L’euphraise (Euphrasia officinalis)

Synonymes : casse-lunettes, brise-lunettes, herbe aux aveugles, herbe à l’ophtalmie, œil brillant, luminet, luminette, etc.

L’euphraise n’est pas plante rare en Europe. Cependant, elle est absente du territoire grec, ce qui explique que l’on n’ait pas longuement monologué à son sujet lors de l’Antiquité du même nom. En revanche, on la localise à l’Asie mineure (où sont nés Dioscoride et Galien tout de même), ainsi qu’en Italie, pays dans lequel Pline l’ancien a vu le jour. Bref, ils n’eurent pas l’œil pour l’euphraise. C’est au Moyen-Âge que son usage se vulgarise sans pour autant retrouver l’euphraise au sein du célèbre Capitulaire de Villis par exemple. Cette plante apparaît néanmoins dans d’autres documents médicaux, recueils de recettes – les réceptuaires bien nommés. L’on dit même, mais là il me faut chausser mes bésicles, qu’Hildegarde aurait écrit quelque part dans son œuvre au sujet de l’euphraise. Ces propos étant rapportés par Fournier, il m’est difficile de les mettre en doute. Selon ce qu’il dit, Hildegarde conseillait l’euphraise surtout par voie externe sur plaies, blessures et éruptions cutanées. Mais à cette époque, il ne nous est encore rien dit à propos des vertus oculaires de cette plante, un long temps de patience sera nécessaire pour cela : c’est dans la version rénovée du Livre des simples médecines (aka le Circa instans) de Matthaeus Platearius qu’on lit la première référence ophtalmique de l’euphraise dont l’eau distillée, fortement vantée, était administrée en cas d’obscurcissement de la vue, mais permettait aussi de fortifier la mémoire. Qu’est-ce que la mémoire et la vue peuvent bien avoir en commun qu’on les mette ensemble ? On connaît bien une expression telle que : loin des yeux, loin du cœur. Cela signifie qu’une personne que l’on n’est plus amené à côtoyer de visu s’oublie plus facilement, c’est-à-dire qu’on en perd davantage la trace mnémonique. Le cœur est considéré comme le siège de la mémoire depuis l’Antiquité grecque et la mémorisation se retrouve dans l’expression « savoir par cœur », dont l’origine ne semble cependant pas remonter bien avant Rabelais. Ainsi, ce qui est bon pour les yeux l’est également pour la mémoire. D’ailleurs, certains fabricants d’élixirs floraux semblent s’inspirer de cette ancienne conception quand l’un d’entre eux écrit que l’élixir d’euphraise se destine à « ceux qui perçoivent leur environnement et autrui de manière superficielle ». Ainsi, l’euphraise est-elle un « forget me not », autrement dit cousine du myosotis, car l’euphraise est fille : une fraise, une euphraise ^^. Il y a cinq siècles en arrière cette eau distillée, dont la réputation était telle qu’elle intervenait dans bien des maux oculaires (conjonctivite, ophtalmie, blépharite, larmoiement…), tenait le haut du pavé si l’on peut dire. Mais d’où lui vient qu’Olivier de Serres la surnomme luminette, autrement que parce qu’elle a vertu d’éclairer les yeux ? Cela semble émerger au XV ème siècle, peu probablement avant. Une recette additionnée à La magie naturelle de Porta – chose qui se faisait couramment en ces temps (par exemple, le Grand Albert est une œuvre multiséculaire) – nous donne ce « remède pour les yeux : prenez verveine, rue, éclaire [nda : la chélidoine], euphraise et fenouil et en faites eau à la chapelle, lavez vos yeux ou en versez soir et matin un petit peu dedans » (1).
Pour expliquer les vertus ophtalmiques de l’euphraise, il faut nécessairement en appeler à la théorie des signatures, et forcément à Paracelse : cette plante « dont les fleurs marquées de raies pourpres et violettes, présentent une tache jaunâtre qui a été comparée à la forme de l’œil, ce qui a fait employer son infusion en collyres contre les maladies des yeux » (2). Voilà qui apporte une réponse à l’interrogation du docteur Leclerc qui, contrairement à Reclu, ne remet pas en cause les vertus oculaires de l’euphraise. Mais avant d’en arriver là, il faut prendre connaissance de ce qui se passait à la Renaissance concernant l’euphraise. Des noms célèbres – Matthiole, Jérôme Bock, Arnaud de Villeneuve – ne font pas autre chose que diffuser les travaux qui les précèdent au sujet de l’euphraise. Il serait malaisé de leur jeter la pierre quand on constate que certains auteurs bien actuels se permettent de pérenniser des erreurs parfois vieilles de vingt siècles. Qu’importe. Au XIX ème siècle, on en viendra à discréditer l’euphraise : selon Cazin, on affabule sur la question des propriétés ophtalmiques de cette plante : « il faut la crédulité de Matthiole pour croire que l’euphraise guérit la cataracte, l’épiphora, l’obscurité de la vue, la cécité et presque toutes les maladies de l’appareil oculaire » (3). Le docteur Cazin apporte une nuance bien nécessaire : Fournier, lui aussi, traitera de fou celui qui prétend faire recouvrer la vue à un aveugle par le biais de l’euphraise. Pour conclure la demi page qu’il accorde à la plante, Cazin assène les mots très sévères que voici : « Quand de grands noms accréditent l’erreur, elle marche, traverse les siècles et vient s’asseoir gravement à côté de la science. Croira-t-on qu’il est encore des praticiens qui prescrivent comme un précieux remède anti-ophtalmique l’eau distillée d’euphraise ? » (4). Autant dire tout de go que Cazin n’accordait aucun crédit à la théorie des signatures qu’il jugeait parfaitement absurde.
Le XX ème siècle réhabilite quelque peu l’euphraise, sans pour autant faire d’elle la panacée oculaire qu’on a imaginé auparavant : que l’on ne conçoive donc pas en son esprit une haie d’honneur lançant cotillons et confettis : certains ont vu dans le nom de l’euphraise celui de l’euphorie, du plaisir et de la bonne humeur. L’explication, selon Fournier, tient en ceci : « c’est une allusion à la joie qu’on éprouve à retrouver une bonne vue après un usage de cette plante. Mais rien de plus douteux que cette origine » (5). Bien d’accord. L’étymologiste fou a dû encore frapper.

L’euphraise est une coquine, sous ses faux airs de lamiacée que, pourtant, elle n’est pas : après avoir été rangée parmi les Scrofulariacées, elle appartient désormais aux Orobanchacées, curieuse famille regroupant des plantes absolument parasites, extrayant des substances nutritives, des sels minéraux auprès d’autres plantes dont laîches, graminées, trèfle, thym, etc. L’euphraise, parasite, ne l’est qu’à demi, puisqu’elle assure sa propre photosynthèse contrairement à l’orobanche du trèfle (Orobanche minor) à la livide pâleur d’endive, en attente d’une perfusion de chlorophylle. L’euphraise, non, c’est une gazouillante plante annuelle dont le caractère (très) commun dans la plus grande partie de l’hémisphère nord, équilibre le fait d’être quasiment invisible à l’œil nu (j’exagère) tant sa petite taille (5 cm) la maintient fréquemment au ras du sol et loin de nos mirettes. Mais pas toujours : en d’autres cas, elle atteint fièrement deux, voire trois décimètres de hauteur. Juste assez pour que ses petites feuilles opposées (ou alternes), sessiles, ovales, viennent vous grattouiller les mollets, si jamais vous traversez des lieux où elle abonde, c’est-à-dire prés et pâturages, pelouses et prairies, ou des zones plus humides telles que les bordures de ruisseaux, même moussus, le tout en dehors des régions méditerranéennes.
Ses tiges, rampantes ou dressées, grêles mais parfois raides, plus ou moins ramifiées, rougeâtres, velues, etc. honorent leurs extrémités d’« épis » de fleurs qui, de mai à octobre, montrent des corolles bilabiées, lobées/casquées par deux au-dessus, par trois sur la partie inférieure de la fleur, sorte de piste d’atterrissage pour les insectes qui viennent volontiers la butiner. Ce sont ces fleurs blanches, dont les rayures variables (pourpre, violet, rose) dirigent l’œil vers un gros point central de couleur jaune qui, selon comment l’on regarde chaque fleur, fait penser à un œil ou, parfois, au cœur d’un petit personnage.

L’euphraise en phytothérapie

Bien que la carrière thérapeutique de l’euphraise ait adopté le profil d’une montagne russe, l’on peut se rassurer sur la question de ses constituants parmi lesquels nous trouvons les très communes substances suivantes : du tanin, une huile grasse, du sucre, un principe amer, des acides phénols et des flavonoïdes. Quand on étale quelques mots compliqués, on a affaire à ça : de l’acide euphrastanique, des iridoïdes comme l’aucuboside et l’aucubine, des hétérosides phénylpropaniques (eukovoside), des lignagnes, enfin une substance de couleur bleue de nature proche de la rhinantine. Ce cocktail procure à la plante une odeur balsamique, bien qu’assez faible, et une saveur amère et forte en revanche.

De l’euphraise, l’on emploie essentiellement les parties aériennes fleuries.

Propriétés thérapeutiques

  • Tonique astringente
  • Anti-inflammatoire, analgésiante légère des muqueuses
  • Fortifiante de la vue, anti-ophtalmique
  • Fortifiante stomacale

Usages thérapeutiques

  • Affections oculaires : en général, infections, allergies et inflammations des yeux et des paupières, ophtalmie, ophtalmie du nouveau-né et du scrofuleux, conjonctivite, blépharite, kératite, iritis, photophobie, affaiblissement de la vue, relâchement des paupières, larmoiement par causes diverses, sécrétion muqueuse abondante des yeux, orgelet
  • Troubles de la sphère respiratoire + ORL : coryza, coryza rebelle, rhinite, rhinite allergique, pharyngite, maux de gorge, toux, toux muqueuse, rhinorrhée, expectoration visqueuse, enrouement, infection des sinus, des voies nasales et de l’oreille moyenne
  • Affections gastriques légères
  • Affaiblissement de la mémoire (?)

Modes d’emploi

  • Infusion des parties aériennes fraîches, en solo ou en trio (avec 1/3 d’euphraise, 1/3 d’absinthe et 1/3 de fenouil).
  • Décoction des parties aériennes fraîches.
  • Cataplasme de parties aériennes fraîches et contuses.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Récolte : elle se déroule durant toute la période de floraison, soit de juin à octobre.
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    1. Jean-Baptiste Porta, La magie naturelle, XIII.
    2. M. Reclu, Manuel de l’herboriste, p. 98.
    3. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p. 400.
    4. Ibidem.
    5. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 393.

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L’euphorbe épurge (Euphorbia lathyris)

Synonymes : grande ésule, purge, tire-fort, petite catapuce, euphorbe catapuce, triette, catherinette, ginousèle, euphorbe lathyrienne, tithymale épurge…

Il y a fort longtemps – cela est rapporté par Hippocrate –, l’empoisonnement à l’épurge existait déjà, événement s’inscrivant sous le double signe suivant : la présence de cette euphorbe sur le pourtour méditerranéen d’une part, d’autre part l’emploi médicinal de celle qu’on n’appelait pas encore euphorbe épurge mais lathuris, plante inscrite dans le groupe des tithumallos, un mot composé signifiant « tendre mamelle », en raison du suc laiteux (qu’à bon droit l’on a nommé latex) qui s’écoule de ces plantes à la moindre cassure, ce qui est le cas de toutes les euphorbes, mais également de ces Papavéracées telles que pavot, coquelicot ou encore chélidoine, ou bien Astéracées, pissenlit et laitue pour n’en citer que quelques unes. L’écarlate ponceau portait-il le nom de tithymale durant l’Antiquité ? Non, malgré ses qualités lactescentes évidentes. En revanche, cette autre « herba lactaria » telle que l’appelait Pline, portait aussi le nom « magique », en tout cas occulte, de astêr apo kephalês, se traduisant par « étoile séparée de la tête », ce qui complique notre affaire d’identification. A tout le moins, pouvons-nous dire que le mot tithymale concernait un nombre réduit d’euphorbes, au moins sept ai-je lu quelque part, parmi lesquelles, outre l’épurge, l’on trouvait l’hêlioskopios, plante connue de Dioscoride et de Pline, ainsi nommée parce qu’elle tourne ses inflorescences au fur et à mesure que progresse le soleil dans le ciel. Un peu à la manière du tournesol et de la chicorée, en somme. Bref. Il n’en reste pas moins que grâce à cette signature, l’Euphorbia helioscopia fut consacrée au Soleil selon l’astrologie botanique de l’Antiquité grecque qui ajoute pour preuves supplémentaires ses fleurs jaunes, ses ombelles à rayons, la causticité de son latex issu d’une plante vésicante, « d’une nature si chaude, qu’appliqué tel que sur un point quelconque du corps, il produit, nous indique Pline, des ampoules comme celles que détermine le feu et qu’on l’utilise comme caustique ». D’où les précautions envisagées par Pline et Dioscoride vis-à-vis des yeux, partie du corps gouvernée par le Soleil, ce qui rattache, s’il était besoin, cette euphorbe à l’astre diurne dont la soi-disant implication amena nos antiques astrologues à affirmer que cette euphorbe était utile à chaque fois qu’il était besoin de découvrir richesses et trésors, de se rendre plus affable auprès des têtes couronnées et des grands de ce monde (parce qu’ils rayonnent), de se faire respecter des gens « patibulaires », etc. D’ailleurs, Pline nous offre une belle anecdote concernant l’un de ces principaux points : « On dit que si l’on écrit sur le corps avec le lait de cette plante, et qu’une fois sec, on le saupoudre de cendres, les caractères sacrés apparaissent aussitôt, et que certains amants ont préféré correspondre ainsi avec leur maîtresse plutôt qu’au moyen de billets. » Par « caractères sacrés », il est possible d’entendre « hiero-glyphe », non seulement sacrés, mais cachés ; cependant, n’allons pas trop loin en conjectures, « cette plante possède ces vertus sans que rien n’en arrête l’efficacité », nous dit-on en guise de conclusion. On comprend pourquoi, dans ces conditions, l’ensemble de ces considérations astrologiques, ces rituels médico-magiques furent moqués par les hommes de lettres de l’Antiquité, Aristophane le premier, par exemple.
D’autres auteurs comme Serenus Sammonicus, considèrent l’euphorbe comme une plante bonne à faire face à la léthargie, ce qui fit dire à d’autres qu’elle avait forcément quelque utilité comme plante de Mars, planète dont le caractère bouillonnant et vitupérant n’est plus à prouver, régissant tant le fougueux Bélier que l’incisif Scorpion. Ce qu’on comprend moins, c’est que certains aient vu en l’euphorbe une plante de la constellation du Verseau (signe zodiacal régi par Saturne et Uranus, pour rappel) : « Les plantes signées par le Verseau sont modérément chaudes et humides ; elles sont également aériennes ; et très souvent aromatiques ; elles prennent la forme des jambes ; parfum, l’euphorbe » (1). Parfum, l’euphorbe ?!!! J’espère qu’il ne s’agit pas du même que celui que propose Jean-Baptiste Porta « pour faire arriver la mort au moyen de fermentation », proposant une recette à base de crapaud, de vipère aspic et d’euphorbe ! Ah, ah ! Personnellement, en tant que Verseau, je préfère le patchouli, dieu merci, un aveu que je ne devrais peut-être pas faire, mais – oups ! – trop tard. Je le fais néanmoins, car il me permet de poursuivre la ligne sinueuse de mon propos : le patchouli, tout habillé d’une opulente et charnelle énergie, nous renvoie, non plus au Verseau mais à Mars. Libellé dans le Petit Albert, cet étrange opuscule offre au creux de ses pages souvent hardies un « parfum pour le mardi, sous les auspices de Mars », contenant non seulement de la racine d’hellébore et de la fleur de soufre, mais également de l’euphorbe. C’est (bon sang, ça doit cocoter un truc pareil !) pourquoi l’euphorbe est une plante chaude, non seulement parce qu’elle est solaire, mais sexuelle parce qu’elle est piquante. C’est ainsi que Pline l’ancien nous explique que « ceux qui ont sur eux de la moelle de branche d’euphorbe deviennent plus enclins à faire l’amour ». Ce qui peut s’expliquer par le fait que le latex ne rappelle pas que le lait, mais aussi le sperme et qu’on utilisait effectivement une euphorbe (Euphorbia apios) connue sous le nom d’Ischas lors de rituels compliqués permettant de ranimer Éros. L’on peut dire ce qu’on veut d’une plante. Pour diverses raisons. Rappelons-nous les légendes pompeuses et pompantes au sujet de tel ou tel qui aurait découvert les vertus de tel ou tel végétal. Je préfère de très loin les Métamorphoses d’Ovide à ces contes à dormir debout qui ne semblent pas avoir autre fonction que d’asseoir peut-être davantage la place d’un souverain comme ce soi-disant Juba, roi de Mauritanie (ou de Libye, on ne sait pas très bien) qui, selon Pline, nomma, du nom de son médecin Euphorbe (frère de Musa, médecin d’Auguste), une plante qu’il aurait découvert dans les chaînes de l’Atlas… Une anecdote assez creuse en soi et qui n’apporte finalement pas grand-chose. Pas de quoi se faire mousser, donc, au contraire de ce qui se passait en Mongolie ainsi qu’en Sibérie où, au moins, une sorte d’euphorbe faisait partie de la pharmacopée utilisée par les chamans : ainsi récoltaient-ils la racine de cette euphorbe, qu’ils séchaient et broyaient afin de pouvoir la conserver. Elle se destinait à une personne mordue non par l’amour mais par un animal ayant la rage : « lorsqu’on la coupe, un latex blanc, d’apparence semblable à la bave mousseuse caractérisant la rage, s’en écoule » (2). « Sa liqueur a vertu d’échauffer », disait Dioscoride, au risque de raconter n’importe quoi, ce qui ressort nettement au chapitre 88 du livre III de la Materia medica : « Ointe, elle résout les cataractes des yeux (?!!!). Bue, elle rend l’homme enflammé l’espace d’une journée, et à cette occasion, au moyen de son acuité, on doit l’incorporer à du miel ». A l’emplâtre de Vigo et le sirop contre la fièvre « cotédiane » de Platearius (à base d’arroche, de racine de rave et d’euphorbe), l’on peut opposer ce que préconisait Actuarius en 1539, c’est-à-dire la mastication des graines d’épurge (jusqu’à vingt parfois !) pour obtenir une purgation suffisante, et de Matthiole qui témoignait de l’importante fréquence de l’épurge sur le bord des chemins de la campagne toscane, recommandant cette plante comme purgatif en cas d’empoisonnement. Sage conseil quand l’épurge n’intoxiquait pas elle-même, ce qu’Hildegarde ne manque pas de remarquer, elle qui, il y a huit siècles, distinguait bien l’euphorbe épurge (Springwurtz) d’une autre épurge qu’elle nomme Wulfesmilch en allemand. L’abbesse a bien conscience du caractère dangereux, ardent et brutal du suc de ces deux euphorbes ; elle n’en recommande pas moins quelques usages très circonstanciés cependant. De l’une, « on en ajoute parfois à certaines potions contre les maux d’estomac » (3), de l’autre on peut faire emploi lorsqu’une purgation légère est souhaitable. A cela, elle ajoute que l’euphorbe (laquelle ? on ne sait..) est bonne pour « diminuer les humeurs superflues et empoisonnées » (4), ce qui rappelle quelque peu Matthiole, et « le mal qui s’en prend aux membres, les ronge et les dévore » (5). Feu Saint-Antoine ?

Rapprochons-nous, voulez-vous, d’une période moins lointaine et plus facilement interprétable dans les diverses émanations qui en proviennent : un crapaud coassant dans un puits ou auprès d’un marigot n’apporte pas, à nos oreilles, les mêmes sonorités. C’est Cazin que je désigne comme dernier intervenant de cette ci-présente partie. Que dit-il, l’aimable médecin boulonnais ? Ceci : « L’épurge est un purgatif drastique des plus violents. La semence de cette plante n’est pas moins d’un emploi tout à fait vulgaire [nda : par vulgaire, entendre commun] dans nos campagnes. On en avale six à douze graines pour produire un effet purgatif suffisant » (6). Que dire ? Cela doit-il mettre en exergue l’indigence dans laquelle grande partie de la population des campagnes françaises se trouvait encore au XIX ème siècle, ou plutôt la robustesse, bien plus grande que la nôtre, de ceux qui furent nos ancêtres ? Hum… Habiter la campagne, contrairement à ce que pensent ceux qui portent plainte contre le cri de la grenouille ou la sonnaille de la vache, est-ce bien le signe d’une indigence, même lorsqu’on est un cultivateur du milieu du XIX ème siècle ? C’est sans doute ce qu’imagine cette cocotte de citadin poudré, pestant quand il met le pied dans la crotte. Pourquoi donc ce que certains considèrent comme un manque de confort et de commodités – lequel réside dans l’essentiel débarrassé du superflu – serait, non pas une marque de pauvreté, mais un mieux-être vers lequel tendre ? Quand j’étais petit et que je passais mes vacances d’été chez mes grands-parents maternels, je dormais dans la même chambre qu’eux, sur un lit de fortune, déplié pour l’occasion. Dans cette chambre, il n’y avait aucun système de chauffage, et ce en hiver également, hormis la brique chaude au fond du lit et, au cœur, la sensation profonde – sans doute suscitée par l’épais et moelleux édredon – d’être au monde, très simplement. Il est bien possible qu’autrefois la « pauvreté » des moyens ait été concomitante à la robustesse de nos aïeuls : aujourd’hui, certains en font des tonnes pour se préserver de ceci ou de cela, et tout cela pour arriver, finalement, dans un état déplorable à un âge où d’autres parvenaient sans pour autant prodiguer autant de vains et pernicieux efforts…

L’euphorbe épurge, magnifiquement représentée dans les Grandes heures d’Anne de Bretagne, « se reconnaît entre toutes les euphorbes à l’aspect très spécial que lui confèrent ses feuilles disposées par paires régulièrement en croix, l’une par rapport à la suivante, d’un vert bleuâtre foncé, sans dents et sans poils, à une seule nervure » (7). L’épurge, surtout lorsqu’elle est en fleur (mai-juillet), est sans doute l’une de nos plus belles euphorbes indigènes. Haute d’un mètre sinon plus, cette grande plante bisannuelle à la tige centrale épaisse se dresse face au soleil, le long des grands axes ou des plus petits chemins, sur les terrains sablonneux et/ou boisés, d’une grande partie de l’Europe, de l’Afrique et de l’Asie.

