D’un point de vue médical lié à l’Antiquité, laissons la parole à Dioscoride : « L’asperge vulgairement connue a des pointes, lesquelles cuites en viandes remplissent le corps et font uriner. Bue, la décoction de la racine aide à la rétention d’urine, à l’évacuation de la bile par tout le corps, aux maladies des reins et aux sciatiques. La décoction vineuse aide aux morsures des araignées phalanges, et tenue en la partie de la bouche où il y a douleur, aide aux dents souffrantes (2). La graine bue aide à toutes ces choses […] L’asperge […] est fort ramifiée, avec force et longues feuilles, semblables au fenouil. Elle a la racine longue, ronde et spongieuse. Les pointes pilées et bues avec du vin, ôtent les douleurs des reins. Cuites dans l’eau, ou rôties, et mangées en viandes, elles remédient à l’excrétion et à la rétention d’urine, et à la dysenterie […] Les racines portées quelque part sur soi, ou leur décoction bue, font stériles tant les hommes que les femmes » (3). Dernière assertion qui semble contredire le pouvoir aphrodisiaque concédé à l’asperge. Mais qui a jamais dit qu’Aphrodite était déesse de la fertilité et de l’enfantement ?

Au Moyen-Âge, on ne fait guère mention de l’asperge. Tout au plus le Tacuinum sanitatis nous montre-t-il une miniature exposant la culture de l’asperge, dont on dit qu’elle n’apparaît en France qu’au XV ème siècle (l’asperge ne sera cultivée sous sa forme moderne qu’au XVIII ème siècle). Mais tout ceci est fort mince. Attendons la Renaissance. Johann Schroder, perspicace, déduisit que de la mauvaise odeur que l’asperge communique aux urines, elle devait exercer une action sur la sphère rénale. Tout cela n’est pas très reluisant, mais ceux qui en sont friands savent peut-être de quoi je veux parler. Plus glamour est l’opiniâtreté de Madame de Maintenon, maîtresse du roi Louis XIV, qui en commanda la culture à Jean-Baptiste de la Quintinie, nul autre que le jardinier du potager de Versailles, parce que – d’autres propriétés traversent les siècles – elle pensait là s’assurer l’accroissement de la virtuosité sexuelle du Roi Soleil. Mais ce dernier se gavait de tant d’autres drogues plus à même de réaliser cet effet (cannelle, clous de girofle, muscade, etc.), qu’on peut honnêtement se demander, à travers cette pléthorique débauche de moyens, si l’humble asperge y eut réellement un quelconque rôle à jouer, ou s’il ne s’agissait pas au contraire d’une volonté de pérenniser la puissance aphrodisiaque de l’asperge au sujet de laquelle on s’est perdu en conjecture au fil des siècles. Tout cela n’empêchera pas Madame de Maintenon de soutenir mordicus que l’asperge n’était pas autre chose qu’une « invite à l’amour ». Deux siècles plus tard, on n’en dira pas autant : interdiction fut faite aux jeunes filles des couvents de consommer des asperges, cela aurait pu leur donner des idées (les mères-supérieures étaient tout de même bien informées, dites-moi…). On l’interdit même dans les pensionnats de jeunes filles, alors que de graveleuses expressions illustraient on ne peut mieux la vertu aphrodisiaque de l’asperge comme, par exemple, « il ne faut pas tremper son asperge dans n’importe quel coquetier », sans équivoque, ou bien celle-ci : « aller aux asperges », bien plus sibylline, et qui s’explique par l’allure de membre viril de l’asperge – ce turion dont on ne connaît pas l’étymologie, ce qui est fort dommage – et qui signifie « aller chercher fortune sur le trottoir ». La grivoiserie est toujours inventive. Outre ces gaudrioles de boulevard, au XVIII ème siècle, on controverse joyeusement sur les vertus diurétiques de la racine d’asperge. Comme toujours, il y a les « pour » proclamant à la face du monde qu’elle est un excellent remède des obstructions urinaires et les « contre » arguant sur l’action néfaste de l’asperge sur les voies urinaires, l’accusant d’irriter la vessie, de développer des hématuries et d’augmenter le paroxysme de la goutte, ce en quoi je ne leur donne pas tort sur ce dernier point. Mais c’était ainsi, il ne manquait pas une occasion pour qu’untel publie un pamphlet et que tel autre y réponde dans l’année par un brûlot incendiaire. Combien de plantes, combien de préparations magistrales ont été ainsi battues comme plâtre entre le marteau et l’enclume ? Le vésicatoire, par exemple, mais on a eu raison de lui taper dessus. Bref, entre les « béni-oui-oui » et les « non-non-je-ne-hoche-pas-la-tête-pour-signaler-que-j’ai-raison », nous ne sommes pas plus avancés, l’aventure thérapeutique de l’asperge languit et, à l’image du turion blafard poussant en cave, n’illumine personne de ses lumières. On s’amuse un peu durant les années 1808-1809 : c’est l’époque du blocus européen décidé par Napoléon. Alors, quand on n’a plus rien, on s’en remet à ce qui pousse alentours. C’est ainsi qu’on a vainement tenté de fabriquer, à base de graines d’asperge, un ersatz de café. La même sottise se reproduira durant la Première Guerre mondiale. Id est : ce qui n’a pas marché ne marchera jamais. Mais tout cela est compréhensible : il faut imaginer ces temps de disette et/ou de guerre durant lesquels hommes et femmes se jetaient sur n’importe quoi pour seulement survivre. Ne voit-on pas un certain Charlie Chaplin manger ses chaussures dans l’un de ses films ? Entre le blocus européen et la « Der des Ders », quelques âmes éclairées ont eu le temps d’accorder à l’asperge un peu de leurs doctes observations. On s’interroge beaucoup sur l’origine de la propriété diurétique de l’asperge. Par exemple, Cazin conclue qu’une forte infusion des pointes d’asperge est bien moins efficace que celles des racines. Doit-on à la griffe d’asperge sa qualité d’accroître la diurèse par son asparagine, son potassium ou par le biais d’un principe volatil encore indéterminé tel que le pensait Crouzet en 1898 ? Ce à quoi Leclerc répond que l’asperge « agirait en augmentant non pas la quantité de l’urine excrétée, mais la fréquence des mictions par suite d’une action irritante sur l’épithélium rénal » (4). Il ajoute par ailleurs que ce n’est pas l’asparagine qui donne aux urines cette odeur caractéristique après absorption d’asperges, mais bien un principe volatil tel que le pressentait Crouzet avant lui. En tous les cas, on peut qualifier l’asperge de diurétique irritant comme le soulignera Botan en 1935.