L’euphorbe épurge en phytothérapie

L’huile d’euphorbe, déjà présente dans les apothicaireries du temps de Louis XIV, ne dira peut-être rien au premier venu contrairement à l’huile de ricin, bien que ces deux huiles aient en commun d’être purgatives. Cette communauté dans l’action est remarquable dans le sens de leur appellation respective : du grec katapotion (« médicament avalé sans être mâché », « pilule »), on a forgé le curieux nom français de catapuce. L’on a distingué la catapuce majeure – le ricin – de la mineure, c’est-à-dire l’épurge. C’était là une façon de marquer la moindre estime qu’on avait pour l’épurge au profit du ricin qui remplacera, avec son arrivée sur le « marché » pharmaceutique, l’épurge dans le courant des années 1760, alors qu’avant cette date (1764 exactement), l’huile d’épurge était le purgatif le plus employé en France. Après cela, l’huile d’épurge, bien moins plébiscitée, demeura assez active au niveau de la pharmacopée de campagne où les médecins ruraux en faisaient encore usage. Mais on ne peut effectivement pas dire qu’elle ait déchaînée les passions des chimistes durant l’ensemble du XIX ème siècle : c’est pour cette raison qu’on en sait assez peu à son sujet. On peut néanmoins affirmer que les graines de l’euphorbe épurge, contenant 40 à 50 % d’huile végétale, sont l’objet d’une expression, soit mécaniquement, soit par solvants (alcool, éther). De couleur jaune plus ou moins brunâtre, cette huile contient des triglycérides des acides palmitique, oléique et stéarique, une résine de couleur brune d’odeur désagréable et de saveur âcre et une toxalbumine proche de la ricine, ce en quoi ricin et épurge s’apparentent une fois de plus. La plante, en tant que tel, contient aussi une grande quantité de tanin, de la gomme, une essence aromatique, une saponine, des acides (gallique, malique et racémique).
Quant au latex, dont la proportion est variable d’une euphorbe à l’autre, en fonction du lieu, de la saison, de l’âge de la plante, etc., c’est, comme nous l’avons dit, une substance plus qu’irritante mais également cancérigène en raison des esters de phorbol qu’elle contient. Ce suc, de nature gommo-résineuse, n’est donc pas à prendre à la légère car, nous explique Cazin, « la dégustation de la plante cause un sentiment d’ardeur qui se répand dans toutes les parties de la bouche et dans la gorge » (8). Appréciez le « dégustation » ^_^

Propriétés thérapeutiques

  • Éméto-cathartique (= vomitive drastique), purgative, purgative drastique
  • Rubéfiante, vésicante, caustique
  • Hydragogue
  • Sternutatoire

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère respiratoire : bronchite, coqueluche
  • Troubles locomoteurs : sciatique, paralysie, rhumatismes
  • Troubles de la sphère vésico-rénale : hydropisie, albuminurie chronique
  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : constipation, constipation opiniâtre
  • Affections cutanées : psoriasis, érysipèle, verrue, teigne
  • Douleur dentaire
  • Ictère chronique

Modes d’emploi

Autant dire qu’aujourd’hui, ils se font rares ; hormis l’approche homéopathique, on ne compte plus guère d’officines qui délivrent, comme autrefois, de l’huile d’épurge, non plus que les multiples compositions magistrales de l’ancienne pharmacopée, inusitées à ce jour, bien entendu. Remémorons néanmoins quelques uns de ces antiques modes d’emploi :

  • Graines à mâcher (= « catapuce », autrement dit ; chaque graine représente une « pilule »). On s’adaptait alors à la nature du patient :
    – pour un sujet très robuste : six à douze graines à mâcher ;
    – pour un sujet tout juste robuste : la même quantité, simplement concassée ;
    – pour un sujet sensible : la même quantité, en émulsion dans un jaune d’œuf allongé d’eau.
  • Suc frais (en externe).
  • Huile d’épurge (en interne (9), en externe pour friction).
  • Infusion à froid de feuilles fraîches.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Récolte : les feuilles se cueillent à l’été et se sèchent avec le même soin que l’on prodigue aux succulentes ; quant aux semences, on les ramasse à maturité parfaite.
  • Toxicité : elle est relative et dépend essentiellement de la nature des parties de la plante considérées : huile et feuilles sont « problématiques », racine et écorce le sont beaucoup moins, sans doute parce qu’elles sont moins actives. Tout d’abord, l’huile d’épurge, qui est de délicate conservation, peut finir par rancir, se troubler, devenir piquante. Elle peut, alors, provoquer des coliques. Mais ce en quoi l’on met véritablement en garde dès lors qu’on aborde une euphorbe ou l’autre, c’est leur gomme résine lactescente, autrement dit leur latex dont la causticité enflamme non seulement la peau (boutons, vésicules, cloques, œdèmes, quelques fois lésions tissulaires profondes), mais également l’ensemble du tube digestif en cas d’ingestion, des muqueuses buccales jusqu’à l’anus pour le moins, qui se trouvent alors violemment enflammées, sans compter d’autres manifestations pour le moins douloureuses : vomissements, diarrhée, diarrhée rebelle, superpurgation, selles sanglantes, spasmes gastro-intestinaux, etc. A cela, ajoutons vertige, délire, convulsions, défaillance du pouls, troubles circulatoires, décès (par excès d’inflammation ou par épuisement)… Par inadvertance, il est aussi possible que ce latex soit projeté dans les yeux, ce qui peut mener à une brûlure et/ou une érosion de la cornée, une conjonctivite, une kératite, une baisse de l’acuité visuelle, voire même la cécité. Se frotter simplement les yeux après manipulation d’une euphorbe peut causer une brûlure irritative pouvant perdurer des heures… A travers une pratique médicinale, il faudra se tourner vers des substances moins violentes que l’épurge, laquelle doit être reconsidérée dès lors que préexiste une irritation intestinale. Ainsi, l’on pourra procéder à une substitution par le nerprun, la bryone, la gratiole, etc. Pour adoucir le caractère agressif des feuilles d’euphorbe épurge, mieux vaut les faire sécher et les laisser à l’air libre durant plusieurs mois d’affilée. Dans ces conditions, elles jouent le rôle d’émétique et de purgatif plus doux qu’à l’état frais. Il en va de même des capsules contenant les graines de l’euphorbe épurge : en Europe centrale, elles furent torréfiées comme un ersatz de café durant la Première Guerre mondiale : certains s’en épouvantèrent, d’autres s’en esbaudirent, mais tous devaient ignorer que la torréfaction efface de beaucoup la virulence agressive de l’épurge.
  • Autres espèces : on en compte de fort connues comme l’euphorbe réveil-matin (un nom à coucher dehors ; E. helioscopia), la grande euphorbe (E. characias), l’euphorbe petit-cyprès (E. cyparissias). Ce ne sont là que les euphorbes les plus fréquemment citées par les ouvrages de phytothérapie et de botanique. Mais il en existe bien d’autres en France (E. peplus, E. dulcis, E. amygdaloïdes, E. esula, E. palustris…) comme en dehors : E. maculata (Amérique du Nord), E. atoto (Malaisie), E. pilulifera (Inde), E. pekinensis (Chine), etc.
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    1. Paul Sédir, Les plantes magiques, p. 49.
    2. Claudine Brelet, Médecines du monde, p. 102.
    3. Hildegarde de Bingen, Physica, p. 43.
    4. Ibid., p. 89.
    5. Ibid., p. 106.
    6. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p. 394.
    7. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 390.
    8. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p. 393.
    9. « L’huile d’épurge partage, avec un grand nombre de substances purgatives, la propriété de ne purger qu’autant qu’elle est administrée à faible dose. Dans ce cas, elle agit comme hyposthénisant entérique ; mais à haute dose, elle se montre un hyposthénisant vasculaire général » (François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p. 395).

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La fougère mâle (Dryopteris filix-mas)

La propriété majeure de cette fougère fut déjà repérée par les Anciens dont Théophraste qui relatait ses effets vermifuges. Bien d’autres l’imitèrent à raison dans cette voie : Pline, Celse, Aëtius, Scribonus Largus, Galien, etc. Plus que d’être vermifuge, elle est précisément ténifuge, c’est-à-dire qu’elle débarrasse l’intestin de cet hôte peu désirable qu’est le ver solitaire. Dans le quatrième livre de la Matière médicale, Dioscoride nous offre un assez joli portrait botanique de la « feuchiere masle ». Bien évidemment, lui aussi connaissait la vertu vermifuge du rhizome de cette fougère, bien plus efficace si on l’accompagne de scammonée et d’hellébore noir, deux purgatifs. Effectivement, il peut arriver à cette fougère de tuer puis d’expulser le ténia, mais, parfois, elle ne fait que le tuer. Pour qu’il sorte par les voies naturelles, il faut donc user d’un purgatif contrairement à d’autres vermifuges. Ceci dit, la fougère mâle a l’avantage d’opérer sans douleur ni inconfort. Dioscoride met aussi en avant une propriété redoutable : « si une femme l’emploie, elle ne concevra pas, si elle marche dessus, elle avortera » (1). Cela est encore davantage exagéré par Théophraste qui précise « que si l’on en fait absorber à une femme enceinte, on la fera avorter et que, si elle n’est pas enceinte, elle deviendra stérile ». Évacuer un ver solitaire peut avoir fait imaginer qu’il en allait de même du fœtus, lequel est regardé, durant l’Antiquité, souvenons-nous en, comme un parasite. Ainsi, une propriété vermifuge s’apparente-t-elle à une propriété abortive. Ceci dit, mentionnons que certaines plantes, reconnues comme de véritables vermifuges (tanaisie, armoise, absinthe…), sont également abortives. C’est une remarque, non la volonté d’établir une règle, bien entendu. Depuis lors, on a dénié, à bon titre semble-t-il, à la fougère mâle, toute efficacité sur la sphère gynécologique. On est parfois allé jusqu’à lui retirer cette propriété qui s’avère bien réelle, celle d’évacuer le ténia et autres vers. Pourtant, on comptabilise de nombreuses réussites où la fougère mâle se paya le luxe d’agir seule : ainsi, on ne pouvait laisser sous entendre qu’en réalité c’était les autres plantes qui l’accompagnaient qui agissaient là où elle ne faisait que de la figuration. Envers et contre tout, on la retrouve à la Renaissance, abordée par Matthiole, qui reprend les auteurs antiques, après que la fougère mâle ait été peu distinguée des autres fougères (Albert le Grand) ou assez peu étudiée au regard de ses propriétés médicinales, comme c’est le cas chez Hildegarde qui la conseille néanmoins contre la paralysie, les affections oculaires et auriculaires, la perte de mémoire, mais qui ne dit absolument rien de ce qui est sa vertu première : celle de chasser les vers, chose pour laquelle Andrés Laguna de Segovia (1499-1559) la recommandait alors que d’autres humanistes de son temps se perdaient en considérations peu sérieuses… Puis, la fougère mâle « eut à subir ensuite une longue période de discrédit jusqu’au XVIII ème siècle, époque à laquelle le charlatanisme la tira de l’oubli où l’avait laissée la médecine officielle » (2). « C’est ainsi que le roi de Prusse, Frédéric II, acheta à un apothicaire de Neuchâtel, Daniel Matthieu, une recette […] contre une rente de 200 thalers et le titre de conseiller royal. De même, après que le chirurgien Nouffer eut longtemps vendu, puis légué à sa veuve, un remède mystérieux contre le ténia, Louis XV, sur le bruit des merveilleux succès obtenus par la drogue sur des personnes de la famille royale, fit l’achat du secret, afin de le divulguer, contre 18000 livres » (3). Par ailleurs, il est dit que c’est Louis XVI qui s’acquitte, non pas de 18000 livres, mais de 1800 « seulement », ce qui est une somme énorme pour l’époque, laquelle ne doit pas plus vous faire hausser les épaules que cette fastueuse dépense élyséenne commise pour une vaisselle – de la porcelaine – hors de prix. Qu’importe. La fougère trouble le sens. Il n’y a qu’à considérer certains de ses effets secondaires : défaillance, perte de connaissance, etc. Comme la mort survient dans certains cas, d’aucuns pensent avoir eu raison de ranger cette plante au côté du malin. Mais avant d’en arriver là, on se rend compte que la folie provoquée par la fougère génère de la part des têtes couronnées autant de frénésie que celle qui s’emparait des campagnards à l’approche de la Saint-Jean où, pour la cueillir, il était indispensable d’être pieds nus, en chemise et en état de pureté. Ce qui, je pense, obligeait les esprits à se calmer. La fougère, du moins ses « graines », était considérée comme un sésame permettant de découvrir sans effort des trésors cachés mais également de retrouver des animaux égarés, de dominer sur la terre et sur l’eau, de toucher la bonne fortune dans les jeux d’adresse et de hasard, de faire tomber la pluie, de connaître le présent et l’avenir, de se préserver des serpents, enfin de défier et de conjurer le diable. Cette plante sacrée prenait place dans bien des croyances populaires de ces peuples que l’on qualifiait de barbares lorsqu’on appartenait soi-même au monde grec ou romain, à savoir les Celtes, les Slaves et les Germains. En Allemagne, la fougère d’Hildegarde (Farn) était considérée par l’abbesse, bien plus que par ses qualités médicinales, comme un véritable talisman permettant de résister à tous les charmes magiques par poupée d’envoûtement, mauvaise vision, « poison »… C’est une plante qui chasse tous les esprits immondes, en particulier durant la nuit du solstice d’été/nuit de la Saint-Jean. Bien des rituels furent mis en œuvre comme, par exemple, celui consistant à placer sept graines dans sa poche le jour de la Saint-Jean. La fougère étant une plante sans fleur ni graine, il est plus que probable que ce rituel avait toutes les chances de ne pas aboutir. En réalité, il ne s’agit nullement de graines, mais de sores, lesquels avaient bien d’autres pouvoirs comme celui de se rendre invisible. Il y eut tant et tant de superstitions – entre autres relayées par des auteurs comme Brunfels (1534) et Bock (1551) –, qu’en 1612, le synode de Ferrare en vint à interdire la récolte de sores de fougères à l’approche de la Saint-Jean ! (4) Au dos d’une feuille de fougère on peut, en effet, voir de petits amas plus ou moins globulaires de couleur jaune qui peuvent figurer de petits soleils. « Il n’y a pas de doute qu’ici la fougère joue le rôle de plante solaire, affirme Angelo de Gubernatis, et qu’elle représente tout spécialement le soleil tournant sur lui-même au solstice d’été » (5). La fameuse fleur de fougère, assez souvent évoquée comme un saint Graal, ne serait-elle pas tout bonnement une figuration du soleil, sinon de la foudre, et donc de l’éclair révélateur ? Hildegarde de Bingen insiste particulièrement sur cette nature solaire de la fougère, en particulier son suc : « destiné à contenir la sagesse, il se trouve dans la partie bonne de la nature, en signe de bonté et de sainteté » (6). Pour Hildegarde, cette fougère du nom de Farn possède « beaucoup de vertus analogues à celles du soleil : en effet, de même que le soleil illumine ce qui est obscure, de même elle met en fuite les apparitions fantastiques, et c’est pourquoi les esprits malins la détestent. Dans les lieux où elle pousse, le diable exerce rarement ses sortilèges, et elle évite et fuit les maisons ou les lieux où se trouve le diable […] L’homme qui en porte sur lui évite les sortilèges et les incantations des démons, ainsi que les paroles et autres visions diaboliques » (7). Hildegarde, qui semble avoir fait plusieurs fois le tour du sujet (suivre du regard l’exact contour d’une feuille de fougère est une activité minutieuse qui prend plus que quelques minutes), ne redoute pas, au contraire des Anciens de l’Antiquité grecque (Théophraste, Dioscoride), de mettre la fougère en présence d’une femme enceinte car la plante, forte de toutes ses vertus, peut accompagner la parturiente puis l’enfant quand il vient au monde : cela interdit au diable de s’en prendre à lui.
Les lieux où pousse la fougère, évoqués en filigrane par Hildegarde, vont nous mener à apporter quelques précisions grâce à des indices que l’on trouve dans le nom latin actuel de cette plante. Autrefois, la fougère mâle se nommait Polystichum, que l’on expliquait par deux racines grecques : poly, « plusieurs » et stichos, « rang », allusion probable aux rangées de sores que l’on découvre au revers de chaque feuille. Il a été abandonné au profit d’un autre qui insuffle davantage de poésie. Dryopteris se décompose en deux mots : drus, « chêne » et pteron, « plume d’aile ». C’est, à l’évidence, une évocation des grandes frondes de la fougère mâle figurant des plumes et qui ne dédaigne pas la proximité du chêne. Cette plante primordiale, rattachée à un très ancien passé auquel l’homme n’a aucun accès, peuple les sous-bois, lesquels demeurent, dans l’esprit de beaucoup, le repaire de la sorcière, cette même sorcière dont la fougère était le remède favori pour lutter contre, herbe parmi les plus populaires très prisée face aux « ténébreuses », chose à laquelle on croyait dur comme fer dans quelques recoins isolés d’Allemagne jusqu’au XIX ème siècle, contrée qui, décidément, entretient des relations très ténues avec la fougère (rappelons-nous des célèbres « mains de Saint-Jean » outre Rhin). Pour trouver la fougère mâle, il faut se rendre en forêt, où elle pousse en rond(e)… formant des touffes dessinant des entonnoirs. Une telle configuration est-elle bien naturelle ? Certainement pas, puisqu’elle nous jette tête la première dans le monde des fées, des créatures sylvestres et d’autres très certainement plus inquiétantes, chose, qu’elle-même, la fougère mâle ne laisse pas d’incarner : on crie haro contre ces matelas de fougère car, par ses feuilles, on assure que « que ceux qui reposent sur un tas de fougères peuvent éprouver des étourdissements, des maux de tête, et même tomber en sommeil mortel… » (8). L’audacieux qui oserait approcher de la fougère mâle pourrait constater une caractéristique bien troublante au dos de ses feuilles : l’on y voit bien de ces amas de sores, mais ils prennent, chez la fougère mâle, allez savoir pourquoi, l’allure de croissants de lune, qui plus est recouverts par une peau de couleur bleuâtre, l’indusie. L’on peut dire là que la fougère mâle quitte les sphères solaires pour entrer au sein du monde lunaire dont elle portera, bien malgré elle, les oripeaux. Pour exprimer le versant plus obscure qu’on a appliqué à la fougère mâle, visitons l’œuvre de ce conteur génial et truculent qu’était Jean-Baptiste Basile. Dans Le conte des contes, on en trouve un intitulé Les petites pizzas et se terminant pas cette maxime : qui pitié n’éprouve, pitié ne trouve. L’histoire nous raconte l’action de la vertueuse Marziella auprès d’une vieille femme à qui elle offre un peu de sa pizza, alors qu’elle s’en va, à la demande de sa mère, chercher de l’eau à la fontaine. En guise de remerciement, la vieille lui adresse ces bons mots : « Ah, que le Ciel te rende cette part d’amour que tu viens de m’offrir ! Je prie toutes les étoiles pour que tu sois toujours heureuse et épanouie, que des roses et des jasmins sortent de ta bouche lorsque tu respires, que des perles et des grenats tombent de tes cheveux lorsque tu les peignes, qu’éclosent des lys et des violettes sous tes pas » (9). Fleurs et pierreries sont bien au rendez-vous, ces dernières tapent un peu trop fort dans l’œil de la tante de Marziella qui, s’imaginant qu’on peut avoir rien sans rien, envoie sa propre fille, Puccia, à la fontaine, avec une pizza, dans l’espoir attendu que la fillette y fasse la rencontre de la vieille. Ce qui est le cas. Mais cette bourrique au caractère de goret qu’est Puccia n’accorde pas une seule miette à la vieille, méchante comme une teigne qu’elle est. Alors, la vieille entre dans une fureur noire et lui jette au visage cette imprécation : « Puisses-tu écumer comme la mule du médecin lorsque tu respires, que des poux tombent par poignées de tes cheveux lorsque tu les peignes, que poussent des fougères et des tithymales sous tes pas ! » (10). Par opposition à lis et violettes odorantes, Basile place fougères et tithymales dans le même sac. Tithymales ? Qu’est-ce ? C’est simplement le surnom qu’on octroyait à certaines euphorbes, des plantes violemment purgatives, parfait complément de la fougère vermifuge, deux plantes de circonstances puisque j’ai dit Puccia méchante comme une teigne. Nous pourrions mieux dire, et ce serait plus convenable ici : méchante comme un ténia. Tiens, pan sur le nez, vilaine Puccia ! En ce dernier cas, l’on accorderait à ces deux dernières plantes vertu contre la malignité… Elles ne s’opposent donc pas aux lis et aux violettes, elles les complètent.