L’asperge est une plante vivace par sa griffe (constituée du rhizome et des racines). C’est elle qui, au printemps, donne naissance aux jeunes pousses d’asperges, lesquelles, si on les laisse se développer, produisent des tiges vertes très ramifiées portant de pseudo-feuilles écailleuse – des cladodes (comme le fragon petit houx) – tandis que les feuilles elles-mêmes demeurent du domaine du microscopique. De petits rameaux stériles d’1 à 3 cm s’organisent groupés en faisceaux de trois à quinze. De petites fleurs en cloche, blanc verdâtre voire jaune verdâtre, se baladent seules ou en duo, et donneront après floraison (juin-août) des baies rouges en forme de boule d’un centimètre de diamètre. A l’intérieur, se dessinent trois loges contenant chacune deux graines noires et anguleuses.
A l’état sauvage, l’asperge est assez fréquente en France et pousse sur des sols sablonneux, des friches, dans les broussailles, mais jamais à plus de 500 m d’altitude. Elle est plus particulièrement présente dans la partie sud de la France, bien qu’on rencontre çà et là quelques sujets plus septentrionaux.

Le nom de l’asperge provient du grec asparagos signifiant « je déchire », allusion faite aux redoutables épines que portent de nombreuses espèces d’asperges dont certaines ont l’aspect de chevaux de frise. Gare à celui qui y plongerait la main !
Après qu’on ait longuement ergoté quant à savoir dans quelle famille botanique classer l’asperge (Liliacées, Smilacées…), on en est finalement venu à créer une famille à son image, les Asparaginées.

A gauche, le turion ; au centre, l'inflorescence ; à droite, la griffe.

A gauche, le turion ; au centre, l’inflorescence ; à droite, la griffe.

L’asperge officinale en phytothérapie

Généralement, le gourmet ne connaît de l’asperge que le turion disponible sur les marchés, et que l’on appelle communément asperge pour davantage de praticité. Si ce turion recèle bien quelques propriétés et usages, il ne fait aucun doute que la partie végétale de l’asperge à laquelle on a toujours accordé la plus grande partie des pouvoirs thérapeutiques se trouve être la « griffe », c’est-à-dire le rhizome armé de ses racines. Il faut dire que le turion d’asperge est entré dans la matière médicale depuis bien moins de siècles que la griffe, du temps de Cazin ça ne remontait qu’à quelques années.
La racine d’asperge, comme toutes les autres parties de la plante, contient de l’asparagine, de l’arginine, des saponines, des flavonoïdes et une bonne proportion de potassium. Quant au turion, sa composition en fait un légume intéressant : gorgé d’eau à 90-95 %, il contient un peu de glucides (fructosanes : 4 %), quelques protides (2 %) et quasiment pas de lipides (0,1 %). Sa richesse en vitamines (A, B1, B2, B3, B9, C) et en sels minéraux et oligo-éléments (manganèse, fer, phosphore, iode, cuivre, fluor, brome, potassium, calcium) en font un bon reminéralisant et reconstituant. Enfin, le turion se caractérise par un taux élevé de purines (0,24 mg aux 100 g) qui ne sont pas sans poser problème selon les profils (nous en reparlerons plus bas) et, chose particulière, du méthyl-mercaptan qui est responsable de la modification de l’odeur des urines seulement quinze minutes après ingestion d’asperge.
Quelques mots sur les graines d’asperge : on y trouve environ 15 % d’une huile de couleur jaune rougeâtre et de la mannite. Aucun usage thérapeutique récent ne semble avoir été recensé à leur sujet.

Propriétés thérapeutiques

  • Diurétique irritante et éliminatrice des chlorures, des phosphates et de l’urée, réductrice de la glycosurie
  • Drainante du foie, des reins, de l’intestin, des poumons et de la peau
  • Purifiante et fluidifiante sanguine
  • Apéritive, tonique amère, laxative
  • Hypocalorique, reminéralisante

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère rénale et vésicale : incontinence légère, faiblesse vésicale, prévention des lithiases rénales, oligurie des cardiaques, insuffisance rénale, rhumatismes
  • Troubles de la sphère hépatique : insuffisance hépatique, ictère, obstruction hépatique, diabète
  • Troubles de la sphère respiratoire : bronchite chronique
  • Asthénie physique et intellectuelle, anémie, convalescence, déminéralisation
  • Constipation
  • Obésité, hydropisie, œdème des membres inférieurs
  • Palpitations (?), viscosité du sang
  • Soin cutané : eczéma, éclaircissement du teint

Modes d’emploi

  • Infusion de racines
  • Décoction de racines
  • Macération vineuse de racines
  • Suc frais des turions
  • Sirop des cinq racines apéritives majeures de l’ancienne pharmacopée (avec le fragon, le persil, le fenouil et l’ache)
  • Turion cuit ou cru