La fougère mâle ne se distingue pas seulement par son mode de reproduction (que nous n’aborderons pas ici : pour cela, nous renvoyons le lecteur à l’article sur le polypode), mais par l’ensemble du vocabulaire qu’on utilise pour en décrire certaines parties. Comme chez toute fougère, la vraie tige est souterraine : elle porte le nom de rhizome et, parfois abusivement, celui de racine. Les racines, les vraies, existent bel et bien : fines, brunâtres et nombreuses. De ce rhizome émergent au printemps les futures feuilles, alors à l’état de crosse d’évêque : la feuille, enroulée sur elle-même, va se déployer au fur et à mesure de sa croissance. Ces feuilles, dès qu’on parle le langage des fougères, on les appelles des frondes dont la longueur peut atteindre 1,2 à 1,5 m au maximum. Particulière, la fougère mâle crée, grâce à ses frondes épaisses, des touffes circulaires en forme d’entonnoir. La « tige » de la feuille, qui forme un axe jaunâtre à sillon noir, n’est bien évidemment pas une tige, mais un pétiole suivi d’un rachis (11), ce dernier étant la partie de l’axe foliaire qui porte, non pas des folioles mais des pennes, elles-mêmes divisées en pinnules. Au dos de ces frondes, on trouve « à maturité des sores nombreux composés de sporanges contenant des spores » (12). Clair, non ? Ces sores, rangés deux à deux, sont tout d’abord protégés d’une couverture, pellicule bleuâtre du nom d’indusie, prenant chez la fougère mâle une forme de rein, de croissant de lune ou de fer à cheval, au choix.
Très commune dans les lieux frais aux sols riches (haies, buissons, rocailles, taillis, lisières de forêts, clairières), cette fougère marque un net penchant pour les aulnaies, les hêtraies et les frênaies, partout en France sauf en région méditerranéenne et à trop haute altitude.

La fougère mâle en phytothérapie

Il faut s’armer d’un piochon pour tirer de terre la matière médicale qui concentre la bonne moitié des propriétés thérapeutiques de la fougère mâle : un rhizome à carapace noirâtre et à cassure verte, d’odeur forte et un peu nauséeuse, de saveur douceâtre puis amère et quelque peu astringente, formant là des indices sur la qualité requise. En général, des rhizomes de cette condition présentent à l’analyse les substances suivantes : de l’acide filicique (3,5 à 8 %), de l’acide filicotannique (10 %), des acides gallique et acétique, de la résine, une huile grasse, de la cire, des sucres, de l’amidon, du tanin, enfin pigments, grosse quantité de potassium et quelques fragments d’une essence aromatique spéciale (0,5 %).
Ce n’est pas tout : la phytothérapie use également des toutes jeunes crosses qui sortent de terre au printemps. Outre huiles grasse et volatile, elles contiennent aussi des pigments, ainsi que de la résine, et sans doute des substances assez analogues à celles du rhizome : ce fameux acide filicique (ou filicine) dont on dit qu’il est constitué de plusieurs corps dont voici les principaux : l’aspidine (2 à 3 %), l’acide flavaspidique, l’aspidinine, l’aspidinol (0,1 %), la flavaspidine (2,5 %), la filixnigrine, la filmarone (5 %), autant de noms qui rendent encore plus curieuse et mystérieuse cette fougère mâle qui sera essentiellement retenue ici, sa consœur, la fougère femelle (Athyrium filix-femina) ayant été jugée moins active, voire inactive, donc inusitée.
Pour finir, mentionnons que les feuilles à l’état de frondes font, elles aussi, l’objet d’un usage thérapeutique.

Propriétés thérapeutiques

  • Anthelminthique (dont ténifuge : la fougère mâle paralyse les muscles du ver solitaire, ce qui l’oblige à se détacher de la paroi intestinale)
  • Insectifuge
  • Astringente, détersive, adoucissante
  • Dissipatrice de la fatigue
  • Réchauffante
  • Calmante, antispasmodique (?)

Pour Jean Valnet, « la fougère éloigne tous les maux, et procure au patient un repos complet » (13). S’il avait vécu au Moyen-Âge, bien qu’en d’autres termes, il n’aurait pas dit moins au sujet de cette plante.

Usages thérapeutiques

  • Parasitose intestinale (ténia, ascaride, oxyure, ankylostome, bothriocéphale) et hépatique (douve du foie)
  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : colique, colique douloureuse
  • Troubles de la sphère respiratoire : maux de gorge, toux, coqueluche
  • Troubles locomoteurs : rhumatismes, algie et raideur rhumatismales, arthrite, sciatique, lumbago, crampe (pied, mollet), fatigue des pieds, douleurs goutteuses, rachitisme chez l’enfant
  • Troubles de la sphère vésico-rénale : catarrhe vésical, énurésie des enfants
  • Affections cutanées : plaie purulente, blessure, brûlure
  • Autres algies : céphalée, maux de dents
  • Éloigner les insectes (mouches, punaises, puces et la petite Puccia du conte de Basile ^^)

Modes d’emploi

  • Extrait éthéré (usage interne).
  • Poudre de rhizome mêlée à du miel (usage interne).
  • Décoction de rhizome dans l’eau ou le vin (usage externe : lavement, bain de pieds).
  • Macération alcoolique de feuilles fraîches (usage externe : friction, compresse, application locale).
  • Matelas de feuilles sèches (comme cela se faisait dans l’ancien temps en Bretagne, par exemple).
  • Feuilles fraîches appliquées localement ou glissées dans les chaussures.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Récolte : le rhizome, par l’expérience, se montre plus efficace à l’état frais que sec. Selon les sources, il est préconisé de l’arracher à l’été, en fin d’automne ou carrément en hiver. L’inconvénient est que, d’emblée, il est difficile de prévoir, a priori, la potentielle activité de tel ou tel rhizome issu de telle ou telle station. Des facteurs comme l’altitude, l’exposition, la nature du sol, etc. donnent l’impression qu’ils participent à la bonne qualité du produit. Mais la part humaine y est pour beaucoup : l’on ne peut se contenter de récolter, il faut savoir aussi prévoir préparation, conservation, dessiccation, observation du degré de fraîcheur du produit avant toute utilisation : ces magnifiques tomates dorées par le soleil que vous venez de cueillir au jardin sont encore loin du gaspacho dont l’idée vient de vous traverser l’esprit si vous ne les apprêtez pas comme il faut et quand il le faut. De même, l’on n’imagine pas faire cuire des petits pois qui auraient attendu patiemment au bas du réfrigérateur : au bout de quatre à cinq jours après récolte, la peau se parchemine, les pois commencent à germer, etc.
  • Toxicité : celle de la fougère aigle (Pteridium aquilinum), dont on parle beaucoup en milieu rural puisque les troupeaux pâturant en pâtissent, ne doit pas faire oublier que la fougère mâle n’est pas entièrement inoffensive. En effet, en excès, cette dernière est susceptible de causer bien des désagréments qui m’apparaissent comme la preuve évidente de son efficacité : certains auteurs évoquent une sensation de malaise, ce qui est fort vague. Pour être plus précis, voici quelques éléments concernant une intoxication à la fougère mâle : action évidente sur la sphère gastro-intestinale (colique, nausée, vomissement, sensation désagréable dans le bas-ventre), troubles portés sur le foie, le cœur, la sphère respiratoire, la vessie, etc. Étrange. On semblerait retrouver le négatif de ce que dit Valnet et que nous avons cité plus haut : de même que, thérapeutiquement, la fougère mâle agit partout, sa toxicité s’applique de même, comme semble le prouver sa tendance à la lipothymie et au collapsus. De plus, l’on en tremble, l’on s’en convulse, et, d’un autre bord, l’organisme se paralyse et s’engourdit : chose que, déjà, la grande Hildegarde avait remarquée : la fougère mâle est utile quand il y a paralysie. Ce qui peut vouloir dire qu’elle l’utilisait peut-être à « doses homéopathiques ». Il y a une autre chose qui peut nous rappeler Hildegarde : elle voyait cette fougère utile contre les troubles oculaires. Or un surdosage de cette fougère peut mener à la cécité…
  • Pour bon nombre de ces raisons, on s’en remettra à un médecin phytothérapeute dès lors qu’un usage interne est à envisager. Il saura, lui, prescrire un extrait standardisé. En revanche, en médecine rurale, familiale, empirique, etc., on usera, en toute tranquillité, de la fougère mâle par voie externe. Si jamais vous deviez faire face à un bon et bien gras ténia, sachez que la graine de courge, la tanaisie, l’absinthe, l’écorce de racine de grenadier peuvent se substituer allégrement à la fougère mâle. Oui, c’est vrai, le ténia ne court plus autant les artères de notre anatomie depuis un temps que l’on peut penser, à tort, révolu : mais considérez le retour du scorbut aux États-Unis ou celui du choléra en Afrique du Nord… Bref. Au cas où vous auriez affaire à ce compagnon intérieur qui mange comme quatre, que vous n’auriez aucun médecin phytothérapeute (ni sous la main, ni sous le coude, encore moins sous le sabot d’un cheval), sachez que la bestiole ténia est parfois décrochée par la fougère mâle. Celle-ci, en mode anti-velcro, la détache de la paroi intestinale. A d’autres fois, elle l’envoie bouler, c’est-à-dire qu’elle la lourde par la porte, qu’elle l’expulse manu militari comme un sans-papier reconduit à la frontière. Et des fois, non, bien qu’en dise ceci Cazin : « c’est le mélange des corps gras et de la résine avec l’huile volatile qui donne à la souche de fougère mâle la propriété vermifuge » (14). Entendre que dans vermifuge, le « fuge » veut dire : faire s’enfuir. C’est un suffixe bien connu : fébrifuge, insectifuge, abrutifuge, démonifuge, etc. Et, d’ailleurs, parlant de démon qui vous suce, avez-vous déjà penché votre tête devant celle d’un ténia : c’est très très laid. Et l’on peut se demander, à juste droit, si l’on n’a pas récolté là la punition d’une faute assez abominable quand on voit la tronche de l’engin qui pousse la forfanterie à abandonner ses œufs avant expulsion définitive par la porte anale. Ou bien, s’il s’agit d’une forte tête, il se peut que cette dernière reste, tel un ultime vestige, scotchée comme la plus agressive des ventouses au dedans de vous. Et qu’elle reconstruise le ver, anneau par anneau, etc. Une pure jouissance !…
  • Alimentation : après ce que nous venons de dire/lire, sans doute serez-vous peu tenté… Les chroniques du royaume de France relatent que les paysans auvergnats procédèrent à la fabrication d’un pain composé de farine de blé rallongée avec de la poudre de rhizome de fougère bien qu’il ne soit pas mentionné laquelle fut usitée à cette fin. Un pain de disette, en somme. Aujourd’hui, on appelle ça un pain de régime. On fit ainsi au XVII ème siècle, puis au XVIII ème : d’autres chroniques rappellent la consommation de racines de fougère (entre autres), transformées en « farine », puis mêlées à d’autres plantes de temps de famine telles que les glands de chêne, les pépins de raisin, et dont on tirait une maigre provende. Aujourd’hui, on trouve en magasin bio de la farine de pépins de raisin, chose que j’ai naguère apprise lorsque je traînais mes guêtres dans une échoppe du genre : aux paysans français du XVIII ème siècle, ça ferait, je pense, tout drôle. De même qu’à moi. On nous casse la tête (enfin, gentiment, et jamais avec une massue) avec l’alimentation (soi-disant) « paléo ». Bientôt, si ça n’existe pas déjà, on partira faire des stages en forêt loin de Versailles pour manger comme le pratiquaient déjà avec dextérité les gueux du temps de Louis XV : « On ferait comme si on était au XVIII ème siècle », dit Jean-Eudes. « Oui, mon cancrelat », lui répond Mathilde, qui ajoute : « Attrapons ce faux cresson des fontaines (Apium nodiflorum) dans les douves du château pleines de foie, non, du château plein de douves du foie, beuh. Ah et pis merde ! Jean-Eudes, on rentre à Paris ? » « Pour sûr mon pou ». Etc. Chronique navrante. L’alimentation du temps du siècle des Lumières : une autre manière de se mettre au ver. Par ailleurs, dans des pays plus septentrionaux comme la Norvège, existe une tradition de consommation des toutes jeunes crosses comme d’autres le font des pousses de houblon ou de tamier. En France, l’on a voulu faire de même, réactiver cette tradition qui ne repose, en définitive, sur rien, en jetant son dévolu – oh ! comme c’est bête – sur la fougère aigle : non seulement elle n’est pas comestible, mais de plus elle est toxique : « elle n’est vraiment bonne que si elle reste blanche ! Dès qu’elle verdit », vous aussi (15). Voilà. Petite précision à destination des survivalistes d’opérette. En Sibérie, pour finir, on portait à ébullition de la bière dans laquelle on faisait barboter des rhizomes de fougère mâle. Cela donnait, dit-on, une agréable odeur à cette décoction qui prenait alors un goût de framboise. Sérieux ? J’en ai marre qu’on se foute de ma tronche avec cet article !
  • Autres usages : la cendre de fougère mâle participe à plusieurs industries : verrerie, savonnerie, fabrication de la porcelaine de Chine, etc.
    _______________
    1. Dioscoride, Materia medica, livre IV, chapitre 165.
    2. Henri Leclerc, Précis de phytothérapie, p. 25.
    3. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 408.
    4. Dans Les plantes magiques de Paul Sédir (p. 74), nous trouvons le passage suivant : « J.-F. Bonhomme, visiteur apostolique sous Grégoire XIII, défend, dans ses décrets (imprimés à Verceil en 1579) que l’on cueille de fougère ou de graine de fougère, d’autres herbes ni d’autres plantes à certain jour ou à certaine nuit, particulière dans la pensée qu’il serait inutile de les cueillir en un autre temps. « Si quelqu’un se rend coupable de telles superstitions qu’il soit sévèrement puni selon qu’il plaira à l’ordinaire des lieux. »
    5. Angelo de Gubernatis, La mythologie des plantes, Tome II, p. 146.
    6. Hildegarde de Bingen, Physica, p. 42.
    7. Ibidem, p. 41.
    8. Pierre Lieutaghi, Le livre des bonnes herbes, p. 239.
    9. Jean-Baptiste Basile, Le conte des contes, p. 88.
    10. Ibidem, p. 89.
    11. Le rachis de la fougère mâle fait écho au rachis de l’être humain, c’est-à-dire l’épine dorsale constitué d’un empilement de vertèbres formant la colonne. N’employait-on pas la fougère mâle face aux enfants dit rachitiques, soit atteints de rachitisme ? Il s’agit d’une maladie grave qui n’a pas grand-chose à voir avec le sens familier que l’on a donné ensuite au mot rachitique (vulgairement : rachtok ; je ne suis pas certain du tout de son orthographe). Le rachitisme est une mauvaise nutrition de l’ensemble des tissus « par carence (trouble de la fixation du calcium sur la substance osseuse), aboutissant à une déformation du squelette, principalement chez l’être humain, du rachis et des membres inférieurs » (Bordas, Logos, p. 2553). Au rachitique, il manque aussi de la vitamine D, d’où l’absorption obligatoire d’huile de foie de morue par les enfants du XIX ème siècle et d’une bonne partie du XX ème.
    12. Pierre Lieutaghi, Le livre des bonnes herbes, p. 236.
    13. Jean Valnet, La phytothérapie, p. 265.
    14. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p. 408.
    15. Bernard Bertrand, L’herbier toxique, p. 104.

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Les berles

Fleurs de petite berle

1 : à feuilles étroites : Sium erectum ou angustifolium
Synonymes : petite berle, ache d’eau, persil des marais, cresson sauvage.

2 : à feuilles larges : Sium latifolium
Synonymes : grande berle, ache aquatique, encens d’eau.

La berle. Mais qu’est-ce que c’est que ça ? C’est à bon droit que l’on peut se poser la question. BerLe, pas berCe. Du reste, sur un clavier de type azerty, le L est suffisamment éloigné du C pour qu’il ne soit pas seulement là question d’une faute de frappe. Pourtant, berle et berce ont en commun une chose : leur appartenance à la même famille botanique, les Apiacées dont je parle souvent ces derniers temps, car après avoir étudié la berce commune, nous nous sommes penchés sur l’impératoire. Il existe encore un autre Sium mieux connu. Et encore. Il m’a fallu l’extirper de sa gangue préhistorique comme un archéologique un fossile de sa couche géologique : je veux parler du chervis (Sium sisarum), qui ne se tient pas sur la plus haute marche du podium des plantes dont l’utilité, tant alimentaire que médicinale, se vérifie tous les jours. Selon toute vraisemblance, il en va des plantes comme des prénoms : elles subissent des effets de mode. Par exemple, un prénom comme Eugène connut son heure de gloire durant la première décennie du XX ème siècle ; aujourd’hui, les enfants naissant avec ce prénom sont relativement rares. Mais la tendance peut s’inverser : on compte à l’heure actuelle plus de Gabriel qu’il y en avait il y a un siècle. Aussi, la berle épousera-t-elle un destin similaire à celui de ce prénom ? Rien n’est plus sûr. Remontons plus loin dans le temps, au XIX ème siècle : considérons-y un dictionnaire, celui d’Émile Littré dont je parlais dans mon dernier article portant sur l’art de baguenauder. Or, donc, que trouvons-nous à la page 95 du premier tome allant de A à EXAGERER ? Le mot berle : « en botanique, plante de la famille des Ombellifères (Sium angustifolium), qui est regardée comme antiscorbutique ». Bien. Très bien. Eh bien, dans un autre dictionnaire, plus tardif parce qu’il a un siècle de moins environ, coincé entre BERIBERI et BERNER, y trouve-t-on la berle ? Que nenni ! La berle s’est-elle faite berner ? A-t-elle le moral en berne ? C’est bien possible qu’elle se soit laissée « éblouir par des plans sur la comète [Elle] ne supporte pas d’avoir été abusé[e], ni d’avoir perdu ses illusions » (1). Dans l’intervalle, on croise tout un tas d’autres créatures mais pas de berle. Peut-on parler d’éjection ? Oui, ça sent mauvais pour la berle, dont la fréquence d’utilisation maximale semble se situer dans la seconde moitié du XIX ème siècle, ce qui est bien court au regard d’une vie d’homme pour une plante qui nous verra tous mourir. Peut-être même que ce modeste âge d’or remonte plus loin encore dans le temps, car, en 1858, Cazin la disait « autrefois plus employée que de nos jours » (2). Si l’on jette notre regard bien avant ce XIX ème siècle, il est possible d’apercevoir la berle dans les écrits d’Hildegarde de Bingen, se dissimulant sous le nom de Gerla. Chaude et sèche dans sa nature, Hildegarde nous apprend que la berle est un remède assez neutre, ne faisant ni trop de bien ni trop de mal, mais que son éventuelle surconsommation ferait glisser vers ce versant : « sa chaleur et son acidité provoqueraient des fièvres et blesseraient les viscères » (3). Cela reste fort limité, on n’assiste pas là à un enthousiasme dont bien d’autres plantes ont été honorées à travers les âges. Une plante qui, dit l’abbesse, ne fait pencher aucun des deux plateaux de la balance. Une plante neutre, quitte à en devenir invisible, sinon très discrète. Ces mots sont justes. Aussi, comment se fait-il que dans les sources les plus sérieuses et récentes que nous détenons au sujet de la berle il n’en aille pas de la sorte ? Pourquoi a-t-on cette impression que la berle a été désinvestie de cette soi-disant neutralité ? Ainsi lit-on dans Fournier au sujet des deux berles, la grande et la petite : « Ombellifères aquatiques, narcotico-âcres et suspectes d’être vénéneuses » (4). La berle à feuilles étroites possède-t-elle des racines posant un quelconque problème ? On en doute. En revanche, l’on peut en consommer les feuilles très jeunes, cuites ou crues en salade. Mais « on est fort peu fixé sur les doses à ne pas dépasser et l’on ne doit pas perdre de vue la possibilité d’accidents toxiques » (5). Étrange écho qui nous renvoie au XII ème siècle, temps d’Hildegarde… Et Fournier poursuit, enfonçant le clou, lorsqu’il aborde, pour finir, la berle à larges feuilles : « Non moins suspecte que la précédente […] La racine surtout serait dangereuse […] Les emplois de cette espèce sont les mêmes que ceux de la précédente ; mais ils exigent encore plus de prudence » (6). Hildegarde me semble cependant moins alarmiste que Fournier, qui donne la nette impression qu’on en a appris pas mal sur la berle dans l’intervalle des huit siècles qui séparent ces deux auteurs, alors que ce n’est pas le cas. Cette inquiétude, on la décèle aussi dans l’ouvrage d’un autre auteur, Paul Sédir. Voici ce qu’il écrit dans un petit livre paru en 1902 : « Entre tous les simples desquels le Diable se sert pour troubler le sens de ses esclaves, les suivants semblent tenir le premier rang, desquels aucuns ont vertu d’endormir profondément, les autres légèrement ou point, mais qui troublent et trompent les sens, par diverses figures et représentations » (7). Il place la berle au coude-à-coude avec la belladone et l’aconit, deux plantes à la réputation bien établie ; il n’est guère étonnant qu’on ait vu en la berle une plante du même acabit, quand bien même la liste dans laquelle on la trouve comprend « l’inoffensif » persil… et l’ache, autre apiacée des bordures d’eaux douces, voire stagnantes. Est-ce là encore un élément qui inquiète ? Sa proximité avec le ruisseau, que peuplent également les cresson et autre véronique beccabunga. Quand il pétule et glougloute, le moindre cours d’eau ne provoque pas au sein de l’imagination de l’homme tout un panel de pénibles émotions, bien au contraire. Mais quand cette eau n’est plus celle d’une rivière aussi humble soit-elle, mais devient étang voire marécage on patauge en eaux troubles. C’est cette berle encore qu’on peut voir submergée, à peine émergée dans le meilleur des cas, dans certaines fontaines, où sa présence, mêlée à celle des homme, la leur rend peu sympathique. L’eau que l’on boit, celle avec laquelle on lave ses vêtements, peut porter un trouble au sein même du cœur de l’homme qui n’est pas, peut-être, tout à fait à même d’accepter la présence d’une plante à la réputation mystérieuse, non pas à proximité de « son » eau, mais dedans. L’on se méfie donc de cette plante qui, peut-être, infuse ses principes plus ou moins nocifs en faisant faire trempette à ses guibolles radiculaires.
Sa parenté avec le cresson n’est que factice. Il lui arrive d’être prise pour lui et consommée à sa place, par erreur donc. Mais l’on n’a pas répertorié, à ma connaissance, d’incidents majeurs. Elle porte d’ailleurs dans son nom cette proximité avec le cresson de fontaine, berle étant issu d’un mot de bas latin, lui-même d’émanation celte : berula, telle était la façon dont les Celtes nommaient plusieurs plantes dont les points communs sont d’être aquatiques et comestibles.