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Récolte : les racines de saveur amère et mucilagineuse sont arrachées au printemps. Quant au turion, qui est une jeune pousse, il est cueilli avant développement, tout comme les jeunes pousses du fragon. Notons que ces turions sont blancs ou verts selon qu’ils ont poussé à la lumière ou à l’obscurité.
  • Contre-indications : l’asperge est déconseillée dans un certain nombre de cas, tels que l’irritation et/ou l’inflammation des voies urinaires, l’état inflammatoire des reins comme la néphrite. De même, les personnes sujettes à l’artériosclérose, à la prostatite, ainsi que les nerveux (agitation, insomnie) éviteront l’asperge. Les malades atteints de la goutte la banniront : son taux de purines est préjudiciable. Si l’organisme est capable d’en excréter quotidiennement une partie, un apport extérieur par le biais de l’asperge ne saurait qu’aggraver la goutte, les purines étant impliquées dans cette pathologie. Pour finir, on a recensé quelques rares cas d’allergie cutanée. En l’absence de ces contre-indications, on ne fera pas de l’asperge une cure qui excédera une dizaine de jours.
  • Variétés : de l’asperge officinale, on a tiré de nombreux cultivars tels que l’asperge verte de Lauris, l’asperge blanche d’Alsace, l’asperge violette d’Albenga, l’asperge blanche à pointes pourprées d’Argenteuil, etc. Les unes et les autres se prêtent à de nombreuses préparations culinaires qu’il serait trop long d’énumérer ici.
  • Autres espèces : certaines comme l’asperge à feuilles aiguës (A. acutifolius) et l’asperge à petites feuilles (A. tenuifolius) sont sauvages et également comestibles. La première porte des baies noires et la seconde des rouges. On rencontre aussi dans la nature des asperges aux propriétés médicinales identiques à l’asperge officinale. C’est le cas de l’asperge sauvage (A. maritimus) et de l’asperge blanche de Corse (A. albus). Chez le fleuriste, on pourra faire la connaissance de plusieurs espèces d’asperges ornementales en provenance d’Afrique du sud : c’est entre autres le cas d’A. plumosus et d’A. setaceus.
    _______________
    1. Le mot vénérer provient de Vénus.
    2. Autrefois, dans les campagnes (Bretagne, Bourgogne, Poitou-Charentes), il était d’usage d’appliquer de la racine d’asperge sur les dents et les gencives malades. Où l’on voit que des prescriptions antiques traversent les siècles.
    3. Dioscoride, Materia medica, Livre II, 128
    4. Henri Leclerc, Précis de phytothérapie, p. 45

© Books of Dante – 2017

asperge_officinale_baies

François-Joseph Cazin, médecin humaniste

francois-joseph_cazin_1788-1864

Né dans le département du Pas-de-Calais en 1788, François-Joseph Cazin se destine très tôt à la médecine, étant tout d’abord, dès 1804, aide-chirurgien en hôpital militaire, avant de devenir lui-même chirurgien, puis médecin dans la marine. Par la suite, il pratiquera pendant une vingtaine d’années la médecine à Calais, avant qu’un événement inattendu n’imprime de sa patte providentielle la destinée du jeune médecin. En 1832, une épidémie de choléra se déclare dans le nord de la France. Cette maladie, provoquée par la bactérie Vibrio cholerae, touchera bien des parties du monde au gré de vagues successives. En 1832, c’est la deuxième pandémie de choléra (1826-1841) qui s’abat sur la France. Le docteur Cazin met toute son énergie au service de l’éradication de ce fléau, mais il en est lui-même l’une des victimes. C’est cela qui le décide à renoncer à la vie urbaine. Il se rend donc à la campagne, à 50 km de Calais, dans la petite ville de Samer qui l’a vu naître. Il y séjournera jusqu’en 1846. Durant ces presque quinze années, de médecin de ville, Cazin devient médecin de campagne. Et c’est durant ces années que va s’élaborer en son esprit la structure de son œuvre majeure, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes. En 1847, il est récompensé par la Société royale de Médecine de Marseille pour un mémoire qui n’est qu’une ébauche de son traité, lequel paraîtra, dans sa première édition, en 1850. N’ayant, pour ainsi dire, connu que la ville en ce qui concerne ses pratiques médicales, le docteur Cazin est particulièrement frappé par les conditions de vie des habitants des campagnes, considérant, parce que cela lui saute aux yeux, qu’en ville tout est disponible rapidement ou presque, contrairement à cette campagne où contrastent l’opulence de quelques-uns et l’indigence du plus grand nombre. Comparant sa pratique urbaine et celle rurale conditionnée par les plantes qu’il récolte aux alentours, il s’est alors convaincu de la supériorité des espèces végétales indigènes. Dans cette démarche, il a été aidé par la sensibilité qu’il a pu éprouver par rapport à l’empirisme et à la médecine populaire des campagnes, tout en ne tombant jamais dans le piège du remède de charlatan de champ de foire. Plus que tout conscient de la pauvreté dans laquelle vivent la plupart des gens qui l’entourent, il se propose de mettre à l’honneur une médecine bon marché, possible grâce à des moyens simples et peu coûteux, afin que « s’économise l’argent du malade et le temps du médecin » (1), car l’homme de la campagne du XIX ème siècle, « le plus souvent, alors, il souffre sans secours, lutte péniblement, languit ignoré et meurt silencieux et résigné dans une chaumière où le froid, l’humidité, la malpropreté se joignent aux autres causes de destruction ». « J’ai donc renoncé, poursuit-il, dans ma pratique rurale, aux médicaments d’un prix plus ou moins élevé, et aux préparations pharmaceutiques dont le luxe ne peut être payé que par le riche ».