Plantes vivaces communes dans les lieux humides, les berles sont, cependant, particulièrement rares par ailleurs : par exemple, la petite berle est absente du Sud et de l’Ouest de la France, alors que la grande, bien que moins courante, est présente dans la plus grande partie de l’Europe, à une altitude maximale ne dépassant toutefois pas les 700 m.
Au registre des bizarreries, remarquons que la petite berle peut adopter deux allures bien distinctes : soit elle s’élève à près de 80 cm, soit elle reste entièrement submergée comme nous l’avons dit plus haut, ne s’élevant guère au-dessus du majestueux nymphéa parfois. Dans ces conditions, elle peut ne pas fleurir, de même que la grand berle qui partage la même caractéristique ; mais comme elles sont vivaces, il est permis de penser qu’elles prennent leur temps. Ce sont alors des plantes peu compatibles à l’observation du voyageur décrit par Alain en 1908, époque où la locomotive courait déjà à la vitesse de « deux kilomètres à la minute ».
Qu’elle soit à feuilles étroites ou larges, la berle est une plante aux tiges rameuses finement striées, voire cannelées, qui forment, de juin à septembre, des ombelles maigres (8 à 12 rayons) chez la petite, beaucoup plus larges et fournies chez la grande (jusqu’à 25 rayons), constituées de petites fleurs blanches concentrées aux pétales échancrés. La distinction majeure porte sur les feuilles de ces deux espèces : la petite berle l’est aussi par ses feuilles composées de folioles profondément dentées, tandis que les folioles de la grande, plus grandes elles aussi, sont simplement bordées d’une fine dentelure régulière.

Grande berle

Les berles en phytothérapie

Dans les années 1930, Botan disait la grande berle inusitée quand bien même au siècle précédent Cazin notait l’équivalence des vertus de la berle et de l’ache. Tant mieux pour la berle pourrait-on dire, mais comme l’ache, en tant que plante médicinale, ne se porte pas aussi bien que ça, cela nous fait une belle jambe, qu’il est plus agréable de considérer cependant que de rester à l’écoute de ce que disait le docteur Reclu dans son Manuel de l’herboriste (1889) : la berle possède des « propriétés douteuses ou peu prononcées » (8), ce qui est tout à fait fantastique quand, par ailleurs, on lit ceci dans un autre ouvrage : cette plante « sert dans toutes les affections du sang, aussi bien contre les hémoptysies que les varices et hémorroïdes. Elle aide aussi bien à la guérison des plaies et brise les calculs dans les voies urinaires » (9).
On accorde à la plante fraîche plus de crédit : aussi, la racine sèche est-elle regardée comme moins efficace que les semences bien mûres. Il est également possible d’utiliser le feuillage de ces deux berles.

Propriétés thérapeutiques

  • Apéritives
  • Diurétiques, dépuratives, diaphorétiques
  • Antiscorbutiques
  • Fébrifuges
  • Emménagogues

Usages thérapeutiques

Compte tenu de plusieurs signatures, les berles interviennent dans des affections mettant en cause une surabondance de liquides, de même qu’elles sont intéressantes dans le sens où on leur trouve une utilité dans des maladies en relation directe avec leurs lieux de vie.

  • Hydropisie, engorgement abdominal atonique (engorgement de la rate par exemple), infiltration séreuse, scrofule
  • Scorbut
  • Cachexie paludéenne (effondrement de la majeure partie des fonctions organiques au cours de cette maladie)

Modes d’emploi

  • Infusion de feuilles fraîches.
  • Décoction de semences.
  • Suc de feuilles fraîches.

Autres informations

  • Autres espèces : la berle douce (Sium suave), le faux cresson de fontaine (Apium nodiflorum), etc.
    _______________
    1. Bernard Vial, Affectif et plantes d’Amazonie. Les formules du Père Bourdoux, p. 76.
    2. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p. 181.
    3. Hildegarde de Bingen, Physica, p. 101.
    4. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 160.
    5. Ibidem, p. 161.
    6. Ibidem, p. 162.
    7. Paul Sédir, Les plantes magiques, p. 90.
    8. M. Reclu, Manuel de l’herboriste, p. 71.
    9. Anne Osmont, Plantes médicinales et magiques, p. 71.

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Feuilles de petite berle

Le baguenaudier (Colutea arborescens)

Synonymes : faux séné, séné bâtard, séné d’Europe, séné vésiculaire, arbre à vessie, colutier, cloquette, glouglou, panpan, balandier.

Les quelques recettaires qui ont bien pris la peine de s’attacher au baguenaudier expliquent qu’on use des feuilles, gousses et semences de ce petit arbuste. Or « la saveur âcre et nauséeuse de ces divers organes réduit l’utilisation de la plante en nature aux seuls cas où l’on manquerait de tout autre purgatif » (1). Donc, si l’on est dans la mouise comme, par exemple, la Première Guerre mondiale, on peut se prêter à l’exercice, sinon mieux vaut l’éviter car « ce breuvage, il faut le convenir, est assez dégoûtant », prévenait Cazin (2). Le confort du malade y est sans aucun doute pour beaucoup dans sa capacité de retour vers la santé. Mais n’oublions pas, comme le soulignait, je crois, le regretté Terry Pratchett, que si toutes les drogues débitées dans les hospices se hissaient au niveau du caviar, ceux-ci ne désempliraient pas, l’objectif n’étant pas qu’on y stabule pendant 107 ans ni qu’on y revienne de si tôt, au contraire de ces lieux où l’on se restaure aussi, de manière fort différente il est vrai : le restaurant, où l’on ne revient pas s’il est trop mauvais, donnant, dans l’esprit du consommateur qui s’enfuit à toutes jambes, l’impression, parfois justifiée, qu’on cherche à l’empoisonner, ce que l’on parvient aussi, assez facilement, à faire à l’hôtel de charité qu’est l’hôpital. Il est bien possible que dans ses rêves les plus fous le plus dévoyé des étymologistes ait songé à voir l’hôpital et le restaurant téter à la même mamelle. N’est-ce d’ailleurs pas de la même farine ? N’y voit-on pas des types en blanc préparer de mystérieuses mixtures à des clients mal en point, et dont on souhaite l’en-bon-point, comme Renart envers Ysengrain ?

Trêve. Cesse donc de baguenauder. Joli. Est-ce cet arbuste qui donna son nom au verbe, ou l’inverse ? De toute évidence, le baguenaudier tient des baguenaudes à bout de branches, mais dans la langue elles sont d’une tout autre sorte comme nous l’apprend Émile Littré (1801-1881) : une baguenaude est « une ancienne pièce de poésie française faite en dépit des règles et du bon sens ». Une niaiserie, ajoute-t-il. Ainsi, baguenauder, c’est s’amuser à des choses futiles, peu sérieuses. D’ailleurs, il existe un jeu qui s’appelle ainsi : le jeu du baguenaudier. Si l’on y regarde de plus près, l’on se rend compte que cela n’a, effectivement, rien de sérieux, s’agissant d’un casse-tête. La belle affaire… La baguenaude, emplie d’air (azote : 78 à 79 %, oxygène : 18 à 19 %, dioxyde de carbone : 2 %), fait bien du bruit quand on la fait péter. Baguenauder, ce serait donc faire du vent, beaucoup de bruit pour rien comme disait Shakespeare qui tempêtait pas mal. « La baguenaude servait d’amusement aux enfants, d’où le sens figuré de ‘chose sans importance’ » (3), une vétille, donc. C’est vrai que les « choses de l’enfance », sont veules et vaine, viles et vilaines, l’enfant, du haut de ses trois pommes, attendant avec impatience de jeter son fusil à bouchon et que lui pousse la barbe. D’ici à ce qu’il ait l’âge d’aller emmerder sa contemporaine, il baguenaude. La chouette hulule, l’éléphant barrit, l’enfant baguenaude. Mais attention, il y a un risque : il peut arriver que certains baguenaudeurs le reste toute leur vie : toi qui fait siffler la feuille du robinier entre tes lèvres, toi qui fait claquer le pétou sur la paume de ta main, toi qui fait crisser les ailes du coucou provençal, toi encore qui déshabille la marguerite, ne fais-tu pas autre chose que baguenauder ?
Le baguenaudier est donc une plante pour gens pas sérieux, comme vous et moi, tellement peu sérieux que certains petits malins ont tenté d’expliquer le mot baguenaudier par le latin baca, « baie », toujours en relation avec l’amusement des enfants qui en font éclater les fruits qui si ils sont gousses n’en sont pas pour autant baies… Cette explication pour le moins bizarre et saugrenue émane, à coup sûr, de quelqu’un qui n’a jamais vu à quoi ressemble un baguenaudier, sans quoi il ne se serait jamais autorisé une telle énormité !…
Sont-ce pour autant des gens pas sérieux qui étudièrent un peu le baguenaudier en tant que plante médicinale ? Je ne suis pas sûr du tout. En revanche, ce dont je suis certain, c’est que l’Antiquité dans son entier et l’intégralité du Moyen-Âge ignorèrent tout du baguenaudier. Que le kolutea de Théophraste dont ne parle même pas Dioscoride n’ait pas été abordé par quiconque, du moins pas avant les années 1530, eh bien, les bras m’en tombent, parce qu’avec une dégaine pareille, le baguenaudier, par ses seules gousses, aurait pu exciter l’imagination du plus torpide des praticiens selon ce qu’il est convenu d’appeler la théorie des signatures : pourtant, force nous est de reconnaître que cela n’a pas enflammé les esprits plus que ça, parce que ce n’est pas avant Schroder me semble-t-il qu’on a vu dans la gousse du baguenaudier un avatar de la vessie. Moi qui y vois davantage un estomac, je suis moins loin de me tromper, l’histoire médicinale du baguenaudier n’ayant en aucun cas retenu, en l’espace de cinq siècles, d’indication de cet arbuste sur la sphère vésicale. Pourtant, l’on dit cet arbuste diurétique, mais ce n’est pas là cet effet que l’on retient au premier chef. En terme de signature, même Jean-Baptiste Porta n’en parle pas, du moins pas dans cette optique. En revanche, il aborde tout autre chose concernant ce petit arbuste. Voici ce qu’il écrit au sujet du « moyen assuré d’exciter des songes agréables […] : encore pourrez-vous faire cela, si vous oignez les tempes de la personne de fleurs nouvelles de peuplier, de baguenaudes, de pomme épineuse et d’aconit, et principalement si ces plantes sont verdoyantes, et il sera très utile aussi d’en frotter le col ou gésier par lequel les veines, où coule le sommeil, montent, de même qu’aux endroits où apparaissent les veines des pieds et des mains » (4). On dirait une sorte d’homéopathie de contact magique. C’est assez troublant ce qu’il raconte là le Napolitain… sans doute parce que cela n’a pas trouvé d’écho, de même que ce que disait Cazin au XIX ème siècle : « Les feuilles du baguenaudier, fumées, font couler une grande quantité de sérosités nasales » (5). Ce sont là des informations qui sortent du lot parce qu’on ne retrouve (presque ?) nulle part ailleurs un son de cloche à l’identique, alors qu’il a été établi depuis le temps de Brassavola (1536) au moins que le baguenaudier est un laxatif, purgatif et vomitif moins irritant que le séné, à considérer qu’on en utilise les seules feuilles, les semences étant, elles, douées d’une énergie beaucoup plus redoutable. Brassavola, afin d’éviter les inexorables tranchées qu’occasionnent les prises de baguenaudier, conseillait de les accompagner de plantes toniques de l’estomac comme la camomille par exemple. Enferrés dans cette voie – la constipation est un sujet grave, de même que le constipé qui ne prête pas à rire – les praticiens perpétuèrent ces quelques emplois du baguenaudier, en particulier lorsque le séné manquait à l’appel, plante provenant de l’étranger, ce qui n’est pas la porte à côté. C’est ce que firent Thomas Bartholin (XVII ème siècle), puis Herman Boerhaave (XVIII ème siècle), employant le baguenaudier en décoction avant que Coste et Willemet (XIX ème siècle) ne s’en tinssent qu’à sa seule infusion : c’est dire si le baguenaudier, qu’on imagine faire l’imbécile, est efficace mais, nous l’avons souligné plus haut, de dégustation assez délicate. Qu’à cela ne tienne, en 1810, Bodart améliora cette infusion en lui adjoignant du fenouil et de la réglisse : ça devait être quelque chose !… C’est à cause de recettes aussi peu ragoutantes que la carrière d’une plante médicinale meurt dans l’œuf, à moins qu’il ne s’agisse d’une saveur résolument atroce – c’est le cas – dont l’analyse du baguenaudier – qui n’a jamais été menée sérieusement – nous apprendrait peut-être l’origine. D’où provient le goût infâme du baguenaudier ? De son principe amer proche de la cytisine ? De son tanin ? De son essence aromatique ? Ou encore de cet acide colutéique qui ne semble appartenir qu’à lui ? On n’en sait trop rien, ni où se situe « le » principe actif du baguenaudier qui, pour Fournier, ne se trouve en aucun cas dans cette maigre liste de produits chimiques. Pourtant, l’expérience, bien que brève, a démontré l’efficacité du baguenaudier dont on a aussi préparé des pilules et des suppositoires bien plus agréables à prendre. Productions habiles du pharmacien, ces compositions magistrales ne sont point à la portée du premier venu. Si, toutefois, il vous agréait d’absorber le baguenaudier par la bouche via un média moins répulsif qu’infusion ou décoction, la macération alcoolique des feuilles cueillies à la fin de l’été, voire au début de l’automne, est tout à fait envisageable. Mais bon, niveau goût, ça n’est pas du nectar non plus !…

Dans la nature, il existe au moins deux baguenaudiers : le premier, c’est l’indigène, dit « arborescent », sans doute parce que cette plante très rameuse s’élève jusqu’à près de cinq mètres de hauteur, ce qui est bien là son record. Et il y en a un autre, originaire de Transcaucasie, dit « d’Orient », introduit en Europe en 1731, et parfois naturalisé. Mais ce dernier n’a jamais véritablement attiré l’attention. Parce que ses fleurs – duo ou trio – jaunes, striées de rouge, se démarquent des fleurs jaunes par paquets plus nombreux du baguenaudier indigène ? Non, du tout, du moins, pour moi ça ne demeure en rien un critère distinctif. Non, je crois plutôt que c’est parce qu’au baguenaudier d’Orient l’on a coupé les cordes vocales qu’on n’entend pas parler de lui. Oui ! Au contraire des gousses (7 cm de long sur 3 à 4 cm de large) du baguenaudier commun qui sont fermées au sommet, celles du baguenaudier oriental sont entrouvertes, ce qui fait qu’elles ne peuvent en aucun cas éclater avec un bruit de pet lorsque la pression des doigts les comprime. Privé de ce bruyant caractère, le baguenaudier d’Orient ne pouvait que tomber dans l’oubli. Des gousses renflées, c’est à cela qu’on reconnaît cet arbuste quand il est fructifié bien entendu. Quand ça n’est pas le cas, il faut s’en remettre à son feuillage composé de feuilles portant un nombre impair de folioles, 7 à 13 pour la plupart du temps, et des fleurs jaunes dont la forme vaut à cet arbuste d’être classé parmi la famille des Fabacées, chose confirmée par les semences, semblables à de petits haricots de couleur noirâtre.
De culture facile, le baguenaudier se multiplie avec aisance, si bien que dans certaines zones où il est naturalisé, il apparaît comme natif du cru. Bref, laissons-le baguenauder, synonyme de flâner, sur les coteaux et rocailles calcaires et thermophiles de la plus grande partie de la France, celle se situant au sud d’une ligne Dijon-Bordeaux , entre 100 et 1200 m d’altitude.
J’en ai repéré un non loin de chez moi, mais c’est un baguenaudier planté par la main de l’homme, ce qui est tout de suite moins intéressant, il est davantage plaisant de voir une créature évoluer dans son milieu naturel, non dans un jardin botanique ou dans zoo quand on a des poils et une truffe.


  1. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 141.
  2. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p. 109.
  3. Logos, Bordas, p. 194.
  4. Jean-Baptiste Porta, La magie naturelle, p. 199.
  5. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p. 109.

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L’impératoire (Peucedanum ostruthium)

Synonymes : impératoire des Alpes, impératoire des montagnes, benjoin français, benjoin de pays, estrute, ostrute, ostruche, autruche, maître des maléfices, etc.

« Si certaines plantes sont reines – des bois ou des prés – l’impératoire se hausse, elle, au rang supérieur » (1). En effet, il est bon d’expliquer en quoi cette impératrice mérite un titre aussi prestigieux qui se décline tant en allemand (meisterwurz), en anglais (master wort) qu’en italien (erba rena). C’est en raison, nous dit-on, de ses propriétés souveraines qu’à cette plante échut le nom d’impératoire, le divinum remedium, tel qu’Hoffmann la surnomma en 1740. A ce haut lignage, l’on associe pourtant à l’impératoire des considérations plus terre-à-terre, ce qui fit que Dodoens lui attribua le nom d’ostruthium au XVI ème siècle, et pour lequel Fournier communique les explications suivantes : « Son origine est incertaine ; les uns le rattachent au Strouthion de Théophraste, nom d’une saponaire orientale, les autres au grec Strouthos, « moineau », ou Strouthion, « autruche ». Le plus vraisemblable est que l’on se trouve en présence d’une série de déformations : l’allemand Meisterwurz a été traduit au Moyen Age Magistrantia, d’où Astrantia et Ostricion des glossaires, enfin Ostruthium » (2), formant par la suite les ostrute, ostruche, autruche… Chose intéressante à remarquer, chez Hildegarde (Physica, chapitre 167), l’on croise un bref paragraphe dédié à la plante que l’abbesse appelle astrencia, traduite par peucédanum et dont Fournier affirme que c’est là la première mention botanique de l’impératoire. L’œuvre de Macer Floridus, antérieure à Hildegarde, bien qu’elle mentionne un ostrutium, ne fait très certainement pas référence à l’impératoire, d’autant que Macer utilise aussi le mot struthium pour désigner la plante dont il parle, rappelant le strouthion de Théophraste. Ce qui ne nous renseigne en rien sur la question sommaire suivante : s’agit-il, au moins, d’un peucédan ? Selon Macer, on utilise, de cette plante, la racine, ce qui nous rapproche, peut-être pas de l’impératoire, mais, au minimum, d’un peucédan, quel qu’il puisse être. Mais lorsqu’on considère le nombre de plantes possédant une racine médicinale – c’est-à-dire une pléthore – une information aussi mince donne forcément le tournis. On se plaint du manque de descriptifs botaniques des Dioscoride et autres. Chez les auteurs médiévaux, comme Hildegarde et, présentement, Macer Floridus, c’est bien pis encore. Bref. La racine médicinale présentée par Macer convient aux maladies hépatiques, de plus elle est douée de vertus diurétiques, lithontriptiques, antitussives et emménagogues. Ce qui fait, effectivement, penser à un peucédan, chose renforcée par ce qu’indique Macer Floridus en fin de monographie : « Réduit en poudre, le struthium, aussi irritant que l’ellébore blanc [nda : Veratrum album], fait éternuer ceux qui en respirent l’odeur » (3). Vératre et impératoire sont, en effet, toutes les deux sternutatoires…
S’il s’avère bien qu’Hildegarde est la toute première a laisser des traces écrites au sujet de l’impératoire, l’on peut alléguer sans trop de doute que les anciens praticiens de l’Antiquité gréco-romaine ignoraient tout de cette plante. Nous n’écarterons pas ce qu’ils ont pu écrire au sujet de certains peucedanum, car c’est peut-être de cela que l’impératoire tira son faste impérial par la suite. Donnons tout d’abord quelques indices botaniques puisés chez Pline qui les a repris de Dioscoride : le peucedanum «  a une tige grêle, longue, semblable à celle du fenouil, garnie de feuilles près de terre, une racine noire et épaisse, à l’odeur forte et pleine de suc. Il croît sur les montagnes, à l’ombre ; on l’arrache à l’automne ». C’est, ma foi, fort tentant d’y reconnaître, non pas l’impératoire, mais un peucedanum s’en approchant. Ceci dit, le fait que Dioscoride lui voit les fleurs jaunes fait qu’il ne peut, en effet, s’agir ni de l’impératoire, ni du persil des montagnes (Peucedanum oreoselinum), encore moins de l’herbe au cerf (Peucedanum cervaria). Cela réduit considérablement le champ d’investigation, les Apiacées aux fleurs jaunes étant bien moins nombreuses que celles qui les ont blanches. Quoi d’autre peut-il bien nous aider dans la masse d’informations laissée par les antiques Anciens ? Quelque chose qui se dissimule dans ce nom même de peucedanum, produit du grec peukedanos ; ces deux mots, de sens identique, évoquent une amertume, enfin quelque chose d’amer en relation avec la plante. Peucedanum vaut en raison de peukê – le pin – dont l’odeur de la résine est proche de celle des semences du peucedanum, du moins lorsqu’on les broie. Outre l’empreinte olfactive, mettons en avant une autre caractéristique propre au peucedanum rapportée par Dioscoride : de même que la férule et le galbanum, il exsude des larmes de résine gommeuse par ses tiges et sa racine, ce qui explique, peut-être, pourquoi Théophraste lui trouvait une vertu sudorifique… Le mieux reste, sans doute, de poursuivre le portrait thérapeutique du peucedanum tel que dépeint par les Anciens, en considérant qu’il s’agisse bien de la même plante d’un auteur à l’autre : ce qui n’est pas avéré : si Pline a une préférence pour le peucedanum d’Arcadie, Dioscoride opte, lui, pour celui de Sardaigne et de Samothrace. Dioscoride, au troisième livre de la Materia medica, accorde une très longue notice à cette plante qu’appellent peukedanos les Grecs. De cette plante, il préconise avant tout la racine fraîche et, par-dessus tout, son suc, bien davantage que la racine seule, présentée comme bien moins valeureuse. L’état de fraîcheur est, quand à lui, d’importance car « mise au soleil, elle s’en va en fumée [… ] La racine sèche devient inutile » (4). Le peucédan, oint avec du vinaigre et de l’huile rosat, sert en moult occasions selon Dioscoride : en cas de paralysies, de sciatique, de spasmes, de douleurs auriculaires et dentaires, d’affections pulmonaires (difficulté respiratoire, dyspnée, toux), de douleurs vésico-rénales, de colique venteuse, d’ulcère, etc. En terme de propriétés, on accordait, durant l’Antiquité, au peucedanum, des vertus stimulantes, carminatives, diurétiques, stomachiques, antiscorbutiques, anticatarrhales, auxquelles les continuateurs de Dioscoride en ajoutèrent d’autres : c’est le cas de Galien qui donne le peucedanum comme réchauffant et asséchant, et que l’on convie pour soigner les maux de tête, les maux de dents, les maladies des nerfs en général, les saignements de nez, les abcès, etc. Ajoutons à cela, pour saluer Alexandre de Tralles, l’épilepsie, et le pseudo-Apulée dont l’Herbarius révèle l’utilité du peucedanum contre la « démence », et nous aurons un portrait assez fidèle de ce à quoi servait ce cousin de l’impératoire qu’est le peucedanum. Mais cela serait incomplet sans l’évocation de deux points qui reviennent, durant toute l’Antiquité, comme une antienne : premièrement, les vertus alexipharmaques et alexitères du peucedanum, forcement chantées par Nicandre de Colophon, répétées par d’antiques traités d’astrologie botanique, etc. Tous vantent le peucedanum bon contre les morsures de serpents (encore ? Eh oui. Je sais…) lorsqu’il est emplâtré. S’il ne sauve pas forcément du venin de la vipère aspic, au moins a-t-il l’avantage de cicatriser les plaies et de hâter la guérison des blessures provoquées par ces reptiles dont beaucoup ne sont, en aucun cas, venimeux. Le second point concerne les vertus emménagogues du peucédan, contre lesquelles nous ne nous élèverons pas (l’impératoire est, encore aujourd’hui, considérée comme telle). Ce à quoi nous nous opposerons en revanche, c’est la démesure à laquelle on a alors associé ce peucedanum. Qu’il ait vertu de faire venir les règles, d’endiguer les douleurs utérines ou encore de faciliter l’accouchement, il n’y a pas là de quoi être étonné, bien d’autres plantes se prévalent, à juste titre, d’être des plantes de la femme. Là où ça se corse, c’est lorsqu’on conseille aux femmes « suffoquées de la matrice » de le flairer, parce que cela permet de sortir de la torpeur dans laquelle, cette matrice qui n’en fait qu’à sa tête, jette la première femme venue, la tenant en son pouvoir presque, comme si la matrice était un objet tout à fait indépendant au sein du corps de la femme, une boule de billard rebondissant d’une bande à l’autre. Pour rendre compte de la folle conception qu’avaient les Anciens au sujet de la matrice (de l’utérus en fait, qui donnera le mot hystérique), voici un long passage que l’on doit à Hippocrate et que je reproduis in extenso : « La plupart des médecins anciens et pratiquement tous les disciples des écoles autres que la nôtre ont fait usage des senteurs nauséabondes – par exemple cheveux brûlés, mèche de lampe éteinte, bois de cerf calcinés, bourre de laine brûlée, poix crue, résine, berce, peucédan, cuir et chiffons brûlés, castoréum (toutes substances dont ces praticiens enduisent les narines et les oreilles), ou encore asphalte, punaises écrasées, bref tout ce qui a la réputation de dégager une odeur pénible. Ils prétendent en effet que la matrice fuit les substances malodorantes : c’est pourquoi ils faisaient aussi par le bas des fumigations de produits agréablement parfumés et plaçaient des ovules vaginaux au nard ou au styrax, avec l’idée que la matrice, fuyant certains produits et recherchant les autres, quitterait les régions hautes pour gagner les régions basses. […] Nous les blâmons tous d’affecter dès l’abord les zones enflammées et de provoquer au moyen des exhalaisons nauséabondes des accès de torpeur : la matrice en effet ne se met pas en mouvement, comme une bête sauvage sortant de sa tanière, parce qu’elle aime les bonnes odeurs et fuit les mauvaises ; au contraire elle se tasse sur elle-même en raison de la constriction due à l’inflammation » (5). Tout cela vaut son pesant de couilles de castor, non ? ^^

Laissons là ces balivernes et tournons-nous plutôt en direction d’un temps où l’on est certain de bien avoir affaire à l’impératoire et non à une autre plante plus ou moins identifiable : elle est si bien figurée dans l’œuvre de Leonard Fuchs (cf. illustration ci-dessous), qu’il n’y a, sur elle, aucune raison d’avoir le moindre doute. Bien que toujours fortement recherchée depuis la fin du Moyen-Âge, l’impératoire ne se répand pas aussi vite qu’on pourrait le croire : c’est une plante d’altitude qui ne pousse pas en plaine naturellement, à moins que de l’y cultiver, chose qui n’interviendra pas de façon courante avant 1570 environ. Il faut, pour le moins, être botaniste, naturaliste et/ou médecin pour s’y entendre et ne pas commettre d’erreur. Ce qui n’est pas le cas de Matthiole qui parvient à faire le distinguo entre maceron (qui pousse à foison en Italie à son époque) et impératoire. De fait, l’on est assuré de ne pas raconter d’âneries, la botanique étant l’indispensable alliée de la phytothérapie. Ainsi, Matthiole écrit-il au sujet de l’impératoire en 1554 : « l’impératoire élimine les flatulences dans l’organisme ; elle stimule les urines et les règles ; elle constitue un admirable remède contre la paralysie et les affections froides du cerveau… Elle guérit la peste bubonique et les morsures de chiens enragés. » Tiens donc. Il est des serpents de mer qui ont la peau dure, décidément. D’ailleurs, Fournier signale la chose : « elle mérite, selon lui [id est Matthiole], ainsi de toute évidence le nom d’impératoire, douée qu’elle est de vertus si nombreuses et si puissantes » (6). L’on pourrait, à son endroit, parler de panacée, d’autant plus qu’on a souvent comparé l’impératoire à l’angélique, plante qui s’en sort très bien sur la question d’intervenir en toute chose ou presque. Le problème, c’est qu’à force d’en faire des tonnes au sujet d’une plante x ou y, le bel habit d’apparat qu’on lui fait porter de force – de même qu’un ours qu’on déguise pour lui faire jouer un tour aussi pathétique que ridicule – finit par craquer aux entournures, et c’est, bien évidemment, de la faute de la plante. Assez étrangement, c’est souvent elle qu’on finit par blâmer pour ne pas avoir été à la hauteur des espérances qu’on a placées en elle. Petit rappel : les panacées, ça n’existe pas, ça n’a jamais existé et ça n’existera jamais. Inutile, donc, de vouloir faire tenir en une seule plante toutes les qualités requises pour soigner et guérir toutes les maladies de France et de Navarre, et même d’ailleurs, pourquoi pas, soyons fous ! D’autant qu’aujourd’hui il existe des maladies qui n’avaient pas encore cours il y a, par exemple, cinq siècles. J’imagine mal telle ou telle plante se brancher à l’aide d’une prise USB pour faire les MAJ ! Non, bien sûr, la faute est imputable à l’homme. Qui d’autre ? Sa recherche vaniteuse de gloriole lui fait prendre des vessies pour des lanternes. Mais si encore ça s’arrêtait là, mais non !… Doivent en pâtir les victimes du « génial découvreur » de la panacée truc-muche dont la présentation, ultra ostentatoire, est proche de ce que faisait le camelot de fête foraine au XIX ème siècle. Toute cette fébrilité ! Cela tombe bien, car, comme admis par Joseph Roques il y a un peu moins de deux siècles, l’impératoire est un bon remède en fin d’état fiévreux. Il écrit aussi que « c’est une de nos meilleures plantes indigènes. » Le sens de la mesure du grand docteur Joseph Roques. Il eut pu dire : c’est notre meilleure plante indigène. Mais non. Il poursuit : « Elle produit une excitation vive, provoque la sueur et l’excrétion des urines. On peut l’employer utilement dans la plupart des fièvres intermittentes et des affections maladives qui réclament l’usage des toniques, et pourtant elle est tout à fait oubliée : on lui préfère des plantes herbacées, inodores et insipides » (7). Dans les années 1830, oui, il est loin l’âge d’or de l’impératoire qui s’est étalé des siècles durant. Mais bon, l’on a bien vu tomber les Aztèques et, avant eux, les Égyptiens, alors pourquoi pas l’impératoire ? Exclue de la voie royale tracée par quelques-uns de ses zélateurs, l’impératoire ne peut donc plus prétendre guérir des affections telles que :

-diabète, tumeurs (rate, utérus), rhume des foins (Paracelse),
-hystérie (Petrus Forestus),
-néphrite, rétention d’urine (Chomel),
-rhumatismes, rétention d’eau, lithiase biliaire (Culpeper).

Il est bien terminé le temps où l’impératoire, mêlée à un corps gras, faisait sortir de la peau les corps étrangers et guérissait non seulement les morsures de chiens et de serpents, mais également celles de tous les animaux. Du domaine de la fable, les vertus alexipharmaques de l’impératoire, folie que d’avoir voulu en faire un remède contre le delirium tremens
J’ai de la peine envers l’impératoire. Une assez grande peine à dire vrai. Mais elle est encore plus prononcée vis-à-vis de cet imbécile d’homme, ce disséqueur de grenouilles qui les jette ensuite à la poubelle.

Courant de l’Espagne à l’Oural, l’impératoire a compensé le fait de vivre à haute altitude (1000-2700 m (8)) par une vivacité que n’ont pas d’autres Apiacées qui ne disposent que de deux années pour boucler la boucle. L’impératoire, non. Juchée comme elle l’est sur la demeure des dieux, elle semble en partager l’immortalité.
Sa racine fibreuse et fusiforme, grosse comme le doigt, brune à l’extérieur, jaune verdâtre à l’intérieur, tient des tiges épaisses bien que creuses, cylindracées, striées dans leur longueur qui permettent à la plante d’atteindre au mieux 100 cm (elle « tourne » le plus souvent autour des 50).
Grégaire mais pas trop, l’impératoire forme des colonies de quelques individus près de zones humides (les bordures de ruisseaux, dans les prés, les abords de bois de feuillus, les rocailles). C’est là, de préférence, qu’elle déploie des feuilles pétiolées assez larges, composées de trois folioles trilobées plus ou moins dentées. Au-dessus de cette structure d’allure solide et imposant le respect, l’on voit des ombelles de fleurs blanches qui ne rappellent pas du tout celles de l’angélique, plus globuleuses. Ça n’en sont pas moins 20 à 42 rayons plus ou moins inégaux qui formeront des fruits aplatis, presque circulaires, dotés d’une aile membraneuse.

L’impératoire en phytothérapie

« Délaissée de nos jours, l’impératoire pourrait faire l’objet d’investigations plus poussées dans l’avenir » (9). C’est pour le moins souhaitable, d’autant quand il nous est appris que l’impératoire possède des propriétés quasi identiques à l’angélique, ce qui n’en fait pas exactement une plante médicinale de seconde zone, belle apiacée avec laquelle elle partage un parfum assez proche, mais plus fort et, aux dires de certains, peu agréable.
L’usage de sa racine rappelle celui d’une autre apiacée que nous avons étudiée récemment, la berce commune. Fraîche, elle exsude un suc laiteux de couleur jaunâtre tout comme la grande berce. Aromatique, rappelant tantôt la carotte, tantôt le céleri, ce suc âcre et piquant, doit son parfum à une essence aromatique (1 %) dite « huile de benjoin français », composée principalement de monoterpènes (limonène, alpha-pinène, bêta-phellandrène) et de sesquiterpènes qui totalisent environ 95 % du totum. On y trouve aussi – Apiacées oblige – des coumarines : celles de l’impératoire ont pour nom peucénine et ostruthine. Outre cette essence, la racine d’impératoire recèle bien d’autres trésors : des acides (palmitique, isobutyrique, formique, acétique, isovalérianique), un principe amer (l’osthine), de la peucédanine et de l’oxypeucédanine, de l’ostruthol (substance hormonale ? 0,3 %), enfin les corps courants que sont gomme, résine, amidon, huile grasse et tanin.

Propriétés thérapeutiques

      • Tonique, stimulante, adaptogène (comme le ginseng ?)
      • Digestive, carminative, stomachique, sialagogue
      • Sternutatoire
      • Sudorifique
      • Tonique amère
      • Réchauffante
      • Emménagogue

Usages thérapeutiques

      • Troubles de la sphère gastro-intestinale (on accorde généralement de positifs effets de l’impératoire sur l’ensemble du système digestif) : inappétence, colique, colique venteuse, gaz, flatulences, embarras gastrique
      • Troubles de la sphère pulmonaire : asthme, asthme humide, rhume, catarrhe chronique, bronchite, « refroidissement »
      • Troubles de la sphère vésico-rénale : embarras urinaire, lithiase rénale sans irritation, hydropisie
      • Troubles de la sphère gynécologique : leucorrhée, flueurs blanches, spasmes utérins
      • Troubles bucco-dentaires : odontalgie, fluxions dentaires, autres maux dentaires, paralysie de la langue
      • Fièvres intermittentes, muqueuses, typhoïdes
      • Affections cutanées : gale, blessure, ulcère de mauvaise nature

Modes d’emploi

      • Infusion de racine fraîche.
      • Décoction de racine fraîche.
      • Poudre de racine sèche.
      • Teinture alcoolique de racine fraîche.
      • Teinture-mère de racine fraîche.
      • Cataplasme de racine fraîche écrasée.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

      • Récolte : du fait que l’impératoire est vivace, l’on pourrait se dire qu’on peut en déchausser la racine qu’importe l’année. Cependant, Cazin rappelle que l’on « doit la choisir nouvelle, bien nourrie, et odorante », autrement dit dans sa prime jeunesse. Le printemps et l’automne sont les deux saisons auxquelles récolter la racine d’impératoire en vue d’un usage immédiat, et en hiver si l’on a le désir de la faire sécher, ce qui est chose tout à fait possible mais à laquelle il faut adjoindre l’observation suivante : la dessiccation fait perdre à cette racine beaucoup de ses capacités.
      • L’usage de la racine d’impératoire présente l’inconvénient, tant par usage externe qu’interne, d’être photosensibilisante. Interne, oui : nous ne le répéterons jamais assez.
      • En cuisine : jeunes feuilles en salade, plus âgées en soupe, toutes deux relèvent les plats à la manière des feuilles de livèche ; les semences, parfumées comme souvent dès lors qu’il s’agit d’Apiacées, aromatisent liqueurs et desserts. Quant à la poudre de racine, elle parfume certains fromages du canton de Glaris en Suisse.
      • Autres espèces : le peucédan officinal (P. officinale), le peucédan d’Alsace (P. alsaticum), le peucédan parisien (P. parisiense), le persil des marais (P. palustre), la toute-bonne (P. cervaria), etc.
        _______________
        1. Petit Larousse des plantes médicinales, p. 304.
        2. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 747.
        3. Macer Floridus, De viribus herbarum, pp. 115-116.
        4. Dioscoride, Materia medica, Livre III, Chapitre 74.
        5. Hippocrate, Maladies des femmes, III, 5.
        6. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 748.
        7. Joseph Roques, Plantes usuelles, Tome 2, p. 196.
        8. En France, elle se répartit sur les zones suivantes : les Alpes, les Pyrénées, le Massif central, les Cévennes, les Vosges (où elle est plutôt rare). Elle semble absente du Jura.
        9. Larousse des plantes médicinales, p. 222.

© Books of Dante – 2018

La berce commune (Heracleum sphondylium)

Synonymes : angélique sauvage, panais sauvage, grande berce, berce sphondyle, patte d’ours, branc-ursine, branc-ursine des Allemands, fausse branc-ursine, patte de loup, corne de chèvre, herbe à lapin, heraclée, herbe du diable, charavie, acanthe d’Allemagne, fausse acanthe, cuques, etc.

La berce commune est, comme son nom l’indique, la plus courante des Apiacées (avec la carotte) qu’on trouve en France. Les Apiacées (ex Ombellifères) sont sans doute la seule famille botanique dont on identifie d’emblée les membres en tant que tels avant même de pouvoir s’écrier : « Ah ! C’est une carotte ou du cumin (parce que les carottes au cumin, c’est bon ^^) ». Et, généralement, sur le papier, on connaît bien plus d’Apiacées qu’on est capable d’en distinguer in situ, sans l’ombre du doute que glisse Dame Nature en notre esprit à ces occasions. Enfin, c’est mon cas. Sans lui demander ses papiers, j’identifie un pied de carotte sauvage ou d’angélique sylvestre, peine quelque peu avec les ciguës, mais n’ai absolument aucune difficulté face à la berce si commune et familière. Malgré cette relative présence, l’on peut dire que la berce brille par son absence en ce qui concerne, par exemple, les usages permettant d’écrire son histoire thérapeutique depuis que l’homme a compris que 1 + 1 équivalait à 2. Il est temps d’œuvrer : cette plante, ayant tardé à entrer dans la matière médicale, s’en voit aujourd’hui rejetée : la berce « est en passe d’être interdite de commercialisation en France, à l’heure où j’écris ces lignes [nda : en 2008], considérée comme suspecte, comme négative au niveau du bénéfice de son usage » (1). « Oui, mais… », entends-je sourdre, au loin. Je vois de quoi il s’agit. Il est de mon devoir de tordre le cou à certaines idées reçues.