cazin_traite_pratique_et_raisonne_page_de_garde

Cazin est l’une de ces icônes propres au XIX ème siècle, symbole de cette dichotomie entre cité et campagne, riches et pauvres, et il se range au côté de ces derniers en homme humaniste qu’il est. Alors que, dans le même temps, pérorent médecins et pharmaciens de ville, qui ne savent que louer les « progrès » de la médecine thérapeutique chimique, exaltant les bienfaits du mercure et de l’antimoine, vouant aux gémonies la thériaque et la conserve de roses. Cazin pointe du doigt les malversations concernant les drogues provenant de pays lointains et qui, une fois parvenues dans les officines, sont de bien moins bonne qualité qu’à leur départ ; non pas que le transport en aura amoindri la valeur thérapeutique, mais surtout parce qu’elles subissent, de la part de marchands peu scrupuleux, une transformation pour laquelle l’appât du lucre n’est pas étranger. C’est aussi l’occasion pour Cazin de remettre en cause cette idée reçue, particulièrement tenace puisqu’elle existe toujours en ce début de XXI ème siècle, que ce qui est exotique est plus efficace ; et, en travaillant avec des produits locaux, à portée de mains, il démontre l’inanité de ce jugement et prouve avec aisance que l’herbe n’est pas forcément plus verte chez le voisin. Il n’en va pas que de la qualité d’une plante, il en va aussi de celle de celui qui l’emploie. Et si manque le bon sens, qu’un végétal soit exotique ou indigène, il n’est rien qui soit possible de faire, l’échec thérapeutique ne saurait être que patent. Il est assez facile de jeter l’opprobre sur les plantes locales en les regardant de haut, lorsqu’on a toujours connu ces préparations médicamenteuses, embouteillées et étiquetées, flambantes neuves, sur les étagères du pharmacien, chose que Cazin finira par rejeter, insistant sur les étapes préalables et incontournables d’une bonne pratique phytothérapeutique : maîtriser la botanique médicale (!!!), récolter des plantes sauvages de préférence au moment opportun, les faire sécher correctement si cela s’avère nécessaire ou bien en faire un usage immédiat. Oui ! Qui imaginerait faire une soupe avec une botte de poireaux ayant jauni au réfrigérateur ou à la cave ? Soyons sérieux.

C’est cette fraîcheur et cette instantanéité que le docteur Cazin a placées en exergue durant toutes ses années passées comme médecin de campagne avec, sous la main, foison de remèdes végétaux que l’on retrouve dans son monumental ouvrage, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes. Cette somme, rééditée et augmentée en 1858, présente en 1200 pages environ 500 plantes, accompagnée de 40 planches botaniques dessinées par le fils de François-Joseph, Henri Cazin (1836-1891), également médecin et artiste peintre.


  1. Toutes les citations placées entre guillemets sont extraites de la préface du Traité pratique et raisonné.

© Books of Dante – 2017

cazin_traite-pratique_et_raisonne_page_1