Fournier relate l’existence d’un « panax heracleum » chez les Anciens, dont on aimerait bien savoir qui ils sont. Faut-il pour autant reconnaître dans cette dénomination la berce qu’on surnomme parfois heraclée, en relation avec le demi dieu Hercule qui partage avec la berce la même robustesse et, semblerait-il, une virilité à toute épreuve ? C’est, ma foi, une hypothèse fort séduisante, bien que ce dernier mot ne s’applique pas, en mon esprit, à l’image d’un Hercule luisant de graisse et suintant de sueur par tous ses pores. Après ses douze travaux, il ne devait pas sentir la rose, et il partage une communauté olfactive avec la berce : pour les Grecs du temps d’Hippocrate, la berce représentait déjà un remède, qui plus est un remède malodorant, et était classée parmi les substances dites nauséabondes : odeur forte, légèrement désagréable, contrairement à une saveur aromatique et un tantinet douce. S’agissait-il seulement de notre berce ? Comme je l’ai écrit par ailleurs, nous sommes inégaux face aux odeurs : contrairement à l’odeur d’agrume qu’on trouve au feuillage de la berce, le docteur Leclerc associait cette plante à la saveur de la fourmi écrasée. Je n’irai pas broyer deux ou trois de ces hyménoptères dans mon mortier pour savoir de quoi il retourne, peut-être de cet acide formique (ou méthanoïque) dont on donne l’odeur comme pénétrante. Pénétrante. Un mot qui veut dire tout et rien, en raison de l’extrême faiblesse du bagage lexical associé au monde des odeurs.
Loin de s’en plaindre, les populations pauvres du nord de l’Europe (Pologne, Lituanie), jusqu’aux zones les plus reculées de l’Asie septentrionale usèrent de la berce pour élaborer une sorte de « bière », boisson le plus souvent fermentée connue sous divers noms (parst, bartsh, bartsch, barszcz ; tous mots dans lesquels on a bien voulu lire celui de la berce), termes qui ne sont cependant pas sans évoquer cette fameuse soupe russe, le bortsch, qui était confectionnée par les Sibériens avec des feuilles de berce auxquelles on ajoutait une patte d’ours, gibier traditionnel de cette zone géographique, d’où l’un des noms vernaculaires de la berce, « patte d’ours », qui transcrit également le nom latin branca-ursina, de branca, « patte » et ursus, « ours ». Cette préparation s’obtient en procédant comme ceci : « si on accumule les tiges et les pétioles brisés dans un tonneau et qu’on verse de l’eau pour couvrir le tout, après un mois de fermentation on en retire une masse d’un goût aigrelet, et assez agréable », expliquait Thore en 1803, reprenant Gilibert. Cette « soupe à la bière » était parfois bouillie, variante qui dit toute l’étendue du territoire où cette coutume du bartsch avait court. Il en va aussi des effets que cette bière pouvait procurer : elle jette « dans la mélancolie, procure des songes affligeants, et affaiblit beaucoup », aux dires de Steller. Nous aurons, plus loin, l’occasion de constater que la berce n’est pas justiciable que de cela. Si la question de la bière de ménage a fait beaucoup parler, en revanche, en ce qui concerne l’emploi purement thérapeutique de la berce, nous n’avons guère d’informations à nous mettre sous la dent. On sait que les Amérindiens utilisaient la berce laineuse (Heracleum maximum). Ils en confectionnaient, à l’aide de la racine, des infusions destinées à soigner rhumes, grippes, maux de gorge et de tête, crampes musculaires. Ils connaissaient également ses vertus en externe : en cataplasme, cette berce s’applique sur les contusions et les furoncles. Il est possible d’imaginer les populations de la Sibérie faire de même avec la berce sphondyle. D’un point de vue occidental, d’une période englobant le Moyen-Âge et la Renaissance, l’on peut regrouper quelques informations qui viendraient, avec grand-peine, remplir l’espace habituellement réservé aux feuilles de chou locales. Apparemment, feuilles et semences étaient conviées pour se soigner. Quelques rares annotations préconisent l’emploi de la berce « contre le vice de la rate et contre sécheresse des nerfs », ce qui peut vouloir dire tout et son contraire. A la campagne, on lui accorde des vertus sur les sphères gastro-intestinale (elle est dite vermifuge et bonne contre la dyspepsie) et cutanée (abcès, ulcère), tandis que les praticiens urbains – Leonard Thurneysser et Nicolas Lémery entre autres – lui reconnaissaient d’immenses vertus : si elle est anti-asthmatique, anti-épileptique, diurétique et emménagogue pour ce dernier, c’est une panacée pour Thurneysser. La vérité se situe sans doute entre ces deux extrémités que sont l’inutilité et la toute puissance. Et d’ailleurs, puisqu’on en parle, mentionnons que la semence de berce était considérée comme un remède médiéval de l’impuissance masculine, ce qui dessine une nouvelle référence à Hercule, mais se rapporte plus précisément à ce qu’écrivait Leclerc au siècle dernier et dont on a trouvé lieu de se gausser il y a une douzaine d’années : « Frappé de l’analogie de son odeur et de sa saveur […] avec celles de l’Echinacea angustifolia, une composée des États-Unis douées d’effets aphrodisiaques très marqués, j’ai recherché si elle ne possédait pas les mêmes vertus » (2). Le docteur Leclerc a cherché et a trouvé, mais avant d’y venir, posons plusieurs questions, parce que je ne sais pas vous, mais moi il y a deux-trois trucs qui me titillent le cortex tout de même. Botan renforce l’annonce de Leclerc en écrivant qu’une « plante d’Amérique, l’Echinacea angustifolia, possède les mêmes propriétés et est employée dans la médecine homéopathique sous forme de teinture pour les mêmes usages » (3). Il y a un siècle, en Europe, l’Echinacea angustifolia n’était pas plante connue du grand public, on n’en faisait pas tout un pataquès comme maintenant, l’engouement des uns s’ajoutant à la volonté d’autres à leur faire miroiter des alouettes en échange de deniers sonnants et trébuchants. Cependant, les effets de cette échinacée sont certains et ont été largement étudiés pour qu’il n’y ait pas de doute à leur sujet. Mais alors, première question qui tue à 1000 € : comment se fait-il que le marché européen soit inondé par cette astéracée nord-américaine alors qu’il serait plus profitable d’user de ce qui se trouve à nos pieds, la berce en l’occurrence, qui plus est indigène et qui pousse partout ? Cette propriété aphrodisiaque de la berce, du moins tonique des fonctions sexuelles, qui était encore récemment raillée, trouve un défenseur en la personne de Fabrice Bardeau qui écrit que cette plante « présente à ce sujet les mêmes propriétés que la célèbre racine de ginseng » !!! (4). On nous jette aux antipodes de l’échinacée, nous enjoignant de nous rendre en Asie. Seconde question à faire saigner les oreilles pour 2000 € : pourquoi désavouer une plante locale et abondante pour louer une plante lointaine, rare et donc chère ? Le ginseng, ça ne s’achète pas au même tarif qu’un kg de carottes, je précise, au cas où… Et le rapprochement ne laisse pas de surprendre, le nom latin du ginseng, Panax ginseng, rappelant le panax heracleum dont on affublait autrefois la berce (si, bien entendu, c’est bien d’elle dont il s’agit…). Ainsi, dissimuler la berce dans un nuage de fumée permettrait de mieux promouvoir ginseng et échinacée ? D’autant que cette apiacée est donnée comme une synthèse des deux plantes sus-nommées, imaginez un peu le manque à gagner des bonimenteurs de la phytothérapie si cela parvenait aux oreilles du grand public… Mais pour s’assurer de ne pas voir la berce venir perturber ce juteux petit marché, il a fallu lui faire porter un chapeau beaucoup plus large que sa vaste ombelle. Il s’agissait, pour cela, de mettre en avant un truc qui fiche suffisamment la trouille pour qu’on n’y trouve rien à redire. La berce ? Mais tu n’y penses paaas ! Elle est phototoxiqueuuuu ! Imaginez un hystérique vous annoncer le truc, ça fait plus crédible. Bon. On va rapidement mettre les choses au clair, parce que ce qui m’insupporte à présent, c’est qu’on se serve d’une plante pour œuvrer dans l’ombre et mettre en place un traquenard, un piège pour attirer le chaland qui, la plupart du temps, n’y voit que du feu.
Alors, oui, la berce commune – Heracleum sphondylium – est une plante phototoxique, photosensibilisante (et non pas photosensible, ce qui voudrait dire qu’elle serait sensible à la lumière, chose plutôt ballote pour une plante qui doit assurer la photosynthèse grâce au soleil…). Tout d’abord, reprécisons ces termes de phototoxicité, de photosensibilité qui, si ils ne sont pas inconnus, ne sont pas toujours bien compris, ou compris qu’à moitié. L’on lit souvent qu’une substance est phototoxique dès lors qu’on l’applique sur la peau et que les rayons du soleil agissent sur elle suffisamment longtemps pour provoquer ce que l’on appelle des photodermatites. C’est vrai. Mais incomplet : la phototoxicité existe aussi par voie interne : que les dévoreurs de persil ou de céleri s’en souviennent. Mais pourquoi il nous parle d’usage interne concernant la berce celui-là ? Moi qui ne l’approche pas à moins d’un mètre !… C’est là où tu te trompes mon brave. Et là où on voit aussi à quel point le bourrage de crâne a bien fonctionné : prenez une telle de ces âmes impressionnées qui ne sursautent en rien à la vue d’un bouquet de persil mais s’évanouissent presque à l’approche d’une berce. Ce comportement irrationnel tient en une chose qui se scinde en deux volets : 1/ on vous raconte n’importe quoi ; 2/ vous le croyez sans plus réfléchir. On gagne à connaître la berce, non à s’en défier, d’autant que ses bénéfices sont énormes, bien plus grands que ce que vous pouvez imaginer avec la posture qui est présentement la vôtre.
La plupart des Apiacées (livèche, persil, céleri, angélique, coriandre, carvi, cumin, impératoire, laser, etc.) contiennent des substances connues sous le nom de furocoumarines (furanocoumarine n’étant, lui, que le terme anglo-saxon comme me l’avait fait remarquer une lectrice du blog en mars dernier). La berce n’y échappe pas. C’est pourquoi il importe d’être vigilant lorsqu’on a affaire à elle, mais pas plus qu’en ce qui concerne l’angélique, par exemple. Et je dis bien vigilant, pas paranoïaque. A l’état frais, la berce commune peut parfois provoquer des irritations, des vésicules douloureuses, des dermites de contact (dermatite des prés par exemple) chez les personnes sensibles. Tous les mots passés en gras sont d’importance, ils permettent une nuance et évitent autant que faire se peut de croiser la route de propos extrémistes, donnant l’impression que cela se passe toujours ainsi chez tous le monde. Cette nuance monumentale fait paradoxalement d’une plante commune figure de paria : « Dans la pratique, explique Thierry Thévenin, depuis quinze ans que je cueille de la berce, avec des dizaines de personnes différentes, et que j’en rencontre bien davantage (cueilleurs amateurs ou professionnels), je n’ai pu encore entendre de témoignage vécu de brûlures dues à la berce sphondyle » (5), ce qui s’éloigne grandement de ceux qui prétendent que la berce, animée d’intentions criminelles, serait prête à sauter sur le râble du premier promeneur venu !… Néanmoins, en cas de pépin, il est conseillé d’atténuer la douleur à l’aide de compresse froides, puis de prendre contact avec un dermatologue qui pourra éventuellement prescrire des anti-inflammatoires stéroïdiens en application locale par exemple. Par la suite, une hyperpigmentation cutanée peut survenir car la peau devra fabriquer davantage de mélanine afin d’assurer sa défense. Ce tableau catastrophe se doit d’être nécessairement nuancé. Voici quels sont les critères principaux à prendre en compte :

  • proportion de furocoumarines contenue dans le suc de la berce considérée,
  • quantité de ce suc appliqué par mégarde sur la peau,
  • durée de l’exposition solaire subséquente,
  • intensité solaire durant l’exposition,
  • rapidité d’intervention en cas de contact avec la berce,
  • sensibilité particulière du sujet à la berce,
  • etc.

Tout cela concourt à limiter plus ou moins les dégâts qui, de toute façon, demeurent périphériques et peu courants, contrairement à ce qu’on peut lire ici ou là. Malheureusement, nous dit-on, les accidents sont de plus en plus nombreux du fait de la rapide propagation d’une autre berce, la berce du Caucase (Heracleum mantegazzianum) qui fut introduite en Europe occidentale à des vues ornementales au début du XX ème siècle. Ce sont donc des échappées du jardin, des transfuges, que nous retrouvons aujourd’hui en pleine nature, excellente raison pour crier haro contre, comme si des monstres sauvages s’étaient évadés d’un zoo. Non, sérieusement ? Tant et si bien qu’on l’affuble, en ce cas, du surnom de peste, dont bénéficie également la phytolaque qu’en forêt de Fontainebleau des gangs de fous furieux traquent à la moindre occasion comme s’il s’agissait d’un gibier de potence. J’ai pour ces gens-là aussi peu de sympathie que pour les chasseurs, c’est tout dire… Allemagne, Belgique, Suisse, Danemark, Hongrie, Pays-Bas, Luxembourg : voici les principaux pays européens où la berce du Caucase a été recensée sur l’ensemble du territoire, ce qui n’est pas le cas en France où elle se cantonne surtout à l’Est (frontière belge, Alsace-Lorraine, Franche-Comté, Alpes) et selon un bandeau zigzaguant du Nord au Sud, de la Manche jusqu’à l’Aquitaine, englobant, dit-on, l’Île-de-France. Pour y avoir vécu durant des années, j’ai eu la malchance de ne jamais l’y rencontrer. Bien entendu, ça n’est pas sur mon seul témoignage qu’il faut s’aligner, cela serait une erreur, mais pas non plus sur ceux qui évoquent l’histoire de l’homme qui a vu l’homme qui a vu l’ours ou je ne sais quoi d’autre. Faisons, tout au contraire, preuve de discernement : la berce du Caucase demeure, aux côtés de celle qu’on appelle grande berce, une géante : elle atteint très facilement la taille d’un grand homme, parfois le double, pousse au maximum à cinq mètres. Mais c’est extrêmement rare, de même que ce gros poisson-chat qu’on appelle silure glane parvenant à des dimensions prodigieuses dans les eaux du Danube, mais ne dépassant guère les 250 cm dans celles des principaux cours d’eau français, ce qui est un gabarit bien imposant à l’origine d’improbables histoires de silure mangeur d’homme (l’être humain adore avaler des couleuvres surtout si elles ont l’allure d’un serpent de mer… Plus c’est gros, plus ça passe, dit-on…). Bref, la berce du Caucase, c’est comme le silure, un objet d’exagération pour lequel la question des dimensions n’est peut-être pas étrangère. Bizarrement, l’on met tout de suite moins en garde les gens au sujet d’autres Apiacées qui ne sont pas moins photosensibilisantes (du moins en rapport avec la berce commune) : persil, livèche, céleri, etc., des plantes « bien de chez nous ». La berce commune pâtirait-elle, bien qu’indigène, de la sulfureuse réputation de la berce géante du Caucase ? Pourquoi, injustement, faire de la berce commune un exemple de souffre-douleur, quand on sait que Apiacées = furocoumarines, de même que agrumes = furocoumarines. Certes, la berce du Caucase est loin d’être aussi peu riche en furocoumarines, parait-il, que la berce commune : elle parvient à infliger de vilaines brûlures lorsqu’à sa sève s’additionnent les rayons du soleil.

La berce du Caucase, Heracleum mantegazzianum

Les nombreux surnoms de la berce reflètent, pour certains d’entre eux, sa parenté avec d’autres Apiacées. Mais il ne faut pas s’y tromper : la berce commune exige qu’on lève les yeux ! Bisannuelle, voire trisannuelle, à souche épaisse, la nature a doté la berce d’une racine fusiforme de texture charnue, masse blanchâtre irriguée d’un suc jaunâtre. De fortes tiges dressées, cannelées, creuses et poilues portent de larges feuilles inférieures (50 à 60 cm) serties sur de robustes pétioles, se distinguant des feuilles supérieures qui enveloppent les tiges à l’aide d’une sorte de gaine embrassante. Durant l’été (de la seconde année), de larges ombelles à la mesure de la berce déploient leurs douze à quarante rayons, formant des disques peu bombés de 15 à 20 cm de diamètre, formés d’une myriade de petites fleurs blanches (plus rarement jaunâtres, verdâtres, voire rosâtres), dont les périphériques possèdent la particularité d’être échancrées profondément en V. Ces fleurs formeront par la suite de gros fruits (8-10 mm) brillants, plats, verts puis bistres à maturité.
Très commune en plaine comme en moyenne montagne (1700 m d’altitude maximum), elle affectionne particulièrement les lieux humides riches en azote, en humus, en matière organique en général. Ainsi prairies, bois, haies buissonnantes, bordures de chemins et de rivières lui conviennent-ils.

Au sujet de la berce du Caucase : si la berce commune est dite grande (XL), la berce du Caucase a tout l’allure d’une géante (XXL). Nous avons déjà évoqué sa haute taille, mais n’avons rien dit de ses autres dimensions : des tiges piquetées de rouge qui, bien que creuses, mesurent dans le plus grand des cas pas loin de 10 cm à la base. Quant à ses feuilles, pétiole compris, elles frôlent assez souvent les 150 cm de longueur sur à peu près 60 à 80 cm de largeur, surmontées, lors de la floraison, par des ombelles dont le gigantisme n’est pas moindre : 80 cm maximum pour la principale, la moitié moins pour les secondaires, ce qui, au total, peut former des inflorescences aussi vastes qu’une très grande feuille entière.
Elle partage les mêmes lieux de vie que la berce commune : prés, talus, bordures de chemins et de routes, terrains vagues, sur sols humides prioritairement.
L’autre raison pour laquelle c’est une mal aimée, c’est qu’elle concurrence, dit-on, les végétaux indigènes qu’elle « étouffe » et finit par faire disparaître. Nous avions, me semble-t-il, constaté le même phénomène avec la renouée du Japon. Attentif à ces questions, je dois dire que j’ai nettement vu reculer cette dernière plante sur des terrains où elle s’était majoritairement implantée. Peut-être en sera-t-il de même avec la berce du Caucase, une phase de déséquilibre faisant suite à un retour de l’équilibre. Mais ne soyons pas trop primesautiers à ce sujet, et n’oublions pas que la nature n’est pas figée et que si une graine bénéficie de la zoochorie, de l’hydrochorie, etc., il existe un autre mode de transport des semences : l’anthropocorie, c’est-à-dire celui dont l’homme est, volontairement ou non, responsable. C’est grâce à ce dernier moyen que le mélèze s’est déployé à une grande partie de l’Europe au XIX ème siècle. A l’heure actuelle, force est de constater que c’est un arbre auquel on ne fait pas de procès, ayant été intégré dans les paysages nouveaux dans lesquels il s’est implanté.

La berce commune en phytothérapie

S’il est possible d’employer les feuilles de la berce, il demeure que les principales ressources médicinales de cette plante se situent à ses extrémités : les racines d’une part, les semences d’autres part. Dans les premières, l’on trouve des sucres, des polyosides (galactane, arabane), ainsi que des acides aminés (arginine, glutamine). Les semences, quant à elles, sont remarquables par leur essence aromatique composée de monoterpénols (octan-1-ol) et d’esters, mais également de furocoumarines dont la xanthotoxine, la pimpinelline, le psoralène et le bergaptène. Le bergaptène. Cela ne vous dit rien ? C’est une de ces molécules présentes en de très faibles quantités dans les essences d’agrumes, dont celle de bergamote (pour laquelle certains imbéciles cherchent à l’ôter), laquelle contient aussi de la xanthotoxine, ce qui, d’un point de vue des éléments phototoxiques, rapproche grandement la bergamote de la berce, alors bon, pas la peine de s’en prendre uniquement à l’une quand on sait que l’autre est susceptible des mêmes désagréments qui, s’ils sont repérés comme tels, sont la garantie d’en être préservé : si l’on sait, on ne s’approche pas, on touche juste avec les yeux. Hélas, l’homme ayant le plus souvent tendance à répartir les espèces selon qu’elles sont gentilles ou méchantes (ce qui est, bien évidemment, du grand n’importe quoi), il se trouve que dans cette vision forcément sommaire parce que binaire, la berce tombe nécessairement dans le camp des espèces infernales…

Propriétés thérapeutiques

  • Stimulante du système nerveux, tonique, tonique sexuelle
  • Sédative du système nerveux, hypotensive
  • Anti-infectieuse : antibactérienne
  • Résolutive, détersive, rubéfiante, vésicante, vulnéraire
  • Digestive, carminative, vermifuge
  • Emménagogue

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : digestion pénible, colique venteuse, dysenterie, diarrhée, embarras gastrique, météorisme
  • Troubles de la sphère génitale (masculine surtout) : asthénie sexuelle, impuissance masculine, frigidité féminine
  • Troubles du système nerveux : nervosité, asthénie nerveuse, états dépressifs
  • Troubles de la sphère vésico-rénale : blennorragie, insuffisance rénale, urée sanguine excessive, rhumatismes
  • Hypertension
  • Affections cutanées : ulcère, ulcère atone, plaie, contusion, abcès, tumeur, furoncle, anthrax, piqûre d’insecte, gale, psoriasis, eczéma

En homéopathie : la berce y est connue sous le nom de branca ursina. Elle est utilisée contre les maux de tête et les douleurs ovariennes et, selon le principe similia similibus curantur, on l’administre contre les dermites, c’est-à-dire qu’elle soigne à doses homéopathiques ce qu’elle provoque elle-même à hautes doses.

Modes d’emploi

  • Infusion de feuilles fraîches.
  • Décoction de racines, de semences.
  • Macération vineuse de semences.
  • Poudre de racine sèche.
  • Cataplasme de feuilles fraîches.
  • Teinture-mère.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Récolte : la racine de la berce peut se déchausser aux mois de septembre/octobre ou au printemps de l’année suivante, les semences à pleine maturité, soit après la floraison qui a lieu, rappelons-le, lors de la seconde année. Quant aux feuilles, elles peuvent être cueillies dès leur apparition du sol au printemps jusqu’au cœur de l’été.
  • Toxicité : nous en avons déjà bien assez dit, nous n’y reviendrons pas. Ce que nous soulignerons, encore et encore, c’est que la phototoxicité d’une plante comme la berce se manifeste aussi par voie interne : ainsi, un traitement à base de berce pris per os doit-il s’accompagner des mêmes précautions que lorsqu’on manipule cette plante : pas d’exposition au soleil. Cela n’est pas parce qu’elle est ingérée qu’elle se soustrait, de facto, aux rayons du soleil.
  • Alimentation : pour continuer de contrecarrer la mauvaise réputation faite à la berce, voici maintenant répertoriés ses principaux usages quand on la regarde comme légume, ce qui est fort avantageux car presque tout dans la berce se prête à une pratique culinaire, des racines jusqu’aux semences.
    – Les jeunes pousses, c’est-à-dire lorsqu’elles ont encore cette forme de « patte d’ours », sont comestibles crues en salades, mais lorsque la feuille vient à se développer, il faut en ôter le pétiole et envisager de la cuire à l’eau, à la vapeur, en gratin, etc. En tant que légume à cuire, l’on peut faire d’elle ce qu’on fait des épinards. Magique, n’est-ce pas ?
    – Tiges et pétioles sont appréciables tant qu’on peut les casser sans difficulté. Par la suite, leur développement les fait fibreux. On peut les confire (style angélique), les bouillir, les râper puis les cuire en gratins, en farcis, en faire des lasagnes ou des cannellonis, que sais-je encore ? La liste est longue. Une fois passé le stade de la jeunesse, tiges et pétioles exigent d’être épluchés à l’instar des pieds de rhubarbe. Mais tout cela demande de la pratique et un chouïa de réflexion : je connais tout un tas de gens qui disent, parce que c’est facile, ne pas aimer les blettes. Mais c’est faux : ils ne savent tout bonnement pas les apprêter ^^
    – Les inflorescences encore à l’état de bouton : on les surnomme « brocolis ». Cela se passe de commentaire je crois et appelle de suite de nombreuses idées de recettes de cuisine.
    – Les semences parfumées, à la saveur piquante, forment, comme de nombreuses autres semences d’Apiacées, un condiment utile en cuisine. Remarquons, en listant quelques plantes, ô combien les Apiacées sont les indispensables amies du cuisinier : cumin, carvi, coriandre, persil, angélique, fenouil, carotte, panais, céleri, cerfeuil, etc. Il s’agit d’un groupe aussi imposant que celui des Lamiacées que sont thym, sarriette et romarin.
  • Autres espèces : la berce des Alpes (H. alpinum) et la berce des Pyrénées (H. pyrenaicum) sont des espèces locales et réparties sur de petits territoires : on les laissera donc tranquille. Par ailleurs, on pourra plus largement croiser la grande berce de Lecoq (H. sibiricum), plante intégralement vivace.
    _______________
    1. Thierry Thévenin, Les plantes sauvages : connaître, cueillir et utiliser, p. 193.
    2. Henri Leclerc, Précis de phytothérapie, pp. 165-166.
    3. P. P. Botan, Dictionnaire des plantes médicinales les plus actives et les plus usuelles et de leurs applications thérapeutiques, p. 35.
    4. Fabrice Bardeau, La pharmacie du bon Dieu, p. 58.
    5. Thierry Thévenin, Les plantes sauvages : connaître, cueillir et utiliser, p. 191.

© Books of Dante – 2018

L’orpin âcre (Sedum acre)

Synonymes : petite joubarbe, poivre des murailles, orpin brûlant, sedon brûlant, vermiculaire brûlante, pain d’oiseau, mousse jaune, gazon d’or…

Dans des textes fort éloignés de nous – il s’agit des traités de la collection hippocratique – l’on trouve déjà plusieurs références faites au sujet de l’orpin qu’à l’époque on appelle epipetron et dont on utilise les feuilles cuites pour former des cataplasmes que l’on applique sur « les tumeurs et l’inflammation dans les parties voisines ». Plus tard, Dioscoride mentionne une « petite joubarbe » dont la description évoque grandement un orpin, mais sans doute pas Sedum acre, si l’on en croit ce passage : « Sa tige sort du milieu, haute de douze doigts, au sommet de laquelle elle faite une émouchette, avec de petites fleurs pâles » (1). Or les « petites fleurs pâles » perchées sur une trop haute tige disqualifient d’emblée l’orpin âcre. Il s’agit très probablement de l’un des 400 autres sedum que compte l’hémisphère nord.

On accorde généralement deux origines étymologiques au mot sedum, qui est l’ancien nom latin de la joubarbe, d’où le fait que l’orpin soit souvent qualifié de petite joubarbe, sans pour autant en être une. Sedum proviendrait donc du verbe latin sedare, qui veut dire apaiser, en relation avec une propriété médicinale qui s’accorde mal, il faut le dire, avec l’adjectif « acre » qui fait référence à la saveur excessivement caustique des feuilles de cette plante. En effet, et cela depuis l’Antiquité, l’on a employé l’orpin concurremment à la joubarbe des toits, car non seulement l’orpin était capable d’apaiser les douleurs mais aussi, d’aucuns pensent, les colères divines, raison pour laquelle cette plante, tout comme la joubarbe, pousse allègrement sur les toits des habitations afin d’en protéger les habitants et le contenu.

Toutes crassulacées qu’elles sont, qui plus est croissant sur le faite des maisons, la ressemblance s’arrête néanmoins là. Si l’on présente assez souvent la joubarbe des toits comme une plante vénusienne, c’est loin d’être le cas de l’orpin. De la première, l’on peut confectionner, à l’aide des feuilles charnues, une salade propre à animer une soirée érotique. Mais cela n’est pas tellement le cas de l’orpin âcre, bien plutôt celui d’un autre orpin, l’orpin reprise (Sedum telephium) dont les feuilles comestibles à la saveur délicate s’approchent davantage de la joubarbe des toits. C’est d’ailleurs ce même orpin reprise qu’en Bretagne l’on passe dans la flamme du feu de la Saint-Jean, puis qu’on applique sur les yeux, cela dans le but de se préserver des affections oculaires. L’on n’imagine pas faire de même avec l’orpin âcre qui serait, du coup, le responsable même de ces affections, son suc caustique endommageant les muqueuses oculaires. D’où l’importance de ne pas prendre une plante pour une autre, en la seule vertu de son nom au détriment de l’adjectif qui l’accompagne.

Au XVIII ème siècle, on prétend avoir guéri des milliers de scorbutiques avec l’orpin âcre, ce qui ne paraît pas totalement ridicule, sachant son affinité avec les côtes maritimes où, c’est bien connu, on trouve quantité de remèdes végétaux antiscorbutiques (l’herbe à la cuillère – Cochlearia officinalis – pour citer le premier exemple qui me passe par la tête). La proximité de ces plantes avec la mer semble être profitable à ceux qui vont s’y éloigner pour un long temps. En ce cas, l’orpin âcre doit nécessairement contenir de la vitamine C. Et pourquoi pas, après tout ? Pourquoi donc l’or peint ne ferait-il pas aussi bien que le jaune citron ? La couleur aurait-elle une importance. Je veux mon n’veu ! Il n’est qu’à considérer un autre orpin, la rhodiole ou orpin rose : il possède la réputation, non usurpée, de repeindre la vie en cette couleur, alors, bon…

On observe beaucoup de ressemblances entre orpin et joubarbe. En premier, le caractère le plus évident : la verdeur pérenne de ces deux vivaces tapissantes poussant par touffes, dont la hauteur n’excède toutefois pas 10 cm pour l’orpin âcre. Bien que de petite taille, l’orpin âcre n’en porte pas moins des tiges dressées aux feuilles écailleuses très brèves, 3 à 6 mm de long tout au plus. De couleur vert jaunâtre, parfois teintées de rouge, elles partagent ces caractéristiques avec les feuilles terminales qui, elles, sont ovales. Les unes et les autres sont cependant lisses, épaisses, charnues et dénuées de pétioles (sessiles, donc). La floraison de l’orpin, plurimensuelle, offre au regard des groupes d’épis floraux peu denses, constitués de fleurs en étoile aux pétales jaune vif d’un centimètre de diamètre.
L’orpin, fréquent, se rencontre aussi bien en plaine qu’en moyenne montagne (jusqu’à 2500 m d’altitude), cela en Europe, en Afrique du Nord, ainsi qu’en Asie occidentale.
Comme la joubarbe, l’orpin se propage par stolons qui forment des racines fibreuses capables de survivre à l’hiver, et c’est pour cela qu’il nécessite les mêmes types de sols et substrats que la barbe de Jupiter. Pour cette raison, on peut le croiser sur les mêmes terres d’élection que la joubarbe : rocailles, falaises, anfractuosités de rochers, vieux murs ensoleillés, autres sols sableux et calcaires. Mais le must reste cependant d’observer cette plante dans un habitat particulier : à le voir courir et couvrir les tuiles d’un toit, l’on comprend mieux la seconde étymologie qui cherche à expliquer son nom : non pas sedare, mais sedere cette fois-ci, du latin « s’asseoir », qu’on expliquerait par l’habitude qu’a cette plante à s’asseoir sur les pierres ou, carrément, sur les maisons même !

L’orpin âcre en phytothérapie

Dans son Traité pratique et raisonné, Cazin accorde un espace deux fois plus vaste à l’orpin âcre qu’à la joubarbe des toits (Sempervivum tectorum). C’est qu’il y a probablement une raison qui s’explique mal par le puits d’abandon dans lequel on a jeté cette plante. En conclusion de sa monographie, Cazin demande à ce que l’orpin âcre appelle « l’attention des praticiens et surtout provoque de nouveaux essais dans son application contre l’épilepsie, le cancer et la teigne » (2). Qu’en a t-il été dans les décennies, les siècles qui succédèrent à cette exhortation ? Pas grand-chose à dire vrai. L’on se contenta d’abandonner l’orpin âcre, le réservant à une stricte utilisation médicale émanant elle-même de la médecine populaire. Toutes les observations faites aux XVIII ème et XIX ème siècles furent réduites à néant. Ceci peut-il, une fois de plus, expliquer que l’on en sache aussi peu au sujet de l’orpin âcre ? Et que les principales données d’envergure récentes remontent aux années 1940 ? C’est encore à Fournier qu’il faut s’en remettre, parce que, postérieurement, il n’y a rien. Mais rien, absolument rien, hormis quelques bricoles chez Valnet.
Inodore, l’orpin âcre n’a laissé, semble-t-il, presque aucune trace depuis tout ce temps. L’on disait, il y a longtemps, qu’il était possible de sécher l’orpin, de le mettre au placard en quelque sorte ; de cela ressortait que sa conservation en était assurée tout en perdant son caractère caustique. Et là, ça ne fait plus rire, parce que voici une plante active à laquelle on intime le silence. Peut-être que la lecture d’un avis aussi peu nuancé est à l’origine de cette désapprobation : « cette plante contient un suc très âcre, presque caustique, qui [… ] est un vomi-purgatif violent, dangereux, et qui, […] a été employé comme topique […] sans résultats encourageants » (3). Ce qui est parfaitement faux. Tout d’abord, qu’est-ce qui explique l’âcreté de ce suc ? Les raphides, dit-on, lesquels sont des cristaux très courts, présents pourtant dans plus d’une famille botanique. Mais ils n’expliquent en rien le caractère brûlant de l’orpin âcre, qui semble se situer dans une essence aromatique dont je ne sais que peu de chose, dite âcre et brûlante, occasionnant sur les muqueuses buccales une vive inflammation qui persiste longtemps. Non seulement âcre mais opiniâtre. Ce ne sont donc pas les acides (malique et vinique) qui, malgré leur nom, sont responsables de cette causticité, ni d’ailleurs des substances telles que le mucilage, la gomme, la cire, le tanin et les sucres que contient cette petite plante qu’est l’orpin âcre, encore moins ce flavonoïde qu’on appelle rutine, qui, elle, est anti-inflammatoire. L’on parle, pour expliquer ce phénomène ardent propre à l’orpin brûlant, d’un alcaloïde mais il apparaît plus comme une arlésienne qu’autre chose…

Propriétés thérapeutiques

  • Apéritif
  • Diurétique
  • Anti-inflammatoire léger
  • Antiscorbutique
  • Fébrifuge
  • Anti-épileptique
  • Détersif, résolutif, cicatrisant

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère vésico-rénale : lithiase rénale, colique néphrétique
  • Affections cutanées : plaie, plaie atone, plaie gangreneuse, ulcère, ulcère fistuleux, cancéreux, de mauvaise nature, scorbutique, ulcération buccale, tumeur, chancre cancéreux, verrue, cor, durillon, teigne, brûlure, contusion, blessure
  • Engorgement lymphatique, adénite
  • Fièvre intermittente
  • Épilepsie, chorée
  • Hydarthrose

Modes d’emploi

  • Décoction de la plante entière fraîche.
  • Suc de la plante fraîche.
  • Poudre de la plante sèche.
  • Macération acétique de la plante entière fraîche.
  • Cataplasme de feuilles fraîches.
  • Pommade.
  • Teinture-mère homéopathique : outre le fait d’être vomitive et purgative, cette plante « agit sur l’anus et les organes intérieurs qu’elle enflamme » (4). C’est sur cette indication que l’homéopathie conseille une teinture-mère d’orpin âcre en cas d’hémorroïdes et de fissure anale.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Récolte : l’orpin âcre est une plante que l’on « trouve verte toute l’année ; mais elle n’a acquis toute son énergie qu’en septembre ou octobre », précise Cazin (5). Il est possible de lui faire subir une dessiccation, mais les orpins « sont d’une telle vitalité et si résistants à la sécheresse, que même mis à sécher dans du papier, ils continuent à développer leurs rameaux et à mûrir leurs graines » (6). Pour ce faire, il est nécessaire de faire sécher l’orpin au four.
  • Toxicité : elle s’exprime particulièrement par le biais de vomissements, de diarrhées, d’inflammations aiguës du tube digestif. C’est pourquoi l’emploi de l’orpin âcre par voie interne est délicat, d’autant plus quand préexiste un état inflammatoire ou irritatif des voies digestives ou urinaires.
  • Plante succulente, l’orpin âcre porte bien son nom. De saveur brûlante et poivrée, ses feuilles séchées et émiettées ont parfois servi de condiment dans certaines régions françaises, mais il est bon d’en faire un usage modéré.
  • Autres espèces : orpin reprise (S. telephium), orpin rose (S. rhodiola), orpin blanc (S. album), orpin à feuilles épaisses (S. dasyphyllum), orpin à pétales dressés (S. ocholeucum), orpin des rochers (S. rupestre), orpin de Nice (S. sediforme), orpin d’Angleterre (S. anglicum), etc.
    _______________
    1. Dioscoride, Materia medica, Livre IV, chapitre 87.
    2. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p. 499.
    3. M. Reclu, Manuel de l’herboriste, p. 76.
    4. P. P. Botan, Dictionnaire des plantes médicinales les plus actives et les plus usuelles et de leurs applications thérapeutiques, p. 113.
    5. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonnée des plantes médicinales indigènes, p. 495.
    6. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 704.

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Le gaillet jaune (Galium verum)

Synonymes : gaillet vrai, galliet, gallait, caille-lait, caille-lait jaune, caille-lait officinal, bon sang, petit muguet, herbe de la saint Jean, herbe à la Vierge.

J’ignore si les paroles les plus anciennes font toujours autorité, mais il s’avère que du temps de Dioscoride puis de Galien l’on professait déjà des traits caractéristiques propres au gaillet jaune érigés comme des évidences. C’est ainsi qu’on le considérait comme apte à arrêter l’écoulement du sang, bien que cela ne soit pas là sa principale prérogative. (Aujourd’hui, c’est tout juste si on lui reconnaît une aptitude à endiguer les saignements de nez. Il est, à ce titre, beaucoup plus efficace pour guérir les brûlures et, surtout, les blessures.) Son nom même, gaillet, fait référence à une autre de ses propriétés, non médicinale cependant : gaillet = « gaille-lait » = caille-lait. Depuis au moins 2000 ans, l’on se sert de cette plante comme de présure végétale, une idée qui trouvera ses détracteurs tels que Parmentier et Déyeux pour qui le gaillet n’avait strictement aucun rôle à jouer là-dedans, contrairement à Roques dont l’opinion est bien plus subtile et nuancée. En Angleterre, le caille-lait est, dit-on, loin d’être utilisé pour coaguler le lait, mais il est cependant employé pour apporter une coloration et un parfum particulier aux fromages du comté de Chester. Jouxtant le Pays de Galles, cette région anglaise s’appelle depuis le Cheshire où sévit un certain chat inventé par Lewis Carroll… Les Anglais appellent néanmoins cette plante cheese rennet, littéralement : « présure de lait ». Tout semble tourner autour du lait, jusqu’au mot gaillet lui-même que l’étymologie fait émaner du grec galion et du latin gala, « lait », ce qui nous mène tout droit au mot galactogène qui désigne une propriété à même d’activer la sécrétion lactée. Or, dans tous les cas précédents, on donne le gaillet comme une plante censée figer, en somme, un liquide (le sang d’une blessure, le lait, etc.), chose très étonnante que de le voir jouer une fonction soi-disant galactogène, c’est-à-dire d’activer la mobilité du lait. Mais l’on n’est pas obligé de réagir à ce que dirent les Anciens. Matthiole, dans ses commentaires sur Dioscoride, ne fait en aucun cas allusion au gaillet caille-lait : de son temps, cet usage en tant que présure était inconnu des bergers italiens qui utilisaient pour cela une autre plante, la carline.
L’idée de fixité transparaît aussi dans la propriété antispasmodique du gaillet jaune : il concentre et densifie les mouvements, il fige donc le désordre si l’on peut dire. C’est sans doute cette qualité qui le fit indiquer pour une affection qui est, de cette agitation, l’avatar : l’épilepsie. Et nombreux ont été les praticiens à l’avoir conseillé dans ce but (Murray, Mérat, Emmanuel Koenig…), réputation qui sera à l’origine de l’élaboration de compositions magistrales à visée anti-épileptique (élixir de Larnage, élixir de Taillote…). Plus probable fut sans doute la capacité dépurative du gaillet jaune que souligne le surnom de « bon sang », plante destinée à « ceux qui se feraient justement du ‘mauvais sang’ » (1), au sens propre comme au figuré.

Du niveau de la mer jusqu’à 2000 m d’altitude, il est très possible de croiser le chemin de cette plante fréquente partout en France sur prairie, pelouse, lande, talus, haie, bordure de route, tout autre sol sablonneux, rocailleux, gravillonneux.
Vivace, se propageant par racines traçantes, grêles, de couleur rouge orangé, il peut arriver au gaillet jaune de stolonner. Dressée ou presque rampante, cette plante très ramifiée possède une hauteur variable de 20 à 70 cm, parfois davantage. Ses tiges quadrangulaires, presque rondes, portent de courtes feuilles vert bleuté verticillées par 8 à 12, si petites qu’il faut y regarder de plus près pour s’assurer qu’elles sont poilues sur leurs faces inférieures et que leur bordure est un peu enroulée, à la manière d’une chips en train de se faire dorer les flancs au four. Dès le mois de mai, et jusqu’en septembre, a lieu la floraison qui prend la forme de panicules très denses, comptant de nombreuses petites fleurs jaune d’or (parfois jaune verdâtre) à quatre pétales courts, très odorantes, formant à fructification des akènes groupés par deux comme c’est souvent le cas chez les gaillets.

Le gaillet jaune en phytothérapie

Cette plante contient-elle un principe végétal se rapprochant de la présure et, si oui, quel est son mode d’action ? Voici la question casse-tête qu’on s’est assénée jusqu’au XIX ème siècle sans que, toutefois, une unanimité ait été atteinte. Le XX ème siècle, pour lequel la question importait peu ou était considérée comme résolue, prit la peine de dépasser cet écueil fromager, un caesus belli presque !… Le hic, c’est que pignoter le même bout de gras ne permet pas toujours de voir au-delà d’une anecdote qui se pose comme une énigme proposée par le Sphinx !
On reconnaît maintenant la présence d’un « quelque chose » (une enzyme du nom de chymosine) qui fait plus ou moins bien cailler le lait dans le gaillet (mot qui est la contraction de caille-lait), une prouesse qui opère selon des facteurs dont nous parlerons plus bas. Il eut été plus judicieux de concentrer son attention sur un aspect qui n’a rien du mirage : le pouvoir odoriférant du gaillet jaune est très puissant, d’autant si l’on en croise une colonie sous le chaud soleil de juillet. Il s’agit d’un parfum lourd et sucré, miellé, dont une essence aromatique est responsable. Mais à ce sujet, silence radio. Elle est composée à hauteur de 50 % par deux molécules (squalène, cis-3-Hexen-1-ol).
Fidèle à la famille des Rubiacées, le gaillet jaune présente à l’analyse des iridoïdes (aspéruloside) et des anthraquinones. N’oublions pas les flavonoïdes et les alcanes. Au rang des substances plus courantes, nous trouvons des acides (galotannique, citrique, gallique), du tanin, du potassium. La racine, peu usitée en phytothérapie, recèle un pigment rougeâtre que nous évoquerons ultérieurement. La phytothérapie, elle, s’attache bien davantage aux parties aériennes fleuries, à l’amertume légère et à la saveur astringente et acidulée.

Propriétés thérapeutiques

  • Sédatif, antispasmodique
  • Sudorifique, dépuratif rénal et hépatique, diurétique léger
  • Galactogène (?)

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère hépatobiliaire : obstruction du foie, lithiase biliaire
  • Troubles de la sphère vésico-rénale : lithiase urinaire et rénale, cystite, rétention d’urine, hydropisie, oligurie
  • Affections cutanées : plaie, plaie cancéreuse, ulcère rebelle, ulcère d’aspect cancéreux, dartre invétérée, eczéma, psoriasis, dermatose rebelle, gale, tumeur ganglionnaire ulcérée, autres inflammations et éruptions cutanées
  • Obstruction des glandes mésentériques
  • Troubles du système nerveux : nervosité, irritabilité, angoisse, palpitations, insomnie légère, migraine et/ou gastralgie d’origine nerveuse, hystérie (plus précisément : « petits accidents de l’hystérie » selon Leclerc), épilepsie (?) : le gaillet jaune possède une longue et très ancienne réputation d’anti-épileptique, mais il a été plus souvent en usage à travers les affections nerveuses mineures en général. Dans ces cas-là, on ne le considère nullement comme une panacée, tout juste comme un auxiliaire.

Modes d’emploi

  • Infusion de sommités fleuries.
  • Décoction de sommités fleuries.
  • Poudre de feuilles sèches.
  • Suc frais de sommités fleuries.
  • Teinture-mère.
  • Feuilles froissées en application locale.
  • Onguent.
  • Eau distillée.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Récolte et séchage : écoutons ce qu’en dit Cazin : « On doit le récolter lorsqu’il est en fleur et par un beau temps. Disposé en guirlandes, on le fait sécher promptement, pour le conserver ensuite dans des boîtes et à l’abri de la lumière. Ses fleurs noircissent, et il perd de ses propriétés en vieillissant. Comme on peut se le procurer facilement, on fera bien de ne pas le garder au-delà d’un an » (2), ce qui oblige de n’en pas cueillir plus qu’il est besoin. Alors qu’on considère généralement que les mois de récolte courent de juin à septembre, on préconise parfois de cueillir le gaillet jaune juste au moment où il fleurit, avant libération du pollen. Quand il s’agira de « s’enherber », on ramassera le gaillet jaune au printemps en compagnie d’autres plantes dépuratives, et les racines, si besoin est, à l’automne.
    Note : le gaillet jaune, particulièrement odorant lorsqu’il est frais, prend, en séchant, un parfum peu avenant, contrairement à l’aspérule qui développe tous ses arômes grâce à la dessiccation.
  • Ferment lactique : pour Lieutaghi, la chose est simple : « Il suffit de faire infuser quelques sommités fraîches, contuses, dans le lait tiède qui ‘prend’ plus ou moins vite selon la température ambiante » (3). Plus précisément, il faut compter 15 à 20 g de ces sommités fleuries fraîches (ou 5 g à l’état sec) pour un litre de lait. Bien sûr, ce ferment lactique qui donne une teinte jaune et un arôme délicat au fromage, agit parfois de façon aléatoire, en premier lieu en fonction de sa concentration dans la plante utilisée.
  • Matière tinctoriale : le gaillet possède un point commun à de nombreuses Rubiacées : une racine tinctoriale permettant d’obtenir une teinture rouge orangé sur la laine. Abondant dans les espaces septentrionaux, le gaillet jaune y fut souvent utilisé dans ce but en lieu et place de la garance, non seulement absente de ces zones (Islande, Écosse, Laponie…), mais surtout hors de prix. Cependant, le pouvoir tinctorial de ce gaillet apparaît moindre que celui de la garance, à moins qu’il faille, là encore, compter sur une question de concentration et de mode opératoire. A ce titre, voici ce que suggère Cazin : « La racine, arrachée au printemps ou à l’automne, bien nettoyée et disposée en couche avec la laine filée, ensuite bouillie avec la petite bière, teint la laine en rouge » (4) Au tour de Thierry Thévenin de proposer dans un ouvrage plus récent (il a tout juste dix ans) un modus operandi différent : « Vous devez par exemple utiliser 500 grammes de cette racine finement moulue pour un petit litre de bain de teinture, orange saumoné, que vous pouvez toutefois renforcer, selon l’antique recette persane, avec… du yaourt séché » (5). C’est à croire que le gaillet jaune n’est pas prêt à nous voir changer de crèmerie !…
  • Autres espèces : le gaillet blanc (Galium mollugo), le gaillet gratteron (Galium aparine), la croisette (Galium cruciata), le gaillet dressé (Galium album), etc.
    _______________
    1. Thierry Thévenin, Les plantes sauvages : connaître, cueillir et utiliser, p. 195.
    2. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p. 217.
    3. Pierre Lieutaghi, Le livre des bonnes herbes, p. 250.
    4. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p. 217.
    5. Thierry Thévenin, Les plantes sauvages : connaître, cueillir et utiliser, p. 195.

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Le laurier-cerise (Prunus laurocerasus)

Synonymes : laurier de Trébizonde, laurier-amandier, laurier au lait, laurier aux crèmes, laurier-tarte, lauraine, etc.

Le laurier-cerise, c’est comme le lilas, on a tellement l’habitude de le côtoyer qu’on en oublie sa provenance et qu’il ne fut pas toujours présent dans les jardins pour les agrémenter. Avec le lilas, ils ont ceci en commun d’apparaître en Europe occidentale au XVI ème siècle après avoir transité à partir du Proche-Orient. De régions plus proches encore pour le laurier-cerise dont l’indigénat en quelques points de la péninsule balkanique a été démontré. Plus à l’Est, on le croise à l’état naturel dans ces pays qui formaient autrefois la Transcaucasie, soit la Géorgie, l’Arménie et l’Azerbaïdjan. Également présent au nord de l’Iran, le laurier-cerise s’épanouit aussi en bordure de mer Noire. C’est là que Pierre Belon le découvre en 1546, d’où son surnom de laurier de Trébizonde, du nom de cette ville turque portuaire faisant face à la mer Noire. De là, le laurier-cerise est porté jusqu’à Constantinople toute proche. Ensuite, l’histoire s’emmêle un peu les pinceaux. En 1553, l’on doit au même Pierre Belon une première description du laurier-cerise. Mais sur la question de l’introduction de cet arbuste en France, le doute demeurant, on a le choix entre deux versions (qui sont peut-être vraies toutes les deux). De Constantinople, le laurier-cerise parvient en Italie, puis débarque à Lyon par l’entremise de Jacques Daléchamps ou bien de Charles de l’Escluse (vers 1576), on ne sait pas très bien. Parfois, c’est la ville d’atterrissage qui change : Paris au début du XVII ème siècle, par le biais de Guy de la Brosse (1586-1641), premier surintendant du jardin royal de Paris, ancêtre de l’actuel jardin des plantes. Par la suite, les choses apparaissent plus clairement : il est, par exemple, établi qu’on ne fit du laurier-cerise qu’un usage ornemental et de protection (haies de cimetières, de parcs et de jardins) dans un premier temps. Puis au XVIII ème siècle, on croise les premiers cas répertoriés d’empoisonnement par l’emploi des feuilles mais non dans le cadre d’un usage thérapeutique, mais culinaire : en effet, les feuilles fraîches du laurier-cerise communiquent au lait et à la crème un délicieux arôme d’amande amère, chose qui s’expliqua à la fin du XVIII ème siècle grâce aux travaux de Carl Wilhelm Scheele, chimiste suédois (1742-1786) qui découvre en 1782 l’acide cyanhydrique et en décèle la présence dans les feuilles du laurier-cerise un an plus tard. Nous tenons dès lors le coupable : l’acide cyanhydrique, solution aqueuse de cyanure d’hydrogène, qui allait faire jouer au laurier-cerise une carrière insoupçonnée puisqu’elle fut médicinale à partir du XIX ème siècle seulement : les médecins italiens en firent un remède abolissant la stimulation avant qu’on établisse plus précisément sa propriété antispasmodique, active particulièrement sur les sphères cardiaques et pulmonaires. Mais c’est oublier un peu vite que le laurier-cerise était connu bien avant cela comme substance thérapeutique si l’on en juge par ce qu’écrit Nicandre de Colophon dans les Alexipharmaques, un « poème qui renferme, à l’égard des médicaments, des idées thérapeutiques en même temps que physiologiques qui sont loin d’être dépourvues d’intérêt. C’est à ce poème que l’on doit un aperçu des drogues manipulées par les pastophores (= prêtres) dans les temples » (1). Parmi ces drogues se trouve le laurier-cerise. Aux côtés des roses, de la sauge, de la mélisse, de l’origan, de la mauve et de la verveine, le laurier-cerise formait avec elles un groupe de végétaux « employés comme plantes pharmaceutiques [qui] apportaient à l’esprit une tranquillité capable d’engendrer la patience pour calmer les souffrances qu’en tant que médicaments elles étaient capables de guérir » (2). Ainsi faisait-on, durant l’Antiquité gréco-romaine du moins, d’après le peu que l’on sait de ces périodes reculées. Pour cela, il faut s’adresser à d’autres que botanistes et naturalistes. Virgile, par exemple, dont on tient une information fort éclairante au sujet du laurier-cerise. Nous savons qu’autour de la mer Méditerranée l’on parle fort souvent du laurier noble que l’on présente systématiquement comme un arbre lié à la Pythie de Delphes, dont l’action manducatrice est connue. Naturellement, on l’imagine mâcher des feuilles du laurier d’Apollon, ce qui, l’an dernier m’a fait écrire les lignes suivantes : « L’on dit que la Pythie et ses prêtresses se livraient à la manducation des feuilles de laurier afin de favoriser leurs visions. Or, quelques feuilles y suffisaient-elles ? L’on sait que le laurier est narcotique, mais il n’acquiert cette propriété qu’à hautes doses. Se peut-il que son pouvoir cathartique ait été rendu possible parce qu’il était consacré à Apollon ? Ou bien les graines de jusquiame, elles aussi employées, y étaient-elles pour quelque chose ? C’est bien probable, sans oublier les émanations « toxiques » de la terre, à même de placer la Pythie dans une position prophétique idéale. » Or, d’après Virgile, ce n’est pas sur ce laurier-là que l’oracle de Delphes jetait son dévolu mais sur le laurier-cerise qui, pris en infusion, assurait à la Pythie de rendre ses oracles et donc de prédire l’avenir. Ah ! mais c’est que ça change beaucoup de choses de prendre un laurier pour un autre ! Et il se pourrait bien que Virgile donne raison au laurier-cerise, en vertu d’un résultat expérimental rendu au XIX ème siècle par les docteurs Bourru et Burot, deux médecins français ayant travaillé sur « la suggestion mentale et l’action à distance des substances toxiques et médicamenteuses ». Il s’avère que « l’eau de laurier-cerise amenait des transes mystiques, une extase religieuse tournée plutôt vers la Sainte Vierge, et cela chez des personnes qui n’avaient aucune piété particulière » (3). Curieux, n’est-ce pas ?

Un examen botanique comparatif et superficiel peut conclure à une parenté entre laurier-cerise et laurier noble : un port arbustif fait parfois de ces deux arbustes de petits arbres : les deux espèces portent des feuilles semper virens, coriaces, alternes, lisses et brillantes sur la face supérieure (davantage luisantes chez le laurier-cerise). Seules les dimensions de ces feuilles distinguent ces deux lauriers : 15 cm de longueur pour le cerise, généralement la moitié moins pour le laurier noble. Le tronc rameux, à l’écorce lisse et noirâtre, les très nombreux rameaux grisâtres dans les parties inférieures sont d’autres critères qui rapprochent les deux plantes. Même les fruits, baies presque sphériques, tissent des liens, vert pâle qu’elles sont au départ, rouges à mi maturation, enfin noires à complète maturité.
Mais, non de non, qu’est-ce qui sépare donc botaniquement ces deux arbustes ? En définitive, cela tient à bien peu de chose : les fleurs. Mais le diable aime bien, dit-on, se cacher dans les détails. Des épis allongés chez le laurier-cerise, groupées en paquets de quatre à cinq pour l’Apollon, ce qui est, pour un regard inattentif, tout à fait dérisoire. Il est vrai que peu lumineuses, d’une couleur blanche un peu sale, les fleurs de ces deux lauriers sont loin d’être très attractives. Mais si l’on est aiguillonné par une saine curiosité, on peut prendre connaissance DU caractère distinctif : la fleur du laurier-cerise compte cinq pétales, celle du laurier noble seulement quatre, et pas seulement parce que le poète l’a effleurée…

Le laurier-cerise en phytothérapie

Au sujet de cet arbuste si commun aujourd’hui, l’on étale toujours davantage sa « terrible » toxicité au mépris de son efficacité thérapeutique, aussi réelle que peut être son caractère vénéneux. Mais, que voulez-vous, il faut s’y faire : bien des plantes sont d’excellents médicaments et, dans le même temps, des poisons. Le pavot, la digitale pourpre, la ciguë, la belladone, le colchique, la jusquiame, etc. ont ceci en commun. Ce ne sont là que quelques exemples, la liste est encore longue. Mais revenons au sujet qui nous occupe présentement. Quand j’étais plus jeune, j’entendais déjà l’énormité colportée par les ignorants, qui faisait du laurier-cerise le monstre des jardins et des haies urbaines. Las, les gens se tournèrent vers le thuya, encore plus toxique : la stupidité humaine n’a pas de limite. Mais tout cela ne tient pas du seul fantasme, bien entendu : la feuille, la fleur et l’amande du laurier-cerise dégagent une odeur caractéristique d’amande, dont la saveur – amère – est une signature qui doit, effectivement, nous alerter. Et ce ne sont pas le tanin, la chlorophylle, les sucres, les lipides, les principes amers, etc. contenus dans ces feuilles qui en sont responsables, bien plutôt un glucoside, la prulaurasine qui, par émulsion, donne du glucose, de l’aldéhyde benzoïque et, plus délicat, de l’acide cyanhydrique : c’est cela qui procure à la plante son odeur d’amande amère, perceptible également dans son huile essentielles qui possède plus ou moins les mêmes propriétés que l’huile essentielle d’amandier amer. A travers une pratique phytothérapeutique, l’on peut faire appel aux feuilles fraîches cueillies à l’état jeune (c’est-à-dire étant apparues dans l’année), à l’eau distillée des mêmes feuilles, un produit naturellement trouble devant sa lactescence à la présence d’huile essentielle mêlée au distillat : pour lui rendre son innocuité, il faut filtrer cet hydrolat pour en ôter la plus grande fraction d’huile essentielle que la plante présente en plus forte proportion selon les lieux et les saisons : si elle est élevée au printemps en Italie, il faut attendre l’été près de Paris pour obtenir des proportions similaires.

Propriétés thérapeutique

« C’est particulièrement dans les affections où l’irritabilité est accrue et où l’indication patente est de diminuer cette irritabilité et d’enrayer conséquemment l’action des organes, qu’on l’a employé avec succès », disait Cazin (4), à quoi l’on peut ajouter que les deux grands domaines d’intervention du laurier-cerise résident dans les spasmes et les douleurs.

  • Antispasmodique, sédatif nerveux (assez proche dans son action de la plupart des anesthésiques)
  • Anti-inflammatoire, antalgique
  • Cicatrisant
  • Sternutatoire puissant
  • Modérateur de l’expectoration
  • Sédatif de la circulation sanguine, abaisse la fréquence du pouls
  • Favorise le sommeil

Usages thérapeutiques

  • Troubles de la sphère respiratoire : toux (quinteuse, nerveuse, laryngée), laryngite, trachéite, catarrhe pulmonaire chronique, bronchite, pleurésie chronique, pneumonie, coqueluche, hémoptysie, palliatif dans la tuberculose pulmonaire, dyspnée, spasmes bronchiques, asthme, angine
  • Troubles de la sphère gastro-intestinale : crampe stomacale, gastralgie, entérite, spasmes douloureux de l’estomac et des intestins, vomissements incoercibles, vomissements de la grossesse
  • Affections cutanées : inflammation superficielle et traumatique de la peau, irritations et démangeaisons occasionnées par l’éruption cutanée de plusieurs maladies infectieuses, plaie douloureuse, prurit (anal, génital), eczéma, brûlure, contusion douloureuse, dartre, toutes autres affections cutanées chroniques avec prurit ou algie
  • Troubles de la sphère cardiovasculaire : palpitations, spasmes cardiaques, insomnie subséquente
  • Autres spasmes et douleurs : spasmes hémorroïdaux, rhumatisme, névralgie faciale et sus-orbitaire, scapulalgie, sciatique, cancer ulcéré et/ou douloureux (sein, testicule, utérus)
  • Autres engorgements (laiteux, hépatique)

Modes d’emploi

  • Infusion légère de feuilles fraîches dans l’eau ou le lait, opérée à vase clôt : compter une ou deux feuilles grand maximum, au-delà l’on peut avoir affaire à des incidents sérieux.
  • Sirop.
  • Teinture-mère.
  • Décoction concentrée de feuilles fraîches pour usage externe (lotion, compresse).
  • Cataplasme de feuilles fraîches.
  • Eau distillée de laurier-cerise = hydrolat obtenu après distillation à la vapeur d’eau d’une partie de feuilles fraîches pour quatre parties d’eau. Cet hydrolat, qui compte encore 10 cg d’acide cyanhydrique aux 100 g, demeure d’un emploi délicat.

Précautions d’emploi, contre-indications, autres informations

  • Récolte : les feuilles en juillet/août, les baies à parfaite maturité (quand elles sont presque noires).
  • Toxicité : à ce titre, nul besoin de crier haro sur le laurier-cerise, il existe tant d’espèces de Rosacées toxiques, qu’il n’est, à lui seul, en rien une exception. Mentionnons, par exemple, tous ces arbres fruitiers dont la trop grande consommation des amandes contenues dans les noyaux n’est pas sans poser problème, bien que cela ne soit pas là une habitude, puisque, en temps normal, l’on se contente de se délecter de la chair juteuse et pulpeuse qui enserre le noyau. Et, en tant que rosacée, le laurier-cerise est, bien évidemment, exposé à cela : une baie à la chair comestible et à l’amande toxique à forte dose. Mais, contrairement aux Rosacées parmi les plus communes, il se trouve que le laurier-cerise, à l’instar du cerisier tardif (Prunus serotina) et du pommier sauvage (Malus sylvestris), expose une toxicité par voie foliaire très nettement perceptible lorsqu’on en froisse les feuilles : se déploie alors ce parfum d’amande amère, décelable même dans les fleurs du laurier-cerise.
    De savants calculs permettent d’établir qu’un kilogramme de feuilles de laurier-cerise est capable de venir à bout d’une vache d’une demi tonne. Voilà qui donne une idée. Ceci étant dit, mentionnons que cette toxicité est très relative et qu’elle est fonction de la partie végétale et de la quantité absorbée. Il est bien évident que l’acide cyanhydrique pur opère plus rapidement dans l’organisme, entraînant le décès en quelques minutes à peine. Or, la plupart des empoisonnements mortels par le biais de végétaux à acide cyanhydrique requiert beaucoup plus de temps, pas une éternité non plus, 30 à 60 mn, juste assez, « quand la mort n’a pas lieu immédiatement après l’ingestion du poison », pour voir se manifester quelques-uns des effets suivants : picotements, fourmillements et douleurs ; atonie (« ivresse », mouvements musculaires difficiles) ; troubles digestifs (vomissements, colique), etc. Comme le soulignait Botan, le laurier-cerise « est un excitant du système nerveux, qui ne tarde pas à produire des effets tout contraires dès qu’on l’a ingéré à dose un peu trop forte » (5).
    Ces feuilles, ainsi que l’eau distillée qui en est extraite, ne sont effectivement pas sans poser souci : par exemple, on fixe la dose toxique de cet hydrolat à 50 g chez l’homme adulte. Mais il s’est trouvé des occasions où cet hydrolat était parfaitement inopérant dans ce sens. Citons le cas d’un homme de science ayant, lui aussi, payé de sa personne, le docteur Robert, pharmacien à Rouen au XIX ème siècle. Pour vérifier l’innocuité du laurier-cerise, il en a absorbé l’eau distillée, et a testé son huile essentielle sur un chien. Le tout sans conséquence fâcheuse. D’autres observations accréditèrent le peu d’effets de l’eau distillée de laurier-cerise sur l’organisme quand elle est administrée à doses idoines. Hormis quelques vomissements et autres embarras gastriques, il n’y a pas d’autres remarques à prendre en compte. Ce qui est tout de même curieux. Car la plupart des intoxications non mortelles dépassent quand même ces quelques désagréments : vertiges, perte de connaissance, dyspnée, difficultés respiratoires, etc. sont alors au rendez-vous. Mais dès lors qu’il est question de modification des propriétés d’une plante, il est bon d’aller voir du côté du profil biochimique. Ce dernier exprime plusieurs facteurs : quelle est la fraction végétale utilisée pour fabriquer l’hydrolat ? Quel est, de cet hydrolat, le mode de préparation ? Quelle est son ancienneté au moment de son emploi, ainsi que son mode de conservation ? Tout cela concourt à faire de l’eau distillée de laurier-cerise un produit plus ou moins actif et énergique. La localisation géographique a, elle aussi, son importance (comment en douter ?) Par exemple, l’huile essentielle de laurier-cerise provenant de Serbie contient jusqu’à 99,7 % de benzaldéhyde, alors qu’une huile essentielle de la même plante poussant en Turquie n’a rien de comparable.
  • Pour finir, donnons l’explication de certains surnoms du laurier-cerise : laurier au lait et laurier aux crèmes, entre autres, s’expliqueraient mal si l’on n’a pas connaissance du fait que cet arbuste fut, tout d’abord, destiné à un usage culinaire, comme l’explique Fournier : « l’emploi des feuilles de laurier-cerise pour aromatiser les crèmes, le lait et certaines liqueurs de table est de pratique courante. Mais il importe de n’utiliser que de faibles doses, une à deux feuilles seulement » (6), et encore de préférence lorsqu’elles sont âgées, elles sont alors bien moins virulentes que les petites jeunes de l’année que l’on réserve à l’art médical.
    _______________
    1. Émile Gilbert, La pharmacie à travers les siècles, p. 42.
    2. Ibidem, p. 47.
    3. Anne Osmont, Plantes médicinales et magiques, p. 139.
    4. François-Joseph Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes, p. 523.
    5. Botan, Dictionnaire des plantes médicinales les plus actives et les plus usuelles et de leurs applications thérapeutiques, p. 117.
    6. Paul-Victor Fournier, Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France, p. 239.

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